The Project Gutenberg EBook of Archipel, by Pierre Lous

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Title: Archipel

Author: Pierre Lous

Release Date: July 30, 2011 [EBook #36900]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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PIERRE LOUYS

ARCHIPEL

PARIS
BIBLIOTHQUE-CHARPENTIER
EUGNE FASQUELLE, DITEUR
11, RUE DE GRENELLE, 11

1906




Extrait du Catalogue de la BIBLIOTHQUE-CHARPENTIER
 3 fr. 50 le volume

EUGNE FASQUELLE, DITEUR, 11, RUE DE GRENELLE

       *       *       *       *       *

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ENVOI FRANCO PAR POSTE CONTRE MANDAT

331.--L.-Imprimeries runies, rue Saint Benot, 7, Paris.




ARCHIPEL




EUGNE FASQUELLE, DITEUR, 11, RUE DE GRENELLE
PARIS

       *       *       *       *       *

OUVRAGES DU MME AUTEUR

DANS LA BIBLIOTHQUE-CHARPENTIER
 3 fr. 50 le volume.

=Astart=, pomes,            puis.

=Les Chansons de Bilitis=      1 vol.

=Aphrodite=                    1 vol.

=La Femme et le Pantin=        1 vol.

=Les Aventures du roi Pausole= 1 vol.

=Sanguines=                    1 vol.


SOUS PRESSE

=Le Crpuscule des Nymphes.=

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IL A T TIR DE CET OUVRAGE

50 exemplaires numrots sur papier de Hollande.
15 exemplaires numrots sur papier du Japon.
10 exemplaires numrots sur papier Whatman.




PIERRE LOUYS

=ARCHIPEL=

PARIS

BIBLIOTHQUE-CHARPENTIER

EUGNE FASQUELLE, DITEUR
11, RUE DE GRENELLE, 11

1906

Tous droits rservs.

A

M. LE PROFESSEUR LANDOUZY

_Hommage de reconnaissance
et d'affection profondes._

P. L.




PREMIRE PARTIE




LA NUIT DE PRINTEMPS




Assise dans son manteau lger, derrire la porte du jardin, Nphlis
pare attendait.

La nuit sous les arbres tait si profonde, que les yeux ne voyaient pas
la main, et que seule la senteur des feuilles rvlait leur prsence
obscure. Tout dormait, les hommes lointains, les oiseaux cachs, les
ramures invisibles. Le silence de la terre tait pur comme le noir de
l'ombre. Nphlis immobile se tenait les doigts unis sous le genou, et
la tte droite.

Elle ne voulait pas bouger. En pouse inaccoutume aux artifices des
sductions, elle ne remuait pas un pli de son manteau, de peur que les
parfums de son corps ne se perdissent au souffle du geste. Et sachant
bien qu'elle tait venue trop tt, elle attendait avec patience,
satisfaite d'tre l, enivre d'espoir.

       *       *       *       *       *

Doucement, un doigt frappa la porte au dehors.

--Dj!

Sans bruit, elle ta la lourde barre et fit tourner la porte sur ses
gonds huils. Elle entendit un pas sur la grve, mais ne vit rien, que
la nuit noire.

--Ne me cherche pas, murmura-t-elle, je suis l. Je te prcde, viens
vite, j'ai peur des esclaves et qu'on ne nous pie. Suis-moi. Au sortir
des fourrs, tu verras un peu mon ombre.

Elle marcha sur la pointe du pied. Ses petites sandales se posaient 
peine sur le sable ou la mosaque. Une branche qu'elle effleura la fit
frmir; ce ne fut qu'un bruissement furtif entre deux vastes silences,
et les fleurs remues secourent leur parfum.

La premire, elle entra dans la chambre, courut jusqu' la niche o elle
avait mis un rhyton sur la lampe de terre pour la voiler sans l'touffer
et ds qu'elle eut un peu de lumire, elle se retourna:

--Dieux! fit-elle. Dieux! Dieux! Dieux! ce n'est pas lui!

       *       *       *       *       *

L'homme s'tait avanc jusqu'au milieu de la pice. Elle recula vers le
mur que son dos frappa brusquement et ses mains retournes errrent sur
la paroi.

--Qui es-tu?

--Je ne suis pas _lui_, tu viens de le dire. N'es-tu pas assez
renseigne? Il y a _lui_, n'est-ce pas, et le reste du monde. Moi, je
suis le reste, l'humanit, la foule, ce dont on ne veut pas.

Nphlis le regardait, presque dfaillante. C'tait un homme osseux,
hirsute et barbu, et d'autant plus barbu qu'il tait maigre. Sa tte
semblait faite de poils. Quatre grandes dents manquaient  sa mchoire
suprieure, si bien que sa barbe avalait sa moustache et ce dtail tait
horrible. Son cou troit sortait d'un manteau de bonne laine, assez
malpropre et bizarrement drap. Ses jambes paraissaient plus courtes que
le torse. Il n'tait ni grand, ni petit, mais la lampe pose sur le sol
doublait son corps d'une ombre immense, dont la moiti couvrait la
muraille et l'autre le plafond.

Il se croisa les bras violemment, en fourrant les mains sous les
aisselles.

--Ha! dit-il, le lit parfum! des ptales de roses! une amphore de vin
frais! On attendait quelqu'un, si l'on ne m'attendait pas! Quand le mari
fait la guerre, la femme fait la dbauche... Ha! ha! Des couronnes
fleuries!... Mais je sens une odeur de myrrhe qui est  donner la
nause.... Et cette lampe qui a fum noir... Cela sent la prostitution
chez toi, m'entends-tu?... Hol! quille ta robe et fais ton mtier!
Voil une drachme.

Lance a travers la chambre, la pice d'arpent frappa Nphlis au
ventre. Elle touffa un cri.

--Misrable! dit-elle d'une voix blanche. Tu sauras ce qu'il en cote de
me parler ainsi: Oui, j'ai un mari, et j'ai un amant; mais la porte du
jardin s'est rouverte, mon amant est l, dans l'alle, il vient, il
approche, et s'il te trouve ici, tu seras tu comme un ver.

--Il me tuera? fit l'inconnu. Qu'est-ce que cela me fait? Je suis mort
depuis cent ans. Tu me demandais mon nom? Je suis le Roi d'gypte,
embaum.

       *       *       *       *       *

Nphlis se passa lentement la main sur le visage comme pour y sentir le
long froid de la Peur...

--Je suis perdue, se dit-elle. C'est un fou.

       *       *       *       *       *

L'homme, la voyant plir, reprit en souriant:

--Ne crie pas, belle amie, o je te tue toi-mme; et pour toi qui n'es
pas morte, ce sera bien autre chose que pour un cadavre comme le mien.
Regarde ma chair de momie.

D'un mouvement brusque, il dtacha, tous ses vtements, et se dressa nu.

--Tu disais tout  l'heure, que la porte s'tait rouverte. C'est
impossible. La barre est mise. Personne n'est dans le jardin, personne
dans l'alle. Fais ton mtier, ma fille, je t'ai donn une drachme. Et
ne crie pas, ou, par Dzeus! je te tue immdiatement.

La mort, Nphlis l'et accepte en cet instant. Son effroi dpassait de
beaucoup celui qu'veille chez les mourants la vision de l'ternel
Lth... Mais la mort par cet homme, oh! c'tait pire que tout!

Elle ne cria pas.

Dans un effort de tout son tre, et se souvenant qu'il ne fallait pas
contrarier les insenss, elle exhala quelques phrases,  peine
articules par sa langue sche et froide:

--Oui, tu es le Roi d'gypte... tu es couvert de bandelettes... Mais il
n'est pas digne de toi, Seigneur, de t'arrter chez ta servante...
Veux-tu que je te montre la route?... Tes reines, plus belles que des
femmes, chantent aux portes du jardin.

Le fou bondit:

--Roi! Roi! Billevese! Roi! Qui a dit que j'tais Roi? Est-ce que je
ressemble  un homme? Ne voit-on pas que je suis dieu? Et comment
serais-je entr ici, pauvre sotte, si je n'tais pas dieu? La porte est
ferme, je te l'ai dit, la barre est dans les crochets. Je ne suis pas
entr par la porte. Je suis l'manation de cette amphore noire. Je suis
Bakkhos! Bakkhos! Bakkhos!

Il campa sur sa tte la couronne de roses et se mit  danser avec
frnsie.

Insensiblement Nphlis se glissait le long de la muraille, essayait de
gagner l'endroit o elle pourrait s'enfuir. Le fou ne la voyait plus, il
tournait sur lui-mme en s'tourdissant dans l'ivresse de sa bacchanale;
mais, comme elle se penchait vers la serrure, elle sentit la main
osseuse qui s'abattait sur son paule. Pour la premire fois il la
touchait. Elle recula de nouveau jusqu'au fond de la chambre.

--H! dit-il en s'arrtant. Ta peau est frache, ma fille. Comment
n'es-tu pas encore dvtue? Quitte ta robe! Je t'ai paye.

Il marcha vers elle, et de la robe lche et fine il dgagea un sein.

Nphlis s'acculait au mur. Elle voulait parler, mais pas un mot ne
sortait du tremblement de ses lvres pouvantes... Le fou prit en ses
doigts l'admirable sein, et pressa: quelques minces fuses de lait
jaillirent.

A cette vue, il plit. Sa voix s'altra et devint celle d'un petit
enfant.

--Maman! s'cria-t-il. Maman! Pourquoi depuis cent ans ne m'as-tu pas
nourri? Que t'ai-je fait pour que tu donnes ton sein  un autre,  un
autre que tu attends dans un lit de roses et d'aromates? Est-ce parce
que je n'ai plus de dents que tu ne veux plus nourrir ma bouche? Maman!
pourquoi m'as-tu quitt?

Et, paralysant des deux mains les bras de Nphlis perdue, il jeta ses
lvres sur le mamelon, il sua comme un altr.

Un sursaut d'horreur souleva la poitrine de la jeune femme:

--Monstre! c'est  mon enfant, ce lait que tu bois!

Elle se dgagea et prit l'homme  la gorge; mais, en un instant, elle
fut dompte.

--H! h! dit-il. Je t'avais prvenue qu'on ne pouvait pas tuer un
mort. Au contraire tu vas voir comme il est facile de faire mourir une
femme vivante... Ha! ha! Non! ne crie pas. Je ne te tuerai point. C'est
un jeu, c'est une fte. Donne-moi ton bandeau.

Il arracha, en effet, le bandeau de la longue chevelure qui tomba
silencieusement, et saisissant en arrire les deux poignets de Nphlis,
il les garrotta fortement sur les reins.

La jeune femme claquait des dents. Encore une fois, elle aurait voulu
crier, mais un dernier espoir la soutenait... La porte du jardin n'tait
pas bien ferme... _Il_ allait venir, l'amant, le sauveur; _il_ la
dlivrerait... Ah! comme elle l'attendait! Dans quel lan dsespr
toutes les nergies de son dsir faisaient-elles effort vers lui!

Cependant le fou avait dnou la ceinture et dtach sur l'paule droite
l'agrafe de la boucle d'argent. Le vtement s'affaissa. En vain,
Nphlis serrait les genoux. L'homme arracha la robe, et empoignant
l'infortune par le milieu du corps, il la jeta de loin sur le lit o
elle tomba en gmissant.

Une bouffe de parfums monta de la couche remue.

       *       *       *       *       *

--Ah! cette odeur de myrrhe! dit encore le fou. Ta loge est empeste,
fille de joie! Ha! chasse la myrrhe! A bas! A bas!... Je suis
Psammtique, fils du Soleil. La myrrhe est l'odeur de la Nuit. Je suis
le Roi vainqueur, le Trs-Haut, le Roi! le Roi! La myrrhe est l'odeur
des bouges... Chasse la myrrhe, fille de la Nuit! Par les cornes
d'Hathor et par la gueule de Pascht! A bas! A bas! A bas! A bas!

       *       *       *       *       *

Il s'affaissa, la tte renverse.

Nphlis, blottie  l'extrmit de la couche, le regardait avec des yeux
immenses.

Un grand calme suivit. L'homme s'tait tu. Au dehors, la mme paix
nocturne planait sur le jardin dsert. _Il_ ne viendrait donc pas!
Dieux! peut-tre _il_ tait venu, _il_ avait frapp, _il_ n'avait pas
franchi la porte, _il_ tait parti... parti... Une angoisse atroce
treignit la poitrine de Nphlis.

Et le fou s'tait relev.

--Tu es belle, dit-il doucement. Depuis quand es-tu ma femme? Tu n'tais
pas ainsi du temps que j'tais roi. Tes cheveux blonds sont devenus
noirs. Tes flancs troits se sont largis... Et tes jambes... Oh! que
tes jambes sont grandes!... Ouvre-les!...

       *       *       *       *       *

De plus prs encore, il lui parla, en posant la main sur une tablette de
marbre o il y avaient des fioles de parfums.

--Ne crains rien, dit-il, je suis vieux. Tu vois, ma fille; je suis un
vieux... Je suis mort depuis cent ans! Ne te dtourne pas d'une momie.
Je ne veux que baiser ta bouche, et dormir, dormir sur ton sein, 
mre!

Il avana ses mains maigres, lentement, comme pour implorer. Mais une
secousse nerveuse l'branla tout entier, des pieds  la tte. Il sauta
sur le lit, par-dessus la jeune femme et retomba de l'autre ct.

--Aaaah!

Enfin elle avait cri! un cri long comme une agonie, un dchirement de
toute son me, une plainte dsespre vers le secours, les dieux, le
miracle, la vie!

--A moi! A moi! glapissait le fou. Ne lutte pas, fille de la Nuit! Ne
serre pas ainsi les dents, mon baiser te pntrera! Ha! la myrrhe! la
myrrhe! la myrrhe! Tu concevras, sache-le bien! Les toiles sortiront de
ton sein comme les abeilles de la ruche! Ha! ha! ha! ha! ha! ha! ha! ha!
ha! Car je veux...

Nphlis avait dgag sa main droite et, d'un geste si prompt que le fou
n'en vit rien, elle l'avait assomm  la tempe avec un objet lourd, pris
sur la tablette.

Elle se dressa tout debout sur le lit, la bouche ouverte, les deux mains
en avant de la face, avec une sorte de rire plus affreux qu'un
gmissement. L'homme tait tomb sur le coup, mais pour elle il n'tait
pas mort. Elle saisit vivement dans un vase  col fin ses longues
pingles de coiffure, dix ou douze pointes acres dont chacune tait
mortelle, et vingt fois elle les plongea toutes dans la poitrine maigre,
entre les ctes saillantes, dans l'estomac, le ventre, les yeux et les
joues; et quand les esclaves veills accoururent  ses hurlements, ils
la trouvrent foulant aux pieds le cadavre, pleine de sang, toute nue et
les mains vers le ciel, comme une Andromde inoue, qui marcherait sur
le Monstre.

27 dcembre 1905.




L'ILE MYSTRIEUSE


Les dernires fouilles excutes en Orient par les savants occidentaux
ont amen des dcouvertes d'un intrt tout  fait neuf, inattendu, et
singulier.

Jusqu'ici, les patients coups de pioche donns dans les terres antiques
avaient eu pour objet et pour rsultat de confirmer nos connaissances
livresques sur les personnages dont l'histoire nous parle, ou sur leurs
contemporains. On avait exhum le palais des Csars, celui des Xerxs,
celui des prtres d'Ammon et, si les travaux accomplis avaient t
fconds en trouvailles, du moins ils ne transportaient pas les esprits
on dehors ni au del de l'histoire authentique. Ils creusaient dans le
rel et cherchaient dans le connu.

Maintenant, on entre dans la fable.

Sur tous les points  la fois, en Troade, en Crte, en gypte, en
Argolide,  Rome mme, les tres et les pierres lgendaires apparaissent
 ceux qui niaient leur existence et reviennent  la lumire dans leurs
tombeaux vritables, dans leurs murs encore debout. Pendant vingt-cinq
ans, l'_Iliade_ fut seule  nous livrer ses personnages et ses dcors:
on retrouva le palais de Priam et celui d'Agamemnon. Mais depuis
quelques annes les civilisations fabuleuses sortent du sol toutes
ensemble comme si l'heure de la rsurrection venait de sonner sur leurs
mystres.

La premire dynastie de l'gypte tait regarde comme apocryphe et comme
n'ayant jamais vcu que dans l'imagination des prtres: on a dterr
aujourd'hui presque tous ses rois dans leurs cercueils individuels
marqus de leurs noms exacts.

Bien plus: on retrouve des rois antrieurs, dont les gyptiens eux-mmes
avaient perdu la mmoire. Nous sommes mieux renseigns sur leurs
origines qu'ils ne le furent jamais, et nous savons aujourd'hui que,
loin de placer des souverains fictifs au dbut je leurs annales, comme
on les en accusait, ils mconnaissaient, au contraire, l'extrme
antiquit de leurs monarchies.

Et voici maintenant, que les fouilles de Crte nous entranent
dfinitivement dans des sicles chimriques. Le palais de Minos et de
Pasipha, le labyrinthe construit par Ddale, la terrasse d'Icare,
l'appartement de Phdre, l'antre monumental du Minotaure viennent d'tre
dblays, mesurs et parcourus: toute la mythologie redescend dans
l'histoire.

Quelle lgende, en effet, quelle vieille fable humaine tait plus que
celle-ci fantastique et surnaturelle? Minos est fils de Zeus et
d'Europe; il est le demi-frre de Pallas, d'Hercule, d'Hlne et de
Perse. Il s'entretient avec les dieux, il ressuscite les morts, il est
juge aux enfers. Qu'il aime l'tonnante Procris, qu'il fasse la guerre 
Nisos ou qu'il soit tromp par sa femme, c'est toujours au milieu de
circonstances magiques dont la varit est immense. Les _Mille et une
Nuits_, ne nous rapportent rien qui tmoigne d'une imagination mythique
aussi riche que celle d'o est ne la lgende crtoise. Et dsormais, le
roi Minos est dpouill de sa lgende mieux encore que Charlemagne. Nous
respirons o il a vcu, nos pas sonnent sur les dalles o fut son trne
royal, nous possdons quatre-vingts inscriptions relatives  son poque:
c'est la lumire. Bientt, nous pourrons reconstituer sa figure, son
rgne et son temps. Nous verrons Minos tel qu'il fut: roi de Cnosse,
ennemi d'Athnes et grand constructeur de palais. Sans doute, la
dcouverte intresse d'abord l'historien; mais le peintre et le pote
pourront imaginer, d'autre part, qu'elle fait tout aussi bien revivre le
vieux conte si cher  leurs matres anciens.

       *       *       *       *       *

Ainsi, les demi-dieux et les hros grecs sortent l'un aprs l'autre de
leurs linceuls de songe pour nous apparatre au del des ges, au del
des temps explors.

Cependant, la plupart demeurent mystrieux. Mme parmi les hros
d'Homre, si Hlne, Pris et Agamemnon sont faciles  entrevoir sur
leurs murs dlivrs de la terre, on ne saurait en dire autant de celui
qui est sans doute le principal personnage des popes archaques, celui
qui, dans l'_Iliade_, joue le rle le plus fin, celui qui remplit
l'_Odysse_ de son intelligente figure: le roi d'Ithaque, Ulysse le
Prudent.

Plus la lumire se rpand sur les premiers ges de la Grce, plus le
vieil Ulysse se drobe aux chasseurs de tombes. Il nous cache son palais
comme il cachait aux siens le fond de sa pense; il reste impntrable;
il sera peut-tre le dernier  livrer le secret dont nous sommes si
curieux. On le poursuit depuis plus d'un an. On ne trouve rien. Et bien
des esprits commencent  se passionner autour de cette lutte engage.

A l'heure actuelle, on cherche non seulement le roi lui-mme, sa tombe,
son palais, sa ville capitale, mais la petite le d'Ithaque qui a,
parat-il, disparu.

Nous avons appris en classe qu'Ithaque tait un modeste lot entre
Cphalonie et Sainte-Maure, un rocher portant quelques herbes, quelques
maisons, quelques pcheurs. Je l'ai long, il y a six mois, d'un bout 
l'autre,  bord d'un paquebot qui revenait d'gypte, et j'imaginerais
difficilement un plus petit royaume sous le ciel. Or, nous nous
trompions tous; Ithaque n'est pas Ithaque. On n'y a pas retrouv le
palais d'Ulysse pour la raison bien naturelle qu'il n'y fut jamais
construit; c'est du moins ce que soutient M. Doerpfeld, le directeur
de l'Institut allemand d'Athnes, et sa thorie suscite des discussions
de plus en plus animes.

Sans dvelopper ici dans tous leurs dtails les arguments de M.
Doerpfeld, disons simplement que plusieurs vers de l'_Odysse_
paraissent incomprhensibles si l'le d'Ulysse n'tait pas toute proche
du continent et runie a lui par un gu praticable. Ainsi, Tlmaque
demande  Mentor s'il est venu  pied ou sur un bateau. Une partie des
troupeaux d'Ulysse pat sur la rive de l'le et l'autre sur un
promontoire du continent. On ne comprendrait gure un berger breton qui
garderait ses btes  Dinard et enverrait vingt-cinq brebis brouter de
l'herbe  Guernesey...

De ces remarques et de plusieurs autres que je n'exposerai pas ici, M.
Doerpfeld a conclu que la seule des les Ioniennes qui rpondt aux
descriptions d'Homre tait la grande le de Leucade, aujourd'hui
Santa-Maura. Et non content d'affirmer son opinion, il a voulu en avoir
le coeur net: il a commenc des fouilles.

C'tait l qu'on l'attendait. Du ct de l'cole franaise, on ne
croyait gure  sa russite. M. Reinach n'affirmait rien. M. Victor
Brard niait absolument. M. Migeon exprimait son scepticisme d'une faon
presque irrvrencieuse. Jusqu'ici, les rsultats des travaux semblent
leur donner raison, car on n'a rien trouv du tout, pas plus  Leucade
qu' Ithaque, et M. Doerpfeld revient les mains vides, de sa premire
tentative.

Aussitt, chacun l'abandonne, mme ses collaborateurs et ses partisans
du dbut, et, lorsqu'il met l'hypothse que le palais du roi Ulysse
pouvait bien tre construit en bois et n'avoir laiss aucune trace, on
pense gnralement que c'est l une faon spirituelle de se tirer
d'affaire. Nanmoins, la question a intress quelques riches amateurs
qui font les frais des travaux. M. Doerpfeld  Leucade et M. Preuner 
Ithaque vont reprendre cet hiver des recherches concurrentes, et nous
saurons peut-tre bientt dans quelle le encore mystrieuse, Pnlope
espra dix ans, fidle et seule, le retour de celui que retenait
Calypso[1].

       *       *       *       *       *

Que ces nouvelles directions de la curiosit humaine sont donc
significatives! Pendant des sicles, les voyageurs ont parcouru la
terre,  la recherche des Eldorados, des valles paradisiaques et des
les fortunes. Maintenant, la terre habitable est connue; la carte en
est faite. On a rsolu tous les grands problmes. Le dernier grand
fleuve, le dernier grand lac ont t dcouverts, et gravs  leur place
sur nos atlas dsormais suffisants. Mais l'activit de l'homme a besoin
d'un prtexte, et voici que les explorateurs s'avancent dans les glaces
polaires avec l'ardeur et l'motion de leurs pres devant les merveilles
quatoriales.

De mme, pendant quatre cents ans, nous avons parcouru l'histoire. Comme
l'espace terrestre, le temps pass est sorti de l'inconnu, pierre 
pierre, anne par anne. Sauf peut-tre celle de l'Inde antique, il n'y
a plus de grande civilisation morte que nous ne puissions reconstituer
sur des donnes historiques et certaines. Presque partout, le dtail est
encore livr au zle des chercheurs; mais les grands sicles ne nous
rservent plus de surprises extraordinaires. Et alors, comme les
voyageurs vers les ples, les historiens se rejettent sur les origines.

C'est l, dans cette nuit des temps o leurs prdcesseurs ne
s'aventuraient point, c'est l que les historiens nouveaux attaquent les
derniers mystres. Ils sont entrs jusque dans la fable. Ils ont t
mme au del: une petite plaque de schiste trouve en gypte et quelques
tombes au bord du Nil les ont transports par-dessus les traditions les
plus lointaines. Il n'est pas interdit de penser qu'ils atteindront un
jour le ple de leur domaine, l'origine exacte de l'histoire,
c'est--dire l'endroit du monde o jadis, pour la premire fois, un
homme dessina son nom sur la pierre.

Octobre 1901.




LES

CHERCHEURS DE TRSORS


A deux lieues de Sville, une vaste colline verte recouvre de sa terre
et de ses prairies les ruines d'Italica, ville considrable. C'est de l
que partirent jadis Trajan, puis Hadrien, tous deux ns dans ces murs
d'une province lointaine, et qui devaient possder le monde.

Il y a quelque temps, comme j'tais l-bas, un laboureur de la colline
verte brcha le soc de sa petite charrue contre une pierre trop lourde
pour tre souleve. Le soir il revint avec deux amis, bcha tout autour
de l'obstacle, dterra la pierre pesante, qui se trouva tre taille de
main d'homme, parfaitement rectangulaire et propre  servir de table.
Il la fit transporter chez lui.

En la nettoyant, il dcouvrit que sa face la plus lisse portait une
inscription: il allait donc tre oblig de la faire polir par un maon
avant de la monter sur pattes: et cela n'irait pas sans frais. Aussi
accepta-t-il gament de cder sa trouvaille pour cinq pesetas 
l'instituteur du village, qui savait quelque peu de latin.

Peu de jours aprs, un voyageur, moiti touriste, moiti marchand, vit
l'inscription, la dchiffra, et, aprs des pourparlers qui durrent
pendant plusieurs heures, il en devint propritaire, en change d'une
bonne somme: cent francs.

Je vous laisse  penser si le matre d'cole se vanta de son bnfice et
plus encore de sa science. Pendant une semaine, il fut l'homme le plus
respect du canton. Les journaux de la ville s'occuprent de lui. Et
puis, ce fut  son tour de porter l'oreille un peu basse lorsque le
bruit courut que son acheteur avait vendu la fameuse table vingt-sept
mille francs au muse de Madrid.

A cette nouvelle, une motion gnrale s'empara des villageois. C'tait
donc une table magique? Une relique de la Sainte Vierge? Non: c'tait
tout simplement le premier document connu sur les courses de taureaux en
terre espagnole, un dcret romain organisant des tauromachies  Italica.
Le muse de Madrid n'avait pas voulu abandonner aux collectionneurs une
inscription dsormais clbre sur l'origine antique du jeu national.

Je ne jurerais pas que tous les paysans comprirent quel intrt trouvait
l'tat  possder un pareil trsor, ni que l'un d'eux et donn
vingt-sept mille francs de sa poche ( supposer qu'il les comptt) pour
conserver cette table dans la maison de ses pres. Mais ds qu'ils
surent qu'on trouvait, dans le pays, des pierres qui valaient leurs
poids d'or, bon nombre d'entre eux renoncrent brusquement 
l'agriculture, btirent un petit mur autour de leur champ, et se mirent
 fouiller le sol en mettant soigneusement tous les cailloux de ct.

Trouvrent-ils quelque chose? Oui, sans doute: des colonnes, des bustes,
des statues brises, des fragments de poteries. Au moment o je quittai
Sville, on venait de mettre  jour, et presque au ras du sol, une
mosaque  personnages, peut-tre sans grande beaut, mais remarquable
par ses dimensions et par son tat de fracheur conserve.--Cependant on
ne pourra pas dire que cette ville immense et mystrieuse, avec toutes
ses merveilles que nous ne connaissons pas, soit vraiment sur le point
de nous tre rvle, tant que des archologues intelligents n'auront
pas pris en main le travail des fouilles.

Pour creuser une terre antique et en tirer ce qu'elle renferme, il faut
un peu de science et beaucoup de flair. L'un sans l'autre ne sert de
rien. C'est pourquoi l'on ne peut conseiller, ni d'une part  tous les
propritaires de retourner leur petit enclos, ni d'autre part  tous les
professeurs d'appliquer sur le terrain leur exprience des
bibliothques. Il n'est pas donn, mme aux plus savants, d'tre un J.
de Morgan ou un Flinders Petrie, et de ressusciter un monde en tombant
sur la bonne cachette. On le verra curieusement par l'anecdote que
voici; elle est tout  fait rcente et je ne la crois connue que par les
gens du mtier:

Un petit champ inculte, dans la plaine de Pompi, avait t choisi par
la direction des fouilles pour recevoir l'amas des terres provenant des
excavations; car il faut bien qu'on jette cela quelque part, et la mer
est un peu trop loin pour qu'on puisse le lui porter. Certain jour, un
savant italien, M. Sogliano, se promenant dans la campagne du Vsuve,
vit ce petit champ, et ce qu'on en faisait. Il examina le site et les
lieux, le trac de la route antique, la conformation du terrain; puis il
se rendit auprs de ses confrres qui dirigeaient les travaux, leur dit
qu'ils agissaient au rebours du sens commun et qu'au lieu d'apporter des
terres en cet endroit du paysage ils devraient fouiller prcisment l.

On lui fit observer qu'on tait en pleine campagne, qu'il n'y avait pas
de raison pour supposer qu'un Pompien et bti jadis une villa
solitaire sur cet emplacement; que d'ailleurs le terrain n'appartenait
pas  l'tat et qu'il faudrait mille dmarches pour en obtenir
l'acquisition.

Les dmarches, il les fit, ou les fit faire, je ne sais. Toujours est-il
que le terrain fut acquis. On cessa de l'ensevelir. On le fouilla: M.
Sogliano, outre son flair et sa science, possde encore sans doute le
don de la persuasion.--Et si l'on eut raison de porter la pioche dans
cette prairie, c'est ce dont personne ne douta plus des qu'on eut touch
le sol ancien; il y avait l les murs, les salles et les fours d'une
fonderie grco-romaine, et dans les cendres une merveilleuse statue de
bronze et d'argent: un phbe nu, intact jusqu'aux extrmits des
doigts, ouvrant ses yeux d'mail au milieu d'un visage admirablement
pur.

J'ai vu  Naples, le mois dernier, ce chef-d'oeuvre inconnu qui allait
tre enfoui dans une tombe ternelle quand, par un instinct suprieur,
un passant l'a senti vivant sous la terre et l'a sauv pour notre joie.
Athnes n'a rien enfant de plus charmant que sa forme simple et calme.
Est-ce un dieu? est-ce un portrait? nul n'ose encore se prononcer. Il
est debout, si compltement nu qu'il a les mains vides. Pas un ornement.
Pas un attribut. Il a quinze ans et il se montre, la bouche entr'ouverte
et l'oeil grave, comme s'il avait le sentiment que sa contemplation
est sacre.

Quels que soient les efforts, les sommes dpenses, les existences
humaines uses  la tche, jamais ou ne saura trop faire pour retrouver
de pareils modles. L'art de tous les pays du monde attend chacune de
ces dcouvertes pour s'instruire  son enseignement, se purifier aux
grands exemples et s'lever peu  peu jusqu' cette perfection antique
que nous atteindrons peut-tre un jour.

Il semble qu'en Italie mme, on commence  le comprendre depuis que M.
Baccelli a t deux fois ministre. Les fouilles de Pompi, qui depuis
cent cinquante ans n'ont encore dblay que la moiti de la ville, sont
reprises avec une activit toute nouvelle. On explore cette anne la
cinquime rgion, dans la direction de la porte de Nola, et chaque pas
en avant est une prcieuse conqute. L'an dernier on mettait  jour la
maison dite du Gladiateur, suite de pices entourant un grand jardin
central o le parterre intrieur est bord d'un petit mur peint 
fresque reprsentant une chasse fantastique. Cette anne mme la maison
de Marcus Lucretius Fronto tait exhume  son tour: celle-l tout 
fait remarquable, et la plus belle qu'on ait ouverte depuis celle des
Vettii. Outre un jardin o l'on admire, comme dans le domaine prcdent,
une vaste peinture de chasse, l'difice nouveau possde de nombreuses
chambres ornes de tableaux mythologiques et de paysages d'une
conservation parfaite. Quatre vues reprsentent des villas romaines et
des palais  vol d'oiseau, d'une exactitude architecturale minutieuse;
elles seront, pour les archologues, d'inestimables documents.

Ce n'est pas tout. A Rome mme, un homme nergique et intelligent, M.
Boni, a obtenu qu'on lui livrt le Forum avec les fonds ncessaires
pour le fouiller mthodiquement. Et l, non seulement sous les maisons
voisines, sous les vieilles glises en bordure, qu'on lui permettait de
dmolir, il a retrouv des palais et des temples, des colonnes et des
statues, mais au milieu mme de la place, devant l'arc de triomphe de
Septime Svre, sous une poussire foule par des millions de touristes,
il a dcouvert la Pierre Noire elle-mme, le dallage sacr que Rome
vnrait comme la tombe de son fondateur.--Romulus fut-il vraiment mis
en terre  cet endroit? La tradition seule le prtend. Et pourtant M.
Boni a soulev le marbre; il a regard ce qu'il cachait. Un spulcre de
douze pieds carrs apparut, entour de cendres, d'ex-voto et d'ossements
de victimes. On en tira des vases trs anciens, des statuettes
archaques, une tte de Gorgone. Et plus loin on dblaya une petite
pyramide orne d'une inscription que personne ne put comprendre. La
seule chose que l'on sache sur elle, c'est qu'elle nous donne
incontestablement le plus ancien texte connu de la langue latine; mais
M. Maspero me disait rcemment qu'on avait propos dj soixante-quatre
lectures diffrentes de cette page crite sur le tuf, et qu'il ne se
hasardait pas  donner la clef du mystre.

Un peu plus loin, devant la maison des Vestales, M. Boni trouva encore,
sous la pioche de ses ouvriers, la fontaine sainte de Juturne o l'on
dit que les chevaux de Castor et Pollux, un jour, se sont abreuvs. La
fontaine tait demeure l, dans sa cuve de marbre blanc, touffe par
la terre depuis plus de mille annes, mais toujours orne de ses
charmants bas-reliefs, et si parfaitement revenue  la vie des sources,
qu' peine affranchie de la spulture elle recommena de couler.




UNE FTE A ALEXANDRIE


La fte au milieu de laquelle se droulera dans quelques heures le
triomphe d'un souverain oriental[2] est, dit-on, la plus somptueuse que
Paris se soit donne depuis quatre-vingt-dix ans. Celles mme de 1867 et
de 1889 n'avaient pas  ce point inond ses rues de fleurs, d'toffes,
de clarts en guirlande et d'architectures phmres, toutes choses qui
enchantent le grand enfant populaire et dplaisent aux parcimonieux.

Il est clair que nous manquons de points de comparaison. De sicle en
sicle, le sens des ftes se perd chez les nations modernes. On suppute
le prix d'une colonne, on marchande l'paisseur des dorures, bientt, il
ne sera plus permis d'allumer une rampe au fronton de l'lyse, sans
entendre crier quelque part qu'un mtre de gaz cote vingt centimes, et
que vingt centimes donns  un pauvre eussent t de meilleur emploi.

Jadis, on comprenait les besoins de la foule, sa soif de lumires, d'or,
de rouge, et de clairons. On lui donnait moins chichement ce pain de
joie et ce souvenir. Peut-tre serait-il intressant de comparer ici 
la fte actuelle dont on blme dj l'clat, la Fte telle qu'elle
pourrait tre si on lui accordait vraiment des crdits illimits. Nous
remonterons au del de vingt et un sicles pour en trouver l'exemple,
mais celui-l du moins mrite d'tre cont.

       *       *       *       *       *

Voici quoi fut le cortge, qui traversa la ville d'Alexandrie, soixante
ans aprs sa fondation, cortge si considrable que la Bannire de
l'toile du Matin en ouvrit la marche au lever de cet astre et que la
Bannire de l'toile du Soir la ferma au soleil couchant.

On observera qu'il ne s'agit pas l d'un conte, ni d'une rverie, mais
que nous possdons sur cette fte un document historique[3] qui a tous
les caractres d'une relation officielle.

En outre, on notera qu'elle ne fut pas ordonne par un prince de
dcadence, pris de faste et de dbauches, mais par le plus sage, le
plus pacifique et le plus clair des souverains de l'antiquit, par
Ptolme Philadelphe, celui-l mme qui fit traduire la Bible par les
Septante, et qui attira dans sa capitale tout ce que le monde comptait
d'artistes, de philosophes, de potes et de savants.

Le pavillon d'o partit le dfil triomphal, et o le banquet fut servi,
tait assez grand pour contenir cent trente lits de table rangs en
cercle. Quatorze colonnes de bois, hautes de vingt-trois mtres,
tendaient au-dessus de la salle un ciel d'toffe carlate; quatre de ces
colonnes simulaient des palmiers; les autres taient sculptes en
thyrses. On avait suspendu, dans les intervalles, des peaux de
monstrueux fauves; cent animaux de marbre soutenaient les
piliers.--Au-dessus, des boucliers d'or, des tissus  sujets, des
tableaux de grands peintres se succdaient ornementalement, parfois
embrums par les parfums qui brlaient dans les trpieds d'or, tandis
que la vote semblait borner le vol de huit aigles d'or hauts de sept
mtres. Les cent trente lits taient d'or, couverts de tapis de Perse et
d'toffes de pourpre.

La vaisselle et les vases taient d'or comme le reste, et, dit
l'historien, enrichis de pierreries d'un travail admirable. Autour du
pavillon qu'on avait entirement jonch de fleurs rares, une fort
d'arbres plants en une nuit rafrachissait la terre d'une ombre
continue.

Aprs la Bannire de l'toile, celles des Rois et celles des Dieux
formaient la tte du cortge. La Pompe Dionysiaque suivait: c'taient
des Silnes ventrus, les uns couverts de pourpre sombre et les autres de
pourpre claire; puis des Satyres levant des torches ornes de feuilles
de lierre d'or; des Victoires aux ailes dores portant des lances de
trois mtres, au bout desquelles s'arrondissaient des cassolettes de
parfums; un autel d'or suivi de cent vingt enfants qui tenaient des
plats d'or chargs de myrrhe, de crocos et d'encens en fumes.

Ensuite, un char long de sept mtres sur quatre, tran par cent
quatre-vingts hommes, supportait la statue de Dionysos faisant une
libation avec un vase d'or. Cette statue tait haute de cinq mtres.
Devant elle, un autre vase d'or, colossal, contenait six cents litres de
vin. Des pampres, du lierre, des couronnes, des guirlandes, des thyrses,
des bandelettes, des masques, des tambourins, s'ordonnaient avec
symtrie sur les quatre parois du char; et derrire, marchait en criant
la troupe des Bacchantes aux cheveux dfaits, couronnes de serpents et
de branches verdoyantes.

Un autre char, tran par soixante hommes, portait la statue de Nisa,
orne de raisins d'or et de pierres prcieuses.

Un troisime char, roul par trois cents hommes, long de neuf mtres et
large de sept, reprsentait un pressoir lev de onze mtres au-dessus
de la plate-forme, et o soixante Satyres foulaient le raisin en
chantant au son de la flte la chanson du pressoir. Et le vin doux
ruisselait sur toute la route.

Un quatrime char, tir par soixante hommes et long de douze mtres,
portait une outre faite de peaux de panthres cousues, qui contenait
cent vingt mille litres de vin, et qu'on vidait peu  peu en fontaine.

Un cinquime char figurait un antre envahi par les lierres, d'o
s'chapprent, tout le jour, des tourterelles et des pigeons qui avaient
de longs rubans aux pattes, pour que la foule pt les saisir au vol.
Cinq cents hommes tranaient cette montagne.

J'en passe...

Seize cents enfants portaient des fruits d'or. Six cents esclaves
tranaient un prodigieux kratr d'argent, sculpt d'animaux en relief.

Puis, ce fut un char de Bakkhos, mont sur un lphant harnach d'or,
suivi de cinq cents petites filles et de cent vingt Satyres. Puis, cinq
troupes d'nes aux frontaux d'or, vingt-quatre chars d'lphants,
soixante de boucs, d'autres de boeufs, d'autruches, de chameaux.
Ceux-ci portaient l'encens, le safran, l'iris et le cinnamome. Puis, des
Indiennes vtues en captives, six cent dfenses d'lphants, deux mille
troncs d'bne, deux mille quatre cents chiens, cent cinquante hommes
portant des arbres, d'o pendaient des perroquets, des paons, des
pintades, des faisans dors. Puis, quatre cent cinquante moutons
exotiques, vingt-six boeufs blancs des Indes, vingt-quatre lions, un
ours blanc, quatorze lopards, seize panthres, quatre lynx, trois
petits ours, une girafe et un rhinocros!

J'en passe encore; il faudrait un volume. Ce furent les statues de
Priape, de la Vertu, de Hra, d'Alexandre, de Ptolme et de la ville de
Corinthe, toutes dcores d'or et de pourpre. Puis trois chariots, dont
le premier tranait un thyrse d'or de quarante et un mtres; le second,
une lance d'argent de vingt-sept mtres; le troisime (j'en demande
pardon  mes lectrices), un phallos d'or, long de cinquante-cinq mtres,
et qui portait un astre  son extrmit.

Six cents choristes suivaient, avec trois cents joueurs de cithare; puis
deux mille taureaux aux cornes dores et portant des frontaux d'or.
Parmi les autres objets d'or, et pour ne citer que ceux-l, on vit une
couronne colossale, trois mille deux cents couronnes plus petites,
dix-huit trpieds, sept palmiers de quatre mtres, un caduce et une
foudre l'un et l'autre de dix-huit mtres, des aigles, une gide, une
cuirasse, vingt boucliers, soixante-quatre armures, douze bassins, douze
urnes, cinquante corbeilles, cinq buffets, une corne d'Abondance haute
de quatorze mtres; puis quatre cents chariots portant des plats d'or,
et huit cents portant des parfums.

Le long de ce cortge, la haie fut faite par cinquante-sept mille six
cents fantassins, et par vingt-trois mille deux cents cavaliers: en
tout, plus de quatre-vingt mille hommes.

Telle fut donc cette fte antique. Si nous en connaissons les dtails,
nous savons aussi le prix qu'elle cota. Bien que la plupart des
richesses qui y furent montres au peuple eussent t _donnes_ par les
pays tributaires ou par les nations allies, le roi paya nanmoins pour
l'organisation du cortge et la dcoration gnrale, quatre-vingt-un
mille kilogrammes d'argent, somme qui, en tenant compte de la
dprciation du mtal[4], quivaut  _quatre cents millions_ de notre
monnaie.

       *       *       *       *       *

Je ne pense pas que la fte d'aujourd'hui grve le budget d'une pareille
somme. A ct de cet amoncellement d'or, nos fleurs en papier, nos
globes de gaz et nos treillages de bois vert sont d'un luxe moins
vritable. Sans atteindre, mme de loin, le faste des ftes antiques,
peut-tre pourrait-on laisser  ceux qui dirigent les crmonies
nationales une libert plus grande, et des ressources moins comptes.

On s'imagine que l'argent ainsi dpens serait ravi aux besoins du
peuple. Il y rpondrait, au contraire. Le peuple, qui n'est pas seul 
payer les ftes, est seul  y prendre plaisir, et il le sait bien.




SPORTS ANTIQUES


Les Grecs vivaient au grand air. Ils ne connaissaient ni le Salon ni le
Cercle, et bien qu'ils eussent lev au rang des desses la
personnification du Foyer, ils se trouvaient bien partout, except chez
eux.

Leurs lieux de runion, cela est assez connu, taient des places
publiques, gnralement voisines de portiques ou colonnades o l'on se
rfugiait en cas de pluie. Mme dans les maisons particulires, il n'y
avait pas de pice destine aux rceptions,  part la salle  manger. Ce
qui est pour nous le fumoir, ou ce qui tait pour nos pres la
bibliothque, n'a pas d'quivalent dans l'antiquit. On recevait ses
amis dans l'atrium, ou plus souvent encore au jardin, entre les arbres
et les statues.

Ainsi, pas de reprsentations prives, hors quelques danses ou
pantomimes devant un festin; peu ou point de jeux dans l'appartement;
aucun prtexte pour runir les lments de ce qu'on appelle aujourd'hui
une matine ou une soire.

Cependant, l'homme a besoin de distractions et les Grecs gotaient comme
nous ces plaisirs en commun qui sont une des ncessits de la vie; mais
ils les prenaient au dehors, et comme les spectacles au grand soleil
s'accommodent des proportions les plus varies, ils taient quatre
autour d'un fltiste, cent mille autour d'un discobole. Telles taient
leurs matines.

Il est singulier que, dans notre langue o les inventions les plus
modernes portent des noms grecs, nous ayons pris un mot anglais pour
dsigner ce qui est essentiellement hellnique: le Sport.

       *       *       *       *       *

L'Athltique (ainsi le nommait-on) tait jadis un des Beaux-Arts, et non
le moindre. On levait des statues aux athltes vivants. Ils taient
combls d'honneurs et de richesses, non par des entrepreneurs de
spectacles, mais par l'tat et la Cit. Si nous suivions scrupuleusement
la tradition antique en matire de got, on enseignerait la gymnastique
 la Villa Mdicis, et qui sait si les quatre arts ne trouveraient pas
un rel profit  considrer ce nouveau venu?

L'athlte, en effet, et sans paradoxe, est un artiste. Il modle son
corps comme le chanteur forme sa voix. Il est sa propre statue.

Lui seul a reu le don des attitudes souples et droites, des mouvements
puissants et doux. Lui seul ralise ce tour de force qui est la lgret
dans l'nergie. Notre admiration pour l'artiste augmente devant
l'aisance incomprhensible avec laquelle il rsout des problmes de
beaut qui seraient, pour nous, extraordinaires; mais l'athlte a le
mme secret. Mditons la gloire que lui dcernaient si respectueusement
les Athniens.

A vrai dire, ils comprenaient l'athlte dans un sens qui n'est pas tout
 fait le ntre. Dtenir un record n'tait nullement leur idal sportif.
Sans doute, le vainqueur au javelot tait l'homme qui lanait son
projectile le plus loin, et le vainqueur  la course tait toujours le
premier; mais tout au contraire de nous, les Grecs n'estimaient qu'
demi les spcialistes de la force. L'athlte, pour eux, tait l'tre
invincible par quelque moyen que ce ft. Ils auraient hu un coureur,
si les muscles de ses bras n'avaient t aussi robustes que ceux de ses
jarrets, et si, au lendemain de sa victoire, le premier venu parmi les
lutteurs et pu lui faire toucher les paules. Aussi, en disant que le
Sport est essentiellement hellnique, je ne prtends pas que Pricls
et t saisi d'admiration  l'aspect d'un de nos jockeys. Les Grecs ne
sparaient pas  ce point l'ide Force et l'ide Beaut. Ils pensaient
que les peintres et les sculpteurs cherchent le Beau  leur manire, et
que les athltes le ralisent en eux-mmes: leur Esthtique admettait
donc parmi les arts l'exercice physique; mais ici, elle ne pouvait
distinguer l'homme de l'oeuvre, puisque le rsultat du sport est le
dveloppement du sportsman: c'est pourquoi elle formait l'athlte selon
les mmes lois d'harmonie et de proportion que Phidias imposait  ses
cavaliers nus.

Dans ce but, ils avaient institu le fameux concours du pentathle, qui
n'tait pas autre chose qu'un vaste championnat en cinq manches.

Tous les concurrents se mettaient d'abord en ligne pour le _saut_:
preuve liminatoire pour laquelle l'espace  franchir tait rgl
d'avance. Ceux qui russissaient prenaient part  un deuxime concours:
le lancement du _javelot_, et cette fois les quatre meilleurs lanciers
taient seuls retenus pour les preuves suivantes. La _course_ liminait
le quatrime concurrent. Le _disque_ liminait le troisime...

Comme on le voit, les premires preuves et les demi-finales se
rptaient symtriquement: le saut et la course prouvant la vigueur des
jambes, le javelot et le disque, celle des bras.

Les deux vainqueurs s'avanaient alors l'un vers l'autre et entraient en
_lutte_, corps  corps.

Mais tandis que chez nous, et chez les Turcs (comme autrefois chez les
japonais), les lutteurs sont des colosses obses qui crasent
l'adversaire sous leur masse, jamais, chez les Grecs, un lutteur de
foire n'et t admis aux Jeux Olympiques. L'preuve du saut l'et
cart ds le dbut. Est-ce  dire que les plus agiles taient seuls
admis  lutter? Non pas. La course  pied ne dpartageait que les
vainqueurs du saut et du javelot: preuves de force par excellence. Les
deux derniers concurrents taient donc les plus agiles parmi les plus
vigoureux: c'taient des athltes complets. On ne saurait trop admirer
avec quelle intelligence taient gradues les sries du Grand Prix
antique. Le triomphateur de la finale tait digne d'avoir sa statue dans
le bois sacr d'Olympie, car on pouvait dire de lui  coup sr qu'il
tait le premier guerrier de la Grce.

       *       *       *       *       *

Par la suite, ces jeux admirables dgnrrent. Athnes avait tous les
ans des courses de chars et de cavaliers  l'poque des Panathnes.
Olympie  son tour eut un hippodrome clbre. Quand Rome et Byzance
recueillirent la succession d'Hellas  la tte des peuples, le Cirque
finit par absorber en lui tous les jeux et toutes les ftes. Les chars
des cochers hurlants chassrent les athltes de l'arne.

Ds lors, il serait puril de le nier, le sport antique devient moins
intressant pour nous, d'abord parce qu'il rappelle de loin les courses
auxquelles nous sommes habitus, ensuite parce que, sur un pareil
terrain, nous n'avons rien  lui envier. De nombreux documents figurs
nous apprennent que la haute cole tait connue des anciens dans toutes
ses subtilits: mais il n'est pas vrai qu' Rome les courses, atteles
ou non, aient jamais gal la perfection des ntres. Celles-l taient
des cohues galopantes, mal rgles, presque barbares,--dignes, en un
mot, de cette longue dcadence artistique o Rome fit sombrer l'hritage
athnien. On y courait la charge, comme en guerre. Nulle discipline
entre les conducteurs. Il fallait arriver  tout prix, ft-ce en crevant
ses chevaux ou en versant le char du rival. Plaisirs de sauvages, que
Longchamps ou Vincennes laissent loin derrire eux.

       *       *       *       *       *

Reposons-nous plutt devant la magnifique image qui tait l'idal de
l'athltique grecque. Notre sport gagnerait  s'inspirer d'elle. Nos
coureurs, attirs par l'appt des prix, s'entranent constamment au mme
exercice. Ils deviennent semblables  des tnors qui donneraient sans
cesse l'_ut_ de poitrine et qui ne sauraient pas chanter Au clair de la
Lune dans le mdium.

Le sport ainsi compris est tout le contraire d'un art.

Puisque nous avons en France des socits puissantes qui rglent  leur
gr l'ordre des ftes et la nature des rcompenses, pourquoi ne
s'uniraient-elles pas pour offrir le plus grand prix de l'anne au
champion gnral des cinq arts athltiques? Je sais qu'on a tent
l'exprience dans notre pays et que les premiers rsultats n'ont pas t
satisfaisants. Ils ne pouvaient l'tre si tt. On ne rforme pas ainsi
l'entranement de toute une gnration. A une formule nouvelle, il faut
des hommes nouveaux. Ceux-ci viendraient en foule s'ils taient prvenus
que leurs efforts dussent tre rcompenss plus que ceux de leurs rivaux
spcialistes. Il semble bien que ce soit surtout une question d'argent.
Crons l'mulation par la prime et nous aurons, peu  peu, un concours
national annuel qui, sans clipser les autres runions sportives,
tiendra nanmoins parmi elles le premier rang, et le plus digne.

C'est en formant des athltes complets que nous servirons le mieux le
dveloppement de la vigueur adolescente et l'intrt suprieur de la
beaut franaise.




LESBOS D'AUJOURD'HUI


La terre de Daphnis et de la petite Chlo, la vieille le olienne
devant laquelle l'amiral Caillard va mettre en batterie ses monstrueux
canons, Lesbos est aussi mal connue qu'elle est clbre.

Des paquebots europens la contournent sans y faire relche. Les
touristes visitent Chio, Smyrne et les grands souvenirs de la Troade.
Trs peu de voyageurs rcents peuvent compter, parmi leurs excursions,
un sjour  Mytilne. L'un d'eux est un Franais, M. de Launay, charg
de mission par le gouvernement. Avant lui, deux Allemands, Conze[5] et
Koldewey, ont reconnu les ruines antiques chappes aux ravages des
Turcs et aux boulets des Vnitiens. Enfin, un habitant de l'le, M.
Georgeaks, a recueilli les traditions, les contes, les chansons
populaires de son pays dans un intressant travail auquel l'un de nos
plus savants _folk-loristes_, M. Pineau, collabora[6]. Mais ces tudes
n'ont pas dpass le cercle restreint des hellnistes et nos curiosits
d'aujourd'hui leur donnent inopinment un intrt gnral qu'elles ne
prtendaient pas veiller.

L'heure est venue de leur demander une causerie familire sur la vie
intime de ces paisibles gens auxquels nos cuirasss vont rendre visite
avec le crmonial de la guerre.

       *       *       *       *       *

Lesbos, le spare de l'Asie par la mer clatante de l'Archipel bleu,
est encore habite par une peuplade grecque, de moeurs  demi
orientales, comme au temps o les Lydiens lui envoyaient leurs toffes
de soie et passaient dans ses ports en faisant voile vers Athnes. La
vie, de nos jours, y est peut-tre plus modeste, plus secrte et plus
retire, mais elle a gard ce caractre de paix tranquille, de bonheur
naf et doux, que Longus lui donnait il y a deux mille ans et que les
voyageurs contemporains ont retrouv intact dans l'me de son peuple.

Une montagne de marbre blanc, un Olympe devenu Saint-Elie, que l'hiver
couvre parfois d'une neige blouissante; quelques collines rocheuses;
des golfes d'azur sombre, unis comme des lacs; un paysage d'un vert trs
frais, analogue, dit M. de Launay,  celui des montagnes de France: des
chnes, des peupliers longs, des noyers  et l, des haies de mriers
sauvages, des forts dont le sol est couvert par un tapis d'anmones
rouges; puis, en descendant vers la mer, des fleurs de toutes les
nuances, des pis, des pturages et d'innombrables oliviers: tel est le
pays de Sapho. Sur les plages, on trouve le murex, le coquillage de la
pourpre.

Le costume des femmes est d'un clat tout asiatique; il se compose d'une
culotte bouffante, serre  la cheville, d'une chemisette blanche 
raies roses, et d'un bolro trs ouvert qui laisse la poitrine libre
dans la mince toffe. Les cheveux sont orns d'un mouchoir de couleur
qui fait parfois le tour du visage; on y pique des aigrettes, des
fleurs, des mousselines transparentes ou des rubans multicolores, selon
les villages. Les jeunes filles sont trs fires de leurs cheveux noirs,
qu'elles portent en nattes tombantes. Plus les nattes sont longues, plus
les filles se disent belles, et une vieille superstition veut que la
veille du premier mai elles frappent leurs dos nus avec des orties pour
faire pousser leur chevelure.

Chaque anne, ce jour-l aussi, elles s'en vont, par groupes d'amies, le
soir, en chantant, dans la campagne nocturne. Elles cueillent autant de
fleurs qu'elles en peuvent rapporter, et celle qui la premire entend le
coucou est dite avoir reu le plus heureux prsage. Elles rentrent dans
leurs maisons quand le village est endormi, et l elles tressent des
couronnes, des guirlandes, des gerbes fleuries, qu'elles suspendent aux
fentres et aux portes fermes. Le lendemain, quand le soleil se lve,
tout le printemps de la terre est venu, entre leurs doigts, envahir les
cits de ses corolles et de ses parfums.

C'est la premire aube de mai; le village s'veille avec elle, et chacun
s'habille en hte. Toutes les femmes ont des anmones dans les cheveux
en signe de joie. Tous les hommes sont en habit de fte, portant le
gilet noir boutonn en losange, la ceinture carlate et le bonnet cass
neuf. Une vieille dame, dans chaque quartier, parcourt les rues, portant
une coupe de miel o elle trempe son doigt, et elle touche de ce doigt
les vierges au front pour les faire paratre douces comme le miel aux
yeux de leurs fiancs.

A douze ans, les filles se marient, si toutefois elles ont un trousseau
complet; autrement, les partis ne se prsenteraient pas. Ce trousseau,
il faut qu'elles le fassent elles-mmes; la plus habile est la mieux
orne. Toutes les pices du linge et des vtements sont tisses au
mtier par la candidate: chemises, chemisettes, pantalons bouffants,
draps, serviettes, nappes et torchons, toffe  trame lche ou serre,
unies ou raye de couleurs ples, sortent peu  peu de tous ces petits
doigts si presss de s'unir  ceux d'un mari. Aprs cela, il faut
couper, ourler, broder, que sais-je? Les mois et mois passent dans ce
long travail d'enfant, qui porte sa rcompense au terme de sa tche.

Les accordailles se font toujours entre le jeune homme et la jeune
fille, les parents n'tant consults que par la suite. S'ils ne refusent
pas leur consentement, les deux familles se runissent, et le prtre a
mission de rdiger le contrat, afin que la flicit matrielle des poux
reoive par l une sorte de bndiction religieuse, comme leur bonheur
intime et leur union chrtienne.

A la veille du mariage, toutes les amies de la fiance se donnent
rendez-vous dans sa chambre, et font elles-mmes la toilette de noces.
Le trousseau est dploy, expos sur les murailles. La jeune fille est
lave par ses petites voisines, qui lui teignent les ongles en rouge.

C'est pour elle, en effet, que la fte se donne. C'est elle qui pouse
et elle qui possde; le mari ne vient qu'au second plan. Une trs
ancienne coutume qui remonte au del des Grecs, jusqu'aux premiers temps
de la civilisation genne, veut qu' Lesbos, la femme soit chef de la
famille, la fille seule hritire au dtriment des fils. Elle hrite
mme du vivant de ses parents, car, en dehors de la dot qu'elle reoit,
et du trousseau qu'elle s'est tiss, la fille ane prend possession de
la maison paternelle le jour de son mariage, et le pre va porter son
foyer autre part.

Aprs la crmonie  l'glise, les assistants se runissent chez les
nouveaux maris. Une jeune fille se tient  la porte, et chaque fois
qu'un invit se prsente, elle lui met dans la bouche une cuillere de
confitures, en symbole des douces penses qu'il lui faut apporter en
passant le seuil nuptial.

       *       *       *       *       *

N'est-ce pas que les petits dtails de ces coutumes populaires veillent
l'ide d'une rpublique heureuse, o tout serait inconnu de ce qui
assombrit les peuples d'Europe? Et rellement Lesbos est une le
fortune. Personne n'y est trs riche, ni trs pauvre non plus. La
terre, partage entre les familles, offre un morcellement  peu prs
rgulier. Nul homme qui n'ait l son bout de champ, ses oliviers
prcieux et son pain sur la planche. Un climat d'une galit
paradisiaque y rend les cultures faciles et les repos dlicieux. Sous
leurs toits couverts de roseaux, les maisons peintes de couleurs
diverses prsentent des pices vastes o s'tendent des tapis en poil de
chvre tisss par les femmes. Le long des murs blanchis  la chaux,
quelques divans sont allongs, et l'on y fait asseoir les htes en leur
donnant du caf turc, des sucreries roses et des fruits confits.

Mytilne, la capitale de l'le, est construite dans une position qui
rappelle exactement celle d'Alexandrie moderne. Elle s'tageait
autrefois en amphithtre sur une presqu'le  demi dtache, qui
n'tait relie  la terre que par des ponts de pierre blanche. De chaque
ct de ces ponts, deux ports symtriques se creusaient, ainsi que le
Vieux-Port et l'Eunoste  gauche et  droite de l'Heptastade. Puis leur
fond bas s'est ensabl. Un isthme lentement merg s'est largi entre
les anses et la ville nouvelle y est descendue. Il ne reste rien de la
cit antique.

C'est aujourd'hui une petite ville propre et tortueuse, coupe d'une
quantit de ruelles et d'impasses, bariole, grouillante et cosmopolite
comme les moindres ports de la Mditerrane. Ses maisons bleu clair,
rose ple et jaune lger couvrent des teintes les plus tendres les
premires pentes de la citadelle, et une fort d'oliviers la coiffe de
sa chevelure sombre. Les paysans de l'intrieur apportent l et vendent
aux marchands trangers l'huile de leurs olives et le vin de leurs
vignes, ce vin de Lesbos jadis si fameux et toujours si recherch des
Grecs. D'autres y vendent de la soie, des figues, des peaux tannes, du
miel, des moutons descendants des troupeaux qui entourrent Daphnis, des
brebis filles de celle qui allaita Chlo. Ces modestes changes
suffisent  la vie pastorale du pays, et, n'imaginant pas d'autre
superflu que les richesses des bois et des plaines, les Mytilniens
n'amassent pour trsors que le miel de leur abeilles: ils en ont fait le
symbole du bonheur.

       *       *       *       *       *

Soyons doux pour ce peuple innocent et simple que les Turcs laissent en
paix depuis soixante-dix ans. Si mous dbarquons dans ses ports
merveilleux, s'il nous faut quelque temps nous substituer  ses matres,
et surtout si notre tablissement dans l'le doit se prolonger au del
de nos ambitions, montrons-nous discrets et faciles  l'gard de ces
villageois qui ne sont pas responsables des fautes du sultan. Ils
ignorent la question des quais et les coles de Syrie. La crance
Lorando n'est pas  leur compte. Allons chez eux comme des amis. Notre
cause est dj gagne auprs d'eux puisque leurs aversions et nos
hostilits s'adressent pour l'instant au mme personnage.

Enfin, soyons respectueux pour le sol o reposent leurs glorieux
anctres. C'est l, c'est dans l'le de Lesbos que les premiers lyriques
ont chant leurs premiers vers dans une langue europenne. C'est de l
qu'ont jailli les sources de l'ode et les larmes de l'lgie. Tous ceux
qui ont trouv dans les strophes d'un pote le rythme de leurs
enthousiasmes o la consolation de leurs dsespoirs doivent regarder
cette le comme le lieu privilgi de leur plerinage intime: elle est
sacre pour toujours. Le sang ne peut plus tre rpandu sur les rives o
la lgende veut que les vagues aient un soir jet, avec leur cume
divine, la tte et la lyre d'Orphe.

5 novembre 1901.

     [Le jour o cet article paraissait, l'escadre de la Mditerrane
     venait de quitter Toulon pour une destination inconnue, aprs la
     rupture des relations diplomatiques entre la France et la Turquie.
     On pensait qu'elle se dirigeait vers Lesbos et elle y aborda en
     effet quelques jours plus tard. Cet vnement est encore trop prs
     de nous pour qu'on ait oubli comment l'amiral Caillard leva
     l'ancre aprs une courte dmonstration navale qui ne souffrit
     aucune rsistance.]




LA FEMME

DANS LA POSIE ARABE


Si l'on demandait  un lecteur occidental comment il se reprsente
l'hrone d'un pome arabe o il est parl d'amour, j'imagine que le
lecteur serait d'abord surpris de s'entendre interroger sur le cours
lmentaire de ses connaissances gnrales; qu'ensuite, et press de
rpondre, il dcrirait sommairement la silhouette d'une jeune femme ge
de vingt-cinq ans, vtue de huit robes impntrables, recluse dans un
harem aussi fortifi qu'une prison et traite comme une esclave.

Or ce portrait serait justement  l'oppos de l'exactitude, et presque
le plus faux que l'on pt offrir: on premier lieu, parce qu' vingt-cinq
uns une femme arabe est plusieurs fois grand'mre, et ne saurait plus
(du moins physiquement) inspirer les potes lyriques... Arrtons-nous
ds le dbut sur cette question d'ge o nous trouverons la clef de
toute posie orientale.


I

La jeune fille arabe a de dix  douze ans.

Ceci est capital.

Elle a douze ans comme la jeune fille grecque. C'est la [mots grecs:
ddeketis nymph] des potes de l'Anthologie. Nubile depuis plusieurs
annes, elle est femme par le corps et par la beaut; mais les
transformations de sa poitrine et de ses hanches ne sauraient faire
qu'elle ne soit reste, crbralement, une petite fille. A Corinthe
ainsi qu' Bagdad elle joue encore aux osselets, une heure avant de
suivre son premier amant; il n'y a pas de transition pour elle entre les
jeux de la chambre et ceux du lit, rien de ce que nous appelons en
Europe la jeunesse, qui spare l'enfance de la maternit. La jeune
fille arabe est toujours un enfant, et c'est par l qu'elle donne le ton
(de mme que la vierge Hellne)  la posie amoureuse toute nave qui
refleurit depuis trois mille ans autour des mers levantines.

Volontairement nave est cette posie, et sincrement, et  propos. Que
de sottises critiques n'avons-nous pas lues sur la fausse navet, sur
la mivrerie de Daphnis et Chlo,--pour prendre cet exemple d'amours
orientales. Mais Chlo a treize ans![7] et comment une petite bergre
olienne de treize ans s'exprimerait-elle selon la vraisemblance, si
elle ne montrait pas ses faons puriles de sentir, de pleurer, de
parler ou de se taire?

Les amantes qui sont nes dans nos pays froids, o tous les printemps
sont en retard, mme celui de la jeunesse humaine, prouvent leurs
premires passions  l'ge o leur ducation intellectuelle est
termine. Il est tout naturel qu'elles mlent le monde abstrait au
nouveau monde physique dont l'veil bouleverse leurs mes dj grandes.
Qu'une Mecklembourgeoise de vingt-quatre ans rponde Infini  qui lui
dit Amour, et personne ne s'en tonnera; elle peut disserter comme il
lui plat sur les affinits mystrieuses des tres et mme tablir une
corrlation raisonnable entre le mouvement circulaire des plantes et le
mange du lieutenant qui gravite autour de sa blonde personne. Elle a eu
tout le temps d'apprendre sa philosophie. Souvent mme elle a fait le
tour des vanits psychologiques et, vierge comme la Rosalinde de
Shakespeare, elle pourrait dire comme celle-ci, lisant son premier
billet doux: Love is merely a madness.

Mais une enfant de douze ans! A quoi peut-elle comparer les premires
volupts de son corps si ce n'est aux premires joies matrielles et
simples qu'elle a pu goter? Dira-t-elle que le dsir est plus amer que
le regret? non, mais doux comme le miel parce qu'elle est  l'ge o
l'on aime le miel, et parce que la douceur des lvres sur les lvres,
sensualit mal connue d'elle encore, ne lui rappelle gure que sa
gourmandise.

Et voil pourquoi le Cantique des Cantiques chante ainsi le bonheur
d'aimer: Il y a, sous ta langue, du miel et du lait[8]. Voil comment,
dans la plupart des pomes arabes que l'on va lire, les mtaphores mme
les plus complexes ne quitteront jamais le champ des ralits pour celui
des abstractions. Ce n'est point que les potes orientaux ne puissent
briser le cercle des images visuelles; c'est que, lorsqu'ils parlent
d'amour, ils doivent se refaire une me d'enfant, par la ncessit mme
du sujet.


II

Cette trs jeune amante, cette femme-enfant, o et comment le pote la
rencontre-t-il?

Est-ce  travers tous les dangers, au moyen de tous les artifices,
ruses, fourberies et stratagmes, dont la lgende accrdite chez nous
charge les moeurs orientales? est-ce dans cette fort de mystres et
d'embches que les aventures d'amour poursuivent l-bas leurs fins
naturelles?

Non; ceci n'est vrai que d'Alger, du Caire ou de Bagdad, cits
exceptionnelles de ce grand peuple errant et libre qui est la famille
arabe. Et mme l, tant de secrets et de luttes insidieuses autour de
la femme ne sont ordinairement que les pripties, de l'adultre: sujet
de contes et non de pomes. L'innombrable littrature musulmane[9] o
les complexits de l'adultre forment si souvent la trame du rcit,
excuse l'erreur o nous tombons lorsque nous nous imaginons volontiers
l'amant arabe  cheval en pleine nuit sur un mur de harem avec un
coutelas entre les dents et deux pistolets  la ceinture. Une telle
posture n'est pas habituelle aux potes, et si elle est encore ici
romantique et byronienne elle ne pourrait pas servir d'illustration aux
moeurs pastorales de la vieille Arabie.

Pastoral est en effet, essentiellement, le peuple arabe. Les Maures et
les Mauresques des villes forment un rameau si diffrent de la souche
originelle qu'il en semble presque tranger. Si les potes terminent
souvent leur vie charge de gloire  la cour du Khalife, la plupart sont
ns dans les plaines o la vie antique reste simple et  peu prs
immuable depuis les origines. Si quelques-uns, comme Abou-Nouas,
clbrent sur commande les matresses du souverain, la plupart
continuent de chanter, avec le frisson de leur jeunesse lointaine, les
jeunes filles de leur patrie, Ymen tout en fleurs, Liban couronn
d'ombres, bords du Nil blouissant et silencieux.

L, et surtout en Arabie, si la femme marie est svrement tenue, la
jeune fille l'est beaucoup moins; non pas qu'on lui pardonne une faute
ventuelle, mais parce qu'on la croit moins capable de la commettre et
parce que le mariage prcoce ne lui permet pas souvent d'garer ses
premiers dsirs.

Ce n'est pas pour elle sans doute que le Koran dicte son fameux verset
sur la dcence des femmes[10], car elle est  peine vtue d'une chemise,
et dans bien des contres, jusqu'au XIXe sicle, cette chemis mme
ne lui est pas donne avant son mariage.

Gabriel Sionite, savant religieux des Maronites du Liban, qui devint, en
1614, professeur d'arabe au Collge de France, nous dit son tonnement
d'avoir rencontr dans les rues du Caire des jeunes filles de 14  15
ans qui n'prouvaient pas de pudeur  se promener sans aucune chemise,
sans aucun voile, absolument nues[11]. Il ajoute qu'aux environs du
Caire et surtout sur la route de Jrusalem, cette nudit tait la tenue
ordinaire des jeunes filles au-dessous de quinze ans. Les caravanes
chrtiennes voyaient sortir des villages cinquante jeunes personnes
extrmement honntes, mais toutes dans le costume d'Ashtoret, et comme
il fallait bien s'adresser  elles pour acheter des provisions, cela
n'allait pas sans pril de faiblesse pour les bons Maronites plerins.

Deux sicles plus tard, le grand ethnographe de l'gypte, E. W. Lane,
fait la mme observation. J'ai vu maintes fois dans ce pays, crit-il,
des femmes dans toute la fleur de la jeunesse et d'autres d'un ge plus
avanc, n'avoir rien sur le corps qu'une troite bande d'toffe autour
des hanches[12].

Si mme nous quittons l'gypte pour l'Arabie propre, o la race est
pure, nous trouvons  et l une simplicit de costume qui n'est plus
individuelle, mais ethnique. Le tmoignage de Bruce est net. Entre
l'Hedjaz et l'Ymen, au berceau mme de la posie arabe, il note en ces
termes ce qu'il a vu: Les femmes vont nues, comme les hommes. Celles
qui sont maries portent pour la plupart une espce de pagne qui leur
ceint les reins; mais quelques-unes n'ont rien du tout. Les filles de
tout ge sont entirement sans habits[13].

Gardons-nous de gnraliser: nudit de la femme en pays arabe signifie
presque toujours indigence[14]. J'insiste nanmoins sur ce dtail parce
qu'il pose dans une familiarit singulirement pastorale en effet les
rapports entre jeunes gens.

Nue, ou  peine couverte d'une chemise flottante, c'est tout un, la
jeune fille des tribus arabes proprement dites n'a gure de secrets 
cacher devant les hommes mme qui ne la courtisent point. Le seul
respect de sa virginit la protge, avec la crainte de son pre, et
celle de Dieu.

Elle n'a pas, comme la mauresque, autour de sa personne prcieuse, le
triple voile, les pantalons lacs, les robes abondantes, l'enceinte des
murailles et les ferrures des portes. Ds qu'on la touche elle est
prise, si l'on ose la toucher, et si elle le permet.

Elle marche avec ses soeurs par les sentiers des champs, elle parle
aux hommes qui passent, elle sait trs bien entendre les vers d'amour et
elle sait aussi leur rpondre.

Un orientaliste a crit que l'Arabie Heureuse tait le seul pays o l'on
pt mettre convenablement en scne la posie bucolique[15].


III

Le type arabe est le chef-d'oeuvre de la grande famille smitique, et
par certaines excellences de beaut, il passe, mme le type grec,
orgueil de la famille rivale.

Incomparable par l'lgance de la stature, la force dlicate et fine des
attaches, la souplesse, la grce et la vigueur du torse, la noblesse de
la main, la lumire du regard, il se prsente avec une majest si
naturellement royale, qu'il semble seul cr pour se draper dans la
pourpre, apparatre  cheval et tirer l'pe.

Tel est l'homme de la race.

La femme, nous ne voulons pas la dcrire ici avec ce que nous
apprennent nos yeux europens. D'ailleurs, que nous apprendraient-ils?
Les vierges arabes nous sont inconnues comme les femmes antiques, et le
voile qui les recouvre vaut la pierre du tombeau. Sur quelques visages
entrevus dans l'clair de la surprise nous n'entreprendrons pas de juger
ceux qui sont rests cachs. Les potes seuls sauront nous peindre ce
qu'ils ont pu seuls voir et chrir[16].

La premire des beauts qui les attirent est la chevelure qu'ils
dcrivent somptueusement.

     Les tresses de ses longs cheveux descendant jusqu' sa taille et
     ressemblent  des grappes noires.

Ou bien:

     Dans les boucles de ses cheveux, le peigne disparat. Elle laisse
     tomber ses cheveux, ils roulent dans la poussire.

Le Khalife Yzid dit mieux encore:

     Est-ce la nuit qui tombe, ou vos cheveux lisses et noirs?

Le visage est souvent reprsent comme une apparition au milieu des
cheveux ou des voiles. Voici un vers magnifique de Tharafa:

     Son visage est envelopp par le manteau du soleil.

On la compare aussi  la lune, sur laquelle le voile passe comme un
nuage lger.

       *       *       *       *       *

Les yeux sont dcouverts mme quand le voile est pos. Leurs paupires
sont noires, poudres de khl; les sourcils peints tendent au-dessus du
regard leur ligne allonge; plus les yeux sont obscurs et plus ils sont
beaux.

     J'ai vu des violettes dans un jardin; leurs feuilles taient
     brillantes de rose. Et chacune tait belle comme une jeune fille
     aux yeux noirs qui a des larmes sur les paupires.

Ce regard humide est celui que les potes rappellent le plus volontiers:

     Elle m'a regard langoureusement avec les paupires d'une femme qui
     s'est mis de l'eau sur les yeux.

Et les yeux sont toujours de gazelle est-il besoin de la dire? Les
joues de jeune gazelle brune se rencontrent aussi, mais elles sont le
plus souvent roses et parfois mme trs colores.

       *       *       *       *       *

Rouge sombre, presque noire nous est peinte la bouche par antithse avec
la blancheur des dents.

     Elle rit de sa bouche sombre et montre des dents blanches comme des
     fleur d'anthmis arroses de soleil, et ses gencives sont poudres
     de khl.

Quand les potes parlent de bouche ils ne se bornent pas  la dcrire
de loin. Nabiga dit d'une jeune femme:

     Elle dsaltre celui qui couche avec elle, par sa bouche aux dents
     tranchantes, sa bouche dlicieuse et frache comme le vin aprs le
     sommeil.

Le cou est droit comme le cou d'un jeune animal, et il est ferme sous la
main. C'est l que le baiser commence:

     Les parfums sont plus odorants sur la nuque d'une belle fille aux
     joues clatantes.

Mais la beaut du visage ne serait que peu de chose si celle du corps ne
se rvlait par un triple caractre que tous les potes arabes
s'accordent  louer: fermet des seins, finesse de la taille, ampleur de
la croupe.

Les jeunes filles:

     Elles cherchent  cacher leurs seins gonfls qui ressemblent aux
     grenades.

Une chanteuse:

     Par la fente large de sa robe elle montre  l'amant qui la touche
     une mamelle grasse et toute blanche.

Une matresse:

     Elle a pris mon coeur avec ses yeux... avec ses seins magnifiques
     o se pose un collier de corail.

Pour faire en quelque sorte quilibre avec la pubert triomphante de la
poitrine, le pote admire

     Une croupe faite pour se poser sur un coussin.

Il est fier de son amie, parce que:

     Sa croupe ressemble  une dune de sable et la naissance de ses
     cuisses est grassement plisse.

Ces posies s'adressent, il est vrai,  des amoureuses de douze  quinze
ans, mais qui sont, comme on le voit, des fillettes assez dodues.

       *       *       *       *       *

Enfin, s'il faut aller jusqu'o les crivains orientaux achvent leurs
descriptions, un court fragment pourra suffire  complter ce tableau
sommaire:

     Si tu la touches, tu prends  pleine main un sexe solide et
     saillant qui remplit presque toute la paume[17].

Parfois le pote est plus concis, et au lieu de dcrire une  une les
beauts de sa matresse, il la peint en une seule phrase, mais avec
quelle intense et profonde posie:

     Je charme les jours de pluie (bien que la pluie  elle seule me
     soit agrable) sous une tente soutenue par des pieux, avec une
     fille dlicate qui porte des anneaux et des bracelets suspendus 
     ses membres comme des fruits.

Les mtaphores ont presque toujours une extrme simplicit de termes
dans leur magnification mme. Elles sont prises de la nature, du ciel et
du sable, des fleurs et des eaux. Elles n'ont pas, ou rarement, la
complexit prcieuse et pnible des mtaphores persanes qui seraient
souvent incomprhensibles sans les traits de rhtorique par lesquels
les Persans expliquent leurs potes[18]. Si l'on n'emploie gure en
arabe que cinq mtaphores courantes pour dsigner les sourcils, les
Persans se vantent d'en former treize[19]. Si le visage est symbolis de
huit manires en arabe, les Persans prtendent pouvoir le comparer 
quarante-cinq objets[20]. Ce n'est pas que leur langue soit plus riche,
au contraire; mais leur posie plus crbrale que rellement passionne,
s'abandonne aux divertissements.

L'Arabe, lui, pourrait se passer de la mtaphore, puisqu'il a le
synonyme, grce  l'immensit de son vocabulaire. Chaque mot qu'il
emploie fait image et nglige son pithte comme un vtement inutile 
sa splendeur; mais parfois il la ramasse, l'accumule, s'en pare et s'en
glorifie, et revt en passant la mtaphore classique avec une sorte de
respect pour ce trs ancien costume consacr par les ges.

Tel dcrit simplement:

     Ses cheveux bouclent... Au milieu des tresses roules, ou
     flottantes disparaissent les peignes.

Tel autre qualifie avec exubrance:

     Je connais une dame au ventre troit: elle a des cheveux embaums
     d'ambre, noirs comme les corbeaux, abondants, natts.

S'ils reprennent indfiniment les figures traditionnelles, ils savent 
merveille renouveler leur charme. Aprs avoir cent fois compar  des
perles les dents de son amie, Abi-Ouardi nous enchante par cette simple
tournure de phrase:

     Ton collier le plus beau est celui de tes dents.

S'ils inventent c'est avec prudence et logique. El Anari compare deux
yeux  des lacs languissants bords par la rive noire de la paupire;
et, dans sa langue, la mtaphore est toute naturelle puisque le mot
[mot arabe: 'ain] signifie  la fois oeil et source. Abi Ouardi parle
de paupires en larmes, gonfles comme des mamelles pleines--et nous
ne songeons pas  trouver l'image hyperbolique, tant elle est juste.

Moins voluptueux (ou d'autre faon) que les Hindous, ils s'attardent
moins qu'eux  peindre la femme transfigure par le plaisir pass,
abattue par la lassitude des sens. C'est debout et prte  les vaincre,
c'est fire et vierge qu'ils l'admirent, comme si leur amour tait un
combat o le plaisir de lutter est  plus haut prix que la victoire
elle-mme.

Ils aiment  figurer l'hrone de leurs pomes tantt comme une
gazelle qu'on poursuit  la chasse, tantt sous la forme d'une lance
que l'on saisit, flexible et fine.

Ses yeux belliqueux menacent ceux qu'ils regardent sous les petites
pes noires qui sont les cils; et les longues mches de sa chevelure
sont les serpents qui la dfendent: les serpents protecteurs de sa
virginit.


IV

Telle est, fleurie de mtaphores et d'hyperboles, la beaut de la femme
arabe vue par son pote; mais nous n'aurions mme pas esquiss le groupe
form par les deux amants si nous n'admirions pas, en terminant, la
vnration que la femme inspire et qu'on ne le lui dnie jamais,--du
moins dans le style potique.

Nous parlions plus haut de la familiarit patriarcale qui rapproche
ncessairement les jeunes gens d'une mme tribu. Elle s'arrte au
premier amour.

Quel que soit le rang du pote, fils d'esclave comme Antar, ou Khalife
comme Yazid, et quelle que soit la femme dont il se dise pris, l'amour
monte de l'un  l'autre; il reste un hymne mme lorsqu'il est une
chanson.

L'amant respecte cet amour. Il l'honore et d'abord il le cache.

Presque jamais nous ne savons quelle est la jeune fille aime. On ne
nous dit rien qui la dsigne. A partir d'une certaine poque, on la
travestit sous un nom d'homme; et entendez bien que cela est par pudeur,
non du tout par perversit. Dans les premiers ges de la posie arabe,
l'auteur droutait les curiosits en disant toujours: c'est une veuve.
Entendez bien aussi que cela n'tait jamais vrai.

Mille dlicatesses de sentiments naissent de cette passion qui connat
le secret. On ne lira pas sans tonnement l'un des plus sensuels potes
de l'cole d'Ebn-el-Farid crire ce vers ptrarquisant:

     Je demande o elle est: et elle est en moi[21].

On admirera cette trs jolie expression d'une jalousie qui ne veut pas
douter:

     Donne-moi ta fidlit, puisque tu ne peux pas me donner ta
     prsence[22].

On lira pour la premire fois, chez un pote du VIIe sicle, cet
enfantillage charmant et qui semble du XIXe:

     J'aime le nom de Leila. J'aime les noms qui ressemblent au
     sien[23].

On verra partout la passion se hausser jusqu' la tendresse, jusqu'
l'avnement du baiser: L'treinte rapproche-t-elle vraiment davantage?
dit Ebn-el-Roumi[24].

Partout enfin on reconnatra ce respect de la vierge et de l'amante,
sous la forme  la fois pompeuse et discrte, ardente et chaste, qui est
reste celle de nos moeurs franaises et que nous appelons d'un mot
inconnu des anciens: la galanterie.

En effet, qu'on y prenne garde; il ne s'agit pas ici d'un rapprochement;
il y a filiation entre cet esprit et le ntre.

La plus belle poque de la littrature arabe est celle qui prcde le
sicle des croisades. Nos premiers chevaliers sont entrs en Orient au
milieu de la splendeur dont elle tmoignait, car la littrature est le
miroir des temps. Haroun-el-Raschid tait mort depuis plusieurs sicles
dj. La civilisation musulmane s'affinait  son apoge. _Feros victores
cepit._ Si l'on ne fait pas remonter plus avant dans l'histoire la
noblesse franaise, c'est qu'en vrit elle n'existait point avant que
la noblesse arabe ne lui et donn sa forme, son incomparable modle. Le
caractre franais dans sa forme actuelle date de cette Renaissance
suscite par les croiss. Beaucoup des qualits dont nous sommes le plus
fiers sont dues  l'influence durable des mcrants vaincus sur ces
victorieux. Il est certain qu'en particulier si le mot galanterie est
presque intraduisible dans les langues germaniques, s'il exprime une
nuance d'gards qui est purement franaise ou espagnole, c'est que les
deux grands peuples  l'Occident du Rhin se sont trouvs encore presque
barbares, sous le resplendissement de la civilisation sarrasine. Dans
cette longue marche  travers le monde, du foyer de Hunding aux palais
de Saladin, nous avons chang d'exemples et de vertus traditionnelles:
il y a cette distance entre le nom de Frank et celui de Franais.




DEUXIME PARTIE




LA DSESPRE


Ce logement d'ouvriers comprenait deux pices et une toute petite
cuisine, mais aucune des chambres n'tait assez large pour contenir  la
fois les deux lits de la famille. Dans la premire couchaient les
parents avec le dernier-n. Dans la seconde tait l'autre lit, pour le
fils et les petites filles: Julien, dix-huit ans; Berthe, quatorze, et
Sylvanie, neuf ou dix.

Depuis plus d'une heure tous taient couchs. Dix heures venaient de
sonner  l'glise de Grenelle. L'air lumineux et doux de la lune et de
la nuit descendait par la fentre ouverte, dans la chambre des
enfants. Tous trois reposaient sur le ct, Julien tournant le dos 
la petite qui dormait au bord du matelas; et Berthe s'allongeait en face
de son frre, la joue sur le bras, les yeux grands ouverts.

Julien lui toucha la jambe:

--Tu ne dors pas?

Elle fit nerveusement:

--Et toi?

Il fixa quelque temps ses yeux sur les siens et reprit en lui serrant le
genou dans sa main affectueuse:

--Tu penses  lui?

Elle ricana:

--Et toi, tu penses  elle?

Soulev sur un coude, il secoua trs doucement la tte avec un regard
plein de piti aimante, un regard de grand frre qui a dj vcu et qui
sait ce que c'est qu'un premier amour. Berthe, serrant les dents pour ne
plus parler, avait pris le bout de sa natte entre ses doigts et elle
ajustait machinalement le petit noeud, fait d'une ganse noire, qui
tranglait la mche blonde.

--Pauvre gosse, reprit-il, pauvre petite gosse, sais-tu comme tu as
chang depuis l'autre mois? Tu ne dors plus de la nuit, tu ne manges
plus, tu n'as plus de couleurs ni de sant. Est-ce que a va durer
longtemps, cette vie-l?

Elle rpondit avec tranquillit:

--Probable que non. Je me suicide demain.

D'un seul mouvement, il l'empoigna par les paules et la maintint en
tremblant des deux bras:

--Tu te... Qu'est-ce que tu dis? Qu'est-ce que tu as dit? Es-tu folle?

D'abord, elle se blottit la tte, comme si elle craignait d'tre gifle,
puis, perdant soudain toute contenance, elle ne put retenir ses joues de
se contracter, ses larmes de jaillir, et ce fut en sanglotant qu'elle
rpta tout bas dans le silence de la chambre:

--Oui, je me tue, Julien; oui, je me tue... On n'entendra plus parler de
moi... a sera fini de Berthe une bonne fois et maman sera contente,
puisque je suis si vicieuse, qu'elle dit, si pote  mal tourner... Le
bon Dieu sait pourtant que c'est pas vrai, que j'ai rien fait de mal
avec personne, mme avec mon petit ami... Je me tue comme a, je ne peux
plus durer, j'ai trop de malheurs dans la vie... Depuis que je suis au
monde, j'ai eu que des coups, tout le temps des coups, et des mots comme
 la dernire des dernires... Je travaille mes douze heures par jour,
je fais tout ce que je peux d'ouvrage, et le samedi, quand je rapporte
mes quatre francs cinquante de ma semaine, maman ne rate pas de me dire
que a ne paie pas ma nourriture et les bottines que j'use en courses...
Eh bien! voil, quand je serai noye, je ne coterai plus rien 
personne et a sera tout dbarras. J'irai demain  l'le des Cygnes, on
n'a qu' se faisser glisser, j'aurai plus de courage qu' me jeter d'un
pont. C'est bien dcid, va, Julien, on peut se dire adieu jusqu'
demain la Morgue.

       *       *       *       *       *

Julien comprit que cette grande douleur devait avoir une autre cause. Il
prit sa petite soeur dans ses bras, et quand sa propre motion lui
permit d'articuler deux mots, il lui dit  l'oreille:

--Et Jean?

Alors les sanglots redoublrent.

Mon petit Jeannot, mon petit Jean, pleurait-elle; mon _beau_ petit Jean!

--Voyons, raconte-moi, Berthe, il faut dire tout, maintenant; depuis
quand vous connaissez-vous?

--Depuis le 14 de l'autre mois.

--O est-ce que tu l'as rencontr?

--Boulevard Montparnasse.

--Comment a?

--Sur un banc.

Et, de question en question, il parvint  savoir, mais lentement et 
grand effort, tout le secret de cette pauvre petite existence qui
voulait dj s'anantir.

Jean tait un ouvrier de seize ans,  peine sorti de l'apprentissage
et bon ouvrier autant qu'on pouvait croire celle qui parlait de lui. (Il
avait toutes les qualits.) Lui et elle s'taient rencontrs par un de
ces hasards de Paris, qui, parmi trois millions d'hommes, runissent
deux amoureux. Il l'avait trouve gentille, elle tait devenue folle de
lui et tout de suite ils taient monts jusqu' ces grandes passions
sentimentales, qui transforment si vite deux enfants en personnages de
tragdie.

Le jeune homme n'avait nullement essay de sduire cette modiste de
quatorze ans  la faon d'un bourgeois qui l'et suivie sur le
trottoir. Trs honntement il lui avait demand sa main, comme on la
demande dans le peuple de Paris, entre fiancs qui ont dj l'ge du
travail indpendant, sans avoir atteint l'ge des noces. C'est--dire
qu'il lui avait offert la vie commune, l'entre en mnage et le serment
de s'aimer toujours. Plusieurs soirs de suite il vint la prendre  la
sortie de l'atelier pour causer avec elle tout le long du chemin sans
trop retarder l'heure de son retour, et tout fut dcid entre eux,
jusqu' la chambre qu'ils loueraient, jusqu'au budget de leur avenir. Il
gagnait quatre francs par jour, elle soixante-quinze centimes; c'tait
assez pour vivre tranquillement, et mme pour avoir un bb. Une fois ou
deux ils s'attardrent dans les squares carts, derrire les massifs,
sans changer d'autres volupts que celles du bras autour de la taille
et de la bouche sur la bouche; mais cela seul suffisait bien  les
empcher de dormir la nuit suivante.

Ils en taient l, quand la petite Berthe commit l'imprudence de se
laisser surprendre par une voisine,  la limite de son quartier. La mre
en fut vite avertie; la scne qui suivit, je la laisse  penser. La
pauvre fillette fut battue pendant vingt minutes, et,  chaque coup, sa
mre lui criait un des innombrables mots qui dsignent les prostitues,
ou une des phrases qui expriment le plus crment l'emploi de leur temps.
A dater de l, elle alla chaque soir prendre sa fille  l'atelier,
quitte  lui reprocher le long de la route l'heure que cela lui faisait
perdre; et ce fut, entre Berthe et Jean, la sparation brutale.

       *       *       *       *       *

Julien coutait la petite dsespre qui pleurait  chaque mot,  chaque
souvenir, et frmissait de la bouche comme une agonisante. Il y avait
des larmes partout, sur le traversin, sur la chemise, au bord du drap,
tout le long du bras et des mains.

Gronder les fillettes qui parlent de suicide, les traiter de sottes et
les intimider par la menace ou la violence, c'est la premire ide qui
vient  l'esprit. Mais Julien connaissait bien le caractre de sa petite
soeur; il savait qu'elle ferait comme elle avait dit et qu'il n'y
avait pas deux moyens de lui rendre le got  la vie.

--Tu le reverras, dit-il, je m'en charge. Tu le reverras demain, et pas
pour un moment. File avec lui, ma Berthe, ils ne vous trouveront pas
quand vous serez monts a Belleville...

De nouveaux sanglots l'interrompirent:

--On se reverra plus... Il part, demain, au matin... Il m'a crit 
l'atelier... Il s'est mis dans l'ide que j'ai un autre amoureux, parce
que j'ai pas trouv moyen qu'on soit ensemble depuis quinze jours... Il
me dit qu'il m'attendra ce soir  l'le des Cygnes jusqu' minuit, sous
le pont du chemin de fer en cas qu'il pleuvrait, et que si je n'arrive
pas, qu'il part  Saint-tienne o que son oncle l'emploiera... Je peux
pas sortir d'ici la nuit, mais j'irai demain  la mme place et je serai
contente de mourir juste  l'endroit qu'il m'attendait.

Julien sauta du lit:

--Veux-tu bien t'habiller tout de suite! En voil des histoires de
l'autre monde pour une nuit de plus ou de moins que tu resteras chez
nous! Les onze heures ne sont pas sonnes. Tu vas te nipper en cinq
minutes, et, comme je ne veux pas te laisser seule faire la rue de Javel
 cette heure-ci, je descends avec toi, ma gosse, on ne te dira pas de
boniments.

Berthe, gare de surprise et souleve de joie, se laissa glisser du
lit, courut vers la chaise, prit ses bas, ses jarretires, sa chemise...
Elle ne quittait pas son frre du regard, et se frottait les yeux, l'un
aprs l'autre, un peu pour essuyer ses larmes, mais surtout pour tre
sre qu'elle avait bien vu, bien compris, que son Julien ne se moquait
pas d'elle, qu'elle allait sortir, partir, ne plus se tuer, ne plus
avoir de peines et entrer de toutes ses forces dans tous les bonheurs de
la vie.

Elle tait haletante et lgre; un sourire continuel lui laissait la
bouche ouverte dans un panouissement de joie. Elle ne savait plus bien
ce qu'elle faisait; aprs avoir mis ses bas, elle les jeta, en prit
d'autres, atteignit dans l'armoire sa belle chemise, avec un petit
pantalon neuf qu'elle s'tait festonn elle-mme. Avant de s'habiller,
elle empoigna une ponge humide, la frotta sur son corps, de la tte aux
pieds, et s'essuya d'un torchon propre. Elle avait cach au fond d'un
tiroir pour un sou de poudre de riz; elle s'en mit sur le bout du nez,
sur le front et sur les joues. Se coiffer, maintenant! elle avait
oubli. En trois tours de doigta sa tresse fut dnatte, peigne d'un
coup de peigne si htif qu'elle arracha quarante cheveux; les pingles
de fer et de cellulod taient l au coin de la chemine; bien vite,
tout fut relev, fix, bouff, lustr, arrondi. Elle attrapa sa jupe du
dimanche, sa chemisette  pois rouges toute frache empese, sa ceinture
de cuir et sa cravate rose, puis son unique paire de bottines, son
canotier, son parapluie, tout ce qu'elle possdait enfin.

--Tu n'es pas prt encore! dit-elle  Julien.

Il ne s'en fallait que d'un instant.

Comme ils allaient franchir la porte, elle aperut, dormant toujours au
bord du matelas, sa petite soeur Sylvanie que rien n'avait veille.

--Pauvre Ninie, dit Berthe en penchant la tte. Il n'y a qu'elle que je
regrette le jour que je pars d'ici. Toi, tu viendras me voir, dis,
Julien? On s'crira, poste restante?... Mais qu'est-ce que maman va te
dire, quand elle verra que suis file? Tu n'as pas fini d'en entendre!

--Je ne rentrerai pas non plus, fit Julien plus tristement. Tu avais
raison, tout  l'heure. Si tu penses  Lui, je pense a Elle.




LIBERT POUR L'AMOUR

ET POUR LE MARIAGE

     C'est une des superstitions de l'esprit humain d'avoir imagin que
     la virginit pouvait tre une vertu.

      VOLTAIRE.




I

LIBERT POUR L'AMOUR ET POUR LE MARIAGE


Ou vient de publier la statistique de la natalit franaise pendant
l'anne dernire. Les chiffres baissent d'anne en anne. La
dpopulation suit sa marche avec une constance dsormais certaine.
Depuis treize ans, il nat en France 800,000 enfants par an. Il en nat
1,600,000 en Allemagne. M. Bertillon, par une opration mathmatique du
genre le plus simple, en conclut que dans sept ans d'ici chacun de nos
soldats aura deux adversaires. Le prsage est  retenir.

Pendant quelques jours, comme tous les ans  pareille poque, nous
allons entendre une lamentation bruyante dans la presse et  la tribune.
Des gens ouvriront de larges bras, baisseront la barbe et secoueront le
front. On soupirera: Pauvre France! On dira aussi: Dcadence des
moeurs! Et la Chambre, par l'organe d'un orateur complaisant,
accusera l'imprvoyance et l'gosme de chaque citoyen en particulier,
sans se demander si elle n'a pas une part de responsabilit dans la
situation qu'elle dplore.

       *       *       *       *       *

Le mal est simple et net: les naissances baissent. Le programme de
combat est simple galement: influer de telle sorte sur les moeurs
publiques que le nombre des naissances s'accroisse. Jamais vous
n'obtiendrez un rsultat srieux avec des mesures latrales comme la
leve d'un impt sur les clibataires et autres balivernes d'opra
bouffe. Vous savez bien qu'ainsi vous frapperez M. N., qui a donn au
pays, par voie de btardise, quatre soldats vigoureux, et qu'en mme
temps vous exempterez M. X., avec sa femme lgitime qui pourrait tre
fconde mais qui prfre ne l'tre point.

Vous ne russirez pas davantage en promettant 45 fr. par an aux
ouvrires qui voudront bien mettre sept enfants au monde, et elles vous
diront pourquoi, si vous les interrogez.

Enfin, je reconnais que le droit de vote est un droit important, bien
que je n'en use gure; mais il me semble que si j'tais mineur,
terrassier ou maon, et si je n'avais pas d'autres raisons de crer sept
enfants misrables dans une petite chambre basse, l'honneur de voter
deux fois pour mon conseiller municipal ne m'blouirait pus au point de
me rendre sept fois pre.

Non. Agir sur la situation dmographique d'un peuple, faire monter le
chiffre des naissances annuelles grce  des mesures lgislatives aides
de propagandes morales, ce n'est pas d'abord une question de primes, de
petits impts, ni de vote plural, c'est, avant tout, en bonne raison:

1 Dlivrer les jeunes gens de tout les entraves que la socit apporte
au rapprochement des sexes;

2 Faire en sorte que la femme, pres avoir conu, ne soit pas amene
bientt  s'en repentir et  s'en cacher.

Or, s'il est vrai que le lgislateur et les classes dirigeantes exercent
une influence quelconque sur la natalit en France, ils l'exercent, on
le sait assez, prcisment dans le sens contraire  celui-ci.

En effet, que se passe-t-il? On parle de propagande; quelle propagande
fait-on dans la campagne et dans les faubourgs? Celle de la virginit.

Chaque anne, de vieilles personnes animes d'un esprit qu'elles croient
excellent, et confondant la vertu avec la continence selon l'quivoque
traditionnelle, lguent des titres de rente aux communes rurales, 
charge pour les municipalits de couronner solennellement la jeune fille
la plus vertueuse. Et de toutes les vertus, quelle est la plus
illustre aux yeux du donateur? Pourquoi le conseil municipal, la
fabrique et les pompiers vont-ils entourer sur la Grand'Place cette
jeune fille  glorifier comme une statue vivante? Est-ce parce qu'elle a
sauv la vie de quelqu'un? Non. Est-ce parce qu'elle nourrit de son
travail ses petits frres ou ses vieux parents? Non; elle est seule et
orpheline. Est-ce parce qu'elle a donn des fils  la patrie? C'est
justement parce qu'elle lui en refuse! Si on l'acclame, si on
l'embrasse, si le prfet la montre au peuple, si on lui joue la
Marseillaise, c'est parce que, belle, robuste et saine, elle
s'opinitre contre tous dans la strilit volontaire.

On reproche aux Carmlites d'tre clibataires et vierges, mais quand ce
mme clibat, cette mme virginit sont le fait d'une blanchisseuse, il
n'y a pas assez d'orphons, de quinquets et de ptards pour annoncer aux
citoyens qu'on va leur prsenter une fille dont la vie est un exemple.

Exemple qu'on peut suivre ou ne pas suivre, dira-t-on. Non pas!

En province, c'est--dire parmi 35 millions de Franais sur 38, toute
fille qui devient amante fait une faute; le terme est significatif.
Les commres ne la reoivent plus. On la fuit. Parfois on l'insulte. Si
elle est domestique, on la chasse. Si elle est institutrice, on la
dnonce, car la fornication est un pch mortel, mme chez les
anticlricaux. Vous vous rappelez qu'il y a quatre ans on a dcapit sur
la place de Rennes un petit vicaire de campagne, non parce qu'il avait
tu son cur (cela n'tait nullement prouv), mais parce qu'on l'avait
vu l'anne prcdente sortir d'un mauvais lieu avec un complet 
carreaux qui fut retrouv dans sa chambre. Le jury a dcid que quand on
connaissait une fille de plaisir, on tait par cela mme capable de
jeter un octognaire au fond d'un puits, et le ministre de la justice a
rejet le recours en grce, ce qui indiquait son assentiment.

Pour les autorits comme pour les commres, rien ne recommande mieux un
homme ou une femme que la modestie des moeurs, c'est--dire la
strilit. Ce garon-l est si rang! Cette fille n'a jamais faut!
Quand on a dit cela on a tout dit; les portes s'ouvrent, les salaires
montent; la confiance se donne et l'avenir est sr. Dans le cas
contraire, la jeune fille voit se fermer devant elle  peu prs toutes
les maisons, sauf les maisons de tolrance o la police la conduit par
la main. Veut-elle tre matresse d'cole? buraliste? tlgraphiste?
Les administrations exigent d'elle au pralable un certificat de bonne
vie et moeurs, et, comme elle ne peut en produire, on biffe sa
candidature.

Encore lui pardonnera-t-on quelquefois si sa vie intime est discrte et,
dans tous les cas, infconde. Mais ds que sa conduite aboutit  sa
consquence naturelle, qui est la grossesse, alors tout est perdu.

Il n'y a pas un mnage sur cent, capable de supporter le service d'une
bonne enceinte. Voil cette fille dans la rue. Presque toujours son
amant l'abandonne. Elle n'a pas de gte, pas de ressources. Si elle
demande du travail on la traite de gueuse et si elle mendie on la
flanque en prison.

Oui, je sais bien, l'Assistance Publique la recueille. Savez-vous quand?
Trois jours avant son accouchement. Et savez-vous quand on la met
dehors? Le huitime jour si elle n'a pas de fivre. Elle ne peut pas
marcher? Qu'elle se couche! Il y a des bancs dans les avenues.

Maintenant, mettons les choses au mieux. Elle gurit  la belle toile;
par miracle son enfant ne meurt pas, et par miracle aussi, elle trouve
un moyen d'existence, dans l'extrme faiblesse o elle est. Ce mtier
lui permettra-t-il de transporter du matin au soir un bb  la mamelle?
Presque jamais. Que fera l'tat de cet enfant? A Paris, la mre peut se
prsenter aux Enfants Assists; si elle n'a pas dix mois de sjour on la
mettra simplement  la porte en lui promettant un pied de terre au
cimetire de Bagneux ds que son petit sera mort de faim; si elle a dix
mois de sjour, on examinera sa demande: il y a une chance pour qu'on
l'admette, quatre ou cinq pour qu'on la repousse, et dans ces derniers
cas, c'est toujours Bagneux qui reste l'unique assistance.

Mais en province, dans une population qui comprend les onze douzimes
des Franais, le soin d'assister les femmes en couches est presque
partout laiss  l'initiative des voisines, qui s'en dlivrent bien
souvent quand elles peuvent donner pour prtexte que l'accouche n'est
pas marie. Elle est malheureuse, mais c'est une gourgandine,
puisqu'elle a un enfant, et les commres ajoutent: C'est bien fait!
Elle n'avait qu' se mieux conduire!

Se mieux conduire, vous l'entendez bien, c'est toujours vivre strile.

       *       *       *       *       *

On me rpond: Non. C'est se marier. Vraiment? Dites donc cela aux
innombrables filles qui n'ont jamais trouv de mari! Voil qui parat
tout simple: se marier. Mariez-vous, c'est votre affaire. Mais les
laides, les pauvres, les filles de condamns, toutes celles dont
personne ne demande la main, et qui trouveraient peut-tre encore une
heure d'amour, mais non pas une vie d'affection, pourquoi les
condamnez-vous, vous l'tat, a cette strilit dont vous souffrez le
premier? Pourquoi, le jour o elles conoivent, ne les protgez-vous
contre aucune avanie, aucun renvoi, aucune misre? Elles avaient rv le
mariage; on ne le leur a pas accord; elles vous donnent des fils quand
mme et le jour o elles sollicitent une modeste place dans un bureau de
poste, vous les refusez sans examen?

On me dit encore: Nous donnons des privilges au mariage, dans
l'intrt mme de la natalit, parce que la famille organise est le
milieu le plus favorable aux naissances nombreuses. C'est une erreur
absolue. Le chiffre des naissances est en raison directe du degr de
promiscuit: trs faible dans les mnages bourgeois, trs lev dans les
quartiers pauvres, et considrable chez les vagabonds. Loin de favoriser
la conception des femmes, le mariage n'est souvent qu'une cole mutuelle
de strilit volontaire. Mais j'admets que cette cole soit en mme
temps une occasion quotidienne d'heureuses mprises, ft-ce au besoin
par l'adultre furtif qui nous donne une bonne part des naissances
lgitimes. J'admets aussi qu'on puisse trouver d'autres raisons sociales
de conseiller l'union rgulire, bien que, sur ce point mme, il y ait
beaucoup  dire.--Vous souhaitez, que les jeunes gens se marient?

Pourquoi faites-vous tout ce qu'il faut pour qu'ils ne se marient pas?

Avant d'tablir un impt sur le clibat, on pourrait commencer par
supprimer l'impt sur le mariage: tous les frais d'actes, de timbre,
d'enregistrement et de lgalisation qui prcdent l'union civile.
Dclarer que le pays a un intrt capital  multiplier ses familles, et
d'abord refuser d'unir tous les malheureux qui ne peuvent pas payer, ce
n'est peut-tre pas trs intelligent. Le total des frais est peu lev,
sans doute, mais il n'y a pas de petites dpenses pour les bourses
vides. Trente francs verss  l'tat, cela ait cent pains de moins sur
la planche: trois mois de nourriture, pour beaucoup. Comment s'tonner
que le peuple s'abstienne?

Et non seulement ces actes sont coteux, mais leur nombre est si grand,
les dmarches indispensables  leur runion sont si compliques et si
diverses qu'on ne peut songer  possder la liasse complte avant six
semaines de patients efforts. L'tat rclame en effet:

Les deux actes de naissance des futurs poux, ou,  leur dfaut, des
actes de notorit dresss devant le juge de paix et homologus par le
tribunal du lieu o sera clbr le mariage. S'ils sont ns 
l'tranger: une double lgalisation par les autorits du pays et par le
ministre des affaires trangres; la traduction de la pice par un
traducteur jur; le timbre du bureau d'enregistrement de
l'arrondissement.--Deux certificats tablissant le temps du dernier
domicile des futurs poux.--La lgalisation de ces deux pices par le
commissaire de police de chaque quartier.--Les consentements notaris
des quatre parents s'ils sont absents.--Les deux enregistrements de ces
deux consentements.--Si les parents n'existent plus, leurs actes de
dcs, ceux des aeuls dcds, et les consentements des aeuls
survivants qui donnent lieu aux mmes formalits d'enregistrement.--Le
livret militaire du futur poux.--Le certificat de contrat dlivr par
le notaire.--Enfin (et je ne compte pas la permission de l'autorit
militaire si le fianc fait partie l'arme, ni s'il est veuf l'acte de
dcs de sa premire femme, ni, s'il est divorc, la copie de la
transcription du jugement qui a prononc le divorce), enfin, un dlai de
onze jours au moins et parfois de dix-sept jours pour les publications,
et le certificat de non-opposition dlivr par la mairie qui n'est pas
celle du mariage!

Quand on pense que l'intrt de l'tat est de voir les mariages se
multiplier, on se demande ce que l'administration pourrait inventer de
plus si elle prfrait qu'on ne se marit point.

Parmi les dispositions qui prcdent, certaines brillent par une
absurdit remarquable. Entre autres, celle qui concerne le livret
militaire. J'entends bien qu'on espre ainsi aider  la recherche des
insoumis; mais on serait naf d'escompter, n'est-ce pas, leur
dnonciation personnelle. En demandant un livret  ceux qui n'en ont
point, on les met dans l'alternative, ou de rester clibataires, ou
d'aller fonder une famille  l'tranger. Dans l'un et l'autre cas l'tat
se prive d'un foyer; il est sa propre victime, et loin de retrouver un
soldat, il perd par-dessus le march toute une escouade de marmots.

Certaines pices ont pour but d'tablir l'identit des fiancs et de
prvenir par l les bigamies ventuelles, comme si la menace des travaux
forcs qui punissent encore chez nous cette varit rare de l'adultre,
ne suffisait pas  faire rflchir les maris trop ambitieux. Toutes ces
protections naissent d'un bon sentiment; on pourrait peut-tre ne pas
les rendre obligatoires, admettre que dans la plupart des cas elles sont
parfaitement inutiles[25], qu'elles peuvent tre inefficaces, et que
d'ailleurs la bigamie est un crime moins grave que jadis depuis que le
divorce a fait du mariage civil un engagement transitoire o l'erreur
est prvue et toujours rparable.

Enfin la Loi, opposant avec une insistance maniaque des obstacles
toujours nouveaux  des maternits possibles, interdit pendant un laps
de temps considrable les mariages les plus jeunes, les plus sains, les
plus fconds si le consentement paternel fait dfaut  l'un des fiancs.

Ainsi nous avons, dans les campagnes du Midi et dans toutes les
populations urbaines du Nord, des jeunes filles qui deviennent nubiles 
l'ge de douze ou treize ans et qui ne peuvent  dix-huit ans fonder une
famille o il leur semble bon, si leur pre prtend avoir ses raisons de
leur interdire le mariage. Personne n'a le droit de discuter les motifs
de l'opposition. Le pre invoque des raisons d'argent: c'est fort bien.
Il se croit d'une meilleure famille que celle du prtendant: il n'y a
rien  dire. Il prfre garder sa fille malgr elle, sans autres raisons
 l'appui: c'est encore parfait. La jeune fille, si elle est amoureuse,
peut choisir ce qu'elle aime le mieux, ou de s'enfuir ou de se suicider.
Trs souvent elle fait l'un ou l'autre. Et ici, comme tout  l'heure, je
ne distingue pas trs bien l'intrt de l'tat.

Mieux encore: le jeune homme n'est libre qu' vingt-cinq ans. Nous
touchons aux limites de l'absurde. On estime qu' vingt-deux ans, un
homme est assez mr pour porter les galons de lieutenant. On lui confie
quatre-vingt-quinze hommes avec la permission de les envoyer--sans le
consentement de son pre--se faire massacrer. Et sans ce mme
consentement on ne lui confie pas une femme qui l'aime assez pour le
suivre? Il peut fonder une maison de commerce, une usine, une socit,
une colonie, mais non une famille? Il peut tre mdecin, professeur,
architecte, chef de mission ou diplomate, mais on lui interdit d'tre
mari si tel est le caprice de ses ascendants?

       *       *       *       *       *

Il est trop clair que les lois en vigueur n'ont pas t conues
spcialement pour favoriser la croissance de la natalit publique. On ne
saurait s'en tonner. Ceux qui les ont codifies au commencement de ce
sicle n'avaient pas les mmes raisons que nous de regarder l'avenir
avec apprhension. En outre, l'organisation de la famille franaise
s'est acheve sous l'influence du droit canon et du droit romain qui
revtaient hier encore un aspect d'ternit et qui nous surprennent
aujourd'hui par l'imminence de leur dclin.

L'avenir est  ceux qui savent le prdire. Se rformer, c'est se
conformer  l'volution irrsistible et lente des socits en marche
vers le but inconnu. Au milieu du sicle dernier, on traitait de
songe-creux et de lunatiques ceux qui prtendaient aplanir les
hirarchies traditionnelles et renverser mme la personne du Roi.
Cependant la jeune Amrique n'a pas eu besoin d'un chef hrditaire pour
dpasser en quelques annes vingt nations vieilles de quinze sicles.
Ainsi peut-tre on reconnatra bientt que la famille elle-mme, telle
qu'elle est ordonne aujourd'hui n'est pas la base intangible qu'on ne
puisse allger sans que tout s'croule sur elle. On admettra qu'une
nation vit par le nombre de ses nationaux plutt que par l'quilibre de
ses coutumes: c'est une ppinire, ce n'est pas un difice. On saura
qu'il vaut mieux pour elle crer des fils btards que de mourir strile.
On proclamera que nul, pas mme l'tat, pas mme un pre, n'a le droit
de sparer deux tres jeunes et sains lorsqu'ils ont exprim la volont
de s'unir.

Si j'ose prvoir (et souhaiter) les mesures qu'on adoptera un jour dans
cet esprit de justice et de libert fconde, j'imagine qu'elles sont
contenues dans les propositions du programme suivant:

I.--Combattre par l'enseignement moral l'opinion abominable qui
reprsente la maternit comme pouvant tre, dans une circonstance
quelconque, une faute contre l'honneur, un tat illgitime et infamant.

II.--Garantir pendant le temps de la grossesse et trois mois aprs
l'accouchement les ouvrires et les servantes  gages contre toute
possibilit de renvoi,  moins de faits dlictueux ou criminels dment
constats.

III.--Dcrter que le certificat de bonne vie et moeurs, dans le sens
o l'on entend gnralement cette expression, ne pourra tre en aucun
cas exig  ct de l'extrait du casier judiciaire qui est dclar
suffisant.

IV.--Crer, sur toute l'tendue du territoire, des Nourriceries
d'Enfants Assists o l'on recueillera jusqu' la deuxime anne tout
enfant nouveau-n qui, par l'indigence de sa mre, se trouverait en
danger de mort.

V.--Accorder les droits du mariage  tout couple qui exprimera librement
la volont de s'unir devant l'officier d'tat civil, sans frais, sans
dlai, sans production de pices, et sans aucune soumission au
consentement d'un tiers.

     24 novembre 1900.




II

HISTOIRE D'UN FIANC


Clibataires, le Snat vous menace d'un impt gal au quinzime du
principal de vos contributions. C'est--dire qu'un ouvrier qui verse
trente francs par an  la recette de son quartier, sans compter les
centimes additionnels, devra dsormais donner quarante sous de plus, si
la loi est vote.--Bien.

Votre voisin nourrit et habille six enfants. Vous, vous payerez deux
francs par an le droit de vous nourrir tout seul. Le Snat appelle cela
galiser les charges et conseiller le mariage aux citoyens franais.
Je ne discute pas.

Lisez maintenant ce qu'il en a cot  l'un de vos camarades pour avoir
voulu se marier dans notre doux pays.

L'histoire est typique; elle est complte; et, par-dessus le march,
elle est vraie. Il ne lui manque rien pour servir d'exemple.

       *       *       *       *       *

Au mois de juin dernier, M. D..., ouvrier mcanicien, ancien
sous-officier d'artillerie, rencontra Mme X..., qui accepta de
devenir sa femme.--Il avait trente ans; c'est un ge o l'on est, je
crois, majeur. D'ailleurs ses parents l'approuvaient. Quant  la jeune
femme elle tait orpheline et divorce, c'est--dire civilement aussi
libre que possible. Rarement un projet de mariage se prsente dans des
conditions aussi favorables.

M. D... runit les papiers ncessaires, prit son acte de naissance dans
son tiroir, son certificat de rsidence chez sa concierge, il courut
chez le commissaire de police pour obtenir la lgalisation de cette
dernire pice, il se procura, mais  grands frais, les actes de dcs
des parents de sa fiance; les fit dment enregistrer, enfin, n'oubliant
pas mme son livret militaire, il se prsenta, sr de lui,  la mairie
de l'arrondissement.

       *       *       *       *       *

Monsieur, fit l'employ, votre acte de naissante est prim. Depuis la
loi de 1897, aucun acte de l'tat civil ne doit avoir plus de trois mois
de date. Faites-en faire un autre, et payez.

--Mais... l'tat me demande quel jour je suis n. Je le lui dis. Je ne
peux pas le lui dire plus clairement une seconde fois. Le nouvel acte
que je vous apporterai sera identique au premier, puisqu'ils seront tous
les deux copis sur la mme page du mme registre....

--Monsieur, la loi est la loi. Faites une ptition  la Chambre si vous
n'tes pas content.

L'ouvrier se retire docilement. Rentr chez lui, il crit au maire de
son village natal, fait queue  la poste le lendemain matin pendant
vingt minutes pour expdier un mandat de 2 fr. 55, rogne son dner comme
son djeuner, et attend la rponse du maire.

       *       *       *       *       *

Deux jours plus tard, coup de thtre. Un vnement imprvu, une lettre,
un cri de joie: ses parents sont devenus riches. Et alors, d'une heure 
l'autre, ces mmes parents qui trouvaient Mme X... charmante tant
qu'ils taient pauvres, s'opposent brusquement  son entre dans la
famille. Un billet de loterie a fait le miracle. Ils n'ont rien  lui
reprocher que d'tre reste, ce qu'ils taient, mais c'est assez pour
qu'ils la refusent, comme une honteuse msalliance. Supplications du
fils, discussions, arguments, scnes violentes, rien n'y fait. Il a
donn sa promesse: cela n'a aucune importance. Il aime: cela n'est pas
srieux. Elle aime aussi: on s'en moque bien.

Le hros de cette histoire, un brave homme dcidment, n'hsita pas. Non
seulement il n'alla point chercher ailleurs la belle dot que son pre
voulait lui faire toucher, mais il renona mme  l'hritage promis: il
fit les sommations.

Savez-vous ce qu'il en cote  un malheureux ouvrier pour faire tablir,
qu'il est majeur  trente ans, et qu'il a le droit de se marier o il
aime? Soixante-quinze francs.

M. D... puisa ce jour-l ses dernires conomies, mais il paya. Il y
eut d'abord un mois de luttes, puis un mois de formalits. Sur ces
entrefaites, une convocation  passer vingt-huit jours sous l'uniforme
vint encore retarder le mariage.

Lorsqu'il fut de retour  Paris, notre mcanicien se crut sauv. Enfin
tous ses actes taient en rgle, les sommations avaient touch: la voie
tait libre, en un mot.

Il se rendit  la mairie avec sa liasse de papiers et exprima timidement
le dsir de voir les publications affiches le dimanche suivant.

Monsieur, rpondit l'employ avec un gracieux sourire, si vous tiez
venu il y a huit jours, c'et t parfait; mais ces pices sont du mois
de juin, nous voici le 7 octobre, tous vos actes sont prims.

--Comment, une seconde fois?

--Une seconde fois. Veuillez faire refaire tous les actes, ceux de
naissance comme ceux de dcs, tous les certificats et toutes les
lgalisations. Inutile d'ajouter que les formalits d'enregistrement
sont redevenues ncessaires comme en juin dernier.

--Et il faut tout payer encore?

--Bien entendu.

Pour la troisime fois, l'ouvrier fit les quinze dmarches et paya les
quinze additions. Je me demande comment il s'en est tir; mais le
lgislateur ne se le demande pas, soyez-en srs. Partout o il se
prsentait, on le saluait comme une vieille connaissance. C'est encore
vous? Enchant de vous revoir. Entrez donc. Il n'avait plus que des
amis dans tous les greffes et dans tous les bureaux de Paris, et quand
il s'en allait on lui disait: A bientt!

       *       *       *       *       *

Un ple jour de novembre, ce Juif-Errant de l'tat-civil, qui n'avait
plus mme en poche les cinq sous d'Ahasvrus, remonta lentement
l'escalier de la mairie o il avait toutes ses habitudes, et en entrant
dans le bureau des mariages, il demanda d'une voix rsigne dsormais 
tout:

Voici mes papiers. Cette fois-ci, pourquoi ne sont-ils pas en rgle?

--Mais il me semble qu'ils le sont.

--Ce n'est pas possible.

--Si fait. Nous allons procder aux publications. Vous pousez donc
mademoiselle...

--Non: Madame... Elle est divorce.

--Alors il manque une pice, en effet: la copie de la transcription de
l'acte qui a prononc le divorce. Courez au greffe du tribunal civil et
rapportez-moi cela.

--Ah! je vous le disais bien soupira le malheureux.

Une heure aprs, il tait au greffe, o on lui rpondait qu'on serait
enchant de copier pour lui la pice dont il avait besoin, et que cela
coterait une vtille: cent quatre-vingt-dix francs avec quelques
centimes.

       *       *       *       *       *

Cent quatre-vingt-dix francs! mais o voulez-vous que je les prenne!

C'tait le dernier coup.

Tout mariage devenait matriellement inaccessible.

       *       *       *       *       *

Le sympathique ouvrier qui m'crit cette longue histoire, si triste et
si burlesque  la fois, comme il le dit lui-mme, termine sa lettre
par ces mots:

     Il n'y a qu'une solution possible pour moi. Je mettrai dix francs
     par mois de ct. Au bout de dix neuf mois, je pourrai peut-tre
     enfin me marier. Mais  ce moment-l tous mes actes seront prims
     pour la quatrime fois, et alors je recommencerai ma promenade dans
     les greffes, bien heureux si l'impt projet ne vient pas me
     frapper dans l'intervalle comme clibataire endurci.

Vraiment (et beaucoup de lecteurs sans doute devinent la phrase) je
trouve que M. D... est bien patient envers des lois aussi vexatoires que
les ntres.

Si j'ai un conseil  lui donner, c'est de garder cette somme norme--190
francs--pour la layette de son premier enfant qui en aura bien besoin,
le pauvre petit. Depuis six mois, on refuse de marier cet homme et cette
femme: qu'ils n'insistent pas. On les a ruins: qu'ils arrtent les
frais. Et s'ils tiennent absolument  porter un nom identique, j'offre
de leur faire faire,  mon compte; chez un graveur, deux cents billets
de part ainsi conus:

Madame X... et Monsieur D... ont l'honneur de vous informer qu' partir
du 25 dcembre 1900, ils se considreront comme maris.

Tous les honntes gens du quartier, j'en rponds, leur donneront raison.

La moralit de cette anecdote s'inscrit logiquement  sa suite. M. Piot,
par son projet d'impt, espre tablir entre le clibat et le mariage un
parallle avantageux pour la vie conjugale. Nous allons faire pour lui
la comparaison.

D'une part, voici M. A..., contribuable, tax  30 francs. Il est
clibataire; il n'a chez lui ni femme, ni matresse, ni enfants. Qu'au
dehors il soit chaste ou frquente les filles, cela n'importe point:
dans les deux cas, il est infcond.

Pour prix de cette infcondit, M. Piot lui demande DEUX FRANCS.

Voici d'autre part M. D..., le hros des aventures qui prcdent. Je le
suppose lui aussi tax  30 francs. Il a voulu se marier selon le voeu
de l'tat, et voici que l'tat lui demande avant de le lui
permettre[26]:

    Frais d'actes, correspondance et courses
      (environ)                              60 fr. 00
    Trois nouvelles sries des mmes frais
      par suite de premptions              180 fr. 00
    Sommations respectueuses                 75 fr. 00
    Copie de la transcription d'un jugement
      de divorce                            190 fr. 00
                                            ----------
                     Total                  505 fr. 00

Et le comble, c'est qu'on lui rclamera quand mme 2 francs d'impt par
an si sa femme est strile malgr elle!

Ajoutez  cela les frais de la noce, puis toutes les dpenses de
logement, de vtements et de nourriture que ncessitera son nouveau
foyer, et dites de quel ct descend la balance que M. Piot tient
suspendue  son doigt snatorial.

La nature a donn des charges crasantes aux familles nombreuses, et
l'tat vient encore accabler ceux qui flchissent dj dans
l'apprhension des misres futures.

Majorit tardive, opposition des parents, refus d'autoriser venant de
l'administration ou des suprieurs militaires, nombre des dmarches,
importance des frais, longs dlais, premption des pices,--quoi encore?
les lois et les rglements amoncellent leurs barricades sur toutes les
routes qui mnent  l'union civile. La forteresse du mariage est une
place qu'il faut emporter contre tous. Avant d'obtenir la permission
d'tre utile  son pays en fondant une famille de plus, il faut
satisfaire un Code surann, un fisc aux cent bouches, une famille
goste, avare ou haineuse, une hirarchie de suprieurs tracassiers ou
malveillants.

Combien succombent dans cette lutte, qui ne se marieront plus jamais,
aprs avoir pass  ct du bonheur! Dans l'amas des lettres que j'ai
reues  l'appui de mon premier article, je trouve l'histoire d'un jeune
homme qui entendit ce mot d'un pre: Une femme en vaut bien une autre!
Ah! vous croyez cela, vieillards! le jour o vous brisez la vie de votre
enfant, vous croyez qu'il se gurira, qu'il pardonnera, qu'il oubliera,
et que vous russirez plus tard  jeter dans son lit une dinde grasse,
avec un portefeuille d'actions! Combien en pourrais-je citer qui sont
morts sans avoir voulu se laisser consoler ainsi!

Mais l'tat ne s'en inquite point. L'tat rgne. Mme sur les questions
qui le regardent le moins, il entend faire accepter non ses avis, mais
ses ordres. Jusque dans la ruelle du lit, il faut qu'il exerce ou
dlgue son autorit strilisante. Souveraine est sa morale nuptiale, et
peu lui importe de savoir sur quelle routine il l'tablit. pousez une
actrice, dcore ou non, Paris trouvera cela tout naturel; on en a
d'illustres et de charmants exemples; mais si vous tes receveur des
contributions dans un trou d'Auvergne ou de Savoie, n'esprez pas
obtenir de votre chef de service qu'il vous laisse pouser Agns ni
Chimne. L'administration en est reste l-dessus aux ides du
dix-septime sicle. Il faut se soumettre ou se dmettre, rester
clibataire ou perdre son emploi. Pour beaucoup d'hommes, c'est le choix
forc entre le dsespoir et la misre.

Par contre, quand le suprieur accorde son consentement, comme s'il
prtendait lui donner l'aurole de l'infaillibilit papale, tout doit
courber le front devant sa parole sainte. Voyez ce qui s'est pass 
Melun. Un officier demande  pouser une femme divorce; si son chef
avait rdig un rapport dfavorable, on aurait contraint le malheureux 
donner sa dmission,  briser sa carrire, plutt que de lui laisser
prendre la femme de son choix. Mais le hasard veut que le rapport ne
conclue pas au rejet de la demande, et, du jour au lendemain, il faut
que toutes les maisons s'ouvrent. Les femmes des officiers sont en
service command quand elles font des parties de tennis sur la pelouse
de leur jardin.

Pour les seconds mariages comme pour les premiers, l'tat ne semble
proccup que d'interdire l'union partout o il le peut. Il trouve bon
que les maris prennent des dispositions testamentaires en vue de
dshriter leurs femmes le jour de leurs secondes noces. Bien plus: il
donne l'exemple, en privant de tout secours si elles se remarient, les
veuves qui obtiennent un bureau de tabac. Il dfend  la femme adultre
d'pouser jamais son complice, c'est--dire de fonder enfin une famille
fconde et saine, avec le seul homme qu'elle aime, avec le pre de ses
enfants.

Ceci expos sommairement et d'ailleurs connu de tout le monde, nous
pouvons donc rpondre  l'tat qu'il est mal venu  reporter ses propres
fautes sur la conscience des citoyens. En frappant d'un petit impt les
clibataires gs de plus de trente ans, le Parlement voterait une loi
drisoire et inefficace que certains trouvent mme injuste, mais qui se
condamne assez par son impuissance, pour qu'on ne l'accable pas d'autres
arguments.

Je ne suis ici qu'un porte-parole. Croyez que je ne plaide pas pour ma
cause, puisque je n'ai pas encore trente ans et que je ne suis plus
clibataire; mais si mon insistance est dsintresse, elle n'en sera
que plus ardente, et plus libre.

       *       *       *       *       *

Les familles sont trop peu nombreuses. Comment les multiplier?

       *       *       *       *       *

Le Snat rpond:--En perscutant les gens qui ne veulent pas se marier.

Et il n'entend pas les milliers de voix jeunes qui lui ont cri de
toutes parts:

--En nous accordant le mariage,  nous qui ne demandons que cela!

9 dcembre 1900.




III

PLAIDOYER POUR ROMO ET JULIETTE


En France, nous sommes traditionnels. Nous avons le respect, non des
choses tablies, mais de la forme originelle sous laquelle ces choses
demeurent  travers les sicles. C'est l'extrieur des institutions, et
non leur essence, qui possde chez nous le privilge de l'inviolabilit.

--Qu'est-ce que le mariage? l'union d'un homme et d'une femme sous
serment.--Ajoutez-y les crmonies civiles ou religieuses qu'il vous
plaira: tout le reste n'est qu'ornement et accessoire. L'glise mme se
dfend de marier au propre sens du terme: elle bnit  l'avance le
mariage futur des fiancs, celui qui se consommera dans la chambre
nuptiale. Si l'on peut tablir plus tard que la rencontre n'a pas eu
lieu, que le mariage n'a pas t physiologiquement consomm, l'glise
constate la nullit de l'union qu'elle avait prpare sans prtendre la
conclure, moins prsomptueuse en cela que l'tat-civil. Et, pour que
cette union soit qualifie de nuptiale, il ne faut, devant le maire
comme devant l'autel, qu'un serment.--Eh bien, nous trouvons, en France,
toute naturelle la rupture de cette foi jure. L'adultre est
sympathique, cela est assez connu pour qu'il soit inutile d'apporter l
une dmonstration. Tout Paris pour le jeune amant, a les yeux de la
femme marie. Mettez-les tous les deux en scne, et une salle de deux
mille personnes, de tout ge et de toute classe, applaudira, n'en doutez
point.

Mais:

Devant le mme public et dans le mme thtre, introduisez un
confrencier qui propose de porter atteinte au mariage, non plus dans ce
qu'il a de sacr, d'universel et de ncessaire, mais dans ce qu'il offre
de variable selon le temps et de particulier selon les nations,--l'ge
requis, les formalits, le consentement paternel,--aussitt on
interpellera, l'orateur, on l'accusera de toucher  l'institution de la
famille et de compromettre par l l'quilibre de la socit.

       *       *       *       *       *

Voil donc une opinion reue: sympathiser avec l'adultre, ce n'est pas
toucher  l'institution de la famille, mais vanter, par exemple, les
droits du mariage  vingt ans sans le consentement des anctres, c'est
toucher... etc.

Et l'importance de cette expression se dduit du principe connu: la
socit repose sur la famille.

Soit. Admettons ce dernier axiome pour juger de la thse tout entire.
Les thoriciens ne s'entendent point sur les caractres de la famille
idale; mais tout le monde est d'accord sur la valeur relative des
socits, puisque le concours des peuples se poursuit au grand jour,
depuis le commencement de l'Histoire. Les socits saines, comme les
individus sains, se reconnaissent  leur survivance et  leur
dveloppement. Si donc, et je le veux bien, la socit repose sur la
famille, on peut juger par vidence que la famille la mieux organise
est celle qui a permis le dveloppement de la socit la plus prospre.

Celle-l, tout le monde la peut nommer. Britannique ou amricaine, la
race anglo-saxonne possde le monde depuis cent cinquante ans; nulle
part nous ne pourrons trouver un aussi parfait exemple d'une socit 
succs; nulle part il ne sera donc plus intressant d'tudier
l'organisation de la famille et son recrutement par le mariage,
considr comme institution fondamentale de la socit.

Si, du premier coup d'oeil, nous constatons que les Anglais et les
Amricains accordent  la crmonie nuptiale toute les facilits que nos
lois lui dnient, il faudra bien en conclure que notre Code civil a t
limit par des prcautions vaines, puisque les codes voisins, plus
libres, ont permis en mme temps une croissance nationale et une
activit universelle que nous n'avons pu dpasser.

Or, aux tats-Unis et en cosse, les liberts du mariage sont telles
qu'on ne pourrait les rver plus grandes. Un homme et une femme
changent leur serment devant un tmoin, quel que soit ce tmoin, et la
loi les regarde comme maris.

Selon la volont des parties, le mariage est lac ou religieux, civil ou
familial, clandestin ou public: il est toujours valable. Il est toujours
lgitime.

Aucune pice n'est exige. Aucune preuve crite du mariage ne le sera
plus tard. La parole du tmoin suffit; et, si ce tmoin est mort, la
parole des poux.

D'ailleurs, toutes les garanties civiles peuvent tre donnes aux
conjoints, mais seulement sur leur demande et dans la limite de leurs
dsirs.

Un mariage secret, immdiat, gratuit et sans entraves,--le mariage de
Romo et de Juliette,--est considr comme inattaquable, d'dimbourg 
San-Francisco, et on ne nous dit pas que la solidit du lien familial en
soit compromise, ni qu'Aberdeen croupisse dans l'anarchie, ni que
l'abomination de la dsolation soit l'tat moral de Louisville
(Kentucky).

Un peu moins librale que l'cosse et la plupart des tats-Unis,
l'Angleterre a donn, vers 1836, quelques formes obligatoires  l'union
lgale, mais avec quelle rserve encore, et quelle largeur de vues.

A quatorze ans, un petit Anglais peut pouser sa meilleure amie, qui en
a douze. La loi n'y voit aucun inconvnient, et si les pres de ces
enfants croient devoir protester, ne croyez pas qu'il leur suffise de
prononcer un simple _veto_, comme en France. On leur demande leurs
motifs; on les interroge, au besoin, devant les tribunaux, o les
enfants ont le droit d'attaquer le refus mal justifi qui les spare.
Ceci se passe tous les jours  Londres,  Melbourne,  Bombay et 
Liverpool, cits qui ne paraissent pas encore en dcadence, et o le
sentiment filial est aussi dvelopp, dit-on, qu' Montmartre ou  La
Villette. La loi anglaise n'a jamais pens que ce ft porter atteinte 
aucune institution que de discuter la volont d'un pre le jour o son
fils veut,  son tour, fonder une _famille nouvelle_.

       *       *       *       *       *

Car c'est l le noeud de la question.

Quel est le parangon de la famille franaise?--La famille antique...
runion de familles groupes sous la main d'un Aeul.

Et la famille antique n'est plus.

Nous ne sommes plus au temps o la descendance d'un homme s'abritait
tout entire sous les peaux de bouc de la tente, assemble autour du
foyer, protge par son Chef, son Matre, son Pre.

Alors, en effet, et justement! le matre de la tente avait le droit de
dire: J'admets chez moi cette femme et non cette autre. Je gouverne
ceux que je dfends.--Ce qu'un tel tat social devait engendrer 
l'poque moderne, on le voit aujourd'hui par le spectacle des socits
nomades de l'Asie ou des pays maures qui sont tombes, une  une, sous
la main des peuples libres. De mme qu'au sommet de l'chelle nous
avions trouv les liberts nuptiales, de mme, au dernier point de la
dcadence, nous trouvons la puissance paternelle  son comble: et cela
n'est pas moins frappant.

Aujourd'hui, la famille se dsagrge ds la naissance. Dans les milieux
bourgeois, l'enfant vit jusqu' sept ans avec ses bonnes, jusqu' seize
ans avec ses pions et, ensuite, avec... qui vous savez. De quel droit
ceux qui l'ont exil d'abord dans la lingerie, puis emprisonn dans
l'atroce internat, avec la menace des maisons de correction, s'il
rsiste, de quel droit viendraient-ils, ensuite, non pas mme discuter,
mais briser d'un seul geste l'inclination de cet enfant, devenu homme,
lorsqu'elle se manifeste si naturelle, si tendre, et vraiment si morale
au sens vulgaire du mot? O est le foyer patriarcal, la tente et le
piquet, le troupeau commun? L'un habite Montluon et l'autre Paris, si
ce n'est Tananarive. Comment l'intrt de l'an prtend-il balancer
celui du plus jeune, celui de l'homme qui engage sa propre existence et
peut, seul, dcider de la valeur de son choix? Si le fils se marie
sottement, le pre en rougira; d'accord; mais le fils se sentira bien
autrement atteint si le pre, veuf, se remarie avec une femme indigne,
et la loi ne lui donne nul recours[27]. D'ailleurs, demande-t-on au pre
de juger les projets de son fils? En aucune faon. Le silence suffit. Ce
silence tient lieu de raisons. Ce silence vaut un arrt. Cette
abstention est un vote.

       *       *       *       *       *

Eh bien, peut-tre est-ce beaucoup avancer dans le sens de l'indulgence
et de l'affection humaines, mais j'imagine que d'excellents pres, aussi
bien parmi ceux qui cdent que parmi ceux qui s'opposent, ne seraient
pas fchs de s'abstenir, purement et simplement, dans certains cas
matrimoniaux. En exigeant leur consentement public et solennel, on les
charge d'une responsabilit qui n'est pas toujours accepte de bonne
grce. On les oblige  laisser de leur assentiment une preuve crite et
formelle qui est bien souvent gnante, et pour des raisons qui ne
touchent point aux questions d'honneur. Certains Capulets aimeraient
assez leur fille pour consentir  sa joie, s'il ne fallait ensuite
avouer  tout Vrone qu'ils ont fait alliance avec la famille ennemie.
La question qui leur est pose n'est pas:--Autorisez-vous votre fille 
se marier selon son got?--mais, aux yeux de tout le monde,
celle-ci:--Vous, Monsieur A..., dput bonapartiste, prenez-vous pour
gendre M. B..., fils d'un prfet du 4 Septembre?--Tel qui rpondrait
oui  la premire question rpondra non  la seconde, et la loi qui la
pose lui dicte son refus.

       *       *       *       *       *

En 1792, le jurisconsulte Muraire, qui mourut plus tard premier
prsident de cassation, crivait:

     Les droits du pre ont leurs limites... Disons-le, messieurs, trop
     souvent les pres ne consultent que l'ambition dans le
     consentement qu'ils donnent au mariage de leurs enfants ou dans
     l'empchement qu'ils y mettent. Si vous voulez que les mariages
     soient heureux, laissez la libert des choix. Ainsi, en facilitant
     les mariages, vous les multiplierez, et vous ferez le bien de la
     socit. En livrant l'homme plus tt  lui-mme, vous hterez les
     progrs de sa raison.

Depuis un sicle, et davantage, ces paroles ne sont pas entendues. Il
faut, je le crois, dsesprer de les voir jamais obies. On continuera,
en France,  conclure les mariages  peu prs selon la mode de quelques
peuplades ngres: par voie d'achat entre deux familles. La volont des
jeunes amants restera chose ngligeable, et impuissante contre celle
d'autrui. Des milliers de couples charmants, en qui la nature avait mis
ses affinits mystrieuses, n'oseront jamais joindre leur lvres
par-dessus la barrire des lois. Que de larmes! Que de sanglots  venir!
Et chaque anne, rgulirement, l'an prochain comme l'an dernier,
quatre ou cinq cents jeunes filles de France se jetteront dans
l'inconnu, la corde au cou, le poison  la bouche ou les bras vers la
rivire, pour avoir entendu, un soir, le:

Non! tu ne l'pouseras pas.

18 dcembre 1900.




UNE RFORME DANGEREUSE


Pour faire plaisir  quelques-uns de ses subordonns, le ministre de
l'Instruction publique avait institu l'anne dernire une Commission
charge d'examiner comment et dans quelle mesure l'orthographe pourrait
tre simplifie.

Cette Commission vient d'achever ses travaux. Son prsident rapporteur,
M. Paul Meyer, soumet un projet qui a l'ambition de mtamorphoser 20 000
mots franais et qui les rend pour la plupart mconnaissables.

Dans ses grandes lignes, la proposition ramne de huit sicles en
arrire l'orthographe de notre langue et revient aux principes du moyen
ge le plus archaque.--C'est l'esprit du projet.--Je ne discuterai pas
ses dix-sept articles mot  mot. Le rapport a t publi, et bien que
l'importance du bouleversement soit partout dissimule sous des
artifices, elle ne saurait chapper  personne.

crire KEUR pour _choeur_, FAZE pour _phase_, JME pour _gemme_, LE
AN UT pour _elle en eut_ et ainsi de suite pour 20 000 mots du
dictionnaire, ce n'est pas rformer, c'est crer de toutes pices une
orthographe aussi barbare que celle de la _Chanson de Roland_, et
destine  tre, comme elle, lettre morte pour les soixante millions
d'hommes qui ont appris notre langue moderne en France ou 
l'tranger.--Or, c'est ici que je voudrais appeler l'attention du
lecteur; il n'y a pas de rforme plus facile a raliser que la rforme
de l'orthographe; c'est la plus agrable  un ministre parce que c'est
la seule qui ne risque pas de soulever un incident  la commission du
budget; et nanmoins il n'y en a gure qui puissent avoir de plus
dsastreuses consquences pour notre mouvement intellectuel, et pour
notre influence extrieure. La raison en est simple.

       *       *       *       *       *

A qui n'est-il pas arriv de prendre dans sa bibliothque un Montaigne
ou un Amyot, d'en montrer une page  un ami (ingnieur, architecte,
officier... qui sait? littrateur peut-tre) et de voir aussitt un
mouvement de recul, une main qui se lve, un visage qui s'carte: Non.
C'est de l'ancienne orthographe. Je n'y comprends rien. Ds
aujourd'hui, le seizime sicle n'est plus connu que des curieux. La
langue a peu chang depuis Mathurin Rgnier; mais la masse du public ne
sait plus traduire _Iay ueu_ en _J'ai vu_. Une rforme de
l'orthographe  creus ce foss entre nos pres et nous.

Pourtant, auprs de la rforme artificielle et totale que mdite M. Paul
Meyer, les lentes transformations naturelles, qui ont volu depuis
trois sicles ne sont que jeux de petits enfants. Si d'un trait de
plume nous changeons, comme on le propose, l'_s_ en _z_, le _g_ en _j_,
le _ph_ en _f_, le _ch_ en _k_, l'_x_ en _s_, etc.;--si, sous prtexte
de simplicit, nous supprimons la moiti des lettres qui forment les
mots les plus anciens et les plus usuels de la langue, nous obtiendrons
une langue nouvelle en apparence, une sorte d'idiome factice, moins
logique et plus difficile que l'esperanto. Il faudra choisir entre le
franais nouveau et le franais d'aujourd'hui. Le peuple n'aura pas le
temps d'apprendre  lire les deux. Les trangers encore bien moins.

Ds lors, les gnrations de 1925, les hommes qui auront appris  crire
exclusivement avec la nouvelle orthographe pourront choisir entre deux
solutions:--ou bien ils apprendront tout  la fois l'orthographe de M.
Meyer et la ntre;--dans ce cas, je ne vois pas comment la rforme
projete simplifierait les tudes;--ou bien ils se trouveront aussi
dpayss, aussi compltement impuissants devant un livre de 1904 que
nous le sommes nous-mmes devant une chanson de geste. L'espce
d'effarement que nous prouvons devant le mot _faze_ crit par M. Meyer,
notre mot _phase_ le leur donnera en sens inverse, c'est l'vidence
mme.

Et alors l'immense patrimoine de science et d'rudition amass par les
deux derniers sicles et lgu par eux  celui-ci, les millions et les
millions de livres franais qui reprsentent l'effort national jusqu'
l'heure actuelle et qui ont en puissance l'nergie pensante de la
gnration future, ces livres qui sont toute la fortune de l'instruction
publique et le capital intellectuel de la France, nous les verrons
bientt interdits virtuellement  la jeunesse entire ou rservs 
quelques chartistes qui joueront le rle d'interprtes entre nous et nos
petits-neveux.

M. Meyer ne mesure pas lui-mme les consquences de la rforme qu'il
soumet et cela est assez naturel: toutes les orthographes lui sont
familires; son mtier est de dchiffrer. C'est pour cela qu'il a t
cr, comme disent les bonnes gens, et mis au monde. Lire la mme phrase
crite de deux faons, c'est un jeu pour lui; mais c'est une tche, pour
le commun des hommes, et comme nul n'accepte de lire en pelant, comme
les deux tiers d'une lecture se passent  parcourir les pages inutiles
pour arriver tout droit  la page ncessaire, l'obstacle de _notre_
orthographe sera invincible pour ceux qui n'auront appris que la
nouvelle et on ne le franchira pas. Je le rpte, le trsor de nos
bibliothques publiques, tel qu'il est aujourd'hui amass, perdra toute
valeur pour la nation. Nos livres _ne seront plus des instruments de
travail_.

On rimprimera, dit-on? Mais c'est une rverie. On ne rimprimera pas la
millime partie de ce qui est ncessaire  un travailleur. Quel que soit
le champ de l'activit individuelle, quelle que soit notre profession,
elle suppose toute une catgorie d'ouvrages fondamentaux, de Dalloz,
impossibles  remettre sous presse et qu'il est indispensable de
connatre sous peine de rester plus mdiocre. Si l'on ne peut plus les
lire, ces ouvrages de fonds, il faudra bien se contenter des
compilations htives que l'on fabriquera commercialement pour la
circonstance et qui auront  peu prs la valeur de manuels  l'usage des
classes. La science franaise n'y rsistera pas.

L'influence franaise non plus. Notre gloire  l'tranger est faite de
notre pass. Montesquieu y tient plus de place que tous les auteurs
vivants runis. Si nous adoptons une orthographe radicalement diffrente
de la sienne au point d'tre mconnaissable, laquelle enseignera-t-on
dans les lyces allemands? Je crois bien qu'il faut rpondre: aucune.
Les hommes qui dirigent l'enseignement  l'tranger voient dans l'tude
du franais un double avantage: une littrature ancienne utile 
connatre, une langue moderne utile  parler. Le jour o ils seront
forcs de faire choix entre l'une et l'autre, ils trouveront facilement
ailleurs en Europe cette double qualit que nous aurons perdue  leurs
yeux. Nulle part, est-il besoin de le dire, on n'enseignera les deux
orthographes, celle de Voltaire et celle de M. Meyer. Ce jour-l, ce
sera la fin de notre expansion intellectuelle.

Et pourquoi risque-t-on une si grosse partie? dans quel but? quel est le
dessein des initiateurs?

La rponse est crite en tte du rapport: Direction de l'Enseignement
primaire.

Si la Commission ne craint pas de jeter ce trouble irrparable dans les
dveloppements de la pense franaise, c'est pour qu'en rentrant chez
lui, aprs avoir conduit son cole au certificat d'tudes, l'instituteur
puisse s'crier: Tous mes lves ont fait leur dicte sans faute! Il
n'y a pas d'autre motif srieux. C'est afin d'amliorer l'orthographe
des coliers qu'on se propose de rendre inintelligible pour eux tout ce
qui a t imprim jusqu' notre poque.--Mais supprimez donc la dicte
de ces bambins! Oui protesterait? Nous? certainement non. Eux?--Les
instituteurs restent seuls  conserver aujourd'hui la superstition de la
dicte correcte. Cette question de l'orthographe les hante, et avec eux,
les universitaires. Puisque d'un accord gnral on reconnat qu'elle
fait perdre aux petits coliers un temps qui pourrait tre mieux
employ,  d'autres tudes, supprimez la dicte des examens primaires.
La rforme aura contre elle quelques maniaques, mais la France entire
l'approuvera.

       *       *       *       *       *

On invoque une deuxime raison: avec une orthographe simplifie, notre
langue serait plus facilement apprise par les trangers. Je viens de
dire comment les trangers ne l'apprendraient plus du tout, si facile
qu'elle ft. Terminons: il faut rpondre  cet argument, non par une
thorie, mais par un exemple.--L'orthographe la plus simple et la plus
logique du monde, est celle de l'italien. La plus complique, la plus
irrgulire, la plus contraire  toutes les lois de ce qu'on pourrait
appeler la phontique internationale de l'Europe, n'est-ce pas celle de
l'anglais?

Or, l'anglais, sans changer une lettre  son orthographe classique, est
parl aujourd'hui par 180 000 000 d'hommes, dont 150 000 000 gagns
depuis un sicle. L'italien n'est parl nulle part en dehors de la
Mditerrane, et l mme il perd du terrain; il en perd en gypte, il en
perd dans le Levant, il en perd en Provence. Jadis compris par tous les
lettrs de France, l'italien nous est devenu inutile. Et  quoi lui sert
la simplicit de son orthographe, si personne ne prend plus la peine de
l'apprendre?

       *       *       *       *       *

La rforme soutenue par M. Meyer a t accueillie par un _tolle_ chez
les crivains. Je ne puis reproduire ici les noms de tous les
littrateurs qui ont voulu signer le manifeste de protestation et je
m'honore d'avoir t le premier  signaler dans la presse ce vritable
pril franais.

Notre science est faite de tout un pass qui s'lve jusqu' nous et qui
nous soutient par la masse norme de ses travaux. C'est le sol sur
lequel vivra la France future. Deux sicles communiquent ensemble par le
Livre. Aucune raison ne peut justifier la rupture de cette communication
vitale. C'est l qu'est le danger, et c'est l le terrain sur lequel il
faut se placer pour rsister  la dangereuse rforme que je ne sais
quelle coterie d'instituteurs et de palographes nous propose.

1904.




LA VILLE PLUS BELLE QUE LE MONUMENT


Si l'informe Campanile qui vient de tomber en poussire n'avait jamais
exist dans le flamboyant dcor vnitien et si un malheureux architecte
et propos de btir cette chemine quadrangulaire entre la place
Saint-Marc et la Piazzetta, nous aurions en entendu de beaux cris chez
les amis de la vieille cit rouge: C'est un crime! une infamie! c'est
un sacrilge artistique! on dfigure Venise! on crase San-Marco! on
crase le Palais des Doges!... Et alors nous comprendrions les clameurs
comme les grincements de dents. Rarement un difice plus laid fut lev
sur une place publique. Il tait mal conu, mal construit, mal plac. Il
avait trop peu de base et trop de couronnement. Il tait surmont d'un
ange en forme de cigogne qui ne symbolisait rien dans la ville du Lion.
Il haussait au hasard sa masse aveugle et sche, avec une disproportion
dplorable par rapport aux monuments d'alentour. Enfin, il tait
quelconque, dans une ville o rien n'est indiffrent. Dsormais, il
n'existe plus, et l'on parle dj de le rdifier.

Pourquoi?

       *       *       *       *       *

Rappelez-vous tout ce qui apparat comme  jamais inoubliable dans la
brume o se confondent les souvenirs de voyage.

Est-ce tel monument romain, telle glise picarde ou telle mosque
d'Orient? Allons donc! c'est une rue verte, un carrefour imprvu, un
dtour de canal entre deux murs casss, une collaboration de la nature
et de l'homme, o la nature, peu  peu, envahit et enveloppe la pierre.
C'est encore une voie antique et surpeuple, irrgulire, biscornue,
multicolore, retentissante, un ruisseau de vie dont les hautes berges se
sont amonceles sous l'effort d'une race, une rue aussi belle qu'un tre
vivant, une rue qui n'est pas la fille d'un architecte, mais l'oeuvre
d'une population.

Il y a dans certaines villes jusqu'ici prserves, il y a de ces rues
extraordinaires, remarquables tantt par leur fourmillement et tantt
par leur silence, car la varit des villes est infinie. Remparts
dserts, ruelles vives de faubourgs, ombres de cathdrales, impasses
bleues, quais penchants, c'est de vous que nous revient sans cesse la
rminiscence triste et tendre qui trane devant nos yeux clos les
admirations passes.

Votre beaut est si complte, et naturellement ne que le monument est
oblig de se conformer  elle et qu'il lui doit la plus large part de
l'motion latente qui palpite dans ses marbres. Le monument n'est beau
qu'autant qu'il participe  la vie qui l'entoure ou  la nature qui le
soutient. La lagune fait le Palais des Doges, l'Acropole fait le
Parthnon; la lumire fait toute l'Italie, je dirais presque tout le
monde antique. Entre l'oblisque de Paris et son frre rest  Louxor,
il n'y a plus ressemblance aucune, et c'est miracle que le ntre ait su
prendre une beaut nouvelle en abandonnant sur la terre gyptienne tout
ce qui lui donnait signification et grandeur.

Ainsi, l'esthtique d'un palais dpend de ce qu'on pourrait appeler
l'me de la ville. Vous vous rappelez quelles protestations ont surgi
rcemment  Paris lorsque l'on a cru (peut-tre  tort) que certain
projet de pont menaait la vue de la Cit. Ce n'tait pas que les
ptitionnaires fussent mus d'admiration devant les lignes du
Pont-Neuf; ce n'tait pas non plus que les maisons de la place Dauphine
eussent les caractres des chefs-d'oeuvre; mais la Cit est le coeur
de Paris; il n'en reste  peu prs rien que cette pointe occidentale;
tout ce qui tait notre berceau a t jet bas depuis cinquante ans;
Notre-Dame, entre l'Htel-Dieu et la caserne, a presque l'apparence
d'une glise moderne construite en faux style gothique, depuis qu'on a
lagu autour d'elle la futaie de vieilles maisons qui lui donnait la
vie. Quelques artistes ont voulu sauver le peu qui demeurait encore du
Paris spontan, personnel et survivant.

Eh bien! ce trsor des villes, le quartier antique ou moderne o elles
ont pouss selon leur destin ou selon leur gnie voil ce que les guides
n'indiquent point et ce que les touristes n'ont pas tous le loisir de
chercher eux-mmes. On pousse le voyageur vers un but unique: le
monument, toujours le monument. Peu importe aux Joanne et aux Baedeker
que telle glise soit  sa place ou qu'elle semble dpayse: il suffit
qu'elle soit monumentale pour qu'on vous y conduise de force. Peu leur
importe que tel quartier populaire et jardinier soit pour le passant qui
le traverse un paradis d'motions neuves, de surprises, presque d'amour:
s'il n'a point d'architecture, personne ne daignera vous l'indiquer du
doigt. C'est ainsi qu'on entend un voyage artistique au dbut de notre
jeune sicle.

Nous possdons ici mme, en plein Paris, un hameau  peu prs inconnu
malgr son nom illustre, et qui est la Butte. Les guides, si vous les
consultez, vous mneront au Sacr-Coeur avec les explications que
comporte une pareille visite. Ils vous diront aussi qu'une maison, place
du Tertre, reut une plaque commmorative. Ils vous diront aussi qu'on
appelle Montmartre dans la conversation courante un boulevard
extrieur sem de cafs chantants. Mais ne comptez pas qu'ils vous
dvoilent ce qui est l'me de Montmartre; ils ne vous diront point qu'au
sommet de la Butte,  l'cart de tout ce qu'ils vous montrent, il y a un
trs petit village, dessin par trois rues: la rue de l'Abreuvoir, la
rue des Saules, la rue Girardon. L-haut, c'est la pleine campagne:
jardins, murs dcrpits, sentiers, silences, cris d'oiseaux. Ni
trottoirs, ni pavs. Jamais une voiture. A peine un passant.
Quelquefois, un chat qui saute par-dessus l'herbe. Et si l'on s'avance
jusqu' la limite de ce hameau perdu sur sa colline dserte, on
dcouvre,  ses pieds, un nuage de brume grise ou bleue, un ocan de
villes entr'aperues qui, depuis les villas de Colombes jusqu' la
hauteur de Nogent-sur-Marne, nourrissent et emprisonnent quatre millions
d'hommes.

Ceci est unique au monde.

Maintenant, vous pouvez construire l, ou dmolir pierre  pierre tous
les difices qu'il vous plaira, remplacer la vieille glise par le
Sacr-Coeur, le Sacr-Coeur par une Madeleine ou une Tour Eiffel,
cela est indiffrent aux artistes. Montmartre est un hameau vert,
assig par quarante centaines de mille tres humains. Il est  lui seul
toute la paix des champs, dominant la bataille des villes. Nul autre
patelin n'est situ de la sorte, comme une le des airs, au-dessus d'une
tempte, et nulle part ailleurs le calme et les prs, nulle part la
solitude n'ont, par opposition, cette suprme valeur. Ceci demeurera pur
tant que la rue des Saules restera intacte. Le jour o elle sera envahie
par les maisons de rapport, ce jour-l Montmartre disparatra, quels que
soient d'ailleurs ses monuments publics si chers aux Baedekers et 
leurs lecteurs.

       *       *       *       *       *

Or, entre toutes les villes qui obtinrent sur le globe ce don
exceptionnel, la personnalit, Venise est peut-tre la plus doue, la
plus singulire. Elle est extra-terrestre. Elle est la seule
incomparable. On l'a dite  la fois la Cit des Eaux, la Cit du
Silence, la Cit du Rouge. Rien de ce qui lui appartient ne pourrait
tre ailleurs la richesse d'une autre. Elle possde, inutilement, l'une
des merveilles de l'art humain: l'intrieur de Saint-Marc; et elle est
elle-mme tellement merveilleuse que Saint-Marc se fond dans son
glorieux ensemble au point qu'on arrive  douter s'il orne sa beaut ou
s'il lui doit la sienne. Venise plane comme le grand oiseau dessin par
le pote, entre deux ocans. La gamme de couleurs o elle est baigne
est d'une somptuosit que l'on ne peut dcrire. Depuis le rouge et l'or
jusqu'au violet cleste, toutes les teintes frappent ses murailles avec
une largeur et une puret splendides. C'tait la seule excuse du
Campanile tomb, de recueillir parfois,  cent mtres au-dessus du
niveau des eaux, certaines nuances flottantes dans l'air suprieur...
Mais quelle monstrueuse et barbare construction il dressait l, au coin
de ces deux places dlicates! Comme il chargeait de sa masse indue la
muraille rouge du palais oriental et les cinq coupoles rondes de la
mosque chrtienne! Comme il tait inutile, encombrant et inesthtique!
On va le rdifier... Pourquoi?

Parce que le Campanile possde le privilge universellement reconnu aux
seuls monuments historiques; parce que ni loi ni opinion ne dfendent
contre la pioche des dmolisseurs ni la rue vnrable ni le jardin
nouveau; parce que les municipalits s'imaginent prserver le caractre
de leurs villes en laissant subsister quelques tours vtustes, sans
comprendre que l'me des cits ne perche pas sur les girouettes, mais
palpite au sein des rues.

Venise aura le sort d'Alger, le sort de Santa-Lucia: on dmolira maison
par maison tout ce qui fit sa beaut antique. On a dj troubl les
eaux du Grand Canal avec les roues violentes des bateaux  vapeur. Un
jour, par mesure sanitaire, on comblera tous les canaux. Il y passera
des tramways de banlieue, c'est--dire des trains de cinq voitures. C'en
sera fait pour toujours de tes trois beauts, Cit des Eaux, Cit du
Rouge, Cit des Soirs Silencieux; mais les ineffables, touristes ne
songeront pas  en gmir pourvu qu'entre la place Saint-Marc et la
Piazzetta de Venise se dresse un Campanile tout neuf: doublement
abominable.

19 juillet 1902.




LA STATUE DE LA VRIT


Une intressante polmique est engage depuis trois mois entre
chercheurs et curieux sur un mystre bien singulier de la morale
artistique. Voici l'origine de la discussion:

La _Diane_ de Houdon, l'une des statues les plus classiques de l'cole
franaise, aurait t refuse au Salon de 1777.--A quel propos? Houdon
tait Prix de Rome, membre de l'Acadmie: en son temps comme du ntre
ces titres-l suffisaient, semble-t-il,  dispenser les sculpteurs de
l'examen pralable.

Sans doute. Aussi n'est-ce point  des raisons esthtiques que nous
voyons attribuer le refus, mais  des raisons morales.--Voil qui est
encore plus extraordinaire. La _Diane_ de Houdon est nue, mais si
dcente! L'enseignement des Beaux-Arts l'a toujours propose comme le
modle typique de la nudit chaste. Cette figure est par excellence la
statue de la Puret. A force d'tre vierge, elle est froide. Que peut-on
bien lui reprocher, au nom de la pudeur mme dont elle est le symbole?

Presque rien, mais quelque chose. La _Diane_ de Houdon fut carte du
Salon parce que l'acadmicien qui l'avait faite si pure s'tait cru
permis en un point... une certaine libert de dtail, comme dit si
bien Lady Dilke[28] en rapportant cette anecdote.

La hardiesse de l'innovation pouvanta. Les moeurs du dix-huitime
sicle et le censeur qui parlait pour elles, opposrent le respect du
marbre aux dplorables exemples de sa petite soeur la terre cuite. On
refusa le chef-d'oeuvre.

Et aprs le scandale, savez-vous qui l'acheta, cette statue
inexpressible? L'histoire est assez bonne vraiment et sa morale obtient
une moralit.--La _Diane_ fut achete par une femme. Mieux que par une
femme, dirait M. Rostand: par une impratrice. Mieux que par une
impratrice, et dit Voltaire: par Catherine II.

Le marbre original de Houdon est aujourd'hui expos  Saint-Ptrsbourg,
au muse de l'Ermitage. Quant  nous, et par la faute d'une irrparable
pruderie, il faut nous, contenter de possder au Louvre un mauvais
moulage on bronze d'une oeuvre perdue pour toujours. Encore le moulage
n'est-il pas exact, car avant de passer la _Diane_ au pltre; une main
pudibonde nivela, par l'introduction d'un peu de cire, le dtail le
plus fminin. Dsormais, la pauvre Olympienne porte un maillot comme un
modle de carte postale illustre. L'effet est littralement monstrueux,
et j'emploie ce mot dans le sens de tratologique. Le cas relve du
scalpel. Mais les visiteurs du Louvre ne semblent pas s'en tonner
autrement et j'en connais qui, plus volontiers, blmeraient une
reprsentation moins trangre  la nature.

       *       *       *       *       *

Pourquoi ce qui n'a jamais choqu les habitants de Ptersbourg
choquerait-il les habitants de Paris?. La question a t pose en ces
termes par un des collaborateurs de l'_Intermdiaire_.

Pourquoi surtout,--je voudrais largir la discussion--pourquoi l'usage
a-t-il prvalu de reprsenter l'homme tel qu'il est, et la femme telle
qu'elle n'est pas?

L'usage est bien inconsquent. Nous vivons parmi des ducateurs qui
regardent la diffrence des sexes comme un redoutable mystre dont la
jeunesse ne doit pas tre informe. En fait, les jeunes filles
l'ignorent quelquefois; les collgiens jamais. Logiquement, on pourrait
donc mener une classe de rhtorique devant la _Diane_ de l'Ermitage sans
que les lves en fussent plus savants;--et, par contre, il faudrait
enfouir dans les souterrains du Louvre les nudits masculines qui
dcorent les jardins publics sous l'oeil curieux des colires.

Est-ce que ce ne serait pas le bon sens?

Vous vous proccupez surtout de garantir l'ingnuit des jeunes
personnes--et vous postez  la porte du Luxembourg, o les mres sont
forces de passer pour mener leurs filles au jeu, un jeune homme nu
comme un ver et complet comme un amant.

Tout au contraire vous tes certains que vos fils sont informs et vous
ne permettez mme pas que dans le Salon de sculpture (c'est--dire dans
un lieu clos o vous tes parfaitement libres de ne pas conduire vos
enfants) les artistes exposent des Vnus vraisemblables,--lesquelles
d'ailleurs n'apprendraient rien, ni  vos fils parce qu'ils savent, ni 
vos filles, et pour cause.

C'est le comble de l'illogisme et de l'extravagance.

       *       *       *       *       *

A une coutume si singulire, on a cherch des antcdents qui
l'expliquassent.

Car il s'agit d'une tradition, cela est bien entendu. Si l'art venait de
natre, nous adopterions sur ce point un principe conforme  l'idologie
de la vie contemporaine, et nettement oppos au prcdent.

Cette tradition, certains ont cru pouvoir en fixer l'origine chez les
Grecs, de qui notre art descend et s'inspire. Rares, il est vrai, sont
les Aphrodites sexues: cela tient d'abord  ce que les Grecs
reprsentaient volontiers la desse dans une attitude naturellement
chaste, qui dissimulait la difficult par un certain recul et une
inclinaison; mais il s'en faut que la rgle ait t gnrale, comme le
croyait Quatremre de Quincy, et qu'une Aphrodite au corps droit soit
toujours incompltement femme. Jamais les Athniens n'ont lgifr sur
cette question. Les Lacdmoniens eux-mmes se permettaient d'tre
exacts: on conserve au muse de Sparte, dans la salle de gauche, prs de
la porte, une figure de grandeur naturelle qui en est un bel
exemple[29]. Ailleurs, une statue de premier ordre et de la meilleure
poque grecque, dont nous possdons--la une excellente rplique
alexandrine femme nue vulgairement appele la _Vnus de
l'Esquilin_--suffirait de nos jours  disculper Houdon. Sa vrit
anatomique est exacte.

Et combien de statues analogues ont t brises au marteau par le
vandalisme chrtien! Si les Vnus pudiques taient dcapites, que ne
faisait-on pas des autres! Celles de ces dernires qui nous sont
parvenues sont presque toutes archaques parce que la terre de l'oubli
les recouvrait dj et les protgeait  l'poque o les Polyeuctes
massacraient les desses jusque sur les autels. Les vases et les
statuettes de terre que nous retrouvons dans les tombes invioles nous
laissent un meilleur tmoignage, plus fidle et plus complet, de ce que
permit l'art grec depuis son origine jusqu' son dclin.

Non, la loi dont nous parlons ne s'est pas impose en Grce. Elle
n'appartient pas davantage aux deux autres grands pays qui pourraient
partager avec elle l'honneur d'avoir cr une esthtique humaine, et qui
se rapprochent  travers les ges par la perfection de leur got: je
veux dire l'gypte et le Japon. A Memphis comme  Kioto, nul n'a jamais
eu la pense de mutiler une femme nue avec l'audace de nos
contemporains.

De mme, les primitifs de toutes les coles europennes ignoraient cette
altration, que leur public n'et pas comprise. On sculptait des _ves_
naturelles aux portails des cathdrales. Sainte Marie l'gyptienne tait
peinte sans dtours sur les plus vieux vitraux des glises de Paris et
sur les miniatures pieuses des livres d'heures, en regard d'une prire
ou d'un vangile. Les cuivres du moyen ge, les bois anciens, les
ivoires, puis, au XVIe sicle, les faences dcores, les estampes de
toutes sortes et de tous pays, certaines statuettes et peintures
tmoignent de la mme libert[30]. La Renaissance allemande, loin de
ragir, pose cette tolrance en principe. Drer l'applique dans son
enseignement[31]. Son ami, Peter Vischer, sculpte une _Vnus_ qui est
toujours expose en Allemagne, et qui devance de deux sicles
l'innovation de Houdon. Nous exposons nous-mmes au Louvre une
_Pandore_, une _Maternit_ qui appartiennent  la mme cole, et qui,
pour tre sexues, ne sont nullement licencieuses.

Un art entre tous gardait le privilge de la sincrit dans le dtail
des figures nues: la gravure. On peut affirmer que depuis l'invention de
l'estampe jusqu'au XIXe sicle la majorit des graveurs fut hostile 
toute suppression. Le chef-d'oeuvre de l'invention dcorative sous le
rgne de Fontainebleau, le _Livre de la Conqueste de la Toison d'Or_,
par Ren Boyvin et Lonard Thiry, pourrait illustrer le sujet  toutes
ses pages, s'il en tait besoin. Encore, en 1609 et en 1617, lorsqu'il
s'agit d'lever  la posie franaise un monument dfinitif, en publiant
les oeuvres compltes de Ronsard, le graveur du frontispice, Lonard
Gautier, burine sous le buste du pote une grande Naade debout, dont
l'exacte nudit ne sera couverte que plus tard, par une retouche dont il
faut retenir la date: 1623. C'est la date du Procs des
Satyriques.--Pendant deux sicles, les graveurs vont protester contre
une rigueur nouvelle qui trouble videmment leurs traditions
particulires. Certains vendront sous le manteau leurs estampes nues,
plutt que de les altrer. D'autres tireront pour eux et pour leurs amis
un tat dcouvert de chaque planche, un tat avant la draperie, selon
la coutume du XVIIIe sicle. Mais la rigueur ne se relcha point, et
elle n'a pas encore disparu aprs deux cent quatre-vingts ans. 1623
est une date de dmarcation trs nette entre la libert du nu fminin et
sa contrainte.

       *       *       *       *       *

Il est donc bien tabli que jusqu'au rgne de Louis XIII il a t licite
en France de peindre l'homme et la femme avec une gale exactitude; et
que depuis cette poque la reprsentation de l'un des deux sexes est
interdite, tandis que celle du second demeure autorise.--De raison 
cet arbitraire, on n'en donne pas, il n'en existe aucune. C'est ainsi,
voil tout.

D'ailleurs, on se garde bien de crer au Louvre un muse secret pour les
Baigneuses de la Galerie d'Apollon, pour les terres cuites grecques de
la premire salle, ou pour les ivoires de la collection Sauvageot. Tout
est libre, hors l'art moderne. Ce qu'on permet  Peter Vischer, on
l'interdirait  Rodin. Le dernier muse important que l'on ait ouvert 
Paris, celui de M. Guimet, a dcor ses grandes surfaces murales avec
des copies de peintures gyptiennes, o les femmes ne portent point le
maillot couleur de chair que nos peintres sont toujours contraints de
leur donner; il expose dans ses vitrines certaines desses
grco-orientales qui ralisent  l'extrme la vrit physique de la
femme; le public ne proteste pas.--Ds lors, au nom de quels arguments
dfendrait-il  un imitateur les liberts de ses modles officiels?
Pourquoi ces deux poids et ces deux mesures? Pourquoi exposer ce que
l'on condamne, condamner ce que l'on expose, offrir enfin le mme objet
d'art en exemple si l'artiste est mort, en excration s'il est vivant?

Une pareille antinomie ne s'explique ni ne se dfend. On finira bien par
le reconnatre. Les ides du public franais, qui dj commencent 
voluer sur plusieurs questions artistiques, achveront de se laisser
convaincre. Publier la nudit de l'homme, et expurger celle de la femme,
c'est simplement obir  deux traditions aveugles, irraisonnes,
contradictoires, et dont nous ne savons mme plus dterminer le dessein.
Nos sculpteurs adopteront un principe moral uniforme, et comme l'esprit
parisien ne permettra jamais qu'on affuble d'un caleon le Gnie de la
Bastille ou l'Apollon de l'Opra, il est superflu d'noncer plus
clairement laquelle des deux thories finira par prvaloir.




LA CENSURE


La Censure vient d'tre atteinte par un vote de la Chambre.

Elle durait depuis si longtemps qu'on pouvait la croire immortelle comme
M. Wallon. C'est une des singularits de notre esprit que plus les
hommes et les choses vivent et plus nous les croyons solides pour
l'avenir. A l'annonce de la nouvelle, on a pu voir dans le public un
mouvement gnral de surprise.

Dire que cette surprise a t mlancolique ce serait farder la vrit.
Il est des institutions qui exhalent l'antipathie comme un parfum
naturel. La Censure n'tait pas aime. Un ne la dit encore que malade;
mais quel que soit le respect d  son grand ge, on espre bien qu'elle
va trpasser.

       *       *       *       *       *

Nous ne la regretterons pas, pour une premire raison: c'est qu'elle
tait inutile.

Tous les carts de langage ou de sujet qu'elle avait mission d'empcher
sont, en effet, punis par les lois, et parfois mme avec une svrit
extrme. Outrage aux moeurs, outrage envers les souverains trangers,
diffamations envers les particuliers ou les membres du gouvernement:
tous ces dlits correspondent  des articles du Code pnal et des lois
usuelles; leurs auteurs sont passibles de prison et d'amende; ils
peuvent tre condamns  des dommages-intrts sans limite: c'est--dire
que sans le concours de MM. les censeurs, un directeur de thtre, un
dramaturge et une troupe d'acteurs peuvent tre, au gr du tribunal,
dshonors ou ruins.--N'est-ce pas suffisant?

Un second motif pour lequel la Censure ne sera pas pleure, c'est
qu'elle s'exerait d'une faon qu'on s'accorde  juger extraordinaire.

Ses rigueurs frappaient de prfrence les grands thtres, ceux dont le
public se compose d'hommes indiffrents et blass, que l'action
dramatique n'meut gure et qui n'coutent pas toujours ce que l'auteur
voudrait leur faire entendre.

Ses indulgences couvraient de leur protection les revues et les chansons
des cafs-concerts, qui s'adressent prcisment au spectateur dont l'me
est la plus nave et la plus mallable. C'est ainsi que la Censure
comprenait sa mission morale et politique.

Prenez dans votre bibliothque une des pices imprimes depuis vingt ans
avec les passages supprims et comparez ce qu'on interdit aux bons
auteurs avec ce qu'on permet aux pires. Lisez ces phrases entre
guillemets, juges dangereuses pour la morale publique et rappelez dans
votre souvenir les scatologies que vous avez entendu chanter ailleurs,
dment vises par la Censure et protges par la polic. On corrige les
meilleurs; mais qu'un chansonnier prsente un jeu de mots platement
obscne, sans got, sans esprit, et surtout sans littrature, la
bienveillance du censeur lui est assure. On protge les trangers
contre les pices  thse qui attaqueraient leurs pays, mais une basse
injure  l'adresse d'une nation amie passe comme un simple sourire sous
les yeux du correcteur.

Il y a deux ans, j'entrais par hasard dans un tablissement des
Champs-lyses. Les journaux du soir annonaient l'interdiction d'une
pice qui aurait pu veiller les susceptibilits d'un pays voisin. Je
levai les yeux vers la scne, elle tait couverte de drapeaux et
d'uniformes trangers. On jouait une revue militaire bafouant une srie
d'alliances que la presse nous avait promises quelques semaines
auparavant. Un officier russe, un officier italien, un officier
espagnol, tous trois en grand costume, et suivis de leurs couleurs,
venaient chanter sur les planches les couplets les plus outrageants pour
leurs pays. C'tait en t: les trangers emplissaient la salle et,
entre Franais, nous nous demandions pourquoi la Censure avait reu le
droit d'interdire les tragdies de M. de Bornier, si les questions de
convenances internationales taient  ce point ignores d'elle.

Ici, les censeurs n'avaient pas seulement laiss faire, ils taient
protecteurs et complices, puisque, d'aprs la loi, ils signaient le
manuscrit. Cette signature tant une sauvegarde pour la direction du
thtre, celle-ci n'avait pas hsit  monter la pice. Il est probable
qu'elle y aurait regard  deux fois, si, aprs l'abolition de la
Censure, l'auteur avait expos la maison  un procs diplomatique.

Mais comment toutes les complaisances des lecteurs officiels ne
seraient-elles pas acquises aux thtres bouffes? Les censeurs eux-mmes
crivent pour les petites scnes qu'ils sont appels  morigner.

L'un d'eux (il est toujours en fonctions) est l'auteur d'une petite
pice qu'il a intitule: _la Noce  Mzidon_... Charmante qualit
d'esprit!... Et voici un spcimen de son talent potique. Je puis bien
citer ce couplet puisqu'il a t lu un jour en pleine Chambre des
Dputs[32]:

    L'Amour, c'est un rysiple,
    Quand a dmange il faut s'gratter.
    C'est com' le chien de Jean d' Nivelle
    Qui se sauv' quand on veut l'app'ler.
    a vous fait l'effet d'un clystre,
    a fait du mal et puis du bien.
    Pour s'en gurir, y a rien  faire,
    a vous tient bien quand a vous tient.
    Oh! oui! l'amour est un clystre.

Voil.--C'est l'auteur de ces vers qui est charg d'expurger Edmond de
Goncourt et de surveiller Paul Hervieu lequel ne saurait faire jouer une
pice sans la soumettre au pralable  ce juge.

Le couplet que je viens de copier a reu le visa de la Censure. Parbleu!
Anastasie avait eu pour lui toutes les indulgences d'Oronte. Cette
posie tait signe d'elle.--Et ds lors, comment les sympathies de la
vieille dame n'iraient-elles pas tout droit  ses confrres les plus
proches, ou, pour mieux dire,  ses matres?

Rformer cela? Changer les hommes? Il est inutile d'y songer. Ceux-l
valent leurs prdcesseurs et vaudraient leurs remplaants. On perdrait
son temps  vouloir rformer une institution qui est traditionnellement
incomptente et malfaisante. La Censure royale a combattu Molire,
Racine, Sedaine et Beaumarchais. La Rvolution interdit _Horace_,
_Andromaque_, _Phdre_, _Macbeth_, _Henri VIII_ et brle la partition de
_Richard Coeur de Lion_, suspecte de royalisme. Ds la Renaissance
romantique on arrte _Marion Delorme_, _le Roi s'amuse_ et mme
_Hernani_ dont l'interdiction n'est leve que sur un ordre formel du
roi. On perscute _le Chevalier de Maison-Rouge_, _les Effronts_, _les
Lionnes pauvres_, _Diane de Lys_ et _la Dame aux Camlias_. Depuis moins
d'un sicle la Censure s'est battue contre Victor Hugo, Dumas pre,
Dumas fils, mile Augier, Ponsard (Ponsard lui-mme!) Legouv, Balzac,
Droulde, Erckmann-Chatrian, Meilhac et Halvy, Jules Claretie,
Victorien Sardou, Paul Adam, Edmond Haraucourt;--Voil ceux contre qui
la censure fait usage des armes qu'on lui a donnes.

Depuis son origine jusqu' l'heure actuelle, son histoire n'est qu'une
lutte acharne contre les meilleurs de nos crivains. Parmi ceux que je
viens de citer, tous les morts ont dj leur statue. Ils sont vengs,
dira-t-on? Il est bien temps! Que savons-nous si les tracasseries, si
les perscutions qui les arrtrent n'ont pas touff dans leur cerveau
l'ide du chef-d'oeuvre qui tait en eux et qu'ils ont renonc 
crire devant la certitude du _veto_? Que savons-nous si cette espce de
tideur que nous reprochons aujourd'hui  Ponsard, Augier ou Scribe,
n'est pas due pour une part  l'influence strilisante qu'exera la
contrainte officielle sur leurs esprits? Qui nous dira le drame
prodigieux que Victor Hugo aurait pu crire en 1855, s'il n'avait t
pour longtemps excommuni de la scne franaise?

Ceci est inexplicable: vers le milieu du sicle, notre littrature,
livresque, est  son apoge; elle est faible au thtre. Pourquoi?

       *       *       *       *       *

Il y a eu prs de nous une cole dramatique trangre, qui fut illustre
et qui a cess de l'tre. L'exemple que donne son histoire vaut mieux
que toutes les thories, car son dveloppement a procd par rvolutions
brusques et sa monte comme sa chute sont nettement dtermines par des
causes trs bien connues.

Sous le rgne d'lisabeth, le thtre anglais tait libre, en fait. Il
dut sa grandeur  cette libert. Shakespeare nat au milieu d'un
mouvement dramatique considrable, qui n'a pas d'gal chez les peuples
contemporains et qui ne semble pas avoir t dpass, mme par nous.
Libre, ce thtre l'est de toutes faons: les pices de Beaumont et
Fletcher, de Marlowe, Massinger, Webster ont une franchise de langage
qui n'offusque pas alors le public, mais dont nos censeurs actuels
seraient horrifis. Leurs auteurs les concevaient ainsi. On leur laissa
la bride sur le cou. La gloire littraire de leur pays grandit dans
cette indpendance qui est la bonne terre des crivains.

Aprs une raction puritaine qui dura peu, la Restauration anglaise
rendit aux auteurs dramatiques la libert. Une nouvelle cole naquit,
presque aussi remarquable que son ane, possdant mme certaines
qualits de finesse et d'esprit que la prcdente n'avait pas au mme
degr, et cette fois poussant  l'extrme les hardiesses de parole et de
situation. Congreve et Wycherley ne pourraient tre jous  notre poque
sur aucune scne parisienne, mais on connat assez le rang lev qu'ils
occupent dans leur littrature nationale.

Tel tait l'clat de la scne britannique, lorsqu'un brave homme, un
honnte protestant nomm Jeremy Collier, publia une simple brochure sur
l'immoralit des spectacles, une _Courte Vue_, comme il l'intitulait
lui-mme sans ironie. Son intention tait excellente: il ne voulait pas
loigner, mais rformer les dramaturges, et remplacer les bonnes pices
licencieuses par des pices morales non moins bonnes.

Il tua le thtre anglais.

L'effet de la brochure fut immense. Toutes les liberts de la scne
disparurent, et avec elles le talent des auteurs. Ceux-ci renoncrent
bientt  la lutte, cessrent d'crire, et pour la grande cole
thtrale qui depuis cent cinquante ans faisait l'orgueil de Londres, ce
fut la mort sans autre phrase.--Elle ne devait jamais renatre.

       *       *       *       *       *

Nous n'en sommes pas l. Nanmoins l'exemple vaut qu'on le mdite un
instant.

Une cole dramatique n'est vraiment grande que si elle a devant elle la
libre expansion. L'expurger, c'est l'appauvrir. La gouverner, mme de
loin, c'est encore nuire  sa beaut.

Que la Censure meure donc du coup qu'elle a reu. Puisse le thtre
prouver  son tour le bienfait des liberts plus larges dont la
littrature ressent l'heureux effet depuis un quart de sicle. Et qui
pourrait se plaindre de voir certains auteurs hausser le ton de leur
dialogue? Personne n'est forc d'aller les entendre. Si l'on y va, c'est
qu'on le veut bien. Le lendemain du jour o la Censure serait abolie,
une scission diviserait tout naturellement les scnes parisiennes. Les
unes prendraient soin d'avertir les familles que les petites filles sont
reues  l'entre. Pour les autres, celles o l'on reprsenterait
Shakespeare sans coupures, chacun serait libre de s'en carter.

On verrait pourtant, je le sais bien, des gens s'y rendre tout exprs,
pour tre scandaliss, et pour en gmir. Grvin qui tait si bon
psychologue nous a laiss un dessin o se cache toute la moralit de ces
petites pudibonderies.--Une dame et une jeune fille s'accoudent sur un
balcon. A l'extrmit de la rue se passe vaguement une scne banale qui
pourrait tre lgre:

--De si loin, ma chre enfant, je ne crois pas que cela puisse vous
choquer.

--Oh! si, madame, avec une lorgnette.




LE BOULEVARD


Le soir o Tortoni ferma ses portes, j'assistais  cette fin clbre.
J'tais venu l en curieux, pour voir disparatre le vieux romantique.

Comme je sortais le dernier, quand l'heure fatale sonna, le propritaire
de l'tablissement m'offrit (en souvenir du dfunt) le carton de lecture
qui avait envelopp l'_Illustration_, et qui portait en lettres d'or sur
le plat de molesquine noire ces deux mots historiques: Caf Tortoni.
Puis, comme un homme qui prononce une phrase dfinitive, il dit en
versant des larmes:

--Monsieur, le Boulevard est mort.

Le pauvre vieillard blasphmait, car le Boulevard est immortel et son
caractre principal est justement la persistance. Il est  l'preuve du
temps et des hommes. Les dmolisseurs eux-mmes ne russissent pas  le
dfigurer. On a jet bas la moiti de ses maisons pour construire des
htels modernes, des thtres, des maisons de banque ou d'assurance; on
a renouvel toutes ses boutiques, chang ou supprim tous ses
restaurants et il semble que cette transformation perptuelle soit
ncessaire  son existence comme le labourage rgulier est ncessaire 
la vie d'un champ. Plus on le bouleverse et mieux nous comprenons que sa
personnalit est invulnrable.

D'o vient donc cette suprmatie qu'il exerce depuis un demi-sicle sur
l'opinion de Paris et sur les esprits de tous ceux que l'me parisienne
inspire et domine? D'o vient qu'en un temps o la vie mondaine s'est
loigne d'une lieue vers l'ouest et environne le bois de Boulogne,
l'arbitre des lgances reste immuablement  sa place, entre la
Madeleine et la Bourse?

       *       *       *       *       *

Qu'est-ce que le Boulevard? Est-ce le cerveau de Paris? Non, certes.

Paris enferme une cit intellectuelle qui s'tend de l'Institut vers le
Panthon, et du Palais de justice  l'Observatoire. Ses habitants ne
passent les ponts qu'en voyage. Ils vont parfois jusqu'aux muses du
Louvre, jusqu' la Bibliothque nationale; mais le Boulevard ne leur
appartient pas. Ils s'y promnent en trangers, comme s'ils venaient de
plus loin que New-York, et avec un sentiment de dfiance  l'gard des
passants qu'ils croisent. Leur costume est exotique, leur barbe date
d'un autre ge, leur voix n'est rien dans la voix ambiante, qui
s'inquite rarement de leurs ides, plus rarement encore de leurs
personnes. Et cependant le cerveau de Paris est fait de leur multitude.
Il faut chercher ailleurs notre dfinition.

Qu'est-ce que le Boulevard? Est-ce le centre du mouvement et de la vie?
Pas davantage.

Pris en bloc, Paris a deux foyers, d'o sa force rayonne: la place du
Chtelet, qui doit au voisinage des Halles sa prodigieuse circulation,
et la place de la Rpublique, qui est le forum industriel de l'immense
ville. Ici Paris travaille, l il se nourrit; Les manufactures se sont
groupes par une lection naturelle entre les grandes gares du Nord, de
l'Est, du Paris-Lyon Mditerrane et d'Orlans. Les Halles ont grandi o
elles devaient crotre, au point central de la ville. Le boulevard de
Sbastopol et la rue de Turbigo sont donc, et peut-tre  jamais, nos
deux artres vitales. L'exode de la socit riche vers les quartiers
occidentaux n'a presque rien attir sur ses pas. Il faudrait des
vnements extraordinaires, comme la cration du port maritime projet 
Saint-Ouen, pour faire dvier par influence les grands courants actifs
de la force parisienne... Mais le Boulevard est bien loin de ces fleuves
nourriciers. O prend-il la source de son nergie?

Est-il situ,--comme s'exprimait une annonce fameuse,--au centre des
affaires et des plaisirs?

Des affaires, assurment non. La Bourse des valeurs est  l'extrme
limite de son parcours, et la Bourse de commerce lui chappe tout 
fait, de mme que la Banque de France, les Finances et l'Htel de Ville.
Des plaisirs? c'tait vrai jadis. Aujourd'hui, les Champs-lyses,
Montmartre et le bois de Boulogne offrent des plaisirs plus nouveaux, et
souvent plus recherchs que les siens. D'ailleurs, il est singulier que
l'animation du Boulevard atteigne son maximum vers cinq heures du soir,
heure o tous les thtres sont clos, et o il n'est pas d'usage de se
jeter dans la vie joyeuse...

Ainsi, voil un coin de ville que rien ne paraissait destiner  sa
fortune clatante, une avenue troite et mdiocre, plutt laide, assez
mal btie, plante de mauvais arbres, loigne de tous les parcs et
jardins publics, prive mme du moindre square o ses promeneurs
pourraient chercher l'ombre et les bancs de leurs rendez-vous,--et c'est
l que palpite le coeur de Paris. Cette avenue quelconque, c'est le
Boulevard tout court, la voie la plus illustre qui soit au monde. Qui 
fait le miracle?

La Presse.

       *       *       *       *       *

Car si le Boulevard n'est le centre ni de la pense, ni du mouvement, ni
de la vie, ni des affaires, ni des plaisirs parisiens, il est le centre
des nouvelles, et voil pourquoi la ville y afflue.

En un sicle o les journaux disposent d'une puissance formidable, le
quartier o ils s'impriment est devenu sans autre effet le premier
quartier ce Paris.

Cinq heures. Les feuilles du soir paraissent. Les feuilles du lendemain
se composent. La foule arrive. Elle lit et elle interroge. Ce que Paris
saura le lendemain, le Boulevard le sait la veille. Il a cette force: le
renseignement. Et ds qu'il tient un fait, il le juge. Il est  lui seul
l'opinion publique pendant la soire tout entire.

Tous ceux qui, par intrt, par crainte ou par dsir sont anxieux de la
nouvelle imminente et de l'opinion qui l'accueillera, ceux qui esprent
et ceux qui apprhendent, les confiants et les timors, tous les curieux
et les ardents appartiennent  ce trottoir gris o la manne des
nouvelles se qumande, se donne ou s'change, se vend et s'achte
perptuellement. Le Boulevard, c'est la Bourse des potins,--et de
l'histoire.

Il a les privilges de savoir d'abord, et de savoir mieux; car tout se
dit, si tout ne se publie pas. Pour lui, les initiales n'ont pas de
mystres. Il sait qui est M. G..., M. N... et Mme de X. Il connat le
nom et l'adresse du haut personnage compromis, comme aussi de la dame
voile. Si les journaux suppriment les dtails d'une affaire par
prudence ou par pudeur, le Boulevard les rtablit. Si un financier
suspect s'attribue,  coups de rclame, une prosprit factice, le
Boulevard le dmasque, et s'abstient. Pas une campagne qu'il ne
pressente, pas un mouvement d'opinion qu'il n'ait d'avance mesur dans
son tendue et ses consquences. Il est l'observatoire du monde
invisible.

De toutes parts la Presse l'entoure et l'envahit: c'est sa conqute.
Elle possde la place et l'avenue de l'Opra, la rue Richelieu, la rue
du Croissant, la rue Montmartre et le faubourg Montmartre, la rue du
Helder et la rue Drouot, la rue Raumur et la rue Lafayette. Sur le
Boulevard elle est dans ses murailles. C'est l qu'elle se retranche et
se concerte. Le reste de la ville n'est que son champ d'action; le
Boulevard est sa forteresse. Elle l'a voulu  son image. Dans le langage
contemporain, elle et lui sont synonymes. Elle lui a donn son
caractre, ses moeurs, presque sa physionomie. Elle seule l'a cr tel
qu'il est; elle seule pourrait le tuer, en l'abandonnant.

De l vient que le Boulevard se transforme selon les jours et non selon
les annes. Tel il tait, il y a vingt ans, tel nous le revoyons
aujourd'hui, mais dans l'espace d'une nuit, il se mtamorphose. Il a ses
mares et ses temptes.

La monotonie gnrale des autres voies parisiennes est une rgle 
laquelle il ne se soumet point. Une rue est toujours semblable 
elle-mme. Lui, jamais. Certaines avenues connaissent leurs jours de
fte, les Champs-lyses ont leurs Grands Prix, les boulevards
extrieurs leurs semaines de foire; mais cela aussi est une monotonie
que chaque anne ramne  des dates prvues. Lui, il change tout, 
coup, comme la mer, sous une rafale.

Ce soir, il est calme. Il se promne et s'amuse. En l'absence des
inquitudes, il joue  l'esprit. Il invente des mots. Les passantes
l'intressent. Les modes l'occupent. La voiture nouvelle d'une actrice
est l'vnement de la soire. Une femme qui passe avec un inconnu fait
hausser les ttes des hommes et chacun raconte son histoire ou dveloppe
sa lgende. On entoure les colonnes Morris, on considre les talages,
on lirait presque les affiches tant cette fin de jour est dsoeuvre.

Et puis, voici un remous de la foule; des gens se pressent, des crieurs
hurlent, les transparents des journaux s'allument: une dpche grave, un
vnement. C'est l'orage. En un instant, le Boulevard est devenu noir.

Alors toute la ville accourt vers lui, inquite, furieuse ou
enthousiaste. Les trottoirs dbordent, la voie est envahie. Les
camelots, suants et haletants, jettent  la foule des centaines de
feuilles blanches, imprimes d'encre frache et pas mme plies: on les
voit voler de groupe en groupe comme des oiseaux annonciateurs. Les
petites baraques des journaux sont assaillies, cernes, vides. Mille
ttes leves guettent le transparent o apparatra le second tlgramme.
La Presse tient cette multitude dans sa main. Pendant ces heures-l,
elle est investie d'une puissance souveraine. Un article crit sur un
coin de table, compos  la hte et livr au peuple, soulverait la
ville, d'un seul cri.




LE CAPITAINE AUX GUIDES


Le vieux Professeur Chartelot se redressa de toute sa haute taille comme
s'il allait prdire la vie ou la mort d'un malade; il tira sa montre et,
la considrant avec ses yeux de presbyte:

--J'ai le temps de vous raconter cela, dit-il; mais ne me laissez pas
manquer mon train. Je dois parler demain  l'Acadmie.

       *       *       *       *       *

Nous l'entourions dans un coin de parc devant une maison de campagne o
nos amis l'avaient appel en consultation. Un diagnostic trs rassurant
nous laissait l'esprit assez libre pour apprcier le talent du causeur
aprs avoir admir la perspicacit du savant; et nous l'coutions avec
un vif sentiment de l'honneur qu'il nous faisait en nous racontant ses
souvenirs.

       *       *       *       *       *

--Oui, fit-il, j'ai toujours pens que le vritable confident des
femmes, c'est le mdecin et non l'abb. Sur chacune de nos clientes, sur
tout ce que le monde ignore d'elle, nous en savons beaucoup plus que le
directeur de sa conscience. Les moeurs ont march depuis les Grecs,
chez qui tant de malheureuses mouraient en couches, parce que les
sages-femmes taient interdites par la loi et parce que les femmes
honntes ne voulaient pas toujours se montrer aux accoucheurs.
Aujourd'hui... je ne veux pas dire que toute pudeur ait disparu, ce
serait absurde; mais si, devant un mdecin, le sentiment des
convenances fait encore baisser les yeux, il ne fait plus baisser la
chemise, et c'est en cela que nos contemporaines ne ressemblent pas
exactement  la femme de Xnophon.

Autant la sant du corps est un bien plus rel, plus pressant et (pour
quelques-unes) plus certain que le salut ternel, autant les femmes
viennent  nous avec un dsir plus sincre, et plus ardent d'tre
exauc. On nous permet tous les examens; on nous pardonne toutes les
questions. Le confesseur ne pntre pas dans le secret de la vie
conjugale: ce dtail n'tant pas le pch, n'est pas soumis  la
pnitence; mais, comme il est la sant, il est soumis  la mdecine. A
d'autres gards le confesseur doutera toujours au milieu des aveux
incomplets qu'il entend. La preuve n'est pas admise au confessionnal.
Sur le lit de la malade, elle est entre nos mains. Ce n'est pas pour
nous qu'est crit le fameux verset de Salomon sur la trace invisible de
l'aigle dans les cieux et du jeune homme chez la jeune femme. La femme
mange, et s'essuie la bouche, puis elle dit:--Je n'ai point fait de
mal. Elle le dit  d'autres qu' son mdecin.

       *       *       *       *       *

Somme toute, il ne nous manque gure que l'aveu de la faute en soi, du
pch en tant que pch. Cet aveu-l serait, en apparence, identique 
celui que nous entendons, puisqu'il est d'abord l'expos du mme acte et
puisque, au surplus, c'est toujours la crainte qui le provoque. Qu'il
s'agisse de sa gurison physique ou de son salut, la femme redoute la
mort dans le premier cas, l'enfer dans le second, et c'est un gal
sentiment d'pouvante qui la pousse  livrer son secret. Eh bien, en
fait, les deux aveux sont assez diffrents de caractre, nanmoins. Si
laconique que soit celui dont nous ne sommes pas les confidents, il
est, comment dirai-je? plus joli. La pnitente ne s'avoue pas qu'elle
est contrainte et force par l'ide des peines ternelles. La chre
petite sait qu'elle doit se repentir, et, pendant une minute, l'illusion
du remords se fait ralit. Je vous en parle ici en connaissance de
cause, car le hasard a voulu que je fusse, un jour, et mdecin et
confesseur: _doctor in utroque_, comme disaient nos pres.

       *       *       *       *       *

Il y a une vingtaine d'annes, j'tais appel d'urgence dans une famille
protestante pour soigner une femme de trente ans que j'avais vue natre,
ou  peu prs. J'entre. Je trouve une maladie  dbut dramatique: 40 de
fivre, trois heures aprs le frisson et le claquement de dents. Un
point de ct devint bientt sensible. Dans la soire, il avait beaucoup
augment. La toux tait forte, la respiration haletante et rapide, les
crachats visqueux et sanguinolents: bref, une belle pneumonie.

Le lendemain, la temprature se maintenait  40; le surlendemain, elle
approchait de 41. Vous voyez d'ici le mari affol, la vieille bonne en
larmes, et la mre s'accrochant  mes bras: Sauvez-la! sauvez-la! Je
ne sais si toute cette motion avait t entendue par la malade, mais je
trouvai celle-ci dans un tat d'abattement qui n'tait pas seulement
caus par la fivre.

       *       *       *       *       *

Ds que je fus seul avec elle:

--Je vais mourir, n'est-ce pas, docteur?

--Allons donc! pour un accs de fivre!

--Dites-moi la vrit, je vais mourir, n'est-ce pas? C'est pour
aujourd'hui?

--Vous n'tes pas mme en danger.

--Ah! vous ne me parlez pas sincrement... Je sens bien que je m'en
vais... Je suis dj plus qu' moiti morte... Si ma fivre continue
ainsi, je ne passerai pas la nuit, docteur, je n'ai plus la force de
respirer...

En pril, certes, elle l'tait. J'essayai pourtant de la rassurer; ce
fut peine perdue. Elle se voyait mourante, et rien de ce que je pus lui
dire ne lui donna mme un clair d'espoir.

Plusieurs fois elle rpta, avec sa voix grave de calviniste rsolue 
tous les courages:

--Je mourrai cette nuit... Je mourrai cette nuit.

       *       *       *       *       *

Mais tout  coup sa vaillance l'abandonna. Elle poussa un soupir aussi
profond que l'tat de ses poumons le lui permettait, et murmura en
levant les yeux:

--Les catholiques sont bien heureuses!

--Vous dites?

--Les catholiques sont plus heureuses que nous! Le jour o le Seigneur
les rappelle  lui; leurs derniers moments sont des instants de joie...
Elles sont laves du pch... Elles sont dlivres du remords...

Voulait-elle se convertir?

--Vous aurez le temps d'y penser, lui dis-je, quand vous serez gurie.

--Gurie... Ah! mon Dieu!... Gurie!

Elle laissa retomber sa tte sur son oreiller, et presque aussitt une
quinte violente suspendait une conversation que je ne tenais pas 
prolonger.

Je me levais... Elle parla encore.

--Oh! la joie d'avouer... d'avouer enfin!

--Des peccadilles!

--Un aveu terrible... vous ne savez pas.

--C'est de l'imagination!

--J'ai tromp mon mari.

       *       *       *       *       *

Cette fois je me rassis, compltement gar.

Au cours de ma carrire, je me suis trouv tre le tmoin o l'acteur de
scnes bien singulires, mais celle-l est assurment l'une des plus
fortes dont j'aie conserv le souvenir.

       *       *       *       *       *

Elle joignit les mains tout  coup, et les souleva au-dessus du lit.

--Oh! laissez-moi vous dire... vous dire tout... avouer ma faute...
pendant que je puis encore parler... Je ne sais pas si la religion
romaine est celle que j'aurais d suivre... mais je sais du moins... je
_sens_ que si quelque chose peut racheter mon crime... si je puis
l'expier  ma dernire heure... c'est par la honte de cet aveu!

--Calmez-vous, je vous en conjure!

--Non, ne m'interrompez pas, je soulage mon me, en vous parlant
ainsi... Je me sens moins criminelle de tout ce que j'ose vous dire.

--La plupart des femmes ont plus ou moins tromp leur mari, madame.
L'vangile, lui-mme, leur a pardonn...

--Aucune n'a trahi, comme moi dans la seule faute de ma vie, un mari si
bon, si parfait...

--Une seule faute? Ce n'est pas un pch, c'est  peine un instant
d'oubli.

--coutez-moi... Pendant la dernire anne de l'Empire... Un de mes
cousins, capitaine aux guides...

--Un capitaine aux guides, madame! quelle circonstance attnuante!

       *       *       *       *       *

J'essayais de l'apaiser ainsi par des arguments que je prenais moi-mme
pour des balivernes, et qui n'arrtrent pas une fois le flot de ses
paroles imprudentes.

Elle parlait avec faiblesse, mais dans une exaltation qui s'amplifiait
de phrase en phrase... D'ailleurs, sa confession n'tait pas bien grave.
Les effets du remords dpassaient de beaucoup les dtails de la faute;
je regardais, plus que je ne l'coutais, cette pnitente _in partibus_,
qui me prenait pour un vicaire.

Le capitaine aux guides avait une moustache blonde; je me rappelle trop
bien ce dtail qu'elle me rpta souvent. Un matin, il avait emmen, sa
cousine aux hasards d'une promenade  cheval. Ils avaient gagn la fort
voisine. Cette fort avait des fourrs, des buissons, de la mousse
frache (on tait  la fin de mai). La moustache blonde s'tait
plusieurs fois rapproche... Vraiment le fond des bois et leur vaste
silence taient les seuls coupables de cette pauvre aventure.

Je donnai l'absolution.

       *       *       *       *       *

En quittant la malade, j'aperus debout, dans la salle  manger, le
troisime hros du roman: je veux dire le cher mari.

Rapidement, j'eus la vision de ce qui allait suivre: je vis cet homme
sur le point d'entrer dans la chambre de la confession, et sa femme lui
tendant les bras: Pardonne-moi!... je suis une misrable!... toutes
phrases parfaitement inutiles si la mort devait s'ensuivre, et fcheuses
 plus forte raison si la malade en rchappait.

--Dfense d'entrer! lui dis-je nettement, mme si elle vous fait
appeler. Elle a un peu de dlire, ce soir, elle a besoin de repos.
Laissez la nuit passer. Vous la verrez demain matin.

       *       *       *       *       *

Huit jours plus tard, elle entrait en convalescence. On ne saurait
penser  tout.

Jusqu' la fin du mois, j'eus le plaisir de prsider  son lent
rtablissement. Il est inutile de vous dire que je ne lui parlai plus du
capitaine aux guides, et que les confidences n'eurent pas de lendemain.
Gurie, elle ne me demanda pas la note de mes honoraires, car, depuis sa
premire enfance, je la soignais en ami...

M. Chartelot suspendit sa phrase, toucha du pommeau de sa canne ses
vieilles lvres bien rases qu'un sourire amincissait:

--Et je ne la revis plus jamais, dit-il en levant les sourcils. Elle
prit un autre mdecin.




UN CAS JURIDIQUE SANS PRCDENT


La bibliothque de M. le Prsident Barbeville tait le lieu de ses
dlices. Il l'appelait: ma garonnire.

Tous les matins, il y montait, familirement, en robe de chambre.
Dlaissant un cabinet o il n'avait plus rien  faire, depuis que l'ge
de la retraite l'exilait du tribunal, M. le Prsident Barbeville
gravissait d'un pas encore vif un petit escalier de pierre en colimaon
qui le menait au dernier tage, et jamais il n'ouvrait la porte, sans un
sourire de contentement.

Le trsor de ses livres tait clair par un vaste reflet de verdure. A
travers les petits carreaux d'une grande fentre Louis XIV, on voyait
flotter au dehors la fracheur des feuilles nouvelles. Deux marronniers
dpassaient de la cime le toit du vieil htel rouge. Le soleil ne
pntrait pas  travers leur paisseur, mais ils jetaient sur le tapis
une ombre claire et mouvante qui donnait  cet ermitage quelque chose de
pastoral.

Assis dans un grand fauteuil  pupitre dont le modle lui avait t
communiqu par Mgr le duc d'Aumale, le bon M. Barbeville posait son
crachoir  gauche, son porte-cigarettes  droite et son livre devant
lui.

Il avait la passion des livres. C'tait mme la seule passion que la
Facult lui permt, encore qu'il ft trs capable d'en prouver
plusieurs autres et qu'il en fit, de loin on loin, la juvnile
exprience. Mais ces expriences-l devenaient peu  peu, sinon pour
lui difficiles, au moins toujours plus imprudentes, et pour rassurer son
mdecin, il ouvrait enfin plus souvent un vieux livre qu'un jeune
corsage.

       *       *       *       *       *

Un matin, comme il terminait la lecture d'une curieuse plaquette acquise
la veille, son mdecin vint le voir en ami.

--Mon cher, vous arrivez bien, dit le vieillard d'un ton rjoui. J'ai
une question  vous poser, et vous serez bien malin si vous savez me
rpondre, car c'est un point de jurisprudence sur lequel, avant de lire
ceci, j'eusse donn ma langue au chat.

--Oh! je me rcuse!

--Attendez. Il s'agit de mariage, et si la question est de droit, elle
est d'abord de mdecine comme vous le verrez par la suite. Mon cher, je
n'ai jamais rien vu, ni lu de plus extraordinaire. Depuis cinquante-deux
ans, je suis abonn  la _Gazette des Tribunaux_ et aux supplments du
_Dalloz_; j'ai entendu moi-mme des milliers d'affaires; on m'a cont
les anecdotes juridiques les plus cocasses de notre temps; mais rien qui
ressemble  ceci. Vous m'en voyez stupfait.

M. le Prsident Barbeville s'enfona dans son fauteuil, mit ses mains
dans les manches de sa robe de chambre et formula lentement la question
suivante en articulant chaque terme avez prcision et nettet:

     _--Comment un mariage rgulier, conclu avec le consentement des
     deux parties, peut-il entraner, par des ncessits immdiates et
     inluctables, de la part de l'un des conjoints et avec la
     complicit de l'autre, les crimes de rapt, de squestration, de
     proxntisme, d'attentat  la pudeur, de viol rpt, d'inceste,
     d'adultre et de polygamie?_

Effar au dbut de l'numration, le mdecin finit par clater de rire.

--Notez bien, poursuivit M. Barbeville, notez bien que je vous ai dit:
par des ncessits immdiates et inluctables. En effet, ce ne sont
point des faits subsquents ni soumis  l'initiative de l'un des poux.
A l'instant mme o a lieu la consommation lgitime de ce mariage, _tous
les crimes contre les moeurs se trouvent perptrs  la fois_! et ni
l'un ni l'autre des conjoints ne peut empcher qu'il n'en soit ainsi, ou
alors il leur faut renoncer  s'unir.

L'ami du Prsident resta quelque temps mditatif, puis il demanda:

--C'est un conte de fes?

--Nullement. Rien n'est plus authentique. L'histoire est possible,
vraisemblable et vraie. J'irai plus loin: si le cas est unique  ma
connaissance, il est vident qu'il a eu dans le pass plusieurs
prcdents que j'ignore, et il se reprsentera dans l'avenir, n'en
doutez pas un instant. En effet, la situation de la jeune fille ne lui
est pas particulire; et l'aventure ne dpend pas du fianc: n'importe
quel homme  sa place et travers les mmes preuves.

--Alors expliquez-moi. Je ne devine pas du tout.

--M. Barbeville commena ainsi:

--Vous devinerez ds le premier mot. Une Italienne de Paris accoucha un
jour d'un enfant double. Ces couches taient clandestines et la
sage-femme qui les soigna n'eut garde de communiquer le fait 
l'Acadmie des sciences. L'enfant (une ou deux petites filles, selon
qu'on l'examinait par le haut ou par le bas) avait deux ttes, quatre
bras, deux poitrines, un ventre commun et deux jambes seulement. Il
tait double jusqu' la ceinture et simple de l jusqu'aux pieds. Le cas
n'est pas absolument rare, si je ne me trompe?

--Non. Surtout chez les mort-ns... Continuez. Dsormais, je vous suis.

--Mais on en connat qui ont vcu?

--Plusieurs.

--Ce furent donc, si l'on peut dire, des monstres bien constitus, comme
celui dont je vous entretiens. Citez-m'en un exemple.

--Ritta-Cristina, deux fillettes qui naquirent en Sardaigne, vers 1830.
Elles ressemblaient beaucoup  la description que vous venez de donner;
poitrine double, bassin commun. Leurs parents les amenrent  Paris pour
les offrir en spectacle, mais les autorits jugrent l'exhibition
contraire aux moeurs, et l'interdirent. La pauvre famille prive de
ressources dut laisser les enfants dans une chambre sans feu o elles
moururent d'une bronchite.

--On a fait leur autopsie?

--Oui.

--Leurs systmes nerveux taient distincts?

--Entirement, sauf  la partie infrieure de l'abdomen dont les
sensations taient perues par les deux cerveaux  la fois.

--Parfait! Vous allez voir combien votre exemple ajoute de force  mon
rcit.

Le vieux Prsident mit une longue cigarette dans un tuyau d'cume,
l'alluma et reprit avec animation:

--Les deux petites filles de mon Italienne furent dclares sous les
noms de Maria-Maddalena. Elles vcurent. Leur mre ne les montrait
point, mais les levait trs tendrement. Elles eurent une croissance
rgulire, une pubert normale: bref,  seize ans, c'taient deux
adolescentes fort jolies, malgr l'trange union de leurs beauts. Si la
queue de la sirne ne l'empcha pas de sduire les hommes, nous ne
devons pas nous tonner que Maria-Maddalena aient troubl le coeur
d'un amant.

A vrai dire, toutes deux furent prises; Maddalena seule fut aime. Un
jeune homme devint amoureux de celle-ci; mais comme il tait plein
d'gards pour l'autre, les soeurs crurent partager un commun amour et
elles y rpondirent ensemble avec tout le premier feu de leur jeunesse
nouvelle. Malheureusement l'illusion ne dura gure. Le jeune homme eut
scrupule de la prolonger. Une lettre de lui, adresse un jour  Mlle
Maddalena, veilla dans le coeur voisin les mille serpents que vous
savez bien et lorsque la demanda en mariage fut prsente
officiellement, Maddalena rpondit _oui_, et Maria rpondit _non_.

Instances, prires, tout fut en vain. La mre se joignit aux amants pour
apaiser la rcalcitrante et ne russit pas davantage...

--C'est d'un comique extravagant! s'cria le mdecin, secou d'hilarit.

--Tragique, mon cher! Voil une situation dramatique comme je n'en
connais pas d'autre. tre soeur ennemie, rivale d'amour; se confondre
pour moiti avec celle qu'on abhorre; tre condamne par la nature 
voir toutes les caresses dont l'autre sera l'objet; que dis-je,  les
voir?  les prouver! et plus tard  porter le fruit d'un amant deux
fois dtest! Dante n'a pas invent cela, voil qui dpasse en horreur
les supplices des enfers chinois.

Donc,--et je reprends mon rcit,--l'Italienne, rsolue  marier l'une de
ses filles malgr l'opposition de l'autre, s'en fut trouver le maire de
l'endroit et lui demanda s'il consentirait  clbrer le mariage dans de
telles conditions. Le maire, indcis, rpondit que la question lui
paraissait tre d'une complexit sans prcdent; qu'il ne se croyait pas
autoris  la trancher; que ses travaux quotidiens ne lui permettaient
pas de faire l'examen juridique d'un litige aussi dlicat; et qu'enfin
il priait ses administres de bien vouloir lui envoyer ( titre de
consultation) deux avocats plaidant le pour et le contre.

--Et le procs eut lieu?

--Oui. Un procs priv, bien entendu; dans le cabinet du maire, sans
autre assistance que les adjoints et le greffier.

L'avocat de Maddalena plaida le premier. L'exorde fut ironique, l'expos
du fait, factieux. Il commena la discussion sur le mme ton. Tour 
tour, il invoqua l'article 1645. (L'obligation de dlivrer la chose
comprend ses accessoires) ou l'article 569, encore plus injurieux dans
son application. Puis, cessant les plaisanteries, il posa le dilemme
suivant: ou Maria-Maddalena comprend deux femmes distinctes et
diffrentes, ou elle n'en forme qu'une. Dans le premier cas, il est
vident que le consentement de la soeur n'est pas ncessaire. Dans le
second cas, o l'on fait abstraction de la partie adverse, l'vidence
est encore plus grande. Il dveloppa et soutint cette dernire thse.
Jamais, dit-il, on n'a considr, ni dans la ralit ni mme dans
l'imagination des potes, que la multiplicit des membres multiplit les
individus. Un veau  six pattes n'est jamais qu'un veau. Les cent yeux
d'Argus n'appartiennent pas  cent personnes. Janus aux deux visages
n'tait qu'un seul dieu. Cerbre se dit au singulier malgr ses trois
ttes infernales. Pourquoi Maria-Maddalena, physiquement indivisible,
formerait-elle deux individus, puisque le propre de l'individu est, par
tymologie, l'indivisibilit?

--Ha! ha! ha! fit le mdecin, j'aime beaucoup ce raisonnement.

--D'ailleurs, poursuivit-il, et en admettant mme que l'on pt soutenir
la dualit des intelligences, nous n'avons pas  nous occuper ici de
psychologie mais de mariage. Le mariage a un but prcis que nous
connaissons tous et que nul ne discute. Or, si Maria-Maddalena est venue
au monde avec un cerveau double, elle est parfaitement simple au point
de vue nuptial. De ces deux femmes, que vous distinguez jusqu' la
ceinture, l'unit d'organe ne fait qu'une seule pouse.

--videmment.

--L'avocat de la deuxime soeur rpondit qu'il ne s'garerait pas dans
les digressions mythologiques o s'tait complu l'adversaire et qu'il
plaiderait pour le bon sens. Le seul fait que Maria et Maddalena sont en
procs l'une contre l'autre, dit-il, prouve suffisamment qu'elles ne se
confondent pas. Maria refuse de se marier. Si M. X... pouse sa soeur,
ma cliente sera ncessairement enleve: rapt, compliqu par la minorit
du sujet, premier crime.--Enleve, elle sera dtenue malgr elle au
domicile conjugal des demandeurs: squestration, deuxime crime.--L,
notre mineure squestre sera contrainte d'assister  toutes les
caresses intimes changes entre les poux: outrage  la pudeur,
exhibitionnisme, troisime crime.--Par la force elle sera mise au lit
prs d'un homme avec la complicit de Maddalena et dans l'intrt de
celle-ci: proxntisme, traite des blanches, quatrime crime.--Malgr
sa rsistance indigne elle cessera d'tre vierge en mme temps que sa
soeur, puisque sa conformation physique le veut ainsi: viol, cinquime
crime.--Le coupable sera son beau-frre: inceste, sixime crime, non
prvu par les lois, mais que je retiens nanmoins comme circonstance
aggravante.

--Enfin, cet homme est un homme mari: adultre et septime
crime.--Est-ce l tout? Non pas encore: le mariage de l'une dtermine le
mariage de l'autre jumelle, puisque toutes deux sont indivisibles, comme
vous le dmontrait mon confrre avec une lumineuse justesse de
dduction. Vous tes donc contraint d'inscrire  la fois sur deux tats
civils de femmes le nom d'un seul et mme mari auquel vous n'pargnez le
cas d'adultre que pour le prcipiter dans celui de bigamie, devenir
sciemment son complice et le suivre plus tard aux travaux forcs!

--Le jugement fut remis  huitaine?

--Oh! non. Le maire protesta sur-le-champ qu'il n'avait jamais song 
donner son assentiment et le mariage ne fut pas conclu.

--Dieu soit lou! dit gaiement le mdecin.




TABLE


PREMIRE PARTIE

LA NUIT DE PRINTEMPS                                   4

L'ILE MYSTRIEUSE                                     19

LES CHERCHEURS DE TRSORS                             33

UNE FTE A ALEXANDRIE                                 45

SPORTS ANTIQUES                                       61

LESBOS D'AUJOURD'HUI                                  75

LA FEMME DANS LA POSIE ARABE                         91


SECONDE PARTIE

LA DSESPRE                                        125

LIBERT POUR L'AMOUR ET POUR LE MARIAGE              141
    I.--Libert pour l'amour et pour le mariage      143
   II.--Histoire d'un fianc                         164
  III.--Plaidoyer pour Romo et Juliette             181

UNE RFORME DANGEREUSE                               195

LA VILLE PLUS BELLE QUE LE MONUMENT                  209

LA STATUE DE LA VRIT                               223

LA CENSURE                                           239

LE BOULEVARD                                         255

LE CAPITAINE AUX GUIDES                              269

UN CAS JURIDIQUE SANS PRCDENT                      285

Paris.--Typ. PH. RENOUARD, 19, rue des Saints-Pres.--64580.


NOTES:

[1] Les fouilles ont t poursuivies jusqu' la fin de 1903, sans
rsultat. M. Doerpfeld vient de publier qu'il renonait  son
entreprise.

[2] 6 octobre 1896.

[3] Kaillixeinos le Rhodien, contemporain de Ptolme Philadelphe et
tmoin de la fte, en donnait la description dans son _Alexandrie_
(livre IV). Athne nous a conserv son rcit (dition Kaibel, t. I, p.
435-450).

[4] Au 1/25e.

[5] A. CONZE, _Reise auf der Insel Lesbos_. Hannover, 1865, in-4.

[6] G. GEORGEAKIS et LON PINEAU, _Le Folk Lore de Lesbos_. Paris, 1894,
in-12.

[7] _Daphnis et Chlo_, I, 7.

[8] Cantique des Cantiques, IV, 11.

[9] Persane, arabe ou turque. V. _Les Mille et une Nuits_. Le _Mikri
Zenan, ou les Ruses des Femmes_, traduit du turc par Decourdemanche.
Paris, 1896, in-12, etc. On sait que les _Mille et un Jours_ de Ptis de
la Croix sont un recueil factice imit des deux recueils prcdents, et
du Feredj bad Chiddeh.

[10] Koran, XXIV, 31. Cf. XXXIII, 55 et 59.

[11] GABRIEL SIONITA. _De nonnullis orientalium urbibus necnon
indigenarum religione ac moribus, tractatus brevis._--Amstelodami, 1633.

[12] E. W. LANE, _An account of the manners and customs of the modem
Egyptians written in Egypt during the years 1833, 1834, 1835_.--London,
1871, t. I, p. 64.

[13] BRUCE, _Voyages_. Paris, 1790, t. I, 345.

[14] Aujourd'hui, le fait est beaucoup plus rare. Je ne l'ai constat
pour ma part que dans le Hodna algrien et, exceptionnellement, chez
quelques jeunes mendiantes. Jusqu'en Nubie, les cotonnades anglaises
habillent de nos jours les plus pauvres filles.

[15] JONES, _Essai sur la posie asiatique_, IV, p. 527.

[16] La plupart des citations qui suivent sont prises dans: THARAFA,
dition Seligsohn, 1901.--NABIGA DHOBYANI, dition Derenbourg,
1869.--_The Seven Poems_ (_Moallakt_) dition Johnson,
1894.--_Anthologie de l'Amour Arabe_, par F. de Martino et Abe-el Khalek
Saroit Bey, 1902.--_Anthologie Arabe_ de Humbert, 1819.--_Anthologie
Arabe_ de Grangeret de Lagrange, 1823, etc.--HARTMANN, _Ueber die Ideale
weiblicher Schnheit bei den Morgenlndern_, 1798.

[17] Ce caractre de beaut se trouve dj not chez les potes grecs
qui avaient subi l'influence orientale (_Anthol. Palatine_, V. 60) et,
pour la mme raison, chez les auteurs de nos fabliaux du XIIe et du
XIIIe sicle.

[18] V. l'_Anis et Ochchq_ de Cheref-Eddin Rami, trad. Huart. Paris,
1875.

[19] Mme ouvrage, pp. 21, 22.

[20] _Ibid._, pp. 36, 39.

[21] F. DE MARTINO ET SAROIT BEY, _Anthologie_, p. 271.

[22] F. DE MARTINO ET SAROIT BEY, _Anthologie_, p. 225.

[23] _Ibid._, p. 105.

[24] _Ibid._, p. 167.

[25] En France, sur 10 000 mariages, 9 993 ne donnent lieu  aucune
opposition.

[26] Quinze jours aprs la publication de cet article, la Chambre a vot
d'urgence un projet de loi dpos par M. P. Grousset, exemptant de tous
droits la transcription du jugement de divorce; mais les autres frais
subsistent.

[27] L'enfant n'a point d'action contre ses pre et mre, pour un
tablissement par mariage. Code civil, art. 204.

[28] LADY DILKE, _French architects and sculptors of the_ XVIIIth
_Century_. 1 vol. gr. in-8. London, 1900, p. 131.

[29] _Athenische Mittheilungen_, t. (1885). p. 6.

[30] Les exemples sont si nombreux qu'on ne saurait les numrer.

[31] _Les Quatre Livres d'Albert Durer._ Arnhem, 1613, ff. 50, 58, 63,
65 v, 115, etc., etc.

[32] _Journal Officiel._ Chambre.--Sance du 23 mai 1901, p. 1115.






End of the Project Gutenberg EBook of Archipel, by Pierre Lous

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To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
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Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

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state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
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number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


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