The Project Gutenberg EBook of Les esclaves de Paris, by mile Gaboriau

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Title: Les esclaves de Paris

Author: mile Gaboriau

Release Date: July 29, 2011 [EBook #36894]

Language: French

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LES
ESCLAVES DE PARIS

SCEAUX.--IMPRIMERIE CHARAIRE ET FILS.

[Illustration: E. GABORIAU

LES ESCLAVES DE PARIS]




LES ESCLAVES DE PARIS

[Illustration: Rose Pigereau fit disparatre la lettre dans une fente du
mur.]




LES ESCLAVES DE PARIS




PREMIRE PARTIE

LE CHANTAGE




I


La journe du 8 fvrier 186.. fut une des plus rigoureuses de l'hiver.

A midi, le thermomtre de l'ingnieur Chevalier, qui est l'oracle des
Parisiens, marquait 9 degrs 3 diximes au-dessous de zro.

Le ciel tait sombre et charg de neige.

La pluie de la veille tait si bien gele sur les pavs que la
circulation tait prilleuse et que les fiacres et omnibus avaient
interrompu leur service.

La ville tait lugubre.

A Paris, bien qu'on y puisse mourir de faim, tout comme sur le radeau de
la _Mduse_, on ne s'inquite pas dmesurment de ceux qui n'ont pas de
pain.

Il semble que du banquet quotidien d'un million de convives il doit
tomber assez de miettes pour rassasier ceux qui n'ont pas trouv place 
table.

Mais l'hiver, quand la Seine charrie, involontairement, on pense  ceux
qui n'ont pas de bois et on les plaint.

Cela est si vrai, que ce jour du 8 fvrier, la matresse de l'Htel du
Prou, Mme Loupias, une pre et dure Auvergnate, se proccupa de ses
locataires autrement que pour augmenter leur loyer ou les harceler de
ses incessantes demandes d'argent.

--Quel froid d'ours! dit-elle  son mari, occup  bourrer de charbon de
terre le pole de la loge. Par des temps pareils, je suis toujours
inquite, depuis cet hiver o nous avons trouv un de nos locataires
pendu l-haut. L'accident nous cota bien cinquante francs, sans
compter les injures des voisins. Tu devrais voir ce que font nos gens
des mansardes.

--Baste!... rpondit Loupias, ils sont sortis pour se rchauffer.

--Tu crois?

--J'en suis sr. Le pre Tantaine a fil au petit jour, et j'ai vu peu
aprs descendre M. Paul Violaine. Il n'y a plus l-haut que Rose, et je
pense qu'elle aura eu le bon esprit de rester couche.

--Oh! celle-l, fit la Loupias d'un ton mchant, je ne la plains gure.
Si je n'ai pas eu la berlue l'autre soir, elle ne tardera pas  planter
l M. Paul. Elle est trop belle pour notre maison, cette fille.

C'est rue de la Huchette,  vingt pas de la place du Petit-Pont, qu'est
situ l'Htel du Prou, et jamais enseigne ne fut plus cruellement
ironique.

L'extrieur sordide de la maison, l'alle troite et boueuse, les
fentres  carreaux ternes, tout crie aux passants: Ici on loge la
misre. Au premier abord, on souponne un repaire; point, l'endroit est
honnte.

C'est un de ces asiles, de plus en plus rares dans notre Paris tout
neuf, o les pauvres honteux, les dclasss, les vaincus de toutes les
luttes sociales trouvent, en change de leur dernire pice de cent
sous, un abri et un lit. On se rfugie l comme un naufrag prend pied
sur un cueil, on respire un moment, et ds qu'on en a la force, on
repart.

Impossible, si misrable qu'on soit, de concevoir la pense d'habiter
srieusement l'Htel du Prou.

Du haut en bas, au moyen de chssis de toile et de papiers d'occasion,
tous les tages ont t diviss en quantit de petites cellules que la
Loupias appelle fastueusement ses chambres.

Les chssis se disloquent, les papiers raills pendent en loques, c'est
hideux.

C'est splendide compar aux mansardes.

Il n'y en a que deux, heureusement, conquises sur un grenier, spares
de la toiture par un faux plafond, claires par des fentres en
tabatire, si basses qu' peine on s'y peut tenir debout.

Elles ont pour meubles: un lit  matelas de varech, une table boiteuse
et deux chaises.

Telles quelles, la Loupias les loue 22 francs chacune par mois,  cause
de la chemine, assure-t-elle, un trou informe dans le mur. Et elles ne
restent jamais vides!...

C'est dans une de ces mansardes, que par cet horrible froid se trouvait
la jeune femme dont Loupias avait prononc le nom.

Jamais plus admirable crature ne fut mise au monde pour le ravissement
des yeux.

Elle venait d'avoir dix-neuf ans, elle tait blonde et blanche. De longs
cils recourbs voilaient  demi l'clat un peu dur de ses yeux bleus 
reflets d'acier. Ses lvres, qui s'entr'ouvraient sur des dents fines et
nacres, ne semblaient faites que pour sourire. Ses cheveux dors,
lumineux et vivants, crpels sur le front, taient retenus  demi sur
la nuque par un peigne de quatre sous, et retombaient  flots, narguant
les fausses tresses, sur des paules d'un dessin exquis.

Elle n'tait pas reste couche, ainsi que l'avait suppos Loupias. Elle
s'tait leve, et, jetant, en guise de chle, sur sa mauvaise robe
d'indienne, la couverture du lit, une couverture digne du logis, sale,
reprise, pele, elle tait venue s'tablir prs de la chemine.

Pourquoi l plutt qu'ailleurs? C'tait bien une ide. L'tre tait
froid. Dans le fond, deux tisons gros chacun comme le poing, faisaient
bien  eux deux autant de fume qu'une cigarette, mais ne donnaient
aucune chaleur.

N'importe! Accroupie sur une loque immonde que la Loupias dcorait du
nom de tapis de foyer, Rose se tirait les cartes, essayant de se
consoler des souffrances du prsent par les promesses de l'avenir.

Elle apportait  cette grave opration une attention si grande, un tel
recueillement, qu'elle ne semblait pas sentir le froid qui bleuissait
ses mains.

Devant elle, en demi-cercle, elle avait tal ses cartes molles et
crasseuses, et du bout du doigt, en prenant bien garde de ne pas se
tromper, elle comptait de trois en trois, ainsi que cela se pratique,
comme on sait.

Chacune des cartes sur lesquelles s'arrtait son doigt, ayant pour elle
une signification favorable ou fcheuse, elle se rjouissait ou se
dpitait.

--Une, deux, trois, disait-elle, un jeune homme blond... ce doit tre
Paul. Une, deux, trois... dmarches. Une, deux, trois... de l'argent
pour moi. Une, deux, trois... non, voil des retards. Une, deux,
trois... le neuf de pique! c'est--dire des chagrins, l'abandon, le
dnment! toujours le neuf de pique!

En vrit, elle tait consterne comme si elle et reu l'assurance d'un
dsastre prochain.

Mais elle se remit vite. De nouveau elle mla le jeu, le battit, le
coupa scrupuleusement de la main gauche, l'tala devant elle et
recommena  compter: une, deux, trois...

Les cartes, cette fois, se montrrent propices, et n'eurent que des
promesses sduisantes.

--On t'aime, lui dirent-elles en leur langage, qui est celui des
sorcires, beaucoup, de tout coeur, au loin; tu auras une fortune, on
pense  toi; tu recevras mystrieusement une lettre d'un jeune homme
brun trs riche!

Le jeune homme tait reprsent par le valet de trfle.

--Encore l'autre!... murmura Rose. Dcidment, c'est la destine qui le
veut!...

Aussitt elle retira d'une fente de la chemine, sa cachette, une lettre
plie menu, sale, fripe, qu'elle avait lue bien souvent. Pour la
vingtime fois, depuis la veille, elle relut bien lentement:


        Mademoiselle,

     Je vous ai vue et je vous aime. Parole d'honneur.

     C'est vous dire que votre place n'est pas dans le quartier infect
     o vous cachez votre beaut.

     Un ravissant appartement--citronnier et palissandre--vous attend
     rue de Douai.

     Je suis carr en affaires, le loyer sera  votre nom.

     Rflchissez, allez aux informations, je prsente des garanties
     srieuses. Je ne suis pas majeur, mais je le serai dans cinq mois
     et trois jours et je serai libre alors de disposer de l'hritage de
     ma mre. De plus, mon pre est vieux, infirme; peut-tre, en s'y
     prenant bien, arriverait-on  le faire interdire.

     Dois-je faire prvenir la couturire?

     Pendant cinq jours,  partir d'aujourd'hui, j'irai, de quatre 
     six, attendre en voiture votre dcision, au coin de la place du
     Petit-Pont.

        GASTON DE GANDELU.





Cette lettre abominable, honteuse, ridicule, bien digne d'un de ces
jeunes drles que le mpris public a baptiss du nom de petits crevs,
ne semblait nullement rvolter Rose. Bien plus, cette prose idiote
l'enivrait et lui paraissait la plus dlicieuse musique.

--Si j'osais! murmurait-elle frmissante de convoitise, si j'osais!...

Elle restait pensive, le front appuy sur sa main, quand un pas jeune et
leste fit craquer le frle escalier.

--Lui, fit-elle, effraye, Paul!...

Et d'un mouvement effarouch, rapide et prcis comme celui d'une chatte,
elle fit disparatre la lettre dans la fente du mur.

Il tait temps, Paul Violaine entrait.

C'tait un tout jeune homme de vingt-trois ans  peine, svelte,
admirablement pris dans sa taille.

Son visage, du plus pur ovale, avait la pleur unie et mate des races du
Midi. Une moustache fine et soyeuse estompait sa lvre, un peu paisse,
juste assez pour donner  sa physionomie un caractre viril. Ses cheveux
blonds boucls naturellement autour d'un front intelligent et fier,
faisaient ressortir l'trange vivacit de ses grands yeux noirs.

Sa beaut, plus saisissante que celle de Rose, tait encore rehausse
par cette distinction inne qui, sans tre prcisment le privilge des
hritiers des grandes maisons, ne saurait s'acqurir.

La Loupias a toujours prtendu que son locataire des mansardes lui
imposait beaucoup, et lui faisait l'effet d'un prince dguis.

Pauvre prince en ce moment!

Ses vtements, en dpit d'une propret miraculeuse, dcelaient la
misre, non celle qui s'tale et sans vergogne vit de la piti, mais
celle bien autrement cruelle qui rougit d'un regard de commisration,
qui se tait et se cache.

Il portait, par cette temprature sibrienne, un pantalon, un gilet et
un habit de drap noir, lim par la brosse, mince  donner le frisson.
Il avait encore, il est vrai, un lger pardessus d't de couleur
claire, presque aussi pais que le tissu d'une forte araigne. Ses
souliers taient suprieurement cirs, mais ils accusaient des courses
dsespres aprs la fortune.

Paul,  son entre, avait sous le bras un rouleau de papier qu'il
dposa, qu'il laissa tomber plutt, sur le grabat.

--Rien! fit-il, d'un ton d'affreux dcouragement, encore rien!...

La jeune femme, oubliant ses cartes sur le tapis, s'tait redresse. Sa
figure, tout  l'heure encore souriante, avait pris une expression de
morne lassitude.

--Quoi! rpondit-elle, simulant une surprise que certes elle n'prouvait
pas, quoi! rien... aprs ce que tu m'avais dit en partant ce matin!

--Ce matin, Rose, j'esprais. Je croyais, je t'ai dit de croire. On m'a
tromp, ou plutt je me suis tromp moi-mme. J'avais pris des
assurances en l'air pour des promesses sincres. Ici les gens n'ont mme
pas la charit de vous dire: Non. Ils vous coutent d'un air
d'intrt; ils se mettent  votre disposition; la main tourne, ils ne
pensent plus  vous. Des protestations banales! Voil la seule monnaie
qu'ait cette ville maudite au service des malheureux.

Il y eut un long silence. Paul tait trop profondment absorb pour
remarquer de quel air de mpris Rose le considrait, elle semblait
indigne au spectacle de cette consternation rsigne.

--Nous voil dans une belle position! dit-elle enfin. Qu'allons-nous
devenir?

--Eh! le sais-je moi-mme?

--Alors, c'est fini. Hier, en ton absence, je n'avais pas voulu te le
dire pour ne point te troubler inutilement, la Loupias est monte me
rclamer les onze francs de la quinzaine chue. Si d'ici trois jours
elle n'a pas son argent, elle nous mettra dehors; elle me l'a dit, elle
le fera, je la connais... Oui, elle le fera, quand ce ne serait que pour
avoir la jouissance de me voir sur le pav, car elle me hait, l'affreuse
grle!

--tre seul au monde, murmurait Paul, isol, perdu, n'avoir pas un
parent, pas un ami, personne!...

--Nous ne possdons plus un centime, poursuivait Rose avec une
persistance froce, j'ai vendu la semaine passe mes dernires nippes,
nous n'avons plus de bois, enfin nous n'avons pas mang depuis hier
matin.

A ces objections formules comme des reproches poignants, le malheureux
jeune homme treignait son front de ses mains crispes, comme s'il et
espr en faire jaillir une ide de salut.

--Voil le tableau!... continuait l'imperturbable Rose. Moi, je dis
qu'il serait bon de trouver un moyen, un expdient, quelque chose,
n'importe quoi.

Brusquement, Paul se dbarrassa de son lger pardessus et le jeta sur
une des chaises:

--Tiens, porte cela au mont-de-pit.

La jeune femme ne bougea pas.

--C'est tout ce que tu trouves pour nous tirer d'affaire?
interrogea-t-elle.

--On te prtera bien trois francs; ce sera toujours de quoi acheter du
bois et du pain.

--Et aprs?

--Aprs!... nous verrons, je rflchirai, je chercherai. Qu'est-ce que
je veux? gagner du temps. Je finirai bien par briser le cercle fatal qui
m'treint. Le succs me viendra, et avec le succs la fortune. Mais il
faut savoir attendre.

--Il faut pouvoir.

--N'importe... fais toujours ce que je te dis, et demain...

Moins troubl, Paul et bien reconnu  la contenance de Rose qu'elle
tait rsolue  le pousser  bout.

--Demain!... fit-elle avec une ironie de plus en plus accentue,
toujours demain!... Voici des mois que nous vivons sur ce mot. Tiens,
Paul, tu n'es qu'un enfant, et il faut que tu aies enfin le courage de
regarder la vrit en face. Que me prtera-t-on sur ce vtement us?
Trois francs... si on me les prte. Combien de jours vivrons-nous avec
ces trois francs? Mettons trois jours. Et ensuite? Dj, ne le
comprends-tu pas? tu es trop pauvrement vtu pour tre bien reu. Seuls,
les solliciteurs lgants sont favorablement couts. Pour obtenir une
chose, il faut surtout avoir l'air de n'en pas avoir besoin. O iras-tu
quand tu n'auras que ton habit? Tu seras ridicule; tu n'oseras plus
sortir.

--Tais-toi, interrompit Paul, je t'en prie, tais-toi. Hlas! je ne le
vois que trop clairement,  cette heure, tu es comme les autres, comme
tout le monde: ne pas russir te semble un crime. Autrefois, tu avais
confiance en moi, tu ne parlais pas ainsi.

--Autrefois, je ne savais pas.

--Non, Rose, non, mais tu m'aimais. Mon Dieu! n'ai-je donc pas tout
essay, tout tent!... Je suis all de porte en porte offrir mes
compositions, ces mlodies que tu chantais si bien, j'ai demand des
leons  tous les chos de Paris. Qu'aurais-tu fait de plus,  ma place?
parle, rponds...

Paul s'animait par degrs. Rose, au contraire, affectait une irritante
nonchalance.

--Je ne sais, rpondit-elle enfin, pourtant il me semble que si j'tais
homme, je ne laisserais jamais manquer du ncessaire la femme que je
prtendrais aimer, non, jamais. J'irais, je travaillerais...

--Je ne suis pas un ouvrier, malheureusement, je n'ai pas d'tat.

--Moi, j'en apprendrais un. Combien gagne-t-on par jour  servir les
maons? C'est peut-tre pnible, ce n'est pas, ce me semble, bien
difficile. Tu as,  ce que tu prtends, un rare talent? Je ne dis pas
non. Mais si j'tais un grand compositeur et s'il n'y avait pas de pain
chez moi, j'irais, sans hsiter, jouer dans les rues et dans les cafs,
je chanterais dans les cours. Enfin, j'aurais de l'argent quand mme,
n'importe comment, n'importe d'o,  tout prix, quand je devrais...

--Tu oublies que je suis un honnte homme, Rose!

--Vraiment! ne dirait-on pas que je te propose une mauvaise action! Ta
rponse, Paul, est celle de tous ceux qui, faute d'adresse ou d'nergie,
restent en chemin. On va vtu comme un mendiant, le ventre vide, crevant
de jalousie, mais on se redresse pour dire: Je suis honnte. Comme si on
ne pouvait absolument tre riche ou faire fortune sans tre le dernier
des coquins. C'est trop bte,  la fin!

Elle parlait d'une voix vibrante, et une infernale hardiesse tincelait
dans ses yeux. C'tait bien l une de ces cratures redoutables,
nergiques surtout pour le mal, qui peuvent conduire un homme faible sur
le bord de l'abme, l'y pousser et l'oublier avant mme qu'il ait roul
jusqu'au fond.

Sous le fouet de ces sarcasmes, la nature violente de Paul se
rveillait; la colre empourprait ses joues.

--Que ne m'aides-tu toi-mme, s'cria-t-il, que ne travailles-tu!

--Oh!... moi... c'est autre chose, je ne suis pas faite pour travailler.

Paul eut un geste terrible, il marcha la main leve sur la jeune femme.

--Malheureuse, disait-il, tu n'es qu'une malheureuse!

--Non... j'ai faim!

Une querelle arrive  ce point devait finir mal, lorsqu'un bruit assez
fort attira l'attention des jeunes gens; ils se retournrent.

La porte de la mansarde tait ouverte, et sur le seuil se tenait,
debout, un vieux homme qui les regardait avec un sourire paternel.

Il tait grand et lgrement vot. De son visage, on ne dcouvrait que
les pommettes couleur brique et le nez rouge; une barbe grisonnante,
longue, paisse, inculte, cachait le reste. Il portait des lunettes de
pacotille  verres teints, mais il avait en le soin d'entourer d'un
ruban noir la monture de fer.

[Illustration: Paul eut un geste terrible, il marcha la main leve sur
la jeune femme.]

En lui, tout respirait la misre et l'incurie  leur apoge. Son
paletot,  larges poches railles, informe, graisseux, portait les
traces de toutes les murailles essuyes  boire. Il devait tre un de
ces cyniques nomades qui, jugeant fastidieux de quitter les vtements
pour dormir, couchent tout habills,  terre ou sur leur grabat.

Ce vieux, Paul et Rose le connaissaient bien. Ils l'avaient dj
rencontr dans les escaliers, et savaient qu'il habitait le taudis
voisin et qu'on l'appelait le pre Tantaine.

Sa vue rappela  Paul que d'une mansarde  l'autre on distinguait les
moindres paroles, et cette ide qu'on l'avait cout l'exaspra.

--Que voulez-vous, monsieur, demanda-t-il brutalement, et qui vous a
permis d'entrer chez moi sans frapper?

Cette question, adresse d'un ton presque menaant, ne sembla ni fcher
ni dconcerter le vieil homme.

--Je mentirais, rpondit-il, si je n'avouais pas que me trouvant par
hasard chez moi, et vous entendant causer de vos petites affaires, j'ai
prt l'oreille.

--Monsieur!...

--Attendez donc, bouillante jeunesse!... Vous en tes vite venus  une
querelle, et, par ma foi! cela s'explique. Quand il n'y a rien dans le
rtelier, les chevaux les plus jolis, les mieux levs se battent, je
connais, a, moi!

Il parlait de l'air le plus bnin, sans paratre avoir conscience de son
indiscrtion.

--Eh bien! monsieur, fit Paul, profondment humili, vous savez au
juste, maintenant, jusqu'o la pauvret peut faire descendre un homme de
coeur. tes-vous satisfait?...

--Allons, bon! reprit le vieux, voil que vous vous fchez. Si je suis
venu, sans dire gare, c'est qu' mon avis des voisins se doivent aide et
secours, surtout des voisins logs  notre enseigne. Quand j'ai t au
courant de vos petits chagrins, je me suis dit: Voici de jolis enfants
que je veux tirer de peine.

Cette dclaration, cette promesse d'assistance, dans la bouche d'un
personnage de si piteuse apparence, avait quelque chose de si
vritablement comique, que Rose ne put dissimuler un sourire.

Elle pensait que le vieux voisin allait tirer son porte-monnaie et
offrir la moiti de sa fortune, une pice de vingt sous ou de quarante,
pour le moins.

Paul eut une ide pareille; mais il fut touch, lui, de cette obligeance
si simple et si belle, sachant que l'argent emprunte aux circonstances
une prodigieuse valeur, et que l'unique franc qui nous assure pour deux
jours le pain du pauvre est un million de fois plus prcieux que le
billet de mille francs du riche.

--Hlas! monsieur, fit-il, visiblement radouci, que pouvez-vous pour
nous?

--Qui sait!

--Vous voyez  quel extrme dnment nous sommes arrivs peu  peu. Tout
nous manque. Ne sommes-nous pas perdus?

Le pre Tantaine leva les bras, comme pour prendre le ciel  tmoin d'un
blasphme.

--Perdus!... dit-il. Ah! la perle cache au fond de la mer et qui ignore
sa valeur est perdue pareillement, si un pcheur adroit ne la dcouvre.
Les pcheurs sont des malheureux qui ne portent pas de perles, mais ils
en savent le prix et ils les confient  des joailliers...

Il acheva sa pense par un petit rire discret dont le sens devait
chapper  deux pauvres enfants qui avaient en germe tous les instincts
mauvais, que poignaient toutes les convoitises, mais qui taient
ignorants et inexpriments.

--Enfin, monsieur, reprit Paul, je serais un sot orgueilleux si je
n'acceptais pas vos offres gnreuses.

--Parfait!... Cela tant, il va falloir tout d'abord descendre chercher
un bon repas. Il faut aussi faire monter du bois: il fait un froid
ici!... Ma vieille carcasse est  moiti gele. Plus tard, nous
songerons aux vtements.

--Tout cela, soupira Rose, va ncessiter une grosse somme!

--Eh! qui vous dit que je ne l'ai pas?

Lentement, le pre Tantaine dboutonna son paletot, et de la poche
intrieure il retira un petit papier sale qui y tait fix au moyen
d'une pingle.

Ce chiffon, il le dplia soigneusement et le dposa tout ouvert sur la
table.

--Un billet de 500 francs! exclama Rose stupfaite.

--Juste!... ma belle demoiselle, rpondit le vieux d'une voix
triomphante.

Paul se taisait. Il et vu un des barreaux de la chaise sur laquelle il
s'appuyait bourgeonner tout  coup et donner des feuilles, qu'il n'et
pas t plus surpris.

Comment imaginer une telle somme cache sous les haillons de ce vieux.
D'o tenait-il ce billet?

L'ide d'une action punissable, d'un vol, pour le moins tait si
naturelle et ressortait si nettement de la situation, qu'elle vint en
mme temps aux deux jeunes gens.

Ils changrent le regard le plus cruellement significatif, et Paul,
dcontenanc, rougit jusqu'aux oreilles.

Le bonhomme avait compris le soupon.

--Oh! fit-il, sans avoir aucunement l'air choqu, de vilaines
penses!... Il est vrai que les billets de cinq cents ne poussent pas
spontanment dans des poches comme les miennes, mais celui-ci
m'appartient lgitimement.

Rose n'coutait pas. Que lui importait l'explication! Le billet tait
l, et cela lui suffisait. Elle l'avait pris, et elle le maniait, comme
si le contact du papier soyeux lui et communiqu les plus dlicates
sensations.

--Il faut vous dire, continuait le pre Tantaine, que je suis clerc
d'huissier.

--Ah!...

--Oui, et cela doit vous flatter. tre oblig par un clerc d'huissier,
voil un triomphe! Mais ce n'est pas tout. Je suis charg, par diverses
personnes, du recouvrement de crances litigieuses. De la sorte, j'ai
parfois en compte des sommes assez importantes. Vous prter cinq cents
francs, pour un certain temps, ne peut donc pas me gner.

Entre les suggestions de la ncessit et les rsistances de sa
conscience, Paul restait interdit, mu comme on l'est  l'instant d'un
acte dcisif, tout tremblant.

--Non, commena-t-il enfin, je ne saurais accepter; mon devoir...

--Ah! mon ami, interrompit Rose, ce n'est pas honnte ce que tu fais l.
Ne vois-tu pas qu'en refusant tu chagrines monsieur?

--Elle a parbleu raison! s'cria le pre Tantaine. Donc, c'est entendu.
Allons, la belle enfant, descendez vite chercher les provisions, vite...
il est plus de quatre heures.

Ce fut au tour de Rose de tressaillir et de rougir, comme si elle se ft
sentie devine par le vieux voisin.

--Quatre heures! murmura-t-elle, pensant  la lettre.

Cependant, elle obit vivement. Se posant devant la vieille glace, elle
disposa presque gracieusement ses haillons, elle descendit, emportant le
billet de banque.

--Belle personne... remarqua le pre Tantaine, avec l'accent d'un
connaisseur, trs belle... Et quelle intelligence! Ah! si elle est bien
conseille, elle ira loin!...

Paul ne releva pas l'observation. Il recueillait ses ides en droute.
Maintenant qu'il n'tait plus sous l'obsession du regard de Rose, la
frayeur le prenait.

Il trouvait  la physionomie de ce soi-disant clerc d'huissier quelque
chose de singulier et d'inquitant.

O a-t-on vu jamais des vieux de cette espce jetant des 500 francs  la
tte des gens? Pour sr, cette gnrosit devait cacher quelque mystre
et lui, Paul, il allait peut-tre se trouver compromis.

--Toutes rflexions faites, monsieur, reprit-il rsolument, accepter de
vous une telle somme ne serait pas dlicat de ma part. Qui sait si je
pourrai jamais m'acquitter.

--Bon! voici que vous doutez de vous, maintenant. Ce n'est pas le moyen
de russir. Si vous avez chou, jusqu'ici, c'est que l'exprience vous
manquait. Dsormais, vous saurez comment vous y prendre. La misre, mon
enfant, forme les hommes, de mme que la paille mrit les nfles.
D'abord, moi, j'ai confiance en vous. Ces 500 francs, vous me les
rendrez quand vous voudrez, je ne suis pas press, seulement vous me
donnerez six pour cent, et vous allez me souscrire un billet.

--Comme cela, balbutia Paul...

--Conclu!... c'est un placement.

Paul n'tait qu'un pauvre niais. Cette perspective de billet suffisait 
le rassurer, comme si sa signature au bas d'un papier timbr et pu
servir  autre chose qu' enlever  ce papier la valeur qu'il avait
tant blanc.

De son ct, le pre Tantaine, explorant de nouveau sa poche, en tirait
une feuille de papier timbr qui s'y trouvait tout  point.

--crivez, dit-il: Au huit juin prochain, je paierai,  l'ordre de M.
Tantaine, etc...

Le jeune homme terminait le parafe de sa signature lorsque Rose reparut,
les bras chargs de provisions.

Elle tait radieuse comme si un vnement extraordinairement heureux ft
survenu dans sa vie; ses yeux avait une expression trange.

Mais Paul ne remarqua rien de cela. Il observait le vieux clerc
d'huissier qui, aprs avoir relu le billet, le serrait aussi
prcieusement qu'une valeur de premier ordre.

--Il est bien entendu, monsieur, reprit-il enfin, que la date n'est
qu'une formalit. Il n'est pas probable que d'ici quatre mois je puisse
conomiser ce que je vous dois.

Le pre Tantaine eut un bon sourire.

--Que diriez-vous, pronona-t-il, si aprs vous avoir prt ces 500
francs, je vous mettais  mme de me les rendre avant un mois?

--Quoi! monsieur, vous pourriez!...

--Par moi-mme, mon enfant, je ne puis rien, cela se voit. Mais j'ai un
ami qui a le bras long. Ah! si je l'avais cout, autrefois, je ne
serais pas  l'htel du Prou. Enfin!... Voulez-vous aller le trouver de
ma part?

--Si je le veux! Mais je serais un fou de repousser cette occasion qui
se prsente.

--Eh bien! je vais voir mon ami ce soir mme, je lui parlerai de vous.
Soyez chez lui demain  midi prcis. Si vous lui plaisez, s'il s'occupe
de vous votre fortune est faite.

Il tira de sa poche une carte et la prsentant  Paul, il ajouta:

--Mon ami se nomme Mascarot et voici son adresse.

Cependant Rose, avec cette merveilleuse dextrit qui semble tre un
privilge de la Parisienne, accoutume  se mouvoir dans un petit
espace, avait tir l'ordre du chaos et termin ses prparatifs.

La table tait dresse, table digne du taudis avec ses tessons brchs
et ses papiers en guise de plats; un bon feu flambait dans la chemine,
et deux bougies clairaient la scne, fiches, l'une dans le chandelier
bossu de l'htel, l'autre dans une bouteille fle.

Ce spectacle superbe pour des yeux de vingt ans, remplissait Paul de
satisfaction. Les affaires srieuses taient finies, les pressentiments
sombres s'taient envols.

--A table!... s'cria-t-il,  table!... Voici enfin le dner qui sera le
djener. Allons, Rose,  ton poste. Et vous, mon cher voisin, vous
allez, je l'espre, nous faire le plaisir de partager le repas que nous
vous devons.

Mais le pre Tantaine, bien qu'un tel festin ft fait pour le tenter et
le sduire, ainsi qu'il le confessa, s'excusa avec beaucoup de
protestations de regrets.

Il n'avait pas grand'faim, assura-t-il, puis il avait pour cinq heures
et demie un rendez-vous de la dernire importance  l'autre bout de
Paris.

--Enfin, dit-il  Paul, il est indispensable que je voie Mascarot ce
soir. Je dois le prvenir, le disposer en votre faveur.

Rose, assurment, ne tenait pas  la compagnie du bonhomme. Laid,
malpropre, misrable, il lui inspirait un sentiment de dgot dont ne
triomphait pas la reconnaissance.

Puis, bien qu'on ne vit pas ses yeux, elle devinait instinctivement,
sous les verres foncs de ses lunettes, un regard aigu et subtil, trs
capable de lire au fond de sa pense.

Ce qui n'empche que se faisant chatte et cline autant qu'il tait en
son pouvoir, elle joignit ses instances  celles de Paul pour garder
leur ami.

Mais il fut inbranlable, et aprs avoir, une fois encore, rappel 
Paul qu'il devait tre exact, le lendemain,  midi, il sortit en criant
de sa meilleure voix, aux jeunes gens qui venaient de s'attabler:

--Au revoir! bon apptit!

Seulement, une fois dehors, sur le palier, la porte referme, le pre
Tantaine s'arrta, s'appuyant  la rampe grossire, coutant.

Les tourtereaux, comme il les appelait, taient d'une gaiet folle, et
les clats de leurs voix jeunes et fraches emplissaient le dernier
tage de l'htel du Prou.

Pourquoi non? Paul aprs des angoisses affreuses, trouvait une scurit
relative; il avait en poche l'adresse d'un homme qui devait faire sa
fortune; enfin, sur le coin de la chemine brillait la monnaie du billet
de cinq cents francs, un de ces tas d'or qui, au temps des riantes
illusions, semblent inpuisables.

Quant  Rose, elle ne pouvait cesser de s'gayer au sujet de ce vieux
clerc d'huissier, qu'en dedans d'elle-mme elle jugeait absolument
idiot, et qu'elle trouvait du dernier grotesque.

--Courage, mes mignons, grommela le pre Tantaine, courage! Ce pourrait
bien tre la dernire fois que vous riez ensemble.

Cela dit, avec les plus louables prcautions, il descendit le raboteux
escalier de l'htel du Prou, que la Loupias n'claire que le dimanche,
parce que le gaz, dame! cela cote de l'argent.

Le pre Tantaine ne sortit pas directement.

Ayant, par la petite porte vitre de la loge des propritaires de
l'htel, aperu la Loupias qui cuisinait sur son pole des ragots de
son pays, il entra, aprs avoir gratt timidement, saluant bas, en homme
que la misre a accoutum  toutes les rebuffades.

--Je viens pour vous payer ma quinzaine, madame, annona-t-il tout
d'abord.

Et en mme temps il dposait sur le coin de la commode une pice de dix
francs et une pice de vingt sous.

Puis, pendant que Loupias, qui sait crire, lui confectionnait un reu,
il se mit  parler de ses affaires, racontant comme quoi il venait de
recueillir un hritage inattendu, qui allait lui donner l'aisance sur
ses vieux jours.

A l'appui de ses assertions, avec le naf orgueil de la pauvret qui
craint de n'tre pas crue sur parole, il montrait plusieurs billets de
banque renferms dans un portefeuille.

Ces chiffons produisirent si bien leur effet que, lorsque le bonhomme se
retira, Loupias voulut  toute force le reconduire, sa lampe d'une main,
sa casquette de l'autre.

Le vieux clerc ne semblait d'ailleurs aucunement sensible  ces
prvenances. Il allait d'un air proccup, en homme qui poursuit un
plan.

Arriv dans la rue, il s'orienta, examina les magasins des environs, et,
sans hsiter, il marcha droit  la boutique d'un picier qui fait
presque le coin de la rue du Petit-Pont et de la rue de la Bcherie.

Cet picier, grce  un certain vin que lui fabrique un chimiste de
Bercy, et qu'il vend neuf sous le litre, jouit dans le quartier d'une
vogue bien lgitime.

Il est petit, gros, court, rouge, irritable, plein d'importance; il
porte des favoris  l'anglaise, est veuf, sergent de la garde nationale
et rpond au nom de Mlusin.

Cinq heures, dans les quartiers pauvres, c'est en hiver le moment du
coup de feu pour les boutiquiers.

Les ouvriers reviennent de leur chantier et les femmes qui ont quitt
leur travail  la nuit htent les prparatifs du souper.

M. Mlusin tait donc si fort affair au milieu de ses pratiques,
recevant et rendant, surveillant, criant aprs ses garons, qu'il ne
remarqua pas l'entre du pre Tantaine.

L'et-il remarqu, il ne se serait pas drang pour un acheteur aussi
misrablement vtu.

Mais le vieux clerc d'huissier avait en sortant de l'htel du Prou,
quitt ses apparences humbles et bnignes. Se plaant dans le coin le
moins encombr de la boutique, c'est d'un ton impratif qu'il appela:

--Monsieur Mlusin!...

L'picier, surpris, laissa tout pour accourir.

--Tiens! ce bonhomme qui me connat, se disait-il, sans penser que son
nom brille en lettres d'un demi-pied au-dessus de la devanture.

Le pre Tantaine ne lui laissa pas le loisir de demander des
explications.

--Monsieur, commena-t-il avec un bel accent d'autorit, n'est-il pas
venu ici il n'y a qu'un moment une jeune femme qui a chang un billet de
500 francs?

--Oui, monsieur, oui, rpondit Mlusin, mais comment avez-vous pu
savoir...

Il s'interrompit pour se donner sur la tte un grandissime coup de poing
et reprit vivement:

--J'y suis!... un vol a t commis, n'est-il pas vrai, et vous tes sur
la piste du voleur. Connu!... Faut-il vous le dire? Quand cette jeune
fille qui avait l'extrieur d'une pauvresse a chang ce billet, j'ai
conu un soupon. Je l'ai observe attentivement et j'ai remarqu que sa
main tremblait.

--Excusez, interrompit le pre Tantaine, je ne vous ai point dit qu'il
s'agit d'un vol. Reconnatriez-vous cette jeune fille?

--Comme moi-mme, si je me rencontrais, oui, monsieur. Une crature
superbe, avec des cheveux!... A telles enseignes que je l'avais
distingue dj, car elle vient ici quelquefois, et j'ai de fortes
raisons de croire qu'elle habite un htel borgne de la rue de la
Huchette.

Le boutiquier parisien n'aime pas toujours les agents qui dressent
contre lui des procs-verbaux lorsqu'il se trouve en contravention.

Cependant, encourag par la pense de rendre service  la socit, il
aide volontiers les investigations. Pour faciliter une capture
importante, il est capable de traits hroques, comme de manquer la
vente, par exemple.

--Voulez-vous, continuait M. Mlusin, que j'envoie un de mes garons aux
informations, faut-il requrir des sergents de ville.

--Inutile..., cher monsieur, rpondit le vieux clerc d'huissier, et
mme, je vous serais oblig de me garder le secret jusqu' nouvel ordre.

--Oh! je comprends, une indiscrtion pourrait donner l'veil.

--Juste! Seulement, je vous demanderai, si vous avez conserv ce billet,
la permission d'en prendre le numro d'ordre. Je vous prierai aussi
d'inscrire ce numro sur vos livres, avec une petite mention,  la date
d'aujourd'hui. Autant que possible il faut tout prvoir.

[Illustration: Elle ponctuait ses phrases.]

--Et mes livres feraient foi devant le tribunal, n'est-il pas vrai? Je
le crois bien, les livres d'un ngociant!... Vous voyez que je suis au
courant. Une minute et je suis  vous.

Tout se passa ainsi que l'avait souhait le bonhomme et rapidement.

Du reste, M. Mlusin ne le laissa pas s'loigner sans toutes sortes de
politesses. Il le reconduisit jusque sur le seuil de sa boutique, et le
suivit des yeux, convaincu qu'il venait de rendre un service minent 
un employ suprieur de la prfecture dguis en mendiant.

Mais qu'importait au pre Tantaine l'opinion qu'on pouvait avoir de lui!

Il avait gagn la place du Petit-Pont et paraissait y chercher
quelqu'un. Dj il en avait fait deux fois le tour, scrutant les coins
sombres, lorsqu'il laissa chapper une exclamation de satisfaction; il
avait aperu celui qu'il venait retrouver.

C'tait un affreux garnement d'une vingtaine d'annes, n'en paraissant
gure que quinze ou seize, maigre, dgingand, mal bti.

Il se tenait post  l'angle du quai Saint-Michel et du Petit-Pont, et
effrontment demandait l'aumne, guettant de l'oeil les sergents de
ville, sans souci du rverbre qui l'clairait en plein.

Du premier coup, on reconnaissait en lui l'oeuvre malsaine de la
civilisation des grandes villes, l'ancien gamin de Paris, qui,  huit
ans, fumait les bouts de cigares ramasss  la porte des cafs et se
grisait avec de l'eau-de-vie.

Ses cheveux, d'un jaune sale, taient dj rares, il avait le teint
fltri et plomb, un rictus ironique contractait sa large bouche 
lvres plates, et la plus cynique audace flambait dans ses yeux.

Vtu d'une blouse gristre, il en avait relev la manche droite et
exposait  nu un bras tordu, rabougri, contorsionn, hideux  point pour
exciter la commisration des passants.

Il psalmodiait en mme temps une lgende monotone o sans cesse les
mmes mots revenaient: Pauvre ouvrier... vieille mre  nourrir...
incapable de travailler... estropi par une machine.

Le pre Tantaine marcha droit  ce bon pauvre, et, d'un vigoureux revers
de main, appliqu sur la tte, fit sauter sa casquette  trois pas.

L'autre se retourna furieux; mais, apercevant le bonhomme, il sembla
fort penaud et murmura:

--Pinc!...

Aussitt grce  une brusque contraction de l'paule, il dtordit son
bras, aussi droit et aussi sain que l'autre, en ralit, rabattit sa
manche et ramassa sa casquette.

--C'est donc ainsi, reprit le pre Tantaine, que tu excutes les
commissions dont on te charge!

--Quoi!... elle est faite depuis longtemps, votre commission!

--Ce n'est pas une excuse. Grce  ma recommandation, M. Mascarot t'a
procur une bonne position, n'est-ce pas? Je te fais assez souvent
gagner de l'argent; ainsi, tu ne manques de rien. Il tait convenu que
tu ne mendierais plus.

--Excusez, bourgeois, je n'en fais plus mon tat. Seulement, dame! il
fallait bien tuer le temps en vous attendant. D'abord, c'est plus fort
que moi, je ne peux pas rester sans rien faire. J'ai rcolt sept sous.
C'est toujours a...

--Toto-Chupin, pronona gravement le vieux clerc d'huissier,
Toto-Chupin, vous finirez mal; c'est moi qui vous le prdis. Mais
arrivons au fait. Qu'as-tu vu?

Ils avaient quitt le coin du pont et remontaient lentement le quai
dsert, le long des vieux btiments de l'Htel-Dieu.

--J'ai vu bourgeois, ce que vous m'aviez annonc, rpondait le
garnement. A quatre heures prcises, une voiture est arrive sur la
place et s'y est arrte comme pour y prendre racines, tenez l-bas, en
face de la boutique du perruquier. Voiture flambante, cheval superbe,
cocher trs bien mis!...

--Passe. Il y avait quelqu'un dans la voiture?

--Naturellement. J'y ai reconnu le particulier que vous m'avez dit. Bien
vtu, ma foi! Chapeau rogn, tout plat, pantalon clair, en fourreau de
parapluie, veston court, oh! mais d'un court... enfin, le dernier genre.
Pour plus de sret, comme il faisait dj sombre, je suis all le
regarder sous le nez. Il tait descendu de voiture, vous m'entendez, et
il battait la semelle sur le trottoir, avec un cigare non allum aux
dents. Moi, voyant le coup de temps, j'accours avec une allumette en
disant: Du feu, mon prince! Il m'a donn une pice de dix sous. Autant
de pris. C'tait bien lui: laid, petit, ratatin, cagneux, une figure 
gifles avec un pince-nez... un singe, quoi!

Quand Toto-Chupin raconte, le mieux est de le laisser aller. C'est au
moins le plus court pour obtenir les renseignements qu'on dsire.

Pourtant, le vieux clerc d'huissier s'impatienta.

Qu'est-il arriv ensuite? demanda-t-il.

--Pas grand'chose. Mon individu n'avait pas l'air content du tout, de
faire le pied de grue. Pauvre ami!... Il allait de ci et de l, sur le
trottoir, il faisait des moulinets avec sa badine et dvisageait les
femmes. Dieu qu'il me dplat, ce cocods! Si jamais il vous prend envie
de lui repasser une bonne vole, bourgeois, je suis votre homme. Je l'ai
tois, il n'est pas moiti si fort que moi.

--Mais va donc Chupin, va donc.

--Bon, j'y suis! Donc, il tait l, c'est--dire, nous tions l, depuis
une grande demi-heure, quand tout  coup une femme tourne la rue et
vient droit au cocods. Ah! bourgeois, la belle fille! Non, de votre
vie, vous n'avez rien vu de si admirable. Moi, j'en suis rest bloui.
Mois quelle misre! Ils se sont mis  parler tout bas.

--Et tu n'as rien entendu?

--Pour qui me prenez-vous, bourgeois?... La belle fille a dit: --C'est
entendu,  demain. Le cocods a demand: --Bien vrai? Et elle a
rpondu: --Oui, parole d'honneur, vers midi. L-dessus ils se sont
quitts, elle a regagn la rue de la Huchette, lui est remont dans sa
voiture, et fouette cocher!... En voil pour cent sous, bourgeois!

La rclamation ne parut nullement choquer le vieux clerc d'huissier.

Il tira de sa poche une pice de cinq francs et la remit au prcoce
vaurien en disant:

--Chose promise, chose due. Mais souviens-toi de ma prdiction, Chupin,
tu finiras mal. Sur quoi, bonsoir, nous ne suivons pas le mme chemin.

Pendant un moment encore, le pre Tantaine resta en place, observant
Toto qui s'loignait dans la direction du Jardin des Plantes, et c'est
seulement lorsqu'il l'et perdu de vue, qu'il revint sur ses pas et
s'engagea sur le pont.

Il marchait fort vite et semblait aussi satisfait que possible.

--Voil qui va bien, murmurait-il, je n'ai pas perdu ma journe. J'ai
tout prvu, mme l'improbable. Flavie sera contente.




II


C'est rue Montorgueil,  quelques pas du passage de la Reine-de-Hongrie,
qu'est situ l'tablissement du puissant ami du pre Tantaine, M. B.
Mascarot.

B. Mascarot est directeur d'un bureau de placement pour employs et
domestiques des deux sexes.

Deux grands tableaux, accrochs de chaque ct de la porte de la maison,
apprennent aux intresss les demandes et les offres de la journe, et
annoncent aux passants que l'agence, fonde en 1844, est encore rgie
par son fondateur.

C'est sans nul doute  ce long exercice d'une profession ordinairement
ingrate, que M. B. Mascarot doit sa rputation et la grande
considration dont il jouit, non seulement dans son quartier, mais
encore dans tout Paris.

Les matres, assure-t-on, n'ont jamais eu  se plaindre d'un serviteur
garanti par lui.

Parmi les domestiques, il est avr qu'il ne procure que des places o
on a toutes les douceurs de la vie.

Les employs, enfin, savent trs bien que, grce  ses connaissances,
grce  ses nombreuses relations et ramifications partout, il a toujours
un bon emploi au service de qui sait lui plaire.

B. Mascarot a d'autres titres  l'estime publique.

C'est lui qui, le premier, vers 1845, conut le projet d'organiser en
socit les gens de maison. On s'est empar depuis de son ide et de
son programme, mais il n'a pas rclam.

Il s'est consol en prenant un associ, un sieur Beaumarchef, et en
installant dans la maison mme de son agence un htel garni o les
domestiques sans place trouvent  crdit le logement et la nourriture.

Si ces diverses entreprises ont servi la socit, elles ont aussi
profit  B. Mascarot.

Il est propritaire pour partie,--on dit pour un quart,--de la maison
qu'il occupe.

Eh bien! c'est devant cette maison, qu' midi, l'heure convenue, tait
arrt Paul Violaine.

Il avait utilis les cinq cents francs de son vieux voisin, et un
confectionneur lui avait improvis une lgance qui n'tait pas de trop
mauvais got.

Mme, il tait si bien, sous ses nouveaux vtements, que les femmes qui
passaient se retournaient pour le voir encore.

Lui n'y prenait garde. Il avait rflchi depuis la veille, et
maintenant, il se prenait  douter beaucoup du pouvoir de cet inconnu,
qui, selon l'expression du pre Tantaine, pour faire la fortune de
quelqu'un n'avait qu' le vouloir.

--Un placeur! murmurait-il; srement il va me proposer quelque emploi de
cent francs par mois!

Cependant, il tait un peu mu, et avant d'entrer il tudiait la maison,
comme si elle et pu lui apprendre quelque chose de celui qui
l'habitait.

Elle ressemblait  toutes les autres, avec ses deux corps de logis
spars par une cour mal tenue.

Le bureau de placement et l'htel taient au fond.

Sous la porte cochre, l'encombrant de ses ustensiles, tait un marchand
de marrons, un jeune drle  l'air insolent.

--Allons, se dit Paul, rester ici ne m'avance  rien, il faut voir.

Il traversa donc rsolument la cour, monta un escalier en face, et
arriv au premier tage, voyant sur une porte le mot: Bureaux, il
frappa.

--Entrez?... cria une grosse voix.

La porte n'tait pas ferme, mais seulement maintenue par un poids
glissant au bout d'une corde. Paul n'eut qu' pousser.

La pice o il pntra ressemblait  tous les bureaux de placement de
Paris.

Tout autour, rgnait un large banc de chne noirci et poli par l'usage.
Au fond, se trouvait une manire de loge grille, entoure d'un rideau
de serge verte, que dans la clientle on appelait le confessionnal.

Entre les deux fentres, sur une plaque de zinc, on lisait:

        AVIS

        L'INSCRIPTION EST PAYABLE D'AVANCE

Dans un des angles de la pice, un monsieur tait assis devant une
grande table, et, tout en crivant sur un norme registre, il donnait
audience  une femme debout.

--Monsieur Mascarot? demanda Paul timidement.

--Que lui voulez-vous? fit le monsieur sans saluer; s'agit-il d'une
affaire? je le remplace; dsirez-vous vous faire inscrire? nous avons en
ce moment trois tenues de livres, une caisse, une correspondance, six
emplois de ville. Vous avez de bonnes rfrences?...

On et jur que le monsieur rcitait le tableau des _offres_ accroch 
la porte.

--Pardon, interrompit Paul, je voudrais parler  M. Mascarot lui-mme;
je lui suis envoy par un de ses amis.

Cette simple dclaration parut impressionner le monsieur. Il quitta son
air rogue, et c'est presque poliment qu'il dit  Paul:

--Mon associ est en confrence, monsieur, mais il sera libre bientt;
prenez la peine de vous asseoir.

Paul prit place sur le banc et, faute de mieux, se mit  examiner
l'associ.

Grand, robuste, clatant de sant, cet associ porte les cheveux courts
et, sous un nez odieusement busqu, il tale une paire de moustaches
farouches, longues, lustres, cires, termines en pointe.

Ton, tenue, cheveux, moustaches, dclent l'homme qui tient  ce que
chacun sache bien qu'il a t militaire.

Il a servi, en effet, assure-t-il dans la cavalerie. C'est mme au
rgiment qu'il a gagn le nom sous lequel il est connu: Beaumarchef,
abrviation soldatesque de beau marchal-des-logis-chef. Son vrai nom
est Durand.

Il tait jeune, en ce temps, il a plus de quarante-cinq ans, maintenant,
ce qui ne l'empche pas de jouir encore d'une rputation incontestable
d'homme superbe.

Sa besogne, qui consistait  crire des noms  la suite les uns des
autres, ne l'empchait nullement de rpondre juste  la femme place
devant lui.

Cette cliente, qui, par sa mise, tenait le milieu entre la cuisinire et
la marchande des Halles, tait ce qu' Paris on appelle une forte
commre.

Elle ponctuait ses phrases de larges prises de tabac. Elle s'exprimait
avec un accent alsacien des plus prononcs.

--Finissons-en, disait le sieur Beaumarchef; voulez-vous rellement vous
replacer?

--Oui, l, vraiment.

--Vous en disiez autant, la dernire fois que vous tes venue, il y a
plus de six mois. On vous trouve une bonne condition, vous y entrez et
paf!... le troisime jour vous rendez votre tablier, sans raison.

--Alors, je n'tais pas dans le besoin.

--Et  cette heure?

--C'est diffrent, je commence  voir la fin de mes conomies.

M. Beaumarchef posa sa plume, et regardant finement la grosse femme
comme s'il et cherch la confirmation de quelque soupon, il dit
lentement:

--Vous aurez fait quelque folie!

Elle dtourna la tte, et, sans rpondre directement, se mil  se
rpandre en plaintes sur la duret des temps, sur la ladrerie des
matres, sur la rapacit des jeunes dames qui ne permettent plus  leurs
cuisinires de faire danser l'anse du panier, se chargeant trs bien
elles-mmes de ce soin.

Beaumarchef approuvait de la tte, exactement comme un quart d'heure
plus tt il donnait raison  une bourgeoise qui se plaignait amrement
des serviteurs. Son tat d'intermdiaire exige cette diplomatie.

Cependant, la grosse femme avait fini. Elle sortit d'un porte-monnaie
bien garni le prix de l'inscription, le posa sur la table, et dit:

--Allons, mon bon monsieur Beaumar, prenez mon nom. Caroline Schimel, et
tchez de me trouver une bonne maison. Mais rien que pour la cuisine,
vous m'entendez. Je fais le march moi-mme, et je n'aime pas  avoir la
patronne sur le dos.

--C'est bien; on cherchera.

--Ah! si vous me trouviez un homme veuf! cela m'irait assez, ou bien
encore une toute jeune femme avec un mari trs vieux... Enfin, faites
comme pour vous; je repasserai aprs-demain.

Et, humant une prise de tabac plus forte que les autres, elle se retira.

Paul, qui avait cout, tait confondu et aussi humili que possible.
C'est grce au pre Tantaine, pourtant, qu'il se trouvait attendre en ce
lieu en pareille compagnie. Et attendre quoi?...

Dj il cherchait un prtexte honnte pour s'loigner, rsolu  ne plus
revenir, quand la porte du fond s'ouvrit, donnant passage  deux hommes
qui, sur le point de se sparer, achevaient une conversation.

L'un, jeune, lgamment vtu, avec cette mine suffisante et cette
dsinvolture facile que d'aucuns prennent pour le suprme bon ton.
Plusieurs ordres trangers illustraient sa boutonnire.

L'aspect de l'autre tait celui d'un bon vieil avou de petite ville. Il
portait une chaude douillette de mrinos brun, avait aux pieds des
chaussures fourres, et gardait sur la tte une calotte de velours,
brode srement par une main bien chre. Sa barbe rude, soigneusement
taille, s'appuyait sur une paisse cravate blanche, et la dlicatesse
de sa vue lui imposait des lunettes bleues.

--Ainsi, cher matre, disait le jeune homme, je puis esprer, n'est-ce
pas? Mon intrt vous rpond de moi. N'oubliez pas combien la situation
est tendue!...

--Je vous l'ai dit, monsieur le marquis, rpondait l'homme  cravate
blanche, si j'tais le matre, ce serait: oui; mais je dois consulter
mes associs.

--Enfin, cher monsieur, conclut l'lgant, je compte sur vous.

Paul s'tait lev, rconcili avec la maison,  la vue de ce jeune homme
si dcor.--L'autre, pensait-il, qui a une si bonne figure et les dehors
d'un homme de loi, doit tre M. B. Mascarot.

Le marquis sortit, Paul allait se prsenter, quand Beaumarchef, le
devanant, vint se placer devant l'homme  la cravate blanche:

--Devinez, patron, lui dit-il respectueusement, qui je viens de voir?

--Qui cela? Parle.

--Caroline Schimel, vous savez...

--L'ancienne domestique de la duchesse de Champdoce?

--Prcisment.

M. Mascarot eut une exclamation de joie.

--Voil un vrai bonheur! s'cria-t-il; o demeure-t-elle?

Cette question, si naturelle, consterna Beaumarchef. Lui qui
toujours,--oui, toujours, puisque c'tait la consigne, demande l'adresse
de ses clientes, il n'avait pas demand celle de Caroline.

L'aveu de cet oubli fit bondir M. Mascarot, mme il s'oublia jusqu'
lcher un juron qui et fait frmir un charretier.

--Sacrebleu! criait-il, on n'est pas inepte et sot  ce point. Voici une
fille que, depuis cinq mois, je cherche par tout Paris, tu le sais, le
hasard nous la livre et tu la laisses chapper!

--Elle reviendra, patron, elle l'a dit; elle ne voudra pas perdre
l'argent de l'inscription.

[Illustration: M. Mascarot leva son bonnet grec...]

--Eh! elle se moque bien de dix sous ou de dix francs. Elle reviendra si
c'est sa fantaisie, sinon... une fille qui boit, qui est  moiti
folle...

Mais voici que Beaumarchef, enflamm d'un espoir soudain, avait pris son
chapeau.

--Elle ne fait que partir, dit-il, je cours; je suis capable de la
rejoindre.

Il s'lanait, M. Mascarot le retint.

--Attends, fit-il, tu n'es pas le limier qu'il faut. Prends avec toi
Toto-Chupin; qu'il campe-l ses marrons. Et si vous rattrapez cette
coquine, ne lui parlez pas, mais qu'il la suive et qu'il ne la lche
plus. Je veux savoir heure par heure tout ce qu'elle fait!... tout, tu
m'entends!...

Beaumarchef dehors, B. Mascarot continua  donner cours  sa mauvaise
humeur.

--tre servi comme cela, disait-il, quelle misre! Ah! il faudrait
pouvoir faire tout soi-mme. Je m'puise  tudier une nigme
indchiffrable, et cette ivrognesse en a certainement le mot!...

Il tait bien vident pour Paul qu'il n'avait pas t aperu. Honteux de
son indiscrtion involontaire, il prit le parti de tousser.

M. Mascarot se retourna menaant, terrible.

--Vous m'excuserez... commena Paul.

Mais dj le placeur avait repris sa bonne et honnte figure.

--Ah! j'y suis, fit-il, monsieur Paul Violaine, n'est-ce pas?

Le jeune homme s'inclina.

--Eh bien! reprit M. Mascarot, je suis  vous  la minute.

Il disparut vivement par la porte du fond, et Paul avait  peine eu le
temps de se remettre qu'il s'entendit appeler.

--M. Paul!... Par ici, je vous prie, je n'ai pas de secrets pour vous!

Compar  la pice d'entre,  l'agence proprement dite, le cabinet
particulier de M. B. Mascarot est un sjour de dlices et de splendeurs.

On voit que les carreaux des fentres sont lavs quelques fois, le
papier vert de la tenture est propre, il y a un tapis  terre.

Aussi, combien de clients, parmi les meilleurs, peuvent se vanter
d'avoir mis le pied dans ce sanctuaire? Extraordinairement peu.

Les affaires courantes du matin,  l'heure de la halle, se brassent en
public autour de la table de M. Beaumarchef. Les ngociations qui
exigent plus de prcautions se traitent  voix basse, dans le crpuscule
du confessionnal!

Mais Paul, ignorant les usages de la maison, ne pouvait apprcier
convenablement l'immensit de la faveur qui l'admettait, lui, nouveau
venu,  l'intimit du laboratoire.

Lorsqu'il entra, B. Mascarot se chauffait  un bon feu de bois, assis
dans un excellent fauteuil, le coude appuy  son bureau.

Et quel bureau! Un monde. C'tait bien l le meuble de l'homme que
harclent mille proccupations diverses.

Les cartons et les registres s'y entassaient en montagnes. La tablette
tait couverte de quantit de petits carrs de papier trs fort qu'on
appelle des fiches, portant un nom en grosses lettres et au-dessous des
notes et des indications d'une criture menue et presque illisible.

D'un geste paternel, M. Mascarot daigna indiquer  Paul un sige en face
de lui, et c'est de la voix la plus encourageante qu'il dit:

--Causons.

Non, en vrit, on ne feint pas, on ne saurait feindre les patriarcales
apparences de B. Mascarot.

Sa physionomie calme, repose, miroir d'une conscience pure, est bien de
celles qui font dire d'un homme: J'aimerais  lui confier ma fortune.

En l'examinant ainsi, Paul subissait l'ascendant de l'honntet, et il
se sentait port vers lui comme la faiblesse vers la force.

Il s'expliquait l'enthousiasme du pre Tantaine et il bnissait le
hasard qui l'instant d'avant, l'avait empch de s'esquiver.

--Nous disons donc, reprit M. Mascarot, que vos ressources actuelles
sont insuffisantes, nulles mme, et que vous tes dcid  tout
entreprendre pour vous assurer une position. Je vous rpte l les
propres expressions de ce pauvre diable de Tantaine.

--Il a t, monsieur, le fidle interprte de mes sentiments.

--Trs bien. Seulement, avant de parler du prsent et de songer 
l'avenir, nous allons, si vous le voulez bien, nous occuper du pass.

Paul eut un tressaillement trs lger, que le placeur remarqua pourtant,
car il ajouta:

--Vous excuserez l'indiscrtion, mais elle est ncessaire. J'ai ma
responsabilit  mettre  couvert. Tantaine dit que vous tes un
charmant jeune homme, honnte, bien lev. En vous voyant, je suis
convaincu qu'il ne se trompe pas. Mais il me faut plus que des
prsomptions. Vous devez comprendre qu'avant de me porter votre garant,
avant de rpondre de vous  des personnes tierces...

--C'est trop juste, monsieur, interrompit Paul, aussi suis-je prt 
vous rpondre, je n'ai rien  cacher.

Un fin sourire, que le jeune homme ne surprit pas, vint effleurer les
lvres de l'honorable placeur, et d'un geste qui lui tait familier, il
rajusta ses lunettes sur son nez.

--Merci de vos bonnes dispositions, fit-il. Quant  me cacher quelque
chose, eh! eh!... ce n'est peut-tre pas aussi ais que vous le
supposez.

Il prit sur un coin de son bureau un petit paquet de fiches, les fit
glisser sous son pouce comme un jeu de cartes, et poursuivit:

--Vous vous nommez Marie-Paul Violaine?

Paul inclina la tte.

--Vous tes n  Poitiers, rue des Vignes, le 5 janvier 1843; vous tes,
par consquent, dans votre vingt-quatrime anne.

--Oui, monsieur.

--Vous tes un enfant naturel?

La seconde question avait un peu surpris Paul, celle-ci le stupfia.

--C'est vrai, monsieur, rpondit-il, sans essayer de cacher son
tonnement. J'tais loin de supposer M. Tantaine si bien inform. Je
reconnais que la cloison qui spare nos chambres est plus mince encore
que je ne croyais.

M. Mascarot ne sembla pas entendre l'pigramme adresse au vieux clerc
d'huissier, il continuait  remuer ses carrs de papier et  les
consulter.

Si Paul, moins naf, se ft pench, il eut vu ses initiales P. V., en
tte de chacune des fiches.

--Madame votre mre, reprit le digne placeur, a tenu, pendant les quinze
dernires annes de sa vie, un petit magasin de mercerie?

--En effet.

--Que peut rapporter un petit commerce comme celui-l,  Poitiers? Pas
grand'chose, n'est-il pas vrai? Par bonheur, elle avait, en outre, pour
l'aider  vivre et  vous lever, une pension annuelle de mille francs.

Cette fois, Paul bondit sur son fauteuil.

Ce secret, il tait bien certain que le vieux locataire de l'htel du
Prou n'avait pu le surprendre.

--Monsieur, balbutia-t-il, absolument abasourdi; monsieur!... qui a pu
vous rvler un fait dont je n'ai parl  personne depuis que je suis 
Paris, une circonstance de ma vie que Rose elle-mme ignore?

Le placeur haussa bonnement les paules.

--Vous devez bien comprendre, rpondit-il, qu'un homme de ma position
est oblig  des moyens particuliers d'investigation. Eh! sans cela, ne
serais-je pas tromp quotidiennement, et, par contre, expos  tromper
les autres!...

Il n'y avait pas une heure que Paul avait pass le seuil de l'agence,
mais dj il savait  quoi s'en tenir sur les moyens particuliers.

Il se rappelait l'ordre donn au sieur Beaumarchef.

--D'ailleurs, poursuivait le placeur, si je suis curieux par tat, je
suis discret aussi. Ne craignez donc pas de me rpondre franchement.
Comment cette rente parvenait-elle  votre mre?

--Tous les trois mois, par l'intermdiaire d'un notaire de Paris.

--Ah!... Connaissez-vous la personne qui les servait?

--Aucunement.

Cependant Paul commenait  s'inquiter de cet interrogatoire. Mille
apprhensions vagues et inexpliques tressaillaient en lui.

Il avait beau chercher, il ne voyait ni le but, ni la porte, ni
l'utilit de toutes ces questions.

Puis l'explication qui lui avait t donne ne lui paraissait pas
claire. On a beau disposer de moyens puissants, ce n'est pas en une
matine qu'on recueille des notions prcises  ce point sur la vie d'un
homme.

Et, cependant, rien dans l'attitude du digne placeur ne justifiait les
craintes du jeune homme.

Il semblait ne questionner ainsi que par habitude, avec l'insouciance de
l'homme qui remplit les formalits de son tat, sans conscience de son
horrible indiscrtion.

Ce n'est qu'aprs un assez long silence qu'il reprit la parole:

--Je suis l que je rflchis, dit-il, et je vois que, selon toute
probabilit, c'est votre pre qui servait cette rente.

--Non, monsieur, non.

--Qui vous l'a affirm?

--Ma mre, monsieur, qui me l'a jur sur son salut, et c'tait une
sainte. Pauvre mre!... je l'aimais et je la respectais trop pour lui
parler de ces choses. Une fois, pourtant, pouss par je ne sais quelle
misrable curiosit, j'ai os la questionner, lui demander le nom de
notre protecteur. Ses larmes m'ont cruellement fait sentir l'ignominie
de ma conduite. Ce nom, je ne l'ai jamais su, mais je sais que mon pre
est mort avant ma naissance.

M. Mascarot ne voulut pas remarquer l'motion de son jeune client.

--Comme cela, fit-il, la pension ne vous a pas t continue aprs la
mort de madame votre mre?

--Cette pension, monsieur, ne nous tait plus servie depuis ma majorit.
Ma mre  cet gard tait prvenue. Il me semble que c'est hier qu'elle
m'a appris cette nouvelle. Un soir, et comme c'tait l'anniversaire de
ma naissance, elle avait prpar un repas meilleur que de coutume. Car
elle ftait ma venue au monde, qu'elle et d maudire. Pauvre mre!...
Paul, me dit-elle, lorsque tu es n, un ami gnreux m'a promis qu'il
m'aiderait  t'lever. Il a tenu sa parole, tu as vingt et un ans, nous
ne devons plus rien esprer de lui. Te voici un homme, mon fils, tu ne
dois plus compter, je ne dois plus compter que sur toi. Travaille, sois
honnte, et si jamais un devoir te parat pnible, souviens-toi que ta
naissance t'impose double obligation!...

Paul s'interrompit, l'motion le gagnait, deux larmes chaudes roulrent
le long de ses joues.

--Dix-huit mois plus tard, reprit-il, ma mre mourait subitement, sans
avoir eu le temps de se reconnatre... Dsormais, j'tais seul au monde,
sans famille, sans amis. Oh! oui, je suis bien seul. Je puis mourir, il
n'y aura personne derrire mon corbillard. Je puis disparatre, nul ne
s'inquitera, car nul ne sait que j'existe.

La physionomie de M. Mascarot tait devenue srieuse.

--Eh bien! je crois que vous vous trompez, monsieur Violaine, je crois
que vous avez un ami...

M. Mascarot s'tait lev, comme s'il et voulu dissimuler une motion
dont il n'tait pas le matre, et il arpentait son cabinet de long en
long, tracassant son beau bonnet de velours, ce qui chez lui est
l'indice manifeste de srieuses dlibrations intrieures.

Ce n'est qu'aprs un bon moment de cet exercice que, sa rsolution
prise, il s'arrta brusquement, les bras croiss, devant son jeune
client.

--Vous m'avez entendu, mon jeune ami, pronona-t-il. Je ne poursuivrai
pas un interrogatoire qui a d vous blesser...

--Je pensais, monsieur, rpondit Paul diplomatiquement, que mon seul
intrt vous dictait toutes ces questions.

--C'est vrai. Je voulais vous prouver, juger votre franchise; je puis
bien vous l'avouer. Pourquoi? Vous le saurez plus tard. Ds  prsent,
soyez bien persuad que je n'ignore rien de ce qui vous concerne. Ah!
vous vous demandez comment? Permettez-moi de ne pas vous le dire.
Admettez une intervention miraculeuse du hasard. Le hasard! cela rpond
 tout.

Jusqu'alors, Paul n'avait t que fort intrigu. Ces paroles ambigus
lui causaient un vritable effroi que trahit aussitt sa mobile
physionomie.

--Allons, bon! fit le digne placeur en redressant ses lunettes  travers
lesquelles il voyait merveilleusement, voici que vous vous pouvantez.

--Il est vrai, monsieur, balbutia Paul.

--Pourquoi! Je me demande vainement ce que peut craindre un homme dans
votre position. Allons, cessez de vous creuser la cervelle, vous ne
devinerez pas, et abandonnez-vous  moi, qui ne veux que votre bien.

Il dit cela du ton le plus doux et le plus rassurant, et regagnant son
fauteuil, il continua:

--Arrivons  vous. Grce au dvouement de votre mre, qui tait, vous
l'avez dit justement, une sainte et digne femme, au prix d'hroques
privations, vous avez pu faire vos tudes au lyce de Poitiers, ni plus
ni moins qu'un fils de famille. A dix-huit ans, vous avez t reu
bachelier. Pendant un an, sous prtexte d'attendre une inspiration du
ciel, vous avez fln; enfin, en dsespoir de cause, vous tes entr en
qualit de clerc chez un avou?

--C'est parfaitement exact.

--Le rve de votre mre tait de vous voir tabli aux environs,  Loudun
ou  Civray. Peut-tre comptait-elle, pour payer une charge, sur l'aide
de l'ami qui l'avait si noblement assiste.

--Je l'ai toujours pens.

--Malheureusement, le papier timbr ne vous plaisait pas.

A ce souvenir, Paul ne put retenir un sourire qui dplut  M. Mascarot,
car il ajouta avec une certaine svrit:

--Je dis malheureusement, et vous avez assez souffert pour tre de mon
avis. Au lieu de grossoyer  l'tude, que faisiez-vous? Vous vous
occupiez de musique, vous composiez des romances et mme des opras;
vous n'tiez pas fort loign de vous croire un gnie de premier ordre.

Paul, qui jusqu'alors avait tout subi sans trop se rvolter, atteint en
plein coeur par ce sarcasme, essaya de protester, en vain.

--En somme, poursuivit le placeur, un beau matin vous avez abandonn
l'tude, et vous avez dclar  votre mre qu'en attendant d'tre un
illustre compositeur, vous vouliez donner des leons de piano. Vous n'en
avez pas trouv, et mme vous tiez assez naf d'en chercher. Faites-moi
le plaisir de vous regarder, et dites-moi si vous avez la figure et la
tournure d'un professeur  placer prs de jeunes demoiselles.

Craignant sans doute quelque trahison de sa mmoire, M. Mascarot
s'arrta pour consulter ses fiches.

--Finissons, reprit-il. Votre dpart de Poitiers a t votre dernire
folie et la plus grande. Le lendemain mme de la mort de votre mre,
vous vous tes occup de raliser tout ce qu'elle possdait, vous avez
recueilli un milier d'cus, et vous avez repris le chemin de fer.

--C'est qu'alors, monsieur, j'esprais...

--Quoi? Arriver  la fortune par le chemin de la gloire. Fou! Tous les
ans, mille pauvres garons qu'ont enivrs les louanges de leur
sous-prfecture arrivent  Paris enfivrs d'un pareil espoir.
Savez-vous ce qu'ils deviennent? Au bout de dix ans, dix au plus ont,
tant bien que mal, fait leur chemin, cinq cents sont morts de misre, de
rage et de faim, les autres sont enrls dans le rgiment des dclasss.

Tout cela, Paul se l'tait dit, il avait mesur ce qu'il faut au juste
d'nergie pour vouloir chaque matin, en s'veillant, ce qu'on voulait la
veille, et cela durant des annes. Ne trouvant rien  rpondre, il
baissait la tte.

--Si encore, disait M. Mascarot, si encore vous tiez venu seul? Mais
non. Vous vous tiez pris  Poitiers d'une jeune ouvrire, une
certaine Rose Pigoreau, vous n'avez rien trouv de plus sage que de
l'enlever.

--Eh! monsieur, si je vous expliquais...

--Inutile! les rsultats sont l. En six mois les trois mille francs ont
t flambs, puis la gne est venue, puis la dtresse, puis la faim...
et en dernier lieu, chou  l'htel du Prou, vous pensiez au suicide
quand vous avez rencontr mon vieux Tantaine.

Ces vrits taient cruelles  entendre, et Paul avait une furieuse
envie de se fcher. Mais, alors, adieu la protection du puissant
placeur. Il se contint.

--Soit, monsieur, fit-il amrement, j'ai t fou, la misre m'a rendu
sage. Si je suis ici, c'est que j'ai renonc  toutes mes chimres.

--Renoncez-vous aussi  Mlle Pigoreau?

Le jeune homme,  cette question ainsi pose, plit de colre.

--J'aime Rose, monsieur, rpondit-il d'un ton sec, je croyais vous
l'avoir dit. Elle a eu foi en moi, elle partage courageusement ma
mauvaise fortune, je suis sr de son affection!... Rose sera ma femme,
monsieur!

Lentement M. Mascarot retira son superbe bonnet grec, et de l'air le
plus srieux, sans la moindre nuance d'ironie, il s'inclina trs bas en
disant:

--Excusez!...

Mais il ne pouvait entrer dans ses intentions d'insister sur ce sujet:

--Voici donc, reprit-il, votre bilan tabli. Il vous faut un emploi, et
vite. Que savez-vous faire? Peu de chose, n'est-ce pas? Vous tes comme
tous les jeunes gens levs dans les lyces, apte  tout et propre 
rien. Si j'avais un fils, euss-je cent mille livres de rentes, il
apprendrait un mtier.

Paul se mordait les lvres, ne reconnaissant que trop la justesse de
l'apprciation. N'avait-il pas, la veille, souhait le sort de ceux qui
peuvent gagner leur vie avec leurs bras?

--Et cependant, disait le placeur, il faut que je vous case. Je suis
votre ami et mes amis ne restent jamais en route. Voyons, que
diriez-vous d'une situation d'une douzaine de mille francs par an?

Ce chiffre, compar aux plus audacieuses esprances de Paul, tait
encore si fabuleux, qu'il pensa que le placeur s'amusait de son
inexprience.

--Il est peu gnreux  vous de me railler, monsieur, fit-il.

Mais B. Mascarot ne raillait pas.

Seulement, il lui fallut un bon quart d'heure pour prouver  son jeune
client que, de sa vie, il n'avait parl plus srieusement d'une affaire
srieuse.

Trs probablement il et perdu ses frais d'loquence, si,  bout de
raisons, il ne lui tait venu  la pense de dire:

[Illustration: Le docteur tira son porte-monnaie et compta, en riant,
317 francs.]

--Pour me croire, vous exigez des preuves... Voulez-vous que je vous
avance votre premier mois?

Et il tendit un billet de mille francs qu'il avait pris dans le tiroir
de son bureau.

Paul repoussa le billet, mais force lui tait de se rendre devant ce
puissant argument. Alors, pris d'anxits terribles, il demandait si cet
emploi si magnifique, si inespr, il serait capable de le remplir.

--Eh!... vous le proposerais-je s'il tait au-dessus de vos moyens?
repondait le digne placeur. Je vous connais, n'est-ce pas? Si je n'tais
trs press, je vous expliquerais sur-le-champ la nature de vos
fonctions... Ce sera pour demain. Soyez ici, comme aujourd'hui, entre
midi et une heure.

Si boulevers que ft Paul, il comprit qu'en restant il serait importun,
et il se leva.

--Un mot encore, fit le placeur. Vous ne pouvez rester  l'htel du
Prou. Cherchez-vous immdiatement une chambre dans ce quartier, et, ds
que vous l'aurez trouve, apportez-moi l'adresse. Allons,  demain, et
soyons forts et sachons porter la prosprit.

Pendant prs d'une minute encore, M. Mascarot resta debout prs de son
bureau, prtant l'oreille, tudiant le bruit des pas de Paul, qui
s'loignait chancelant sous le poids de tant d'motions diverses.

Lorsqu'il fut bien certain qu'il avait quitt l'appartement, il courut 
une porte vitre qui donnait dans sa chambre, et l'ouvrit en disant:

--Hortebize!... docteur!... tu peux venir, il est parti.

Un homme aussitt entra vivement et alla se jeter dans un fauteuil, prs
du feu.

--Brrr! disait-il, j'ai les pieds engourdis. On me les couperait que je
ne les sentirais pas. C'est une glacire, ta chambre, ami Baptistin. Une
autre fois, tu me feras faire du feu, hein?

Mais rien ne peut dtourner M. Mascarot du but de ses penses.

--Tu as tout entendu? demanda-t-il.

--J'entendais et je voyais comme toi-mme.

--Eh bien! que penses-tu du sujet?

--Je pense que Tantaine est un homme trs fort et qu'entre tes mains ce
joli garon ira loin.




III


Le docteur Hortebize, cet intime du l'agence, qui appelait ainsi
familirement M. Mascarot par son prnom: Baptistin, a bel et bien
cinquante-six ans sonns.

Il n'en avoue que quarante-neuf et n'a pas tort. C'est  peine si on les
lui donnerait, tant il porte lestement son embonpoint de chanoine, tant
ses grosses lvres sensuelles sont fraches encore, tant il a les
cheveux noirs, l'oeil vif et sain.

Homme du monde, et du meilleur monde, souple, lgant, spirituel,
voilant sous une ironie du meilleur got un monstrueux cynisme, il est
trs entour, trs recherch, trs ft.

Cela tient  ce qu'il n'a pas de dfauts, mais seulement quelques bons
gros vices qu'il tale avec un sans-gne absolu.

Ces dehors d'picurien cachent, assure-t-on, un mdecin distingu, un
savant.

Ce qui est sr, c'est que n'tant pas ce qui s'appelle un travailleur,
il exerce le moins qu'il peut.

Mme, il y a quelques annes, voulant,  ce qu'il a prtendu, dgoter
de lui sa clientle qui devenait importante, un beau matin il
s'improvisa homoeopathe et fonda un journal mdical: le _Globule_, qui
eut cinq numros.

Cette conversion pouvait prter  rire; il en a ri le premier, prouvant
ainsi la sincrit de la philosophie qu'il professe.

De sa vie, le docteur Hortebize n'a rien pu ou voulu prendre au srieux.

En ce moment mme, M. Mascarot, qui cependant le connat bien, semble
dconcert et bless de son ton lger.

--Si je t'ai crit de venir ce matin, dit-il d'un ton mcontent, si je
t'ai pri de te cacher dans ma chambre...

--O j'ai failli geler.

--... C'est que je tenais  avoir ton avis. Nous engageons une grosse
partie, Hortebize, une partie terriblement prilleuse, et tu es de
moiti dans le jeu.

--Bast!... j'ai en toi, tu le sais bien, une confiance aveugle. Ce que
tu feras sera bien fait. Tu n'es pas homme  te risquer sans atouts.

--C'est vrai, mais je puis perdre, et alors...

Le docteur interrompit son ami en agitant gaiment un gros mdaillon d'or
suspendu  la chane de sa montre.

Ce geste sembla particulirement dsagrable au placeur.

--Quand tu me montreras ta breloque! fit-il. Voici vingt-cinq ans que
nous la connaissons. Que veux-tu dire? qu'il y a dedans de quoi
t'empoisonner en cas de malheur! C'est une louable prvoyance, mais
mieux vaut tcher de la rendre inutile en me donnant un bon conseil.

Le souriant docteur avait pris la pose ennuye du marquis de Moncade
coutant les comptes de son intendant.

--Si tu tenais tant, dit-il,  une consultation, il fallait mander  ma
place notre honorable ami Catenac; il connat les affaires, lui, il est
avocat.

Ce nom de Catenac irrita tellement M. Mascarot, que lui, l'homme calme
et contenu par excellence, il arracha son magnifique bonnet grec et le
lana violemment contre la tablette de son bureau.

--Est-ce srieusement, Hortebize, demanda-t-il, que tu me dis cela?

--Pourquoi non?

L'honnte placeur souleva ses lunettes, comme si, avec ses yeux seuls,
il et pu lire plus srement jusqu'au fond de la pense de son
interlocuteur.

--Parce que, fit-il en appuyant sur chaque syllabe de chaque mot, parce
que tu es comme moi, docteur, tu te dfies de Catenac. Combien y a-t-il
de temps que tu l'as vu? Voici plus de deux mois qu'il n'est venu chez
Martin-Rigal.

--Il est de fait que ses faons sont au moins singulires, de la part
d'un associ, d'un ancien camarade.

M. Mascarot eut un sourire si mauvais, que certainement il et donn
beaucoup  rflchir au Catenac en question, s'il lui et t permis de
le voir.

--Ajoute, fit-il, que sa conduite est sans excuses de la part d'un homme
dont nous avons fait la fortune. Car il est riche, notre ami, trs
riche, quoiqu'il prtende le contraire.

--Vraiment, tu crois?...

--S'il tait ici, je lui prouverais qu'il a plus d'un million  lui.

Les yeux de l'aimable docteur ptillrent.

--Un million!... murmura-t-il.

--Oui, au moins. C'est que, vois-tu, Hortebize, tandis que toi et moi,
follement sans compter avec nos caprices, nous laissions couler l'or
comme du sable, entre nos mains prodigues, notre ami, lui, se privait et
amassait.

--Que veux-tu? Il n'a pas d'estomac, ce pauvre Catenac, pas de
temprament, pas de passions...

--Lui!... il a tous les vices, il est hypocrite. Pendant que nous nous
amusions, il prtait  la petite semaine,  quinze ou vingt pour cent.
Tiens, combien dpenses-tu par an, docteur?

--Par an!... Tu m'embarrasses beaucoup. Enfin, mettons une quarantaine
de mille francs.

--Tu dpenses plus, mais peu importe. Calcule ce que cela fait depuis
vingt ans que nous sommes associs.

Jamais le docteur n'a su faire une addition, et il en tire vanit.
Cependant, pour complaire  son ami, il essaya:

--Quarante et quarante..., commena-t-il, comptant sur ses doigts, font
quatre-vingts... puis encore quarante...

--En tout, interrompit M. Mascarot, cela fait huit cent mille francs.
Mets-en autant pour ma part, c'est en tout seize cent mille francs que
nous avons dissips.

--C'est norme!

--Sans doute, et tu vois bien que Catenac qui a eu mme part que toi est
moi est riche. C'est pour cela que je le redoute. Nos intrts ne sont
plus les sont plus les mmes. Il vient encore ici tous les jours, mais
uniquement pour empocher son tiers. Il veut bien partager les bnfices,
mais il ne voudrait plus de risques. Voici deux ans qu'il ne nous a pas
apport une seule affaire. Quant  compter sur lui, bonsoir! Tu peux lui
proposer l'opration la plus belle et la plus sre, il te refusera net
son concours. Monsieur, maintenant, voit des dangers partout, et ses
scrupules ressemblent aux hauts-le-coeur d'un goinfre qui a trop dn.

--Mais il est incapable de nous trahir.

M. Mascarot ne rpondit pas immdiatement, il rflchissait.

--Je crois, rpondit-il enfin, que Catenac a peur de nous. Il sait quel
lien nous lie. Il sait que la perte de l'un de nous peut entraner la
perte des deux autres. Voil notre garantie et notre sret. Mais s'il
n'ose pas nous trahir ouvertement, il est bien capable de faire avorter
toutes nos combinaisons. Notre association lui pse. Sais-tu ce qu'il me
disait, la dernire fois qu'il est venu? Il me disait: Nous devrions
fermer boutique et nous retirer. Nous retirer!... Eh bien!... Et vivre
donc! Car enfin s'il est riche, lui, nous sommes pauvres. Que
possdes-tu, toi, Hortebize?

Le docteur, ce savant mdecin que son portier croit millionnaire, tira
en riant son porte-monnaie de sa poche, compta ce qu'il contenait, et
rpondit en riant:

--Trois cent vingt-sept francs. Et toi!

L'honorable placeur ne prit pas la peine de dissimuler une grimace.

--Moi! rpondit-il, je suis log  ton enseigne.

Il soupira profondment, et  demi-voix, comme se parlant  soi-mme, il
ajouta:

--Et j'ai des obligations sacres que tu n'as pas, toi.

Cependant un nuage, le premier depuis le commencement de cet entretien,
assombrissait le front du docteur.

--Diable! fit-il d'un ton contrari, et moi qui comptais sur toi pour un
millier d'cus dont j'ai besoin.

L'inquitude du docteur Hortebize fit sourire M. Mascarot.

--Rassure-toi, dit-il, je puis te les donner. Il doit bien y avoir six
ou huit mille francs en caisse.

Le docteur respira.

--Mais c'est tout, poursuivit le placeur, c'est le fond du sac social.
Et cela, aprs des annes de risques, d'efforts, de travaux, de...

--Et nous n'avons plus vingt ans.

D'un geste rsolu, M. Mascarot assura ses bonnes lunettes.

--Oui, reprit-il, nous vieillissons: raison de plus pour prendre un
grand parti. Ce n'est pas avec le courant que nous assurerons l'avenir.
Que donne-t-il ce courant? Au plus 4  5,000 francs par mois; nos agents
nous ruinent. Et que je tombe malade demain, la source est tarie.

--C'est pourtant vrai, approuva le docteur, frissonnant  cette ide.

--Donc il faut, cote que cote, risquer un grand coup. Voici des annes
que je me dis cela, et que je prpare les lments d'un coup de filet
miraculeux. Comprends-tu maintenant pourquoi, au dernier moment, c'est 
toi que je m'adresse et non  Catenac? Comprends-tu pourquoi je viens de
passer deux heures  t'expliquer le plan des deux oprations que j'ai en
vue?

--Oh! qu'une seule russisse, notre affaire est faite!

--Oui. La question est de savoir si nous avons assez de chances de
succs pour entrer en campagne... Rflchis et rponds.

C'est un observateur trs fin que le docteur Hortebize, en dpit de ses
apparences frivoles, un esprit dli et fertile en expdients de toute
nature, un conseiller d'autant plus sr dans les circonstances graves,
que jamais, si imminent que puisse tre le pril, son souriant
sang-froid ne l'abandonne.

B. Mascarot le savait bien lorsqu'il insistait pour avoir son opinion.

Mis au pied du mur, ayant  opter pour ainsi dire, entre le contenu du
mdaillon et la continuation de sa voluptueuse existence, le docteur
perdit son air enjou et parut se recueillir.

Renvers sur son fauteuil, les pieds appuys sur la tablette de la
chemine, il analysait les combinaisons qui lui avaient t proposes
avec l'application d'un gnral tudiant le plan de bataille que lui
soumet le ministre dont il dpend.

Cette analyse fut favorable  l'entreprise, car B. Mascarot, qui
examinait le docteur de toutes les forces de son attention, vit, petit 
petit, le sourire refleurir sur ses lvres vermeilles.

Enfin, aprs un long silence:

--Il faut attaquer, pronona Hortebize. Ne nous dissimulons rien: tes
projets ont des cts extrmement dangereux, et un chec peut nous mener
loin. D'un autre ct, si nous attendons une affaire absolument sre,
nous risquons d'attendre longtemps. Ici, nous avons bien une vingtaine
de chances contre nous, mais nous en avons quatre-vingts pour nous. Dans
de telles conditions, et surtout, ncessit n'ayant pas de loi, comme on
dit... en avant?...

Il se redressa en prononant ces paroles, et tendant la main  son
honorable ami, il ajouta:

--Je suis ton homme!...

Cette dcision parut ravir B. Mascarot. Il est tel moment o, si fort
que l'on puisse tre, on doute de soi, on hsite, et alors l'approbation
d'un ami comptent est un puissant secours. C'est le poids qui entrane
le plateau de la balance trbuchante.

Cependant avec le loyal placeur, de mme qu'avec tous les gens  probit
scrupuleuse, il n'y a jamais de surprise.

--Tu as bien tout pes, insista-t-il, tout examin? Tu sais que de mes
deux affaires, l'une, celle du marquis de Croisenois est prte, que
toutes les combinaisons sont arrtes...

--Oui, oui!...

--Tandis que pour l'autre, celle du duc de Champdoce, j'ai encore 
rassembler d'indispensables lments de succs. Qu'il y ait dans la vie
du duc et de la duchesse un secret qui nous les livre, cela ne fait pas
l'ombre d'un doute, mais quel est ce secret?... Est-ce celui que je
souponne? je le parierais, mais il nous faut plus que des soupons,
plus que des probabilits, je veux une certitude absolue...

--Peu importe, ce que j'ai dit est bien dit!...

Le docteur esprait en tre quitte, pour le moment du moins; il se
trompait.

--Tout tant ainsi convenu, reprit le placeur, je reviens  ma question
de tout  l'heure, et j'attends une rponse srieuse. Que penses-tu de
ce garon, qui, en somme, doit tre l'instrument indispensable de notre
fortune, de Paul Violaine, enfin?

M. Hortebize se leva, fit deux ou trois tours dans le cabinet, et
finalement vint se placer en face de son ami, le dos appuy  la
chemine.

C'est sa position favorite lorsque, dans un salon, aprs s'tre bien
fait prier, il conte une de ses anecdotes graveleuses qu'on ne fait
passer qu' force d'esprit, d'adresse et de sous-entendus, et qui sont
une de ses spcialits.

--Je pense, rpondit-il, que ce garon prsente beaucoup des qualits
requises et qu'il serait difficile de trouver mieux. D'ailleurs, il est
enfant naturel et ne connat pas son pre, c'est une porte ouverte aux
suppositions, il n'est pas de btard qui n'ait le droit de se croire
fils d'un roi. En second lieu, il n'a ni famille, ni parents, ni
protecteurs connus, ce qui nous assure que, quoi qu'il advienne, nous
n'aurons de compte  rendre  personne. De plus, il est pauvre; s'il n'a
pas grand bon sens, il a un certain brillant et il est vaniteux. Enfin,
il est prodigieusement joli garon, ce qui peut aplanir bien des
difficults. Seulement...

--Ah!... il y a un seulement?...

Le docteur qui sait que l'amiti ne vit que de mnagements et de
concessions, dissimula un sourire discret.

--Il n'y en a pas un, rpondit-il, j'en vois trois pour le moins. Tout
d'abord, cette jeune femme, cette Rose Pigoreau, dont la beaut a si
fort merveill notre digne Tantaine, me parat un srieux danger pour
l'avenir.

M. Mascarot fit de la main un tout petit geste trs significatif.

--Sois tranquille, nous en dbarasserons Paul de cette demoiselle.

--Parfait! Mais ne t'y trompe pas, insista le docteur d'un ton srieux
qui ne lui tait pas habituel, il s'en faut, le danger n'est pas celui
que tu penses, celui que tu as song  viter. Tu es persuad que ce
garon aime cette fille, et lui-mme croit l'aimer. Pour la plus lgre
satisfaction d'amour-propre, il l'aura oublie demain.

--C'est possible.

--Mais elle, qui s'imagine dtester ce beau garon, se trompe
pareillement. Elle est tout simplement lasse de la misre. Donne-lui un
mois de repos, de luxe, de fantaisies satisfaites, de bonne chre, et tu
la verras rassasie de ce qu'elle croit tre le plaisir, revenir  son
Paul. Oui, tu la verras le poursuivre, l'obsder, s'acharner comme
s'acharnent les femmes de cette sorte qui ne redoutent rien, et venir le
rclamer jusqu'aux pieds de Flavie.

--Qu'elle ne s'en avise jamais! fit le doux placeur d'un ton menaant.

--Quoi! Que feras-tu? L'empcheras-tu de parler? Elle connat Paul,
elle, depuis son enfance; elle a connu sa mre, elle a t leve prs
de lui, dans la mme rue peut-tre. Crois-en ma vieille exprience,
surveille de ce ct.

--Il suffit, je prendrai mes mesures.

Il suffisait, en effet, pour B. Mascarot, de connatre un danger pour le
prvenir. Un bon averti, dit-on, en vaut deux; quand il est prvenu,
lui, il en vaut quatre.

--Mon second seulement, poursuivit le prvoyant docteur, m'est inspir
par ce protecteur mystrieux dont ce jeune homme t'a parl. Son pre est
mort, prtend-il, sa mre le lui a jur... soit, je consens  le croire.
Mais alors, qu'est-ce que cet inconnu qui servait une rente  Mme
Violaine? Un sacrifice immdiat, si gros qu'il soit, ne prouve rien. Un
dvoment si persvrant me taquine.

--Tu as raison, docteur, raison mille fois. L est le dfaut de la
cuirasse. Mais je veille, mon ami, mais je cherche.

Le docteur commenait  se lasser, il tait ais de le voir.

--Ma troisime objection, poursuivit-il, est peut-tre la plus forte. Il
va falloir utiliser ce garon ds demain sans avoir eu le loisir de le
disposer  son rle, sans l'avoir prpar. S'il allait tre honnte, par
hasard!... Si  tes propositions les plus blouissantes, il rpondait
par un non bien ferme et bien catgorique!...

A son tour, M. Mascarot se leva.

[Illustration: Mademoiselle, debout auprs d'un pilier, causant avec un
jeune homme.]

--Cette supposition, dclara-t-il du ton le plus dgag, n'est pas
admissible.

--Pourquoi?

--Parce que, docteur, lorsque Tantaine, aprs avoir tri ce garon entre
mille, nous l'a amen, il l'avait tudi. Tu ne l'as donc pas tudi,
lorsque je le faisais poser pour toi? Il est plus faible et plus volage
qu'une femme, vaniteux comme un faiseur de romans qu'il est, dvor de
convoitises et honteux d'tre pauvre. Va, entre mes mains, il prendra
telle forme que je voudrai, comme la cire sous les doigts du modeleur.
Ce qu'il faudra qu'il soit, il le sera.

M. Hortebize ne voulait pas discuter.

--Es-tu sr, dit-il simplement, que Mlle Flavie ne soit pour rien
dans ton choix?

--Sur cet article, rpondit le placeur, tu me permettras de ne pas
m'expliquer...

Il s'interrompit prtant l'oreille.

--On a frapp, je crois, fit-il, coute...

Le bruit s'tant renouvel, le docteur s'apprtait  s'esquiver, M.
Mascarot le retint.

--Reste, dit-il, c'est Beaumarchef.

Et au lieu de rpondre, il appuya le doigt sur un timbre de
vermeil,--encore un prsent, sans doute,--qui brillait au milieu de ses
paperasses.

Le digne placeur ne s'tait pas tromp.

L'ancien sous-off, il aimait  se qualifier ainsi lui-mme, parut
presque aussitt.

D'un air moiti respectueux, moiti familier, il salua militairement--la
main au front, le coude  la hauteur de l'oeil,--le docteur d'abord,
puis son associ qu'il appelle son patron.

--Eh bien! Beaumar, lui demanda gament le docteur, nous buvons donc
toujours des petits verres?

L'ex-sous-off,--fait prodigieux--rougit autant qu'une fillette prise par
sa maman le doigt dans le pot aux confitures.

--Oh!... si peu, monsieur le docteur, rpondit-il modestement, si
peu!...

--Trop encore, Beaumar, beaucoup trop, penses-tu que je ne le vois pas?
Mais regarde donc ton teint, malheureux, ton nez, tes paupires
enflammes!...

--Cependant, monsieur le docteur, je vous assure...

--Si ce n'tait que cela, encore! Mais tu sais ce que je t'ai dit: tu es
menac d'un asthme. Quand tu feras: non, avec ta tte, c'est comme cela.
Vois comme tu es essouffl, examine les mouvements des muscles
pectoraux, dclant une obstruction du poumon...

--C'est que j'ai couru, monsieur le docteur.

Mais cette consultation ne pouvait tre du got de M. Mascarot.

--Si Beaumar est hors d'haleine, interrompit-il, c'est qu'il a d jouer
des jambes. Il avait  rparer une inexcusable ineptie. Voyons ton
expdition, Beaumar?

L'ancien sous-officier aimait bien mieux cela que les observations
taquines du docteur Hortebize.

--Nous la tenons, patron! rpondit-il d'un air triomphant.

--Ce n'est pas malheureux.

--Qui tenez-vous? interrogea le docteur.

D'un doigt plac sur sa bouche, M. Mascarot fit  son ami un signe
d'intelligence, et, d'un ton leste qui ne lui est pas habituel, il
rpondit:

--Caroline Schimer, une ancienne servante de l'htel de Champdoce, qui a
un petit renseignement  me donner. Continue, Beaumar, comment
l'avez-vous rattrape?

--Grce  une ide qui m'est venue, patron.

--Peste! si tu te mets  avoir des ides, maintenant.

Le sieur Beaumarchef se rengorgea.

--C'est comme cela, rpondit-il. En sortant de la maison, avec
Toto-Chupin, je me suis dit: notre gaillarde a d remonter la rue, mais
il est impossible qu'elle soit alle jusqu'au boulevard sans entrer chez
un marchand de vins.

--Bien raisonn! approuva le docteur.

--En consquence, Toto et moi, nous avons examin tous les dbits devant
lesquels nous passions. Bien nous en a pris. Arrivs rue du
Petit-Carreau, nous avons aperu notre Caroline chez un marchand de
tabac qui vend des liqueurs.

--Et Toto a pris la piste!

--C'est--dire, patron, qu'il a jur qu'il marcherait dans son ombre
jusqu' ce qu'on lui crie: assez! De plus, il nous fera parvenir un
rapport tous les jours.

M. Mascarot se frottait les mains.

--Bonne revanche! pronona-t-il. Beaumar, je suis content de toi.

Le compliment parut enchanter l'ancien sous-officier. Il s'essuya le
front, mais ne se retira pas.

--Ce n'est pas tout, patron, commena-t-il.

--Quoi encore?

--J'ai rencontr en bas La Candle, qui revenait de la place du
Petit-Pont, vous savez?...

--Ah!... qu'a-t-il vu?

--Il a vu la jeune personne s'envoler dans un coup  deux chevaux.
Naturellement, il l'a suivie. Elle est maintenant installe rue de
Douai, dans un appartement qui est tout ce qu'on peut voir de plus
splendide, a dit le concierge. Ah! patron, il parat qu'elle est
suprieurement jolie, cette jeune personne! La Candle tait comme un
fou, en en parlant. Il prtend qu'elle a des yeux!... Oh! mais des
yeux...  faire descendre un homme de l'impriale d'un omnibus.

A cette description, le regard du docteur ptilla.

--C'est donc vrai, demanda-t-il, ce que nous a cont ce vieux roquentin
de Tantaine?

Mais ce n'est pas l'austre placeur qui s'arrte jamais aux bagatelles.

--C'est vrai, rpondit-il en fronant le sourcil, et cela prouve,
Hortebize, la justesse de ton objection de tout  l'heure. Oui, c'est un
danger qu'une fille si furieusement belle, que tout le monde la
remarque. Pouss par elle, le jeune idiot qui l'a enleve pourrait bien
devenir trs gnant.

M. Beaumarchef osa toucher le bras de son patron, il tait en veine; une
ide lui venait encore.

--S'il ne s'agit que de se dbarrasser du petit crev, dit-il, ce n'est
pas bien difficile.

--Comment?

Au lieu de rpondre, l'ancien sous-officier tomba en garde, fit deux
appels du pied et se fendit en criant d'un ton de prvt de rgiment:

--Une, deux!... Du liant, donc!... Une, deux, dgagez, filez droit!...
Et voil.

--Une querelle de Prussien, murmura le placeur, un duel!... La fille ne
nous en resterait pas moins sur les bras. D'ailleurs, les moyens
violents me rpugnent, ils sont compromettants.

Il rflchit un moment, puis, relevant lentement ses lunettes, il
chercha des yeux les yeux du docteur. Quand il les et rencontrs:

--Que n'avons-nous, fit-il en donnant  chaque mot une valeur
particulire, que n'avons-nous  nos ordre une bonne pidmie? Suppose,
docteur, cette belle fille atteinte de la petite vrole!... La voil
dfigure.

Ce fut autour du docteur de se recueillir.

--En l'tat de la science, rpondit-il enfin, on peut donner un coup
d'paule  l'pidmie. Mais aprs? Rose dfigure n'en sera que plus
acharne aprs Paul. La tnacit d'une femme croit en raison de sa
laideur.

--Ceci est  examiner, dit M. Mascarot. En attendant, il doit y avoir
quelque mesure  prendre, pour carter tout danger immdiat. Voyons,
Beaumar, je t'ai dit ces jours-ci de prparer le dossier de ce Gandelu,
qu'elle est sa situation?

--Il est cribl de dettes, patron, mais ses cranciers le mnagent 
cause d'un hritage prochain; Clichy, d'ailleurs n'existe plus.

L'honorable placeur haussa les paules.

--Tu n'es qu'un sot, Beaumar, interrompit-il. Un gaillard de la trempe
de ce Gaudelu, endett et amoureux d'une fille comme Rose, donnera tte
baisse dans tous les traquenards. Il est impossible que parmi ses
cranciers il n'y ait pas deux ou trois de nos gens prts  agir selon
mes volonts. tudie cela, tu me rendras rponse ce soir. Et sur ce...
laisse-nous.

Une fois seuls, les deux amis restrent assez longtemps enfoncs dans
leurs rflexions. L'instant tait dcisif. Ils taient matres encore de
leurs rsolutions, mais ils savaient qu'une premire dmarche les
engagerait irrmissiblement. Or, ils taient assez forts, l'un et
l'autre, pour regarder bien en face et pour mesurer le pril.

L'ternel sourire du docteur Hortebize, plissait, et c'est d'une main
fivreuse qu'il tracassait son mdaillon.

B. Mascarot le premier domina la torpeur qui l'envahissait.

--Assez de rflexions, fit-il, fermons les yeux et marchons... Tu as
entendu les promesses du marquis de Croisenois? Il se donne  notre
oeuvre, mais non sans conditions. Pour lui comme pour nous, il faut
qu'il soit le mari de Mlle de Mussidan.

--C'est un mariage qui n'est pas fait.

--Mais qui se fera, puisque nous le voulons. Et la preuve, c'est
qu'avant deux heures, les projets de mariage qui existent entre Mlle
Sabine et le baron de Breulh-Faverlay seront rompus. Nous tenons le
comte et la comtesse de Mussidan, n'est-ce pas?...

Le docteur, tant bien que mal, touffa un gros soupir.

--Vrai! murmura-t-il, je comprends les scrupules de Catenac. Ah! si
comme lui j'avais un million!...

Pendant ces dernires phrases, B. Mascarot, allant et venant de son
cabinet  sa chambre  coucher, remplaait par sa tenue de ville son
costume d'intrieur. Quand il eut termin:

--Es-tu prt? demanda-t-il au docteur.

--Il le faut bien!

--Partons alors.

Et, entrebillant la porte de son cabinet, B. Mascarot cria:

--Beaumar, une voiture!




IV


S'il est  Paris un quartier privilgi, c'est assurment celui qui se
trouve compris entre la rue du Faubourg-Saint-Honor d'un ct, et la
Seine de l'autre, qui commence  la place de la Concorde et finit 
l'avenue du bois de Boulogne.

Dans ce coin bni de la grande ville, les millionnaires s'panouissent
naturellement, comme les rhododendrons  certaines altitudes.

Aussi, que de somptueuses demeures, avec leurs vastes jardins, leurs
massifs fleuris, leurs pelouses toujours vertes, leurs grands arbres
peupls de merles familiers, de rossignols et de fauvettes!

Mais, entre tous ces riants htels que lorgne le passant, il n'en est
pas de plus souhaitable que l'htel de Mussidan, la dernire oeuvre de
ce pauvre Svair, mort  la peine, le jour o on reconnaissait enfin son
mrite.

Bti au milieu de la rue de Matignon, entre une grande cour sable et un
jardin ombreux, l'htel de Mussidan a un aspect somptueux qui n'exclut
pas l'lgance.

Peu de sculptures autour des fentres et le long des corniches, pas de
bariolages sur la faade. Un perron de marbre  double rampe, protg
par une lgre marquise, conduit  la grande porte.

Lorsque le matin, vers sept heures, on passe devant la grille, le
mouvement des domestiques dans la cour trahit la grande et riche maison.

C'est le carosse de crmonie qu'on remise, ou le phaton de monsieur le
comte, ou le coup plus simple que prend madame la comtesse lorsqu'elle
court aux emplettes.

Cette bte de race, dont on lustre si soigneusement la robe, c'est
Mirette, la favorite que monte parfois avant le djeuner Mlle Sabine.

C'est  quelques pas de cette belle demeure, au coin de l'avenue de
Matignon, que le placeur et son digne ami firent arrter leur voiture.
Ils descendirent, payrent le cocher et remontrent la rue.

B. Mascarot avait arbor son plus grand air. Avec ses vtements noirs,
sa cravate blouissante de blancheur et ses lunettes, on l'et pris
aisment pour quelque grave magistrat.

Le docteur, lui, en route, s'tait fait une raison, et s'il tait trs
ple encore, sa physionomie tait redevenue souriante comme
d'ordinaire.

--Prenons nos dernires dispositions, disait le placeur, tu es reu chez
M. et Mme de Mussidan, tu es presque de leurs amis.

--Oh!... de leurs amis, non. Un simple gurisseur, n'ayant pas eu
l'avantage d'avoir eu un aeul aux croisades, n'existera jamais pour un
Mussidan.

--Enfin, la comtesse te connat, elle ne s'pouvantera pas ds que tu
ouvriras la bouche, elle ne criera pas  l'assassin. En te retranchant
derrire un coquin quelconque, tu peux mme,  ses yeux, sauver ta
rputation. Moi je me charge de parler au comte.

--Hum!... fit le docteur, mfie-toi. Ce cher comte est affreusement
violent. Il est homme, au premier mot malsonnant,  te jeter par la
fentre.

M. Mascarot et un geste de dfi.

--J'ai de quoi le mater, dit-il.

--N'importe!... Tiens-toi sur tes gardes.

Les deux amis passaient alors devant l'htel de Mussidan, et le docteur
en expliqua brivement la disposition intrieure; puis, ils
poursuivirent leur route.

--A moi le mari, disait B. Mascarot,  toi la femme. Du comte, j'obtiens
qu'il retire sa parole  M. de Breulh-Faverlay, mais je ne prononce pas
le nom du marquis de Croisenois. Toi, au contraire, tu poses carrment
la candidature Croisenois et tu glisses sur le Breulh-Faverlay.

--Sois sans inquitude, mon thme est fait, je saurai me tenir.

--C'est l, cher docteur, qu'est le beau de notre affaire. Le mari
s'inquitera surtout  l'ide de sa femme. La femme sera trs occupe de
la pense de son mari. Quand, aprs nous avoir vus, ils se trouveront
ensemble, le premier qui abordera la question ne sera pas peu surpris de
voir l'autre abonder dans son sens.

Ce rsultat parut assez comique au docteur pour lui arracher un sourire.

--Et comme nous allons agir sur chacun d'eux par des moyens diffrents,
dit-il, jamais ils ne se douteront de rien!... Dcidment, ami
Baptistin, tu es encore plus ingnieux qu'on ne croit.

--Bien!... bien!... tu me feras des compliments aprs le succs.

Ils venaient de s'engager dans la rue du Faubourg-Saint-Honor, et de
l'autre ct de la rue on apercevait un caf. M. Mascarot s'arrta.

--Tu vas, dit-il, docteur, entrer dans ce caf, pendant que je ferai la
course que tu sais. En repassant je te prviendrai. Si c'est: oui, je me
prsenterai le premier chez le comte, toi, un quart d'heure aprs moi,
tu demanderas la comtesse.

Quatre heures sonnaient, lorsque ces honorables associs se sparrent
en donnant une poigne de main.

Le docteur Hortebize avait gagn le caf indiqu.

B. Mascarot continua  remonter le faubourg Saint-Honor. Ayant dpass
la rue du Colyse, il s'arrta devant la boutique d'un marchand de vin
et entra.

Le patron de cet tablissement bien connu, il faudrait dire clbre,
dans le quartier, n'a pas jug convenable de mettre son nom au-dessus de
sa boutique. On l'appelle le pre Canon.

Le vin qu'il sert aux passants,  son comptoir d'tain, ne vaut pas le
diable, il le confesse sans pudeur; mais il tient en rserve, pour sa
nombreuse clientle, compose uniquement de domestiques du voisinage, un
certain Mcon qui a caus plus d'un cong immdiat.

En voyant entrer chez lui un personnage d'apparence svre, le pre
Canon daigna se dranger. En France, le pays du rire, une mine grave est
le meilleur des passeports.

--Monsieur dsire quelque chose? demanda le marchand de vin.

--Je voudrais, rpondit le placeur, parler  M. Florestan.

--De chez le comte de Mussidan, sans doute?

--Prcisment, il m'a donn rendez-vous ici.

--Et il s'y trouve, monsieur, dit le pre Canon; seulement il est en bas
dans la salle de musique; je cours le chercher.

--Oh! inutile, ne vous drangez pas, je descends.

Et, sans attendre une rponse, B. Mascarot se dirigea vers l'escalier
d'une cave, dont l'entre s'apercevait au fond de la boutique.

--Il me semble maintenant, murmura le pre Canon, que j'ai dj vu cet
homme de loi qui connat les tres de ma maison.

L'escalier n'tait ni trop noir ni trop raide, et de plus il tait orn
d'une rampe.

M. Mascarot descendit une vingtaine de marches et arriva  une porte
matelasse qu'il tira.

Aussitt, de mme que le gaz d'un ballon se prcipite par une fissure,
des sons tranges, formidables, effroyables, s'lancrent par cette
issue.

Le placeur ne sembla ni effray ni surpris.

Il descendit trois marches encore, poussa une autre porte, matelasse
comme la premire, et se trouva sur le seuil d'une vaste pice vote,
dispose comme celle d'un caf, claire au gaz, avec des tables et des
chaises tout autour. Plusieurs consommateurs y buvaient du fameux vin de
Mcon.

Au milieu de la salle, deux hommes en bras de chemise soufflaient,
jusqu' en tre cramoisis, dans des trompes  la Dampierre, entoures du
galon vert traditionnel.

[Illustration:--Monsieur le comte, souvenez-vous de Montlouis!...]

Prs d'eux, un trs vieux bonhomme, chauss de grandes gutres de cuir
montant au-dessus du genou, ayant une ceinture de cuir fauve  plaque
armorie sur un gilet rouge, sifflait l'air que s'efforaient de
reproduire les joueurs de trompe.

Le silence se fit ds que parut M. Mascarot, qui, son chapeau  la main,
saluait poliment  la ronde.

--Eh!... c'est le papa Mascarot, s'cria un jeune homme  beaux favoris,
portant culotte courte et bas blancs bien tirs. Arrivez donc, je vous
attendais si bien que voici un verre propre pour vous.

M. Mascarot, sans se plus faire prier, alla prendre place  la table,
trinqua, but et fit claquer sa langue en signe de satisfaction.

--Comme cela, reprit le jeune homme, qui n'tait autre que Florestan, le
pre Canon vous a dit que j'tais  la salle de musique. Hein!... on est
bien ici.

--Admirablement.

--Vous nous voyez en train de prendre notre petite leon. La police vous
savez, ne veut pas qu'on joue de la trompe  Paris. Alors, savez-vous ce
qu'a fait le pre Canon? Il nous a install dans cette cave. On peut y
souffler tant qu'on veut, personne au-dehors n'entend rien. L'air vient
par les deux tuyaux que vous voyez.

Les deux lves ayant repris leur leon, Florestan tait oblig de se
faire un porte-voix de ses deux mains, et de crier de toutes ses forces.

--Ce vieux-l, poursuivait-il, est un ancien piqueur du duc de
Champdoce. Ah! quel professeur! Il n'a pas son pareil pour la trompe!
Tel que vous me voyez, je n'ai que vingt leons, et je vais dj trs
bien. Il faut dire que j'ai,  ce qu'il parat, une embouchure comme on
n'en voit gure. Tenez, voulez-vous que je vous sonne un dbuch, un
bien-aller, un changement?...

M. Mascarot eut peine  dissimuler un mouvement d'pouvante.

--Merci! cria-t-il, un jour que j'aurai le temps, je serai ravi de vous
entendre; mais aujourd'hui, je suis un peu press et je voudrais vous
parler.

--A vos ordres! Mais j'y songe, ici vous ne serez peut-tre pas trs
bien pour causer, montons, nous demanderons un cabinet.

Si les cabinets de socit du pre Canon ne sont pas prcisment
somptueux, ils ont l'inestimable mrite d'tre discrets.

Bien que spars par de minces cloisons de verre ray, rarement ils
laissent s'vaporer les confidences qui s'y changent, confidences, dont
les matres sont l'ternel sujet.

--Ah! ils en conteraient de belles, ces cabinets, s'ils pouvaient
parler!...

Ainsi disait Florestan, en prenant place en face de M. Mascarot  une
petite table que le pre Canon venait de charger d'une bouteille et de
deux verres.

--Je le crois, approuva le digne placeur, mais ce n'est point de cancans
qu'il s'agit. Si je t'ai fait demander un rendez-vous par Beaumar,
c'est que tu es en position de me rendre un petit service.

--A vos ordres.

--En ce cas, nous y reviendrons. Commenons par parler de toi. Comment
te trouves-tu chez ton comte de Mussidan?

Une outrageante familiarit est un des traits distinctifs de B.
Mascarot. Il ne saurait s'empcher de tutoyer ses clients. Il ignore
sans doute qu'au mpris d'un homme pour ses semblables, on peut presque
toujours juger de quel mpris lui-mme est digne.

Cependant, ce tutoiement n'offusquait nullement Florestan.

--Je suis trs mal, rpondit-il, chez ce noble de malheur, si mal que
j'ai dj demand  Beaumarchef de me chercher une autre condition.

--C'est  n'y pas croire. Tous mes renseignements affirment que le
service du comte est trs doux, et ton prdcesseur...

--Merci!... interrompit le domestique avec une grimace significative, je
voudrais vous y voir. D'abord, il est rat!...

D'un mouvement loquent, l'honorable placeur blma ce vilain dfaut.

--Ensuite, continua Florestan, il est plus souponneux qu'un chat.
Jamais rien  la trane, pas une lettre, pas un cigare, pas un louis. La
moiti de sa vie se passe  ouvrir et  fermer ses serrures, et il dort
avec ses cls sous son oreiller.

--J'avoue qu'une telle mfiance est singulirement blessante.

--N'est-ce pas? Ajoutez  cela qu'il est d'une violence terrible. Pour
un rien, les yeux lui sortent de la tte. On dirait toujours qu'il va
vous tuer ou vous battre, pour le moins. Moi, d'abord, il me fait peur.

Ce portrait, aprs l'avertissement du docteur, devait donner  rflchir
 B. Mascarot.

--Le comte est-il donc toujours ainsi? demanda-t-il.

--Les jours ordinaires, oui. Il est pire quand il a beaucoup jou ou
beaucoup bu. Et Dieu sait s'il s'en fait faute. Il ne rentre jamais
avant quatre heures du matin, quand il rentre toutefois.

--Diable! cette conduite ne doit gure tre du got de la comtesse.

Florestan clata de rire, jugeant l'observation nave.

--Madame!... fit-il. Elle se soucie bien de monsieur, en vrit. Souvent
ils sont des semaines sans se voir. Cette femme-l, pourvu qu'elle
dpense, elle est contente. Aussi, il faut voir les cranciers chez
nous.

--Cependant M. et Mme de Mussidan sont trs riches.

--normment riches, papa Mascarot, immensment. Ce qui n'empche pas
qu'il y a des moments o il n'y a pas cent sous  l'htel. Alors, madame
est comme une tigresse, elle envoie emprunter  toutes ses amies,
n'importe quoi, cent francs, vingt francs, dix francs... et on les lui
refuse.

--C'est humiliant.

--A qui le dites-vous? Cependant, quand il faut absolument une grosse
somme, c'est au duc de Champdoce que madame s'adresse. Oh!... celui-l,
il ne dit jamais non. Et elle ne lui en crit pas long, allez.

M. Mascarot daigna sourire.

--On dirait, fit-il, que tu sais ce que la comtesse crit.

--Dame! vous comprenez, on aime  savoir ce qu'on porte. Elle dit
simplement: Mon ami, j'ai besoin de tant... et il paie sans rechigner.
Il faut, voyez-vous, qu'il y ait eu quelque chose entre eux.

--D'aprs cela, je le croirais.

--Parbleu!... Aussi qu'arrive-t-il? Quand monsieur et madame se trouvent
ensemble, c'est pour se disputer. Et quelles disputes!... Dans les
mnages d'ouvriers, quand le mari a un peu bu, il cogne et la femme
crie. Mais ce n'est rien. On se couche l-dessus, on s'embrasse sur les
bleus et tout est dit. Tandis qu'eux, papa Mascarot, je les ai entendus
se dire froidement de ces choses qu'on ne peut pas pardonner...

A l'air distrait dont le brave placeur coutait ces dtails, on eut pu
croire qu'il les connaissait.

--Comme cela, fit-il, je ne vois, dans la maison, que Mlle Sabine
dont le service ne soit pas dsagrable.

--Oh! elle, il n'y a rien  lui reprocher, elle est bonne, pas
regardante, polie.

--De telle sorte que son prtendu, M. de Breulh-Faverlay, sera un trs
heureux mari.

--Heureux, c'est selon. Le mariage n'est pas fait. D'ailleurs...

Florestan s'interrompit comme s'il et t pris d'un scrupule soudain.

Il promena son regard autour du cabinet, pour bien s'assurer que nul ne
pouvait l'entendre, et c'est  voix basse, de l'air le plus mystrieux,
qu'il continua:

--D'ailleurs, Mlle Sabine, je peux bien vous confier cela,  vous, a
toujours t abandonne  elle-mme, elle est libre autant que le serait
un garon... Enfin, vous m'entendez.

B. Mascarot tait subitement devenu fort attentif.

--Bah!... fit-il, Mlle Sabine aurait un amoureux?

--Tout juste.

--Impossible!... mon garon. Et mme, tiens, laisse-moi te le dire, tu
as tort de rpter des suppositions malveillantes.

Cette simple observation parut indigner le discret domestique.

--Des suppositions!... fit-il. Jamais... On sait ce qu'on sait. Si je
parle de l'amoureux, c'est que je l'ai vu, de mes yeux, non pas une,
mais deux fois.

A la faon dont le bon placeur tracassa ses lunettes, Beaumarchef et
reconnu qu'il tait intress au plus haut point.

--Vraiment! dit-il. Conte-moi donc cela.

--Eh bien!... La premire fois, c'tait  l'glise, un matin, que
mademoiselle tait alle seule faire, soi-disant, ses dvotions. Tout 
coup le temps se met  la pluie, et Modeste, la femme de chambre, me
prie d'aller porter un parapluie. Bon, je pars, j'arrive. En entrant,
qu'est-ce que je vois? Mademoiselle debout, prs du bnitier, causant
avec un jeune homme. Naturellement, je ne me montre pas, j'observe.

--C'est l ce que tu appelles tre sr?

--Positivement, et vous ne douteriez pas, si vous aviez vu de quels yeux
ils se regardaient.

--Comment tait ce jeune homme?

--Trs bien: de ma taille  peu prs, parfaitement mis, ayant l'air pas
commode et mme un peu extraordinaire.

--Passe  la seconde fois.

--Oh! c'est toute une histoire. Cette fois, on me charge d'accompagner
mademoiselle chez une de ses amies, qui demeure rue Marbeuf. Trs bien.
Mais voil qu'au coin de l'avenue mademoiselle me fait signe
d'approcher. J'approche.--Tenez, Florestan, me dit-elle, j'oubliais la
lettre que voici, courez la jeter  la poste. Je vous attends ici.

--Et tu as lu cette lettre?

--Moi, jamais. Je me dis: Mon bonhomme, on veut t'loigner, c'est qu'il
y a quelque chose; il faut rester. En effet, au lieu de courir  la
poste, je me cache derrire un arbre et j'attends. J'avais  peine
disparu que je vois avancer, qui? mon particulier de l'glise. Si
chang, par exemple, que j'ai eu de la peine  le reconnatre. Il tait
vtu comme un ouvrier, avec un pantalon de toile et une grande blouse
pleine de pltre. Ils ont bien caus dix minutes. Mademoiselle lui a
remis quelque chose qui m'a paru tre une photographie. Et voil!...

La bouteille de Mcon tait vide. Florestan allait frapper pour en
demander une autre. B. Mascarot l'arrta.

--Non, non, pronona-t-il, l'heure s'avance, et il faut que je te dise
quel service j'attends de toi. Le comte de Mussidan est chez lui en ce
moment?

--Ne m'en parlez pas; voici deux jours qu' la suite d'une chute de rien
dans l'escalier, il ne sort pas.

--Eh bien!... mon garon, j'ai absolument besoin de parler  ton patron.
Si je lui faisais passer ma carte, il ne me recevrait pas, j'ai compt
sur toi pour m'introduire prs de lui.

Florestan resta bien une bonne minute sans rpondre.

--C'est raide, fit-il enfin, ce que vous me demandez l. Il n'aime pas
les visites improvises, le patron, et il est bien capable de me fourrer
 la porte. Mais bast! puisque je veux le quitter, je me risque.

Dj M. Mascarot tait debout.

--Nous ne pouvons arriver ensemble, dit-il. File, je vais rgler ici,
et, dans cinq minutes, je me prsenterai. Surtout, n'aie pas l'air de me
connatre.

--Soyez tranquille!... Et, vous savez, cherchez-moi une bonne place.

Ainsi qu'il tait convenu, l'honnte placeur paya, puis passa au caf
prvenir le docteur Hortebize.

Et quelques instants plus tard, Florestan, de sa plus belle voix,
annonait  son matre:

--M. Mascarot.




V


Il est certain que B. Mascarot, directeur d'une agence de placement,
sise rue Montorgueil,--pour employer ses expressions--est dou d'un
prodigieux aplomb.

Son esprit audacieux a si souvent parcouru le champ inexplor de toutes
les probabilits, qu'il n'est rien qui puisse le prendre au dpourvu.

Tant de fois, par la pense, il s'est plac au milieu des circonstances
les plus invraisemblables, que la ralit ne saurait avoir de surprises
pour lui.

Quoi qu'il advienne, il est en garde naturellement.

Lui-mme aime  se comparer  ces cuyers habiles qui, ayant longtemps
mont des chevaux dresss  jeter bas leur cavalier, peuvent, sans
crainte d'tre dsaronns, enfourcher n'importe quelle monture.

Cet orgueil est lgitime et mme justifi par des faits indiscutables.
B. Mascarot a fait ses preuves.

Nanmoins, pendant qu'il gravissait les marches du magnifique escalier
de l'htel de Mussidan, clair, car la nuit tait venue, par des
lanternes d'une richesse extrme, l'intrpide placeur--lui-mme,
quelques heures plus tard, l'avouait au docteur--sentait ses jambes
flchissantes et cotonneuses.

Son coeur battait plus vite et sa salive s'paississait autour de sa
langue, lorsque Florestan, aprs lui avoir fait traverser une
antichambre  divans de velours, l'introduisit dans la bibliothque, une
pice trs vaste, du got le plus svre.

A ce nom trivial de Mascarot, qui clatait l plus dissonnant qu'un
juron d'ivrogne dans une chambrette de jeune fille, M. de Mussidan leva
vivement la tte.

Le comte tait tabli au fond de la pice, et il lisait  la lueur des
quatre bougies d'un candlabre d'un merveilleux travail.

Laissant tomber son journal sur ses genoux, il posa son binocle sur son
nez et considra d'un air profondment surpris le placeur, qui, le
chapeau  la main, la bouche en coeur, l'chine en cerceau, s'avanait
balbutiant d'inintelligibles excuses.

Cet examen sommaire ne lui apprenant rien, M. de Mussidan se leva 
demi, et demanda:

--Vous dsirez, monsieur?...

--Monsieur le comte, rpondit B. Mascarot, daignera m'excuser si,
n'ayant pas l'honneur d'tre connu de lui, j'ai os... je me suis
permis...

D'un geste brusque et imprieux, le comte lui coupa la parole.

--Attendez!

Cette fois, il se leva tout  fait, alla tirer violemment un des cordons
de sonnette qui pendait de chaque ct de la chemine, et revint prendre
place dans son fauteuil.

B. Mascarot, demeurait toujours au milieu de la bibliothque, muet, un
peu interdit, se demandant, car cela entrait dans ses prvisions, si on
allait le faire reconduire jusqu' la grille.

Il s'tait bien coul une minute lorsque, la porte s'ouvrant, le fidle
domestique qui avait introduit son placeur parut.

--Florestan, lui dit le comte du ton le plus calme, voici la premire
fois que vous vous permettez de faire entrer quelqu'un ici, sans que je
vous en aie donn l'ordre. Si cela vous arrivait une seconde fois, vous
quitteriez mon service.

--Je puis assurer  monsieur le comte...

--Vous voil prvenu, il suffit.

Durant cette minute d'attente, pendant ce colloque rapide, B. Mascarot
tudiait le comte avec toute l'intensit d'attention que communique un
intrt personnel en jeu.

M. le comte Octave de Mussidan ne ressemblait en rien  l'homme qu'on se
serait imagin aprs avoir entendu les histoires de Florestan.

Dj, du temps de Montaigne, il ne fallait se fier qu' demi au portrait
d'un matre trac par ses serviteurs.

Le comte, qui avait alors cinquante ans  peine, en paraissait bien
soixante. D'une taille un peu au-dessus de la moyenne, il tait dessch
plutt que maigre. Ses cheveux sur son crne taient rares, et ses
favoris, qu'il portait fort longs, taient compltement blancs. Les
chagrins ou les passions de sa vie s'accusaient en rides profondes sur
sa figure tourmente. L'expression amre encore plus que hautaine de sa
physionomie trahissait l'homme qui, ayant bu l'existence jusqu' la lie,
ne souhaite plus que briser la coupe.

Tels on se rprsente ces lords orgueilleux de l'Angleterre, qui ne
vivent plus que par les excitations de la tribune ou la fivre de leur
ambition.

Florestan sorti, M. de Mussidan se retourna vers l'intrus, et du mme
ton glacial, dit:

--Expliquez-vous maintenant, monsieur.

M. Mascarot s'est des centaines de fois, expos  des rceptions
fcheuses, mais jamais il n'avait t reu ainsi.

Bless dans sa vanit, car il est vaniteux comme tous ceux qui exercent
un pouvoir occulte, il ressentit contre M. de Mussidan le plus violent
mouvement de colre.

--Misrable grand seigneur! pensa-t-il, nous verrons bien si tu seras
aussi fier tout  l'heure.

Mais son visage ne trahit rien de ses penses. Son attitude resta
servile, son sourire bassement obsquieux.

--Monsieur le comte, commena-t-il, ne peut me connatre, et il me
permettra de prendre la libert de me prsenter moi-mme. Monsieur le
comte a entendu mon nom. Pour ce qui est de ma profession, je suis
placeur et aussi agent d'affaires, quand l'occasion se prsente.

La volont, la pratique, ont donn aux imitations de M. B. Mascarot une
perfection si rare, que son humilit, son ton de miel, tromprent
absolument son interlocuteur.

M. de Mussidan n'eut pas un soupon, pas un pressentiment, il ne devina
pas sous ces lunettes bleues des regards menaants.

--Ah! vous tes agent d'affaires, dit-il d'un air ennuy. Ce sont alors
mes cranciers qui vous envoient vers moi, monsieur...

--Mascarot, monsieur le comte.

--Mascarot, soit! Eh bien! monsieur Mascarot, ces gens-l sont absurdes,
je le leur ai souvent rpt. Comment sont-ils assez ridicules pour
donner signe de vie, lorsque je ne chicane jamais sur le total d'une
facture, quand je paye sans sourciller des intrts extravagants? Ils
savent qu'ils ne peuvent manquer d'tre pays, n'est-il pas vrai? Ils
n'ignorent pas que je suis riche, ils ont d vous le dire. C'est vrai:
j'ai une fortune territoriale des plus considrables. Si jusqu'ici je
n'ai voulu ni vendre, ni emprunter, c'est que cela m'a convenu ainsi.
Emprunter est ridicule, quand on ne se sufft pas avec ses revenus. On
se grve d'intrts qui s'accumulent et qui conduisent tout doucement 
l'expropriation, qui est la ruine. Le Crdit foncier me donnerait un
million demain, rien que de mes terres du Poitou, je n'en veux pas.

[Illustration: Il paule, ajuste et fait feu.]

La preuve que B. Mascarot avait bien recouvr son sang-froid, c'est
qu'au lieu de chercher  ramener le comte  la question qui avait dcid
sa dmarche, il le laissait dire, coutant bien attentivement, songeant
 mettre  profit ce qu'il entendait.

--Ce que je vous dis l, reprit le comte, rapportez-le textuellement aux
gens dont vous tes l'ambassadeur.

--Je demanderai pardon  monsieur le comte, mais...

--Mais quoi?

--Je me permettrai...

--Ne vous permettez rien, ce serait inutile. Ce que j'ai promis, je le
tiendrai. Le jour o il me faudra doter ma fille, je liquiderai ma
situation, pas avant. Seulement, je veux bien ajouter qu'il ne
s'coulera pas beaucoup de temps avant qu'elle pouse M. de
Breulh-Faverlay. J'ai dit.

Ce j'ai dit signifiait on ne peut plus clairement: Retirez-vous!

Pourtant M. Mascarot ne bougea pas. D'un geste prompt comme celui d'un
matre d'armes rajustant son masque, il ajusta ses lunettes sur son nez,
et c'est sans tremblement dans la voix qu'il lui dit:

--Eh bien, monsieur le comte, c'est justement ce mariage qui m'amne.

Positivement, M. de Mussidan crut avoir mal entendu.

--Vous dites? interrogea-t-il.

--Je dis, insista le placeur, que je suis envoy vers vous, monsieur le
comte, au sujet du mariage de M. de Breulh et de Mlle Sabine.

Lorsqu'ils parlaient de la violence du caractre de M. de Mussidan, ni
le docteur ni Florestan n'exagraient.

En entendant le nom de sa fille prononc par ce louche agent d'affaires,
il devint fort rouge et un clair de colre brilla dans ses yeux.

--Sortez! dit-il d'un ton bref.

Ce n'tait certes pas l'intention du digne placeur.

--Il s'agit de choses importantes, monsieur le comte, pronona-t-il.

Cette insistance tait faite pour exasprer M. de Mussidan.

--Ah! vous vous obstinez  rester! cria-t-il.

Et en mme temps, assez pniblement  cause de sa jambe malade, il se
leva pour aller  la sonnette.

Mais B. Mascarot avait devin le mouvement.

--Prenez garde, fit-il, si vous sonnez, vous vous en repentirez toute
votre vie.

Cette menace parut transporter de fureur M. de Mussidan. Laissant la
sonnette, il saisit une canne dpose prs de la chemine et il allait
chtier l'insolent, quand celui-ci, sans rompre d'une semelle, de la
voix la plus ferme dit:

--Des violences, monsieur le comte, souvenez-vous de Montlouis!...

Lorsqu'aux prudentes recommandations du docteur Hortebize, B. Mascarot
rpondait: sois tranquille, je sais comment mater le comte, c'est 
peine s'il avait conscience de son pouvoir.

A ce nom de Montlouis, M. de Mussidan devint plus blanc que sa chemise
et se recula, laissant chapper la canne dont il s'tait arm.

Un spectre, se dressant devant lui, les bras tendus pour protger le
placeur ne l'et pas plus vivement impressionn.

--Montlouis!... murmura-t-il, Montlouis!...

Mais dj B. Mascarot, assur dsormais du succs de sa ngociation
avait repris l'humble attitude du solliciteur.

--Croyez, monsieur le comte, pronona-t-il, qu'il ne m'a pas fallu moins
que l'imminence du danger, pour me dcider  prononcer ce nom qui
veille en vous les plus pnibles souvenirs.

M. de Mussidan paraissait  peine entendre. C'est en chancelant qu'il
avait regagn son fauteuil.

--Ce n'est pas moi, continuait le placeur, qui jamais aurais conu la
pense de m'armer contre vous d'un accident... malheureux. Voyez en moi
ce que je suis rellement, un intermdiaire entre des gens que je
mprise, et vous, pour qui je professe le plus profond respect.

Grce  une nergie de volont peu commune, M. de Mussidan avait russi
 rendre  ses yeux et  sa physionomie leur expression habituelle.

--En vrit, monsieur, dit-il, d'un ton qu'il s'efforait de rendre
indiffrent, je ne vous comprends pas. Mon motion n'est que trop
explicable. Un jour,  la chasse, j'ai eu le malheur affreux de tuer un
pauvre garon, mon secrtaire, qui portait le nom que vous dites. Les
tribunaux ont t appels  se prononcer sur cet horrible vnement, et,
aprs avoir entendu les tmoins, ils ont jug que ce n'tait pas  moi,
mais  la victime, qu'on devait imputer l'imprudence.

Le sourire de B. Mascarot devenait si ironique et si loquent  la fois
que M. de Mussidan s'arrta.

--Ceux qui m'envoient, rpondit le placeur, savent ce qui a t dit
devant les juges. Malheureusement, ils connaissent le fait vrai, celui
que trois hommes d'honneur avaient jur de taire et de cacher  tout
prix.

Le comte, sur son fauteuil, eut un tressaillement; mais M. Mascarot ne
voulut pas s'en s'apercevoir.

--Rassurez-vous, monsieur le comte, poursuivit-il. Ce n'est pas
volontairement que vos tmoins ont trahi leur serment. La Providence, en
ses desseins mystrieux...

--Au fait, monsieur, interrompit le comte d'une voix frmissante; au
fait!...

Jusqu'alors M. Mascarot avait parl debout.

Voyant que bien dcidment on ne lui offrirait pas de sige, il s'avana
familirement un fauteuil et s'assit.

A cette audace, M. de Mussidan frmit de colre, mais il n'osa rien
dire. Et cette rsignation seule eut suffi pour lever tous les doutes du
placeur s'il en et eu encore.

--J'arrive, dit-il. L'vnement auquel nous faisons allusion avait deux
tmoins: un de vos amis d'abord, le baron de Clinchan, puis un de vos
valets de pied, un certain Ludovic Trofeu, actuellement piqueur chez M.
le comte de Commarin.

--J'ignore ce qu'est devenu Ludovic.

--Mais nos gens le savent, monsieur le comte. Ce Ludovic, lorsqu'il vous
promettait un silence ternel, tait garon. Mari, quelques annes plus
tard, il a tout racont  sa jeune femme, tout absolument. Cette femme,
qui a mal tourn, a eu des amants, et c'est par l'un d'entre eux que la
vrit est arrive jusqu'aux oreilles de ceux qui m'envoient.

--Et c'est sur la parole d'un valet, s'cria le comte, sur le rapport
d'une fille perdue, qu'on ose m'accuser, moi!...

Pas un mot d'accusation directe n'avait t prononc, et dj M. de
Mussidan se dfendait. Le digne placeur le remarquait bien.

--On a mieux que la parole de Ludovic, dit-il.

--Ah! fit le comte, qui tait bien sr de son ami, oserez-vous me dire
que M. de Clinchan a parl.

Il fallait que son trouble ft immense, car lui, l'homme du monde, si
fin, le grand seigneur rompu  toutes les dissimulations, il ne
remarquait pas la perfidie des questions de son adversaire, il ne
s'apercevait pas que chacune de ses rponses tait une arme qu'il
fournissait contre lui.

--Non, rpondit l'honorable placeur, le baron n'a pas parl, il a fait
pis, il a crit.

--C'est faux!...

B. Mascarot, qui n'en est pas  un dmenti prs, ne broncha pas.

--M. de Clinchan a crit, insista-t-il, seulement il croyait bien
n'crire que pour lui seul. M. de Clinchan, vous ne pouvez l'ignorer,
monsieur le comte, est l'homme le plus mthodique de la terre, soign et
ordonn jusqu' la purilit.

--C'est connu, passez.

--En ce cas, vous ne serez pas surpris d'apprendre que, depuis l'ge de
raison, M. de Clinchan tient registre de sa vie. Chaque soir, il relaie
sur son journal l'tat de sa sant, les variations de la temprature,
les moindres incidents de sa journe inoccupe.

En effet, le comte connaissait cette particularit, qui avait valu  son
ami plus d'une plaisanterie.

Maintenant il commenait  entrevoir le pril.

--En apprenant les rvlations de Ludovic, continua M. Mascarot, nos
gens ont pens que, si le fait tait vrai, on en trouverait une mention
sur le journal de M. de Clinchan. Grce  des prodiges d'adresse et
d'audace, ils ont eu entre les mains, pendant une journe, le volume de
ce journal correspondant  l'anne 1842.

--Infamie!... murmura le comte.

--Ils ont cherch et ils ont rencontr non pas une mention, mais trois.

M. de Mussidan eut un mouvement si violent que le brave placeur, un peu
effray, recula son fauteuil.

--Des preuves, disait le comte, des preuves!

--Rien n'a t oubli. Avant de remettre en place le volume, on en a
arrach les trois feuillets qui vous concernent. C'est ais 
vrifier...

--O sont ces pages?

B. Mascarot prit son grand air d'honnte homme indign.

--On ne me les a pas remises, fit-il, sans cela!... mais on les a fait
photographier et on m'en a confi une preuve, afin de vous mettre 
mme d'examiner l'criture.

Il prsentait en mme temps trois preuves d'une admirable nettet.

Longtemps le comte les examina avec la plus scrupuleuse attention, et
c'est d'une voix qui trahissait son dcouragement, qu'il dit:

--Oui, c'est bien l'criture de Clinchan.

Pas un des muscles de la terne figure du placeur ne trahit la joie qu'il
ressentait.

--Avant tout, reprit-il, je crois indispensable de prendre connaissance
de la relation de M. de Clinchan. Monsieur le comte dsirerait-il la
parcourir lui-mme, ou veut-il que je lui en donne lecture.

--Lisez! rpondit M. de Mussidan, qui plus bas ajouta: Je n'y vois plus.

Le placeur, pour obir, trana son fauteuil prs des bougies.

--A en juger par le style, observa-t-il, M. de Clinchan doit avoir
rdig ceci le soir mme de l'accident. Enfin, je commence:

AN 1842.--_26 octobre._--Aujourd'hui, de grand matin, je suis parti
pour chasser avec Octave de Mussidan. Nous tions suivis du piqueur
Ludovic et d'un brave garon nomm Montlouis, que Octave dresse pour en
faire son futur intendant.

La journe promettait d'tre superbe. A midi, j'avais dj trois
livres. Octave tait d'une gat folle.

Vers une heure, nous traversions les taillis de Bivron. J'allais
devant,  cinquante pas, avec Ludovic, lorsque des clats de voix nous
font nous retourner. Octave et Montlouis avaient une discussion de la
dernire violence, et nous voyons le comte lever la main sur son futur
intendant.

J'allais accourir, quand je vois Montlouis venir vers nous. Je lui
crie: Qu'y a-t-il?

Au lieu de me rpondre, le malheureux se retourna vers son matre en
profrant des menaces et en criant un mot qui, dans la position
d'Octave, nouvellement mari, tait une injure abominable.

Ce mot, Octave l'entendit.

Il avait  la main son fusil arm; il paule, ajuste et fait feu.

Montlouis tombe nous accourons. L'infortun avait t tu raide. Le
coup avait fait balle.

J'tais constern, mais je n'ai rien vu d'aussi terrible que le
dsespoir d'Octave. Il s'arrachait les cheveux, il embrassait le
cadavre!...

Seul de nous, Ludovic avait gard son sang-froid.

--Ceci, nous dit-il, doit tre un accident de chasse. Le terrain y
prte merveilleusement. Monsieur aura tir de l-bas.

L-dessus, nous avons arrang une version, et fait le serment de la
soutenir.

C'est moi qui ait fait la dclaration au juge de paix de Bivron, il n'a
pas dout de mon rcit.

--Mais quelle journe!... Je crains bien un gros rhume! Mon pouls bat
quatre-vingt-six pulsations, j'ai la fivre, et je sens que je dormirai
mal.

Octave est comme fou. Mon Dieu!... Qu'arrivera-t-il?...

Enfonc dans son fauteuil, le comte de Mussidan couta cette lecture
sans donner le plus lger signe de sensibilit.

tait-il tout  fait accabl, cherchait-il quelque moyen pour replonger
dans l'oubli de la tombe ce fantme du pass qui, tout  coup,
surgissait menaant en travers de son chemin?

Voil ce que se demandait le placeur, qui n'avait cess d'pier l'effet
produit.

Mais aux derniers mots le comte se redressa de l'air d'un homme qui 
son rveil constate qu'il vient d'tre le jouet d'un affreux cauchemar.

--C'est de la folie! fit-il avec le plus beau sang-froid.

--Folie bien lucide, en ce cas, murmura M. Mascarot, folie jouant assez
bien la raison pour surprendre les plus experts. On n'est ni plus net,
ni plus prcis, ni plus bref.

--Et si je prouvais, moi, reprit le comte, que ce rcit est faux,
absurde, ridicule, qu'il ne peut tre que l'oeuvre d'un maniaque, d'un
hallucin...

B. Mascarot secoua tristement la tte.

--Ne nous laissons point endormir par de trompeuses illusions, monsieur
le comte, soupira-t-il, notre rveil n'en serait que plus terrible.

Il disait nous audacieusement, associant par ce pluriel sa personne 
lui, B. Mascarot, et celle du comte de Mussidan. Et le comte, loin de se
rvolter, eut comme un sourire.

--A la grande rigueur, poursuivait le placeur, si M. de Clinchan se ft
born  cette relation, on pourrait s'inscrire en faux, opposer un
systme bas sur son tat mental  un moment donn, tat provenant de la
commotion par lui prouve. Malheureusement le baron se dpense en
encre. Permettez que je vous fasse entendre en quels termes il revient 
la charge.

--Soit, j'coute.

--Trois jours se sont couls, reprit B. Mascarot; M. de Clinchan a eu
le temps de se remettre, et cependant voici ce qu'il dit:

AN 1842.--_29 octobre._--Ma sant m'inquite. Je ressens des douleurs 
toutes les articulations. Ce malaise vient peut-tre des tourments
incroyables que me cause l'affaire d'Octave.

J'ai t forc tantt de me transporter chez le juge d'instruction. Il
a, ce diable de juge, des regards  faire remuer la vrit au fond des
entrailles.

Je remarque avec terreur que ma version a quelque peu vari. Il faut,
si je ne veux pas me couper, que je rdige une dposition et que je
l'apprenne par coeur. Cela me sera surtout utile pour l'audience.

Ludovic se tient bien. Il est fort intelligent ce garon, je serais
bien aise de l'avoir  mon service.

C'est  peine si j'ose sortir tant je suis obsd de gens qui me
demandent le rcit de l'accident. Rien que dans la famille de
Sauvebourg, je l'ai racont dix-sept fois.

Je m'ennuie extraordinairement ici.

--Eh bien!... monsieur le comte, demanda le placeur, que pensez-vous de
ces rflexions?

M. de Mussidan ne rpondit pas  cette question.

--Achevez votre lecture, monsieur, dit-il.

--Volontiers. La troisime mention, pour brve qu'elle est, n'en est pas
moins dcisive. Voici ce que le baron crivait un mois aprs les
vnements:

AN 1842.--_23 novembre._--Enfin, c'est fini. J'arrive du tribunal.
Octave est acquitt.

Ludovic a t admirable. Il a expliqu l'accident avec une si rare
habilet que personne, dans l'auditoire, n'a pu concevoir l'ombre d'un
soupon. Tout bien pes, ce garon est trop fort, je ne le prendrai pas
 mon service.

Mon tour de dposer est venu. Il m'a fallu lever la main et jurer de
dire la vrit. Je ne pouvais prvoir l'motion qui s'est empare de
moi.

Non, il faut avoir pass par l pour se faire une ide de ce qu'est un
faux tmoignage. J'ai cru que je ne parviendrais pas  lever le bras, il
me semblait de plomb.

En regagnant ma place, je constatai une forte oppression. Mon pouls,
certainement n'avait pas quarante pulsations.

Voil pourtant o peut conduire la colre!... Il faut que pendant un an
j'crive chaque jour cette maxime: _Ne jamais cder  mon premier
mouvement._

--Et, en effet, ajouta le placeur, une anne durant, M. de Clinchan a
crit cette phrase en tte de toutes les pages de son journal. Je tiens
ces faits des gens qui ont eu les volumes entre les mains.

C'tait bien la dixime fois que B. Mascarot mettait en avant ces gens
dont il se prtendait le mandataire contraint, et M. de Mussidan
s'obstinait  ne le pas remarquer, s'enttait  ne pas demander: Quels
sont donc ces gens? Cela tait extraordinaire, sinon un peu inquitant.

Le comte s'tait lev et il arpentait son cabinet, soit qu'il chercht
des ides, soit qu'il voult enlever au placeur la possibilit de suivre
dans ses yeux le reflet de ses motions.

--C'est tout? demanda-t-il aprs un silence.

--Oui, monsieur le comte.

--Cela tant, savez-vous ce que vous rpondrait un juge impartial?

--Oui, je serais assez curieux de savoir...

--Il vous rpondrait ceci, interrompit le comte: Un homme en possession
de son bon sens n'crit pas des choses pareilles. Il est de ces secrets
qu'on s'efforce d'oublier, qu'on ne dit pas  son bonnet de nuit, qu'
plus forte raison on ne confie pas  une feuille de papier qui s'gare,
qui peut tre vole, qui doit tomber entre les mains d'hritiers. Il est
impossible qu'un homme sens, coupable d'un faux tmoignage,
c'est--dire d'un crime qui entrane les travaux forcs, aille s'amuser
 en coucher les dtails sur un registre, en y joignant l'analyse de ses
sensations.

L'honnte placeur ne put retenir un mouvement de commisration.

[Illustration: C'est  reculons qu'il sortit.]

--Mon avis, monsieur le comte, dit-il, est que vous avez tort de
chercher une issue de ce ct. Votre thse n'est pas soutenable, pas
un avocat ne l'accepterait. Si, pour arriver  des preuves certaines,
j'entends des preuves judiciaires, on examinait les trente et quelques
volumes du journal de M. de Clinchan, on y trouverait, parat-il, bien
d'autres normits.

M. de Mussidan rflchissait, mais sa physionomie ne portait aucune
trace d'apprhension si lgre qu'elle ft. Il paraissait avoir arrt
un parti et ne plus discuter que pour la forme.

--Soit, fit-il, j'abandonne ce systme.

--Oui, cela vaut autant.

--Mais qui m'assure que je n'ai pas sous les yeux l'oeuvre d'un
faussaire? On imite terriblement bien les critures, en un temps o la
Banque a eu de la peine  reconnatre des billets faux mls aux siens.

--On peut vrifier. Manque-t-il ou non des feuillets  un des volumes de
M. de Clinchan?

--Qu'est-ce que cela prouve?

--Tout, monsieur le comte. Laissez-moi vous montrer que ce systme ne
vaut pas mieux que l'autre. Tout d'abord, j'abandonne le tmoignage de
M. de Clinchan; il est clair qu'il rpondrait conformment  vos
intrts.

--Passons, passons!...

--Mais en l'tat de cause, le journal de M. de Clinchan est pour nous
comme un livre  souche. Les fragments des feuillets dchirs
remplissent le rle du talon. Si les deux dchirures se rapportent, n'y
a-t-il pas vidence? Hlas! les gens qui m'envoient vers vous sont bien
habiles, ils n'ont rien oubli.

Le comte eut un sourire ironique, un de ces sourires d'homme qui tient
en rserve un argument vainqueur.

--Est-ce vraiment votre opinion? demanda-t-il.

--En mon me et conscience, oui!

--Alors, autant avouer.

--Oh!... avec de telles preuves contre soi, on avoue pas, on est
convaincu.

--Alors, oui, c'est vrai, Montlouis a t tu comme le dit Clinchan. Et
Clinchan, s'il est un imprudent, est un homme de coeur. Il a su
quelles raisons, dans ma discussion avec Montlouis, m'ont exalt
jusqu'au dlire, et ces raisons, il ne les a pas consignes.

B. Mascarot eut un soupir de soulagement, quoique, en vrit, il fut
inquiet de la tournure de l'entretien et du ton dgag de son
adversaire.

--Seulement, reprit le comte, ce sont des niais, ceux qui ont prtendu
se faire une arme contre moi de cet immense malheur.

Il prit en parlant ainsi, un volume sur les rayons de sa bibliothque,
le feuilleta et le plaa tout ouvert devant B. Mascarot, en disant:

--Voici le code d'instruction criminelle, lisez, tenez, ici, _article_
637:

L'action publique et l'action civile rsultant d'un crime de nature 
entraner la peine de mort ou des peines afflictives perptuelles... se
prescriront aprs dix annes rvolues, etc., etc.

M. de Mussidan esprait bien que ce seul article craserait le louche
personnage. Point.

Loin de sembler surpris, M. Mascarot eut un large et bon sourire.

--Eh!... rpondit-il, je suis agent d'affaires, monsieur le comte, c'est
vous dire que je connais mon code. Le jour o ceux que je reprsente
sont venus me trouver, mon premier mouvement a t de leur lire cet
article.

--Ah!... Et qu'ont-ils rpondu?

--Ceci, textuellement: Pardieu!... nous savons cela. S'il n'y avait pas
prescription, nous n'aurions pas besoin de vos services; nous irions
tout bonnement trouver le comte, nous lui demanderions la moiti de sa
fortune, et il se ferait un plaisir de nous la donner.

Il n'y avait pas  se tromper  l'air et  l'accent d'assurance de B.
Mascarot.

M. de Mussidan comprit bien que des misrables, d'une audace et d'une
habilet suprieures, devaient avoir trouv quelque infaillible moyen
d'utiliser contre lui le crime de sa jeunesse.

Mais s'il fut saisi,  cette certitude, d'une inquitude si grande que
son coeur se serra, il tait assez matre de lui pour n'en rien
laisser chapper.

--Allons fit-il, la moiti de ma fortune l'chappe belle,  ce qu'il
parat. Les prtentions, je l'imagine et je l'espre, sont plus
modestes, maintenant que les feuillets vols  mon ami ne sont plus que
d'inutiles chiffons.

--Oh! inutiles!...

--Le code,  cet gard, est prcis, ce me semble?

M. Mascarot prit la peine d'ajuster ses lunettes, signe manifeste qu'il
allait dire quelque chose de grave.

--Vous avez raison, monsieur le comte, pronona-t-il. On ne doit pas
songer  vous atteindre par les voies judiciaires. Vous ne pouvez tre
ni recherch ni poursuivi pour ce meurtre qui date de vingt-trois ans.

--Donc!

--Pardon!... Les malheureux au nom desquels je parle, et j'en rougis,
ont imagin une petite combinaison qui ne laisserait pas que d'tre bien
dsagrable, je dirais volontiers dsastreuse, pour vous d'abord, puis
pour M. le baron de Clinchan.

--Et peut-on connatre cette combinaison... ingnieuse?

--Certes!... c'est justement pour vous l'expliquer, pour vous en
dmontrer le succs certain, que j'ai t envoy vers vous.

Il s'arrta, cherchant sans doute comment exposer le mieux et le plus
nettement le projet, et enfin reprit:

--Admettons d'abord, monsieur le comte, que vous rejetiez la requte que
je suis charg de vous prsenter.

--Peste!... c'est l ce que vous appelez une requte?

--Mon Dieu! le nom ne fait rien  la chose. Je me suppose repouss par
vous. Qu'arrive-t-il? Ds demain, mes clients--j'ai honte de les appeler
ainsi,--font imprimer dans un journal le rcit mouvant de M. de
Clinchan, avec ce simple titre: _Histoire d'une chasse_. On ne met que
des initiales, bien entendu, mais suffisamment transparentes. De plus,
on ajoute un dtail.

--Vous oubliez qu'il y a des tribunaux, monsieur, et qu'en matire de
calomnie la preuve n'est pas admise.

Le digne placeur eut une petite grimace ironique.

--Oh!... nos gens n'oublient rien, fit-il, et c'est mme sur la
particularit que vous indiquez que leur plan est bas. C'est pour cela
que dans la version donne  un journal, ils introduisent un cinquime
personnage, un homme  eux, un complice qu'ils nomment en toutes
lettres. Cet homme, ds le lendemain de la publication, dpose une
plainte contre le signataire. Il pousse les hauts cris, il se prtend
calomni, il demande  prouver devant les tribunaux qu'il ne faisait pas
partie de cette funeste partie de chasse.

--Et alors?

--Alors, monsieur le comte, cet homme qui veut qu'il soit avr, qu'il
soit reconnu que le journal s'est tromp, fait assigner comme tmoins,
vous d'abord, puis M. de Clinchan, puis Ludovic. Comme il demandera des
dommages-intrts, il aura un avocat, qui est trouv et qui est du
complot. Naturellement cet avocat parlera. Que M. de Mussidan soit un
assassin, dira-t-il, c'est ce dont nous ne saurions douter d'aprs les
documents que nous avons entre les mains. M. de Clinchan est un faux
tmoin, il l'a crit. Ludovic suborn a surpris la religion de la
justice. Mais mon client, cet homme honorable, ne saurait tre confondu,
etc., etc. Et comptez qu'on trouvera l'occasion de lire et de relire
les fameux feuillets! Je ne sais si je m'explique bien clairement!...

Hlas! oui, si clairement et avec une logique si implacable que l'ide
ne pouvait mme venir de se soustraire  cette odieuse machination.

D'un rapide coup d'oeil, le comte embrassa l'avenir.

Il vit l'clat dshonorant, le scandale affreux d'un tel procs. Il vit
la France entire occupe de ces dbats. Il se vit, ainsi que les siens,
au ban de l'opinion.

Et cependant, tel tait son caractre entier et impatient de toute
contrainte, qu'il tait bien plus dsespr encore que constern.

Il connaissait la vie et les hommes. Il savait que les misrables qui le
tenaient l, sous le couteau, lui demandant la bourse ou l'honneur,
devaient redouter l'oeil de la justice. Il se disait que s'il
repoussait leurs prtentions, ils n'oseraient probablement pas accomplir
leurs menaces.

S'il ne se ft agi que de lui, il et certainement couru les risques de
la rsistance, et pour commencer il se ft donn l'indicible
satisfaction de btonner l'impudent personnage qui tait l, devant lui.

Mais pouvait-il exposer aux prils d'un refus Clinchan, cet ami dvou
qui s'tait compromis pour lui.

Clinchan, nature timide et peureuse, incapable de survivre  un clat.

Toutes ces penses et bien d'autres tourbillonnaient dans son esprit
pendant qu'il arpentait sa bibliothque. Il tait ballott entre les
rsolutions les plus opposes, tantt rsign  subir l'affront, tantt
prs de se jeter sur le digne placeur.

Ses gestes dsordonns, ses exclamations trahissaient la violence de ses
sensations, et pour braver les emportements de ce furieux, qui, lorsque
le sang affluait  son cerveau, tirait sur un homme comme sur un lapin,
il fallait une impudence monte jusqu' l'hrosme.

Mais B. Mascarot en a bien vu d'autres.

Pendant qu'avec un petit frisson taquin il se demandait s'il sortirait
de la bibliothque, par la porte ou par la fentre, il tournait ses
pouces d'un air bonasse.

A la fin, le comte, se faisant une violence inoue, la plus dure de son
existence, se dcida pour le parti de la prudence.

Il s'arrta brusquement devant le placeur, et sans prendre la peine de
dissimuler son dgot, d'une voix brve, il dit:

--Finissons!... Combien voulez-vous vendre ces papiers?

B. Mascarot eut la mine contrite de l'honnte homme mconnu.

--Oh!... monsieur le comte, protesta-t-il, pouvez-vous bien me croire
complice...

M. de Mussidan haussa les paules.

--Au moins, interrompit-il, faites-moi l'honneur de m'accorder autant
d'intelligence qu' vous... Quelle somme exigez-vous?

Pour la premire fois depuis son entre, le placeur parut embarrass, il
hsita.

--On ne veut pas d'argent, dit-il enfin.

--Pas d'argent!... fit le comte surpris, que voulez-vous donc?

--Une chose qui n'est rien pour vous, qui est norme pour ceux qui
m'envoient. Je suis charg de vous dire que vous pouvez dormir
tranquille, si vous consentez  rompre les projets d'union qui existent
entre Mlle de Mussidan et M. de Breulh-Faverlay. Les feuillets du
journal de M. de Clinchan vous seront restitus le jour du mariage de
Mlle Sabine avec tout autre prtendant que vous choisirez.

Ces exigences, au moins bizarres, taient si loin des prvisions du
comte qu'il demeurait immobile, comme ptrifi.

--Mais c'est de la folie! murmura-t-il.

--Rien jamais n'a t plus srieux.

Tout  coup M. de Mussidan tressaillit; un soupon atroce venait de
traverser son esprit.

--Voudriez-vous, demanda-t-il, oseriez-vous me prsenter et m'imposer un
gendre?...

L'honorable placeur se redressa.

--J'ai assez d'exprience, monsieur, rpondit-il, pour tre certain que
jamais vous ne consentiriez  sacrifier votre fille  votre salut.

--Mais alors...

--Vous vous tes mpris, monsieur le comte, sur le mobile du mes
clients. Ils vous menacent, c'est vrai, mais c'est  M. de Breulh qu'ils
en veulent. Ils ont jur qu'il n'pouserait pas une jeune fille qui aura
prs d'un million de dot. Leurs procds  votre gard sont ceux de
misrables, leur but pourrait presque s'avouer.

Tel tait l'tonnement de M. de Mussidan, que, sans y prendre garde, il
donna une apparence toute nouvelle  l'entretien.

Il rsistait encore, mais sans passion. Il rpondait bien plutt aux
objections de son esprit qu' son interlocuteur.

--M. de Breulh a ma parole, dit-il.

--Un prtexte n'est pas difficile  trouver.

--La comtesse de Mussidan tient beaucoup  ce mariage. Elle en parle
sans cesse, je trouverai de ce ct bien des obstacles.

Le placeur jugea sage de ne pas rpondre.

--Enfin, continua le comte, je crains que ma fille ne ressente un grand
chagrin de cette rupture.

Grce  Florestan, B. Mascarot connaissait la valeur de cette objection.

--Oh!... fit-il. Une jeune demoiselle du rang de Mlle Sabine,  son
ge, avec son ducation, ne saurait avoir des impressions bien
profondes.

Pendant un quart d'heure encore, le comte lutta. Subir la loi de vils
coquins abusant d'un secret vol l'humiliait affreusement.

Mais il tait pris. Il tait  la merci de ces gens. Il cda.

--Soit, fit-il, ma fille n'pousera pas M. de Breulh.

B. Mascarot triomphait, mais sa physionomie pour cela ne changea pas.
C'est  reculons qu'il sortit, saluant plus bas que jamais, outrant les
tmoignages de respect.

Mais en descendant l'escalier, il se frotta les mains.

--Si Hortebize a russi comme moi, murmurait-il, l'affaire est dans le
sac.




VI


Pour tre admis  l'honneur de prsenter ses hommages  Mme la
comtesse de Mussidan, le docteur Hortebize n'avait besoin d'aucun des
expdients imagins par son ami Mascarot pour arriver jusqu'au comte.

Ds qu'il parut, c'est--dire cinq minutes aprs l'entre du placeur,
les deux valets de pied qui billaient dans le grand vestibule
reconnurent en lui l'homme du monde, l'hte de la maison.

Cependant, leur ton, le regard qu'ils changrent en disant:--Oui,
Mme la comtesse reoit, auraient donn  rflchir  un visiteur
moins compltement initi que le docteur aux dtails de l'intrieur.

La physionomie des valets trahissait la surprise profonde qu'ils
prouvaient d'avoir  rpondre:

--Mme la comtesse est ici.

C'tait, en effet, une rare aventure, presque un miracle.

Jamais un des amis de Mme de Mussidan, ayant  lui parler, ne
s'aviserait de venir sonner  sa porte. A quoi bon?

On peut esprer la rencontrer  l'Exposition, aux courses, aux sances
de l'Acadmie, au restaurant, au thtre, dans un magasin; on la trouve
aux cours publics,  une rptition de l'Opra, dans les ateliers en
renom, chez le professeur qui fait entendre un tnor qu'il vient de
dcouvrir, partout en un mot, except chez elle.

Elle est de ces femmes qu'un esprit inquiet, remuant, incapable de se
poser, mobile  l'excs, curieux de futilits, mne et mne
furieusement.

Son mari, sa fille, sa maison n'ont jamais un moment occup sa pense.
Elle a bien d'autres soucis, vraiment! Elle qute pour les pauvres, elle
prside une socit de filles repenties, elle aide  administrer un
hospice de vieillards.

Avec cela, son dsordre est de ceux qui viennent vite  bout des plus
immenses fortunes. C'est  se demander si elle a une notion, la plus
vague, de la valeur de l'argent.

Les poignes de louis, entre ses mains, fondent comme des poignes de
neige. Qu'en fait-elle? Nul ne le sait. Elle-mme ne saurait le dire.

A tous ces travers, on attribue les relations pnibles du comte et de la
comtesse de Mussidan.

Mari, le comte a toutes les charges du mariage sans en avoir les
bnfices. Il a une maison monte et pas d'intrieur.

On assure que pendant des annes, chaque jour,  chaque repas, il a
attendu sa femme. Elle arrivait ou elle n'arrivait pas.

De guerre lasse, il s'est rsign  manger  son club et  vivre tout 
fait en garon.

Tout cela, le docteur le savait, avec bien d'autres choses encore, aussi
est-ce sans la moindre proccupation qu'il suivit le valet charg
d'ouvrir la porte du grand salon et d'annoncer.

Il est splendide, ce salon, trs vaste, d'une hauteur de plafond
dsormais inusite, et meubl avec une richesse extrme.

Et pourtant il est froid et triste. On sent ds le seuil que personne ne
s'y tient jamais.

A demi tendue sur une causeuse, devant la chemine, la comtesse de
Mussidan lisait.

A la vue du docteur, elle se leva, laissant chapper une exclamation de
plaisir.

--Que c'est donc aimable  vous, docteur, de me venir visiter.

Elle disait cela, et en mme temps elle faisait signe au domestique
d'avancer un fauteuil.

Assez grande, svelte, la comtesse de Mussidan garde,  quarante-cinq ans
passs, la tournure d'une jeune fille.

Sa chevelure est encore d'une abondance extrme, et grce  sa nuance,
d'un blond cendr, on ne distingue pas les cheveux blancs qui dj
foisonnent et qui de loin semblent une aurole de poudre.

De toute sa personne s'exhale le parfum le plus aristocratique et ses
yeux d'un bleu ple, presque laiteux, expriment habituellement la plus
noble hauteur et le plus froid ddain.

--Il n'y a que vous, vraiment, docteur, reprit-elle, pour savoir ainsi
choisir les moments. Je me mourais d'ennui. Les livres m'excdent. Tout
ce que je lis, il me semble que je l'ai dj lu quelque part. Pour
arriver si  propos, il faut que vous ayez sign un pacte avec le
hasard.

Le docteur avait bien sign un pacte, en effet; en se prsentant il
tait sr de trouver la comtesse, seulement son hasard se nommait B.
Mascarot.

[Illustration: La comtesse se leva tout d'une pice.]

--Je reois si peu, poursuivit Mme de Mussidan, qu'on ne daigne plus
se dranger pour me venir visiter. Dcidment je veux prendre une
aprs-midi par semaine pour mes amis. Ds que je reste chez moi, ma
solitude est affreuse. Or, voici deux mortels jours que je n'ai mis les
pieds hors de l'htel. Je soigne M. de Mussidan.

L'assertion tait assez hardie et assez singulire pour surprendre un
homme bien inform.

Cependant le docteur ne sourcilla pas, et mme la faon dont il
dit:--Ah! vraiment!... valait une phrase de flicitations.

--Oui, continua la comtesse, M. de Mussidan a gliss dans l'escalier
avant-hier et il s'est bless. Notre mdecin assure que ce ne sera rien,
mais je n'ajoute gure foi  ce que les mdecins disent.

--Je sais cela par exprience, madame la comtesse.

--Oh!... vous, docteur, c'est autre chose. Je vous jure que j'ai eu trs
confiance en vous, autrefois. Vous quitter m'a fait beaucoup de peine.
Seulement, aprs votre conversion subite  l'homoeopathie, je le
confesse, j'ai eu peur.

Hortebize eut un geste insouciant.

--Bast!... fit-il, cette cole vaut bien l'autre.

--Vous croyez?

--Comment, si je le crois? C'est--dire que je le parierais.

Mme de Mussidan daigna sourire.

--Puisqu'il en est ainsi, reprit-elle, j'ai bien envie de vous demander
une petite consultation.

--Vous tes indispose, madame la comtesse?

--Moi!... non pas, Dieu merci! Il ne manquerait plus que cela. Mais vous
me voyez trs inquite de la sant de ma fille.

--Ah!...

Cette maternelle inquitude tait le pendant du dvouement conjugal de
tout  l'heure, aussi le ah! du docteur valut son vraiment.

--C'est ainsi, docteur. Il est bon que vous sachiez que depuis plus d'un
mois j'ai  peine vu Sabine. J'ai tant d'occupations! Hier, je l'ai
regarde et je l'ai trouve bien change.

--Lui avez-vous demand si elle souffrait?

--Certainement. Elle m'a rpondu que non, et qu'elle se portait 
merveille.

--N'aurait-elle pas eu quelque petite contrarit?

--Elle, docteur! Ignorez-vous donc que ma Sabine bien-aime est la plus
heureuse jeune fille de Paris! Au surplus vous allez la voir, car vous
permettez, n'est-ce pas?

Elle sonna sur ces mots. Un domestique parut.

--Lubin, lui dit la comtesse, faites prier Mlle Sabine de descendre.

--Mlle Sabine est sortie, madame la comtesse.

--Ah!... Y a-t-il longtemps?

--Mademoiselle est sortie un peu avant trois heures.

--Qui l'accompagne?

--Sa femme de chambre, Mlle Modeste.

--Mademoiselle a-t-elle dit o elle allait?

--Non, madame la comtesse.

--C'est bien.

Le domestique s'inclina et sortit.

L'imperturbable docteur ne laissait pas que d'tre un peu tonn.

Quoi! Sabine de Mussidan, une jeune fille de dix-huit ans, tait libre 
ce point! Elle sortait sans prvenir, on ne savait o elle tait alle,
et sa mre trouvait cela tout naturel!

--Voil un fcheux contre-temps, reprit la comtesse. Enfin, esprons que
l'indisposition que je crains n'empchera pas une noce d'avoir lieu 
l'htel de Mussidan.

Hortebize jouait de bonheur. Le sujet qu'il avait  traiter, qu'il ne
voyait trop comment aborder, arrivait tout naturellement sur le tapis.

--Vous mariez Mlle Sabine, madame la comtesse? demanda-t-il.

Mme de Mussidan posa mystrieusement un doigt sur ses lvres.

--Chut! fit-elle, c'est un grand secret, et il n'y a rien encore de
dcid. Mais vous tes mdecin, c'est--dire aussi discret, par
profession, qu'un confesseur, ou peut se fier  vous. Il est plus que
probable qu'avant la fin de l'anne, Sabine sera Mme de
Breulh-Faverlay.

Il est certain que le docteur Hortebize est bien moins audacieux que B.
Mascarot. Souvent, en face des conceptions de son ami, le docteur a
pli, recul, demand grce.

Mais une fois engag, quand il a dit: Oui, on peut compter sur lui. Il
va droit au but, sans hsitations, sans faiblesses.

--Je dois vous avouer, madame la comtesse, dit-il, que j'ai ou parler
de vos projets.

--Vraiment, on s'occupe de nous?

--Beaucoup. Et tenez, permettez-moi, madame, de vous le dire, ce n'est
pas le hasard, comme vous l'avez cru, qui m'amne chez vous, c'est ce
mariage.

Mme de Mussidan aimait assez le docteur Hortebize et avait souvent
pris plaisir  entendre sa conversation spirituelle et tous les petits
cancans dont il tait toujours largement approvisionn.

Elle ne voyait  le recevoir de temps  autre aucun inconvnient, et
volontiers elle l'admettait  une sorte de familiarit banale.

Mais qu'il s'autorist de ce qu'elle jugeait des concessions, pour oser
s'occuper de sa fille,  elle, comtesse de Mussidan, ne Diane de
Sauvebourg, c'est ce qui lui parut intolrable.

--En vrit, docteur, dit-elle, c'est bien de l'honneur que vous nous
faites, au comte et  moi, de vous intresser  ce mariage.

Cette simple phrase fut souligne d'un regard  faire bondir, comme sous
un coup de fouet, l'homme le moins sensible aux blessures
d'amour-propre.

Mais le docteur n'tait pas venu pour se fcher.

Il tait venu pour dire quand mme et d'une certaine faon certaines
choses.

D'avance il avait tudi et prpar son rle, et rien n'tait capable de
l'en dtourner parce qu'il s'tait prpar  toutes les rpliques.

Sur ce terrain, il tait suprieur  B. Mascarot, qui n'et pas su,
comme lui, nuancer, prparer les transitions, mnager des sous-entendus,
tout dire enfin, sans blesser de puriles susceptibilits.

Cette supriorit d'Hortebize, B. Mascarot la connaissait, et s'il
l'enviait, il ne la jalousait pas.

--C'est affaire de naissance, disait-il  ce sujet, Hortebize
appartient  une excellente famille, il a reu une belle ducation; tout
jeune il a t admis dans la meilleure compagnie, tandis que moi, ce que
je sais, je me le suis appris seul; je suis le fils de mes oeuvres!

Hortebize courba donc la tte sous l'affront,--provisoirement.

--Croyez, madame, rpondit-il, que pour accepter la mission que je
remplis, il n'a pas fallu moins de toute la force de mon respectueux
dvouement.

--Ah!... fit la comtesse, tranant la voix et clignant des yeux de la
faon la plus impertinente, ah!... vous nous tes dvou?

--Beaucoup, oui, madame. Et je suis sr qu'aprs m'avoir entendu vous
n'en douterez pas.

Il dit cela d'un ton si sec que Mme de Mussidan tressaillit comme au
contact d'une pile lectrique.

--Voici vingt-cinq ans que j'exerce, reprit le docteur, c'est--dire
vingt-cinq ans que je pntre dans les familles, que j'assiste 
d'horribles drames d'intrieur, que je suis le confident forc des plus
affreux secrets. Souvent je me suis trouv dans des situations dlicates
et difficiles, jamais je n'ai t aussi embarrass qu'en ce moment.

--C'est donc bien grave? demanda la comtesse, qui oublia d'tre
impertinente.

--Peut-tre. Si j'ai eu affaire  un fou, comme je l'espre encore... je
n'aurai qu' vous demander les plus humbles excuses. Si, au contraire,
celui qui m'est venu trouver a son bon sens, si ce qu'il prtend savoir
est vrai, s'il a entre les mains les irrcusables preuves qu'il affirme
possder...

--Alors, docteur?...

--En ce dernier cas, madame, je vous dirai: usez de mon dvouement,
parce qu'il y a un homme qui, moralement, a sur vous droit de vie et de
mort, un homme dont les volonts devront tre les vtres...

La comtesse eut un grand clat de rire, aussi faux qu'une larme
d'hritier.

--En vrit, docteur, dit-elle, votre mine funbre et votre accent
lugubre me feront mourir... de rire.

Le docteur rflchissait.

--Elle rit trop fort, se disait-il; Baptistin ne m'a pas tromp. Soyons
prudent.

Puis, tout haut, il reprit:

--Puiss-je aussi, moi, madame, rire bientt de craintes chimriques.
Mais quoiqu'il arrive, permettez-moi de vous rappeler ce que vous me
disiez il n'y a qu'un instant: le mdecin est un confesseur. Cela est
vrai, madame. Comme le prtre, le mdecin sait oublier les secrets que
sa mission lui rvle; il sait conseiller et consoler. Mieux que le
prtre, parce qu'il est ml plus directement aux intrts et aux
passions, il comprend et excuse les fatalits de la vie, les
entranements...

--Docteur, interrompit la comtesse, vous oubliez de dire que, aussi bien
que le prtre, il prche...

Pour lancer ce sarcasme, elle tait parvenue  donner  sa physionomie
la plus comique expression de gravit.

Mais elle n'arracha pas un sourire  Hortebize qui, de plus en plus,
paraissait navr.

--Tant mieux si je suis ridicule, dit-il, tant mieux si je n'avive pas
quelque douloureuse blessure que vous aviez lieu de croire ferme...

--Ne craignez rien, docteur.

--Alors, madame, je commencerai par vous demander si vous avez gard
souvenir d'un jeune homme de votre monde, qui, vers les premires annes
de votre mariage, jouissait  Paris d'une grande rputation... Je veux
parler du marquis Georges de Croisenois.

Mme de Mussidan se renversa sur sa causeuse, les yeux fixs au
plafond, le front pliss, comme si elle et fait le plus nergique appel
 sa mmoire.

--Georges de Croisenois, murmurait-elle, il me semble... Attendez donc,
docteur!... Non, j'ai beau chercher... je ne vois pas.

Le docteur crut de son devoir d'aider cette mmoire rebelle.

--Le Croisenois dont je parle, insista-t-il, a un frre nomm Henri, que
vous connaissez certainement, car je l'ai vu, cet hiver, chez le duc de
Sairmeuse, danser avec Mlle Sabine.

--C'est juste!... Oui, docteur, vous avez raison, je me souviens
maintenant...

On et parl  la comtesse d'un indiffrent qu'elle n'et pas gard un
plus magnifique sang-froid.

--Cela tant, reprit Hortebize, vous devez vous rappeler qu'il y a
maintenant un peu plus de vingt-trois ans, Georges de Croisenois
disparut tout  coup. Cette disparition fit un tapage affreux, ce fut
presque un vnement, le sujet d'une interpellation au ministre...

--Oui, en effet.

--La dernire fois qu'on aperut Georges, ce fut au Caf de Paris. Il y
dnait en compagnie de quelques amis. Au coup de neuf heures, il se leva
brusquement et s'apprta  sortir. Un de ses intimes lui offrit de
l'accompagner, il refusa. On lui demanda si on le reverrait dans la
soire, il rpondit que oui peut-tre,  l'Opra, mais qu'il ne fallait
pas compter sur lui. On supposa qu'il allait  quelque rendez-vous.

--Ah! on supposa cela!

--Oui,  cause de sa mise, qui tait plus soigne que de coutume, bien
qu'il ft tout  fait un lgant, un lion, comme on disait alors.
Toujours est-il que Georges de Croisenois sortit seul, et qu'on ne l'a
plus revu.

--Plus jamais! fit la comtesse, un peu trop gament peut-tre.

Le docteur ne sourcilla pas.

--Non, madame, rpondit-il, jamais. Les deux ou trois premiers jours,
cette disparition parut extraordinaire; au bout d'une semaine, elle
inquita.

--Oh! docteur, que de dtails!...

--C'est vrai, madame. Je les ai connus autrefois, je les avais oublis,
on me les a remis en mmoire ce matin. Ils se trouvent avec bien
d'autres, dans les procs-verbaux d'enqute. Car il y eut une enqute,
et des plus minutieuses. Les amis de M. de Croisenois avaient commenc
des recherches; comme elles n'aboutissaient pas, ils s'adressrent au
prfet de police. Les plus habiles agents furent mis sur pied. La
premire ide fut celle d'un suicide. Georges pouvait fort bien tre
all se tirer un coup de pistolet au fond de quelque bois. L'tat de ses
affaires aussi prospres que possible, sa grande fortune, son caractre
gai, son constant bonheur, dmontrrent le peu de fondement de cette
supposition. Alors, on songea  un crime, et les investigations furent
diriges en ce sens. Rien, on ne trouvait rien.

La comtesse touffa un billement d'une sincrit douteuse, et, comme un
cho, dit:

--Rien.

--La police tait aussi dconcerte que possible quand trois mois plus
tard, un beau matin, un des amis de Georges reut une lettre de lui.

--Ah!... il n'tait donc pas mort.

Le docteur nota l'air et l'accent de la comtesse pour les analyser 
loisir.

--Qui sait!... rpondit-il. Cette lettre tait date du Caire. Georges
annonait que, las de la ville de Paris, il allait essayer de pntrer
dans l'intrieur de l'Afrique, et qu'on n'et pas  s'inquiter de lui.
Cette lettre, vous le comprenez, parut suspecte. On ne s'embarque pas
sans argent, et il a t prouv que le marquis n'avait pas sur lui plus
de mille francs, dont moiti en pices d'or portugaises, gagnes au
whist avant le dner. On crut  une ruse de faussaire. Point. Les plus
habiles experts dclarrent reconnatre l'criture de Croisenois. Vite,
deux agents furent expdis au Caire; mais, ni au Caire, ni le long de
la route, personne n'avait vu celui qu'ils cherchaient. Depuis lors, pas
un indice...

Il parlait avec une lenteur savamment calcule, mais la comtesse tait
de bronze.

--Quoi! fit-elle quand il s'interrompit, c'est dj fini?

Hortebize chercha du regard le regard de Mme de Mussidan, et c'est
seulement quand il l'eut rencontr qu'il rpondit:

--Peut-tre bien que non. Un homme, hier matin, est venu me trouver, qui
prtend que vous savez, vous, madame, ce qu'est devenu le marquis
Georges de Croisenois.

L'homme le plus fort n'aura jamais l'nergie de rsistance de la plus
faible femme.

Si solidement tremp qu'un homme soit, si endurci, si impudent qu'on le
suppose, il laissera paratre quelque chose de ses intentions l o une
femme juge simple gardera le secret de ses tortures sous un visage
riant.

Sur le terrain de la dissimulation, une jeune fille battra toujours le
diplomate le plus retors, runt-il  lui seul l'astuce et le gnie de
Fouch et de Talleyrand.

Quand, cras par l'vidence, l'homme tombe  genoux, la femme se
redresse et lutte encore.

Dieu dit  Can: Qu'as-tu fait de ton frre Albel? et Can est frapp
de stupeur. Une femme,  sa place, et ergot, ni, cherch des raisons.

Au seul nom de Montlouis, M. de Mussidan avait pli et chancel comme
aprs un coup de massue.

A l'accusation si formelle du docteur, la comtesse partit d'un grand
clat de rire, bien plein, bien sonore, qui, pendant prs d'une minute,
sembla l'empcher de rpondre.

--Ah! docteur, dit-elle  la fin, vous me contez des choses de l'autre
monde. C'est charmant, en vrit, cette histoire d'inconnu qui veut que
je sache, moi, ce qu'est devenu M. Georges de Croisenois. C'est une
somnambule, docteur, qu'il vous faut aller consulter.

Mais le docteur, lui aussi, quand il s'y met, donne joliment la rplique
et joue passablement son petit rlet.

Loin de sembler surpris ou dcontenanc de l'accs d'hilarit de la
comtesse, il eut l'air ravi et respira bruyamment comme s'il et t
soulag d'un poids norme.

--Dieu soit lou, fit-il; on m'avait tromp.

Il pronona cet acte de grce si naturellement, avec une telle
expression de foi nave, que la comtesse y fut prise.

--Cependant, reprit-elle, je ne serais pas fche de savoir quel est le
mauvais plaisant qui m'accuse d'tre si bien instruite.

--Bast!... rpondit Hortebize,  quoi bon!... Il s'est jou de moi, il
m'a expos  vous dplaire, madame la comtesse, cela suffit. Demain mon
domestique le recevra de la belle faon, s'il se prsente. Mme, si
j'coutais mon indignation, je dposerais une plainte...

--Y songez-vous, interrompit Mme de Mussidan, une plainte!... Ce
serait donner  une niaiserie une importance qu'elle ne mrite pas.
Dites-moi seulement le nom de votre mystrieux personnage. Est-ce que je
le connais?

--Vous ne pouvez le connatre, madame, il est si loin de vous!... Son
nom ne vous apprendra rien. C'est un bonhomme que j'ai soign,
autrefois, qui est clerc d'huissier, si j'ai bonne mmoire, et qu'on
appelle le pre Tantaine.

--Tantaine?

--Ce doit tre un sobriquet. Ce vieux drle est tout ce qu'on peut
imaginer de plus misrable, une manire de philosophe cynique, ne
manquant pas d'intelligence, et c'est l ce qui m'pouvantait. Je me
disais qu'videmment il ne venait pas de son chef, et qu'il devait tre
l'instrument de gens d'autant plus dangereux, qu'arriver jusqu' eux
tait impossible.

La comtesse ne put s'empcher de trouver que le docteur se rassurait
trop vite et trop compltement.

--Mais enfin, docteur, insista-t-elle, vous m'avez parl de menaces, de
preuves irrcusables, de pouvoir occulte...

--D'aprs le pre Tantaine, oui, madame. Ce vieux drle m'a dit: Mme
de Mussidan connat le sort du marquis Georges, cela rsulte clairement,
pour moi, des lettres qu'elle a reues, tant de M. de Croisenois
lui-mme que de M. le duc de Champdoce.

La comtesse, cette fois, tait touche au bon endroit.

Elle se dressa tout d'une pice, comme si elle et t mue par un
ressort, la joue livide, la pupille dilate, la lvre frmissante.

[Illustration: Hortebize osa lui saisir les poignets et presque de force
la renversa sur la causeuse.]

--Mes lettres!... dit-elle d'une voix rauque.

On et en piti d'Hortebize, rien qu' voir combien il tait mu et
constern de l'effet produit.

--Vos lettres, madame, rpondit-il avec une visible hsitation, ce
coquin de Tantaine prtend les avoir entre les mains.

Mme de Mussidan poussa un cri terrible, le cri de la lionne qui
s'aperoit qu'on lui a ravi ses petits.

--Ah! misrable!...

Et aussitt, oublieuse de sa noble impassibilit, sans se soucier
d'Hortebize, elle s'lana hors du salon et on entendit dans l'escalier
ses pas prcipits et le froufou de sa robe de soie s'raflant aux
barres de la rampe.

Ainsi abandonn, le docteur s'tait lev.

--Cherche!... murmurait-il avec un sourire cynique, cherche, tu vas bien
voir que les oiseaux sont envols.

Il s'tait approch d'une des fentres, et machinalement, du bout des
doigts, il tambourinait sur les vitres.

--Il est dit, pensait-il, que Mascarot ne se trompera jamais! Comment ne
pas admirer son infernale pntration, sa logique implacable! Sur la
plus futile circonstance, il devine une existence entire, il en dduit
toutes les pripties, comme le savant qui,  la vue de la feuille
d'arbre que le vent roule  ses pieds, dit quel arbre l'a produite, et
dcrit ses graines, ses fleurs et ses fruits. Ah!... s'il avait appliqu
 quelque but noble et grand ses facults surprenantes, sa dvorante
activit, son audace que rien ne dconcerte!

A ces penses, son front s'assombrit, et il se mit  arpenter le salon
de long en large, poursuivant son monologue.

--Mais non, disait-il; en ce moment Baptistin est l-haut, occup 
martyriser M. de Mussidan, de mme que moi, ici, je torture la comtesse.
Quel mtier!... Et voil vingt-cinq ans que cela dure. Ah!... il y a des
jours o je trouve que je paye cher ma bonne et heureuse vie!... Sans
compter...

Il tourmenta le mdaillon de sa chane et ajouta:

--Sans compter que nous pouvons trouver nos matres, chouer, et alors
quelle fin!...

Il s'interrompit, la comtesse rentrait.

Ses cheveux  demi-dnous, le tremblement qui la secouait, sa pleur,
son regard fixe et comme hbt, tout en elle exprimait son pouvante et
le dsordre affreux de sa pense.

--On m'a vole!... disait-elle ds le seuil.

Si grand tait son trouble, qu'elle parlait trs haut, oubliant que le
salon restait ouvert et que les valets de pied du vestibule pouvaient
l'entendre.

Heureusement que le docteur ne perd jamais la tte, et c'est avec
l'aisance d'un acteur rparant un oubli du chef des accessoires, qu'il
alla refermer la porte.

--Qu'a-t-on vol? interrogea-t-il.

--Mes lettres, je ne les retrouve plus.

Elle se laissa tomber plutt qu'elle ne s'assit sur la causeuse, et de
cette voix brve et saccade que donne la conscience d'un pril
imminent, elle continua:

--Et cependant ces lettres taient caches dans une cassette de fer
fermant  secret, et cette cassette tait enfouie au fond d'un tiroir
dont la cl ne me quitte jamais. Et pas de traces de vol!...

Hortebize avait repris sa mine consterne.

--Tantaine aurait donc dit vrai? fit-il.

--Il a dit vrai, reprit la comtesse. Oui, il est  cette heure des gens
dont moi je suis l'esclave, qui peuvent ployer ma volont comme une
baguette de saule, qui sont matres de ma vie autant que s'ils tenaient
un poignard sur ma gorge.

Elle cacha sa figure entre ses mains, comme si, par un reste de fiert,
elle et voulu dissimuler le spectacle de son dsespoir.

--Ces lettres sont donc accablantes? demanda le docteur.

--Je suis perdue!...

Qui et vu le docteur, et suppos qu'il se torturait l'esprit 
chercher une issue  une inextricable situation.

--Ah!... j'ai t bien coupable autrefois, poursuivit la comtesse, j'ai
t bien insense. Hlas! je ne savais rien de la vie. Je hassais, et
j'ai t frappe de vertige. Pauvre malheureuse!... C'est contre moi que
se tournent toutes les armes prpares pour ma vengeance. J'ai creus un
abme esprant y prcipiter tous mes ennemis, et voici que j'y roule!...

Le digne Hortebize se gardait bien d'interrompre. La comtesse tait dans
une de ces crises de dsespoir o tout ce qu'on a au fond de l'me
remonte  la surface, comme les varechs pendant la tempte.

--J'aimerais mieux mourir, disait-elle, oui, mourir plutt que de voir
ces lettres entre les mains de M. de Mussidan. Pauvre Octave! N'a-t-il
donc pas assez souffert par moi! Ah!... je l'ai connu trop tard! Et
cependant, c'est l ce dont on me menace, n'est-il pas vrai, docteur? On
lui remettra ces lettres fatales si je ne consens pas  certaines
choses. C'est de l'argent qu'on veut, n'est-ce pas, beaucoup d'argent,
combien?...

Le docteur fit un signe ngatif.

--Non, reprit la comtesse, ce n'est pas de l'argent qu'on exige? Quoi
alors? Ah! ne me laissez pas dans cette anxit mortelle, parlez, que
veut-on de moi?

Quand il est seul, en face de sa conscience, Hortebize s'avoue qu'il se
livre  des spculations fcheuses, il reconnat qu'il joue gros jeu,
et mme, comme il n'est point n mchant, il plaint ses victimes.

Mais une fois la partie engage, il oublie ses inquitudes, rien n'est
capable de l'attendrir et il fait tout pour gagner.

--Ce qu'on exige de vous, madame la comtesse, reprit-il, est, selon
qu'on l'envisage, peu de chose ou une normit!

--Parlez, je suis forte.

--Ces lettres fatales vous seront toutes rendues le jour o Mlle
Sabine pousera le frre de Georges... le marquis Henri de Croisenois.

La stupeur de Mme de Mussidan fut telle qu'elle demeura immobile
comme foudroye.

--On m'a charg de vous dire, poursuivit le docteur, qu'on vous
accordera le dlai que vous demanderez pour modifier les projets
existants. Mais voici o clate l'odieux: on vous prvient que si
Mlle Sabine venait  pouser tout autre que M. de Croisenois, les
lettres seraient portes  M. le comte de Mussidan, votre mari.

Tout en parlant, Hortebize, du coin de l'oeil, surveillait l'effet
produit.

Il dpassa ses prvisions.

La comtesse se leva, si dfaillante, qu'elle fut contrainte de s'appuyer
au marbre de la chemine.

--Voici donc que tout est fini! pronona-t-elle. Ce qu'on me demande, il
est hors de mon pouvoir de l'accorder. Cela vaut mieux. Ainsi, je
n'aurai ni les angoisses, ni la lutte. Dsormais mon sort est fix.
Allez, docteur, allez dire au misrable, qui a russi  s'emparer de mes
lettres, qu'il peut les porter au comte.

L'accent de la comtesse accusait une rsolution si irrvocablement
arrte, que Hortebize ne savait que penser.

--Il est donc vrai, poursuivit-elle, qu'il existe des sclrats lches
et vils autant que les plus odieux assassins, qui font commerce des
hontes et des douleurs qu'ils surprennent, et qui en vivent! On me
l'avait affirm, je refusais de le croire. Ce sont l, me disais-je, des
imaginations malsaines de faiseurs de romans  court d'inventions. Je me
trompais. Pourtant qu'ils ne se htent pas de se rjouir, les infmes
qui pensent me tenir en leur pouvoir. Ils ne profiteront pas de leur
ignominie. Il est un refuge o ils ne sauraient m'atteindre...

--Madame!... suppliait le docteur, madame la comtesse...

Il suppliait en vain.

Elle tait hors d'tat de l'couter ou mme de l'entendre.

Elle continuait avec une violence croissante, s'exaltant au souvenir des
souffrances endures:

--Pensent-ils donc, les misrables, que je crains la mort? Ah! il y a
des annes que je demande comme une grce,  Dieu qui me chtie, le
calme, le nant de la tombe. Cela vous surprend, n'est-ce pas, de
m'entendre parler ainsi, moi qui ai t la belle, l'adore Diane de
Sauvebourg, comtesse de Mussidan. Voil comment le monde juge...

Au temps de mes plus belles ftes, quand mon bonheur faisait envie,
j'avais puis toutes les tortures d'ici-bas, et su toutes les agonies
de la passion. Et depuis...

Maintenant, mes meilleures amies, examinant et jugeant ma conduite, se
demandent si je ne suis pas folle. Folle!... Que ne la suis-je, en
effet!

Ils ne se doutent pas, ceux qui s'tonnent de mes inquitudes
fivreuses, de mes agitations, de mes jours emplis de tumulte; ils ne
comprennent pas que je fuis le fantme du pass qui me poursuit partout.
Ils ne peuvent deviner que la solitude m'pouvante, que je me fuis
moi-mme, que je cherche l'oubli. Malheureuse!... je devais pourtant le
savoir, tout le fracas de l'univers n'touffera jamais le murmure de la
conscience.

Elle parlait en femme dont le sacrifice est fait, qui n'a plus rien 
mnager ni  redouter.

Sa voix vibrante emplissait l'immense salon.

Et le docteur blmissait, lui qui entendait  ct, dans le vestibule,
les alles et les venues des valets que l'heure du repas mettait en
mouvement.

--Comment ai-je pu vivre ainsi? disait la comtesse. C'est que toujours
dans les brumes de l'avenir lointain, tremblote la chtive lueur de
l'esprance. Et on va vers cette lumire dcevante; on tombe, on se
relve meurtri, mais on marche quand mme...

Aujourd'hui, cependant, tout espoir s'vanouit. Je n'aperois plus que
tnbres. Oh! non, la force ne me manquera pas pour anantir
l'implacable pense. Cette nuit, pour la premire fois depuis bien des
annes, Diane de Mussidan dormira d'un sommeil profond et sans rves!...

La comtesse tait  ce point hors d'elle-mme, que le docteur se
demandait avec effroi comment contenir cette explosion qu'il n'avait pas
prvue.

Ces clats de voix pouvaient appeler les domestiques, amener le comte en
ce moment sous le couteau de B. Mascarot.

Alors, qu'arriverait-il? Le complot se dcouvrirait, tout serait perdu.

Voyant bien que Mme de Mussidan allait s'lancer dehors, que des
paroles vaines ne l'arrteraient pas, Hortebize osa lui saisir les
poignets et presque de force la renversa sur la causeuse.

--Au nom du ciel, madame, lui disait-il de sa voix la plus onctueuse, au
nom de votre fille, daignez m'couter. Ne vous abandonnez pas ainsi.
Serais-je ici, me serais-je rsign  ce rle d'intermdiaire de
misrables qui me font horreur, si je croyais tout perdu? Mon dvouement
vous reste? c'est celui d'un homme de coeur et d'exprience. Ne
pouvons-nous lutter ensemble, conjurer l'orage?

Le docteur parla longtemps, d'un air pntr, faisant autant d'efforts
maintenant pour rassurer la comtesse, qu'il en avait fait le moment
d'avant pour lui bien dmontrer l'immensit du danger.

Hortebize est mdecin. Il sait, lorsqu'il s'est dcid  une opration
indispensable, calmer les lancements de la blessure, et la gurir.

Au moins et-il la satisfaction de constater promptement que ses peines
n'taient pas perdues.

Aux flots de cette loquence moliente, qui tombait comme une douche sur
son dsespoir, Mme de Mussidan se sentait prise d'engourdissement.

Elle tait accable de cette prostration qui suit les grandes crises,
lorsque les nerfs, bands  se briser, tout  coup se dtendent et
deviennent lches.

Aprs un quart d'heure, grce  des prodiges d'habilet, le docteur
l'avait amene  regarder la situation en face et  la discuter.

Alors seulement il respira et s'essuya le front.

Il savait que qui discute est vaincu.

Accepter la discussion, c'est tout au plus demander  son adversaire un
appoint de bonnes raisons pour cder.

--C'est odieux, rptait la comtesse, c'est odieux!

--D'accord, madame. Cependant examinons le fait en lui-mme. Avez-vous
contre M. de Croisenois quelque motif personnel d'exclusion?

--Aucun.

--Il est de bonne maison, aim et estim, il est fort bien de sa
personne, il a trente-quatre ans  peine, car il tait de quinze ans au
moins plus jeune que son frre... N'est-ce pas un parti sortable?

--Oui, mais...

--Il a fait des folies? Quel jeune homme n'en a pas fait? On le dit
cribl de dettes, ruin. C'est faux; mais, en ce cas, Mlle Sabine est
assez riche pour deux. D'ailleurs, Georges de Croisenois a laiss une
fortune considrable, deux millions, je crois; il est impossible que
Henri n'obtienne pas, un jour o l'autre d'tre envoy en possession de
l'hritage de son frre.

Mme de Mussidan tait encore trop sous le coup d'une pouvantable
motion pour songer aux objections si fortes qu'elle et pu prsenter au
docteur. C'est  peine si, en se faisant une violence inoue, elle
pouvait rassembler ses ides confuses.

--Je dirais oui, reprit-elle, que cela ne servirait de rien. M. de
Mussidan a dcid que Sabine serait la femme de M. de Breulh-Faverlay.
Je ne suis pas la matresse.

--Vous pouvez tout sur votre mari, et si vous le voulez bien...

La comtesse,  plusieurs reprises, secoua tristement la tte.

--Autrefois, dit-elle, c'est vrai, j'ai rgn en souveraine sur le
coeur et sur l'esprit d'Octave, j'ai t l'arbitre de ses volonts. Il
m'aimait alors, et depuis! Ne vous ai-je pas dit que j'ai t insense.
J'ai lass un amour si robuste qu'il semblait devoir tre ternel. J'ai
rendu tout retour impossible, et maintenant...

Elle s'arrta, comme confondue de ce qu'elle allait dire, et ajouta:

--Maintenant, je ne suis plus qu'une trangre pour M. de Mussidan. Et
je ne puis me plaindre, je l'ai voulu... il est, lui, juste et bon.

--On peut toujours essayer, gagner du temps...

--J'essayerai, docteur. Mais, Sabine! qui nous dit que Sabine n'aime pas
M. de Breulh?

--Oh! madame, une mre a toujours une influence telle...

D'un geste violent, la comtesse saisit la main du docteur, et la serrant
 lui faire mal:

--Faut-il donc, dit-elle d'une voix sourde, que je vous montre la
profondeur de mes misres? Je suis une trangre pour mon mari. Ma
fille, c'est autre chose: elle me mprise et elle me hait....

       *       *       *       *       *

Beaucoup de gens pensent qu'il serait tout simple et trs ais de faire
deux parts distinctes de la vie.

On donnerait la premire au plaisir,  l'assouvissement de toutes les
fantaisies, puis plus tard, quand les tombes de cendre du temps ont
amorti le feu des passions, on consacrerait la seconde au repos, aux
joies pures de la famille.

Il n'en peut tre ainsi.

Selon ce qu'a t la jeunesse, la vieillesse est la rcompense ou
l'expiation.

Cela n'apparat pas toujours clairement dans la vie. Il est tant de
bonheurs mensongers!

Mais tous ceux que leur mission conduit dans l'intrieur des familles,
le magistrat, le mdecin, le prtre, savent que cela est.

La comtesse de Mussidan expiait.

Mais le docteur Hortebize n'avait pas le loisir de s'oublier en ces
rflexions; le temps pressait; d'une minute  l'autre, le comte pouvait
entrer, un domestique en tout cas allait paratre pour annoncer le
dner.

Il renona, quant au prsent,  toute investigation, ne s'appliquant
plus qu' calmer le comtesse,  lui dmontrer qu'elle s'pouvantait de
chimres, qu'elle ne pouvait tre une trangre pour son mari, que sa
fille ne pouvait la har.

Mme, il fut si insinuant, si persuasif, il tala si bien les grandes
choses qu'on pouvait attendre de son dvouement qu'il fit pntrer un
rayon d'esprance dans l'me dsole de la pauvre femme.

--Ah! docteur, lui dit-elle d'une voie mue, c'est au jour du malheur
seulement qu'on connat ses vritables amis.

De mme que M. de Mussidan, la comtesse se sentait prise.

Elle se rendait, aprs une bien plus longue rsistance, mais, elle se
rendait.

Elle promit que ds le lendemain elle s'occuperait de rompre les
engagements pris, et que, ds qu'elle trouverait une ouverture, elle
mettrait en avant M. Henri de Croisenois.

Que pouvait-on souhaiter de mieux?

Le docteur en change de ses promesses, jura qu'il saurait bien contenir
Tantaine, le misrable, et le faire patienter. Il affirma aussi qu'il
donnerait de frquentes nouvelles...

Il y avait bien deux heures qu'Hortebize tait prs de la comtesse,
lorsqu'il put enfin se retirer.

Il tait bris, on ne remporte pas impunment de pareils triomphes. Pour
tre associ de Mascarot, on n'en est pas moins homme.

Bien qu'il fit trs froid, l'air du dehors parut dlicieux au docteur;
il respirait  pleins poumons, ainsi qu'il arrive quand on vient
d'accomplir une tche difficile ou qu'on reconnat s'tre heureusement
tir d'un mauvais pas.

Lentement il remonta la rue de Matignon, regagna le faubourg
Saint-Honor, et enfin entra dans le caf ou il avait dj attendu son
associ, et o ils s'taient donn rendez-vous une fois la bataille
gagne.

L'honorable placeur tait dj arriv.

Assis dans un coin, devant une chope intacte, enfoui derrire un journal
qu'il ne lisait pas, B. Mascarot se mourait d'impatience, tressaillant 
chaque bruit de la porte.

Mille apprhensions l'assaillaient. Comme Hortebize tardait! Avait-il
donc rencontr quelque obstacle imprvu et insurmontable, cet
imperceptible grain de sable qui disloque les plus solides combinaisons?

Ds que le docteur parut:

--Eh bien! demanda-t-il, non sans un chevrotement dans la voix.

--Victoire!... rpondit Hortebize.

Et il se laissa tomber sur un tabouret, en ajoutant:

--Ouf!... C'a t dur!

[Illustration: Un ouvrier maladroit me renversa un seau d'eau
bouillante.]




VII


Aprs avoir pris cong de B. Mascarot, dsormais son protecteur, c'est
du pas mal assur d'un homme pris de boisson et en se tenant  la rampe,
que Paul Violaine descendit le sale escalier de la maison de placement.

Cette fortune subite, inattendue, qui lui arrivait comme une tuile sur
la tte, l'avait absolument enivr, tourdi.

En un moment, sans transition, d'une position si horrible qu'en
traversant les ponts il regardait la Seine d'un oeil enfivr, il
arrivait  une situation de douze mille francs par an...

Car c'tait bien l le chiffre fantastique, inou, que le placeur avait
fait miroiter  ses yeux.

Il avait bien dit: Douze mille francs par an, mille francs par mois, et
il avait offert d'avancer le premier mois.

C'tait  devenir fou, et Paul l'tait presque.

Ses ides taient  ce point troubles, que hors le fait merveilleux il
n'apercevait rien; qu'il ne cherchait aucunement  se rendre compte des
incidents divers.

Non, il trouvait toute naturelle cette succession d'vnements bizarres:
Ce vieux clerc d'huissier apparaissant  point pour lui prter 500
francs; ce placeur qui connaissait aussi bien que lui sa vie entire, et
qui l, tout  coup, sans marchander, lui proposait les appointements
d'un chef de section du ministre.

Cependant, une fois dans la rue, sous l'empire de sensations dlirantes,
Paul n'eut pas l'ide de courir  l'htel du Prou pour y porter la
grande nouvelle.

Rose devait l'y attendre, il n'y songea pas, justifiant ainsi les
pronostics du docteur Hortebize.

Aprs cette premire gorge de prosprit, il tait pris d'un
irrsistible dsir de mouvement. Il ressentait un imprieux besoin de
dpenser, d'pandre son exaltation. Il lui semblait que sa joie serait
double s'il pouvait raconter son bonheur, le dire, le clamer.

Mais o aller par le temps qu'il faisait. Et il n'avait pas d'amis 
dsoler de son succs.

En cherchant bien, pourtant, il se souvint qu'aux jours de ses premires
misres  Paris, il avait emprunt quelqu'argent, oh!... bien peu, vingt
francs,  un jeune homme de son ge, nomm Andr, qui ne devait gure
tre plus riche que lui.

Il lui restait plus de la moiti du billet du vieux clerc d'huissier,
une quinzaine de louis environ qui frtillaient dans sa poche, il se
sentait des billets de mille francs sur la planche, n'tait-ce pas le
cas de s'acquitter, en mme temps qu'une occasion superbe d'afficher une
immense supriorit?

Le malheur est que ce jeune homme demeurait fort loin, tout en haut de
la rue de La Tour-d'Auvergne.

La distance effrayait un peu Paul, et il hsitait, quand une voiture
vide vint  passer. Il y monta, jetant l'adresse au cocher, du ton d'un
homme qui n'est pas habitu  aller  pied.

Le fiacre se mit en marche, et Paul se prit  songer  ce gnreux
crancier chez lequel il se rendait. Andr n'tait pas un ami;  peine
tait-ce un camarade.

Paul avait fait sa connaissance dans un petit tablissement du boulevard
de Clichy, le caf de l'pinette, o il allait souvent avec Rose,
lorsque, nouveau venu  Paris, il habitait Montmartre.

Le caf de l'pinette n'est gure frquent que par des artistes:
peintres, musiciens, comdiens, journalistes, tous grands hommes en
herbe, qui discutent furieusement en buvant d'normes quantits de
bire.

Quant au nom de l'tablissement, il lui vient d'un piano install dans
une des salles du haut, instrument infortun, soumis aux plus svres
preuves, rarement d'accord, et dont on entend les gmissements du
milieu de la chausse.

Andr, d'aprs ce que savait Paul, qui ne lui connaissait mme pas
d'autre nom et qui jamais n'avait t chez lui, Andr tait artiste et
avait plusieurs cordes  son arc.

D'abord, il tait sculpteur ornemaniste, c'est--dire qu'il excutait, 
la journe ou  la tache, ces motifs si souvent ridicules dont les
propritaires ont bien le droit d'orner leurs btisses, mais qu'ils ont
le tort de faire payer  leurs locataires.

C'est un mtier assez pnible que celui de sculpteur-ornemaniste.

Le plus souvent, il faut travailler  des hauteurs vertigineuses, sur
des chafaudages que fait osciller le plus lger mouvement; il faut se
confier  des planches troites ou se risquer au sommet d'chelles
branlantes. De plus,  de rares exceptions, on est expos  toutes les
intempries, gel en hiver, grill en t, sans autre abri contre la
pluie qu'une toile dchire. Il est vrai que si l'tat est dur, il est
lucratif.

Donc, Andr devait vivre assez bien de ses figures et de ses guirlandes.

Seulement, pendant bien des annes, ce qui lui tait venu par le maillet
et le ciseau s'en tait all par les pinceaux et par les couleurs.

Car il tait peintre aussi, mais alors pour son plaisir, pour la
satisfaction de son ambition, pour obir  une vocation irrsistible.

Il avait beaucoup tudi, beaucoup travaill chez plusieurs matres,
puis enfin, un beau jour, se sentant assez fort pour marcher seul, il
avait pris un atelier.

De ce moment la peinture ne lui cota plus rien. Deux fois dj il avait
expos et les marchands commenaient  apprendre le chemin de sa maison.

On tenait Andr en haute estime  l'pinette. On disait qu'il avait un
talent trs rel, une originalit saisissante et que certainement il
arriverait, tant, de plus, un forcen bcheur.

Paul ne s'tait pas trouv vingt fois  la mme table que lui, lorsqu'un
soir, comme ils se retiraient ensemble, press par la misre, il lui
avait emprunt vingt francs, promettant de les lui rendre le lendemain.

Mais le lendemain, Paul et Rose s'taient trouvs plus pauvres que la
veille, leurs affaires avaient t de mal en pis, puis ils avaient
dmnag, ils taient alls s'tablir de l'autre ct de l'eau... Bref,
il y avait huit mois que Paul n'avait revu Andr.

Le fiacre, en ce moment, s'arrtait rue de La Tour-d'Auvergne, devant le
N...

Paul sauta sur le trottoir, jeta deux francs au cocher et s'engagea dans
l'alle trs large et trs bien tenue de la maison.

Au fond de l'alle, une vieille femme grasse, frache, proprette, avec
un bonnet  papillons, bien blanc, polissait les poignes de cuivre de
la porte de la cour.

Ce ne pouvait tre que la concierge.

--Monsieur Andr? demanda Paul.

--Il est chez lui, monsieur, rpondit la vieille femme avec une
volubilit extraordinaire, et mme, sans manquer  la discrtion qui
distingue tout concierge qui se respecte, je puis dire que c'est un
miracle. Toujours dehors, M. Andr! Ah! c'est que, voyez-vous, il n'a
pas son pareil comme travailleur.

--Mais, madame!...

--Et rang donc qu'il est, continuait la vieille femme, et conome! Je
ne lui connais pas un son de dettes. Jamais je ne l'ai vu gris qu'une
fois. Je dirais mme: et pas de connaissance!... n'tait une jeune dame
qui, depuis un mois... J'ai mme eu assez de mal  la voir, rapport 
son voile. Mais cela ne me regarde pas, n'est-il pas vrai? Moi, je la
trouve trs bien, elle a toujours une femme de chambre avec elle, et
certainement quelque jour...

--Morbleu! interrompit Paul impatient, m'indiquerez-vous enfin
l'atelier de M. Andr?

Cette violente interruption sembla choquer affreusement la concierge.

--Quatrime... porte  droite! rpondit-elle d'un ton sec.

Et pendant que Paul montait lestement elle grommelait:

--Vilain mal lev! couper la parole  une femme d'ge!... Mais laisse
faire, mon joli garon, si jamais tu te reprsentes, je te
reconnatrai, et tu ne trouveras pas souvent M. Andr chez lui.

Paul tait dj au quatrime tage,--le dernier.

Au milieu de la porte de droite, une carte de visite tait cloue. Paul
s'approcha et lut: Andr. Il ne risquait pas de se tromper.

Comme il n'apercevait pas de sonnette, il frappa, prtant ensuite
l'oreille, comme on fait toujours, machinalement, en pareil cas.

Aussitt il entendit un pitinement, puis le bruit d'un meuble qu'on
roulait, puis le grincement d'anneaux de cuivre glissant sur une tringle
de fer.

Enfin, une voix jeune et bien timbre cria:

--Entrez!

Le protg de B. Mascarot ouvrit et entra.

Il se trouvait dans un atelier clair d'en haut par un large vitrage,
assez vaste, modeste, mais d'une propret pousse jusqu' la minutie.

Des esquisses, des dessins, des tableaux inachevs garnissaient
entirement les murs. A droite se trouvait un divan trs bas, recouvert
d'un tapis tunisien. Au fond, au-dessus de la chemine, tait une glace
 bordure de bois qu'un amateur eut incontinent marchande. A gauche, se
dressait un trs grand chevalet  manivelle, mais un rideau de serge
verte cachait le tableau qu'il supportait, et dont on n'apercevait que
la bordure, une bordure d'un grand prix.

Au milieu de l'atelier, sa palette dans le pouce, des pinceaux  la
main, un jeune homme se tenait debout: Andr.

C'tait un grand garon, admirablement camp, trs brun, ayant les
cheveux coups courts, portant toute sa barbe, une barbe aristocratique,
fine, soyeuse, boucle, noire, avec des reflets bleutres.

Compar  Paul, Andr certainement tait laid.

Mais le jeune peintre avait ce qui manquait au protg de B. Mascarot:
une de ces physionomies qu'on n'oublie pas.

Le voir, d'ailleurs, c'tait le connatre. Son front large et fier, sa
bouche du dessin le plus ferme, son sourire, ses yeux noirs pleins
d'clairs disaient du premier coup sa nature mle et loyale, son
intelligence, la bont de son coeur et l'nergie de sa volont.

Dtail singulier et qui frappa Paul tout d'abord, Andr, qui tait en
train de peindre, on le voyait  sa palette et  son pinceau, n'avait
point un costume d'atelier.

Il tait vtu non  la mode, mais avec une recherche extrme.

A la vue de Paul, Andr dposa sa palette, et s'avana, la main
largement tendue.

--Eh!... vous voici donc, s'cria-t-il, de sa bonne voix sympathique et
loyale, qu'tes-vous devenu, depuis qu'on ne vous voit plus?

Cet accueil si amical ne laissa pas que de gner un peu le protg de B.
Mascarot.

--J'ai eu des dceptions, commena-t-il, mille soucis...

--Et Rose? interrompit Andr, vous allez, j'espre, m'en donner les
meilleures nouvelles. Est-elle toujours aussi jolie?

--Toujours, rpondit Paul d'un air pinc. Mais vous m'excuserez,
reprit-il trs vite, d'avoir disparu si longtemps. Je viens vous
remercier et vous rendre ce que je vous dois.

Le jeune peintre eut un geste insouciant.

--Bast! fit-il, de nous deux vous seul pouviez vous souvenir de cette
bagatelle. Pas de faons avec moi, n'est-ce pas? si cela vous gnait le
moins du monde...

Cette phrase sonna mal aux oreiller du vaniteux Paul. Il crut y dmler,
sous une feinte gnrosit, l'intention de l'humilier.

Jamais plus magnifique occasion d'attester sa supriorit ne s'tait
prsente.

--Oh! dit-il de l'air le plus fat, cela ne me gne aucunement. J'ai t,
je l'avoue, fort misrable autrefois, mais j'ai maintenant un emploi de
douze mille francs.

Il pensait que ce chiffre allait blouir l'artiste, lui arracher des
exclamations d'envie; il se trompait si bien qu'il se crut oblig
d'ajouter:

--A mon ge, c'est joli.

--C'est--dire que c'est superbe. Et que faites-vous, sans indiscrtion?

Cette question tait amene par les circonstances mmes. Cependant,
comme Paul n'y pouvait rpondre, ignorant quel emploi lui tait destin,
elle le blessa autant qu'une insulte prmdite.

--Je travaille, pronona-t-il en se redressant.

Son air, en lanant ce mot, tait si singulier, qu'Andr, qui tait 
mille lieues des sensations, parut tout surpris.

--Il m'arrive rarement de rester  rien faire, dit-il.

--Oui, mais moi je suis forc de travailler plus qu'un autre, n'ayant
personne qui s'inquite de mon avenir, ni parent, ni protecteur.

L'ingrat, il oubliait l'honorable B. Mascarot.

Cependant, son ton emphatique sembla rjouir considrablement le
peintre.

--Parbleu! rpondit-il, vous imaginez-vous que l'administration des
hospices fournit des protecteurs  ses enfants-trouvs!

Paul ouvrit de grands yeux.

--Quoi! commena-t-il, vous seriez...

--Prcisment, et je n'en fais pas mystre, estimant qu'il y a l de
quoi pleurer, peut-tre, mais non de quoi rougir. Tous mes camarades,
mme ceux du chantier, le savent, et je m'tonne que vous l'ignoriez. Je
suis tout simplement un enfant de l'hpital de Vendme, o mme, entre
parenthse, j'ai d laisser le renom d'un dtestable garnement.

--Vous?...

--Moi-mme, et franchement je n'ai pas le plus lger remords. Je
m'explique. Jusqu' douze ans, j'avais t le plus heureux des gamins,
la soeur-professeur tait enchante de ma mmoire; le jour, je
travaillais au grand jardin qui s'tend le long du Loir; le soir, je
barbouillais d'immenses quantits de papier; je voulais tre peintre.
Hlas! rien n'est durable ici-bas! J'eus douze ans, et la suprieure eut
l'ide de me placer en apprentissage chez un corroyeur.

Paul s'tait assis sur le divan, et tout en coutant, il avait roul une
cigarette.

Il allait l'allumer, quand Andr le retint en lui disant:

--Vous me feriez vraiment plaisir en ne fumant pas.

Sans trop se rendre compte du caprice, car le peintre fumait beaucoup
d'ordinaire, Paul jeta son allumette.

--J'obis, fit-il, mais il me faut la fin de l'histoire.

--Oh!... volontiers, d'autant qu'elle est courte. Du premier coup, ce
mtier de corroyeur me dplut. Pour comble, ds le second jour, un
ouvrier maladroit me renversa sur le bras un seau d'eau bouillante qui
me brla si cruellement que je faillis en mourir et que j'en porte
encore les traces.

Il relevait en mme temps sa manche droite et montrait une large
cicatrice qui, partant de la saigne, remontait vers l'paule.

--Dgot et chaud, je conjurai la suprieure, une terrible femme 
lunettes, de me faire apprendre un autre tat. Prires vaines, elle
avait jur que je serais corroyeur.

--C'tait dur.

--Plus que vous ne croyez. Aussi, de ce jour mon parti fut pris. Dcid
 fuir ds que j'aurais amass une petite somme, je devins le plus
soumis et le plus appliqu des apprentis. Au bout d'un an, grce  des
prodiges de travail et de dgot vaincu, j'avais conomis sou  sou
quarante francs. Je me dis que c'tait assez, et par un beau matin
d'avril, muni d'une chemise, d'une blouse et d'une paire de souliers de
rechange, je prenais  pied la route de Paris.

--Et vous n'aviez que treize ans!

--Pas mme. Seulement, j'ai reu du ciel une assez forte dose de cette
volont raisonne que les imbciles appellent de l'enttement. J'avais
jur que je serais peintre...

--Vous l'tes.

--Non sans peine, allez. Ah! je vois encore l'auberge o j'ai couch la
premire nuit de mon arrive  Paris; elle tait situe tout en haut du
faubourg Saint-Jacques. J'tais si las, que je dormis seize heures de
suite. A mon rveil, je djeunai d'abord fort bien; puis, ayant reconnu
que mes fonds baissaient terriblement, je me dis: Il s'agit, mon
garon, de trouver de l'ouvrage tout de suite.

Un sourire monta aux lvres de Paul.

Il se rappelait ses premires dconvenues, en arrivant  Paris, et lui,
cependant, il n'avait pas treize ans, mais vingt-deux ans; il ne
possdait pas quarante francs, il en apportait trois mille.

--Vous espriez, interrogea-t-il, trouver des travaux  faire?

--Non, rpondit l'artiste, j'tais plus fort que cela. Je me disais que
pour savoir une chose, il faut l'avoir apprise, et si je dsirais si
passionnment gagner de l'argent, c'tait afin de pouvoir payer mes
tudes.

Il y avait cent raisons pour que Paul ne soufflt mot.

--Heureusement, continua Andr, prs de moi, pendant que je mangeais, un
gros homme djeunait:

Monsieur, lui dis-je, regardez-moi, j'ai treize ans, mais je suis fort
comme si j'en avais seize, je sais lire et crire, j'ai du courage, une
bonne volont sans pareille, que dois-je faire pour gagner ma vie? Il
me toisa une bonne minute, et d'une voix rude me rpondit: Va demain
matin  la Grve, tu trouveras quelque matre maon qui t'embauchera.

--Et vous y tes all?

--Heureusement pour moi. Ds quatre heures, le lendemain, je me
promenais autour de l'Htel-de-Ville. Je rdais dans les groupes
d'ouvriers depuis assez longtemps, quand, tout  coup, je reconnais mon
gros homme de la veille. Lui aussi, m'aperoit. Il vient droit  moi:
Garon, me dit-il, dcidment tu me plais. Je suis entrepreneur de
sculptures, veux-tu tre mon apprenti? tu aideras mes ouvriers
ornemanistes, et ils l'enseigneront l'tat?... Apprendre la sculpture!
Je crus voir les cieux s'entr'ouvrir. Certes, je le veux, rpondis-je.
Ce qui fut dit fut fait. Ce brave homme tait Jean Lantier, le pre de
mon patron actuel.

--Mais votre peinture?

--Oh!... la peinture n'est venue que plus tard. Il fallait commencer par
me donner une certaine ducation. Tout en m'appliquant  mon
apprentissage, je travaillais; je frquentais les coles du soir, je
suivais des cours de dessin, j'achetais des livres, et le dimanche... je
me payais un professeur pour moi tout seul.

--Sur vos conomies?

[Illustration: Pench sur la rampe, il l'aperut.]

--Mais oui. J'ai t bien des annes avant d'oser m'offrir un verre de
bire.

--Six sous!... Diable! c'tait une somme. Enfin, le jour est arriv o
j'ai gagn quatre-vingts ou cent francs par semaine, comme les
camarades, et c'est alors que je me suis mis  la peinture, mais les
mauvais temps taient passs...

--Et vous n'avez jamais t tent de retourner  Vendme?

--Si, mais je n'y retournerai que le jour o il me sera possible de
constituer une rente de 500 francs pour un pauvre moutard abandonn
comme je l'ai t.

Si Andr, connaissant Paul, eut prit  tche de le blesser et de faire
saigner les plaies de sa vanit malade, il ne se ft pas exprim
autrement.

Chacune de ses phrases tait tombe sur le coeur du protg de B.
Mascarot, plus douloureuse qu'un soufflet sur la joue.

Pourtant, Paul comprenait que la plus lmentaire politesse lui imposait
une phrase flatteuse.

Il se fit donc violence, et dit:

--Quand on a votre talent on n'a besoin de personne.

Aussitt, comme s'il et voulu chercher une confirmation de son opinion,
il se leva et se mit  tourner autour de l'atelier.

En apparence, il examinait les esquisses.

En ralit, il tait attir par ce tableau  bordure si riche, plac en
face de lui, et cach par un rideau.

Ce tableau agaait sa curiosit.

Pendant que se droulait le rcit d'Andr, si irritant et si humiliant
pour lui, Paul n'avait pu dtacher ses regards de cette toile si
exactement cache.

Il rflchissait, et plusieurs circonstances insignifiantes, inaperues
sur le moment, se reprsentaient vivement  son esprit, et lui
paraissaient avoir entre elles une troite relation.

Tout d'abord, il se souvenait des remarques de Mme Poileveu, la
discrte concierge, au sujet de cette dame voile qui, accompagne d'une
femme de chambre, venait parfois visiter le peintre.

En second lieu, quand il avait frapp, n'avait-on pas tard 
l'admettre? N'avait-il pas entendu rouler un chevalet et tirer un
rideau?

Puis encore, pourquoi cette tenue soigne?

Enfin, quels motifs poussaient Andr  le prier de ne pas fumer?

De tout cela, Paul concluait que le jeune peintre attendait ce jour-l
mme sa visiteuse mystrieuse, et que ce tableau ne pouvait tre que son
portrait.

De l,  souhaiter de soulever ce rideau importun, qu'Andr y consentt
ou non, il n'y avait qu'un trait.

Aussi, tout en s'arrtant et s'extasiant devant les esquisses, tout en
prodiguant les fort bien! et les Ah! trs russi! Paul
manoeuvrait de faon  se rapprocher insensiblement du chevalet.

Lorsqu'il se vit  porte, il tendit brusquement la main en disant:

--Et ceci, qu'est-ce? La perle de l'atelier, sans doute.

Mais Andr, s'il manquait absolument de dfiance, n'tait pas dpourvu
de finesse. Il avait remarqu la tactique de Paul et devin ses
intentions. Bless dans sa dlicatesse, il ne voulut rien dire,
craignant peut-tre de se tromper, mais il veilla.

En consquence, au moment prcis o Paul allongeait rapidement le bras,
Andr tendit le sien plus vivement encore et l'arrta.

--Si je cache ce tableau, dit-il en mme temps, c'est que je ne veux pas
qu'on le voie.

--Oh!... pardon, fit Paul en s'excusant.

Il cherchait  tourner en plaisanterie son indiscrtion, mais au fond il
tait trs choqu du ton de l'artiste et le jugeait fort ridicule.

--Ah!... c'est ainsi, pensa-t-il, eh bien! je vais prolonger ma visite,
et si je n'ai pas russi  voir le portrait, je verrai du moins
l'original.

Sur cette belle rsolution, il se jeta dans le grand fauteuil de cuir
plac prs de la table de travail et commena une longue histoire, bien
dcid  ne pas apercevoir les gestes significatifs d'Andr, qui,  tout
moment, tirait sa montre et semblait sur les pines.

Il parlait... il parlait... et il mettait  son rcit d'autant plus
d'animation, que, presque sous sa main, il venait d'apercevoir une
photographie reprsentant une jeune femme.

Profitant d'une distraction d'Andr, il put la prendre et l'examiner un
moment avant de dire:

--Ma foi!... voici une jolie personne.

A cette remarque, le jeune peintre devint plus rouge que le feu, ses
lvres tremblrent, et c'est avec une violence inoue, qu'arrachant la
carte des mains de Paul, il la serra dans un livre.

Ce mouvement brutal trahissait si bien une terrible colre, que le
protg de B. Mascarot se leva fortement mu. Et pendant une minute au
moins, les deux jeunes gens restrent debout, face  face, silencieux,
se mesurant du regard comme auraient pu le faire deux ennemis mortels.

Ils se connaissaient  peine; le hasard qui les avait runis allait les
sparer, et cependant chacun d'eux sentait vaguement, comprenait et se
disait que l'autre aurait sur sa vie une influence dcisive.

Andr, plus matre de soi, revint le premier.

--Je vous demande pardon, dit-il, je suis dans mon tort de laisser
traner des objets qui devraient tre prcieusement serrs.

Paul s'inclinait dj en homme qui accepte une explication, quand le
peintre ajouta:

--Cette confiance vient de l'habitude o je suis de ne recevoir chez moi
que des amis. Il a fallu aujourd'hui une de ces exceptions imprvues...

D'un geste, Paul interrompit l'artiste.

--Croyez, monsieur, pronona-t-il d'un ton qu'il s'efforait de rendre
blessant, croyez que, sans l'imprieux devoir que vous savez, je
n'aurais pas pris la libert de pntrer chez vous.

Il dit, pirouetta, sur ses talons et sortit en tirant violemment la
porte.

--Eh!... va-t-en au diable, sot indiscret, murmura Andr; aussi bien
j'allais tre forc de te mettre dehors.

Quant  Paul, c'est le coeur gros de colre qu'il quittait l'atelier
du peintre.

Venu avec l'honnte projet d'humilier de l'talage de sa prosprit
suspecte un obligeant camarade, il se retirait cras.

Se comparant  ce hros de la Volont, si grand et si modeste, il se
sentait petit, mesquin, ridicule, presque odieux; et il le hassait pour
toutes les nobles qualits qu'il tait contraint de lui reconnatre;
oui, il le hassait  la mort.

--C'est gal, se disait-il, je n'en aurai pas le dmenti, je la verrai,
cette invisible inconnue.

En effet, sans rflchir  la bassesse de sa conduite, il traversa la
rue et alla se mettre en observation devant la maison d'Andr.

Il grelottait, mais les pitres esprits ont pour la satisfaction de
leurs puriles rancunes une tnacit qu'ils ne sauraient appliquer aux
choses srieuses.

Il attendait bien depuis une bonne demi-heure, quand enfin un fiacre
s'arrta devant le n... Deux femmes en descendirent, l'une trs jeune,
dont la distinction sautait aux yeux; l'autre vtue comme les suivantes
de bonne maison.

Sans vergogne, Paul s'approcha, et, en dpit d'un voile assez pais, il
reconnut parfaitement la jeune femme de la photographie.

--Et bien! fit-il, franchement, j'aime mieux Rose, et la preuve c'est
que je vais la rejoindre de ce pas. Nous allons payer la Loupias et
quitter pour toujours cet abominable htel du Prou.




VIII


Le protg de B. Mascarot n'avait pas t le seul  pier la visiteuse
du jeune peintre.

Au bruit de la voiture, Mme Poileveu, la plus discrte des
concierges, tait venue se planter sur le seuil de la porte, les yeux
obstinment attachs sur la jeune dame.

Lorsque les deux femmes entrrent, au lieu de s'effacer pour leur livrer
passage, Mme Poileveu sortit. Elle avait son ide.

--Mauvais temps, n'est-ce pas? dit-elle au cocher. Il ne fait pas bon
sur le sige, l'hiver.

--Ne m'en parlez pas, rpondit l'homme, j'ai les pieds morts.

--Vos deux pratiques viennent peut-tre de loin?

--Du diable! Je les ai prises tout en haut des Champs-lyses, prs de
l'avenue de Matignon.

--Une fameuse trotte!

--Oui, et quatre sous de pourboire. Quel malheur!... Tenez, ne me parlez
pas des femmes honntes.

--Oh!... honntes!...

--a, je le garantis. Les autres donnent plus, je m'y connais.

Et en mme temps, satisfait d'avoir fait preuve de pntration, il
enveloppa son cheval d'un coup de fouet inoffensif et s'loigna.

Mme Poileveu, elle, regagnait sa loge  moiti contente.

--Je sais toujours, murmurait-elle, le quartier de la princesse. C'est
bien le cadet de mes soucis; mais enfin!... la prochaine fois j'offrirai
quelque chose  la femme de chambre, un rien, du doux, et elle me dira
tout...

C'est un chimrique espoir que caressait l Mme Poileveu.

Cette femme de chambre, absolument dvoue  sa matresse, tait
indigne des regards obstins qui chaque fois lui taient adresss et,
tout en gravissant l'escalier, elle se plaignait amrement de ce qu'elle
appelait une horrible insolence.

Dans sa colre, elle ne parlait rien moins que de raconter ces avanies 
Andr, qui ne manquerait pas de rendre cette mgre plus respectueuse.

Mais la seule ide d'une plainte effraya si fort la jeune dame qu'elle
s'arrta, se retournant vers sa femme de chambre:

--Je te dfends, Modeste, fit-elle bien bas, je te dfends expressment
de dire un seul mot de cela  Andr.

--Mais, mademoiselle...

--Chut!... Veux-tu donc me faire de la peine? Allons, viens, il
m'attend.

Oh! oui, elle tait attendu avec ces trances dlicieuses, ces anxits
divines de la vingtime anne.

Depuis le dpart de Paul, Andr ne restait plus en place: il lui
semblait qu'il et fait tenir l'ternit dans chaque seconde qui
s'coulait. Il avait laiss la porte de son atelier ouverte, et  chaque
moment, croyant distinguer quelque bruit, il courait  l'escalier.

Enfin, il l'entendit rellement, ce bruit harmonieux comme une musique
cleste, le froissement de la robe de la femme aime.

Pench sur la rampe, il l'aperut, c'tait bien elle, oui, elle arrivait
au second tage, au troisime... enfin elle entrait chez lui, dans son
atelier dont il refermait la porte.

--Bonjour, Andr, dit-elle, en lui tendant la main, vous voyez que je
suis exacte.

Ple d'motion, plus tremblant que la feuille, Andr prit cette main qui
lui tait tendue et l'effleura respectueusement de ses lvres en
balbutiant:

--Mademoiselle Sabine... Oh! vous tes bien bonne... Merci!...

C'tait bien Sabine, en effet, l'unique hritire de l'antique et
orgueilleuse maison de Mussidan, qui tait l, chez Andr, l'enfant
trouv de l'hpital de Vendme.

C'tait Sabine, une jeune fille naturellement rserve et timide, leve
dans le respect des conventions sociales, qui risquait ainsi ce qu'elle
avait de plus prcieux au monde, son honneur, sa rputation.

C'tait elle qui, bravant les prjugs de son ducation et de sa race,
osait franchir l'effrayant abme qui sparait le salon de la rue de
Matignon de l'atelier de la rue de la Tour-d'Auvergne.

Il est de ces tmrits que la raison admet  peine, mais que le coeur
se charge d'expliquer aisment.

Depuis prs de deux ans Sabine et Andr s'aimaient.

C'est au chteau de Mussidan, au fond du Poitou, qu'ils s'taient
rencontrs pour la premire fois, runis par un de ces concours de
petits vnements qui seront l'ternelle confusion de la prudence
humaine.

L'homme conoit et combine des projets, mais au-dessus plane la
Providence--les imbciles disent: le hasard--dont la main prvoyante
arrange et dispose tout pour l'accomplissement de ses impntrables
desseins.

A la fin de l't de 1865, Andr, dont un travail excessif altra la
sant, projetait un voyage, lorsque Jean Lantier, son patron, le fit, un
soir, prier de passer chez lui.

--Si vous voulez, lui dit-il, vous reposer et gagner trois ou quatre
cents francs du mme coup, j'ai, je crois, votre affaire. Un architecte
me demande un sculpteur pour quelques travaux en province, dans un pays
magnifique, vous plairait-il de vous en charger?

La proposition convenait si bien  Andr, que ds la fin de la semaine
il se mit en route, se promettant un mois de bon temps.

Tout devait lui russir. Le jour mme de son arrive  Mussidan, ayant
examin le travail pour lequel on l'avait mand, il reconnut qu'il
serait un jeu pour lui. Il s'agissait d'excuter quelques raccords le
long d'un balcon rcemment rpar. Le tout pouvait tre aisment fini en
moins d'une quinzaine.

Mais il ne se pressa pas. Le pays lui plaisait, il trouvait dans les
environs des motifs d'tudes charmants, et sa sant se rtablissait 
vue d'oeil.

Puis, raison imprieuse et qu'il ne s'avouait qu' demi, de ne pas se
hter, il avait entrevu dans le parc, glissant comme une ombre entre les
arbres, une jeune fille dont un seul regard l'avait mu d'une motion
nouvelle pour lui et dlicieuse.

Cette jeune fille tait Sabine.

Les chaleurs venues, le comte de Mussidan tait parti pour l'Allemagne,
la comtesse s'tait rfugie  Luchon, et ils n'avaient trouv rien de
plus sage que d'envoyer leur fille passer quelques mois en ce vieux
manoir de famille, sous la protection d'une de leurs parentes trs ge,
la douairire de Chevauch.

L'histoire des deux jeunes gens, histoire simple et nave, fut celle de
tous ceux qui ont t vraiment jeunes et qui ont aim.

Une niaiserie fut le prtexte des premires paroles qu'ils s'adressrent
en rougissant autant l'un que l'autre.

Le lendemain, Sabine vint sur le balcon voir travailler Andr, prenant
un plaisir enfantin au mouvement des outils faonnant la pierre dure.

Qui lui et dit qu'elle s'intressait au sculpteur et non  la sculpture
l'eut certes profondment surprise. Cela tait ainsi, pourtant.

Quoiqu'il ft plus troubl qu'il ne l'avait t de sa vie, Andr osa lui
adresser la parole.

Ils causrent longtemps, et elle tait stupfie de l'lvation des
penses de ce jeune homme qui, avec sa grande blouse blanche et son
chapeau de feutre souple, lui avait paru un ouvrier ordinaire.

Ignorante et inexprimente, Sabine pouvait ne pas dmler au juste les
sentiments qui tressaillaient en elle.

Andr ne s'abusa pas.

Un soir, aprs un svre examen de conscience, il fut oblig de
s'incliner devant la ralit.

--Il est clair que je suis amoureux! murmura-t-il.

Puis une lueur de raison clairant sa folie, il mesura les
infranchissables obstacles qui le sparaient de cette jeune fille si
noble et si riche, et il fut saisi d'effroi.

--Il faut fuir, s'cria-t-il, bien vite, sans rflchir, sans retourner
la tte; il ne fait pas bon pour moi ici.

On dit cela de la meilleure foi du monde, on prend parti, et ensuite...
On reste... Ainsi fit Andr.

Il est vrai que la fatalit, comme toujours, sembla s'en mler.

Le chteau de Mussidan est assez loign de tout centre de population.
Pour gagner le village le plus proche, il faut traverser une partie des
bois de Bivron. En consquence, lorsque Andr arriva, il fut dcid
qu'il prendrait ses repas au chteau.

Il mangeait seul, aux heures qu'il indiquait, dans la grande salle,
servi par le vieux domestique de Mme de Chevauch.

Bientt cet isolement parut  Sabine la plus norme des inconvenances et
la plus injuste des humiliations.

--Pourquoi M. Andr ne prend-il pas ses repas avec nous? demandait-elle
 sa tante. Il est certes bien mieux que nombre de gens que nous
recevons, et il te distrairait.

La vieille dame adopta cette ide. Assurment, il lui paraissait
prodigieux d'admettre  sa table un jeune homme qui, grimp sur une
chelle, taillait des pierres  la journe; mais elle s'ennuyait
tant!... L'imprvu la dcida.

Invit sur le moment mme, Andr accepta, et la vieille dame faillit
tomber de son haut quand,  l'heure du dner, elle vit entrer un convive
qui avait la tenue, les faons, l'aisance d'un gentleman en
villgiature.

--C'est  n'y pas croire, disait-elle en se couchant,  sa nice, voici
un tailleur de pierres qui a tout l'air d'un grand seigneur. C'est la
fin. Il n'y a plus de rang; je n'aperois que confusion; nous marchons
vers le chaos; il est temps que je meure.

Malgr tout, Andr avait su se concilier les bonnes grces de la
douairire, et comme il n'tait pas dpourvu d'adresse, il acheva sa
conqute en lui brossant un portrait qui, pour tre russi et
ressemblant, n'en tait pas moins outrageusement flatt.

Admis de ce moment a l'intimit, ne craignant plus d'tre froiss, il
devint, lui si rserv d'ordinaire, expansif et causeur.

[Illustration:--Encore ici!... criait-elle.]

Mme une fois, Mme de Chevauch l'ayant un peu taquin, il conta
l'histoire de sa vie, simplement, comme il l'avait conte  Paul, mais
avec plus de dtails.

Ce rcit tait bien fait pour enflammer l'imagination d'une jeune fille,
non pas romanesque, l'expression serait exagre, mais chevaleresque.

Sabine fut merveille de cet hrosme obscur, le seul possible, le seul
vrai,  notre poque. Elle fut stupfie de l'nergie de cet homme, qui,
jet tout enfant au milieu de la mle atroce des intrts, avait su
prendre sa place. Elle admira sa grandeur, son gnie, son ambition. Elle
vit en lui, et elle voyait bien, cet tre suprieur que rvent les
jeunes filles.

Enfin, elle l'aima et elle osa s'avouer qu'elle l'aimait. Et pourquoi
non?

Leurs destines, si dissemblables en apparence, n'taient-elles pas
pareilles en ralit?

Entre un pre et une mre qui fuyaient avec une gale horreur le foyer
domestique, Sabine tait aussi abandonne qu'Andr.

Mais alors, leurs journes s'envolaient plus rapides que des secondes.

Oublis, pour ainsi dire de la terre entire, au fond de ce chteau
perdu, ils taient libres comme l'air.

Ce n'tait certes pas Mme de Chevauch qui les gnait.

Rgulirement, aprs le djeuner, la vieille dame priait Andr de lui
lire sa gazette, et rgulirement aussi, entre la vingtime et la
trentime ligne, selon que le temps tait orageux ou non, elle
s'endormait d'un sommeil profond qu'il tait dfendu, sous les peines
les plus svres, de troubler.

Les deux jeunes gens alors s'chappaient sur la pointe du pied, riants,
gais comme des coliers qui ont tromp la surveillance du matre.

Et ils allaient, au hasard, tantt marchant  petits pas le long des
immenses avenues du parc,  l'ombre des grands chnes, tantt courant en
plein soleil le long des roches rouges du bois de Bivron.

D'autres fois, montant un vieux bateau vermoulu qu'Andr tanchait tant
bien que mal, ils s'aventuraient sur la petite rivire borde d'iris et
de glaeuls, tout encombre de cannete et de nnuphars.

Deux mois s'coulrent ainsi, deux mois pleins, enchants, splendides.

Deux mois du plus pur et du noble amour, pendant lesquels le mot amour
ne monta pas une seule fois de leur coeur  leurs lvres.

Aprs avoir lutt longtemps contre l'entranement d'une passion qu'il
sentait devoir tre sa vie, et  laquelle, cependant, il ne voyait pas
d'issue, Andr avait fini par ne plus vouloir rflchir.

Il se dfendait de songer  l'avenir comme un poitrinaire s'interdit de
penser  son mal.

Il pressentait un coup de foudre... mais en l'attendant, chaque soir il
remerciait Dieu de lui avoir accord encore un jour de rmission.

--Non, se disait-il parfois, ce bonheur est trop grand; il ne saurait
durer.

Il ne dura pas.

Proccup de l'ide de justifier son sjour  Mussidan, Andr, aprs
avoir achev ses raccords, s'tait imagin de doter le vieux manoir d'un
chef-d'oeuvre moderne.

Il avait entrepris de faire jaillir de la pierre de l'antique balcon une
guirlande de volubilis et de vigne folle. Chaque jour, alors que tout le
monde dormait encore, il avanait sa tche.

Un matin, il allait se mettre  la besogne, lorsque le vieux valet qui
l'avait servi dans les premiers temps vint le prvenir que Mme de
Chevauch dsirait lui parler.

--Madame m'a ordonn, ajouta le bonhomme, de vous amener tout de suite,
tel que vous seriez.

Un pressentiment sinistre, plus aigu que la lame d'un poignard, traversa
le coeur du jeune artiste. Il devina, il comprit que c'en tait fait
de son rve, et c'est du pas du condamn qu'on trane  l'chafaud qu'il
suivit le domestique.

Au moment d'ouvrir la porte du salon o se trouvait la tante de Sabine:

--Prenez garde  vous, monsieur, recommanda le bon serviteur, madame est
dans un tat!... Je ne l'ai jamais vue ainsi depuis le jour o dfunt
notre matre... Enfin, suffit.

Elle tait, en effet, dans une effroyable colre, la vieille dame, et,
en dpit de son rhumatisme, elle allait de long un large dans le salon,
son haut bonnet mont camp de travers, gesticulant, faisant sonner sur
le parquet sa canne  bec de corbin.

A la vue d'Andr, elle s'arrta soudain, la tte rejete en arrire,
choisissant la plus imposante de ses attitudes.

--Eh bien!... mon garon, s'cria-t-elle de cette voix bonnasse que
tenaient en rserve pour les belles occasions les femmes de l'ancienne
aristocratie, tu t'avises,  ce qu'on me rapporte, d'aimer ma nice et
de lui faire la cour?...

Elle le tutoyait, ma foi!... ni plus ni moins qu'un valet de ferme,
pensant ainsi lui faire comprendre et la bassesse de sa condition et son
audace.

De ple qu'il tait, Andr devint cramoisi jusqu' la racine des
cheveux.

--Madame!... balbutia-t-il.

--Vertu de ma mre!... interrompit la douairire; vas-tu pas nier, quand
tu as sur la face un pouce de fard qui avoue pour toi! Sais-tu qu'il
faut que tu sois un drle bien outrecuidant d'avoir oser lev tes
regards jusques  Mlle Sabine de Mussidan. D'o t'est venue cette
impertinence? De mes trop grandes bonts, sans doute? Esprais-tu la
sduire ou comptais-tu demander sa main?...

--Je vous jure, madame, sur mon honneur!...

--Sur ton honneur!... Ne croirait-on pas entendre un gentilhomme? Jour
de Dieu!... si feu le chevalier de Chevauch tait encore de ce monde,
il te forait sortir le dernier souffle du corps sous le bton. Moi, je
me contente de te chasser. Ramasse tes outils, mon garon, et va tailler
des pierres ailleurs.

Andr ne bougeait pas. Il tait comme ptrifi. Lui, d'ordinaire si
impatient du mpris, il ne remarquait pas l'outrageante faon dont on le
traitait.

Il ne voyait qu'une chose, c'est qu'on le chassait, c'est qu'il ne
verrait plus Sabine.

Sa mle nergie ne tint pas contre ce malheur, le plus affreux qu'il pt
imaginer, et il clata en sanglots, comme un enfant.

L'explosion de cette douleur immense tait si inattendue, si dchirante
chez un tel homme, que la vieille dame en fut bouleverse.

Elle se dtourna brusquement et fut plus d'une minute avant de pouvoir
reprendre la parole.

--J'ai t dure avec vous, monsieur Andr, dit-elle enfin,--revenant au
_vous_. J'ai le malheur d'tre vive. Ce qui est arriv est de ma faute,
ainsi que me l'a fait sentir M. le cur de Bivron, qui s'est drang au
petit jour pour venir me prvenir, ce dont je lui rends grces. Je suis
si vieille que j'ai oubli ce qu'est la jeunesse. J'tais seule  ne me
douter de rien, quand tout le pays jasait de vous et de ma nice.

Andr eut un geste de menace si terrible, que rien qu'en le voyant, les
six cents habitants de Bivron eussent pris la fuite, terrifis.

--Ah! s'cria-t-il, si je tenais les misrables qui ont os..

--Bon!... interrompit Mme de Chevauch  qui cette vigoureuse
indignation ne dplaisait pas, esprez-vous couper toutes les mauvaises
langues? Il n'y a point eu de mal, c'est l'essentiel, partez, oubliez ma
nice.

Partez, oubliez!... Autant valait dire  Andr: Mourez!

--Madame, commena-t-il avec un accent dsol, de grce, coutez-moi. Je
suis jeune, j'ai du courage!...

Son dsespoir avait une telle intensit d'expression, ses regards
suppliaient si bien, sa voix tait  ce point brise, que la vieille
dame mue, attendrie, sentit une larme chaude glisser le long de sa joue
ride.

--A quoi bon me dire tout cela? fit-elle. Est-ce que Sabine est ma
fille? Tout ce que je puis faire, c'est de ne rien dire au pre de ma
nice de cette algarade. Jour de ma vie! Si Mussidan se doutait
seulement de cela! Allons! en voil assez, je me sens toute remue... Je
suis capable de n'en pas manger de deux jours.

Andr sortit, se tenant aux murs. Il lui semblait que le parquet, sous
ses pas, oscillait comme le pont d'un navire. Ses ides
tourbillonnaient comme la feuille sche au gr de l'ouragan; il n'y
voyait plus.

Mais, dans le grand vestibule qui prcde le salon, il sentit qu'on lui
prenait la main. Il fit un effort pour ressaisir sa pense; il parvint 
regarder,  voir.

Plus immobile, plus blanche et plus glace qu'une statue, Sabine tait
devant lui.

--J'tais l, monsieur Andr, dit-elle, j'ai tout entendu!

--Oui, balbutia-t-il, c'est fini, on m'a chass, je pars.

--O allez-vous?

--Eh!... le sais-je? rpondit-il, avec un geste d'horrible rsignation,
je vais obir, je sortirai d'ici, et puis... j'irai, je marcherai.

Il sentait la folie envahir son cerveau, il voulut s'loigner, Sabine le
retint.

--Vous dsesprez donc? demanda-t-elle.

Il la regarda avec des yeux qui lui firent peur et d'une voix teinte
rpondit: Oui.

Jamais Sabine n'avait t si belle. Ses yeux brillaient de la flamme des
plus gnreuses rsolutions, son visage avait une expression sublime.

--Si cependant, reprit-elle, si je vous montrais au loin, dans l'avenir,
une esprance... que feriez-vous?

--Ce que je ferais! s'cria Andr avec une exaltation dlirante, tout!
oui, tout ce qui humainement est possible  un honnte homme. Qu'on
multiplie autour de vous les obstacles, je les renverserai; qu'on
m'impose les plus difficiles conditions, je les remplirai. Faut-il une
fortune? je la gagnerai; du talent? un nom illustre? je l'aurai.

--Il faut autre chose encore, monsieur Andr, que vous oubliez: de la
patience.

--Mais j'en ai, mademoiselle; j'en aurai! Ne comprenez-vous donc pas
qu'avec un mot de vous je puis vivre trois existences, heureux,
attendant et esprant!

Mlle de Mussidan,  ces mots, posa une de ses mains sur le bras
d'Andr et leva l'autre vers le ciel qu'elle prenait  tmoin.

--Alors, dit-elle, travaillez et esprez, Andr!... Car, je le jure
devant Dieu, je serai votre femme ou je mourrai fille. S'il faut lutter,
je lutterai, parce que je vous...

Un bruit terrible, au fond du vestibule, lui coupa la parole.

C'tait la vieille dame de Chevauch, qui, de sa canne  bec de corbin,
frappait contre la porte de toutes ses forces.

--Encore ici!... criait-elle de sa voix plus clatante qu'une trompette.

Andr s'enfuit, perdu de bonheur, emportant au fond de son me un de
ses espoirs enivrants qui font puiser, sans une plainte, tous les
dgots de la ralit.

Que se passa-t-il, aprs son dpart, entre Mme de Chevauch et sa
nice? Les domestiques remarqurent qu'aprs une longue confrence elles
avaient les yeux fort rouges l'une et l'autre.

Peut-tre Sabine russit-elle  ramener la vieille dame  son parti. Ce
qui est sr, c'est que, lors de sa mort, survenue deux mois plus tard,
la douairire laissa tout son bien, deux cent mille livres,  Sabine,
directement.

Par un testament trs bien fait et inattaquable, elle assurait  la
jeune fille les revenus d'abord, puis le capital entier le jour de sa
majorit ou de son mariage conclu avec ou sans l'assentiment de ses
parents.

Cette clause fit mme dire  la comtesse de Mussidan:

--Notre pauvre tante perdait un peu la tte sur la fin.

Non, elle ne perdait pas la tte, et Sabine et Andr le comprenaient
bien, lorsqu'ils pleuraient l'excellente femme qui, par ses dispositions
dernires, avait voulu venir en aide  leurs amours.

Ils taient alors  Paris l'un et l'autre, et si Andr redoublait
d'nergie, Sabine tenait toutes ses promesses.

A Paris, Mlle de Mussidan tait, s'il est possible, plus libre qu'au
fond du Poitou.

Pour contrler et surveiller ses actions, elle n'avait que sa fidle
Modeste, qui lui et t dvoue jusqu'au crime, s'il l'et fallu.

Sabine,  son tour, avait donc permis  Andr de lui crire, et elle lui
rpondait fort exactement.

Plus tard, elle lui accorda quelques entrevues. En dernier lieu, cdant
 ses vives instances, elle avait consenti  venir  son atelier,
toujours accompagne de Modeste.

Il est vrai de dire que jamais souveraine visitant des sujets dvous,
que jamais madone mene en procession ne furent l'objet d'une adoration
aussi respectueuse que celle qui entourait Sabine dans l'humble logis de
l'artiste.




IX


Il avait fallu  Mlle de Mussidan la certitude complte, absolue,
d'un respect sans bornes, pour la dcider  venir chez Andr.

Sre de son empire, elle n'avait rien  redouter.

En pntrant dans cet humble atelier, tout plein de sa pense, elle
devait se sentir chez elle, comme la vierge dans son sanctuaire, encore
parfum de l'encens de la veille.

Aussi,  la voir si parfaitement simple, si calme, si naturelle, jamais
on ne se serait dout qu'elle osait la plus grave, la plus prilleuse
dmarche que puisse hasarder une jeune fille.

Aprs avoir donn la main  Andr, elle dnoua lentement les brides de
son chapeau, le retira et le remit  Modeste en disant:

--Suis-je bien ainsi, mon ami?

L'exclamation passionne de l'artiste  cette demande la fit sourire, et
c'est gament qu'elle ajouta:

--Je veux dire: Suis-je bien comme je dois tre pour mon portrait?

Sabine de Mussidan tait belle; mais comparer sa beaut  celle de Rose,
comme l'avait fait Paul, et t une sottise et un blasphme.

Belle d'une beaut grossire et sensuelle, Rose pouvait tout au plus
surprendre les sens et allumer les caprices d'un libertin.

La beaut de Sabine tait de celles qui empruntent  l'idal une
irrsistible puissance et des sductions presque immatrielles  force
d'tre profondes.

Rose enchanait le corps aux boues de la terre; Sabine emportait l'me
vers le ciel.

Pour juger Mlle de Mussidan, ou devait la connatre et, en quelque
sorte, tre digne d'elle.

Sa chaste beaut n'tait pas de celles qui rayonnent et blouissent. Une
expression de placidit rsigne, une rserve un peu hautaine en
obscurcissaient l'clat. Elle pouvait passer inaperue comme un Raphal
oubli sous une couche de poussire, au fond d'une pauvre glise de
village.

Mais, quand on l'avait remarque, on ne se lassait plus d'admirer son
front imprieux couronn d'un diadme de cheveux noirs, fins et ondes,
ses grands yeux profonds et doux, ses lvres exquises de dlicatesse,
son teint si transparent qu'on voyait le sang frmir sous la peau.

Elle avait adopt pour son portrait une coiffure depuis longtemps passe
de mode, qui lui seyait  merveille, et c'est en songeant  cette
coiffure qu'elle avait dit: Suis-je bien?

--Hlas! rpondit Andr, c'est en vous voyant que je reconnais mon
impuissance. Il y a une heure, en contemplant mon ouvrage, je me disais:
C'est achev. Je reconnais que je n'ai rien fait.

Il avait cart le rideau de serge, et le portrait de Sabine
apparaissait en pleine lumire.

Ce n'tait pas un chef-d'oeuvre. Andr n'avait pas vingt-quatre ans,
et avant d'tudier il tait oblig de gagner son pain de chaque jour.
Mais c'tait une de ces compositions qui portent le cachet d'une
individualit puissante, et dont les dfauts mme et les inexpriences
ont une saveur d'originalit qui attire et qui charme.

Sabine resta une minute immobile devant la toile, et c'est de l'accent
de la plus sincre conviction qu'elle dit:

--Cela est beau!

Le jeune peintre tait bien trop dcourag pour tre sensible  cet
loge.

--C'est ressemblant, dit-il, mais la photographie que vous m'avez donne
est ressemblante aussi. Je n'ai pas su fixer sur la toile un reflet de
votre me. C'est une bauche vulgaire, je recommencerai, et alors...

D'un geste, Sabine l'interrompit!

--Vous ne recommencerez pas, fit-elle d'une voix douce, mais ferme.

--Pourquoi? demanda-t-il, tout surpris.

--Parce que, mon ami,  moins d'vnements graves, ma visite
d'aujourd'hui sera la dernire.

Cette rponse foudroya Andr.

--La dernire!... balbutia-t-il, que vous ai-je fait,  mon Dieu! pour
que vous me punissiez si cruellement?

--Je ne vous punis pas, Andr, rpondit Sabine. Vous avez voulu mon
portrait, j'ai cd  vos instances, je ne m'en repens pas. coutons
maintenant la voix de la raison. Ne comprenez-vous donc pas, malheureux,
que je ne puis continuer  jouer mon honneur de jeune fille qui est le
vtre? Avez-vous song  ce que dirait le monde, s'il venait  savoir
que je viens chez vous, que j'y passe des aprs-midi?... Rpondez.

Il ne rpondit pas, il se raidissait contre le coup affreux.

--D'ailleurs, reprit Mlle de Mussidan,  quoi nous avance une toile
qu'il faut cacher comme une mauvaise action? Oubliez-vous que de votre
succs rapide dpend notre avenir, notre... mariage?

--Oh! non, non, je n'oublie pas.

--Poursuivez donc le succs. Ce n'est pas tout que je dise: Je n'ai pas
fait un choix vulgaire, il faut que vous le prouviez par vos oeuvres.

--Je le prouverai.

--Je le crois,  mon unique ami! j'en suis sre. Mais rappelez-vous nos
chres conventions d'il y a un an. Je vous ai dit: Devenez clbre, et
alors venez hardiment demander ma main au comte de Mussidan, mon pre.
S'il vous la refuse, si mes prires ne le touchent pas, eh bien! en
plein midi, je sortirai de l'htel  votre bras. Et aprs un tel
clat...

Andr tait convaincu.

[Illustration: Gandelu, arm d'un candlabre.....]

--Vous avez raison! s'cria-t-il. Fou je serais si je sacrifiais tout un
avenir de flicits pour un bonheur de quelques jours, si grand qu'il
puisse tre. Vous entendre d'ailleurs, c'est obir.

Mlle de Mussidan s'tait assise dans le grand fauteuil, Andr prit
place prs d'elle, sur un petit escabeau de chne sculpt.

--Nous voici donc d'accord, fit-elle, avec un bon sourire qui versait
des flots d'esprance dans le coeur de son ami, profitons-en un peu
pour causer de nos intrts que nous ngligeons, ce me semble,
terriblement.

Leurs intrts!... c'tait le succs d'Andr.

Tout ce que tentait le jeune artiste, tout ce qui lui tait propos, il
le disait  son amie, et gravement ils tenaient conseil.

--Eh bien!... commena Andr, je suis cruellement embarrass.
Avant-hier, le prince Crescenzi, le clbre amateur, est venu visiter
mon atelier. Une de mes esquisses lui a plu, il m'a command un tableau
qu'il me paiera six mille francs.

--Mais c'est un coup de fortune, cela?

--Oui, malheureusement, il le veut tout de suite. D'un autre ct, Jean
Lantier, surcharg de travail, m'offre de me charger de toute
l'ornementation d'une maison immense que fait btir aux Champs-lyses
un riche entrepreneur, M. Gandelu, je prendrais des ouvriers, et je
pourrais gagner l sept ou huit mille francs.

--O est l'embarras?

--Voil. J'ai vu dj deux fois M. Gandelu, il a choisi des cartons, et
il veut que je me mette  sa btisse la semaine prochaine. Je ne puis
accepter les deux choses, il faut choisir.

Sabine se recueillit un instant.

--Moi, dit-elle, je choisirais le tableau.

--Eh!... moi aussi, seulement...

Mlle de Mussidan connaissait assez les affaires de son ami pour
deviner les causes de son hsitation.

--Ah! murmura-t-elle, que ne m'aimez-vous assez pour vous rappeler que
je suis riche? Nos projets n'iraient-ils pas plus vite si vous
consentiez...

Andr tait devenu blme.

--Voulez-vous donc, s'cria-t-il, empoisonner la pense de notre amour?

Elle soupira, mais elle n'insista pas.

--Choisissons donc, fit-elle, la btisse de M. Gandelu.

Cinq heures sonnaient au vieux coucou de l'atelier. Sabine se leva.

--Avant de me retirer, fit-elle, je dois, mon ami, vous instruire d'une
contrarit qui me menace. Il est question pour moi d'un mariage avec M.
de Breulh-Faverlay.

--Ce millionnaire qui fait courir?

--Prcisment. Rsister aux dsirs de mon pre amnerait une
explication, et je n'en veux pas. J'ai donc dcid que j'avouerais la
vrit  M. de Breulh. Je le connais, c'est un honnte homme; il se
retirera. Que pensez-vous de mon ide?

--Hlas! fit Andr dsol, je pense que si celui-l se retire, un autre
se prsentera.

--C'est probable... et nous le congdierons pareillement. Ne dois-je pas
avoir ma part de difficults?

Mais ces difficults pouvantaient le malheureux artiste.

--Quelle vie sera la vtre, murmura-t-il, quand il vous faudra rsister
aux obsessions de votre famille!

Elle le regarda firement et rpondit:

--Est-ce que je doute de vous, Andr?

Mlle de Mussidan tait prte. Andr voulait aller lui chercher une
voiture; elle refusa, disant que Modeste et elle taient bonnes
marcheuses, et que certainement elles trouveraient un fiacre en route.

Comme  son entre, elle abandonna sa main  Andr, et enfin elle sortit
en disant:

--Je verrai M. de Breulh demain. A demain une lettre.

Andr tait seul. Lorsque Mlle de Mussidan s'tait loigne, il lui
avait sembl sentir la vie se retirer de lui.

Mais son abattement ne dura pas. Une triomphante inspiration venait de
traverser son cerveau.

--Sabine, se dit-il, est partie  pied, il ne dpend donc que de moi de
la voir quelques instants encore. Je puis, sans la compromettre, la
suivre de loin...

Dix secondes plus tard, il tait dans la rue.

Il faisait nuit, et cependant au bas de la pente de la rue de la
Tour-d'Auvergne, il reconnut, il devina plutt, Sabine et sa femme de
chambre.

--C'est encore du bonheur! pensa-t-il, en s'lanant sur leurs traces.

Elles allaient rapidement, mais il eut vite amoindri la distance, et
c'est  dix pas en arrire qu'il suivit, comme elles la rue de Laval,
puis la rue de Douai.

Il allait, et il admirait la dmarche de Sabine, sa distinction, la
faon charmante dont elle dtournait sa robe au lieu de la relever.

--Et dire, songeait-il, qu'un jour viendra peut-tre o j'aurai le droit
de sortir avec elle. Je sentirai son bras charmant s'appuyer sur le
mien...

Cette seule ide le faisait tressaillir comme le contact d'une pile
lectrique.

Sabine et Modeste arrivaient alors  la rue Blanche. Elles arrtrent un
fiacre et y montrent. La vision s'vanouit.

La voiture tait dj bien loin, qu'Andr restait encore au coin du
trottoir, plant sur ses pieds, regardant de toutes ses forces.

Cependant il ne pouvait demeurer l ternellement.

Il s'tait dcid  reprendre lentement le chemin de son atelier,
lorsque vers le milieu de la rue de Douai, comme il passait devant une
boutique claire, il entendit une voix jeune et joyeuse qui l'appelait
par son nom.

--Monsieur Andr! monsieur Andr!

Il leva la tte, brusquement, comme un homme qu'on veille, et regarda.

Devant lui, prs d'un coup tout neuf, attel de deux beaux chevaux, une
jeune femme en toilette tapageuse lui faisait des signes d'amiti.

Il eut besoin d'un effort de mmoire pour la reconnatre.

--Je ne me trompe pas, dit-il enfin... Mademoiselle Rose, n'est-ce pas?

Mais derrire lui, presque  son oreille, une voix de fausset clata,
qui le reprit:

--Dites Mme Zora de Chantemille, s'il vous plat.

Andr se retourna et se trouva nez  nez avec un jeune monsieur qui
venait de donner des ordres au cocher du coup.

--Ah! fit-il un peu surpris et reculant d'un pas.

--C'est ainsi, appuya le jeune monsieur. Chantemille est le nom de la
terre que je donne  madame le lendemain de la mort de papa.

C'est avec une manifeste curiosit que le peintre examina ce donneur de
terres.

Veston court, gilet rond, chapeau plat, jambes cagneuses, mdaillon
norme pendu  une chane d'or, binocle, gants rouges... Il tait d'un
ridicule achev.

Quant  la physionomie, en disant: Un singe!... Toto-Chupin n'avait
pas sensiblement exagr.

--Bast!... s'cria Rose, que fait le nom!... L'important est que
monsieur, qui est de mes amis, dne avec nous.

Et sans attendre une rponse, brusquement, elle poussa Andr dans un
vestibule brillamment clair.

--Eh bien!... disait le jeune monsieur, elle est bonne celle-l! Oui, je
la trouve trs bonne!... Enfin... Les amis de nos amis sont nos amis.

Tout ahuri de cette attaque imprvue, Andr se dfendait de son mieux
mais sans avantage. Jalouse de montrer son pouvoir naissant, Rose tait
place devant la porte, et elle rptait:

--Vous dnerez avec nous, je le veux!... je le veux!

Puis comme elle tait experte en belles manires, elle prit en mme
temps la main d'Andr et celle du jeune monsieur, en disant:

--Monsieur Andr, je vous prsente M. Gaston de Gandelu. M. de
Gandelu..., M. Andr, artiste peintre.

Les deux jeunes gens s'inclinrent.

--Andr!... faisait le jeune M. Gaston, j'ai entendu ce nom-l. J'ai vu
la figure aussi... Ah! j'y suis, c'est chez papa. N'est-ce pas vous,
monsieur, qui devez sculpter sa maison?

--En effet, monsieur.

--Alors, vous tes des ntres. Nous pendons une crmaillre, ce soir...
Hein! elle est forte celle-l!... Vous savez, plus on est de fous, plus
on rit.

Andr rsistait encore.

--Je ne puis, disait-il, j'ai un rendez-vous urgent!...

--Un rendez-vous!... Ah! mais non!... je la connais, celle-l, on ne me
la fait pas.

Andr se taisait, indcis. Il tait dans un de ces moments de tristesse
morne, o on prouve le secret dsir de se dissiper, d'chapper en
quelque sorte  soi-mme.

--Au fait, pensa-t-il, pourquoi ne pas accepter! Si les amis de ce jeune
homme lui ressemblent, ce sera drle.

--Allons, s'cria Rose en s'lanant vers l'escalier, voil qui est dit.

Andr s'apprtait  la suivre, mais M. de Gandelu, mystrieusement, le
retint par le revers de son pardessus.

--Hein! lui dit-il d'un air ravi, quelle femme!... Et encore, vous ne
voyez rien... Attendez que je l'aie forme, je ne vous dis que a.
D'abord moi, pour lancer une femme, je n'ai pas mon pareil. Demandez
plutt  Auguste de chez Riche.

--Cela se voit, fit Andr le plus srieusement du monde.

--N'est-ce pas? Moi, d'abord, je suis comme a, carr, et il faut
marcher. Zora... hein! un rude nom, n'est-ce pas? c'est moi qui l'ai
choisi. Donc, Zora n'est pas trs patante ce soir, mais laissez faire.
Je lui ai tantt command six robes, chez Van Klopen. Oh! mais des
robes... Vous connaissez Van Klopen?

--Pas du tout.

--Eh bien!... elle est forte. Quand je dirai a  Jules, il m'appellera
blagueur, vous verrez. Van Klopen, mon bon, est un tailleur pour dames.
C'est un Alsacien qui enfonce toutes les couturires. Il vous a un got,
une invention, un chic... Il n'y a que lui pour habiller une femme...

Arrive  son appartement, Zora-Rose s'impatientait.

--Viendrez-vous, enfin! cria-t-elle.

--Vite, fit Gandelu entranant Andr, montons. Quand on la fche, elle a
des crises de nerfs terribles. Elle n'a pas voulu me l'avouer, mais on
ne me monte pas le coup,  moi, je connais les femmes...

Rose et Paul n'taient pas faits pour s'entendre. Ils se ressemblaient
trop.

Si la nouvelle dame de Chantemille avait tant insist pour avoir Andr 
dner, c'est qu'elle comptait l'blouir de sa splendeur.

Pour commencer, elle lui montra ses deux domestiques, la cuisinire et
la femme de chambre, qui avaient, la dernire surtout, un air!... Puis
il fallut qu'Andr visitt tout l'appartement, on ne lui fit grce ni
d'une pice ni d'un meuble.

Il dut s'extasier devant l'ternel et horripilant salon bouton d'or 
agrments gros bleu. Il fut forc de palper les toffes et d'essayer le
moelleux des fauteuils.

Gandelu triomphant ouvrait la marche, arm d'un candlabre  huit
branches, dont les bougies l'inondaient de leurs larmes. Il faisait
remarquer le bon got de chaque chose, et disait le prix de tout, d'un
ton de commissaire-priseur.

En outre, il entremlait cette visite domiciliaire de rflexions
philosophiques.

--Cette pendule, disait-il, c'est cent louis, c'est pour rien. Est-ce
drle que vous connaissiez papa! N'est-ce pas qu'il a une bonne tte?...
Cette jardinire, c'est trois cents francs!... c'est donn!... Mais
mfiez-vous, il est rat. Ne voudrait-il pas me forcer  travailler? Je
la trouve mauvaise. Moi travailler!... Il s'en ferait mourir... N'est-ce
pas, que ce n'est pas cher, ce guridon, vingt louis?... Moi, d'abord,
quand il me la fait  la vertu, je me la brise. Un bonhomme qui n'en a
pas seulement pour six mois, disent les mdecins, il ferait mieux...

Il s'interrompit. On entendait un grand bruit dans l'antichambre.

--Ah! voil mes invits, fit-il.

Et posant son candlabre sur la table, il sortit prcipitamment.

Andr tait merveill. Il avait bien ou parler de ces jeunes messieurs
qui font les dlices des courses de Vincennes, mais il n'en avait
approch aucun.

Son air stupfait devait flatter Rose.

--Comme vous voyez, fit-elle, j'ai quitt Paul. D'abord, il m'ennuyait,
puis il n'avait pas seulement de quoi m'acheter du pain.

--Lui!... Plaisantez-vous? Aujourd'hui mme il est venu chez moi et il
m'a dit qu'il gagnait douze mille francs par an.

--Dites douze mille mensonges. A moins que... Sait-on ce dont est
capable un garon qui accepte des billets de cinq cents francs de gens
qu'il ne connat pas...

Elle se tut, mais en faisant signe qu'elle en avait encore long  dire.

Le jeune Gandelu introduisait et prsentait ses amis.

--Mes enfants, disait il, tout est de chez Potel. Nous allons rire un
peu, et aprs, vous savez... le petit bac de sant.

Les invits valaient l'hte, et Andr commenait  se fliciter d'tre
venu, quand un domestique, en cravate blanche ouvrit les portes du salon
et cria:

--Madame la vicomtesse est servie!!!




X


Quand on demande  B. Mascarot ce qu'il faut pour arriver,
invariablement il rpond:

--De l'activit, encore de l'activit, toujours de l'activit!...

Mais il a sur le commun des hommes  principes, une immense supriorit
qui constitue sa force.

Les maximes qu'il professe, il les met en pratique.

C'est pourquoi, le lendemain de son expdition  l'htel de Mussidan,
ds sept heures et demie du matin, il tait  son bureau et travaillait.

Bien que, par suite d'un brouillard assez pais, il ft  peine jour,
les clients commenaient  emplir la premire salle de l'agence de
placement.

Cette clientle matineuse inquite peu l'honorable placeur.

Elle se compose surtout de servantes de crmeries ou de cuisinires qui,
nourrissant  forfait les employs des grands magasins, ont avantage 
s'approvisionner aux Halles centrales.

Ces pratiques, en gnral, ne savent rien de ce qui se passe dans les
maisons o on les emploie, ou ce qui s'y fait n'offre aucun intrt.

B. Mascarot les abandonne donc absolument  Beaumarchef, et ne se
drange que s'il survient quelque matre d'htel, ou encore un cuisinier
de grande maison ce qui arrive parfois.

L'honorable placeur ne s'inquitait donc pas plus du bruit de la salle
voisine, qu'un grand personnage du tumulte des solliciteurs encombrant
ses antichambres. Il mettait toute son attention  dchiffrer,  annoter
et  classer dans un certain ordre ces petits carrs de papier qui
avaient si fort intrigu Paul.

Et telle tait sa proccupation que, pareil  un vase qui dborde, il
laissait chapper le trop plein de son cerveau en un monologue bizarre.

--Quelle entreprise! marmottait-il, mais aussi, quel rsultat!... Je
suis seul, cependant, tout seul, pour porter le faix de cette tche
norme. Mon dernier mot, personne le sait. Seul, je tiens en mes mains
puissantes le bout de tous les fils que depuis vingt ans, avec la
patience de l'araigne lissant sa toile, j'attache  mes pantins. Que je
fasse un mouvement, tout remue. Qui croirait cela,  me voir? Quand je
passe rue Montorgueil, on dit: C'est Mascarot, placeur pour les deux
sexes et autres. Et on rit, et je laisse rire. Il n'est de puissances
solides que les puissances ignores. Celles qu'on connat, on les
attaque et on les dmolit. Personne ne me connat, moi!

Une fiche plus importante que les autres passait sous ses yeux.

Rapidement, il traa en marge quelques lignes, et, aprs un silence, il
reprit:

--Je puis chouer, c'est incontestable. Il peut se trouver un hardi
matin qui rompe une maille de mon filet, les timides s'vaderont par la
dchirure, et alors... Cet imbcile de comte de Mussidan ne me
demandait-il pas si je connais mon code! Oui, je l'ai tudi, mon code
pnal, et je sais que, livre 3, titre II, se trouve un certain article
400, qui semble avoir t rdig spcialement en vue de mes oprations.
Travaux forcs  temps, s'il vous plat... sans compter que si un
magistrat madr me joint avec l'article 305, il s'agit des travaux
forcs  perptuit!...

Sur ces mots, qu'il pronona lentement, comme pour en bien mesurer la
porte, un frisson courut le long de son chine; mais ce fut qu'un
clair, car, avec un triomphant sourire, il poursuivit:

--Oui... mais pour envoyer B. Mascarot respirer l'air de Toulon, il faut
pincer B. Mascarot, et ce n'est pas prcisment l'enfance de l'art.
Vienne une alerte srieuse, et... bonsoir, plus de Mascarot, il
disparat, vanoui, fondu, vapor!... Peut-on remonter  ces timides
joueurs qui sont mes associs. Catenac, l'avare, et Hortebize,
l'picurien? Non, je les ai placs hors de toute atteinte.
Inquiterait-on Croisenois? Jamais. Et il prirait plutt que de parler.
Au fond de tout, on trouverait Beaumarchef, La Caudle, Toto-Chupin et
deux ou trois autres pauvres diables. La belle prise! Ils ne diraient
rien, ceux-l, pour cent raisons, dont la premire est qu'ils ne savent
rien.

Ces raisonnements lui semblaient si premptoires, qu'il s'oublia jusqu'
rire tout haut.

Puis, d'un geste fier rajustant ses lunettes, il ajouta:

--J'irai droit  mon but, comme un boulet de canon. Ce que je veux,
sera. Par Croisenois, j'enlverai d'un coup quatre millions... j'ai fait
mon compte. Paul pousera Flavie... je l'ai jur, et aprs, pour que
Flavie soit heureuse et envie, elle sera duchesse  trois cent mille
livres de rentes...

Ses fiches taient en ordre.

Il retira d'un tiroir secret de son bureau un petit registre qui
ressemblait  un rpertoire, avec son alphabet coll le long de la
tranche.

Il l'ouvrit, ajouta quelques noms  ceux qui s'y trouvaient dj et le
ressera en disant d'un ton de menace:

[Illustration: Plats, assiettes, verres, bouteilles, tout y a pass.]

--Vous tes tous l, mes bons amis, tous, et vous ne vous en doutez
gure. Vous tes tous riches, vous tes heureux et honors, vous vous
croyez libres... Allons donc! Il est un homme  qui vous appartenez,
me, corps et biens, et cet homme qui vous tient ainsi, c'est B.
Mascarot, le placeur de la rue Montorgueil. Vous tes bien fiers tous,
et pourtant, quand il le voudra, vous serez  ses pieds, vous disputant
l'honneur de dnouer ses souliers. Or, il va vouloir, mes petits amis,
ce bon papa Mascarot, il trouve qu'il a travaill assez comme cela, il
est las des affaires, il veut se retirer et il lui faut servir quelques
petites rentes.

Il se tut, on frappait  la porte.

Du bout du doigt il toucha son timbre, et la vibration n'tait pas
teinte, que Beaumarchef parut.

--C'est  n'y pas croire, patron, s'cria ds le seuil l'ancien
sous-off... Vous m'avez demand, n'est-ce pas, de complter le dossier
du jeune M. de Gaudelu.

--Aprs?

--Eh bien, patron, il se trouve que la cuisinire qu'il a donne  sa
petite dame a t place par nous. C'est une de nos anciennes pratiques
de l'htel. Mme elle nous devait onze francs, et elle nous les apporte;
elle est l, c'est une nomme Marie... Voil un hasard?

B. Mascarot haussa les paules.

--Tu n'est qu'un sot, Beaumar, pronona-t-il, de t'extasier ainsi. Je
t'ai cependant expliqu ce que c'est au juste que le hasard. C'est un
champ comme un autre, plus fertile cependant et plus vaste, et qui n'a
d'autre propritaire que les habiles. Or, voici vingt-cinq ans que je
l'ensemence, ce champ; c'est s'il ne me donnait pas de rcolte, qu'il
faudrait s'tonner.

C'est d'un air pntr que l'ex-sous-off... coutait son patron, la
bouche bante, comme si par cette ouverture les leons eussent pu entrer
en lui plus facilement pour s'aller loger dans les cases de sa cervelle.

--Qu'est-ce que cette cuisinire? demanda le bon placeur.

--Oh!... patron, rien qu'en la regardant, vous le devinerez. C'est une
vieille cliente, et il y a longtemps que l'ai classe dans la catgorie
D, vous savez: cuisinires  placer prs des demoiselles trs lances.

L'estimable placeur n'coutait plus, il rflchissait.

--Va me chercher cette fille, dit-il enfin.

Et pendant que Beaumarchef obissait, il ajouta, rpondant  quelque
objection de son esprit:

--Ngliger le plus lger renseignement est folie, l'exprience me l'a
dmontr.

Mais dj la cuisinire de la catgorie D tait devant lui, toute fire
d'tre introduite dans le sanctuaire de l'agence.

Et certes, il n'tait besoin que d'un seul coup d'oeil pour comprendre
les causes dterminantes de la classification de Beaumarchef.

C'est, du reste, avec cette amnit onctueuse qui a tabli sa rputation
par tout Paris que B. Mascarot l'accueillit.

--Eh bien! ma fille, lui demanda-t-il, vous avez donc trouv une place 
votre convenance et o vous serez selon vos mrites?

--Ma foi, monsieur, je crois que oui. Je ne connais Mme Zora de
Chantemille que d'hier  deux heures...

--Ah!... elle s'appelle Zora de Chantemille.

--C'est--dire, vous comprenez, c'est un nom comme a qu'elle a pris.
Mais elle s'est assez dispute  ce sujet avec monsieur. Elle voulait,
elle, s'appeler Raphale, mais monsieur en tenait pour Zora, si bien...

--Zora est fort joli, pronona gravement le placeur.

--Tenez, c'est justement ce que nous avons dit  madame, la femme de
chambre et moi. Belle personne, du reste, pas regardante, et qui
s'entend  faire danser les cus. Je puis vous garantir que, dj,  mon
su, vu et entendu dire, elle a fait dpenser  monsieur plus de trente
mille francs.

--Diable!

--Oh! elle va bien. Et tout  crdit, s'il vous plat. Monsieur de
Gandelu n'a pas le sou,  ce que m'a dit un garon de chez Potel; mais
il parat que son pre ne connat pas sa fortune. Ainsi, hier, pour la
crmaillre, comme ils disaient, il y a eu un dner, mais un dner!...
Enfin, il cotait plus de mille francs avec les vins.

Jusque-l, le digne placeur n'apercevait pas l'ombre d'un renseignement
 utiliser, et il se disposait  congdier sa cliente, lorsque celle-ci,
qui avait devin son intention, reprit vivement:

--Minute! je ne vous ai encore rien dit.

Certainement, B. Mascarot n'attendait rien de cette fille, mais il est
patient, mais il a appris  se contraindre, mais il sait qu'un
ambitieux, si haut qu'il soit, ne doit jamais repousser un
collaborateur, si intime qu'il puisse tre, si inutile qu'il paraisse.

Il se renversa donc sur son fauteuil, et d'un air aussi satisfait que
s'il et t prodigieusement intress, il dit:

--Voyons le reste.

--Donc, reprit la cuisinire de Rose-Zora, nous avons eu un grand dner:
huit invits, et madame tait la seule femme. Ah! monsieur, quels hommes
distingus, et aimables, et spirituels, et bien mis!... Mais c'est
encore monsieur qui tait le mieux.

--Peste!...

--C'est ainsi. Sur les dix heures ils taient tous trs gris. Alors,
savez-vous ce qu'ils ont fait? Ils ont envoy dire au concierge de
veiller  ce que personne ne traverst la cour, parce qu'ils voulaient
jeter la vaisselle par la fentre. Et ils l'ont jete. Plats, assiettes,
verres, bouteilles, tout y a pass. C'est comme cela dans le grand
monde. Les garons de chez Potel m'ont dit que c'est une mode qui a t
apporte  Paris par des princes russes.

L'honorable placeur tracassait terriblement ses lunettes. La rsignation
la plus hroque a des bornes.

--Enfin, demanda-t-il, qu'avez-vous remarqu de curieux?

--Voil!... Parmi tous ces messieurs, il y en avait un qui faisait comme
une tache dans la socit, un grand brun  l'air mauvais, mal mis, et
qui ne disait rien. On aurait jur qu'il se moquait des autres; manant,
va!...

--Eh bien?

--Eh bien! Madame n'avait d'amabilits que pour lui. Elle tait toujours
 lui offrir les meilleures choses: Voulez-vous de ceci, prenez donc de
cela, vous ne buvez pas, et patati, et patata... Aprs le dner, quand
les autres se sont mis  jouer, lui, qui n'avait probablement pas le
sou, il est rest  causer avec madame.

--Et vous savez ce qu'ils disaient?

--Naturellement. Ils taient prs de la porte de la chambre  coucher;
je suis alle l'entrebailler et j'ai cout.

--Ce n'est peut-tre pas trs bien?

--Tant pis!... J'aime  connatre les affaires des gens que je sers.
Donc, ils parlaient d'un monsieur que madame a connu autrefois, et qui
est l'ami du grand brun, un nomm... attendez donc... un nomm...

Beaumarchef estima que c'tait le cas de montrer son excellente mmoire.

--Paul Violaine,... fit-il.

--Prcisment, rpondit la cuisinire.

Puis l'tonnement lui venant avec la rflexion, elle ajouta:

--Ah a! mais... comment savez-vous ce nom, vous?

B. Mascarot avait relev ses lunettes pour lancer  son associ un
regard foudroyant.

--Beaumar sait tout, rpondit-il ngligemment, c'est son tat.

L'explication ne satisfit peut-tre pas compltement l'estimable
cuisinire, mais comme elle tenait  son rcit, elle continua:

--Donc, madame racontait que ce n'tait qu'un pas grand'chose, qu'il
fallait se dfier de lui, qu'il tait capable de tout, qu'il avait vol
douze mille francs...

Le placeur s'tait redress, son attention tait devenue trs relle, sa
patience tait rcompense.

--Avez-vous retenu, demanda-t-il, le nom de ce grand brun?

--Ma foi!... non. Les autres l'appelaient l'artiste.

Ce vague renseignement ne pouvait suffire au mthodique placeur.

--coutez, ma fille, commena-t-il d'une voix de miel, voulez-vous me
rendre un service signal?

--A vous, le roi des hommes pour les domestiques!... Faut-il passer dans
le feu.

--Non. Il faudrait simplement m'avoir le nom et l'adresse de ce grand
brun. Il ressemble tellement, d'aprs ce que vous me dites,  un artiste
qui me doit de l'argent...

--Suffit, vous pouvez compter sur moi.

Elle aspira une large prise et ajouta:

--Aujourd'hui, il faut que je file pour mon djeuner. Demain ou
aprs-demain, vous aurez votre adresse. Au revoir!...

Elle sortit, et la porte n'tait pas referme sur elle que B. Mascarot
branla son bureau d'un formidable coup de poing.

--Hortebize, s'cria-t-il, est incomparable pour flairer un danger.
Heureusement, j'ai le moyen de supprimer cette drlesse et le jeune
crtin qui voudrait se ruiner pour elle.

Comme toujours, quand le verbe _supprimer_ monte aux lvres de son
patron, l'ex-sous-off tomba en garde: une, deux!... Il ne connat que
cela, lui.

--Dieu! que tu es ridicule avec les gestes, interrompit le doux placeur
en haussant les paules. Va, j'ai mieux que cela. Rose avoue dix-neuf
ans, mais elle ment, elle en a bel et bien vingt et un passs. Donc elle
est majeure. Le jeune idiot, lui, est mineur encore. De sorte que si le
papa Gandelu avait un peu de nerf, eh! eh!... ce serait drle et moral,
tout  la fois; l'article 354 est lastique.

--Vous dites, patron? interrogea Beaumarchef, qui ne comprenait pas.

--Je dis qu'il me faut, avant quarante-huit heures, des dtails prcis
sur le caractre de M. Gaudelu, le pre. Je veux savoir aussi quels sont
ses rapports avec son fils.

--Bien, je vais mettre La Candle en campagne.

--De plus, puisque le jeune M. Gaston cherche de l'argent partout, il
faut lui faire connatre notre honorable ami Verminet, le directeur de
la _Socit d'escompte mutuel_.

--Mais c'est l'affaire de M. Tantaine, a, patron.

B. Mascarot tait trop proccup pour entendre.

--Quant  cet autre, murmurait-il, rpondant  ses craintes secrtes,
quant  ce grand garon brun, cet artiste, qui me parat de beaucoup
suprieur aux autres comme intelligence, malheur  lui si je le trouve
en travers de mon chemin. Quand on me gne, moi...

Un geste effroyablement significatif complta sa pense.

Puis, aprs un silence, il ajouta:

--Retourne  ta besogne, Beaumar, j'entends du monde.

L'ancien sous-off ne bougea pas, si formel que fut le cong.

--Excusez-moi, patron, dit-il, mais La Candle est de l'autre ct, qui
reoit. J'ai  vous faire mon rapport.

--C'est juste. Prends un sige et parle.

Cette faveur de parler assis, qui ne lui est pas souvent octroye,
sembla ravir Beaumarchef.

--Hier, commena-t-il, rien de nouveau. Ce matin, je dormais encore,
quand on est venu tambouriner  ma porte. Je me lve, j'ouvre, c'tait
Toto-Chupin.

--Il n'a pas lch Caroline Schimel, au moins?

--Pas d'une minute, patron. Mme, il a russi  lier conversation avec
elle, et ils ont dj pris un caf ensemble.

--Allons, ce n'est pas trop mal.

--Oh! il est assez adroit, ce vaurien de Toto, et, s'il tait un peu
plus honnte... Enfin, il prtend que si cette fille boit, c'est pour
s'tourdir, parce qu'elle se croit toujours poursuivie par des gens qui
lui ont fait des menaces horribles. Elle a tellement peur d'tre
assassine, qu'elle n'ose loger seule. Elle s'est mise en pension chez
des ouvriers honntes qui la couchent et la nourrissent, et elle leur
fait du bien, car elle a de l'argent...

L'honorable placeur semblait fort contrari.

--C'est fort gnant, cela, murmura-t-il, on ne peut pas aller lui rendre
visite incognito,  cette fille... Cependant, o demeurent les ouvriers
qui l'ont recueillie?

--Tout en haut de Montmartre, bien plus haut que le Chteau-Rouge, rue
Mercadet.

--C'est bien, Tantaine avisera. Surtout que Toto ne laisse pas cette
folle lui glisser entre les doigts.

--Il n'y a pas de danger, et mme il m'a dit qu'il allait s'informer de
ses habitudes, de ses relations et de la source de son argent.

L'ex-sous-off s'arrta tiraillant terriblement ses longues moustaches
cires.

Ce geste prouve si videmment qu'une ide lui trotte par la cervelle,
que son patron lui demanda:

--Qu'y a-t-il encore?

--Il y a, patron, que, si j'osais, je vous dirais de vous dfier de
Toto-Chupin. J'ai dcouvert que le garnement chasse pour son compte. Il
nous vole et il vend notre marchandise au rabais.

--Rves-tu?

--Pas du tout. J'ai tir ce renseignement d'un grand gaillard de
mauvaise mine qui est venu demander Chupin en se disant son ami.

Les hommes forts ont toujours t prompts  prendre un parti.

--C'est bien, pronona le placeur. Je vrifierai le fait, et s'il est
vrai, nous tendrons a matre Chupin un joli traquenard qui le conduira
en correctionnelle.

Cette fois, sur un signe, Beaumarchef se retira, mais il reparut presque
aussitt.

--Patron, dit-il, c'est un domestique de M. Croisenois avec une
lettre...

B. Mascarot ne prit pas la peine de dissimuler sa mauvaise humeur.

--Le marquis est diablement press, fit-il... N'importe, amne-moi ce
domestique.

Ce nouveau venu sentait d'une lieue sa grande maison.

Irrprochable tait sa tenue.

Dmarche, maintien, port de tte, tout disait en quelle haute estime il
se tenait.

videmment il visait et outrait le genre anglais.

Un faux col, cruellement empes, lui sciait les oreilles. Il avait si
bien serr sa cravate, que sa figure, corche par le rasoir, en tait
toute congestionne.

C'tait,  coup sr, un tailleur londonien qui avait,  coups de hache,
taill dans du bois ses vtement raides.

Il paraissait de bois lui-mme et semblait se mouvoir sous l'impulsion
de quelque mcanisme habilement dissimul sous son gilet rouge.

Remuait-il, on tait tout surpris de n'entendre pas grincer un rouage.

--Voici, dit-il en tendant une lettre  B. Mascarot, ce que monsieur le
marquis m'a charg de remettre  monsieur.

Tout en prenant le pli, le digne placeur, par dessus ses lunettes,
examinait et tudiait ce serviteur modle.

Il ne le connaissait pas.

Croisenois, l'ingrat, n'avait jamais voulu accepter un serviteur de sa
main, tri par lui entre mille sur le volet.

--Il parat, mon garon, remarqua-t-il, que ton matre, contrairement 
ses habitudes, s'est lev avec l'aurore, aujourd'hui.

Non seulement, le domestique, genre anglais, ne sourit point de
l'pigramme, mais il parut vivement choqu.

--Monsieur le marquis, pronona-t-il, me donne par an quinze louis en
sus de mes gages pour se passer la fantaisie de me tutoyer. Il est le
seul  avoir ce droit.

--Ah!... fit le placeur sur trois tous diffrents, ah! ah!...

Sa pantomime, en mme temps, tait des plus expressive.

--Je vous demande un peu, pensa-t-il, o vont se loger la dignit et
l'amour-propre! Son matre, si l'ide me prenait de le tutoyer, ne se
formaliserait pas, lui!

L'envoy de M. de Croisenois, son observation faite, revint  sa
mission.

--Je pense, reprit-il, que monsieur le marquis dort encore  cette
heure. Il a crit ce billet en rentrant de son cercle.

--Et il y a une rponse?

--Ys, sir.

--En ce cas, attendez.

D'un geste exerc, B. Mascarot fit sauter l'enveloppe et lut:


        Mon cher matre,

     Le _bac_ a des rigueurs... vous devinez le reste, n'est-ce pas?
     J'ai jou si malheureusement, cette nuit, que j'ai perdu, outre
     tout mon argent comptant, trois mille francs sur parole. Cette
     somme doit tre chez mon dbiteur avant midi. Mon honneur
     l'exige...

L'honorable placeur ne se gna pas pour hausser les paules.

Puis, entre haut et bas, de faon que le domestique, qu'il piait du
coin de l'oeil, pt, selon sa conscience, l'entendre ou non, il
murmura:

--Son honneur!... Ma parole, c'est  mourir de rire; son honneur!...

Pas un muscle du visage si bien ras du serviteur si formaliste ne
bougea.

Il restait raide autant qu'un soldat prussien  la parade, semblant ne
rien voir, ne rien entendre.

B. Mascarot avait reprit sa lecture:

     ...Ai-je tort de compter sur vous pour cette bagatelle? Je pense
     que non. Je suis mme certain que vous m'enverrez cent cinquante ou
     deux cents louis de plus, car je ne puis rester sans un sou.

     Et pour la grande affaire, quelles nouvelles? C'est les pieds dans
     le feu que j'attends votre dcision.

        Votre dvou,

        HENRI, marquis de CROISENOIS.



--Et voilll!... grommela le placeur, cinq mille francs, l, _hic et
nunc!_ Puie, bon Mascarot, tire de l'argent de ta caisse. On n'est pas
plus rgence! Mchant noble, va! Si je n'avais pas irrmissiblement
besoin du beau nom que t'ont lgu tes anctres et que tu tranes dans
le ruisseau, tu pourrais les chercher tes cinq mille francs!

Le malheur est que Croisenois tait une des pices importantes de la
grosse partie de l'aventureux placeur.

[Illustration:--Monsieur m'excusera si je refuse.]

Lentement et visiblement  regret, il sortit de la caisse o, la veille,
il puisait pour Hortebize, cinq billets de mille francs qu'il tendit 
l'envoy du marquis.

--Monsieur dsire-t-il un reu? demanda le domestique.

--Inutile, la lettre m'en tiendra lieu. Cependant, attendez.

Mascarot, ce ponte prudent et assidu de la banque du hasard, cherchait
dans son gousset une pice de vingt francs.

L'ayant trouve, il la poussa, de l'air le plus engageant, sur la
tablette de son bureau, en disant:

--Prenez ceci, mon ami, pour votre course.

Mais l'autre, au lieu d'avancer la main, recula.

--Monsieur m'excusera si je refuse, dit-il nettement. Quand j'entre dans
une maison, j'exige des gages assez levs pour n'avoir aucunement
besoin de pourboires.

Sur cette stoque rponse, il salua, srieux et grave comme un quaker,
et se retira  pas compts.

Ma foi! le placeur tait dsorient.

Vingt annes d'exprience ne lui fournissaient pas le pendant d'une
aussi invraisemblable aventure.

--C'est  n'y pas croire, murmurait-il. O diable Croisenois va-t-il
recruter ses gens? Serait-il, par impossible, bien plus fort que je ne
l'ai suppos jusqu'ici?

Une inquitude inexplicable, vague et confuse comme un pressentiment,
troublait son assurance habituelle.

--Ou plutt, continua-t-il, ce gaillard si sr ne serait-il pas un faux
domestique? J'ai tant amass d'ennemis en ma vie, et de toutes sortes,
qu'il doivent maintenant former comme une avalanche. Si habilement que
je tienne mes cartes, on peut avoir vu dans mon jeu.

Cette seule pense le fit frissonner.

Il est de ces parties si prilleuses qu' l'instant dcisif tout devient
sujet de mfiance et de crainte.

B. Mascarot en tait  ce point d'avoir peur de son ombre.

C'est surtout quand on n'est plus spar du but que par la longueur du
bras que l'anxit est terrible.

--Non, rpondit-il, je suis un fou, et je me mets martel en tte pour
des soupons chimriques. S'il se trouvait un homme habile  ce point de
m'avoir pntr, patient jusque-l d'endosser la livre de Croisenois
pour me surveiller de plus prs, cet homme ne serait pas assez simple
pour se crer cette originalit qui me l'a fait remarquer.

Il se disait cela, mais il se raisonnait aussi vainement qu'un poltron
siffle dans l'obscurit pour dissiper ses terreurs.

Entre tous ses expdients, parmi ses moyens d'investigations, il devait
bien s'en trouver un qui lui permit de fouiller dans le pass de ce
domestique si susceptible, et il cherchait.

Il se creusait la tte, lorsque Beaumarchef parut de nouveau tout
effar.

--Encore toi! dit durement le placeur; qui t'a appel? Je ne saurais
donc rester tranquille une minute aujourd'hui?

--Patron, c'est que...

--Va-t'en.

Mais le docile sous-off ne recula pas d'une semelle.

--C'est le petit qui est l, insista-t-il.

--Paul?

--Lui-mme, patron.

--Comment,  cette heure!... Je ne lui avais donn rendez-vous que pour
midi. Lui serait-il survenu quelque aventure?

Il s'interrompit.

La porte que Beaumarchef avait laiss entrebille s'ouvrit, livrant
passage  Paul Violaine.

En effet, il avait d lui arriver quelque chose d'extraordinaire.

Il tait ple, dfait, ses yeux avaient cette indicible expression
d'garement de l'animal longtemps poursuivi par une meute.

Ses vtements en dsordre, son linge frip trahissaient une nuit passe
 errer au hasard.

--Ah! monsieur, commena-t-il...

D'un geste imprieux, le placeur lui imposa silence.

--Laissez-nous, Beaumar, fit-il, et vous, mon enfant, asseyez-vous.

Paul s'assit, ou plutt se laissa tomber comme une masse sur un
fauteuil.

--Ma vie est finie, murmurait-il, je suis dshonor, perdu!...

L'estimable directeur de l'agence de placement avait la mine abasourdie
d'un homme qui tombe des nues.

Mais cette grande stupfaction tait feinte, un de ses familiers l'et
reconnu au mouvement de ses lunettes bleues, cet indispensable
accessoire de son individu, qui,  la longue, faisaient comme partie
intgrante de sa personne et semblaient ressentir quelque chose de
toutes ses impressions.

Les causes de l'tat o il voyait Paul, il les connaissait pour les
avoir prpares avec le soin du dramaturge qui, ds le premier acte,
apprte les scnes du dnouement.

S'il tait surpris, ce ne pouvait tre que du rsultat prompt et violent
de ses combinaisons. Si expriment qu'on soit, il est difficile, quand
on charge, d'en calculer exactement l'effet.

C'est cependant avec le naturel admirable d'un auditeur bnvole qui
s'attend  des motions, qu'il se tassa dans son fauteuil, en disant:

--Voyons, mon enfant, remettez-vous, ayez confiance en moi, ouvrez-moi
votre coeur. Que vous arrive-t-il?

Paul se leva  demi, et c'est du ton le plus tragique, avec un geste
dsol, qu'il rpondit:

--Rose m'a abandonn.

B. Mascarot leva ses bras au ciel, paraissant le prendre  tmoin de
l'insigne folie de son protg.

--Et c'est pour cela, fit-il, que vous dites que votre vie est perdue, 
votre ge, lorsque vous ne pouvez mme vous douter de toutes les
revanches que vous rserve l'avenir!...

--J'aimais Rose, monsieur!

Si comique que fut son emphase, qu'un imperceptible sourire glissa sur
les lvres ples du placeur.

--Diable!... fit-il.

--Mais ce n'est pas tout, reprit le pauvre garon, qui faisait, pour
retenir ses larmes, les plus hroques et les plus inutiles efforts, je
suis accus d'un vol infme.

--Vous? demanda le placeur, qui, en mme temps, se disait: Nous y voici
donc!...

--Moi, monsieur, et seul au monde, vous pouvez affirmer mon innocence,
parce que seul vous savez la vrit.

--La vrit!...

--Oui, par vous je puis tre sauv. Hier, vous avez daign me tmoigner
tant de bienveillance, que j'ai song  vous tout de suite, et que,
devanant l'heure que vous m'aviez fixe, je viens vous demander aide et
assistance.

--Mais, que puis-je?

--Tout, monsieur. De grce, permettez que je vous raconte de quelle
fatalit je suis victime.

La physionomie de B. Mascarot exprima le plus vif intrt.

--Parlez, dit-il.

--Hier, monsieur, reprit Paul, peu de temps aprs vous avoir quitt,
j'ai regagn l'htel du Prou. J'arrive, je monte  ma mansarde, et bien
en vidence, sur la chemine, j'aperois cette lettre de Rose.

Il tendait la lettre en mme temps; mais le placeur ne daigna pas la
prendre.

--Rose, monsieur, me dclare qu'elle ne m'aime plus et me prie de ne
jamais chercher  la revoir. Elle me dit que, lasse de partager ma
misre, elle accepte une fortune qui lui est offerte, des diamants, une
voiture...

--Cela vous surprend.

--Ah!... monsieur, pouvais-je m'attendre  cette trahison infme,
lorsque la veille encore elle n'avait pas assez de serments pour
m'affirmer son amour? Pourquoi mentir? Voulait-elle me rendre sa perte
plus cruelle! Partie!... Je suis tomb comme assomm sous le coup. Moi
qui arrivais me faisant fte de sa joie quand je lui apprendrais vos
promesses!... Pendant plus d'une heure je suis rest dans ma chambre,
sans avoir conscience de moi-mme, pleurant comme un enfant  cette ide
affreuse que je ne la reverrais plus...

C'est avec son attention et sa pntration habituelles que B. Mascarot
tudiait son sujet.

--Toi, pensait-il, mon garon, tu rpands trop de paroles pour que ta
douleur soit aussi sincre et surtout aussi profonde que tu dis.

Puis, tout haut, il demanda:

--Mais enfin, ce vol, cette accusation?...

--J'y arrive, monsieur. Le premier tourdissement pass, je rsolus de
vous obir, de quitter cet htel du Prou qui, plus que jamais, me
faisait horreur.

--A la bonne heure.

--Je descendis donc et j'allai donner cong  madame Loupias et la
payer. Ah!... monsieur, quelle honte! Lorsque je lui ai tendu le montant
de mes deux quinzaines, c'est--dire vingt-deux francs, elle m'a tois
de l'air le plus mprisant en me demandant o j'avais puis cet argent.

B. Mascarot eut quelque peine  dissimuler un mouvement de satisfaction.
C'tait le succs de sa petite machination que Paul lui annonait.

--Qu'avez-vous rpondu! interrogea-t-il.

--Rien, monsieur, j'tais ptrifi, et les paroles s'arrtaient dans ma
gorge. Loupias s'tait approch de sa femme, et tous deux me regardaient
en ricanant. Aprs avoir bien joui de ma confusion, ils m'ont dclar
qu'ils taient certains que, de concert avec Rose, avais vol M.
Tantaine.

--Et vous ne vous tes pas dfendu?

--J'avais perdu l'esprit. Je voyais que tout semblait donner raison 
ces gens et cette conviction m'accablait. La veille mme, la Loupias
avait demand de l'argent  Rose, qui lui avait rpondu que je n'en
avais pas et que mme je ne savais o m'en procurer. Or, voil que, du
jour au lendemain, on me voyait vtu d'habits neufs, payant mes dettes,
Rose avait disparu, moi-mme j'annonais mon dpart.

--Il est certain que toutes ces circonstances devaient frapper vos
hteliers!...

--Pour comble de malheur, c'est chez un picier qui nous connat, un
certain Mlusin, que Rose tait alle changer le billet de 500 francs
que nous avait prt M. Tantaine. C'est ce misrable qui a soulev
l'opinion contre nous. N'a-t-il pas os dire qu'un agent de police
charg de nous arrter, s'est prsent chez lui.

Mieux que Paul, B. Mascarot connaissait l'histoire et savait au juste ce
qu'avait pu dire Mlusin: cependant il interrompit son protg.

--Entendons-nous, fit-il, la violence de votre chagrin trouble vos
ides, et je ne vous comprends plus bien. Y a-t-il eu, oui ou non, un
vol de commis?

--Eh! monsieur, comment vous le dire!... Je n'ai pas revu M. Tantaine,
et il n'a pas reparu  l'htel du Prou. On prtend, est-ce vrai? que
des valeurs importantes lui ont t enleves, et que, par suite de ce
malheur, il est en prison.

--Pourquoi n'avez-vous pas dit la vrit?

--A quoi bon? Il est prouv que je ne connaissais pas M. Tantaine, que
jamais je ne lui ai adress la parole. Ou m'aurait ri au nez si j'avais
dit: Hier soir, tout  coup, il est entr chez moi, et l, de but en
blanc, il m'a offert 500 francs, et je les ai accepts.

Le digne placeur avait la physionomie srieuse de l'homme qui cherche la
solution d'un difficile problme.

--Il me semble, fit-il enfin, que je comprends tout, et cela tient  la
connaissance exacte que j'ai du caractre de Tantaine.

Paul coutait comme si sa vie et dpendu d'une parole.

--Tantaine, reprit B. Mascarot, est le plus honnte homme que je sache
et le meilleur coeur qui soit au monde, mais il a des lacunes dans le
cerveau. Il a t riche autrefois, et sa gnrosit l'a ruin. Il est
pauvre comme Job, maintenant, et il a, comme autrefois, la passion de
rendre service quand mme.

--Cependant, monsieur...

--Laissez-moi finir. Le malheur est que dans la petite situation qu'il
occupe, et qu'il me doit, il a des fonds en maniement. Saisi de piti 
la vue de votre profonde misre, il a dispos du bien d'autrui comme du
sien propre. Mis en demeure de rendre ses comptes le soir mme, se
trouvant en face d'un dficit, il a perdu la tte et a dclar qu'on
l'avait vol. On est all aux informations, vous tes son voisin, on
vous a vu de l'argent, dont on ne s'explique pas l'origine, les soupons
se sont ports sur vous.

C'tait net, prcis, indiscutable. Paul frissonnait, une sueur froide
trempait ses cheveux, il se voyait arrt, jug, condamn.

--Cependant, ajouta-t-il, M. Tantaine a un billet de moi qui est une
preuve de ma bonne foi.

--Pauvre enfant!... croyez-vous donc que, s'il espre se sauver en vous
accusant, il laissera voir ce billet?

--Mais vous savez la vrit, vous, monsieur, heureusement!...

Le digne placeur hocha tristement la tte.

--Me croirait-on? rpondit-il. La justice est une institution humaine,
mon ami, c'est dire qu'elle est sujette  l'erreur. Ayant  choisir
entre la vrit et le mensonge, elle ne peut se dcider que pour la
vraisemblance. Or, dites-moi si toutes les probabilits ne sont pas
contre vous?

Cette logique impitoyable devait craser Paul.

--Je n'ai donc plus qu' mourir, balbutia-t-il, si je veux chapper au
dshonneur.

La combinaison imagine par l'honorable placeur pour s'emparer de Paul
Violaine tait d'une simplicit vritablement enfantine, mais il l'avait
juge suffisante et il avait bien jug.

Paul avait t si compltement tourdi, qu'entre le prt si
extraordinaire d'un billet de 500 francs et l'accusation de vol base
sur le change de ce mme billet, il n'avait pas aperu le trait-d'union
qui pourtant sautait aux yeux.

Facile  pouvanter, comme tous ceux qui ne sont pas bien sr de leur
conscience, il avait commenc par fuir et maintenant il venait se livrer
pieds et poings lis.

C'tait l ce qu'avait voulu, prvu et prpar B. Mascarot.

Le chirurgien qui se dcide  une prilleuse opration commence par
affaiblir son malade. Avant d'entreprendre srieusement un sujet, l'ami
d'Hortebize s'applique  briser les derniers ressorts de sa volont. Or,
Paul en ce moment, ne s'appartenait plus. Il gisait l, perdu, ananti,
inerte, ne voyant d'autre issue que le suicide  la plus pouvantable
des situations.

Le moment tait venu de frapper les derniers coups.

--Voyons, mon enfant, commena le placeur, il ne faut pas vous
dsesprer ainsi.

Pas de rponse. Paul entendait-il ou non? A coup sr, il semblait hors
d'tat de comprendre.

Mais le digne placeur voulait qu'il entendt et comprt. Il allongea le
bras et le secoua assez rudement.

--Morbleu!... disait-il, o donc est votre courage? C'est dans les
situations difficiles qu'un homme fait ses preuves.

--A quoi bon!... gmit Paul. Ne venez-vous pas de me dmontrer que
jamais je ne russirai  tablir mon innocence?

Cette faiblesse impatienta terriblement B. Mascarot, mais il dissimula.

--Non, rpondit-il, non. J'ai tenu simplement  vous exposer les cts
fcheux de votre affaire.

--Elle n'en a pas de bons.

--Mais si!... Seulement vous ne m'avez pas laiss finir. J'ai tout mis
au pis, mais je dois me tromper. D'abord, l'accusation existe-t-elle
rellement? Nous supposons que Tantaine a dispos de fonds  lui
confis. Est-ce dmontr? Nous l'imaginons arrt. L'est-il? Nous
admettons qu'il a rejet la faute sur vous. Est-ce vrai? Avant de jeter
le manche aprs la cogne, que diable! on vrifie.

A mesure que parlait le digne placeur, Paul revenait  lui.

--C'est vrai, murmura-t-il, on peut vrifier.

--Certainement. Sans compter que je pense avoir assez d'influence sur
Tantaine pour lui faire confesser la vrit.

Les natures nerveuses comme celles de Paul ont ceci de prcieux que si,
au moindre souffle du malheur, elles ploient, elles relvent au plus
lger rayon d'esprance.

Paul, qui, la minute d'avant, se jugeait perdu, se vit sauv.

--Oh! monsieur! s'cria-t-il, me sera-t-il jamais donn de vous prouver
l'tendue de ma reconnaissance!

B. Mascarot souriait paternellement.

--Peut-tre, rpondit-il, peut-tre. Et, pour commencer, il faut prendre
sur vous d'oublier le pass. Le jour venu, on chasse le souvenir des
mauvais rves de la nuit, n'est-ce pas? Je vous veille pour une vie
nouvelle; soyez un autre homme.

Paul soupira profondment.

--Oublier Rose!... murmura-t-il.

L'honnte placeur frona le sourcil  ce nom.

--Quoi! s'cria-t-il, vous pensez encore  cette crature! Il est, je le
sais, des gens qui se consolent aisment d'tre dups, dont l'amour mme
redouble  chaque trahison. Si vous tes de cette pte facile,
serviteur, nous ne nous entendrons jamais. Courez aprs votre infidle,
jetez-vous  ses pieds, suppliez-la de vous pardonner votre pauvret.

Sous le fouet de l'ironie, Paul se cabra.

--Je prtends au contraire me venger d'elle! fit-il avec emportement.

--C'est ais: oubliez-la.

En dpit du ton rsolu de Paul, on lisait dans ses yeux une certaine
hsitation qui dplut  Mascarot.

--Voyons, reprit-il, vous tes ambitieux, vous voulez parvenir?

--Oh!... oui, monsieur, oui...

[Illustration:--Regardez  droite, prs de la fentre, c'est elle.]

--Et vous songez  vous embarrasser d'une femme comme Rose!... Il faut
avoir les deux bras libres, mon garon, si on veut jouer probablement
des coudes dans la mle. Que diriez-vous d'un coureur qui, ayant des
prtentions au prix, s'attacherait un boulet  la jambe? Vous diriez:
Il est fou! Eh bien!... vous tes ce coureur.

--Je suivrai vos conseils, monsieur, pronona Paul, sans arrire-pense,
cette fois.

--Voil qui est parler. Croyez-moi, avant longtemps, vous bnirez le
ciel d'avoir donn  Rose l'ide et les moyens de vous abandonner. Vous
pouvez aller haut et loin!...

Il y a trente ans que B. Mascarot spcule sur les passions humaines et
met les faiblesses en coupe rgle. Il connat les hommes.

Avec dix phrases, il venait de prendre sur Paul une influence dcisive.

--Alors, monsieur, commena le jeune homme, cette place de douze mille
francs...

--Eh!... il n'y a jamais eu de place, mon ami.

Paul devint extrmement ple.

Il se revoyait sans un sou, dans quelque taudis comme celui de l'htel
du Prou, et seul cette fois.

--Cependant, monsieur, balbutia-t-il, vous m'aviez fait esprer...

--Quoi! douze mille francs? Rassurez-vous, vous aurez cela et mme
davantage; mais vous ne me quitterez pas, je me fais vieux, je n'ai pas
de famille, vous serez mon fils...

A cette proposition, le front de Paul s'assombrit.

L'ide qu'il serait placeur aussi, lui, qu'il s'enfermerait dans le
confessionnal de la pice d'entre pour inscrire les offres et les
demandes, rvoltait sa vanit.

B. Mascarot, qui, par-dessus ses lunettes, piait ses impressions, vit
bien ce qui se passait en lui.

--Et a n'a pas de pain!... pensait-il. Sot orgueilleux! Ah!... si ce
n'tait Flavie, si ce n'tait l'affaire Champdoce!

Puis, tout haut il reprit:

--N'allez pas croire, mon cher enfant, que je veuille vous condamner au
rude et obscur mtier de placeur. Non. J'ai sur vous d'autres vues plus
digues de vos mrites.

Paul respira.

--Pourquoi ne pas vous dire la vrit? poursuivit Mascarot. Vous m'avez
plu, et je me suis promis de raliser tous vos rves d'ambition. Pour
parvenir, vous avez tout... sauf cependant ce qui manquera toujours aux
jeunes gens, la prudence et la constance de volont. Eh bien!... je
serai, moi, votre volont et votre prudence.

Il s'arrta un moment comme pour donner plus de poids  ses paroles, et
bientt reprit:

--Tenez, je pensais  vous hier, et je btissais dans ma tte l'difice
de votre avenir. Il est pauvre, me disais-je, et  son ge, avec ses
ides, c'est cruel. Mais pourquoi n'pouserait-il pas une de ces
hritires qui apportent un million dans leur tablier  l'homme qui a su
toucher leur coeur?

--Hlas!...

--Comment, hlas!... Penseriez-vous encore  Rose?

--Oh! non, certes, non!... je voulais dire...

--Si je vous parle d'hritire, c'est que j'en connais une, et si je le
voulais bien, si mon ami le docteur Hortebize s'en mlait.. Rose est
jolie, mais elle est presque aussi jolie que Rose, et, de plus, elle est
bien ne, elle est sage, elle est spirituelle... Elle a de grandes
relations, et si son mari tait un artiste de talent, un pote, un
compositeur, il pourrait prtendre  tout.

Paul tait devenu plus rouge que le feu; tout cela, il l'avait rv,
autrefois.

--Bien plus, disait le placeur, songeant  votre naissance illgitime,
je poursuivais le plus magnifique roman. Avant 93, tout btard, vous le
savez, tait tenu pour gentilhomme. Connaissez-vous votre pre? Non. Qui
vous dit qu'il ne porte pas un des grands noms de France et qu'il n'a
pas, pour rehausser l'clat de son cusson, 500,000 livres de rentes?
Peut-tre, en ce moment, vous fait-il rechercher pour vous donner sa
fortune et son nom. Cela vous plairait-il d'tre duc?

--Monsieur, balbutia Paul, monsieur...

B. Mascarot clata de rire.

--Nous n'en sommes encore qu'aux suppositions, fit-il.

Le jeune homme ne savait que penser.

--Enfin, monsieur, demanda-t-il, qu'exigez-vous de moi?

Le placeur redevint srieux.

--J'exige l'obissance, rpondit-il. Une obissance passive, absolue,
immdiate, sans rflexions, sans examen.

--J'obirai, monsieur, mais, de grce, ne vous jouez-vous pas de moi?

Au lieu de rpondre, B. Mascarot sonna Beaumar, qui parut.

--Je te laisse seul, dit-il, je vais chez Van Klopen.

Puis se retournant vers Paul:

--Je ne plaisante jamais, lui dit-il, et aujourd'hui mme vous en aurez
la preuve. Nous allons aller djeuner ensemble au restaurant; j'ai 
causer avec vous, et aprs...

Il s'arrta pour jouir de la surprise de Paul, et ajouta:

--Aprs, je vous montrerai la jeune fille que je vous destine: il faut
bien que je sache si elle vous plat.




XI


Ce n'est pas sans mille bonnes raisons que le jeune M. Gaston de
Gandelu, ce miroir de la nouvelle chevalerie parisienne, s'tait rcri,
lorsqu'il avait dcouvert qu'Andr, un peintre de genre, ignorait
jusqu' l'existence du sieur Van Klopen.

Ce surprenant industriel jouit, on peut le dire, d'une renomme
europenne.

Pour s'en convaincre, il suffit de jeter les yeux sur ses factures,
illustres de mdailles conquises  toutes les expositions.

On lit d'un ct: _Brevet de S. M. C. la reine d'Espagne_, et de
l'autre: _Fournisseur des cours du Nord_.

Mais Van Klopen n'est pas Alsacien, ainsi que le disait l'intelligent
Gandelu, lequel estime, probablement, que l'Allemagne est un
arrondissement de l'Alsace; Van Klopen est bel et bien Hollandais.

Vers 1850, cet homme intelligent, tabli tailleur au centre de sa ville
natale, coupait dans des draps achets  crdit ces vastes habits et ces
redingotes monumentales qui prtent aux bourgmestres de Rotterdam une
dignit si particulire.

Le mtier ne lui russit pas.

Dclar en faillite aprs des oprations troubles, il fut forc de
fermer boutique et de fuir pour chapper  la rancune de ses cranciers.

A Paris, ce centre fivreux de toutes les concurrences, il semblait
destin  mourir de faim. Point.

On le vit, un matin, louer, rue de Grammont, un appartement de 26,000
francs par an, crire firement sur deux plaques de marbre, de chaque
ct de la porte:

        VAN KLOPEN

        _Tailleur pour Dames_

Puis, dans ses rclames, rpandues  profusion, il se dclarait le
rgnrateur des modes, et se dcernait le titre d'arbitre souverain
des lgances fminines et de couturier des reines.

Quel audacieux avait dpos le germe de ces ides au fond de la cervelle
de l'pais Hollandais? Quels capitalistes lui fournissaient les fonds?
Il ne l'a jamais dit.

Le fait est que, pour commencer, la tentative eut peu de succs.

Un mois durant, Paris se tint les ctes en songeant aux bouffonnes
prtentions du Rgnrateur de Rotterdam.

Lui laissait rire, courbant la tte sous l'orage des quolibets.

Il avait grandement raison.

Ses prospectus multiplis venaient de lui amener les deux clientes qui
devaient sonner les premires fanfares de sa gloire.

L'une tait une fort grand dame, plus aventureuse et plus excentrique
encore que noble, la duchesse de Sairmeuse.

L'autre n'tait rien moins qu'une illustration du demi-monde, la belle
Jenny Fancy, que protgeait alors le comte de Trmorel.

Il est certain qu'il composa pour elles des toilettes qui s'loignaient
prodigieusement de tout ce qu'on avait fait ou rv jusqu'alors.

De ce moment, il tait lanc. Le succs lui arriva comme il arrive 
Paris: foudroyant. Et pour comble, le choeur immense des femmes de
chambre qui semblaient s'tre donn le mot, chantait ses louanges...

Aujourd'hui, la rputation de Van Klopen peut braver toutes les
concurrences, dfier toutes les tentatives.

Il en est rduit  refuser des commandes.

--J'aime  choisir mon monde, dit-il,  trier mes pratiques.

Et il choisit, et il trie!... Monsieur a ses caprices.

C'est pourquoi les plus nobles et les plus riches briguent l'honneur
d'tre habilles par lui.

Les plus fires ne rougissent pas de le voir scruter les mystres de
leur taille. Elles lui confient des secrets qu'elles n'avouent pas 
leur mari. Elles supportent trs bien que ses larges et grosses mains se
promnent sur leurs paules pour en prendre la mesure.

C'est la mode!...

Ses salons sont comme un terrain neutre o se rencontrent, se
confondent, se mlent, se provoquent du regard les femmes de tous les
mondes.

Peut-tre est-ce un des lments de la vogue.

Mme la duchesse de R... n'est pas fche de voir de prs la clbre
Bischy, pour qui le baron de N... s'est brl le peu de cervelle qu'il
avait. Peut-tre, en prenant son tailleur, espre-t-elle prendre quelque
chose de ses sductions.

De son ct, Mlle Diamant qui gagne, c'est connu, cent cus par an
aux Dlassements, prouve une dlicate jouissance  craser, par les
splendeurs de ses commandes, les grandes dames dont sa victoria croise
les quipages autour du lac.

Entre ces clientes si diverses, l'adroit Van Klopen tient gale la
balance de ses faveurs. Aussi est-il le plus choy, le plus ador des
hommes.

Que de fois il a entendu de belles bouches ddaigneuses lui dire:

--D'abord, mon petit Klopen, si je n'ai pas ma robe pour mardi, je me
meurs!...

L'hiver, les soirs de grandes ftes, les quipages font queue dans sa
rue.

Entre neuf heures et minuit, deux cents femmes prennent d'assaut sa
maison, jalouses de se faire attacher la dernire pingle de la main du
matre, ambitieuses de son sourire approbateur.

Lui, grave, froid, impassible, le cigare aux dents quelquefois,--tout
lui est permis,--il regarde dfiler le brillant escadron. Il est sobre
d'loges. Il sait qu'un trs bien de sa bouche enivre l'lue et dsole
vingt rivales.

Mais il a su s'attacher sa clientle par des liens moins fragiles que
ceux de la vanit.

Quand il a pris ses renseignements, si on lui offre des garanties
srieuses, il fait crdit.

Oui, il donne  crdit non seulement ses faons, mais encore les
toffes. Au besoin, il ferait entendre raison  des fournisseurs
rcalcitrants;  la rigueur, il prte de l'argent.

Aussi, en ces jours de sarabande furieuse de l'anse du panier conjugal,
le tailleur pour dames est la terreur des maris.

Honntes maris! Ils dorment sur les deux oreilles, ils admirent l'ordre,
l'conomie, le savoir faire de leur femme, et, tout  coup, atroce
rveil, le flegmatique Hollandais apparat une facture de 20,000 francs
 la main.

Que faire? Payer.

Oui, payer ou plaider, car il plaide, Van Klopen. N'a-t-il pas fait, 
la mme audience, comparatre la brillante marquise de Reversay et
l'aventureuse Chinchette, celle-l, prcisment, qui prit si
misrablement il y a trois mois!...

La marchande  la toilette, qui exploite les misres des filles,
reculerait devant les manoeuvres de cet usurier de la soie et du
velours.

Malheur donc  la femme qui se laisse prendre au pige du crdit qu'il
tend. La femme qui lui doit mille cus est perdue, car elle ne peut dire
jusqu'o elle descendra pour chercher de l'argent quand on lui en
rclamera.

Pourtant, on trouve bien des noms honorables sur ses livres!...

Est-il surprenant que tant de prosprits aient tourn la tte de Van
Klopen? Le contraire serait incroyable.

Il est donc gras, rose, impudent, vaniteux, cynique!... Ses flatteuses
vont jusqu' dire qu'il a de l'esprit.

Tel est, aussi exactement que possible, l'homme chez lequel B. Mascarot
et son protg Paul Violaine se rendaient aprs un long djeuner chez
Philippe.

La tenue de la maison de Van Klopen mrite une mention. Un tapis
superbe, pos  ses frais, habille l'escalier jusqu'au premier tage
qu'il occupe.

Dans l'antichambre, trs vaste, deux chasseurs en grande livre,
reluisants d'or, taient assis prs des bouches du calorifre.

A la vue de B. Mascarot, ils se levrent respectueusement, et l'un d'eux
s'empressa d'viter au placeur la peine d'une question.

--M. Van Klopen travaille en ce moment avec Mme la princesse Korasof,
dit-il; mais ds qu'il va savoir que monsieur le demande, il se
drangera. Monsieur veut-il prendre la peine de passer dans les
appartements particuliers de monsieur?...

Le beau chasseur se mettait dj en mouvement; B. Mascarot l'arrta.

--Nous ne sommes pas presss, dit-il, nous attendrons dans le grand
salon avec les clients. Y a-t-il beaucoup de monde?

--Une douzaine de dames au moins, les bals donnent...

--Trs bien, cela me distraira.

Aussitt, sans attendre la rplique du chasseur, B. Mascarot tourna le
bouton de cristal d'une porte  deux battants et poussa Paul dans la
vaste pice que le factieux Van Klopen appelle sa salle des
Pas-Perdus.

Ce salon, superbement dcor, dor, ornement, peinturlur, est d'un
got excrable; mais il surprend par une particularit bizarre.

Le papier des murs disparat entirement sous une prodigieuse quantit
de petites aquarelles reprsentant des femmes en toilettes varies.

Chaque tableau a sa lgende, et si on s'approche, on lit avec les noms
en toutes lettres:

_Robe de Mlle de C..., pour un dner  l'ambassade russe;_

_Garnitures de la marquise de V..., pour un bal  l'Htel-de-Ville;_

_Costume d'eaux de Mlle H... de R..._

_Pplum de Mlle S..._

C'est le tailleur lui-mme qui a imagin ce moyen de lguer ces
conceptions  la postrit.

Tel qu'il est, ce salon surprit si bien Paul par sa magnificence, que,
dcontenanc, bloui, il restait sur le seuil, n'osant avancer,
n'apercevant pas de sige o s'asseoir.

Mais B. Mascarot a du sang-froid pour deux.

Saisissant son protg par le bras, il l'attira prs de lui sur un
canap en murmurant  son oreille:

--De la tenue, morbleu! l'hritire est l!

L'entre de B. Mascarot et de son protg, dans la salle des
Pas-Perdus de l'illustre Van Klopen, avait presque fait scandale.

Il est si rare qu'un homme ose pntrer dans ce sanctuaire des
lgances, que toutes les belles dames qui attendaient patiemment le bon
plaisir du roi des couturiers furent stupfaites et comme saisies de la
tmrit de ces intrus.

L'impression tait peut-tre augmente par la surprenante beaut de
Paul, cet adolescent aux yeux tremblants, plus timide et plus rougissant
qu'une vierge.

Les conversations avaient cess comme par enchantement, et sous le feu
d'une douzaine de paires d'yeux, sentant ses joues brlantes, Paul
perdait contenance, tourmentait son chapeau comme un paysan devant un
tribunal, et n'osait lever la tte.

Cette confusion ne pouvait convenir  l'honorable placeur.

Il avait amen son protg pour voir: il voulait qu'il regardt.

C'est qu'il n'tait pas intimid, lui, par cette imposante assemble.

Ds en entrant, il avait salu  la ronde avec les grces surannes d'un
mirliflor de 1820, et maintenant, sur son canap, il semblait aussi 
l'aise qu' son agence, au milieu de ses cordons bleus.

L'imperturbable assurance de B. Mascarot tient, c'est lui qui l'avoue, 
son mpris profond de l'humanit et  ses lunettes.

Si on savait au juste quels services peuvent rendre ces verres de
couleur derrire lesquels s'abritent et se cachent toutes les
impressions, l'univers entier chausserait des lunettes bleues.

Cependant le bon placeur voulut laisser  son protg quelques minutes
pour se remettre et aussi pour s'habituer  l'atmosphre tide et trop
charge de parfums du salon.

Mais,  la longue, voyant que Paul s'obstinait  rester le nez dans son
gilet, lgrement, du coude, il lui poussa le bras.

--C'est donc la premire fois, lui dit-il  l'oreille, que vous voyez
des femmes en grande toilette? Avez-vous peur?

Paul fit un effort pour se redresser.

--Regardez  droite, murmurait Mascarot, entre le piano et la fentre...
c'est elle!

Prs de la fentre,  ct de sa femme de chambre, tait assise une
toute jeune fille qui paraissait avoir dix-huit ans  peine.

Elle n'tait pas aussi jolie que l'avait annonc l'estimable placeur,
mais sa beaut avait quelque chose de vif, d'trange, d'inquitant, mme
pour l'observateur.

Elle tait petite, mignonne, frle en apparence et trs brune.

[Illustration: Elle se tordait les mains, elle sanglotait, elle tait
presque  genoux.]

Ses traits manquaient de rgularit, mais ses cheveux noirs et lumineux
semblaient lancer des gerbes d'tincelles; ses yeux, d'un bleu sombre,
avaient d'irrsistibles langueurs. La pourpre de ses lvres un peu
charnues affirmait les ardeurs du sang qui y affluait, aussi srement
que son front bomb trahissait une opinitret exagre jusqu'
l'absurde.

Tout, en elle, respirait la passion, ou plutt elle paraissait tre la
passion mme.

Il fallut  Paul un appel nergique  sa volont pour prendre sur lui de
la regarder.

Cependant, il osa: leurs yeux se rencontrrent, et tous deux en mme
temps tressaillirent comme au choc de la mme batterie lectrique.

Paul demeura immobile fascin. Quant  la jeune fille, si violente fut
son motion, qu'elle se dtourna brusquement, craignant d'tre
remarque.

Mais personne ne songeait  observer.

La conversation avait repris son cours, et toutes les clientes du
clbre Van Klopen coutaient avec une religieuse admiration une jeune
dame aux airs vapors qui dcrivait une de ses dernires toilettes de
bois.

--C'tait renversant, disait-elle, et il n'y a que Klopen pour des
crations pareilles. Toutes ces demoiselles  calches  huit ressorts
taient furieuses. Je tiens du marquis de Croisenois que Jenny Fancy en
pleurait de rage. Imaginez trois jupes vertes, de nuances diffrentes,
dcoupes et tages...

L'excellent Mascarot ne s'intressait pas  la description.

Il avait pi et il avait vu.

Le frmissement des deux jeunes gens fit monter un sourire  ses lvres
fltries.

--Eh bien? demanda-t-il  son protg.

Paul eut quelque peine  touffer une exclamation d'admiration.

--Adorable! murmura-t-il.

--Et millionnaire!... insista le placeur.

--Elle n'aurait pas un sou qu'on serait encore fou d'elle.

B. Mascarot toussa et prouva le besoin de rajuster ses lunettes.

--Maintenant, pensa-t-il, je te tiens, mon garon! Que ton motion soit
feinte ou relle, que tu adores la femme ou la dot, peu importe; tu
passeras partout o je voudrai.

Sur cette paternelle rflexion, il se pencha de nouveau vers son
protg.

--Voulez-vous savoir son nom? souffla-t-il.

--Oh! dites, je vous en prie.

--Flavie.

Paul tait en extase. Il osait maintenant regarder la jeune fille, elle
s'tait un peu dtourne et il pensait, oubliant le jeu des glaces,
qu'elle ne pouvait le voir.

La jeune dame ne tarissait toujours pas.

--C'est navrant! disait-elle, ce qui arrive  cette pauvre comtesse de
Lux qui est un ange. Oui, mesdames, elle mettait des tirettes  ses
jupes et faisait teindre ses robes. Elle conomisait. Quelle duperie!
Pendant ce temps, M. de Lux faisait des folies pour une demoiselle des
Bouffes. En apprenant cela, elle a failli mourir de douleur, et moi,
j'ai jur que si mon mari est jamais ruin, ce sera par moi et non par
une autre.

Elle s'interrompit.

La porte du fond s'ouvrait avec fracas, et Van Klopen, en personne,
apparaissait dans sa gloire.

Il a cinq pieds et demi; il est large plus qu' proportion; sa face
rouge tient registre des petits verres qu'il boit; il a l'oeil
insolent, la voix doucereuse et le pur accent de Rotterdam.

Comme toujours, il portait un coin de feu de velours grenat, avec jabot
et manchettes de dentelles. Un norme diamant tincelait  son doigt.

--De laquelle de ces dames est-ce le tour? demanda-t-il.

C'tait le tour de la dame vapore; elle se levait dj, lorsque le
grand couturier l'arrta d'un geste.

Il venait d'apercevoir B. Mascarot, et s'avanait vers lui avec un
empressement marqu.

--Comment, c'est vous, cher monsieur, qui tes l, disait-il, on vous a
fait attendre, oh!... que d'excuses!...

Il y eut un murmure dans l'assemble, mais si lger, si lger!...

--De grce, prenez la peine de passer dans mon cabinet, poursuivait Van
Klopen; monsieur est avec vous? trs bien; passez, messieurs, passez...

Il entranait, tout en parlant, B. Mascarot et son protg; il les
poussait devant lui.

Il allait se retirer sans une excuse, quand une des clientes bondit
jusqu' lui et le poussa presque de force dans le corridor, tirant la
porte aprs elle.

--Monsieur, disait-elle, au nom du ciel, un mot.

Van Klopen la toisa d'un air ennuy.

--Qu'y a-t-il encore? demanda-t-il.

--Monsieur, c'est demain l'chance du billet de 3,000 francs que je
vous ai souscrit.

--C'est fort possible.

--Eh bien! je n'ai pas d'argent pour le payer.

--Ni moi non plus.

--Je viens pourtant vous conjurer de me le renouveler,  deux mois,
monsieur,  un mois mme, aux conditions que vous voudrez...

Le tailleur pour dames haussa les paules.

--Dans deux moi, fit-il, vous serez encore moins en mesure
qu'aujourd'hui. Si le billet n'est pas acquitt demain, on poursuivra...

--Mon Dieu!... mais alors mon mari saura...

--J'y compte bien, et je sais qu'il paira.

La malheureuse femme tait glace d'effroi.

--Oui, dit-elle, mon mari paiera, mais je suis perdue, moi.

--Je n'y puis rien, j'ai des associs...

--Oh!... ne me dites pas cela, monsieur, je vous en supplie...
sauvez-moi. Mon mari a dj pay mes dettes trois fois, et il m'a
jur... s'il ne s'agissait que de moi!... Mais j'ai des enfants, mon
mari est capable dans sa colre de me les retirer... Par piti!...
monsieur, mon bon monsieur Van Klopen...

Elle se tordait les mains, elle sanglotait, elle tait presque  genoux.

L'illustre couturier restait de glace.

--Quand on est mre de famille, pronona-t-il, on prend une couturire 
la journe, il y en a qui btissent des robes charmantes.

Elle essaya pourtant encore de le toucher, elle lui avait pris les
mains, pour un mot elle les et portes  ses lvres.

--Monsieur, si vous saviez... je n'oserai jamais rentrer chez moi... je
n'aurai pas le courage d'avouer  mon mari...

Van Klopen eut un ricanement d'un pouvantable cynisme.

--Eh bien! dit-il, si votre mari vous fait peur, adressez-vous  un
autre!...

Et se dgageant brutalement, abandonnant la malheureuse dans le couloir,
il rentra dans son cabinet o l'attendaient Paul et Mascarot.

Il tait vraiment mcontent, l'arbitre des lgances, et la preuve c'est
qu'il ferma la porte de son cabinet avec une violence loigne de son
caractre et de ses habitudes. Les vritables puissances sont calmes et
sereines.

--Avez-vous entendu, dit-il  Mascarot, cette scne pitoyable? Il m'en
arrive comme cela de temps  autre, et ce n'est pas gai.

Il s'interrompit, parce qu'il sentait  la main un lger chatouillement;
il l'examina curieusement et l'essuya en disant avec un rire pais:

--Tiens!... elle m'a pleur sur la main!...

Paul tait franchement rvolt.

La premire inspiration de son coeur tait encore bonne. S'il et eu
trois mille francs, il les et ports  cette pauvre femme, dont on
entendait encore dans le couloir les gmissements touffs.

--C'est pouvantable!... fit-il.

L'exclamation sembla scandaliser Van Klopen.

--Ah!... dit-il, avec un intraduisible cynisme d'expressions, monsieur
donne dans les crises de nerfs!... Si monsieur tait  ma place, il
saurait promptement ce que cela vaut au juste. C'est mon argent, aprs
tout, et celui de mes associs que je dfends. Vous ne savez donc pas
que toutes ces farceuses que j'habille sont comme folles de vanit et
enrages de toilettes. Pre, mre, mari, elles donneraient tout, avec
les enfants par-dessus le march, pour se faire ouvrir un compte. Vous
ne pouvez savoir ce dont une femme est capable pour se procurer la robe
qui fera crever une rivale de dpit... Ce n'est jamais qu'au moment de
rgler qu'elles songent  la famille...

--Cependant, vous savez qu'avec celle-ci, vous ne perdrez rien; son
mari...

--Ah! oui, les maris, s'cria Van Klopen, qui s'animait  la discussion,
parlons-en. Il me font encore mourir de rire, ceux-l. Apporte-t-on des
robes? Ils vous reoivent avec toutes sortes de politesses, car ils
aiment les belles toffes, eux aussi, qui leur font honneur. Quand on
prsente la facture, c'est une autre paire de manches. Ils roulent des
yeux terribles et parlent de vous faire jeter  la porte...

De la meilleure foi du monde, Paul s'imaginait plaider la cause de la
pauvre dbitrice.

--Les maris sont souvent tromps, objecta-t-il.

--Laissez-moi donc!... Ils savent; et dans tous les cas, leur mtier est
de s'informer. Mais non... ils font les ignorants, c'est plus commode.
Quand ils ont donn cent louis par mois, ils se croient quittes et
regardent dfiler  la douzaine des toilettes  faire cabrer des chevaux
de fiacre. S'ils ne se disent pas que leurs femmes les achtent 
crdit, o pensent-ils donc qu'elles les prennent?... Mais, non, on
s'entend. Madame commence par se faire ouvrir un compte, et Monsieur,
aprs, discute le total et demande des rductions. Je connais ce jeu!...

Le grand couturier paraissait si fort en colre que B. Mascarot jugea
son intervention ncessaire.

--Vous avez peut-tre t un peu dur, dit-il.

Van Klopen lui jeta un coup d'oeil d'intelligence.

--Bah!... rpondit-il, demain je serai pay, je sais bien par qui et
comment, et j'aurai une autre commande. Pour agir comme je l'ai fait,
j'avais mes raisons...

Ces raisons n'taient peut-tre pas fort honntes, car il n'osa les dire
tout haut.

Il entrana l'honorable placeur dans l'embrasure d'une fentre, et l,
tous deux, ils se mirent  causer trs bas, riant abondamment comme au
rcit d'un bon tour.

N'entendant pas un tratre mot, Paul se mit  examiner ce que Van Klopen
appelle son cabinet de consultations.

On n'y voyait rien de ce qu'il faut pour crire, mais bien quantit de
mtres, de ciseaux, des rgles, puis des monceaux d'chantillons, des
masses de croquis de toilette; enfin, dans le fond, six mannequins
supportaient les patrons en papier des nouvelles crations du tailleur
pour dames.

Paul n'avait pas eu le temps de tout inventorier que dj les deux amis,
il les jugeait tels, taient de retour au coin du foyer.

--Nous perdons notre temps, pronona B. Mascarot; j'aurais cependant
bien voulu jeter un coup d'oeil sur nos livres, mais il y a tant de
monde dans le salon.

--Et cela vous arrte, fit insoucieusement le couturier; attendez une
minute.

Il sortit sur ces mots, et presque aussitt on entendit sa grosse voix
doucetre.

--Dsol, mesdames, disait-il, dsespr, parole d'honneur, mais je suis
en confrence avec un marchand de tissus, vous comprenez, c'est pour
vous, en somme, ce sera peut-tre long...

--Nous attendrons, rpondit le choeur intrpide des clientes...

Van Klopen reparut, tincelant de fiert:

--Ce n'est pas plus malin que a, pronona-t-il, elles resteront l
jusqu' la nuit pour attendre leur petit Klopen. Pauvres chattes!...
Voil les clients de Paris. Courez aprs eux, puisez-vous en
gracieusets... ils se sauvent comme des livres. Au contraire,
moquez-vous d'eux, recevez-les mal, ils affluent. Si jamais la vogue me
quitte, je ferme ma boutique, j'cris dessus: Le public n'entre pas
ici, et le lendemain la foule aura dfonc mes portes.

B. Mascarot daigna approuver de la tte, pendant que le tailleur pour
dames tirait d'un chiffonnier un gros registre.

--Les affaires n'ont jamais t mieux, reprit Van Klopen;  vrai dire,
nous sommes en pleine saison. Depuis neuf jours que vous n'tes venu,
nous avons pour 87,000 francs de commandes.

--C'est superbe! Mais laissons le courant pour les affaires douteuses,
je suis press.

L'arbitre des lgances feuilletait son registre.

--Voici, dit-il. Du 4 fvrier, Mlle Virginie Cluche demande cinq
toilettes de thtre et de soire, deux dominos, trois costumes de
ville.

--C'est beaucoup.

--Aussi ai-je demand  me consulter. Elle ne doit qu'une misre: 1,800
francs.

--C'est dj trop, si, comme on l'a dit, son protecteur est ruin. Ne
refuse pas, mais ne faites rien jusqu' nouvel ordre.

Pour toute rponse, Van Klopen traa en marge de son registre un signe
cabalistique, traduction mystrieuse des volonts du placeur.

--Du 6, mme mois, commande importante de la comtesse de Mussidan, pour
elle. Une robe sans garniture pour sa fille. Son compte est des plus
levs; le comte ne paie pas, il m'a prvenu.

--N'importe! allez, et mme poussez-la!

Nouveau signe sur le registre.

--Du 7: Demande d'ouverture de compte de Mlle Flavie Martin-Rigal;
une nouvelle cliente, la fille du banquier, sans doute.

A ce nom, Paul tressaillit; mais l'estimable ngociant ne sembla pas y
prendre garde.

--Mon compre, fit-il du ton le plus srieux, retenez bien ce nom. Quoi
que vous demande cette jeune fille, ft-ce votre maison entire, c'est
d'avance accord. Et surtout, le plus profond respect. La moindre
irrvrence vous causerait des dsagrments. Elle est dans votre salon,
aussitt aprs mon dpart vous la ferez entrer.

A l'air surpris du couturier, il tait ais de voir que Mascarot n'abuse
pas de ce genre de recommandation. Paul n'tait pas moins bahi pour
d'autres motifs.

--Vous serez obi, monsieur, rpondit Van Klopen. A la date du 8, un
jeune monsieur, Gaston de Gandelu, m'est prsent par M. Luper, le
bijoutier. Son pre est trs riche, dit-on, et personnellement il doit
recueillir  sa majorit, qui est proche, un hritage considrable. Ce
jeune homme demande un crdit de quinze ou vingt mille francs pour une
jeune dame.

Le placeur dissimula un sourire. Par-dessous ses lunettes, il observait
son protg. Paul ne bougeait pas. Ce nom de Gandelu ne lui apprenait
rien.

--La dame, poursuivait le couturier, m'a t prsente hier. Elle
s'appelle soi-disant Zora de Chantemille. Le fait est qu'elle est
furieusement jolie.

B. Mascarot rflchissait.

--Compre, dit-il, enfin, vous ne sauriez croire combien ce jeune homme
me gne. On ne peut plus compter sur Clichy... Qu'imaginerions-nous pour
pouvoir l'loigner de Paris?

Le visage de Van Klopen devenait carlate  vue d'oeil. Le moindre
effort de rflexion charriant son sang  la tte, produit cet effet.

--Eh!... fit-il en se frappant le front, le moyen est trouv. Ce Gandelu
qui m'a l'air d'un tourneau vaniteux, est capable de tout et de bien
d'autres choses encore, pour cette belle fille blonde.

--Je le crois.

--Alors, voici la chose. Je lui ouvre un petit compte pour lui mettre
l'eau  la bouche; bien!... Arrive une commande trs importante, je
taille, j'essaye; mais, au moment de livrer, je fais semblant d'avoir
peur et je demande quelques petites valeurs que je jure de ne pas
ngocier...  deux signatures, s'entend. On met alors le gaillard en
rapport avec la _Socit d'escompte mutuel_, et notre cher Verminet lui
persuade aisment d'crire de sa main un nom connu au bas d'un chiffon
de papier. Il m'apporte ces valeurs, je les accepte, nous le tenons.

--Un petit faux!...

--Dame, je ne vois pas d'autre moyen,  moins que...

Il s'interrompit; on entendait dans l'antichambre un tapage inusit et
comme un bruit de voix se disputant.

L'impassible Van Klopen s'tait lev, un peu mu, et il prtait
l'oreille, coutant de toutes ses forces.

--Je voudrais bien savoir, murmura-t-il, quel est l'impertinent qui se
permet de venir faire du scandale chez moi. Vous verrez que ce sera
encore quelque mari ridicule...

Si les maris dtestent et redoutent le couturier des reines, on doit
convenir qu'il le leur rend bien, et qu'ils sont le cauchemar de son
existence.

Si on l'coutait, l'institution serait abolie demain.

--Allez voir ce que c'est, conseilla B. Mascarot.

--Moi!... me commettre avec je ne sais qui, risquer d'essuyer une
avalanche d'injures; pas si bte! Je paye des domestiques pour
m'pargner ces ennuis.

C'tait sage et prudent.

Le bruit d'ailleurs allait s'teignant, le diapason des voix baissait.
On entendit encore ouvrir et se refermer la porte du salon, puis rien.
Tout tait rentr dans le silence.

--Revenons  nos moutons, reprit l'estimable placeur. Votre proposition
me va. J'avais bien un autre expdient, mais il peut manquer. Un joli
petit faux est une arme toujours charge...

Il quitta son fauteuil et entrana le couturier  l'extrmit de la
pice.

Aprs ce qu'ils venaient de se confier, que pouvaient-ils avoir  dire
de plus affreux, de plus indigne?

Depuis le commencement de cette odieuse conversation, Paul tait devenu
plus ple que la mort.

Si ignorant qu'il ft des choses de la vie, il ne pouvait ne pas
comprendre.

Dj, chez Philippe, pendant le djeuner, B. Mascarot lui avait laiss
entrevoir des choses tranges, ce qu'il entendait maintenant achevait de
l'clairer.

Il devenait vident pour lui que cet homme, dont il avait accept la
protection bizarre, machinait quelque tnbreuse et dtestable intrigue.

Actes, dmarches, discours, tout, de sa part, avait une signification,
une raison d'tre, et tendait  quelque but mystrieux.

Analysant et comparant ce qu'il avait vu, entendu ou surpris, Paul
devinait ou plutt sentait une trame patiemment ourdie.

[Illustration: Sa terreur tait si grande, qu'elle tait prs de se
trouver mal.]

Il entrevoyait d'inexplicables rapports entre cette Caroline Schimel
qu'on faisait espionner, et ce marquis de Croisenois, si fier et si
humble, et cette comtesse de Mussidan, qu'on poussait  la ruine, et
Flavie, cette riche hritire dont on lui faisait esprer la main, et ce
Gaston de Gandelu,  la passion de qui on allait arracher un faux, un de
ces crimes qui conduisent au bagne.

Et lui, Paul, n'tait-il pas un instrument rendu forcment docile? Vers
quels abmes et  travers quels bourbiers allait-on le conduire?

Ce placeur obscur, ce couturier illustre, n'taient pas deux amis, comme
il l'avait cru, mais deux complices.

Il voyait  quelles sources impures B. Mascarot puisait son pouvoir
terrible et sans bornes: il savait, il tait comme le remords vivant, la
menace perptuelle poursuivant ses tremblantes victimes le fouet  la
main.

Et Paul se sentait aux mains de ce doucereux despote. L'vidence d'un
complot entre lui et Tantaine clatait  ses yeux. Trop tard!

Lui, innocent, il se trouvait sous le coup d'une accusation de vol.

Lorsqu'il tait sans dfiance, B. Mascarot l'avait li, ficel,
garrott, avec la redoutable adresse de ces mygales nocturnes des forts
de Salcette, qui surprennent l'oiseau endormi sur sa branche et
l'enveloppent de leurs fils sans l'veiller.

Pouvait-il lutter avec quelques chances de succs? Non. Au moindre
effort pour rompre le filet fatal, il devait tre bris.

Cette certitude le faisait frmir, mais il n'prouvait pas la noble
horreur de l'honntet pour le crime.

Il faut bien l'avouer: tous les instincts mauvais dont le germe tait en
lui fermentaient comme la pourriture au soleil.

Il tait encore bloui des splendides espoirs que le tentateur avait
fait briller  ses yeux. Il se souvenait qu'on lui avait dit que son
pre tait un grand seigneur, il songeait  cette jeune fille
millionnaire, dont un seul regard avait fait vibrer en lui des cordes
inconnues.

Il se disait qu'un homme comme Mascarot, tout puissant, mprisant les
lois et les prjugs, fort, patient, devait quand mme arriver  ses
fins.

Quels risques courait-il  se livrer au torrent qui dj l'entranait?
Aucun. Mascarot devait tre un nageur assez vigoureux pour lui tenir la
tte hors de l'eau...

Paul ne s'tait jamais exerc  se contraindre, il ne pouvait se croire
observ, aussi tait-il ais de saisir sur sa mobile physionomie le
reflet de toutes ses sensations.

Ainsi faisait l'honorable placeur.

Si cette conversation infme avait eu lieu devant son protg, c'est
qu'il l'avait voulu ainsi.

Avant de lui donner le mot de son secret, avant de lui rvler ce qu'il
attendait de lui, il tenait  accoutumer son esprit timide  envisager
froidement les plus atroces combinaisons.

Il avait observ que mieux mille fois que les plus subtiles thories, le
fait brutal qui surprend, dmoralise et hte la corruption.

Il lut dans l'oeil de Paul sa rsolution de s'abandonner, et c'est
avec la certitude absolue de son influence qu'il reprit  haute voix la
conversation:

--Arrivons, dit-il,  la question srieuse, qui est le post-scriptum de
ma visite. O en sommes-nous avec la vicomtesse de Bois-d'Ardon?

Le tailleur pour dames eut un geste suffisant, comme il lui arrive quand
on parle d'une de ses clientes de prdilection.

--Elle va bien, rpondit-il. Je viens de lui livrer une srie de
toilettes inoues.

--Que doit-elle?

--Au plus 25,000 francs; elle a d bien plus.

B. Mascarot tracassait furieusement ses lunettes.

--Voil, certes, dit-il, une femme calomnie. Elle est lgre, coquette,
vaniteuse, dpensire, mais rien de plus. Depuis quinze jours, je
fouille son pass, et je n'y trouve pas le plus petit pch vniel qui
la mette  notre discrtion... Heureusement, sa dette nous la livre. Son
mari sait-il qu'elle a un compte ici?

--Lui!... certes non. Il donne  sa femme un argent fou, et s'il se
doutait...

--Parfait! Il faut lui prsenter sa facture.

--Mais, monsieur, remarqua Van Klopen surpris, elle a donn la semaine
passe un acompte important.

--Raison de plus pour agir: elle ne doit pas tre en fonds.

L'arbitre des lgances grillait de prsenter mille objections, un geste
imprieux du digne placeur lui ferma la bouche.

--Je vous prierai de m'couter, reprit B. Mascarot, de bien retenir ce
que je vais vous dire, et surtout faites-moi la grce de me dispenser de
vos remarques.

Van Klopen avait perdu cette superbe impudence qui impose tant  sa
clientle.

--tes-vous connu chez la vicomtesse de Bois-d'Ardon? demanda le
placeur.

--Oh!... comme le loup blanc.

--Trs bien. Cela tant, aprs-demain,  trois heures prcises,--ni plus
tt, ni plus tard, rglez-vous sur la Bourse,--vous vous prsenterez
chez la vicomtesse. On vous rpondra que madame a une visite.

--J'attendrai.

--Point. Vous insisterez pour voir madame sur-le-champ. Si les
domestiques taient par trop rcalcitrants, menacez-les de moi.

--Inutile; je saurai forcer la consigne.

--Vous pntrerez donc dans le salon, et vous trouverez la vicomtesse en
grande conversation avec M. le marquis de Croisenois. Vous le
connaissez, j'imagine?...

--Oui, mais seulement de vue...

--Cela suffit. Vous ne vous inquiterez nullement de lui, vous tirerez
votre facture de votre poche, et brutalement, vous rclamerez de
l'argent.

--Oh!... monsieur, y pensez-vous? La vicomtesse me menacera de me faire
jeter  la porte.

--C'est trs probable. Mais vous la menacerez, vous, de porter votre
facture  son mari. Elle vous ordonnera de sortir, mais au lieu d'obir,
vous vous camperez insolemment dans un fauteuil en dclarant que vous ne
vous retirerez pas sans argent.

--Mais ce sera affreux.

--Sans doute. Mais le marquis de Croisenois mettra fin  la scne. Il
vous jettera  la tte un portefeuille, en vous disant: Paye-toi,
faquin!...

--Et je dguerpirai.

--Oui, mais avant, comme vous aurez en poche un crayon bien taill, vous
libellerez un reu au nom de M. Croisenois pour le compte de Mme de
Bois-d'Ardon.

Jamais homme ne se vit humili et piteux autant que l'tait l'arbitre
des lgances...

--Si j'y comprends quelque chose... murmurait-il.

--Inutile. Vous m'avez entendu?

--J'obirai, monsieur, mais nous perdrons la clientle de la vicomtesse.

--Et aprs!...

Van Klopen allait peut-tre essayer de se retrancher derrire sa
dignit, lorsque la voix piaillarde qui, l'instant d'avant, emplissait
l'antichambre clata de nouveau, mais tout prs, cette fois, dans le
couloir mme.

--Elle est mauvaise! criait cette voix. On ne me la fait pas  la pose,
 moi. Attendre une heure!... plus souvent!... O est mon sabre? Le
sabre, le sabre!... Van Klopen occup!... Je la connais. Vous allez voir
qu'il se drangera pour moi.

Ces exclamations eurent au moins ce rsultat de dissiper comme par
enchantement les nuages qui assombrissaient le front des deux associs.

Ils changrent un regard gros de rticences, comme s'ils eussent connu
cette voix aigre et fausse qui perait le tympan.

--C'est lui! murmura Mascarot.

La porte s'ouvrit en mme temps, et le jeune M. Gaston de Gandelu fit
irruption dans le cabinet du tailleur pour dames.

Il portait, ce jour-l, un veston plus court encore que d'habitude, un
pantalon plus clair et plus troit, un faux-col plus vaste, une cravate
plus tourdissante.

Sa plate figure tait rouge et bouffie de colre.

--C'est moi! s'cria-t-il ds le seuil. Hein!... vous la trouvez forte,
celle-l! Je suis comme cela, moi, bon enfant, mais carr, comme dit
Achille de chez Vachette. Attendre plus de vingt minutes, moi!... Ah!...
mais non.

Il est sr que cette infraction aux rgles immuables de sa maison, que
ce mpris d'une tiquette consacre mettaient le couturier des reines
hors de soi.

Mais il tait sous l'oeil du placeur, il avait reu l'ordre de
s'emparer du jeune M. de Gandelu, il savait qu'on ne prend point de
mouches avec du vinaigre, il se rsigna  filer doux.

--Croyez, monsieur, commena-t-il, sans russir, toutefois,  dpouiller
son air gourm; croyez que si j'avais su...

Cette simple explication enchanta le spirituel jeune homme.

--Des excuses!... interrompit-il, je les accepte. Qu'on remporte les
pes!... Farceur, va! Mais n'importe, il ne faudrait pas me la refaire.
J'ai en bas mes chevaux qui sont capables d'avoir pris un rhume. Vous
les connaissez, mes chevaux? Quelles btes, hein! Et dire que Zora
voulait continuer de poser!... Est-elle assez jeune!... Mais je la
formerai, vous verrez... Je cours la chercher.

Sur ces mots, il disparut dans le couloir en criant:

--Zora!... Madame de Chantemille!... Chre vicomtesse!...

Le grand couturier semblait aussi  l'aise,  peu prs, qu'un homme sur
les charbons ardents. Quel affront pour sa maison!... Il lanait des
regards dsesprs  B. Mascarot, qui, plac prs de la porte donnant
sur l'escalier, gardait une physionomie d'augure.

Quant  Paul, il n'tait peut-tre pas loign de prendre ce jeune
monsieur, qu'un quipage attendait  la porte, pour le modle achev des
grces et faons du grand monde.

Mme son coeur se serrait en songeant  l'odieux traquenard o allait
tre pris ce garon si intressant.

Cette dernire impression fut si vive qu'il s'approcha du placeur, afin
de la lui communiquer.

--N'y a-t-il donc aucun moyen, demanda-t-il  voix basse, d'pargner cet
infortun jeune homme?

B. Mascarot eut un de ces sourires ples qui font frmir ceux qui le
connaissent pour l'avoir vu  l'oeuvre.

--Avant un quart-d'heure, rpondit-il, je vous adresserai cette mme
question, en vous laissant matre de la rsoudre  votre guise.

--Oh! dans ce cas...

--Chut!... voici venir votre premire preuve. Si vous n'tes pas
l'homme fort que j'ai cru, bonsoir. Tenez ferme!... Une chemine va vous
tomber sur la tte.

Les expressions taient triviales, mais le ton tait si expressif que
Paul, effray, entrevit les plus fantastiques dangers et rassembla toute
son nergie.

Bien lui en prit, car il put touffer le cri de surprise et de colre
que devait lui arracher la vue de la femme qui entrait.

La vicomtesse, la Zora du jeune M. de Gandelu, c'tait sa Rose,  lui,
dans une toilette qui, pour avoir t achete toute faite, n'en tait
pas moins tourdissante.

videmment, elle avait de belles dispositions, et, conseille par
l'intelligent Gaston, elle devait aller loin... Et la preuve, c'est
qu'elle avait sur le nez un binocle qu'elle maintenait  grand'peine, et
qui paraissait la gner normment.

Elle tait intimide pourtant, et M. de Gandelu, la tranait presque.

--Auriez-vous peur; lui disait-il. Je la trouverais drle?... Arrivez
donc, puisque je vous affirme qu'il va chasser ses domestiques.

Zora-Rose installe dans un fauteuil, le sduisant jeune homme se
retourna vers le clbre fournisseur des cours du Nord.

--Eh bien! lui demanda-t-il, avez-vous pens  nous? Avez-vous cherch
et compos la toilette qui convient  la beaut de madame?

Van Klopen ne rpondit pas. Il avait les sourcils froncs, le visage
contract du devin qui, assis sur le trpied, attend l'inspiration.

--J'y suis!... s'cria-t-il enfin avec un geste grandiose, j'y suis,
j'ai trouv, je vois!

--Hein!... fit Gaston influenc, quel homme!

--coutez, poursuivit le couturier, l'oeil brillant de l'enthousiasme
des grands inventeurs. Costume de ville d'abord: polonaise  corsage
large, cordelires croises  la pensionnaire; corsage, manches et
sous-jupe d'un marron vigoureux; jupe de dessus cheveux de la reine,
avec chancrures ovodes; robe bouffante releve en coquilles.

Il et pu parler longtemps ainsi, Zora-Rose ne l'entendait plus.

Elle venait d'apercevoir Paul, et, en dpit de son audace nouvelle, sa
terreur tait si grande qu'elle tait prs de se trouver mal.

Qu'allait-il advenir de cette inexplicable rencontre?

Comment Paul pouvait-il rester calme en apparence, se contenir,
lorsqu'elle lisait dans ses yeux les plus pouvantables menaces?

Son malaise devenait si manifeste, qu' la fin le jeune M. de Gandelu la
remarqua.

Mais ne connaissant pas Paul, qu'il avait  peine aperu en entrant,
dou d'une perspicacit un peu borne, il se mprit compltement aux
causes du trouble affreux de Rose-Zora.

--Arrtez! cria-t-il  Van Klopen, arrtez! arrtez!... Voyez l'effet de
la joie! Je connais cela, moi. Dix louis qu'elle va avoir une crise de
nerfs! Ah! mais non, il n'en faut pas!...

Durant cette scne, B. Mascarot n'avait pas perdu son protg de vue. Le
jugeant prs d'clater, il pensa que prolonger l'preuve serait  la
fois absurde et imprudent.

--Je vous laisse, cria-t-il  Van Klopen; n'oubliez pas nos conventions.
Monsieur et madame, mes respects.

Sachant comment se retirer sans traverser le salon, il prit le bras de
Paul et l'entrana. Il tait temps.

Lorsqu'ils furent sur l'escalier, dlivrs des empressements des
chasseurs de l'antichambre, alors seulement l'honorable placeur respira.

--Que pensez-vous de l'aventure? demanda-t-il.

Si pnible avait t la contrainte que Paul s'tait impose, la rage de
l'amour-propre offens serrait si bien ses dents, qu'il lui fut
impossible de rpondre autrement que par un gmissement sourd.

--Diable!... pensa l'honnte directeur de l'agence de la rue
Montorgueil, il a t rudement touch. Peu importe, il s'est assez bien
tenu et le grand air va le remettre.

Point. Arriv dans la rue, Paul et t contraint de s'arrter, tant ses
jambes flageolaient, s'il n'et eu un point d'appui.

Son digne protecteur ne pouvait le traner en cet tat, aussi eut-il un
soupir de satisfaction en apercevant un petit caf  sa convenance.

--Entrons ici, dit-il, vous prendrez quelque chose, et cela vous
remontera le moral.

Ils allrent s'tablir dans une troite salle o ils taient seuls, et
au bout de dix minutes, aprs avoir bu deux verres de rhum, Paul reprit
figure humaine, le sang remontait  ses joues.

--Cela va mieux? demanda le placeur.

--Oui.

Il faut battre le fer pendant qu'il est chaud. Quand B. Mascarot a
tourdi son homme, il l'achve sans lui laisser le loisir de respirer.

Il y a un quart-d'heure, reprit-il, je vous ai promis de vous rappeler
vos bonnes dispositions au sujet de M. de Gandelu...

--Assez, interrompit violemment Paul, assez!...

Le digne placeur eut un paternel sourire.

--Voyez pourtant, fit-il, comme, selon la position, les points de vue
changent. Voici que vous commencez  devenir raisonnable.

--Oui, je suis raisonnable, c'est--dire que je veux tre riche, moi
aussi... Ah! vous n'aurez plus  me presser. C'est moi qui vous sommerai
de raliser vos promesses. Je ne veux plus avoir  subir une humiliation
comme celle d'aujourd'hui.

B. Mascarot eut un haussement d'paules que son protg ne vit pas.

--Vous tes en colre? fit-il.

--La colre passera, mes dispositions resteront les mmes.

Maintenant que Paul s'avanait, le placeur battait en retraite. C'est la
tactique indique.

--Ne vous engagez pas sans rflchir, dit-il. En ce moment, vous tes
encore votre matre; demain, si vous vous abandonnez  moi, il vous
faudra abdiquer votre libre arbitre.

--J'irai jusqu'au bout.

Le placeur triomphait enfin.

--C'est bien!... fit-il froidement. Le docteur Hortebize vous prsentera
chez M. Martin-Rigal, le pre de Mlle Flavie, et moi, huit jours
aprs le mariage, je vous donnerai une couronne de duc  faire peindre
sur vos quipages.




XII


Lorsqu'elle avait annonc  Andr qu'elle s'en remettrait  la loyaut
de M. de Breulh-Faverlay, Mlle de Mussidan avait consult les
intrts de son amour bien plus que ses forces.

Elle dut le reconnatre lorsque seule, en face d'elle-mme, elle se
demanda comment tenir sa promesse.

Tout son tre se rvoltait  cette ide qu'elle allait tre force de
demander un rendez-vous  un homme, et qu'il faudrait le laisser lire
jusqu'au fond de son me.

Un tranger l'et moins pouvante que M. de Breulh.

Il lui paraissait, et c'tait juste, que par ce seul fait qu'il avait
recherch sa main, c'est--dire dsir sa personne, il avait acquis des
droits sur sa pense mme.

[Illustration: Debout prs de la chemine, elle s'appuyait  la
tablette.]

Tout le long de la route, dans le fiacre o elle tait monte avec sa
dvoue Modeste, Sabine ne pronona pas un mot.

On allait se mettre  table lorsqu'elle arriva  l'htel de Mussidan.

Le dner fut lugubre.

Si les plus cruelles incertitudes torturaient la jeune fille, le comte
et la comtesse se taisaient, obsds par les menaces du docteur
Hortebize et de l'honorable B. Mascarot.

Autour d'eux, dans la magnifique salle  manger, les domestiques
allaient et venaient, remplissant leur service avec cette apparence
d'empressement que donne l'habitude.

Que leur importait la tristesse des matres, et qu'avaient-ils  y voir?
N'taient-ils pas bien logs, mieux nourris, pays rgulirement?
N'allaient-ils pas tout  l'heure,  l'office, prendre leur revanche de
la gravit qui leur tait impose au mme titre que la livre?

Ils se souciaient bien du reste! A eux vritablement tait l'htel. Pour
eux surtout, le comte de Mussidan touchait ses fermages.

Combien de maisons  Paris sont ainsi, o les matres semblent les htes
de passage de leur gens.

Ds neuf heures, Sabine, retire dans sa chambre, s'efforait
d'accoutumer son esprit  la dmarche terrible, s'exerant pour ainsi
dire aux souffrances qu'elle endurerait lorsqu'elle serait en prsence
de M. de Breulh.

Elle ne dormit pas cette nuit-l.

Au matin, elle se trouva toujours aussi dfaillante. Mais la pense ne
lui venait pas d'luder sa promesse, ni mme de gagner du temps.

D'abord, elle avait jur, et Andr devait attendre une lettre avec une
mortelle impatience.

Puis,  mesure qu'elle tudiait mieux sa situation, elle sentait plus
imprieusement la ncessit d'une prompte dtermination.

Laisser les choses s'engager, c'tait s'exposer  rencontrer
d'invincibles obstacles.

On ne marie pas, prtend-on, une jeune fille contre son gr. C'est une
erreur. Sabine ne l'ignorait pas.

Et elle ne pouvait se confier  son pre, encore moins  sa mre.

Sans jamais avoir t admise aux panchements de leur intimit, elle
tait sre qu'il y avait sur la maison une menace de malheur.

Lorsqu'au sortir du couvent elle tait rentre dans sa famille, elle
avait compris qu'elle y tait de trop, qu'elle y gnait.

Elle tait sre  n'en pouvoir douter que le comte et la comtesse
appelaient de tous leurs voeux le jour o, par son mariage, elle les
affranchirait. Ils seraient libres alors de se sparer, de fuir, chacun
de son ct, aprs s'tre jur de ne se revoir jamais.

Elle tait le lien de deux haines.

Toutes ces circonstances, qui se reprsentaient  son esprit,
redoublaient ses angoisses.

Alors, sans aucun doute, elle tait dans une de ces dispositions
d'esprit qui inspirent aux jeunes filles les rsolutions dsespres.

Oui, il lui et sembl moins pnible, moins cruel de quitter pour
toujours le toit paternel, que d'affronter le regard de M. de Breulh,
quand elle lui dirait la vrit.

Par bonheur, elle devait  l'habitude de vivre replie sur elle-mme une
nergie virile.

Pour Andr, encore plus que pour elle-mme, elle voulait rester dans le
cercle troit des conventions sociales. Elle et souffert d'une flicit
qu'il faut cacher comme une honte, et dont le monde hypocrite et mchant
se venge tt ou tard. Il fallait  ses dsirs ce bonheur permis,
d'accord avec les prjugs et la passion, qui s'affirme hautement  la
face de Dieu et des hommes.

A midi, elle n'tait pas encore dcide, et, agenouille  son
prie-Dieu, elle priait et pleurait.

Hlas! pourquoi n'avait-elle pas de mre?

Un moment elle eut l'ide d'crire. Mais elle comprit que c'est folie de
confier au papier les phrases qu'on n'ose prononcer.

Le temps pressait, et Sabine se reprochait amrement ce qu'elle appelait
sa pusillanimit, lorsqu'elle entendit les grilles de l'htel tourner
sur leurs gonds.

Une voiture entrait dans la cour de l'htel.

Machinalement, la jeune fille s'approcha de la fentre, regarda et
poussa un cri de joie.

Elle venait de voir M. de Breulh-Faverlay descendre d'un phaton qu'il
conduisait lui-mme malgr le froid.

--Dieu m'a entendue, murmura-t-elle; le plus pnible de mon entreprise
m'est pargn.

--Quoi! mademoiselle, demanda la dvoue Modeste, vous allez parler  M.
de Breulh ici?

--Oui. Ma mre n'est pas habille, on n'ira pas avertir mon pre dans la
bibliothque sans un ordre exprs; en arrtant M. de Breulh au passage
et en le faisant entrer au salon, j'ai un quart d'heure  moi; c'est
plus qu'il ne faut.

Rassemblant alors tout son courage, triomphant de ses dernires
hsitations, elle sortit.

Certes Andr et le droit de s'enorgueillir d'tre prfr, lui, le
pauvre peintre, l'enfant trouv,  l'homme que le comte de Mussidan
avait choisi entre tous pour sa fille unique.

M. de Breulh-Faverlay est un des dix hommes dont Paris s'inquite en
dehors du monde officiel.

Il semble que la fortune ait pris plaisir  vider sur sa tte le trsor
de ses faveurs.

Il n'a pas quarante ans; il est remarquablement bien de sa personne, son
intelligence est suprieure, on redoute son esprit; enfin, il est un des
plus riches propritaires de France.

Comment reste-t-il, en apparence, tranger aux affaires de son pays et
de son temps, pourquoi se tient-il  l'cart? On le lui a souvent
demand.

--J'ai bien assez  faire, rpond-il, de dpenser ma fortune sans me
donner trop de ridicules.

Est-ce modestie relle ou affectation? On ne sait.

Ce qui est sr, c'est qu'il est comme l'expression dernire de tout ce
que la noblesse franaise eut autrefois de beau, de brillant, de
potique. Il en a la loyaut parfaite, la courtoisie spirituelle,
l'esprit chevaleresque et la gnreuse disposition  se dvouer pour des
causes perdues.

Il a eu, prtend-on, de grands succs auprs des femmes. Si les on dit
sont vrais, il a su tre assez habile pour ne jamais compromettre
personne.

Une sorte d'ombre mystrieuse et romanesque, qui plane sur ses jeunes
annes, ajoute encore  son prestige.

Il n'a pas toujours t riche, il s'en faut.

Orphelin, n'ayant qu'un insignifiant patrimoine, M. de Breulh
s'embarqua, lorsqu'il n'avait gure que vingt ans, pour l'Amrique du
Sud. Il y est rest douze ans, tantt faisant la guerre de partisans,
tantt demandant aux plus singulires professions sa vie de chaque jour,
prludant par deux expditions aux tentatives avortes de
Raousset-Boulbon et de Pindray.

A son retour en France, il n'tait gure plus riche qu'avant son dpart,
lorsque son oncle, le vieux marquis de Faverlay, mourut en lui lguant
ses proprits,  la condition de joindre, par un trait d'union,  son
nom de Breulh le nom de Faverlay, menac de s'teindre.

On ne lui connat qu'une passion srieuse, les chevaux. Mais s'il fait
courir, c'est en grand seigneur et non en palefrenier.

Voil ce que savait le monde sur l'homme qui allait tenir entre ses
mains les destines d'Andr et de Mlle de Mussidan.

Il venait d'entrer dans le vestibule, et il allait adresser la paroles
aux valets de pied qui s'taient levs  son approche, lorsque
apercevant Sabine sur les dernires marches de l'escalier, il salua
profondment.

La jeune fille vint droit  lui.

--Monsieur, dit-elle, si mue que sa voix tait  peine intelligible,
monsieur, je vous demanderai de m'accorder un moment d'entretien. Je
voudrais vous parler,  vous seul... sur-le-champ.

M. de Breulh s'inclina profondment sans rien laisser voir de son
tonnement.

--Ce m'est un grand honneur, mademoiselle, rpondit-il, d'avoir  me
mettre  vos ordres.

Sur un signe de Sabine, un des valets de pied avait ouvert la porte de
ce mme salon o le docteur Hortebize avait vu presque  genoux
l'orgueilleuse comtesse de Mussidan.

La jeune fille entra la premire, peu soucieuse de l'opinion et
conjectures des domestiques.

Elle n'offrit point de sige  M. de Breulh.

Debout, prs de la chemine, elle s'appuyait  la tablette, comme si
elle eut craint d'tre trahie par ses forces.

Ce n'est qu'aprs un long silence, horriblement embarrassant pour tous
deux, que Mlle de Mussidan russit enfin  surmonter l'horreur que
lui inspirait sa dmarche.

--Ma conduite extraordinaire, commena-t-elle, vous prouvera, monsieur,
mieux que les plus longues explications, la sincrit de mon estime pour
votre caractre, ma confiance absolue en vous...

M. de Breulh ne sourcilla pas.

O voulait en venir Sabine? Son esprit s'garait en mille suppositions
contradictoires.

--Vous tes un ami de notre famille, poursuivit la jeune fille, vous
avez pu mesurer les misres secrtes de notre intrieur. Vous avez d
reconnatre, qu'entre mon pre et ma mre, je suis abandonne autant
qu'une orpheline...

Elle s'arrta, interdite et honteuse.

L'ide que M. de Breulh allait peut-tre se mprendre  ses expressions
et s'imaginer que, devanant son blme, elle cherchait  s'excuser,
rvoltait sa fiert.

C'est donc avec une nuance de hauteur, qui devait paratre trange 
coup sr, dans sa situation, qu'elle reprit:

--Mais ai-je donc  me justifier?... Si j'ai os vous demander un
entretien, monsieur, c'est que je veux vous conjurer de renoncer au...
projet dont il a t question, et vous prier de prendre sur vous la
responsabilit d'une rupture.

Si inattendue tait cette dclaration, que M. de Breulh, malgr cette
puissance de dissimulation que donne l'usage du monde, laissa voir sa
surprise profonde, voile d'un certain dpit.

--Mademoiselle... commena-t-il.

Sabine l'interrompit.

--C'est un grand service, dit-elle, que j'implore de votre gnrosit.
Il dpend de vous de m'pargner de cruels chagrins...

Elle eut un sourire triste et ajouta:

--J'ai conscience de ne vous demander qu'un lger sacrifice. C'est 
peine si j'ai l'honneur d'tre connue de vous, je ne puis que vous tre
bien indiffrente.

La physionomie de M. de Breulh trahissait une profonde souffrance.

--Vous vous trompez, mademoiselle, pronona-t-il d'une voix grave, et
vous me jugez mal. J'ai pass l'ge des dterminations prises  la
lgre. Si j'ai sollicit votre main, c'est que j'ai su apprcier comme
il convient les nobles qualits de votre coeur et de votre esprit. Je
crois qu'il sera heureux entre tous, celui dont vous daignerez accepter
le nom.

Mlle de Mussidan ouvrait la bouche pour rpondre, mais dj M. de
Breulh poursuivait:

--En quoi vous ai-je dplu assez pour tre ainsi repouss? Je l'ignore.
Seulement, mademoiselle, sachez-le bien, c'est un malheur dont je ne me
consolerai de ma vie.

La sincrit de la douleur de M. de Breulh tait si vidente, que Sabine
en fut mue.

--Croyez, monsieur, dit-elle, que je suis touche plus que je ne saurais
l'exprimer. Vous ne m'avez pas dplu, monsieur, et votre recherche
m'honore au-del de mes mrites. J'aurais t heureuse et fire d'tre
votre femme, si...

Elle fut oblige de s'interrompre, tant le sang affluait  sa gorge.

Mais M. de Breulh fut cruel, il insista:

--Si?... demanda-t-il.

Mlle de Mussidan dtourna la tte pour drober le spectacle de sa
confusion, et c'est presque dfaillante qu'elle rpondit:

--Si je n'avais donn mon coeur et promis ma main  un autre.

M. de Breulh ne put retenir une exclamation:

--Ah!

Intention, hasard ou jalousie, il avait, ce Ah! comme une apparence
d'ironie qui blessa et rvolta Sabine.

Elle se retourna irrite, et c'est la tte haute, aprs avoir cherch et
rencontr le regard de M. de Breulh, qu'elle reprit:

--Oui, monsieur, un autre, choisi par moi entre tous, librement, 
l'insu de ma famille. Un autre, pour qui je suis tout, de mme qu'il est
tout pour moi...

M. de Breulh ne rpondit pas.

--Et ce choix ne saurait vous offenser, reprit la jeune fille. Vous
ignoriez jusqu' mon existence, quand je l'ai rencontr, cet autre.
D'ailleurs, est-il une comparaison possible entre vous et lui? Non. Vous
tes, vous, tout en haut de l'chelle sociale: il est, lui, tout en bas.
Autant vous tes noble, autant il est peuple. Vous tes fier de ne point
porter de titre: on dit les sires de Breulh comme on dit les sires de
Coucy; lui n'a pas mme de nom. Votre fortune dpasse vos fantaisies;
lui se dbat et lutte obscurment pour le pain de chaque jour. Car il en
est l! oui, monsieur. Peut-tre est-ce un homme de gnie; les
difficults les plus misrables de l'existence enchanent son essor.
Pour conqurir le droit de devenir un grand artiste, il est ouvrier...
Et si jamais vous serrez sa main loyale, vous y sentirez les callosits
du travail...

Mlle de Mussidan et pris  tche de dsoler ce galant homme, dont
elle attendait un grand service, un sacrifice plus grand encore, qu'elle
n'et pas parl autrement.

Dans son inexprience, elle faisait tout pour aviver la blessure qu'elle
venait de lui faire.

Et jamais elle n'avait t si belle qu'en ce moment, o elle vibrait
tout entire au souffle de la passion. Sa voix avait des sonorits
tranges. Son me mme montait  ses yeux.

--Maintenant, monsieur, reprit-elle, comprenez-vous ma prfrence? Plus
est large, profond, infranchissable, en apparence, l'abme qui le spare
de moi, plus je me dois d'tre fidle aux serments changs. Je sais mon
devoir. La femme digne de ce nom doit tre, pour qui l'aime, l'esprance
et la foi, qui enfantent des miracles. Qu'on me juge insense, j'y
consens. Je sais quels dangers on court  heurter les prjugs. Il se
peut que l'avenir me rserve un chtiment terrible... on ne m'entendra
jamais me plaindre. Enfin, cet autre...

Elle hsita un moment, et, enfin, d'un ton simple mais ferme, elle
ajouta:

--Cet autre... je l'aime.

M. de Breulh coutait, plus immobile, en apparence, et plus froid que le
marbre. En ralit, la plus terrible des passions, la jalousie, grondait
au fond de son coeur.

C'est que s'il avait laiss entrevoir la vrit, il ne l'avait pas dite
toute entire.

Il aimait Sabine, et il l'aimait depuis longtemps. C'tait l'difice
entier de son avenir que, sans paratre le remarquer, Mlle de
Mussidan renversait. Oui, il tait noble, oui, il tait riche, mais
titres et fortune, il eut tout donn pour tre  la place de cet autre
qui gagnait son pain, qui tait un enfant trouv, mais qui tait aim.

Bien d'autres,  sa place, eussent hauss les paules et expliqu Sabine
d'un seul mot: romanesque.

Lui, non. Il tait digne de la comprendre.

Ce qu'il admirait le plus en elle, c'tait cette belle franchise qui va
droit au but, sans rticences et sans ambages, cette hardiesse  braver
le danger aprs l'avoir reconnu et raisonn.

Elle tait certes, inhabile et imprudente; mais cela mme la grandissait
 ses yeux. Ce n'est d'ordinaire ni la prudence ni l'habilet qui
manquent aux jeunes demoiselles leves comme Sabine au noble et moral
couvent des Oiseaux.

Par ce temps de galanteries banales, d'intrigues amoureuses btes et
plates comme un livre obscne,  une poque o le notaire qui rdige le
contrat reprsente toute la posie de la moiti des mariages, M. de
Breulh se trouvait en prsence d'une femme capable d'une grande et
vigoureuse passion.

Cette femme, il avait espr qu'elle serait sienne, et voici qu'elle lui
chappait.

Il brlait d'interroger cependant, de savoir, soit qu'il gardt une
ombre d'esprance, soit qu'il trouvt comme une cre volupt  se bien
convaincre de son malheur.

--Mais cet autre, demanda-t-il  Sabine, comment vous est-il possible de
le voir?

Elle comprit qu'elle n'avait rien  cacher.

--Je le rencontre  la promenade, rpondit-elle; je suis alle chez
lui...

--Chez lui!...

--Oui: je lui ai donn quinze sance pour mon portrait.

Et firement elle ajouta:

--Une fille comme moi peut aller sans danger chez l'homme qu'elle a
choisi: il ne s'y passe rien dont elle ait  rougir.

M. de Breulh se taisait, il tait confondu, abasourdi.

--Vous savez tout, monsieur... Je me suis fait violence  ce point de
vous dire, moi, jeune fille, ce que je n'ai pas os avouer  ma mre.
Que dois-je maintenant esprer?

Ceux-l seuls qui, passionnment pris, ont trouv une femme assez
loyale pour leur dire:

--Je ne vous aime pas, j'ai donn ma vie  un autre, je ne vous aimerai
jamais, renoncez  toute esprance.

Ceux-l seuls peuvent se faire une juste ide de la situation d'esprit
de M. de Breulh et des tortures qu'il endurait.

Certes, s'il eut appris par quelque voie dtourne les amours de Sabine,
il ne se serait pas retir. Il eut accept la lutte, avec l'espoir de
triompher de ce mortel heureux qu'on lui prfrait.

Mais ici, lorsque Mlle de Mussidan se mettait  sa discrtion, abuser
de sa confiance tait impossible.

[Illustration: M. de Mussidan, presque effraye, se pendit aux
sonnettes.]

--Il sera fait selon vos dsirs, mademoiselle, rpondit-il, non sans une
certaine amertume. Ce soir mme, j'crirai  votre pre pour lui
rendre sa parole. Ce sera la premire fois que je ne tiendrai pas la
mienne. Je me demande quel prtexte j'imaginerai pour colorer ma
retraite; ce qui est sr, c'est que si prcieuse que ma dfaite puisse
tre, M. de Mussidan m'en voudra cruellement. Mais vous l'exigez...

A l'exaltation de Sabine avait succd cette prostration physique et
morale qui suit invitablement les dpenses excessives d'nergie.

--Je vous remercie, monsieur, murmura-t-elle, et du plus profond de mon
me. J'viterai, grce  vous, une lutte dont la pense seule me glaait
d'horreur, car j'tais rsolue  rsister aux dsirs de ma famille.
Tandis que maintenant!...

M. de Breulh ne paraissait nullement partager la scurit de la jeune
fille.

--Malheureusement, mademoiselle, je tremble de vous voir reconnatre,
avant peu, l'inutilit de mon sacrifice... De grce, laissez-moi
m'expliquer. Jusqu'ici vous n'tes alle que fort peu dans le monde, et
ds que vous y avez paru, on a su que des projets d'union existaient
entre vos parents et moi. De l vient que vous avez t peu entoure.
Qu'on sache demain que je me retire, vingt prtendants se mettront sur
les rangs.

Mlle de Mussidan soupira. C'tait la l'objection d'Andr.

--Reconnaissez-le, poursuivait M. de Breulh, votre situation sera des
plus difficiles. Si vos nobles qualits sont faites pour exalter les
sentiments les plus levs, votre grande fortune doit irriter les plus
sordides convoitises.

Pourquoi ces mots de fortune et de convoitise? tait-ce une allusion
 la pauvret d'Andr? Elle regarda fixement M. de Breulh: ses yeux ne
trahissaient pas la plus lgre intention d'ironie.

--C'est vrai, fit-elle tristement, j'ai une grosse dot.

--Que rpondrez-vous  ceux qui se prsenteront?

--Je ne sais; sans doute je trouverai des raisons plausibles de refus.
D'ailleurs, j'obis  la voix de mon coeur et de ma conscience, je ne
puis mal faire, Dieu aura piti de moi.

Cette dernire phrase tait un cong. M. de Breulh, un homme du monde,
ne pouvait s'y mprendre; cependant il ne bougea pas.

--Si j'osais, mademoiselle, commena-t-il, si je me supposais assez
votre ami pour me permettre un conseil...

--Parlez, monsieur, je vous en prie.

--Eh bien! pourquoi ne pas rester dans les termes o nous sommes? Tant
que notre rupture ne sera pas bruite, votre tranquillit est assure.
Il me serait ais de retarder d'un an les dmarches dcisives, et je
serais toujours prt  me retirer au moindre signe.

Cette proposition cachait-elle une arrire-pense? Non. Mais Sabine ne
s'en inquita mme pas.

--Non, monsieur, rpondit-elle vivement, non. Ce serait abuser de votre
dvouement et vous condamner  un rle affligeant. Et d'ailleurs,
rflchissez, ce subterfuge ne serait-il pas indigne de vous, de moi...
et de lui?

M. de Breulh n'insista pas. A son premier mouvement de dpit succdait
un invincible attendrissement.

Un projet digne de son caractre chevaleresque obsdait son esprit, et
il hsitait  le traduire, tant cette belle jeune fille, si craintive et
si vaillante  la fois, si pure et si imprudente le frappait de respect.

Il parvint cependant  vaincre cette timidit si nouvelle pour lui.

--Serait-ce, commena-t-il avec des hsitations d'adolescent, serait-ce
abuser de la confiance que vous avez daign me tmoigner, que de vous
dire... de vous exprimer combien je serais... heureux de connatre
l'homme que vous avez choisi?...

Sabine rougit excessivement.

--Je n'ai rien  vous cacher, monsieur, dit-elle. Il se nomme Andr, il
est peintre, il demeure rue de la Tour-d'Auvergne, n...

M. de Breulh ne devait oublier ni ce nom ni cette adresse.

--De grce, reprit-il avec plus de fermet, ne croyez pas  une vaine
curiosit. Le seul dsir de vous servir a dcid ma question. Il me
serait si doux de devenir votre alli, d'tre pour quelque chose dans
votre vie. J'ai des amis puissants, les relations que donne une grande
fortune...

La passion est maladroite. C'est le trait essentiel qui la trahit.

Avec les plus dlicates intentions, M. de Breulh, ce gentilhomme si
expert et si fin d'ordinaire, n'avait pour ainsi dire pas prononc une
phrase sans blesser Sabine.

Voici que maintenant il paraissait proposer sa protection  Andr!
C'est--dire qu'il semblait tablir sa supriorit  lui sur l'homme
aim. C'est ce que jamais femme ne tolrera.

--Pour ceci encore, monsieur, rpondit-elle, merci. Mais je connais
Andr. Une offre de service l'humilierait affreusement. C'est ridicule?
Oui, je le sais. Excusez-nous, notre condition particulire nous impose
des scrupules exagrs. Pauvre cher!... Sa fiert est toute sa noblesse!

Ayant dit, et voulant couper court  un entretien qui tait pour elle un
supplice, Mlle de Mussidan sonna. Un valet parut.

--Avez-vous prvenu ma mre de la visite de monsieur? demanda-t-elle.

--Non, mademoiselle, monsieur et madame nous ont fait avertir qu'ils ne
pouvaient recevoir.

--Comment donc ne m'avez-vous rien dit? fit durement M. de Breulh.

Et sans attendre la justification fort simple du valet de pied, il
s'inclina crmonieusement devant Sabine, s'excusa de l'avoir
involontairement importune, et sortit en laissant paratre juste assez
de mcontentement pour qu'on le remarqut.

--Celui-l aussi, pensait Sabine, est digne d'tre aim!...

--Elle s'apprtait  remonter chez elle, lorsque le bruit d'une sorte de
discussion dans le vestibule, l'arrta.

La porte du salon avait t entrebille et elle entendait les instances
d'un visiteur qui voulait absolument voir le comte de Mussidan,
sur-le-champ, malgr les objections des valets de pied qui rsistaient
respectueusement mais fermement.

--Trdame!... disait la voix de ce visiteur obstin, que me chantez-vous
donc avec vos ordres!... Est-ce que votre consigne me concerne? Me
reconnaissez-vous? Suis-je, oui ou non, l'ami intime de votre matre?
Oui. Allez donc lui dire  l'instant que je suis ici, que je
l'attends... sinon je vais monter moi-mme.

L'enttement de cet intime eut  la fin raison de la rsistance des
domestiques, et la preuve, c'est qu'il pntra dans le salon.

Ce visiteur n'tait autre que M. de Clinchan en personne, le camarade de
jeunesse de M. de Mussidan, le seul tmoin avec Ludovic de la mort de
l'infortun Montlouis, M. de Clinchan, celui-l mme qui confiait au
papier l'analyse de ses sensations au moment d'un faux tmoignage.

M. de Clinchan n'tait ni grand ni petit, ni gras ni maigre, ni beau ni
laid. Sa personne est efface comme son esprit, comme son costume.

En lui, rien de saillant o accrocher une remarque. Si, pourtant. Il
porte en breloque une norme main de corail. Il craint le mauvais
oeil.

Jeune, il tait mthodique. En vieillissant, il est devenu maniaque. A
vingt ans, il notait chaque jour le nombre de ses pulsations. A quarante
ans, il rdige quotidiennement l'histoire de ses digestions.

Si le paradis est la ralisation de nos voeux impossibles ici-bas, M.
de Clinchan sera pendule dans l'autre monde.

Pour l'instant, il tait si terriblement agit qu'il ne salua pas
Sabine.

--Quelle motion, disait-il, et pour comble, j'avais mang plus que
d'usage. Si je n'en meurs pas, je m'en ressentirai encore dans six mois.

A la vue de M. de Mussidan qui entrait, il s'interrompit. Il courut 
lui, il se jeta sur lui plutt, en criant:

--Octave, sauve-nous! C'en est fait de nous, si tu ne romps pas le
mariage de ta fille avec...

La main nerveuse de M. de Mussidan s'appliquant sur sa bouche lui coupa
la parole.

--Tu es donc fou, disait le comte, tu ne vois donc pas ma fille!

Obissant  un regard imprieux de son pre, Mlle de Mussidan s'tait
empresse de s'enfuir.

Mais M. de Clinchan en avait dit assez pour emplir son coeur d'alarmes
et de dfiances.

Qu'tait-ce que cette rupture? avec qui? pourquoi? Comment le salut de
son pre et de Clinchan pouvait-il dpendre de son mariage  elle?

A coup sr, il y avait quelque chose, une nigme: l'empressement
qu'avait mis le comte  fermer la bouche  son ami le prouvait.

Le nom que n'avait pu prononcer M. de Clinchan, elle ne le devinait que
trop, c'tait le nom de Breulh-Faverlay.

Un de ces pressentiments sinistres, qu'il serait puril de nier, lui
disait que ce commencement de phrase surpris par elle contenait toute sa
destine.

Elle avait comme la certitude absolue que sa vie, son bonheur, sa
personne mme, allaient tre l'enjeu d'une partie qui se dcidait en ce
moment.

Mais comment entendre ce qu'allaient dire son pre et le comte de
Clinchan? car elle brlait de les entendre, elle le voulait, quoiqu'il
pt lui en coter. Une curiosit, une anxit plutt de savoir, la
poignait.

Elle cherchait un expdient, lorsqu'elle pensa qu'en faisant le tour de
la salle  manger, il lui serait possible de s'tablir dans un des
salons de jeu spars du grand salon par une simple portire.

Elle y courut. Elle y distinguait les moindres paroles des deux
interlocuteurs.

M. de Clinchan en tait encore  se plaindre.

Si brusque, il faudrait dire si brutal avait t le geste de M. de
Mussidan, qu'il avait fait mal  son ami et l'avait presque renvers.

--Trdame!... geignait M. de Clinchan, comme tu y vas. Quelle journe,
mon Dieu! Songe un peu... djeuner trop abondant, motion violente,
course rapide, colre provoque par tes domestiques, joie en te voyant,
puis choc et interruption des fonctions respiratoires... C'est dix fois
ce qu'il faut pour prendre une maladie qui...  notre ge...

Mais le comte, plein d'indulgence habituellement pour les manies de son
ami, n'tait pas dans des dispositions  l'couter.

--Au fait!... interrompit-il d'un ton bref et dur, que se passe-t-il?

--Il arrive, gmit M. de Clinchan, qu'on sait l'histoire des bois de
Bivron. Une lettre anonyme, reue il y a une heure, me prdit les plus
pouvantables malheurs, si je ne t'empche de donner ta fille  de
Breulh... Ah!... les coquins qui m'crivent connaissent la vrit, et
ils ont des preuves.

--O est cette lettre?

M. de Clinchan tira de sa poche cette lettre. Elle tait explicite et
menaante autant que possible, mais elle n'apprenait rien  M. de
Mussidan qu'il ne sut dj.

--As-tu vrifi ton journal? demanda-t-il  son ami. Y manque-t-il
vritablement trois feuillets?...

--Oui.

--Comment a-t-on pu te les enlever?

--Ah!... comment? C'est ce que je ne puis m'expliquer, et si tu peux me
le dire...

--Es-tu sr de tes domestiques?

--Eh! ne sais-tu pas que Lorin, mon valet de chambre, est  mon service
depuis seize ans, qu'il a t lev chez mon pre, et que je l'ai
faonn  ma ressemblance? Jamais aucun autre de mes domestiques n'a mis
le pied dans mes appartements. Les volumes de mon journal sont dposs
dans un meuble de chne dont la cl ne me quitte jamais.

--Il faut cependant qu'on ait pntr chez toi?

M. de Clinchan rflchit un moment, puis tout  coup se frappa le front,
clair par un souvenir qui tait comme une rvlation.

--Trdame!... s'cria-t-il, je vois...

--Quoi?...

--coute. Il y a de cela quelques mois, un dimanche, Lorin tait all 
une fte des environs de Paris, but un coup de trop avec des gens dont
il avait fait connaissance en chemin de fer. Aprs boire il se prit de
querelle avec ces amis de bouteille, et fut si cruellement maltrait,
qu'il est rest six semaines sur le lit. Il avait, ma foi! un bon coup
de couteau dans l'paule.

--Qui t'a servi pendant ce temps?

--Un jeune homme que mon cocher est all prendre au hasard dans un
bureau de placement.

M. de Mussidan crut qu'il tenait un indice. Il se souvenait de cet homme
qui tait venu le trouver, et qui avait eu l'impudence de lui laisser sa
carte, B. Mascarot, agence pour les deux sexes,--rue Montorgueil.

--Sais-tu, demanda-t-il, o est situ ce bureau?

--Parfaitement, rue du Dauphin, presque en face de chez moi.

Le comte eut une exclamation de fureur.

--Ah! les misrables sont forts, s'cria-t-il, trs forts. Il faut se
rendre. Et cependant, si tu partageais mes ides, si tu te sentais assez
d'nergie pour braver le scandale, nous tiendrions tte  l'orage...

Il suffit de cette simple proposition pour faire frisonner M. de
Clinchan de la tte aux pieds.

--Jamais, s'cria-t-il, non, jamais. Mon parti est pris. Si tu prtends
rsister, dclare-le-moi franchement, je rentre chez moi et je me fais
sauter la cervelle.

Il tait homme  faire comme il le disait. Outre qu'en dehors de ses
ridicules, sa bravoure tait incontestable, il tait d'un temprament 
recourir aux dernires extrmits plutt que de rester expos  des
tracasseries qui troubleraient ses digestions.

--Je cderai donc! fit M. de Mussidan avec la rageuse rsignation de
l'impuissance.

Alors seulement M. de Clinchan osa respirer  pleins poumons. Ignorant
quels assauts son ami avait subis, il ne croyait pas qu'il serait si
facile de l'amener  composition.

--Une fois en ta vie, s'cria-t-il, tu es donc raisonnable.

--C'est--dire que je te parais l'tre, parce que j'coute les conseils
de ta frayeur! Ah!... maudits feuillets!... Et maudite aussi soit ton
inconcevable fureur de confier au papier les secrets de ta vie et de la
vie des autres.

Mais, sur l'article de son journal, M. de Clinchan est intraitable.

--Trdame!... s'cria-t-il, ne vas-tu pas t'en prendre  moi! Si tu
n'avais pas commis un crime, je n'aurais pas eu  en commettre un pour
t'obliger, et  l'enregistrer ensuite.

Un silence assez long suivit cette cruelle rponse.

Glace d'horreur, plus tremblante que la feuille, Sabine avait tout
entendu. Ses plus affreux pressentiments taient dpasss par l'horrible
ralit... Un crime!... Il y avait un crime dans la vie de son pre!...

Cependant le comte de Mussidan avait repris la parole...

--A quoi bon des reproches!... dit-il. Pouvons-nous faire que ce qui est
ne soit pas? Non! Soumettons-nous. Aujourd'hui mme tu as ma parole,
j'crirai  de Breulh pour lui signifier la rupture de nos projets.

Pour M. de Clinchan, c'tait le salut, la paix. Mais aprs ses
angoisses, cette joie eut un effet terrible.

De rouge qu'il tait, il devint blme, il chancela, fit un tour sur
lui-mme, et s'affaissa sur le canap en murmurant:

--Repas trop copieux!... motions violentes!... c'tait indiqu!...

Il se trouvait mal.

M. de Mussidan, presque effray, se pendit aux sonnettes.

A ce tocsin, les domestiques accoururent de toutes les parties de
l'htel et, derrire eux, la comtesse elle-mme.

Il fallut plus de dix minutes et un flacon d'eau de Cologne au moins,
pour faire revenir  lui M. de Clinchan.

Enfin il fit un mouvement, il ouvrit un oeil d'abord, puis l'autre,
puis il se souleva sur le coude.

--Je m'en tirerai, balbutiait-il avec un sourire ple. Faiblesse,
blouissements, je sais ce que c'est, et j'ai mon remde: Elixir des
Carmes, deux cuilleres dans un verre d'eau sucre, repos...

Tout en parlant, il avait russi  se dresser.

--Je rentre, dit-il  son ami, j'ai ma voiture, heureusement; toi,
Octave, sois prudent.

Et prenant le bras d'un des valets de pied, il sortit, laissant seuls en
prsence le comte et la comtesse de Mussidan.

A ct, dans le petit salon de jeu, Sabine coutait toujours.




XIII


Depuis la veille, c'est--dire depuis le moment o il avait saisi sa
canne avec l'intention d'administrer une correction  l'honorable B.
Mascarot, le comte de Mussidan tait dans un tat  faire piti.

Oubliant la douleur de son pied malade, il avait pass la nuit 
arpenter sa bibliothque, demandant vainement  son esprit un expdient
pour se soustraire  la plus humiliante des tyrannies.

Il sentait la ncessit d'aviser promptement, car il avait assez
d'exprience pour comprendre que, en dpit des belles protestations du
doux placeur, cette premire tentative n'tait que la prface
d'exigences qui deviendraient de plus en plus exorbitantes.

Mille projets se prsentaient  son esprit, repousss et repris tour 
tour, puis dfinitivement abandonns.

Tantt il avait envie d'aller confesser toute l'histoire au prfet de
police.

Tantt il songeait  faire appeler quelqu'un de ces policiers _in
partibus_ qui oprent pour le compte des particuliers en dehors de la
prfecture, et souvent malgr elle. Il en est d'habiles, dit-on.

Mais plus le comte rflchissait et se dbattait, plus il sentait
solides et perfidement nous les liens qui le garrottaient.

De quelque faon qu'il s'y prt, il arrivait toujours  un scandale, et
B. Mascarot n'offrait aucune prise.

[Illustration: La premire fois qu'elle sortit de l'hospice, de veilles
femmes prirent de la boue au ruisseau et l'en couvrirent.]

Cependant, vingt heures de colre avaient affaiss les ressorts de son
caractre violent, lorsqu'on tait venu lui annoncer la visite de M. de
Clinchan.

Grce  cette disposition, il avait pu accueillir son vieil ami avec un
calme relatif.

La lettre anonyme ne l'avait pas surpris. On pourrait presque dire qu'il
s'attendait  quelque chose de pareil. Lui dpcher M. de Clinchan tait
habile et dnotait une connaissance parfaite de l'homme.

Tourment par toutes ces ides, qui bouillonnaient en son cerveau, M. de
Mussidan allait de long en long, se proccupant si peu de la prsence de
sa femme, qu'il laissait, par moments, chapper des lambeaux de phrases
et de sourdes exclamations.

Ce mange,  la longue, irrita la comtesse, dont les derniers mots de
l'homme au journal avaient veill la curiosit.

Ne devait-elle pas tre toujours sur le qui-vive, ainsi que ceux qui se
trouvent dans une position menace?

--Qu'avez-vous donc  vous agiter ainsi, Octave? demanda-t-elle.
Serait-ce l'indigestion de M. de Clinchan qui vous inquite?

Le comte connaissait sa femme pour en souffrir depuis des annes.

Il devait tre accoutum  cette voix de tte si affreusement agaante
adopte par elle. Il devait tre habitu  ce sardonique sourire qui
tait comme fig sur ses lvres.

Cependant, cette apparence de raillerie en un tel moment le transporta
d'indignation.

--Ne parlez pas ainsi, fit-il d'une voix frmissante.

--Bon Dieu! comme vous me dites cela! Qu'avez-vous, mon ami? Est ce que
vous tes malade, vous aussi?

--Madame!...

--Enfin, daignerez-vous me dire ce qu'il se passe d'extraordinaire?

La face du comte s'tait empourpre; sa colre revenait avec une
violence d'autant plus grande qu'elle avait t longtemps rprime.

Il s'arrta brusquement devant le fauteuil o la comtesse tait assise,
et, les yeux flambloyants de haine et de menace, il dit:

--Il y a que notre fille ne peut pouser M. de Breulh-Faverlay, qu'elle
ne l'pousera pas.

Cette inconcevable dclaration eut d combler de joie Mme de
Mussidan. C'tait la moiti de la tche impose par le docteur
Hortebize, et la plus difficile, qui se trouvait accomplie sans effort.

Cependant son premier mouvement fut de chercher des objections.

Les femmes commencent toujours, systmatiquement et instinctivement,
par s'opposer aux desseins qu'elles approuvent le plus. C'est leur
faon de les faire entrer profondment dans l'esprit de qui les leur
propose.

Chacune de leurs objections est calcule pour produire l'effet d'un coup
de maillet sur un coin.

--Plaisantez-vous? dit-elle. Repousser M. de Breulh!... Retrouverez-vous
jamais un parti aussi brillant, je dirai presque inespr?

--Oh!... ne craignez rien, rpondit le comte avec la plus amre ironie,
on se chargera de vous fournir un prtendant.

Cette phrase, arrache  M. de Mussidan par l'intensit de ses craintes,
serra jusqu' l'angoisse le coeur de la comtesse.

Qu'est-ce que cela voulait dire? tait-ce une allusion!

Son mari avait-il voulu dsigner Croisenois? Savait-il sous l'empire de
quelles obsessions abominables elle tait condamne  agir?

Mais elle tait brave. Elle tait de celle qui,  l'anxit du dsastre,
prfrent le dsastre lui-mme, si complet et si effroyable qu'il puisse
tre. Elle voulut savoir.

--De quel prtendant parlez-vous? demanda-t-elle avec une nonchalance
affecte. Prsent par qui? comment? Qui donc aurait os disposer de
l'avenir de ma fille sans me consulter?...

--Moi!...

La comtesse eut un petit ricanement qui fut pour le comte comme un coup
de cravache  travers la figure. Il perdit la tte, il oublia tout.

--Ne suis-je donc pas le matre! s'cria-t-il d'une voix terrible. Et je
saurai le montrer, parce que telle est la volont des misrables qui ont
surpris le secret de ma vie, de mon crime, et qui ont entre les mains
assez de preuves pour dshonorer mon nom.

Mme de Mussidan s'tait leve. Elle se demandait si la raison de son
mari ne s'garait pas.

--Un crime, balbutia-t-elle, vous!

--Oui, moi! Ah! cela vous surprend et vous ne vous en doutiez gure.
C'est ainsi. Vous vous souvenez peut-tre d'un accident de chasse qui
attrista les premiers mois de notre mariage. Ce jeune homme... dans les
bois de Bivron. Eh bien! il n'y a pas eu d'accident. C'est
volontairement que je l'ai ajust, que j'ai fait feu. Je l'ai assassin,
enfin?... Et on le sait, et on peut le dire et le prouver.

La comtesse, terrifie, reculait, les bras tendus en avant, comme pour
carter un danger.

--Ah! vous tes pouvante!... reprit le comte avec un rire sinistre. Je
vous fais horreur, peut-tre? Ne tremblez pas, ne vous loignez pas
ainsi, je n'ai pas de sang aux mains, soyez tranquille...

Il appuya ses deux mains sur son coeur, comme si la respiration lui
et manqu, et il poursuivit:

--C'est l qu'il est le sang, et il m'touffe! Il y a vingt-trois ans de
cela, et cependant, parfois encore, la nuit, je m'veille baign de
sueur, parce que dans mon sommeil j'ai entendu le dernier rle de
l'infortun.

Mme de Mussidan s'tait laisse glisser sur un fauteuil.

--C'est horrible, murmurait-elle...

--N'est-ce pas?... Et cependant vous ne savez point encore pourquoi j'ai
tu. Savez-vous ce qu'il avait os me dire, ce malheureux!... Il m'avait
dit que ma jeune femme que j'adorais avait eu un amant.

La comtesse de Mussidan se dressa, la protestation aux lvres, mais M.
de Mussidan ayant ajout froidement:

--Et c'tait vrai, j'en ai acquis plus tard la certitude.

Elle retomba comme assomme, cachant son visage entre ses mains.

--Pauvre Montlouis!... poursuivait le comte, il tait aim, lui. Il
avait une matresse, une grisette qui allait en journe pour gagner sa
vie. Mais elle tait plus noble cent fois par le coeur, cette pauvre
fille, que l'orgueilleuse hritire que je venais d'pouser et qui tait
une Sauvebourg.

--Octave!... Monsieur!...

--Ah!... c'est ainsi, elle l'a prouv. Elle s'tait donne  Montlouis,
cependant, et il devait l'pouser; il me l'avait dit. Tout le monde la
croyait sage, elle tait enceinte. A la mort de son amant elle a t
dshonore. On est impitoyable dans les petites villes. La premire fois
qu'elle sortit de l'hospice avec son enfant sur les bras, de vieilles
femmes prirent de la boue au ruisseau et l'en couvrirent. Il fallait
fuir...

Quand il se serait agi de la vie, la comtesse n'aurait pu articuler une
parole.

--Elle serait morte de faim sans moi! disait le comte. Pauvre fille!
C'tait bien peu, ce que je lui donnais. Eh bien! avec ce peu,  force
de privations, elle a lev son fils comme celui d'un bourgeois.
L'enfant est un homme aujourd'hui, et quoi qu'il arrive, son avenir est
assur, car je suis l, moi...

Pour les grands mouvements de l'me, il n'est pas de circonstances
extrieures. Moins profondment mus, M. de Mussidan et sa femme eussent
entendu des sanglots touffs, qui, lorsqu'ils cessaient de parler,
rompaient lugubrement le silence.

Souvent Mme de Mussidan avait eu,--prtendait-elle,-- souffrir des
violences de son mari.

Mais jamais le comte n'avait t ainsi.

Mme en ses plus furieux emportements, il ne dpassait pas certaines
bornes, comme si d'avance il eut pu dire  sa colre: Tu n'iras pas plus
loin.

En ce moment, une circonstance inoue rompait toutes les digues imposes
par une ferme volont, et le torrent faisait irruption.

Et, il faut le dire, il semblait prouver une cre et dlicieuse
jouissance, un soulagement immense  donner un libre cours  toutes les
amertumes qui, depuis des annes, s'taient amasses goutte  goutte en
son me.

--Dites-moi maintenant, madame, s'il n'y aurait pas injustice  vous
comparer  cette pauvre fille qui tait la matresse de Montlouis? Vous
n'tes donc jamais descendue au fond de votre conscience? Vous n'avez
jamais trembl en songeant que Dieu, certainement, vous punirait un
jour, vous qui avez t fille coupable, pouse criminelle et mre
indigne?...

D'ordinaire, la comtesse tenait tte  son mari, elle se redressait sous
ses justes reproches; aujourd'hui, elle n'osait.

--Avec vous, poursuivait le comte, la honte et le malheur sont entrs
dans ma vie. Qui donc et pu prvoir cela, en vous voyant courir
insouciante et rieuse sous les grands arbres de Sauvebourg? Que de fois,
en ce temps o mon seul rve tait d'unir ma destine  la vtre, je
vous ai observe sans souponner que j'tais dupe d'une odieuse comdie!
Jeune fille; vous aviez atteint la perfection de la dissimulation.
Jamais les dtestables penses qui vous bouleversaient n'ont jet une
ombre sur votre front. Jamais vos plus affreux desseins n'ont altr la
puret de votre regard. Ah! qui n'y et t tromp comme moi!... En
entrant dans cette petite glise o a t bnie notre union maudite,
intrieurement je vous demandais pardon d'tre si peu digne de vous.
Misrable fou!... J'en tais encore aux premires ivresses de la
possession que, dj, vous aviez install l'adultre  mon foyer.

La comtesse eut un geste de dngation.

--C'est faux!... murmura-t-elle... on vous a menti!...

M. de Mussidan eut un de ces rires glacs qui sont l'expression la plus
saisissante du dsespoir.

--Non, rpondit-il, j'ai eu des preuves. Ah! cela vous parat
extraordinaire. Vous m'avez toujours pris pour un de ces maris bents,
qu'on bafoue impunment. Vous pensiez m'avoir nou sur les yeux un
bandeau pais. Erreur. J'y voyais... Comment ne vous ai-je jamais dit
cela? Ah! voil!... Je ne pouvais pas ne pas vous aimer. C'tait plus
fort que ma volont, que mon orgueil, que ma raison. Il n'y a  rire des
pouvantables lchets, des transactions misrables de la passion, que
ceux qui n'ont jamais aim de toute la puissance de leur coeur et de
leur chair...

Il parlait avec une vhmence extraordinaire et la comtesse coutait,
confondue de ces transports, respirant  peine.

--Je me taisais, continuait M. de Mussidan, parce que je savais que le
jour o je dirais un mot, vous seriez perdue pour moi. Or, j'aurais pu
vous tuer, il tait hors de mon pouvoir de vivre spar de vous. Non,
vous ne saurez jamais combien vous avez t  deux doigts de la mort. Au
moment de vous embrasser, il me semblait voir votre visage marbr par
les baisers d'un autre, et il me fallait d'hroques efforts pour ne pas
vous touffer entre mes bras. Je ne savais plus au juste,  la fin, si
je vous aimais ou si je vous hassais...

--Octave! de grce! balbutia la comtesse, en joignant les mains, Octave!

Le comte haussa les paules.

--Je pourrais vous surprendre trangement, fit-il, si je voulais!...
Mais, bast!...

La comtesse frissonnait. Son mari connaissait-il, oui ou non,
l'existence des lettres? Pour elle, tout tait l.

Par exemple, elle tait certaine qu'il ne les avait pas lues. Il se
serait exprim autrement, s'il eut connu le mystre qu'elles
expliquaient.

--Laissez-moi vous dire, commena-t-elle...

--Rien!... rpondit durement M. de Mussidan.

--Je vous jure...

--Oh! inutile. Tenez, je veux vous avouer ma prsomption en ces annes
de notre jeunesse. Vous raillerez!... peu importe. Je me berais de
l'espoir de vous ramener  moi. La lchet a son hrosme, elle aussi.
Je me disais que tt ou tard vous seriez touche de ce grand amour, si
profond et si doux, que j'avais pour vous. Quelle drision! Comme si
jamais un sentiment avait fait battre votre coeur plus vite!

--Ah! vous tes impitoyable.

Il la regarda avec des yeux emplis d'une haine de vingt annes, et
froidement dit:

--Et vous, qu'avez-vous donc t?

--Si vous saviez...

--Je sais o ont abouti mes efforts. C'est jusqu' la lie que j'ai vid
le calice empoisonn que verse une femme adore  un mari tromp. Chaque
jour a largi et creus l'abme qui nous sparait, et nous en sommes
venus  vivre de cette existence infernale qui me tue.

--Vous n'aviez qu' vouloir...

--Quoi? Vous retenir de force, me faire votre gelier? A quoi bon? Ce
que je voulais de vous, c'tait l'me... J'aurais emprisonn le corps,
mais qui sait  quel rendez-vous serait alle la pense? Comment ai-je
eu la force de rester prs de vous? C'est qu'il fallait sauver non
l'honneur, il tait perdu, mais les apparences de l'honneur. Moi
prsent, le nom ne pouvait traner dans la boue.

Mme de Mussidan, une fois encore, essaya de protester; son mari ne
sembla mme pas entendre l'interruption.

--Je voulais aussi sauver la fortune, poursuivait-il, car votre
prodigalit est un gouffre o s'engloutiraient des millions. Au feu de
quelles fantaisies flambez-vous donc les billets de mille francs, qu'on
n'en retrouve mme pas la cendre? On vous refuse crdit. Vos
fournisseurs me croient ruin, et cette croyance empche ma ruine.
Pourquoi n'ai-je pas liquid notre position? C'est que je ne veux pas
que nous finissions  l'hpital. Il faut aussi doter Sabine; je la
doterai richement, et cependant...

Il hsita. D'o pouvait venir cette hsitation, aprs tout ce qu'il
avait dit?

Mme de Mussidan interrogea:

--Et cependant?...

--Cependant, rpondit-il avec une terrible explosion de rage, je ne l'ai
jamais embrasse sans ressentir une horrible douleur jusque dans les
entrailles. Sabine est-elle ma fille!...

La comtesse se dressa frmissante. Cela, elle ne pouvait, non, elle ne
pouvait le supporter.

--Assez, s'cria-t-elle, assez. Oui, Octave, j'ai t coupable, bien
coupable; mais non pas comme vous croyez.

--A quoi bon vous dfendre?

--Je dfendrai Sabine,  tout le moins.

M. de Mussidan eut un geste de ddain.

--Mieux et valu l'aimer, rpondit-il, surveiller l'closion de ses
premires ides, l'initier  ce qui est beau et  ce qui est bien,
apprendre  lire comme en un livre ouvert dans ce jeune coeur, tre sa
mre, en un mot.

La comtesse tait dans une telle agitation, que, certainement, son mari
et t surpris s'il l'et remarqu.

--Ah!... Octave, s'cria-t-elle, que n'avez-vous parl plus tt!... Si
vous saviez!... Mais je veux tout vous dire... oui... tout...

Mais le comte, malheureusement, l'arrta.

--pargnez-nous, dit-il, ces explications. Si j'ai rompu le silence que
je m'tais impos, c'est que rien de vous ne saurait me toucher ni
m'mouvoir...

Mme de Mussidan se laissa retomber sur le canap, elle comprit que
tout espoir tait ananti. Dans le petit salon de jeu, les sanglots
avaient cess. Sabine avait eu la force de se traner jusqu' sa
chambre.

Le comte se prparait  regagner sa bibliothque, quand un domestique
gratta respectueusement  la porte. Il apportait une lettre.

M. de Mussidan rompit le cachet. La lettre tait de M. de Breulh; il
rendait sa parole.

Aprs tant d'motions, ce coup frappa le comte. Il crut y reconnatre la
main de cet homme qui tait venu le menacer chez lui, et il fut
pouvant du terrible et mystrieux pouvoir de ces gens dont il tait
l'esclave.

Mais il n'eut pas le temps de rflchir, la femme de chambre de Sabine,
Modeste, pale et effare, se prcipita dans le salon.

--Monsieur! criait-elle, madame! au secours! mademoiselle se meurt!...




XIV


Van Klopen, l'illustre tailleur pour dames, connat son Paris--hommes et
choses--sur le bout du doigt.

Comme tous les industriels dont les oprations sont bases sur de larges
crdits, il a besoin de quantits de renseignements qu'il puise un peu
partout et qu'il n'oublie plus.

Sa tte carre est un bottin revu et augment qu'il laisse feuilleter 
ses amis.

Aussi, lorsque B. Mascarot lui avait parl du pre de cette brune
Flavie, dont les yeux avaient si fort impressionn Paul Violaine,
l'arbitre des lgances avait rpondu sans hsiter:

--Martin-Rigal? Connu! C'est un banquier.

Banquier, M. Martin-Rigal l'est en effet, et il habite une des plus
belles maisons de la rue Montmartre, presque en face de Saint-Eustache.

Son logement particulier est situ au second tage, ses bureaux occupent
tout le premier.

Pour n'avoir pas son nom inscrit au livre d'or de l'aristocratie
financire, M. Martin-Rigal n'en est pas moins trs connu, extrmement
puissant et suffisamment estim.

Il est en relations surtout avec ce petit commerce parisien qui vivote
plutt qu'il ne vit, et qui se trouverait heureux sans ce fantme
priodique et implacable qui s'appelle l'chance.

Tous les gens qui s'adressent  lui, ou presque tous, il les tient dans
la main.

[Illustration:--Tous les jours, je me mettais  la fentre.]

Que deviendraient-ils si fantaisie lui prenait de fermer ses guichets!
ils manqueraient  leurs engagements, les jugements arriveraient  la
suite des protts, puis la faillite, la ruine.

Il peut donc tout oser, et il ose, il use et il abuse.

Son despotisme n'admet pas d'objection. Si, en prsence d'une nouvelle
mesure, quelque audacieux risque un: Pourquoi? On lui rpond nettement:

--Parce que...

Et pas autre chose avec.

C'est le caissier, bien entendu, qui rpond cela, et non M.
Martin-Rigal.

Lui, on ne le rencontre gure. Dans la matine, il est toujours
invisible; il travaille dans son cabinet,  l'extrmit des bureaux.

Et pas un de ses employs ne serait assez hardi pour aller frapper  sa
porte.

A quoi bon, d'ailleurs? Il ne rpondrait pas. L'exprience a t tente.
Le feu prenant  la maison ne le tirerait pas de ses comptes.

Physiquement, M. Martin-Rigal est grand et chauve. Sa face osseuse est
toujours scrupuleusement rase, et ses petits yeux gris ont une
inquitante mobilit. Lorsqu'il parle, si un mot lui chappe, s'il
poursuit une ide, il promne sur son nez l'index de sa main droite:
c'est son tic.

Sa politesse est parfaite. C'est d'une voix de miel qu'il dit les choses
les plus cruelles. Il ne manque jamais de reconduire jusqu' la porte,
avec force salutations et excuses, les gens auxquels il refuse de
l'argent.

Dans son costume, il affecte cette sorte d'lgance juvnile qui est un
trait des moeurs des manieurs d'argent de la jeune cole.

En dehors des affaires, il est aimable, obligeant et spirituel par
dessus.

Volontiers il recherche les douceurs qui aident  traverser la vie,
cette valle de larmes. Il ne dteste pas un bon dner et n'a jamais
boud un jeune et joli visage.

Cependant il est veuf et on ne lui connat qu'une passion au monde: sa
fille unique, sa Flavie.

Il est vrai que son amour paternel a quelque chose du fanatisme idiot de
l'Indien qui se fait craser sous les roues du char de son idole.

La maison Martin-Rigal n'est pas monte sur un fort grand pied, mais on
dit dans le quartier que Mlle Flavie a des dents aigus  croquer des
millions.

Le banquier ne va qu' pied; c'est hyginique, prtend-il; mais sa fille
a une jolie voiture attele de deux chevaux de prix pour aller au bois,
sous la protection d'une dugne moiti domestique, moiti parente,
qu'elle a fini par rendre un peu folle.

M. Martin-Rigal en est encore  rpondre: Non,  une fantaisie de
Flavie.

Parfois des amis ont essay de lui faire entendre que cette adoration
perptuelle prparait  Flavie un avenir trs malheureux; sur ce
chapitre, il est intraitable.

Invariablement, il rpond qu'il sait ce qu'il fait, et que s'il
travaille comme un cheval, c'est  la seule fin que sa fille puisse se
permettre tout ce qui lui passe par la tte.

Et c'est vrai, au moins, qu'il travaille  lui seul autant que tous ses
employs ensemble.

Aprs tre rest, depuis le matin, le nez sur des chiffres,  quatre
heures du soir il ouvre son cabinet et reoit ceux qui ont 
l'entretenir d'affaires.

Ainsi, le surlendemain du jour o Paul Violaine et Flavie s'taient
rencontrs chez le couturier clbre, sur les cinq heures et demie, M.
Martin-Rigal donnait audience  une de ses clientes.

Elle tait trs jolie, toute jeune et mise avec une simplicit
charmante; mais elle paraissait bien triste, ses beaux yeux taient
pleins de larmes,  grand'peine retenues.

--A vous, monsieur, disait-elle, je dois l'avouer, si vous nous refusez
notre bordereau, comme le mois pass, il nous faudra dposer notre
bilan. Nous avons fait argent de tout pour l'chance de janvier. Tous
les bijoux dont je pouvais disposer sans qu'on s'en aperut sont au
Mont-de-Pit; nous mangeons dans du fer...

--Pauvre petite femme!... murmura le banquier.

Ce mot lui donna plus d'assurance.

--Et pourtant, reprit-elle, notre position n'a jamais t meilleure,
voici notre tablissement pay, la vente marche trs bien...

Elle s'exprimait d'un petit air entendu qui semblait charmer M.
Martin-Rigal, s'expliquant clairement, nettement.

La Parisienne excelle en ces dmarches difficiles. Plus fute que son
mari, pleine de confiance en soi, elle garde l'esprit libre l o il
perd la tte.

Aussi, le plus souvent, dans les crises du petit commerce, pendant que
l'homme se dsole, c'est la femme qui agit.

En coutant l'expos d'une situation qu'il connaissait fort bien, le
banquier dodelinait sa tte chauve.

--Tout cela est fort joli, dit-il enfin, mais ne rend pas meilleures les
signatures que vous m'offrez. Si j'avais confiance, ce serait en vous...

--Oh! monsieur, nous avons plus de trente mille francs de marchandises
en magasin.

--Ce n'est pas cela que j'ai voulu dire...

Il souligna ces mots d'un sourire et d'un regard si singulirement
expressifs, que la pauvre femme en rougit jusqu' la racine des cheveux
et perdit presque contenance.

--Comprenez donc, reprit-il, que vos marchandises ne me donnent pas plus
confiance que vos valeurs. Supposez un malheur. Que vendrait-on tout
cela? Sans compter que ces diables de propritaires ont des
privilges...

Il s'interrompit. La femme de chambre de Flavie, s'autorisant du
despotisme de sa matresse, entrait dans le cabinet sans frapper.

--Monsieur, dit-elle, mademoiselle vous demande tout de suite, tout de
suite!...

M. Martin-Rigal se leva:

--J'y vais, rpondit-il, j'y vais!...

Et prenant la main de sa cliente pour la mettre plus vite dehors, il
ajouta:

--Voyons, ne vous dsolez pas... revenez me voir, nous arrangerons cela.

Elle voulait le remercier; mais dj il s'tait lanc dans l'escalier.

Si Flavie avait envoy chercher son pre, c'est qu'elle tenait  lui
faire admirer sa toilette nouvelle, que venait de lui envoyer Van
Klopen, qu'elle essayait et qu'elle trouvait miraculeuse.

Il est de fait que le couturier des reines, outre qu'il avait t
d'une rare promptitude, s'tait surpass.

Le costume de Flavie tait un de ces chefs-d'oeuvre de mauvais
got,-- la mode, hlas!--qui donnent  toutes les femmes une mme et
odieuse tournure de poupe, imagins, croirait-on, pour leur enlever
d'un coup grce, distinction et posie.

Ce n'taient que garnitures, dcoupures et dentelures, jupes tages,
couleurs dsagrables bizarrement assembles.

Van Klopen avait t fidle  son systme, car il a un systme qu'il
rsume en deux axiomes forts clairs:

1 Donner aux robes une coupe telle que, sitt dfrachies, elles soient
absolument inserviables;

2 Rechercher les toffes bon march, ce qui plat aux maris, et
multiplier les garnitures qui sont la bouteille  l'encre des modes.

Il a trouv cela, ce Hollandais madr, et il n'est plus une couturire
bourgeoise qui ne s'efforce de profiter de sa dcouverte.

Seulement, Flavie se souciait infiniment peu de la question conomique.

Debout, au milieu du salon paternel, dont elle venait de faire allumer
les lustres, car le jour baissait, elle tudiait quelques effets
nouveaux,--c'est--dire qu'elle rptait sa toilette.

Et en vrit, elle tait si naturellement jolie, mignonne et gracieuse,
que l'oeuvre de Van Klopen ne l'enlaidissait presque pas.

Mais tout  coup, elle se retourna.

Elle venait d'apercevoir, dans la glace, son pre qui entrait tout
essouffl d'avoir grimp si vite les escaliers.

--Comme tu as tard!... lui dit-elle.

Certes, il n'avait pas perdu une seconde. Cependant il s'excusa.

--J'tais avec un client, rpondit-il, de sorte que...

--Eh! il fallait le renvoyer.

Il allait chercher d'autres explications encore, mais la jeune fille se
tint pour satisfaite.

--Voyons, pre, commena-t-elle, ouvre les yeux bien grands, regarde-moi
et dis-moi, oh!... franchement, comment tu me trouves.

Point n'tait besoin de le lui demander. L'admiration la plus parfaite
s'panouissait sur sa physionomie.

--Charmante, murmura-t-il, divine!

Si accoutume qu'elle fut aux parfums de l'encens paternel, Flavie parut
enchante.

--Alors, reprit-elle, tu crois que je lui plairai?

Lui!... c'tait Paul Violaine; M. Martin-Rigal ne le savait que trop. Il
soupira profondment en rpondant:

--Comment veux-tu ne pas lui plaire?

--Hlas! fit-elle, devenant songeuse, s'il s'agissait de tout autre, je
ne douterais pas de moi, je ne craindrais rien, je ne sentirais pas ces
transes cruelles qui me serrent le coeur...

M. Martin-Rigal tait assis prs de la chemine: il attira sa fille par
la taille pour lui mettre un baiser au front, et elle, avec des
mouvements coquets et onduleux de jeune chatte guettant des caresses,
elle s'tablit sur les genoux de son pre.

--C'est que, vois-tu, continuait-elle, poursuivant sa pense, s'il
allait ne pas faire attention  moi, si je lui dplaisais!... Tiens,
pre, je le sens, j'en mourrais.

Le banquier dtourna la tte pour cacher sa douloureuse impression.

--Tu l'aimes donc bien? demanda-t-il.

--Oh!...

--Plus que moi?

Flavie prit entre ses mains la tte de son pre et la secoua doucement,
tout en riant d'un petit rire sonore et pur comme le tintement du
cristal.

--Que t'es bte, pauvre pre, disait-elle, que t'es bte!... Je te
demande un peu si cela peut se comparer! Toi, je t'aime, parce que tu es
mon pre... d'abord. Je t'aime ensuite, parce que tu es bon, que tu veux
tout ce que je veux, que tu dis toujours: Oui; je t'aime, parce que tu
es comme les enchanteurs des feries, tu sais, qui sont bien vieux, bien
vieux, qui ont des barbes qui n'en finissent plus, et qui ralisent tous
les souhaits de leurs filleules. Je t'aime pour cette bonne vie
heureuse que tu me donnes, pour ma voiture, pour mes jolis chevaux, pour
mes belles toilettes, pour les pices d'or neuves dont, sans te lasser,
tu emplis ma bourse, pour cette parure de perles que j'ai au cou, pour
ce bracelet... pour tout enfin.

L'numration tait dsolante. Chaque mot trahissait un gosme froce
en sa navet. Et cependant le banquier coutait d'un air riant, ravi,
engourdi dans une sorte de batitude irraisonne.

--Et lui? interrogea-t-il.

--Oh!... lui, rpondit Flavie devenue subitement srieuse, lui, je
l'aime parce qu'il est lui, d'abord; puis, parce que... parce que je
l'aime.

L'accent de la jeune fille trahissait une telle intensit de passion que
le pauvre pre ne put retenir un geste de colre.

Elle vit ce geste et clata de rire.

--Vilain jaloux! fit-elle de ce ton qu'on prend pour faire honte  un
enfant d'une faute lgre, fi!... que c'est laid, monsieur. Vous montrez
le poing  cette pauvre fentre, parce que c'est de cette fentre que
j'ai aperu mon Paul pour la premire fois. C'est mal, monsieur, c'est
trs mal!...

Comme l'enfant pris en faute et grond, M. Martin-Rigal baissa la tte.

--Eh bien! reprit Flavie, je l'aime, moi, cette fentre, qui me rappelle
les plus fortes et les plus douces motions de ma vie. Voici pourtant
quatre mois de cela. Tiens, pre, il me semble que c'tait ce matin...
J'tais venue me mettre  la fentre sans savoir pourquoi... et on dit
que nous sommes matres de nos destines! Quelle folie!... Je regarde
machinalement, quand tout  coup,  la croise de la maison d'en face,
je l'ai aperu. a t comme un clair. Mais cette seconde a suffi pour
dcider de ma vie. Moi, qui jamais n'avais rien senti l--elle mettait
la main sur son coeur,--j'y ai prouv une douleur pouvantable,
aigu, la sensation d'un fer rouge.

Le banquier paraissait tre au supplice, mais sa fille ne s'en
apercevait pas.

--Toute la journe, poursuivait-elle, j'ai t comme jamais... il me
semblait qu'il n'y avait plus d'air pour respirer, j'avais comme un
poids immense, l, au creux de la poitrine, et autour de la tte un
cercle de fer. Ce n'tait plus du sang qui circulait dans mes veines,
mais de la flamme... La nuit, impossible de dormir, je frissonnais et
j'tais trempe de sueur. Sans savoir pourquoi, j'avais peur, je
tremblais...

Le banquier secoua tristement la tte.

--Flavie, murmura-t-il, chre adore, pauvre folle enfant, que ne
t'es-tu confie  moi, alors?

--J'en avais envie...

--Eh bien!...

--Je n'ai pas os.

M. Martin-Rigal leva les bras au plafond. Il prenait le ciel  tmoin
que si sa fille n'avait pas os, ainsi qu'elle le disait, elle n'avait
pour cela aucune raison, aucune.

--Tu ne comprends pas cela, fit Flavie. Ah!... voil. Tu as beau tre le
meilleur des pres, tu es un homme. Si j'avais une mre, elle me
comprendrait.

--Eh! qu'aurait fait ta pauvre mre, que je n'aie tent, essay? murmura
M. Martin-Rigal.

--Rien, peut-tre, tu as raison. Parce que, vois-tu, il y a des jours o
je ne me comprends pas moi-mme. Et cependant, va, aprs cette premire
aventure, j'ai t terriblement courageuse. J'avais jur que jamais, non
plus jamais, je n'ouvrirais cette croise. J'ai lutt trois jours, oh!
lutt comme il n'est pas possible. Le quatrime, je n'y ai plus tenu.
J'ouvre, je regarde... Il tait  la fentre, lui aussi, le front appuy
contre la vitre, et triste.... si triste que je me suis mise  pleurer.

Le banquier, cet homme si dur que jamais le dsespoir d'un client
malheureux ne l'avait touch, avait-lui-mme les yeux pleins de larmes.

--Depuis! reprit Flavie, dont la voix avait une douceur pntrante,
depuis je n'ai plus rsist. Est-ce qu'on lutte contre la destine!...
Tous les jours je me mettais  la fentre. J'ai eu bien vite devin ce
qu'il faisait. Il donnait des leons de piano  ces deux longues
demoiselles si maigres, que nous rencontrons quelquefois. Pauvre
garon!... J'piais son arrive et aussi sa sortie. Si tu savais, pre,
comme il avait l'air malheureux!... Il y avait des jours o il tait si
ple, o il se tranait si pniblement que je me demandais s'il avait
mang. Te fais-tu une ide de cela? Lui!... souffrir la faim, lorsque
moi je suis riche! Car nous sommes riches, n'est-ce pas? J'avais fini
par connatre toutes les expressions de sa physionomie. Tiens, quand il
tait content, il faisait comme cela avec son bras...

Elle imitait en mme temps un geste de Paul, geste qui lui tait
familier quand il lui arrivait quelque chose d'heureux.

--Mais, hlas!... continuait Flavie, un jour il a disparu... Pendant une
semaine je suis reste  la fentre, attendant, esprant... En vain.
C'est alors que je suis tombe malade, et que je t'ai tout avou, et que
je t'ai dit: Celui-l est mon mari, je l'aime!...

C'est d'un air sombre et avec une visible contrainte que M. Martin-Rigal
coutait ce rcit que Flavie lui rptait pour la centime fois, au
moins, depuis trois mois.

--Oui, murmurait-il, c'est bien ainsi que tout s'est pass. Tu tais
malade, je te voyais dj mourante, je t'ai promis que ce jeune homme,
cet inconnu dont tu ne savais mme pas le nom, serait ton mari...

Dans un lan de reconnaissance, la jeune fille jeta ses bras autour du
cou de son pre, et couvrit son front de baisers sonores.

--Et aussitt, reprit-elle, j'ai t gurie. Et tu tiendras ta parole,
n'est-ce pas? Ah!... pre chri, je t'aime pour cela plus que pour tout
le reste. Dire que le jour mme, rien qu'avec les renseignements que je
te donnais, tu t'es mis en qute de mon mystrieux artiste.

--Hlas!... je suis sans forces contre tes volonts.

Flavie se redressa, menaant gament son pre, d'un mouvement mutin.

--Que signifie cet hlas! monsieur? demanda-t-elle. En seriez-vous par
hasard  regretter votre bont parfaite, votre obissance?

Il ne rpondit pas. Il regrettait en effet.

--Par exemple, reprit Flavie, je donnerais bien mon beau collier pour
savoir comment tu t'y es pris pour le dcouvrir. Pourquoi ne m'as-tu
jamais cont le plus petit dtail? Voyons, ne me cache rien, qu'as-tu
imagin pour arriver jusqu' lui, d'abord, et ensuite pour l'amener
jusqu' nous sans veiller ses soupons.

M. Martin-Rigal sourit bonnement.

--Ceci, rpondit-il, est mon secret.

--Soit, garde-le. Au fait, que m'importent les moyens employs, puisque
tu as russi! Car tu as russi, n'est-ce pas, je ne rve pas, je ne
deviens pas insense! Ce soir, avant une heure, dans quelques instants
peut-tre le docteur Hortebize va nous le prsenter. Et il s'assoiera 
notre table, je le regarderai  mon aise, j'entendrai le son de sa
voix...

--Folle!.... interrompit le banquier, malheureuse enfant!...

Elle ne pouvait pas ne pas protester.

--Oh!... rpondit-elle vivement, folle?... peut-tre. Mais malheureuse?
pourquoi?

--Tu l'aimes trop, rpondit le banquier, avec l'accent d'une conviction
profonde, il abusera.

--Lui!... fit la jeune fille avec la certitude admirable de la passion,
lui, jamais?...

--Fasse Dieu, pauvre chre adore, que mes pressentiments me trompent.
Mais que veux-tu? ce n'est point l l'homme que je rvais pour toi. Un
artiste...

Flavie, srieusement fche cette fois, quitta les genoux de son pre.

[Illustration: Son pre doucement l'attira sur ses genoux.]

--Et voil donc, s'cria-t-elle, tout ce que tu trouves contre lui. Il
est artiste. Serait-ce un crime! Que ne lui reproches-tu aussi sa
misre? Oui, il est artiste mais il a du gnie, je l'ai lu sur son font.
Oui, il est affreusement pauvre, mai je suis assez riche pour deux. Il
me devra tout, tant mieux! Quand il aura de la fortune, il ne sera pas
forc de s'puiser  donner des leons de piano; il lui sera permis
d'utiliser son talent. Il crira des opras comme ceux de Flicien
David, plus beaux que ceux de Gounod. On les reprsentera dans les
thtres et les salles crouleront sous les applaudissements. Moi,
cependant, toute seule au fond d'une loge ferme, je m'enivrerai de la
gloire de l'lu de mon coeur. Le monde aura la posie, moi j'aurai le
pote, et, quand je le voudrai, c'est pour moi seule que chanteront ses
divines mlodies...

Elle parlait avec une exaltation extraordinaire, si pntre de son
rve, qu'elle ressentait, dans toute leur intensit, les sensations
exactes de la ralit.

Mais elle dut s'arrter, une quinte de toux lui coupait la parole.

Et pendant que les efforts secouaient sa poitrine et que le sang
affluait  ses pommettes, M. Martin-Rigal la contemplait avec une
expression navrante.

La mre de Flavie avait t emporte  vingt-quatre ans par cette
implacable maladie qu'on nomme la phtisie galopante, qui ne pardonne
pas, qui est le dsespoir de la science impuissante, et qui, en quinze
jours, d'une fille rayonnante de vie et de sant, fait un cadavre.

--Tu souffres, Flavie? demanda le banquier d'un ton qui trahissait une
inquitude trop poignante pour pouvoir tre compltement dissimule.

--Moi! souffrir? rpondit-elle avec un regard extatique, ce serait donc
de joie?

M. Martin-Rigal eut un geste terrible.

--Par le tonnerre du ciel!... s'cria-t-il, si jamais ce misrable te
fait verser une larme, c'est un homme mort!

L'accent du banquier tait  ce point menaant, que sa fille eut presque
peur.

--Qu'as-tu? pre, demanda-t-elle; qu'ai-je dit qui te mette en colre?
Pourquoi appeler Paul misrable?

--Pourquoi?... rpondit M. Martin-Rigal, incapable de se matriser,
parce que je tremble pour toi. Il m'a vol le coeur de ma fille, et je
ne puis le lui pardonner que si tu trouves prs de lui plus de bonheur
que prs de ton vieux pre. Oui, je suis pouvant, parce que, si tu ne
le connais pas, je le connais, moi! Du jour o tu me l'as dsign dans
la foule, tous mes amis, tous les gens qui m'ont des obligations ont t
sur pied. De ce moment, il a t entour d'espions, surveill, suivi. Je
ne me suis pas content de connatre sa vie actuelle, on a fouill son
pass. Il n'a pas eu une pense que je n'aie sue, pas prononc une
parole qui ne m'ait t rapporte. Je l'ai tudi... c'est--dire mes
amis l'ont tudi avec une si scrupuleuse persistance, qu'il ne cache
pas au fond de sa conscience un secret que nous n'ayons surpris.

--Cependant, pre, tu m'as dit qu'on n'avait rien trouv contre lui.

--Non, rien... Seulement il est plus faible que le brin d'osier, plus
inconstant que la feuille sche qui tournoie au moindre souffle. Non,
rien!... Mais c'est un de ces tre neutres, indcis pour le bien comme
pour le mal, qui vont o on les pousse, sans but arrt, sans nergie,
sans volont.

--Tant mieux!... Ma volont sera la sienne.

M. Martin-Rigal sourit tristement.

--Tu te trompes, chre fille, dit-il, comme toutes les femmes,
d'ailleurs. Tu crois que les natures faibles, hsitantes, vacillantes,
sont celles qu'on gouverne le plus aisment. Erreur. On ne domine
vritablement que les forts, de mme qu'on ne s'appuie srement que sur
ce qui rsiste. Ferme la main sur un morceau de marbre, il ne
t'chappera pas. Essaie de serrer et d'treindre une poigne de sable,
elle glissera entre les doigts.

Flavie se taisait.

Son pre, doucement, la saisit par la taille et l'attira sur ses genoux.

--coute ton vieux pre, fillette aime, poursuivit-il, ton meilleur
ami. N'as-tu donc pas confiance en moi? Ne sais-tu pas qu'il n'y a pas
dans mes veines une goutte de sang qui ne soit  toi? Toutes mes penses
ne t'appartiennent-elles pas? Paul va venir, sois prudente. Tiens-toi en
garde contre une dsillusion possible...

--Impossible!...

--Soit! Mais alors, dans l'intrt mme de ton avenir, de ton bonheur,
je t'en conjure, dissimule, ne laisse rien deviner de ce qui se passe en
toi, crains les trahisons de tes regards. Les hommes sont ainsi faits
que tout en se plaignant btement de la duplicit des femmes, ils ne
leur pardonnent pas la franchise. Crois-en l'exprience de ton vieil
ami. Souviens-toi que la scurit absolue tue l'amour...

Il s'interrompit, on sonnait  la porte de l'appartement.

A ce coup de sonnette, tout le corps de Flavie vibra comme le timbre
mme sous le marteau.

--C'est lui!... dit-elle d'une voix trangle, lui!...

Et, faisant un effort, elle ajouta:

--Je t'obis, pre, je me sauve; je veux, avant de me montrer, tuer mon
opinion et cette malheureuse sensibilit... Je reviendrai lorsque
d'autres personnes seront arrives. Sois sans inquitude, je vais te
prouver que ta fille serait une comdienne, au besoin...

Elle s'enfuit comme la porte du salon s'ouvrait.

Mais ce n'tait point Paul.

Ce premier arrivant tait un ami de M. Martin-Rigal, un gros fabricant,
qui donnait le bras  sa femme, aussi parfaitement mise
qu'insignifiante.

Pour ce soir-l, le banquier avait cru devoir inviter une vingtaine de
personnes. Un grand dner expliquait et justifiait la prsentation de
Paul.

En ce moment, prcisment, le protg de B. Mascarot entrait chez le
docteur Hortebize, l'honorable parrain qui allait lui ouvrir les portes
du monde.

Paul ne se ressemblait plus. Il sortait des mains d'un tailleur en
renom, et mme c'tait l ce qui l'avait retard.

Grce  l'influence du digne placeur, ce tailleur avait, en
quarante-huit heures, excut un de ces costumes de soire qui, 
premire vue dcident un mariage.

Le moelleux des toffes, la perfection de la coupe, la richesse des
accessoires, mettaient en relief tous les avantages de Paul et
rehaussaient sa bonne mine naturelle.

Peut-tre tait-il un peu gn par ces lgances si nouvelles, mais 
l'ge qu'il avait, ou plutt qu'il paraissait avoir, cet embarras qu'on
devait prendre pour de la timidit tait une grce de plus.

En tout cas, il tait si bien, que le docteur, en le voyant, eut un
sourire approbatif.

--Dcidment, murmura-t-il, Flavie a bon got.

Puis, interrompant Paul qui s'accusait d'arriver en retard:

--Il n'y a pas de mal, lui dit-il, asseyez-vous, le temps de mettre une
cravate frache, et je suis  vous.

Laiss seul par le docteur qui venait de passer dans son cabinet de
toilette, Paul Violaine s'assit ou plutt se laissa tomber lourdement
sur un fauteuil.

Il tait harass de fatigue.

Depuis cinq nuits, il ne dormait pas.

Ds qu'il se couchait, une fivre terrible s'emparait de lui, le brlait
et le chassait de son lit.

C'est que si son corps tait gn dans ses beaux habits neufs, sa pense
se dbattait,  la torture, au milieu des angoisses d'une situation
impossible, absolument imprvue.

Son honntet, qu'il vantait  Rose d'un air si sr de soi, avait t
mise  l'preuve et n'avait pas rsist.

Quand, au sortir de chez l'illustre Van Klopen, Paul avait dit au
placeur: Je suis  vous, il avait obi aux inspirations de sa vanit
blesse et de ses rancunes.

D'ailleurs, il tait encore tourdi de la terrible puissance du placeur,
bloui des regards de Flavie, fascin par ces fantastiques millions
qu'on faisait miroiter  ses yeux.

Le soir, seulement, il fut pouvant en se demandant de quels tnbreux
desseins il devenait l'instrument, en songeant  cet engagement qu'il ne
pouvait plus reprendre.

Mais le lendemain, il avait dn avec son protecteur chez Hortebize, et
la certitude de la complicit active de cet excellent docteur l'avait
dcid  touffer les dernires convulsions de sa conscience.

C'est ainsi: selon les sphres o il se trouve, le vice,--il faudrait
dire le crime,--peut tre une provocation ou un salutaire enseignement.

Laid, sale, idiot, abattu, il rpugne et raffermit la vertu chancelante.
Riche, heureux, spirituel, triomphant, il veille dans l'me des faibles
de furieuses jalousies caresses par l'espoir de l'impunit.

Le luxe du docteur, ses faons d'homme du monde, son importance, ses
paradoxes ingnieux  l'endroit des prjugs du Code, devaient achever
la besogne de corruption du digne B. Mascarot.

--Je ne serais qu'un sot, pensait Paul, si je luttais, si j'hsitais
encore, quand ce mdecin que je vois riche, heureux, honor, n'a pas de
scrupules.

Il et hsit, cependant, s'il et su quelle relique renfermait ce
mdaillon d'or qui battait le ventre prospre du prudent associ de
l'honorable placeur.

Mais Paul ne pouvait savoir, et, admis pour la premire fois 
l'intimit d'une vie large et facile, il admirait le magnifique
appartement du docteur, qui occupe tout le premier tage d'une vieille
maison de la rue du Luxembourg.

Ds l'antichambre, on devine l'goste aimable, le spirituel picurien,
qui ne croit perdus ni le temps ni l'argent qu'il dpense  ouater son
bien-tre.

--Je veux tre log comme cela, s'tait dit Paul, mordu au coeur par
toutes les vipres de l'envie.

Le docteur reparut, vtu comme toujours lorsqu'il va dans le monde, avec
la dernire recherche.

--Je suis  vos ordres, dit-il au protg de B. Mascarot, devenu le
sien; partons, nous n'arriverons que bien juste  l'heure.

Dans la cour, la voiture du docteur, un coup Binder, attel d'un
vigoureux trotteur, attendait.

En s'installant sur les coussins, Paul se disait:

--J'aurai aussi un coup comme celui-ci.

Mais si le jeune homme oubliait pour des chimres les choses positives,
le docteur qui avait reu ses instructions, veillait.

--Voyons, commena-t-il ds que la voiture fut dans la rue, causons peu,
mais bien. On vous offre une occasion telle que bien des fils de famille
n'en trouvent pas une pareille en leur vie, il s'agit d'en profiter.

--J'en profiterai, rpondit Paul avec une nuance de fatuit.

--Bravo!... Mon cher garon, j'aime cette audace juvnile. Seulement,
permettez-moi de la doubler de ma vieille exprience. Et pour commencer,
savez-vous au juste ce que c'est qu'une hritire?

--Je pense, monsieur...

--Laissez-moi parler. Une hritire, fille unique, surtout, est le plus
ordinairement une jeune personne fort dsagrable, capricieuse,
fantasque, pntre de ses mrites et compltement affole par les
adulations dont elle a t l'objet ds sa plus tendre enfance. Certaine,
grce  sa dot, de ne pas manquer de mari, elle se croit tout permis.

--Oh!... fit Paul, singulirement refroidi, serait-ce le portrait de
Mlle Flavie que vous m'esquissez l?

Le docteur eut un franc clat de rire.

--Pas prcisment, rpondit-il, je dois vous prvenir que notre
hritire a son grain de fantaisie. Je la crois, par exemple, trs
capable de faire tout pour tourner la tte d'un soupirant,  la seule
fin de le planter l aprs, et de s'gayer de son air dconfit.

Paul, qui, jusqu' ce moment, n'avait examin que les cts brillants de
l'aventure, fut constern de cet envers qu'on lui montrait et qu'il
n'avait pas souponn.

--Si c'est ainsi, demanda-t-il tristement,  quoi bon me prsenter?

--Mais pour que vous russissiez donc. N'avez-vous pas tout ce qu'il
faut pour cela? Il se peut que Mlle Flavie vous accueille avec une
distinction flatteuse: n'en tirez aucune conclusion immdiate. Elle se
jetterait  votre tte que je vous dirais: Doutez, soyez prudent, c'est
peut-tre un pige. Entre nous, une fille qui possde un million est
bien excusable d'essayer de savoir au juste si c'est  elle que
s'adressent les hommages o  son argent.

La voiture s'arrtait: ils taient arrivs rue Montmartre.

Aprs avoir donn  son cocher l'ordre de venir le reprendre  minuit,
le docteur entrana son protg.

Paul tait si mu, au moment de la dmarche dcisive, qu'il ne pouvait
parvenir  mettre ses gants.

Il y avait quinze personnes dans la maison du banquier, quand le
domestique annona M. le docteur Hortebize et M. Paul Violaine.

Si M. Martin-Rigal dtestait l'homme choisi entre tous par sa fille, il
n'y parut gure  sa rception.

Aprs avoir serr la main de son vieil ami le docteur, il le remercia
avec une effusion bien sentie de lui prsenter un homme aussi distingu
que M. Violaine.

Cet accueil rendit  Paul une partie de son assurance perdue. Mais il
avait beau regarder, il n'apercevait pas Mlle Martin-Rigal.

Le dner tait pour sept heures. A sept heures moins cinq minutes
seulement, Flavie parut et fut aussitt entoure par les invits.

Elle avait russi  cacher sa sensibilit. Si mue qu'elle ft, elle
dominait son motion, et ses yeux, en s'arrtant sur Paul, qui
s'inclinait devant elle, exprimaient une indiffrence parfaite.

M. Martin-Rigal ne s'attendait certes ni  tant d'nergie ni  tant de
rserve.

Mais Flavie avait mdit ses dernires paroles et compris leur justesse.
Place assez loin de Paul,  table, elle eut le courage de s'abstenir de
le regarder.

Aprs le dner seulement, lorsque les tables de whist furent organises,
Flavie osa s'approcher de Paul et d'une voix tremblante, elle lui
demanda de faire entendre au piano quelques-unes de ses compositions.

Paul tait mdiocre excutant; sa musique ne valait pas grand'chose, et
pourtant Flavie l'coutait avec un recueillement batifique comme si
Dieu lui et envoy un de ses anges pour lui donner une ide des
symphonies clestes.

Assis l'un prs de l'autre, M. Martin-Rigal et le docteur Hortebize
suivaient d'un regard plein de sollicitude les motions de la jeune
fille.

--Comme elle l'aime!... murmurait le banquier, et ne savoir au juste les
penses de ce garnement, qui certes ne se doute pas de son bonheur!

--Bast!... Mascarot le confessera demain.

Le banquier ne rpondit pas.

--Je crois que demain, reprit le docteur, ce cher Baptistin aura
diablement de l'occupation. A dix heures, conseil gnral. Nous verrons
donc enfin le fond du sac de notre ami Catenac. Je suis curieux aussi de
voir quelle figure fera le marquis de Croisenois quand on lui apprendra
ce qu'on attend de lui.

Cependant, l'heure s'avanait, et les invits se retiraient un  un.

Le docteur fit un signe  son protg, et ils sortirent ensemble.

Flavie, ainsi qu'elle l'avait promis, avait t si bonne comdienne, que
Paul se demandait s'il devait croire et esprer.




XV


Lorsque B. Mascarot runit en conseil ses honorables associs,
Beaumarchef a l'habitude de revtir ce qu'il nomme sa grande tenue.

Outre que trs souvent il est appel pour donner des renseignements et
qu'il tient  paratre avec tous ses avantages, il a la vnration inne
de la hirarchie, et sait ce qu'on doit  ses suprieurs.

Il garde pour ces occasions solennelles, le plus beau de ses pantalons 
la hussarde, qui n'a pas moins de sept plis sur chaque hanche, une
redingote noire qui dessine cette taille mince et cette poitrine bombe
dont il est si fier; enfin, des bottes armes de gigantesques perons.

De plus, et surtout, il empse avec une vigueur particulire ses longues
moustaches dont les pointes ont peru tant de coeurs.

Ce jour-l, cependant, bien que prvenu depuis l'avant-veille qu'une
assemble aurait lieu, l'ancien sous-off,  neuf heures du matin, avait
encore ses vtements ordinaires.

Il en tait srieusement afflig, et s'efforait de se consoler en se
rptant que cet acte d'irrvrence tait bien involontaire.

C'tait la vrit pure. Ds l'aurore, on tait venu le tirer du lit,
pour rgler le compte de deux cuisinires qui, ayant trouv une
condition, quittaient l'htel o B. Mascarot loge les domestiques sans
place.

Cette opration termine, il esprait avoir le temps de remonter chez
lui, mais juste comme il traversait la cour, il avait aperu
Toto-Chupin, lequel venait lui faire son rapport quotidien, et il
l'avait fait entrer dans la premire chambre de l'agence.

Beaumarchef supposait que ce rapport serait l'affaire de quelques
minutes: il se trompait.

Si Toto n'avait rien de chang extrieurement, s'il conservait sa blouse
grise, sa casquette informe, son ricanement cynique, ses ides s'taient
terriblement modifies.

Ainsi, lorsque l'ancien sous-off le pria de lui donner brivement, car
il tait press, l'emploi de sa journe de la veille, le garnement,  sa
grande surprise, l'interrompit par un geste narquois et une grimace des
plus significatives.

--Je n'ai pas perdu mon temps, rpondit-il, et mme j'ai dcouvert du
nouveau; seulement avant de parler... avant de vous dire...

--Eh bien?

--Je veux faire mes conditions, l.

Cette dclaration, appuye d'un expressif mouvement de mains, abasourdit
si bien l'ancien sous-off, qu'il ne trouva pas un mot  rpondre.

--Des conditions! rpta-t-il, la pupille dilate par la stupeur.

--C'est comme cela, insista Chupin,  prendre ou  laisser. Pensez-vous
donc que je vais me tuer le temprament jusqu' la fin des fins pour
rien, pour un grand merci? Ce ne serait pas  faire. On sait ce qu'on
vaut, n'est-ce pas?

Beaumarchef tait exaspr.

--Je sais que tu ne vaux pas les quatre fers d'un chien, exclama-t-il.

--Possible.

[Illustration: Il allait recevoir un matre coup de pied lorsqu'un bruit
 la porte le fit retourner.]

--Et tu n'es qu'un petit misrable d'oser parler ainsi, aprs toutes les
bonts du patron pour toi.

Toto-Chupin clata de rire.

--Des bonts!... fit-il de sa voix la plus odieusement enroue, oh! l,
l... Ne dirait-on pas que le patron s'est ruin pour moi? Pauvre homme!
Je voudrai bien les connatre ces bonts.

--Il t'a ramass dans la rue, une nuit qu'il tombait de la neige, et
depuis tu as une chambre  l'htel.

--Un chenil.

--Il te donne tous les jours le djeuner et le dner...

--Je sais bien, et  chaque repas une demi-bouteille de mauvais bleu qui
ne tache seulement pas la nappe, tant il y a d'eau dedans.

Voil comment Toto-Chupin pratique la reconnaissance.

--Ce n'est pas tout, continua Beaumarchef, on t'a mont une boutique de
marchand de marrons.

--Oui, sous la porte cochre. Il faut rester debout du matin au soir,
gel d'un ct, grill de l'autre, pour gagner vingt sous. J'en ai
assez. D'ailleurs, il y a trop de chmage dans cet tat-l!...

--Tu sais bien que pour l't on t'installera un rchaud  pommes de
terre frites.

--Merci! l'odeur de la graisse me donne mal  l'estomac.

--Que voudrais-tu donc faire?

--Rien. Je sens que je suis n pour tre rentier.

L'ancien sous-off tait  bout d'arguments.

--Je dirai tout cela au patron, fit-il, et nous verrons.

Mais cette menace n'impressionna nullement Toto.

--Je me fiche un peu du patron, rpondit-il. Il me renverra? Bonne
affaire.

--Mchant drle!...

--Tiens, pourquoi donc? Est-ce que je ne mangeais pas avant de connatre
le patron? Je vivais mieux et j'tais libre. Rien qu' mendier, 
chanter dans les cours et  ouvrir les portires, je me faisais mes
trois francs par jour. On les buvait avec des amis, et ensuite on allait
coucher  Ivry, dans une fabrique de tuiles o la police n'a jamais mis
les pieds. C'est l qu'on est bien l'hiver, prs des fours... Je
m'amusais alors, tandis que maintenant...

--Plains-toi donc!... Maintenant, quand tu surveilles quelqu'un, je te
donne cent sous tous les matins.

--Tout juste. Et je trouve que ce n'est pas assez.

--Par exemple!...

--Oh! ce n'est pas la peine de vous fcher. Je demande de
l'augmentation; vous rpondez: Non. C'est trs bien; moi, je me mets en
grve.

Beaumarchef et volontiers donn dix sous de sa poche pour que B.
Mascarot entendit matre Chupin.

--Tu n'es qu'un coquin! s'cria-t-il. Tu frquentes des socits qui te
mneront loin. Ne dis pas non. Il est venu ici te demander un certain
Polyte, portant casquette cire, accroche-coeurs colls aux tempes,
jolie cravate  pois: je suis sr que ce gaillard-l...

--D'abord, mes socits ne vous regardent pas.

--C'est pour toi, ce que j'en dis; il t'arrivera des dsagrments, tu
verras.

Cette prdiction parut rvolter Toto-Chupin; elle cachait, il le
comprenait bien, une menace fort srieuse.

--De quoi! fit-il, rouge de colre, de quoi!... Qui donc me ferait
arriver de la peine? Le patron? Moi, je l'engage  se tenir tranquille.

--Toto!...

--C'est que vous m'ennuyez fameusement  la fin. Mchant drle par ci,
garnement par l, chenapan, coquin!..... Ah a! qu'tes-vous donc, vous
et le patron? Dfinitivement, vous me prenez pour un autre. Vous croyez
peut-tre que je ne comprends pas vos manigances et que je gobe les
bourdes que vous me contez! Allons donc!... On y voit clair, Dieu merci!
Quand vous me faites suivre celui-ci ou celui-l pendant des semaines,
ce n'est pas pour porter des secours  domicile, n'est-ce pas! Qu'il
m'arrive malheur, je sais bien ce que je dirai au commissaire. Vous
verrez alors qu'un bon ouvrier vaut un peu plus de cent sous par jour.

Certainement Beaumar est un ancien militaire; incontestablement, il est
trs brave; il tire avec distinction la pointe et la contrepointe, mais
il se laisse aisment dmonter.

La surprenante impudence de Toto lui donnait  penser que le prcoce
gredin obissait  quelque conseiller expriment. Ds lors, il tait
impossible de calculer la porte de ses menaces.

Ne sachant comment agir en cette difficile conjoncture, n'ayant pas de
consigne, l'ancien sous-off pensa que le plus prudent, en tout cas,
tait de filer doux.

--Enfin, demanda-t-il, qu'exiges-tu?

--D'abord, je veux sept francs par jour.

--Peste!... tu vas bien, toi. N'importe, je dirai tes prtentions au
patron, et en attendant, je te donnerai aujourd'hui ce que tu demandes.
Ainsi, tu peux parler...

Mais c'est avec le plus insolent ddain que le jeune garnement
accueillit cette conciliante proposition.

--Ah! bien!... ouiche!... fit-il.

--Quoi?

--Vous esprez me faire jaser pour quarante sous? Plus souvent! D'abord,
je jure de ne pas desserrer les dents si vous ne me donnez pas
immdiatement cent francs.

--Cent francs! rpta Beaumar, confondu.

--Ni plus ni moins.

--Et en quel honneur, te donnerait-on cette somme?

--Parce que je l'ai gagne, donc...

Beaumarchef haussa les paules.

--Tu es fou, pronona-t-il. Que veux-tu faire de cent francs?  quoi les
dpenseras-tu?

--Soyez tranquille, ce ne sera pas  acheter de la pommade comme celle
que vous mettez sur vos moustaches.

Imprudent Chupin!... Toucher  la moustache de Beaumarchef.

Il allait recevoir un matre coup de pied, lorsqu'un lger bruit  la
porte, reste entrebille, le fit retourner ainsi que l'ancien
sous-off.

C'tait le pre Tantaine, en personne, qui entrait.

Brave et digne pre Tantaine!...

Tel il tait apparu  Paul, dans sa mansarde, tel il tait encore avec
sa longue redingote noire, feutre par des couches successives de
graisse et de poussire, avec la flasque loque noire et luisante qu'il
appelait son chapeau.

Son ternel sourire voltigeait sur ses lvres fltries.

--Eh bien! eh bien!... disait-il, qu'est-ce que cela signifie? On se
fche, je crois, et les portes ouvertes encore!...

Intrieurement, Beaumarchef bnit la Providence, protectrice des causes
justes, qui lui envoyait ce renfort.

--Monsieur, commena-t-il, c'est Toto-Chupin qui prtend...

--J'ai tout entendu, interrompit doucement le pre Tantaine.

A ces mots, Toto jugea prudent de se reculer hors de porte.

C'est un profond observateur que ce prcoce gredin. Depuis des annes
qu'il vit en cumant le ruisseau de Paris, la ncessit a aiguis sa
pntration naturelle.

A trier de l'oeil, dans la foule, ses dupes quotidiennes, il est
devenu physionomiste, comme tous les gens dont l'existence est  la
merci du caprice de ceux qu'ils exploitent.

Toto-Chupin connaissait  peine B. Mascarot et s'en mfiait.

Il mprisait prodigieusement Beaumarchef dont il avait reconnu la
niaiserie sous ses airs de matamore.

Mais il craignait comme le feu ce doucereux Tantaine, en qui il devinait
un matre qu'on ne brave pas impunment.

Aussi, chercha-t-il bien vite  s'excuser.

--Laissez-moi vous dire, m'sieu, hasarda-t-il...

--Quoi? interrompit le bonhomme. Que tu es un garon intelligent? Nous
le savons; ce qui n'empche que tu finiras mal.

--C'est que, m'sieu, je voudrais...

--De l'argent? C'est fort naturel... Peste!... tu es un auxilliaire trop
prcieux pour se priver de tes services. Allons, Beaumar, vite un billet
de cent francs  ce joli garon.

L'ancien sous-off, stupfait de cette gnrosit, allait certainement
rsister, mais sur un geste du bonhomme, que Toto n'aperut pas, il
s'excuta et tira de sa caisse cinq pices de vingt francs qu'il tendit
au jeune drle.

Mais voici que Chupin n'osait plus prendre cet argent si imprieusement
rclam.

Supposait-il qu'on voulait se moquer de lui? Flairait-il un pige cach
sous cette surprenante facilit?

--Prends, insista Tantaine, si tes renseignements ne valent pas ce que
tu demandes, je te repincerai. Tu parleras,  cette heure, j'espre...

--Oh! oui, m'sieu!... fit Toto triomphant.

--Cela tant, suis-moi dans le confessionnal, nous n'y serons pas
drangs par les clients.

On n'y voit pas fort clair, dans le confessionnal de l'agence de B.
Mascarot, les rideaux verts qui entourent le grillage interceptent le
jour, mais on n'y est pas mal.

Il s'y trouvait un fauteuil  coussinet, deux chaises et une petite
table.

En familier de la maison, Tantaine s'empara du fauteuil, et s'adressant
 Chupin qui restait debout, tortillant sa casquette, il dit simplement:

--Je t'coute.

Le mauvais drle avait repris son impudence habituelle. Ne sentait-il
pas,  travers la toile de sa poche, les cinq louis de Beaumarchef!

--Il y a cinq jours, commena-t-il, que je surveille Caroline Schimel,
je la connais  prsent comme ma tante. C'est une horloge pour les
habitudes, cette femme-l, et les petits verres qu'elle boit marquent
les heures.

Le vieux clerc d'huissier daigna sourire de la mtaphore.

--Elle se lve vers dix heures, poursuivit Toto, prend son absinthe,
djeune chez le premier marchand de vin venu, sirote son caf et fait sa
partie de bsigue avec n'importe qui. Voil pour la journe. A six
heures sonnant, elle file au _Turc_, et n'en sort qu' la fermeture,
aprs minuit, pour aller se coucher.

--Au _Turc_?... interrogea le pre Tantaine.

--A la table d'hte de la rue des Poisonniers, quoi!... Parlez-moi d'un
tablissement comme celui-l! On y trouve  dner,  boire,  danser...
Tous les agrments de la vie, enfin, sans se dranger. C'est d'un beau
l-dedans,  ce qu'il parat!

--Comment,  ce qu'il parat!... Tu n'y es donc pas entr?

D'un geste piteux, Toto Chupin montra son costume dlabr.

--On me refuserait au contrle, rpondit-il. Mais laissez faire, j'ai
mon plan.

Tout en causant, le pre Tantaine prenait l'adresse de ce sjour de
dlices. Lorsqu'il eut fini:

--C'est l, fit-il svrement, ce que tu values cent francs? matre
Toto?

Le garnement eut une grimace de singe mditant un mchant tour.

--Attendez donc, bourgeois, fit-il. Pour mener la vie de Caroline, il
faut de l'argent, n'est-ce pas? Elle n'est pas propritaire, cette
fille... mais moi je sais o elle prend sa monnaie.

Le demi-jour du confessionnal permit au vieux clerc d'huissier de
dissimuler la satisfaction que lui causait cette rvlation.

--Ah!... fit-il sur deux tons diffrents, ah! tu sais cela!...

--Un peu, bourgeois, et d'autres choses aussi. coutez l'histoire: Hier,
aprs son djeuner, voil ma Caroline qui se met  jouer aux cartes avec
deux individus qui avaient mang un morceau  une table voisine.
C'taient des lapins, allez, des vrais. Rien qu' voir leurs mains
tripoter les cartons, je me suis dit: Toi, ma bonne femme, tu vas te
faire nettoyer! a n'a pas manqu. Au bout d'une heure, elle tait si
bien  sec, que n'ayant plus le sou pour payer sa consommation, elle a
offert au marchand de vin une de ses bagues en gage. Lui, a rpondu
qu'il n'en voulait pas, ayant confiance. Alors elle a dit: C'est bon,
je monte chez moi, et je reviens. J'ai vu et entendu, j'tais au
comptoir  prendre un canon.

--Et ce n'est pas chez elle qu'elle est alle?

--Non, bourgeois, non. Elle sort, traverse tout Paris d'un pas de
chasseur  pied, et va sonner droit  la porte de la plus belle maison
de la rue de Varennes, un vrai palais. On ouvre, elle entre, et moi
j'attends.

--Sais-tu au moins qui l'habite, ce palais?

--Naturellement. L'picier du coin m'a dit que cet htel appartient au
duc de... attendez donc... au duc de... Champdoce; oui, c'est bien ce
nom-l. Champdoce; un noble qui a, parat-il, ses caves pleines d'or,
comme la Banque.

Le pre Tantaine n'est jamais si indiffrent que lorsqu'il est
srieusement intress.

--Abrge, Toto dit-il, abrge, mon garon.

Chupin, qui avait compt produire une vive impression, parut trs vex.

--Faudrait me laisser le temps!... rpondit-il. Donc, au bout d'une
demi-heure, ma Caroline reparat, gaie comme un pinson. Une voiture
passait, elle grimpe dedans, et fouette cocher!... chien de fiacre!...
il allait d'un train!... Heureusement j'ai des jambes, et j'arrive au
Palais juste pour voir Caroline descendre, entrer chez un changeur et
changer deux billets de deux cents francs.

--Comment as-tu devin cela?

--Tiens, on a des yeux, peut-tre. Les papiers taient bleus.

Le bon Tantaine eut un paternel sourire.

--Tu te connais donc en billets de banque? dit-il.

--Pourquoi pas? On a fait ses tudes le long des boutiques. Seulement,
je n'en ai jamais mani. On dit que c'est doux  la main comme du satin.
Une fois, j'ai voulu savoir, et je suis entr chez un changeur pour lui
demander de me laisser tter un billet de mille... Oh! rien que tter:
il m'a donn une claque. Gredin, va! Mais je lui ai rpondu: Tiens,
pourquoi exposez-vous des fortunes en tas derrire une vitrine? C'est
donc pour faire bisquer le monde?

Mais le pre Tantaine n'coutait plus.

--C'est tout, n'est-ce pas? demanda-t-il.

--Minute!... rpondit Chupin, j'ai gard le nanan pour la fin. J'ai 
vous dire que nous ne sommes pas seuls  surveiller Caroline.

Cette fois Toto dut tre content de l'effet. Le vieux clerc fit sur son
fauteuil un tel bond que son chapeau tomba.

--Pas seuls! fit-il, que me chantes-tu l?

--Je chante ce que j'ai vu, bourgeois. Depuis trois jours, je voyais
rder autour de notre gibier un grand drle avec une harpe sur le dos,
et je me dfiais. J'avais raison. Il a fait la course du faubourg
Saint-Germain, lui aussi...

Le pre Tantaine rflchissait.

--Un grand drle, murmurait-il, un musicien... Hum!... il y a du
Perpignan l-dessous, ou je me trompe fort. On verra...

Et s'adressant  Toto:

--Il faut lcher Caroline, lui dit-il, et filer le drle  la harpe.
Et sois prudent, surtout... Allons, va, tu as gagn tes cent francs!...

Chupin sortit, le vieux clerc hocha tristement la tte.

--Trop intelligent, cet enfant, grommela-t-il, beaucoup trop, il ne fera
pas de vieux os...

Beaumarchef ouvrait la bouche pour demander au pre Tantaine de garder
la boutique pendant qu'il irait se mettre en grande tenue, mais le bon
vieux l'arrta.

--Bien que le patron n'aime pas  tre drang, dit-il, j'entre chez
lui. Et quand ces messieurs arriveront, introduisez-les bien vite, parce
que, voyez-vous, monsieur Beaumar, la poire est si mre, que si on ne la
cueillait pas, elle tomberait.




XVI


C'est le docteur Hortebize qui, le premier, arriva au rendez-vous
assign par B. Mascarot  ses honorables associs.

Se lever avant dix heures est un supplice pour lui, et la journe
entire s'en ressent. Mais les affaires avant tout.

L'agence, lorsqu'il se prsenta, tait pleine de clients et Beaumarchef
en bnit le ciel. D'abord on remarquait ainsi bien moins le nglig de
sa mise, puis il chappait de la sorte  l'invitable: trop de petits
verres, Beaumar, du bon docteur.

--Monsieur est l, dit l'ancien sous-off, et il vous attend avec
impatience. M. Tantaine est avec lui.

Une ide comique brilla dans les yeux de M. Hortebize, mais c'est du ton
le plus srieux qu'il rpondit:

--Pardieu!... je serai ravi de le voir ce brave pre Tantaine.

Cependant, lorsque le docteur pntra dans le sanctuaire de l'agence, il
trouva B. Mascarot seul, classant ses ternelles petites fiches.

--Eh bien!... lui demanda-t-il, aprs une cordiale poigne de main, quoi
de neuf?

--Rien.

--Tu n'as pas encore vu Paul?

--Non.

--Viendra-t-il, au moins?

--Oui.

L'estimable placeur est laconique d'ordinaire, mais non tant que cela.

--Ah a! qu'as-tu, demanda l'excellent docteur, tu me parais funbre,
serais-tu souffrant?

--Je ne suis que proccup, ce qui est bien excusable, la veille d'une
bataille dcisive.

Il y avait de cela, dans la tristesse du placeur, mais il y avait autre
chose encore, qu'il se gardait bien de dire  son ami.

Toto-Chupin l'inquitait. Une paille, et le plus solide essieu d'acier
forg se brise. Toto, le triste drle, pouvait tre le grain de sable
qui, glissant dans l'engrenage d'une machine, l'arrte et fait tout
clater.

[Illustration: Entre la porte et lui se tenait Hortebize.]

B. Mascarot cherchait comment supprimer le grain de sable.

--Bast!... fit le docteur, en caressant son mdaillon, nous russirons.
Qu'as-tu  redouter? Une rsistance de Paul?

L'honnte placeur haussa ddaigneusement les paules.

--Paul rsistera si peu, dit-il, que j'ai rsolu de le faire assister 
notre sance d'aujourd'hui, qui sera orageuse. On pourrait lui mesurer
la vrit comme le vin  un convalescent, j'aime mieux la lui verser
d'un coup.

--Diable! c'est grave. S'il allait prendre peur et s'envoler avec notre
secret?

--Il ne s'envolera pas, pronona B. Mascarot, avec un accent qui et
fait frmir son protg, pas plus que ne s'envole le hanneton qu'un
enfant tient au bout d'un fil. Ne connais-tu donc pas ces natures molles
et flasques? Il est le gant, je suis la main nerveuse qui, sous la peau,
garde sa puissance et sa force.

Le docteur n'entreprit point de discuter.

--_Amen!_ pronona-t-il.

--Si nous trouvons une rsistance, reprit le placeur, elle viendra de
Catenac. Je puis obtenir de lui une coopration apparente, sincre;
non...

--Catenac!... fit le docteur surpris; tu te proposais, disais-tu, de te
passer de lui.

--Telle tait mon intention, en effet.

--Pourquoi changer d'avis?

--Parce que j'ai reconnu que nous ne pouvions nous priver de son
concours, parce que pour renoncer  ses services, il faudrait confier le
fin mot de notre socit  un homme d'affaires, parce que...

Il s'interrompit en disant:

--coute!

Dans le corridor, on entendait les: broum! broum! d'un homme qui, ayant,
comme on dit vulgairement, la poitrine grasse, tousse ds qu'il change
de temprature, ds qu'il passe du froid de la rue  la chaleur des
appartements.

--C'est lui, fit Hortebize.

La porte s'ouvrit. C'tait Catenac, en effet.

Don naturel ou rsultat d'un savant exercice, matre Catenac a cette
tournure, ces faons, cet on ne sait quoi, qui,  premire vue, font
dire: Voici un honnte homme.

Sur la seule foi de son enseigne, c'est--dire de sa bonne figure 
minces favoris chtains, on serait heureux de lui confier sa fortune.

Tartuffe avec l'oeil louche, la lvre cauteleuse et pince, la
physionomie fuyante, veillerait la mfiance et ainsi ne serait pas
Tartuffe.

Le regard de Catenac, clair et droit, croise franchement le regard de
son interlocuteur. Sa voix est pleine et ronde. Il a le secret d'une
brusquerie joviale qui ne manque jamais son effet.

Avocat trs estim au Palais pour son savoir, Catenac plaide peu et mal.

S'il gagne trente mille francs par an, c'est qu'il a une spcialit.

Il arrange les contestations qui ne peuvent se plaider, par cette raison
que, soumises  un tribunal, elles enverraient au bagne les deux parties
ou les dshonoreraient  tout le moins.

Tous les jours,  Paris, il s'entame des procs de ce genre.

Le plus violent des adversaires lance une assignation, commence des
poursuites; le public, qui flaire un scandale, attend... Rien.

Les deux adversaires pouvants sont alls trouver Catenac, tout est
arrang!...

A combien de fripons insignes, de voleurs considrs, prts  se
dnoncer mutuellement, a-t-il fait entendre raison!...

Il a mis d'accord des assassins qui se disputaient les dpouilles de
leur victime, prts  invoquer des juges pour le rglement des parts.

Et ce ne sont pas l ses plus hideuses affaires.

Lui-mme le dit parfois: J'ai remu en ma vie des monceaux de boue.

Dans son cabinet de la rue Jacob, il s'est chuchott des aveux  faire
tomber le crpi du plafond.

Ce genre de conciliation rapporte au conciliateur ce qu'il veut.

Le client qui a mis  nu devant son avocat les ulcres de sa conscience,
lui appartient, comme le malade appartient au mdecin qui a soign ses
maladies honteuses, comme la pnitente appartient  son directeur.

De sa spcialit, Catenac a gard cette faconde prolixe, oiseuse,
diffuse, indispensable aux gens qui, pris pour arbitres, doivent, avant
tout, calmer la violence des adversaires mis en prsence.

--Me voici, s'cria-t-il tout d'abord. Tu m'as appel, ami Baptistin, tu
m'as convoqu, assign, mand, et j'arrive, j'accours, j'obis, je me
rends...

--Prends donc une chaise, interrompit le placeur.

--Merci, cher ami, mille grces, bien des remercments; mais je suis
press, vois-tu, affair, tiraill; ou m'attend; je suis li, engag...

--Eh bien! pronona le docteur, assieds-toi quand mme. Ce que veut te
dire Baptistin est autrement important que n'importe quel rendez-vous.

Catenac obit, toujours souriant en apparence, au fond trs en colre et
un peu inquiet.

--De quoi donc s'agit-il? disait-il, qu'est-ce, qu'y a-t-il?

B. Mascarot s'tait lev et tait all pousser les verrous.

Lorsqu'il eut repris sa place:

--Voici le fait, rpondit-il. Nous sommes dcids, Hortebize et moi, 
lancer la grande affaire dont je t'ai vaguement entretenu autrefois.
Nous avons un homme important  mettre  la tte, le marquis de
Croisenois.

--Mon cher... commena l'avocat...

--Attends. Ton concours nous est indispensable, de sorte...

Matre Catenac se leva brusquement.

--Assez, interrompit-il, suffit, la cause est entendue. Si c'est pour me
proposer, pour m'offrir une affaire, que tu m'as crit de venir, de
passer, tu as eu tort, tu t'es tromp, tu as fait fausse route, je te
l'ai dit, redit, affirm, rpt cent fois...

Il se retournait dj, se prparant  battre en retraite; mais, entre la
porte et lui, se tenait debout le bon docteur Hortebize, qui le
regardait d'un air singulier!...

Certes, le Catenac n'est pas homme  se laisser aisment effrayer.

Mais l'attitude de l'excellent Hortebize tait si expressive, le ple et
froid sourire de B. Mascarot--qu'il regarda--lui offrit une si difiante
signification, qu'il demeura interdit.

--Qu'est-ce que cela signifie, balbutia-t-il, qu'est-ceci? Que
voulez-vous de moi? que souhaitez-vous, que dsirez-vous?

--Nous voulons d'abord, pronona le docteur en appuyant sur chaque mot,
que tu prennes la peine d'couter quand on te parle.

--Mais j'coute, ce me semble.

--Reprends donc ta chaise, et ouvre ton esprit aux propositions de notre
ami Baptistin.

Le visage de Catenac ne trahissait rien de ses impressions. Il l'a
exerc et assoupli  ce point qu'un soufflet ne ferait pas monter une
seule goutte de sang  ses joues.

Seulement, son geste, lorsqu'il se rassit, disait l'irritation qu'il
prouvait de cette violence qui lui tait faite.

--Que Baptistin s'explique donc, dit-il.

A part un mouvement machinal pour assurer ses lunettes sur son nez,
l'honorable placeur n'avait pas boug.

--Avant d'aborder les dtails, dit-il d'un ton glac, j'aurais d
demander  notre respectable ami--et associ--si oui ou non il est avec
nous.

--Eh!... cela doit-il faire l'ombre d'un doute, interrompit l'avocat,
est-ce que tous mes voeux...

--Pardon! Il n'est pas question de voeux striles. Ce qu'il nous faut,
c'est un concours loyal, une coopration active.

--C'est que mes amis...

--Je dois te prvenir, insista B. Mascarot, que nous avons toutes les
chances pour nous, et que si nous gagnons, chacun de nous aurait prs
d'un million.

Hortebize n'avait pas la patience du placeur.

--Voyons, fit-il, prononce-toi. Rponds: oui ou non.

Catenac, ses amis pouvaient le voir, tait cruellement indcis. Il fut
plus d'une minute sans rpondre: il se recueillait.

--Eh bien!... non!... s'cria-t-il avec une violence qui trahissait
l'effort de la lutte; tout bien vu, rflchi, considr, pes, je vous
rpondrai nettement et carrment: Non.

B. Mascarot et le docteur Hortebize eurent la mme exclamation:

--Ah!...

Ce n'tait pas surprise, mais bien ce sentiment mal dfini qu'on prouve
 voir une prvision, mme fcheuse, ralise.

--Permettez, poursuivit Catenac, que j'explique ce que sans doute vous
appelez ma dfection.

--Dis trahison, ce sera plus juste.

--Soit. Je ne chicanerai pas sur les mots, je serai franc.

--Oh!... murmura le docteur, une fois n'est pas coutume.

--Il me semble, cependant, que je ne vous ai jamais cach ma faon de
penser. Voici  coup sr plus de dix ans que je vous ai parl de rompre
notre association. Vous rappelez-vous ce que je vous disais alors? Je
vous disais: Notre extrme besoin, notre dnment ont pu justifier
toutes nos entreprises, elles sont maintenant inexcusables.

--En effet, rpondit le placeur, tu nous as fait part de tes scrupules.

--Ah!... vous voyez donc bien.

--Seulement ces scrupules ne t'ont jamais proccup au moment
d'encaisser ta part, que tu es toujours venu toucher rgulirement.

--C'est--dire, insista le docteur, que si tu rpudiais les risques, tu
acceptais fort bien les bnfices. C'est--dire que tu voulais bien
gagner au jeu, mais que tu prtendais ne point exposer d'argent.

L'argument, bien qu'il part sans rplique, ne dcontenana point
Catenac.

--C'est vrai, reprit-il, j'ai toujours palp mon tiers. Mais n'ai-je pas
autant que vous contribu  mettre l'agence sur son pied actuel? Ne
va-t-elle pas toute seule maintenant, sans bruit, sans effort, comme une
machine parfaite? N'avons-nous pas russi  donner  nos oprations
comme un cachet commercial? Tous les mois, sans se dranger, on peut
palper de beaux bnfices, et, incontestablement, j'ai droit  un tiers.
Vous plat-il de laisser les choses aller leur petit train? Topez l, je
suis votre homme.

--C'est fort heureux, en vrit!

--Mais voici que tout  coup vous prtendez m'embarquer dans des dangers
incalculables, alors je vous crie: Halte-l!... je n'en suis plus. Je
lis dans vos yeux que vous me trouvez absurde. Fasse Dieu que les
vnements ne vous montrent pas impitoyablement que j'ai raison.
Songez-y; voici plus de vingt ans que la chance est pour nous. Que
faut-il pour qu'elle tourne? Un rien. Croyez-moi, ne la tentez pas. La
fortune, vous le savez, se venge tt ou tard de ceux qui, au lieu de lui
faire la cour et de l'pouser sagement, l'ont violente.

--Oh!... grce d'homlies, fit le docteur.

--Trs bien!... je me tais. Mais encore une fois, pendant qu'il en est
temps encore, rflchissez. L'impunit n'a qu'un temps. Si prodigieuses
que soient vos esprances, elles sont peu de chose en comparaison de ce
que vous allez exposer.

Cette faconde  froid devait exasprer le docteur Hortebize.

--Parler ainsi, t'est facile, dit-il, tu es riche, toi.

--J'ai de quoi vivre, en effet; en dehors de ce que je gagne, j'ai deux
cent mille francs  moi. Et s'il ne faut que les partager pour vous
dterminer  renoncer  vos projets, dites un mot et c'est fait.

B. Mascarot, qui jusqu'alors avait laiss le dbat s'agiter entre les
deux associs, jugea qu'il tait temps d'intervenir.

--Pauvre ami! fit-il, as-tu vraiment deux cent mille francs?

--Ou peu s'en faut.

--Et tu nous en offre un tiers!... Ah! matre, c'est un beau trait, et
nous serions des ingrats si nous n'tions pas profondment touchs;
seulement...

Il s'arrta, tracassa ses lunettes, et d'un ton incisif ajouta:

--Seulement, quand tu nous auras donn  chacun cinquante mille francs,
il t'en restera encore plus de onze cent mille.

Catenac eut un clat de rire si franc, si juste d'intonation, qu'un
observateur y et t pris.

--Que ne dis-tu vrai!... fit-il.

--Et si je te prouvais que je dis vrai?

--Je serais bien surpris.

Le digne placeur ouvrit un de ses tiroirs, en sortit un petit registre
qu'il feuilleta et le prsenta  son associ en disant:

--Regarde alors, car voici l'tat exact de ta fortune  la fin du mois
de dcembre de l'anne dernire. Depuis, tu as fait divers achats par
l'intermdiaire de M. L... Je ne les ai pas ports en compte, mais j'en
ai la note. Dois-je te la montrer?...

Pour le coup, l'impassible visage de Catenac exprima quelque chose! Il
se redressa furieux. Ses yeux lanaient des clairs.

--Eh bien! oui! s'cria-t-il, oui! j'ai douze cent mille francs de
fortune, et c'est pour cela que je ne veux plus d'association. Oui, j'ai
soixante mille livres de rentes, c'est--dire soixante mille bonnes
raisons pour ne pas me compromettre, et je ne me compromettrai pas.
Ah!... vous tes jaloux! Est-ce donc ma faute si nos conditions sont
devenues ingales? N'tais-je pas comme vous sans un sou quand nous
avons commenc! Ma vie n'a pas t la vtre, voil tout. Vous dpensiez
sans compter, moi j'conomisais. Vous ne songiez qu'au prsent, je
pensais  l'avenir. Hortebize faisait tout pour chasser ses clients, je
m'puisais en efforts pour attirer les miens. Et maintenant, parce que
je suis riche et que vous n'avez rien, il me faudrait subir vos
exigences!... Allons donc. Quand je touche au but de mon ambition, il me
faudrait revenir en arrire avec vous! Jamais. Suivez votre chemin, je
suis le mien, je ne vous connais plus.

Il se levait dj et prenait son chapeau; un geste du placeur l'arrta.

--Si je te disais, insistait Mascarot, que tu nous es utile,
indispensable!...

--Je rpondrais: Cela est fcheux pour vous.

--Si cependant nous voulions bien...

--Quoi?... Me contraindre? Comment? Vous me tenez, mais je vous tiens.
Vous ne pouvez rien contre moi que je ne puisse contre vous. Essayer de
me perdre serait vous perdre.

--Es-tu bien sr de cela?

--Si sr, que je vous le rpte encore: Entre vous et moi, il n'y a plus
rien de commun.

--Je crois que tu te trompes, matre!...

--Moi! pourquoi?

--Parce que voici un an que je loge et nourris gratis  notre htel une
jeune fille du nom de Clarisse. Ne la connatrais-tu pas, par hasard?...

Ce n'est pas sans intentions habilement calcules que, depuis dix
minutes, B. Mascarot laissait son ami Catenac se dbattre, s'puiser en
efforts aussi inutiles que ceux du poisson engag dans la nasse.

Il avait voulu ainsi pntrer les intentions de cet honorable associ et
connatre ses ressources.

S'il avait comme pris  tche de l'irriter, s'il avait encourag
Hortebize  le fouetter de ses ironies, c'est qu'il savait combien peut
tre indiscrte la colre de l'homme le plus matre de soi.

Se jugeant suffisamment clair, d'un seul mot l'estimable placeur
reprit sa supriorit.

A ce nom de Clarisse, l'avocat fut comme un promeneur qui, marchant en
pleine scurit, apercevrait tout  coup  ses pieds la mche allume
d'une mine prte  clater.

Instinctivement il recula, les bras en avant, secou par un spasme
nerveux, la pupille dilate par l'effroi.

--Clarisse!... balbutiait-il, qui t'a dit... comment as-tu pu savoir?

Mais l'ironique sourire qu'il put surprendre sur les deux lvres de ses
deux associs cingla si cruellement son orgueil, qu'il reprit aussitt
les apparences du sang-froid.

--Dcidment, fit-il, je deviens fou. Ne voila-t-il pas que je leur
demande comment ils s'y sont pris pour tout dcouvrir! Ne dirait-on pas
que j'ai oubli quels moyens nous employons pour surprendre les secrets
de ridicule ou d'infamie que nous exploitons!...

--Je t'avais bien jug, dit le placeur.

--En quoi?

--J'avais prvu que le jour o tu te sentirais assez fort pour te passer
de nous, tu tenterais de rompre les liens qui nous unissent. Aujourd'hui
tu voudrais nous abandonner. Tu nous trahirais demain si tu le pouvais
sans danger. J'ai pris mes prcautions.

Le bon docteur se frottait vigoureusement les mains.

--Voil ce que c'est, disait-il, on ne s'avise jamais de tout.

--Ce que je ne conois pas, poursuivit Mascarot, c'est que toi, Catenac,
un homme fort, tu nous aies fait le jeu si beau. Comment, il y a un an
de cela, tu nous hassais, tu songeais  nous perdre, et tu nous offres
cette prise. C'est  n'y pas croire.

--A n'y pas croire!... fit le docteur comme un cho.

--Et cependant, continuait le placeur, ton... comment dirai-je? ton
imprudence est des plus communes, de celles que nous avons le plus
souvent observes et qui nous ont le plus rapport. Pardieu!... Tous les
jours cela se voit. Tu ne lis donc plus la _Gazette des Tribunaux_?

Hier encore, j'y lisais une histoire qu'on jurerait tre la tienne.

Un bourgeois ambitieux et hypocrite, frais verni d'honntet, fait venir
de la campagne une jeune et jolie bonne, clatante de sant, assez
nave, ayant les mains bien rouges..., et il se donne le dlicat plaisir
de la sduire.

Pendant quelques mois tout va bien; mais voici qu'un matin la pauvre
fille ne peut plus cacher qu'elle est enceinte. Voil le bourgeois
pouvant. Que diront les voisins et le portier?

L'enfant est supprim et la mre jete sans piti sur le chemin de
Saint-Lazare. C'est simple...

--Baptistin, de grce!...

--... Mais c'est fort imprudent. Ces choses-l se dcouvrent toujours.
Si le crime a pour lui ses combinaisons et ses ruses, la justice a pour
elle ces hasards que l'on dit invraisemblables, et qui se reprsentent 
chaque minute de la vie. Tu as un jardinier  ta maison de Champigny?
Suppose que la fantaisie vienne  cet homme de creuser la terre autour
de ce puits qui est au fond du jardin. Sais-tu ce qu'il trouverait?...

[Illustration:--Une nuit tu as creus l un trou.]

--Assez!... pronona Catenac, je me rends.

--B. Mascarot, comme toujours au moment dcisif, ajusta ses lunettes.

--Toi, dit-il, te rendre... Pas encore. En ce moment tu cherches  parer
le coup que je te porte.

--Je t'assure...

--pargne-toi cette peine. Ton jardinier ne trouverait rien.

L'avocat eut une exclamation de rage. Il commenait  comprendre dans
quel horrible pige il tait tomb.

--Il ne trouverait rien, reprit le placeur. Et pourtant il est bien
vrai, n'est-ce pas, qu'au mois de janvier de l'anne dernire, une nuit,
tu as creus l un trou et que dans ce trou tu as dpos le corps d'un
enfant roul dans un chle... Et quel chle!... celui-l mme que toi,
Catenac, pour hter la dfaite de la mre, tu tais all acheter 
_Pygmalion_: les commis en tmoigneraient, s'il le fallait. Maintenant,
tu peux chercher, tu ne trouveras rien...

--Et c'est toi, c'est toi qui as enlev...

--Non, interrompit le placeur du ton le plus ironique, c'est Tantaine.
Que veux-tu? je suis prudent. Je sais o est le cadavre, comme on dit
vulgairement, et tu ne le sais pas. Mais sois tranquille, il n'est pas
perdu. Il est en bon lieu. Une seule tentative de trahison, et le
lendemain tu liras dans le _Petit Journal_,  l'article _Paris_: Hier,
des terrassiers qui travaillaient  tel endroit, ont dcouvert le
cadavre d'un nouveau-n. Le commissaire de police, aussitt prvenu,
s'est transport sur le terrain et a commenc une enqute... Tu lirais
cela, et tu me connais assez pour tre persuad d'avance que l'enqute
aboutirait. Tu devines bien qu'au chle de cette pauvre Clarisse, j'ai
ajout assez d'indices pour qu'on puisse aisment remonter jusqu'au
coupable... jusqu' toi.

A la colre de Catenac avais succd une affreuse prostration. Cet
homme, que rien n'aurait d surprendre ni tonner, tait assomm et
paraissait avoir perdu la facult de rflchir et de dlibrer.

Son dsespoir s'chappait en paroles incohrentes, et il laissait voir
sa souffrance, comme s'il et espr toucher ses implacables associs.

--Vous m'assassinez, murmurait-il, vous me tuez au moment o j'allais
recueillir le prix de vingt annes de travaux et de privations.

--Travaux est joli! observa le docteur.

Mais l'heure pressait; d'un instant  l'autre, Paul et le marquis de
Croisenois pouvaient arriver. B. Mascarot comprit combien il tait
important de remonter le moral de son associ.

--Voyons, reprit-il, tu cries comme si nous voulions t'gorger. A quoi
bon? Nous supposes-tu assez niais pour nous exposer sans des certitudes
presque absolues de succs? Hortebize, tout comme toi, s'est cabr quand
je lui ai parl de la grande opration. Je la lui ai explique, et
maintenant il approuve.

--C'est exact, dclara Hortebize.

--Donc, reprit le placeur, tu n'as, pour ainsi dire, rien  craindre. Tu
es, nous en sommes convaincus, trop beau joueur pour nous garder
rancune...

Catenac eut un sourire forc.

--Je ne vous en veux pas, rpondit-il; parle, j'obirai.

B. Mascarot se recueillit un moment.

--Ce que j'attends de toi, rpondit-il, ne peut te compromettre en rien.
J'ai  te demander de nous dresser un acte de socit dans des
conditions que je dirai tout  l'heure. Tu t'occuperas ensuite de
l'affaire, mais non ostensiblement.

--Bien!...

--Ce n'est pas tout. Tu as t charg par le duc de Champdoce d'une
mission trs difficile, trs dlicate... Il s'agit de recherches qui
doivent rester secrtes...

--Quoi!... tu sais cela aussi?

--Je n'ignore rien de ce qui peut nous tre utile. J'ai appris, par
exemple, qu'au lieu de t'adresser  moi, tu es all sottement trouver le
seul homme que nous ayons  craindre, Perpignan, un gaillard presque
aussi fort que nous, et bien autrement pre.

--Enfin, qu'exiges-tu de ce ct?

--Peu de chose. Tu me tiendras au courant de tes recherches. Tu ne diras
jamais au duc un seul mot dont nous ne soyons convenus  l'avance.

--C'est entendu.

La querelle semblait termine, le digne M. Hortebize tait ravi.

--L!... fit-il, tait-ce la peine de crier comme un corch.

--Soit, fit Catenac, j'ai eu tort.

Il tendit la main  ses deux amis et ajouta avec un ple sourire:

--Que tout soit donc oubli!...

tait-il sincre? Le rapide regard qu'changrent Mascarot et le docteur
tait gros de soupons.

Mais depuis un moment dj, on frappait  la porte; le docteur alla
ouvrir, et Paul parut, saluant affectueusement ses deux protecteurs.

--Avant tout, mon enfant, commena le placeur, je veux vous prsenter 
un de mes vieux amis.

Et se retournant vers Catenac, il ajouta:

--Mon cher matre, je te demande tes bonts pour mon jeune ami Paul, un
brave garon qui n'a ni pre ni mre, et que nous pousserons dans le
monde.

A ces mots, souligns d'un trange sourire, l'avocat bondit sur son
fauteuil.

--Sacrebleu! s'cria-t-il, que n'as-tu parl plus tt!

Confident du duc de Champdoce, Catenac venait d'entrevoir le plan de B.
Mascarot.




XVII


Le marquis de Croisenois se fait toujours attendre. Chez lui, c'est un
systme qui dgnre en manie.

Peut-tre croit-il ainsi affirmer son importance. Le calcul est faux.
L'homme habile se soucie peu d'arriver en avance ou en retard, il ne se
proccupe que de paratre au moment prcis o on le souhaite le plus.

Arriver  propos, tout est l. C'est le secret de bien des fortunes
qu'on ne s'explique pas.

M. de Croisenois avait t convoqu par B. Mascarot pour onze heures. Il
tait plus de midi quand il se prsenta, gant de frais, le lorgnon 
l'oeil, agitant sa badine, grim de cette dbonnairet impertinente et
familire qu'affectent les imbciles quand ils croient faire acte de
condescendance.

A trente-cinq ans, Henri de Croisenois affiche les dehors vapors d'un
beau-fils de vingt ans. Cette lgret insoucieuse est son armure de
guerre, l'excuse toujours prte des folies les plus risques.

On dit encore de lui, aprs des fredaines un peu fortes:

--C'est un tourdi, un vritable lycen, on ne saurait lui en vouloir,
il est si bon enfant, il a un si excellent coeur!...

En lui-mme, il doit bien rire de cette opinion du monde.

Calculateur froce, cet aimable gentilhomme, qui de sa vie n'a eu un bon
mouvement, s'est exerc  se dfier de l'inspiration premire.

Sous le masque de son laisser-aller, ce facile compagnon dissimule une
remarquable pret. En matire de chicane, il en remontrerait  l'avou
le plus retors. Il a roul et dup jusqu'aux usuriers auxquels il a eu
affaire.

S'il s'est ruin, c'est qu'il s'est entt  rgler son train sur celui
d'amis dix fois plus riches que lui. Toujours la mme histoire.

Ml  ce groupe de viveurs brillants, dont le comte de Trmorel fut
longtemps le parangon, et qui maintenant prend le mot d'ordre du fils
an du duc de Sairmeuse, Croisenois a voulu, lui aussi, avoir son
curie de courses.

Entre tous les moyens de fondre une fortune, celui-l est le plus sr et
le plus expditif.

Le lger marquis en sait quelque chose. Il avait abus de tous les
expdients et tait  la veille de faire le plongeon, lorsque B.
Mascarot lui tendit la main.

Il s'y cramponna dsesprment, comme un homme qui se noie se
raccrocherait  une barre de fer rouge.

Mais si les inquitudes les plus aigus le tenaillaient, son aplomb ne
s'en ressentait nullement, et c'est du ton le plus ais qu'aprs avoir
salu les personnes prsentes, il dit au placeur:

--Je vous ai peut-tre fait un peu attendre, cher matre; vrai, j'en
suis dsol, j'avais des proccupations... Mais me voici tout  vous, et
s'il vous plat que nous causions, j'attendrai volontiers que vous ayez
termin avec ces messieurs...

Sur quoi, son cigare qu'il avait gard tant prs de s'teindre, il en
tira deux ou trois bouffes.

La phrase tait suprieurement impertinente, et cependant le digne
Baptistin n'en fut pas offusqu. Non, il ne dit rien, lui qui abomine
l'odeur du tabac.

Les forts ont de ces longanimits. On peut bien passer quelque chose 
un fat, quand on sait qu'il dpend de soi de l'craser sous l'ongle...

D'ailleurs, B. Mascarot avait besoin de Henri de Croisenois. Il tait un
des indispensables pions de sa partie.

--Nous commencions  dsesprer de vous voir, rpondit-il. Je dis nous,
parce que ces messieurs sont ici pour vous, pour notre affaire...

Le marquis ne prit point la peine de dissimuler une petite moue
contrarie.

--Ces messieurs, poursuivit le placeur, sont mes associs. Monsieur est
le docteur Hortebize, monsieur est matre Catenac, du barreau de Paris,
enfin monsieur--et il montrait Paul--est notre secrtaire.

Cette prsentation avait une gravit comique.

Si M. de Croisenois tait dpit de trouver quatre confidents au lieu
d'un, Catenac tait furieux de voir qu'on livrait l'association  un
inconnu.

C'est chose subtile qu'un secret, plus volatile que l'ther, qui
s'vapore, si hermtiquement clos que soit le flacon o on le verse.

Hortebize, en dpit de sa confiance aveugle, ne laissait pas que d'tre
surpris.

Quant  Paul, il n'avait ni assez d'yeux, ni assez d'oreilles.

Seul, le placeur conservait cet imperturbable sang-froid de l'homme qui,
ayant un but, va droit vers ce but, comme le boulet que n'arrtent ni ne
font dvier les branchages ni les broussailles.

--Monsieur le marquis, commena-t-il, lorsque Croisenois fut assis, je
ne vous laisserai pas une minute d'incertitude. Toute diplomatie serait
purile entre gens comme nous.

Ce pluriel parut si singulier  M. de Croisenois, que c'est avec une
nuance trs accuse de persiflage qu'il rpondit:

--Vous me flattez, cher matre.

Plus attentif, le lger marquis eut remarqu le mouvement des lunettes
de B. Mascarot, mouvement qui signifiait clairement:

--Vous me faites piti!...

Hortebize prtendait que les lunettes de l'honorable placeur taient
parlantes, et il avait raison.

C'est vainement que des fourbes illustres, redoutant la trahison du
regard, dissimulent leurs yeux sous des verres pais. Les lunettes,  la
longue, font comme partie de qui les porte: elles vivent, pour ainsi
dire, elles tressaillent, elles finissent par avouer ce qu'avouerait
l'oeil qu'elles cachent.

--Je vous confesserai sans ambages, monsieur le marquis, reprit le
placeur, que votre mariage est conclu si nous le voulons, mes associs
et moi. Nous pouvons vous garantir le concours actif du comte et de la
comtesse de Mussidan. Reste  obtenir le consentement de la jeune fille.

Croisenois eut un geste magnifique de suffisance.

--Oh! je l'aurai, s'cria-t-il, je m'en charge. Chaque poque a ses
moyens de sduction, j'ai tudi et pratiqu ceux de la ntre. Je
promettrai les plus beaux chevaux de Paris, une loge aux Italiens, un
crdit illimit chez Van Klopen, une libert absolue... Quelle jeune
fille rsisterait  de tels blouissements. Oui, je russirai... Ah! 
une condition, toutefois, c'est que je serai patronn par une personne
jouissant d'une certaine influence dans la maison...

--Pensez-vous que la vicomtesse de Bois-d'Ardon, soit une marraine
convenable?

--Peste!... je le crois bien, une parente du comte!...

--Eh bien!... le jour o nous le voudrons, Mme de Bois-d'Ardon
appuiera vos prtentions et chantera vos louanges.

Le marquis se dressa triomphant.

--En ce cas, s'cria-t-il d'un ton  faire coiffer sainte Catherine 
toutes les hritires, en ce cas l'affaire est dans le sac.

Paul se demandait s'il tait bien veill. Quoi!... on lui avait promis
une femme riche,  lui, et voici qu'on mariait cet autre!

--Ces gens-ci, se dit-il, outre qu'ils placent les domestiques des deux
sexes et autres, m'ont tout l'air de faire fonctionner, moyennant
espces, la profession matrimoniale.

Cependant le marquis interrogeait de l'oeil B. Mascarot, hsitant 
dcouvrir toute sa pense.

--Oh!... parlez, encouragea le digne placeur, nous sommes entre nous.

--Reste donc, fit M. Croisenois,  fixer le... comment dirai-je?... le
courtage, le droit de commission...

--J'allais aborder la question.

--Eh bien!... mon cher matre, je n'ai qu'une parole. Je vous ai dit que
je vous donnerais le quart de la dot. Le lendemain du mariage je vous
signerai des lettres de change pour le montant de ce quart.

Cette fois, Paul croyait comprendre tout  fait.

--Voici le grand mot lch, pensa-t-il. Si j'pouse Flavie, j'aurai 
partager la dot avec ces honntes messieurs. Je m'explique maintenant
l'intrt qu'ils me portent et leurs caresses.

Mais les offres du marquis n'avaient point paru satisfaire l'honorable
placeur.

--Nous sommes loin de compte, pronona-t-il.

--Eh bien!... je consens  payer en dehors, et comptant, ce que je vous
dois.

B. Mascarot hocha la tte, au grand dsespoir de Croisenois, qui reprit:

--Vous voulez le tiers?... Soit, j'en passerai par l.

Le placeur restait de glace.

--Ce n'est pas le tiers qu'il nous faut, dclara-t-il, ni mme la
moiti. La dot entire ne nous suffirait pas. Vous la garderez donc,
ainsi que ce que je vous ai prt... si nous nous arrangeons.

--Qu'exigez-vous? Parlez... parlez.

Mascarot assura solidement ses lunettes.

--Je parlerai, rpondit-il, mais avant il est absolument indispensable
que je vous dise l'histoire de l'association dont je suis le chef.

Jusqu' ce moment, Catenac et Hortebize avaient cout sans se permettre
seulement un geste, silencieux et grave comme des snateurs romains sur
leur chaise curule.

Ils pensaient assister  une de ces comdies auxquelles B. Mascarot les
avait accoutums, comdies dont les pripties variaient, mais dont le
dnoment tait comme fatal.

A suivre ce dbat, entre le marquis de Croisenois et le placeur, ils
prenaient ce plaisir mchant qu'prouvent certaines gens  voir un chat
jouer avec une misrable souris avant de la dvorer.

Mais lorsque B. Mascarot annona qu'il allait livrer leur dangereux
secret, tous deux se dressrent en mme temps, furieux, pouvants.

--Deviens-tu fou?... s'crirent-ils ensemble.

B. Mascarot haussa les paules.

--Pas encore, rpondit-il d'un ton calme, et je vous prie de me laisser
poursuivre.

--Sacrebleu!... cependant, essaya Catenac, nous avons voix au chapitre.

--Assez!... fit violemment le placeur, je suis le matre, n'est-ce pas?

Et d'un ton d'amre ironie, il reprit:

--Est-ce qu'on ne peut pas tout dire devant monsieur?

Le mdecin et l'avocat avaient repris leur place. Croisenois pensa qu'il
serait adroit et tout  fait conforme  ses intrts de les rassurer.

--Entre honntes gens... commena-t-il.

--Nous ne sommes pas honntes, interrompit Mascarot.

Puis, pour rpondre  l'air de stupeur profonde du marquis, il ajouta
avec un accent crasant et en le regardant bien:

--Ni vous non plus, d'ailleurs.

Cette brutale dclaration fit monter un flot de sang au front de
Croisenois. Le code de la bonne compagnie n'interdit-il pas expressment
de dire aux gens, en face, ce qu'on pense d'eux?

Il avait bonne envie de se fcher, mais c'tait se brouiller, c'tait
laisser chapper la perche de salut. Il courba la tte sous l'insulte,
dcid  la prendre en plaisanterie.

--Parbleu!... fit-il, le paradoxe est raide.

Mais l'honorable placeur ne daigna pas remarquer cette lchet, qui fit
sourire le bon docteur Hortebize.

--Je vous serai oblig, monsieur le marquis, reprit-il, de m'couter
attentivement.

Il se retourna vers Paul et dit:

--Et vous aussi, mon cher enfant.

Il y eut un moment de silence presque solennel, pendant lequel on
entendit le murmure des clients qui se pressaient autour de Beaumarchef
dans la premire pice.

Si Hortebize et Catenac semblaient confondus, Croisenois tait si
stupfait qu'il laissait teindre son cigare, et Paul frmissait
d'avance.

B. Mascarot, lui, paraissait transfigur. Il n'avait plus rien du
placeur bnin, le sentiment de son pouvoir le grandissait, ses lunettes
lanaient des clairs.

--Tels que vous nous voyez, monsieur le marquis, commena-t-il, mes
respectables associs et moi, nous n'avons pas toujours t ce que nous
sommes.

Il y a vingt-cinq ans, nous tions jeunes, nous tions honntes, toutes
les illusions de l'adolescence nous souriaient encore, nous avions la
foi qui soutient dans les preuves, nous avions ce courage qui enflamme
le soldat marchant  l'assaut d'une batterie.

Nous habitions tous trois un misrable htel garni de la rue de la
Harpe, et nous nous aimions comme trois frres!...

[Illustration: Tiens, misrable! paies-toi.]

--Comme c'est loin, ce temps!... murmura Hortebize, comme c'est loin!...

--Oui, c'est loin, continua le placeur, et cependant pour moi le temps
n'a pas de brumes; je nous revois tels que nous tions, et mon coeur
se serre en comparant les esprances d'alors aux ralits
d'aujourd'hui!...

Il me semble, mes amis, que tout cela est d'hier.

Nous tions pauvres, alors, monsieur le marquis, affreusement pauvres,
et cependant le monde nous avait bercs de ses plus dcevantes caresses.
Les directeurs de toutes les serres chaudes consacres  l'closion des
talents encore en leur oeuf, avaient murmur aux oreilles de chacun de
nous des paroles magiques: Tu russiras, _tu Marcellus eris_...

Croisenois dissimula un sourire. L'histoire ne lui semblait pas
palpitante.

--Tiens, fit-il; vous savez le latin.

--Je l'ai su du moins. C'est que je dois vous le dire, chacun de nous
semblait promis  une destine brillante. Catenac, avocat de la veille,
venait de recevoir un prix pour sa thse _De la Transmission de la
Proprit_; Hortebize avait t couronn pour un travail sur l'_Analyse
des matires suspectes_, travail reproduit presque en entier par
l'illustre Orfila, dans son _Trait des Poisons_. Moi-mme, je venais de
subir victorieusement les preuves de la licence, de l'agrgation et du
doctorat s sciences et s lettres...

Paul ouvrait des yeux normes. Il ne s'tait jamais demand ce que
deviennent les neuf diximes des lus des concours.

--Malheureusement, poursuivait le placeur, Hortebize tait brouill avec
sa famille, la famille de Catenac tait aux prises avec la misre, et
moi je n'ai pas de famille... Nous mourrions de faim dcemment.

Seul de nous trois, je gagnais un peu d'argent  prparer des lves aux
examens de Saint-Cyr et de l'cole polytechnique.

Moyennant trente-cinq sous par jour,--la moiti d'un salaire du
manoeuvre--je bourrais de gomtrie et d'algbre des fils de famille
qui se moquaient de ma maigreur et de mes habits rps.

Trente-cinq sous!... et l-dessus nous tions trois  prendre notre
pain, et j'avais une matresse, aime jusqu'au dlire, qui se mourait de
la poitrine!

Qui jamais et cru cela de ce sphinx  lunettes vertes qui avait nom B.
Mascarot!...

--J'abrge, reprit-il. Un jour vint o, entre nous trois, nous ne pmes
trouver un sou. Et Hortebize venait de m'avouer que, faute d'aliments
substantiels, de viande, de vin, ma matresse allait mourir.

--Eh bien! m'criai-je, attendez-moi, mes amis, je saurai bien trouver
de l'argent.

Sans savoir ce que j'allais faire, je m'lanai dehors. J'tais fou
furieux, j'tais enrag. Je me demandais s'il fallait tendre la main
pour quelques sous ou trangler un passant pour lui prendre sa bourse.
J'tais descendu jusqu' la Seine, et j'allais le long des quais livrant
au vent des exclamations incohrentes. Tout  coup, un clair sillonna
les tnbres de mon dsespoir.

Je me rappelai que nous tions au mercredi, jour de la sortie de l'cole
polytechnique, et je me dis qu'en me rendant au Palais-Royal, au caf
Lemblin, je trouverais infailliblement quelqu'un de mes anciens lves,
qui, peut-tre, consentirait  me prter cent sous...

Cent sous! ce n'est gure, n'est-il pas vrai, monsieur le marquis? Eh
bien!... ce jour-l, cent sous reprsentaient pour moi la vie de mes
amis et le salut de ma matresse. Avez-vous jamais eu faim, monsieur le
marquis?

Croisenois tressaillit. Non, il n'avait jamais souffert de la faim. Mais
savait-il ce que l'avenir lui rservait,  lui dont les ressources
taient  ce point puises, qu'il pouvait demain, tomber du fate de
ses apparentes splendeurs sur le pav, dans la boue.

--Quand j'arrivai au caf Lemblin, poursuivit B. Mascarot, je n'y
trouvai pas un seul lve de l'cole. Le garon auquel je m'adressai, me
toisa d'abord ddaigneusement, mes vtements tombaient en lambeaux. Mais
lorsqu'il sut que j'tais un rptiteur, il daigna me rpondre que ces
messieurs taient dj venus et qu'ils ne tarderaient pas  revenir. Je
dclarai que j'allais les attendre. Le garon me demanda ce que je
voulais prendre; je rpondis: rien, et je m'assis dans un coin.

Depuis ma sortie, j'avais eu comme un brasier dans le cerveau; mais en
ce moment, j'prouvai un bien-tre relatif. J'esprais. Parmi les noms
que m'avait cits le garon, il s'en trouvait deux de jeunes gens qui
avaient t bons pour moi.

J'attendais depuis un quart d'heure environ, lorsque tout  coup entra
dans le caf un homme dont jamais, duss-je vivre cent ans, je
n'oublirai la figure.

Il tait plus blanc que sa chemise. Ses traits taient contracts et
comme crisps. Il avait l'oeil hagard et la bouche entr'ouverte, comme
un agonisant qui rle.

Une douleur, horrible autant que la mienne, poignait cet homme; je le
compris.

Mais il tait riche, lui, on le voyait bien.

Lorsqu'il se fut laiss tomber sur le divan, les garons accoururent
pour lui demander ce qu'il dsirait prendre.

D'une voix rauque, si peu intelligible que les garons durent le faire
rpter deux fois, il demanda:

--Une bouteille d'eau-de-vie et de quoi crire!

C'tait bien une histoire relle, que racontait B. Mascarot. La vrit
seule a cette motion profonde, ces notes poignantes qui font vibrer les
entrailles.

Le placeur s'tait interrompu, et aucun de ses auditeurs n'osait
souffler mot.

L'excellent et souriant Hortebize lui-mme tait devenu sombre.

--La vue de cet homme, continua l'honorable placeur, me soulagea. Nous
sommes ainsi faits que le malheur d'autrui est un adoucissement, une
attnuation  notre malheur.

Il tait vident pour moi que cet inconnu souffrait horriblement, et je
me disais avec une sorte de satisfaction malsaine:

Il n'y a donc pas que les misrables  maudire la vie; les riches, eux
aussi ont donc leurs tortures?

Cependant les garons s'taient empresss d'obir. Ils avaient apport
de l'eau-de-vie, du papier, de l'encre.

L'homme commena par se verser un grand verre, qu'il avala comme de
l'eau. L'effet fut soudain et terrible. Il devint cramoisi, comme s'il
allait avoir un coup de sang, et resta plus d'une minute priv de
sentiment, ananti.

Je l'observais avec une curiosit ardente. Une voix me criait que
dsormais un lien mystrieux existait entre cet inconnu et moi, qu'il
serait pour quelque chose dans mon existence, et que son influence me
serait fatale.

Si effrayante tait cette voix, qu'un moment j'eus l'ide de sortir. Je
rsistai. La curiosit m'ardait.

L'inconnu cependant revenait  lui.

Il saisit sa plume, et rapidement traa quelques lignes sur une feuille
du cahier de papier  lettres plac devant lui.

Elles ne le satisfirent pas, car brusquement il s'interrompit, tira de
sa poche un briquet et brla cette premire preuve.

Le courage lui manquait. Il se versa et but un second verre
d'eau-de-vie.

Une nouvelle lettre ne le satisfit pas plus que la premire, car il la
chiffonna rageusement et la glissa dans le gousset de son gilet.

Il recommena pour la troisime fois, dcid sans doute  faire un
brouillon, car je le voyais tour  tour rflchir, crire, raturer.

Pour moi, il tait clair qu'il n'avait conscience ni de soi ni du lieu
o il se trouvait. Il gesticulait, laissait chapper des exclamations
sourdes comme s'il et t chez lui, seul dans son cabinet,  l'abri des
indiscrets.

Ayant relu une troisime fois son brouillon, il en parut content. Il le
recopia, ce qui fut l'affaire d'une minute, et ensuite le dchira en
menus morceaux qu'il jeta sous la table.

Sa lettre soigneusement ferme, il appela le garon:

--Prenez ces vingt francs, lui dit-il, et portez vous-mme cette lettre
 son adresse. Vous viendrez me rendre rponse,--car il y aura une
rponse,--chez moi. Voici ma carte, allez, htez-vous...

Le garon sortit en courant, et presque sur ses pas le monsieur se
retira aprs avoir pay sa consommation.

Quel drame venait de se jouer l, devant moi? Je devinais quelqu'une de
ces tnbreuses intrigues qui s'agitent dans l'ombre de la vie prive.
Cet homme pouvait tre un mari tromp, un joueur ruin, un pre dont le
fils venait de dshonorer le nom.

J'essayais de penser  autre chose; je ne pouvais.

Ces petits fragments de papier, jets sous le divan par l'imprudent, me
fascinaient. Je brlais de les ramasser, de les assembler, de savoir...

Mais je vous l'ai dit, j'tais honnte, et une telle action rvoltait
tous mes instincts.

J'aurais triomph de la tentation, je le crois, sans une de ces
circonstances futiles qui dcident de l'existence entire.

On ouvrit une porte, un courant d'air s'tablit, et le vent fit
tournoyer et chassa jusqu' mes pieds, un fragment du brouillon.

J'eus comme un blouissement. J'tais vaincu. Je ramassai l'troit
morceau de papier et j'pelais ces quatre mots:

        ....._me brle la cervelle_...

Je ne m'tais donc pas tromp. J'tais en prsence d'une affreuse
nigme, et il ne tenait qu' moi d'en avoir le mot.

Ayant cd une premire fois  une dtestable obsession, j'avais le bras
pris dans l'engrenage, j'tais perdu. Je ne discutais plus.

Les garons allaient et venaient, nul ne faisait attention  moi, je me
rapprochai insensiblement de la place qu'occupait l'inconnu, et je
ramassai deux nouveaux fragments. Sur le premier, je lus:

        ....._la honte et l'horreur_...

Et sur le second:

        ....._Ce soir, cent mille francs_...

J'tais fix. J'avais voulu surprendre un secret, je le tenais. Ces
trois bouts de phrases taient pour moi plus clairs que le jour.

Ds lors,  quoi bon poursuivre? Je poursuivis cependant. Je russis 
runir tous les fragments, je les assemblai et je lus ce billet
affreusement laconique:


        _Charles_,

     _Il me faut ce soir mme cent mille francs et  toi seul je puis
     les demander sans bruiter la honte et l'horreur de ma situation._

     _Peux-tu runir cette somme en deux heures?_

     _Selon que ta rponse sera: oui, ou non, je suis sauv ou je me
     brle la cervelle._

Vous vous tonnerez peut-tre de la prcision de ma mmoire, monsieur le
marquis. Vous devez pourtant le savoir: il est de ces choses qu'on ne
peut oublier.

En ce moment encore, je revois ce brouillon, et je pourrais vous en dire
les virgules et les ratures.

Mais je passe.

Au-dessous de ces neuf lignes tait la signature d'un grand industriel,
trs connu, presque clbre, et qui, tout en tant le plus estimable des
hommes, traversait une de ces crises o un commerant peut laisser  la
fois sa fortune, son honneur et sa vie.

B. Mascarot s'interrompit un moment, succombant sous le poids de ses
souvenirs; mais il ne vint  l'esprit d'aucun de ses auditeurs de
risquer seulement une observation.

Le brillant Croisenois avait jet son cigare.

--Je puis vous le dire, reprit le placeur, ma dcouverte m'atterra.
J'oubliai mes anxits pour ne songer qu'aux siennes. N'prouvions-nous
pas les mmes angoisses, lui, pour cent mille francs, moi, pour cent
sous!...

Mais dj, au milieu des tnbres de mon malheur, une ide infernale
commenait  poindre.

Ne pouvais-je tirer parti de ce secret vol?

Ce fut une inspiration. Je me levai et j'allai demander au comptoir des
pains  cacheter et un almanach de Paris.

Revenu  ma place, je collai rapidement les fragments sur une seconde
feuille de papier, je pris l'adresse du ngociant et je sortis.

Cet homme malheureux habitait rue de la Chausse-d'Antin.

Pendant plus d'une demi-heure, je me promenai devant la superbe maison
qu'il habitait.

Vivait-il encore? Cet ami, ce Charles, avait-il rpondu: Oui?

Enfin, je me dcidai  entrer.

Un domestique en livre me rpondit brutalement que son matre ne me
recevrait pas, que d'ailleurs, en ce moment, il dnait avec sa famille.

L'insolence de ce valet me rvolta.

--Eh bien!... m'criai-je, si vous voulez viter de grands malheurs,
allez dire  votre matre qu'un pauvre diable lui rapporte le brouillon
de la lettre qu'il vient d'crire au caf Lemblin.

L'indignation m'avait donn un accent si imprieux que le domestique
n'hsita pas.

L'effet de cette annonce dut tre terrible, car le valet reparut presque
aussitt tout effar, et me dit:

--Vite!... arrivez... monsieur vous attend.

Il m'introduisait en mme temps, ou plutt me poussait dans un vaste
cabinet magnifiquement dcor.

Au milieu, le ngociant se tenait debout, ple, menaant.

Moi, j'tais dans un tat  faire piti. J'touffais.

--Vous avez ramass le brouillon que j'avais dchir? me demanda cet
honnte homme.

De la tte je fis signe que oui, et en mme temps je montrais les
fragments assembls et appliqus sur une seconde feuille de papier.

--Combien voulez-vous de cette lettre? fit-il. Je vous offre mille
francs.

Je vous le jure, messieurs, je n'tais pas venu pour vendre ce secret.
J'tais venu pour dire  cet homme: Un autre que moi pouvait trouver cet
crit et en abuser; moi, je vous le rapporte; c'est un service que je
vous rends;  votre tour, soyez-moi utile, prtez-moi cinquante, cent
francs...

Oui, voil ce que je voulais dire; mais voyant comme il me traitait,
moi, je fus saisi d'un mouvement de rage, et je rpondis:

--Je veux deux mille francs!...

Il ouvrit son tiroir, arracha  une liasse norme deux billets de
banque, les froissa et me les lana  la figure en disant:

--Tiens, misrable, paye-toi!

C'est avec une violence inoue que B. Mascarot s'exprimait.

Qui donc jamais et suppos que cet homme, fig d'ordinaire dans une
glaciale apathie, pt se montrer  cet tat d'exaltation!

Sa voix, onctueuse habituellement et toute de miel, avait l'clat
strident d'un instrument de cuivre.

Ce n'tait plus une histoire qu'il contait.

Plaidait-il les circonstances attnuantes d'une cause perdue, la sienne?
Tentait-il cette tche impossible de se disculper aux yeux de ses
associs? Essayait-il de s'excuser, sinon de se rhabiliter, devant le
tribunal de sa conscience?

Paul et Croisenois tremblaient autant que si on leur et mis  la main
un poignard pour un assassinat.

--Ce que je ressentis, continua le placeur, sur le coup de cette injure
abominable et immrite, je ne saurais vous le dire. Il y eut en moi un
dchirement aussi affreux que si on m'et arrach les entrailles.

Certainement, je perdis la libre disposition de moi-mme. En bonne
conscience, devant Dieu, je n'aurais pas t responsable d'un crime
commis l, en cet instant.

Et je fus sur le point d'en commettre un.

Jamais l'homme dont je vous parle ne verra la mort d'aussi prs qu'une
seule fois. Sur son bureau tait un de ces redoutables couteaux catalans
dont on se sert en guise de coupe-papier; je m'en saisis, j'allais
frapper...

La pense de ma matresse qui se mourait faute d'aliments arrta mon
bras...

Je jetai violemment le couteau  terre, et je sortis perdu, la tte en
feu.

J'tais entr dans cette maison maudite le front haut, fier de ma misre
et de mon honntet, j'en sortais dshonor.

Certes,  l'exception de Paul, tous les hommes qui taient l
connaissaient les envers de la vie. Leur esprit s'tait sali  toutes
les boues de la civilisation, les angoisses du mal avaient mouss et
us leur sensibilit. Et cependant ils ne pouvaient s'empcher de
frissonner.

--Mais continuons, reprit le placeur. Une fois dans la rue, ces deux
billets de banque que j'avais ramasss et que je serrais convulsivement
me causrent une pouvantable sensation de douleur. Il me semblait qu'
les toucher la chair de ma main se crevassait comme au contact d'un fer
rouge. J'entrai, je me prcipitai, plutt, chez un changeur, qui dut me
prendre pour un fou ou pour un assassin. Comment ne me fit-il pas
arrter? Je ne sais. Peut-tre et-il peur. En change de mes deux
billets, il me remit, non de l'or--en 1843 l'or tait rare et se
vendait,--mais deux pesants sacs de mille francs, en pices d'argent.
C'est charg de ce fardeau que je regagnai notre misrable logement de
la rue de la Harpe. Hortebize et Catenac m'attendaient avec une
impatience, avec une inquitude plutt, inexprimable. Vous en
souvient-il, mes amis?... Vous saviez si bien que nous tions  bout de
ressources, vous m'aviez vu sortir si dsespr, moi, dont le courage,
jusqu'alors, avait soutenu le vtre, vous me sentiez si convaincu de la
mort prochaine d'une femme tendrement aime, que sans vous communiquer
vos affreux pressentiments, vous vous demandiez si, en traversant les
ponts, j'aurais le courage de rsister aux provocations du suicide,  la
tentation d'en finir avec une existence devenue intolrable... Car voil
o nous en tions, marquis. En me voyant entrer, mes amis voulurent me
sauter au cou, mais brutalement je les repoussai. Arrire!...
m'criai-je, arrire! je ne suis plus digne de vous, mais nous ne
manquerons plus de rien!... Sur ces mots, je jetai violemment les sacs
 terre; l'un d'eux se rompit, et les pices d'argent s'parpillrent et
roulrent de tous cts. A ce bruit, ma matresse, qui rlait presque
sur son grabat, se dressa comme un fantme. De l'argent!
murmurait-elle, beaucoup d'argent!... Nous allons donc manger  notre
faim!... Je suis sauve...

[Illustration:--Arrire! m'criai-je.]

Mes amis, marquis, n'taient pas ce qu'ils sont aujourd'hui. Ils
s'loignrent de moi avec une horreur qu'ils ne pouvaient dissimuler,
ils croyaient  un crime. Non, leur dis-je, non, il n'y a pas de crime,
puisque la loi ne saurait m'atteindre. Si cet argent est le prix de
notre honneur, personne ne s'en doutera.

Nous ne dormmes pas cette nuit-l, marquis.

Mais lorsque le jour vint nous surprendre autour d'une table charge de
bouteilles, nous avions, nous, les vaincus de la vie, dclar la guerre
 la socit, nous avions jur que, par tous les moyens, nous
arriverions  la fortune; le plan de notre redoutable association tait
arrt. . . .

       *       *       *       *       *




XVIII


Dcid  laisser Paul et Croisenois sous une impression forte, B.
Mascarot se leva et se mit  arpenter de long en large son cabinet.

S'il avait surtout l'intention de produire un prodigieux effet, il
pouvait se fliciter, le rsultat devait dpasser son attente.

Paul chancelait sur sa chaise comme s'il et reu sur la tte un coup de
massue.

Croisenois, lui, luttait. Mais c'est vainement qu'il cherchait
quelqu'une de ces plaisanteries qui atteste la libert d'esprit de
l'homme fort; sa mmoire,  dfaut de son imagination, ne lui
fournissait pas un trait prsentable.

Il comprenait fort bien qu'entre ce rcit et son affaire un rapport
intime existait; mais lequel? Il ne l'entrevoyait pas.

Quant  Hortebize et  Catenac, qui croyaient, eux, connatre  fond
leur Baptistin, ils changeaient des regards surpris et inquiets.

Ils se demandaient:

--Est-il de bonne foi ou bien joue-t-il une comdie dont le but nous
chappe?

Avec B. Mascarot, savoir au juste  quoi s'en tenir est difficile, pour
ne pas dire impossible.

Lui, cependant, paraissait se soucier infiniment peu des impressions de
ses auditeurs. Il tait revenu prendre sa place devant son bureau.

Son visage, enflamm le moment d'avant de tous les feux de la colre et
de la haine, avait recouvr sa placidit accoutume, et c'est de son
geste habituel qu'il ajustait ses lunettes.

J'espre, monsieur le marquis, reprit-il, que vous excuserez cette
longue, mais indispensable prface.

Cette introduction est, comme qui dirait le ct romanesque. coutez
maintenant la partie relle... et pratique.

Sachant tout ce que l'attitude imprime d'autorit  la parole, B.
Mascarot se leva de nouveau et vint s'adosser  la tablette de la
chemine.

Ses lunettes, il est vrai, cachaient ses yeux; mais il se dgageait de
toute sa personne comme un fluide magntique, manation subtile de son
nergique volont, qui commandait, qui imposait l'attention.

--En cette nuit dont je vous parle, monsieur le marquis, reprit-il, nous
avons, mes amis et moi, rompu violemment les liens de la morale et de
l'honneur, nous avons secou toutes les tyrannies du devoir. Et le plan
qui tait sorti entier et complet de mon cerveau, je puis vous le
dvelopper en me servant des expressions que j'employais il y a vingt
ans pour l'exposer  mes amis.

Vous devez le savoir, marquis, lorsque l't s'avance il n'est plus une
cerise qui ne renferme un ver. Les plus belles, les plus rouges, les
plus fraches en apparence, sont celles dont l'intrieur, si on les
ouvre, est le plus infect.

De mme, dans une socit raffine comme la ntre, il n'est pas de
famille,--je dis pas une, entendez-moi bien,--qui ne cache en son sein
quelque plaie secrte, quelque mystre de douleur, de ridicule ou de
honte.

Maintenant, supposez un homme connaissant le secret de tous les autres.

Celui-l ne sera-t-il pas le matre du monde? Ne sera-t-il pas plus
puissant que le plus puissant monarque? Ne disposera-t-il pas, selon son
caprice et sans contrle possible, de tout et de tous?

Eh bien!... je m'tais dis que je serais cet homme...

Depuis des mois qu'il tait en relations avec l'honorable placeur, le
marquis de Croisenois n'avait pas t sans souponner son genre
d'oprations.

--Mais c'est la thorie du chantage que vous me prchez! fit-il.

B. Mascarot s'inclina ironiquement.

--Tout juste! rpondit-il. Oui, marquis, c'est bien l ce qu'on appelle
le chantage.

Relativement le mot est nouveau, mais la spculation est vieille comme
le monde, probablement. Le jour o un homme, surprenant l'action infme
d'un autre homme, le menaa de la divulguer s'il ne subissait pas
certaines exigences, le chantage tait invent.

Si tout ce qui est vieux est respectable, le chantage l'est  coup
sur.

Comment vivait, s'il vous plat, le divin Artin, ce pote obscne qui
s'intitulait si firement le flau des princes? Il faisait chanter
les rois. Et quels rois!... Franois Ier et Charles-Quint. Mais tout
se dmocratise, marquis, et nous autres, nous nous contentons de faire
chanter le peuple, j'entends tous ceux qui ont de l'argent...

L'aveu tait si affreusement cynique, qu'une lgre rougeur colora les
joues de Croisenois.

--Oh! monsieur, protesta-t-il, monsieur...

--Bah!... s'cria le digne placeur, tes-vous pudibond  ce point que le
mot propre vous pouvante! Qui donc en sa vie n'a pas fait un peu de
chantage? Et tenez, vous-mme... vous souvient-il qu'une nuit de cet
hiver,  votre club, vous avez surpris, trichant au jeu, les mains
pleines de cartes prpares, un jeune tranger fort riche? Que lui
avez-vous dit sur le moment? Rien. Seulement, le lendemain vous tes
all lui emprunter dix mille francs. Quand les lui rendrez-vous?

Pour le coup, Croisenois faillit tomber  la renverse.

--Prodigieux!... balbutia-t-il, effrayant!

Mais dj B. Mascarot poursuivait:

--Je connais, moi,  Paris, deux mille individus qui vivent bien et qui
n'ont d'autres moyens d'existence que le chantage. Je les ai tous
tudis, oui, tous, depuis l'ignoble forat qui extorque de l'argent 
son ancien compagnon de chane, jusqu'au gredin  _dog-cart_ qui, parce
que le hasard l'a fait le confident des faiblesses d'une pauvre femme,
force cette femme  lui donner sa fille en mariage...

Si jamais, prs de vous, sur le boulevard, le prince de S... venait 
croiser J..., ce boursier si tar que je ne voudrais pas le saluer,
regardez, vous verrez le prince, qui est bien le plus fier grand
seigneur que je sache, serrer affectueusement la main du misrable.
Pourquoi? Je n'ai pu le dcouvrir, et cependant je flaire l un secret
de cent mille francs.

J'ai connu, dans les environs de la rue de Douai, un commissionnaire
qui, en cinq ans, a amass une jolie fortune. Devinez comment? Quand on
lui remettait une lettre, il commenait par la dcacheter et la lire. Si
elle contenait une seule ligne compromettante, il ne la portait pas et
revenait vite la vendre  qui l'avait crite.

Il n'est pas une affaire industrielle importante qui n'ait ses
parasites, gens adroits qui ont dcouvert quelque ressort suspect et qui
font payer leur silence.

Je sais une grande et honnte socit qui, pour avoir viol une fois ses
statuts, est condamne  servir une pension de vingt-cinq mille francs 
un gredin tout chamarr de croix trangres qui a su soustraire des
preuves.

Tout cela, il est vrai, se ngocie mystrieusement, avec mille
prcautions. En matire de chantage, les tribunaux franais ne
plaisantent pas et la police est alerte...

B. Mascarot s'tait sans doute donn la tche de faire parcourir  ses
auditeurs la gamme entire des motions.

A ces mots de tribunaux et de police ainsi jets aprs des aveux
extraordinaires, ils furent secous par le frisson de la peur.

Lui les regardait d'un air de dfi.

--Sur ce terrain, poursuivit-il, les Anglais sont nos matres.

A Londres, un secret honteux se ngocie aussi facilement qu'une lettre
de change. Il y a, dans la Cit, un bijoutier bien connu, qui, sur la
simple consignation d'une lettre dangereuse, signe d'un nom
respectable, avance des fonds. Sa boutique est comme le Mont-de-Pit
de l'infamie.

Les matres chanteurs de Londres ont, en diverses fois, tir du noble
lord Palmerston, cinquante mille livres sterling, au bas mot, plus d'un
million. Le vieux Pam avait le dfaut d'aimer plus que de raison la
femme de son prochain et le tort de craindre affreusement le scandale.

En Amrique, c'est mieux encore. Le chantage, lev  la hauteur d'une
institution, a pignon sur rue, tient boutique et paie patente. Le
citoyen de New-York qui mdite un mauvais coup s'inquite des
trafiquants de secrets bien plus que de la police...

Depuis longtemps dj, Hortebize, Catenac surtout, donnaient les signes
les plus manifestes d'une srieuse impatience.

C'tait un rquisitoire en rgle qu'ils subissaient.

Mais ni leurs regards, ni les signes du docteur qui montrait Paul prs
de se trouver mal, ne troublrent l'imperturbable placeur.

--Nos commencements furent rudes, monsieur le marquis, poursuivit-il:
nous semions, alors, et vous arrivez lorsqu'il n'est plus question que
de moissonner. Heureusement, les tudes de Catenac et de mon cher
Hortebize taient comme choisies en vue de nos oprations. L'un tait
avocat, l'autre mdecin. Ils soignaient l'un les plaies du corps,
l'autre les plaies de la bourse. Vous comprenez tout ce qu'a d leur
rvler l'exercice bien entendu de leur profession. Quant  moi, chef de
l'association, je ne pouvais ni ne voulais rester les bras croiss. Mais
que faire? Pendant une longue semaine je flottai indcis entre bien des
partis divers, et il fallait se hter, notre mise de fonds diminuait.
Enfin, aprs bien des rflexions, je vins louer cet appartement o nous
sommes, et je fondai mon agence de placement. Un placeur n'inquite
personne... Du reste, les calculs qui dterminrent mon choix taient
justes. Le rsultat l'a prouv, mes associs sont l pour vous
l'affirmer.

Catenac et Hortebize inclinrent la tte en signe d'assentiment.

--A notre poque, continua le placeur, et nos moeurs admises, on doit
reconnatre que la domesticit, dans les grandes villes surtout, est
comme un filet immense,  mailles fortes et serres, sous lequel se
dbattent les classes aises.

Rechercher les pourquoi et les comment serait trop long.

Ce qui est clair et positif, c'est que le riche, en son htel, au milieu
de ses gens, est plus strictement surveill que le prvenu au fond de
son cachot, entour d'invisibles espions.

Rien de ce que fait l'homme riche n'chappe  une curiosit qu'attise
l'intrt toujours en veil. Qu'il parle ou se taise, qu'il soit irrit
ou satisfait, triste ou gai, on l'observe.

Paroles, gestes, regards, mouvements imperceptibles de la physionomie,
tout est recueilli, examin, comment, analys.

Cacher huit jours, non une de ses actions, mais une de ses penses lui
est impossible.

Du secret que la nuit, les portes closes, il confie  sa femme, sur le
traversin, de bouche  oreille, toujours il s'vapore quelque chose...

M. de Croisenois qui, faute de pouvoir faire autrement, avait pris
bravement le parti de se rsigner, daigna sourire.

--Connu!... murmura-t-il, connu!...

--En effet, monsieur le marquis, vous devez avoir mdit ces vrits,
vous qui ne m'avez jamais laiss vous choisir un valet de chambre.

--Oh! j'ai la main si heureuse!

--Je le sais. Vous trouvez des serviteurs uniques, impayables, qui
refusent les louis qu'on leur offre. En suis-je moins exactement inform
de vos actions? Non. En revanche, vous avez prs de vous, est-ce bien
prudent? un homme que vous ne connaissez pas...

--Oh!... Morel m'a t recommand par un de mes amis, sir Waterfield...

--Possible!... Ce qui n'empche qu'il m'inquite, ce gaillard  allures
raides... Nous y reviendrons... Pour en finir, je vous dirai qu'ayant
reconnu et calcul la puissance norme dont disposent les domestiques,
je conus le projet de m'approprier cette puissance sans emploi, de
l'emmagasiner, pour ainsi dire, comme de la vapeur, et enfin de
l'utiliser  notre profit aprs l'avoir rgle. Et cela, je l'ai fait.
Ce bureau, qui n'a l'air de rien, est comme le centre d'une toile
d'araigne qui a cot vingt ans d'efforts et de patience, mais qui
enveloppe Paris.

Je suis ici, les pieds devant le feu, mais j'ai partout des yeux
carquills et des oreilles largement ouvertes, qui voient et entendent
pour moi.

La police dpense des millions pour entretenir ses agents. J'ai, moi,
sans bourse dlier, une arme d'agents incorruptibles et dvous.

Je reois, en moyenne, tous les jours, cinquante domestiques des deux
sexes. Comptez ce que cela fait au bout de l'anne.

Et pendant que les espions de la police en sont rduits  rder
furtivement autour des maisons qu'ils observent, les miens sont au
coeur de la place, ils y vivent, ils sont mls aux intrts, aux
passions, aux intrigues qui s'agitent. Et ce n'est pas tout. Par les
employs que je place, caissiers ou teneurs de livres, j'ai un pied dans
le commerce. Par mes garons de restaurant, j'ai la cl des cabinets
particuliers les plus mystrieux.

C'est avec l'accent de l'orgueil satisfait que B. Mascarot expliquait
les rouages de sa redoutable machine. Ses lunettes tincelaient.

--Et ne croyez pas, reprit-il, que tous ces gens sont dans le secret.
Non, Dieu merci!... Ils ne savent, pour la plupart, ce qu'ils font, et
l est ma force. Chacun d'eux m'apporte incessamment son brin de fil, et
c'est moi qui en fais la corde qui attache mes esclaves. Ils viennent
ici, ils causent, ils sont indiscrets et mdisants, voil tout. Nous
sommes ici trois qui passons notre vie  couter.

Puis, le soir, nous passons au crible tout ce qui nous a t dit, et
toujours, parmi les bavardages, surnage quelque renseignement que
j'utilise.

Tous ces gens qui me servent sans s'en douter, je ne puis les comparer
qu' ces oiseaux singuliers des solitudes du Brsil, dont la prsence
annonce infailliblement une source souterraine. A l'endroit prcis o
l'un d'eux a chant, le voyageur mourant de soif peut creuser, il
trouvera de l'eau. Mes oiseaux  moi me rvlent simplement l'existence
d'un secret. Creuser est ensuite mon affaire. Je mets en campagne mes
agents spciaux, je cherche et je trouve... Voil, monsieur le marquis,
ce qu'est au juste notre association.

--Et par certaines annes, insista le docteur Hortebize, elle a rapport
plus de deux cent cinquante mille francs.

Si M. de Croisenois dtestait les longs discours, il tait fort sensible
 l'loquence des chiffres.

Il connaissait trop la vie de Paris pour ne pas comprendre qu' jeter
ainsi quotidiennement son filet en eau trouble, B. Mascarot devait
prendre beaucoup de poisson,--c'est--dire considrablement d'argent.

De l  s'unir plus troitement  des hommes de tant d'expdients, la
pente tait naturelle.

Il arbora donc sa plus aimable physionomie, pour demander d'un ton de
douce raillerie:

--Enfin, par quels services mriterai-je la protection de la socit?

B. Mascarot tait bien trop fin pour ne pas apercevoir immdiatement la
nuance. Ses explications n'eussent-elles obtenu que cette indispensable
bonne volont, elles taient justifies.

Mais elles avaient un autre rsultat encore, vivement souhait par
l'estimable placeur.

Paul glac d'effroi au dbut, s'tait visiblement rassur. Il reprenait
confiance en mesurant la puissance de ces hommes, qui se chargeaient de
son avenir. Il oubliait l'infamie de la spculation pour en admirer les
combinaisons ingnieuses.

--Monsieur le marquis, reprit B. Mascarot, j'arrive au fait: Si
jusqu'ici nous n'avons pas eu de dsagrments, c'est que tout en
semblant tre d'une tmrit inoue, nous avons t trs prudents. Nous
avons us des armes que nous savions conqurir; nous n'en avons pas
abus. C'est d'une main discrte que nous tondons nos... comment
dirai-je? nos tributaires. Nous n'en avons jamais corch un seul.
Jamais nous n'avons tourment un insolvable, et nous faisons crdit 
ceux qui sont gns. C'est ainsi. Je vends des secrets  temprament,
comme certains tapissiers vendent des meubles aux lorettes. D'ailleurs,
comptez que nous n'avons pas toujours exig de l'argent. Catenac a
trouv moyen de caser trs bien toute sa famille qui est fort nombreuse.
Hortebize a recueilli une foule de petits bonheurs qui sont comme les
menus suffrages de notre... profession. Enfin, moi-mme j'ai souvent
recherch des satisfactions d'amour-propre. Nul n'est parfait.

Cependant, monsieur le marquis, si lucrative que soit une profession, on
finit toujours par s'en dgoter. Voici vingt-cinq ans que nous
exerons, mes amis et moi, nous vieillissons, nous avons besoin de
repos. Donc, nous sommes dcids  nous retirer. Mais, avant, nous
voulons liquider, couler avantageusement, s'il se peut, notre fonds de
boutique.

--Ce n'est que juste, approuva Croisenois.

--J'ai entre les mains, continua l'honorable placeur, une masse norme
de documents. Mais ils sont d'une nature particulire, et en tirer parti
n'tait pas prcisment facile. J'ai compt sur vous pour faire rentrer
les sommes considrables qu'ils reprsentent...

A cette dclaration, Croisenois devint d'une pleur livide.

Quoi!... il irait, lui, plus vil que l'assassin des grandes routes,
lequel a du moins l'excuse du pril brav, il irait arm de papiers
compromettants, demander aux gens: La bourse ou l'honneur?

Il consentait bien  partager les profits d'un trafic ignoble; il ne
pouvait supporter l'ide de mettre, comme on dit vulgairement, la main 
la pte.

--Jamais!... s'cria-t-il, jamais!... Ne comptez pas sur moi!...

L'indignation du marquis semblait si sincre, sa dtermination
paraissait si irrvocablement arrte que le docteur Hortebize et matre
Catenac se regardrent, un peu inquiets de la tournure que prenait la
confrence.

[Illustration: Croisenois se dressa furieux.]

Le coup d'oeil qu'ils adressrent  B. Mascarot les rassura.

Il haussait les paules et rajustait tranquillement ses lunettes.

--a, dit-il, assez d'enfantillage, monsieur, vous ne m'avez fait perdre
que trop de paroles. Attendez avant de vous rcrier. Je vous ai dit que
mes documents sont d'une nature spciale, voici pourquoi: La grande
difficult de notre genre d'affaires, est que souvent nous nous heurtons
 des gens maris qui, bien que forts riches, n'ont pas la libre
disposition de leur fortune. Les maris disent: Dtourner dix mille
francs de la fortune sans que ma femme le sache, est impossible! Les
femmes rpondent: Je ne puis avoir d'argent qu'en en demandant  mon
mari. Et ces gens sont sincres. Combien en ai-je vu qui, dsesprs de
savoir entre mes mains un secret important, se jettaient  mes genoux et
me criaient: Grce!... je ferai tout ce que vous voudrez; vous aurez
plus que vous ne demandez, trouvez seulement un prtexte... Le prtexte
 fournir  tous ces actionnaires de bonne volont, je l'ai cherch et
trouv. Ce prtexte sera la socit industrielle que vous lancerez avant
un mois.

--D'honneur!... commena le marquis, je ne vois pas...

--Pardon!... vous voyez trs bien. Tel mari qui n'aurait pu nous donner
cinq mille francs sans mettre le feu  son mnage, nous en versera
gament dix mille, parce qu'il pourra dire  sa femme: C'est un
placement. Telle femme qui n'a pas dix sous vaillant saura bien
dterminer son mari  nous apporter la somme que nous lui fixerons.

--Que dites-vous de cette ide?

--Elle est excellente, mais en quoi vous suis-je indispensable?

--En ce sens qu' la tte d'une compagnie il faut un homme.

--Mais vous...

--Plaisantez-vous, marquis? Me voyez-vous, moi, placeur, lancer une
affaire? On me rirait au nez. Hortebize, un mdecin, et homopathe
encore, ne recueillerait que des quolibets. Quant  Catenac, sa
situation lui interdit toute spculation; il se contentera d'tre notre
conseil. Or, pour que le prtexte soit bon, il faut que la socit
paraisse bien srieuse.

M. de Croisenois tait cruellement embarrass.

--C'est que vraiment, reprit-il, je ne me reconnais aucune des qualits
qu'on exige d'un financier, d'un spculateur.

--Vous tes trop modeste. D'abord, vous avez votre titre et votre nom.

--Oh! un nom..., un titre!

Cela ne signifie rien, je le sais, mais cela manque rarement son effet.
N'y a-t-il pas des compagnies qui payent, et trs cher, les noms et les
titres qu'elles gravent en tte de leurs prospectus, tout comme les
tables d'hte entretiennent les majors constells de dcorations qui
prsident le repas...

--Ma situation, financirement parlant, est impossible.

--Elle est excellente, au contraire. Avant de lancer l'affaire, vous
payez vos dettes, et aussitt on en conclut que vous disposez de
capitaux normes. L'hritage de votre frre, si dprci en ce moment,
reprend une importance norme. Enfin, on apprendra en mme temps votre
mariage avec Mlle de Mussidan. Que voulez-vous de plus?

--Ma rputation est dtestable. On me dit lger, dpensier, frivole.

--Tant mieux! Le jour o vous annoncerez la liquidation de votre
socit, vous ne rencontrerez qu'indulgence. On dira en riant: Ce sacr
Croisenois!... Quelle diable d'ide lui a pris de se mler d'industrie!
Mais comme  ce jeu-l vous aurez gagn votre part d'abord, et en second
lien le million de dot de Mlle Sabine, vous laisserez rire.

Quelles perspectives, pour un homme dont l'existence tait comme un
problme qu'il lui fallait rsoudre chaque matin!

--Admettons que j'accepte, fit-il, comment finira la comdie?

--Le plus simplement du monde. Quand tous mes actionnaires se seront
excuts, vous mettrez la cl sous la porte, et tout sera dit.

Croisenois se dressa furieux.

--C'est--dire, s'cria-t-il, que vous comptez me sacrifier. Mettrez la
cl sous la porte!... Vous voulez donc m'envoyer au bagne?

--L'ingrat! rpondit B. Mascarot; voil comment il me remercie de faire
tout au monde pour l'empcher d'y aller!...

--Monsieur!...

Mais  son tour Me Catenac s'tait lev.

N'ayant pu se dgager, il tait de son intrt d'aider de tout son
pouvoir  la russite des projets de B. Mascarot.

--Vous vous mprenez, cher monsieur, dit-il  Croisenois; n'avons-nous
pas les socits  responsabilit limite?

coutez plutt. Demain vous vous prsentez chez un notaire, et vous
dclarez que vous faites appel aux capitaux intelligents pour
l'exploitation de n'importe quoi... des marbres des Pyrnes, si vous
voulez. Nous trouverons mieux, soyez tranquille.

En consquence, vous ouvrez une liste de souscription. Cette liste, les
actionnaires de mon ami Baptistin la remplissent.

Quand nous avons les fonds, que faisons-nous? Tranquillement, nous
remboursons les souscripteurs trangers, et nous crivons aux autres que
l'affaire n'a pas russi, que tout a t contre nous; bref, que le
capital est perdu!...

Or, Baptistin, ayant obtenu ou fait obtenir de chacun de ses gens une
dcharge en rgle, aucun ne soufflera mot... C'est simple comme
bonjour.

Le marquis avait cout de toutes ses forces; il rflchissait.

--Mais, messieurs, s'cria-t-il, tous ces souscripteurs contraints
sauront que j'ai fait une spculation ignoble.

--Possible.

--Ils me mpriseront.

--Probablement; mais nul ne sera assez hardi pour le laisser voir.

--Oh!...

--Quoi! oh! Est-ce que les apparences ne vous suffisent pas? Vous tes
diantrement difficile. Entre nous, qui estime-t-on sincrement et sans
restriction  notre poque? Personne. On parat estimer, voil tout!
Mme, pour exprimer ce sentiment singulier, on a cr un mot nouveau: la
considration, c'est--dire l'hommage rendu  la force unie  l'adresse.
Vous serez considr.

Le brillant marquis tait fort branl.

--Et vous tes sr de vos... actionnaires? demanda-t-il. En tenez-vous
vraiment assez pour tre certain de couvrir les frais qui seront
considrables?

Cette question, l'honorable placeur l'attendait pour porter le dernier
coup.

--Mes calculs sont faits, pronona-t-il, et ils sont exacts.

Il prit en mme temps, sur son bureau, un paquet de ces fiches qu'il
passait sa vie  annoter, et les faisant claquer sous ses doigts comme
un jeu de cartes, il continua:

--J'ai l les noms de 350 personnes qui, en moyenne, verseront chacune
dix mille francs.

--Trois millions cinq cent mille francs!...

--C'est l le total, si Barme ne ment pas. Et vous plat-il,  cette
heure, de connatre la nature de nos armes? Accordez-moi deux minutes
encore et jugez, je ne choisis pas.

D'une main exerce, il battit et mla les fiches qu'il tenait  la main,
et c'est au hasard qu'il lut:

_N..., ingnieur._--_Cinq lettres dcisives adresses  la femme du
protecteur qui lui a procur sa position, et qui d'un mot peut la lui
faire perdre.--Versera 15,000 francs._

_P..., ngociant._--_Un agenda tablissant que sa dernire faillite
tait frauduleuse et qu'il a dtourn 200,000 francs de
l'actif,--Donnera certainement 20,000 francs._

_Mme V..._--_Son portrait photographi dans un costume trop lger.
N'est pas riche.--Fera cependant verser 3,000 francs._

_Mme H..._--_Trois billets de sa mre ne laissant aucun doute sur une
aventure fcheuse avant son mariage. Lettre d'une sage-femme 
l'appui.--Domine son mari.--Doit faire verser au moins 10,000 francs._

_L..._--Une chanson obscne et impie, crite de sa main et signe.--Peut
donner 2,000 francs.

_S..._, employ suprieur de la Cie de ***.--Minute de son trait
avec un fournisseur, stipulant pour lui un pot-de-vin considrable.--Ira,
si on le pousse, jusqu' 15,000 francs.

--_X..._--Partie de sa correspondance avec L..., en 1848.--Versera 3,000
francs.

_Mme M... de M..._--Un petit roman qui est l'histoire exacte de ses
aventures avec M. J...

Il n'en fallait pas tant pour dcider M. de Croisenois.

--C'est assez, interrompit-il, je me rends. Oui, je m'incline devant
votre mystrieuse puissance, plus formidable que celle de la police...

--Et bien autrement srieuse, ajouta l'excellent docteur. Nous n'avons
jamais examin nos oprations  ce point de vue. C'est un tort.
N'entreprenez rien contre le droit, la loi ou la foi, et on ne vous fera
pas chanter. Donc, le chantage est un moyen de moralisation...

Mais le marquis de Croisenois tait trop agit pour goter la
plaisanterie. Il se retourna vers B. Mascarot, et, d'une voix brve,
dit:

--J'attends vos ordres, monsieur.

Comme toujours, B. Mascarot l'emportait. Successivement il avait abattu
le comte de Mussidan, Paul Violaine et Catenac lui-mme. Maintenant il
voyait M. de Croisenois  ses pieds.

Entr le front haut, rayonnant d'audace et d'impudence, le brillant
marquis se rsignait  passer sous les fourches caudines du placeur, si
bas qu'il fallut ramper pour cela.

Dix fois, pendant la discussion, l'ide lui tait venue de dire:

--Et si je n'acceptais pas, cependant, si je refusais!...

La rflexion avait dix fois arrt sur ses lvres cet imprudent dfi.

Il avait compris que des hommes comme ces trois associs ne livrent pas
leur secret  la lgre.

Et, plus B. Mascarot montrait d'abandon et de cynique franchise, mieux
Croisenois sentait qu'il devait tre, qu'il tait entirement au pouvoir
de ce personnage trange.

Il ne pouvait pas ne pas tout savoir, celui qui avait russi  dcouvrir
sa dshonorante transaction de jeu.

Or, le marquis avait sur la conscience juste assez de peccadilles pour
trembler sous le regard qu' travers ces lunettes vertes il sentait
arrt sur lui, persistant et aigu comme celui d'un juge d'instruction
qui s'efforce de faire tressaillir la vrit au fond de l'me d'un
prvenu.

Sans doute sa vanit souffrait cruellement de cette humiliante et
dshonorante dpendance, et les quelques gouttes de sang gnreux qui
coulaient encore dans ses veines se rvoltaient.

Mais, d'un autre ct, tout bloui de l'clat de cette puissance
mystrieuse qui se rvlait  lui, il se rjouissait d'avoir dsormais
pour associs dans la vie de pareils lutteurs.

S'il avait craint tout d'abord d'tre sacrifi, il tait rassur par
l'vidence d'une indissoluble communaut d'intrts.

De toutes ces considrations avait jailli cette phrase qui, une heure
plus tt, et corch sa bouche orgueilleuse:

--J'attends vos ordres!...

Humilit perdue! Seuls les dbiles prouvent une inepte satisfaction 
faire sentir le poids de leur tyrannie. B. Mascarot n'abuse jamais. Il
sait que si le vaincu peut oublier sa dfaite, il ne pardonne pas
l'insulte inutile.

C'est donc avec la plus parfaite courtoisie qu'il rpondt:

--Je n'ai pas d'ordre  vous donner, monsieur le marquis. Nous avons
tous au succs un intrt gal; nous ne pouvons que dlibrer, nous
concerter avant d'adopter dfinitivement les mesures les plus
convenables.

Croisenois s'inclina, touch de cette politesse inattendue succdant 
tant de brutalit.

--Il est oiseux, n'est-ce pas, reprit le digne placeur de vous montrer
tous les avantages de votre rsolution? Notons seulement, pour viter
les rcriminations ultrieures, votre situation actuelle. Vous
m'criviez, l'autre jour: J'attends les pieds dans le feu... En bon
franais, vous tes  bout d'expdients, et vous n'avez plus rien
d'heureux  esprer de l'avenir.

--Pardon... permettez... J'ai  esprer l'hritage de mon pauvre frre
Georges, disparu d'une faon si inexplicable...

B. Mascarot eut un joli geste d'amicale menace.

--Puisque vous voici des ntres, cher marquis, fit-il, laissez-moi vous
dire qu'entre nous la franchise est de rigueur. Demandez plutt  notre
bon ami Catenac.

--En effet!... rpondit l'avocat,  qui cette pointe de fine ironie
arracha une grimace plutt qu'un sourire.

Le marquis prit l'air le plus tonn.

--Je ne vois pas, interrogea-t-il, en quoi je manque de franchise...

--Que diable nous parlez-vous de cet hritage!...

--Mais il existe, monsieur, mais il est considrable!...

--Assez, assez!... Nous sommes fixs sur ce point. On peut encore,
malgr beaucoup de non-valeurs, l'valuer  douze ou quatorze cent mille
francs!...

--Eh bien!... Ne puis-je obtenir un arrt d'envoi en possession? Les
articles 127, 129 et suivants du Code Napolon...

Il s'interrompit, surprenant sur la figure du bon docteur Hortebize tous
les signes de la violente envie de rire.

--Ne nous dites donc pas de ces choses-l, rpondit le placeur. Tant
qu'il s'est agi d'obtenir une dclaration d'absence et un envoi en
possession provisoire permettant de palper les revenus, vous vous tes
fort remu; mais votre situation a chang, et, tout dernirement, vous
avez fait secrtement des pieds et des mains pour viter un envoi en
possession dfinitif.

--Quoi!... vous pouvez croire...

--Chut!... vous avez sagement agi. Cette succession est si bien
escompte et surescompte qu'elle ne suffirait pas  dsintresser vos
cranciers. Qu'elle soit liquide demain, aprs-demain votre crdit est
perdu. En ce moment ce fameux hritage n'est pour vous qu'un miroir 
alouettes qui vous sert  blouir vos fournisseurs.

C'tait un beau joueur que Croisenois. Se voyant perc  jour, il prit
le parti d'clater de rire.

--On fait ce qu'on peut!... dit-il.

L'honorable placeur avait regagn son fauteuil. Toute son animation
avait disparu. Il paraissait accabl de fatigue.

--Il y aurait barbarie, marquis, reprit-il, aprs un moment de silence,
 vous retenir davantage. Nous nous reverrons ces jours-ci pour aviser 
faire capituler vos cranciers au meilleur march possible. En
attendant, Catenac voudra bien s'occuper de la constitution de la
socit, et de plus il vous donnera le vernis financier qui vous est
indispensable.

tait-ce un cong?

M. de Croisenois et l'avocat le prirent ainsi, car ils se levrent, et,
aprs de larges poignes de main  B. Mascarot et au docteur, aprs un
lger salut  Paul, ils sortirent ensemble, ressemblant plutt  de
vieux amis qu' des connaissances d'une couple d'heures.

Ds que la porte fut referme sur eux:

--Et bien! Paul, mon enfant, demanda le placeur, que pensez-vous de
notre histoire?

Chez les natures molles et friables, les impressions peuvent tre vives
et profondes, elles ne sont jamais durables.

Aprs avoir t sur le point de succomber  la violence de ses motions,
Paul, s'il tait un peu ple encore, avait repris tout son sang-froid.

Maintenant qu'il avait presque russi  touffer les cris de sa
conscience, il devait, conseill par sa dplorable vanit, mettre son
amour-propre  afficher un cynisme digne de celui de ses honorables
patrons.

--Je pense, monsieur, rpondit-il sans trop de tremblement dans la voix,
je suis sr, mme, que vous avez besoin de moi. Tant mieux!... Moi qui
ne suis pas marquis, je vous obirai sans toutes les faons de M. de
Croisenois!

L'assurance toute nouvelle de Paul ne parut aucunement surprendre
l'honorable placeur.

Mais lui plut-elle? Lui fut-elle au contraire, essentiellement
dsagrable? Il et t malais de le discerner.

Toujours est-il qu'un observateur exerc et surpris sur sa physionomie,
d'ordinaire indchiffrable, les traces d'une lutte entre deux sentiments
contraires: une vive satisfaction et une srieuse contrarit.

Quant au bon docteur Hortebize, il fut tout simplement merveill de
l'impudente audace de ce nophyte qui tait un peu son lve.

Le sens exact de la scne qui venait d'avoir lieu clatait si bien  ses
yeux qu'il se frappa le front en homme qui s'tonne et se gourmande de
n'avoir pas eu une ide d'une extrme simplicit.

--Que je suis niais!... pensa-t-il. Ce n'est pas au marquis de
Croisenois qu'en ralit Baptistin s'adressait. Il posait pour Paul.
Quel merveilleux comdien. Avec quelle prestigieuse sret chacune de
ses paroles est alle faire taire un remords ou veiller une convoitise
dans l'me de ce garon si faible et si vaniteux!

Cependant Paul s'inquitait du silence de son protecteur.

Si d'abord il avait t pouvant en se sentant aux mains de cet homme
extraordinaire, il tremblait maintenant  la seule ide d'tre abandonn
par lui et livr  ses propres forces.

--J'attends, monsieur, insista-t-il.

--Quoi?

--Que vous me disiez  quelles conditions je puis conqurir un grand
nom, devenir millionnaire et pouser Mlle Flavie Rigal... que j'aime.

B. Mascarot eut un sourire amer, presque mchant.

--Dont vous aimez la dot... interrompit-il, ne confondons pas.

--Excusez-moi, monsieur, j'ai bien dit ce que je voulais dire.

Le docteur, qui n'avait pas pour tre srieux les raisons de son
honorable ami, ne prit pas la peine de dissimuler un geste ironique.

--Dj!... fit-il. Et Rose, et cette jolie Rose!...

--J'ai jug Rose, monsieur, rpondit le jeune homme, et j'ai compris ma
simplicit. Pour moi, elle n'existe plus...

[Illustration:--Non! dit-il, cette lettre est indigne de moi.]

Sans aucun doute, Paul disait vrai. C'est du moins avec l'accent si
difficile  feindre de la simplicit, qu'il ajouta:

--Et j'en suis  maudire la fortune de Mlle Rigal, qui creuse un
abme entre nous.

Cette dclaration dissipa les nuages qui obscurcissaient le front du
placeur, et ses lunettes semblrent tressaillir d'aise.

--Rassurez-vous, fit-il gament, nous comblerons l'abme. N'est-ce pas,
Hortebize? Seulement, Paul, mon enfant, ne vous le dissimulez pas, le
rle que je vous destine sera plus difficile que celui de M. de
Croisenois, plus prilleux surtout.

--Tant mieux!

--La rcompense, il est vrai, sera bien autrement magnifique.

--Soutenu et conseill par vous, je me sens capable de tout oser, de
tout braver et de russir.

--C'est qu'il vous faudra de l'audace, en effet, et beaucoup, et de
l'esprit de suite, surtout. Il vous faudra peut-tre renoncer  votre
personnalit...

--J'y renoncerai de grand coeur.

--Vous devrez revtir la personnalit d'un autre, prendre  cet autre
son nom, son pass, ses habitudes, ses ides, ses mrites et ses vices.
Force vous sera d'oublier que vous tes vous, pour arriver  vous
persuader  vous-mme que vous tes lui; c'est le seul moyen de le
persuader aux autres. Vous avez vcu non votre vie  vous, mais la vie
de cet autre. Ah! la tche sera lourde!...

--Eh!... monsieur, s'cria Paul avec ce facile enthousiasme des faibles,
s'occupe-t-on des obstacles de la route lorsqu'on marche les yeux fixs
sur un but blouissant!

Le bon docteur ne put s'empcher de battre doucement des mains.

--Bien, cela, fit-il.

--Puisqu'il en est ainsi, reprit le placeur, ds qu'on aura soulev le
dernier coin du voile, on n'hsitera pas  vous rvler le secret de vos
hautes destines. Et d'ici-l prparez votre courage, exercez votre
front  rester impassible, vos yeux  ne jamais trahir votre pense
intime. Vous m'entendez... monsieur le duc?...

Il s'interrompit.

Beaumarchef se prsentait aprs avoir discrtement annonc son entre
par trois ou quatre petits coups  la porte.

L'ancien sous-off en tait venu  ses fins.

Profitant d'un moment o il n'y avait presque personne dans l'agence,
il tait mont chez lui et avait revtu sa grande tenue.

--Qu'y a-t-il? demanda B. Mascarot.

--Patron, pendant que vous tiez en sance avec ces messieurs, on a
apport les deux lettres que voici.

--Donne... Merci, et laisse-nous.

Pendant que Beaumar, accoutum  ces brusques congs, se retirait,
l'honorable placeur examinait la suscription des deux lettres.

--Voici, murmura-t-il, des nouvelles de Van Klopen et de l'htel de
Mussidan. Voyons d'ailleurs ce que dit notre illustre tailleur pour
dames.

Il prit l'enveloppe et lut  haute voix:


        Cher monsieur,

     Soyez satisfait. Notre ami Verminet a excut fort adroitement vos
     ordres.

     A son instigation, le jeune monsieur Gaston de Gandelu a fort
     proprement imit sur cinq effets de mille francs la signature de M.
     Martin-Rigal, ce banquier dont vous m'avez recommand la fille.

     Je tiens ces cinq effets  votre disposition.

     Et je suis, en attendant vos nouveaux ordres, relativement 
     Mme de Bois-d'Ardon, votre humble serviteur.

        VAN KLOPEN.



--Et d'un!... s'cria B. Mascarot. Si jamais celui-l s'avisait de
barrer le chemin de notre ami Paul...

--Lui, monsieur, comment pourrait-il?...

Le placeur ne rpondit pas. Il ouvrit l'autre lettre, et tout haut il
lut:

     Je vous annonce, monsieur, la rupture du mariage de Mlle Sabine
     et de M. de Breulh-Faverlay. Elle est, je crois, inutile.
     Mademoiselle est au plus mal. Je viens d'entendre les mdecins dire
     entre eux qu'elle ne passera peut-tre pas la journe.

        FLORESTAN.



A cette nouvelle qui menaait tous ses projets, B. Mascarot fut saisi
d'une telle colre, qu'oubliant son impassibilit, il brisa presque,
d'un formidable coup de poing, la tablette de son bureau.

--Tonnerre du ciel!... s'cria-t-il, pourvu que cette pronnelle ne nous
joue pas le tour de se laisser mourir!... Nous serions jolis garons
avec le Croisenois sur les bras!... Ce serait tout un plan  refaire...

Il avait violemment repouss son fauteuil et arpentait rageusement son
cabinet.

--Florestan ne se trompe-t-il pas? disait-il. Qu'est-ce que cette
maladie de Mlle de Mussidan concidant avec la rupture de son
mariage?... Il y a quelque chose l-dessous. Quoi?... Il faut le savoir:
nous ne pouvons demeurer dans cette incertitude.

--Veux-tu, demanda le docteur, que j'aille jusqu' l'htel Mussidan?

--Oui, c'est une ide. Ta voiture est  la porte, n'est-ce pas?... Tu es
mdecin, on te laissera voir Sabine.

Le docteur se htait de passer les manches de son pardessus, B. Mascarot
l'arrta.

--Inutile, fit-il, reste. J'ai rflchi. Ni toi, ni moi ne pouvons nous
montrer dans cette maison. Ce sont nos mines, docteur, qui clatent.
Elles taient trop charges... Il y aura eu, vois-tu, une explication
entre le comte et la comtesse, et entre deux colres la fille aura t
brise...

--Alors, comment savoir...

--Je vais courir moi-mme aux renseignements, je verrai Florestan,
j'aurai des dtails!...

Et sans attendre la rponse du docteur il s'lana dans sa chambre 
coucher.

Il avait laiss la porte ouverte, et tout en se dpchant de changer de
vtements, il continuait  s'adresser, d'une pice  l'autre,  son ami
Hortebize.

--Ce coup ne serait rien, poursuivait-il, si je n'avais  m'occuper que
de Croisenois. Mais je songe  Paul. L'affaire de Champdoce ne peut
souffrir aucun dlai... Et Catenac, ce tratre qui a mis Perpignan et le
duc en rapport! Il faut que je voie Perpignan, que je sache au juste ce
qu'on lui a dit de l'affaire et ce qu'il en a devin... J'ai  voir
Caroline Schimel aussi,  lui arracher le dernier mot de l'nigme! Ah!
le temps! le temps!

Il tait prt, il attira le docteur jusqu'au milieu de sa chambre 
coucher.

--Je file, lui dit-il; toi, ne laisse pas Paul. Nous ne sommes pas
encore assez srs de lui pour le laisser se promener avec notre secret.
Mne-le dner chez Martin-Rigal, et trouve un prtexte pour lui offrir
l'hospitalit cette nuit... Allons,  demain.

Et il sortit, trop proccup pour entendre le docteur qui lui criait:

--Bonne chance!




XIX


Au sortir de l'htel de Mussidan, aprs sa promesse  Sabine, M. de
Breulh-Faverlay ne remonta pas dans le phaton qui l'avait amen et qui
l'attendait au bas du perron.

--Rentrez doucement  l'htel, dit-il  ses domestiques, j'irai  pied.

Il prouvait, comme aprs toutes les crises, un imprieux besoin de
mouvement. Il voulait marcher, se lasser s'il tait possible, pour se
remettre, pour tasser ses ides, pour ressaisir son sang-froid en
droute.

S'il tait profondment et pniblement affect, il tait plus surpris
encore. Il se sentait tourdi, comme aprs une chute.

Il y avait tant d'annes qu'il n'avait t remu par un sentiment
profond et durable, qu'il ne se reconnaissait plus.

Ses amis ne l'auraient pas reconnu davantage,  le voir descendre 
grandes enjambes les Champs-lyses.

Qu'tait devenue sa belle impassibilit glaciale, admiration et modle
de tous les jeunes gens de son cercle? Son visage, dont rien jamais ne
drangeait les ligues correctes, tait boulevers.

L'motion, la passion, la stupeur l'emportaient si bien hors de
lui-mme, que tout en marchant il parlait  haute voix, s'exclamait et
gesticulait, ce qui est d'un commun  faire frmir et contre toutes les
rgles.

--Voil donc la vie!... disait-il. On se croit bronz, blas, us,
vieilli, fini, on juge tout mort en soi, et il suffit d'un regard de
beaux yeux pour vous rendre les palpitations de l'adolescence. On se
trouble autant qu'un lycen, on balbutie, on rougit, et mme... le
diable m'emporte!... on sent une larme taquine au coin de l'oeil.

Certes, il aimait dj Sabine, le jour o il avait demand sa main au
comte de Mussidan, il l'aimait... mais non comme en ce moment.

Depuis qu'il la savait perdue pour lui, il lui dcouvrait des mrites
extraordinaires. Elle lui paraissait plus belle, plus spirituelle, pare
de surprenantes qualits, mille fois plus dsirable, enfin.

Qui donc et jamais pu prvoir cela, que lui, le grand seigneur adul,
envi et recherch par excellence, lui, ador de toutes les femmes, si
tous les hommes le redoutaient, il serait repouss le jour o, pris
d'une passion srieuse, il offrait  une jeune fille sa fortune et son
nom.

--Ah! c'tait bien l, murmurait-il, la compagne que je rvais.
Retrouverai-je jamais cette me tendre, cet esprit viril, tant
d'innocence et de chaste tmrit, parmi toutes ces agaantes poupes
que je vois autour de moi, s'habillant, babillant, chevauchant, parlant
argot et copiant les excentricits des filles. Est-il une Sabine, parmi
ces extravagantes pour qui la vie est comme un cotillon perptuel, et
qui prennent un mari comme elles choisissent un valseur... parce qu'on
ne peut valser seule.

Toutes les femmes lui paraissaient hassables en ce moment, et il avait
par avance des rassasiements rien qu' songer aux hritires de sa
connaissance.

--Quelle expression sublime avaient ses yeux, pensait-il, pendant
qu'elle parlait de lui!... Elle lui croit du gnie et elle a adopt
toutes ses penses. C'est son me,  lui, qui palpite en elle. Avec
quelle noble fiert elle disait: Nous!--Nous sommes pauvres... Nous
n'avons pas de nom!...

Cependant il essaya de secouer la tristesse affreuse qui l'envahissait.

--Bast!... s'cria-t-il en dcrivant un moulinet avec sa canne, de cette
affaire je mourrai garon. Mon valet de chambre, sur mes vieux jours,
deviendra mon meilleur ami. Je ferai un dieu de mon ventre. Le baron
Brisse prtend qu'on peut faire jusqu' quatre repas par jour... C'est
quelque chose... Puis, pour gayer mes digestions, j'aurai autour de mon
fauteuil la comdie de mes hritiers.

Il eut un ricanement nerveux, mais presque aussitt il ajouta, non sans
un douloureux soupir:

--Ah!... n'importe, ma vie est manque!

Cependant, si cruelle que ft la dception, si cuisante que ft la
blessure, M. de Breulh n'en voulait ni  Sabine, ni  cet autre dont il
enviait l'tonnant bonheur.

Orgueilleux au suprme degr, il tait au-dessus des absurdes vanits
des gens mdiocres. Il ne voyait rien d'extraordinaire, d'anormal, de
monstrueux  ce qu'une femme lui prfrt un autre homme. Il en
gmissait, voil tout.

Sabine avait bien jug, lorsqu'elle s'tait dit: Celui-l aussi est
digne d'tre aim!

M. de Breulh mritait un autre pidestal que celui que lui avaient lev
des amitis et des rivalits galement idiotes.

Il valait mieux que sa rputation, que sa vie, que son poque; il valait
mieux surtout que ses nombreux amis.

A la mort de son oncle, il s'tait lanc dans ce qu'on appelle le
tourbillon de la haute vie; mais il avait t vite las de cette
existence vide et agite.

Possder une curie victorieuse, voir ses dplacements signals par les
journaux de sport, tre tromp  raison de deux ou trois cents louis par
mois par une demoiselle de thtre, ne suffisait pas au bonheur de ce
difficile mortel.

Depuis longtemps dj, rong d'ennui sous ses frivoles apparences, il
cherchait un but  son ambition, une tche  la hauteur de ce qu'il se
sentait d'nergie et d'intelligence.

Il s'tait bien jur que la veille de son mariage il vendrait ses
chevaux de courses et romprait avec des habitudes qui l'excdaient. Et
voici que ce mariage tant souhait devenait impossible!...

Lorsqu'il entra  son club, les traces de ses motions taient si
videntes, que plusieurs jeunes gens occups  battre les cartes
laissrent voir leur surprise et ne purent s'empcher de lui demander si
par hasard Chamboran, un de ses chevaux, dj class pour le Grand
Prix, n'tait pas indispos.

Il rpondit que Chamboran se portait a merveille, et se hta de passer
dans un des petits salons rservs  la correspondance.

--Sur quelle herbe a donc march de Breulh?... remarqua un des joueurs.

--Qui sait?... Le voil en train d'crire.

Il crivait, en effet,  M. de Mussidan pour retirer sa parole, et la
besogne n'tait pas aise.

En relisant sa lettre, M. de Breulh dut s'avouer que sous chaque phrase
perait une pointe d'ironie, et que le ton gnral accusait un dpit
dont on ne manquerait pas de lui demander les raisons.

On a beau tre chevaleresque, on est homme, et toujours quelques levains
mauvais fermentent et s'agitent sous les plus gnreuses rsolutions.

--Non, dit M. de Breulh, cette lettre est indigne de moi.

Et sur cette rflexion, il recommena, cherchant, pour les exposer, les
excuses les plus naturelles, parlant vaguement de sa vie, d'habitudes
enracines, de certaine liaison qu'il ne sentait pas le courage de
briser.

Ce petit chef-d'oeuvre de diplomatie termin, il le remit  un des
domestiques du club avec l'ordre de le porter immdiatement  son
adresse.

M. de Breulh pensait que ce devoir d'honneur rempli, ses vaisseaux
brls, il se sentirait l'esprit et le coeur plus libres. Point.

Il se mit au jeu, mais au bout d'un quart-d'heure il en avait assez. Il
voulut dner, il n'avait pas faim et ne put manger. Il entra  l'Opra,
il y billa, la musique lui portait sur les nerfs.

De guerre lasse, il rentra chez lui sur les deux heures, ce qui ne lui
tait pas arriv depuis prs d'un an.

L'obsession persistait.

Dtacher sa pense de Sabine lui tait aussi impossible que d'empcher
son pouls de battre plus vite qu' l'ordinaire.

Qui tait cet homme qu'on lui prfrait.

Il estimait trop le caractre de Mlle de Mussidan pour la souponner
d'un choix indigne.

D'un autre ct il avait vu en sa vie tant de passions inexplicables!...

Quand les gens les plus expriments se laissent prendre  des piges
grossiers, comment une jeune fille se dfendrait-elle contre les
surprises de son coeur?

--Si pourtant elle s'tait trompe! se disait M. de Breulh. S'il tait
possible de lui ouvrir les yeux!

Puis, pour s'excuser, sans doute, de garder cette esprance, il
ajoutait:

--S'il est digne d'elle, au contraire, eh bien!... je l'aiderai 
renverser les obstacles.

Il se complaisait  cette ide, savourant  l'avance l'pre plaisir
qu'il goterait  assurer le bonheur de celle qu'il aimait et qui le
repoussait.

Peut-tre cependant,  son insu, se mlait-il  cette belle gnrosit
un dsir vague d'affirmer sa supriorit et de l'taler aux yeux de
Sabine.

A quatre heures du matin, il tait encore dans son fauteuil, au coin de
son feu teint.

Il tait presque dcid  aller voir Andr. Quand on est riche, on a
toujours en poche un prtexte pour visiter l'atelier d'un peintre.

Quant  ce qu'il ferait ou dirait, il ne s'en occupait pas, s'en
remettant au hasard des vnements et  son exprience. Il se coucha sur
cette dtermination.

Mais le lendemain,  son rveil, sa rsolution chancelait. Pourquoi se
mlerait-il de cette affaire?... D'un autre ct, la curiosit le
poignait.

Enfin, sur les deux heures, il donna ordre d'atteler, et quelques
instants plus tard, il prenait au grand trot le chemin de la rue de La
Tour-d'Auvergne.

Mme Poileveu, la discrte concierge d'Andr, tait debout sur sa
porte, appuye sur le manche de son balai, lorsque le magnifique
attelage de M. de Breulh s'arrta devant la maison.

La digne femme eut comme un blouissement. De sa vie elle n'avait vu de
prs des chevaux si luisants sous leurs harnais plaqus d'argent avec
leurs bouffettes aux oreilles, une voiture  ce point tincelante, des
domestiques si richement habills.

--Grand Dieu!... pensa-t-elle, est-ce bien pour nous que vient ce
seigneur? Ne se trompe-t-il pas?

Mais son ahurissement n'eut plus de bornes lorsque M. de Breulh,
descendu de son coup, s'avana vers elle et lui demanda:

--M. Andr, artiste peintre?

--Pour sr, rpondit-elle, c'est ici qu'il demeure... et voil dj plus
de deux ans qu'il est notre locataire. Ah!... si tous les artistes lui
ressemblaient! Ce n'est pas lui qui serait en retard pour son terme!...
Et rang, qu'il est, et poli, et complaisant... Jamais de noces chez
lui, ni de tapage. Un tre parfait, quoi!... Et sans la petite dame des
Champs-lyses... mais quoi!... vous savez, on est jeune ou on ne l'est
pas...

Elle parlait, elle parlait, sans trop savoir ce qu'elle disait, tant
elle appliquait son attention  considrer le possesseur de cette
superbe voiture.

--Indiquez-moi son atelier, interrompit M. de Breulh impatient.

--Eh bien!... c'est au quatrime,  droite, le nom est sur la porte, on
ne peut se tromper... Mais c'est gal, je vais conduire monsieur.

--Inutile, ma brave dame, je trouverai, ne vous drangez pas.

[Illustration:--Monsieur! cria Andr.]

M. de Breulh se dirigea vers l'escalier, et Mme Poileveu demeura sur
le seuil, la bouche ouverte jusqu'au gosier, aussi immobile que la femme
de Loth aprs sa cristallisation.

--Voil une histoire, pensa-t-elle. On vient voir M. Andr en grand
tralala  cette heure. Quel genre. Un garon qui n'a l'air de rien du
tout... Il y a bien quatre jours que Poileveu n'a pas fait son mnage,
et il ne s'est seulement pas plaint!... Ah!... mais cela ne peut durer
ainsi. Un artiste qui a des connaissances comme a, on le soigne!... Lui
qui est bon enfant, il est capable de nous faire avoir un bureau de
tabac!... Mais quel peut tre ce grand personnage?

Sur cette rflexion, elle rentra poser son balai derrire la porte,
dcide  revenir, selon son expression, tirer les vers du nez des
domestiques.

Pendant ce temps, M. de Breulh-Faverlay montait lentement, et en homme
qui mnage sa respiration, le raide escalier.

Il tait arriv au dernier tage et allait frapper  la porte sur
laquelle il lisait le nom de Andr, quand, au bruit d'un pas jeune et
leste, derrire lui, il se retourna.

Il tait sur l'troit palier, face  face avec un jeune homme, grand et
trs brun, vtu d'une de ces longues blouses blanches comme en portent
les ornemanistes  leur travail. Il tenait  la main un grand broc de
zinc, qu'il venait de remplir d'eau au rservoir de la maison.

--Monsieur Andr? demanda M. de Breulh.

--C'est moi, monsieur...

--Je dsirerais vous parler...

--Veuillez alors, monsieur, prendre la peine d'entrer chez moi.

Ce disant, le jeune peintre se glissa entre la rampe et M. de Breulh, et
ouvrit la porte de son atelier, o il prcda son visiteur.

La premire impression de M. de Breulh avait t favorable  Andr. Il
avait t frapp, lui qui avait l'exprience des hommes, de cette
physionomie ouverte et hardie, de ce regard lumineux et franc, de cette
voix ronde et sonore.

--En tout cas, pensa-t-il, celui-l est un homme.

D'un autre ct, bien que les preuves de sa jeunesse l'eussent
dpouill de quantit de prjugs, le costume d'Andr l'tonnait.

Il avait bien du mal  imaginer l'homme distingu par Sabine de Mussidan
en blouse, allant chercher lui-mme son eau  la pompe.

Mais on ne voyait rien de sa surprise; il avait eu le temps, depuis la
veille, de reprendre cet air parfaitement dtach de tout, qui lui tait
habituel.

--Je dois, monsieur, commena Andr, vous prier de m'excuser de vous
recevoir ainsi... Mais, que voulez-vous, tant qu'on n'est pas trs
riche, on n'est bien servi que par soi, et encore!...

Il montrait en mme temps, sans embarras mais sans forfanterie, sa
blouse et son broc qu'il venait de dposer dans un coin.

Le ton plut  M. de Breulh, qui eut un sourire et un geste cordial.

--C'est  moi plutt, qui vous drange, fit-il, de vous demander pardon.
Je vous suis adress par un de mes amis, un de mes...

Il cherchait.

--Par le prince Crescenzi, peut-tre! demanda Andr.

C'est  peine si M. de Breulh connaissait le clbre armateur, mais il
saisit avec empressement la perche que lui tendait son interlocuteur.

--Prcisment! rpondit-il. Le prince fait le plus grand cas de votre
talent et n'en parle qu'avec enthousiasme. Connaissant la sret de son
got, je me suis dit qu'il me faudrait un tableau de vous... Soyez
tranquille, vous serez chez moi en bonne compagnie...

Andr s'tait inclin, plus rougissant qu'une pensionnaire  un
compliment de monseigneur l'vque.

--Je ne saurais trop vous remercier, monsieur, dit-il, d'avoir ainsi cru
le prince Crescenzi sur parole, malheureusement vous vous serez drang,
et je crains, inutilement...

--Pourquoi cela?

--J'ai eu tant d'occupation, les mois derniers, tant de travail, que je
n'ai rien d'achev, rien de prsentable...

M. de Breulh l'interrompit.

--Qu'importe? Est-ce que l'avenir n'est pas un peu  nous? Ce qui n'est
pas fait, vous le ferez...

--Il est vrai, monsieur, que si vous avez en moi assez de confiance...

--Comment, si j'ai confiance!... Crescenzi n'est-il pas votre garant!

--Alors, nous pourrions convenir d'un sujet...

Sans s'en douter, Andr achevait la conqute de son visiteur.

--C'est particulier, pensait M. de Breulh, je devrais le har, ce
garon, j'ai pour cela mille bonnes raisons, et jamais cependant
personne ne m'a t si sympathique.

Comme il se taisait, cherchant  se bien rendre compte de ses sentiments
encore confus, Andr reprit la parole.

--J'ai l, monsieur, poursuivit-il, une trentaine d'esquisses, qui
deviendront, je l'espre, des tableaux passables; si l'une d'elles vous
convenait...

--Oui!... voyons, rpondit avec empressement M. de Breulh.

Ayant jug le caractre, il n'tait pas fch de juger le talent, et
c'est avec la plus srieuse attention qu'il commena  passer en revue
les toiles accroches aux murs.

Andr, sans mot dire, le laissait faire...

Cette commande qui lui venait pensait-il, par l'entremise du prince
Crescenzi, pouvait tre le point de dpart de sa fortune artistique. Le
prince est un des sept ou huit amateurs de l'Europe qui, d'un mot,
peuvent faire vendre 10,000 francs la plus indigne crote.

Mais Andr n'tait pas en disposition de se rjouir de ce bonheur.

Rarement, en sa vie si tourmente, il avait prouv une tristesse
pareille  celle qui, en ce moment, lui serrait le coeur.

C'est que, l'avant-veille, aprs lui avoir annonc une dmarche
dcisive, Sabine l'avait quitt en lui disant: A demain une lettre.

Or, ce lendemain, impatiemment attendu, tait pass, on tait au
surlendemain, trois heures venaient de sonner, et il n'avait reu ni un
mot, ni un signe de vie... rien...

Depuis quarante-huit heures, il tait sur des charbons ardents.

Il ne doutait pas de Sabine, il eut dout de soi avant; mais que
s'tait-il pass l-bas,  cet htel de Mussidan, dont les portes lui
taient fermes?

Il endurait cet intolrable supplice qui torture un homme nergique,
lorsqu'il sent sa destine se dcider, et qu'il sait ne rien pouvoir
pour hter la solution et se la rendre favorable.

Cependant M. de Breulh avait termin son examen.

Pour lui, dsormais, le talent de Andr tait vident, indiscutable.

Sur toutes ces toiles, esquisses  la hte, on pouvait relever de
grands dfauts, des inexpriences, des tmrits malheureuses, mais
chacune d'elles tait marque au cachet d'une puissante individualit.

Andr tait un homme dans la forte acception du mot; il tait
artiste aussi,--en restituant  ce titre magnifique son vritable
sens.

Dire que l'orgueil de Breulh-Faverlay ne saignait pas sous les griffes
aigus de la jalousie serait trop dire. Mais il sut dompter les rvoltes
des sentiments mauvais. C'est franchement et loyalement qu'il tendit la
main au jeune peintre.

--Lorsque je suis entr chez vous, monsieur, lui dit-il, je dsirais un
tableau de vous; maintenant je le veux... Ce n'est plus sur la foi d'un
autre que je crois  votre talent.

Et comme Andr ne rpondait pas:

--J'ai choisi mon esquisse, ajouta-t-il, arrtons nos conditions.

Pauvre, sans protecteurs, sans influence d'cole, attach  la rude
tche quotidienne qui lui donnait du pain, Andr n'avait eu ni le temps
ni les moyens d'aller tudier aux pays classiques les secrets des
posies de convention. Il se contentait de rendre ce qu'il voyait et
sentait. Il estimait que faire palpiter sur la toile la passion et la
vie est un peu plus difficile que d'y peinturlurer des bonshommes en
costumes trangers.

Entre toutes ses esquisses, il s'en trouvait une qu'il avait appele:
_Le Lundi  la Barrire_.

Au premier plan, deux hommes luttaient qu'un troisime s'efforait de
sparer. Les vtements dchirs laissaient voir les torses nus. Les
muscles saillaient sous les chairs palpitantes. Les visages avaient les
contorsions de l'ivresse, de la haine et de la colre.

Un peu  droite, une femme, la cause du combat, tait tendue  terre,
les cheveux pars, une large blessure  la tempe, et deux de ses
compagnes accroupies prs d'elle, s'efforaient de lui faire reprendre
ses sens.

Quelques badauds faisaient cercle; des enfants se sauvaient, et dans le
lointain on apercevait les tricornes des sergents de ville qui
accouraient.

Chose vulgaire! oui. Scne vraie.

Et seule, la vrit,  cette heure, peut sauver l'art... mais la vraie,
non la convenue, celle qui agrandit et gnralise, non celle qui
particularise et rapetisse...

C'est cette esquisse que dsigna M. de Breulh.

--Voil, dit-il, ce que je voudrais.

Alors, Andr, avec cette insistance pratique que donne l'habitude des
dceptions, entra dans les dtails de l'excution, s'expliquant sur la
composition, sur les proportions  donner au sujet, sur les dimensions
de la toile, sur tout, enfin.

M. de Breulh, du geste et de la voix, approuvait.

--Ce que vous ferez, disait-il, sera bien fait; que rien ne vous gne ni
ne vous inquite: obissez  vos inspirations.

Il brlait, maintenant, d'en finir et de se retirer, ayant trop de
dlicatesse pour ne pas souffrir de la fausset de la situation. La
confiance d'Andr le gnait considrablement: il en perdait son
assurance.

Toutes les conventions taient arrtes, et il fallut  M. de Breulh un
effort de volont pour aborder la question du prix de ce tableau qu'il
commandait.

Peut-tre s'attendait-il  des tergiversations, aux simagres d'une
fausse modestie et d'un dsintressement ridicule. Point.

--Monsieur, rpondit dignement Andr, la valeur de la peinture tant
toute de convention, je ne puis rien vous dire. Une toile de la
dimension que nous disons, cote, blanche, quatre-vingts francs.
Couverte de couleur, elle peut n'avoir plus aucune valeur, ou valoir...

--Pensez-vous, interrompit M. de Breulh, qu'en vous offrant dix mille
francs...

Andr eut un geste de protestation.

--Trop, fit-il, beaucoup trop.

--Cependant...

--En l'tat actuel, n'tant pas plus connu que je ne suis, quatre mille
francs seront un prix magnifique. Si cependant je russissais au-del de
mes esprances, eh bien!... je vous demanderais six mille francs.

--Soit, rpondit M. de Breulh, voil qui est dit.

Il avait tir de sa poche un lgant portefeuille  son chiffre. Il y
prit deux billets de mille francs qu'il posa sur la table, en disant:

--Voil toujours la moiti d'avance.

Le jeune peintre devint plus rouge que le carmin de sa palette.

--Vous voulez plaisanter, monsieur, balbutia-t-il.

--Pas le moins du monde, rpondit gravement M. de Breulh, j'ai en
affaires des principes dont je ne m'carte jamais.

Puis, du ton le plus encourageant, il ajouta:

--Qui vous dit que je ne prtends pas vous lier, mon cher matre? Ces
deux billets nous tiennent lieu de contrat.

Ainsi prsente, l'action de M. de Breulh n'avait rien que de trs
flatteur. Cependant la susceptibilit un peu excessive peut-tre de
Andr s'effarouchait.

--C'est que, monsieur, commena-t-il, je ne pourrai vous livrer ce
tableau avant cinq ou six mois... J'ai trait avec un riche
entrepreneur, M. Gandelu, pour les sculptures d'une maison.

--Qu'importe! insista M. de Breulh, je ne reviens jamais sur ce que je
dis.

Dcemment,  moins d'tre fou, Andr ne pouvait rsister davantage. Il
inclina la tte en signe d'assentiment, ne pouvant s'empcher de
s'avouer que cet argent arrivait singulirement  propos.

M. de Breulh, lui, s'apprtait  se retirer.

--Donc, fit-il, en ouvrant la porte de l'atelier, bonne russite, mon
cher peintre. Si vous tiez aimable, vous viendriez un matin me demander
 djeuner, je vous montrerais un Murillo qui,  lui seul, vaut le
voyage...

Et, autant pour affirmer son invitation que pour faire savoir qui il
tait, il tendit sa carte et sortit.

En prsence de ce visiteur, Andr n'avait pas donn un regard  cette
carte, mais ds qu'il fut seul, il regarda.

Ce nom de Breulh-Faverlay lui sauta aux yeux plus flamboyant que
l'clair qui prcde la foudre.

Pendant une seconde, il fut assomm. A la seconde suivante, une
pouvantable colre charria tout son sang  son cerveau.

Il se vit jou, raill, humili...

Sans se rendre compte de ce qu'il faisait, il se prcipita sur le palier
et, se penchant le long de la rampe, il appela  pleine voix!

--Monsieur!... monsieur!...

M. de Breulh, qui dj tait arriv au second tage, releva la tte.

--Remontez!... cria Andr.

Aprs un mouvement insaisissable d'hsitation, le gentilhomme obt.

Lorsqu'il fut rentr dans l'atelier:

--Reprenez votre argent, monsieur, lui dit Andr d'une voix que la
colre rendait  peine intelligible, reprenez ces billets.

--Qu'avez-vous?... Qu'y a-t-il?

--Rien, sinon que j'ai rflchi; je ne puis faire, je ne ferai pas votre
tableau.

--Ah a... pourquoi?

Pourquoi!... M. de Breulh le savait parfaitement. Il comprenait que
Sabine avait prononc son nom et dit ses esprances. Peu gnreux en
cette circonstance, imprudent mme, il abusait de la position si
difficile et si dlicate du jeune peintre.

--Parce que! rpondit Andr.

--Mais ce n'est pas une raison, cela!

Andr perdait la tte. Dire les raisons de son revirement soudain tait
impossible. Il ft mort plutt que de prononcer le nom de Sabine. Il ne
vit que la violence pour sortir d'une situation sans issue.

--En bien! monsieur, fit-il avec un regard charg de haine, admettez que
votre figure m'a dplu!... C'est une raison, cela!...

--Mais c'est une provocation, cela, monsieur Andr.

--Ah! ce sera ce que vous voudrez!...

La patience n'tait pas la vertu dominante de M. de Breulh. Il devint
plus blanc que sa chemise et eut un mouvement terrible.

Mais sa nature gnreuse reprenant aussitt le dessus, c'est d'une voix
mue qu'il dit:

--Acceptez mes excuses sincres, monsieur Andr... Tenez, je l'avoue,
j'ai jou un rle qui n'tait digne ni de vous ni de moi... Je devais,
ds en entrant, me nommer et vous dire: Je sais tout.

--Je ne vous comprends pas, monsieur, rpondit Andr d'un ton glac...

--Si, vous me comprenez, mais vous vous dfiez de moi... J'ai mrit
cette injure. Cessez de feindre, cependant; Mlle Sabine m'a tout
confi, tout, entendez-vous bien... Et, s'il vous fallait une preuve, je
vous dirais que cette toile que j'aperois l, tourne du ct du mur,
doit-tre le portrait de Mlle de Mussidan.

Andr gardant toujours le silence, M. de Breulh eut un triste sourire.

--J'ajouterai, reprit-il, pour dissiper tous vos soupons, que hier, sur
la prire de Mlle Sabine, j'ai retir la demande que j'avais faite de
sa main.

Aux explications de ce galant homme, reconnaissant si noblement ses
torts, Andr avait senti, peu  peu, sa colre se dissiper.

--Je ne saurais trop vous remercier, monsieur, commena-t-il...

--Oh!... interrompit vivement M. de Breulh, on ne doit pas de
remercments  qui n'a fait que strictement son devoir... Je mentirais
en vous disant que je n'ai pas t douloureusement surpris... Mais
enfin, ce que j'ai fait, vous l'eussiez fait  ma place.

--C'est vrai, monsieur.

--Et nous sommes amis, maintenant, n'est-ce pas?... dit M. de Breulh en
tendant la main.

Ce n'est pas sans une violente motion que Andr serra cette main loyale
qui lui tait tendue.

--Oui, amis, balbutia-t-il, amis!...

M. de Breulh devait croire que tout tait oubli.

--Cela tant, reprit-il, avec une gat un peu force, ne parlons plus
de ce tableau qui n'tait qu'un prtexte... Tenez, je serai franc, avec
vous comme avec moi-mme. En venant ici, je me disais: Si l'homme que
Mlle Sabine me prfre est digne d'elle, je ferai tout au monde pour
qu'il soit accept par sa famille. Je suis venu, monsieur, je vous ai
jug et je vous dis: Faites-moi un grand plaisir et un grand honneur,
laissez-moi mettre au service de votre amour ma personne, ma fortune,
mes influences et mes amis.

C'est avec l'enthousiasme du dvoment le plus pur, et dans toute la
sincrit de son me, que M. de Breulh-Faverlay se mettait  la
disposition de ce jeune homme, dont il enviait le bonheur.

La gnrosit a ses entranements, et le sacrifice librement consenti,
si pnible qu'il puisse tre, procure comme une amre jouissance, qui
est la rcompense premire.

Cependant Andr secouait tristement la tte.

--Je n'oublierai jamais vos offres, monsieur, pronona-t-il,
seulement...

Il hsitait, M. de Breulh insista.

--Seulement?...

--Eh bien! je ne saurais les accepter.

Le gentilhomme eut un geste de surprise.

--Pourquoi?... interrogea-t-il.

[Illustration: Les valets le toisrent d'un oeil  fois curieux et
surpris.]

--Ah!... tenez, monsieur, rpondit Andr, moi aussi je serai franc avec
vous, et je vous dirai toute ma pense... Vous trouverez peut-tre mes
susceptibilits ridicules, mais que voulez-vous, le malheur, lorsqu'il
ne brise pas le ressort de la dignit, exalte et irrite l'orgueil.
J'aime mademoiselle de Mussidan de toutes les forces de mon tre, il
n'est pas dans mes veines une goutte de sang qui ne lui appartienne, je
donnerais avec transport la moiti des annes que j'ai  vivre pour
combler l'abme qui nous spare, et pourtant...

Il s'interrompit, cherchant les expressions justes pour rendre ce qu'il
ressentait, et enfin, avec une violence contenue, il ajouta:

--De grce, ne vous offensez pas de ce que je vais vous dire... Je
renoncerais  Mlle Sabine plutt que d'accepter votre assistance.

--Mais c'est de la folie!... s'cria M. de Breulh.

--Non, monsieur, non, ce n'est pas folie, mais sagesse. Il est de ces
dvoments qu'on doit repousser, car on ne peut que les payer de la plus
noire ingratitude. Si je me rendais  vos dsirs, votre rle serait trop
beau, trop sublime, je me sentirais affreusement humili, je serais
jaloux. Ne suis-je donc pas dj assez cras par votre supriorit?...
Pendant que vous tes des plus nobles et des plus riches de Paris, je
suis des plus pauvres, et je n'ai pas d'tat civil. Je suis si bien
seul, ignor, perdu en ce monde, que je n'ai mme pas t appel  tirer
 la conscription. Tout ce qui me manque, vous l'avez, et vous
voudriez...

--Mais j'ai t pauvre aussi, moi, rptait M. de Breulh, j'ai t
malheureux autant et plus que vous.

Andr, qui ne connaissait rien du pass de M. de Breulh, qui ne voyait
que les blouissements du prsent, s'arrta stupfait.

--Savez-vous ce que je faisais  votre ge? continua le gentilhomme: je
mourais de faim au fond de la Sonora. Pour vivre, j'tais rduit 
endosser la chemise de laine du manouvrier ou  entrer au service d'un
spculateur de Guaymas comme toucheur de boeufs... Pensez-vous qu'en
ces instants je m'estimais amoindri?

--Eh! s'cria le jeune peintre, tant mieux si vous avez souffert, vous
me comprendrez plus aisment. Croyez-vous donc que je ne me juge pas
votre gal? Dtrompez-vous. Mais je cesserais de l'tre le jour o
j'aurais recours  vous... N'est-ce pas  mon nergie et  mon courage
que je dois d'avoir t distingu par Mlle de Mussidan? Elle a eu foi
en moi, le jour o elle m'a dit: levez-vous jusqu' moi! Ce qu'elle a
ordonn, je le ferai ou je prirai  la tche. Mais, dans tous les cas,
je suis rsolu  russir ou  prir seul. Je ne veux pas de remords
aprs la victoire. Je ne veux pas qu'un homme puisse dire de moi: C'est
 ma rare gnrosit,  ma chevaleresque abngation que celui-ci doit
son bonheur.

--Oh? monsieur, protesta M. de Breulh, monsieur...

--Non, sans doute, interrompit Andr, vous ne diriez pas cela hautement,
votre dlicatesse est bien trop grande. Mais ne le penseriez-vous pas?
Et cela serait, en effet, et je le saurais, et la fille du noble comte
de Mussidan, devenue la femme du peintre Andr, le saurait aussi.
C'est--dire que j'arriverais  Sabine dpouill de ma seule noblesse,
ma sauvage fiert. Notre mariage arrivant ainsi serait sa premire
dsillusion. Est-ce que, involontairement, elle ne nous comparerait pas
de nouveau? Que serais-je alors  ses yeux! Infailliblement, l'avenir
changerait le bienfait en une mortelle et ineffaable injure. Ah!...
tenez, ma vie serait empoisonne. Toujours entre ma femme et moi votre
fantme se dresserait.

Il s'arrta court, comme effray de sa violence. Une phrase encore, et
il allait menacer ce galant homme qui se conduisait si noblement.

Il fit  sa volont un nergique appel, et c'est d'un ton de courtoisie
parfaite qu'il ajouta:

--Mais en vrit, je ne sais ce que je dis!... Nous vous devons trop
dj, monsieur, pour que je ne tienne pas  l'honneur de rester votre
ami.

Ainsi, comme Sabine, il disait: Nous. Ce que Mlle de Mussidan avait
prdit se ralisait,  l'ide seule d'une apparence de protection, Andr
se rvoltait.

Mais M. de Breulh tait digne de comprendre cet emportement d'Andr,
emportement qui et fait rire bien des gens  une poque o tourner en
ridicule tout sentiment srieux et profond est considr comme une
preuve d'esprit et de got.

Mme, il tait si violemment mu, que la pense ne lui vint pas
d'ajouter un seul mot.

Lentement, il replaa dans son portefeuille les deux billets de mille
francs rests sur la table, et d'une voix vibrante il dit:

--Je vous approuve, monsieur. Quoi qu'il arrive, souvenez-vous, qu'
toute heure de jour et de nuit, vous pouvez compter sur
Breulh-Faverlay... Adieu!...

Rest seul, Andr se trouva moins malheureux qu'il ne l'tait depuis
deux jours.

Grce  M. de Breulh, il savait maintenant que Sabine n'avait pas
rencontr d'obstacles imprvus, et s'il s'tonnait de n'avoir pas encore
de ses nouvelles, il ne s'en inquitait plus.

Cependant, il tait si agit encore, qu'il lui fut impossible de
profiter d'un reste de jour pour terminer certaines maquettes qu'il
devait soumettre  M. Gandelu le pre.

Il se jeta dans son fauteuil et s'effora de ressaisir les moindres
dtails de la scne qui venait d'avoir lieu.

Il et trs probablement oubli l'heure du dner, si, au moment o il
tait enfonc le plus avant dans ses rveries, Mme Poileveu n'tait
entre--sans frapper.

--Voici une lettre que le facteur apporte, dit-elle.

C'tait miracle de voir Mme Poileveu monter une lettre au quatrime
tage; mais, renseigne sur la personnalit de M. de Breulh, elle avait
dcid que son artiste serait dsormais servi mieux qu'un prince.

Mais Andr tait si proccup que cette complaisance surprenante ne le
frappa pas. Il ne songea qu' Sabine.

--Une lettre!... s'cria-t-il en se dressant d'un bond, vite, donnez.

Et il la prit, il l'arracha plutt, des mains de la portire.

Mais ce n'tait pas Sabine qui avait trac les caractres communs et
irrguliers de l'adresse. Pourtant, il tait ais de reconnatre une
criture de femme.

Avec une impatience nerveuse, Andr dchira l'enveloppe, chercha la
signature et vit: Modeste.

Modeste! la femme de chambre de Mlle de Mussidan! Qu'est-ce que cela
signifiait?

Il frissonna, pressentant quelque malheur horrible, et, c'est comme 
travers un brouillard qu'il lut:

Je vous adresse la prsente  la seule fin de vous faire savoir que
Mlle Sabine a bien russi pour ce que vous savez.

Si je me permets de vous crire sans ordres, c'est que, hlas!
mademoiselle est si malade qu'elle ne peut vous donner de ses
nouvelles.

Ces quelques lignes foudroyrent Andr.

--Sabine malade!... balbutiait-il, sans penser aux avides oreilles de la
Poileveu, Sabine trop malade pour pouvoir m'crire... Mais alors... elle
est en danger, elle est morte, peut-tre...

Il demeurait immobile, l'oeil fixe, les traits dcomposs, et il
rptait comme un mot vide de sens:

--Morte! morte!...

Mais presque aussitt la raction se produisit. Il froissa la lettre de
Modeste, la jeta  terre, et, tte nue, vtu de sa blouse de chantier,
il s'lana dehors. La stupfaction de la Poileveu tait vidente.

--En voil une d'aventure! murmurait-elle. Ah a! mais....

Elle s'arrta souriante. Elle venait d'apercevoir  ses pieds la
lettre... Elle la ramassa et lut.

--Tiens! tiens! tiens!... marmotait-elle, la petite dame s'appelle
Sabine. Joli nom!... Ah!... elle est malade!... C'est donc a qu'il est
comme un fou! C'est gal, j'ai ide que ce vieux si mal mis et si
aimable qui est venu me questionner sur M. Andr me donnerait bien
quelque chose de cette lettre... Ah! mais non! pour a, non!... On est
honnte ou on ne l'est pas.




XX


Lorsqu'elle disait que son artiste tait devenu fou, la discrte Mme
Poileveu ne semblait pas fort loigne de la vrit.

Son opinion dut tre celle de tous les gens qui aperurent ce grand
jeune homme, habill de blanc, qui courait avec une incroyable rapidit
le long des rues qui conduisent du quartier des Martyrs aux
Champs-lyses.

En sortant de sa maison, il avait crois un fiacre vide dont le cocher
lui avait fait un signe engageant; la pense d'y monter ne lui vint pas.
Mme il sourit de piti. Est-ce que jamais les maigres rosses de la
Compagnie auraient pu approcher de sa vitesse!

Il allait  fond de train, les coudes au corps, mnageant son haleine,
guid  travers la foule par le pur instinct machinal. Son visage avait
une si trange expression qu'on s'cartait devant lui, et qu'ensuite on
se retournait pour le suivre des yeux.

Il n'avait, d'ailleurs, pas l'ombre d'un projet. Pourquoi il courait rue
de Matignon, ce qu'il ferait ou dirait, il l'ignorait. Il ne se
demandait pas s'il lui restait une esprance.

Sabine tait malade, mourante, croyait-il; il se rapprochait d'elle,
voil tout.

A chaque moment, dans Paris, on rencontre des gens qui vont ainsi,
traversant la foule affaire sans la voir ni l'entendre, pousss par
leur passion comme les boulets par l'explosion de la poudre.

C'est seulement en arrivant  l'entre de la rue de Matignon, que Andr
recouvra la facult de rflchir, de dlibrer, de souffrir.

Autant pour recueillir ses ides que pour reprendre haleine,--il n'avait
pas mis vingt minutes  faire ce trajet,--il s'assit sur une borne, 
quelques pas de l'htel de Mussidan.

S'il tait venu, c'est qu'il voulait des nouvelles prcises, exactes,
des dtails. Mais comment s'en procurer, quel expdient imaginer?

Il faisait nuit. Le mince filet de gaz des rverbres tremblottait
rougetre et sans rayonnements au milieu d'un de ces brouillards de
fvrier qui suivent toutes les reprises des geles.

Il faisait froid. La rue de Matignon, rarement anime, mme de jour,
tait absolument dserte. Pas un fiacre, pas un passant, rien. Nul
bruit que le roulement sourd et continu des voitures le long du faubourg
Saint-Honor.

Mais les penses du jeune peintre taient plus lugubres encore que cette
nuit, que cette solitude, que ce silence.

Il reconnaissait avec un mortel dsespoir son impuissance absolue. La
moindre de ses dmarches pouvait compromettre celle qui lui avait confi
son honneur.

Il se leva, cependant, et alla se poster prs de la grille de l'htel de
Mussidan. Il esprait que l'aspect seul de l'htel lui apprendrait
quelque chose. Il lui semblait que si vritablement Sabine tait
mourante, les pierres elles-mmes le lui crieraient.

Triste folie! La maison tait comme perdue dans le brouillard, et il ne
distinguait mme pas quelles fentres taient claires...

La voix de la raison lui disait de se retirer, d'esprer, d'attendre...

Plus imprieuse et plus pressante, la voix de la passion lui
criait:--Reste!...

Et il s'obstinait  rester. Pourquoi? Il ne savait. Il lui semblait que
Modeste, lui ayant crit, devait deviner qu'il tait l, dvor par les
plus horribles angoisses, et qu'elle allait sortir, le chercher...

Mais voici que, tout  coup, il eut un cri de joie. Une ide de salut,
pareille  l'clair rayant la nuit, venait d'illuminer son cerveau.

--M. de Breulh!... s'cria-t-il. Ce que je ne puis, il le peut, lui; il
lui est facile d'envoyer prendre des nouvelles!...

Par bonheur, il avait dans sa poche la carte du gnreux gentilhomme,
tant bien que mal il dchiffra l'adresse et s'lana, comme un trait,
dans la direction indique.

M. de Breulh-Faverlay occupe, avenue de l'Impratrice, un bel htel o
il est fort mal, assure-t-il, et pour cent raisons. Mais ses chevaux y
ont de l'air, de l'espace, ils y sont trs bien... et il y reste.

Lorsque Andr pntra dans la cour, une voiture y stationnait. Dans le
vestibule, brillamment clair, quatre ou cinq domestiques causaient et
riaient. Il alla droit  eux.

--M. de Breulh?... demanda-t-il.

Les valets le toisrent d'un oeil  la fois curieux et surpris.

--Monsieur est sorti, rpondirent-ils enfin, et pour longtemps.

Andr, qui avait retrouv sa lucidit, comprit et n'insista pas. Il tira
la carte de M. de Breulh, et rapidement y traa au crayon ces cinq mots:

        _Une minute--un service--Andr._

--Tenez, remettez ceci  votre matre ds qu'il sera rentr.

C'est lentement qu'il s'loigna. Il tait certain que M. de Breulh
venait de rentrer; il tait sr que, ds que la carte lui serait
remise, il le ferait poursuivre, rattraper.

Ce qu'il prvoyait arriva, et, trois minutes plus tard, un laquais
l'introduisait dans un magnifique cabinet de travail.

A la seule vue de Andr, M. de Breulh devina une catastrophe.

--Qu'y a-t-il? demanda-t-il.

--Sabine se meurt, rpondit le jeune peintre.

Et rapidement il raconta sa soire, la lettre de Modeste, sa course
folle  travers Paris, sa station douloureuse devant l'htel de
Mussidan...

Mais,  sa grande surprise,  mesure qu'il parlait, le front de M. de
Breulh se rembrunissait. Lorsqu'il eut fini:

--Cette incertitude est affreuse, intolrable et pourtant il ne dpend
pas de moi de la faire cesser...

--Cependant...

--C'est ainsi, mon cher Andr... malheureusement! Rflchissez un peu:
Hier j'ai crit  M. de Mussidan pour lui signifier la rupture d'un
mariage presque dcid... Envoyer prendre des nouvelles de la sant de
sa fille serait la pire des outrecuidances, une impardonnable
impertinence... Expdier un de mes domestiques serait dire: Je me suis
retir, donc cette fille doit tre sur le point de mourir de
chagrin!...

--C'est pourtant vrai! murmura Andr abasourdi.

M. de Breulh tait aussi agit que le peintre, et la preuve, c'est
qu'avant de se dsesprer, il ne se demandait pas jusqu' quel point
taient fondes des craintes qu'il partageait d'instinct. Il
rflchissait, cherchant un expdient praticable.

--J'ai notre affaire!... s'cria-t-il enfin. Je suis un peu parent d'une
jeune femme qui est la cousine germaine de Mussidan, la vicomtesse de
Bois-d'Ardon; elle sera ravie de nous rendre service. C'est une folle,
mais elle a un coeur d'or... Ma voiture est attele, venez vite...

Les valets taient confondus de l'intimit qui semblait rgner entre
leur matre et ce jeune homme en blouse. Et lorsque la voiture
s'loigna, les emportant au galop, un vieux valet de pied, vtran de la
livre mit cette opinion qu'il devait y avoir quelque chose l-dessous.

Pas un mot ne fut chang entre les deux hommes, durant le trajet, qui
fut trs court--l'htel habit par Mme de Bois-d'Ardon, ayant sa
faade sur l'avenue des Champs-lyses.

La voiture n'tait pas arrte que dj M. de Breulh tait  terre.

--Attendez-moi l, dit-il  Andr, je reviens.

D'un bond il fut dans la maison.

--Madame?... demanda-t-il aux domestiques qui le connaissaient.

--Madame reoit.

Blanche, dodue, frache, souriante, blonde naturellement, rouge grce 
un artifice de toilette,--ah! la mode!--ayant les plus jolis yeux du
monde, Mme de Bois-d'Ardon passe pour une des plus agrables femmes
de Paris.

Elle a trente ans. Elle sait tout, connat tout, a tout vu, ne doute de
rien, parle sans cesse, rencontre l'esprit souvent et la mchancet
toujours. On la dit trs redoutable.

Elle dpense quarante mille francs par an pour sa toilette, mais quand
elle dit  son mari: Je n'ai pas une robe  me mettre sur le dos, elle
dit vrai. Elle est gcheuse.

Capable des plus insignes imprudences, d'escapades inoues, elle est
fort calomnie. On lui prte libralement des amants  la douzaine,
jamais elle n'en a eu un seul.

Avec ses allures incroyables, en dpit des vertiges de sa vie
tourbillonnante, elle adore son mari et le craint comme le feu.

Lui le sait et ne s'en vante pas; c'est un sage. Il laisse bien la
vicomtesse s'agiter dans le vide, comme la marionnette au bout d'un fil,
mais il tient ce fil d'une main ferme...

Telle est en toute vrit la femme vers laquelle un valet, en livre
trop voyante, guidait M. de Breulh.

Mme la vicomtesse de Bois-d'Ardon tait dans un ravissant petit salon
attenant  sa chambre  coucher, quand on lui annona M. de
Breulh-Faverlay.

Elle venait de mettre les dernires pingles  sa toilette, la cinquime
seulement de la journe.

Pour tuer le temps, elle examinait un costume coquet de vivandire Louis
XV--chef-d'oeuvre de Van Klopen--qu'elle devait revtir en sortant des
Italiens, pour se rendre  un bal travesti  l'ambassade d'Autriche.

A la vue de M. de Breulh, elle eut une exclamation de plaisir et battit
gaement des mains.

Quoique se voyant rarement ailleurs que dans le monde, M. de Breulh et
la vicomtesse s'aimaient beaucoup. Lorsqu'ils taient plus jeunes l'un
et l'autre, ils avaient pass bien des mois ensemble, au chteau de leur
oncle, le vieux comte de Faverlay.

Ils avaient gard de leurs relations d'enfance une affectueuse
familiarit, il s'appelaient par leurs prnoms.

--Comment, c'est vous, Gontran! s'cria la jeune femme,  cette heure,
chez moi!... Mais c'est un fait inexplicable et bizarre, un miracle, un
rve...

Elle s'interrompit brusquement, frappe de la physionomie bouleverse de
son visiteur.

[Illustration: Elle tomba  terre, en poussant un cri dchirant.]

--Mais qu'avez-vous! interrogea-t-elle, votre mine est funbre, vous
est-il arriv quelque malheur?

--J'espre encore que non, mais je suis horriblement inquiet: on vient
de m'apprendre que Mlle de Mussidan est dangereusement malade.

--Ah!... mon Dieu!... je m'explique votre chagrin. Et qu'a-t-elle, cette
pauvre Sabine?

--Je l'ignore, et c'est l ce qui m'amne. Je viens, ma chre Clotilde,
vous prier d'envoyer un de vos gens  l'htel Mussidan s'informer de ce
qu'il y a de vrai dans ce qu'on m'a dit.

Mme de Bois-d'Ardon ouvrait de grands yeux.

--Plaisantez-vous! fit-elle. Pourquoi ne pas envoyer vous-mme?

--Je ne puis. Et, tenez, si vous tes charitable, ne me demandez pas mes
raisons. D'abord, je vous mentirais... De plus, je vous conjure de ne
parler  personne de ma dmarche.

Si oppresse de curiosit que ft la jeune femme, elle n'interrogea pas.

--Soit, rpondit-elle, je respecte votre secret. Seulement, vous pensez
bien que j'irai moi-mme chez Octave. Je partirais  l'instant, n'tait
que Bois-d'Ardon, qui ne peut souffrir de manger seul, me gronderait.
Mais en sortant de table, je me mets en route.

--Merci, mille fois merci. Cela tant, je rentre chez moi attendre un
mot de vous.

--Chez vous? Oh!... pour cela, non. Vous dnez ici.

--Impossible, un de mes amis m'attend en bas.

A l'accent de M. de Breulh, la vicomtesse comprit qu'insister serait
parfaitement inutile; elle se tint pour battue, elle se promettait bien
de prendre sa revanche. Elle flairait vaguement une nigme et elle se
jurait de la dchiffrer.

--Puisque c'est ainsi, fit-elle du ton le plus dtach, je vous promets
une lettre dans la soire... Et maintenant, allez vite rejoindre votre
ami.

M. de Breulh serra affectueusement la main de la jeune femme et se hta
de descendre.

Ds qu'il sortit de la maison, Andr courut  lui.

--Eh bien?

Si courte qu'et t l'absence de son compagnon, le jeune peintre
n'avait pas eu la patience de l'attendre dans la voiture; il pitinait
fivreusement sur le trottoir.

--Reprenez courage, rpondit M. de Breulh, Mme de Bois-d'Ardon n'a
pas t informe de la maladie de Mlle Sabine, c'est bon signe. En
tout cas, avant trois heures, nous aurons des nouvelles prcises.

--Trois heures!... soupira Andr, du mme ton qu'il et dit: Trois
sicles!...

--Oui, c'est long, je le sais, mais nous parlerons d'elle en attendant.
Car nous ne nous quittons pas, je vous emmne, vous partagerez mon
dner.

Andr fit un signe d'assentiment, et reprit sa place dans le coup, qui
rebroussa chemin au galop.

Il n'est pas d'nergie qui rsiste  plusieurs heures d'angoisses et de
luttes.

Andr, depuis le matin, avait eu plus d'motions peut-tre qu'en toute
sa vie. Aprs une exaltation voisine de la folie, il se laissait aller 
cet invincible engourdissement qui suit toutes les crises douloureuses.

Les gens de M. de Breulh avaient t bien surpris lorsque leur matre
tait sorti avec ce grand jeune homme en blouse blanche. Ils furent
stupfaits de les voir rentrer ensemble.

L'aventure, enfin, prit des proportions fantastiques quand ils virent le
hautain gentilhomme qu'ils servaient s'asseoir en face d'Andr dans la
magnifique salle  manger et faire retirer jusqu'au matre d'htel pour
causer plus librement.

La chre tait exquise, mais les convives taient trop mus pour y faire
honneur. C'est presque machinalement qu'ils remuaient leur couteau et
leur fourchette; ils ne mangeaient ni ne buvaient.

A dix reprises, ils essayrent d'aborder des sujets trangers  leur
proccupation; dix fois, aprs quelques monosyllabes, la conversation
tomba.

Ils reconnurent si bien l'inutilit de leurs efforts, qu'tant passs,
aprs le dner, dans le cabinet de M. de Breulh, o le caf avait t
servi, ils gardrent le silence, chacun s'enfonant dans ses rflexions.

Leur situation, aprs les explications de l'aprs-midi, tait au moins
extraordinaire. Mais l'entranement des vnements est tel, qu'ils ne le
remarquaient pas.

Andr, qui tait all s'asseoir dans un coin, ne quittait pas la pendule
des yeux. M. de Breulh, install prs de la chemine, tracassait le feu.

Enfin, sur les dix heures, ils entendirent du bruit dans le vestibule,
des chuchottements, le frou-frou d'une robe de soie.

M. de Breulh se levait, quand la porte s'ouvrit brusquement.

Mme de Bois-d'Ardon, en personne, entra comme un ouragan.

--C'est moi!... fit-elle ds le seuil.

La dmarche tait un peu plus que hardie. Mais la vicomtesse n'en tait
pas  une extravagance prs.

--Si j'ose venir chez vous, Gontran, reprit-elle avec une vhmence
extraordinaire, c'est que je tiens  vous dire en face ce que je pense
de votre conduite: elle est abominable, indigne d'un galant homme!...

--Clotilde!...

--Taisez-vous, vous tes un monstre. Ah!... je comprends que vous
n'ayez pas os envoyer prendre des nouvelles de la pauvre Sabine. Vous
aviez prvu l'effet de votre lettre.

M. de Breulh eut un sourire, et se retournant vers Andr:

--Que vous avais-je dit? fit-il.

Il fallut cette observation pour que Mme de Bois-d'Ardon s'aperut de
la prsence d'un tranger. Elle pensa qu'elle venait de commettre une
horrible indiscrtion.

--Ah! mon Dieu!... s'cria-t-elle en se reculant instinctivement, et moi
qui vous croyais seul.

--C'est au moins comme si je l'tais, rpondit gravement M. de Breulh,
monsieur est un de ces amis pour qui on n'a pas de secrets.

Il prit en mme temps la main de Andr, et l'attirant prs de la
vicomtesse.

--Permettez, ma chre Clotilde, ajouta-t-il, que je vous prsente M.
Andr, un peintre dont le nom, inconnu aujourd'hui, sera clbre demain.

Andr s'inclina profondment, mais la vicomtesse tait si stupfaite
qu'elle resta court.

--Monsieur, balbutia-t-elle, cherchant quelque chose  dire, monsieur...

Le costume de cet ami intime la confondait. Puis, pourquoi cette
singulire prsentation?

--Enfin, reprit M. de Breulh, on ne nous a pas tromps,--il insista sur
le _nous_,--Mlle de Mussidan est vritablement malade.

--Hlas!...

--Vous l'avez vue?

--Oui, je l'ai vue, Gontran. Ah! que n'tiez-vous avec moi pour
regretter cette fatale rupture. Pauvre Sabine!... Elle ne m'a pas
reconnue lorsque je suis entre dans sa chambre, m'a-t-elle vue,
seulement?

Elle est dans son lit, plus blanche que les draps, froide et immobile
comme une statue, les yeux grands ouverts, sans chaleur, sans
expression. Pas une parole, pas un mouvement, rien! Et voil plus de
vingt-quatre heures qu'elle est ainsi. On la croirait morte, m'a dit sa
mre, n'taient de grosses larmes qui, par moments, glissent le long de
ses joues...

Andr s'tait promis de se matriser quand mme, en prsence de Mme
de Bois-d'Ardon. Mais en apprenant la dsolante vrit, son motion fut
plus forte que sa volont, et il fut impossible d'touffer les sanglots
qui lui montaient  la gorge.

--Ah!... elle est perdue, s'cria-t-il, je le sens bien...

L'explosion de sa douleur tait si dchirante que l'insoucieuse
vicomtesse se sentit le coeur serr.

--Je vous assure, monsieur, rpondit-elle, que vous vous exagrez la
gravit de la situation. Il n'y a nul danger, au moins pour le moment.
Les mdecins disent que c'est une sorte de catalepsie... Il parat
qu'on a frquemment observ des accidents pareils chez des personnes
nerveuses, sous le coup de quelque catastrophe inattendue, aprs un
grand chagrin...

--Mais quel chagrin? insista Andr.

Mme de Bois-d'Ardon ne rpondit pas. Elle s'tait retourne vers M.
de Breulh et ses regards brillants de la curiosit la plus vive
suppliaient.

Comment ce jeune homme qui semblait un ouvrier se trouvait-il l? D'o
venait cet intrt extraordinaire qu'il portait  Sabine?

--Mon Dieu!... rpondit-elle enfin, personne ne m'a dit que la maladie
de Sabine ft cause par la rupture de son mariage, mais je l'ai
suppos...

--Non, interrompit M. de Breulh, ce ne peut tre cela.

--Cependant...

--J'en suis sr, et mes srieuses alarmes viennent de cette certitude.
Que s'est-il pass? Vous ne vous tes donc pas informe, Clotilde, on ne
vous a donc rien dit?

L'assurance extraordinaire de M. de Breulh, un regard d'intelligence
surpris entre Andr et lui, commenaient  clairer la vicomtesse.

--Vous pensez bien que j'ai interrog, rpondit-elle. D'abord, moi, je
dteste les cachotteries. Mais les rponses ont t trs vagues. Si
Sabine ressemble  une morte, Octave et sa femme, prs du lit de leur
fille, ont l'air de deux spectres. Ils l'auraient tue de leurs mains
qu'ils ne seraient pas dans un plus affreux tat. Ils se regardent avec
des yeux si effrayants qu'ils m'ont fait peur. Maintenant, aprs vos
affirmations, je jurerais qu'on ne m'a pas tout avou, car,
voyez-vous...

M. de Breulh ne prit point la peine de dissimuler un geste d'impatience.

--Enfin! interrompit-il, qu'a-t-on rpondu  vos questions?

--Le voici exactement: D'abord, toute la matine, Sabine a paru si
extraordinairement agite que sa mre lui a demand si elle n'tait pas
souffrante.

--Nous le savons; nous savons aussi pourquoi elle tait ainsi.

--Ah! fit la vicomtesse stupfaite, alors je passe. Dans l'aprs-midi,
vous tes rest une demi-heure environ avec Sabine. O est-elle alle en
vous quittant? On l'ignore. Il est prouv seulement qu'aucune lettre ne
lui a t remise, qu'elle n'est pas sortie de l'htel... Toujours est-il
qu'une heure plus tard elle est remonte  sa chambre, o se trouvait
une fille qui la sert et qui lui est extrmement attache, Modeste.
Sabine avait la figure absolument dcompose et balbutiait des mots
inintelligibles. Voyant qu'elle chancelait, Modeste accourut  elle.
Trop tard. Sabine est tombe  terre en poussant un cri dchirant. On
l'a releve et couche, et depuis elle est dans l'tat que je vous ai
dit, elle n'a pas repris connaissance, elle n'a ni prononc une parole
ni fait un mouvement.

On et dit la vie d'Andr suspendue aux lvres de Mme de
Bois-d'Ardon. Pour lui, ce n'tait pas un rcit. Grce  ce phnomne
magique de l'imagination, qui supprime le temps et l'espace, il
assistait aux scnes dcrites, il voyait Sabine  terre, il la voyait
sur son lit immobile et glace.

Plus matre de soi, n'ayant pas la passion qui exaltait Andr jusqu'au
dlire, M. de Breulh coutait moins la jeune femme qu'il ne s'efforait
de pntrer sa pense intime.

--Et c'est l tout? demanda-t-il d'un ton singulier.

--Mais oui, rpondit la vicomtesse, c'est tout.

--Le jureriez-vous?

La jeune femme tressaillit, et son hsitation fut visible.

--Comme vous me dites cela? fit-elle avec un sourire forc; comme vous
me regardez!... Savez-vous que vous feriez un excellent juge
d'instruction.

--Peut-tre, dit M. de Breulh, peut-tre...

Il s'interrompit. Mille soupons vagues, et qu'il lui et t difficile
de formuler, assigeaient son esprit.

Il avait, lui, l'exprience de la vie, il savait, pour l'avoir appris 
ses dpens, qu'il faut surtout se dfier de ces apparences trompeuses
que les imbciles appellent l'vidence des faits.

Cependant, au moment de prendre un parti fort grave, il hsitait, il en
calculait les consquences, et, pour cacher ses irrsolutions, il se mit
 arpenter son cabinet d'un pas saccad.

Aprs une minute du silence le plus gnant, il s'arrta brusquement
devant la vicomtesse qui s'tait assise au coin du feu.

--Ma chre Clotilde, commena-t-il d'un ton solennel, je ne vous
apprendrai rien en vous disant que vous avez t souvent calomnie.

--Bast!... je laisse dire...

--Mais je vous dclare que je vous juge bien autrement que le monde.
Vous tes l'imprudence mme; votre prsence chez moi,  cette heure, en
est une preuve; vous tes mondaine, frivole, tourdie, un peu...
folle... Mais vous tes aussi, je le sais, une brave et digne femme, et
vous avez bon coeur.

La vicomtesse, dont la timidit n'est pas le dfaut, paraissait
absolument dconcerte.

--Ah a!... balbutia-t-elle, o voulez-vous en venir?

--A ceci, ma chre Clotilde, qu'on peut, n'est-ce pas, sans courir le
moindre risque, vous confier un secret d'o dpendent l'honneur et
peut-tre la vie de plusieurs personnes?

Beaucoup plus mue encore qu'elle ne le semblait, Mme de Bois-d'Ardon
se leva.

--Je vous remercie, Gontran, rpondit-elle simplement, vous m'avez bien
juge.

Mais Andr, qui comprenait enfin les intentions de M. de Breulh,
s'avana tout  coup:

--Avez-vous bien le droit de parler, monsieur, demanda-t-il.

M. de Breulh lui prit la main qu'il garda un moment entre les siennes.

--Mon ami Andr, rpondit-il, mon honneur, en cette circonstance, est
aussi bien en cause que le vtre. Manqueriez-vous de confiance?

Puis, se retournant vers Mme de Bois-d'Ardon:

--Dites-nous le reste... fit-il. Je parlerai aprs.

--Oh?... le reste, commena la jeune femme, est bien peu de chose, et
c'est de Modeste que je le tiens. Vous tiez  peine sorti de l'htel de
Mussidan, que M. de Clinchan est arriv..

--Clinchan!... un vieux maniaque, n'est-ce pas, qui est l'ami intime du
comte?

--Prcisment. Ils ont eu ensemble une... comment dire? une altercation
si terrible, qu' la fin M. de Clinchan s'est trouv mal, qu'il a fallu
l'inonder d'eau de mlisse, et qu' grand'peine il a pu regagner sa
voiture au bras d'un domestique.

--Ah!... c'est dj un indice, cela.

--Attendez... Le Clinchan parti, Octave et sa femme ont eu une
discussion de la dernire violence. Vous connaissez mon cher cousin. Les
clats de sa voix faisaient trembler la maison. C'est pendant cette
scne que Sabine est arrive mourante dans sa chambre. Modeste croit
qu'elle aura entendu quelque chose.

Il n'tait pas un mot de ce rcit qui ne fortifit un des soupons de M.
de Breulh.

--Vous voyez bien, ma chre Clotilde, s'cria-t-il, qu'il y a quelque
chose, et vous direz comme moi quand vous saurez tout.

Et aussitt, brivement, clairement, sans omettre un dtail important,
il raconta l'histoire de Andr et de Sabine, et la sienne aussi.

Pendant que parlait M. de Breulh, Mme de Bois-d'Ardon frissonnait un
peu de peur, un peu de plaisir. Elle allait donc pouvoir satisfaire, en
tout bien tout honneur, cette passion d'anxit qui tourmente les femmes
inoccupes et qui souvent est la cause de leurs pires folies.

Lorsque M. de Breulh eut fini, la vicomtesse lui tendit la main.

--Pardonnez-moi mes injustes reproches, mon bon Gontran, dit-elle.
Maintenant je suis de votre avis. Oui, il y a quelque chose.

--Et quelque chose qui doit tre pour notre ami Andr un obstacle de
plus.

--Oh!... demanda le jeune peintre, pourquoi cela?

--Je ne sais rien. Ce n'est qu'un pressentiment, je n'ai pas de preuves,
et pourtant je ne doute pas. Or, notez bien ceci, ajouta-t-il d'un ton
menaant, j'ai pu, sur les prires d'une jeune fille sublime, me retirer
devant vous... je ne veux pas avoir ouvert le champ aux prtentions d'un
autre. Mlle de Mussidan ne pouvant tre ma femme... il faut qu'elle
soit la vtre.

--Oui, murmura la vicomtesse; mais comment deviner ce qui s'est pass?

--Nous le dcouvrirons, ma chre Clotilde... si vous tes pour nous, si
vous consentez  nous aider.

Il n'est pas de femme, jeune ou vieille, que n'enchante la perspective
d'avoir  s'occuper d'un mariage.

Mme de Bois-d'Ardon fut ravie  la seule ide d'avoir  servir une
passion si noble et si pure, et dont les commencements taient si
romanesques.

Loin de la dcourager, les obstacles qu'elle dcouvrait irritaient sa
vaillance. Ne lui fourniraient-ils pas l'occasion de prouver une fois de
plus la supriorit de la pntration et de la diplomatie fminines? Il
lui faudrait lutter, se cacher, ngocier, s'entourer de prcautions et
de mystres... Quelle joie!

--Je suis absolument  votre disposition, mon cher Gontran, dit-elle.
Avez-vous un projet?

Non, M. de Breulh n'avait pas de projet, mais il cherchait.

--Avec Mlle de Mussidan, commena-t-il, on aurait tort de ne pas agir
franchement. Adressons-nous  elle directement. Notre ami Andr va lui
crire pour lui demander une explication, et si demain elle va mieux,
comme il faut l'esprer, vous lui remettrez la lettre.

La proposition tait... vive, la commission trange; mais c'est, certes,
ce dont se proccupa le moins la vicomtesse.

--Mauvais moyen! fit-elle d'un petit air capable qui lui seyait 
merveille, trs mauvais moyen!

--Vous croyez?

--J'en suis sre. Au surplus, M. Andr nous coute; qu'il juge.

Andr coutait en effet. Il avait pu paratre bris par la violence de
ses sensations, mais il n'tait pas de ceux qui abdiquent leur libre
arbitre, et qui, aux moments dcisifs, s'abandonnent aux inspirations
d'autrui.

Interpell par Mme de Bois-d'Ardon, il s'avana.

--Je pense, rpondit-il, que madame a raison. Apprendre brusquement 
Mlle de Mussidan que nous avons dispos d'un secret qui est le sien
plus que le ntre, serait une imprudence.

La vicomtesse approuva du geste.

[Illustration:--Attention, voici Modeste.]

--Il est un expdient plus simple et plus sr, continua le peintre. Si
demain matin, madame la vicomtesse veut bien prier Modeste de se trouver
au coin du la rue et de l'avenue de Matignon, elle m'y trouvera, j'y
serai, et j'aurai par elle les renseignements les plus prcis.

--A la bonne heure!... dclara Mme de Bois-d'Ardon, voil qui est
sage!... Demain, monsieur Andr, de bon matin, je serai chez Octave et
vos intentions seront fidlement remplies...

Elle s'arrta court et laissa chapper un petit cri de jolie femme
effraye. Son regard venait de tomber sur la pendule qui marquait minuit
moins vingt minutes.

--Ah!... Seigneur!... s'cria-t-elle, en se dressant brusquement, et moi
qui vais  l'ambassade d'Autriche et qui ne suis pas habille!...

Aussitt, d'un geste coquet, elle ramena son grand cachemire sur ses
paules et s'lana dehors en criant:

--A demain, Gontran, je m'arrterai chez vous en allant au Bois.

Ce fut si prestement fait, que M. de Breulh n'eut le temps ni de sonner
pour qu'on l'clairt, ni de la reconduire. Il sortit, elle tait dj
loin.

Plus tranquille dsormais, Andr et M. de Breulh restrent longtemps
encore  causer au coin du feu, expansifs comme des gens qui, ayant
souffert ensemble, poursuivent un but commun.

Au matin, ils ne se connaissaient pas. Lorsqu'ils se sparrent, ils
taient comme deux vieux amis dont l'affection, base sur une estime
inbranlable, ne compte plus les services reus ou rendus.

M. de Breulh avait offert  Andr de le faire conduire en voiture, mais
le jeune peintre refusa, demandant seulement une coiffure et un paletot,
qu'il passa sur sa blouse blanche.

--Demain, murmura-t-il en se retirant, demain Modeste me donnera des
dtails... Pourvu toutefois que cette femme si excellente et si lgre
ne m'oublie pas.

Mais Mme de Bois-d'Ardon--ainsi qu'elle se plat  l'affirmer--sait
tre srieuse  l'occasion. En rentrant du bal, elle ne se coucha pas,
afin d'tre avant dix heures chez M. de Mussidan.

Aussi, lorsqu' midi Andr arriva au rendez-vous, il aperut Modeste qui
dj l'attendait.

La brave fille avait une mine de dterre. Ses joues blmes, ses yeux
rougis disaient qu'elle avait ressenti le contre-coup de toutes les
douleurs de son adore matresse.

Sabine n'avait pas repris connaissance. Le mdecin de la maison ne
paraissait pas inquiet, mais il demandait une consultation.

Voil ce que tout d'abord Modeste apprit  Andr. Mais  ses pressantes
questions, elle ne put rien rpondre; elle avait bien rellement dit 
la vicomtesse tout ce qu'elle savait.

Cependant la conversation entre eux fut longue, et en se quittant ils
convinrent de se rencontrer matin et soir  la mme place.

Pendant deux jours encore, la situation de Sabine resta la mme. Andr
menait une existence affreuse. Il passait sa vie  courir de chez lui
rue de Matignon, et de l chez M. de Breulh, o il rencontrait souvent
Mme de Bois-d'Ardon.

Enfin le troisime jour, au matin, il trouva Modeste plus dsole.

La catalepsie avait cess, mais maintenait Sabine se dbattait contre
les convulsions d'une fivre nerveuse.

La fidle femme de chambre et Andr taient si bien isols par leur
douleur, qu'ils ne virent pas passer prs d'eux un des domestiques de
l'htel de Mussidan, le beau Florestan, qui allait jeter  la poste une
lettre  l'adresse de B. Mascarot.

--coutez, Modeste, interrompit Andr d'une voix  peine distincte; elle
est en danger, en grand danger, n'est-ce pas?

--Le mdecin a dit qu'une crise pareille ne peut se prolonger. Avant la
fin de la journe, on saura: Revenez  cinq heures.

Andr s'loigna de ce pas rapide, particulier aux infortuns qui ont
perdu la raison. Il dlirait quand il arriva chez M. de Breulh. L'ide
que Sabine se mourait peut-tre, et qu'il ne pouvait recueillir le
dernier soupir de cette me qui avait t toute  lui, le transportait
jusqu' la fureur.

Il perdait si bien la tte, que le moment venu d'aller chercher des
nouvelles qui semblaient devoir tre fatales, M. de Breulh insista pour
l'accompagner.

Comme ils quittaient la contre-alle de l'avenue, ils virent une femme,
Modeste, qui accourait vers eux.

--Elle dort, cria-t-elle, le mdecin dit qu'elle est sauve.

Andr chancelait, et M. de Breulh fut oblig de le soutenir jusqu' un
banc, sur lequel il tomba mourant...

Ils ne se doutaient pas qu'ils taient observs.

A vingt pas du banc, deux hommes, B. Mascarot et le beau Florestan,
piaient tous leurs mouvements.

Tir de sa trompeuse scurit par le billet trop laconique de Florestan,
l'honorable placeur, en sortant de chez lui, s'tait empar sans faon
du coup du docteur Hortebize.

Le cheval, un trotteur de premier ordre, n'avait pas mis un quart
d'heure  franchir la distance assez considrable qui spare la rue
Montorgueil du faubourg Saint-Honor.

Cependant l'anxit de B. Mascarot tait si pressante, que dix fois le
long de la route, et bien que la voiture brlt le pav, il se pencha
hors de la portire, pour crier au cocher:

--Nous ne marchons pas.

C'est devant l'tablissement du pre Canon, ce protecteur clair du cor
de chasse, que le placeur se fit arrter.

Fait surprenant! C'tait l'heure de l'absinthe, et cependant Florestan
n'tait pas chez le marchand de vin.

--Il va venir, rpondit-on.

Mais B. Mascarot, incapable de supporter une plus longue incertitude,
l'envoya chercher  l'htel de Mussidan, et il accourut.

Lorsque le beau domestique l'eut inform de la crise heureuse qui tait
survenue, et qui, trs probablement, assurait le salut de Sabine, alors
seulement le placeur respira.

Depuis un moment il se demandait si le patient et fragile difice de
vingt annes d'intrigues n'tait pas bris en mille pices.

Par exemple, il frona le sourcil lorsque Florestan le mit au fait des
entrevues quotidiennes de Modeste et de ce jeune homme, qu'il appelait
l'amoureux de Mademoiselle.

--Ah! murmura-t-il, que ne puis-je assister, ft-ce de loin,  ces
rendez-vous!

--Mais il me semble que rien n'est plus facile, rpondit Florestan.

Et tirant de son gousset une ravissante petite montre d'or qui devait
tre un prsent de l'amour, il ajouta:

--C'est  cette heure-ci,  peu prs, que nos gens se retrouvent,
toujours au mme endroit, par consquent, papa, si le coeur vous en
dit...

--Oui, sortons.

Ils sortirent aussitt, et craignant d'tre aperus ensemble, pour plus
de sret, c'est par la rue du Cirque qu'ils gagnrent les
Champs-lyses.

Pour eux, l'endroit tait favorable. Non loin du trottoir de l'avenue de
Matignon, du ct du Cirque de l'Impratrice, s'levait une
demi-douzaine de ces petites boutiques en planches, o, l't, de
vieilles femmes vendent des jouets et des gteaux poussireux.

--Nous serons divinement derrire une de ces barraques, proposa
Florestan.

La nuit tombait. Dj des allumeurs de rverbres avec leur petite
lanterne au bout d'une longue perche passaient en courant pour aller
commencer leur besogne en haut de l'avenue. Cependant, on distinguait
encore trs nettement les objets et les personnes.

Il y avait environ cinq minutes que l'honorable placeur tait  l'afft,
lorsque son digne compagnon le poussa vivement du coude:

--Attention!... disait-il, voici Modeste... pourvu qu'elle ne s'avise
pas de venir de notre ct!... Non... elle prend sa course... Tiens!...
l'amoureux est avec un de ses amis, ce soir. Allons, bon, on dirait
qu'il se trouve mal!... Heureusement l'autre le soutient. Voyez-vous,
papa?...

B. Mascarot ne voyait que trop. Cette scne, qui trahissait la plus
ardente passion, lui causait un vif dplaisir.

S'attaquer au bonheur d'un homme qui aime vritablement et se sait aim
est toujours prilleux.

--Ainsi, demanda le placeur, c'est bien ce grand brun qui se pme comme
une carpe sur ce banc qui est l'adorateur de la demoiselle?...

--Vous l'avez dit.

--Dcidment, murmura B. Mascarot, il faut savoir au juste qui est ce
gaillard-l!

Florestan prit son air le plus diplomatique, et ricana d'un petit ton
friand:

--Eh! eh!...

--Tu le connais? interrogea vivement le placeur.

--Allons, papa Mascarot, rpondit le beau domestique, ne vous emportez
pas, on va tout vous dire sans vous faire languir. Vous tes un bon
enfant, vous!... Donc, avant-hier, je fumais ma pipe devant la grille de
l'htel, quand je vois passer notre jeune coq. Dame! il avait la crte
basse! Mais je comprends a. Si ma connaissance tombait malade, je
serais tout chose...

Bref, n'ayant rien  faire, je me dis: Toi, je saurai qui tu es. Et
l-dessus, je me mets  le suivre, les mains dans mes poches. Il marche,
il marche... moi aussi, naturellement. Enfin, il entre dans une maison.
Bon! J'entre derrire lui une minute aprs. Je vais droit  la portire,
et lui montrant ma blague que j'avais tire de ma poche, je lui dis:
Voici ce que vient de perdre le jeune homme qui monte, le
connaissez-vous?--Certainement, rpond-elle, c'est l'artiste du
quatrime, M. Andr!...

--Mais cela se passait rue de La Tour-d'Auvergne, n..., interrompit B.
Mascarot.

--Juste!... rpondit le beau domestique abasourdi. Ah!... vous me faites
poser, vous tes mieux inform que moi.

Non, l'honorable placeur ne faisait pas poser Florestan.

Lui-mme, il tait confondu de l'trange insistance du hasard  pousser
ce jeune homme  travers ses combinaisons.

Le lendemain du jour o la cuisinire de Rose--devenue de par le jeune
Gaston de Gandelu la vicomtesse Zora--lui avait parl d'un artiste
connaissant le pass de Rose et de Paul Violaine, et pouvant le
raconter, il s'tait mis sur ses gardes.

Tantaine tait all aux informations et tait arriv jusqu' Mme
Poileveu, c'est--dire jusqu' Andr.

Aujourd'hui, cet amoureux de Mlle de Mussidan, si gnant pour le
prsent, et qui pouvait devenir si menaant, se trouvait tre ce mme
Andr.

--Au moins, demanda B. Mascarot au beau domestique, as-tu redemand ta
blague  la concierge?

--Ma foi, non. J'avais dit que je venais de la trouver, je la lui ai
laisse. Je m'en moque; je n'y tenais pas.

--Imprudent! s'cria le placeur, fou!...

--Moi!... pourquoi?

B. Mascarot hsita une minute et finit par rpondre:

--Pour rien!...

La vrit, il ne pouvait la dire  Florestan.

La vrit est qu'il tait aussi mcontent que possible en songeant que
cette preuve d'investigations qu'il n'avait pas ordonnes resterait
entre les mains de la Poileveu.

Il faut si peu de choses pour mettre un homme habile sur la voie de
l'intrigue la plus complique!

N'a-t-il pas suffi  Canler d'un chiffon de papier qui avait envelopp
une chandelle pour remonter jusqu' la bande de la rue Saint-Denis?

C'est une pince de cendre de cigare trouve sur le marbre d'une
chemine qui a livr Corvinsi  M. Lecoq.

--Voil, murmura-t-il, si bas que Florestan ne put l'entendre, de ces
inepties qui ne se rparent pas...

Mais il s'arrta pour concentrer sur Andr toute son attention. Le jeune
peintre tait revenu  lui, il s'tait redress et il causait avec une
animation singulire. Il devait dire des choses trs fortes, car Modeste
en paraissait effraye et levait les bras au ciel.

--Ah ! maintenant, reprit B. Mascarot, qui est l'autre, qui a un peu
l'air d'un Anglais?

--Quoi! vous ne connaissez pas M. de Breulh-Faverlay.

--De Breulh!... Celui qui...

--Celui qui devait pouser Mademoiselle... prcisment.

L'honorable placeur tait de ces redoutables aventuriers que rien
dconcerte ni n'tonne, toujours prts  tout, qu'un coup de poignard
dans le dos fait  peine retourner; cependant, il ne fut pas matre d'un
mouvement de terreur, et laissa chapper un effroyable juron.

--Tonnerre du ciel!... s'cria-t-il, Breulh et Andr sont donc amis?...

--Ah!... pour a, vous n'en savez rien ni moi non plus, papa, vous tes
trop curieux!

Il fallait que B. Mascarot ft hors de son sang-froid pour demander
cela. Tout dans l'attitude de ces deux hommes dcelait une grande
intimit.

Modeste venait de les quitter, et ils s'loignaient dans la direction de
l'avenue de l'Impratrice, se tenant familirement par le bras.

--Je vois, reprit le placeur, que M. de Breulh se console d'avoir t
congdi.

--Congdi!... lui!... Je ne vous ai donc pas dit?... Mais, au fait,
non. Eh bien! c'est M. de Breulh qui a crit pour retirer sa demande.

--Cette fois, B. Mascarot eut la force de garder le secret du coup
terrible qui lui tait port. C'est mme d'un air riant, qu'aprs
quelques questions encore il se spara de Florestan.

Mais il tait affreusement boulevers. Aprs avoir cru sa partie gagne,
il la voyait, non perdue, mais compromise.

--Quoi!... grondait-il, les poings crisps par la colre, lorsque je
touche au but, la sotte passion d'un enfant m'arrterait!... Non, cela
ne sera pas!... Il faut que j'arrive. Je le trouve en travers de mon
chemin... Tant pis pour lui!




XXI


Il y a longtemps que le digne docteur Hortebize a renonc  discuter les
volonts de B. Mascarot.

Baptistin ordonne, il obit.--Cela lui donne bien moins de peine.

L'honorable placeur lui avait recommand de ne pas perdre Paul de vue;
il ne l'avait pas abandonn une minute.

Successivement, il l'avait conduit chez M. Martin-Rigal, o ils avaient
dn, bien que le banquier ft absent, puis  son cercle, puis chez lui,
o il avait fini par lui faire accepter un lit.

Ayant veill fort avant dans la nuit, M. Hortebize et son disciple
s'taient levs tard.

Cependant, vers onze heures, ils avaient termin leur toilette et
s'apprtaient  faire honneur  un excellent djeuner, quand le
domestique annona M. Tantaine.

Sur ses talons, le bonhomme parut dans la salle  manger, l'chine
ploye en arc, toujours souriant et dbonnaire.

A la vue de ce protecteur fatal, Paul sentit tout son sang bouillonner
dans ses veines.

Brusquement il se dressa rouge comme le feu, l'oeil flamboyant de
colre, si menaant qu'on et dit qu'il allait se jeter sur le vieux
clerc d'huissier.

--Enfin, je vous retrouve, monsieur!... s'cria-t-il, nous avons un
compte  rgler!...

Le bon pre Tantaine semblait tomber des nues.

--Un compte!... demanda-t-il.

--Oui, monsieur, oui!... Nierez-vous que c'est grce  vos manoeuvres
perfides que j'ai t accus de vol par Mme Loupias?

--Et aprs?

--N'est-ce pas vous qui tes venu  moi?

L'ancien clerc d'huissier haussa les paules.

--Je supposais, rpondit-il d'un ton de miel, que M. Baptistin vous
avait tout expliqu; je croyais que vous vouliez pouser Mlle
Flavie... On m'avait dit que vous tiez un jeune homme rempli
d'intelligence et de pntration!...

Le docteur ne se gnait pas pour rire. Paul comprit qu'en effet, sa
tardive indignation tait bien ridicule, il baissa la tte et se rassit,
humili et confus.

--Si je vous drange, monsieur le docteur, reprit le pre Tantaine,
c'est que je vous suis dpch par le patron.

--Il y a du nouveau?

--Oui et non. D'abord Mlle de Mussidan est hors de danger. Son tat
hier soir tait plus rassurant; ce matin, elle va tout  fait mieux. M.
de Croisenois peut poser sa candidature. Il a bien surgi un obstacle de
ce ct, mais on le supprimera.

Le docteur avala une gorge de son excellent bordeaux, fit claquer ses
lvres, et dit:

--En ce cas... au mariage de ce cher marquis et de Mlle Sabine.

--_Amen_, rpondit le doux Tantaine. Autre chose: M. Paul est pri de ne
pas quitter M. Hortebize. Il enverra prendre ses effets  l'htel o il
loge et s'installera ici...

Le docteur eut une grimace si significative, que Tantaine s'empressa
d'ajouter:

--Oh!... provisoirement. J'ai mission de louer et de meubler pour
monsieur un petit appartement. Il ne peut rester en garni, c'est trop
compromettant.

Paul ne dissimula pas la satisfaction que lui causait ce nouvel
arrangement. tre dans ses meubles est le commencement de la fortune.

[Illustration: Le professeur saisit la cravache pose sur la chaise...]

--Eh bien! mon brave Tantaine, s'cria gament le docteur, maintenant
que vos commissions sont faites, asseyez-vous et djeunez...

Mais le vieux clerc secoua ngativement la tte.

--Bien des merci de l'honneur! dit-il, mais j'ai djeun. D'ailleurs,
pas une seconde  perdre. L'affaire du duc de Champdoce presse
terriblement, et il faut, avant d'ouvrir le feu, que je vois ce gredin
de Perpignan. Je vais chez lui de ce pas.

A un signe qu'il fit, et que Paul n'aperut pas, Hortebize se leva et
accompagna le bonhomme jusque dans l'antichambre. Arrivs l:

--Ne lche toujours pas le petit, fit  demi-voix le pre Tantaine, je
t'en dbarrasserai demain... Et, tu sais, chauffe-le, prpare-le...

--Fie-toi  moi, rpondit le docteur.

Et revenant se mettre  table, il cria:

--Mes hommages  ce cher Perpignan!...

Ce cher Perpignan, qui avait proccup B. Mascarot, et chez lequel se
rendait le pre Tantaine, est fort connu  Paris. D'aucuns disent: trop
connu.

De par son extrait de naissance, il s'appelle Isidore Crocheteau, mais
il a adopt et conserv le nom de sa ville natale.

Vers 1845, Perpignan, qui,  cette heure frise la cinquantaine, eut des
malheurs.

Chef des cuisines d'un restaurant  32 sous, du Palais-Royal, il fut
pris en flagrant dlit de tripotages avec des fournisseurs, traduit en
police correctionnelle et condamn  trois ans.

Mais  quelque chose malheur est bon.

C'est pendant ces trois annes de prison qu'il conut le plan de sa
grande affaire qui devait, pensait-il, l'enrichir sans dangers.

Huit jours aprs sa libration, il faisait imprimer et lanait son
prospectus, dont voici l'exacte copie:


         I.-C. PERPIGNAN
              ---
      Informations et Recherches
      Surveillances prives
              ---
           DISCRTION
              ---
      MONSIEUR,

     Il n'est personne qui, en sa vie, n'ait ressenti le besoin d'un
     agent habile et discret  qui confier certaines investigations,
     dlicates de leur nature et mystrieuses.

     Les cranciers dont les dbiteurs se cachent, les pres que
     proccupe la conduite d'un fils prodigue, les familles dsireuses
     de connatre les habitudes d'un de leurs membres, tous ceux, en un
     mot, qui voudraient faire exercer des investigations morales ou des
     recherches judiciaires, peuvent s'adresser en toute scurit  M.
     Perpignan, dont l'habilet comme observateur est reconnue, et dont
     l'honorabilit est au-dessus du soupon.

     On traite  forfait.

Par cette circulaire impudente, Perpignan annonait la cration d'une de
ces honteuses boutiques de police prive, qui n'ont jamais servi que les
passions malpropres.

Il lui fallait une spcialit, il en eut une. Il fut la providence des
maris jaloux.

L'ide de l'ancien cuisinier lui russit si merveilleusement qu'aprs un
an d'exercice il employait jusqu' huit de ces odieux espions que, rue
de Jrusalem, on nomme des _fileurs_.

Il est vrai qu'abusant du succs, il jouait un double jeu.

N'ayant mme pas la probit de l'infamie, il flouait indignement ses
pratiques, et sans scrupule vendait deux fois sa marchandise.

Rgulirement, quand il tait charg de suivre, de filer une femme
souponne, il allait trouver cette femme et lui tenait ce langage:

--On me promet tant si je dcouvre et si je dis la vrit; que
m'offrez-vous pour ne livrer que des renseignements que vous me
dicterez?

C'est sur ce terrain de l'espionnage qu' deux ou trois reprises les
hommes de Perpignan s'taient heurts aux agents du placeur.

S'il n'y eut pas conflit, c'est qu'ils se firent peur mutuellement, et
que par un accord tacite ils vitrent d'exploiter les mmes parages de
cette grande fort de Bondy qui s'appelle Paris.

Mais tandis que l'ex-chef mal servi par d'horribles drles n'avait
jamais russi  pntrer le mystre de l'agence de placement, B.
Mascarot, admirablement second par ses volontaires, n'ignorait rien des
affaires du directeur du bureau des renseignements.

B. Mascarot, par exemple, avait tout de suite vu que les revenus de
l'espionnage priv ne pouvaient suffire aux dpenses de Perpignan.

Car Perpignan mne grandement et largement la vie. Si son tablissement
n'est gure dispendieux, il paye en ville le loyer d'un mnage qui doit
lui revenir furieusement cher, et il a une voiture au mois.

Il prtend de plus avoir des gots d'artiste. Ces gots, pour lui,
consistent  porter des gilets mirifiques et  se couvrir de bijouterie.
Il avoue son faible pour la bonne chre, ne saurait dner sans vins
fins, et fait volontiers un doigt de cour  la dame de pique.

Enfin, il aime  se produire, s'exhiber, s'taler. On le rencontre aux
courses et au bois: il frquente les grands restaurants et recherche les
premires reprsentations.

O prend-il de l'argent? s'tait dit B. Mascarot.

Et le digne placeur avait cherch et il avait trouv.

--C'est par l que nous le tenons, pensait le bon Tantaine, et c'est en
vrit fort heureux pour nous. Perpignan est un dangereux coquin, sans
foi ni loi, trop tar pour rien craindre, mais les perspectives d'un
voyage de sant  Cayenne le tiendront toujours en respect. Au pis
aller, si Catenac a eu la langue trop longue, on lui dcoupera une
petite part dans le gteau.

Le vieux clerc tait arriv  la porte de l'ancien cuisinier, porte
historie de toutes sortes de plaques, il sonna.

Une grosse femme  l'air affreusement commun, vint lui ouvrir.

--M. Perpignan? demanda le bon Tantaine.

--Il est sorti.

--A quelle heure reviendra-t-il?

--Je ne sais s'il rentrera avant ce soir.

--Je connais a. Cependant, comme il faut que je lui parle aujourd'hui
mme, je vous serai oblig de me dire o je puis le rencontrer.

--Il ne m'a pas dit o il allait. Mais, si monsieur vient pour des
renseignements...

Le bonhomme eut un de ces sourires qui donnait  sa face rougeaude
l'expression du plus pur idiotisme.

--Ne serait-il pas  la fabrique? demanda-t-il.

La grosse femme prvoyait si peu cette question, qu'elle tressaillit et
recula.

--Comment! balbutia-t-elle, vous savez?...

--Parbleu!... Ainsi, ne vous gnez pas avec moi. Est-il l-bas?

--Je le crois.

--Merci. Je l'y rejoins.

Et saluant assez peu poliment, contre son habitude, l'affreuse mgre,
le bon Tantaine tourna les talons.

--Voil, grondait-il, un dsagrable contre-temps, une course d'une
lieue!... merci!... D'un autre ct, cependant, pris  l'improviste au
milieu de ses honntes occupations, le gaillard, n'tant pas sur ses
gardes, sera plus bavard et plus coulant. Marchons donc.

Il ne marchait pas, il courait avec une agilit qu'on n'et jamais
attendue de ses maigres jambes.

C'est avec une vitesse double de celle d'un fiacre  l'heure, qu'aprs
avoir suivi la rue de Tournon et travers diagonalement le Luxembourg,
il se lana dans la rue Gay-Lussac.

Toujours du mme train, il suivi la rue des Feuillantines, remonta
l'espace de cent pas, la rue Mouffetard, et enfin s'lana dans les
ruelles qui s'enlacent et se croisent entre la manufacture des Gobelins
et l'hpital de Lourcine.

C'est l un quartier trange, inconnu,  peine souponn de la part des
Parisiens.

On se croirait  mille lieues du boulevard Montmartre, quand on loge
ces rue--il faudrait dire ces chemins--inaccessibles aux voitures, o
s'lvent de loin en loin des masures inhabitables et pourtant habites,
bordes presque partout de murs qui tombent en ruines.

Des hauteurs de la ruelle des Gobelins, le spectacle est saisissant.

A ses pieds, on a une valle au fond du laquelle coule, ou plutt reste
stagnante, la Bivre, noire et boueuse. De tous cts, des usines, des
tanneries aux toits rouges avec leur normes amas de tan, des schoirs 
mottes ou des tendoirs de teinturiers, puis, de-ci et de-l, au milieu
de bouquets d'arbres, des taudis, des bouges, parfois une haute maison
d'aspect dsol.

A gauche on a les btisses de la populeuse et travailleuse rue
Mouffetard. A droite, l'oeil suit les ombrages des boulevards
extrieurs.

En face, de l'autre ct de la place d'Italie, un rideau de peupliers
qui indique le cours de la Bivre ferme l'horizon.

Si on se retourne, on domine Paris...

Involontairement le pre Tantaine s'arrta et regarda.

Une pense s'agita en son cerveau qui amena sur ses lvres un sourire
amer.

Mais la seconde d'aprs il haussa les paules et continua sa route.

Il semblait un habitant du quartier, tant il allait srement par ces
chemins capricieusement tracs.

Il se risqua dans ce casse-cou qui s'appelle la ruelle des Reculettes,
tourna la rue Croulebarbe et enfin arriv rue Champ-de-l'Alouette, il
eut un soupir de satisfaction en murmurant:

--C'est ici.

Il tait devant une maison  trois tages, trs vaste, prcde d'une
cour qu'entourait une clture de planches  demi-pourries.

La maison tait isole, l'endroit sinistre. On devait se demander si ce
logis n'tait pas abandonn et si le feu n'y avait pas pass, dvorant
jusqu'aux chssis des fentres.

Le vieux clerc, aprs une minute de dlibration, traversa la cour o
broutait une chvre attache  un piquet, et entra bravement dans la
maison.

L'intrieur rpondait au dehors.

Deux pices seulement composaient le rez-de-chausse.

Dans l'une on avait tendu de la paille  terre, en assez grande
quantit, et sur cette paille se trouvaient des lambeaux d'toffes
grossires et des dbris de couvertures.

L'autre pice tait transforme en cuisine, et on y avait dress une
table, c'est--dire qu'on avait ajust de longues planches sur deux
trteaux.

Devant la chemine de cette cuisine, une affreuse mgre au teint
enflamm par l'alcool,  l'oeil ptillant de mchancet, coiffe d'un
madras, repoussante, malpropre, surveillait, arme d'une spatule de
bois, l'bullition d'un immense chaudron o cuisaient des choses
indescriptibles.

Dans un renfoncement, prs de la chemine, sur une espce de lit de fer,
maigrement garni d'un matelas varech, geignait et grelottait un petit
garon d'une dizaine d'annes.

Sa figure, sur l'toffe dchire et ignoblement sale de l'oreiller,
ressortait plus blanche que la cire: ses petites mains taient
effrayantes de maigreur, et la fivre donnait  ses grands yeux noirs un
clat de mauvais augure.

Par moments, la souffrance lui arrachait un gmissement plus fort que
les autres, mais aussitt la vieille femme se retournait et le menaait
de sa spatule.--Te tairas-tu, mchant mme? disait-elle.

--Ah! j'ai mal, geignait le malheureux avec un accent italien des plus
prononcs, j'ai bien mal!...

--Il fallait travailler, mauvais fainant, reprit la vieille. Si tu
avais rapport de bonnes journes, on ne t'aurait pas battu; si on ne
t'avait pas battu, tu ne serais pas l!...

--Ah!... J'ai mal, j'ai froid, je voudrais retourner au pays, revoir
maman!...

Si mousse que puisse et doive tre la sensibilit d'un vieux clerc
d'huissier habitu  procder au milieu des plus dchirantes explosions
de la misre et de la ruine, la scne tait si affligeante, que le bon
Tantaine en fut remu.

A plusieurs reprises, et en y mettant l'insistance de l'affectation, il
toussa pour annoncer sa prsence.

La mgre,  la fin, se retourna avec un grognement de dogue qui redoute
de se voir arracher un os.

--Que voulez-vous? demanda-t-elle d'une voix dont des torrents de
ml-cassis avaient bris les cordes.

--Le bourgeois?

--Pas arriv.

--Viendra-t-il?

--Ah! voil!... a dpend. C'est bien son jour, mais il n'est pas exact.
Au surplus adressez-vous  M. Poluche.

--Qui a, Poluche?

L'horrible vieille eut une grimace de ddain. Il lui parut prodigieux
que celui dont elle parlait ne ft pas plus connu que cela.

--C'est le professeur, rpondit-elle.

--Ou est-il?

--Eh!... l-haut, vieux serin!... dans le conservatoire.

Et, se retournant vivement, car le chaudron dbordait,  cause du
bouillon trop fort, elle ajouta:

--Voil assez de questions comme a, n'est-ce pas? On n'est pas de la
police, pour vous rpondre. Faites-moi le plaisir de me montrer vos
talons.

Ce brusque cong ne sembla nullement offenser le vieux clerc d'huissier.

Avant de monter, il examinait l'escalier dont la rampe avait t
arrache et dont un assez bon nombre de marches manquaient.

Il tait si roide et si dlabr, il paraissait si bien sur le point de
s'effondrer, qu'un acrobate, avant de s'y hasarder, et demand 
rflchir.

Mais le pre Tantaine est brave. Il se risqua, non sans prcautions, par
exemple, non sans avoir bien soin de se tenir le plus prs possible du
mur.

A mesure qu'il montait, des sons bizarres, qui l'avaient frapp ds la
cour, arrivaient plus distincts  son oreille, non formidables et
ronflants comme ceux de la cave  musique du pre Canon, mais stridents,
perants, grinants, lamentables.

On et dit un concert de scies qu'on aiguise  la lime, accompagn de
piaulements de chats.

Par instant, l'abominable cacophonie cessait brusquement.

On entendait alors les clats d'une voix grave qui jurait, puis un bruit
sec, puis des hurlements de douleur.

Ce pitoyable charivari pouvait affecter l'oue du pre Tantaine, mais il
ne le surprenait pas.

Arriv au premier tage, il se trouva en face d'une porte disloque qui
pendait de travers  une seule charnire place tout en haut.

Il tira sur cette porte. Elle ouvrait sur ce que la mgre de la cuisine
appelait le conservatoire.

C'tait une salle immense, forme de la runion de toutes les pices qui
autrefois divisaient l'tage.

Les cloisons avaient t brutalement abattues par des mains inhabiles,
et on en reconnaissait les vestiges tant au plafond qu'au ras de terre.

Cinq fentres qui n'auraient pu  elles toutes fournir trois vitres
intactes, clairaient le conservatoire.

tait-il carrel ou planchi? on ne pouvait le deviner, tant taient
paisses les couches successives de boue, d'ordures et de poussire
tasses, foules, pitines sur le sol primitif.

Les murs, blanchis  la chaux, effrayaient, tant ils taient maculs de
taches ignobles, couverts d'inscriptions, d'essais informes et de
dessins obscnes.

A l'odeur cre des tanneries voisines se mlaient des manation
singulires, et le tout composait une puanteur infme qui remuait
l'estomac jusqu' la nause.

En fait de meubles... rien: une chaise boiteuse, et sur cette chaise, en
travers, une forte cravache de mange.

Certes, depuis qu'il glisse  travers tous les bas-fonds de Paris, comme
une anguille dans sa bourbe, le pre Tantaine a beaucoup vu et beaucoup
retenu.

Cependant, il s'arrta sur le seuil du conservatoire, muet, immobile,
presque heureux de n'tre pas aperu, pour un moment, tant ce qu'il
apercevait le stupfiait.

Tout autour de la pice, adosss au mur, taient rangs une vingtaine
d'enfants de sept  douze ans, affreusement dguenills, repoussants
d'incurie et de malpropret.

Les haillons qui les couvraient n'avaient pas t ajusts  leur taille.
Ils grelottaient dans des paletots dont les pans tombaient jusqu' terre
ou dans des pantalons dont la ceinture leur montait jusqu'au cou. De
linge point.

Les uns taient arms d'un violon, les autres s'accrochaient  une harpe
plus haute qu'eux. Le long du manche de tous les violons, Tantaine
remarqua des raies  la craie.

Au milieu de la pice se tenait debout un homme d'une trentaine
d'annes, long et mince comme un cierge, remarquablement laid, avec son
visage glabre, son nez pat et ses cheveux noirs et gras tombant sur
ses paules.

Sa redingote d'une couleur perdue, vert olive, pendait le long de son
maigre torse et de ses jambes dgingandes misrablement, comme une
voile aprs un mt quand il n'y a pas de vent.

Tout comme les enfants, il tait arm d'un violon qu'il ne tenait pas
sous le menton, mais qu'il s'appuyait au pli de la cuisse.

videmment celui-l tait Poluche, le professeur,--il donnait sa leon.

--Attention!... criait-il, chacun va rpter  son tour. A toi, Ascanio,
le refrain du _Chteau de la Marguerite_... et en mesure.

Et il se mit  chanter et  jouer pendant que l'enfant dsign rclait
dsesprment son instrument et rptait d'une voix raille et avec le
plus pur accent nasillard des campagnes pimontaises:

        Ah! mon Dieu! mon Dieu! qu'il est beau,
        Le chteau de...

--Sclrat!... interrompit Poluche, petit gredin!... Ne t'ai-je pas
rpt mille fois qu'au mot chteau il faut placer la main gauche sur
le quatrime cran et tirer l'archet!... Recommenons.

L'enfant recommena:

        Ah! mon Dieu!.., mon Dieu!... qu'il est...

[Illustration: Perpignan est un petit homme apoplectique.]

--Halte!... s'cria le professeur d'une voix terrible, halte!... Graine
de filou!... Le fais-tu donc exprs?... Tu vas reprendre, et si tu ne
rptes pas le refrain entier, sans une seule hsitation, gare  toi.
Allons... le doigt sur le premier cran, et en poussant:

        Ah mon Dieu!...

Hlas! Ascanio s'tait encore tromp. Il fallait pousser l'archet, il le
tira.

Gravement le professeur saisit la cravache place sur la chaise  sa
porte, et froidement, sans apparence de colre, il en cingla  cinq ou
six reprises les jambes du petit malheureux, qui se mit  pousser des
hurlements lamentables.

--Cela t'apprendra, pronona Poluche,  faire attention une autre fois 
ce que je dis. Quand tu auras fini de brailler, nous recommencerons. Et
si a va aussi mal, tu sais, pas de soupe ce soir. Te voil prvenu.
Allons, au lieu de braire comme une ne, ouvre les yeux et les oreilles,
et regarde faire tes voisins. A toi, Giuseppe.

Quoique plus jeune de deux ou trois ans que Ascanio, Giuseppe tait bien
autrement fort sur le violon.

Il rpta sans se tromper le refrain entier:

    Ah!... mon Dieu!... mon Dieu!... qu'il est beau!
    Le chteau de la Margueri... i... ite...

--Pas mal, approuvait Poluche, qui, lui aussi, s'escrimait de l'archet,
pas mal du tout!... Encore deux ou trois jours de bonne volont, et tu
sortiras. Hein!... tu seras content de sortir?

--Oh!... oui, monsieur!... rpondit l'enfant d'un air ravi, je
rapporterai, moi aussi, des petits sous.

Mais le consciencieux professeur ne gaspille pas en conversations vaines
le temps prcieux des leons.

Il se retourna vers un autre de ses lves en criant:

--A Fabio!... et en mesure!...

Fabio, un tout petit, petit garon de sept ans au plus,  la mine fute,
 l'oeil noir et veill comme celui d'une souris, ne s'empressa pas
d'obir.

Il venait d'apercevoir le vieux clerc d'huissier debout sur le seuil du
Conservatoire, et il le montrait au professeur.

--Moussiou!... oh!... un homme.

Vivement Poluche se retourna et se trouva presque sur le pre Tantaine,
qui, se voyant dcouvert, s'avanait.

La brusque apparition d'un spectre se dressant  ses pieds n'et pas
beaucoup plus effray le professeur. Il est comme cela des professions
o on n'est jamais tranquille, o on redoute particulirement les
inconnus, les curieux, les indiscrets.

--Que demandez-vous? fit-il d'une voix altre; qui tes-vous? que
voulez-vous?

La frayeur de Poluche enchanta le pre Tantaine.

Elle tait pour lui comme le gage du succs de sa dmarche, en lui
indiquant sur quel ton il devrait le prendre avec Perpignan lorsqu'il
arriverait jusqu' cet important personnage.

Aussi se plut-il  prolonger les perplexits de la situation, et durant
une bonne minute il tint suspendu  son sourire guoguenard le pauvre
professeur, qui, de plus en plus, perdait contenance.

A la fin, il eut piti.

--Rassurez-vous, monsieur, dit-il, je suis un ami intime du bourgeois,
et si j'ai pris la libert de venir jusqu'ici, c'est que j'ai 
l'entretenir d'affaires trs pressantes, relatives  son commerce.

Poluche respira longuement et bruyamment, en homme allg d'un pesant
fardeau.

--Cela tant, monsieur, fit-il en offrant au bonhomme la chaise unique
du Conservatoire, daignez donc vous asseoir, le patron ne saurait tarder
 arriver.

Mais le pre Tantaine refusa poliment, protestant qu'il serait dsol de
gner, affirmant qu'il attendrait fort bien debout, et qu'il se
retirerait plutt que de troubler une leon qui lui avait paru bien
intressante.

--Oh!... reprit vivement le professeur, la leon touchait  sa fin.
Voici l'heure o la Butor donne la pte  mes coquins.

Et, se retournant vers ses lves dont pas un n'avait os broncher.

--Assez pour aujourd'hui, pronona-t-il, leste, sauvez-vous.

Les gamins ne se le firent pas rpter deux fois. Ils poseront leurs
instruments  terre, et avec des cris d'coliers entrant en rcration,
non sans bousculades, ils se prcipitrent dans l'escalier, au risque de
se rompre le cou.

Peut-tre espraient-ils que leur matre, proccup de son visiteur,
oublierait certaines menaces faites pendant la leon.

Vain espoir!... Le svre mais juste Poluche est dou d'une mmoire
impitoyable.

Gravement il se dirigea vers le palier, et se penchant au-dessus de la
cage de l'escalier, il appela d'une voix formidable qui dominait le
bruit:

--Hol!... mre Butor!...

L'atroce vieille de la cuisine l'entendit.

--Quoi, monsieur? demanda-t-elle d'en bas.

--Vous ne donnerez pas de pte  Morel, rpondit le professeur, et
Ravouillat n'aura qu'une demi-portion.

Ces ordres importants donns, il reparut avec cet air satisfait que
donne l'accomplissement d'un devoir.

--Voil mes comptes rgls, expliqua-t-il au pre Tantaine. Ce ne sont
pas, remarquez-le, des trangers que je punis. Nos Pimontais et nos
Calabrais vont toujours passablement. Mais ne me parlez pas de ces
Italiens des Batignolles ou de Montrouge que le bourgeois m'amne depuis
quelque temps. Il y trouve de l'conomie, assure-t-il; moi, je prirai 
la peine. Ces petits sclrats sont ptris d'impudence et d'orgueil,
corrompus au point de me faire rougir, moi qui vous parle; leur tte est
plus dure que du fer, et enfin ils n'ont aucune vocation, ils ne sont
pas organiss, quoi!...

Le vieux clerc d'huissier, sous ses lunettes, ouvrait des yeux normes.

Pour lui, ce qu'il voyait et entendait tait absolument neuf, et comme
on apprend  tout ge et qu'il aime  s'instruire, il tait tout
attention.

--Vous faites un difficile mtier, monsieur, pronona-t-il. Enseigner la
musique  de si jeunes enfants doit tre pnible.

Le professeur jeta au plafond un regard dsespr.

--Plt  Dieu! s'cria-t-il, que j'enseignasse l'art sublime! Les
premiers principes, si arides, auraient des charmes pour mon coeur.
Mais non!... le patron ne le veut pas, il me l'a dclar. S'il
dcouvrait ici grand comme la main de papier rgl, il me chasserait...

--Cependant, tout  l'heure.

--Je _serinais_, monsieur, rpondit Poluche, humili et navr, je
_serinais_...

--Ah!

--C'est comme cela. Vous n'tes pas, j'imagine, sans avoir entendu
parler de ces vieilles femmes, propritaires d'une serinette, qui, 
raison de vingt centimes le cachet, vont  domicile donner des leons
aux serins? On les appelle des _serineuses_.

Non: le pre Tantaine ne connaissait pas cette industrie, il le confessa
en toute humilit.

--Eh bien!... reprit le professeur avec un sourire amer, cette
profession est la mienne. Au lieu de _seriner_ des oiseaux je _serine_
des moutards. Ce n'est pas de mon ct qu'est l'avantage. Triste tche,
monsieur, pour un homme d'imagination. Il y a des jours o j'envie le
sort des gens qui se sont vous  l'ducation des perroquets. Ah! quelle
patience, quelle patience!

Sur ce mot, le doux clerc d'huissier ne put s'empcher de montrer du
bout du doigt l'norme cravache dpose sur la chaise.

--Et ceci! demanda-t-il.

Poluche haussa les paules.

--Je voudrais, cher monsieur, rpondit-il, vous voir  ma place. Le
bourgeois, n'est-ce pas, se procure un gamin et me l'amne, bien.
L'enfant est dsol, ahuri, tant pis! Je dois, en quinze jours, trois
semaines au plus, lui apprendre  rcler quelque chose. Il ne sait ni ce
qu'est un violon, ni ce qu'est un archet, peu importe! Il faut que
mcaniquement je lui mette dans les doigts les dix ou quinze positions
qu'exige l'air le plus simple. Naturellement le coquin me rsiste,
alors, moi... j'insiste. Avez-vous jamais fait entrer un clou dans une
planche de chne sans un marteau? Non, n'est-ce pas? Eh bien!... ma
cravache est le marteau avec lequel j'enfonce des airs dans la tte de
mes lves.

Et ne vous imaginez pas qu'ils ont peur des corrections. Ces petits
misrables se blasent sur les coups comme les enfants gts sur les
confitures. Aprs un mois d'exercice, il faut leur enlever la peau pour
leur arracher, non un cri,--ds que je lve la main, ils hurlent,--mais
une vraie larme.

Par bonheur, j'ai d'autres moyens. Je prends mes gredins par l'estomac.
Je leur supprime, le quart, le tiers, la moiti de leur pte, la pte
entire, au besoin. Rien de tel que le jene pour dvelopper
l'intelligence.

Pour les rcalcitrants, j'ai mieux encore. Je les prive du sommeil.
Voil un traitement! Une sance de nuit avance plus un entt que quatre
leons de jour.

Je tiens cette recette infaillible d'un cuyer du Cirque, lequel
l'employait pour dresser un cheval  jouer de l'orgue de Barbarie...

Pendant ces longues explications, le bon Tantaine,  diverses reprises,
avait senti courir le long de son chine comme un petit frisson taquin.

Certes, ses prjugs ne l'importunaient gure, mais ce systme
d'ducation musicale lui paraissait vraiment exagr.

--Si seulement, reprit le professeur, je pouvais disposer de
l'instrument de popularit que j'ai entre les mains!...

--J'avoue...

--Quoi!... Vous ne comprenez pas?... Eh! monsieur, j'ai quarante lves
qui, ds huit heures du matin, se rpandent dans Paris et ne rentrent
jamais avant minuit. Que demain je _serine_ un morceau... dans huit
jours il sera populaire. Tenez, depuis trois mois, je leur _serine_ le
_Chteau de la Marguerite_, dites-moi ce qu'en ce moment vous entendez
partout gratter, rcler, pincer sur les instruments les plus varis?
Toujours mon refrain de tout  l'heure: _Ah! mon Dieu!... mon Dieu!...
qu'il est beau!..._

Le vieux clerc d'huissier s'expliquait maintenant la persistance trange
de certains airs qui, tout  coup, s'abattent sur tous les quartiers 
la fois, et poursuivent le Parisien, o qu'il aille.

Poluche, lui, avait mis son violon sous son bras, et arm de son archet,
il gesticulait.

--Ah!... si le patron voulait, continua-t-il, je donnerais aux Franais
le got de la bonne musique. Mais non... il n'est pas artiste. N'a-t-il
pas failli me jeter dehors pour avoir serin  mes lves un air d'un de
mes opras!....

Le temps passait, mais le pre Tantaine ne s'ennuyait pas.

--Comment... de vos opras? interrogea-t-il.

--Oui! rpondit Poluche d'un tout autre ton qu'il avait eu jusqu'alors.
Il n'est pas un thtre qui n'ait dans ses cartons un opra de moi. Un
de mes amis, qui tait pote, et qui est devenu fou  force de boire de
l'absinthe, me composait des livrets sublimes! Oh!... ne riez pas. J'ai
eu, tel que vous me voyez, un prix au Conservatoire. J'ai eu des
illusions, je voulais tre clbre et tre aim!... Je buvais de l'eau
claire et je travaillais la nuit!... Un jour pourtant je me suis lass
de danser devant le buffet de la gloire, et j'ai cherch des leons...
Hlas!... je suis si ridicule et si laid qu'on ne voulait pas de moi
dans les pensionnats. Je mourais de faim quand j'ai rencontr le
bourgeois. Il m'a tent, j'ai succomb. J'ai cinq francs par jour de
fixe et deux sous par lve. Je fais un mtier ignoble, je me mprise,
mais je mange!...

Il s'interrompit tout  coup et prta l'oreille d'un air inquiet.

--Voici le bourgeois!... fit-il; j'ai reconnu son pas. Si vous voulez
lui parler, descendons; il ne monte jamais, l'escalier lui fait peur.




XXII


Voir ce marchand de renseignements que Poluche appelle le bourgeois,
et qui glorifie le nom de Perpignan, c'est le juger.

Impossible de se mprendre  cette superbe nature de gredin o il se
trouve  la fois du charlatan, du garon coiffeur, du mouchard et du
maquignon.

Perpignan est un petit homme apoplectique, trs gros, trop court, fort
rouge,  la lvre impudente et  l'oeil cynique.

Il est toujours trop bien mis. On jurerait qu'il vient de voler  la
devanture d'un bijoutier ses bagues, ses chanes et ses breloques.

Parle-t-il, c'est des profondeurs de son ventre, sige de ses penses,
qu'il tire sa forte voix de basse, dont il se plat  exagrer le
volume.

Tel, effrayant en sa vulgarit, apparut l'ancien cuisinier au bon pre
Tantaine qui descendait  la suite du patient professeur, le dangereux
escalier.

Si Poluche avait t troubl, en apercevant l'ancien clerc d'huissier,
son bourgeois ne le fut pas beaucoup moins, mais pour d'autres causes.
Il connaissait Tantaine pour tre le bras droit du placeur de la rue
Montorgueil.

--Tonnerre!... pensa-t-il, pour que ces gens-l se soient donn la peine
de pntrer le mystre de mon exploitation et viennent me relancer
jusqu'ici, il faut qu'ils aient de bonnes raisons. Tenons-nous bien!

Et dissimulant sous un rire, trop gai pour tre de bon aloi, sa fcheuse
impression, il tendit la main  Tantaine.

--Ravi de vous voir, cher monsieur, disait-il, oui, ravi, parole sacre.
Je vais pouvoir vous tre agrable en quelque chose! Car, avouez-le,
vous avez quelque petit service  me demander.

--Oh!... protesta le bonhomme, un rien, une bagatelle...

--Tant pis! corbleu! tant pis!... J'aime M. Mascarot, moi!...

Cet amical colloque avait lieu dans le corridor de la maison, et  tout
moment il tait troubl par les cris et les rires des lves de Poluche,
qui, attabls jusqu'au menton, dvoraient le contenu du chaudron de la
mre Butor.

En mme temps que ces cris, on entendait, continus et sourds comme un
accompagnement de basses, des pleurs et des gmissements.

--Ah ! mille tonnerres! s'cria Perpignan, d'une voix qui et fait
frmir les vitres, si les vitres n'eussent t absentes, qui est-ce qui
n'est pas content ici?

Nulle rponse ne venant, Poluche crut devoir intervenir.

--Ce sont, rpondit-il, deux de nos garnements de Parisiens que j'ai mis
 la dite. Je veux tre pendu s'ils mangent un pain  cacheter avant
d'avoir appris...

Il s'arrta bant, interloqu, sous les regards foudroyants que lui
lanait le bourgeois!

--A la dite!... hurlait Perpignan, on ose, chez moi,  mon insu, priver
de pauvres petits enfants de nourriture... Mais c'est infme, c'est
monstrueux, c'est canaille. Vingt mille tonnerres!... monsieur Poluche,
d'o vous vient cette audace?

--Mais, bourgeois, balbutia le triste professeur, vous m'avez dit cent
fois...

--Quoi?... Que tu n'es qu'un sot? C'est une grande vrit. Tais-toi, et
va dire  la Butor de donner la pte  ces chrubins.

La scne tait fcheuse, mais irrparable.

Sans en paratre affect, bien que furieux en ralit, Perpignan prit le
bras du pre Tantaine et l'entrana vers le fond du corridor.

--Vous venez, disait-il, pour me parler en particulier? Oui. Trs bien.
Prenez la peine d'entrer dans ce petit rduit... c'est mon bureau.

L'endroit n'tait pas brillant. C'tait une petite pice sale, nue,
dlabre comme toute la maison. Trois chaises, une table de bois blanc,
une planche tagres supportant quelques registres, constituaient le
mobilier.

Une fois assis, les deux hommes se regardrent assez longtemps sans mot
dire, chacun s'efforant de pntrer les secrtes rflexions de l'autre.

Deux adversaires qui, l'pe  la main, attendent le signal de leurs
tmoins pour commencer le combat, ne s'observent pas avec une plus
ardente attention.

Mais, dans cette lutte pralable, tous les avantages taient du ct du
vieux clerc d'huissier, retranch derrire ses impntrables lunettes.

Aussi est-ce Perpignan qui, le premier, rompit le silence.

--Comme cela, commena-t-il, vous aviez entendu parler de mon petit
tablissement?

--Oh!... bien par hasard!... rpondit le pre Tantaine, de l'air le plus
dtach. A courir comme moi, on apprend des tas de choses... Par
exemple, nous savons fort bien qu'ici toutes vos prcautions sont prises
pour n'tre pas compromis.

--Comment!... comment!...

--Sans doute. Vous tes le bailleur de fonds, le matre en ralit... en
apparence, vous n'tes rien. Pour tout le monde, c'est le mari de votre
mnagre, un nomm Butor, qui a mont l'affaire, et le bail est  son
nom. S'il arrivait un dsagrment, si le parquet vous serrait de prs,
crac!... vous disparatriez comme un diable  boudins dans sa bote, et
la police sous sa large main ne trouverait que l'homme de paille, Butor.
Comme ide, c'est lmentaire, mais dans la pratique, ce truc russit
toujours.

Il sembla rflchir et ajouta, avec une lenteur calcule:

--Quand je dis toujours: Toujours... je veux dire: Toutes les fois qu'il
ne se trouve pas un ennemi assez habile pour rendre les prcautions
inutiles, en apportant des preuves de... complicit.

L'ancien cuisinier tait trop intelligent pour ne pas comprendre la
menace et sa porte.

--Sacr tonnerre!... pensait-il, ces gens-ci doivent savoir quelque
chose. Mais quoi?... Bast!... bavardons toujours.

Et tout haut il reprit:

--Le plus sr est d'avoir la conscience nette. C'est mon cas. Je n'ai
rien  cacher, moi. Vous avez vu ma maison, qu'en pensez-vous?

--Elle me semble monte sur un bon pied.

--N'est-ce pas? Vous me direz peut-tre que la spculation n'est pas
faite pour m'attirer la considration publique? Je le sais, sacrebleu,
bien. Je prfrerais certainement une bonne fabrique  Roubaix. Mais on
fait ce qu'on peut.

Le vieux clerc d'huissier approuvait de la tte.

[Illustration: Il le fit basculer, l'enleva et le lana  demi asphyxi
sur une chaise.]

--Il n'y a pas de sot mtier, pronona-t-il.

--Voil ce que je me dis, poursuivit l'ancien cuisinier. D'ailleurs, je
ne suis pas seul  exercer. Allez rue Sainte-Marguerite, j'y ai des
confrres. Mais je n'aime pas le faubourg Saint-Antoine. Ici, mes
chrubins sont en bien meilleur air.

--Sans compter, ajouta Tantaine, le plus innocemment du monde, que si,
par hasard, ils crient quand on les corrige un peu, il n'y a pas de
voisins pour les entendre.

Perpignan ne jugea pas  propos de relever l'observation.

--Les journaux, continua-t-il, nous ont beaucoup attaqus. Sacr
tonnerre!... ils feraient bien mieux de s'occuper de politique. A qui
faisons-nous tort, en dfinitive?  personne, n'est-ce pas? Le malheur
est qu'on s'exagre normment nos bnfices.

--Allons... allons... vous gagnez votre vie.

--Certainement, je n'y suis pas de ma poche, mais je vous assure qu'il y
a bien des non-valeurs dans le mtier. Tenez, en ce moment, j'ai six de
mes chrubins malades, trois l-haut et trois  l'hpital, sans compter
que celui que vous avez vu  la cuisine m'a l'air de filer un mauvais
coton...

--Vrai, fit srieusement le bonhomme, je vous plains beaucoup.

L'inaltrable sang-froid du pre Tantaine commenait  agacer
singulirement l'ancien cuisinier.

--Sacrebleu!... s'cria-t-il, si la spculation est si bonne, pourquoi
Mascarot ne l'entreprend-il pas? Ma parole sacre, on dirait  vous
entendre, qu'on trouve comme cela des moutards tant qu'on en veut. Mais
c'est le diable, mon cher monsieur, pour s'en procurer. Il faut aller en
Italie, les ramasser, les passer  la frontire comme des objets de
contrebande, les amener ici. Tout cela ruine positivement!...

Ce n'est pas sans intention que Perpignan se livrait ainsi avec le plus
amical abandon.

Il allait au-devant des questions. A parler seul, on dit mieux et plus
juste ce qu'on veut dire.

Mais le bon Tantaine n'est pas de ceux dont on noie la volont sous des
flots de paroles.

Perpignan s'tant arrt pour reprendre haleine, il jugea sage d'abrger
une exposition qu'il trouvait un peu longue.

--En somme, demanda-t-il de son air le plus innocent, combien avez-vous
d'lves?

--De quarante  cinquante.

--Peste! vous oprez en grand. Et... quelle somme exigez-vous de chacun
d'eux tous les soirs?

La question tait si indiscrte que l'ancien cuisinier hsita.

--Cela dpend, rpondit-il.

--Bah? vous avez bien un moyenne.

--Mettons trois francs!

La physionomie du vieux clerc d'huissier tait si naturellement candide,
qu'en vrit il tait impossible de lui souponner la moindre
arrire-pense.

--Va pour trois francs, fit-il, et comptons seulement sur quarante
chrubins, comme vous dites, c'est une somme ronde de cent vingt francs
par jour que vous empochez ainsi...

La douce obstination du bonhomme ne laissait pas que de surprendre
Perpignan.

--Comme vous y allez! interrompit-il. Pensez-vous donc que chacun de mes
drles me rapporte la somme indique!...

--Farceur!... comme si vous n'aviez pas des moyens pour la leur faire
rapporter.

L'ex-cuisinier ne put dissimuler un tressaillement.

--Sacrebleu!... fit-il d'une voix un peu enroue par l'inquitude, que
voulez-vous dire?

--Oh! rien qui vous offense, rpondit le doux Tantaine avec effusion.
Qui veut la fin veut les moyens, n'est-ce pas. Seulement je mentirais si
je disais que l'opinion vous est favorable. Entre nous, la _Gazette des
Tribunaux_ vous nuit. Elle a port  la connaissance du public certains
procds, un peu vifs, peut-tre, employs par d'aucuns de vos collgues
pour encourager leurs moutards au travail. N'avez-vous pas ou parler de
ce patron qui attachait ses enfants sur une couchette de fer et qui les
y laissait un jour, un jour et demi, deux jours quelquefois. A quoi donc
a-t-il t condamn?

Depuis un moment, Perpignan, qui commenait  sembler fort mal  l'aise
se leva:

--Est-ce que je sais, moi!... s'cria-t-il d'un ton bourru. Est-ce que
je m'occupe de ces histoires!... de ma vie, je n'ai commis un acte de
brutalit.

Le vieux clerc d'huissier tracassait ses lunettes, comme toujours
lorsqu'il aborde ce qu'il appelle le noeud des questions.

--On peut tre, reprit-il, l'homme le plus humain de la terre, avoir un
coeur d'or, et cependant tre... entran, engag par les vnements.

Le moment dcisif approchait. Perpignan le sentait bien, cependant il
paya d'audace.

--Je veux que le tonnerre m'crase, s'cria-t-il, si je comprends!...

--Alors, prenons un exemple: Supposons que ce soir vous ayez  vous
plaindre d'un de vos chrubins. Que faites-vous? Vous l'enfermez dans la
cave. A cela, rien  dire. Vous vous couchez donc, la conscience
tranquille, et vous dormez comme un loir. Mais voil que dans la nuit
une pluie torrentielle survient. Un monceau de sable obstrue le ruisseau
de votre rue, qui est fort en pente, et toute l'eau du ciel se prcipite
dans votre cave. Au matin, quand vous allez ouvrir au chrubin, on ne
trouve qu'un cadavre, il a t noy...

La face, si rouge d'ordinaire, de l'ancien cuisinier, tait devenue
livide.

--Et aprs? interrogea-t-il.

--Ah!... c'est ici que l'entranement commence. Naturellement on se
demande quel parti prendre. Aller trouver le commissaire de police et
lui conter l'accident serait le plus simple; mais ce serait provoquer
une enqute, appeler l'attention du parquet... D'un autre ct... Mais
on est seul; on se dit que nul ne sait l'enfant l; on creuse un trou,
et... ni vu ni connu.

Perpignan tait all s'adosser  la porte de son bureau, fermant ainsi
toute retraite au vieux clerc d'huissier.

--Vous savez beaucoup de choses, monsieur Tantaine, pronona-t-il, trop
de choses!...

Il n'y avait pas  se tromper  l'accent du bourgeois de Poluche.

Son attitude seule, devant la porte, tait plus significative que toutes
les explications.

Cependant, le pre Tantaine ne semblait aucunement remarquer ces
dispositions hostiles.

Loin de l. Il souriait de son plus bnin sourire, content de soi, en
apparence comme un enfant aprs quelque affreuse espiglerie dont il n'a
pu calculer les consquences funestes.

--Ceci n'est rien, reprit-il. Un homicide par imprudence, tout au plus.
Il faudrait un ministre public diablement malin, pour en extraire une
condamnation  plus de cinq ans de prison. Encore serait-il forc
d'insister sur les antcdents.

Je vous rappellerais, si vous y teniez, quelque chose de bien autrement
grave: certain voyage dans les environs de Nancy...

C'en tait trop, l'ancien cuisinier clata:

--Cent mille tonnerres!... s'cria-t-il, expliquez-vous. Que voulez-vous
de moi,  la fin!

--J'ai dj eu le plaisir de vous le dire, un petit service...

--Vraiment!... et c'est pour si peu que vous essayez de m'intimider, ni
plus ni moins que si vous prtendiez me faire chanter?

--Oh!... cher monsieur.

--Vous n'oubliez qu'une chose, c'est qu'on ne m'pouvante pas aisment,
et que d'ailleurs j'ai perdu la voix depuis longtemps.

--Pardon!... c'est vous qui, le premier, avez parl de votre...
industrie.

--Alors, c'est pour m'tre agrable que, depuis une heure, vous me
contez toutes sortes d'histoires absurdes.

Pour toute rponse, le vieux clerc haussa lgrement les paules.

--Eh bien!... reprit Perpignan en s'efforant de contenir les clats de
sa voix, voulez-vous qu' mon tour je vous dise ce que je pense?

--Allez, ne vous gnez pas.

--Je vous dirai alors qu'il est de ces expditions qu'on ne doit pas
entreprendre seul. Pour venir dire  un homme comme moi, chez lui, face
 face, les choses que vous me dites, il faut tre un peu moins vieux
que vous, et un peu plus solide. Je vous apprendrai qu'il n'est pas
prudent, quand on tient  sa peau, de s'aventurer dans une maison comme
celle-ci, qui est absolument isole...

--Eh! bon Dieu!... que voulez-vous qu'il m'arrive?

Perpignan ne rpondit pas. Sa face convulse, ses yeux injects de sang,
ses lvres devenues blanches trahissaient un des accs de rage folle o
l'homme le plus matre de soi perd son libre arbitre.

Il avait gliss sa main droite sous son paletot et il remuait videmment
quelque chose dans sa poche de ct.

Mais le bon Tantaine, fort attentif sans le paratre, ne perdait pas de
vue son interlocuteur. A un brusque mouvement qu'il fit,  un clair
atroce de haine qui brilla dans son oeil, il se dressa et bondit
jusqu' lui.

L'ancien cuisinier, avec son cou de taureau, est d'une force peu
commune; cependant lorsque la main du bonhomme s'abattit sur lui, il
plia sur les jarrets et chancela.

Un effort hroque le redressa, il se dbattit, envoya au hasard
quelques coups de poing en vain. Tantaine avait empoign sa cravate,
l'avait tortille entre ses doigts et l'tranglait. Il rla.

La lutte ne dura pas quatre secondes. Par trois fois, le bonhomme fit
pirouetter son robuste adversaire, puis, tout  coup, le saisissant par
les reins avec une vigueur dont jamais on ne l'et cru capable, il le
fit basculer, l'enleva et le lana,  demi-asphyxi, sur une chaise.

Et ce fut tout. Pas un cri. Pas un mot.

Mais personne, certes, en ce moment, n'et reconnu le doux pre
Tantaine. Il semblait grandi d'un pied et rajeuni de vingt ans; sa
physionomie d'habitude si bnigne, exprimait le mpris le plus profond
et la plus froide mchancet.

--Ah!... tu voulais jouer du couteau, disait-il  Perpignan, qui avait
bien du mal  retrouver sa respiration; ah!... tu voulais tuer un tout
petit peu un pauvre vieux inoffensif qui ne t'a jamais rien fait!... Me
crois-tu donc naf  ce point de me hasarder sans prcautions dans ton
repaire?

Il sortit  demi et montra la crosse d'un revolver.

--J'avais, comme tu vois, de quoi te rpondre... Allons, jette ton petit
couteau  terre.

Le flair du bonhomme ne l'avait pas tromp. C'tait un poignard fort
pointu que Perpignan avait essay d'ouvrir dans sa poche... mais il
tait maintenant si dmoralis, si aplati, qu'il obit  l'ordre du
bonhomme et lana son arme dans un coin.

--A la bonne heure!... approuva le vieux clerc d'huissier; voici que tu
deviens raisonnable, de fou que tu tais tout  l'heure... Comment,
c'est toi, un homme qu'on dit adroit, qui voulais... Mais tu n'avais
donc pas rflchi, malheureux! Je suis venu seul, c'est vrai, mais on
sait que je suis ici, puisqu'on m'y envoie. Si je n'tais pas rentr ce
soir, penses-tu que mon patron M. Mascarot, n'aurait pas t surpris?
Demain, il aurait t trs inquiet. Aprs-demain, il serait all trouver
le procureur, et deux heures plus tard tu aurais t serr... Ah! tu me
dois une fire chandelle, et si tu ne consens pas  faire tout ce que je
demanderai, tu n'es qu'un ingrat.

Les traits dcomposs de l'ancien cuisinier exprimaient la plus
douloureuse mortification. On l'avait battu et on le raillait! Il ne se
rappelait pas avoir souffert une telle humiliation.

--Il faut bien obir, fit-il d'un air farouche, quand on est pas le plus
fort.

--Tout juste. Seulement tu aurais d comprendre cela du premier coup.

--J'ai perdu la tte. Vous me menaciez, je prvoyais bien que vous
alliez exiger de moi des choses... des choses...

--Voil o tu te trompes. Je viens peut-tre t'apporter une affaire
superbe...

--Alors, mille tonnerres!... pourquoi tant de faons? Pourquoi!...

D'un geste imprieux, le pre Tantaine l'arrta.

--Parce que, rpondit-il d'un ton sec, je voulais, avant de te rien
dire, te prouver que tu appartiens  Mascarot bien plus que tes pauvres
Italiens ne t'appartiennent. Ils sont tes esclaves... tu es le sien. Tu
es dans sa main, mon bonhomme, comme un oeuf dans la main d'un fort de
la halle. Un mouvement, et tu es cras... Il sait tes histoires et il a
des preuves  fournir.

L'ex-cuisinier baissa la tte et balbutia:

--Votre Mascarot est le diable; on ne rsiste pas au diable.

--Allons donc!... te voil tel que je te souhaitais! Nous pouvons
maintenant causer comme une paire d'amis.

C'est de l'air le plus piteux que Perpignan vint prendre place en face
du pre Tantaine, de l'autre ct de la petite table de bois blanc.

Tant bien que mal, il se remettait et rparait le dsordre de sa
toilette.

--Allons, murmurait-il, tournant, faute de ne pouvoir faire autrement,
la scne en plaisanterie, me voici brid, libre  vous d'en abuser 
votre aise...

Mais le vieux clerc n'tait pas homme  abuser. Il tait venu avec un
plan tout fait; ses prvisions avaient t en partie trompes, il se
consultait avant d'engager l'action.

--a, reprit-il, oublions ce qui vient de se passer et commenons par le
commencement. Voici plusieurs jours que vous faites suivre une certaine
Caroline Schimel.

--Moi?...

--Un peu, mon neveu! Vous employez  la suivre l'an de tous vos
chrubins, un grand drle de seize  dix-sept ans qui joue de la harpe,
qui rpond au nom de Ambrosio, lequel n'est pas le sien.

--C'est pourtant vrai!

--Mme, il est assez maladroit, ce garnement, c'est une justice  lui
rendre. D'abord, il accepte trop facilement le petit canon de l'amiti,
sur le comptoir: puis, dfaut norme pour un fileur, il porte mal la
boisson. Comme nous redoutions, l'autre soir, que son absence ne vous
donnt l'veil, nous avons t obligs de le hisser dans un fiacre, et
de le dposer  deux pas d'ici, au coin de la rue des Anglaises...

Illumin par un souvenir soudain, l'ancien cuisinier se frappa le front.

--C'est donc vous, s'cria-t-il, qui observez cette Caroline.

--Vous devinez cela!...

--Eh!... je savais trs bien que je n'tais pas seul  la filer mais
qu'y faire? On voit que vous ne connaissez pas l'envers de Paris. A ct
de la vraie police, et malgr elle, s'agitent, se remuent, intriguent je
ne sais combien de polices clandestines. Si on s'obstine  tirer
certaines choses au clair, on risque sa peau, et je tiens normment 
la mienne.

videmment, Perpignan cherchait  garer la conversation.

--Voyons, voyons, interrompit le bonhomme, revenons  nos moutons;
pourquoi piez-vous Caroline Schimel?

--Pourquoi?... Dame... parce que... En, vrit, je ne sais si je dois...
Vous connaissez la devise de mes circulaires: _Clrit et discrtion_.
Vous touchez  un secret qui ne m'appartient pas, qui a t confi  ma
probit...

Le bon Tantaine eut un mouvement d'impatience et de dpit.

--Jouons-nous cartes sur table? fit-il.

--Oui, assurment.

--Alors, pourquoi parler de discrtion, lorsque prcisment vous suivez
Caroline pour votre compte, esprant arriver par elle  pntrer un
mystre dont on ne vous a confi qu'une trs petite partie?

Si abasourdi que ft l'ex-cuisinier, il essaya encore de dissimuler.

--tes-vous sr de ce que vous avancez? demanda-t-il.

--Si sr que je puis vous dire que le client au secret vous a t amen
par un avocat, Me Catenac.

Dcidment Perpignan tait battu. Ce n'tait plus de la surprise
qu'exprimait sa physionomie, c'tait la stupeur, l'effroi.

--Sacr tonnerre!... s'cria-t-il, en levant les bras au ciel, quel
mtin que ce Mascarot! Il sait tout, tout!...

Enfin, le vieux clerc d'huissier obtenait l'effet attendu, et c'est avec
une visible jubilation qu'il tracassait ses lunettes.

--Non, rpondit-il, le patron ne sait pas tout, et la preuve, c'est que
je viens vous demander de nous apprendre ce qui s'est pass entre le
client de matre Catenac et vous. Voil le service que nous attendons de
votre obligeance.

--Et je vous le rendrai, sacrebleu!... Mascarot, dcidment, est un
solide lapin, je parie de son ct. Et, tenez, parole sacre!... Je
serai franc... Voil la chose:

Il y a de cela trois semaines, un matin, je venais d'expdier une
douzaine de clients, chez moi, rue du Four, quand ma bonne m'apporte une
carte: Je lis: Catenac, avocat. Je rponds: connais pas, faites entrer.
Il entre, et aprs un bout de conversation, il me demande si je suis de
force  retrouver une personne dont on a perdu la trace depuis trs
longtemps. Je lui affirme que oui, naturellement puisque c'est mon
mtier.

L-dessus, il me prie de rester chez moi le lendemain matin, parce que
sur les dix heures on viendra m'en apprendre plus long.

En effet, le lendemain,  dix heures prcises, je vois entrer un homme
respectable et pauvrement vtu. Soixante ans, redingote de garon de
bureau retrait, chapeau fatigu, mais propre.

Mais on a du flair, Dieu merci! Je regarde le linge: blanc comme neige,
fin comme satin. Je lorgne la chaussure: souliers premier choix.
J'examine les mains: peau fine, soigne, ongles lims et polis.

Alors, je me dis: Parfait! Voici un innocent vieillard qui se croit
suprieurement dguis, laissons-lui ses illusions, mais ouvrons
l'oeil.

Poliment, je lui avance mon propre fauteuil, il s'asseoit, et, sans se
faire prier, il me dgoise sa petite affaire.

--Monsieur, me dit-il, tel que vous me voyez, je n'ai pas toujours t
heureux. J'tais,  une certaine poque, si absolument dnu de
ressources que je fus contraint de porter aux Enfants-Trouvs un petit
garon que je venais d'avoir d'une matresse que j'adorais et qui est
morte.

Il y a de cela vingt-quatre ans.

[Illustration: Allons, jette ton couteau!]

Aujourd'hui, je suis vieux, je suis seul dans la vie, je possde une
certaine aisance.

Je donnerais la moiti de ma fortune pour retrouver cet enfant.

Pensez-vous que cela soit possible?

Outre qu'il a t cuisinier, qu'il dirige un bureau de renseignements,
et qu'il possde une troupe de petits Italiens, Perpignan est beau
parleur.

Il tait superlativement flatt de l'attention du pre Tantaine et
n'tait pas fch de lui prouver, croyait-il, que sous certains rapports
il vaut bien B. Mascarot.

Aussi parlait-il avec une lenteur calcule pour exciter l'impatience de
son auditeur, soulignant ses intentions, triant ses phrases et pluchant
ses mots.

--Vous comprenez aisment, cher monsieur Tantaine, reprit-il aprs une
pause, que la nave proposition de ce vieillard me rjouit
considrablement.

Je n'apercevais  faire qu'une dmarche fort simple, consistant  aller
prendre des renseignements  l'hospice o avait t dpos l'enfant en
question. Je me disais que ce vieux serait bien pauvre si la moiti, le
quart mme de sa fortune ne me ddommageait pas amplement de mes peines.

Je lui rpondis donc bravement que je me faisais fort de le satisfaire,
pourvu qu'il consentit  m'accorder un peu de temps.

Mais, ainsi que vous l'allez voir, je me rjouissais beaucoup trop tt,
et le bonhomme tait un fin renard.

Aprs m'avoir bien laiss causer et m'enferrer, il m'arrta:

--Vous ne m'avez pas laiss finir, reprit-il, laissez-moi vous
expliquer toutes les circonstances, et peut-tre votre zle sera-t-il
refroidi, et jugerez-vous la tche moins aise.

--Naturellement, je lui rpondis qu'avec les surprenants lments
d'investigations que je possde, nul ne saurait se drober  mes
recherches, et que pour moi l'Europe n'est qu'une cage o je n'ai qu'
allonger la main pour saisir l'oiseau que bon me semble, si srement
qu'il se prsume cach.

C'est qu'en effet, l'organisation de mon bureau de renseignements est
telle que, sans vanit, je puis me vanter...

--Passons! passons!... dit le pre Tantaine, je connais.

--Soit, fit l'ancien cuisinier. Aussi bien vous tes de force  deviner
tout ce que je puis dire  un client.

Lui, qui ne connat pas la partie comme vous, m'coutait de l'air le
plus satisfait.

Tant mieux, rpondit-il, si vous tes habile comme le prtend Me
Catenac et puissant autant que vous l'affirmez. Jamais occasion plus
rare et plus belle d'exercer votre perspicacit ne s'est prsente.

Ainsi que vous pouvez le croire, j'ai, de mon ct, tent quelques
dmarches, elles ont t bien inutiles.

Pour commencer, je me suis transport  l'hospice o mon enfant avait
t dpos.

On s'y souvient parfaitement de lui.

On m'a montr le registre sur lequel il avait t inscrit  la date du
dpt.

Seulement, on ne sait ce que ce pauvre abandonn est devenu.

A l'ge de douze ans et demi, il s'est chapp de l'hospice, et depuis
on n'a pas eu de nouvelles de lui. Toutes les tentatives faites, lors de
sa fuite, pour retrouver ses traces, sont restes infructueuses. Ou ne
sait ni o il est all, ni ce qu'il est devenu, ni mme s'il est vivant
ou mort.

--Eh! eh! ricana le pre Tantaine, le problme est joli, il n'y a pas 
soutenir le contraire.

--Joli!... rpondit Perpignan, cela vous plat  dire, moi je prtends
et je soutiens qu'il est  peu prs insoluble. Allez donc au bout de dix
ans passes retrouver la piste d'un moutard qui est devenu un homme.

--On a vu plus fort que cela.

L'accent du vieux clerc d'huissier dnotait une si ferme conviction que
Perpignan en fut troubl et lui lana un regard gros de dfiances.

Il put supposer que l'affaire avait t offerte  B. Mascarot, qui
l'avait accepte et la poursuivait avec quelque espoir de succs.

--Acceptable ou non, reprit-il, sans trop dissimuler le froissement de
sa vanit, comme je n'ai pas la prtention d'tre aussi fort que votre
patron, la proposition de mon client me cassa bras et jambes.

Je fis bonne figure, cependant, et je lui demandai s'il serait possible
de se procurer un signalement du moutard.

Il me rpondit qu'on me le donnerait trs exact et trs minutieux, car
plusieurs personnes, la suprieure de l'hpital entre autres, se le
rappelaient fort bien, et que de plus on me procurerait divers autres
renseignements qui me seraient trs utiles.

--Et vous avez sans doute, ce signalement et ces renseignements?

--Pas encore.

--Allons donc! c'est une plaisanterie!...

--C'est la vrit pure, parole sacre!... Je ne sais si le bonhomme
avait lu dans mon oeil ma dconvenue et mes hsitations, toujours
est-il qu'il refusa net de s'expliquer plus clairement sur le moment.

Peut-tre n'tait-il venu ce jour-l que pour prendre une consultation.

Une affaire comme celle-ci, me dit-il, mrite qu'on rflchisse, qu'on
se consulte. Elle est d'autant plus pineuse et dlicate, que toutes les
recherches doivent tre faites dans le plus profond secret. Il ne faut
songer ni  rclamer l'aide de la police ni  employer la publicit des
journaux.

Je pensai que le vieux avait surtout besoin d'tre rassur, et je me mis
 lui expliquer que mon tablissement est avant tout le tombeau des
secrets.

Il me rpondit simplement qu'il le croyait bien. Puis, aprs m'avoir
pri de lui rdiger un projet d'investigations que je remettrais  Me
Catenac, il me dclara qu'il ne voulait pas abuser de mon temps pour
rien, et il tira de son portefeuille un billet de 500 francs qu'il
dposa sur ma table.

Je le repoussai, quoiqu'il m'en cott. C'tait trop ou pas assez, et
j'esprais mieux pour plus tard.

Mais il insista, m'affirmant que nous nous reverrions, et m'annonant
qu'en attendant j'aurais affaire  son avocat, Me Catenac.

Sur quoi, il se leva et sortit, me laissant bien moins occup de ses
recherches qu'intrigu  son sujet.

Voil tout!...

Il tait clair pour le pre Tantaine que l'ex-cuisinier disait la
vrit. Cependant, comme il omettait un point essentiel:

--Quoi!... lui demanda-t-il, vous n'avez pas cherch  savoir qui est ce
vieillard qui avait recours  un travestissement.

Pendant un moment, Perpignan parut se consulter. Mais il comprit vite
qu'avec un homme aussi bien renseign que l'envoy de B. Mascarot, les
rticences taient puriles.

--Si!... rpondit-il. Mon client tait encore dans les escaliers que
dj j'avais pass une blouse, puis une casquette, et que je m'lanais
sur ses traces. Arriv dans la rue, je le vis  dix pas en avant. Je le
suivis, et bientt je le vis entrer, comme chez lui, dans un des beaux
htels de la rue de Varennes.

C'tait bien cela, et cette franchise devait aller au coeur du vieux
clerc d'huissier.

--Et votre client tait bien chez lui, interrompit-il, vous aviez eu
l'honneur de donner une consultation au duc de Champdoce en personne.

--Vous l'avez dit. J'ai dans ma clientle le duc de Champdoce, ce qui
est, j'ose le dire, un peu flatteur. Seulement, je veux tre trangl
par le diable, aprs avoir failli l'tre par vous, si je devine comment
vous avez dcouvert tout cela.

--Oh!... rpondit modestement Tantaine, le hasard est si grand!... Mais
ce que je n'aperois pas, c'est le trait d'union entre le duc et
Caroline.

L'ancien cuisinier eut une grimace narquoise.

--Vraiment!... fit-il. Alors pourquoi la faites-vous suivre?... Mes
raisons,  moi, sont fort simples. Comme bien vous pensez, j'ai pris sur
le duc de Champdoce tous les renseignements  ma porte. C'est,
m'a-t-on dit, un trs grand seigneur immensment riche et de moeurs
trs austres. Il est mari et vit trs bien avec sa femme. Ils avaient
un fils unique, ils l'ont perdu l'an pass, et depuis cette mort, ils
sont inconsolables.

Alors, je me suis dit ceci:

On a beau tre duc, on est homme. M. de Champdoce, dans sa jeunesse,
aura eu, de quelque goton, un enfant qu'on aura port  l'hospice et
qu'on aura oubli.

Son hritier lgitime tant mort, n'ayant personne  qui lguer sa
fortune et son nom, le duc s'est souvenu, du fils de la goton, qui aprs
tout est le sien, et il voudrait le retrouver.

Que pensez-vous de la conclusion?...

--Elle me semble logique, mais elle ne me dit rien de vos vues sur
Caroline Schimel!...

Il est sr que Perpignan tait loin d'tre de la force du doux missaire
de B. Mascarot. Mais il n'tait point assez simple pour ne pas sentir
qu'il subissait un interrogatoire en rgle.

S'il ne se rvoltait pas, lui si arrogant, c'est qu'il n'avait que trop
conscience de sa dpendance absolue.

D'ailleurs, la confession une fois commence, autant la faire entire et
sincre. Enfin, au bout de toutes ces questions, il pressentait, il
entrevoyait quelque proposition avantageuse.

--Vous devez penser, cher monsieur Tantaine, reprit-il, que, mon
opinion, une fois arrte sur le mobile du duc de Champdoce, mon premier
soin a t de m'enqurir de son pass. Je n'avais pas la prtention de
remonter jusqu' la mre de l'enfant, mais j'esprais fort recueillir
sur elle quelques dtails biographiques. Je regrette de l'avouer, mes
investigations sont restes absolument infructueuses.

--Quoi!... avec tous les lments que vous possdez!...

--Raillez-moi, c'est ainsi. Des trente domestiques qui emplissent les
antichambres, les cuisines et les curies de l'htel de Champdoce, il
n'en est pas un qui soit dans la maison depuis plus de douze ans. O
sont alls ceux qui servaient le duc quand il tait jeune? Je n'ai pu
les retrouver.

J'tais aussi dpit que possible, quand un jour, par le plus grand des
hasards, tant entr chez un marchand de vins de la rue de Varennes,
j'entendis parler d'une servante qui tait chez notre homme il y a
vingt-cinq ans et qui encore maintenant en reoit une petite rente.

Cette servante tait Caroline Schimel.

J'ai s son adresse par un valet de pied et je la fais suivre.

--Qu'esprez-vous donc d'elle?

--Pas grand'chose, je l'avoue. Cependant, cette petite pension qu'on
sert  cette fille me porte  croire qu'elle a rendu autrefois quelque
service  ses matres. Ne peut-on pas supposer qu'elle a eu connaissance
de la naissance de cet enfant naturel?

--La prsomption est peu probable! fit le vieux clerc d'huissier, de
l'air le plus indiffrent du monde.

--Du reste, reprit Perpignan, je n'ai plus revu M. de Champdoce.

--Mais avez-vous vu M. Catenac?

--Oui, trois fois.

--Et il ne vous a donn aucune indication nouvelle? Il ne vous a mme
pas dit  quel hospice a t dpos l'enfant?

--Rien... C'est  ce point qu' ma dernire visite, je lui ai dclar
que je commenais  me lasser d'tre tenu le bec dans l'eau. Il devait
tout me rvler, cette fois-l... Ah bien! ouitche! Je l'ai trouv tout
chose. C'tait  jurer qu'il grillait de renoncer  l'affaire, et que
mme il regrettait de s'en tre ml.

Le bon Tantaine n'en tait pas  s'tonner des tergiversations de
l'honorable avocat. Il reconnaissait l'effet des menaces de B. Mascarot.
Cependant il parut partager le mcontentement de son interlocuteur.

--Est-ce que tous ces faux-fuyants ne vous semblent pas singuliers?
demanda-t-il.

--Pas trop. Je parierais que ce M. Catenac n'est pas plus avanc que
moi. Le duc, trs probablement, hsite  se livrer tout  fait. Dame!
c'est grave, convenez-en. A sa place, je craindrais de retrouver mon
moutard encore plus que je ne le dsirerais. Qui sait ce que fait le
futur hritier des Champdoce? Il doit cumer les barrires,  moins
qu'il n'achve ses tudes dans quelque maison centrale. Que voulez-vous
que devienne un garnement qui,  treize ans, s'est enfui d'un endroit o
il tait trs bien?

Mieux que tout autre, Perpignan, le tyran de quarante pauvres petits
musiciens des rues, peut savoir quel abme de misre et d'infamie
attendent les enfants abandonns.

--J'avais cependant imagin un plan assez beau, continua-t-il. Avec de
l'argent et de la patience, on peut, en matire d'investigations,
accomplir des miracles.

--Je suis de votre avis.

--Et bien!... voici ce que je comptais faire. Je traais autour de la
ville, comme un cercle idal, que je parcourais mthodiquement. Je me
disais: J'entrerai dans toutes les maisons de tous les villages, dans
toutes les auberges, dans toutes les cabanes isoles, j'en rassemblerai
les habitants, et je leur tiendrai ce langage:

Quelqu'un de vous se souvient-il d'avoir,  telle poque, recueilli, ou
log, ou nourri, ou mme vu un enfant de tel ge, vtu comme a et comme
a, fait de telle faon? etc. Et indubitablement je rencontrerais
quelqu'un qui me rpondrait: Oui, je me souviens! Or, fiez-vous  moi.
Du moment o j'aurais eu entre les doigts un bout de fil conducteur, je
serais bien venu  bout de dmler l'cheveau.

La mthode parut si ingnieuse et si pratique au bon pre Tantaine,
qu'il ne crut pas devoir taire son impression.

--Pas mal imagin!... fit-il.

L'ancien cuisinier n'osa cependant pas trop s'enorgueillir de cette
approbation. Le bonhomme avait une si singulire faon de distribuer le
blme et l'loge, que bien malin il et t celui qui et pu dire ce
qu'il en fallait prendre ou laisser.

--Eh! mille tonnerres!... s'cria Perpignan, vous me feriez croire  la
fin que je ne suis qu'un sot! Je vous semble niais? Ce n'est pas
surprenant, vous me tenez. Tout cela ne m'empche pas d'avoir des
inspirations. Ainsi, par exemple, au sujet de cet enfant, il m'est venu
une petite ide qui, bien conduite, pouvait devenir trs avantageuse.

--Peut-on la connatre?

--A vous on peut tout rvler sans danger, n'est-ce pas? Donc je m'tais
dit: Dcouvrir cet enfant est  peu prs impossible, mais pourquoi n'en
pas supposer un, qu'on stylerait et qu'on lui substituerait adroitement?

A cette proposition inattendue, le bon Tantaine bondit sur sa chaise et
porta prcipitamment la main  ses lunettes. C'est son geste des grandes
circonstances. Peut-tre s'assure-t-il ainsi que son oeil est bien 
l'abri et ne peut rien rvler de ce qui se passe en lui.

--C'tait hardi!... pronona-t-il, c'tait audacieux.

Perpignan avait fort bien vu le tressaillement du bonhomme, mais il le
prit pour un involontaire hommage rendu  sa belle conception. Plus
habile, moins convaincu surtout de son infriorit, ce qui est la plus
grande des faiblesses, il et bien senti qu'il venait de trouver le
dfaut de la cuirasse.

--Oui!... c'tait crne, reprit-il, et mme diablement chanceux. Mais je
n'y pense plus.

--Vous avez peur?

--Moi!... C'est vous qui me demandez si... Sacr tonnerre! vous ne me
connaissez donc pas!... Peur!... moi!...

Le vieux clerc d'huissier tait certainement mu, car sa voix devenait
de plus en plus onctueuse.

--Alors pourquoi renoncer? interrogea-t-il.

--Pourquoi?... La belle malice! Parce qu'il n'y a pas moyen, mon vieux
papa, parce qu'il y a un obstacle.

--Je n'en vois pas, pronona nettement Tantaine, qui voulait aller
jusqu'au fond de la pense de son interlocuteur.

--Tiens!... sacrebleu! Au fait, j'ai peut-tre omis ce dtail.... Le duc
de Champdoce m'a dit expressment qu'il tait certain de pouvoir
constater l'identit de son enfant, grce  certaines cicatrices.

--De quelle sorte?

--Ah! dame... vous m'en demandez trop long.

Sur cette rponse, le vieux clerc se dressa brusquement, dissimulant
ainsi  son interlocuteur la violence de son motion.

--Par ma foi!... cher monsieur Perpignan, dit-il de l'air le plus
dgag, je suis au dsespoir d'tre venu vous troubler... Mon patron
avait suppos que vous chassiez le mme livre que lui, il se
trompait... C'est dire que nous vous laissons le champ libre.

L'ex-cuisinier voulait rpondre, mais dj le bonhomme avait ouvert la
porte, et poursuivait:

--A votre place, je m'en tiendrais au premier plan que vous m'avez
soumis. Vous n'arriverez certes pas  l'enfant, mais si vous savez vous
y prendre, vous tirerez du duc de Champdoce bien des billets de mille
francs. Mes excuses... et au revoir.

L'ancien cuisinier tait-il dupe de l'explication? Le doux Tantaine ne
se le demanda mme pas. Que lui importait!... L'important tait de ne
rien laisser apercevoir de ses sensations, il craignait de se trahir, et
c'est en toute hte qu'il quitta la fabrique de Perpignan.

--Il y a des cicatrices, grommelait-il, tout en remontant la ruelle des
Reculettes, et je l'ignorais, et Catenac, le tratre, ne me prvient
pas!




XXIII


B. Mascarot expliquait d'une faon aussi simple que saisissante sa faon
d'oprer, lorsqu'il se comparait  ces montreurs de marionnettes qui,
invisibles pour les spectateurs, tiennent les ficelles de tous les
pantins qui s'agitent sur leur petit thtre.

[Illustration: Andr s'tait prcipit entre le pre et le fils.]

Ds que volontairement ou fortuitement un personnage se trouvait ml 
l'action dont il prparait depuis si longtemps et avec tant de patience
le dnoment, B. Mascarot lui attachait,--pour parler son langage,--un
fil de manoeuvre.

En d'autres termes, plus clairs que cette image thtrale, il mettait ce
personnage sous la surveillance discrte d'un de ses anges gardiens.

Ainsi, il n'y avait pas deux heures que Andr avait quitt Modeste, au
coin de l'avenue de Matignon, que dj il avait  ses trousses un espion
charg de rendre compte de toutes ses actions, de ses dmarches les plus
insignifiantes,  l'honorable placeur.

Ce fileur n'tait autre que le collgue de Beaumarchef, La Candle, un
garon de mrite, assure Mascarot. Il avait surtout ordre d'tre prudent
et de se cacher avec un soin extrme.

Mais, en vrit, il n'tait pas besoin de prcautions.

L'ide que Sabine de Mussidan tait sauve emplissait bien trop le
coeur et l'esprit d'Andr pour qu'il pt prter la plus lgre
attention aux choses extrieures. L'univers s'croulant ne l'et pas
distrait de son bonheur.

Maintenant, d'ailleurs, son amour entrait dans une phase nouvelle, et
jamais ses esprances ne lui avaient paru si ralisables.

Il avait un ami,  cette heure, M. de Breulh-Faverlay; une confidente,
Mme de Bois-d'Ardon, deux allis dont l'influence,  un moment donn,
pouvait tre dcisive.

Or, il n'en tait plus  s'indigner presque du dvoment de M. de
Breulh.

Leurs communes angoisses, pendant trois jours, avaient tabli entre eux
une de ces amitis solides comme le temps seul n'en cimente pas.

Mais plus l'avenir souriait  Andr, plus il se rptait qu'il lui
fallait se remettre  l'ouvrage avec une ardeur nouvelle. Il avait bien
du temps perdu  se dsoler  rattraper.

Il quitta donc, ce soir-l, M. de Breulh de fort bonne heure, aprs un
dner qui fut excessivement gai.

--A partir de demain, lui dit-il en lui serrant la main, s'il vous plat
de lever le nez quand vous traverserez les Champs-lyses, vous
m'apercevrez, hiss sur un chafaudage, en train de gratter le moellon.

Il fallut  Andr une partie de la nuit pour achever les dessins qu'il
devait soumettre  M. Gandelu, cet entrepreneur si riche, dont il devait
sculpter la maison depuis les soupiraux des caves jusqu'aux corniches
des chemines.

Lev de bon matin, il donna comme tous les jours un regard et une pense
 ce portrait de Sabine qu'il cachait  tous les yeux, et, prenant son
carton  dessins, il sortit pour se rendre chez M. Gandelu, l'heureux
pre du jeune M. Gaston.

C'est rue de la Chausse-d'Antin, dans une maison qui lui appartient et
qui ne semble pas expose  l'expropriation, que demeure cet
entrepreneur presque clbre depuis qu'il a fait construire le joli
thtre des _Comdies-Parisiennes_.

Lorsque Andr se prsenta chez lui, sur les dix heures, le domestique
auquel il s'adressa lui conseilla fortement de remettre sa visite  un
autre moment.

--Je ne sais ce qu'a monsieur, ce matin, lui dit cet homme; mais jamais,
non, jamais, depuis cinq ans que je suis  son service, je ne l'ai vu
dans un tat pareil... Il a tout saccag dans son cabinet. Et, tenez...
coutez!

Point n'tait besoin de prter l'oreille pour distinguer les clats
d'une voix puissante, un bruit de meubles qu'on brisait, et des jurons 
faire frmir un sous-officier de cavalerie.

--Monsieur est comme cela depuis une heure, ajouta le domestique; a l'a
pris aprs la visite de son avocat, M. Catenac, qui est venu ds
patron-minet; ainsi,  la place de monsieur.

Mais Andr tait press.

--Qu'importe! fit-il, votre matre ne me mangera pas... Annoncez-moi.

Le domestique obit, non sans quelques observations encore, et ouvrit 
Andr la porte d'une pice immense, fort richement dcore, au milieu de
laquelle l'entrepreneur gesticulait furieusement, arm du montant d'une
chaise dont les dbris taient  ses pieds.

A soixante ans passs, M. Gaudelu peut, hardiment, ne s'en laisser
donner que cinquante.

C'est une manire d'Hercule limousin, au torse noueux, aux paules
carres,  la main velue, plus large qu'une paule de mouton, gros,
grand, large, travaill par le sang, gn dans ses paletots doubls de
satin, et paraissant toujours regretter la libre blouse de ses jeunes
annes.

Est-il fier ou importun de cette ide qu'il peut aligner trois
millions, peut-tre quatre? Le discerner est malais.

Il a le droit, en tout cas, de parler de sa fortune. Elle a deux nobles
origines: le travail et l'conomie. Ses envieux, en remontant jusqu' la
source, c'est--dire jusqu' la premire pice de cinq francs porte 
la caisse d'pargne, ne russiraient pas  trouver une tache de boue.

Cependant il ne fait pas sonner haut ses cus. Il aime bien mieux parler
de ce bon temps o il tait si malheureux, et o il escaladait les
chelles, pliant sous le faix d'une truelle gche serre.

Pour grossier, il l'est autant que du pain d'orge, et vulgaire, et
brutal, et violent plus que la poudre, et mal lev. Seulement...

Seulement, sous cette rude enveloppe, se cachent, comme le diamant sous
sa gangue, les plus nobles et les plus gnreux sentiments et une
probit intacte.

Il jure comme un paen, c'est vrai; il fait des cuirs, c'est
incontestable: il tire toutes ses comparaisons du btiment, c'est
ridicule. Mais il est bon, mais il n'a jamais refus un service, mais il
comprend toutes les dlicatesses. Il a les mains caleuses, mais non le
coeur.

Ds que la porte s'ouvrit:

--Quel est, s'cria-t-il, le jean-sucre!...--Il disait: jean, mais non
pas: sucre.--Quel est le jean-sucre qui se permet de venir me dranger.

--Vous m'aviez donn rendez-vous, monsieur, commena Andr.

Le jeune peintre ornemaniste avait bien fait d'insister pour entrer; il
s'en aperut vite.

En le reconnaissant, le front de l'entrepreneur se drida.

--Ah! c'est vous, dit-il d'une voix subitement radoucie; venez, jeune
homme, votre visite ne pouvait mieux tomber; vous voir me plat. Entrez,
et asseyez-vous... s'il y a encore une chaise d'aplomb.

Le domestique avait eu raison d'affirmer que son matre venait d'avoir
une crise terrible. Il n'y avait pour ainsi dire pas un meuble du
cabinet qui fut intact. La garniture mme de la chemine tait  terre.

--Je vous aime, moi, poursuivait M. Gandelu, qui ne lchait toujours pas
son montant de chaise, parce que vous tes solide et franc comme un bloc
de liais. Je vous aime, parce que vous avez du coeur, de l'honneur,
vous, et l'envie de bien faire; parce que vous ne boudez pas au
travail...

--En vrit, monsieur...

--Ne rougissez pas comme une marie, jeune homme, quoique ce soit beau
aussi d'tre modeste. Je vous ai tois et cub, moi, du premier coup
d'oeil? Est-ce que Jean Lantier, votre patron et mon ami, ne m'a pas
cont votre histoire? Est-ce qu'on ne sait pas que vous vous tes fait
tout seul,  la force du poignet?...

--Oh!... monsieur, je dois ce que je sais  Jean Lantier.

--Oui, Jean est un brave, lui aussi; c'est connu. Mais c'est gal. O il
n'y a pas de pierre d'attente, on n'accroche pas une btisse. Quand un
garon n'a rien ici--il se battait la poitrine  la briser,--quand il
n'a rien l--il se frappait le front,--on perd son temps, ses soins et
ses peines. Vous n'tiez rien, vous, et vous tes quelque chose...

C'est vainement que Andr essayait d'arrter M. Gandelu; ce pangyrique
ne laissait pas que de l'embarrasser.

Mais l'entrepreneur tait lanc.

--Oui, insista-t-il, vous tes quelque chose. Vous faut-il cent mille
francs pour entreprendre quelque affaire? ils sont  votre service, 
trois, pour le temps que vous voudrez. Ah!... si j'avais une fille et
qu'elle vous plt! Je vous dirais: Tope, garon!... elle est  toi,
voil la dot, cus, et je vous btirais une maison!...

Andr ne connaissait pas assez M. Gandelu pour comprendre d'o soufflait
l'orage.

--Il faut bien se remuer, fit-il, quand on ne peut compter que sur soi.

--C'est vrai, fit l'entrepreneur d'une vois profonde qui trahissait une
cruelle souffrance; vous n'avez jamais connu vos parents. Vous ne savez
pas ce qu'est un pre, vous, un bon pre... vous aimeriez le vtre,
vous!...

Il s'interrompit, et comme Andr ne rpondait pas, brusquement il lui
demanda:

--Vous connaissez mon fils?...

Le ton de M. Gandelu, cette question  brle-pourpoint: Connaissez-vous
mon fils? devaient clairer Andr.

Le sens de toutes les paroles de l'entrepreneur, obscur jusqu'alors,
clatait  ses yeux. Les raisons de toutes ces violences, il les
pressentait.

Il se trouvait, c'tait vident, en prsence d'un pre justement irrit,
qui prenait une triste et amre satisfaction  comparer son fils  un
jeune homme dont il estimait l'intelligence et l'nergie.

Andr, qui se souvenait trop du dner donn chez Rose, et qui avait
encore sur le coeur certaines expressions de M. Gandelu fils, hsita
quelque peu  rpondre.

Il se demandait si, pour couper court, il ne serait pas sage de dire:
Non, tout simplement. Puis il pensa que ce serait l, probablement, un
mensonge inutile, et c'est en devenant fort rouge qu'il dit:

--J'ai eu le plaisir de me trouver une ou deux fois avec M. Gaston.

L'entrepreneur  ces mots, bondit comme s'il et reu un coup de fouet
en pleine figure, et d'un terrible revers du montant de chaise qu'il ne
lchait toujours pas, il fit voler en clats un des panneaux d'une
magnifique armoire de chne.

--Saint bon Dieu! s'cria-t-il avec un accent terrible, ne prononcez
jamais ce nom-l devant moi! Gaston!... Est-ce que vritablement vous
croyez que mon fils  moi, Nicolas Gandelu, se nomme Gaston? Il a t
baptis Pierre, du nom de dfunt mon pre, qui tait terrassier de son
tat, qui tait un homme. Ce nom de Pierre a fait honte  ce sot qui est
mon fils. Il ne le trouve pas assez relev. Il lui faut un petit nom
d'amour bien doux, et surtout distingu,  donner comme sien  ces
cratures qui le grugent en se moquant de lui. Pierre!... c'est commun,
a pue le travail et l'honntet! Tandis que Gaston!... Diable! a sent
son prince et a fleure la pommade. Gentil, Gaston, mignon, joli...
donnez patte  matresse!

L'expression de l'entrepreneur, en mme temps qu'il s'efforait d'imiter
une voix flte, tait si rellement comique, en dpit de sa douleur,
que Andr,  grand'peine, dissimula un sourire.

--Si c'tait tout, poursuivit M. Gandelu, je hausserais les paules et
ne dirais mot. Mais avez-vous vu ses billets de visite? Il fait mettre
dessus: Gaston de Gaudelu, et il y a une couronne de marquis dans un des
angles, Marquis! lui, le fils d'un homme qui a servi les maons!
marquis! quand moi, son pre, je n'ai pas encore essuy sur mon chine
la trace des sacs de pltre que j'ai ports!... Ah! je t'en ferai voir
des _de_! Ah! je t'en donnerai des marquisats!...

--Les trs jeunes gens, essaya Andr, ont de ces petites faiblesses...

Mais M. Gandelu n'tait pas un pre  admettre des enfantillages de ce
genre.

--Non!... rpondit-il, avec une violence croissante, vous ne sauriez
excuser cela. Monsieur mon fils rougit de moi. Porter un nom pur et sans
tache le gne. Il y en a tant comme cela! Il trouverait meilleur d'tre
le fils d'un gredin titr. Il prtend que ce titre le pose dans la
socit. Elle est bien, et vaut qu'on y tienne, sa socit! Un ramassis
de fripons, de filles perdues et de dupes! Je connais ses amis, des
dsoeuvrs, des drles, qui vont vtus comme des poupes, friss,
gants, des caricatures d'hommes. Mchants crevs! On les saignerait 
blanc, que d'eux tous on ne tirerait pas une pinte de sang pur. C'est
pour ce monde-l qu'il s'est donn un _de_... Quand les garons de
restaurant lui disent: Monsieur le marquis il est aux anges. Idiot!...
Avec la moiti de ce qu'il dpense, je voudrais qu'on m'appelt sire, ou
pour le moins monseigneur... Et il ne voit pas qu'on se moque de lui! On
l'entoure, on le flatte, on le caresse, et il croit qu'on rend hommage 
son esprit,  sa beaut... Propre  rien! C'est aux cus de ton pre le
maon qu'on fait la cour...

La situation d'Andr devenait de plus en plus pnible et dlicate. Il
eut donn bien des choses pour chapper  ces confidences arraches  la
colre, mais il ne pouvait se faire entendre, et il n'osait se retirer.

--Il n'a que vingt ans, poursuivait M. Gandelu, et dj il est us,
fan, fltri, fini. Il est vieux, ses yeux clignotent et ses cheveux
tombent. Il ne tient pas debout, il n'a que le souffle, et il passe ses
nuits  boire. Mais c'est ma faute, aussi, j'ai t trop bon. J'ai
toujours t  plat-ventre devant sa volont. Il m'aurait demand ma
vieille peau pour lui faire une descente de lit, je la lui aurais
donne. Depuis qu'il sait parler, il n'a eu qu' dire: Je veux, et il a
eu...

J'avais perdu ma pauvre femme, je n'avais que lui...

Savez-vous ce qu'il a ici? Un appartement de prince, deux domestiques et
quatre chevaux  sa disposition. Je lui donne tous les mois 1,500 francs
pour ses cigares; il m'en carotte autant... et il va partout rptant
que je suis un vieux pingre, un grippe-sous, et il s'endette, et il a
dj escompt la fortune de sa pauvre mre...

Il s'interrompit brusquement, et de cramoisi qu'il tait, devint livide.
Un frmissement convulsif fit trembler ses lvres, ses yeux lancrent
des clairs.

La porte venait de s'ouvrit, et le jeune M. Gaston,--Pierre de son vrai
nom,--apparaissait pimpant, suffisant, luisant, l'air ravi, comme
toujours de son sduisant personnage.

Il s'avana d'un pas dlibr, le chapeau sur la tte, le cigare aux
dents.

--Bonjour, papa, dit-il; a va bien, ce matin?

Mais le pre recula tout frissonnant.

--Ne m'approchez pas! cria-t-il, arrire!

Le jeune M. Gaston s'arrta un peu surpris, interrogeant Andr de
l'oeil.

--Pas content ce matin, papa, ajouta-t-il. Est-ce que la goutte
reviendrait? Mauvaise affaire...

L'entrepreneur touffa le cri de douleur de l'homme bless au coeur,
et fit avec sa barre de bois un si terrible moulinet, que son fils jugea
prudent de se reculer.

Andr s'tait prcipit entre le pre et le fils.

--Oh! ne craignez rien, dit l'entrepreneur d'un ton funbre, j'ai encore
ma raison!

Et soit qu'il voult rassurer le jeune peintre, soit qu'il se dfit de
sa violence, il jeta dans un coin l'arme, terrible entre ses mains,
qu'il tenait.

Certainement, M. Gaston avait t quelque peu effray; mais c'est un
garon solidement tremp, et qui ne perd pas facilement sa belle
assurance.

--De quoi!... murmura-t-il, un infanticide! Ah! mais non! je la trouve
mauvaise! Je demande  ne pas tre de cette petite fte de famille,
comme dit Dupuis des Varits, dans...

Il n'acheva pas la citation. Andr venait de lui saisir le poignet, et
le lui serrait  le faire crier, en lui soufflant  l'oreille;

--Plus un mot.

Mais le silence lugubre qui suivit ne pouvait faire le compte de M.
Pierre-Gaston.

--Oui, reprit-il, silence et mystre... connu. Seulement, je voudrais
bien savoir de quoi il retourne, et ce que cela signifie?

C'est  Andr que rpondit M. Gandelu.

--Je vais tout vous expliquer, monsieur Andr, commena-t-il, et vous me
plaindrez, vous, et vous comprendrez ma souffrance. Hlas! mon malheur
doit tre celui de bien des pres. On dit que c'est notre destine, 
nous autres parvenus, de btir sur le sable et de voir s'effondrer tous
les projets que nous formons pour l'avenir de nos enfants. Nos fils,
qui devraient tre la glorification de notre travail, deviennent comme
le chtiment de notre orgueil.

--Pas mal! pour un homme qui n'en fait pas son mtier, murmura le jeune
monsieur Gaston, j'ai toujours dit que papa finirait dans les
bnisseurs.

M. Gandelu, par bonheur, ne put entendre cette nouvelle impertinence. Il
poursuivait d'une voix rauque et brve:

--Ce malheureux qui est l, monsieur Andr, est mon fils. Sur la mmoire
de sa sainte mre, dfunte ma femme, je jure que depuis vingt ans il a
t ma seule et unique proccupation. Voici vingt ans que sa pense
emplit mon coeur, ma tte, mes veines, que je ne vis que par lui et
pour lui. Eh bien! la semaine passe, il pariait, il jouait sur ma vie
ou ma mort, comme vous parieriez sur une de ces rosses qu'on va voir
sauter des haies aux courses de Vincennes...

--Ah! mais non! s'cria le jeune M. Gaston, celle-l est trop forte.

L'entrepreneur eut un geste de mpris clatant.

--Ayez donc au moins, dit-il, le courage de votre infamie, de votre
crime. Pauvre garon!... vous m'avez cru aveugle, parce qu'il ne me
plaisait pas de vous dire: Je vois! Il m'a bien fallu ouvrir les yeux 
la fin...

--Cependant, papa...

--Ne niez pas... Ce matin, mon homme d'affaires, Me Catenac, est venu
me rendre visite, et il a eu cet affreux courage, que les vrais amis ont
seuls, de me dire la vrit. Je sais tout...

L'accent de M. Gandelu trahissait un tel excs d'horreur, on sentait si
bien que pour lui, dsormais, c'en tait fait de tout bonheur ici-bas,
que Andr demandait, non sans effroi, quelle rvlation il allait
entendre.

Ce devait tre horrible, car l'assurance du jeune M. Gaston faiblissait,
et sa verve si spirituelle et si brillante paraissait teinte.

--C'est pour vous dire, monsieur Andr, reprit l'entrepreneur, que la
semaine passe j'ai t pris d'une attaque de goutte comme on n'en a pas
deux dans sa vie. Pendant trois jours on a cru, et je pensais bien
moi-mme, que j'avais gch mon dernier sac. J'avais fait mon testament.
Les btisses solides s'croulent tout d'un coup, et je me sentais
branl des fondations au fate. Durant ces longues heures de
souffrances, mon fils ne m'a pour ainsi dire pas quitt. Et moi, pauvre
niais de pre, en le voyant  mon chevet, attentif et le visage triste,
je me sentais pntr d'une joie profonde.

Il m'aime donc, me disais-je, je m'tais tromp. Sa tte est folle,
mais il a bon coeur. Il me pleurerait si je mourais, il rpandrait de
vrais larmes.

D'autres fois je pensais:

--C'est tout de mme bon d'tre malade, on a son fils prs de soi.

[Illustration: Il saisit le jeune homme par la ceinture et le jeta sur
le palier.]

Hlas! c'est lorsque je disais ou que je pensais cela que j'errais
misrablement.

Ce n'tait pas la vie que guettait l'infme; il piait la mort qui
devait lui livrer ma fortune.

Si son visage tait triste, c'est qu'il tait poursuivi, traqu, harcel
par des cranciers qui le menaaient de s'adresser  moi.

S'il s'loignait  peine de ma chambre, c'est que, spculant sur mon
agonie, il ngociait un emprunt, et qu'il avait intrt  faire croire
mon tat plus dsespr qu'il ne l'tait en ralit.

Il s'tait adress  un abject usurier nomm Clergeot et en avait obtenu
la promesse d'un prt de cent mille francs, en lui affirmant, en lui
crivant que je n'avais plus que quelques jours  vivre.

Je tenais entre mes mains, il n'y a pas une heure, le papier sur lequel
ont t stipules les conditions provisoires.

Il y est dit, en propres termes, que si je meurs dans les huit jours du
prt, mon fils ne donnera que 20,000 fr. de commission. Il s'engage 
rendre 150,000 fr. si je passe le mois. Enfin, si j'en chappe, il se
reconnat dbiteur d'une somme de 200,000 fr...

L'entrepreneur s'arrta. Sa respiration devenait haletante, il
touffait.

Il avait tir son mouchoir, et d'un geste fou, il essuyait son front
moite d'une sueur glace.

--Mon Dieu!... pensait Andr, voici un malheureux homme qui ne me
pardonnera jamais d'avoir t l'involontaire confident de ses
souffrances.

Mais le jeune peintre se trompait. Les natures primitives ne sauraient
souffrir en silence, il faut une issue  leur douleur quand elle est
trop forte.

Ce qu'il disait  Andr, M. Gandelu, sans hsiter, l'et dit  tout
homme, estimable selon lui, qui ft entr en ce moment.

--Tout cela n'est encore rien, reprit-il. Avant de livrer une somme si
forte, car c'est une fortune, cent mille francs, Clergeot tenait 
savoir si vritablement j'tais aussi bas qu'on le prtendait. Il
demandait des srets, il exigeait des certificats! Comment s'y prendre
pour le satisfaire, pour lui donner confiance? Mon fils chercha et
trouva. Oui, c'est alors que mon fils se mit  me parler sans relche
d'un mdecin spcialiste, unique au monde, me jurait-il en m'embrassant,
pour les maladies comme la mienne.

Je le voyais si tourment, si agit; il insistait avec de si douces
prires dans la voix, que je me rendis  ses supplications, et qu'un
soir je lui dis:

--Amne donc ce docteur, puisque tu crois qu'il me gurira.

Et il me l'amena.

Car, il faut vous le dire, monsieur Andr, il s'est trouv un mdecin
pour accepter la mission infme de l'usurier; un mdecin que je devrais
dnoncer au mpris public et  la juste indignation de ses confrres.

Il est venu, cet homme, et il est rest plus d'une demi-heure prs de
moi. Il me semble le voir encore, pench sur mon lit, me ttant le
pouls, m'examinant, me touchant, m'accablant de questions.

En sortant, aprs une prescription insignifiante, il a dit--devant mon
fils qui l'avait suivi-- Clergeot, qui attendait dans la rue, le
rsultat de cette consultation monstrueuse:

--Vous pouvez lcher votre monnaie, le bonhomme ne s'en tirera pas.

Voil pourquoi, cinq minutes plus tard, mon fils reparut heureux,
souriant, et me cria de la voix la plus joyeuse:

--Cela va bien, papa!

Non, cela n'alla pas bien. Cela n'alla pas, du moins, selon les
prdictions du docteur.

La journe fut trs mauvaise; mais la nuit, aprs une crise, un mieux
sensible se dclara. Le surlendemain j'tais sur pied.

Or, il avait fallu quarante-huit heures  Clergeot pour rassembler ses
fonds. Il apprit mon rtablissement: la ngociation fut rompue... Mon
fils n'a pas eu ses cent mille francs...

Il pleurait, ce pauvre vieux pre, et c'tait un spectacle lamentable,
de voir de grosses larmes rouler silencieuses le long de ses joues et se
perdre dans les rides de son visage.

C'est d'un ton dchirant qu'il ajouta:

--Que n'as-tu eu, malheureux! l'effroyable courage de hter la mort de
ton pre, puisque tu la souhaites avec tant d'ardeur! Peut-tre ne
savais-tu pas qu'un des remdes qu'on me faisait prendre est un poison
qui ne pardonne pas? Que n'en as-tu mis dans le verre que tu portais 
mes lvres, dix gouttes au lieu d'une! Tout serait fini maintenant... et
ce crime ne serait pas bien plus grand que le tien...

Andr ne quittait pas des yeux le jeune monsieur Gaston.

Il s'attendait  tout moment  le voir se jeter aux pieds de ce pre
qu'il avait si mortellement offens et implorer le pardon, l'oubli d'une
action abominable. Point.

Le jeune monsieur Gaston demeurait immobile, raide, les lvres serres.

Il semblait humili, irrit, mais non touch ni mu. Et, en effet, en ce
moment mme, il se demandait comment l'histoire de sa ngociation avec
Clergeot avait pu arriver aux oreilles de l'avocat de son pre, et
comment surtout Me Catenac avait pu produire des preuves et montrer
le projet de contrat.

Comme Andr, l'entrepreneur avait espr que son fils allait demander
grce; il s'apprtait peut-tre dj  pardonner...

Mais voyant qu'il s'obstinait au silence:

--Vous connaissez, mon cher Andr, reprit-il avec une violence nouvelle,
le noble emploi que mon fils ferait de ma fortune? Il la porterait  une
crature ramasse au ruisseau, dont il a fait sa matresse, et qui le
berne comme les autres. Il l'a tablie vicomtesse, comme il s'tait
install marquis. Vicomtesse de Chantemille!... Marquis Gaston!... Ils
sont dignes l'un de l'autre!

Cette fois, Gaston-Pierre tressaillit. On attaquait l'objet aim, il se
rvolta.

--Ah!... mais non!... s'cria-t-il, je ne veux pas qu'on touche  Zora,
moi!

L'entrepreneur eut un clat de rire nerveux.

--Tu ne veux pas!... rpondit-il. Et si je veux, moi? Quand vous aurez
vingt et un ans sonns, vous direz: Je veux; mais, jusque-l, moi, je
ferai fourrer en prison toutes les vicomtesses qui abusent de votre
imbcillit!...

--De quoi!... de quoi!... vous ne feriez pas cela.

--Non, fit M. Gandelu, que cette rsistance exasprait, je me
gnerais... Je sais mes droits, maintenant que Me Catenac me les a
expliqus... Vous tes mineur; votre Zora, qui s'appelle Rose, est
majeure... le Code est prcis, j'ai lu l'article.

--Mon pre!...

--Oh! inutile de prier. Mon avocat a rdig une plainte pour le
procureur imprial, elle lui sera remise  midi, et avant la nuit votre
vicomtesse sera paye de ses peines.

Si cruel fut ce coup, pour le sduisant jeune homme, que les larmes
jaillirent de ses yeux.

--Zora en prison!... fit-il douloureusement.

--D'abord au dpt, puis en police correctionnelle, et enfin 
Saint-Lazare. Catenac me l'a dit, c'est rgl...

Cette dernire raillerie transporta le jeune monsieur Gaston.

--Ah!... vous abusez, s'cria-t-il, c'est honteux!... O Zora!... toi qui
portes si bien la toilette. Mais laisse faire, si tu vas en police
correctionnelle, j'y serai, et je ferai venir tous mes amis. Oui, papa,
je suis comme a, moi! J'irai m'asseoir  ct d'elle et je prouverai
que c'est une femme honnte, voil? Je dirai que je l'aime et que je
l'estime. Si on la condamne, je lui achte des diamants. Et quand
j'aurai vingt et un ans, je vivrai avec elle, et je l'pouserai plus
tard!... Allez-y! On parlera d'elle et de moi dans les journaux; a me
va; a nous posera...

Si grand que puisse tre l'empire d'un homme sur soi, il lui est pour
ainsi dire impossible de rsister aux alternatives d'une longue lutte.

M. Gandelu qui avait eu assez d'nergie pour se contenir, lorsqu'il
reprochait  son fils le plus odieux des crimes, ne put tolrer les
grotesques et cyniques menaces de ce fils.

Des flots de sang afflurent  son cerveau, il perdit la tte et se
prcipita vers l'arme qu'il venait de jeter  terre, sans avoir certes
conscience de ce qu'il allait faire.

Par bonheur, Andr qui ne quittait pas de l'oeil l'entrepreneur,
comprit le mouvement.

Prompt comme la pense, il ouvrit la porte, saisit par la ceinture le
jeune monsieur Gaston, et le poussa sur le palier.

Et quand l'entrepreneur se retourna le bras lev, il se trouva en face
du jeune peintre seul.

La surprise suffit pour lui rendre, sinon le plnitude de sa raison, au
moins la facult de rflchir.

--Saint bon Dieu!... s'cria-t-il, qu'avez-vous fait?

--Monsieur, de grce!...

--Eh!... ne voyez-vous donc pas que le misrable va courir chez cette
coquine de femme, la prvenir, lui donner les moyens de s'chapper!...
Laissez-moi passer!

Puis, comme Andr, qui redoutait un affreux malheur, s'efforait de le
retenir, il l'carta d'un revers de son bras d'hercule, et se prcipita
dehors en appelant tous ses domestiques.

Le jeune peintre tait confondu, et vritablement glac d'horreur.

Il avait beau chercher, il ne trouvait point de termes pour qualifier
cette scne incroyable, o, bien malgr lui, il avait tenu un rle.

Andr n'tait ni un puritain ni un niais, il avait beaucoup vcu ayant
beaucoup souffert.

Il avait rencontr, en sa vie, bien des mchants et coudoy bien des
coquins; il connaissait de ces libertins dont les dbauches pouvantent
les familles, et de ces cerveaux brls qu'emportent des passions
frntiques.

Mais il n'avait jamais t  mme d'observer de prs un de ces ples et
malfaisants drles sans jeunesse, sans intelligence et sans coeur, qui
se flattent entre eux de reprsenter la fine fleur de la gentilhommerie
franaise, et qui ont le secret de ravaler jusqu' leurs vices.

Il s'tait gay de leurs ridicules dont le thtre s'est empar, non
sans succs; mais il ne se doutait pas de leurs cts odieux.

Il ne savait pas tout ce que peut contenir de vaniteuse impudence, de
sclratesse froide et de plate btise la cervelle troite d'un petit
crev.

Mieux que tout autre, il pouvait juger la conduite du jeune M. Gaston,
lui qui s'tait trouv seul,  treize ans, aux prises, avec les
difficults de l'existence, lui dont le coeur se serrait quand il
pensait aux joies douces et salutaires de la famille dont il avait t
sevr.

Mais il n'eut pas le loisir de rflchir beaucoup. M. Gandelu reparut.

Il avait d faire  son courage un appel dsespr, car il avait russi
 reprendre sa physionomie accoutume, son air  la fois rude et bon.

--Voil qui est fait, dit-il d'une voix encore un peu tremblante, mon
fils est enferm  cl dans sa chambre, et gard  vue par un de mes
domestiques, un vieux qui a t mon compagnon de truelle, et qu'il ne
pourra ni corrompre ni tromper.

--Ne redoutez-vous rien, monsieur, de son exaltation?...

--L'entrepreneur haussa les paules.

--Plt  Dieu! rpondit-il, qu'on et  craindre quelque chose! Hlas!
vous ne le connaissez pas. Vous battriez longtemps son paletot avant
d'en faire sortir un homme. Savez-vous ce qu'il fait en ce moment? Il
est couch  plat ventre sur son lit, et il sanglotte, il pleure en
appelant sa princesse. Zora! je vous demande si c'est un nom de
chrtienne. Saint bon Dieu! qu'est-ce qu'elles leur font donc boire, ces
cratures, pour les abtir comme a! Et c'est mon fils! O Franoise ma
pauvre dfunte, si je ne savais pas que tu es une sainte au ciel, je
dirais: Non, il n'est pas possible que ce propre  rien soit de moi!

Il s'tait laiss tomber sur un fauteuil, et s'accoudait  son bureau,
le front entre ses mains.

--Vous souffrez, monsieur, demanda Andr.

--Oui! a saigne en dedans. Mais j'ai t assez pre comme cela, je veux
tre homme  prsent. Je sais ce que j'ai  faire: Me Catenac m'a
trac ma ligne de conduite. Ah!... malheureux!... tu souhaites ma mort
pour manger ma succession. Eh bien! tu n'auras pas mme celle de ta
mre. La loi est pour moi. Ds demain, j'assemble un conseil de famille
et je provoque l'interdiction de mon fils. Et aprs cela, plus un sou.
Il verra bien, quand son gousset sera vide, si on l'adore tant qu'il
croit, et si on l'appelle marquis. Quant  la fille, tant pis!... elle
ira en prison, elle payera pour toutes les autres.

Il s'interrompit, et ce n'est qu'aprs un moment de douloureuses
rflexions qu'il reprit tristement:

--J'ai bien envisag toutes les consquences de ma plainte au procureur
imprial. Elles sont affreuses. Mon fils fera comme il nous a dit, c'est
certain. Je le vois d'ici, s'affichant aux cts de cette crature
perdue, la regardant tendrement, criant qu'il l'adore, se glorifiant de
sa btise et de sa honte  la face de tout Paris... Je sais bien que les
journaux s'empareront de ce scandale, que le ridicule de mon fils
rejaillira sur moi, que mon nom sera comme dshonor...

--Il y aurait peut-tre quelqu'autre moyen, hasarda Andr.

--Non. Il faut un exemple. Si tous les pres avaient mon courage, nous
ne verrions pas nos enfants puiss  vingt ans. C'est l'avis de Me
Catenac. D'ailleurs, il est impossible que ces ides d'emprunt sur ma
mort et de comdie de mdecin aient pouss dans l'esprit de mon fils.
C'est un enfant, il est la faiblesse mme: on l'aura conseill.

Dj ce pre infortun en tait  chercher des excuses  son fils.

--Mais en voici assez, dit-il, je me connais: si je m'enfonce dans mes
ides noires, je suis perdu. Je verrai vos dessins un autre jour.
Sortons.

Il se leva, et regardant autour de lui:

--Voyez un peu, reprit-il, en quel tat j'ai mis tout ici! Des meubles
si beaux. Quand j'y voyais une tache, je la frottais avec le pan de ma
redingote. Mais, quand je suis en colre, je deviens comme une bte
brute, il faut que je dtruise.

D'un brusque mouvement il saisit les mains d'Andr, et les serrant  les
broyer entre les siennes:

--Vous avez peut-tre sauv la vie de mon garon et la mienne,
pronona-t-il d'une voix profonde; quand j'ai ramass une barre de bois,
j'y voyais rouge...

Et comme Andr se dfendait:

--Oh!... ajouta-t-il, je sais que ces services-l ne se payent pas, mais
c'est un compte  rgler... Partons; allons jusqu' ma btisse des
Champs-lyses: nous djeunerons en chemin.

Cette btisse, dont Andr avait entrepris les sculptures  forfait,
s'lve presque  l'angle de la rue Chaillot et de l'avenue des
Champs-lyses, et tait encore masque par les chafaudages.

Dj une douzaine d'ornemanistes, embauchs par Andr, y taient  la
besogne. Depuis le matin, ils attendaient leur jeune camarade, devenu
pour un moment leur patron, fort surpris de son inexactitude. Aussi, le
salurent-ils d'amicales interpellations lorsqu'il leur apparut,
prcdant le riche entrepreneur.

Mais M. Gandelu, qui n'est pas fier d'ordinaire, c'est connu dans le
btiment, ne sembla mme pas apercevoir les jeunes ouvriers.

C'est d'un pas de spectre qu'il parcourut les divers tages, et c'est
certainement sans les voir qu'il examinait les derniers travaux.

Le corps seul allait, sous l'impulsion de l'habitude; la pense tait
reste rue de la Chausse-d'Antin, dans la chambre du jeune Gaston.

Au bout d'un quart-d'heure au plus, il revint vers Andr.

--Je ne me sens pas bien, dit-il; je rentre,  demain.

Et il s'loigna, la tte basse, si affaiss sur lui-mme, que les
ouvriers ne purent s'empcher de le remarquer.

--Dcidment, firent-ils, depuis son attaque de goutte, le pre Gandelu
ne va plus; il a t rudement touch.




XXIV


A peine arriv  la btisse du riche entrepreneur, Andr avait quitt
son paletot et revtu une blouse de travail, roule dans sa bote
d'outils.

--Il s'agit, avait-il dit, de regagner le temps perdu.

Il comptait le regagner, en effet, mais il n'avait pas donn vingt coups
de maillet, lorsqu'un petit apprenti monta le prvenir qu'un monsieur le
demandait en bas.

--Et un homme un peu cossu, mme, ajouta le gamin, tout ce qui se fait
de mieux dans le grand genre.

Fort contrari d'tre drang, Andr abandonna son ciseau et descendit,
mais toute sa mauvaise humeur se dissipa lorsque, sur le trottoir, il
aperut M. de Breulh-Faverlay.

C'est avec l'empressement le plus sincre et le plus vif qu'Andr
s'avana vers M. de Breulh.

Sa reconnaissance tait grande pour ce gnreux gentilhomme, qui, aprs
s'tre effac devant lui avec tant d'abngation, devenait l'auxiliaire
le plus utile et le plus dvou de ses esprances.

--Ah!... voil qui est bien, monsieur, s'cria-t-il, de sa voix la plus
joyeuse, merci de vous tre souvenu de moi.

Et montrant ses mains, dj toutes blanches de pltre, il ajouta:

--Vous m'excuserez de ne pas vous les tendre, le mtier, voyez-vous...

Les paroles expirrent sur ses lvres. Il remarquait enfin l'expression
soucieuse du visage de M. de Breulh, et son silence contraint.

--Qu'y a-t-il? demanda-t-il tout inquiet, Mlle de Mussidan
aurait-elle eu une rechute?

M. de Breulh hocha tristement la tte. Il n'y avait pas  se mprendre 
ce mouvement, il signifiait clairement:

--Plt  Dieu qu'il n'y et que cela!...

[Illustration: Lisez, dit-il.]

Hormis cela, pourtant, Andr n'apercevait rien qui pt l'atteindre
gravement. Aussi n'interrogea-t-il pas, il attendit.

--Voici deux fois dj que je viens vous chercher, mon cher ami, reprit
le gentilhomme; il est indispensable que nous causions. Il s'agit d'une
affaire bien importante et qui exige une prompte dtermination.
Avez-vous quelques instants de libert?

--Mais... je suis  vos ordres, rpondit le jeune peintre, surpris et
troubl.

--En ce cas, remontons jusque chez moi. Je n'ai pas ma voiture, mais
c'est  peine si nous en avons pour un quart d'heure de chemin.

--Je vous suis, monsieur. Je vous demanderai seulement une minute, le
temps d'escalader quatre tages.

--Avez-vous donc des ordres  donner l-haut.

--Non, monsieur.

--Eh bien! alors?

--Je voudrais reprendre un vtement plus prsentable.

M. de Breulh eut un geste d'insouciance.

--A quoi bon? fit-il. Est-ce que cela vous gne ou vous fche, de sortir
ainsi?

--Moi? non, certes; j'y suis accoutum; c'est  cause de vous,
monsieur...

--Oh! alors, en route, htons-nous.

--Mais, monsieur, on va vous remarquer...

--On me remarquera...

--Il se peut qu'on dise...

--Bast! laissez dire.

Et sans attendre une nouvelle objection d'Andr, il lui prit le bras et
l'entrana.

videmment, les prvisions du jeune peintre taient justes.

Les nouveaux amis n'avaient pas fait dix pas, que dix personnes dj
s'taient arrtes pour regarder cet homme si lgant, qui avait la
tournure d'un duc et pair d'Angleterre, donnant familirement le bras 
ce garon, dont la blouse tait toute macule de taches de pltre et qui
tait coiff d'un chapeau gris, de feutre mou.

Cet effet produit, le gentilhomme ne pouvait pas ne l'avoir pas prvu.

Les hommes placs en vue comme lui sont peu suspects d'tourderie. Srs
que leurs moindres actes seront comments, ils s'exercent et s'habituent
 rsister aux entranements du premier mouvement.

Si donc M. de Breulh se montrait au bras d'Andr avec une sorte
d'affectation, c'est qu'il entrait dans ses vues de faire parler de
cette amiti surprenante. Il savait qu'on ne manquerait pas de
s'informer et il se proposait de rpondre aux curieux, de faon 
servir puissamment le talent et l'avenir du jeune peintre.

Mais cette dmarche semblait trop voulue et prmdite pour ne pas
intriguer profondment Andr. Son esprit se perdait en mille
conjectures, toutes plus invraisemblables les unes que les autres.

Il avait bien essay d'interroger son compagnon, mais  ses questions M.
de Breulh avait rpondu d'un ton qui n'admettait pas d'insistance:

--Attendez que nous soyons chez moi.

Enfin ils arrivrent, sans avoir chang vingt paroles en route, et
s'enfermrent dans la bibliothque.

L, M. de Breulh ne laissa pas languir son jeune ami.

--Ce matin, vers midi, commena-t-il aussitt, comme je traversais
l'avenue de Matignon, j'ai aperu Modeste, qui, depuis plus d'une heure,
vous guettait.

--Ah! ce n'est pas ma faute si j'ai manqu au rendez-vous...

--Peu importe. En m'apercevant, Modeste est venue  moi. Elle
dsesprait de vous voir, et sachant quelle amiti nous unit, elle m'a
charg de vous faire tenir une lettre de Mlle de Mussidan.

Andr frissonna. Cette lettre ne pouvait annoncer que quelque grand
malheur, il le sentit au ton de M. de Breulh.

--O est-elle? demanda t-il.

M. de Breulh la lui tendit en disant:

--Du courage, mon ami, du courage!...

D'une main que l'motion faisait plus tremblante que celle d'un
vieillard, Andr brisa l'enveloppe et lut:


        Mon ami,

     Je vous aime, et jamais, je le sens, je ne cesserai de vous aimer
     de toutes les forces de mon me.

     Mais il est de ces devoirs sacrs auxquels une Mussidan ne saurait
     se soustraire. Je les remplirai, dt-il m'en coter la vie.

     Nous ne nous reverrons jamais, et cette lettre est la dernire que
     vous recevrez de moi.

     Avant peu, sans doute, vous apprendrez mon mariage. Plaignez-moi.
     Si grand que puisse tre votre dsespoir, il ne sera rien compar
     au mien.

     Dieu ait piti de nous! Essayez de m'oublier, Andr. Moi, je n'ai
     mme pas le droit de mourir...

     Encore une fois,  mon unique ami, la dernire, adieu!...

        SABINE.



Si M. de Breulh avait tenu  amener Andr jusque chez lui, c'est que
sachant  peu prs, par Modeste, le contenu de cette lettre, il
s'attendait  quelque crise dchirante de douleur. Il s'abusait.

Andr,  cette lecture, devint livide; ses yeux pendant cinq secondes,
eurent une affreuse expression d'garement; un spasme nerveux le secoua,
mais il ne laissa pas mme chapper une exclamation.

C'est avec un geste automatique, pour ainsi dire, qu'il tendit la lettre
 M. de Breulh en lui disant:

--Lisez!...

Le gentilhomme obit, plus effray du calme de Andr que de la plus
terrible explosion...

--Il ne faut pas vous laisser abattre, mon ami, commena-t-il.

Andr se redressa firement, le regard tincelant.

--Moi!... s'cria-t-il, me laisser abattre! Vous m'avez mal jug. C'est
vrai, quand je croyais Sabine mourante, je pleurais comme un enfant. Je
suis homme  l'heure du combat et du danger!...

M. de Breulh ouvrait la bouche pour rpondre, mais dj il poursuivait:

--Qu'est-ce que ce mariage que Mlle de Mussidan m'annonce comme sa
condamnation  mort? On allait donc rompre avec vous quand vous avez
rompu. Peut-on esprer un parti plus brillant? Non. D'o vient donc ce
prtendant qui soudain est agr? Elle n'en avait pas ou parler quand
elle vous a confi notre secret. Quel affreux vnement est survenu
depuis? Ma noble et vaillante Sabine n'est pas de ces filles faibles et
lches qu'on marie contre leur volont. Elle me l'a dit cent fois: Si
on voulait me contraindre, je sortirais en plein midi de l'htel de mon
pre pour n'y plus rentrer. Et c'est elle qui changerait ainsi? Ah!...
tenez, nous sommes victimes de quelque abominable machination...

Toutes ces rflexions d'Andr, M. de Breulh les avait faites, d'autant
que s'il avait dit la vrit il n'avait pas dit toute la vrit.

C'est bien  lui et non au jeune peintre que Modeste avait tenu 
remettre le billet de Sabine.

Avertie de la rsolution de sa jeune matresse, sans en connatre les
raisons, la fidle servante avait senti son sang se glacer dans ses
veines,  la seule pense des extrmits auxquelles le dsespoir pouvait
pousser Andr.

Elle avait donc guett M. de Breulh, et aprs lui avoir cont tout ce
qu'elle savait, elle avait ajout, non sans fondre en larmes:

--Vous tes son ami, monsieur, au nom du ciel, surveillez-le.

De l, toutes les prcautions de M. de Breulh, prcautions inutiles, il
le reconnaissait  l'intrpide sang-froid du jeune peintre. Loin de
s'abandonner, il se raidissait contre le malheur, et tout en en
mesurant, sans illusions, l'tendue, il songeait videmment  y trouver
un remde.

--Vous avez d remarquer, monsieur, reprit bientt Andr, cette
concidence trange de la maladie de Mlle de Mussidan et de sa lettre
dsole. Vous la quittez gaie et souriante, heureuse de votre
magnanimit, et une demi-heure plus tard,  peine, elle tombe comme
foudroye. D'horribles convulsions nerveuses la mettent un moment entre
la vie et la mort; puis,  peine revenue  la raison et au sentiment de
sa situation, elle m'crit cette lettre affreuse...

Le jeune peintre en ce moment tait comme transfigur. L'oeil fixe, la
pupille dmesurment dilate, les bras tendus, il semblait suivre dans
le vide quelque lueur chtive,  peine saisissable, qui devait le guider
jusqu' la vrit.

--Souvenez-vous, monsieur, poursuivait-il, que tant que Mlle Sabine a
eu le dlire, M. et Mme de Mussidan sont rests,  tour de rle, prs
de son lit, cartant de la chambre tous les domestiques, ne permettant
pas qu'on partaget leurs fatigues. C'est Modeste qui nous l'a dit.

--Oui, je me rappelle mme ses expressions.

--Eh bien!... n'est-ce pas la preuve que, entre le comte, la comtesse et
leur fille, un secret existe, qu'ils gardent comme on garde un trsor,
comme on garde son honneur?

Cela encore, M. de Breulh se l'tait dit, mais ses suppositions,  lui,
avaient eu, en quelque sorte, une base. Il connaissait le comte et la
comtesse, il avait t admis dans leur intrieur, il savait ce que
disait le monde de leurs relations, de leur faon de vivre.

--J'ai toujours suppos, mon cher ami, rpondit-il, que depuis bien
longtemps la famille de Mussidan est en proie  quelqu'une de ces plaies
secrtes comme on en trouverait dans beaucoup de familles, si on
cherchait bien.

--C'est l votre avis, sur l'honneur?

--Oui.

Sans plus se proccuper de M. de Breulh que s'il n'et point t l,
Andr se mit  arpenter d'un pied fivreux l'immense bibliothque.

La contraction de ses sourcils et de sa bouche disait l'effort de sa
pense.

Il revoyait, comme aux lueurs sinistres d'un clair, toute sa vie,
depuis qu'il connaissait Sabine.

Il se rappelait jusqu' leurs plus courts rendez-vous et aux plus
prilleux. Il repassait toutes les paroles qu'elle lui avait dites, mme
les plus insignifiantes, ayant trait  ses parents. Il s'efforait de
ressaisir jusqu'aux moindres discours de la feue douairire de
Chevauch, au chteau de Mussidan.

Et de tant de mots, de tant de lambeaux de phrases, pars dans un espace
de plusieurs annes, il tchait de reconstituer une dclaration prcise,
qu'il pt articuler, se livrant  un travail pareil  celui d'un homme
qui rassemble des anneaux briss et disperss, pour en recomposer une
chane.

Aprs huit ou dix tours, il s'arrta brusquement en face de son hte.

--Eh bien, oui!... s'cria-t-il, oui, il y a l un mystre que nous
pntrerons, parce que je le veux. Ce qu'on veut, on le peut, quand
chaque matin on se lve en souhaitant plus ardemment ce qu'on souhaitait
la veille... Je sais vouloir, moi!...

Il prit une chaise, s'assit prs de M. de Breulh,  demi tendu sur un
canap, et d'une voix sourde, comme s'il et craint d'tre cout du
dehors, il reprit:

--Le seul raisonnement, monsieur, nous conduit prs de la vrit.
coutez-moi, et si j'avance quelque chose qui ne soit pas absolument
dmontr, arrtez-moi. tes-vous convaincu que Mlle Sabine m'aime?

--Oh!... du plus profond de son coeur.

--C'est donc sous l'empire d'une ncessit mortelle qu'elle m'crit?

--videmment.

--Donc voici dj Mlle de Mussidan hors de cause.

Il s'interrompit, paraissant chercher la faon la plus saisissante et la
plus claire de prsenter ses ides, et, toujours  demi-voix, il
poursuivit:

--Vous tiez agr comme gendre par la comtesse et par le comte de
Mussidan, n'est-il pas vrai? Votre mariage avec Mlle Sabine tait
comme arrt...

--Je vous l'ai dit.

--Eh bien! je vous le demande, M. de Mussidan peut-il trouver pour sa
fille un parti plus brillant, plus avantageux, prsentant galement
toutes les convenances de personnes, d'ge, de fortune, de
considration...

Le gentilhomme ne put s'empcher de sourire.

--Par ma foi! fit-il, vous m'en demandez trop.

--Eh! monsieur, il s'agit bien de modestie, vraiment!... Rpondez.

--Soit. Je vous dclare alors que si nous n'envisageons que les
conditions enviables selon le monde, M. de Mussidan me remplacera
difficilement.

--Vous l'avouez donc!... Alors, comment le comte et la comtesse qui
rencontraient en vous le phnix des gendres, n'ont-ils rien tent pour
vous retenir?

--L'amour-propre bless...

--Non, ne dites pas cela. Le jour o vous avez retir votre parole, M.
de Mussidan allait vous redemander la sienne: vous ne l'ignorez pas; on
nous l'a affirm; on nous a donn des preuves.

--C'est au moins la conviction de Modeste.

Andr se redressa, comme pour donner plus de poids  ses paroles.

--Donc, reprit-il, ce prtendant dont nous parle la lettre qui a surgi
soudainement, s'il pousait Mlle de Mussidan, l'pouserait malgr sa
volont,  elle, malgr la volont de ses parents. Pourquoi? D'o vient
 cet homme cette mystrieuse puissance? Cette influence est trop
grande, trop indiscutable, pour tre avouable. Si le comte et la
comtesse se rsignent  cette honte de forcer la main de leur fille,
c'est qu'eux-mmes ont la main force. Et croyez que la contrainte est
purement morale. Sabine n'en souffrirait pas d'autre, je la connais. On
lui a montr le sacrifice, en lui disant: L est le devoir, et elle se
sacrifie... Donc cet homme, quel qu'il soit, ne peut tre que le dernier
des misrables!...

C'tait net, prcis, indiscutable.

Toutes ces penses, M. de Breulh les avait vaguement entrevues dans la
demi-obscurit du doute, mais il n'en avait pas trouv la formule.

--Et ceci admis, demanda-t-il, que comptez-vous faire?

Un clair brilla dans les yeux d'Andr, terrible pour qui connaissait
son indomptable nergie.

--Moi, rpondit-il, rien pour le moment. Sabine me conjure de l'oublier,
j'aurai l'air de lui obir. Modeste a en moi assez de confiance pour me
servir et se taire. Je saurai attendre, me prparer  la lutte. Le
misrable qui en ce moment brise ma vie ne sait pas que j'existe... L
est ma force et mon espoir. Je lui rvlerai mon existence le jour o je
l'craserai.

Mais M. de Breulh ne partageait pas cette belle confiance.

--Prenez garde, mon cher Andr, murmura-t-il, prenez garde, le moindre
clat perdrait votre cause  tout jamais.

Le jeune peintre secoua firement la tte.

--Il n'y aura pas de scandale, rpondit-il, rassurez-vous. Maintenant,
je vois quelle conduite tenir. Dans le premier moment, je m'tais dit:
Ds que je connatrai le misrable, j'irai  lui, je le provoquerai,
nous nous battrons, je le tuerai ou il me tuera! c'tait bien simple.

--Malheureux!... c'tait rendre votre mariage impossible.

--Peut-tre, mais ce n'est pas l ce qui m'a arrt. La vrit est que
je ne veux pas qu'il y ait un cadavre entre Sabine et moi, les taches de
sang sur une robe de noces portent malheur. Puis, croiser mon pe avec
cet homme, s'il est tel que je le souponne, tel qu'il doit tre, serait
lui faire trop d'honneur. Il me faut une vengeance, plus entire, plus
complte. Je n'oublierai jamais qu'il a failli tuer Mlle de Mussidan.

Il se recueillit quelques secondes et reprit:

--Pour abuser de son pouvoir comme il le fait, il faut que cet homme
soit un vil sclrat. On ne devient pas tout  coup un misrable sans
honneur et sans entrailles. Sa vie doit tre seme de hontes et
d'infamies. Eh bien! je le dmasquerai et je lui infligerai une telle
fltrissure, qu'il sera forc de fuir, oblig de se cacher.

--Oui, voil ce qu'il faut faire!...

--Et nous le ferons, monsieur, s'il plat  Dieu! Je dis nous, parce que
je compte absolument sur vous. Vos offres si gnreuses, dans mon
atelier, quand je les repoussais, j'avais raison. Maintenant, aprs
toutes les preuves d'amiti que vous me donnez, je ne serais qu'un sot
orgueilleux si je ne vous demandais pas aide et assistance. A nous deux,
dvous  une cause commune, nous devons russir. Nous ne sommes ni l'un
ni l'autre de ces hommes abtis par le luxe et le bien-tre au point
d'tre incapables de ne rien tenter eux-mme. Vous et moi, nous avons eu
ces deux matres dont les enseignements ne s'oublient pas, le malheur et
la pauvret. Nous saurons nous taire et agir...

Andr se tut, attendant peut-tre une objection; mais, le gentilhomme ne
rpondant pas, il continua:

--Mon plan est la simplicit mme.

Ds que nous connatrons ce prtendant mystrieux, il sera  nous. Sans
qu'il puisse s'en douter, nous nous attacherons  lui, et nous ne le
quitterons pas plus que son ombre.

Il y a des agents de police qui, pour une faible somme, se chargent de
reconstituer la vie entire d'un homme, et de voir clair dans toutes ses
actions. Est-ce que la passion ne me donnera pas la pntration et le
jugement de ces gens-l?

A nous deux, monsieur, nous nous compltons merveilleusement pour cette
tche, car nous pouvons oprer  notre aise dans des sphres
diffrentes, vous en haut, moi en bas.

Vous, dans votre monde,  votre club, dans les salons, partout, vous
vous informerez, vous recueillerez les on dit, les propos, les cancans
de l'opinion. Vous aurez ainsi le ct brillant et extrieur de notre
ennemi.

Moi, en bas, dans l'ombre, j'tudierai le dessous de l'existence,
l'envers. Je fouillerai le pass, je descendrai dans les dtails les
plus intimes. Je puis passer partout, moi, suivre un homme jour et nuit
le long des rues, stationner sous les portes cochres, arracher la
vrit  des fournisseurs, offrir un canon sur le comptoir  des
domestiques... Jamais on ne se dfiera de moi. Je suis peuple, moi;
quand j'ai une blouse et une casquette, je ne suis pas dguis.

M. de Breulh se leva enthousiasm.

C'tait un intrt norme, palpitant, qui tombait dans son existence si
dsoeuvre.

Il allait avoir une proccupation constante de toutes les heures, qui
remplirait ses journes si souvent longues et vides.

[Illustration:--Paye-toi, drle, et sors.]

C'tait une partie, cela, une vraie, poignante, dont l'enjeu tait la
vie de trois personnes, et qui ne ressemblait en rien  ses parties
autour du tapis vert, o il risquait insoucieusement des poignes de
louis, perdant ou gagnant sans plaisir ni peine, sans seulement
ressentir une motion.

--Oui! je suis  vous! s'cria-t-il. Et s'il faut de l'argent, beaucoup
d'argent, souvenez-vous que je suis immensment riche.

Le jeune peintre n'eut pas le temps de rpondre, on frappait fort
rudement  la porte de la bibliothque.

--Ah a!... murmura le gentilhomme, dont les sourcils s'enfoncrent, qui
est-ce qui se permet chez moi...

Il s'arrta court. Au mme moment une voix de femme se faisait entendre;
elle criait:

--Gontran!... c'est moi!... tes-vous fou!... Ouvrez donc!...

M. de Breulh se frappa le front.

--Eh!... fit-il, c'est Mme de Bois-d'Ardon.

Il ne se trompait pas. Le verrou retir, la vicomtesse se prcipita dans
la bibliothque, selon son habitude,  la manire des tourbillons, et
courut se jeter sur un divan.

Alors, Andr aussi bien que M. de Breulh purent remarquer combien ses
traits charmants taient dcomposs, et combien il coulait de larmes de
ses jolis yeux, qu'elle essuyait incessamment.

M. de Breulh ne laissa pas que d'tre un peu effray. Mme de
Bois-d'Ardon pleurer, au risque de se gter le teint, ce ne pouvait tre
que pour une vraie catastrophe, ou pour rien...

--Qu'avez-vous, ma chre Clotilde, demanda-t-il affectueusement, que
vous arrive-t-il?

--Ah!... un grand malheur! C'est--dire que je n'ose rflchir  ce que
j'ai entrevu. Mais vous pouvez peut-tre me sauver..

--Si je le puis...

--Avez-vous vingt mille francs  me prter?

M. de Breulh respira, et mme ne put s'empcher de sourire.

--S'il ne s'agit que de cela, dit-il, soyez sauve.

--Ah!... c'est qu'il me les faut tout de suite, l,  l'instant.

--Je ne les ai pas ici; mais je puis les avoir dans une demi-heure.

--Bien, alors.

M. de Breulh crivit rapidement dix lignes qu'il remit  un valet de
pied en lui recommandant de se hter.

--Merci, s'cria la vicomtesse, merci mille fois; mais ce n'est pas tout
encore, outre l'argent il me faut un conseil.

Supposant que Mme de Bois-d'Ardon devait souhaiter se trouver seule
avec M. de Breulh, Andr s'apprta discrtement  se retirer.

Mais la jeune femme, d'un geste amical et gracieux, le retint.

--Restez, monsieur Andr, dit-elle, restez, vous n'tes pas de trop.

Et comme il hsitait encore:

--Il va tre question, ajouta-t-elle, d'une personne qui vous tient bien
fort au coeur.

--De Mlle de Mussidan, peut-tre?

--Prcisment. Ah!... vous n'avez plus envie de vous loigner,
j'espre!...

De sa vie, l'aimable vicomtesse n'a pu rester cinq minutes de suite sur
la mme impression, surtout si cette impression est triste. Elle s'en
excuse en affirmant que le srieux est hors de sa nature.

Entre chez M. de Breulh sous le poids d'une motion poignante, elle
oubliait la gravit de sa situation, pour n'en plus voir que le ct
comique.

--Vritablement, mon cher Gontran, reprit-elle, jamais on n'a vu une
aventure aussi surprenante que celle qui vous vaut ma visite. Il n'y a
qu' moi qu'il arrive des choses pareilles!

Encore une prtention de Mme de Bois-d'Ardon. Elle est persuade que
sa vie n'est qu'une longue suite d'incidents tout  fait particuliers.

--Je vous coute, ma chre Clotilde, dit M. de Breulh.

--Et vous ne perdrez pas votre temps, allez! Imaginez-vous que ce matin,
c'est--dire il y a deux heures, j'tais horriblement en retard, ayant
eu pour le moins une vingtaine de visites. J'allais monter m'habiller,
quand on m'a annonc encore un visiteur. J'tais furieuse, mais
l'importun arrivait sur les talons du valet de pied; il me voyait de
l'antichambre, impossible de le congdier. Bien malgr moi, je donne
l'ordre de le faire entrer. Il entre. Devinez quel tait ce visiteur? Je
vous le donne en dix, en cent, ou mille... Y tes-vous?

--Pas du tout.

--Eh bien!... c'tait le marquis de Croisenois.

--Le frre de ce Croisenois disparu si mystrieusement il y a une
vingtaine d'annes?

--Lui-mme.

--Il est donc de vos amis?

--C'est--dire que je ne le connais pas du tout. Je l'ai rencontr dans
le monde, je dois avoir dans avec lui; il me salue au bois, et c'est
tout.

--Et il venait comme cela...

D'un joli geste mutin, la vicomtesse imposa le silence  M. de Breulh.

--Chut donc! fit-elle d'un petit ton fch, vous me coupez tous mes
effets. Oui, il venait comme cela. C'est d'ailleurs un fort joli
cavalier, mis avec got, fort aimable, causant bien. Il se prsentait
chez moi sous le meilleur patronage. Il m'arrivait porteur d'une lettre
de recommandation d'une vieille amie de ma grand'mre et de la vtre, la
marquise d'Arlange; vous la connaissez bien.

--N'est-ce pas cette excentrique personne qui est la grand'mre de la
jeune comtesse de Commarin?

--Juste!... Moi d'abord je raffole de cette vieille femme; elle jure
comme un sapeur, et quand elle se met  raconter des histoires de sa
jeunesse, elle est patante.

Ce dernier mot fit bondir Andr sur sa chaise. Il tait fort naf. Il ne
connaissait de femme de l'aristocratie que Sabine, et, selon lui, toutes
devaient ressembler  ce parfait modle.

Il ignorait que, pour l'heure, les jeunes femmes du monde, des
meilleures et des plus honntes en ralit, se donnent un mal affreux
pour affecter le plus dtestable ton possible. Peut-tre croient-elles
ainsi faire preuve de dsinvolture, d'indpendance et d'esprit.

mailler leur conversation de tous les mots d'argot qu'elles peuvent
accrocher sur les lvres de leurs frres ou de leur mari, leur procure
un vif plaisir.

Ressembler le plus qu'elles peuvent  ces demoiselles, qu'elles
appellent des horreurs, mais dont elles copient les faons et singent
les toilettes, parat tre leur plus chre ambition.

Mme de Bois-d'Ardon raconte, non sans orgueil, que deux ou trois fois
dans sa vie elle a t prise pour une... demoiselle. C'est la grande
mode.

Cependant, elle poursuivait:

--Dans la lettre que me remit M. de Croisenois, la marquise d'Arlange me
disait qu'il est fort de ses amis, et me priait de lui rendre, pour
l'amour d'elle, un grand service qu'il avait  me demander.

--Eh!... que ne l'accompagnait-elle!

--Pas moyen, elle est cloue sur son lit par des rhumatismes. Raison de
plus pour bien accueillir son protg. Me voil donc le faisant asseoir
et m'efforant de le mettre  l'aise pour me prsenter sa requte. Pour
de l'esprit, il en a. Il m'a cont une histoire d'une demoiselle des
Varits et de M. de Clinchan, qui est tout ce qu'on peut rver de
plus... pittoresque.

Je m'amusais divinement, quand voil que tout  coup j'entends dans le
vestibule comme une dispute. On parlait, on criait, on jurait, et
j'allais sonner pour m'informer, quand la porte s'ouvre, et je vois
paratre Van Klopen, rouge, l'oeil allum...

--Van Klopen?...

--Eh! oui, mon tailleur. Tout d'abord je me dis: S'il pntre ainsi,
c'est qu'il vient d'imaginer quelque nouveau modle plein de chic, et
qu'il veut me le soumettre. Point. Savez-vous ce qu'il voulait, le
coquin?

M. de Breulh garda son srieux, mais un sourire ptilla dans son oeil.

--Je gagerais, fit-il, qu'il voulait de l'argent.

La vicomtesse parut confondue de cette perspicacit.

--C'est pourtant vrai!... rpondit-elle d'un ton grave. Il venait me
prsenter ma facture chez moi, dans mon salon, devant un tranger; il
tait entr malgr mes gens! Qui jamais se ft attendu  un tel excs
d'impudence de la part de Van Klopen, un homme qui fournit la plus haute
socit!...

--Oui, c'est inimaginable.

--Aussi ai-je t indigne, et lui ai-je ordonn de sortir sur-le-champ.
Je me figurais qu'il allait se retirer en se confondant en excuses.
Quelle erreur! Voil un coquin qui se met  se fcher,  parler tout
haut, et qui me menace, si je ne le paye pas sur-le-champ de s'adresser
 mon mari.

M. de Bois-d'Ardon est le plus gnreux des poux; il donne  sa femme,
tous les mois, une somme considrable pour sa toilette; mais sur
l'article dettes, il ne plaisante pas. M. de Breulh le savait.

--Terrible menace, fit-il. La facture tait donc bien importante?

--Elle s'levait  dix-neuf mille et tant de cents francs!... Vous
concevez ma frayeur; elle tait si grande que, toute rouge de honte, je
priai humblement Van Klopen de patienter, lui promettant de passer chez
lui dans la journe avec un acompte; mais ma faiblesse redoubla son
audace, et perdant toute mesure, il osa s'asseoir sur un fauteuil,
dclarant qu'il ne s'en irait pas avant d'avoir reu de l'argent ou vu
mon mari.

M. de Breulh eut un geste dont la vue seule et fait frissonner le
couturier des reines.

--Que faisait donc M. de Croisenois? s'cria-t-il.

--Il n'avait rien dit jusqu'alors. Mais sur cette insolence, il se leva,
tira un portefeuille et le lana  la figure de Van Klopen en lui
disant: Paye-toi, drle, et sors!

--Et il est sorti?

--Oh! pas ainsi. Il faut, monsieur, a-t-il dit au marquis de
Croisenois, que je vous donne une quittance. Et, en effet, il a sorti
de sa poche de quoi crire, et je l'ai vu mettre au bas de la facture:
Reu de M. de Croisenois, pour le compte de Mme la vicomtesse de
Bois-d'Ardon la somme de....., etc., etc.

--Oh! fit M. de Breulh sur trois tons diffrents, oh! oh! J'imagine du
moins qu'aprs le dpart du sieur Van Klopen, M. de Croisenois n'a plus
hsit  vous prsenter sa requte!

La vicomtesse hocha la tte d'un air singulier.

--C'est ce qui vous trompe, rpondit-elle, il n'a plus parl que de se
retirer, j'ai eu toutes les peines du monde  lui arracher son secret.

--Enfin que voulait-il?

--Il venait m'avouer qu'il est amoureux fou de Mlle de Mussidan, et
me prier de le prsenter  Octave et me conjurer de le servir de toute
mon influence.

Andr et M. de Breulh se dressrent, comme cingls par une mme secousse
lectrique.

--C'est lui!... s'crirent-ils ensemble.

Le mouvement fut  la fois si brusque et si menaant que Mme de
Bois-d'Ardon ne put retenir un petit cri de surprise.

--Lui!... interrogea-t-elle, toute brlante de curiosit, que
voulez-vous dire?

--Que votre marquis de Croisenois est un misrable qui a surpris la
bonne foi de Mme d'Arlange.

--Je suis loin d'affirmer le contraire, mais je crois...

--Avant tout, ma chre Clotilde, coutez nos raisons.

Et aussitt, avec une vivacit extrme, M. de Breulh mit la vicomtesse
au courant de la situation, lui montra la lettre si cruellement
significative de Sabine et lui exposa presque mot pour mot la dduction
d'Andr.

Il fallait que Mme de Bois-d'Ardon ft terriblement intresse, car
elle n'interrompit pas une seule fois. Elle se contentait d'approuver ou
d'improuver de la tte.

Lorsque le gentilhomme eut achev:

--Tout cela est fort bien trouv, reprit-elle d'un petit air capable qui
lui allait  merveille. Le malheur est que votre raisonnement pche
absolument par la base.

--Par exemple!

--Vous doutez? Alors, je prouve. Voici un prtendant mystrieux qui se
dessine, n'est-ce pas. Trs bien. S'il obtenait la main de cette pauvre
Sabine,  quoi la devrait-il? A un incomprhensible pouvoir sur le comte
et la comtesse de Mussidan,  des manoeuvres infmes,  des menaces.

--Il me semble que cela saute aux yeux.

--Oui, mon cher Gontran, oui, mais il est vident aussi que cet inconnu
doit avoir des relations avec la famille dont il va faire le dsespoir.
On ne tient pas  sa merci des trangers. Or, M. de Croisenois n'a
jamais mis les pieds  l'htel de Mussidan. Il connat si peu Octave,
qu'il est venu me demander de le prsenter.

Si prcieuse et si premptoire tait cette observation, que M. de Breulh
en resta tout interdit.

--Diable! murmura-t-il, l'objection est forte.

Mais Andr n'tait pas d'un caractre  se laisser si aisment
dconcerter.

--J'avoue, fit-il, que c'est une circonstance singulire et peu
explicable. Est-ce un habile artifice destin  dpister les
informations et les on dit du monde? J'incline  le croire. Ce qui est
sr, c'est que plus je rflchis  la scne que vient de vous dcrire
madame la vicomtesse, plus je sens grandir et se fortifier mes soupons.

--Cependant, monsieur.

--Excusez-moi, madame, si j'ose vous interrompre; mais il me semble
entrevoir des particularits qui peuvent nous clairer. Permettez que
nous revenions  ce qui s'est pass chez vous. Est-ce que le procd de
ce tailleur ne vous a pas paru trange?

--Monstrueux, monsieur, rvoltant, inou!

--Car vous tiez pour lui une bonne pratique?

--Sa meilleure. J'ai dpens chez lui une fortune.

Andr eut un mouvement de satisfaction.

--Trs bien! fit-il. Voici donc que notre point de dpart est dj un
fait anormal.

Tel n'tait pas l'avis de M. de Breulh.

--Pas si anormal que vous croyez, objecta-t-il. J'ai ou dire que
l'illustre Van Klopen ne plaisante pas quand on lui doit de l'argent.
N'a-t-il pas tran la marquise de Reversay devant les tribunaux?

--D'accord! Reste  savoir s'il avait os s'asseoir dans son salon
devant un tranger.

--Reste  savoir, aussi, insista la vicomtesse, si elle lui avait donn
17,000 francs d'acompte comme moi le mois dernier.

--L'insulte n'en est que plus inexplicable, pronona Andr, mais
passons.

Il se retourna vers M. de Breulh et poursuivit:

--Connaissez-vous M. de Croisenois?

--Oh!... fort peu. Je sais qu'il est d'une trs grande famille, je sais
que son frre an Georges, disparu si singulirement, tait fort
estim; hormis cela...

--Est-il riche?

--On m'a assur que d'un jour  l'autre, il peut tre envoy en
possession d'un hritage fort considrable. En attendant, je lui crois
plus de dettes que de rentes.

--Et cependant, il avait  point nomm 20,000 francs dans sa poche.
C'est une fort grosse somme d'abord, qu'on porte rarement sur soi en
visite, et qui de plus s'est trouve tre juste la somme ncessaire.

Depuis un moment Andr ne se ressemblait plus. Lui si rserv
d'ordinaire, il s'tait pour ainsi dire empar de la situation. C'est
d'un air d'autorit, presque d'un ton imprieux, qu'il multipliait ses
questions, comme si la grandeur de sa passion lui et donn des droits.

--Donc, reprit-il, encore une circonstance bizarre  noter. Je prierai
maintenant madame la vicomtesse de bien rassembler ses souvenirs. Qu'a
dit Van Klopen en recevant le portefeuille  travers la figure?

--Rien.

--Quoi! pas un mot? Il a accept cette insulte sans sourciller,
froidement, paisiblement? Il n'a seulement pas engag cet tranger  se
mler de ses affaires?

--En effet, c'est drle, et moi...

--Oh! attendez. Le tailleur a-t-il ouvert le portefeuille et compt les
billets de banque?

Mme de Bois-d'Ardon parut faire un nergique appel  sa mmoire:

--Cela, rpondit-elle avec une visible hsitation, je ne saurais le
dire. J'tais, vous le comprenez, trs mue et trs trouble. Cependant,
il me semble, j'affirmerais presque... je jurerais que je n'ai pas vu de
billets entre les mains de Van Klopen.

La physionomie d'Andr rayonnait.

--De mieux en mieux!... s'cria-t-il. On lui a dit: Paye-toi,  ce
couturier, et il s'est tenu pour pay. Il n'a pas dout une minute que
le portefeuille ne contnt vingt mille francs, et il l'a empoch.
Observons de plus que, par un hasard admirable, M. de Croisenois n'avait
dans ce portefeuille ni une lettre, ni une adresse, ni un papier, rien
en un mot, que ces vingt mille francs.

--Il est certain, murmura M. de Breulh, que tout cela n'est pas
absolument naturel.

--Bast! je vois mieux encore. Entre le total de la facture et le contenu
du portefeuille, il y avait bien une petite diffrence.

--Oui, rpondit Mme de Bois-d'Ardon, cent trente ou cent cinquante
francs, je ne sais plus au juste.

--Parfait!... Et cette diffrence, le tailleur l'a-t-il rendue?

--Non: seulement, il tait lui-mme trs agit.

--Le croyez-vous, madame? Est-ce donc pour cela qu'il avait si
naturellement dans sa poche de quoi crire, de quoi donner un reu?

L'insoucieuse vicomtesse tait atterre. Il lui semblait qu'elle avait
eu devant les yeux un brouillard pais, et qu'il se dissipait.

[Illustration: L'infortune se tordait les mains de dsespoir.]

--Puis, reprit Andr, comment tait libelle cette quittance? Au nom de
M. de Croisenois. Ils se connaissaient donc? Enfin, comme Van Klopen est
un homme prudent un affaires, il ajoute: Pour le compte de Mme la
vicomtesse de Bois-d'Ardon.

M. de Breulh tait enthousiasm.

--La complicit est comme prouve! s'cria-t-il.

--Une dernire particularit nous fixera. Qu'est devenue la facture du
sieur Van Klopen, cette facture portant reu?

Il s'interrompit; Mme de Bois-d'Ardon tait devenue fort ple, elle
frissonnait.

--Ah!... balbutia-t-elle, quelque chose me disait bien que j'tais sous
le coup de quelque malheur affreux. C'est pour cela, Gontran, que je
voulais vous demander un conseil.

--Parlez, ma chre Clotilde.

--Eh!... ne comprenez-vous pas que je ne l'ai pas, cette facture. M. de
Croisenois l'a froisse d'un air furieux, puis il l'a mise dans sa poche
comme par distraction. Je n'ai pas os la lui demander sur le moment.

Andr triomphait.

--Eh bien!... s'cria-t-il, la comdie est-elle assez vidente? M. de
Croisenois avait besoin de votre influence, madame; il a voulu vous
mettre dans l'impossibilit de la lui marchander. Admettez que vous
n'ayez pas t assez gnreuse pour vous intresser  lui, ne vous
croiriez-vous pas engage par le seul fait de ces vingt mille francs si
gnreusement prts?

--Oui, c'est vrai, c'est vrai...

Maintes fois dj en sa vie, l'aimable vicomtesse de Bois-d'Ardon
s'tait jete  l'tourdie dans les aventures les plus prilleuses.

A vingt reprises, pour un caprice, pour une niaiserie, par dpit, par
oisivet, pour rien, elle avait risqu son nom, sa rputation, son
bonheur et celui du son mari.

Elle avait eu parfois des transes terribles, mais jamais, autant qu'en
ce moment, elle ne s'tait sentie le coeur serr par une affreuse
angoisse.

--Mon Dieu! murmura-t-elle, pourquoi m'effrayer ainsi? Ce n'est pas
gnreux. Que voulez-vous que M. de Croisenois fasse de cette quittance?

Ce qu'il pouvait en faire!... Elle ne le sentait que trop, et cependant,
par une faiblesse d'esprit inconcevable bien que trs commune, elle se
refusait, pour ainsi dire,  constater le danger,  le reconnatre.

--Ce qu'il fera, rpondit M. de Breulh, rien, si vous embrassez sa cause
avec chaleur. Mais hsitez  le servir, et vous verrez s'il ne vous fait
pas sentir que bon gr mal gr vous devez tre son allie, parce qu'il
tient votre honneur entre ses mains.

--Et malheureusement, approuva Andr, la rputation d'une femme a
toujours t  la merci d'un infme ou d'un fat.

Mme de Bois-d'Ardon essaya encore de protester.

--Oh! vous exagrez, fit-elle du ton d'un enfant qui commence  douter
de Croquemitaine, vous vous crez des fantmes.

--Eh quoi! fit tristement M. de Breulh. En tes-vous  ignorer que par
les folies de luxe et les rages de toilettes qui courent, les femmes du
monde qui se conduisent mal passent pour ruiner leurs amants aussi
lestement que les filles les plus adroites? Mais c'est archi-connu,
cela!...

--Quelle honte!...

--Que demain,  son club, M. de Croisenois dise: Cette petite
Bois-d'Ardon me cote les yeux de la tte! puis qu'il montre
ngligemment votre facture de vingt mille francs, acquitte  son nom,
que pensera-t-on, je vous le demande?

--On me fera bien l'honneur, je suppose...

--Non, Clotilde, non, on ne vous fera aucun honneur. Qui diable ira
s'imaginer que c'est l un prt? On dira simplement: Cette chre
vicomtesse est horriblement coquette, l'argent que son mari lui donne ne
suffisant pas  son apptit, voici qu'elle grignotte Croisenois! Et on
rira. Cela ne va-t-il pas de soi et ne se voit-il pas tous les jours?
Vous savez des exemples. Et si le misrable y tient, huit jours plus
tard le propos arrivera aux oreilles de Bois-d'Ardon, embelli, enjoliv,
envenim...

L'infortune vicomtesse se tordait les mains de dsespoir.

--Ah! c'est affreux!... disait-elle, c'est horrible!... Savez-vous que
c'est  peine si mon mari douterait! Il prtend qu'une femme qui, comme
moi, suit les modes et est cite parmi les plus lgantes, est capable
de tout pour conserver une supriorit qui dsole les autres femmes.
Oui, il dit cela, et il le croit...

Le silence d'Andr et de M. de Breulh apprit  la vicomtesse que leur
avis tait absolument celui de M. de Bois-d'Ardon.

--Ah! maudits chiffons, poursuivit-elle, misrables toilettes!... Moi
qui ai si bien tout pour tre la plus heureuse des femmes. Non, je le
jure, je ne ferai plus de dettes!...

Ces hroques rsolutions, Mme de Bois-d'Ardon ne manque jamais de
les prendre aprs chaque folie un peu forte. Mais serments de coquette
et serments d'ivrogne se ressemblent. Elle oublie vite ses repentirs
priodiques.

--Enfin, reprit-elle, comment sortir de l, mon bon Gontran? J'esprais
que vous me trouveriez un expdient. Si vous alliez redemander cette
malheureuse facture  M. de Croisenois?

M. de Breulh rflchit un moment.

--Je le puis, certes, rpondit-il; mais cette dmarche, loin de vous
tre utile, vous nuirait. Ai-je des preuves dcisives de l'infamie de M.
de Croisenois? Non. Il niera tout et n'en clabaudera pas moins. Aller
le trouver, c'est lui dire que vous avez pntr ses desseins, c'est
vous prparer une inimiti mortelle.

--Sans compter, reprit Andr, que cette rclamation mettrait M. de
Croisenois sur ses gardes, et qu'une fois prvenu il nous chapperait.

L'infortune vicomtesse courbait le front sous ces objections si
concluantes.

--Suis-je donc perdue! s'cria-t-elle, clatant en sanglots. Suis-je
pour toute ma vie au pouvoir de cet tre odieux, condamne  lui obir
quand mme, rduite  trembler sous son regard comme l'esclave sous le
fouet!

Mais Andr avait eu le temps d'tudier la situation et de reconnatre
ses avantages.

--Non, madame, rpondit-il, non, rassurez-vous. Avant longtemps, je
l'espre, j'aurai mis M. de Croisenois hors d'tat de nuire  qui que ce
soit. Une question, pourtant, une seule: Qu'avez-vous rpondu  sa
demande de prsentation?

--Rien de positif; je pensais  vous et  Sabine.

--Oh!... en ce cas, madame, dormez tranquille. Tant qu'il aura l'espoir
de gagner votre influence, M. de Croisenois se gardera de troubler votre
repos. Servez-le donc, ne soufflez mot de la facture, tmoignez-lui
estime et amiti, ouvrez-lui les portes de l'htel de Mussidan,
appuyez-le, chantez ses louanges.

--Mais vous, monsieur, vous...

--Moi, madame, aid de M. de Breulh, je travaillerai  dmasquer
l'infme, et notre tche sera d'autant plus facile que sa scurit sera
d'autant plus grande...

Il s'interrompit; le domestique dpch par M. de Breulh-Faverlay
revenait avec les fonds.

Lorsqu'il se fut retir, le gentilhomme prit les vingt billets de
banque, et les prsentant  la jeune femme:

--Voici toujours, ma chre Clotilde, lui dit-il, de quoi payer le
Croisenois. Si vous m'en croyez, vous lui enverrez cela ce soir mme,
avec un billet tout gracieux...

--Merci, Gontran, je ferai ce que vous dites.

--Surtout, glissez dans votre lettre un mot d'espoir au sujet de la
prsentation. Qu'en pense matre Andr?

Matre Andr tait fort proccup.

--Je pense, rpondit-il, que si on pouvait obtenir du Croisenois un reu
de cette somme, ce serait toujours cela de gagn.

--Plaisantez-vous?

--Pas du tout.

--Ce serait veiller les soupons du drle.

--Qui sait!... murmura le jeune peintre, en s'y prenant bien!...

Et se retournant vers Mme de Bois-d'Ardon:

--Il est impossible, continua-t-il, que madame la vicomtesse n'ait pas 
son service quelque camriste bien fute...

--J'en ai une plus fine que l'ambre.

--Eh bien! ne peut-on pas remettre  cette fille la lettre et les
billets de banque sparment? On lui aura fait la leon d'avance. En
arrivant chez M. de Croisenois, elle semblera pouvante de la somme
qu'elle apporte, elle semblera habilement maladroite, elle aura des
dfiances ridicules; bref, elle exigera un reu qui dgage sa
responsabilit.

--Ah! comme cela, oui, la chose est faisable.

--Et elle sera faite, je vous le garantis, affirma la vicomtesse.
Josphine n'a pas sa pareille pour jouer la comdie.

A ces ides de comdie, de tromperie, de ruse, le sourire refleurissait
sur les lvres de la jolie vicomtesse. La fermet d'Andr et de M. de
Breulh dissipait toutes ses inquitudes. Elle ne pouvait croire que,
protge par ces deux hommes, elle court le moindre danger.

--De plus, reprit-elle, fiez-vous  moi pour endormir le Croisenois.
Avant quinze jours, je veux tre sa confidente, et tout ce qu'il me
dira, vous le saurez.

Elle eut un joli geste de menace, et poursuivit:

--C'est de franc jeu, n'est-ce pas? Pourquoi venir me monter un coup?
C'est odieux... Et ce Van Klopen, qui tait de l'affaire! A qui se
fier, bon Dieu! Un homme sans rival pour inventer un costume. Qui est-ce
qui m'habillera maintenant? Car il faut que je le lche, il n'y a pas
 dire!...

Le naturel revenait au galop, et l'argot aussi. La vicomtesse se leva.

--Allons! fit-elle, je me la casse. J'ai quatre amis de Bois-d'Ardon 
dner ce soir. Adieu, ou plutt au revoir.

Et, lgre, toute souriante, elle regagna sa voiture.

--Voil comme elles sont toutes aujourd'hui! s'cria M. de Breulh. Et
encore celle-ci a du coeur, si elle n'a pas de cervelle.

Mais Andr tait trop  son ide fixe pour relever l'observation.

--Maintenant, s'cria-t-il, le Croisenois est  nous. Notre point de
dpart est trouv. Il tient M. de Mussidan comme il croit tenir Mme
de Bois-d'Ardon. Nous connaissons les faons de travailler de cet
honorable gentilhomme, il vous vole vos secrets et il vous fait chanter
aprs... Mais nous sommes l: M. de Mussidan ne chantera pas...




XXV


tre le matre du plus confortable des intrieurs, y trouver toutes ses
aises, avoir pris la dlicieuse habitude d'y cuver en paix les gostes
jouissances du clibataire, puis, tout  coup, tre dpossd!

Peut-on imaginer un plus affreux supplice.

Ce fut prcisment celui du docteur Hortebize, lorsque le bon pre
Tantaine au nom de B. Mascarot, vint le prier de donner l'hospitalit 
Paul Violaine.

Il plit et frmit, l'aimable picurien,  la seule ide de cette
invasion. Partager son appartement ou en tre chass par les huissiers
lui semblait tout un.

Il vit, comme en un tableau sombre, sa vie drange, ses habitudes
troubles, sa libert compromise.

Que faire, que devenir, o aller, quels plaisirs prendre, avec ce garon
pour commensal oblig, dormant sous son toit, mangeant  sa table, le
suivant dehors, pendu  son paletot comme le moutard au tablier de sa
bonne?

Plus de dlicats dners au restaurant, en compagnie de spirituels
gourmets. Plus de ces visites mystrieuses qu'il attendait souvent avec
impatience, le soir, les rideaux tirs, aprs avoir envoy ses
domestiques au spectacle.

Aussi, de quel coeur il vouait au diable l'honorable placeur et son
intressant protg.

Mais l'ide ne lui vint pas d'essayer seulement de se soustraire  cette
coeurante corve.

Initi presque compltement aux projets de B. Mascarot, il sentait que
surveiller Paul pendant les premiers jours tait d'une importance
capitale.

Il fallait le dpayser, ce garon, le drouter, l'tourdir, le
transformer, creuser entre son pass et le prsent un si profond abme,
qu'il ne pt revenir sur ses pas.

N'tait-il pas indispensable, sans dire absolument la vrit  Paul, de
le prparer  l'entendre? On devait aguerrir son esprit contre les
rvoltes, sinon probables, du moins possibles, de sa conscience au
dernier moment.

Le docteur se rsigna donc et sut faire, comme on le dit vulgairement,
contre fortune bon coeur.

Paul trouva en lui le plus agrable des compagnons, un spirituel
causeur, un conseiller facile, prchant une morale  la douce et une
philosophie sans scrupules.

Pendant cinq jours, ils ne se quittrent pas, djeunant dans les grands
restaurants, se promenant au bois, dnant au club du docteur.

Quant  leurs soires, elles taient prises.

Ils les passaient exactement chez M. Martin-Rigal. Le docteur jouait
avec le banquier, lorsqu'il n'tait pas sorti,--et Paul et Flavie
causaient,  demi-voix, ou faisaient de la musique.

Mais rien n'est ternel ici-bas.

Le cinquime jour de cette agrable existence, le bon Tantaine parut,
annonant qu'il venait chercher Paul et son bagage.

--Je vous ai dnich et arrang, lui dit-il, le plus charmant rduit
qu'on puisse rver. Dame!... c'est beaucoup moins beau qu'ici, mais tout
y est conforme  la position qu'il convient que vous affichiez.

--O est-ce?

Le bonhomme eut un sourire qui voulait tre trs malicieux:

--J'ai song  conomiser vos chaussures, rpondit-il, vous ne serez pas
 une lieue de chez M. Martin-Rigal.

--Partons donc!... s'cria le jeune homme, que la curiosit ardait.

Comme factotum, le vieux clerc n'a pas son pareil. Il sait tout, connat
tout, prvoit tout, pense  tout.

Paul dut s'en convaincre au premier coup d'oeil donn  sa nouvelle
demeure.

C'est rue Montmartre, presque au coin de la rue Joquelet, que le pre
Tantaine avait rencontr ce qu'il cherchait.

C'tait bien, ainsi qu'il l'avait fait pressentir, le logis modeste d'un
artiste  ses dbuts, mais d'un artiste ayant dj vaincu les premires
difficults, songeant  l'avenir et se proccupant du bien-tre prsent.

L'appartement, situ au troisime tage, se composait d'une petite
entre, de deux jolies pices et d'un assez grand cabinet de toilette.
Une des pices tait la chambre  coucher, l'autre tait dispose en
petit salon de travail, et prs de la fentre se trouvait un piano.

Meubles, rideaux, tentures, bibelots, tout tait propre, rien n'tait
neuf.

Une particularit frappa Paul.

Cet appartement, qu'on lui disait lou et meubl pour lui depuis trois
jours seulement, paraissait habit. La vie y palpitait. Ou et jur que
le locataire venait de sortir  la minute, et qu'il allait rentrer.

Tout, depuis le lit qu'on aurait suppos tide encore, jusqu'aux bouts
de bougie des candlabres, trahissait des habitudes quotidiennes non
interrompues.

Il y avait, sous le lit, des pantouffles qui avaient servi, le feu du
matin n'tait pas tout  fait teint, on apercevait dans l'tre des
bouts de cigare, sur la table du salon de travail tait une feuille de
papier de musique, o on avait commenc de noter un air.

Cette sensation de la prsence d'un matre tait si forte, que Paul ne
put s'empcher de s'crier:

--Mais cet appartement est habit, monsieur, nous sommes chez quelqu'un.

--Nous sommes chez vous, mon enfant.

--Maintenant, peut-tre, parce que vous aurez achet ici tout en bloc;
mais celui qui vous a vendu son mobilier ne fait que de partir...

Le doux Tantaine avait l'air ravi d'un colier aprs une espiglerie.

--Depuis plus d'un an, rpondit-il, le seul locataire de cans, c'est
vous. Ne reconnatriez-vous plus votre logis?

Paul coutait bouche bante, flairant une mystification ou un mystre.

--Quelle plaisanterie! dit-il, pour dire quelque chose.

--De ma vie je n'ai t aussi srieux. Voici plus d'une anne que vous
avez install vos pnates ici. En voulez-vous une preuve? Je vais vous
la donner.

Il n'attendit pas la rponse. Il courut se pencher au-dessus de la cage
de l'escalier, et, de toutes ses forces, cria:

--Mre Brigot!... Oh!... Montez donc!...

Puis revenant  Paul:

--C'est la concierge de la maison, dit-il, vous allez voir.

Au mme moment, une grosse vieille, rpugnante d'obsit, au nez
carlate ayant une mine obsquieuse que dmentait son petit oeil
mchant cach sous de gros sourcils gris, fit son entre dans
l'appartement.

--Bonjour la mre, lui dit le vieux clerc d'huissier; je vous ai appele
pour un petit renseignement...

--Bien  votre service, monsieur Tantaine.

Du doigt, le bonhomme montra Paul, tout en continuant  s'adresser  la
portire.

--Vous connaissez monsieur? demanda-t-il.

--Cette malice! Un locataire.

--Comment se nomme-t-il?

--Paul.

--Tout court?

--Mais oui; Paul de Rien-Avec, autrement dit. N'allez-vous pas lui
reprocher de n'avoir connu ni pre ni mre...

--Quelle est sa profession?

--Artiste donc! il donne des leons de piano, il compose des airs et il
copie de la musique.

[Illustration: Il fut saisi d'un tel effroi qu'il se laissa tomber sur
un fauteuil.]

--Que gagne-t-il  ce mtier?

--Ah!... je n'ai pas compt avec lui. A vue de nez, a doit aller dans
les trois ou quatre cents francs par mois.

--Et cette somme lui suffit?

--Certainement. Mais dame! c'est si sage, si conome! une vraie fille,
quoi! Au point que moi qui ai une demoiselle, je voudrais qu'elle lui
ressemblt. Et travailleur, et distingu, et propre...

Elle sortit sa tabatire, huma une copieuse prise, et, avec l'accent
d'une conviction bien arrte, ajouta:

--Et joli garon!...

L'air connaisseur de la grosse femme parut rjouir beaucoup le bon
Tantaine. Cependant il poursuivit:

--Pour tre si bien informe, il faut que vous connaissiez M. Paul
depuis longtemps, et qu'il vous ait parl de ses affaires.

--Pardine!... il y aura quinze mois, au terme prochain qu'il a emmnag
ici, et depuis ce temps, tous les jours que le bon Dieu fait, c'est moi
qui arrange son mnage...

--Savez-vous o il logeait avant?

--Naturellement, puisque je suis alle aux renseignements. Il demeurait
rue Jacob, de l'autre ct de l'eau. On l'y a mme bien regrett, allez,
mais il fallait qu'il se rapprocht de son travail, qui est ici prs,
rue Richelieu,  la bibliothque.

D'un geste, le bonhomme arrta la portire.

--Cela suffit, mre Brigot, dit-il, laissez-moi seul avec monsieur.

Ce bizarre, ce surprenant interrogatoire, Paul l'avait cout de l'air
ahuri d'un homme qui se tte pour savoir au juste s'il dort ou s'il
veille, s'il vit ou s'il rve.

Le doux pre Tantaine, lui, ferma soigneusement la porte sur les talons
de la portire, et revint vers son protg en riant aux clats trop fort
pour que son rire ft compltement naturel.

--Eh bien! lui demanda-t-il, que dites-vous de l'aventure?

Paul fut bien deux minutes au moins pour recouvrer la parole. Il faisait
d'hroques efforts pour rassembler ses ides en droute, il appelait 
la rescousse sa fermet vacillante.

Il se rappelait les conseils que depuis cinq jours le docteur Hortebize
lui chantait sur tous les tons: Attendez-vous aux vnements les plus
extraordinaires, ne vous tonnez de rien, soyez prt  tout.

Pour un premier assaut, sa contenance ne fut pas trop fcheuse.

--Je suppose, monsieur, reprit-il enfin, que vous avez fait la leon 
cette femme.

La grimace du vieux clerc ne laissait pas de doute sur le vif
dsappointement que lui causa cette rponse.

--Diable!... fit-il d'un ton d'ironie qu'il ne prit pas la peine de
dissimuler, si c'est l tout ce que vous avez compris, nous ne sommes
pas prs de nous entendre!

Cette raillerie devait piquer la vanit toujours  vif du protg de B.
Mascarot.

--Pardon, reprit-il d'un air gourm, je comprends que cette scne n'est
qu'une prface, et j'attends le roman.

Cela fut dit avec une belle assurance qui enchanta le vieux clerc
d'huissier.

--Oui, mon enfant, s'cria-t-il tout attendri d'une effusion paternelle,
oui, ce n'est qu'une prface indispensable! Le roman, on te le rvlera
quand le moment propice sera venu, et tu verras quel magnifique rle on
t'y rserve, et tu comprendras quel succs t'attend, si tu sais tre un
acteur de talent!

--Pourquoi ne pas dire la vrit tout de suite?

Le bonhomme hocha doucement la tte.

--Patience, rpondit-il en revenant au vous, patience, imptueuse
jeunesse! On n'a point bti Paris en un jour. Laissez-vous guider,  mon
fils! laissez-nous mesurer le fardeau  vos forces, abandonnez-vous 
nos lisires protectrices! C'en est assez pour aujourd'hui. Vous venez
de recevoir votre premire leon, repassez-la, mditez-la.

--Une leon?

--Ou une rptition, comme vous voudrez, oui, mon enfant. Ce que j'avais
 vous apprendre, je l'ai mis en action, pour vous frapper plus
vivement, pour le graver plus profondment dans votre esprit.

C'tait prcis, cela: il n'y avait ni  douter, ni  quivoquer, ni 
hsiter.

--Tout ce que cette bonne femme a dit, poursuivit le doux Tantaine en
appuyant sur chaque mot pour lui donner une valeur plus grande, tout ce
qu'elle a rpondu doit tre la vrit. Donc, c'est la vrit. Quand vous
serez arriv  vous le persuader  vous-mme, vous serez prt pour la
lutte; jusque-l, non. Souvenez-vous de ceci: on n'impose que les
croyances auxquelles on ajoute lui. Il n'est pas un imposteur illustre
qui n'ait t sa premire dupe et sa plus entte.

A ce vilain mot: imposteur! le protg de B. Mascarot ne fut pas matre
d'un haut-le-corps. Il essaya de protester.

Mais ce fut une raison pour Tantaine d'insister sur son ide et de
souligner sa rplique comme on accentue la phrase dcisive qui livre la
cl d'une situation indchiffrable.

--Un de mes amis, pronona-t-il, a vcu dans l'intimit d'un faux Louis
XVII, qui et ses partisans, et il m'a racont une foule de
particularits de son existence. Ce garon, qui tait le fils d'un
cordonnier d'Amiens, avait si parfaitement fait abstraction de soi pour
se pntrer de son personnage d'emprunt, que, mis inopinment en
prsence d'une fille de son pays, qui avait t sa matresse et qu'il
avait aime  la folie, il ne la reconnut pas.

--Oh!... interrompit Paul; quelle histoire!...

--Non, il ne la reconnut pas. Et voil  quelle perfection vous devez
prtendre. Ne souriez pas, le cas est srieux. Il vous faut russir 
vous dgager totalement de vous-mme pour entrer dans la peau d'un homme
nouveau. Paul Violaine, le fils illgitime d'une petite mercire de
Poitiers, le trop naf amant de la Belle Rose, n'existe plus. Il est
mort d'inanition dans un grenier de l'htel du Prou, ainsi qu'en
tmoignerait au besoin Mme Loupias.

C'est qu'il ne plaisantait pas, le vieux clerc d'huissier.

Il avait arrach son masque de bnigne niaiserie, il avait cet accent
irrsistible qui enfonce les ides comme des pointes acres dans les
cerveaux les plus rebelles.

--Vous dpouillerez, poursuivait-il, cet individualit importune comme
un vtement us qu'on jette et qu'on oublie. Le succs est  ce prix. Et
je ne vous commande pas seulement de perdre la mmoire de
l'intelligence, celle-l n'est rien; je vous ordonne de perdre la
mmoire du corps, qui est idiote, absurde, terrible, qui trahit
toujours. Il ne faut pas que si, dans la rue, un inconnu crie:
Violaine!... vous vous retourniez machinalement.

Si prpar que dt tre Paul  cette leon, il sentait sa raison
vaciller comme la flamme d'une bougie au vent. Le cauchemar continuait.

--Qui suis-je?... balbutia-t-il.

Le doux Tantaine se permit un ricanement sardonique.

--La portire vous l'a dit, rpondit-il, aussi bien, mieux mme que je
n'aurais su vous le dire. Vous avez nom Paul, tout court, vous avez t
lev aux Enfants-Trouvs, vous n'avez jamais connu vos parents. Voici
quinze mois que vous habitez ici, et vous demeuriez l'an passe rue
Jacob. Votre femme de mnage n'en sait pas davantage... Mais lorsque
vous viendrez avec moi rue Jacob, les concierges vous reconnatront, et
ils vous diront o tait, avant, votre domicile; et si nous y allons, on
se souviendra de vous pareillement.

--Et il me sera possible de remonter ainsi le pass?...

--Mon Dieu, oui, jusqu'au jour de votre naissance. Peut-tre en
cherchant bien, arriveriez-vous jusqu' votre pre...

--Oh!... monsieur!...

--A moins qu'il n'arrive jusqu' vous.

Le front de Paul devenait de plus en plus soucieux.

--Mais si on me demandait des dtails sur ma vie, sur ce que j'ai fait?
Cela peut arriver; je puis tre interrog par M. Martin-Rigal, par
Mlle Flavie...

--Nous y voici donc!... Eh bien! rassurez-vous; on vous communiquera des
documents si explicites, si prcis qu'il vous sera ais de donner, heure
par heure pour ainsi dire, l'emploi de vos vingt-trois ans.

--Mais alors, monsieur, il tait donc, comme moi, musicien, compositeur,
cet autre dont je prends la place?

Le vieux clerc d'huissier, impatient, ne se gna pas pour lcher un
matre juron.

--Sacrebleu!... s'cria-t-il, jouez-vous la simplicit? Vous ai-je dit
que vous preniez la place de qui que ce soit? Que me parlez-vous d'un
autre? Il n'y a que vous ici. Vous n'avez donc pas cout la portire.

--Si, mais...

--Eh bien! elle vous l'a appris, vous tes artiste. Vous vous tes fait
seul, comme les hommes qui ont du nerf. Est-ce que le talent a besoin de
matre! Pour vivre en attendant que vos oeuvres arrivent  l'Opra,
vous donnez des leons.

--A qui? On me questionnera.

Le pre Tantaine prit dans une coupe, sur la chemine, trois cartes de
visite, et les prsenta  Paul, en disant:

--Voici le nom et l'adresse de trois lves que vous avez et qui vous
donnent chacune cent francs par mois pour deux sances par semaine. Ces
deux-ci vous affirmeraient si vous en doutiez, que vous tes leur
professeur depuis longtemps. La troisime, Mme veuve Grodorge,
tmoignera mme en justice, sous la foi du serment, qu'elle doit  vos
leons tout ce qu'elle sait, et elle est forte. Demain, vous vous
prsenterez chez ces lves, aux heures indiques sur les cartes. Vous
serez reu comme un familier de la maison, lchez d'y tre  l'aise
autant qu'un ancien matre...

--Je tcherai.

--Encore un mot. En dehors de vos leons, et pour augmenter votre
bien-tre, vous copiez  la bibliothque, pour des amateurs riches, des
fragments d'anciens opras indits. Voici sur le piano le travail que
vous achevez pour M. le marquis de Croisenois, une oeuvre charmante de
Valserra: _I tredici mesi_...

C'tait tout pour le moment. Il prit le bras de Paul et lui fit visiter
en dtail l'appartement.

--Vous le voyez, disait-il, on n'a rien oubli, on vous croirait ici
depuis des sicles. Bien plus, comme, en garon rang que vous tes,
vous ne dpensez pas ce que vous gagnez, vous trouverez dans le tiroir
de votre bureau huit obligations d'Orlans et un millier de francs, ce
sont vos conomies.

Mille questions se pressaient sur les lvres de Paul, mais dj le
bonhomme avait ouvert la porte pour se retirer.

--Je reviendrai demain avec le docteur, dit-il.

Puis adressant  son lve une bndiction ironique, il ajouta, comme
jadis B. Mascarot:

--Tu seras duc!...

Debout devant sa loge, la concierge de la maison, la mre Brigot,
guettait la sortie du vieux clerc d'huissier.

Ds qu'elle l'aperut descendant lentement l'escalier, la tte baisse
en homme cras sous le poids de ses proccupations, elle courut  lui,
autant toutefois que son obsit lui permettait de courir.

--tes-vous content de moi, monsieur Tantaine? lui demanda-t-elle de sa
voix affreusement pateline...

--Chut!... interrompit le bonhomme en la poussant brutalement dans sa
loge, dont la porte tait reste ouverte, chut donc! tes-vous folle de
parler ainsi tout haut, au risque d'tre entendue du premier venu!

Il paraissait si furieux, ce bon Tantaine, que la portire baissait le
nez, tremblante comme une coupable devant la justice.

--J'esprais, balbutia-t-elle, que j'avais bien rpondu.

--Trs bien, en effet, mre Brigot; vous m'aviez parfaitement compris.
Je rendrai bon compte de vous  M. Mascarot.

--Quel bonheur!... Alors, nous sommes sauvs, Brigot et moi?

Le vieux clerc eut un geste quivoque.

--Sauvs... rpondit-il, pas encore tout  fait. Le patron,
certainement, a le bras long, mais vous avez des ennemis, beaucoup
d'ennemis. Tous les domestiques de la maison vous excrent, et ils
seraient ravis, je ne vous le cacherai pas, de vous faire arriver de la
peine.

--Oh!... monsieur, est-ce possible; peut-on dire des choses pareilles!
Nous qui sommes si bons pour eux, mon mari et moi.

--Maintenant peut-tre, parce que vous redoutez leur tmoignage; mais
autrefois?... Ah! vous vous tes mis dans de biens vilains draps, votre
mari et vous. La loi est prcise: Article 386, paragraphe 3. Il y va de
la rclusion. Vous avez surtout cette diable de circonstance de paquets
de cls vus entre vos mains par les deux bonnes du second tage, qui est
terrible.

Ce fut au tour de la grosse femme de frmir. Elle joignit les mains en
murmurant d'une voix suppliante:

--Plus bas! monsieur, je vous en conjure, plus bas!...

--Votre grand tort, poursuivait le pre Tantaine, est d'tre venu
trouver le patron trop tard. On avait beaucoup jas dj, la police
avait t prvenue et ne pouvait se dispenser d'agir.

--C'est gal, si M. Mascarot voulait...

--Mais il veut, chre dame, il ne demande qu' vous tre utile. Je suis
persuad qu'il russira  garer l'enqute; dj beaucoup de tmoins ont
promis de vous tre favorables... Seulement, vous savez, service pour
service, il faut lui obir ponctuellement.

--Oh! le cher homme!... nous passerions dans le feu pour lui, Brigot et
moi; ma fille Euphmie y passerait aussi...

Prudemment le vieux clerc recula.

Il put craindre que, transporte d'espoir, dans l'effusion de sa
reconnaissance, la portire ne se jett  son cou.

--Le patron n'exige pas de tels sacrifices, dit-il; tout ce qu'il vous
demande, c'est de ne jamais varier dans vos dclarations au sujet de
Paul. Ce qu'il attend, c'est une discrtion impntrable. Un seul mot du
secret qui vous a t confi, il vous abandonne, et alors, je vous l'ai
dit, l'article 386...

Dcidment, l'nonc de cet article qui dicte les peines applicables
aux vols domestiques avait la vertu de donner des coliques  l'honnte
concierge.

--La tte sur le billot, monsieur, s'cria-t-elle, je soutiendrais
mordicus que M. Paul est mon locataire depuis un an, qu'il est artiste,
que je le connais, et le reste. Quant  lcher une tratre parole de ce
que vous m'avez cont, je me couperais plutt la langue, et j'y tiens...
allez!

Si vritablement sincre tait l'accent de cette dclaration, que le
vieux clerc d'huissier revint  sa bnignit accoutume.

--Dans ces conditions, pronona-t-il, je suis autoris  vous dire:
Esprez. Oui, le jour o l'affaire de notre jeune homme sera termine,
on vous obtiendra une petite dclaration qui vous rendra blancs comme
neige et qui vous permettra de dire le front haut que vous avez t
calomnis.

C'tait un march, la mre Brigot ne devait pas s'y mprendre.

--Qu'il russisse donc bien vite, dit-elle, ce cher enfant mignon.

--Ce ne sera pas long, je vous le garantis. Mais jusque-l, vous savez,
surveillance attentive de tous les instants.

--On ouvrira l'oeil.

--A qui que ce soit, en dehors du patron, de son mdecin ou de moi, qui
viendrait demander Paul, vous rpondrez qu'il est sorti.

--Entendu, personne ne montera.

--De plus, il vous faudrait tcher de savoir le nom du visiteur et venir
nous avertir rue Montorgueil.

--S'il vient quelqu'un, vous serez prvenu dans les cinq minutes.

Le bon Tantaine se recueillit cherchant s'il n'avait pas quelque autre
recommandation  faire.

--C'est bien tout, dit-il au bout d'un moment. Ah! encore ceci. Tenez
exactement note des heures de sortie et de rentre de ce joli garon,
parlez-lui le moins possible, mais piez ses moindres actions.

Cela dit, sans s'arrter aux protestations de la portire toute brlante
du zle d'un intrt bien entendu, il s'loigna en rptant:

--Surveillez! surveillez!... qu'il ne fasse pas de sottises.

Cette dernire proccupation, pour le moment du moins, tait absolument
superflue.

Paul tait hors d'tat de tenter quoi que ce ft.

Tant qu'il s'tait senti sous l'oeil du pre Tantaine, il avait puis
dans sa dtestable vanit assez d'nergie pour garder une ferme
contenance.

Mais, une fois seul, aprs le dpart du bonhomme, il fut saisi d'un tel
effroi qu'il se laissa tomber comme ananti sur un fauteuil.

C'est qu'entre toutes les ides qui doivent rpugner  l'imagination, il
n'en est pas de plus odieuse que celle de la perte de sa personnalit.

Si l'esprit accepte facilement la ncessit d'un travestissement impos
par les circonstances, c'est que ce travestissement n'est que momentan,
et que d'ailleurs, sous un faux nom pris au hasard, sous le costume
d'emprunt, on reste soi.

Tel n'tait pas le cas de Paul.

Non seulement il se voyait rduit  renoncer  son individualit, mais
il si trouvait prendre l'individualit d'un autre.

Il serait peut-tre heureux et riche, il pouserait Flavie, il aurait un
grand nom; mais, femme, argent, noblesse, bonheur, il devrait tout  une
infme comdie.

Et le pacte conclu, et il l'tait presque, il lui deviendrait impossible
de revenir sur ses dclarations. Il serait comme un acteur condamn 
vivre avec le masque et le costume de son rle. Il lui faudrait, jusqu'
sa mort, tre cet autre dont il volait le pass.

Il frissonnait en se rappelant cette lugubre parole du pre Tantaine:

--Paul Violaine est mort.

Et il lui semblait, en effet, que quelque chose venait de se briser en
lui.

Il torturait sa mmoire  chercher parmi ses souvenirs quelques exemples
de cette situation trange; il n'en trouvait pas.

Si, cependant.

Il se rappelait l'histoire de Cognard, ce bandit si audacieux, incarn
en comte de Sainte-Hlne, dont tout Paris admirait la tournure martiale
et le brillant uniforme, sur le front des troupes, aux revues royales.

[Illustration: Le reste de la phrase se perdit dans le mouvement qu'elle
fit en aspirant une prise de tabac.]

Cognard, ce forat trahi par un ancien compagnon de chane.

Car c'tait l ce qu'il risquait,  jouer cette prilleuse partie: le
bagne.

Ne serait-il pas reconnu, lui aussi, par quelque camarade oubli, qui au
moment du triomphe le montrerait du doigt et crierait:

--Arrtez!... Celui-ci est Paul Violaine, de Poitiers, le fils de la
petite mercire de la rue des Vignes.

Que ferait-il alors, que rpondre? Aurait-il sur les motions poignantes
d'un tel moment assez de puissance pour payer d'audace, pour regarder,
d'un oeil riant cet accusateur en lui disant:

--Vous vous trompez, je ne vous connais pas.

Il ne se sentait pas cette impudence imperturbable, et la conviction de
n'tre pas  la hauteur de son rle ajoutait  son effroi.

S'il n'et pas t engag dj, s'il et su que devenir, o aller,
comment vivre, il et pris la fuite.

Le pouvait-il?

Hlas! bien que fort inexpriment, il comprenait que des gens comme le
placeur, comme Hortebize et comme Tantaine ne sment pas leurs secrets
au hasard. Ils lui avaient fait,  eux trois, assez d'tranges
confidences pour lui bien prouver qu'ils le considraient comme
absolument en leur pouvoir.

Or, il savait  quoi s'en tenir sur la puissance de B. Mascarot. Il
tait certain que, quoi qu'il pt faire, il n'chapperait pas  sa
vengeance.

Accepter le trait, c'tait courir un danger; mais un danger lointain,
probable peut-tre, mais non pas assur.

luder le trait c'tait s'exposer  un pril immdiat et parfaitement
dfini.

Pris entre ces menaces, Paul devait choisir les plus loignes.

Ce furent d'ailleurs les dernires convulsions de son honntet
expirante.

--J'accepte, murmura-t-il, en avant!...

Il faut bien le dire, les cinq jours passs en compagnie de l'excellent
Hortebize pesaient d'un poids norme dans la balance des dcisions de
Paul.

Il possdait au suprme degr, ce respectable docteur, l'art de rendre
le vice aimable et de le mettre  la porte de toutes les consciences.

Pour exposer ses odieuses thories, il savait toujours rencontrer le
terme congruant, l'expression agrable et de bonne compagnie.

Paraissait-on nanmoins surpris, vite il trouvait parmi ses souvenirs
des exemples rassurants  citer.

Si bien qu'il semblait impossible qu' son contact l'honntet  peine
trempe d'un adolescent dvor de convoitises, tout flambant de passions
inassouvies, ne ft pas dsorganise.

Un garon bien autrement affermi que Paul en d'honorables principes,
et trs probablement succomb  ces incessantes attaques, ayant
l'apparence inoffensive et la redoutable puissance de la goutte d'eau
qui,  la longue, use le rocher.

Nul comme le docteur ne savait mettre  propos ces maximes dissolvantes
qui sont comme le lien commun de la corruption.

Il professait, prtendait-il, le catchisme des forts.

Il prchait deux morales, celle des intelligents et celle des imbciles.

--De quelle postrit voulez-vous tre, demandait-il  Paul, de celle
d'Abel ou de celle de Can? Entre les deux, il faut opter sans
rmission. ternels moutons, les fils d'Abel seront toujours tondus. Les
descendants de Can, au contraire, savent s'armer de ciseaux et tondre.
Que redoutez-vous? Ce n'est plus Dieu maintenant qui, du haut des
nuages, crie: Can, qu'as-tu fait de ton frre? C'est la justice
humaine qui se contente de demander si on s'est dbarrass d'Abel selon
les rgles prescrites par le code.

Puis, tous ces discours, il les condensait en aphorismes mis en
pratique, affirmait-t-il, par les heureux du monde.

Il disait  Paul:

Le succs justifie tout.

Une bonne grosse infamie qui enrichit d'un coup, pargne quantit de
petites infamies de dtail que se permettent les plus honntes gens.

Ou encore:

Le grand chemin de la fortune est si encombr, que ceux-l seuls
arrivent au but qui ont l'adresse de prendre un chemin de traverse.

Or, les renseignements du docteur avaient cela de terrible, qu' tout
instant il pouvait se proposer pour modle, et dire:

--Regardez-moi!

Et, en effet, son exemple tait de ceux qui feraient douter de la
conscience et de la justice.

En lui le vice triomphait, jouissait, s'engraissait, roulait voiture,
claboussait en riant l'honntet pauvre.

Quant au chtiment qui toujours arrive, tt ou tard, s'il le redoutait,
il se gardait bien de l'avouer.

Il ne disait pas  Paul que ce mdaillon enrichi de pierreries qui
battait son ventre de financier, renfermait un poison subtil sur lequel
il comptait en cas de catastrophe.

Non. Il rptait:

--Du courage, ami Paul, abandonnez-vous  Mascarot, comme moi, comme le
marquis de Croisenois, comme Van Klopen, comme tant d'autres. Mascarot
peut tout ce qu'il veut, il est dvou et sr. Quand entre la fortune et
un de ses amis se trouve un bourbier, il n'hsite pas, il prend,
nouveau saint Christophe, son ami sur ses robustes paules, et le passe.

Sur ce dernier point, le docteur prchait un croyant.

Loin de douter de la force de B. Mascarot, Paul se la serait plutt
exagre. Aprs cette dernire scne, il n'apercevait pour ainsi dire
pas de limites  une puissance tablie sur la terreur.

Si depuis sa sortie de l'htel du Prou, il avait t bloui par la
rapidit des vnements, son installation dans cet appartement de la rue
Montmartre, lui paraissait tenir du prodige.

Il tait stupfait de la quantit de gens que l'honorable placeur savait
faire mouvoir et forcer de concourir  la russite de ses projets.

Cette portire qui assurait le connatre, ces concierges de la rue Jacob
prs desquels on pouvait aller aux renseignements, ces lves qu'on lui
procurait, tous ces gens n'taient-ils pas comme autant d'esclaves qu'un
secret livrait pieds et poings lis  la discrtion de B. Mascarot?

tait-il  craindre d'chouer avec de tels lments de succs?
Risquait-on mme quelque chose, protg par un homme  qui rien
n'chappait, qui semblait disposer  son gr des vnements, qui
organisait le hasard  sa convenance?

--Et j'hsiterais, se disait Paul en arpentant d'un pied fivreux son
nouvel appartement, et j'aurais des scrupules! Ah! ce serait trop bte.

Il dormit mal cependant cette premire nuit. A diverses reprises, il
s'veilla en sursaut. Il lui semblait voir rder autour de son lit
l'ombre vengeresse de l'homme dont il volait la personnalit.

Mais le lendemain, lorsque l'heure arriva d'aller donner sa premire
leon, il se sentait en veine de courage, il faudrait dire d'impudence,
et c'est d'un pas leste, la tte haute et la mine assure qu'il se
rendit  l'adresse indique sur la carte de Mme veuve Grodorge, celle
qui devait se dclarer la plus ancienne de ses lves.

Certes, il ne se doutait gure que deux de ses protecteurs, dissimuls
derrire un lourd camion, le surveillaient et l'observaient.

C'tait ainsi, cependant.

Amens par le mme dsir de savoir comment Paul acceptait sa situation
nouvelle, depuis qu'il tait livr  lui-mme, le bon Tantaine et le
docteur Hortebize s'taient rencontrs au coin de la rue Joquelet, juste
 temps pour voir passer leur disciple et saisir sur sa physionomie
l'expression de ses sensations.

En le voyant s'loigner tout pimpant, ils changrent un coup d'oeil
de triomphe.

--Eh! eh! ricana le vieux clerc d'huissier, notre jeune coq redresse sa
crte qui tait bien basse hier au soir... cela va bien!

--Oui, approuva le docteur; le voil lanc maintenant, il ira loin.

Pour plus de sret, cependant, ils entreront se renseigner prs de la
mre Brigot.

C'est avec les tmoignages les plus serviles d'un respect sans bornes
que la grosse femme les accueillit et rpondit  leurs questions.

--Personne ne s'est prsent pour notre jeune homme, dclara-t-elle.
Hier, il n'est descendu qu' sept heures. Il m'a demand de lui indiquer
le restaurant le plus voisin; je l'ai envoy au bouillon Duval, ici 
ct. A huit heures, il tait de retour; il est remont se pomponner et
est ressorti. A minuit, il tait couch.

--Passons  aujourd'hui.

--Voil! Quand je suis monte chez lui, ce matin, il pouvait tre neuf
heures. Il venait de se lever et finissait de s'habiller. Quand j'ai eu
fini son mnage, il m'a prie de lui aller chercher  djeuner et de lui
prparer du caf. J'ai obi. Il s'est mis alors  manger de si bon
apptit, que je me suis dit: Allons, voil l'oiseau habitu  sa cage!

--Et aprs?

--Il s'est mis  chanter, toujours comme un oiseau. Puis il a touch du
piano. Ah! le cher mignon, sa voix est aussi agrable que sa figure. Foi
de femme!... on en deviendrait folle de ce petit homme-l! Heureusement,
ma fille Euphmie ne vient pas me voir souvent...

Le reste de la phrase se perdit dans le mouvement qu'elle fit en
aspirant une norme prise de tabac.

--Enfin, s'il est sorti, reprit le pre Tantaine, a-t-il dit s'il serait
longtemps dehors?

--Le temps de donner sa leon. Il sait que monsieur doit venir...

--C'est bien.

Satisfait de la surveillance, le bonhomme se retourna vers l'excellent
M. Hortebize.

--Vous alliez peut-tre  l'agence, monsieur le docteur? demanda-t-il.

--Prcisment, je comptais voir M. Mascarot.

--Il est absent, mais si vous avez quelque chose  lui faire dire,
prenez la peine de monter avec moi jusque chez notre jeune homme; il
faut que je lui parle, et je vais l'attendre.

--Soit, rpondit le docteur.

C'tait comme un ordre pour l'obsquieuse concierge. Elle s'empressa de
remettre  ses deux visiteurs la cl que lui avait laisse son
locataire, et ils montrent rapidement.

Mieux que Paul, l'excellent Hortebize pouvait juger l'habilet qui avait
prsid  l'arrangement de cet appartement destin  donner l'ide d'un
long sjour et d'une existence calme et laborieuse.

--Sacrebleu!... mon vieux, s'cria-il avec l'accent de la sincre
admiration, quel metteur en scne tu ferais!...

D'un coup d'oeil il avait embrass les dtails les plus futiles en
apparence, et il poursuivait:

--Parole d'honneur! sur la seule vue de ce petit salon de travail, un
pre donnerait sa fille au garon qui l'habite...

Mais il s'interrompit, surpris du silence du vieux clerc d'huissier. Il
le regarda et fut frapp de son air sombre.

--Qu'as-tu, demanda-t-il avec une nuance d'inquitude, qu'y a-t-il?...

Tantaine fut un moment sans rpondre. Il s'tait assis les jambes
croises devant le feu prs de s'teindre, et tisonnait furieusement.

--Il y a, grommela-t-il enfin, il y a que nos cartes se brouillent.

A cette dclaration le front du souriant docteur se rembrunit.

--C'est Perpignan qui te gne, fit-il. Tu auras rencontr prs de lui
des difficults insurmontables...

--Non. Perpignan n'est qu'un sot. Il fera naturellement juste ce que je
voulais lui conseiller de faire. Nous tenons le Champdoce...

Le digne M. Hortebize, fort oppress depuis un moment, eut un gros
soupir de satisfaction.

--Alors, murmura-t-il, je ne vois pas...

--Quoi!... tu oublies le mariage de Croisenois! L est l'obstacle. Une
affaire si sagement combine, cependant, conduite avec tant de prudence.
Hier encore j'aurais rpondu sur ma tte d'un succs sans anicroche.

--Eh!... c'est cela, tu marchais avec trop d'assurance...

--Point. J'ai jou de malheur, voil tout. Est-ce que la sagesse humaine
existe!... La sagesse humaine!... ce n'est qu'un mot. On fait la part de
l'imprvu, on ne fait pas celle de l'impossible.

--Cependant...

--C'est ainsi. Jamais ennemi habile n'et imagin contre nous la srie
de combinaisons invraisemblables que nous oppose le hasard. Toi qui vas
dans le monde, connais-tu, en 1868, une hritire trs belle et trs
noble, insensible aux jouissances du luxe et de la vanit et capable
d'une grande et vraie passion...

Le docteur eut un sourire qui, certes, tait la plus explicite des
ngations.

--Eh bien! poursuivit le bonhomme, cette hritire existe, et elle a nom
Sabine de Mussidan. Elle aime, et sais-tu qui?... un homme que par trois
fois dj j'ai trouv en travers de ma route, un artiste, un peintre, et
il faut que ce garon soit dou de la plus redoutable nergie qu'on
puisse concevoir.

--Bast!... un artiste sans fortune, sans doute, sans relations...

Un geste de son interlocuteur l'interrompit...

--Cet artiste n'est pas sans relations, malheureusement, dclara le doux
Tantaine, il a un ami, et quel ami!... le gentilhomme qui devait pouser
Mlle Sabine, M. de Breulh-Faverlay.

Cette nouvelle tait si trange, que l'excellent Hortebize demeura sans
voix.

--Comment est venu ce rapprochement, poursuivit Tantaine, je ne puis me
l'expliquer. Ce doit tre un coup du gnie de Mlle Sabine. Enfin le
fait est l. Et  eux deux ils ont gagn  leurs intrts la femme que
je destinais  pousser la candidature de Croisenois.

--Mais c'est impossible.

--C'est mon avis. Ce qui n'empche que, hier soir, ils taient runis
tous les trois, et juraient, je le prsume du moins, de tout tenter pour
empcher le mariage du marquis.

L'excellent docteur bondit sur son fauteuil.

--Quoi! s'cria-t-il, quoi!... ils ont pntr les projets de
Croisenois! Ah! a, comment?

Le vieux clerc eut un geste dcourag.

--Ah! voil! rpondit-il. Un gnral ne peut tre sur tous les points
d'une grande bataille, et toujours parmi ses lieutenants il se trouve
des imbciles ou des tratres. J'avais arrang entre Van Klopen et
Croisenois une comdie qui devait nous livrer la vicomtesse. Tout avait
t prvu, combin, arrang: j'avais soign les dtails comme seul je
sais les soigner. Je ne pouvais pas ne pas compter sur un triomphe
complet.

Malheureusement, aprs une rptition gnrale excellente, la
reprsentation a t dtestable. Ni Croisenois, ni Van Klopen n'ont pris
la peine de jouer leur rle srieusement. Je leur avais prpar un
chef-d'oeuvre de finesse et de transitions, ils ont excut une scne
brutale, ridicule, rvoltante, une parade!... Ils ont cru, les idiots!
qu'il est ais de tromper une femme!

Et pour comble, le marquis,  qui j'avais recommand la plus extrme
rserve, a dmasqu immdiatement ses batteries; oui, ce niais vaniteux
a parl de Sabine.

Ds lors, tout tait perdu. La vicomtesse, qui sur le moment avait t
dupe, a rflchi, et la connivence des deux acteurs lui a saut aux
yeux. Flairant un pige, la peur l'a prise et elle a couru crier: Au
secours! chez M. de Breulh.

Le docteur coutait, la consternation peinte sur le visage.

--Qui donc, demanda-t-il a pu t'informer ainsi?

--Personne, je devine. Je vois les rsultats, je pntre la cause. Oh!
l'veil est donn, va!...

Le doux Tantaine n'est pas homme  gaspiller en inutiles discours ce
capital qui s'appelle le temps.

Quand il ouvre la bouche, c'est qu'il a quelque chose  dire, et ses
paroles, les plus oiseuses en apparence, ont toujours une porte
srieuse.

Le docteur le savait bien.

De l son anxit de plus en plus poignante,  mesure qu'il sentait
qu'on se rapprochait d'un but qu'il ne pntrait pas.

--Pourquoi me dis-tu tout cela, interrogea-t-il, que n'avoues-tu plutt
sans ambages que la partie est dsespre!

--C'est qu'elle ne l'est pas.

--A t'entendre, cependant!...

--J'ai dclar qu'elle tait fort compromise, rien de plus, et c'est
bien diffrent. Quand tu joues  l'cart, en cinq points, que ton
adversaire en a quatre et que tu n'en a pas un seul, jettes-tu tes
cartes et abandonnes-tu ton enjeu? Non. Tu gardes l'espoir de piquer sur
quatre, comme on dit vulgairement.

L'inaltrable flegme du vieux clerc d'huissier exasprait vraiment le
digne M. Hortebize.

--Ainsi, s'cria-t-il, tu t'obstines  lutter.

--Naturellement.

--Mais c'est de la dmence, c'est de l'aberration, c'est courir de gat
de coeur  un abme dont on a mesur la profondeur.

Le vieux clerc se permit un petit sifflotement on ne peut plus agaant.

--Que devrions-nous donc faire, demanda-t-il, au jugement de Votre
Excellence?

--Rien. Abandonner cette combinaison et en chercher une autre, moins
lucrative, peut-tre, mais aussi moins prilleuse. Ne vas-tu pas te
piquer au jeu? Ce serait, par ma foi! de la vanit bien place. Tu as
voulu mordre un morceau, il est trop dur, n'est-ce pas? abandonne-le; 
t'obstiner tu te casserais les dents. Nous avons tt ces gens, ce sont
des lutteurs au-dessus de nos forces; laissons-les. Au fond, que nous
importe que Mlle de Mussidan pouse Croisenois ou de Breulh, ou tout
autre! La spculation est-elle l? Non, heureusement. L'ide vraiment
productive, l'ide d'une socit  laquelle tu fais souscrire tous nos
contribuables, reste pleine et intacte. Nous la reprendrons. Mais, en
attendant, crois-moi, confessons entre nous notre dfaite, battons en
retraite et faisons les morts.

Il s'arrta, dconcert par l'expression gouailleuse du sourire du bon
pre Tantaine.

--Il me semble, ajouta-t-il, d'un ton bless, que ma proposition n'a
rien de ridicule, qu'elle est raisonnable.

[Illustration: Six convives achevaient de djeuner.]

--Peut-tre. Reste  savoir si elle est pratique.

--Je ne dcouvre rien qui t'empche de l'accepter.

--Vraiment! C'est qu'alors la frayeur te montre la position  travers de
singulires lunettes. Nous nous sommes trop avancs, mon bon docteur,
pour avoir encore notre libre arbitre. Aller de l'avant nous est
imprieusement command. Reculer maintenant, serait attirer nos
adversaires sur notre piste. Quoi que nous fassions, il faudra en
dcoudre. Or, bataille pour bataille, mieux vaut choisir son terrain et
commencer. A forces gales, l'agresseur gagne trois chances sur dix, on
l'a calcul.

--Ce sont des mots!...

--Bah!... sont-ce des mots aussi, nos confidences  Croisenois?...

L'argument, s'il n'branla pas le docteur, le frappa vivement.

--Serait-il donc assez infme pour nous trahir? fit-il.

--Pourquoi non, si c'est son intrt vident? Rflchis et juge:
Croisenois est au bout de son rouleau; nous l'avons bloui des
perspectives d'une fortune princire:  quel parti s'arrtera-t-il si
nous allons lui dire: Pardon! il n'y a rien de fait; vous tes dans la
misre; restez-y!

--On pourrait le dsintresser, l'assister.

--Et cela nous conduirait, o? Veux-tu payer ses dettes, dgager son
hritage, dfrayer son luxe et ses passions? Quelles limites auront ses
exigences? Depuis que je lui ai livr le secret de l'association, il
nous tient autant que nous le tenons; plus mme, car il a moins 
risquer. Nous lui avons appris la musique, docteur, il nous ferait
joliment chanter.

--Ah!... tu as t bien imprudent.

--Sacrebleu! il faut pourtant se confier  quelqu'un. D'ailleurs, les
deux affaires, celle du duc de Champdoce et celle de Sabine, se
tiennent. Je les ai conues ensemble, ensemble elles russiront ou me
craqueront entre les mains.

--Ainsi, tu persistes?

--Plus que jamais.

Depuis un moment, le docteur, avec une affectation qui ne pouvait
chapper  son interlocuteur, agitait et faisait sonner le mdaillon
d'or pendu  la chane de sa montre.

--J'ai jur autrefois, pronona-t-il avec un ple sourire, que nos
destines seraient communes. Je ne me ddis pas. Marche, si prilleuse
que me semble la route o tu t'obstines, je te suivrai jusqu'au bout...
jusqu'au foss de la culbute. J'ai sous la main ce qu'il faut pour
viter les angoisses de la chute: Une contraction du gosier, comme pour
avaler une pilule amre, une convulsion foudroyante, un vertige, un
hoquet... et tout est fini.

La lugubre prcaution du docteur avait toujours offusqu le bon
Tantaine. Elle lui fut en ce moment particulirement dsagrable.

--Oh!... assez, fit-il. Si tout tourne mal, tu utiliseras ton mdaillon;
jusque-l, par grce, laisse-le en repos.

Il se leva de l'air le plus mcontent, s'adossa  la chemine, et
poursuivit:

--Pour des gens de notre trempe, un danger connu n'est plus un danger.
On nous menace, nous nous dfendrons. Malheur  qui me gne. Au pis
aller, j'aurai recours aux grands moyens.

Il s'interrompit, alla ouvrir toutes les portes pour se bien assurer que
personne n'coutait derrire, et, revenant  sa place, il reprit d'une
voix sourde:

--En rsum, un seul homme nous fait obstacle: Andr. Supprime le, tout
va comme sur des roulettes.

L'excellent Hortebize tressauta comme s'il et t touch d'un fer
rouge.

--Malheureux! s'cria-t-il, tu voudrais...

Le vieux clerc eut un petit rire sec des plus effrayants.

--S'il le fallait, pourtant! rpondit-il. Ne vaut-il pas mieux tuer le
diable que d'tre tu par lui?

L'effroi du digne M. Hortebize tait tel que ses dents claquaient comme
des castagnettes. Il consentait bien  demander aux gens: La bourse ou
l'honneur! Mais demander: La bourse ou la vie! et frapper...

--Et si nous tions dcouverts! balbutia-t-il.

--Nous? Allons donc! Suppose le crime commis: la justice cherchera  qui
il profite. Arrivera-t-elle  nous? Jamais. Par exemple, elle saura que
cette mort rend  M. de Breulh la main d'une femme qu'il adore, et qui
lui prfrait Andr...

--Horrible!... fit le docteur rvolt.

--Eh! je le sais bien. Aussi ferai-je tout au monde pour viter cette
extrmit. Les moyens violents me rpugnent autant qu' toi. Je
chercherai, je trouverai mieux...

Il s'arrta court. Paul rentrait une lettre  la main.

Le protg de B. Mascarot rayonnait, et c'est d'un air de suffisance
bien plaisant qu'il tendit la main au docteur Hortebize et au vieux
clerc d'huissier.

--Par ma foi!... messieurs, dit-il, du ton le plus dgag, je comptais
bien sur votre aimable visite, mais non de si bonne heure. Je remercie
le hasard qui m'a inspir la pense de monter un moment.

Le pre Tantaine eut bien du mal  s'empcher de hausser les paules.

Involontairement, il comparait cette crnerie toute nouvelle de Paul 
ses dfaillances vingt-quatre heures plus tt,  cette mme place.

--Les affaires vont donc comme nous voulons? interrogea le docteur.

--Elles vont au moins assez bien pour que, mme en cherchant bien, je ne
puisse trouver un sujet de plainte.

--Vous venez de donner votre leon?

--Prcisment. Je quitte  l'instant Mme Grodorge. Quelle femme
aimable et charmante! Vous dire de quelles prvenances elle m'a combl
est impossible.

Paul et ignor totalement pourquoi et comment la porte de Mme
Grodorge lui tait ouverte, qu'il ne se ft pas exprim autrement.

--On s'explique, cela tant, votre satisfaction si lgitime, fit le
docteur avec une nuance de persiflage que Paul ne saisit pas.

--Oh!... rpondit-il, je ne m'en fais pas accroire pour si peu de chose.
Si je vous semble ravi, c'est que j'ai d'autres raisons... plus
srieuses.

--Serait-ce une indiscrtion de vous demander lesquelles?

Paul prit la mine grave et mystrieuse de l'adolescent qu'touffe son
premier secret d'amour.

--Je ne sais trop si j'ai le droit de parler, confiance oblige.

--Diable!... une aventure, dj!

L'amour-propre de l'lve du placeur s'panouissait dlicieusement.

--Gardez votre secret, mon cher enfant, conseilla le pre Tantaine,
gardez-le.

C'tait bien le moyen de lui dlier promptement la langue; le malicieux
bonhomme l'avait prvu.

--Oh! monsieur, protesta-t-il, me croyez-vous donc ingrat  ce point
d'avoir quelque chose de cach pour vous!...

Il agita triomphalement le papier qu'il tenait  la main, et mnageant
autant que possible ses effets, il poursuivit:

--Voici une lettre que m'a remis la concierge lorsque je suis rentr.
Elle m'a t apporte par un garon de banque. Devinez-vous de qui elle
peut tre? Allez, ne cherchez pas, elle est de mademoiselle Flavie Rigal
et ne me laisse aucun doute sur ses sentiments  mon gard.

--Oh!...

--C'est ainsi. Le jour o je prendrai la peine de le vouloir
srieusement, Mlle Flavie deviendra Mme Paul.

Une fugitive rougeur, aussitt disparue, courut sous la peau paisse et
ride du vieux clerc d'huissier.

--Vous tes heureux!... fit-il, non sans un tremblement fort apprciable
de la voix, bien heureux!...

L'autre, ngligemment, releva le revers de son paletot, et, passant son
pouce dans l'entournure de son gilet, rpondit:

--Mon Dieu oui!... Mais sans grands efforts je vous prie de le croire.
Je n'ai pas dplu  Mlle Flavie, et  ma troisime visite, elle me
le confessait bien gentiment.

Comme s'il et jug ses lunettes insuffisantes  dissimuler ses
motions, le pre Tantaine coutait, le visage cach entre ses mains.

--Hier soir, cependant, poursuivit Paul, Mlle Flavie avait t d'une
rserve et d'une froideur dsesprantes. Vous pensez peut-tre que je me
suis efforc de l'attendrir? Point. Je me suis dit: Mignonne, tu perds
ton temps, et je l'ai quitte de meilleure heure que de coutume.

Il mentait; il avait t horriblement inquiet.

--Et j'agissais sagement, continuait-il. La pauvre fille! Pour me tenir
rigueur, elle luttait contre son coeur. coutez plutt ce qu'elle
m'crit:

Il rejeta ses cheveux en arrire, se posa de la faon qu'il jugeait la
plus avantageuse, et lut:


        Mon ami,

     J'ai t mchante hier, et je m'en repens. Je n'ai pu dormir de la
     nuit, en me rappelant la grande tristesse qu'on lisait dans vos
     yeux quand vous vous tes retir. Paul, c'tait une preuve. Me
     pardonnerez-vous? J'ai plus souffert que vous, croyez-le.

     Quelqu'un qui m'aime bien, hlas! plus que vous peut-tre, me
     rpte sans cesse qu'une jeune fille qui livre  celui qu'elle aime
     sa pense entire, risque son bonheur. Est-ce vrai cela?

     Hlas! ce serait bien malheureux, Paul, car moi je ne saurais
     jamais feindre. Et, la preuve, c'est que je vais tout vous dire.
     Mon bon pre est le meilleur, le plus excellent des hommes, et tout
     ce que je veux il le veut. Je suis bien sre que si votre ami,
     notre bon docteur Hortebize venait de votre part lui prsenter une
     certaine requte, il ne dirait pas: non. Je suis bien sre que si
     je le priais d'une certaine manire, il me rpondrait: oui...

--Et cette lettre ne vous a pas touch? demanda le pre Tantaine.

--Franchement, si. coutez donc, il y a un million de dot.

Sur cette vanterie, le vieux clerc d'huissier se dressa d'un bon si
menaant, que Paul recula, stupfait de ce soudain mouvement de colre.

Mais, sur un coup d'oeil de l'excellent Hortebize, le bonhomme se
contint.

--Si encore il pensait ce qu'il dit, gronda-t-il; si son vice n'tait
pas pure fanfaronnade.

--C'est notre lve!... fit le docteur avec un sourire.

Le bon Tantaine, cependant, s'tait approch de Paul. Il posa sa large
main sur sa tte, et froissant presque brutalement ses beaux cheveux
blonds, il lui dit:

--Tu ne sauras jamais, mon garon, tout ce que tu dois  Mlle
Flavie!

Cette scne rapide impressionna Paul d'autant plus vivement, qu'il n'en
pouvait comprendre ni les motifs ni la porte.

Voil deux hommes qui avaient mis en oeuvre les deux plus puissantes
ressources de leur funeste esprit pour pervertir en lui tout sens moral;
il essayait de mettre leurs leons en pratique, esprant s'attirer leurs
loges, et, au lieu de cela, ils le traitaient avec le dernier mpris.
C'tait inexplicable.

Mais, avant qu'il ft assez revenu de sa surprise pour interroger, le
pre Tantaine avait matris son motion.

--Mon cher enfant, reprit-il, voici ma commission faite. Si je tenais 
vous voir, c'est uniquement parce que je craignais quelque dfaillance
de votre nergie.

--Cependant, monsieur...

--Oh!... rparation d'honneur. Vous tes fort, bien plus fort que je ne
le pouvais supposer.

--Il a fait des progrs, l'enfant! approuva le docteur.

--Tant de progrs, que le moment est venu de le traiter en homme. Ce
soir, mon cher Paul, M. Mascarot aura par Caroline Schimel le mot de
l'nigme qu'il poursuit. Demain  deux heures, trouvez-vous  l'agence,
vous saurez tout.

Paul voulait rpliquer, s'informer, le bon Tantaine ne lui en laissa pas
le temps.

Il lui coupa la parole d'un adieu des plus secs, et sortit en entranant
le docteur, de l'air d'un homme qui fuit une explication irritante ou
prilleuse.

--Partons, lui disait-il  l'oreille, une minute encore et je battrais
ce misrable petit farceur. Ah!... Flavie, Flavie!... Ta folie
d'aujourd'hui te cotera plus tard des larmes de sang!...

Les deux associs taient dj au bas de l'escalier, que le protg de
B. Mascarot demeurait encore debout, au milieu de son petit salon de
travail, un bras en avant, la bouche entr'ouverte, frapp d'immobilit,
offrant le plus parfait modle d'une statue de la confusion.

Toute la fiert qui le gonflait l'instant d'avant s'tait vapore comme
le gaz d'un ballon crev d'un coup d'pingle.

--Dieu sait, pensait-il, ce que doivent dire de moi ce misrable mdecin
et cet odieux clerc d'huissier. Sans doute ils rient de ma navet, ils
se moquent de mes prtentions!...

Cette pense l'exasprait jusqu' le faire grincer des dents; colre
bien injuste, en vrit! Ni le docteur, ni le bon Tantaine n'avaient
prononc le nom de Paul, une fois hors de chez lui.

Tout en remontant la rue Montmartre, Tantaine et le docteur ne
s'occupaient que de trouver un moyen de paralyser les dmarches
d'Andr.

--Mes informations sont beaucoup trop vagues, disait le bonhomme; j'ai
trop peu tudi le terrain pour prendre un parti. Ma tactique pour le
moment est de ne pas donner signe de vie, et j'ai donn, dans ce sens,
mes instructions  Croisenois. Mais j'ai attach un de nos agents 
chacun de nos adversaires. Andr, M. de Breulh, la vicomtesse, ne
sauraient faire un mouvement sans que je sois prvenu. J'ai une oreille
 leur porte, un oeil au trou de leur serrure, lorsqu'ils se croient
le plus en sret. Bientt je verrai clair dans leur jeu, et alors...
Va, reprends ton heureuse insouciance et fie-toi  moi.

Ils taient arrivs au boulevard; le vieux clerc d'huissier s'arrta
brusquement et tira sa grosse montre d'argent.

--Dj quatre heures! s'cria-t-il. Comme le temps file! Je te quitte,
je n'ai plus une minute  perdre. Ce n'est pas quand on a du lait sur le
feu qu'on peut s'endormir. J'ai dix courses indispensables  faire. Ne
dois-je pas surveiller mes observateurs et m'assurer qu'ils sont  leur
poste.

--Du moins, on te verra ce soir?

--C'est peu probable. Tel que tu me vois, je me propose d'aller dner
dans quelque restaurant des boulevards extrieurs.

Le docteur ouvrit de grands yeux.

--Oh!... pas pour mon plaisir, je te l'affirme, ajouta le bonhomme. J'ai
ce soir rendez-vous au _Grand-Turc_, avec ce garnement de Toto-Chupin.
Je dois y trouver cette Caroline, qui possde, j'en mettrais ma main au
feu, le secret des Champdoce. Elle est discrte, ruse, sous le coup
trs probablement de menaces effroyables, mais elle adore les petits
verres, et ce sera bien le diable si je ne dcouvre pas la liqueur qui
lui dlie la langue. Sur ce, je suis press,  demain!...




XXVI


Oui, il tait press, le pre Tantaine, et la preuve, c'est que lui,
l'infatigable marcheur, il prit une voiture  l'heure et promit cent
sous de pourboire pour tre men bon train.

C'est au coin de la rue Blanche et de la rue de Douai qu'il se fit
conduire tout d'abord. Il ordonna au cocher de l'attendre et gagna d'un
pas leste l'heureuse maison o le jeune M. de Gandelu avait install sa
divinit.

Il passa sans rien demander devant le concierge, en homme qui connat
les tres, il sonna sans se tromper  l'appartement si somptueusement
meubl o Rose s'tait mtamorphose en vicomtesse Zora de Chantemille.

On fut assez longtemps  venir  son appel.

Enfin, au bout de deux minutes, la porte fut ouverte par une grosse
fille au teint enlumin, le bonnet de travers. C'tait la cuisinire de
Zora-Rose, cette Marie qui avait si religieusement rapport  B.
Mascarot les onze francs qu'elle lui devait.

A la vue du vieux clerc, elle laissa chapper une exclamation de
plaisir.

--Eh! s'cria-t-elle, c'est le pre Tantaine qui arrive comme mare en
Carme.

--Chut! fit le bonhomme d'un air inquiet.

--Tiens, pourquoi se gner?

--Si votre matresse entendait, elle pourrait venir.

La cuisinire clata de rire.

--Pas de danger!... rpondit-elle; madame est dans un certain endroit
d'o on ne revient pas comme cela. Vous savez, les bijoux prcieux
risquent de s'garer, et on les serre.

Cette priphrase, qui signifiait que la pauvre Rose avait t arrte,
sembla surprendre beaucoup le vieux clerc.

--Pas possible! s'cria-t-il.

--C'est comme cela. Mais entrez donc, on vous contera la chose pendant
que vous trinquerez avec notre socit.

Dans la salle  manger, o pntra le pre Tantaine, six convives, assis
devant une table charge de bouteilles, achevaient un djeuner commenc
vers midi.

L'honorable socit tait compos de quatre femmes, que le bonhomme
reconnut pour des pratiques de l'agence, et de deux messieurs. Sur la
seule physionomie de ces messieurs, on ne leur et pas confi sa bourse.

--Comme vous le voyez, papa, commena le cordon bleu, aprs que son
nouvel invit eut trinqu et bu, on se passe du bon temps. C'est tout de
mme une drle d'affaire. Imaginez-vous qu'hier, comme je venais de
mettre mon dner en train, deux messieurs se prsentent pour parler 
madame. On les fait entrer et tout de suite ils lui dclarent qu'ils
viennent la chercher pour la conduire en prison. L-dessus, la voil 
pousser des cris si perants, qu'on devait l'entendre de la rue
Fontaine. Elle ne voulait pas marcher; elle s'accrochait aux meubles.
Alors, eux, trs proprement, vous l'ont prise par la tte et par les
pieds et l'ont porte  un fiacre qui attendait en bas. Emballe. Cela
fait ma quatrime patronne qui a du dsagrment... Mais vous ne buvez
pas!

[Illustration: Elle saute  terre et part comme si elle avait le diable
 ses trousses.]

Le doux Tantaine tenait le renseignement qu'il tait venu qurir; il
s'excusa poliment et se retira, laissant continuer le festin qui
semblait ne devoir finir qu'avec la dernire bouteille de la cave.

--De ce ct-ci, murmurait-il en montant en voiture, tout va pour le
mieux... Voyons ailleurs.

Ailleurs, ce fut d'abord aux Champs-lyses...

Il descendit non loin de la btisse de M. Gandelu pre, et s'approcha
d'un petit homme brun qui, arm d'une latte, cartait les passants,
qu'eussent pu atteindre les gravats tombant des chafaudages.

--Quoi de neuf, La Candle, demanda-t-il.

--Rien, monsieur Tantaine; dites bien au patron que j'ouvre l'oeil.

Successivement le bonhomme alla causer quelques instants avec un valet
de pied de M. de Breulh et une fille de service de Mme de
Bois-d'Ardon.

Puis, congdiant sa voiture, il gagna d'un pied leste l'tablissement du
pre Canon, le marchand de vins de la rue Saint-Honor, o il trouva
Florestan.

Autant le beau domestique est humble avec B. Mascarot, autant il est
fier avec le pauvre Tantaine.

Cette fois, pour mieux constater sa supriorit, il le fora d'accepter
 dner. Mais il ne put rien lui apprendre, sinon que Mlle Sabine
tait d'une tristesse morne.

Il allait tre huit heures, quand le vieux clerc put enfin se
dbarrasser de Florestan et sauter dans un fiacre pour se faire conduire
au _Grand-Turc_.

C'est rue des Poissonniers, au 18e arrondissement,  cent pas du
boulevard extrieur, que se balance au vent l'enseigne du _Grand-Turc_,
cet tablissement dont les sductions multiples irritaient si fort
depuis huit jours les convoitise de Toto-Chupin.

loquente plus qu'un pitre de foire, la faade qui crie aux passants:
Entrez! promet  l'intrieur un rsum de toutes les joies de ce
monde: Bonne table d'hte  six heures, caf, bire, liqueurs, et
par-dessus le march, danse, pour prcipiter la digestion.

Un couloir assez long donne aux lus l'accs de ce paradis terrestre.

Les deux portes qu'on trouve au fond conduisent, celle de droite au bal,
celle de gauche  la table d'hte.

L viennent prendre leur repas du soir quantit d'employs, des artistes
 leurs dbuts et des rentiers des environs.

Le dimanche, il n'y a jamais assez de place, et encore on tient les
enfants au-dessous de sept ans sur les genoux, comme dans les omnibus.

A coup sr, le baron Brisse demanderait parfois  remanier le menu:
mais comme les apptits les plus robustes y trouvent leur satisfaction,
tout est pour le mieux.

La table d'hte, d'ailleurs, est la moindre des attractions.

Les dernires bouches du dessert sont  peine avales, que sur un signe
du patron, tout  coup il se fait un grand remue-mnage.

En un clin d'oeil, la vaisselle et les nappes sont enleves. Le
restaurant devient caf, la bire coule  flots. Le bruit des dominos
remplace le cliquetis des fourchettes.

Ce n'est rien encore. A ce second signal, on ouvre  deux battants une
large porte, et aussitt on cesse de s'entendre. C'est l'orchestre du
bal qui verse dans la salle d'hte ses torrents d'harmonie.

Libre alors aux dneurs de profiter des cornets  pistons, le prix d'un
repas donne l'entre gratuite au bal.

Pourtant, malgr cette faveur, les deux clientles de l'tablissement,
celle de l'estomac et celle des jambes, ne se mlent gure.

Cela tient-il  la spcialit du bal? On ne s'y amuse pas, comme
ailleurs,  l'ternel quadrille, on n'y danse presque exclusivement que
des danses tournantes, des polkas, des mazurques, des valses. Oh!...
des valses surtout. Le _Grand-Turc_ est le conservatoire de la valse,
c'est connu.

Tout, on le voit vite, a t sacrifi  cette danse jalouse. Le milieu
de la salle, qui affecte la forme d'une rotonde, est isol par une
banquette dcrivant un cercle parfait.

Le dcor du dme qui reprsente des colombes planant dans l'azur, manque
peut-tre de fracheur, mais le parquet est merveilleusement soign et
entretenu, glissant  point et uni comme un miroir.

N'est-ce pas dire que la Germanie parisienne se prcipite  ce bal avec
une passion qui rappelle celle des enfants de l'Auvergne pour leur
musette?

Au _Grand-Turc_, il doit parler allemand, le galant cavalier qui se
risque  inviter une dame pour la prochaine, ou tout au moins connatre
le gracieux idiome des environs de Strasbourg.

Mais aussi quels duos de totons, quels vertiges, quels
tourbillonnements! C'est au _Turc_ qu'il faut voir les cordons-bleus de
l'Alsace, raides, sans un mouvement de tte, la bouche entr'ouverte,
l'oeil mourant, tourner pendant des quarts d'heure avec la grce de
ces petits danseurs de bois des orgues de Barbarie.

Pour la dixime fois dj dans la soire, le matre des crmonies du
bal venait de crier de sa voix la plus enroue: En place! en place!
quand le bon pre Tantaine se prsenta, aprs avoir jet au guichet ses
cinq sous d'entre.

La fte tait alors fort anime, et l'atmosphre commenait  se charger
de lourdes manations et de parfums tranges. Tout nouveau venu et t
suffoqu. Mais le vieux clerc d'huissier ressemble en ceci  Alcibiade,
que partout o le conduisent les ncessits de sa profession, il est 
l'aise autant que chez lui.

C'tait la premire fois qu'il venait au _Turc_, et cependant c'est de
l'air d'un vieil habitu qu'il parcourut les endroits rservs aux
buveurs, le rez-de-chausse, d'abord, puis la galerie du premier tage.

Mais c'est en vain qu'il essuya les verres de ses lunettes, troubls et
obscurcis par la bue du bal, il n'aperut ni Caroline Schimel ni
Toto-Chupin.

--Aurais-je fait une course inutile, grommela-t-il, o suis-je
simplement arriv trop tt?

Attendre, tait impossible. Il redescendit donc, alla s'installer dans
la partie la plus claire, prs du comptoir, et se fit servir une chope
de bire.

Pour se distraire, il avait en face de lui le tableau symbole de
l'tablissement.

C'est une grande peinture o les couleurs terribles n'ont pas t
mnages.

Cela reprsente un homme afflig d'une gnante obsit, coiff d'un
mouchoir blanc, vtu d'un maillot bleu, assis dans un fauteuil rouge,
prs d'une tenture verte, les pieds sur un tapis jaune. D'une main, il
tient son ventre; et, de l'autre, il tend un verre pour qu'on lui verse
 boire.

On voit trs bien que c'est un Grand Turc,  sa pipe d'abord, qui est
norme, au lion qui est prs de lui, et enfin  la sultane qui, de l'air
le plus gracieux, emplit sa coupe d'une bire cumeuse.

Cette sultane elle-mme, superbe personne blonde, bien portante et
richement mise, est ne, cela saute aux yeux, en Alsace, ce qui est une
dlicate flatterie de l'artiste  l'adresse des danseuses de
l'tablissement.

Le vieux clerc d'huissier admirait, lorsqu'il fut troubl par une voix
paillarde qui discutait loin de lui.

Machinalement, il prta l'oreille; il lui semblait reconnatre cette
voix.

--Mais c'est Chupin, se dit-il, le misrable garnement! O donc est-il,
que je ne l'ai pas aperu?

Il se retourna, et  deux tables plus loin, dans un recoin assez obscur,
il finit par distinguer celui qu'il cherchait.

Qu'il ft pass prs de Toto sans le reconnatre, il n'y avait rien de
surprenant  cela: Toto ne se ressemblait plus.

Non, Toto n'avait plus rien du piteux drle qui grelotait sous une
lamentable blouse perce; il reluisait, il rayonnait, il resplendissait.

Son plan tait fait le jour o il avait arrach cent francs au doux
Tantaine, et ce plan, il l'avait mis  excution.

Il s'tait jur qu'il serait beau; il tait superbe. Toutes les
splendeurs d'un magasin de confections d'occasion y avaient pass. Aprs
s'tre outrageusement moqu du jeune M. Gaston de Gandelu, qu'il
comparait  un singe, il avait videmment cherch  le copier.

Il portait un petit veston court et clair, un gilet surprenant de
couleur et de dessin et un pantalon  sous-pieds. Lui, qui jadis
mprisait les chemises, il tournait pniblement le cou dans un faux-col
terriblement raide qui lui descendait jusqu'au milieu de la poitrine.
Comme il tait tte nue, on voyait clairement qu'il avait confi sa tte
 un coiffeur; ses cheveux, d'un jaune sale, frisaient.

Il tait assis devant une table charge de plusieurs mooss vides, et, en
face, buvant avec lui, se tenaient deux messieurs qui avaient bien l'air
d'tre ce qu'ils taient. Il avaient la cravate  la Colin, la coquette
casquette de toile cire, et leurs cheveux, ramens sur le ct,
formaient deux accroche-coeurs soigneusement colls et maintenus aux
tempes.

A l'importance de Toto-Chupin,  sa mine fire,  son verbe haut, il
n'tait pas difficile de comprendre qu'il rgalait et qu'il jouissait de
la supriorit qu'a celui qui paye  boire sur celui qui accepte.

Le bon Tantaine se levait pour aller prendre le garnement par l'oreille,
quand une rflexion soudaine l'arrta.

Cauteleusement, avec une prudente lenteur, sans le moindre mouvement qui
pt attirer l'attention de l'aimable trio, il se retourna, enjamba deux
bancs et parvint  se rapprocher beaucoup en se dissimulant derrire un
des pilliers qui soutiennent la galerie suprieure.

Grce  cette manoeuvre, qui lui prit bien cinq minutes, il se
trouvait  la porte de tout entendre.

C'tait Chupin qui avait la parole:

--Vous avez beau me blaguer, disait-il  ses deux amis, et m'appeler
petit crev, je resterai toujours comme je suis; d'abord c'est mon ide,
et ensuite, pour travailler dans le grand, comme je veux, il faut avoir
l'air cossu.

Les deux messieurs riaient aux larmes.

--Oh?... je sais bien, poursuivait Toto, que j'ai une bonne tte avec
mes habits, mais cela vient de ce que je n'en ai pas l'habitude. La
belle malice! On s'y fera bien vite. S'il le faut, je me payerai des
leons d'un matre de danse pour ressembler  quelqu'un de trs chic.

--Voil une pose!... fit un des messieurs. Dis donc Chupin, quand tu
iras au bois en voiture, tu m'emmneras?

--Tiens! pourquoi pas! Qu'est-ce qu'il faut pour avoir une voiture? de
l'argent. Quels sont ceux qui gagnent de l'argent? Ceux qui ont un
truc. Eh bien! moi j'en ai un qui a crnement russi  ceux qui me
l'ont appris. Pourquoi ne me russirait-il pas?

C'est avec une relle terreur que le pre Tantaine venait de
s'apercevoir que Toto tait ivre. Que savait-il au juste, qu'allait-il
dire?

Le bonhomme se tenait sur ses gardes, prt  renfoncer d'un bon coup de
poing dans la gorge du garnement la premire parole compromettante.

Les deux invits de Toto, eux aussi, savaient bien qu'il avait trop bu.

Depuis qu'il semblait dispos  leur livrer le secret de ses intentions,
ils taient devenus fort attentifs et changeaient des regards
d'intelligence.

Pourquoi, en effet, ce prcoce gredin n'aurait-il pas, ainsi qu'il le
prtendait un truc ingnieux?

Ses habits neufs, sa suffisance, ses libralits prouvaient en tout cas
qu'il possdait de l'argent. O l'avait-il pris? Le lui faire confesser
pour puiser aux mmes sources tait indiqu. Il avait le vin si expansif
que lui arracher les dernires confidences ne pouvait pas tre bien
difficile.

D'un coup d'oeil, ces messieurs  accroche-coeurs s'entendirent
mieux que larrons en foire et se distriburent les rles.

Le plus jeune secoua la tte d'un air incrdule et ironique  la fois.

--Toi, un truc jamais de la vie.

L'autre, aussitt, prit le parti du jeune garnement, ce qui tait le sr
moyen de caresser sa vanit et de lui dlier la langue.

--Pourquoi donc pas? dit-il.

--J'en ai un, affirma Toto.

--Dis-le donc, si tu ne veux pas que l'on croie que tu te vantes.

--C'est simple comme bonjour, fit-il enfin, seulement il s'agissait
d'inventer la chose. Je vais vous en donner une preuve. Supposons que
j'aie vu Polyte, que voil, lever deux paires de bottes  un talage.

Le susdit Polyte protesta avec une telle nergie, que le bon Tantaine,
qui ne perdait pas un mot de la conversation, ne douta pas qu'il n'et
sur la conscience quelque mfait de ce genre.

--Ce n'est pas la peine de t'enlever, continua Toto, puisqu'on te dit
que c'est une supposition. Mettons que ce soit arriv et que je le
sache. Savez-vous ce que je fais? Je vais tout droit trouver mon Polyte,
et je lui dis dans le tuyau de l'oreille: Part  deux, ou je vends la
mche.

--Possible, mais alors, moi, pour ta part, je te casserais la figure.

Oubliant le rle d'homme distingu, Toto et le geste narquois des
gamins de Paris.

--Tu ne casserais rien, dit-il, parce que tu n'es pas une bte. Tu te
dirais: Si je fais mal  ce garon, il criera comme un aveugle, cela
donnera l'veil et on m'arrtera. Et au lieu de cela tu tcherais de
t'en tirer au meilleur march possible; tu marchanderais et nous
finirions par nous arranger trs bien.

--Et c'est l ce que tu nommes un truc?

--Mais oui. Est-ce qu'il n'est pas bon? On laisse les imbciles courir
seuls tous les risques, et ensuite on les force  partager les
bnfices.

--Connu, le systme! C'est tout simplement du chantage.

--Prcisment, je m'en flatte.

Et, sur cette fire dclaration, Toto empoigna un mooss vide et se mit 
frapper sur la table de toutes ses forces, criant qu'il avait soif et
qu'on apportt  boire pour lui et ses deux amis.

Les deux messieurs, pendant ce temps, se regardaient d'un air
passablement penaud. La comparaison de Toto ne leur apprenait rien de
neuf, rien de pratique surtout.

Le chantage est une spculation d'une simplicit primitive,  la porte
de toutes les intelligences; le difficile est de trouver quelqu'un 
faire chanter, et quelqu'un ayant de la voix, c'est--dire de l'argent.

L'objection de Polyte trahit immdiatement cette proccupation.

--Je ne dis pas qu'il n'y a pas de bons coups  faire dans cette partie,
remarqua-t-il, mais il doit y avoir du chmage, dans cet tat-l. On
n'est pas rveill tous les matins par un filou qui vous dit:
Viens-t-en voir un peu comment je dcroche les bottes aux talages!

--Cette ide exclama Chupin en haussant les paules, c'est dans ce
mtier-l comme dans les autres: il faut se remuer pour gagner de
l'argent. Certainement, si on attend les clients  domicile, ils ne
viennent gure; mais on les cherche, et on les trouve!

--O?

--Ah! voil!...

Il y eut un silence dont le doux Tantaine eut envie de profiter pour se
montrer. Il tait certain ainsi de couper court aux confidences. Mais
d'un autre ct il jugeait utile de connatre les ides du garnement. Il
se rapprocha donc encore, au point qu'il n'tait plus spar du trio que
par un pilier.

Toto, lui, oubliant l'harmonie de sa frisure, se grattait la tte avec
cette mine si plaisamment grave que prennent les ivrognes quand ils vont
 la pche de leurs ides.

--Bast!... pronona-t-il enfin, pourquoi pas?

Il se pencha vers ses invits, et mystrieusement, il ajouta:

--On est entre amis, on peut parler?

--N'aie pas peur.

--Eh bien! c'est aux Champs-lyses que je trouve mon affaire, et deux
fois par jour plutt qu'une.

--Pourtant, je ne vois pas d'talage  dgarnir par l.

Chupin haussa ddaigneusement les paules.

--Pensez-vous donc, reprit-il, que je m'adresse aux voleurs? Mauvaise
affaire? Parlez-moi des honntes gens, voil des pratiques qui aiment 
chanter! les honntes gens, c'est doux, c'est gnreux.

Le pre Tantaine frmit. Il se souvenait d'avoir entendu B. Mascarot
prononcer une phrase dans ce genre. Il fallait que Toto et cout aux
portes.

--Allons donc!... exclama Polyte, les honntes gens n'ont pas de raisons
pour chanter.

Toto faillit briser sa chope, tant il la posa rudement sur la table.

--Me laisserez-vous parler? fit-il.

--Cause, Toto, rpondirent les autres.

--M'y voil. Donc, quand on a besoin de monnaie, on file aux
Champs-lyses, les mains dans ses poches, et on va s'asseoir sur un
banc, le long d'une des avenues qui sont entre la grande alle et le
quai. Sur son banc, on fait ce qu'on veut; on peut en griller une ou
deux, mais en mme temps on guigne les fiacres qui marchent doucement.
Ds qu'il s'en arrte un, on court voir qui en descend. Si c'est une
honnte femme, on a gagn sa journe.

--Et tu sais reconnatre une honnte femme, toi!

--Un peu! Est-ce que cela ne se voit pas! Une honnte femme qui descend
d'une voiture o elle ne devrait pas tre fait une drle de figure, je
vous le promets. Elle est  la portire, qui allonge la tte, qui guette
de droite  gauche, qui baisse son voile si elle en a un. Ds qu'elle
croit que personne ne le regarde, elle saute  terre, et elle part comme
si elle avait le diable  ses trousses...

--Et ensuite?

--Ensuite!... On prend le numro de la voiture et on file la dame
jusque chez elle.

Pour le coup, le bon Tantaine n'en pouvait douter, Toto intressait
prodigieusement ses auditeurs.

Pour lors, continua-t-il, on pose  la porte pour donner  la dame le
temps de monter chez elle. Ds qu'on la suppose arrive, on se prcipite
chez le concierge en disant: Excusez! je dsirerais savoir le nom de la
dame qui vient de rentrer?

--Et tu crois que les portiers disent les noms comme cela?

--Pas du tout. Aussi a-t-on toujours sur soi une ficelle, qui consiste
en un joli petit portefeuille de treize ou vingt-cinq. Quand le pipelet
vous a rpondu d'un ton rogue: Connais pas! On sort le calepin de sa
poche, et on dit d'un air de n'y pas toucher: C'est vexant, car elle
vient de laisser tomber ceci devant la maison, sur le trottoir, je
voulais le lui rendre.

[Illustration: Elle tait en proie  une violente crise de nerfs.]

Ravi de l'effet qu'il produisait, Toto vida, comme le plus vieil
Allemand du _Grand Turc_, un norme verre de bire, et poursuivit:

--L-dessus, le portier devient aimable et poli, il dit le nom, il
indique l'appartement, et l'on monte. Pour cette premire fois, il
s'agit de s'informer si la femme est marie ou non, ce qui n'est pas
malin. Si elle ne l'est pas, on a perdu son temps. Si elle l'est tout va
bien!...

--Que dit-on dans ce cas?

--Rien. Seulement on va aux renseignements; puis, le lendemain, de bonne
heure, on vient se mettre en faction devant la maison pour guetter la
premire sortie du mari. Ds qu'il s'est loign, on ne fait ni une ni
deux, on va sonner chez lui, et on demande  parler  son pouse: c'est
l qu'il faut de l'aplomb! Madame, lui dit-on, j'ai pris hier, dans la
journe, le fiacre numro tant,--on indique le numro de son fiacre 
elle,--et j'ai eu le malheur d'y oublier mon porte-monnaie, qui
contenait cinq cents francs. Comme je vous ai vue monter dans cette
voiture immdiatement aprs moi, je viens vous demander, si, par hasard,
vous ne l'auriez pas trouv.

Vous pensez bien que voil une femme pas contente. Elle nie, elle se
dfend, elle se fche, elle menace. Mais on ajoute poliment:

Puisque c'est ainsi, madame, je m'adresserai  votre mari.

Aussitt, la peur la prend, et... elle chante.

--Et le tour est fait?

--Pour ce jour-l, oui, mais non pour toujours. Plus tard, ds que les
fonds baissent; on retourne visiter la dame, et on joue le mme jeu:
C'est moi, madame, qui suis ce pauvre jeune homme dont l'argent s'est
trouv perdu dans le fiacre n..., etc..., etc.

Et quand on a une douzaine de pratiques pareilles, on vit de ses rentes.
Comprenez-vous, maintenant, pourquoi je tiens  tre si bien mis?
Autrefois, quand j'avais ma blouse, on m'aurait offert cent sous; tandis
que maintenant, je peux demander carrment mon billet de mille.

La verve railleuse des invits de Toto-Chupin peu  peu s'tait teinte.
Ils rflchissaient.

Il parut au pre Tantaine que chacun d'eux,  part soi, tirait les
dernires consquences de ce qu'il venait d'entendre.

Pourtant leur physionomie n'exprimait qu'un ironique ddain.

--Pas neuf le truc! dclara Polyte au bout d'un moment.

--Non, pas neuf du tout! approuva l'autre.

C'est vrai. Cette abominable spculation est vieille comme le mariage,
comme la trahison, comme la jalousie.

Et il semble qu'elle doive durer et se perptuer, tant qu'il y aura des
maris jaloux de leur honneur et des femmes oublieuses de leurs devoirs.

Hlas! qui saurait compter,  Paris seulement, combien il est de
malheureuses qu'un instant d'garement, amrement regrett quelquefois,
livre sans dfense  tous les caprices de la plus lche et de la plus
affreuse des tyrannies.

Un jour, lorsque heureuses et palpitantes, elles couraient  un
rendez-vous d'amour, elles ont t pies et suivies par un misrable.
Et quelques jours aprs, en mme temps que le remords, souvent, ce
misrable est venu, bien autrement impitoyable, la prire aux lvres et
la menace dans les yeux, demander le prix de son silence, le prix d'une
sorte de monstrueuse complicit.

Et depuis, pour ces esclaves infortunes du chantage, l'existence n'a
t qu'une longue angoisse. Plus de calme, plus de paix, de
contentement, de repos d'esprit. A chaque coup de timbre de leur porte
d'entre, elles tressaillent et plissent. Qui vient? Serait-ce encore
lui, l'tre excrable et vil, qui veut prsenter quelque requte
formidable, dans le got de celle imagine par Toto:

Madame ne refusera pas un petit secours  un pauvre jeune homme qui a
eu le malheur de perdre son porte-monnaie dans une voiture o madame est
monte aprs lui! madame se souvient sans doute...

Parfois la _Gazette des Tribunaux_ rvle au public quelque turpitude de
ce genre, mais qui donc y prend garde?

Pour bien des gens encore LE CHANTAGE, ce dtestable crime qu'on
retrouve partout, du premier au dernier degr de l'chelle sociale,
n'est qu'un mot, un vain mot. On rit, on ne se croit pas menac.

Qui n'a connu, cependant, l'histoire de la pauvre Mme de V...?

Un matin, elle se rsout  une dmarche horriblement compromettante et
prilleuse; innocente, pourtant.

Elle se dtermine  aller visiter, chez lui, dans la chambre qu'il
occupe dans une maison meuble prs de l'cole-Militaire, un jeune chef
d'escadron de hussards, qui tout l'hiver a t son courtisan assidu, qui
lui a crit trois ou quatre lettres qui l'ont touche.

Si elle ose ainsi aller chez lui, c'est qu'il est dangereusement malade,
qu'il voudrait la voir une dernire fois avant de mourir.

Elle prend une toilette de circonstance: robe sombre, chapeau  voile
trs pais. Elle sort, elle monte dans la voiture d'un de ces cochers
marrons, qui sortent on ne sait d'o, et se fait conduire avenue de
Lowendal.

Elle avait bien les allures effarouches, l'air effray, les mouvements
inquiets que Toto-Chupin dcrivait  ses amis. Comme autant de preuves
infaillibles d'honntet.

Mme, ces signes taient si visibles, que le cocher les remarqua. Il se
promit qu'il saurait qui tait cette femme, se jurant bien qu'il
tirerait parti de sa faute, si faute il y avait.

Les moyens d'investigation ne lui manquaient pas.

Aprs tre reste une demi-heure environ prs du malade, qui ne la
reconnut mme pas, Mme de V... descendit toute en larmes, remonta en
voiture, et se fit reconduire non devant sa maison, mais  une certaine
distance.

Prcautions vaines. Le misrable donna sa voiture  garder  un
commissionnaire, et s'attacha aux pas de la pauvre femme.

Le soir mme, il savait son nom, qu'elle tait marie et avait deux
petites filles, que son mari tait fort souponneux sans avoir raison de
l'tre, et enfin qu'ils passaient pour tre riches. Il sut enfin o elle
tait alle.

Le lendemain, il se prsentait, en l'absence du matre de la maison, et
rclamait  Mme de V... 500 francs de pourboire.

Elle eut l'imprudence, la faiblesse de les donner.

Quelle misre! Elle se disait que d'un mot cet homme pouvait la perdre,
briser sa vie, ruiner son honneur  elle, et aussi le bonheur et
l'honneur de son mari et de ses enfants.

L'homme vit bien quelle terreur il produisit et projeta d'en abuser.
Huit jours plus tard il reparut, implorant la petite charit de 1,000
francs, qui lui furent accords. Cette somme dura peu. Il revint une
troisime fois, puis une quatrime, une dixime, une vingtime, toutes
les semaines, sans cesse, sans trve.

Et si Mme de V... hsitait, se plaignait, marchandait, protestait
qu'elle tait sans ressources, qu'il la ruinait, il rptait avec son
cynique sourire:

--Il faudra donc que je m'adresse  M. de V..., il sera plus gnreux,
lui; que ne donnerait-il pas pour savoir...

Et jamais le vil gredin ne se retira les mains vides.

Il ne conduisait plus de voitures, il s'amusait, vivait bien, buvait
outre mesure. Il entretenait une matresse, et quand cette fille le
tourmentait pour quelque fantaisie coteuses, il courait chez Mme de
V...

Comme  la longue il s'tait accoutum  l'ignominie, qu'il finissait
par croire  l'impunit, il ne prenait plus de prcautions. Il venait le
matin, le soir,  toute heure, sans demander seulement si M. de V...
tait absent ou non. Plusieurs fois il se prsenta compltement ivre,
jurant, balbutiant des menaces incohrentes. Et les domestiques entre
eux ne pouvaient expliquer qui tait cet homme ni comment leur matresse
ne lui parlait qu' mains jointes.

Cela en vint au point que Mme de V... se trouva compltement
dpouille. Tout ce dont elle pouvait disposer avait pass aux mains du
brigand. Elle en tait  envoyer de l'argenterie de la maison au
Mont-de-Pit,  n'oser plus s'acheter une robe,  conomiser sur les
dpenses du mnage,  faire danser--extrmit fltrissante!--l'anse du
panier conjugal.

C'est dans ces circonstances que le cocher s'avisa d'exiger d'un seul
coup une somme considrable, afin, disait-il, de s'pargner des
dmarches dsagrables.

Mme de V... ne pouvant la lui remettre, il s'emporta, il jura, il fit
dans le salon une scne rvoltante, atroce.

Ne pouvant rien obtenir d'une femme qui n'avait plus rien, il sortit en
dclarant qu'il accordait vingt-quatre heures de rflexion, et que
c'tait trop de bont de sa part.

Il tait  peine sorti, qu'il fallut porter Mme de V...  son lit.
Elle tait en proie  une violente crise de nerfs, la fivre la prit, et
ses jours furent en danger.

Ce fut un bonheur pour elle. Son dlire rvla la vrit  son mari, et
quand le misrable se prsenta pour rclamer son d, il trouva un
officier de paix qui le pria de le suivre au dpt.

Aujourd'hui ce cocher doit rflchir dans quelque maison centrale, sur
les dangers qu'il y a de trop tirer sur la ficelle.

C'est que la justice ne plaisante pas, lorsqu'il s'agit du chantage,
une plaie hideuse o il faut porter le fer et le feu. Quant  la police,
partout o elle le souponne, elle le poursuit, le cerne, le traque et
venge les victimes. Cependant les auditeurs de Toto-Chupin, en dpit de
leurs mines ddaigneuses, taient excessivement surpris.

Eux qui avaient pratiqu tant de mtiers honteux, ils ignoraient
celui-l, dont la simplicit les sduisait. Raison de plus pour le
dprcier en apparence, afin de tirer de Chupin des renseignements plus
exacts.

--Ces choses-l, commena Polyte, a se dit, mais a ne se fait pas.

--a se fait, soutint Toto.

--As-tu essay?

En tout autre moment, le vaniteux garnement et rpondu bravement: Oui!
Mais en ce moment, les fumes de son ivresse s'paississaient de plus en
plus, et la vrit sortait des mooss de bire.

--Pas prcisment, rpondit-il, mais j'ai vu manoeuvrer le truc.
Beaucoup plus en grand, c'est vrai, raison de plus pour que je russisse
en petit.

--Tu as vu, tu as vu!...

--Comme je te vois remplir ta chope.

--Tu tais donc de l'affaire?

--J'en tais, et je mettais la main au ptrin. Ah! j'en ai suivi de ces
voitures!... J'en ai fil, de ces beaux messieurs et de ces belles
dames! Seulement, je ne travaillais pas  mon compte. J'tais comme qui
dirait le chien qui attrape le gibier et ne le mange pas. Quel
malheur!... Si encore on m'et jet un os, de temps en temps! Mais rien!
du pain sec, des injures avec, des coups au dessert! Il n'en faut plus.
Je vais m'tablir.

--Et pour qui travaillais-tu comme cela?

Chupin se redressa avec une fiert extraordinaire. Loin de songer  dire
du mal de B. Mascarot, il ne pensait qu' exalter ses mrites, comme si
de la gloire de ses matres il et rejaillit quelque chose sur lui.

--Pour des gens, rpondit-il, qui n'ont pas leurs pareils  Paris.
Ah!... ils ne s'amusent pas  la bagatelle de la porte, ceux-l!...
Aussi sont-ils riches  faire trembler. Tout ce qu'ils veulent, ils le
peuvent, et si je vous contais...

Il s'arrta court, la bouche bante, la pupille dilate par la surprise
et par la peur...

Il venait de voir se dresser devant lui le bon pre Tantaine.

En apparence, l'pouvante de Chupin ne s'expliquait pas.

Jamais la physionomie du vieux clerc d'huissier n'tait arrive  une si
parfaite expression de benignit niaise.

C'est d'une voix toute paternelle qu'il s'cria:

--Enfin, voici Toto, ce mauvais sujet que je cherche depuis plus d'une
demi-heure. Sac  papier!... est-il assez beau! On dirait un fils de
prince.

Mais le garnement demeura insensible  ce compliment, qui et d
l'enchanter. Cette indulgence inaccoutume le dconcertait.

Il est vrai que la seule vue du bonhomme avait suffi pour dissiper,
comme par magie, les brouillards de bire et de vin qui obscurcissaient
sa cervelle.

A mesure qu'il reprenait son sang-froid, il se rappelait vaguement tout
ce qu'il venait de raconter. Il tait navr de sa sottise et accabl du
pressentiment d'un malheur indtermin et pourtant certain.

C'est que la navet ne comptait pas au nombre des dfauts de cet enfant
de Paris. Sans cesse aiguise aux meules de la ncessit, son
intelligence tait bien au-dessus de son ge.

Sa foi aux apparences doucereuses du pre Tantaine tait fort
chancelante.

Il se sentait en face d'un problme, comprenant que de sa prompte
rsolution dpendait en quelque sorte son existence. Avait-il ou non t
entendu? Tout tait l, pour lui.

--Si ce vieux coquin m'a cout, pensait-il, je suis perdu.

Et il l'examinait avec toute l'attention dont il tait capable, comme
s'il et espr dchiffrer cette vivante nigme.

Il tait trop adroit cependant pour ne pas dissimuler ses inquitudes.
Le moindre silence d'angoisse devait le trahir.

C'est donc avec une gat trop bruyante pour n'tre pas force, qu'il
rpondit:

--Je vous attendais, bourgeois, et c'est pour vous faire honneur que je
me suis mis sur mon trente et un.

--A la bonne heure. C'est gentil, cela.

--Mais oui. Aussi j'espre bien que vous me permettrez de vous offrir
quelque chose: un bock, un petit verre, un rien, histoire de trinquer...

Toto s'enhardissait jusqu' proposer une politesse  son bourgeois,
cela tait prodigieux. Mais il et os bien d'autres normits pour se
grandir dans l'opinion des deux amis qu'il croyait avoir crass de sa
supriorit.

Il s'attendait  voir son invitation rejete bien loin; il se trompait.
C'est fort honntement que le vieux clerc s'excusa, et comme d'une offre
toute naturelle.

--Je sors de table, rpondit-il.

--Raison de plus pour avoir soif, insista Chupin.

Il montra d'un geste fier les mooss vides rests sur la table, et
ajouta:

--Voici ce que nous avons bu, mes amis et moi, depuis le dner.

C'tait une prsentation. Le pre Tantaine souleva lgrement son
chapeau gras, et les messieurs  accroche-coeurs s'inclinrent
profondment.

Ces messieurs ne laissaient pas que d'tre effarouchs par la prsence
de ce vieux.

En outre, estimant que le quart d'heure de Rabelais ne pouvait tarder 
sonner, ils jugrent prudent de s'esquiver, pour le cas o Toto se ft
avis de revenir sur sa gnrosit. Au _Grand-Turc_, comme ailleurs,
c'est parfois l'invit qui est oblig de s'excuter et de payer la
carte.

L'instant leur tait propice. Une valse venait de finir, et le matre
des crmonies hurlait son ternel En place! en place!

Les messieurs serrrent la main de Toto, salurent le bonhomme et se
perdirent dans la foule.

--Bons garons! exclama Toto, qui ne rougit pas de ses amitis.

Le vieux clerc modula du bout des lvres un petit sifflement fort
mprisant.

--Tu frquentes des socits dplorables, Toto, fit-il, qui te
gteront...

--Oh!... c'est fait, bourgeois.

--Je le crains pour toi. Enfin, cela te regarde; tu sais ce que je t'ai
rpt maintes fois, tu finiras mal.

Cette prdiction  laquelle il est si bien accoutum rendit  Toto
presque toute sa tranquillit d'esprit.

--Si le vieux coquin se doutait de quelque chose, se dit-il,
certainement il ne me menacerait pas.

Infortun Chupin, c'est au moment mme o son impudence rassure
reprenait le dessus, que le pril tait le plus imminent.

Dfinitivement, pensait le pre Tantaine, ce garnement a trop d'esprit,
il ne vivra pas. Ah!... si je devais continuer les affaires, je me
l'attacherais; il me rendrait de grands services. Mais, au moment de
fermer boutique, laisser aprs soi un gredin si bien instruit serait une
impardonnable imprudence de la part de gens qui sont pays pour savoir
ce que peut coter un secret envol.

Cependant Toto avait appel le garon. Il jeta sur la table une pice de
dix francs en criant d'un air superbe: Payez-vous!

Mais le vieux clerc s'opposa  cette dpense, et c'est de sa poche que
sortirent les dix francs qui taient dus.

Cette gnrosit ne pouvait manquer de mettre le garnement en belle
humeur.

--Autant d'conomis! fit-il. Allons maintenant trouver Caroline
Schimel.

--Es-tu sr qu'elle soit ici? Je n'ai pu la dcouvrir.

--C'est que vous n'avez pas su chercher. Elle fait son piquet dans la
salle du caf. Arrivez, bourgeois.

Le pre Tantaine ne s'empressa pas de suivre le jeune drle.

--Un instant, fit-il, convenons de nos faits. Tu as bien rpt  cette
fille tout ce que je t'avais dit?

--Mot pour mot, bourgeois.

--Rpte, car il s'agit de ne pas se couper.

Chupin qui tait dj debout se rassit.

--Donc, commena-t-il, voil cinq jours qu'il n'y a plus que Toto pour
votre Caroline. J'ai trouv le joint. Nous jouons au piquet des cinq
heures d'horloge, et  tout coup je lui donne quatorze d'as. Pour lors,
tout en battant le carton, je lui ai gliss la chose en douceur, je lui
ai confi que j'ai un brave homme d'oncle, dans les prix de cinquante
ans, encore bien propre, garanti bon teint, allant au feu et  l'eau, un
peu bte si on veut, mais bien aimable, veuf, sans enfants, et grillant
de se remarier avec une personne... trs bien, qu'elle connaissait, vu
que l'ayant aperue il en tait tomb amoureux...

--Pas mal, Toto, pas mal!... Et qu'a-t-elle rpondu?

--Dame! elle a souri, cette fille, a la flattait. Seulement, comme elle
est plus dfiante que notre chat, j'ai bien vu qu'elle craignait qu'on
n'en voult qu' sa monnaie. Alors, moi, bien vite, sans avoir l'air d'y
toucher, je me suis mis  chanter que mon oncle est un vrai oncle, un
solide fait sur mesure, ayant le sac, propritaire et gagnant au moins
quatre mille francs par an.

--Et tu m'as nomm?

[Illustration: Transport de fureur, il saisit Catenac...]

--Oui,  la fin. Sachant qu'elle vous connat, ce n'est pas pour vous
flatter, je me disais: Ce sera dur. Au contraire, ds que j'ai eu
prononc votre nom, ses yeux ont flamb: Ch l gnnais, a-t-elle dit
dans son langage, ch l gnnais peaugoub! C'est chez le patron
qu'elle vous a remarqu; vous lui allez... A quand la noce, bourgeois?
J'en suis. Elle vous attend ce soir...

Le vieux clerc assura ses lunettes d'un geste dcid, se leva et dit:

--Marchons.

Le jeune garnement ne s'tait pas tromp. L'ancienne fille de service du
duc de Champdoce tait attable  son ternelle partie.

Mais ds qu'elle aperut le soi-disant oncle de Toto, et bien qu'elle
et une quinte au roi et un quatorze de dix, elle jeta ses cartes pour
faire  cet amoureux le plus gracieux et le plus encourageant accueil.

Il s'en montra digne. Toto-Chupin ngociateur de mariages par occasion,
n'avait jamais vu son bourgeois si empress, si aimable, si causeur.

Il avait, ce bon Tantaine, des grces de roquentin passionn qui
parurent faire une vive impression sur le coeur de Caroline Schimel.

Jamais, non jamais, elle n'avait entendu chanter  son oreille des
phrases si tendres d'une voix si harmonieuse. C'tait  en perdre la
tte.

Oui, on l'et perdue  moins, car le vieux clerc faisait noblement les
choses, il avait demand un bol de punch au kirsch, et doux propos et
verres de dur se succdaient et alternaient.

Tantaine n'avait plus que vingt ans; il but, il chanta, il dansa. Oui,
sur un mot de Caroline, il la saisit par la taille et l'entrana dans la
salle de bal, et Toto, stupide d'tonnement, les vit se lancer dans le
tourbillon de valseurs.

Mais aussi, quelle rcompense! A dix heures, le mariage tait arrt, et
Caroline, subjuge, sortait au bras de son futur poux. Elle venait de
lui permettre de lui offrir au restaurant le souper des fianailles.

       *       *       *       *       *

Le lendemain, au petit jour, des balayeurs descendant des hauteur de
Montmartre, trouvaient sur le boulevard, tendue  terre, inanime, une
femme.

Ils eurent la charit de la porter au poste. Elle n'tait pas morte,
comme on le crut d'abord, mais seulement tourdie.

Revenue  elle, cette malheureuse dclara qu'elle se nommait Caroline
Schimel, qu'elle tait rentre dans un restaurant pour souper avec son
fianc, et que de ce moment elle ne se rappelait plus rien.

Sur sa demande, on la reconduisit  son domicile, rue Marcadet.




XXVII


Il n'est, pour voir, que l'oeil du matre, a dit La Fontaine, et une
fois de plus on pouvait vrifier l'exactitude du proverbe, au bureau de
placement de la rue Montorgueil.

Depuis huit jours  peine, B. Mascarot avait cess de prendre place,
tous les matins, au confessionnal, et dj l'agence et l'htel des
domestiques sans place, son annexe, souffraient. La clientle se
plaignait; on trouvait Beaumarchef charmant, mais insuffisant.

L'ancien sous-off, qu'effrayait sa responsabilit, avait risqu de
timides observations, mais il avait t rembarr si durement qu'il ne
soufflait plus mot, et se contentait de gmir tout bas.

Mais qu'importait  B. Mascarot son agence! Se soucie-t-on du moyen,
quand on touche le but?

Ainsi, le lendemain de l'expdition du bon Tantaine au _Grand-Turc_,
pendant que Beaumar rpondait  tous ses clients: Monsieur est sorti,
monsieur tait enferm dans son cabinet.

Ce jour-l, sa physionomie portait les traces de fatigues crasantes. A
plusieurs reprises, il souleva ses lunettes pour essuyer ses yeux; ses
paupires taient rouges et enflammes. Sur sa chemine tait pose une
tasse de tisane, et de temps en temps il y trempait ses lvres comme
pour teindre un feu intrieur.

Lui, toujours froid et calme d'ordinaire, si matre des mouvements de sa
passion, il tait en proie  une agitation terrible.

Les grands capitaines, la veille d'une bataille dcisive, peuvent
paratre impassibles  leurs familiers, mais ils n'chappent pas pour
cela  l'accs de fivre qui prcde l'action.

Or, pour B. Mascarot, l'heure de la lutte suprme sonnait. Il allait
faire ce pas aprs lequel on ne peut plus reculer.

Il attendait Catenac, Hortebize et Paul pour leur rvler son plan tout
entier. Le premier au rendez-vous fut le docteur Hortebize.

--J'ai reu les instructions, Baptistin, dit-il ds le seuil, et je t'ai
obi. J'arrive en droiture de l'htel de Mussidan.

--Quelle figure y fait-on?

--Triste, mais rsigne. Mlle Sabine n'a jamais t d'une gat
folle; elle est plus grave et plus ple qu'avant sa maladie, voil tout.

--As-tu pu te trouver seul avec la comtesse?

--Parfaitement. Je lui ai dit que j'tais harcel par les gens qui
dtiennent sa correspondance, qu'elle devait prendre garde. A quoi elle
a rpondu, avec un soupir  fendre l'me, que Croisenois pouserait,
puisqu'il le fallait; qu'elle tait au dsespoir, mais qu'elle tait
assure du consentement de son mari et de la docilit de sa fille.

Autant le doux Tantaine tait dmonstratif, autant l'honorable placeur
l'tait peu. Bien qu'il dt tre ravi de ces nouvelles, c'est presque
froidement qu'il rpondit:

--Ce que j'ai dcid sera. J'ai vu Croisenois ce matin, et s'il m'obit,
et il ne peut faire autrement, nous gagnerons en vitesse Andr et M. de
Breulh. Le marquis sera le mari de Sabine qu'ils en seront encore 
guetter la publication des bancs. La noce faite, je me moque d'eux.
Quant  notre grande rfle finale, j'ai mri l'ide de la Socit dont
Croisenois sera le directeur, et dans huit jours les prospectus seront
lancs. Mais aujourd'hui, il ne s'agit que de l'affaire de Champdoce...

Il fut interrompu par l'entre de Paul, qui arrivait fort timidement,
apprhendant fort une fcheuse rception, aprs le singulier adieu du
pre Tantaine...

Contre toute attente, l'accueil fut aussi amical que possible, soit que
le vieux clerc d'huissier n'et rien dit, soit que l'honorable placeur
et une autre manire de voir.

--Tous mes compliments, fit-il, de vos succs chez M. Martin-Rigal.
Outre que vous plaisez  la fille, vous avez sduit le pre...

--Je l'ai bien peu vu, cependant; hier soir encore il tait absent...

--Nous le savons. Il dnait chez un de nos amis, qui a sond ses
intentions  votre endroit. Si demain Hortebize va lui demander, pour
vous, la main de Mlle Flavie, il ne dira pas: non.

Paul chancela. Le million de dot de Mlle Rigal venait de passer
devant ses yeux plus blouissant que l'clair...

--Attention!... interrompit Hortebize, j'entends dans le corridor le pas
trottinant de Catenac.

Le digne docteur ne s'tait pas tromp; c'tait bien l'avocat qui
arrivait en retard, selon sa coutume, voilant sa contrarit sous le
plus amical sourire.

Rien qu' sa vue, B. Mascarot parut hors de soi, et s'avana d'un air si
menaant que prudemment Catenac fit un saut en arrire.

--Qu'est-ce que cela signifie? balbutia-t-il.

--Ne le devines-tu pas? rpondit le placeur d'une voix terrible. J'ai
mesur la profondeur de ton infamie. Je t'avais ramen  nous l'autre
jour, mais  peine seul, tu n'as plus song qu' nous vendre. Je croyais
 ton concours sincre, et tu me tendais le pige o je devais tomber 
l'heure du triomphe.

--Je te jure, Baptistin...

--Oh! pas de serment. Un mot de Perpignan m'a clair. Ignores-tu que le
duc de Champdoce peut reconnatre srement l'enfant qu'il cherche,  des
cicatrices ineffaables?

--J'avais oubli...

Il s'arrta court, dconcert, malgr son aplomb, par le regard du
placeur.

--Tiens, poursuivit Mascarot, veux-tu que je te dise, tu n'es qu'un
lche et un tratre! Les forats, entre eux, ne se manquent pas de
parole. Je te savais vil, mais pas  ce point...

--Pourquoi m'employer malgr moi, alors?

Cette vellit de rvolte transporta B. Mascarot d'une telle fureur, que
saisissant Catenac au collet, il le secoua comme s'il et voulut
l'trangler.

--Je me sers de toi, bte venimeuse, continua-t-il, parce que je t'ai
mis hors d'tat de nuire. Et tu me serviras quand il te sera prouv que
ta rputation vole, ton argent, ta libert, et peut-tre ta vie,
dpendent de notre succs. Ah! je sais o est le cadavre, heureusement!
Les preuves irrcusables de ton crime, entends-moi bien, sont entre les
mains d'une personne sre. Que j'choue, pour quelque cause que se
puisse tre, et ces preuves seront adresses au procureur imprial.

Il y eut un silence qui parut formidable  Paul.

--Et prie Dieu, ajouta le placeur d'un ton glac, de nous prserver de
tout accident, Hortebize, Paul et moi. Si l'un de nous venait  mourir
un peu rapidement, la condamnation serait jete  la poste le jour mme.
C'est dit, un bon averti en vaut deux... Je compte sur ton intelligence.

Catenac demeurait la tte basse, immobile, foudroy.

Sa physionomie, contracte par la rage, n'annonait certes rien de bon,
mais qui s'en inquitait? On le lui avait dit, et il ne le sentait que
trop, il tait li, enchan, hors d'tat d'essayer mme un mouvement.

Plus de tergiversations possibles; nul espoir de vengeance.

Sa position, qu'il devait au chantage, le chantage la menaait.

B. Mascarot, lui, avala un verre de tisane, et tranquillement, comme
s'il ne se ft rien pass que d'ordinaire, il revint s'asseoir dans son
fauteuil, au coin du feu, rajustant ses lunettes dranges par la
vhmence de ses mouvements.

--Je dois te dire aussi, matre Catenac, qu' ce dtail prs, que tu me
cachais, je connais un peu mieux que toi l'affaire de Champdoce. Qu'en
sais-tu, toi? Juste ce qu'il a plu au duc de vous confier,  toi et 
Perpignan. T'imaginerais-tu qu'il vous a dit la vrit? Par bonheur, je
suis un peu mieux inform. Cela ne te surprendra pas, quand je
t'avouerai qu'il y a des annes que je suis cette affaire...

--Oui, il y a longtemps, affirma le digne docteur.

--Du reste, il faut que vous sachiez comment j'ai t mis sur la trace
de cette opration. Il vous souvient peut-tre de cet crivain public
qui avait son choppe prs du Palais de Justice, et qui s'avisait de
faire chanter le monde. Une spculation maladroite le conduisit en
police correctionnelle et il attrapa deux ans de prison.

--En effet je me rappelle...

--C'tait un gaillard intelligent. Il achetait au poids des papiers
manuscrits de toutes sortes, et ces montagnes de paperasses, il les
triait, les dpouillait, les pluchait et les lisait.

Dire quelles trouvailles on peut faire dans des correspondances
abandonnes au chiffonnier est impossible.

Songez qu'il n'est pas un homme qui, une fois dans sa vie au moins,
n'ait regrett d'avoir su crire  un moment donn. Avez-vous une cause
clbre sans quelque lettre accablante dterre par la police?

Ces faits m'ont si souvent frapp, que je me demande comment les gens
prudents n'crivent pas avec ces encres particulires qui, au bout de
trois quatre, huit jours, s'effacent et s'vaporent sans laisser trace
sur le papier.

Bref, je fis comme l'crivain public. J'achetai des vieux papiers, et
entre autres choses curieuses, je dcouvris ceci...

Il prit sur son bureau un fragment de papier chiffonn, sali, macul, et
le tendit  Hortebize et  Paul en leur disant:

--Regardez.

En haut de ce fragment, une main tremblante avait crit:

_tnafneertoniomzedneritipzeyaetneconnisiusejecarg_.

Et au-dessous de ces deux lignes de lettres se trouvait ce seul mot,
d'une grosse criture:

_Jamais!_

--Il tait vident que j'avais sous les yeux un cryptogramme,
c'est--dire une lettre compose selon des conventions particulires,
conventions destines  mettre  l'abri d'une indiscrtion certaines
communications compromettantes.

Ceci dmontr par la nature mme des choses, je me dis qu'on emploie
gure des prcautions si gnantes pour les relations ordinaires de la
vie. Je conclus donc que ce chiffon reclait quelque aveu dangereux...

C'tait avec un parti bien pris de dnigrement que Catenac coutait.

Il tait de ces entts et inintelligents lutteurs qui jamais ne
consentent  reconnatre que leurs paules ont touch le sable de
l'arne, et qui vaincus et  terre, s'obstinent encore  nier leur
dfaite.

--La conclusion tait indique, fit-il d'un ton railleur.

--Elle tait lmentaire, c'est vrai, mais encore fallait-il la trouver.
Ces choses sont celles dont on ne s'avise jamais, tant ce qui est
naturel rpugne  la vanit humaine. Tmoin l'oeuf cass de Colomb.
Pour moi, je me croyais d'autant plus intress  pntrer le sens de
l'nigme qui m'tait offerte, que je suis le chef d'une association dont
les membres doivent  l'habile exploitation des secrets d'autrui, non
seulement l'argent qu'ils prtent  la petite semaine, mais encore la
fausse considration dont ils se drapent.

Hortebize lana  Catenac un regard moqueur.

--Empoche, murmura-t-il, on te tient quitte du reu.

D'un geste, l'honorable placeur remercia son ami.

--C'tait un matin, poursuivit-il, je fermai ma porte, et je me jurai
que je ne sortirais de mon cabinet qu'aprs avoir traduit cet
hiroglyphe.

L'un aprs l'autre, Paul, le docteur Hortebize et mme Catenac,
examinrent avec la plus scrupuleuse attention la lettre que leur
tendait B. Mascarot.

Ces caractres assembls comme au hasard ne prsentaient aucun sens 
leur esprit.

--Ma foi! fit le docteur impatient, je donne ma langue aux chiens. De
ma vie je n'ai su deviner un logogriphe.

L'honorable placeur souriait. Il ne pchait pas prcisment par le
manque d'amour-propre, et il avait ses raisons pour prolonger, tout en
en jouissant, l'tonnement de ses auditeurs.

--Vous ne devinez pas? demanda-t-il en retirant des mains de Paul le
fragment de lettre.

--Oh! pas du tout, rpondit l'avocat d'un ton rogue.

--Eh bien! je le confesse, reprit B. Mascarot,  premire vue, je n'ai
pas plus compris que vous en ce moment. Pourtant je ne jetai pas au
panier ce chiffon qui m'arrivait aprs avoir tran partout, ainsi que
le prouvaient les taches et les maculatures dont il tait couvert. A la
couleur jauntre du papier,  la pleur de l'encre, il tait ais de
voir que ce document tait ancien dj. Puis, au fond de moi-mme, une
voix secrte parlait, qui m'assurait que je tenais l, entre mes doigts
l'instrument de notre fortune  tous.

--Tous les prdestins ont comme cela leur voix, murmura l'avocat.

B. Mascarot ne jugea pas  propos de relever cette raillerie.

--Dans les replis de l'esprit de tout homme, poursuivit-il, se cachent
un besoin irraisonn de savoir, un inexplicable instinct de curiosit.
C'est  cela que doivent leur succs les rbus et les charades, futiles
aliments jets  la curiosit dsoeuvre.

Et notez que je n'avais pas, pour m'exciter, l'enthousiasme d'une
purile confiance. Je pouvais arriver  une niaiserie aussi bien qu'
une dcouverte immense. Les chances taient gales, et je ne m'abusais
pas.

Tout d'abord, en tudiant attentivement cet nigmatique fragment, j'y
reconnus deux critures parfaitement distinctes. Si c'est une femme qui
a compos le rbus, c'est certainement un homme qui, au-dessous, a
ajout ce mot: Jamais.

Ce jamais, cela tombe sous le sens, est une consquence force des
incomprhensibles lignes qui prcdent.

Donc, le tout est comme un dialogue entre ces deux personnes. La femme
demande une grce, l'homme la refuse.

Maintenant, pourquoi cet emploi de deux langues, pour ainsi dire?
Pourquoi cette phrase mystrieuse, pourquoi ce mot crit selon les
rgles de l'alphabet usuel?

De courtes rflexions me donnrent les raisons de cette apparente
anomalie.

La demande de la femme, dangereuse de sa nature, pouvait rvler des
faits qu'on avait un intrt puissant  dissimuler, tandis que cette
laconique rponse Jamais ne compromettait rien.

Mais comment se fait-il, me demanderez-vous, que prire et refus se
trouvent sur la mme feuille de papier, sur la mme page. Cette question
que je me posai, aussi, moi, fut vite rsolue.

La lettre dont nous tenons les fragments, n'tait pas destine  la
poste et n'y a jamais t mise. Elle a t change entre deux maisons
voisines, entre deux tages de la mme maison, et, qui sait? peut-tre
entre deux pices du mme appartement.

Sous l'empire d'motions terribles, de circonstances urgentes, une femme
a crit ces deux lignes et les a fait porter par un domestique  l'homme
dont elle implorait la piti. Lui, transport de colre en ce moment, a
saisi une plume, a crit ce refus impitoyable et a rendu le papier au
domestique en lui disant: Retournez ceci  votre matresse! Ces
prliminaires poss, restait  dchiffrer le cryptogramme. Fort neuf 
cette besogne, j'prouvai, je ne vous le cacherai pas, d'horribles
difficults. C'est que par suite de cette rage si commune de supposer 
autrui une finesse suprieure, je cherchais midi  quatorze heures.

[Illustration: Sur l'impriale le cocher bourre sa pipe.]

C'est le hasard qui me livra la cl que je cherchais vainement.

Ayant machinalement lev au jour ce fragment, le verso tourn de mon
ct, je lus couramment ce qui tait crit sur le recto.

J'tais en face d'un chantillon de cryptographie vritablement
enfantine. Lettres et mots, au lieu d'aller de gauche  droite, allaient
de droite  gauche, et pour obtenir le sens, il ne s'agissait que de les
replacer dans leur ordre.

Vite je pris un crayon, et sur mon sous-main, je reproduisis toutes les
lettres en commenant par la fin, _g_, _r_, _a_, _c_, _e_, _j_, _e_,
_s_, etc... Je divisai les mots confondus avec intention, et j'obtins
cette phrase significative:

_Grce, je suis innocente, ayez piti, rendez-moi notre enfant!..._

Le digne M. Hortebize s'tait dj empar du chiffon rest sur le
bureau, et il rptait la manoeuvre indique.

--C'est pourtant vrai, s'cria-t-il, c'est l'enfance de l'art.

L'honorable placeur poursuivait:

--J'avais donc lu, mais c'tait la moindre des choses. Ce fragment de
lettre avait t trouv parmi cinq ou six cents livres de paperasses
achetes lors de la vente d'un chteau des environs de Vendme; comment
remonter jusqu' ses auteurs?

Je dsesprais d'y parvenir, lorsque, dans l'angle de ce chiffon, tenez,
l, j'aperus ces traces d'une devise. Illisible pour moi, elle ne le
fut pas pour un de mes amis, ancien lve de l'cole des chartes. Cette
devise est celle de la fire et noble maison de Champdoce...

Il se leva, comme pour laisser tomber ses paroles de plus haut, s'adossa
 la chemine et continua:

--Tel fut, messieurs, mon point de dpart. L'ide tait faible. Chtive
tait la lueur qui devait me guider. Un autre et t dcourag; moi,
non. Je suis patient et je sais me rveiller chaque matin avec l'ide de
la veille.

Six mois plus tard, je savais que cette phrase suppliante avait t
adresse par la duchesse de Champdoce  son mari, comment et en quelles
circonstances.

Puis, le temps aidant, j'ai pntr le mystre que cette lettre m'avait
fait souponner.

Si je n'ai pas agi plus tt, c'est qu'un point, un seul, restait encore
obscur pour moi. Depuis hier il ne l'est plus...

--Ah!... fit le docteur, Caroline Schimel a parl.

--Oui, l'ivresse lui a arrach le secret qu'elle gardait depuis
vingt-trois ans.

Sur ces mots, l'honorable placeur ouvrit un des tiroirs de son bureau et
en tira un volumineux manuscrit qu'il brandit d'un air de triomphe.

--Voici mon chef-d'oeuvre, s'cria-t-il, l'explication de mes
manoeuvres depuis quinze jours. Aprs ce rcit vous comprendrez
comment, sous le mme filet, je tiens le duc et la duchesse de
Champdoce et Diane de Sauvebourg, comtesse de Mussidan. coute, docteur,
toi qui a eu en moi une aveugle confiance; coute aussi, Catenac, toi
qui a voulu me trahir; vous me direz ensuite si je m'abuse lorsque
j'affirme que je suis sr du succs.

Il tendit le cahier  Paul et ajouta:

--Et vous, mon cher enfant, lisez. C'est pour vous surtout que j'ai
crit ceci. Lisez avec toute l'attention dont vous tes capable, c'est
l'histoire d'une grande maison. Et pntrez-vous bien de ceci qu'il
n'est pas un dtail, si futile qu'il puisse vous paratre, qui n'ai pour
votre avenir une norme importance...

Paul avait ouvert le cahier, et c'est d'une voix tremblante d'abord,
mais qui alla en s'affermissant, qu'il lut la douloureuse histoire
rdige par Mascarot:

        LE SECRET DE LA MAISON DE CHAMPDOCE

               FIN DE LA PREMIERE PARTIE




DEUXIME PARTIE

LE SECRET DES CHAMPDOCE




I


Quand de Poitiers on veut se rendre  Loudun, le plus court est encore
d'aller retenir une place  la diligence qui fait le service entre le
chef-lieu du dpartement de la Vienne et Saumur, la plus coquette des
cits qui se mirent aux flots bleus de la Loire.

Le bureau de cette diligence est  deux pas de l'htel de France, entre
le restaurant du Coq-Hardi et le caf Castille.

Un employ fort poli y reoit les voyageurs. On lui donne cinq francs
d'arrhes, et en change il garantit une bonne place de coup pour le
lendemain matin.

--Surtout, recommande-t-il, arrivez  six heures, six heures trs
prcises.

Le lendemain donc, on se fait tirer du lit ds l'aurore, on s'habille en
deux temps, et on arrive au pas de course. Hte inutile!

Tout dort encore dans le bureau,  l'exception d'un garon, juste assez
veill pour rpondre une grossiret aux questions qu'on lui adresse.

S'indigner? A quoi bon! En face, un dbit s'ouvre o on vend du caf au
lait, mieux vaut s'y rfugier.

Ce n'est gure que vingt-cinq minutes plus tard que le buraliste se
montre, billant  se dmettre les mchoires.

Presque aussitt, le conducteur apparat, sacrant, donnant des ordres,
jurant que jamais il n'a t si en retard.

Vite on tire de la cour la vieille diligence qui sonne la ferraille. Le
postillon et un palefrenier surviennent, tranant par leur longe les
trois chevaux endormis. On attelle et les facteurs hissent sur
l'impriale les bagages et les colis.

--En voiture!... crie le buraliste, en voiture!...

Fausse alerte! Pas un des voyageurs de la ville n'a montr le bout de
son nez. On attend M. de Rocheposay, qui demeure rue Saint-Porchaire,
matre Nadal, qui habite prs de Blossac et aussi M. Richaud, de Loudun,
venu la veille pour ses affaires, et descendu  l'htel des
Trois-Pilliers, et d'autres encore.

Un  un ils se prsentent, se htant lentement, portant force botes
dont ils embarrassent les compartiments.

Enfin le compte y est. Sept heures et demie sonnent, le conducteur lche
un dernier juron, le fouet du postillon claque; hue! on part; on est
parti.

C'est au galop de ses rosses fourbues, que la voiture descend les rampes
de la ville; elle traverse comme un trait le pont du Clain, elle brle
le pav du faubourg, elle atteint la grande route et les chevaux
embotent le trot somnolent qu'ils garderont jusqu'au relai.

Sur l'impriale, le conducteur bourre sa pipe.

Bons voyageurs, penchez-vous  la portire pour regarder le paysage.

Regardez, voici le haut Poitou, tout entrecoup de plaines fertiles, de
vastes pturages et de grandes forts. Les valles succdent aux valles
et  perte de vue se droulent les champs  la terre rougetre, plants
 et l de chtaigniers dont les branches pendent jusque sur les
sillons.

Regardez, voici les landes et les taillis de Bivron.

Si le gibier foisonne, c'est que leur propritaire, le comte de
Mussidan, n'y a pas tir un coup de fusil depuis qu'il eut le malheur de
tuer  la chasse un de ses domestiques. Il y a de cela vingt-trois ans.

Le chteau de Mussidan est plus loin, sur la droite. Il y aura deux ans,
 la Nol, que la douairire de Chevauch, une rude et brave femme,
disent les paysans, y est morte, en laissant tout son bien  sa nice
Mlle Sabine.

De l'autre ct de la route on aperoit,  demi cach par ses hautes
futaies, le haut castel de Sauvebourg. Un des artistes aims de Franois
Ier a sculpt ses balcons et entour ses fentres de guirlandes
prcieuses respectes par le temps.

Plus loin, enfin, au sommet d'un coteau aux pentes raides, comme une
forteresse sur un roc, apparat une masse imposante de constructions
anciennes.

C'est le vieux manoir de Champdoce.

Rien de triste comme cette immense habitation, jadis une des plus
magnifiques du Poitou.

Abandonne, oublie de ses matres depuis un quart de sicle, elle va
perdant de jour en jour de sa valeur, tombant en ruine.

Dj l'aile gauche est  demi croule. Les temptes ont emport les
toitures et les girouettes. La pluie et le soleil ont miett les
contrevents, dont les ferrures pendent misrablement le long des murs
lzards.

L, vers 1840, vivait, avec son fils unique, l'hritier d'un des noms
illustres de France, Csar-Guillaume de Dompair, duc de Champdoce.

Dans le pays il passait pour un original.

On le rencontrait par les chemins, vtu comme le plus pauvre des
paysans, portant une mchante veste rapice, coiff d'une casquette de
cuir  oreillettes, les pieds dans d'normes sabots, invariablement arm
d'un gros bton termin en fourche.

L'hiver il jetait sur ses paules une peau de bique toute pele, dont
n'et pas voulu le dernier toucheur de boeufs.

C'tait alors un homme de soixante ans, d'une puissante carrure, d'une
force herculenne, bti  chaux et  sable, un des survivants de la
grande gnration de 89, dont la robuste constitution suffisait  tous
les travaux comme  tous les excs.

Son regard seul trahissait une volont de fer, comme ses muscles.

Il avait, sous ces gros sourcils en broussailles, de petits yeux d'un
gris clair qui devenaient absolument noirs lorsqu'ils s'irritait et que
le sang affluait  son cerveau.

Quand il servait  l'arme de Cond, un coup de sabre lui avait fendu la
lvre suprieure, et la cicatrice donnait  sa physionomie une
expression terrible de duret.

Il n'tait pas mchant, cependant, mais d'un enttement qui touchait 
la folie, d'un despotisme odieux et d'une violence extraordinaire.

Heureusement pour ceux qui l'entouraient, trois jurons indiquaient le
degr de sa colre.

Mcontent, il disait: Jarnicoton! Irrit, il criait: Jarnidieu!
Jusque-l, rien  craindre. Mais quand de sa puissante voix il hurlait:
Jarnitonnerre! il tait bon de se mettre prestement hors de porte de
son bton fourchu.

On le redoutait extrmement.

C'est avec un respect ml de crainte qu'on se dcouvrait sur son
passage, le dimanche, lorsque suivi de son fils il traversait le bourg
de Bivron pour se rendre  l'glise o il avait un banc, le premier
devant le choeur.

Tant que durait la messe, il lisait  demi-voix dans son gros paroissien
ou accompagnait les chantres. A la qute, il donnait rgulirement une
pice de cinq francs.

Cette offrande hebdomadaire, le prix d'un abonnement  la _Gazette de
France_, cinq cus par an qu'il octroyait au barbier qui venait le raser
deux fois la semaine, constituaient toute sa dpense personnelle.

Ce n'est pas qu'on vct mal chez lui. Volailles dodues, gibiers,
lgumes savoureux, fruits exquis abondaient. Mais rien, jamais, ne
paraissait sur sa table qui n'et t rcolt ou tu sur ses domaines.
La viande de boucherie en tait svrement exclue parce qu'il faut la
payer.

Frquemment invit  des dners ou  des ftes, par les chtelains du
voisinage qui, bien qu'il pt faire, le considraient un peu comme leur
chef, il refusait rgulirement, disant qu'un gentilhomme ne saurait
accepter sans rendre, et que rendre cote de l'argent.

Certes ce n'tait pas la pauvret qui contraignait le duc de Champdoce 
cette svre conomie.

On lui connaissait, tant dans le Poitou que dans l'Angoumois et dans la
Saintonge, pour plus de douze cents mille francs de terres au soleil,
sans compter la fort de Champdoce qui, habilement amnage, rapportait
bon an mal an de huit  dix mille cus en sacs.

On prtendait encore, et on avait raison, que sa fortune en portefeuille
dpassait sa fortune territoriale.

Naturellement, on le taxait d'avarice, en quoi on se trompait. Il
n'tait pas avare dans le sens qu'on attache  ce mot.

Cet entt gentilhomme poursuivait simplement l'excution d'un plan
longuement mdit et fortement arrt.

Son pass pouvait, jusqu' un certain point expliquer sa conduite.

N en 1780, le duc de Champdoce avait migr et servi dans l'arme de
Cond. Ennemi implacable de la Rvolution, il habita Londres tant que
dura l'Empire, rduit, pour vivre,  donner des leons d'escrime.

Revenu en France avec les Bourbons, il dut  un prodigieux hasard d'tre
remis en possession d'une portion des immenses domaines de sa maison.

Mais qu'tait cette portion pour lui? Rien. Comparant la richesse
prsente  l'opulence princire de ses aeux, il se trouvait misrable.

Pour comble de douleur,  cot de la vieille aristocratie, oisive et
nerve, il voyait surgir du commerce et de l'industrie, une
aristocratie nouvelle, jeune, ambitieuse, remuante, fire de ses
richesses, fatalement destine  enlever  l'ancienne son influence et
jusqu' son prestige.

C'est alors que cet homme, que l'orgueil de son nom exaltait jusqu'au
dlire, conut le projet auquel il devait consacrer sa vie.

Il crut dcouvrir un moyen de rendre  l'antique maison de Champdoce sa
splendeur et sa puissance passes. Trois ou quatre gnrations devaient
se sacrifier au profit de la postrit.

--Ainsi, se disait-il, je puis en vivant comme un paysan, en me refusant
toute satisfaction, tripler en trente ans mes capitaux. Que mon fils
m'imite, et dans cent ans, les ducs de Champdoce reprendront, grce 
une fortune royale, le rang auquel leur naissance leur donne droit.

Vers 1820, fidle  son plan d'enrichissement, il pousa, bien contre
son inclination, une jeune fille aussi laide que noble, mais bien dote,
et il vint avec elle s'tablir au chteau de Champdoce.

Cette union ne fut pas heureuse.

On alla jusqu' accuser le duc de brutalits inoues envers une jeune
femme incapable d'admettre ses ides, et qui ne pouvait comprendre que
l'homme auquel elle avait apport 500,000 francs, lui refust une robe
dont elle avait besoin.

Pourtant, aprs un an de mnage, elle lui donna un fils baptis sous les
noms de Louis-Norbert.

Mais six mois plus tard, elle mourait des suites d'une frayeur que lui
avait cause son mari.

Loin de s'affliger de cette mort, le duc intrieurement s'en rjouit. Il
avait un hritier bien constitu, robuste, la fortune de la mre tait
acquise  la maison de Champdoce; que lui importait le reste!

Mme son veuvage fut le prtexte d'conomies nouvelles. Il condamna tous
les tages suprieurs du chteau et adopta dfinitivement le costume
comme les moeurs des mtayers, ses voisins.

Faisant valoir lui-mme, l'oeil ouvert aux moindres dtails d'une
immense exploitation, il ne se mnagea plus.

Lev avant le jour, il suivait ses ouvriers aux champs et travaillait
comme eux. Puis il courait les marchs et les foires pour vendre ses
grains et ses bestiaux, pre au grain comme le paysan qui, ayant pous
la terre, la voudrait tout entire pour lui seul.

Son fils, il ne s'en occupait que pour se demander s'il serait assez
robuste pour continuer l'oeuvre.

Norbert tait lev comme les enfants des fermiers, ni mieux ni pis. On
le laissait errer en libert le long des haies, se rouler sur la
litire, barboter au bord des mares, pieds nus l't, l'hiver chauss de
galoches garnies de paille.

Quand il eut neuf ans, son ducation rurale commena.

Tout d'abord il garda les vaches dans les ptures ou sur la lisire des
bois, arm d'une grande gaule pour empcher les btes d'aller brouter
les jeunes pousses. Il partait au jour, avec la pitance de la journe
dans un panier pendu  l'paule.

Puis, successivement,  mesure qu'il avana en ge, il apprit  tracer
un sillon profond et droit,  faucher,  semer  la vole,  valuer
d'un coup d'oeil le rapport d'une pice de terre,  soigner l'enfle et
la clavele, enfin  dbattre un march.

Longtemps le duc de Champdoce avait hsit avant de faire apprendre 
lire  son fils.

Puisqu'il prtendait le condamner  la rude vie des gens de la campagne,
 quoi bon? D'un autre ct, l'homme qui ne sait pas au moins lire,
crire et compter, ne saurait mener  bien une lourde exploitation.

[Illustration: C'est machinalement qu'il alla dcharger les sacs.]

S'il s'tait dcid pour l'affirmative, c'est que certainement il avait
t influenc par les observations du cur lors de la premire communion
de Norbert.

Cependant, tout alla bien jusqu'au jour o Norbert eut seize ans, ou
plutt jusqu'au jour o son pre le conduisit pour la premire fois  la
ville, c'est--dire  Poitiers.

A seize ans, Louis-Norbert de Champdoce en paraissait dix-neuf, et tait
bien le plus bel adolescent qu'on puisse imaginer.

Il avait cette physionomie pensive des humbles travailleurs de la terre
accoutums  vivre seuls, replis sur eux-mmes, face  face avec la
nature.

Le hle donnait  son teint la richesse de tons des vieux bronzes. Il
avait les cheveux noirs, lgrement onduls, et de grands yeux bleus
mlancoliques, les yeux de sa mre! Pauvre femme! c'tait sa seule
beaut.

Les durs travaux auxquels il tait astreint avaient donn  ses muscles
une rare vigueur, sans pourtant altrer l'lgance de sa taille, et ses
mains, sous leurs callosits, gardaient une rare perfection de formes.

C'tait d'ailleurs un parfait sauvage.

Tenu par son pre dans la dpendance la plus troite, il ne s'tait
jamais loign d'une lieue du chteau.

Pour lui, le bourg de Bivron, avec soixante maisons, sa mairie, sa
petite glise et sa grande auberge, tait un sjour de dlices, de
tumulte et de bruit.

Il n'avait pas en sa vie parl  trois trangers, et les nombreux
ouvriers qu'employait le duc de Champdoce le redoutaient bien trop pour
oser prononcer devant son fils un mot capable de l'clairer ou de le
faire rflchir.

Ainsi lev, Norbert ne pouvait concevoir une existence autre que la
sienne. S'veiller au chant du coq, travailler jusqu' la nuit courb
sur le sillon, dormir  poings ferms aprs un bon souper, devait lui
paratre la seule fin de l'homme ici-bas.

Pour lui, le bonheur c'tait d'obtenir de belles rcoltes; le malheur
c'tait d'avoir ses bls verss ou ses vignes geles.

Cependant il avait ses distractions.

La grand'messe, chaque dimanche, tait presque une fte pour lui. Il en
rapportait des petits morceaux du pain bnit qui se distribue
parcimonieusement, hach menu dans une grande corbeille proprement
entoure d'une serviette.

Il prenait plaisir  voir sur la place,  la sortie, les groupes
endimanchs; il s'arrtait devant quelque jeu de tourniquet ou
s'merveillait du casque emplum d'un charlatan dbitant son boniment du
haut de sa voiture.

Depuis plus d'un an dj les jeunes paysannes le lorgnaient du coin de
l'oeil et rougissaient jusqu'aux oreilles quand il leur adressait la
parole, mais il tait bien trop naf pour s'en apercevoir.

Aprs la messe, il accompagnait son pre qui allait inspecter les
travaux de la semaine, ou il obtenait la permission de tendre des piges
aux oiseaux.

Chez lui, pas la moindre notion de la vie relle, du monde, de la
socit, nulle ide des rapports des hommes entre eux, de la valeur de
l'argent, rien.

Un peu effray de la vivacit de son intelligence, son pre s'tait
ingni  paissir les tnbres autour de sa pense.

Tel tait exactement Norbert, quand un soir son pre lui commanda de
s'apprter  le suivre le lendemain  Poitiers.

Le duc de Champdoce avait reu la veille le prix d'une coupe et touch
des fermages importants, et il s'agissait de placer cet argent, car il
ne laissait gure ses capitaux oisifs.

S'il se faisait accompagner de son fils, c'est qu'il commenait  sentir
l'imprieuse ncessit de l'initier au maniement de l'immense fortune
qu'il lui laisserait,  la charge de la tripler.

Ils partirent de bon matin, dans une de ces petites charrettes
suspendues qu'on rencontre sur toutes les routes du Poitou, vhicules
incommodes dont le sige mobile se balance  l'extrmit de quatre
fortes courroies.

Ils avaient sous leurs pieds prs de quarante mille francs en argent,
charge si lourde que les ressorts pliaient et qu' toutes les ctes il
fallait descendre pour soulager le cheval. Norbert tait radieux.

Il y avait plus d'un an qu'il brlait de voir Poitiers, dont Champdoce,
cependant, n'est loign que de cinq lieues.

Si souvent et si diversement il avait entendu parler de la tant belle
ville, comme dit la vieille chanson huguenote, qu'il prouvait comme
une vague terreur  mesure qu'il en approchait.

Poitiers n'est pas prcisment la cit la plus gaie de France. Plus d'un
tudiant de l'cole de droit y bille, soupirant lorsqu'il songe 
Paris. Le pav est dtestable, les rues sont troites et tortueuses, les
maisons, hautes et noires, semblent dater de dix sicles. Cependant,
Norbert fut bloui.

Pendant que la charrette traversait la ville au pas, crainte d'accident,
il crut voir aux devantures des boutiques toutes les merveilles des
_Mille et une Nuits_.

C'tait jour de foire, et il tait stupfait du mouvement, tourdi du
brouhaha de cette cohue. Peut-tre ne s'imaginait-il pas que la terre
et tant d'habitants.

Telle tait sa proccupation qu'il ne s'aperut pas que le cheval
s'arrtait de lui-mme devant une maison orne des panonceaux d'un
notaire. Son pre dut le secouer comme s'il et t endormi.

--Nous sommes arrivs! lui criait-il.

Ils descendirent, mais la pense de Norbert courait la ville.

C'est machinalement qu'il aida  dcharger les sacs. Il ne remarqua pas
l'empressement presque respectueux du notaire  leur entre. Il
n'entendit pas un mot de l'interminable conversation qu'eurent son pre
et l'officier ministriel, cherchant ensemble l'emploi le plus
avantageux des fonds.

Enfin, le duc sortit de l'tude, emmenant son fils.

Ils allrent remiser charrette et cheval  une grande auberge prs du
champ de foire, et djeunrent d'un morceau de lard et d'un verre de vin
aigre, sur un coin de la table de la salle commune, entre des valets de
charrue qui dbattaient un march et deux toucheurs de boeufs qui
achevaient de se griser.

Mais M. de Champdoce n'tait pas venu seulement pour son placement. Il
comptait profiter de la foire pour chercher un meunier de Chtellerault,
son dbiteur depuis prs d'un an.

Le frugal repas termin, il ordonna donc  son fils de l'attendre, et
s'loigna.

Norbert restait plant sur ses jambes devant l'auberge, un peu mu
d'tre abandonn au milieu de tant de gens inconnus, lorsqu'il se sentit
frapper sur l'paule.

Il tressaillit, et se retournant brusquement, il se trouva en face d'un
garon de son ge, qui lui dit en riant aux clats:

--Eh bien! on ne reconnat donc plus les amis?

Il fallut  Norbert un moment pour remettre cet ami. Enfin, il s'cria:

--Montlouis.

Ce Montlouis, fils d'un des mtayers de M. de Champdoce, tait un
camarade de Norbert.

Souvent, autrefois, ils s'taient entendus pour conduire leurs vaches
aux mmes ptis, et ils avaient pass des journes  jouer ensemble, 
faire tourner aux cours d'eau des moulins de joncs ou  dnicher des
oiseaux.

Il n'y avait gure que cinq ans qu'ils s'taient perdus de vue.

L'hsitation premire de Norbert tait venue du costume de Montlouis. Ce
garon portait un habit  boutons de mtal et un chapeau  haute forme.
C'tait l'uniforme du collge o il achevait sa seconde.

Pendant que le grand seigneur s'efforait de faire de son fils un
paysan, le paysan prtendait faire du sien un monsieur.

Norbert fut si choqu de la diffrence des vtements qu'il ne trouva pas
un mot.

--Que fais-tu l? interrogea Montlouis.

--J'attends mon pre.

--Moi de mme. Cependant nous avons bien le temps de prendre une tasse
de caf ensemble.

Et sans attendre l'assentiment de son ancien camarade, il l'entrana
jusqu' un petit estaminet,  une cinquantaine de pas de l'auberge. La
supriorit de Montlouis tait manifeste, il en abusa.

--Si le billard n'tait pas retenu, dit-il, je te proposerais une
partie. Il est vrai que cela cote de l'argent, et ton pre ne doit pas
t'en donner beaucoup.

De sa vie Norbert n'avait eu en sa possession seulement une pice de dix
sous. Cette fois il se sentit srieusement humili et devint cramoisi.

--Mon pre  moi, poursuivit le collgien, ne me refuse rien. Par
exemple, je travaille normment. Je suis sr de deux prix  la
distribution. Quand je serai reu bachelier, le comte de Mussidan me
prendra pour secrtaire, j'irai  Paris, je m'amuserai. Et toi que
feras-tu?...

--Moi! je ne sais pas.

--Oh! on le sait. Tu piocheras la terre comme ton pre. Est-ce que cela
t'amuse? Dire que tu es le fils d'un grand seigneur, de l'homme le plus
riche du Poitou, et que tu n'es pas si heureux que moi, le fils de son
fermier! Enfin...

Ils se sparrent, et quand le duc de Champdoce revint  l'auberge, il
retrouva son fils  la place o il l'avait laiss, et n'aperut rien en
lui d'extraordinaire.

--Allons, attelons, lui dit-il.

Le retour  Champdoce fut silencieux. La conversation de Montlouis tait
tombe dans l'esprit de Norbert comme une goutte d'un poison subtil dans
un vase d'eau pure.

Vingt paroles inconsidres d'un enfant allaient dtruire l'oeuvre de
seize annes de patience et d'obstination.

De ce jour, une rvolution complte s'opra dans le caractre de
Norbert, rvolution dont personne ne surprit le secret.

C'est au fond des campagnes que les diplomates devraient aller tudier
la dissimulation.

Cet adolescent, qui ignorait tout, savait du moins commander  son
humeur. Jamais sa physionomie souriante ne trahit l'orage terrible qui
grondait au fond de son coeur. C'est avec son entrain accoutum qu'il
remplissait sa tche quotidienne, qu'il aimait autrefois et que
maintenant il avait en horreur.

Pour saisir un indice de ses penses, il et fallu le suivre, l'pier.

Souvent alors, on l'et vu, lorsqu'il se croyait seul, rester des heures
entires immobile, appuy sur le manche de sa bche, les sourcils
froncs, rflchissant, lui, jadis insoucieux autant que l'oiseau
chantant dans les buissons.

veille par Montlouis, son intelligence tait maintenant aux aguets, et
il dcouvrait quantit de circonstances autrefois inaperues et qui
taient, pour lui, autant de rvlations.

Par exemple, observant les relations de son pre avec les paysans du
voisinage, il mesura vite, en dpit de l'apparente familiarit, l'abme
qui les sparait.

Ses gaux, il le comprit, il devait les chercher parmi les chtelains
qui l't habitaient leurs terres et se rendaient le dimanche  l'glise
de Bivron.

Le vieux comte de Mussidan, si imposant avec ses cheveux blancs, le
marquis de Sauvebourg, si fier et que les campagnards saluaient jusqu'
terre, mettaient un empressement marqu  tendre la main au duc de
Champdoce et  son fils.

Autre signe: les plus belles et les plus ddaigneuses dames de la
noblesse, qui avaient une dmarche de reine, quand elles traversaient la
place, balayant la poussire avec leurs robes superbes, oui, les plus
imposantes semblaient toutes heureuses quand le duc de Champdoce, qui
sous ses habits grossiers gardait des faons de l'ancienne cour, leur
baisait galamment la main.

Tout cela devait clairer Norbert. Il se sentit l'gal de ces gens si
hautains. Quelle diffrence, cependant, entre eux et lui!

Pendant que son pre et lui se rendaient  la messe  pied, chausss
d'normes souliers ferrs, les autres arrivaient dans des voitures
superbes, tranes par des chevaux de prix, entours de laquais
magnifiques prts  obir au moindre de leurs gestes.

Pourquoi cette diffrence; d'o venait-elle?

Il savait qu'elle ne venait pas de leur pauvret  eux.

Il connaissait assez la valeur de la terre, pour savoir que son pre
tait plus riche que tous ces gens dont il enviait le sort.

Il fallait donc que tout ce qu'il entendait depuis qu'il ouvrait
l'oreille et pntrait les allusions fut vrai.

Entre eux, les ouvriers de Champdoce disaient que le duc tait un vieil
avare, et plutt que de jouir de son or ou de le distribuer aux pauvres,
qu'il l'enterrait dans les souterrains du chteau. On assurait que
toutes les nuits il se levait pour aller voir et adorer ses trsors.

--Norbert est bien malheureux, ajoutaient-ils, d'avoir un pre comme
celui-l. Lui qui devrait avoir toutes les aises et tous les plaisirs de
la vie, il est trait plus durement que nos enfants  nous qui n'avons
rien.

Et d'autres, d'un ton de menace murmuraient:

--Ah! si j'tais  sa place!...

Les ouvriers n'taient pas seuls  le plaindre.

Il se rappelait parfaitement qu'une fois, pendant que son pre parlait
avec le marquis de Sauvebourg, une vieille dame qui l'accompagnait, la
marquise, sans doute, avait arrt sur lui des regards empreints de la
plus tendre compassion.

Mme emporte sans doute par la violence de ses sentiments, elle avait
ajout:

--Pauvre enfant! il a perdu sa mre bien jeune!

Qu'est-ce que cela signifiait sinon qu'on tait pris de piti en le
voyant soumis au despotisme sans contrle de cet homme qui tait son
pre?

Pour comble, tous ces heureux du monde taient entours de jeunes gens
de son ge, leurs fils. Toutes les tortures de la jalousie le poignaient
jusqu'aux larmes lorsqu'il se comparait  eux. Parfois, lorsqu'il
revenait du labour, marchant devant les boeufs, l'aiguillon sur
l'paule, il se croisait avec quelqu'un d'entre eux mont sur un joli
cheval.

Dans ces rencontres, ceux qui le connaissaient lui criaient:

--Bonjour, Norbert!

Et ce salut amical lui paraissait insultant.

Ces jeunes gens lui semblaient insolents comme le bonheur, il les
hassait.

Quelle pouvait bien tre leur existence,  la ville, o ils retournaient
aux premiers froids, pendant que lui s'employait aux semailles? comment
s'coulait leurs heures oisives; que faisaient-ils? Voil ce qu'il ne
pouvait imaginer, et son ignorance se perdait en conjectures absurdes.

Ce que jusqu'alors il avait entendu appeler le plaisir ne reprsentait 
son imagination rien qu'il envit. Les campagnards appelaient s'amuser,
aller s'enfermer dans une salle d'auberge; ils y buvaient des quantits
normes de vin, criaient, se disputaient et souvent,  la fin, se
battaient.

Les autres, il le comprenait fort bien, devaient avoir d'autres
distractions bien plus raffines, une gat toute diffrente que celle
de l'ivrogne regagnant son logis en chantant. Mais quoi?

Derrire ce dsert trac autour de lui par la volont paternelle, il
sentait s'agiter un monde, pour lui merveilleux comme l'inconnu. Que s'y
passait-il? Cela ne se devine pas.

Mais qui interroger?  qui se confier?

C'est alors qu'il s'indigna de l'ignorance affreuse o on l'avait tenu,
pendant que Montlouis, le fils du fermier allait au collge.

Et lui, que la vue seule d'une page imprime faisait biller, qui avait
besoin d'peler tous les mots de plus de trois syllabes, il se mit  la
lecture avec acharnement.

Mais cette passion ne pouvait convenir au duc de Champdoce, qui un soir,
 la veille, lui dclara qu'il n'aimait pas les lisards.

L'ardeur de Norbert s'en accrut, aiguillonne par les obstacles et par
des transes perptuelles. Il se cacha.

Il savait vaguement qu'une des salles hautes du chteau tait pleine de
livres. Il enfona la porte et fut bloui des richesses qu'il allait
avoir  sa disposition. Il s'y trouvait bien trois mille volumes, dont
cinq cents au moins de romans, qui avaient occup la dernire anne de
la vie de sa mre.

Norbert se jeta sur ces livres comme un affam sur du pain. Il lut de
tout, indistinctement, sans discernement, sans raison.

A la longue, tout se confondait et se mlait dans son cerveau, le roman
et l'histoire, le pass et le prsent.

Cependant de ce chaos deux ides nettes et distinctes se dgagrent.

Il s'estimait l'tre le plus misrable de la terre, et il dtestait son
pre.

Oui, il le hassait d'une haine froide et avec toute la violence des
convoitises inexprimables qui le brlaient. Et s'il et os...

Mais il n'osait pas. Le duc de Champdoce lui inspirait une invincible
terreur.

Depuis plus de dix-huit mois cette situation se prolongeait, lorsque le
duc de Champdoce pensa que le moment tait venu de rvler enfin ses
penses et ses esprances  ce fils qui devait tre le continuateur de
son oeuvre de restauration.

C'tait un dimanche, aprs le souper dans la salle commune, dont il
avait fait sortir tous les serviteurs.

Jamais Norbert n'avait vu  son pre cet air solennel. Il redressait sa
haute taille courbe par le travail des champs. Tout l'orgueil de sa
race qu'il dissimulait depuis des annes clatait dans ses yeux. Il lui
apprit l'histoire de la maison de Champdoce dont l'origine se perd dans
les lgendes de nos annales. Il lui conta la vie de tous les hros qui
l'ont illustre. Il lui dit de quels honneurs elle a t comble,
combien elle compte d'alliances souveraines, quelle tait sa richesse et
sa puissance au temps o les Dompair de Champdoce, vritables
souverains, levaient des impts, avaient des places fortes et une arme,
et lassaient un cheval avant d'tre sortis de leurs domaines.

--Voil ce que nous avons t, disait-il d'une voix forte. Que nous
reste-t-il de tant de splendeurs? Un htel  Paris, rue de Varennes, ce
chteau, quelques terres, quelques maigres valeurs, deux cent mille
livres de rentes au plus, pas cinq millions!...

Norbert savait son pre riche, mais non tant que cela.

Ce chiffre prestigieux, cinq millions, le frappait de stupeur.

Puis, en moins d'une seconde, mille penses traversrent son cerveau.

[Illustration: Seul, il les avait dchargs, et monts au grenier.]

Cinq millions!... Et on le condamnait  l'crasant labeur de l'homme qui
a besoin pour manger des trente sous de sa journe. Deux cent mille
livres de rentes!... et cette salle commune o il tait en ce moment
avec son pre ressemblait  l'unique pice de la plus misrable
chaumire. Ses aeux avaient eu une arme de serviteurs, et tous les
gars du pays le tutoyaient.

Comment accepter tant d'humiliations et une pareille pauvret, tant si
noble, si riche.

Emport hors de sa timidit accoutume par un premier mouvement de rage,
il se leva  demi pour reprocher  son pre son avarice et sa cruaut.

Mais ses forces trahirent son audace; si forte tait son motion qu'il
retomba sur son escabeau, sans avoir pu prononcer une parole, et fondant
en larmes.

Le duc de Champdoce n'avait rien vu.

A son exaltation, lorsqu'il disait les grandeurs de Champdoce, avait
succd un profond accablement.

Il marchait de long en long, dans la salle, d'un pas lourd, la tte
incline sur sa poitrine.

--C'est peu, murmura-t-il, bien peu.

Bien peu!... Et Norbert savait que pas une des familles rputes riches
dans la contre, ne possdait la moiti de cette somme norme.

Les Mussidan avaient-ils seulement soixante mille livres de rentes? Les
Sauvebourg,  coup sr, n'en possdaient pas cent.

Il y avait bien, aux environs, un certain M. de Puymadour qu'on disait
archi-millionnaire, mais sa noblesse n'tait rien moins qu'authentique,
et de plus, il ne fallait pas, assurait-on, examiner de trop prs son
argent, si on ne voulait pas y dcouvrir les taches de boue de
l'origine.

C'est avec une physionomie furieuse que Norbert suivait de l'oeil son
pre, continuant sa promenade monotone et laissant chapper  et l
quelques inintelligibles exclamations.

Il fallait  Norbert toute sa raison, toute l'nergie d'une conscience
honnte, pour carter les pouvantables penses qui assigeaient son
esprit.

A la fin, le duc de Champdoce s'arrta devant son fils.

--Ma fortune n'est rien, reprit-il d'un ton amer, non, rien,  une
poque o triomphe le bourgeois enrichi, insolent et vaniteux. Ces
gens-l, parce qu'ils ont achet nos chteaux et mis un nom de terre au
bout de leur nom ridicule, se croient nobles et s'exercent  copier non
nos qualits, mais nos vices. La vraie noblesse, faute d'avoir compris
son poque, rle et finira par mourir de faim. On n'est plus que par ou
pour l'argent. Pour lutter contre tous ces enrichis d'hier, princes de
finances dont le blason est un cu vol, il faut  un Champdoce un
million au moins, de revenu. Vous l'entendez, mon fils, un million!...

Norbert ouvrait de grands yeux surpris; malgr l'attention la plus
soutenue, son intelligence ne pouvait suivre les explications de son
pre.

--Ni vous ni moi, mon fils, poursuivait le duc, ne verrons dans nos
coffres le capital d'un tel revenu. Mais nos descendants, s'il plat 
Dieu, l'y trouveront. C'est par le courage et l'pe que nos aeux ont
fond la puissance de notre maison,  nous de nous montrer dignes d'eux
et de la consolider par les privations et le travail.

Le vieux gentilhomme s'interrompit, singulirement mu de dvelopper
ainsi le sujet habituel de ses mditations.

--J'ai fait mon devoir, reprit-il d'un ton plus calme,  vous de faire
le vtre. Je n'avais pas quinze cent mille francs, quand rsolment je
me suis mis  l'oeuvre, je viens de vous dire ce que j'ai maintenant.
Vous m'imiterez. Vous pouserez quelque jeune fille riche qui vous
donnera un fils que vous lverez  la dure, comme je vous ai lev. En
vivant comme moi, vous devrez lguer  ce fils de douze  quinze
millions. Qu'il nous imite et il laissera lui-mme  ses fils une
fortune royale. Voici ce qui doit tre, ce qui sera, il le faut, je le
veux.

Cette fois, Norbert comprenait, et s'il se taisait, c'est qu'il tait
tout tourdi de cette confidence trange.

--C'est une pnible tche que j'offre  votre dvouement, continuait le
duc, mais c'est celle de tous les chefs d'illustres familles. Qui veut
fonder une grande maison doit vivre dans l'avenir et non dans le
prsent, s'oublier pour ne songer qu' sa postrit.

Certes, il est des moments o les instincts mauvais ou frivoles se
rveillent et se rvoltent; on les touffe et on les dompte en se
reprsentant sans cesse la grandeur du but o on tend. Ainsi ai-je fait.
C'est pour mes descendants et par eux, pour ainsi dire, que j'existe. Je
vis par la pense la vie de splendeurs qu'ils nous devront.

En vrit, Norbert croyait rver.

--Vous m'avez vu, poursuivait M. de Champdoce, disputer des heures
entires pour un misrable louis, c'est que je disais que ce louis, mes
descendants, quelque jour, le jetteraient noblement  un pauvre, du haut
de leur carrosse. De tout ce que j'amasse, je fais ainsi emploi pour
eux. L'an prochain, je vous conduirai  Paris, et vous visiterez l'htel
que nous y avons. L, vous verrez des tapisseries comme on n'en trouve
plus, des meubles uniques, des chefs-d'oeuvre des plus grands matres.
Cet htel, je le garde, je le soigne, je l'embellis, comme l'amoureux le
logis qu'il destine  sa fiance. C'est que je le destine  nos enfants,
Norbert, aux Dompair de Champdoce de l'avenir.

C'est avec l'accent du triomphe qu'il s'exprimait; tout ce qu'il
dpeignait, il le voyait rellement.

--Si je vous ai parl ainsi, reprit-il d'un ton qui ne souffrait pas de
rplique, c'est que vous tes en ge d'entendre la vrit. Je viens de
vous dicter la rgle de conduite de votre vie. Vous voici un homme, mon
fils, et vous devez vous accoutumer  agir volontairement, comme vous
avez agi jusqu'ici pour me complaire. J'ai dit. Demain matin, vous
chargerez vingt-cinq poches de bl que j'ai vendues  la minoterie de
Bivron... Vous pouvez vous retirer.

Norbert se retira en chancelant.

Comme tous les despotes dshabitus de la contradiction, le terrible
gentilhomme n'admettait pas que sa volont pt tre l'objet, non d'une
rsistance, mais seulement d'une hsitation.

Il n'entrevoyait nul obstacle, et cependant,  ce moment mme, Norbert
se jurait avec d'horribles serments qu'il n'obirait pas.

Sa colre, contenue par la crainte, tant qu'il avait t sous les yeux
de son pre, clatait enfin librement.

Il avait gagn la grande alle des noyers qui est derrire le chteau,
et l, marchant  grands pas, il jetait au vent de la nuit d'injurieuses
menaces et des imprcations de rage.

Il se voyait condamn et condamn sans appel.

Tant qu'il avait cru son pre un avare il avait espr: les passions ont
leurs retours. Maintenant, malgr son inexprience, il comprenait qu'on
ne dtruit pas des imaginations comme celle du duc de Champdoce.

--Mon pre est fou!... rpta-t-il, mon pre est fou!

Tout ce qu'il avait entendu lui paraissait monstrueux et absurde.

Certes, il tait bien rsolu, pour l'instant du moins,  se soustraire 
tout prix  cette tyrannie insupportable; mais comment, par quel moyen,
que faire?

Hlas! on ne trouve que trop aisment les mauvais conseillers. Norbert
devait en rencontrer un, ds le lendemain,  Bivron, un certain Dauman,
un ennemi du duc de Champdoce.




II


Ce Dauman n'tait pas du pays, et mme on ne savait trop d'o il venait,
ni quels taient ses antcdents.

Il prtendait avoir t huissier autrefois,  Barbezieux, ce qui tait
possible aprs tout; personne n'y tait all voir.

Ce qui est sr, c'est qu'il avait d vivre longtemps  Paris, car il en
parlait en homme qui en connat les dtours et qui en a exploit les
ressources.

C'tait un petit homme de plus de cinquante ans,  visage, il faudrait
dire  museau de fouine. Tout d'abord, on tait frapp de son long nez
pointu, de ses yeux mobiles et fuyants, de ses lvres plates et minces.
Son seul aspect et d veiller la dfiance.

Il y avait une quinzaine d'annes qu'il tait arriv  Bivron, chauss,
comme on dit dans le Poitou, d'une botte et d'un sabot, portant au bout
d'un bton, dans un mouchoir nou, tout son saint-frusquin.

Mais il avait une envie endiable de gagner de l'argent; il tait prt 
tout.

Il avait donc prospr et possdait des champs et des vignes, et mme
une maison  la Croix-du-Ptre, qui est le point de jonction du chemin
communal de Bivron et de la grande route. On lui supposait des conomies
assez rondes.

Sa profession tait surtout de n'en pas avoir, de se mler de tout, de
se faufiler partout.

Sans lui, point de vente ni d'expertise. Il se livrait surtout au
courtage rural. Il achetait les rcoltes sur pied aux besogneux et se
donnait pour bon gomtre arpenteur. Ceux qui avaient besoin d'argent ou
de grains pour les semailles l'allaient trouver, et s'ils prsentaient
des garanties solides, ma foi! il les obligeait volontiers,  raisons de
cinquante pour cent.

Enfin, il tait le conseil jur de tous les gens vreux et l'inspirateur
de tous les mauvais gars,  cinq lieues  la ronde.

Il passait pour excessivement adroit, capable de tirer n'importe qui
d'un mauvais pas. tait-il ferr sur la loi, comme on le disait? Le
fait est qu'il ne pouvait parler une minute sans citer quelque article
du Code.

Amliorer le sort des gens de la campagne tait sa marotte,  ce qu'il
assurait: c'est pourquoi, tout en exigeant d'eux des intrts
affreusement usuraires, il les excitait contre les nobles, les bourgeois
et les prtres.

Sa facilit d'locution, sa science de juriste et la longue redingote
noire qu'il portait habituellement lui avaient valu les surnoms de
l'homme de loi et de prsident.

S'il en voulait cruellement  M. de Champdoce, c'est que le duc s'tait
ouvertement dclar contre lui, lors de certaine aventure qui l'avait
conduit jusqu'au seuil de la cour d'assises, et dont il ne s'tait tir
qu'en subornant quatre ou cinq tmoins.

Il avait jur qu'il se vengerait, et depuis cinq ans il guettait une
occasion favorable.

Tel est, au moral et au physique, l'homme que le lendemain des
confidences de son pre, Norbert rencontra  la minoterie de Bivron.

Se conformant aux ordres reus, il venait d'y amener vingt poches de
bl, et seul il les avait dcharges et montes au grenier.

Il remettait sa veste et faisait ses dispositions pour reprendre avec sa
lourde charrette, attele de deux chevaux vigoureux, la route du
chteau, lorsque matre Dauman s'avana vers lui, saluant jusqu' terre,
le priant de lui accorder une petite place jusqu' sa maison.

--J'espre, disait-il, que monsieur le marquis excusera mon
indiscrtion; j'ai des coquins de rhumatismes qui m'empchent de
marcher, je me fais vieux, je n'ai plus l'ge heureux de monsieur le
marquis.

Il savait ce Dauman, donner  chacun un titre congruant. Il avait lu
quelque part que l'an d'un duc est marquis.

C'tait la premire fois que Norbert s'entendait nommer ainsi. Quelques
jours plus tt, son bon sens l'et mis en garde contre cette flatterie
et il et hauss les paules. Mais, maintenant, sa vanit affame
cherchait pture.

--A vos dsirs, prsident, rpondit-il; j'attends pour partir qu'on
m'ait descendu un sac vide oubli  la dernire livraison.

Dauman s'inclina en grimaant un sourire bas.

Mais tout en se confondant en remerciements, il guignait Norbert du coin
de l'oeil, trouvant  sa physionomie une expression qui ne lui tait
pas habituelle.

--videmment, se disait le prsident, il s'est pass au chteau de
Champdoce quelque chose d'extraordinaire.

tait-ce enfin l'occasion tant et si ardemment attendue d'assouvir sa
haine, qui se prsentait? Il en eut le pressentiment.

Il y avait bien longtemps que pour la premire fois il s'tait dit que
l'hritier de ce vieux noble serait entre ses mains un terrible
instrument de rancune, et qu'il serait beau et digne de lui de frapper
le pre par le fils.

Cependant, un ouvrier venait de rapporter le sac. Matre Dauman avait
escalad la charrette et s'y tait install sur un peu de paille.
Norbert s'assit lestement sur un des limons, les jambes pendantes, et
mit ses chevaux au marche.

Le prsident gardait le silence. Il cherchait pour entrer on
conversation, quelque phrase banale qui n'veillai pas la prudence du
jeune Champdoce.

--Il faut que vous vous soyez lev bien matin, monsieur le marquis,
commena-t-il enfin, pour avoir fini  cette heure.

Le jeune homme ne rpondit pas.

Monsieur le duc votre pre, continua Dauman, a une fire chance d'avoir
un fils comme vous. Ah! j'en sais qui voudraient tre aussi heureux que
lui. J'en connais plus d'un dans Bivron, qui souvent ont dit  leurs
enfants: Prenez donc exemple sur monsieur le marquis. Regardez s'il
boude le travail et s'il a peur de se durcir les mains. Et pourtant il
est noble, lui, il a de bonnes rentes, il ne tiendrait qu' lui de se
croiser les bras.

Un cahot de la charrette coupa la parole  l'homme de loi, mais il ne
tarda pas  reprendre:

--C'est qu'il n'y a pas  dire, il n'en est point qui vous vaillent.
Tout  l'heure, je vous regardais monter vos poches de bl, elles
n'avaient pas l'air de peser sur votre dos plus qu'une plume. A part
moi, je me disais: Quelles paules! quelle poigne!...

A une autre poque, Norbert et t trs sensible  cet loge d'une
vigueur dont il aimait  faire montre. En ce moment elle lui dplut et
l'irrita autant qu'une insulte.

Le brutal et inutile coup de fouet dont il sangla son limonier trahit sa
colre.

--Allons, monsieur le marquis, poursuivit Dauman, le proverbe a bien
raison: Bonne vie fait bonne sant et bourse pleine. C'est ce que je
rponds  ceux qui essayent de vous railler, parce que vous tes sage
comme une demoiselle. Cela vaut un peu mieux que d'imiter un tas de
godelureaux et de jolis coeurs de ma connaissance, amis du billard, de
la ribote et du reste, qui jouent, qui ont des matresses, qui font la
vie, quoi! qui s'amusent!

Tout ce verbiage, dbit d'une voix fade, exasprait Norbert.

--Eh!... je ferais comme eux, si je pouvais, s'cria-t-il.

--Plat-il?... interrogea le prsident, qui avait parfaitement entendu.

--Je dis qu'on vit comme on peut et non pas comme on veut, et que si
j'tais libre, si j'tais mon matre, si j'avais de l'argent...

Il n'acheva pas, mais il en avait dit prcisment assez pour clairer
Dauman.

Un clair de joie brilla dans son oeil terne.

--Je sais  prsent, pensa-t-il, o le bt le blesse. Je puis le mener
loin, ce joli garon, et faire maudire et pleurer au duc de Champdoce
l'ide qu'il a eue de se mler de ma vie prive. Mais voyons si je ne
m'gare pas.

Et, entre haut et bas, d'un ton de commisration hypocrite, il murmura:

--Ah! il y a des parents qui sont aussi par trop svres.

Un geste brusque de Norbert lui apprit qu'il n'avait pas fait fausse
route; aussi est-ce avec plus d'assurance qu'il poursuivit:

--C'est comme cela dans ce bas monde. Quand le diable devient vieux, il
se fait ermite. Le crne se ple, le sang se refroidit dans les veines,
et on ne se souvient plus du temps ou on avait des cheveux et du feu 
revendre. On oublie qu'il faut que jeunesse se passe et qu'il est bon
pour la sant des gars de s'amuser, de se dissiper, de jeter leur
gourme. Votre pre,  vingt-cinq ans, n'tait pas ce qu'il est
aujourd'hui.

--Mon pre!...

--Lui-mme. On ne s'en douterait gure... Eh bien! interrogez ses amis,
ils vous en conteront de drles.

La charrette atteignait la grande route.

--Nous voici arrivs, monsieur le marquis, dit Dauman; comment vous
remercier? Ah! si vous vouliez me permettre de vous offrir un verre de
vrai cognac, quel honneur pour moi!...

Norbert hsita un moment. Une voix secrte lui disait qu'il faisait mal,
qu'il devait refuser, il ne l'couta pas. Il arrta ses chevaux et
suivit le prsident.

La maison de matre Dauman annonait l'aisance.

Il y tait servi par une vieille femme, trangre comme lui au pays,
dont le rle prs de lui n'tait pas nettement dfini, et qui jouissait
d'une excrable rputation, malgr ses apparences.

Son cabinet, car il disait: mon cabinet, ni plus ni moins qu'un avocat
ou un notaire, avait quelque chose de l'ambigut du matre.

Si d'un ct on voyait un bureau charg de cartons verts, de l'autre on
apercevait, rangs le long du mur, des sacs de bl, de seigle et de
lgumes secs.

Il s'y trouvait une bibliothque bonde de livres de jurisprudence, aux
solives du plafond pendaient  des ficelles des paquets de fleurs sches
conserves pour la graine.

C'est, d'ailleurs, avec les dmonstrations du respect le plus servile
que le Prsident accueillait le fils du duc de Champdoce.

C'est dans son propre fauteuil, garni de cuir, qu'il le fit asseoir, et
aprs avoir chang son chapeau contre un bonnet grec, il descendit de
sa personne  la cave pour chercher derrire les fagots ce qu'il avait
de mieux.

--Gotez-moi a, monsieur le marquis, disait-il aprs avoir empli deux
verres, c'est un propritaire d'Archiac qui m'a donn cette eau-de-vie
lorsque j'tais dans les affaires, pour me remercier d'un grand service
que je venais de lui rendre. Car j'en ai rendu, allez, des services,
sans me vanter, quand j'tais huissier, et aussi depuis.

Il gardait son verre  la main, y trempait ses lvres, faisait claquer
sa langue, et rptait:

--Est-ce bon, hein? Quel bouquet! On n'en trouve pas  acheter de
pareille.

Tant d'obsquiosits, de prvenances ne devaient pas tre perdues.

Une demi-heure ne s'tait pas coule que dj le matre hypocrite avait
confess Norbert.

[Illustration: Mlle Diane de Sauvebourg.]

Jusqu' un certain point, le malheureux garon tait excusable.

Il traversait de ces crises o se confier  quelqu'un est un besoin, un
ineffable soulagement. De plus, il ignorait de quelle dconsidration
tait frapp le Prsident.

Il dit donc tout, sans restriction.

Et pendant qu'il livrait ainsi ses plus secrtes penses, les pires,
Dauman, en dedans, jubilait, mais il gardait la tristesse grave du
mdecin qui, appel en consultation, reconnat une maladie dangereuse.

--Tout cela est affreux, rptait-il, terrible. Jeune homme infortun!
N'tait le respect que je dois  M. le duc de Champdoce,--il porta la
main  son bonnet grec,--je dirais qu'il ne jouit pas de la plnitude de
ses facults intellectuelles...

Un enfant tel que Norbert pouvait-il se dfier de preuves si manifestes
de la plus sincre commisration?

--Et voil o j'en suis, disait-il avec des larmes de rage dans les
yeux. Ma destine est crite; mes efforts n'y changeraient rien. Je dois
me rsigner  mon sort,  moins...

Il s'interrompit un instant, et d'une voix sourde, les dents serres, il
ajouta:

--A moins que je n'en finisse avec la vie! Ne vaut-il pas mieux pourrir
dans la terre que de vgter ainsi? Ne vaut-il pas...

De nouveau il s'arrta, profondment tonn du bon sourire qui,
panouissant les lvres minces du sieur Dauman, dcouvrit ses dents
noires.

--Ah! s'cria-t-il, vous pensez que ce sont l des propos d'enfant?

--Dieu m'en prserve! monsieur le marquis. Vous avez trop souffert pour
ne pas songer aux partis les plus dsesprs. Seulement on ne doit pas
parler ainsi quand on a dix-huit ans, quand a devant soi le plus
magnifique avenir!

--L'avenir! interrompit Norbert que ce seul mot mettait hors de lui, que
me parlez-vous d'avenir, quand mon supplice peut durer dix ans, vingt
ans...

--Monsieur le marquis exagre.

--En quoi? Mon pre est jeune...

--D'accord, vous ne vivrez pas prs de lui, voil tout. Ne serez-vous
pas majeur dans trois ans? N'aurez-vous pas alors le droit de rclamer
l'hritage de votre mre?

A l'air stupfait de Norbert, le Prsident vit bien que le jeune homme
tait plus innocent encore qu'il ne l'avait suppos, et qu'il venait
de lui apprendre une chose dont il n'avait pas mme l'ide.

Il regretta d'avoir t si prompt, mais il s'tait trop avanc pour ne
pas continuer.

--Un homme,  sa majorit, monsieur le marquis, peut disposer de sa
personne et de sa lgitime. C'est la loi. Or, il vous reviendra de feu
madame la duchesse--il salua--assez de bien pour mener une belle vie.

Norbert semblait n'entendre plus.

--Jamais je n'oserai rien rclamer  mon pre, murmura-t-il.

--Cela je le conois. Monsieur le duc, quand il est en colre, ne se
connat plus. Mais on ne fait pas ces commissions-l soi-mme. On donne
des pouvoirs  un notaire qui se charge des dmarches et reoit, s'il y
a lieu, les coups du bton fourchu. Les coups se comptent  part; c'est
prvu par le Code, livre III, article 222, un mois  deux ans. C'est
donc au plus trois ans que vous avez  patienter.

--Jamais je n'attendrai jusque-l, rpondit Norbert, et j'en finirai si
je ne trouve un moyen de me soustraire  cette tyrannie.

--Heureusement, il y a des moyens...

--Vous croyez, Prsident?

--J'en suis sr, monsieur le marquis, et je me permettrai de vous les
indiquer. Que n'tes-vous majeur! ce serait simple comme bonjour. Vous
iriez trouver un avou qui vous rdigerait une requte en interdiction;
cot... selon le succs.

--Oh!...

--Pardon, monsieur le marquis, mais cela se fait tous les jours. On a un
papa qui ne peut se dcider  laisser jouir ses enfants de ce qu'il a,
alors, dame! on tche de l'y contraindre lgalement. Rien de si commun
dans les grandes familles.

Il avala une gorge d'eau-de-vie, et ajouta:

--Mais dans l'espce, il faut songer  autre chose, nous ne sommes pas
majeur.

Matre Dauman embrassait toujours avec une telle chaleur la cause de ses
clients, que confondant leur personnalit et la sienne, il disait: Nous.

--Nous avons dix-huit ans, et nous voulons chapper  un pre dont la
folie nous opprime. D'abord, nous pouvons nous engager comme soldat.

--C'est toujours une ressource.

--Pitoyable, monsieur le marquis, croyez-moi. En second lieu, nous
pouvons adresser une plainte  monsieur le procureur du roi--il souleva
son bonnet grec.

--Une plainte!

--Certainement. Pensez-vous que le lgislateur n'a pas prvu le cas o
un pre abuserait de son autorit? Dtrompez-vous.

Aprs un moment de silence calcul, Dauman reprit:

--Nous pourrions dans une plainte que je rdigerais et que vous
recopieriez, exposer au juge que nous ne sommes pas lev selon notre
condition, qu'on nous a priv des bienfaits de l'instruction, qu'on nous
utilise comme domestique. Votre pre vous a-t-il frapp quelquefois?

--Jamais.

--N'importe, nous le mettrons tout de mme. Ah! nos conclusions seraient
crasantes pour les dfendeurs. Desquels faits, dirions-nous, patents
et notoires, toute la contre dposera, car, bien que notre pre y
possde pour plus de deux millions de proprits, nous y tions l'objet
de la piti de tous,  ce point que, dans la commune de Bivron, on ne
nous dsigne gure que sous la dnomination du petit sauvage de
Champdoce...

Norbert,  ces mots, bondit comme un poulain sous un coup de cravache.

--Qui a os m'appeler ainsi, s'cria-t-il d'une voix terrible, qui?....
nommez!...

Cette explosion qu'il avait provoque  dessein ne surprit pas le
Prsident.

--Vos ennemis, rpondit-il, ou du moins les ennemis de votre pre, et il
en a beaucoup. Ce n'est pas  vous seulement que pse son despotisme...

--Cependant, moi...

--Oh! vous, monsieur le marquis, vous n'avez que des amis, et plus que
vous ne croyez, mme surtout parmi les personnes du sexe. Tenez, pas
plus tard que jeudi dernier, on parlait de vous devant Mlle Diane de
Sauvebourg, et rien qu'en entendant votre nom elle est devenue plus
rouge que la crte de mon coq. Vous la connaissez, Mlle Diane.

Le jeune homme sentant ses joues s'empourprer, baissa la tte et ne
rpondit pas.

--_Sufficit!_ fit le sieur Dauman, nous serons libre quelque jour, et
nous ferons nos farces. Revenons donc  cette plainte...

Mais Norbert, dont les yeux venaient de s'arrter sur le coucou qui
dcorait le cabinet du Prsident, se dressa brusquement.

--Midi! s'cria-t-il, on va se mettre  table chez nous! Que dira mon
pre!...

--Quoi! vous le craignez tant que cela!...

Mais Norbert n'entendit pas cette raillerie, il avait rejoint son
attelage, et dj s'loignait au grand trot. Du seuil de sa maison, le
Prsident le suivait du regard.

--Cours, disait-il, cours, mon garon. Tu ne m'as pas dit au revoir,
mais tu me reviendras. J'ai un troisime moyen  t'offrir, le bon, et tu
l'adopteras parce que je le veux. Cours, j'ai dpos dans ta cervelle
une graine qui germera et portera fruit. Ah! monsieur le duc de
Champdoce, pour une pcadille amoureuse vous voulez envoyer les gens aux
galres!... Nous verrons o j'enverrai votre hritier.




III


Le sieur Dauman ne mentait pas, lorsque pour attiser la colre de
Norbert, il lui disait:

--On ne vous appelle jamais autrement que le sauvage de Champdoce.

Seulement on n'attachait  ce surnom aucune intention injurieuse.

Offenser le fils d'un homme qui possdait en ralit deux cent mille
livres de rentes, mais qu'on gratifiait du double, c'et t manquer au
respect qu'on doit  l'argent.

Or, en Poitou,-- cette poque,--l'argent tait Dieu.

Il est vrai de dire que les sentiments de la noblesse poitevine, 
l'gard du duc de Champdoce, avaient subi en vingt ans de singulires
modifications.

Tout d'abord, quand pour la premire fois il tait apparu en veste ronde
et en sabots, on s'tait prodigieusement gay.

Lui, laissa railler, se souciant peu du qu'en dira-t-on, persuad que
l'opinion et les rieurs finissent toujours par se ranger du ct des
plus gros sacs d'cus.

L'vnement lui donna raison.

Tous ses bons amis, les gentilshommes ses voisins, se prirent 
rflchir, quand ils le virent, sans trve ni relche, ajouter  ses
bois une vigne, une prairie, s'accrotre, s'arrondir, gagner
incessamment du terrain, comme la mer quand elle porte son effort sur
une cte.

Ds lors, le point de vue changea.

Les ridicules du duc de Champdoce furent clbrs comme autant
d'excentricits; le fou devint un original, sa duret fut accepte pour
une mle nergie; on appela prudence et remarquable entente de
l'administration son pret au gain.

On se serra autour de lui; on fut fier de lui. Les rayonnements de ses
millions donnaient  la bure de sa veste des reflets plus splendides que
ceux du satin ou du velours.

Aprs cela comment s'apitoyer sur le sort de son fils? La certitude
d'hriter d'une fortune colossale ne devait-elle pas suffire  tous ses
dsirs?

Plus que les hommes, les femmes s'occupaient de Norbert.

Les mres qui avaient une fille  placer rvaient pour elle un mariage
avec le sauvage de Champdoce. Quelle alliance!

Malheureusement, son pre avait pour le garder la sollicitude jalouse
d'une dugne. Comment arriver jusqu' lui ou l'attirer jusqu' soi?

Cette oeuvre de sduction, que pas une maman n'osait essayer, une
toute jeune fille rsolut de la tenter.

Cette audacieuse n'tait autre que Mlle Diane de Sauvebourg.

Certes, elle avait bien des chances pour elle.

A dix-huit ans qu'elle allait avoir, Mlle Diane passait pour une des
plus belles personnes du Poitou, et c'tait justice.

Elle tait assez grande et trs blonde. Son teint blanc et uni avait un
clat sans pareil, sa chevelure lumineuse tait abondante jusqu'
l'importuner; on ne rsistait pas au charme de son sourire.

En elle, cependant, quelque chose et inquit un observateur.

Ses yeux, ds qu'elle s'oubliait  ses secrtes penses, brillaient d'un
feu sombre et trahissaient l'ambition et l'nergie qui faisaient le fond
de son caractre.

Elle avait t leve dans une communaut de Niort, o ses parents
souhaitaient qu'elle prt le voile.

Ils venaient de la rappeler prs d'eux sur ses prires ritres
d'abord, puis sur la demande de la suprieure, singulirement
embarrasse et inquite d'une pensionnaire qui sans cesse menaait de
s'enfuir en escaladant les murs de la communaut, et dont l'indpendance
tait du plus fcheux exemple.

Son pre tait fort riche, mais elle avait un frre plus g qu'elle de
dix ans, et le vieux gentilhomme ne se gnait pas pour dclarer qu'il
laisserait tout son bien  l'hritier du nom.

Pour sa fille, sa paternelle munificence allait jusqu' promettre, si
elle se mariait jamais, le trousseau, quarante mille francs comptant, et
pas un sou avec.

--Ainsi, ma pauvre enfant, disait-il au retour de Diane,  toi d'aller
avec tes armes, c'est--dire tes beaux yeux,  la chasse au mari. Mais,
si avise que tu sois, tu risques fort de revenir bredouille.

Berce avec cette ide qu'elle serait dshrite au profit de son frre,
Mlle de Sauvebourg en avait pris gament son parti.

--Laisse-moi du moins essayer, cher pre, rpondit-elle. Si j'choue, eh
bien! il sera toujours temps de m'emprisonner, et j'aurai, en tout cas,
pass prs de toi, que j'aime tant, quelques bonnes annes.

--A ton aise, ma fille, essaye, tu verras.

M. de Sauvebourg avait autrefois blm trs nergiquement la conduite de
M. de Champdoce, lequel,  l'entendre, sacrifiait son fils.

Sacrifier sa fille lui paraissait tout naturel.

Je russirai, rptait l'entte, j'en suis sre.

Mlle Diane tait dans ces honntes dispositions, quand pour la
premire fois elle entendit parler du sauvage de Champdoce.

Un ami de son pre venait d'numrer devant elle les grandes esprances
de ce malheureux jeune homme.

--Pourquoi ne serait-il pas mon mari! se dit-elle.

Ds le lendemain, avec la merveilleuse finesse des femmes en pareille
occasion, elle alla aux renseignements. Ils furent brillants et tels
qu'elle osait  peine les rver. Elle se mit  tudier le fort et le
faible de la situation.

Le fort, c'tait d'tre duchesse, de possder deux cent mille livres de
rente, d'habiter Paris, d'avoir une loge aux Italiens, d'blouir le
faubourg Saint-Germain.

Le faible, c'tait la difficult de rencontrer Norbert et, plus encore,
l'avarice du duc.

--Mais bast! pensait-elle, il n'est pas ternel. Que peut-il bien vivre
encore? Six ou sept ans. J'aurai donc vingt-cinq ans  sa mort.

Cependant, avant de rien dcider en elle-mme, elle voulut voir Norbert.
Elle se le fit montrer le dimanche suivant  l'glise, et ressentit 
premire vue une impression vive et profonde. Elle tait frappe de sa
mle beaut, de l'expression ardente de ses yeux, de son attitude pleine
de noblesse sous ses pauvres vtements.

Sa pntration fminine dcouvrait quelque chose des sentiments de
Norbert. Elle devina qu'il tait malheureux et irrit, qu'il souffrait.

Elle le plaignit et sentit qu'elle l'aimerait. Elle l'aimait dj...

Lorsque, la messe acheve, on sortit de l'glise, elle s'tait jur
qu'elle serait la femme de Norbert. Cependant elle ne dit rien de ses
dessins  ses parents.

Sans savoir au juste ce qu'elle ferait, il lui semblait qu'on gnerait
sa libert d'action. Russir seule, sans appui, sans aide, sans
conseils, n'tait-ce pas plus beau!

D'ailleurs, elle ne doutait pas du succs.

Mlle Diane de Sauvebourg tait fort romanesque, et plus d'une fois au
couvent, on lui avait reproch son exaltation, mais elle tait en mme
temps trs positive.

Les femmes seules ont assez de puissance pour associer ces deux
dispositions si opposes; elles savent garder la tte froide quand le
coeur flambe.

Cette toute jeune fille pouvait, tout en s'prenant de chimres, rester
prudente et calculer. Elle avait appris beaucoup de choses au couvent,
et son maintien de vierge, son air candide, dissimulaient une notable
exprience et surtout une parfaite entente des intrts sociaux.

Avant tout, il fallait rencontrer Norbert et le rencontrer par le plus
grand des hasards. Comment?

Tout  coup elle parut prise d'un accs extraordinaire de charit.
Porter des secours aux malades, aux vieillards, aux petits enfants,
devint sa grande et unique proccupation.

Sans cesse on la rencontrait par la campagne, parfois suivie d'un
domestique charg d'un panier de provisions, le plus souvent seule,
portant du bouillon dans une grande bouteille revtue d'osier.

--On se trompe souvent sur sa vocation, disait M. de Sauvebourg. Diane,
dcidment, tait ne pour tre soeur de charit.

Il ne remarquait pas, le digne gentilhomme, et personne ne remarquait
non plus que lui, que les protgs de Mlle Diane se trouvaient tous
demeurer du ct de Bivron, particulirement dans les environs du
chteau de Champdoce.

On ne la souponnait gure non plus d'tablir ainsi des prcdents, et
de conqurir le droit de se montrer o et quand bon lui semblerait sans
qu'on en jast.

Mais c'est en vain qu'elle multipliait ses courses, changeait ses
heures, prenait tantt la traverse et tantt la grande route, le
sauvage de Champdoce tait invisible.

Mme, on ne le voyait plus rgulirement  la messe le dimanche. Souvent
le duc venait seul.

C'est qu'un vnement insignifiant pour tout autre, immense pour lui et
absolument inattendu, venait de bouleverser la vie de Norbert.

Une huitaine de jours aprs lui avoir confi ce qu'il nommait la raison
d'tat de la maison de Champdoce, son pre le retint aprs le dner,
qui avait lieu vers midi dans la salle commune, et o mangeaient  la
mme table que les matres les quarante serviteurs du chteau. On tait
alors  la fin d'aot, et tous les gens taient employs au battage de
la rcolte.

--Il est inutile, mon fils, commena le vieux gentilhomme, de vous
dranger pour rejoindre les ouvriers.

--C'est que, mon pre...

--Laissez-moi parler, je vous prie. Ma confiance de l'autre soir a d
vous avertir que notre position tait sur de point de changer. A dater
d'aujourd'hui, vous ne travaillerez plus comme vous l'avez fait
jusqu'ici. Je vous destine une tche moins pnible, peut-tre, mais plus
difficile. Vous surveillerez. Vous donnerez des ordres sous ma
direction.

On et dit,  l'air de Norbert, qu'il ne pouvait croire que son pre
parlt srieusement.

[Illustration: C'est--dire que vous m'avez pris pour un niais.]

--Vous n'tes plus un enfant, continua le duc, je veux de mon vivant
vous habituer  l'exercice de l'indpendance, afin qu' ma mort vous
ne soyez pas enivr de votre libert.

Il se leva, alla prendre dans un coin un fort beau ncessaire de chasse,
et le plaant devant son fils il ajouta:

--Je suis content de vous, et en voici la preuve. Vous trouverez dans ce
ncessaire un fusil et un port d'armes. Mon garde, Thomas, a ce matin
amen pour vous un chien d'arrt qui est attach sous le hangar. Vous
chasserez. Il faut  un jeune homme quelques distractions. De plus,
comme un chasseur est expos  des dpenses imprvues, voici, pour faire
le garon, de l'argent que je vous exhorte  mnager, vous souvenant
qu'une prodigalit inconsidre peut retarder, ne ft-ce que d'un jour,
le moment o nos descendants reprendront leur rang.

Le vieux gentilhomme et pu parler longtemps. Son fils coutait, bouche
bante, n'allongeant seulement pas la main pour prendre les six pices
de cinq francs qu'il lui tendait, si bahi qu'il ne songeait mme pas 
ouvrir le ncessaire.

Cette apparence d'impassibilit dplut au duc qui s'attendait  des
transports de joie.

--Jarniton! fit-il, vous le prenez bien froidement, je pensais vous tre
agrable.

Norbert comprit qu'il ne pouvait plus longtemps garder le silence, et
faisant un effort il balbutia:

--Je vous remercie de votre bont, je vous suis bien reconnaissant.

Mais le duc, impatient, lui tourna le dos et sortit en grondant:

--Jarnibleu! Qu'est-ce que cela signifie? Ce garon aurait-il conu
quelque fcheux dessein? Notre cur aurait-il raison?

C'est qu'en effet, ces ides d'mancipation et de munificence, si
contraires  ses grands principes, n'taient pas venues naturellement 
M. de Champdoce. L'honneur en revenait au cur de Bivron, qui les lui
avait souffles.

Mais ce relchement de discipline qui, un an plus tt, et empli de joie
le coeur de Norbert, ne lui causa aucun plaisir. Il venait trop tard.

Son haine contre son pre qu'il appelait son tyran, tait trop terrible
pour tre ainsi dsarme.

D'ailleurs, quelle si grande grce lui accordait-on? On lui donnait un
fusil, la belle affaire! Trente francs, quelle drision!

En serait-il moins mal vtu, moins gauche, moins ridicule, moins
ignorant, moins seul? Ne continuerait-on pas  l'appeler le Sauvage?

Quelles perspectives lui offrait-on, et approchaient-elles seulement de
l'idal du bonheur tel qu'il se le reprsentait?

Car il ne cessait d'essayer d'ajuster  ses convoitises tout ce qu'il
avait retenu de ses lectures dsordonnes.

Cependant, la chasse tait ouverte. Norbert chassa, prenant moins de
plaisir  brler de la poudre qu' tre suivi de son chien, un pagneul
magnifique rpondant au nom de Bruno. Il avait un compagnon, enfin, un
ami qui lisait dans ses yeux et qui, selon qu'il tait triste ou gai,
marchait la tte basse ou sautait  ses cts.

Mais il ne pouvait cesser de songer  Dauman.

Il avait interrog plusieurs ouvriers, et tous lui avaient rpondu que
le prsident tait un homme dangereux, capable de tout.

Norbert n'en tait que plus dtermin  retourner lui demander conseil.
Pourtant il hsitait, il n'osait. Une dernire lueur de raison clairait
le prcipice o il allait rouler.




IV


Dauman, lui, attendait, tout aussi rassur que l'oiseleur qui, ayant
habilement dispos dans les chaumes son perfide miroir, se croise les
bras, sr que les alouettes s'y viendront prendre.

N'avait-il pas fait briller aux yeux de Norbert l'blouissant espoir de
la libert?

Comme tous ces hommes qui, dans les campagnes, exploitent
alternativement la cupidit et la misre, matre Dauman avait des
espions partout.

Heure par heure, pour ainsi dire, il savait tout ce qui se passait au
chteau de Champdoce.

On lui avait rapport presque textuellement le dernier entretien du duc
et de son fils. Il tait inform des conditions nouvelles faites 
Norbert.

Il n'en fut ni inquiet, ni affect, persuad qu'en se relchant de son
despotisme, M. de Champdoce htait la rvolte de son fils.

Souvent, le soir, quand aprs son dner il allait, selon sa coutume, se
promener sur la grande route en fumant sa pipe de bruyre fabrique par
lui, il s'arrtait au bas des taillis de Bivron d'o l'on apercevait le
chteau de Champdoce.

Il montrait le poing au vieil difice, et d'une voix sourde il rptait:

--Il y viendra, il y viendra...

Il y vint.

Aprs une semaine de luttes intrieures, aprs de cruels combats, aprs
s'tre mis deux fois en route et deux fois tre revenu sur ses pas,
Norbert osa venir frapper  la porte de l'ennemi de son pre.

De sa fentre, Dauman l'avait aperu descendant lentement la cte, le
fusil sur l'paule, suivi de son bel pagneul Bruno.

Le matre hypocrite avait donc eu le loisir de prparer sa physionomie,
et de prendre une contenance toute diffrente de celle de la premire
entrevue.

C'est encore avec toutes les dmonstrations d'un respect outr qu'il
reut Monsieur le marquis, comme il l'appelait avec une grotesque
emphase; mais il sut paratre gn, affectant prcisment assez de
contrainte pour que Norbert ne pt ne la point remarquer.

Lui, si beau parleur d'ordinaire, et qui avait un gros rpertoire de
formules banales qu'il dbitait  ses clients, il semblait s'entortiller
 n'en pouvoir sortir dans ses phrases respectueuses, ne sachant que
rpter:

--Bien  votre disposition, monsieur le marquis, tout  votre service.

Norbert, qui comptait sur le chaud accueil de l'autre jour, fut si
dcontenanc de cette surprenante froideur, qu'un moment il eut l'ide
de se retirer.

Une purile vanit le retint, et il se dit qu'ayant fait tant que de
venir, il se devait de prendre son courage  deux mains et de parler.

--Je voudrais vous consulter, Prsident, commena-t-il, pour ce que vous
savez; n'ayant nulle exprience, je me dcide  profiter de la vtre.

L'autre avait l'air de tomber des nues. Il renversait la tte en
arrire, les yeux au plafond, comme s'il et attendu une inspiration des
solives o pendaient ses paquets de graines.

--Ce que je sais, murmurait-il, ce que je sais...

Une fois engags dans une voie qu'ils savent prilleuse, les plus
timides ferment les yeux et vont droit au danger.

--Eh oui! fit Norbert, ne deviez-vous pas me donner le moyen de changer
contre une meilleure l'existence qui m'excde?

--En effet il me semble...

--Vous m'avez offert deux expdients et vous m'en avez fait entrevoir un
troisime, plus sr, affirmiez-vous; quel est-il?

L'embarras si admirablement jou du sieur Dauman sembla redoubler 
cette question, trop prcise pour qu'il pt l'luder.

--Comment, rpondit-il avec le plus niais sourire qu'il put trouver,
comment, vous vous souvenez encore de cela?

--Je n'ai cess d'y penser.

Le matre coquin intrieurement tait ravi.

C'est pourtant avec le mme sourire forc qu'il reprit:

--Oh! vous savez, monsieur le marquis, on dit comme cela tant de
choses!... Entre l'intention et le fait, il y a un bout de chemin, la
loi le reconnat. Je suis si franc de mon naturel, que je ne sais pas
toujours tenir ma maudite langue. J'aurai parl en l'air.

Norbert tait un pauvre garon fort ignorant; ce n'tait pas un tre
faible et mou. Son pre avait pu plier les ressorts de son nergie, mais
non les briser. D'ailleurs, c'tait bien le sang rouge et chaud des
Dompair de Champdoce qui courait dans ses veines.

Du coup il se dressa, frappa violemment le parquet de la crosse de son
fusil.

--C'est--dire, s'cria-t-il, que vous m'avez pris pour un niais...

--Oh! monsieur le marquis!...

--Et que vous avez pens qu'on pouvait se jouer de moi impunment. Il
vous a paru plaisant de m'arracher mes secrets. Qu'en comptez-vous
faire? Les colporter pour en rire pourrait vous coter cher,
Prsident!...

Il s'interrompit, surpris de l'air navr du sieur Dauman, et il eut
presque regret de son emportement lorsqu'il l'entendit s'crier du ton
le plus douloureusement mu:

--Me juger ainsi, moi! monsieur le marquis; me supposer capable d'une
pareille infamie!...

--Alors, que signifient vos faons d'aujourd'hui?

La physionomie tratresse du sieur Dauman exprima la plus vive anxit.

Il hsitait, il paraissait dlibrer afin de dcider lequel tait le
plus convenable de parler ou de se taire.

Enfin, il se dressa, il avait pris son parti.

--Tenez, monsieur le marquis, fit-il rsolment, puisque vous m'avez
devin, tant pis! je vous dirai la vrit. Vous vous fcherez si vous
voulez...

--Je ne me fcherai pas. Parlez sans crainte, Prsident.

--Eh bien! j'ai rflchi.

--Ah?

--C'est comme cela. Je ne suis qu'un pauvre homme, moi, monsieur le
marquis, et il n'en faudrait gure pour me compromettre. La moindre de
mes imprudences peut tre punie par le manque de pain. Que fais-je en
vous assistant de mes conseils? videmment, je contrecarre les projets
de monsieur votre pre. Me voyez-vous, moi, Dauman, luttant contre le
tout-puissant et richissime duc de Champdoce?--Il salua.--Qu'arriverait-il,
s'il apprenait jamais mon audace? Il irait tout droit trouver monsieur
le procureur du roi.--Il souleva son bonnet.--Et ds demain, les
gendarmes viendraient chercher mon Dauman pour le conduire en prison.

Norbert n'apercevait pas la relation.

--Les gendarmes demanda-t-il, pourquoi?

--Comment, pourquoi! Vous n'avez donc jamais ouvert un code, monsieur le
marquis? Mon Dieu! que les parents sont ngligents! vous n'avez pas
dix-neuf ans, et je connais un certain article 354 d'o on peut tirer
tout ce qu'on veut, mme cinq ans de rclusion pour votre serviteur.
Peste! la loi ne badine pas quand il s'agit d'un mineur qui est fils
d'un duc millionnaire. Et dire que votre pre pourrait apprendre que je
vous ai fait connatre vos droits! Je tremble rien que d'y songer...

--Comment l'apprendrait-il?

Le sieur Dauman ne rpondit pas, et ce silence significatif parut 
Norbert si injurieux, que tapant du pied, il insista:

--Je vous demande, Prsident, comment il l'apprendrait?

--Hlas! monsieur le marquis, vous respectez et surtout vous craignez
votre pre, ce qui est votre devoir...

--C'est--dire que vous me croyez assez simple pour aller tout lui dire.

--Non, mais il peut concevoir un soupon et vous interroger; vous-mme
m'avez appris que, lorsqu'il vous regarde d'une certaine faon, il
obtient tout de vous.

Tout s'expliquait pour Norbert. Sa colre tomba; c'est d'un ton amer,
mais presque froidement qu'il dit:

--Je puis tre un sauvage, je ne serai jamais un dnonciateur. Quand
j'ai promis de garder un secret, il n'est ni menaces ni tortures qui
puissent me l'arracher. Je redoute mon pre, ma terreur en sa prsence
est plus forte que ma volont, mais je suis Champdoce, je ne crains
personne autre; entendez-vous, Prsident?

--Ah! comme cela...

--Nul jamais ne saura par moi que vous m'avez seulement dit un mot, je
vous en donne ma parole d'honneur.

La physionomie du Prsident reprenait peu  peu cette expression de
sympathique intrt qui inspirait tant de confiance  Norbert.

--En vrit, reprit-il, on dirait,  voir mes hsitations, que mon
dessein est de vous pousser au mal, monsieur le marquis, tandis qu'au
contraire... C'est que l'exprience rend prudent. Moi donner un mauvais
conseil! Jamais. Est-ce que je ne connais pas mon code? Voil mon
brviaire,  moi, ma rgle de conduite, ma foi, ma conscience.

Il avait pris, sur la tablette de son bureau, un gros petit livre 
tranches multicolores, encrass par un long usage, et le brandissant
firement, il ajouta:

--Mais il faut savoir tout ce qui est l-dedans.

Ce pangyrique agaait singulirement Norbert.

--Enfin, interrogea-t-il, que dois-je faire?

Matre Dauman cligna de l'oeil et rpondit:

--Rien, monsieur le marquis. Trois ans  peine vous sparent de votre
majorit, il faut patienter, attendre...

--Eh! si je m'en tais senti le courage, je ne serais pas ici.

--C'est pourtant le seul expdient raisonnable. Votre pre est un
vieillard, pourquoi le chagriner? Laissez-lui donc encore ces trois
annes de rpit pour caresser ses chimres...

D'un coup de poing violemment appliqu sur le bureau, Norbert lui coupa
la parole.

--Si c'est l tout ce que vous avez  me dire, fit-il, je regrette
d'tre venu.

Il se leva, siffla Bruno comme s'il voulait se retirer, et ajouta:

--J'aurais fort bien trouv cet expdient sans le secours du votre
exprience: bonsoir!

Le Prsident ne bougea pas, sr que d'un mot il retiendrait Norbert.

--Vous tes vif, monsieur le marquis, fit-il, que ne me laissez-vous
achever?

--Alors, finissez vite, dit le jeune homme sans se rasseoir.

Matre Dauman n'en parla ni plus ni moins vite.

--Remarquez, monsieur le marquis, reprit-il, que si je vous exhorte 
mnager votre pre, je ne vous engage pas, pour cela,  endurer comme
par le pass toutes ses fantaisies. Qu'est-ce que je veux, moi? vous
voir heureux l'un et l'autre. Je suis en ce moment comme un bonhomme de
juge de paix qui s'efforce de mettre deux adversaires d'accord. Il est
des accommodements avec les situations les plus difficiles. Ne
pouvez-vous, tout en restant en apparence le plus dvou des fils, agir
en ralit  votre guise? Il ne faut jamais rsister ouvertement  ses
parents. Combien de jeunes gens sont dans votre cas! Devant papa et
maman, on leur donnerait le bon Dieu sans confession, et derrire ils
font le diable  quatre. Quand on n'est pas le plus fort, on doit tre
le plus fin.

A la mine de son client, le Prsident jugeait l'effet de son
allocution; il tait grand, et tel qu'il le souhaitait.

Norbert qui jusque-l avait gard la main sur le loquet de la porte, le
lcha et se rapprocha.

--N'avez-vous pas une certaine libert maintenant, monsieur le marquis?
poursuivit Dauman. C'est l'essentiel. Votre pre saura-t-il si vous
l'employez  chasser ou  toute autre chose?

--A quoi?

Dauman partit d'un franc clat de rire.

--Dame!... je ne sais pas, cela dpend des gots. Je ne puis parler que
de ce que je ferais si j'tais  votre place.

--Dites-le, Prsident.

--Pour lors, je ne resterais au chteau que juste assez pour ne pas
inquiter papa. Ah! je n'y ferais pas grande poussire. Le reste de mon
temps, le bon, je le passerais  Poitiers, qui est une belle ville o on
a tout sous la main. J'y louerais un petit appartement, et j'y vivrais
comme un joli garon qui est son matre. A Champdoce, je garderais ma
veste et mes sabots, mais  Poitiers j'aurais de fins escarpins et des
habits achets chez les meilleurs tailleurs. Puis, je me faufilerais
dans la socit des tudiants, de joyeux vivants, qui passent toutes les
nuits  boire du punch,  jouer au billard et  chanter la mre
Godichon. Voil qui est vivre. J'aurais des amis, des matresses;
j'irais au spectacle, au bal, dans les cafs. J'en ai tt, moi, quand
j'tudiais pour entrer dans les affaires...

Il s'interrompit et brusquement demanda:

--Il doit y avoir de bons coureurs parmi les chevaux que votre pre
lve, et qui sont parqus en bas des prs Juron?

--Oui certes!

--Eh bien! quoi de plus facile que d'en dresser un  votre usage? Je
suppose que vous avez envie d'aller  Poitiers, que faites-vous? Le
soir, quand on vous croit endormi, vous filez doucement, avec votre
fusil, emmenant le bel pagneul que voici; vous bridez un cheval, et
hop! en deux temps de galop vous tes  la ville. Vous mettez le bidet 
l'auberge, vous vous habillez en grand soigneur que vous tes et vous
rejoignez vos amis. S'il vous plat de rester l-bas, ici on se dit, en
ne voyant ni votre fusil ni votre chien: Il est  la chasse. Et ni vu,
ni connu!...

Norbert avait naturellement un caractre droit et ferme. L'ide d'une
existence de tromperies continuelles, de ruses, de mensonges, lui
rpugnait singulirement.

C'est l cependant que conduisent fatalement l'oppression et la crainte.

D'un autre ct, ce tableau grossier de plaisirs faciles et vulgaires
que lui prsentait matre Dauman rpondait si bien  ses imaginations
secrtes qu'il plissait tant son motion tait vive, et que la flamme
des plus ardentes convoitises brillait dans ses yeux.

--Oui, balbutia-t-il, c'est bien l ce que je pensais.

--Alors qui vous empche?...

Le pauvre garon ne put retenir un gros soupir, et bien bas il murmura:

--Il faut de l'argent, pour cela, beaucoup, et je n'en ai pas. Si j'en
demandais  mon pre, il me refuserait, et d'ailleurs, je n'oserais
jamais...

[Illustration: Il paula, ajusta et fit feu.]

--Quoi! monsieur le marquis, vous qui serez si riche dans trois ans,
vous n'avez pas un ami qui puisse vous obliger?

--Je n'ai personne!

Et, cras sous le sentiment de son impuissance, Norbert se laissa
lourdement retomber sur sa chaise. Le sieur Dauman, lui, les sourcils
froncs, paraissait rflchir. On et jur qu'au dedans de lui un combat
violent se livrait entre deux ides absolument opposes.

--Eh bien, non! s'cria-t-il, non, monsieur le marquis, il ne sera pas
dit que j'aurai eu la duret, vous voyant malheureux, de ne pas
m'employer  votre service. On a tort de mettre le doigt entre l'arbre
et l'corce, mais tant pis! je me risque. On vous prtera ce qu'il vous
faut.

--Vous, Prsident?

--Malheureusement, non! Je ne suis qu'un pauvre diable, moi, je n'ai
rien de ct, et ce n'est qu' grand'peine et  force de privations que
je joins les deux bouts; mais j'ai la confiance de plusieurs fermiers
aiss d'ici, qui m'apportent leurs conomies pour les faire valoir. Qui
m'empche d'en disposer en votre faveur?

C'est  peine si Norbert respirait, tant l'esprance et l'anxit lui
serraient le coeur.

--Oh! si cela se pouvait! murmura-t-il.

--Cela se peut, monsieur le marquis. Seulement, il vous en cotera cher.
On vous demandera, comme de juste, des intrts proportionns aux
risques de pertes qui sont considrables.

--Que m'importe!

--C'est que, voyez-vous, le Code ne reconnat pas ces transactions, et,
en m'en mlant, je manque aux principes de toute ma vie. C'est de
l'usure, me dira-t-on. Possible. Moi, je rpondrai que le bnfice,
quand il est alatoire, doit tre grand. Mon devoir tait de vous
avertir; vous tes prvenu, rflchissez. Je vous le dclare,  votre
place je ne consentirais pas cet emprunt, j'attendrais une occasion.

--Je ne veux plus attendre.

Matre Dauman eut ce geste des paules, qui signifie si clairement:
Comme vous voudrez, j'ai fait ce que j'ai pu.

--A votre aise, monsieur le marquis, poursuivit-il. Je m'explique votre
insouciance. Vous serez si riche  votre majorit, que quelques milliers
de francs  rembourser ne vous gneront en rien.

Et aussitt, pour l'acquit de sa conscience, comme il disait, car
Norbert ne l'coutait pas, il se mit  expliquer les clauses et
conditions de l'emprunt, appuyant  dessin sur ce qu'elles avaient
d'exorbitant, insistant sur ce fait qu'il tait tranger  des
prtentions assez ridicules, qu'il ne faisait que remplir le mandat de
ses commettants.

--Vous comprenez? rptait-il  chaque phrase, vous comprenez?

Norbert comprenait si bien, que c'est avec une vritable explosion de
joie qu'en change de deux mille francs il signa deux obligations de
quatre mille francs chacune,--il en et sign dix,--au profit d'un sieur
Besson et d'un sieur Lantoine, deux cultivateurs du pays, gens
absolument tars et entirement  la discrtion de Dauman, leur
crancier.

Il s'tait d'ailleurs engag, sur l'honneur,  ne jamais avouer, quoi
qu'il pt arriver, que le Prsident s'tait ml de cette affaire.

--Surtout, monsieur le marquis, de la prudence, beaucoup de prudence!...
Ne parlez  me qui vive de nos relations, et cachez-vous pour venir me
visiter.

Ce fut le suprme conseil de Dauman, quand son client s'loigna.

Il tait seul dans son cabinet, il triomphait; il se mit  relire les
titres que Norbert laissait entre ses mains en change de deux billets
de banque. taient-ils en rgle, ne s'y trouvait-il rien qui pt les
frapper de nullit entre ses mains?

Non. Il connaissait la loi, il n'avait rien oubli. Hormis le cas o
Norbert viendrait  mourir, il avait tout prvu.

Et certes, Dauman esprait bien que l'opration ne se bornerait pas  ce
prt insignifiant. Il comptait que Norbert aurait vite dissip cette
somme de deux mille francs, norme lorsqu'il s'agit de la gagner,
insignifiante pendant qu'on la jette par toutes les fentres de ses
fantaisies.

Devanant l'avenir, il se voyait plaant toutes ses conomies,
c'est--dire une quarantaine de mille francs, sur la tte de cet
cervel, et,  sa majorit, lui rclamant une fortune. Sans compter que
d'ici l...

Il est vrai que tous ces beaux projets dpendaient de la discrtion de
Norbert. Sur un soupon, le duc ne manquerait pas d'apparatre et
romprait tout.

Cependant, Dauman ne comptait que sur quatre ou cinq jours d'anxit,
car, bien videmment, si le jeune homme ne se trahissait pas sur le
moment mme, il aurait vite acquis l'habitude de la dissimulation.

Le Prsident avait raison de ne pas trop craindre.

La passion a des ressources et des roueries inattendues. La peur extrme
que Norbert avait de son pre lui tint lieu de dix ans de diplomatie.

Par moments il doutait, et il se demandait si c'tait bien  lui, si
misrable jusqu'ici, qu'arrivait cette bouffe de bonheur
extraordinaire, et pour tre bien sr qu'il n'tait pas le jouet d'un
rve, il froissait dans sa poche le papier soyeux des billets de banque.

La nuit lui parut ternelle. Dvor de la fivre aigu de l'impatience,
il se tournait et se retournait sur son lit, appelant vainement le
sommeil qui lui et fait perdre conscience des heures trop lentes.

Et au jour, il tait sur la route de Poitiers, le fusil sous le bras,
marchant  grandes enjambes, sifflant  tout moment Bruno qui
s'attardait dans les champs.

Son plan tait bien arrt.

--J'arrive, se disait-il, je loue un gentil petit appartement; je cours
chez un tailleur, je me lie avec tous les tudiants, etc., etc.

C'tait l, juste ce que le Prsident avait dit qu'il ferait.

Quel homme que ce Dauman et quel ami prcieux!

Le malheur est que, toujours, entre le dsir et sa ralisation, se
glisse quelque empchement d'autant plus imprvu qu'il est plus simple.

Arriv  Poitiers, o il n'tait venu qu'une fois, Norbert se trouva
effar, perdu, comme l'oiseau qui, n et lev en cage, s'chappe et ne
sait pas se servir de ses ailes.

Il marchait tout penaud par les rues, regardant les maisons, lorgnant
les boutiques, mortellement embarrass pour en venir  ses fins.

Enfin, aprs mille hsitations, mille rsolutions prises et abandonnes,
mourant de faim, pleurant presque, maudissant sa timidit, il gagna non
sans peine le champ de foire et entra djeuner dans l'auberge o il
avait mang un morceau avec son pre.

Puis, dsespr, il regagna Champdoce aussi triste qu'il tait gai le
matin.

Mais Dauman tait l.

Consult par Norbert, aprs avoir bien ri de sa singulire dconvenue,
il le mit en rapport avec un sien ami, lequel, moyennant une bonne
commission, comme de raison, pilota le jeune sauvage, lui loua un
petit appartement meubl rue Saint-Franois, et enfin le conduisit chez
un tailleur o il se commanda pour 500 francs d'habits.

Alors il croyait que ses voeux allaient tre combls  point. Aprs
avoir eu la fringale pendant des annes, se trouvant enfin  table, il
ne put pas manger.

Il lui arriva ce qui toujours advient  ceux qui ont trop vcu de rves.

Compare aux mensonges de son imagination, la ralit lui parut froide,
repoussante, affreuse.

Sa timidit, d'ailleurs, sa sauvagerie, le sentiment de son ignorance de
la vie le paralysaient et l'empchaient de goter aucune des jouissances
qu'il s'tait promises. Il lui et fallu un ami; o le prendre?

Un soir, il osa entrer au caf Castille. Bien qu'on ft  l'poque des
vacances, quelques tudiants s'y trouvaient. Leur gat bruyante
l'effaroucha et le fit fuir.

Il vcut donc seul  Poitiers, comme  Champdoce, et plus dsol.

Ses heures de libert vole, il les passait tristement dans son
appartement, en compagnie de Bruno, qui certes et prfr battre la
campagne. Ou bien, quittant la veste, il revtait ses beaux habits et il
allait se promener sur Blossac.

En tout, il n'eut pas plus de cinq bonnes soires qu'il passa au
thtre.

Et que de risques pour de si maigres satisfactions, que de peines, de
prcautions! Combien de mensonges entasss!

Puis, que de terreurs! Son pre ne pouvait-il ouvrir les yeux?

M. de Champdoce, en effet, s'tait aperu des sorties et des absences de
son fils; mais,  cent lieues de la vrit, il les attribuait  d'autres
causes qui ne lui dplaisaient pas trop.

Un matin, cependant, il railla doucement Norbert de sa maladresse  la
chasse. Il n'avait pas rapport trois pices de gibier depuis qu'il
avait un port d'arme.

--Aujourd'hui, du moins, lui dit le duc, tchez de revenir le carnier
plein, car nous aurons demain un ami  dner.

--Un ami! ici?

--Oui, rpondit M. de Champdoce, qui ne put s'empcher de sourire, nous
recevrons M. de Puymandour. Mme pour cette circonstance, je fais ouvrir
et disposer la salle  manger du second tage; nous y dnerons.

Norbert s'loigna, aussi intrigu que possible.

Ce dner, ces prparatifs taient des vnements extraordinaires.
Cependant, le choix du convive tait plus surprenant encore.

--N'importe, se dit Norbert, je veux tuer quelque chose.

Mais il ne suffit pas toujours de vouloir. Il tait fort inexpriment.

C'est donc en vain qu'il fit plus de six lieues dans sa matine et brla
beaucoup de poudre. Il tait furieux.

Cependant, vers les deux heures, comme il arrivait aux bruyres de
Bivron, il crut apercevoir  vingt pas, prs d'une haie, un imprudent
lapin tout occup de brouter une touffe de luzerne. Quelle occasion!

Avec des prcautions extrmes, il paula, ajusta et fit feu.

A l'explosion de l'arme, un cri de douleur ou d'effroi, un cri terrible,
rpondit, et Bruno s'lana vers la haie, en aboyant avec fureur.




V


Les hommes, assez volontiers, vantent leur esprit de suite, leur
fermet, leur persvrance. Pure fatuit de leur part.

C'est chez la femme seulement que la persvrance se trouve, mais
opinitre, inflexible, intraitable, pousse jusqu' la folie.

Sous ce rapport, Mlle Diane de Sauvebourg tait dix fois femme.

Cette belle et nave jeune fille, toute proccupe en apparence de
futilits, que son pre appelait en riant sa chre girouette, cachait
sous ses dehors frivoles une volont de fer, et ft morte avant de
renoncer volontairement au projet qu'elle avait conu d'tre un jour
duchesse de Champdoce.

Cependant, ses longues promenades  travers champs, toutes savamment
choisies pour amener une rencontre qu'elle jugeait devoir tre dcisive,
taient restes inutiles.

Bien que le temps ft souvent mauvais, que les sentiers dtremps
fussent devenus moins praticables, qu'il ft froid, elle continuait ses
charitables visites autour du chteau de Champdoce.

--Un jour viendra bien, pensait-elle, o je l'apercevrai, cet invisible.

Le jour tant souhait vint.

C'tait vers la mi-novembre, un jeudi, et, depuis le commencement de la
semaine, la temprature s'tait tout  coup radoucie.

Le ciel tait bleu, les dernires feuilles frmissaient  la brise, les
merles sifflaient dans les haies dpouilles.

Mlle de Sauvebourg, seule, un petit panier au bras, suivait le
sentier qui conduit  Mussidan en longeant les bois de Bivron, dont il
n'est spar que par un foss et une haie paisse et haute.

Elle marchait lentement, au beau soleil tide, lorsqu'un bruit de
branches brises sous des pas lui fit lever la tte.

Elle regarda, et tout son sang afflua  son coeur.

A travers une claircie de la haie, de l'autre ct, elle venait de
reconnatre celui qui, depuis plus de deux mois, occupait toute sa
pense, Norbert.

Il s'avanait fort lentement, avec les prcautions minutieuses d'un
chasseur sous bois, l'oeil et l'oreille au guet, le doigt sur la
dtente de son fusil.

Une insurmontable motion cloua sur place Mlle Diane. Elle se sentait
dfaillir; ses ides devenaient confuses. Elle mesurait l'abme qui
spare du fait les intentions les plus formelles, et toute la belle
fantasmagorie de ses projets s'vanouissait.

L'occasion si ardemment dsire, si patiemment pie se prsentait, et
si grand tait son trouble qu'elle comprenait bien qu'elle n'en pourrait
profiter. Articuler une seule parole lui et t impossible.

Qu'allait-il arriver?

Norbert allait passer prs d'elle; il la saluerait, elle rpondrait par
une inclination de tte, il s'loignerait et ce serait tout, et elle
attendrait peut-tre des mois une seconde rencontre.

Toutes ces rflexions traversrent son esprit en moins de temps que n'en
met l'clair  rayer le ciel.

Cependant, elle faisait pour rassembler son courage d'hroques efforts,
quand elle vit le fusil de Norbert s'abaisser vers elle.

Le double canon la menaait. Elle voulut avertir, elle ne le put...

Une douleur aigu, comme le serait la piqre d'une aiguille rougie,
mordit sa chair, un peu au-dessus de la cheville. Elle battit l'air de
ses deux mains, poussa un grand cri, et s'affaissa sur le sentier.

Pourtant, elle n'avait pas perdu entirement connaissance, car elle
entendit l'explosion de l'arme, un cri terrible qui rpondit au sien, et
ensuite des aboiements furieux et un grand froissement de branchages.

Presque aussitt elle sentit sur son visage comme une haleine chaude,
puis quelque chose d'humide et de froid dont le contact la fit frmir.

Elle ouvrit les yeux. Bruno, le bel pagneul, tait prs d'elle,
s'agitant, lui lchant les mains.

Au mme instant, la haie s'carta sous un nergique effort, et Norbert
apparut, ple, perdu, les cheveux hrisss par la terreur.

Sa vue eut cet effet admirable de rendre subitement  Mlle de
Sauvebourg sa prsence d'esprit et son sang-froid. Elle eut conscience
des avantages de sa position, rsolut d'en tirer parti et referma les
yeux.

Norbert, lui, en prsence de cette femme tendue  terre, immobile, plus
blanche que marbre, se sentait devenir fou. Il la reconnaissait, il
avait tu Mlle de Sauvebourg.

Son premier mouvement fut de s'enfuir, de courir devant lui tant qu'il
aurait de forces. Le sentiment inn du devoir l'arrta.

Il s'approcha secou par un horrible tremblement; il se pencha et
reconnut qu'elle ne pouvait tre morte.

Alors, il s'agenouilla prs de cette jeune fille que souvent il avait
admir  l'glise, et bien doucement souleva cette tte charmante et
l'appuya au pli de son bras. Il cherchait o il pouvait l'avoir frappe.

--Mademoiselle, disait-il d'une voix que l'angoisse rendait  peine
intelligible, de grce, parlez-moi, un seul mot!

Elle ne rpondait pas, elle se recueillait, elle bnissait l'vnement.

Enfin, elle fit un mouvement qui arracha une exclamation de joie 
Norbert; puis, bien lentement, elle souleva ses paupires ombrages de
longs cils et promena autour d'elle le regard surpris d'une personne qui
s'veille.

--C'est moi, mademoiselle, balbutiait le pauvre garon, Norbert de
Champdoce; ne me connaissez-vous pas? Grand Dieu! quel affreux malheur!
C'est moi qui vous ai blesse. Me pardonnerez-vous jamais! Sans doute
vous souffrez beaucoup...

Son anxit tait si poignante, que Mlle Diane en eut piti et
n'abusa pas. D'un geste d'une douceur infinie, elle repoussa le bras qui
la soutenait et se redressa.

--Rassurez-vous, monsieur, dit-elle; c'est  moi de vous demander pardon
de m'vanouir comme une femmelette, et pour rien, car j'ai eu bien plus
de peur que de mal.

Elle souriait si dlicieusement en disant cela, que Norbert crut voir le
ciel s'entr'ouvrir. Il respira.

--Je puis courir chercher des secours, proposa-t-il.

--A quoi bon! Si j'ai quelque chose, ce ne peut tre qu'une gratignure
insignifiante.

En mme temps elle allongea un pied  faire tourner une tte plus solide
que celle de Norbert, et ajouta:

--Tenez, c'est l.

En effet, un peu au-dessus de la bottine, une tache de sang assez large
rougissait le bas fin et blanc.

A cette vue, l'effroi de Norbert le reprit. Il se releva vivement:

--Je cours jusqu'au chteau, fit-il, et avant une heure...

--Je vous le dfends bien, interrompit la jeune fille, ce n'est rien, je
vous l'affirme. Regardez, je remue trs bien le pied dans tous les sens.

Elle le remuait, en effet, d'un geste mutin et gracieux.

--Cependant, je vous en prie...

--Taisez-vous, nous allons voir ce que c'est.

Sur ces mots, elle sortit de sa poche un petit canif, et, fendant son
bas, elle dcouvrit ce qu'elle appelait en riant l'horrible blessure.

A vrai dire, c'tait une plaisanterie. Deux grains de plomb l'avaient
atteinte. L'un avait rafl la face interne de la cheville qui saignait
un peu; l'autre s'tait log dans la chair, mais il tait rest  fleur
de peau et on le distinguait trs bien.

[Illustration: Norbert apparut, perdu, les cheveux hrisss par la
terreur.]

--Il faudrait un mdecin, fit Norbert.

--Pour cela... Ah! ce n'est vraiment pas la peine.

Et fort adroitement, de la pointe de son canif, elle dgagea le grain de
plomb, qui roula  terre.

Debout au milieu du sentier, immobile, retenant son souffle, comme
l'enfant qui arrive au troisime tage de son chteau de carton, Norbert
contemplait d'un oeil surpris et ravi cette belle jeune fille assise 
ses pieds.

Jamais il ne s'tait imagin qu'une crature humaine pt runir tant de
divines perfections. Il n'avait nulle ide d'un tel accueil, si amical,
si bon et si gai  la fois. De sa vie, il n'avait entendu une voix comme
celle-l douce et sonore, et qui allait droit au coeur.

Puis, comme elle tait jolie, encore mal remise de son motion! Une
larme tremblait encore dans ces beaux yeux, retenue par les cils, et
cependant ses lvres roses souriaient. Son teint tait si transparent
qu'on croyait voir le sang courir plus vite dans ses veines. Avec quelle
grce trange ses cheveux,  demi dnous dans sa chute, retombaient en
grappes dores sur ses paules!

Et lui, si facile  effaroucher, il ne se sentait aucunement dconcert.

Cependant, Mlle de Sauvebourg avait dchir son mouchoir de fine
batiste et en avait fait quatre bandes dont elle entoura son
gratignure, et qu'elle assujettit avec des pingles.

--Voil qui est fait, dit-elle gaiement, le mal est rpar.

Elle tendait en mme temps sa main fine et dlicate  Norbert pour qu'il
l'aidt  se relever.

Une fois debout, elle essaya de marcher et fit quelques pas en boitant
lgrement,--un peu volontairement peut-tre.

--Ah! je ne le vois que trop, s'cria Norbert dsespr, vous souffrez,
mademoiselle!

--Mais non, je vous le promets. Cela me cuit bien un peu en ce moment,
mais ce soir je n'y penserai plus.

Elle eut un petit clat de rire franc et sonore, vrai rire de
pensionnaire, et, d'un ton d'amicale ironie, elle ajouta:

--Et quand mme, monsieur le marquis, ce serait un souvenir de notre
premire rencontre.

Norbert ne songea pas  se demander si c'tait un reproche. Il tait
surtout frapp de ce que Mlle Diane l'appelait monsieur le marquis.
Jusqu'ici, Dauman seul lui avait donn ce titre. Cette attention fut
comme un baume vers sur les plaies toujours saignantes de son orgueil.

--Du moins, pensait-il, elle ne me mprise pas.

Mlle de Sauvebourg poursuivait:

--Cette aventure tragi-comique devrait tre une leon pour moi. Maman me
recommande toujours de suivre le grand chemin, mais je ne puis le
souffrir; il m'ennuie. Combien je prfre cet troit sentier o on
marche  l'ombre et d'o on dcouvre toute notre valle...

Elle tendait la main, en disant cela, et il parut  Norbert qu' ce
geste un rideau se levait comme sur un thtre, et que, pour la premire
fois, il voyait ce paysage familier o il avait vcu.

--C'est vrai que cela est beau! murmura-t-il.

--Je passe donc tous les jours par ici, continuait Mlle Diane,
quoique ce soit bien laid de dsobir  sa mre, lorsque je vais chez la
Besson, dont la maison est au bas de la cte. Pauvre femme! elle se
meurt d'une maladie de poitrine, et le mdecin croit bien qu'elle ne
passera pas l'hiver. Je fais ce que je peux pour la secourir: je lui
porte du pain blanc, du bouillon, un peu de viande...

C'est avec l'onction attendrie d'une fille de Saint-Vincent-de-Paul
qu'elle s'exprimait. La femme s'effaait, faisant place  l'ange. Dans
la pense de Norbert, il ne lui manquait que les ailes.

--Et ce n'est pas tout, disait-elle, cette pauvre Besson a trois petits
enfants qui manquent de tout. O prendrait-elle de quoi les vtir, quand
elle n'a pas toujours assez de pain pour leur faim? Le pre de ces
malheureux est bon ouvrier, dit-on, mais mauvais sujet et fainant. Le
peu qu'il gagne, il le dpense dans les cabarets, et quand il rentre
chez lui ayant bu, il bat sa femme.

C'tait justement  ce Besson, un ivrogne dont la femme tait  la
mendicit, que Norbert se trouvait avoir souscrit une obligation de
4,000 francs.

C'tait l un des deux clients qui,  entendre matre Dauman, lui
confiaient pour les faire valoir, leurs conomies.

Mais Norbert ne fit pas attention  ce dtail.

Il ne comprenait qu'une chose, c'est que Mlle Diane allait le
quitter, regagner Sauvebourg, et qu'il ne la verrait plus.

Dj elle avait ramass le panier qu'elle avait laiss chapper en
tombant.

--Avant de vous dire adieu, monsieur le marquis, commena-t-elle avec
une vritable hsitation, je dsirerais... je voudrais... si j'osais...
vous demander un service.

--A moi, mademoiselle? Oh! je vous en supplie, parlez!...

Elle ne put s'empcher de sourire de l'enthousiasme de Norbert.

--Vous m'obligerez beaucoup, reprit-elle, en ne parlant  personne du
petit accident de tout  l'heure. Si le bruit en arrivait aux oreilles
de mes parents, ils s'inquiteraient et me priveraient peut-tre de la
petite libert qu'ils me laissent et qui profite tant  mes pauvres.

--Je me tairai, mademoiselle; personne ne saura l'horrible malheur qui a
failli...

--Merci, monsieur le marquis, interrompit Mlle Diane, merci!...

Et dessinant une coquette rvrence, elle ajouta gaiement:

--Par exemple, une autre fois, avant de tirer, vous ferez bien de vous
assurer qu'il ne passe personne dans le sentier.

Ce fut tout, elle s'loigna.

Mais elle ne boitait plus; elle tait si heureuse qu'il semblait que ses
pieds ne touchaient plus la terre.

C'est qu'elle n'avait pu se mprendre aux regards de Norbert, au
tremblement de sa voix,  ses gestes,  son attitude. Elle avait lu sur
sa physionomie comme dans son coeur mme ses penses les plus
secrtes, et elle ne pouvait douter de l'impression profonde que gardait
cet adolescent.

Les femmes, d'ailleurs, ont comme un sixime sens qui leur rvle cela.

--Maintenant, se disait-elle, plus d'incertitudes, je serai duchesse de
Champdoce.

Oh! comme elle le bnissait, ce bienheureux coup de fusil qui pouvait la
tuer!

En moins de cinq phrases, et avec toutes les apparences du plus candide
abandon, elle avait appris  Norbert tout ce qu'il importait qu'il st.

Lui dire qu'elle passait tous les jours par ce sentier, ce n'tait
certes pas lui donner  entendre qu'elle esprait l'y revoir, mais
c'tait avouer qu'elle ne serait pas bien surprise de l'y rencontrer.

Parler de la petite libert dont elle jouissait, cela ne signifiait-il
pas, ou  peu prs, que, le cas chant, elle ne serait pas rduite 
compter les minutes d'un entretien?

Elle tait bien sre que Norbert n'tait pas de force  la deviner, mais
elle tait certaine aussi que pas une de ses paroles ne serait perdue.

Donc, elle n'apercevait pas d'obstacles.

Ah? si, pourtant. Le duc de Champdoce!...

Elle rejoignait en ce moment la route, elle se retourna cherchant si
elle n'apercevrait pas encore Norbert.

Elle l'aperut  la mme place o elle l'avait quitt, dans la mme
attitude, ne bougeant non plus que les arbres qui l'entouraient.

Le pauvre garon, lorsque Mlle Diane s'tait loigne, avait senti
quelque chose se dchirer en lui. Longtemps il l'avait suivie des yeux,
et longtemps aprs l'avoir perdue de vue, il restait sous le charme et
comme en extase.

Quel vnement!... Mais ne rvait-il pas? Etait-elle bien l, tout 
l'heure, prs de lui, le regardant, lui parlant?...

Une inspiration lui vint qu'il jugea divine. Il pouvait se procurer une
preuve de la ralit de ses impressions, et quelle preuve!...

Il s'agenouilla sur le sentier et aprs de minutieuses recherches, sous
un brin d'herbe, il dcouvrit ce grain de plomb qui avait bless Mlle
Diane. Mme, un peu de sang s'tait caill autour...

C'est lentement, perdu dans une rverie d'une douceur infinie, qu'il
regagna le chteau.

A sa grande surprise, quand il entra dans la cour, il vit la grande
porte ouverte, et, sur le perron, son pre qui lui cria ds qu'il parut:

--Enfin, vous voici; vite, htez-vous, que je vous prsente  notre
hte.




VI


Depuis la mort de l'infortune duchesse de Champdoce, les tages
suprieurs du chteau restaient rigoureusement ferms.

Les appartements n'en demeuraient pas moins habitables. Le duc en
prenait soin, de mme qu'il se plaisait  embellir son htel de Paris,
non pour lui, mais pour ses petits-enfants.

La salle  manger, par exemple, tait splendide, avec ses grands
dressoirs de chne noir sculpt, rehausss d'incrustations d'acier,
chargs de montagnes de vaisselle plate, aux armes des Dompair de
Champdoce. Tout y tait grandiose, les buffets et les consoles, les
siges larges et bas, recouverts d'une prcieuse tapisserie; la table,
si pesante que deux hommes la remuaient  peine.

Lorsque Norbert,  l'appel de son pre, pntra dans la salle, il
aperut tout d'abord, au fond, prs d'une fentre, un gros petit homme,
haut en couleur,  la lvre paisse et lippue, aux yeux  fleur de tte,
un peu chauve, portant moustache et royale.

Sa mise tait soigne, recherche, mme. Il avait  coup sr un homme de
got pour tailleur, mais sa tournure tait commune et mesquine.

Humble et mesquine  la fois tait sa mine. On et dit un subalterne de
la veille mal initi aux relations de l'galit, s'exerant timidement 
l'insolence.

A l'entre de Norbert, M. de Champdoce le prit par la main et,
doucement, l'attira vers ce personnage.

--Monsieur le comte, fit-il, le marquis de Champdoce, mon fils.

Il se retourna ensuite vers Norbert, et dit:

--Marquis, M. le comte de Puymandour.

Norbert tout en s'inclinant un peu trop, tait stupfait et le laissait
voir. Ce titre de marquis, jamais son pre ne le lui avait donn.

Cet tranger soudainement introduit, contre toutes les habitudes du
chteau, ce dner dans la grande salle, cette crmonie d'une
prsentation dans les rgles de l'tiquette, la physionomie singulire
du duc, tout cela tait pour lui matire  rflexion.

Il n'tait pas remis encore de son motion du tantt, et dj un nouvel
vnement extraordinaire se prsentait.

Une inquitude vague l'agitait, comme s'il et pressenti confusment que
cette journe allait avoir sur sa destine une influence dcisive, et
qu'elle serait comme le point de dpart d'une vie toute diffrente de
l'ancienne.

Cependant, la grosse cloche du perron, immobile depuis quinze ans sur
ses gonds rouilles, sonna une vole.

Presque aussitt, un valet de chambre parut, qui portait gauchement,
avec les plus respectueuses prcautions, une norme soupire d'argent
qu'il dposa sur la table.

Les convives s'assirent.

Ce dner  trois, dans cette salle immense, et t lugubre sans M. de
Puymandour. Mais ce gros homme, outre qu'il avait la parole abondante et
facile, possdait un fonds inpuisable de souvenirs, d'aventures,
d'anecdotes et de balivernes, qu'il dbitait d'une grosse voix vulgaire,
riant d'un large rire de ses plaisanteries.

Tout en causant, il mangeait ferme et s'extasiait sur l'excellence du
vin que le duc tait all chercher dans ses caves, o il en tenait en
rserve des quantits considrables, destines  gayer les repas de ses
descendants.

Et le duc de Champdoce, si grave d'ordinaire, presque morose, silencieux
comme les gens qu'obsde une ide fixe, M. de Champdoce souriait
bonnement, paraissait prendre un plaisir extrme au bavardage de son
hte.

Etait-ce pure politesse d'amphitryon? Son approbation tait-elle
sincre? Sa gracieuset ne cachait-elle pas une arrire-pense? Le
discerner tait difficile.

Toujours est-il que Norbert n'en revenait pas.

Sans tre dou d'une grande pntration, il avait tudi son pre comme
l'esclave tudie son matre, et il le connaissait. Il avait retenu son
opinion exacte sur quantit de choses, et savait prcisment quels
sujets avaient le don de lui plaire ou de l'irriter.

Or, M. de Puymandour et pari de froisser toutes les ides du duc de
Champdoce, de heurter tous ses prjugs, qu'il ne s'y ft pas pris
autrement.

Mais il n'avait rien pari de semblable, le digne homme. Une telle
pense tait bien loin de son esprit, cela sautait aux yeux. Sa figure
n'exprimait que le parfait contentement de soi et des autres; il
s'panouissait, il triomphait en dehors, il jouissait.

Ces manires d'tre n'avaient rien de surprenant pour qui tait au fait
de sa position dans le pays.

Il y jouissait d'une excrable rputation.

M. de Puymandour habitait avec sa fille unique, Mlle Marie, une
ravissante maison moderne, loigne de moins d'une lieue de Champdoce.
Recevoir tait son plus grand bonheur, et il recevait magnifiquement.

Mais les hobereaux du voisinage, qui acceptaient de la meilleure grce
du monde ses bons dners, ne se gnaient pas pour le dchirer  belles
dents, tout en digrant. On disait trs nettement: Ce voleur de
Puymandour, ou encore: Puymandour, ce coquin. Il et t prouv qu'il
s'tait enrichi  arrter des diligences sur les grands chemins, qu'on
ne l'et pas trait beaucoup plus mal.

C'est qu'en effet, il tait riche. Il ne possdait pas moins de cinq
millions, assuraient les bien informs. De l, certainement, la haine.

La vrit est que M. de Puymandour tait un galant homme, avait fort
honntement gagn ses millions,  faire le commerce des laines sur les
frontires d'Espagne.

Son grand, son seul tort tait de s'appeler simplement Palouzat.

Hlas! il vivait heureux et estim  Orthez, sa ville natale, quand un
matin la tarentule nobiliaire le piqua, et sa vie fut empoisonne.

Son nom de Puymandour, il l'avait emprunt  une de ses terres; son
titre de comte, il l'avait achet  l'tranger; ses armes, il les avait
commandes chez le meilleur faiseur de Paris.

Ds lors, il n'avait plus eu qu'une proccupation: tre, ou du moins
paratre noble.

Chass d'Orthez par les plaisanteries barnaises, il vint s'tablir en
Poitou, esprant y trouver la noblesse moins exclusive et plus clmente.
Funeste erreur!

Il fut tolr ds le premier jour; reconnu jamais. Et depuis douze ans,
une moyenne de cinq allusions par jour lui prouvait qu'on oubliait pas
son origine.

C'est dire quels sentiments de gratitude profonde il apportait au
chteau de Champdoce.

Dner chez ce terrible duc, qui jamais n'admettait personne  table,
c'tait recevoir un indiscutable brevet de noblesse.

Aussi, lorsqu'on eut servi le caf,--le duc en avait envoy acheter 
Bivron,--la reconnaissance de M. de Puymandour, dborda en actions de
grces et en promesses d'absolu dvouement.

Mais dix heures sonnaient, il parla de se retirer, et bientt il sortit,
fier d'offrir son bras au duc de Champdoce, qui avait insist pour
l'accompagner jusqu' la route. Ils allaient lentement, s'arrtant de
temps  autre, et Norbert qui marchait derrire eux, pouvait saisir
quelques brides de leur conversation.

--Je n'ai qu'une parole, faisait M. de Puymandour, j'irai jusqu'au
million tout rond, c'est une somme cela.

--Trop faible de moiti, rptait le duc.

--Songez que ce sera comptant.

--Jarnicoton! mon cher comte, vous irez bien jusqu' quinze cent mille
francs.

--Ah!... monsieur le duc, vous m'gorgez...

Mais qu'importait  Norbert cette discussion d'intrts mesquins!

Il tait  cent lieues de la situation prsente. Depuis que cette jeune
fille si belle lui tait apparue comme une vierge miraculeuse  un
mystique, sa pense ne lui appartenait plus.

Sa proccupation tait si profonde, que c'est par un instinct purement
machinal qu'il s'arrta quand s'arrtrent son pre et M. de Puymandour.

Et certes, il n'entendit rien des phrases qu'ils changrent avant de se
sparer, tout en se prodiguant les poignes de main.

--Vous avez mon dernier mot, disait le duc de Champdoce.

--Oh! jamais, c'est impossible.

--Laissez donc, vous y viendrez... dans votre intrt.

--Enfin, je rflchirai. Nous avons du temps devant nous et nous sommes
gens de revue. Sans adieu, monsieur le duc!...

--Sans adieu, cher comte. Mes respectueux hommages  Mlle de
Puymandour.

Il tait dj loin, ce cher comte, et le duc de Champdoce restait en
place, coutant le bruit de ses pas qui devenait de moins en moins
distinct.

Quand il fut certain qu'on ne pourrait l'entendre:

--Jarnicoton! s'cria-t-il, ce sire de Puymandour peut s'estimer heureux
que j'aie besoin de lui. Vit-on jamais faquin plus outrecuidant!...

Sur cet amical adieu, il prit le bras de Norbert pour regagner le
chteau. Mais sa contrainte de la soire avait t trop forte pour qu'il
n'prouvt pas le besoin d'exhaler sa colre dissimule.

[Illustration: Il tomba  ses genoux, s'empara de ses mains qu'il
couvrit de baisers.]

--Voil pourtant, disait-il, un des reprsentants de la nouvelle
aristocratie. Et des meilleurs, notez-le. Car enfin, s'il est du dernier
bouffon, et pitoyablement vaniteux, il a de l'intelligence et de la
probit. Dans cent ans les fils de ces gens-l, mieux duqus que
messieurs leurs pres, constitueront une noblesse nouvelle tout aussi
avide de prrogatives et d'influence que l'ancienne.

Pendant plus d'une heure encore, M. de Champdoce parla sur ce sujet,
texte habituel de ses mditations. Il et pu parler toute la nuit sans
contradiction.

D'abord, son fils n'et jamais os l'interrompre; ensuite, il ne
l'coutait mme pas.

Norbert en tait  s'efforcer de ressaisir les plus minutieux dtails de
l'aventure du matin, et telle tait la puissance de son dsir, qu'il
arrivait  la sensation intense de la ralit. Il revoyait Mlle de
Sauvebourg, il touchait son bas tach de sang, sa voix harmonieuse
vibrait  son oreille.

Mais n'avait-il pas t un peu niais et mme ridicule?

Cette question, surtout, le proccupait et l'inquitait.

Aprs avoir failli tuer Mlle Diane, il s'tait excus avec autant
d'-propos,  peu prs, que s'il lui et simplement march sur le pied
ou dchir la robe.

Quelle opinion avait-elle pu emporter de lui?

A cette ide, que sans doute elle le jugeait un tre grossier et mal
lev, absolument indigne d'elle, il lui montait au cerveau des bouffes
de rage folle.

A qui devait-il s'en prendre de n'tre, par les faons et par
l'ducation, qu'un paysan, un rustre? A son pre. Ah! si le duc l'et
lev selon sa condition, il connatrait les usages de la belle
compagnie et saurait comment on parle aux jeunes filles pour s'en faire
aimer. Et cette raison s'ajoutant  toutes celles qu'il croyait avoir de
har son pre, sa haine redoublait.

Cependant, ce que Mlle Diane avait prpar et prvu, se ralisa.

Norbert ne pouvait oublier qu'elle lui avait dit que tous les jours elle
passait par ce sentier o il l'avait rencontre.

Donc, il pouvait se trouver sur son passage, rparer sa maladresse.

En ce moment, il lui semblait qu'il avait mille choses  lui dire, et
que si elle tait l il trouverait des paroles pour l'mouvoir.

N'importe, il pouvait tre trahi par sa timidit, et il passa la nuit 
mditer et  crire une lettre qu'il se proposait de lui remettre.

Ah! il eut du mal. Il dchira et brla plus de quarante brouillons.

crire: Je vous aime tout simplement, lui semblait hardi et malsant,
et il s'puisa  chercher l'quivalent de cette phrase sublime.

Enfin, sur le matin, il crut avoir compos un chef-d'oeuvre.

Il se jeta sur son lit, dormit mal, et aussitt aprs le premier
djeuner, il prit son fusil, siffla Bruno, et alla se poster 
l'endroit prcis o la veille il avait vu Mlle Diane gisant  terre,
vanouie.

Hlas! c'est vainement qu'il attendit.

Les heures se tranaient lentes, ternelles, toutes pleines de fbriles
impatiences. Elle ne vint pas.

Un instant, il eut la pense d'aller s'informer d'elle chez la Besson,
il n'osa.

Il y avait longtemps que le soleil tait couch quand Norbert se dcida
 rentrer. Les plus cruelles angoisses l'obsdaient.

On l'et certes bien surpris si on lui et dit qu'en ne se montrant pas,
Mlle de Sauvebourg obissait  un calcul.

Cela tait ainsi cependant.

Et mme, pendant que Norbert, en proie aux plus affreuses incertitudes,
l'attendait et se dsesprait, par deux fois elle tait venue l'observer
en prenant bien des prcautions pour ne pas tre vue.

C'tait l le trait d'une coquette exprimente, et Mlle Diane
sortait du couvent. Mais au couvent, on apprend surtout ce qu'on n'y
enseigne pas.

Le lendemain, aprs s'tre assure que Norbert l'attendait encore, elle
se serait peut-tre retire comme la veille, sans une circonstance
fortuite.

Norbert, en effet, tait revenu  cette place qu'il considrait comme
sacre, et il s'tait jur qu'il y reviendrait tous les jours, tant
qu'il n'aurait pas revu Mlle Diane.

Il s'tait assis tristement sur le rebord du foss, et son chien Bruno
tait couch  ses pieds.

Au moment o Mlle de Sauvebourg arrivait au coin du bois de Bivron
d'o on apercevait le sentier, le bel pagneul la devina. Il se dressa,
aboya joyeusement et s'lana vers elle.

Il n'y avait pas  hsiter, elle avana rapidement.

Tir  l'improviste de ses rveries, d'un bond Norbert se releva.

Mais si prompt que fut son mouvement, il lui prit dix secondes, et quand
il sauta sur le sentier, il se trouva en face de Mlle de Sauvebourg.

Ils devinrent fort rouges tous deux, elle plus encore que lui, toute
bouleverse de cette ide que peut-tre elle avait t surprise se
cachant pour observer.

Pendant un moment, ils restrent immobiles l'un devant l'autre,
silencieux, affreusement troubls, si rapprochs que leur haleine se
confondait presque.

Instinctivement, ils baissaient les yeux, chacun redoutant que l'autre y
pt lire les secrets de sa pense.

Le coeur de Norbert battait  rompre sa poitrine, sa raison s'garait.

Il tenait la main sur sa fameuse lettre. La remettrait-il?

Au dernier moment, il eut peur. C'tait l une de ces dmarches sur
lesquelles on ne peut plus revenir. Le pril l'claira.

Il revit, comme en traits de feu, sa lettre entire et la jugea ce
qu'elle tait, purile et ridicule.

L'inspiration devait le servir mieux que toutes les peines qu'il avait
prises. Rassemblant toute son nergie, il eut le courage de rompre le
premier le silence.

--Si j'ose me prsenter ainsi devant vous, mademoiselle, commena-t-il
de cette voix rauque et voile que donne l'extrme motion, c'est qu'une
inquitude insoutenable me dchirait. Aviez-vous seulement pu regagner
Sauvebourg, blesse comme vous l'tiez!

Il s'arrta, esprant un mot d'encouragement qui ne vint pas. Il
poursuivit donc:

--Je brlais de courir au chteau demander de vos nouvelles, mais vous
m'aviez dfendu de parler du malheureux accident... pour rien au monde
je ne vous aurais dsobi.

--Je vous remercie, monsieur le marquis, balbutia enfin Mlle Diane.

--Hier, poursuivit Norbert, j'ai pass la journe ici, comptant les
minutes. Me pardonnerez-vous ma folie? Je me disais que peut-tre, ayant
vu ma douleur, vous devineriez mes anxits, que vous en auriez piti,
et qu'alors, vous daigneriez...

Il n'acheva pas, effray de sa hardiesse, confondu de l'apparence
d'impertinente prsomption de ce qu'il allait ajouter.

Mlle de Sauvebourg, pourtant, ne parut point choque.

--Hier, rpondit-elle de son air le plus candide, j'ai t retenue par
ma mre.

C'tait tout dire... ou rien.

C'tait, selon qu'on le prendrait, la reconnaissance d'un rendez-vous
tacite o elle n'avait pu venir, ou simplement une formule de banale
politesse.

Le secret des rponses quivoques, elle ne l'avait pas appris au
couvent, toute femme le possde de naissance. Mais Norbert tait trop
naf encore pour saisir la nuance.

--Depuis deux jours, reprit-il, j'ai perdu la possession de moi-mme et
mon libre arbitre. Dpend-il de moi de cesser de penser que j'ai failli
commettre un horrible crime, et que je vous ai vue o nous sommes,
tendue  terre, sans mouvement, plus blanche qu'une morte!

Comment oublier que, pench vers vous, j'ai pi votre rveil, que je
vous ai souleve, que votre tte s'est appuye ici, sur mon bras!...
Elle n'y a repos qu'un instant, et pourtant il me semble que vos
cheveux y ont laiss comme un parfum pntrant et dlicieux qui
m'enivre, et qui ne saurait s'vaporer, quand je vivrais des sicles!...

--Monsieur le marquis!... murmura Mlle Diane, monsieur le marquis!...

Ce fut dit si bas qu'il ne l'entendit pas; il poursuivit:

--Ah! si vous saviez... si vous saviez!... J'tais si perdu, l'autre
jour, que je n'ai pu trouver une parole pour exprimer ce que je
ressentais. Comment l'aurais-je os, d'ailleurs! Mais lorsque vous avez
disparu, l-bas, au dtour de l'alle, quand j'ai cess d'apercevoir
votre robe bleue, il m'a sembl que la nuit, tout  coup, se faisait, et
que mon coeur cessait de battre...

Il frissonnait, en disant cela, au souvenir de la sensation prouve.

--C'est alors, reprit-il avec une exaltation croissante, que je songeai
 ce grain de plomb si petit, qui pouvait vous donner la mort, qui avait
pntr dans votre chair... Longtemps, courb sur le sol, je l'ai
cherch dans la poussire!... Non, vous ne saurez jamais quels
transports ont t les miens, quand je l'ai dcouvert sous un brin
d'herbe! Vous ne pouvez savoir avec quelle sollicitude respectueuse je
l'ai recueilli, humide encore et rouge de votre sang... Que seraient
pour moi tous les trsors de la terre, compars  cette relique sainte
et prcieuse qui est quelque chose de vous!...

Mlle de Sauvebourg dtournait la tte; elle ne se sentait pas assez
matresse de sa physionomie pour empcher d'y briller un rayon de la
joie cleste qui inondait son me.

Jamais elle n'avait espr un si prompt, un si clatant triomphe.

Et pourtant c'est bien ainsi qu'elle avait rv d'tre aime par
Norbert.

Lui se mprit au geste de la jeune fille.

--Oh! pardon, mademoiselle, fit-il, vritablement dsespr, pardon si,
sans le vouloir, je vous ai offense. Vous auriez piti de moi, si vous
pouviez seulement concevoir l'ide de la vie qui, jusqu' ce moment, a
t la mienne.

Hlas! plaignez-moi. Lorsque vous m'tes apparue, me souvenant de votre
regard si bon, de votre voix si douce, j'avais rv qu'enfin je venais
de trouver une femme qui s'intressait  mon sort, et je me disais qu'en
change de sa compassion, ce serait peu que de lui donner tout mon sang,
mon dvouement absolu, ma vie entire!

Sa voix vibrante avait des sonorits tranges, l'enthousiasme de la
passion brillait dans ses yeux et enflammait ses joues.

Involontairement, Mlle de Sauvebourg recula d'un pas.

--J'tais donc fou, s'cria Norbert avec un accent dchirant, j'tais
fou, je ne le vois que trop! Je l'ai bien lu dans mes livres, il est des
destines fatales qui s'accomplissent quand mme. Je puis dfier le
malheur!

C'en tait trop pour Mlle Diane. Elle tait capable de calculs
habiles jusqu' l'odieux, mais elle tait femme, mais elle avait
dix-huit ans.

L'motion fut plus forte que sa volont; un sanglot monte  sa gorge,
des larmes jaillissent de ses yeux.

--De grce, monsieur le marquis, murmura-t-elle, ne parlez pas ainsi! Ce
n'est pas  notre ge qu'on dsespre...

Le regard qui accompagnait ces quelques mots tait assez significatif
pour rendre courage  Norbert.

Le pauvre garon chancela, flchissant sous le poids du bonheur entrevu.

--Par grce, murmura-t-il, mademoiselle, ne vous jouez pas de moi, ce
serait mal, ce serait cruel!... Ne m'abusez pas d'esprances
irralisables... ma misre aprs serait trop grande.

Elle baissa la tte sans rpondre, et lui, alors, tomba  genoux,
s'empara de ses mains, qu'il couvrit de baisers.

Ple, toute frmissante, les lvres serres, Mlle Diane se sentait
emporte dans le tourbillon de cette passion si jeune et si puissante.
Ses tempes battaient avec une violence inoue, sa respiration devenait
haletante, ses mains tremblaient.

Elle tait prise au pige qu'elle tait venue tendre, et elle n'eut pas
trop de toute son nergie pour se dgager mollement.

--Vous aviez raison, balbutia-t-elle avec un rire forc, bien raison,
vous tes fou, vraiment fou!

Cependant, elle sentait la ncessit de rompre brusquement l'entretien.

--Et mes pauvres, s'cria-t-elle, mes pauvres que vous me faites
oublier!

Norbert, qui s'tait relev, la regardait d'un oeil suppliant.

--Oh! s'il m'tait permis de vous accompagner, mademoiselle!

--Soit! mais il vous faudra marcher vite.

Il n'est que trop vrai que souvent l'existence entire dpend d'une
circonstance frivole.

Si ce jour l Mlle Diane se ft rendue chez la Besson, Norbert, en
l'y suivant, y et t mis en garde contre matre Dauman.

Malheureusement, c'est chez une vieille femme d'une commune voisine
qu'elle portait des secours. Norbert l'y vit remplir avec un dvouement
et une grce admirables sa mission de soeur de charit, et comme il
avait encore de l'argent de son emprunt, en sortant il dposa deux louis
sur la table.

L'excursion avait dur bien prs de deux heures. Ils avaient pris le
plus long. Cependant le moment vint o il fallut se sparer; ils
arrivaient aux premires maisons de Bivron.

De son doigt plac sur ses lvres, Mlle Diane ordonna le silence,
puis elle s'lana sur la route en jetant  Norbert ce seul mot:

--Demain!

Alors seulement Norbert recouvra en partie son sang froid, et put
recueillir ses ides, parpilles comme les feuilles aux temptes
d'automne, par cette bourrasque de passion qui venait de fondre sur lui.

La destine, enfin, se lassait de le perscuter; il allait apprendre le
bonheur,--un mot vide de sens jusqu'ici pour lui.

Car elle l'aimait, cette jeune fille si jolie, pour laquelle il tait
prt  verser tout son sang.

Il comprenait, en dpit de son inexprience, que ce fait d'abandonner
entre ses mains un souvenir comme ce grain de plomb, teint de son sang,
constituait un aveu, presque un engagement.

Aussi, est-ce avec un beau geste de triomphe qu'il dchira sa lettre si
laborieusement crite, et qu'il en jeta les morceaux au vent.

En ce moment, nulle inquitude de l'avenir ne l'agitait. Il se tenait
pour assur de la protection de la Providence, qui avait videmment
manifest ses dessins, en mnageant les circonstances tranges de sa
rencontre avec Mlle de Sauvebourg.

Il ne pouvait lui venir  l'esprit que cette jeune fille au regard si
candide avait fait au moins une bonne moiti de la besogne de cette
Providence qu'il bnissait du fond de l'me.

Il fut si gai, ce soir-l au souper, sa joie dbordait si visiblement
que son pre en fut frapp.

Mais comment le duc de Champdoce en et-il souponn les motifs!

--Jarnicoton! mon fils, dit-il, je gagerais bien une bonne pistole que
vous avez t adroit  la chasse, aujourd'hui.

--C'est vrai, mon pre, rpondit audacieusement Norbert.

Par extraordinaire, on ne lui demanda pas  visiter son carnier. Mais on
pouvait avoir cette curiosit une autre fois; aussi le lendemain, avant
de se rendre au sentier de Bivron, il passa chez un braconnier qu'il
connaissait, et lui acheta quelques perdreaux et un livre.

Il n'eut pas  attendre,  dsesprer comme la veille.

Il n'tait pas au rendez-vous depuis une demi-heure quand Bruno, par ses
aboiements joyeux, signala l'arrive de Mlle de Sauvebourg.

Contre son ordinaire elle tait fort pale et le cercle de bistre qui
entourait ses yeux tmoignait des poignantes angoisses qui la
torturaient depuis vingt-quatre heures.

Tant que la partie n'avait pas t engage, elle s'tait interdit de
rflchir.

Mais en quittant Norbert, sa raison lui avait reprsent son imprudence
et les risques qu'elle courait.

C'tait sa vie entire qu'elle allait jouer, son avenir, et ce qu'une
jeune fille a de plus prcieux, sa rputation, son honneur.

Un instant, elle eut la pense de se confier  ses parents.

--Non, se dit-elle, rejetant cette salutaire inspiration, non, ils ne me
comprendraient pas. Mon pre me prouverait que jamais l'avare duc de
Champdoce ne donnera son consentement. On me retiendrait au chteau, on
me mettrait peut-tre au couvent.

Cette dernire crainte mit fin  ses hsitations et la dtermina 
persister dans sa rsolution d'agir seule et sans conseils.

Cependant, au moment de courir  ce rendez-vous qu'elle avait donn, un
sinistre pressentiment l'arrta sur le seuil du chteau: elle le
repoussa.

--Ah! c'est trop de faiblesse, murmura-t-elle, je veux... je veux!... Le
pis qui me puisse arriver est d'tre enferme au couvent avec ma
rputation perdue. Eh bien! j'aime mieux cela que d'y rentrer tant qu'il
reste une lueur d'espoir.

Elle partit donc, et,  mesure qu'elle avanait, la confiance lui
revenait, et la vue de Norbert acheva de dissiper sa tristesse.

Comment craindre, en voyant dans les yeux de cet adolescent cet
enthousiasme de pur amour prt  braver tous les prils, et cette foi
que ne rebute aucun obstacle?

Elle fut donc ce qu'elle avait t la veille, enjoue et bienveillante,
avec plus de rserve toutefois, instruite  se tenir en garde contre les
surprises de son coeur.

Longtemps ils restrent  causer  cette place qui leur tait si chre,
il ne fallut rien moins que le bruit des pas d'un paysan qui passait au
bout du sentier pour rappeler Mlle Diane au sentiment de la
situation.

N'avait-elle pas ses pauvres  visiter? Ngliger en ce moment ce
prtexte de sa libert et t une insigne folie...

Comme la veille, Norbert l'accompagna. Il s'tait enhardi jusqu' lui
offrir son bras, elle avait accept, et aux passages difficiles, quand
le sentier devenait glissant elle s'appuyait lgrement sur lui.

Il en fut ainsi le lendemain et les jours suivants.

Ils se retrouvaient au mme endroit,  une heure convenue, causaient
quelques moments, puis se mettaient en marche.

On les rencontrait par les chemins, se donnant le bras, penchs l'un
vers l'autre comme des amoureux, et les paysans qui les apercevaient
interrompaient leur travail pour les suivre des yeux. On est aussi
mdisant qu'ailleurs, en Poitou.

[Illustration: Respectueusement il ouvrit la portire.]

C'tait l une horrible imprudence, Mlle de Sauvebourg ne s'abusait
pas; mais il entrait dans ses vues de se laisser compromettre. Puis, pas
plus que Norbert, elle ne savait se dfendre du charme de ces
promenades.

Il tait avec elle la confiance mme, et au bout d'une semaine, il
n'avait plus un secret pour son amie. Et  mesure qu'elle apprenait 
mieux le connatre, sa rsolution lui semblait meilleure.

Elle ne doutait pas qu'il ne lui obt en tout quand elle le voudrait,
et elle calculait que bientt il serait majeur, libre de ses actions,
matre de la fortune de sa mre.

Ce furent les plus belles heures de leurs amours.

Malheureusement on tait  la fin de novembre, et le rpit accord par
l'hiver ne pouvait durer.

Un matin, en se levant, Norbert trouva le temps chang. Plus de soleil.
Un vent glac tordait les branches noires des arbres, et chassait des
torrents de pluie.

Il dut reconnatre et s'avouer qu'on ne laisserait pas Mlle Diane
sortir par un temps pareil, et tristement il alla s'installer avec un
livre sous la haute chemine de la salle commune.

Mlle de Sauvebourg tait sortie cependant, mais en voiture, pour se
rendre chez une pauvre veuve qui habitait une misrable masure 
l'entre du bourg du Bivron.

Cette malheureuse, la semaine prcdente, s'tait cass la jambe en
allant  l'herbe pour ses deux vaches, et ce n'est pas avec les douze
sous que sa fille Franoise gagnait  aller en journe qu'elles
pouvaient se suffire.

Quand Mlle Diane pntra dans l'unique chambre de cette triste
demeure, elle trouva la veuve en larmes, et sa fille qui sanglotait,
agenouille au pied du lit, la tte cache dans la couverture.

--Quel malheur vous arrive? demanda-t-elle, qu'avez-vous?

La veuve lui montra une feuille du papier timbr, place sur le lit, et
avec une volubilit lamentable, lui apprit qu'elle devait cent trente
cus, qu'elle n'avait pu les payer  l'chance, qu'on la poursuivait,
qu'on la ruinait en frais, qu'on allait saisir ses deux vaches et les
vendre, qu'ensuite elle serait sans pain et que ce serait la fin de
tout.

C'tait le Prsident, ajoutait-elle, ce coquin de Dauman, qui tait la
cause de tout, encore qu'il part n'agir pas pour son compte, mais elle
savait  quoi s'en tenir sur ce gueux, ce brigand, ce voleur...

Et alors, avec la crudit des gens de campagne, qui n'habillent pas leur
pense moins simplement qu'eux-mmes, et qui appellent un chat du chat,
la veuve raconta qu'elle avait envoy implorer un dlai, que ce gredin
de Dauman l'avait refus, mais qu'il avait bien en le front de dire
qu'il changerait peut-tre d'avis, si la fille de la veuve venait le lui
demander...

Cette fille n'tait pas jolie, il s'en faut, mais c'tait une robuste et
plantureuse Poitevine, ayant sur la joue un pouce de fard nature; bonne
travailleuse, et qui ne pouvait manquer de trouver un mari.

Elle accompagnait sa mre de cris aussi dchirants que si on l'et
corche.

Ce rcit rvolta Mlle de Sauvebourg.

--C'est une indignit, s'cria-t-elle, je vais aller lui parler,  cet
homme; attendez-moi, je reviens.

Elle remonta vivement en voiture, ordonnant au cocher de presser les
chevaux, et dix minutes aprs elle entrait chez le Prsident.

Matre Dauman tait occup  colorier un plan destin  une expertise,
quand l'quivoque vieille qu'il appelait sa mnagre, introduisit
Mlle de Sauvebourg dans son cabinet.

A son entre, il repoussa brusquement son fauteuil et se leva, son
bonnet de velours  la main, s'inclinant jusqu' terre, affectant un
trouble respectueux qu'il tait fort loin d'prouver rellement.

La vrit est que, mieux inform de ce qui se passait dans le pays que
le brigadier de gendarmerie, il n'ignorait pas les relations de Mlle
de Sauvebourg et de Norbert, et qu'en lui-mme il se demandait:

--Que diable vient chercher chez moi cette jolie fille?

Mais Mlle Diane, sans connatre prcisment le Prsident, n'tait
pas, comme Norbert, nave au point de se laisser prendre  tout ce
patelinage de mauvais aloi.

C'est du geste le plus ddaigneux qu'elle repoussa la chaise que lui
tendait Dauman, se faisant, par cela seul, un ennemi de ce dangereux et
rancunier personnage.

--Monsieur Dauman, commena-t-elle, de cette voix sche et brve
qu'affectent les plus jeunes filles de la haute classe, quand elles
s'adressent  des subalternes, Monsieur Dauman, je sors  l'instant de
chez la veuve Rouleau.

--Ah! mademoiselle connat cette pauvre femme?

--Oui, je m'intresse  elle.

--Mademoiselle est bien bonne, fit le Prsident en souriant bassement.

--Cette malheureuse est dans la plus profonde misre. Elle est cloue
sur son grabat, sans ressources, sans pain, avec une jambe casse.

--En effet, j'ai appris son accident.

--Et cependant on la poursuit, on la ruine en papiers timbrs, on la
menace de lui saisir ses deux vaches, tout ce qu'elle possde au
monde...

Dauman tait arriv a donner  sa figure louche l'expression de la plus
sincre compassion.

--Pauvre mre Rouleau! fit-il; le proverbe a bien raison de dire qu'un
malheur ne vient jamais seul!

Mlle Diane resta tout interdite de cette impudence.

--Mais il me semble, reprit-elle, que ce nouveau malheur ne peut tre
attribu qu' vous. On me l'a dit du moins...

C'est de l'air pntr de l'innocence calomnie que le Prsident leva
les yeux au ciel en murmurant:

--Si c'est, Dieu, possible!

--Qui donc perscute cette pauvre veuve, si non vous?

Cette fois, l'homme de loi de Bivron parut exaspr.

--Moi! s'cria-t-il, frappant sa poitrine de son poing ferm, moi! Ah!
les langues de vipre! moi!... C'est comme si je vous disais,
mademoiselle... Mais non, vous ne comprendriez pas. Enfin, c'est gal.
Le fin de la chose, le voil; la mre Rouleau emprunte  un homme de
Mussidan deux poches de bl et une de pommes de terre; bon! Un mois
aprs, elle achte  ce mme homme,  crdit, trois ouailles; bien! Puis
encore je ne sais quoi. Tout cela monte ... je ne sais plus combien.

--Cent trente cus, je crois.

--Possible. Tant il y a qu'elle devait, qu'elle disait toujours: je
paierai, je paierai, et qu'on ne voyait pas la couleur de son argent. A
la fin, l'homme de Mussidan s'est lass. Dame! il a ses affaires aussi,
cet homme; vous savez: charit bien ordonne!... Bref, comme je suis son
conseil, il est venu me trouver avec les pices. Voici, m'a-t-il dit,
assez longtemps qu'on me lanterne, faites des frais. Je lui ai parl de
patienter; ah bien ouitche! a t comme si je chantais... Mme il m'a
menac, si je n'agissais pas de rigueur, de porter sa pratique
ailleurs... J'ai obi. D'ailleurs, il a la loi pour lui...

Qu'y avait-il de vrai dans tout ce verbiage? Mlle de Sauvebourg ne
savait trop que croire...

--Si encore, murmura-t-il, comme se parlant  soi-mme, si seulement je
voyais un moyen de la sortir de l, cette malheureuse! Mais non, l'autre
veut de l'argent. O en prendre? Si j'en avais, tout serait vite
arrang. Mais je n'en ai pas. Que j'aille  Bivron, avouer cela, on ne
me croira pas. On dit: Le Prsident, le Prsident!... il a du pain
cuit, celui-l! Du pain! c'est--dire que j'aime mieux faire envie que
piti. Mais quand  de l'argent, bonsoir!

Il ouvrit un tiroir o tranaient quelques pices de monnaie, une
cinquantaine de francs, et les montrant:

--Voil, ajouta-t-il, tout ce qu'il y a  la maison.

Ton, geste, regards, tout tait si parfait, qu'il tait bien difficile
de douter de sa sincrit.

--Mais que je suis bte! s'cria-t-il tout  coup; la mre Rouleau est
sauve, elle ne sera pas vendue, du moment o une demoiselle noble comme
mademoiselle s'intresse  elle.

Le malheur est que Mlle Diane n'avait pas d'argent. Elle avait tant
tendu le cercle de ses charits, pour tendre le rayon de ses
promenades, que non-seulement toutes ses conomies taient dvores,
mais qu'elle avait, tour  tour, importun de ses demandes le marquis et
la marquise de Sauvebourg.

--J'en parlerai, en effet,  mon pre, dit-elle d'un ton qui annonait
qu'elle doutait du succs de sa dmarche.

La mine du Prsident redevint toute triste.

--A M. le marquis de Sauvebourg, fit-il, oh! alors nous n'en avons pas
fini. Il ira aux informations, il hsitera, il marchandera, et pendant
ce temps, la veuve sera vendue. Si j'osais donner un conseil 
mademoiselle, je lui dirais qu'au cas o elle n'aurait pas ces cent
trente cus, elle ferait mieux de les demander  quelqu'un des amis de
sa famille,  M. Norbert de Champdoce, par exemple.

Il pronona ce nom avec une insistance mchante. C'tait un commencement
de vengeance pour le mpris qu'on lui avait tmoign.

--Je sais bien, poursuivit-il, que monsieur le duc n'emplit pas d'or les
poches de son fils, mais le jeune homme ne doit pas tre embarrass pour
s'en procurer, n'tant pas loign de sa majorit. Sans compter que,
mme avant, un mariage peut mettre une immense fortune entre ses mains.

Mlle de Sauvebourg donna dans le pige qui lui tait tendu.

--Un mariage!... fit-elle.

--Dame!... je ne sais pas; je dis mariage, comme je dirais hritage...
au hasard. Il est vrai que si M. Norbert prtend se marier  son gr et
non  celui de son pre, il a encore au moins six bonnes annes 
attendre.

--Six ans!... Mais il sera majeur dans quinze mois.

--Qu'est-ce que cela prouve? Pour se marier sans le consentement de ses
parents, il faut avoir non vingt et un ans, mais vingt-cinq accomplis.

Le coup tait si rude, si inattendu, que Mlle Diane changea de
couleur. Tout son sang-froid disparut.

--Est-ce possible? s'cria-t-elle d'un ton d'affreuse anxit, ne vous
trompez-vous pas? Mais alors...

Le Prsident eut un sourire de triomphe.

--Je ne fais jamais erreur, pronona-t-il, quand il s'agit de la loi. Je
la connais, Dieu merci! Mademoiselle en veut-elle une preuve?

Il atteignit son brviaire  tranches multicolores, et, l'ouvrant 
l'endroit o il est trait du mariage, il le plaa sous les yeux de la
jeune fille.

Elle lut avidement, et, pendant qu'elle lisait, il la regardait de ct,
comme un chat qui guigne un oiseau sur un arbre.

--Avais-je raison? murmurait-il. Pas de sommations respectueuses avant
vingt et un ans pour une jeune fille et vingt-cinq ans pour un homme, le
texte est formel. Ainsi M. Norbert attendra. Car esprer que son pre
s'en ira ad patres avant cela, ce serait folie, ces vieux-l, a dure
autant que des chnes...

Mlle Diane n'tait que trop convaincue. Elle se redressa, ple,
l'oeil gar.

--C'est bien, balbutia-t-elle sans savoir ce qu'elle disait, que
m'importe! Trs bien! je parlerai  mon pre pour la mre Rouleau.
Merci... tout ira bien... Je suis trs presse...

Elle sortit, faisant un effort terrible, car ses jambes flchissaient;
mais elle ne voulait pas se trahir, se livrer davantage...

Pour lui, toujours saluant, il l'accompagna jusqu' sa voiture, et
respectueusement ouvrit la portire.

--a va chauffer! se disait-il en se frottant les mains, a chauffe!...

Hormis ce qu'il pouvait logiquement dduire de l'attitude de Mlle de
Sauvebourg et des paroles incohrentes arraches  son trouble, matre
Dauman ne savait rien des intentions de cette jeune fille.

Mais ce peu devait suffire  un homme dou d'un flair exerc tel que le
Prsident, pour l'clairer, pour lui faire prvoir un antagonisme
terrible, une lutte o, des deux cts, on aurait recours aux dernires
extrmits.

Ces perspectives le ravissaient.

Seulement, pour tirer vraiment parti de la situation, il lui importait
d'tre exactement renseign. Mais cela, il se le disait, n'tait pas la
mer  boire.

Ne pouvait-il pas attirer Norbert sous n'importe quel prtexte et le
confesser?

Bien mieux, en faisant la leon  l'huissier qui poursuivait la veuve
Rouleau, il lui tait ais de se mnager une entrevue avec Mlle de
Sauvebourg. Adroit comme il l'tait, il saurait bien jouer un beau rle,
poser en homme gnreux et calomni et mriter, ne ft-ce qu' titre de
conseil, les confidences d'une pauvre enfant ignorante.

--Ds ce soir, se disait-il, je passerai chez l'huissier, car elle doit
tre dans ses petits souliers, la chre demoiselle.

Il raisonnait juste.

Une fois en sret sur les coussins de sa voiture, Mlle Diane
s'abandonna au plus violent dsespoir.

Cette fatale prvoyance du lgislateur rendait vains tous ses calculs.

Elle s'tait dit, se croyant bien forte: Avec mes quarante mille francs
de dot, jamais le duc de Champdoce, si riche, ne voudra de moi pour
belle-fille. Je m'en moque! Ds que Norbert sera majeur, il m'pousera
malgr son pre. C'est un peu plus d'un an  attendre.

Au lieu de cela, elle entrevoyait six annes de luttes, d'angoisses, et
la possibilit, la probabilit d'un chec  la fin.

Et nulle prsomption d'un malheur heureux pour elle. Les paroles de
Dauman,  propos de M. de Champdoce, lui revenaient en mmoire:

Ces vieux entts-l durent autant que les chnes!

Comment ne pas le har, ce redoutable vieillard, seul obstacle entre
elle et ce qu'elle croyait le bonheur!

Avec quelles armes lutter contre sa volont arme de la loi?

Faillirait-elle donc  ses devoirs? Quitterait-elle la maison paternelle
avec Norbert matre de sa fortune, mais non de sa main? Cette seule ide
la glaait d'horreur.

Et elle sanglotait. Comme un palais de verre sous le marteau brutal,
l'difice entier de ses esprances s'croulait, bris en mille pices.

Mais son nergie tait trop robuste pour plier. Elle n'tait pas de ces
faibles qui, poursuivant un but, s'arrtent  la premire barrire et
reviennent sur leurs pas.

Ce qu'elle ferait, elle l'ignorait, mais plus que jamais elle
s'affermissait dans la rsolution de combattre et de vaincre.
L'important tait de voir Norbert le plus tt possible.

En arrivant chez la veuve Rouleau, son parti tait pris.

--J'ai vu le Prsident, lui dit-elle; rassurez-vous, tout s'arrangera,
grce  quelqu'un qui m'aidera...

Les bndictions commencrent, mais elle y coupa court.

--Seulement, ajouta-t-elle, il me faudrait de quoi crire.

En mettant la masure  l'envers, on trouva un chiffon de papier assez
malpropre, une plume qui servait  dfunt Rouleau, et un vieil encrier
dont on dlaya la boue avec quelques gouttes de vin.

Alors, d'une main ferme, Mlle de Sauvebourg traa ces quatre lignes:

     Elle serait peut-tre alle l-bas, en dpit de la tempte, si
     elle n'avait d s'occuper des affaires d'une pauvre malade. Le
     devoir la retiendra encore demain et mme la forcera, quelque temps
     qu'il fasse, de se rendre, vers les deux heures, chez un nomm
     Dauman.

        D...



Cette lettre crite, elle la relut deux fois lentement.

A qui la veille lui et prdit qu'elle risquerait une telle dmarche, si
compromettante, hardiment elle et rpondu: Jamais.

Cependant, c'est ainsi. Du moment o on a quitt le droit chemin de la
vrit pour s'engager dans les voies tortueuses du calcul et de la
duplicit, on ne peut plus dire srement: Je ne ferai pas cela.

Aprs que Mlle Diane eut pli son billet:

--Il s'agirait, mre Rouleau, reprit-elle, de faire tenir ceci,
aujourd'hui mme,  M. Norbert du Champdoce, mais secrtement, de telle
sorte que ni son pre, ni me qui vive au chteau n'en sache rien.

Prcisment, Franoise avait fait des blouses pour un des ouvriers de
Champdoce, il lui devait une trentaine de sous, c'tait un prtexte.
Elle se chargea de la commission sans que la veuve y trouvt  redire,
bien qu'elle ne ft pas absolument dupe de l'explication de Mlle de
Sauvebourg.

Elle n'tait pas maladroite, cette grosse Franoise; elle chaussa ses
sabots, prit sa cape et sortit, et une heure plus tard le message tait
fidlement et discrtement remis.

Voil pourquoi, le lendemain, un peu avant deux heures, par une pluie
battante, Norbert se prsenta chez matre Dauman, ayant  causer de sa
crance, prtendait-il, parce que les deux mille francs s'puisaient et
qu'il fallait aviser  lui procurer de l'argent.

Lui aussi, le pauvre garon, il tait travaill d'ides de mariage.
pouser cette jeune fille si belle, qu'il aimait  la folie, vivre prs
d'elle dans une belle habitation comme Sauvebourg, la voir, l'entendre,
lui parler  toute heure, lui semblait le comble de la flicit humaine.

Mais si enflamms que fussent ses dsirs, ils n'allaient pas encore
jusqu' lui donner l'audace de s'ouvrir  son pre de ses projets.
D'avance il tait sr d'un refus bien net et bien formel, et il lui
semblait our les paroles dures et railleuses dont il serait accompagn.

Son sort n'tait-il par arrt et fix par une volont inexorable? Aprs
l'avoir condamn  la plus misrable jeunesse, on prtendrait le
contraindre  pouser une femme qu'il dtesterait. Le duc lui avait dit:
Tu pouseras une fille trs riche.

Mais sur ce point, Norbert s'tait jur de rsister. Il tait dcid 
mourir sous le bton fourchu du duc de Champdoce, au roulement de ses
Jarnitonnerre! plutt que de cder.

Or, il comptait sur Dauman pour lui fournir des moyens de rsistance.

[Illustration: Il la serra contre sa poitrine.]

Il venait donc d'entamer ce sujet, quand on entendit une voiture
s'arrter devant la maison du Prsident. Presque aussitt Mlle du
Sauvebourg parut. Elle tait fort ple, et ses lvres serres
trahissaient la violence qu'elle se faisait pour recourir  ce
dplorable expdient.

D'un coup d'oeil, matre Dauman comprit ses avantages; aussi
abrgea-t-il ses formules de civilit pour expliquer  mademoiselle que,
jaloux de lui tre agrable, il s'tait occup de l'affaire Rouleau et
qu'il la considrait comme arrange.

--Je puis mme ajouta-t-il, montrer  mademoiselle la lettre de
l'huissier; il consent  arrter les poursuites...

Il la cherchait, cette lettre, avec acharnement, parmi ses papiers,
partout, avec autant de persistance que si vraiment elle et exist.

--Je ne puis mettre la main dessus, dit-il d'un ton dpit, je l'aurai
laisse en bas ou dans ma chambre. J'ai tant d'occupations que j'en
perds la tte. Il faut la trouver, pourtant... Vous permettez, je
descends, je suis  vous  l'instant!

Il sortit en effet rapidement, et vivement referma la porte sur lui.

Vritablement il tait un peu tourdi du surprenant concours de
circonstances qui, sans peines, sans efforts de sa part, amenait ces
deux jeunes gens ensemble, dans sa maison,  son entire discrtion, et
il avait besoin de rflchir.

Sa sortie avait t une de ces inspirations qui jamais ne font dfaut
aux coquins  l'afft de l'occasion. Devinant un rendez-vous donn chez
lui, il tait bien aise de laisser un peu les amoureux, comme il
disait, tte  tte.

Il ne risquait rien  cela, n'tant pas all plus loin que l'autre ct
de la porte.

Alternativement, il collait l'oeil et l'oreille  la serrure, il
entendait, il voyait.

Cet instant de libert que lui laissait la grossire diplomatie de
l'intrigant de village, parut  Norbert une faveur cleste.

Ce n'est pas que l'intelligence lui manqut, pour deviner le pige; mais
l'esprit, dans les grandes crises, ne s'arrte pas aux circonstances
extrieures.

Depuis l'entre de Mlle de Sauvebourg, il tait frapp de
l'altration de ses traits si purs, respirant d'ordinaire le calme
assur de l'innocence.

Il osa lui prendre la main, qu'elle ne retira pas, et chercha son
regard, esprant lire jusqu'au fond de son me.

--De grce, mademoiselle, commena-t-il, qu'avez-vous? Ce ne peut-tre
le malheur de cette pauvre femme qui vous attriste  ce point!

Un soupir profond fut la seule rponse de Mlle Diane. Une grosse
larme brilla dans ses yeux, trembla une seconde dans ses cils, et
lentement roula, brlante, la long de sa joue.

Cette larme emplit de douleur l'me du pauvre jeune homme.

--Au nom du ciel, insista-t-il d'une voix trangle par l'angoise, que
vous arrive-t-il! mademoiselle!... Diane!... je vous en conjure,
parlez-moi, rpondez-moi... ne suis-je pas votre ami, le plus dvou, le
plus aimant des amis?

Elle rsista d'abord, cartant doucement Norbert, dtournant la tte.
Puis enfin, avec toutes sortes d'hsitations, et comme si elle et fait
 ses pudeurs de jeune fille la plus douloureuse violence, elle avoua
que la veille au soir, et lorsqu'elle s'y attendait le moins, son pre
lui avait parl d'un parti qui se prsentait, un jeune homme offrant
toutes les garanties de naissance, de caractre et de fortune qui
enlvent le consentement des familles.

Norbert l'coutait, la joue blme, secou par toutes les furies de la
jalousie et de la colre.

--Et vous n'avez pas refus, s'cria-t-il, vous n'avez pas repouss ces
propositions affreuses?...

Hlas! le pouvait-elle?

Sans rpondre directement, elle se rpandit en plaintes dsoles, sur la
tyrannie de la famille. Que peut faire une pauvre jeune fille,
abandonne sans dfense aux caprices ou aux calculs de sa famille,
obsde, rprimande, pie?

Comment disposerait-elle librement de son coeur, prise entre deux
alternatives galement effrayantes, rduite  opter entre un mariage qui
lui faisait horreur, et le couvent, dont la seule menace la glaait?...

Accroupi derrire la porte de son cabinet, ne perdant ni un geste, ni un
mot, ni un coup d'oeil, ni une intonation, matre Dauman jubilait
prodigieusement.

--Eh! eh! ricanait-il, pas mal, pour une petite pensionnaire mancipe
d'hier. Elle a des dispositions, cette jeune commre, et inspire par
moi elle peut aller loin. Bien trouv, pour forcer ce jeune bent  se
dclarer! Mais russira-t-elle?...

Oui! la mort la plus pouvantable, invitable, imminente, la hache
au-dessus de sa tte, n'eussent pas effray Norbert autant que ces
horribles perspectives.

--Et vous avez pu hsiter! fit-il d'un ton de reproche. On sort du
couvent, si hauts qu'en soient les murs, tandis que le mariage... le
mariage!...

Il s'arrta. Il ne trouvait pas d'expressions pour rendre la sensation
qu'il prouvait, en songeant que Mlle de Sauvebourg pourrait tre 
un autre.

Elle, cependant, rendue mille fois plus belle par son dsordre,
poursuivait ses lamentations d'une voix entrecoupe. On et dit que sa
poitrine gonfle par les sanglots allait clater.

--Quelles raisons donner  son pre de sa rsistance? Ne savait-on pas
bien qu'elle n'aurait pas de dot, qu'elle tait sacrifie  son frre
an, immole aux stupides prjugs de l'orgueil nobiliaire? Qui donc
dans de telles conditions s'intresserait  elle, qui donc songerait 
demander jamais sa main!

--Et moi! s'cria Norbert frmissant, et moi, qui suis-je donc! Vous ne
m'aimez donc pas, que vous n'avez pas daign penser  moi!...

--Hlas! mon ami, murmura-t-elle, tes-vous libre plus que moi? Nos
destines ne sont-elles pas pareilles? Oubliez-vous tout ce que vous
m'avez dit? N'tes-vous pas, ainsi que moi, victime de l'implacable
raison de famille!...

Norbert coutait, les traits contracts par une rage froide. Il lui
semblait qu'un homme nouveau s'veillait en lui. L'nergie terrible de
ses pres, courbe sous une main de fer, se rvoltait. Le sang rouge des
Champdoce qui coulait dans ses veines, enflamm par la passion,
bouillonnait comme la lave.

--Je ne suis donc qu'un enfant dbile et lche? dit-il, se contenant 
peine.

--Votre pre est tout puissant, lui fut-il rpondu avec la douceur de la
rsignation; il est rude, il est inflexible, et vous tes en son
pouvoir. Votre pre, mon ami...

C'en tait trop! L'orage terrible qui grondait dans le coeur de
Norbert clata.

--Mon pre, s'cria-t-il d'une voix clatante, mon pre!... Eh! que
m'importe! Je suis Dompair de Champdoce aussi bien que lui, et tant pis
pour celui qui se trouve en travers du chemin d'un Champdoce! Oui,
malheur  celui-l, ft-il mon pre, qui oserait se placer entre mon
dsir et la femme que j'aime! Car je vous aime, Diane; je t'aime, tu es
 moi, et il n'est pas de puissance humaine assez forte pour t'arracher,
moi vivant,  mon amour.

Il tait hors de lui, il dlirait; il tendit les bras, et, saisissant
la jeune fille par la taille, il la serra contre sa poitrine  la
briser; et comme pour prendre possession de sa personne, il la marqua au
front d'un baiser brlant! L'oeil grand ouvert au trou de la serrure,
matre Dauman retenait son souffle.

--Cr chien!... grommelait-il, videmment empoign, pour n'importe qui,
ma place vaut cent sous comme un liard... Pour moi, elle vaut cent
cinquante mille francs, que ces amoureux me donneront. Il tient de son
papa, le petit. Quelle braise!... Quand la jeune personne et moi
soufflerons dessus, l'incendie sera vite allum...

Plus palpitante que l'oiseau entre les mains d'un enfant, Mlle de
Sauvebourg repoussait Norbert et se dgageait de son treinte.

Il lui paraissait sublime en ce moment: transfigur par la colre,
admirable d'orgueil et de passion. Et, sentant vibrer toutes les cordes
de son tre, elle avait peur... peur de lui, peur d'elle mme. Aprs ce
grand clat, Norbert gardait le silence, tout tourdi et confus de son
emportement.

Il cherchait maintenant quelqu'un de ces arguments raisonnables et
dcisifs qui assurent le triomphe d'une cause en suspens. Bientt il
crut l'avoir trouv.

--Me refuseriez-vous donc, mademoiselle, reprit-il d'une voix plus
calme, me repousseriez-vous si,  genoux,  mains jointes, je vous
demandais d'tre ma femme, d'tre duchesse de Champdoce?

Mlle de Sauvebourg rpondit par un seul regard, mais il n'y avait pas
 s'y mprendre, il disait: Oui, oui avec bonheur.

--Eh bien! rpondit Norbert, pourquoi nous effrayer de vaines chimres?
Douteriez-vous de moi, de ma parole, de mon amour? Il se peut que mon
pre s'oppose  des projets qui assureraient la flicit de ma vie;
qu'importe! Avant longtemps j'chapperai  son despotisme. Je serai
majeur dans quelques mois, c'est--dire libre, matre de suivre les
inspirations de mon coeur, et alors...

De l'air le plus triste Mlle Diane hochait la tte. Il s'interrompit
un peu inquiet et presque aussitt demanda:

--Que voulez-vous dire? Quel obstacle apercevez-vous?

--Hlas! mon ami, comment ne pas vous dire que vous vous bercez
d'illusions vaines. Ce n'est qu' vingt-cinq ans accomplis qu'un homme
chappe aux dernires entraves du pouvoir paternel, et peut donner son
nom  qui bon lui semble...

Cet avertissement, le perspicace Prsident l'attendait derrire sa
porte.

--Bravo! murmura-t-il, bravo, la jeune demoiselle! Voil donc pourquoi
elle est venue, elle voulait prvenir l'enfant. Peste! il fait bon lui
donner des leons, elle ne les oublie pas.

Cependant Norbert ne pouvait en croire ses oreilles.

--Ce que vous dites est impossible, mademoiselle, dit-il.

--C'est la vrit, malheureusement, mon ami. Au-dessus de nous, de notre
volont, de nos plus ardents dsirs, il y a la loi, et c'est la loi qui
a fix l'ge que je vous dis: vingt-cinq ans. Ce serait donc sept ans 
attendre... sept ans! Vous jouirez de votre fortune, alors, Norbert,
vous habiterez Paris, vous serez ft, entour, flatt, toutes les
sductions viendront au-devant de vous, tous les plaisirs, toutes les
ivresses. Penserez-vous encore  moi? Vous souviendrez-vous seulement
qu'il existe une pauvre jeune fille que vous prtendiez aimer, et qui
elle-mme...

--Champdoce n'oublie jamais, s'cria Norbert, et jamais ne cde! Que me
parlez-vous de la loi? J'aurai de l'argent quand je serai majeur, et je
trouverai des gens qui m'apprendront comment on peut s'y soustraire. Et
si c'est impossible, eh bien! j'aviserai. J'ai dit: Je veux.
J'arracherai le consentement de mon pre de vive force, s'il le faut...

Le Prsident s'tait relev, et d'un doigt soigneux il poussetait 
coups de pichenettes les genoux de son pantalon.

--Attention! se disait-il, voici l'instant de paratre. Je reviens en
hte, j'ouvre la porte, je surprends quelques mots, j'y rponds, et je
suis en plein dans la situation. Allons, cela vitera bien des
longueurs...

Ce disant, il entra.

Le mme cri de surprise et d'effroi chappa  Mlle de Sauvebourg et 
Norbert.

Entirement absorbs dans les sensations de l'heure prsente, ils
avaient oubli en quel lieu ils se trouvaient, et jusqu' l'existence du
Prsident.

Lui, ne sembla nullement dcontenanc de l'effet qu'il produisait; il
l'avait prvu. C'est du ton le plus dtach, et comme s'il se ft agi
d'une chose toute naturelle, qu'il prit la parole.

--Impossible, commena-t-il, de dnicher cette satane lettre. Mais
qu'importe, je vous garantis l'affaire de la mre Rouleau arrange, et
je voudrais bien en dire autant de la vtre.

Norbert et Mlle Diane tressaillirent et changrent un regard o se
peignait l'inquitude qu'ils ressentaient de se savoir  la discrtion
de cet homme.

Cette crainte, trs-vidente, parut cruellement mortifier Dauman.

--Mon Dieu! reprit-il d'un ton bourru, je sais bien que ce ne sont pas
l mes affaires, et que vous avez le droit de me dire: Bonhomme,
mle-toi de ce qui te regarde! Mais que voulez-vous, c'est plus fort
que moi, l'injustice me rvolte, et bon gr mal gr il faut que je me
mette du ct des plus faibles. Ah! il m'en a cuit plus d'une fois. On
ne se refait pas. Donc, j'arrive, je vous entends causer de vos peines,
je devine ce que je n'entends pas, et aussitt je me dis: Prsident,
voici deux gentils amoureux, crs l'un pour l'autre, c'est sr...

--Monsieur!... interrompit Mlle de Sauvebourg, froisse dans toutes
ses dlicatesses de femme, monsieur! Vous vous oubliez.

La figure de matre Dauman exprima le dsappointement comique et naf de
l'homme qui, pensant rendre un grand service, s'aperoit qu'il commet
une insigne maladresse.

--Mademoiselle me pardonnera, balbutia-t-il, je ne suis qu'un pauvre
paysan, je dis les choses comme mon coeur me les inspire; si j'ai
pch, ce n'est pas avec intention; je me tais.

Mais Norbert avait trop d'intrt  tre renseign pour s'en tenir 
cette dfaite.

--C'est bien, dit-il, mademoiselle vous excuse; Prsident, continuez.

--Ce sera donc pour vous obir, monsieur le marquis.

--Oui, vous m'obligerez.

Dauman attendit quelques secondes une objection de Mlle Diane; elle
se taisait, il reprit:

--Pour lors, je me disais: voici des jeunes gens dont les dsirs sont
naturels, raisonnables, juste mme, et qui vont avoir  lutter contre
les volonts de leurs familles. Jeunes, sans exprience, ignorant
jusqu'aux dispositions du Code, ils seront infailliblement vaincus.
Pourquoi ne me mettrais-je pas de leur ct? Mes conseils rtabliraient
l'galit de la partie. Car je connais la loi, moi, je l'ai tudie,
analyse; j'en ai surpris le fort et le faible; je sais comment on
l'attaque et comment on la tourne.

Et pendant un bon moment encore, du ton le plus emphatique, il clbra
son loge, soit qu'il ne pt se dfaire de cette habitude qu'ont les
finauds de campagne d'tourdir leurs victimes de flots d'loquence, soit
qu'il voult laisser  Mlle Diane ni  Norbert le loisir de la
rflexion.

Il affectait en tous cas de ne pas les regarder, de ne point remarquer
que debout, dans l'embrasure de la fentre, ils se consultaient  voix
basse.

--Pourquoi ne pas nous confier  lui? disait Norbert, il a l'exprience
pour lui, on vient le consulter de trois lieues  la ronde, dans les cas
difficiles.

--Quoi! lui livrer notre secret!

--Ne l'a-t-il pas surpris?

--Il nous trahira; il est capable de tout pour de l'argent.

--Tant mieux s'il est avide, son avidit mme nous rpond de lui; il se
taira sur la promesse d'une magnifique rcompense.

--Agissez donc comme vous l'entendrez, mon ami.

Enhardi par cette approbation, Norbert s'avana vers matre Dauman.

--Assez, interrompit-il, j'ai confiance en vous et j'ai rpondu de vous
 mademoiselle. Vous connaissez la situation, arrivons au fait. Que nous
conseillez-vous?

--Sachez attendre, articula vivement le Prsident. Tout est l. Avant
votre majorit, la moindre dmarche perdrait tout.

--Cependant...

--Eh! monsieur le marquis, qu'est-ce qu'un an de patience  votre ge,
avec la certitude du bonheur au bout? Pour le lendemain de vos vingt et
un ans, je vous promets, foi de Dauman, trois moyens de faire capituler
le duc de Champdoce votre pre et de lui arracher son consentement.

Il parlait avec une imperturbable assurance, comme s'il les et connus,
ces moyens.

--D'ici l, poursuivit-il, de la prudence, monsieur le marquis,
dissimulez, cachez-vous. On doit tre le plus fin, quand on n'est pas le
plus fort. On vous a rencontr donnant le bras  mademoiselle. Quelle
faute! On a jas. Qu'adviendrait-il si les propos des bavards arrivaient
aux oreilles de M. de Sauvebourg et de M. de Champdoce? Vous seriez
spars, enferms, surveills. Voulez-vous russir? Ne donnez pas
l'veil. Plus inattendus seront les coups que nous frapperons le moment
venu, meilleures seront nos chances.

Il ne voulut pas s'expliquer autrement, mais il avait le don de la
persuasion, et quand Mlle de Sauvebourg et Norbert sortirent de chez
lui, ils taient rassurs et plein d'espoir.

Ce fut d'ailleurs une de leurs dernires entrevues de l'anne. Le temps
continuait  tre si mauvais qu'ils ne pouvaient songer  se rencontrer
dehors, et la crainte qu'ils avaient d'tre pis les empchait de
profiter de l'hospitalit que Dauman mettait  leur disposition.

Ils ne restaient pas pour cela sans nouvelles l'un de l'autre. Chaque
jour la fille de la mre Rouleau portait une lettre  Sauvebourg et
rapportait une rponse  Champdoce. Norbert crivait des volumes.

D'ailleurs la saison s'avanait, et les chtelains du voisinage, chasss
par les premiers froids, se rfugiaient  la ville. Le vieux comte de
Mussidan tait all demander un rayon de soleil  l'Italie, M. de
Puymandour tait parti pour Paris avec Mlle Marie, sa fille.

Seul, le marquis de Sauvebourg, chasseur enrag, tenait bon. Mais,
pourtant,  la suite d'une tombe de neige, ne pouvant sortir, il se
dcida  suivre l'exemple gnral et  regagner, pour l'hiver, la belle
et vaste maison qu'il possdait  Poitiers.

Cette sparation, Norbert et Mlle de Sauvebourg l'avaient prvue, et
leurs mesures taient prises. Ils avaient, grce  l'ingnieuse
complaisance de Dauman, toutes facilits pour correspondre.

Mais  quoi bon! Poitiers n'tait pas le bout du monde.

Deux ou trois fois la semaine, Norbert sautait sur un cheval, arrivait 
la ville, changeait en hte de vtements, et allait se promener devant
une petite porte, pratique dans le mur du fond d'un grand jardin.

A une certaine heure, convenue d'avance, cette petite porte
s'entr'ouvrait mystrieusement. Norbert se glissait par
l'entrebillement, et il retrouvait Mlle Diane, plus belle, plus
adore que jamais.

Cette grande passion, la certitude d'tre aim, lui avaient fait perdre
en grande partie sa farouche timidit.

Il ne passait plus son temps seul  Poitiers. Il y avait retrouv
Montlouis, ce fils du fermier de son pre qui lui avait offert sa
premire tasse de caf, et assez souvent ils allaient, le soir, jouer
aux dominos au caf Castille.

Montlouis n'tait plus que pour peu de temps  Poitiers. Ses tudes
taient termines, et il devait, le printemps venu, rejoindre  Paris le
jeune vicomte de Mussidan, en qualit de secrtaire intendant.

Mme ce dpart le dsolait, car il aimait passionnment, ainsi qu'il
l'avoua  Norbert, une jeune fille de Chtellerault qu'il allait visiter
tous les dimanches.

Confidence pour confidence, Norbert ne sut pas cacher ses amours, et,
plus d'une fois, Montlouis l'accompagna lorsqu'il allait attendre que
s'entr'ouvrt la petite porte du jardin du marquis de Sauvebourg.

Comment le duc de Champdoce laissait-il  son fils une libert si
grande? Il tait impossible d'expliquer ce relchement de svrit.

[Illustration:--Jarnitonnerre! vous osez me braver.]

Quoi qu'il en fut, il aida les jeunes gens  passer l'hiver. Ils en
taient  compter les jours qui les sparaient de cette majorit tant
attendue. Chacun d'eux avait un almanach o il effaait, le soir, la
journe coule.

Ainsi ils effacrent dcembre, puis janvier, puis trois mois encore; les
beaux jours revenaient; les chteaux se repeuplaient; M. de Puymandour
et M. de Mussidan taient de retour; le marquis de Sauvebourg ne tarda
pas  les imiter.

Quel moment que celui o Norbert et Mlle de Sauvebourg se
retrouvrent chez Dauman, libres de toute contrainte!

Ils n'avaient plus que quelques mois  attendre, et pour s'encourager 
prendre patience,  l'aide de mille prcautions, ils passaient toutes
les aprs-midi une heure ensemble au sentier de Bivron, mais de l'autre
ct de la haie, cachs par les arbres.

C'est de l'un de ces rendez-vous que revenait Norbert, l'esprit libre,
le coeur plein de joie, quand on l'avertit que son pre le demandait
dans la salle commune. Il y courut.

--Marquis, commena le duc sans prambule, rjouissez-vous; je vous ai
trouv un parti, avant deux mois vous serez mari!




VII


C'est quand on est heureux, surtout, qu'on doit craindre.

C'est au moment o l'avenir parat sourire, o les esprances chrement
caresses semblent sur le point de se raliser, qu'il faut trembler.

Le soleil brille, pas un nuage au ciel, la brise arrive tide et
parfume, on s'endort. Et c'est dans les tnbres, aux clats de la
foudre, qu'on se rveille.

Le tonnerre tombant aux pieds de Norbert l'et moins pouvant que cette
dclaration de son pre:

--Avant deux mois vous serez mari.

Chancelant sous ce coup inattendu, qui l'arrachait aux flicits de
l'illusion et le mettait aux prises avec l'implacable ralit, il essaya
de rpondre, de dire quelque chose, mais les paroles expiraient sur ses
lvres.

Le duc ne vit pas ou ne voulut point voir le trouble affreux de son
fils, et c'est du ton le plus pos qu'il reprit:

--Il n'est pas besoin, j'imagine, mon fils, de vous apprendre le nom de
la jeune fille que je vous destine, vous le devinez.

Norbert ne rpondit pas.

--Cette jeune fille, poursuivit M. de Champdoce, n'est autre que Mlle
Marie de Puymandour. Vous la connaissez, vous l'avez vue; un dimanche
mme, en sortant de la grand'messe, tant avec vous, je lui ai adress
la parole. Eh bien!... ne m'entendez-vous pas? Rpondrez-vous? Ne vous
rappelez-vous pas!...

--Oui, mon pre, balbutia le pauvre garon, oui, je me souviens...

--Elle ne saurait manquer de vous plaire. C'est une fort jolie personne,
grande, brune, assez forte, merveilleusement constitue pour nous donner
des hritiers robustes. Ses yeux, ses cheveux et ses dents sont
admirables. N'est-ce pas votre avis?...

--En effet, rpondit Norbert, sans avoir, certes, conscience de ce qu'il
disait, il me semble... je crois... Cependant, c'est  peine, si je l'ai
regarde.

Le vieux gentilhomme eut un geste quivoque, trs-digne d'un ancien
favori du comte d'Artois.

--Jarnicoton? fit-il d'un air goguenard, je vous croyais plus convaincu.
Enfin!... vous aurez tout le temps de l'examiner quand vous serez son
mari.

Le duc avait fait mourir sa femme de chagrin; il avait rduit son fils
unique aux derniers expdients du dsespoir; mais que lui importait!...
Ni la duchesse, ni Norbert n'avaient os, de leur vie, lever une
plainte ou hasarder une objection; donc il triomphait.

--Du reste, marquis, poursuivit-il, de votre mariage va dater une re
nouvelle. Votre quipage de rustre n'est plus de mise. Demain, nous nous
rendrons  Poitiers, o je vous ferai habiller comme le doit tre un
homme de votre rang. Il s'agit de ne pas effaroucher cette pronnelle...

--Cependant, mon pre...

--Attendez. Je vous abandonnerai un des appartements du chteau, et vous
y passerez votre lune de miel. Vous tcherez qu'elle dure le moins
possible. En nous y prenant bien, nous amnerons vite votre jeune femme
 nos habitudes. J'entends qu'avant un an, elle soit ce qu'elle devra
rester, une bonne grosse fermire, prudente, conome, ayant l'oeil 
tout, mettant son bonheur et sa gloire  amasser une grosse fortune pour
nos descendants. Quand elle en sera l, nous fermerons l'appartement;
vous reprendrez votre veste de travail, et tout sera dit.

Ces incroyables prtentions n'taient pas nouvelles, cent fois le duc
les avait hautement exprimes, et cependant Norbert restait abasourdi,
comme s'il les et comprises pour la premire fois.

--Cependant, mon pre, commena-t-il sans trop d'hsitation, si Mlle
de Puymandour ne me plaisait pas?...

--Eh bien?

--Si je vous priais de m'pargner un mariage qui ferait le malheur de ma
vie?...

M. de Champdoce haussa les paules.

--Propos d'enfant! rpondit-il. Cette alliance me convient, et c'est
assez...

--Mon pre...

--Vous m'interrompez, je crois, et vous hsitez?...

Six mois plus tt, Norbert et courb le front; mais, maintenant, il
avait son bonheur  dfendre. Il rassembla tout son courage et dit:

--Non, je n'hsite pas.

Accoutum  l'obissance passive de son fils, l'obstin gentilhomme
devait se mprendre au sens de cette rponse.

--A la bonne heure, reprit-il. Qu'un bourgeois, un garon de rien,
consulte son coeur et cherche le bonheur en mnage, rien de mieux.
Mais pour un homme de notre nom, le mariage ne doit tre qu'une affaire
de raison. C'est, certes, une affreuse msalliance que je vous propose,
mais il faut en passer par l. Pour un homme, d'ailleurs, une
msalliance n'est rien. Le nom protge la femme comme un pavillon
redout couvre la marchandise. Vous pouseriez la dernire des filles de
cuisine, que votre an n'en serait pas moins Dompair de Champdoce.

Il se promenait par la salle tout en parlant, gesticulant avec une
vhmence extraordinaire.

--Du reste, poursuivit-il, je lui ai serr le bouton comme il faut, 
cet imbcile de Puymandour. Savez-vous les conditions? Quinze cent mille
livres espces sonnantes, donation des deux tiers de sa fortune, dont il
ne se rserve que l'usufruit. Et savez-vous ce qu'il possde. Cinq
millions au moins. Cinq millions qui entrent dans notre maison, qui sont
 nous!... Je vous verrai avant ma mort plus de six cent mille livres de
rentes!

Son exaltation allait croissant de moment en moment, elle touchait  la
dmence.

Il saisit la main de son fils, et, la serrant  la broyer:

--Raison de plus, s'cria-t-il, pour se priver, pour conomiser, pour
amasser, pour hter la restauration de notre maison. Songez-vous au
magnifique avenir de nos descendants, si grands par la naissance et
tout-puissants par la fortune?... Oh! mon fils, comment avec cette seule
pense ne pas raliser gament des miracles d'abngation!...

Il fit deux ou trois tours dans la salle, laissant chapper des
exclamations incohrentes, et enfin, revenant  son fils:

--Voil qui est entendu, fit-il. Demain, je vous conduis  Poitiers, je
vous quipe, et dimanche nous dnons chez le Puymandour pour la
prsentation.

Norbert avait assez recouvr son sang-froid pour rflchir, et son
anxit tait horrible.

Quel parti prendre en cette extrmit?

--Attends! lui disait la raison, la ruse est l'arme du faible; Dauman
trouvera quelque expdient.

Mais l'orgueil criait:

--Rsiste! Hausse ton nergie  celle de ton amie; aurais-tu moins de
courage qu'elle?

La voix de l'orgueil l'emporta.

Et, certes, il fallait un immense amour pour lui inspirer la rsolution
de rsister  son pre, pour lui donner l'audace d'une colre qu'il
savait devoir tre terrible.

Par doux fois, cependant, il ouvrit la bouche avant de pouvoir articuler
une parole. Les forces physiques trahissaient sa volont. Il touffait;
ses tempes battaient, il lui semblait qu'il avait un brasier dans les
entrailles.

--Mon pre, commena-t-il enfin, aller demain  Poitiers est inutile...

--Que dites-vous?... Que voulez-vous dire?

--Je ne saurais aimer Mlle de Puymandour, mon pre, et... jamais elle
ne sera ma femme!

Il y avait tant d'annes que le duc de Champdoce voyait son fils 
genoux devant ses moindres volonts, qu'il fut frapp de stupeur, comme
ptrifi.

Il pouvait tout prvoir except cela.

Son esprit se refusait  concevoir et  comprendre ce qui lui paraissait
un acte monstrueux de lse majest paternelle.

Il avait bien entendu, et cependant il doutait encore.

--Vous devenez fou, pronona-t-il enfin, et vous ne savez sans doute ce
que vous dites.

--Je le sais.

--Rflchissez, mon fils...

--Toutes mes rflexions sont faites!

On et vraiment pu supposer que c'tait chez Norbert un parti pris de
blesser son pre, de l'exasprer, tant son attitude tait provoquante,
tant sa voix tait brve et saccade.

Mais ce n'tait de sa part que maladresse involontaire.

N'ayant pas trop de toute sa puissance sur soi pour soutenir le rle
qu'il s'tait impos, il avait assez  faire  parler seulement, sans
se proccuper de mnagements habiles.

M. de Champdoce, lui, faisait visiblement tout au monde pour rester
calme.

--Et vous esprez, reprit-il d'un ton de ddaigneuse piti, que je me
contenterai de cette rponse?

--J'espre que vous vous rendrez  mes prires.

--Vraiment!... J'aurai, moi, vieillard, moi, chef de famille, conu un
plan magnifique, digne de l'illustration de notre maison, je l'aurai
mri, j'aurai consacr ma vie entire  son excution, je lui aurai tout
sacrifi, et aujourd'hui, l, tout  coup, j'y renoncerais, parce que
c'est la fantaisie d'un enfant, le caprice d'un misrable insens!

Norbert ne comprenait que trop qu'il ne russirait pas  vaincre
l'implacable obstination de son pre, qu'il ne parviendrait pas 
l'mouvoir.

Cependant, il voulut tenter l'impossible.

--Non, mon pre, commena-t-il, ce n'est pas par caprice que je vous
conjure de me laisser ma libert. N'ai-je pas toujours t un bon fils?
Vous l'avez reconnu vous-mme. Ai-je parfois discut vos ordres! Vous me
disiez: Fais ceci, je le faisais; Va l, j'y allais. Je suis le fils
de l'homme le plus riche du pays, j'ai vcu comme le fils de nos
ouvriers, me suis-je plaint? M'est-il arriv de laisser chapper un
murmure quand je travaillais  la terre  ct de nos valets de charrue?
Commandez-moi ce qu'il vous plaira...

--Je vous commande d'pouser Mlle de Puymandour.

--Oh! tout, hormis cela. Je ne l'aime pas, je ne saurais l'aimer, je le
sens, je le sais. Voulez-vous donc faire le malheur de ma vie entire?
Par piti! n'exigez pas cela de moi.

--J'ai dit, vous obirez.

Autant et valu prier un des blocs de chne qui se trouvaient dans la
salle.

Norbert le sentit, et se redressant, enrag de l'inutilit de sa
tentative:

--Eh bien!... non, dit-il, je n'obirai pas!

Rpondre ainsi tait de sa part de l'hrosme.

Il connaissait son pre et savait quelle pouvantable colre allait
clater.

Le duc, en effet, fort rouge d'ordinaire et haut en couleur, tait
devenu livide. Il semblait que tout le sang se retirt de sa face et
mme de ces petits vaisseaux sanguins qui rayaient sa peau hle comme
autant d'gratignures.

--Jarnidieu! s'cria-t-il d'une voix formidable qui jadis et fait
rentrer Norbert sous terre, qui vous rend si hardi d'oser me rsister en
face?

--Le sentiment de mon droit.

--Depuis quand les fils refusent-ils d'obir lorsque les pres
commandent?

--Depuis que les pres commandent des choses injustes.

C'tait plus que n'en pouvait supporter le due de Champdoce.

Il se prcipita sur son fils, le bton lev, en criant:

--Jarnitonnerre!... vous osez me braver!...

Pourtant il ne laissa pas retomber son bton fourchu, arme terrible aux
mains d'un homme de sa force, aveugl par la fureur; il le lana loin de
lui en disant d'une voix rauque:

--Non!... je ne frapperai pas un Dompair de Champdoce!

Qui saurait dire si l'attitude de Norbert ne lui imposa pas?

Cet adolescent, si timide la veille, n'avait ni bronch, ni seulement
tressailli; il tait rest sous la menace calme, les bras croiss, la
tte haute.

A cette impassibilit, si froide qu'elle arrivait au ddain, le duc de
Champdoce n'avait pu mconnatre son sang, et peut-tre,--les sentiments
 la mme seconde sont si divers et si multiples,--peut-tre son orgueil
avait-il t flatt intrieurement.

Cependant, Norbert continuait  le regarder d'un air de dfi.

--C'est ce que je ne saurais supporter, fit-il.

Et saisissant son fils par le collet, il le trana, il le porta plutt,
jusqu' une des chambres du second tage du chteau, et l'y poussa comme
une chose inerte.

Puis, avant de refermer la porte  cl:

--Vous avez, pronona-t-il, vingt-quatre heures pour vous dcider 
accepter la femme que je vous destine.

--Jamais! rpondit Norbert, jamais! jamais!

Cette dernire bravade tait superflue; le duc ne pouvait l'entendre, il
tait dj dans les escaliers. Norbert restait seul, prisonnier.

Il tait seul, et il ressentait cette exquise et intense jouissance
qu'on prouve aprs l'accomplissement d'une action trs dangereuse ou
trs pnible, ce qui en est la plus grande et la plus sre rcompense.

A cette heure, vritablement, il tait digne de Mlle Diane, cette
jeune fille si nergique; il l'avait en quelque sorte mrite, et en
examinant tout ce qu'il venait de faire pour elle, ce qu'il avait os et
risqu, il l'aimait mille fois davantage.

Mais comment la voir, comment courir vers elle, lui tout conter?
N'tait-il pas enferm?

Pourtant, il tait urgent de la voir, prudent de la prvenir le plus tt
possible, afin qu'elle se mt en garde contre toutes les ventualits.

N'tait-il pas galement indispensable d'informer Dauman de cet
vnement inattendu, afin de savoir de cet habile et savant conseiller
quelle conduite tenir en des conjonctures si graves?

Ces ncessits se prsentrent si vivement  l'esprit de Norbert qu'il
forma le projet de fuir, de s'vader, ce qui ne devait pas tre bien
malais.

C'tait, en tout cas, plus difficile qu'il ne l'avait suppos. La porte
tait en chne plein, de plus d'un pouce d'paisseur; il et fallu une
hache pour l'entamer. Quant  la serrure, puissante, norme, elle
semblait inattaquable.

Restait la fentre. Elle tait  plus de quarante pieds du sol. Mais
Norbert dit que sans nul doute on viendrait faire le lit pour la nuit,
qu'il aurait ainsi deux draps  sa disposition, qu'en les nouant l'un 
l'autre il obtiendrait ainsi un moyen de descente trs suffisant.

S'chappant la nuit, avec l'intention de revenir avant le jour, il ne
verrait pas Mlle Diane, mais il la ferait avertir par Dauman.

Ces rsolutions prises, il s'tendit dans un des fauteuils de sa
chambre, le coeur joyeux comme il ne l'avait pas eu depuis qu'il
connaissait Mlle de Sauvebourg.

Entre son pre et lui la glace tait brise, et,  son sens, c'tait
tout. Ce qui lui restait  faire lui paraissait bien peu de chose,
compar  ce qu'il avait fait.

--Et cependant, pensait-il, mon pre doit tre furieux.

Sur ce point, il voyait juste.

Jamais on n'avait vu au duc un visage si terrible. Au souper, o tous
les gens mangeaient  la table du matre, il ne se trouva personne
d'assez hardi pour prononcer une parole. Et cependant on savait qu'il y
avait eu outre le pre et le fils une altercation de la dernire
violence, et toutes les curiosits taient en veil.

Le repas termin, M. de Champdoce appela un vieux domestique de
confiance,  son service depuis plus de trente ans.

--Jean, lui dit-il, M. Norbert est enferm au second, dans la chambre
jaune; en voici la cl, tu vas lui monter  souper.

--A l'instant, monsieur le duc.

--Attends. Tu passeras la nuit dans la chambre de M. Norbert. Qu'il
dorme ou non, toi, tu ne fermeras pas l'oeil. Il se peut qu'il veuille
s'chapper: tu l'en empcheras. S'il faut employer la force, tu
l'emploieras, je te l'ordonne. Si tu n'tais pas le plus fort appelle...
j'arriverai.

Cette prcaution du duc de Champdoce anantissait toutes les esprances
de Norbert.

Plus d'vasion possible, maintenant qu'il tait gard  vue.

Il essaya bien de persuader  son gelier de le laisser s'chapper deux
heures jurant que mme avant ce temps coul il reviendrait se
constituer prisonnier: ses prires furent vaines aussi bien que les
promesses et les menaces.

[Illustration: Elle ne peut retenir un cri d'effroi.]

S'il se ft mis  la fentre, il et pu voir M. le duc de Champdoce
arpentant de long en large la grande cour qui prcde le chteau.

Il marchait d'un pas saccad, les mains derrire le dos, la tte
incline sur la poitrine, tout entier aux sombres calculs de son orgueil
bless.

Les paroles de Norbert, son attitude, ses regards, les expressions mme
dont il s'tait servi, disaient  M. de Champdoce, lui affirmaient que,
dans la vie de son fils, tout un ct existait qu'il n'avait pas
souponn.

Quantit de circonstances futiles, ngliges par lui  l'instant o
elles s'taient produites, se reprsentaient vives et nettes  son
esprit, et taient pour lui comme autant de rvlations accablantes.

--Il y a une femme l-dessous, murmurait-il.

Cette conclusion ressortait des faits eux-mmes. Il n'y a qu'une femme,
pour s'emparer en si peu de temps de l'esprit d'un jeune homme, pour
changer son caractre du blanc au noir.

--D'ailleurs, pensait le vieux gentilhomme, pour refuser si obstinment
celle que je lui propose, il faut qu'il en aime une autre.

Mais quelle tait cette femme, et comment la dcouvrir?

Demander  Norbert de la nommer, c'et t folie, M. de Champdoce le
comprit.

D'un autre ct, courir aux informations, ouvrir en quelque sorte une
enqute lui rpugnait formellement.

Une partie de sa nuit s'tait passe  examiner et a rejeter les
expdients qui se prsentaient  son esprit, lorsqu'au matin une
inspiration lui vint, qu'il jugea une faveur divine.

--J'ai Bruno! s'cria-t-il, j'ai le chien de Norbert. Par lui, je puis
savoir les habitudes de mon fils, les maisons qu'il hante, arriver
jusqu' la femme que je souponne...

Ce systme d'investigation tait excellent.

Il avait observ que depuis la fermeture de la chasse Norbert ne
quittait jamais gure le chteau avant une ou deux heures de
l'aprs-midi, c'tait un indice; il rsolut d'attendre jusque-l.

Un peu rassur par l'espoir du succs, il tait calme comme 
l'ordinaire quand il parut pour donner ses ordres. A midi comme
d'ordinaire il se mit  table et fit monter le dner du prisonnier en
ordonnant une surveillance plus svre que jamais.

Enfin, le moment favorable pour l'expdition tait arriv.

Il siffla Bruno, lequel habituellement ne le suivait pas volontiers, et,
 force de caresses et d'agaceries, il parvint  l'entraner jusqu'
l'extrmit de la grande alle de marronniers. C'tait de ce ct que
passait toujours Norbert.

Au bout de cette alle se trouvaient trois chemins s'loignant dans
diverses directions.

L'pagneul n'hsita pas. Il se lana sur celui de gauche, un chien qui
sait parfaitement o il doit se rendre. Il ne le savait que trop.

Pendant un kilomtre environ il suivit le chemin, puis arriv  un
certain endroit, il se jeta brusquement dans les bois de droite, ainsi
que son matre avait coutume de le faire.

Il allait, battant les taillis de droite et de gauche, mais il ne
perdait jamais la direction, et M. de Champdoce n'avait aucune peine 
le suivre.

Cette marche dura bien quarante minutes, et enfin Bruno dboucha sur le
sentier de Bivron,  l'endroit prcis o Norbert avait failli tuer
Mlle de Sauvebourg.

L, il commena par quter en cercle, et ne trouvant rien il s'assit.
Son oeil intelligent semblait dire: attendons.

--videmment, pensa le duc, c'est ici que mes amoureux se rencontrent.

Il examina l'endroit, et il lui parut habilement choisi.

Le sentier, peu frquent, aboutissait des deux cts  un village, le
bois offrait une retraite sre, enfin, grce  la situation leve, on
pouvait apercevoir de loin le danger, c'est--dire un indiscret.

Cette dernire rflexion engagea M. de Champdoce  se cacher
promptement.

Il tait clair que si celle qui allait arriver au rendez-vous
l'apercevait d'en bas, elle rebrousserait chemin au plus vite, et qu'il
ne saurait rien.

Il rentra donc dans le bois et alla s'asseoir sur une couche moussue, au
pied d'un bouquet de chnes.

La presque certitude du succs le mettait en belle humeur, et il
s'applaudissait de sa pntration.

A la rflexion le danger lui paraissait moins grand qu'il ne l'avait
imagin tout d'abord. De qui Norbert pouvait-il tre pris? De quelque
petite campagnarde ambitieuse et fute qui, jugeant ce garon naf et du
bois dont on fait les dupes, avait conu le projet de se faire pouser.

S'en dfaire n'tait qu'un jeu pour lui.

D'abord, il comptait l'effrayer si bien, que d'elle-mme elle prcherait
la soumission  Norbert. Au pis aller, il s'adresserait aux parents,
qui, sur sa seule injonction, loigneraient leur fille.

Il souponnait quelque accroc  la rputation; mais, dcid  payer le
dgt, il ne s'en inquitait nullement.

M. de Champdoce en tait l de ses rflexions lorsqu'il entendit japper
joyeusement, en chien qui salue une personne amie.

--Ah! fit-il en se dressant, la voici!

Au mme moment, les branches de la haie s'cartrent, et Mlle de
Sauvebourg franchit lestement le petit foss.

Alors seulement elle reconnut M. de Champdoce et ne put retenir un cri
d'effroi.

--Le duc!...

Elle se sentait perdue, en grand pril, du moins. Fuir!... Elle en eut
la pense, mais elle ne pouvait; elle chancelait, elle fut force de
s'appuyer  un arbre.

Le vieux gentilhomme n'tait gure moins tourdi qu'elle.

Attendre quelque gardeuse de vaches, et voir arriver la fille du marquis
de Sauvebourg! Les bras lui tombaient.

Mais sa colre dpassait encore sa surprise. D'un coup d'oeil il
apprciait les modifications de la position.

S'il n'avait rien  craindre de la paysanne, il avait tout  redouter de
la demoiselle noble. Les prtentions de l'une taient ridicules,
absurdes; les desseins de l'autre n'taient que trop justifiables.

Et ici, nul recours  la famille.

Qui lui garantissait que le marquis et la marquise de Sauvebourg
n'taient pas d'accord avec Mlle Diane?

--Eh! eh!... commena enfin M. de Champdoce avec un mauvais rire, ma
prsence n'a pas l'air de vous ravir, ma chre enfant?

--Monsieur!...

--Bien, bien?... je comprends cela. On vient rejoindre le fils, on
trouve le pre, le dsappointement est cruel. Cependant, n'en veuillez
pas  Norbert, s'il n'est pas ici, le pauvre garon, ce n'est certes pas
sa faute!

Mlle de Sauvebourg n'tait pas, il s'en faut, une jeune fille
vulgaire.

Sous ces apparences charmantes, derrire ses yeux si beaux, se
dissimulait une nergie qui ne le cdait en rien  celle de ce vieux
gentilhomme au torse d'athlte.

Accable un moment, elle eut bientt repris tout son sang-froid, et si
l'angoisse d'une catastrophe probable la dchirait, rien n'en paraissait
sur son calme visage.

Bien que surprise en flagrant dlit, pour ainsi dire, elle pouvait nier:
tout mauvais cas est niable.

L'ide ne lui en vint mme pas. Un dsaveu de sa conduite lui et paru
une bassesse indigne d'elle. D'ailleurs, elle tait trop bien blesse du
ton goguenard de M. de Champdoce et de ses regards impertinents, pour ne
pas se rvolter, pour ne pas payer d'audace, quoi qu'il pt lui en
arriver.

--En effet, monsieur le duc, rpondit-elle, sans que le timbre de sa
voix ft en rien altr, c'est pour monsieur le marquis votre fils que
je venais... Vous m'excuserez en consquence de vous quitter.

Elle dessinait dj une gracieuse rvrence et s'apprtait  se retirer,
M. de Champdoce la retint doucement en lui prenant la main.

--J'aurais  vous parler, mon enfant, dit-il en s'efforant de prendre
le ton le plus paternel, et  vous parler srieusement.

--Je vous coute en ce cas, reprit Mlle Diane, avec autant d'aisance
et de naturel que si elle et t dans le salon de Sauvebourg.

--Savez-vous pourquoi Norbert manque au rendez-vous assign!...

--Oh! je suppose bien qu'il aura quelque bonne et valable raison  me
donner.

--Mon fils, mademoiselle, est enferm dans sa chambre, gard  vue par
mes domestiques, lesquels ont ordre de s'opposer, mme par la force, 
toute tentative d'vasion.

Si rude que ft le coup, Mlle Diane eut le courage de se composer la
physionomie compatissante d'une petite matresse apprenant un lger
dsagrment survenu  l'un de ses amis.

--Quoi! vraiment, fit-elle en minaudant, il est prisonnier? Oh! le
pauvre garon, que je le plains!

Le duc tait constern de ce qu'il qualifiait intrieurement
d'effronterie sans exemple; constern et furieux.

--Je puis vous dire, reprit-il en haussant le ton, je puis vous
apprendre pourquoi je traite avec cette rigueur mon fils unique,
l'hritier de ma fortune et de mon nom.

Ses yeux lanaient des clairs, mais ils ne firent mme pas vaciller le
fin regard de Mlle de Sauvebourg.

--Dites!... monsieur le duc, rpondit-elle nonchalamment.

--Eh bien! mademoiselle, puisque vous tenez  le savoir, j'ai trouv
pour Norbert une jeune fille dont un prince souverain envierait la main.
Elle a votre ge  peu prs, elle est belle, gracieuse, spirituelle,
riche...

--Elle est trs noble, sans doute?

Cette ironie fit bondir l'entt gentilhomme.

--Quinze cent mille francs de dot, rpondit-il durement, valent bien
quelques merlettes ou mme une tour d'argent sur champ d'azur...

C'taient les armes des Sauvebourg. Le duc s'arrta, pour mieux
souligner sa mchancet, et bientt reprit:

--Outre cette fortune, elle a encore des esprances solides, qui ne
sauraient lui chapper, et qui s'lvent au triple ou au quadruple.
Cette hritire, qui me convient  moi, mon fils prtend la refuser!...
c'est ce que je ne tolrerai pas.

--Et vous aurez raison, monsieur le duc, si vous croyez vraiment que ce
mariage doive assurer le bonheur de votre fils.

--Son bonheur!... Eh! que m'importe, si j'assure la suprmatie de notre
maison. Le nom avant tout. Tenez pour sr que jamais un Dompair de
Champdoce n'est revenu sur une dcision prise, et j'ai dcid, moi, que
Norbert accepterait la femme que je lui destine. Oui, jarnidieu! il
l'pousera, de gr ou de force, je l'ai jur, je le veux, je le lui ai
dit.

La souffrance de Mlle Diane tait atroce, mais son indomptable
orgueil la soutenait et la poussait en avant.

tant, ou du moins se croyant sre de Norbert, elle pensa qu'elle
pouvait oser.

--Et lui, demanda-t-elle d'une voix railleuse, lui, que dit-il?

L'audace de cette question stupfia si bien le duc, qu'il en demeura
tout interdit.

--Lui! balbutia-t-il, cherchant pour sa pense une forme qui ne ft pas
trop brutale, lui!...

Mais l'attitude provocatrice de Mlle de Sauvebourg ne pouvait manquer
de transporter hors de lui un homme si irascible.

--Norbert, reprit-il violemment, rentrera dans le devoir quand il me
plaira de le soustraire  de pernicieuses sductions, et cela me plat
maintenant.

--Oh!

--Il obira quand je lui aurai dmontr que, s'il ignore le prestige de
sa fortune et de son nom, il est des personnes qui le connaissent et qui
l'envient. tre duchesse de Champdoce! C'est un rve, cela. Mon fils
n'est qu'un enfant, mais j'ai de l'exprience pour deux. Il cdera,
quand je lui aurai montr la spculation et l'intrt, l o il n'avait
vu, le fou! que pur amour et gnreux dvouement. Je lui apprendrai ce
qu'on doit penser de ces fires demoiselles, qui n'ont que la cape et
l'pe, c'est--dire leur jeunesse et leurs beaux yeux, et qui courent
le mari  leurs risques et prils et au grand dommage de leur
rputation.

Mlle de Sauvebourg plit sous cet outrage, d'autant plus cruel que
jusqu' un certain point elle l'avait mrit et qu'il frappait juste.

--Courage! monsieur le duc, interrompit-elle d'un ton o la hauteur le
disputait  la colre, poursuivez!... Insulter une pauvre fille qui ne
peut se dfendre, l'accabler, la railler, cela est noble et grand, et
bien digne d'un gentilhomme!

M. de Champdoce haussa les paules  ce sarcasme.

--Je pensais, rpondit-il, m'adresser  celle dont les conseils ont
pouss mon fils  la rvolte. Me serais-je tromp? Vous avez un moyen
bien simple de me mettre dans mon tort: dcidez Norbert  se soumettre.

Elle baissa la tte sans rpondre.

--Vous voyez donc bien, reprit le duc avec un nouvel emportement, que
j'ai cent fois raison. Cependant, prenez garde, mademoiselle! je ne
pardonnerais pas une obstination qui entraverait mes desseins.
Rflchissez-y, persister serait justifier d'avance les pires
reprsailles. Vous tes prvenue, assez d'amourettes comme cela!

Ce mot amourettes, soulign de la faon la plus injurieuse, acheva
d'garer la raison de Mlle Diane; en ce moment, elle et sacrifi,
pour se venger, son honneur, son ambition, sa vie mme.

Oubliant toute prudence, jetant firement le masque, elle se redressa,
la joue empourpre par la rage, les yeux tincelants de la haine la plus
atroce.

--Eh bien!... oui! s'cria-t-elle d'une voix vibrante, avec un geste
superbe de menace, oui, j'ai jur que Norbert serait mon mari... il le
sera. Emprisonnez votre fils, monsieur le duc, livrez-le aux brutalits
de vos valets, vous ne lui arracherez jamais un lche consentement. Il
rsistera, parce que je le veux, et jusqu' la mort, s'il le faut.
Jamais son nergie double de la mienne ne faiblira...

Sans cesser de fixer le duc, Mlle de Sauvebourg avait recul jusqu'au
bord du foss qui sparait le bois du petit soulier.

L, elle s'arrta, et lui adressant la plus ironique rvrence:

--Croyez-moi, monsieur le duc, ajouta-t-elle, mnagez votre fils, et
songez, avant d'attaquer mon honneur de jeune fille, que je serai un
jour de votre famille. Adieu!...

Mlle Diane tait loin dj que le duc tait encore  la mme place,
trpignant, gesticulant, jetant  tous les vents les plus affreuses
imprcations, des menaces terribles et les plus grossires injures.

Certes, tandis qu'il passait ainsi sa colre, il se croyait bien seul.
Il se trompait. Cette scne trange avait eu un invisible tmoin:
Dauman.

Prvenu par un des domestiques du chteau de ce qu'il appela incontinent
la squestration du jeune marquis, le Prsident n'avait plus eu
qu'une proccupation: aviser Mlle Diane de ce grave vnement.

Le malheur est qu'il n'avait, pour cela, nulle facilit. Il ne pouvait
se prsenter, de sa personne,  Sauvebourg, et pour rien, au monde il
n'eut crit une ligne.

Son embarras tait donc fort grand, lorsque l'ide lui vint de courir au
rendez-vous habituel des amoureux.

Connaissant le lieu et l'heure, il s'tait mis en route  propos, et il
tait arriv tout juste comme Mlle Diane apercevant le duc, laissait
chapper un cri.

Ce cri avait mis Dauman sur ses gardes. Bruno vint bien le flairer, mais
il tait connu de l'pagneul; quelques caresses l'en dbarrassrent.

Alors, usant de prcautions infinies, il avait russi  se glisser, en
rampant, jusqu' un endroit d'o il ne perdait ni un geste ni une
parole.

S'il se dlectait des fureurs du duc, cet ennemi qu'il hassait jusqu'au
crime, il admirait et bnissait l'audace de Mlle Diane. Son nergie
lui paraissait sublime,  lui qu'un seul regard du terrible gentilhomme
et couch  plat ventre dans la poussire. Jamais il n'avait os rver,
pour servir ses lches et tnbreux desseins, un si admirable caractre.

Au dfi jet en adieu par cette fire jeune fille, il fut si bien
enthousiasm, qu'il lui fallut presque se raisonner pour ne pas
applaudir comme au thtre.

Il est vrai que, ds qu'elle eut disparu, un souci pressant vint
assaillir l'esprit alerte du Prsident.

Il comprenait que Mlle Diane, ayant brl ses vaisseaux et acceptant
une lutte au grand jour, allait se trouver extraordinairement perplexe,
et qu'elle ne manquerait, avant de rentrer  Sauvebourg, de passer chez
lui le consulter.

--Or, se dit-il, si je veux profiter de sa colre pendant qu'elle est
chaude encore, je dois me trouver chez moi pour la recevoir.

Et sans s'inquiter dsormais de donner l'veil, il se releva vivement
et dtala comme un livre, longeant le bois pour aller chercher un
chemin autre que celui de Mlle de Sauvebourg.

Ce mouvement dans la feuille interrompit le furieux monologue de M. de
Champdoce.

Il prta l'oreille, et il lui sembla bien entendre des craquements de
branches mortes  terre, et des pas qui s'loignaient.

--Qui va l? cria-t-il en marchant vers l'endroit d'o tait sorti le
bruit.

Pas de rponse.

Il pouvait s'tre tromp. Il appela Bruno, et du geste l'excita  se
mettre en qute, l'animant de la voix:

--Cherche! cherche!

Bruno, qui savait  quoi s'en tenir ne se donna pas beaucoup de
mouvement. Pourtant, il fit plusieurs fois le tour du buisson qui avait
abrit Dauman, flairant de prfrence  une certaine place.

M. de Champdoce s'approcha, et se baissant, il reconnut sur la mousse,
et trs distinctes les empreintes de deux genoux.

--On nous coutait, pensa-t-il, trs frapp de cette circonstance, mais
qui?... Serait-ce Norbert qui s'est chapp?...

Ce soupon, qui lui arracha un jarnidieu! terriblement accentu, le
dcida  regagner en toute hte le chteau.

Il ne lui fallut pas vingt minutes pour faire un trajet qui d'ordinaire
en exige le double.

Un garon de ferme traversa la cour, il l'appela.

--O est mon fils? demanda-t-il.

--L-haut, notre matre.

[Illustration: Il porta  Norbert un coup terrible de son bton.]

M. de Champdoce respira. Norbert n'avait pas tromp la surveillance de
son gardiens; ce n'tait pas lui qui tait aux coutes dans le bois.

--Mme, notre matre, ajouta le domestique de l'air le plus afflig,
notre jeune matre est dans un tat qui fait peine...

--Qu'a-t-il?

--Ah! voil! Il voulait absolument se sauver. Jean a t oblig
d'appeler  l'aide. C'est qu'il est terriblement fort, monsieur Norbert.
A six que nous nous sommes mis pour le tenir, nous n'tions que bien
juste assez.

--On ne lui a fait aucun mal, au moins?

Oh! pour cela, non. Il se serait pourtant jet par la fentre, oui, sans
nous. Il criait de toutes ses forces qu'il allait tre absent deux
heures, et qu'il lui fallait sortir qu'il s'agissait de son bonheur, de
sa vie...

Trois heures! C'est  cette heure prcise que Mlle Diane arrivait au
sentier Bivron. Mais qu'importait cette circonstance touchante  un
vieillard en qui le monstrueux panouissement de l'ide fixe, avait
touff jusqu'au dernier vestige de sensibilit!

C'est avec la raide impassibilit de l'homme qui s'imagine remplir un
devoir sacr qu'il gravit les deux tages du chteau et alla frapper 
la porte de la chambre o Norbert tait prisonnier.

Jean, la domestique de confiance, vint ouvrir, et pendant une minute au
moins, M. de Champdoce demeura immobile, sur le seuil, regardant.

La chambre tait dans le plus affreux dsordre. Tous lus meubles avaient
t renverss, on le voyait; quelques-uns avaient t briss et leurs
dbris jonchaient le parquet.

Un robuste valet de charrue tait assis devant la fentre.

Sur le lit, Norbert tait couch tout habill, la figure tourne du ct
du mur.

--Laissez-nous, dit enfin M. de Champdoce  ses domestiques, qui se
retirrent.

Puis, s'avanant vers le lit, et s'adressant  son fils:

--Levez-vous, Norbert, ajouta-t-il.

Le jeune homme obit.

Plus encore que la chambre, ses vtements trahissaient la lutte
dsespre qu'il avait soutenue. Le col et le devant de sa chemise
taient en lambeaux. Une poche de sa veste avait t arrache et pendait
sur le ct.

Tout autre que M. de Champdoce eut t frappe de l'expression sombre et
farouche de sa physionomie. La colre avait tumfi sa face et contract
ses traits, ses yeux hagards avaient cet clat extraordinaire qu'on
observe chez les fous.

--Qu'est-ce que cela signifie? commena le duc de sa voix la plus rude,
mes ordres ne suffisent plus, vous les mconnaissez! Il a fallu, en mon
absence, employer la force pour vous retenir.

Norbert se taisait.

--Ainsi, mon fils, ce sont l les inspirations de la solitude? Quels
sont donc vos projets, vos esprances?

--Je veux, je prtends tre libre.

Si nette et si dcisive que ft la rponse, M. de Champdoce ne voulut
pas l'entendre.

--A votre rsistance obstine, reprit-il, j'avais cru reconnatre les
perfides conseils d'une femme dcide  tirer profit de votre
inexprience, et qui, pour s'emparer plus srement de vous, caressait
votre orgueil et vos passions mauvaises.

Il s'interrompit, attendant un mot; il ne vint pas.

--Cette femme, que je souponnais, poursuivit-il, je l'ai cherche, et,
comme bien vous pensez, je l'ai trouve. J'arrive du bois de Bivron.
Faut-il vous dire que j'y ai rencontr Mlle Diane de Sauvebourg?

--Et... vous lui avez parl?

--Oui. Je lui ai dit ce que je pense de ces aventurires qui poursuivent
de leurs agaceries les dupes qu'elles se proposent d'exploiter.

--Mon pre!

--Quoi!... Vous seriez-vous laiss prendre aux beaux semblants d'amour
de cette demoiselle? Je vous croyais plus perspicace. Ce n'est pas 
vous, marquis, qu'elle en veut, la fine mouche, mais bien  notre
fortune et  notre nom. Mais je suis l, moi, jarnidieu! et je lui ai
appris, si elle l'ignorait, qu'il y a des maisons o on enferme les
femmes qui dtournent les jeunes gens!...

Une pleur mortelle avait envahi le visage de Norbert.

--Vous lui avez dit cela!... fit-il d'une voix rauque. Vous tes all
insulter la femme que j'aime, pendant qu'on me retenait ici. Ah! prenez
garde!... je finirais par oublier que vous tes mon pre...

--Jarnitonnerre! hurla le duc, mon fils me menace!

Et fou de colre, aveugl par le sang qui affluait  son cerveau, il
porta  Norbert un terrible coup de son bton fourchu.

Le pauvre garon, par bonheur, avait recul instinctivement. L'extrmit
seule du bton l'atteignit au-dessus de la tempe et glissa, en la
dchirant, le long de la joue.

Ivre de fureur  son tour, il allait s'lancer sur son pre, quand il
s'aperut que leurs mouvements dgageaient la porte reste ouverte;
c'tait la libert, le salut.

D'un bond, il fut sur le palier, et, avant que le duc n'et eu le temps
de crier: Au secours! il courait  travers champs comme un fou...




VIII


Le chemin pris par le sieur Dauman pour regagner son logis tait plus
long de beaucoup que la route ordinaire suivie par Mlle de
Sauvebourg.

Mais il n'avait pas eu le choix, tenant surtout  n'tre pas aperu de
la jeune fille.

Il avait compt, pour la devancer, sur ses longues jambes, et il n'avait
pas eu tort. Il n'tait plus question de rhumatismes. On lui et donn
vingt ans,  le voir dtaler  travers champs.

Quand il arriva  sa maison, il tait  bout d'haleine, et la sueur, 
larges gouttes, tombait de son visage. Mais il arrivait le premier.
Mlle de Sauvebourg ne s'tait pas encore prsente.

--coute, toi, cria-t-il  sa mnagre,  ceux qui te demanderaient si
je suis sorti aujourd'hui, tu rpondras que je n'ai pas boug de mon
fauteuil.

La vieille et bien souhait quelques explications, mais il lui imposa
brutalement silence. Il n'avait pas de temps  perdre.

Rapidement il monta  son grenier, et d'un trou pratiqu dans la
matresse poutre, et dissimul avec un art merveilleux, il retira un
flacon de verre noir, bouch  l'meri, qu'il glissa dans sa poche.

Revenu  son cabinet, il l'examina un moment, ce flacon, avec un affreux
sourire, et aprs s'tre assur que le contenu tait intact, il le
dposa sur son bureau, derrire des dossiers.

Cette besogne termine, il respira. Il s'essuya le front, arbora son
beau bonnet de velours et revtit la loque sordide qui lui servait de
robe de chambre.

Mlle Diane pouvait arriver, il tait prt.

Le malheur est que les minutes s'coulaient, et qu'elle ne paraissait
pas. C'tait bien la peine de s'exposer  une bonne pleursie!

L'inquitude commenait  gagner Dauman. S'tait-il donc tromp?
Avait-il trop prjug de l'implacable orgueil et de la sombre nergie de
cette jeune fille?

Dj,  plusieurs reprises, Dauman tait all  la fentre explorer la
route; il avait tir dix fois sa montre, il jurait  demi-voix, quand
enfin on frappa lgrement  la porte du cabinet.

--Entrez!... cria-t-il.

C'tait elle, c'tait bien Mlle de Sauvebourg.

Elle s'avana lentement, et sans rpondre aux civilits obsquieuses du
Prsident, sans paratre mme s'apercevoir de sa prsence, elle
s'assit ou plutt s'affaissa sur une chaise.

Intrieurement, Dauman triomphait. Il avait vu juste. La faiblesse de
Mlle Diane lui expliquait son retard.

Mais cet abattement extrme ne pouvait durer. Grce  un effort
terrible, elle secoua la torpeur qui l'envahissait et se dressa.

--Prsident, commena-t-elle d'une voix brve, il me faut un conseil.
coutez-moi. Il y a une heure, environ...

D'un geste dsol Dauman interrompit Mlle Diane.

--Hlas!... soupira-t-il, je sais tout!

--Vous savez...

--Que M. Norbert est prisonnier, oui, mademoiselle; que vous avez
rencontr M. de Champdoce au bois de Bivron, oui encore. Bien plus, tout
ce que vous a dit monsieur le duc, on me l'a rapport.

Mlle Diane ne put dissimuler un mouvement de stupeur et d'effroi.

--On vous a rapport!... balbutia-t-elle; qui?...

--Un bcheron qui sort d'ici. Ah! les bois sont tratres, mademoiselle.
On cause tout haut, on donne la vole  ses secrets, on se croit seul,
pas du tout; il y a une paire d'oreilles derrire chaque tronc d'arbre.
Ils taient quatre fagoteurs  vous couter, et ils n'ont pas perdu une
seule syllabe. Ds que vous avez eu quitt le duc, ils se sont spars
pour aller, chacun de son ct, semer la nouvelle dans le pays. J'ai
bien fait jurer  celui que j'ai vu de se taire, mais bast! il est
mari, il contera tout  sa femme. D'ailleurs, il y a les trois autres!
Empchez donc les langues d'aller leur train!

Il s'interrompit comme pour respirer, en ralit afin de juger de
l'effet produit. Il avait lieu d'tre satisfait. Une angoisse affreuse
contractait les traits si beaux de la malheureuse jeune fille.

--Mais je suis perdue, alors, dit-elle, perdue...

Matre Dauman baissa la tte. C'tait rpondre.

Cependant, non, Mlle de Sauvebourg ne pouvait se rendre ainsi, sans
combat.

Elle saisit le bras du Prsident, et le secouant rudement:

--Tout n'est pas fini!... s'cria-t-elle... Voici que Norbert atteint sa
majorit, il rsistera, je le veux; ne peut-on essayer...

--Quoi?

--Eh!... le sais-je moi! c'est vous qui devez le savoir. Que faire?
Parlez; je suis prte  tout, puisque je n'ai plus rien  perdre. Non,
il ne sera pas dit que ce duc de Champdoce m'aura humilie, le lche,
et que je ne me suis pas venge. Vous plat-il de m'aider?...

Le Prsident semblait tout effray de la violence de sa cliente.

--De grce, mademoiselle, interrompit-il, calmez-vous, parlez plus
bas... Ah! vous ne connaissez pas M. de Champdoce, on le voit bien...

--C'est--dire que vous en avez peur!...

--Oui, mademoiselle, grand'peur, je n'en rougis pas. Ah! quel homme!...
Quand il en veut  quelqu'un, il est capable de tout. Savez-vous qu'il a
essay de me faire casser le cou,  moi qui vous parle, pour me punir de
l'avoir cit devant monsieur le juge de paix--il retira son bonnet--au
nom d'un de mes clients! Aussi, quand on vient me trouver pour une
affaire contre lui... serviteur.

Depuis ce jour o elle avait os donner rendez-vous  Norbert chez
Dauman, Mlle Diane avait revu et consult souvent ce dangereux
personnage, et en toute occasion, elle l'avait trouv dvou  ses
projets, lui prchant confiance et courage.

Elle devait donc tre surprise et indigne du brusque revirement du
Prsident, ne devinant pas sa manoeuvre,--toujours la mme pourtant.

--En d'autres termes, reprit-elle avec l'accent du plus profond mpris,
aprs nous avoir pousss  nous compromettre, vous nous abandonnez au
dernier moment.

--Oh!... mademoiselle, pouvez-vous croire...

--A votre aise, Prsident, Norbert me reste... il suffit!

Matre Dauman hocha mlancoliquement la tte.

--Prenez garde, mademoiselle, pronona-t-il; qui compte sur l'avenir
compte deux fois. Savons-nous si, en ce moment mme, monsieur le marquis
ne rpond pas _Amen_  toutes les propositions de son pre?

C'tait verser de l'huile sur le feu; le Prsident le savait bien. Il
excellait en cet art d'exalter la passion par ses rsistances calcules.

--Non!... s'cria Mlle Diane, supposer cela serait offenser Norbert.
Lui, trahir... il se tuerait avant! Il est timide, c'est vrai; lche,
non. Avec ma pense et son amour, il rsistera...

Le sieur Dauman s'tait laiss tomber sur son fauteuil de cuir, devant
son bureau, comme s'il et t bris par les motions de cet entretien.

--Nous raisonnons froidement, dit-il, parce que nous sommes ici, libres,
en sret. M. Norbert, lui, est prisonnier, expos  toutes sortes de
tortures physiques et morales, livr sans dfense au caprice du plus
mchant et du plus obstin des hommes... Il est des heures de dtresse
o les caractres les plus solidement tremps faiblissent.

--Soit, vous avez raison. J'admets que Norbert m'ait abandonn, qu'il
soit le mari d'une autre, que je reste moi, dshonore, perdue, devenue
la fable du pays! Et vous pensez que tout serait dit?...

--A la rigueur, mademoiselle, il vous resterait...

--Il me resterait la vie, Prsident, que je donnerais avec bonheur en
change d'une vengeance terrible!...

L'accent de Mme de Sauvebourg trahissait une si effroyable
rsolution, que le Prsident tressaillit; pour de bon, cette fois.

--Ce que c'est que de nous!... reprit-il aprs un moment. Voil bien
comme j'tais, moi, le soir du jour o, sur la dnonciation de M. de
Champdoce, je fus mand au parquet.--Il souleva sa calotte de
velours.--Je ne savais que rpter, en montrant le poing  son chteau
maudit: Ah! il verra! il verra bien!... Il n'a rien vu. J'ai cherch,
je vous l'ai dit, des armes dans mon code...

--Oh! ce n'est pas l que j'en chercherais, moi.

--J'entends bien. Beaucoup comme nous ont fait ce serment de haine, qui
n'taient pas des poules mouilles. Ils disaient, avec des blasphmes 
faire tomber le coq du clocher: Qu'il tremble, ce noble de malheur! un
bon coup de fusil au coin d'une haie,  la brune, voil ce qui
l'attend. Ils ont charg leurs armes, ils sont alls  l'afft... et le
duc se porte comme un charme.

Il soupira profondment, et poursuivit plus bas et comme se parlant 
lui-mme:

--Autant vaut pour eux que le coeur leur ait manqu. La justice
veille, et pour elle un meurtre est un crime. Et pourtant, si les juges
savaient quelquefois... si on examinait bien les circonstances!...

Qui sait de combien de misrables la mort de M. de Champdoce sauverait
le bonheur!!!

Mlle de Sauvebourg plissait en coutant ces lugubres lamentations.
Chacune des paroles du Prsident trouvait en elle comme un cho et
veillait une dtestable pense. Sa conscience se troublait, la nuit se
faisait pour ainsi dire dans son cerveau.

--Cependant, continuait Dauman, monsieur le duc vivra cent ans. Il est
riche, il est puissant, il est honor... Il s'teindra doucement dans
son lit, entour de respect et d'hommages, il y aura foule  son
enterrement, et monsieur le cur le recommandera au prne...

Depuis un moment, le Prsident avait repris derrire ses dossiers son
flacon de verre noir, et il le tournait et retournait,--machinalement en
apparence.

--Oui, ajouta-t-il, M. de Champdoce nous enterrera tous,  moins que...

Il dboucha le flacon et, avec prcaution, fit glisser dans le creux de
sa main une petite portion de son contenu.

C'taient quelques grains d'une poussire trs fine, blanchtre,
brillante, ou plutt scintillante comme des cristaux microscopiques.

--Et voil!... fit-il d'une voix sourde. Un peu de cette poudre, et
personne ne craindrait plus ce terrible duc... On ne craint pas un homme
qui est  six pieds en terre, sous une large pierre portant une belle
pitaphe.

Il s'arrta, son regard rencontra celui de Mlle Diane.

Pendant deux minutes, au moins, ils restrent face  face, immobiles,
frissonnants, la gorge serre... Le silence tait si profond qu'ils
entendaient les battements prcipits de leurs artres.

Ils se fixaient obstinment, chacun s'efforant de descendre tout au
fond de l'me de l'autre; chacun voulant s'assurer, avant de prononcer
un seul mot, que sa criminelle pense tait bien celle de l'autre.

C'tait vraiment un pacte dont leurs yeux arrtaient les conditions. Ils
s'entendirent, car Dauman,  la fin, se dcida  parler bien bas, comme
s'il et trembl que le son de sa voix n'veillt quelque danger.

--Cela ne fait pas souffrir, dit-il.

--Ah!

--Imaginez-vous un coup d'assommoir sur la tempe: voil l'effet. Dix
secondes et c'est fini. Pas un cri, pas une convulsion, pas un hoquet,
rien...

--Rien.

--Et pas d'apprts. Une pince suffit. On la laisse tomber dans
n'importe quel liquide, dans du vin ou dans du caf de prfrence, elle
est dissoute avant d'arriver au fond du vase. Et rien ne trahit sa
prsence. Elle n'altre ni la couleur, ni la saveur, ni le parfum...

--Mais on cherche... on retrouve.

--A Paris et dans quelques grandes villes, quelquefois. Au fond des
campagnes, rarement. Jamais nulle part quand il n'y a pas dj des
soupons. Si on cherchait...

--Eh bien?

--On retrouverait et on constaterait les symptmes d'une apoplexie
foudroyante. Il y a peut-tre, en France, quatre mdecins capables de
distinguer une diffrence... et encore!

Mlle de Sauvebourg avait pris une chaise et s'tait rapproche de
Dauman. Ils se parlaient d'oreille  oreille, pour ainsi dire, d'une
voix brve et saccade.

--D'ailleurs, reprit Dauman, ce n'est pas tout que de dire: Il y a ceci
l, il faut prouver qu'on l'y a mis, et chercher qui l'y a mis.

--Oui, peut-tre...

--Il n'y a pas de peut-tre. Les investigations seraient vite  bout. On
ne trouve pas ce...

[Illustration: Il s'avana pour la soutenir, elle chancelait.]

Il s'arrta court, un mot lui tait venu aux lvres qu'il n'osait
prononcer. Il toussa pour masquer son hsitation, et reprit vivement:

--Cette substance ne se dlivre pas chez les pharmaciens. Elle est rare,
difficile  prparer et  obtenir, extrmement coteuse... Si quatre ou
cinq laboratoires en conservent quelques centigrammes  l'tat pur,
c'est uniquement pour les besoins de la science. Impossible d'imaginer
que quelqu'un, en ce pays, en possde un atome. O et comment aurait-on
pu se la procurer?

--Cependant, vous...?

--Autre histoire. J'ai rendu, quand j'tais dans les affaires, un
service signal  un chimiste minent, et il me fit prsent de ce...
produit de son art. Remontez donc  cette origine! Il y a dix ans de
cela, et le chimiste est mort.

--Il y a dix ans!...

--Passs. Et cependant cette substance, prcieusement conserve, n'a
perdu aucune de ses prcieuses proprits.

--Aucune?

--Je m'en suis assur il n'y a pas un mois. Un hasard; j'en ai dlay
une pince dans une jatte de lait, que j'ai prsente  un chien de
forte taille. A la deuxime lampe, il roulait foudroy.

Saisie d'une indicible horreur, Mlle de Sauvebourg se jeta violemment
en arrire.

--Horrible!... balbutia-t-elle, horrible!

Un imperceptible sourire glissa sur les lvres minces du Prsident.

--Pourquoi, horrible? Ce chien avait t mordu, il pouvait devenir
enrag, me mordre, et j'expirais dans les plus affreuses souffrances.
N'est-ce pas un cas de lgitime dfense? Restons dans l'espce. Plus
dangereux que le chien, un homme s'apprte  m'assassiner moralement...
je le supprime. Suis-je coupable? La loi dit oui et me condamne, mais ma
conscience m'absout. Mieux vaut tuer le diable...

La main de Mlle Diane, violemment applique sur la bouche du
Prsident. arrta brusquement l'expos de ces monstrueuses thories.

--coutez! fit-elle.

On entendait dans l'escalier un pas pesant.

--Norbert!...

--Impossible! Est-ce que son pre...

--C'est lui! rpta Mlle de Sauvebourg.

Et, arrachant des mains de Dauman le flacon de verre noir, elle le
glissa dans l'ouverture de son corsage.

Mlle de Sauvebourg avait eu un clair de seconde vue.

Si invraisemblable que cela dt sembler, ce pas lourd et mal assur qui
branlait l'escalier, c'tait bien celui de Norbert.

Il parut, et sa vue arracha au Prsident et  Mlle Diane un mme
cri d'effroi.

Tout en lui trahissait quelque pouvantable catastrophe, tout: sa
dmarche automatique, ses yeux hagards, le sang mal essuy qui couvrait
son visage.

Dauman eut comme l'ide d'un crime.

--Vous tes bless, monsieur le marquis? demanda-t-il.

--Oui... mon pre m'a frapp.

--Comment, c'est lui qui...

--C'est lui.

Mlle Diane, elle aussi, avait cru  quelque chose de pis; elle
tremblait comme la feuille en s'approchant de Norbert.

--Permettez, disait-elle, que j'examine votre blessure...--elle lui
prenait la tte entre ses mains, et se haussait pour mieux voir.--C'est
l, n'est-ce pas? Tous les cheveux, au-dessus de la tempe, sont colls
ensemble. Grand Dieu!... Un pouce plus bas!... Prsident, si on allait
qurir un mdecin? Donnez-moi toujours un peu d'eau frache et un
morceau de toile...

Mais, malgr sa rsistance, Norbert se dgagea et la repoussa.

--Nous nous occuperons de cette niaiserie plus tard, interrompit-il de
ce ton tranchant et dur que donne aux hommes le pril brav ou une
grande rsolution prise. J'ai vit le coup, un coup formidable, qui
devait me coucher. Sans un mouvement instinctif, j'tais assomm sur
place, par mon pre...

--Par le duc? Pourquoi?... Que s'est-il pass?

--Il vous a offense, Diane, et il a os venir me le dire... s'en
vanter...  moi! Par le saint nom de Dieu! me prend-il donc pour un
btard! Ne sait-il pas que le sang de mes veines est le sien, le sang
des Champdoce! A ses lches insultes, j'ai rpondu par des menaces, il a
frapp...

Mlle de Sauvebourg fondait en larmes.

--Et c'est moi, balbutia-t-elle, c'est moi qui suis cause...

--Vous!... Vous lui avez peut-tre sauv la vie. Sans vous, Diane,
j'aurais chti ce suprme outrage. Me frapper de son bton, moi, comme
un laquais!... Votre souvenir m'a arrt... j'ai fui, et jamais plus je
ne passerai le seuil du chteau. On parle de la maldiction des pres,
celle des fils doit aussi porter malheur. Mais le duc de Champdoce n'est
plus mon pre, je ne le connais plus... je veux l'oublier! ou plutt,
non... je veux me souvenir pour har et pour me venger.

De sa vie, matre Dauman n'avait prouv joie si pleine et si grande.
Tous ses excrables instincts s'panouissaient dlicieusement.

Certes, il avait t puissamment servi par les circonstances, mais enfin
il pouvait s'enorgueillir d'avoir, par ses savantes combinaisons,
prpar et ht la dernire crise, maintenant imminente.

Le moment lui parut venu de prendre la parole.

--Enfin, monsieur le marquis, commena-t-il,  quelque chose malheur est
bon! Votre pre a enfin commis une imprudence qui va lui coter cher...
Ah! monsieur le duc, pour un homme adroit, quel pas de clerc!... Nous
vous tenons...

--Que voulez-vous dire?

--Simplement qu'il dpend de nous de secouer ds demain le joug
paternel. Enfin, nous possdons les lments d'une plainte!... Nous
avons squestration, menaces, violences avec l'aide de tiers, svices
graves, coups et blessures ayant mis la vie en pril... toutes les
herbes de la Saint-Jean, quoi! Un mdecin va venir, qui constatera
l'tat de la tte et fera un rapport que nous garderons. Les faits
sont-ils niables? Non. Nous produirons quantit de tmoins. Pour ce qui
est de la blessure, messieurs de la cour en peuvent distinguer
l'affreuse cicatrice... Pour commencer nous introduirons un rfr, 
l'effet de voir dire que nous ne serons pas rintgr au domicile
paternel. En mme temps, requte: Attendu que le duc de Champdoce
prtend violenter nos sentiments les plus lgitimes et les plus
respectables, nous supplions humblement monsieur le prsident, etc.,
etc..., comme il est dit au modle 7 du formulaire... Ensuite, jugement
qui nous mancipe, ou qui du moins...

--Assez! interrompit Norbert. Ce jugement me donnera-t-il le droit
d'pouser qui bon me semble sans le consentement de M. de Champdoce?

Matre Dauman hsita. Dans son opinion, vu les circonstances et l'tat
mental du duc, Norbert pouvait arriver  obtenir de la justice
l'autorisation de contracter une alliance honorable... Seulement, le
dire, c'tait conseiller la patience.

Il rpondit donc hardiment:

--Non, monsieur le marquis.

--Alors, pas de plainte! Les Champdoce ont toujours lav leur linge sale
en famille, je ferai de mme.

Le ton ferme de Norbert ne laissait pas que de surprendre le
Prsident.

--Si j'osais, commena-t-il, donner un conseil  Monsieur le marquis...

--Un conseil? Non. Mon partis est pris; mais j'ai besoin d'un service.
Il me faudrait avant vingt-quatre heures, une grosse somme, une
vingtaine de mille francs.

--On pourrait les trouver, monsieur le marquis, mais ce serait cher...
bien cher!...

--Eh! que m'importe!

Mlle de Sauvebourg allait hasarder une objection, Norbert l'arrta
d'un geste.

--Ne me comprenez-vous donc pas, Diane? reprit-il avec la plus extrme
agitation; ne devinez-vous pas mes projets? Ici notre vie ne peut tre
qu'un long martyre: un odieux caprice de nos parents nous spare... Il
faut fuir. Partons... je saurai bien trouver quelque retraite sre o
nous vivrons heureux et ignors...

--Mais c'est de la folie! s'cria Dauman effray.

--Est-ce votre avis, Diane? demanda Norbert.

La jeune fille baissa la tte sans rpondre.

--On vous poursuivrait, insista le Prsident, on vous dcouvrirait
infailliblement.

--Silence!... fit imprieusement Norbert.

Et, s'agenouillant devant Mlle de Sauvebourg, il lui dit d'une voix
tremblante de la passion la plus vive:

--Est-ce vrai, Diane, que vous hsiterez  me confier votre vie, si je
vous jure devant Dieu de vous consacrer mon existence entire, toutes
mes penses et tout mon tre? Quand je vous le demande  genoux,  mains
jointes, refuserez-vous de fuir?...

A la contraction des traits de Mlle de Sauvebourg, on devait croire
qu'un violent combat se livrait en elle.

--Je ne puis, murmura-t-elle enfin, non, je ne puis.

D'un bond, Norbert se redressa.

--Ah! c'est que vous ne m'aimez pas! s'cria-t-il avec l'accent du
dsespoir. Fou que j'tais, quand je croyais... Vous ne m'avez jamais
aim.

Elle, cependant, levait vers le ciel ses beaux yeux noys de pleurs.

--Tu l'entends,  mon Dieu! disait-elle avec une expression sublime; il
dit que je ne l'aime pas!...

--Alors pourquoi repousser notre seul moyen de salut?

--Norbert, mon ami...

--Je ne le comprends que trop... le monde vous fait peur; il y a les
prjugs, l'opinion...

Il s'interrompit, accabl du regard de reproche que lui jetait Mlle
Diane.

--Faut-il donc, reprit-elle, que je descende jusqu' me justifier?...
Que me parlez-vous de prjugs! Ne les ai-je pas dfis?... Ai-je craint
de me montrer par les chemins, en plein jour, appuye sur votre bras? Le
monde!... il m'a juge dj, quoi que je fasse... Tout ce que nous avons
dit, je pourrais sans rougir le rpter  ma mre; trouvez quelqu'un qui
le croie. L'opinion! que peut-elle encore me prendre? Ne suis-je pas
perdue de rputation, alors que jamais les bornes de l'austre pudeur
n'ont t franchies? Quand on parle  Bivron de la demoiselle de
Sauvebourg, on ajoute: Ah! oui, la matresse du jeune marquis de
Champdoce!

Sa voix tait si douce  la fois et si pntrante, que Dauman lui-mme
tait mu. Il sentait dans le coin de sa paupire ce picotement qui
annonce une larme prs de venir, quand il crut s'apercevoir que Mlle
de Sauvebourg lui faisait un signe.

Il douta. Avait-elle donc la plnitude de son sang-froid? tait-ce
supposable? Cet accent qui arrivait  une telle intensit d'motion
serait donc jou?

Norbert, lui, tait transport de colre.

--Qui parle ainsi? s'cria-t-il, qui ose prononcer votre nom autrement
qu'avec un profond respect?

--Hlas! mon ami, tout le monde. Et demain, ce sera bien autre chose. Il
y a quelques heures, pendant que votre pre m'accablait de son mpris,
quatre personnes, caches prs de nous, coutaient...

--C'est impossible.

--Ce n'est que trop vrai, affirma Dauman, je le tiens d'un de ceux qui
taient cachs.

Cette fois, impossible de se faire illusion. Il n'y avait pas  se
mprendre au coup d'oeil que venait de lui lancer Mlle de
Sauvebourg; elle lui ordonnait de sortir. Pourquoi ne pas obir?

--coutez, fit-il... On m'appelle... excusez...

Et il sortit, refermant  grand bruit la porte derrire lui.

Il ne fallait pas moins que ce grand fracas de serrures, pour que
Norbert remarqut le dpart du Prsident.

Il ne s'en sentit ni plus ni moins libre.

--Ainsi, reprit-il d'une voix sourde, le duc de Champdoce n'avait mme
pas eu cette vulgaire prudence, cette dlicatesse banale de s'assurer
que nul ne pouvait l'entendre! On coutait!... Et lui ne se doutait pas
qu'en vous outrageant comme il l'a os faire, il se couvrait de honte,
il se dshonorait!...

--Hlas!

--Quelle folie est donc la sienne! Notre dsespoir prsent ne lui suffit
pas, il veut encore briser notre avenir... Qu'espre-t-il? Croit-il
ainsi me forcer  accepter cette hritire qu'il m'a choisie, cette
Marie de Puymandour que je hais sans la connatre!...

Mlle de Sauvebourg tressaillit: elle la connaissait, elle. Le duc ne
lui avait pas dit le nom de la femme qu'il destinait  son fils. Ce nom
devait rester grav dans sa mmoire, comme s'il eut t imprim au fer
rouge dans sa chair mme.

--Ah! murmura-t-elle, c'est Mlle Marie qu'on vous offre...

--Oui, elle... ou plutt ses millions... S'il s'en trouvait une plus
riche dans le pays, ft-elle la dernire des vachres, on me
l'imposerait. Mais ma main se schera et tombera en poussire avant que
je la laisse tomber dans la sienne!... Vous l'entendez, Diane!...

Elle sourit tristement, et murmura:

--Pauvre Norbert!

Ces deux mots, ainsi prononcs, avaient une signification que le jeune
homme ne pouvait pas ne pas comprendre.

--Vous tes cruelle, reprit-il, pntr de douleur. Qu'ai-je fait pour
mriter cette injuste dfiance? Avec quels serments dois-je jurer que je
n'aurai jamais d'autre femme que vous?...

Mlle de Sauvebourg ne rpondant pas, il crut voir comme une lueur
dans ses tnbres.

--Grand Dieu! s'cria-t-il, palpitant d'esprance, est-ce parce que vous
doutez de moi que vous refusez de me suivre?

--Non, le doute ne m'arrterait pas.

--Mais qu'est-ce donc alors, puisque vous mprisez les absurdes propos
du monde? N'est-ce donc pas la libert, le bonheur, que je vous propose?
Qui vous retient?

Elle se redressa firement, et d'une voix ferme rpondit:

--Ma conscience!

Norbert fut comme ananti.

Jusqu' ce moment, un merveilleux espoir le soutenait, lui faisait
oublier l'injure reue et sa haine, et voici qu'il lui chappait comme
de l'eau qu'il aurait essay de retenir entre ses mains.

Il comprenait que rien dsormais ne serait capable de faire revenir
Mlle Diane sur sa rsolution.

Cependant elle continuait:

--Oui, ma conscience, dont je ne saurais touffer la voix, ma
conscience, qui jusqu'ici m'a donn le courage de marcher le front haut,
en dpit des murmures que je recueille sur mon passage. En ce moment,
elle me crie: Arrte! Je ne passerai pas outre. Si rude que soit mon
devoir, et dt mon coeur se briser, je n'y faillirai pas, je ne vous
suivrai pas...

Un spasme nerveux lui coupa la parole, mais elle le dompta, et reprit
avec plus d'nergie:

--Seule au monde, j'hsiterais peut-tre. Mais j'ai les miens, j'ai une
famille o l'honneur est comme un dpt sacr, dont chaque membre garde
une portion dont il doit compte aux autres...

--Une famille qui vous sacrifie  un frre an!...

--Soit!... Je n'en aurai que plus de mrite! O avez-vous pris que la
vertu soit toujours facile?

Elle prchait la rvolte, et donnait l'exemple de la pit filiale!...
Mais Norbert n'tait pas en tat d'apercevoir la contradiction.

--Mais ici, continua-t-elle, ma raison et ma conscience sont d'accord.
Pour une jeune fille, sortir du cadre troit des conventions sociales,
c'est la mort. Vous cesseriez bientt d'estimer celle que les autres
mpriseraient...

--Me croyez-vous donc?...

--Je vous crois homme, mon ami. Admettez que je vous suivre aujourd'hui,
et que demain on vienne vous apprendre que mon pre, pour un propos sur
mon compte, s'est battu en duel et a t tu... que ferez-vous?

Tant d'objections se prsentaient  la fois  l'esprit du pauvre garon
qu'il resta court.

--Croyez-moi donc, reprit la jeune fille, fuyez... mais seul. La vie en
ce pays, prs de votre pre, serait insoutenable... Il serait, je le
sens, plus sage d'obir, mais vous conseiller d'pouser... cette autre,
est au-dessus de mes forces. Partez, mon ami, vous avez vingt ans 
peine, il n'est pas de douleur que le temps n'efface... Vous m'oublierez
je le veux!...

--Vous oublier!... s'cria Norbert; moi!...

Et saisissant le bras de Mlle de Sauvebourg il ajouta:

--Vous pourriez donc m'oublier, vous!

Il tait si prs d'elle, qu'elle sentait sur son visage son souffle
brlant.

--Moi, balbutia-t-elle; moi!...

Norbert se recula comme pour la mieux tenir sous son regard.

--Et si je partais, interrogea-t-il, que deviendriez-vous?

A cette question, Mlle de Sauvebourg parut perdre contenance. Un
sanglot souleva sa poitrine, son nergie parut sur le point de
l'abandonner.

--Moi, rpondit-elle d'une voix douce et rsigne comme devait l'tre
celle des martyres prs d'entrer dans le cirque, moi je connais mon
sort. Nous nous voyous en ce moment pour la dernire fois. Je vais
rentrer  Sauvebourg... on doit tout savoir! Je trouverai mon pre
irrit et menaant. Il me fera monter dans une voiture et... demain...
je serai au couvent.

--Ah! jamais! Ne sais-je pas que ce serait pour vous une lente agonie;
ne ma l'avez-vous pas dit?

Il s'avana pour la soutenir, elle chancelait.

[Illustration:--Ne buvez pas.]

--Oui, rpondit-elle, mais il le faut, c'est le devoir... Pour me sauver
 cette heure, il faudrait... un miracle, le consentement de votre pre.
L-bas, je vivrai de nos souvenirs... Et d'ailleurs... quand le fardeau
est si lourd qu'il vous crase, on le jette... Dieu ne saurait punir
cela. L'agonie ne durera que ce que je voudrai...

Elle avait, tout en parlant, gliss sa main sous son corsage, et elle en
sortait  demi le flacon de verre noir.

Norbert comprit.

--Malheureuse! s'cria-t-il.

Il voulut lui prendre le flacon, elle rsista, elle se dbattit,
pourtant il parvint  s'en emparer.

Mais cette lutte parut avoir puis les dernires forces de Mlle
Diane. Ses beaux yeux se fermrent, sa tte se renversa, elle
s'abandonna inerte entre les bras de Norbert qui, les cheveux hrisss,
se demandait s'il n'allait pas recueillir son dernier soupir.

On l'eut dite expirante, et cependant elle murmurait encore quelques
paroles d'une voix dfaillante, mais pourtant distincte.

Elle conjurait Norbert de lui rendre ce flacon, sa libert  elle. Puis,
avec une admirable prcision, elle donnait toutes les indications
qu'elle tenait de Dauman.

--Oh! mon unique ami, disait-elle, rends-le moi... Cela ne fait pas
souffrir... dix secondes... pas une plainte... une pince dans du vin ou
dans du caf... On ne peut se douter de rien...

A cette pense qu'elle voulait mourir, cette bien-aime de son me, et
mourir parce qu'on la sparait de lui, et de quelle mort!.., Norbert
sentait sa raison s'garer.

--Diane, rptait-il, en se penchant vers elle, Diane!...

Mais elle poursuivait, comme dans le dlire de la fivre:

--Mourir!... aprs tant de divines esprances. Ah!... monsieur de
Champdoce, vous tes sans piti!... Vous m'avez pris mon bonheur, il
vous a fallu ensuite mon honneur de jeune fille, le prsent et
l'avenir... Maintenant il vous faut ma vie et vous me tuez... Grce,
monsieur le duc!...

Norbert poussa un cri terrible, un cri de haine et de rage, qui alla
pouvanter Dauman dans son corridor.

Un excrable projet venait d'clater dans son cerveau.

Il souleva Mlle Diane et la dposa dans le fauteuil du Prsident.

--Non, tu ne te tueras pas, disait-il d'une voix rauque, et je ne
partirai pas...

Il la regarda une fois encore: elle avanait les lvres, comme pour les
tendre  ses baisers, elle murmurait son nom...

Et-il eu sa raison encore, c'et t la dernire goutte du philtre qui
verse l'ivresse furieuse, folle.

--Tu seras  moi, murmura-t-il, et ce poison qui l'tait destin, sera
le chtiment et la vengeance...

Et aussitt, de ce pas raide et effrayant des malheureux en tat de
somnambulisme, il se retira...

Les pas de Norbert retentissaient encore dans le vestibule de la maison,
que dj matre Dauman s'tait prcipit dans son cabinet.

Il tait blme, ce digne Prsident, et ses dents claquaient.

Cette scne, dont il n'avait perdu ni un geste, ni une intonation, ni un
clignement d'yeux, l'avait terriblement remu.

Mais il faillit tomber de son haut, lorsque, rentrant, il aperut
Mlle Diane, qu'il croyait trouver en syncope, debout devant la
fentre, le front coll  la vitre, regardant s'loigner Norbert.

--Quelle femme! murmura-t-il, quelle femme!

Norbert venait de quitter la grande route. Mlle de Sauvebourg ne
pouvait plus l'apercevoir, elle se retourna.

Elle tait ple sans doute, mais non extrmement. Ses paupires taient
rouges et gonfles, mais l'orgueil de la victoire clatait dans ses
yeux.

--Demain, Prsident, dit-elle, demain je serai duchesse de Champdoce!

Il tait  ce point abasourdi, que lui, l'orateur de Bivron, il ne
trouvait pas une syllabe.

--A moins, cependant, ajouta Mlle Diane, que tout ne se dcouvre ce
soir.

Le sieur Dauman sentit un frisson courir le long de sa maigre chine.
Elle disait cela d'un ton!... Brrr!...

Pourtant,  tout hasard,--il faut tout prvoir,--il essaya de poser la
base d'un futur systme de dfense.

--Je ne vous comprends pas, mademoiselle, balbutia-t-il, que peut-on
dcouvrir, que voulez-vous dire?...

Elle lui lana un regard si crasant de mpris et d'ironie qu'il en fut
attr, et que les mots expirrent dans son gosier.

Il reconnaissait son erreur. Il avait cru jouer avec Mlle Diane,
comme le chat avec la souris, et pas du tout, c'est elle qui s'tait
joue de lui. Il avait t sa dupe.

--Le succs semble infaillible, reprit-elle, seulement... Norbert est
maladroit.

Avec une tranquillit affecte, presque incroyable, aprs toutes les
motions qu'elle avait subies coup sur coup depuis le matin, elle
rajustait sa coiffure un peu drange et redonnait  sa robe ses plis
gracieux.

Quand ce fut fini, aprs un dernier coup d'oeil au miroir du
Prsident:

--On doit s'inquiter de mon absence  Sauvebourg, dit-elle, il faut que
je rentre...

Et d'un ton o perait, en dpit de sa puissance sur elle-mme, ses
mortelles angoisses et les affreuses apprhensions qui l'agitaient, elle
ajouta:

--Ah! les heures seront longues, cette nuit!... Que ne sommes-nous 
demain!... Tout sera dcid quand nous nous reverrons, Prsident!...
Allons... adieu!

Tout cela avait t si rapide, si inattendu, que le sieur Dauman se
demandait s'il n'avait pas rv.

Mais non. Il tait bien veill. Et avant de s'loigner, Mlle de
Sauvebourg lui avait, comme  dessein, jet une inquitude qui
grandissait de minute en minute, qui le peignait et l'treignait, qui
l'obsdait comme ces spectres grimaants qui, dans les nuits de
cauchemar, viennent s'asseoir sur la poitrine, et dont le poids
imaginaire touffe.

Ces trois mots: Norbert est maladroit taient comme une meule
oscillant au-dessus de sa tte et prs de l'craser.

Si grande devint sa terreur qu'un instant il dlibra s'il ne courrait
pas jusqu'au chteau de Champdoce, pour prvenir... Mais c'tait aller
au-devant d'un pril certain!

Il s'affaissa sur son fauteuil, et les coudes sur la tablette de son
bureau, le front entre ses mains, il essaya de se remettre, de
rflchir.

Peut-tre tout s'accomplissait-il en ce moment mme? O tait  prsent
Norbert, que faisait-il?

Norbert remontait alors le chemin d'exploitation qui conduit 
Champdoce, entre deux ranges de noyers.

Toute facult de raisonnement tait abolie en lui, et cependant il
croyait raisonner. L'ivresse la plus furieuse a son discernement
particulier. Ceux qui ont approch les fous savent avec quelle
stupfiante lucidit ils tirent d'une imagination absurde des dductions
logiques.

Les tnbres qui enveloppaient son esprit laissaient en pleine lumire
sa rsolution. Il voyait trs clairement comment il en viendrait  ses
fins.

Tous les gens de Champdoce, et Norbert comme eux, buvaient du vin
rcolt dans les environs, trs sain, mais grossier. Le duc, pour son
usage particulier, s'en rservait d'une qualit meilleure, qu'il tirait
de ses proprits du Mdoc.

Le vin du matre, comme on disait au chteau, lui tait servi dans une
grosse bouteille, qu'aprs chaque repas on plaait sur une des planches
de la salle commune,  la porte de tous, et sans danger, car personne
n'et os y toucher.

Norbert pensait  cette bouteille; il la voyait sur sa planche. Quand il
entra dans la cour du chteau, plusieurs serviteurs qui s'y trouvaient,
occups  charger des charrettes de paille, interrompirent leur besogne
pour le regarder curieusement.

Ils savaient tous les vnements de tantt: que M. de Champdoce avait
voulu assommer son fils, et que celui-ci s'tait enfui en le maudissant.

Naturellement, ils prenaient parti pour Norbert. Mais sa prsence les
emplissait d'tonnement, car ils avaient pens qu'on ne le reverrait
pas de longtemps  Champdoce.

Lui, sans prendre garde  eux, marcha droit  la salle commune. Elle
tait dserte. Il eut un soupir de satisfaction.

Alors, m par un instinct de prudence qu'on n'et pas attendu de son
garement, il alla ouvrir successivement toutes les portes, afin de
s'assurer que nul ne l'piait. Il se pencha mme aux fentres.

Il tait bien seul!

Aussitt, avec une rapidit extrme, et une prodigieuse prcision de
mouvements, il atteignit la bouteille, la dboucha avec ses dents, et y
fit glisser, non une pince, mais deux ou trois de la poudre du flacon.

Il agissait mcaniquement, pour ainsi dire, sans conscience de ses
actes, comme si une volont autre que la sienne et dispos de ses
membres.

Mais il ne ngligea rien.

A deux ou trois reprises, il retourna la bouteille et l'agita, pour
hter la dissolution, sans brusquerie, toutefois, crainte de troubler le
vin ou de provoquer une mousse suspecte.

Quelques atomes de la poudre taient rests attachs au goulot de la
bouteille, il les essuya minutieusement, non avec une des serviettes qui
se trouvaient sur le dos d'une chaise, car il redoutait quelque
accident, mais avec son mouchoir de poche.

Tout fut termin on moins d'une minute.

Il remplaa la bouteille sur la planche, et alla s'asseoir dans un coin,
attendant...

M. le duc de Champdoce arpentait alors rageusement la grande alle de
marronniers.

Pour la premire fois de sa vie, peut-tre, cet homme entt, jusqu'
l'absurde, ce despote regrettait un de ses actes, et se repentait.

Non, assurment,  cause de l'acte en lui-mme, il estimait que Norbert
mritait, et au-del, le chtiment qu'il lui avait inflig, mais en
raison des consquences possibles, sinon probables.

Les considrations qui avaient frapp Dauman, l'aptre du Code, se
prsentaient  son esprit comme autant de cuisants remords.

Il apercevait tous les lments d'une plainte au parquet. Quels en
seraient les rsultats? Oh! il ne s'abusait pas. Il savait que pour
beaucoup de gens sa faon de vivre prsentait un caractre trs accus
de monomanie.

Le tribunal une fois saisi de l'affaire ne lui enlverait-il pas toute
autorit sur son fils? C'tait  supposer. Qui sait? on lui contesterait
peut-tre jusqu' l'exercice de son influence morale.

L'ide de recourir  la justice ne viendrait pas  Norbert, pensait-il;
mais manquait-il de complaisants pour la lui souffler?

Toutes ces rflexions enflammaient sa colre, mais lui dmontraient en
mme temps l'absolue ncessit de dissimuler, d'agir dsormais avec une
prudence extrme.

Il ne renonait pas  ses vues sur Mlle de Puymandour non, il et
renonc  la vie plutt; mais il se rsignait, pour atteindre son but, 
substituer la ruse  la violence.

L'important, le difficile aussi, tait de ramener Norbert.
Consentirait-il  revenir sous le toit paternel?

Il ne serait pas fort malais ensuite de l'amadouer et de lui faire
oublier,  force de cajoleries, l'odieuse scne.

Il en tait l quand on vint le prvenir en hte de la rentre de
Norbert. On ne pouvait lui annoncer plus agrable nouvelle.

--Je le tiens! pensa-t-il.

Et lestement il gagna le chteau.

Quand il rentra dans la salle commune, Norbert, oubliant son respect
accoutum, ne se leva pas.

Cette infraction aux rgles de l'tiquette domestique frappa beaucoup le
duc.

--Jarnicoton! pensa-t-il, est-ce que mon drle se croit dj affranchi
de tout devoir?

Mais il ne laissa rien paratre de l'inquitude que lui causa cette
petite circonstance. D'ailleurs, le sang qui couvrait encore le visage
de son fils lui causait une certaine impression.

--Norbert, mon ami, demanda-t-il, souffrez-vous? Pourquoi n'avez-vous
pas fait panser votre blessure?

Il attendait une rponse, elle ne vint pas.

--Pourquoi ce sang encore  cette heure? poursuivit-il, est-ce un
reproche? Il n'en tait pas besoin, mon fils, pour me faire dplorer mon
emportement, ma... violence de tantt.

Norbert ne rpondait toujours pas, et ce silence, outre qu'il
dsappointait fort M. de Champdoce, l'embarrassait terriblement.

Le personnage qu'il faisait tait si nouveau pour lui, il s'imposait une
contrainte si extraordinaire, qu'il ne savait plus quelle attitude
prendre, ni quelles paroles prononcer.

En cette extrmit, bien plus pour se donner une contenance que parce
qu'il avait soif, il prit sur un dressoir un verre qu'il posa sur la
table, et, atteignant sa bouteille, il le remplit  demi de vin.

Un frisson d'horreur secoua Norbert de la nuque aux talons.

--Voyons, mon fils, reprit le duc, quelles excuses doit vous faire votre
pre? Parlez, un homme s'honore en reconnaissant ses torts.

Il avait pris le verre, et machinalement il l'levait  la hauteur de
l'oeil.

Norbert ne respirait plus; il lui semblait que le vide se faisait autour
de lui.

La tte lui tournait, il entendait comme des dtonations  ses oreilles,
son estomac se soulevait, ses veines charriaient des torrents de lave...
Pourtant il ne broncha pas.

--Il est cruel, continuait le duc, il est douloureux de s'humilier
devant son fils... et de s'humilier inutilement.

En vain Norbert dtournait la tte... il voyait.

M. de Champdoce flairait le verre; il l'approchait de ses lvres; il
allait boire... Non! Norbert ne put supporter cela.

D'un bond il fut sur son pre, et, lui arrachant le verre des mains, il
le lana par la fentre, en criant d'une voix terrifiante:

--Ne buvez pas!...

Le mouvement de Norbert, sa physionomie, sa voix, valait toutes les
explications.

Une pouvantable lueur claira le duc.

Ses traits se dcomposrent, sa face s'empourpra, ses yeux s'injectrent
de sang, il ouvrit la bouche pour parler, il n'en sortit qu'un rle
sourd, il tendit les bras, battit l'air de ses mains et tomba raide, 
la renverse, heurtant de la nuque l'angle d'un lourd dressoir de chne.

Norbert s'tait prcipit dehors.

--Au secours! criait-il;  moi!... J'ai tu mon pre.

       *       *       *       *       *




IX


Tout ce qu'avait pu dire M. le duc de Champdoce de la soif
d'anoblissement qui ardait M. de Puymandour et tout ce qu'il pensait
encore tait bien au-dessous de la triste et bouffonne ralit.

Pauvre homme!

Il tait heureux autrefois, quand le nom de Palouzat, qui tait le nom
de son pre, un honnte homme, suffisait  son ambition.

Alors, il avait une importance incontestable.

Ses grands revenus le plaaient  cent piques des hobereaux envieux et
besoigneux qui faisaient la cour  ses cus.

On respectait en lui l'homme qui avait su amasser honntement une
immense fortune.

On l'estimait et on l'aimait pour ses qualits srieuses, sa dlicatesse
et la sret de ses relations. Personne ne songeait  lui contester un
rare bon sens, et mme un esprit dont les saillies mridionales ne
manquaient pas de brillant.

Tout ce prestige s'vanouit le jour o la fatale ide lui vint de signer
au bas d'une invitation  dner: Comte de Puymandour.

De ce moment ses misres et ses tribulations commencrent.

Entre la noblesse, qui le raillait et refusait de le reconnatre pour
sien, et la bourgeoisie qui, ne voulant pas de lui, se moquait de ses
prtentions, il se trouva comme un volant entre deux raquettes, renvoy,
rejet, ballott, bafou.

Comme de raison ses dboires irritrent sa manie.

On contait, en se tenant les ctes, la lgende des complaisances
auxquelles il se rsignait, uniquement pour se faire tolrer de
l'aristocratie poitevine.

Et que de mauvais compliments digrs, de camouflets empochs, de
couleuvres avales!... Dieu seul et lui en savaient le compte.

C'est dire de quelle ardeur incomparable il souhaitait le mariage de sa
fille et du fils de haut et puissant seigneur Dompair duc de Champdoce.

Il avait sacrifi le tiers de sa fortune  l'honneur de cette alliance,
il l'et donn entire pour cette perspective de faire sauter sur ses
genoux un vrai duc ayant dans ses veines du sang des Palouzat ml 
celui des hros des croisades.

Puis, le mariage mettrait un terme  ses maux. Son gendre saurait bien
imposer silence aux railleurs et le faire accepter.

Tout cela lui semblait si beau, qu'il s'tait bien gard d'en souffler
mot  qui que ce ft. Une dconvenue et encore ajout  son fonds de
ridicule, dj considrable.

Il avait mme pouss la prudence jusqu' ne rien dire  sa fille. Les
femmes sont si indiscrtes!

Le lendemain seulement du jour o il eut la parole dfinitive du duc de
Champdoce, M. de Puymandour songea  prvenir sa fille.

D'obstacle, il n'en apercevait point.

Comment sa fille ne serait-elle pas ravie, lorsque, lui, il tait aux
anges!

C'tait au matin, dans une pice trop richement dcore, qu'il appelait
sa bibliothque, qu'il prenait cette dtermination.

Il sonna; un domestique parut.

[Illustration: Mademoiselle Marie entra...]

--Allez, lui dit-il demander  la femme de chambre de Mlle Marie, si
mademoiselle peut me recevoir et m'accorder un moment d'entretien.

C'est de l'air le plus solennel qu'il donna cet ordre trange, lequel ne
parut nullement surprendre le domestique.

Les relations entre le pre et la fille taient ainsi rgles.

Depuis longtemps, M. de Puymandour avait adopt pour son intrieur une
tiquette que les railleurs disaient emprunte  la cour d'une vieille
archiduchesse.

Moins de deux minutes aprs la sortie du domestique, on gratta  la
porte de la bibliothque.

Il cria: Ouvrez! et tout aussitt Mlle Marie entra et, se jetant 
son cou, lui appliqua sur les joues deux bons gros baisers sonores.

Ces embrassades ne le charmrent pas, il s'en faut. Peut-tre lui
paraissaient-elles peu nobles, et digne tout au plus de gens du commun.

Il se dgages assez brusquement, et, fronant les sourcils:

--Pourquoi vous dranger, Marie, pronona-t-il, lorsque je vous faisais
prier de m'attendre chez vous?

--Eh! cher pre, parce que c'est plus naturel et surtout plus vite fait.
Voyons, ne te fche pas.

M. de Puymandour disait: vous,  sa fille; elle lui disait: tu, en dpit
de ses frquentes remontrances  ce sujet. Ce _tu_ vulgaire
l'affligeait.

--Toujours la mme chose!... Quand donc prendrez-vous le ton et la
gravit qui conviennent  une personne de votre nom et de votre rang?

Et d'un air de mauvaise humeur il se jeta sur un divan en murmurant
aprs les jeunes filles inconsidres qui n'ont nul souci de la dignit.

Mlle Marie le regardait en souriant un peu, oh! bien peu, en fille
qui, si elle sent les ridicules de son pre, ne les juge pas et surtout
les excuse.

Elle tait ravissante ainsi, et le duc de Champdoce n'avait pas flatt
le portrait qu'il faisait d'elle  Norbert.

Pour tre toute diffrente de la beaut de Mlle de Sauvebourg, la
beaut de Mlle Marie n'en tait pas moins blouissante et rare.

Sa taille assez leve, tait divinement prise, et sa dmarche avait
cette grce un peu nonchalante qui est une sduction des femmes des
contres mridionales.

En elle, ce qui imposait surtout l'attention, c'tait le contraste de
ses grands yeux noirs velouts, et de sa peau unie et rose comme les
ptales des roses-th. Pour ses cheveux, d'un noir bleu, quelle que ft
la mode, elle les tordait et les fixait, comme au hasard, assez haut sur
la nuque, et les femmes ne pouvaient qu'admirer et envier.

Mais ce qu'elle avait, ce que n'avait pas la fire Diane, c'tait une
me tendre, capable de tous les dvouements, une anglique douceur qui
mme dgnrait en faiblesse, et une disposition naturelle  se trouver
heureuse, pourvu qu'elle se sentit aime.

--Voyons, pre, reprit-elle, quand elle crut que M. de Puymandour avait
assez exhal son dpit, ne me gronde pas. Tu sais bien que la marquise
d'Arlange m'a donn cet hiver des leons de dignit. Je te jure que je
m'exerce en secret, et tu seras intimid toi-mme quand je prendrai mon
grand air...

M. de Puymandour haussa les paules.

--Voil bien les femmes!... dit-il, ces tres frivoles et lgers, pour
qui les intrts les plus graves sont textes  plaisanteries. Vous
raillez, Marie, et moi je me demande avec anxit si vous saurez porter
le poids des hautes destines que vous prpare mon affection.

Il se leva et alla s'adosser  la chemine, une main dans l'ouverture de
son gilet, l'autre prte pour le geste, ce qui tait sa pose de
prdilection quand il mditait un effet oratoire.

--Prtez-moi toute votre attention, ma fille, commena-t-il. Vous avez
eu dix-huit ans le mois pass; le moment est venu de songer  votre
tablissement. J'ai  vous annoncer une grande nouvelle... Ou m'a
demand votre main.

Mlle Marie baissa la tte, esprant ainsi cacher sa confusion.

--Avant de rien dcider sur un sujet si grave, continua M. de
Puymandour, j'ai longtemps rflchi... Je me suis entour de tous les
renseignements propres  m'clairer... J'ai tenu  m'assurer que
l'alliance qu'on nous proposait prsentait bien, pour vous, toutes les
garanties humaines du bonheur..... On ne saurait esprer ni mme rver
mieux. Le jeune homme est de peu d'annes plus g que vous, il est bien
de sa personne, sa fortune est considrable, il a de la naissance, il
porte le titre de marquis...

--Il vous a donc fait parler? interrompit Mlle Marie, non sans un
tremblement dans la voix.

--Il?... Qui: Il?

--Lui!

M. de Puymandour tait stupfait.

--Qui: Lui?

--M. Georges de Croisenois.

Ce nom arracha  l'ancien ngociant en laines un juron qui n'avait rien
d'aristocratique.

--Que me parlez-vous de Croisenois! s'cria-t-il. Qu'est-ce que ce
marquis de Croisenois? Serait-ce ce freluquet  petites moustaches que
j'ai vu tourner autour de vos jupes cet hiver?

La pauvre jeune fille tait toute dcontenance.

--C'est lui, oui, mon pre, balbutia-t-elle.

--Eh bien!... pourquoi voulez-vous qu'il m'ait demand votre main?
Quelles raisons avez-vous de supposer qu'il me l'a demande? Vous le
connaissez donc?

--Mon bon pre...

--Il n'y a pas de bon pre ici, mademoiselle. Dans le fait, il me semble
avoir vu ce prestolet vous parler avec une animation... Il a peut-tre
os vous dire qu'il vous aimait!...

--Je jure sur...

--Assez! Du moment o vous jurez, c'est que mes prsomptions sont
justes. Ma fille, une Puymandour, coute des dclarations et ne me
prvient pas! Morbleu! il vous a peut-tre aussi crit, ce faquin!...

Elle tait incapable d'un dtour; elle garda le silence; sa physionomie
avait l'expression la plus suppliante.

--Vous vous taisez, poursuivit M. de Puymandour, donc j'ai devin...
Qu'avez-vous fait de ces lettres?

--Je les ai...

--Silence! Vous les avez soigneusement conserves, cela va de soi. Mais
on ne me trompe pas; je veux les voir, o sont-elles?

--Mon pre, je le promets...

--Ces lettres!... interrompit M. de Puymandour d'une voix formidable, o
sont-elles? il me les faut, je les veux. Je les aurai quand je devrais
faire fouiller toute la maison!...

Contre une telle colre, la pauvre fille tait sans force.

Ces lettres chries, si prcieusement conserves, elle les livra.

Il y en avait quatre, runies et attaches avec une petite faveur bleue.
Il en prit une au hasard et commena de lire  haute voix, entremlant
sa lecture d'invectives et d'exclamations:


        Mademoiselle,

     Bien que je ne redoute rien tant que de vous dplaire, j'ose
     encore, et malgr votre dfense, vous crire. Pardonnez-moi...
     J'apprends que vous tes sur le point de quitter Paris pour
     plusieurs mois.

     J'ai vingt-quatre ans, je suis orphelin et matre de mes actions,
     j'appartiens  une grande et honorable famille, ma fortune est
     considrable, et... je vous aime du plus profond et du plus
     respectueux amour.

     Je viens vous supplier de m'autoriser  demander votre main  M.
     de Puymandour.

     Mon grand-oncle M. de Sairmeuse, qui a l'honneur de connatre
     monsieur votre pre, serait prs de lui mon rpondant et mon
     interprte  son retour d'Italie, ou il est encore pour trois ou
     quatre semaines au plus.

     Daignez m'excuser, mademoiselle, etc.

M. de Puymandour avait de l'esprit, mais pas assez de tact pour
reconnatre que la scheresse de cette lettre tait une dlicatesse de
celui qui l'crivait.

--Joli! s'cria-t-il, trs joli! Peste! il n'y va pas par quatre
chemins, ce monsieur! Ce billet me dispense de lire les autres... Et
vous, qu'avez-vous rpondu?

--Qu'il devait s'adresser  toi, mon bon pre.

--Vraiment!... C'est bien de l'honneur, en vrit. Et vous avez pu
croire que j'accueillerais comme cela, tout d'un coup, les prtentions
de cet tourneau! Ah ! vous l'aimez donc!...

Elle dtourna la tte sans affectation; ses larmes, qu'elle s'tait
efforce de retenir, jaillissaient.

Cet aveu--c'en tait un--exaspra M. de Puymandour.

--Vous l'aimez!... reprit-il d'une voix clatante, et vous avez l'audace
de me l'avouer! En quel temps vivons-nous!... Pauvres pres!... Nous
dormons sur la foi des traditions d'honneur de nos anctres, et nos
filles en profitent pour ngocier des mariages avec le premier jeune fat
qui les a sduites en conduisant un cotillon avec grce. Nos filles
veulent faire  leur tte. Mais comme elles sont sottes, comme elles
sont inexprimentes, elles donnent dans tous les piges que leur
tendent des intrigants...

Cette brutalit rvolta Mlle Marie.

--M. de Croisenois, mon pre, rpondit-elle, est de bonne maison, sa
famille...

--Allons!... vous ne savez ce que vous dites. Le premier des Croisenois
tait un petit commis de Richelieu, un gratte-papier. Louis XIII lui
confra des lettres de noblesse pour on ne sait quelle tnbreuse
commission. On connat son armorial, peut-tre. A-t-il seulement des
moyens avouables d'existence, votre mince marquis?...

--Il a cinquante mille livres de rentes, mon pre.

--A ce qu'il dit...

--D'ailleurs ne suis-je pas assez riche pour deux?

M. de Puymandour s'inclina ironiquement.

--Nous y voici donc, fit-il en goguenardant. Assez riche pour deux!...
Parbleu! c'est juste ce qu'il a calcul, votre freluquet. J'ai cri le
chiffre de votre dot par dessus les toits. Vous avez pris pour vous, ma
chre, les hommages passionns qui s'adressaient  mon argent.
C'est--dire que j'aurais travaill vingt ans pour ce Croisenois. Rayez
cela de vos papiers... Et c'est vous, une personne de sens, qui vous
laissez duper ainsi!...

Jamais la pauvre fille n'avait autant souffert.

--Tu te trompes, mon pre, interrompit-elle avec l'accent de la plus
inbranlable conviction, je rponds de son dsintressement comme du
mien.

--Chansons!... Prtendriez-vous m'apprendre la vie? Je juge ce jeune
homme sur ses actes. Qu'esprait-il en s'adressant  vous en secret?
Vous intresser, vous compromettre, vous sduire!... et, qui sait?
rendre impossible votre mariage avec un autre.

--Oh! pourquoi supposer...

--Je ne suppose pas, j'affirme. Savez-vous ce que fait un homme
d'honneur, quand il devient amoureux?

--Mon bon pre!...

--Il va trouver son notaire, mademoiselle...

--Cependant...

--Silence!... et il lui expose sa situation et ses intentions. Ce
notaire, aussitt se rend chez le notaire de la jeune personne, et quand
ces deux notaires ont examin et tudi la convenance d'une alliance,
s'ils l'approuvent, on laisse le coeur parler.

Que rpondre!... Mlle Marie pleurait  chaudes larmes.

--D'ailleurs, reprit M. de Puymandour, inutile d'insister sur ce sujet:
vous oublierez Croisenois. Je vous ai choisi un mari, et j'ai donn
votre parole. Vous la tiendrez. Dimanche, prsentation de ce jeune
homme. Lundi, visite  Monseigneur l'vque de Poitiers, lequel bnira
votre union. Mardi, promenade dans le pays, pour y semer la nouvelle.
Mercredi, lecture du contrat. Jeudi, grand dner de fianailles.
Vendredi, prparatifs et examen du trousseau. Dimanche... les bans. Et 
la fin de la semaine suivante, nous ferons la noce.

Mlle Marie n'en pouvait croire ses oreilles.

--De grce, mon pre, dit-elle, tout cela ne saurait tre srieux.

Lui haussa les paules.

--Enfin, ajouta-il, le mari n'est autre que le fils du duc de Champdoce,
M. le marquis Norbert.

La malheureuse jeune fille devint ple comme une morte. Ce nom lui
disait  la fois combien ce projet tait rel et combien son pre y
devait tenir.

--Mais je ne le connais pas! balbutia-t-elle, je ne saurais l'aimer.

--Je le connais, moi... et cela suffit. Puis, o avez-vous vu que le
mariage soit une amourette? Dans quel roman?... J'ai dit: vous serez
duchesse...

Mlle Marie aimait M. de Croisenois plus qu'elle ne l'avait dit  son
pre, bien plus surtout qu'elle n'avait os se l'avouer  elle-mme.
Aussi rsista-t-elle d'abord avec une obstination, il faudrait dire
avec un hrosme bien loin de son caractre si faible.

Mais M. de Puymandour n'tait pas homme  abandonner sans combat la
chimre de toute sa vie. Il ne quitta plus sa fille d'une minute, il
l'entoura, il la perscuta, il l'obsda. Le troisime jour, au soir,
Mlle Marie se rendit et pronona le _oui_ fatal entre deux sanglots.

Et cependant, c'est  peine si M. de Puymandour, ravi, prit le temps de
la remercier de l'horrible sacrifice.

--Il me faut courir  Champdoce, lui dit-il, depuis trois jours je suis
sans nouvelles du duc et nos dernires dispositions ne sont pas
arrtes... Et il sortit en disant:

--A bientt, ma petite duchesse!

M. de Puymandour avait dans ses curies les plus beaux chevaux du pays,
et sous ses remises, tout un assortiment d'quipages de tout genre.

Il n'en prit pas moins  pied le chemin du chteau de Champdoce.
Affecter une noble simplicit lui semblait du meilleur got, lorsque
lui, parvenu, il allait visiter ce grand seigneur de moeurs si
austres.

Dieu sait, cependant, s'il avait hte de revoir M. de Champdoce.

Lorsque, trois jours plus tt, ils s'taient spars aprs la parole
donne, le duc lui avait dit: A demain, des nouvelles, et on n'avait
plus entendu parler de lui.

Ce retard, certes, avait servi M. de Puymandour, puisqu'il lui avait
donn le temps d'arracher le consentement de Mlle Marie, mais d'un
autre ct il le proccupait. tait-il donc survenu quelque anicroche?

Il allait d'un bon pas, en dpit de la chaleur encore trs forte, bien
que le jour ft sur son dclin, malgr son embonpoint aussi, qui lui
rendait la marche pnible, lorsque, en arrivant  la cte de Bivron, il
aperut Dauman, en grande conversation avec la fille de la mre Rouleau.

C'tait, pour M. de Puymandour, une occasion de s'arrter. Prparant,
sans en rien dire, sa candidature  la Chambre, il faisait de la
popularit et ne manquait jamais d'adresser la parole aux gens qu'il
rencontrait quand il leur savait une certaine influence. Or, Dauman,
bien que dcri, tait un trs actif et trs remuant agent d'lections.

--Bonjour, Prsident, lui cria-t-il; quoi de neuf?

Matre Dauman s'tait inclin jusqu' terre.

--Une bien fcheuse nouvelle, monsieur le comte, rpondit-il: on dit M.
le duc de Champdoce bien malade.

--Le duc!... Est-ce croyable?

--C'est la jeune fille que voici qui vient de me l'apprendre, monsieur
le comte. N'est-ce pas, Franoise?

La fille de la mre Rouleau ne devint pas plus rouge qu' l'ordinaire,
c'tait impossible, mais elle fit sa plus belle rvrence et rpondit:

--On m'a cont comme cela, au chteau, qu'il ne s'en relverait pas.

--Et qu'a-t-il.

--On ne me l'a pas dit.

M. de Puymandour semblait atterr.

--Un homme si robuste, murmura-t-il, et qui se portait comme un arbre,
quand je l'ai quitt l'autre soir.

--Voil ce que c'est que de nous, observa philosophiquement M. Dauman,
on ne sait ni qui vit ni qui meurt. On se croit bien assur...

--Adieu, Prsident, interrompit M. de Puymandour, je cours demander des
renseignements plus prcis.

Il se mit  courir, en effet, ce dont on ne l'et gure cru capable,
mais l'inquitude le fouettait.

Dans la cour, tous les gens du chteau, runis en groupes, causaient.

Ds que parut M. de Puymandour, l'un d'eux se dtacha et s'avana  sa
rencontre. C'tait Jean, le domestique de confiance du duc.

--Eh bien!... lui cria M. de Puymandour.

--Ah!... monsieur, quel malheur! mon pauvre matre...

--Serait-il donc mort?

--Hlas!... il n'en vaut gure mieux.

Le digne M. de Puymandour tremblait comme une feuille au vent.

--Mais, qu'est-ce, enfin, insista-t-il, comment cela lui a-t-il pris?

--Oh! comme la foudre, rpondit Jean non sans une hsitation visible.
C'tait avant-hier, vers cette heure, monsieur le duc se trouvait seul
avec M. Norbert dans la grande salle. Tout  coup, nous entendons des
cris, oh! mais des cris effrayants...

--C'tait M. de Champdoce?

--C'tait M. Norbert, monsieur, qui appelait au secours. Nous accourons.
Que voyons-nous? Monsieur le duc  terre, sans le souffle, la figure
gonfle et noire...

--Il venait d'tre frapp d'une attaque...

--Pas prcisment. Le mdecin a dit que c'tait... attendez donc, un
empchement...

--Vous voulez dire un panchement... au cerveau.

[Illustration: Norbert, roulant sur un fauteuil, s'assit en face du
lit.]

--Peut-tre. Ce qui est sr, c'est que s'il n'est pas mort sur le coup,
cela tient  ce que sa tte a heurt l'angle d'un meuble, et que le sang
a jailli naturellement. Comme de juste nous l'avons port dans son
lit. Il rlait alors, il se dbattait, ses yeux taient si bien
retourns qu'on ne voyait plus que le blanc.

--Et pas de mdecin! murmura M. de Puymandour.

--On tait all en qurir un. Mais en attendant, nous avions Mchinet,
notre berger, qui est autant dire vtrinaire, et qui s'y connat aussi
pour les chrtiens. Il a saign monsieur le duc aux pieds et lui a mis
des ventouses. Le docteur, en arrivant, a tout approuv.

--Et maintenant?

--A cette heure, on ne peut pas dire que monsieur le duc soit mort,
puisqu'il bouge encore, mais on ne peut pas dire non plus qu'il soit
vivant, puisqu'il ne voit ni n'entend rien...

M. de Puymandour faisait d'honorables efforts pour dominer son motion.

--Quand on n'est pas foudroy, objecta-t-il, on se remet.

Le vieux valet secoua tristement la tte.

--Autant qu'il ne se remette pas, rpondit-il d'un ton funbre, le
docteur prtend que s'il revient, il restera, sauf le respect que je lui
dois, imbcile.

--Affreux!... oui, c'est affreux! Un homme si remarquable! Je ne vous
demande pas de me conduire prs de lui, non, sa vue me causerait une
trop pnible impression, mais si je pouvais voir M. Norbert...

Jean eut comme un geste d'effroi.

--Y pensez-vous!... monsieur, dit-il.

--J'tais l'ami de son pre... le trs intime ami, et si quelques
consolations pouvaient adoucir la violence de son chagrin...

--Impossible! interrompit le domestiqua d'un ton farouche. M. Norbert
est prs de son pre; il ne le quitte pas d'une minute, et il a dfendu
qu'on l'appelt pour quelque affaire que ce ft..., mme, il faut que je
le rejoigne, nous attendons deux grands mdecins de Poitiers...

--Je me retire, alors... J'enverrai prendre des nouvelles ce soir.

M. de Puymandour se retira en effet, mais lentement, affaiss sous le
poids de ses sombres mditations.

Le ton de ce domestique, son attitude, son regard avaient t si
singuliers, qu'il en demeurait proccup.

Lui avait-il bien dit toute la vrit? Cette subite attaque n'avait-elle
pas quelque raison qu'on s'efforait de cacher? Pourquoi Norbert
refusait-il ainsi de recevoir tous qui venaient le visiter? Il lui
semblait flairer quelque mystre.

Ce qui le frappait surtout, c'est que M. Norbert se trouvait seul avec
son pre lors de l'accident.

L'esprit encore tout plein des rsistances de sa fille, il en arrivait 
conclure que le duc avait trouv chez son fils des rpugnances
pareilles, qu'il avait voulu les vaincre de haute lutte, qu'une scne
violente s'en tait suivie, et que le terrible gentilhomme avait t
foudroy dans un transport de colre.

Ainsi, l'intrt et la passion aiguisant la pntration de M. de
Puymandour, il arrivait presque  la vrit.

--Si cela est, pensait-il, que M. de Champdoce meure ou qu'il reste
idiot Norbert rompra nos projets d'alliance.

Cette possibilit l'pouvantait si fort, qu'il croyait dj s'entendre
signifier la rupture. Que ferait-il alors?

Un seul moyen s'offrait de conjurer le ridicule: marier sans dlai
Mlle Marie  M. de Croisenois, qui tait encore un parti brillant et
honorable, il le savait bien, quoi qu'il et dit...

Une voix qui clata  son oreille l'arracha en sursaut  ses rflexions.

C'tait la voix de Dauman que le hasard ramenait encore sur son chemin.

--La petite avait-elle raison, monsieur le comte? demanda le
Prsident.

--Hlas! oui. Mon pauvre ami de Champdoce est au plus mal: ces
panchements de cerveau ne pardonnent pas...

--Ainsi, c'est bien une attaque qui...

--Oui, Prsident, oui.

Matre Dauman eut un geste dsol.

--Et M. Norbert? interrogea-t-il. Monsieur le comte lui a sans doute
parl?

--Non. Ce malheureux jeune homme est au dsespoir.

--Dame!... On conoit cela, fit hypocritement le Prsident. C'est un
grand malheur!... Bien votre serviteur, monsieur le comte.

Mais M. de Puymandour maudissait Norbert bien plus qu'il ne le
plaignait. Que n'et-il pas donn pour savoir ce qu'il faisait en ce
moment... ce qu'il pensait surtout!

Norbert tait alors pench sur le lit de son pre agonisant, et, la
sueur au front, le coeur serr par l'angoisse, il piait dans ses yeux
une tincelle de vie ou une lueur de raison.

Trois jours d'pouvantable dsespoir en avaient fait un autre homme. Un
de ces abmes que le temps ne saurait combler, le sparait  cette heure
d'un pass qu'il ne pouvait se rappeler sans frissonner jusqu'aux
moelles.

C'est seulement  la dernire seconde, et lorsque dj son pre touchait
des lvres le poison, qu'il avait eu l'exact sentiment de l'horreur et
de l'immensit de son crime.

Tout son tre s'tait rvolt, et il lui avait sembl entendre les
clats d'une voix formidable qui lui criait: Assassin! parricide!...

Lorsque son pre tait tomb  la renverse, il avait eu la force
d'appeler au secours; mais aussitt aprs, saisi d'une terreur folle, il
s'tait enfui vers la campagne, au hasard, de toute la vitesse de ses
jambes, comme s'il et espr, grce  la rapidit de sa course, se
drober aux furies vengeresses des remords, chapper aux clameurs de sa
conscience, se dlivrer enfin de soi-mme.

Pendant les premiers instants de confusion qui suivirent la catastrophe,
les gens du chteau qui remarqurent l'absence de Norbert ne songrent
pas  s'en tonner. Peut-tre pensrent-ils qu'il tait all chercher un
mdecin.

Seul, le plus ancien des serviteurs, Jean, tmoin de cette fuite
prcipite, fut transi d'une sinistre apprhension.

Il avait, il est vrai, pour tre attentif, mille raisons que les autres
domestiques n'avaient pas.

Possdant toute la confiance de ses matres, il n'ignorait rien des
dissentiments qui sparaient le pre et le fils. Il connaissait leur
violence  tous deux, et savait qu'une femme se dressait entre eux, qui
les animait l'un contre l'autre.

Tmoin de l'emportement de M. de Champdoce quand il avait frapp son
fils, Jean avait t confondu lorsqu'il avait vu reparatre Norbert.
Avec quelles intentions revenait-il?

Enfin, appel par ses occupations prs des btiments, il avait vu
Norbert lancer dans la cour un verre dont le contenu s'tait rpandu sur
le sol.

Toutes ces circonstances runies en faisceaux paraissaient au vieux
domestique, si graves, si formellement accusatrices que, ds que le duc
fut dpos dans son lit, il descendit  la salle commune, persuad qu'il
y trouverait quelque indice.

La bouteille contenant le vin du duc tait encore sur la table, aux
trois quarts vide. Comment expliquer ce fait?

Avec une grande circonspection, il versa dans le creux de sa main
quelques gouttes, qu'il dgusta et rejeta aussitt. Le vin conservait
tout son bouquet et ne donnait aucun arrire-got.

N'importe. Obissant  l'inspiration de son dvouement, Jean s'empara de
la bouteille, et, sr de ne pas tre observ, la porta  sa chambre o
il la cacha.

Cette prcaution prise, il courut recommander  Mchinet de ne pas
quitter le duc une minute, jusqu' l'arrive du mdecin, et, sous le
premier prtexte qui lui vint  l'esprit, il sortit pour se mettre  la
recherche de Norbert.

Deux heures durant, il battit en tous sens les environs: en vain.

Dcourag, il regagnait le chteau par le sentier de Bivron, quand,  la
lisire du bois, sur le revers d'un foss, il crut distinguer une forme
humaine.

Il s'avana... C'tait Norbert qui tait tendu l.

Le malheureux!... L'instinct, cette mmoire tenace de la chair, qui dans
les tourmentes de l'me se substitue  la volont, l'avait conduit,
aprs une course insense,  cette place o il avait aperu Diane pour
la premire fois,  ce sentier o il avait t remu par les plus
puissantes motions, o il avait got les plus grandes, les seules
flicits de sa vie.

Le digne serviteur se baissa vers son jeune matre, et, reconnaissant
qu'il tait comme priv de sentiment, il lui secoua rudement le bras.

A cette treinte, Norbert se releva d'un bond en poussant un cri.

Il lui avait sembl ressentir comme une brlure atroce l ou il avait
t touch, et que cette main qui s'abattait sur lui tait celle de la
justice, humaine ou divine, prenant possession de sa personne.

Jean devina, plutt qu'il ne vit, ce mouvement d'un indicible effroi.

--C'est moi!... monsieur, pronona-t-il.

--Ah! oui, en effet... Que veux-tu?

--Je vous cherchais, monsieur; pour vous conjurer de rentrer 
Champdoce.

Norbert recula d'un pas.

--Rentrer au chteau!... fit-il d'une voix rauque, non!... Pas
maintenant.

--Il le faut cependant, monsieur, votre absence paratrait inconcevable,
elle ferait rflchir, chercher... et qui sait!... Votre place est prs
du lit de votre pre.

--Jamais!... non... jamais!...

Il disait cela, mais il ne bougeait pas. Jean, alors, passa son bras
sous le sien, et l'entrana.

Il se laissait conduire, n'opposant nulle rsistance  cette sorte de
violence qui lui tait faite. Il trbuchait comme un homme ivre, buttant
 tous les cailloux; il serait tomb s'il n'et t soutenu. Aprs une
scne qui avait exalt ses nerfs jusqu' un degr insoutenable, la
raction tait venue, et tous les ressorts se brisaient en lui.

Toujours au bras de Jean, il traversa la cour du chteau et gravit
l'escalier.

Mais arriv  la porte de la chambre du duc de Champdoce, il s'arrta
brusquement et, s'arc-boutant sur ses jarrets, il essaya de se dgager.

--Je ne veux pas!... balbutiait-il en se dbattant, je ne peux pas!...

Mais le fidle domestique lui serrait les poignets  les broyer.

--Vous entrerez, lui dit-il, je le veux! Quoi qu'il y ait, vous sauverez
l'honneur du nom!

Ces quelques mots lui communiqurent juste assez d'nergie pour
traverser la chambre et aller s'abattre prs du lit.

Une fois  genoux, le front appuy sur la main glace de son pre, les
larmes qui l'touffaient jaillirent.

Il pleura, et en entendant ces sanglots, les assistants respirrent.

Ce n'taient que des paysans grossiers, mais en voyant Norbert plus ple
que si on lui et tir la dernire goutte de sang, les lvres
tremblantes, les yeux secs et brillants de l'clat de la fivre, ils
s'taient demand s'il n'tait pas devenu fou.

Il avait touch, en effet, les limites de la folie; mais  cette heure,
la lumire peu  peu se faisait dans son cerveau, et avec la facult de
penser, la facult de souffrir lui revenait.

Il tait assez matre de lui pour ne pas paratre plus qu'un fils
dsol, quand arriva le mdecin de Bivron.

C'tait un brave et honnte homme, fort savant, point prtentieux, et
qui et t parfait sans une dplorable affectation de brutalit.

Quand on lui et expliqu quels secours on avait administrs en
l'attendant, il examina longuement le malade, et crivit une ordonnance
qu'il remit  Norbert.

--Votre pre est perdu, monsieur, lui dit-il, sans s'inquiter du coup
qu'il portait. Il se peut que nous sauvions la vie, nous ne sauverons
pas la raison... On doit la vrit aux parents je vous la dis. Vous
m'excuserez... je reviendrai demain dans la matine.

Norbert n'alla pas reconduire le docteur. Il tait tomb comme assomm
sur une chaise, et il serrait entre ses mains sa tte qui lui semblait
prs d'clater.

Il tait ainsi immobile depuis plus d'une demi-heure, lorsque tout 
coup il se dressa en touffant un cri.

Une pense venait de lui venir plus terrible que les autres.

Il se souvenait de cette bouteille o il avait gliss le poison et qui
tait reste sur la table... Qu'en avait-on fait? Si quelqu'un la
vidait, cependant... qu'arriverait-il?... Est-ce que tout ne serait pas
dcouvert?

L'intensit de l'angoisse lui donna la force de descendre jusqu' la
salle commune.

La bouteille n'tait plus sur la table; elle n'tait pas non plus  sa
place habituelle, sur la planche.

Le malheureux avait entrepris d'explorer tous les dressoirs et tous les
recoins de la salle quand une porte s'ouvrit, et Jean parut sur le
seuil.

A la vue de son jeune matre, le fidle serviteur prouva un tel
saisissement que la lumire qu'il tenait faillit lui chapper.

--Pourquoi tes-vous ici, monsieur? demanda-t-il d'une voix tremblante.

--Je voulais... balbutia Norbert, je cherchais...

Les soupons du vieux domestique se changeaient en une pouvantable
certitude.

Il s'avana vers le jeune homme, et se penchant  son oreille:

--Vous cherchez la bouteille, n'est-ce pas?... murmura-t-il.
Rassurez-vous... C'est moi qui l'ai prise, elle est dans ma chambre.
Demain, nous en jetterons ensemble le contenu... La preuve n'existera
plus.

Jean parlait bien bas, articulant  peine les syllabes; si bas, qu'il
fallait presque deviner ses paroles au mouvement de ses lvres.

Et cependant, il semblait  Norbert que cette voix, qui lui rappelait
son abominable action, avait le fracas du tonnerre et remplissait le
chteau de ses clats.

--Tais-toi!... ordonna-t-il en promenant autour de lui des regards
effars, tais-toi!...

Quel aveu explicite et eu la signification de ce mouvement d'effroi!

--Oh! nous sommes bien seuls, monsieur, murmura Jean. Ne craignez rien.
Il est, je le sais, des mots qu'on ne doit pas prononcer... Si j'ai os
vous dire quelque chose de ce que j'ai surpris involontairement, c'est
qu'il tait de mon devoir de vous rassurer, de vous pargner une
imprudence...

Norbert comprit que le vieux domestique le supposait plus coupable
encore qu'il ne l'tait rellement.

--Malheureux!... interrompit-il, qu'oses-tu croire!... Mon pre n'a pas
got  ce vin, je lui ai arrach le verre avant qu'il n'y eut tremp
ses lvres, et je l'ai lanc dans la cour o tu retrouveras les
dbris...

--Je ne suis pas votre juge, monsieur, et vous n'avez pas d'explications
 me donner. Ce que vous voudrez que je croie, je le croirai...

--Ah!... il doute!... s'cria Norbert, il ne veut pas me croire!...
Jean, au nom de tout ce que j'ai de sacr, je te le jure, je suis
innocent!

Le vieux valet hocha tristement la tte.

--Il faut que vous le soyez, en effet, monsieur, rpondit-il; oui, il le
faut. Ne devons-nous pas sauver l'honneur de la maison! Mme,
coutez-moi bien: si on arrivait  dcouvrir quelque chose, 
souponner... Eh bien!... rejetez tout sur moi... hardiment. Je me
dfendrai, mais si mal, qu'on me croira coupable. Et, tenez, au lieu de
jeter la bouteille, je veux la garder, je la casserai maladroitement
dans ma chambre, et si on fait une perquisition, on la trouvera... Ce
sera une preuve, cela!... Qu'importe qu'un pauvre homme comme moi passe
en jugement et mme soit condamn!... Tandis que vous,... un
Champdoce!...

Norbert se tordait les bras de dsespoir. L'expression de ce dvouement
sublime lui prouvait que la conviction de Jean tait arrte, et que,
quoi qu'il pt faire ou dire, il ne l'branlerait pas.

Il allait le tenter, pourtant, expliquer ce qui s'tait pass, quand, au
premier tage, retentit le bruit d'une porte qu'on fermait.

--Silence! fit prcipitamment Jean, on va venir. Il ne faut pas qu'on
nous trouve en conciliabule, cela veillerait certainement des doutes...
Grand Dieu! on en a dj peut-tre... Je ne puis m'ter de l'ide qu'on
lit le secret sur ma figure, dans vos yeux... Vite, monsieur, remontez,
soyez prudent, prenez sur vous d'tre calme, c'est l'honneur du nom qui
est en jeu!...

Norbert obit, il remonta.

La chambre du duc, lorsqu'il y rentra, tait dserte. Un  un, les
domestiques s'taient retirs, et il ne restait plus que Mchinet, le
berger vtrinaire, qui, tabli dans l'embrasure d'une fentre luttait
contre le sommeil et faisait des efforts inous pour tenir ses yeux
ouverts.

Quand parut le jeune matre, il se leva.

--Monsieur, dit-il, on vient d'apporter le remde ordonn par le
docteur. J'en ai fait prendre une cuillere  M. le duc, et il me semble
qu'elle produit un certain effet. Voyez plutt...

Il n'y avait ni  dire: non, ni mme  hsiter, il fallait regarder.
Norbert regarda.

Il lui parut que la face du moribond tait moins tumfie. Une des
paupires tait  demi releve et laissait apercevoir le globe de
l'oeil terne, sans vie ni chaleur, et comme noy dans un liquide
blanchtre.

--Le docteur, ajouta Mchinet, a bien recommand de donner une cuillere
de la potion de demi-heure en demi-heure, jusqu' ce que la fiole soit
vide.

--C'est bien.

--C'est que... si monsieur le permettait, je suis terriblement las...
Jean va venir, il me l'a promis. Si j'allais me coucher  prsent, je
serais lev plus tt demain pour relever monsieur...

Du geste, Norbert lui montra la porte, et roulant un fauteuil, il
s'assit en face du lit.

Une irrsistible fascination, plus forte que sa volont et que sa
raison, l'attirait prs du corps inanim de son pre, il n'en pouvait
dtacher ses regards.

En quelques heures, Norbert avait endur tout ce que l'organisation peut
supporter de douleurs, et,  tant de chocs successifs, sa sensibilit
s'tait vanouie. C'est que les facults humaines sont bornes, et
certaines limites une fois dpasses, l'me et le corps perdent jusqu'
la perception de la souffrance.

Enseveli dans une sorte d'engourdissement, Norbert s'efforait de se
rappeler quelle succession rapide d'vnements l'avait conduit 
l'abme.

Le bandeau si fortement nou sur ses yeux tombait; il voyait et il
jugeait.

Il lui semblait encore entendre la voix rude de son pre, lui disant:

--Cette fille n'est qu'une intrigante, elle ne vous aime pas, elle veut
votre nom et votre fortune...

[Illustration:--Pourquoi n'allez-vous pas, pendant que vous y tes,
demander...]

Il s'tait rvolt alors, il avait cru our un blasphme. Hlas! le duc
n'avait que trop raison, il fallait bien le reconnatre.

La certitude d'avoir t pris pour dupe enflammait son ressentiment. Il
tait bien niais, bien sot, qu'il ne s'tait aperu de rien!...

Mille circonstances lui revenaient, qui eussent d l'clairer.

Comment n'avait-il pas vu que cette jeune fille se jetait  sa tte,
qu'elle mettait en oeuvre des sductions indignes d'une honnte femme,
que tout en elle tait combin, son abandon ou sa rserve; qu'elle
s'emparait de son inexprience; qu'elle le poussait peu  peu dans cette
voie fatale au bout de laquelle il avait rencontr l'abme!

Le sens monstrueux de la comdie joue chez Dauman clatait  ses yeux.

Celle qu'il croyait une noble et pure jeune fille tait la complice du
Prsident. Ils s'taient entendus pour exalter sa haine jusqu' la
folie, et au dernier moment, ils lui avaient remis le poison qu'il
devait verser  son pre.

Il frmissait en reconnaissant tout cela, et cette Diane de Sauvebourg
qu'il avait aime jusqu'au crime, il la hassait maintenant avec une
violence gale...

Le jour venait, cependant; il tait bris, il s'endormit d'un mauvais
sommeil, plus pnible encore que la veille, sommeil peupl de
fantmes...

Il tait prs de midi quand il s'veilla. Le soleil inondait la chambre,
le docteur tait debout prs du lit.

Aprs un court examen, il s'approcha de Norbert.

--Nous sauverons le corps, lui dit-il.

Le mdecin de Bivron ne se trompait pas.

Le soir mme, le duc de Champdoce put se soulever sur son lit. Le
lendemain, il balbutia quelques paroles inintelligibles. Le jour
suivant, il ft comprendre qu'il avait faim.

Il tait sauv. Mieux et valu la mort.

La puissante volont qui animait ce corps d'athlte avait t anantie.
L'oeil avait perdu sa flamme, la physionomie son intelligence; la
lvre infrieure retombait avec une navrante expression d'idiotisme.

Et nul espoir de gurison. Le duc resterait toujours ainsi... toujours!

Aprs avoir reconnu l'normit du crime, Norbert pouvait mesurer
l'immensit du chtiment...

C'est  ce moment seulement que Jean osa parler de la visite de M. de
Puymandour, et telle tait la disposition d'esprit de Norbert, qu'il
pensa que c'tait un avertissement du ciel mme.

--Du moins, dit-il, la volont de mon pre sera faite.

Et en effet, sans perdre une minute, il crivit  M. de Puymandour qu'il
l'attendait, et qu'il esprait bien que le malheur qui le frappait ne
changerait rien aux projets arrts... C'tait sa destine qu'il fixait.




X


Pareille au mineur qui, sa mine charge et sa mche allume, se retire 
l'cart en attendant l'explosion, Mlle Diane de Sauvebourg, en
quittant Dauman, s'tait hte de regagner la maison paternelle.

Les heures, ainsi qu'elle l'avait prvu, se tranrent mortellement
longues et douloureuses.

Si robuste que ft son nergie, si grande que ft sa puissance sur
elle-mme, elle ne put entirement dissimuler l'angoisse qui
l'treignait et qui devenait plus poignante  mesure que s'avanait la
soire.

Pendant le souper, qui au chteau de Sauvebourg avait lieu vers neuf
heures, il lui fut presque impossible de parler, et il lui fallut des
efforts inous pour avaler quelques bouches.

Elle se disait qu'en ce moment mme on soupait pareillement  Champdoce,
et son imagination lui reprsentait avec une vivacit et une nettet
effrayantes, le duc vidant le verre o Norbert avait mis le poison.

Par bonheur, ni le marquis ni la marquise de Sauvebourg ne faisaient
attention  elle.

Ils avaient reu, dans la journe, une lettre qui leur annonait que
leur fils, le frre an auquel on sacrifiait Mlle Diane, et qui
vivait magnifiquement  Paris, tait assez srieusement indispos. Ils
taient inquiets et soucieux, ils parlaient d'entreprendre le voyage.

Ils ne firent donc aucune objection, quand en sortant de table, Mlle
Diane annona qu'elle avait une migraine affreuse et demanda la
permission de se retirer chez elle.

Seule dans sa chambre de jeune fille, sa soubrette congdie, elle eut
un soupir d'ineffable soulagement.

Enfin, elle n'avait plus besoin de se contraindre, de composer sa
physionomie, de surveiller ses regards.

Elle tait libre d'tre inquite  son aise, et elle l'tait
horriblement, torture par l'incertitude de l'vnement.

La pense de se coucher ne pouvait lui venir;  quoi bon? Elle
s'enveloppa d'un grand peignoir de mousseline, et, ouvrant une fentre,
elle s'accouda au balcon sculpt.

Que n'et-elle pas donn pour possder, ne ft-ce qu'une seconde, ce
merveilleux pouvoir qui permet de voir et de savoir ce qui se passe au
loin!

Elle se penchait, le cou tendu, la pupille dilate, dans la direction de
Champdoce, comme si elle et espr une rvlation d'une lueur dans les
tnbres, ou d'un bruit troublant le silence de la campagne.

Il lui paraissait impossible que Norbert ne chercht pas et ne trouvt
pas un expdient pour lui faire savoir qu'ils avaient russi... ou
chou.

A deux ou trois reprises, des pas rapides qui sonnaient sur un chemin
longeant le parc lui causrent d'atroces palpitations. Si c'tait
lui!...

Mais non; c'tait quelque gars de Bivron venant de visiter sa bonne
amie, et qui rentrait en hte.

Le jour allait venir, cependant; le ciel, au levant, se nuanait de
teintes oranges, la cime des arbres frissonnait  la brise matinale.

Mlle Diane se sentait glace jusqu' la moelle des os. Elle referma
la fentre, et, toute grelottante, se blottit sous ses couvertures,
n'osant appeler le sommeil.

Norbert, se disait-elle, aura jug imprudent de s'loigner; il est
impossible que j'aie de ses nouvelles avant l'heure du djeuner.

Mais tous les calculs qu'elle faisait ne la rassuraient pas; elle fut
sur pied la premire et alla se poster  un endroit du jardin d'o on
dcouvrait la route.

Rien ne venait. La cloche sonna le djeuner, et elle dut aller s'asseoir
 table, entre ses parents. C'tait le supplice de la veille, mille fois
plus douloureux.

Enfin, vers trois heures, n'y pouvant tenir davantage, elle s'chappa et
courut chez Dauman.

Il devait, pensait-elle, savoir quelque chose, et, au pis-aller, il
trouverait des raisons qui calmeraient son intolrable inquitude. Elle
se trompait.

Le Prsident n'avait gure pass de meilleurs instants qu'elle, et
toute la nuit il avait su entre ses draps, l'agonie de la peur.

Toute la matine il tait rest claquemur dans son cabinet, tremblant
au moindre bruit, et c'est au tantt seulement qu'il s'tait hasard 
sortir, esprant recueillir quelques informations.

Son espoir ne fut pas tout  fait du. Le minotier de Bivron, qu'il
rencontra, lui apprit que la veille, sur le tard, on tait venu
chercher le mdecin pour M. de Champdoce, lequel tait  toute
extrmit.

Dauman rentrait avec ce seul renseignement, sensiblement menaant, quand
arriva Mlle de Sauvebourg.

En la reconnaissant, sa joue blme s'empourpra, ses yeux flamboyrent,
et sans souci de la civilit, il lcha le plus grossier juron de son
rpertoire.

--C'est vous, fit-il brusquement; que voulez-vous? Il faut que vous
soyez folle pour venir ici!... Vous tenez, parat-il,  apprendre  tout
Bivron que nous sommes les complices de Norbert...

--Grand Dieu!... qu'y a-t-il?

--Il y a que ce duc de malheur n'est pas mort, et que, s'il se remet,
nous sommes flambs! Quand je dis: nous, je veux dire: moi. Vous, on
vous tirera toujours de l; vous tes la fille d'un noble, et les gros
ne se mangent pas entre eux. C'est moi qui payerai pour tous!

--Vous disiez que c'tait... foudroyant.

--J'ai dit cela, moi!... c'est faux. Ah! si j'avais su. Mais je nierai
tout. Vous m'avez tromp et vol. C'est que je me dfendrai, oui! Vous,
les nobles et toute la clique, je vous mettrai plus bas que la boue. Je
suis un honnte homme, moi!... Il fallait faire le coup vous-mme, vous
tes une gaillarde, vous n'auriez pas perdu la tte, tandis que cet
imbcile qui est votre amant aura caponn!...

tre ainsi outrage, et par un tel misrable! Mlle Diane essaya de se
rvolter.

Mais il lui coupa la parole. La frayeur d'un lche est impitoyable.

--Ah! je n'ai pas le temps de mettre des gants pour vous parler,
reprit-il, quand je sens ma tte branler sur mes paules. Ainsi,
faites-moi un plaisir: dcampez et ne remettez plus les pieds ici.

--Soit!... je vais envoyer quelqu'un  Champdoce.

--Sacr tonnerre! s'cria Dauman, avec un geste menaant, si vous
faisiez cela!... Pourquoi, pendant que vous y tes, n'allez-vous pas
demander au duc de Champdoce si le poison tait de son got?...

Mais Mlle de Sauvebourg voulait savoir. Tout lui paraissait
prfrable  l'horreur de l'incertitude. Elle tint ferme; aprs avoir
pri, elle menaa, et  la fin elle obtint de Dauman qu'il irait  la
dcouverte, et que, si le lendemain ils n'apprenaient rien de prcis,
ils enverraient, le jour suivant, la fille de la mre Rouleau 
Champdoce.

Ils convinrent encore, avant de se sparer, de l'endroit o ils se
rencontreraient pour changer leurs informations...

Les promesses, d'ordinaire, ne cotaient rien au sieur Dauman, et si
elles le gnaient ensuite, il s'en affranchissait le plus dlibrment
du monde.

Cependant, il ne lui vint pas  l'esprit d'essayer mme de se soustraire
aux conventions arrtes avec Mlle de Sauvebourg.

Pour dire vrai, l'nergie de cette jeune fille lui imposait
extraordinairement, elle lui faisait peur.

Pris entre le risque de se compromettre et les menaces qu'il la croyait
fort capable de tenir, il jugea que le moindre danger tait encore de
lui obir.

Dmarches perdues, imprudences inutiles! Il n'apprit rien de plus que le
peu qui lui avait t cont du premier coup par le minotier.

C'est que personne, dans le pays, n'en savait plus long.

Grce aux prcautions de Jean, rien de ce qui se passait  Champdoce ne
transpirait au dehors, et il avait us et abus de son influence sur
tous les gens du chteau pour les empcher de rien rapporter de l'tat
du duc.

Force fut donc  Dauman de recourir  la fille de la mre Rouleau.

Il avait, pour lui ouvrir les portes du chteau, un prtexte admirable:
de l'argent  rclamer  Mchinet, le berger vtrinaire, qui lui devait
une soixantaine d'cus.

Il fit donc venir Franoise, laquelle, hlas! n'avait plus de raisons de
le craindre, et l'endoctrina assez habilement pour qu'il lui fut
possible de prendre les informations essentielles, sans se douter le
moindrement du but rel de sa mission.

Mme, pour plus de sret et aussi parce que l'impatience le dvorait,
il l'accompagna jusqu'au bas de la cte de Champdoce, et lui dit qu'il
allait s'asseoir et l'attendre.

C'tait  cet endroit qu'il devait rencontrer Mlle de Sauvebourg.

Il n'attendit pas longtemps.

Vingt minutes s'taient  peine coules lorsqu'il aperut en haut de l
cte sa commissionnaire qui revenait grand train. Il se leva tout
palpitant.

--Eh bien!... lui cria-t-il d'abord, ce mauvais payeur de Mchinet
t'a-t-il remis mon d?

--Ma fine!... non, Prsident, et je n'ai seulement pas pu lui parler.

--Il tait absent?

--Je crois bien que non, mais depuis que le matre est malade on tient
les portes du chteau verrouilles et on ne laisse entrer personne. Il
parat qu'il est bien bas, ce pauvre monsieur, bien bas...

--On t'a dit sa maladie, au moins?

--Non, ce que je vous en conte, je le tiens du fils de la Jubon, que
j'ai trouv dans la cour; il m'en aurait dbit plus long, mais M. Jean
est arriv...

--Le vieux domestique du duc?

Franoise cligna malicieusement de l'oeil.

--Prcisment, rpondit-elle. M. Jean tait comme un furieux. Toi,
a-t-il cri  Jubon, va-t-en voir  l'table si j'y suis! Alors il s'est
retourn vers moi. Et toi, la fille, m'a-t-il demand, que veux-tu?
Naturellement je lui ai expliqu que je venais pour Mchinet. Mais il
m'a coup la parole, en me disant: C'est bon, il n'est pas ici;
tourne-moi les talons, tu repasseras le mois qui vient...

--Et tu ne t'es pas rcrie, petite sotte!

--Oh! que si, j'ai insist. Mais aussitt il m'a regarde avec des yeux
terribles, en criant:

--Qui est-ce qui t'envoie? petite espionne.

Le Prsident tressaillit.

--Ah! fit-il vivement, il a dit cela... Et qu'as-tu rpondu?

--Pardi!... que c'tait vous, donc!

--Oui, en effet... c'est juste! Et alors?...

--Alors, M. Jean s'est gratt le menton, et il a dit comme cela: Ah! tu
viens de la part du Prsident!... J'aurais d m'en douter... C'est bon,
c'est bon, il aura de mes nouvelles!

Matre Dauman,  ce rapport, ressentit une telle commotion qu'il en
pensa choir, ses jambes flageollaient.

Cependant, il ne poursuivit pas son interrogatoire; il venait de
s'entendre appeler, il se retourna: c'tait M. de Puymandour qui montait
au chteau.

Certain qu'il aurait par lui des renseignements prcis, il congdia
Franoise et guetta le retour du riche propritaire. Ses prvisions se
ralisrent. Il sut enfin par lui la nature de la maladie de M. de
Champdoce.

De ce moment, il fut, ou du moins il se crut fix, et le terrible poids
qu'il avait sur la poitrine diminua un peu.

C'est que le chimiste qui avait fait cadeau  Dauman du produit de son
art contenu dans le flacon de verre noir, lui en avait expliqu les
proprits, et il ne doutait pas que l'attaque d'apoplexie du duc ne ft
un effet de l'intoxication.

Donc Norbert n'avait pas recul; donc on ne pouvait le poursuivre, lui,
sans poursuivre Norbert; donc il tait  peu prs sauv.

C'est avec bonheur que, peu de moments plus tard, il donnait  Mlle
Diane cette explication.

--M. Norbert lui dit-il, n'aura pas administr une dose assez forte; ce
duc de malheur avait un temprament de cheval; l'panchement n'aura pas
t complet. Mais rassurez-vous: cette substance ne pardonne pas; si le
duc vit, il sera idiot, et notre but sera atteint quand mme.

Mlle Diane rflchissait.

--Pourquoi Norbert ne m'crit-il pas? murmura-t-elle. Pourquoi?...

--Pourquoi? Parce qu'il est prudent, mademoiselle. Savez-vous s'il n'est
pas pi? C'est un brave jeune homme qui comprend qu'il est des choses
qu'on n'crit pas. Nous n'avons plus qu' attendre...

Ils attendirent. Mais la semaine s'coula sans nouvelles de Norbert.

Les souffrances de Mlle de Sauvebourg taient atroces durant ces
jours, qui lui paraissaient interminables.

Mais si merveilleuse tait son organisation, si rsistants taient les
ressorts de son nergie, que nul,  Sauvebourg, ne se douta des tortures
qui la dchiraient.

Le dimanche cependant arriva.

Leve matin, la marquise de Sauvebourg tait alle  la premire messe,
et elle avait dcid que sa fille irait  la grande, accompagne de sa
femme de chambre.

Cet arrangement devait ravir Mlle Diane. Peut-tre verrait-elle
Norbert.

Hlas! non. L'office tait dj commenc quand elle arriva, et cependant
le banc de la famille de Champdoce tait vide.

Lentement, elle gagna sa place, et, s'agenouillant, elle essaya de lire
dans son paroissien, et mme s'effora de prier; mais elle ne pouvait:
son me tait trop loin de l, et c'est machinalement qu'elle suivait
les mouvements des fidles.

Cependant elle s'aperut que le cur montait en chaire. C'tait  Bivron
le moment palpitant de la messe, parce que, avant le sermon, avaient
lieu les publications de mariage.

Les hommes, qui jusque-l se tenaient au bas de l'glise, ou mme
dehors, sur la place, ne manquaient pas de s'approcher, et un silence
s'tablissait si profond, qu'on entendait les dvotes renifler la prise
de tabac qui dgage le cerveau.

Il en fut ce dimanche-l comme des autres.

Le cur, aprs avoir promen son regard sur l'auditoire, comme pour
compter ses ouailles, se moucha largement, toussa, et enfin tirant de
son brviaire une feuille de papier, lut:

     Il y a promesse de mariage...

Toutes les curiosits taient suspendues  ses lvres; il fit une pause,
et d'une voix forte, reprit:

     Entre monsieur Louis-Norbert de Dompair, marquis de Champdoce,
     fils mineur et lgitime de Guillaume-Csar de Dompair et de feu
     Isabelle de Barville, son pouse, domicili dans cette paroisse...,
     d'une part.

[Illustration:--Je me vengerai!]

     Et demoiselle Dsire-Anne-Marie Palouzat, fille mineure et
     lgitime de Ren-Auguste Palouzat, comte de Puymandour, et de
     dfunte Zo Staplet, son pouse, galement de cette paroisse...,
     d'autre part...

C'tait la foudre qui, du haut de cette chaire, frappait Mlle Diane.
Son coeur cessa de battre. Elle crut qu'elle allait mourir...

Le prtre continuait:

     Cette premire publication sera la dernire, vu les dispenses que
     les parties se proposent d'obtenir de Mgr l'archevque.

Puis il dpcha en bredouillant les formules ordinaires:

     Ceux qui connatraient quelque empchement  la clbration de ce
     futur mariage, sont obligs, sous peine d'excomunication, de nous
     en donner connaissance, de mme qu'il est dfendu, sous la mme
     peine, d'en apporter aucun, par malice et sans cause!...

Des empchements!... Quelle pouvantable ironie!... Mlle de
Sauvebourg n'en connaissait que trop des empchements!...

Une inspiration du dsespoir traversa son cerveau. Elle eut l'ide de se
lever, et de crier, l, devant tous: Non ce mariage ne peut avoir lieu,
Norbert est  moi, il est mon mari devant Dieu, nous sommes unis par un
lieu plus fort et plus indissoluble que tous les liens terrestres... par
un crime.

Mais au milieu de ce dsastre, et lorsqu'elle tait comme crase sous
les ruines de son bonheur et de ses chres esprances, son intraitable
orgueil la sauva d'elle-mme.

Grce  un prodigieux effort, elle se redressa, plus blanche que sa
collerette, mais souriante. Et apercevant  quelques chaises d'elle, une
jeune fille de ses amies, elle eut le courage inou de lui adresser un
petit geste amical, comme pour lui dire:

--Qui se serait jamais attendu  cela?...

Toute son intelligence se concentrait sur ce point: faire bonne
contenance, et pour y parvenir elle n'avait pas trop de toute son
nergie. La voix des chantres bourdonnait insupportablement  ses
oreilles, l'odeur de l'encens lui donnait des nauses. Il lui semblait
qu'elle allait s'vanouir, et que cette messe n'en finissait pas.

Enfin, le prtre se retournant vers les fidles, entonna l'_Ite missa
est_. Mlle Diane saisit le bras de sa femme de chambre, et sans
prononcer une parole l'entrana. Elle avait soif de solitude, comme ces
lutteurs qui, blesss  mort, s'efforaient de drober les convulsions
de leur agonie.

A Sauvebourg, une motion nouvelle l'attendait.

Au moment o elle pntrait sous le vestibule, un domestique vint 
elle, dont la figure tait toute dcompose.

Ah! mademoiselle, lui dit cet homme, quel malheur! Monsieur et Madame
vous attendent dans leur appartement... C'est horrible!

Sans plus s'informer, elle monta lentement. Elle ne doutait pas qu'il ne
dt tre question de Norbert. Quand on a une proccupation poignante, on
y rapporte toute chose. Sans doute, ses parents avaient appris ses
imprudences, peut-tre pis!...

Lorsqu'elle entra, son pre et sa mre, assis l'un prs de l'autre,
pleuraient. Elle s'avana, et alors le marquis, l'attirant  lui, la fit
asseoir sur ses genoux, et la pressa entre ses bras avec une sorte
d'garement.

--Pauvre fille! balbutia-t-il, pauvre chre fille, mon enfant
bien-aime, nous n'avons plus que toi!...

Le frre de Mlle Diane tait mort. Un exprs avait apport cette
affreuse nouvelle pendant qu'elle tait  l'glise.

Elle tait fille unique,  cette heure, seule hritire de plus de
soixante mille livres de rentes. Elle devenait un des brillants partis
de la province.

Voil ce qu'elle vit tout d'abord.

Pourtant elle pleura, elle aussi, comme ses parents, mais ses larmes
taient des larmes de rage.

Survenue huit jours plus tt, cette catastrophe la sauvait, elle
assurait son mariage avec Norbert; elle lui pargnait un crime
abominable.

Maintenant, ce n'tait plus qu'une effroyable raillerie du la destine,
un chtiment.

Pour son frre, elle n'eut pas un regret. Elle ne pouvait dtacher sa
pense de Norbert, et elle entendait toujours cette publication fatale.

Pourquoi cette surprenante dtermination, ce mariage odieux tout  coup
dcid?

Elle devinait un mystre et s'appliquait  le pntrer.

Qu'tait-il arriv  Champdoce? Le duc, contrairement aux affirmations
de Dauman, s'tait-il rtabli? Avait-il dcouvert la tentative de son
fils et en abusait-il pour lui imposer sa volont?

La journe se consuma en conjectures, et  chercher par quel moyen, quel
qu'il ft, elle parviendrait  rompre cette union. Car elle ne renonait
pas  lutter, elle ne dsesprait pas encore. Sa fortune nouvelle
pouvait faire pencher la balance de son ct.

Elle avait le pressentiment qu'elle triompherait quand mme, si elle
pouvait voir Norbert seulement une minute. N'tait-elle pas sre de son
empire sur lui? N'avait-elle pas dj, d'un seul regard, bris ses plus
fermes rsolutions? Serait-il capable de rsister  ses prires et 
ses pleurs? Elle le verrait  ses pieds, comme autrefois si, allant 
lui, elle lui disait:

--Je t'aime, tu es ton matre, et tu en pouses une autre!...

Mais il fallait arriver jusqu' Norbert, et promptement. Le pril
pressait. Les jours valent des annes.

Elle dcida que, cette nuit mme, elle s'chapperait de Sauvebourg, et
irait  Champdoce.

L'entreprise tait pleine de hasards, presque insense. C'tait jouer
son avenir d'un coup, peut-tre courir  l'abme.

Un peu aprs minuit, ayant jet une mante sur ses paules (lorsqu'elle
se fut assure que personne, dans la maison, ne bougeait), elle
descendit l'escalier  ttons, les pieds nus, et s'chappa par une porte
qui donnait sur la campagne.

Comment elle s'y prendrait pour arriver  Norbert? Elle n'tait pas
embarrasse. Souvent il lui avait dcrit l'intrieur du chteau de
Champdoce, et elle savait qu'il avait sa chambre au rez-de-chausse,
avec deux fentres sur la cour. Cela lui suffisait.

Quand elle fut arrive, elle hsita. Si elle allait se tromper de
fentre?

Elle se dit qu'elle tait trop avance pour reculer, que si un autre que
Norbert ouvrait, elle s'enfuirait, et  tout hasard, elle frappa  un
volet, doucement d'abord, puis plus rudement, enfin de toutes ses
forces.

Sa mmoire l'avait bien servie. Ce fut Norbert qui ouvrit en demandant:

--Qui va l?...

--C'est moi, Norbert, c'est moi, Diane...

Il l'avait si bien reconnue, qu'il recula en jetant un cri.

Elle profita de ce moment. L'appui de la fentre tait fort bas; elle y
monta hardiment et sauta dans la chambre.

--Que voulez-vous, demandait Norbert d'un air gar, que venez-vous
faire ici?

Elle le regardait et ne le reconnaissait pour ainsi dire plus, tant sa
physionomie tait trange. Elle eut peur, elle se troubla.

--Vous pousez Mlle de Puymandour? murmura-t-elle.

--Oui.

--Et cependant, vous prtendiez m'aimer!

Tous les ressentiments de Norbert se rveillrent, il se rapprocha.

J'tais un enfant, commena-t-il, j'tais ignorant de toutes choses,
quand pour mon malheur je vous rencontrai sur mon chemin. Qui se serait
dfi de vous, qui avez des yeux si purs que les anges doivent en avoir
de semblables? Oh! oui, je vous ai aime follement, jusqu'au renoncement
de la vie, jusqu'au crime. Vous, vous ne poursuiviez que le titre de
duchesse, et une fortune princire!

Mlle Diane eut un geste dsespr.

--Malheureux!... s'cria-t-elle, serais-je donc ici  cette heure, s'il
en tait ainsi? Mon frre est mort, Norbert, je suis aussi riche que
vous, et cependant me voici!... M'accuser d'un odieux calcul, moi!... Et
pourquoi? Sans doute parce que je n'ai pas voulu vous suivre quand vous
m'avez propos de fuir. O mon unique ami, c'tait notre bonheur  venir
que je dfendais, c'tait...

Elle s'interrompit, bante, la pupille dilate par la terreur.

La porte venait de s'ouvrir, et le duc de Champdoce entrait, balbutiant
des mots inintelligibles, riant de ce rire navrant des idiots.

--Comprenez-vous maintenant, reprit Norbert, pourquoi le souvenir de nos
amours m'est devenu abominable? Osez-vous bien parler de bonheur quand
toujours ce fantme de mon pre se dresserait entre nous?

Du doigt, Norbert lui montrait la fentre; elle la franchit de nouveau.

Mais elle tait transporte de rage et de jalousie, elle ne pouvait
pardonner  Norbert ce crime commis par elle, qui anantissait toutes
ses esprances, et son adieu fut une menace.

--Je me vengerai, Norbert, cria-t-elle;  bientt!




XI


Il n'avait fallu que trois jours, bien employs il est vrai, pour
terminer les prliminaires du mariage de Norbert et de Mlle Marie.

En trois jours, toutes les difficults avaient t leves ou cartes,
un contrat provisoire avait t sign et il avait t possible de
runir, pour les remettre au cur, les actes indispensables  la
publication des bans.

Et un samedi soir, les deux jeunes gens, M. de Puymandour disait: les
deux futurs, furent prsents l'un  l'autre.

Ils se dplurent. Au premier regard chang, il avaient prouv ce
sentiment d'instinctive rpulsion dont les annes ne triomphent pas
toujours.

Le malheur est qu'ils n'avaient prs d'eux personne qui s'en aperut,
personne surtout dou d'assez de tact pour les rapprocher, pour dtruire
les prventions qu'ils nourrissaient l'un contre l'autre, pour leur
inspirer,  dfaut de passion, cette mutuelle estime qui est la base des
amitis durables.

Lorsqu'elle tait encore sous le coup des obsessions de son pre,
inspire par le dsespoir, Mlle Marie avait song  confier  Norbert
le secret de son coeur. Elle avait eu l'ide de lui tout avouer, de
lui dire qu'elle en aimait un autre, qu'elle ne l'pousait que par
contrainte et force, et qu'elle le conjurait de rompre en prenant sur
lui la responsabilit de la rupture.

Hlas! elle tait faible. Au moment de parler, elle eut peur. Elle se
tut, laissant chapper la seule chance qu'il y et de conjurer les
malheurs qui menaaient deux existences.

Car Norbert, au premier mot, se ft retir, heureux sans aucun doute de
ce prtexte, et c'en tait un excellent, de ne pas tenir l'engagement
vis--vis de lui-mme, d'obir  son pre, maintenant que son pre ne
pouvait plus commander.

En attendant, il avait t admis  faire sa cour.

Chaque jour, un peu aprs midi, il arrivait chez M. de Puymandour charg
d'un norme bouquet.

On l'introduisait au salon, il remettait ses fleurs  Mlle Marie, en
balbutiant un compliment, elle le remerciait en rougissant beaucoup, et
ils s'asseyaient, ayant en tiers une vieille parente qu'on avait fait
venir d'Oloron pour la circonstance.

Alors, pendant des heures, ils restaient en prsence, elle penche sur
quelque broderie, lui ne sachant quelle contenance garder, cruellement
embarrasss, n'ayant rien  se dire, ne disant rien le plus souvent, en
dpit d'efforts inous pour maintenir vivante un semblant de
conversation banale.

Jamais ils n'taient si contents que lorsque M. de Puymandour leur
proposait une excursion dans les environs. Avec lui, du moins, il n'y
avait pas  redouter la pnible gne du silence.

Mais ces promenades taient rares, M. de Puymandour n'ayant pas une
minute  lui, et se donnant, selon ses propres expressions, un mal de
chien.

Jamais on ne l'avait vu brillant, bruyant, empress, press, comme
depuis que ce bienheureux mariage tait la nouvelle du pays.

On ne rencontrait plus que lui sur les chemins,  cheval ou en voiture.
Il portait lui-mme ses invitations, et sa vanit s'panouissait aux
flicitations dont on le comblait.

Et ce n'tait pas tout. Il avait encore  surveiller les prparatifs de
la noce. Il la voulait magnifique.

Norbert lui avait bien fait remarquer que toutes les splendeurs qu'il
rvait seraient juges inconvenantes, en prsence de la situation
affreuse du duc de Champdoce; il n'avait rien voulu entendre.

On remettait tout  neuf, on abattait des cloisons, on posait des
tentures, on peignait sur les voitures les armes des Champdoce prs des
armes de Puymandour. Quelle gloire!...

On les retrouvait partout, ces armes: au-dessus de toutes les portes,
sur les meubles et sur la vaisselle, sur les plus menus objets. M. de
Puymandour les et fait broder sur sa poitrine s'il l'et os.

A ces bruits de fte, au milieu de tout ce tumulte, la tristesse de
Norbert et de Mlle Marie redoublait. On et dit,  les voir ples et
mornes, qu'ils avaient comme le pressentiment de l'avenir qu'on leur
prparait.

M. de Puymandour avait des yeux pour ne pas voir. Se trouvait-il seul
avec eux? c'tait pour les accabler de railleries dont le got devenait
de plus en plus douteux.

Un jour, cependant, il rapporta de ses courses une telle nouvelle, qu'il
courut au salon, o il savait trouver ses amoureux, ainsi qu'il
disait.

--Eh bien! mes enfants, leur cria-t-il ds le seuil, votre exemple est
bon, et on le suit. Le maire et le cur auront de la besogne cette
anne.

Mlle Marie interrogeait son pre du regard.

--C'est comme cela, poursuivit-il. On vient de me parler d'un mariage
qui suivrait de prs le vtre et qui ferait du bruit aussi.

--Lequel?...

--Quand M. de Puymandour tenait une histoire qu'il jugeait intressante,
il en abusait impitoyablement.

--Vous connaissez, demanda-t-il  Norbert, le fils du comte de Mussidan?

--Le vicomte Octave?

--Prcisment.

--Je croyais qu'il habitait Paris.

--Il l'habite, en effet, et mme y fait ses farces. Mais il est ici,
chez son pre, depuis huit jours, et voici que dj il a le coeur
pris. Devinez un peu  qui on le marie? je vous le donne en cent, je
vous le donne en mille...

--Nous ne devinerons jamais, cher pre, ainsi ne nous fais pas languir.

M. de Puymandour crut devoir prendre son air le plus mystrieux.

--Ce que je vous en dis, continua-t-il, est entre nous. Je le tiens de
Gavinet, le notaire,  qui j'ai promis le secret; ainsi... Il parat que
le comte Octave de Mussidan va pouser Mlle Diane de Sauvebourg.

Mlle Marie eut un geste incrdule.

--Ce n'est gure probable, fit-elle. Il n'y a pas huit jours que Mlle
Diane a perdu son frre.

--Raison de plus, parbleu! La voici une riche hritire, maintenant. Les
Mussidan, qui sont plus fins que l'ambre, sont trs capables d'avoir
crit  leur fils d'accourir, afin de devancer tous les partis qui vont
se prsenter. Octave est venu, c'est un charmant cavalier, et ma foi! je
trouve cela tout naturel.

Norbert tait devenu fort rouge d'abord, puis livide. Si grand avait t
son saisissement, qu'il faillit laisser chapper un album qu'il tenait.

Mais la prcaution qu'il prit de dtourner la tte pour cacher son
motion tait inutile, ni Mlle Marie ni son pre n'avaient remarqu
son trouble.

M. de Puymandour poursuivait:

--J'approuve, du reste, le vicomte de Mussidan. Mlle Diane, outre que
sa beaut est surprenante, me parat de tous points une personne
accomplie. On n'a pas plus grand air. Quelle hauteur, quels ddains!...
Rien qu' la voir, on devine la fille de grande maison, tenant en un
profond mpris le commun de l'humanit. Quant  son esprit, j'en ai
prouv le piquant.

Il se retourna vers sa fille et ajouta:

--Voil, Marie, le modle que vous devez vous proposer maintenant que
vous allez tre duchesse. Combien de fois n'ai-je pas eu  vous
reprocher la modestie que vous outrez! Vous n'entrez pas dans un salon,
vous vous y glissez.

Comment voulez-vous qu'on vous accorde les gards dus  votre rang, si
vous ne paraissez pas en avoir conscience?

Lorsqu'il abordait ce chapitre, M. de Puymandour ne tarissait pas.
Mlle Marie le savait, aussi profita-t-elle d'un moment o il
reprenait haleine, pour s'esquiver sous prtexte d'un ordre  donner.

Le comte ne se fcha pas trop de ce manque du rvrence filiale, Norbert
lui restait.

--Pour en revenir  Mlle Diane, reprit-il, je viens de la rencontrer
 l'instant, sortant de chez la mre Rouleau. Le noir lui sied,
parbleu!...  ravir. Dcidment un deuil est une bonne fortune pour une
blonde... Mais, pardon, je suis l  vous chanter ses mrites, comme si
vous ne les connaissiez pas mieux que personne...

--Moi? monsieur le comte.

--Vous, monsieur le marquis... Ah a, voudriez-vous nier, par hasard?

--Quoi?

--Que vous lui avez fait la cour, et de trs prs mme, mon gaillard!
Allons, bon! voil que vous rougissez... il n'y a pas de quoi. On est
jeune, on est amoureux, on a une matresse...

--Mais, monsieur le comte, je vous jure...

M. de Puymandour clata de rire.

--A d'autres, marquis, interrompit-il,  d'autres! On vous a trop
souvent rencontrs ensemble sous la coudrette... Eh! eh!... la
discrtion est inutile.

[Illustration:--Grce, mon pre! grce!]

Vainement Norbert essaya de se dfendre, de protester avec toute
l'nergie de la vrit, il s'adressait au plus ttu des hommes.

--Vous n'avez d'ailleurs rien  vous reprocher, poursuivait le comte.
Certainement vous n'avez pas tromp Mlle Diane. Pouvait-elle esprer
devenir votre femme? Non, puisqu'elle n'avait pas le sou. Ah! maintenant
que son frre est mort et qu'elle est riche, ce serait une autre
histoire...

Positivement, cette thorie ignoble tait celle de M. de Puymandour.
Elle rvolta si bien l'honntet de Norbert qu'une rplique fort
blessante lui vint aux lvres. Il se contint, ayant un parti pris de
rsignation.

Mais il tait si rellement indign qu'il ne put prendre sur lui de
rester  dner, et que, rsistant aux pressantes instances du comte,
prtextant des soins  donner  son pre, il se retira.

Les sentiments les plus confus et les plus contraires s'agitaient en
lui, pendant qu'il regagnait Champdoce. Il souffrait.

Cependant, il doutait encore des assertions de M. de Puymandour, et il
songeait au moyen de savoir la vrit, quand, en sortant de Bivron, sur
la grande route, il s'entendit appeler par quelqu'un qui courait
derrire lui.

--Monsieur le marquis! monsieur!...

Il se retourna et se trouva on face de Montlouis, ce fils du fermier de
son pre, dont, l'hiver prcdent,  Poitiers, il avait fait son
confident et son ami.

--Vous ne m'aviez pas aperu en passant, monsieur le marquis?
demanda-t-il.

Montlouis, autrefois, tutoyait Norbert; mais il avait depuis trois mois
pntr dans un monde o on lui avait appris la distante norme qui le
sparait, lui fils d'un paysan, n'ayant pas cent louis de rentes, d'un
grand seigneur millionnaire.

--J'tais trs proccup, rpondit Norbert.

Et, craignant d'avoir froiss son ancien camarade, il lui tendit la
main.

--Voici une semaine, reprit Montlouis, que je suis revenu au pays avec
mon patron. Car j'ai un patron, maintenant. M. le vicomte de Mussidan
m'a dfinitivement attach  sa maison en qualit de secrtaire, ou
plutt d'intendant. M. Octave n'est peut-tre pas trs commode, il se
met pour un rien dans des colres pouvantables; mais au fond, c'est le
meilleur des hommes. Je suis enchant de ma position.

--Allons tant mieux, mon ami, tant mieux.

Mais ce n'tait pas uniquement pour lui communiquer ces dtails que
Montlouis avait couru aprs Norbert.

--Et vous, monsieur le marquis, continua-t-il, vous allez pouser
Mlle de Puymandour? Quand ou me l'a appris, j'ai failli tomber de mon
haut.

--Pourquoi? s'il te plat.

--Dame!... monsieur, j'en tais encore au temps o nous allions
attendre, au bout d'un certain jardin, que certaine petite porte
s'ouvrt mystrieusement.

--Tu aurais d oublier cela, Montlouis.

--Oh!... monsieur, je vous en parle, mais nul autre que vous, quand il
s'agirait de ma tte, ne m'arracherait un mot  ce sujet. Je voulais
vous dire que les hasards de la vie sont bien surprenants. Pensez que
votre ancienne...

D'un geste menaant Norbert l'interrompit.

--Malheureux!... s'cria-t-il, qu'oses-tu dire!...

--Monsieur!...

--Sache bien que Mlle de Sauvebourg est aussi pure que le jour o je
l'ai aperue pour la premire fois. Elle a t folle, elle a t
imprudente, oui; coupable, non. Je le jure devant Dieu!

--Et je vous crois, monsieur, je vous crois!...

Le fait est qu'il ne croyait pas un mot de ce que disait Norbert, et il
tait ais de le comprendre  sa physionomie et  son accent.

--Toujours est-il que Mlle de Sauvebourg va devenir ma patronne.

--Elle!... tu en es sr?

--J'ai du moins de fortes raisons de le croire; on ne parle que de cela
 Mussidan.

Ainsi donc, M. de Puymandour tait exactement inform, Norbert tait
bien forc de se rendre.

--Cependant, interrogea Norbert, quand le vicomte a-t-il pu voir Mlle
Diane? o? comment?

--Oh! bien simplement. A Paris, M. Octave tait assez li avec le fils
du marquis de Sauvebourg, et il l'a visit souvent pendant sa maladie.
Ds que les parents de ce pauvre jeune homme ont su monsieur le vicomte
ici, ils l'ont fait demander, et il s'est rendu  leurs dsirs.
Naturellement il a vu Mlle Diane, et il est revenu enthousiasm, si
pris qu'il en rve.

L'irritation de Norbert tait devenue si visible, que Montlouis
s'arrta, convaincu qu'il tait amoureux et jaloux.

--Aprs cela, ajouta-t-il, en manire de consolation, rien n'est encore
dcid!...

Mais Norbert tait trop boulevers pour supporter davantage le bavardage
de Montlouis. Il lui serra la main, lui dit brusquement: au revoir, et
s'loigna  grands pas, le laissant plant au beau milieu de la route,
immobile et muet d'tonnement.

C'est que jamais, mme au plus beau temps de ses amours, le seul nom de
Diane ne l'avait tant remu, et il tait furieux contre lui-mme.

--Quoi!... se disait-il, aprs tout ce qui s'est pass, je ne puis
prendre sur moi de l'oublier!... Je sais qu'elle se jouait de moi; je
n'tais que l'instrument de son excrable ambition; elle a froidement
prpar l'assassinat de mon pre, et je l'aimerais encore!... Ne suis-je
donc qu'un lche! et, pour cesser de penser  elle, faudra-t-il
m'arracher le coeur!...

Aux tortures dj insupportables de Norbert, s'ajoutaient  cette heure,
les plus horribles inquitudes.

Interrogeant l'avenir, il ne dcouvrait que malheurs et pressentait les
plus affreuses complications. Tout tournait contre lui.

Il lui semblait qu'il tait comme enferm dans un cercle d'airain qui,
de moment en moment, allait se rtrcissant et finirait par le broyer.

Il voyait Mlle de Sauvebourg pousant le vicomte Octave de Mussidan
et rencontrant Montlouis au service de son mari.

Quelles seraient ses impressions, quand elle se trouverait en face de ce
confident de ses anciennes amours, de ce jeune homme qui, dix fois,
quand Norbert tait retenu  Champdoce, tait venu lui porter une
lettre, chercher une rponse?

Et Montlouis!... quelle conduite tiendrait-il? Aurait-il le sang-froid
et le tact ncessaires pour sauver une situation si dlicate?

Que rsulterait-il de ce rapprochement qui paraissait une cruelle ironie
de la Providence?

Trs probablement la femme ne se rsignerait pas  subir l'odieuse
prsence du complice des fautes de la jeune fille. Elle s'empresserait
d'imaginer quelque prtexte pour le faire loigner. Lui ne serait pas
dupe, et furieux de perdre une position qui lui plaisait et qui faisait
toute sa fortune, il parlerait.

Montlouis parlant, M. de Mussidan justement indign d'avoir t si
misrablement tromp, chasserait sa femme sans mnagements.

Que ferait Diane, quand elle se verrait irrmissiblement perdue, mise au
ban de ce monde o elle prtendait rgner?

Ne chercherait-elle pas  se venger de Norbert?

Il en tait  se demander si la mort ne serait pas un bienfait, lorsque,
approchant de Champdoce, il vit surgir devant lui la fille de la mre
Rouleau.

Cache derrire une haie depuis plus de deux heures, elle guettait son
passage.

--J'ai une commission pour vous, monsieur, lui dit-elle.

Il prit une lettre qu'elle lui tendait, l'ouvrit et lut:

     Vous dites que je ne vous aime pas; vous voulez des preuves, sans
     doute! Eh bien, partons ensemble ce soir... Je serai perdue, mais 
     vous.

    --Rflchissez, Norbert, il en est temps encore. Demain il sera
     trop tard...

C'tait Mlle de Sauvebourg qui osait lui crire!

Longtemps il tint les yeux attachs sur cette lettre, pour lui d'une si
poignante loquence, comme s'il et espr qu'elle trahirait quelque
chose de la pense qui l'avait dicte.

L'criture d'ordinaire si ferme et si nette de Mlle Diane tait
tremble et confuse. Les trois derniers mots taient presque illisibles.
En plusieurs endroits, le satin du papier tait enlev. taient-ce des
traces de larmes?

Mais l'criture ment; on peut mouiller du papier avec quelques gouttes
d'eau.

Cependant il comprenait que, pour tenter cette dmarche suprme, pour
risquer l'humiliation d'un refus de sa personne, qu'elle offrait, elle
avait d faire  son indomptable orgueil la plus horrible violence.

--Si elle m'aimait, pourtant!... murmura-t-il.

Il hsitait, oui, il hsitait saisi de cette ide qu'elle sacrifiait
pour lui honneur, famille, fortune, qu'elle tait  lui s'il la voulait,
qu'il ne tenait qu' lui d'tre avant deux heures prs d'elle, au fond
d'une voiture, fuyant vers quelque pays nouveau; son coeur battait 
rompre sa poitrine, quand  cinquante pas sur la route, il aperut un
homme qui s'avanait: son pre.

C'tait la seconde fois que, par sa seule prsence, M. de Champdoce
triomphait des plus puissantes sductions de Mlle Diane.

--Jamais! s'cria Norbert--avec un tel emportement, que la fille de la
mre Rouleau fit un bon en arrire,--jamais! jamais!

Et froissant la lettre avec une rage inconsciente, il la jeta sur le
chemin o Franoise la ramassa prcieusement l'instant d'aprs, et se
prcipita vers son pre.

Le duc tait alors remis de son attaque.

Remis... en ce sens, du moins, que la vie tait sauve, qu'il se
levait, marchait, mangeait et dormait comme avant.

Mais l'me ne commandait plus au corps. L'intelligence, l'tincelle
divine, paraissait pour toujours teinte.

Guid par l'instinct, par une sorte de mmoire de la chair qui survit 
la raison, il accomplissait mcaniquement une partie des actes qui lui
taient habituels. Ainsi, il faisait aux environs sa tourne
quotidienne, il allait regarder les ouvriers travailler aux champs, il
visitait les curies et les tables, mais de ce qu'il faisait, il
n'avait nulle conscience.

Mme cet tat du duc avait soulev des difficults dont Norbert ne se
ft pas tir de sitt sans l'aide de M. de Puymandour.

Mais cet excellent comte, naturellement actif, avait, en ces
circonstances, ralis des prodiges. Grce  un conseil de famille et
des jugements, il avait obtenu pour Norbert l'mancipation et le droit
d'administrer provisoirement la fortune.

Tout cela retarda un peu le jour du mariage. Il arriva cependant.

Ds le matin, aprs une nuit pouvantable, Norbert avait t saisi par
son beau-pre. Livr ensuite aux compliments et aux empressements des
invits qui arrivaient en foule, il n'eut pas une seconde de rflexion.

A onze heures, il monta en voiture. On le conduisit  la mairie d'abord,
puis  l'glise. A midi, tout tait fini; il tait li pour la vie.

Que lui importait, aprs cela, la magnificence qu'avait dploye M. de
Puymandour! Un seul des vnements de cette journe d'tourdissement
devait rester grav dans sa mmoire.

Un peu avant le dner, on lui prsenta le vicomte Octave de Mussidan,
et, aprs l'avoir compliment, le vicomte profita de la circonstance
pour annoncer officiellement son mariage avec Mlle de Sauvebourg.

Cinq jours plus tard, les nouveaux poux taient installs  Champdoce.

Pris entre une femme qu'il ne pouvait aimer, dont la tristesse mortelle
lui semblait un reproche, et son pre frapp d'imbcilit, Norbert tait
assailli d'ides de suicide.

Consum de regrets et de remords, ne concevant aucun but  donner  sa
vie, n'apercevant pas de terme  son supplice, il s'affermissait de plus
en plus dans son fatal dessein, quand un matin on vint le prvenir que
son pre refusait de se lever.

On envoya chercher le mdecin qui jugea le duc en danger.

Une sorte de raction, en effet, se produisait. Toute la journe, le
malade s'agita terriblement. Sa langue, qui tait reste fort
embarrasse, parut se dgager, et  la tombe de la nuit il parlait
librement. Et alors un dlire effrayant s'empara de lui, et Jean et
Norbert durent loigner tout le monde. Il y avait  craindre que le duc
ne rvlt le secret de son mal,  chaque moment les mots de poison ou
de parricide revenaient dans ses phrases incohrentes.

Vers les onze heures, cependant, il s'tait calm et paraissait assoupi,
quand tout  coup il se dressa sur son sant en appelant d'une voix
forte: A moi!

Norbert et Jean se prcipitrent vers le lit et furent terrifis.

Le duc avait repris sa physionomie d'autrefois, son oeil brillait, sa
lvre tremblait comme lorsqu'il tait irrit.

--Grce?... cria Norbert en tombant  genoux, grce, mon pre.

M. de Champdoce tendit doucement la main vers lui.

--Mon orgueil tait insens, pronona-t-il, Dieu m'a puni. Mon fils, je
vous pardonne.

Le malheureux jeune homme sanglotait.

--Je renonce  mes projets, mon fils, je ne veux pas que vous pousiez
Mlle de Puymandour, puisque vous ne l'aimez pas.

Norbert s'tait  demi soulev:

--Je vous ai obi, mon pre, murmura-t-il, elle est ma femme.

Le visage de M. de Champdoce  ces mots exprima la plus affreuse
angoisse; ses yeux roulrent dans leur orbite, il raidit ses bras en
avant comme s'il et voulu carter un fantme, et d'une voix rauque il
cria:

--Malheureux!... Trop tard!...

Une convulsion suprme le rabattit sur ses oreillers; il tait mort!

S'il est vrai que parfois, pour les mourants, le voile de l'avenir se
dchire, le duc de Champdoce avait vu.




XII


Repousse par Norbert, brutalement chasse, Mlle Diane reprit, la
mort dans l'me, le chemin de Sauvebourg, que l'instant d'avant elle
parcourait palpitante d'espoir.

L'apparition du duc de Champdoce l'avait terrifie. Elle comprenait
l'horreur du crime, maintenant qu'elle l'avait vu.

Elle courait, perdue, car il lui semblait que des voix effroyables se
mlaient aux mugissements de la tempte, et que dans les tnbres,
autour d'elle, des spectres la menaaient.

Mais son imagination n'tait pas de celles qui restent longtemps
frappes. Lorsqu'elle et regagn sa chambre, sans bruit, comme elle
l'avait quitte, quand elle et fait disparatre ses vtements souills
de boue et de toutes les traces de sa sortie, elle commena  se
remettre et mme ne tarda pus  sourire de ses terreurs.

Rflchissant, elle se disait que, sans l'arrive du duc, elle et
peut-tre reconquis Norbert, et que dsesprer serait faiblesse tant que
le Oui fatal ne serait pas prononc.

Accable de honte sur le moment, et frmissante, elle avait menac
Norbert. Plus calme  cette heure, elle sentait qu'elle ne pouvait
prendre sur elle de le har.

Toute sa haine s'adressait  cette autre femme, cette rivale, cette
Marie de Puymandour qui avait t comme son mauvais gnie.

De celle-l, oui, il fallait se venger.

La voix secrte du pressentiment disait  Mlle Diane, que c'tait de
ce ct qu'elle devait chercher des raisons de rompre ce mariage dont
les bans avaient t publis le matin mme.

Mais avant de rien entreprendre, connatre le pass de Mlle de
Puymandour tait indispensable. Mlle Diane se jura qu'elle
connatrait ce pass.

Telles taient les dispositions de Mlle de Sauvebourg quand on lui
prsenta le vicomte de Mussidan, l'ami de ce frre dont la mort la
faisait si riche.

Il n'accourait pas sur un avis de son pre, ainsi que l'avait
charitablement suppos M. de Puymandour.

Le hasard seul le ramenait dans sa famille, ou plutt le dsir d'obtenir
de la munificence paternelle de quoi teindre quelques dettes devenues
gnantes.

Octave de Mussidan,  cette poque, runissait,  un degr suprieur,
toutes les conditions qui, au dbut de la vie, promettent et mme
paraissent assurer de longues annes de bonheur.

Grand, bien fait, dou de la plus heureuse physionomie, ayant une sant
de fer, il avait en outre les avantages d'un beau nom et d'une fortune
considrable.

Deux femmes, qui taient la grce et l'esprit mmes: sa mre, une
Rhteau de Commarin et sa tante, veuve de ce gnral de Sairmeuse, si
fameux sous la Restauration, s'taient charges de son ducation
sociale.

Envoy  Paris  vingt ans, avec une pension assez forte pour y faire
bonne figure, il se trouva du premier coup, grce aux alliances de sa
famille, lanc dans la socit du grand monde.

Ml aux viveurs de bonne compagnie du caf de Paris,  une poque o
les Septdeuil, les Maufort, les Dreycant et les Sarbovze donnaient le
ton, il eut vite perdu le fonds de navet apport de sa province, et
conquis cette assurance qui donne la conscience d'une certaine
supriorit et la domination des choses  demi faciles.

S'il est vrai que les gens heureux dont les dsirs s'parpillent en
mille satisfactions sont incapables de sentiments srieux, Octave de
Mussidan devait tre  l'abri des orages d'une grande passion.

Cependant, il n'en fut pas ainsi.

A la seule vue de Mlle de Sauvebourg, il ressentit cette commotion
intrieure que Stendhal appelait le coup de foudre, prsage d'un de
ces amours qui font le dsespoir ou la flicit de la vie entire.

Il est vrai que jamais Mlle Diane n'avait t aussi trangement
sduisante qu'elle l'tait alors, et que jamais elle ne le fut  un
degr gal.

[Illustration: Elle essaya de le lui arracher.]

Octave de Mussidan lui dplut. Il tait trop diffrent de Norbert.

Entre ce gentilhomme si correct, et le sauvage de Champdoce, elle ne
voyait nul rapport, nulle comparaison possible.

Rien, d'ailleurs, rien au monde n'tait capable d'effacer du coeur de
Mlle de Sauvebourg l'image de Norbert lui apparaissant pour la
premire fois dans les bois de Bivron, son fusil encore fumant  la
main, vtu de sa veste de bure.

C'est ainsi qu'elle aimait  se le figurer, frmissant d'nergie
contenue, rougissant, intimid, osant  peine lever sur elle ses beaux
yeux tremblants.

Cependant Octave tait pris, et il s'abandonnait dlicieusement au
sentiment qui l'envahissait et qui,  chacune de ses visites 
Sauvebourg, le pntrait davantage.

Mais, en amoureux chevaleresque, et qui prtend ne tenir la femme aime
que de sa seule et libre disposition, il s'adressa tout d'abord 
Mlle Diane.

Ayant russi  se trouver un instant seul prs d'elle, respectueusement
et de la voix la plus mue, il lui demanda si elle daignait permettre
qu'il sollicitt du marquis de Sauvebourg, l'honneur de son alliance.

Cette dmarche la surprit extrmement. Tout entire aux anxits de la
lutte qu'elle avait entreprise, elle ne s'tait aperue de rien.

Elle fut affreusement impressionne: autant qu'un malade  qui le
chirurgien annonce que c'est assez s'engourdir dans la souffrance, et
qu'une horrible opration est devenue ncessaire.

Octave la forait, en quelque sorte, de regarder en face la ralit.

Elle arrta sur M. de Mussidan un indfinissable regard, et aprs une
longue hsitation lui promit pour le lendemain soir une rponse
dcisive.

La nuit entire se passa en pouvantables hsitations. Avoir commis un
crime et n'en pas recueillir les fruits!... Cela ne pouvait lui entrer
dans l'esprit.

Le rsultat de ses mditations fut la lettre confie  la fille de la
mre Rouleau.

L'accus qui attend de la dlibration de ses juges un verdict de vie ou
de mort, n'endure pas tout ce que soutint Mlle Diane pendant qu'elle
guettait au bout du parc de Sauvebourg le retour de sa messagre.

Cette atroce agonie durait depuis plus de quatre heures, lorsque enfin
Franoise reparut tout essouffle.

--Qu'a-t-il dit? demanda Mlle Diane.

--Rien!... c'est--dire si; il s'est cri comme cela, avec des
gesticulations de furieux: Jamais!... jamais!...

Il ne fallait pas que cette fille pt se douter de quelque chose.
Mlle Diane eut la force de sourire.

--C'est bien ce que je pensais, fit-elle.

Et comme Franoise semblait vouloir ajouter quelque chose, elle
l'interrompit, lui remit un louis pour sa course et lui fit signe de
s'loigner.

Certes, Mlle de Sauvebourg tait anantie, mais elle prouvait en
mme temps cet indfinissable soulagement du joueur qui, risquant une
fortune aprs d'effroyables alternatives, perd son dernier louis et
s'crie: Enfin!...

Plus d'incertitudes dsormais, de doutes, d'angoisse, plus rien 
tenter. Nul espoir ne survivait, sinon celui de la vengeance.

Elle bnissait l'amour d'Octave, maintenant. Elle se disait que, marie,
elle serait libre, et qu'elle pourrait suivre Norbert et sa femme 
Paris.

Quand elle entra au chteau Octave venait d'arriver.

Il l'interrogea du regard, et d'un doux geste de tte, plein d'adorables
promesses, elle rpondit: Oui.

Ce consentement, pensait-elle, la librait du pass. Elle se trompait.

Elle comptait sans les imprudences commises, sans les complices, sans
Dauman.

En apprenant que le coup tait manqu--ce furent ses expressions,--le
vaillant Prsident avait t saisi d'une de ces terreurs, il disait:
souleurs, qui tuent leur homme.

Rapidement et sans bruit, il avait runi le plus possible d'argent
comptant, et ses paquets faits, il se tenait prt  s'envoler  la
premire alerte. Les nouvelles que lui donna M. de Puymandour le
tranquillisrent un peu; il ne fut vraiment rassur que lorsqu'il fut
bien sr que le duc avait perdu la raison, et que le mdecin avait cess
ses visites  Champdoce.

Mais alors, il fut pris de ce vertige dont est frapp l'homme qui mesure
le prcipice o il a failli rouler.

Ses nerfs, excits outre mesure, se dtendirent tout  coup, et telle
fut la raction qu'il dut se mettre au lit et que pendant une douzaine
de jours il fut en proie  une sorte de fivre crbrale.

Il commenait  se lever, lorsqu'on lui annona successivement le
mariage de Norbert et la mort du duc.

Ne dcouvrant plus l'ombre d'un danger, il recouvra ses facults
ordinaires de calcul, et se prit  rflchir en toute libert d'esprit.

Il avait dans son tiroir pour vingt mille francs d'obligations de
Norbert, de l'or en barre maintenant qu'il jouissait de ses droits. Mais
l'apptit vient en mangeant, et le Prsident ne tarda pas  trouver
que cela tait peu pour ses peines et rien pour les risques qu'il avait
courus.

De l  chercher les moyens de recueillir, de cette affaire, un regain
qui valt la moisson, il n'y avait qu'un pas, qu'il eut vite franchi.

En moins de rien, il eut arrt son plan et pris ses mesures, et pour sa
premire sortie, il alla rder autour de Sauvebourg.

Il se disait que ce serait bien le diable, si le hasard ne lui
fournissait pas l'occasion d'un petit tte--tte avec Mlle Diane.

Il lui fallut de la patience. Mlle Diane sortait tous les jours, mais
toujours accompagne, et il se gardait de se montrer.

Dauman avait bien fait quinze heures de faction en diverses fois, quand
enfin il eut le plaisir de voir celle qu'il guettait, se dirigeant seule
vers Bivron.

Il la suivit sans qu'elle pt s'en douter, parce qu' cet endroit la
route tait dcouverte, mais quand elle arriva  un petit bois qui est 
mi-chemin du bourg, il parut tout  coup.

Mlle de Sauvebourg ne l'avait pas aperu depuis qu'elle l'avait forc
d'aller aux renseignements, et sa vue lui causa la plus pnible
impression.

--Que voulez-vous? lui demanda-t-elle brusquement.

Il ne rpondit pas directement, mais, aprs s'tre confondu en excuses
de son audace, il commena  fliciter Mlle Diane de son mariage,
dont tout le monde s'entretenait, et dont il tait ravi, pour sa part,
car il lui tait respectueusement dvou, et il jugeait M. de Mussidan
bien suprieur comme genre, comme...

D'un geste elle arrta ce flux de paroles.

--Si c'est l tout ce que vous avez  me dire!... fit-elle.

Dj elle se dtournait, il osa l'arrter par un des coins de son chle.

--J'aurais encore quelque chose  ajouter, insista-t-il, relativement
... vous savez bien...

Elle s'impatientait.

--Relativement  quoi? demanda-t-elle, sans dguiser son profond mpris.

Il sourit bassement, s'assura d'un regard que personne n'tait  porte
de l'entendre, et, se penchant vers Mlle Diane, il murmura:

--C'est rapport au poison.

Elle se rejeta violemment en arrire, comme si elle et vu un aspic se
dresser sous ses pieds.

--Qu'osez-vous dire?... balbutia-t-elle.

--Mais dj il avait repris son air obsquieux, et il se rpandait en
plaintes et en rcriminations. Quel tour abominable elle lui avait jou!
Lui voler son flacon de verre noir!... Si tout se ft dcouvert, il et
certainement pay pour tous, et de sa tte, un crime dont il tait
innocent. Il en avait t malade de douleur, et  cette heure encore le
sommeil le fuyait et il tait poursuivi par d'affreux remords... Bien
plus, tout pouvait se dcouvrir encore...

--Au fait!... fit Mlle Diane en frappant du pied; au fait!...

--Eh bien!... mademoiselle, je ne saurais rester dans le pays; j'y meurs
d'inquitude; je veux passer  l'tranger... C'est ma fortune que me
cote cette affaire... Vous savez, quand il faut raliser... Je suis un
homme ruin...

--Enfin, que voulez-vous?

Le regard clair de Mlle de Sauvebourg arrt sur lui, gnait
atrocement Dauman.

Il voulait, il l'expliqua verbeusement, de quoi se consoler de l'exil...
un souvenir, un faible secours..., le strict ncessaire... le capital
d'une petite rente de trois mille francs.

Mlle de Sauvebourg tait incapable de modrer son indignation et de
cacher son dgot.

--Je comprends, interrompit-elle; vous voulez faire payer ce que vous
appelez votre dvouement.

--Mademoiselle...

--Et vous l'estimez soixante mille francs! c'est cher.

--Hlas! c'est  peine la moiti de ce que me cote cette malheureuse
affaire!...

--Oh!... je sais ce que je dois penser de ces exigences.

Dauman leva vers le ciel des bras plors:

--Des exigences! s'cria-t-il d'un ton larmoyant, ai-je donc l'air d'un
homme qui exige? Ah! il est dur d'tre ainsi mconnu... Que fais-je en
ce moment? Je viens  vous, humblement, chapeau bas, comme si je
demandais l'aumne. Si j'exigeais, ce serait autre chose. Je dirais: Je
veux tant, ou je parle. Qu'ai-je  perdre, en somme, si tout se
dcouvre? Presque rien. Je suis un pauvre homme, et je suis vieux. M.
Norbert, au contraire, et vous, mademoiselle, avez tout  risquer; vous
tes jeunes, riches et nobles, l'avenir vous promet le bonheur.

Il s'arrta pour juger de l'effet de ses paroles.

Mlle Diane rflchissait:

--Vous parleriez, fit-elle, qu'on ne vous croirait pas. Quand on avance
certaines choses de certaines gens, il faut des preuves.

--C'est vrai, mademoiselle; mais qui vous dit que je n'en ai pas?... Eh!
eh! je suis un homme de prcaution, moi, et j'ai la preuve de bien des
choses. Croyez-vous, par exemple, que si j'allais trouver M. le marquis
votre pre, il ne me donnerait pas une jolie somme bien ronde, du billet
que j'ai l, et qui clairerait singulirement M. de Mussidan! Je vous
donne la prfrence et vous vous plaignez!...

Tout en parlant, il sortait de sa poche un portefeuille crasseux, et il
en tirait un papier qui avait d tre chiffonn et ensuite liss
soigneusement.

Mlle Diane touffa un cri de frayeur et de rage.

Elle venait de reconnatre son dernier billet  Norbert.

--Ah! s'cria-t-elle, Franoise m'a trahie... sans doute pour me
rcompenser d'avoir sauv sa mre!...

Le Prsident tenait sa lettre entr'ouverte; elle pensa qu'il ne se
dfiait pas; d'un geste rapide comme la pense, elle essaya de la lui
arracher.

Mais il tait sur ses gardes; il recula en faisant du doigt un geste
ironique.

--Oh! que non pas, dit-il avec un accent d'odieuse familiarit. Il n'en
sera pas de ceci comme du petit flacon. Ce billet, je vous le rendrai en
mme temps qu'un autre que j'ai de vous adress  moi, quand j'aurai ce
que je demande. Jusque-l, rien... Si je suis pris, je veux m'asseoir
sur les bancs de la cour d'assises en bonne compagnie...

Mlle de Sauvebourg tait vritablement au dsespoir.

--Mais je n'ai pas d'argent!... s'cria-t-elle, une jeune fille n'a pas
d'argent!

--M. Norbert en a.

--Adressez-vous  lui, alors...

Dauman hocha la tte.

--Nenni!... fit-il, pas si sot!... Il m'en cuirait, peut-tre. Je
connais M. Norbert, il est tout le portrait de son pre... Tandis que
vous, mademoiselle, vous lui ferez prendre la chose en douceur... Vous y
tes quasi plus intresse que lui!

--Prsident!

--Oh!... il n'y a plus de Prsident qui tienne. Comment! je viens  vous
bien humblement, et vous me traitez comme le dernier des derniers!... Je
me rvolte,  la fin! Je suis honnte, moi, quarante-sept annes de
probit sont l pour le prouver. Je n'ai jamais empoisonn personne...
Assez de rebuffades! Nous sommes aujourd'hui mardi: si vendredi, avant
six heures, je n'ai pas ce que je demande, votre pre et M. de Mussidan
auront de mes nouvelles. Tenez-vous  vous marier?...

Il salua ironiquement, tourna les talons et s'loigna en disant:

--C'est  prendre ou  laisser!

Mlle de Sauvebourg tait comme ptrifie de tant d'impudence, et
Dauman avait dj disparu au tournant de la route, qu'elle cherchait
encore, et vainement, une rponse pour l'craser.

--Misrable!... murmura-t-elle, toute frmissante, misrable!...

Oui, misrable, en effet, mais il la tenait, et pour la perdre  tout
jamais, il n'avait qu' vouloir.

Et elle comprenait qu'il tait un homme  excuter ses menaces, dt-il
n'en retirer aucun profit, dt-il mme se compromettre srieusement pour
lui nuire, obissant  cet instinct de perversit qui pousse  faire le
mal pour le mal.

Mais les niais seuls se dsolent sans agir, trouvant comme une imbcile
consolation  rpter les ternels: Si j'avais su! des incapables et
des lches.

Les forts commencent par chercher comment se tirer d'affaire.

Ainsi fit Mlle Diane. Mais elle n'avait pas le choix des moyens.
Force tait d'en passer par o voulait Dauman. S'adresser  Norbert
tait l'unique ressource.

Certes, elle ne doutait pas que Norbert ne ft tout au monde pour
prvenir et carter un pril qui le menaait autant qu'elle-mme, mais
l'ide d'implorer son secours rvoltait sa fiert.

Voil donc  quelles extrmits d'abjection elle tait descendue, elle,
une Sauvebourg! Voil o aboutissaient ses rves de grandeur et
d'ambition. Elle tait  la merci du plus vil des tres, d'un Dauman.
Elle en tait rduite  se traner aux genoux d'un homme qu'elle avait
trop aim pour ne le point har mortellement.

Cependant, elle n'hsita pas.

Au lieu de continuer sa promenade, elle se rendit directement chez la
veuve Rouleau et chargea Franoise d'aller trouver Norbert, et de lui
dire qu'il fallait absolument qu'il se rendit,  la nuit tombante,  la
petite porte du parc de Sauvebourg, qu'elle l'y attendrait, que c'tait
pour eux deux une question de vie ou de mort.

La seule contenance de Franoise  la vue de sa bienfaitrice, sa
rougeur, son trouble, avaient t le plus explicite aveu de sa trahison.

Mais Mlle Diane ne voulut rien remarquer et lui parla avec sa bont
accoutume. Certaine de la complicit de cette fille et de Dauman, elle
jugeait prudent de dissimuler et habile de la choisir encore pour
messagre.

Seulement le diable n'y perdait rien, et tout en regagnant Sauvebourg,
elle se jurait que Franoise payerait cher sa perfidie.

Ni les mille occupations des apprts d'un mariage, ni la prsence
d'Octave de Mussidan ne purent, le reste de la journe, distraire
Mlle Diane de son ide fixe.

Elle semblait doucement souriante, enjoue mme, et cependant elle tait
 la torture, elle suait sous son corset.

A mesure qu'approchait le moment qu'elle avait fix, son coeur se
serrait davantage, et les doutes les plus effrayants la poignaient.

Norbert viendrait-il au rendez-vous? Franoise aurait-elle pu parvenir
jusqu' lui? Et s'il avait quitt le pays!... Il y avait cinq jours
qu'on avait enterr le duc de Champdoce, et elle avait entendu dire que
Norbert annonait partout son intention d'aller habiter Paris avec sa
femme.

Et, s'il venait, quelle serait cette entrevue?

Cependant la nuit tombait; les domestiques apportaient au salon les
lampes allumes.

Mlle Diane s'esquiva et courut  la petite porte.

Norbert l'attendait.

Ds qu'elle parut, il s'lana d'abord vers elle, emport par un
mouvement involontaire, puis une rflexion soudaine le cloua sur place.

--Vous m'avez fait demander, mademoiselle? dit-il d'une voix rauque.

--Oui, monsieur le duc...

A ce titre de duc, donn sans rflexion, ils tressaillirent affreusement
l'un et l'autre. Ce titre, Norbert le devait  la mort de son pre,
c'est parce que Mlle Diane voulait tre duchesse, que M. de Champdoce
tait mort...

Elle se remit la premire, et aussitt, sentant le besoin d'en finir,
avec une volubilit elle se mit  exposer les odieuses prtentions de
Dauman, exagrant encore, quoiqu'il n'en fut gure besoin, la porte de
ses menaces.

Elle supposait que cette sclratesse du Prsident transporterait
Norbert de colre. A sa grande surprise, il demeura impassible. Il avait
tant souffert qu'il en tait venu  une morne insensibilit dont rien ne
semblait capable de le tirer.

--Soyez sans crainte, rpondit-il, je verrai Dauman...

Il paraissait sur le point de se retirer, elle l'arrta d'un geste.

--Vous me quittez ainsi, fit-elle tristement, sans un mot!...

--Que puis-je vous dire, mademoiselle, que peut-il y avoir de commun
entre nous?... Mon pre mourant m'a pardonn... je vous pardonne.
Adieu...

--Adieu donc, Norbert. Nous ne nous reverrons plus, sans doute. Je vais
me marier, on a d vous le dire. Pouvais-je rsister aux volonts de ma
famille? D'ailleurs  quoi bon!...

Elle s'interrompit comme si elle et t prs de succomber sous l'excs
de son motion, passa sa main sur ses yeux et ajouta:

--Encore adieu!... Souvenez-vous que personne autant que moi ne forme
des voeux ardents pour que vous soyez heureux.

--Heureux!... s'cria Norbert, moi! Est-ce possible! Pouvez-vous donc
tre heureuse, vous! Ah!... enseignez-moi alors ce qu'il faut faire pour
oublier, pour anantir la pense. Vous ne savez donc pas que prs de
vous j'avais rv des flicits dont l'ide sera le dsespoir de ma vie,
dont le souvenir ne s'effacera pas de mon coeur quand je vivrais mille
ans! Vous ne savez donc pas...

[Illustration: Des paysans entraient portant un brancard sur leurs
paules]

Il s'arrta, comme s'il et eu horreur de ce qu'il allait dire, comme
s'il et compris qu'il se trahissait, qu'il se livrait... Il se
dtourna brusquement et s'enfuit perdu.

Une joie farouche, la joie du triomphe entrevu, dut  ce moment clairer
le visage de Mlle Diane.

Cette entrevue, dont elle avait redout les motions, la laissait plus
froide que le marbre.

--Je ne l'aime plus, murmura-t-elle, et lui m'aime plus que jamais. La
vengeance devient facile.

Lorsqu'elle reparut au salon, sa satisfaction tait si vidente que le
vicomte Octave ne put s'empcher de lui en demander la cause.

Elle rpondit par une plaisanterie, mais gracieuse, presque tendre, car
elle tait pour son futur mari d'une amabilit qui le rendait le plus
heureux des hommes.

--Pourvu, pensait-elle, que Norbert voie Dauman  temps!

Il le vit. Le surlendemain mme, le fidle serviteur des Champdoce,
Jean, aborda Mlle Diane comme elle rentrait de la promenade et lui
remit un paquet assez volumineux.

Elle l'ouvrit. Il renfermait, outre les deux lettres que possdait le
Prsident, toute sa correspondance avec Norbert, plus de cent lettres
fort longues pour la plupart, et aussi compromettantes que possible.

Son premier mouvement fut de tout brler, et mme elle alluma une bougie
dans cette intention.

Mais elle rflchit, et dposa le paquet dans une cachette o se
trouvaient dj les lettres que Norbert lui avait crites.

--Qui sait!... murmurait-elle, tout cela servira peut-tre un jour.

Tout cela, en effet, devait servir... mais contre elle-mme.

Il en avait cependant cot soixante mille francs  Norbert, pour ravoir
ce que Dauman appelait ses garanties. Il dut, de plus, lui compter vingt
mille francs, montant des obligations qu'il avait souscrites.

Cette somme, ajoute  de notables conomies, constituait au Prsident
une si belle fortune, qu'il rsolut de quitter Bivron, et d'aller 
Paris chercher un thtre plus digue de ses capacits.

C'est pourquoi, huit jours plus tard, le pays apprit avec stupeur que
Dauman avait mis la cl sous la porte et tait parti enlevant la
plantureuse Franoise.

Deux femmes en pleurs allaient de maison en maison, semant l'incroyable
nouvelle, non sans force imprcations.

La veuve Rouleau, d'abord, qui accusait fort nettement Mlle de
Sauvebourg d'avoir prt les mains  une abomination qui lui ravissait
le pain de ses vieux jours, disait-elle.

Puis, cette vieille si louche, qui tait la mnagre du Prsident, et
qui se voyant abandonne, ne se gnait pas pour raconter comment Dauman,
le sclrat, n'avait jamais t huissier, et comme quoi toute sa science
judiciaire lui venait d'une maison centrale o il avait sjourn dix
ans.

Cette double fuite, si inattendue, du Prsident et de Franoise,
enchanta Mlle de Sauvebourg, bien qu'elle et assez de pntration
pour se douter des propos envenims dont elle serait le prtexte.

Ces propos, pensait-elle, n'arriveraient jamais jusqu' elle, et, en
revanche, elle tait dbarrasse de cette perptuelle apprhension de se
trouver inopinment face  face avec un de ses complices.

Dauman et cette malheureuse avaient quitt le pays d'une telle faon,
qu'il n'tait gure probable qu'ils eussent jamais l'effronterie d'y
revenir.

D'un autre ct, Norbert tait parti pour Paris avec sa femme, et M. de
Puymandour allait disant partout qu'on ne reverrait pas de sitt la
duchesse sa fille  Champdoce.

Mlle Diane respirait donc librement. Interrogeant l'horizon, il lui
semblait que tous les images menaants s'taient dissips.

L'avenir lui appartenait, elle pouvait s'occuper de son mariage.

Il devait avoir lieu dans une quinzaine de jours, et dj un des amis
d'Octave, qui devait tre son tmoin, M. de Clinchan tait arriv.
C'tait un brave garon, et point gnant, le plus poli et le plus
complaisant des hommes, prcieux aux jours d'ennui pour la quantit de
ridicules qu'il talait navement.

Mais Mlle de Sauvebourg se souciait peu de M. de Clinchan.

Elle avait jug la grandeur de l'amour qu'elle inspirait  Octave, et
elle s'tait mis en tte de tout faire pour l'augmenter encore.

Se faire aimer jusqu' l'aberration, jusqu' la stupidit, d'un homme
qu'on disait suprieur par l'esprit et par l'intelligence, qui devait
avoir l'exprience de la passion, lui semblait une tche digne de son
ambition et mettait un intrt palpitant dans sa vie.

Faire prendre, ds l'abord,  Octave, le pli de sa volont et de ses
caprices, c'tait prudence et prvoyance. C'tait, de plus, s'exercer
pour plus tard, quand elle serait  Paris, quand elle serait une femme 
la mode, et son succs ici devait lui donner la mesure de l'empire
qu'elle exercerait l-bas.

Octave fut pris, et tout autre l'et t  sa place. Elle avait le don
de la sduction, et jamais plus merveilleuse comdie d'amour ne fut
joue par la plus raffine des coquettes.

Le jour de son mariage, elle tait radieuse. Mais ce grand contentement
tait une affectation et une bravade. Elle se sentait observe. Lorsque
sortant de l'glise elle traversa la double haie des habitants de
Bivron rangs sur son passage, elle surprit plus d'un regard
malveillant.

Un malheur plus direct et plus rel l'attendait au chteau de Mussidan,
qu'elle allait habiter dsormais.

Elle y trouva Montlouis, et si grande que ft son audace, elle ne put
s'empcher de rougir jusqu' la racine des cheveux quand on le lui
prsenta.

Lui, heureusement, qui avait prvu le moment, avait eu le temps de s'y
prparer, et il fit bonne contenance.

Mais si respectueusement qu'il s'inclint, Mlle Diane, devenue Mme
de Mussidan, crut distinguer dans ses yeux cette expression d'ironique
mpris et de menace, qu'elle avait aperue dans les yeux de Dauman.

--Cet homme ne peut rester ici, pensa-t-elle, il ne restera pas.

Demander  Octave le renvoi de Montlouis tait simple et prompt. Mais
c'tait chanceux aussi. C'tait en quelque sorte provoquer ce jeune
homme  dire ce qu'il savait du pass.

Le plus sage tait de lui faire bonne figure et de dterminer son renvoi
 la premire bonne occasion.

Or, cette occasion ne pouvait se faire attendre longtemps. Octave tait
fort mcontent de son secrtaire.

Montlouis qui tait plein de zle, quand il habitait Paris avec son
patron, se relchait singulirement depuis son sjour  Mussidan. Il
avait renou des relations avec cette jeune fille de Chtellerault qu'il
adorait, et il ne se passait pas de semaine qu'il ne dispart
quelquefois deux jours entiers. Cela ne pouvait durer.

Ce ne fut cependant pas de ce ct que partit le premier coup qui
atteignit la jeune marie. De ce ct, elle tait en garde, et c'est
surtout ce qu'on ne saurait prvoir, le hasard, l'impossible, qu'il faut
craindre.

Il y avait une douzaine de jours qu'elle tait vicomtesse de Mussidan,
quand un aprs-midi, Octave lui proposa une promenade  pied. Elle jeta
un chle sur ses paules, et ils partirent, gais comme des amoureux en
vacances.

Ils suivaient le chemin charmant qui tourne le bourg de Bivron, quand
tout  coup ils entendirent de grands aboiements dans un taillis qui
borde la route.

Un chien de forte taille en sortit presque aussitt, qui, toujours
aboyant, se prcipita sur la jeune femme. Elle ne put retenir un cri.
Elle reconnaissait Bruno.

L'pagneul, arriv  elle, s'tait dress, et, appuyant ses pattes de
devant sur sa poitrine, avanait son museau fin et intelligent.

--A moi Octave!... balbutia-t-elle.

Mais dj M. de Mussidan avait cart l'pagneul.

--Ce chien vous a fait peur, mon amie? demanda-t-il.

--Oui!... une peur affreuse!...

Elle tait fort ple, en effet, et plus tremblante que la feuille. Elle
frmissait de cette reconnaissance, des suites qu'elle pouvait avoir. M.
de Mussidan, lui, observait les allures de Bruno.

Tout surpris de la rception qui lui tait faite, le bel pagneul
s'tait assis un peu  l'cart, et son oeil parlant semblait demander
une explication.

--Ce chien,  coup sr, ne voulait pas vous faire mal, dit enfin Octave.

--N'importe!... Chassez-le.

Et elle-mme s'avana sur Bruno, son ombrelle leve, comme pour le
frapper. Mais le chien ne s'enfuit pas. Croyant que son ancienne amie
voulait jouer avec lui, comme autrefois, il se mit  dcrire autour
d'elle des cercles rapides, jappant joyeusement, poussant de petits cris
de plaisir, comme pour la dfier et la provoquer  le poursuivre.

--Mais ce chien vous connat, Diane, remarqua M. de Mussidan.

--Moi!... d'o?... Comment?...

--Regardez plutt.

Bruno, en ce moment, lui lchait la main.

--Au fait, rpondit-elle sans savoir ce qu'elle disait, il est possible
que je l'aie caress je ne sais o, et qu'il ait plus de mmoire que
moi... Cependant, je ne me sens pas fort rassure; venez, Octave;
allons-nous-en.

Il la suivit, et il et vite oubli cet incident si Bruno, tout joyeux
d'avoir retrouv quelqu'un de connaissance, ne s'tait obstinment
attach  leurs pas.

--C'est singulier, rptait Octave, tout  fait singulier.

Il avait tout fait pour effrayer l'pagneul et il allait ramasser des
pierres pour les lui jeter, quand, dans un champ,  vingt pas de lui, il
aperut un paysan qui bchait.

--Eh!... mon brave!... lui cria-t-il, connaissez-vous ce chien?

--Oui bien, monsieur.

--A qui appartient-il?

--A notre matre, monsieur,  M. Norbert de Champdoce.

Ce nom seul secoua la jeune dame de Mussidan comme le choc d'une pile
lectrique.

--En effet, s'cria-t-elle vivement, je me souviens,  cette heure...
j'ai vu souvent ce chien chez la mre Rouleau, et je lui donnais du
pain... Il suivait toujours cette malheureuse qui est partie avec ce
vilain homme... Oui, je le reconnais maintenant, il doit s'appeler
Bruno. Ici, Bruno!...

Le chien accourut; et elle se baissa, bien moins pour le caresser que
pour cacher son visage qu'elle sentait plus rouge que le feu.

Octave reprit le bras de sa femme sans ajouter un mot. Le soupon venait
de l'effleurer de son aile de chauve-souris. Cette scne ne lui
paraissait pas naturelle, l'agitation de Diane tait bien
extraordinaire. De vagues dfiances, indtermines, qu'il n'et su
comment traduire, s'veillaient en lui.

Mme Diane, de son ct, tait horriblement tourmente. Cet accident
tait un avertissement. Il lui rvlait l'tendue du pril qu'elle
bravait tous les jours.

Elle se maudissait d'avoir t si faible, si pusillanime, si lche!
Comment une femme forte comme elle avait-elle pu perdre la tte  ce
point? Pourquoi se dfendre si nergiquement de connatre ce chien? 
quel propos?... Quelle maladresse que cette explication ensuite!...
Est-il donc vrai que la voix de la conscience peut touffer celle de la
raison!...

Si elle et dit tout simplement: Tiens! c'est Bruno, le chien du duc de
Champdoce! son mari n'et rien vu l de surprenant. Son trouble avait
fait, de la chose la plus simple du monde, un gros vnement.

La proccupation de son mari avait t visible aprs cette fatale
promenade. Elle avait surpris un soupon dans un coup d'oeil qu'il lui
avait jet. Comment l'effacer? Comment lui rendre sa scurit?

A tout hasard, elle se condamna  avoir dsormais une frayeur
insurmontable des chiens. En apercevait-elle un, elle poussait un cri.
Elle faisait tenir ceux d'Octave  la chane... Ah! n'importe, elle
sentait le terrain brlant sous ses pieds, il lui semblait qu'elle tait
environne d'une atmosphre explosible, qui  la moindre tincelle
allait s'enflammer!

De ce jour, la dame de Mussidan n'eut plus qu'une pense: partir,
quitter Bivron, fuir n'importe o, mais fuir.

Il avait t convenu qu'au sortir de l'glise les jeunes poux
trouveraient une chaise de poste qui les emporterait vers quelque
contre bnie, inconnue, o elle trouverait avec l'oubli et le calme, la
virginit de ses impressions.

Les vnements en avaient dcid autrement, et de semaine en semaine,
toutes sortes de raisons les retenaient  Mussidan.

Libre, la jeune femme n'et pas t arrte une minute par ces raisons
qui intressaient cependant la fortune et l'avenir; mais elle avait trop
 compter avec l'opinion de ceux qui l'entouraient pour oser paratre en
faire bon march.

Tout ce qu'elle pouvait raisonnablement tenter, c'tait de pntrer
Octave de son ide fixe, de ramener continuellement son esprit  cette
question de dpart, qu'il lui tait interdit d'aborder franchement.

A l'entendre parler devant les grands parents, on et jur qu'elle
voulait vivre et mourir  Mussidan.

Mais ds qu'elle tait seule avec son mari, elle avait l'art de lui
faire dire, tout en semblant le contrarier, qu'ils y taient fort mal,
que leur vie y tait envahie par des importuns, qu'ils s'y trouvaient
comme en tutelle, qu'ils ne s'appartiendraient vritablement que le jour
ou ils seraient dans leur mnage, serrs l'un contre l'autre, chez eux,
enfin!

Il est certain qu'Octave tait bien persuad qu'il avait pens tout cela
avant de le dire. Il serait parti s'il l'et pu.

--Voyons, murmurait la jeune femme, ne saurais-tu patienter un peu!

--Eh!... ni ton pre et le mien n'en finissent, avec leurs tracasseries
d'intrts.

Cependant il fallait  Mme Diane plus que de la patience, car elle
avait le pressentiment qu'une catastrophe tait proche, elle la
devinait, elle la sentait dans l'air.

La catastrophe arriva.

C'tait dans les derniers jours d'octobre, le 26, un jeudi, vers les
quatre heures de l'aprs-midi.

Elle venait d'achever sa toilette et tait accoude  une des fentres
de sa chambre, quand tout  coup la cour du chteau fut envahie par une
foule visiblement mue. Quelques femmes pleuraient s'essuyant les yeux
du coin de leur tablier.

Presque aussitt des paysans entrrent, portant un brancard sur leurs
paules.

Ce brancard tait entirement recouvert d'un drap, tout tach de sang
d'un ct, et sous la toile grossire, on distinguait nettement les
contours raides et immobiles d'un cadavre.

A cette vue, Mme Diane se sentit glace jusqu' la moelle des os;
elle tait saisie d'horreur, et cependant elle ne pouvait s'arracher de
cette fentre.

Le matin mme, son mari et M. de Clinchan, accompagns de Montlouis et
d'un domestique nomm Ludovic, taient partis pour chasser aux environs.

videmment, un de ces quatre hommes gisait sous ce drap. Lequel?...

Le doute dura peu Octave parut. Il n'avait plus figure humaine, il
paraissait mourant. M. de Clinchan et Ludovic le soutenaient chacun sous
un bras.

Le mort tait Montlouis!...

Il ne serait donc plus ncessaire de ruser pour obtenir le renvoi de
l'infortun secrtaire. Il n'y avait plus  craindre qu'il parlt!

Cette ide abominable traversant le cerveau de la jeune femme lui donna
la force de descendre pour s'informer, pour savoir... Mais,  moiti de
l'escalier, elle fut arrt par M. de Clinchan, qui montait, et qui,
hors de lui, la saisit brusquement par le bras, en lui disant d'une voix
rauque et brve:

--Remontez, madame, remontez...

--Mais qu'y a-t-il, au nom du ciel?

--Un malheur affreux!... Venez, rentrez chez vous; votre mari nous suit.

Elle rsistait, mais il employait presque la force; il la poussa jusque
dans sa chambre, et Octave s'y prcipita au mme moment.

En apercevant sa femme, il tendit les bras, l'attira  lui et, la
serrant contre sa poitrine, il clata en sanglots.

--Il pleure! murmura M. de Clinchan, il est sauv! J'ai cru qu'il allait
devenir fou.

Enfin, aprs bien des questions et des rponses incohrentes, Mme de
Mussidan comprit que son mari avait tu Montlouis,  la chasse,
involontairement...

Quelques heures plus tard, au salon, Ludovic expliquait cet horrible
accident, le mimait pour ainsi dire; et prouvait qu'il n'y avait en rien
de la faute de son matre, et qu'il fallait que la fatalit s'en ft
mle.

Diane crut  cette fatalit.

Et cependant on ne lui disait pas la vrit.

Montlouis tait mort pour elle, comme dj le duc de Champdoce. Il tait
mort parce qu'il l'avait connue, qu'il possdait son secret, qu'il avait
parl. La vrit, la voici:

Aprs un djeuner de chasseurs, dans les bois de Bivron, Octave, anim
par une bouteille de sauterne, s'tait mis  plaisanter Montlouis sur
ses frquentes absences, et  railler la femme qui en tait la cause.

Ils marchaient alors seuls, un peu en arrire de leurs compagnons.

Pendant un moment, Montlouis laissa maltraiter cette femme qu'il aimait
 la folie, mais  la fin, piqu par un sarcasme trop vif, il se rvolta
et rpondit peu poliment.

C'en tait assez pour irriter M. de Mussidan. Aprs avoir dclar  son
secrtaire qu'il ne tolrerait plus ses escapades, il lui reprocha
amrement de risquer une belle position pour une fille qui n'en valait
pas la peine, qui le trompait, se moquait de lui avec d'autres, pour une
drlesse, enfin.

Montlouis tait devenu plus blanc qu'un linge.

--Pas un mot de plus, monsieur, s'cria-t-il, je vous le dfends!...

Son accent tait si menaant que, persuad qu'il allait se prcipiter
sur lui, Octave leva la main pour le frapper.

[Illustration:--J'espre que nous sommes toujours amis.]

D'un saut de ct, Montlouis esquiva le coup, mais il tait ivre de
fureur, et cette insulte dernire acheva de lui faire perdre la tte.

--Que parlez-vous de duper, s'cria-t-il, vous qui pousez la matresse
des autres! Que parlez-vous de drlesses, vous dont la femme n'est
qu'une......

--Le mot n'tait pas prononc, qu'il tombait ayant reu en pleine
poitrine la charge entire du fusil d'Octave...

Comment M. de Mussidan cacha-t-il la vrit  Diane?... Comment ne
chercha-t-il pas  savoir ce qu'il y avait au fond des affreuses
imputations du Montlouis?...

Il n'osa pas. Il aimait sa femme perdument, et la passion vraie est
capable du toutes les capitulations et de toutes les lchets. Il
sentait que jamais il n'aurait le courage de se sparer de Diane, qu'il
pardonnerait quoi qu'il y et...

Ds lors,  quoi bon s'clairer?... Mieux valait le doute qu'une
dsolante ralit. Le doute! c'est encore une porte ouverte 
l'illusion.

Acquitt pat les juges, grce  l'audacieuse initiative de Ludovic,
Octave n'avait pas t absous par sa conscience.

Cette jeune fille, qu'aimait Montlouis, il la fit rechercher et parvint
 la dcouvrir aprs bien des dmarches. Pauvre fille! elle venait de
mettre au monde un fils, et chasse par sa famille, elle tait prs de
prir de misre.

Octave la sauva du dsespoir, et sans lui dire quelles raisons le
guidaient, lui jura qu'il l'aiderait  lever son enfant, qu'elle avait
appel Paul, comme Montlouis.

Quelques jours plus lard, M. et Mme de Mussidan quittaient le Poitou.
Plus que jamais Diane souhaitait habiter Paris. Elle avait attir  son
service une ancienne soubrette de Mlle de Puymandour, et cette fille
avait t indiscrte. Diane savait qu'avant son mariage, Mlle de
Puymandour avait aim Georges de Croisenois, et elle comptait sur lui
pour se venger de Norbert.




XIII


Le mariage de Norbert avec Mlle de Puymandour ne pouvait avoir mme
un rayon de cette lune de miel fugitive qui luit pour deux tres
trangers rapprochs par le hasard, et brusquement unis par des
convenances de famille.

Chacun d'eux en voulait cruellement  l'autre de sa propre faiblesse, et
si, pour Norbert, Marie tait toujours une femme impose par une volont
despotique, elle ne pouvait, elle, lui pardonner de l'avoir pouse.

Lorsqu'aux formules de la loi lues par le maire, il rpondaient: Oui! il
y avait dj entre eux un abme de glace. Chaque jour le creusa
davantage.

Et personne pour les rapprocher. Personne pour amortir les chocs
continuels de deux caractres galement fiers et exasprs.

Le comte de Puymandour les avait comme abandonn.

Ds le lendemain de l'tablissement de sa fille,--c'tait son
expression,--il n'avait plus song qu' en tirer parti, au profit de sa
vanit. Courir le pays aux armes de Champdoce, visiter vingt personnes
par jour pour avoir l'occasion de dire vingt fois madame la duchesse ma
fille lui semblait un bonheur sublime.

Lorsque Norbert, le lendemain de la mort de son pre annona qu'il
partait pour Paris, M. de Puymandour approuva de toutes ses forces sa
rsolution. Il lui paraissait que restant seul au pays, il y
remplacerait en quelque sorte le vieux duc, et sans doute pour mieux
recueillir sa succession d'autorit et d'esprit, il annona qu'il
s'tablirait  Champdoce, et en effet, il s'y installa.

C'est lorsqu'elle fut arrive  Paris, que la jeune duchesse se jugea
vritablement et avec trop de raison, hlas!... la plus infortune des
femmes.

Champdoce, c'tait presque la maison paternelle; ses yeux se reposaient
sur des paysages connus, on venait la visiter; si elle sortait, elle
rencontrait des figures amies.

Ici, tout lui semblait tranger, ennemi.

Lorsqu'elle se trouva dans cet immense htel de la rue de Varennes, elle
se crut perdue.

Pourtant, elle devait avoir l cette vie quasi-royale que son pre lui
dpeignait comme une suprme jouissance ici-bas.

Le feu duc de Champdoce, si conome lorsqu'il s'agissait de lui ou de
Norbert, redevenait le grand seigneur gnreux et prodigue jusqu' la
folie ds qu'il croyait travailler pour ses descendants.

Cet htel, prpar pour ses petits-fils, tait un miracle de luxe
grandiose.

Tout y tait somptueux, magnifique et rare, depuis les tentures
jusqu'aux plus menus objets, depuis les services armoris et
l'argenterie massive jusqu'aux tableaux et aux statues qui dcoraient la
grande galerie.

Et le duc avait toujours si amoureusement soign cet htel que tout y
tait dispos comme si, d'un instant  l'autre, on et attendu le
matre.

Norbert et sa femme arrivant, purent croire qu'ils rentraient chez eux
aprs une courte absence, tant chaque chose tait  sa place.

Les trois vieux valets qui avaient la garde et le soin de l'htel, leur
dirent que leur chambre tait prte et que le dner allait tre servi.

Cependant Norbert, livr  lui-mme, et t trs embarrass. Mais il
avait un conseiller, le fidle Jean, qui gardait les traditions de la
bonne poque, et qui eut bientt tabli le service sur le plus grand
pied.

A Paris on trouve tout  acheter, tout, mme le temps. En moins de
quinze jours Jean peupla les cuisines, les offices et les antichambres
de valets bien dresss; il encombra les remises d'quipages et emplit
les curies de chevaux de prix.

Mais pour la jeune duchesse de Champdoce, ce mouvement, ce train
princier n'animaient pas l'htel. Il restait pour elle vide et morne.
Les valets lui faisaient l'effet d'ombres se mouvant dans un crpuscule
funbre.

Elle trouvait les appartements trop vastes, les plafonds trop hauts, les
tentures lugubres, les tableaux affreusement tristes, tous les meubles
trop grands et trop lourds.

Elle vivait sous l'impression continuelle d'une terreur vague,
indfinissable, le coeur serr d'une inexprimable angoisse,
tressaillant au moindre bruit.

Et personne  qui confier ses peines...

Ses anciennes amies de Paris... Norbert lui avait dfendu de les voir:
il ne les jugeait pas assez nobles. Ils taient en grand deuil...
Norbert avait dclar qu'ils ne feraient de visites que l'anne
suivante.

Elle restait donc seule, abandonne.

Comment le souvenir de Georges Croisenois ne lui serait-il pas revenu?

Si son pre l'et voulu, pourtant, elle et t la femme de Georges, et,
 cette heure, ils seraient bien loin, ensemble, ils cacheraient leur
bonheur dans quelque contre bnie, en Italie,  Florence,  Naples. Il
l'aimait, celui-l, tandis que Norbert...

Norbert menait alors une de ces existences insenses qui annoncent comme
un parti pris de ruine et de suicide.

Prsent ds son arrive au cercle de... par son oncle, le chevalier de
Septvair, il fut reu avec acclamation. On le considrait comme une
conqute.

Il portait un des noms historiques de France, la renomme triplait sa
fortune si considrable; il fut entour, recherch, ft, choy. Il ne
savait auquel entendre, tant il eut bientt d'amis intimes, de
complaisants, de flatteurs et de simples parasites.

Sentant quels succs lui dfendait l'infriorit de son ducation, il
rechercha les triomphes faciles, ceux qu'assurent l'argent dpens, les
abus des forces physiques, les excentricits bruyantes, le mpris
affect de toutes les conventions sociales.

Ne pouvant prtendre  devenir le plus lgant et le plus spirituel, il
voulut au moins se distinguer par sa brutalit et son cynisme.

Il jetait l'or par les fentres pour installer une curie de courses, il
eut l'art d'accrocher deux ou trois duels qui furent heureux, il se
montrait partout en compagnie de filles perdues.

Ses journes se passaient  monter  cheval et  faire des armes. La
nuit, il soupait et il jouait. Sa femme ne le voyait plus. Quand il
rentrait  l'htel, c'tait  l'aube, les jambes flageolantes et la
langue pteuse, ayant le plus souvent perdu des sommes considrables.

Jean, ce gardien fidle de l'honneur de la maison de Champdoce,
gmissait, non de voir son matre courir  la ruine, mais de le savoir
toujours entour d'quivoques compagnons de dbauche.

--Et le nom! monsieur, disait-il quelquefois, le nom!

--Eh! que m'importe, pourvu que je vive vite et que je meure bientt!...

La vrit est que cette vie tourbillonnante attirait Norbert comme
l'abme le malheureux qui se penche au-dessus. S'abandonnant au vertige,
il ne luttait plus, il ne pensait plus.

Une seule pense mergeait de l'ombre, celle de Diane. Celle-l, quoi
qu'il ft, il ne pouvait l'anantir. Au milieu mme des brouillards de
l'ivresse, l'image de cette femme tant aime se dtachait lumineuse,
comme une lampe dans la nuit...

Il y avait plus de six mois que cette existence sans frein durait,
quand, par une belle aprs-midi du mois de fvrier, au moment o il
descendait  cheval la grande avenue des Champs-lyses, Norbert aperut
une femme qui lui adressait, de la tte, un salut amical.

Elle tait dans une magnifique calche dcouverte, malgr le froid,
enveloppe jusqu'au menton dans de prcieuses fourrures.

Norbert pensa que c'tait quelqu'une des demoiselles de thtre qu'il
connaissait, et par dsoeuvrement il poussa son cheval vers la
voiture.

Arriv  dix pas, il faillit tomber, tant sa surprise fut grande. Il
venait de reconnatre Diane, Mme de Mussidan.

Il continua d'avancer cependant, et comme la voiture venait de
s'arrter, il rangea son cheval entre la portire et la contre-alle.

La jeune femme ne semblait gure moins agite que lui, et pendant un
instant ils gardrent le silence, changeant des regards enflamms,
oppresss comme s'ils eussent pressenti quelle destine tait suspendue
au-dessus de leur tte.

Enfin Norbert comprit qu'il fallait dire quelque chose, quoi que ce ft,
mais parler; dj les domestiques l'examinaient d'un oeil curieux.

--Vous  Paris, madame!... balbutia-t-il.

--Oui, monsieur le duc.

--Depuis longtemps?

--Il y aura mardi deux mois que mon mari et moi sommes installs.

Elle appuya sur ces mots: Mon mari.

--Deux mois!...

--Ni plus ni moins, et c'est  peine si j'y puis croire, tant les jours
ont pass vite.

Un sourire trange passa dans ses yeux et elle ajouta:

--Mais donnez-moi donc des nouvelles de Mme la duchesse de Champdoce;
se plat-elle  Paris?

Norbert eut un geste furibond.

--La duchesse, fit-il d'une voix sourde, la duchesse...

Mme de Mussidan l'interrompit. Elle avait dgag une de ses mains des
fourrures, elle la lui tendit, en disant d'un ton moiti tendre, moiti
railleur:

--J'espre que nous sommes toujours amis..., bons amis. Allons, au
revoir...

Le cocher, comme si le mot: Au revoir, et t un signal, toucha, et
la calche partit au grand trot de ses beaux carrossiers.

Norbert n'avait pas pris la main que lui tendait la jeune femme; il
tait bien trop abasourdi.

Mais il ne lui fallut pas dix secondes pour se remettre. Enlevant
brusquement son cheval, il le fit voiler sur place, et, lui enfonant
les perons dans le ventre, il le lana vers l'Arc-de-Triomphe.

--Ah! s'criait-il, avec l'accent de la rage la plus vive, je l'aime
encore! Je ne puis aimer qu'elle! je n'ai jamais aim, je n'aimerai
jamais qu'elle!...

Ainsi songeait Norbert, tout en poussant, contre toute prudence, son
cheval au milieu des voitures qui sillonnaient l'avenue, cherchant des
yeux la calche de Mme de Mussidan. Il fallait qu'elle et quitt les
Champs-lyses par une alle latrale, car il ne l'apercevait pas.

--Mais je retrouverai Diane, murmurait-il, je la chercherai, je la
reverrai, je le veux; elle ne m'a pas oubli, sa voix me l'a dit...

A ce moment, une pense de salut traversa son esprit.

--Une femme comme elle, se dit-il, ne peut pardonner franchement
certaines offenses; quand elle parat revenir, on a tout  craindre.

Malheureusement il ne s'arrta pas  cette rflexion. Il avait tout
oubli, et les pires infortunes ne lui avaient rien appris.

Et le soir mme, il courait  son cercle, pensant qu'il y trouverait
infailliblement quelqu'un pour lui apprendre la demeure de Mme de
Mussidan.

Personne encore n'tait arriv au cercle; personne, sauf le baron
Dusourd. C'tait un gros homme curieux et bavard, sachant tout, se
mlant de tout, qui ne manquait pas d'esprit, capable de faire battre
des montagnes, personnage problmatique comme sa baronnie, fort riche
d'ailleurs, et qu'on avait surnomm La Gazette.

C'est au baron que Norbert s'adressa, et ds les premiers mots il clata
de rire.

--Encore un!... fit-il. Comment, vous aussi, mon cher duc, vous voici
amoureux de la divine vicomtesse!

Norbert devint cramoisi. Il n'avait pu encore se dshabituer de rougir.

--Oh! il n'y a pas de honte  cela, dit gravement le gros homme. Vous ne
seriez pas le premier  qui Mme de Mussidan mettrait la cervelle 
l'envers. Vous seriez,  ma connaissance, le... le combien seriez-vous?
Mettons le cinquime.

--Le cinquime!...

--Juste!... faut-il vous numrer les victimes? D'abord, Mussidan; il a
pous, lui. Puis, le plus jeune des Sairmeuse, puis Clairin, puis
Georges de Croisenois... Vous le voyez, elle mne son char  quatre;
vous, on vous mettra en arbalte...

Impatient, Norbert tourna le dos au baron qui ne s'en offensa pas,
habitu qu'il tait  ces procds. Mme le gros homme riait dans ses
favoris, de la malice qu'il avait eue de ne pas rpondre...

C'tait une leon pour Norbert; il rsolut de s'en remettre au hasard,
et le hasard ne lui fit pas dfaut. Le hasard est toujours exact, quand
on s'engage dans une entreprise funeste, et qu'il pourrait la faire
manquer.

Le lendemain mme, aux Champs-lyses, Norbert rencontra Mme de
Mussidan, et il la rencontra pareillement tous les jours qui suivirent.

A chaque rencontre, ils avaient chang quelques mots, et au
commencement de la semaine suivante, aprs bien des hsitations, Diane
finissait par promettre  Norbert que le lendemain,  trois heures, elle
ferait arrter sa calche prs du bois, qu'elle descendrait comme pour
marcher un peu, et qu'elle lui accorderait une entrevue.

Mme de Mussidan avait dit: A trois heures...

Bien avant deux heures, Norbert tait au rendez-vous, bouillant
d'impatience, tortur par l'incertitude.

Il se demandait: Est-ce bien moi qui attends ici, comme autrefois au
sentier de Bivron?

Que d'vnements, cependant; que de changements survenus!...

Ce n'tait pas Diane qui allait venir. Ce serait la comtesse de
Mussidan, la femme d'un autre.

Lui-mme, il tait mari.

Ce n'tait pas le caprice d'un pre, qui les sparait  cette heure,
c'tait le devoir, la loi, la socit.

Pourquoi, se disait-il dans sa folle exaltation, Diane et lui ne
s'affranchiraient-ils pas de vains prjugs? Pourquoi ne
quitteraient-ils pas, elle son mari, lui sa femme?...

L'heure passait cependant.

Depuis une heure, Norbert avait consult sa montre soixante fois au
moins.

--Si elle allait ne pas venir!...

Comme il disait cela, il vit une voiture s'arrter et une femme en
descendre.

C'tait elle.

Rapidement elle gagna les arbres, et franchit un espace vide, sans
s'inquiter des ronces, pour arriver plus vite  la petite alle.

Norbert s'inclinait, mais elle, sans mot dire, lui prit le bras et
l'entrana plus avant dans le bois.

Il avait beaucoup plu les jours prcdents, et l'alle o avait attendu
Norbert tait fort boueuse. Mais cela n'arrta pas Mme de Mussidan.

--Marchons! disait-elle d'une voix brve, marchons, on peut nous
apercevoir de la route... J'ai pris toutes mes prcautions, ma voiture
et mes gens m'attendent  une des portes de Saint-Philippe-du-Roule,
mais je puis avoir t pie, suivie... Marchons!...

--Vous n'aviez pas ces frayeurs, autrefois!...

--J'tais ma matresse, alors. Ma rputation tait toute ma fortune,
mais elle m'appartenait, j'avais le droit de la risquer; en la perdant,
je ne faisais tort qu' moi seule.... En me mariant, j'ai reu en dpt
l'honneur de l'homme qui me donnait son nom. Je saurai le garder intact.

--Dites que vous ne m'aimez plus.

Elle s'arrta brusquement, crasa Norbert d'un de ces regards glacs
dont elle avait le secret, et lentement rpondit:

--Vous avez perdu la mmoire, monsieur le duc, moi je me rappelle une
lettre...

D'un geste suppliant, Norbert l'interrompit.

--Grce!... balbutia-t-il, ayez piti!... Vous me plaindriez si vous
connaissiez l'horreur du chtiment!... J'tais devenu fou, aveugle,
stupide... Jamais je ne vous ai aime comme  cette heure...

Un sourire glissa sur les lvres de Mme de Mussidan. Norbert ne lui
apprenait rien, mais elle voulait, il lui fallait ce mot: la certitude.

[Illustration: Norbert et sa femme entraient.]

--Hlas! murmura-t-elle, que puis-je vous rpondre? un mot terrible et
fatal: trop tard!...

--Diane!...

Il essaya de prendre la main de la jeune femme, elle se rejeta en
arrire.

--Oh! pas ainsi, monsieur le duc, dit-elle d'un air vritablement gar,
ne m'appelez pas ainsi... Vous n'en avez pas le droit... C'est assez
d'avoir perdu la jeune fille, ne dshonorez pas la jeune femme!... Il
faut m'oublier, entendez-vous?... C'est pour vous dire cela que je suis
venue. L'autre jour, en vous apercevant, je n'ai pas t matresse de
mon premier mouvement; ce coeur que vous avez possd tout entier
s'lanait vers vous, et je vous ai fait signe... Ne cherchez pas  vous
prvaloir de ma faiblesse... Je vous ai dit: Nous sommes amis...
J'tais folle. Nous ne pouvons mme pas tre amis, nous devons devenir
l'un pour l'autre... des trangers.

Les paroles du baron, au cercle, sonnaient encore aux oreilles de
Norbert.

--Vous tes moins svre pour M. de Sairmeuse, fit-il amrement, pour M.
Georges de Croisenois, pour...

--Que prtendez-vous dire! interrompit-elle d'un ton hautain. Ces
messieurs sont les amis de mon mari. Tandis que vous...

Elle lui prit les poignets qu'elle serra comme en un tau, entre ses
mains dlicates, et penchant son visage vers celui de Norbert, jusqu'
le toucher presque:

--Vous oubliez encore, poursuivit-elle, qu' Bivron on affirmait que
j'tais votre matresse!... Croyez-vous que la calomnie n'a pas su
pntrer jusqu' mon mari!... Un jour qu'on prononait votre nom devant
lui, j'ai vu le soupon et la haine dans ses yeux... Grand Dieu!... s'il
se doutait, quand je rentrerai, que votre main vient de toucher la
mienne, il me chasserait comme une misrable... Est-ce que la porte de
notre maison ne vous est pas  tout jamais ferme?...

--Ah!... je suis bien malheureux!...

--Trouvez-vous donc mon sort digne d'envie!... Mais  quoi bon gmir! On
ne change pas sa destine. Soyez homme... et s'il vous reste quelque
affection... pour moi, prouvez-le-moi en ne cherchant jamais  me
revoir.

Norbert tait dsespr, il la conjurait de rester encore, il
s'attachait  elle...

--Ah!... s'cria-t-elle, ne m'tez pas mon courage!...

Et, se dgageant vivement, elle regagna sa voiture qui partit au galop.

Elle s'loignait, mais elle venait de verser dans le coeur de Norbert
un poison plus subtil que celui qu'elle destinait au duc de Champdoce.

C'est qu'elle le connaissait, comme le virtuose de gnie l'instrument
dont il tire des sons merveilleux; elle savait quelles cordes vibraient
en lui, et comment il fallait les attaquer. Elle tait certaine qu'avant
un mois il serait  ses pieds, qu'elle reprendrait sur lui un empire
plus absolu que jamais, et qu'il l'aiderait  excuter contre lui-mme
l'abominable projet qu'elle avait conu.

Et rien ne devait la gner, car elle tait libre, quoi qu'elle et dit,
libre comme l'air.

Ses calculs, d'ailleurs, taient justes.

Aprs l'avoir suivie comme son ombre, mais  distance, pendant quinze
jours, Norbert s'enhardit jusqu' l'aborder aux Champs-lyses. Elle se
fcha, mais non assez pour qu'il ne repart plus. Il reparut... Elle
pleura... N'importe, il revint encore.

Sa dfense parut hroque  Norbert, et cependant, peu  peu, elle
faiblit; il devint plus pressant; elle lui accorda une entrevue, puis
deux...

Mais quelles entrevues!... Elles avaient lieu  l'glise, quelquefois,
ou dans un muse, ou au bois... et c'est  peine s'il avait le temps de
lui serrer furtivement la main.

Et cependant, il n'osait se plaindre, tant tait terrible le tableau
qu'elle lui faisait des dangers qu'elle bravait pour lui.

Enfin, aprs des hsitations, des larmes, toutes sortes de rticences,
elle finit par lui avouer qu'elle avait trouv un moyen de rendre leurs
rendez-vous plus frquents, plus longs, presque sans pril... c'tait,
mais elle n'osait le dire... c'tait sans doute bien mal... c'tait...
qu'elle devnt l'amie de la duchesse de Champdoce!...

Cette fois, Norbert reconnut qu'elle tait un ange, et il fut dcid que
ds le lendemain il la prsenterait  sa femme.




XIV


C'tait dans les premiers jours du mois de mars, un mercredi.

Au lieu de se faire servir dans son appartement ou de courir au cercle
rejoindre quelques amis, comme c'tait son habitude de tous les matins,
le duc de Champdoce, Norbert, avait voulu djeuner avec la duchesse.

Il tait d'une humeur charmante, souriant et causeur comme jamais sa
femme ne l'avait vu depuis leur funeste mariage. Il rit, il plaisanta,
il conta fort spirituellement deux ou trois anecdotes trs amusantes et
un peu scandaleuses, qui couraient alors les cercles et les salons de
Paris.

Le caf servi, il demanda  la duchesse de fumer devant elle, se fit
apporter des cigares, et s'installa confortablement devant l'immense
pole de la salle  manger.

On et dit que pour la premire fois il s'apercevait qu'il tait mari,
qu'il tait chef de famille, qu'il avait certains devoirs  remplir, et
qu'il voulait s'exercer  ces jouissances si douces pour qui les connat
et les a prouves, de l'intrieur et de l'intimit.

Mme de Champdoce ne pouvait en revenir. Cette mtamorphose si
complte et si soudaine l'inquitait et l'effrayait. Elle pressentait
quelque chose d'extraordinaire et de grave, un vnement qui allait
tomber dans sa vie et la changer. Et comme elle tait inexprimente,
inhabile  garder ses impressions et  feindre, ses regards
interrogeaient.

Norbert, lui, attendait avec une impatience vidente que les valets
eussent fini leur service et se fussent retirs.

Ds qu'il se trouva seul avec sa femme, il se rapprocha d'elle et lui
prit la main, qu'il baisa galamment.

--Voici longtemps dj, ma chre Marie, commena-t-il, non sans une
certaine hsitation, que je me propose de vous ouvrir mon coeur. Une
franche et amicale explication entre nous est devenue indispensable.

--Une explication!...

--Mon Dieu!... oui. Mais que ce vilain mot ne vous effraye pas...
Jusqu'ici, chre amie, j'ai d vous paratre le plus triste et le plus
fcheux des maris...

--Monsieur le duc...

--Permettez que je m'explique. Depuis que nous sommes ici, c'est  peine
si nous nous sommes vus; je sors de grand matin, je rentre fort tard,
nous sommes rests jusqu' trois jours sans changer une parole...

La jeune femme coutait de l'air d'une personne qui doute du tmoignage
de ses sens. tait-ce bien Norbert qui s'accusait ainsi!...

--Je ne me suis jamais plainte, monsieur, balbutia-t-elle.

--Je le sais, Marie, vous tes une noble et digne femme et vous tes
jeune... Il est impossible que vous ne m'ayez pas mal jug!...

--Je ne vous ai pas jug, monsieur.

--Tant mieux!... je n'aurai, cela tant, ni  me dfendre, ni  me
disculper. C'est qu'il faut que vous le sachiez, Marie, vous tiez ma
chre pense, alors mme que je semblais m'loigner de vous. J'ai peu
vcu chez moi, c'est vrai, mais cela tenait  des circonstances
particulires,  des ncessits de situation...  des projets... au but
que je poursuis,  mille causes enfin qu'il serait long de vous
numrer. Mais pendant que vous me supposiez tout occup de mes
plaisirs, je souffrais de vous savoir seule  la maison et comme
abandonne...

videmment, il faisait, pour paratre bon, affectueux, mu, les plus
sincres comme les plus utiles efforts. Ses expressions taient presque
tendres, mais sa voix n'avait rien mme d'amical.

--Je sais les devoirs d'une honnte femme, monsieur, fit dignement la
duchesse.

Norbert protesta du geste.

--De grce, chre Marie, interrompit-il, que jamais il ne soit question
entre nous de devoir. Les causes de votre isolement, vous les connaissez
aussi bien que moi. Les amis de Mlle de Puymandour pouvaient-ils
devenir les amis d'une duchesse de Champdoce? Non, vous me l'avez avou.

--Aussi n'ai-je pas insist.

--C'est vrai. D'un autre ct, cependant, notre deuil nous interdit
toute visite pendant quatre on cinq mois encore.

La duchesse se leva, esprant peut-tre couper court  cette
conversation impatientante outre mesure.

--Eh!... monsieur, fit-elle, vous ai-je donc jamais demand  sortir!...

--Jamais. Raison de plus, pour moi, de m'occuper de rendre votre
intrieur agrable. Ah!... que de fois j'ai souhait voir auprs de vous
quelque personne de mrite, non une de ces folles qui n'ont la tte
pleine que de plaisirs et de toilettes, mais une jeune femme sense, de
votre ge, de votre rang, une amie enfin... Mais o trouver une amie?...
Les liaisons entre jeunes femmes sont pleines de prils!... Des
premires amitis dpendent souvent le bonheur d'un mnage...

Il s'embarrassait dans ses phrases, cherchait pniblement ses mots, en
homme qui, ayant  exprimer une ide difficile, tourne longtemps autour.

--Enfin, reprit-il plus vivement, je crois avoir dcouvert cette
compagne que je rvais pour vous... J'ai eu l'occasion de la voir chez
Mme d'Arlange, qui m'a fait son loge, et je compte vous la prsenter
aujourd'hui mme.

--Ici?

--Certainement. Que voyez-vous l d'extraordinaire? cette jeune femme
d'ailleurs n'est pas une trangre pour nous; elle est de notre pays,
vous la connaissez.

Il se sentait rougir, il se baissa vers le pole comme pour en ajuster
la porte en ajoutant:

--Vous devez vous rappeler Mlle de Sauvebourg!

--Mlle Diane?

--Prcisment.

--Oh!... je la voyais trs peu. Son pre et le mien taient assez mal
ensemble. Le marquis de Sauvebourg nous considrait comme de bien
petites gens...

Norbert avait repris son assurance.

--Eh bien! interrompit-il, j'espre que la fille rachtera  vos yeux
les dfauts du pre. Elle a pous peu aprs notre mariage le vicomte de
Mussidan, un alli des Commarin, s'il vous plat... Bref, elle doit vous
rendre visite aujourd'hui, et j'ai dit  vos gens que vous receviez...

Mme de Champdoce ne rpondit pas. Elle manquait d'exprience, mais
non d'esprit, ni de cette pntration que donne le malheur, et le
trouble de Norbert, son embarras, ses rticences ne lui avaient pas
chapp.

Le silence durait depuis un bon moment, et commenait  devenir gnant,
quand ou entendit le roulement sourd d'une voiture sur le sable de la
cour.

Le timbre du vestibule frappa un coup, ce qui signifiait une visite pour
madame.

Presque aussitt, un domestique entra dans la salle  manger, annonant
que la comtesse de Mussidan attendait au salon.

Norbert s'tait lev avec l'empressement le plus marqu. Il prit le bras
de sa femme et l'entrana presque en disant:

--Venez, Marie, venez, c'est elle!...

Ce n'tait pas sans de longs dbats intrieurs que Diane s'tait dcide
 cette trange et audacieuse dmarche,  cette visite en dehors de tous
les usages reus. Elle s'exposait, et elle ne le sentait que trop, aux
plus pnibles humiliations.

Il y avait une minute au plus que Mme de Mussidan tait seule dans le
grand salon de l'htel de Champdoce, et il lui semblait qu'elle
attendait depuis un sicle, quand enfin la porte s'ouvrit: Norbert et sa
femme entraient.

Le moment tait si dcisif que le coeur de Diane cessa de battre, une
sueur froide trempa la racine de ses cheveux, et si matresse qu'elle
ft de ses sensations, sa physionomie dut trahir une horrible anxit.

Mais ce fut l'affaire d'une seconde et il fut impossible de surprendre
le secret de son angoisse. Un seul regard l'avait rassure: la duchesse
ne savait rien du pass, jamais un soupon n'avait effleur sa
confiance.

C'est donc avec la plus gracieuse aisance, et le sourire aux lvres, que
la comtesse de Mussidan s'inclina devant Mme de Champdoce, s'excusant
gaiement de son importunit.

Elle n'avait pu, disait-elle, rsister un dsir de revoir une ancienne
voisine, la sachant si prs, et elle passait sur toutes les convenances,
tant elle se faisait une fte de causer du Poitou, de Bivron, de
Champdoce, de ce beau pays o elle tait ne et qu'elle aimait tant.

La Duchesse coutait sans un mot, sans seulement une exclamation, ce
charmant verbiage. Elle avait salu trs froidement et son visage
disait, plus clairement peut-tre que ne le veulent les rgles de la
bonne compagnie, la surprise que lui causait cette visite inattendue.

Il y avait l de quoi dconcerter un aplomb moins solide que celui de
Mme Diane. Mais la gne prsente tait si peu de chose compare au
pril couru, qu'elle trouvait au service de son audace une loquacit
abondante et spirituelle qui, jusqu' un certain point, sauvait la
situation.

tablie dans une chaise longue prs du foyer, elle prsentait
alternativement ses pieds  la flamme, dtournant la tte  demi.

Elle sentait le regard de la duchesse de Champdoce arrte sur elle, et
il lui convenait de se prter  un examen attentif, persuad qu'il lui
serait favorable.

Norbert, lui, tait rest debout, il allait et venait par le salon. Son
personnage l'embarrassait extraordinairement, car il ne sentait que trop
l'odieux du rle qu'il avait accept.

Cependant ds qu'il jugea que la glace tait rompue et que les deux
jeunes femmes causaient amicalement, il sortit, ne sachant plus s'il
devait se rjouir ou s'affliger du succs de cette comdie indigne.

Mais une fois hors du salon, ses fugitifs remords se dissiprent.

--Baste!... se dit-il, Diane est une femme habile, elle nous tirera trs
bien de l.

La tche tait plus difficile qu'il ne le pensait.

D'aprs ce que Norbert lui avait dit de sa femme, Mme de Mussidan
pensait qu'elle serait reue par la duchesse un peu comme le serait un
ange, qui descendrait du ciel pour visiter et consoler un prisonnier.

Elle s'attendait  trouver une sorte de niaise, qui, ds la premire
visite, lui sauterait au cou, et qui bientt, dans ses lans d'expansion
et de reconnaissance, se livrerait tout entire.

Elle reconnut vite que Norbert,  l'exemple de trop de maris, jugeait
mal sa femme, qu'elle s'adressait  une personne dont elle ne
s'emparerait pas sans les plus grands mnagements, assez clairvoyante
pour deviner les piges qu'on lui tendrait s'ils n'taient pas
habilement dissimuls.

Loin de la dcourager, cette difficult l'excita. Et telle tait quand
elle le voulait, sa puissance de sduction que lorsqu'elle se retira le
premier pas tait fait.

Le soir mme, Mme de Champdoce disait  son mari:

--Je crois que la comtesse est une excellente femme.

--Excellente est le mot, rpondit Norbert. Tout Bivron pleurait quand
elle est partie: elle tait la providence des pauvres.

Intrieurement il se sentait flatt du succs de Mme Diane.

--Comme elle est adroite et fute, pensait-il.

Loin de l'effrayer, cette prodigieuse duplicit le charmait. Il y voyait
une nouvelle raison d'admirer une femme d'un gnie si suprieur.

N'tait-ce pas pour lui, d'ailleurs, qu'elle dployait tant d'adresse,
n'tait-ce pas une preuve de la plus vive passion!...

Son contentement diminua beaucoup le lendemain, lorsqu'il vit Mme de
Mussidan aux Champs-lyses. Elle tait triste et proccupe.

--Qu'avez-vous, mon amie? lui demanda-t-il.

--J'ai... que je me repens amrement d'avoir cd aux inspirations de
mon coeur et  vos supplications. Hlas!... nous avons commis une
imprudence affreuse.

--Nous!... Comment cela?

--Norbert, votre femme se doute de quelque chose.

--Elle!... Impossible. Elle chantait vos louanges aprs votre dpart.

Mme de Mussidan haussa les paules.

--Si cela est, reprit-elle, c'est qu'elle est plus forte encore que je
ne l'avais cru. Elle dissimule ses soupons... donc elle veut les
vrifier. Que me disiez-vous qu'elle tait simple et crdule?... Elle
est fine, au contraire, plus fine que nous. Oh!... no souriez pas, il
n'y a qu'une femme pour juger une autre femme.

Le ton de Mme Diane tait si grave que Norbert s'effrayait
sincrement.

--Que faire, alors? demanda-t-il, quelle conduite tenir?

--Renoncer  nous voir serait le plus sr.

--Oh!... jamais, jamais!...

--Laissez-moi rflchir, alors, me consulter... et en attendant, au nom
du ciel, mon ami, de la prudence!...

Le rsultat des rflexions de Mme de Mussidan fut que tout  coup
Norbert dut changer de vie. Plus de cercle, de parties, de soupers, de
nuits passes  jouer ou  boire.

Dans la journe, il se montrait avec sa femme, souvent le soir, il
rentrait  l'htel.

Au cercle, on l'accusait de tourner au mari modle.

Ce brusque changement n'eut pas lieu sans rvoltes, il s'indignait de
l'hypocrisie constante  laquelle il tait condamn; mais la petite main
blanche si dlicate et si frle de Mme Diane tait une main de fer.

--Il faut que vous viviez ainsi, rpondit-elle  ses plaintes, d'abord
parce qu'il le faut, ensuite parce que je le veux. Me croiriez-vous si
faible que de tolrer d'un homme qui prtend m'aimer ce que subissait
votre malheureuse femme? D'ailleurs, de votre conduite prsente dpend
notre scurit  venir... Il faut, pour Mme de Champdoce, que le
bonheur soit entr avec moi dans sa maison.

[Illustration:--Mais je ne l'ai pas vol! disait-il.]

A cela, que rpondre? Norbert tait plus follement pris que jamais, et
une crainte terrible glaait toute objection sur ses lvres. --Que je
lui dplaise, pensait-il, et je la perds! Et il obissait.

Sa consolation tait de voir que du moins Mme de Mussidan ne perdait
pas ses peines.

Aprs s'tre tenue longtemps sur la dfensive, la duchesse n'avait pas
su rsister aux charmes de cette amiti si intelligente et si dvoue
qui s'offrait  elle, et elle avait fini par se livrer absolument  sa
plus mortelle ennemie.

Bientt, elle n'et plus de secrets pour elle, et enfin, un jour, en
rougissant beaucoup, aprs de longues et intimes confidences, elle lui
avoua son premier, son seul amour de jeune fille, ce grand amour dont le
souvenir restait au fond de son coeur comme un prcieux parfum. Elle
osa nommer Georges de Croisenois.

Ce jour-l, Mme de Mussidan tressaillit de joie.

Cet aveu, elle l'attendait depuis longtemps dj; il le lui fallait pour
le succs de son plan, et elle avait tout fait pour le provoquer.

Quel parti elle en tirerait? elle ne le savait que trop, depuis tant de
mois qu'elle ne songeait qu' cela. Elle savait que les femmes ont plus
perdu de femmes que les hommes n'en ont sduit.

--Je la tiens donc enfin, pensait-elle, je vais donc tre venge!

Les deux jeunes femmes taient alors comme deux soeurs et ne se
quittaient plus, pour ainsi dire. C'tait  ce point que Norbert
finissait par tre jaloux de cette grande amiti que lui-mme avait
cimente.

C'est que cette amiti ne lui donnait pas, il s'en fallait, la libert
et les facilits de relations qu'il en attendait.

Depuis que Mme Diane venait tous les jours  l'htel de Champdoce, il
la voyait beaucoup moins qu'avant. Quelquefois il s'coulait des
semaines sans qu'il russt  se trouver seule avec elle une minute.

Elle prenait si exactement et si adroitement ses mesures, que toujours
entre elle et lui se dressait sa femme, comme dans ces farces italiennes
o constamment Pierrot, quand il est prs d'embrasser Colombine,
rencontre sous ses lvres le visage d'Arlequin.

A diverses reprises, il fut sur le point d'clater; toujours Mme de
Mussidan avait pour lui fermer la bouche des provisions de raisons,
bonnes ou mauvaises.

Tantt elle plaisantait sans piti, tantt, prenant son grand air qui
lui en imposait quand mme, elle disait:

--Qu'aviez-vous donc espr?... De quelles infamies me supposez-vous
capable?...

videmment, il tait jou par Diane comme un enfant, comme un sot: il le
voyait, il le sentait.

Il tait clair que toutes ces manoeuvres perfides tendaient vers un
but. Lequel?

Norbert et au moins d chercher  le deviner. Il n'y pensa mme pas.
Toutes ses rflexions, comme de l'huile tombant sur le feu, enflammaient
encore sa passion, et les dchirements de l'orgueil bless se piquant
aux exasprations de ses dsirs, il se sentait devenir fou.

Si encore il et pu suivre Mme de Mussidan comme autrefois!... Mais
dehors aussi elle tait garde, et soit qu'elle se proment au Bois,
soit qu'elle se montrt aux courses, toujours quelques cavaliers
servants galopaient  la portire de sa voiture. C'tait tantt M. de
Sermeuse, tantt M. de Clairin, le plus souvent Georges de Croisenois.

Tous ces messieurs dplaisaient souverainement  Norbert; mais ce
dernier avait surtout le don de l'irriter. Il le jugeait impertinent et
fat. En quoi il jugeait on ne peut plus mal.

A vingt-cinq ans qu'il venait d'avoir, M. le marquis de Croisenois
passait pour un des hommes spirituels de la haute socit parisienne.
Chose rare, sa rputation tait mrite, et il n'tait pas mchant. Il
pouvait avoir beaucoup de jaloux, il n'avait pas d'ennemis srieux. On
l'estimait et on l'aimait pour la sret de ses relations et sa loyaut.
Enfin, son caractre avait certains cts chevaleresques et aventureux
qui sduisaient.

Au physique, c'tait un homme de taille moyenne, bien pris, trs brun,
ayant le front ouvert et intelligent, d'admirables cheveux noirs, le
regard doux et le sourire lgrement sarcastique.

--Je voudrais bien savoir, demandait Norbert  Mme de Mussidan, quel
charme vous trouvez  vous faire suivre par cet impertinent gentilltre?

A quoi invariablement elle rpondait avec un diabolique sourire:

--Vous tes trop curieux!... Vous le saurez plus tard.

Plus prudent et mieux avis, Norbert se ft inquit du ton de ces
rponses. Au lieu de s'emporter follement, il se ft appliqu  analyser
la conduite de Diane, et il est probable que cette tude l'et mis sur
la trace de la vrit.

Mme de Mussidan poursuivait alors avec une patience infinie et des
mnagements merveilleux son oeuvre de destruction.

Il ne s'tait pas coul un seul jour sans qu'il et t question de
Croisenois entre elle et Mme de Champdoce, elle avait su accoutumer
l'esprit de la duchesse  envisager froidement quantit de probabilits,
de possibilits mme, dont la seule ide quelques mois plus tt la
faisait frmir.

Ce grand point obtenu, Mme Diane jugea que le moment tait venu de
rapprocher ces deux amants, et qu'une seule rencontre inopine vaudrait
ses plus savantes insinuations.

Un jour donc que Mme de Champdoce tait alle prendre son amie pour
une promenade, on la pria d'attendre au salon quelques minutes. Elle y
entra et trouva le marquis de Croisenois.

Un mme cri de surprise leur chappa, lorsqu'ils se reconnurent, et ils
devinrent extrmement ples l'un et l'autre. Mme l'motion de la
duchesse fut telle, qu'elle s'affaissa, anantie, sur un fauteuil, prs
de la porte.

Georges n'tait gure moins agit. Il avait profondment aim Marie de
Puymandour, et n'tait pas encore consol de son mariage.

--J'avais eu foi en vous, balbutia-t-il, d'une voix  peine
intelligible, et vous avez oubli.

--Vous ne croyez pas ce que vous dites!... rpondit la duchesse en se
dressant  demi.

Mais presqu'aussitt, elle se laissa retomber, en poursuivant sans se
rendre compte de la gravit de ses paroles:

--Mon pre commandait... j'ai obi... j'ai t faible... je n'ai rien
oubli...

Accroupie derrire une porte, Mme de Mussidan ne perdait ni un mot ni
un geste, et son coeur tait inond d'une dtestable joie. Elle se
disait qu'une entrevue qui commenait ainsi ne serait pas la dernire...

Elle ne se trompait pas. Bientt elle dcouvrit que la duchesse et
Georges s'entendaient pour se rencontrer chez elle  son insu.

Mais elle tait bien trop habile pour paratre s'apercevoir de rien.
Elle tait tranquille  cette heure, elle tait rcompense de ses
peines, elle n'avait plus qu' attendre.

Que fallait-il dsormais, pour amener la catastrophe si patiemment,
prpare? Un hasard, une occasion, un rien, l'imperceptible vibration
qui dtache l'avalanche et la prcipite sur la valle.

L'occasion ne faillit pas.




XV


Le mois de septembre tait venu, et bien que le temps ft dtestable, le
jeune duc de Champdoce, accompagn de son fidle Jean, tait all
s'tablir  Maisons, o se trouvait son curie de courses.

Son prtexte tait qu'il tenait  surveiller en personne l'entranement
de six ou huit chevaux engags pour les courses d'automne, et dont un,
qui lui cotait 30,000 francs avait quelques chances de gagner un grand
prix.

La vrit est qu'ayant eu une discussion avec Mme de Mussidan, il
voulait essayer de la rduire par l'absence, ayant ou dire au cercle
que l'absence est pareille au vent qui attise les incendies et teint
les flammes lgres.

Il y avait deux jours dj que Norbert tait  Maisons, et il
s'inquitait de n'avoir pas de nouvelles de Mme de Mussidan, quand un
soir, comme il surveillait le dernier repas de ses chevaux, on le
prvint qu'un homme tait  la porte des curies, qui demandait  lui
parler.

Il s'y rendit et trouva un pauvre vieux, bien connu dans le pays, qui
vivait moiti d'aumnes, moiti du prix de quelques commissions.

--Que me veux-tu? interrogea M. de Champdoce.

Le bonhomme sortit  demi de sa poche une lettre qu'il montra en
clignant de l'oeil d'un air qui prtendait tre fin.

--C'est pour vous, cela, bourgeois, fit-il.

--Eh bien!... donne.

--C'est que, bourgeois, on m'a recommand d'attendre que vous soyez seul
pour...

--Peu importe, dpche...

--Enfin, puisque vous le voulez absolument...

Dans la pense de Norbert, cette lettre ne pouvait venir que de Mme
Diane.

Les recommandations faites au commissionnaire dcelaient les craintes
d'une personne qui a de fortes raisons pour se cacher. Peut-tre
tait-elle  Maisons,  cent pas de lui,  lui...

Il jeta vivement un louis au bonhomme et courut se placer sous un des
rverbres de l'curie.

Mais l'adresse n'tait pas de l'criture dlicate et aristocratique de
la comtesse de Mussidan.

Les caractres lourds, empts, trembls, trahissaient une main de femme
peu habitue  manier la plume, une main de cuisinire.

Mme il y avait une faute grossire, horrible: Champdoce tait crit
avec deux _s_ au lieu d'un _c_  la fin.

--Qui diable! peut m'envoyer cela? pensa Norbert.

Il brisa le cachet, cependant.

Le papier de la lettre tait grossier comme l'enveloppe, graiss par
places, et timbr,  l'angle gauche, de l'ternel et nigmatique Bath.
L'criture tait odieuse, les fautes d'orthographe fourmillaient.

Cette lettre disait:

     Monsieur le duc,

     Cela me fait bien de la peine d'tre oblige de vous apprendre la
     vrit, mais c'est plus fort que moi, il faut que je soulage ma
     conscience. Je ne peux pas supporter davantage qu'une femme soit
     assez sans coeur et sans honneur pour tromper un homme comme
     vous.

     C'est pour vous dire que votre femme vous trahit et se moque de
     vous avec un autre.

     Vous pouvez me croire, car je suis une honnte fille, moi, et il
     vous est facile de vous assurer que je ne mens pas.

     Cachez-vous, ce soir mme, dans un endroit d'o on dcouvre bien
     la petite porte de votre jardin, et entre dix heures et demie et
     onze heures, pour sr, vous verrez entrer le bien-aim. Il y a
     longtemps qu'on lui a donn une cl.

     L'heure du rendez-vous est bien choisie, il n'y aura pas un
     domestique  l'htel.

     Mais je vous en prie, monsieur le duc, ne faites pas de bruit pour
     si peu de chose, je ne voudrais pas faire de tort  votre femme...

     Celle qui se dit, etc., etc.

Il ne fallut  Norbert qu'un coup d'oeil pour lire entirement cette
lche et infme dnonciation anonyme.

Un flot de sang lui monta  la tte, et il poussa un cri, un rugissement
plutt, tel que les hommes de l'curie se prcipitrent vers lui.

--L'homme!... leur cria-t-il, o est l'homme?

--Quel homme?

--Celui qui vient  l'instant de m'apporter cette... cette lettre. Qu'on
coure aprs lui, qu'on le cherche, qu'on le trouve, qu'on l'amne!...
Vite, bien vite, allez!...

Moins d'une minute aprs, le bonhomme apparaissait, se dbattant entre
deux palefreniers qui le tranaient fort brutalement.

--Mais je ne l'ai pas vol!... criait-il, on me l'a donn!... Je suis
prt  le rendre!

Il parlait du louis que lui avait jet Norbert. L'normit de la somme
avait inquit sa probit. Il avait bien pens qu'il y avait eu erreur,
mais, comme il n'tait pas sr...

Norbert comprit.

--Lchez-le, dit-il aux palefreniers.

Et s'adressant au vieux, il reprit:

--Toi, garde ce que je t'ai donn, c'est bien  toi, mais tche de me
rpondre. Qui ta remis cette lettre?

--Je ne sais pas, mon bon monsieur, rpondit le pauvre diable encore
tremblant.

--Est-ce un homme o une femme?

--Un homme.

--Et tu ne le connais pas, bien vrai?

Le bonhomme leva la main comme un tmoin devant le tribunal.

--Je ne l'avais jamais tant vu, rpondit-il; que cette pipe que je tiens
m'empoisonne, si je mens. Il est descendu d'un fiacre, arrt prs du
pont, sur le chemin du bord de l'eau. Je passais, il est venu  moi, et
il m'a dit: Tu vois bien cette lettre? Je vais te la confier. Quand
sept heures et demie sonneront, pas une minute plus tt, tu la porteras
 M. le duc de Champdoce, dont la maison est sur le chemin de la fort.
J'ai rpondu: Je sais bien. L-dessus il m'a remis la lettre et cent
sous dans la main; il est remont en voiture, et fouette cocher!...

--Quelle heure tait-il  ce moment?

--Quatre heures environ.

Norbert eut un geste de dcouragement. Il avait eu un instant la vague
esprance de rejoindre le fiacre sur la grande route.

--Et comment tait cet homme? fit-il.

--Dame!... mon bon monsieur, il avait l'air d'un bourgeois. Il avait une
grosse chane de montre en or,  son gilet. Pour ce qui est du
signalement, c'est un grand individu, c'est--dire pas trop petit, ni
jeune ni vieux.

--Assez!... tu peux te retirer, merci!...

En ce moment, la colre de Norbert, et elle tait des plus violentes, ne
s'adressait qu' l'auteur de cette vile lettre anonyme.

Il ne pouvait croire, il ne croyait pas  une trahison de la duchesse:
il ne l'aimait pas, il la hassait mme; mais il l'estimait.

--Ma femme, se disait-il, est une honnte femme, et c'est quelque fille
de service qui pense se venger ainsi d'une rprimande.

Cependant il se remit  lire cette lettre odieuse; il lui semblait que
ce mchant style n'tait pas naturel, mais laborieusement cherch. Puis
il dcouvrait des dissonnances. La partie relative aux indications ne
ressemblait en rien au reste. La dernire phrase: Ne faites pas de
bruit pour si peu de chose, avait une intention railleuse marque.

--Est-ce bien celle qui a tenu la plume, se demandait-il, qui a pens
cette phrase?

Une autre chose l'intriguait: l'allusion  l'absence des domestiques. Il
fit appeler Jean.

--Est-il vrai, lui demanda-t-il, que l'htel soit seul aujourd'hui?

--Il le sera du moins ce soir et une partie de la nuit.

--Et pourquoi?

--Monsieur le duc ne se le rappelle pas? Le second cocher se marie, tous
les gens sont invits au bal, monsieur a lui-mme donn
l'autorisation...

--C'est juste! Cependant, si la duchesse a besoin de quelque chose?

--Madame a t assez bonne pour dire qu'elle ne voulait priver personne
du bal, que du moment o le concierge de l'htel et sa femme restaient,
cela suffisait...

--C'est bien!...

Aprs les premires minutes d'emportement, Norbert affectait un grand
calme et la srnit railleuse d'un homme mis hors de soi par une chose
qu'il reconnat n'en valoir pas la peine.

Mais cette attitude mentait. Le doute avait travers son esprit,
douloureux comme une de ces crampes aigus qui tout  coup sillonnent
les chairs.

Et on ne discute ni on ne raisonne le soupon: il est ou il n'est pas.

--Pourquoi, se disait Norbert, pourquoi ma femme ne me trahirait-elle
pas? Je la crois vertueuse et attache  ses devoirs, mais tous les
maris tromps croient  la vertu et  l'honntet de leur femme, cela va
de soi.

Pourquoi ne profiterait-il pas de l'avis, d'o qu'il vnt? Pourquoi
n'irait-il pas se cacher l o on disait?

--Non, pensait-il ensuite, non, je ne descendrai pas  cet excs de
bassesse. Je serais aussi vil que la misrable qui m'adresse cette
infme dnonciation, si j'acceptais ce rle d'espion qu'elle me propose.

Il s'arrta, il venait de s'apercevoir que tous ses gens l'observaient
avec une ardente curiosit.

--Allez donc  vos occupations!... leur cria-t-il d'un ton terrible,
teignez les lanternes et fermez les fentres.

Son parti, alors, tait dcidment pris.

Il tira sa montre, il tait huit heures.

--Je n'ai que le temps de courir  Paris, pensa-t-il.

Il gagna en hte la maison, et appela Jean.

Avec cet homme, dvou corps et me  la maison de Champdoce, encore
plus qu' lui Norbert, dissimuler tait inutile.

--Jean, lui dit-il d'une voix brve, il faut que j'aille  Paris ce
soir,  l'instant!

Le bonhomme hocha tristement la tte.

--A cause de cette lettre? fit-il respectueusement.

--Oui!

[Illustration:--Fuyez ou nous sommes perdus.]

--On aura crit des infamies sur madame la duchesse.

Norbert eut un geste presque menaant.

--Comment sais-tu cela?

--Hlas!... Il n'tait que trop ais de le deviner, et aprs les
questions que m'a adresses monsieur le duc, le doute n'tait plus
possible.

--Alors, vite, mes habits et qu'on attelle... La voiture m'attendra
devant la porte du cercle et j'irai, moi,  pied.

Jean osa interrompre son matre.

--Cela ne peut tre ainsi, pronona-t-il. Les gens doivent avoir eu le
mme soupon que moi, Dieu sait ce qu'ils diraient, s'ils voyaient
monsieur s'loigner! Si Monsieur persiste, il doit se rendre  Paris, et
en revenir, sans que personne s'en doute; pour les gens, il n'aura pas
quitt Maisons.

--Peut-tre as-tu raison, mais comment s'y prendre?

--Je me charge de faire sortir secrtement un des chevaux de la petite
curie. Justement Romulus, qui est un de nos meilleurs coureurs s'y
trouve. Je vais le seller et le conduire de l'autre ct du pont o
monsieur viendra nous rejoindre. J'attendrai ensuite le retour de
monsieur le duc dans quelque cabaret.

--Soit, mais fais vite; alors, mes minutes sont comptes.

Jean sortit rapidement, et Norbert l'entendit, dans l'escalier, crier 
un domestique:

--Qu'on apprte quelques mets froids, monsieur le duc soupera.

Norbert, lui, entra dans sa chambre  coucher pour passer un pardessus
et des bottes, et en mme temps il glissa dans sa poche un revolver dont
il avait renouvel les cartouches.

Il alla ensuite ouvrir la porte de l'escalier de service, s'assura qu'il
tait dsert, descendit et sortit avec la certitude de n'avoir pas t
vu.

La nuit tait noire: il tombait une petite pluie fine, dense, glaciale,
qui paississait encore les tnbres, et qui avait dtremp les chemins.

Le vieux domestique tait dj au rendez-vous avec le cheval, Norbert
n'eut qu' monter en selle.

--On ne m'a pas aperu, fit Jean.

--Moi non plus.

--Alors, tout va bien. Je vais rentrer et faire le service comme si
monsieur le duc tait dans sa chambre et soupait. Mme, je mangerai,
pour qu'on ne devine pas la supercherie.

--Bon apptit, vieux Jean!...

Le vieillard poussa un profond soupir.

--Monsieur le duc a-t-il bien le coeur de rire!... fit-il d'un ton de
reproche. Enfin!... dans trois heures je serai dans le cabaret que
voici,  gauche. Quand monsieur reviendra, il n'aura qu' frapper deux
coups au volet du pommeau de sa cravache, je sortirai aussitt.

--Entendu!

Le cheval piaffait d'impatience et se tourmentait. Norbert serra
lgrement les genoux, lui tendit la main, il partit comme un trait.

Jean avait bien choisi. Romulus tait ce fameux cheval qui, l'anne
suivante, vendu au marquis de Septvair gagna le grand prix  Epsom.

Il allait, le long de la route boueuse, se dveloppant, s'allongeant, le
cou tendu, d'un galop rgulier et prcis, le souffle toujours gal.

Et l'imagination de Norbert, surexcite dj par les motions de la
soire, par les apprts de ce dpart furtif, s'exaltait et se montait.
Il pressait les flancs de son cheval, et exigeait toute sa vitesse.

Cependant, lorsqu'il arriva aux premires maisons du faubourg, ses
dfiances de paysan s'veillrent.

Si c'tait une mchante farce qu'on lui faisait! Si cette lettre avait
t adresse par quelques-uns de ses amis du cercle! Ils guetteraient
certainement le rsultat; ils le laisseraient se morfondre pendant deux
heures; puis, tout  coup, ils apparatraient, ravis de le surprendre
dans la situation la plus ridicule.

Que d'clats de rire, ensuite, quelles gorges chaudes!... Vous tes
jaloux, duc? Il croyait les entendre.

Cette crainte le rendit prudent. Au lieu de traverser Paris, il suivit
au grand trot les boulevards extrieurs et longea les quais jusqu'
l'esplanade des Invalides.

Arriv l, une difficult se prsenta qu'il n'avait pas prvue, non plus
que Jean. Que faire de son cheval?

Les boutiques de marchands de vins taient encore ouvertes, il pouvait
entrer chez l'un d'eux, il y rencontrerait un homme de bonne volont.

Mais, la supposition d'une plaisanterie absurde tant admise, n'est-ce
pas donner l'veil aux mystificateurs?

Il se demandait si mieux ne valait pas attacher Romulus  un arbre,
quand, de l'autre ct de la chausse, il vit passer un soldat qui sans
doute regagnait sa caserne. Il poussa son cheval vers lui en l'appelant.

--Vous plairait-il, mon ami, lui dit-il, de me rendre un grand service,
et de gagner vingt francs du mme coup?

--Tout de mme, s'il ne faut rien faire contre le service.

--Il s'agirait simplement de tenir mon cheval et de le faire marcher
pour qu'il ne prenne pas froid, pendant que j'irai  deux pas d'ici
rendre une visite...

--Oh! si c'est ainsi, pied  terre!... j'en suis, j'ai la permission de
la nuit.

Norbert descendit, et aprs tre bien convenu avec le soldat de
l'endroit o il le retrouverait, il s'loigna rapidement.

Pour plus de sret, redoutant toujours une mystification, il remonta
l'esplanade des Invalides, suivit la rue de Babylone, et enfin gagna la
rue Barbet-de-Jouy, o donnait la porte des jardins de l'htel de
Champdoce.

Presque en face se trouvait un porte cochre. Norbert se blottit dans un
des angles et attendit. Il tait alors dix heures moins cinq minutes.

Ce n'est pas sans prcautions pralables que Norbert avait choisi cette
cachette.

Par deux fois il avait explor d'un bout  l'autre la rue
Barbet-de-Jouy, qui est fort courte, et s'tait assur qu'elle tait
absolument dserte.

La supposition d'une mystification se trouvait ainsi  peu prs carte.

Restait  s'assurer si la dnonciation tait calomnieuse. Il dcida dans
son esprit qu'il attendrait jusqu' minuit, et que si  cette heure
personne n'tait venu, il reconnatrait l'innocence de la duchesse et se
retirerait.

De son poste, Norbert distinguait la petite porte de ses jardins, et par
une claircie, il dcouvrait une partie de l'immense faade de son
htel.

Trois fentres seulement, au premier tage, taient claires d'une
lueur ple, chtive, mystrieuse. Ces trois fentres, il les
reconnaissait bien, taient celles de la chambre  coucher de la
duchesse. Que faisait-elle  cette heure? Elle tait seule, comme tous
les soirs, et sans doute, assise au coin du feu, elle pleurait.

--Et ce serait l, pensait-il, une femme qui attend son amant!... Non,
ce n'est pas possible, et, si je reste ici plus longtemps, je perds
toute estime de moi-mme.

Pourtant, il restait.

Insensiblement, il en tait venu  rflchir  sa conduite envers sa
femme.

Que n'avait-elle pas  lui reprocher? Il l'avait pouse malgr lui, la
hassant, en adorant une autre, et il ne lui avait que trop laiss voir
l'tat de son coeur.

Ds le lendemain de son mariage, il l'avait abandonne. Et si, depuis
quelques mois, il lui accordait quelques semblants d'affection, elle les
devait, la malheureuse, au caprice de l'autre, qui lui donnait cela
comme une aumne.

Qu'un homme entrt maintenant chez lui, qu'avait-il  dire?

La loi lui rservait toujours ses droits; sa conscience ne lui en
accordait certainement aucun.

Il se tenait alors serr contre le mur, immobile comme la pierre mme;
il s'engourdissait, il lui semblait que sa vie et sa pense se
figeaient.

Depuis combien de temps tait-il l? Depuis une heure ou depuis dix? Il
l'ignorait absolument. Il voulut consulter sa montre; en vain, il
faisait si noir qu'il ne voyait pas mme dans sa main. Une demie sonna
aux Invalides; quelle demie?

Il songeait srieusement  se retirer, lorsqu'il crut entendre un lger
bruit  l'extrmit de la rue. Il prta l'oreille, avanant la tte pour
mieux couter.

Il avait encore les sens parfaits du paysan, de l'homme qui a vcu seul
aux champs, et il tait difficile qu'il se trompt. C'tait bien le pas
d'un homme qu'il entendait.

Mais ce pas n'tait point net et dcid comme celui d'un homme, qui va
o il a le droit d'aller, qui rentre chez lui, par exemple. Il tait
timide, ce pas, indcis et comme furtif. Norbert croyait deviner l'homme
qui frmit en songeant qu'il est peut tre suivi, et qui hsite, qui
sonde le terrain, qui  chaque enjambe regarde de tous cts.

tait-ce donc celui qu'il tait venu attendre  tout hasard?

Bientt il distingua comme une ombre qui glissait le long de la
muraille, de l'autre ct de la rue. Arrive en face de la petite porte
du jardin, l'ombre s'arrta.

Il y eut un temps d'arrt. Puis, il lui parut que l'ombre faisait
quelques mouvements, il entendit un choc qu'il ne s'expliqua pas, et
tout disparut.

Mais le bruit sec d'un pne retombant sur sa gche lui apprit que la
porte avait t ouverte et referme.

Un homme venait d'entrer, l'incertitude n'tait pas possible, et
cependant Norbert voulait douter encore.

Il est de ces faits si inous, si invraisemblables, qu'on ne peut se
rsoudre  les accepter, qu'ils ne peuvent entrer dans l'esprit, qu'on
accuserait presque ses sens d'erreur.

Si c'tait un voleur?... pensait-il. Mais un voleur aurait des
complices.

Pourquoi cet homme ne viendrait-il pas pour quelque femme de chambre?...
Mais tous les gens taient absents, tous...

Cependant, il ne perdait pas de vue les fentres de la chambre de sa
femme.

Au bout d'une minute, elles s'clairrent plus vivement. On venait soit
de relever l'abat-jour de la lampe, soit d'allumer une bougie...

C'est une bougie qu'on venait d'allumer, car presque aussitt il en vit
la clart aux fentres du palier, puis  celles du grand escalier.

Il fallait bien se rendre  l'vidence, cette fois!... C'tait un amant
qui venait d'entrer; la duchesse l'attendait, il avait d faire un
signal convenu, et la duchesse allait au-devant de lui...

Norbert n'avait plus froid, maintenant, sa tte brlait, son sang
bouillait dans ses veines, le brouillard glac lui semblait les vapeurs
d'un brasier...

Comment punir les misrables qui outrageaient son honneur, quel
chtiment trouver proportionn au crime?...

Tout  coup, il poussa un cri... Une ide infernale venait de traverser
son esprit, et il l'acceptait comme une inspiration divine.

Il courut  la petite porte et forant la serrure  l'aide de la crosse
de son revolver, il se prcipita dans le jardin.

       *       *       *       *       *

       *       *       *       *       *




XVI


Celle qui avait crit la dnonciation anonyme tait bien informe.

La duchesse de Champdoce attendait ce soir-l Georges de Croisenois.

C'tait la premire fois. Hlas! la pauvre femme avait fini par tomber
dans le pige que lui tendait incessamment celle qu'elle croyait tre
son amie la plus tendre et la plus dvoue.

Elle succombait, en apparence au moins,  un genre de sduction odieux,
infme, beaucoup moins rare, il faudrait dire bien plus frquent qu'on
ne croit,  une de ces machinations d'autant plus perfides et
infaillibles que celle qui en est l'objet est perdue si elle a seulement
une minute d'blouissement.

La veille, elle s'tait trouve dans le salon de Mme de Mussidan
seule avec Georges de Croisenois; la contagion de sa passion l'avait
gagne, elle n'avait pas su rsister  ses paroles enflammes; elle
avait perdu la tte, et elle avait accord ce rendez-vous, implor 
genoux.

--Eh bien! soit, avait-elle dit, soit... demain soir,  dix heures et
demie, venez  la petite porte du jardin, elle sera simplement retenue
par une pierre, poussez-la; et quand vous serez dans le jardin,
prvenez-moi en frappant plusieurs fois des mains...

Ces quelques mots n'avaient pas t perdus pour Mme Diane, et comme
elle estimait assez son amie pour craindre un retour, elle ne la quitta
pas de la soire, et le lendemain elle voulut dner avec elle, et resta
longtemps aprs le dner.

C'est seulement lorsqu'elle fut seule, que la duchesse de Champdoce
mesura l'tendue de sa faute, l'normit de son imprudence. Ah! combien
elle se repentait  cette heure, de sa faiblesse: Ce qu'elle possdait
de plus prcieux au monde, elle l'et donn pour pouvoir reprendre cette
fatale promesse.

Et le moment tait venu, son amie tait reste prs d'elle jusqu' la
dernire minute.

Un moyen de salut s'offrait. Elle pouvait aller fermer la petite porte.
Elle se leva pour y courir... trop tard.

Le signal retentissait dans le jardin.

Pauvre femme!... Ces battements de mains qui annonaient un rendez-vous
d'amour, vibrrent dans son me comme un glas d'agonie tintant dans la
nuit.

Vivement elle se baissa pour allumer une bougie au foyer, mais le
tremblement nerveux qui la secouait paralysait ses mouvements. La cire
coulait, qui avivait le feu et la brlait, la mche ne s'enflammait pas.

Elle se htait cependant. Elle se sentait enveloppe d'une atmosphre de
prils inconnus, il lui semblait que chaque seconde qui s'envolait
emportait des annes de vie.

L'ide que Georges de Croisenois pntrerait dans la maison, qu'il
entrerait dans sa chambre, la glaait d'horreur.

Elle voulait courir au devant de lui, et le conjurer de se retirer.
Rsisterait-il  ses prires? Elle ne le pouvait croire. En tous cas,
elle tait dtermine  employer la ruse,  mentir,  lui dire qu'elle
n'tait pas seule, qu'on la gardait  vue, que son mari tait l...

Elle tait persuade que Croisenois demeurerait dans le jardin, et s'y
cacherait, tant qu'elle n'aurait pas rpondu  son signal. Il ne pouvait
lui venir  l'esprit qu'il ost ouvrir la porte du vestibule ou
seulement en approcher.

Elle comptait sans la prvoyante perfidie de celle qui avait jur sa
perte!...

Avec un art parfait et assez naturellement pour qu'il ft impossible de
souponner quel personnage mprisable elle jouait, Mme Diane avait
appris  Croisenois que l'htel de Champdoce serait srement dsert.

Il savait, en venant, que la duchesse tait seule, que le duc habitait
Maisons, que tous les domestiques dansaient  la noce d'un de leurs
camarades.

Il n'hsita donc plus. Il gravit le perron; les portes taient ouvertes,
il entra et s'engagea  ttons dans le grand escalier.

Et lorsque la duchesse, sa bougie allume, sortit enfin, elle se trouva
face  face avec Georges, qui montait sans bruit, blme d'motion, les
dents serres, frmissant, une main sur son coeur pour en comprimer
les battements.

Elle se rejeta en arrire, touffant un cri d'angoisse.

--Fuyez!... balbutia-t-elle, ou nous sommes perdus!

Mais il ne sembla pas l'entendre; il montait toujours, et quatre ou cinq
marches le sparaient encore du palier.

Instinctivement, la duchesse reculait... Elle recula jusqu'au fond de sa
chambre, et il la suivit, repoussant seulement la porte derrire lui.

Mais cette minute de rpit avait suffi pour clairer Mme de
Champdoce.

--Si je souffre qu'il parle, pensait-elle, si je laisse voir mon indigne
faiblesse, c'en est fait de l'honneur.

Le sentiment du devoir lui communiquait alors une nergie surnaturelle.

--Monsieur le marquis, commena-t-elle d'une voix affreusement altre,
et ferme, cependant; il faut vous retirer...  l'instant. J'ai eu hier
un moment d'garement. Vous tes trop gnreux et trop noble pour en
abuser... la raison m'est revenue...

Il s'obstinait  la fixer, l'air suppliant, les mains jointes. Elle
poursuivit:

--coutez-moi! Ma franchise vous donnera la mesure de ma rsolution. Je
vous aime...

Croisenois eut une exclamation de joie.

--Oui, continua la duchesse, pour tre votre femme, je donnerais avec
transport toutes les annes qui me restent  vivre, hormis une seule. Je
vous aime, Georges... mais la voix du devoir parle plus haut en moi que
celle de mon amour. Il se peut que je meure de douleur... je mourrai du
moins sans remords, ayant pour linceul mon honneur intact... J'ai dit...
adieu!

Le marquis secoua la tte, il ne pouvait se rsigner  s'loigner ainsi.

--Sortez!... ordonna la duchesse avec plus de force, sortez!...

Et comme il ne bougeait:

--Si vous m'aimez vritablement, ajouta-t-elle, mon honneur doit vous
tre cher autant que le vtre... Retirez-vous et ne cherchez jamais  me
revoir. Non, nous ne nous reverrons plus, le pril prsent m'claire...
Je suis la duchesse de Champdoce et je garderai intact et pur le nom que
je porte. Je ne saurais d'ailleurs ni tromper, ni trahir...

L'enthousiasme des plus nobles sentiments, donnait  sa beaut une
expression sublime, cette divine exaltation des vierges martyres qui
chantaient au milieu des supplices.

Jamais Croisenois ne l'avait tant aime; elle lui apparaissait plus
belle que l'idal, que le rve; il tait prt  mourir pour elle.

--Que parlez-vous de trahir!... s'cria-t-il. Oui, c'est vrai, je
mprise la femme qui sourit au mari qu'elle trompe; la femme qui se
rsigne aux hypocrisies de tous les instants, aux caresses menteuses qui
sont le fltrissant tribut de l'adultre... Mais je dis qu'elle est
noble et courageuse, celle qui hardiment risque sa vie et abandonne tout
pour celui qu'elle aime. Laissez ici votre nom, Marie, votre titre,
votre fortune immense, toutes les jouissances de luxe et de vanit...,
et partons.

[Illustration: Georges se retourna vivement.]

Mme de Champdoce eut un triste sourire.

--Je vous aime trop, Georges, rpondit-elle, pour consentir  briser
votre vie... Un jour viendrait o vous regretteriez amrement votre
abngation... Ce doit tre une lourde charge qu'une femme dshonore!...

Georges de Croisenois se mprit au sens de ses paroles.

--Ah! vous doutez de moi!... interrompit-il, je le vois, je le sens...
Oui, vous tremblez qu'un jour, bientt peut-tre, je ne rompe le lien
qui nous unirait. Un lien!... j'en saurai trouver un qui vous rassurera.
Vous seriez dshonore, dites-vous... Eh bien!... je le serai aussi.
Cette nuit, au cercle, je veux me faire surprendre trichant au jeu... On
me soufflettera, je ne rpondrai pas; on me chassera, je sortirai la
tte basse au milieu des hues... On dira: Croisenois, voleur!...
Serai-je assez dshonor?... Je me croirai cependant heureux, oh!...
bien heureux, si le lendemain vous consentez  fuir avec moi, loin, bien
loin, o vous voudrez, sous un nom d'emprunt...

Il s'tait approch, il avait pris la main de Mme de Champdoce, et
elle ne songeait pas  la retirer. Cette preuve d'amour tait si forte,
si inoue, qu'elle sentait chanceler sa rsolution... Et quelles
perspectives... seuls, bien loin!...

Mais une ide affreuse traversa son esprit, elle se redressa vivement:

--Malheureuse!... s'cria-t-elle, malheureuse que je suis... j'oubliais
Ah!... c'est impossible maintenant, impossible...

--Pourquoi?...

--Ah! Georges, parce que... elle sanglotait... Georges, si vous saviez,
si...

Il s'tait encore avanc, il avait os la saisir par la taille, et elle
se dbattait faiblement. Dj, il se penchait vers ce front si pur qui
attirait irrsistiblement ses lvres, quand tout  coup il sentit que le
corps de la duchesse s'affaissait entre ses bras, ses traits se
dcomposaient affreusement, elle tendait vers la porte son bras roidi.

Georges se retourna vivement.

La porte de la chambre tait ouverte et Norbert de Champdoce se tenait
immobile sur le seuil.

Le marquis de Croisenois tait brave: cependant tout son sang se figea
d'un bloc dans ses veines.

Il vit, comme aux lueurs de l'clair, la situation telle qu'il l'avait
faite, telle qu'elle tait: affreuse, dsespre, sans issue...

--N'avancez pas!... cria-t-il d'une vois terrible; n'avancez pas!...

Il tait dans la maison d'autrui, la nuit, sans armes... et il menaait.
Il lui semblait que la vie de la duchesse tait en danger, et sa raison
s'garait.

Un clat de rire sardonique de Norbert le rappela au sentiment du pril
rel.

Il eut honte de son trouble, de son empressement inutile, de la
trpidation nerveuse qui le secouait.

Enlevant comme une plume Mme de Champdoce, qu'il avait soutenue
jusqu'alors, il la dposa sur un fauteuil.

Elle tait inanime, inerte, mais  travers ses longs cils presque
joints filtrait un dernier regard d'amour et de pardon pour celui qui la
perdait.

Ce regard, Croisenois le surprit, et il suffit pour lui rendre toutes
les apparences de sang-froid et lui inspirer une audace dsespre.

Il se retourna brusquement, et s'adressant  Norbert:

--Quelles que soient les apparences, monsieur, commena-t-il, vous
n'avez ici qu'un coupable  punir: moi. L'ombre d'un soupon s'adressant
 Mme la duchesse serait un outrage injuste... C'est  son insu, sans
un encouragement, sachant l'htel dsert, que j'ai os pntrer
jusqu'ici...

Norbert ne rpondit pas.

Lui aussi, il avait besoin de se remettre, de recueillir ses ides.

Il savait, en montant l'escalier, qu'il allait surprendre un amant prs
de la duchesse; mais il ne pouvait prvoir que cet amant serait
prcisment l'homme qu'il hassait le plus au monde.

En apercevant Croisenois, il lui avait fallu un effort surnaturel de
volont pour rsister  la tentation de se prcipiter sur lui.

Cet homme, il le souponnait de lui avoir vol sa matresse, et
maintenant il lui volait sa femme!....

S'il se taisait, c'est qu'il ne voulait pas lui donner le spectacle du
dsordre de son esprit. S'il semblait plus froid que le marbre, quand il
avait toutes les flammes de l'enfer dans le coeur, c'est qu'il s'tait
impos un rle.

Mais on voit tous les jours des fous furieux affecter une surprenante
placidit. Avec ces apparences de calme inaltrable, Norbert tait fou.

Cependant Croisenois, debout, les bras croiss, poursuivait:

--Je venais d'entrer, monsieur, lorsque vous tes arriv... Pourquoi,
mon Dieu!... n'avez-vous pas entendu notre entretien!... Vous
connatriez toute la grandeur, toute la noblesse des sentiments de
Mme de Champdoce... Mon offense, je le sens, n'en est que plus
grande... mais je me mets  vos ordres, monsieur...  votre discrtion.
Je suis prt  vous accorder toutes les satisfactions que vous
exigerez...

Ces dernires paroles semblrent rompre le charme qui clouait Norbert
sur le seuil. Il entra d'un pas lourd et roide, et alla successivement
fermer toutes les portes, dont il mit les cls dans sa poche.

Ce soin pris, il vint s'adosser  la chemine, ayant sa femme  demi
vanouie  sa gauche, Croisenois en face.

--Si je vous ai bien compris, monsieur, commena-t-il, vous me proposez
un duel. C'est--dire, qu'aprs m'avoir dshonor ce soir, il vous
conviendra de me tuer demain... c'est trop de bont.

--Monsieur...

--Permettez!... Je suis peut-tre un enfant, ainsi que vous le disiez 
Mme de Mussidan, j'ai du moins assez d'exprience pour savoir qu'il
est sot d'abandonner les avantages acquis. Au jeu que vous jouiez,
monsieur, on risque sa vie... et vous avez perdu, n'est-ce pas?

Croisenois inclina machinalement la tte en signe d'assentiment. Le nom
de Mme de Mussidan jet dans cette conversation, lui rvlait les
vritables sentiments de Norbert.

--Je suis un homme mort, pensa-t-il, en regardant la duchesse, non 
cause de celle-ci... mais  cause de l'autre.

Norbert, lui, poursuivait, s'exaltant au bruit de ses paroles.

--Un duel!... o donc seraient, monsieur, mes avantages? Je vous tue...
en suis-je moins dshonor? Non. Vous me tuez, je suis dshonor plus
que jamais, et ridicule par dessus. A quoi bon un duel... Je rentre au
milieu de la nuit, je suis arm, je vous brle la cervelle... la loi a
une excuse pour moi.

Il avait, tout en parlant, sorti de la poche de son pardessus son
revolver; il l'avait arm, et le doigt sur la dtente, il ajustait
Croisenois.

Ce fut pour Georges un instant terrible, car la violence des sensations
ne lui en tait pas l'exacte perception.

Il ne bougea pas. Il mettait son honneur  bien tomber. Mais voyant que
l'autre hsitait et tardait, le supplice devenait intolrable.

--Tirez, cria-t-il, tirez donc!...

--Non!... fit Norbert.

Et relevant son revolver, il ajouta froidement:

--J'ai rflchi: votre cadavre me gnerait.

Croisenois avait fait le sacrifice de sa vie, mais c'tait mourir deux
fois que de subir les irrsolutions d'un homme en dmence.

Exaspr de l'effort qu'il avait d faire, il lui saisit le bras, et le
serrant rudement:

--Il faut que ceci finisse, monsieur, dit-il, ma patience  des bornes.
Que voulez-vous enfin!...

--Je veux vous tuer!... s'cria Norbert avec un tel accent de haine et
de rage, que Georges en frissonna, mais non pas avec une balle que je ne
sentirais pas entrer...

Il se dgagea, se recula, et, avec une violence inoue, poursuivit:

--Je prtends vous tuer utilement pour mon honneur. On dit que le sang
lave la boue... C'est faux. Quand j'exprimerais tout le vtre, jusqu'
la dernire goutte, sur la tache que vous venez de faire  mon blason,
elle ne serait pas efface. Il faut qu'un de nous deux disparaisse, de
telle sorte que jamais on ne puisse retrouver sa trace... qu'il soit
comme englouti.

--Eh!... monsieur, trouvez le moyen.

Norbert parut rflchir.

--Je l'aurais, ce moyen, murmura-t-il, si j'tais sr que personne au
monde ne sait... ne se doute... que vous tes ici.

--Personne ne peut en avoir la pense, monsieur, personne...

--Le jureriez-vous?

--Sur tout ce que j'ai de plus sacr au monde, je le jure.

Un sourire de triomphe que ne remarqua pas le marquis, illumina la
physionomie de Norbert.

--Alors, fit-il, au lieu d'user de mon droit, qui tait de vous tuer, je
consens  risquer ma vie contre la vtre.

Croisenois dissimula, non sans peine, un soupir de soulagement. Il tait
jeune, riche, heureux: c'tait une chance de salut qui se prsentait.

--Je vous ai dit que j'tais  vos ordres, fit-il.

--J'entends, surtout pour un duel. Pourtant, ne vous abusez pas, ce ne
sera pas un combat ordinaire, en plein soleil, avec des tmoins pour
dclarer si l'honneur est satisfait un peu, beaucoup, pas du tout...

--Nous nous battrons selon que vous le dciderez, monsieur...

--Fort bien. Cela tant, nous allons nous battre  l'pe,  l'instant
mme, dans le jardin.

Le marquis jeta un coup d'oeil vers la fentre.

-Vous regardez, reprit Norbert, et vous dites que la nuit est bien
noire, qu'on ne verra pas le bout des pes...

--C'est vrai.

--Rassurez-vous, monsieur le marquis, il y aura toujours assez de clart
pour l'agonie de celui de nous qui restera dans le jardin..., car un de
nous y restera, vous devez l'avoir compris.

--Je l'ai compris... descendons.

Norbert secoua la tte.

--Vous tes bien press, monsieur le marquis pronona-t-il, vous ne me
laissez pas finir mes conditions...

--Parlez, monsieur.

--Il y a au bout du jardin, un espace assez vaste, si humide qu'on n'y
cultive rien et que personne n'en approche. C'est l que je veux vous
conduire. Nous prendrons chacun une pelle et une pioche, et en moins de
rien nous aurons creus un trou assez profond pour recevoir celui de
nous qui sera tu. Alors seulement nous mettrons l'pe  la main, et
nous nous battrons jusqu' ce qu'un de nous deux tombe. Celui qui
restera debout achvera l'autre, s'il n'est pas mort, le poussera dans
la fosse et le recouvrira de terre.

Une insurmontable horreur glaait Georges de Croisenois.

--Jamais! s'cria-t-il enfin, jamais je n'accepterai de conditions
pareilles.

--Prenez garde alors, fit Norbert, j'userai de mes droits!

Et relevant son revolver, il ajouta:

--Dans quatre minutes, onze heures sonneront  cette pendule... si au
premier coup vous n'avez pas accept.... je fais feu!...

Pas un muscle du visage de Croisenois ne bougea.

Le quadruple canon du revolver tait  moins d'un pied de sa poitrine,
le doigt d'un ennemi mortellement offens s'appuyait sur la dtente;
mais ce danger, aprs tant d'motions, le laissait absolument
insensible.

Ce qu'il comprenait, c'est qu'il avait quatre minutes devant lui, un
sicle, en un moment pareil! pour se reconnatre, pour rflchir, pour
dlibrer.

Tant d'vnements depuis une demie heure se succdaient, se pressaient,
qui lui semblaient impossibles, incohrents, absurdes, qu'il n'tait pas
bien sr de n'tre point le jouet d'un cauchemar odieux, et qu'il
sentait vaciller sa raison.

--Monsieur le marquis, pronona Norbert, vous n'avez plus que deux
minutes.

Croisenois tressaillit. Son me tait  mille lieues de la situation
prsente. Vite, ses yeux cherchrent les aiguilles de cette pendule qui
battait les secondes qui lui restaient  vivre, s'il n'acceptait pas.

Il ne restait mme pas deux minutes compltes.

Ses regards allrent alors de Norbert  Mme de Champdoce.

La duchesse, toujours affaisse sur un fauteuil, semblait prs
d'expirer. On l'et crue morte sans le spasme nerveux qui la secouait de
la nuque aux talons, sans les sanglots touffs qui,  intervalles
ingaux, dchiraient sa poitrine et rompaient le silence funbre.

La laisser en cet tat, sans secours, tait affreux; mais Croisenois ne
savait que trop que la plus lgre marque de compassion de sa part,
serait comme une insulte nouvelle.

Norbert, lui, conservait son attitude de statue, ses gestes roides,
quelque chose de mcanique dans tous ses mouvements. A le mieux tudier,
Croisenois remarquait enfin la flamme trange, anormale, de ses yeux.

--Dieu prenne piti de nous, pensa-t-il, nous sommes  la discrtion
d'un maniaque, d'un fou!...

La premire pense de haine pntrait en lui. Il se demandait en
frmissant ce que deviendrait, lui mort, cette femme qu'il avait aime
jusqu' lui offrir le sacrifice de son honneur.

--Pour mon salut, dit-il, pour le salut de cette infortune, dont la vie
ne serait plus qu'une lente agonie, il faut que je tue M. de
Champdoce... et je le tuerai.

A cette pense, des bouffes de rage lui montaient au cerveau, ses
dernires hsitations s'vanouirent.

--J'accepte!... dclara-t-il d'une voix forte.

Il tait temps. Le ressort de la pendule glissa, ou entendit cette
lgre vibration du mtal qui prcde la sonnerie, le premier coup de
onze heures tinta.

--Je vous remercie, monsieur, dit froidement Norbert.

Mais Croisenois avait tout  coup dpouill cette affectation de
froideur ddaigneuse qui est comme le cachet indlbile d'une certaine
ducation. Il n'avait plus peur d'tre de mauvais got, maintenant. Il
tait rsolu de dfendre quand mme sa vie, qu'il croyait tre celle de
la duchesse.

--Oui, j'accepte, reprit-il... mais  de certaines conditions, pourtant.

--Il a t convenu...

--Permettez que je m'explique: Nous allons nous battre dans votre
jardin, n'est-ce pas, la nuit, sans tmoins, sur le bord d'une fosse
creuse par nous... soit. Celui qui restera debout recouvrira de terre
le corps de l'autre... Soit encore. Mais tes-vous bien sur qu'alors
tout sera dit, et que la terre nous gardera un ternel secret?

Norbert haussa ddaigneusement les paules.

--Vous ne savez pas... reprit violemment Croisenois, vous ne savez
pas... mais je sais, moi, ce qui arriverait, si le hasard, un jour, nous
trahissait, si on dcouvrait quelque chose...

--Ah!...

--On accuserait le survivant, vous ou moi, d'assassinat.

--Probablement.

--Il serait poursuivi alors, arrt, emprisonn, tran en cour
d'assises, jug, condamn, envoy au bagne...

--Je le crois.

--Vous le croyez... et vous avez espr que je consentirais  courir de
tels risques!...

Un geste, plus loquent que toutes les protestations, complta sa
pense.

--Ces risques existent, en effet, reprit Norbert, mais ils sont ma
garantie,  moi. Cette crainte de poursuites probables, m'assure que, si
vous me tuez, ma mort sera cache comme je veux qu'elle le soit.

--Vous vous contenterez de ma parole, monsieur.

Il tait ais de voir que cette discussion animait Norbert, et qu'il lui
fallait, pour se contenir, les plus violents efforts.

--Ah...! prenez garde, fit-il d'une voix sourde, je finirais par croire
que vous avez peur.

--J'ai peur d'tre accus d'un meurtre... oui.

--C'est un danger qui me menace comme vous.

Mais Croisenois tait bien dcid  ne pas cder.

--Eh bien...! s'cria-t-il avec l'accent d'une inbranlable rsolution,
s'il en est ainsi, je refuse votre duel...! Non, je ne veux pas me
battre dans des conditions telles que je serais rduit  souhaiter
plutt tre tu que survivre. Vous parliez de l'galit des chances...
Sont-elles gales entre nous? Que je disparaisse... nul jamais ne
s'avisera de venir chercher mon cadavre ici. Vous tes chez vous, vous
pouvez prendre toutes les prcautions imaginables... Si je vous tue, au
contraire... que faire? Faudra-t-il que je demande l'aide de la duchesse
de Champdoce... Ne sera-t-elle pas souponne elle-mme?... Faudra-t-il,
lorsque tout Paris s'occupera de votre disparition, faudra-t-il qu'elle
dise  ses jardiniers: Surtout gardez-vous de donner un coup de bche
l-bas, au fond du jardin, l o vous avez, un matin, trouv la terre
frachement remue!...

Norbert restait pensif. Les apprhensions de Croisenois peu  peu le
gagnaient.

Il songeait  cette lettre anonyme, et  celle qui l'avait crite, qui
possdait son secret, qui pouvait l'bruiter...

--Que voulez-vous donc? demanda-t-il.

--Simplement que chacun de nous, sans mentionner les causes de notre
rencontre, en crive les conditions avec une acceptation signe; nous
changerons ensuite les procs-verbaux.

--Soit, mais faisons vite...

Il tira d'un petit pupitre des plumes et du papier qu'il plaa sur la
table, et en moins de rien les dclarations furent rdiges.

Puis, sur la proposition de Croisenois, chacun des adversaires crivit
deux lettres, dates de l'tranger, que le survivant devait faire jeter
 la poste  l'endroit d'o elles taient dates et qui ne pouvaient
manquer de drouter les recherches au lendemain d'une disparition.

Tout tant arrt dsormais, Norbert se leva.

--Un mot encore, dit-il. Un militaire promne en ce moment, le long de
l'esplanade des Invalides, le cheval sur lequel je suis venu... si vous
me tuez, allez reprendre ce cheval, j'ai promis vingt francs au soldat.

--J'irai...

[Illustration: Il tomba en arrire tout d'une pice.]

--C'est bien?... descendons.

Ils sortaient de la chambre, et dj Norbert avait fait passer
Croisenois sur le palier, lorsque se sentant tirer par son pardessus, il
se retourna.

La duchesse, trop faible pour se tenir debout, s'tait trane jusque-l
 genoux.

Pauvre femme!... elle avait tout entendu et, les mains jointes, d'une
voix  peine intelligible, elle priait.

--Grce!... Norbert, disait-elle, je suis innocente, je vous le jure...
Vous ne m'aimez pas; pourquoi vous battre?... Grce!... demain, je vous
le promets, j'entrerai dans un couvent, pour la vie... ayez piti!...

--Eh!... interrompit-il, priez Dieu pour que ce soit votre amant qui me
tue... vous serez libre aprs!...

Et se dgageant brutalement, il repoussa la malheureuse femme, qui
tomba, et referma la porte.




XVII


Vingt fois, durant cette scne d'un quart d'heure, Norbert de Champdoce
avait t sur le point d'clater et de s'abandonner  toute la furie de
son ressentiment; vingt fois, la vanit plus forte l'avait retenu.

Il savait combien cruellement on avait raill son manque absolu
d'ducation, ses emportements, la brutalit de ses faons; il tenait 
prouver  son ennemi qu'il savait, au besoin, se conduire en
gentilhomme, et qu'il tait capable de discuter froidement une question
de vie ou de mort.

Mais il tait  bout de volont; quand il quitta la chambre de la
duchesse, la contrainte trop violente qu'il s'tait impose l'touffait,
et il tmoignait un empressement farouche, une impatience qui
ressemblait  de la frocit.

Tout en clairant Croisenois, le long du grand escalier, il ne cessait
de rpter:

--Dpchons!... dpchons-nous!...

Maintenant qu'il avait impos ses conditions, il tremblait que cet homme
qui l'avait outrag ne lui chappt. Que fallait-il pour le soustraire 
sa vengeance? Un de ces hasards qui dconcertent les desseins les mieux
conus. Un domestique pouvait rentrer...

Arriv au rez-de-chausse, Norbert introduisit Croisenois dans une vaste
pice, qui avait l'air d'un arsenal, tant il s'y trouvait d'armes de
toutes sortes, de toutes les poques et de tous les temps.

--Ici, dit-il d'un ton de raillerie blessante, nous devons trouver notre
affaire.

Dj, il avait pos sur la chemine le bougeoir qu'il tenait  la main.
Il sauta lestement sur le divan tabli autour de la pice, dcrocha
plusieurs paires d'pes, et les jeta sur la table, en disant:

--Choisissez!...

Non moins ardemment que M. de Champdoce, Georges de Croisenois dsirait
en finir. Tout tait prfrable au supplice qu'il endurait.

Lui aussi, sous sa politesse glaciale, il dissimulait des transports de
rage et la plus implacable haine.

Le dernier regard de la duchesse lui tait entr dans le coeur comme
un poignard. Lorsqu'il avait vu Norbert refuser rudement sa femme
agenouille, peu s'en tait fallu qu'il ne le frappt au visage.

Il ne daigna seulement pas examiner les pes qui lui taient offertes.
Il en saisit une au hasard en disant:

--La premire venue sera la bonne.

--Soit!... dit Norbert, je prends l'autre. Sortons!...

Mais lorsqu'ils arrivrent  la porte du jardin, une difficult se
prsenta, que Croisenois avait prvue.

A la pluie de tout  l'heure, le brouillard avait succd, pais et
lourd comme la fume de houille. La nuit tait tellement noire, que, le
bras tendu, on ne distinguait pas mme vaguement sa main.

Norbert laissa chapper un juron.

--Impossible, dit-il, de se battre dans de pareilles tnbres.

Et l'autre ne rpondant pas, il insista.

--Qu'en pensez-vous, monsieur?

--Moi!... rpondit ironiquement Croisenois, je penserai tout ce qu'il
vous plaira. Vous venez de me prouver...

D'un geste furibond, Norbert l'interrompit.

--Ce n'est pas l du moins ce qui nous arrtera, dclara-t-il; j'ai une
ide. Veuillez seulement me suivre par ici; bien... par ce couloir, pour
ne pas veiller l'attention des concierges.

Ils gagnrent ainsi une curie, et Norbert y prit une grosse lanterne 
huile qu'il alluma.

--Avec cela, dit-il d'un ton satisfait, nous nous verrons.

--Certainement, mais les voisins nous verront aussi. Cette lumire 
cette heure, dehors, ne manquera pas d'veiller l'attention.

--Rassurez-vous... de nulle part on ne voit chez moi.

Ils taient revenus au jardin, l'avaient travers diagonalement et
avaient gagn l'endroit dont avait parl Norbert.

C'tait un espace assez vaste, vide, mal tenu, qui servait de
dgagement, et qui tait fort adroitement dissimul par une forte haie
et des massifs d'arbres verts. Les jardiniers dposaient en cet endroit
tous les dtritus du jardin, les fagots de branches mortes, les outils
de rebut, les pots de fleurs briss. Il s'y trouvait des tas de sable et
de terre de bruyre, de la paille, du fumier et des monceaux de
feuilles.

Norbert, tant bien que mal, accrocha sa lanterne  une branche. Elle
donnait plus de lumire qu'un rverbre ordinaire.

--Tenez, dit-il  Croisenois en montrant une place, prs du mur, nous
allons creuser la fosse l, dans ce coin. Elle y sera d'autant mieux
qu'il sera trs facile de cacher la terre frachement remue sous une
brasse de paille que voici.

Il avait retir son pardessus et son paletot, tout en parlant. Il remit
une bche  Croisenois et s'empara d'une pioche en disant:

--A l'oeuvre!...

Seul, Croisenois n'et pas eu trop de la nuit entire, pour mener  fin
une pareille besogne. Mais le duc de Champdoce n'avait pas oubli le
pnible apprentissage de sa jeunesse. La terre tait tasse, en cet
endroit, et  chaque coup de pioche, il soulevait des mottes normes.

Il dployait, d'ailleurs, toutes ses forces et une dextrit
merveilleuse. Il travaillait avec une sorte de rage, sans avoir
conscience de l'horreur de sa tche. La sueur tombait de son front en
grosses gouttes.

Mais aussi, au bout de quarante minutes la fosse tait assez profonde.

--Assez!... fit Norbert.

Et jetant sa pioche pour ramasser son pe, il ajouta:

--En garde, monsieur!...

Mais Croisenois ne bougea pas. Nature nerveuse et impressionnable, il
sentait un froid mortel filtrer jusqu' la moelle de ses os. Cette nuit,
cette lueur vacillante, ces apprts hideux saisissaient terriblement son
imagination. Il ne pouvait dtacher ses yeux de cette fosse bante, elle
le fascinait, elle l'attirait.

--Eh bien?... rpta durement Norbert.

Croisenois tressaillit et parut vouloir parler.

La lanterne clairait assez pour qu'il ft ais de suivre sur son visage
les traces d'un violent combat intrieur.

--Je parlerai, dit-il enfin d'un ton solennel. Dans une minute,
monsieur, un de nous deux sera couch l, mort... On ne ment pas en
face de la mort... Eh bien!... je vous jure sur mon honneur et sur mon
salut que Mme la duchesse de Champdoce est innocente...

Norbert frappa impatiemment du pied.

--Vous m'avez dj dit cela, interrompit-il d'un ton qui annonait la
plus parfaite incrdulit. Pourquoi vous rpter?...

--Parce que c'est mon devoir, monsieur, parce que si je meurs, je
mourrai dsespr de cette ide que ma folle passion a perdu la plus
pure et la plus noble des femmes. Ah! croyez-moi, les mourants ne
mentent pas, vous n'avez rien  lui pardonner... et, tenez, je ne rougis
pas de vous prier... oui, je vous prie... Si vous me tuez, que cette
expiation vous suffise... Soyez humain pour votre femme, traitez-la
doucement... Ne faites pas de sa vie un long supplice...

--Assez!... interrompit Norbert, pour la troisime fois, assez!... o je
finirais par croire que vous tes un lche.

--Malheureux! s'cria Croisenois, en garde donc, et que Dieu dcide!...

Ils tombrent en garde, les fers se croisrent et le combat commena,
pre, ardent, acharn, silencieux.

Le marquis de Croisenois passait pour un tireur habile, mais Norbert
tait dou d'une prodigieuse force musculaire, et, de plus, il tenait de
son pre un jeu brusque, saccad, violent, trs fait pour dconcerter
une premire fois.

Une circonstance encore contribuait  galiser les chances. L'espace
clair par la lanterne tait assez restreint, ds qu'un des adversaires
en sortait, il se trouvait dans l'ombre, presque  l'abri, tandis que
l'autre restait en pleine lumire, expos aux attaques, dans
l'impossibilit de parer des coups qu'il ne voyait pas venir.

Ce fut la perte de Croisenois.

Comme il avanait, Norbert se droba par un saut de ct, et lui parant
un coup droit terrible,  fond, il lui traversa la poitrine de part en
part.

Le malheureux tendit les bras en croix, lchant son pe, sa tte se
renversa, ses genoux flchirent, et il tomba en arrire tout d'une
pice, sans un cri, sans un rle.

Trois fois il essaya de se relever, il parvint presque  se dresser sur
son sant, trois fois ses forces le trahirent.

Il voulut parler, il ne put prononcer que quelques mots absolument
inintelligibles, il vomissait le sang  flots.

Enfin, une dernire convulsion plus forte le tordit comme un sarment,
ses mains se crisprent serrant une poigne de terre, et il poussa un
gros soupir.

Et ce fut tout!... De tant de force, de jeunesse, d'esprances, il ne
restait plus qu'un cadavre.

Georges de Croisenois tait mort!...

Georges de Croisenois tait mort, et Norbert de Champdoce restait debout
devant lui, effar, la pupille dilate par la terreur, les cheveux
hrisss sur la tte, secou par une horrible trpidation nerveuse.

Il apprenait ce qu'on souffre  voir se dbattre dans les spasmes de
l'agonie l'homme qu'on a frapp.

Et cependant ce n'tait pas l'ide qu'il venait de tuer Croisenois qui
affolait Norbert. Il croyait sa cause juste, il pensait avoir agi comme
il devait.

S'il tait tremp des sueurs d'une mortelle angoisse, c'est qu'il
songeait qu'il allait tre forc de se pencher sur ce corps, de le
prendre dans ses bras, et de le jeter encore chaud et souple, tout
tressaillant et vibrant encore, dans cette fosse.

A cela, il ne pouvait, non, il ne pouvait se rsoudre.

Il le fallait, cependant. Pouvait-il s'arrter dans la voie o il
s'tait engag, hsiter, rflchir mme? Non. Force tait d'aller
jusqu'au bout; d'accomplir jusqu' la fin son affreux dessein.

Il luttait!... Il lutta bien dix minutes, cherchant pour s'encourager
des raisons les plus fortes et les plus dcisives, le risque d'une
surprise, l'honneur de sa maison en pril.

Il se baissait, il avanait les bras... puis il reculait devant le
contact, le coeur lui manquait et il se redressait.

Enfin, triomphant d'une indicible horreur, il saisit le corps de
Croisenois, l'enleva, et d'un seul coup, par un effort extraordinaire,
il le lana dans la fosse...

Le corps tomba contre la terre humide avec un bruit flasque et sourd qui
retentit jusqu'au fond des entrailles de Norbert.

L'motion extraordinaire qu'il en ressentit acheva de troubler son
cerveau. Une ivresse furieuse s'empara de lui, pareille  cette
incomprhensible frnsie qui parfois transporte les meurtriers et les
pousse, sans motifs apprciables,  s'acharner aprs le corps de leur
victime.

Saisissant une bche, la mme que l'instant d'avant maniait si
maladroitement le pauvre Georges, il se mit avec une adresse et une
vigueur surhumaines,  combler la fosse.

En moins de rien il eut recouvert le corps. Il foula ensuite la terre,
la battit et la pitina. Puis, quand il vit que le terrain tait bien
uni, il rpandit dessus des poignes de feuilles mortes et de paille
menue.

C'tait fini... qu'une averse vnt seulement et le lendemain l'oeil le
plus exerc ne devait pas dcouvrir aucun indice.

--Voil, murmura-t-il, comment sait se venger un Dompair de
Champdoce!... Voil ce qu'il en cote...

Il s'arrta court.

A quelques pas, dans l'ombre, sous les arbres, il lui semblait
distinguer presque au ras de terre, une tte, des yeux ardents fixs sur
lui.

Le coup fut si fort qu'il chancela... Mais il se remit aussitt, et
emport par un mouvement instinctif, il ramassa son pe, sanglante
encore, et se prcipita vers l'endroit o il avait aperu l'effrayante
apparition.

A son premier geste, une forme humaine s'tait dresse d'un bond, une
forme de femme. Elle se mit  fuir  toutes jambes vers l'htel.

Il la rejoignit au perron.

Se sentant prise, elle s'tait laisse tomber  genoux, et le front sur
le sable, les bras tendus vers lui, elle criait dsesprment:

--Grce! ne m'assassinez pas!...

Il saisit la misrable par ses vtements, la redressa, et l'entrana de
force jusqu'au bout du jardin, sous la lanterne.

C'tait une fille de dix-huit  dix-neuf ans, laide, mal faite,
pauvrement vtue et malpropre.

Norbert l'examinait et ne la reconnaissait pas, pourtant il tait bien
sr qu'il avait dj vu ce vilain visage.

--Qui es-tu? lui demanda-t-il.

Elle ne rpondit que par un torrent de larmes, elle suffoquait. Il
comprit qu'il n'en tirerait pas un mot s'il ne la rassurait pas.

--Voyons, fit-il plus doucement, ne pleure pas et ne tremble pas ainsi,
je ne te ferai aucun mal. Qui es-tu?

--Je suis Caroline Schimel.

Ce nom n'apprenait rien  Norbert.

--Caroline?... rpta-t-il.

--Oui, monsieur le duc, je suis fille de cuisine chez vous depuis trois
mois.

C'tait bien cela; il l'avait aperue en traversant la cour, il la
remettait maintenant.

--Comment n'es-tu pas  la noce avec les autres? demanda-t-il.

Elle se remit  sangloter de plus belle.

--Hlas!... monsieur le duc, ce n'est pas ma faute, j'tais invite et
j'avais bien envie d'y aller; mais je n'avais pas de robe  me mettre:
je ne gagne que quinze francs par mois. Pas une des filles de madame n'a
voulu m'en prter une. Elles disent comme cela que je suis trop laide,
et que je sens la vaisselle: comme si c'tait ma faute!...

L'important tait de savoir au juste ce que cette fille avait pu
surprendre.

--Comment te trouvais-tu dans le jardin? interrompit Norbert.

--J'tais bien dsole et je m'tais mise  la fentre de ma mansarde
pour pleurer, quand j'ai aperu une lumire dans le jardin, j'ai pens
que c'taient peut-tre des voleurs, et je suis descendue sur la pointe
du pied, par l'escalier de service...

--Et qu'as-tu vu?

Caroline se tut, elle avait peur.

--Rponds, insista Norbert, qui bouillait, mais qui sentait la ncessit
de se contenir, ne crains pas de me dire la vrit, si tu es bien
franche, tu seras rcompense.

--Eh bien!... j'ai tout vu.

--Tout quoi?...

--Quand je suis arrive, vous tiez en train de creuser la terre avec
l'autre, tant que vous pouviez... c'est moi qui ai t surprise en vous
reconnaissant. Tout de suite j'ai pens que c'tait pour des trsors,
que vous creusiez... Comme je me trompais! Bientt l'autre vous a parl,
mais je n'entendais pas, et ensuite vous avez commenc  vous battre
tous deux... Seigneur Dieu!... comme c'tait beau!... Vos sabres
brillaient comme des baguettes de feu, quand la lumire donnait
dessus... J'avais une frayeur terrible, mais je ne pouvais pas dtourner
les yeux, il fallait que je regarde, c'tait plus fort que moi... Puis
j'ai vu quand l'autre est tomb en arrire, comme a...

--Et ensuite?...

Caroline frissonnait  ce point que ses dents claquaient quand elle
s'interrompait.

--Ensuite, rpondit-elle avec une visible hsitation, j'ai vu quand vous
l'avez.. enterr l!...

--L'as-tu bien regard, cet autre?

--Oui, monsieur le duc.

--L'avais-tu dj vu, le connaissais-tu, sais-tu son nom?

--Non, monsieur le duc.

Norbert rflchissait. Il s'agissait de prendre un parti et de le
prendre vite.

--coute, ma fille, reprit-il, si tu sais te taire, si tu sais oublier,
ce sera un grand bonheur pour toi d'tre descendue au jardin cette nuit.

--Oh!... je ne dirai rien, monsieur le duc, je vous le jure,  personne.

--Eh bien! si tu tiens ce serment que tu me fais, ta fortune est faite.
Demain, je le remettrai une bonne somme, tu retourneras dans ton pays et
tu pouseras quelque brave garon qui te plaira...

--Serait-ce bien possible, mon Dieu!...

--Cela sera. Tu vas remonter dans ta chambre et te coucher. Demain, mon
valet de chambre, Jean, te dira ce qu'il faut faire, tu lui obiras
comme  moi-mme.

[Illustration:--Grce! ne m'assassinez pas?]

--Oh!... monsieur le duc, monsieur le duc!...

Dans le transport de sa joie, elle riait et pleurait  la fois.

--Je compte donc sur ton silence, insista Norbert. Si tu es discrte,
c'est le bonheur. Si tu dis jamais un mot, un seul... tu es perdue. Tu
penses bien qu'un homme comme moi fait tout ce qu'il veut... Va donc, et
jusqu' ce que tu aies vu Jean, tiens ta langue et cache ton
contentement.

Deux mobiles tout-puissants, l'intrt et la peur, semblaient rpondre
de Caroline Schimel et assurer son silence.

C'tait videmment dans la sincrit mme de son me qu'elle avait jur
de se taire.

Mais cela ne signifiait pas qu'elle ft assez forte pour porter le poids
crasant de ce redoutable secret. Un moment ne viendrait-il pas o elle
cderait  un besoin d'panchement plus fort que sa volont, o elle se
confierait  quelqu'un! Ne se pouvait-il pas encore qu'elle ft assez
simple pour se vendre sans s'en douter si on venait  la questionner par
hasard.

Savoir son nom, son honneur, sa vie, aux mains d'une fille de cette
condition, c'tait  perdre tout repos, toute scurit,  l'exemple de
ce prisonnier qui voyait, au-dessous de son cachot, les enfants de son
gelier jouer avec des allumettes au milieu des barils de poudre.

Et se sentir  sa merci!... Car Norbert tait  sa discrtion absolue.
Il ne le comprenait que trop. Pour lui, les moindres dsirs de cette
fille seraient des ordres irrsistibles. Il pouvait lui passer par la
tte des ides absurdes, des fantaisies exorbitantes... elle
commanderait et il obirait.

Quel moyen employer pour se soustraire  cet asservissement odieux? Il
n'y en avait qu'un. Les morts seuls ne parlent pas.

Quatre personnes allaient maintenant possder le secret de Norbert:
celle qui avait crit la lettre anonyme et qu'il ne connaissait pas, la
duchesse, Caroline, et enfin Jean  qui il serait bien forc de se
confier...

Mais ce n'tait ni le temps, ni le lieu de rflchir, de se dsesprer.
L'heure volait, et de seconde en seconde le danger grandissait. Les
domestiques pouvaient reparatre d'un moment  l'autre.

Norbert se hta de faire disparatre les dernires traces du duel, et
courut  la chambre de la duchesse.

Il pensait la trouver inanime, mourante l o elle tait tombe quand
il l'avait pousse. Il comptait la faire revenir  elle, la forcer de se
coucher et repartir pour Maisons.

Ses prvisions furent trompes.

La duchesse, lorsqu'il entra, tait dans un fauteuil, au coin du la
chemine, ple, l'oeil sec et brillant du feu de la fivre.

Elle se leva, ds que son mari parut, attachant sur lui un regard si
trange, que n'en pouvant endurer la fixit, il baissa la tte.

Mais il se redressa presque aussitt, honteux et indign contre lui,
d'un mouvement dont il rougissait comme d'une insigne lchet.

--Mon honneur est veng, pronona-t-il avec un ricanement mauvais. M. le
marquis de Croisenois est mort!... J'ai tu votre amant, madame.

Elle tait arme contre ce coup, car elle ne broncha pas. Seulement, son
expression devint plus ddaigneuse et la flamme de ses yeux noirs
redoubla d'intensit.

--Vous vous trompez, fit-elle d'une voix dont nulle motion n'altrait
le timbre. M. de Croisenois... Georges, n'tait pas mon amant.

--Oh!... vous pouviez vous pargner un mensonge, je ne vous demande
rien...

L'attitude impassible de la duchesse blessait et irritait Norbert. Il
faisait tout pour la tirer de ce calme, inexplicable pour lui.

Mais c'est en vain qu'il cherchait des paroles mortifiantes, qu'il
prenait son accent le plus sarcastique, elle planait  de telles
hauteurs qu'il ne pouvait l'atteindre...

--Je ne mens pas, rpondit-elle. A quoi me servirait de tromper et de
feindre... Qu'ai-je  redouter, dsormais!... Vous voulez la vrit?
Soit. Sachez donc que ce n'est pas  mon insu que Georges s'est
introduit ici ce soir. Il vous l'affirmait, le malheureux, il esprait
me sauver. S'il est venu, c'est que je lui avais donn un rendez-vous,
je l'attendais; j'avais, exprs pour lui, laiss ouverte la petite porte
du jardin...

--Madame!...

--Quand vous tes arriv, il entrait, et c'tait la premire fois qu'il
entrait chez moi... J'aurais pu vous abandonner, vous trahir, non...
Georges avait l'me trop loyale et trop haute pour accepter les
dgotantes transactions de l'adultre. Quand vous l'avez surpris  mes
genoux, il me conjurait de fuir avec lui. J'ai tenu  ce moment, sa vie
et son honneur... et j'hsitais. Ah!... malheureuse, pourquoi ai-je
hsit... Il vivrait encore maintenant, nous serions loin d'ici,
l'aurore d'une existence de bonheur se lverait...

Elle s'animait en parlant, elle d'ordinaire si craintive et si rserve:
sa lvre tremblait, de fugitives rougeurs couvraient son teint
transparent. Le charbon de la passion avait touch ses lvres.

--Oh!... je vous dirai tout, poursuivit-elle, tout, puisque vous
l'exigez. Je l'aimais, oui, je l'aimais de toute la puissance de mon
me, de toutes les forces de mon intelligence... Il n'tait pas une des
fibres de mon tre qui ne ft tout  lui. Et je l'aimais ainsi, bien
avant de savoir que vous existiez pour mon dsespoir. C'est mon amour
bris que je pleurais ce jour maudit o j'ai t assez faible, assez
lche, assez misrable pour vous donner ma main. Vous avez tu Georges,
croyez-vous? Eh bien! non. Son souvenir au dedans de moi-mme est plus
vivant que jamais, plus radieux, plus imprissable...

--Ah!... prenez garde, s'cria Norbert, prenez garde, sinon...

--Quoi!... vous me tuerez aussi!... Faites; je ne vous disputerai pas ma
vie... elle ne m'est rien sans lui. Il n'est plus... j'ai vcu. La
mort!... voil le seul bienfait qu'il soit en votre pouvoir de
m'accorder... Frappez!... Vous nous runirez dans la mort, nous qui
n'avons pu tre unis dans la vie, et je tomberai en vous criant:
merci!...

Norbert coutait bant, confondu, ptrifi, s'tonnant qu'il ft encore
des motions pour lui, lorsqu'il croyait les avoir toutes puises
pendant cette terrible soire.

tait-ce bien elle, Marie, sa femme, qui s'exprimait avec cette violence
inoue, qui dchirait tous les voiles du pass, qui le bravait en face,
qui dfiait sa colre!...

Jadis il la comparait aux glaces du ple, et voici que tout  coup la
passion dbordait de son coeur comme la lave du cratre.

Se pouvait-il qu'il l'et ainsi mconnue!...

Il oubliait, pour l'admirer, jusqu' son ressentiment. Elle lui semblait
transfigure; sa beaut n'tait plus de cette terre, tout son tre
vibrait, une hardiesse sans pareille s'irradiait de ses prunelles
enflammes, et des masses lourdes de ses cheveux noirs se dgageaient
comme des tincelles quand elle secouait la tte.

C'tait l vraiment la passion, et non cette ombre moqueuse qui le
lassait depuis si longtemps. Marie tait capable d'aimer, et non Diane,
cette femme blonde  l'oeil bleu d'acier, pour qui l'amour n'tait
qu'une bataille ou un jeu.

Il avait perdu ses jours  poursuivre une chimre, et le bonheur s'tait
lass de l'attendre  son foyer.

Ce fut comme une rvlation qui le bouleversa. Que n'et-il pas donn
pour effacer le pass! L'ide folle, absurde, lui vint que peut-tre sa
femme pourrait pardonner.

Il s'avana vers elle, les bras tendus, en bgayant:

--Marie!... Marie!...

D'un regard d'impitoyable mpris, elle l'arrta.

--Je vous dfends, dit-elle, je vous dfends de m'appeler Marie.

Il ne rpondit pas, et avanait de nouveau, quand tout  coup elle se
rejeta violemment en arrire en poussant un grand cri:

--Horreur!... il a du sang de Georges sur les mains.

Norbert s'arrta et regarda. C'tait vrai.

La paume entire de sa main gauche tait rouge, et il avait  sa
manchette une large tache de sang.

Cette vue l'atterra et cependant il osa encore hasarder un geste
suppliant.

La duchesse, pour toute rponse, lui montra la porte.

--Sortez!... s'cria-t-elle avec une vhmence extraordinaire, sortez.
Je ne vous trahirai pas, je garderai le secret de votre crime... ne me
demandez rien au-del. Et n'oubliez jamais qu'il y a un cadavre entre
nous, et que je vous hais...

Toutes les furies de la rage et de la jalousie dchirrent le coeur de
Norbert. Croisenois, mort, l'emportait encore.

--Et vous, dit-il d'une voix rauque, vous oubliez que je suis votre
mari, que vous tes  moi, et que je puis faire un supplice de chaque
instant de votre vie... Je vous le rappellerai. Demain,  dix heures, je
serai ici. A bientt.

Il sortit en courant, comme deux heures sonnaient, et gagna l'esplanade
des Invalides.

Solide au poste, selon son expression, le militaire promenait toujours
Romulus.

--Par ma foi!... bourgeois, dit-il, quand Norbert vint le relever de
faction, vous les faites de longueur, vos visites!... Je n'avais que la
permission du spectacle, me voil bien sr, en revenant, de mes quatre
jours de clou, ce n'est pas drle.

--Bast! j'avais dit vingt francs, ce sera quarante, rpondit Norbert en
lui tendant deux louis.

--Ah!... vous m'en direz tant!...

Une heure plus tard, Norbert frappait au volet du cabaret o l'attendait
le vieux Jean.

--Prends bien garde de n'tre pas aperu en rentrant le cheval, lui
dit-il, et viens me trouver aprs; j'ai bien besoin de ton exprience.




XVIII


La douleur, la colre, l'horreur, avaient allum dans le sang de la
duchesse de Champdoce une fivre terrible, qui l'avait soutenue tant
qu'elle s'tait trouve en face de son mari.

Alors elle avait agi et parl d'instinct, sous l'impression toute vive;
anime par l'enthousiasme du pril brav, enflamme du dsir de venger
Croisenois.

Elle ne s'tait proccupe de rien que de blesser Norbert, de
l'humilier, de l'craser. Tel tait son malheur que c'est bien
rellement qu'elle souhaitait la mort. Si elle et su par quelles
paroles l'attirer srement, elle les et prononces.

Mais en elle, malheureusement, l'nergie ne pouvait tre qu'un accident,
fugitif comme l'clair. Son premier mouvement la portait en avant, la
rflexion l'arrtait. Elle avait l'me vaillante et l'esprit craintif.

Ds qu'elle fut seule, que le danger se fut loign, toute son
exaltation s'teignit comme un feu de paille, et, puise de l'effort,
elle s'affaissa sur une causeuse, dfaillante, fondant en larmes.

Son dsespoir tait sans bornes, car elle se reprochait la mort de
Croisenois.

--Si je ne lui avais pas accord ce rendez-vous fatal, se disait-elle,
il vivrait encore; c'est mon amour qui le tue.

Rflchissant, elle se sentait prcipite au fond d'un abme dont jamais
elle ne sortirait.

Le prsent tait affreux; plus pouvantable l'avenir.

L'ide de s'adresser  son pre traversa son esprit; elle la repoussa: 
quoi bon!... Le comte de Puymandour l'couterait-il, seulement?

--Tu es duchesse, lui disait-il avec son emphase ordinaire, tu as cinq
cent mille livres de rentes!... donc tu es heureuse ou dois l'tre.

Heureuse!... elle! Quelle amre drision!... Elle en tait rduite 
envier le sort de la dernire des filles de cuisine de son htel!...

La nuit, pour elle, s'coula ainsi, en angoisses insoutenables, et quand
ses femmes, au matin, sur les dix heures, pntrrent dans sa chambre,
elles la trouvrent toute habille, tendue  terre, les membres glacs
et raides, la tte brlante, les yeux brillants d'un sinistre clat.

L'inquitude et le chagrin furent tout d'abord extrmes,  l'htel. La
duchesse tait adore de ses gens, et il tait vident pour les moins
expriments, que ce ne pouvait tre qu'une maladie trs grave qui
dbutait par de pareils symptmes.

Tout le monde perdait un peu la tte, et on venait d'expdier coup sur
coup quatre domestiques  la recherche d'un mdecin, lorsque Norbert
arriva de Maisons.

On le conduisit aussitt, on le porta presque  la chambre de la
duchesse, comme si, par sa seule prsence, il et pu lui procurer un
soulagement immdiat. Elle ne le reconnut pas.

Norbert, lui, avait t saisi d'une inquitude poignante. Que s'tait-il
pass en son absence, qu'est-ce que cela voulait dire, n'y avait-il pas
eu d'indiscrtion de commise?

Il interrogeait les femmes de chambre aussi adroitement que lui
permettait son trouble, quand on lui annona, non pas un mdecin mais
deux, qui s'taient rencontrs  la porte.

Introduits aussitt prs de la duchesse, ils ne dissimulrent ni la
gravit de la situation, ni la possibilit d'une terminaison fatale. Ils
jugeaient Mme de Champdoce au plus mal, si mal qu'ils demandaient une
consolation pour l'aprs-midi.

L'heure arrte, ils rdigrent une ordonnance, et se retirrent en
recommandant la plus exacte excution de leurs prescriptions, les soins
les plus minutieux et une surveillance de toutes les minutes.

Ces recommandations taient inutiles. Norbert s'tait install au chevet
de sa femme, bien dcid  n'en pas bouger jusqu' son rtablissement ou
 sa mort.

Elle avait une fivre terrible, et  tout moment le dlire lui arrachait
des lambeaux de phrase qui faisaient frissonner Norbert.

C'tait la seconde fois qu'il avait  disputer un secret au dlire.

Jadis,  Champdoce, c'tait son pre qu'il veillait, son pre qui
pouvait dire quel crime pouvantable il avait failli commettre. C'tait
sa femme qu'il gardait aujourd'hui, afin d'arrter sur ses lvres, si
elle s'y prsentait, l'histoire de Croisenois.

Forc  un retour sur lui-mme, il tait pouvant de ce qu'il avait
dj sem dans sa vie de crimes et de remords... et il n'avait pas
vingt-cinq ans. Quel avenir tait possible, avec un tel pass!...

Et le dlire de la duchesse n'tait pas sa seule angoisse. De quart
d'heure en quart d'heure, il sonnait pour lui demander si on n'avait pas
vu Jean, son valet de chambre.

On l'avait aperu de trs bonne heure le matin, il avait mme parl 
plusieurs domestiques, mais il tait sorti depuis plusieurs heures et
n'avait pas reparu.

--Ds qu'il rentrera, rptait  chaque fois Norbert, envoyez-le moi
vite.

Il parut enfin, et Norbert, se levant vivement, l'entrana dans
l'embrasure d'une fentre.

--Eh bien?... lui demanda-t-il.

--Tout est arrang de ce ct, monsieur, calmez-vous.

--Cette Caroline?...

--Est partie, monsieur, je l'ai mise moi-mme en voiture, aprs lui
avoir compt une somme de vingt mille francs. Elle quitte Paris, la
France; elle se propose de rejoindre en Amrique un de ses cousins qui
l'pousera,  ce qu'elle espre.

Norbert respira, plus librement peut-tre qu'il ne l'avait fait depuis
la veille. Le souvenir de cette Caroline Schimel l'obsdait.

--Et l'autre affaire? interrogea-t-il.

Le vieux serviteur hocha tristement la tte.

Celle-l, rpondit-il, m'effraie. J'en vois clairement les prils: ils
sont immenses; et les avantages m'chappent...

--Je le l'ai dj dit, Jean, mon parti sur ce point est irrvocablement
pris.

--Aussi, vous ai-je obi, monsieur, en prenant toutes les prcautions
que me suggrait la prudence.

--Ah!...

--J'ai dcouvert un jeune commis-voyageur, honnte homme,
m'affirme-t-on, auquel j'ai persuad que je l'envoie en gypte pour
m'acheter des cotons... une ide de spculation que je suis cens avoir.
Il partira aujourd'hui mme, ravi et bien pay... Par la mme occasion,
il mettra  la poste les deux lettres que nous avons de M. de
Croisenois, la premire  Marseille, la seconde au Caire...

--Et tu ne comprends pas que ces lettres feront ma scurit?

--Je comprends qu'un hasard, une maladresse de notre agent peuvent nous
trahir.

--Je le veux.

Jean se tut. Il ne savait pas rsister  son matre, les lettres furent
expdies.

De ce moment, et pendant les deux jours qui suivirent, Norbert n'eut pas
une minute  lui.

Les mdecins appels en consultation avaient donn une lueur d'espoir,
mais elle tait bien faible, bien chtive. Le mal paraissait empirer
sans cesse, avec des alternatives diverses, mais toutes galement
dsolantes. Les accidents crbraux les plus alarmants se succdaient
sans relche.

Et durant ces heures ternelles, Norbert n'osait pas fermer l'oeil, et
ce n'est qu'en tremblant qu'il laissait approcher les femmes de chambre.
Toujours le dlire prsentait  la duchesse la mme affreuse vision:
Croisenois tombant la poitrine traverse d'un coup d'pe.

Enfin, le quatrime jour, la fivre cda, la malade s'assoupit, et
Norbert eu le loisir de la rflexion.

Comment Mme de Mussidan, qui jadis venait tous les jours,
n'avait-elle pas paru? Cette circonstance lui parut si extraordinaire
qu'il se risqua  lui crire pour l'informer de la maladie de Mme de
Champdoce.

Une heure plus tard, il en recevait cette laconique rponse:

Croirez-vous  un prtexte? J'espre que non. M. de Mussidan vient de
dcider que nous passerons l'hiver en Italie, et nous partons ce soir.
Adieu.

        D.

[Illustration:--Merci, docteur! merci de la bonne nouvelle.]

Prtexte ou non, elle partait, elle le laissait seul quand tout
l'abandonnait, elle s'enfuyait emportant son dernier espoir de bonheur.

Et cependant, tel tait son aveuglement, qu'il s'efforait de se prouver
que ce dpart la dsolait pour le moins autant que lui-mme.

A cinq jours de l, il n'tait pas encore remis de ce coup, et Mme de
Champdoce tait hors de danger, quand un matin le mdecin le prit  part
d'un air mystrieux et solennel.

Il avait  lui annoncer une grande, une heureuse, une magnifique
nouvelle:

La duchesse de Champdoce tait enceinte.

En effet, la duchesse de Champdoce tait enceinte, et c'tait l le
secret qu'elle allait rvler au marquis de Croisenois lorsque son mari
tait apparu.

C'est cette pense qui l'avait retenue au foyer conjugal, qui lui avait
donn le courage de rsister aux larmes et aux prires de Georges
l'adjurant de fuir.

Elle hsitait, elle chancelait, elle allait succomber aux inspirations
de son coeur, lorsque tout  coup, cette ide, un moment carts,
s'tait reprsente  son esprit.

--Malheureuse!... s'tait-elle alors crie, j'oubliais... je ne
puis..., je ne m'appartiens plus.

Son malheur, et il devait lui tre imput  crime, fut de ne pas dire la
vrit  son mari spontanment, et de laisser  un mdecin le soin de la
lui apprendre.

Cette nouvelle devait rveiller toutes les fureurs de Norbert. Il devint
livide, ses yeux lancrent des clairs. Il essaya cependant de
dissimuler son impression.

--Merci, docteur, balbutia-t-il d'une voix trangle, merci de la bonne
nouvelle. Ah! je suis bien heureux!... Mais vous permettez, n'est-ce
pas, que je courre prs de la duchesse...

Il touffait. Il sortit prcipitamment, laissant le docteur aussi
dconcert que possible, intrigu et mme un peu penaud.

--Ouais! pensait-il, aurai-je fait un pas de clerc, avec toute mon
exprience?... Pour sr, je viens de froisser quelque blessure qui
saigne encore!...

Le fait est que Norbert, au lieu de se rendre prs de sa femme, avait
couru s'enfermer dans la bibliothque.

Il lui fallait la solitude pour s'abandonner en libert aux mouvements
de son me, pour souder la situation nouvelle qui se prsentait et
reprendre possession de son sang-froid. Il voulait tre seul pour
rflchir et tcher de voir clair au fond de sa pense bouleverse.

Cette circonstance, aprs les derniers vnements, tait de tous les
dsastres qui pouvaient foudre sur sa vie, le plus pouvantable.

Plus Norbert rflchissait, plus il se persuadait qu'il tait
indignement bafou, misrablement pris pour dupe.

Il avait commenc par douter, il tait sr maintenant que cet enfant
n'tait pas de lui.

Tout le lui prouvait; il lui semblait que l'vidence sautait aux yeux,
et cette certitude qu'il croyait avoir lui arrachait de vritables
rugissements de rage.

Allait-il donc tre rduit  cet excs de misre et d'ignominie, de
recevoir comme sien l'enfant de Georges de Croisenois?... Lui
faudrait-il accepter ce vivant tmoignage de son malheur?

Quoi!... cet enfant grandirait dans sa maison, il porterait son nom, et
plus tard il hriterait de l'immense fortune de la famille de
Champdoce!...

--Ah!... jamais, s'criait-il, jamais!... Je l'tranglerais plutt de
mes propres mains.

Puis, il songeait aux dgots qu'il serait rduit  cacher, aux caresses
qu'il lui faudrait feindre, pour carter les soupons du monde, et il se
sentait incapable de cette monstrueuse comdie de la paternit.

--J'aimerais mieux mille fois, disait-il, lever prs de moi un btard
pris au hasard aux enfants trouvs, au moins je ne le harais pas,
celui-l, il ne me semblerait pas toujours retrouver sur son visage
l'excrable ressemblance de Georges de Croisenois.

Mais prcisment pour cette raison qu'il tait prt  toutes les
violences, il se contraignit  dissimuler et fut avec la duchesse
strictement convenable.

Il avait, d'ailleurs, tout  craindre d'elle, en ces premiers moments.
La mystrieuse disparition de Croisenois faisait un bruit affreux, et si
les lettres mises  la poste par l'missaire de Jean paissirent le
mystre autour de cet vnement, elles ne satisfirent ni la police, ni
l'opinion.

Mais on se lasse de tout; on oublia Croisenois: Norbert dut se croire
assur de l'impunit.

Accabl de remords, rong de regrets, ce grand seigneur si envi, sur
qui la fortune semblait avoir puis ses plus magnifiques faveurs,
Norbert de Champdoce tranait alors la plus lamentable existence.

Il n'avait pas vcu, et il se sentait fini, us, rassasi jusqu'
l'coeurement. Il n'avait pas vingt-cinq ans, et il ne dcouvrait
nulle lueur dans l'avenir; il n'apercevait nul projet o accrocher une
esprance.

Depuis trois mois que Mme Diane tait partie, elle ne lui avait pas
donn signe de vie; un abme de sang le sparait de sa femme; parmi tous
les gens qu'il avait connus, il ne voyait pas un ami; la dbauche mme
lui manquait.

Retir dans son htel, il vivait seul, triste et sombre toujours, sans
autre compagnie que l'ide fixe qui le hantait.

Il ne pouvait dtacher sa pense de cet enfant qui allait venir. Comment
se soustraire  ce supplice odieux de l'lever comme sien?

Depuis quatre mois qu'il ne pensait qu' cela, il avait adopt et rejet
bien des expdients, et toujours il en revenait  l'inspiration qui la
premire s'tait prsente  son esprit, et qu'il rsumait ainsi:

Substituer un enfant qu'on se procurerait n'importe o, n'importe
comment,  l'enfant de la duchesse.

Enfin, comme le temps passait, il dcida qu'il en serait ainsi, et c'est
 Jean, cet honnte homme dont un merveilleux dvouement faisait son
complice, qu'il s'en remit quant  l'excution.

Pour la premire fois, Jean osa rsister. L'action lui paraissait
abominable, il ne le cacha pas, et mme il dit que certainement elle
porterait malheur.

Mais lorsqu'il reconnut que Norbert s'adresserait  quelqu'autre, qui
serait moins scrupuleux et qui pourrait tre maladroit, il promit en
pleurant d'obir.

L'entreprise tait prilleuse, difficile  mener secrtement. Il fallait
pour le succs des concidences particulires, et mme les plus
minutieuses prcautions prises, il fallait encore laisser une large part
au hasard.

N'importe, moins d'un mois plus tard, Jean vint dclarer  son matre
que si seulement on pouvait dcider la duchesse  venir s'tablir au
chteau de L., que la famille de Champdoce possdait prs de Montoire,
lui, Jean, rpondait de tout.

Le lendemain mme, Norbert partait pour L... avec sa femme.

Pauvre duchesse!... Elle n'tait plus alors que l'ombre d'elle-mme:
Jamais,  la voir si ple et si languissante, maigre, l'oeil teint,
on n'et reconnu la belle, la spirituelle, la rieuse Marie de
Puymandour.

A la longue, Norbert et elle en taient venus  vivre comme des
trangers sous le mme toit. Souvent ils taient des semaines sans se
voir. Avaient-ils quelque chose  se communiquer, ils s'crivaient.

Le chteau de L... tait merveilleusement choisi, la duchesse y tait
absolument  la discrtion de son mari. De secours, elle n'avait  en
attendre de personne. Son pre, le comte de Puymandour, tait mort le
mois prcdent,  la suite d'une tourne lectorale.

Que se passa-t-il  L... lors des couches de la duchesse?

Le secret fut bien gard. Seul, ce billet o la malheureuse mre
crivait: Ayez piti; rendez-moi mon enfant! trahit quelque chose de
l'horrible lutte qui certainement eut lieu.

Ce qui est sr, c'est que l'enfant de la duchesse de Champdoce fut port
par Jean  l'hospice de Vendme.

Ce qui est sr aussi, c'est que l'enfant qui fut baptis sous les noms
de Anne-Ren-Gontrand de Dompair, marquis de Champdoce, tait le fils
d'une pauvre fille des environs de Montoire, qu'on appelait la
Fougerouse.




XIX


    . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
    . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
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    . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

L s'arrtait brusquement le manuscrit de B. Mascarot.

Paul Violaine posa sur la table le volumineux cahier, en disant d'un air
assez surpris:

--Et c'est tout!...

Il tait grand temps d'ailleurs qu'il arrivt  la fin; sa voix, brise
par la fatigue expirait avec les dernires lignes.

Malgr la rapidit de son dbit, il n'avait pas fallu moins de six
heures pour lire cette longue et lamentable histoire des misres, des
folies et des crimes de l'illustre maison de Champdoce.

En tout, il ne s'tait repos qu'un quart d'heure, et encore devait-il
ce rpit  Beaumarchef, qui tait venu appeler l'honorable placeur pour
une affaire de l'agence qui ne souffrait ni remise ni retard.

Il est vrai que l'attention la plus svre et la mieux soutenue l'avait
encourag.

Ni matre Catenac, ni l'excellent docteur Hortebize ne s'taient permis
une observation. Ils n'avaient pas hasard un geste.

B. Mascarot, lui, avait cout avec l'apparente satisfaction d'un auteur
qui se dlecte de son ouvrage. Mais, en ralit, pendant que, renvers
sur son fauteuil, il tournait bnignement ses pouces, il guettait d'un
oeil sagace, par-dessus ses lunettes, l'effet produit sur le visage de
ses associs.

Cet effet fut considrable, et tel qu'il l'avait espr.

Le rcit tait achev depuis un bon moment, que Paul, Catenac et
Hortebize, se regardaient encore avec une stupeur qui n'tait pas
exempte d'effroi, chacun d'eux s'efforant de rsumer rapidement par la
pense les circonstances qui l'avaient le plus frapp.

Tous se demandaient pour quelles raisons B. Mascarot s'tait arrt
court au moment de conclure et de tirer les consquences.

Catenac, dont la position dans la socit tait si fausse, fut le
premier qui parvint  secouer l'atmosphre de vague apprhension qui
rgnait sur le bureau de l'agence de placement.

--Eh! eh! fit-il avec un petit rire contraint, j'avais toujours dit que
notre ami Baptistin tait n pour les lettres. Prend-il la plume,
aussitt le placeur s'vanouit, et l'agrg reparat. Il nous avait
promis quelques notes, un mmoire  consulter, il nous sert un roman.

Le digne M. Hortebize observait l'avocat d'un oeil mfiant.

--Crois-tu vraiment que ce soit un roman? interrogea-t-il.

--Pour la forme du moins...

Le docteur haussa les paules.

B. Mascarot pendant ce temps, s'tait lov et adoss  la chemine. Il
rajustait ses lunettes, de ce mouvement familier qui, de sa part,
annonait toujours quelques explications dcisives.

--Mieux que tout autre, commena-t-il d'un ton ironique, Catenac devait
apprcier et... goter, ce qu'il y a de rel dans ce rcit, lui qui est
l'homme d'affaires, l'avocat, le conseil du noble duc de Champdoce,
c'est--dire de ce Norbert dont je viens de vous lire la jeunesse.

--Oh!... je ne conteste pas le fond! fit vivement Catenac.

--Que contestes-tu donc?

--Srieusement, rien. Je me suis permis de plaisanter la forme un peu...
comment dirai-je?... un peu romanesque, voil tout. Serait-ce un crime?

--Non, rpondit froidement le placeur, dans ta position ce n'est qu'une
sottise.

Toutes les fois que Catenac s'attirait quelque coup de boutoir du
matre, le bon docteur tait aux anges.

--Empoche, avocat, dit-il.

Mais B. Mascarot n'tait pas d'humeur  plaisanter.

--Catenac, reprit-il d'un ton qui n'tait rien moins qu'amical, avait
reu quelques confidences importantes de son noble client. Il s'est bien
gard de nous les communiquer. Dans son opinion, d'aprs ce qu'il
savait, nous courions  notre perte, et il nous regardait y courir, cet
estimable ami, tout rjoui de l'espoir d'tre dbarrass de nous.

L'avocat voulut protester, mais le placeur, d'un geste, l'arrta.

Aprs une pose calcule, l'honorable professeur continua:

--Un os suffit  un anatomiste pour reconstruire le squelette d'un
animal. Je serais, moi, un pitre observateur si, dduisant du connu 
l'inconnu, je n'tais pas capable de rtablir l'histoire exacte de gens
que j'tudie et que j'observe depuis tant d'annes. Croyez pourtant que
je n'ai pas eu  faire de grands frais d'imagination. Mon manuscrit
n'est gure qu'un travail de marquetterie. Mme, ce n'est pas  moi
qu'il faut s'en prendre de la forme un peu romanesque, mais bien 
Mme la comtesse de Mussidan,  Mme Diane.

--A Mme de Mussidan?...

--Mais oui, ami Catenac, et aussi  Norbert... Je suis sr que les
phrases qui t'ont frapp taient d'eux. Car je les ai copies, c'est
avec leurs propres expressions que je traduisais leurs sentiments...
Cela t'tonne?

--Il me semblait...

--Quoi?... tu as donc oubli la correspondance soustraite  la comtesse
de Mussidan?... C'est une femme soigneuse. Elle avait conserv
non-seulement les lettres de Norbert, mais encore les siennes propres
que Norbert lui avait rendues...

--Et nous les avons?

--Toutes. Nous avons saisi du mme coup les demandes et les rponses.
Tout un roman d'amour par lettres, et un fameux roman... Ce qu'on vous a
lu n'en tait qu'un rsum affaibli.

L'excellent Hortebize eut un geste d'admiration.

--Maintenant, s'cria-t-il, je comprends les terreurs de Mme de
Mussidan. Et moi, Baptistin, qui t'accusais d'imprudence!... Oui, tu as
raison, avec de telles armes entre les mains, nous pouvons tout oser...
Mme de Mussidan donnera la main de sa fille Sabine  qui nous
voudrons...

Mais B. Mascarot n'avait pas le temps de s'arrter  ce petit triomphe.

--Ce n'est pas tout, reprit-il. J'avais pour m'expliquer les passages
obscurs, l'instigateur de toute cette intrigue, Dauman...

--Le Prsident... il vit?...

--Parfaitement. Et c'est un homme  nous, et tu le connais!... Dame!...
il n'est plus de la premire jeunesse, il est un peu cass, la jambe
trane, la vue baisse, mais la cervelle est intacte.

Catenac tait devenu fort srieux.

--Tu m'en diras tant! murmurait-t-il, tout abasourdi, tu m'en diras
tant...

--Je te dirai encore que toute la partie du duel et de la mort de ce
brave et digne Georges de Croisenois a t crite presque sous la dicte
de Caroline Schimel... Vritablement cette malheureuse se proposait, en
quittant Paris, de rejoindre son parent en Amrique... Elle n'alla pas
plus loin que le Havre. Les grces et les doux propos d'un galant
matelot dont elle avait fait connaissance en voiture changrent
brusquement toutes ses rsolutions... Tant que dura l'argent qui avait
t donn par Jean, le matelot fut le plus aimable des hommes...
Seulement, avec le dernier billet de mille francs, il disparut.

Dsespre, rduite  la plus ignominieuse des misres, Caroline revint
 Paris. Elle mourait de faim... Elle s'adressa au duc de Champdoce...
Il se sentait pris, il la secourut, et  quatre ou cinq reprises il
essaya de lui assurer une petite position... L'inconduite de Caroline
rendit vaines toutes les tentatives.

A la fin, le duc s'est rsign  se laisser ranonner au jour le jour,
acceptant peut-tre cette honte comme une expiation...

Quant  Caroline, son existence est inimaginable... Parfois, prise de
remords, elle cherche une place et travaille huit jours... Mais bientt
ses habitudes vagabondes reprennent le dessus, et elle court demander de
l'argent  l'htel de Champdoce.

Et cependant elle a toujours fidlement tenu son serment, et sans sa
funeste passion pour les petits verres, je doute que Tantaine et jamais
russi  lui arracher une parole...

B. Mascarot paraissait parler pour soi bien plus que pour ses estimables
associs. On l'et dit proccup surtout de combattre certaines
objections de son esprit.

--A coup sr, poursuivait-il plus bas, Caroline Schimel n'est pas une
nature instinctivement mauvaise. Le secret qu'elle a surpris lui a port
malheur. C'est tout cet argent, qu'elle se procurait si facilement, qui
l'a pervertie. Telle que je la devine, si au rveil elle se souvient des
confidences qui lui ont t arraches par l'ivresse, elle est fille 
aller,  tous risques, prvenir Le duc de Champdoce.

Cette ventualit, ainsi prsente, fit bondir Catenac sur sa chaise, et
lui arracha un juron.

--Dix mille diables!... mais alors...

Le digne placeur haussa ddaigneusement les paules.

--Te voil encore, fit-il d'un ton ddaigneux,  te forger des
fantmes!...

--Il appelle cela des fantmes!...

--Certainement. Serais-je tranquille comme je le suis si j'entrevoyais
l'ombre d'un pril? Voyons, franchement, que nous importe ce que peut
dire Caroline? Qui accusera-t-elle de lui avoir escamot son secret? Un
vieux clerc d'huissier nomm Tantaine. Or, comment veux-tu que le duc,
ton noble client, trouve le trait d'union entre ce misrable bonhomme et
l'honorable matre Catenac?

--Ce serait difficile, en effet.

--Dis impossible, insista Hortebize. Sans compter qu' la moindre alarme
nous faisons disparatre le doux Tantaine plus prestement qu'un diable
de ferie dans une trappe... Et on ne le retrouverait pas dans les
dessous, lui.

D'un signe de tte amical, B. Mascarot approuva l'excellent docteur.

[Illustration:--Assieds-toi  mon bureau.]

--D'ailleurs, ajouta-t-il, je me demande vainement ce que nous pouvons
avoir  redouter du duc de Champdoce. N'est-il pas en notre pouvoir tout
autant que son ancienne adore, la comtesse de Mussidan? Il me semble
que nous avons ses lettres. Ne savons-nous pas ce qu'on trouverait, si
ou grattait au fond de son jardin? Et notez que l'identit du squelette
serait des plus aises  tablir. Croisenois avait sur lui, quand il
disparut, un millier de francs en pices d'or portugaises, le fait est
consign aux procs-verbaux de l'enqute qui eut lieu alors.

Il tait facile de reconnatre  la physionomie de Catenac que ses
dispositions changeaient du tout au tout,  mesure que l'impunit lui
tait dmontre.

--Vous tes l que vous me prchez, fit-il avec une brusquerie affecte,
comme si je n'tais pas  votre discrtion! Ne faut-il pas que je marche
avec vous, bon gr, mal gr?

--Nous tenons  ce que ce soit de ton plein gr.

L'avocat parut dlibrer une minute, puis se levant brusquement, il
tendit la main  l'honorable placeur.

--J'agirai loyalement, lui dit-il; tu as ma parole. Expose-nous ton
plan, je te dirai ensuite ce que M. de Champdoce m'a appris.

Un sourire de satisfaction vint aux lvres de B. Mascarot. Enfin, il
l'emportait. Cette fois, il ne mettait nullement en doute la franchise
de l'avocat.

--Avant tout, reprit-il, je vous dois la fin de l'histoire que Paul
vient de vous lire. Elle est simple et lamentable.

Le duc et la duchesse de Champdoce n'avaient pas cinquante ans  eux
deux, ils portaient un des noms historiques de France, ils taient
entours d'un luxe princier, et cependant leur vie tait perdue, finie;
tout tait mort en eux, ils renonaient  l'espoir mme du bonheur.

Leur mnage dut tre un enfer, mais ils s'appliqurent  sauver les
apparences, et russirent. Rien ne transpira au dehors des effroyables
misres de leur intrieur.

La duchesse, presque toujours alite, ne s'occupait que d'oeuvres de
charit. Le duc, lui, aprs avoir refait son ducation, s'est rfugi
dans le travail et est devenu l'homme remarquable que vous connaissez.

--Et Mme de Mussidan? interrogea Catenac.

--J'y arrive. Cette femme, d'une si trange perversit, ne se serait pas
crue venge compltement, si Norbert n'eut pas su que c'tait  elle et
 elle seule qu'il devait le dsespoir de son existence. Un jour,  son
retour d'Italie, elle osa tout apprendre  Norbert.

Oui, elle osa lui dire que c'tait elle qui avait comme pouss la
duchesse dans les bras de Croisenois, elle lui dit que c'tait elle qui,
avertie du rendez-vous, avait crit la fatale lettre anonyme.

--Et il ne l'a pas tue!... s'cria Hortebize.

L'honorable placeur modula du bout des lvres un petit sifflement des
plus significatifs.

--Il n'a pas touch un cheveu de sa jolie tte, rpondit-il.

--Oh!...  sa place...

--A sa place, docteur, tu te serais tu comme lui. N'avait-elle pas
toutes ses lettres?... Elle l'en a menac. Ah!... elle a du poignet la
jeune dame, et nous n'avons pas le monopole du chantage. Qu'avez-vous 
me regarder ainsi? Vous doutez? Rien n'est pourtant si vrai. Cette noble
comtesse a fait chanter M. le duc de Champdoce comme une simple coquine.
Vous savez sa vie dissipe, ses prodigalits, son dsordre.., quand elle
est par trop gne, c'est  Norbert qu'elle s'adresse. Il n'y a pas
encore dix jours, elle lui a emprunt dix mille francs pour apaiser Van
Klopen.

Vritablement, les associs de l'agence taient confondus.

--Quelle femme! murmurait l'excellent docteur, quelle femme!... et moi
qui la plaignais de tout mon coeur, le jour o je suis all lui mettre
le pistolet sur la gorge!...

D'un geste, B. Mascarot lui imposa silence.

--Il est temps d'en finir avec le pass, reprit-il; parlons un peu de
cet enfant de la Fougerousse, mis au lieu et place de l'enfant de
l'infortune duchesse, et prsent dans le monde sous le nom de Gontrand
de Champdoce. Tu as d le connatre, docteur?

--Je l'ai vu du moins plusieurs fois; c'tait un fort joli garon...

--En effet; mais c'tait aussi un dplorable garnement. lev comme un
fils de prince, ce garon avait les gots et les moeurs d'un laquais,
et s'il et vcu, il et infailliblement dshonor le nom qu'il portait.

Il faisait le dsespoir de M. et Mme de Champdoce, et les inquitait
horriblement, quand il y a dix mois,  la suite d'une orgie, il fut pris
d'une fivre chaude et enlev en trois jours.

Il mourut en demandant pardon  ceux qu'il croyait ses parents, et le
duc et la duchesse oublirent leur haine, mlrent leurs larmes et se
rconcilirent, devant le lit de mort de ce malheureux dont la conduite
avait t le plus horrible chtiment qui se puisse imaginer, de la
coupable dtermination de Norbert...

B. Mascarot, on le voyait, avait hte de terminer.

Lui, beau diseur d'ordinaire, car les railleries de Catenac n'taient
pas dnues de fondement, il ne semblait s'inquiter que d'abrger.

Sur ces derniers mots, il eut un gros soupir de satisfaction, et
s'allongea dans son fauteuil, en disant:

--Maintenant, arrivons  nos affaires.

L'attention de Catenac, du docteur et de Paul, lasse par une sance de
plus de six heures, s'veilla plus brlante que jamais. On allait donc
enfin livrer le dernier mot.

--Le fils de la Fougerousse mort, reprit B. Mascarot, le nom de
Champdoce tait condamn  s'teindre.

C'est alors que Norbert, sollicit par sa femme, adopta l'ide qui lui
tait venue bien souvent, de rechercher et de reprendre ce pauvre
dshrit jadis dpos  l'hospice. Il lui tait interdit, et il en
souffrait cruellement, de revenir sur ce qui avait t fait, mais il lui
tait toujours permis d'adopter un enfant, et de lui lguer sa fortune
et son nom. Il ne doutait plus de sa paternit.

C'est le coeur gonfl d'espoir qu'il partit pour Vendme, muni des
indications ncessaires pour la reconnaissance.

La plus affreuse dception l'attendait.

On reconnut bien  l'hospice qu'un enfant avait t dpos le jour que
disait Norbert,  l'heure qu'il indiquait, vtu des langes qu'il
dpeignait... Les registres en faisaient foi. On lui reprsenta mme la
mdaille que portait autour du cou le petit abandonn.

Mais cet enfant n'tait plus  l'hospice, et on ne savait ce qu'il tait
devenu.

A l'ge de douze ans, et lorsque tout le monde tait ravi de son
intelligence et de sa gentillesse, il s'tait enfui de l'hospice, et les
plus actives recherches pour retrouver ses traces taient restes
inutiles.

C'est avec un dpit fort mal dguis, que matre Catenac coutait ces
dtails si trangement prcis.

Dcidment ses associs taient informs de toutes les particularits de
l'affaire, aussi bien, sinon mieux que lui, qui, cependant, avait eu les
confidences du duc, son client.

Et lui qui comptait sur les prcieuses indications qu'il fournirait,
pour racheter, et au-del, ses tratrises passes!!!

Mais B. Mascarot ne voulut point voir sa contrarit; dj il
poursuivait son rapide rcit:

--Ce nouveau malheur atterra le duc de Champdoce.

Il avait tant souffert depuis vingt annes, il avait t si cruellement
prouv de toutes les faons, il avait tant rpandu de larmes secrtes,
qu'il croyait ses crimes expis et que la justice divine,  la fin,
tait satisfaite.

Aprs les misres et folies de sa jeunesse, les regrets cuisants de son
ge mr, il lui avait sembl entrevoir pour sa vieillesse le calme et le
repos  dfaut du bonheur, et pas du tout, il avait t cras du
sentiment de l'irrparable.

Prcipit de toute la hauteur de dlicieuses esprances, du plus profond
de son abme, le choc fut si rude qu'il faillit tre bris sur le coup.

Il tait vieilli de vingt ans, lorsqu'il revint annoncer  la duchesse,
qui l'attendait, palpitante, agonisante d'anxit, que tout tait fini,
que Dieu n'avait pas pardonn, qu'ils taient bien condamns sans
appel.

Cependant, au bout de quelques jours, remis un peu de l'horrible
secousse, il rflchit et jugea que s'abandonner serait une coupable
lchet.

De ses longues et douloureuses mditations jaillit une lueur petite,
certes, et chtive, mais enfin une lueur qui rompait la dsolante
uniformit de ses tnbres.

Qui l'empchait de se mettre  la recherche de ce pauvre abandonn, et
pourquoi ne le retrouverait-il pas?

Certes, le monde est immense, et un malheureux sans nom, sans fortune,
chapp d'un hospice d'enfants trouvs, y est un imperceptible atome,
mais avec du temps et de l'argent, on accomplit des miracles.

Or, il avait  donner, lui, sa vie et sa fortune.

Sa situation tait telle, que par ses grandes relations il pouvait
intresser  ses investigations, toutes les diplomaties.

Il possdait assez de millions pour qu'il lui ft facile de prendre  sa
solde et d'organiser en une arme dvoue  ses desseins, les plus
habiles et les plus intelligents agents de police de l'Europe.

Qu'il russt ou non, c'tait un devoir qu'il allait remplir, cette
tche serait dsormais l'aliment de son activit, et le but de sa vie.

Il se jura qu'il ne s'arrterait, qu'il ne dsesprerait que le jour o
il aurait entre les mains les preuves indiscutables, matrielles, de la
mort de son fils.

Cependant il ne confia pas son projet  la duchesse.

Il redoutait pour elle les alternatives qu'il prvoyait, de crainte et
d'esprance. La sant de la malheureuse femme tait si profondment
branle, qu'une dception, une fausse joie, pouvaient la tuer.

Ainsi dtermin, il devait commencer et commena, en effet, par
s'adresser  cette providence au petit pied qui, du fond de la rue de
Jrusalem, surveille le jeu de la machine sociale.

Mais la police n'apprit absolument rien  M. de Champdoce. On lui
rpondit: C'est bien... nous prenons note... on verra.., Repassez dans
un mois, et... bonsoir.

Il faut dire que sa position particulire, le pass qu'il lui tait
interdit de remuer, lui imposaient une rserve extrme. Il ne dit pas la
vrit, prsenta mal l'affaire; bref, n'intressa nullement.

C'tait jouer de malheur, car on l'avait adress  un paroissien assez
adroit, en grande rputation  la prfecture, qui est le voisin de notre
ami Martin-Rigal, un certain Lecoq...

A la grande surprise de Paul, ce nom seul fit au digne M. Hortebize,
juste l'effet d'un coup de fouet bien cingl dans les jambes.

Il porta machinalement la main au mdaillon pendu  sa chane de montre,
et se dressa ple et effar.

--Halte!... fit-il d'une voix trangle, si ce Lecoq est de la partie,
je retire ma mise. Rien ne va plus!... Charlemagne!... je file.

Sa panique tait si singulire que Catenac daigna sourire.

--Eh! eh!!! fit-il, je comprends ton motion, docteur. Mais
rassieds-toi. Lecoq n'en est pas.

Cette assurance ne suffit pas pour rassurer l'excellent Hortebize, et il
resta en suspens, un pied en l'air, interrogeant B. Mascarot du regard.

--Il n'en est pas!... affirma le placeur en appuyant sur chaque mot. Ce
drle, qui est capricieux comme une jolie femme, a rpondu que sa
situation lui interdit de s'occuper de recherches particulires, ce qui
est vrai, et que de plus l'affaire ne serait pas dans ses moyens. Le duc
lui a offert une somme considrable s'il voulait quitter sa place; il a
refus, sous prtexte qu'il ne travaille pas pour de l'argent, mais pour
l'art.

--C'est pourtant vrai, approuva Catenac.

--Ah!... n'importe!... murmura Hortebize en jetant  son mdaillon des
regards funbres; n'importe, l'ide seule qu'on a consult ce Lecoq me
bouleverse.

--Parce que?... Ne vas-tu pas aussi toi, croire qu'il est sorcier? Il
n'est pas plus malin que les autres, il entend mieux la rclame, voil
tout... Bref, c'est sur le refus de Lecoq, que M. de Champdoce s'est
adress  Catenac, lequel l'a mis en rapport avec Perpignan... Est-ce
bien tout?

L'avocat se leva.

--C'est tout, rpondit-il. J'ajouterai seulement, mais vous devez le
savoir, que le duc m'a charg de surveiller les gens qui vont
entreprendre ses recherches.

--Avez-vous un plan?

--Pas encore. La consigne du duc est celle-ci: Russir, quand on devrait
interroger tous les citoyens du globe l'un aprs l'autre. Il y a de la
marge, comme vous voyez.

--A-t-on commenc les oprations?

--Pas encore. Le duc seul, jusqu'ici, est all  Vendme, qui sera le
quartier gnral, sans aucun doute; nous devons nous y rendre au premier
jour.

--Trs bien.

--D'ailleurs, ajouta Catenac en haussant les paules, je suis de l'avis
de Perpignan: l'entreprise est parfaitement insense...

--Lecoq dit le succs possible...

--Il le dit, en effet, mais s'il le pensait, il se chargerait de
l'affaire.

Depuis un moment, B. Mascarot souriait doucement, tout en tracassant ses
lunettes.

--Eh bien! moi, dclara-t-il, j'ai t du premier coup de l'avis de
Lecoq.

--Ah!...

--C'est pourquoi je me suis mis en campagne.

--Toi? tu es all  Vendme, tu as...

--Que t'importe!... J'ai cherch... et  cette heure je sais o prendre
l'unique hritier de la maison de Champdoce.

Catenac ouvrait des yeux immenses.

--Tu plaisantes, sans doute? balbutia-t-il.

--De ma vie, je n'ai parl si srieusement. J'ai trouv!... Seulement,
comme il est impossible que je paraisse, c'est  toi et  Perpignan que
je rserve le bonheur de rendre cet enfant  son pre. Et c'est vous
seuls qui palperez la magnifique rcompense que ne manquera pas d'offrir
le duc. Ainsi, traitez  forfait, convenez bien des conditions.

L'avocat ne revenait pas de sa surprise.

Son regard ahuri allait alternativement de Mascarot  Hortebize et mme
 Paul Violaine.

Il semblait vouloir s'assurer qu'on ne se moquait pas de lui.

--Tu ne veux pas paratre, dit-il enfin  son associ, d'un ton
souponneux, pourquoi? Tu flaires donc un danger? Ne me tendrais-tu pas
un pige?

L'honorable placeur haussa les paules.

--D'abord, fit-il, je ne suis pas un tratre, moi, tu le sais. Ensuite,
notre intrt nous rpond de la sret. Un de nous peut-il tre
compromis sans que les autres le soient? Non, videmment. D'ailleurs, la
simplicit de ton rle tu rassurera. Tu n'auras rien  faire qu'
indiquer le commencement de la piste. Les autres la prendront et la
suivront aprs,  leurs risques et prils, tu seras, toi, parfaitement
dgag.

--Cependant...

Mais B. Mascarot,  bout de patience, fronait terriblement les
sourcils.

--En voil assez, fit-il d'un ton bref et dur. Il ne s'agit plus de
discuter, mais d'agir. Je suis le matre n'est-ce pas?...

Quand ce diable d'homme parle ainsi, rsister c'est perdre son temps.
Comme il faut toujours finir par en passer par o il veut, le plus court
est encore d'obir.

Catenac garda le silence, fort humili intrieurement, mais encore plus
intrigu.

--Assieds-toi  mon bureau, matre, reprit Mascarot, et note
scrupuleusement ce que je vais te dire. Le succs, je te l'ai dit, est
certain, mais encore faut-il que je sois second. Tout dpend de ton
exactitude et de la prcision de tes mouvements. Une fausse manoeuvre
peut tout perdre. Te voil prvenu.




XX


Sans mot dire, la tte basse, voilant sous un quivoque sourire ses
rancunes envenimes, matre Catenac alla s'asseoir devant le bureau du
placeur.

Il dposa sur la tablette son calepin ouvert, s'arma d'un crayon, et
dit:

--J'attends.

B. Mascarot, lui, avait repris devant la chemine sa place d'affection.

En un moment, sa physionomie avait chang de tout au tout. Ce n'tait
plus l'associ qui tient conseil, c'tait le matre absolu qui commande
et ne souffre point que ses volonts soient mises en dlibration.

Il avait pris dans un carton une douzaine de ces fiches qu'il passait sa
vie  tudier, et il les faisait passer rapidement sous son pouce avec
la prestesse d'un joueur maniant ses cartes.

--Ouvre donc l'oreille, matre, pronona-t-il... et la bonne.

Puis, se tournant vers Paul:

--Et vous, ajouta-t-il durement, tachez de ne pas perdre une syllabe.

Hortebize tait le seul  sourire, comme s'il et eu quelque ide de ce
qui allait se passer.

--Nous disons donc, reprit l'honorable placeur, que nous sommes
aujourd'hui jeudi. Tu vas prendre tes mesures, matre Catenac, pour
ouvrir les oprations aprs demain, c'est--dire samedi. Te fais-tu fort
de dcider ce jour-l le duc de Champdoce et le sieur Perpignan  partir
pour Vendme?

--Oh!... trs probablement...

B. Mascarot, toujours si calme et si patient, frappa violemment du pied.

--Assez de tergiversations, fit-il, je veux du positif. Es-tu certain
d'entraner nos gens, oui ou non?

--Eh bien!... oui.

--A la bonne heure. Donc samedi vous vous mettez en route, et arrivs 
Vendme vous descendez  l'htel de la Poste.

--Htel de la Poste!... grommela Catenac, et du ton d'un secrtaire
rptant les derniers mots de la phrase qu'on lui dicte.

Le placeur ne releva pas cet enfantillage qui parut exasprer
l'excellent docteur.

[Illustration:--La fermire deviendra ple.]

--Il y a tout  parier, reprit-il, que le jour de votre arrive vous
n'entreprendrez rien. Vous aurez assez  faire de vous reposer, de tter
le terrain et de prendre langue. D'ailleurs, ce sera un dimanche.

Cependant, ce jour-l, vous vous rendrez  l'hospice pour renouveler
votre provision de renseignements. La suprieure qui est une femme du
monde, et la meilleure qu'il soit, se fera un plaisir de vous tre
utile.

Par elle vous aurez de nouveau le signalement de l'enfant que vous
cherchez, et la date prcise de son vasion.

Elle vous dira que c'est en 1856, le 9 septembre, au soir, qu'on s'tait
aperu qu'il s'tait enfui.

Elle vous dira que c'tait alors un grand et vigoureux garon,  la
physionomie intelligente,  l'oeil spirituel et vif, gros, gras, rose,
ptillant de sant, g de douze ans et demi, mais en paraissant quinze
pour le moins.

La suprieure vous apprendra encore que ce petit coquin, lors de sa
fuite, tait vtu d'un pantalon de cotonnade raye, bleu et blanc, et
d'une blouse de toile grise; il tait coiff d'une petite casquette sans
visire et avait une cravate de soie noire  pois blancs.

Enfin, toujours pour faciliter vos investigations, elle vous fera
remarquer que sans nul doute, ce petit drle, rempli de prvoyance,
emportait dans un mouchoir  carreaux rouges une blouse blanche, un
pantalon de laine grise et une paire de souliers neufs.

L'avocat examinait curieusement en dessous l'honorable placeur.

--Peste!... murmura-t-il, tu es bien inform.

--Mais oui, passablement... rpondit ngligemment B. Mascarot.

Et de son ton bref et prcis, il poursuivit:

--De retour  l'htel, et alors seulement,--cela te regarde,--il est
vident que vous tiendrez conseil afin de discuter votre plan de
campagne. J'adopte celui que proposera Perpignan.

--Tu le connais?

--Je crois le connatre. Il vous proposera de diviser les environs de
Vendme en un certain nombre de zones, et de visiter successivement
toutes les maisons de ces diverses zones.

--Le projet me semble raisonnable.

--Il l'est. Tu lui en laisseras l'initiative. Tu n'useras, toi, de ton
influence, que pour modifier l'excution. Tu feras observer que la
division est toute faite, et que le plus simple est d'explorer toutes
les communes d'abord, puis tous les cantons de l'arrondissement. A
l'appui de ton dire, tu demanderas un dictionnaire de gographie de
Bescherelle, et tu enlveras la rsolution de marcher dans l'ordre qu'il
indique. C'est--dire que vous visiterez d'abord la commune d'Areines,
celle d'Az ensuite, puis celle de Marcilly... mais en voil plus qu'il
n'en faut.

--Areines, rptait Catenac, comme un cho, Az, Marcilly...

B. Mascarot s'tait interrompu. Il se pencha vers l'avocat, et du bout
du doigt, lgrement, lui toucha l'paule.

--Note, matre, lui dit-il, note bien l'ordre que je prcise. Tout est
l.

--Sois sans crainte, c'est crit, vois...

Le placeur inclina la tte en signe d'approbation.

--Votre marche arrte, continua-t-il, l'ide ne peut manquer de vous
venir de vous enqurir de quelqu'un qui vous dirige dans le pays.

--Naturellement.

--Vous ferez donc monter le matre de l'htel de la Poste, et vous le
prierez de vous indiquer un homme connaissant bien les environs de
Vendme  cinq ou six lieues  la ronde. Ici, ami Catenac, je laisse
quelque chose au hasard, ne pouvant faire autrement. Il y a
quatre-vingt-dix-neuf  parier contre un, que l'htelier vous dsignera
un nomm Frgot, employ chez lui aux commissions. Cependant il se peut
que son choix tombe sur un autre. Ce aurait  toi, en ce cas,  rclamer
notre homme... adroitement.

--Frgot.

--Oui, cris: f, r, , g, o, t... Mais on vous le dsignera.

--Et que lui dirai-je?

--Absolument rien. Il sait ce qu'il a  faire, son rle est trac plus
minutieusement encore que le tien... et il l'a rpt. Vous n'avez pas 
vous reconnatre.

Tout cela tait si clair, si net, si prcis, que les auditeurs de B.
Mascarot ne purent retenir un mouvement d'approbation.

Catenac lui-mme se dridait; ces instructions donnes avec l'autorit
du talent lui rappelaient le pass, sa jeunesse, ce bon temps o, dvor
de convoitise et sans le sou, il obissait aveuglment au chef de la
redoutable association.

--Ces prliminaires rgls, reprit le placeur, ds le lundi matin vous
commencerez votre tourne par la commune d'Areines, sous la conduite de
Frgot. Efface-toi autant que possible, laisse toujours la direction, et
par contre la responsabilit  Perpignan... seulement, fais que le duc
vous accompagne.

Comment procderez-vous? Oh!... mon Dieu! tout niaisement, comme la
police en pareille occurrence.

Vous vous adresserez d'abord aux autorits... Elles ne sauront rien.
Alors, vous irez de porte en porte, de maison en maison, dbitant  tous
les habitants un petit boniment prpar  l'avance, quelque chose de
simple et de bien comprhensible. Ceci, par exemple:

Mes amis, nous cherchons un enfant, il y a dix mille francs de
rcompense pour qui nous mettra sur sa trace. C'est en 1856, vers le
mois de septembre, qu'il a d traverser votre pays, fuyant l'hospice de
Vendme. Quelqu'un de vous l'aurait-il recueilli... quelqu'un en a-t-il
entendu parler?... Les dix mille francs seront pays comptant!...
L'enfant avait treize ans, il en paraissait quinze, etc., etc.

L'avocat interrompit l'honorable placeur.

--Attends, fit-il, que j'crive... je ne trouverais pas mieux.

Et en effet, il crivit sous la dicte.

--Le lundi, poursuivit B. Mascarot, vous ne recevrez que des rponses
dsesprantes. Vous ne trouverez rien ni le mardi, ni les trois jours
suivants. Mais le samedi, arme-toi contre la surprise. Ce jour-l,
Frgot vous conduira dans une grande ferme fort isole, au bord du lac,
qu'on appelle dans le pays le Pignon blanc, et qui est cultive par un
nomm Lorgelin, sa femme et ses deux fils.

Ces braves gens seront certainement  table. Ils vous inviteront  vous
rafrachir, vous accepterez.

Mais aux premiers mots de votre boniment, vous verrez toutes les figures
changer. La fermire deviendra toute ple, et elle s'criera en levant
les bras au ciel:

--Vierge Marie! Lorgelin, ces messieurs veulent pour sr parler de notre
pauvre Sans-Pre!...

Depuis qu'il avait commenc  dvelopper ce plan si fortement conu, B.
Mascarot semblait grandi de six pieds, et le gnie de la perversit
illuminait sa physionomie d'ordinaire si efface.

Sa faon d'exposer tait saisissante, son geste avait une irrsistible
autorit, sa voix faisait quand mme pntrer dans l'esprit d'autrui les
convictions qui l'animaient.

Il parlait d'vnements  venir, problmatiques, soumis aux plus
tranges caprices du hasard, mais il les droulait avec une telle
lucidit, avec une si implacable logique, qu'on tait saisi du sentiment
du rel, qu'on ne doutait pas.

--Quoi!... la fermire dira cela? fit Catenac surpris.

--Cela, et pas autre chose. Et tout aussitt le mari prenant la parole
vous expliquera qu'ils avaient donn ce nom de Sans-Pre  un malheureux
gamin trouv par eux un matin, grelottant  la rose dans un des fosss
de la route, et charitablement recueilli et gard par eux.

Il vous contera que c'tait bien en 1856, au commencement de septembre.

Vous voudrez lui lire votre signalement, il vous fermera la bouche en
vous donnant le sien, qui se trouvera tre le vtre trait pour trait.

Si vous tes prudents, vous surveillerez bien le duc de Champdoce, il
est impossible que ce bonheur inespr ne lui cause pas un
bouleversement dangereux.

--Et alors?...

--Alors, Lorgelin vous chantera les louanges de cet enfant. Il vous dira
combien il tait doux et intelligent; et comment il remplissait si bien
la ferme de sa gaiet et de ses gentillesses, que jamais il ne se sentit
le courage de le reconduire  l'hpital de Vendme, quoiqu'il sentt
bien que ce ft l son devoir le plus strict.

Et vous entendrez toute la famille, la mre et les deux fils--des gars
de vingt-cinq  vingt-six ans,--renchrir sur les loges du fermier. Il
tait si gentil, Sans-Pre, si fut!... A treize ans qu'il avait, il
crivait comme un notaire, et on vous montrera de son criture sur le
livre de la ferme.

Pourtant la mre Lorgelin, la larme  l'oeil, vous apprendra que cet
enfant si choy n'tait qu'un ingrat, et que l'anne suivante, en 1857,
vers ce mme mois de septembre, il quitta cette famille qui l'avait
adopt.

Oui, il l'abandonna pour aller avec des saltimbanques qui la veille, un
dimanche, avaient donn une reprsentation dans le village, et dont le
cornet  piston et les maillots paillets avaient enflamm sa jeune
imagination.

Vous serez touchs des regrets de ces braves gens. Lorgelin ne vous
cachera pas qu'il fil bien des dmarches pour rattraper Sans-Pre, et
que mme il alla  la foire de Chteau-Renault, le deuxime mardi
d'octobre, et une autre fois jusqu' Blois. En vain....

Et pour finir, on talera sous vos yeux les reliques du petit, ses
vtements, sa blouse des dimanches, une casquette neuve qu'on lui avait
achete peu avant.

Si Catenac attendait un dnouement, ce n'tait certes pas celui-l, et
son dsappointement prit une si comique expression que l'excellent
Hortebize ne put s'empcher de lui dcrocher un quolibet.

--Tu tombes d'un peu haut, matre!... dit-il avec un clat de rire.

--Je le confesse, mais j'avoue aussi que je ne vois pas en quoi nous
serons plus avancs quand nous aurons cout l'histoire de ce Lorgelin.

B. Mascarot lui adressa de la main ce geste qui signifie si loquemment:
patience!... et aussitt poursuivit:

--Laisse-moi finir...

En pareille circonstance, tu serais sans doute bien embarrass, toi,
avocat au barreau de Paris. En fait de ddale, tu ne connais que celui
des lois.

Perpignan, lui, qui a l'habitude des investigations policires, n'aura
pas, je te le garantis, une minute d'hsitation.

Tu le verras, tout joyeux, vous dclarer que du moment o il tient le
bout du fil, il se fait fort de dvider le peloton sans le rompre, et
de vous conduire jusqu' l'enfant s'il vit, jusqu' sa tombe s'il est
mort.

--Hum!... Tu crois peut-tre Perpignan plus adroit qu'il ne l'est
rellement.

--Point!... Chaque mtier  ses rgles, n'est-ce pas? Ce qu'il aura 
faire est l'a, b, c, du mtier d'entrepreneur de surveillances
prives, pour lui donner le titre qu'il prend sur ses circulaires.

D'ailleurs, s'il venait  s'garer,  perdre la voie, tu serais l pour
le ramener sur la bonne piste... dlicatement, bien entendu, sans avoir
l'air d'y toucher...

Mais il ne s'garera pas, j'en suis sur!...

Son premier mouvement sera de vous conduire  la mairie du village d'Az
d'o dpend la ferme du Pignon blanc.

L vous demanderez le registre des passages et des permis de sjour
de l'anne 1857.

Ce registre vous sera confi, vous le feuilleterez et vous constaterez
qu'au mois de septembre 1857 passait et sjournait  Az, venant de
Versailles et se rendant  Tours, une troupe d'artistes saltimbanques
compose de neuf personnes, voyageant avec deux voitures et cinq
chevaux, sous la direction d'un sieur Vigoureux, dit La Sauterelle.

Catenac s'tait remis  crire, son crayon volait sur le papier.

--Doucement!... disait-il, doucement, je ne puis plus suivre.

Aprs une pause de quelques secondes, le placeur poursuivit:

Un examen attentif du registre vous prouvera qu'il n'est point pass
d'autres saltimbanques  Az depuis le mois de septembre. D'o vous
concluerez que c'est forcment ce La Sauterelle que le petit Sans-Pre a
suivi, et  tout hasard vous relverez son signalement copi en marge de
sa mention de sjour, signalement dont voici les indications utiles:

VIGOUREUX,--n  La Bourgonce (Vosges). Age: 47 ans. Taille: 1 mtre 72
cent... Yeux: petits, gris et louches... Teint color. Signe
particulier: l'annulaire de la main gauche coup au-dessus de la
premire phalange.

Si avec cela vous preniez un autre saltimbanque pour celui-ci, c'est que
vritablement vous ne seriez pas forts.

--S'il n'y avait que moi, grommela Catenac, pour le retrouver...

--Mais vous aurez Perpignan, dont c'est le mtier. Tu le verras, une
fois ses notes prises  la mairie, heureux, fier, plein de jactance,
comme un sot qui se croit en train de mener  bien un chef-d'oeuvre.
D'un ton plein d'importance, il vous dclarera que les oprations dans
le Vendmois sont termines et qu' Paris seulement, ou peut poursuivre
les investigations. C'est indiqu.

Toi, tu approuveras. Tu laisseras ton noble client rcompenser  sa
guise Frgot et Lorgelin, mais tu t'arrangeras pour qu'il revienne avec
vous. Il ne faut pas que M. le duc de Champdoce reste seul l-bas, on ne
sait ce qui peut arriver...

--Oh! je suppose qu'il sera press de revenir.

--Je l'espre aussi. A Paris, l'adroit Perpignan vous conduira en
droiture rue de Jrusalem, o, vous dira-t-il, le sieur Vigoureux ne
peut manquer d'avoir son dossier, comme tous les artistes ambulants.

A la prfecture, on commencera par vous envoyer promener. La police, et
c'est, ma foi! fort heureux, est avare des documents qu'elle possde, et
ne donne pas, il s'en faut,  tout venant, des renseignements sur le
premier venu.

Mais un mot du duc de Champdoce  M. le Prfet vous ouvrira les cartons.

Ou cherchera, et au bout d'une huitaine, on vous apprendra que l'artiste
Vigoureux a t, on 1864, condamn  deux ans de prison pour coups et
blessures, qu'il a subi honorablement sa peine, et que, pour l'heure,
soumis encore  la surveillance, il a chang de profession, et tient un
dbit de vins dans les environs de l'ancienne barrire de l'toile, au
coin de la rue Dupleix.

--Minute, h!... fit l'avocat, que je prenne cette adresse.

Ce n'est pas sans raison que Catenac disait ainsi: Minute!... B.
Mascarot attachant moins d'importance  ses instructions, les
prcipitait.

Dj il continuait:

--D'un seul coup d'oeil, quand vous irez rue Dupleix, vous
reconnatrez votre Vigoureux, l'homme au doigt coup. C'est un horrible
brutal que le nom seul de Sans-Pre mettra en fureur. Il vous avouera
qu'on effet ce petit sclrat l'a suivi, et qu'il l'a eu dans sa troupe
prs de dix mois.

C'tait, vous dira-t-il, un garnement plein de dispositions, mais fier
comme un paon et plus paresseux qu'un lzard. En vrit, il n'avait de
got prononc que pour la musique avec un vieil Alsacien nomm Fritz,
qui tait le chef d'orchestre de la troupe.

L'enfant et le vieux se montrent si bien l'imagination, qu'un beau jour
ils filrent de compagnie, laissant Vigoureux dans un grand embarras.

Ncessairement, vous vous informerez ce qu'est devenu ce Fritz, et
Vigoureux vous rpondra des injures. Mais toi, qui es avocat, menace-le
d'une plainte en dtournement d'enfant, et devenu subitement souple
comme un gant, il vous jurera qu'il va se mettre en qute.

Il s'y mettra, et huit jours ne se passeront pas sans que Vigoureux
vienne vous apprendre qu'il a enfin dcouvert Fritz, et que vous le
trouverez  l'hospice Saint-Magloire, o il a russi  se faire
admettre.

Certes, il y avait longtemps que Catenac, le souriant Hortebize, et mme
Paul Violaine, avaient perdu la fleur de leurs illusions sur toutes
choses.

Ils avaient, le docteur et l'avocat surtout, laiss un  un leurs
tonnements candides,  toutes les surprises d'une vie d'aventures.

Et cependant, c'est avec un rel merveillement qu'ils coutaient les
pripties diverses de ces investigations, toutes simples en apparence
et allant de soi, mais qui, pour eux, dcelaient une surprenante
connaissance de tous les ressorts sociaux, une pntration admirable,
une incomparable entente de toutes les ressources de la civilisation.

--Fritz, reprit B. Mascarot, est un vieux finaud, comme tous les
Alsaciens, d'ailleurs, lesquels enveloppent des apparences d'une
simplicit enfantine, la ruse mridionale jointe  la cautle normande.

Vous trouverez  Saint-Magloire un vieillard plus tremblotant que le
lumignon prs de s'teindre, et que vous jugerez n'avoir plus gure sa
tte et radotant.

Dis au duc de Champdoce de ne s'y fier qu' demi.

Cet Alsacien retors vous contera avec un accent strasbourgeois tremp de
larmes, tous ses sacrifices pour sa bdide itle. Il vous dira comme
quoi il se privait de dpac, un Alsacien!... et de Schnaps, pour
payer les leons de composition et de piano qu'il faisait donner 
Sans-Pre.

C'est qu'il se proposait, il vous le jurera, de le faire admettre au
Conservatoire. Il avait reconnu ses surprenantes facults, et il
caressait l'espoir de le voir devenir un grand musicien comme Weber ou
comme Mozart.

Je suis persuad que ses larmes de crocodile, tchant de toucher sa
proie, attendriront ton noble client. Il verra son fils sortant enfin
des bourbes de la misre, et en sortant sans aide, par la seule force de
son gnie. Il se reconnatra, il croira reconnatre le sang des Dompair
de Champdoce. Pour ce seul fait, il accepterait le petit...

Surprendre au juste la pense vraie de B. Mascarot est difficile, pour
ne pas dire impossible.

Il y avait trois quarts d'heure que Catenac, cet artiste en fourberies,
s'efforait de dchiffrer ce sphinx en lunettes; il tait juste aussi
avanc qu' la premire minute.

O voulait en venir le placeur? Quand tait-il franc? quand il raillait
ou quand il tait srieux? Que fallait-il accepter ou rejeter de tout ce
qu'il avanait?

C'tait  drouter les perspectives les plus exerces.

--Passons, fit l'avocat, passons, l'heure marche, et tout ce que tu me
dis l ressortira des faits eux-mmes...

B. Mascarot, d'un seul regard, glaa les objections sur ses lvres,
regard ironique, empreint de compassion, qu'il arrta sur l'avocat en
haussant les paules.

[Illustration: Je l'endormis avec du chloroforme.]

--Caractre d'enfant, grommela-t-il, ignorant et prsomptueux, tmraire
et poltron, obstin et versatile...

Et tout haut il ajouta:

--Il ne ressortira des faits, matre, que ce que je veux qu'il en
ressorte... et si ta pntration devance le dnouement, laisse-moi tout
bien expliquer pour notre jeune ami Paul Violaine, dont le rle sera
plus compliqu que le tien.

Impatient de ces dlais, et comptant sur la surprise finale, le bon
docteur lanait  Catenac des regards furibonds.

--Mais, o l'Alsacien vous remuera vraiment, continua le placeur, c'est
quand il vous confiera les amertumes de sa dception le jour o le
petit, se sentant assez fort pour voler de ses propres ailes, s'envola,
le laissant seul, misrable, sans pain.

Car il me laissa seul en mon misrable taudis, gmira-t-il, pour aller
s'installer tout seul dans un magnifique htel de la rue
d'Arras-Saint-Victor, dans une belle chambre o il avait fait venir un
piano. Son talent commenait  donner des fruits; il avait deux lves 
trente francs par mois, et le soir il jouait de la contre-basse dans un
bal.

Vous serez excds d'couter le vieux Fritz, bien avant qu'il soit las
de se plaindre, d'autant plus que sous ses dolances vous sentirez les
rancunes de l'intrt ls et la colre de l'exploiteur dconcert;
d'autant qu'il vous confessera que son bien-tre actuel lui vient du
bedit incrat.

Le duc, naturellement, lui laissera des marques de son contentement, et
vous volerez rue d'Arras, de toute la vitesse de vos chevaux.

L, un matre d'htel grognon vous rpondra qu'il y a bien quatre ans
qu'il a donn cong  cet artiste, le seul qui jamais ait eu l'audace de
s'aventurer dans sa maison. Mais avec un peu d'adresse et une pice de
vingt francs, vous saurez de lui le nom et l'adresse d'une lve
qu'avait alors le musicien, Mme veuve Grodorge, rue Saint-Louis.

Cette femme, fort sduisante encore, vous rpondra en rougissant
beaucoup, qu'elle ignore le domicile actuel de son professeur, mais que
dans le temps il demeurait, 57, rue de la Harpe.

De la rue de la Harpe on vous enverra rue Jacob, et enfin, de l, vous
serez adresss rue Montmartre, au coin de la rue Joquelet...

L'honorable placeur s'interrompit pour reprendre haleine, riant de ce
rire silencieux qui annonce une bonne plaisanterie prs de russir.

--Rassure-toi, ami Catenac, reprit-il, vous serez l au terme de vos
prgrinations. La concierge de la rue Montmartre, la mre Brigot, la
plus bavarde des concierges, se fera un plaisir de vous exposer que
l'artiste a encore son appartement de garon dans la maison, mais
qu'il ne l'occupe plus.

Car il a eu de la chance, ajoutera-t-elle, ce dont je me rjouis; il a
pous le mois pass la fille d'un riche banquier de notre rue qui tait
devenue amoureuse de lui, Mlle Martin-Rigal.

Catenac devait bien prvoir quelque chose comme cela, cependant il ne
put touffer une exclamation.

--Par exemple!...

--C'est ainsi, fit modestement B. Mascarot. Le duc de Champdoce,
haletant d'espoir, vous tranera chez notre excellent ami Martin-Rigal,
et vous trouverez l... notre jeune protg que voici, Paul, devenu
l'heureux poux de la jolie Flavie.

Il se redressa, rajusta ses lunettes dplaces par la vivacit de ses
mouvements, et se retournant vers Catenac:

--Allons, matre, fit-il, pas de rancune: fais preuve d'esprit, salue
franchement Paul-Gontran, marquis de Champdoce!...

Ce dnouement, l'excellent Hortebize le prvoyait certainement. Il
connaissait la pice pour y avoir collabor, et cependant il tait
empoign, ni plus ni moins qu'un simple dramaturge assistant  la
rptition gnrale de son drame.

--Bravo!... s'criait-il on battant des mains; bravo, Baptistin!...

Paul, tout prvenu qu'il ft, s'tait  demi affaiss sur sa chaise, la
tte lui tournait, le coeur lui manquait.

--Eh bien!... oui, s'cria B. Mascarot d'une voix vibrante, oui,
j'accepte l'loge sans modestie ni vergogne. Je l'accepte, parce que le
succs est sr, parce que nous n'avons pas mme  craindre cet
imperceptible grain de sable qui fait verser les chars les mieux lancs.

Je vous ai dit mes combinaisons, tudiez-les, et si vous apercevez un
dfaut, signalez-le-moi, je le corrigerai.

Quel est notre plus prcieux instrument? Perpignan. Eh bien!... ce niais
vaniteux nous servira sans le savoir. Oui, il nous servira avec cette
persuasion dlicieuse pour lui, et que Tantaine saura faire pntrer
dans son esprit, qu'il traverse les projets de B. Mascarot.

Le duc peut-il avoir un soupon, aprs avoir suivi cette filire de
renseignements, aprs ces investigations si minutieuses qui dureront
prs de deux mois, aprs tant de preuves accumules? Non.

Et j'ai encore mon projet, pour effacer de son esprit jusqu' l'ombre du
doute. Arriv au but, je le ferai revenir sur ses pas.

Successivement, il ramnera Paul  tous les points de repre, et  tous
il puisera une certitude plus forte.

On reconnatra Paul, le gendre de Rigal, le mari de Flavie, rue
Montmartre, rue Jacob et rue de la Harpe; on le saluera de son nom rue
d'Arras-Saint-Victor. Fritz se jettera dans les bras du Bedit.
Vigoureux lui rappellera ses surprenantes dispositions pour le trapze.
Enfin, les Lorgelin presseront sur leur coeur leur cher Sans-Pre.

Et cela sera ainsi, Catenac, parce que cette piste que vous allez
suivre, c'est moi qui l'ai cre. Parce que tous ces gens, depuis la
Brigot jusqu'aux Lorgelin sont des gens  moi, que je tiens, qui sont
mes esclaves, qui ne sauraient avoir d'autre volont que la mienne.

Ose donc dire, maintenant, Catenac, que le triomphe n'est pas sr, et
que nous ne pouvons pas, ds aujourd'hui, nous partager les douze
millions de la maison de Champdoce!...

Catenac s'tait lev lentement.

--J'admire, Baptistin, pronona-t-il, ta patience et ton gnie. Oui, sur
l'honneur! Seulement!... hlas! oui, il y a un seulement... Je vais d'un
mot traverser l'difice de tes esprances... mais il le faut.

Catenac pouvait tre un trembleur, qu'affolait la crainte de
compromettre une fortune acquise au prix de prodigieuses infamies... un
tratre prt  livrer, sans hsiter, ses complices, pour s'assurer
l'impunit...

Il n'en tait pas moins un homme d'une perspicacit suprieure, un
conseiller prcieux qui,  l'oeuvre, autrefois, avait donn la mesure
de sa valeur.

Aussi, l'excellent Hortebize ne put-il se dfendre d'un frisson taquin,
en l'entendant dclarer si premptoirement qu'il fallait renoncer 
toute esprance.

Mais l'honorable placeur ne perdit pas son victorieux sourire.

--Parle, dit-il  l'avocat.

--Eh bien!... Baptistin, mon vieux camarade, fit Catenac, tu ne
surprendras pas la bonne foi du duc.

B. Mascarot eut un mouvement de commisration.

--Es-tu bien sr, fit-il, que je veuille la surprendre?... Qui te dit
que tu n'es pas, ici, le seul tromp? As-tu jou franc jeu avec nous?
Non! Pourquoi ne tricherais-je pas?... Ai-je l'habitude de me confier 
ceux dont je me dfie? Perpignan souponne-t-il le rle que je lui
destine? Pourquoi, dans un but qui t'chappe, ne t'aurais-je pas cach
la vrit,  savoir que Paul, que voici, est bien rellement l'enfant
que vous recherchez?...

Le placeur parlait si srieusement, il tait homme  prendre, pour
atteindre son but, de si singuliers dtours, que Catenac, dconcert,
resta bant, les yeux carquills.

Le cauteleux avocat n'avait ni la conscience nette, ni l'esprit en
repos. Sa trahison tait claire comme le jour; pourquoi ses associs ne
le trahiraient-ils pas? Qui lui affirmait que, pour se venger, ils ne
lui avaient pas tendu quelque traquenard perfide, o il allait laisser
son argent, sa considration vole, et mme sa libert?...

En une seconde, son esprit inquiet sonda toutes les probabilits.

Mais il eut beau interroger tous les dnouements possibles et
imaginables, de cette affaire, il n'aperut pas l'ombre d'un danger pour
lui.

--Je souhaite, pour nous, fit-il, se remettant un peu, que Paul soit
bien celui que vous dites... J'en doute fort, pourtant. Ne viens-tu pas
de me confesser le contraire? D'ailleurs, pourquoi tant de
prcautions?... Seulement... tiens pour certain et positif que le duc a
un moyen infaillible d'venter la supercherie... Que veux-tu?... C'est
ainsi dans la vie. La circonstance la plus futile, la plus bte suffit
pour disloquer de savantes combinaisons, pour frapper de strilit les
prodiges du gnie... je ne sais pas de miracle d'invention qui tienne
contre un fait?...

D'un geste, le placeur interrompit son associ.

--Paul est vritablement le fils du duc de Champdoce, affirma-t-il.

Qu'est-ce que cela signifiait?... Catenac devinait une comdie, et il la
jugeait purile, absurde, ridicule...

--Tu y tiens, fit-il.... Alors laisse-moi m'assurer de la vrit.

--Oh!...  ton aise... que rien ne te retienne!...

L'avocat marcha vers Paul et avec une certaine vivacit:

--Levez-vous, monsieur, lui dit-il, et rendez-moi le service de retirer
votre paletot.

B. Mascarot et l'excellent docteur changrent un regard d'intelligence,
qui amena sur leurs lvres un sourire ironique.

De plus, le bon Hortebize respira longuement et profondment, en homme
dont la poitrine est dbarrasse d'un poids norme.

--Ce n'est que cela, dcidment!... murmura-t-il. Allons!... nous en
serons quittes pour la peur. L'difice est plus solide que jamais.

Cependant Paul hsitait  obir, et son oeil consultait B. Mascarot.

--Contentez notre ami, mon cher enfant, dit le placeur, contentez-le...

Paul retira son paletot qu'il posa sur le dos d'une chaise.

--Maintenant, ajouta Catenac, relevez la manche droite de votre chemise,
un peu haut, jusqu' l'paule.

A peine le jeune homme eut-il obi,  peine l'avocat eut-il jet un coup
d'oeil sur son bras, que se retournant vers ses associs, il dit:

--Ce n'est pas lui.

A son incommensurable stupeur, B. Mascarot et le bon Hortebize furent
pris d'un accs de fou-rire.

--Non, insista-t-il, non, celui-ci n'est pas le fils abandonn du duc de
Champdoce, et le duc le reconnatra mieux que moi... Vous riez!...
c'est que vous ne savez pas...

--Assez, interrompit le placeur.

Et s'adressant  Hortebize:

--Explique  notre loyal ami, lui dit-il, que nous savons beaucoup de
choses...

Le digne docteur s'approcha de cet air quivoque, moiti solennel,
moiti gouailleur, qu'il arbore quand il dmontre  ses clients les
mrites et les avantages de l'homopathie.

--Vois-tu, matre, dit-il  Catenac en prenant la main de Paul, tu
assures que celui-ci n'est pas celui que nous affirmons, parce que tu ne
lui vois pas certaines marques de reconnaissance dont on t'a parl...

Elles y seraient,  cette heure, ces marques, si, associ loyal
dcouvrant notre ignorance, tu nous avais prvenus.

Elles s'y trouveront, le jour o Paul sera prsent  M. de Champdoce;
elles y seront patentes et tangibles  satisfaire n'importe quel saint
Thomas...

--Comment, tu veux...

--Laisse-moi dire:

Si Paul, dans son enfance, alors qu'il n'avait qu'une douzaine d'annes,
et reu sur l'paule, un sceau d'eau bouillante qui lui et enlev
l'piderme, et occasionn une plaie purulente, il aurait, aujourd'hui,
une large cicatrice, dont la nature et la forme particulire
dcleraient l'origine; c'est--dire que nous lui trouverions une
cicatrice  trois branches, dont le centre profond serait  l'omoplate,
et dont les rameaux iraient s'allonger en diminuant, dans le dos, sur la
poitrine et sur le bras, selon les lois ncessaires de l'coulement d'un
liquide brlant, tombant de haut. De plus, nous aurions, de ci et de l,
de lgres cicatrices, de dimensions variables, trs superficielles,
circulaires, reprsentant les claboussures de l'eau bouillante...

De la tte et de la main Catenac approuvait.

--Oui, c'est bien cela, en effet, disait-il, c'est tout  fait cela...

--Eh bien, matre, coute bien:

Sais-tu ce que je vais faire en te quittant?

Je vais conduire Paul chez moi, dans mon cabinet de consultations. Je le
ferai coucher sur mon lit de patience, et je l'endormirai avec du
chloroforme, le cher garon, car je ne veux pas le faire souffrir...
Pour tenir l'ponge, j'aurai Baptistin. Quand Paul sera bien endormi, je
dpouillerai son torse, et j'appliquerai sur sa peau un morceau de
flanelle, pralablement imbib d'un certain liquide, selon une formule
qui m'appartient... Eh! eh! j'ai eu quelque talent autrefois! Il est
inutile, j'imagine, de te dire que ce morceau de flanelle, qui est 
cette heure dans un des tiroirs de mon bureau, a t, par moi,
artistement dcoup du faon  reprsenter exactement les contours
capricieux d'une pluie provenant d'une brlure. Quelques petits
fragments joueront les claboussures  s'y mprendre.

Quand cette compresse vsicante aura fait son effet, c'est--dire au
bout de huit ou dix minutes, je la retirerai, je panserai, selon ma
mthode  moi, la place dnude, je rveillerai Paul... et nous dnerons
de bon apptit.

--Tu vas faire cela, toi?...

--Dans une heure... Si la partie te sourit, viens. J'ai  dner un
faisan et une barbue. L'exprience est curieuse. Tu verras la belle
cicatrice!...

B. Mascarot se frottait les mains.

--Eh bien!... demanda-t-il  Catenac tout penaud, que dis-tu de cela?

--Je dis, rpondit l'avocat que l'ide est diabolique...

--Oh!...

--Mais que vous oubliez un dtail.

--Bah!...

--Oui. Vous n'avez pas calcul que le temps seul donne  une cicatrice
certaines apparences.

--Prrr!... interrompit le docteur, voici ce que j'ai  le rpondre:

1 S'il ne nous fallait que du temps, trois mois, six mois, un an,
davantage mme, nous reculerions d'autant le moment o le duc du
Champdoce retrouverait son fils.

Cela, nous le pouvons, n'est-ce pas?

2 Je me fais fort, moi, Hortebize, de vous soumettre avant deux mois,
grce  un procd de pansement particulier, une cicatrice blanche et
rancie, comme disaient nos vieux professeurs, non suffisamment pour
tromper un professeur de mdecine lgale, mais assez pour prendre un
homme du monde et mme un docteur non prvenu... Vois-tu, Catenac,
l'homopathie est une belle chose.

L'avocat rflchissait. On venait de lui exposer tant d'lments de
succs, qu'il regrettait amrement ses tergiversations, lesquelles, sans
aucun doute, lui seraient comptes  l'heure de la cure.

Les convoitises qu'allumait en son me cupide ce chiffre merveilleux,
douze millions, flambaient dans son petit oeil d'ordinaire si froid et
si morne.

--Tant pis!... s'cria-t-il avec un lan bien sincre cette fois, au
diable les prjugs, les scrupules et les transes. Si nous prissons, ce
sera pour une conqute qui en vaut la peine. Mes amis, comptez sur votre
vieux Catenac, il est  vous, corps et me. Je m'incline devant vous et
je m'humilie. Vous tes forts et je ne suis qu'un sot.

Cette fois, les regards qu'changeaient Mascarot et le docteur n'avaient
rien d'quivoque.

--Nous le tenons enfin, pensaient-ils, et par le bon endroit...

--Mais nous partagerons, n'est-ce pas? ajouta l'avocat. J'arrive bien
aprs vous, je suis un ouvrier de la dernire heure, mais ma besogne est
importante, dlicate, vous ne pouvez rien sans moi...

--Tu auras ta part, rpondit vasivement le placeur.

--Je la veux gale  la vtre.

--Soit.

--Compte l-dessus!... fit entre ses dents le docteur.

Mais cette exclamation devait passer inaperue, et c'est avec
l'enthousiasme de la plus tendre amiti que les trois associs
changrent la poigne de main qui consommait la ruine du vritable
hritier du duc de Champdoce.

--Maintenant, reprit l'avocat un renseignement encore: tes-vous srs
que le duc n'ait aucun autre moyen de reconnaissance?

--Non, mais ce n'est pas supposable... Le duc n'a pas mme vu son fils
lorsqu'il est n; il a t emport avant que la duchesse ft revenue 
elle.

--Mais Jean l'a vu. Jean est encore de ce monde. Il a quatre-vingt-sept
ans, il est infirme, presque en enfance; mais ds qu'il s'agit de cette
maison de Champdoce,  laquelle il a donn plus que sa vie, toute son
intelligence reparat...

--Eh bien!...

--Jean, vous le savez, s'tait oppos de toutes ses forces  la
substitution. Ne peut-on supposer qu'il a prvu le cas o le duc serait
pris de remords?...

La physionomie du placeur tait devenue fort grave.

--J'avais pens  cela, fit-il; mais comment savoir?...

--Je saurai, moi!.., dclara Catenac. Jean a confiance en moi, je
l'interrogerai.

C'tait  ne plus reconnatre le froid Catenac, il s'agitait, il faisait
du zle, comme tous ceux qui, nouveaux venus dans une affaire,
prtendent se rendre immdiatement utiles.

--De ce ct, fit-il, tout est dit. Mais de l'autre?... Qui affirme que
personne ne reconnatra Paul?

--Moi, qui sais combien la misre l'avait isol, moi qui ai
provisoirement envoy  Saint-Lazare, une matresse qu'il avait, la
charmante Rose. Tu la connais, Catenac, c'est contre elle que tu as
dcid M. Gandelu, l'entrepreneur  dposer une plainte. Un moment, j'ai
t inquiet, sachant que Paul avait eu un protecteur que je ne
connaissais pas... Mais ce protecteur, vous l'avez devin, c'tait le
comte de Mussidan, le meurtrier de son pre, car Paul est le fils de
Montlouis.

[Illustration: Il avait pleur.]

--Conclusion, fit le docteur, rien  craindre.

--Non, rien. Que Catenac marche, moi je me charge de fabriquer  Paul
l'tat civil qu'il faut, et de lui faire pouser Flavie Rigal. Et croyez
que ces soins ne me feront pas ngliger l'autre opration, et qu'avant
un mois Henri de Croisenois aura lanc notre socit et sera le mari de
Sabine de Mussidan.

La nuit tait venue, et c'est  peine si les interlocuteurs
distinguaient leurs traits.

--Il serait sage d'aller dner, proposa le docteur.

Et s'adressant au protg de l'association:

--Allons, Paul, dit-il, en route.

Mais il ne bougea pas, et alors seulement les trois associs
remarqurent que le pauvre garon tait  demi vanoui. Il fallut lui
frotter les tempes avec de l'eau frache pour le faire revenir
compltement  lui.

--Comment, lui dit le docteur, la seule ide d'une petite opration que
vous ne sentirez mme pas, vous met en cet tat!...

Paul hocha tristement la tte.

--Ce n'est pas cela, fit-il.

--Quoi alors?

--C'est que, reprit-il tout frissonnant, il existe, je le connais, je
sais o il est...

Les honorables associs pensrent que leur lve devenait fou.

--Qui lui?... interrogrent-ils.

--Lui!... le fils du duc de Champdoce!

La foudre tombant dans le bureau de l'agence n'et pas produit une pire
stupeur.

--Voyons, fit B. Mascarot, qui, le premier reprit son sang-froid,
expliquez-vous, que voulez-vous dire?

--Eh bien!... monsieur, vos derniers dtails, tout  l'heure, m'ont
clair... voil pourquoi je me suis trouv mal... Je connais un jeune
homme qui a vingt-trois ans, qui a t mis aux enfants-trouvs, 
l'hospice de Vendme, qui s'est enfui  douze ans et demi, et qui porte
au bras la cicatrice d'une brlure qui lui a t faite quand il tait
apprenti chez un corroyeur.

--C'est lui!... s'cria Catenac.

--Et o est-il, ce jeune homme, interrogea vivement le placeur, que
fait-il, quel est son nom?

--Il est sculpteur, il se nomme Andr, il demeure...

Un horrible blasphme du placeur l'interrompit.

--Tonnerre du ciel!... hurlait Mascarot, qui bgayait tant sa fureur
tait grande, voici la troisime fois que cet artiste de malheur se
trouve entre nous et notre but.... mais ce sera la dernire fois, je le
jure bien.

Catenac et Hortebize taient aussi ples l'un que l'autre.

--Que veux-tu faire! balbutirent-ils.

Grce  un hroque effort, le placeur ressaisit les apparences du
sang-froid.

--Je ne veux rien faire, rpondit-il, seulement vous savez, cet Andr
est ornemaniste et sculpte les faades des maisons  des hauteurs
vertigineuses.... N'avez-vous pas entendu dire que la vie de ces gens
qui travaillent en l'air ne tient qu' un fil?




XXI


Il n'est, hlas! dans notre civilisation, que trop de mtiers qui
exposent  un pril constant celui qui les exerce.

Andr tait sculpteur-ornemaniste, il passait ses journes sur des
chafaudages mal ou ngligemment assujettis: Mascarot avait donc raison
de dire que sa vie ne tenait qu' un fil.

Seulement, ce fil tait beaucoup plus gros, et pourtant plus difficile 
trancher que ne l'avait imagin l'honorable placeur.

Lorsqu'il parlait de supprimer l'homme qui compromettait ses projets,
avec autant d'aisance que s'il se ft agi de souffler une bougie
gnante, il ne se doutait pas d'une circonstance qui allait
singulirement compliquer sa tche.

Andr tait prvenu.

Cela datait de ce jour o il avait reu de Sabine cette lettre
dchirante o elle lui disait qu'elle allait se marier; que place entre
son amour et l'honneur menac de sa famille, elle se dvouait, et o
elle le conjurait de l'oublier.

Cela datait surtout de cette soire o, aprs une confrence avec M. de
Breulh-Faverlay et la folle et gnreuse vicomtesse de Bois-d'Ardon,
runissant en faisceau tous les indices recueillis, il tait arriv 
cette conviction que le comte et la comtesse de Mussidan, et par contre
Sabine, taient victimes de quelque machination abominable dont Henri de
Croisenois tait l'auteur ou  tout le moins l'instrument.

Quand on l'attaquerait, et comment, il l'ignorait; mais il prvoyait, il
tait sr qu'il serait attaqu.

Il ne pouvait deviner de quel ct serait le pril, mais il le sentait
vaguement suspendu au-dessus de sa tte.

Et il se tenait prt  se dfendre avec l'acharnement du dsespoir.
C'tait sa vie qu'il dfendait; plus encore... c'tait Sabine, son
amour, son bonheur.

N'et-il pas eu cette sage dfiance, M. de Breulh-Faverlay la lui et
inspire.

Lui aussi, le gentilhomme, il savait ce qu'il faisait en s'associant 
cette oeuvre de salut; et il estimait trop Andr pour lui cacher ses
apprhensions.

--Je parierais ma fortune, dit-il, que nous sommes en face d'une affaire
de chantage. C'est grave. Ce qu'il y a de pis, c'est que nous n'avons 
compter que sur nos seules forces, que nous ne pouvons invoquer
l'assistance de la police. D'abord, nous n'avons aucun fait positif 
articuler, et la police ne peut agir que sur des faits... En second
lieu, nous rendrions un triste service  ceux que nous prtendons
sauver, si nous donnions l'veil  la justice... Qui sait de quel
terrible secret les misrables sont arms contre M. et Mme de
Mussidan!... Et croyez que le cas chant le comte et la comtesse
seraient contre nous avec leurs oppresseurs, c'est dans la logique des
faits!...

Ces apprciations n'taient que trop justes; Andr n'avait pas une
objection  prsenter.

--Raison de plus, poursuivit M. de Breulh, pour ne rien hasarder. Voici
le cas de montrer qu'un honnte homme peut tre aussi fin qu'un gredin.
Quand on entreprend une campagne comme la ntre, la premire vertu doit
tre la prudence, pousse jusqu' la poltronnerie... N'oubliez pas qu'
partir de ce moment, vous n'avez plus le droit, la nuit venue de tourner
court le coin des rues dsertes... Il serait par trop... simple d'aller
tendre le dos  un coup de couteau.

--Oh!... je serai prudent, monsieur, je vous le jure.

C'est ce dont M. de Breulh n'tait pas parfaitement convaincu; aussi
retint-il encore assez longtemps Andr, s'efforant de lui dmontrer la
ncessit de dissimuler, surtout s'il arrivait  dcouvrir quelque
preuve de l'infamie de Henri de Croisenois.

Le rsultat de cet entretien fut que Andr et M. de Breulh dcidrent
que jusqu' nouvel ordre ils cesseraient de se voir ouvertement.

Ils devaient s'attendre  tre pis par des missaires de Croisenois,
et leur intimit ne manquerait pas en ce cas d'inquiter. Or, leur
succs dpendait surtout de la scurit qu'ils sauraient inspirer 
leurs ennemis.

Ils convinrent qu'ils s'attacheraient, chacun de son ct et dans sa
sphre,  Henri de Croisenois, et que tous les soirs,  la nuit
tombante, ils se rencontreraient pour se communiquer leurs impressions
et leurs dcouvertes, dans un petit caf situ sur les Champs-lyses,
tout prs de la maison dont Andr avait entrepris les sculptures pour M.
Gandelu.

Lorsqu'ils se sparrent aprs la plus amicale poigne de main, Andr
tait juste dans les dpositions qu'il fallait pour conduire  bien sa
difficile entreprise.

Sa rsolution n'avait en rien diminu, et l'aveugle emportement de la
premire impression s'tait calm. Il s'tait frott de diplomatie, et
avait raisonn la ncessit, que d'ailleurs il avait reconnue tout
d'abord, de ruser et de dpasser en perfidie les misrables qu'il ne
pouvait attaquer directement.

--Surtout, se disait-il, en regagnant  pied,  minuit pass, la rue de
la Tour-d'Auvergne, surtout si je dois me dfendre de songer  la
possibilit d'un chec, aussi svrement qu'un malade s'interdit de
penser  son mal... L'ide de perdre Sabine suffirait pour troubler
compltement mon intelligence,  l'heure ou j'en ai le plus besoin... Il
sera temps de me dsoler quand j'aurai chou.

Rentr chez lui, il passa une partie de la nuit  rflchir.

Ses engagements avec M. Gandelu taient ce qui le proccupait le plus
pour l'instant.

Pouvait-il, tout  la fois, surveiller les travaux de sculpture dont il
tait charg et pier Croisenois? Difficilement.

D'un autre ct, il fallait vivre, manger, il aurait besoin d'argent, et
en emprunter  M. de Breulh lui rpugnait trangement. De plus, il
risquait, pensait-il, s'il abandonnait tout  coup ses travaux, de
donner le soupon de ses projets.

D'un mot, M. Gandelu pouvait concilier toutes ces obligations
contraires, et Andr, se rappelant la bienveillance de ce brave homme,
dcida que le plus simple tait de se confier  lui.

C'est donc chez lui qu'avant tout il se rendit le lendemain matin.

Neuf heures seulement sonnaient, lorsque Andr arriva chez le riche
entrepreneur; et cependant la premire personne qu'il aperut en entrant
dans la cour, fut le jeune M. Gaston, dj lev, par miracle.

Debout, les mains dans les poches de son veston, l'paule appuye contre
le montant de la porte d'une curie, l'aimable et spirituel jeune homme
paraissait suivre avec une extrme attention les mouvements des
palefreniers occups  panser les chevaux.

C'tait bien toujours le mme Gaston de Gandelu, l'adorateur de Rose,
mais il tait ais de voir qu'un vnement pouvantable avait boulevers
sa vie, qu'il avait t foudroy en plein bonheur.

Son faux-col tait  peine empes, sa cravate flottait  l'abandon, le
coiffeur n'avait pas donn  ses cheveux, dj rares, leur pli gracieux.

La faon mme dont il aspirait et lanait la fume de son londrs
trahissait les plus amres penses, d'horribles dceptions, le dgot de
tout; une profonde lassitude, mme de la vie.

En le reconnaissant, Andr qui se souvenait du son dner chez Rose,
jugea qu'il ne pouvait se dispenser de l'aller saluer.

Justement, le jeune M, Gaston venait de relever la tte.

--Tiens!... s'cria-t-il de cette atroce voix de fausset qu'il avait eu
tant de mal  acqurir, voil mon artiste!... Dix louis que vous venez
rendre  papa une petite visite intresse!...

--Mon Dieu!... oui... et s'il est chez lui...

--Oh!... il y est. Seulement si vous russissez  le voir, vous aurez
plus de veine que moi, son unique hritier... Papa boude!... Elle est
bonne, hein, celle-l?... Il s'est enferm et refuse de m'ouvrir...

--Sans doute vous plaisantez...

--Moi!... Jamais... Je suis connu pour tre srieux... demandez 
Charles, du Helder!... Papa pas content, et il me la fait au despotisme.
Moi je la trouve bien drle, comme dit Lesueur... prodigieusement
drle!...

Les palefreniers pouvaient entendre. M. Gandelu fils eut au moins le bon
sens d'entraner Andr un peu plus loin.

--Imaginez-vous, poursuivit-il, que je vais tirer au sort, et que papa
jure que si j'ai un mauvais numro il ne me rachtera pas. Me voyez-vous
dans le rle de troupier, vous?... Philippe de chez Vachette dit que
j'aurai un chic patant!... Ousqu'est mon chassepot!...

videmment le jeune M. Gaston s'efforait de se montrer suprieur  la
mauvaise fortune, ce qui est l'indice d'un noble caractre, mais il
russissait mdiocrement. Il souriait encore; mais son rire ressemblait
 une grimace et tait ple comme celui d'un homme que tenaille la
colique.

--Et pas le sou! Je suis dcav, quoi!... je passe la main. Voil une
scie!... Un homme qui a crev son sac, comme dit Lontine, n'est plus un
homme. Par dessus le march, papa veut dmolir mon crdit... Il va faire
insrer dans les journaux que j'ai un conseil judiciaire et qu'il ne
paye plus mes dettes. Me faire tort prs de mes fournisseurs!... Est-ce
assez indlicat!... Mais je m'en moque, aprs tout une annonce comme
celle-l me poserait crnement, pas vrai? Hein!... quelle rclame!...

Il resta court, comme en arrt sur une ide soudaine, et changeant de
visage et de ton:

--Vous n'auriez pas dix mille francs  me prter, demanda-t-il
brusquement au jeune sculpteur, je vous en rendrai vingt-mille  ma
majorit...

Andr croyait avoir jug M. Gandelu fils; il tait rest bien au-dessous
de la vrit, il le reconnaissait avec un profond tonnement.

--Je dois vous avouer, monsieur, commena-t-il...

Mais l'aimable jeune homme aussitt l'interrompit.

--Compris!... fit-il, n'avouez rien, c'est inutile. Au fait, suis-je
bte, un artiste!... Si vous aviez dix mille francs, vous ne seriez pas
ici... comme dit Dupuis. Il me faut cette somme, pourtant. J'ai
souscrit des billets  Verminet, et dame, il est raide...
Connaissez-vous Verminet?

--Oh!... pas du tout.

--Elle est encore bonne!... d'o sortez-vous donc!... Il est directeur
de la _Socit d'Escompte mutuel_, mon cher. Vrai, c'est un bon
enfant. J'avais besoin d'argent, il m'en a donn tout de suite... Ce qui
me gne un peu, c'est que, d'aprs ses conseils, pour faciliter
l'escompte, vous comprenez, j'ai sign le nom d'une autre personne...

A cet aveu fait avec la plus nave impudence, Andr recula effray.

--Mais c'est un faux, Malheureux!... fit-il.

--Pas du tout, puisque je payerai... D'ailleurs, il me fallait de
l'argent pour Van Klopen... Vous connaissez Van Klopen, j'imagine... Ah!
quel homme pour habiller une femme!... Je lui avais command trois
costumes pour Zora!... Enfin, papa est cause de tout. Pourquoi me
pousse-t-il  bout?

La colre lui montait  la tte, il levait la voix, il gesticulait.

--Oui, poursuivit-il, papa me pousse  bout, et je la trouve mauvaise.
Si encore il ne s'acharnait qu'aprs moi!... Mais non, il s'en prend 
une pauvre femme innocente, sans dfense, qui n'a jamais rien fait, 
Mme de Chantemille... a, c'est lche, c'est petit, c'est
canaille!...

--Mme de Chantemille?... interrogea Andr,  qui ce nom ne rappelait
rien.

--Oui,  Zora, vous savez bien, vous tes venu pendre la crmaillre
chez elle.

--Ah!... c'est de Rose que vous me parlez.

--Prcisment!... Mais vous savez, je n'aime pas qu'on la nomme ainsi.
C'est sur elle que papa passe sa colre. Vingt louis que vous ne devinez
pas ce qu'il a fait?... Il a dpos contre elle une plainte en
dtournement de mineur... Quel aplomb! Comme si j'tais un gaillard
qu'on dtourne, moi!... Enfin, on l'a arrte, et elle est en prison, 
Saint-Lazare.

Cette ide dsolante lui perait le coeur, et il avait bien du mal 
dissimuler une larme qui glissait entre ses paupires bordes
d'carlate.

--Pauvre Zora!... fit-il d'un ton navr. Ah!... tenez, les femmes ne
m'en content pas,  moi... eh bien!... celle-l, m'aimait. Et quel
chic!... Son coiffeur m'a dit vingt fois qu'il n'avait jamais vu de si
beaux cheveux!... Et elle est  Saint-Lazare!... Quand les agents sont
venus la prendre, c'est  moi qu'elle a pens tout de suite. Elle s'est
crie: Ce pauvre loup chri est capable de s'en faire prir! C'est la
cuisinire qui m'a cont a. Oh!... elle avait du coeur. Son
arrestation lui a caus une telle motion qu'elle s'est mise  cracher
le sang... Et impossible d'arriver jusqu' elle pour lui parler, pour la
consoler... Je me suis prsent  Saint-Lazare, mais j'ai remport une
veste, oh!... mais une veste!...

Il fut forc de s'interrompre, les sanglots l'touffaient.

--Voyons, monsieur Gaston, murmura Andr, un peu de courage...

--Oh!... j'en ai, et ds le lendemain de mes vingt-cinq ans, je
l'pouse; vous verrez... Et cependant, ce n'est pas papa qui a eu l'ide
de cette infamie. Elle lui a t conseille par son homme d'affaires, un
avocat, un nomm Catenac. Connaissez-vous? Non. Il n'a qu' bien se
tenir; demain je lui envoie mes tmoins... Tiens,  propos...
voulez-vous tre mon tmoin, vous?...

--J'ai peu l'habitude de ces sortes d'affaires.

--Alors, il n'en faut pas. Je veux des tmoins qui me posent du coup, et
dont le ton et la mise lui donnent  rflchir.

--En ce cas...

--Je tcherai de trouver des militaires... vous comprenez. D'abord
l'affaire est simple comme bonjour. Je suis l'insult, je choisis le
pistolet,  dix pas. Je ne sors pas de l. S'il a peur, qu'il dcide
papa  se dsister. Sinon des claques. Voil! je suis carr comme un d,
moi, pistolet, excuses ou claques, au choix!...

En tout autre disposition d'esprit, Andr et peut-tre souri des
ridicules de ce triste garon. En ce moment, il se demandait comment se
dptrer de cette douleur tenace, quand un domestique sortit de la
maison et vint  lui.

--Monsieur, lui dit cet homme, monsieur vous a vu par la fentre de son
cabinet, et il vous prie de monter chez lui.

--J'y vais, rpondit vivement Andr.

Et tendant la main au jeune M. Gaston:

--Bon espoir, cher monsieur, commena-t-il.

Mais Gaston le retint.

--Dites donc, fit-il  voix basse et fort vite, vous allez voir papa,
parlez-lui un peu de moi. Il vous aime beaucoup, parole d'honneur, il
vous coutera. Dites-lui que je suis capable de me faire sauter le
caisson, hein!... Faites-la-lui au suicide, cela prend toujours... Qu'il
laisse Zora et qu'il me donne de quoi payer Verminet et je fais tout ce
qu'il voudra...




XXII


Quand Andr, enfin dbarrass du jeune M. Gaston, se prsenta chez M.
Gandelu, il fut effray de son affaissement et de l'affreuse altration
de ses traits.

[Illustration:--Monsieur Verminet, dit-il.]

Sa franche et joyeuse physionomie prsentait une dsolante expression
de dcouragement et d'hbtude. Sa pleur tait livide, son teint
terreux, tout le sang de ses joues affluait  ses paupires violaces et
gonfles, sa lvre infrieure pendait inerte.

Il avait pleur, et, en essuyant ses larmes du revers de sa manche, il
avait marqu sur son visage de grandes taches noirtres.

Cependant, lorsque parut Andr, l'oeil vitreux de M. Gandelu
s'claira, et il se leva  demi de son fauteuil.

--Ah!... c'est vous, dit-il d'une voix dolente, cela m'a fait du bien de
vous voir! Bnie soit la bonne aventure qui vous amne.

Andr secoua tristement la tte.

--Ce n'est pas une bonne aventure, pronona-t-il.

--Alors, seulement l'entrepreneur remarqua sa gravit inaccoutume, et
les plis de son front.

--Qu'avez-vous, Andr, demanda-t-il vivement, vous surviendrait-il
quelque ennui?

--Je suis menac d'un grand malheur monsieur.

--Vous!... que me dites-vous l...

--Hlas!... monsieur, la vrit. Et les consquences de ce malheur
peuvent tre pour moi le dsespoir... la mort.

Un flot de colre soudaine empourpra la face blmie de l'entrepreneur.

--Saint bon Dieu!... s'cria-t-il, d'un ton farouche, n'y aurait-il donc
pas de Providence! Que fait-elle? Sera-ce ternellement le lot des
justes, des honntes, des bons, de souffrir ici-bas; de pleurer, d'tre
misrables!... Les coquins et les mchants, eux, prosprent et
triomphent, il n'y a de chance et de bonheur que pour eux...

Il s'interrompit, et fixant Andr:

--Je suis ton ami, garon, reprit-il, je veux t'tre utile.

--Je venais, monsieur, plein de confiance, vous demander un service.

--Ah!... vous avez pens  moi!... Eh bien! je suis content. Votre main,
Andr, j'aime  sentir une main loyale dans la mienne, cela me remet un
peu de vie au coeur... Parlez!...

Le jeune artiste se recueillit un moment.

--C'est le secret de ma vie, monsieur, fit-il enfin, avec une certaine
solennit, que je vais vous confier.

M. Gandelu ne rpondit pas, mais de son poing ferm il se frappa
rudement la poitrine, et ce geste, mieux que tous les serments,
garantissait son inviolable discrtion.

Andr n'hsita donc pas, et taisant seulement les noms, il raconta la
touchante et simple histoire de ses amours, son ambition, ses
esprances, et finit en exposant exactement la situation actuelle.

Quand il eut termin:

--Que puis-je faire? demanda M. Gandelu.

--Me permettre, monsieur, de cder l'entreprise que vous m'aviez confie
 un de mes amis. Je garderai en apparence la direction et la
responsabilit des travaux, en ralit je ne serai plus qu'un ouvrier...
Cette combinaison me donnera ma libert, et en mme temps le moyen de
gagner en quelques heures, chaque matin, ce qu'il me faut pour vivre...

--Et c'est l ce que vous appelez un grand service?

--Monsieur...

--Silence!... interrompit l'entrepreneur avec une brutalit affecte.
Vous ferez de l'entreprise ce que vous voudrez, m'entendez-vous, et de
la maison aussi... Vous la dmolirez si cela peut vous faire plaisir.
Pour qui donc me prenez-vous? Quand le vieux pre Gandelu aime
quelqu'un, mon garon, ce n'est pas  demi, et ce quelqu'un peut
disposer de lui et de sa bourse...

Il se leva vivement, et allant ouvrir une grande caisse de fer scelle
dans un des angles du cabinet, il en tira une liasse de billets de
banque qu'il plaa devant Andr.

--Dans une guerre, disait-il, comme celle que vous allez entreprendre,
il faut de l'argent, et beaucoup... en voici. Oh!... ne froncez pas les
sourcils!... Vous me rendrez cela quand et comme vous voudrez.

L'empressement de ce digne et brave homme, qui oubliait ses chagrins
pour ne s'occuper que des siens, touchait Andr jusqu'aux larmes.

--Mais je n'ai pas besoin d'argent, monsieur, commena-t-il d'une voix
mue, j'ai quelques conomies...

D'un geste, M. Gandelu lui imposa silence.

--Prenez ces 20,000 francs, commanda-t-il, vous m'encouragerez ainsi 
vous dire quel service je comptais vous demander quand je vous ai fait
prier de monter prs de moi.

Refuser, c'et t s'obstiner dans une fiert mal place. Andr accepta
et attendit.

L'entrepreneur avait regagn son fauteuil et le coude sur son bureau, le
front dans sa main, il semblait s'oublier dans les plus douloureuses
mditations.

--Mon cher Andr, commena-t-il enfin, d'une voix rauque et brve, vous
avez pu, l'autre jour, mesurer toute l'tendue de ma misre. Mon fils
est un malheureux, et j'ai cess de l'estimer...

Le jeune artiste avait devin qu'il allait tre question de Gaston.

--Il a certes des torts bien graves, monsieur, rpondit-il, mais il est
jeune.

M. Gandelu eut un sourire navrant.

--Mon fils est vieux.... pronona t-il, comme le vice. J'ai rflchi et
je l'ai jug. Hier, il m'a menac de se tuer... Lui, se suicider!... il
est trop lche, et ce n'est pas cela que je crains. Ce que je redoute,
c'est qu'il finisse par dshonorer mon nom.

Andr frmit. Il songeait aux faux que lui avait avous le jeune drle.

--Jusqu' ce jour, poursuivit l'entrepreneur, j'ai t d'une faiblesse
indigne. Il est trop tard pour se montrer svre. Je cderai donc. Ce
pauvre sot est pris jusqu' la folie d'une indigne crature nomme
Rose, que j'ai fait enfermer; je suis dcid  la lui rendre... Je me
rsigne aussi  payer ses dettes. C'est une lchet, je le sens... mais
je suis son pre, je ne l'estime plus... je l'aime toujours... Il a
dchir mon coeur, les lambeaux sont encore  lui.

Le jeune peintre se taisait, pouvant des souffrances que trahissait
cette horrible rsignation.

--Je ne m'abuse pas, reprit aprs une pause M. Gandelu, mon fils est
perdu. Je ne puis qu'essayer de faire la part du feu. Si cette Rose
n'est pas une crature absolument perverse, on peut utiliser son
influence sur ce malheureux. Mais qui se chargera des ngociations!...
Qui obtiendra de mon fils un aveu sincre de ses dettes?... Andr,
j'avais compt sur vous.

Consentir  entreprendre le sauvetage du jeune M. Gaston, c'tait de la
part d'Andr un acte de dvouement hroque,  un moment o il n'avait
pas trop de toutes les forces de son intelligence pour l'oeuvre de son
propre salut.

Distraire sa pense de Sabine, menace du plus effroyable malheur qui
puisse frapper une jeune fille, lui semblait presque un crime, et
exigeait le plus nergique effort de sa volont.

Pourtant, si goste que soit la passion vraie, il jugea qu'il devait
cela et plus encore  cet honnte homme, qui venait de mettre si
gnreusement  sa disposition le seul lment de succs qui lui
manqut, et un des plus puissants.

Il s'assit donc prs de M. Gandelu, et froidement ils discutrent la
conduite qu'il convenait de tenir.

La prudence, la dissimulation mme taient indispensables.

Les derniers vnements avaient si bien dmoralis le jeune M. Gaston
qu'on pouvait tout obtenir de lui. Mais il fallait se hter. Il tait
clair que s'il venait  souponner seulement les vritables dispositions
paternelles, il s'empresserait d'en abuser.

Il fut donc arrt qu'Andr aurait carte blanche, et que l'entrepreneur
ne cderait jamais, en apparence, qu' ses sollicitations.

Ainsi, ils comptaient substituer  l'autorit paternelle, dont la
faiblesse tait dmontre, un pouvoir tranger, nouveau, qui saurait se
faire craindre et respecter.

L'vnement devait justifier leurs prvisions.

Le jeune M. Gaston tait bien plus abattu, bien plus dsespr encore
que ne le supposait Andr, et c'est avec des transes inexprimables qu'il
attendait en se promenant dans la cour, le retour de son ambassadeur.

Ds qu'il le vit paratre sur le seuil de la maison, il courut  lui.

--Eh bien!... que dit papa?...

--Votre pre, rpondit Andr, est fort irrit. Cependant je ne dsespre
pas de lui arracher quelques concessions.

--Il ferait mettre Zora en libert?...

--Peut-tre.

Le spirituel jeune homme eut une exclamation de joie.

--Quelle veine!... s'cria-t-il.

Et aprs quelques pas d'une danse dlirante:

--Du coup, ajouta-t-il, je lui achte un huit-ressorts! v'lan...

Andr prvoyait bien quelque chose comme cela.

--Doucement, cher monsieur, fit-il; modrez-vous. Si votre pre vous
entendait, Mme Zora serait en grand danger de rester l o elle
est...

--Allons donc!...

--C'est ainsi. Persuadez-vous bien que votre pre ne vous rendra Zora et
ne paiera vos dettes qu'autant que vous lui promettrez de changer de
conduite et d'tre plus raisonnable  l'avenir.

--Oh!... pour promettre, j'en suis.

--Je le crois... et votre pre aussi. C'est pourquoi, en change de ses
concessions, il voudra plus que des promesses... il exigera des
garanties.

Ce mot parut refroidir sensiblement la joie du jeune M. Gaston.

--Hein!... fit-il des garanties!... Je la trouve mauvaise! Est-ce que ma
parole ne suffit pas?... Quelles garanties veut donc papa?

--Franchement, cher monsieur, je l'ignore. C'est  nous de les trouver.
Je les lui proposerai ensuite de votre part, et si elles sont
acceptables, il les acceptera, j'en mettrais la main au feu.

M. Gandelu fils l'examina d'un air comiquement surpris.

--Elle est bien bonne!... ricana-t-il. Vous faites donc de papa ce que
vous voulez!...

--Non... mais ainsi que vous l'aviez devin, j'ai sur son esprit une
certaine influence. Vous en faut-il une preuve?... Je viens d'obtenir de
lui de quoi payer les billets que vous savez...

--Les billets de Verminet?

--Je crois que oui... Je parle de ceux o vous avez eu la faiblesse de
contrefaire une signature...

Les yeux de l'intressant jeune homme papillotrent.

Si inepte qu'il fut, il tait horriblement tourment du son imprudence,
et quand il y pensait, il se sentait comme un brasier dans la
cervelle...

Il comprenait qu'elle pouvait avoir des consquences pouvantables que
n'arrteraient ni les influences ni la grande fortune de son pre.

--Quoi! fit-il en battant des mains, papa a lch les fonds!... fameuse
affaire!... Donnez, donnez bien vite...

Mais Andr secoua la tte avec un sourire goguenard.

--Pardon!... dit-il, je ne dois me dsaisir de l'argent qu'en recevant
les billets; donnant, donnant. Mes ordres  cet gard sont formels.
Seulement, si rien ne vous retient, nous pouvons aller les retirer
aujourd'hui mme,  l'instant. Le plus tt sera le mieux...

Le jeune M. Gaston ne rpondit pas immdiatement. Une grimace de
dsappointement remplaait son triomphant sourire.

--Je la trouve mauvaise!... dit-il enfin. Merci de la confiance. Ah!
papa est un rus vieillard, comme dit Augustin.

Cependant il prit son parti.

--Enfin, ajouta-t-il, puisqu'il le faut... allons-y gaiement!... Je vais
passer un pardessus, monsieur Andr, et je suis  vous.

Il tait press d'en finir, car au bout de moins d'un quart d'heure, il
reparut pimpant.

--C'est rue Sainte-Anne, dit-il, en prenant le bras d'Andr; nous irons
bien jusque-l  pied, hein?

C'est rue Sainte-Anne, en effet, que le sieur Verminet (Isidore) a
install le sige social--pour parler comme ses circulaires,--de la
_Socit d'escompte mutuel_ dont il est le seul directeur grant.

La maison qu'il a choisie et dcore de sa plaque de marbre,  lettres
d'or, ne paie pas de mine. Le passant qui par hasard remarque sa faade
noire qui raille les ordonnances de voirie, ses persiennes sales et mal
assujetties, les vitres crasseuses et poudreuses des fentres, manque
rarement de se dire:

--Quelle diable d'industrie exerce-t-on l dedans?...

L'industrie de Verminet n'est pas aise  dfinir.

La _Socit d'escompte mutuel_, disent les prospectus, est fonde 
seule fin de procurer du crdit  ceux qui n'en ont plus, et de l'argent
 ceux qui n'en ont pas.

Ide d'une philanthropie sublime, mais d'une pratique difficile.

La faon d'oprer de Verminet, qu'il appelle son systme financier,
est pourtant des plus simples.

Un malheureux commerant perdu, ruin,  la veille de la faillite,
s'adresse-t-il  lui? Il le console, lui fait signer des billets pour
la somme dont il a besoin, et lui remet en change... d'autres billets,
signs par quelque autre ngociant non moins perdu, ruin, et aussi prs
de la faillite que le premier.

Et  chacun d'eux, il dit:

--Vous ne trouvez pas d'argent sur votre signature?... En voici une qui
est de l'or en barre et que vous escompterez aussi aisment qu'un billet
de banque.

C'est pourquoi, bravement il peroit une commission, payable comptant,
par exemple, de deux pour cent sur le montant des billets souscrits.

A ceux que ne satisfait pas une seule signature, il en procure deux,
trois, quatre... Ah! il n'est pas regardant!

--Comment Verminet trouve-t-il des clients?

On se l'explique quand on sait tout ce dont est capable le pauvre
commerant obsd par le fantme de la faillite, il perd la tte, il se
dbat... Il se raccroche  une signature comme un homme qui se noie  un
brin d'herbe.

Parfois cet change de signatures russit pour un jour. Tel dont la
situation est connue trouve crdit sur la position inconnue d'autrui.
L'chance n'en est que plus terrible.

Ce qui est sr, c'est que quiconque entre chez Verminet ayant encore
quelques chances de rtablir ses affaires, en sort irrmissiblement
perdu.

Ceci est dj bien, et cependant ce n'est que la partie morale des
oprations de la _Socit d'escompte mutuel_.

Ses revenus les plus importants et les plus rguliers, elle les tire de
tripotages infiniment moins avouables encore.

Elle tient boutique, par exemple, de ces effets de circulation qui
sont le dsespoir et l'effroi de la banque. Tous les faiseurs de la
coulisse savent qu'elle fait commerce de signatures assorties pour
billets  des fournisseurs: depuis trois francs sur timbre ordinaire,
depuis cinq francs sur timbre orn de vignettes commerciales. Il n'est
gure de syndic qui ne soit sr qu'elle fabrique pour faillites, des
titres de fantaisie et des crances fictives.

On dit que Verminet gagne du l'argent.




XXIII


Dou de ce coup d'oeil rapide et pntrant, de cette vive sensibilit
aux objets extrieurs, qui sont le privilge des artistes de talent,
Andr dchiffra, en quelque sorte, l'histoire de la _Socit d'escompte
mutuel_, sur la faade de la maison de la rue Sainte-Anne.

--Hum!... voici une boutique, fit-il, qui ne me dit rien de bon.

--Pas d'apparence!... c'est vrai, objecta le jeune M. Gaston d'un ton
capable, mais du fond, beaucoup de fond!... Il s'y brasse, voyez-vous,
des affaires dont vous ne vous douteriez jamais. Ah!... Verminet est un
gaillard qui vous sait le truc.

C'tait justement ce que pensait Andr.

Son opinion tait irrvocablement arrte sur le compte de ce personnage
du tant de trucs, capable d'abuser de l'inepte facilit d'un jeune
idiot, et qui tendait aux mineurs la plume pour faire des faux.

Il ne risqua cependant pas la moindre objection et suivit le jeune M.
Gandelu fils qui semblait connatre admirablement les tres.

Sur ses pas, il longea un corridor fort long, encore plus troit, puant
et obscur, traversa une cour humide autant qu'un puits, et gravit un
escalier  rampe visqueuse,  marches tratresses et glissantes autant
que de la glaise.

Arriv au second tage, devant une porte historie d'inscriptions et
d'avis concernant l'ouverture et la fermeture de la caisse, le jeune M.
Gaston s'arrta.

--C'est ici, dit-il  son compagnon, entrons...

Il tourna le bouton, suivant les indications de la porte, et Andr et
lui pntrrent dans une vaste pice haute de plafond,  tapisserie
raille, orne de banquettes de velours verdtre, spare en deux par
un grillage  mailles serres, derrire lequel cinq ou six employs
mangeaient, car c'tait l'heure du djeuner.

Les manations du pole de fonte, des paperasses, des employs et des
victuailles se mlaient et se confondaient en un parfum, qui saisissait
l'estomac et le nez et produisait la sensation d'une barbe de plume
chatouillant l'arrire-gorge.

--M. Verminet?... demanda le jeune M. Gaston.

--En affaires! rpondit insoucieusement un des commis, la bouche
pleine.

[Illustration:--Vous trouverez sans sortir d'ici.]

Cette rception parut on ne peut plus inconvenante  l'intelligent jeune
homme. Le traiter avec ce sans-gne, lui!...

--Hein!... fit-il en enflant sa voix de fausset et du ton le plus
impertinent qu'il put prendre, vous dites?... Je la fais aux autres,
celle-l, mais on ne me la fait pas...

Il sortit en mme temps de sa poche et prsenta  l'employ une de ses
cartes de visite, timbres dans un angle de cette couronne de marquis
dont la vue exasprait et faisait bondir l'honnte entrepreneur.

--Si Verminet est occup, ajouta-t-il, drangez-le, parbleu!...
Dites-lui que c'est moi qu'il laisse attendre, Gaston de Gandelu!

L'employ de la _Socit d'escompte mutuel_ fut si mu de ces airs
superbes que, sans mot dire, il se dressa, prit la carte, et sortant du
grillage, disparut par une porte latrale sur laquelle on lisait:
_Direction_.

Quelle victoire pour le jeune M. Gaston. Aussi jeta-t-il  Andr un
regard triomphant o clatait le plus lgitime orgueil.

Presque aussitt le commis reparut.

--M. Verminet, dit-il, est en confrence, il vous prie, monsieur, de
l'excuser et d'attendre; il vous recevra ds qu'il aura termin.

Puis, jaloux sans doute de se concilier les bonnes grces d'un homme de
tant de dsinvolture, et de bien poser son patron, du mme coup, il
ajouta en s'inclinant respectueusement:

--Le patron cause en ce moment avec le marquis de Croisenois.

--Tiens!... tiens!... tiens!... exclama le jeune M. Gaston, ce cher
marquis!... Elle est bien bonne!... Dix louis qu'il sera ravi de me
serrer la main.

A ce mot, de Croisenois, Andr avait tressailli, et tout son sang avait
afflu  son visage.

Croisenois!... C'tait l'homme qu'il hassait de toute l'nergie de son
tre, ce misrable qui, s'armant d'un secret vol, comme l'assassin de
l'ignoble couteau, allait contraindre Sabine de Mussidan  lui
abandonner sa main!... C'tait ce vil sclrat que M. de
Breulh-Faverlay, et lui Andr, et Mme de Bois-d'Ardon, s'taient jur
de dmasquer.

Cependant Andr ne l'avait jamais vu. Il comptait le jour mme
s'attacher  ses pas, le suivre, l'observer, surprendre son prsent,
fouiller son pass, sonder tous les mystres de sa vie, mais il ne le
connaissait pas encore physiquement.

Et il frissonnait  cette ide qu'une porte seule le sparait de cet
ennemi mortel, qu'il allait le voir, qu'il traverserait la salle, qu'ils
se trouveraient face  face, que leurs yeux se croiseraient, qu'il
entendrait le son de sa voix, qu'il pourrait, d'un regard, essayer de
plonger au plus profond de cette me de boue...

Si forte tait son motion qu'il avait grand peine  la dissimuler;
heureusement son compagnon ne faisait nulle attention  lui.

Sur l'invitation de l'employ, le jeune M. Gaston s'tait assis, et
renvers sur sa chaise, les jambes croises, les pouces dans les
entournures de son gilet, il s'talait, s'offrait de trois quarts, de
profil et de face,  l'admiration bahie des tristes hres qui
crivaient derrire le grillage.

Quand il jugea tout son effet produit, il tira Andr par son paletot, et
penchant sa chaise vers lui:

--Vous connaissez ce cher marquis? demanda-t-il assez haut pour que
personne dans la salle ne perdit un mot.

Andr eut une exclamation sourde, que l'autre prit pour une rponse
ngative.

--Quoi! fit-il, vous n'en avez pas entendu parler!... Elle est forte!...
dans quel monde vivez-vous donc?... Henri de Croisenois est un de mes
bons amis!... mme il me doit cinquante louis que je lui ai gagns au
bac, chez Ernestine, une misre...

Andr n'coutait pas.

Il tait merveill, confondu, de cette surprise du hasard, ou plutt de
la voie mystrieuse choisie par la Providence.

Jamais, en donnant comme il l'avait projet, sa matine aux
prliminaires de ses investigations, il n'et dcouvert rien qui
approcht de ce qu'il apprenait en ce moment.

C'tait un indice grave qu'il recueillait, il en avait le pressentiment.

Il avait jug Verminet, et les relations de Croisenois avec ce tnbreux
maquignonneur d'affaires avaient une claire signification. De ce ct,
videmment, il fallait diriger les recherches.

Andr, jusqu'alors, se dbattait au milieu d'paisses tnbres qu'il
sentait vaguement peuples d'ennemis,  cette heure il apercevait comme
une lueur. Il allait s'lancer au hasard, et voici qu'il lui semblait
tenir le bout du fil qui allait le guider  travers le labyrinthe
d'iniquits de Croisenois.

Comme  ce jeu o le perdant est condamn  retrouver un objet cach, et
le cherche guid par des indications railleuses, il entendait au dedans
de lui-mme une voix qui lui criait:

--Tu brles.

De plus, il se trouvait que cet inepte garon, dont il devenait le
mentor, tait li avec le misrable. Pourquoi n'en tirerait-il pas de
prcieuses indications?

--Vraiment, lui demanda-t-il, vous tes l'intime de M. de Croisenois?...

--Parbleu!... rpondit le jeune M. Gaston. Demandez plutt  Adolphe de
chez Brbant... vous allez voir, tout  l'heure. Je suis surtout du
dernier bien avec une dame qui lui cote les yeux de la tte, tandis
que moi... Ah! elle est bien drle!... mais mystre!... comme dit
Lonce, beaucoup de mystre!...

Il s'interrompit, la porte de la direction venait de s'ouvrir, laissant
passage au sieur Verminet et au marquis.

M. Henri de Croisenois portait un costume du matin, fort lgant,  la
mode, mais non ridicule, comme celui de Gandelu fils.

Il mchonnait son ternel cigare et fouettait son pantalon de drap gris
clair, du bout d'une badine de cuir de Russie  pomme d'or...

D'un coup d'oeil, d'un seul coup d'oeil o il concentra toute son
me, tout ce qu'il avait d'intelligence, de pntration, de finesse,
Andr vit assez Croisenois pour ne l'oublier jamais, pour tre  mme de
faire encore son portrait de mmoire, au bout de vingt ans.

Il lui trouva l'air faux et tratre, et sous les apparences du viveur de
bonne compagnie, insoucieux et sceptique, il crut reconnatre une astuce
rflchie, une mchancet froide, et cette redoutable dtermination des
gens prts  tout.

Le regard, surtout, le frappa par sa mobilit. Les yeux lui parurent
troubles, inquiets, effarouchs comme ceux de l'homme qui, ayant fait un
mauvais coup, sait qu'il a tout  craindre, et attend le danger de
partout et  tout instant.

--Il est impossible, pensa Andr, que cet homme ne soit pas un sclrat.

A cinq pas, le marquis avec ses petites moustaches fines et soyeuses
jouait encore le jeune homme, mais Andr reconnut qu'en ralit, il
devait tre bien plus vieux que son ge.

Sous les artifices d'une toilette savante, sous le coldcream et la
poudre de riz, l'artiste distinguait les traits fltris du libertin
surmen.

Les motions du jeu, les nuits de dbauches, les anxits d'une
existence prcaire, les plaisirs exhorbitants, avaient rid les tempes,
clairci les cheveux, fan les lvres et brid les paupires veuves de
cils.

M. de Croisenois semblait d'ailleurs de la meilleure humeur du monde, et
c'est du ton le plus gai que Verminet et lui achevaient la conversation
commence, ou plutt la rsumaient, comme on fait presque toujours aprs
un long entretien, au moment de se sparer.

--Il demeure donc bien entendu, disait le marquis, que je n'ai pas  me
proccuper des affaires qui ne concernent que vous et moi.

--Inutile!... j'aviserai!...

--N'y manquez pas, surtout!... Diable!... Un retard, un malentendu, un
oubli auraient des consquences graves.

Cette recommandation suggra une ide srieuse  Verminet, car, se
penchant vers son client, il se mit  lui parler trs bas... et ils
riaient.

--Que disaient-ils? Andr avait beau couter de toutes ses forces, pas
une syllable n'arrivait jusqu' lui.

Mais c'tait beaucoup dj de savoir que ce noble personnage et le
directeur du la _Socit d'escompte mutuel_ avaient des intrts
communs.

Le jeune M. Gaston, lui aussi, prtait l'oreille, entirement dpit de
n'tre pas remarqu, malgr ses hum! rpts.

Bientt, n'y tenant plus, il s'avana vers M. de Croisenois, quitte 
l'interrompre, plus que jamais arrondissant le dos, la bouche en coeur
et la main largement tendue.

--Eh! eh!... fit-il en exagrant encore son insupportable ricanement, ce
cher marquis!... Est-elle assez bonne!... Si je m'attendais  vous
trouver ici, par exemple!... Ah a!... que devenez-vous, on ne vous voit
plus. Et Sarah?... joue-t-on toujours chez elle?...

Si le marquis fut satisfait de la rencontre,  coup sr il n'y parut
gure. Il sembla surpris, mais non agrablement. Ses sourcils mme se
froncrent.

Cependant il serra du bout de ses doigts gants de gris-clair la main
qui lui tait tendue, en disant du ton le moins encourageant:

--Ravi de vous voir, cher monsieur, en vrit.

Mais il ne dit que cela, et tournant assez peu civilement le dos au
jeune M. Gaston, il continua  s'adresser  Verminet.

--Pour le reste, disait-il, toutes les difficults sont leves, et comme
il n'y a pas une minute  perdre, voyez aujourd'hui mme, Martin-Rigal
et Mascarot...

Andr tressaillit. Ces gens dont parlait Croisenois n'taient-ils pas
des complices?... Il voyait des complices partout.

En tout cas, ces deux noms se gravrent dans sa mmoire comme le poinon
dans le mtal sous le puissant effort du balancier.

--Pre Tantaine venu ce matin, rpondit Verminet.--M'a donn rendez-vous
pour quatre heures chez patron.--Y rencontrerai Van Klopen; lui parlerai
pour belle amie!...

Le marquis haussa les paules en clatant de rire.

--Par ma foi!... fit-il, j'oubliais cette diablesse de femme, et nous
sommes en plein carnaval; il faut des robes, il faut de la soie, il faut
des dentelles... Parlez  Van Klopen, mon cher, parlez... mais vous
savez, pas de largesses... Je me moque  cette heure de Sarah comme de
a.

a, c'tait le claquement de l'ongle de son pouce sous sa dent.

--Compris!... approuva Verminet, connu et compris.--vitons imprudence,
cependant; brusquer dangereux.--Mouvement possible de ce
ct!...--Liquidations  la douce plus sres que les autres!...

--Oh!... de ce ct, dit M. de Croisenois, rien  craindre!...

Une dernire fois, il serra la main du directeur de la _Socit
d'escompte mutuel_, et ajouta:

--Allons!... salut,  demain!...

Tout tait convenu. Le marquis traversa rapidement le bureau, et sortit
aprs un lger salut au jeune M. Gaston, sans daigner remarquer la
prsence d'Andr, qui, du reste, se dissimulait de son mieux.

M. Gandelu fils, lui, s'tait rapproch du jeune peintre.

--tonnant, murmurait-il!... patant!... Hein!... quel chic!... Il est
vraiment marquis, Jules de chez Bonnefoy me l'a dit... et il est mon
ami, vous avez vu?

videmment, il allait poursuivre et donner d'tourdissants dtails sur
Sarah, cette dame qui... cette dame que... lorsqu'il fut interrompu par
la voix du sieur Verminet.

--A vos ordres!... messieurs, criait cet honorable financier. Prenez
peine de passer.--Mille pardons!--Trs press.--Une heure dj!... et
pas paru bourse.--Coulisse inquite!...

Lorsque Andr et le jeune M. Gaston entrrent, refermant soigneusement
la porte derrire eux, M. Verminet avait dj regagn son sige de cuir.

M. Verminet est mieux que ses bureaux, plus brillant que son personnel.

D'abord il est propre. Sa tenue qui est celle des jeunes employs  la
liquidation,--les plus lgants des boursiers,--fait l'loge de son
tailleur.

Est-il jeune, est-il vieux? On ne saurait le dire. Il n'a gure plus
d'ge qu'une pice de cent sous.

Il est gras, frais, rose, blond, porte ses favoris  l'anglaise, et son
oeil terne, qui rend bien des sensations, est glacial comme un
soupirail de cave.

Sa grande proccupation est de passer pour un homme srieux, trs
srieux, connaissant exactement la valeur de toutes choses, et c'est
pour conomiser le temps, qu'il a adopt le langage des ngres et du
tlgraphe.

--Seyez-vous, messieurs, fit-il, conomisant, grce  ce vieux mot, la
syllabe as, seyez-vous.

Mais M. Gandelu fils, lui aussi, tait press.

--Merci!... rpondit-il, nous ne sommes pas des gneurs. Un mot
seulement, comme dit Geoffroy... un simple mot. Vous m'avez prt de
l'argent la semaine passe.

--Juste. En voulez-vous encore?

--Ah! mais non!... au contraire, nous venons retirer mes billets.

Un lger nuage passa sur le front du sieur Verminet.

--chance au quinze prochain, seulement, fit-il.

--N'importe!... j'ai le sac, et alors... vous comprenez... Si vous
voulez me remettre ces chiffons...

--Pas possible.

--Hein!... vous dites!... pourquoi?

--Ngocis!...

Ce mot tomba comme un coup de trique sur le crne du jeune M. Gaston.

--Ngocis!... balbutia-t-il d'une voix dfaillante, vous avez ngoci
ma signature!... Je la trouve mauvaise, excessivement mauvaise!... Mais
non, ce n'est pas vrai; vous plaisantez, hein?...

--Plaisante jamais.

Le triste garon n'en pouvait croire ses oreilles; non, il ne pouvait
imaginer que ce ft srieux. Il tait absolument dcontenanc, confondu,
ahuri.

--Mais ce n'est pas de jeu! reprit-il. Ce n'est pas  moi qu'on la fait,
celle-l. Je retire ma mise. Si j'ai sign c'est qu'il tait convenu que
ces effets ne sortiraient pas de votre portefeuille, c'tait entendu,
promis...

--Dis pas non, mais promettre et tenir, deux. Affaire lourde, bnfice
incertain, trouv preneur, donn papier.

L'aventure ne surprenait pas beaucoup Andr; il avait vaguement
pressenti quelque tour de ce genre. Aussi, voyant que M. Gandelu fils
perdait totalement la tte, crut-il devoir prendre la parole.

--Pardon, monsieur, dit-il au laconique directeur, il me semble que
certaines circonstances... particulires, vous faisaient un devoir de
respecter les conventions jures...

Le sieur Verminet s'inclina tout d'une pice, et au lieu de rpondre:

--Honneur de parler  qui?... interrogea-t-il.

Andr, qui devenait de plus en plus dfiant,  mesure qu'il s'engageait
dans cette affaire, ne jugea pas  propos de dcliner son nom.

--Je suis, dit-il vasivement, un ami de M. Gaudelu.

--Parfait.

--Je reprends, monsieur. Donc vous avez prt  mon ami dix mille
francs.

--Excusez; cinq mille.

Andr, un peu tonn, se retourna vers son compagnon, qui de blme qu'il
tait devint cramoisi.

--Que veut dire ceci? demanda-t-il.

--Une bonne charge!... Je vous avais annonc dix mille francs, parce que
j'avais besoin de la diffrence pour Zora, vous comprenez.

--Soit, reprit le jeune peintre. Alors, monsieur Verminet, c'est cinq
mille francs que vous avez remis  M. Gandelu sur sa signature. Rien de
plus naturel. Ce qui l'est moins, c'est de l'avoir incit, dcid, ...
imiter la signature d'une autre personne... C'est un faux, monsieur!...

Verminet ne put s'empcher de tressauter sur son fauteuil.

--Un faux!... murmura-t-il, pas connaissance!...

Cette rare impudence fouetta le sang du jeune M. Gaston et le tira du
stupide anantissement o il restait plong.

--Trop forte!... s'cria-t-il, elle est trop forte. Comment, Verminet,
ce n'est pas vous qui m'avez dit que pour votre garantie personnelle il
vous fallait un nom au-dessus du mien!... Celle-l, on ne me la fait
pas!...

C'est si bien vous, que vous m'avez mis sous les yeux une lettre en me
disant: Tenez, imitez vaille que vaille ce paraphe, c'est celui de M.
Martin-Rigal, le banquier de la rue Montmartre... Je ne voulais pas, et
alors vous m'avez donn votre parole sacre que ce n'tait qu'une
formalit qui ne m'engageait  rien qu' payer exactement; que les
papiers ne sortiraient pas de votre tiroir... Et vous niez!... Non, ce
n'est pas dlicat, et vous me faites de la peine.

Le trs honorable directeur coutait d'un air glac.

--Accusation mensongre!... dit-il enfin, preuves absentes; socit
incapable d'action blmable punie par lois.

--Et cependant, monsieur, insista Andr, vous n'avez pas hsit  mettre
de tels billets en circulation! Avez-vous calcul les pouvantables
consquences de ce manque de parole!... Qu'arriverait-il si on
prsentait  M. Martin-Rigal cette fausse signature?

--Danger improbable; Gandelu crateur, Rigal endosseur. Billets chus
toujours prsents  crateur.

Le jeune M. Gaston se rpandait en rcriminations, mais Andr comprit
bien que toute discussion serait oiseuse, et que les raisons les plus
fortes se briseraient contre une volont mrement rflchie et arrte.

Le guet-apens tait vident, mais quel tait son but?

--Brisons l, fit le jeune artiste. Un seul moyen nous reste de conjurer
le pril. Il faut nous mettre  la poursuite des billets et tcher de
les rejoindre.

--Sage.

--Mais pour ce faire, monsieur, il faut que vous ayez la complaisance de
nous dire  qui vous les avez passs.

Le sieur Verminet eut ce geste familier des bras, qui traduit
loquemment la plus complte ignorance.

--Sais pas, fit-il, oubli.

Andr s'tait bien jur qu'il serait patient, qu'il ne se laisserait
mme pas mouvoir.

Mais les forces humaines ont leurs limites. Il s'tait anim peu  peu,
l'impassibilit de ce froid coquin, sa superbe impudence, ses faons de
parler l'agacrent si bien qu'il oublia ses serments.

[Illustration: Andr put sauter sans se faire de mal.]

--Eh bien!... moi, monsieur, fit-il de cette voix de basse et sifflante,
qui annonce la plus extrme fureur difficilement contenue, moi, je vous
engage, dans votre intrt,  faire un appel nergique  votre
mmoire...

--Menaces!...

--...Vous prvenant charitablement que si elle vous trahit, cela va tre
vraiment fcheux pour vous, oui, sur mon honneur!...

Il n'y avait pas  se mprendre au ton du jeune peintre, le sieur
Verminet ne s'y mprit pas.

--Chercher  ct, fit-il.

Il se levait, comptant bien s'esquiver, mais Andr se jeta devant la
porte.

--Vous trouverez sans sortir d'ici, pronona-t-il, et, sacrebleu!...
faites vite!...

Pendant deux minutes au moins, ils restrent immobiles en face l'un de
l'autre, se toisant, se mesurant, s'valuant. Verminet vert de peur et
affreusement troubl, Andr tout vibrant de colre, la lvre blanche et
tremblante, l'oeil flamboyant.

--Si ce misrable bouge, pensait Andr, tout  fait hors de lui, je le
jette par la fentre.

--Ce grand garon est bti comme un hercule, se disait Verminet, et quel
air!... il est capable de me faire un mauvais parti.

L'ide d'appeler ses employs  l'aide, lui vint bien, il la repoussa
pour des raisons que ne pouvait souponner Andr.

Se sentant bien pris, il se dcida  cder, et se frappant soudain le
front:

--tourdi!... s'cria-t-il, indications-l.

Il courut  son bureau et sortit d'un tiroir un volumineux agenda qu'il
se mit  feuilleter prestement.

Mais Andr, qui ne perdait pas de vue un seul de ses mouvements,
constata qu'il le tenait la tte en bas.

Cependant il parut y lire le renseignement promis.

--Ah!... fit-il: Billets Gandelu et Rigal, francs cinq mille, passs 
Van Klopen, tailleur pour dames, reu espces, commission en compte.

Le jeune peintre se taisait.

Un mot de Croisenois lui avait appris que Verminet tait en relations
avec Van Klopen le couturier, et Martin-Rigal le banquier.

Or, comment Verminet avait-il fait imiter  Gaston, prcisment la
signature de Martin-Rigal, et pourquoi avait-il tout justement donn ces
faux  Van Klopen.

Impossible de voir l un simple jeu du hasard, il fallait que des liens
d'intrt secret existassent entre ces trois hommes et le marquis de
Croisenois.

--Eh bien! demanda enfin l'honorable directeur de la _Socit d'escompte
mutuel_, vous contents?

--Van Klopen aura-t-il encore les billets, murmura M. Gandelu fils.

--Ne sais.

--Qu'importe, fit Andr, il nous dira o ils sont... Venez Gaston.

Ils sortirent, et ds qu'ils furent dans la rue, le jeune artiste
passant son bras sous celui de son compagnon, l'entrana au pas de
course dans la direction de la rue de Grammont.

--Je ne veux pas, disait-il, laisser le temps  Verminet de prvenir
l'autre, je veux tomber chez Van Klopen comme un boulet.




XXIV


Mieux inform, Andr et su qu'on n'arrive pas comme un boulet jusqu'
l'illustre Van Klopen.

Retranch dans le sanctuaire de ses inspirations et de ses oracles, ce
redoutable tyran de la mode s'entoure de plus de gardes, de dfiances et
de prcautions qu'un despote d'Asie au fond de son harem.

Les femmes, ses clientes, russissent parfois  viter l'invitable
station du salon d'attente, les hommes jamais.

Comment savoir si l'homme qui se prsente n'est pas un mari furieux!...

Qu'adviendrait-il, bon Dieu!... sans cette consigne de fer?... Monsieur,
avare et jaloux, pourrait donc venir surprendre madame en train de
choisir et de commander la robe qu'elle compte lui faire payer malgr
lui, grce aux vertus de l'anse du panier!

Les femmes, pauvres anges!... seraient chez les couturiers des dames sur
un ternel qui vive!... Ce serait l de la clientle.

C'est pourquoi, ds le vestibule, Andr et le jeune M. Gaston, qui
arrivaient trs essouffls, furent arrts par les immenses laquais dont
la livre reluisante d'or est comme l'enseigne de la prosprit de la
maison.

--M. Van Klopen n'est pas visible, dclarrent-ils.

--L'affaire est importante, cependant; insista Andr, elle est urgente.

--Monsieur travaille.

Prires, menaces, tentatives de corruption, un billet de cent francs
mme adroitement offert, furent inutiles.

Andr se sentait pris d'une dmangeaison folle de jeter de ct ces
drles dont la politesse souriante lui semblait injurieuse, et de passer
outre; mais il en tait dj  se repentir d'avoir manqu de prudence et
de patience chez le sieur Verminet.

Il se rsigna donc, non sans effort, et  la suite du jeune M. de
Gandelu, il entra dans ce fameux salon que Van Klopen appelle son
purgatoire.

L'aspect de l'endroit l'tonna. A tout autre moment, il et t pris de
fou-rire, en considrant les portraits de robes accrochs au mur, mais
il tait sous le coup de la plus vive contrarit.

--Pendant que nous allons croquer le marmot ici, le directeur de la
_Socit d'escompte mutuel_ aura le temps de prvenir ce gredin de
couturier et nous ne saurons rien!...

Cependant les laquais avaient dit vrai, et c'est  peine si cinq ou six
clientes soupiraient dans le purgatoire aprs le bon plaisir de
l'arbitre des lgances.

Toutes,  l'entre des deux jeunes gens, se dtournrent, dvisageant
ces tmraires; toutes...  l'exception d'une, pourtant; qui, assise
dans l'embrasure d'une fentre, regardait dans la rue, en tambourinant
sur les vitres du bout des ongles.

Cette indiffrente, prcisment, attira l'attention d'Andr, et  sa
profonde stupeur, il reconnut Mme de Bois-d'Ardon.

--Quoi!... se dit-il, la vicomtesse chez cet ignoble couturier, aprs
son horrible offense de l'autre jour!... Allons, M. de Breulh se
trompait quand il me disait: Celle-l est folle, mais elle a du
coeur, et elle nous sera une auxiliaire dvoue!...

Le jeune M. Gaston, pendant ce temps, se tournait et se retournait sur
sa chaise; il sentait cinq paires d'yeux braqus sur lui, et il
cherchait une pose avantageuse.

Aprs s'tre tonn, Andr s'indignait.

--J'en aurai le coeur net, pensa-t-il, je veux lui faire honte.

Il saisit cette ide au bond, et sans souci des personnes prsentes,
sans rflchir qu'il pouvait compromettre atrocement la jeune femme, il
traversa le salon et alla s'incliner devant elle.

Mais elle prtait une telle attention  ce qui se passait dans la rue,
qu'elle ne s'aperut pas qu'il tait l, et qu'il fut oblig de parler.

--Madame la vicomtesse...

Elle se retourna vivement, et, apercevant Andr, ne put retenir un petit
cri.

--Ah!... vous!...

--Oui, moi, ici!...

Le regard dont il souligna ces trois mots tait trop expressif, pour que
Mme de Bois-d'Ardon ne comprt pas tout ce qui se passait en lui.

Son cou et son visage, jusqu' la racine des cheveux, se couvrirent de
rougeur, et elle se leva pour rpondre plus aisment  Andr sans tre
entendue.

--Ma prsence vous parat inoue, fit-elle, et vous jugez que j'ai peu
de mmoire et peu d'orgueil.

Andr ne rpondit pas... C'tait rpondre.

--Eh bien!... reprit la vicomtesse avec un regard de reproche, vous me
calomniez. Si je suis venue, c'est que j'ai vu de Breulh ce matin, et il
m'a dit que dans l'intrt de vos projets, je devais pardonner Van
Klopen, et rester avec lui au mieux... Vous voyez, monsieur Andr, il ne
faut jamais juger sur les apparences... surtout une femme.

Ce fut au tour du jeune artiste  devenir cramoisi. Il tait vraiment
malheureux de son injustice, ses yeux exprimaient le repentir et la plus
ardente reconnaissance. Il joignit les mains, et d'un ton suppliant:

--Me pardonnerez-vous, madame... commena-t-il.

D'un petit geste rapide qu'il fut seul  voir, Mme de Bois-d'Ardon
l'interrompit.

--Prenez garde, disait ce geste, nous ne sommes pas seuls, on nous
regarde.

Et en mme temps, elle se retournait vers la rue, en lui faisant signe
de l'imiter, afin de drober au moins leur visage  l'observation.

Le fait est que cette conversation, dont personne n'entendait mot,
intriguait fort le salon. Deux dames surtout, l'une bien compromise, et
l'autre totalement perdue de rputation en furent vivement choques et
se penchrent l'une vers l'autre pour se communiquer leur opinion, sur
ce qu'elles jugeaient charitablement un rendez-vous scandaleux.

Pour le jeune M. Gaston, il crevait de dpit et de jalousie. Personne ne
le remarquait.

--Elle est mauvaise! marmottait-il... A-t-on jamais vu cet artiste, qui
me la faisait  la vertu!... a ne prend pas!... C'est qu'elle est
jolie, la petite!

Entre Andr et Mme de Bois-d'Ardon, la conversation continuait.

--De Breulh, poursuivait la vicomtesse, a dj recueilli sur le compte
de M. de Croisenois, cent fois plus de bruits fcheux qu'il n'en
faudrait pour dcider un pre  lui refuser sa fille. Cela ne sufft
pas, puisque Mussidan a le couteau sur la gorge. Ce qu'il faut, c'est
dnicher dans le pass de ce Croisenois quelque grosse infamie qui le
force  se retirer...

--Je la trouverai, fit Andr les dents serres, j'en ai la certitude.

--Franchement, mon pauvre monsieur, il faudrait vous hter. Selon nos
conventions, je suis charmante pour lui, il me croit sa toute dvoue,
et mme il me fait un peu la cour. Demain, je le prsente  l'htel de
Mussidan, c'est convenu avec le comte et la comtesse...

A grand peine, le jeune peintre matrisa un mouvement de rage.

--J'ai bien compris en les voyant, reprit Mme de Bois-d'Ardon, qu'il
y a quelque chose, et que vous aviez devin juste. D'abord Mussidan et
sa femme, qui vivaient fort mal ensemble, se sont tout  coup
rapprochs, on dirait qu'ils se serrent l'un contre l'autre, pour mieux
rsister au danger... Puis leur contenance, leurs mouvements, tout en
eux trahit l'inquitude, la contrainte, le dsespoir... C'est avec
attendrissement, avec une sorte de reconnaissance douloureuse qu'ils
regardent leur fille... J'ai devin qu'ils attendent d'elle le salut, et
qu'ils l'admirent de les sauver.

--Et elle, murmura Andr, elle...

--Sabine, monsieur Andr, est sublime... oui, sublime, pour qui comme
moi sait la vrit. Rsolue au sacrifice elle l'a accept, plein,
entier, sans restrictions, sans murmure... Son dvouement est grand,
mais ce qui est admirable, c'est qu'elle sait dissimuler  ses parents
l'tendue et l'horreur de son sacrifice. Noble fille!... Elle est calme
et grave comme avant, mais non davantage. Je l'ai trouve maigrie et un
peu plie, son front, quand je l'ai embrasse, m'a brl les lvres
comme un fer rouge... hormis cela, rien ne trahit ses intolrables
souffrances... C'est  douter. Mais Modeste m'a parl... C'est un rle
qu'elle joue... un rle o elle agonise... elle mourra en souriant 
ceux dont elle sauve l'honneur.

De grosses larmes roulaient lentes et silencieuses sur les joues
d'Andr.

--Mon Dieu!... murmura-t-il, comment mriter une telle femme!...

Mais une porte s'ouvrait, et au bruit qu'elle fit, Andr et Mme de
Bois-d'Ardon s'interrompirent et se retournrent vivement.

L'illustre Van Klopen apparaissait.

Selon sa coutume aprs chaque consultation, il venait crier dans son
purgatoire:

--A qui le tour?

Mais  la vue du jeune M. Gaston, sa physionomie changea, et c'est le
sourire le plus engageant aux lvres qu'il fit passer les deux jeunes
gens, cartant d'un geste imprieux la patiente dont c'tait le tour, et
qui protestait contre le passe-droit.

--Sans doute, dit-il, d'un ton bonhomme,  M. Gandelu fils, vous venez
me commander quelque surprise pour la dlicieuse Zora de Chantemille?...

Affreuse ironie!... l'intelligent jeune homme poussa un soupir  fendre
l'me.

--Pas pour le moment!... rpondit-il... Zora est un peu souffrante...

Mais Andr, qui avait arrang la petite histoire  conter au couturier
des reines, tait trop press pour laisser consumer le temps en parlages
inutiles.

--Nous venons, monsieur, interrompit-il, pour une affaire plus srieuse.
Mon ami, M. Gaston, va quitter Paris pour plusieurs mois, et il dsire,
avant de s'loigner, retirer sa signature de la circulation. Il y tient
d'autant plus que son pre serait fort mcontent s'il apprenait qu'il a
souscrit des billets...

--Je conois cela.

--Eh bien!... monsieur, vous pouvez lui tre fort utile.

Le jeune et intelligent Gaston se vit sauv.

--Alors, mon cher Klopen, dit-il, remettez-nous les valeurs que vous
avez signes de moi.

L'illustre couturier hocha la tte.

--Je les ai eues, fit-il... oui, je me rappelle trs bien. Cinq billets
de mille francs chaque, valeur en compte, signs Gandelu, endosss
Martin-Rigal... Je les tenais de la _Socit d'escompte mutuel_... J'en
ai dispos.

--Pas de veine!... murmura Gaston affreusement dconcert.

--Oui, je les ai envoys en rglement  mes fournisseurs de
Saint-tienne-Rollon, Vrac et Cie...

Le sieur Van Klopen est peut tre un coquin habile; mais il est n 
Rotterdam, la finesse de dtail lui manque. Bien plus, en dehors de son
extraordinaire impudence professionnelle, il se trouble aisment. Et la
preuve, c'est que, gn par le regard d'Andr obstinment attach sur
lui, il ajouta:

--Si vous ne me croyez pas, je puis vous montrer l'honore de ces
messieurs m'accusant rception...

--Inutile, monsieur, pronona Andr, inutile... du moment que vous nous
donnez votre parole d'honneur...

--Certes, je vous la donne, et la grande, et la vraie... Mais n'importe,
laissez-moi chercher la preuve dans ce paquet de lettres...

Le couturier des reines semblait chercher avec une sorte de rage.

--Oh!... assez, monsieur, fit Andr, sans la moindre ironie, car il
tenait  paratre dupe, ne prenez pas tant de peine... Les billets sont
 Saint-tienne... c'est un petit malheur!... Nous attendrons
l'chance. M. Gandelu ne dshritera pas son fils pour cela... j'ai
l'honneur de vous saluer...

Et comme il sentait bouillonner son sang dans ses veines, comme il
craignait de ne pas rester parfaitement matre de soi, Andr sortit,
entranant le jeune Gaston, lequel voulait absolument consulter Van
Klopen sur la tenue qu'il serait trs chic de donner  Zora quand elle
sortirait de Saint-Lazare.

Lorsqu'ils furent dans la rue,  une vingtaine de pas de la maison du
tailleur pour dames, Andr s'arrta, et, tirant son calepin, y crivit,
 tout hasard, l'adresse des fabricants de Van Klopen, MM. Rollon, Vrac
et Cie. Quand il eut fini:

--Eh bien!... demanda-t-il  son compagnon, que pensez-vous de votre
couturier?

M. Gandelu fils tait absolument rassur.

--Je pense, mon cher bon, rpondit-il, que Van Klopen n'est pas bte...
Il me connat. S'il avait fait sa tte, je lui perdais sa clientle...
et raide! Je suis bon garon, comme dit Philippe de chez Vachette...
mais je n'aime pas les scies!... Ah!... mais non!...

--Alors o croyez-vous vos billets?...

--A Saint-tienne, parbleu!...

L'obstine confiance du jeune M. Gaston arracha  Andr un geste de
commisration et d'impatience.

Cette navet idiote, chez un garon gt jusqu'aux moelles par toutes
les corruptions parisiennes, lui paraissait inexplicable.

--Voyons, fit-il on consultant sa montre, il est trois heures, si press
que je sois, j'ai un quart-d'heure  vous donner.

Ils arrivaient au boulevard des Italiens, ils tournrent  droite,
remontant vers la rue de Richelieu.

--coutez-moi donc, reprit Andr, et tchez, s'il se peut, de vous bien
pntrer de l'affreuse gravit de votre situation...

--J'coute, mon cher bon, allez-y gaiement!...

--Il est entendu, n'est-ce pas, que Van Klopen vous a refus crdit, et
c'est pour le payer que vous vous tes adress au sieur Verminet.

--Naturellement...

--Rien de mieux, en effet. Mais comment expliquez-vous que ce mme homme
qui, le lundi, vous jugeait trop insolvable pour vous ouvrir un compte,
soit all le mardi choisir prcisment les billets crs par vous  son
intention pour les envoyer  ses fabricants?

L'objection tait si forte, elle rsumait si clairement la situation,
que M. Gandelu fils en fut saisi. C'tait une lueur soudaine qui
clairait le brouillard de sa cervelle.

--Cristi!... murmura-t-il, videmment inquiet; je n'avais pas rflchi 
cela. Elle est drle!... Voudrait-on me monter un coup? Je m'le d'mande.
Mais lequel?...

--Il est  croire, cher monsieur, que Verminet et Van Klopen ont le
projet de vous faire chanter.

Ce mot sonna mal  l'oreille de l'intelligent jeune homme.

[Illustration:--A qui le tour?]

--Me faire chanter, moi!... dclara-t-il, ah!... mais non. Je la
connais, celle-l. Ce n'est pas ce petit-l qu'on fait chanter.

Andr haussa les paules.

--Alors, reprit-il, faites-moi le plaisir de chercher ce que vous
rpondrez  Verminet, si le jour de l'chance, il vient vous dire:
Donnez-moi 100,000 francs de ces cinq petits papiers ou je les porte 
votre pre.

--Je dirai... Ah!... je la trouve mauvaise, je dirai...

--Vous ne direz rien. Vous reconnatrez qu'on a abus de votre
simplicit, vous conjurerez Verminet d'attendre, et il attendra si vous
lui signez pour cent mille francs de lettres de change payables  votre
majorit...

Qu'on se ft jou de lui, voil ce que ne put digrer le jeune M.
Gaston.

--Cent mille claques!... interrompit-il, voil tout ce qu'aura Verminet.
Ah!... je suis comme cela, moi, si on m'nerve, je mets les pieds dans
le plat! Payer ce farceur!... il s'en ferait mourir. Je sais bien que
papa la trouvera mauvaise, et que si je lui tombais sous la main dans le
premier moment, il y aurait de la casse... Mais, zut!... je jouerais les
filles de l'air!...

Il tait transport d'indignation; mais, emport par la force de
l'habitude, il ne trouvait au service de sa colre d'autres expressions
que ces locutions idiotes dont composent leur vocabulaire ces spirituels
jeunes messieurs  veston court, qui sont les dlices du boulevard.

--Je crois, reprit Andr, que votre pre vous pardonnerait cette...
imprudence plus difficilement encore que l'infamie de lui envoyer un
mdecin compter combien d'heures lui restaient  vivre!... Il vous
pardonnerait pourtant, il est votre pre... il vous aime.

--Parbleu!... A Chaillot, Verminet!...

--Non, monsieur, non. Si vous n'avez pas peur de votre pre... il vous
menacera d'une autre personne... il vous menacera du procureur imprial.

Du coup, l'intressant jeune homme s'arrta brusquement.

--Oh!... fit-il, pour une plaisanterie...

--Oui; mais le malheur est que cette plaisanterie s'appelle un faux, en
bon franais. Et un faux, quand il est dnonc, c'est la cour d'assises
d'abord, puis le bagne.

Le jeune M. Gaston tait devenu affreusement ple, il regardait Andr
d'un air fou, la pupille dilate par l'effroi, plus tremblant que la
feuille flchissant sur ses jarrets.

--Le bagne!... bgaya-t-il, non, il n'en faut pas. Anatole dit qu'on
n'en meurt pas, et qu'on y est mme trs bien avec des protections...
Mais c'est gal, je n'en suis plus, je passe la main!...

Il parut rflchir, et avec une certaine violence reprit:

--Mais je suis but, je ne chanterai pas. Si on me dnonce, je fais
comme Cartex... Ah!... elle est bien bonne! J'invite tous mes amis  un
grand dner, et au caf, v'lan!... dans l'oeil!... je me tire un coup
de pistolet. Les autres feront une drle de tte... Hein! quelle rclame
pour Brbant?... Toutes les dames aprs, tourmenteront Philippe pour
qu'il les fasse dner dans le cabinet o la chose se sera passe...
Voil comme je suis, moi!... Et dans ma poche on trouvera une lettre
trs spirituelle qu'on mettra dans tous les journaux!...

Il oubliait qu'il tait sur le boulevard, il criait de toute la
puissance de son fausset; il gesticulait, et dj quelques passants
s'arrtaient, esprant une dispute.

Andr passa son bras sous le sien, et l'entrana.

Mais Gaston avait t remu jusqu'au fond de lui-mme, et toutes les
cordes de son me, muettes jusqu'alors, vibraient.

--Dix louis, poursuivait-il, que le rus vieillard en meurt!... Pauvre
pre, je l'ai durement sci, tout de mme. Moi qui avec rien le rendais
si heureux!... Quand je restais  dner avec lui, il mettait les petits
plats dans les grands!... Ah! si c'tait  recommencer!... Mais quoi!...
Le jeu est fait rien ne va plus... A mon ge, je la trouve mauvaise!...
Avoir vingt ans, le sac, le truc, du chic, tre ador de Zora, et
teindre son gaz... Elle n'est pas drle!... Mais la cour d'assises...
Non! j'aime mieux le pistolet!... je suis le fils d'un honnte homme!...

A son tour, Andr s'arrta, examinant son compagnon avec la stupfaction
d'un vivisecteur qui entendrait parler une bte qu'il galvanise.

Le dgot que lui avait inspir Gaston diminua. Il lui sut gr de son
nergie, si grotesquement qu'elle fut exprime.

--Vrai... vous ne feriez pas ce que vous dites? interrogea-t-il.

--Parbleu!... Je suis cascadeur, si on veut, mais srieux dans les
grandes occasions. Ce sera dur, mais voil ce que c'est... c'est bien
fait... il ne fallait pas y aller....

Vritablement, la rsolution clatait dans ses yeux.

--J'approuve votre nergie, mon cher Gaston, reprit Andr, mais ne
dsesprons pas. Je crois, oui, je crois bien que je russirai 
arranger cette malheureuse affaire... seulement, soyez prudent,
tenez-vous coi... Et n'oubliez pas que d'un instant  l'autre, je puis
avoir besoin de vous.

--C'est entendu... Mais dites-donc, cher bon, il ne faudrait pas lcher
Zora... elle serait mauvaise!...

--Soyez tranquille... je vous verrai demain... et pour aujourd'hui,
adieu!... je n'ai plus une minute  perdre.

Et sur ces mots, laissant M. Gaston encore tout ahuri, il s'loigna en
courant.

S'il tait press, c'est qu'il avait entendu Verminet dire  Croisenois:
J'irai chez Mascarot  quatre heures, et qu'il avait form le projet
de l'attendre  sa sortie et de suivre le directeur de la _Socit
d'escompte mutuel_.

Par lui, il esprait arriver jusqu' Mascarot, qui dans sa pense ne
pouvait tre qu'un complice.

Il longea la rue de Grammont comme une flche, et la demie de trois
heures sonnait  l'horloge de la Bibliothque nationale, quand il arriva
rue Sainte-Anne.

Plus rassur, il respira, et c'est alors que les tiraillements de son
estomac lui rappelrent qu'il n'avait pas djeun.

Il regarda autour de lui.

Juste en face de la _Socit d'escompte mutuel_ tait la boutique d'un
marchand de vins.

Andr y entra bravement, et du ton d'un habitu demanda deux sous de
pain, une portion de jambon et une chopine, qu'il paya d'avance pour que
rien ne le retardt quand il lui faudrait sortir.

Puis, debout devant le vitrage, il se mit  manger, tout en observant.

Il n'tait pas sans inquitude. Verminet avait dit aussi qu'il devait
aller  la bourse. Rentrerait-il chez lui avant sa visite chez Mascarot?
Tout tait l.

Si oui, Andr tait sr de russir. Si non, il en serait pour une bonne
heure de guet.

C'tait oui.

Il venait d'achever son pain et son jambon, lorsqu'il aperut Verminet
sortant de son alle.

D'un trait il avala sa chopine et s'lana dehors.




XXV


Rien qu' voir dans la rue le sieur Verminet, on reconnat l'homme
important, le capitaliste, l'heureux tripotier d'affaires prospres.

Il marche en se dandinant, des paules aussi bien que des jambes, le
front haut, la bouche souriante et ddaigneuse, regardant les magasins
de l'air d'un millionnaire qui a de quoi tout acheter, et lorgnant les
femmes d'un oeil impertinent.

Andr n'eut aucune peine  le suivre, bien que tout neuf  ce mtier de
fileur, plus difficile qu'on ne souponne, et qui  l'exemple de tous
les mtiers, a ses thories invariables, ses rgles reconnues, ses
calculs tout faits, sa pratique en un mot, qui le simplifie
singulirement.

Le temps tait beau, l'air tide, l'honorable directeur de la _Socit
d'escompte mutuel_ en profita pour choisir le chemin le plus long, en
homme qui, aprs une journe bien remplie, la conscience tranquille,
s'accorde une honnte rcration.

Au lieu de prendre la rue Neuve-des-Petits-Champs, il gagna les
boulevards, qu'il longea doucement, flnant, savourant son cigare,
distribuant des saluts de droite et de gauche, et changeant des
poignes de main.

Et Andr, qui marchait derrire  quinze pas, ne perdait pas son homme
de vue, s'tonnait de la quantit de gens que connaissait ce surprenant
financier, et aussi de l'accueil que tout le monde lui faisait.

--Ah a!... pensait-il un peu dconcert, me serais-je tromp?... On
voit mal et peu juste, quand on regarde  travers le prisme de la
passion... Ce Verminet ne serait-il pas ce que j'imagine?... Aurais-je
pris pour des indices concluants des chimres de mon imagination!....

Andr, le laborieux artiste, uniquement occup de son avenir et de son
art, n'avait aucune ide de cette large fraction de la socit
parisienne qui, en fait de honte et d'infamie, ne reconnat que celle de
n'avoir pas d'argent,  soi ou aux autres, gagn ou vol...

Monde  part, o le mpris n'existe pas, o tout homme, tant qu'il est
bien mis, a vingt-cinq louis en poche, a droit aux gards des autres,
quoi qu'il ait fait, quoi qu'il fasse, quoi qu'il doive faire...

Cependant, Verminet ayant atteint le boulevard Poissonnire, jeta son
cigare et changea brusquement d'allures.

C'est du pas le plus rapide qu'il suivit successivement la rue
Poissonnire et la rue du Petit-Carreau.

Enfin, arriv presque  l'extrmit de la rue Montorgueil, non loin des
Halles, il tourna court, entra sous une vaste porte cochre, et bientt
disparut.

O allait-il?... Andr n'et pas la peine de conjecturer; deux criteaux
qui resplendissaient de chaque ct de la porte taient l pour le lui
apprendre.

Verminet venait d'entrer chez B. Mascarot, et ce Mascarot tait tout
simplement un agent de placement pour domestiques et employs des deux
sexes et autres.

L'humilit de la profession dconcerta singulirement Andr. Il avait
compt sur une dcouverte plus brillante, plus significative surtout.

N'importe, il rsolut d'attendre Verminet, et pour se donner une
contenance, il traversa la rue, et sans perdre de vue la porte du
placeur, il parut s'absorber dans la contemplation de trois ouvriers
mcaniciens qui posaient des volets  glissement aux boutiques d'une
maison neuve.

Heureusement la faction d'Andr dura peu.

Il n'y avait gure qu'un quart d'heure qu'il faisait le guet, lorsque
dans la cour de la maison du placeur il vit paratre Verminet.

Deux hommes l'accompagnaient. L'un grand, maigre, portant des lunettes
de couleur; l'autre gras, fleuri, souriant, qui avait la tournure et les
faons de la meilleure compagnie.

Bientt ils s'avancrent jusqu' la rue, et debout sur le bord du
trottoir ils continuaient de s'entretenir avec une certaine animation.

Certes, Andr et donn la moiti des vingt mille francs qu'il avait en
poche pour entendre quelque chose de leur conversation, et il
manoeuvrait pour se rapprocher, quand non loin de lui clatrent deux
coups de sifflet si violents qu'ils dominrent le bruit de la
circulation.

Ces coups de sifflet taient si bizarrement moduls, qu'ils frapprent
Andr. Et il ne fut pas le seul  tre frapp. Il vit fort distinctement
le grand monsieur  lunettes qui parlait  Verminet, tressaillir et
regarder vivement autour de lui.

Mais le jeune peintre n'attacha aucune importance  cette particularit,
et il avanait toujours, dissimul par un flot de passants, quand les
trois interlocuteurs brusquement se sparrent.

L'homme aux lunettes entra dans la maison; Verminet et l'homme aux
manires distingues s'loignrent dans la direction des Halles.

Andr eut dix secondes d'hsitation. Que faire? Devait-il tcher de
savoir qui taient ces deux inconnus?... Il apercevait sous la porte du
placeur un marchand de marrons qui pourrait peut-tre lui donner des
renseignements.

--Non, se dit-il, ce marchand sera toujours l, tandis que je ne saurais
o rejoindre Verminet et son compagnon.

Il s'lana donc sur leurs traces.

Ils ne le conduisirent pas loin. Ils traversrent l'obscur passage de la
Reine-de-Hongrie, tournrent  droite dans la rue Montmartre et
entrrent dans une maison de belle apparence.

Mais comment savoir qui ils allaient visiter?... Le plus naf fileur
n'et pas t embarrass, Andr l'tait extrmement lorsque, s'tant
approch, il distingua au fond du vestibule, sur une plaque de marbre,
ces mots: _Bureaux au premier_.

Ce fut un trait de lumire.

--Eh!... pensa-t-il, c'est ici que demeure le banquier... Martin-Rigal.

Il entra  son tour, questionna la concierge: il ne s'tait pas tromp.

--Dcidment, se dit-il, j'ai de la chance, et si mon petit marchand
peut m'apprendre qui sont ces deux inconnus, j'aurai fait une bonne
campagne. Pourvu qu'il ne soit pas parti...

Non seulement il ne s'tait pas loign, mais il y avait deux marchands
pour un prs du rchaud, deux jeunes drles en blouse, la casquette sur
l'oreille, qui discutaient avec tant d'animation, qu'ils ne remarqurent
pas Andr quand il vint se placer tout prs d'eux.

Ces messieurs dbattaient un march.

--C'est assez me lanterner comme cela, disait l'un. J'ai dit mon dernier
mot  ton pre... Vous voulez ma place et mon rchaud... c'est deux cent
cinquante francs.

--Le vieux ne donnera pas plus de deux cent francs.

--Alors, il peut se fouiller!... deux cents francs, une place de cent
sous par jour!... il n'est pas chien! Et j'ai fait des journes de plus
de dix francs, foi de Toto-Chupin.

Toto-Chupin!... le nom plut  Andr, et c'est  celui qui le portait
qu'il s'adressa.

--Mon ami, lui demanda-t-il, vous tiez l, tout  l'heure; avez-vous vu
descendre de cette maison, et causer un instant sur la porte trois
messieurs?...

Le jeune drle commena par toiser de l'air le plus insolent ce
questionneur qui osait l'interrompre, puis, d'un ton brutal:

--Qu'est-ce que cela peut vous faire,  vous? dit-il... Passez donc
votre chemin.

Andr n'avait pas tudi les gens de bourse, mais il avait observ et
d'un peu plus prs qu'il n'et voulu, jadis, cette engeance parisienne
dont Toto-Chupin tait un agrable spcimen; il en connaissait la langue
et les moeurs...

--Rponds toujours, insista-t-il, a ne t'corchera pas la bouche.

--Eh bien!... oui, je les ai vus... aprs!...

--Aprs?... il y a que je voudrais bien connatre leurs noms, les
connatrais-tu par hasard?...

Toto-Chupin avait soulev sa casquette pour se gratter la tte, ce qui
est sa faon de stipuler son intelligence, et tout en bouriffant ses
vilains cheveux jauntres, il guignait Andr, l'examinant curieusement,
le soupesant, pour ainsi dire, l'valuant...

--Et si je les connaissais, ces hommes, rpondit-il enfin, si je vous
disais leurs noms!... Que me donneriez-vous?

--Dix sous.

Le mauvais drle gonfla tant qu'il put une de ses joues, et appliqua
dessus un bruyant coup de poing, ce qui est l'expression superlative de
son ironie et de son ddain.

--Prenez garde de casser vos bretelles! s'cria-t-il, avec un
inexprimable accent. Dix sous!... Oh! l! l!... Voulez-vous que je vous
les prte?

Andr haussa tranquillement les paules.

--Pensais-tu donc, fit-il que j'allais t'offrir vingt mille livres de
rentes?...

A sa grande surprise, Toto clata de rire.

--Gagn!... dit-il. J'avais pari avec moi que vous n'tiez pas un
cocods, j'ai gagn!... Je me dois un canon...

--Et  quoi reconnais-tu cela?...

--Tiens!... Un cocods m'aurait offert cent sous; j'aurais demand vingt
francs, il en aurait aboul dix, autant de francs que vous de sous.

Le peintre ne put dissimuler un sourire.

--Tandis que vous, poursuivit Toto, on ne vous fait pas voir le tour...

Il s'interrompit, et la contraction de ses lvres et de son front
trahissait l'effort de sa pense.

Matre Toto-Chupin tait fort perplexe. Ces noms, il les savait;
devait-il les dire? Son flair exerc reconnaissait un ennemi. Ce n'est
point aux marchands de marrons que les gens bien intentionns
s'adressent pour obtenir des renseignements. Parler, c'tait, selon
toute probabilit, causer quelque prjudice  B. Mascarot ou aux siens,
 Beaumarchef ou au doux Tantaine.

C'est l ce qui dcida Chupin.

--Bast!... fit-il, je vais vous les dire ces noms!... Gardez vos dix
sous... Je vous les dirai  l'oeil, parce que vous me plaisez, foi de
Toto. Le grand sec, c'est le patron, le papa Mascarot, quoi!... L'autre,
le gros pre, c'est son ami, le docteur Hortebize. Quand au troisime...
attendez donc que je cherche...

--Oh!... celui-l, je le connais, il s'appelle Verminet.

--Vous y tes!...

Andr tait tellement enchant de Chupin, qu'il tira de se poche et jeta
sur le couvercle du fourneau une pice de cinq francs, en disant:

--Tiens!... voil pour ta peine.

C'est avec une grimace et un geste de singe que le garnement ramassa la
pice.

--Merci! mon prince, fit-il.

Il allait ajouter quelque plaisanterie, quand aprs un coup d'oeil
jet dans la rue, tout  coup sa physionomie prit une expression
srieuse et inquite, et il arrta sur le jeune peintre un regard
singulier.

--Qu'y a-t-il? demanda Andr, qui surprit ce regard.

--Rien, rpondit Toto, oh!... rien du tout. Seulement, tenez, vous avez
l'air bon enfant, vous, et pas fier... Eh bien!... moi,  votre place,
je me mfierais.

--Et de quoi, bon Dieu!...

[Illustration:--Dix sous? voulez-vous que je vous les prte?]

--Dame!... je ne sais pas moi!... C'est une ide que j'ai, comme cela,
qu'on voudrait vous faire chanter... Mais en voil assez, pas vrai!...

Il tourna le dos, sur ces derniers mots prononcs d'un ton rogue, et
reprit avec son acheteur la discussion du march.

Le jeune peintre avait grand'peine  cacher son profond bahissement.

Il comprenait bien que cet affreux drle devait savoir quantit de
choses qui lui seraient prodigieusement utiles, mais il comprenait aussi
que pour le moment il tait rsolu  se taire, et que ce serait folie
que d'essayer seulement de lui tirer un mot.

Il pensa que mieux valait en rester l pour le moment et revenir le
lendemain. N'tait-il pas certain de toujours retrouver le jeune drle,
alors mme qu'il faudrait le faire rechercher pas son successeur?

D'ailleurs, l'heure de son rendez-vous avec M. de Breulh approchait.

--Au revoir, Toto-Chupin,  une autre fois.

Un fiacre vide passait, Andr y monta, ordonnant au cocher de le
conduire au rond-point des Champs-lyses.

S'il ne donnait pas l'adresse du caf o il devait se rencontrer avec M.
de Breulh-Faverlay, c'est que, selon le conseil de Toto, il se dfiait.
Oui, il se dfiait extrmement.

Il se souvenait de ces deux coups de sifflet singuliers qui avaient fait
tressaillir Mascarot et dcid la rupture de la confrence... Il se
rappelait que c'tait aprs un coup d'oeil dans la rue que
Toto-Chupin, devenu subitement soucieux, l'avait engag  se dfier.

--Morbleu! s'cria-t-il, soudainement illumin par le souvenir d'une
histoire qu'il avait entendue conter autrefois, je comprends: on me
suit.

La secousse qu'il ressentait de cette dcouverte si extraordinaire tait
trop violente pour qu'il songet, sur le moment,  en tirer les
dductions logiques et les dernires consquences.

--Je chercherai plus tard, se dit-il, et je trouverai. L'important, pour
le moment, est de drouter les poursuites.

Il abaissa une des glaces du devant de la voiture, et tira le cocher par
son manteau pour appeler son attention.

Quand cet homme se fut retourn et pench vers lui:

--coutez-moi attentivement, dit-il, et sans arrter.

--J'coute, bourgeois.

--D'abord, je vais vous payer votre course cinq francs, et d'avance. Les
voici. Prenez-les. Ce sera autant de fait.

--Mais, bourgeois...

--Maintenant, mon brave, au lieu du remonter les Champs-lyses, ce qui
est le chemin pour me conduire o je vous ai dit, vous allez me faire le
plaisir de prendre par la rue Royale et le faubourg Saint-Honor. Vous
marcherez le plus vite possible jusqu' la rue de Matignon, dans
laquelle vous tournerez... seulement, en tournant cette rue, retenez vos
chevaux pendant une demi-minute, vous repartirez ensuite  fond de
train... Et une fois aux Champs-lyses, vous irez o vous voudrez, je
ne serai plus dans la voiture.

Le cocher eut un petit sifflement qui voulait tre malicieux.

--Connu!... fit-il. Vous tes fil et vous voulez faire perdre votre
piste.

--Il y a quelque chose comme cela.

--Alors, bourgeois, attention au commandement: ne sautez qu'aprs le
tournant parce que je tournerai court. Et surtout ne sautez pas du ct
du trottoir... La chausse est moins dangereuse, si on manque son coup.

Ce cocher intelligent tait adroit aussi.

Aussi  la rue de Matignon, il prit si bien ses mesures, qu'Andr put
sauter sans se faire le moindre mal et eut le temps de se prcipiter
dans l'alle obscure d'une maison, avant que personne et tourn la rue.

--Comme cela, pensait-il, je vais bien voir si je suis fil, et par
qui.

Mais c'est vainement que le jeune peintre embusqu derrire la porte de
l'alle, l'oeil et l'oreille au guet, attendit.

Aprs cinq minutes qui lui semblrent ternelles, rien encore n'avait
paru, ni voiture, ni piton, justifiant ses prsomptions.

--Me serais-je effray  tort! pensait-il. Non, ce n'est pas supposable,
le hasard n'a pas de telles concidences.

La nuit venait, plus d'un quart d'heure s'tait coul, Andr se dcida,
non sans un violent dpit,  abandonner son poste pour rejoindre M. de
Breulh.

Car avec toutes ces ides, pensait-il, je suis sr que je me fais
attendre.

Il avait, en cela, grandement raison.

En approchant de ce petit caf des Champs-lyses, choisi pour les
rendez-vous, il reconnut, stationnant le long de la contre-alle, le
coup de M. de Breulh-Faverlay, et un peu plus loin, le gentilhomme
faisait les cent pas en fumant un cigare.

Au mme moment, M. Breulh, de son ct l'aperut.

--Arrivez donc, paresseux! lui cria-t-il en s'avanant rapidement, la
main tendue. Savez-vous que voici vingt bonnes minutes que vous me
condamnez au pied de grue.

Le jeune peintre voulut s'excuser, mais le gentilhomme l'arrta.

--Parbleu!... fit-il d'un ton le plus amical, je devine bien qu'il a
fallu pour vous retenir quelque motif trs grave. Seulement, vous
l'avouerai-je, mon cher ami, je commenais  n'tre plus fort rassur.

--Vous tiez inquiet, monsieur?

--Pour vous..., oui. Rappelez-vous donc mes recommandations de l'autre
soir. M. Henri de Croisenois est un insigne gredin.

Andr se taisait, M. de Breulh lui prit familirement le bras.

--Promenons-nous, fit-il, cela vaut mieux que d'aller nous attabler dans
le caf.

--Oui, en effet..., marchons!...

--Je veux dire, poursuivit le gentilhomme, que je crois ce misrable
marquis capable de tout... Ah! vous aviez devin du premier coup. On lui
voit en perspective un hritage trs considrable, celui de son frre
Georges, il en parle sans cesse... Ce n'est qu'un leurre  cranciers.
Il y a longtemps qu'il en a mang le fonds et le trfonds de cet
hritage... Un homme ainsi accul est terriblement dangereux!...

--Ah!... je ne le crains pas.

--Mais moi je craignais pour vous, ami Andr... Ce qui me rassurait
pourtant, c'est que le misrable ne vous connat pas.

Le jeune peintre hocha la tte.

--Non-seulement le misrable me connat, rpondit-il, mais il doit
souponner mes desseins.

M. de Breulh, sur ces mots, s'arrta court.

--Impossible!... fit-il.

--Cependant, aujourd'hui, toute la journe, j'ai t suivi. Je n'en ai
pas la preuve matrielle, mais j'en mettrais la main au feu... Jugez-en.

Et sans attendre une rponse, Andr raconta brivement, mais de la faon
la plus claire, tous les incidents de sa journe.

Lorsqu'il eut termin:

--Vous avez raison, approuva M. de Breulh d'une voix grave, vous tes
sur la piste des ignobles sclrats qui prtendent exploiter le comte et
la comtesse de Mussidan, mais ils le savent et leurs prcautions sont
prises. Oui, vous avez t suivi, n'en doutez pas, et dsormais vous ne
ferez pas un pas sans tre environn d'espions. A cette heure mme, je
suis sr qu'il y a ici prs, une paire d'yeux qui nous observent...

Il regardait autour de lui, en parlant ainsi; mais il faisait dj
sombre, il ne vit rien.

--Pour ce soir, du moins, reprit-il, riant tout bas de l'ide qui lui
venait, nous fausserons compagnie  vos observateurs, et si nous dnons
ensemble, ils ne sauront certes pas o... Venez vite...

Sur le sige du coup, le cocher dormait. M. de Breulh l'veilla et lui
donna ses ordres  voix basse.

--Vous allez voir, dit-il ensuite  son compagnon, en prenant place prs
de lui dans la voiture.

A la foudroyante rapidit du cheval, lanc dans la direction de l'avenue
de l'Impratrice, Andr ne pouvait pas ne pas comprendre.

--Que pensez-vous de l'expdient? disait gaiement M. de Breulh. Nous
allons nous promener de ce train pendant une heure, et nous reviendrons
par l'avenue de Saint-Ouen et la rue de Clichy. Au coin de la chausse
d'Antin on nous arrte, nous descendons lestement et nous sommes
libres... Ceux qui nous suivraient, auraient de bonnes jambes.

Tout se passa bien ainsi. Seulement, au moment o M. de Breulh sautait
rapidement  terre, il vit comme une ombre se dtacher de la caisse de
la voiture, s'enfuir et se perdre dans la foule du boulevard.

--Morbleu!... il y avait un homme l! s'cria-t-il. J'ai cru dpister
l'espion, je l'ai simplement promen.

Et aussitt, voulant en avoir le coeur net, il retira ses gants et
alla palper successivement l'essieu et les ressorts du coup.

--Plus de doute, dit-il  Andr; touchez, le fer est encore chaud; le
gredin avait les jambes passes ici, et se tenait l.

Le jeune peintre ne rpondit pas, mais sa dconvenue de tantt lui fut
explique. Pendant qu'il se prcipitait dans l'alle, l'homme qui le
suivait tait emport par le fiacre.

Cette aventure attrista le dner, et ds six heures Andr demanda la
permission de se retirer. Il tait cras de fatigue.




XXVI


Mme la vicomtesse de Bois-d'Ardon dcrivait assez exactement la
situation des matres de l'htel de Mussidan, lorsque, dans le
purgatoire de Van Klopen, elle disait  Andr:

Le malheur a rapproch le comte et la comtesse, et Sabine ayant jug
que son devoir est de sauver l'honneur de la famille, Sabine est sublime
d'abngation.

M. et Mme de Mussidan, en effet, avaient compris que leurs haines
devaient s'effacer devant le pril terrible, et que ce n'tait pas trop
de leurs efforts runis pour essayer de rsister aux ignobles sclrats
qui les tenaient comme sous le couteau.

Malheureusement ce rapprochement n'avait pas eu lieu ds le premier
jour. Aprs la menaante dmarche du souriant Hortebize, et lorsqu'elle
se fut assure que toutes ses lettres lui avaient t soustraites, la
premire pense de Mme Diane n'avait pas t, il s'en faut, de tout
confesser  son mari.

Cette correspondance compromettait le duc de Champdoce pour le moins
autant qu'elle, c'est  Norbert qu'elle demanda secours.

Mais ses esprances furent dues.

Sa premire lettre resta sans rponse. Elle en crivit une seconde: mme
silence.

Enfin, dans une troisime lettre, elle s'abandonna, et, sans exposer
tout  fait la situation, elle sut en dire assez pour que le duc pt
comprendre de quel vol elle avait t victime et l'horreur du pril qui
menaait Sabine.

Cette troisime lettre lui fut apporte par un valet du pied, ouverte,
sous enveloppe.

Le duc, certainement l'avait lue. En travers, il avait crit:

Les armes que vous gardiez contre moi se tournent contre vous. Dieu est
juste.

Mme Diane pensa devenir folle en lisant ces deux lignes.

Il lui sembla que c'tait une prophtie inspire par le ciel mme, qui
lui annonait les plus effroyables malheurs, qu'il lui fallait enfin
expier les crimes de sa vie, et que l'heure du chtiment tait venue.

Pour la premire fois, cette me de marbre connut le remords.

Elle pria et elle pleura.

Pauvre folle!... Elle supplia Dieu d'effacer ce pass terrible, comme si
toute la puissance de Dieu pouvait faire que ce qui a t fait ne soit
pas!...

Alors elle vit bien que tout tait perdu, et qu'il fallait qu'elle
s'adresst  son mari, si elle ne voulait pas qu'une copie des lettres
qui lui avaient t enleves, lui ft adresse.

Ce fut un soir, dans le petit salon qui prcdait la chambre de Sabine,
encore bien malade, que la comtesse de Mussidan avoua  son mari ce
qu'on exigeait d'elle, et l'pouvantable pril qui la menaait.

Hlas!... il fallut bien qu'elle parlt de ces lettres fatales et de ce
qu'elles contenaient. Elle le fit avec cette merveilleuse adresse des
femmes, qui savent sans mentir ne pas dire la vrit.

Mais elle ne put pas ne pas dire comment elle se trouvait mle  la
mort du vieux duc de Champdoce, et  la disparition mystrieuse de
Georges de Croisenois...

Le comte coutait frapp de stupeur.

Si habilement que fussent prsents les faits, ils restaient encore si
odieux, que son imagination en tait pouvante.

Il observait la comtesse, et il se demandait comment ces traits si beaux
encore, tant de dlicatesse fminine, pouvaient dissimuler tant de
perversit, tant de sclratesse.

Il voquait ses souvenirs de Sauvebourg, et il revoyait Diane telle
qu'elle tait quand il l'avait connue et aime. Combien elle semblait
pure et candide alors, quelle douceur anglique dans ses regards... et
cependant dj, elle avait conseill un parricide!...

Mais une autre circonstance frappait M. de Mussidan.

Il avait t jusqu'alors persuad que Diane, avant son mariage, et
encore aprs, hlas! avait t la matresse de Norbert de Champdoce.

Cependant voici que la comtesse niait cela, qu'elle le niait absolument
et de toute son nergie,  un moment o elle en tait rduite  soulever
les derniers voiles de sa vie...

Et lui qui doutait de sa paternit!... Aurait-il donc  se reprocher
comme un crime son indiffrence pour Sabine!...

D'ailleurs, il ne pronona pas un mot. Il se leva lorsque la comtesse
eut termin, et il sortit en chancelant comme un homme ivre.

Elle l'entendit seulement murmurer:

--Que devenir?... Que faire?...

Le malheur est que M. de Mussidan n'avait pas t seul  recueillir les
lamentables aveux de sa femme.

Le comte et la comtesse croyaient leur fille endormie; elle ne dormait
pas. Ils croyaient son cerveau troubl par les hallucinations de la
fivre nerveuse qui avait mis ses jours en danger, et jamais sa raison
n'avait t plus nette.

C'taient eux qui la veillaient, car ils avaient redout les
indiscrtions de son dlire, la fidle Modeste tait alle se reposer,
et ils avaient laiss la porte de la chambre de Sabine ouverte, pour
rpondre si elle appelait, pour accourir si le mal lui arrachait un
gmissement.

Oui, ils avaient commis cette imprudence, la porte qui donnait du petit
salon dans la chambre tait reste ouverte, et des mots terribles:
ruine... dshonneur... infamie... dsespoir... fin de tout... taient
arrivs jusqu' Sabine.

D'abord elle avaient dout. N'tait-ce pas le dlire encore?... Elle
avait fait un effort pour secouer cet odieux cauchemar.

Mais bientt elle dut se rendre  l'vidence. Ce qu'elle avait pris pour
un rve sinistre, c'tait bien la ralit.

Dresse sur son lit, palpitante d'horreur, le front moite d'une sueur
glace, elle avait prt l'oreille et entendu...

Sans doute bien des mots, des phrases entires lui avaient chapp, mais
elle n'avait pu se mprendre au sens gnral.

La conclusion, d'ailleurs, n'tait que trop claire. Les crimes de sa
mre allaient tre divulgus, punis, c'en serait fait de l'honneur du
nom, si elle, Sabine, ne consentait pas  pouser cet homme qu'elle ne
connaissait pas, le marquis de Croisenois.

A cette pense, tout son tre se rvoltait. Pourtant, elle n'hsita pas.
Le devoir parlait. Elle se jura qu'elle se dvouerait.

Le supplice, elle le sentait, ne serait pas long. Arracher de son
coeur son amour pour Andr, c'tait s'arracher la vie mme... Elle se
dit qu'elle trouverait assez de courage pour vivre jusqu' ce que tout
ft sauv... il le fallait. Aprs, elle aurait le droit d'accepter le
repos et l'oubli de la tombe.

Mais la chair faillit trahir l'nergie de son me. La fivre la reprit
dans la nuit, et une rechute mit sa vie en pril.

Elle fut encore sauve, et lorsqu'elle revint  elle sa rsolution
n'avait ni chang ni faibli. Son premier acte, ds qu'elle ressaisit la
libert de son esprit, fut d'crire  Andr cette lettre d'adieux qui
avait rendu comme fou le malheureux artiste.

Puis, comme elle craignait que son pre au dsespoir ne se portt 
quelque extrmit, elle lui avoua qu'elle savait tout.

--Du reste, ajoutait-elle, il ne fallait pas se dsoler, elle n'avait
jamais aim M. de Breulh, et elle tait prte  pouser le marquis de
Croisenois; ce ne serait pas, affirmait-elle, un grand sacrifice.

M. de Mussidan fut-il dupe de ce gnreux mensonge?... Il est certain
que non.

D'ailleurs, l'ide que le bonheur, la vie, la personne de sa fille
seraient la ranon de son honneur en danger lui tait insupportable.

Seul, il n'et pas hsit  braver les consquences du meurtre de
Montlouis.

Mais pouvait-il hasarder la divulgation du secret de la duchesse?...

Certainement la prescription tait acquise, mais n'y aurait-il pas une
enqute? Henri de Croisenois ne manquerait pas de la demander, et il
l'obtiendrait, pour la constatation lgale de la mort de Georges.

Quel scandale alors, quelle clameur dans le public!...

Devant sa femme et sa fille, il reconnaissait la ncessit de la
soumission, il paraissait se rsigner, mais en ralit il ne pouvait,
non, il ne pouvait prendre sur lui de se soumettre  cette ignoble
oppression.

[Illustration:--Pardon, Octave! pardon, je suis une malheureuse.]

Le temps passait, cependant, et les misrables ne donnaient plus signe
de vie; le docteur mme paraissait plus. Que signifiait ce silence? Il
y avait des moments o la comtesse se prenait presque  esprer.

--Nous oublieraient-ils? pensait-elle; seraient-ils tombs pour quelque
mfait sous la main de la justice?...

Non, ils n'taient pas oublis.

L'honorable placeur ne perdait pas de vue aucune des cases de ce vaste
chiquier o il jouait sa dernire partie, et c'est avec une admirable
prcision et juste au moment opportun qu'il mettait ses pices en
mouvement.

Tout tait combin pour le succs de l'affaire de Champdoce, pour
substituer Paul au vritable enfant du duc, toutes les prcautions que
peuvent suggrer la prvoyance et la prudence humaines avaient t
prises...

B. Mascarot se retourna vers Croisenois, vers le comte et la comtesse de
Mussidan ngligs en apparence pendant une semaine.

De ce ct, l'opration tait double.

Tout d'abord, il fallait arracher au comte et  la comtesse leur
consentement au mariage de Croisenois et de Sabine.

En second lieu, il s'agissait de contraindre Croisenois  lancer et 
bien lancer cette fameuse socit industrielle destine  masquer les
pratiques de chantage de B. Mascarot et de ses associs.

Avant tout, une dmarche dcisive prs de M. de Mussidan tait
indispensable...

Le bon pre Tantaine fut mis en campagne.

Pour une mission de l'importance de celle dont on le chargeait, prs de
telles personnes, tout autre que le doux pre Tantaine et jug
indispensable de faire un peu de toilette, de cirer  tout le moins ses
bottes cules, et de promener la brosse sur sa redingote crasseuse.

Mais le bonhomme a d'inbranlables principes, qu'il a plus d'une fois
exposs au trop coquet Beaumarchef: il ddaigne ce qu'il appelle les
simagres, et prtend que l'habit ne fait pas le moine.

On l'a souvent entendu dclarer qu'il ne quitte jamais un vtement le
premier, et quand on l'examine on reconnat qu'il doit dire vrai.

Il tient  ses guenilles autant qu' sa peau mme. Il dit qu'en en
changeant, il dguiserait sa personnalit. Il sait ce qu'il est, avec
ses loques, il ignore ce qu'il serait sous des vtements neufs.

C'est pourquoi, lorsque sur les onze heures du matin, les domestiques de
l'htel de Mussidan virent entrer dans le vestibule ce grand vieux
sordide et malpropre, qui demandait  parler au comte ou  la comtesse,
ils n'hsitrent pas  lui rpondre que Monsieur et Madame venaient de
sortir pour plusieurs annes.

La plaisanterie ne parut aucunement dconcerter le bonhomme.

Sans quitter son air humble et timide, il insista, se recommandant de
son patron, le placeur de la rue Montorgueil. Puis, tirant de sa poche
une carte de B. Mascarot, il conjura ces bons messieurs de la faire
passer  leurs matres, affirmant que ds qu'ils la verraient ils
donneraient l'ordre de l'introduire.

L'influence du nom de l'honorable placeur tait grande, et cependant les
valets hsitaient quand le beau Florestan survenant se chargea de la
commission, sous ce prtexte qu'un homme en vaut bien un autre.

Le comte de Mussidan venait de se mettre  table pour djeuner avec la
comtesse, lorsque Florestan lui apporta la carte du placeur de la rue
Montorgueil.

En lisant ce nom de B. Mascarot, qui tait rest grav dans sa mmoire,
le comte devint plus blanc que sa chemise, et son estomac se serra si
violemment, qu'il lui fallut un effort pour avaler la bouche qu'il
mchait.

--Conduisez ce... monsieur  la bibliothque, et dites-lui que je l'y
rejoindrai ds que j'aurai djeun.

Florestan sorti, M. de Mussidan fit passer la carte  sa femme, avec ce
seul mot: Voyez!...

Mais la comtesse, qui tait plus ple qu'une morte, et comme anantie,
ne releva pas la tte pour regarder.

--J'avais devin!... balbutia-t-elle.

--Eh bien!... oui, reprit le comte, l'chance est arrive!... Voici la
fin de tout! Ce nom, sur ce carr de papier, c'est la signification de
l'arrt fatal.

Il se leva avec un tel mouvement de rage que tout ce qui se trouvait sur
la table fut renvers.

--Et ne pouvoir rien contre ces vils sclrats!... s'cria-t-il,
rien!... Se sentir craser et n'oser pas jeter un cri!... Subir les
derniers outrages et se taire!... C'est  devenir fou...

Il succombait  la violence de son motion; il s'affaissa sur une
chaise, le coude appuy sur le dossier, cachant sa figure entre ses
mains, sans doute pour cacher ses larmes... car il pleurait.

Le voyant ainsi dsespr, la comtesse se leva toute chancelante, vint
s'agenouiller  ses pieds, et prit une de ses mains qu'elle baisa.

--Pardon!... Octave, murmurait-elle, oh!... pardon!... Je suis une
malheureuse. Dieu n'est pas juste!... Seule, j'ai commis les crimes;
pourquoi ne suis-je pas seule punie!...

M. de Mussidan la repoussa sans colre.

Il souffrait tant, que l'ide ne pouvait lui venir d'adresser un
reproche  cette femme, la sienne, qui cependant avait fait de sa vie
une longue torture, qui tait la seule cause de cette suprme
catastrophe.

--Et Sabine, reprit-il, ma fille, une Mussidan, pouserait un de ces
ignobles et bas coquins!... Non, cela ne se peut!... Donner notre fille
pour nous sauver de l'infamie, serait une abominable lchet, un crime
plus odieux que tous les autres!...

Seule, Mlle de Mussidan paraissait garder son sang-froid. Ses
souffrances taient autrement affreuses que celles de ses parents, et
elle tait innocente, elle!... Mais elle avait l'hrosme du devoir, sa
physionomie restait calme.

--Eh! cher pre, fit-elle avec une gat navrante, en un pareil instant,
pourquoi dsesprer... Qui sait si M. de Croisenois ne sera pas un trs
bon mari!...

Le comte se retourna vers Sabine qu'il enveloppa d'un regard brlant de
tendresse et de reconnaissance.

--Chre fille!... murmura-t-il, d'un ton attendri, chre bien-aime
Sabine!...

L'exemple de tant de dvouement le rappelait  lui-mme; il se leva:

--Rsignons-nous, fit-il... en apparence du moins. Nous avons tout 
esprer du temps... attendons. Laissons aller les choses!... A la porte
de la mairie, nous verrons!...

Ainsi le pre et l'amant se rencontraient dans une pense commune. Ce
que disait l le comte, Andr l'avait dit...

Cette rsolution rendit  M. de Mussidan toute sa fermet. Il s'approcha
de la table, se versa un grand verre d'eau qu'il avala d'un trait, et
sortit en murmurant:

--Allons!... du courage!...




XXVII


Cette scne si dsolante, le doux pre Tantaine la devinait ou  peu
prs. Il ne trouvait donc point surprenant qu'on le fit attendre; il ne
s'en formalisait pas.

Florestan l'avait conduit dans cette vaste et belle bibliothque ou B.
Mascarot avait t reu, et pour tuer le temps, il y inventoriait toutes
choses, les meubles svres et de haut style, les lourdes tentures, les
livres dont les reliures, chefs-d'oeuvre d'un ouvrier de Londres,
resplendissaient, les bronzes qui chargeaient les consoles, enfin toutes
les superfluits d'un luxe d'ancienne date dj et du meilleur got.

--Eh! eh!... murmurait-il, en essayant l'lasticit des fauteuils, on
est bien ici, trs bien; et quand les affaires seront finies, je ne dis
pas que je ne m'arrangerai pas un nid semblable! Je suis sr que
Flavie...

Un bruit de pas dans le corridor coupa net ce monologue, et le bonhomme
se dressa brusquement.

La porte s'ouvrit; M. de Mussidan parut, extrmement ple, mais calme et
digne.

Le doux pre Tantaine aussitt s'inclina jusqu' terre, les coudes en
dehors, serrant  deux mains contre sa poitrine son chapeau pel et
ramolli par bien des annes de service.

--Monsieur le comte, balbutiait-il, le plus humble de vos serviteurs...

Mais le comte demeurait comme ptrifi sur le seuil.

--Pardon!... interrompit-il, c'est bien vous qui m'avez fait remettre
cette carte en sollicitant un moment d'entretien?...

--J'ai eu cet honneur.

--Cependant, vous n'tes pas celui dont je lis le nom sur cette carte.

--Il est vrai... je ne suis pas M. Mascarot. Si j'ai pris la libert de
me servir de ce nom respectable, pour arriver jusqu' monsieur le comte,
c'est que le mien ne lui et rien appris. Je me nomme Tantaine, Adrien
Tantaine, clerc d'huissier de mon tat.

C'est avec une surprise profonde que M. de Mussidan toisait le grand
vieux si dlabr. L'expression niaise de sa physionomie, son sourire
doucetre, son humilit inquitaient; on sentait que se fier  cette
bonace serait folie.

--Or, reprit le bonhomme, je viens pour l'affaire que monsieur le comte
sait bien. Il est urgent d'en finir et d'changer les paroles.

changer les paroles!... Il disait cela simplement, comme une chose
parfaitement naturelle!...

Le comte, cependant, entra, refermant  cl sur lui la porte de la
bibliothque.

L'ignoble du personnage lui rendait plus pnible encore, et plus
douloureuse une humiliation presque intolrable.

--Je vous comprends, reprit M. de Mussidan. Mais pourquoi est-ce vous
qui venez, et non pas l'autre... celui que j'ai vu dj?

--Il devait venir, c'tait entendu, puis au dernier moment, il a refus.

--Ah!...

--C'est comme cela. Il a eu peur. Mascarot a encore beaucoup de choses 
perdre, tandis que moi!...

Sur ce: moi, il s'arrta court, et cartant les pans de sa crasseuse
redingote, il fit sur lui mme un tour complet, afin de bien montrer
toute l'horreur de son costume.

--Ce que j'ai sur le dos, est tout ce que j'ai  perdre.

Il disait cela d'un ton enjou qui devait faire frissonner.

--Ainsi, fit le comte, je puis traiter avec vous?

--Parfaitement... d'autant mieux que je ne suis pas un intermdiaire,
moi, je suis propritaire des documents.

--Comment, c'est vous qui...?

Le bonhomme s'inclina de l'air le plus modeste.

--C'est moi, oui, monsieur le comte, rpondit-il, qui possde les
feuillets arrachs au journal de M. de Clinchan, et aussi, pourquoi ne
pas l'avouer? toute la correspondance de Mme de Mussidan. Si, pour
commencer, j'avais divis l'opration, c'est qu'il n'est pas prudent de
mettre tous ses oeufs dans le mme panier... Mais maintenant que
monsieur le comte et madame la comtesse sont d'accord, nous pouvons, je
crois, joindre les causes, comme on dit au palais...

--Soit!... rpondit le comte, sans prendre la peine de cacher son
dgot, asseyez-vous.

Qu'on le mprise autant qu'il le mrite, c'est ce dont le doux pre
Tantaine se soucie comme de Collin-Tampon. Mais il ne supporte pas qu'on
lui tmoigne le mpris qu'on ressent. Beaucoup d'hommes sont ainsi...

Son irritation se traduisit par un changement de faons si soudain que
le comte en fut stupfait. Toute son humilit disparut.

--Je serai bref, fit-il d'un ton tranchant. Avez-vous l'intention,
monsieur le comte, de dposer une plainte au parquet? C'est votre droit.
Le chantage est un dlit, nous serons certes poursuivis...

--J'ai dj dit que je ne porterais pas de plainte.

--Nous transigeons, alors?

--La transaction est  discuter...

Le vieux clerc haussa ddaigneusement las paules.

--Avec nous, interrompit-il, on ne discute pas. Nous dictons les
conditions, et on les accepte ou on les repousse. C'est  prendre ou 
laisser...

Cela fut dit avec un accent de si rare impudence, qu'une fugitive
rougeur empourpra le front de M. de Mussidan, et qu'il balana s'il ne
jetterait pas le vil gredin par la fentre.

Mais il avait pris vis--vis de lui mme l'engagement de tout entendre.

--Dites toujours vos conditions, fit-il.

Le pre Tantaine sortit un portefeuille graisseux, et il en tira un
trait rdig  l'avance.

--Voici, pronona-t-il, notre dernier mot; je lis:

Le comte de Mussidan accorde la main de Mlle Sabine, sa fille  M.
le marquis de Croisenois; il donne 600,000 francs de dot, et s'engage 
faire clbrer le mariage dans les dlais de stricte rigueur.

Demain M. de Croisenois sera officiellement prsent  l'htel de
Mussidan et trs bien accueilli.

Dans quatre jours il sera invit  dner.

D'aujourd'hui en quinze, M. de Mussidan donnera une grande fte pour la
signature du contrat.

Les feuillets et la correspondance seront remis  M. de Mussidan au
sortir de la mairie......................

Le comte eut sur lui-mme assez de puissance pour subir, sans clater,
la lecture de ces incroyables conditions.

--Fort bien! fit-il froidement, et qui me dit que vous tiendrez vos
engagements, que les papiers me seront restitus?

Le vieux clerc eut un geste d'atroce commisration.

--Le simple bon sens, rpondit-il. Qu'aurons-nous  esprer de vous,
quand nous aurons votre fille et votre fortune?... Rien, n'est-ce
pas!...

A qui ft venu un mois plus tt, lui conter comme vrais les incidents
d'un complot pareil  celui dont il tait en ce moment la victime, M. de
Mussidan et rpondu par un sourire d'incrdulit.

L'homme est ainsi fait, qu'il refuse d'admettre les vnements qui
sortent du cercle de ses prvisions: cadre absurdement restreint, si on
le compare aux combinaisons infinies qui rsultent du jeu des intrts
et des passions.

Ainsi, M. de Mussidan tait absolument abasourdi de la logique si
impudente du vieux clerc d'huissier.

Que lui disait-il?

Qu'on le laisserait en repos quand on n'aurait plus rien  attendre de
lui.

Cela tombait sous le sens, l'vidence tait telle qu'elle valait les
plus fortes et les plus solides garanties.

Le comte cependant ne rpondit pas tout d'abord, et, pendant plus d'une
minute, il arpenta de long en long la bibliothque, tudiant  la
drobe son terrible interlocuteur, appliquant toute sa pntration 
chercher quelque dfaut  cette armure de cynisme et d'audace.

--Tenez, monsieur, pronona-t-il enfin d'un ton dlibr de l'homme dont
le parti est pris, je renonce  lutter. Vous me tenez... autant m'avouer
vaincu. Si exhorbitantes que soient vos conditions, je les accepte.

--A la bonne heure, murmura le doux Tantaine, voil qui est parler.

--Seulement, expliquons-nous franchement, sans rticences... Au point o
nous en sommes, nous ne pouvons plus esprer nous en imposer... Les
artifices sont donc inutiles.

--Oh!... absolument.

--Alors, reprit le comte, dont l'oeil brilla d'une lueur d'espoir,
pourquoi me parler encore d'accorder la main de ma fille  M. de
Croisenois? Le prtexte est dsormais inutile. Que voulez-vous, en
ralit? les six cent mille francs que je dois donner en signant le
contrat, n'est-ce pas? Eh bien!... prenez-les, et laissez-moi Sabine. Je
vous offre la dot sans la fille, c'est tout bnfice...

Il s'arrta, piant anxieusement l'effet de cette proposition. Il la
croyait irrsistible, il se trompait.

--Ce ne serait plus la mme chose, rpondit le bonhomme, notre but, de
cette faon ne serait pas rempli.

--Je puis sacrifier davantage. Accordez-moi un mois... En ce temps, je
me fais fort, le Crdit-Foncier et mes amis aidant, de runir un
million... je dis bien: un million!... cinquante mille livres de
rentes...

Mais l'normit de la somme ne parut produire aucune impression sur ce
vieux, d'apparence si minable, pourtant, qu'on lui eut donn deux sous
dans la rue.

--En vrit, fit-il, monsieur le comte m'afflige... J'ai cependant eu
l'honneur de lui dire que nos conditions sont dfinitives...
irrvocables...

Le pre Tantaine s'tait lev.

--Il serait sage, je crois, dit-il, de briser l cet entretien, qui
deviendrait peut-tre irritant. Tout est bien arrt, Monsieur le comte
accepte le trait, M. de Croisenois sera bien accueilli demain...

D'un signe de tte, M. de Mussidan rpondit: oui.

--Alors, ajouta le vieux clerc d'huissier, je puis me retirer. Que
monsieur le comte tienne ses engagements, nous tiendrons les ntres.

Il avait dj la main sur le bouton de la porte, quand le comte, d'un
geste, l'arrta.

--Un mot encore, fit-il; je puis rpondre de moi et de Mme de
Mussidan, de notre fille...

A cette objection, la physionomie du bon Tantaine changea brusquement.

--Je ne comprends pas!... pronona-t-il d'un ton indiquant au contraire
qu'il comprenait trs bien, je ne sais pas...

--Il se peut que ma fille repousse M. de Croisenois.

--Pourquoi?... le marquis est bien de sa personne, il est aimable,
spirituel...

--Si elle le repoussait cependant?

Le vieux clerc eut un joli geste de protestation.

--Oh!... fit-il, Mlle de Mussidan est une jeune personne trop bien
ne pour songer mme  discuter la volont de ses parents.

[Illustration: Le comte, d'un coup de pied, referma la porte.]

M. de Mussidan n'ignorait plus qu'il tait entour d'espions, mais il ne
pouvait souponner qu'on connt l'hroque dvouement de Sabine. Il
insista donc:

--Il faut tout prvoir, reprit-il, afin d'viter les malentendus. Ma
fille a toujours t fort libre, et son caractre est d'une rare
fermet. Elle devait pouser M. de Breulh-Faverlay, et il se peut...

--Eh bien!... interrompit durement le bonhomme, si Mlle de Mussidan
rsiste, vous me mnagerez un entretien de cinq minutes avec elle...
Aprs, elle acceptera, je vous en rponds.

--Qu'oseriez-vous donc dire  ma fille, monsieur!...

--Je lui dirais... Eh bien!... je lui dirais que si elle aime quelqu'un,
ce n'est pas  coup sr ce M. de Breulh.

Il voulut partir, s'chapper sur ces mots, mais le comte, d'un coup de
pied, referma violemment la porte dj entr'ouverte.

--Vous ne sortirez pas d'ici, s'cria-t-il, sans expliquer cette
rticence injurieuse. Que voulez-vous dire?...

Le doux pre Tantaine parut se consulter. Son impatience l'avait emport
au-del des limites qu'il s'tait fixes, et il se trouvait pris au
dpourvu.

--Mon Dieu!... rpondit-il en rajustant ses lunettes, je n'ai rien
prtendu dire que ce que j'ai dit... je n'avais assurment aucune
intention offensante...

Il s'interrompit, hsita, demeura dix secondes indcis, et enfin, d'un
ton de fine ironie, fort surprenant chez un homme de sa condition
apparente, il poursuivit:

--Je n'ignore pas qu'une noble hritire peut prendre, sans tre le
moindrement compromise, quantit de liberts dont la plus petite
perdrait de rputation sans retour la fille d'un bourgeois... Je suis
persuad que M. de Breulh savait trs bien que sa future passait toutes
ses aprs-midi seule, chez un jeune homme...

--Misrable!... s'cria le comte, ivre de douleur et de colre,
infme!... Tu mens.

M. de Mussidan avait eu un mouvement si menaant, que le doux pre
Tantaine fit un bond en arrire, sortant  demi certain revolver qui ne
le quittait jamais et qu'il avait si  propos montr  Perpignan.

--Doucement!... fit-il avec un sourire que son action rendait atroce,
doucement, s'il vous plat, monsieur le comte. Les injures et les coups
se paient  part!... Je ne mens pas, entendez-vous!... Quel intrt
aurais-je  mentir?... Je suis mieux inform que vous, voil tout!...
Dix fois j'ai eu l'honneur de voir Mlle Sabine entrer au numro... de
la rue de la Tour-d'Auvergne, jeter au concierge le nom de Andr,
artiste peintre, et s'lancer dans l'escalier, lgre comme un
oiseau!... Peut-tre ne s'est-il jamais rien pass de mal...

Le comte tait dans un tat  faire piti. Le sang affluait  sa gorge
et l'touffait. Machinalement il avait arrach sa cravate...

--Des preuves!... bgaya-t-il, des preuves!

Tout en parlant, le vieux clerc d'huissier avait manoeuvr si
habilement qu'il avait russi  placer entre le comte et lui, la large
table de la bibliothque.

Derrire ce rempart improvis, il se sentait plus  l'aise.

--Des preuves!... rpondit-il, je n'en ai pas sur moi, et il me faudrait
bien une huitaine de jours pour m'emparer de la correspondance de ces
deux jeunes gens... Ce serait long. Mais il y a un moyen fort simple de
s'assurer si je dis vrai ou non. Que demain, avant huit heures, monsieur
le comte se rende  l'adresse que je lui donne, et qu'il monte hardiment
 l'atelier de M. Andr. L, il trouvera, cach comme une statue de
Madone, derrire un rideau de serge verte, le portrait de Mlle
Sabine, un beau portrait, ma foi!... et qui ne s'est pas fait tout seul,
je suppose, ni sans modle...

Le comte sentit qu'il n'tait plus matre de soi, que sa tte s'garait.

--Sortez!... cria-t-il d'une voix rauque, sortez!

Le pre Tantaine ne se fit pas rpter l'injonction. Il courut  la
porte, qu'il ouvrit toute grande afin de bien assurer sa retraite.
Alors, d'une voix railleuse:

--Rappelez-vous l'adresse, monsieur le comte, dit-il, Andr, artiste
peintre, rue de la Tour-d'Auvergne, n.... avant huit heures.

Il vit,  cette suprme insulte, le comte se dresser et bondir jusqu'au
milieu de la pice, mais prestement il referma la porte et gagna
l'escalier.

--Par ma foi!... grommelait-il, a n'a pas t aussi dur que je me
l'imaginais. Le sujet, il est vrai, tait merveilleusement prpar.
Trouvez donc un homme dont la caractre, si solidement tremp qu'il
soit, rsiste  quinze jours de transes et d'angoisses.

Il arrivait au vestibule, sa physionomie avait reprit son expression
accoutume, et c'est avec le plus profond respect qu'il salua MM. les
valets de pied, et gagna la rue.

--Eh! eh! se disait-il, il me semble que je n'ai pas mal arrang cela...
M. de Mussidan rsistera-t-il  la tentation de vrifier mes
affirmations? Non, videmment. Voici donc Andr et le comte rapprochs
et rapprochs par moi. Qu'en rsultera-t-il?... N'ai-je pas t un peu
prompt?...

Tel tait l'effort de son esprit, qu'il s'arrta, tracassant ses
lunettes.

--Mais non, continua-t-il, en reprenant sa route, c'est bien dcidment
une bonne inspiration que j'ai eue!... Andr se sait surveill, cette
blague  tabac oublie par Florestan peut l'avoir clair... donc je ne
lui apprends rien de neuf. Tandis que, d'un autre ct, M. de Mussidan
acceptera presque volontiers le marquis de Croisenois pour gendre,
lorsqu'il sera sur que sa fille adore avait un amant... et quel amant!
un enfant trouv, encore plus ouvrier qu'artiste, un garon qu'elle ne
pouvait pouser en aucun cas, mme si...

Il disait cela, le doux Tantaine, ne doutant pas que Sabine ne fut la
matresse d'Andr. La pense d'un pur et noble amour comme celui des
deux jeunes gens, ne pouvait lui venir.

--D'ailleurs, poursuivait-il, qui peut calculer les rsultats de la
visite de M. de Mussidan  ce maudit peintre!... Il est terriblement
emport le gentilhomme, l'artiste est patient autant qu'une gupe... Un
mot en amne un autre... d'une injure  une voie de fait, il y a juste
la longueur du bras... S'ils allaient se prendre de querelle? Pourquoi
ne se battraient-ils pas en duel, pourquoi Andr ne serait-il pas
tu!...




XXVIII


Le vieux clerc d'huissier tait alors arriv au milieu des
Champs-lyses, et il tournait autour du cirque de l'Impratrice,
regardant de tous cts.

--Pourvu que Toto ne me fasse pas faux bond, grommelait-il!... Je
m'tais pourtant bien expliqu, en lui donnant rendez-vous prs du
cirque, ct de l grande alle entre midi et une heure.

Il commenait  tre inquiet, et plus mcontent encore, quand enfin il
aperut le garnement qu'il cherchait, non plus par comme au bal du
_Grand Turc_, de ce joli veston dont il tait si fier, mais vtu d'une
affreuse blouse toute rapice.

Il se tenait debout, prs d'un de ces jeux de dupe o,  tout coup l'on
gagne, et il tait en grande conversation avec le propritaire de ce
jeu.

--Toto!... appela de loin le bon Tantaine, h!... Chupin!...

Le jeune gredin entendit  coup sr, car il dtourna vivement la tte,
mais il ne bougea point pour si peu. L'entretien devait tre des plus
intressants.

Mais le bonhomme l'ayant bl de nouveau, et imprieusement cette fois,
il changea avec le propritaire du jeu la plus cordiale poigne de
main, et s'approcha enfin en rchignant.

--Voil une ide!... grognait-il en abordant le vieux clerc, vous
arrivez, je dois tout quitter!... tes-vous malade, pour crier ainsi? Il
faut le dire, on ira chercher le mdecin du bureau de bienfaisance!...

--Je suis trs press, Toto.

--Possible. Le facteur aussi est press, quand il est en retard. Moi
j'tais en affaires.

--Avec cet individu, l-bas?

--Mais oui!... Cet individu, comme vous dites, n'est pas si bte que
moi. Combien gagnez-vous par jour, papa?... Lui se fait de trente 
quarante francs tous les soirs de six heures  minuit, rien qu' crier:
Voil la partie!... choisissez vos lots!...  tout coup l'on gagne!...
C'est joli, hein, sans compter le plaisir de tirer les sous des
imbciles... Ah! voil un tat qui m'irait!... a vaut un peu mieux que
de s'tablir _camelot_, car il est permissionn de la prfecture, lui,
il paye patente comme un boutiquier. Mais patience!...

De la patience!... il en fallait certes en ce moment, au pre Tantaine.

--Je croyais, objecta-t-il, que tu devais t'associer avec ces deux
gentils garons  qui tu offrais de la bire, au Grand Turc.

A ce souvenir, Chupin eut le cri rauque du bless dont on froisse la
plaie mal cicatrise.

--M'associer!... s'cria-t-il d'un ton furieux, a ne serait pas 
faire!... Je ne les connais pas, les grands lches!...

--Tu as eu  te plaindre d'eux, mon pauvre Toto?...

--Oh! je ne me plains pas. Ils m'ont appris que c'est surtout avec les
amis qu'il faut ouvrir l'oeil; c'est bon, on l'ouvrira. Avant-hier
soir, me voyant sans dfiance, il m'ont entortill pour m'emmener dner,
ils m'ont fait boire jusqu' plus soif, et ensuite ils m'ont forc de
jouer  l'cart. Canailles!... J'avais beau tricher, je perdais
toujours. Ils m'ont gagn mon argent d'abord, et aprs ce que j'avais
sur le dos... Tout y a pass, depuis le chapeau jusqu'aux bottines. Nous
tions seuls dans le cabinet d'un marchand de vin, ils taient les plus
forts, j'tais ivre, j'ai t oblig de payer comptant. Ils m'ont
dpouill, quoi!... Et hier matin, je me suis rveill dans les fours 
pltre, vtu comme vous voyez!... Brigands!... Ils ont eu ma pelure,
mais moi j'aurai leur peau!...

Ce n'est pas sans peine que le vieux clerc d'huissier rprimait la plus
violente envie de rire.

--Je t'avais prdit quelque chose comme cela, fit-il gravement. Quand on
voit mauvaise compagnie, on finit mal... tu finiras mal, Chupin. Et en
attendant, te voil ruin.

--Oh!...  fond! Si vous voulez me prter cent sous, avec ce que j'ai en
poche, a me fera cinq francs. Heureusement, j'ai vu le patron hier, il
m'a permis de vendre le fourneau qu'il m'avait donn et le droit de
rester un an sous sa porte... Il est tout de mme bon enfant, m'sieu
Mascarot.

Le doux Tantaine allongea ddaigneusement les lvres.

--Bon enfant, rpondit-il, c'est selon. Tant qu'on lui rapporte et qu'on
ne lui demande rien, on est son ami. Si on a besoin d'un service par
exemple... bonsoir, plus personne.

Il tait si trange d'entendre dire du mal de l'honorable placeur par ce
bonhomme, son bras droit, que Chupin s'arrta stupfait.

--Ce n'est pas ce que vous chantiez autrefois, observa-t-il.

--Autrefois, je ne le connaissais pas. Mais maintenant qu'il me laisse
crever de faim lorsqu'il me doit sa fortune, je me dis: En voil assez.
Je puis te confier cela, Toto, tu es un garon discret, je n'attends
qu'une occasion pour quitter Mascarot et m'tablir  mon compte.

Toto, le garnement, redoutait le bon Tantaine parce qu'il tait pour lui
une forme des volonts du terrible patron. Mais il tenait en pitre
estime ses capacits; il les mesurait au rsultat, et le voyant si
misrable, il le jugeait mdiocrement intelligent.

--Travailler pour soi, pronona-t-il d'un ton qui trahissait d'amres
dceptions, c'est plus facile  dire qu' faire, j'en sais quelque
chose.

--Quoi!... tu aurais essay...

--De faire ma petite affaire tout seul?... Un peu, oui, papa. Mais que
je suis bte!... Vous le savez aussi bien que moi. Dites-donc que vous
n'avez pas cout quand vous tes venu l-bas pour Caroline. C'est gal,
on peut vous conter la chose. Donc, l'autre jour, tant encore bien mis,
je vois descendre d'un fiacre  stores baisss, une jeune dame toute
effarouche... Je la suis. Mon plan tait fait, je savais ce que
j'allais lui dire; ds qu'elle est rentre, je vais sonner  sa porte.
J'avais si bien calcul qu'elle chanterait que je n'aurais pas donn
pour quatre-vingt francs le petit billet de cent que je comptais lui
tirer. Une bonne m'ouvre, j'entre... quel guignon!... Je trouve un grand
brigand qui me tombe dessus  coups de pieds,  coups de poings, et qui,
finalement me jette dans l'escalier...

Il souleva sa casquette dont la visire tombait jusque sur ses yeux, et
montrant deux raflures encore sanguignolentes sur son front, il ajouta:

--Voil sa marque de fabrique.

Le vieux clerc d'huissier et le jeune gredin avaient remont, tout en
causant, la grande avenue des Champs-lyses, et ils se trouvaient alors
 la hauteur de la btisse de M. Gandelu, cette magnifique maison 
peine acheve, dont Andr avait entrepris les sculptures.

Le bon Tantaine se dirigea vers un banc plant juste en face.

--Asseyons-nous un moment, dit-il, je me sens horriblement fatigu.

Et lorsque Toto eut pris place prs de lui:

--Ton histoire, mon garon, reprit-il, prouve que tu manques
d'exprience. Or, j'en ai, moi. Chez Mascarot, c'est moi qui menais tout
sans en avoir l'air. Si je m'tablis, j'aurai voiture l'anne
prochaine. Une seule chose m'arrte, l'ge: je me fais vieux. Ainsi, en
ce moment, j'ai une affaire superbe,  moiti paye d'avance, et je vais
la lcher, il faudrait, pour la mener  bien, quelqu'un de jeune, de
leste, d'adroit!...

Chupin ouvrait des yeux immenses, o brillait la plus ardente cupidit.

--Est-ce que je ne pourrais pas tre votre associ, moi?...
demanda-t-il.

Le bonhomme branla la tte.

--Tu es bien jeune, rpondit-il, si je suis trop vieux. A ton ge, on a
bon coeur. Ne reculerais-tu pas dans les grandes occasions?... Puis,
on a sa conscience...

--Ah!... vous allez me la payer!... s'cria Toto. Une conscience!...
j'en ai une, mais comme vous, papa,  ressorts, a se dmonte, a se
plie, et a se met dans la poche quand on prend l'omnibus...

--Au fait... nous pourrions peut-tre nous entendre.

Le vieux clerc d'huissier avait tir de sa poche le haillon  carreaux
qui lui servait de mouchoir, et, sans retirer ses lunettes, il en
essuyait les verres.

--coute donc, Chupin, une supposition. Tu hais  mort, n'est-ce pas,
tes deux amis, ces mauvais sujets qui t'ont flou et qui sont plus forts
que toi... Eh bien!... si tu savais que toute la sainte journe ils se
promnent comme des cureuils sur les chafaudages de la maison d'en
face, que ferais-tu?

Toto glissa sa main sous sa casquette, et pendant plus d'une minute il
se gratta ferme, rflchissant de toutes ses forces.

--Si votre supposition tait une vrit, rpondit-il enfin, les autres
n'auraient qu' crire  leur famille. J'irais me promener une nuit dans
la maison, avec une petite scie  main, et par hasard je scierais une
planche en dessous... et quand un de mes brigands, le lendemain,
mettrait le pied dessus... patatras!... vous comprenez, papa!...

C'est d'un air de paternel encouragement que, sur cette rponse, le bon
Tantaine posa la main sur la tte du dtestable drle.

--Pas mal!... approuva-t-il, pas mal en vrit, pour un garon de
dix-huit ans.

Toto-Chupin se rengorgeait.

--Et je rponds bien, ajouta-t-il, que je ne serais pas pris. Les
btisses, voyez-vous, a me connat. J'ai travaill dans cette partie,
l'autre hiver, avec Friquet; un ami, celui-l, qui a eu des dsagrments
avec des mouchards. Toutes les nuits nous _faisions_ des outils que nous
allions vendre  la montagne Sainte-Genevive, chez l'oncle Ratois, un
vieux filou qui tient un garni...

Le vieux clerc tait devenu fort srieux.

--Plus je t'coute, Chupin, pronona-t-il, et mieux je me prouve que tu
serais bien l'associ qu'il me faut pour gagner beaucoup d'argent.

--Ah!... je savais bien!...

--D'autant que ta connaissance des btisses est une spcialit prcieuse
qui serait fameusement utile pour cette superbe affaire dont je t'ai
parl.

Matre Chupin frtillait d'aise.

--Voyons la chose?... fit-il.

--Tu sauras donc, continua le doux Tantaine, que j'ai parmi mes
connaissances un vieux monsieur immensment riche, qui a un ennemi
mortel: un jeune homme qui a eu l'indlicatesse de lui enlever une jolie
femme qu'il adore.

--Connu!... fit Toto d'un ton qui prouvait que la passion ne lui tait
pas trangre; le vieux doit tre terriblement vex.

--normment. Or, il se trouve, ami Toto, que ce jeune homme, ce
sducteur, passe dix heures par jour sur les chafaudages de cette
construction, l, en face. C'est pourquoi le vieux monsieur, qui n'est
pas bte, a eu  peu prs la mme ide que toi. Mais il n'est plus
leste, ce richard, il n'est pas adroit, il a un gros ventre, il a peur
d'tre pinc... Bref, n'osant faire sa besogne, il donnerait bien quatre
mille francs aux bons garons qui s'en chargeraient... Si nous nous
associons, nous partagerons. Deux mille francs pour quelques traits de
scie!...

Hein! Toto, que penses-tu de cela?

Chupin avait beau possder une conscience  ressorts, ainsi qu'il
l'avait formellement dclar, il plit extrmement  cette proposition
directe, et son regard impudent vacilla.

Mais il se roidit contre cette impression, et bien qu'il se sentit le
gosier serr et trs sec, c'est d'un air crne qu'il rpondit: Il faudra
voir.

Il faudra voir!...

L'motion du jeune gredin tait trop visible pour ne point frapper le
vieux clerc d'huissier, mais il n'y sembla pas prendre attention. Elle
l'inquitait peu.

--Avant tout, Chupin, reprit-il, je veux t'expliquer en quoi et comment
le projet du bourgeois diffre du tien. Ton plan serait excellent, s'il
n'y avait  courir sur le perchoir que le camarade dont on veut rgler
le compte. Mais il n'en est pas ainsi. Par consquent, si on sciait
simplement une planche au hasard, on risquerait fort qu'un bon garon y
mt le pied et ft la culbute, tandis que l'autre continuerait  se
porter comme un charme.

--C'est pourtant vrai! approuva Toto, qui avait ce bon sens si rare de
se rendre  l'vidence, mme quand elle tait contre lui, vous avez
raison...

Il se gratta rageusement une demi-minute et ajouta:

--Mais celui qui trouvera mieux sera malin.

--J'ai trouv mieux, Toto...

--Bah!... je ne suis pas curieux, mais je voudrais voir.

Le bonhomme semblait jouir du l'embarras du chenapan.

[Illustration: A l'entre de Tantaine, il se retourna.]

--coute-moi donc, reprit-il. Tu vois,--et il montrait du doigt,--tout
en haut de la maison d'en face, cette petite cabane de planches,
applique contre la faade.

--Tois!... c'est la niche des sculpteurs.

--Ouvre l'oeil et ferme ta bouche, pronona svrement le bonhomme.
Cette cahute que je te montre  cent pieds en l'air, a, outre son visage
fixe, une manire de fentre. Il s'agirait d'en scier l'appui, de chaque
ct, jusqu'au ras du plancher.

--C'est facile... mais aprs?... Je n'y suis pas.

Le bonhomme branla ddaigneusement la tte.

--Ah!... fit-il d'un ton de reproche, je te croyais plus intelligent que
cela, Chupin. Suppose que l'ennemi du vieux monsieur, lequel ennemi
s'appelle Pierre, soit dans cette loge en train de sculpter... Tout 
coup, il entend dans l'avenue, une voix de femme qui crie: Au
secours!... Pierre, c'est moi, ton Adle!... Que fait mon gaillard?...
Il se prcipite vers la fentre, il l'ouvre, il se penche, et comme
l'appui est sci... Saisis-tu?...

--Cr chien!... s'cria Toto, videmment empoign, voil un coup un peu
bien mont. C'est machin comme  la Gat!... Pas moyen qu'il en
chappe. Il s'allonge au dehors, le montant dgringole... et le vieux
est guri de son jeune homme. Quel truc, papa!...

--Pas mauvais, en effet. Reste  savoir si tu te charges de l'opration.

Ainsi mis au pied du mur, Chupin se recueillit un moment.

--Je ne dis pas non, rpondit-il enfin, mais le bourgeois paiera-t-il?
Si une fois l'affaire finie, il nous rpondait: zut! Pas moyen d'aller
se plaindre au commissaire.

--Il paiera. Et d'ailleurs ne t'ai-je pas dit qu'il a donn moiti prix
d'avance.

L'oeil de Toto tincela.

--Oh!... s'il y a des avances, dit-il.

Le vieux clerc dboutonna sa crasseuse redingote, retira et mit entre
ses dents l'pingle qui fermait sa poche de ct, et sortit
mystrieusement deux billets de banque de mille francs qu'il montra en
disant:

--Voil!...

A cette vue, Chupin bondit.

--Des chiffons de mille! bgaya-t-il d'une voix trangle par la
convoitise... Et si j'accepte il y en a un pour moi?...

--Naturellement. Et tu en auras un second aprs.

--Eh bien!... c'est dit, papa, canaille qui se ddit!... Quand aurais-je
ma part?

--La voici, rpondit le bonhomme, en lui tendant un des billets.

Au contact du papier de soie, Toto frmit et vibra de la tte aux pieds,
et vingt fois en une seconde, il baisa le prcieux chiffon. Puis une
sorte d'ivresse folle montant  sa cervelle, il se leva et sans souci
des passants, il excuta un cavalier seul chevel.

Aprs de tels prliminaires, l'affaire devait marcher toute seule, comme
sur des roulettes.

Il fut convenu que Toto pntrerait cette nuit mme dans la btisse de
M. Gandelu, et qu'il n'en sortirait pas sans avoir achev l'opration.

Sa tche devait se borner l, cependant il fut spcifi qu'il resterait
dans les environs pour pier le rsultat. Le bon Tantaine, lui, se
chargeait de guetter le moment opportun qui pouvait se faire attendre
deux ou trois jours, et prendrait ses mesures pour faire pousser 
propos le cri destin  attirer le sculpteur  la petite fentre de la
loge.

Le bonhomme pensait  tout. Il eut mme l'attention d'expliquer  Toto
quel genre de scie  main il lui fallait choisir, et il lui donna
l'adresse d'un fabricant sans rival, assure-t-il, pour ces outils.

Surtout, recommandait-il, prends bien garde, ami Chupin, de laisser des
traces de ton passage, qui ne manqueraient pas d'veiller les
soupons... Rappelle-toi qu'un atome seulement de sciure de bois sur le
plancher ferait tout dcouvrir... Il serait prudent de te munir d'une
lanterne sourde... Graisse bien ta scie, surtout, et quand elle sera
engage, fiche au bout un fort bouchon de lige, rien de meilleur pour
touffer le grincement des dents mordant le bois. Et quand tu auras fait
ta besogne, ingnie-toi  bien masquer les traits de scie... Ils
sauteraient aux yeux si tu les laissait tels quels... A ta place,
j'emporterais une boule de mastic de vitrier pour les bien boucher, et
par dessus le tout, je promnerais du pltre, tu en auras sous la
main...

C'est la bouche bante que Toto coutait son vieil associ. Il ne lui
supposait pas, certes, cette exprience de certaines choses.

Il jura qu'il s'arrangerait de faon  dfier tous les regards, et
jugeant le chapitre des recommandations puis, il se leva.

Mais le vieux clerc d'huissier n'avait pas fini.

--Pendant que je te tiens, interrogea-t-il, parle-moi donc un peu de
Caroline Schimel. Tu as dit  Beaumarchef qu'elle m'accusait de l'avoir
enivre, et qu'elle me cherchait partout pour se venger; est-ce vrai?

Le garnement clata de rire.

--Vous n'tiez pas mon associ, alors, papa, et je disais cela par
farce, l'histoire de vous faire peur... La vrit est que vous avez tant
fait boire cette malheureuse, qu'elle est trs malade et qu'elle a voulu
qu'on la porte  l'hpital.

Cette rectification parut rjouir sensiblement le bon Tantaine. Il se
leva  son tour, et au moment de lui serrer la main que Toto lui tendait
crnement:

--A propos, demanda-t-il, o loges-tu?...

--Ah!... voil!... Hier, je nichais aux carrires d'Amrique, sous le
second four  gauche, en entrant par le chemin des carrires, mais du
coup, je me mets dans mes meubles...

--Si tu voulais ma chambre, en attendant?... J'ai dmnag, et j'ai
encore mon grenier pour quinze jours.

--J'en suis!... O est-il?...

--Eh! tu le connais, rue de la Huchette,  l'htel du Trou, je vais te
donner un mot pour la bourgeoise, Mme Loupias.

Il arracha en effet un feuillet  son crasseux portefeuille, et crivit
au crayon, une prire de loger un jeune parent  lui, M. T. Chupin,
dont il rpondait.

Cette autorisation, matre Toto la serra prcieusement  ct du billet
de banque, dans sa cravate, qui tait  la fois son coffre-fort et sa
caisse des archives.

--Et maintenant, pronona-t-il,  demain, je vais rder autour de la
btisse pour tirer mon plan!

Il s'loigna aussitt, les deux mains dans ses poches, sifflant, et le
vieux clerc put le voir traverser la chausse, et gagner la contre-alle
oppose.

Au moment o il arrivait devant la maison en construction, M. Gandelu,
l'entrepreneur, en sortait avec son fils, et s'arrtait pour causer avec
un ouvrier. Pendant prs d'une minute, Toto et le jeune M. Gaston se
trouvrent debout l'un prs de l'autre, si prs, que la misrable blouse
du garnement effleurait le veston de l'aimable gandin.

Un singulier sourire erra sur les lvres du bon Tantaine, lorsqu'il vit
cet ironique rapprochement.

--Deux enfants de Paris, murmura-t-il, jolis produits de la civilisation
qui se valent. Seulement, l'un est abruti par la satit, et la
ncessit a aiguis l'intelligence de l'autre. Le petit crev s'talait
sur le trottoir, pendant que le gamin cherchait dessous, dans le
ruisseau... Natures semblables, d'ailleurs, ils ont les mmes gots, des
inspirations et des instincts pareils!... Pourquoi n'est-ce pas Toto qui
achte des cigares de vingt sous, et Gaston qui ramasse les bouts?... On
ne sait pas. A choisir, je prfre encore Toto...

Mais il n'avait pas de temps  perdre  philosopher, l'omnibus du
Palais-Royal passait, il le prit, et une demi-heure plus tard il entrait
dans cette maison de la rue Montmartre, o il avait tabli Paul
Violaine.

Mme Brigot, cette digne concierge, qui tait prte  jurer qu'elle
avait Paul dans sa maison depuis des annes, surveillait dans sa cour,
avec un intrt marqu, un de ses locataires qui mettait du vin en
bouteilles, lorsque la silhouette du vieux clerc d'huissier se dessina
dans le cadre de la porte cochre.

Elle quitta tout en l'apercevant, et roula jusqu' lui, souriant de son
plus accueillant sourire, le saluant de ses plus belles rvrences.

Encore sous l'empire des mditations qui avaient occup le temps de sa
course en omnibus, Tantaine ne daigna seulement pas toucher du bout du
doigt le bord de son chapeau gras, et c'est d'un air distrait et du ton
le plus bourru qu'il demanda  la portire:

--Comment va notre jeune homme?...

--Mieux, monsieur, beaucoup mieux, je lui ai fait hier soir une si bonne
soupe, qu'il s'en lchait les doigts jusqu'au coude, il avait une mine
de roi, le matin, et M. le docteur vient de lui envoyer douze bouteilles
de vin qui le remettront tout  fait.

Le pre Tantaine qui se souciait aussi peu de la rponse que de la
question, fit un pas pour gagner l'escalier, mais la mre Brigot lui
barra le passage.

--On est venu hier soir, monsieur, pronona-t-elle d'un air de mystre,
prendre des renseignements sur M. Paul.

Cette nouvelle eut le pouvoir d'arrter court le bonhomme, et de le
ramener  la situation prsente, assez dsagrablement mme.

--Qui?... interrogea-t-il avec une vivacit qui trahissait une vive
inquitude.

--Un monsieur. Il m'a demand si je connaissais bien M. Paul, et depuis
combien de temps, et ce qu'il faisait, et s'il avait beaucoup d'amis, et
o il logeait avant d'habiter ici, et patati, et patata...

--Et qu'avez-vous rpondu?

--Ce que vous m'avez ordonn, recta, rien de plus, rien de moins.

--Comment tait ce monsieur? reprit le bon Tantaine au bout d'un moment.

--Ah!... je peux vous le dire, car je l'ai dvisag  votre intention,
et j'ai son portrait l...

--Voyons ce portrait.

--Pour lors, figurez-vous un homme comme tout le monde, ni grand ni
petit, pas maigre ni trop gras non plus, l'air cossu... et pingre avec
cela, car il m'a fait causer plus d'un quart d'heure, et il ne m'a pas
seulement offert une pice de cent sous!... Quelle misre!...

Aprs des indications si prcises, le vieux clerc tait juste aussi
avanc qu'avant. Il ne dissimula pas une grimace de dpit.

--Enfin, interrompit-il, vous n'avez rien remarqu en lui de
particulier?

--Si, ses lunettes en or, avec des branches plus fines qu'un brin de
fil, et aussi la chane de son gilet, plus grosse que le doigt...

--Et c'est tout?

Mme Brigot consulta longuement sa tabatire, source de ses
inspirations.

--Mon Dieu, oui!... rpondit-elle. Ah!... c'est--dire non... il doit
vous connatre, ce monsieur-l.

--Moi?... pourquoi supposez-vous cela?...

--C'est que, voyez-vous, pendant qu'il me questionnait, il avait l'air
d'tre sur la braise... A tout moment il coulait son oeil vers la
porte d'entre. Sauf votre respect, il paraissait inquiet comme Minette,
c'est ma chatte, quand elle me vole un morceau de viande pendant que
j'ai le dos tourn...

--Allons, merci, mre Brigot, faites toujours bonne garde!...

La digne concierge s'obstinait  lui offrir une prise, mais il refusa,
et lentement, bien lentement, contre son habitude, il commena  gravir
l'escalier. A chaque marche presque il s'arrtait.

Quel peut tre, pensait-il, ce questionneur?

Son esprit alerte parcourait les espaces sans bornes des probabilits,
des possibilits, et il ne trouvait pas un fait o accrocher un soupon.

--Et cet homme me connat, se disait-il, car cette portire idiote qui
n'a pas su me donner son signalement, a fait sur son attitude, une
observation que lui envierait un policier de profession. S'il tait
inquiet, agit, s'il tremblait d'tre surpris par moi, c'est qu'il
travaillait contre moi, c'est que ses intentions sont mauvaises.

A mesure qu'il rflchissait, son anxit se changeait en effroi.

--Tonnerre du ciel!... murmura-t-il, ce mouchard me serait-il dcoch
par la rue de Jrusalem?... Aurais-je la police  mes trousses?...

Il s'efforait de se rassurer, de raffermir son audace branle, mais il
n'y russissait qu'imparfaitement.

--Ah! n'importe, fit-il, je dois me hter... Aprs le succs, je suis
sr de pouvoir anantir toutes les preuves, il faut que je russisse
vite...

Il tait arriv au troisime tage, devant la porte du petit logement de
Paul.

Il sonna, on vint ouvrir aussitt.

Mais  la vue de la personne accourue au coup de sonnette, il recula les
bras en l'air et ne put touffer un cri de surprise, un cri de rage en
mme temps.

C'tait une femme qui lui ouvrait, une jeune fille, Mlle Flavie, la
fille du banquier Martin-Rigal.

D'un seul coup d'oeil, le doux Tantaine, ce pntrant observateur,
avait vu que Mlle Flavie n'tait pas chez Paul pour une simple visite
de quelques minutes. Elle avait retir son chapeau et son manteau, et
elle tenait  la main une bande de tapisserie.

--Que dsirez-vous, monsieur?... demanda-t-elle.

Le vieux clerc voulut rpondre, mais il ne put articuler un mot. On et
dit qu'une main de fer lui serrait la gorge. Il tait devenu plus rouge
que l'homme qui va tre frapp d'un coup de sang.

Lui, toujours si matre de soi, dont le masque immobile gardait le
secret de ses plus terribles motions, lui que rien ne semblait devoir
surprendre, il tait dconcert, mu, tremblant, il perdait son
sang-froid...

Mlle Flavie, elle, l'examinait d'un oeil curieux, et avec un
visible dgot. Jamais elle ne s'tait trouve si prs d'une pareille
misre. Et pourtant ce vieux si sale, si sordide, qui puait les
habitudes crapuleuses, qui lui rpugnait invinciblement, il lui semblait
qu'elle le connaissait, et trouvait  ses traits une expression
inexplicable de dj vu...

Comme cependant il se taisait toujours Mlle Flavie rpta sa
question.

--Je voudrais parler  M. Paul, balbutia le vieux clerc, d'une voix 
peine intelligible, il m'a charg d'une commission, et il m'attend...

--S'il en est ainsi, monsieur, entrez, je dois seulement vous prvenir
que le mdecin de M. Paul est prs de lui.

Tout en parlant, Mlle Flavie s'tait efface le long de l'huisserie,
pour laisser l'entre libre au doux pre Tantaine, et viter autant que
possible son rpugnant contact.

Il passa devant elle en s'inclinant bien bas, traversa le petit salon de
Paul, et, en familier de la maison, sans seulement frapper pour annoncer
sa prsence, il ouvrit la porte de la chambre  coucher et y entra.

Un spectacle au moins singulier l'y attendait.

Paul, fort ple, tait assis sur son lit, le torse nu, et le souriant
Hortebize lui prodiguait ses soins intelligents.

Il en avait besoin. Il portait au bras, depuis la naissance du cou
jusqu' la saigne, le long de l'paule, et sur la poitrine, une immense
plaie vive qui semblait devoir tre des plus douloureuses.

Debout prs du lit, le bon docteur appliquait soigneusement sur cette
affreuse blessure des morceaux de beaudruche, enduits pralablement 
l'aide d'un pinceau, d'une solution contenue dans une petite fiole
place sur la table de nuit.

A l'entre du pre Tantaine, il se retourna, et telle tait l'habitude
qu'avaient ces deux hommes de s'entendre et de se comprendre, qu'il leur
suffit, pour changer leurs penses, d'un mouvement et d'un regard que
Paul ne remarqua pas.

--Flavie est l!... disait le geste du pre Tantaine, venir seule chez
ce jeune homme!... elle est folle!...

--Eh!... je ne le sais que trop!... rpondait l'oeil du digne M.
Hortebize; mais je n'y puis rien.

Paul aussi s'tait retourn, et c'est avec une exclamation de plaisir
qu'il avait salu le vieux clerc d'huissier.

De tous les gens qui l'entouraient et qui successivement lui imposaient
leur volont, depuis qu'il s'tait livr pieds et poings lis 
l'honorable placeur de la rue Montorgueil, le bon Tantaine tait celui
qu'il prfrait. Il le jugeait moins mauvais que les autres associs, et
avait en lui une confiance relative.

--Approchez, lui dit-il gaiement, approchez et regardez en quel
pitoyable tat m'ont mis le docteur et M. Mascarot.

Le bonhomme n'avait pas attendu, pour s'avancer, cette amicale
invitation.

C'est avec l'attention et la curiosit d'un connaisseur qu'il examinait
la blessure de Paul et suivait les mouvements du docteur.

--Pour l'instant, observa-t-il, on jurerait une brlure rcente, il n'y
a pas  dire non. Reste  savoir si la cicatrice prsentera les mmes
apparences.

--Absolument.

--C'est qu'il s'agit de tromper des regards exercs, non ceux de M. de
Champdoce, qui croira tout ce que nous voudrons, mais ceux de sa femme,
de ses amis, de son mdecin peut-tre.

--Nous les tromperons.

Il tait ais de comprendre,  l'accent du docteur, qu'il tait, ainsi
qu'il le disait, parfaitement sr de son affaire.

--Reste  savoir, reprit le bonhomme, combien de temps il nous faudra
attendre pour que la cicatrice soit blanche et ait l'air bien ancienne.

--Avant un mois, pre Tantaine, nous pourrons prsenter Paul  M. le duc
de Champdoce.

--Oh!...

--C'est ainsi. La cicatrice, bien entendu ne sera pas naturelle, mais
j'ai imagin un petit moyen de simulation qu'on ne dcouvrira certes
pas.

Le pansement tait termin, et Paul aprs avoir pass sa chemise,
s'tait gliss sous ses couvertures.

--Je me tiendrai tranquille, dit-il, tant que j'aurai la garde-malade
que vous entendez dans le salon, et qui, j'en suis sr, attend votre
dpart avec une vive impatience.

Le souriant Hortebize frona le sourcil et lana  son malade un regard
furieux que le niais ne comprit pas... Taisez-vous donc, lui disait ce
regard.

--Depuis quand l'avez-vous, cette garde-malade? demanda le bonhomme
d'une voix altre.

--Parbleu!... depuis que je suis au lit, rpondit Paul de l'air le plus
fat. Je lui ai crit que je ne pouvais aller chez elle tant
souffrant.... Elle est venue. Elle a reu ma lettre  neuf heures, 
neuf heures dix minutes elle tait ici...

[Illustration:--Lisez et vous serez convaincu.]

L'excellent docteur, tout en rangeant les divers objets dont il s'tait
servi, avait manoeuvr de faon  passer derrire le doux Tantaine, et
de l il faisait  Paul des gestes dsesprs pour lui imposer silence:
mais en vain.

--Il parat, poursuivait le dtestable vaniteux, que M. Martin-Rigal
passe sa vie dans son cabinet. Sitt lev, il court s'y enfermer, et il
n'en sort plus de la journe. De la sorte, Flavie est libre comme l'air.
Ds qu'elle sait ce brave banquier au milieu de ses paperasses, elle
jette un chle sur ses paules et elle accourt. Parole d'honneur! on
n'est pas plus jolie ni plus aimable.

Il eut un petit ricanement des plus impertinents, et ajouta:

--Je ne courrais pas grands risques  envoyer promener M. Mascarot.

--Vous auriez tort, croyez-moi, fit svrement le docteur.

Paul aperut enfin le geste dont le digne M. Hortebize souligna cet
avis, mais il se mprit sur sa signification.

--Oh!... je n'ai pas cette intention, reprit-il vivement. Je veux
simplement dire que si M. Martin-Rigal s'avisait  cette heure de me
refuser sa fille, il serait assez mal venu. Entre son pre et moi,
Flavie n'hsiterait pas...

Depuis que parlait le protg de B. Mascarot, le vieux clerc d'huissier
ne cessait de tracasser rageusement ses lunettes.

--Vous vous vantez, sans doute, balbutia-t-il.

--Pourquoi?... Flavie m'aime, n'est-ce pas; tout est l. Pauvre
fille!... Je dois l'pouser et je l'pouserai, mais si je voulais!...

--Misrable!... s'cria le doux pre Tantaine, misrable drle!...

Sa physionomie trahissait une si furieuse colre, son geste tait si
menaant, que Paul surpris et effray, recula jusqu' la ruelle, prs du
mur.

--Il n'y a qu'un sot, poursuivit le bonhomme, qu'un sot et un lche, qui
ose parler ainsi d'une malheureuse enfant dont la seule faute est
d'aimer un fat indigne d'elle. Et tu crois, mon jeune drle, que je
supporterai...

Il n'en put dire davantage parce que le souriant Hortebize l'interrompit
en lui mettant, la main sur la bouche, et l'entrana hors de la chambre
en murmurant:

--Viens, viens, tu nous perds...




XXIX


La porte se referma violemment sur le docteur et le vieux clerc
d'huissier, et Paul se trouva seul avant d'avoir pu articuler une
syllabe.

Il tait abasourdi; positivement il tombait des nues.

A quelles causes devait-il attribuer l'incroyable sortie du doux pre
Tantaine.

Sans doute, Paul avait eu tort de parler trop lgrement d'une jeune
fille digne de tous ses respects, qui avait droit surtout  sa
reconnaissance, mais ce n'tait point l, jugeait-il, un cas pendable,
et si la conduite de Flavie ne justifiait pas son accs de fatuit, elle
l'expliquait jusqu' un certain point.

Une circonstance futile ajoutait  sa surprise, et mettait le comble 
son mcontentement: Sa suffisance avait t bien plus affecte que
sincre, et il n'en tait pas  ce mpris railleur de toute morale, mais
il avait pens, en l'affichant, se hausser au niveau de ses complices et
mriter leurs loges... En vrit, il avait mal russi.

Il et compris et accept une observation du souriant Hortebize. Le
docteur tait l'intime ami de M. Martin-Rigal, et par contre, le
protecteur naturel de Flavie.

Mais quels rapports existaient entre le pre Tantaine, cet espce de
mendiant cynique, et le riche banquier qui donnait  son hritire un
million de dot? Aucun, en apparence.

Pourquoi donc cette fureur soudaine, ces expressions si vhmentes?...

Oubliant les douleurs aigus que lui causait sa blessure au moindre
mouvement, Paul s'tait dress sur son lit, et le cou tendu, prtant
l'oreille, il coutait, esprant recueillir quelque chose de ce qui se
passait dans la pice voisine.

Mais toute son attention tait inutile. C'tait un mur et non une
cloison qui sparait la chambre  coucher du petit salon, et il
n'entendait rien.

--Que font-ils, se demandait-il, que complotent-ils?...

Le doux pre Tantaine et l'excellent M. Hortebize avaient travers
rapidement le salon, mais ils s'taient arrts sur le palier.

Le souriant docteur avait pris sa physionomie de circonstance, et il
s'efforait de consoler le bonhomme qui paraissait dsespr.

--Du courage, lui disait-il  voix basse, du courage, que diable!... A
quoi bon s'irriter ainsi!... Peux-tu revenir sur ce qui est fait? Non,
n'est-ce pas, il est trop tard. D'ailleurs, si tu le pouvais, tu n'en
aurais ni la volont, ni la force...

Le vieux clerc d'huissier avait tir son mouchoir  carreaux, et il
essuyait, non plus les verres teints de ses lunettes, mais ses yeux: il
pleurait.

--Ah!... je ne comprends que trop,  cette heure, murmurait-il, ce qu'a
d souffrir M. de Mussidan, pendant que je lui prouvais que sa fille a
un amant... J'ai t dur, impitoyable, j'en suis puni; oui, bien
cruellement puni!....

--Voyons, mon vieux camarade, n'attachons pas trop d'importance  un
propos en l'air, Paul n'est qu'un enfant!...

Le bonhomme hocha tristement la tte.

--Paul est un misrable, rpondit-il, Paul n'aime pas Flavie, et elle
l'adore. Oh! ce qu'il nous a dit est vrai, trop vrai, je le sens: entre
son pre et lui, elle n'hsiterait pas. Pauvre jeune fille, quel
avenir!...

Il s'interrompit brusquement, et grce au plus nergique effort de
volont, russit  ressaisir, en apparence au moins son sang-froid
habituel.

--Mais je ne veux pas, reprit-il, laisser Flavie ici... Je ne puis lui
parler, tu vas tcher, docteur, de lui faire entendre raison.

L'excellent M. Hortebize ne put dissimuler une grimace.

--J'en serai, rpondit-il, pour mes frais d'loquence, tu ne seras plus
matre de toi, et alors... songe, mon vieil ami, qu'un seul mot livre
notre secret.

--Je t'en prie!... Je te jure que je saurai, quoi qu'il arrive, me
contenir.

--Soit, je vais essayer...

Il rentra sur ces mots, et le bonhomme, pour l'attendre, s'assit sur une
marche de l'escalier, le front entre ses mains.

Mlle Flavie se disposait  retourner prs de Paul, quand le docteur
reparut.

--Vous!... fit-elle d'un air mcontent, je vous croyais bien loin.

--J'avais laiss la porte entre-baille, dit le digne M. Hortebize, je
comptais revenir, ayant  vous parler, et srieusement, qui plus est.
Allons bon!... voici que vous froncez vos jolis sourcils... cela prouve
que vous me devinez... Eh bien!... oui, je viens vous dire que la place
de Mlle Martin-Rigal n'est pas ici...

--Je le sais.

Cette rponse fut faite d'un ton si calme et si froid, que le souriant
docteur faillit en tre dconcert.

--Il me semble alors, commena-t-il...

--Quoi?... Que je n'y devrais pas tre? Que voulez-vous? je place le
devoir au-dessus des convenances. Paul est trs malade, il n'a personne
prs de lui, qui donc le soignera, si celle qui doit tre sa femme
l'abandonne?... Paul n'est-il pas comme mon mari, n'a-t-il pas le
consentement de mon pre?...

Hortebize rflchissait. Il cherchait, entre tous ses arguments, ceux
qui devaient frapper l'imagination de cette enfant terrible.

--Raison de plus, dit-il, pour vous retirer et ne jamais revenir ici. Je
suis votre ami, Flavie, coutez la voix de mon exprience. Les hommes
sont ainsi faits, que jamais ils ne pardonnent  une femme de s'tre
compromise, mme pour eux... Toujours un moment vient o ils
reprocheront les folies qui ont le plus dlicieusement flatt leur
amour-propre. Savez-vous ce qu'on dirait le lendemain de votre mariage,
si on apprenait que vous tes venue ici?... On dirait que Paul tait
votre amant, et que cette raison seule a arrach le consentement de
votre pre. Croyez-moi, ne vous exposez pas  des mdisances, qui tt ou
tard troubleraient votre mnage.

Mlle Flavie tait devenue plus rouge qu'une pivoine. videmment le
docteur avait frappa juste, elle hsitait.

--Laisserai-je donc Paul tout seul... objecta-t-elle, que
pensera-t-il?...

--Paul, mon enfant, est presque remis. Et tenez, si vous tes
raisonnable, je vous promet que demain il ira vous rendre visite.

Ce dernier argument dcida Mlle Rigal.

--Soit!... dit-elle, je vous obis. Ah! vous ne me direz plus que je
suis une mchante entte. Le temps de prvenir Paul, et je pars. A
bientt.

Le docteur se retira singulirement surpris de ce facile triomphe, mais
ne se doutant pas qu'il le devait  un soupon dj veill dans
l'esprit de Mlle Flavie, et qu'il avait confirm.

--Nous l'emportons, dit-il  son digne associ; retirons-nous vite, elle
me suit.

Une fois dans la rue seulement, le doux pre Tantaine parut recouvrer la
pleine possession de soi-mme.

--Nous l'emportons, reprit-il... oui, pour aujourd'hui... mais demain...
Quoi qu'il m'en cote, je vais hter le mariage de Paul... Je le puis
maintenant sans danger. Le seul obstacle qui spare ce garon des
millions de la maison de Champdoce aura disparu avant quarante-huit
heures.

Le digne M. Hortebize plit  cette confidence, bien qu'elle fut loin
d'tre inattendue.

--Quoi!... balbutia-t-il, Andr...

--Andr est bien malade, ami docteur. Je me suis arrt au plan dont je
t'ai parl, et le plus difficile de la besogne sera fait cette nuit par
notre jeune ami Toto-Chupin.

--Par ce garnement!... Tu le jugeais si dangereux, il y a quinze jours,
que tu songeais  t'en dfaire...

--J'y songe encore, et je fais d'une pierre deux coups. Quand, aprs la
chute d'Andr, on reconnatra que l'appui de sa fentre a t sci, on
cherchera l'auteur de cette abominable action. Mes prcautions sont
prises, on trouvera Toto  l'htel du Pron. On lui prouvera qu'il a
chang un billet de mille francs et achet une scie  main...

Le docteur leva au ciel des bras plors.

--Deviens-tu fou!... s'cria-t-il, Toto te dnoncera!...

--J'y compte bien, mais d'ici l, nous aurons enterr ce bon pre
Tantaine. Aprs, ami docteur, nous enterrerons B. Mascarot. Beaumarchef,
le seul qui nous ait bien servis, sera en Amrique... La farce sera
joue, la police pourra chercher.

Il tait difficile, impossible mme, de souponner que ce bon pre
Tantaine, qui parlait si allgrement de la police, en tait  se
demander s'il n'avait pas  ses trousses les plus fins limiers de la
prfecture.

Le sourire refleurit donc sur les lvres vermeilles du bon docteur.

--Dcidment, fit-il, tu russiras; mais, pour Dieu, hte-toi! toutes
ces alternatives, ces transes perptuelles finiront par me rendre
malade.

Les deux estimables associs causaient ainsi au coin de la rue Joquelet,
cachs derrire une voiture de blanchisseuse.

Une mme proccupation les retenait l. La promesse de Flavie tait-elle
sincre, avait-elle simplement voulu se dbarrasser des importunits de
l'excellent M. Hortebize? Ils tenaient  le savoir.

Flavie avait dit vrai, car aprs moins de dix minutes d'observation, ils
la virent passer  quelques pas d'eux.

--Maintenant, fit le vieux clerc, je me retire plus tranquille... 
demain, docteur.

Et sans attendre une rponse, il s'loigna rapidement dans la direction
de la rue Montorgueil; poursuivant tout en marchant son ternel
monologue.

--Comment arriver, grommelait-il, jusqu' ce curieux  lunettes d'or!...
Et personne  qui confier mes inquitudes!... Mais bast!... quand on a
trois personnalits de rechange, on en sauve toujours une...

Il fut interrompu par Beaumarchef qui lui barra le passage au moment o
il s'engageait sous la porte cochre de l'honorable placeur.

--Je vous guettais, lui dit l'ancien sous-off. Imaginez-vous que M. de
Croisenois est l-haut, et qu'il me boit le sang. Il est venu pour
parler au patron, et je lui ai dit de repasser; mais il s'est assis, en
dclarant qu'il attendrait, et je ne puis parvenir  le renvoyer.

Cette circonstance parut contrarier prodigieusement le pre Tantaine.

--Remonte, ordonna-t-il  l'employ de l'agence, et fais patienter ce
marquis de deux liards, le patron ne saurait tarder  revenir.

Puis, quand il fut sr que Beaumarchef ne pouvait le voir, il traversa
en courant le passage de la Reine de Hongrie et disparut dans l'alle de
la maison Martin-Rigal.

Ma foi!... grommelait-il, Beaumar pensera ce qu'il voudra... Avant
quinze jours il sera loin...

Il avait tort de suspecter Beaumarchef. L'ex sous-off ne s'occupait que
de sa consigne. On lui avait dit: remonte, il tait remont. On lui
avait dit: fais patienter Croisenois, il s'y employait de toute son
loquence.

Mais les raisons les meilleures ne pouvaient toucher le marquis, lequel
jugeait qu' attendre ainsi dans un bureau de placement, il
compromettait sa dignit.

--Sacrebleu!... grognait-il, on devrait bien ne pas oublier les
rendez-vous qu'on donne...

Il s'arrta... La porte du sanctuaire de l'agence s'tait ouverte, et B.
Mascarot apparaissait, dans l'encadrement.

--Ce n'est pas moi qui suis inexact, monsieur le marquis, dit-il.
L'exactitude consiste  arriver non avant l'heure, mais  l'heure.
Veuillez consulter votre montre et prendre la peine de passer...

Le marquis si impertinent avec Beaumarchef, devint fort petit garon
lorsqu'il fut assis dans le cabinet de l'honorable placeur. Il n'osait
mme pas prendre la parole, et c'est d'un oeil inquiet qu'il suivait
les mouvements de B. Mascarot, lequel semblait chercher quelque chose
parmi des liasses d'imprims qui encombraient son bureau.

Quand il eut trouv ce qu'il voulait:

--Je vous ai fait venir, monsieur le marquis, commena-t-il, pour cette
grosse affaire industrielle que vous devez lancer, selon nos
conventions.

--Oui, je sais... nous avons  causer,  nous entendre,  tudier la
question... Rien n'est encore dcid, n'est-ce pas, il faut voir,
examiner, tter le terrain.

L'honorable placeur se permit un petit sifflement assez peu respectueux.

--Je vois, cher monsieur, fit-il, que vous me croyez homme  attendre
sous l'orme votre bon plaisir... Dtrompez-vous. Quand je m'occupe d'une
affaire, elle marche. Pendant que vous couriez  vos plaisirs, je
travaillais pour vous avec mon ami Catenac. Et tout est prt...

--Comment, tout?

--Mon Dieu, oui! Vos bureaux sont lous, rue Vivienne; les statuts de
votre socit sont dposs chez le notaire, les membres de votre conseil
sont choisis, l'imprimeur m'a apport hier les titres, les prospectus,
les circulaires, les affiches; vous avez sign un trait pour les
annonces... nous commenons demain la publicit.

--Mais c'est invraisemblable, c'est...

--Lisez, interrompit B. Mascarot, en tendant une feuille de papier;
lisez et vous serez convaincu.

Croisenois, abasourdi, prit le papier et lut  haute voix:

                 MINES DE CUIVRE DE TIFILA

                        (ALGRIE)

             Socit en commandite par Actions

                =Mis DE CROISENOIS ET CIE=

            CAPITAL: QUATRE MILLIONS DE FRANCS

     _La Socit des mines de Tifila ne s'adresse pas aux spculateurs
     tmraires qui consentent  courir les chances alatoires des
     placements  gros revenus. Nos souscripteurs ne doivent pas compter
     sur un intrt de plus de six  sept pour cent..._

--Eh bien!... demanda l'honorable placeur, que dites-vous de ce dbut?

Le marquis ne rpondit pas, il achevait tout bas la circulaire.

--C'est que tout cela semble vrai, murmura-t-il, trs vrai, trs
rel!...

Sans qu'il y parut, l'amour propre de B. Mascarot tait agrablement
chatouill.

--On fait ce qu'on peut, dit-il modestement. Je dois fournir un prtexte
aux braves gens que je me propose de faire chanter; je l'ai choisi le
meilleur possible.

L'agitation de Croisenois tait terrible. Il tait de ces gens qui,
rduits  vivre au jour le jour, d'expdients et d'industrie, engagent
sans souci l'avenir, comme s'ils espraient qu'entre le moment o ils
promettent et celui o il faudra tenir, quelque chose d'inattendu et
d'heureux arrivera pour les dgager... un hritage tombant du ciel ou un
tremblement de terre.

Accul dans une situation sans issue, il essaya de se dbattre.

--Le prtexte est si excellent, objecta-t-il, que ce prospectus nous
amnera forcment des souscripteurs srieux. La postrit de Gogo est
ternelle. Que ferons-nous de tout leur argent?

--Nous le refuserons, donc. Ah! Catenac est un gaillard qui sait manier
la loi. Lisez vos statuts. L'article 50 dit que les actions sont
nominatives et que vous vous rservez le droit d'accepter ou de refuser
telles souscriptions qu'il vous plaira.

Le marquis les consulta, ces fameux statuts, l'article s'y trouvait.

[Illustration:--Comme je t'aime, cher pre, et que tu est bon!]

--Soit, fit-il, ceci n'est rien. Que ferons-nous si un de ces malheureux
 qui vous allez imposer un certain nombre d'actions, vend fictivement
ou rellement ces actions  un tiers, et s'avisait de nous faire
poursuivre par ce tiers?...

Le grave Mascarot souriait.

--L'article 21, rpondit-il, a prvu cette petite manoeuvre, qui
serait tout simplement un contre-chantage; coutez-le.

Un registre de transfert est dpos au sige de la socit. Un
transfert ne sera valable qu'autant qu'il aura t autoris par le
grant et inscrit sur le registre des transferts.

--Et comment finira cette comdie?...

--Tout naturellement. Vous annoncerez un beau matin que les deux tiers
du capital tant absorbs, vous vous mettez en liquidation aux termes de
l'article 47... Six mois plus tard, vous faites savoir que la
liquidation a produit zro franc, zro centime; vous vous lavez les
mains, et tout est dit.

Battu sur tous les points, M. de Croisenois eut recours  un suprme
argument.

--Me lancer dans l'industrie en ce moment, n'est-ce pas risquer
d'augmenter les rpugnances que peut avoir M. de Mussidan  me donner sa
fille... Une fois mari, au contraire.

Un petit ricanement bien sec de l'honorable placeur lui coupa la parole.

--Une fois mari, continua le placeur, quand vous auriez reu la dot de
Mlle Sabine, vous nous tireriez votre courte rvrence. C'est l ce
que vous pensez, cher monsieur. Pur enfantillage. Je vous tiendrai,
croyez-le, aprs comme avant.

Il tait clair que rsister encore serait folie.

--Commencez donc votre publicit, murmura Croisenois.

B. Mascarot lui tendit la main.

--Voil qui est dit, reprit-il. Les premires annonces paratront dans
les journaux du matin... En retour, demain dans l'aprs-midi vous serez
admis officiellement chez M. de Mussidan. Prsentez-vous hardiment, et
tchez de plaire  Mlle Sabine. . . .

       *       *       *       *       *

       *       *       *       *       *

       *       *       *       *       *

Lorsque M. Martin-Rigal sortit de son bureau ce soir-l, sa fille fut,
pour lui, bien plus affectueuse que de coutume.

--Comme je t'aime, cher pre, rptait-elle en l'embrassant, que tu es
bon!

Malheureusement il tait si proccup qu'il ne songea pas  demander 
Mlle Flavie la cause de cet accs de tendresse.




XXX


Le danger qui menaait Andr tait imminent, immense... Cependant il ne
dpassait pas ses prvisions.

Le courageux artiste ne s'abusait pas. L'importance de la partie engage
lui donnait la mesure de l'audace de ses ennemis.

Seul, il faisait obstacle  leurs projets; seul, il se dressait entre
eux et le but; il tait clair que tous les moyens leur seraient bons
pour se dfaire de lui, et qu'ils ne reculeraient pas devant un crime.

Toutes ses dmarches taient surveilles, il en avait acquis la
certitude; partout il tranait  sa suite une escorte d'espions;
pourquoi? La mission de ces gens ne pouvait tre que d'pier l'occasion
favorable.

Mais cette perspective, cette certitude d'un guet-apens ne pouvait
l'arrter. Si mme il songeait  prendre des prcautions, c'est qu'il se
disait:

--Si je pris, Sabine est perdue.

Seul, il et cherch le pril, il l'et dfi, provoqu, il et bien su
trouver un moyen pour contraindre ses invisibles adversaires  se
dcouvrir,  se montrer.

Pour Sabine, il se rsignait  une prudence bien loigne de son
caractre. Un clat et il la perdait.

Il savait bien qu'il trouverait des auxiliaires  la prfecture de
police, mais c'tait risquer de dshonorer la famille de Mussidan.

Certes, il tait certain qu'avec du temps et de la patience il
arriverait  surprendre le secret des ignobles coquins. Mais s'il se
sentait une patience  dplacer grain  grain des montagnes, le temps
lui manquait.

Les minutes qui sparaient Sabine de l'horrible et irrparable sacrifice
taient comptes, et il lui semblait que sa vie s'coulait comme de
l'eau, avec les heures...

Lev avec le jour, Andr s'tait assis devant sa table de travail, et le
front dans ses mains, il rflchissait.

Un  un, il prenait les vnements recueillis la veille, et il
s'efforait de les assembler, de les coordonner, de les ajuster, comme
un enfant qui successivement essaie toutes les pices dissmines d'un
jeu de patience.

Il cherchait le lien probable, l'intrt commun de tous ces gens qu'il
avait observs, de Verminet, Van Klopen, Mascarot, Hortebize,
Martin-Rigal...

Soumettant  la plus svre analyse tous les incidents des derniers
jours, le jeune peintre devait fatalement arriver  Gaston Gandelu.

--N'est-il pas surprenant, se disait-il, que ce triste garon soit
victime d'une odieuse machination ourdie prcisment par les misrables
qui s'acharnent aprs nous, par Verminet, par Van Klopen; n'est-il pas
incroyable...

Il tressaillit et s'arrta court.

Une pense toute nouvelle venait d'clore dans son esprit, pense
informe, mal dfinie, incomplte,  peine viable, mais pense de joie 
coup sr, de dlivrance et d'espoir.

L'inexplicable voix du pressentiment lui disait que la perte du jeune M.
Gaston tait lie  la sienne et  celle de Sabine, qu'ils taient
envelopps dans le filet de la mme intrigue, enfin que cette perfidie
savante des faux billets n'tait qu'une manoeuvre dpendant du plan
gnral...

Comment cela se faisait, comment Gaston et lui se trouvaient confondus,
Andr ne pouvait le concevoir, et cependant il et jur que cela tait,
il en avait pour ainsi dire conscience.

Qui avait dnonc le jeune M. Gaston  son pre? Catenac. Qui avait
conseill cette plainte au procureur imprial dpose contre Rose-Zora?
Encore Catenac. Or, ce Catenac, qui tait l'avocat de M. Gandelu, tait
l'homme d'affaires de Verminet et de Croisenois; n'avait-il pas obi 
leurs inspirations?...

Tout cela, certes, tait vague, embrouill, obscur; entre chacune de ces
tranges prsomptions, des lacunes existaient, impossibles  combler, en
apparence, et pourtant Andr dcida qu'il poursuivrait ses
investigations dans ce sens.

Il venait de prendre un crayon, et se disposait  se tracer un plan
mthodique de recherches, lorsqu'on frappa discrtement  la porte de
l'atelier.

Machinalement il consulta la pendule: il n'tait pas neuf heures.

--Entrez!... dit-il en se levant.

La porte s'ouvrit, et le coup que reut le jeune peintre fut si violent
et si inattendu, qu'il chancela et fut oblig de s'appuyer sur un
chevalet.

Ce visiteur matinal qui lui arrivait, n'tait autre que le pre de
Sabine, M. de Mussidan. Il ne l'avait aperu que deux fois en sa vie,
c'en tait assez pour ne l'oublier jamais.

Le comte, lui aussi tait mu. Ce n'est qu'aprs une longue nuit
d'insomnie et d'angoisses, aprs les plus cruels dbats, qu'il s'tait
dcid  cette dmarche. Mais il avait eu le temps de se prparer.

--Vous m'excuserez, monsieur, commena-t-il, de me prsenter chez vous 
pareille heure, mais je tenais essentiellement  vous rencontrer.

Andr s'inclina. En deux secondes, mille suppositions, les plus
diverses, avaient assailli son esprit. Comment M. de Mussidan venait-il
chez-lui, dans quel but?... tait-ce en ami ou en ennemi? tait-ce de
son chef, ou l'avait-on envoy? Qui lui avait donn l'adresse?...

--Je suis grand amateur de peinture, poursuivit le comte, et un de mes
amis, dont le got est trs sr, m'a parl avec enthousiasme de votre
talent. C'est vous expliquer la libert que je prends, la curiosit m'a
pouss, j'ai voulu voir.

La fin de la phrase ne venait pas; il s'arrta court et ajouta:

--Je suis le marquis de Bivron.

Ainsi M. de Mussidan pensait n'tre pas connu, et il esprait cacher sa
personnalit. C'tait dj un indice.

--Je ne puis qu'tre trs flatt de votre visite, rpondit Andr;
malheureusement je n'ai rien d'achev en ce moment; je n'ai l que des
tudes et quelques esquisses... Si vous voulez les voir?...

Le comte ne se fit pas rpter l'invitation. Il tait affreusement
embarrass de son personnage, et se sentait rougir sous le regard franc
et hardi du jeune peintre. Et pour comble, ds en entrant, il avait
aperu dans un des angles de l'atelier ce tableau mystrieusement voil
dont lui avait parl le doux pre Tantaine.

Il se mit donc  tourner autour de l'atelier, donnant en apparence toute
son attention aux toiles accroches au mur, faisant en ralit
d'hroques efforts pour garder son sang-froid et dissimuler l'atroce
douleur qui dchirait son me.

--Ainsi donc, pensait-il, les misrables n'ont pas menti, et ce rideau
de serge cache le portrait de ma fille!... Ainsi, cet homme est l'amant
de Sabine! Elle venait ici, elle y passait ses journes, et je ne me
doutais de rien. Hlas!...  qui la faute? Quels reproches ai-je le
droit de lui adresser?... Pauvre enfant!... Il y a longtemps que sa mre
a dsert le foyer, moi je fuyais ma maison, elle restait seule, prive
de caresses, de conseils, d'affection... Elle a cout la voix de son
coeur, elle s'est abandonne  qui lui promettait ces tendresses que
lui refusaient ses parents.

Du moins, le comte tait forc de s'avouer que le choix de Sabine ne lui
paraissait pas indigne. A premire vue il avait t frapp de l'attitude
pleine de noblesse du jeune artiste, de sa mle beaut, de l'expression
nergique et intelligente de sa physionomie.

--Hlas!... ajoutait-il, il l'aime sans doute, et cependant, ds qu'elle
a connu nos prils, sans hsiter elle s'est dvoue... oui, elle
l'aime, car si elle a eu le courage de renoncer  lui, elle a failli
mourir.

De son ct, Andr redevenu matre de lui, dlibrait, et se demandait
quelle conduite tenir.

--Ah!... vous vous prsentez chez moi sous un nom d'emprunt, monsieur le
comte, pensait-il; soit, je respecterai votre incognito, mais j'en
profiterai pour vous faire connatre la vrit, je vous dirai ce que je
n'aurais peut-tre jamais os vous dire...

Si extrme que ft la proccupation d'Andr, elle ne l'empchait pas
d'observer son visiteur, et il remarquait fort bien que les regards de
M. de Mussidan revenaient sans cesse, et comme  la drobe, sur le
tableau voil.

--Il faut, se disait-il, qu'on ait parl au comte de ce portrait, et
c'est pour lui qu'il vient... Qui a pu lui en parler?... Nos ennemis.
Donc, on a d calomnier Sabine...

Cependant, M. de Mussidan avait pass en revue toutes les esquisses, et
il avait eu le temps de rassembler toute son nergie. Il revint vers
Andr.

--Recevez mes flicitations, monsieur, pronona-t-il; les loges de mon
ami, que je croyais exagrs taient encore au-dessous de votre beau
talent. Je regrette toutefois que vous n'ayez rien d'absolument fini,
car vous n'avez rien, n'est-ce pas?...

--Rien, monsieur.

Le regard du comte vacilla, et c'est avec un tremblement dans la voix
qu'il reprit:

--Pas mme ce tableau, dont la bordure splendide dpasse ce rideau de
serge?

Bien qu'il attendit cette question, le jeune peintre rougit
excessivement.

--Pardonnez-moi, monsieur, reprit-il, ce tableau est compltement
termin, seulement je ne le montre  personne.

Aprs cela, M. de Mussidan ne pouvait plus douter de la sret des
informations du vieux clerc d'huissier.

--Je devine, fit-il, c'est un portrait de femme?

--C'est un portrait de femme, oui, monsieur.

La situation tait trange, et ils n'taient gure moins troubls l'un
que l'autre; ils dtournaient la tte, essayant de cacher leur trouble.

Mais le comte s'tait jur qu'il irait jusqu'au bout.

--C'est tout simple, dit-il avec un rire forc, on est amoureux. Tous
les grands peintres ont immortalis la beaut de leur matresse.

Les yeux d'Andr tincelrent.

--Arrtez, monsieur, interrompit-il, vous vous mprenez!... Ce portrait
est celui de la plus pure et de la plus chaste des jeunes filles. Je
l'aime, cesser de l'aimer me serait aussi impossible que de suspendre
par le seul effort de ma volont, la circulation de mon sang... mais je
la respecte plus encore. Elle, ma matresse, grand Dieu!... Je me
mpriserais plus que le dernier des misrables, si abusant jamais de sa
sainte confiance, j'avais murmur  son oreille un mot, un seul mot, un
seul qu'elle n'ost pas rpter  sa mre!

De sa vie M. de Mussidan n'avait prouv une plus dlicieuse sensation.
Andr disait vrai, il le sentait  son accent, et il tait tent de lui
serrer les mains, de lui sauter au cou.

--Vous m'excuserez, monsieur, dit-il; mais un portrait dans un atelier,
suppose un modle qui vient poser...

--Et elle y est venue, monsieur, seule,  l'insu de ses parents, en se
cachant comme pour mal faire, risquant son honneur, sa rputation, sa
vie... me donnant ainsi une preuve immense de son... affection.

Il hocha tristement la tte et poursuivit:

--Hlas!... j'avais peut-tre tort d'accepter ce dvouement sublime, et
je ne l'ai pas seulement accept, je l'ai sollicit  genoux,  mains
jointes... Comment la voir autrement, lui parler, entendre le son de sa
voix? Nous nous aimons, mais tant de prjugs, d'affreuses conventions
nous sparent, qu'il y a entre nous un abme plus difficile  franchir
que l'Ocan. Elle est l'unique hritire d'une grande famille, trs
riche, malheureusement, trs noble, trs fire, tandis que moi...

Andr s'interrompit. Il attendait, il esprait une rponse, un mot, un
encouragement, ou un blme...

Le comte gardait le silence, il continua avec une certaine violence,
mais sans amertume:

--Savez-vous qui je suis? Un pauvre diable d'enfant trouv, dpos
clandestinement dans un tour par quelque pauvre fille sduite... Un
matin,  douze ans, je me suis vad de l'hospice de Vendme avec vingt
francs en poche, et je suis venu  Paris. Et depuis, je lutte... Voici
dix ans que tous les matins je m'veille avec une volont plus ardente
que la veille. En suis-je plus avanc?... Et encore, vous ne voyez que
le ct brillant de mon existence. Ici je suis artiste, ailleurs, je
suis ouvrier. C'est ainsi. Regardez mes mains,--et il les montrait,--si
elles sont rudes, calleuses, c'est qu'elles ont t durcies par le
ciseau et le marteau. J'ai du talent, je le crois; je russirai, je
l'espre; mais il a fallu tudier et vivre. Eh bien! l'ouvrier a nourri
l'artiste, il a pay ses leons, il lui a achet des couleurs, des
pinceaux et des toiles...

Si M. de Mussidan se taisait c'est qu'il ne pouvait se dfendre d'une
relle admiration pour ce beau caractre qui se rvlait  lui, et il ne
voulait pas se trahir.

--Tout cela, reprit Andr, elle le sait, et elle m'aime quand mme. Elle
a confiance en moi. Quand j'ai dsespr, c'est elle qui m'a cri:
courage! Ah!... elle a raison, si la patience et la volont donnent le
gnie. Ici mme elle m'a jur que jamais elle ne serait la femme d'un
autre, et j'ai foi en sa promesse. Il n'y a pas un mois, un des hommes
les plus brillants de Paris sollicitait sa main; elle est alle  lui et
lui a cont notre histoire, et lui, il s'est retir gnreusement, et il
est aujourd'hui mon ami le plus cher...

Il s'arrta, car il touffait; c'tait la cause de son bonheur qu'il
plaidait, pour le cas o il triompherait du marquis de Croisenois, et
son anxit tait affreuse.

--Et maintenant, monsieur, reprit-il aprs un moment, souhaitez-vous
voir le portrait de cette jeune fille?

--Oui, rpondit le comte, oui, je vous serai reconnaissant de cette
marque de confiance.

Andr s'approcha du cadre, et dj il touchait le rideau, quand, tout 
coup, se ravisant, il se retourna.

--Eh bien!... non, s'cria-t-il, non, continuer cette comdie serait
indigne de moi.

M. de Mussidan plit. Ce mot pouvait avoir une terrible signification.

--Que voulez-vous dire? balbutia-t-il.

--Que je vous connaissais, monsieur, que je savais que je parlais au
comte de Mussidan et non au marquis de Bivron. Je ne dcouvrirai pas ce
tableau sans vous avoir prvenu, sans vous avoir dit...

D'un geste bienveillant, le comte l'empcha d'achever.

--Je sais, monsieur, pronona-t-il, que je vais voir le portrait de
Sabine, dcouvrez-le, je vous prie.

Le jeune peintre obit, et pendant un moment M. de Mussidan demeura en
extase devant cette oeuvre vritablement remarquable.

--Oui, c'est bien elle, murmura-t-il, voil bien son sourire,
l'expression de ses yeux... c'est beau!

Il pronona encore quelques mots  voix basse; puis lentement, il alla
s'asseoir dans le fauteuil du jeune peintre et parut se recueillir.

Le malheur est un rude matre. Quelques semaines plus tt, il et souri
et hauss les paules  la proposition de donner sa fille  ce petit
peintre. Alors il songeait  M. de Breulh-Faverlay.

A cette heure, il et reu comme une faveur cleste la libert de
choisir Andr pour Sabine. C'est qu'il pensait  Croisenois.

[Illustration: Un tourbillon de soie et de dentelle fit irruption dans
l'atelier.]

A ce nom maudit qui montait  ses lvres, le comte tressaillit.

Pour qu'Andr montrt une telle assurance, il fallait, pensait-il qu'il
n'et pas t inform des derniers vnement.

Il interrogea et fut dtromp.

Sr d'avoir gagn sa cause, le jeune peintre osa dire  M. de Mussidan
tout ce qu'il savait, comment et par qui il l'avait su, l'empressement 
le servir de M. de Breulh, quel rle avait accept la vicomtesse de
Bois-d'Ardon; enfin, ses conjectures, ses dmarches, ses investigations,
ses prsages de succs, ses projets, ses esprances...

Il s'exprimait avec une vhmence extraordinaire, son nergie dbordait,
l'enthousiasme donnait  son regard une expression sublime, et sa parole
enflamme rallumait dans le coeur du comte l'espoir prs de
s'teindre.

--Oui, nous triompherons, disait-il, je le sens, je le sais, j'entends
une voix qui me l'assure!...

Longtemps encore ils tudirent la situation, et le rsultat de leurs
dlibrations fut qu'il fallait redoubler de prudence, dissimuler, ne
rien dire encore  Sabine, et faire figure au marquis de Croisenois.

Surtout et avant tout, ils devaient ne jamais se voir, et cacher
soigneusement leur cordiale entente.

Onze heures sonnaient lorsque M. de Mussidan se leva pour se retirer.

Aprs tre rest un moment en contemplation devant le portrait de sa
fille, il revint au jeune peintre, en lui prenant la main:

--Monsieur Andr, pronona-t-il d'une voix mue, vous avez ma parole. Si
nous parvenons  nous dlivrer des misrables qui nous tiennent le
couteau sur la gorge... Sabine sera votre femme...




XXXI


Aprs cette promesse qui empruntait aux circonstances une trange
solennit, M. de Mussidan sortit, et Andr s'affaissa sur le large divan
de l'atelier.

Ce courageux artiste, si fort contre l'adversit, succombait dans
l'excs de son bonheur. En prsence du comte, il avait pu, grce  des
efforts surhumains, matriser ses terribles motions, rester calme quand
il tait affreusement boulevers, paratre froid alors qu'il avait comme
un brasier dans la tte et dans le coeur.

Seul, il s'abandonnait sans vergogne aux transports de la passion.

Elle est  moi!... s'criait-il dans son dlire, Sabine est  moi!...

Mais cet accs d'enchantement et d'optimisme dura peu.

Le mirage s'vanouit faisant place au vif sentiment de la ralit.

Oui, Sabine serait  lui... mais quand il aurait su la conqurir. Entre
elle et lui se dressaient Croisenois et ses associs. Il se sentait de
force  se mesurer seul avec eux tous, mais encore fallait-il les
atteindre et les combattre.

--A l'oeuvre!... s'cria-t-il en se levant,  l'oeuvre!...

Mais il s'arrta, prtant l'oreille.

Il entendait dans son escalier, presque sur son palier, des clats de
rire immodrs. Au-dessus de ce rire qui tait celui d'une femme, une
voix d'homme grle et aigre s'levait, qui paraissait gronder.

Andr n'et pas le temps de se demander ce que ce pouvait tre, sa porte
fut comme enfonce, et un tourbillon de soie, de velours et de dentelles
fit irruption dans l'atelier.

En ce tourbillon, le jeune peintre reconnut, non sans stupeur, la belle
Rose-Zora de Chantemille.

Derrire elle venait le jeune M. Gaston, et ce fut lui qui prit la
parole.

--C'est nous!... s'cria-t-il, en personnes naturelles. Hein!... elle
est bonne, celle-l?... Nous attendiez-vous?

--Pas du tout, je l'avoue.

--C'est une surprise de papa. Pauvre bonhomme!... Parole d'honneur, je
veux embellir sa vieillesse, comme dit Lonce. Ce matin il entre dans ma
chambre et me dit: J'ai fait hier toutes les dmarches pour qu'une
personne que tu adores soit mise en libert. Cours donc la chercher.
Hein! c'est gentil, cela. Je cours, Zora joue la fille de l'air, et nous
voil.

Andr n'coutait que d'une oreille distraite. Il surveillait Zora-Rose
qui tournait autour de l'atelier, en poussant toutes sortes
d'exclamations. Elle allait arriver au portrait de Sabine, elle voudrait
carter le rideau, il serait difficile de l'en empcher.

--Pardon, dit-il, j'ai un tableau  faire scher...

Et comme le portrait tait pos sur un chevalet mobile, il le roula dans
sa chambre.

--Maintenant, reprit M. Gandelu fils, il s'agit de clbrer la
dlivrance et je viens vous chercher pour djeuner...

--Merci de l'intention, mais j'ai  travailler...

--Ah!... je la trouve bien bonne, mais vous savez, on ne me la fait
plus, vite habillez-vous...

--Vritablement, je ne puis sortir.

Le jeune M. Gaston rflchit dix secondes, puis tout  coup se frappant
le front:

--Vous ne voulez pas venir au djeuner, s'cria-t-il, eh bien!... le
djeuner viendra  vous. Ah!... fameux!... Je descends le commander.

Andr s'lana aprs lui, sur le palier, le rappela, cria, mais en vain,
et il rentra aussi contrari que possible.

Cette contrarit, Rose la remarqua.

--Voil comment il est, fit-elle, en haussant les paules. Et il se
croit trs drle. Cocods, va!

Le ton de la jeune femme trahissait un si profond mpris pour M. Gandelu
fils, que le jeune peintre la regarda d'un air surpris.

--Cela vous tonne, reprit-elle, ce que je vous dis l!... On voit bien
que vous ne le connaissez pas. Quelle scie!... Et tous ses amis lui
ressemblent. Si vous les coutiez une heure, vous auriez des nauses.
Tenez, rien qu' me rappeler les soires passes en leur compagnie, je
bille.

Elle billa en effet.

--Si encore il m'aimait, soupira-t-elle.

--Lui!... mais il vous adore, rpondit Andr qui ne pouvait s'empcher
de trouver Rose pleine de bon sens; il a failli devenir fou pendant que
vous tiez l-bas.

Zora-Rose eut un geste que lui et envi Toto-Chupin.

--Et vous croyez cela!... s'cria-t-elle. Gaston fou d'une femme!... Il
est trop bte. De moi, savez-vous ce qu'il aime? Les robes qu'il me paie
et les diamants qu'il m'achte. Quand les passants me regardent, et
qu'ils disent: Mtin!... quel chic!... mon idiot se dresse sur ses
ergots, et il rpte comme s'il avait de la bouillie plein la bouche
Ah! mais oui!... pour du chic nous avons du chic!... Si j'avais un
peignoir d'indienne, il ne me regarderait pas, et cependant... j'en vaux
la peine.

Le fait est que l'air de Saint-Lazare n'avait point t dfavorable 
Rose. Son impudente beaut n'avait jamais eu un tel clat; elle
resplendissait de jeunesse, de vie, de passion et d'insolence...

--Cocods, poursuivait-elle, gandin, petit crev!... Mon nom de Rose
corchait sa vilaine bouche, il m'appelle Zora, un nom de chien. Et je
ne le camperais pas l!... Nous verrons bien. Il a de l'argent, mais je
me moque de l'argent, moi. Mon petit Paul n'avait pas le sou, lui, et
cependant je l'aimais bien. Dieu!... m'a-t-il fait rire quelquefois!...
Avec lui je n'avais pas  manger tous les jours, j'tais bien
malheureuse... C'est gal, c'tait le bon temps.

--Pourquoi l'avez-vous abandonn ce pauvre Paul?...

--Dites-moi, vous, pourquoi il y a du velours  45 francs le mtre. Je
voulais savoir quelle sensation on prouve quand on se met sur les
paules un cachemire des Indes... Et un beau jour j'ai fil. Mais qui
sait?... Paul allait peut-tre me quitter. Il y avait quelqu'un qui
cherchait  nous sparer, notre voisin de l'htel du Prou, rue de la
Huchette, un vieux singe qu'on appelait le pre Tantaine, et qui tait
clerc d'huissier...

A ce nom, Andr, positivement, faillit tomber  la renverse.
Tantaine!... un vieux... clerc d'huissier... C'tait bien le sien.

Cependant, si vive que fut son impression, il parvint  la cacher.

--Bast!... fit-il d'un ton lger, quel intrt pouvait avoir ce bonhomme
 vous sparer?

--Je ne sais, rpondit Rose, devenue srieuse, mais  coup sr il en
avait un. On ne donne pas pour rien des billets de banque aux gens, et
je lui ai vu donner un billet de 500 francs  Paul. Bien plus, il lui
avait promis de lui faire gagner beaucoup d'argent, par l'entremise d'un
de ses amis, un placeur nomm Mascarot...

Cette fois, Andr ne fut pas pris  l'improviste. Il pressentait qu'il
allait tre question de l'honorable placeur.

Mais son esprit s'pouvantait des proportions que prenait l'intrigue
qu'il avait  djouer. Car il n'en doutait pas: toutes ces manoeuvres
qu'il dcouvrait une  une, devaient tendre  un but commun.

Andr se souvenait,  cette heure, de cette visite que lui avait fait
Paul, un jour, sous prtexte de lui remettre vingt francs, et de l'air
singulier qu'il avait. Il se rappelait que Paul s'tait vant de gagner
un millier de francs par mois, et qu'il n'avait pas su dire o ni 
quoi.

--Paul m'a peut-tre oublie, reprit Rose, je le crains. Une fois je
l'ai rencontr chez Van Klopen, et il ne m'a rien dit. Il est vrai qu'il
tait avec ce Mascarot. Mais n'importe, je suis dcide  le chercher,
et  lui demander pardon, et il me pardonnera...

De tout ceci, une conclusion trs nette ressortait.

Paul tait protg par l'association... donc il lui tait utile, il la
servait. Rose tait perscute, donc elle gnait.

Voil ce que pensait Andr.

--Et mme, ajoutait-il, si Catenac a fait enfermer Rose, c'est que les
misrables ont quelque chose  craindre d'elle. S'ils ont essay de la
faire disparatre, c'est que sa seule prsence peut dranger leurs
combinaisons...

Mais il n'et pas le temps de poursuivre sa dduction. Le fausset du
jeune M. Gaston grinait dans l'escalier. Bientt il apparut criant:

--Place au festin!... Que la fte commence!...

Deux garons de restaurant, en effet, suivaient M. Gandelu fils, chargs
de mannes immenses, pleines de provisions.

En tout autre circonstance, Andr et t furieux de cette invasion de
victuailles, de cette perspective d'un djeuner qui allait durer au
moins deux heures, et mettre tout sens dessus dessous dans son atelier.

Mais, en ce moment, il en tait  bnir l'inspiration du jeune M.
Gaston; il le trouvait beau, aimable, spirituel, et c'est de la
meilleure grce du monde qu'avec l'aide de Zora-Rose il dbarrassait sa
grande table, pour qu'on y dresst le couvert.

Seul, le jeune M. Gaston ne faisait rien, il prorait.

--Ah!... mes chers bons, disait-il, vite il faut que je vous en conte
une forte!... Imaginez-vous que le marquis de Croisenois, Henri, un de
mes intimes amis, fonde une socit industrielle.

Andr faillit lcher une carafe qu'il tenait.

--Qui vous l'a dit? demanda-t-il vivement.

--Parbleu?... une grande affiche jaune qui le crie  tous les passants.
_Mines de Tifila, socit en commandite!_ Non, j'en ferai une maladie.
_Capital: quatre millions!_ Pas dgot, le marquis. Farceur! Et du
pain?

La figure du jeune peintre trahissait un si complet bahissement, que M.
Gandelu fils clata de rire.

--Pas vrai, qu'elle est drle?... reprit-il. On dirait que vous attendez
l'omnibus de Chaillot. Voil juste comment je suis rest devant cette
diablesse d'affiche, le bec grand ouvert. Croisenois directeur d'une
compagnie!... Ah!... il va me la payer! J'aurais lu dans un journal que
vous tiez nomm pape, que je n'aurais pas t plus baubi. Mines de
Tifila! As-tu fini! Tifila!... On ne nous la fait plus, ah! mais non!
Les actions sont de 500 francs. C'est pour rien, parole d'honneur! mais
je n'ai pas de monnaie sur moi, vous passerez aprs le demi-terme...

Cependant le djeuner tait servi, les garons du restaurant s'taient
retirs, le jeune M. Gaston, de sa voix la plus aigre, criait: A table!
A table!!...

Mais, hlas! ce djeuner qui commenait le plus gaiement du monde devait
mal finir.

M. Gandelu fils qui n'avait pas la tte bien solide, eut le tort de
boire outre mesure. Bientt les vapeurs du vin se mlant dans son
troite cervelle, aux fumes de la vanit, le peu de bon sens qu'il
avait disparut, et il commena  accabler Zora-Rose de reproches amers,
ne comprenant pas, disait-il, comment un homme tel que lui, srieux et
destin  jouer un grand rle dans la socit, avait pu se laisser
sduire par une femme comme elle.

Certes, le jeune M. Gaston possdait un joli rpertoire d'invectives,
mais Rose, sur ce chapitre tait encore plus forte que lui. On
l'attaquait, elle se dfendit, et si vivement, que M. Gandelu fils, se
sentant cras, se leva furieux, prit son chapeau et sortit en dclarant
qu'il ne reverrait Zora de sa vie, qu'il lui abandonnait de bon coeur
tout ce qu'elle tenait de sa gnrosit, mobilier et toilettes, trop
heureux s'il pouvait,  ce prix, tre dbarrass d'elle  tout jamais.

Ce dpart ne contraria pas trop Andr. Restant en tte  tte avec la
jeune femme, il se flattait d'obtenir d'elle, avec un peu d'adresse, une
biographie exacte de ce Paul, qu'il comptait maintenant parmi ses
adversaires.

Vain espoir! Zora-Rose, elle aussi tait exaspre, on l'et t 
moins, et elle ne voulut rien entendre.

Elle reprit en toute hte son grand manteau de velours, noua son chapeau
au hasard, et sans mme donner un coup d'oeil  la glace, elle
s'envola, non sans avoir affirm qu'elle allait se mettre en qute de
Paul, qu'elle le retrouverait, et qu'elle saurait bien le dcider 
demander raison  Gaston de ses insultes.

Tout cela s'tait pass si rapidement, que le jeune peintre en tait
comme bloui.

C'tait  croire que la Providence, se dclarant dcidment pour lui,
n'avait envoy ces intressants amoureux que pour lui fournir des
renseignements nouveaux, positifs et de la plus haute importance.

Et dans le fait, les dclarations de Rose, si incompltes qu'elles
fussent, clairaient toute une partie de l'intrigue, enveloppe
jusqu'alors d'paisses tnbres.

Les relations de Paul avec le pre Tantaine expliquaient la peine que
s'tait donn Catenac pour faire enfermer Rose, et par contre les
fausses signatures arraches  l'inepte confiance du jeune M. Gaston.

Mais, d'un autre ct, que signifiait cette socit industrielle lance
par le marquis de Croisenois en mme temps qu'il sollicitait la main de
Mlle de Mussidan?

Andr pensa qu'il devait, avant tout, s'occuper de ce dtail, et sans
mme songer  changer sa vareuse rouge contre un paletot, il descendit
et courut au coin de la rue des Martyrs o M. Gandelu fils lui avait dit
avoir vu l'affiche.

Elle tait toujours  sa place, blouissante, tirant l'oeil  vingt
pas, sduisante assez pour faire tressaillir les cus du plus timide
capitaliste.

Rien n'y manquait, pas mme une vue de TIFILA (_Algrie_), une superbe
vignette, qui reprsentait quantit de travailleurs roulant sur des
brouettes le prcieux minerai.

Tout en haut, le nom de Croisenois resplendissait en lettres d'un
demi-pied.

Il y avait bien cinq minutes qu'Andr contemplait ce chef-d'oeuvre,
quand un clair de prudence traversa son esprit.

--Malheureux!... se dit-il, que fais-je ici? Qui sait combien de coquins
pient sur ma physionomie la trace de mes sensations et de mes
projets!...

A cette pense, il regarda vivement autour de lui; mais dans un rayon de
plus de cent pas il n'aperut aucune figure suspecte.

--Ah!... n'importe, murmura-t-il, n'importe, il faut rentrer et chercher
et imaginer un expdient pour faire perdre mes traces.

Dpister ses surveillants!... le succs tait  ce prix, il ne le
comprenait que trop. Comment atteindre et frapper les misrables, si
informs de ses moindres dmarches, ils avaient toujours le loisir de se
mettre en garde?...

Aussi, lorsqu'il et regagn son logis, il ne s'occupa plus que du moyen
de glisser entre les mains de ses espions. Bientt il crut l'avoir
dcouvert.

Sous ses fentres s'tendait un grand jardin qui dpendait d'une
institution dont la faade se trouvait dans la rue de Laval prolonge.
Un mur qui n'avait pas sept pieds de haut sparait seul la cour de sa
maison de ce jardin.

Pourquoi ne s'vaderait-il pas par l?

--Je puis, se disait-il, me dguiser de faon  me rendre mconnaissable
et demain, au petit jour, franchir le mur et m'esquiver par la rue du
Laval, pendant que mes espions feront le pied de grue rue de la Tour
d'Auvergne, devant ma porte. Ai-je besoin de loger ici plutt
qu'ailleurs? Non. Eh bien! tant que durera ma campagne, je demanderai
l'hospitalit  Vignol, qui m'aidera au besoin.

Ce Vignol tait un ami d'Andr, un brave et loyal garon, qui, en son
absence dirigeait les travaux de la maison de M. Gandelu.

--De cette faon, pensait-il, j'chappe si compltement  Croisenois et
 sa bande, que je pourrai presque me mler  leur jeu sans qu'ils me
devinent. Il me faudra aussi cesser de voir tous ceux qui ont consenti 
m'aider, M. de Breulh, M. de Mussidan, ce brave pre Gandelu, mais la
poste est l. Pour les cas pressants j'aurai le tlgraphe, et il sera
discret, car je vais choisir des termes de convention et en aviser mes
correspondants.

Sa rsolution tait prise; il crivit  ces trois personnages qui
s'intressaient  lui, une longue lettre o il expliquait son plan.

La nuit tombait lorsqu'il eut fini: il ne pouvait rien entreprendre 
cette heure: il alla dner dans les environs, puis ayant mis ses lettres
 la poste, il rentra afin de prparer son travestissement, de le
rpter, pour ainsi dire.

Aprs s'tre demand quelle situation sociale serait le plus favorable 
ses desseins, il avait dcid qu'il tcherait de se donner l'apparence
de ces malfaisants gredins qu'on rencontre le jour dans les estaminets
borgnes de l'ancienne banlieu, autour des billards crasseux, et le soir
 la porte des thtres et des bals publics.

[Illustration:--Dans une heure, tout sera fini.]

Le costume, il l'avait sous la main, parmi ses vieilles hardes de
travail. Une blouse bleu, un vieux pantalon  larges carreaux, de
mauvaises chaussures et une casquette au rebut depuis des annes,
faisaient l'affaire.

Restait  changer le visage, et c'est  cette tche que Andr
s'appliqua.

Il commena par couper sa barbe, trs peu forte, mais qu'il portait
entire, puis il tailla ses cheveux sur le devant, de faon  mnager
deux mches qu'il lissa et colla sur ses tempes, avec force cosmtique.

Cela fait, il chercha quelques pains de couleur pour l'aquarelle, et
arm d'un pinceau il commena son oeuvre de maquillage, oeuvre
bien plus difficile qu'on ne croit.

Se barbouiller n'est rien, il faut pour se dguiser modifier le
mouvement gnral de la physionomie. On n'arrive  ce rsultat qu'en
altrant la bouche et les yeux siges principaux de l'expression.

Andr, quoique peintre, ignorait cela. Aussi n'est-ce qu'aprs de long
ttonnements qu'il obtint un rsultat passable. Il s'habilla alors, il
tortilla autour de son cou une vieille cravate, et sut placer sa
casquette selon le genre, de ct, la coiffe aplatie en arrire, la
visire cachant l'oeil droit.

Quand, ainsi quip, il se regarda dans la glace, il se jugea hideux. En
artiste consciencieux cependant, il cherchait les dfauts de son
oeuvre pour les corriger, lorsqu'on frappa  sa porte.

Il tait neuf heures, il n'attendait personne, les garons du restaurant
taient venus rechercher leur vaisselle; quel visiteur lui arrivait
donc? Ce ne pouvait tre que sa concierge, et il tait bien dcid  ne
pas se laisser voir par elle, n'ayant en la discrtion de Mme
Poileveu qu'une confiance trs limite.

Qui est l? demanda-t-il.

--Moi!... rpondit une voix plaintive, moi, Gaston.

Fallait-il se dfier de ce garon? Le jeune peintre jugea que non; il
alla ouvrir.

Oui, c'tait bien M. Gandelu fils, mais en quel tat!... Ple,
chancelant, la figure absolument dcompose.

Il se laissa tomber plutt qu'il ne s'assit sur un fauteuil.

--Est-ce que M. Andr est sorti? balbutia-t-il, je croyais avoir entendu
sa voix.

Ainsi il tait dupe du travestissement. Ce triomphe ravit Andr, et lui
apprit en mme temps qu'il devait surveiller sa voix comme tout le
reste.

--Quoi!... dit-il, vous ne me reconnaissez pas!... Regardez-moi donc.

Il fallut encore au jeune M. Gaston dix minutes d'examen.

--Ah! c'est vous, murmura-t-il enfin, avec un triste sourire, elle est
mauvaise, c'est--dire non, elle est bien bonne! mais je ne sais plus ce
que je dis.

Il tait clair qu'une catastrophe avait d fondre sur M. Gandelu fils.
Ce ne pouvait tre sa griserie du matin, qui le rduisait  cet excs de
prostration.

--Mais vous-mme, demanda Andr, qu'avez-vous, qu'y a-t-il...

--Il y a, mon cher bon, que je viens vous faire mes adieux!... En
sortant de chez vous, j'irai me brler la cervelle, n'importe o...

--tes-vous fou!...

Le jeune M. Gaston se frappa le front d'un air funbre.

--Pas la moindre flure, rpondit-il, seulement l'chance des faux
billets est arrive... Chanter ou mourir... Je ne veux pas chanter. Ce
soir, comme je sortais de table, ayant dn avec papa, le valet de
chambre vint me dire  l'oreille qu'un vieux monsieur m'attend dans la
rue. J'y cours, et je trouve un espce de mendiant en redingote
crasseuse, sale, repoussant, ignoble...

--Le pre Tantaine!... s'cria Andr.

--Ah!... je ne sais pas son nom!... Il m'a dclar d'un ton doucereux
que le porteur de mes billets est dcid  les adresser au procureur
imprial demain avant midi, mais qu'il me reste cependant un moyen de
salut.

--Et ce moyen est de partir avec Rose pour l'Italie.

La surprise de M. Gandelu fils fut si forte, qu'il se redressa d'un
bond.

--Qui vous l'a dit?... s'cria-t-il.

--Personne... je devine. C'est afin de pouvoir,  un moment donn, vous
imposer ce dpart prcipit, qu'on vous a fait imiter la signature de M.
Martin-Rigal. Et qu'avez-vous rpondu?...

--Que je la trouvais mauvaise et que je ne partirais pas. C'est niais,
absurde, idiot, je le sais, mais, je suis comme cela, coul d'un bloc,
en acier. D'ailleurs, je vois le plan: le lendemain de ma fuite on irait
trouver papa pour l'engager  chanter et il chanterait. Ah!... mais
non!... Pauvre bonhomme! Mieux vaudrait lui donner un coup de couteau
dans le dos, que de lui dire que son fils est un faussaire. C'est
pourquoi je suis all acheter le coquet petit revolver que voici, et
dans une heure tout sera fini...

Andr n'coutait plus, il arpentait d'un pas fivreux son atelier.
videmment il tenait entre ses mains la vie de ce malheureux garon.
Quel parti prendre?...

Lui conseiller de partir, c'tait loigner Rose, se priver d'une chance
considrable de succs.. Le laisser faire.... il ne le pouvait pas; il
ne pouvait oublier ce que le pre de Gaston avait fait pour lui.

--coutez-moi, Gaston, dit-il enfin, j'ai une ide du salut, et je vous
la soumettrai quand nous serons hors d'ici. Seulement pour des raisons
qu'il serait trop long de vous expliquer, il faut que je gagne la rue
sans passer par la porte de ma maison... je le peux si vous voulez
m'aider. Vous allez sortir, et  minuit prcis vous irez sonner rue de
Laval prolonge,  la porte de la maison qui porte le N... On vous
ouvrira et vous demanderez au concierge un renseignement quelconque.
Vous aurez soin de laisser la porte entrebille, et comme je serai dans
le jardin de cette maison, guettant l'instant favorable, je
m'esquiverai...

M. Gandelu fils eut du moins le mrite de se conformer exactement aux
instructions qui lui taient donnes; le plan russit, et  minuit dix
minutes, Andr et lui gagnaient le boulevard extrieur.

Le jeune peintre tait alors plein d'espoir. D'abord il tait persuad
qu'il venait de dpister ses espions, puis il entrevoyait, grce 
Gaston, le moyen de se mnager une diversion puissante, pendant qu'il
s'acharnerait aprs Croisenois et ses honorables associs.




XXXII


C'est au boulevard Malesherbes,  la hauteur,  peu prs, de l'glise
Saint-Augustin, dans une superbe maison neuve, que demeurait M. le
marquis de Croisenois.

L, dans un modeste appartement de quatre mille francs, il avait runi
et rassembl assez d'paves de son opulence passe, pour blouir de son
faste les observateurs superficiels.

Comme de raison, les cranciers ne laissaient pas refroidir la sonnette
de M. de Croisenois, mais il avait su se mettre  l'abri de leurs
tracasseries les plus directes.

Son appartement tait lou au nom de son valet de chambre. Son coup et
son cheval appartenaient pour la forme,  son cocher. Car il avait un
cheval et une voiture, ce gentilhomme ruin, si ruin, qu'il lui tait
arriv une fois de se coucher sans lumire, faute de quatre sous pour
s'acheter une bougie.

Deux domestiques servaient M. de Croisenois: un cocher, qui avait, en
outre, dans ses attributions les gros ouvrages du logis, et un valet de
chambre qui savait assez de cuisine pour improviser un djeuner de
garon.

Ce valet de chambre, B. Mascarot ne l'avait vu qu'une fois, et il lui
avait produit une si singulire impression que plein de dfiance en son
endroit, il s'tait efforc de savoir qui il tait et d'o il venait.

Croisenois ne l'avait pris  son service, dclara-t-il  l'honorable
placeur, que sur la recommandation d'un de ses amis, sir Waterfield.

Il se nommait Morel, ce valet de chambre, mais il avait d habiter
longtemps l'Angleterre, car il bgayait l'anglais, et on lui et coup
un doigt avant d'obtenir qu'il rpondit: Oui, monsieur, comme tout le
monde; il disait: Yes, sir.

C'tait, d'ailleurs, un homme prcieux, tant pour ses qualits que pour
sa tenue qui tait de nature  honorer une maison. On devait croire
qu'il servait pour le moins un chancelier, tant il avait de morgue et de
gravit hargneuse, tant ses cols blancs comme neige taient hauts et
roides.

Andr ignorait ces particularits, mais il avait eu quelques dtails par
M. de Breulh qui lui avait aussi donn l'adresse du marquis.

C'est pourquoi, le lendemain de son vasion, sur les huit heures du
matin, dguis et grim si bien qu'il devait se supposer mconnaissable,
le jeune peintre vint s'tablir chez le marchand de vins traiteur le
plus voisin du domicile de M. de Croisenois.

Cette heure, il l'avait choisie  dessein. Il tait assez parisien pour
n'ignorer pas que c'est celle o, dans les grands quartiers, les
domestiques descendent chez le dbitant du coin, pendant que les matres
dorment encore, pour tuer le ver, changer leurs informations, et
renouveler leur provision de cancans et de mdisances.

La confiance d'Andr avait augment depuis la veille.

C'est que le projet qu'il avait form avant de s'vader par la rue de
Laval, projet qui devait,  la fois, sauver Gaston et lui assurer un
auxiliaire nergique, avait russi au-del de ses esprances.

Voici ce qu'il avait fait.

Aprs bien des peines, des observations, des menaces mme, en usant et
abusant de son influence, il avait russi a entraner le jeune M. Gaston
jusqu'au domicile paternel.

Arriv rue de la Chausse-d'Antin sur les deux heures, il n'avait pas
hsit  faire rveiller l'entrepreneur, et, aprs lui avoir expliqu
son travestissement, il lui avait tout racont, comment le jeune M.
Gaston se trouvait ml  l'intrigue dont il tait lui-mme victime,
comment on lui avait extorqu des faux, et comment il avait failli cette
fois se suicider.

Naturellement, il insista sur le repentir de Gaston, sur les bons
sentiments qu'il tmoignait, faisant ressortir sa brouille avec
Zora-Rose, et ses serments de devenir un homme srieux.

M. Gandelu fut rudement touch, il pleura, ce vieux brave homme... Mais
il pardonna.

Il vit son fils corrig par cette affreuse leon, rompant ses
dtestables relations, lui revenant, s'assurant par son travail une
situation brillante.

--Allons, avait-il dit  Andr, courez me le chercher, que je lui dise
que nous le sauverons!

Andr n'avait pas eu  aller bien loin, car le jeune M. Gaston attendait
dans la pice voisine, tortur par les plus poignantes anxits.

Il tait mu, quand il entra dans la chambre de son pre, et mu d'une
motion relle, ce qui ne lui tait peut-tre jamais arriv en sa vie.
Il pleurait, et ce n'tait cette fois ni une passion stupide, ni un
amour-propre idiot qui lui arrachaient des larmes; c'tait le vif
sentiment de ses torts, le repentir d'avoir si affreusement fait
souffrir son pre, cette homme si bon.

Puis, en somme, il renaissait pour ainsi dire  la vie, car il avait t
bien rsolu  se tuer, il avait vu la mort...

--Approchez, Gaston, lui avait dit Andr.

Mais lui, avec une violence bien loigne de son caractre:

--Ah!... ne m'appelez plus ainsi, s'tait-il cri. Gaston!... elle est
mauvaise! C'est comme cette couronne sur mes cartes de visite... parole
d'honneur, je me fais de la peine. Gaston!... marquis!... cent mille
claques, idiot. Mon nom est Pierre Gandelu, et papa est cent fois trop
bon de me permettre de porter son nom!....

Commence ainsi, la rconciliation devait tre complte. Il y avait bien
des annes que le digne entrepreneur n'avait t si heureux.

Restait  s'occuper du salut du malheureux imprudent. Mais l'ide
qu'Andr avait eue vint  M. Gandelu.

--Je ne crois pas, dit-il, que les misrables osent excuter leur menace
et adresser les faux au procureur imprial. Non, ils ne l'oseront pas.
Quel juge d'instruction, d'ailleurs, inform de toutes les
circonstances, ne rendrait pas une ordonnance de non lieu!... Mais mon
fils ne peut pas rester sous le coup de ce systme d'intimidation. C'est
donc moi qui porterai plainte. Oui, demain avant midi, je serai au
parquet, et nous saurons bien ce que c'est enfin que cette _Socit
d'escompte mutuel_ qui circonvient les mineurs, leur prte de l'argent
et les exhorte  faire des signatures fausses... Comme il faut tout
prvoir, mon fils partira demain matin pour la Belgique, mais il n'y
restera pas longtemps, vous verrez...

Andr avait pass chez M. Gandelu le reste de la nuit, et c'est dans la
chambre du jeune M. Gaston, redevenu Pierre comme devant, qu'il s'tait
grim avec plus de soin et de succs que la veille.

L'avenir,  ses yeux, se teintait de rose pendant qu'il gagnait
lestement le boulevard Malesherbes.

Le hasard, non, il disait la Providence, se dclarait dfinitivement
pour lui. N'avait-il pas tout  attendre des dmarches auxquelles se
dcidait l'honnte entrepreneur? La justice allait intervenir,
s'occuper de voir clair dans les oprations des misrables; que ne
dcouvrirait-elle pas?

Et ce rsultat immense, Andr l'obtenait sans avoir rien compromis. Ni
son nom, ni celui de M. de Mussidan ne devaient tre prononcs.

Pour lui, il tait dtermin  s'attacher  Croisenois et  ne le pas
quitter plus que son ombre.

L'tablissement o il s'installa tait merveilleusement choisi pour ses
observations. De la table commune, il apercevait trs bien la porte de
la maison du marquis, et mme les fentres de son appartement. Il ne
pouvait, avec un peu d'attention, manquer de le voir lorsqu'il sortirait
ou rentrerait.

De plus, comme il n'y avait pas d'autre marchand de vin dans les
environs, Andr se disait que peut-tre les serviteurs de M. de
Croisenois prenaient leur repas chez celui-ci.

En ce cas, il saurait bien, pensait-il, pntrer dans leur intimit. Il
lierait conversation d'abord, il offrirait quelque chose, il saurait
imposer la confiance... Ainsi, il saurait bien des choses.

C'est sur une petite table, touchant le vitrage, dont il avait eu soin
d'carter le rideau jauni, que le jeune peintre s'tait fait servir 
djeuner, et sans cesser de surveiller dans la rue, il observait et
coutait ce qui se passait et se disait autour de lui.

La salle du marchand de vins traiteur, vaste et assez propre, tait
pleine de clients, qui presque tous taient des domestiques.

--Qui sait, pensait Andr, les gens du marquis sont peut-tre l.

Il se creusait la tte  chercher un prtexte pour questionner le matre
de la maison, lorsque deux nouveaux convives entrrent, qui avaient
endoss leur livre eux, tandis que tous les autres taient en gilet du
matin.

Ds qu'ils parurent, un vieux  physionomie placide et satisfaite qui
s'escrimait contre un beefsteack rebelle prs d'Andr, battit les mains
et s'cria:

--Ah!... voici messieurs de Croisenois!

Les domestiques le plus souvent, se donnent entre eux le nom des matres
qu'ils servent, le jeune peintre n'ignorait pas ce dtail; il se
trouvait donc renseign sans avoir  prendre des informations qui
pouvaient le rendre suspect.

--Si seulement, pensait-il, ces messieurs avaient l'heureuse inspiration
de se placer prs de cet autre, qu'ils connaissent, j'entendrais leur
conversation.

Cette inspiration, ils l'eurent; et,  peine assis, ils appelrent le
patron pour commander leur repas, le priant surtout de les servir
promptement, parce qu'ils n'avaient pas, assuraient-ils, une minute 
eux.

--Ah!... vous tes presss, leur dit le vieux, prs de qui ils s'taient
mis, c'est donc pour cela que vous tes dj habills  cette heure?

Ce fut le plus jeune des nouveaux venus, le cocher de M. de Croisenois,
qui prit la parole.

--Tout juste, rpondit-il, je dois conduire monsieur  son bureau, car
il a un bureau maintenant; il est directeur d'une socit pour
l'exploitation de mines de cuivre. Fameuse affaire!... Au-dessus de la
porte, on devrait crire: Boucherie d'actionnaires!... Si vous avez des
conomies, monsieur Benot, et vous devez en avoir, voil une rude
occasion.

M. Benot hocha la tte d'un air grave.

--Je ne dis ni oui ni non, rpondit-il, on ne peut pas savoir. Souvent
ce qui parat bon n'est pas bon, et ce qui semble mauvais n'est pas
mauvais...

Celui-l tait un homme prudent qui, ayant beaucoup vu et beaucoup
retenu, ne jugeait pas  la lgre et ne se compromettait jamais.

--Mais, reprit-il, puisque votre marquis sort, M. Morel va tre libre,
lui, et il me fera ma petite partie de piquet.

--_No, sir_, rpondit le valet de chambre du marquis.

--Quoi, vous tes pris, vous aussi.

--_Yes, sir_, je vais passer des gants blancs, et aller porter une
hotte de fleurs: lilas, violettes et camlias blancs,  la future de
monsieur le marquis. Car monsieur le marquis se marie, je puis le dire
puisque la nouvelle est officielle. Beau mariage, d'ailleurs, grande
famille, dot magnifique! J'ai vu la jeune personne, elle est un peu
pimbche, nonobstant, elle ne me dplat pas.

C'tait de Sabine que ce drle  cravate outrageusement empese se
permettait de parler ainsi.

Certes, il n'tait pour rien dans les intrigues de Croisenois, mais il
tait charg de porter un bouquet chez M. de Mussidan, il verrait
peut-tre Sabine; Andr eut comme une ide de l'trangler.

--Gageons, disait pendant ce temps le cocher, la bouche pleine, gageons
que monsieur le marquis n'emploie pas la dot de sa femme  acheter de
ses actions!...

Mais ce propos ne fut pas relev, et les trois interlocuteurs cessrent
de parler de M. Croisenois pour s'occuper de leurs affaires
personnelles... peu intressantes.

Bientt ils appelrent le patron, payrent et se retirrent, sans avoir
seulement prononc le nom du marquis. Andr commenait  rflchir sur
les difficults du mtier d'espion. Les regards qui se coulaient jusqu'
lui,  la drobe, taient gros de dfiance.

--Quel est cet individu de mauvaise mine, devaient se dire les habitus,
qui ose se fourvoyer en notre compagnie?

[Illustration: D'un coup de poing en pleine poitrine...]

Le fait est que le jeune peintre avait un aspect des moins rassurants.

De plus, il ne savait pas observer sans en avoir l'air, ce qui est la
premire qualit de l'observateur. Il ignorait l'art de paratre
inoccup, indiffrent.

On voyait qu'il n'tait pas l pour rien, ou du moins qu'il n'y tait
pas pour ce qui, en effet, n'tait qu'un prtexte; on devinait qu'il
avait un but, qu'il attendait quelque chose, qu'il s'impatientait.

Comme il avait assez de pntration pour comprendre tout cela, son
embarras en redoublait.

Il avait fini de manger, il avait pris longuement et lentement un gloria
qu'il avait fait brler en usant force allumettes, il demanda un petit
verre d'eau-de-vie....

Presque tous les clients s'taient retirs et il n'en restait plus que
cinq ou six  une table, prs de l'entre, qui jouaient au _chien-vert_,
un jeu d'un intrt extrme  en juger par leurs cris, leurs
exclamations et leurs rires.

--Je ferais aussi bien de sortir, pensait Andr, et de courir
m'installer devant les bureaux de la socit pour noter les allants et
les venants;  rester ici, on nous examine, je risque de me compromettre
pour demain...

Cependant, il et voulu, avant, voir Croisenois monter en voiture, et
bien que l'eau-de-vie fut excrable et qu'elle lui donnt des nauses,
il fit signe qu'on lui en verst un second verre.

On venait de lui verser lorsqu'un individu entra, dont la mise avait
avec la sienne une fcheuse ressemblance.

C'tait un grand gars dgingand,  l'oeil impudent, n'ayant de barbe
qu'un gros bouquet de poils roux au-dessous de la lvre infrieure. Il
tait coiff d'une casquette ignoble, et portait une manire de vareuse
noire affreusement macule.

D'une voix tranante et raille, il demanda un boeuf et un
demi-litre, et en passant pour s'asseoir  la table qu'avaient occupe
les domestiques du marquis, il renversa le verre d'Andr.

Le jeune peintre ne souffla mot, ce pouvait tre un accident, et
cependant, l'autre, loin de s'excuser, le fixa d'un air insolent, haussa
les paules et ricana.

Il fumait, ce chenapan; quand on le servit, il dposa son cigare sur le
bord de la table, et se dtournant il lana avec une dextrit
suprieure un long jet de salive sur le pantalon de son voisin.

Cette fois, l'insulte tait flagrante, et bien faite pour donner 
rflchir  Andr. Qu'est-ce que cela signifiait? N'avait-il donc pas
dpist ses espions comme il l'esprait?... Cet individu  mine
patibulaire tait-il charg de lui chercher une querelle et de lui
donner un mauvais coup.

La prudence lui criait de se retirer. Mais en se retirant, il
emporterait un doute qui paralyserait toutes ses entreprises. Mieux
valait encore rester et s'assurer des intentions positives de ce gredin.

Oh!... les intentions n'taient pas douteuses. Le chenapan pluchait son
morceau de boeuf et tous les petits morceaux de peau ou de nerfs qu'il
retirait, il les envoyait fort adroitement sur son voisin.

Un moment aprs il se versa  boire; mais il eut soin de ne pas vider
son verre, et il en jeta le fond sur Andr, visant non plus les jambes,
cette fois, mais les paules.

C'tait aller un peu loin.

--Je vous ferai remarquer, dit le jeune peintre, frmissant de colre,
que je suis ici.

--Je le vois bien. Est-ce que vous n'tes pas content?

--Non.

--Eh bien!... avec moi, reprit le chenapan, il faut l'tre tout de mme,
sinon...

Et au lieu d'achever sa phrase, il agita sa main  deux pouces du visage
d'Andr.

Certes, le jeune peintre avait bien des raisons d'tre endurant et
patient; il s'tait bien jur de rester calme, quoi qu'il arrivt, mais
le temprament l'emporta.

Il se dressa, et d'un matre coup de poing en pleine poitrine, il envoya
le mauvais drle rouler sous la table.

Au bruit de la chute, les joueurs de _chien-vert_ se retournrent.

Jusqu'alors la dispute n'avait pas distrait leur attention, ils
ignoraient absolument quelles insultes odieuses avaient provoqu les
voies de fait. N'ayant rien vu, ils ne pouvaient dire qui, des deux
adversaires, avait tort ou raison.

Ils virent Andr debout, dj en garde, blme sous son maquillage,
l'oeil flamboyant, les lvres blanches et tremblantes.

Le chenapan se dbattait sous la table, entre les chaises.

--On ne se bat pas ici, entendez-vous, cria un des joueurs du ton le
plus mcontent, si vous avez une querelle, payez votre cot et allez
vous arranger dans la rue.

Mais le mauvais gredin qui s'tait lev, ne tint nul compte de
l'injonction, et prenant son lan il se prcipita sur Andr, la tte
baisse, les mains en avant, pour le saisir  bras le corps.

D'un bond de ct, Andr vita l'attaque, et d'un revers du pied gauche,
rudement appliqu sur le tibia de son agresseur, il l'arrta court.

Le coup tait joli, les joueurs applaudirent. Ils ne se plaignaient
plus. Les motions de la lutte valaient celles du _chien-vert_.

Trois fois le brigand revint  la charge, trois fois le jeune peintre le
repoussa par quelque coup brillant, indiquant bien qu' ses heures de
loisir il avait tudi ce genre d'escrime populaire qui, pour porter un
fort vilain nom, n'en est pas moins bien utile  l'occasion: la savate.

L'affreux drle alors changea de tactique, il feignit de se mettre en
garde  son tour, porta sept ou huit coups rapides, et  une dernire
parade d'Andr, se glissa sous son bras, et russit, grce  une volte
rapide,  l'empoigner au-dessus de la ceinture.

La boxe, ds lors, dgnrait en lutte  main plate, et chacun des deux
adversaires parut s'puiser en efforts pour renverser, pour tomber
l'autre.

Les joueurs s'taient levs et faisaient cercle. Mais aucun d'eux
n'tait assez comptent pour remarquer que le chenapan mnageait
visiblement Andr. D'abord aucun de ses coups n'avait port. Puis,
lorsqu'il l'et saisi aux reins, il se proccupa de faire un tapage
affreux, bien plus que de triompher. Il renversa successivement une
table et un pole, et enfin, reculant jusqu' la devanture, il russit 
en briser une partie d'un coup d'paule.

Ces clats de bataille allrent rveiller le matre de l'tablissement
qui dormait  demi dans son comptoir. Il accourut furieux, suivi d'un de
ses garons, taill en force, et  eux deux ils n'eurent pas trop de
peine  sparer les combattants.

--Maintenant, mes camarades, dclara le marchand de vins, vous allez
filer et prendre l'adresse de ma maison pour n'y plus remettre les
pieds. Mais avant il s'agit de rgler la casse.

D'un coup d'oeil il valua les dgts, et ajouta:

--Il y en a pour dix-sept francs. Voyons votre monnaie... et
dpchez-vous, si vous n'avez pas envie de passer vingt-quatre heures au
poste.

Sur ce mot de poste, le chenapan s'emporta, et avec une surprenante
volubilit, il se mit  accabler des plus grossires injures,
non-seulement le traiteur, mais encore les clients.

Il criait si fort, avec de telles menaces et des gestes si dsordonns,
tapant du poing sur les tables  les fendre, que personne n'entendit
Andr, qui, son porte-monnaie  la main, s'gosillait  rpter qu'il
avait de l'argent qu'il ne demandait pas mieux que d'indemniser le
traiteur, qu'il voulait payer...

--En voil assez!... criaient les joueurs; vous tes trop patient,
patron, envoyez donc chercher les sergents de ville.

Dj le garon tait sorti pour les requrir; ils parurent comme par
enchantement, et avant mme d'avoir eu le temps de se reconnatre, Andr
se trouva sur le boulevard, entre deux sergents de ville,  ct de son
adversaire qui ricanait en l'injuriant.

--Et tchez de marcher droit, mauvaise graine, disaient les sergents.

Rsister et t folie; le jeune peintre se rsigna.

Mais tout en marchant, il cherchait  se rendre compte de cette scne
trange. Elle avait t si rapide, qu'il en tait tout bloui. Il tait
clair que cette brutale agression cachait un but secret qu'il ne pouvait
pntrer.

Les sergents de ville venaient de s'arrter devant l'alle assez troite
d'une vieille maison; ils ordonnrent  leurs prisonniers de marcher
devant eux.

Ils passrent, et Andr reconnut qu'on les conduisait, non au poste,
mais chez le commissaire de police.

Bientt ils pntrrent dans un bureau o travaillaient le secrtaire du
commissaire de police et deux employs.

--Voil la besogne faite, dirent en riant les sergents de ville, au
plaisir!...

Et ils se retirrent.

Andr ouvrait des yeux immenses. Il trouvait  cette arrestation quelque
chose d'extraordinaire, d'anormal.

Il tait destin  d'autres surprises.

Le chenapan qui lui avait cherch dispute, ds en mettant le pied dans
le bureau, avait chang de tournure et d'allure. Il jeta sur un banc sa
casquette, rendit  ses cheveux leur pli naturel, et alla donner une
poigne de main au secrtaire en demandant:

--Le patron est-il l?

--Oui, il cause en ce moment avec monsieur le commissaire, mais j'ai
sonn pour prvenir, il sait que vous tes l.

Satisfait de la rponse, le chenapan revint  Andr.

--Permettez-moi, monsieur, lui dit-il, de vous prsenter mes
compliments. Ah!... vous avez une solide poigne! Le premier coup de
poing que vous m'avez dcoch tait, on peut le dire, russi. Si je ne
m'tais pas laiss tomber avant de le recevoir, j'tais cras. Le
diable est que je n'ai pu viter aussi heureusement le coup de pied qui
tait galement fort joli et tout  fait de la bonne cole.

Il s'arrta. Une porte au fond de la pice venait de s'ouvrir; une voix
cria:

--Faites entrer.

Andr s'engagea, ou plutt fut pouss par son adversaire de tout 
l'heure, dans un troit couloir; la porte se referma sur lui, et il se
trouva dans une pice tendue de papier et de rideaux verts, le propre
cabinet du commissaire de police.

A droite, devant la fentre, se trouvait un bureau, et, prs de ce
bureau, un coude appuy sur la tablette, tait assis un homme d'un
certain ge, d'apparence distingue, portant cravate blanche et lunettes
 branches d'or, le type achev d'un chef de bureau ou d'un haut employ
de ministre.

--Veuillez vous asseoir, monsieur Andr, dit avec une politesse exquise
le personnage.

Le jeune peintre prit une chaise, sans trop savoir ce qu'il faisait,
s'assit.

Rvait-il, veillait-il? En vrit, il n'tait plus sr de rien. Il
doutait de lui-mme, de son intelligence, de sa raison, du tmoignage
mme de ses sens.

--Avant tout, reprit le monsieur aux lunettes d'or, je dois vous prier
de pardonner le procd un peu... comment dirai-je? un peu cavalier que
j'ai employ pour m'assurer le plaisir d'un entretien avec vous. Mais je
n'avais pas le choix. Vous tes surveill de prs et je tiens
essentiellement  ce que ceux qui vous pient ne souponnent pas notre
confrence.

--Je suis surveill!... balbutia Andr.

--Mais oui... par un certain La Candle, un drle intelligent, ma
foi!... et qui est peut-tre le meilleur fileur de Paris. Cela vous
tonne!...

--En effet, je pensais, je supposais...

Le monsieur  cravate blanche souriait de l'air le plus bienveillant.

--Vous supposiez, interrompit-il, que vous aviez russi  dpister vos
espions. C'est ce que j'ai compris, ce matin, en vous voyant ainsi
quip. Malheureusement, quoi que vous ayez fait, vous avez perdu votre
temps, et vous deviez le perdre... On sait, n'est-il pas vrai, que vous
surveillez vous-mme le marquis de Croisenois?... Donc en se postant
dans les environs du marquis, on tait bien sr de vous revoir...

L'objection tait d'une simplicit enfantine, mais elle ne s'tait pas
prsente  l'esprit du jeune peintre.

--C'est pourtant vrai!... balbutia-t-il.

L'homme aux lunettes d'or semblait jouir de la confusion de son
interlocuteur, et c'est avec un redoublement d'affectueuse urbanit
qu'il reprit:

--Il faut d'autre part convenir, cher monsieur Andr, que votre
travestissement laisse beaucoup  dsirer. C'est, me direz-vous, le
premier essai d'un homme qui n'en fait pas son tat. Oh!... comme cela,
parfait! Si c'est un dguisement de famille, il est sr qu'il tromperait
l'oeil d'un bourgeois. Mais La Candle n'a pu s'y laisser prendre.
D'ici, je distingue le maquillage. Ce que j'aperois, d'autres ont pu
le voir.

Il se leva et s'approcha d'Andr.

--Pourquoi, poursuivit-il, pourquoi charger votre figure de toutes ces
couleurs qui vous font ressembler  un Indien orn de ses peintures de
guerre?... Il ne faut, pour transformer une physionomie, que deux coups
de crayon gras, noir ou rouge, ici, aux sourcils, l, au dessous des
ailes du nez, et l, encore,  la commissure des lvres. Voyez plutt...

Il joignait  la thorie la dmonstration pratique. Il avait sorti de
son gousset un joli porte-crayon d'argent, et  mesure qu'il parlait il
corrigeait l'oeuvre imparfaite du jeune peintre.

Lorsqu'il eut fini, Andr se dressa pour se regarder dans la glace de la
chemine, et il fut merveill. Il ne se reconnaissait plus. Ses
sourcils rapprochs, sa bouche agrandie, son nez dform, donnaient 
son visage une odieuse expression d'impudence et de mchancet.

--Comprenez-vous, maintenant, reprit le monsieur en cravate blanche,
l'inutilit de votre tentative? La Candle vous a reconnu. Or, je tenais
 vous parler. J'ai donc envoy Plot, un de mes agents, vous chercher
querelle, deux sergents de ville vous ont arrt, et vous voici sans que
personne puisse se douter que nous sommes ensemble... Effacez, s'il vous
plat, mes retouches; on les remarquerait quand vous sortirez et elles
veilleraient des soupons.

Andr obit, et du coin de son mouchoir de poche, il entreprit d'enlever
les traces de crayon.

Pendant qu'il frottait  s'enlever l'piderme, son esprit s'garait en
conjectures.

videmment il tait en prsence d'un employ de la prfecture, d'un
homme important sans doute. Que pouvait-il lui vouloir? Comment la
police tait-elle arrive jusqu' lui? elle avait donc vent de quelque
chose.

L'homme aux lunettes d'or avait regagn son fauteuil, et il remuait sa
tabatire d'un geste que lui et envi le dernier financier de la
Comdie-Franaise.

--a, fit-il, causons maintenant.

Andr reprit sa place d'un air contraint, il lui semblait tre sur la
sellette.

--Comme vous l'avez vu, reprit le monsieur, je vous connais; Jean
Lantier votre patron, qui vous a recueilli il y a onze ans, le jour de
votre arrive  Paris, aprs votre vasion de l'hospice de Vendme, Jean
Lantier affirme qu'il rpond de vous corps pour corps. Le docteur
Lorilleux, son gendre, prtend ne pas connatre de caractre plus haut
que le vtre, de courage plus grand, de probit plus pure.

--Monsieur!... balbutia le jeune peintre, rougissant comme une vierge 
un premier propos d'amour, monsieur, en vrit!...

--Laissez-moi finir. M. Gandelu dit  qui veut l'entendre qu'il vous
confierait sa fortune sans reu, et tous vos camarades, Vignol en tte,
ont pour vous presque du respect. Voil pour la moralit. Pour ce qui
est de l'avenir, deux peintres en renom, que je ne vous nommerai pas,
m'ont dclar que vous seriez un jour un des matres de l'cole
franaise. En ce moment, la peinture et vos travaux d'ornement doivent
vous rapporter une quinzaine de francs par jour. Suis-je exactement
inform?

--Oui, murmura Andr, abasourdi, oui, en effet!...

Le monsieur souriait.

--Malheureusement, poursuivit-il, mes renseignements prcis et certains,
se bornent  cela. Les moyens d'investigation de la police sont, hlas!
fort limits. Pour qu'elle s'occupe d'une oeuvre, il faut qu'elle
l'ait vue ou qu'on la lui dnonce. La police ne peut agir que sur des
faits et non sur des intentions. Tant que la volont ne s'est pas
manifeste par un acte, elle est impuissante. Et il en sera ainsi, tant
qu'un policier n'aura pas trouv le moyen de soulever la partie
suprieure du crne, comme le couvercle d'une bote, pour voir ce qu'il
y a dedans. Ainsi, moi, j'ai ou parler de vous il y a quarante-huit
heures pour la premire fois, et j'ai votre biographie en poche. On a pu
me rapporter que vous vous tes promen avant-hier avec M. Gandelu fils,
que vous tes mont en voiture avec M. de Breulh-Faverlay, que La
Candle tait derrire votre voiture... ce sont des faits. Mais...

Il s'interrompit, dardant sur Andr un regard aussi obstin que s'il et
espr le magntiser.

Et avec une lenteur calcule, il ajouta:

--Mais on n'a pas pu me dire pourquoi vous suiviez le sieur Verminet,
pourquoi vous avez mont la garde devant la maison du placeur Mascarot,
pourquoi enfin vous vous dguisez en mauvais garon pour pier les faits
et gestes de l'honorable marquis de Croisenois... C'est que l'intention
nous chappe, c'est que le vouloir est hors de notre atteinte.

Pendant deux minutes au moins, il laissa Andr poser ses paroles et en
tirer les consquences, puis il reprit:

--Seulement, j'ai compt sur vous pour m'apprendre quel but vous
poursuivez par des moyens si loigns de votre loyal caractre.

Andr s'agitait sur sa chaise, obsd par ce regard persistant, qui
remuait, pour ainsi dire, la vrit en lui, et l'attirait presque
irrsistiblement  ses lvres.

--Je ne puis, monsieur, balbutia-t-il, je ne puis...

--Ah!...

--C'est un secret, monsieur...

--Bien entendu.

--Un secret... qui ne m'appartient pas, et si je vous le rvlais, si je
vous le laissais seulement souponner, je commettrais une action
indigne.

Un imperceptible sourire glissa sur les lvres de l'homme aux lunettes
d'or.

[Illustration:--J'ai mon costume de commissionnaire.]

--Vous ne voulez rien me confier, reprit-il... je parlerai donc. Je vous
ai dit mes renseignements positifs; j'ai aussi des prsomptions. Oui, je
crois connatre  peu prs la vrit et vous allez voir par quelle
srie de raisonnements et de dductions j'y suis arriv. Pourquoi
piez-vous le sieur de Croisenois? Parce que vous lui en voulez.
Pourquoi? Serait-ce parce qu'il fonde la Socit des _Mines de Tifila_?
Non. C'est donc parce qu'il doit pouser une riche hritire, Mlle de
Mussidan? Bon!... voici que vous rougissez dj! vous n'tes pourtant
pas au bout.

En vrit, Andr tait cramoisi.

--Nous disons donc, reprit le monsieur  cravate blanche, que vous
voulez empcher ce mariage. A quel propos?... Aimeriez-vous par hasard
Mlle de Mussidan, seriez-vous certain qu'elle vous aime? Oui. Voil
dj une raison, mais elle n'explique ni ne justifie votre
travestissement. Il y a donc autre chose. Quoi? est-ce que Mlle de
Mussidan ne devait pas pouser autrefois M. de Breulh-Faverlay? On me
l'a affirm. Le comte et la comtesse de Mussidan prfrent donc  un des
hommes les plus remarquables de Paris, un mchant petit marquis ruin?
Ce n'est pas possible. Il est clair qu'ils n'accordent leur fille 
Croisenois qu' leur corps dfendant, qu'ils le mprisent et qu'ils le
hassent. Voil donc un homme qui entre dans une famille et malgr cette
famille et malgr la fille. Qu'est-ce que cela signifie? N'y aurait-il
pas dans la vie du comte et de la comtesse quelque secret terrible que
le Croisenois a surpris et dont il se fait une arme?...

--C'est faux, monsieur!... s'cria Andr, absolument faux!

L'homme aux lunettes haussa les paules.

--Bon! fit-il tranquillement, si vous criez: C'est faux avec tant
d'nergie, c'est que vous savez bien que je ne me trompe pas. Je n'ai
plus besoin de preuves. Hier, M. de Mussidan est all vous rendre
visite, et mon agent m'a dit que sa figure rayonnait quand il est sorti
de chez vous. Parbleu!... vous lui avez promis de le dbarrasser de
Croisenois sans venter le secret, et en change il vous a promis sa
fille. Voil qui explique cette casquette, cette blouse et votre
maquillage. Dites-moi donc encore que je me trompe.

Le jeune peintre ne savait pas mentir, il n'osa rpondre.

--Et ce secret, continua le monsieur, le connaissez-vous? M. de Mussidan
vous l'a-t-il confi?... Moi, je l'ignore. Pourtant, si je voulais me
donner la peine de chercher, si je cherchais bien... Tenez, on croit la
police oublieuse, n'est-ce pas?... Eh bien!... on se trompe. Il n'est
pas d'institution qui ait une si cruelle mmoire. Tant qu'une affaire
n'est pas tire au clair, comme disait mon matre, le pre Tabaret, la
police inquite ne dort que d'un oeil. Je sais tel crime oubli, dont
trois gnrations de policiers se sont lgu la recherche comme un mot
d'ordre... Par exemple, avez-vous ou dire que notre Croisenois avait un
frre nomm Georges, bien plus g que lui?... Ce Georges, un beau soir
a disparu de la faon la plus mystrieuse. Qu'est-il devenu? Ce Georges
en son temps, il y a de cela vingt-trois ans, tait des amis de Mme
de Mussidan. La disparition d'autrefois n'expliquerait-elle pas le
mariage d'aujourd'hui?...

Le jeune peintre se dressa frmissant.

--Qui donc tes-vous, monsieur? dit-il. Je veux savoir  qui je parle.

Le monsieur aux lunettes sourit et rpondit:

--Je suis M. Lecoq.

Au nom du clbre policier, Andr recula tout effar, doutant presque.

--Monsieur Lecoq!... balbutia-t-il, monsieur Lecoq!...

L'homme le plus fort a ses faiblesses. L'amour propre du clbre
policier fut dlicatement chatouill lorsqu'il vit quelle impression
produisait son nom seul.

--Oui, M. Lecoq, rpondit-il. Et maintenant que vous me connaissez, cher
monsieur Andr, puis-je esprer que vous serez plus raisonnable? J'en
sais long, je viens de vous le prouver...

En effet, il en savait long, plus long que le jeune peintre,  certains
gards.

M. de Mussidan n'avait pas confi tout son secret au jeune peintre, mais
il lui en avait dit prcisment assez pour qu'il pt reconnatre combien
peu l'homme de la rue de Jrusalem tait loign de la vrit.

--Nous pouvons encore nous entendre, reprit M. Lecoq, et ce sera bien le
diable si ma franchise ne provoque pas la vtre. J'ai besoin de vous, je
puis vous servir: tchons de nous tre mutuellement agrables et
utiles...

Sachez d'abord, que le hasard seul m'a conduit jusqu' vous. Je
chassais, vous avez travers ma voie. Je vous ai vu si exactement pi
par les gens que je surveille, que je me suis dit aussitt: Celui-ci est
un des personnages importants de l'intrigue. Je vous ai fait suivre, et
voici plusieurs jours que vous marchez entre mes espions et ceux des
autres. Et aujourd'hui, tout bien considr, je reconnais que je ne me
suis pas tromp. C'est bien vous qui me fournirez le dnouement que je
cherche.

--Moi, monsieur!...

--Oui, vous, Andr, artiste peintre, ornemaniste... en attendant mieux.

En attendant quoi?

Andr n'osa pas relever la rticence calcule du policier.

--Depuis plusieurs annes, reprit M. Lecoq, j'ai acquis cette certitude,
qu'une sorte de socit de chantage a t organise  Paris, par des
gens habiles, ma foi!... pour exploiter des secrets ignoblement surpris.
Les coquins ne s'occupent ni des crimes ni mme des dlits, et c'est l
leur force. Il s'attachent de prfrence  toutes ces turpitudes prives
qui chappent  l'action de la loi. Les infamies de dtail, les
ignominies de famille, les passions ridicules ou honteuses, les actions
avilissantes, les imprudences, sont pour eux autant de fermes en Brie.
Ces gens-l ont mis l'adultre en coupe rgle, et il en retirent cent
mille francs par an.

--Ah! murmura Andr, je souponnais quelque chose comme cela.

--Naturellement, une fois sr du fait, je me suis dit: Voici des gredins
que je pincerai. C'tait plus ais  dire qu' excuter. Le chantage,
voyez-vous, a ceci de particulier que ceux qui le pratiquent sont  peu
prs assurs de l'impunit. Qu'on vous prenne cent sous dans votre
poche, vous crierez: au voleur! Mais si on vient vous demander mille
francs en vous menaant de divulguer un fait qui peut vous couvrir de
ridicule ou de honte, vous paierez et ne soufflerez mot. Vingt fois je
me suis prsent chez des pigeons qu'on venait faire chanter; ils
saignaient encore des plumes arraches, et cependant, jamais un seul n'a
consenti  me fournir des armes contre les misrables. Je leur disais:
fiez-vous  moi, la police est discrte, votre secret sera respect, je
vous le jure... Ah!... ouitche!... pas un n'a voulu croire  ma bonne
foi. Imbciles!

Il semblait indign contre tous ces gens qui avaient dout de sa parole,
et si comique tait son exaspration, qu'Andr ne put s'empcher de
sourire.

--Bientt, poursuivit-il, je reconnus l'inanit de mes tentatives,
l'impossibilit d'arriver aux coquins par leurs victimes. Je me promis
alors d'arriver  leurs victimes par eux. Ah! il m'a fallu de la
patience. Voil trois ans que je guette une occasion. Depuis
dix-huit-mois un de mes agents est domestique chez M. de Croisenois. Les
brigands! je suis sr qu' l'heure qu'il est, ils cotent au moins dix
mille francs  la maison!...

La maison, le jeune peintre le comprit, ne pouvait tre que ce vaste
difice qui a son entre rue de Jrusalem.

--Oui, dix mille francs, disait M. Lecoq, et je n'value pas tout le
mauvais sang que je me suis fait. Je dois au seul Mascarot plus d'une
douzaine de cheveux blancs. C'est que je croyais au Tantaine, oui, et au
Martin-Rigal aussi. L'ide d'une porte de communication entre la maison
du banquier de la rue Montmartre et celle du placeur de la rue
Montorgueil ne m'tait pas venue. Ah!... il est fort le malin!...

Trs fort, en effet, mais moins cependant que celui qui l'avait pntr.
Voil ce que disait clairement le sourire du clbre policier.

--Mais cette fois, continua-t-il, en s'animant peu  peu, cette fois les
gaillards vont trop loin, et je les tiens. Eh! eh!... fonder une socit
industrielle pour draguer d'un coup de filet la monnaie de toutes les
dupes, l'ide est jolie. Mais, halte-l, je veille, les coquins sont
perdus. Car je les connais tous,  cette heure, depuis leur chef,
Mascarot, Rigal ou Tantaine, comme il vous plaira de l'appeler, jusqu'
Toto-Chupin, le plus intime de leurs agents, jusqu' Paul, le docile
instrument de leurs volonts. Nous pincerons toute la bande, le docteur
Hortebize et Verminet, et le marquis de Croisenois, et Beaumarchef.
Peut-tre aurons-nous aussi Van Klopen; Catenac, lui, ne nous chappera
pas. Il voyage pour le moment en province, du ct de Vendme, avec M.
le duc de Champdoce et un certain Perpignan, un drle mr pour la
potence... mais qu'importe!... Il trane  ses trousses deux de mes
anges gardiens qui me donnent heure par heure de ses nouvelles. Ma
souricire est tendue et amorce... Ils y viendront tous.

Le jeune peintre coutait de toutes les forces de son attention, et se
sentait pris de vertige.

Les adversaires qu'il avait  combattre prenaient, tout  coup  ses
yeux des proportions inoues, et il se sentait comme perdu au milieu du
lacis d'intrigues qu'il entrevoyait.

--Et maintenant, reprit M. Lecoq, hsiterez-vous encore, monsieur Andr,
 me confier ce que vous savez si je vous promets, sur l'honneur, de
respecter, quoi qu'il arrive, vos confidences?

Andr n'en tait plus a hsiter.

Comme tous ceux qui approchent le clbre policier, il subissait son
trange influence.

Que cacher d'ailleurs  cet homme, pour qui ce semblait tre un jeu de
pntrer et de djouer les plus tnbreuses intrigues? Ce qu'on lui
tairait aujourd'hui ne le saurait-il par demain? Le plus sage tait
encore de se concilier ses bonnes grces.

--Je suis  vos ordres, monsieur, pronona le jeune peintre.

Et brivement, avec une rare prcision et la plus exacte franchise, il
dit son histoire et tout ce qu'il savait.

Lorsqu'il eut termin M. Lecoq se leva.

--Maintenant, s'cria-t-il, j'y vois clair tout  fait, et je m'explique
l'ensemble des manoeuvres de nos gaillards. Ah!... ils voudraient
forcer M. Gandelu fils  partir avec Rose... Parbleu!... nous verrons
bien.

Son oeil brillait sous ses lunettes d'or; il venait d'arrter son plan
de bataille.

--De ce moment, monsieur, poursuivit-il, dormez en paix. Avant un mois,
Mlle de Mussidan sera votre femme, je vous le promets. Et quand Lecoq
promet, c'est qu'il peut tenir. Je rponds de tout!

Il s'interrompit, rflchit un moment, et plus lentement ajouta:

--Oui, je rponds de tout, monsieur, except pourtant de votre vie. Tant
d'immenses intrts se concentrent sur votre tte, qu'on tentera
l'impossible pour se dfaire de vous. Je vous dis cela parce que
j'estime votre nergie. Au nom du ciel, soyez prudent; dfiez-vous de
tout, ne vous oubliez pas une minute... Ne mangez pas deux fois de suite
dans le mme restaurant; rejetez tous les mets qui auraient une saveur
trange; fuyez les groupes dans la rue; redoutez les voitures; ne vous
penchez pas  une fentre sans vous assurer que l'appui est solide... En
un mot, craignez tout, souponnez tout...

Aprs s'tre confondu en remerciements, le jeune peintre s'apprtait 
se retirer; l'homme de la prfecture le retint d'un geste.

--Encore un mot, dit-il. N'auriez-vous pas, par hasard,  l'paule,
tenez, ici, une blessure, un bobo, une cicatrice, un signe?...

--J'y ai, monsieur, la cicatrice ancienne d'une grave brlure.

M. Lecoq ne prit pas la peine de dissimuler une grimace de satisfaction.

--Allons! allons! fit-il, j'avais dcidment devin. Tout va bien.

Et poussant doucement le jeune peintre hors du cabinet, il le salua de
cet adieu si souvent adress par B. Mascarot  son protg Paul:

--Au revoir, monsieur le duc de Champdoce!...




XXXIII


Andr se retourna vivement, mais dj la porte s'tait referme et la
cl grinait dans la serrure.

Il se trouvait dans la premire salle, et le secrtaire du commissaire
de police, les deux employs et son antagoniste du matin le regardaient
en souriant, mais sans malveillance.

Il n'avait plus qu' se retirer; il sortit aprs avoir balbuti quelques
mots inintelligibles.

L'adieu de M. Lecoq l'intriguait outre mesure.

Pourquoi ces mots: Au revoir, monsieur le duc de Champdoce! tait-ce une
plaisanterie? Que signifiait-elle alors? o en tait le sel?

Certes Andr tait un esprit positif, il l'avait prouv, incapable de se
reparatre de chimres; mais Andr tait un enfant trouv.

Est-il un seul de ces infortuns qui ne connaissent ni pre ni mre, qui
n'ait parfois rv de hautes destines, qui ne se soit jamais dit que
peut-tre il avait t repouss par une famille illustre qui le
rechercherait un jour!...--On cite des exemples si surprenants, si
merveilleux!...

--Quel enfant je suis!... murmura-t-il. La joie me trouble-t-elle donc
la cervelle!...

Mais il avait dsormais un rude auxiliaire, un protecteur qui
s'intressait  lui, plus qu'il ne pouvait le supposer.

Immdiatement aprs la sortie du jeune peintre, M. Lecoq avait rouvert
la porte du cabinet et appel son agent.

--Plot!...

Plot s'tait lev et tait accouru avec cette prcipitation qui est
plus que de l'obissance, qui dcle le dvouement absolu du subordonn
pour un suprieur qu'il rvre et qu'il aime.

--Mon brave, lui dit le policier clbre, tu as vu ce garon qui sort
d'ici?...

--Oui, patron.

--Eh bien!... c'est un digne jeune homme, qui a du coeur et de
l'nergie, de l'honneur et de la probit jusqu'au bout des ongles. Enfin
je l'estime, moi qui a bien des raisons de ne pas aimer grand monde.
C'est un homme, et il est mon ami.

Au geste de l'agent, il fut ais de voir que dsormais le jeune peintre
devenait pour lui un tre sacr.

--Tu vas le filer, poursuivit M. Lecoq, et de trs prs, car il s'agit
non de l'observer mais de le dfendre. La bande Mascarot en veut  sa
peau, j'en mettrais la main au feu, et je ne veux pas qu'on me le tue.
Tu es le meilleur de mes aides et le plus fidle..., je te le confie. Il
est prvenu, mais il manque d'exprience;  toi de voir les dangers
qu'il n'apercevrait pas. Si on lui cherchait une affaire, jette-toi dans
la bagarre, et tche de faire pincer tout le monde sans laisser
souponner qui tu es. Si pour dtourner quelque pril, il te faut lui
parler, parle-lui; mais  la dernire extrmit seulement. Murmure  son
oreille le nom de ma domestique, Janouille, et il comprendra que tu
viens de ma part, il est averti. Enfin, tu me rponds de lui sur ta
tte...

Il se recueillit, cherchant s'il n'oubliait rien, et jugeant ses
instructions compltes, il reprit:

--Mais il ne faut pas surtout que les espions de la bande puissent
reconnatre en toi l'homme de la dispute. Ils devineraient tout. Comment
es-tu vtu sous ta blouse?...

--Patron, j'ai mon costume de commissionnaire.

--Trs bien!... Arrange-toi, et fais soigneusement ta tte.

Le Plot, aussitt, alla se placer devant la glace, et, tirant de sa
poche une petite trousse, il en sortit une barbe rousse et une perruque
de mme couleur, dont il s'affubla avec une dextrit rapide que donne
seule l'habitude.

Au bout de vingt minutes, ayant termin, il vint se placer devant le
patron, qui s'tait mis  crire, en disant:

--Suis-je bien comme cela?

Le clbre policier l'examina avec l'attention mticuleuse d'un
sous-officier qui passe en revue ses soldats pour la parade, et hocha la
tte en signe d'approbation.

--Pas mal!... rpondit-il d'un ton paternel, pas mal du tout.

Le fait est qu'il ralisait dans toute sa puret primitive, le type du
commissionnaire. Sur sa mine seule, un Auvergnat devait lui tendre la
main et lui demander en patois des nouvelles du pays.

--Et maintenant, patron, demanda-t-il, o trouverai-je l'enfant?

--Dans les environs de chez Mascarot, car je lui ai bien recommand de
ne pas abandonner son rle d'espion sans mes ordres. Allons, cours!...

Le Plot parti comme un trait, et en effet, arriv rue Montmartre,  la
hauteur de la rue des Jeneurs, il aperut celui qu'il tait charg de
protger.

Andr allait lentement, le long du trottoir, songeant aux
recommandations de M. Lecoq et  la ncessit de paratre toujours
surveiller ses adversaires lorsqu'un jeune homme, qui allait dans le
mme sens que lui, et qui avait un bras en charpe, le dpassa.

En ce jeune homme, Andr crut reconnatre Paul. Sr de n'tre pas
reconnu, il le devana  son tour... C'tait bien l'amant regrett de
Zora-Rose.

Cette rencontre arracha brusquement le jeune peintre  ses rflexions.
Pourquoi avait-il le bras en charpe?... Telle est la premire question
qui se prsenta  son esprit.

Par un phnomne frquent, lorsque la pense est concentre sur un fait
unique, il eut l'intuition de la vrit, il la vit rapidement, comme 
la lueur d'un clair.

--Au moins, pensa-t-il, je saurai o il va.

Il le suivit, et le vit entrer dans la maison de Martin-Rigal.

Deux femmes causaient sur la porte, lorsque Paul passa, et Andr
entendit parfaitement l'une d'elles dire:

--Voil le prtendu de Mlle Flavie-Rigal, la fille du banquier.

Ainsi Paul allait pouser la fille du chef de l'odieuse association. M.
Lecoq connaissait-il ce dtail? oui, sans doute. Cependant Andr se
promit de lui crire, car le clbre policier lui avait donn son
adresse. Il demeurait dans cette mme rue Montmartre,  deux pas de la
maison Martin-Rigal.

Mais les heures volaient, et les proccupations d'Andr ne l'empchrent
pas de penser qu'il n'avait que le temps de courir aux Champs-lyses, 
la btisse de M. Gandelu, s'il voulait trouver encore Vignol, cet ami
auquel il comptait demander l'hospitalit.

[Illustration: Andr fut lanc dans l'espace.]

Il se hta si bien qu'il faisait grand jour encore, et que pas un
ouvrier n'tait parti quand il arriva.

Ses camarades n'avaient pas les yeux de lynx des agents de B. Mascarot,
et pas un ne le reconnut lorsqu'il demanda M. Vignol.

--Il est l haut, lui rpondit-on, au fronton, prenez l'escalier 
gauche...

Ce fronton tait l'oeuvre importante de la partie sculpturale de la
btisse, et c'est devant lui qu'tait tablie la petite cabane.

Vignol y travaillait seul, lorsque Andr s'y prsenta, et il poussa de
grandes exclamations, quand son ami se nomma. Il ne retrouvait plus son
vieux camarade, sous cet ignoble accoutrement.

Comme de juste, Vignol demanda des explications.

--Bast!... une affaire de coeur, rpondit insoucieusement le jeune
peintre.

--Et c'est pour arriver au coeur de ta belle que tu te dguises
ainsi?...

--Tais-toi. Je t'expliquerai tout, rpondit Andr; pour le moment, je
viens te demander si tu peux me loger...

Il s'interrompit brusquement, prtant l'oreille. Il tait devenu
affreusement ple. Il lui semblait avoir entendu un cri terrible, puis
son nom et celui de Mlle de Mussidan...

Il ne s'tait pas tromp. La mme voix, une voix de femme, dchirante,
rpta:

--Andr!... c'est moi, c'est Sabine... Au secours!...

Prompt comme l'clair, le jeune peintre se prcipita  la fentre de la
loge, l'ouvrit, et se pencha violemment.

Hlas!... Toto-Chupin, le misrable, avait gagn le billet de mille
francs du doux pre Tantaine.

L'appui cda avec un craquement sinistre. Et Andr fut lanc dans
l'espace.

La petite cabane tait fixe  vingt mtres au moins du pav; la chute
devait tre effroyable.

Elle fut d'autant plus affreuse qu'il s'coula bien deux secondes entre
l'instant o le malheureux Andr fut prcipit et celui o son corps
mutil et sanglant vint s'craser contre le sol.

Deux secondes... deux sicles d'pouvantable agonie... l'ternit.

C'est  dire qu'il eut la conscience nette et entire de l'horrible
guet-apens. Il comprit, il put apprcier le coup qui le frappait en
pleine vie, en plein bonheur.

Il se sentit tomber, il mesura la chute, il vit, en bas, la mort
invitable.

Et pendant deux secondes, un monde de penses traversa son cerveau.

Tout son pass, depuis le moment o il s'tait enfui de l'hospice lui
apparut d'un seul coup.

Et dans l'avenir, suprme et intolrable douleur, il lui sembla
entrevoir Sabine au bras du marquis de Croisenois.

A Sabine fut sa dernire pense. Lui mort qui la dfendrait...

Mascarot, le misrable, triomphait!...

Dans les Champs-lyses, trois cents personnes au moins assistrent au
terrible spectacle.

Au cri dsespr de Vignol, tous les promeneurs s'taient arrts, et
glacs d'horreur, la poitrine haletante, ils regardaient... Ils ne
perdaient aucun dtail.

Prcipit la tte la premire, Andr tait all donner contre une de ces
traverses qui assujettissent les grands mts des chafaudages.

D'en bas on vit trs distinctement ses bras battre l'air dsesprment,
et ses mains qui se crispaient dans le vide, s'ouvrir et se refermer.

Il s'efforait de se retenir, de se rattraper  quelque chose, au mt, 
l'angle d'une planche,  quelque bout de cordage...

Il se fut raccroch  une barre de fer rouge.

Mais il ne saisit rien, et fut rejet cinq mtres plus bas, contre les
pierres d'une fentre qui faisaient saillie, et qu'il heurta des
reins...

De l, il rebondit sur une seconde traverse d'abord, puis sur le
plancher du premier tage de l'chafaudage...

Les planches lastiques plirent sous le poids de son corps, et faisant
tremplin, le lancrent au loin, dans la contre alle, non sur le bitume,
mais sur la partie sable.

Alors seulement, la foule oppresse laissa chapper une immense clameur,
et un cercle compacte se forma autour du malheureux qui gisait  terre,
inanim, baign de sang.

Mais dj tous les ouvriers de la btisse accouraient  la suite de
Vignol, qui,  demi fou de douleur, avait cependant russi  leur faire
comprendre que cet individu de mauvaise mine n'tait autre que leur
camarade, Andr.

A grand'peine ils cartrent les curieux, qui, avides d'une affreuse
motion, se pressaient et s'touffaient pour voir de plus prs comment
agonise un infortun, aprs une chute de plus de cent pieds, et pour
contempler la dernire convulsion de son agonie.

Hlas!... le pauvre Andr ne donnait plus aucun signe de vie.

Son visage horriblement contusionn, avait la pleur et l'immobilit du
marbre; ses yeux taient clos, ses membres absolument inertes.

Un flot de sang s'chappa de sa bouche, quand Vignol, plus livide que
lui, et tremblant comme la feuille, lui souleva la tte qu'il appuya sur
son genou.

--Oh!... il est bien mort, disaient les badauds, il n'en reviendra pas.

Les sculpteurs n'coutaient pas; ils dlibraient entre eux sur la parti
qu'ils devaient prendre.

--Il faut le porter  l'hospice Beaujon, dclara enfin Vignol, qui
commenait  reprendre son sang-froid, nous en sommes  deux pas.

Un brave homme avait couru donner l'alarme au poste le plus voisin, et
les sergents de ville arrivaient suivis d'une de ces lugubres civires
recouvertes de rideaux de coutil, comme on en rencontre que trop souvent
dans les rues de Paris.

Les sculpteurs y dposrent leur camarade, deux d'entre eux demandrent
 prendre les brancards, et tous traversrent la chausse pour gagner
l'hospice Beaujon par la rue de l'Oratoire.

Moins proccupe, la foule et remarqu un incident qui l'et bien
vivement intrigue.

Au moment o Andr tombait, un commissionnaire s'tait lanc sur une
jeune femme qui passait. C'tait une de ces malheureuses qui balayent 
la journe, de leurs robes tranantes, le bitume des contre-alles des
Champs-lyses.

C'tait elle qui avait cri.

A la vue de cet homme se jetant sur elle comme un furieux, elle essaya
de fuir, de se dbattre, mais il lui prit le bras, et le serra  le
briser en disant:

--Ah!... tais-toi, et ne bouge pas... sinon!...

Sa voix, son geste, ses regards taient si menaants que la crature,
saisie de terreur, demeura immobile et se tut.

--Pourquoi as-tu appel? demanda le commissionnaire.

--Je ne sais pas.

--Tu mens.

--Non, je vous le jure. Un monsieur s'est approch de moi, tout 
l'heure, et m'a dit: Si vous voulez, madame, crier deux fois,  une
demi-minute d'intervalle: Andr, c'est moi, Sabine, au secours!... je
vous donnerai deux louis. Naturellement, j'ai accept. Il m'a remis
quarante francs et j'ai fait ce qu'il voulait.

--Et comment tait-il ce monsieur?

--C'tait un grand vieux, trs sale, avec des lunettes vertes, je ne
l'avais jamais tant vu.

Le commissionnaire se recueillit un moment.

--Eh bien!... misrable, dit-il enfin, les cris que tu viens de pousser
ont peut-tre caus la mort d'un homme, la mort de ce pauvre garon qui
vient de tomber du haut de cette maison...

--Ah!... fallait pas qu'il y aille!...

Cette stupide indiffrence exaspra tellement le commissionnaire, que
sans un mot de plus il trana la jeune femme jusqu' un sergent de ville
qui courait vers le rassemblement et qu'il la lui remit.

--Conduisez-la au poste, lui avait-il dit, aprs s'tre fait
reconnatre, et ouvrez l'oeil, c'est un tmoin important pour la cour
d'assises.

C'est que ce commissionnaire n'tait autre que le fidle agent de M.
Lecoq.

--Certainement, se disait-il, cette fille dit vrai, elle ne savait ce
qu'elle faisait, et c'est Tantaine qui lui a donn deux louis. Nous le
pincerons, le brigand, et son compte est bon... Malheureusement tout son
sang rpandu par le bourreau ne rendra pas la vie  cet honnte jeune
homme.

Mais avant de rflchir, Plot avait  agir,  rassembler les lments
de son rapport.

Comment l'accident tait-il arriv?...

Le savoir tait ais. Le montant de la fentre de la petite loge tait
tomb en mme temps qu'Andr, et s'tait bris en plusieurs morceaux sur
le trottoir. L'agent ramassa un de ces morceaux et l'examina.

Le crime, dont il ne doutait d'ailleurs pas, tait manifeste.

La planche avait t scie des deux cts, et mme elle gardait encore
quelques dbris du mastic dont on avait d se servir pour dissimuler le
trait de scie.

C'tait l une pice  conviction trop importante pour tre nglige.

Le faux commissionnaire appela donc un des ouvriers de la btisse, dont
la physionomie annonait de l'intelligence, et aprs lui avoir fait
remarquer les indices qu'il venait de relever, il l'engagea  ramasser
les planches, et  les mettre en lieu sr.

--Gardez-les prcieusement, conseilla-t-il, pour l'enqute qui ne
manquera pas d'avoir lieu.

Ces devoirs remplis, Plot put enfin s'approcher du groupe de curieux.
Trop tard, on venait d'emporter Andr.

Il regardait autour de lui, cherchant  qui demander des renseignements,
quand sur un banc voisin, il aperut une pratique  lui, qu'il avait eu
dix fois occasion d'pier, au temps o M. Lecoq n'avait pas surpris
encore le secret de la triple personnalit de B. Mascarot.

Cette bonne pratique tait Toto-Chupin.

Matre Toto n'avait plus ses sordides haillons de l'avant-veille, il
s'tait ht d'employer l'-compte que lui avait remis le vieux clerc
d'huissier. De la tte aux pieds, il tait vtu de neuf, magnifiquement,
cette fois, et aussi ridiculement que s'il se fut appliqu  exagrer
encore les ridicules du jeune M. Gaston.

Mais il paraissait bien insensible  ces splendeurs tant souhaites.

Il tait affaiss sur son banc, comme s'il et t prs de s'vanouir.
Sa face blme d'ordinaire, tait livide; ses yeux avaient une affreuse
expression d'garement, et sa mchoire s'agitait convulsivement, comme
s'il et cherch  ramener un peu de salive dans sa bouche dessche.

Ces circonstances devaient frapper vivement Plot.

Ce n'est pas pour rien qu'il est le favori de M. Lecoq. L'lve de
prdilection a retenu quelque chose des procds du matre.

--Bien sr, se dit-il, c'est ce dtestable garnement qui a fait le coup,
et il est pouvant de son crime.

C'tait vrai. Toto-Chupin se dbattait sous l'treinte d'un sentiment
nouveau pour lui, qu'il ne souponnait pas: le remords.

Et pendant que l'agent de M. Lecoq l'observait, il dlibrait en lui
mme s'il n'irait pas tout dnoncer au prochain bureau de police, non
qu'il songet  se concilier par ses aveux la bienveillance des juges,
mais parce qu'il en voulait mortellement au pre Tantaine, et qu'il
tait rsolu  se venger de ce vieux qui avait fait de lui un assassin.

L'ide de s'assurer de la personne de Toto-Chupin et de le faire
conduire en lieu sr devait traverser et traversa l'esprit de Plot.

Mais il avait appris  se tenir en garde contre son premier mouvement.

--Pas de sottises!... murmura-t-il. Si j'empoigne ce garnement, je donne
l'veil  la bande. Qu'il s'envole!... Paris a beau tre grand, nous le
retrouverons quand nous aurons besoin de lui. Peut-tre mme ai-je eu
tort d'arrter cette fille...

Il en revint alors  ses informations, mais il ne put rien recueillir de
prcis, sinon que le bless avait t transport  l'hospice Beaujon.

--Le plus court est encore d'y aller, se dit-il.

Et aussitt il s'lana dans cette direction.

Dj Plot n'tait plus sous l'impression immdiate et palpitante de
l'vnement, et le long de la route il en calculait les consquences.

--Que va dire le patron? pensait-il. Que je ne suis qu'un propre  rien.
Ah!... il aura bien raison. Il me confie un de ses amis et je ne sais
pas le dfendre! Je suis dshonor. Comment! je sais que la vie de ce
garon ne tient qu' un fil, et je le laisse entrer dans une maison en
construction!... Autant le tuer de ma main!...

C'est donc en tremblant que, une fois arriv  l'hospice Beaujon, Plot
s'informa prs d'un interne de service d'un jeune homme qu'on venait
d'apporter il n'y avait pas plus d'une demi-heure.

--Vous voulez parler du n 17, rpondit l'interne; il est dans un tat
dplorable; nous craignons une fracture du crne, un panchement, que
sais-je!...

Il n'y eut rien de tout cela, et cependant ce ne fut que soixante-douze
heures aprs sa chute qu'Andr reprit assez de connaissance pour se
proccuper de sa situation.

C'est vers le milieu de la nuit que le jeune peintre revint  lui; la
ple lueur d'une veilleuse clairait  peine la salle immense de
l'hospice; d'un coup, il vit o il tait.

tre vivant encore lui parut trange et d'autant plus prodigieux qu'il
ne ressentait aucune souffrance aigu. La douleur ne vint que lorsqu'il
essaya de se retourner dans son lit. Cependant il remuait aisment les
jambes et un bras.

--Je m'en tirerai, pensa-t-il... mais depuis combien de temps suis-je
ici?

Il voulait recueillir ses ides; mais sa pense vacillait comme celle
d'un homme longtemps soumis  l'influence du chloroforme... il se
rendormit.

Quand il se rveilla, il faisait grand jour, et la salle tait pleine de
monde et de bruit. C'tait l'heure de la visite.

Le chirurgien en chef, un homme tout jeune encore,  la physionomie
spirituelle et bienveillante, allait de lit en lit, suivi d'une
vingtaine d'lves, professant et dmontrant tour  tour, et distribuant
 ses malades de ces bonnes paroles qui donnent comme un avant-got du
bistouri.

Le tour d'Andr venu, le docteur lui apprit qu'il avait seulement une
paule dmise, le bras gauche cass en deux endroits, une immense
blessure  la tte, et que son corps n'tait qu'une contusion... Et il
le flicita d'en tre quitte  si bon march.

Le jeune peintre l'coutait  peine. Avec la raison, le souvenir de
Sabine lui revenait, et il se demandait avec effroi ce qu'il allait
advenir pendant qu'il tait l, clou dans son lit.

Cette inquitude poignante lui arrachait des larmes, quand il vit se
dtacher du groupe des carabins et s'avancer vers lui un gros monsieur
 normes favoris roux, portant une haute cravate blanche et un chapeau
de forme suranne, et qu'on devait prendre pour un de ces mdecins de
province, qui,  tous leurs voyages  Paris, suivent les visites des
hpitaux.

Ce monsieur se pencha vers Andr et murmura:

--Janouille.

A ce nom, qui tait le mot de reconnaissance dont il tait convenu avec
M. Lecoq, Andr ne fut pas matre d'un mouvement qui lui arracha un cri
de douleur.

--Je vois, reprit  voix basse le gros monsieur, que vous ne me
reconnaissez pas.

Le jeune peintre n'en pouvait croire ses yeux. L'art du dguisement
hauss  cette perfection invraisemblable, devient du gnie.

--M. Lecoq, balbutia-t-il.

--Silence, malheureux!... On nous pie peut-tre. Vite, deux mots. Je
suis venu pour vous apporter la tranquillit d'esprit, qui fera plus
pour votre rtablissement que tous les remdes. Occupez-vous de vous
gurir, moi je veille. Dj, sans vous compromettre en rien, j'ai vu M.
de Mussidan, et je lui ai fourni un prtexte pour reculer de plus d'un
mois le mariage de sa fille et de Croisenois. Il me faut un mois pour
prendre toute la bande d'un coup. Vous, pendant ce temps, vous resterez
ici... On pourrait vous tendre un nouveau pige, et Dieu ne fait pas
tous les jours des miracles... Ici, vous tes relativement en sret;
cependant, veillez... Ne mangez rien venant du dehors,  moins que celui
qui vous l'apporte ne vous dise notre mot. On vous dpchera peut-tre
quelque espion, ne parlez donc  me qui vive... M. Gandelu viendra sans
doute vous voir, son fils est tir d'affaire. Si vous voulez m'crire,
s'il vous survient quelque chose d'extraordinaire, adressez-vous au
malade qui est  votre droite, c'est un de mes hommes... Ce pauvre Plot
est tellement dsol de votre accident que je n'ai pas eu le courage de
lui laver la tte... Et adieu!... Vous aurez tous les jours de mes
nouvelles, ayez assez d'nergie pour savoir patienter.

--Je saurai attendre, fit Andr, puisque j'espre.

--Eh!... murmura M. Lecoq en s'loignant... c'est toute la vie.




XXXIV


Si M. Lecoq prchait  Andr l'inaction et la patience, l'immobilit du
dcouragement, suivant son expression; s'il commandait  ses agents la
plus attentive prudence, si lui-mme s'entourait des prcautions les
plus minutieuses, c'est qu'il tait assez fort pour rendre justice 
l'habilet de ses adversaires.

Il les jugeait gens  flairer sa surveillance d'aussi loin que les
corbeaux ventent l'odeur de la poudre, et il prvoyait qu' la moindre
apparence de danger, ils s'envoleraient, chacun tirant de son ct, le
laissant seul avec ses lments de poursuites si pniblement amasss et
dsormais inutiles.

Souvent ses agents, excds d'une besogne pnible et qui semblait ne
mener  rien, l'avaient suppli d'agir. Il avait su contenir leur
impatience.

--Ce n'est pas, rptait-il invariablement, en faisant du bruit autour
des nasses qu'on prend du poisson.

[Illustration: La besogne fut longue et difficile.]

L'vnement prouvait qu'il avait eu raison d'attendre.

Cette fois, pour la grande partie, la plus importante, la dernire, la
tnbreuse association avait t force de s'exposer au jour, de se
dcouvrir.

Dj on pouvait tablir que le chef, celui qui se dissimulait sous une
triple personnalit, tait l'instigateur du meurtre.

Mais ce n'tait rien encore. M. Lecoq ne voulait pas utiliser sitt sa
dcouverte, il avait jur qu'il prendrait toute la bande.

Et ses investigations avaient t si secrtement conduites, la trame
dont il avait envelopp les associs tait si subtile, qu'ils ne se
doutaient de rien.

B. Mascarot tait irrmissiblement perdu au moment mme o, plus que
jamais, il se croyait sr du succs.

Ds le lendemain de l'accident, il avait adress  la prfecture de
police une belle lettre, o il dnonait le garnement et donnait assez
d'indications pour qu'on pt le retrouver aisment.

--Toto, pensait-il, ne manquera pas de dire le rle de Tantaine; mais le
bonhomme n'existe plus, et je dfie bien qu'on le ressuscite.

Et en effet, le matin mme, il avait allum un grand feu et brl
jusqu'au dernier fil la dfroque immonde qu'il endossait quand il
jouait, pour ses oprations, le personnage du vieux clerc d'huissier.

Il riait tout seul de l'infaillibilit de sa ruse, tout en regardant
tourbillonner et s'lever la fume paisse.

--Cherchez, mes petits amis, murmurait-il; cherchez bien, voici le
complice de Toto qui s'vapore.

Tantaine envol en fume par la chemine, restait  faire prendre la
mme route  B. Mascarot.

La tche tait plus dlicate. Le clerc d'huissier tait un vieux nomade,
sans feu, ni lieu, personne ne devait s'inquiter de lui.

B. Mascarot ne pouvait pas disparatre ainsi. B. Mascarot tait un homme
pos payant rgulirement un fort loyer et d'assez grosses impositions;
on le connaissait et on l'estimait dans le quartier, il grait un
tablissement prospre pour le placement des domestiques des deux sexes,
sa disparition et fait sensation, on et caus et la police se ft
mue.

Le plus simple tait de recourir  une mise en scne de dpart.

L'honorable placeur commena donc  raconter  tout venant que des
affaires de famille, des raisons de sant, un gros hritage  liquider,
le foraient de vendre son agence, et de la vendre sur-le-champ, quitte
 tre trs coulant sur le prix.

En mme temps, il cherchait un acqureur, il le trouva, et en
vingt-quatre heures, l'affaire fut entame, discute, conclue et
signe.

Ah! B. Mascarot eut du mal, la nuit qui prcda la prise de possession
de son successeur.

Aid de Beaumarchef, il transporta dans le cabinet de Martin-Rigal, le
banquier, tous les papiers qui encombraient le bureau de l'agence.

Ce dmnagement furtif s'excuta par une porte dont l'ancien sous-off ne
souponnait pas l'existence, et que certes ne connaissaient pas les
propritaires du mur mitoyen.

Cette porte, un trou  vrai dire, tait perce dans un placard, et
mettait en communication directe la chambre du placeur de la rue
Montorgueil et le cabinet du banquier de la rue Montmartre.

Quand le dernier chiffon de papier eut t enlev, B. Mascarot montra 
son fidle Beaumarchef une pile de briques et un sac de pltre dans un
coin. Il s'agissait de boucher cette ouverture difficile.

La besogne fut longue et fatigante, en raison de leur peu d'habitude;
cependant ils la menrent  bonne fin, et le crpi dont ils recouvrirent
leur briquetage ne pouvait tre que bien difficilement distingu de
l'ancien.

A huit heures du matin, tout tait termin, et pour le mieux. Toutes les
traces de briques et de pltre avaient t effaces, et le parquet mme
avait t recir.

Alors eut lieu une scne dchirante. Beaumarchef avait reu la veille
une somme de douze mille francs  lui remise, sous la condition qu'il
irait se fixer en Amrique; le moment de son dpart arriv, et sur le
point de quitter pour toujours le patron, il pleurait  chaudes
larmes...

Il l'avait servi ce patron, avec un dvouement exclusif; quand il
recevait un ordre, il l'excutait aveuglment, et comme il n'tait pas
la pntration mme, beaucoup de choses lui avaient chapp; et il avait
tremp sans s'en douter, dans bien des infamies...

Cependant, il s'loigna si navr qu'il ne songeait mme pas  relever
ses moustaches, juste comme le nouveau placeur, M. Robinet, se
prsentait.

B. Mascarot avait hte d'en finir, le plancher de cette maison, o tout
lui rappelait les infamies du pass, lui brlait les pieds. Il s'y
sentait en pril. Il avait livr Tantaine pour se dbarrasser de Toto;
par Tantaine on pouvait arriver jusqu' lui, et, qui sait, l'arrter.
Puis, sa dernire personnalit, la meilleure, celle qu'il avait choisie
pour s'assurer une vieillesse honore devenait inutile.

Mais il avait  mettre son successeur au courant,  lui expliquer les
usages, non-seulement du bureau de placement, mais encore de l'htel
garni qui en tait l'annexe; il avait  montrer ses registres
d'inscriptions,  livrer les rubriques,  donner enfin les moyens de se
servir du fonds qu'il avait vendu.

Ses occupations et quelques visites dans la rue,  des fournisseurs, lui
prirent la journe, et il tait plus de quatre heures lorsqu'il put
faire charger ses bagages sur un fiacre qu'il avait envoy chercher, et
partir aprs avoir souhait bonne chance  celui qui le remplaait.

Dsormais il passait  l'tat de souvenir. Et dj sur les plaques de la
porte on lisait: _J. Robinet, successeur de B. Mascarot_.

Pour lui, en homme qui sait l'influence des petites circonstances sur
les grands vnements, il se fit conduire au chemin de fer de l'Ouest,
et prit place dans un train qui partait pour Rouen.

Il se dfiait, il pouvait tre pi, il tenait  mettre toutes les
chances de son ct, prtendait ne laisser aucune trace.

A Rouen seulement il osa se dfaire des malles et des effets qu'il
apportait, et encore ne ft-ce pas sans avoir tout lacr et rendu,
pensait-il, trop mconnaissable pour qu'on pt jamais en tirer une
preuve contre lui.

A Rouen, enfin, il laissa la longue lvite, la barbe et les lunettes du
placeur, il y anantit B. Mascarot comme il avait dj dtruit Tantaine.

Et quand le lendemain il revint rue Montmartre,  la maison de banque,
chez lui, o il avait annonc un petit voyage, une seule individualit
subsistait des trois qu'il avait simultanment animes pendant plus de
vingt ans, celle de Martin-Rigal, le pre de la capricieuse et coquette
Flavie, le banquier recommandable, l'homme  la figure glabre,  la tte
chenue.

Il n'avait pas remarqu en route, un jeune homme fort brun,  l'oeil
vif,  la lvre moqueuse, ayant toutes les apparences d'un commis
voyageur babillard et bon enfant, qui avait fait le mme voyage que lui.

Rentr chez lui, aprs qu'il eut embrass tendrement sa fille bien
aime, le premier soin de B. Mascarot,--c'est--dire de
Martin-Rigal,--fut de courir  son cabinet,  ce mystrieux sanctuaire,
dont la cl ne le quittait jamais, o il passait en apparence toutes ses
journes, sans que personne, jamais, ost l'y aller troubler.

L, le mur qui faisait face  la porte d'entre avait t mis  nu sur
un espace assez grand, plus haut que large, et  la place de la
tapisserie arrache, apparaissait un briquetage grossirement ciment.

C'tait l'envers du rapide travail excut de nuit dans la chambre du
placeur.

--Il me faudra, murmura l'honorable banquier, finir mieux cette besogne
grossire, passer par dessus une couche de pltre et recoller du papier
sur le tout...

En attendant, avec une adresse et une promptitude extrmes, il ramassa
soigneusement les pltras tombs  terre et les jeta dans la chemine,
o il les pulvrisa et les mla aux cendres. Il balaya ensuite, et se
mettant  quatre pattes, il plucha pour ainsi dire le tapis brin par
brin.

Puis, devant cette ouverture si parfaitement mure, il poussa un large
cartonnier dont la destination tait surtout de masquer cette
mystrieuse issue, et qu'il dplaait ou replaait, autrefois, selon
qu'il sortait ou rentrait.

Cela fait, aprs s'tre assur que tout tait en ordre, il se laissa
tomber sur son grand fauteuil du maroquin en poussant un soupir de
satisfaction.

Aux angoisses qui l'avaient agit, succdait l'intime et dlicieuse
conviction d'une scurit absolue, et une batitude infinie
s'panouissait dans son me.

Ainsi, il triomphait, s'applaudissant de sa ruse et de son audace, quand
le souriant docteur Hortebize entra dans le cabinet.

--Eh bien! sceptique... lui cria-t-il avant que la porte ne ft
referme, douteras-tu encore!... touches-tu enfin le succs du doigt?
Que me parles-tu de Baptistin et de Tantaine... ils sont morts, ou
plutt ils n'ont jamais exist. Beaumar se promne  cette heure sur le
pont d'un transatlantique. La Candle, avant huit jours sera  Londres.
Nos agents subalternes ont reu avec leur cong une gratification et
tous croient que j'ai ferm boutique aprs fortune faite. Tu peux jeter
ton mdaillon empoisonn. A nous les millions!...

--Dieu l'entende! rpondit le docteur.

Martin-Rigal s'tait lev, ivre de tmrit heureuse, et il s'exprimait
avec une exaltation bien loigne de ses habitudes.

--Comment! Dieu m'entende! rpliqua-t-il, mais il m'a entendu, ce me
semble, la bataille est gagne, et gagne sur tous les points...

--Chut!... ne chante pas victoire, cela porte malheur...

--Bah!... nous n'avons plus de retour  craindre, et tes dernires
dfiances s'envoleraient si tu connaissais comme moi la situation. Quel
tait l'ennemi le plus redoutable? Andr. Il ne compte plus. Sans doute,
il n'a pas t tu, mais il est hors de combat pour un mois, et cela
suffit. D'ailleurs, il s'est rsign. J'ai reu avant-hier le dernier
rapport d'un de mes hommes, qui avait russi  se faire admettre 
l'hpital Beaujon, et cet observateur intelligent m'assure que notre
artiste n'a reu aucune visite et n'a pas crit une ligne depuis quinze
jours qu'il a repris connaissance.

--Il avait des amis.

L'honorable banquier haussa les paules.

--Vrai, docteur, fit-il, je t'admire! Comment, c'est toi qui crois aux
amis qui pensent encore  vous aprs un malheur et quinze jours
d'absence!... Tu seras ternellement jeune. Quels sont les amis d'Andr?
M. de Breulh Faverlay?... Voici la saison des courses, il ne bouge plus
de ses curies. Mme de Bois-d'Ardon?... les modes du printemps
suffisent  remplir sa cervelle. M. Gandelu?... il a assez  faire  se
proccuper de son fils... Les autres ne comptent pas.

--Et le jeune M. Gaston?...

--Il s'est rendu aux bonnes raison de Tantaine, gurisseur mon ami, il
s'est rconcili avec l'aimable Rose, et tous deux sont partis pour
Florence...

Tout cela ne dissipait pas absolument le nuage qui obscurcissait le
front du docteur.

--La famille de Mussidan m'inquite, objecta-t-il.

--Pourquoi? Croisenois fait sa cour et il est reu, je t'assure, trs
convenablement. Dam!... Mlle Sabine ne lui saute pas encore au cou,
mais dj elle le remercie trs gracieusement tous les soirs du bouquet
qu'il lui envoie tous les matins. Que veux-tu de mieux?

--Je voudrais que le comte n'et pas remis le mariage de sa fille et de
notre cher marquis. Pourquoi ce retard? Il me chiffonne.

--Moi, il me contrarie, mais voil tout. Sois tranquille, on ne nous
abuse pas d'un vain prtexte. Je me suis inform, j'ai vu... Donc, il
faut attendre. Que vois-tu l de louche?

--Rien, rpondit le docteur, rien.

Et, en effet, le banquier faisait pntrer dans l'esprit de son ami
l'assurance qui l'animait.

--De ce cot, ajouta le souriant Hortebize, je crois en effet maintenant
que tout va bien.

--Tout va bien des autres cts. Les actions des _Mines de Tifila_
marchent bien, ami docteur, et nos actionnaires, en vrit, ne se font
pas trop tirer l'oreille. Il est vrai que je ne suis pas cruel. Je
tonds, je n'corche pas, et personne ne crie. J'ai tax chacun selon ses
moyens, depuis mille jusqu' vingt mille francs. Dj nous tenons pour
tout prs d'un million de promesses d'actions...

--Et avec nous, murmura le docteur, promettre, c'est tenir.

--Tu l'as dit, illustre homopathe. Pas d'argent, pas de restitution:
donnant, donnant. Et les recouvrements s'oprent sans prils pour
nous... Tu auras un million pour ta part, docteur.

Le digne M. Hortebize se frottait les mains  s'enlever l'piderme.

Ce mot magique, million, lui dorait l'avenir d'blouissants rayons.

Un million!... quelle perspective infinie de dners exquis, d'amours
discrets, de jouissances dlicates!...

--D'autre part, reprit Martin-Rigal, j'ai vu Catenac, de retour de
Vendme, o tout s'est pass comme je le prvoyais. Le duc de Champdoce
halte d'impatience et d'espoir, sur la piste qui doit, pense-t-il, le
conduire  son fils... Ah! docteur, cette fausse piste par moi cre,
est mon chef-d'oeuvre. L'ide seule vaut bien ce qu'elle nous
rapportera. Mais aussi, que de peines, de soins, de dmarches, de
promesses, de menaces... Feu Tantaine, non plus que dfunt Mascarot ne
s'taient pas pargns...

--Et Perpignan?... il est fin, m'as-tu dit.

L'honorable banquier eut un geste de profond mpris.

--Perpignan, rpondit-il, est dupe autant que le duc, plus s'il se peut,
l'imbcile!...

Il s'imagine qu'il dcouvre cette route que j'ai jalonne, tous ces
poteaux indicateurs par moi plants entre l'hospice de Vendme et Paul.
Avant-hier, ils en taient  Vigoureux, l'ancien saltimbanque marchand
de vins, rue Dupleix, qui va leur donner l'adresse de Fritz, le vieux
musicien... Et nous le verrons arriver un de ces jours. Mais Paul sera
alors le mari de ma fille, et Flavie sera duchesse de Champdoce, et elle
aura six cent mille livres de rentes...

Il s'interrompit, on grattait  la porte, et presque aussitt Mlle
Flavie entra.

Mlle Rigal tait bien jolie, mais jamais sa beaut n'avait rayonn
comme en ces jours d'esprance et de joie o elle se flattait d'avoir
conquis l'homme qu'elle aimait, et dont elle allait devenir la femme.

Elle salua le docteur d'un geste amical, et lgre comme l'oiseau se
posant sur une branche, elle sauta sur les genoux de son pre, entoura
son cou de ses bras, et l'embrassa bien fort,  plusieurs reprises, en
faisant claquer ses lvres.

Le souriant Hortebize observait son ami, et en lui-mme, bien que le
spectacle ne ft pas nouveau pour lui, il s'tonnait.

C'est qu'en effet,  voir maintenant le banquier, on ne pouvait
reconnatre l'homme qui, dix minutes plus tt parlait froidement d'un
meurtre qu'il avait combin.

Du moment o Flavie avait paru, une stupfiante rvolution s'tait
opre en lui. Toute intelligence avait disparu de sa physionomie pour
faire place  une expression d'extase bate et d'admiration sans bornes.

--Oh! oh!... fit-il gament, voici une bien jolie prface! Voyons la
requte maintenant, car il y a une requte, n'est-ce pas, ma chrie?...

Mlle Flavie hocha la tte d'un air mutin, et de ce ton qu'on prend
pour gronder un baby qui n'est pas sage:

--Fi! le vilain pre, dit-elle. Suis-je donc dans l'habitude, monsieur,
de vous vendre mes caresses?... Et quand je dsire une chose, ai-je
besoin d'une prface pour vous dire: Je veux.

--Pour cela, non. Mais en te voyant entrer...

--Je suis venue simplement te prvenir que nous t'attendons pour dner,
et que Paul et moi nous avons grand faim. Et si je t'ai embrass, c'est
que je t'aime. Oh! oui, je t'aime bien. Tu es si bon, si bon!... Tiens,
on me donnerait  choisir entre tous les pres de l'univers, que c'est
toi que je choisirais.

Il souriait d'un air ravi, fermant les yeux  demi,  la manire des
chats dont on gratte la tte, pour mieux savourer la dlicatesse de la
sensation.

--Avoue au moins, reprit-il, que depuis six semaines environ, tu m'aimes
un petit peu plus qu'avant.

--Non, rpondit-elle avec une navet froce, pas depuis six semaines,
depuis quinze jours seulement.

--Cependant, il y a plus d'un mois que notre ami le docteur nous a amen
dner un certain jeune homme...

La jeune fille clata de rire, d'un bon rire franc et sonore.

--Je t'ai bien aim pour cela, rpondit-elle, oui, beaucoup, normment,
mais je t'aime encore plus pour autre chose, et quand j'y pense,
vois-tu...

Elle n'acheva pas, mais une douzaine de baisers appliqus  la file sur
le front du son pre, traduisit sa pense plus loquemment que toutes
les phrases du monde.

--Et quelle est cette chose?... demanda le banquier.

--Ah!... voil! C'est un mystre, un grand secret que je ne veux pas
dire.

--Je t'en prie.

--Curieux!... Vous vous fcheriez, monsieur.

--Non, je te jure...

--Eh bien!... c'est qu'il y a quinze jours seulement que je connais
toute ta tendresse. Pauvre pre chri!... Va, j'ai pleur de bonnes
larmes quand j'ai su quelles peines tu prenais pour plaire  ta mchante
fille, quand j'ai compris les difficults qu'il t'a fallu vaincre pour
amener  mes pieds mon artiste aim. Penser que tu as eu le courage
d'endosser ces affreux habits malpropres et de mettre une grande vilaine
barbe et des lunettes vertes. Ah!... tu tais bien laid, je le jure,
horriblement laid...

M. Martin-Rigal,  ces mots, se dressa si brusquement que Mlle Flavie
faillit tomber. Il tait devenu plus ple que la mort...

--Que veux-tu dire? balbutia-t-il.

--Eh!... tu me comprends bien. Est-ce qu'un pre peut tromper l'oeil
de sa fille!... Les autres ne le reconnaissaient pas, mais moi...

--Tu te trompes, Flavie, tu as t abuse par quelque ressemblance...

Elle l'interrompit d'un geste moqueur.

--Ainsi, reprit-elle en le fixant obstinment, ce n'est pas toi qui es
venu dguis chez Paul, un jour que...--voyons, monsieur,
regardez-moi...--un jour que j'y tais alle, moi, toute seule. Ah! tu
n'as pas tressailli, je prends le docteur  tmoin; donc tu savais que
j'ai fait cette folie, donc je ne me trompe pas...

--Tu es folle, coute-moi...

[Illustration: Dans l'encadrement de la porte on voyait un commissaire
de police et des agents.]

--Rien. D'ailleurs, pre, je ne veux pas te mentir. Sans cette preuve
morale que tu viens de me donner, j'tais matriellement sre de mon
fait. Je suis aussi fine que toi, sache-le. Quand tu es entr chez Paul,
en dpit de tes misrables vtements, j'ai eu un soupon vague,
indtermin, un pressentiment. Ton haut le corps, lorsque je suis alle
t'ouvrir et que tu m'as vue, ne m'a pas chapp. Aussi, lorsque tu es
sorti avec le docteur, ai-je t coller mon oreille contre la porte
d'entre. Et j'ai entendu quelque chose de ce que vous disiez. Et ce
n'est pas tout; en sortant de chez Paul, je suis accourue ici, je me
suis mise en embuscade sur le palier, et je t'ai vu tirer une cl de ta
poche et entrer dans ce cabinet o nous sommes. Nieras-tu encore
maintenant?...

Le banquier ne songeait pas  nier, il semblait prs de dfaillir.

--Voil, murmurait-il, ce que peut coter une imprudence, une seule. Il
me fallait rentrer, Croisenois m'attendait; je craignais ses soupons...

Puis, tout  coup une ide atroce traversant son cerveau:

--Au moins, reprit-il vivement, tu as tu ta dcouverte; n'est-ce pas,
Flavie, tu n'en as parl  personne?

--Oh!...  personne, je puis te le jurer.

Il respira.

--Je ne compte pas Paul, ajouta la jeune fille, mais lui, n'est-ce pas
moi!...

Malheureuse!... s'cria Martin-Rigal, pauvre malheureuse!...

Son geste tait si terrible, sa voix si menaante, que pour la premire
fois de sa vie, Mlle Rigal eut peur de son pre.

--Mais qu'ai-je donc fait de si mal, reprit-elle tout interdite et prs
de pleurer. J'ai dt  Paul:  cher et unique ami de mon coeur, nous
serions des monstres d'ingratitude si nous n'adorions pas mon pre, nous
devrions baiser la trace de ses pas. Vous ne savez pas jusqu'o il est
all pour nous. Il n'a pas craint de revtir des haillons pour arriver
jusqu' vous, pour vous prendre...

Le docteur, jusqu'alors muet tmoin de cette scne, interrompit Flavie.

--Et lui, Paul, qu'a-t-il rpondu?

--Lui!... il a tout d'abord paru confondu, puis il s'est frapp le front
en disant: je comprends tout!... Et ensuite il s'est mis  rire, mais 
rire...

Le banquier qui arpentait son cabinet, en proie  la plus vive
agitation, s'arrta brusquement devant sa fille.

--Et toi, pauvre enfant, pronona-t-il d'un ton amer, toi tu n'as pas
compris ce rire. Paul,  cette heure, sais que tu as t ma complice. Il
pouvait douter encore, tu lui as prouv que j'agissais par tes ordres,
lorsque je suis all le chercher...

--Qu'importe!...

--Hlas!... un homme comme Paul ne saurait aimer la femme qui est venue
au devant de lui. Et-elle  lui prodiguer des trsors de beaut et
d'amour... il se dira toujours qu'elle s'est jete  sa tte. Il
acceptera tous les tmoignages de tendresse et de dvouement, mais il
n'y rpondra pas plus qu'une idole de bois ne rend l'encens qu'on lui
prodigue. Tu ne le vois pas!... Dieu veuille que jamais ne tombe le
bandeau que la passion a nou sur ses yeux. Puisses-tu ne jamais
pntrer le misrable caractre de ce triste imbcile, nul jusqu'
l'ineptie, gonfl de vanit, sans esprit, sans nergie, sans volont,
sans coeur...

Mlle Flavie tait devenue pourpre.

--Assez, interrompit-elle d'une voix saccade, assez... Je ne serai pas
lche  ce point de laisser insulter mon mari, et je saurai le dfendre
contre tous... mme et surtout contre mon pre.

Le banquier baissa la tte sans rpondre.

Dj il en tait  s'pouvanter de son audace et  se reprocher d'avoir
cd aux inspirations de sa colre. Ce qu'il avait dit, et il frmissait
 cette ide, pouvait lui coter l'affection de sa fille.

Il se demandait par quelles excuses attnuer l'effet de son emportement,
quand le souriant Hortebize intervint.

Ce cher docteur prit Mlle Flavie par la taille, et bien qu'elle se
dbattt un peu, la conduisit doucement hors du cabinet.

--loignez-vous, chre enfant, murmurait-il  son oreille, votre pre
est mal dispos, il ne sait ce qu'il dit.

C'tait l, positivement, l'opinion sincre du digne M. Hortebize, et il
ne la cacha pas  son ami, ds qu'ils se retrouvrent seuls.

--En vrit, lui dit-il, je ne m'explique pas la colre. Il dpendait de
toi, autrefois, d'empcher ce mariage; pourquoi as-tu manqu de courage?
Les rcriminations  cette heure son inutiles...

Martin-Rigal tait constern.

--C'en est fait, balbutia-t-il, me voici  la discrtion de ce misrable
Paul.

--Pas plus, ce me semble, qu'avant l'indiscrtion de ta fille. Paul
n'est-il pas notre complice! Qu'avons-nous  craindre de lui? Rien. Il
connaissait les secrets de l'association. Sommes-nous plus compromis
parce qu'il a pntr le mystre de ta triple personnalit?...

--Ah!... tu n'aimes pas Flavie, toi, interrompit le banquier, tu n'es
pas son pre; tu ne saurais apercevoir comme moi les funestes
consquences de cette rvlation. Paul, jusqu'ici, devait croire que je
ne connaissais pas Mascarot, et que j'tais une victime du chantage. L
tait ma force. Dupe, il me respectait et je le tenais; complice, il
m'chappe...

Il se recueillit quelques moments, puis se redressant avec une nergie
dsespre, il ajouta:

--Enfin, le mal est sans remde, il faut en prendre son parti. Le mieux
est de hter ce mariage maudit, et de prcipiter les recherches du duc
de Champdoce. Allons dner, j'crirai  Catenac demain.

Le mariage eut lieu, en effet,  la fin de la semaine suivante, et Paul
quitta son petit logis pour prendre possession du magnifique appartement
que le banquier avait fait prparer au-dessus du sien.

La transition tait brusque, mais Paul ne pouvait plus s'tonner de
rien.

Ce pauvre niais s'tait si bien pntr des maximes de l'honorable B.
Mascarot et de l'excellent M. Hortebize, qu'il arrivait  se persuader
que des aventures pareilles  la sienne attendent  Paris tous les
jeunes gens intelligents. Et il admirait  la fois combien il est ais
de n'tre pas honnte et combien cela rapporte.

De remords, il n'en avait plus l'ombre. Il ne craignait qu'une chose,
chouer quand viendrait la scne dcisive qui devait lui donner un si
grand tat dans le monde et le titre de duc.

Ce moment, il l'appelait de tous ses voeux, et il rougit de plaisir le
jour o Martin-Rigal lui dit:

--Rassemblez vos forces, ce sera pour ce soir.

--Oh!... je ne faiblirai pas, rpondit-il.

Il ne faiblit pas, en effet, et, lorsque dans la soire le duc de
Champdoce se prsenta, suivi de Perpignan et de Catenac, le jeune
imposteur s'leva  la hauteur de ses matres, et joua avec une
dplorable perfection le rle si difficile que commandaient les
circonstances.

Mais il et pu tre gauche et maladroit sans danger; le duc de Champdoce
n'en et rien vu.

Cet homme, dont l'existence n'avait t qu'une longue suite de misres,
et qui avait si terriblement expi les crimes de sa jeunesse, tait
comme saisi de vertige.

Si on l'et cout, Paul ft venu immdiatement s'tablir avec sa femme
 l'htel de Champdoce. Mais sur cette proposition, Martin-Rigal leva
des objections.

L'honorable banquier tenait  paratre mdiocrement satisfait de voir
son gendre devenir tout  coup duc et dix fois millionnaire.

Il objecta qu'il tait bien tard, que Mme la duchesse n'tait
aucunement prpare  ce grand vnement qui allait tomber dans sa
vie...

Et enfin, il fut convenu que M. de Champdoce viendrait, le lendemain,
djeuner chez Martin-Rigal, et que, aprs le repas, il emmnerait son
fils.

C'est  onze heures qu'on attendait le duc, rue Montmartre. Mais dix
heures n'avaient pas sonn que dj il se faisait annoncer dans le
cabinet du banquier, o le matre de la maison, Catenac, Hortebize et
Paul tenaient conseil.

Presque sur les pas de M. de Champdoce, Mme Flavie entra.

Pauvre fille!... Elle ne souponnait pas l'ignoble comdie, et depuis la
veille cette pense que son mari tait l'unique hritier d'une grande
maison la rendait presque folle de joie.

Elle voyait l, non le titre blouissant de duchesse, qui devenait le
sien, mais la justification de son choix.

--Eh bien!... disait-elle  son pre, que ses naves expansions
mettaient au supplice, eh bien!... me railleras-tu encore d'aimer un
pauvre bohme, un artiste sans nom, sans fortune... tu n'osais dire sans
talent. Il se trouve que cet artiste, ce bohme, est un Dompair de
Champdoce, et que son pre possde des millions!...

Elle tait entre dans le cabinet de son pre sur la pointe du pied, et
elle demeura debout prs de la porte, mue, ravie, retenant son souffle.

Le duc de Champdoce tait assis sur le divan, prs de Paul, et il
tenait, il pressait entre ses mains la main de ce jeune homme qu'il
croyait son fils.

Il racontait ses anxits de la nuit.

Il avait voulu disposer l'esprit de la duchesse  cet vnement immense,
d'autant plus inattendu qu'il lui avait t ses investigations, et
quelques mots d'espoir, bien vagues cependant, avaient failli mettre sa
vie en pril.

--Ce matin, ajoutait-il, elle va tout  fait mieux, elle est avertie,
elle espre...

Il fut interrompu brusquement.

De l'autre ct de la muraille faisant face  la porte, on frappait 
coups redoubls.

--Oh!... fit M. de Champdoce, voici des voisins qui ne se gnent gure.

Non, ils ne se gnaient pas. Ils attaquaient videmment le mur au pic et
de la pince, sans mnagements, ni prcautions; toute la maison en tait
branle, et le cartonnier appuy contre ce mur oscillait.

Les trois honorables associs taient devenus livides, et ils
changeaient des regards dsesprs.

Pour eux, il tait clair qu'on attaquait le briquetage lev par B.
Mascarot et Beaumarchef.

Pourquoi dmolissait-on ce briquetage, dans quel but?...

L'absence absolue de prcautions trahissait des gens ayant et se sachant
bien le droit de faire la besogne qu'ils excutaient...

Le duc de Champdoce tait stupfait. L'effroi des trois complices ne
pouvait lui chapper, il sentait trembler terriblement la main de Paul,
il ne s'expliquait pas tant d'effroi pour quelques coups de pioche.

Seule de la maison  ne se douter de rien, Flavie n'tait nullement
mue.

--Il faudrait savoir, dit-elle, qui se permet tout ce tapage.

Cette simple observation rompit le charme.

--En effet, rpondit Martin-Rigal, je vais envoyer.

Mais  peine eut-il ouvert la porte qu'il se rejeta en arrire, le
visage dcompos, la pupille dilate, les bras crisps en avant, comme
si quelque terrifiante apparition et jailli de terre et se ft dresse
devant lui.

C'est que, dans l'encadrement de cette porte, un respectable monsieur 
lunettes d'or se tenait debout, et derrire lui on apercevait un
commissaire de police ceint de son charpe, et plus loin dans l'ombre,
une demi-douzaine d'agents.

Le mme nom montait aux lvres des trois honorables associs:

--M. Lecoq!... murmuraient-ils.

Et en mme temps cette conviction terrible pntrait dans leur esprit:

--Nous sommes perdus!

Le clbre policier, lui, s'avana lentement, considrant le curieux
spectacle qu'il avait sous les yeux.

Sa physionomie, en dpit de sa gravit, trahissait quelque chose de
pareil  cette dlicieuse satisfaction qu'prouve un dramaturge,  voir
merveilleusement interprte sur le thtre, la scne  effet qu'il a
entrevue et combine dans son cabinet.

--Eh! eh!... fit-il, je savais bien qu'en cognant au bon endroit, de
l'autre ct du mur, je ferais sortir quelqu'un par ici.

Mais dj, grce  un tout-puissant effort de sa volont, le banquier
avait russi  se remettre, au moins en apparence.

--Que voulez-vous? demanda-t-il d'un ton arrogant. Que signifie cette
violation de domicile?

M. Lecoq haussa les paules.

--Voici, rpondit-il, M. le commissaire qui vous l'expliquera. Moi, en
attendant, je vous arrte, vous Martin-Rigal, autrement dit Tantaine,
autrement dit Mascarot, ci-devant placeur, rue Montorgueil.

--Je ne vous comprends pas!...

--Vraiment!... vous croyez que Tantaine s'est si bien lav les mains
qu'il ne reste plus sur les mains de Martin-Rigal une seule goutte de
sang d'Andr assassin...

--Ah! a!... c'est une gageure, sans doute...

L'homme de la prfecture sortit de sa poche une lettre dlicatement
ploye, et l'ouvrant:

--Vous reconnaissez, reprit-il, l'criture de madame votre fille? Eh
bien! coutez ce qu'elle crivait, il y a un mois,  M. Paul ici
prsent: Cher et unique ami de mon coeur, nous serions des monstres
d'ingratitude si...

--Assez, interrompit le banquier d'une voix rauque, assez!...

Et n'ayant plus l'nergie de se raidir contre la stupeur qui, de plus en
plus l'envahissait, il se laissa tomber sur un fauteuil en balbutiant:

--Perdu par elle... par ma fille, par Flavie!...

De ses trois complices, de tempraments et de caractres si diffrents,
le plus calme tait celui qui d'ordinaire s'alarmait le plus aisment,
le souriant M. Hortebize.

En reconnaissant M. Lecoq, le digne docteur avait retir du mdaillon
d'or pendu  la chane de sa montre une boule de pte gristre, qu'il
gardait dans le creux de sa main.

L'oeil fix sur Martin-Rigal, il attendait, pour dsesprer, que ce
chef, dont l'esprit avait t de si prodigieuses ressources, dclart
que tout espoir de salut tait perdu.

Cependant, l'agent de la sret, abandonnant le banquier, s'tait
retourn vers Catenac.

--Vous aussi, lui dit-il, au nom de la loi, je vous arrte.

--Moi?...

--Vous tes bien le sieur Catenac, avocat?

Peut-tre parce qu'il tait avocat, Catenac ne daigna pas rpondre  M.
Lecoq, et c'est au commissaire de police qu'il s'adressa.

--Je suis victime, monsieur, dit-il, d'une dsagrable mprise, mais je
jouis au palais d'une assez grande considration pour que vous
n'hsitiez pas...

--En tout cas, interrompit le commissaire, le mandat d'amener dcern
contre vous est bien en rgle; je puis vous le montrer, si vous voulez.

--Oh! inutile... Je vous demanderai seulement de me faire conduire
sur-le-champ prs du magistrat qui l'a sign. En moins de cinq minutes,
je me serai justifi...

Le regard du commissaire de police tait si terriblement expressif que
Catenac s'arrta court.

--Au pis aller, reprit-il aprs un moment, il ne peut tre question que
d'un dlit.

--Croyez-vous, interrogea M. Lecoq d'un ton goguenard. Vous ignorez, je
le vois bien, l'vnement qui, avant-hier, a mis en moi la commune du
La Varenne. Des ouvriers, en ouvrant une tranche, ont dcouvert le
cadavre d'un enfant nouveau-n, envelopp dans des foulards et dans un
chle. La police, prvenue, n'a pas perdu son temps, et dj on tient la
mre, une fille nomme Clarisse...

Si M. Lecoq ne l'et retenu, l'avocat se prcipitait sur Martin-Rigal.

--Misrable, hurlait-il, tratre, lche, tu m'as vendu!

--Ah!... balbutia le banquier, mes papiers ont t vols!...

Il devinait maintenant que les coups frapps de l'autre ct du mur
n'taient qu'une ruse. M. Lecoq avait voulu pouvanter les coupables,
pour en avoir plus aisment raison.

--Dame!... grommela un agent, il y avait un trou dans le mur, on en a
profit.

Le digne M. Hortebize ne souriait plus. Maintenant, oui, la partie tait
bien perdue.

--J'ai des parents honntes qui portent mon nom, pensa-t-il, je ne les
dshonorerai pas... il faut en finir.

Et il avala le contenu de son mdaillon, en murmurant:

--A mon ge!... avec un estomac incomparable!... Quand jamais je ne me
suis senti si jeune!... valait mieux courir la clientle!...

Personne n'avait observ le docteur. M. Lecoq venait de faire dplacer
le cartonnier et il montrait au commissaire de police,  la place de
l'ancienne issue de Martin-Rigal, un trou assez troit par o un homme
pouvait se glisser.

Mais un bruit soudain coupa court  ses explications.

Le pauvre M. Hortebize venait de rouler  terre en proie  d'horribles
convulsions.

--Et je n'avais pas prvu cela!... s'cria le clbre policier.
Maladroit que je suis!... Il s'est empoisonn, il nous chappe!... Vite,
qu'on le porte sur un lit, et qu'on coure chercher un mdecin.

Pendant que trois agents s'empressaient d'excuter ces ordres, les
autres s'emparaient du banquier et de Catenac, pour les conduire au
fiacre qui les attendait dans la rue.

Martin-Rigal semblait frapp d'imbcillit. Les ressorts de cette
intelligence si fortement trempe pour le mal, s'affaissaient sous le
poids d'une angoisse mortelle.

--Et ma fille!... bgayait-il, Flavie!... Que va-t-elle devenir?... Plus
de fortune, plus rien, et elle est marie  un misrable incapable de
gagner seulement sa vie  lui!... Ma fille!  mon Dieu! aura-t-elle
toujours du pain!...

Le commissaire de police s'tait transport prs du docteur Hortebize;
M. Lecoq restait seul avec le duc de Champdoce, Paul et Flavie.

La malheureuse jeune femme avait vu s'loigner son pre sans avoir mme
la force de prononcer une parole. Elle gisait, anantie, sur un
fauteuil, et l'clat effrayant de ses yeux trahissait l'garement de sa
pense. Elle ne pouvait croire  la ralit de l'horrible scne qui
venait de se passer.

[Illustration: Il ensanglanta ses mains  essayer de desceller les
barreaux.]

Pendant un instant le clbre policier le regarda d'un air de compassion
qui certes n'tait pas jou. Il hsitait  parler. Il lui rpugnait de
frapper d'un coup nouveau et plus terrible que tous les autres, cette
pauvre enfant qui tait innocente, et qui devait tre la plus
cruellement atteinte.

Mais le temps pressait, il s'approcha du duc de Champdoce, qui tait
comme ptrifi de surprise.

--Je dois vous prvenir, monsieur le duc, dit-il, que vous tes victime
d'une odieuse supercherie. Ce jeune homme n'est pas votre fils. Il se
nomme Paul Violaine, et sa mre tait une pauvre ouvrire de
Chtellerault.

Si atterr que ft Paul, il essaya de soutenir son rle, il voulait
nier, il prtendait se dfendre... Mais sur un signe de M. Lecoq, un
agent introduisit une dame en toilette blouissante: Zora-Rose...

Le jeune imposteur ne lui laissa pas le temps de prononcer un mot:

--J'avoue, balbutia-t-il en fondant en larmes, j'avoue tout: j'ai t
sduit, entran, menac; je n'ai pas su rsister... pardon!...

D'un geste ddaigneux M. Lecoq le repoussa, et lui montrant Flavie:

--Ce n'est pas  moi qu'il faut demander grce, pronona-t-il, mais 
cette pauvre femme, la vtre... qui se meurt.

Le duc de Champdoce allait s'loigner dsespr de cette maison o il
tait entr le coeur gonfl de joie, lorsque le clbre policier
l'attira dans l'embrasure d'une fentre:

--Sachez, monsieur, lui dit-il, que ces misrables ne vous ont tromp
qu' demi. L'enfant que vous recherchez, existe, et ils le
connaissaient... Mais je le connais aussi, et demain, moi, Lecoq, je
vous conduirai  lui.




XXXV


Docile aux instructions de M. Lecoq, Andr s'tait rsigne  attendre 
l'hospice Beaujon l'issue de la partie que jouait pour lui le clbre
policier. Bien plus, il avait eu assez d'nergie pour affecter, sans se
dmentir jamais, cette profonde insouciance de l'avenir dont avaient t
dupes les espions de B. Mascarot.

Il est vrai que toutes les attentions qui pouvaient contribuer  le
rassurer et  lui donner du courage, lui avaient t prodigues.

Tous les jours son voisin de droite, ce malade que M. Lecoq lui avait
dsign comme son agent lui remettait mystrieusement une lettre qui le
tenait au courant des vnements. Il la lisait on cachette et ensuite la
brlait...

Le temps passait cependant; les journes, une  une, s'coulaient
monotones, interminables, et Andr, qui sentait approcher le moment
dcisif commenait  perdre patience, quand enfin son voisin lui donna,
et ouvertement cette fois, un billet dont la lecture lui arracha une
exclamation de joie.

Nous l'emportons, crivait le clbre policier, tout danger est cart.
Priez le docteur de signer votre billet de sortie; faites-vous beau,
et... vous me trouverez  la porte, vous attendant.--L.

Andr n'tait pas compltement rtabli, il tait condamn  porter son
bras en charpe pendant quelques semaines encore, mais ces
considrations ne devaient pas l'arrter. Lev de bonne heure le
lendemain, il revtit ses plus beaux habits qu'il avait envoy chercher
chez lui, et enfin, sur les neuf heures, aprs avoir pris cong des
bonnes soeurs, dont il ne pouvait oublier les soins attentifs, il
sortit.

La veille, il souffrait encore de ses blessures, mais en ce moment il
les oubliait comme s'il et t touch par quelque baguette enchante.
Jamais il ne s'tait senti si jeune, si lger, si fort. Jamais
l'esprance n'avait palpit en lui avec une pareille intensit.

Arriv  la porte, aprs avoir aspir avec dlices la premire bouffe
de l'air du dehors, il regarda de tous cts, surpris de ne pas voir au
rendez-vous l'homme trange auquel il devait plus que la vie.

Dj il dlibrait sur le parti qu'il avait  prendre, quand une voiture
de remise dcouverte, lance au grand trot malgr la pente du faubourg,
s'arrta court devant l'hospice.

Andr ne pouvait pas ne pas reconnatre le respectable monsieur 
lunettes d'or que cette voiture amenait; aussi s'lana-t-il vers lui
avant qu'il se ft seulement lev pour descendre.

--Grce au ciel! vous voici, monsieur, dit-il, je commenais  tre
inquiet...

M. Lecoq--c'tait lui--consulta sa montre.

--C'est juste, rpondit-il, je suis en retard de cinq minutes, j'ai t
retenu l-bas...

Et comme le jeune peintre se confondait en remerciements:

--Montez prs de moi, ajouta-t-il, j'ai  vous parler; le temps est
superbe, nous irons jusqu'au bois... Marche, cocher!...

Tout en s'installant aux cts du policier clbre, Andr tait frapp
de l'altration de ses traits, si calmes d'ordinaires et si immobiles.
L'inquitude le saisit.

--Serait-il survenu quelque fcheux vnement, monsieur, commena-t-il.

--Pas le moindre.

--C'est que...

--Ah!... je vous comprends; vous trouvez ma physionomie singulire.
D'abord je suis harass, ayant pass la nuit  plucher les papiers de
la socit B. Mascarot. Puis, j'arrive de la Prfecture, o j'ai t
tmoin d'un spectacle qui m'a boulevers, moi qui cependant ai vu de
terribles choses en ma vie!...

Il secoua la tte vivement, comme s'il et pu secouer en mme temps une
impression opportune, et poursuivit:

--La raison de Martin-Rigal n'a pas rsist  la catastrophe. Ce
misrable avait au coeur une passion sublime, il adorait sa fille.
Spar d'elle violemment, la sachant sans fortune, marie  un triste
gars dont il mprise le caractre, il s'est abandonn au dlire de son
dsespoir et il est devenu fou. Pour lui, le cabanon de Bictre
remplacera le bagne. Il chappe au chtiment des hommes, mais il n'vite
pas la punition de Dieu, bien autrement terrible.

--Martin-Rigal fou!... murmura Andr.

--Oui. Et savez-vous qu'elle est sa folie, rsultat d'atroces angoisses?
Il s'imagine que Paul et Flavie sont sans ressources, sans asile, sans
pain. Il s'imagine que Paul prtend spculer sur la beaut de sa femme
et vivre de son ignominie... Et Rigal croit entendre la voix de sa fille
criant au secours. Oui, il entend cette voix, dchirante, lamentable!...
Alors, il appelle les gardiens, il se trane  leurs genoux, il les
supplie de le laisser sortir, pour un jour, pour une heure, il jure
qu'il reviendra quand il aura arrach sa fille  la honte, 
l'infamie!... Et comme on ne se rend pas  ses prires, il ensanglante
ses mains  essayer de desceller les barreaux de la fentre,  tenter de
briser les serrures. On a t oblig de l'attacher sur son lit, et c'est
l que je l'ai vu, se consumant en efforts pour briser ses liens,
mordant les sangles qui le contiennent. Je l'ai vu, les traits
affreusement convulss, les yeux sanglants et prs de jaillir de leur
orbite, la bouche cumante, hurlant comme une bte fauve de douleur et
de rage. Il m'a reconnu, et il s'est interrompu pour me dire:
Entendez-vous la voix de Flavie?...

Le jeune peintre frissonnait.

--Et ce supplice, poursuivit l'agent de la sret, durera peut-tre des
annes; le mdecin me l'a dit. Il se peut que pendant un an, deux ans,
dix ans, sans trve ni repos, il entende cette voix lamentable. Et
chaque minute de ces annes contiendra pour lui plus de tortures qu'il
n'en a fait subir  toutes ses victimes.

Un assez long silence suivit.

Andr ne pouvait s'empcher de plaindre ce misrable, qui cependant
avait essay de lui arracher Sabine, qui avait tent de l'assassiner.

--Vous le voyez, reprit M. Lecoq, ainsi que je vous l'crivais, la
bataille est gagne. Le docteur Hortebize rle en ce moment. Il s'est
empoisonn, mais le poison subtil, qui devait, pensait-il, le foudroyer,
l'a trahi, et voici bientt vingt-quatre heures que dure son agonie.
Catenac a repris son assurance, mais accus et convaincu d'infanticide,
il sera condamn  dix ans, pour le moins, de travaux forcs. Et tout le
fretin est de mme dans mes nasses. Les papiers de Martin-Rigal m'ont
fourni des armes. Perpignan, Van Klopen et Verminet iront, qui en cour
d'assises, qui en police correctionnelle. Le sort de Toto-Chupin n'est
pas encore fix. pouvant de son crime, il est all se dnoncer; il
faut lui tenir compte de ce bon mouvement.

Mais tout cela ne rassurait pas compltement Andr.

--Et Croisenois?... interrogea-t-il timidement.

Le clbre policier dissimula un sourire.

--C'est--dire, rpondit-il, que vous doutez de moi.

--Oh!... monsieur.

--Allons, enfant, rassurez-vous. J'avais promis que le nom du comte de
Mussidan ne serait pas prononc. Croisenois a russi  m'chapper!... Il
a couch hier  Bruxelles,  l'htel de Saxe, chambre n 9. La _Socit
des Mines de Tifila_ sera juge comme une escroquerie ordinaire. Il n'y
a pas eu de fonds de verss, on rendra les promesses de souscription 
qui de droit, et Croisenois sera condamn par contumace  deux mois de
prison... Enfin, demain, M. Gandelu fils sera remis en possession de ses
faux billets.

La voiture roulait alors le long de la grande alle du bois de Boulogne.
M. Lecoq fit signe au cocher de rebrousser chemin.

--L'heure est venue, reprit-il, de vous dire pourquoi, aprs notre
premire entrevue, je vous ai salu du nom de Champdoce. Votre histoire,
je l'avais devine; mais c'est de cette nuit seulement que j'en connais
les dtails.

Et sans attendre une rponse, rapidement et clairement il analysa ce
volumineux manuscrit que B. Mascarot avait donn  lire  Paul.

Il ne dit pas tout, cependant. Il tut ce qu'il pouvait taire des crimes
et des fautes du duc de Champdoce et de Mme de Mussidan. Il voulait
pargner  Andr cette douleur de har ou de cesser d'estimer et son
pre et la mre de Sabine, avant de les connatre.

Le clbre policier avait si bien pris ses mesures que, juste comme il
terminait son rcit, le cocher prvenu d'avance, arrtait la voiture en
face de la rue de Matignon.

--Descendez, dit-il  son compagnon, et prenez garde  votre bras.

Andr obit machinalement.

--Maintenant, reprit M. Lecoq, qui tait rest dans la voiture,
coutez-moi bien. Le comte et la comtesse de Mussidan vous attendent
pour djeuner, ce matin  onze heures. Voici, tenez, la lettre
d'invitation qu'ils m'avaient charg de vous transmettre. Cependant, ne
perdez pas trop la notion du temps prs de Mlle Sabine. A quatre
heures, soyez  votre atelier... J'aurai l'honneur de vous prsenter 
votre pre. Jusque-l, pas un mot...

Le jeune peintre voulait parler, rpondre, tmoigner sa reconnaissance,
dire quelque chose; il ne le put.

M. Lecoq avait fait claquer sa langue d'une certaine faon, le cocher
avait fouett son cheval, et dj la voiture tait confondue parmi
toutes celles qui descendaient la chausse.

Littralement Andr tait comme foudroy par tant de bonheur.

La jeune fille qu'il aimait, un des grands noms de France, une immense
fortune, tout lui arrivait  la fois, comme si la destine, lasse de le
traiter en martre, et voulu prendre sa revanche d'un seul coup.

Mais le vertige de ses prosprits inoues dura peu. Il rougit de sa
faiblesse, et c'est d'un pas presque ferme que, remontant la rue
Matignon il alla sonner  la grille dore de l'htel de Mussidan.

Enfin, il allait donc pntrer dans cette maison dont la porte lui avait
t si longtemps ferme! Quel accueil l'y attendait? M. de Mussidan se
souviendrait-il de ses promesses, ou bien, le pril cart, se
contenterait-il d'un froid remerciement?...

On vint lui ouvrir, et  l'empressement respectueux des gens, il jugea
qu'il tait attendu et recommand.

C'tait d'un bon augure. Et, cependant, lorsque dans le vestibule on lui
demanda son nom pour l'annoncer, il eut bien du mal  l'articuler.

Mais o il faillit faiblir, ce fut quand le valet de pied ayant ouvert
la porte du grand salon, il jeta, de sa voix emphatique ce nom dont la
simplicit plbienne dut bien surprendre les aristocratiques chos: M.
Andr.

Il s'avana cependant, en dpit d'une circonstance inattendue qui
contribuait  le dcontenancer. Sur le panneau faisant face  la porte,
tait accroch le portrait de Sabine, ce portrait si mystrieusement
excut par lui. Comment se trouvait-il l? A ce trait, il reconnaissait
le gnie de Sabine aide de M. Lecoq.

Heureusement, le comte de Mussidan comprit son embarras, il vint  lui,
la main tendue, et l'attirant vers la comtesse:

--Diane, pronona-t-il, voil le mari de notre fille.

Andr s'inclina profondment, balbutiant un acte de reconnaissance; mais
le comte l'entrana de nouveau, et mettant sa main dans celle de Sabine,
il dit d'une voix mue:

--Si le bonheur, ici-bas, est une rcompense, vous serez heureux.

Ce n'est qu'au bout d'un moment qu'Andr, redevenu matre de soi, put
enfin regarder Mlle de Mussidan.

Pauvre jeune fille!... elle n'tait plus que l'ombre d'elle-mme, aprs
les tortures de ce long mois ou elle s'tait rsigne  recevoir les
hommages de Croisenois et  lui sourire.

--Oh!... chre, murmura Andr  son oreille, chre adore, vous avez
bien souffert...

--Vous le voyez, rpondit-elle simplement, je ne mentais pas, j'en
serais morte.

Ah! il fallut bien du courage  Andr pour ne pas dire son secret 
cette femme tant aime et si digne de l'tre, pendant cette aprs-midi
qu'il passa prs d'elle, pendant ces heures dlicieuses o elle lui
avoua ses mortelles angoisses et ses esprances.

Mais il eut besoin d'un effort surhumain, pour se retirer lorsque sonna
la demie de trois heures. Encore avait-il tant hsit, tant attendu,
qu'il s'en fallut de bien peu qu'il ne manqut le rendez-vous.

Il n'tait pas dans son atelier depuis cinq minutes, quand on frappa. Il
ouvrit, et M. Lecoq entra, suivi d'un vieillard aux faons un peu
hautaines. Ce vieillard tait le duc de Champdoce... Norbert.

--Monsieur, dit-il sans prambule  Andr, vous connaissez les raisons
qui m'amnent. Vous savez qui vous tes et qui je suis.

Andr inclina la tte affirmativement.

--Monsieur que voici, poursuivit le duc, en montrant M. Lecoq, vous a
appris en quelles circonstances dplorables je me suis spar de vous
qui tes mon fils. Je ne chercherai pas  m'excuser... J'ai d'ailleurs
cruellement expi ce crime. Regardez-moi... je n'ai pas quarante-huit
ans.

On lui en et donn soixante, au moins, et Andr put se faire une ide
de ce que cet homme, qui tait son pre, avait d souffrir.

--Et la faute me poursuit, continua-t-il. Aujourd'hui, lorsque ce serait
mon voeu le plus cher, je ne puis vous reconnatre pour mon fils. La
loi ne me laisse pour vous assurer ma fortune et mon nom qu'un
expdient: l'adoption.

Le jeune peintre se taisait. M. de Champdoce reprit avec une visible
hsitation:

--Vous pouvez, je le sais, m'intenter un procs en restitution d'tat;
mais, en ce cas, il faudra que je dise, que j'avoue...

--Eh! monsieur... interrompit Andr, quels sentiments me supposez-vous
donc?... Quoi!... avant de reprendre votre nom qui est le mien, je le
dshonorerais!...

Le duc respira. L'accueil d'Andr l'avait glac. Quelle diffrence entre
cette rserve hautaine et la scne pathtique joue par Paul le jour
prcdent.

--Cependant, monsieur le duc, reprit Andr, je vous demanderai, avant
tout, la permission de vous prsenter quelques... observations.

--Des observations?...

--Oui, monsieur, je n'ai pas os dire: conditions; mais vous allez me
comprendre. Par exemple, je n'ai jamais eu de matre. Mon indpendance
m'a cot assez cher pour que j'y tienne. Je suis peintre, pour rien au
monde je ne renoncerai  la peinture.

--Vous serez toujours votre matre, monsieur.

Comme son pre, l'instant d'avant, le jeune peintre hsitait; il tait
devenu fort rouge.

--Ce n'est pas tout, reprit-il; j'aime une jeune fille dont je suis
aim, notre mariage est arrt, et je pense...

--Je pense, fit vivement le duc, que vous ne pouvez aimer qu'une femme
digne de notre maison.

A cette rponse, un triste sourire plissa les lvres d'Andr.

--Je n'tais rien hier, rpondit-il doucement. Mais rassurez-vous,
monsieur, elle est digne d'un Champdoce, et par sa fortune et par son
nom. Selon les conventions sociales elle tait place bien au-dessus de
moi. Celle que je... veux pouser est la fille de comte de Mussidan.

M. de Champdoce, en entendant ce nom, devint livide.

--Jamais! s'cria-t-il, jamais! J'aimerais mieux vous savoir mort, que
le mari de Mlle de Mussidan.

--Et moi, monsieur, je souffrirais mille morts plutt que de renoncer 
elle.

--Si je vous refusais mon consentement, cependant, si je vous
dfendais...

Andr hocha tristement la tte.

--Vous n'avez rien  me refuser, monsieur le duc, pronona-t-il, rien 
me dfendre. L'autorit paternelle, monsieur, s'achte par des annes de
dvouement et de protection. Vous ne m'avez rien donn, je ne vous dois
rien. Oubliez-moi comme vous m'avez oubli jusqu'ici... passez votre
chemin, je poursuivrai le mien.

Le duc de Champdoce gardait le silence. Un affreux combat se livrait en
lui.

Il lui fallait, il ne le comprenait que trop, ou renoncer  ce fils
miraculeusement retrouv, ou le voir le mari de Mlle de Mussidan...
Ces deux alternatives lui paraissaient galement horribles.

--Jamais, murmura-t-il, la comtesse ne consentira  ce mariage. Elle me
hait autant que je la hais moi-mme...

M. Lecoq, muet tmoin de cette scne, jugea le moment venu
d'intervenir. Il s'avana au milieu de la salle et regardant avec
assurance tous les tmoins de cette scne:

--Je me fais fort, pronona-t-il, d'obtenir le consentement de Mme de
Mussidan.

Le duc ne rsista plus, il tait vaincu. Il ouvrit les bras  Andr en
disant:

--Venez, mon fils, qu'il soit fait selon votre volont.

Mais le jeune peintre ne tarda pas  se dgager de cette treinte. Il
donnait enfin un libre cours  l'motion qui l'touffait.

--Ma mre!... s'cria-t-il, en serrant  le briser le bras du duc,
conduisez-moi prs de ma mre....

       *       *       *       *       *

Et ce soir-l, en embrassant ce fils tant pleur, Marie de Puymandour,
duchesse de Champdoce, comprit que le bonheur n'est pas un vain mot.

Le duc avait devin juste. En apprenant qu'Andr tait le fils de
Norbert, Mme de Mussidan dclara qu'elle s'opposait formellement 
son mariage avec Sabine.

Mais M. Lecoq ne promet jamais en vain. Dans les papiers de B. Mascarot
il avait retrouv la correspondance soustraite  la comtesse. Il la lui
a reporte, et en change elle a donn son consentement.

Le clbre policier assure que ce n'est pas l du chantage.

       *       *       *       *       *

Andr et Sabine habitent maintenant le chteau de Mussidan,
magnifiquement rpar. Peut-tre s'y fixeront-ils, tant leur sont chers
ces beaux bois de Bivron, tmoins de leurs premires amours.

Au-dessus du balcon de son chteau, Andr montre volontiers  ses
visiteurs cette guirlande de volubilis entreprise pour justifier sa
prsence  Mussidan, et reste inacheve. Il la terminera, dit-il, au
premier jour, ce qui est douteux, car il est devenu bien paresseux.

Ce qui est sr, c'est qu'avant la fin de l'anne, il y aura un baptme 
Mussidan.


        FIN.





End of the Project Gutenberg EBook of Les esclaves de Paris, by mile Gaboriau

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES ESCLAVES DE PARIS ***

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