The Project Gutenberg EBook of L'Instruction Publique en France et en
Italie au dix-neuvime sicle, by Charles Dejob

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Title: L'Instruction Publique en France et en Italie au dix-neuvime sicle
       Napolon Ier et ses lyces de jeunes filles en Italie.
       L'enseignement suprieur libre en France. Villemain en
       Sorbonne. Des dit

Author: Charles Dejob

Release Date: August 12, 2011 [EBook #37052]

Language: French

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L'INSTRUCTION PUBLIQUE EN FRANCE ET EN ITALIE AU DIX-NEUVIME SICLE

CHARLES DEJOB

Napolon Ier et ses lyces de jeunes filles en Italie.

L'enseignement suprieur libre en France.

Villemain en Sorbonne.

Des ditions classiques,  propos des livres scolaires de l'Italie.

PARIS

ARMAND COLIN ET Cie, DITEURS




TABLE DES MATIRES

Prface.

NAPOLON Ier ET SES LYCES DE JEUNES FILLES EN ITALIE.

CHAPITRE PREMIER.

Got de la socit franaise sous Napolon Ier pour la langue italienne,
que de sots propos et des mesures oppressives semblaient
menacer.--Reprsentation de nos pices de thtre, et enseignement de
notre langue en Italie.--Napolon Ier rorganise en Italie l'instruction
publique.

CHAPITRE II.

L'ducation des filles en Italie avant la Rvolution.--Premire
tentative de rforme au temps de la Rpublique Cisalpine.--Admirable bon
sens avec lequel Napolon approprie ses vues en pdagogie aux besoins de
l'Italie.--Collges de jeunes filles fonds par lui et par ses
reprsentants, ou protgs par eux,  Bologne,  Naples,  Milan, 
Vrone,  Lodi.

CHAPITRE III.

Le Rglement du collge de jeunes filles de Milan compar au Rglement
des maisons de la Lgion d'honneur.

CHAPITRE IV.

Le personnel: Mme Caroline de Lort, Mme de Fitte de Soucy, Mmes de
Maulevrier, etc.--Libralit et bont du prince Eugne; courtoisie et
tact du ministre italien.--Plein succs du collge de Milan.--L'opinion
publique oblige les Autrichiens  le respecter.--La deuxime directrice
franaise reste en fonctions jusqu'en 1849.

CHAPITRE V.

Les collges de Vrone, de Lodi, de Naples, encore aujourd'hui, comme le
collge de Milan, vivants et prospres. Les patriotes italiens et les
voyageurs d'accord avec Stendhal pour reconnatre que la fondation de
ces collges a puissamment contribu  relever le coeur et l'esprit de la
femme en Italie.

L'ENSEIGNEMENT SUPRIEUR LIBRE EN FRANCE.

CHAPITRE PREMIER.

Du got pour les cours publics.

CHAPITRE II.

Naissance de l'enseignement suprieur libre  la veille de la
Rvolution.

CHAPITRE III.

Priode de la Rvolution et de l'Empire.

CHAPITRE IV.

Priode de la Restauration.

CHAPITRE V.

Fin du plus illustre des tablissements d'enseignement suprieur libre,
en 1849.

CHAPITRE VI.

Conjectures sur l'avenir de l'enseignement suprieur libre en France.

VILLEMAIN EN SORBONNE.

CHAPITRE PREMIER.

Quelques remarques sur la condition des professeurs de Facults sous la
Restauration.--Succs de Villemain.--Mauvais moyens de succs qu'il
s'est interdits.

CHAPITRE II.

Dfauts de la mthode d'exposition de Villemain.--Limites de ses
qualits intellectuelles et morales.--Pourquoi son talent n'est pas
toujours all en grandissant.

CHAPITRE III.

Influence sur l'esprit public des qualits et des dfauts de
l'enseignement de Villemain.

DES DITIONS CLASSIQUES  PROPOS DES LIVRES SCOLAIRE DE L'ITALIE.

Appendice A.--Le pensionnat de Mme Laugers  Bologne.--Les collges de
jeunes filles de Naples.--Le pensionnat de Lodi.

Appendice B.--Projet de Napolon Ier de fonder, dans toutes les
capitales de l'Europe, un lyce franais.--Professeurs franais et
professeurs de franais en Italie sous Napolon Ier.

Appendice C.--Le personnel franais au Collge de jeunes filles de
Milan.--La comtesse de Lort.--Mme de Fitte de Soucy.--Institutrices et
professeurs de franais.

Appendice D.--lves et professeurs italiens au Collge de Sorze
pendant la Rvolution et l'Empire.

Appendice E.--Cours d'italien  Lyon sous Napolon Ier

Appendice F.--Ginguen.

Appendice G.--Conversion de La Harpe.--Sa conduite pendant la Terreur.

Appendice H.--Liste des professeurs de l'Athne.

Appendice I.--Professeurs du lyce des Arts en l'an II, l'an III et l'an
IV.

Appendice J.--De quelques Socits ou Cours qui ont port le nom de
Lyce ou d'Athne.

Appendice K.--Liste des professeurs de la Socit des bonnes lettres.

INDEX DES NOMS PROPRES.




PRFACE


De nos jours, les progrs de l'instruction publique sont subordonns 
deux conditions: l'initiative de l'tat, l'abngation des matres.

Dans une socit dmocratique o le temps n'a pas encore, quoi qu'on
dise, fond les moeurs de la libert, rien de grand et de durable ne peut
se faire que par l'tat. Il ne s'ensuit pas qu'il doive interdire ou
entraver les entreprises indpendantes ou mme rivales. Loin de l:
supprimer la rivalit, c'est--dire l'mulation, serait prparer sa
propre dcadence; il doit au contraire stimuler l'activit des individus
et de ce qui reste de corps constitus, mais sans s'abuser sur les
ressources que cette activit peut offrir. Il faut qu'il sache qu'il
dtient aujourd'hui une telle part de la force publique que seul il peut
tre libral dans tous les sens du mot. Convaincu de son inquitante
responsabilit, il faut qu'il se dfende nergiquement de l'esprit
d'indiffrence, de coterie et de parti, parce qu'on ne sait qui
rparerait ses fautes et parce qu'il est probable qu'au contraire ses
amis et ses ennemis renchriraient sur ses erreurs.

D'autre part l'abngation chez les professeurs devient plus difficile
parce qu'ils sont plus en vue qu'autrefois. Il suffit d'interroger le
roman et le thtre contemporains pour apprendre qu'ils font dans le
monde une tout autre figure que jadis. L'abngation (et ce mot signifie
non pas l'application au travail, mais, ce qui est fort diffrent,
l'oubli de soi) n'en demeure pas moins pour eux la plus ncessaire des
qualits, puisqu'ils doivent se proportionner  la jeunesse,
c'est--dire se dpouiller jusqu' un certain point de la supriorit du
talent, des connaissances et de l'ge. Qu'ils s'adressent d'ailleurs 
un public juvnile ou  un public mr, il leur faut accrotre sans cesse
la somme de leur science, faire participer leurs auditeurs  ce progrs,
et cependant se rgler toujours moins sur l'tendue de leur propre
capacit que sur celle de l'auditoire. Ils doivent cultiver leur talent
et toutefois ne pas s'y complaire; ils ne l'ont pas reu pour en faire
simplement jouir le public, mais pour l'en faire profiter.

Ces deux penses forment l'unit du volume qu'on va lire: les deux
premires des tudes qui le composent se rapportent  l'une, les deux
suivantes  l'autre. Peut-tre en effet voudra-t-on bien y reconnatre
autre chose que de simples monographies, quoique le dtail y ait t
trait avec le soin qu'on apporte d'ordinaire aux ouvrages de ce genre.
On verra d'un ct un tat crant dans un autre tat, c'est--dire au
milieu de difficults toutes particulires, une oeuvre qui, aprs plus de
quatre-vingts ans, est aussi florissante qu'au premier jour, et l'on
remarquera que les divers essais tents  ce propos en Italie sous la
domination franaise ont prcisment russi dans la proportion o le
gouvernement en avait assum la responsabilit. D'autre part on verra en
France des tablissements entours ds leur naissance de la faveur
publique, longtemps soutenus par le talent ou mme par le gnie de leurs
professeurs, par l'assiduit de leurs abonns, par le dsintressement
de leurs fondateurs, dcliner aprs avoir rendu d'importants services,
et disparatre, sans mme laisser l'esprance que d'autres puissent
durer aussi longtemps.

Cette premire et cette deuxime tude se confirment en ce que l'une
fait la contre-partie de l'autre; la troisime et la quatrime se
confirment plus directement. Le cours d'un professeur brillant et mme 
certains gards fort soucieux de ses devoirs, puis des ditions
scolaires qui font honneur non seulement  leurs auteurs mais 
l'Universit nous montreront les divers inconvnients qui peuvent natre
de la complaisance pourtant pardonnable d'un professeur pour la
dextrit de sa parole ou pour l'tendue de son rudition.

C'est parce que toutes les parties de ce livre se relient  des
questions gnrales qu'en reprenant ici l'histoire des Athnes j'en ai
chang le titre. En comparant le morceau intitul _L'enseignement
suprieur libre en France_ avec l'article publi en 1889, dans la _Revue
internationale de l'enseignement_, on trouverait que la nouvelle tude
ne diffre pas seulement de ma premire esquisse par une tendue  peu
prs double et par quelques erreurs de moins; car la notice de 1889
visait seulement  faire connatre et apprcier quelques tablissements
rigs  la fin du dix-huitime sicle: l'tude nouvelle, outre qu'elle
embrasse aussi la curieuse Socit des Bonnes Lettres, fonde par les
royalistes de la Restauration pour faire chec  l'Athne, vise 
dterminer par un historique approfondi la mesure dans laquelle chez
nous l'enseignement suprieur libre peut servir la cause de la science.
La chute de l'Athne, aprs une glorieuse carrire, n'est plus
explique seulement par des circonstances passagres, mais par des
raisons qui tiennent  la transformation des moeurs et qui autorisent des
conjectures sur l'avenir.

Pour l'tude par laquelle s'ouvre ce livre, ce n'est pas seulement par
la pdagogie qu'elle se rapporte  l'histoire gnrale. On a pu
entrevoir, par une des lignes qui prcdent, qu'elle se rattache aussi 
la vaste et belle question sur laquelle j'ai dj essay d'appeler, par
un autre ouvrage, l'attention des historiens: l'heureuse influence
exerce par la France sur l'Italie entre 1796 et 1814. Le moment serait
venu d'en prsenter le tableau. Les Italiens ont beaucoup crit sur
cette priode de leur histoire,  laquelle ils accordent avec raison une
importance capitale; il ne suffirait certainement pas de lire les
nombreux articles ou volumes qu'ils y ont consacrs; mais le Franais
qui entreprendrait de l'exposer se sentirait guid ds ses premiers pas,
et la satisfaction qu'il ressentirait tantt  entendre proclamer les
services alors rendus par la France, tantt  lui dcouvrir de nouveaux
titres  la reconnaissance, le payerait amplement de sa peine. Il
n'aurait pas  craindre de paratre rclamer pour elle une orgueilleuse
supriorit. Toutes les nations sont  tour de rle redevables les unes
aux autres. En rendant compte de mon dernier livre dans la _Cultura_, M.
Zannoni disait fort justement que l'Italie avait tant fait pour la
France qu'elle entendait volontiers un Franais rappeler ce que la
France avait fait pour elle. Certes nous honorons la mmoire de
Vercingtorix et nous sommes avec lui de coeur dans sa rsistance 
Jules Csar, mais nous savons gr aux Romains d'avoir aboli chez nous
les sacrifices des druides, et d'avoir mis la Gaule au rang des pays
civiliss; nous nous rappelons avec plus de plaisir les victoires de
Fornoue, d'Agnadel et de Marignan que la dfaite de Pavie, mais nous
remercions l'Italie de la Renaissance de nous avoir donn le got des
arts. Le matin de la journe de Coutras, le Barnais rappelait  ses
cousins qu'ils taient Bourbons comme lui et promettait de se montrer
leur an;  quoi ses cousins rpondaient par la promesse de se montrer
ses dignes cadets: la France et l'Italie ont jou tour  tour l'une
vis--vis de l'autre le rle d'un an qui forme ses cadets et se
rjouit de se voir galer par eux. Il faut donc esprer que l'exemple
donn depuis longtemps par M. Rambaud, lorsqu'il dcrivit l'action
bienfaisante de la France dans la valle du Rhin au temps de la
Rvolution et de l'Empire, sera enfin suivi. Au reste, on n'en est dj
plus  le souhaiter; car on dit qu'une thse de doctorat portera bientt
sur l'administration impriale en Dalmatie, qu'on en projette une autre
sur l'administration impriale en Italie, qu'on travaille en ce moment 
l'histoire de la Belgique sous le gouvernement franais. Je souhaite
d'autant plus volontiers le succs de ces trois projets que deux de
ceux qui les ont forms me rappellent d'anciens et agrables souvenirs.

L'histoire des collges fonds par les Franais en Italie a t surtout
crite  l'aide du journal officiel du premier royaume d'Italie et des
Archives de Milan que M. Cesare Cant m'a encore une fois gracieusement
ouvertes; mais j'ai reu d'importantes communications de M. Malagola,
directeur des Archives de Bologne, que M. le snateur Capellini avait eu
l'obligeance d'intresser  mes recherches, de M. Benedetto Croce,
l'aimable rudit napolitain, de M. Flamini, jeune et dj savant
professeur de Turin. MM. Luigi Ferri et Alessandro d'Ancona, M. le baron
Manno, MM. Novati, Bernardo Morsolin, Giuseppe Biadego, Ach. Neri m'ont
galement prt leur aide, ainsi que MM. Debidour, Mrime, Bayet et
Astor, qui ont mis leurs amis  ma disposition.

Quelques-unes des additions faites  l'histoire de l'Athne sont dues 
d'utiles avis que MM. Aulard et Chuquet m'ont donns en rendant compte
de mon premier travail sur cet tablissement.

D'autres personnes m'ont fourni ou procur quelques documents; on verra
leurs noms au cours de ce travail. J'offre ma gratitude  tous les
rudits dont l'amiti ou la courtoisie a facilit mes investigations.




NAPOLEON Ier ET SES LYCES DE JEUNES FILLES EN ITALIE




CHAPITRE PREMIER.

Got de la socit franaise sous Napolon Ier pour la langue italienne,
que de sots propos et des mesures oppressives semblaient
menacer.--Reprsentation de nos pices de thtre, et enseignement de
notre langue en Italie.--Napolon Ier rorganise en Italie l'instruction
publique.


Les Italiens avaient absolument abandonn et mpris leur langue:
arrivent les Franais, et, avec leur outrecuidance naturelle, ils
veulent interdire  la meilleure partie de l'Italie l'usage de l'idiome
national. Une indignation gnrale s'lve dans toute l'Italie; on
n'pargne ni peine ni tude pour recouvrer le patrimoine dlaiss, dont
un tyran insolent et insens voulait nous ravir les derniers restes.
Ainsi s'exprime Pietro Giordani dans une de ses lettres. Au premier
abord, on qualifierait volontiers d'absurde l'imputation que l'ancien
pangyriste de Napolon Ier lance ici contre le gouvernement imprial:
tout au plus l'excuserait-on par la fureur o le jetaient ceux qui
voulaient _intedescare_ l'Italie, qui dcachetaient les lettres des
patriotes et auxquels il adresse, quelques lignes plus bas, le dfi
d'une courageuse exaspration.

Toutefois, la colre de Giordani ne manque pas d'une apparence de
fondement. Usant de ce qu'on appelle le droit de la conqute, Napolon
avait un instant impos  toutes les parties de la pninsule qu'il
annexait  son empire, l'emploi du franais dans les affaires
judiciaires et dans les actes notaris; et plus d'un Italien avait vu
dans cette mesure, non pas simplement la pratique constamment suivie
pour assurer la prdominance des vainqueurs, mais une tentative pour
vincer progressivement leur langue au profit du franais.

Cette crainte tait-elle purement chimrique? Assurment, ni Napolon,
ni les Franais en gnral n'avaient conu l'extravagant projet de faire
dsapprendre la langue de Dante et de Ptrarque. L'inquitude fort
respectable dont nous parlons s'explique surtout par une ombrageuse
dlicatesse qui annonait le rveil du patriotisme. Les promesses de
Napolon, la fondation de rpubliques censes autonomes, d'un royaume o
les Lombards, les Vnitiens, les Romagnols cessaient d'tre des
trangers les uns pour les autres, donnaient aux Italiens, dans
l'assujettissement mme, un avant-got de l'indpendance; et, comme
c'tait surtout leur littrature, dont ils taient fiers, comme c'est l
surtout, dans le patrimoine d'un peuple, le bien que ses vainqueurs lui
interdisent le moins de rclamer, il revendiquait parfois cette gloire
avec plus d'pret que d'-propos. Par exemple, un certain Romaniaco
s'tait imagin que l'_Histoire critique de la Rpublique romaine_, de
Lvesque, dirige contre l'esprit rpublicain, visait  mortifier
l'Italie[1]. Cependant il n'est pas impossible que l'esprance de voir
notre langue supplanter celle de nos voisins, ait t caresse par
quelques Franais. Nos victoires avaient alors tourn bien des ttes, et
la France tait non moins infatue de son gnie que de ses conqutes:
elle comptait un grand sicle de plus que cent ans auparavant; elle
tenait plus que jamais  sa tradition littraire, parce que Voltaire
avait fortifi en elle le respect de Boileau;  l'cole de Condillac,
elle avait mme appris  renchrir sur l'Art Potique: les qualits que
Boileau avait dclares ncessaires, elle les croyait suffisantes; la
clart, l'lgance, la finesse lui paraissaient  la fois l'idal du
style et le cachet de sa propre langue; elle applaudissait  des
tragdies,  des popes que Boileau et taxes de prosaques: quelques
beaux esprits ont pu prendre alors au pied de la lettre le mot sur le
clinquant du Tasse, sur les faux brillants de l'Italie, et, tandis que
jusque-l les lecteurs de Boileau, de Voltaire, de Jean-Jacques taient
demeurs sensibles au charme de la posie italienne, ils purent croire
qu'en donnant  nos voisins notre idiome, aprs lui avoir donn notre
Code, nous lui imposerions un second bienfait. N'avait-on pas entendu
cette tonnante rflexion de Mercier dans un rapport aux Cinq-Cents? Je
croyais qu'il n'existait plus d'autre langue en Europe que celle des
rpublicains franais! L'hyperbole dclamatoire, la boutade
impertinente se mlent vite en France aux naves suggestions de la
vanit, et ceux d'entre nous qui n'y donnent pas ne les dcouragent
point assez rsolument; il nous semble qu'un propos en l'air ne tire pas
 consquence, et, quoique persuads que l'Europe a les yeux fixs sur
nous, nous oublions qu'elle nous coute. De sots propos sont pourtant
toujours relevs. En 1811, Angeloni, ancien membre du gouvernement de la
rpublique romaine, qui depuis, impliqu dans un complot contre
Bonaparte, avait subi dix mois de captivit, racontait que deux ou trois
ans auparavant on soutenait qu'il fallait supprimer la langue
italienne[2], qu'il avait plusieurs fois soutenu de longues discussions
 ce sujet, contre des Franais qui ne savaient d'autre langue que la
leur, et auxquels il avait reprsent la difficult de l'entreprise. De
son ct, Foscolo s'criait dans son _Hypercalypsis_: Un Gaulois
s'engraissera des fruits de la terre fconde entre toutes et criera:
Oubliez la langue de vos pres, qui n'est que vanit! Parlez la ntre,
qui renferme les paroles de la sagesse et qui rsonne admirablement sur
le thtre.

Du reste, quelques trangers, et notamment des Italiens mme, avaient,
soit pour faire leur cour  la France, soit parce qu'ils subissaient son
prestige, autoris par leurs doctrines les prtentions de notre vanit.
Ainsi, le savant abb pimontais Denina, tout en maintenant que
l'italien tait plus riche, mieux fait pour la posie que le franais,
avait affirm publiquement que notre littrature comprenait plus de
livres utiles ou agrables, que le dialecte des Pimontais s'en
approchait plus que de l'italien, et que si l'obligation d'employer le
franais dans les actes devait les gner d'abord, ils s'en trouveraient
bien par la suite; aussi indiquait-il les moyens de leur inculquer notre
idiome: il faudrait, disait-il, reprendre l'usage d'enseigner le
catchisme en pimontais, puis faire prcher en franais; de plus, on
ferait jouer des pices dans le patois local, en attendant qu'on et des
troupes d'acteurs franais[3]. Or, quoique Denina lout beaucoup le
prince Eugne et Napolon, et qu'il et accept la charge de
bibliothcaire de l'empereur, il ne faudrait pas voir en lui un tratre
 son pays: M. de Mazade nous apprend que, longtemps aprs, le patriote
Montanelli aimait  rpter que l'Italie finissait au Tessin, et Victor
Amde II considrait le Pimont comme n'tant ni franais, ni
italien[4]. Lorsqu'Alfieri commena  crire pour le thtre, il tait
oblig de rdiger ses plans en franais, et pour acqurir une pratique
facile de l'italien, il dut recommencer ses voyages en Italie.

D'autres, comme s'ils avaient pressenti que la France allait fournir
pendant cinquante annes le livret original des plus beaux opras,
donnaient une nouvelle tournure  la vieille querelle des glckistes et
des piccinistes: le Suisse Escherny, dans un _Fragment sur la Musique_,
dclarait notre langue trs mlodieuse[5]; le Sicilien Ant. Scoppa
soutenait que l'accent en franais tait plus nergique qu'en italien,
que notre idiome fournissait plus aisment des vers iambiques et
anapestiques, les plus heureux de tous, qu'en gnral les Franais sont
naturellement potes, que chez nous les gens du peuple retiennent
facilement les airs, et les personnes bien leves sont bonnes
musiciennes, ce qui, d'aprs lui, se rencontre rarement en Italie; si la
France n'avait pas encore produit beaucoup de bonne musique, c'tait, 
l'entendre, parce qu'elle n'avait pas assez confiance en elle-mme, que
les librettistes n'appropriaient pas assez les vers aux exigences du
chant, qu'on mettait trop souvent les paroles sur de vieux airs choisis
au hasard, qu'on gotait trop les accompagnements bruyants, enfin que le
pouvoir n'encourageait pas assez l'tude du chant[6]. Ds 1803,
c'est--dire l'anne mme du livre de l'abb Denina, Scoppa avait sous
un autre titre donn une bauche de cette thorie: le franais Dpret
ne croyait donc scandaliser personne en lisant dans cette mme anne, 
l'Acadmie de Turin, un Mmoire o il disait: La langue franaise est
peut tre de toutes les langues vivantes et analogues la plus loquente,
la plus nergique et la plus propre  la dclamation, parce que l'accent
syllabique y est entirement subordonn  l'accent oratoire et qu'elle
est sans prosodie... J'ai entendu en Italie dclamer de trs beaux vers
et prononcer des discours oratoires par des hommes habiles et j'ai le
plus souvent senti que l'accent syllabique de cette langue, en rendant
trop sensible le son partiel de chaque mot, suspendait l'lan de la
voix, l'entrecoupait, et nuisait entirement  ce son fondamental qui,
produit par le sentiment, doit retentir et s'tendre depuis la premire
jusqu' la dernire syllabe d'une phrase ou d'une priode.

Mais ces prtentions, encourages par les uns, impatientaient les
autres. Nous avons mentionn, dans notre livre sur Mme de Stal et
l'Italie, la fermet avec laquelle certains Italiens rappelrent alors
les droits de leur littrature au respect des nations; d'autres allrent
encore plus loin. Angeloni, dans un ouvrage prcit, rpliquait en ces
termes  Escherny qui avanait que les langues modernes ne sont pas
lyriques: Fort bien! mais  condition que vous l'entendiez seulement
des langues qui, comme le franais, corchent les oreilles; il le
raillait de s'en prendre aux chanteurs de notre Opra de ce qu'ils
criaient, et l'engageait  s'en prendre plutt  la langue sourde qui
les y forait;  l'auteur d'un article sur les occupations de la classe
des Beaux-Arts  l'Institut de France, il rpondait que, pour rendre
notre langue musicale, il faudrait en refondre tous les sons, et que
tous les Instituts du monde n'y suffiraient pas: il accordait  sa
colre le soulagement de dfigurer les noms franais, crivant 
l'italienne Boal pour Boileau, afin, disait-il, d'en rendre la
prononciation possible aux Italiens, _qui ne peuvent presque pas
s'imaginer qu'il y a au monde une orthographe aussi trange o tantt
quatre ou six consonnes d'un mme mot sont rputes superflues, tantt
trois voyelles sont employes pour exprimer un mme son_. Corniani,
dans ses _Secoli della letteratura italiana_ (1796), retournant contre
les Franais le mot de Boileau, avait dit qu'il voulait montrer  ses
compatriotes l'or qu'ils possdent, pour qu'ils ne se laissassent plus
blouir par le clinquant tranger. Dans un langage plus mesur, De Velo,
professeur  l'universit de Pavie, publiait en 1810 des leons qu'il y
avait faites deux ans auparavant sur l'loquence, o, non content
d'affirmer que sa nation avait inspir tous les chefs-d'oeuvre des
lettres et des arts, il imputait  l'tranger, particulirement  la
France, tous les dfauts qui s'taient ensuite glisss dans les
productions de sa patrie. Le journal dirig par Monti, le _Poligrafo_,
dira bientt avec une prcision encore plus hardie que Marini et
Achillini avaient _mendi_ presque tous leurs dfauts en France[7].
Amanzio Cattaneo, professeur de belles lettres au Lyce du Mincio, lut 
l'Acadmie de Mantoue, le 1er juillet 1807, un discours o il qualifiait
la langue et la littrature d'outre-mont d'ordure malpropre, _lordante
sozzura_.

Mais les patriotes italiens, quand ils voulaient tre justes,
convenaient qu'ils n'taient pas seuls  rclamer contre l'impertinence
de quelques individus et les mesures gnantes du gouvernement: tout en
relevant les apprciations fcheuses de Boileau et de Bouhours,
Angeloni rendait hommage  Rgnier-Desmarais,  Mnage, pour le zle
avec lequel ils s'taient essays dans la langue potique de son pays;
il louait du premier sa traduction en italien d'_Anacron_, des huit
premiers livres de l'_Iliade_, du deuxime ses _Origini italiane_, ses
_Annotazioni sopra l'Aminta del Tasso_; il citait cette gnreuse
dclaration de Malte-Brun: Les classiques italiens ont fond la
littrature moderne et en sont encore les chefs et les princes, quoi
qu'en ait pu dire l'impuissante envie des autres nations. Il citait ces
paroles plus belles encore de Ginguen: La langue italienne n'est plus
pour nous un objet de pure curiosit.  mesure que l'Italie devient plus
franaise, il devient pour les Franais d'une ncessit plus urgente
d'entendre la langue de ce beau pays qui la conservera sans doute. Ce
serait un triste fruit de notre influence sur ses destines, si elle
s'tendait jusqu' effacer peu  peu, du nombre des langues modernes,
celle qui en est reconnue la plus belle, la plus riche, la plus fconde
en chefs-d'oeuvre de tous les genres; c'en sera un trs heureux, au
contraire, si nous nous trouvons engags et comme forcs  tudier
enfin, avec l'attention dont elle est digne, cette belle langue et les
grands crivains qu'elle a produits[8]. Honneur  Ginguen pour avoir
ainsi dfendu la gloire d'un peuple non encore affranchi! Trop souvent
homme de parti dans les questions de politique intrieure et de
religion, sec et hautain dans les relations prives, il a, en crivant
ces lignes, pratiqu celle de toutes les vertus qui est la plus
populaire en France, le respect du faible. Bien plus, il admettait, ce
qui est encore plus rare, que les Italiens se permissent de revendiquer
eux-mmes la considration qui leur appartenait; car il louait un
discours prononc par Foscolo  l'universit de Pavie, pour la force des
penses et surtout pour le patriotisme, _la vhmence entranante qui,
loin de blesser en nous l'orgueil national, nous fait pour ainsi dire
adopter le sien_[9].

C'est une joie pour nous de le constater: de mme qu'il s'est trouv des
Franais pour rprouver la spoliation des muses italiens, il s'en
trouva pour repousser la vellit, le rve aussi coupable que ridicule
de faire tomber une langue en dsutude. On peut le dire hardiment: la
grande pluralit des esprits cultivs de France s'intressait  la
littrature italienne; le mme _Mercure_ qui avait publi le voeu de
Ginguen traduisit, les 14 et 28 septembre 1811, une page de l'_Ape
subalpina_ contre les Italiens qui crivaient en style francis, et des
articles de circonstance n'puisaient point ces bonnes dispositions. La
France tait alors le pays o l'on tudiait avec le plus d'amour et
d'intelligence la littrature italienne. Nous ne rappellerons pas tous
les critiques qui s'en occuprent avec got et savoir dans des feuilles
spciales. Nous citerons seulement Amaury Duval pour ses comptes rendus
dans la _Dcade_ et dans le _Mercure tranger_; Marie-Joseph Chnier,
qui,  la suite de son conte, _Le matre italien_, prouve l'tendue de
ses connaissances par un aperu des richesses de la langue italienne;
Dacier, qui, dans, son _Tableau historique de l'rudition franaise_,
n'omet aucun des savants travaux publis de son temps au sud des Alpes.
Nous rappellerons surtout que Ginguen commenait alors la tradition
brillamment continue aprs lui par Fauriel, Ozanam et M. Gebhart:
esprit moins ouvert, moins pntrant que ses successeurs, il a mrit
pourtant que Sismondi et Giordani le ddommageassent des apprciations
ddaigneuses mises par Fletz, par Mme de Genlis et par Chateaubriand,
sur son _Histoire littraire de l'Italie_.

 la vrit, Ginguen se plaint que le public franais montre peu
d'empressement pour la littrature italienne; mais l'accueil fait 
Giulia Beccaria par la socit d'Auteuil, l'influence affectueuse que
Fauriel exera sur le jeune Manzoni, les nombreuses ditions et
traductions publies  cette poque, prouvent qu'il se montre l bien
exigeant. On n'achetait pas assez, parat-il, des ditions rcemment
publies en France du _Tacite_ de Davanzati et des _Lettres_ de
Bentivoglio: cela se peut; mais entre 1741 et 1815, il a paru cinq ou
six versions franaises du _Roland Furieux_, dont une a t rimprime
sept fois et une autre cinq durant cette priode. Dans le mme laps de
temps, on a imprim ou rimprim huit fois chez nous des traductions du
_Dcamron_, dix fois des traductions de la _Jrusalem Dlivre_[10]. La
classe cultive donnait alors, en France, une preuve encore plus
incontestable de son estime pour la langue italienne par l'empressement
qu'elle mettait  l'apprendre. Il est vrai que les vnements de la
pninsule avaient dj commenc  offrir aux amateurs les sduisantes
leons de patriotes obligs, comme jadis les savants de Constantinople,
de gagner leur pain dans l'exil, et que, en attendant qu'un Foscolo
donnt des confrences  Londres, qu'un Daniel Manin, chez nous,
acceptt des lves, des hommes distingus, tels que Buttura et Biagioli
 Paris, Urbano Lampredi et Filippo Pananti  Sorze, distribuaient un
enseignement trs apprci. La liste des souscripteurs  la _Prparation
 l'tude de la langue latine_ par Biagioli, sous la Restauration,
prouve l'tendue de sa clientle; il se glorifiait, sans doute, d'avoir
eu _pour seul et unique matre l'immortel Dumarsais_, et Ginguen avait
dit spirituellement de lui, en recommandant sa _Grammaire italienne
lmentaire et raisonne_: Si je ne craignais de lui faire tort dans le
monde, s'il ne fallait pas tre trs rserv dans des accusations de
cette espce, je le croirais entach d'idologie. Mais ce disciple de
nos idologues n'en tait pas moins un intraitable dfenseur de Dante,
et personne,  Paris, ne lui en voulait de ne pas capituler sur ce
point. De moindres talents suffisaient encore  rappeler sur les bancs
des dames lgantes et des hommes  barbe grise. Boldoni a enseign
vingt-cinq ans dans ce brillant Athne dont nous raconterons
l'histoire:  Lyon, un Niois instruit, mais fort mdiocre, nomm Rusca,
fondait une _Societ d'emulazione italiana_, dans laquelle il commentait
les auteurs de son pays; Silvio Pellico se moque de lui et des Lyonnais,
parce qu'il dclamait devant un auditoire qui ne l'entendait pas, et
parce qu'il soutenait dans les journaux d'indcentes querelles avec un
rival; mais comme ces auditeurs payaient, il est, ce me semble, tout au
plus permis de sourire de leur nave bonne volont. Au surplus, ds
1785, l'_Anne littraire_ disait que _les dames franaises apprenaient
l'italien avec autant de soin que leur propre langue, et que les hommes
trouvaient beaucoup plus commode de l'apprendre que le latin qu'ont
appris leurs pres_. M. Aulard constate que Danton, qui, comme
Robespierre, savait trs bien l'anglais, parlait aussi italien[11].

Sur le sol italien galement, en pays conquis, on peut dire d'une faon
gnrale que les Franais qui furent chargs  un titre quelconque de
diriger l'esprit public, professrent le plus sincre respect pour la
gloire littraire de l'Italie. On sait les gards de Championnet pour
ses grands souvenirs; M. Ademollo a retrac ceux du gnral Miollis,
pour l'illustration passe et prsente du peuple qu'il gouvernait avec
autant d'intgrit que de fermet; Moreau de St-Mry, dans les duchs
de Parme, Plaisance et Guastalla, tmoigna des mmes sentiments. Parmi
les agents infrieurs, Charles Jean La Folie, tantt journaliste, tantt
employ dans l'administration du vice-roi qu'il a plus tard raconte,
publiait en 1810 des _Tavole cronologiche degli uomini pi illustri
d'Italia dal tempo della Magna Grecia fino ai giorni nostri_; Aim
Guillon, prcepteur des pages du prince Eugne, un des principaux
rdacteurs du journal officiel, a pu ne pas comprendre la beaut des
fameux _Sepolcri_ d'Ugo Foscolo, et s'attirer par l quelques ennuis,
mais l'esprit de ses articles prouve qu'il ne l'a pas nie de parti
pris: il prfrait le style facile de Monti au style travaill de son
rival; rien de plus: il loue en effet de trs bon coeur, non seulement
des posies en l'honneur de Napolon, mais des traits techniques, des
tableaux, Canova et les _Secoli_ de Corniani. Il dfend Alfieri contre
Pietro Schedoni, qui accusait ses tragdies d'offenser la morale et de
troubler l'ordre public par des maximes rpublicaines; il rfute avec
modration les attaques du pote d'Asti contre Racine, et avertit que la
tragdie et la comdie franaises ont des obligations  l'Italie. Se
faisant Italien de coeur, il proteste que les trangers, et notamment les
Franais, ne sont pas seuls  avoir produit de bons romans, ce qu'il
prouve par les pomes chevaleresques et les nouvelles de l'Italie; il
fait observer que le _Paolo e Daria_ de Gasparo Visconti est bien
antrieur  Paul et Virginie, et loue les Italiens de prfrer les vers
 la prose pour les romans. Ailleurs, il flicite Hager, qu'il appelle
son compatriote, parce qu'ils sont tous deux sujets du royaume d'Italie,
de soutenir contre le Franais (lisez le Sarde au service de la France)
Azuni, que la boussole n'est pas d'invention franaise; il voudrait
seulement que l'invention en ft rapporte, non aux Chinois, mais aux
Italiens[12].

Le zle de Guillon pour sa patrie adoptive ne lui a pas cot seulement
des phrases de compliment, il lui a cot aussi des tudes assez
srieuses. Foscolo, Monti mme, quand la _Spada di Federigo_ eut essuy
quelques critiques dans le _Giornale italiano_, ont pu prtendre qu'il
n'entendait ni la langue ni la littrature de leur pays: ils auraient
t mal fonds  lui refuser le mrite d'une lecture considrable. Il
faut en accorder autant  Hesmivy d'Auribeau, ecclsiastique franais,
qui avait pass en Italie le temps de la Rvolution, et que Napolon
nomma professeur de littrature franaise  l'universit de Pise; dans
le fatras ampoul de son discours d'ouverture de 1812, on dmle un rel
travail; car, s'il est ais d'appeler Ptrarque un gnie sans gal, il
l'tait moins pour un Franais de rassembler les loges que les
crivains du moyen ge ont donn  Pise, d'numrer les grands hommes
qu'elle a produits. Tout mdiocre qu'il est, ce discours respire une
sincrit touchante; l'auteur ne cache pas que le gouvernement le charge
de travailler  ce que _les Italiens et les Franais soient tellement
confondus entre eux qu'ils ne forment plus qu'une mme famille_, la plus
polie et la plus claire de l'univers; mais, quand il parle de la
France, il est aussi loin du ton de supriorit que de la fausse
modestie: Renonons, dit-il, de part et d'autre avec une gale
franchise aux anciens prjugs, aux prventions nationales... On peut
tre fort bon Franais, disait La Harpe, sans regarder exclusivement sa
langue comme la premire du monde... Au lieu donc de nous dprcier ou
flatter  l'excs, unissons sincrement nos efforts pour augmenter nos
mutuelles richesses! Charg d'enseigner le franais aux jeunes Pisans,
il veut si peu leur faire oublier l'italien qu'il leur dit:
Dfendez-vous svrement d'emprunter de la langue franaise, toute
belle qu'elle est, aucune de ces locutions que les vritables gens de
lettres en France gmiraient sans aucun doute de voir se mler  vos
discours!

Mais, ds lors, une rflexion s'impose: si Angeloni, qui crivait 
Paris, dj suspect par ses antcdents, sous l'oeil de Napolon; si
Monti, Foscolo, Cattaneo, professeurs  la nomination du prince Eugne,
ont pu s'exprimer avec libert sur la mme matire; si Auribeau et
Guillon, tous deux fonctionnaires franais, marquent tant de
mnagements, il faut croire que le gouvernement ne nourrissait pas de
trop noirs desseins contre l'indpendance littraire de l'Italie. Pour
le _Giornale italiano_ surtout, le cas est curieux: dans cette feuille
officielle, des rdacteurs qui ne signent que par des initiales, mais
qu'videmment l'autorit connaissait, se prononcent trs franchement. Le
7 mai 1809, par exemple, le journal accueille une trs vive rfutation
d'un article o il avait jug svrement une traduction italienne des
_Jardins_, de Delille; l'_Aiace_, de Foscolo, o l'on dit en Italie que
la police impriale vit des allusions hostiles, est jug bien ou mal
dans le numro du 15 dcembre 1811, mais sans ombre d'insinuation. Si,
dans les numros des 24 et 26 fvrier 1809, l'autobiographie d'Alfieri
est qualifie d'oeuvre orgueilleuse, qu'il et mieux valu ne pas publier,
un autre rdacteur, le 18 aot de la mme anne, dcerne l'immortalit
au pote d'Asti. Rien, en un mot,  l'adresse des crivains d'Italie qui
ressemble  la malveillance systmatique que l'empereur passait pour
encourager, en France,  l'gard de nos crivains indpendants. La
presse tait surveille tout aussi rigoureusement en Italie que chez
nous; mais le langage du _Giornale italiano_ montre que l'autorit
franaise n'avait pas, sur le point qui nous occupe, les intentions
suspectes assez tard par Giordani.

Elle le prouva au surplus en rvoquant, le 9 avril 1809, pour la
Toscane, le 10 aot de la mme anne pour les tats de l'glise,
l'obligation d'employer notre langue dans les actes notaris et devant
les tribunaux; seuls, le Pimont, la Ligurie et le Parmesan y
demeurrent soumis. Quant au royaume d'Italie et au royaume de Naples,
ils y avaient naturellement chapp. Ajoutons que le gouvernement, aussi
bien dans les provinces runies  l'Empire que dans celles que
Beauharnais administrait sous l'troite tutelle de Napolon, a protg
de toutes ses forces la littrature italienne. Je n'entends pas
seulement par l les pensions, les titres donns  Monti,  Cesarotti, 
une foule d'crivains ou de savants; on pourrait n'y voir que le dessein
de payer des dithyrambes ou de s'assurer des hommes qui influaient sur
l'opinion publique; mais la fondation d'une Acadmie modele sur
l'Institut de France, la rorganisation de la Crusca, restaure
spcialement en vue de conserver l'intgrit de l'idiome national, les
prix donns aux auteurs des ouvrages les plus purement crits, les
instructions ministrielles, comme celle de Scopoli, directeur gnral
de l'instruction publique sous Beauharnais, qui, en instituant des
concours d'opra, requrait expressment _la purit dello stile e della
lingua_ fournissent des arguments premptoires. Un petit dtail montrera
l'esprit dans lequel le gouvernement franais entendait les rapports
avec les lettrs d'Italie: le clbre imprimeur Bodoni avait t trait
d'une manire si flatteuse par Beauharnais et par Murat, qui, tour 
tour, avaient essay de lui faire quitter Parme, l'un pour Milan,
l'autre pour Naples, qu'il avait commenc, pour leur marquer sa
reconnaissance, une dition in-folio des classiques franais; or, en
1813, un voyageur franais, se persuadant que Bodoni ne mritait pas sa
rputation, crivit contre lui; c'tait assurment une attaque injuste;
mais il tait parti jadis de l'imprimerie de Bodoni une imputation
calomnieuse contre les Didot, et ceux-ci n'avaient eu pour ddommagement
qu'un article de Ginguen; Bodoni ne s'en plaignit pas moins  M. de
Pommereul, directeur gnral de l'imprimerie et de la librairie en
France, et M. de Pommereul fit saisir la brochure, puis crivit 
l'imprimeur italien une lettre de consolation[13].

Napolon a beaucoup moins song  faire oublier aux Italiens leur langue
qu' tendre chez eux la connaissance de la ntre, intention beaucoup
moins tyrannique, on en conviendra. C'est peut-tre dans ce dessein
qu'il tablit, en 1806, une troupe permanente de comdiens franais 
Milan, en quoi il ne commenait pas  excuter le plan d'viction
propos par Denina, puisqu'il tablit bientt aprs, dans la mme ville,
une troupe permanente d'acteurs italiens[14]. Mais l'entreprise offrait
bien des difficults: une troupe lyrique trangre peut donner des
reprsentations trs suivies, parce que l'auditoire, sans comprendre les
paroles, peut se plaire  la musique; il n'en est pas de mme pour une
troupe purement dramatique. Le dsir d'amuser la garnison franaise
entrava encore davantage le succs: il aurait fallu jouer surtout les
chefs-d'oeuvre de notre rpertoire: d'abord parce que la bonne compagnie
serait volontiers venue les voir, les rdacteurs italiens du _Poligrafo_
de Monti tant d'accord avec les rdacteurs, en partie franais, du
_Giornale italiano_, pour les louer; ensuite parce que, connaissant par
avance ces pices pour les avoir lues, elle en aurait plus facilement
suivi la reprsentation. Au contraire, pour amuser nos militaires, on se
jeta dans la nouveaut, et point toujours dans la plus dlicate; on
donna surtout les farces des petits thtres de Paris, des Varits, du
Vaudeville, ou quelquefois, en reprsentant le rpertoire de la Comdie
franaise, on l'assaisonna de mots et de gestes licencieux. Le genre de
comique qui plaisait  nos braves obtenait encore bien plus la
prfrence de certaines _donnicciuole_, de certaines _ragazzine_, dont
la prsence n'tait videmment pas sans rapport avec la leur; ces
demoiselles, fort paisibles quand on donnait des pices lubriques ou
lestes, s'ennuyaient au _Misanthrope_ et troublaient la reprsentation
_comme une bande de moineaux babillards_. Les acteurs achevrent
d'loigner le public indigne en ne prenant pas la peine de ralentir
leur dbit, en ne donnant pas assez de pices  spectacle, en ne se
conformant pas, pour le prix des places, aux habitudes du pays. Enfin,
on ne les avait pas recruts parmi les meilleurs de la capitale: Mlle
Raucourt, qui dirigea d'ordinaire le thtre franais de Milan, n'tait
plus dans l'clat de la jeunesse et de la faveur publique quand on lui
confia cette fonction; sauf Mme Vanhove, ou, si l'on aime mieux, Mme
Talma, qui ne parut qu'un instant, sauf Mme Grasseau et ses filles, elle
n'eut gure que des collaborateurs d'un talent mdiocre ou ingal.
Aussi, except les jours o le vice-roi se montrait dans sa loge, la
salle tait-elle fort peu garnie de spectateurs. Vers la fin de
l'Empire, la troupe espaa beaucoup ses reprsentations, et, quand elle
les cessa, au retour des Autrichiens, il ne parat pas qu'on l'ait fort
regrette[15].

Un moyen plus sr de faire natre, ou plutt d'entretenir le got de
notre littrature, consistait  enseigner notre langue. Le gouvernement
y travailla tantt en subordonnant certaines faveurs  la connaissance
du franais, tantt en l'enseignant. D'un ct, un dcret de
Beauharnais, du 15 novembre 1808, dcida que les candidats aux chaires
de toutes les Facults seraient, entre autres matires, examins sur le
franais, et Fontanes, dans une lettre du 22 fvrier 1811 au recteur de
Pise, l'informe que les coles consacres dans le ressort de cette
Acadmie  l'enseignement du franais obtiendraient pour leurs chefs la
dispense du diplme dcennal et pour leurs lves celle de la
rtribution due  l'Universit[16]. D'autre part, on institua des cours
de franais dans les Lyces et dans les Facults. Sans doute, ces
mesures inspiraient quelques inquitudes  certains Italiens; mais les
esprits aviss ne s'arrtaient pas  leurs soupons, plus respectables
que fonds: Quelques personnes, disait Scopoli dans un rapport au
ministre, murmurent de voir introduire l'tude du franais jusque dans
nos gymnases, craignant qu'une langue trangre n'en bannisse la ntre
ou n'en corrompe la puret. Mais un penseur a par avance rfut cette
erreur en faisant remarquer que, s'il tait possible d'apprendre toutes
les langues vivantes de l'Europe, les progrs de nos connaissances
seraient plus grands et plus nombreux. Si la richesse du langage va de
pair avec la civilisation et si,  proprement parler, il n'y a pas de
synonymes, la nation o l'on apprendrait le plus de langues trangres
serait plus riche d'ides et, par suite, plus forte de pense. Ce n'est
pas le lieu de chercher s'il n'y a pas quelque excs dans la rflexion
que Scopoli emprunte ici  Condillac; mais le fait mme que la rflexion
est d'un Franais marque bien que l'enseignement de notre langue en
Italie n'tait pas uniquement inspir par une pense d'intrt;
d'ailleurs, la pice o Scopoli l'insre, porte avec elle la preuve
manifeste que le gouvernement n'entendait pas condamner l'Italie  ne
voir que par les yeux de la France: c'est, en effet, un rapport dat du
1er avril 1813 sur la mission que le prince Eugne lui avait confie
d'tudier les tablissements d'instruction publique en Allemagne[17].

Ce n'est pas tout: de mme qu'en France le grand-matre de l'Universit
ne se htait pas de remplir les cadres, prfrant une chaire vide  une
chaire mal occupe, de mme on procda en Italie avec une lenteur
consciencieuse. De plus, on aurait pu rserver ces chaires  des
Franais, tant pour faire vivre quelques nationaux aux frais des sujets
de Beauharnais que pour s'assurer des agents de propagande; car nul ne
dira que la France n'aurait pu fournir quinze  seize matres sachant
assez l'italien pour enseigner le franais dans autant de Lyces. Au
contraire, on dcida que ces chaires, comme toutes les autres, seraient
donnes au concours, sauf le cas o les publications antrieures d'un
candidat autoriseraient  le dispenser de l'examen; et on attendit
patiemment que des sujets convenables se prsentassent. Ainsi, sous
l'Empire, Pise n'a jamais eu de Lyce et le Lyce de Turin n'a jamais eu
de professeur de franais. Quant  la nationalit des matres qui
enseignrent notre langue dans les Lyces ou Facults du prince Eugne
(car dans les Facults comme dans les Lyces c'tait tout autant notre
langue que notre littrature qu'on enseignait), on trouve  peu prs
deux Italiens pour un Franais.

Malheureusement l'enseignement des langues vivantes est le plus
difficile de tous  bien tablir, peut-tre parce qu'ici l'insuffisance
des matres et des lves se dcouvre plus aisment: on ne demande 
l'homme qui enseigne une langue ancienne ni de la bien prononcer ni de
connatre ces mille nuances, ces mille expressions familires qui font
le dsespoir des trangers; on admet que bien des points de la
civilisation antique lui chappent puisqu'ils demeurent mystrieux pour
tout le monde; quand il a mis la moyenne de ses lves en tat
d'expliquer  livre ouvert des passages faciles ou d'crire avec une
correction suffisante quelques pages de latin, on le tient quitte et
avec raison puisqu'avec cette somme de capacit ils sont en mesure de
profiter des aperus qu'il leur ouvre sur le gnie de l'antiquit. Le
matre qui enseigne une langue vivante,  supposer mme qu'on le
dispense de contribuer autant que ses collgues  former l'esprit de
l'lve, a bien plus  craindre de prter au ridicule, et par
l'imperfection presque invitable et facile  constater des
connaissances qu'on emporte de son cours, de se dconsidrer. Puis la
France avait d faire ici comme pour la troupe de comdiens de Milan:
elle n'avait pas envoy ses plus habiles sujets, et le gouvernement
n'avait pas eu, autant qu'il le souhaitait, l'embarras du choix. Il faut
d'ailleurs reconnatre que, sous l'Empire comme au reste dans les deux
sicles prcdents, le corps enseignant ne comptait pas en France
beaucoup d'hommes distingus: combien peu de professeurs du
dix-septime sicle et du dix-huitime dont le nom, je dis simplement le
nom, soit arriv jusqu' nous! On n'en faisait pas moins de bonnes
tudes parce que, dans un pays o les gens du monde savaient lire et
causer, c'tait surtout une bonne discipline morale et intellectuelle
qu'il importait d'offrir dans les maisons d'ducation: la rectitude
d'esprit, la gravit des matres suffisaient avec l'aide de la
tradition. Mais en Italie, pour cet enseignement nouveau, la tradition
manquait. Ces diverses raisons expliquent pourquoi les cours de franais
n'eurent pas absolument partout le succs dsir. Le _Giornale Italiano_
dans deux articles, l'un du 8 mai 1809, l'autre du 18 avril 1811,
faisait remarquer qu'on n'y employait pas toujours de bonnes grammaires,
de bonnes mthodes, et que par suite le rsultat ne rpondait pas
invariablement  la peine prise. Il est vident nanmoins que les
efforts tents simultanment dans les plus grandes villes de l'Italie
pour rpandre notre idiome n'ont pas t perdus.

Aussi bien toutes les branches de l'instruction publique furent alors
notablement perfectionnes. Certes l'Italie comptait,  la fin du
dix-huitime sicle, des coles florissantes o des hommes suprieurs
avaient form de brillants lves: une gnration qui comprenait Monti,
Foscolo, Volta, Canova, n'avait assurment pas grandi dans l'ignorance.
Mais les lumires taient presque toutes concentres dans le Nord de la
Pninsule. M. Tivaroni nous rvle, par exemple, que dans certaines
provinces des tats de l'glise, aucun paysan ne savait ni lire ni
crire, que dans le royaume de Naples, plus arrir par endroits, disait
Genovesi, que le pays des Samoydes, ces connaissances lmentaires
taient rares parmi la bourgeoisie mme, que le papier, les livres y
cotaient si cher que les coles de campagne s'en passaient, enfin que
dans ces deux tats l'histoire et la gographie ne faisaient point
partie d'un cours complet d'instruction[18].

Les Franais firent deux choses: premirement, ils firent pntrer
l'enseignement dans les pays o il n'avait point encore d'accs; car ils
ne s'en tinrent pas  fonder sur le papier des maisons d'ducation,
puisque le mme M. Tivaroni constate que le royaume de Naples,  la fin
du rgne de Joachim, possdait trois mille coles primaires gratuites
avec cent mille lves[19]; secondement, ils tablirent un systme
d'ducation coordonn; auparavant le zle d'une corporation religieuse,
le talent d'un matre, une rforme partielle mane du gouvernement,
assuraient ici un bon enseignement lmentaire, ailleurs faisaient
fleurir un collge ou jetaient un clat subit sur telle science:
dsormais l'enseignement fut  la fois complet et gradu. Nous
n'entreprendrons pas de tracer le tableau de toutes les mesures prises 
cet effet par Napolon et par ses lieutenants: nous nous bornerons 
renvoyer au Recueil de ses Lois et Rglements concernant l'Instruction
publique,  l'excellent _Rapport sur les tablissements d'Instruction
publique des dpartements au del des Alpes fait en 1809 et 1810, par
une commission extraordinaire compose de MM. Cuvier, conseiller
titulaire, de Coiffier, conseiller ordinaire et De Balbe, inspecteur
gnral de l'Universit_, enfin aux historiens italiens qui, pour la
plupart, s'accordent  louer cette partie du gouvernement de
Napolon[20]. M. Cant a mieux que personne caractris l'ensemble de
ces mesures; aprs avoir montr comment Napolon imposait l'obligation
du travail aux compagnies savantes, souvent suspectes de prfrer les
conversations agrables aux lectures pnibles, aprs avoir rappel que
l'Institut italien, fond par l'empereur, devait rendre compte des
livres ou machines soumis  son examen, excuter des expriences,
proposer une liste de trois noms pour les places vacantes dans les
Universits, il ajoute: C'tait une institution moins spculative que
pratique, qui visait encore moins au progrs des lettres qu' celui de
la civilisation; et l'histoire ne peut taire l'effet que ces rformes
produisirent sur une poque que pourtant de violentes commotions
rendaient bien peu favorable aux tudes, aux beaux arts,  l'industrie.

Mais, dans l'ordre de l'instruction publique, un point particulier nous
arrtera: les collges de jeunes filles fonds en Italie par Napolon
Ier. D'abord la matire est neuve; car les historiens, sans mconnatre
l'importance de ces tablissements, les ont  peine signals d'un mot.
Puis l'ducation des femmes en Italie appelait une rforme bien
autrement urgente que celle des hommes. Ces deux raisons justifient
notre choix.




CHAPITRE II.

L'ducation des filles en Italie avant la Rvolution.--Premire
tentative de rforme au temps de la Rpublique Cisalpine.--Admirable bon
sens avec lequel Napolon approprie ses vues en pdagogie aux besoins de
l'Italie.--Collges de jeunes filles fonds par lui et par ses
reprsentants, ou protgs par eux,  Bologne,  Naples,  Milan, 
Vrone,  Lodi.


Dans une satire d'Alfieri, un noble passe march avec un prtre pour
l'ducation de ses enfants. Le prcepteur en expectative proteste qu'il
sait trs bien le latin. Votre latin, rpond le seigneur, sent son
antiquaille; ne me faites pas d'eux de petits docteurs; qu'ils sachent
seulement parler un peu de tout pour ne pas faire figure de bois dans la
conversation. Puis, il rabat la prtention du pauvre homme qui voudrait
tre pay au moins autant que le cocher, et l'avertit qu'il devra se
lever de table quand on apportera le dessert. Tout est rgl, quand le
noble s'aperoit qu'il a omis un petit dtail: J'oubliais: vous ferez
faire de temps en temps un semblant de lecture  ma fille, Mtastase,
les ariettes; elle en est folle. Elle tudie toute seule, car je n'ai
pas le temps de m'occuper d'elle, et la comtesse encore moins. Mais vous
les lui expliquerez. Dans deux ans, je compte la mettre au couvent pour
qu'on achve d'orner son esprit.

     _Mi scordai d'una cosa: la ragazza
     Farete leggicchiar di quando in quando
     Metastasio, le ariette; ella n' pazza.

     La si va da s stessa esercitando;
     Ch'io non ho il tempo e la Contessa meno:
     Ma voi gliele verrete interpretando.

     Finch un altro par d'anni fatti sieno;
     Ch'io penso allor di porta in monastero,
     Per ch'ivi abbia sua mente ornato pieno._

Quand c'est sur un pareil ton qu'un pre traite de semblables matires,
on devine ce que doit tre l'instruction publique. Parini confirmerait
au besoin le tmoignage d'Alfieri sur l'indiffrence des hautes classes
en Italie  la fin du dix-huitime sicle pour l'ducation des filles.
Les historiens vont nous prouver que ce ne sont point l des boutades de
satiriques.

Voici, d'aprs un rudit italien, comment l'ducation des filles tait
comprise avant l'arrive des Franais dans une des plus grandes villes
de l'Italie:  Naples, en fait d'institutions fminines, il y avait le
conservatoire du Saint-Esprit avec soixante religieuses et cent
soixante-trois enfants nes de mres qui exeraient la prostitution.
Comme on y dotait les filles, les femmes honntes employaient cadeaux et
recommandations  se faire passer pour courtisanes. Le principal objet
de l'ducation consistait  prparer le service de la chapelle. Il y
avait d'autres maisons pour les repenties, pour les filles en danger,
pour les filles tombes; on y recevait plusieurs milliers de vierges et
de non vierges, qui, grce aux aumnes, trouvaient un morceau de pain 
manger, et  qui leur quenouille donnait des habits. Le nombre total de
ces conservatoires tait de quarante-cinq, dont plus de vingt
renfermaient environ cinq mille pauvres femmes, la plupart sous la
direction du clerg qui les prparait seulement  la vie mystique. Dans
la maison royale du petit Carmen, prs le March, il n'y avait point de
religieuses: on enseignait  deux cent trente jeunes filles  tisser le
fil, la soie et le coton[21]. Ainsi, des ateliers de charit, peupls
en partie de filles de mauvaise vie ou de mauvaise extraction, et plus
semblables  notre maison des Madelonnettes ou  des hospices qu' nos
ouvroirs, tels taient les pensionnats fminins de Naples en 1789.
Certes, les provinces du nord ne se rglaient pas sur ce modle. Nous
avons nous-mme montr ailleurs que beaucoup d'Italiennes,  cette
poque, se piquaient, non seulement de posie, mais de science, que
plusieurs occupaient des chaires publiques[22]. Mais c'tait prcisment
l'ignorance, l'insignifiance gnrale du sexe qui, en excitant le dpit
de quelques femmes de coeur, les avait portes  rivaliser de savoir avec
les hommes.  la fin du dix-huitime sicle, les grandes dames de Milan
n'taient ni plus corrompues ni plus frivoles que les grandes dames de
Paris, dont les faiblesses ont fait alors assez de bruit; mais, faute
d'tude, de lecture, de conversation, elles taient beaucoup moins
capables de ces chappes de raison, de ces accs d'enthousiasme pour
toutes les grandes causes, qui honoraient chez nous l'aristocratie
fminine. Dans des couvents o les luttes religieuses n'avaient point,
comme chez nous, retremp le catholicisme, elles apprenaient la
superstition et la paresse; le monde trouvait son compte  cette
ducation et la conservait soigneusement.

De l, un trange affaissement de l'esprit public. On en connat, sous
le nom de sigisbisme, le tmoignage le plus curieux. Un trait moins
connu en France montrera combien la conscience tait gare, mme dans
les familles  qui le gnie et la gloire semblaient donner mission de
guider les autres: en 1806, quand mourut le comte Carlo Imbonati, avec
lequel la mre de Manzoni, abandonnant son poux, avait parcouru
l'Italie et la France, Manzoni le clbra dans une composition potique,
qu'il ddia  sa mre et publia, du vivant mme de son pre, sans se
douter qu'il dshonorait par l l'une et l'autre. Ainsi,  cette date,
l'homme qui plus tard composera un des livres les plus purs, les plus
dlicatement difiants qu'on ait jamais lus, croyait faire oeuvre de bon
fils en chantant un nom que son pre ne pouvait entendre sans rougir, en
essuyant des larmes qui n'taient malheureusement pas celles du remords,
en rvlant aux contemporains et  la postrit cette coupable douleur!
Et c'tait  une fille de Beccaria que s'adressait l'tonnant hommage de
cette pit filiale, et sa tendresse maternelle en tait accrue!

 plus forte raison ne pouvait-on compter sur la plupart des femmes
italiennes pour conserver ou refaire le patrimoine des familles. Une des
choses qui surprirent  Paris le marquis Malaspina, quand il visita la
France en 1786, ce fut de voir  combien d'emplois se prtait la souple
intelligence de la Franaise, et quelle somme d'activit on pouvait
obtenir d'elle, alors qu'ailleurs le sexe ne lui semblait propre qu'
mettre des enfants au monde ou  vgter dans des couvents. Personne ne
me reprochera de citer presque tout au long la spirituelle analyse que
M. d'Ancona donne dans la _Nuova Antologia_ du 16 dcembre dernier, de
cette partie de sa relation de voyage: Malaspina a besoin  Paris de
faire rparer sa montre, et c'est une femme qui la lui rpare; il lui
faut des souliers, une femme lui en prend mesure. Les glises ont des
femmes pour gardiennes;  la bibliothque du roi, beaucoup de lectrices;
des femmes aux tribunaux pour enregistrer les actes. Il apprit que dans
certaines contres de la France les femmes exeraient le commerce de
prfrence aux hommes, et il affirme que, gnralement, une Franaise
parvient plus vite  la maturit de la rflexion qu'un Franais. Les
marchandes ont des manires qu'une femme de la meilleure ducation
pourrait leur envier; elles occupent leurs moments de loisirs, en
attendant les clients,  la lecture. Sur l'article de ces marchandes
l'admiration de Malaspina prend feu comme celle de Sterne racontant son
aventure avec la jolie gantire.

 peine la France avait-elle pris pied au del des Alpes, qu'un effort
fut tent pour changer l'ducation des femmes d'Italie: la Rpublique
cisalpine, institue et surveille par nous, ne comptait pas encore cinq
mois d'existence lorsqu'elle s'en occupa. Le 28 brumaire an VI, 18
novembre 1797, son ministre de l'intrieur envoya une circulaire 
toutes les maisons religieuses ou laques voues  l'ducation des
filles, pour les informer que les soins paternels du Directoire
excutif, pour prparer  la Rpublique un bonheur durable, s'taient
tourns vers l'ducation rpublicaine des filles, que la citoyenne
veuve Visconti Saxy avait t charge de la surintendance sur toutes les
personnes adonnes  l'instruction du sexe, notamment dans les couvents,
et qu'on esprait que celles-ci voudraient bien se conformer aux
observations qu'elle pourrait leur faire[23]. Le choix fait pour la
fonction de surintendante tait heureux: Mme Visconti, ne Carlotta de
Saxy, tait entre par son mariage dans une des familles qui donnaient
alors le plus de gages  la France, puisque, sans parler d'Ennio
Quirino Visconti, bientt ministre de la Rpublique romaine, puis
Franais de fait et de coeur, Francesco Visconti acceptait une place
importante dans le gouvernement de la Cisalpine, et qu'un autre Visconti
ira sous peu tudier au collge de Sorze; d'autre part, cette famille
tait une des plus illustres de la Lombardie. La surintendante devait
avoir un ge respectable, puisque le comte Pompeo Litta, dans les
_Famiglie celebri ltaliane_, dit qu'elle avait t la troisime et
dernire femme d'Alessandro Visconti, mort en 1757. Enfin, le mme
historien souscrit aux loges que le ministre de 1797 donnait  Mme de
Saxy-Visconti, puisqu'il l'appelle une femme trs distingue par
quelques oeuvres destines  l'ducation du peuple.

 la vrit, les divers programmes rdigs par elle et fortifis par le
droit de visite confr  la surintendante sur tous les tablissements
d'ducation fminine, eurent pour objet de temprer autant que de
seconder l'effet des principes que la France apportait en Italie. Le
prambule en est invariablement consacr  l'importance de prmunir les
lves, dans l'intrt de l'ordre public, contre l'abus des mots de
libert, d'galit, de souverainet populaire: on sentait que les folies
ruineuses, sinon sanglantes qui s'taient mles dans la Cisalpine 
l'enthousiasme pour le nouveau rgime, risquaient de tout compromettre;
aussi, les programmes recommandaient expressment d'expliquer que la
libert consiste pour une nation  faire ses propres lois et non  y
dsobir, que l'galit devant la loi n'implique pas le mpris des
suprieurs, et que la souverainet du peuple n'est pas le rgne de la
licence. On y exprimait la confiance la plus courtoise dans le zle et
l'habilet des religieuses pour l'ducation des filles; on y considrait
comme une des autorits dont la Rvolution n'affranchissait pas
l'Evangile, cette _expression la plus pure de la loi naturelle_; et
c'tait peut-tre pour faire abandonner les _robes  la guillotine_
rprouves dans une ode clbre de Parini qu'on recommandait aux enfants
les habits de leur pays. Mais aussi ces programmes, sans rcriminer d'un
seul mot contre le pass, prescrivaient de former les lves  une pit
toute diffrente de celle que jusque-l les jeunes Italiennes
apprenaient, puisqu'on prescrivait de les former aux vertus morales et
sociales. La surintendante se rserve de leur expliquer la Constitution
et mme le recueil des lois de la Cisalpine; mais elle compte sur les
matresses pour faonner le caractre des jeunes filles. La franchise
est spcifie parmi les qualits qu'on devra leur enseigner; les
matresses s'interdiront de frapper les lves. On fera lire des livres
qui leur donneront une ide prcise des droits de l'homme et des
avantages qu'on trouve  remplir les devoirs sociaux et les devoirs
propres  chaque condition. On accoutumera les jeunes filles  la plus
grande propret du corps, des dents et des mains, aussi ncessaire
qu'utile  la sant.

Quant  l'instruction, dans les tablissements d'un ordre suprieur,
outre les travaux de leur sexe, les lves apprendront  lire et 
crire en italien, et, si cela se peut, en franais; elles sauront
autant d'arithmtique qu'il leur en faudra pour l'usage de la vie; on
leur fera connatre le prix des denres, et les pensionnaires des
couvents seront employes  tour de rle dans l'administration du
monastre. Elles apprendront un peu de gographie, surtout celle de leur
patrie. Surtout, on leur fera connatre les parties les plus
intressantes de l'histoire naturelle pour qu'elles touchent du doigt en
quelque sorte la Providence. On leur donnera une ide de l'histoire
universelle si bien traite par Bossuet; elles tudieront l'histoire de
leur pays. Pour les coles rserves aux enfants pauvres, en sus des
travaux  l'aiguille, on y enseignera seulement, et dans la mesure o ce
sera praticable (_per quanto  fattibile_) la lecture, l'criture; mais
l'ducation hyginique et morale y sera la mme que pour les enfants des
riches: l'eau et un peu de diligence ne cotent rien, dit Mme de
Saxy-Visconti; donc, tout le monde peut tre propre;  plus forte
raison, pour les coles infrieures et pour les coles plus releves,
elle propose un mme modle de vertu.

Quelque modeste que ft ce programme, surtout pour les petites coles,
on voit qu'il tmoignait la volont de rveiller l'intelligence, de
relever le coeur de la femme italienne. L'erreur de nos amis de la
Cisalpine, la ntre aussi, car ils s'inspiraient de nous dans tous leurs
actes, consistait seulement  procder en ces matires dlicates par
voie d'autorit au lieu de procder par voie d'exemple. L'tat peut
rgler les conditions auxquelles on obtiendra des diplmes publics,
pntrer mme dans les tablissements particuliers pour y exercer une
sorte de police; mais l s'arrte son droit. Il n'a pas qualit pour
imposer un plan d'ducation, surtout un plan qui comporte de la
politique, d'exiger, comme le fait Mme de Saxy-Visconti, qu'on plante un
arbre de libert dans les couvents, qu'on n'y emploie pas d'autre
appellation que celle de citoyenne, qu'on proscrive la lecture des
biographies d'asctes. Imposer ce plan, c'tait le rendre odieux  la
moiti des matresses qui, si l'on s'y ft pris d'une autre manire, en
eussent accept une partie et la plus essentielle. Enfin, par la raison
mme qu'on rdigeait des programmes obligatoires pour toutes les
coles, on n'entrait pas, par crainte de multiplier les rsistances,
dans les minutieuses exigences qui sont ncessaires toutes les fois
qu'on propose une rforme  laquelle il faut tout d'abord faonner ceux
 qui l'on en remettra l'application. Il aurait mieux valu fonder en
Lombardie un ou deux tablissements dont, sans violenter personne, on
et rdig la rgle en toute libert.

Napolon, devenu empereur, n'oublia ni ce qu'il y avait d'excellent, ni
ce qu'il y avait de dfectueux dans la tentative que nous venons de
raconter. On sait comment il a repris et modifi pour la France le plan
trac par Mme de Maintenon. Comme elle, il voulait qu'on formt tout
d'abord les jeunes filles  une dvotion, tout ensemble exacte et
raisonnable, et que l'on cultivt leur raison plus que leur imagination;
mais, tandis que Mme de Maintenon avait entendu pourvoir  un besoin
particulier de son temps, il voulait pourvoir  un besoin gnral du
sien. Vivant dans une socit aristocratique, c'est--dire tablie sur
l'ingalit des classes, la fondatrice de Saint-Cyr avait travaill pour
les filles des gentilshommes pauvres; elle avait pour objet de les
prparer  soutenir et l'illustration de leur naissance et la mdiocrit
de leur fortune; c'est sur l'exigut de leur patrimoine qu'elle rglait
la simplicit, la gravit de l'ducation qu'elle leur offrait, en les
sparant  la fois des filles de la noblesse riche et des filles de la
bourgeoisie. Napolon, travaillant pour une socit dmocratique,
admettait  Ecouen des enfants de toutes les classes, pourvu que leurs
pres eussent bien servi l'tat; c'est  elles toutes qu'il voulait que
l'uniforme et une rgle svre enseignassent l'esprit d'galit,
d'conomie, de discernement. Puis, s'il fallait continuer  former des
femmes chrtiennes, il fallait les prparer  vivre dans un monde qui
n'tait plus fort chrtien, o l'hrtique, l'athe mme, avaient
lgalement le droit de propager leurs doctrines, o, en matire de
politique aussi, les esprits, sinon la presse, taient dfinitivement
affranchis; il ne suffisait donc plus de prserver les jeunes filles des
carts du mysticisme; il fallait les former  la tolrance, les prparer
 entendre sans scandale les libres discussions. Aussi prenait-il des
mesures pour que toute la partie saine de la philosophie du dix-huitime
sicle pntrt dans ses maisons d'ducation.

Si ces innovations d'une prudente hardiesse devaient rencontrer
l'approbation du public franais, combien ne devaient-elles pas tre
accueillies plus favorablement encore en Italie, o elles taient plus
ncessaires, par tous les bons esprits qui souhaitaient une
rgnration de leur patrie et se sentaient impuissants  l'accomplir
seuls!

Ce fut  Bologne que le gouvernement franais tenta son premier, son
moins heureux essai. La maison qu'il y fonda ou plutt dont il consentit
 prendre le patronage, ne fit jamais que vgter parce que, au moment
o le prince Eugne accorda (19 dcembre 1805)  une Franaise, Mme
Thrse Laugers, une subvention et le titre de _Casa Giuseppina_ pour le
pensionnat qu'elle venait d'tablir dans cette ville, les esprits
n'taient point assez prpars, parce qu'on ne prit  Bologne que des
demi-mesures, enfin parce que la directrice ne runissait pas toutes les
qualits requises. La pice suivante, dont nous donnerons une traduction
intgrale, fera comprendre les difficults de l'entreprise; et la
svrit avec laquelle on s'y exprime en plusieurs endroits sur la
personne de Mme Laugers fera ressortir l'hommage rendu  l'esprit
pdagogique qu'elle apportait en Italie; c'est un Rapport adress le 31
aot 1808 au ministre de l'intrieur du royaume d'Italie par le prfet
de Bologne[24].

      Monsieur le conseiller d'tat, directeur de l'instruction
     publique, etc.

     Milan,

     31 aot 1808.

La maison Josphine doit son origine aux efforts incessants de Mme
Laugers,  qui il sembla que Bologne pouvait offrir un vaste champ pour
introduire en Italie de nouvelles mthodes qui donneraient aux femmes
une ducation plus releve et plus acheve.

Il faut avouer toutefois que l'minente institutrice ne fut pas trs
heureuse dans ses dbuts. La nouveaut qui plut  quelques-uns inspira
des soupons  beaucoup d'autres, d'autant qu'il s'agissait d'une
trangre qui ne rendait pas d'elle-mme un compte trs prcis (_la
quale non rendeva di se conto e ragione precisissima_); beaucoup aussi
voyaient d'un mauvais oeil qu'elle n'tait pas fort pourvue de moyens de
subsistance, si bien que son oeuvre semblait inspire par le besoin et le
calcul. Il est certain que l'opinion se divisa, qu'un parti peu
nombreux, peu nergique, se dclara pour elle, que les autorits locales
ne lui prtrent jamais une assistance efficace, et que le projet se
serait vanoui dans sa naissance, si la Prfecture n'avait interpos
plusieurs fois ses offices pour procurer au pays un aussi sensible
avantage que celui d'lever moins grossirement les jeunes filles (_un
sensibile vantaggio quale lo  quello di educare men rozzamente le
fanciulle_).

Les choses taient dans cet tat, lorsque, s'tant rendu  Bologne,
notre excellent prince daigna accorder sa haute faveur au pensionnat.
Alors tout obstacle sembla disparatre et l'on put croire que les
meilleurs rsultats taient assurs. La municipalit devait s'occuper du
dtail, c'est--dire s'enqurir des besoins, trouver les ressources
ncessaires, fixer la discipline, veiller sur le bon ordre et donner 
l'tablissement vie et dignit. On ne doit pas dissimuler que si l'on
avait procd de cette sorte, la rpugnance publique aurait fait place 
la faveur la plus dcide. Le nombre des lves se serait alors
multipli, et par suite les moyens de balancer les dpenses et les
recettes. Mais ce serait trahir la vrit que de ne pas dire que la
municipalit ou bien ngligea absolument l'enqute ncessaire, ou s'en
remit  des personnes inexprimentes et indolentes, ou ne sut pas ou ne
voulut pas carter les inconvnients et surmonter les difficults. Ainsi
le fruit de la faveur prcieuse qui avait rig le pensionnat en collge
honor d'un titre auguste ne sortit pas de son germe, et ainsi la Maison
royale languit, dchut et prit presque entirement[25].

Le nombre des lves n'y a jamais dpass vingt-deux; et on y
comprenait des pensionnaires du prince, quelques autres enfants qui
payaient trs peu, d'autres qui ne payaient rien. Les malveillants
s'industrirent  rpandre certains bruits qui portrent atteinte  la
rputation de l'tablissement. Cela suffit pour que la plupart des
jeunes filles fussent rappeles dans leurs familles et que tout
expdient tent en vue de repeupler le collge chout. Prsentement on
n'y compte que neuf lves dont quatre ne payent pas; c'est la
directrice qui supple pour elles (_La direttrice supplisce per esse_).

Les cours se font tous les jours. Le matin on enseigne les lettres et
les beaux-arts, dans l'aprs-midi les travaux de femme[26]. Les leons
dites du matin sont donnes de huit heures  trois heures. Il faut
convenir que le temps n'est pas perdu; car les lves apprennent et se
dveloppent. Qui les comparerait avec les lves des couvents ou des
autres pensionnats privs remarquerait une diffrence capitale et
inexprimable (_Bisogna convenir che il tempo non  perduto giacch le
alunne apprendono e si sviluppano. Chi le confrontasse con quelle
de'Monasterj o delle altre scuole private rimarcherebbe una differenza
somma e inesprimibile_). Les Bolonais peuvent s'en convaincre dans les
sances publiques que la Maison donne[27]. IL est vrai d'autre part
que, autant dans ces circonstances ils montrent de surprise, de plaisir,
d'approbation, autant l'tablissement demeure en mauvais tat et dsert.

Les besoins dont il souffre actuellement sont d'une double nature. Les
uns regardent la rparation des btiments, les autres la tenue du
pensionnat. Relativement aux premiers, on peut consulter l'expertise
avec plan rdige par M. Venturcii, ingnieur public; on y indique les
rparations les plus urgentes. Il en faudrait d'ailleurs beaucoup
d'autres, et, quand on les excuterait toutes, la Maison resterait
imparfaite et dfectueuse. Elle est situe dans un quartier cart;
irrgulire et grossire, elle n'offre rien qui flatte l'oeil; de
misrables constructions habites par la basse classe l'entourent, de
sorte que les lves sont exposes  mille regards curieux et
indiscrets. On ferait donc beaucoup pour cet tablissement, si on
l'installait dans une autre proprit domaniale. Mais il est
indispensable d'avertir que, parmi les difices de cette catgorie, il
n'en reste qu'un sur lequel on pourrait utilement compter. C'est celui
du collge supprim de Montalto. Fond pour une maison d'ducation et
d'instruction, il semble expressment fait pour la circonstance. On
n'aurait mme pas besoin de l'occuper tout entier; on laisserait libre
une lgante salle qui servirait pour les runions des corps
considrables; et l'on ne toucherait pas  la vaste salle d'archives o
l'on a runi les livres et papiers des corporations supprimes.

Relativement  la tenue journalire du pensionnat, on peut voir le
mmoire avec tableau remis par Mme Laugers. Il a t rdig en
consquence de la visite que M. le podestat a faite  l'tablissement et
on le trouvera ci-inclus[28].

Il semble que le nombre des matres, leurs honoraires, le nombre des
gens de service, leurs gages, les dpenses d'entretien et de nourriture
n'excdent pas les limites que trace une juste et sage conomie. Une
rforme opre sur ce point ne donnerait qu'un rsultat minime et ne
rtablirait pas la balance du budget de la maison.

L'article de l'glise exige une rflexion. Elle est comprise parmi
celles qui, aux termes du dcret royal du 10 mars 1808 cessent d'tre
publiques, et par consquent ne rclamerait pas dornavant une dpense
aussi forte que par le pass. Mais il est vrai aussi que la perception
des revenus assigns par le domaine ne se fera pas bien tant qu'elle
sera entre les mains d'une femme peu estime et peu considre des
dbiteurs et  qui au surplus il ne conviendrait pas de tenter des
dmarches vigoureuses et offensives; car elle a trop besoin de se
concilier l'estime et la bienveillance.

Pour faire face au passif, et pour soutenir ultrieurement la maison,
un nouveau subside du gouvernement est absolument indispensable. Mais,
tant que les choses resteront sur le pied actuel, ce serait se jouer du
gouvernement lui-mme que de l'assurer du moindre changement heureux.
Peut-tre les tentatives les plus nergiques ne donneraient pas un
rsultat satisfaisant, parce que, aprs tant et de si amres
vicissitudes, elles pourraient tre intempestives. Nanmoins, au cas o,
pour l'honneur d'un tablissement rig par un prince et dcor d'un nom
trs auguste, on voudrait essayer des amliorations, il semble qu'on ne
pourrait imaginer et suggrer que les suivantes:

La premire de toutes les rformes devrait tre le choix d'un meilleur
local. Autant, du reste, l'difice actuel inspire de rpugnance au
physique et au moral, autant il est permis de rpter, avec fermet, que
celui de Montalto plairait gnralement.

En second lieu, il conviendrait de concevoir un plan de discipline
intrieure plus circonstanci et plus libral. Celui d'aujourd'hui est
trop aride d'une part, et peu philosophique de l'autre. Il laisse
subsister beaucoup de prjugs sans prvenir et rendre impossibles
beaucoup d'inconvnients.

En troisime lieu, il importerait que la nomination des personnes de
service et des matres ft faite par la Prfecture ou par le Ministre
sur une double liste prsente par le Podestat, et aprs avoir pris,
comme il est convenable, l'avis de la Directrice. Il est indispensable
que la maison ne soit accessible qu' des personnes d'ge mr, de sens
prouv et de moeurs garanties par la voix publique.

En quatrime lieu, on pourrait proposer une mesure qui induirait les
pres de famille  envoyer leurs enfants dans ce pensionnat: ce serait
d'engager la Congrgation de Charit de Bologne  rserver un certain
nombre de ses meilleures dots pour celles des lves en qui l'on
reconnatrait les qualits demandes par les testateurs. Tout dpend
d'un premier pas, et il est incontestable que, ds que pour un motif ou
pour un autre, l'tablissement acquerrait un peu de crdit par un
accroissement de sa population, la multitude, qui ne se rend qu'aux
faits accomplis, applaudirait et dicterait presque la loi  la volont
des particuliers.

Enfin, il serait  souhaiter qu'une des dames les plus distingues et
les plus honores de la ville ft charge de la surintendance de la
maison, et en garantt l'ordre et la discipline. Il n'est ni convenable,
ni possible  la Prfecture et  la Municipalit d'exercer dans
l'intrieur du pensionnat une surveillance assidue et efficace; et les
choses sont  un tel point, que c'est seulement en plaant la Directrice
sous la suprmatie ininterrompue et absolue d'une personne
universellement considre qu'on peut rfrner les langues malveillantes
et rendre l'institution profitable.

Tel est, Monsieur le conseiller, le rapport circonstanci et sincre
que je vous soumets, en rponse  votre honore dpche du 16 du mois
dernier, n 3002. Permettez qu'en attendant le retour des papiers
originaux ci-inclus, je vous renouvelle les sentiments de ma parfaite
estime et profonde considration.

     F MOSCA.

Le Ministre approuva la proposition de nommer une surintendante, de
rdiger une rgle nouvelle pour l'tablissement, le transporta, non
dans l'ex-collge Montalto qui ne se trouva point disponible, mais dans
le _Conservatorio di Santa Croce e San Giuseppe_, rue Castiglione[29];
en 1810, par la nomination d'un conome, il dchargea Mme Laugers du
soin de l'administration. La maison n'en prospra pas beaucoup plus; en
cette anne 1810, le nombre des lves, tant boursires que payantes,
tait de seize. L'entreprise avait t mal commence et ne s'en releva
jamais.

Il en fut tout autrement partout o le gouvernement franais s'occupa
ds le premier jour de choisir le personnel, d'laborer les rglements
et d'en assurer l'observation; c'est ce qui eut lieu dans le royaume de
Naples d'abord, puis  Milan,  Vrone et  Lodi enfin. Je nomme cette
dernire ville quoique le collge qu'on y institua ait t une fondation
particulire, parce que le bailleur de fonds tait le chancelier mme du
prince Eugne, le duc Melzi. Il ne faut d'ailleurs pas exagrer
l'initiative de ce dernier: lady Morgan dit, dans son _Voyage en
Italie_, qu'elle croit l'origine de tous ces tablissements due au duc
Melzi, en sa qualit de fondateur du pensionnat fminin de Lodi; mais
tous les papiers relatifs au collge de Milan et de Vrone prouvent que
c'est la maison franaise de la Lgion d'honneur que le gouvernement
prenait pour modle; de plus, une notice que M. Agnelli, de Lodi, a bien
voulu rdiger pour moi, assigne la date de 1812 au collge de cette
ville[30]; or les collges du royaume de Naples et celui de Milan, sans
parler de la maison de Mme Laugers, sont antrieurs.

Le plus ancien de tous ces collges est celui de Naples. Le 11 aot
1807, Joseph Bonaparte dcrta la fondation d'une maison honore d'une
distinction particulire pour l'ducation des jeunes filles  qui
l'clat de leur nom, l'illustration de leurs parents dans les emplois
minents et les dignits suprmes de l'tat peuvent donner une influence
prpondrante sur leur sexe et dont l'exemple peut plus facilement
contribuer  rpandre les vertus qui rendent les familles heureuses.
Cent places gratuites taient rserves  des filles de hauts
fonctionnaires, et vingt-quatre mille ducats de rente taient assigns 
l'tablissement. Un sixime des places vacantes serait rserv aux
lves des pensionnats tablis dans les provinces qui en seraient
dignes, chaque lve, aprs sa sortie du collge, recevrait cent ducats
par an jusqu' son mariage, puis une dot de mille ducats. Joachim Murat,
successeur de Joseph, plaa cette maison, par un dcret du 21 octobre
1808, sous la protection de la reine sa femme et d'un prsident qui
serait nomm par elle et qui fut l'archevque de Tarente, ministre de
l'intrieur[31]. Ce fut le collge d'Aversa, aprs lequel s'ouvrirent,
dans le mme royaume, ceux de S. Marcellino  Naples, de San Giorgio, de
Frasso, de Muratea, de Reggio[32]. Le collge de Milan fut fond par un
dcret de Napolon, dat de Saint-Cloud, 19 septembre 1808 et ouvert le
3 mars 1811; celui de Vrone fut fond par un dcret du prince Eugne du
8 fvrier 1812 et s'ouvrit le 3 septembre de la mme anne. Je ne parle
pas du collge de Bologne dcrt en mme temps que celui de Vrone,
parce que les vnements en empchrent l'ouverture.

Parmi tous ces collges, c'est celui de Milan que nous choisirons comme
type, en priant seulement le lecteur de ne pas tirer un argument contre
nous des dates que nous venons de citer: si ces maisons d'ducation
s'ouvrirent bien peu d'annes avant le dcret de Napolon, l'oeuvre du
fondateur, on le verra, ne tomba pas avec lui.




CHAPITRE III.

Le Rglement du collge de jeunes filles de Milan compar au Rglement
des maisons de la Lgion d'honneur.


Nous avons cit dans un prcdent ouvrage un rapport, adress le 20
octobre 1809,  la reine Hortense, Protectrice des maisons de la Lgion
d'honneur, o Mme Campan dit qu'il sortira de ces tablissements des
femmes qui porteront l'art d'enseigner dans des maisons fondes sur les
mmes principes: Il en existe dj deux  Naples, disait-elle; il va
y en avoir une  Munich, fonde par le roi de Bavire; il y en aura une
incessamment  Milan[33]. Ce fut en effet le Rglement Gnral
Provisoire de la maison d'Ecouen qui servit de base au rglement du
collge de Milan. Le 20 octobre 1808, Marescalchi, ministre des
relations extrieures du royaume d'Italie, envoya de Paris tous les
documents propres  dfinir l'esprit des maisons impriales. Toutefois,
si l'on compare la rgle adopte pour le collge de Milan, le 17
dcembre 1810, avec le rglement provisoire que nous venons de citer, on
verra que, pour le fond et pour la forme, le prince Eugne et ses
conseillers se sont inspirs de celui-ci, mais ne l'ont pas servilement
copi; on les verra tantt consultant les besoins spciaux de l'Italie
oser davantage, tantt consultant les principes universels du bon sens,
carter certaines chimres introduites dans la maison de la Lgion
d'honneur, d'o un nouveau rglement, dat du 3 mars 1811, ne les
chassera pas.

Voici le texte mme du rglement de Milan, car c'est en franais qu'on
le trouve rdig dans les Archives d'tat de cette ville, sous le titre
de _Rglement gnral provisoire du collge des demoiselles_[34]:

Titre Ier.--De l'administration intrieure de la maison.

Article Ier. La Directrice a la direction et la surveillance gnrale du
collge; la Matresse en a l'administration infrieure sous son
inspection.

Art. 2. La Matresse est dpositaire de la caisse de la maison; elle ne
pourra faire aucun payement que d'aprs un mandat de la Directrice; tous
les comptes de la maison porteront en marge de chaque article
l'exposition sommaire de l'objet de la dpense et la date du mandat de
la Directrice.

Art. 3. La Directrice tiendra un registre de tous les mandats qu'elle
donnera  la Matresse.

Art. 4. La Matresse ne pourra faire aucune dpense sans autorisation de
la Directrice.--Art. 5. L'Econome s'adressera  la Matresse toutes les
fois que des achats et des dpenses seront jugs ncessaires, et cette
dernire en soumettra la demande  la Directrice. Cependant la Matresse
aura droit d'autoriser les dpenses de nourriture journalire, sauf
ensuite  faire ratifier ces dpenses par la Directrice.--Art. 6. La
Matresse rendra compte toutes les semaines  la Directrice de la
situation de la caisse, des dpenses faites et des besoins de la
maison.--Art. 7. La Directrice prsentera chaque mois au Conseil
d'administration un compte des dpenses. Ces comptes seront appuys de
toutes les pices justificatives, des mandats de payement et mmoires
des fournisseurs. Lorsque les mandats de payement ne seront que pour des
acomptes, on y joindra une note de ce qui sera d aux
fournisseurs.--Art. 8. Si les sommes alloues dans le budget prsomptif
de l'anne sont, pour certains articles, insuffisantes ou excdantes, la
Directrice en exposera les motifs et sollicitera du Conseil la
prsentation de ses rclamations  Son Altesse Impriale.

Art. 9. La Dame lingre aura la garde du linge de table, de lit et de
corps; elle sera charge d'en surveiller l'emploi et l'entretien d'aprs
les instructions de la Directrice et de la Matresse, et de rgler
galement tous les objets relatifs  la buanderie, aux dtirages et
repassages.--Art. 10. Elle sera aussi charge, sous inspection de la
Matresse, de la confection, rparation et entretien des habits, et
gnralement de l'emploi des fils, soie, etc.--Art. 11. L'Econome, la
Dame lingre et l'infirmire ne recevront aucun des objets confis 
leur garde sans s'assurer en dtail de la quantit et de la qualit des
objets fournis, ainsi que de leur conformit aux diffrents chantillons
adopts par la Matresse; elles signeront le certificat de
rception.--Art. 12. Ce certificat devra tre remis  la Matresse et
prsent par elle  la Directrice quand elle demandera le mandat de
payement, et ensuite remis avec ce mandat comme pice justificative des
comptes.--Art. 13. Les dpositaires exigeront un reu de tous les objets
qu'elles distribueront et les(_sic_) prsenteront  la Directrice ou 
la Matresse toute les fois qu'elles en seront requises, pour justifier
de l'emploi des objets confis  leur garde et de ceux qui restent en
leurs mains.--Art. 14.[35]est dpositaire des comestibles, combustibles
et liquides, de l'argenterie, de la vaisselle, des objets de papeterie
et de divers ustensiles  la maison (_sic_); elle en aura la garde et
elle veillera  ce que leur distribution et consommation soient
conformes aux rgles tablies.--Art. 15. Chaque classe aura deux
institutrices, dont l'une, appele surveillante, sera charge par la
Directrice de tout ce qui est relatif  la police des dortoirs,  la
conduite des lves  leur rcration,  leur promenade et leurs tudes
dans les moments d'absence de l'institutrice.--Art. 16. Si la sant de
la Directrice l'oblige  interrompre ses fonctions, le Ministre de
l'Intrieur autorise la Matresse  les remplir, et alors une
institutrice aussi choisie par le Ministre remplit les fonctions de la
Matresse.

Titre II--De l'ducation et de l'instruction des lves.

Chapitre 1er.--De la distribution des lves.

Article 17. Les lves seront distribues en quatre classes.--Art. 18.
Les classes seront distingues par la couleur de la ceinture.--Art. 19.
La premire classe portera une ceinture de ruban ponceau, la deuxime
violette, la troisime orange, la quatrime gros vert.

Chapitre 2. Trousseau et costume des lves.

Art. 20. Le trousseau des lves est compos ainsi qu'il suit.--Art. 21.
8 chemises, 4 jupons de mousseline paisse, 2 jupons de tricot de laine
pour l'hiver, 2 camisoles de toile de coton pour la nuit; 4 plerines en
percale; 4 fichus montants sans garniture; 6 serre-tte; 12 mouchoirs de
poche; 6 paires de bas gris, 6 paires de bas blancs; 2 bonnets de jour;
4 serviettes en toile fine; 1 chle de tissu, 2 robes de couleur pour
l'uniforme de tous les jours; 2 tabliers de percale noire dont l'un 
manches longues pour l'hiver; 1 caleon pareil aux robes pour l'hiver; 2
robes blanches pour le grand uniforme; 1 tablier noir en taffetas pour
_idem_; 4 paires de mitaines en percale de couleur, 4 paires de blanches
tricotes; 1 chapeau de paille noir; une paire de souliers par mois; 1
peigne  dmler; 1 peigne fin; une brosse pour les peignes, 2 ponges;
1 corset par an.

Chapitre 3.--Du lever et du coucher.

Article 22. L't la cloche sonnera le rveil  six heures, l'hiver 
sept.--Art. 23. Les lves les plus ges aideront  l'habillement des
plus jeunes.--Art. 24. Les lves les plus ges s'habilleront
elles-mmes et ne seront aides que par leurs compagnes.

Art. 25. Le coucher sera sonn  neuf heures pendant l'hiver et  dix
heures pendant l't.

Chapitre 4.--Des prires, de la messe et des vpres.

Article 26. L'appel des lves se fait dans chaque dortoir le matin
avant de se rendre  la chapelle et le soir dans les classes.--Art. 27.
Cet appel achev, chaque institutrice conduit sa classe  la
chapelle.--Art. 28. Toutes les classes doivent y tre runies une heure
aprs le rveil.--Art. 29. La prire se fera sous l'inspection d'une des
institutrices nommes pour cela.--Art. 30. Cette prire consistera dans
le _Pater_, l'_Ave_, le _Credo_, le _Confiteor_, les commandements de
Dieu, ceux de l'glise et l'oraison pour l'Empereur rcite en italien
par une des lves. Elle sera termine par la lecture  haute voix de
l'Eptre et de l'Evangile du jour. Chaque jour, le livre de prire
passera  une nouvelle lve; elles entendront la messe tous les
jours.--Art. 31. Il y aura deux messes les dimanches et tous les jours
de ftes, catchisme et instruction  la porte des lves. Les vpres
seront chantes par les lves tous les dimanches et ftes tablies par
le Concordat,  l'anniversaire du couronnement et du mariage de Sa
Majest Impriale.--Art. 32. Il y aura salut le jour de la Toussaint, de
Nol, le premier jour de l'an, le jour des Rois, le jour de Pques, le
jour de l'Ascension et de l'anniversaire du couronnement de l'Empereur,
le jour de la Fte-Dieu, le jour de la Pentecte, de l'Assomption et de
la Saint-Napolon.

Chapitre 5.--Des repas.

Article 33.--De la soupe et des fruits composeront le djeuner.--Art.
34. Les dimanches, les mardis et les jeudis, le dner sera compos d'une
soupe, d'un bouilli, d'un rti, d'un plat de lgumes ou d'une salade;
les jours maigres, d'une soupe, d'un plat de poisson ou d'oeufs, d'un
plat de lgumes et d'une salade.--Art. 35. Le souper consistera en une
soupe au lait ou au riz, un plat de lgumes et un plat de fruits.--Art.
36. Les lves boiront  leur repas du vin ml avec l'eau. Suivant leur
temprament, les plus faibles pourront boire du vin pur.--Art. 37. Le
djeuner aura lieu  neuf heures;  midi l'on distribuera des morceaux
de pain;  trois heures les lves dneront; elles souperont  huit
heures.

Chapitre 6.--Des leons.

Article 37 bis. Les leons de grammaire italienne et franaise, de
gographie et d'histoire seront donnes l'aprs-midi.--Art. 33. Chaque
institutrice, dans sa classe, sera charge de donner des leons de
lecture et de faire rpter aux lves les leons qui auront t donnes
par les professeurs.--Art. 39. Les leons de lecture, d'criture, de
calcul, de musique, de dessin et de danse seront donnes le matin et
aussi en prsence de la Directrice, de la Matresse ou de deux
institutrices.--Art. 40. Les livres  adopter pour l'instruction des
lves seront proposs par la Directrice et approuvs par le Ministre de
l'Intrieur.--Art. 41. La Directrice, sur le rapport des professeurs,
jugera de l'poque  laquelle une lve pourra passer d'une classe dans
une autre.--Art. 42. Les soires seront occupes depuis cinq heures
jusqu' sept par les leons de grammaire italienne et franaise,
histoire (_un mot illisible_), et depuis sept jusqu' huit au travail 
l'aiguille.--Art. 43. La Directrice nommera chaque mois une lve de
chaque classe, parmi les plus ges, pour aider l'infirmire et
apprendre auprs d'elle tout ce qui est relatif aux soins d'une
garde-malade attentive et claire. Cette disposition n'aura lieu que
lorsqu'il n'y aura pas de maladies contagieuses et que le mdecin l'aura
affirm.--Art. 44. Les institutrices qui prsident aux classes noteront
chaque jour la conduite de chaque lve sur un registre  ce destin. Ce
registre sera prsent tous les samedis  la Directrice.--Art. 45. Les
professeurs noteront sur un cahier,  la fin de chaque leon,  ct, en
marge du nom de chaque lve, s'il a t content ou mcontent de
l'aptitude ou du zle de l'lve. Ce cahier sera galement prsent 
la Directrice tous les samedis.--Art. 46. Les lves que la Directrice
jugera capables de s'occuper de la conduite d'un mnage et de tout ce
qui y a rapport seront confies  la Matresse  des heures rgles pour
s'instruire avec elle de tout ce qui sera de son dpartement.--Art. 47.
La mme mesure sera prise pour celles qui seraient en ge de prendre
connaissance de tout ce qui concerne la lingerie. Les lves feront
leurs robes, leur linge et celui de la maison autant que leurs forces le
leur permettront.

Chapitre 7.--Des rcrations.

Art. 48. Il y aura une heure de rcration aprs les leons du matin,
une heure aprs le dner, une heure aprs le souper.--Art. 49. Les
portiques et le jardin qu'ils entourent sont rservs aux rcrations
ordinaires.--Art. 50. Les dimanches, les ftes et les jeudis, on fera
des promenades dans le grand jardin.

Chapitre 8.--Police de la maison.

Article non numrot. La Directrice a droit de remontrance envers la
Matresse; si celle-ci, malgr les avertissements ritrs de la
Directrice, retombait dans la mme faute et que cette faute ft d'un
mauvais exemple pour les lves et quelle portt prjudice  la maison,
la Directrice serait tenue d'en prvenir le Ministre de
l'Intrieur.--Art. 51. Si la Matresse avait  se plaindre des
institutrices, elle porte sa plainte  la Directrice.--Art. 52. La
Directrice a droit de rprimande envers les institutrices. Elle peut
mme, dans un cas grave, les suspendre de leurs fonctions, en donnant
toutefois avis de cette suspension dans le mme jour au Ministre de
l'Intrieur et en lui en faisant connatre les motifs.--Art. 53. La
Directrice peut punir par la suspension du salaire toutes les personnes
de service et mme les renvoyer.--Art. 54. Les clefs du grillon (_sic_)
et des portes d'entre seront toutes dposes chez la Directrice  neuf
heures du soir en hiver et  dix en t.--Art. 55. Une tourne sera
faite tous les soirs  dix heures et demie par la Directrice ou par la
Matresse pour s'assurer si toutes les lumires sont teintes et si tout
est en ordre.

Art. 56. La Matresse, les Dames institutrices, lingre et infirmire
dposeront leurs lettres cachetes dans une bote ferme qui sera dans
une salle de communaut.--Art. 57. La Directrice aura les clefs de cette
bote, se la fera apporter et l'ouvrira tous les jours de dpart.--Art.
58. Les lves de chaque classe remettront  leur institutrice les
lettres destines  leur pre ou  leur mre; elles seront sans cachet
et remises  la Directrice par l'institutrice.--Art. 59. Il est
expressment dfendu  toutes les personnes attaches  la maison, sous
quelque titre que ce soit, de se charger pour l'extrieur de lettres
adresses par les lves et de permettre qu'il en soit port par aucune
personne trangre  la maison.--Art. 60. Les lettres qui arriveront
pour toutes les personnes de la maison seront remises  la Directrice;
celles adresses  la Matresse, aux institutrices, aux employes seront
de suite remises par la Directrice  leur destination. Les lettres aux
lves ne seront remises qu'aprs avoir t dcachetes.--Art. 61. La
Matresse peut sortir quand besoin est pour affaires de la maison, en
donnant pralablement avis de sa sortie  la Directrice.--Art. 62. La
Directrice a seule le droit de visiter les parents des lves,  moins
que la Matresse n'en soit spcialement charge par la Directrice.--Art.
63. Il est accord un jour de sortie par mois aux Dames institutrices,
mais elles sont tenues d'tre rentres  huit heures en t et  quatre
en hiver,  moins d'une permission particulire de la Directrice. Les
Dames ne pourront passer la nuit hors du collge qu'avec une
autorisation signe par la Directrice.--Art. 64. Toutes les fois que la
Directrice autorisera une Dame  s'absenter pendant plus de vingt-quatre
heures, elle en instruira d'avance S. E. le Ministre de l'Intrieur et
l'informera du motif pour lequel on lui demande son autorisation.--Art.
65. Les Dames institutrices, lingre, infirmire ne pourront se runir
que dans la salle de communaut et ne pourront aller les unes chez les
autres que lorsqu'elles y seront envoyes pour affaire de la part de la
Directrice ou de la Matresse.--Art. 66. Les unes et les autres ne
pourront recevoir les personnes qui viendront pour elles dans les
parties extrieures du parloir qu'avec une permission de la
Directrice.--Art. 67. Aucune lve ne pourra sortir de la maison sans
tre cherche par son pre ou sa mre ou par une femme de confiance qui,
charge d'une lettre, pourrait les suppler.--Art. 68. Les parents des
jeunes personnes ne pourront les voir que le jeudi et le dimanche depuis
onze heures jusqu' trois en hiver, et en t depuis quatre jusqu'
sept.--Art. 69. L'heure fixe pour la sortie des lves sera de neuf 
dix; (elles) devront rentrer de sept  huit en t, et de quatre  cinq
en hiver. Le jeudi sera le jour spcialement choisi pour la sortie des
lves. Il n'en pourra sortir qu'une classe  la fois.

Art. 70. Il est expressment interdit  toutes les lves d'apporter de
chez leurs parents aucun livre ni papier. En rentrant au collge, elles
seront soumises  la surveillance ncessaire pour s'assurer qu'elles ne
dsobissent point  cette dfense.

Art. 71. Aucun prsent ne peut tre accept par aucune des personnes
employes dans la maison, quand mme le prsent viendrait des parents ou
des lves.--Art. 72. Aucune personne de service de la maison ne peut
recevoir d'trennes.--Art. 73. Les femmes seules pourront tre admises
dans l'intrieur du collge.--Art. 74. Seront excepts les professeurs,
le Directeur spirituel, le chapelain, le mdecin, le chirurgien dentiste
et les ouvriers qui ne pourront tre remplacs par des femmes.--Art. 75.
Les professeurs n'auront entre dans le collge qu' l'heure fixe pour
leurs leons, et les autres, que lorsqu'ils seront appels par la
Directrice. Aucun desdits individus ne pourra d'ailleurs circuler dans
l'intrieur qu'accompagn d'une fille de service.--Art. 76. Les pres et
grands-pres des lves ne pourront avoir entre dans l'intrieur du
collge qu'en cas de maladie de leurs enfants et avec une permission du
Ministre de l'Intrieur. Dans toute autre circonstance, ils ne pourront
les voir qu'au parloir.--Art. 77. Les lves auxquelles la Directrice
permettra de se rendre au parloir y seront accompagnes d'une
institutrice. Elles pourront, avec la permission de la Directrice, tre
conduites dans la partie extrieure du parloir, lorsque leur pre ou
leur mre viendront les voir.--Art. 78. Cette dernire permission ne
sera jamais accorde lorsque les lves recevront la visite de leurs
autres parents.--Art. 79. Les jours de ftes et de crmonies, la
Directrice, la Matresse et les institutrices seront vtues d'une robe
de soie noire. La Directrice et la Matresse auront seules le droit de
la porter tranante.--Art. 80. Les Dames lingre et infirmire seront
aussi vtues de noir.--Art. 81. L'habillement des filles de service sera
d'tamine et de couleur fonce.--Art. 82. Une institutrice, choisie par
la Directrice pour un mois au plus, sera spcialement charge de la
police du rfectoire pendant les repas.--Art. 83. La Dame institutrice
charge de la police du rfectoire sera servie aprs le dner
gnral.--Art. 84. La permission de sortir une fois par mois ne sera
accorde  une lve que par la Directrice et sur le rapport favorable
qui sera rendu de sa conduite et de ses tudes dans les notes de son
institutrice et de ses professeurs.

Titre III.--Service de sant.

Art. 85. La Dame infirmire sera dpositaire des mdicaments
usuels.--Art 86. Lorsqu'elle aura besoin de mdicaments qui exigeront
une prparation, elle prsentera  la Matresse l'ordonnance du mdecin
et, sur le vu de cette ordonnance, la Matresse en autorisera
l'achat.--Art. 87. Lorsqu'une lve entrera dans le collge, la
Directrice prendra, de concert avec le mdecin de la maison, les mesures
ncessaires pour s'instruire avec les parents de la jeune demoiselle des
diffrentes maladies ou inconvnients que la jeune fille pourrait avoir
prouvs depuis sa naissance, ou des infirmits qui pourraient
l'exclure.--Art. 88. Le chirurgien dentiste de la maison se concertera
avec le mdecin pour les oprations qu'il jugera convenables, et rendra
compte  la Directrice du rsultat de leur confrence.

Titre IV.--Dispositions gnrales.

Art. 89. Le Rglement gnral du collge, le Rglement intrieur propos
par la Directrice et approuv par le Ministre de l'Intrieur et les
dcisions du Ministre qui pourraient intervenir seront lus tous les six
mois dans une assemble compose de la Directrice, de la Matresse, des
institutrices, des Dames lingre et infirmire.--Art. 90. Toutes les
fois qu'une dcision sera adresse par S. E. le Ministre de l'Intrieur
 Mme la Directrice, cette dcision sera lue dans une sance de toutes
les Dames, que Mme la Directrice convoquera. Cette sance doit avoir
lieu dans l'un des trois jours de la rception de la dcision.--Art. 91.
La Directrice rglera provisoirement tout ce qui n'est pas dtermin par
le prsent Rglement ou par le Rglement intrieur. Elle rendra compte 
S. E. le Ministre de l'Intrieur de toutes les mesures qu'elle aura cru
devoir prendre et, chaque mois, de la conduite des lves.

Note des livres franais:

La petite grammaire de Lhomond; l'abrg de Rostaut; la grammaire de
Wailly, 11me dition; la syntaxe de Fabre.--Gographie: L'abrg de
gographie de Guthrie, et, quand il aura paru, celui de Malte-Brun;
l'atlas du prcis de gographie universelle de Malte-Brun (il runit
tout ce qu'on peut demander en cartes anciennes, du moyen ge et
modernes); cosmographie de Mentelle.--Mythologie du Pre Jouvency, qu'on
trouve  la fin de l'abrg de l'histoire ancienne  l'usage de l'Ecole
militaire, de Bass-ville; abrg de celle de l'abb Banier.--Histoire:
Abrg de la Bible, par l'Euy[36], 3 volumes in-8; lments d'histoire
gnrale, par Millot. Prcis de l'histoire ancienne, de la rpublique
romaine, des empereurs et du Bas-Empire, par Royou. Histoire
d'Angleterre, par Millot. La vie des hommes illustres, de Plutarque.
Abrg de l'Histoire universelle, de Bossuet. Le Voyage du jeune
Anacharsis, par Barthlemy. L'Atlas de Le Sage. Elments de l'histoire
d'Allemagne, par Millot ou par Efele[37]. Histoire de l'Espagne, par
Gaillard. Histoire de Russie, par Voltaire; Histoire de Charles XII, par
le mme. Histoire de Sude et de Danemarck, par Vertot. Histoire de
Charles-Quint, par Robertson. Les Oraisons funbres de Flchier et de
Bossuet. Le Petit Carme, de Massillon. Prcis de l'Histoire de la
Rvolution, par Lacretelle; Histoire de France, XVIIIe sicle, par le
mme. Les Rvolutions romaines, de Vertot. Histoire de France, par
Millot. La Chronologie; de Prvost d'Iray.--Littrature: Le cours de
littrature de Le Batteux. Leons de littrature, de Nol,  l'usage de
tous les tablissements d'instruction.--Pomes: Le pome de la Religion,
de Racine; l'Homre, traduit par Bitaub. Les satires de Boileau. Les
posies sacres de J.-B. Rousseau. Tlmaque. Le thtre de Racine, le
thtre de Corneille. Lettres de Mme de Svign. Le fablier de La
Fontaine.--Livres de rcration: Don Quichotte, les Voyages de Campe.

Note des livres italiens:

Tous les livres lmentaires de Soave pour les commenants. Le
_Galateo_, de Mgr Della Casa; les _Rivoluzioni d'Italia_, de Denina.
Lettres familires  l'usage des lyces. Lettres d'Ann. Caro. Comdies
choisies de Goldoni. Nouvelles morales du P. Soave. Grammaire de la
langue italienne, du mme; livre des Devoirs, du mme. Choix des
tragdies d'Alfieri. Anthologie italienne tire des meilleurs
classiques. Les leons d'loquence de Villa. Blair, traduit par le P.
Soave. Lettres du card. Bembo. Lettres familires de Magalotti. La Force
de l'imagination humaine, par Muratori; De la Vraie et de la fausse
Religion, _id._; La Philosophie morale, _id._[38].

Certes, ce Rglement porte la marque du gnie de Napolon: l'esprit,
souvent les expressions, en rappellent celui d'Ecouen, la distribution
en est la mme. Convaincu que c'est le bon ordre, c'est--dire la
subordination et l'conomie qui assure la dure d'un tablissement, le
gouvernement franais avait tout d'abord fix la hirarchie, la
distribution des fonctions, le partage de la responsabilit. Comme lui,
le prince Eugne estima qu'aucune mthode pdagogique ne vaut une forte
discipline et une bonne comptabilit. Mais un examen attentif prouve
qu'il a mdit et non copi son texte. En voici un exemple: Napolon,
quoique trs positif jusque dans ses chimres, tait oblig de passer
quelques fantaisies sentimentales aux Franais de son temps; Lacpde,
grand chancelier de la Lgion d'honneur, avait donc pu dcider que, tous
les ans, les lves d'Ecouen planteraient dans le parc deux arbres qui
porteraient le nom des deux demoiselles les plus mritantes et au pied
desquels, plus tard, les mres donneraient  leurs filles une leon de
reconnaissance envers les bienfaitrices de leur jeunesse, et il avait
soigneusement envoy au prince Eugne ce supplment de sa faon  la
rgle impriale[39]. Les Italiens, qui discernent mieux que nous ce qui
est bon  mettre en vers de ce qui est bon  mettre en pratique,
laissrent  la maison d'Ecouen le privilge des petites scnes  la
Rousseau. Ils dmlrent une autre illusion cache dans une des parties
les plus raisonnables du plan franais, dans la partie qui regardait
l'enseignement des travaux domestiques: accordant peut-tre un peu trop
de porte  des pigrammes que Mme Campan avait eu, dit-on, la faiblesse
de prendre pour elle et de vouloir faire supprimer[40], les rdacteurs y
avaient donn dans l'encyclopdie et s'taient imagin candidement que
leurs lves apprendraient _tout ce qui peut tre ncessaire  une mre
de famille pour la conduite de l'intrieur de sa maison, la direction du
jardinage, la prparation du pain et des autres aliments_; ils n'avaient
pas rflchi que le temps manquerait dans un cours d'ducation qui
embrassait jusqu' deux langues vivantes. Le gouvernement italien ne
retint que le principe, qui tait excellent, savoir qu'une jeune fille
doit occuper ses doigts et non pas seulement son esprit; qu'une
aiguille entre ses mains est encore plus  sa place qu'un livre, et
qu'elle doit apprendre  soigner les malades et les enfants. Sur ce
point, on retrouvera une pareille sagesse dans un rglement pour la
Maison Josphine de Bologne, que nous donnerons en appendice.

Mme indpendance, mme sagacit sur d'autres chapitres. Comme la
vigilance sur les moeurs tait encore plus ncessaire alors en Italie
qu'en France, les Italiens redoublrent de prcautions  cet gard: les
lettres des institutrices durent toutes passer, cachetes, il est vrai,
sous les yeux de la directrice; toutes les lettres des lves, mme
celles des grandes et celles qui taient adresses aux pres et aux
mres durent tre lues par elle, prcautions qu'en France on n'avait pas
exiges. Le Rglement d'Ecouen ne permettait que quelques tragdies de
Corneille et de Racine et permettait _Paul et Virginie_, la _Chaumire
indienne_: le collge de Milan admit tout le thtre de Corneille et de
Racine, et rejeta les deux romans de Bernardin de Saint-Pierre. Les
Italiens avaient compris que la peinture des troubles de l'amour
naissant est dangereuse, tandis que la peinture de l'amour cdant au
devoir est morale; ils avaient encore plus facilement compris que
c'tait un non-sens de recommander la _Chaumire indienne_  des jeunes
filles qu'on voulait lever dans celle des religions modernes, qui
s'loigne davantage du pur disme. Ils proscrivirent galement les
_Saisons_, de Saint-Lambert, o l'on se demande comment les rdacteurs
du plan d'Ecouen avaient pu ne pas apercevoir un sensualisme  peine
voil. Il n'est mme pas impossible que ce soit cette judicieuse
puration qui ait dtermin le gouvernement franais  carter Bernardin
de Saint-Pierre et Saint-Lambert de la liste remanie qui accompagne le
nouveau Rglement des Maisons de la Lgion d'honneur du 3 mars 1811.

En revanche, comme il tait encore plus ncessaire en Italie qu'en
France d'agrandir l'esprit des femmes, de l'ouvrir  tout ce qu'il y a
de fort et de gnreux dans les thories du dix-huitime sicle, le
Rglement du collge lombard admit un trs grand nombre d'ouvrages
d'histoire qu'on ne trouve pas sur la liste d'Ecouen, et, notamment, le
_Charles-Quint_, de Robertson,  ct du _Discours sur l'Histoire
universelle_, de Bossuet, les livres de Voltaire  ct de ceux de
Vertot. Enfin, l'admission des deux ouvrages de Lacretelle prouve qu'on
voulut,  Milan, que les jeunes filles connussent le sicle de la
philosophie dans ses grandeurs comme dans ses misres, au lieu de le
maudire de confiance.

Pour la liste des auteurs italiens, qui a t dresse d'original,
puisque le Rglement provisoire d'Ecouen n'en parlait pas, quoiqu'il
prescrivt l'tude de la langue italienne, on aura pu tre surpris de
n'y voir figurer nommment aucun des grands potes du treizime et du
quinzime sicles: on s'est fi aux anthologies du soin de les faire
connatre, alors que, pour ceux-mmes qu'on ne pouvait intgralement
donner  des jeunes filles, on pouvait recourir  des ditions
expurges; mais on est probablement parti de l'ide que ce n'tait pas
surtout de posie que la nation avait besoin; la gloire de ses grands
potes ne courait aucun pril et leurs imitateurs ne pullulaient que
trop. On a donc surtout cherch, outre les crivains pistolaires qui
enseignent  s'exprimer avec lgance, les auteurs judicieux et d'une
morale irrprochable, ceux qui pouvaient le mieux accrditer par la
considration dont ils jouissaient les principes d'une philosophie
raisonnable. Voil pourquoi l'on prescrivit l'tude des _Lettres
familires_, de Magalotti, rfutation estimable de l'athisme et oeuvre
d'un savant distingu; voil pourquoi on inscrivit au programme jusqu'
trois traits de Muratori, dont la pit sincre et librale
s'insinuerait d'autant plus facilement dans les esprits que la renomme
de sa colossale rudition commandait le respect; enfin, voil pourquoi
l'honnte Soave y figure. On remarquera enfin que, dans son dsir de
retremper les mes, le gouvernement ordonnait l'tude des tragdies
d'Alfieri; or, le prince Eugne n'ignorait certainement pas la haine
dont Alfieri avait, dans ses dernires annes, poursuivi la France et
dont il avait voulu qu'une dernire expression sortt de son tombeau; la
rplique que Ginguen venait d'opposer  un passage de son
autobiographie aurait suffi  rappeler cette animosit furieuse[41]. La
France s'intressait donc assez sincrement  la gnration nouvelle
pour ne point se venger  ses dpens des pamphlets d'Alfieri sur ses
chefs-d'oeuvre, et il faut l'en fliciter d'autant plus que l'omission
d'Alfieri n'et en aucune faon surpris le public italien, alors
beaucoup moins unanime qu'aujourd'hui en sa faveur et beaucoup moins
habitu  voir enseigner la littrature nationale dans les collges,
surtout au moyen d'auteurs contemporains.




CHAPITRE IV.

Le personnel: Mme Caroline de Lort, Mme de Fitte de Soucy, Mmes de
Maulevrier, etc.--Libralit et bont du prince Eugne; courtoisie et
tact du ministre italien.--Plein succs du collge de Milan.--L'opinion
publique oblige les Autrichiens  le respecter.--La deuxime directrice
franaise reste en fonctions jusqu'en 1849.


La finesse italienne avait, disions-nous, amlior l'oeuvre du bon sens
franais. Mais comme les ides sur lesquelles reposait le fond commun
des deux rglements taient beaucoup plus rpandues chez nous que chez
nos voisins, il importait que les personnes charges plus spcialement
de les inculquer aux jeunes filles fussent en pluralit franaises. Lady
Morgan exagre lorsqu'elle, dit, dans son _Voyage en Italie_, qu'_il est
de fait que quand ce collge fut tabli, il ne se trouvait pas une dame
italienne que son ducation ou son exprience rendt propre  en
accepter la direction_. Nous verrons, en effet, que, pour Vrone, on
rencontra en Italie, quelques annes aprs, une personne fort
distingue. Toutefois, en 1812 comme en 1808, on croyait sage de
chercher de prfrence hors de l'Italie, puisque ce fut une Anglaise,
Maria Cosway, la Vige-Lebrun de l'Angleterre,  qui Melzi confia la
direction du collge de Lodi, et que, pour Vrone mme, on ne prendra
une Italienne que sur le refus d'une Franaise.

Le prince Eugne demanda donc  notre nation la plupart des dames entre
les mains desquelles il remit le collge de Milan. Mais la France
elle-mme ne surabondait pas alors de sujets disponibles. De nos jours,
l'embarras d'un ministre de l'instruction publique n'est pas de pourvoir
aux places qui rclament des sujets capables, mais de pourvoir aux
sujets capables qui rclament des places. Il en tait autrement alors.
La Rvolution avait dispers une partie du personnel, et les mcomptes
de l'industrie, du commerce, de l'agriculture, n'avaient pas encore jet
dans la carrire de l'enseignement ce surplus de gradus des deux sexes
que l'on compte aujourd'hui par centaines ou par milliers, et dont on
dsespre d'employer les services, tout en cdant quelquefois  la
tentation de faciliter encore davantage les examens lmentaires qui
ouvrent l'accs de la profession. Sous le premier Empire, il fallait
chercher longtemps les gens  mettre en place. Il fallut attendre le 21
janvier 1809 pour pouvoir nommer une directrice, Mme de Lort; le 4
avril pour nommer la matresse, Mme de Soucy; le 9 mars 1810 pour nommer
les institutrices, Mmes Victoire et Hortense de Maulevrier, Clausier,
Smith, Gibert; le 9 dcembre de la mme anne pour nommer les
professeurs hommes, tous Italiens, sauf Garcin, charg du franais et de
la gographie[42].

On aurait probablement trouv plus vite le personnel fminin, si l'on se
ft adress aux congrgations religieuses, quelques brches que la
Rvolution et faites dans leurs rangs. Mais Napolon estimait qu'il
n'tait pas sage de les employer tout d'abord. Il ne repoussait pas
absolument leur concours, puisqu'il permettait  quelques-unes d'entre
elles d'ouvrir des pensionnats privs dans ses tats; il laissera
bientt Joachim Murat autoriser, sous conditions, les religieuses de la
Visitation  recevoir des novices,  tablir des collges, en se
fondant, dira le roi de Naples, sur l'avantage que l'Empire franais et
le royaume d'Italie tiraient de cet Ordre pour l'ducation des filles;
il le laissera mme assigner  ces religieuses, par un dcret du 10
janvier 1811, l'ex-couvent de San Marcellino devenu collge royal:
dcision qui, par parenthse, mit encore une Franaise  la tte d'un
pensionnat italien, la suprieure des Visitandines de Naples tant alors
Mme Eulalie de Bayanne, d'une noble famille dauphinoise, qui comptait
alors parmi les siens un cardinal[43]; enfin on sait que, quand Napolon
ajoutera aux maisons d'Ecouen et de Saint-Denis les orphelinats de la
Lgion d'honneur, il les confiera aux religieuses de la Mre de Dieu.
Mais il voulait commencer par des laques, d'ailleurs non engages dans
les liens du mariage, pour bien tablir le caractre de l'ducation
qu'il avait en vue.

O avait-on t chercher les dames qui allaient surveiller l'ducation
des jeunes Milanaises? Trs prs et trs loin. Les unes, comme Mme
Clausier, que la mort d'un frre administrateur gnral des vivres
venait de laisser sans ressources, habitaient Milan mme; les autres,
comme Mme de Lort qui tait de Strasbourg ou de Nancy, venaient de
Paris. On avait d renoncer  exiger l'exprience de l'enseignement. Mme
de Soucy, qu'avait prte la maison d'Ecouen, en avait seule une courte
pratique; peut-tre en tait-il de mme de la directrice, mais je ne
l'affirmerais pas. On n'avait pas davantage pu demander de diplmes, ni
mme, comme on en peut juger par quelques lettres conserves aux
Archives de Milan, un respect scrupuleux de l'orthographe. On avait
voulu, avant tout, des personnes qui joignissent  des moeurs
irrprhensibles une ducation excellente et, autant que possible, une
naissance releve. Mme Caroline de Lort tait comtesse et avait t
chanoinesse dans le chapitre de Bouxires o, pour tre admise, il
fallait faire preuve d'antique noblesse; Mme Anglique de Fitte de Soucy
avait t leve  Saint-Cyr; Mmes de Maulevrier, filles d'un officier
suprieur  qui les vnements de Saint-Domingue avaient fait perdre une
fortune considrable, portaient un des grands noms de France.
L'aristocratie fournit galement quelques-unes des institutrices qui,
dans les annes suivantes, remplacrent plusieurs des premires
titulaires.

Au prestige de la naissance, Napolon avait voulu ajouter la
considration qui s'attache aux fonctions bien rtribues. Dans les
maisons de la Lgion d'honneur, sans parler de la surintendante qui
recevait 15,000 francs, une dame dignitaire touchait 2,000 francs, une
dame de premire classe 1,200, une demoiselle 600, sommes considrables
pour l'poque, surtout si l'on songe qu'elles taient toutes entirement
dfrayes. Le gouvernement se montra plus gnreux encore envers les
dames du collge de Milan, traitant avec la mme faveur celles qu'on
avait trouves  Milan mme et celles qui avaient consenti  s'expatrier
exprs: la directrice fut appointe  4,000 francs, la matresse 
3,000, chaque institutrice  1,500. Le traitement de la matresse tait
prcisment celui d'un professeur de Facult dans les Universits
impriales. Enfin, le gouvernement payait sans observation les _cent
louis_ qu'avait cot le voyage de Mme de Lort.

La plupart de ces personnes, comme il est naturel, avaient postul les
places qu'elles occupaient. Quelquefois pourtant c'tait le gouvernement
qui avait fait les premires dmarches, ou plutt, procdant avec une
rapidit un peu militaire, il nommait, sur la foi de leur renom, des
personnes qui ne s'taient pas mises sur les rangs. Une lettre du
ministre des affaires extrieures du royaume d'Italie  son collgue le
marquis de Breme, ministre de l'intrieur, montre qu'on avait nomm Mme
de Soucy sans lui faire connatre le traitement qu'elle aurait, la date
 laquelle elle devrait partir, sans lui dire si ses frais de route
seraient pays: Il est pourtant naturel, disait Marescalchi, qu'elle
dsire tre instruite de choses qui la touchent de si prs. C'est ainsi
qu'en 1813, une dame Rambaldi, qui administrait depuis douze ans
l'orphelinat de Vrone, fut toute surprise de recevoir un dcret du 6
janvier qui la nommait institutrice au collge de cette ville, honneur
qu'elle dclina[44].

Mais cette faon expditive de confrer les emplois ne doit pas faire
mal juger de la manire dont le gouvernement se comportait avec les
directrices et avec leurs subordonnes. Sans doute, au premier abord, on
est un peu tonn, en examinant la correspondance administrative, du
style alors en usage dans les bureaux des ministres italiens; les
dcrets du prince y sont qualifis de vnrables et de trs vnrs; lui
adresser une pice officielle s'appelle _umiliarla_; la rponse qu'il y
fait est dite _abbassata da lui_; on ne lui _offre_ pas sa dmission, on
la lui _demande_; il ne l'_accepte_ pas, il l'_accorde_, et ce mot
d'accorder revient  propos de tous ses actes qui semblent autant de
faveurs gratuites. Mais en retour, le ministre, qu'il s'adresse  la
directrice ou  une simple institutrice, s'exprime avec une aimable
courtoisie; les arrts de nomination sont quelquefois accompagns de
gracieux compliments sur les mrites qui ont dict le choix du
souverain. Les agents du ministre s'inspirent du mme esprit: le jour
o le prfet de l'Adige ouvrit le collge des jeunes filles de Vrone,
il remit  la directrice provisoire une mdaille d'honneur en signe de
la confiance du gouvernement. On accueillait avec une pareille
courtoisie les familles des lves: le mme prfet, dans la circonstance
que nous venons de rappeler, offrit un banquet, non seulement aux
autorits de la ville, mais aux parents qui taient venus prsenter
leurs enfants[45].

La correspondance officielle atteste que la bonne grce n'tait pas la
seule qualit des ministres de ce temps-l. On est frapp de leur
activit. Par une consquence du pouvoir absolu, qui n'en compense pas
d'ailleurs les inconvnients, ces ministres qui n'ont  satisfaire qu'un
seul homme, et un homme imprieux mais point capricieux, peuvent donner
tout leur temps aux affaires de leur ressort. Des dtails, mme fort
minces, passent sous leurs yeux; ils veulent tout savoir et y
russissent; toute question qu'on leur adresse reoit une rponse
immdiate, mais ils tiennent  tre interrogs.--Mais alors, dira-t-on,
ils se substituent  la directrice et l'annihilent.--Nullement. Vaccari,
successeur du marquis de Breme au ministre de l'intrieur, se montre,
dans sa conduite avec Mme de Lort et avec les institutrices, plein
d'gards, de tact et de bont. Lorsqu'on fonda le collge de Vrone, on
avait naturellement song  emprunter  Mme de Lort une de ses
collaboratrices, de mme qu'on avait, quelques annes plus tt, demand
 Mme Campan de donner Mme de Soucy au collge de Milan: Je ne puis me
dcider, avait dit le prince Eugne au ministre,  nommer ( Vrone)
une directrice que je ne connais pas... J'ai donc nomm seulement une
Matresse et quatre institutrices. Je vous invite ensuite  voir, avec
Mme de Lort, si elle pourrait nous donner une directrice et deux ou
quatre institutrices. Je ne dis pas que toutes ces personnes fussent
prises dans sa maison, mais je voudrais qu'elle nous en donnt au moins
une et nous indiqut les autres. Loin d'ordonner, le vice-roi priait.
Le ministre, entrant dans ses intentions, crivait qu'il esprait
dterminer Mme de Lort  se priver d'une de ses auxiliaires. Or, Mme de
Lort indiqua trs volontiers, pour le poste de directrice, une
demoiselle Monnier qu'elle avait connue  Paris et qu'on aurait accepte
de sa main sans disputer sur les conditions, si cette personne n'avait
dclin la proposition pour raison de sant; mais elle rpondit  la
demande de prter une de ses collaboratrices en faisant observer que son
personnel n'tait pas au complet; et, plutt que de la dsobliger, le
ministre recommena ses recherches dans l'inconnu[46].

Encore, dans cette circonstance, Mme de Lort pouvait-elle avoir raison.
Mais ce qui fait particulirement honneur au ministre, c'est la faon
dont il pntre, supporte et tempre les dfauts qu'elle mlait  ses
vertus et  ses talents. Le gouvernement avait voulu, pour diriger le
collge de Milan, une grande dame:  certains jours, il put croire qu'il
avait russi au del de ses souhaits. Mme de Lort n'aimait pas 
compter; elle aurait voulu qu'on ft tenir les livres de la maison par
un agent spcial, et ce dsir se justifie; mais elle aimait la
reprsentation, et un peu plus qu'il n'tait ncessaire. Son voyage,
disions-nous, avait cot cent louis; c'tait beaucoup, si l'on songe
que Mmes de Maulevrier n'avaient  elles deux dpens pour venir que 884
francs. Quand il s'agit de monter le collge, Mme de Lort rclamait ds
le premier jour, et avant que la maison ft pleine d'lves, un nombre
considrable de gens de service. Le ministre la ramena doucement 
l'conomie.

Ce n'est pas tout: Mme de Lort oubliait facilement sa naissance avec les
enfants,  qui au rfectoire elle coupait elle-mme les portions; elle
l'oubliait aussi avec celles de ses collaboratrices qui ne pouvaient 
cet gard lever aucune prtention rivale; elle inspirait en particulier
 Mme Smith beaucoup d'affection et de dvouement; mais, en face de ses
gales, la femme de qualit reparaissait avec les petitesses de son
sexe et les exigences hautaines de sa caste. Elle n'eut pas toujours les
torts de son ct, mais la conduite du ministre n'en tait que plus
difficile entre ces dames qui ne se sentaient pas nes pour gagner leur
vie, pour obir, et qui n'avaient plus ni famille, ni foyer paternel, ni
fortune, ni patrie. Mme de Soucy entra la premire en msintelligence
avec Mme de Lort; mais, frle, souffrante, Mme de Soucy ne fit point
d'clat; et, quand elle obtint d'tre releve de ses fonctions, les
lves purent croire que la maladie seule l'y dterminait. Les yeux
malins de la jeunesse surprirent au contraire les dmls qui clatrent
l'anne suivante, en 1812, entre la comtesse de Lort et les dames de
Maulevrier. Mme de Lort accusait les deux soeurs de traiter durement les
lves; Mmes de Maulevrier affirmaient que la Directrice manquait aux
gards dus  deux personnes de leur rang, ou mme simplement de leur
profession; les lves prenaient naturellement parti contre elles, et un
jour une enfant heurta une de ces dames, sans que cet acte, mis par Mme
de Lort sur le compte de l'inadvertance, ft puni; Mme Victoire de
Maulevrier interprtait comme une bravade une visite de la Directrice 
sa soeur malade, et la mettait plus ou moins littralement  la porte de
la chambre. La comtesse leur adressait  toutes deux le billet
caractristique que voici: Mme la Directrice a l'honneur de prvenir
Mmes de Maulevrier qu'elle a reu l'ordre de S. E. M. le Ministre de
l'intrieur, de faire servir ces dames dans l'une de leurs chambres o,
par son ordre encore, on leur portera l'ordinaire de la maison, avant ou
aprs le repas des lves. Ces dames voudront bien dire  la personne
qui leur remettra ce billet, le moment qui leur conviendra le mieux. Mme
la Directrice croit aussi qu'il pourra leur convenir mieux de coucher
dans la mme chambre ou chacune dans la leur, et en consquence, elle se
dispose  faire porter le lit de Mme Hortense  la place qu'elle
dsignera. Ici, Mme de Lort n'interprtait pas trs exactement la
pense du Ministre: il avait non pas ordonn, mais permis ces mesures,
et il les avait autorises non par voie de punition, mais pour sparer
les parties belligrantes. Ses lettres montrent qu'il suivait d'un oeil
attentif et perspicace ces fcheux mais invitables dmls: dans le
diffrend de Mme de Soucy avec la Directrice, il avait aperu que les
prtentions de la premire avaient caus la msintelligence; dans
l'affaire des dames de Maulevrier, o les torts taient partags, on le
voit offrir au dbut sa mdiation, puis, s'abstenir sur l'observation de
la Directrice que cette intervention envenimerait le dissentiment; aux
deux soeurs qui s'imaginent que Mme de Lort veut les vincer pour faire
place  ses protges, il rpond sans humeur que, le nombre des
institutrices ne se trouvant pas complet, Mme de Lort n'a pas besoin de
les exclure pour introduire les personnes  qui elle voudrait du bien;
il ne les en protgeait pas moins contre toute reprsaille et invitait
poliment la Directrice  ne pas permettre aux enfants de s'immiscer dans
le dbat. Il ne lui chappe aucun trait de raillerie ou d'impatience. En
Italien qu'il est, il sait prendre son parti de ce qu'on ne peut
empcher, et ne se flatte pas de faire vivre des femmes dans une paix
ternelle. Il maintient le principe d'autorit en laissant partir Mmes
de Maulevrier comme Mme de Soucy, puisqu'elles ne peuvent s'accommoder
au commandement de Mme de Lort; mais alors mme ses gards tmoignent
aux innocentes rebelles que les qualits qui leur manquent ne lui font
pas mconnatre celles qu'elles possdent.

Le prince Eugne, qui est Franais, prend les choses plus  coeur: Le
Ministre, crit-il de Moscou le 8 octobre 1812, fera connatre  Mme
la Directrice que cette affaire m'a afflig et que, pour son propre
intrt comme pour celui du Collge Royal, je verrais avec beaucoup de
peine qu'il se prsentt jamais un troisime vnement de la mme
nature. Je ne doute pas des torts de Mmes de Maulevrier; mais je me
persuade que, si Mme de Lort et appel plus tt  son secours
l'intervention du Ministre, on aurait prvenu les consquences que la
mesure _aujourd'hui ncessaire_ (soulign dans le texte) ne peut manquer
d'avoir dans l'opinion publique[47].

Mais le flegme bienveillant du ministre voyait plus juste que le chagrin
affectueux du prince Eugne. Ces petites brouilles ne portrent aucune
atteinte  la prosprit de la maison qui frappait tous les regards.
Nous en avons pour preuve, non pas seulement des dclarations publiques
qu'on pourrait suspecter: par exemple le _Giornale Italiano_, en
relatant le 19 avril, le 18 dcembre 1811 des visites que la vice-reine
et son mari y ont faites, assure que leurs Altesses se sont montres
trs contentes et ont flicit Mme de Lort. On pourrait prtendre que ce
langage s'adresse au public qu'on veut sduire. Mais voici une lettre
ministrielle du 21 juin 1812 qui n'tait pas destine au public, mais 
Mme de Lort seule: Ma visite d'hier  votre collge m'a convaincu
encore davantage des progrs que les lves font dans leurs tudes,
nouvelle preuve de l'excellente direction que vous savez donner  toutes
les parties de leur ducation. J'ai dj eu, Madame, l'occasion de me
louer de vous; j'ai mme eu rcemment la satisfaction de voir comme Son
Altesse Impriale a daign vous manifester par mon intermdiaire son
approbation pour l'oeuvre que vous avez accomplie. Une gratification de
deux cents francs pour chacun des professeurs du collge accompagnait
cette lettre et en corroborait irrfragablement la sincrit.

Le public en jugeait comme l'autorit; car il sollicitait les places
payantes avec autant d'empressement que les places gratuites; et c'est
pour rpondre  cette disposition si flatteuse que l'on dcida la
fondation des collges de Vrone et de Bologne o, toutefois, puisqu'il
ne s'agissait plus de fonder dans la capitale du royaume une institution
modle, on mnagerait le trsor public et la bourse des familles: ces
collges devaient donner une instruction un peu moins tendue; le prix
de la pension y tait fix  six cents francs au lieu de huit cents, et
chacun des deux recevrait, non plus seulement cinquante lves comme le
collge de Milan, mais cent, dont moiti, comme  Milan,  titre
gratuit. Le personnel de ces deux collges de second ordre devait
toucher des appointements un peu infrieurs; (1,000 francs pour la
Directrice, 800 francs pour la Matresse, 600 pour chaque
institutrice); et on ne le faisait plus venir d'au del des Alpes. On
avait pourtant cette fois encore, nous avons eu occasion de le dire,
cherch hors du royaume, au moins pour Vrone; on avait aussi song 
confier le collge de cette ville  des religieuses salsiennes qui
auraient  cet effet quitt Roveredo; le prfet de l'Adige fut sans
doute fort heureux quand on abandonna ce dernier projet; car dans son
discours d'ouverture, on trouve un passage qu'on croirait d'hier sur
_l'insuffisance babillarde de vierges voiles qui, prives du doux nom
de mres, en pratiquaient mal les fonctions puisqu'elles en ignoraient
les sentiments et les devoirs_[48]. Mais en somme l'esprit et les
mthodes demeurrent les mmes qu' Milan. On apporta les mmes soins au
choix de la Directrice, et, pour la seule des deux maisons qui s'ouvrit,
celle de Vrone, on en rencontra une fort estimable dans la personne
d'Amalia Guazza qu'on avait nomme Matresse le 13 juillet 1812 et que
l'on mit le 6 janvier 1813  la tte de l'tablissement: Le prfet de
l'Adige, avait dit le ministre, donne les meilleures informations tant
sur le zle qu'elle a dploy dans les premiers temps de l'installation
du collge, supplant presque  elle seule  l'absence des
institutrices non encore parvenues  leur destination, que sur son
habilet peu commune  s'acquitter des charges difficiles qui lui
taient confies. Il dpeint de la manire la plus avantageuse sa
manire de se prsenter, son amabilit qui lui a gagn l'affection de
toutes les lves alors qu'elle maintenait dans le collge la plus
exacte observance de la Rgle[49].

Le collge de Vrone rencontra dans le public la mme faveur que celui
de Milan.

Mais, dira un sceptique, qui sait si en mettant leurs filles dans ces
collges, les pres n'entendaient pas uniquement faire leur cour 
Napolon, ou s'ils n'obissaient mme pas aux injonctions de ses agents?
M. Tivaroni n'affirme-t-il pas qu'on ordonnait aux nobles romains
d'envoyer leurs enfants dans les lyces de Paris? Nous rpondrons par
des faits positifs. D'abord il suffit si peu de la volont dclare du
gouvernement le plus absolu pour peupler un collge, que nous avons vu
l'tablissement de Mme Laugers demeurer vide malgr les titres dont on
le dcorait, malgr les subventions et un changement de local; ce n'est
ni l'adulation ni la crainte qui font la prosprit d'une maison
d'ducation, c'est la confiance fonde sur l'estime.  Parme,
l'administration franaise tait dirige par un prfet d'un zle
intemprant qui s'tait mis en tte de communiquer au collge de
Sainte-Catherine, dit collge des nobles, son enthousiasme pour
Napolon; il en invitait  ses brillantes soires les sujets les plus
mritants; il faisait jouer par les lves des pices militaires, _Le
Dragon de Thionville_, _La Bataille d'Austerlitz_; comme il n'est pas
trs difficile d'chauffer l'imagination de la jeunesse, surtout quand
on lui parle au nom d'un victorieux, il avait assez bien russi auprs
d'elle; ses comdiens imberbes avaient jou avec une verve qui charmait
l'tat-major; mais les familles n'entendaient pas que l'on transformt
le collge en prytane militaire. Elles redemandrent leurs enfants.
Quelques-uns de ceux-ci protestrent. Quand le prince romain Spada
envoya rclamer ses trois fils, modles de bonne conduite, l'an qui
tait le plus g du collge tint avec ses deux frres un petit conseil
de famille,  la suite duquel il fit connatre  l'agent de sa maison
qu'il ne croyait pas convenable de retirer ses jeunes frres du collge,
et que, comme leur an, il ne pouvait y consentir, qu'au reste, son
pre ne les rclamant que sur les calomnies et les bruits rpandus
contre le collge, il conviendrait qu'il vnt s'clairer par lui-mme de
la vrit, et que l'intrt de ses enfants devait suffire pour le
dterminer. Mais en vain l'obstin prfet signifia qu'une fois admis au
collge, on n'en sortait qu' la fin des tudes: les parents employrent
les larmes des mres, les recommandations des ambassadeurs,
l'intervention des ministres: il fallut rendre un  un bon nombre
d'lves, et l'on vit l'instant o il ne resterait plus personne dans le
collge[50]. L'insuccs du prfet de Parme, comme celui de Mme Laugers,
prouve que le succs de nos collges de jeunes filles tait mrit.

Un autre fait que j'ai annonc par une allusion anticipe, prouvera
combien l'opinion publique tait attache  nos collges: ce fut elle
qui les sauva en 1814, ce fut elle qui obligea l'Autriche  les
respecter et qui par l leur permit de donner tous les fruits qu'on en
pouvait attendre.

La haine des restaurateurs de l'ancien rgime contre les Franais
s'tendait en effet jusqu'aux tablissements d'ordre pdagogique ou
scientifique fonds par nous. Ainsi, en Toscane, Napolon avait vivifi
un Muse de physique et d'histoire naturelle qui datait de 1775; il
l'avait employ  propager par la parole et par la plume les
connaissances nouvelles, si bien qu'on avait publi un premier volume
d'Annales en 1808, un deuxime en 1810: le gouvernement du grand-duc,
non seulement ne pressa pas la continuation de ce recueil dont le
troisime volume ne parut qu'en 1866, mais supprima les chaires du
Muse[51]. En Lombardie, les Autrichiens tablirent en principe, par un
dcret du 31 mai 1814, que tous les membres trangers du corps
enseignant quitteraient leurs fonctions, sauf les exceptions qui
paratraient ncessaires. L'application de ce principe et entran la
fermeture immdiate du collge de Milan, puisque, comme le montrait le
tableau du personnel, demand en cette occasion  Mme de Lort, la
directrice, la matresse et trois institutrices au moins sur six,
taient franaises. Mais Paolo De Capitani, charg du portefeuille de
l'intrieur, reprsenta, ds le lendemain 1er juin, cette consquence 
la rgence du gouvernement provisoire, ajoutant que l'tablissement
jouissait de la pleine faveur du public, _gode tutto il favore del
pubblico_[52], et les Autrichiens eurent le mrite d'ordonner que le
personnel serait provisoirement maintenu: ils se bornrent  cet gard 
remercier, par raison d'conomie, deux institutrices, les deux dernires
venues: ce fut donc le hasard seul qui fit tomber cette mesure sur deux
Franaises, Mmes Valentine Duhautmuid ou Dehuitmuid et Jasler de
Gricourt, qui reurent mme une indemnit[53].

L'enqute  laquelle les Autrichiens procdrent ensuite les amena, au
cours de l'anne suivante,  mettre le plus honorable tmoignage en
faveur de l'institution: Le gouvernement, disait le rapport, devant
rendre justice aux soins de la directrice et  la sagesse des
rglements, ne peut que se dclarer extrmement satisfait en toute chose
de la marche de cet tablissement. Cette dclaration si flatteuse du
gouvernement s'accorde de tout point avec le voeu de l'opinion publique
et le respectable suffrage des pres et mres de famille des classes les
plus distingues, qui considrent comme une faveur insigne d'obtenir
pour leurs filles une place dans le collge, mme contre payement de la
pension entire[54]. Le local, sur le choix duquel le gouvernement
franais avait longtemps rflchi avant de s'arrter au couvent de
Saint-Philippe de Neri, lui paraissait des mieux appropris  la
destination. Bref, le 8 juillet 1816, Mme de Lort fut informe, par
l'intermdiaire de M. d'Adda, que le collge tait dfinitivement
conserv: Le gouvernement, disait le haut fonctionnaire, a le plaisir
de vous notifier que Sa Majest impriale et royale, dans sa parfaite
clmence, daigne approuver la conservation du collge imprial et royal
des jeunes filles, si avantageusement confi  votre sage direction,
_alla di Lei saggia direzione tanto vantaggiosamente affidato_; et ils
rsolurent d'augmenter le nombre des places payantes[55].

L'enthousiasme d'une Anglaise va nous expliquer la satisfaction des
Allemands. Voici le rcit que lady Morgan nous a laiss de sa visite au
collge de Milan. Aprs avoir rappel que Mme de Lort, femme d'un mrite
distingu et d'une conduite irrprochable, avait prsid  la fondation
du collge, elle ajoute: Depuis, nous recherchmes toujours l'occasion
de jouir de sa socit. Comme il n'existe aucune cole de ce genre en
Angleterre, il est impossible d'en donner l'ide par aucune comparaison;
mais sous les rapports essentiels du bon air, de l'espace, de
l'lgance, de la propret, des soins et du bon ordre, il est impossible
de surpasser cet tablissement. Le couvent de Saint-Philippe de Neri
ressemble  un chteau royal; ses arcades, surmontes de galeries
ouvertes, entourent un jardin superbe et parfaitement cultiv. Les
dortoirs sont trs grands et pourvus de cabinets de toilette abondamment
fournis d'eau par de belles fontaines. Je passe ici quelques dtails
sur les dortoirs et l'infirmerie. Des bains chauds et froids y sont
attenants. La lingerie est une grande pice remplie de tout ce qui est
ncessaire pour l'habillement d'une femme, fait par les lves pour leur
propre usage; mais les matriaux sont fournis par la maison. Une autre
chambre contient les ouvrages d'agrment. Chaque classe a des
appartements spars qui donnent tous sur le jardin, et le dsavantage
d'un air chaud et renferm, si commun mme dans nos meilleures coles,
est ainsi rellement vit. Nous vmes des groupes d'enfants courant
d'une classe  l'autre  travers des orangers et des buissons couverts
de fleurs, chacune avec son petit chapeau de paille et son panier au
bras. Nous les vmes ensuite rassembles dans une belle salle, d'o
elles se rendirent au rfectoire autour d'un excellent dner. Quand Mme
de Lort entra, plusieurs des plus petites se pressrent auprs d'elle et
reurent un moment des caresses ou quelques marques d'affection et de
familiarit. Elle leur parla en franais  toutes pour nous montrer
leurs progrs, et les fit rire de bon coeur des mprises qu'elles
faisaient. L'italien est soigneusement cultiv et l'on permet le moins
possible l'usage du milanais. Les tudes sont trs librales et doivent
choquer la plupart de leurs grand'mres, qui apprenaient  peine  lire
et  crire et qui voient leurs illustres descendantes, que leur
naissance devait condamner  l'insipidit et  l'indolence, occupes 
couper des chemises ou  faire des corsets,  inventer des formes de
robes et  raccommoder des bas, instruites dans tous les dtails que
doit connatre une matresse de maison et combinant ces devoirs
domestiques avec l'tude des langues, les arts, les sciences et la
littrature[56].

 la vrit, les Autrichiens oprrent bientt, le 1er aot 1818,
quelques changements dans la maison; mais ces changements ne portrent
gure que sur les exercices religieux, le choix des livres et les
relations de la Directrice avec l'autorit. Napolon, tout en inculquant
fortement l'habitude de la pit aux jeunes filles, les tenait en garde
contre le mysticisme: il spcifiait des prires purement canoniques: le
rglement autrichien porta, au contraire, que la prire commune serait
ou compose ou tire exprs de quelque bon livre de spiritualit; il
prescrivit une huitaine de manuels de dvotion. La liste des ouvrages de
pure littrature fut notablement rduite, malgr l'adjonction naturelle
sous un empereur d'Autriche de la langue et de la littrature de
l'Allemagne; elle se composa seulement des ouvrages suivants:
Anthologies italiennes  l'usage des humanits suprieures, des
humanits infrieures, des classes de grammaire; Lettres des meilleurs
crivains italiens choisies par Elia Giardini, Lettres sur le chant de
Minoja, Lettres familires (en italien galement). Fables de La
Fontaine, de Gellert, de Lessing, de Gessner. Contes moraux (en
allemand) de Filippi; OEuvres diverses pour la jeunesse (en allemand) de
Campe; enfin, comme ouvrages de divertissement, Berquin en italien et en
franais, les ouvrages sacrs de Mtastase, les Nouvelles Morales de
Soave, les Contes Moraux de De Cristoforis. La liste des ouvrages
d'histoire fut encore plus rduite. Plutarque, par exemple, le Voyage
d'Anacharsis, les ouvrages de Robertson, de Voltaire, de Lacretelle,
ceux mme de Flchier, de Bossuet disparurent, aussi bien que Boileau,
Racine, Corneille, Mme de Svign, Cervants, Goldoni et Alfieri. Enfin,
tandis que sous l'Empire, la Directrice tait en communication directe
et constante avec le ministre, le collge fut dsormais plac sous la
surveillance d'un curateur choisi dans l'aristocratie lombarde, le comte
Giovanni Luca della Somaglia, qui eut plus tard pour successeur le comte
Giovanni Pietro Porro d'abord, le comte Renato Borromeo ensuite.

Mais la timidit d'esprit qui avait dict tous ces changements
n'empchait pas le gouvernement autrichien de subir l'ascendant de la
pense qui avait prsid  la fondation du collge: le rgime intrieur
de la maison demeura identiquement le mme, sauf que, d'accord avec la
Directrice, on espaa davantage les sorties des lves et que les
visites des parents furent assujetties aux usages des couvents. On
n'emprunta rien au collge de filles, fond  Vienne, rue Abster, par
Joseph II, bien qu'on et un instant expdi d'Autriche la rgle de ce
collge dans la pense de l'appliquer en Lombardie. Les lves admises
 titre gratuit continurent  tre traites sur le mme pied que les
autres:  Vienne, celles des jeunes filles qu'on admettait gratuitement
s'engageaient  se vouer pour six ans  l'instruction publique,
engagement fort honorable dans une cole Normale o tous le prennent,
mais distinction fcheuse dans une maison o les pauvres seuls y sont
soumis.  Vienne, les lves payantes s'entretenaient elles-mmes; 
Milan, la maison continua  se rserver le moyen de maintenir
l'uniformit du costume. Les habitudes dmocratiques, ou, si l'on aime
mieux, viriles, furent maintenues: les grandes lves durent, comme par
le pass, s'habiller seules ou sans autre aide que celle de leurs
compagnes, aider  tour de rle l'infirmire pour apprendre  soigner
les malades, faire leurs vtements, leur linge et celui du collge.
Enfin, si la littrature et la philosophie franaises n'occuprent plus
la mme place dans les programmes, c'taient une directrice et une
Matresse franaises qui continuaient  diriger la maison. Pour les
simples institutrices, si la pluralit avait bientt cess de nous
appartenir, si, pour celles qu'on ne prenait pas en Italie, on chercha
peut-tre plutt  Genve ou en Savoie, on n'exclut jamais
systmatiquement nos compatriotes.

C'est mme chose curieuse que le soin avec lequel les Autrichiens
s'abstiennent d'ordinaire de toucher aux usages de ce collge. Nous
avons dit que la raison d'conomie leur avait fait, en 1814, remercier
deux institutrices; cette question de l'conomie revint plusieurs fois,
car le collge, comme la plupart des tablissements publics, cotait
plus qu'il ne rapportait; nanmoins on voit Franois II, en 1818,
dclarer qu'il n'y a point lieu  rduire les dpenses de la maison, et,
dtail plus piquant, la Direction impriale et royale de comptabilit
elle-mme batailler en 1828 contre la proposition de rduire les
appointements des institutrices  nommer par la suite. Il fallait avoir
gard, disait-elle, aux branches d'enseignement qu'on cultivait dans
ce collge, au degr minent, aux conditions toutes particulires o il
est plac. Si cette rduction passa l'anne suivante, c'est que le
curateur, fort bien intentionn pour la maison, l'appuya par un argument
fort plausible: il fit remarquer que des appointements trs levs,
offerts  des personnes souvent trs jeunes (et quinze cents francs,
pour des femmes nourries et loges, taient alors en effet une assez
grosse somme) amenaient quelquefois au collge des personnes fort
honntes, mais sans vocation vritable, qui n'y restaient que le temps
ncessaire pour amasser un peu d'argent. Enfin l'Autriche eut le mrite
de comprendre que, tandis que la conformit de notre langue avec
l'italien en rendait l'tude attrayante  de jeunes italiennes,
l'allemand semblerait toujours  la plupart d'entre elles un _pensum_
dsesprant; aussi, tout en en prescrivant l'tude, ne l'imposa-t-elle
qu'aux lves les plus avances, alors que le franais, comme l'italien,
s'apprenait dans toutes les classes. Ce fut sans doute par inadvertance
qu'elle supprima dans la liste des livres l'histoire spciale de
l'Allemagne, en maintenant celle de la France, mais le fait qu'une
pareille inadvertance ait t commise est dj significatif[57].

Avouons que les Autrichiens eurent du mrite  conserver, mme en la
modifiant, une institution du vainqueur de Marengo, d'Austerlitz et de
Wagram! Ils en furent rcompenss par la prosprit du collge. Ds
qu'ils avaient mis quelques nouvelles places payantes  la disposition
des familles auxquelles Napolon n'en offrait que vingt-six sur
cinquante, celles-ci en avaient profit; en 1821, outre les vingt-quatre
lves gratuites, on eut trente et une lves payantes, trente-neuf en
1822, quarante-six en 1824 et 1825, accroissement qui levait la
population totale du collge de cinquante  soixante et onze lves. Ces
chiffres taient considrables pour l'poque; car voici la population
des collges de jeunes filles en 1817 pour la Lombardie d'aprs
l'Almanach officiel de la province: collge des Salsiennes  Alzano, 65
lves; collge de Brescia, 14; collge des Salsiennes de Salo, 15; id.
de Cme, 44; collge de Crmone, 12; de Mantoue, 13;  Milan, le collge
des Salsiennes ne compte que 46 lves et le collge de la Guastalla
rserv aux filles nobles ne comprend, outre ses 24 lves gratuites,
que 9 payantes. Ce dernier chiffre est fort intressant, car il prouve
que l'aristocratie lombarde prfrait  cette maison purement nobiliaire
l'tablissement fond sur le principe de l'galit. Ajoutons que ce
n'tait pas seulement la partie librale de la noblesse qui apprciait
ce dernier: on s'attendait bien que le comte Luigi Porro Lambertenghi,
dont les fils eurent Silvio Pellico pour prcepteur, y mettrait ses
filles[58]. Mais les partisans, les reprsentants mme de la
restauration de l'ancien rgime souhaitaient aussi d'y placer leurs
enfants, tmoin le marquis Alfieri di Sostegno, ambassadeur de Sardaigne
 Paris et jadis otage de la France, qui sollicita et obtint en 1815 d'y
faire lever sa fille[59].

Le nombre des lves du collge diminua un moment vers 1828; mais il se
releva bientt, puisque le curateur, dans un rapport du 28 fvrier 1834,
demanda qu'on agrandt un peu les dortoirs pour que deux lves de plus
pussent venir se joindre aux quatre-vingts que la maison comptait alors.
Quant  la diminution momentane, il l'avait explique en juin 1829
d'une manire fort honorable pour le collge, tout en signalant quelques
rformes  y introduire; c'tait, disait-il, l'effet de l'ouverture de
beaucoup de pensionnats particuliers  Milan et en Lombardie et des
services mmes rendus par le collge, beaucoup d'anciennes lves se
sentant capables d'lever leurs filles chez elles[60]. Le collge
n'avait pas t davantage tranger  cette lvation du nombre des
pensionnats en Lombardie qui avait plus que doubl, comme on peut le
voir en comparant l'Almanach officiel de 1828  celui de 1817; car, ds
le 5 juin 1813, le gouvernement franais avait cru devoir prmunir le
public par la voie du _Giornale italiano_ contre une sorte de
contrefaon.

Les Rapports annuels qui constataient la prosprit de notre collge
l'attribuaient tous  la bonne tenue de la maison, aux progrs des
lves: L'tablissement, dit, par exemple, celui de 1824-1825, est
florissant au mme degr que les annes prcdentes, comme le montrent
le nombre des lves et leurs progrs tant dans les moeurs que dans
l'instruction civile et religieuse; les examens semestriels de 1825 en
ont fourni une preuve publique. Pour les professeurs et la Matresse, on
ne peut que se louer de leur zle et de leur conduite rgulire et
subordonne[61]. Aussi le gouvernement autrichien donna-t-il  la
Directrice un gage public de son estime en lui confrant l'Ordre de la
Croix toile, destin  des dames nobles qui, se consacrant surtout
au service et  l'adoration de la croix, s'adonneraient de plus  la
vertu, aux bonnes oeuvres et  la charit[62]. Il est vrai que l'ge de
Mme de Lort et sa sant depuis longtemps branle lui conseillrent
bientt aprs la retraite. Mais, quand elle obtint son cong, 
soixante-quatre ans environ, au dbut de septembre 1828, le collge
tait sur un trop bon pied pour en souffrir. Mme Henriette Smith, qui
appartenait  la maison depuis dix-huit annes, qui depuis le 20 mars
1812 y remplissait les fonctions de Matresse, qui avait toujours vcu
en parfaite intelligence avec la Directrice et l'avait supple avec
dvouement, avec habilet durant ses absences et ses maladies, fut
nomme  sa place le 24 aot 1829, aprs avoir encore une fois exerc la
fonction par intrim.

Les documents qui subsistent ne permettent pas d'instituer le parallle
de la premire et de la deuxime Directrice. Tout ce que l'on peut
conjecturer, c'est que la seconde, si elle n'avait ni les qualits ni
les dfauts d'une comtesse, possdait une aptitude plus marque pour se
mettre  toute espce de travaux: ainsi, elle emploie au besoin
l'italien dans sa correspondance officielle, tandis que Mme de Lort
rpondait toujours en franais aux lettres crites en italien; elle se
dclarait prte  tenir la comptabilit de la maison, tche que Mme de
Lort avait toujours dcline autant qu'elle l'avait pu. Quoi qu'il en
soit, l'autorit marquait pour l'une et pour l'autre une gale estime et
leur attribuait  toutes deux une grande part dans la prosprit du
collge.

La seconde et dernire Directrice franaise administra la maison encore
plus longtemps que n'avait fait la premire; car elle resta en activit
jusqu' la fin de 1849[63]. Je ne sais si c'est la mort ou le besoin de
repos qui l'enleva  ses fonctions et si elle a vu le retour du drapeau
franais dans la capitale de la Lombardie; mais je suis du moins
content pour elle qu'elle ait vu les journes de mars 1848, date
glorieuse et pleine de promesses  laquelle les fils et les frres de
ses lves en avaient une premire fois chass les Allemands.

Elle emporta une autre satisfaction, celle de laisser le collge dans
une prosprit qui dure encore aujourd'hui dans le nouveau local de la
_via Passione_.




CHAPITRE V.

Les collges de Vrone, de Lodi, de Naples, encore aujourd'hui, comme le
collge de Milan, vivants et prospres. Les patriotes italiens et les
voyageurs d'accord avec Stendhal pour reconnatre que la fondation de
ces collges a puissamment contribu  relever le coeur et l'esprit de la
femme en Italie.


Le collge de Vrone n'avait pas couru les mmes dangers, prcisment
par les raisons qui nous ont fait prendre de prfrence le collge de
Milan pour objet de notre tude: le personnel en tait italien, et le
plan d'tudes moins tendu; il pouvait donc moins inquiter l'Autriche.
Toutefois, comme nous l'avons dit, on y appliquait le mme systme
d'ducation, sinon d'instruction, qu' Milan. Il avait donc, lui aussi,
de quoi dplaire. Mais il faut croire que lui aussi il fut sauv par les
services qu'il rendait: ici encore, en effet, les Autrichiens
maintinrent en fonctions le personnel nomm par le prince Eugne et
laissrent en vigueur la rgle primitive jusqu'en 1837; encore ne
touchrent-ils jamais aux points essentiels,  ceux qui pouvaient le
mieux retremper le caractre et rformer les moeurs du sexe fminin en
Italie; on peut s'en convaincre en lisant un rcit succinct des
vicissitudes de ce collge, que le gouvernement italien a publi en
1873[64]. Car ce collge, comme celui de Milan, est toujours vivant et
prospre. Nous renvoyons  cette histoire sommaire qui achvera de
montrer la solidit de cette oeuvre de Napolon. Dtachons-en seulement
une note de la page 4, qui rend un glorieux tmoignage de l'excellence
du choix fait par le prince Eugne pour la direction de l'tablissement:
C'est une dette de reconnaissance de rappeler le nom de la premire
Directrice, qui fut Mme Amalia Guazza, et dont les minents services ont
laiss dans le pays et dans la maison le plus cher, le plus imprissable
souvenir. Entre au collge  l'poque mme de la fondation, et nomme
Directrice effective par dcret du 6 janvier 1813, elle soutint cette
charge difficile pendant plus de quarante annes et l'exerait encore
lorsqu'elle mourut le 30 juin 1854.

Le collge de Lodi fut galement conserv: quand lady Morgan le visita
dans les premires annes qui suivirent la chute de Napolon, Maria
Cosway avait t rappele en Angleterre par des affaires domestiques, et
une autre dame le dirigeait; mais il tait florissant comme il l'est
encore aujourd'hui. Lady Morgan, qui attribue  Maria Cosway _tous les
talents, toutes les qualits qui peuvent rendre une femme accomplie_, y
dit que sous sa direction ce pensionnat tait devenu et restait _une des
meilleures maisons qui existent en Italie et peut-tre en Europe_. Ce
qu'elle ajoute prouve que, sauf quelques modifications sur l'article du
parloir, les Autrichiens avaient laiss subsister la rgle de la maison
mane du mme esprit que celle du collge de Milan, quoique visant 
une ducation moins complte: Le costume est uniforme, simple et propre
sans recherche. L'instruction est la mme pour tous, except la musique,
la danse et le dessin que l'on n'enseigne qu' celles dont les parents
sont de rang  ncessiter des talents de ce genre. Elles apprennent des
ouvrages d'aiguille utiles et l'conomie domestique, de manire 
pouvoir, en rentrant dans leur famille  l'ge de quatorze ans, tenir
des livres de commerce ou conduire une maison. L'criture,
l'arithmtique et le style pistolaire sont particulirement soigns, et
la gographie, la grammaire et l'histoire enseignes  fond[65].

L'oeuvre franaise dont nous retraons l'histoire dsarma jusqu' la
haine plus aveugle encore des Bourbons de Naples. Caroline Murat, qui
avait pris  coeur l'tablissement plac sous sa protection, avait,
dit-on, en quittant le royaume, rpt  tous les Napolitains qui lui
faisaient leurs adieux: Conservez mon cole, veillez sur les _Miracoli_
(ex-couvent de Naples dans lequel on avait transport le collge
d'Aversa)! Son voeu fut exauc. Le roi Ferdinand Ier montra sa mauvaise
humeur en refusant de visiter l'tablissement; mais le 6 novembre 1816,
il le confirma _quoique lev par l'envahisseur_. Pietro Colletta
constate avec joie, dans son Histoire du Royaume de Naples, que cette
maison, fonde par Joseph et Joachim, aprs avoir grandi sept annes en
mrite, en importance, et en renomme, a t conserve avec la rgle
originelle. Ce que lady Morgan, dans sa relation de voyage, appelle de
grands changements, se rduisit  l'adjonction d'un professeur de
catchisme et  quelques modifications dans les rapports entre les
parents et les familles; la rgle intrieure fut maintenue[66].
Aujourd'hui encore deux des trois collges qui existent  Naples sont
tablis l'un aux Miracoli, l'autre  San Marcellino. Les noms de la
princesse Maria Clotilda, de la reine Maria Pia, qu'ils portent
prsentement, ne suffisent pas  faire oublier les vritables
fondateurs.

Je le demande maintenant: s'il est vrai que de pareils tablissements
eussent partout produit de bons effets, combien ne furent-ils pas
efficaces, ncessaires, chez un peuple qui commenait  vouloir se
relever de sa dcadence, mais o l'instruction et l'ducation des femmes
taient dans le dlaissement que nous dpeignent les historiens
italiens?  une ducation qui entretenait la mollesse, les prjugs de
caste, l'ignorance, o la pit mme ne tournait pas au profit de la
vertu, ils avaient substitu une ducation qui reposait sur une pit
agissante et claire, qui enseignait que le mrite seul tablit des
diffrences entre les hommes, qui prparait, non plus des femmes sans
dfense contre les surprises du coeur, sans intrt pour les ides
gnreuses, mais les pouses et les mres des patriotes qui ont relev
l'Italie. Si Parini, si Alfieri avaient pu voir ces nouveaux principes
appliqus pendant quarante annes par les personnes mmes que les
fondateurs avaient reconnues dignes de les rpandre, s'ils avaient pu
voir l'lite de la socit solliciter le bienfait de cette ducation
pour ses filles, avec quelle loquence, avec quelle motion
n'auraient-ils pas bni un pareil symptme de rgnration, et l'auteur
du _Misogallo_ n'et-il pas avou ce que proclamait Stendhal, que les
collges de jeunes filles institus en Italie par le gouvernement
franais _ont eu la plus salutaire influence_?

Nous objectera-t-on que Stendhal tait Franais, que nous faisons parler
 notre guise Alfieri et Parini? En ce cas, nous laisserons le dernier
mot  deux tmoins dont on ne suspectera pas l'impartialit et dont on
ne nous accusera pas d'interprter arbitrairement le silence; car ils
sont tous deux trangers, et ils se sont prononcs avec une prcision
catgorique. Ecoutons d'abord lady Morgan: De tous les bienfaits que la
Rvolution a confrs  l'Italie, celui dont les favorables effets
dureront le plus longtemps, est un systme d'ducation pour les femmes
plus libral, lev sur les ruines d'un bigotisme dgradant. Ecoutons
enfin un patriote italien: Colletta, dans le passage prcit o il nous
apprend que le collge des Miracoli survcut  la raction bourbonienne,
dclare que cette maison a contribu et contribue encore puissamment 
rendre meilleures les moeurs domestiques,  former beaucoup de vertueuses
pouses, de mres prvoyantes, affectionnes aux joies de la famille: _
stata ed  potente cagione dei costumi migliorati delle famiglie e
dell'incontrarsi spesso virtuose consorti, provvide madri amorose delle
domestiche dolcezze_. Il est impossible de dsirer un tmoignage plus
dsintress et plus glorieux.




L'ENSEIGNEMENT SUPRIEUR LIBRE EN FRANCE




CHAPITRE PREMIER

Du got pour les cours publics.


Pourquoi, chez un peuple qui a de tout temps got l'art de bien dire,
le brillant professeur qui avait plus fait, par l'clat de sa parole,
pour fonder l'universit de Paris, que les papes par leurs bulles;
pourquoi cet Ablard qui peuplait une solitude de la Champagne en y
portant sa chaire, n'a-t-il trouv qu'au dix-neuvime sicle, dans la
personne d'illustres matres de la Sorbonne et du Collge de France, des
hritiers de son talent et de sa popularit? Pourquoi, si l'on excepte
la priode de la Renaissance, o la science d'un Bud, d'un Turnbe,
aide de la noblesse de leur caractre et de l'enthousiasme du temps,
amenait  leurs cours quelques gentilshommes, la montagne
Sainte-Genevive voyait-elle si rarement avant notre sicle le grand
public se mler aux habitus du pays Latin? Sans doute, les exercices
publics des collges, surtout quand les jsuites en rglaient
l'ordonnance, les joutes de la Facult de thologie, surtout quand
Arnauld y dployait sa dialectique passionne, attiraient un concours
nombreux de personnages marquants; tel professeur  la parole mordante,
d'un tour d'esprit bizarre, un Guy Patin, par exemple, voyait
quelquefois survenir un auditeur illustre qu'il saluait d'un compliment
improvis. Mais c'taient l des circonstances extraordinaires: on peut
dire, d'une manire gnrale, que les candidats aux grades
universitaires frquentaient seuls l'Universit.

Essayons d'expliquer ce fait.

Le public, dans les derniers sicles, n'aimait certes pas moins la
littrature que de nos jours; mais il la cultivait autrement. Aimer les
lettres, c'tait d'abord pour lui lire et relire les auteurs classiques
de l'antiquit ou des temps modernes. On sortait jeune du collge; mais
on y avait pris le got d'un commerce intime avec un petit nombre
d'auteurs du premier ordre; et comme en entrant dans le monde on y
retrouvait ces auteurs en possession d'un gal crdit, on leur gardait
une fidlit qui occupait une bonne part des loisirs de la vie. On ne
dsirait point un commentaire loquent ou spirituel de ces grands
crivains: on prfrait les tudier soi-mme. C'est une des raisons pour
lesquelles l'poque qui a le plus universellement, le plus vivement
got Cicron et Virgile, nous a bien laiss quelques pages admirables
offertes en tribut  l'antiquit, mais non un bon livre de critique sur
les orateurs ou sur les potes anciens; et c'est aussi la raison pour
laquelle on ne se remettait plus,  l'ge adulte, sur les bancs de
l'cole.

Aimer les lettres, c'tait encore s'essayer  crire. Mme parmi les
personnes les plus rsolues  ne point compromettre leur rputation
d'esprit au profit d'un imprimeur, presque tous ceux qui se piquaient de
goter la littrature se hasardaient  rimer dans le secret de
l'intimit,  enfermer dans d'lgantes maximes quelques ingnieuses
remarques sur les moeurs,  esquisser le portrait d'un ami o l'on
tchait de mler d'une main lgre l'loge et l'avertissement,  dfinir
le sens prcis des expressions de la bonne compagnie; ils soignaient
leurs lettres, leurs entretiens des jours de rception: la
correspondance pistolaire et la conversation formaient deux genres
littraires o l'on se risquait  huis clos. Ainsi passait la part de
loisirs que la lecture ne prenait pas. On n'avait que faire de traverser
la Seine pour aller chercher la littrature, puisqu'on la trouvait chez
soi.

Aussi, au dix-septime sicle, les prcieuses ridicules mmes ne
songent-elles point  rclamer pour elles la fondation de cours publics:
elles vont,  la vrit, dans leur impuissance  renverser les lois de
la nature, prendre une idole dans le sexe dont elles prtendent
s'affranchir; mais c'est un oracle qu'il leur faut, ce n'est pas un
professeur; elles comptent monter  leur tour sur le trpied. Elles lui
prtent leur attention pour recevoir ses conseils, mais aussi pour qu'il
les coute ensuite. Elles lui soumettent leurs productions, mais 
charge de revanche; et l'on ne voit mme pas qu'elles tiennent de lui la
science qui a brouill leur jugement: ce n'est pas lui qui a install
chez elles la grande lunette  faire peur aux gens; elles ne doivent
leur sottise qu'aux livres et  elles-mmes.

Durant la majeure partie du dix-huitime sicle, le public garda les
mmes usages. Le ton et la matire des exercices auxquels on s'amusait
avaient chang: le persiflage se cachait sous la politesse; les
discussions sur la philosophie de l'histoire remplaaient les analyses
de morale; mais on continuait  croire que le plus sr, pour apprendre 
marcher, comme pour prouver le mouvement, est de marcher plutt que de
regarder marcher; c'est--dire que, du moins l'adolescence passe, la
lecture et la conversation valent encore mieux pour former l'esprit que
de brillantes leons que rien ne grave dans la mmoire et sur lesquelles
rien ne force  rflchir.

La manire dont nos pres parachevaient leur instruction dans l'ge mr
marquait donc peut-tre plus d'nergie que celle qui a prvalu depuis,
et prparait un public plus vritablement cultiv; une poque o toute
la socit polie se divertissait  penser et  crire avait plus de
chances de produire des hommes de gnie qu'une poque o cette mme
socit s'amuse  couter. Toutefois, la vogue des cours publics, outre
qu'elle tmoigne d'un got honorable encore, quoique passif, pour les
lettres, a grandement servi les progrs du genre o notre gnration
russit le mieux: la critique.  mesure que beaucoup d'oeuvres
brillantes, mais improvises par des esprits plus fougueux que profonds
perdent de leur prestige, on comprend mieux que ce genre, qui ne
requiert point de facults cratrices, est celui qui soutiendra la
rputation de la fin du dix-neuvime sicle. Or, quoique la philosophie
franaise et la philosophie allemande, l'cole de Rousseau reprsente
par Mme de Stal et Chateaubriand, et l'cole de Kant puissent
revendiquer l'honneur d'avoir dcouvert les principes qui ont donn 
la critique moderne sa finesse et sa porte, la ncessit d'intresser
un auditoire nombreux et aussi avide de plaisir que d'instruction a
conduit les matres  chercher des vues plus neuves et plus vastes.
Aussi le plus brillant lve de Mme de Stal a-t-il t Villemain; et
depuis soixante ans que la foule se presse devant les chaires de
l'enseignement suprieur, les hommes qui l'y retiennent ont dcouvert
dans l'histoire de la littrature plus de vrits que leurs devanciers
n'en avaient aperu en bien des sicles.

Mais, dira-t-on, ce prambule conviendrait si le haut enseignement ne
s'adressait qu'aux amateurs, et nous le voyons, au contraire, former de
srieux adeptes  la svrit des bonnes mthodes et ne pas seulement
dcrire les rsultats brillants de la science, mais frayer la route qui
y conduit.

Nous rpondrons que c'est de l'enseignement suprieur libre, et non des
Facults de l'tat que nous esquissons l'histoire, et que les faits vont
nous montrer que les cours libres dont nous exposerons le rle et
l'influence, ont d aux gens du monde leur naissance et leur dure.
tudier ces cours, ce ne sera donc pas simplement ajouter quelques
traits  l'histoire anecdotique de notre littrature,  la biographie de
beaucoup d'hommes clbres, et dfendre contre un injuste oubli
plusieurs associations qui ont longtemps occup l'attention publique;
ce sera, de plus, s'clairer sur les avantages et les inconvnients
attachs, au moins dans notre patrie, aux Universits libres. Nous ne
parlerons pas de celles qui existent aujourd'hui sous nos yeux, parce
qu'elles sont encore trop rcentes. Les associations qui les ont
prcdes nous offrent dans leur longue carrire un champ d'observation
plus vaste, plus sr mme, parce qu'il est plus ais d'y demeurer
impartial.




CHAPITRE II.

Naissance de l'enseignement suprieur libre  la veille de la
Rvolution.


I

Certes, si jamais, en fondant des cours libres, on a pu lgitimement
concevoir le dessein de suppler  l'insuffisance de l'enseignement
officiel, a t  l'poque o Piltre de Rozier ouvrit son Muse. On se
souvient de l'motion, de l'ardeur gnreuse qu'excitrent un peu aprs
1870 les hommes qui rvlrent courageusement  la France tout ce qui
manquait aux Facults de l'tat. Les hommes comptents taient encore
beaucoup moins satisfaits de nos Universits dans les annes qui
prcdrent 1789, et ne gardaient pas davantage le silence. M. Liard a
fortement marqu, dans son histoire de l'Enseignement suprieur en
France, le contraste qui existait au dix-huitime sicle entre les
savants libres qui remplissaient de leur nom l'Europe entire, qui
dcouvraient non pas seulement des vrits, mais des sciences nouvelles
et les matres des Universits, routiniers et obscurs, qui ne savaient
mme pas se faire honneur des inventions d'autrui. La faute n'en tait
pas uniquement  l'insouciance de Louis XV: il n'tait pas, en effet,
dans la tradition que le gouvernement provoqut des rformes
pdagogiques favorables au progrs des lumires. Sauf l'heureuse
drogation par laquelle Franois Ier avait cr le Collge de France (et
ce collge, cr pour chasser la routine, avait t envahi par elle),
les rois rcompensaient par des honneurs et des pensions la science dj
illustre; mais la science encore obscure et la transmission de la
science ne les intressaient pas. C'tait sous le patronage de l'glise
que les Universits avaient grandi, et l'on ne pouvait raisonnablement
exiger que l'glise traitt les connaissances profanes avec la
sollicitude qu'elle avait tmoigne  la thologie. Aussi, nombre des
chaires, locaux, mrite des professeurs, mthodes, tout tait
dfectueux, tout appelait une rforme.

Il semblerait donc que la pense de Piltre dt tre d'offrir aux jeunes
gens qui voulaient se vouer  l'tude l'initiation  la fois prudente et
hardie qu'ils auraient inutilement cherche ailleurs. Pourtant Piltre
ne songea pas surtout  eux. Je ne voudrais pas dire que ses dfauts
l'en dtournrent aussi bien que ses qualits; il rpugne d'employer un
mot dsobligeant  propos d'un homme si sympathique par son courage, son
activit, et dont l'esprit de ressources a t, en somme, beaucoup plus
utile aux autres qu' lui-mme. Peut-tre, cependant, n'et-il t que
mdiocrement flatt d'avoir pour uniques auditeurs des tudiants,
c'est--dire des jeunes gens pour la plupart sans nom, sans crdit, sans
fortune. Quelques-uns de ses imitateurs penseront davantage  ces
auditeurs modestes; mais ses continuateurs vritables, ceux qui
s'inspireront fidlement de son esprit, ne songeront que trs tard  les
attirer. Quand Piltre pensait  la jeunesse, c'tait probablement
surtout, comme les rdacteurs d'un programme publi pour son
tablissement vers dcembre 1785, quelques mois aprs sa mort,  la
jeunesse aristocratique qu'il songeait particulirement, aux futurs
chefs d'armes et gouverneurs de provinces. Mais cette prfrence
n'tait pas de sa part une pure faiblesse. Il lui fallait des appuis et
il connaissait la lgret des puissances de son temps: il savait
qu'incapables de s'intresser  ce qui tait uniquement srieux, elles
ne se faisaient pourtant pas une rgle de l'indiffrence, mais que
l'empire de la mode pouvait seul les en tirer. Comme elles n'accordaient
qu'une protection, et mme qu'une tolrance prcaire aux efforts des
hommes de bonne volont, ceux-ci taient obligs de sacrifier  la
frivolit pour la mettre de leur ct; il fallait se placer sous la
protection de son caprice: l'appui du gouvernement, de la noblesse,
tait  ce prix. Piltre dut tenir compte de cette considration, qui
faisait souvent chouer ou dvier les tentatives les plus gnreuses.

On pourrait galement croire, parce que l'tablissement qu'il a fond
rappelle surtout le nom de La Harpe, que l'amour des lettres en a
suggr la fondation. Il n'en est rien: le fondateur obit  la pense
qui avait inspir la partie scientifique de l'Encyclopdie. Le
dix-huitime sicle, sans placer exclusivement le bonheur dans le
bien-tre, voulait que la science se propost principalement de rendre
la vie plus commode: de l, les soins que prend Diderot pour exposer les
progrs des arts mcaniques, la clbrit qui, ds le premier jour,
rcompensa  des titres divers, les Jacquart, les Parmentier, les
Jenner, les Franklin; de l, les socits qui se formrent dans la
seconde moiti du sicle pour encourager les dcouvertes applicables 
l'agriculture ou aux mtiers. Les lettres ne furent admises dans la
maison de Piltre que quelques annes plus tard. Mais toutes les fois
qu'elles s'allient aux sciences dans une oeuvre commune, comme elles
sont plus accessibles  la foule, elles demeurent seules dans sa
mmoire: le mot d'cole d'Alexandrie fait surtout songer au pome sur
l'expdition des Argonautes,  des hymnes,  des glogues, et pourtant
Eratosthne et Hipparque avaient plus de force de gnie que les potes
des Ptolmes. Dj en 1808, un railleur s'tonnait que la salle des
cours ressemblt fort peu  une bibliothque de lettrs: Quel aspect,
disait _La Gazette de France_ du 20 juillet, offre  l'tranger cet
asile des Muses! Un vaste fourneau, espce d'antre reprsentant assez
bien les forges de Vulcain, telle est la dcoration du fond de la salle.
Au-dessus de la tte des lecteurs, brillent des bocaux tiquets et qui
nous transportent dans ces laboratoires de l'alchimie que les peintres
flamands se sont plu  rendre avec leur minutieuse et prcieuse
exactitude; des cornues, des alambics compltent l'illusion...; des
globes mtalliques suspendus  la vote et propres  receler des feux
dont Jupiter formera la foudre... frapperaient de terreur si l'oeil ne se
reposait enfin sur le modeste verre d'eau sucre plac  la gauche du
lecteur, comme un symbole des douceurs qu'il se prpare  dbiter. Mais
laissons dire les railleurs: nous verrons que les sciences ont fourni 
cette chaire plus d'hommes suprieurs que les lettres.

Ce fut donc surtout pour intresser les gens du monde  la physique et
aux mathmatiques que le hardi et brillant Piltre fonda, sous le
patronage du roi et du comte de Provence, le Muse de Monsieur, qu'il
ouvrit le mardi 11 dcembre 1781, rue Sainte-Avoye[67]. Mais alors ne
faut-il pas recommencer sa justification? Car la tmrit tait encore
beaucoup plus grande que s'il se ft agi de cours de littrature ou
d'histoire. Mais M. Guizot vient  notre aide: dans une notice sur Mme
de Rumford, la veuve de Lavoisier, il reproche aux hommes spciaux de
trop ddaigner l'intrt que les gens du monde peuvent porter  leurs
tudes: L'estime, le got du public pour la science, et la
manifestation frquente, vive de ce sentiment, sont pour elle d'une
haute importance... Les temps de cette sympathie un peu fastueuse et
frivole ont toujours t pour les sciences des temps d'lan et de
progrs. C'est bien plutt pour la pdagogie qu'il faut redouter
l'intrt du grand public parce qu'ici il s'agit d'tablir des
rglements, de lgifrer, et que, en matire d'ducation surtout, ni la
bonne volont, ni l'intelligence, ni les lectures et la mditation, ne
sauraient suppler au dfaut de pratique. Mais, pour les autres
sciences, la popularit n'a gure que des avantages: elle stimule les
savants, elle leur procure les ressources ncessaires  leurs
recherches, sans qu'on ait rien  redouter de la foule mdiocrement
comptente qui la distribue.

Au surplus, Piltre avait bien compris  quelle condition un
tablissement du genre de celui qu'il fondait pourrait contribuer
vritablement aux progrs des sciences; et ce n'est pas un mdiocre
honneur pour lui que d'avoir tent le premier d'offrir des laboratoires
aux savants, des cours aux amateurs: On y fera, disent les _Mmoires
secrets_, qui assignent  son Muse ce double objet[68]: 1 un cours
physico-chimique servant d'introduction aux arts et mtiers, dans lequel
on fera connatre l'histoire naturelle des substances qu'on y emploie;
2 un cours physico-mathmatique exprimental, dans lequel on
s'appliquera spcialement aux arts mcaniques; 3 un cours sur la
fabrication des toffes, la teinture, les apprts; 4 un cours
d'anatomie dans lequel on dmontrera son utilit dans la sculpture et la
peinture, auquel on joindra les connaissances physiologiques ncessaires
 un amateur; 5 un cours de langue anglaise; 6 un cours de langue
italienne. On le voit, ds 1781, Piltre fondait une sorte d'cole
pratique des sciences et de Conservatoire des arts et mtiers. C'est
sans doute  cette pntrante intelligence des besoins de son temps
qu'il dut le suffrage de l'Acadmie des sciences, de l'Acadmie
franaise, de l'Observatoire, de la Socit royale de mdecine, de
l'cole royale vtrinaire, encouragements auxquels il rpondit en
instituant de nouveaux cours sur les mathmatiques, l'astronomie,
l'lectricit, les aimants[69].

Mais Piltre aimait les applaudissements autant que la science: il tait
trs rpandu dans la haute socit; au titre de premier professeur de
chimie de la Socit d'mulation de Reims, il joignait celui d'attach
au service de Madame, d'inspecteur des pharmacies de la principaut de
Limbourg[70]; et il voulait, non pas un simple auditoire d'hommes
studieux, mais un parterre de personnes de marque; il s'tait donc fait
autoriser  admettre les dames aux cours de son Muse[71]. D'ailleurs,
en homme avis, il devinait que les lves ne viendraient pas tout
d'abord, parce que les familles n'envoient leurs enfants aux coles
suprieures que quand il est bien avr qu'ils y apprendront une science
lucrative; et le titre d'ingnieur ou de chimiste leur paraissait alors
beaucoup moins plein de promesses qu'aujourd'hui. Il fallait donc se
mnager les moyens d'attendre les coliers, de subvenir aux frais du
laboratoire. Pardonnons-lui donc les innocents artifices dont il se
servit pour blouir et amuser un auditoire superficiel! pargnons-lui
les qualifications injustes de charlatan, d'aventurier que lui donnent
parfois les _Mmoires secrets_[72]! N'et-il d recruter aucun adepte
srieux, la foule qu'il attirait concourait  son louable dessein.

Son programme, tel que nous l'avons rsum, offre dj un aperu des
moyens invents par lui pour sduire la foule: la multiplicit des
cours, le choix de sciences nes de la veille, les avances faites aux
purs amateurs, la promesse de trouver un mme homme qui enseignera
l'anatomie aux artistes et la physiologie aux gens du monde, tout cela
marque l'intention d'attirer les curieux. La rivalit de deux
tablissements qui avaient quelque peu prcd le sien, la
_Correspondance gnrale et gratuite pour les sciences et les arts_
fonde par le sieur de La Blancherie, et le Muse de Paris, prsid par
Court de Gbelin, stimulrent son imagination[73].

Certes il ne faut pas juger uniquement de ces socits par les sarcasmes
des _Mmoires secrets_. Court de Gbelin ne manquait pas de mrite, et,
pour La Blancherie, la lecture des_ Nouvelles de la Rpublique des
lettres_, journal o il rendait compte des assembles des savants et des
artistes auxquels il s'offrait comme intermdiaire, prouve que durant
dix annes il a vritablement offert aux hommes d'tude disperss 
Paris, ou de passage  Paris, un moyen de s'entretenir; aux peintres et
aux sculpteurs, un Salon permanent; qu'il a entretenu effectivement dans
l'intrt de la science des relations actives et tendues avec
l'tranger; en somme, il ne s'est montr indigne ni de l'appui qu'il
trouva longtemps prs de la plus haute noblesse, ni du tmoignage que
Franklin, Leroi, Condorcet et Lalande avaient rendu en sa faveur le 20
mai 1778, dans un rapport prsent  l'Acadmie des sciences. Mais, en
mme temps qu'on rivalisait de zle, on se disputait la vogue. Ds le
premier jour, on tenta de part et d'autre de se drober les visiteurs:
La Blancherie se fit donner, comme Piltre, la permission d'ouvrir ses
sances aux dames, et Piltre riposta en dispensant les amateurs de
payer la cotisation de trois louis par an qu'il exigeait d'abord[74],
faveur dont il empruntait l'ide  La Blancherie, et que d'ailleurs il
n'accorda que partiellement ou provisoirement. Bientt la Socit de La
Blancherie ne fit plus que vgter: en vain il en multiplia les attraits
au point de changer ses sances littraires en bals et en concerts; elle
ne se releva de plusieurs faillites que pour disparatre un peu avant la
Rvolution[75]. Il est vrai que Piltre tait mort avant elle. Court de
Gbelin commena aussi par se dfendre avec succs: en mars 1782,
l'affluence tait si grande aux lectures publiques qu'il prsidait le
premier jeudi de chaque mois, qu'il fallait, pour y trouver place,
arriver longtemps d'avance; il dut rebtir son Muse  neuf, mettre des
Suisses aux portes; et les gens en redingote s'en virent exclus.
Toutefois la discorde s'y glissa au milieu de 1783; Court de Gbelin,
qu'on voulait vincer, expulsa les dissidents et Cailhava d'Estandoux
leur chef. Il commenait  s'applaudir des progrs de son oeuvre, quand
il mourut en mai 1784. Ses adhrents ne surent qu'laborer  la fin de
l'anne des rglements pdantesques o l'on sent des hommes gonfls de
l'importance qu'ils s'attribuent, qui croient que l'honneur d'appartenir
 leur Compagnie met  leur disposition les loisirs et le talent de tous
les amis de la science; on les voit fixer gravement le crmonial et
presque le Code pnal de leur association. Cette navet gourme n'tait
pas celle qui plaisait alors. Le Muse de Paris, qui comprenait
pourtant, jusque hors de France, un nombre de membres assez
considrable, ne fit plus gure parler de lui[76].


II

Au contraire, la prosprit du Muse de Piltre croissait toujours: on
accourait en foule aux ftes qu'il y donnait, soit qu'il clbrt la
rouverture de ses cours dans un nouveau local, rue de Valois, 1, par
une illumination en feux de couleur et qu'il y ft couronner par
Suffren un buste de Buffon qu'il aurait, de plus, honor d'une cantate
sans un manque de parole de la Saint-Huberti; soit qu'il amust un
prince ngre par des expriences de physique. Ses rivaux pouvaient bien,
en effet, le lui disputer pour l'entregent et l'esprit de ressources,
mais non pour le courage et le dvouement  la science: on savait qu'au
milieu mme de ses ftes, il prparait l'entreprise o il laissa la
vie[77]. Il perdit, il est vrai, par la faute de quelques-uns de ses
auditeurs, un de ses collaborateurs les plus distingus, le chimiste
Proust, qui, froiss de certaines critiques sur sa mthode, donna sa
dmission; lui-mme il essuya quelques rclamations blessantes quand il
se fit suppler pour prluder  l'entreprise o il prit; mais il ferma
la bouche aux mcontents par l'offre de leur rendre le prix de
l'abonnement. La Socit Patriotique Bretonne, les dissidents du Muse
de Gbelin lui demandrent et obtinrent l'hospitalit pour leurs
sances[78].  la date du 18 dcembre 1784, les _Mmoires secrets_
fixent  40,000 livres la somme des abonnements  son Muse: si la
cotisation tait encore de trois louis, Piltre avait alors plus de 650
souscripteurs.

La Bibliothque Carnavalet possde, pour l'anne suivante, la Liste de
toutes les personnes qui composent le premier Muse autoris par le
gouvernement, sous la protection de Monsieur et de Madame. On y voit, 
la suite de la famille royale, les plus grands seigneurs et les plus
grandes dames de France; on y trouve aussi la liste des administrateurs
de l'tablissement, o l'on apprend que Piltre, laissant la prsidence
 M. de Flesselles, se contentait des titres de garde des archives et de
trsorier; vient ensuite la liste des cours: chimie, physique,
hippiatrique, anatomie, mathmatiques et astronomie, italien, anglais,
espagnol, allemand. Deux de ces sciences, tout au moins, la physique et
l'anatomie, sont enseignes par des hommes distingus, Deparcieux le
neveu et Pierre Sue; la nomenclature des journaux reus au Muse est
curieuse, parce qu'elle montre chez les souscripteurs de Piltre une
curiosit  la fois trs tendue et peu exigeante: on les abonne, en
effet,  des feuilles trs spciales, comme le _Journal de Physique_, le
_Journal Militaire_; mais on ne leur donne aucun journal en langue
trangre. Bientt on les pourvoira beaucoup mieux  cet gard, et ce
sera un des mrites de cet tablissement d'avoir toujours beaucoup
travaill  augmenter chez nous le nombre des hommes capables de goter
les crits venus du dehors. Dj, aux cours d'anglais et d'italien, il
venait d'ajouter ces cours d'espagnol et d'allemand que, par malheur, on
maintiendra beaucoup moins longtemps que les deux premiers.

Le prambule de la liste en question montre que Piltre projetait
d'assurer  ses souscripteurs, si la fortune lui demeurait fidle, tous
les avantages offerts par ses concurrents: On verra, disait-il,
s'lever un Panthon littraire dont la correspondance s'tendra de
plus en plus. Le savant, l'amateur et l'artiste pourront suivre les
progrs des arts et trouver au Muse tout ce qui peut flatter leur
curiosit. Sa mort tragique, le 15 juin 1785, fit plus que rompre ces
projets: elle faillit ruiner son oeuvre; sur le premier moment, on vendit
la bibliothque et les instruments de physique. Mais le comte de
Provence se dclara protecteur  perptuit du Muse, le racheta aux
hritiers et en paya les dettes. Des personnes qui avaient aid de leur
argent Piltre  le fonder, firent de nouvelles avances, et l'on runit
ainsi la somme de cinquante mille francs que valait le cabinet de
physique et les fonds ncessaires pour acquitter le loyer de quinze
mille francs. Le Muse devint le Lyce et garda ses auditeurs[79].

C'est mme  partir de cette poque qu'il commena  faire parler de
lui, non plus seulement par ses ftes, mais par l'clat de ses cours:
deux professeurs nouveaux y introduisirent brillamment l'enseignement
des lettres auquel, comme on l'a vu, on n'avait pas mnag de place 
l'origine; c'taient Garat et La Harpe, qui, le 8 janvier 1786,
inaugurrent au Lyce, le premier l'enseignement de l'histoire
proprement dite, le second celui de l'histoire littraire[80]. Garat
continuera ses leons, avec de frquentes interruptions, il est vrai,
jusque sous l'Empire, et La Harpe attachera indissolublement son nom au
Lyce. Par l'institution de ces deux chaires, comme, ds l'origine, par
celle des chaires de sciences, l'tablissement de Piltre se trouvait
remdier  l'insuffisance de l'enseignement public, puisque, malgr les
efforts de Rollin, l'tude de la littrature franaise, sauf  Paris, o
on la pratiquait dans une certaine mesure, et celle de l'histoire,
taient communment ngliges dans les tablissements universitaires.
Pour l'tude de l'histoire surtout on peut en voir d'amusantes preuves
dans le livre de M. Liard: on saura, par exemple, qu'elle s'y enseignait
au moyen d'un abrg dont on lisait quelques pages un quart d'heure par
classe pour distraire les lves par _une varit agrable_ et procurer
un _dlassement aux matres, puisque ce sont les lves qui lisent_; et
l'on recueillera ce tmoignage d'un ancien lve des Universits: Le
nom de Henri IV ne nous avait pas t prononc pendant mes huit annes
d'tudes; et  dix-sept ans j'ignorais encore  quelle poque et comment
la maison de Bourbon s'est tablie sur le trne.

Les sciences, on n'en sera pas surpris, taient encore mieux partages,
puisque  partir de cette poque l'enseignement des mathmatiques est
confi  Condorcet, celui de la chimie  Fourcroy, celui de la physique
 Monge, et que Sue garde l'anatomie. Il est vrai que plusieurs des
nouveaux venus ne prtent au Lyce que le concours de leur nom, de
leurs conseils, et ne paraissent gure dans leurs chaires: Condorcet a
pour adjoint, ou plutt pour supplant, De la Croix; Gingembre remplit
le mme office auprs de Monge, de mme que c'est Marmontel qui est le
professeur titulaire de la chaire occupe par Garat. Mais tous ceux qui
enseignent rellement au Lyce font vaillamment leur devoir, titulaires
ou supplants. Fourcroy ne possde peut-tre pas encore ce talent
d'exposition bientt si universellement got que, quand il enseignera
au Musum, il faudra deux fois en largir le grand amphithtre. Mais la
leon d'ouverture du cours de mathmatiques que Condorcet a bien voulu
faire en personne, celles des cours d'histoire et de littrature, ont eu
tant de succs qu'on en a demand une seconde audition. Le nombre des
souscripteurs s'lve  six ou sept cents, parmi lesquels les femmes les
plus distingues de la cour et de la ville; car l'auditoire se compose,
non de gens de lettres, mais de gens du monde. Ce sont les seigneurs du
plus haut tage, les marquis de Montesquiou et de Montmorin, le duc de
Villequier qui ont obtenu l'aide de Monsieur, rdig le nouveau
prospectus, recrut les nouveaux professeurs. L'abonnement cote quatre
louis; et moyennant ce prix, qui se payait pour un seul cours dans les
tablissements analogues, on a droit  suivre tous les cours ci-dessus
et de plus les cours de langues vivantes. Les professeurs, qui ont
devant eux jusqu' trois cents auditeurs et au del, sont couts dans
le plus profond silence, et le Lyce occupe une assez grande place dans
la vie intellectuelle de Paris pour que, non seulement La Harpe, mais
Grimm, en entretienne les souverains trangers[81].

D'autre part, c'est aussi vers ce temps que le Lyce commena  donner
dans l'esprit frondeur. Tandis que La Blancherie poussait la discrtion
jusqu' soumettre aux ambassadeurs des puissances trangres les
nouvelles littraires qui lui venaient du dehors; tandis que Piltre,
pour sceller  sa manire l'union des Bourbons de France et des Bourbons
d'Espagne, avait accord des faveurs particulires aux Espagnols, et que
de son ct le roi catholique lui payait l'abonnement aux cours pour six
de ses sujets[82], Condorcet, en dcembre 1786, dans son discours
d'ouverture, attaquait le Parlement. On crut, disent  ce propos les
_Mmoires secrets_, que, comme ce n'tait pas la premire incartade des
professeurs du Lyce, le gouvernement allait soumettre  la censure
pralable leurs discours d'ouverture[83]. Dj, du vivant de Piltre,
Moreau de Saint-Mry, en qualit de secrtaire perptuel, lu par les
souscripteurs, y avait lu, le 1er dcembre 1784, un discours sur les
droits de l'opinion publique  juger des assembles littraires o
beaucoup des arguments s'appliqueraient tout aussi bien  la politique
qu' la littrature. Mais depuis, on s'expliquait plus nettement encore.
Garat et La Harpe surtout reprsentaient au Lyce l'esprit nouveau. La
parodie du songe d'Athalie, publie en 1787 sous le nom de Grimod de la
Reynire, en tmoigne. La Harpe a cit dans le _Mercure_ du 10 mars 1792
un passage trs hardi pour le temps, o en dcembre 1788 il avait, dans
une des cinq sances o il combattit certaines doctrines de Montesquieu,
dclar devant cinq cents personnes que l'autorit n'est que _le pouvoir
donn par la loi de veiller  l'excution de la loi_: que celle-ci
n'est que l'expression de la volont gnrale, et que, _o il n'y a
point de loi il n'y a point de roi_, que _Dieu n'a point fait de rois
mais des hommes_;  ces mots, dit-il, _la salle retentit
d'acclamations_. Longtemps aprs,  la Convention, le 18 brumaire an
III, Boissy d'Anglas rappelait que les leons du Lyce et _surtout
celles qui avaient pour objet l'histoire et les lettres_ n'avaient pas
tard  _dplaire aux despotes d'alors_: Leur suppression, disait-il,
fut plus d'une fois arrte dans les conciliabules de Versailles;
d'prmesnil dnona plus d'une fois au Parlement le Lyce o La Harpe,
en analysant Montesquieu, avait combattu ses erreurs sur la monarchie,
et o Garat, en traant l'histoire des rpubliques anciennes, faonnait
dj nos mes  l'nergie rpublicaine. Sguier prpara des
rquisitoires et Breteuil des lettres de cachet[84].

Boissy d'Anglas, au reste, se trompe, quand il prtend que les nobles
protecteurs du Muse avaient cherch dans cette institution un moyen de
consolider le pouvoir absolu: ce sont au contraire les novateurs qui,
bien plus inventifs alors que leurs adversaires, cherchrent  employer
l'enseignement  rpandre leurs doctrines. Brissot, en 1784 et 1785,
voulait fonder  Londres, sous le nom de Lyce, un salon de
correspondance qu'il rattachait  un plan de propagande en faveur de la
Rvolution prochaine[85].

Ce que Brissot et voulu tenter par la conversation et la presse, Garat
et La Harpe le firent un peu aprs par leurs cours.

Pendant ce temps on ne corrigeait pas le dfaut  la fois sduisant et
radical du plan de Piltre. Pour s'en convaincre, il sufft de lire les
discours que Condorcet pronona au Lyce.

Les vues ingnieuses et philanthropiques qui abondent dans le premier
n'en voilent pas la chimre. Lui-mme, par la promesse de prmunir les
gens du monde contre le charlatanisme des faux savants et les mres
contre le ddain de leurs fils, il avoue que c'est  un auditoire
incapable de profiter des leons, que le Lyce enseignera les sciences
qu'il numre: calcul par les logarithmes, thorie des machines simples
et application de cette thorie; problmes sur la construction des
vaisseaux, mthode pour calculer les diffrentes forces motrices
employes dans la construction des machines, etc. Il confesse qu'on ne
donnera que des connaissances superficielles et que les dveloppements
philosophiques remplaceront les preuves; mais, dit-il, des connaissances
superficielles trs rpandues diminuent le prestige des imposteurs qui
spculent sur l'ignorance. Il se trompe: ce n'est pas la demi-science
qui nous met  l'abri des impostures, c'est la modestie ou dans certains
cas la rsignation au sort commun de l'humanit; Condorcet les faisait
peut-tre prcher par son supplant aprs la dmonstration des
thormes; mais que devait comprendre le public aux prliminaires du
sermon? Peu de chose. C'est Condorcet lui-mme qui le donne  entendre
dans le second discours, car il y dclare qu'on va dsormais insister
davantage sur les consquences des principes, expliquer la folie des
joueurs qui poursuivent une martingale, combattre l'abus des rentes
viagres, prconiser les placements en vue de la vieillesse ou de la
famille du dposant.--Excellents conseils, mais qui ne fournissent pas
la matire d'un cours, et qui cessent d'tre intelligibles pour les
gens du monde quand on les explique par les mathmatiques.




CHAPITRE III.

Priode de la Rvolution et de l'Empire.


I

La Rvolution, du moins  ses dbuts, ne jeta point de trouble dans un
tablissement dj pntr de son esprit. Le Lyce s'appliqua d'ailleurs
 la seconder: estimant que l'enseignement doit embrasser plus d'objets
 mesure qu'une nation assiste  de plus grands spectacles, il annona
dans son programme pour 1790 que La Harpe allait tudier Mably, J.-J.
Rousseau et la philosophie de Voltaire, puis les historiens, se
rservant, au reste, de dlasser l'auditoire par l'examen des romans et
de la littrature agrable; que Garat allait recommencer l'histoire de
la Grce et montrer ce que peuvent de petites nations prises de
libert, qu'il traiterait aussi de la philosophie et des arts en Grce;
que l'avocat au Parlement De la Croix allait inaugurer un cours de
droit public, que Fourcroy exposerait la chimie animale avec ses
applications, qu'Ant. Deparcieux, avant d'aborder le cours de gomtrie
par lequel il terminerait l'anne, prsenterait des recherches sur la
population, sur la dure de la vie, et qu'il tirerait la consquence de
ces observations relativement  des questions de finances[86]--Le
_Journal gnral de la Cour et de la Ville_ se plaignit mme, le 17
janvier 1791, que le Lyce et fait fuir les honntes gens, effrays du
_vertige dmocratique_ qui l'avait saisi: le Lyce avait pourtant,
disait ce journal, renonc aux services du professeur de droit public,
mais il avait conserv dans la chaire d'histoire _l'emphatique,
inintelligible et trs ennuyeux auteur du Journal de Paris_ (Garat).
Les administrateurs du Lyce se soucirent trop peu de dissiper ces
alarmes:  la vrit, il n'est pas sr qu'ils aient prescrit, au mois
d'avril de la mme anne, qu' l'occasion de la mort de Mirabeau, les
auditeurs prissent le deuil, les hommes en noir, les femmes en blanc; la
_Feuille du Jour_ du 21 de ce mois leur impute cette injonction d'un
patriotisme indiscret, qui, d'aprs elle, excita des plaintes parmi les
habitus franais et trangers; mais on n'en trouve pas trace dans les
Registres du Lyce conservs  la Bibliothque Carnavalet, ni dans la
_Chronique de Paris_ du 20 avril, qui rapporte qu'on y exposa un trs
beau portrait de Mirabeau et son buste par Houdon, qu'on y lut la notice
sur sa dernire maladie par Cabanis, que Joseph Chnier y dclama une
ode en son honneur.

Quoi qu'il en soit, en se prononant d'une manire aussi clatante, on
s'alinait une partie des habitus. Or, pour faire face  des frais
gnraux considrables, on avait besoin que le grand monde tout entier
ft favorable  l'tablissement. Dans les premires annes de la
Rvolution, l'aristocratie avait continu  s'y intresser; les
registres prcits montrent les noms des Laval-Montmorency, des
Pastoret, des Bthune-Charost unis  ceux de Sieys, de Fourcroy, de
Lavoisier dans le conseil d'administration, en 1790 et en 1791. La plus
simple prudence conseillait de s'interdire les dmonstrations
politiques.

Le Lyce commena donc  souffrir de la perturbation gnrale: les
recettes diminuaient; le professeur le plus en vue partit. Le 20
novembre 1791, une lettre de La Harpe, publie dans la _Feuille du
Jour_, dclarait que, l'anne suivante, ce serait chez lui, rue du
Hasard, 2, qu'il continuerait son cours. La Harpe expliquait franchement
ses motifs: durant l'anne qui venait de s'couler, les recettes du
Lyce n'ayant gure fait que couvrir les frais, les professeurs
n'avaient pas touch d'honoraires; La Harpe s'y serait rsign, si la
suppression des privilges et la suspension des pensions n'avaient
dtruit toutes ses ressources; il n'avait pas t fch de montrer que
son attachement  la Rvolution tait dsintress, mais il fallait bien
qu'il vct de son travail.

L'anne 1792 ramena La Harpe au Lyce, mais suscita  cet tablissement,
qui avait dj peine  se soutenir, une rivalit redoutable par la
fondation du Lyce des Arts. Ce nouveau Lyce menaait l'ancien, aussi
bien, pour ainsi dire, par la concurrence qu'il ne lui faisait pas que
par celle qu'il lui faisait: si, en effet, en ouvrant des cours de
sciences, il pouvait dtourner quelques-uns des habitus de la rue de
Valois, d'autre part, en n'offrant aucun des cours littraires que
l'autre avait fini par instituer, il semblait inviter le public  les
dlaisser comme inutiles  une dmocratie et  une nation en pril.

Le Lyce des Arts, fond en juin-aot 1792 sous les auspices de la
Socit philomathique[87], par Gaullard de Saudray ou Dsaudray,
auparavant secrtaire d'ambassade et militaire qui y professa
diffrentes sciences, s'ouvrit solennellement quelque temps aprs la fin
de la Lgislative, sous la prsidence de Fourcroy qui allait dsormais
se partager entre les deux tablissements. Il tait situ dans le cirque
du Jardin-galit et comprenait, entre autres pices, un salon pouvant
contenir trois mille personnes, une jolie salle pour concerts, bals,
spectacles, une bibliothque et un cabinet littraire, quatre salles
pour les cours et pour les coles primaires, une salle pour un _dpt
des arts_, un vauxhall et un salon pour des assembles du soir, des
emplacements pour bains, caf, restaurant[88].

On voit que si le Lyce des Arts n'enseignait pas les lettres, il ne se
piquait point d'austrit spartiate ou genevoise. Mais on voit aussi,
par la part faite aux tudes primaires, qu'on commenait  s'apercevoir
que c'est surtout aux coliers que les leons profitent. Au surplus, la
socit fonde par Dsaudray, et qui, sans parler de quelques
littrateurs tels que Lebrun, Millin, Sedaine, du peintre Redout, de
l'acteur Mol, comprenait (outre Fourcroy) Berthollet, Darcet,
Daubenton, Jussieu, Lavoisier, Vicq d'Azyr, se proposait d'encourager
aussi les sciences en rcompensant les inventeurs par des mentions, des
mdailles, des couronnes qu'on dcernait dans des sances solennelles,
aprs que le public avait confirm le suffrage du directoire du Lyce;
elle promettait de les appuyer auprs du gouvernement, d'excuter pour
eux les expriences dispendieuses, de les aider de son argent 
poursuivre leurs recherches; elle publierait un _Journal des Arts_.
Ajoutons que bientt par l'effet des circonstances, tout fut gratuit
dans ce Lyce: on ne recruta en effet qu'un trs petit nombre de
souscripteurs, trangers pour la plupart, si bien que les professeurs 
qui l'on avait promis vingt-quatre francs par leon ne touchrent  peu
prs rien, et que Dsaudray ne retira rien de ses avances[89]. Mais on
ne se dcouragea pas. Tous donnrent leur peine sans rmunration. Nous
pouvons avouer maintenant que, en vrais pdagogues du dix-huitime
sicle, ils avaient tabli,  ct de leurs coles primaires, une cole
de danse et de dclamation. Pardonnons-leur d'avoir oubli qu'il est
imprudent d'honorer toutes les muses dans un mme temple! C'taient des
patriotes que ces hommes qui donnaient, sans compter, leur argent, leur
temps, leur talent  la France, dans un moment o chacun perdait ses
ressources habituelles et o d'un autre ct on risquait,  se mettre en
avant, sa libert et sa vie[90]!

Les professeurs du Lyce des Arts traversrent pourtant moins d'preuves
durant la Terreur que leurs collgues du Lyce de Piltre: on conoit en
effet que les sances en partie littraires de celui-ci excitassent plus
d'ombrage chez les terroristes que les sances exclusivement
scientifiques ou artistiques de celui-l: la tyrannie, quelque nom
qu'elle porte, s'est toujours beaucoup plus dfie des lettres que des
arts et des sciences. Aussi le _Journal de Paris_ du 23 nivse an III
(12 janvier 1795) dira-t-il de l'tablissement de la rue de Valois: Il
avait _mrit la prfrence de nos derniers tyrans_. Le dsir d'obtenir
du gouvernement des subsides devenus ncessaires avait amen les
administrateurs  de tristes sacrifices. Dj le 19 novembre 1792,
Roland, en leur annonant un secours de 10,000 livres, s'tait plaint de
quelques propos tenus dans leur tablissement et de l'esprit de
plusieurs des cours; le 14 brumaire an II, Fourcroy, en rendant compte
de dmarches faites en vue d'une nouvelle subvention, exposa aux
actionnaires du Lyce que la Socit encourrait l'_indignation du
gouvernement_ tant qu'elle compterait des _migrs_, des
_contre-rvolutionnaires_; on le chargea en consquence, de concert avec
Garat, Su, Houel, Anach. Clootz et quelques autres, de l'purer. Sur
cent membres, soixante-douze, parmi lesquels Lavoisier, furent vincs,
spolis de leurs actions et remplacs[91]. Cette rgnration de
l'tablissement appel ds lors Lyce Rpublicain, ne lui procura ni les
subsides esprs ni la tranquillit. Les terroristes s'imposrent dans
les sances publiques. Un de ces intrus, Varlet, lut  la tribune du
Lyce un ridicule loge de Marat que l'assemble couta dans le plus
profond silence, cherchant  touffer son horreur et par instants
parvenant  peine  s'empcher de rire[92]. Chaque jour, ses pareils
_promenaient_ sur l'auditoire l'_oeil hagard de la superstition pour y
trouver des victimes_, dira encore la _Dcade_ du 20 nivse an III; ils
intimidrent les administrateurs du Lyce au point que ceux-ci, non
seulement dcidrent  la reprise des cours de l'anne 1793-94 qu'on
professerait en bonnet rouge, mais songrent  interdire de prononcer le
nom de Dieu, vu que, suivant Garat, _le systme de l'athisme tait plus
rpublicain_ que le systme oppos; c'tait, parat-il, sur la
proposition d'un Espagnol, introduit par la faction dominante dans le
directoire du Lyce, que cette proscription de Dieu faillit tre
vote[93]: il serait piquant que cet Espagnol et t un des
pensionnaires de Sa Majest catholique auxquels Piltre avait ouvert son
tablissement.

Il devenait prilleux de monter dans les chaires du Lyce, de s'asseoir
mme sur ses bancs; La Harpe tait incarcr: le Lyce ne ferma pas ses
portes, comme l'ont cru Peignot et M. Thiers, mais ses recettes
tombrent bien au-dessous des dpenses[94].

Pour le Lyce des Arts, on n'a jamais contest qu'il soit demeur
ouvert. Son _Annuaire_ pour l'an III donne la liste ininterrompue de
ses sances publiques sous la Terreur. Ce n'est pas, on l'a vu plus
haut, qu'il ait d son salut  sa pusillanimit[95]. Dsaudray avait eu
d'ailleurs l'honneur d'encourir, comme auxiliaire de La Fayette dans la
rpression du dsordre, l'animadversion de Danton[96]. Mais, comme nous
l'avons dit, l'enseignement plus technique du Lyce des Arts le
compromettait moins.


II

 la fin de 1794, le Lyce Rpublicain n'tait pas dlivr de toute
inquitude: trouverait-il dans une population d'o la terreur tait
enfin bannie, mais o l'aisance, la libert d'esprit n'taient pas
encore revenues, assez de souscripteurs pour subvenir  ses frais? Les
administrateurs du Lyce s'adressrent  la Convention; mais celle-ci se
borna  ordonner l'impression du rapport trs favorable de Boissy
d'Anglas, qui concluait  une subvention de 20,000 francs, en retour de
laquelle 96 auditeurs peu aiss seraient admis gratuitement, et ajourna
le projet de dcret[97]. Rduits  leurs seules ressources, les
administrateurs du Lyce s'ingnirent  en multiplier les attraits: le
10 nivse an III, la bienveillante _Dcade_ annona qu'ils tenaient  la
disposition des amateurs un salon de conversation, un salon de lecture
avec une bibliothque nombreuse et choisie, d'autres pices garnies de
tableaux, de gravures, de dessins, de modles de machines, un salon
particulier pour les dames qui dsireraient se runir  part, avec un
_forte piano_. (Qu'on ne s'tonne pas de cette attention mondaine! Rien
n'tait  ddaigner pour recomposer les auditoires disperss par la
Terreur. Un curieux article de la _Dcade_ du mme jour, qui peint
vivement l'tat de dlaissement, de dlabrement o vgtaient plusieurs
cours de physique, y compris celui du Collge de France, nous apprend
que, dans un cours plus suivi qui se faisait au Louvre, on apportait une
chaufferette  chaque citoyenne.)

Le Lyce Rpublicain offrit au surplus,  partir de la rentre de 1794,
un attrait plus puissant; il offrit un soulagement  la conscience
publique. Ds le 11 nivse de l'an III (31 dcembre 1794), La Harpe y
commena la srie de ses ardentes diatribes contre la Terreur par son
discours sur la guerre dclare par les tyrans (rvolutionnaires)  la
raison,  la morale, aux lettres et aux arts. Le sujet, annonc 
l'avance par la _Dcade_ du 10 nivse, avait attir une foule
considrable, qui couta l'orateur, dit La Harpe, _avec une sorte de
silence sombre et inquiet; il semblait que l'on et peur d'entendre ce
qu'il n'avait pas peur de dire; et, quand les applaudissements rompaient
le silence, c'taient les cris de l'indignation soulage_[98].

Ds lors, jusqu' la fin de la vie de La Harpe, la haine de la Terreur
forma comme l'esprit du cours le plus suivi du Lyce: elle en fut mme
quelque temps l'unique inspiratrice; car les leons qui suivirent le
discours du 31 dcembre 1794 furent consacres  une ample tude de
l'abus des mots dans la langue rvolutionnaire, dont l'auteur put
composer plus tard tout un volume qu'il fallut rimprimer deux fois
sur-le-champ pour satisfaire l'empressement du public[99]. Les auditeurs
de La Harpe lui demandaient beaucoup moins alors de former leur got que
de traduire publiquement leurs douleurs, leurs colres, leurs craintes
et leurs esprances. La _Quotidienne_ du 10 dcembre 1795 rapporte les
propos fort libres qu'ils tenaient sur le compte de Tallien. Jusque sous
le Consulat, c'tait, dit Dussault, un dsappointement pour eux quand La
Harpe se renfermait dans la littrature pure[100].  peine sur les trois
ou quatre cents personnes qui l'coutaient, un mcontent se hasardait-il
 l'interrompre; la minorit dissidente n'clatait qu'aprs la sance,
soit dans la salle mme, soit dans les journaux[101]. D'ailleurs, bien
que La Harpe ne soit plus l pour soutenir ses rquisitoires par
l'habilet de son dbit[102], la piti pour les victimes, surtout la
colre contre les oppresseurs, le souvenir de ses propres prils, le
repentir de ses carts, le zle du nophyte y respirent encore.
L'loquence vritable ne s'y rencontre pas, parce que La Harpe n'a pas
assez mri sa colre; il s'y abandonne au lieu de la dominer, et
l'exhale dans des pages rarement dclamatoires, rarement injustes, mais
toujours diffuses. L'ensemble n'en demeure pas moins anim, et le dtail
offre de la couleur et du trait.

Le Lyce qui applaudissait La Harpe lui-mme n'avait pas encore rompu
avec la Rpublique. C'est une erreur que de croire, comme on le fait
d'ordinaire, qu'il tait sorti monarchiste de la prison du Luxembourg:
il en tait seulement sorti chrtien. Ce qui a tromp, c'est qu'on a
jug de ses opinions par son cours de littrature o, comme il le dit
lui-mme, et comme les contemporains l'avaient remarqu, il a retouch
ses discours et ses leons du Lyce; il suffit, pour sortir d'erreur, de
se reporter aux journaux du temps.

Rappelons d'abord que La Harpe est l'auteur de la pice de vers
officielle lue dans la fte clbre le 20 octobre 1794 (30 vendmiaire
de l'an III),  l'occasion de l'vacuation complte du territoire de la
Rpublique, et que cette ode exprime non seulement l'amour de
l'indpendance, mais celui de la libert. Puis, interrogeons sur le
langage tenu par La Harpe au Lyce le 31 dcembre 1794, non plus le
texte remani du _Cours de littrature_, mais le _Journal de Paris_, qui
en publia la proraison d'aprs un texte communiqu, peu de jours aprs
la sance, par La Harpe lui-mme. Voici un passage de cette proraison:
Non, tous ces crimes ne sont point notre Rvolution: car ils ne l'ont
pas dtruite, et le crime se dtruit toujours lui-mme. Non, leur
tyrannie n'est point notre libert; car leur tyrannie a pass, et notre
libert ne passera point. Redisons  l'Europe et  la postrit: Jugez
notre Rpublique non par ce qu'elle a souffert, mais parce qu'elle a
fait. Par ces derniers mots, il entend, outre les victoires remportes
sur les ennemis, la conduite de la France depuis le 9 thermidor; il
appelle les conventionnels qui se sont unis contre Robespierre les
_dignes reprsentants_ de la nation, les loue d'avoir rvoqu de
mauvaises lois, vante la gravit, l'nergie des rapports de Johannot, de
Grgoire, des deux Merlin, de Chnier, de Boissy d'Anglas, de Ramel,
_les discours vhments et courageux_ de Laignelot, de Legendre, de
Tallien, de Frron, de Clauzel contre les terroristes: La Convention,
depuis qu'elle s'est si firement affranchie, a-t-elle fait autre chose
que du bien? N'est elle pas sans cesse occupe  fermer des plaies que
le temps seul peut cicatriser? Sachons attendre, puisque nous avons su
souffrir... Que tous se persuadent bien que, notre Rvolution ayant pour
but une constitution rpublicaine fonde sur les droits de l'homme, ce
qu'il y a de plus minemment rvolutionnaire, c'est la raison, la
justice et la vrit! La Harpe concluait ainsi, aprs un appel  la
concorde: S'il reste encore quelques mcontents entts de leurs
anciens prjugs, ils ne seront ni couts ni mme aperus. Leurs
plaintes striles et leurs impuissants murmures se perdront dans la
flicit universelle, comme dans l'immensit de la mer, quand un vent
favorable porte le navire, on n'entend que l'heureux bruit du sillage
rgulier, si doux  l'oreille du navigateur qui se livre  l'esprance
et  l'allgresse, sans savoir et mme sans songer si quelque vent
ennemi siffle loin d'eux dans quelques dtroits obscurs ou sur des
roches inconnues[103]. Voil qui est catgorique! Ni Benjamin Constant,
ni Ginguen, ni aucun des publicistes qui dfendirent plus tard la
Rpublique contre La Harpe, n'et dsavou ce langage; aucun d'eux
n'exprimait mme alors avec cette nettet et cette chaleur la
possibilit et le devoir de procurer  la France l'ordre et la libert
par un gouvernement rpublicain.

Le mme sentiment se rencontre dans un autre morceau lu par La Harpe
quelques jours aprs au Lyce, et communiqu galement par lui au
_Journal de Paris_; car si La Harpe s'y prononce avec nergie sur le
devoir d'imposer silence aux tribunes qui essayaient encore d'intimider
la Convention, il s'crie aussi: Enfin, grce  la Rvolution,
l'loquence est rentre ainsi que nous dans tous ses droits[104]! Aussi
bien les plus fermes rpublicains le tenaient-ils pour un des leurs: non
seulement dans un _Rapport sur les destructions opres par le
vandalisme_ et sur les moyens de les rprimer, Grgoire l'avait compt,
le 14 fructidor an II, parmi les hommes paisibles que les hbertistes et
les amis de Robespierre avaient fait incarcrer pour leur esprit et
leurs talents, mais nous avons vu Boissy d'Anglas le prsenter, le 18
brumaire de l'an III, comme un rpublicain de la veille, et quelques
jours plus tt le gouvernement lui demander une ode patriotique. Enfin
sa nomination de professeur  l'cole normale, le 19 nivse an III (8
janvier 1795)[105], prouve l'accord persistant de ses vues avec celles
de la Convention. Il dfendit mme publiquement, le 15 mars 1795, le
plan d'tudes trac par elle pour cette cole dans une verte rplique 
l'auteur du pamphlet _la Tour de Babel_, qui disait qu'on voulait faire
entrer en quatre mois l'Encyclopdie dans la tte des lves[106]! Dans
son cours  l'cole normale, il combattit l'athisme aux
applaudissements de ses auditeurs; mais quand il exhortait les futurs
instituteurs  _mettre toujours Dieu entre leurs lves et eux_, il
dclarait les engager par l _ remplir les vues bienfaisantes de nos
reprsentants_; c'est dans la chaleureuse proraison du discours qu'il
pronona pour la clture annuelle des cours, et que le _Journal de
Paris_ publia le 14 prairial an III (2 juin 1795), que se trouvent ces
expressions.

Il n'est mme pas sr qu'en rompant avec la Convention La Harpe et son
lgant auditoire aient tout d'abord rompu avec la Rpublique; car,
malgr les factums dans lesquels La Harpe attaqua vivement les
prcautions que les conventionnels projetaient contre un revirement de
l'opinion, le _Journal de Paris_, qui avait lou son attachement  la
Rvolution et qui plus tard se distinguera parmi les adversaires de La
Harpe, loue sa brochure _le Salut Public ou la Vrit dite  la
Convention, par Un homme libre_[107]. Les harangues que, d'aprs le
Mmorial de Sainte-Hlne, La Harpe prononait alors dans les Sections
contre les conventionnels, le mandat d'arrt lanc contre lui au
lendemain de la canonnade de Saint-Roch, et le grief, d'ailleurs fort
vague, fond sur les papiers de Lematre, qui pendant treize mois
l'obligrent  vivre au moins  demi cach[108], n'interrompirent pas
les bonnes relations de La Harpe avec ce journal: le 5 frimaire an V (25
novembre 1796), les rdacteurs le flicitent chaleureusement de pouvoir
enfin se prparer  reparatre dans sa chaire.

Il allait donc encore une fois briller parmi ses collgues, dont le mme
numro du _Journal de Paris_ donne la liste[109]: Ant. Deparcieux pour
la physique, Fourcroy pour la chimie, Sue pour l'anatomie, Brongniart
pour la zoologie, Gautherot pour les arts et manufactures, Demoustier
pour la morale, Roberts pour l'anglais, Boldoni pour l'italien,
Coquebert pour les poids et mesures, Sicard pour l'art d'instruire les
sourds-muets. Plusieurs de ces hommes galaient La Harpe pour le talent
d'exposition et le surpassaient par la porte de leur esprit; mais
devant des gens du monde la partie n'tait pas gale. Les
administrateurs du Lyce venaient de supprimer, disent-ils dans leur
programme pour l'an V, le cours d'astronomie et de navigation comme ils
avaient prcdemment supprim celui de mathmatiques, parce que ces
sciences ne sont pas propres  tre tudies autrement que dans le
silence du cabinet: la vrit tait videmment que leur public n'avait
ni les notions ni l'application qu'exigent de pareilles tudes. La
morale elle-mme, quoique fort populaire alors (nous ne disons pas fort
respecte), devait prendre un air de galanterie pour paratre devant
lui: Demoustier avait, en effet, choisi pour son cours de cette anne
les devoirs des femmes, leur mission de dpositaires du bonheur public,
l'union de leurs plaisirs et de leurs devoirs. Comment l'aimable public
du Lyce se ft-il aperu que Fourcroy, qu'au reste il gotait fort,
tait plus profond que La Harpe? L'poque, d'ailleurs, appelait ces
digressions sur la politique auxquelles la littrature offrait, on en
conviendra, un prtexte plus naturel que la chimie.

Celles auxquelles La Harpe se livra au cours de l'anne 1797 prirent un
caractre nouveau.


III

Alors, en effet, il attaque la philosophie du dix-huitime sicle tout
entier, la Rpublique et mme la Rvolution en gnral. Il embrasse dans
une haine commune tous les partis qui, depuis 1789, ont dirig la
France. Le terme de rpublicain devient dans sa bouche une expression
fltrissante; il rprouve _les publicistes actuels qui nous ordonnent
sous peine de la vie de regarder comme des mots synonymes la royaut, le
despotisme, les tyrans_. Ses articles du _Mmorial_ qu'il rdige avec
Fontanes et Vauxcelles, et o il dclare qu'en 1793 la Rvolution
comptait dj quatre annes de crimes, ne sont pas plus amers ni plus
violents que ses leons[110]. J'ignore ses relations avec le
conspirateur royaliste Brotier dont les papiers rangent La Harpe avec
Lacretelle et Richer-Serisy parmi les principaux meneurs des
sections[111]; mais il est manifeste qu'il appartient alors de coeur au
parti royaliste.

Sainte-Beuve, dans un article sur Mme de Stal, met l'opinion que ce
ne dut pas tre au Lyce demeur fidle  l'esprit de la Rvolution que
La Harpe se rtracta de la sorte, mais plutt rue de Provence, prs de
la rue du Mont-Blanc[112]. Cette conjecture doit tre carte. Car,
outre qu'elle a contre elle une assertion positive de M. Thiers[113], je
n'ai rien trouv qui l'appuie, ni dans les nombreuses notes ou prfaces
du _Cours de littrature_ o La Harpe fournit des claircissements sur
son enseignement, ni dans Daunou, son exact et vridique biographe,
quoiqu'il avance que le Lyce l'avait ray de sa liste aprs Vendmiaire
et ne l'y rtablit qu' la fin de 1796. Nous verrons La Harpe inscrit en
1797 sur la liste des cours d'un autre tablissement, mais cet
tablissement comptera prcisment parmi ses membres plusieurs amis
dvous du gouvernement. Les procs-verbaux du Lyce conservs  l'Htel
Carnavalet prouvent que La Harpe y resta durant tout le cours de l'an V
et que l'on comptait sur lui pour l'an VI[114]; et toutes les fois que
les contemporains relveront une diatribe de La Harpe, c'est dans leurs
comptes rendus des sances du Lyce Rpublicain.

Pourquoi donc La Harpe et la socit polie qui l'coutait, si patients,
si confiants sous les thermidoriens, hassent-ils les hommes du
Directoire  qui ils ne peuvent reprocher la Terreur? La cause en est
dans la politique haineuse et mprisante  laquelle le Directoire se
laissait aller contre le catholicisme. Provoqu par la propagande que
les prtres inserments faisaient en faveur de la royaut, il revint sur
la tolrance que la Convention avait fini par accorder[115]. Nourri des
livres de Voltaire et de Rousseau, il constatait avec surprise et
mcontentement l'ascendant que le catholicisme conservait encore; il
avait cru pargner un moribond, et le malade se portait mieux que lui.
Alors ces hommes qui avaient dtest et renvers Robespierre, mais qui
avaient pris sous lui l'habitude de gouverner despotiquement,
employrent tout un systme d'intimidation et de sarcasme contre une
religion qui s'obstinait  vivre et menaait la Rpublique de ses
reprsailles. Ce fut ce retour partiel  la violence, ce repentir
malencontreux d'hommes modrs tels que Chnier et La
Rvellire-Lepeaux[116], qui brouillrent La Harpe et ses auditeurs avec
le gouvernement. Ce sont les crits et les instructions de La Rvellire
contre le christianisme qui excitrent sa colre; c'est quand une
administration locale dclare que, _fidle aux principes rpublicains_,
elle a _soigneusement dfendu_ aux instituteurs publics _de mler 
leurs leons rien qui puisse rappeler l'ide d'un culte religieux_,
qu'il s'crie au Lyce: Partout on se demandera quel doit tre l'tat
d'un peuple dont les magistrats parlent ce langage _au nom de la loi_
(soulign) et que peut tre une _rpublique_ (soulign) dont ce sont l
les principes. C'est en haine de ceux qu'il appelle des _oppresseurs
philosophes dont la place n'est dj plus tenable dans l'opinion et qui
bientt n'en auront plus aucune_, qu'il conoit pour la Rpublique une
aversion qui va parfois jusqu' troubler son jugement: ne prtendra-t-il
pas bientt que la journe du 30 prairial an VII (18 juin 1799), dans
laquelle ses amis, unis  leurs adversaires, ont chass La Rvellire du
Directoire, _a remis au premier rang dans la Rpublique les complices de
Baboeuf_?[117].

L'enseignement de La Harpe et ses articles dans le _Mmorial_ jetrent
les partisans du Directoire dans une irritation qui se marqua, lors du
18 fructidor, par un arrt de proscription et inspirrent aux
voltairiens de toute opinion un ressentiment qui n'est peut-tre pas
encore apais de nos jours[118].

Cependant le Lyce Rpublicain ne souffrit pas des attaques diriges par
La Harpe contre le gouvernement. Il se tira galement bien d'une autre
difficult: l'anne 1797, qui le priva pour deux ans de La Harpe, lui
avait, ds les premiers jours, suscit un nouveau rival: le 17 janvier,
les fondateurs d'un Salon des trangers, qui existait depuis deux ans,
ouvrirent un tablissement analogue, le Lyce des trangers, appel
aussi Lyce Marbeuf, du nom de l'htel o il fut d'abord install dans
le faubourg Saint-Honor, puis Lyce Thlusson quand il eut t
transport  l'htel Thlusson, rue de Provence, en face de la rue
d'Artois, et quelquefois aussi Lyce de Paris[119]. Ce Lyce avait
obtenu que plusieurs des professeurs de la rue de Valois lui prtassent
aussi leur concours: aux noms peu connus d'Audin Rouvire, de Pinglin,
chargs l'un de l'hygine, l'autre de la logique, il tait fier
d'ajouter ceux de Sue pour l'histoire naturelle, de Demoustier pour la
_morale  l'usage des dames_, de La Harpe enfin pour la littrature. Il
ne faudrait pas croire qu'il et pour cela drob ces trois professeurs
au Lyce de Piltre. Les termes dans lesquels la _Dcade_ annonce le 30
nivse an V qu'ils vont enseigner  l'htel Marbeuf marquent bien qu'ils
gardent leur premire chaire: Ce qu'il y a de singulier, dit-elle,
c'est que ce sont  peu prs les mmes professeurs qui remplissent les
chaires de l'autre Lyce, c'est--dire La Harpe, Sue, Demoustier. Pour
La Harpe, en particulier, c'est au Lyce Rpublicain qu'il recommena en
1797 la rfutation d'Helvtius qu'il y avait prsente en 1783. On
retrouve sur tous les programmes ultrieurs du Lyce Rpublicain, sinon
Demoustier, du moins Sue et mme La Harpe ds qu'il ne croit plus le
sjour de Paris dangereux pour lui. Les trois professeurs avaient sans
doute cd au dsir lgitime d'accrotre leurs ressources[120].

Il ne faudrait surtout pas croire que le nouveau Lyce et t fond
dans une pense d'hostilit contre la Rpublique. Si La Harpe y
professe, si en juin 1797 on y couronne son buste, la _Dcade_, qui sur
un rapport inexact le raille d'avoir assist complaisamment  sa propre
apothose[121], n'attribue au Lyce Marbeuf aucun caractre politique.
Comment l'aurait-elle fait, quand Chnier comptait au nombre des
souscripteurs de ce Lyce, et quand un des statuts en bannissait la
politique? C'est le journal mme de Chnier, le _Conservateur_, fond le
1er septembre 1797, trois jours avant le 18 fructidor, qui nous
l'apprend dans le numro du 3 floral an VI. La vrit est que ce Lyce
offrait l'attrait alors plus rare que jamais d'_une douce socit_; le
mot est de la _Dcade_; les discussions irritantes taient formellement
exclues des morceaux qu'on prsentait  ses concours et bannies mme des
conversations. L'on tait sr de goter, dans un cercle o l'irascible
Chnier consentait, c'est tout dire,  n'tre qu'un pote, le plaisir
d'oublier ce qu'on avait fait ou souffert pendant la Terreur. On y
venait dans les instants o l'on tait las d'entretenir ses propres
ressentiments. Des femmes du monde, des hommes de lettres, des artistes
de tous les partis ou dgags de tous les partis, Lebrun, Lemercier,
Ducis, Palissot, Cherubini, Lesueur, Mhul, Mesdames de Beauharnais et
Dufresnoy s'asseyaient auprs de Rouget de l'Isle et de David, l'ancien
ami de Marat. Il aurait fallu que les vers soumis avant la lecture
publique au jugement d'Arnault, de Legouv, de Laya et de Vige fussent
bien mauvais pour ne pas plaire  un auditoire heureux et surpris de se
trouver si pacifique. Ce Lyce avait un journal  lui, _les Veilles des
Muses_, qui trouvait des lecteurs. On avait sans doute la mme
indulgence pour ses cours, mais on la tmoignait en n'en parlant pas.

Nous ferons de mme, et nous rpondrons au journaliste malin qui
constate que telle leon n'y a dur qu'un quart d'heure, que dans ces
cours, au moins, on n'avait pas le temps de s'ennuyer[122].


IV

Le Lyce des Arts avait de plus justes titres  balancer la clbrit
du Lyce Rpublicain. Il avait mme rendu des services plus immdiats.
Durant ces annes o il fallait dfendre  la fois la France contre
l'ennemi et contre la famine, ses membres, tout en faisant leurs cours,
s'taient employs avec un zle admirable  provoquer,  faire connatre
les inventions utiles, depuis la machine  fabriquer des canons que
venait d'inventer un ancien facteur de pianos, Jean Dillon, depuis les
procds nouveaux pour faire du salptre, jusqu'aux moyens de rserver
toute la farine pour l'alimentation; depuis l'exploitation des mines
jusqu' l'lve des vers  soie et aux machines  moissonner ou 
fabriquer des rubans[123]. Ds la fin de 1794, le Lyce des Arts avait
rdig plus de cent cinquante rapports signs des noms de Lavoisier, de
Darcet, de Fourcroy, de Vicq d'Azyr, de Lalande, etc.; en janvier 1797,
il avait rcompens dj cinq cent quatre-vingts inventions ou
perfectionnements utiles[124]. Il appuyait d'autant plus efficacement
les inventeurs pauvres auprs du gouvernement que ses membres
composaient en grande partie le Bureau de consultation des Arts et
Mtiers, tabli le 12 septembre 1791 pour leur distribuer 300,000 livres
par an; il payait, nous l'avons dit, une partie des frais de
l'application de leurs thories; il leur offrait un Bureau central des
Arts pour se mettre en communication avec les industriels, une caisse de
dpts pour la montre et la vente de leurs machines moyennant un droit
de 3 p. 100, leur avanait de l'argent aux mmes conditions, et
souhaitait que,  l'exemple de l'Angleterre, le gouvernement prtt
gratuitement  tout homme qui en aurait besoin, sur sa valeur
personnelle estime d'aprs sa profession[125]. Cinq socits d'utilit
publique recevaient de lui l'hospitalit; la Vende ravage lui
demandait un modle de pressoirs propres  tre construits rapidement,
et il promettait d'en fournir un dans les quarante-huit heures;
plusieurs dpartements, qui manquaient de professeurs pour leurs Ecoles
centrales, en rclamaient de lui.

Nous passerons,  un tablissement d'un zle reconnu, l'apparence de
futilit que lui donnaient ses concerts et ses ftes[126]. Nous
donnerons acte des encouragements qu'il offrait  la vertu. Nous ne nous
permettrons pas, comme la _Dcade_ du 10 germinal an IV, de sourire de
ce voeu adress  un fabricant de filigrane: Puissions-nous enflammer
votre gnie et l'encourager  produire de nouveaux miracles! Mais nous
ne lui accorderons pas le sens pdagogique; non que plusieurs de ses
membres ne sussent parfaitement enseigner, mais ils mconnaissaient une
vrit primordiale, savoir: que le talent des matres ne supple pas 
l'insuffisance de prparation des lves. Il est vrai que sur ce point
le malheur du temps les ramena malgr eux  des vises plus sages; en
l'an II ils avaient profess des cours dont la plupart, pour tre
entendus, auraient rclam des auditeurs une vocation prouve dans un
examen: agronomie, mcanique et perspective, calcul appliqu au commerce
et aux banques, physique vgtale, chimie applique aux arts, harmonie
thorique et pratique, contrepoint, composition, technologie
(c'est--dire tout ce qui a rapport aux manufactures); mais l'anne
suivante, la rquisition ne laissant  Paris que les jeunes gens
au-dessous de dix-huit ans, le Lyce des Arts ne distribua durant l'an
III, outre l'enseignement primaire, que les connaissances qu'on acquiert
aujourd'hui dans les Ecoles de commerce. Mais en l'an IV, l'anatomie, la
physique vgtale, l'conomie politique reparurent; la chimie
s'installa  ct d'elles; Sue et Fourcroy remontrent en chaire,
introduisant avec eux Brongniart: par malheur, pour de tels cours, ce ne
sont pas toujours les matres, mme illustres, qu'il est le plus
difficile de trouver.

Le directeur du Lyce des Arts n'entendait peut-tre pas trs bien non
plus les rgles d'une bonne ducation. N'tait-ce pas exalter par une
rcompense disproportionne l'amour-propre de ses jeunes lves que de
prsenter les meilleurs d'entre eux  la Convention[127]? On nous
rpondra que cet honneur tait si prodigu qu'il ne devait plus tourner
les ttes. Soit! Mais, mme dans un temps o nos soldats observaient
leur _pacte avec la mort_, tait-il sage de confier aux quatre cents
lves gratuitement admis, le soin de rdiger leur rglement d'ordre, et
fallait-il demander  l'ge de l'tourderie un serment de bien
travailler[128]? Esprons du moins que le Lyce des Arts n'avait pas
invit ses coliers  la sance publique o il laissa une institutrice
de la rue des Champs-Elyses faire rciter par une de ses lves un
morceau sur l'influence rciproque des deux sexes qu'heureusement, dit
la _Dcade_ du 30 thermidor an III, l'enfant n'tait pas en tat
d'avoir compos!

Mais ces erreurs ne doivent pas faire oublier les services qu'il a
rendus  la science, surtout si l'on se souvient qu'il donnait son zle
gratuitement, que l'entre aux sances publiques mme tait gratuite, et
que les deux artistes qui prirent  leur charge les frais que le
dsintressement des savants ne pouvait supprimer ont cach leurs
noms[129].

Ce n'est qu'en l'an III que l'administration revint  l'esprance de
faire payer l'entre aux cours et aux sances: on esprait tirer de l
quelques ressources qui, jointes au produit de la vente du _Journal des
Arts_ et de notices sur les inventions examines par le Lyce et aux
cotisations des membres de son directoire, permettraient de subvenir 
des dpenses qui en l'an IV allaient monter  500,000 francs par an; on
aurait aussi voulu,  partir de l'an IV, assurer quelques honoraires aux
professeurs[130]. Encore rservait-on quatre cents places pour les
sujets pauvres; et le _Journal de Paris_ put annoncer le 23 fvrier et
le 10 mars 1795 que, _ la prire de quantit de nos frres des
dpartements_, appels  l'cole normale, le Lyce des Arts ouvrait dix
cours dialogus o il leur offrait six cents places galement gratuites.
Malheureusement les recettes n'atteignirent pas la somme qu'on esprait:
bien que les membres se dcourageassent si peu qu'en l'an V ils taient
trois cents[131], il fallut solliciter l'appui du gouvernement. Dj, le
17 messidor an III, le directoire du dpartement de la Seine avait
recommand le Lyce des Arts  la libralit de la Convention, et, le 19
vendmiaire de la mme anne, Grgoire avait demand et obtenu que
l'tat imprimt  ses frais les rapports lus dans les sances publiques
du Lyce des Arts[132]; mais cela ne suffit pas. Enfin le 1er
vendmiaire de l'anne suivante, Lakanal, au nom du comit d'instruction
publique, obtint pour lui,  titre d'encouragement, une somme de 60,000
livres.

Pourtant des infiltrations dtrioraient le local, l'architecte ayant eu
l'ingnieuse ide de mettre les salles en contre-bas du jardin et
d'entourer l'difice d'une pice d'eau. Ne pouvant obtenir qu'on le
rpart[133], Dsaudray sollicita, comme compensation, un prolongement
de bail ou,  charge d'entretenir en bon tat le Jardin-galit, la
jouissance gratuite; mais certaines personnes mal disposes crirent au
charlatanisme, prtendirent qu'il ne cessait de demander de l'argent; et
en ventse an V, sur un rapport de Camus, les Cinq-Cents passrent 
l'ordre du jour sur la proposition[134]. Le gouvernement songeait mme 
s'pargner les frais d'assainissement que rclamait le quartier du
Palais-Royal en faisant passer des rues sur l'emplacement du jardin, et
laissait la _Dcade_ penser toute seule qu'il conviendrait en pareil cas
de donner un autre local au Lyce des Arts[135].

Une circonstance imprvue dispensa le gouvernement de commettre une
injustice: le 26 frimaire an VII (6 dcembre 1798) un incendie consuma
entirement le cirque o le Lyce des Arts tait install; et il faut
bien croire que l'tablissement passait pour faire mal ses affaires; car
certains accusaient, sans preuves d'ailleurs, les administrateurs
d'avoir allum eux-mmes le feu[136].

Cet vnement porta un coup sensible au Lyce des Arts. Il erra quelque
temps de salle en salle; un de ses membres, Frochot, prfet de la Seine,
lui donna asile  l'Oratoire, alors scularis, puis  l'Htel de ville.
Mais l'imminente rorganisation des coles publiques fournit un prtexte
opportun pour cesser les cours[137]. Rduit au rle plus ais  soutenir
de socit d'encouragement, le Lyce des Arts, devenu l'Athne des
Arts, continua tant  publier qu' rcompenser des travaux littraires
et surtout scientifiques. Ses sances publiques, o l'on entendit, entre
beaucoup d'autres potes, Mme Anas Sgalas, et auparavant la belle
This, qui s'appelait alors Mme Pipelet avant de s'appeler la princesse
de Salm, attirrent encore longtemps la foule. Car il ne cessa
d'exister qu' la fin de 1869. Mais le grand public avait peu  peu
perdu la mmoire de son dsintressement, de ses services, de ses
exemples. Toutefois, la science contemporaine se souvient de lui: M.
Berthelot l'a mentionn avec honneur en aot 1888 dans le _Journal des
Savants_[138].


V

Le Lyce Rpublicain, avec des cours plus attrayants et plus de
professeurs clbres, se maintint beaucoup mieux. L'absence de La Harpe,
entre le 18 fructidor et la fin de l'anne qui suivit le 18 brumaire,
lui causa sans doute quelque prjudice. Il l'avait remplac par Mercier,
qui, dans une leon, prit Newton  partie et replaa, de son autorit
prive, la terre au centre du monde[139]. Du moins l'auditoire ne
s'endormait pas; et La Harpe trouva un public attentif devant sa chaire,
quand il y remonta  la fin de 1800.

Au surplus, il amenait avec lui et plaait savamment en vidence une
auditrice dont la prsence et suffi pour remplir la salle, Mme
Rcamier; mais son talent et ses digressions politiques n'avaient rien
perdu de leur popularit[140].  la rentre de l'an IX, on remarqua que
le public tait cinq fois plus nombreux que prcdemment; et M. Legouv
m'a signal le rcit[141] d'une curieuse ovation que l'auditoire fit un
jour  son professeur favori: La Harpe, dit Bouilly dans les
_Encouragements de la Jeunesse_, ayant pass la nuit  retoucher un
morceau sur La Fontaine, s'endormit dans la salle d'attente du Lyce,
tandis qu'un de ses collgues occupait la chaire; il dormait encore
quand celui-ci eut fini; on respecta son sommeil, et Luce de Lancival,
prenant ses cahiers, fit sa leon  sa place; mais La Harpe s'veille,
coute, s'approche, se montre sans le vouloir, et la salle clate en
applaudissements. Mais les clameurs souleves par la publication de sa
Correspondance Russe et l'intemprance de ses attaques contre les
philosophes, firent oublier  Bonaparte que La Harpe avait exalt le 18
brumaire; et, une troisime fois, La Harpe, sexagnaire et malade, dut
quitter le Lyce et Paris[142]. Il ne revint gures d'exil que pour
mourir le 11 fvrier 1803[143].

Il n'emportait pas avec lui la fortune du Lyce[144]: l'administration
avait acquis  la fin de 1800 de prcieux collaborateurs en donnant 
Roederer une chaire d'conomie politique,  de Grando une chaire de
philosophie morale; et celui-ci, rsolu  s'interdire les rquisitoires
que La Harpe n'avait pas eu tort de prononcer jadis, mais qu'il avait
tort de rpter sous le Consulat, avait prononc ces belles paroles:
C'est parce que nous avons tous souffert qu'il nous convient  tous
d'oublier. Ce serait peut-tre aujourd'hui tre l'ennemi du prsent, de
l'avenir, que d'insister trop sur les souvenirs du pass; enfin, recrue
bien plus illustre, le Lyce s'tait adjoint un peu auparavant Cuvier
pour l'histoire naturelle des animaux[145], et Biot, Thnard et
Richerand y commencrent, quelques annes aprs, le premier un cours de
physique exprimentale, le second un cours de chimie, le troisime un
cours de physiologie[146]. A.-M. Ampre y enseigna, en 1806-1807, le
calcul des probabilits. Sans avoir une aussi bonne fortune pour
l'enseignement des lettres, le Lyce,  la fin de 1803, put enfin
ressaisir Garat, et s'agrger l'rudit et spirituel Ginguen, pour
lequel il fonda une chaire d'histoire littraire moderne, et qui
prluda, devant ses auditeurs,  son important ouvrage sur la
littrature italienne[147]. Seule, la chaire de La Harpe ne rencontra
pas un brillant titulaire; on la donna  Vige. Franois Hoffmann
s'exprime avec inexactitude dans la premire de ses _Lettres
champenoises_ quand il prsente Chnier comme ayant succd  La
Harpe[148]. Chnier ne professa au Lyce que dans les deux annes qui
prcdrent les _Lettres champenoises_ de 1807; il y fit alors, d'aprs
la _Nouvelle Biographie gnrale_, un cours sur la littrature franaise
jusqu' Louis XII; auparavant, il y avait simplement lu quelques
morceaux, par exemple, comme nous l'apprend l'dition des oeuvres de
Chateaubriand de 1836, son jugement sur _Atala_.

La coutume s'tait en effet introduite au Lyce de donner des sances
littraires o ne paraissaient pas seulement les professeurs: Luce de
Lancival, Legouv, Daru y lisaient des vers. On avait mme cess d'y
ddaigner l'appt de la musique[149]. Les administrateurs, entrant dans
la pense de Piltre de Rozier, voulaient en faire un lieu de runion
mondaine en mme temps que d'tude; de l, l'ouverture des salons de
lecture et de conversation dont nous avons parl.

Ce mlange de solidit et de frivolit permit au Lyce Rpublicain de se
soutenir. Le retour de la tranquillit, de la prosprit, le silence
auquel fut bientt rduite la tribune politique lui profitrent.
L'pithte qu'il avait prise pendant la Rvolution n'allait bientt plus
tre compatible avec les institutions de la France: une conjoncture lui
pargna la mortification de l'immoler  Bonaparte, et lui fournit une
occasion dcente de changer de nom. Les tablissements nationaux
d'enseignement secondaire ayant reu en 1803 le nom de Lyces, il prit
celui d'Athne tout court: l'adjectif compromettant disparut ainsi sans
bruit avec le substantif.

C'taient d'ailleurs alors des citoyens fort paisibles que les habitus
de ces cours: on nous les reprsente dormant prs du feu ou parcourant
des journaux dans le cabinet de lecture en attendant qu'un des garons
de service annont le commencement d'une leon[150]. Mais ils taient
fortement attachs  un tablissement o ils trouvaient des plaisirs si
varis: ils le prouvrent en lui demeurant fidles malgr l'acharnement
avec lequel certains des adversaires de la Rvolution essayrent de le
dconsidrer. Les rdacteurs des _Dbats_, en particulier, Fletz
d'abord, puis Hoffmann, puisrent leur ironie sur les leons et les
lectures qu'on y entendait. Le premier surtout ne cessait de harceler
d'pigrammes poliment dsobligeantes Vige et Ginguen. Les incidents
fcheux qui, par aventure, se produisaient avant ou pendant la leon
taient aussitt publis par lui. Vige perdit enfin patience, et un
procs intent  Fletz en 1804 dlivra pour onze ans l'Athne d'un
auditeur malveillant. Mais d'autres continurent la guerre, en attendant
que les _Dbats_ revinssent  la charge  partir de 1807 avec les
_Lettres champenoises_ d'Hoffmann et que la _Gazette de France_ pour des
raisons analogues s'acharnt contre le cours d'loquence de Victorin
Fabre que le _Mercure_ soutenait.

Les adversaires de l'Athne lui reprochaient deux choses, le caractre
superficiel de son enseignement et sa partialit contre le
christianisme: griefs en partie fonds. Nanmoins le parti pris,
l'insistance de Fletz lui font peu d'honneur. Autant on approuverait
quelques articles o l'esprit du cours de Ginguen ou du Lyce en
gnral serait expos et critiqu, autant cette rfutation ironique,
compose au jour le jour, fatigue mme le lecteur dsintress ou acquis
aux ides que le journaliste dfend. Aussi prouve-t-on du plaisir 
constater par les aveux rpts de Fletz et d'Hoffmann que les cours
attiraient encore beaucoup d'auditeurs. On aime  entendre un de nos
dtracteurs, Auguste de Kotzebue, avouer, dans ses _Souvenirs de
Paris_, qu'il est impossible de trouver  aussi bon march un plaisir
plus vari et qui flatte plus agrablement l'esprit. Pourtant on cessa
de faire salle comble: les embarras financiers un instant conjurs
reparurent. Mais l'Athne restait en possession de la faveur publique.

Vers 1810, deux nouveaux professeurs y avaient contribu; Gall, en
exposant son systme sur la _cranioscopie_, Lemercier par le cours de
littrature dramatique qu'il publiera plus tard en 1820 aprs l'avoir
repris sous la Restauration. Ces deux cours furent plus remarqus encore
que les professeurs ne l'auraient dsir: Gall fut poursuivi de brocards
par les journalistes ennemis de l'Athne, et Lemercier faillit payer
encore plus cher son succs. Les esprits cultivs taient alors si las
du despotisme imprial, des guerres ternelles o Napolon puisait la
France, que le sage Guizot, dans sa leon d'ouverture du 11 dcembre
1812  la Facult des Lettres, faussait par instants l'histoire pour
censurer, non sans excs, le gouvernement de l'Empereur. Lemercier, de
son ct, employait les auteurs anciens  rappeler aux auditeurs de
l'Athne que le despotisme tue la posie. Ses paroles taient
rapportes au matre, et, en attendant que l'autorit punt ces
insinuations, un fanatique de Napolon prit sur lui de tirer sur
Lemercier un coup de pistolet qui heureusement rata. Lemercier dut
interrompre son cours[151].




CHAPITRE IV.

Priode de la Restauration.


I

Sous la Restauration, l'Athne perdit quelques-uns de ses titres  la
faveur des juges impartiaux. Il ne faut pas accepter aveuglment
l'affirmation des _Dbats_ du 15 novembre 1820, qui le dclarent en
dcadence. Pourtant, il est vrai que la maison dut remercier cette
anne-l, par raison d'conomie, le professeur d'italien Boldoni, qui
lui appartenait depuis vingt-cinq ans, et que le nombre des cours, qui
tait d'environ quinze sous le Consulat, tombe  environ dix sous la
Restauration et sous les premires annes du rgne de Louis-Philippe. Ce
n'est pas, on le verra bientt, que l'Athne ne garde point un
auditoire nombreux, enthousiaste. Mais nous avons fait remarquer plus
haut qu'un tablissement aussi dispendieux avait besoin de conserver sa
clientle tout entire, et, sous la Restauration, cette clientle se
divisa de nouveau.

Le numro prcit des _Dbats_ en accuse une mauvaise administration: de
fait, le frquent changement des professeurs et des cours que l'on
remarquera dans les programmes de cette priode marque bien chez les
directeurs un manque d'esprit de suite. Toutefois deux circonstances
indpendantes des administrateurs de l'Athne lui ont sans doute nui
davantage.

En premier lieu, tant que la Sorbonne et le Collge de France avaient
continu  distribuer sans clat un enseignement abandonn par le grand
public aux tudiants, il n'avait eu  lutter que contre des
tablissements privs qui, ds l'abord ou bientt, faisaient, comme lui,
payer leurs leons, et il avait soutenu victorieusement la concurrence.
Le Collge de France avait eu beau se mler, ds avant la fondation du
Lyce, de tenir des sances solennelles  l'exemple des Acadmies[152]:
faute d'hommes de talent ou du moins faute d'hommes d'esprit, il n'en
avait pas retir grand honneur, jusqu'au temps o Delille, sous le
Consulat, rveilla par ses vers, moins spirituels encore que son dbit,
l'auditoire endormi par la prose de ses collgues[153]; ses cours
taient fort arides: la plupart des professeurs exposaient des thories
sans nouveaut, lisaient un texte classique, le commentaient
laconiquement, comparaient, s'il s'agissait d'un ancien, une traduction
avec l'original, et c'tait tout[154]. Le cours de littrature franaise
au Collge de France n'avait encore, en 1805, que cent cinquante
auditeurs, en y comprenant tous les candidats aux grades
universitaires[155]. Les amateurs aimaient mieux payer pour entendre La
Harpe que de s'ennuyer gratuitement sur la montagne Sainte-Genevive.
Mais, vers la fin de l'Empire, Tissot au Collge de France, La
Romiguire  la Sorbonne, commencrent  ramener la foule vers les
chaires de l'tat auxquelles Cousin, Villemain et Guizot assurrent sous
la Restauration une popularit sans gale: on trouva ds lors un peu
chres les leons de l'Athne.

En second lieu, l'esprit de l'Athne n'tait plus de tout point  la
mode: sa fidlit  la philosophie du dix-huitime sicle diminuait son
influence sur la gnration nouvelle. Encore la doctrine de la sensation
se soutenait-elle par son air d'indpendance; mais la timidit d'esprit
qu'elle engendre par ses procds de minutieuse analyse, la froideur, la
scheresse dans lesquelles elle enferme ses partisans par la crainte
d'tre dupes de l'imagination ou du coeur, ne pouvaient plaire longtemps
 un public charm des vues gnrales qui renouvelaient alors l'histoire
des socits. L'Athne avait sans doute avec lui une partie des
libraux, quand il confiait au jeune Arm. Marrast,  la fin de 1828, un
cours de philosophie destin  combattre le romantisme et l'clectisme;
le _Courrier franais_ approuvait cette rsistance  l'clectisme, dont
l'aptre le plus clbre avait dit, d'aprs ce journal: Il y a les
trois quarts d'absurde dans ce que je dis, et affirmait que cette leon
facilement et brillamment improvise avait plu[156]. L'enseignement de
l'Athne n'en prenait pas moins par l, pour ce qui touche  la
philosophie et  la littrature, un caractre un peu surann que le
cours de philosophie positive qu'Auguste Comte y professa en 1829-1830
ne lui enleva pas, rien ne ressemblant plus au sensualisme dmod que le
positivisme naissant.

Enfin, pour comble de malheur, l'Athne repoussait indistinctement tous
les principes du romantisme, auquel ses professeurs, qu'ils
enseignassent l'histoire, la littrature franaise ou la littrature
italienne, qu'ils se nommassent Jay, Buttura ou Lemercier, dclaraient
une guerre sans merci. Ceux de ses amis qui gardaient plus de mesure,
Benjamin Constant, par exemple, ne se risquaient pas  lui prcher la
conciliation. Seuls, deux hommes s'y hasardrent. Le premier, Lingay,
est absolument oubli aujourd'hui; mais le courage, la judicieuse
modration qu'il montre dans sa leon d'ouverture du 22 novembre 1821,
mritent qu'on s'y arrte un moment. Aprs avoir dclar que Lemercier,
auquel il donnait, d'un ton sincre, de grands loges, avait, dans son
cours, _immol son gnie  son got_ et dvelopp des thories que le
rigorisme du sicle de Louis XIV et avoues, mais qui pouvaient
paratre dsormais insuffisantes ou excessives, il ajoutait: Notre
sicle serait un sicle d'imitation, s'il tait rest un sicle de
despotisme, de cour et de servitude, ou un sicle de dcadence et de
dlire sous le rgne de cette anarchie dj si longue en peu de jours
qui atteste si loquemment la raction invitable des institutions sur
les lettres... Laissons dans la tombe de Louis XIV, dans celle de
Voltaire les regrets de toutes les gloires qui ont illustr la
monarchie; htons-nous de dcouvrir et de fconder les esprances qui
reposent dans le berceau de la Charte. Il accordait que les vieilles
nations ne pouvaient prtendre  la mme posie que les peuples
primitifs, mais il montrait fort bien les inspirations qu'elles
pouvaient en change tirer de la religion et de la philosophie. N'tant
pas dou du don de prophtie, il se prparait en dniant  la posie le
pouvoir de peindre les objets physiques, l'irrfutable dmenti de Victor
Hugo, mais c'tait dj justifier sa place dans sa chaire que de
comprendre si nettement que Lamartine avait fait une rvolution dans la
littrature.

L'autre professeur qui, deux ans plus tard, rclama plus hardiment pour
les potes le droit de s'affranchir de la tradition, fut Artaud.
Oubliant, comme tant d'autres, que ce sont des clercs de procureurs et
des bourgeois assis aux places  quinze sous, qui ont fond la
rputation de Corneille et de Racine, il allait jusqu' appeler notre
systme tragique une littrature morte qui n'a rien de vrai, qui n'est
pas la voix d'un peuple, mais tout au plus l'cho des temps passs,
dfigurs par l'ignorance et l'affectation. Heureusement pour Artaud,
de fines observations firent pardonner cette irrvrence; les plus
intraitables classiques taient bien obligs de convenir qu'ils
recouraient  un trange procd quand ils imputaient leurs propres
torts  leurs adversaires: il nous apprend en effet que les premiers
accusaient les seconds d'employer des inversions forces, de substituer
la priphrase au mot propre; Artaud renvoyait fort justement la friperie
mythologique dont les novateurs se revtaient quelquefois par mgarde 
ceux qui prtendaient en affubler de gr ou de force tous les aspirants
 la posie. On gotait aussi sa franchise et sa finesse quand il
confessait que le malheur des romantiques tait de _se faire les
lgislateurs d'une littrature qui n'existait pas encore_: On fait la
potique de la tragdie romantique, avant d'en avoir. Faites des
ouvrages neufs qui russissent: on en aura bientt trouv la potique.
Vienne un homme de gnie plus profondment mu que les autres  l'aspect
des vnements contemporains..., il ne fera qu'exprimer navement ce
qu'il aura senti, et par un instinct sr il ira toucher droit au but.
Si le romantisme n'a pas tenu toutes ses promesses, c'est parce que le
conseil d'Artaud n'a pas t suivi et parce que son espoir n'a pas t
exauc; il est bien venu un chef d'cole assez grand pour se faire
obir et admirer, mais aussi peu naf que possible, qui lui aussi a
rdig trop tt sa potique, et qui a moins tudi l'histoire et la
socit que les systmes dbattus autour de lui[157].

Mais tout ce qu'Artaud, comme Lingay, put obtenir, ce fut l'attention
polie des habitus de l'Athne; son cours ne dura galement qu'une
anne, et rencontra plus de faveur au dehors que d'adhsion parmi ses
premiers juges. C'est peut-tre parce que l'hostilit dclare de
l'Athne contre le romantisme limitait ses choix pour les professeurs
de littrature franaise, qu'il alla souvent les chercher parmi des
hommes incomparablement infrieurs  ses professeurs de sciences: on
comprend fort bien en effet qu'il se soit attach, pour l'enseignement
de l'loquence et de la posie, des hommes tels qu'un Lemercier, un
Tissot, un Jouy; mais l'obscurit d'un Berville, d'un Parent-Ral, d'un
Villenave mme, tranche trop vivement, si je puis m'exprimer ainsi, sur
la notorit ou la gloire de leurs collgues les physiciens ou les
physiologistes.

Toutefois, si les juges impartiaux et clairvoyants commenaient 
mesurer leur faveur  l'Athne, le gros de la bourgeoisie lui demeurait
fidle. Il se l'tait attache par une adhsion clatante au parti
libral.  la vrit en 1814 il avait envoy une adresse respectueuse 
Louis XVIII; mais le souvenir des bienfaits du comte de Provence, la
joie d'tre enfin dlivr de guerres ternelles, d'chapper au
despotisme, de trouver un arrangement qui sauvait l'intgrit du
territoire, suffisent  expliquer cette dmarche qui lui est commune
avec le Conseil de l'Universit, le Collge de France, la Facult de
Droit[158]. Au demeurant, les ultras se chargrent de tuer promptement
la popularit renaissante des Bourbons. Sous ce rgime o la censure ne
parvenait pas plus  intimider l'opinion que la Charte  la rassurer, o
l'on avait, si l'on veut parler sans chicane, et le droit de tout dire
et le droit de tout craindre, l'Athne accueillit hardiment les
discussions politiques.

Benjamin Constant les y introduisit, en effet, tantt sous la forme de
ces questions gnrales o il excellait, tantt sous celle d'hommage
rendu  un tranger de mrite; L'Athne, disait un peu navement la
_Minerve_, en 1819, s'est ouvert une route nouvelle: dbattre les
questions politiques est un moyen assur d'exciter un grand intrt. La
dernire lecture de M. B. Constant avait pour objet de rechercher la
diffrence qui existe entre la libert des peuples anciens et la libert
des nations modernes. L'assemble tait nombreuse et brillante, et
l'orateur a t souvent interrompu par de frquents et vifs
applaudissements. Or ce dbat une fois pos avait tout naturellement
amen l'orateur  condamner l'exil politique (c'est--dire le
bannissement des rgicides), l'intolrance en matire d'ducation
(c'est--dire le projet de rendre l'enseignement au clerg), et il ne
lui avait plus fallu qu'un peu de bonne volont pour louer la loi des
lections qui venait, suivant son expression, de permettre  la
reconnaissance nationale de rcompenser trente ans de fidlit aux
principes dans la personne du plus illustre dfenseur de la libert
(c'est--dire de Lafayette)[159]. Quand Jouy consacrait une partie de
son cours de 1819-1820  prouver que les rois ne peuvent se rclamer
d'une morale spciale, il partait lui aussi d'une thse gnrale, mais
les conseils que la mme anne Viennet donnait  Ferdinand VII, dans une
ptre lue  l'Athne, invitait  l'application des thories. Azas,
dans son cours de philosophie gnrale en 1821-1822, avait invit ses
auditeurs  lui adresser par lettre des objections et des questions:
ils en vinrent trs vite, curieux symptme du temps,  lui demander son
opinion sur les conjonctures politiques; il rpondit sans embarras qu'
son sens les hommes actuellement au pouvoir n'iraient pas jusqu'au bout
de leur systme, que la vrit triompherait prochainement puisqu'on le
laissait paisiblement exposer sa doctrine, alors que sous Napolon qu'il
vnrait, mais qui tait oblig de respecter la religiosit, il tait
mal vu du pouvoir: il ajoutait que, maintenant que _la glace tait
rompue_, il s'ouvrirait avec la mme franchise sur tout ce qui
intresserait l'auditoire. Les administrateurs de l'Athne firent sur
ces digressions des remarques qui l'anne suivante empchrent Azas de
remonter dans sa chaire. Mais plus tard ils accordrent  d'autres bien
plus de libert que n'en avait pris l'ancien pensionnaire du duc
Decazes, puisqu'ils laissrent Tissot, dans la sance d'ouverture de
l'anne 1826-1827, dnoncer,  la joie du _Courrier Franais,
l'influence occulte_ qui menaait les liberts les plus chres de la
France[160].

Encore tait-ce l seulement ce que l'on confiait  la presse; les
professeurs de l'Athne osaient bien davantage. Des rapports de police
conservs aux Archives nationales les montrent discutant hardiment le
projet de loi sur le sacrilge, le licenciement de la garde nationale,
dchirant la fiction constitutionnelle de l'irresponsabilit du
monarque;  propos d'une des mesures de Charles X, qu'il considre comme
une provocation, Villenave disait: Ce ne serait pas la premire fois
qu'on aurait vu des souverains dposs pour avoir mconnu la voix du
peuple.  propos de la chronique de Turpin, qui qualifie Charlemagne de
trs grand et trs rvrendissime, il s'criait: Voil bien le style
servile et rampant d'un moine! Il n'y avait qu'un prtre qui ft capable
de commencer ainsi un ouvrage rempli d'ailleurs de prodiges et de
miracles. Dunoyer, Charles Comte rivalisent de vhmence avec lui,
Crussolle-Lami tient des propos sditieux; Alexis de Junien donne
clairement  entendre que la Constitution des tats-Unis pourrait bien
franchir l'Atlantique; il n'est pas jusqu' un futur recteur qui ne
s'mancipe: Artaud taxe, en effet, les Croiss de fanatisme et de
brigandage. Les rapports ajoutent qu'une assistance nombreuse savourait
par avance ces invectives, les applaudissait avec clat, les commentait
avec passion.

Il ne faudrait pas suspecter la police, quoique alors insuffisamment
scrupuleuse d'avoir invent ces propos. Le ministre de la police semble
pourtant nous y inviter, quand il demande au prfet, son subordonn,
s'il ne pourrait pas charger de ces rapports un commissaire de police
qui et qualit pour verbaliser. Mais le prfet, outre qu'il avertit
judicieusement qu'un personnage officiel serait mal choisi pour une
surveillance occulte, garantit l'exactitude de son agent, et tout
lecteur de ces rapports y verra le cachet de la sincrit: ce n'est pas
une numration incohrente de propos compromettants que tout dlateur
peut imaginer; on y reconnat un homme qui sait suivre et rdiger une
leon, qui discerne la thse gnrale licite dans ses hardiesses d'avec
le dfi, le sarcasme, la menace. Le gouvernement n'a donc pu douter que
l'Athne ne se transformt  certains jours en un vritable club: il ne
le ferma pas pourtant, et se contenta de refuser, en 1822,
l'autorisation d'ouvrir  Marseille un tablissement analogue[161].
Cette longue patience indique de quel prestige la maison de Piltre
jouissait encore.


II

Soit que cette tolrance dplt aux royalistes intransigeants, soit
qu'ils esprassent battre l'adversaire par ses propres armes, ils
rsolurent de donner un rival  l'Athne, de mme qu'ils avaient fond
le _Conservateur_ pour l'opposer  la _Minerve_. Ils rsolurent de
fonder un tablissement aussi royaliste et religieux que l'autre tait
libral et philosophe, et d'offrir, l aussi, aux gens du monde et aux
dames, des ftes littraires, une bibliothque, un cercle. Ils
imaginrent mme, ce dont l'Athne ne s'avisa qu' leur exemple,
d'attirer les jeunes gens par une rduction de prix. Tous leurs
prospectus portent en effet que l'abonnement sera seulement de cinquante
francs, au lieu de cent, pour les tudiants en droit et en
mdecine[162]. Toutefois, Decazes, qui avait autant de raisons pour
redouter que pour souhaiter leur concours, n'accorda jamais
l'autorisation ncessaire; ce fut seulement aprs sa chute qu'on put
prparer l'ouverture des cours qui eut lieu le 2 fvrier 1821. Encore
n'osa-t-on d'abord fonder l'association que pour trois annes. Plus d'un
an aprs, un vice-prsident de cette socit appele par un archasme
significatif Socit des bonnes lettres, fltrissait en ces termes les
ministres qui s'taient dfis d'elle: Ils tremblaient pour leur
dplorable systme qui n'osait avouer la vertu par gard pour le vice,
qui imposait silence aux honntes gens par la crainte des factieux, et
qui ne connaissait d'autres moyens d'touffer les cris de rvolte que
d'interdire aux Franais le cri de vive le roi! Grce  la Providence
qui ne permet jamais en France un long empire  la sottise, ce systme
est tomb[163]. Le ministre de Villle voyait assurment la nouvelle
socit d'un oeil favorable; mais il ne parat pas lui avoir octroy
autre chose que le titre de Socit royale qu'elle porta depuis 1823.

En revanche, le faubourg Saint-Germain et la jeunesse royaliste
afflurent dans les salons de plus en plus spacieux o elle s'installa
tour  tour, rue de Grenelle, 27, rue Neuve-Saint-Augustin, 17, rue de
Grammont, o elle occupa l'ancien htel de Gesvres. Prside par
Fontanes d'abord, puis par Chteaubriand, puis par le duc de
Doudeauville, ayant pour rapporteurs attitrs de ses concours de posie
et d'loquence des membres de l'Acadmie franaise: Roger, Charles
Lacretelle, comment n'aurait-elle pas attir un auditoire choisi? Un
heureux hasard y avait aid en donnant  quelques-uns de ses
fondateurs,  Roger,  ses deux confrres Auger et Michaud, au baron
Trouv, des femmes et des filles charmantes qui furent l ce qu'avait
t Mme Rcamier au cours de La Harpe: on vint les regarder tout en
coutant les orateurs. La Socit eut mme assez longtemps un journal 
elle: _Les annales de la littrature et des arts_, dont les trente-trois
volumes fournissent beaucoup de documents sur son histoire, et qui lui
prtrent pour ses sances et pour ses cours la plupart de leurs
rdacteurs, lui empruntrent  un certain moment son nom comme
sous-titre. Le royalisme le plus pur, le plus exalt rgnait dans cette
runion; les infortunes des Bourbons, leur rtablissement imprvu y
excitaient un attendrissement simul chez les uns, trs sincre chez les
autres; la Vende, la guerre de 1823 y inspiraient des dithyrambes. On
n'y mettait pas seulement au concours la rfutation du sensualisme mais
l'entre de Henri IV  Paris, l'exposition des avantages de la
lgitimit, l'loge du duc d'Enghien. La politique tait d'ailleurs
alors tellement insparable de toute assemble qu'on y prononait des
discours spcialement consacrs  rclamer l'intervention de l'Europe en
faveur des Grecs, et qu'on imagina, ce que l'Athne avait galement
omis, de clbrer par des banquets les dates qui rappelaient des
vnements agrables: bien que la Socit et applaudi dans une de ses
sances cette jolie pigramme lance aux _ventrus_: La gastronomie ne
saurait plus tre un ridicule sous le gouvernement reprsentatif, elle
clbra la Saint-Louis et le sacre de Charles X, en coutant, le verre
en main, les couplets de Martainville, le fougueux rdacteur du _Drapeau
blanc_[164].

Cependant, les historiens de la Restauration exagrent lorsqu'ils
prsentent la Socit des bonnes lettres comme uniquement occupe des
intrts du trne et de l'autel, et lorsqu'ils ne donnent ses exercices
littraires que comme un appt offert, presque comme un pige tendu  la
jeunesse. L'illustration nobiliaire ou littraire de quelques-uns des
patrons de la Socit lui amena quelques matres d'un grand mrite. Il
est vrai qu'elle donnait des honoraires bien suprieurs
proportionnellement  ceux qu'avait jamais proposs l'Athne, puisque
Vron nous dit dans ses Mmoires qu'elle payait chaque leon ou lecture
cent francs. Aussi, outre Michaud, on vit dans sa chaire des hommes d'un
talent vraiment estimable, dans diffrents genres, comme Laurent de
Jussieu, l'auteur d'un des meilleurs ouvrages de morale populaire,
Capefigue, Cayx, Alf. Nettement et mme des hommes dont le nom demeure
attach  l'histoire des sciences ou des arts qu'ils ont cultivs; car
Abel Rmusat y tudia les moeurs de la Chine, Raoul Rochette y disserta
sur l'histoire et la littrature de la Grce, M. Patin y lut l'bauche
de son ouvrage sur les tragiques grecs et, en parcourant les extraits
que le _Journal de l'Instruction publique_ donnait alors de ses leons,
on se demande si L'bauche a gagn de tout point aux patientes, aux
lentes retouches qui en alourdirent l'agrment et en dfrachirent
l'originalit. Enfin, Berryer y fit un cours pratique d'loquence:
observa-t-on bien dans ce cours la rsolution qu'on avait prise d'en
carter les questions brlantes? je l'ignore; mais ces discussions sur
la morale, la politique, l'conomie politique, l'histoire ancienne et
moderne, institues entre jeunes gens et diriges par un des hommes les
plus loquents de notre sicle, ont certainement contribu  former les
brillants publicistes et orateurs qui ont fleuri  la fin de la
Restauration et sous le gouvernement de Juillet.

Il faut, toutefois, reconnatre que,  la Socit des bonnes lettres,
l'enseignement fut d'ordinaire moins solide, moins srieux qu'il ne
l'tait, certains cours mis  part,  l'Athne. D'abord, ds l'origine,
il n'y eut que trois jours de leons par semaine et ce chiffre fut
promptement rduit  deux: trs peu de professeurs taient chargs de
plus de deux leons par mois: et plus d'un se faisait peu de scrupule de
manquer une leon ou d'interrompre son cours avant la clture de
l'anne. Puis, les sciences physiques et naturelles n'y furent jamais
enseignes par des hommes vraiment suprieurs; on avait compt sur Biot
pour l'astronomie, il fallut se contenter de Nicollet. Pour l'hygine,
Pariset, qui s'tait vu remercier par l'Athne pour avoir accept une
place de censeur, et qui finit par tre suspect aussi  la Socit des
bonnes lettres[165], cherchait surtout  plaire par les grces de sa
parole; son jeune collgue pour la physiologie, Vron, le futur
directeur de journaux et de thtre, aurait eu quelque peine, sans
doute,  donner un enseignement grave. Pour les sciences morales et
politiques, la Socit nouvelle le cdait galement  sa rivale:
qu'est-ce que son professeur de droit public, M. de Boisbertrand,
compar  Benjamin Constant,  Mignet qu'on entendit  l'Athne? Il est
singulier que ni l'auteur de la _Monarchie selon la Charte_, ni celui de
la _Lgislation Primitive_, qui ne ddaignaient pas le titre de
journalistes, se soient peu soucis de celui de professeurs, surtout
alors que la chaire devait ressembler fort  une tribune; l'absence de
loisirs ne l'expliquerait pas, car, sauf durant son court ministre et
durant ses plus courtes ambassades, Chateaubriand tait beaucoup moins
occup que Constant. On se serait moins aperu de son silence, si Guizot
avait consenti  consacrer  la Socit une partie des vacances
indfinies que le gouvernement lui avait faites, mais je ne sais comment
le rdacteur du prospectus de 1822-3 avait pu se bercer d'une telle
esprance: il y avait trop longtemps que Guizot tait revenu du voyage
de Gand.

On croirait que la Socit des bonnes lettres prenait sa revanche dans
les cours de littrature moderne, d'abord parce qu'ici elle n'tait plus
gne par ses scrupules politiques et religieux, ensuite parce que,
comme on admet gnralement que le Romantisme est n  l'ombre du parti
monarchique, on penserait que l'enthousiasme pour une doctrine vraie ou
fausse, mais neuve, a d vivifier son enseignement. Mais la clbre
prface o Alfred de Musset range tous les partisans de l'ancien rgime
sous la bannire du romantisme, tous les libraux sous l'tendard
oppos, n'est pas absolument d'accord avec les faits; car, si les
romantiques fournirent plus d'adeptes que les libraux  la nouvelle
cole, celle-ci pourrait se rclamer du trs libral auteur de
_l'Allemagne_  meilleur titre encore que de Chateaubriand. La
divergence en littrature ne se rglait pas sur la divergence en
politique. D'une manire gnrale, entre 1820 et 1830, la grande
pluralit des littrateurs en renom, et, dans le public, la plupart des
hommes faits, aussi bien parmi les amis que parmi les ennemis de la
Restauration, tenait pour l'cole classique; ce fut la jeune gnration
qui donna la victoire aux Romantiques.

Aussi, dans la Socit des bonnes lettres comme  l'Athne, le
romantisme ne se glissait-il qu' la drobe; le grand monde royaliste
applaudissait Victor Hugo comme il applaudissait Guiraud, Soumet et bien
d'autres, mais il ne distinguait pas sa potique d'avec la potique
traditionnelle, par la raison simple que Hugo crivit d'abord dans le
got classique et que, dans le _Conservateur Littraire_, il se
prononait nettement contre quelques-uns des procds dont il allait
bientt faire un usage retentissant. L'opinion dominante de la Socit
des bonnes lettres s'est exprime dans les leons o Duviquet rclamait
pour nos potes classiques toutes les qualits que s'attribuait le
Romantisme naissant, dans le discours d'ouverture du 4 dcembre 1823, o
Lacretelle dclarait qu'un des objets de la Socit tait de combattre
les novateurs littraires, se prononait pour la rgle des trois units
et se moquait des potes pleureurs qui prtaient au joyeux moyen ge
leur lugubre mlancolie. Sans doute M. Patin dmlait plus
judicieusement du vrai got classique la fausse dlicatesse qui s'y
tait mle au cours du dix-huitime sicle, et raillait spirituellement
La Harpe pour avoir ddaign des beauts simples que Racine osait sentir
s'il n'osait pas les copier: mais on peut voir dans le journal officiel
de la Socit que, tout en apprciant la finesse de son esprit, elle ne
lui donnait pas raison[166]. Il n'aurait pas fallu moins qu'un
Villemain, c'est--dire un vritable enchanteur, pour lui faire admettre
que Voltaire l'avait pris de trop haut avec Shakespeare; encore
Villemain n'y russira-t-il en Sorbonne et peut-tre ne s'en
apercevra-t-il que dans les dernires annes de la Restauration. Au
reste Villemain, quoique Lacretelle dans le discours d'ouverture que
nous venons de rappeler l'et fait esprer  ses auditeurs, ne parut
jamais dans la chaire de la Socit des bonnes lettres.

Aussi le _Globe_, qui rendait justice  cette Socit comme  l'Athne,
mais qui ne cachait pas son loignement pour la superstition intolrante
des classiques de son temps, confondait  cet gard les deux maisons
dans un mme blme. Le 4 dcembre 1824,  propos d'un discours
d'ouverture o Villenave avait maladroitement laiss voir l'inquitude
qu'une ardente concurrence faisait prouver aux professeurs de la rue de
Valois, le _Globe_ disait que l'Athne, fort d'un pass illustre, de la
sympathie attache  _la seule socit littraire librale de France_,
n'prouverait pas de pareilles craintes s'il gardait aussi bien ses
avantages dans l'enseignement littraire qu'il les gardait dans
l'enseignement scientifique; le public, d'aprs le _Globe_, n'hsitait
entre les deux maisons que parce que, dans le domaine de la critique, la
routine y rgnait galement.


III

La concurrence entre les deux tablissements dictait quelquefois des
mots un peu vifs. C'est bien, je crois, la Socit des bonnes lettres
que vise un passage assez obscur du discours prcit de Lingay, o il
parle des passions mal inspires qui ont lev aux Lettres qu'elles
n'osent appeler belles, aux Arts qu'elles frmiraient de nommer
libraux, un autel rival consacr aux Muses par trois soeurs qui ne sont
point les trois Grces. Roger, dans un rapport sur un concours
d'loquence prsent  la Socit des bonnes lettres en 1827, affirme
que les ennemis de la religion et de la royaut ont puis contre elle
toutes les ressources de la langue perfectionne des injures et des
calomnies qu'on a cherch par tous les moyens les plus odieux, soit 
imposer silence  ses professeurs les plus distingus, soit  carter de
leurs leons les auditeurs de tout ge et surtout la jeunesse de nos
coles. Mais le _Drapeau blanc_, de son ct, ne mnageait pas
Lingay[167]. Toutefois, ni les feuilles de droite ni celles de gauche ne
marqurent  cet gard l'acharnement que nous avons vu, sous le premier
Empire, les _Dbats_ dployer en pareille matire. Je mettrais plutt
l'intemprance de langage et les actes d'intimidation dont parle Roger
sur le compte d'tudiants, qui auront port plus loin qu'il n'est permis
la crainte de se laisser endoctriner.

Il y avait cependant un point sur lequel la Socit des bonnes lettres
et l'Athne s'accordaient sans avoir besoin de s'entendre: c'tait sur
l'opportunit de propager chez nous la connaissance des langues et des
littratures trangres. L'Athne, en renouvelant sous la Restauration
son personnel pour cette partie de l'enseignement, trouva quelques
trangers de mrite, tels que Buttura et Michel Beer, le frre du
compositeur, qui plus tard lui reviendra un jour de crmonie pour
prononcer l'loge de Benjamin Constant; et, s'il ne possda pas, lui non
plus, Villemain, Artaud, en tudiant pour lui la littrature compare,
mrita d'tre distingu par le _Globe_ des critiques troits. La Socit
des bonnes lettres fit professer la littrature espagnole par Abel Hugo,
les littratures italienne, anglaise, portugaise par des hommes oublis
aujourd'hui, mais qui contriburent  faire lire, au moins dans des
traductions, Milton, Dante, Byron, Cervants et Camons.

Quelques circonstances trangres  l'esprit de parti et au got du jour
aidrent encore les deux tablissements: d'abord, pour les changements
dans le personnel, on n'tait plus oblig de choisir parmi les seuls
littrateurs de profession; on pouvait prendre aussi, ce qui rendait le
recrutement plus ais, des professeurs dans les collges royaux de
Paris. Avant la Rvolution et sous Napolon Ier, l'Universit gardait
encore trop le caractre d'une corporation religieuse, ses matres
taient en gnral trop exclusivement humanistes, trop timides pour
qu'on pt trouver parmi eux beaucoup d'hommes capables d'affronter un
auditoire de gens du monde. Au contraire,  partir de 1820, elle fournit
un assez grand nombre de professeurs  l'Athne et  la Socit des
bonnes lettres. Ensuite le talent de la parole s'tait notablement
dvelopp en France; le don de parler d'abondance commenait  n'tre
pas beaucoup plus rare que l'art de bien lire, et le public prenait un
tel plaisir  cette nouveaut qu'il allait en chercher le spectacle
jusqu'au domicile des professeurs. On sait avec quelle motion tait
cout le cours que Jouffroy faisait dans sa chambre  quelques
disciples d'lite. Azas, beaucoup moins profond, n'tonnait gure
moins: J'habite au sein de Paris une maison solitaire, disait-il dans
les _Dbats_ du 8 dcembre 1820 en annonant un de ses livres, un beau
jardin l'entoure; tous les jours, pendant deux heures, j'y serai  la
disposition des personnes qui voudraient se procurer l'un de mes
ouvrages et en discuter avec moi les principes. De deux  quatre heures
pendant l'hiver et, pendant l't, de six heures jusqu' la nuit, il me
sera trs agrable de faire connaissance avec les amateurs des sciences
et de la philosophie, de me promener avec eux dans mon petit domaine, de
rpondre  leurs questions,  leurs observations... Si j'osais composer
un mot qui peindrait nos rapports d'instruction et de confiance, je
dirais: nous platoniserons ensemble. La foule rpondait  cet appel que
le plus rpandu, le plus  la mode des professeurs de philosophie de
notre gnration n'et pas os tenter; on dit qu'un jour, entre autres,
deux mille personnes environ, runies dans le jardin d'Azas,
l'coutrent dans un silence qu'interrompaient parfois des salves
d'applaudissements. Aussi, quand Azas parlait  l'Athne, ceux mme
qui faisaient des rserves sur sa doctrine, subissaient le charme de
_ses paroles qui naissaient sans affectation de ses penses_[168].

La Socit des bonnes lettres avait aussi ses brillants improvisateurs;
on admirait la facilit de Nicollet, la verve pittoresque de Pariset, la
sensibilit toujours prte de Charles Lacretelle, ressource trs
apprcie de ses collgues qu'il supplait au pied lev. Pour
Lacretelle, en particulier, nous pouvons nous faire une ide assez
exacte de l'effet qu'il produisait, parce que les journaux nous donnent
l'analyse de plusieurs de ses leons et mme (car il n'improvisait pas
toujours) le texte d'une partie de ses cours; il n'y faut certes pas
chercher la profondeur ni la mthode; le lieu commun y abonde et
l'apprt s'y fait sentir quelquefois; mais la chaleur n'en est
assurment pas refroidie, et, mme quand on ne partage pas les opinions
qu'il exprime, on est touch des sentiments gnreux qui l'inspirent.

La Rvolution de 1830 fut fatale  la Socit des bonnes lettres. Elle
lui survcut  peine un an[169]. Les principes qu'elle reprsentait
taient devenus trop impopulaires, et une partie des hommes qui avaient
contribu  l'tablir tait passe dans le camp des libraux.




CHAPITRE V.

Fin du plus illustre des tablissements d'enseignement suprieur libre,
en 1849.


I

D'ailleurs, nous l'avons dit, l'enseignement avait eu moins de fond  la
Socit des bonnes lettres qu' l'Athne, qui, souvent aussi,  la
vrit, se piquait surtout d'amuser les loisirs, de flatter les passions
de son auditoire, mais qui du moins y mettait plus de suite. Devenu plus
positif qu'lgant, depuis qu'il se considrait comme un asile de
l'esprit moderne menac par la Restauration, il cultivait avec clat les
sciences sociales. Il trouva pour les enseigner des hommes vraiment
suprieurs: ses abonns entendirent quelques morceaux de Daunou, deux
cours conscutifs, dont un sur l'histoire de l'Angleterre, de Mignet, un
cours sur la constitution anglaise de Benjamin Constant qui, l'anne
prcdente, avait donn plusieurs confrences sur l'histoire du
sentiment religieux[170], un cours de Charles Dupin sur les forces
productives et commerciales de la France. Si l'Athne courut une
aventure en s'adressant  M. Considrant (1836-1837), il avait t fort
bien inspir en appelant  lui Jean-Baptiste Say et en priant Adolphe
Blanqui de dcrire la civilisation industrielle des nations de l'Europe
(1827-1828).

Mais c'est surtout pour les sciences proprement dites qu'il peut taler
avec orgueil la liste de ses matres. L'assemble qui rdigea la liste
de ses cours pour 1821-1822 tait prside par Chaptal, et l'on citerait
difficilement un chimiste, un physicien, un mathmaticien, un
physiologiste illustre du temps de la Restauration qui n'y ait pas
enseign dans la chaire de Fourcroy, de Biot, de Cuvier, d'A.-M. Ampre,
de Thnard; parmi ceux qui la remplirent dignement, nommons Chevreul,
Orfila, de Blainville, Fresnel, Pouillet, Robiquet, Dumas, Trlat. Et
qu'on ne croie pas que c'tait  leurs dbuts, et encore obscurs, que
ces hommes acceptaient de professer  l'Athne. Ils y ont pour la
plupart accru et non commenc leur renomme. Qu'on ne pense pas que
chacun d'eux se montrait un instant par complaisance aux abonns et
s'clipsait aprs quelques leons. Cuvier, Thnard, de Blainville y ont
enseign de longues annes, Fourcroy y avait profess presque jusqu'
son dernier jour.

L'clat de ces cours prolongea la vie de l'Athne: vers 1836, le nombre
des cours s'leva jusqu'au chiffre de quinze, comme  l'poque de sa
plus grande prosprit; on en compte mme vingt et un pour l'anne
1840-1841 et pour l'anne 1842-1843. La raison en est sans doute que, 
la suite de la rvolution de 1830, l'Athne avait eu la bonne fortune
de mettre la main sur de spirituels causeurs qui, malheureusement, lui
chapprent bientt, mais qui y relevrent pour un temps l'enseignement
de la littrature: ce furent d'abord M. Ernest Legouv qui tablit une
comparaison ingnieuse entre la biographie de Byron et celle de
Benvenuto Cellini; puis Lon Halvy, dont le onzime volume de la revue
_la France littraire_ a conserv la piquante leon d'ouverture; Jules
Janin, qui raconta l'histoire des journaux en France; Philarte Chasles,
qui tudia tour  tour la littrature du seizime sicle et les romans
anglais. Mais ensuite, pour cette partie de l'enseignement, la liste des
professeurs recommena  offrir des noms inconnus. Tel d'entre eux,
pour suppler  l'originalit vritable par un adroit mlange de
paradoxe et de flatterie  l'adresse des auteurs en vogue, donnera une
analyse philosophique du livret de _Robert-le-Diable_ et la conclura en
disant que cette oeuvre de Scribe _est peut-tre la plus capitale et la
plus magnifique conception dramatique de la scne franaise_.

Rflchissons toutefois que parmi ces matres mdiocres, il a pu s'en
rencontrer  qui l'accent d'une nergique conviction donnait une relle
puissance de parole, tmoin cet Ottavi, dont Gozlan s'est fait le
biographe, et qui, estropi dans l'accomplissement d'un acte de courage,
allait d'un auditoire  un autre, prodiguant et communiquant son
enthousiasme, jusqu' l'heure o un dernier effort lui cota la vie.

Une circonstance faillit pourtant hter la fin de l'Athne en lui
suscitant un rival redoutable dans l'Institut historique, fond le 24
dcembre 1833, constitu le 6 avril 1834. Michaud, de Monglave, et les
autres fondateurs de cette socit se proposaient surtout en effet de
provoquer, de publier, de discuter des ouvrages historiques, mais ils
projetaient aussi de fonder des chaires de toute nature; une commission
des cours se forma, compose notamment d'Alex. Lenoir, du marquis de
Sainte-Croix, de Villenave, de Mary Lafon, d'Isidore Geoffroy
Saint-Hilaire. Un moment, en 1837 et en 1838, il ne manqua plus qu'un
local convenable; l'Athne tenta de parer le coup en offrant le sien;
les deux tablissements se seraient fondus, mais son offre fut dcline,
bien que plusieurs de ses amis, outre Villenave, fissent partie de
l'Institut historique. Dj la liste des cours tait dresse; on avait
labor une rgle o l'on voit qu'on interdisait toute discussion  la
suite des leons professes, afin, disait le secrtaire perptuel,
d'viter les dsordres que ces discussions avaient produits  l'Athne:
constatation fcheuse pour l'Athne, d'une consquence naturelle de la
place qu'il avait souvent faite  la politique militante. Mais la
dfiance d'un propritaire qui, prenant l'Institut historique pour
l'honnte couverture d'une conspiration, n'en voulut pas pour locataire,
fit ajourner indfiniment la concurrence dont l'Athne s'inquitait.
L'Institut historique entendit quelques confrences faites par des
hommes de talent, mais demeura surtout une sorte d'Acadmie[171].

Nanmoins le dclin de l'Athne tait visible. Le nombre des cours
retombe  onze en 1844-1845, et, ce qui est beaucoup plus grave, la
liste n'offre plus aucun nom clbre, mme pour les sciences, alors que,
durant les annes prcdentes, elle prsentait encore dans cet ordre
d'enseignement, sans parler de Payen et d'Audoin, des noms tels que ceux
d'Isidore Geoffroy Saint-Hilaire, de Babinet, de Raspail. L'Athne
vivait sur sa rputation, qui suffisait encore  lui amener des
auditeurs bnvoles, mais non des matres de gnie. Les directeurs
avaient cherch dans leur mmoire et dans leur imagination des moyens
d'attirer le public; ils avaient rtabli les concerts dont les
programmes ne faisaient plus mention depuis 1815, institu des
_rptitions chorales de musique religieuse_; des sances de
dclamation, invent le _feuilleton dramatique parl_, ouvert des
discussions littraires et philosophiques: tout s'usa, mme des attraits
plus srieux mnags  une curiosit lgitime. Car, fidle  l'esprit de
son fondateur, l'Athne se piquait de donner  son auditoire la primeur
des dcouvertes. Il enseignait donc l'homopathie au moment o Hahnemann
venait de s'tablir en France, la phrnologie, quand Spurzheim venait de
modifier et de baptiser le systme de Gall, la thorie des machines 
vapeur, quand on lanait les premires locomotives; l'art photognique,
pendant que le nom de Daguerre tait dans toutes les bouches; enfin la
stnographie et l'criture hiroglyphique; il plaida le droit social des
femmes, par la bouche de Mme Dauriat. Que dis-je? soit amour de la
nouveaut, soit parce qu'il se sentait vieillir, peu s'en faut qu'il ne
se soit fait ermite: il chargea Glade et Emile Broussais de lui prcher
le no-catholicisme. Sainte-Beuve n'hsitait pas, et voyait l une
marque irrcusable de snilit. Il faut bien avouer que le second des
deux aptres annonait, sur un ton trange, _une nouvelle glise, un
nouveau Dieu pour un autre univers_: Je parais ici le coeur  la gne,
s'criait le fils du clbre physiologiste, les membres contracts,
l'oeil tincelant, comme un lion traqu dans son fort, mais ce n'est que
la vrit de ma position vis--vis de l'influence prpondrante du
monde. Je l'ai trouv tratre, froce, implacable. Em. Broussais
anathmatisait d'ailleurs l'glise et la sommait de ne pas
rpliquer[172]. La pit de quelques autres professeurs de l'Athne
n'avait rien d'htrodoxe: la religion bienfaisante  laquelle Drolle
veut ramener, parat tre purement et simplement le christianisme, et
son collgue pour l'histoire, Henri Prat, a fond entre deux cours, 
l'Athne, le _Mmorial catholique_, un des adversaires les plus ardents
du monopole de l'Universit.

Au demeurant, l'attention publique se portait ailleurs: on en trouve la
preuve jusque dans l'indulgence des satiriques, qui pargne
l'tablissement: sans doute Louis Reybaud abonne encore le vaniteux
Paturot _ tous les Athnes_, mais c'est aux cours de la Sorbonne et du
Collge de France qu'il l'envoie satisfaire sa curiosit crdule et
narquoise: quarante ans plus tt, il l'aurait adress rue de Valois, en
compagnie du Champenois Lourdet d'Hoffmann.

L'Athne avait assez dur pour sa gloire. La Rvolution de 1848 le
trouva non plus rue de Valois, mais galerie Montpensier, n 6; l'abandon
du local, que pendant plus de soixante annes il avait rendu clbre,
fut un symptme inquitant. Il cessa d'exister  la fin de 1849. Il ne
figure plus, en effet, dans l'Almanach du Commerce de 1850. C'est
peut-tre lui qui renat un instant en 1852, rue du 24 Fvrier, 8, et
Cour des Fontaines, 1, sous le nom d'Athne National, qu'il avait pris
en 1849, puis sous un autre nom rue de Valois, 8, en 1853; mais ces
rsurrections, s'il faut les appeler ainsi, n'appartiennent plus  son
histoire.


II

Dans l'histoire de cet tablissement, ce qui nous a paru mriter d'tre
expos, c'est le changement dans les moeurs littraires qui l'avait fait
fonder, ce sont les pripties qu'il a traverses durant la Rvolution,
les tablissements analogues qu'il a suscits. Nous nous proposions
moins d'en crire les annales que d'tudier,  propos de ces
vicissitudes, certaines transformations de l'esprit public. Sa vogue,
quelque part qu'y ait eue la frivolit, fait poque dans l'histoire de
l'enseignement suprieur. Elle a prpar, en se soutenant durant tout
l'Empire, l'auditoire qui allait applaudir sous la Restauration les
illustres rgnrateurs de la Sorbonne. Ceux-ci auraient-ils mme daign
monter en chaire, si les bancs, avaient d tre garnis comme quarante
ans auparavant de simples coliers, si le succs de l'Athne ne leur
avait appris que le public lgant peut donner  un brillant professeur
une rputation, sinon aussi populaire et aussi fructueuse, du moins
aussi prompte et aussi flatteuse que celle de l'auteur dramatique?
D'ailleurs, une maison qui a compt pendant de longues annes tant
d'hommes minents parmi ses matres appartient  l'histoire de notre
patrie, d'autant que ses souscripteurs n'ont pas seuls profit de leur
enseignement. Le _Systme des connaissances chimiques_ et la
_Philosophie chimique_, de Fourcroy, les _Leons d'Anatomie compare_,
de Cuvier, le _Trait d'conomie politique_, de Jean-Baptiste Say
ont-ils t vritablement composs pour lui, comme ses administrateurs
le disent dans plusieurs de leurs prospectus? La nature de quelques-uns
de ces ouvrages et le silence de leurs auteurs  cet gard permettraient
d'en douter. Mais il est vident que l'obligation d'intresser un
auditoire mondain auquel ils offraient la primeur de leurs travaux a
fait mieux sentir  ces savants la ncessit de rpandre une vive clart
sur leurs dmonstrations. Pour l'_Histoire littraire de l'Italie_, par
Ginguen, pour le _Lyce_ de La Harpe, il n'y a pas le moindre doute.
Mais je pourrais citer une douzaine d'autres ouvrages dont quelques-uns
fort apprcis ou mme plusieurs fois rimprims qui sont sortis de ces
cours; je signalerai seulement les _Principes lmentaires de botanique
expliqus au Lyce rpublicain_, par Ventenat, l'ouvrage o Charles
Dupin a trait prcisment sous le mme titre le sujet qu'il venait d'y
professer en 1826-7, l'_tude des passions applique aux Beaux-Arts_,
par Delestre; c'est videmment aussi l qu'Adrien de la Fage avait
prpar son _Histoire gnrale de la Musique et de la Danse_.

L'influence de l'Athne peut encore se mesurer au nombre des
tablissements crs  son image:  ceux que nous avons cits, nous en
pourrions ajouter six autres pour la seule ville de Paris, sans parler
de deux revues littraires, le _Lyce Armoricain_, fond  Nantes en
1823 et le _Lyce Franais_, de Charles Loyson, qui date de 1829,
auxquelles, sans le vouloir, il servit de parrain. Dans la partie de la
France o le don de la parole est le plus rpandu, plusieurs grandes
villes, Bordeaux, Marseille voulurent avoir leurs cours libres
d'enseignement suprieur. Ce fut l'objet, dans la premire de ces deux
villes, d'une Socit Philomathique qui y remplaa un Muse, fond sur
le modle de l'tablissement de Court de Gbelin; c'est  l'Athne de
Marseille, dont l'ouverture avait t enfin autorise sous le ministre
de Martignac, que J.-J. Ampre fit ses dbuts  dfaut de Mry et sur le
refus de Sainte-Beuve, et qu'un premier caprice de sa mobile
imagination lui donna bientt pour successeur Auguste Brizeux[173].

L'Athne a eu des imitateurs au del mme de nos frontires. Outre les
voyageurs qui de retour chez eux avaient vant ses agrments de toute
espce, nombre d'trangers admis  professer dans sa chaire avaient
donn de lui une ide avantageuse  leurs compatriotes; car, sans
compter les professeurs de langues, il avait vu parmi ses matres
Spurzheim, un autre Allemand nomm Gustave OElsner, charg d'affaires de
Francfort et de Brme, le Suisse Hollard, et un illustre exil italien,
le comte Mamiani. Aussi s'intressait-on  lui ailleurs que chez nous.
La feuille clbre qui travaillait sous l'ombrageuse surveillance de
l'Autriche,  entretenir en Italie l'esprit public naissant, le
_Conciliatore_, le signalait  ses lecteurs, et un de ses plus nobles
rdacteurs, Federico Confalonieri, projetait d'instituer un
tablissement analogue  Milan[174]. Sans doute, l'Athenoeum de Londres
ne doit  l'Athne que son nom; mais c'est dj quelque chose pour
celui-ci que d'avoir baptis un des plus luxueux et des plus riches
clubs du monde. Quant  l'_Ateneo_ de Madrid, M. Rafael de Labra, son
historien, a raison de le considrer comme unique dans son genre: une
institution qui, ds le premier jour a excit l'intrt des patriotes, 
commencer par Castanos, le vainqueur de Baylen, et que Ferdinand VII a
honor de sa haine, un tablissement  qui la Commission charge de
rformer le Code pnal a demand une consultation peut lgitimement
s'appeler original; c'est la gnrosit castillane qui en a dcid tous
les professeurs pendant une suite d'annes si longue  offrir
gratuitement leur parole, circonstance qui explique pourquoi tous les
cours y ont toujours eu un caractre d'apparat et pourquoi,  la
diffrence de nos Athnes, l'enseignement des sciences proprement dites
y a toujours langui; des cours dont les applaudissements sont l'unique
salaire seront toujours plus ou moins faits en vue des applaudissements.
Mais notre Athne que M. de Labra oublie a videmment fourni le modle
de l'institution madrilne; c'est  son exemple qu'elle a ml la
politique et l'enseignement: toute la diffrence tient  ce que
l'_Ateneo_ fond en 1820 lors du soulvement de Riego, supprim au
rtablissement de l'absolutisme, rouvert sous Marie-Christine, a sans
cesse recrut plutt des partisans pour la libert que des adhrents
pour la science mme mondaine. Ce qui achve de prouver que cette
institution encore aujourd'hui florissante fut imite de la France,
c'est qu'en 1836 Madrid vit natre un tablissement assez semblable
sous l'autre des deux noms que nous avions remis  la mode: _el
Liceo_[175].

L'Athne a donc puissamment contribu  rpandre le got des
confrences  la fois savantes, et mondaines qui est un des caractres
de notre sicle. Mais on demandera quel profit rel ses auditeurs ont pu
retirer de ses leons. Certes tout l'avantage a t souvent pour les
professeurs qui s'y sont plus instruits dans l'art d'enseigner la
science qu'ils n'ont instruit leurs auditeurs dans la science elle-mme:
il faut se faire courageusement colier pour suivre utilement un cours
de mathmatiques ou de chimie. Cependant la gnration qui a fait la
Rvolution et soutenu pendant plus de vingt ans l'effort acharn de
l'Europe cachait trop d'nergie sous sa frivolit pour ne pas porter
quelque application dans ses divertissements. De nos jours, les gens du
monde qui vont couter un cours public, s'y rendent, j'en ai peur, ou
par distraction, ou pour y rencontrer leurs amis, ou par bel air; et
c'est beaucoup s'ils s'entretiennent,  la sortie, du cours qu'ils
viennent d'entendre. On peut affirmer qu'aux beaux jours du Lyce, les
gens du monde ne se croyaient pas si tt quittes envers les sciences
qu'ils se mlaient d'aimer: de retour chez eux, ils compltaient par des
lectures et des rflexions les connaissances qu'ils venaient d'acqurir.
Pour la botanique en particulier, toute personne qui a pratiqu d'un peu
prs la littrature de cette poque conviendra qu'elle leur tait alors
trs familire. Chateaubriand, pendant son ambassade  Londres, tonnait
son jeune secrtaire, M. de Marcellus, par la sret avec laquelle il
lui nommait les plantes que le hasard de la promenade leur faisait
rencontrer. On peut mme remarquer que ses descriptions et celles de
Bernardin de Saint-Pierre,  la diffrence des descriptions de Victor
Hugo, supposent souvent cette connaissance chez le lecteur; pour
apprcier le dessin et le coloris de leurs paysages, il faut connatre
par soi-mme la forme, la couleur des arbres, des feuillages qu'ils y
disposent en se bornant d'ordinaire  les nommer; et c'est prcisment
parce que leurs indications sommaires ne nous suffisent plus que nous
sommes un peu moins touchs que les contemporains de leur talent
pittoresque. Mais qu'on y regarde bien, et l'on verra que l'on peut leur
appliquer ce qu'on a dit, je crois, de Thodore Rousseau, quand on l'a
lou d'avoir dans ses tableaux substitu  l'_arbre en soi_, si l'on
peut s'exprimer ainsi, dont se contentait l'cole du paysage historique,
les arbres vivants et varis que produit la nature. Or c'tait  force
de se parer de tous les attraits  la mode, de faire appel  la
galanterie,  la sensibilit sous toutes ses formes, que la science
s'tait insinue dans le grand monde; mais une fois admise, elle se
faisait couter. Nous sourions aujourd'hui, quand nous feuilletons un
des mille ouvrages o les compliments aux dames et les dclamations
philanthropiques s'entremlent  l'numration des plantes, et nous nous
imaginons que les lecteurs ne lisaient que ces digressions. C'est de nos
jours que l'on saute les pages srieuses des romans d'aventure qui
visent  rpandre les dcouvertes de la science. Les souscripteurs du
Lyce lisaient de pareils livres d'un bout  l'autre avec un intrt
soutenu; et des ouvrages que nous n'oserions plus appeler savants
inspiraient un got vritable pour l'tude. Un minent gologue italien,
M. le snateur Capellini, me pardonnera mon indiscrtion si je dis que
les Lettres d'Aim Martin  Sophie sur la physique, la chimie et
l'histoire naturelle lui ont rvl sa vocation. Assurment les amateurs
des deux sexes qui s'amusaient  se composer un herbier n'ont pas autant
fait avancer la science, et la raillerie a beau jeu contre un
divertissement qui peut tre aussi strile qu'il est inoffensif, contre
les chasseurs de papillons, les amateurs de tulipes, les collectionneurs
de cailloux. Pourtant,  intelligence gale, de qui doit-on attendre
des observations plus fines, plus originales, et un intrt plus sincre
pour la science, de l'homme du monde qui lit dans nos Revues le rsum
des doctrines transformistes ou de l'homme du monde qui savait
reconnatre et classer toutes les plantes de son jardin?

Sur un autre point encore, la peine des professeurs du Lyce n'a pas t
perdue. La connaissance de la langue, de la littrature de deux nations
trangres, l'Angleterre et l'Italie, tait sans contestation beaucoup
plus rpandue alors qu'aujourd'hui dans le grand monde. Nous avons
aujourd'hui plus de savants verss dans ces connaissances, plus de
critiques capables d'apprcier justement les crivains trangers; nous
envoyons plus d'habiles explorateurs dans les archives de Londres et de
Rome. Mais la haute socit compte infiniment moins de personnes
capables de lire dans le texte les pomes, les romans des deux nations,
de saisir les allusions qui s'y rapportent. Au temps dont nous parlons,
elle comprenait mal Shakespeare, mais Fielding, Richardson, Robertson
trouvaient encore plus de lecteurs parmi ses membres que n'en ont eu
plus tard Dickens et Macaulay. Quant  l'Italie, nous avons vu dans la
prcdente tude que les ditions et traductions de ses classiques
formaient un article important de la librairie franaise. On dira que
la faveur a pass aux romanciers russes, mais combien de personnes ont
imit le courage de M. Ernest Dupuy et appris le russe pour les mieux
goter[176]? La mthode alors suivie dans l'enseignement et dans la
critique amenait plus directement l'auditeur  prendre par lui-mme
connaissance des textes, car elle consistait principalement dans
l'analyse suivie des chefs-d'oeuvre. Fauriel admirait par exemple celle
que Ginguen a donne de la Divine Comdie, et l'appelait _un
chef-d'oeuvre en son genre_. Cette mthode nous parat aujourd'hui bien
timide, nous l'accusons de rduire les professeurs aux remarques que
tout lecteur intelligent ferait de lui-mme; nous essayons d'entrer plus
avant et de dcouvrir non plus seulement la beaut des oeuvres mais le
secret de cette beaut, d'autant que l'analyse des chefs-d'oeuvre se
trouvant faite, nous ne pouvons la recommencer. Mais il faut bien
reconnatre que des leons consacres au commentaire suivi d'un pome
invitent plus irrsistiblement  le lire que de savantes leons sur
l'influence de la race et du milieu. Notre mthode requiert assurment
des connaissances plus vastes et plus de force d'esprit; elle forme des
esprits plus philosophes, elle dveloppe davantage le sens de
l'histoire. Les leons de l'Athne formaient des _dilettanti_, ou
plutt, car ce mot implique de nos jours une curiosit mobile et
capricieuse, elles enseignaient  lire et  relire sans cesse un petit
nombre de livres de choix.

Cette mthode si simple nous parat un peu primitive. Elle tait neuve
alors. On peut dire qu'un genre est n dans la maison de Piltre, la
critique applique. L'cole actuelle procde de La Harpe en ce sens que,
tandis que Boileau, Fnelon et Voltaire recherchent surtout les lois de
la littrature et n'apprcient les oeuvres qu'incidemment et pour
contrler leurs thories, La Harpe s'intresse dj plus aux oeuvres
qu'aux principes, et que son dogmatisme, qui le spare de ses
successeurs, se cache d'ordinaire sous des analyses raisonnes.
Autrefois on discutait sur les lois de l'pope, sur les rgles de
thtre, ou, comme dirait Cicron, _de optimo genere dicendi_. Au Lyce
comme aujourd'hui on discutait beaucoup moins sur les rgles que sur la
faon trs diffrente dont les diffrents matres de l'art s'y sont
conforms. Resterait seulement  savoir si ce changement n'a eu que des
avantages; en effet, la littrature en gnral pourrait bien y avoir
perdu autant que la critique en particulier y a gagn. La critique s'est
assur, par cette transformation, une vaste matire et un avenir
indfini, puisque  la discussion d'un petit nombre de principes
invariables elle a substitu l'tude successive des innombrables
ouvrages qui forment la bibliothque du genre humain. Mais ici encore
notre sicle pourrait bien se mprendre: car la critique applique, plus
fconde assurment en aperus, dveloppe peut-tre moins le talent
oratoire ou potique que la critique thorique, puisque, au lieu
d'insister seulement sur les rgles obligatoires pour tous et d'inviter
ensuite  composer d'original, elle risque de retenir indfiniment les
esprits dans la contemplation des ouvrages d'autrui. Quoi qu'il en soit,
le _Cours de littrature_ de La Harpe, tout infrieur qu'il est aux
_Lundis_ de Sainte-Beuve, marque une date comme les clbres
feuilletons du _Moniteur_.




CHAPITRE VI.

Conjectures sur l'avenir de l'enseignement suprieur libre en France.


Aujourd'hui une association libre de cette nature, sans attache avec
aucune glise, absolument rduite  ses propres forces, comme l'tait
celle-l, car c'est seulement d'une manire toute accidentelle qu'elle a
reu des secours du gouvernement, pourrait-elle prtendre  une aussi
longue carrire? Pourrait-elle mme s'installer aussi convenablement, ne
ft-ce que pour vivre d'une existence phmre? Il est permis d'en
douter.

D'abord les conditions matrielles ont chang: les loyers cotent plus
cher, les professeurs aussi; les progrs de la science ont rendu
beaucoup plus dispendieux l'approvisionnement d'un cabinet de physique;
enfin, l'agrandissement de Paris a dispers les amateurs. Ce n'est pas
tout: l'esprit public a chang aussi. Ce qui avait soutenu l'Athne
aux heures de dtresse qui furent frquentes, au milieu de sa gloire,
c'tait le reste d'un sentiment jadis trs nergique et qui va
s'affaiblissant tous les jours, l'esprit de corps. Fondateurs,
professeurs, abonns, tous l'aimaient avec fidlit, avec fiert,
souvent avec abngation. Ils avaient pour lui quelque chose de
l'affection, sinon du religieux pour son ordre, au moins du bourgeois
pour sa province et son quartier. C'est ce mme sentiment qui, dans la
premire moiti de notre sicle, donnait encore tant de force  la
camaraderie de collge, et en faisait une des formes proverbiales de
l'amiti. Ce sentiment s'efface. O est le temps o un ancien barbiste
n'et point, pour ainsi dire, os envoyer son fils ailleurs qu'
Sainte-Barbe? Les succs d'un Lyce dans les concours acadmiques
excitent-ils, parmi ses lves prsents ou passs, le mme enthousiasme
qu'autrefois? Les associations d'anciens lves vivent toujours parce
que, Dieu merci! la bienfaisance n'est pas morte; mais il suffit de se
rendre  leurs runions annuelles pour se convaincre que les anciens
condisciples n'prouvent pas un imprieux dsir de se revoir, mme une
fois par an. Une autre sorte de camaraderie est ne, celle que Scribe a
dcrite: les gens habiles savent fort bien se runir et s'entendre; les
intrigants dcouvrent  merveille l'homme qu'il est utile de louer,
sauf  glisser dans l'loge et jusque dans l'expression du respect et de
la reconnaissance un peu de perfidie et de mchancet; car aujourd'hui
la louange la plus lucrative est celle qui fait craindre une satire.
Mais l'attachement naturel, dsintress, dvou, qui nat du
rapprochement des personnes, des habitudes communes, des motions
partages, n'existera bientt plus. Aucun tablissement priv ne
survivrait donc  une suite un peu longue de mauvais jours.

Un autre sentiment, qui aide  comprendre l'attachement des
souscripteurs de l'Athne pour leur tablissement, s'est affaibli
aussi: la sociabilit. On a vu que l'Athne tait un cercle en mme
temps qu'une sorte d'universit. Il avait t fond  une poque o le
got, le talent de la conversation, o la courtoisie atteignirent en
France leur apoge; car  cet gard le rgne de Louis XVI l'emporte mme
sur celui de Louis XIV, parce que l'esprit libral a dj rapproch les
rangs sans que l'esprit dmocratique ait encore gt les manires. Les
hommes des diffrentes classes se sentaient alors le besoin et la
facult de s'entretenir, d'autant que le nombre des objets qui
veillaient l'intrt public avait fort augment. C'tait l'poque o
l'on portait si loin la persuasion que les conditions et les sexes
peuvent se rencontrer partout impunment, que les femmes honntes se
rendaient aux bals publics de l'Opra et dans ce qu'on nommait des
vauxhalls. Aujourd'hui un cercle pourra bien donner des ftes o il
invitera les dames, mais il n'osera pas inscrire, comme faisait
l'Athne, des dames au nombre de ses abonns, et ouvrir un salon pour
elles; ce sera dsormais une association exclusivement masculine; encore
l'me des cercles vritablement vivants est-elle de nos jours, non plus
la conversation, mais le jeu.

Priv des soutiens que l'esprit de corps et la sociabilit fournirent
longtemps  l'Athne, un tablissement de ce genre n'est donc plus
possible. Cependant une considration adoucira nos regrets: c'est bien
l'esprit d'association qui a soutenu l'Athne, mais c'est aussi quelque
chose de beaucoup moins bon et qui, sans en tre insparable assurment,
s'y joint souvent et le renforce: l'esprit de parti. Il dut dans une
certaine mesure, nous l'avons montr, ses derniers beaux jours au zle
obstin qu'il conservait en tout pour les doctrines du dix-huitime
sicle. Chose curieuse! L'enseignement de l'tat s'est renouvel
beaucoup plus vite que le sien. Ce n'est pas l'Athne, c'est la
Sorbonne qui a rompu la premire avec une philosophie troite, sche,
creuse, avec une cole historique gnreuse sans doute, mais dnue de
vigueur et de couleur, mais o la philanthropie tenait souvent lieu
d'rudition solide et de vues originales. C'est la Sorbonne et non
l'Athne qui a fait la premire, de bonne grce, les concessions
ncessaires aux adversaires des classiques. Nous reviendrons sur ce
point dans l'tude qui va suivre celle-ci. Les professeurs de l'tat ont
eu, je ne dis pas seulement plus de talent, du moins dans l'ordre des
lettres[177], mais plus de hardiesse et d'ouverture d'esprit que les
matres de l'Athne.

Expliquons cette apparente anomalie: il ne faut videmment pas reporter
aux gouvernements le mrite de cette supriorit. Ni Fontanes, ni
Corbire, ni l'vque d'Hermopolis, ne se souciaient de rajeunir les
doctrines, et,  vrai dire, tel n'est pas l'office d'un grand-matre de
l'Universit. Mais le gouvernement, qui avait le tort de s'effrayer trop
vite quand le trne ou l'autel lui paraissait menac, avait le mrite de
ne pas prendre fait et cause contre des systmes philosophiques ou
littraires qui ne menaaient ni l'un ni l'autre. Le ministre demandait
aux professeurs de l'tat de ne pas le gner dans sa marche, et non de
l'entretenir dans les opinions qu'il avait jadis apprises sur les bancs
du collge. D'autre part, les auditeurs de Villemain, de Cousin, de
Guizot leur arrivaient sans doute, pour la plupart, prvenus en faveur
des systmes que la Sorbonne attaquait ou modifiait, mais, ne se sentant
nul droit d'empcher qu'on penst diffremment, ils coutaient et se
laissaient convaincre. Au contraire, les auditeurs de l'Athne, qui
payaient leur abonnement, qui, au besoin, subvenaient  l'insuffisance
de la recette, exigeaient des matres, non pas seulement du talent, mais
une doctrine de leur got. Ils laissaient une entire indpendance aux
mathmaticiens et aux physiciens, parce que, dans ces matires
spciales, le public est toujours plus docile, et c'est ce qui aide 
comprendre pourquoi, dans ces branches, l'Athne a brill plus
longtemps. Mais dans les matires o chacun croit pouvoir mettre un
avis, il fallait que les professeurs fissent  l'auditoire la galanterie
de lui prouver qu'il avait raison. Il y a un inconvnient, disions-nous
 propos de l'_Ateneo_ de Madrid,  ce que les professeurs ne soient pas
pays; il y en a un autre  ce qu'ils le soient par leurs auditeurs. On
dira que c'est la condition de tout homme vivant de sa plume, puisque le
dbit des livres dpend de la satisfaction des lecteurs. Non; car
l'crivain s'adresse  tout le public; la pice que les habitus des
premires reprsentations accueillent froidement peut se relever le
lendemain devant d'autres spectateurs. Mais le professeur qui dbute
dans un Athne conservera, pour unique juge, une assistance
invariablement compose de la mme manire; puis, il se sent comme
introduit dans une famille trangre; il y trouve une tradition sur
laquelle sans doute on ne lui fait pas prter serment, mais qu'il se
croit engag d'honneur  ne pas choquer. Il aperoit sur les visages
gracieux ou respectables qu'il a sous les yeux la confiance que donne
une adhsion paisible, invtre  une doctrine et il se conforme peu 
peu  l'opinion qu'il trouve tablie; ou bien, comme Lingay et Artaud,
il essaie doucement de la modifier, et l'inutilit de ses efforts
l'avertit de les cesser un instant avant qu'on l'y invite.

En dernire analyse, un professeur tait et sera d'ordinaire moins libre
dans l'enseignement libre que dans renseignement de l'tat. L'Athne
n'aurait pas remerci Cousin et Guizot pour les motifs qui firent
suspendre leurs cours en Sorbonne; mais, quant  Cousin tout au moins,
il l'aurait certainement moins longtemps support que ne fit le
ministre.

Est-ce  dire que l'enseignement libre n'ait pas servi et ne doive plus
servir aux progrs de la science? Nullement, puisque nous avons vu les
heureux effets du talent, du zle des matres de l'Athne. Qui sait si,
par la routine mme o une partie d'entre eux s'engagea, ils
n'aiguillonnrent pas d'une autre manire encore les professeurs de
l'tat? Puis il peut fort bien arriver qu'une doctrine, une science
nouvelle ne hors de l'Universit ne parvienne pas tout d'abord  y
trouver sa place lgitime, soit que l'tat la juge  tort futile, soit
qu'il la voie d'un mauvais oeil. En effet, il y a des revirements dans
l'esprit des peuples et, par suite, des gouvernements, comme dans celui
d'un seul homme:  certaines poques l'tat est prodigue,  d'autres il
est avare; tantt il se proccupe un peu trop du devoir de n'imposer
aucune doctrine, tantt il prend un peu plus  coeur qu'il ne convient le
devoir de veiller au salut de la socit. Ce salut il l'entend, suivant
les poques, de manires fort opposes. De la meilleure foi du monde, il
juge pernicieuses,  certains moments, des opinions qu'il jugeait
bienfaisantes quelques annes plus tt. C'est alors que l'enseignement
libre mritera son nom, ou, pour mieux dire, car cette expression fait
quivoque, il se formera,  la faveur de la libert, des tablissements
aussi intolrants peut-tre, mais anims d'un autre esprit, et les
systmes opposs pourront se faire entendre et se balancer.

Mais il se produira bientt une consquence aprs tout fort heureuse: la
science ddaigne, la doctrine suspecte s'imposeront, si elles sont
fondes,  l'tat lui-mme qui les installera dans ses chaires; et
alors cessera la raison d'tre, non pas de la libert de l'enseignement
suprieur qui est essentielle l comme partout, mais de tel ou de tel
tablissement qui, indissolublement attach  la vrit qu'il aura fait
triompher, ne voudra pas voir les vrits qui limitent celle-l.
Certains tablissements libres d'enseignement suprieur pourront rendre
des services permanents lorsque, comme notre cole des sciences morales
et politiques, ils prpareront  des examens spciaux; mais quant aux
Facults libres, quoiqu'il puisse s'y rencontrer quelques hommes d'un
grand mrite, elles ne brilleront jamais chez nous de l'clat qu'a
longtemps jet l'Athne, et elles ne rendront  la science que les
services intermittents dont nous venons de parler, ce qui suffit, au
reste, pour qu'on leur souhaite de vivre.

L'tat a eu beau abdiquer le monopole de l'enseignement suprieur, la
force des choses lui rend, de nos jours et dans notre pays, une sorte de
monopole de la haute culture. De mme que les collections particulires
de livres et de tableaux viennent une  une se fondre dans ses vastes
Muses, dans ses immenses bibliothques, de mme toutes les sciences
viennent  lui pour se rpandre par ses soins dans les intelligences. On
peut lui faire une concurrence durable dans l'enseignement primaire ou
secondaire; on ne peut lui faire qu'une concurrence momentane dans
l'enseignement suprieur. De l pour lui le devoir, auquel du reste il a
travaill avec ardeur, de porter  la perfection qu'elle peut
atteindre cette partie de nos institutions pdagogiques.




VILLEMAIN EN SORBONNE




CHAPITRE PREMIER

Quelques remarques sur la condition des professeurs de Facults sous la
Restauration.--Succs de Villemain.--Mauvais moyens de succs qu'il
s'est interdits.


Nous nous proposons ici d'tudier en Villemain, non pas le critique
rcemment apprci dans un intressant chapitre de M. Brunetire, mais
le professeur. Cette tude offre plus d'importance qu'il ne semble
peut-tre d'abord. L'art d'enseigner tait  la vrit moins
indispensable alors  un professeur de Facult, par la raison que les
Facults n'avaient pas au mme degr qu'aujourd'hui la charge de
prparer aux examens et  l'enseignement. Mais un matre de
l'enseignement suprieur, ft-il absolument dispens de cette fonction
plus spcialement pdagogique, il faudrait encore lui souhaiter les
dons professionnels. Le talent de l'homme de lettres, c'est--dire un
jugement fin, une plume habile, ne lui suffit pas. Sans doute, plus il
aura de ce talent et plus il agira sur les esprits, mais il est clair
que cette action dpendra de la faon dont il l'exerce, de la manire
dont il prsente ses penses. Si par hasard, en effet, il ne joignait
pas aux qualits d'un homme de lettres le talent de la parole qui ne les
accompagne pas toujours, quelque occasion qu'on ait eue de s'y exercer,
qui mme se concilie malaisment avec certaines d'entre elles, son
ascendant s'en trouverait  la longue notablement diminu. Mais laissons
cette consquence trop vidente. Ce n'est pas seulement par sa doctrine
qu'un professeur influe sur l'assistance: l'ide qu'il donne de son
caractre, la faon dont il en use avec le public, la manire dont il
ordonne ses leons, ne contribuent gure moins  la bonne ou  la
mauvaise direction qu'il imprime. Chercher dans quelle mesure Villemain
entendait son mtier, c'est donc approfondir le rle qu'il a jou dans
l'histoire littraire de notre temps.

On nous permettra seulement de ne pas nous hter, et, avant d'entrer en
matire, d'examiner quelle tait la condition des professeurs de
l'enseignement suprieur sous la Restauration et de rectifier sur
quelques points les ides inexactes qu'on s'en fait d'ordinaire.


I

D'abord, l'clat des cours de Villemain, de Cousin et de Guizot a pour
nous effac le souvenir de leurs collgues, et nous croirions volontiers
qu'eux seuls ils attirrent la foule. Or, sans rappeler l'Athne dont
nous venons d'crire l'histoire, ds les dernires annes du premier
Empire plusieurs professeurs de la Facult des Lettres et du Collge de
France eurent un nombre considrable d'auditeurs. Ce n'tait pas,
parat-il, le cas de Royer-Collard, mais Laromiguire, mais Daunou, mais
Andrieux, mais Charles Lacretelle s'adressaient  un public fidle et
nombreux, au milieu duquel il n'tait pas rare d'apercevoir les hommes
politiques les plus en vue. En 1819, six ans avant que le gnral Foy
ret au cours d'loquence franaise l'ovation que Villemain a raconte
dans ses _Souvenirs contemporains_, La Fayette et Dupont de l'Eure,
reconnus pendant une leon de Daunou, avaient t vivement applaudis et
installs par l'assistance  des places d'honneur. En 1827, un journal
flicitera Andrieux du concours d'auditeurs qu'il obtient sans mange et
sans passions de parti. Quel charme depuis vingt ans attire  ses
leons une foule de personnes comme au plus rare spectacle, des
tudiants, des gens de lettres, de jeunes demoiselles, des mres de
famille[178]? Certes, nul professeur n'occupait l'attention publique au
mme degr que les trois matres dont les noms sont insparables; nul ne
fut poursuivi comme eux par les offres de services des stnographes et
des libraires; mais leur succs n'et pas t aussi grand si d'autres
n'avaient pas,  la mme poque, rpandu par leur talent le got des
leons instructives et agrables.

Un autre point sur lequel il n'est pas inutile de s'expliquer avec
quelque prcision, ce sont les rapports du gouvernement et des
professeurs.

Il serait absurde de soutenir que la Restauration traitt l'Universit
avec une indulgence maternelle. Si elle ne l'a pas sacrifie  ses
ennemis, elle l'a dcime. Voici le tableau des excutions de la
premire heure, tel que l'a trac Guizot, qui en approuvait le principe,
sans prvoir qu'elles s'tendraient un jour jusqu' lui: Neuf recteurs
entre vingt-cinq et cinq inspecteurs d'acadmie ont t remplacs. Dans
les collges royaux, trois proviseurs ou censeurs, trente-six
professeurs, trois conomes et un trs grand nombre de matres d'tude
ont t destitus; quatre proviseurs, cinq censeurs, vingt-trois
professeurs ont t suspendus ou dplacs; plus de trois cents lves
boursiers ont t renvoys. Dans les collges communaux, dix-huit
principaux et cent quarante rgents ont t destitus, suspendus ou
dplacs. La suppression de la plupart des Facults des lettres et des
sciences a dispens la commission d'examiner la conduite des professeurs
de ces tablissements. Dans les Facults de droit et de mdecine, neuf
professeurs ont t suspendus[179]. La plupart de ces mesures n'taient
certainement pas plus justes que celle qui,  la mme poque, atteignait
Daunou, priv un instant de sa chaire du Collge de France et, pour
quinze ans, de la direction des Archives. Enfin personne, aujourd'hui,
ne s'aviserait de prtendre que les doctrines de Guizot ou de Cousin
mritassent qu'on leur retirt la parole. Tous deux avaient dtest
l'Empire, mais ils ne dtestaient pas la Restauration[180]. Lorsque,
pour un enseignement qui ne s'adresse pas  des enfants et que la
publicit corrige en cas d'erreur par la rfutation, un gouvernement a
la bonne fortune de rencontrer de pareils hommes, il doit leur permettre
de ne pas penser de tout point comme lui. En ce qui concerne Guizot,
comme le fit remarquer le Globe du 22 mars 1828, souscrivant  une
rflexion mise la veille par les _Dbats_, le gouvernement avait viol
non seulement l'quit, mais la justice; car Guizot, professeur
titulaire et inamovible, n'aurait d tre suspendu que pour trois mois
au plus. On lui avait laiss, il est vrai, son traitement, ce qui
explique la demi-rsignation qu'il confiait  Prosper de Barante[181];
mais on ne pouvait prtendre qu'il ne demandait qu' jouir de ce loisir
rtribu, puisque tous les ans il informait le doyen qu'il tait prt 
reprendre son cours.

Mais, ceci pos, il faut convenir qu'on s'exagre, en gnral, les torts
de la Restauration dans cette circonstance. Elle a fait payer  Cousin
et  Guizot (et c'est dj beaucoup trop) des fautes qui n'taient pas
les leurs, mais qui, nous le montrerons, taient  la fois trs relles
et trs difficiles  saisir, trs frquentes et trs fcheuses;
j'entends ces allusions faites du haut de la chaire, en termes
irrprochables,  les prendre au pied de la lettre,  des actes de
l'autorit. Lorsque Naudet, par exemple, expliquait  ses auditeurs du
Collge de France qu'un gouvernement branle toutes les lois quand il en
change une sans ncessit, il mettait la plus saine des doctrines; mais
personne ne se trompait sur sa pense, et, le _Constitutionnel_ n'et-il
pas transcrit dans son numro du 24 dcembre 1819 la dclaration du
professeur, tout le monde aurait compris qu'il blmait le projet de
changer la loi des lections. Or, le droit du professeur de Facult 
inspirer des principes un peu diffrents de ceux du gouvernement pourvu
que la morale ne les rprouve pas, ne va point videmment jusqu' celui
de censurer les mesures du gouvernement. La Restauration se sentait
quotidiennement atteinte par cent traits partis de l'Universit, dont
les ultras lui avaient alin nombre de membres  une poque o Cousin
et Guizot espraient encore dans la branche ane des Bourbons.

Le cours de Tissot en fournirait la preuve[182]; mais ne nous lanons
point  la poursuite d'allusions oublies depuis longtemps, et
arrtons-nous sur une affaire clbre. On a fait grand bruit,  l'poque
o Cousin allait tre frapp, de l'arrt pris contre Bavoux, le
professeur de la Facult de droit. Je crois que toute personne qui se
donnera la peine de lire en entier les pices du procs, conviendra que
Bavoux avait gravement manqu  la rserve professionnelle. Je ne parle
pas ainsi sur la foi des journaux qui l'attaqurent; on sait trop, et ma
propre exprience me l'a montr jadis, jusqu'o peut aller la crdulit
ou la mauvaise foi des feuilles politiques; je ne m'en rapporte pas
davantage au petit nombre d'tudiants royalistes qui incriminrent son
enseignement: on peut juger Bavoux sur ses propres paroles puisque,
suivant l'usage qui dominait encore  cette poque, il lisait son cours,
et que son manuscrit, avou par lui, fut produit aux dbats. Bavoux,
dans la leon qui mit le feu  l'cole de droit, avait agit une
question qui n'excdait pas sa comptence et l'avait rsolue d'une
manire licite  un professeur de droit pnal qui, en principe, peut
donner son avis sur les lois qu'il explique. Il examinait l'article du
Code, qui punissait d'une amende de 16  200 francs le magistrat qui
viole le domicile d'un citoyen hors des cas prvus par la loi; et il
avait dclar cette peine insuffisante. Mais il avait oubli qu'un
professeur de droit, qui parle du haut de la chaire et devant un
auditoire facile  enflammer, ne doit pas critiquer une loi, mme
dfectueuse, avec la vhmence d'un orateur politique; il n'avait montr
dans le Code pnal que l'oeuvre d'une hypocrite tyrannie; et voici en
quels termes il avait prsent l'inconvnient de ne pas prvenir par la
menace d'une rpression plus svre la violation du domicile: Ne nous y
trompons pas! S'il est des tres pusillanimes et capables de tout
sacrifier  la crainte, il en est d'autres qui n'en ressentiront jamais
l'impression; il en est que le sentiment d'une injustice rvolte, que le
pril enhardit, et qu'un vif attachement pour leurs proches exalte au
moindre danger.  qui la faute, si les auditeurs se battirent sous les
yeux de Bavoux et sous ceux du doyen appel par l'appariteur, si les
partisans de Bavoux en vinrent aux mains avec la police, et si l'ordre
ne put tre rtabli que par l'intervention de la troupe et la fermeture
momentane de l'cole de droit? Comme citoyen, Bavoux n'avait commis
aucun dlit, puisque c'tait la rsistance  un acte illgal qu'il
approuvait; mais, comme professeur, la rvocation dont il fut frapp lui
fit trs justement porter la peine d'un langage fougueux, qui n'avait
mme pas pour excuse l'entranement de l'improvisation. Au reste, les
hommes sages dans le parti libral regrettrent que dans cette affaire
l'effervescence de la jeunesse et t fomente et exploite  son
dtriment et  celui de l'ordre public; car  la Chambre, aprs une
discussion o tout l'avantage avait t pour le garde des sceaux, pour
le ministre de l'intrieur, pour Lan qui les appuyait, l'ordre du jour
pur et simple qu'ils demandaient sur une ptition des tudiants en
faveur de Bavoux, fut vot mme par le centre et par la gauche,  la
rserve d'un petit nombre de voix; et, quelques annes plus tard, devant
Villemain, Foy blmera Benjamin Constant, d'une faon gnrale, il est
vrai, d'avoir chauff les ttes des tudiants[183].

Ce n'taient pas seulement les tudiants qui s'agitaient: la
tranquillit ne rgnait pas davantage dans les collges. Pendant la
dlibration qu'on vient de rappeler, Royer-Collard avait expos  la
Chambre que, quelques mois auparavant, une rvolte avait clat 
Louis-le-Grand et au collge de Nantes, qu'en mme temps des dsordres
avaient t tents dans les collges de Rouen, de Bordeaux, de
Prigueux, de Caen, de Lyon, de Tournon, de Vannes,  la suite de
_provocations insenses_ rpandues sous le nom du collge
Louis-le-Grand; et l'on sait que les meutes scolaires de ce temps-l ne
se bornaient pas  des promenades en file indienne et  des refrains
irrvrencieux; les poings se mettaient de la partie, et ce n'tait pas
toujours seulement sur les meubles que les mutins frappaient.

Cette bullition de l'Universit ne justifie pas la disgrce de Cousin
et de Guizot, mais elle l'explique. Puis cette disgrce ne fut point
aussi brutale qu'on l'a prtendu. Kratry avanait, en 1821, dans _La
France telle qu'on l'a faite_, que _des dtails odieux_ s'taient,  ce
qu'on l'assurait, mls  la rvocation de Cousin, et qu'il n'avait plus
ni titre, ni fonctions, ni traitement. Mais M. Paul Janet qui a, en
1884, dans de remarquables articles de la _Revue des Deux-Mondes_,
approfondi l'histoire de l'enseignement de Cousin, fait fort justement
observer qu'il conserva sa place de matre de confrences  l'cole
normale, et, en fait de dtails odieux, n'a rencontr qu'une note, fort
peu franche  la vrit, par laquelle le _Moniteur_ du 29 novembre 1820
prsentait la cessation de son cours  la Facult comme une renonciation
spontane inspire au jeune matre par le dsir de rserver tout son
temps pour d'importantes recherches sur la philosophie. Pour Guizot,
nous avons dj dit qu'il gardait son traitement de professeur
titulaire;  plus forte raison conservait-il son droit de vote dans les
assembles de la Sorbonne, comme on peut le voir par le registre de la
Facult qui, malheureusement, ne contient pour cette poque que des
rsums dnus d'intrt.

J'ajouterai, d'aprs des pices conserves aux Archives nationales, que
la foudre n'avait pas clat  l'improviste. Le directeur de l'cole
normale, Guneau de Mussy, qui parat avoir jou un rle important dans
la rvocation de Cousin, avait crit, le lundi 27 mars 1820, au
prsident de la Commission de l'Instruction publique: Monsieur le
Prsident, j'ai l'honneur de vous envoyer, comme vous me l'avez demand,
le numro du _Censeur_, o vous trouverez l'expos sommaire de la
doctrine philosophique de M. Cousin. Vous jugerez dans votre sagesse si
vous devrez en parler au Ministre dans votre sance de demain. Si l'on
veut prendre un parti, il me semble que c'est avant l'ouverture d'un
second semestre qu'il convient de le prendre. Agrez la nouvelle
assurance de mon respectueux dvouement[184]. Peut-tre n'tait-ce pas
la premire marque de dfiance donne  Cousin: le 13 novembre 1819, la
Commission de l'Instruction publique avait crit  Royer-Collard que
Cousin venait de demander, pour raison de sant, un cong de trois mois
 l'cole normale, qu'on supposait qu'il ne pourrait pendant ce temps
faire son cours  la Facult, et qu'en consquence on priait
Royer-Collard d'indiquer un autre supplant; le professeur titulaire
n'avait heureusement pas tenu compte de ce zle trop officieux. Mais,
cette fois, les ennemis de Cousin le crurent perdu. Dj la
_Quotidienne_ annonait (21 avril 1820) que le Conseil de l'Universit
venait de mettre Cousin  la retraite. Mais tous les matres de
confrences de l'cole normale crivirent  Guneau de Mussy en faveur
de leur collgue, et Guneau de Mussy transmit, le 17 mai 1820,  la
Commission ces voeux qu'il dclarait partager dans la mesure o ils se
concilieraient avec un intrt qu'il devait mettre avant tous les
autres: Je me suis toujours plu, ajoutait-il,  rendre justice aux
connaissances de M. Cousin et  son talent pour l'enseignement. Il peut
sans aucun doute se rendre trs utile  l'cole; mais pour cela je crois
qu'il faudrait que, mme pour ses leons publiques[185], il ft
renferm dans un sujet absolument tranger  ces questions qui ne
peuvent pas tre l'objet de discussions philosophiques, par cela seul
que les passions auxquelles elles s'adressent les ont rsolues d'avance,
de manire que non seulement l'cole ne ret que l'enseignement qui lui
convient, mais encore que le professeur, par la couleur trop tranche
qu'il aurait prise au dehors, ne pt lui apporter aucun prjudice. Un
arrangement qui remplirait ces conditions paratrait concilier tous les
intrts. Les lves pourraient continuer  profiter des leons de M.
Cousin, et M. Cousin lui-mme y trouverait encore de plus grands
avantages. La note suivante trace en marge de cette lettre indique
l'accueil qu'elle reut: crire que la Commission serait fche que les
services d'un homme aussi distingu que M. Cousin fussent perdus pour
l'cole normale et qu'elle dsire connatre le programme dtaill des
leons qu'il pourrait y faire; qu'elle le croit d'autant plus dispos 
le remettre, qu'il en a fait, il y a dj du temps, la promesse verbale
 M. le Prsident, et que M. le Directeur de l'cole doit l'engager 
l'excuter.

Une correspondance s'engagea en fait  la fin des vacances de la Facult
entre le ministre et Cousin. Comme on n'a pas les rponses de celui-ci
aux accusations de faux-fuyants que contiennent les lettres
ministrielles dont on possde les minutes[186], on ne peut dire si
vraiment il usa de tergiversations; mais le ministre, prvenu ou non,
lui tmoignait de rels gards. Dans une premire lettre on se plaint
qu'il n'ait pas accus rception de la premire partie de son programme
qu'on lui a retourne paraphe, qu'il ait remis au doyen Barbi du
Bocage une annonce de son cours rdige dans des termes diffrents de
ceux que contenait ce commencement de programme; et on l'avertit ainsi:
Je suis donc oblig, pour viter toute erreur, de prvenir le Doyen de
ce que je vous ai dit au sujet de votre cours et de ce que vous tes
convenu de faire. On lui retourne la deuxime partie de son programme
galement paraphe, avec prire de faire parvenir au ministre l'preuve
du tout ds qu'elle sera tire. Remarquons la formule finale de cette
lettre: Agrez, je vous prie, l'assurance de ma haute considration et
de mon attachement. Le 14 novembre on annonce  Cousin que la
Commission de l'instruction publique a reu communication de son
programme: Je sais, est-il dit dans cette lettre, qu'en pareille
matire un programme n'est pas un indice certain de doctrine; mais le
Conseil Royal compte en cette occasion sur votre bonne foi, et il me
charge de vous prvenir qu'en vous donnant une marque de la
considration qu'il porte  vos talents, il se rserve, s'il tait
tromp dans son attente, le droit de faire tout ce que rclameraient
l'honneur de l'Universit et surtout l'intrt de la jeunesse qui doit
tre le premier objet de sa sollicitude. Je vous renvoie les deux
premires feuilles paraphes de ma main. Veuillez me faire passer de
mme les suivantes avant de les livrer. Une dernire lettre adresse
non plus  Cousin mais au Doyen prouve qu' ce moment toutes les
difficults semblaient leves: Monsieur le Doyen, la prsente lettre
est pour vous seul et ne doit, sous aucun prtexte tre communique 
d'autres. Le Conseil Royal de l'instruction publique a consenti  ce que
M. Cousin continut cette anne  faire pour M. Royer-Collard le cours
d'histoire de la philosophie, mais seulement  condition qu'il ferait,
avant de l'ouvrir, imprimer son programme tel qu'il aurait t approuv
par le Conseil. M. Cousin m'a remis, en effet, ce programme. Je le lui
ai rendu, paraph de ma main en l'invitant  m'envoyer l'preuve que je
verrai encore avant le tirage, et ce n'est qu'aprs que j'aurai donn
mon approbation  cette preuve que M. Cousin sera autoris  enseigner
 la Facult. Vous voudrez donc bien attendre pour insrer l'annonce de
son cours dans votre programme que vous ayez reu de moi avis que cette
pice a t vue. Vous aurez soin d'ailleurs de ne pas mettre l'annonce
du cours telle que vous venez de me la faire connatre mais telle
qu'elle tait sur le programme que m'a remis M. Cousin. Je vous en
communiquerai la rdaction. Le Conseil Royal me charge expressment de
vous adresser ces instructions dont vous sentez sans doute assez
l'importance pour que je n'aie pas besoin de vous en recommander
davantage la stricte excution. Veuillez, je vous prie, m'accuser
rception de cette lettre et agrer... Que se passa-t-il durant les
quinze jours qui suivirent, je l'ignore; mais, en rapprochant ce qui
prcde du maintien de Cousin  l'cole normale, je crois pouvoir
conclure que, dans l'injustice mme des mesures prises contre lui, le
ministre n'avait pas dpouill toute bienveillance.

Quant  Guizot, qui, rcemment vinc du Conseil d'tat, remontait alors
dans sa chaire d'o on ne l'carta que deux ans aprs, on trouve une
trace d'une ngociation semblable,  son sujet, dans le _post-scriptum_
de la dernire des lettres prcites: Si M. Guizot ne vous a pas envoy
une autre rdaction de son annonce, je vous prie de me le faire savoir.
Je vous donnerai galement une direction  ce sujet. Le bruit courut
mme alors que Guizot avait t mand devant la Commission de
l'instruction publique pour y donner communication de ses cahiers,
rumeur que le _Constitutionnel_, aprs l'avoir rapporte le 3 dcembre
de cette anne, dmentit le lendemain.


II

La tolrance ininterrompue accorde  Villemain prouve encore que le
gouvernement opposa plus de rsistance qu'on ne croit aux ennemis de
l'Universit. L'opinion publique s'tait si fort habitue  ne point
sparer son nom de ceux de Guizot et de Cousin que certaines personnes,
tienne Delcluze, par exemple, ont cru qu'il avait t suspendu comme
eux sous l'administration de Villle, de mme que beaucoup de personnes
croient que Cousin et Guizot furent frapps dans un seul et mme jour.
L'erreur est excusable, parce que, du moins dans son cours sur le
dix-huitime sicle, c'est--dire  l'poque o Villemain fut exclu du
Conseil d'tat pour avoir courageusement dfendu la libert de la
presse, la politique inspira plus frquemment sa parole qu'elle n'avait
jamais fait celle de ses collgues. D'autre part, les gages qu'il avait
donns  la Restauration n'taient pas plus marqus que ceux qu'elle
avait reus de l'un et de l'autre; il avait accept la fonction de
Directeur de l'Imprimerie et de la Librairie, mais Guizot avait accept
celle de secrtaire gnral du ministre de l'intrieur; il avait
compliment, en 1814, l'empereur de Russie et le roi de Prusse, mais
Guizot tait all o l'on sait pendant les Cent Jours, et il n'avait pas
tenu  Cousin qu' cette mme poque les Normaliens ne couvrissent de
leurs corps Louis XVIII, menac par le retour de Napolon. Villemain a
lou Charles X dans les termes les plus gracieux, les plus caressants,
mais c'tait en 1824, dans un moment o l'amabilit du nouveau roi, la
suppression de la censure faisaient oublier les fautes du comte
d'Artois, et chacun de ces loges cachait le plus opportun des
conseils[187]. Nanmoins il fut, jusqu'en 1827, l'objet d'une
bienveillance particulire. L'autorisation de ne faire qu'une leon par
semaine qu'on lui accorda ds le 6 novembre 1822 avait t accorde, au
moins provisoirement, le 27 avril 1816,  Laya,  Raoul Rochette, alors
supplant de Guizot,  Cousin[188]; mais ds 1826 il tait officier de
la Lgion d'honneur, distinction que pas un de ses collgues, ni le
doyen, ni Guizot, ni Cousin n'avaient encore; et, lorsqu'on voulut
l'incriminer pour l'accueil fait par ses auditeurs au gnral Foy,
Frayssinous, c'est Villemain lui-mme qui le rapporte, rpondit que le
professeur d'loquence franaise aurait bien mal fait son devoir si les
tudiants n'avaient pas pris un got vif pour la parole brillante de cet
orateur.

On lui avait mme accord une faveur bien autrement prcieuse pour lui
que les dcorations et qui tourna au bien de la littrature, mais dont
la justice pourrait prter  la contestation: on l'avait laiss changer
absolument la nature de sa chaire et annexer  son domaine celui de son
collgue Laya. Ce n'est mme pas assez dire: Villemain tait professeur
d'loquence franaise, et Laya professeur d'histoire littraire et de
posie franaise; Laya, son an de trente ans, son ancien  la
Facult, aprs avoir obtenu de Fontanes une rhtorique pour ce dbutant,
s'tait laiss,  la mort de Delille, transfrer de la chaire
d'loquence  la chaire de posie franaise, pour que la premire de ces
deux chaires pt tre donne  Villemain. Que Villemain s'attribut pour
son cours, non seulement les orateurs, mais tous les prosateurs, nul ne
pouvait s'en tonner; mais si un des deux professeurs tait fond 
embrasser dans son ensemble la littrature d'un sicle, c'tait celui
dont l'enseignement comprenait, d'aprs le titre de la chaire,
l'histoire littraire, c'est--dire Laya. Le gouvernement laissa
Villemain renverser les choses et ajouter  la supriorit du talent
l'avantage du rle. Laya en fut probablement mal satisfait. Scribe
aurait peut-tre trouv l l'occasion d'expliquer, suivant sa coutume,
les grandes choses par les petites; il aurait dit que, par cette
extension de son domaine, qui entrana une rvolution dans la critique,
Villemain se vengeait de la brochure o Laya, en 1819, lui avait
attribu ce courage de persvrance qu'il faut pour arriver aux places,
cette constance obsquieuse qu'il faut aprs cela pour s'y maintenir,
enfin, une reconnaissance qui ne survivait jamais au pouvoir des
protecteurs[189]. Quoi qu'il en soit, et bien que le dossier de
Villemain aux Archives ne porte pas trace d'une autorisation analogue 
celle qui, dans le dossier de Cousin, autorise une incursion dans
l'histoire de la philosophie ancienne, il est clair qu'en laissant faire
Villemain, le gouvernement lui tmoignait une bienveillance trs
caractrise; on allait jusqu' lui permettre de railler l'_objet
officiel_ de son cours, ce qu'il appelait son _devoir ostensible_ et
d'affirmer, contrairement  l'avis de tous les grands orateurs qui,
depuis Dmosthne jusqu' Bourdaloue, ont cru  la rhtorique, que
l'loquence qu'il tait charg d'enseigner ne s'enseigne pas[190].

D'o vient que le parti qui frappait Cousin et Guizot traitt Villemain
avec tant de condescendance?

Le premier motif est qu'une chaire de littrature donne toujours moins
d'ombrage qu'une chaire d'histoire ou de philosophie. Sans doute, le
sicle prcdent avait fait voir quel alli redoutable l'esprit de
rvolution trouve dans le talent d'crire; mais toute la gnration qui
lui avait survcu, Louis XVIII le premier, gardait au fond du coeur pour
la littrature l'idoltrie dont Rousseau, qui en tait lui-mme atteint,
n'avait pu la gurir. Puis Villemain, aussi rpandu dans le monde que
Guizot et beaucoup plus que Cousin, tait de sa personne plus sduisant
que tous deux. Sa redoutable causticit ne lui nuisait pas, parce qu'il
ne s'y livrait qu' bon escient; et il portait dans les salons une
grce, une aisance que la nature leur avait refuses. Ce charme le
suivait dans ses cours et en dissimulait la porte  ceux de ses
auditeurs qui auraient pu s'en choquer. On les trouvait instructifs,
mais par-dessus tout amusants. C'est le jugement de Charles de Rmusat
dans une lettre  sa mre, de Dubois et de M. Patin dans le _Globe_, de
Sainte-Beuve dans le premier volume des _Causeries du Lundi_. Les
ouvrages o il a recueilli son enseignement des quatre dernires annes
ne peuvent donner une ide exacte de l'agrment qu'on y trouvait, parce
que son got, plus dlicat que le ntre, l'avertissait de sacrifier, en
travaillant pour l'impression, certaines fantaisies piquantes de
l'improvisation qui, dans un livre, eussent paru entaches tantt de
ngligence, tantt d'affectation.

Obligs de croire sur l'attrait de sa parole vivante ceux qui l'avaient
entendu, nous citerons quelques lignes des journaux du temps et un
charmant passage de Sainte-Beuve que, d'ailleurs, M. de Lomnie a dj
cit. Voici l'apprciation des _Annales de la littrature et des arts_:
Il commence, disent-elles, par un morceau trs brillant et trs
substantiel dont l'Acadmie avouerait l'lgance soutenue, puis entre
pour ainsi dire en conversation avec l'auditoire, lui communique son
enthousiasme, l'lectrise, l'gaye par des saillies qui vont jusqu' la
navet et  la bonhomie; si un trait de satire lui chappe, il
gourmande avec grce et autorit les rires ou les applaudissements
indiscrets et se condamne lui-mme avec une modestie qu'on peut trouver
extrme. Le _Globe_ dit qu'on peut jusqu' un certain point se figurer
l'action oratoire de Cousin et de Guizot sans les avoir entendus, mais
qu'on ne saurait s'imaginer cette loquence toute en saillies, en
originalits, en caprices de Villemain, ce dsordre d'un esprit
inspir par le spectacle d'un chef-d'oeuvre, et pourtant si prsent pour
en interprter les beauts, ces agaceries d'une coquetterie charmante
mles aux imptuosits d'une verve irrflchie, ces lans comprims
tout  coup par un sourire et une suspension maligne. coutons enfin
Sainte-Beuve: Il ne ramne pas  lui imprieusement son auditoire sur
un point principal autour de la monade _moi_, comme faisait dans sa
manire diffremment admirable M. Cousin; mais pench au dehors,
rayonnant sur tous, cherchant, demandant  l'entourage le point d'appui
et l'aiguillon, questionnant et pour ainsi dire agaant  la fois toutes
les intelligences, allant, venant, voltigeant sur les flancs et comme
aux deux ailes de sa pense, quel spectacle amusant et actif, quelle
dlicieuse tude que de l'entendre!... Si la saillie est trop forte,
trop hardie (jamais pour le got), il la ressaisit au vol, il la retire,
et elle chappe encore; et c'est alors une lutte engage de la vivacit
et de la prudence, un miracle de flexibilit et de contours, et de
saillies lances, reprises, rtractes, expliques, toujours au triomphe
du sens et de la grce[191].

Aussi, Villemain tait-il encore plus got que Cousin et Guizot. La
preuve n'en est pas seulement dans le nombre encore plus grand
d'auditeurs qu'il runissait au pied de sa chaire: car, outre qu'on ne
s'est point avis de mettre un tourniquet  l'entre des cours et qu'il
faut se dfier des valuations approximatives[192], un cours de
littrature est plus attrayant pour la foule qu'un cours d'histoire ou
de philosophie; mais on peut noter que, ds le premier jour, Villemain
fit courir les amateurs: sa premire leon sur la littrature franaise,
le 8 dcembre 1815, alors qu'il n'tait encore connu du public que pour
avoir quelque temps suppl Guizot, amena  la Facult, au dire du
_Moniteur_, une assistance nombreuse qui avait russi  dcouvrir la
date de la sance, que nulle annonce n'avait indique. Les revues du
temps rendent bien plus souvent compte des leons de Villemain que des
leons de Cousin et de Guizot, et les comparaisons qu'elles tablissent
parfois entre eux sont d'ordinaire  son avantage. Tout en dclarant que
l'ascendant de Cousin est dj trs marqu sur une partie de son
auditoire, les _Annales de la Littrature et des Arts_ estimaient qu'il
plairait surtout aux _amateurs indignes de la philosophie allemande_;
elles croyaient galement Guizot fait surtout pour plaire aux _enfants
de la Germanie_: M. Villemain a, plus que ses deux collgues, ce qu'il
faut pour captiver des esprits minemment franais[193]. La
_Quotidienne_ du 2 juin 1828 accusait Guizot de vouloir drober 
Villemain les formes de son ingnieux et pittoresque langage, de se
livrer  des _boutades d'imitation_; elle dit qu'elle comprend les
expressions hasardes chez un littrateur ou chez M. Cousin, qui
ressemble  un enfant racontant son rve de la nuit, et qui, d'ailleurs,
finira par trouver la vrit qu'il cherche avec tant d'ardeur; mais elle
blme ce langage aventureux chez un professeur d'histoire. Personne ne
croira que Guizot ait copi Villemain; toutefois, la _Quotidienne_
aurait touch juste, en disant qu'il avait d acqurir lentement
l'aisance dans la parole que Villemain avait apporte en venant au
monde. Le _Globe_ constatait, en effet, en 1828, que Guizot avait gagn
et non perdu dans la retraite: Autrefois, il y avait plus de solennit
apprte; maintenant c'est de la force qui va sans calcul, jaillit
tantt en mots spirituels et tantt en motions[194]. La rfutation
qu'Armand Marrast a prtendu faire  cette poque du cours de Cousin
marque un esprit aussi troit qu'lgant, mais il ne se trompe pas quand
il compare Villemain, qui s'assied ngligemment dans sa chaire et ne
cherche pas ses mots, et Cousin, qui compose ses attitudes et mdite
ses expressions: M. Cousin, dit-il, se tient debout, ne s'assied qu'
temps fixes, et il n'est pas jusqu' son verre d'eau qu'il ne boive d'un
air mditatif et consciencieux. Marrast nous apprend que, tandis que
dans l'auditoire du premier on distingue des vieillards et de hauts
fonctionnaires de l'Universit, celui du deuxime est exclusivement
form de jeunes gens; il affirme mme que, vers la fin, Cousin n'aurait
plus eu pour auditeurs que _la cour de Victor Hugo_, y compris
Sainte-Beuve, et Armand Marrast n'est pas absolument seul  soutenir
qu'en 1829 l'auditoire de Cousin a diminu[195]. Au contraire,
l'auditoire de Villemain est toujours all s'accroissant; et c'est pour
son cours, je crois, qu'en 1828 on ouvrit pour la premire fois, aux
tudiants, les tribunes de ct de la salle de distribution des prix du
Concours gnral, mise depuis six ans  sa disposition[196].


III

Villemain a d un pareil succs tout d'abord  son talent de parole,
puis aux qualits qu'on lui reconnat universellement, et dont nous
avons dit que nous ne recommencerions pas l'analyse,  l'tendue de sa
science, qui embrasse l'antiquit, le moyen ge dans tout ce qu'on en
savait alors, et les temps modernes, qui s'tend des lettres sacres aux
lettres profanes, des oeuvres originales aux livres de critique et aux
journaux, de l'histoire littraire  l'histoire politique, qui n'est
gure moins familire avec l'Angleterre et l'Italie qu'avec la France,
et cela dans un temps o l'on ne possdait pas encore ces manuels de
toute nature qui aujourd'hui permettent  un homme adroit de feindre
d'avoir tout tudi; il l'a d aussi  sa prompte et souple
intelligence,  sa manire neuve de concevoir la critique. Mais, puisque
nous tudions en lui le professeur, c'est sa mthode d'exposition, et
non sa doctrine avec toutes les qualits d'esprit qu'elle suppose, que
nous examinerons. Cherchons donc si en lui le professeur acheta par de
graves concessions la vogue qui ne l'abandonna pas.

Il semble que nous ayons tranch d'avance la question par
l'affirmative; car nous avons dit que durant plusieurs annes son cours
eut une vise politique. tudier le dix-huitime sicle, c'tait traiter
une question brlante; on ne s'chauffait gure moins  propos de
Voltaire et de Jean-Jacques qu' propos de Chateaubriand et de Villle.
Encore Villemain ne se bornait-il point  l'apprciation du talent que
les philosophes du dix-huitime sicle avaient dploy dans leur lutte
contre l'ancien rgime; il s'intressait  cette lutte, il y prenait
parti, puisque tout son enseignement tendait alors  inspirer l'amour
des conqutes de la Rvolution; par exemple, c'tait videmment ce dsir
qui lui faisait consacrer tant de leons aux orateurs de l'Angleterre;
car on ne dira pas que lord Chatam et son fils aient eu dans la France
de leur temps des matres ou des lves, et par consquent ils ne se
rattachent gure  l'histoire de notre littrature au dix-huitime
sicle.

Cela est vrai. Mais d'abord il faut remarquer que Villemain n'est arriv
 cette poque si voisine de la sienne que conduit en quelque sorte par
la marche de son enseignement; en effet, il avait pris l'tude de notre
littrature  son origine, et mis plus de dix ans pour parvenir 
Voltaire; le dix-huitime sicle une fois tudi, il retourna
immdiatement en arrire et revint au moyen ge. Il travaille  faire
aimer la libert, mais la libert telle prcisment que la Charte la
dfinit et la garantit: ce n'est pas sa faute si le roi rve la
destruction de la Charte. Enfin, les allusions qu'il se permet ne
sortent pas de ces gnralits dont la forme fait tout le prix et dont
ceux mmes qu'elles pourraient atteindre seraient les premiers 
sourire. Un prtre se serait-il fch pour lui entendre appeler le Pre
Isla _bon prdicateur et assez bon romancier_? Lorsqu'en rponse aux
personnes qui l'accusent d'avoir fait l'apothose _de ce vil, de cet
infme Rousseau_, il promet d'tre plus ennuyeux parce que cela est
plus orthodoxe, ce mot vif passe  la faveur de sa position d'accus.
Les hommes en place ne pouvaient gure s'offenser davantage de quelques
railleries sur le got naturel aux ministres pour le pouvoir, sur ceux
d'entre eux qui, avec toute leur habilet, n'ont pas assez de gnie pour
s'accommoder de la libre discussion.  peine relverait-on dans tout son
cours un trait qui porte contre les hommes et les choses du jour, ici un
regret pour l'cole normale supprime, l une allusion aux fournes de
pairs,  l'article de la Constitution qui retarde outre mesure l'ge de
l'ligibilit.  propos de la fin prmature de quelques orateurs
anglais, il rappelle, en terminant une leon, Camille Jordan, de Serre,
le gnral Foy; mais bien peu de royalistes eussent incrimin cette
pit envers de pareils morts. Un mot sur Burke,  qui les ministres
donnaient des maisons, pourrait tomber sur Azas, qu'on avait jadis
accus de s'tre vendu  Decazes pour un semblable prsent; mais
Villemain et ses auditeurs se rappelaient-ils, en 1828, les sarcasmes
que nous retrouvons dans les journaux de 1819? Seuls, les Jsuites ont 
se plaindre de lui: il laisse percer sa joie quand cette _corporation
puissante et vivace, mais moins indestructible que les Provinciales_, et
qui,  la fin du dix-huitime sicle, _n'tait plus qu'intrigante,
tracassire et bonne  tre chasse_, est _enfin_ abolie en France et
dans d'autres tats; il pense  elle, mme quand son sujet ne l'y invite
pas, puisqu'il appelle le sacre de Napolon Ier _cette grande
escobarderie du conqurant_; mais sous la Restauration, les vques qui
entraient au conseil des ministres se dclaraient gallicans et ne
prenaient pas fait et cause pour la Compagnie de Jsus. En somme,
Villemain ne touche pas  la politique courante.

Mais, dira-t-on, vous en jugez d'aprs le cours imprim o il a pu
effacer ce qu'il a voulu; la premire dition mme, celle qui parut
leon par leon grce aux soins des stnographes, avait t revue par
lui; Sainte-Beuve, dans un passage cit tout  l'heure, ne semble-t-il
pas autoriser  croire que la parole de Villemain a t plus hardie que
sa plume?--Je ne crois pas que sa malice ait souvent dpass la limite.
D'abord, et c'est un argument de poids, Guizot, dans ses Mmoires,
prcisment  propos de l'poque o l'on a dit depuis que Villemain se
vengeait de sa radiation du Conseil d'tat, dclare que Villemain et
Cousin s'interdisaient comme lui-mme les allusions aux vnements du
jour. Puis, ceux des contemporains qui attaquent Villemain, qui vont
jusqu' demander la suppression de sa chaire, l'accusent, les uns, comme
on l'a vu, de trop louer Rousseau, les autres de mconnatre l'influence
du christianisme sur la littrature du moyen ge, d'autres de
discrditer les tudes classiques; mais on ne voit pas qu'on lui
reproche des incursions dans la polmique des partis.

Il ne faudrait pas conclure de quelques brocards contre les jsuites
qu'il ait systmatiquement flatt les passions de ses auditeurs. Il est
vrai que, comme la plupart des libraux de la Restauration, il pche par
un optimisme un peu confiant; il croit, non pas que la libert suffit 
tout, mais qu'elle produit ncessairement toutes les vertus dont la
socit a besoin, qu'elle corrige de toutes les erreurs, que, par
exemple, la France est irrvocablement dsabuse de celles qui ont gar
Jean-Jacques, et c'est pourquoi il prononce  son sujet la phrase qui
souleva la colre des journaux royalistes: Dans cette apothose que
fait la gloire, les erreurs de l'homme s'effacent par ses services. Il
n'aperoit pas le ferment cach qu'il et pu reconnatre  la
persistance du bonapartisme, au peu de scrupule des libraux  s'allier
avec lui,  entrer dans des socits secrtes. Mais avouons que c'est la
lumire des vnements postrieurs qui nous claire sur ces indices. Si
Villemain se trompe sur l'avenir, ce n'est ni qu'il flatte le prsent,
ni qu'il se mprenne sur le pass. Il a trs nettement dml toutes les
parties rprhensibles de l'oeuvre et de la vie de Rousseau; car s'il
exalte son gnie et son caractre, c'est par rapport aux autres hommes
du dix-huitime sicle; Rousseau lui parat beaucoup moins grand compar
aux hommes de l'ge antrieur: Sa libre rverie, dit-il, en tant
plus abandonne que celle des crivains du dix-septime sicle n'est pas
toujours plus nave; en s'arrtant  plus de dtails, elle n'est pas
plus vraie. Le naturel que peint Rousseau est celui d'un malade plutt
que d'un homme en sant. Il dclare courageusement que Jean-Jacques, du
moins en France, n'a subi _ni perscution ni martyre_: Nous disons les
choses comme elles sont; il faut que nul enthousiasme trompeur, nulle
rminiscence exagre ne vienne altrer pour vous la vrit dont vous
tes dignes par votre ge et par l'poque o vous vivez. Il faut encore
moins sous la Charte s'indigner comme Rousseau sous le bon plaisir; et,
pour tre juste, on doit reconnatre que dans ce bon plaisir mme il y
avait souvent plus d'indcision et de faiblesse que de tyrannie. Il ose
davantage encore; il met les _Confessions_ de Jean-Jacques, pour la
valeur morale, au-dessous des _Confessions_ de saint Augustin. Ce n'est
pas la seule fois qu'il ait en Sorbonne rendu justice aux Pres, puisque
son beau tableau de l'_loquence chrtienne au quatrime sicle_ avait
t esquiss dans les dernires sances de l'anne o il acheva l'tude
du dix-huitime sicle. Chateaubriand lui en avait sans doute donn
l'exemple; mais au lendemain de la Rvolution, l'loge de tout ce qui
touche  l'glise ne rencontrait pas plus de dfiance qu' l'poque o
l'entourage de Charles X compromettait le clerg. Quant  l'heureuse
influence du christianisme, il ne l'a jamais mconnue, quoiqu'on l'en
ait alors accus; et c'est parce qu'il en tait frapp, autant que par
sympathie pour les victimes de la perscution, qu'il a consacr une de
ses plus belles leons, une de celles qui frapprent le plus les
contemporains  rfuter les froids et lourds sarcasmes de Gibbon contre
les chrtiens morts pour leur foi.

Il n'a pas davantage cherch le succs dans ce qu'on a nomm l'art de
confire le fruit dfendu. C'tait une innovation hardie de la part du
professeur et sduisante pour le public que de traiter du roman dans une
chaire de Sorbonne. Il a senti le besoin de s'en justifier; mais il y a
russi aisment; si l'on admet qu' l'tude isole du genre oratoire on
substitue celle du gnie des peuples, il est clair que ce gnie s'accuse
dans les fictions en prose et dans la peinture des moeurs bourgeoises,
comme dans l'pope et dans la tragdie. Tout ce que l'on doit exiger,
c'est qu'il en parle avec la rserve d'un homme tenu  se faire
respecter. Villemain s'est assujetti  cette rserve avec une rigueur
singulire. La Harpe avait montr, dans quelques pages fort
intressantes sur Manon Lescaut et sur Clarice Harlowe, qu'un homme de
bonne compagnie peut analyser, mme devant des dames, un roman hardi
sans alarmer trop vivement aucune des parties de l'assistance. Villemain
a pens qu'il fallait encore plus de retenue devant un auditoire
universitaire que devant un auditoire mondain, car l o le public mr
de l'Athne n'observait que l'art du romancier, le public juvnile de
la Sorbonne ne verrait que l'intrigue dont le romancier se sert pour
caractriser ses personnages. Le passage o il touche au roman de
Prvost est une merveille de dlicatesse: l'essentiel s'y trouve
indiqu, mais sans que les auditeurs puissent s'arrter  rien de
scabreux; c'est au milieu d'observations sur l'habitude qu'avait
l'auteur de se peindre lui-mme dans ses ouvrages, que Villemain jette
le jugement auquel il ne pouvait se soustraire sur cette aventure
vulgaire dont les dtails offrent souvent des moeurs dgrades, mais
qui s'lve, en finissant, au sublime de la passion. S'agit-il de
romans dont l'apprciation n'est pas indispensable pour en faire
connatre les auteurs? Il les rappelle d'une manire encore plus
expditive. Il montre la porte des _Lettres Persanes_; mais quant  la
fiction mme dans laquelle Montesquieu a cach son prlude  l'_Esprit
des Lois_, il l'appelle un ouvrage que nous ne pouvons pas lire ici.
Ce n'est pas ici, dira-t-il ailleurs, que nous pouvons juger la
_Nouvelle Hlose_. Il dsigne l'_Ingnu_, de Voltaire, par ces mots:
un ouvrage que je ne nommerai pas. On sait que Fnelon, dans la
_Lettre sur les Occupations de l'Acadmie_, s'excuse de citer Catulle:
Villemain demande galement pardon de citer le _Satyricon_, de Ptrone,
ce livre qu'il ne faut pas lire et qu'il est  peine permis de nommer,
tant il est vrai qu'il est inutile d'taler la licence d'un sicle pour
en marquer la consquence! Villemain doit tre d'autant plus lou de
cette retenue, qu'il ne parat pas avoir prvu combien elle tait
opportune; car il tait optimiste en matire de morale comme en matire
de littrature, et ne semble pas avoir prvu que l'adultre allait,
dans quelques annes, devenir le thme oblig et presque le hros du
drame et du roman.

Villemain s'interdit aussi l'appt moins dangereux en apparence du
paradoxe. Avec plus de lecture et d'ouverture d'esprit que La Harpe,
avec un tact plus sr que Mme de Stal et Chateaubriand, libre des
partis-pris qui abusaient Schlegel, il ne pouvait se laisser surprendre
par un systme exclusif; mais on feint souvent par calcul les erreurs
dont on n'est pas dupe. Il pouvait donc imaginer comme un autre un
systme  lui, auquel il aurait fait semblant de croire, auquel il
aurait bientt obtenu du ciel la faveur de croire; car la prdication
peut donner la foi au prdicateur mme. Rien ne frappe autant la foule
qu'un systme; et l'heure tait particulirement propice, puisque de
toutes parts alors, en conomie politique comme en littrature, on
laborait des plans de renouvellement universel. Nous avons souscrit,
dans l'tude qui prcde la prsente, au jugement d'Artaud, qui croit
que les romantiques auraient mieux fait de ne pas dbuter par publier
des manifestes; mais ce qui nuit  la gloire durable sert souvent  la
vogue. Villemain, qui apercevait mieux que pas un de ses contemporains
le fort et le faible de la littrature classique et de celle qui
aspirait  la remplacer, et frapp encore bien davantage l'opinion
s'il s'tait rig en dfenseur intransigeant de l'une ou de l'autre.
Loin de l: jamais les imperfections de nos tragiques ne lui ont fait
mconnatre la profondeur avec laquelle ils ont reprsent les passions.
Il dclare positivement  plusieurs reprises que la littrature est une
science exprimentale, qu'on ne peut prvoir toutes les formes du beau,
 plus forte raison imposer celles d'un sicle  un autre; mais
affranchir les gnies  venir, ce n'est pas pour lui les soulever contre
les gnies d'autrefois; l'ingratitude et le ddain lui paraissent une
mauvaise cole de libert. Il montre d'ailleurs que, s'il y a des rgles
purement transitoires, il en existe d'ternelles. Il prvoit les
invitables changements de la langue; mais il n'en maintient pas moins
qu'il y a pour chaque idiome un point de maturit aprs lequel il se
gte. Il ne veut pas plus qu'on copie les sicles barbares que les
sicles polis, et prmunit contre l'engouement pour les littratures
trangres dans le moment o il en inspire le got; il avertit par
exemple que la rcente posie du Nord est savante, rflchie,
artificielle, que Goethe appartient  une cole subtilement naturelle,
laborieusement tmraire, que Byron cherche avec effort des motions
nouvelles. En un mot, il s'expose par amour pour la vrit,  dplaire
tour  tour aux deux partis entre lesquels se partageaient alors  peu
prs tous les amateurs de littrature.

L'amour de la vrit ou plutt la malignit qui en prend le nom
dsaccoutume quelquefois d'une sorte de rserve diffrente de celle que
nous avons releve chez lui et dont il est plus mritoire de ne pas se
dpartir parce que tout le monde n'a pas la finesse ncessaire pour y
manquer. Lorsqu'on rflchit notamment sur quelques passages des leons
qu'il consacre  Jean-Jacques, on se persuade qu'il n'a tenu qu' lui
d'galer par avance la perspicacit presque diabolique avec laquelle
Sainte-Beuve, dans l'instant mme o il vient de louer comme un fervent
solitaire de Port-Royal la vertu ou le grand sens d'Arnaud et de Nicole,
signale leurs faiblesses et leurs ridicules. Dans le passage pntrant
o il montre que c'est plus par rapport  son sicle qu'absolument
parlant que Jean-Jacques est original, il glisse cette remarque: son
originalit relle se marque par le pathtique familier et _la
mlancolie dans les petites choses_. Quand Sainte-Beuve fait une
dcouverte de ce genre, il n'appuie pas lourdement, mais il insiste
d'une main lgre et cruelle; il tient, non pas  humilier la raison
humaine, mais  nous tenir en joie par le spectacle de ses faiblesses et
 nous prmunir par l, en passant, contre les doctrines qui nous
attribuent,  nos risques et prils, une origine et une destination
d'ordre suprieur; personne ne prche moins que lui, mais, s'il ne
dogmatise jamais, il insinue toujours. Et-il t difficile  Villemain
d'expliquer agrablement ce qu'il entendait par la mlancolie dans les
petites choses, et d'arriver enfin, de rflexions malignes en
expressions pittoresques,  prononcer ou  suggrer les mots
d'enfantillage charlatanesque? Il possdait, lui aussi, l'art de tout
dire; il tait sr de retrouver  point, aprs un mot spirituel, sa
sensibilit pour admirer le beau et le faire sentir. Dans la vie
quotidienne, dans la polmique, il a su fort bien mler les pigrammes
aux compliments; il pouvait dans sa chaire exercer ce talent pour le
plaisir de son auditoire; il n'a pas voulu l'exercer sans pril, aux
dpens des grands crivains et de la jeunesse mme qui, en riant d'eux,
aurait perdu l'habitude salutaire du respect. Ce cours si amusant ne
forme point  l'irrvrence. Villemain avait trop d'esprit pour rgenter
le gnie, mais il en avait assez pour oublier et faire oublier  ses
auditeurs la distance qui les spare, eux et lui, des grands hommes. Il
s'en garde bien. Ce qu'il cherche  exciter en eux, plus encore que le
sens critique, c'est l'enthousiasme.

Cette dernire assertion, qui, aujourd'hui, tonnera peut-tre, n'et
pourtant pas t contredite par ceux mmes qui trouvaient, qu'en
dernire analyse, le cours tait surtout amusant. Qu'on se reporte aux
loges que nous avons cits plus haut, on verra que si Sainte-Beuve a
surtout got l'agrment de Villemain, les revues du temps lui accordent
le don de ressentir et de communiquer la passion du beau. Charles
Lacretelle, dans son discours de 1823  la Socit des bonnes lettres,
rappelle un phnomne d'instruction et de facilit  qui l'expression
loquente ne cote pas plus que l'expression spirituelle. Comme nous
lisons moins les livres de Villemain que nous ne discutons ses
doctrines, comme aussi le don oratoire est all chez lui s'affaiblissant
du jour o il a plus crit que parl, nous nous tonnons un peu
d'entendre vanter sa verve loquente; nous lui concderions seulement la
verve spirituelle. Mais, de quelque pithte qu'on la distingue, la
verve ne va jamais sans quelque chaleur; chez un homme dont le sens est
juste et dont le coeur n'est pas corrompu, il suffit pour qu'elle change
de nom, qu'elle passe d'un objet  un autre. Celle de Villemain, quand
il s'meut, n'est jamais factice ou dclamatoire, elle part de faits
rassembls et mdits. Un jour, ses auditeurs applaudirent ce trait:
L'Angleterre a mis partout des gardes aux barrires de l'Ocan. Dans
le passage o il se rencontre, ce mot oratoire n'est autre chose que la
conclusion d'un raisonnement: Villemain veut tablir qu'une nation
libre, au milieu mme de ses fautes et de ses revers, travaille
efficacement au bonheur du monde et  sa propre gloire, et il le prouve
en montrant que la politique qui a fait perdre  l'Angleterre, sur la
fin du sicle dernier, sa plus belle colonie, a donn naissance  une
grande nation capable de se passer dsormais de la mtropole, et a
remplac cet empire perdu par l'Inde et par les clefs de tous les
dtroits du monde. Ailleurs, un instant aprs avoir approuv Montesquieu
d'attribuer  chaque climat une religion diffrente, il affirme que le
christianisme sera un jour la religion de l'univers: est-ce une
prcaution de rhteur prudent qui rachte une proposition hardie par une
contradiction? Non.  lire le passage, on voit que, dans l'intervalle de
ces deux dclarations qui s'accordent mal, la pense des pointes
aventureuses que les soldats, les ngociants, les missionnaires anglais
et russes, poussent chaque jour sur le continent asiatique, l'imposante
perspective du triomphe final des lumires a frapp son imagination et
entran sa parole[197]. Quand on pense qu'il avait fait sa rhtorique
sous le premier Empire,  l'poque o la littrature d'opposition et la
littrature officielle, trs ingalement riches d'ides, cultivaient
toutes deux l'emphase, on s'tonne de le trouver si sobre dans l'usage
des procds oratoires. Dans ses leons, il fait des parallles; le
cours en comprenait mme un peu plus que n'en contient le livre; mais on
n'y sent pas l'antithse arrange  plaisir: le morceau o il oppose la
mort de lord Chatam  celle de Richelieu et de Mazarin, est plus
expressif encore par l'ide que par les mots, et l'ide du morceau est
la morale mme du cours dont il fait partie. Au reste, la chaleur ne se
marque pas seulement dans quelques passages isols; elle anime des
leons entires, par exemple celles o il fait l'apologie de
Jean-Jacques, et celle o, comme nous l'avons dit, il dfend le
christianisme contre Gibbon.

Une preuve qu'au milieu de toutes ses saillies, de toute sa coquetterie,
il se faisait une haute ide de sa profession, c'est la sympathie, on
dirait presque l'onction, avec laquelle, pour expier, disait-il, son
enseignement et mille choses qui lui chappaient, il a trac le portrait
de Rollin. Les contemporains admirrent, on le voit par les journaux du
temps, l'affectueuse loyaut de la leon o, tout en expliquant ce qui
manque  l'auteur du _Trait des tudes_, il dpeint sa charmante et
noble candeur. Ici encore, il diffre  son avantage de Sainte-Beuve,
qui veut bien admirer la vertu, mais qui, lorsqu'elle n'a pas l'excuse
du gnie, en fait la consolation des esprits borns.

L'homme qui a dignement parl de Rollin n'a pu, malgr son dsir de
succs, courtiser son auditoire. La tentation tait grande; car la
jeunesse de la Restauration, ces tudiants en droit qui formaient, non
pas la totalit, mais la pluralit de son assistance[198], mritaient
des loges et taient habitus  en recevoir. On pressentait tout ce que
la jeune gnration allait produire, on voyait ce qu'elle donnait dj
par les mains de Lamartine et de Victor Hugo, et les hommes politiques
ne se faisaient pas faute de lui rvler les esprances fondes sur
elle. Chateaubriand lui a en personne dcern des flicitations qui, du
reste, ne dpassent pas la mesure de la vrit. Pourtant, ni le
spectacle de l'attention qui dnotait le zle de cette jeunesse, ni la
reconnaissance pour l'admiration qu'elle lui tmoignait n'ont dcid
Villemain  l'aduler. Il loue trs volontiers les dbutants qui viennent
de faire leurs preuves; le nom d'Augustin Thierry revient presque aussi
souvent dans son cours que celui de Chateaubriand[199]; mais il ne dit
pas  ses auditeurs, prcisment parce qu'il le pense, qu'ils sont,
suivant la phrase dont on abusait tant, l'espoir de la patrie ou de la
science; il exprimait quelquefois des souhaits ambitieux pour elle, mais
ne lui adressait pas de compliments. Il ne fait pas non plus talage des
lettres trs nombreuses sans doute qu'il recevait de ses auditeurs: on
le voit seulement en mentionner quatre qui contenaient des critiques et
y rpondre en homme uniquement occup d'instruire l'auditoire et non de
rcompenser un flatteur ou de gagner un rebelle. Son clatant succs,
celui de Cousin et de Guizot avaient chang les rapports de l'auditoire
et des professeurs; il n'a rien fait pour acclrer ce changement.
Auparavant, c'tait chose insolite dans une Facult que d'applaudir un
professeur; car, dans le rquisitoire prononc contre Bavoux, ces
marques d'approbation sont qualifies de _non moins extraordinaires dans
l'cole que son genre d'enseignement_; ce n'tait point l une vaine
phrase; jusque vers 1825, l'interdiction d'applaudir fut assez rarement
viole, sauf dans les sances d'ouverture et sauf pour des incidents
trangers aux leons des matres pour qu' propos d'une leon de
Villemain de dcembre 1824; le _Globe_ constatt que c'tait la deuxime
fois qu'on l'enfreignait en son honneur[200]. Mais Villemain, tout en
travaillant  mriter d'tre applaudi, a toujours, comme Guizot, essay
de rprimer cette drogation  l'usage, aussi bien quand l'hommage
allait  son talent que quand il allait  son intervention en faveur de
la libert de la presse[201]; et il ne faut pas dire que c'tait calcul
de sa part, puisqu'il n'employait pas le moyen le plus sr pour tre
applaudi, les compliments.

Ajoutons que, si ses empitements ont pu mcontenter Laya, il n'a, du
moins, jamais cherch  traverser le succs des seuls collgues qu'il
pt considrer comme ses rivaux. Il ne fait jamais que les plus
honorables allusions  leurs cours, mme quand il discute franchement
une de leurs opinions. Bien plus: c'est par leur retour  la Facult en
1828, que dans une prface il explique l'accroissement,  partir de
cette poque, de son propre succs.




CHAPITRE II.

Dfauts de la mthode d'exposition de Villemain.--Limites de ses
qualits intellectuelles et morales.--Pourquoi son talent n'est pas
toujours all en grandissant.


I

Pourtant, comme professeur, Villemain n'est pas impeccable, et il faut
enfin marquer les dfauts de sa mthode.

Gardons-nous cependant de rien exagrer. Avant de lui demander compte de
ces boutades, de ces fantaisies d'expressions qui amusaient les
auditeurs, avant de prononcer qu'elles conviennent peu  la gravit
doctorale, il faudrait les connatre, et nous ne les connaissons pas. Il
les a effaces. Les contemporains disent que c'taient de gracieux et
charmants caprices; ils n'auraient certainement qualifi ainsi ni des
traits de mauvais got, ni ces expressions triviales que le vulgaire
aime aujourd'hui  retrouver sous la plume ou dans la bouche des hommes
d'esprit. D'ailleurs, le mauvais got et la bassesse du langage sont des
dfauts dont on se dpouille malaisment; il en serait demeur des
traces malgr la revision de Villemain. L'extrme limite de la
familiarit tait, je pense, chez Villemain des expressions comme: _ la
bonne heure! Je crois bien!_ que nous rangerions presque aujourd'hui
dans le style soutenu. Quant aux boutades, c'taient probablement des
expressions piquantes dans le got de La Bruyre, comme celle-ci qui a
trouv grce devant la revision: il appelle le succs d'un livre qui
prluda au succs du _Voyage du jeune Anacharsis_ un commencement
d'admiration qui tait prt et attendait l'ouvrage de l'abb
Barthlemy; c'taient encore des remarques utiles nonces d'une
manire frivole en apparence, telles que la mention du got d'Alfieri
pour les chevaux prsente comme par un caprice de la mmoire dans le
moment o Villemain dcrit l'imptuosit qui changeait tout sentiment en
passion dans le coeur du pote d'Asti. Rien l qui donne prise au blme.
On voit bien au style que le cours de Villemain a t fait de vive voix
avant d'tre rdig, et l'on peut dire  cette occasion qu'une des
choses qui ont contribu dans notre sicle  gter la langue, c'est
qu'un grand nombre de nos meilleurs livres n'ont plus t que des
conversations crites; nos lectures mme ne nous corrigent pas des
ngligences, des bizarreries de la parole improvise; le cours de La
Harpe, fort infrieur,  tout autre gard,  celui de Villemain,
l'emporte par le naturel du style. Mais quant  la langue que Villemain
parlait dans sa chaire, quant  son style considr comme style
d'improvisateur, rien n'autorise  l'inculper.

Il ne faut pas s'arrter trop longtemps au reproche qu'un lecteur
pourrait tre tent de faire  Villemain en parcourant la table des
matires du cours sur le dix-huitime sicle: on pourrait dire que
l'ordre n'en est pas lumineux, que Villemain voyage d'un pays  un
autre, qu'il passe de la littrature militante  la littrature
pacifique, sans autre raison que l'amour de la varit, laquelle, s'il
fallait l'en croire, forme son unique plan. Ce grief n'est pas fond. Le
plan de tout ouvrage qui embrassera la littrature d'une pareille poque
prtera par quelque endroit  la critique. Si toutes les productions de
ce sicle se rattachaient troitement  la querelle engage entre les
philosophes et leurs adversaires, le plan serait tout fait; il suffirait
de suivre la dcadence du gouvernement et les progrs de la libre
pense; mais on rencontre alors des talents trop nombreux, trop divers,
trop complexes pour qu'on puisse ordonner l'ouvrage qui les tudie d'une
manire rigoureusement satisfaisante. Villemain lui-mme a voulu
changer son plan pour la partie qui d'abord n'avait pas t publie; on
le constate en rapprochant le cours imprim des articles de journaux o
l'on avait rendu compte de ses leons: l'on verra que le nouvel ordre
qu'il substitue au premier n'est ni meilleur, ni plus dfectueux[202].

Voici un dfaut plus vritable et plus prjudiciable de sa mthode
d'enseignement: c'est la rapidit excessive, et l'on serait tent de
dire inconcevable, avec laquelle il court parfois sur les sujets qu'il
traite, le manque de proportion entre les parties essentielles et les
parties secondaires, entre les parties faciles et les parties
difficiles. Villemain voudra se justifier par le titre de son cours: un
tableau, dira-t-il, peut embrasser une foule de personnages, pourvu
qu'il soit anim. Sans doute, mais il faut soigneusement distribuer les
plans et la lumire; encore le travail du peintre nous laisse-t-il,
comme un livre, le loisir de l'examiner. Il n'en est pas de mme de la
parole. Aussi une leon, une suite de leons qui embrassent trop de
matires diverses laissent beaucoup de confusion dans l'esprit. Dans un
livre mme, les dtails risquent beaucoup plus que dans un tableau de
faire oublier les ides gnrales, parce que nos yeux ont,  un plus
haut degr que notre esprit, la facult de ne voir, quand ils le
veulent, que ce qui est saillant.

Le dfaut dont nous parlons est pouss, dans ce cours de Villemain,
jusqu' un point qui surprend. Nous concevrions fort bien une leon sur
le bel esprit, avec exemples emprunts  Fontenelle et  Marivaux; mais
une leon o l'on prtend tudier dans l'ensemble et Fontenelle, et
Mairan, et Terrasson, et Marivaux, est une leon brillante peut-tre,
mais, si l'on peut s'exprimer ainsi, infructueuse. J.-J. Rousseau et
Alfieri occupent chacun dans ce cours trois leons sur soixante-deux:
c'est bien peu pour le premier, c'est beaucoup pour le deuxime, du
moins dans un cours de littrature franaise. Villemain estime qu'un
coup d'oeil sur l'histoire de la posie lyrique est ncessaire pour
saisir le caractre factice des strophes harmonieuses de J.-J. Rousseau:
fort bien,  condition qu'on s'en tienne  des gnralits o l'on
portera toute la pntration dont on est capable; mais si vous
caractrisez, dans la partie de la leon que vous consacrez  cette
revue, Pindare, la version de la Bible par Luther, le psautier huguenot,
tous les lyriques de l'antiquit, Dante, Ptrarque, Chiabrera et Cowley,
vous blouissez l'auditoire plus que vous ne l'instruisez.
L'inconvnient est surtout sensible quand Villemain aborde un auteur
aussi profond que Montesquieu. Nous trouvions tout  l'heure J.-J.
Rousseau insuffisamment partag; mais, aprs tout, il ne faut pas de
longues heures pour faire comprendre son oeuvre, parce que chez lui le
sentiment domine la pense; tous ses ouvrages, comme Villemain l'a fort
bien marqu, se ramnent  un petit nombre de propositions, justes ou
non, mais claires et mthodiques. Au contraire, un homme qui porte dans
sa tte la science de tous les jurisconsultes, de tous les politiques,
de tous les historiens, qui ajoute ses vues profondes aux leurs, qui
montre dans ses mditations la prudence d'un sage, la gnrosit d'un
philanthrope franais, quelquefois les prjugs de la noblesse de robe,
un homme qui veut tour  tour ou tout  la fois interprter le pass,
faire durer le prsent, prparer l'avenir, peut-on en deux sances
expliquer son gnie  des auditeurs assez gs pour en comprendre
l'explication, trop jeunes pour y suppler par eux-mmes? videmment
non. C'est pourtant ce qu'essaie Villemain. Il lui semble mme que,
disposant de deux leons tout entires, il doit se jeter dans quelques
excursions; et il raconte des anecdotes, s'tend sur les thories de
Niebuhr dont il numre ensuite les prdcesseurs franais, apprcie
tous les devanciers anciens ou modernes de Montesquieu et ses
commentateurs, raisonne sur les vicissitudes rcentes de l'Angleterre!

Si Villemain entendait mettre cette critique, il tendrait sans doute un
pige  la personne qui lui tiendrait ce langage; il la laisserait
s'chauffer jusqu' prtendre qu'une pareille mthode conduit
ncessairement  des apprciations superficielles. Alors, il la prierait
de lui dire si, parmi tant d'ouvrages spcialement consacrs depuis le
sien aux divers auteurs du dix-huitime sicle, il en est beaucoup qui
prsentent des aperus qui lui aient rellement chapp, qu'il n'ait
indiqus avec autant de prcision que de brivet, d'lgance et de
vivacit. Villemain a l'air superficiel, mais il ne l'est pas. Son
regard mobile pntre en un instant les objets que notre attention
obstine embrasse avec peine. S'il commet une erreur, il la corrige 
l'instant. Dans sa course perdue  travers les lyriques de tous les
sicles, il a d'abord parl de Pindare en lecteur de Voltaire; mais
qu'il cite  son auditoire un passage de l'ode  Hiron, et aussitt il
aperoit la pit simple et expressive qui l'a dicte. Trop confiant,
nous l'avons dit, dans la persistance de l'lan qui emportait alors la
France vers la libert, il lui suffit d'aborder l'tude des orateurs
anglais pour dcouvrir que c'est un attachement opinitre, chicanier si
l'on veut,  la lgalit, qui distingue les peuples destins  demeurer
libres. Presque seul en France,  l'poque o les premires tentatives
de l'Italie pour recouvrer l'indpendance furent en un instant
comprimes, il a devin, en se rappelant le courage de ses soldats dans
la campagne de Russie, que _l'expression gographique_ de M. de
Metternich deviendrait un jour une patrie vivante[203].

Mais un esprit pntrant peut donner un enseignement superficiel, et
c'est uniquement ce que nous reprochons  Villemain. Ce n'est pas son
intelligence que nous accusons, c'est sa mthode d'enseignement. Il a
quitt trop tt le Lyce Charlemagne, il a cess trop tt d'avoir des
lves qu'on peut interroger sur la leon qu'ils viennent d'entendre et
dont les rponses ou le silence nous apprennent qu'il ne suffit pas
d'noncer une ide pour la faire comprendre et retenir. Puis il ne
s'oublie pas assez lui-mme. Il veut faire passer chez ses auditeurs son
admiration pour les grands crivains, mais cette admiration il veut, en
quelque sorte, qu'ils la reoivent de ses propres mains; car il ne leur
laisse pas le temps d'aller la puiser dans la lecture de leurs ouvrages,
puisqu'il les entrane sans cesse d'un livre  un autre et souvent en
tudie plusieurs  la fois. Un protestant dirait que c'est un catholique
du seizime sicle qui prche la Bible et n'en permet pas l'usage. Il
distribue  ses auditeurs beaucoup plus d'ides qu'ils n'en trouveraient
seuls; mais il ignore que l'instruction la plus profitable est celle
qu'on se donne  soi-mme et que, pour apprendre  un enfant  marcher,
il faut marcher lentement prs de lui en le tenant par la main, et non
pas courir en le portant sur son dos. Supposez Villemain consacrant 
l'_Esprit des lois_ un nombre convenable de sances: l'auditoire auquel
il fait aimer Montesquieu, qu'il guide dans l'tude de son gnie, a le
loisir de contrler, de comprendre ses remarques, enfin de se faire, par
la lecture et la rflexion, une opinion personnelle, tout au moins de
savoir pourquoi il adopte celle du professeur. Le peut-il, quand,
suivant une spirituelle expression qui cachait une judicieuse critique,
Villemain, pareil aux dieux d'Homre, est en trois pas au bout du monde?

On pourrait croire que c'est en rimprimant son cours que Villemain,
s'adressant non plus  des auditeurs mais  des lecteurs, a multipli
les digressions  mesure que sa science s'accroissait. Il n'en est
rien. Les analyses donnes par la presse du temps prouvent que ds
l'origine il possdait cette science vaste, bien digre mme, mais trop
imptueuse et qui profite moins  l'lve qu'elle n'a profit au matre.
 peine citerait-on quelques passages surchargs ultrieurement, comme
la digression sur les spectacles sous l'Empire romain  propos de la
lettre de Jean-Jacques  d'Alembert, et le passage sur l'histoire de la
pdagogie  propos de l'_mile_. Au contraire l'preuve de l'impression
a plutt averti Villemain du danger de sa mthode; car,  partir du jour
o, pour fermer la bouche  ceux qui dnaturaient sa doctrine, il
consentit enfin  laisser publier aprs revision les notes des
stnographes[204], il composa ses leons avec plus de soin. Dsormais il
lui arrivera encore de marcher trop vite, mais c'est dans l'intervalle
des sances qu'il fera trop de chemin, quittant trop tt un auteur pour
un autre; les actes successifs du drame qu'il droule se passeront
encore dans des rgions trop loignes l'une de l'autre, mais il abusera
moins des changements  vue.


II

 la vrit, la mthode choisie par Villemain n'offrait pas tout  fait
de son temps les inconvnients qu'elle aurait aujourd'hui, parce que le
public, beaucoup moins bien prpar alors pour suivre un cours
d'histoire (Guizot dans ses _Mmoires_ le reconnat), tait beaucoup
mieux prpar  suivre un cours de littrature; il avait une
connaissance pralable de la plupart des auteurs anciens ou modernes,
franais ou trangers sur lesquels Villemain court trop vite. Les
journaux et les revues tant alors beaucoup moins nombreux et beaucoup
moins longs laissaient plus de temps pour lire les auteurs originaux;
l'rudition de dtail, ce gouffre o s'engloutissent nos heures,
attirait moins les esprits; les thtres jouaient beaucoup plus souvent
et beaucoup mieux le rpertoire des deux sicles prcdents et
entretenaient ainsi les amateurs dans la familiarit de notre pass
dramatique. Enfin, on lisait avec plus d'ardeur parce qu'on lisait avec
plus de foi; car les uns croyaient ou que la France avait atteint la
perfection au dix-septime sicle ou qu'elle allait l'atteindre au
dix-neuvime, les autres croyaient que les grands hommes de tous les
pays conspiraient  l'tablissement de la fraternit universelle.
Villemain a videmment compt sur cette heureuse conjoncture. Sa leon
sur Richardson, pour ne parler que de celle-l, suppose absolument que
la presque totalit de l'assistance avait lu _Clarisse Harlowe_: non
seulement, comme nous l'avons remarqu, il y glisse sur les situations
hardies du roman, mais il n'y donne pas la plus lgre analyse de
l'ouvrage sur lequel il insiste nanmoins trs longuement; une pareille
leon faite  une assistance qui n'aurait jamais lu Richardson, y aurait
jet un malaise, un froid dangereux pour la popularit du professeur. On
ne remarquait rien de pareil chez les auditeurs de Villemain. Aussi les
journaux qui insinuaient parfois qu'on aurait moins de peine  retenir
ses entranantes improvisations si elles formaient toujours un tout
homogne, approuvaient-ils sans rserve les rsums o, en une seule
leon, il apprciait tous les crivains d'un genre, par exemple, la
leon supprime plus tard, o il apprciait tous les potes piques,
depuis l'_Iliade_ jusqu'aux _Martyrs_, et jusqu'au _Philippe-Auguste_ de
Parseval-Grandmaison[205].

Mais il appartenait  Villemain de ne pas profiter des lectures
pralables que son auditoire avait faites pour le dispenser de les
recommencer; autre chose est de lire seul,  dix-huit ans, sur la foi de
la renomme, un ouvrage de Montesquieu, de Jean-Jacques, autre chose de
le relire pendant qu'un matre loquent et fin explique comment la vie
de l'auteur et l'histoire de son temps amenrent l'auteur  l'crire,
fait entrer dans le dtail de son gnie, prmunit contre ses erreurs.
Villemain donne certes l'envie d'approfondir tous les livres dont il
parle; mais dans la plupart de ses leons il en signale trop pour que le
plus grand nombre de ses auditeurs, ne sachant par lequel commencer, ne
se dcident pas  n'en ouvrir aucun. Villemain rpliquerait peut-tre
qu'il entend faire oeuvre d'art en mme temps que d'enseignement, et que
c'est pour cela qu'il s'abandonne  sa libre allure, qu'au reste il ne
prvarique pas, en n'assujettissant pas son cours  la marche lente et
aux proportions exactes d'un livre; car le comte de Gormas aurait
probablement dit  don Digue que les tudiants apprennent mal leur
devoir dans un livre et que les exemples vivants ont un autre pouvoir;
si donc le professeur est tour  tour loquent ou spirituel, il inspire
une admiration, une mulation qui valent bien, pour le profit des
auditeurs, une lecture  tte repose; si, au cours d'une sance ou
d'une sance  l'autre, il court au gr de sa fantaisie, c'est pour
frapper plus srement les auditeurs.

     _Ils apprendront_  vaincre en me regardant faire.

L'erreur de Villemain consisterait en ce cas  ne pas voir que l'art
s'accommode fort bien, dans les sciences, de la logique, de ses
exigences, et que la marche qu'elle impose n'enchane aucunement
l'esprit et l'loquence. Villemain, qui dmlait fort bien
l'inconvnient de calquer des plans d'Homre et de Pindare, se
tromperait l comme les auteurs qui croyaient que dans une pope
l'exposition des faits antrieurs  l'action doit ncessairement tre
diffre jusqu' un rcit plac aprs les premiers chants: il introduit
dans ses leons le _beau dsordre_ dont il dnoncerait l'artifice s'il
le rencontrait dans une ode. C'est l qu'on surprend le calcul chez ce
professeur dont la parole tait pourtant toute verve et toutes saillies.

Il n'a pas os procder plus simplement: pour expliquer le dfaut de sa
mthode, il faut joindre  son insuffisante exprience de l'enseignement
la crainte d'ennuyer son auditoire. Cette crainte est manifeste chez
lui; il la laisse trs souvent percer. Cet homme,  qui la vie avait
souri ds son enfance, qui fut matre de confrences  l'cole normale
et professeur en Sorbonne presque au sortir du lyce, qui fut membre de
l'Acadmie franaise  trente et un ans, cet homme, non moins brillant
dans le monde que dans sa chaire, non moins got dans le salon de la
duchesse de Duras que dans celui de M. Suard, cet homme qui portait
partout avec lui une amabilit irrsistible ou une causticit
redoutable, doutait de lui-mme. Plus tard, secrtaire perptuel de
l'Acadmie franaise, pair de France, aprs avoir sig dans les
conseils de la couronne, il prouvera pour un instant le dlire de la
perscution; car Victor Hugo a involontairement arrang sans doute la
conversation que dans _Choses vues_ il rapporte  l'anne 1845, date du
trouble d'esprit de Villemain; mais il n'a pas d l'inventer. Sous la
Restauration, Villemain n'en est encore qu' redouter de fatiguer son
auditoire. De l, son soin de lui prsenter sans cesse de nouveaux
objets, de lui mnager de perptuelles surprises; en un mot, une
proccupation qui rend d'autant plus mritoires tous les scrupules dont
nous l'avons lou, mais qui explique pourquoi il a, comme  plaisir,
empch son enseignement de porter tous les fruits qu'on en pouvait
attendre.

Mais d'o provenait cette dfiance de soi? Dans la conversation que je
viens de rappeler, Villemain,  qui Victor Hugo conseille de ddaigner
ses ennemis, d'tre fort, rpond en indiquant  la fois l'tendue et la
limite de ses propres facults, et se rsume ainsi: La force, mais
c'est prcisment ce qui me manque! Le mot est juste: Villemain sait
tout voir et tout exprimer: il ne sait ni dominer ni imposer ses ides.
Sainte-Beuve, dans un article du 19 novembre 1843, lui reprochait
doucement de ne pas conclure avec assez de nettet dans ses
apprciations littraires; ce n'est pas que son jugement hsite ou qu'il
ne le laisse pas trs clairement apercevoir; c'est qu'il n'a point la
force d'esprit ncessaire pour le mettre en relief. Ainsi, lorsqu'on lit
dans la XLe leon du cours sur le dix-huitime sicle son histoire de la
critique, il est impossible de n'tre pas frapp des remarques profondes
qu'il y sme, mais il est impossible aussi de ne pas se dire qu'un
Guizot les et fait ressortir davantage, les et plus fortement
enchanes les unes aux autres. Villemain a touch vingt fois  la
querelle des classiques et des romantiques, il a donn aux deux parties
les avis les plus judicieux, sans jamais laisser aucune indcision sur
sa pense; mais jamais il n'a trait la question  fond. Il veut donner
un cours complet et non un cours mthodique; mais ce n'est pas
uniquement de peur d'ennuyer qu'il renonce  tre dogmatique, c'est
aussi parce qu'il sent qu'il n'y russirait pas.

La force de l'homme tient  deux racines, l'nergie de sa volont d'une
part, les grandes ides auxquelles il s'attache, de l'autre. L'nergie
pche chez Villemain, et de plus, il n'est pas galement touch des
diffrentes ides qui fortifient l'homme. Son cours repose sur une ide
morale trs leve, mais non pas sur la plus leve de toutes. On
reconnat en lui pour cette double raison un lve du philosophe qu'il
exaltait sans se mprendre sur ses faiblesses et dont il avait reu la
tradition vivante par Mme de Stal. Reprenant  son grand honneur une
noble thse gte par les paradoxes de Rousseau, il montre sans cesse
qu'il n'y a rien de plus vide, de plus froid qu'une littrature qui
prtend se suffire  elle-mme, que les bibliothques, les salons, les
acadmies, les applaudissements des lettrs, les faveurs du pouvoir ne
forment pas  eux seuls un pote, qu'ils pourraient mme, dans certains
cas, l'empcher de natre, et que la littrature trouve en revanche de
grandes chances de prosprit l o le titre de citoyen est port avec
honneur. Mais il y a quelque chose de plus grand que la libert, c'est
la vertu, cette condition de la libert. Villemain respecte et fait
aimer la vertu partout o il la rencontre, ft-elle, nous l'avons
montr, spare du gnie; mais il ne pense  elle que quand il la voit.
Il ne lui chappe jamais rien dont elle puisse s'offenser, quoique
plusieurs fois, dans son aversion pour la carrire routinire des gens
de lettres, il ait t sur le point de dire, comme le feront les
romantiques, qu'un peu de dsordre dans la vie ne nuit point au
gnie[206]; toujours il s'est retenu  temps. Mais il se contente de ne
jamais donner de mauvais conseils et d'en donner quelquefois de bons.
Son enseignement, pntr de l'amour de la libert, n'est pas pntr de
l'amour du bien, comme l'et t celui, je ne dis pas seulement d'un
Bossuet, mais d'un Platon, comme l'et t celui d'un Dmosthne s'il
tait descendu de la tribune pour monter en chaire. Il ne se moque pas
intrieurement de Rollin quand il l'admire, mais il ne se soucie pas
assez de lui ressembler. Qu'on ne dise pas que nous proposons l un
modle un peu terne  un fort brillant esprit! Nous proposerions sur le
champ d'autres modles dont l'imitation ne ferait rien perdre au talent
le plus soucieux de se dployer librement; car le _Gorgias et le Trait
de l'ducation des Filles_ ont prouv que l'loquence, la malice,
l'lgance, la grce se concilient sans effort avec les vises les plus
austres. Si l'on disait que ce qui est possible dans un livre ne l'est
pas dans un cours, nous rappellerions les leons si spirituelles, si
apprcies dans lesquelles Saint-Marc Girardin a rfut plus tard les
doctrines dangereuses rpandues par les drames contemporains.

Ce qui prcde explique pourquoi Villemain, n avec des dons oratoires,
et qui, par la suite, a pris une part plus active que Cousin aux dbats
des assembles, n'y a pas,  beaucoup prs, obtenu le mme succs que
Guizot. Lui, dont les journaux disaient que souvent  la Sorbonne il
_lectrisait_ les mmes auditeurs qu'il venait d'gayer, passait  la
Chambre des Pairs pour plus lgant qu'loquent. Il ne suffit pas en
effet de dire que la scne avait chang, que tel qui brille sur un
thtre plat moins sur un autre: plus d'un morceau du cours sur le
dix-huitime sicle trouverait sa place dans les discussions d'un corps
politique, surtout si l'on se rappelle que le got du temps et la
composition des collges lectoraux conservaient au style parlementaire
une couleur littraire qui s'est efface depuis. Or, tandis que le
doctrinaire Guizot se formait de plus en plus  l'loquence politique,
Villemain, qui s'tait souvent moqu devant ses auditeurs de l'loquence
acadmique, s'en est rapproch de plus en plus. Ce qui a transform la
parole de Guizot, ce n'est pas la pratique des affaires, laquelle
n'apprend qu' penser, c'est l'habitude de rassembler ses ides, d'en
chercher les rapports, et d'attendre dans une forte mditation le moment
o l'unit qui rsulte de ces rapports, clairement aperue, soulage la
mmoire et anime l'intelligence. Au contraire, c'tait chez Villemain le
feu de la jeunesse qui supplait  la profondeur de la mditation; il
distribuait les diffrentes parties de sa leon dans un ordre un peu
factice que sa mmoire exerce retenait sans peine; frache encore,
riche d'ides et de souvenirs, elle lui suggrait pendant qu'il parlait
une foule de remarques; et la joie de ces bonnes fortunes chauffait son
discours. Mais, aux environs de la quarantime anne, ce feu commena 
s'amortir, d'autant que les immenses lectures auxquelles sa mthode
l'obligeait, avaient souvent drang sa sant; car, bien que sous la
Restauration il n'ait pris qu'une fois un supplant, Pierrot, qui le
remplaa dans l'anne 1819-1820, il avait d, en 1822, en 1823, manquer
bien des leons, et mme lorsqu'il entreprit, au dbut de 1827, l'tude
du dix-huitime sicle, il y avait deux ans qu'il n'avait profess[207].
Dans la leon de clture du cours de 1827-1828, il confiait  ses
auditeurs qu'il sentait s'affaiblir en lui la prompte mmoire, l'action
naturelle, la facilit d'apprendre ncessaires  sa profession. Plus
heureux qu'Hortensius qui perdit tout son talent avec sa jeunesse, il ne
parvint du moins qu' une maturit autre et moins parfaite que celle
qu'on et pu esprer pour lui.

La prpondrance donne par Villemain  la politique sur la morale
achve d'expliquer pourquoi le talent oratoire a diminu plutt que
grandi en lui. Le dcouragement est fatal aux orateurs; si le dernier
que nous possdions des discours de Dmosthne est le plus beau de tous,
c'est qu'aprs Chrone il ne dsesprait pas; mais une pareille trempe
d'me est rare, et dans la vie des peuples il se rencontre des heures
tellement tristes, que celui qui met toute la dignit de l'homme dans la
libert politique, risque fort de perdre courage. Guizot, quelque
attach qu'il fut au rgime parlementaire, en a support vaillamment la
longue clipse, parce que pour lui l'individu, mme priv de ses droits
de citoyen, conserve une noble tche  remplir. Villemain, qui ne l'et
pas ni, mais qui n'arrtait pas souvent son esprit sur cette pense, a
d sentir son optimisme s'branler bien avant l'poque o, sous le
second Empire, il exhalait en pigrammes son mcontentement du prsent
et son manque de confiance dans l'avenir; car, bien qu'il ait t
ministre sous Louis-Philippe, ses discours  la Chambre des pairs
prouvent que le gouvernement de Juillet ne lui paraissait pas toujours
tenir ses engagements. Sa foi dans le triomphe facile de la libert
avait t sa meilleure inspiratrice; quand elle diminua, il ne trouva
rien pour la remplacer.




CHAPITRE III.

Influence sur l'esprit public des qualits et des dfauts de
l'enseignement de Villemain.


On voit donc ce qui a d manquer  l'influence exerce par Villemain. Il
a, en homme sage et pratique, inspir  ses auditeurs une ambition plus
releve et plus facile  satisfaire en mme temps que celle d'tre de
grands crivains; il leur a inspir l'ambition d'tre des citoyens
utiles; mais il n'a pas assez cherch  leur inspirer l'ambition encore
plus releve et encore plus permise  tous d'tre, dans l'intimit de
leur vie, des hommes de bien.

Dans l'ordre intellectuel, sa mthode a pu contribuer  former des
esprits superficiels, en ne laissant pas le temps de vrifier les
thories du matre. J'ai peur que tous ceux de ses auditeurs qui avaient
un peu d'esprit et de faconde n'aient fait  son cours pour toute leur
vie provision de jugements littraires, ou, ce qui ne vaut gure mieux,
ne se soient enhardis en voyant juger dans le prambule d'une leon tous
les crivains d'un genre depuis l'poque la plus recule jusqu' nos
jours,  improviser des systmes ncessairement faux, puisqu'ils ne
reposaient ni sur la science, ni sur la rflexion. L'instruction de
Villemain tait prodigieuse pour l'tendue et la solidit; mais la
science chez lui parat si facile qu'elle finit par sembler inutile, ou
du moins il devait sembler, aprs l'avoir entendu, qu'avec un peu de
lecture tout homme d'esprit pouvait disserter sur l'histoire de
l'intelligence humaine. Je mettrais donc volontiers  sa charge
l'imperturbable assurance avec laquelle, dans la fameuse prface de
_Cromwell_, V. Hugo met les plus tonnantes assertions sur les
vicissitudes de la posie; sans doute, Villemain et pu envier la
vigueur de style qui y rgne, le ton d'autorit qui y alterne avec les
dclarations les plus modestes, et il et souri d'entendre affirmer que
toute la littrature de l'antiquit a le caractre pique, qu'avant la
chute de l'empire romain les catastrophes qui frappaient les tats
n'atteignaient pas les individus, que de l'invasion des Barbares date
l'introduction dans le monde de l'esprit de libre examen; mais je ne
serais pas surpris que V. Hugo ait crit sa prface au sortir d'une
leon de Villemain, tromp par l'apparente facilit des aperus qu'il
venait d'entendre. Villemain pouvait transmettre sans trop
d'inconvnients sa mthode  des esprits dlis comme J.-J. Ampre et
Saint-Marc Girardin, qui l'un et l'autre procdent de lui, le premier
par la rapidit avec laquelle sa curiosit change d'objet, le second par
les rapprochements, trs judicieux d'ailleurs mais un peu inattendus,
qui donnent  son cours de littrature dramatique la forme d'un
enseignement  btons rompus. Mais dj Saint-Marc Girardin n'a pas
toujours pratiqu cette mthode que personne aujourd'hui ne pratique
plus.

Villemain n'est assurment pas responsable des dangereuses utopies de
ceux qui, entre 1830 et 1850, portrent dans l'conomie politique la
lgret prsomptueuse que sa mthode, corrige chez lui par la solidit
de sa science et de son jugement, avait involontairement encourage. On
ne peut lgitimement lui demander compte que de son influence dans la
littrature et plus spcialement dans la critique. Mais aussi dans ce
domaine on peut lui imputer, non seulement comme nous venons de le
faire, ce que cette influence a produit directement, mais ce qui s'est
produit par l'effet d'une raction. Si Villemain n'avait pas procd
d'une manire par trop expditive, Sainte-Beuve n'aurait peut-tre pas
dpens son incomparable finesse dans les innombrables articles qui
composent les _Causeries du Lundi_, vritable mine d'observations
psychologiques plutt que monument littraire. N pour composer plus de
vrais livres qu'il n'en a laiss, il ne se serait pas si curieusement
attach  tant de personnages vous  l'oubli, si Villemain n'avait pas
paru quitter les grands hommes presque aussitt qu'il les abordait;
Sainte-Beuve aurait laiss  d'autres le soin de peindre des modles qui
ne mritaient pas d'tre si bien peints, et il aurait travaill  des
oeuvres plus importantes. L'esprit public ft devenu moins mobile et
moins lger. Nous avons innocent les ingnieux caprices de la parole de
Villemain, en faisant remarquer que, dans la rdaction de son cours, il
les avait sacrifis. Mais la sduction de ces caprices a piqu
d'mulation Sainte-Beuve, qui, formant son style sur le modle d'une
improvisation enjoue, a rempli ses livres, souvent aux dpens de la
brivet et de l'lgance, de toutes les saillies de son imagination et
de son esprit. On dira que, s'il en est ainsi, il faut remercier
Villemain de nous avoir valu le style de Sainte-Beuve. Mais  mon sens
Sainte-Beuve et pu encore mieux crire. Si, lorsqu'on vient de lire une
page des _Causeries du Lundi_, on lit une page de La Fontaine ou de Mme
de Svign, on comprend combien un crivain,  qui la nature a donn une
grce pittoresque et une science dlicate du langage populaire, gagne 
tre difficile pour lui-mme et  ne pas lcher la bride  sa fantaisie.
Le style de Mme de Svign et de La Fontaine ne vieillira pas, tandis
que dans cinquante ans celui de Sainte-Beuve paratra souvent diffus et
bizarre. On rendra toujours hommage aux qualits de fond ou de forme
dont il n'a pas fait le meilleur emploi; mais un jour on lui reprochera
d'avoir mis  la mode l'habitude d'crire, non pas avec ces expressions
simples et naturelles qu'on trouve les dernires, mais avec ces
expressions contournes ou triviales qu'on rencontre d'abord et dont on
prend l'tranget pour l'originalit vritable. La complaisance de
Villemain pour sa propre verve dans son cours, sinon dans ses livres, a
peut-tre rpandu le got d'un travail incomplet qui, dans la recherche
du naturel, s'arrte  l'affectation.

Mais, avant de conclure, rappelons-nous que Villemain, dans sa fonction
de professeur de Facult, a d, pour ainsi dire, se former tout seul. Il
avait lu le cours de La Harpe, les ouvrages critiques de Chnier et de
quelques autres; mais il n'avait entendu, ni mme lu ce que nous
appellerions des leons bien composes. Quand il dbuta, ses collgues
ou bien en taient encore pour la plupart  lire des cahiers ou 
commenter pniblement un texte, ou, quand ils savaient parler
d'abondance et avec animation, leurs leons taient plutt des homlies
d'hommes instruits qu'un cours d'enseignement suprieur. Voici, d'aprs
le Moniteur du 18 dcembre 1820, le rsum d'une leon faite la veille 
la Facult des lettres par Charles Lacretelle, le professeur d'histoire
ancienne. Le sujet en est la bienfaisance dans l'antiquit: Lacretelle a
montr par l'usage des caravansrails que cette vertu n'tait pas
inconnue de l'Orient, que par malheur, dans ces contres, le despotisme
a tout corrompu, qu'Athnes avait, par une pense gnreuse, tabli le
Prytane, mais que dans les rpubliques anciennes les distributions de
vivres ruinaient l'tat et disposaient le peuple  vendre sa libert;
passant aux peuples chrtiens, il a oppos la charit de saint Vincent
de Paul qui recueillait les enfants des pauvres aux lgislations
paennes qui permettaient de les exposer; il a montr la science
s'alliant de nos jours  la charit, enseignant l'importance hyginique
de la propret; il a lou le courage, l'habilet, la discrtion des
mdecins prservant la population civile de la contagion au moment o
les hpitaux de la France envahie regorgeaient de blesss de toute
nation; il a termin en exhortant ses auditeurs  pratiquer la
bienfaisance dont le devoir s'impose aux particuliers comme aux
gouvernements. On le voit: c'est une confrence judicieuse et
chaleureuse dont le succs, attest par le _Moniteur_, ne surprend pas:
mais ce n'est point l ce qu'on attend d'un professeur de Facult.
Villemain donnait donc des leons trop pleines ou trop discursives,
parce que autour de lui on distribuait souvent un enseignement trop peu
nourri ou trop terre  terre. Son cours ressemblait un peu plus qu'il
n'et t ncessaire  une conversation d'ailleurs tincelante parce que
ses prdcesseurs rebutaient souvent par la froideur ou par la
dclamation.

Il faut le dire cependant: quoiqu'il ait eu encore plus de vogue que
Cousin et que Guizot, il ne les gale pas comme professeur, c'est--dire
dans l'art de former les esprits. Pour Guizot, on l'admettra sans peine;
mais pour Cousin on dira que ses artifices de comdien convenaient
encore moins  sa mission que la coquette agilit de la mthode de
Villemain. Il est vrai que depuis on s'est fort gay des grands airs de
Cousin et nous avons mme vu que ds 1828 Armand Marrast les avait
percs  jour. Mais  cette poque, pour chapper  l'ascendant de
Cousin, il fallait presque ncessairement tre tenu en garde soit par un
invincible attachement aux doctrines du dix-huitime sicle, soit par
l'inaptitude  la philosophie. La plupart des jeunes gens ns avec une
vritable vocation se laissrent ravir et provisoirement subjuguer. Prs
de Cousin on riait tout au plus sous cape, et les disciples qui avaient
la hardiesse de rire tout bas n'avaient pas celle de se rvolter. Leur
esprit n'tait pour cela ni enchan pour toujours ni strilis: tout au
contraire. Car, bien loin qu'on brise chez les jeunes gens le ressort de
la volont quand on leur parle d'un ton d'autorit, on leur enseigne par
l  vouloir: dans toute socit, plus l'individu a t form 
l'obissance, mieux ensuite il sait commander; la rpublique romaine,
l'tat militaire, les corporations religieuses en fournissent la preuve.
C'est seulement sous le rgime des castes, l o l'infrieur sait que,
quoi qu'il fasse et quoi qu'il vaille, il obira toujours, que la
soumission tue la volont. Le ton d'autorit de Cousin n'infodait donc
pas les auditeurs  sa doctrine, mais les obligeait  se pntrer de la
part de vrit qu'elle contenait et dont plus tard chacun profitait  sa
manire, de mme que la pluie qui arrose bon gr mal gr les plantes les
aide toutes  produire les fruits que chacune comporte. L'autorit de
Cousin venait de ce que, comme Guizot et  la diffrence de Villemain,
il avait autre chose que du talent. Sa gravit n'et-elle t qu'un
_mystre du corps_ et dj impos parce que c'est une qualit ou, si
l'on veut, une disposition rare en France. Mais on sentait que, quoique
calcule, elle tenait, comme celle de Guizot,  une autre qualit rare
dans tous les pays,  une volont nergique, et que cette volont, pure
ou non de tout gosme, servait de bonnes causes, d'abord la
restauration du spiritualisme, puis l'union de l'histoire et de la
philosophie, enfin l'oeuvre fort dlicate de l'enseignement de la
philosophie dans les lyces. M. Janet a fort bien tabli en 1884, dans
la _Revue des Deux-Mondes_, ce dernier point trop oubli et a prouv que
celui qui sous le gouvernement de Juillet avait rgent la philosophie
universitaire l'avait aussi sauve. Cousin avait disciplin les jeunes
philosophes comme Guizot avait disciplin la Chambre des dputs.
Villemain, avec plus d'admirateurs que l'un et l'autre, eut bien
quelques imitateurs, mais n'eut point vritablement de disciples. Ses
anciens auditeurs ne l'oublirent pas puisqu'on voit un d'eux, M. Alex.
Nicolas, le dfendre en 1844 contre un crit de M. Collombet. Mais il
n'a point runi un groupe autour de lui: aprs quinze ans de
l'enseignement le plus applaudi, aprs avoir t ministre de
l'instruction publique, il demeurait isol.

Il n'en a pas moins, dans la mesure o sa doctrine s'accordait avec
celle de Guizot et de Cousin, contribu  un progrs des esprits. Ils se
partagent tous trois le grand honneur d'avoir enseign l'quit  notre
intelligence. Pour mesurer ce qu'ils ont fait, il faut les comparer, non
pas  Voltaire (on nous dirait que la Rvolution avait dsabus de
l'esprit voltairien), non pas  La Harpe (on nous dirait que La Harpe
n'tait pas assez original), mais  Chateaubriand et  Mme de Stal.
Combien les vues systmatiques dominent encore chez l'un et chez
l'autre! Combien elles triomphent souvent de la courtoisie chevaleresque
du premier, de la gnrosit imptueuse de la seconde! Tous deux nous
ont appris des vrits nouvelles, nous en ont rappris d'anciennes, mais
avec eux on perd toujours d'un ct ce qu'on gagne d'un autre; ils nous
instruisent toujours au prix d'une erreur, aux dpens d'une vrit. En
1815, Mme de Stal n'avait plus que deux ans  vivre, et Chateaubriand
s'enfermait dans la politique; mais la partialit demeurait la rgle des
jugements. Les hommes les plus respectables et les plus instruits, les
esprits les plus libres en apparence, Daunou par exemple, ne voulaient
rien voir au del du cercle troit o ils s'taient placs; longtemps
aprs, Daunou s'effraiera de la mthode d'Augustin Thierry, des
gnralisations hardies et fcondes enseignes  Cousin par Vico[208];
et l'on sait de reste que, dans la querelle des romantiques et des
classiques, les deux partis rivalisaient d'injustice. C'est  Villemain,
 Cousin,  Guizot que nous devons notre vritable affranchissement.
Lacordaire disait un jour,  Notre-Dame, que si les libres penseurs
rpandus dans son auditoire avaient vcu au douzime sicle, ils
auraient apport des pierres pour btir la cathdrale. Sans les trois
hommes dont nous parlons, nous nous partagerions encore en dtracteurs
de Shakespeare et du moyen ge, ou de Racine et de Voltaire.




DES DITIONS CLASSIQUES  PROPOS DES LIVRES SCOLAIRES DE L'ITALIE


Joubert aurait voulu dtourner les professeurs d'crire pour le public,
ou du moins de se donner ce plaisir avant l'ge de l'mritat. Il les
engageait avec une douce malice  se contenter du rle des Muses, qui
inspirent des vers mais qui n'en composent pas. Avait-il tort ou raison?
Nous n'entreprendrons pas de dcider ce point. Des deux parts, en effet,
les bonnes raisons abondent. D'un ct, Joubert dirait que la tche
quotidienne peut souffrir du travail de longue haleine dont on se passe
la fantaisie, que d'ailleurs ce travail, auquel on donne tous les
instants qu'on peut drober, mnage peut-tre bien des mcomptes,
puisqu'un excellent matre peut faire un trs mchant auteur, qu'enfin
tout n'est pas agrable dans la prparation d'un ouvrage, et qu'un homme
qui, aprs avoir donn honntement  ses lves la part de sa journe
qu'il leur doit, rserverait les autres heures pour des lectures, des
rflexions, des conversations de dilettante, mnerait peut-tre une vie
non seulement plus douce, mais plus profitable aux autres, qui sait?
plus intelligente mme que celle de son confrre obstin  publier
ouvrage sur ouvrage. Mais, d'autre part, on peut rpondre qu'il est bien
dur de s'interdire de prendre la plume quand on passe sa vie  enseigner
l'art d'crire, et que, comme parle Juvnal, dans un sicle o tout le
monde crit, c'est une sotte clmence que d'pargner un papier qui n'en
prira pas moins; puis, il n'est pas dmontr que le matre qui compose
des livres soit toujours celui qui s'occupe le moins de ses lves; le
dilettantisme entretient souvent mal l'activit de l'esprit et ne
protge pas toujours contre la tentation de la paresse routinire. En
dernire analyse, tout revient  savoir si le professeur est dtermin 
remplir loyalement ses fonctions, s'il entend gagner ses honoraires ou
s'il lui suffit de les toucher. Dans le premier cas, il accordera ses
travaux personnels avec la prparation de ses cours; dans le second, les
loisirs qu'il se rserve profiteront moins  ses lves qu' sa sant.

Aussi, mme  l'poque de la plus forte discipline, n'interdisait-on
pas aux professeurs de se hasarder  se faire imprimer. Il est vrai
qu'alors ils publiaient surtout des vers, des discours latins, des
traductions, en un mot des livres qui ne les dtournaient pas de leur
enseignement et qui auraient pu passer pour des _corrigs_, tandis que
leurs successeurs ne s'enferment plus dans la limite de ces exercices
d'cole. Mais depuis que les savants laques ont perdu la jouissance
plus commode que canonique des bnfices d'glise, depuis que le clerg,
beaucoup moins riche et moins nombreux que jadis, contribue beaucoup
moins aux progrs des lettres et des sciences, il faut bien permettre
aux professeurs de remplacer les abbs sans charge d'mes et les
bndictins d'autrefois. Si Joubert pouvait ressusciter et compter tous
les bons ouvrages qu'on doit aux universitaires de ce sicle, il leur
pardonnerait de n'avoir pas uniquement compos des livres destins 
vivre toujours.  tout le moins il ferait grce  la sorte d'ouvrages
dont nous allons parler, aux ditions classiques.


I

Lorsqu'on crira l'histoire de l'enseignement au dix-neuvime sicle, un
chapitre sera certainement rserv aux efforts que, dans tous les pays,
on a tents pour rendre, par de bonnes ditions, l'tude des grands
crivains plus facile, plus attrayante, plus fructueuse aux lves; et,
quelque jugement que l'on porte sur les mthodes qui ont prvalu de nos
jours, on rendra hommage  la science, au labeur,  l'esprit de
ressources dont tmoignent les livres mis aujourd'hui  la disposition
des enfants. Les pres de famille, quand ils jettent les yeux sur les
volumes dans lesquels leurs fils tudient, sont unanimes  s'crier,
comme un hros de Rabelais et avec plus de raison encore, que de leur
temps la science se mettait moins en frais pour la jeunesse; et, quand
on vient  penser que les auteurs de ces ditions les ont d'ordinaire
prpares dans les heures que la fatigue de la journe semble assigner
au repos, qu'un travail de cette nature est fort mdiocrement pay, que
le nombre des hommes de mrite qui s'y livrent empche d'en faire un
titre srieux pour l'avancement, on est forc de convenir que l'estime
publique n'est pas de trop pour les ddommager.

L'Universit de France s'est fait dans cet ordre d'ouvrages un honneur
particulier, et, si je ne nomme personne, c'est pour avoir le droit de
lui rendre tmoignage sans tre suspect de complaisance pour l'amiti.
Mais l'Italie mriterait aussi  cet gard de grands loges. Je ne veux
toutefois prsenter qu'un petit nombre d'observations suggres par
quelques-unes des meilleures ditions des classiques italiens rcemment
publies  l'usage des classes. On n'attend pas sans doute que j'aie
l'impertinence de prononcer sur l'rudition et le got des hommes
distingus  qui on les doit. L'apprciation de leur mthode tombe seule
sous la comptence d'un tranger.

Des mesures rcentes et sages que vient de prendre en France le
ministre de l'instruction publique donnent  cet examen un intrt
prsent. Depuis plusieurs annes, on se plaignait que dans
l'enseignement secondaire les langues de l'Europe mridionale fussent
sacrifies  l'allemand et  l'anglais. Pourquoi, disait-on, l'espagnol
et l'italien ne sont-ils enseigns que dans un petit nombre de nos
lyces du Midi? Pourquoi ne sont-ils admis au baccalaurat qu' titre
supplmentaire? Pourquoi les matres qui les enseignent ne peuvent-ils,
faute d'une agrgation spciale, dpasser le certificat d'aptitude et
les modestes appointements qu'il confre? Comment se fait-il qu'il n'y
ait pas une chaire d'italien ni d'espagnol dans un seul des lyces de
Paris? On faisait remarquer que les littratures de l'Europe mridionale
ne le cdent nullement en beaut  celles des nations du Nord, qu'elles
ont beaucoup plus souvent influ sur la ntre, qu'on est beaucoup plus
sr d'tre pay de sa peine quand on enseigne  de jeunes Franais des
langues no-latines comme la ntre, qu'enfin la condition commerciale et
industrielle de l'Italie et de l'Espagne rend la connaissance de leurs
langues au moins aussi avantageuse pour nos ngociants que celle de
l'allemand et de l'anglais. M. Magnabal, dans un trs curieux article de
la _Revue internationale de l'enseignement_, M. Ernest Mrime, dans la
prface de son excellente thse sur Quevedo, avaient prsent ces
dolances avec l'autorit qui leur appartient. Ce n'est pas en un jour
qu'on pouvait leur donner satisfaction. Mais le ministre a pris des
dcisions qu'il nous permettra de considrer comme un gage pour un
avenir prochain. Il a tabli une chaire d'espagnol dans un des nouveaux
lyces de Paris, au lyce Buffon, et il a rserv une place aux langues
mridionales dans le systme d'ducation qui s'lve en ce moment sur
les ruines de l'enseignement spcial.  ce propos, il s'est occup de
refondre la partie du programme qui concernait ces langues. L'heure est
donc bien choisie pour faire connatre quelques-unes des ditions
classiques les plus estimes en Italie, tout en discutant librement la
faon dont elles ont t conues.

Un mot d'abord sur l'aspect extrieur de ces ouvrages. On est surpris de
voir que la plupart sont vendus brochs: les ntres, on le sait, sont,
pour la plupart, cartonns, usage prfrable sans conteste pour des
volumes qui, destins  des enfants, ne sauraient tre trop solides. Il
semble aussi qu'en Italie on orne moins souvent que chez nous les livres
scolaires de plans, de cartes, de figures destins  l'explication du
texte; mais, sur ce point, il ne faut pas attacher trop d'importance 
cet avantage, si rellement nous le possdons: trop souvent les
illustrations des livres scolaires sont des dessins faiblement excuts
ou dont on pourrait contester le rapport avec l'oeuvre o on les insre
et que le libraire a imposs au commentateur pour parer sa marchandise;
trop souvent une ombre grise de forme circulaire traverse par une ligne
noire sinueuse est cense reprsenter une ville, et une tte aux traits
vagues et effacs est donne pour le portrait d'un grand homme. Nous
devrions prendre garde de revenir, sans nous en apercevoir, aux
illustrations de ces histoires de France dont on se moquait il y a vingt
ans, et o nous avons, quand nous tions enfants, colori les portraits
de nos rois. Mme bien excuts, ces dessins ne rendent pas toujours les
services qu'on en espre. Par exemple, dans une des ditions italiennes
qui en possdent, dans la _Gerusalemme Liberata esposta alla giovent
italiana_, qui a eu au moins quatre ditions, on voit les machines
militaires du moyen ge; le dessin en est fort net; mais, mme avec ce
secours, peu de professeurs seraient en tat d'expliquer  leurs lves
le jeu de ces machines qui, au muse de Saint-Germain o on les touche,
n'est pas fort ais  comprendre, car une baliste ne dit rien  qui ne
sait pas un mot de balistique. Les libraires italiens n'ont donc point
tort de mnager  cet gard la bourse des familles. Il vaudrait mieux
leur reprocher de ne pas mnager toujours autant la vue des lves; ils
savent que la jeunesse a des yeux de lynx et quelquefois ils en abusent;
leurs ditions, en gnral lgamment imprimes, sont souvent d'un usage
pnible, d'abord parce que leurs typographes font usage d'une encre trop
blanche, puis parce que, pour faire tenir beaucoup de matire dans un
volume qui doit demeurer maniable, ils font choix de caractres trop
menus. Dans plusieurs, le corps de l'ouvrage est imprim en caractres
tout au plus aussi gros que ceux que nous employons pour les notes. Il
faut avouer que nos mdecins, dont l'intervention dans la pdagogie
n'est pas toujours heureuse, ont eu raison en demandant aux imprimeurs
de ne pas avancer l'ge de la myopie.

Pour le fond, les auteurs des ditions classiques italiennes paraissent
s'accorder un peu moins sur la mthode  suivre qu'on ne fait en
France. On ne s'en tonnera point. La France est centralise depuis
longtemps; et, l mme o l'autorit ne commande point, la mode tablit
une harmonie parmi nous. Aussi toutes les ditions scolaires publies
chez nous dans une priode donne se ressemblent fort. En Italie on
trouve plus de diversit dans les opinions du corps enseignant.

Il ne faudrait pas insister dmesurment sur le premier exemple que j'en
donnerai, mais il ne faut pas non plus le passer sous silence. En
France, on ne trouverait pas un seul universitaire qui propost de
mettre intgralement Villon ou Rgnier au programme de nos lyces; on se
rappelle les justes clameurs que souleva un corps non universitaire pour
avoir donn en prix certains livres. L'Italie est beaucoup moins
d'accord sur ce point. Comme elle a eu ses grands hommes plutt que
nous, par suite,  une poque o les moeurs n'avaient pas encore la
dlicatesse qui ne date en Europe que des environs de l'an 1660, ses
grands crivains se permettent des liberts que chez nous l'htel de
Rambouillet avait dj proscrites quand les ntres parurent; et comme,
pendant plusieurs sicles, ces potes, ces prosateurs de l'Italie ont
fait sa seule consolation, elle leur a vou une pit touchante qui
s'alarme au moindre projet de porter atteinte  leurs crits. J'ai
racont ailleurs la rsistance victorieuse qu'elle opposa dans le
seizime sicle au projet d'expurger Boccace. Mais alors c'taient les
hommes faits mmes  qui l'on prtendait refuser le _Dcamron_ complet,
et d'ailleurs l'esprit de corps avait autant de part dans ce projet que
le respect de la morale. Aujourd'hui mme, o l'on ne peut plus
suspecter les intentions des purateurs, on les voit pourtant d'assez
mauvais oeil. M. T. Casini a eu besoin d'expliquer, dans la _Rivista
critica della letteratura italiana_, qu'on ne pouvait pourtant pas
mettre le _Dcamron_ et le _Roland furieux_ tout entiers entre les
mains des lves[209]; mais il a si peu convaincu tout le monde que,
dans la mme revue, un autre rdacteur a laiss chapper le regret que,
dans une dition classique de l'_Arioste_, MM. Picciola et Zamboni
eussent appliqu ce sage principe. Ne suffisait-il pas, disait-il, de
retrancher le vingt-huitime chant (l'aventure de Joconde), qu'Arioste
lui-mme autorise  passer? Pour se consoler des retranchements oprs,
il est oblig de se dire qu'on a pourtant conserv _qualche graziosa
lascivia_, et d'en citer un exemple[210]. Quoi donc! Faudrait-il mettre
sous les yeux des coliers la description  peu prs complte des
beauts d'Alcina et d'Olimpia, les entreprises de l'ermite, les
consolations donnes par le frre de Bradamante  Fiordispina, etc.?
Certes le critique dont nous parlons reculerait devant l'application de
son conseil, s'il donnait  son tour une dition classique du _Roland
furieux_[211], de mme que Ugo Foscolo, qui conseillait  deux
demoiselles anglaises de jeter  la mer, comme une offrande  l'ombre
offense d'Arioste, une autre dition expurge du pome, n'aurait
certainement pas entrepris de leur commenter le texte intgral.--Mais,
dit-on, la malice des collgiens a dj devin les mystres dont on
prtend retarder pour eux la connaissance.--C'tait prcisment le
langage que tenait un gnreux crivain qui a expos sa vie pour la
libert de sa patrie et qui fltrissait la licence quand il la
rencontrait chez d'autres que chez les grands crivains, Settembrini.
Mais la question ne se pose pas ainsi. M. Rigutini fait trs
judicieusement observer dans la prface de son dition classique du
_Cortegiano_, que le respect d  la classe dfend d'y parler de
certaines choses qu'on ne peut empcher les coliers de dcouvrir. Il ne
suffit pas de rpondre qu'en classe on n'expliquera pas les passages
scabreux. C'est dj beaucoup trop qu'on invite pour ainsi dire les
lves  les lire seuls, qu'on leur prsente des tableaux qui, s'ils ne
leur apprennent rien, font cependant sur leur imagination un tout autre
effet que sur celle de l'homme mr. Ce qui n'tait que dbauche d'esprit
chez un pote du seizime sicle, tourne facilement en excitation  la
dbauche sensuelle auprs d'un adolescent. Le matre, ft-il sr de
prcher ensuite la rgularit des moeurs avec autant de sduction
qu'Arioste et Boccace prchent quelquefois le contraire, ferait bien de
ne pas leur donner la parole dans les moments o ils flattent des
passions presque irrsistibles dans la jeunesse.

On pense bien que dans la pratique la thorie de la conservation
intgrale des ouvrages sujets  caution n'a pas t suivie. M. G.-B.
Bolza, qui, lui aussi, a publi le _Roland furieux_  l'usage des
classes, y a fait, comme MM. Picciola et Zamboni, les coupures
ncessaires. M. Raffaello Fornaciari, l'auteur d'une clbre grammaire
italienne, a rduit hardiment de cent  vingt-cinq les Nouvelles du
_Dcamron_ dans la dernire recension de l'dition classique qu'il en a
donne. Inutile de dire que l'on peut en toute confiance mettre entre
les mains de nos lves l'excellent recueil de morceaux choisis que
l'minent doyen de l'Universit de Rome, M. Luigi Ferri, se souvenant
qu'il est lve de notre Ecole normale, a bien voulu composer pour la
maison Hachette, et o ils trouveront, tant dans les notes que dans la
prface, tout ce qui leur est ncessaire pour l'intelligence du texte et
la connaissance sommaire de la littrature italienne. Nanmoins, la
crainte d'entendre crier  la profanation a empch quelques diteurs
d'abrger aussi souvent qu'il aurait fallu. Ainsi, c'est  la vrit une
oeuvre exquise que le _Cortegiano_, et mme une oeuvre d'une morale  la
fois dlicate et forte pour qui sait la lire; mais, pour en laisser les
interlocuteurs disserter si longtemps sur l'amour, M. Rigutini tait-il
assez sr de la maturit de ses jeunes lecteurs? Il y a loin encore des
passages les plus voluptueux du Tasse au chant de l'_Adone_, qui a pour
titre: _I Trastulli_. Cela suffit-il pour absoudre telle dition
classique de la _Jrusalem dlivre_, de conserver entirement la
peinture d'Armide arrivant parmi les Croiss ou s'battant avec Renaud?
Parini a plaid avec beaucoup d'esprit et de coeur la cause d'une pauvre
veuve charge de quatre enfants; mais il lui est arriv tant de fois de
prsenter spirituellement des ides gnreuses, qu'on aimerait  en
trouver, dans une anthologie destine aux classes, d'autre preuve que
la pice o il finit par appeler de leur nom vritable les lieux que
frquentait Rgnier. Monti a crit:

     _Disse rea d'adulterio altri la madre,
     E di vile semenza di convento
     Sparso il solco accus del proprio padre._

Un commentateur conserve sans sourciller ce passage, explique le mot
_solco_ par une priphrase _la via alla generazione_, et indique les
endroits o l'on trouvera la mme mtaphore chez d'autres potes. En
vrit, c'est compter beaucoup sur la gravit de la jeunesse italienne.


II

On ne trouve pas non plus, pour ce qui touche le commentaire du texte,
autant d'uniformit en Italie que chez nous. En France, depuis vingt
ans, il est universellement admis qu'une dition classique, outre
qu'elle doit donner un texte revu sur les meilleures ditions (au besoin
sur les manuscrits, et avec l'orthographe du temps), doit contenir les
variantes, l'indication des imitations faites ou suggres par l'auteur,
des passages o d'autres crivains se rencontrent avec lui ou le
combattent, des jugements ports sur son oeuvre; on veut qu'elle soit
prcde d'une ample biographie et d'une introduction o l'on embrasse
l'histoire de l'oeuvre, du sujet s'il a t trait  d'autres poques, du
genre auquel il appartient, avec un aperu du sicle o il a t
compos. En un mot, on tient gnralement qu'une bonne dition classique
doit tre l'abrg d'une dition savante. Les Italiens penchent aussi
vers l'rudition, mais ne s'y livrent pas d'aprs un plan aussi
mthodique. Dans beaucoup de leurs ditions les plus estimes, ils
suppriment absolument toute biographie,  moins que l'auteur n'ait crit
lui-mme un rcit de sa vie ou qu'un biographe accrdit n'y ait
suppl; en ce cas, ils conservent en totalit ou en partie ces rcits
tout prpars. D'ordinaire aussi ils s'abstiennent de toute dissertation
historique ou littraire. Aprs une courte prface o ils exposent
uniquement la mthode qu'ils ont suivie, le texte vient immdiatement.
D'autres encore mettent d'abord sous les yeux des lecteurs les documents
propres  clairer l'oeuvre qu'ils ditent, mais suppriment  peu prs
toute note au bas des pages.

Ce n'est pas qu'ils entendent mnager leur peine: ces ditions, pour la
plupart, ont cot au moins autant de travail que les plus soignes de
notre pays, surtout celles o ils ont port tous leurs efforts sur
l'annotation du texte. En effet, la tche est d'ordinaire chez nous
prpare d'avance par des ditions  l'usage des savants o il est
permis de puiser, tandis que l'diteur italien est souvent pour deux
raisons priv d'un tel secours. Premirement, comme il y a moins
longtemps qu'on a rappris  travailler en Italie (et cette remarque est
 l'honneur de la gnration actuelle qui doit suffire  tout), il s'y
rencontrait moins, je ne dis pas de belles, mais de bonnes ditions des
auteurs; on sait, notamment, que les innombrables commentateurs qui
s'taient avant notre sicle exercs sur la _Divine Comdie_ ont
mdiocrement facilit la tche des rudits contemporains; il manque
galement aux Italiens certains ouvrages de fonds qui ont t largement
mis  profit pour nos ditions scolaires entre autres, un dictionnaire
historique de la langue nationale. En second lieu, leurs sicles
classiques ne fournissent pas comme notre dix-septime sicle un assez
grand nombre de livres,  la fois graves et attrayants, pour qu'on en
compose tout le programme des lyces; leurs plus beaux gnies sont
souvent ou trop profonds, ou trop hardis, ou trop lgers pour que
l'ducation de la jeunesse leur soit absolument confie; on s'adresse
donc aussi aux penseurs, aux patriotes de la fin du sicle dernier ou du
commencement du ntre, ou mme  des hommes de cette priode qui, comme
Monti, sans prtendre  l'un ou  l'autre de ces titres, ont t avertis
par le changement des moeurs de surveiller au moins l'expression de leur
pense. On a donc donn des ditions classiques d'crivains trs
rcents, sur lesquels sans doute on avait dj beaucoup crit, mais sur
lesquels il ne s'tait pas form ce commentaire de tradition qu'un
professeur trouve tout prpar dans sa mmoire quand il veut diter un
auteur mort depuis plusieurs sicles. Pour diter, selon la mthode
actuelle, un ouvrage de Chateaubriand, de Lamartine, de V. Hugo, il
faudrait beaucoup plus de recherches que pour diter un ouvrage du temps
de Louis XIV. C'est le cas de quelques-uns des diteurs italiens. Enfin,
il faut  certains gards plus d'rudition pour commenter un auteur
italien, parce que tandis que chez nous la plupart des auteurs n'ont
gure imit que les anciens, en Italie la plupart des crivains ont
beaucoup emprunt en outre  leurs compatriotes des gnrations
prcdentes. Ce serait mme, du moins pour un Franais, une tude pleine
de surprises que de rechercher l'influence garde, malgr les variations
du got public, par Dante et par Ptrarque sur les potes qui leur
ressemblaient le moins; et ce n'taient pas eux seuls qu'on imitait. On
peut donc admettre sans crainte de se tromper, que les ditions
scolaires dont les Italiens font cas, mais qui ne contiennent pas toutes
les parties intgrantes que le genre nous parat comporter, n'en ont
pas moins de droits  l'estime.

Au fond, le contraste signal plus haut entre les systmes des diteurs
italiens tient uniquement  une diffrence de mthode et non  une
diffrence d'intention; elles sont faites d'aprs un mme principe, qui
est prcisment celui qui a prvalu chez nous. En Italie, comme en
France, on veut viter de se substituer  l'lve. Ceux des diteurs
italiens qui s'interdisent les dissertations d'histoire littraire,
comme ceux d'entre eux qui s'interdisent les notes au bas des pages
obissent exactement au mme scrupule qui, chez nous, a fait rejeter ce
qu'on a nomm les notes admiratives. Des deux parts, on craint de dicter
l'opinion de l'lve. On ne veut pas lui suggrer des jugements: on se
borne  lui fournir des occasions d'exercer son jugement. Ce principe
reoit seulement des applications fort diverses. Celles qu'on prfre en
Italie encourraient probablement notre censure. Un Franais
reprsenterait aux uns, que c'est laisser bien longtemps l'lve 
lui-mme que de l'abandonner aussitt aprs l'introduction pour ne le
retrouver que dans les additions qui suivent le texte, aux autres, que
c'est mettre sa bonne volont  une prilleuse preuve que de l'obliger
 chercher lui-mme ailleurs les notions prliminaires sans lesquelles
on ne comprend pas un ouvrage. Mais les Italiens pourraient bien nous
rpliquer que nous avons nous-mmes fait quelques sacrifices d'une
opportunit contestable  la crainte de prvenir le jugement de l'lve.

Nous avons, en effet, banni de nos livres de classe les courtes
remarques par lesquelles on y signalait jadis les beauts de style.
C'est un lieu commun que de les railler, et il ne faudrait pas,
d'ailleurs, pour le plaisir d'tre seul  les dfendre, soutenir que
jamais commentateur d'autrefois n'a prt au ridicule par un
enthousiasme pdantesque ou inintelligent. Les Italiens ont, eux aussi,
modifi leur style dans les passages o ils provoquent l'admiration des
coliers pour leur auteur. Nul d'entre eux ne s'crierait plus
aujourd'hui que Le Tasse ressemble  un tre surnaturel apparu sur la
terre pour servir de guide  un peuple qui s'lve ou  une civilisation
qui se transfigure,  l'Ocan d'Homre riche de sa propre immensit et
du tribut de tous les fleuves de l'univers; nul n'entremlerait ses
remarques de petits sermons et ne prsenterait ses rflexions sous forme
d'apostrophe  la studieuse jeunesse, comme le voulait la mode d'il y a
quarante ans. Mais le changement s'est opr sans bruit et moins
radicalement que chez nous. Comme les Italiens ne connaissent pas la
peur de paratre nafs, qui est une de nos pires faiblesses, il leur
arrive encore de signaler, en les appelant du terme technique, les
figures dont un crivain orne sa diction. En France, aujourd'hui, nous
partons de l'ide, qui pourrait bien manquer de justesse, que les
beauts qui frappent une grande personne frappent un enfant et que, par
suite, en cette matire, les remarques oiseuses pour l'une sont inutiles
pour l'autre. L'exprience prouve, au contraire, que les rhtoriciens
les mieux dous, ceux qui entendent le mieux une version, qui tournent
avec le plus d'agrment une page de franais, ne s'avisent pas eux-mmes
des beauts de style qui nous frappent le plus. Il ne faut pas dire
qu'ils les sentent et que c'est seulement l'embarras de trouver les mots
ncessaires ou une sorte de pudeur qui les empche de les commenter. La
plupart des meilleurs, quand on les met sur une page dont la tradition
ne leur a pas appris d'avance les traits saillants ne sauraient mme pas
les montrer du doigt. Cette observation ne s'applique pas seulement aux
rhtoriciens: elle s'applique aussi aux tudiants de premire anne,
mme  ceux dont le style fait dj concevoir les plus heureuses
esprances. Ce qui trompe, c'est la vivacit avec laquelle les jeunes
gens sentent l'nergie d'une belle page quand on la leur interprte par
une lecture anime; la manire dont ils gotent l'ensemble fait croire
qu'ils gotent le dtail. Ce qui trompe encore, c'est qu'au besoin ils
savent, la plume  la main, apprcier ces beauts de dtail; mais,
s'ils y russissent, c'est que, si prcisment que soit indiqu le
passage soumis  leur critique, ils s'aident des souvenirs de leurs
cours, de leurs manuels; ils travaillent, en ralit, non pas sur la
page dont il faudrait dcouvrir les beauts, mais sur le jugement qu'ils
ont trouv quelque part; ils changent, sans le remarquer eux-mmes, un
exercice d'invention critique en un exercice d'exposition oratoire. Tant
il est vrai qu'il faut avoir beaucoup lu et mme un peu vcu pour
apercevoir, sans le secours d'autrui, le mrite de l'expression! Le
style est la qualit qui se dveloppe la premire chez les jeunes
gens[212], et c'est la dernire qu'ils dmlent chez les auteurs.

Il n'est donc pas inopportun d'avertir en toute simplicit les jeunes
gens qu'une belle parole est belle, dt-on faire sourire, par cet avis,
l'homme fait qui n'en a pas besoin. Lorsque aujourd'hui, dans nos
ditions, on donne  la jeunesse un de ces avis charitables, on veut le
racheter par la finesse du commentaire qu'on fait de la beaut
signale. La vieille mthode, dans sa scheresse prudemment banale,
aprs avoir prvenu les jeunes lecteurs qu'il y avait l quelque chose
d'admirable, les laissait chercher davantage. Quant  sa terminologie
que nous sommes si fiers de ne plus comprendre, elle tait peut-tre
plus commode que ridicule. Car, ds qu'on veut aller jusqu' la
prcision, il est malais de se passer absolument de mots techniques;
que deviendrait l'enseignement de la peinture si l'on proscrivait les
mots de glacis, d'emptement, etc.? La critique contemporaine parle elle
aussi une langue fort spciale; un puriste prtendrait mme qu'elle a
remplac une nomenclature tire du grec mais prcise par un jargon vague
mais inutile, qu'il n'a que faire d'appeler _suggestif_ un livre qui
fait penser, tandis qu'il ne sait par quoi remplacer mtonymie, qu'il
comprenait fort bien le mot litote, mais qu'il n'entend pas trs bien ce
que c'est que l'_au-del_ dans un crivain.

Il est vrai qu'on reproche aux notes dites admiratives d'empiter sur le
commentaire oral. Mais toutes les pages d'une dition classique ne sont
pas destines  tre lues en classe; il faut penser  l'lve qui lit
tout seul. Puis quel est donc le professeur qui ne trouvera plus rien 
dire sur une expression pleine de sens ou de sentiment parce qu'une
ligne place au bas de la page en aura conseill l'examen? Ce reproche
atteindrait au surplus toute espce de commentaires, et on l'adresserait
avec plus de fondement aux nouvelles ditions qu'aux anciennes;
celles-ci n'aidaient l'lve qu' dcouvrir des beauts qu' son ge on
ne peut saisir seul, tandis que celles-l multiplient les observations
sur le fond mme des choses, lequel est plus  sa porte. Par exemple
l'analyse d'une pice de thtre, d'un caractre tragique ou comique ne
dpasse nullement la force d'un rhtoricien; or, outre que la plupart
des ditions rcentes de notre thtre apprcient au cours de la pice
tous les passages o se marque le progrs de l'action ou de la passion,
la plupart dans l'introduction traitent avec dtails les questions peu
nombreuses dont on peut proposer l'tude aux lves. Or, si dsireux que
vous supposiez l'lve de ne pas copier ces aperus, il ne russit pas 
s'affranchir de ce qu'il a lu; il ne pense pas assez pour n'tre point
domin par la pense d'autrui. En fait de commentaire gnral,
j'aimerais mieux la mthode d'un auteur italien, M. Falorsi, qui donne
alternativement les objections diriges contre les drames d'Alfieri et
les rponses de l'auteur, puis qui laisse l'lve se prononcer en
connaissance de cause.


III

Mais si les Italiens ont moins peur que nous d'offrir au jugement de
l'colier le guide dont il a besoin, les voici de nouveau partags sur
l'esprit dont la critique littraire doit procder dans un livre de
classe. Une des choses qui font la force de l'Universit de France,
c'est qu'elle porte dans l'apprciation de nos grands crivains deux
sentiments galement prcieux, une admiration sincre et une
respectueuse libert. Pour nous rconforter  l'heure de nos dsastres,
un de nos matres a pieusement recueilli  travers les sicles passs
les paroles que le patriotisme a inspires  tous nos crivains obscurs
ou clbres[213]; mais jamais sa sympathie pour les chantres de nos
joies, de nos douleurs, ne l'abuse sur leur talent; quand leur mrite
littraire n'gale pas la gnrosit de leur coeur, il avoue sans hsiter
son regret de ne pas les trouver plus loquents ou plus spirituels. Il
me semble qu'en Italie de trs bons esprits mmes concilient plus
malaisment les scrupules du critique et ceux du citoyen. Il semble qu'
cet gard les diteurs italiens se partagent; les uns, dans leur crainte
de refroidir l'enthousiasme de la jeunesse ou d'veiller sa malignit,
dispensent un peu trop libralement l'loge aux auteurs qu'ils
commentent, ou ferment les yeux sur leurs dfauts; les autres font payer
 leur auteur les exagrations de ses pangyristes, sans se demander si
l'admiration des lves est assez robuste pour rsister aux assauts
qu'ils lui donnent.

Ainsi M. Bertoldi, dans une dition fort rudite de Monti, trouve moyen
de ne jamais censurer les palinodies de son pote; lui qui pousse la
svrit  l'endroit de Voltaire jusqu' l'appeler un des plus efficaces
cooprateurs de l'athisme, qui l'accuse de mpris et de haine pour la
divinit, il russit  ne jamais condamner la versatilit de ce flatteur
de tous les rgimes; il cite sans observation les vers o il est dit que
Napolon inspire de la jalousie  Jupiter; il rapporte sans la discuter
l'allgation insoutenable de Monti prtendant aprs les victoires de la
France que la _Bassvilliana_ n'tait crite que contre la tyrannie
dmagogique. M. Puccianti, dans ses anthologies, dont le public italien
fait grand cas avec beaucoup de raison, ne s'abstient pas de signaler
les dfauts des crivains; mais, en beaucoup d'endroits, il fait
visiblement effort, par patriotisme, pour trouver beau ce qui n'est que
mdiocre. Au contraire, l'dition des morceaux choisis de Giusti, que M.
Guido Biagi a compose pour une excellente _Biblioteca delle
Giovanette_, s'ouvre par une curieuse histoire de l'engouement que les
circonstances avaient valu  son hros; il n'y aurait qu' louer cette
savante, cette piquante revue de tous les jugements ports en Italie et
au dehors sur Giusti, si elle tait destine  des hommes faits qui,
aprs l'avoir lue, n'en goteraient pas moins _Girella_ et la _Terra dei
morti_; mais n'est-il pas  craindre que dans l'ge o ]es prventions
sont plus fortes que le got n'est vif, les jeunes lectrices de M. Biagi
ne sortent de cette lecture moins aptes  discerner le mrite du
satirique toscan? Le terrible mot de pauvre esprit, _povera mente_,
articul par Tommaseo, ne gtera-t-il pas pour elles la malice et la
verve de Giusti, et ne pouvait-on les mettre en garde d'une faon moins
savante mais moins cruelle contre une estime outre pour son talent? M.
Severino Ferrari a dml avec une remarquable finesse les petits
artifices du Tasse; il a surpris tous ses emprunts, il a dcouvert que
son originalit consiste quelquefois  exagrer les exagrations
d'autrui; et il le dit. C'est son droit, et une tude o il en
rassemblerait les preuves offrirait autant d'utilit que d'agrment.
Mais une dition de la _Jrusalem dlivre_ qui doit conduire  un
jugement gnral de l'oeuvre, surtout une dition classique, devait-elle
tre conue d'aprs ce plan? Non, certes, du moins  mon avis. Boileau
lui-mme, s'il avait entrepris un commentaire suivi de la _Jrusalem_, y
et montr aussi soigneusement l'or que le clinquant; il n'aurait pas
consacr toute sa prface  tablir que le style en est affect, que les
caractres n'y sont pas conformes  l'histoire. Puisque M. Severino
Ferrari convient que le Tasse meut encore aujourd'hui les charbonniers
des Apennins, le devoir essentiel de ses commentateurs est de faire
sentir le charme de sa posie. Prmunissez les lves contre les
ornements recherchs qui abondent dans l'pisode d'Olinde et de
Sophronie, mais  la condition d'excepter formellement de la
condamnation des vers dlicieux comme le

     _Brama assai, poco spera e nulla chiede,_

 condition de rendre hommage aux mles et modestes paroles de Clorinde
 Aladin, qui terminent l'pisode par un contraste plein de grandeur.
Dans les paroles de Clorinde, vous numrez les imitations de Dante et
de Ptrarque: fort bien, pourvu que vous avertissiez les coliers que ce
n'est ni  Laure ni  Batrix que l'hrone doit l'incomparable accent
de sa gratitude envers l'homme qui l'a tue sans la connatre, qui lui a
ouvert le ciel, et qui mourrait de douleur si elle ne lui apportait pas
cette consolation cleste:

     _Vivi, e sappi ch' io t'amo, e non te l' celo,
     Quanto pi creatura umana amar conviensi._

Faites sentir que le coeur du Tasse,  la diffrence du coeur de Dante,
n'est pas gal  son sujet, mais  condition d'ajouter que souvent, dans
le langage qu'il prte  Godefroy de Bouillon, dans la peinture des
chrtiens apercevant la cit sainte, ailleurs encore, il en a senti et
exprim dignement la grandeur. M. Ferrari ne cde pas  un parti pris
d'injustice; il cite  et l quelques loges donns  de beaux vers, il
lui arrive de rfuter des critiques mal fondes; mais, laiss 
lui-mme, il vaque plus volontiers  l'office de dsenchantement qu'il
s'est attribu.

Toutefois plusieurs ditions scolaires d'Italie chappent  la fois au
reproche de complaisance et au reproche d'excessive svrit. On peut
citer  cet gard le rsum que M. Falorsi a donn de l'autobiographie
d'Alfieri dans une dition d'oeuvres choisies du pote d'Asti. M. Falorsi
est malheureusement de ceux qui suppriment  peu prs entirement les
notes, du moins pour les quatre pices d'Alfieri qui forment la plus
grosse part de son recueil. Il est probable qu'il rdigerait fort bien
les siennes; son rcit de la vie du grand tragique ne contient pas une
seule apprciation malsonnante, et pourtant fait sentir avec autant de
nettet que de discrtion tout ce qui se mlait de faiblesse bizarre et
maladive  l'nergie d'Alfieri et comment c'est du jour o Alfieri a
lutt courageusement contre lui-mme qu'il s'est acquis des titres  la
gloire. Le libre esprit de M. Falorsi s'accuse encore dans l'analyse
qu' propos du thtre d'Alfieri il donne de quelques pices de Racine;
ces analyses contiennent des inexactitudes de faits et ne font pas assez
ressortir les caractres, mais peu d'admirateurs d'Alfieri, peu
d'admirateurs de Racine mme auraient mieux marqu la rapidit d'action,
le caractre constamment tragique de notre _Britannicus_. Citons comme
dernier exemple de cette libert de jugement une note amusante qui
tablit fort bien que l'excs oppos  notre indiffrence prtendue ou
relle pour les langues trangres ne va pas sans inconvnient: Les
Italiens modernes qui, dans la lecture de mchantes gazettes d'un style
pis que francis, dans des traductions subreptices (_ladre_) d'ouvrages
trangers, dans le commerce de prcepteurs, de bonnes d'enfants, bientt
de nourrices, qui nous arrivent de la Chine, du Mongol et du Japon,
sucent avec le lait un sot mpris (_dispregio ciuco_) de leur belle
langue, feront bien de mditer un passage d'Alfieri sur le rapport
ncessaire qui existe entre l'tude de la langue maternelle et
l'ducation de la pense[214].

Il va de soi que, quand un des matres de la critique italienne trouve
le temps d'annoter une dition  l'usage des classes, il sait faire
entendre ce qu'on doit dire, sans rien fausser par excs d'insistance.
M. Alessandro d'Ancona l'a prouv  l'occasion des Odes de Parini.
C'tait un sujet particulirement dlicat: la difficult ne consistait
pas pour un rudit de sa force  runir tous les passages anciens et
modernes dont l'habile imitation compose jusqu' un certain point
l'originalit laborieuse de Parini; mais les Italiens doivent tant de
reconnaissance au noble pote qui, au sicle dernier, releva dans leur
patrie la dignit de l'homme et du citoyen, qu'ils souffrent
impatiemment toute censure  son adresse; ils pardonneraient encore un
mot franc sur Alfieri, parce que Alfieri a tant commis et avou
d'extravagances que leur gratitude fort lgitime ne peut pas se
dissimuler ses travers. Mais le caractre pur, la vie sans faiblesses de
Parini protgent sa gloire. Il tait donc fort difficile, surtout dans
un volume destin  la jeunesse, d'indiquer tout ce qui manque  Parini
pour tre un penseur et un crivain du premier ordre. Il ne faut donc
pas reprocher  M. d'Ancona de ne point signaler certains dfauts que
l'ironie mordante de Parini et ses intentions gnreuses ne nous
empchent pas d'apercevoir. Il suffisait de choisir quelques points, o
la censure pouvait s'appliquer sans soulever de clameurs. Ces points,
M. d'Ancona, en homme d'esprit et en homme de coeur, les a choisis d'une
main heureuse et touchs d'une main dlicate. En voici un exemple: un
Italien, car en Italie mme on ne peut s'aveugler toujours sur les
dfauts de Parini, avait os dire que dans la _Caduta_, une de ses
pices les plus estimes, la bassesse officieuse de l'inconnu qui
prtend tirer le pote de la pauvret s'exprime avec une invraisemblance
choquante. M. d'Ancona, en quelques lignes d'une spirituelle bonhomie,
nous enseigne  reconnatre et  limiter en mme temps la porte d'une
critique qui n'atteint que l'excution d'un morceau et n'entame pas la
beaut fondamentale de la pice: Sans accepter entirement, dit-il,
les conclusions qu'on nous propose, on peut avouer que quand cet
officieux conseille froidement et d'un ton amical  Parini de se faire
dmagogue, espion, voleur, il va peut-tre un peu trop loin, mme tant
donne l'intention sarcastique. Quand l'intrt public est en jeu, M.
d'Ancona n'hsite pas: il donne nettement tort  Parini s'imaginant que
la charit peut prvenir tous les crimes et que le pardon accord  un
criminel offre une garantie suffisante contre la rcidive, et il conclut
son commentaire de l'Ode _Il bisogno_ par ces belles paroles dont la
citation est d'autant plus de mise ici qu'elles s'appliqueraient aussi
bien  la pdagogie qu' la politique: Du reste les disputes sur le
devoir de prvenir et sur celui de rprimer sont des logomachies
byzantines. L'tat est tenu de prvenir quand il le peut, de rprimer
quand il le doit. La limite de la prvention est la possibilit, la
limite de la rpression est la justice.

Ce franc aveu des dfauts d'un auteur classique, pourvu qu'on n'y joigne
pas un apparent oubli de leurs qualits, aurait d'autant moins
d'inconvnients en Italie, que le public le prend de moins haut chez eux
que chez nous avec les crivains de talent. Chez nous, sauf durant des
priodes de caprices qui ne durent jamais longtemps, le bon sens et la
clart sont les deux qualits rputes les plus indispensables; comme la
multitude est comptente pour juger de ces deux qualits, elle fait tout
d'abord des crivains ses justiciables. En Italie, on demande tout
d'abord  un crivain de l'imagination; or l'imagination est une qualit
qui varie d'homme  homme, qui suit sa fantaisie et  qui, si on l'aime,
on permet de s'y livrer; puis Dante, lve des scolastiques, a, ds
l'origine, accoutum les Italiens  une posie savante qui ne se laisse
pas entendre  premire lecture. L'ambition de conserver dans la langue
vulgaire les inversions, les enchevtrements de mots qui, dans le latin,
n'engendrent pas la confusion  cause des dsinences moins uniformes, a
encore fait accepter une demi-obscurit qui tient le lecteur en respect;
enfin, la langue littraire de l'Italie n'est pas, n'tait pas surtout
jusqu' ces derniers temps, la langue maternelle de tous les Italiens,
chacun d'eux, dans l'usage courant de la vie, employant le dialecte de
sa province. Pour toutes ces raisons, ils lisent avec plus de patience,
partant avec plus de dfrence que nous. C'est mme chose touchante que
de voir avec quelle modestie grave des hommes fort savants proposent
chez eux plusieurs explications de tel vers d'un grand pote, avec
quelle longanimit la nation s'claire tour  tour des interprtations
successives qu'on lui en prsente. Chez nous, lorsque Muret dclare que
sans sa glose les _Amours_ de Ronsard sont inintelligibles, notre
premier mouvement est de rire du texte et de la scolie, et de laisser l
l'un et l'autre: en Italie une dclaration semblable ne choque personne.
C'est dire qu'en Italie un commentateur, pourvu qu'il sache confirmer
les lecteurs dans l'admiration des beauts vritables de son texte,
peut, s'il l'ose, en rvler les dfauts, sans crainte de le
discrditer.


IV

Puisque au total, en Italie et en France, les ditions scolaires se
rapprochent plus ou moins des ditions savantes, puisqu'elles visent,
soit  les rsumer, soit  en tenir lieu, demandons-nous en finissant si
les incontestables mrites qu'elles prsentent sont bien ceux que
rclame l'enseignement secondaire.

Certes un homme d'esprit n'est jamais trop savant pour accomplir la plus
modeste des tches; et c'est mme le devoir strict de tout homme qui
veut diter un ouvrage pour la jeunesse, de s'assurer au pralable qu'il
connat toutes les dcouvertes des rudits qui se rapportent  son
auteur. Il doit aux lves, sous la rserve des suppressions que leur
ge exige, un texte authentique, et, par consquent, il faut qu'il ait
consult les travaux o l'on a corrig les mauvaises leons. Il leur
doit de ne jamais les induire, par ses commentaires, dans des erreurs
dj rfutes, et par consquent il faut qu'il ait lu les rudits et les
critiques dont les lumires s'ajouteront utilement aux siennes. Mais il
ne s'ensuit nullement qu'il doive faire passer dans son dition la plus
grande somme possible de la science qu'il a pu acqurir. Une dition
destine aux rudits n'est jamais trop rudite parce qu'elle doit
rpondre  d'innombrables questions. Vingt savants qui viennent
interroger l'un aprs l'autre notre admirable collection des grands
crivains de la France, la feuillettent chacun dans une pense
diffrente. Il a donc fallu, dans la mesure du possible, prvoir et
satisfaire tous leurs dsirs. Les tout jeunes gens ont des besoins tout
autres. Cet ouvrage que vous mettez sous leurs yeux pour la premire
fois, qui cdera la place  un autre dans quelques semaines, ils n'en
peuvent saisir que l'essentiel, et ce n'est pas trop, pour qu'ils y
parviennent, de tous leurs efforts et de tous les vtres. Ces beauts
saillantes, que peut-tre dans le fond de votre me vous tes las
d'admirer et de commenter, ils ne les dcouvrent pas d'eux-mmes et ne
les comprendront bien que grce  vous. Toutes les questions
subsidiaires qui s'imposent  qui veut approfondir, ne se prsentent pas
 leur esprit; les leur proposer, c'est les distraire de l'objet
principal qu'ils ont dj beaucoup de peine  ne pas manquer. Toutes les
notions qui nous ont fait pntrer depuis notre jeunesse dans les
auteurs que nous avions tudis au collge, la vie, la lecture nous les
ont donnes peu  peu; nous les avons digres, et c'est pour cela
qu'elles nous profitent. En prsenter  la jeunesse un rsum, mme fort
judicieux, fort lgant, c'est lui donner une nourriture trop forte. Il
faut donc s'accommoder  sa faiblesse. Dans une savante revue italienne
que nous avons cite un peu plus haut, M. S. Morpurgo, rpondant  un de
ses compatriotes qui dclarait qu'on traite trop les lycens en
enfants, fait spirituellement observer que ce traitement n'est pas trs
disproportionn  leur ge. Il faut sans doute ouvrir l'esprit des
enfants, mais il importe encore bien davantage de le fixer. Il n'est pas
mauvais de leur indiquer d'un mot qu'il y a d'autres questions  tudier
que celles qu'on tudie avec eux, mais il faut aussitt aprs les
ramener sur ces dernires. La meilleure dition classique est celle qui,
tout en leur fournissant les indications dont ils ont besoin, disperse
le moins possible leur attention et la concentre le mieux sur le texte
lui-mme.

Une des principales qualits qu'il y faut est donc la brivet, la
sobrit. Nous avons raison d'exiger qu'on place en tte du volume une
biographie, une introduction. Rappelons-nous toutefois que c'est pour
nos enfants que l'dition est faite et non pas pour nous, et que ce
n'est peut-tre pas faire l'loge d'un livre scolaire que de constater
l'intrt que les parents prennent  le lire. Ces longs morceaux pleins
de faits et d'ides qui font honneur  l'rudition,  l'tendue
d'esprit, au style du professeur qui les a composs n'effraieront-ils
pas l'lve? S'il les lit, lui qui dispose de si peu d'heures, lui
restera-t-il le temps de lire, de relire le texte? En aura-t-il mme le
dsir? Les vastes perspectives que vous lui aurez ouvertes ne l'en
auront-elles pas dtourn? Prenons garde de rebuter les lves lgers,
et, ce qui serait encore pis, de donner aux lves studieux une habitude
qu'hlas! nous avons peut-tre contracte nous-mmes, celle de lire trop
vite. Prenons garde de leur en donner une autre, celle d'encombrer leur
mmoire au lieu d'exercer leur jugement. Beaucoup de laborieux lves
n'ont que trop perdu l'habitude de l'effort personnel. On raillait
autrefois certains exercices de la rhtorique dont les paresseux se
tiraient, dit-on, par des larcins qualifis de rminiscences; mais nos
lves ont aujourd'hui la tte si remplie de notices biographiques et
critiques, que de la meilleure foi du monde ils les rcitent sans s'en
apercevoir; il leur semble mme, comme aux lgistes de l'poque
antrieure  Cujas, que la seule manire d'tudier un texte soit d'en
tudier les commentateurs. Voici une anecdote dont j'ai de bonnes
raisons pour garantir l'authenticit: il y a trois ans,  la Facult des
lettres de Paris,  la suite d'une confrence de littrature franaise,
un jeune homme  figure ouverte et sympathique vint demander de quel
manuel on recommandait particulirement l'usage; on lui rpondit
naturellement que l'on conseillait plutt de ne faire usage d'aucun
manuel, du moins  propos des auteurs marqus au programme, et de lire
assidment ces auteurs pour se mettre en tat de rpondre mme aux
questions imprvues. Le jeune homme insista, expliquant qu'il
appartenait  un lyce de province et ne pouvait venir que de loin en
loin  la Sorbonne. On l'assura que le jour de l'examen on demandait au
candidat, non pas l'opinion des critiques, mais la sienne, et que rien
n'tait plus facile pour les examinateurs que de discerner les
compositions dont la mmoire seule avait fait les frais. Sa figure prit
une expression d'incrdulit, de tristesse, et il partit videmment
persuad que les matres de confrences de la Sorbonne, afin de ne point
faire de tort  leurs auditeurs rguliers, gardaient pour eux le secret
des recettes infaillibles grce auxquelles un tudiant docile devenait 
coup sr licenci. Nos ditions scolaires ont contribu  cette
disposition des esprits: dans les livres de cette nature, telle prface
qui stimule la rflexion chez un homme fait l'engourdit chez les
coliers.

En accordant qu'il faut donner aux lves le texte vritable de nos
classiques, nous n'avons pas voulu dire qu'il fallt y conserver une
orthographe archaque ou capricieuse; c'est leur prter une apparence
rbarbative. Quant aux notes, elles doivent,  mon sens, n'tre pas trop
multiplies. On pourrait mnager davantage les notes curieuses seulement
en elles-mmes, celles qu'on peut lire  part; car, si ces notes
amusent, instruisent mme, elles n'exercent pas assez l'esprit.
Peut-tre abuse-t-on quelquefois des variantes, des rapprochements, de
l'indication des passages que l'auteur a imits. Il ne faut, pour ainsi
dire, interrompre la conversation de l'auteur et de l'lve que pour
expliquer  celui-ci le langage de celui-l, pour l'aider  en
comprendre la force, pour l'inviter  interroger respectueusement son
interlocuteur. Il ne faut que rarement lui parler d'autre chose  propos
de ce que dit Racine ou Bossuet. Il a dj quelque peine  soutenir le
dialogue et ne le quittera que trop volontiers pour le commentateur qui
lui conte de piquantes historiettes. Les notes vritablement utiles sont
celles qui soulvent  demi le voile qui lui cache les beauts de
l'loquence et de la posie, qui lui promettent au prix d'un effort un
plaisir flatteur pour son amour propre et, ce qui vaut mieux, un plaisir
d'imagination et de coeur. Quelquefois les notes pourraient prendre la
forme d'un questionnaire. Par exemple, on demanderait pourquoi l'on
tient pour vraie telle maxime que tel et tel fait paraissent contredire,
pourquoi tel vers est loquent ou spirituel, en quoi l'ide d'une scne
est dramatique ou fine. En un mot, tandis que l'auteur d'une dition
savante doit faciliter l'tude de l'ouvrage dans ses rapports complexes
avec l'histoire littraire et morale de l'humanit, l'auteur d'une
dition scolaire se proposerait seulement de faciliter l'tude de
l'ouvrage en lui-mme. On se rappellerait qu'il est dangereux de vouloir
tout enseigner  qui a tout  apprendre.

Circonscrite de cette manire, la tche ne serait pas beaucoup plus
facile ni moins capable de tenter les hommes dvous et distingus
auxquels nous prenons la libert de soumettre ces rflexions. Pour
atteindre la perfection dans le genre qui nous occupe, il ne leur manque
plus qu'une chose, mais qui me parat aussi malaise qu'indispensable,
c'est de vouloir bien se faire petits.




APPENDICES




APPENDICE A.

Le pensionnat de Mme Laugers  Bologne.--Les collges de jeunes filles
de Naples.--Le pensionnat de Lodi.


LE PENSIONNAT DE Mme LAUGERS  BOLOGNE.

Outre la plupart des documents qui m'ont servi  faire connatre cette
maison, MM. Capellini et Malagola m'ont encore fourni les deux pices
dont voici la traduction et dont les originaux sont aux Archives d'tat
de Bologne.

ROYAUME D'ITALIE.

     Bologne, 17 avril 1807.

Le prfet du dpartement du Reno,

Vu le plan organique de la Maison Royale Josphine, prsent
antrieurement par M. le chevalier Salina, prsident royal,

Considrant qu'il s'agit d'un tablissement honor d'une spciale
protection par S. A. I. le prince Vice-Roi,

Qu'il a pour objet la garde la plus vigilante, la culture la plus pure
des mes des jeunes filles,

Que des fins aussi importantes peuvent tre pleinement atteintes sous la
direction de l'institutrice actuelle, Mme Thrse Laugers[215],

Et que, pour accrotre le nombre de ces chres colires (_delle tenere
alunne_), qui feront ensuite passer dans leurs familles et dans la
socit l'ducation parfaite qu'elles y auront puise, il sera bon de
faire connatre les dispositions prcises et louables du plan susvis,

Dcide:

Le plan organique de la Royale Maison Josphine sera imprim et publi.

La prsente dcision est communique en copie conforme  Mme la
directrice Laugers, pour qu'elle l'excute.

     Sign: MOSCA, et, au-dessous: ZECCHINI, secrtaire gnral.

     Pour copie conforme: F Zecchini.


Plan de la Maison Royale Josphine de Bologne.

I.--_Caractre particulier de ce pensionnat._

La Royale Maison Josphine de Bologne, situe rue Nosadella, dans
l'ex-couvent des Franciscaines du Tiers-Ordre, est dirige et
administre immdiatement par Mme Laugers, qui y donne l'instruction. La
discipline est sous la surveillance d'une commission nomme par la
municipalit de Bologne et par un prsident choisi directement par S. A.
I. le prince Vice-Roi. Les jeunes lves sont partages en trois classes
d'aprs leur ge et leur capacit. Les unes sont pensionnaires, les
autres demi-pensionnaires, les autres externes.

II--_Culture de l'esprit._

La religion catholique et la saine morale sont l'objet principal et
capital de cette ducation. Aussi, outre la rgle pour la pratique
journalire des actes de religion, les instructions morales, le
catchisme des samedis, les exercices spirituels du 28 octobre au 1er
novembre[216], il y aura un ou plusieurs prtres chargs spcialement de
cultiver l'esprit et le coeur des pensionnaires.

III.--_Travail manuel._

Tous les travaux  l'aiguille et  la maille qui conviennent au sexe
fminin sont dirigs par la directrice elle-mme, aide d'une
sous-matresse, et sont traits avec le soin que rclame ce genre
d'occupation. On forme, en outre, les jeunes filles, dans la mesure du
possible[217],  ce qui concerne le mnage domestique.

IV.--_tudes._

La directrice enseigne la grammaire franaise, la gographie, la sphre,
la chronologie, l'histoire et d'autres sciences et langues selon la
capacit des enfants.

Des matres probes et habiles enseignent  toutes les lves l'criture,
l'arithmtique, la langue italienne.

Pour celles qui dsireraient apprendre le dessin, la danse, la musique
vocale ou instrumentale, il y aura des matres spciaux.

V.--_Examens._

Tous les six mois, il y a une preuve publique  laquelle sont invits
les parents, les autorits, et,  cette occasion, l'on distribue des
prix.

Tous les trois mois, on fait une rcapitulation des tudes de chaque
classe. La jeune fille qui s'est distingue par-dessus toutes les autres
par la douceur de son caractre, l'exactitude dans l'accomplissement de
ses devoirs sans mriter aucun reproche, reoit un insigne qu'elle porte
durant trois mois, c'est--dire jusqu' l'examen suivant.

VI.--_Divertissements._

Aux heures de rcration, les enfants se promnent ou se livrent, 
l'intrieur, aux amusements de leur ge et de leur sexe. Tout jeu de
cartes ou de ds est interdit.

VII.--_Dpenses  la charge des pensionnaires[218]._

1 La pension est de 30 livres italiennes par mois. Les trangres[219]
payent toujours quatre mois d'avance. Les Bolonaises payent galement
d'avance, mais seulement par trimestre. La nourriture est saine et
bonne.

2 L'habillement, le papier, les livres, les dpenses en cas de maladie
srieuse, sont galement  la charge des lves.

3 De mme l'enseignement de la danse, du dessin, de la musique vocale
et instrumentale.

4 Chaque lve apporte: un lit complet, avec les couvertures pour l't
et pour l'hiver; 4 paires de bas et 4 petites taies d'oreiller; 6
serviettes; 6 essuie-mains; 6 chemises; 4 mouchoirs blancs, 4 de
couleur; 2 jupons d'hiver, 2 d't; 8 paires de bas; 2 tabliers blancs,
2 de couleur; 4 bonnets de nuit; 4 camisoles de nuit; 2 bobines 
dvider; 1 peigne et l ncessaire de toilette; une chaise; 6 assiettes;
1 verre; 1 couvert.

Comme la libre disposition de l'argent peut tre cause, chez les jeunes
filles, de nombreux dsordres, on dsire que les sommes accordes pour
leur honnte divertissement soient remises  la directrice, qui en
disposera avec une sage conomie.

VIII.--_Dpenses  la charge de l'tablissement outre l'entretien
quotidien._

1 Tous les meubles d'un commun usage;

2 Le feu pendant l'hiver, l'clairage, l'encre;

3 Les dpenses de voyage, aller et retour, quand on mnera les lves 
la campagne;

4 La messe, les cierges et tout ce qui sert aux crmonies de la
chapelle;

5 Les honoraires du mdecin et du chirurgien dans les petites maladies;

6 Les dpenses pour les examens et les sances publiques;

7 La garde du vestiaire, le blanchissage de la literie et du linge de
table;

8 Les gages du cuisinier et des femmes de service.

Pour toutes ces dpenses, les pensionnaires versent, par an, cent livres
italiennes, payables par trimestre et d'avance.

IX.--_Entre, sjour, sortie des lves._

On n'admet les pensionnaires que de l'ge de cinq ans  douze ans
rvolus, et sur le vu d'un certificat qui prouve qu'elles ont eu la
petite vrole ou qu'elles ont t vaccines.

Les payements qu'on acquittera, comme il a t dit; d'avance, se feront
toujours en monnaie ayant cours lgal.

Les pensionnaires ne pourront dner dans leurs familles qu'une fois tous
les deux mois. Elles ne coucheront jamais hors du collge.

Tous les quinze jours, un jeudi, de quatre  six heures dans
l'aprs-midi, les parents pourront venir visiter leurs filles, mais
toujours dans le parloir et en prsence de la directrice ou de la
sous-matresse.

Nul ne pourra pntrer dans le pensionnat, sauf les personnes qui en
auront obtenu de la directrice une permission qu'il faudra faire
renouveler  chaque fois.

L'accs des chambres de l'tage suprieur est interdit  toute personne
autre que celles qui sont commises  cet effet, le mdecin et le
chirurgien.

Toutes ces rgles concernent galement les demi-pensionnaires et les
externes pour toute la partie qui peut leur tre applique.

Le supplment  payer pour les unes et pour les autres est rgl par la
directrice d'aprs les tudes et les leons particulires que les
parents auront demandes.


Collges de jeunes filles du Royaume de Naples, fonds par Joseph
Bonaparte et Joachim Murat.

Le plan de notre tude ne nous a permis que de faire quelques emprunts 
la notice que M. Benedetto Croce a bien voulu fournir sur ces collges.
Nous n'avons garde d'en priver le lecteur. Voici donc la traduction de
la partie que nous n'avons pas employe:

Le dcret de Joseph Bonaparte du 11 aot 1807 (dont nous avons extrait
ci-dessus les dispositions fondamentales) fixait que cinq dames seraient
charges de l'ducation des jeunes filles, sous la surveillance de
personnes qualifies de premire et de deuxime dames. Le rglement de
la maison d'Aversa devait tre tabli par une commission compose du
prsident du conseil d'administration du collge, du _capellano
maggiore_, de la premire et de la deuxime dames, et de la plus ge
des autres, et approuv par la reine. Un dcret du 1er septembre 1807
assigna pour local dans Aversa le couvent de l'ordre supprim du
Mont-Cassin et les jardins attenants. Une dcision du 2 novembre nomma
un administrateur des rentes du collge; une autre, du 27 novembre,
renvoya,  l'arrive de la reine, les travaux d'appropriation. Ces
arrts et d'autres relatifs  l'administration de la maison se trouvent
aux Archives d'tat de Naples,  la section _Ministero dell'Interno_,
fascicule 714. On y voit que, jusqu'au milieu de 1808, le collge
n'tait pas encore install.

Joseph Bonaparte avait aussi institu pour chaque province du royaume
une maison d'ducation pour les jeunes filles de bonne famille (_di
civili natali_); pour la province de Naples, cette maison fut tablie au
ci-devant monastre des bndictines de San Marcellino.

Joachim Murat, par un dcret du 21 octobre 1808, disposa que le ministre
de l'intrieur prendrait les ordres de la reine, sous les ordres de
laquelle serait plac le collge d'Aversa, et qui en tablirait le
rglement; le mme dcret mit une rente de 24,000 ducats  la
disposition du prsident de l'tablissement, qui serait nomm par la
reine. Des lors, le collge put fonctionner.

Peu de temps aprs, ces deux institutions d'Aversa et de Naples furent
runies dans le local de la premire, sous le nom de Maison Royale
Caroline; une srie de dcrets de Joachim accrut les rentes et modifia
l'administration de cet tablissement.

Le couvent de San Marcellino demeurait vide, mais il eut bientt un
emploi analogue. Par un dcret du 12 dcembre 1810, Joachim maintint
dans son royaume les visitandines, vu l'avantage que l'Empire franais
et le Royaume d'Italie tirent pour l'ducation des filles de l'ordre de
la Visitation, rtabli et modifi par les dcrets de notre auguste
beau-frre l'empereur Napolon[220]. Voulant donc, disait-il, procurer
le mme avantage  ses tats, _o tant et de si grands motifs ordonnent
de multiplier les maisons d'ducation pour les deux sexes_, Joachim
autorisait  perptuit les couvents de cet ordre actuellement tablis
dans le royaume, permettait d'en instituer d'autres l o il serait
ncessaire et plaait l'ordre sous la protection de la reine; les
visitandines taient autorises  recevoir des novices et  les lier par
des voeux simples, renouvelables chaque anne, les voeux ternels
demeurant interdits  tous les membres de la congrgation, quelles que
fussent leurs conditions d'ge ou autres; les statuts de Saint-Franois
de Sales taient maintenus, sauf  tre revus et approuvs; l'Ordre
ressortirait pour le spirituel  l'vque diocsain, pour
l'administration conomique et pour l'enseignement au ministre de
l'intrieur. Un dcret du 10 janvier 1811 assigna aux visitandines de
Naples le couvent de San Marcellino.

Ces Dames avaient alors pour suprieure une Franaise, Mme Eulalie de
Bayanne.--J'interromps ici la notice de M. Croce pour dire que Mme de
Bayanne tait une des trois filles de Louis de Lathier, marquis de
Bayanne, qui,  l'poque o Lachesnaye-Desbois imprimait son
_Dictionnaire de la Noblesse_, taient visitandines  Grenoble. Elle
tait assez avance en ge au temps de Murat, puisque sa naissance
remontait  l'anne 1741, comme on peut le voir par son acte de baptme,
que je dois  M. Lacroix, archiviste dpartemental de la Drme: L'an
1741 et le 2e janvier a t baptise Genevive-Eulalie, fille naturelle
et lgitime de Mre Louis de Lathier de Bayane, seigneur d'Oursinas et
autres places, et de dame Catherine de Sibeud de Saint-Ferrol, ses pre
et mre. Le parrain a t M. Franois Blancher, soubsign, et la
marraine a t Mlle Marguerite Bonal, aussi soubsigne. Sign: Bayane,
Franois Blanchet, Marguerite Bonnard, le chevalier de Bayane, Victoire
de Bayane, Duperon de Ravel, Trvy cur[221]. Mme Eulalie de Bayanne
avait sans doute pass en Italie  la suite de son parent, le duc
Alphonse-Hubert Lathier de Bayanne, auditeur de Rote en 1777, plus tard
cardinal, qui mourra le 6 avril 1813. Revenons  la notice de M.
Croce.--Les autres soeurs et les professeurs du couvent furent ( en
juger d'aprs les noms rencontrs par M. Croce, qui n'a point trouv
l'tat complet du personnel) des natifs de l'Italie et mme de Naples.

Le 27 fvrier 1811, Murat approuva le rglement de l'institution; le 24
septembre de la mme anne, il mit  la charge de la municipalit de
Naples l'entretien de l'difice, la dpense de la chapelle,
l'acquittement de la contribution foncire, etc.

Dans la correspondance du ministre de l'intrieur avec Mme de Bayanne,
on trouve une lettre du ministre en date du 31 mars 1811, o il lui fait
connatre que la volont de Sa Majest est qu'on forme non des
religieuses, mais des femmes utiles  la socit civile, et prend des
mesures pour tre inform, chaque semaine, de l'enseignement distribu
dans la maison et des progrs de chaque lve[222]. Le 22 aot 1811, un
dcret interdit de recevoir pour lves  San Marcellino les enfants de
plus de douze ans; le 29 aot, la maison fut autorise  acqurir des
biens. Le 24 janvier 1812, le gouvernement approuva un rglement pour
les examens des lves de San Marcellino.

Tous ces documents proviennent encore du fascicule 714.

Pendant ce temps, un tablissement particulier de Naples, celui de Mme
Rosalie Prota, dans l'ex-couvent de San Francesco delle Monache, avait
acquis une grande rputation. Il existait donc alors dans le royaume
trois tablissements importants pour l'ducation des filles.

En 1813, la Maison Royale Caroline fut transfre d'Aversa  l'difice
de Naples, appel les Miracoli, en vertu d'un dcret du 6 septembre de
cette anne. Des dcrets de ce mme jour, du 13 janvier et du 17
novembre 1814, en accrurent encore les rentes. La reine Caroline
dployait, en effet, une grande sollicitude pour ce collge, aide, dans
son oeuvre intelligente, par le ministre Capecelatro, archevque de
Tarente.

L'anne 1815 ramena les Bourbons...

Le collge royal jouissait alors d'un revenu d'environ 40,000 ducats. La
direction et l'administration n'en relevaient d'aucun ministre[223],
parce qu'il tait uniquement et directement gouvern par Caroline Murat;
Capecelatro, sous le titre de prsident, n'en rglait que la partie
morale. Un dcret du 27 juin 1815 fit passer la maison sous la direction
du ministre de l'intrieur et en nomma prsident le prince de Luzzi,
dont un rapport, dat du 2 aot suivant, constata que l'ordre et la
rgularit qui y rgnaient taient absolument parfaits; le prince
proposait seulement l'adjonction d'un professeur de catchisme, vu
l'importance suprme de cet enseignement...

Sans continuer l'histoire de ces tablissements, nous nous en tiendrons
aux faits que voici:

En avril 1829, les visitandines quittrent volontairement Naples, et
l'tablissement de Mme Prota fut transport au couvent de San Marcellino
qu'elles laissaient, et fondu avec leur collge.

La mme anne, la reine Isabelle de Bourbon, femme du roi Franois Ier,
prit la direction des deux maisons, des Miracoli et de San Marcellino,
qui reurent respectivement les noms de _Primo_ et_ Secondo educandato
Regio Isabella di Borbone_; toute la diffrence entre les deux
tablissements tait dans la classe sociale  laquelle appartenaient les
lves; la discipline et l'instruction taient les mmes dans l'un et
dans l'autre. Le premier, qui comprenait les enfants des familles les
plus releves, comptait deux cents places gratuites; le deuxime en
comptait cent quatre; les autres places des deux collges taient
payantes. La reine nommait aux places gratuites. Le programme des tudes
et le rglement se trouvent dans l'ouvrage intitul: _Napoli e luoghi
celebri delle sue vicinanze_ (Naples, 1845, 2e volume, p. 45-51)[224].

Aprs 1860, la distinction de naissance tablie entre les lves des
deux collges a t supprime. Un statut organique commun aux deux
maisons a t promulgu le 12 septembre 1861, puis modifi le 13 fvrier
1868 et le 3 octobre 1875. La maison des Miracoli porte le nom de
_Collegio Principessa Maria Clotilde_; celle de San Marcellino s'appelle
_Collegio Regina Maria Pia_.

Pendant l'impression de ce volume, le hasard m'a fait connatre un
opuscule qui prouve une fois de plus l'estime dont jouissaient nos
collges, et qui m'apprend en outre que Mme Prota, elle aussi, tait
notre compatriote. C'est une brochure intitule: _De la musique 
Naples, surtout parmi les femmes_. L'auteur en est la comtesse Cecilia
De Luna Folliero, qui a compos galement des posies et un livre
intitul: _Moyens de faire contribuer les femmes  la flicit publique
et  leur bien-tre individuel_. Ce dernier ouvrage a t traduit en
franais, et le traducteur a rimprim  la suite le susdit opuscule,
qui avait t compos et publi une premire fois  Paris en 1826. Mme
De Luna Folliero reconnat aux Napolitaines les plus heureuses
dispositions pour la musique, mais se plaint que trop souvent  Naples
les dames du monde, qui prtendent rivaliser pour les fredons avec les
chanteuses d'opra, ignorent le premier mot de la musique vocale et
instrumentale. (Rappelons qu'un autre crivain des Deux-Siciles, Ant.
Scoppa, avait soutenu que les connaissances musicales taient moins
rpandues dans sa patrie qu' Paris.) Mais Mme De Luna Folliero termine
en exprimant l'espoir que l'ducation des napolitaines sera par la suite
moins nglige: Dj deux excellents tablissements d'instruction
publique ont donn  Naples des jeunes personnes remplies de vertus,
d'esprit et de talents, dont l'heureux caractre empreint de cette
aimable franchise, de cette piquante vivacit qui caractrisent les
Napolitaines, leur fait soutenir sans crainte la comparaison avec les
femmes les plus distingues de l'Europe. En un mot, elles ont tout ce
qu'il faut pour tre des musiciennes parfaites, et font, par le double
charme de leurs vertus et de leur talent distingu, les dlices et la
gloire d'un des plus beaux pays de la terre. En note, elle dsigne ces
deux tablissements, celui des Miracoli et celui de Mme Prota: Qu'il
soit permis  ma reconnaissance, dit elle  propos de cette dernire,
de rendre ici un hommage public au noble caractre et aux rares
qualits de cette dame aussi vertueuse que spirituelle. Ne en France,
elle a transport  Naples avec elle ses vertus, ainsi que les talents
qu'elle y avait acquis. L, ses lumires l'ayant mise  mme d'tre  la
tte d'une grande maison d'ducation, son exquise sensibilit a fait de
cet tablissement respectable le centre du bonheur pour les jeunes
demoiselles qui y sont leves, et qui trouvent en elle une mre tendre
et claire. Cette digne Franaise, honneur de son sexe et de sa patrie,
a voulu en mon absence me remplacer  Naples auprs de mes filles, qui,
grce  ses bonts, vont recevoir dans son institut une richesse qui
n'est point sujette aux revers de la fortune, une excellente ducation.
Une des filles de Mme De Luna Folliero, Mme Aurelia Folliero, est en
effet devenue un crivain distingu, et s'est notamment occupe de
l'ducation de la femme italienne, comme on peut voir dans un article de
la _Bibliografia femminile italiana_ (Venise, 1875), par M. Oscar Greco.


Pensionnat de jeunes filles de Lodi.

Voici la traduction de la notice que je dois  l'amabilit de M.
Agnelli, de Lodi.

La baronne Maria Hadfield Cosway fonda, en 1812,  Lodi, sous les
auspices de Franc. Melzi d'Eril, duc de Lodi, un pensionnat pour lever
les enfants de bonne condition dans les principes d'une saine morale et
faire d'elles  la fois de bonnes mres de famille et l'ornement de la
socit.

 l'origine, le personnel se composait de matresses laques sous la
direction de la fondatrice; mais l'instabilit de ce personnel se
prtait mal  l'adoption d'une mthode fixe telle que la voulait Mme
Cosway. Cette dame, qui joignait  son talent de peintre la passion des
voyages, crut voir au cours d'une de ses excursions en Allemagne, en
visitant les maisons consacres dans ce pays  l'ducation des jeunes
filles, que les meilleures taient celles que dirigeait l'association
religieuse des Dames Anglaises. D'accord avec le gouvernement, elle en
appela quelques membres  Lodi pour son collge.

Ds lors, on nomma indiffremment cette maison Institut Cosway ou des
Dames Anglaises, et son existence lgale fut constate  l'occasion des
dispositions testamentaires de la fondatrice et sanctionne dans un acte
du 7 juin 1833 par les soins de Me Giuseppe Carminali, notaire  Lodi.

Le zle des Dames Anglaises, dont Mme Cosway n'eut jamais qu' se louer,
le patronage de la municipalit de Lodi, ont maintenu la prosprit du
collge, qui est aujourd'hui en grande partie peupl de filles et de
petites-filles d'anciennes lves de la maison.

Le patrimoine du collge est, aux termes du testament de la directrice,
administr par une commission de cinq personnes; le revenu en est
administr par les Dames Anglaises. L'difice est grandiose, bien
appropri  l'objet, et comprend: chapelle, vastes dortoirs,
rfectoires, salles pour les sances publiques, classes, bains et
cabinets de douches, bibliothque, cabinet de physique, d'histoire
naturelle, gymnase, cours spacieuses, jardins, le tout bien ar et
salubre.

L'instruction est donne par des institutrices italiennes pourvues des
diplmes de l'enseignement lmentaire et suprieur; on suit les
programmes officiels. Pour les langues franaise, anglaise, allemande,
il y a des institutrices appeles des maisons que la Congrgation
possde  l'tranger. Des matresses du dehors viennent donner les
leons de musique, de dessin et de danse.

Le nombre des lves varie de 70  90[225]; le prix de la pension est de
800 francs, non comprises les leons de musique et de dessin, qui se
payent  part.

L'instruction se donne en cinq classes divises chacune en deux
sections. Les trois premires embrassent l'enseignement lmentaire; la
quatrime prpare  l'instruction suprieure, qui s'achve en trois
annes, c'est--dire dans la cinquime classe et dans deux cours de
perfectionnement. Puis, les lves, quand elles le dsirent, sont
admises au concours pour la patente normale suprieure qui a lieu dans
un tablissement public. Le collge a figur avec honneur dans ces
concours durant les annes 1880 et suivantes.

Les jeunes filles sortent d'ordinaire une fois par mois pour aller dans
leurs familles, o elles passent de plus, tous les ans, les quinze
premiers jours d'octobre; le reste des vacances s'coule pour elles  la
maison de campagne du collge, sur les hauteurs de San Colombano.

Un rglement intrieur dtermine tous les dtails d'administration,
d'instruction et d'ducation.

La notice de M. Agnelli se termine par deux citations. La premire est
extraite du journal _La Donna_, dirig par M. Vespucci: Je n'hsite pas
 affirmer que le collge Cosway, de Lodi, est un des meilleurs de
l'Italie et qu'il se place dans le petit nombre de ceux qui peuvent
soutenir la comparaison avec les plus renomms de l'tranger (Numro 15
de la Ve anne, 22 juillet 1879). L'autre citation est extraite du
dernier livre de Bonfadini: Parmi les rformes pdagogiques dont
Francesco Melzi caressait l'ide, il faut mettre en premire ligne
l'intrt croissant qu'il porta aux nouvelles mthodes anglaises
d'instruction et d'ducation[226]. Ce fut lui qui, en 1812, acheta,  un
certain Luigi Piccaluga, l'ancien couvent de Santa Maria delle Grazie,
de Lodi, pour y installer un de ces tablissements, qui acquit, par la
suite, tant de rputation sous le nom de Maison des Dames Anglaises. Ses
hritiers et successeurs continurent et parachevrent ses intentions,
et, en 1833, le duc Giovanni Francesco cda, par acte notari,  Mme
Maria Cosway, reprsente par don Palamede Carpani, alors conseiller
inspecteur des coles lmentaires, tout l'difice de Lodi, o le
pensionnat a, depuis lors, sig et fait honneur aux principes sur
lesquels il repose.

 cette notice, pour laquelle je renouvelle ici mes remerciements  M.
Agnelli, j'ajouterai seulement que,  juger de Maria Cosway par
l'article que le _Dictionary of national Biography_ de M. Leslie Stephen
lui consacre, on prendrait une ide un peu moins favorable, non pas
certes de son zle ou de son intelligence, mais de sa gravit; cette
femme de peintre, peintre elle-mme, qui, entre deux accs de vocation
religieuse, parcourt,  ce qu'il semble, l'Italie en compagnie d'un
tnor italien ( la vrit sexagnaire et castrat), parat moins bien
prpare  la direction d'un pensionnat que Mme de Lort et Mme de
Bayanne. Mais enfin, en lui conseillant de fonder un pensionnat, le
cardinal Fesch avait sans doute trouv le moyen de la fixer, puisque
Melzi d'Eril se flicita de l'avoir encourage. L'oncle de Napolon
aurait mme voulu l'attacher  la France, car c'est  Lyon, d'aprs son
biographe, l'abb Lyonnet, qu'il aurait voulu lui confier une maison
d'ducation[227].



APPENDICE B.

Projet de Napolon Ier de fonder dans toutes les capitales de l'Europe
un lyce franais.--Professeurs franais et professeurs de franais en
Italie, sous Napolon Ier.


Pendant l'impression de ce volume, M. Caussade, l'aimable rudit de la
Bibliothque mazarine, m'a fait une communication fort intressante. Il
m'a racont qu'au cours des travaux de la commission qui, sous l'Empire,
publiait la correspondance de Napolon Ier, un membre de la famille
impriale, ayant pris l'habitude d'anantir les documents dont la
divulgation lui aurait dplu, feu le docteur Bgin, un des membres de la
commission, eut l'ide de copier une partie des papiers qu'il classait.
Toutefois, ne voulant pas encourir l'accusation d'abus de confiance, il
cacha ses copies dans un coin de la Bibliothque du Louvre, remettant
au hasard le soin de les faire retrouver un jour et au temps celui de
dissiper les scrupules qui en dictaient alors la suppression. Les
incendiaires de 1871 firent, sans le savoir, aux parents de l'Empereur,
le plaisir de les protger contre l'indiscrtion de l'avenir. Or, parmi
les copies du Dr Bgin, brles avec la Bibliothque du Louvre, il ne se
trouvait pas seulement des lettres, mais une foule de plans que Napolon
jetait sur le papier, dans ses heures de loisir et qu'il se rservait
d'excuter plus tard; et, parmi ces plans, se rencontrait celui
d'tablir dans toutes les capitales de l'Europe un lyce franais, pour
rpandre dans tous les pays civiliss notre langue et notre littrature.
N'est-il pas curieux de voir Napolon rver longtemps  l'avance l'oeuvre
de l'Alliance franaise? Je remercie donc vivement M. Caussade, qui
tient ces dtails de M. Bgin, de m'avoir fourni une nouvelle preuve de
l'importance que l'Empereur attachait  la collaboration de
l'Universit.

Il faut cependant reconnatre que Napolon aurait fort malaisment
appliqu son vaste dessein. La preuve en est dans la peine qu'il eut 
recruter le corps enseignant pour la France mme et dans la lenteur que
le prince Eugne et lui furent obligs de mettre  la nomination des
professeurs dont nous rassemblerons ici les noms.

 part Silvio Pellico, qui enseigna le franais  l'orphelinat militaire
de Milan,  partir de 1810, les noms  citer sont bien obscurs;
toutefois on ne jugera peut-tre pas que ce soit trop d'accorder une
ligne de souvenir  des hommes qui ont travaill  la propagation de
notre langue.

Dans les Universits impriales, on trouve comme professeurs de
littrature franaise  Turin Gabriel Dpret,  Gnes Marr,  Pise P.
d'Hesmivy d'Auribeau. Dpret tait membre de l'Acadmie de Turin, pour
la classe des sciences morales, de la littrature et des beaux-arts. Il
a insr dans les _Mmoires_ de cette classe des _Recherches
philosophiques sur le langage des sons inarticuls_ (tome Ier, 1803),
des _Rflexions sur les divers systmes de versification_ (tome II,
1805), et une dissertation intitule: _Principe de l'harmonie des
langues, de leur influence sur le chant et la dclamation_ (tome III,
1809). Sur les nombreux crits d'Auribeau, on peut consulter la _France
littraire_ de Qurard et la _Biographie des hommes vivants_ (Paris.
Michaud, 1816-1819, 5 volumes). D'aprs les recherches que M. Ach. Neri,
bibliothcaire de l'universit de Gnes, a bien voulu faire,  la prire
de M. le professeur Franc. Novati, Marr a laiss quelques crits,
notamment celui-ci: _Vera idea delle tragedie di Vitt. Alfieri_; et le
_Giornale degli studiosi_ lui a consacr une notice en 1869. Je n'ai pu
me procurer cette notice. Ce Marr tait sans doute le mme que Gaet.
Marr, qui, professeur de droit commercial  l'universit de Gnes en
1821, publia cette anne-l  Milan une dissertation intitule _Sul
merito tragico di Vitt. Alfieri_ compose pour un concours ouvert, en
1818, par l'Acadmie de Berlin, et destine  dfendre le pote d'Asti
contre les critiques de Schlegel.

On voit dans le discours de P. d'Auribeau auquel nous avons fait des
emprunts, que, dans sa chaire de l'Universit de Pise, il unissait,
comme il pouvait, l'enseignement de notre langue et celui de notre
littrature; il y dit qu'il commencera par examiner ce que ses lves
savent de franais, qu'il divisera d'abord ses leons entre la grammaire
et la littrature, que ses lves lui en rendront compte sous forme de
lettres; dans une note de la page 25, il se loue du soin et du succs
avec lesquels ils pratiquent cet exercice; quelques-uns traduisent en
vers italiens ou latins les vers franais qu'il leur cite;  la page 3
d'un avis aux lves, plac  la fin, on voit que la leon durait une
heure et demie, dont une demi-heure employe  la revision de la leon
prcdente et  des exercices de prononciation et de grammaire, puis le
cours de littrature commenait.

Voici les noms des professeurs de franais dans les lyces du prince
Eugne:

Udine, Ant. Orioli; Capo d'Istria, Vincenzo Rebuffi; Bellune, Ant.
Ochofer, Trvise, Giov. Zucconi ou Souchon, prtre; Vicence, Giov.
Domen. de Majenza[228]; Reggio d'Emilie, Tonelli[229]; Ferrare, Franc.
Guazagni, ex-comptable de la Compagnie de Jsus; Fermo, Arcang. Corelli,
de Faenza[230]; Crmone, Pierre Prgilot; Brescia, Jrme Borgne;
Modne, Maselli; Cme, Carlo Bonoli; Cesena, Baldass. Gessi[231];
Trente, Agost. Lutterati; Vicence, Emanuele N. fre (ces abrviations
indiquent peut-tre qu'il s'agit d'un religieux)[232].

Pour les lyces des pays annexs  la France, on trouve  Gnes,
Berthon, qui, d'aprs M. Neri, devait tre un religieux;  Casal,
Pachoud;  Parme, Reynaud. Ce Reynaud tait probablement le Franais de
ce nom qui dirigeait le collge des nobles, au moment o le fougueux
prfet du Taro y faisait rgner, aux risques et prils de la maison,
l'esprit dont nous avons parl. C'tait peut-tre aussi le conseiller de
prfecture qui, dans ce dpartement, est appel du mme nom.

Nous avons dit qu'Aim Guillon tait professeur de franais  l'cole
des pages du vice-roi. Si, comme le dit la _Biographie_ prcite des
_Hommes vivants_, il faut lui attribuer dans le _Giornale italiano_, non
seulement les articles signs _Guill._, mais les articles signs _O.
N._, ce serait probablement lui qui se serait attir, par un article de
cette biographie, la rplique de Ludovico di Breme.

Je dois  l'amiti de M. le professeur Morsolin, de Vicence, quelques
documents qui montrent les difficults que le gouvernement rencontra
dans le recrutement du personnel. On trouve dans les archives du lyce
de Vicence une lettre du proviseur qui avertit que le jour de la rentre
de 1809, Majenza ne s'est pas trouv  son poste, non plus que le
supplant qu'il a fallu lui donner l'anne prcdente pendant la plus
grande partie de laquelle Majenza a t absent; il prie donc le prfet
de faire cesser ce dsordre; le prfet rpond que, le directeur gnral
de l'Instruction publique ayant accord  ce professeur un cong
jusqu'au 18 dcembre, avec obligation de se faire suppler  ses frais,
le proviseur est invit  trouver un supplant capable. Le proviseur
rplique le lendemain qu'il s'tonne que le professeur de franais,
aprs avoir si mal rpondu l'anne prcdente au choix qu'on avait fait
de lui, ait eu le courage de solliciter encore un supplant; que, si M.
Majenza continue, le nombre des lves, dj tomb de cinquante  cinq,
tombera  nant. Il n'en fallut pas moins chercher un supplant, et
Majenza continua  ne plus se montrer.

M. Morsolin m'a procur deux autres communications, l'une de M. Vinc.
Joppi, bibliothcaire  Udine, qui m'apprend qu'un programme de ce Lyce
du 31 mars 1808 porte, comme grammaire franaise, la grammaire de
Goudar, prcisment celle que, le 8 mai 1809, le _Giornale italiano_
dclarera mauvaise[233]; l'autre de M. Pellegrini, bibliothcaire du
_Museo civico_ de Bellune sur Ochofer, qui eut l'honneur d'avoir pour
beau-frre le naturaliste Tommaso Catullo, mais le malheur d'appartenir
 une famille o tout le monde tait fou, ses frres, sa soeur et lui; un
de ses frres se jeta dans la Piave, et lui-mme se coupa la gorge en
1820.

On pourrait presque compter comme un Franais Ferri di San Costante, ce
recteur provisoire de l'Acadmie universitaire de Rome, qui n'eut sans
doute pas en cette qualit des occupations bien pnibles, car il
constituait son Acadmie  lui tout seul. Il n'avait nullement reni
l'Italie, puisqu'il crivait dans la Gazette de Gnes contre les
dprdations commises par les Franais aux dpens de cette ville; mais
il s'tait certainement pntr de notre esprit, puisqu'il s'tait
tabli de bonne heure chez nous, avait rempli la fonction de secrtaire
auprs de nos ambassadeurs en Hollande, puis, aprs avoir quitt la
France pendant la Rvolution, avait t quatre ans proviseur du Lyce
d'Angers (Voir sur lui Qurard, la _France littraire_; la Nouvelle
Biographie Gnrale; le quarantime volume de l'_Antologia_ de
Vieusseux, anne 1830, page 203 et suiv. La mme Revue apprcie dans
son quatorzime volume un de ses ouvrages, _Lo Spettatore_, o Ferri
examine les moralistes des divers pays et donne de petites dissertations
morales dans le got de J.-J. Rousseau; cet ouvrage est  la
Bibliothque nationale. S'il faut en croire le Dictionnaire de Larousse,
San Costante n'tait que la traduction du nom de sa femme qu'il avait
ajout au sien. Ces derniers documents m'ont t signals par M. Luigi
Ferri, qui a bien voulu rechercher pour moi la trace de cet ancien
recteur).

Le dcret qui tablissait le concours pour toutes les chaires de
facults ou de lyces est du 17 juillet 1807; les professeurs de
franais y taient soumis comme les autres (Voir le _Giornale italiano_
du 21 juillet 1807).

Dans l'enseignement libre, parmi les cours de franais, nous citerons
les suivants: Charles Rouy, aprs avoir fait quelque bruit  Milan par
des leons d'astronomie en 1809, annona le 4 janvier de l'anne
suivante dans le _Giornale italiano_, la fondation d'une cole
secondaire franaise et italienne dans cette ville, rue du Ges, n
1285. La Bibliothque Brera,  Milan, a de lui un _Saggio di cosmografia
e descrizione del mecccanismo_, Milan, Pirotta, 1812, in-8.--Le 3
septembre 1809, Bern. Rossi annona dans la mme feuille des cours
d'anglais, d'allemand, de franais, d'italien qu'il ouvrait  Milan, rue
de la Passarella, n 517.--Le 26 septembre 1809, G. B. Scagliotti fit
connatre par la mme voie qu'il allait ouvrir, rue de la Marine, n
1139, une triple cole, 1 pour ceux qui ont les organes en bon tat, 2
pour les sourds-muets; 3 pour les aveugles; que de plus il ferait pour
les adultes des cours de psychologie et de grammaire philosophique; que
par l il mettrait en tat de comprendre non seulement les auteurs
italiens, latins ou franais, mais les anglais, etc.!

Nommons, en terminant, deux hommes qui firent aussi connatre la France
en Italie: Ant. Eyraud, qui mrita, par ses leons aux sourds-muets les
loges de Lodovico di Breme, aumnier du vice-roi et fils du
prdcesseur de Vaccari au ministre de l'intrieur, et Louis Dumolard,
qui ouvrit  Milan, derrire le _Coperto dei Figini_, prs du caf
Mazza, un cabinet de lecture, fort bien fourni, pour les livres
franais (_Giornale italiano_ du 26 juillet 1808).




APPENDICE C.

Le personnel franais au collge des jeunes filles de Milan.--La
comtesse de Lort.--Mme de Fitte de Soucy.--Institutrices et professeurs
de franais.


LA COMTESSE DE LORT.

La Chesnaye-Desbois, dans son Dictionnaire de la Noblesse indique deux
familles nobles de ce nom: l'une dont il crit le nom en deux mots et
qui tait du bas Languedoc, l'autre dont il crit le nom en un seul mot
et qui tait de Guyenne; c'est sans doute  cette dernire
qu'appartenait la premire Directrice du collge de Milan, non par la
raison insignifiante que ses contemporains crivent tous son nom en un
seul mot, d'autant qu'elle mme l'crivait en deux, mais parce que La
Chesnaye dit que quelques membres de cette deuxime famille s'taient
transports en Lorraine. En effet, La Folie, dans le catalogue plac en
tte de son histoire pseudonyme de l'administration du royaume d'Italie,
nous apprend que Mme de Lort avait t chanoinesse; or, en 1785, parmi
les _dames nices_ du chapitre de Bouxires-aux-Dames, abbaye situe  8
kilomtres de Nancy, o l'on ne pouvait tre admis qu'en prouvant seize
quartiers de noblesse suivant les uns, neuf quartiers de chaque ct
suivant les autres, on trouve une dame de Lort et une dame de
Montesquiou[234]; et d'autre part, La Chesnaye nous dit qu'un arrt qui
tablissait la noblesse purement militaire de la famille Delort de
Guyenne, et que la Chambre des Comptes de Lorraine enregistra le 21 mars
1764, permit l'entre de Mlle de Montesquiou, fille du chevalier
Delort, commandant de la ville, et de la citadelle de Nancy, au chapitre
de Bouxires. Ce chevalier et cette dame de Montesquiou sont videmment
parents de Caroline de Lort: reste  savoir  quel degr, ce que
j'ignore.

En 1785, un membre de la mme famille, De Lort de Saint-Victor, tait
membre du chapitre noble de la cathdrale de Nancy;  la mme poque, un
baron de Lort figurait parmi les Commandeurs de Saint-Louis pour le
service de Terre; sa promotion remontait au 1er septembre 1766. (_La
France chevaler. et chapitr._)

Je dois dire que M. Duvernoy, archiviste palographe de
Meurthe-et-Moselle, qui a bien voulu,  la prire de M. l'inspecteur
gnral Debidour, consulter en ma faveur les archives et la bibliothque
de Nancy, m'avertit que d'aprs une liste des dames qui composaient le
chapitre de Bouxires au moment o ce chapitre fut supprim[235], Mme De
Lort avait pour prnoms Marie-Rose, que sa parente y est appele
Marie-Thrse-Agns-Anglique De Lort-Montesquiou, et que ni l'une ni
l'autre ne porte le prnom de Caroline, invariablement attribu  la
Directrice du Collge de Milan. Mais l'assertion positive de La Folie
que notre Directrice avait t chanoinesse, l'uniformit avec laquelle
elle est appele comtesse, me semblent exiger qu'on la reconnaisse dans
une des deux Dames du chapitre de Bouxires et qu'on admette qu'aprs la
Rvolution elle aura pour une raison ou pour une autre sign avec un
autre prnom.

Je dois galement  M. Duvernoy le dbut de la lettre patente prcite:
Vu par la Chambre la requte  elle prsente par le Sr Maximilien De
Lort, chevalier, seigneur de Montesquiou-Levants, commandeur des villes
et citadelle de Nancy, la dame Elisabeth-Agns De Lort de Saint-Victor,
son pouse, et le sieur Ch. Frdric De Lort de Saint-Victor, brigadier
des armes du Roi Trs Chrtien, son lieutenant au Gouvernement de
Strasbourg, chevalier seigneur de Tanviller, Saint-Maurice et
Saint-Pierrebois, expositive que, tant originaires de Guyenne et du
pays de Comminges, mais se trouvant tablis en Lorraine... (Registre des
arrts d'entrinement de 1764; cot B. 258 aux Archives de
Meurthe-et-Moselle, pice n11).

D'aprs les registres de la paroisse Notre-Dame de Nancy, Maximilien De
Lort tait mort le 6 dcembre 1777,  l'ge de soixante-dix-sept ans
(Henri Lepage, _Archives de Nancy_, Nancy, Wiener, 1865, p. 372 du IIIe
vol.)


Mme DE FITTE DE SOUCY.

Une dame de Soucy est comprise, ainsi que la veuve de Bernardin de
Saint-Pierre, parmi les dames dignitaires de Saint-Denis, dont Louis
XVIII approuva la nomination le 26 mars 1816 (p. 400 de l'_Histoire de
la Lgion d'Honneur_ par Saint-Maurice, Paris, Dnain, 1833) et porte
comme trsorire cette anne-l et l'anne suivante dans l'Almanach
Royal, d'o elle disparat en 1818; c'est sans doute l'ancienne
Matresse du collge de Milan.


INSTITUTRICES ET PROFESSEURS DE FRANAIS.

Outre les dames cites au cours de notre tude[236], nous nommerons Mme
Rollin, qui se trouvait en fonctions depuis environ deux ans lors de
l'entre des Autrichiens, et qui est indique comme Parisienne, ainsi
que Mme Dehuitmuid, dans le tableau du personnel rdig en cette
occasion; vers la fin de 1815, rappele chez elle pour des affaires de
famille, elle donna sa dmission.

Mme Josphine De Laulnes ou Delaunes, qui figure dans le tableau du
personnel de 1815.

Mme Gabrielle Rendu, fille d'un propritaire de Gex, qui avait
vingt-quatre ans, lorsqu'elle remplaa la prcdente; toutefois, dans
le tableau du personnel de 1822, on la fait natre  Mgrin-Genve.

Mme Maire, de Besanon, qui entra au collge, le 9 avril 1827, 
trente-neuf ans, aprs avoir t dans l'tablissement de Mme Lille (ou
Lilla) Viala, et en sortit le 30 avril 1830.

Mme Negrotti, ne  Marseille, tait d'une famille gnoise; Mmes
Paccoret, Laracine, Tisserand, institutrices au collge,  l'poque de
la Restauration, taient toutes trois de Chambry; Mme Antoinette-Jeanne
Berthollet, entre le 19 avril 1831, tait de Carouge, prs Genve.
J'ignore si Mme de l'Orne et Mme Luayon taient des Franaises de
France.

Garcin (J.-B. ou plutt Balthazar) professeur de franais au collge
depuis l'origine, prit sa retraite en 1830. Le Rapport dans lequel on
l'avait propos pour cette place, lui attribuait la qualit de prtre,
de professeur de franais au collge de Porta Nuova  Milan et l'ge
d'environ quarante-cinq ans. Il eut pour successeur Salvatore Torretti,
de Gnes, qui avait tudi  Paris, et qui, en 1830, avait
cinquante-deux ans; Torretti employa dans son cours une grammaire de sa
composition (Voir sur toutes ces personnes, les divers cartons relatifs
au collge des jeunes filles de Milan, dans les Archives de l'tat de
cette ville).




APPENDICE D.

lves et professeurs italiens au collge de Sorze pendant la
Rvolution et l'Empire.


Le gnral baron de Marbot a rsum dans ses Mmoires[237] l'histoire du
collge de Sorze, une des quatre maisons bndictines o l'on avait
entrepris de prouver que la suppression des jsuites ne privait pas
irrvocablement le monde de matres habiles; les lves y afflurent
bientt, et l'on vit mme beaucoup d'trangers, surtout des Anglais, des
Espagnols, des Amricains, s'tablir  Sorze pour la dure des tudes
de leurs enfants. Pendant la Rvolution,  la vente des biens du
clerg, le Principal, dom Ferlus, se porta acqureur du collge et tout
le pays lui facilita le payement. La maison comptait alors, s'il faut en
croire le gnral, sept cents lves; ce chiffre surprend un peu,
d'autant qu' une poque bien plus favorable, en 1802, le collge
comptait seulement, d'aprs une brochure publie cette anne-l, le
nombre dj respectable de trois ou quatre cents coliers. Il fallut
seulement que le Principal feignant de s'accommoder aux ides du moment,
tolrt chez les lves une tenue passablement nglige, et dployt
toutes les ressources de son esprit pour apprivoiser les reprsentants
en mission, dont au reste il fit ce qu'il voulut.

Un peu aprs le temps o s'arrte, pour ce collge, le rcit du gnral,
la raction sanglante qui accompagna en Italie la destruction des
rpubliques fondes par la France, obligea de nombreux patriotes 
chercher un refuge dans notre pays. Deux Italiens, qui ont laiss un nom
dans la littrature, Urbano Lampredi et Filippo Pananti professrent
alors  Sorze, aprs avoir lutt pour les ides nouvelles, l'un  Rome,
l'autre en Toscane. Mais, parmi leurs lves, se trouvaient beaucoup de
leurs compatriotes dont plus d'un appartenait  des familles mles aux
vnements rcents. Les Gnois surtout connaissaient dj le chemin de
Sorze; car une partie des jeunes gens qui, avant l'occupation de Gnes
par les Franais avaient essay de renverser dans leur patrie le
gouvernement aristocratique, sortaient de ce collge. Ce piquant dtail
d'une maison de bndictins formant et recueillant des rpublicains
italiens a chapp  l'auteur du Voyage  Sorze (Dax. 1802), J.-B.
Lalanne, et  celui de la Notice Historique de l'Ecole de Sorze, Dard.
Voil pourquoi nous donnerons le tableau suivant que le Pre Louis Selva
a bien voulu, avec la permission de M. le Directeur du collge, rdiger
pour moi. Nous rangerons les lves italiens d'aprs l'anne de leur
entre au collge de Sorze.

Ant. Greppi, de Milan (Probablement de la famille d'un des rdacteurs de
la Constitution de la Cisalpine en 1797), entr en l'an VIII.

Lon. Bensa, de Gnes ou de Porto Maurizio[238], probablement de la
famille du personnage du mme nom qui a travaill  la Constitution de
la Rpublique Ligurienne; Gianpietro et Giuseppe Franco, de Gnes;
Luigi, Giulio, Orazio, Galeas Calepio, de Bergame; Visconti, de Milan,
parent peut-tre de Franc. Visconti qui a fait partie du gouvernement de
la Cisalpine; Giov. Carlo Bataglini, de Nice, entrs en l'an IX.

Giovanni et Ridolfo Castinella, de Pise (Ce sont videmment les fils de
Castinelli, chef des dmocrates de Pise, dont M. Tribolati nous apprend
que les fils vinrent tudier  Sorze,  la suite des troubles de la
Toscane. _Saggi critici e biografici_, Pise, Sproni, 1891, p. 260, n.
1), entrs en l'an X.

Angelo Campana, de Turin (dont le pre servit avec honneur comme gnral
dans les armes de Napolon Ier); Franc. Guide, de Nice; Gius. Avogrado
(sans doute, pour Avogadro), de Turin, de la famille de Pietro Avogadro,
comte de Valdengo et Formigliana et membre du gouvernement provisoire
que le Directoire avait institu en Pimont[239]; Auguste Sibille, de
Nice; G. B. Bobone, de San Remo ou de Gnes; G. B. et Luca Podest, de
Gnes; Luigi Littardi, de Gnes, probablement de la famille de Nicol
Littardi, membre du Directoire de la Rpublique Ligurienne; Bartolomeo,
Luigi et Enrico Boccardi, de Gnes; Giuseppe Franchetti, de Final,
entrs en l'an XI[240].

Carlo Alessandro Camilla, de Turin; Francesco Gioan, de Nice, entrs en
l'an XII.

Cesare Rufli, Ant. Feraudi, Charles Bades, Lorenzo Gioan, tous quatre de
Nice; Em. Orosco, de Milan, entrs en l'an XIII.

Bartol. Pontio, de Gnes; Giov. Freppa, de Livourne; Luigi Grillo, de
Moneglia; Bartol. Costa, de Gnes, de la famille de Paolo Costa, qui fut
membre du gouvernement de la Rpublique Ligurienne, entrs en 1807.

Alexandre Roux, de Livourne, entr en 1808;

Luigi Viala, de Ferrare, entr en 1812.

 ces noms j'ajouterai ceux des enfants de Lavilla qui tudiaient 
Sorze en 1803, tandis que leur pre et le beau-frre de celui-ci,
Saint-Martin La Mothe, administraient des dpartements italiens (Prface
du livre de Denina, _Dell'uso della lingua francese_... Berlin, 1803).

Les nominations obtenues par les lves italiens pendant ces annes (les
registres du collge ne mentionnent pas d'italiens pour les annes 1813
et 1814) prouvent qu'ils y firent trs bonne figure, surtout les
Castinella. Sans les transcrire, notons les titres des cours qu'on
suivait au collge; on ne sera pas surpris d'apprendre qu'on enseignait
 Sorze, le latin, l'histoire, la gographie, la mythologie,
l'loquence, l'idologie, la littrature, la gomtrie, la physique,
l'histoire naturelle, les langues vivantes; celles-ci avaient t ds
l'origine cultives dans le collge; M. Liard a rappel que dom Ferlus a
propos un plan pour la rforme des Universits o figure l'tude de
l'anglais et de l'allemand avec obligation aux candidats aux examens de
Droit de connatre cette dernire langue; mais on s'attendait moins 
des prix de statistique, de fortifications, de posie dramatique,
d'apologue, de posie pastorale, de posie lyrique, pique, didactique,
de dclamation thtrale.

Pananti, qualifi de citoyen d'abord, de monsieur ensuite, est port
sur les registres comme professeur d'italien, en l'an VIII, en l'an IX,
en l'an X[241]; Lampredi, comme professeur de mtaphysique et de
physique gnrale, en l'an X; comme professeur de physique gnrale, de
latin et de grec, en l'an XII; comme professeur de physique gnrale, de
calcul diffrentiel et intgral en l'an XIII. Une telle varit
d'attributions prparait ce dernier  mriter l'loge que lui donne
Lodovico di Breme (_Grand Commentaire sur un Petit Article_) quand il
dit que lui et Carpani, professeurs  l'Ecole des Pages, le premier pour
les mathmatiques, le deuxime pour l'histoire, tempraient heureusement
l'instruction trop scientifique qu'on y donnait par les digressions
qu'ils faisaient, l'un dans la thorie fondamentale du raisonnement,
l'autre dans ses applications morales et politiques. D'aprs la Nouvelle
Biographie Gnrale, Lampredi ne quitta Sorze qu'en 1807.

Un de leurs collgues franais de Sorze, Cavaille, qui y enseigna de
1795 jusqu' 1825, o ses opinions librales lui firent perdre sa place,
traduisit en vers Virginie, Sal et Myrrha, d'Alfieri; et, sans une
cabale, Talma, dit-on, et fait jouer ces traductions au
Thtre-Franais. (Magloire Raynal, 1er volume de _Bibliographies et
Chroniques Castraises_. Castres, 1833-7, 4 volumes.)





APPENDICE E.

Cours d'italien  Lyon sous Napolon Ier.


Aux indications donnes dans cette tude j'ajouterai ce qui suit: dans
le _Giornale Italiano_ du 15 juin 1812, Raymond annonce que l'Ecole de
Commerce de cette ville, situe Coteau du Verbe-Incarn, n 153,
enseignera, entre autres choses, l'italien et l'allemand. Ds avant la
Rvolution, entre 1780 et 1790, sur treize matres de langues
trangres, huit, dont six italiens, y enseignaient l'italien. Je dois
cette dernire particularit  une obligeante communication de M.
Bleton, membre de l'Acadmie de Lyon et secrtaire du palais des Arts,
que M. Bayet, recteur de l'Acadmie de Lille, avait interrog pour moi.
L'italien tait enseign dans l'tablissement fond  Lyon par Esclozas
et lou dans un article du _Courrier_ du 25 juillet 1786.

J.-B. Say, dans le fragment de Mmoires publi par M. Lon Say dans les
_Dbats_ du 8 juillet 1890, dit que,  neuf ans (par consquent vers
1776), il fut mis dans la pension que venaient d'tablir  une lieue de
Lyon, au village d'Ecully, l'abb Gorati et le Napolitain Giro, qui fut
plus tard un des martyrs de la rpublique parthnopenne; que cette
cole, o l'on appliquait des mthodes trs incompltement inspires par
l'esprit philosophique, essuya des perscutions de la part de
l'archevque de Lyon; que, au surplus, les deux chefs de la maison
taient bons, dvous  leurs lves, et que, s'ils enseignaient fort
mal le latin, ils enseignaient assez bien l'italien.




APPENDICE F.

Ginguen.


La vie et les ouvrages de Ginguen offriraient une tude trs
intressante. D'une part, on y tracerait la triste et curieuse histoire
de ces hommes honntes mais prvenus qui se laissrent maladroitement
entraner  recommencer sous une autre forme la guerre que La Montagne
avait faite au christianisme, qui se crurent modrs parce que,  la
guillotine, ils substiturent les tracasseries, les coups d'tat sans
effusion de sang et la dportation, qui achevrent de perdre, par leur
imprudence, la Rpublique qu'ils honoraient par leur dsintressement et
qu'ils eurent l'honneur de regretter toujours. D'autre part, on
comparerait les travaux de Ginguen sur la littrature italienne avec
ceux de Tiraboschi, de Quadrio, de Fontanini, de Corniani, etc.; on y
verrait l'esprit voltairien fausser quelquefois l'apprciation des
sicles, mais diriger l'rudition au profit du bon got et de la science
vritable. Ginguen, dont la bibliothque comprenait trois mille volumes
italiens, avait de bonne heure et profondment tudi la littrature de
nos voisins, mais il croyait qu'un rudit n'a fait qu'un tiers de sa
tche quand il a recueilli des faits, et qu'il lui reste  en discerner
l'importance et  prsenter d'une manire piquante ceux qui mritent
d'tre conservs.

Parmi les articles de journaux crits contre Ginguen,  l'poque o son
amour inquiet et intolrant pour la libert s'exhalait dans son ouvrage
_de M. Necker et de son livre intitul De la Rvolution franaise_, nous
citerons la _Gazette franaise_ du 15 juillet 1797, qui commente le
frontispice du 32e numro de l'_Accusateur public_, de Richer Srisy, o
l'on voit _un petit homme comme Ginguen, chauve comme Ginguen, portant
des lunettes comme Ginguen_, qui reoit une bourse d'un homme en
manteau de Directeur et bossu, c'est--dire de Larevellire-Lpeaux; le
lieu de la scne est le club de Salm; tous les membres aiguisent des
poignards; sur la figure de chacun d'eux, dit la _Gazette_, on peut
mettre le nom d'un coquin connu. (Voir une autre annonce de ce numro de
l'_Accusateur public_, dans le _Courrier rpublicain_ du 15 juillet
1797. Le 30e numro de l'_Accusateur public_ traite Necker aussi mal que
faisait Ginguen, au nom de principes diffrents.) Par contre, quand, au
lendemain du 18 fructidor, on planta un arbre de la libert au club de
Salm, et que Benjamin Constant harangua, du haut d'une galerie,
l'assistance rpandue dans le jardin, le directeur de l'instruction
publique, Ginguen, qui chante, en l'honneur du rcent coup d'tat, des
vers _qu'il faisait en quelque sorte  mesure qu'il les chantait_,
reoit les flicitations du Conservateur de Garat, Daunou et Chnier
(numros des 18 et 21 septembre 1797). Daunou crira plus tard une
notice trs bienveillante sur Ginguen pour la deuxime dition de
l'_Histoire de la littrature italienne_. Lady Morgan, qui avait visit
Ginguen dans ses dernires annes, lui consacre aussi un passage trs
sympathique, dans la relation de son voyage en France, aux pages 272-283
du deuxime volume de la traduction franaise (Paris, Treuttel et Wurtz,
1818, 2 vol. in-8).

Ginguen est encore fort maltrait par Mme Vige-Lebrun, dans les
_Portraits  la plume_, insrs  la suite de ses _Souvenirs_; par Mme
de Genlis, au Ve vol., p. 281 et suiv. de ses _Mmoires_; par
Chateaubriand, qui le citait avec honneur dans son _Essai sur les
rvolutions_, mais qui marque peu de sympathie pour lui, dans ses
_Mmoires d'outre-tombe_,  la p. 239 du Ier vol., et  la page 223 du
IIe.

Sur ses leons  l'cole normale, voir l'_Histoire littraire de la
Convention_, par Eug. Maron, p. 159-160, 328-331. M. Ristelhuber a
rappel la candidature malheureuse de Ginguen contre Andrieux, pour un
fauteuil de l'Acadmie franaise, dans la prface des _Contes
d'Andrieux_, pour l'dition de MM. Charavay, Paris, 1882.

Il importerait aussi d'examiner le rle diplomatique de Ginguen en
Italie[242]. Il a pu s'y montrer hautain  l'gard du roi de Sardaigne,
et peu scrupuleux observateur de l'indpendance de la Cisalpine, comme
le dpeint M. Tivaroni (_L'Italia durante il dominio francese_, I, 43,
47, 143); encore Ginguen protestait-il qu'il avait, au pril de sa vie,
sauv le Pimont de _rvolutions subversives et sanglantes_, ajoutant
que, quand on avait voulu un agent pour jouer un rle perfide  Turin,
on avait cherch un autre que lui (Lettre prcite  un acadmicien de
l'Acadmie impriale de Turin). Quoi qu'il en soit, il parat difficile
d'admettre qu'il se soit fait donner des prsents par le gouvernement
provisoire de Turin, comme le dit encore M. Tivaroni, qui cite pourtant,
mais sans en tenir compte, le jugement de Botta sur Ginguen: _homme
vraiment probe, me bienveillante_ (ceci est un peu exagr, quoique
Lady Morgan prtende qu'on disait _le bon Ginguen_), _esprit cultiv,
mais imagination ardente, et trs tenace dans ses ides_.

C'est dans les _Dbats_ qu'il faut chercher les nombreux articles de
Fletz, contre le cours de Ginguen  l'Athne d'o est sortie
l'_Histoire de la littrature italienne_; car Fletz ne les a pas tous
recueillis dans ses _Mlanges_. En rponse  ses attaques quelquefois
justes, plus souvent malveillantes, on peut citer les articles de
Fauriel dans le _Mercure_ (31 aot, 7 septembre, 19 octobre 1811, 5
dcembre, 12 dcembre 1812, 30 janvier 1813), et l'unanimit des
journaux italiens du temps, par exemple le _Poligrafo_, de Monti du 21
avril 1811, du 16 fvrier 1812; le _Conciliatore_ du 12 novembre 1818,
du 1er avril 1819; le _Spettatore_, p. 335-9 et 353 du IXe volume; le
_Giornale enciclopedico di Firenze_, p. 97 du IIIe volume. Une preuve
curieuse de l'estime dont Ginguen jouissait en Italie, est que le
_Giornale bibliografico universale_ dclare, dans son Ve volume, que la
lettre o notre compatriote qualifie d'_ingrat_ et de _lche_, le
procd fort trange en effet d'Alfieri  son gard, est dicte par un
_noble ressentiment_. Quelques-unes des dates qui prcdent prouvent que
ce ne fut pas seulement sous la domination franaise qu'on s'exprima
ainsi. D'ailleurs, Ginguen ne comptait pas parmi ceux dont le
gouvernement franais et rcompens les flatteurs. Enfin, veut-on des
tmoignages intimes? Sismondi s'exprime avec loge sur l'ouvrage de
Ginguen dans ses lettres  la comtesse d'Albany, et Giordani crit 
Cicognara: Si Ginguen veut savoir combien d'Italiens l'estiment et
l'aiment, ne manque pas de m'inscrire sur ce trs long catalogue.
(Lettre du 14 juillet 1813, p. 55 du IIIe volume de son _Epistolario_.)





APPENDICE G.

Conversion de La Harpe.--Sa conduite pendant la Terreur.


Les dfauts de La Harpe, en survivant  sa conversion, ne contriburent
pas peu  la faire taxer d'hypocrisie par les philosophes. Toutefois,
non seulement Mme de Genlis, qui avait autant  se plaindre qu' se
louer de lui, mais Benjamin Constant qui tait all, dans le feu de la
polmique, jusqu' dire que La Harpe avait t _athe par peur_, et,
avant eux, Daunou, Dacier, Morellet, ont rendu hommage  la sincrit de
son changement[243]. On trouve, d'ailleurs, dans ses controverses contre
les philosophes, dans son _Apologie de la religion_ qui fait partie des
_OEuvres choisies et posthumes_, des passages touchants ou nergiques
d'autant plus concluants que le talent naturel de La Harpe n'tait pas
de ceux qui supplent  une motion vritable. Dans l'article du _Cours
de littrature_ sur Diderot, par exemple, il relve vivement le mot
clbre: largissez Dieu! il montre combien il est faux que les gens
du peuple croient que Dieu est renferm dans les glises, en donne pour
preuve la fte des Rogations et,  propos des arrts qui interdisent
cette fte, s'crie en apostrophant Diderot: Ah! lorsque Dieu et ses
adorateurs sont lgalement confins dans les temples, ce mot qui, dans
ta bouche, n'tait qu'un extravagant blasphme; ce mot, pris dans un
sens trop rel et trop juste; ce mot nous appartient aujourd'hui, et
c'est bien nous qui avons le droit de dire: largissez Dieu! On pourra
lire encore, dans la prface de son _Apologie de la religion_, quelques
lignes mouvantes sur le bienfait que Dieu accorde aux incrdules quand
il les claire, et cette forte peinture de la jalousie des philosophes
contre l'glise: J'ai vu moi-mme mille fois saigner cette plaie
honteuse, surtout depuis que nos philosophes, faisant corps sous les
remparts de l'Encyclopdie, enhardis les uns par les autres, fortifis
par la renomme littraire devenue une espce d'idole pour un peuple qui
ne voulait plus avoir que de l'esprit, en vinrent jusqu' s'indigner
tout haut qu'il y et au monde une autorit, une puissance au-dessus des
_prcepteurs du genre humain_, titre modeste, comme on voit, et qu'ils
se prodiguaient  tout moment les uns aux autres en prose et en vers.
De mme le passage o il se promet de montrer _combien ceux qui
s'exagrent la puissance rvolutionnaire et ses effets possibles et sa
dure probable, sont loin de la juger dans leurs craintes comme elle se
juge dans les siennes_[244]. Il y a aussi de la sensibilit dans les
passages o La Harpe cite, pour les condamner, ses anciens sarcasmes
contre le christianisme. Enfin cette Apologie et son Discours sur le
style des prophtes et l'esprit des Livres saints attestent qu'il a
compris et got l'criture. Dans ce dernier ouvrage, il explique
judicieusement qu'il ne faut pas confondre les exigences particulires
du got de chaque nation avec les rgles universelles du got; que,
d'ailleurs, quand on approfondit les sentiments qui font parler les
crivains hbreux, notre got mme cesse de rclamer; que les
rptitions d'ides, de sentiments dans les _Psaumes_ sont les effets
naturels de l'amour pour Dieu qui y dborde, car _celui qui aime ne
s'occupe uniquement qu' rpandre son me devant ce qu'il aime et 
exprimer ce qu'il sent, sans songer  varier ce qu'il dit_. L'loquence
des Psaumes, qui triomphe de ses scrupules littraires, touche aussi son
coeur: il affirme que nul crivain non chrtien n'a si bien peint la
bont familire qui, suivant un prophte, _retournerait le lit de
l'homme qui souffre_, et qui, jointe  la plus magnifique peinture qu'on
ait jamais faite de la majest de Dieu, forme _une dmonstration morale
venue de l'inspiration divine_; et montre que si, de tout temps, on a
dtest le vice, seuls, dans l'antiquit, les prophtes ont souffert 
la vue des pchs d'autrui.

On retrouve malheureusement l'pret habituelle de La Harpe dans la
manire dont il s'exprime sur les incrdules dans son _Apologie de la
religion_, soit parce que, en psychologue de l'ancienne cole, il sait
mal apercevoir chez le mme homme des qualits contradictoires, soit
parce qu'il tait malais d'apprcier la philanthropie de Voltaire et de
Rousseau au moment o leurs disciples venaient de gouverner par la
guillotine. Il va jusqu' absoudre l'inquisition et les supplices
d'hrtiques, sinon comme hrtiques du moins comme factieux. Mais
l'intolrance, qui n'est pas en elle-mme un signe de foi, n'est pas non
plus un signe d'hypocrisie.

Quant au reproche souvent rpt d'avoir sous la Terreur flatt et
excit la dmagogie, La Harpe ne le mrite point davantage.

Sans doute, il avait partag  cette poque l'esprance haineuse que
caressaient galement Mirabeau, les Girondins et Robespierre, de voir
bientt disparatre le catholicisme. Il faut en croire l'abb Morellet,
quand il dit au chapitre XXII de ses _Mmoires_ que La Harpe _venait
s'asseoir content de lui-mme_ entre l'abb Barthlemy et lui 
l'Acadmie franaise, _aprs avoir imprim dans le Mercure contre les
prtres une satire sanglante_: tel est en effet l'esprit qui inspire
tous les articles de critique littraire insrs alors dans ce journal
par La Harpe[245], mais il ne faut pas faire de lui un pourvoyeur ni un
pangyriste de l'chafaud.

1 Les expressions de la fameuse _Ode_ lue au Lyce le 3 dcembre 1792,
o Palissot voit une glorification des massacres de septembre,
s'appliquent au 10 aot; les menaces que La Harpe y fait entendre visent
les ennemis du dehors.

2 On a dit souvent qu'il avait, ds 1792, coiff spontanment le bonnet
rouge au lyce. Il s'est expliqu sur ce point dans le _Mmorial_ du 10
juillet 1797; il y dclare que c'est au renouvellement des cours de
1794, et pour obir  une disposition prise par les administrateurs du
Lyce, qu'il s'en coiffa un instant, comme ses collgues Sue,
Deparcieux, Le Hoc; et je n'ai pas vu que les deux journaux contre
lesquels il se dfend, dans cet article, d'avoir appuy la Terreur, le
_Journal de Paris_ et le _Rdacteur_, feuille en partie officielle,
contredisent cette rplique[246].

3 Attaqu sur ses articles du _Mercure_, notamment le 6 juillet 1797
par le _Journal de Paris_, La Harpe a prouv victorieusement que, durant
l'anne 1793, longtemps encore aprs le 31 mai, il n'avait cess d'y
faire entendre  la Convention de sages et courageuses vrits[247]. Il
est inutile de transcrire tous les passages qu'il cite, je me bornerai 
cette phrase que j'ai releve dans le _Mercure_ mme[248], sur
l'imprudente dclaration de guerre faite aux puissances; aprs avoir dit
que la politique d'un peuple libre _ne doit tre que la fermet calme
et intrpide d'une nation qui a proclam son indpendance, et non
l'orgueil insens qui proclame la guerre contre tous les rois_, il
ajoute: Nous avons fait de cruelles fautes, parce que l'ostentation
d'un charlatanisme mercenaire a pris la place de ce courage tranquille
et dsintress qui caractrise les vrais rpublicains. Qu'on lise les
autres articles de 1793 auxquels il renvoie, et l'on avouera que peu de
victimes des _dcemvirs_ avaient condamn plus fortement leur politique.

4 M. Aulard a trs justement blm La Harpe, dans la _Justice_ du 25
novembre 1889, d'avoir propos, au club des Jacobins, le 17 dcembre
1790, d'ter des tragdies les maximes monarchiques, et, dans le
_Mercure_ du 15 fvrier 1794, de faire disparatre sur les livres de la
Bibliothque nationale les armoiries royales; il s'est flicit  bon
droit que La Harpe n'ait pas reu satisfaction sur ce dernier point. Ces
deux motions de La Harpe taient  la vrit fort ridicules. Mais
heureux qui, parmi les hommes en vue de cette poque d'affolement, n'a
dnonc que des vers, mme classiques, et des armoiries, mme
artistiques, alors qu'autour de lui, par frnsie, par rancune ou par
peur, tant d'autres demandaient ou accordaient la tte d'un Lavoisier,
d'un Andr Chnier, d'un Malesherbes!

Il faut toutefois reconnatre que le courage de La Harpe a fini par
faiblir, vaincu par la dure affreuse et l'accroissement incessant du
pril. Il ne faut sans doute pas abuser contre lui d'une assertion de
Laya dclarant, prs de quarante ans aprs, avoir vu, au lendemain du 10
thermidor, une lettre pleine de flagornerie, que, du fond de sa prison,
La Harpe aurait crite  Robespierre  propos de son discours en
l'honneur de l'tre suprme[249]; car, outre que la mmoire de Laya a pu
le tromper sur l'existence ou sur l'auteur de cette lettre, il a pu 
distance s'en exagrer la politesse. Mais il y a dans le _Mercure_ de
1794 quelques passages que La Harpe n'a pas russi  justifier. Il
prtend que ce sont des expressions  double entente que ces pithtes
de _mmorable_, de _si constamment et si minemment rvolutionnaire_
qu'il applique le 15 fvrier 1794  la Commune de Paris dans un article
de complaisance sur les posies d'un de ses membres, Dorat-Cubires; il
explique de mme le passage du 8 mars, dans lequel il dit que, si l'on
n'avait pas encore form le projet de reviser les noms des rues de
Paris, _c'est qu'il n'y avait pas non plus de modle de cette autorit
rvolutionnaire qui a produit tant de merveilles inoues jusqu' nos
jours, parce qu'elle tient  un enthousiasme patriotique qui se porte
sur tout et fait excuter d'un commun accord ce qui, par sa nature, ne
saurait se commander et ce que, partout ailleurs, on tenterait
vainement_. Mais en vrit,  lire ces deux articles, il est impossible
d'y apercevoir l'ironie que l'auteur des courageux articles de 1793
avait peut-tre voulu y mettre. Or, un compliment ironique dont
l'intention moqueuse passe inaperue ressemble fort  une flatterie.

Il se peut donc que La Harpe ait cd  un moment de dfaillance, mais
il a rachet cette faiblesse, d'abord par sa dtention de quatre mois
(avril-juillet 1794) qu'il encourut pour avoir bless les puissants du
jour, soit dans leur fanatisme politique, soit dans leur vanit de
littrateurs[250], puis par l'intrpidit avec laquelle, depuis sa
sortie de prison, il lutta pour ses croyances. Si sa conversion ne l'a
gure rendu plus charitable[251], ni plus modeste, elle l'a rendu plus
courageux; c'est une nouvelle preuve qu'elle fut sincre.

On n'a voulu voir dans sa polmique de 1795 et de 1797 que l'emportement
d'un zle aussi impuissant qu'imprvu, comme si,  braver la Convention
et le Directoire, il n'avait encouru que des pigrammes. N'est-ce donc
rien que d'avoir d se cacher un an aprs le 13 vendmiaire, deux ans
aprs le 18 fructidor? On ne l'inquita pas durant ces retraites
forces; mais serait-il mort dans son lit si les agents de Larevellire
l'avaient arrt en 1797? La _Dcade_ du 10 frimaire an IX raille comme
plat et injuste le mot de La Harpe, qu'au 18 fructidor _on ne tuait
plus, mais on faisait mourir_; la bonne _Dcade_ prend apparemment pour
une excursion de plaisance la dportation  la Guyanne, et croit que
tout le monde en est revenu. Faut-il d'ailleurs oublier le dnuement
auquel l'impossibilit de reparatre en chaire condamnait La Harpe[252]?

Refusons-lui donc l'aimable modration qui attire la sympathie, mais
accordons-lui, pour sa conduite pendant ses dernires annes, la loyaut
courageuse qui commande l'estime[253]!




APPENDICE H.

Liste des professeurs de l'Athne.


On nous pardonnera sans doute les lacunes de ce tableau qui, tout
incomplet qu'il est, nous a cot de trs longues recherches. Les
programmes des cours se publiaient tantt en octobre, tantt en
novembre, tantt en dcembre, quelquefois en janvier; un mme journal ne
les publiait pas toujours: on voit combien pour trouver celui d'une
seule anne il faut feuilleter de priodiques, quand on n'a pas la
chance rare de mettre la main sur les prospectus que l'tablissement
publiait.

Pour les annes antrieures  1789,  la rserve de 1785, je ne puis
rien ajouter aux indications fournies dans mon tude, sauf que Chazet
(loge de La Harpe, 1805) compte, comme La Harpe dans sa Correspondance
Russe, Marmontel et Monge parmi les professeurs de la maison, et que
d'autre part on ne trouve rien  cet gard dans les _Mmoires_ de
Marmontel ni dans les notices composes sur Monge par son neveu Barnab
Brisson et par Charles Dupin.

1784-1785.

Mithouard (chimie); Deparcieux (physique); Flandrin (hippiatrique); Sue
(anatomie); Prvost (mathmatiques et astronomie); l'abb Curioni
(italien); Lenoir (anglais); l'abb Pelicer (espagnol); Friedel
(allemand) (_Liste de toutes les personnes qui composent le premier
Muse_... 1785).

1789-1790.

Aux professeurs que j'ai cits pour cette anne, il faut, d'aprs la
_Chronique de Paris_, du 4 dcembre 1789, ajouter l'abb Ray, qui,
l'histoire naturelle ne pouvant tre enseigne par un seul matre, se
chargea d'un cours de zoologie. Pendant cette anne lycenne, La Harpe
se fit quelquefois remplacer par Jacques-Franois-Marie de Boisjolin,
lecteur du duc de Montpensier; celui-ci, selon l'article que lui
consacre la _Nouvelle biographie gnrale_, aurait simplement lu au
Lyce les cahiers de La Harpe; mais l'article de la _Chronique de
Paris_, du 27 mars 1790, ne parat pas rduire M. de Boisjolin  ce rle
effac. Le _Moniteur_ du temps donne de nombreux extraits du cours de
l'avocat de La Croix, sur lequel on peut consulter, outre la Table de ce
journal, pour la suite de sa vie, ses propres ouvrages: _Constitutions
des principaux tats de l'Europe et des tats-Unis d'Amrique_; le
_Spectateur franais pendant le gouvernement rvolutionnaire_. (En 1815,
il donna une dition retouche de ce dernier ouvrage,) Le _Moniteur_ du
10 fvrier 1790 donne des dtails sur le cours de Fourcroy.

1790-1791.

La _Chronique de Paris_ du 9 janvier 1791 dit que le Lyce maintient,
cette anne, avec les mmes professeurs, les mmes cours que l'anne
prcdente, savoir: littrature, histoire, physique, chimie, anatomie,
histoire naturelle, anglais, italien. Sur les leons d'ouverture de
Fourcroy, Sue, Boldoni, La Harpe, voir le numro de ce journal du 13
janvier 1791. Pendant cette anne, le Lyce projeta un cours d'allemand
et ouvrit un cours de grec fait par un Grec (_ibid._, ns du 11 fvrier
et du 4 mai 1791.) Sur les embarras financiers du Lyce  cette poque,
voir ibid., ns du 13 septembre et 26 dcembre 1790 et du 9 janvier
1791. Consulter encore sur le Lyce le mme journal, p. 139 du IIe
volume, p. 377 du IVe et le _Moniteur_ du 14 janvier 1791.

1791-1792.

Le registre des assembles gnrales des nouveaux fondateurs du Lyce
donne, pour cette anne, le 17 aot 1792,  la fois les noms et les
honoraires: Fourcroy, 2000 fr.; Deparcieux, _id._; Garat, 1000 fr.; Sue,
1200 fr,; Roberts (Anglais), 800 fr.; Boldoni (Italien), _id._; Selis
(qui,  dfaut de La Harpe, avait fait lire un cours de littrature),
300 fr.; Domergue, _id._ (Manusc. Bibliothque Carnavalet). Durant cette
anne, Cailhava fit un cours de littrature dramatique et Sicard donna
quelques sances.

AN I, 1792-1793.

Fourcroy, Deparcieux, Sue, Roberts, Boldoni, tous aux mmes conditions
que l'anne prcdente; La Harpe, 1800 fr.; Thiry, supplant de Garat,
600 fr.; Brongniart, 300 fr. (Mme registre, 2 aot 1793).  la date du
6 novembre 1792, il y avait t dit que Fourcroy, n'ayant pas le temps
de faire ses deux leons par semaine, en confierait une  Vauquelin. Le
_Moniteur_ du 26 novembre rdige ainsi la liste: Deparcieux (physique);
Fourcroy et Vauquelin chimie; _id._, pour l'histoire naturelle; Sue
(anatomie et physiologie); La Harpe et Selis (littrature); Garat et
Thry (histoire); Roberts (anglais); Boldoni (italien); dans les sances
extraordinaires, Delille, Slis, Sicard, M. Chuquet, dans le compte
rendu qu'il a bien voulu faire de ma premire tude sur ce sujet (_Revue
critique_, 4 novembre 1789), dit que le dimanche 20 janvier 1793,
Roederer ouvrit au Lyce un cours d'organisation sociale, et que le
mercredi 27 fvrier de la mme anne, dans une sance extraordinaire,
Gail lut une traduction de quelques morceaux de Bion et d'Anacron, et
Slis la premire partie de l'_Anecdote de M. Salle_.

AN II, 1793-1794.

Deparcieux (physique); le mme (mathmatiques pures et appliques); La
Harpe; Ventenat (botanique); Sue (anatomie et physiologie); Parmentier
(conomie rurale); Boldoni; Garat (histoire); Tonnelier (minralogie);
Fourcroy (chimie); Hassenfratz (arts et mtiers); Richard (zoologie);
Publicola Chaussard (droit public); Le Hoc (lectures sur les rapports
politiques et commerciaux de la France avec l'tranger)[254].

AN III, 1794-1795.

La Harpe[255], Garat, Mol (dclamation); Mentelle (gographie);
Deparcieux, Fourcroy; les autres cours, dont la _Dcade_ du 10 nivse an
III, que nous suivons ici, n'indique pas les professeurs, sont la
zoologie, l'anatomie, la botanique, la minralogie, les mathmatiques,
les arts et mtiers, l'conomie rurale, l'italien et l'anglais. Le
_Moniteur_ du 30 dcembre 1794 annonce qu' la sance d'ouverture, La
Harpe lira un discours sur la guerre dclare par les derniers tyrans 
la raison,  la morale, aux lettres et aux arts (ce morceau fait partie
du cours de littrature); Le Hoc prsentera des considrations sur la
Hollande et l'Angleterre; Boldoni traitera des troubles de Florence et
de Dante. Il ajoute qu' la demande de beaucoup de citoyens retenus par
leurs affaires durant la journe, les deux sances dcadaires du cours
de littrature auront lieu le soir, que les cours de Sicard (grammaire
gnrale), et de Mol (dclamation), ne pourront s'ouvrir dans la
premire dcade. Le professeur de botanique tait alors Ventenat, qui
publia aussitt son cours sous ce titre: _Principes lmentaires de
botanique expliqus au Lyce rpublicain_, Paris, Sallior, 1794-1795,
in-8.

AN V, 1796-1797.

Le registre des Assembles gnrales donne,  la date du 16 messidor, un
nom de plus que notre liste emprunte au _Journal de Paris_, celui de
Perreau (cours sur l'homme physique et moral), et trois noms en moins:
Gautherot, Coquebert, Sicard.

AN VI, 1797-1798.

Deparcieux (physique exprimentale); Fourcroy (chimie lmentaire et
chimie applique  la physique; ces deux cours sont distincts);
Brongniart (histoire naturelle); Sue (anatomie et physiologie);
Coquebert (gographie physico-conomique); Hassenfratz; anglais, italien
(_Dcade_ du 10 frimaire an VI).

AN VII, 1798-1799.

Mercier (littrature); Garat, Fourcroy, Brongniart, Deparcieux, Sue,
Boldoni, Roberts, Weiss, ce dernier pour l'allemand (_Rvolution
franaise_ du 10 juin 1888; toutefois, on voit par la _Dcade_ du 10
thermidor an V que Garat ne fit pas son cours cette anne).

AN VIII, 1799-1800.

Fourcroy, Brongniart, Sue, Hassenfratz (arts et mtiers); Coquebert
(gographie physico-conomique); Roberts; Boldoni. Ces deux derniers
touchent 800 francs chacun; Fourcroy 1500; les autres 1200. Ginguen,
Demoustier, Ducray-Duminil, Butet offrent gratuitement des cours, les
trois premiers sur la littrature, le quatrime sur la physique
(_Dcade_ du 10 frimaire an VII; Dlibrations et Arrts du conseil
d'administration, 29 fructidor an VII). Fourcroy, ayant t charg de
fonctions publiques par Bonaparte, fut suppl par Brongniart, que
Cuvier s'offrit  suppler (V. le mme registre manuscrit de
dlibrations, 15 nivse an VIII, au muse Carnavalet).

AN IX, 1800-1801.

Butet (physique exprimentale); Fourcroy (chimie); Cuvier (histoire
naturelle); Sue (anatomie); Moreau (hygine); Hassenfratz (arts et
mtiers); Adolphe Leroi (ducation des facults physiques et morales de
l'homme); La Harpe (littrature, en particulier tude de l'loquence et
de la philosophie au dix-huitime sicle); Garat (histoire, surtout
celle de l'gypte); De Grando (philosophie morale); Legrand (principes
gnraux de l'art du dessin et histoire de l'architecture); Roberts
(tude des potes anglais); Boldoni (tude de la versification
italienne). Il y aura en outre des sances littraires, dont
quelques-unes seront consacres  la grammaire gnrale, et Sicard y
prtera son concours (_Moniteur_ du 13 brumaire an IX). Toutefois, les
dlibrations et arrts du conseil d'administration,  la date du 27
prairial an IX, portent seulement  l'article des professeurs de cette
anne: La Harpe, 2,400 fr.; Fourcroy, 1,200 fr.; Cuvier, _id._;
Hassenfratz, Sue, De Grando, Roberts, Boldoni, 600 fr. chacun.

AN X, 1801-1802.

Butet (physique); Fourcroy (chimie); Cuvier (histoire naturelle);
Ventenat et Mirbel (botanique); Sue (anatomie et physiologie); La Harpe
(littrature); De Grando (philosophie morale); Hassenfratz (arts et
mtiers); Legrand (architecture); Roberts (anglais); Boldoni (italien);
Weiss (allemand) (_Moniteur_ du 18 brumaire an X).

AN XII, 1803-1804.

Biot (physique); Fourcroy et Thnard (chimie); Sue; Cuvier; Mirbel
(botanique); Hassenfratz (arts et mtiers); Lavit (perspective); Vige
(littrature); Garat (histoire de la Grce); Ginguen (histoire
littraire moderne); Sicard (grammaire gnrale); Roberts, Boldoni
(_Dcade_, 30 vendmiaire an XII).

AN XIII, 1804-1805.

Biot (physique exprimentale); Fourcroy et Thnard (chimie); Sue
(anatomie et physiologie); Cuvier (histoire naturelle);
Coquebert-Monbret (gographie physique et conomique); Mirbel
(botanique); Hassenfratz (arts et mtiers); Vige (littrature); Sicard
(grammaire gnrale); Roberts (anglais); Boldoni (italien). (_Moniteur_
du 12 novembre 1804.)

AN XIV, 1805-1806.

Biot (physique exprimentale); Fourcroy et Thnard (chimie); Sue;
Richerand (physiologie); Esparron (hygine); Cuvier, Mirbel (physiologie
vgtale et botanique); Ducler (cosmographie et gologie); Hassenfratz,
Vige, Ginguen, Millin (histoire des arts chez les anciens); Sicard,
Roberts. Boldoni (_Dcade_, 10 frimaire an XIV, 1er dcembre 1805). Le
_Moniteur_ du 3 fvrier 1806 donne quelques dtails sur les cours de
Hassenfratz, Fourcroy, Thnard, Esparron, Biot, Cuvier, Ducler,
Ginguen, Boldoni, Roberts, Vige, et ajoute que Desodoarts a continu
la lecture de son histoire de France.

1806-1807.

Trmery (physique exprimentale); Fourcroy et Thnard (chimie); Sue
(anatomie et physiologie); Richerand (physiologie); Esparron (hygine);
Cuvier (histoire naturelle); Ducler (cosmographie et gographie); Ampre
(thorie des probabilits applique aux diverses branches des
connaissances humaines); Hassenfratz (arts et mtiers); Chnier
(origines et progrs de la littrature franaise); Ginguen (littrature
italienne); J.-J. Combes-Dounous, ex-lgislateur (histoire des guerres
civiles de la rpublique romaine); Desodoarts (histoire de France);
Roberts (anglais); Boldoni (italien) (_Moniteur_ du 29 novembre 1806;
on y trouve des dtails sur les cours que doivent faire ces
professeurs.)

1807.

Voir dans les dlibrations et arrts de l'tablissement quelques
traits de dlicatesse, de causticit et d'irascibilit de Joseph
Chnier.

1807-1808.

Trmery (physique exprimentale); Thnard (chimie); Pariset
(organisation de l'homme); Richerand (physiologie); Esparron (hygine);
Cuvier (histoire naturelle des animaux); Ducler (cosmographie et
gographie); Boldoni (italien); Roberts (anglais). (_Moniteur_ du 6
novembre 1807; on y voit que Boldoni avait t autrefois professeur dans
les coles centrales, de mme que Roberts, qui avait de plus enseign 
l'cole royale militaire, et qui tait alors professeur au lyce
Napolon; on y voit aussi que durant cette anne les cours littraires
seront remplacs par des sances littraires o on lira des morceaux
accepts par Legouv, Luce de Lancival et Parceval de Grandmaison.)

1808-1809.

Cuvier, Trmery, Thnard; Barbier (botanique et physiologie vgtales);
Pariset (physiologie et anatomie); Esparron (hygine); Prvost d'Iray,
inspecteur gnral des tudes (histoire moderne); Ducler (histoire et
gographie); J.-J. Leuliette (histoire littraire); de Murville
(littrature et posie); Roberts, Boldoni. (_Moniteur_ du 3 octobre
1808.)

1809-1810.

Cuvier, Trmery, Thnard, Barbier, Pariset; Ducler (chronologie,
histoire et gographie); Caille (botanique); Npomucne Lemercier
(littrature gnrale); Boldoni, Roberts. (_Moniteur_ du 4 novembre
1809.)

1810-1811.

Sur le cours d'histoire de l'loquence profess pendant cette anne par
Victorin Fabre, voir le _Moniteur_ du 14 dcembre 1810, le _Mercure de
France_ des 9 et 23 fvrier et du 27 juillet 1811.

1811-1812.

Thnard (chimie); Trmery (physique); Chaussard (littrature); de
Blainville (zoologie); Gall (physiologie gnrale de l'homme et
particulirement du cerveau). (_Gazette de France_ du 24 novembre 1811.
Je ne suis pas sr que la liste donne par ce journal soit complte.)

1812-1813.

Les _Dbats_ du 19 fvrier 1813 annoncent que Lhritier (gomtre, alors
g de vingt-trois ans) ouvrira le 4 du mois suivant un cours
d'arithmtique de la vie humaine  l'Athne.

1813-1814.

Aim Martin (littrature franaise); Thnard; Pariset (physiologie et
hygine); Trmery (physique); Jussieu (minralogie), (_Dbats_ du 3
novembre 1813. Cette liste doit tre fort incomplte.)

1814-1815.

Thnard; Jay (histoire); Trmery, Pariset; Lemercier (littrature);
Lucas (minralogie); Virey (histoire naturelle gnrale); Circaud des
Gelins (physiognomonie). (_Dbats_ du 1er novembre 1814. Liste
incomplte.)

1815-1816.

Le _Moniteur_ du 11 dcembre 1815 annonce que Ch. Lacretelle va ouvrir
un cours d'histoire ancienne  l'Athne.

1816-1817.

Thnard; Say (conomie politique); Trmery (physique); Buttura
(littrature italienne); Hippolyte Cloquet (physiologie); Pariset
(entendement humain); Rougier de la Bergerie (agriculture et physique
vgtale); Brs (physiologie applique aux beaux-arts); Michel Beer
(littrature allemande). (_Dbats_ du 9 novembre 1816. Liste
incomplte.)

1817-1818.

Trmery; Chevreul (chimie); de Blainville (zoologie); Cloquet;
Pariset (entendement humain); Tissot (littrature); Choron (thorie de la
musique); Roberts, Boldoni. Benjamin Constant (lectures sur l'histoire
et le sentiment religieux). (_Dbats_ du 7 novembre 1817.)

1818-1819.

Say (conomie politique); Trmery (physique); Magendie (anatomie et
physiologie); Orfila (chimie); Buttura (littrature italienne); Brenger
(droit naturel et des gens); de Blainville (zoologie); de la Bergerie
(agriculture); Benjamin Constant (maximes fondamentales de la
Constitution anglaise). (_Dbats_ du 3 novembre 1813, _Moniteur_ du mme
jour.) Buttura a publi chez Firmin Didot, en 1819, le discours qu'il
avait prononc  l'Athne le 6 mars de cette anne sur la littrature
de son pays.

1819-1820.

Fresnel (physique); Magendie (anatomie et physiologie); Daunou (lectures
sur l'histoire); Despretz (chimie); Lemercier (lectures sur la
littrature); de Blainville, le baron Fourier, de l'Institut d'gypte
(cours tout neuf sur les applications des mathmatiques aux besoins de
la socit); Alex. Lenoir (antiquits). (_Dbats_ du 13 novembre 1819,
et Programme imprim,  la bibliothque Carnavalet.)

1820-1821.

Trognon (histoire); Pouillet (physique); Robiquet (chimie); Magendie
(anatomie et physiologie); Jouy (littrature et morale); Flourens
(thorie des sensations); de Blainville; Francoeur (astronomie).
(_Dbats_ du 16 novembre 1820. Liste incomplte.)

1821-1822.

Pouillet, Robiquet, de Blainville, Magendie, Francoeur; Const. Prvost
(gologie applique aux environs de Paris); Lingay (littrature); Azas
(philosophie gnrale)[256].--Nous avons dit qu'Azas a publi son
cours.

1822-1823.

Pouillet, Robiquet, de Blainville, Magendie; Levillain (gographie
gnrale); Berville (littrature); Victorin Fabre (recherches sur les
principes de la socit civile); Mignet et Bodin (histoire). Outre ces
cours, Jomard, de l'Institut, traitera des sciences et arts chez les
anciens gyptiens; Denon, de l'Institut, donnera plusieurs sances sur
l'tude de l'art par les fac-simils; Lenoir traitera des antiquits de
Paris; Viennet, Merville, Boucharlat et plusieurs hommes de lettres
feront des lectures[257]. Sur le cours de Fabre, voir l'article de
Sainte-Beuve sur lui dans les _Portraits contemporains_.

1823-1824.

Pouillet; Dumas (chimie); Magendie; Francoeur (astronomie); Parent Ral
(littrature); Villenave (histoire littraire de la France); Merville
(art oratoire); Mignet (histoire d'Angleterre); outre ces cours, Jomard,
Denon, F. Bodin, Victorin Fabre, le baron de la Bergerie, Dubois, Febv
Savardan et autres hommes de lettres ont promis des lectures[258].

1824-1825.

Pouillet, Dumas, Magendie, de Blainville, Ad. Brongniart, Eus. de
Salles, Villenave; Amaury Duval (histoire philosophique des beaux-arts);
Dunoyer (morale et conomie politique); Artaud (tableau de la
littrature en Europe aux quinzime et seizime sicles); Mignet,
Casimir Bonjour, d'Anglemont, etc., feront des lectures[259].

1825-1826.

De Montferrand (physique); Dumas (chimie); Magendie (physiologie); de
Blainville (zoologie); Eusbe de Salles (hygine); Auzoux (anatomie au
moyen de pices artificielles); Const. Prvost (gologie gnrale);
Babinet (mtorologie); Villenave (histoire littraire de la France);
Gall (philosophie des facults intellectuelles); Dunoyer (morale, et
conomie politique); Alexis de Jussieu (considrations sur la
civilisation aux dix-huitime et dix-neuvime sicles)[260].

1826-1827.

De Montferrand, Dumas, de Blainville, Constant Prvost, Villenave;
Adolphe Brongniart (anatomie et physiologie appliques  l'agriculture
et  l'horticulture); Amussat (anatomie); Bertrand (extase et magntisme
animal); baron Ch. Dupin (forces productives et commerciales de la
France); Crussole-Lami (histoire de la rvolution des Pays-Bas); Buttura
(posie italienne). De plus, Auzoux fera quelques dmonstrations avec
les pices articules de son invention, et Maisonabe quelques leons sur
les difformits dont le corps humain est susceptible (_Moniteur_ du 26
novembre 1826). Ch. Dupin a publi son cours, Paris, Bachelier, 1827, 2
vol. in-4.

1827-1828.

Gall (philosophie); Adolphe Blanqui (histoire de la civilisation
industrielle des nations europennes); Levasseur (loquence franaise);
Parisot (l'cole romantique); de Blainville (zoologie); de Montferrand
(physique); Dumas (chimie applique aux arts); Constant Prvost
(gologie); Adolphe Brongniart (physiologie compare des vgtaux et des
animaux); Amussat (anatomie et physiologie); Mlier (mdecine publique).
(_Courrier franais_ du 8 dcembre 1827.)

1828-1829.

Pouillet (physique); Dumas (chimie); Constant Prvost (gologie); Bory
de Saint-Vincent (gographie physique); Babinet (mtorologie); Amussat
(anatomie et physiologie); Trlat (hygine); Armand Marrast
(philosophie); Amde Pommier (littrature); Doin (histoire des
tablissements d'utilit publique en France depuis le dixime sicle);
Adol. Blanqui (conomie politique). De Guy, avocat, ex-professeur de
rhtorique, fera des lectures sur les opinions de la nouvelle cole
philosophique. (_Moniteur_ du 30 novembre 1828.)

1829-1830.

Nicollet (astronomie); Pouillet (physique); Dumas, Const. Prvost;
Requin (physiologie); Trlat (hygine); Aug. Comte (philosophie
positive); Mottet (art dramatique); Mzires (littrature anglaise).
(_Courrier franais_, 1er dcembre 1829.)

1830-1831.

Nicollet et Lechevalier (astronomie); Bussy (chimie); Requin (anatomie
et physiologie); Isid. Geoffroy Saint-Hilaire (zoologie); Aug. Comte;
Villenave (littrature); Gandillot (conomie politique); Jules Desnoyers
(antiquits du moyen ge) (_Ibid._, 7 dcembre 1830).

1831-1832.

Lechevalier (physique); Bussy (chimie); Requin (hygine); Isid. Geoffroy
Saint-Hilaire; Spurzheim (anthropologie); Am. Pommier (littrature
contemporaine); Ch. Durosoir (histoire de France); Filon (sur la France
et l'Angleterre)[261]. Filon a publi son cours de cette anne.

1832-1833.

Gaultier de Claubry (physique exprimentale); Bussy (chimie); Laurent
(physiologie philosophique); Isid. Geoffroy Saint-Hilaire; Const.
Prvost (gologie); Filon (histoire du seizime sicle); Legouv
(littrature dramatique); Eugne de Pradel (posie et improvisation
franaise); Delestre (tude des passions appliques aux
beaux-arts)[262]. Filon et Delestre ont publi des ouvrages sur les
sujets qu'ils avaient traits durant cette anne.

1833-1834.

Gaultier de Claubry (physique); Bussy (chimie); Isidore Geoffroy
Saint-Hilaire (zoologie); Rozet (gologie); Lon Halvy (littrature
franaise); le comte Mamiani (philosophie italienne); Parisot (histoire
des croyances religieuses); Nau de la Sauvagre (droit commercial.)
(_Moniteur_ du 6 dcembre 1833.) Au 12e volume de la revue la _France
littraire_, on trouve un extrait du cours de Parisot; le volume
prcdent de cette revue donne un aperu du cours de M. Mamiani, dont
l'auteur a d'ailleurs publi une partie en franais dans son livre
_Dell'ontologia e del metodo_ (Paris, Lacombe, 1841).

1834-1835.

Aug. Comte (astronomie); Payen (chimie agricole et manufacturire);
Lesueur (chimie toxicologique); Rozet (gologie); Audouin (zoologie);
Ach. Comte (physiologie animale); Jules Janin (littrature); de Mersan
(philosophie de l'histoire); Nau de la Sauvagre (droit commercial et
conomie politique). (_Courrier franais_, 5 dcembre 1834.)

1835-1836.

Sainte-Preuve (physique); Payen (chimie applique); Rozet (gologie);
Ach. Comte (physiologie compare et zoologie); Audouin (entomologie);
Lon Simon (homoeopathie); Philarte Chasles (histoire de l'intelligence
au seizime sicle); Leudire (littrature grecque); Henri Duval
(phrasologie potique et prosodie franaise) (Programme imprim  la
bibliothque Carnavalet).

1836-1837.

De La Borne (physique gnrale); Payen; Ach. Comte (histoire des
animaux); Lon Simon (doctrine homopathique); Watras (conomie
politique); Sainte-Preuve (examen de quelques grandes questions
d'industrie); Gandillot (finances publiques); Considrant (science
sociale); E. Lambert (histoire philosophique); Leudire (philosophie et
loquence grecques); Philar. Chasles (le roman en Angleterre); Raimond
de Vricour (Milton et la posie pique); Ch. Loubens (la comdie au
dix-huitime sicle); Eug. de Pradel (improvisation)[263]. E. Lambert a
publi son cours de cette anne sous le titre de _Histoire des
histoires_, Paris, 1838, in-8.

1837-1838.

De La Borne; Babinet (mtorologie); Rivire (gologie); Payen;
Galy-Cazalat (machines  vapeur); de Rienzi (gographie encyclopdique);
Cazalis (physiologie exprimentale); Casimir Broussais (phrnologie); de
la Berge (hygine); Turck (application de la physique et de la chimie 
la physiologie); Drolle (influence du principe religieux); Mme Dauriat
(droit social des femmes); Henri Prat (histoire des premiers temps de
la France); Charles Loubens (la comdie au dix-neuvime sicle)
(Programme imprim  la Bibliothque Carnavalet). Drolle a publi son
cours (Paris, Ebrard, 1838).

1838-1839.

Babinet (physique et mtorologie); Horace Demaray (chimie gnrale);
Payen (chimie applique); Rivire (gologie); Halmagrand (physiologie);
Gervais (zoologie gnrale); Morand (histoire philosophique des
sciences); Hippeau (philosophie de l'histoire); Henri Prat (fodalit en
France); OElsner (histoire gnrale de l'Europe); Gaubert (causes
primordiales, gographiques et historiques); Ottavi (littrature);
Charles Loubens (le roman au dix-huitime sicle); Michelot (thorie
alphabtique de la parole). Loubens rendra compte tous les quinze jours
des principales pices de thtre. Ch. Bonjour, Alf. de Musset ont
promis des lectures. Hipp. Colet fera un cours d'harmonie. Tous les
quinze jours, soires musicales sous la direction de Richelmi[264]. A.
Rivire a publi la mme anne des _lments de gologie_. Paris,
Mquignon-Marvis, in-8.

1839-1840.

Babinet (cosmographie et physique du globe); Baudrimont (chimie); Const.
Prvost (physique gnrale), Rivire (gologie industrielle); Gervais
(zoologie); Halmagrand (physiologie); Hollard (anthropologie); Lon
Simon (homopathie); Monneret (hygine); Henri Prat (histoire des Valois
directs); Ottavi (littrature franaise); Loubens (de la posie en
France jusqu'au dix-septime sicle); Cellier-Dufayel (littrature et
lgislation compares); Bouzeran (systme d'unit linguistique); Midy
(stnographie). Richelmi et Larivire continueront  donner leurs
concerts tous les quinze jours (Programme imprim, Bibliothque
Carnavalet).

1840-1841.

Babinet (physique); Tavernier (expriences et instruments de physique et
de mtorologie); Rivire (gologie); Raspail (chimie); Hollard
(philosophie naturelle); Laurent (dveloppement des corps organiss);
Gervais (zoologie gnrale); Halmagrand (physiologie); Lon Simon
(philosophie mdicale); Samson (hygine publique); Ricard (magntisme
animal); de Marivault (conomie politique); Glade (histoire des
religions); Bailleul (de la civilisation gyptienne par les monuments);
de la Fage (histoire de la musique); Sudre (langue musicale); Henri Prat
(la France au seizime sicle); Ch. Loubens (littrature contemporaine);
Ottavi (histoire des journaux depuis 1789); Rgnier (littrature arabe);
Thnot (perspective pratique). Soires musicales sous la direction de
Larivire et d'Aristide Delatour (_Courrier franais_, 16 dcembre
1840).

1841-1842.

Babinet (physique); Tavernier (instruments d'observation); Dupuis
Delcourt (arostats); Laurent (dveloppement des corps organiques);
Voisin-Dumoutier (phrnologie); Belhomme (tudes sur la folie); James
(galvanisme); Lon Simon (homopathie); Al. Samson (hygine publique);
Glade (tude sur la religion primitive); Artaud (philosophie de
l'histoire); Henri Prat (histoire de France); Fresse-Montval (pomes
d'Hsiode); Bern. Julien (littrature franaise de l'poque impriale);
Ottavi (littrature de la Restauration); Ch. Loubens (posie au
dix-neuvime sicle); Casella (Divine Comdie); Lourmand (lecture
expressive). Discussions littraires et philosophiques une fois par
semaine. Rptitions chorales de musique religieuse. Sances de
dclamation (_Courrier franais_, 5 dcembre 1841). Fresse-Montval a
imprim sa leon d'ouverture de cette anne  la suite de sa traduction
en vers d'Hsiode (Paris, Langlois et Leclercq, 1842, in-12).

1842-1843.

Babinet (gnralits d'une instruction librale tant scientifique que
littraire); Tavernier (instruments d'observation et de voyage); Edm.
Becquerel fils (de la lumire et de l'art photognique); Jules Rossignon
(chimie); Laurent (zoologie); Dr Grauby (humeurs et tissus); Dumoutier
(phrnologie); Belhomme (maladies mentales); Maisonabe (erreurs et
dceptions en mdecine); Glade (histoire des religions); Em. Broussais
(philosophie religieuse); Henri Prat (histoire de France); Joseph
Garnier (conomie politique); comte de Lencisa (institutions municipales
de l'Europe); V.-H. Cellier Dufayel (tudes sur les femmes);
Fresse-Montval (posie des peuples de l'Hellade); Casella (Divine
Comdie); Ch. Loubens (la Comdie de Molire); Bern. Jullien
(littrature franaise de l'poque impriale); de la Fage (histoire de
la musique); Thnot (science et art de la perspective). Discussions
littraires et philosophiques de temps en temps (_Courrier franais_ du
23 dcembre 1842). Bern. Jullien a publi son cours en 1844 (2 vol.
in-12); en 1844 galement, Adr. de la Fage a publi l'_Histoire gnrale
de la Musique et de la Danse_ (Paris, 2 vol. in-8).

1844-1845.

Plisson (astronomie); Anatole de Moyencourt (chimie); Grauby
(physiologie); Mlle Magaud de Beaufort (botanique); Leharivel-Durocher
(philosophie); Ch. Husson (philosophie de l'histoire); Jos. Garnier
(conomie politique); Frd. Charassin (philosophie des langues); Bern.
Jullien (littrature franaise); Loubens (Molire); de la Fage (histoire
de la musique) (_Courrier franais_, 27 dcembre 1844).

1847-1848.

Auguste Bolot fit, durant cette anne, un cours sur la posie lgre en
France aux dix-septime, dix-huitime et dix-neuvime sicles, qu'il
ouvrit par un discours en vers, dont un fragment imprim existe  la
Bibliothque Carnavalet.

1848-1849.

Ch. Loubens (tudes sur Molire); l'abb Auger (littrature franaise);
Fresse-Montval (de l'ide et de la forme dans les oeuvres de
l'intelligence); Lon Simon (homopathie); Guzon-Duval (botanique);
Vanier (physiologie gnrale); Josat (hygine); Alexandre Ferrier
(phrnologie); Camille Duteil (criture hiroglyphique); Hoefer (histoire
des sciences physiques) (Programme imprim  la Bibliothque
Carnavalet).


L'abonnement, qui avait cot trois louis par an  l'origine, quatre
louis  partir de la rorganisation qui suivit la mort de Piltre,
cotait l'an I et l'an II 100 francs pour les hommes, 50 francs pour les
femmes (_Moniteur_ du 14 novembre 1793); l'an IV, 1,000 livres en
assignats pour les hommes, moiti pour les femmes (_Quotidienne_ du 10
dcembre 1795); l'an V, 90 francs pour les hommes, 48 pour les femmes
(_Rvolution franaise_ du 14 juin 1888)[265], mme prix en l'an IX
(Dcade du 20 frimaire an IX); sous l'Empire, quatre louis (V. le 3e des
articles sur le Lyce recueillis par Fletz, au IIIe vol. de ses
Mmoires); puis 120 francs pour les hommes, 60 francs pour les femmes
(_Moniteur_ du 11 octobre 1808, _Dbats_ du 7 novembre 1817, _Courrier
franais_, du 14 novembre 1821 et du 30 novembre 1824).





APPENDICE I.

Professeurs du Lyce des Arts en l'an II, l'an III et l'an IV.


AN II.

Dsaudray (droits et intrts des nations); Descemet (agronomie); Targe
(mathmatiques appliques); Dumas (mcanique et perspective linaire;
gomtrie pratique  l'usage des constructeurs; ce sont deux cours
distincts); Neveu (calcul appliqu au commerce et aux banques, et
gographie, histoire avec ce qui se rapporte au commerce et aux
manufactures; ce sont aussi deux cours distincts); Millin (zoologie);
Gillet-Laumont et Tonnellier (minralogie); Fourcroy (physique
vgtale); Sue (anatomie, physiologie, hygine). Puis deux cours dont on
n'indique pas les professeurs: chimie applique aux arts et cours
thorique et pratique de peinture, sculpture et architecture; enfin
Langl (harmonie thorique et pratique, contrepoint, composition);
Lpine (anglais); Hassenfratz (technologie, c'est--dire ce qui se
rapporte aux manufactures).

AN III.

Laval (arithmtique dcimale; poids et mesures); Leschard (criture et
orthographe); Perny (astronomie applique aux besoins usuels et  la
navigation); Igoard et Breton (tachygraphie); Delmas (commerce, finances
et tenue de livres; langue franaise et gographie); Daubenton (dessin
appliqu); Dumas (gomtrie applique aux constructions et  la
mcanique); Lpine (anglais); Targe (mathmatiques lmentaires);
Dsaudray (prononciation, art oratoire, dclamation; premiers lments
de la constitution d'un peuple libre et tat civil et politique de la
France); Millin (histoire naturelle). De plus, un cours particulier de
mathmatiques fait par le mme Targe, et pour lequel on souscrit  part
et  son profit.

AN IV.

Sue (anatomie); Laval (arithmtique dcimale); Igoard et Breton
(tachygraphie); Perny (astronomie applique); Brongniart (chimie); Neveu
et Delmas (commerce, finances et tenue de livres); Daubenton et Bellot
(dessin appliqu aux cartes, aux plans,  l'arpentage); Gervais (dessin
pour la figure et l'ornement); Leschard (criture et orthographe);
Dsaudray (conomie politique; locution franaise et art oratoire);
Descemet (conomie rurale); Dumas (gomtrie pratique; perspective
linaire); Langl (harmonie); Ventenat (histoire naturelle); Delmas
(langue franaise et gographie); Lpine (anglais); Targe
(mathmatiques); Gillet-Laumont (minralogie); Fourcroy (physique
vgtale); Millin (zoologie); professeur non indiqu (technologie)[266].

L'Annuaire de ce Lyce, pour l'an VI, nous apprend qu'un de ses lves,
Guyot, g de quatorze ans, vient d'tre admis premier  l'cole
Polytechnique: que le _secours provisoire_ de vendmiaire an IV s'est
rduit  fort peu de chose par la dprciation des assignats; que
Dsaudray l'a distribu aux professeurs; que le gouvernement voulait
convertir ce lyce en cole spciale de mcanique pratique, mais qu'il y
a renonc faute d'argent. La bibliothque Carnavalet possde un
exemplaire de cet Annuaire. On y trouvera aussi quelques dtails sur la
fondation du lyce des Arts, ainsi que dans l'opuscule: _tablissement
d'une cole athnienne, sous le nom de Lyce des Arts_ (mme
bibliothque). Le carton F17 1143 des Archives nationales fournirait un
supplment d'indications sur les embarras financiers de l'tablissement
et sur les expdients proposs pour l'en tirer.





APPENDICE J.

De quelques Socits ou Cours qui ont port le nom de Lyce ou
d'Athne.


Outre les associations sur lesquelles porte cette notice, citons encore:

Le Lyce de l'Yonne, dont il est parl dans le _Moniteur_ du 2 frimaire
an X, et dont Fletz examine, au 6e volume de ses _Mlanges_, des
Mmoires crits dans l'esprit des philosophes du dix-huitime sicle; le
Lyce de Caen, qui tint sa premire sance le 15 germinal an IX (v. la
_Dcade_ du 10 floral an IX et du 10 floral an X); le Lyce de
Grenoble: Berriat Saint-Prix, un de ceux qui en soutenaient le mieux
l'honneur, constatait, en 1802, qu'en cinq ans cette socit avait reu
cent vingt mmoires ou pices dtaches[267]; le Lyce de Bourges; le
Lyce de Toulouse, sur lequel on peut consulter,  la bibliothque
municipale de la ville: 1 un recueil contenant les noms des associs
correspondants; les lectures faites dans les sances publiques, depuis
le 10 floral an VI jusqu'en l'an IX; 2 un recueil d'loges, discours,
posies, notices de travaux, de l'an VII  l'an IX; 3 un discours en
vers du citoyen Saint-Jean, professeur  l'cole centrale, sur ce Lyce,
en l'an VI; 4 des registres conservs aux archives de Toulouse. (Ces
dtails sur le Lyce de Toulouse m'ont t fournis par M. Lapierre,
bibliothcaire de la ville,  la prire de M. Ernest Mrime).

C'taient l de petites acadmies; voici des cours.

Le Lyce de Marseille, pour lequel, grce  Mgr Ricard interrog pour
moi par M. le recteur Bizos, son ancien collgue de la Facult d'Aix, je
puis fournir les lments d'une notice. Autoris le 7 dcembre 1828, ce
Lyce renona assez promptement aux cours pour les simples sances
littraires, et bien avant d'tre ferm en 1885, il n'tait plus qu'un
cercle; mais pendant le temps o il tenait cole, il avait compt parmi
ses professeurs, outre Ampre et Brizeux, quelques hommes distingus,
tels que Brard, plus tard membre de l'Institut et doyen  Montpellier;
le cours de Brizeux fut consacr  la littrature franaise: celui
d'Ampre avait roul sur la posie du Nord; la leon d'ouverture du 12
mars 1830, qu'Ampre en avait publie, a t rimprime dans ses
_Mlanges d'histoire littraire et de littrature_, publis aprs sa
mort, par M. de Lomnie (Paris, Mich. Lvy, 1867, 2 vol. in-8); la
_Revue de Provence_ a donn un rsum de ce cours. On peut consulter,
sur ce Lyce: 1  la bibliothque de Marseille, qui a acquis la presque
totalit de l'importante bibliothque que possdait l'tablissement, les
statuts (F p b 47); quelques recueils des lectures faites par des
membres de l'association; des leons sur diffrents sujets et en
particulier des leons d'Ampre; 2 une notice par M. Tamisier, dans la
_Revue de Marseille_, anne 1856, p. 79 et suiv., 140 et suiv.; 3 du
mme M. Tamisier, les _Noces d'or de l'Athne_ (de Marseille),
Marseille, 1879. Les historiens provenaux qui ont parl _passim_ de ce
Lyce, sont: Marius Chauvelin, Augustin Fabre dans _Les Rues de
Marseille_; Justin Cauvire, dans le recueil appel _le Caduce_.

Le Muse de Bordeaux, fond  l'imitation du Muse de Court de Gbelin,
et dont il est parl dans la _Sance du Muse de Paris du 5 fvrier
1784_ (Bibliothque Carnavalet), n'avait t qu'une Acadmie; mais M.
Dezeimeris m'apprend qu'il eut pour successeur une Socit Philomathique
qui se rapprochait davantage de l'tablissement de Piltre. Bordeaux a
eu un Athne.

Pour Paris, nous citerons:

L'Athne de la langue franaise, rue Neuve-des-Bons-Enfants, 25, sous
le premier Empire (Voir aux Archives nationales le carton F17 1144 et le
_Publiciste_ du 16 dcembre 1809).

L'Athne central qui avait deux tablissements, l'un rue Vivienne, 10,
l'autre rue de Touraine Saint-Germain, 6, prs de l'Odon, et qui
enseignait l'anglais, l'allemand, l'espagnol, le droit commercial,
l'arithmtique commerciale; le seul nom un peu connu qu'on voie parmi
ses professeurs dans le _Courrier franais_ du 14 dcembre 1828, dont
j'extrais ce qui le concerne, est Suckau.

L'Athne des familles, rue de Monsigny, 6[268].

L'Athne populaire du XIIe arrondissement, o, sous la deuxime
Rpublique, Demogeot enseignait l'histoire de France, M. A. Mac, alors
professeur d'histoire au lyce Monge, l'histoire des institutions
politiques; Demontz, la comptabilit commerciale; Gouiffs, la
lgislation commerciale[269].

L'Athne de la jeunesse, 3, quai Malaquais, qui donnait un cours
complet pour l'ducation des jeunes personnes.

L'Athne Europen, 33, rue de Montreuil.

Le Lyce industriel et commercial, passage Saunier, 11.

L'Athne polyglotte, qui promettait de se charger de toute sorte de
travaux, traduction, copie, rdaction, etc.

L'Athne des Beaux-Arts, rue de Seine, 37, fond en 1834 par M.
Gendrin, et dont le nom indique assez l'objet.

J'ignore ce qu'tait l'Athne oriental situ quai des Grands-Augustins,
47.




APPENDICE K.

Liste des professeurs de la Socit des bonnes lettres.


On se rappellera que les cours de cette Socit se composaient de leons
assez espaces, et que les trois ou plutt les deux sances par semaine
dans lesquelles on entendait les orateurs ou lecteurs taient surtout
consacres  des confrences isoles. Autrement le tableau qui va suivre
donnerait une ide fausse.

1821[270].

Duviquet (cours de littrature franaise), dont l'objet est de prouver
que toutes les beauts prconises par l'cole romantique se rencontrent
chez les classiques; Laurentie (littrature latine); Raoul Rochette
(considrations sur l'histoire); Abel Hugo (lectures sur la littrature
espagnole); Ch. Lacretelle (lecture de fragments de son Histoire du
XVIIIe sicle); Michaud (lecture de fragments de son Histoire des
Croisades) (Annales de la littrature et des arts, vol. II et III,
_passim_). Laurentie a publi son cours sous le nom de _tudes
littraires et morales sur les historiens latins_ (Paris, Mquignon, 2
vol.).

1822.

Duviquet (littrature); Ch. Lacretelle (morale); Abel Hugo (littrature
espagnole); Nicollet (astronomie); de Bois-Bertrand (conomie
politique); Berryer (cours pratique d'loquence parlementaire); Dr Vron
(physiologie) (Annales prcites, vol. V et VI; Vron, _Mmoires d'un
bourgeois de Paris_).

1823.

 la page 121 du XIe volume des mmes Annales, on trouvera quelques
dtails sur les cours de cette anne; Malitourne a lu notamment une
notice sur Balzac et commenc un essai sur le roman.

1824.

Bayard ou Savary (physique); Vron (physiologie); Pariset (causes qui
troublent ou favorisent dans l'homme l'conomie animale); Abel Rmusat
(lettres sur la Chine); Ch. Lacretelle (histoire du XVIIIe sicle);
Berryer (loquence parlementaire); Duviquet (tude des auteurs qui ont
crit aprs La Harpe); Malitourne (continuation de l'essai sur les
romans); Auger (rflexions sur la comdie); Dussault (critique
littraire). (Mmes Annales, XIIIe vol., p. 388; Discours d'ouverture
prononc  cette Socit par Ch. Lacretelle, le 4 dcembre 1823, et qui
fut publi aussitt.--Je ne sais si Dussault, mort en 1824, eut le temps
de commencer son cours.)

1825.

Pariset, Abel Rmusat, Auger, Malitourne, continuent leurs cours; Patin
(tragdie grecque); Robert (histoire naturelle); Raoul Rochette (thtre
grec) (en particulier, je crois, la comdie); Auger, Laurentie (extrait
d'un trait des bonnes lettres); Alletz (essai sur la morale dans ses
rapports avec les arts); Rio, professeur au collge Louis-le-Grand
(histoire gnrale et histoire de France en particulier); Raoul
Rochette, Ch. Lacretelle, ont d aussi se faire entendre quelquefois.
(Mmes annales, XVIIe vol., p. 390-391; _Moniteur_ des 15 et 24 janvier
1815.)

1826.

Pariset, Rio, Patin, Auger, Alletz, Malitourne, continuent leurs cours;
Gaultier de Claubry (physique); Raoul Rochette (essai sur les
rvolutions de Genve); Girardin, professeur au collge Henri IV
(littrature franaise). (Mmes annales, XXIe vol., p. 432-433.)

1827.

Patin, Gautier de Claubry, continuent les mmes cours; Pariset (histoire
des moralistes); Abel Rmusat (gnie et moeurs des peuples orientaux);
Rio (histoire du moyen ge); Cax, professeur d'histoire au collge
Charlemagne (histoire de France); Alletz (littrature sacre);
Indelicato (et non Indedicato) (littrature italienne), (Mmes annales,
XXVe vol, p. 516; _Moniteur_ du 20 dcembre 1826 et du 9 janvier 1827.)

1828.

Pariset (hygine); Rio (histoire); Laurent de Jussieu (morale);
Despretz, professeur au collge Henri IV (physique exprimentale); Patin
(tragdie grecque); Fallon, professeur  Sainte-Barbe (posie anglaise);
Paoli (littrature italienne); Auger et Abel Rmusat ont d aussi donner
des confrences. (Mmes annales, XXIXe vol., p. 443; _Moniteur_ du 11
janvier 1828.)

1829.

Despretz, Rio, Patin, Fallon continuent leurs cours; Dr Meyranx
(sciences naturelles); baron d'Eckstein (philosophie du catholicisme);
Febv (cours de lecture  haute voix). (_Moniteur_ du 13 janvier 1829.)

1830.

Le _Moniteur_ du 7 mars 1830 contient la liste des sances de ce mois.
Cette liste, qui comprend des confrences isoles et des cours, donne
l'ide de la faon dont la Socit concevait et composait l'ensemble de
ses sances.--Lundi 1er mars, esquisses dramatiques sur la Rvolution,
par Ducancel.--Vendredi 5, lecture du discours sur le caractre moral et
politique de Louis XIV, par Anatole Roux de Laborie, ouvrage couronn
par la Socit en 1829; contes en vers, par Vial.--Lundi 8, essai sur la
tragdie grecque, par Patin; cours de morale, essai sur l'imagination,
par Laurent de Jussieu.--Vendredi 12, cours d'histoire et d'loquence
parlementaire, par Moret, avocat  la Cour royale; cours de littrature
franaise, par Nettement.--Lundi 15, littrature portugaise, fin des
Lusiades, par Sarmento; fragment d'un voyage en Italie, par
Lafitte.--Vendredi 19, posie anglaise, Shakespeare, par Fallon; cours
de morale, essai sur la curiosit, par Laurent de Jussieu.--Lundi 22,
essai sur la tragdie grecque, par Patin; cours de littrature
franaise, par Nettement.--Vendredi 26, cours d'histoire et d'loquence
parlementaire, par Moret; pice de vers, par Lesguillon.--Lundi 29, sur
l'tat de la littrature au Brsil et les moyens de la dvelopper, par
Sarmueto; cours de morale, essai sur l'tude, par Laurent de Jussieu.





INDEX DES NOMS PROPRES


(On ne relve pas dans cet index les noms trop obscurs ou mentionns
d'une faon trop incidente.)

Achillini.

Ademollo.

Agnelli.

Alfieri (Vitt.).

Alfieri di Sostegno.

Ampre (A.-M.).

Ampre (J.-J.).

Amussat.

Ancona (Aless. d').

Andrieux.

Angeloni.

Arioste.

Artaud (Nic.-Louis).

Astor (A.).

Atenco de Madrid.

Athne (fond par Piltre de Rozier sous le nom de Muse, appel
ensuite Lyce, Lyce Rpublicain, Athne, Athne Royal et Athne
National).

Audouin.

Aulard (A.).

Auribeau (P. d'Hesmivy d').

Auzoux.

Azas.

Azuni.

Babinet.

Bacchi Della Lega.

Bavoux.

Bayanne (Mme Eulalie de).

Bayet.

Beauharnais (le prince Eugne de).

Beccaria (Giulia).

Beer (Mich.).

Bentivoglio (le Card. Guido).

Bernardin de Saint-Pierre.

Berryer.

Berthelot.

Bertoldi (Alf.).

Biadego (Gius.).

Biagi (Guido).

Biagioli.

Bianchi (Nicom.).

Biot.

Bizos.

Blainville (de).

Blanqui (Ad.).

Bleton.

Boccace.

Bodoni (G.-B.).

Boileau.

Boissy d'Anglas.

Boldoni.

Bolza (G.-B.).

Bonaparte (Joseph).

Borromeo (Famille).

Bory de Saint-Vincent.

Bouhours.

Brissot.

Brizeux (Aug.).

Brongniart.

Broussais (Em.).

Brunetire.

Buttura.

Cailhava.

Calvi (Felice).

Campan (Mme).

Canova.

Cant (Cesare).

Capellini.

Carutti.

Casella.

Casini (T.).

Cattaneo (Amanzio).

Caussade.

Cesarotti.

Championnet.

Chasles (Phil.).

Chateaubriand.

Chnier (Jos.).

Chevreul.

Choron.

Chuquet.

Cimarosa.

Collge de jeunes filles projet pour Bologne.

Collge de jeunes filles de Milan.

Collges de jeunes filles de Naples.

Collge de jeunes filles de Vrone.

Collge de jeunes filles fond par Joseph II  Vienne.

Colletta (Pietro).

Comte (Ach.).

Comte (Aug.).

Comte (Ch.).

Condorcet.

Confalonieri (Fed.).

Considrant (Vict.).

Constant (B.).

Corniani.

Correspondance gnrale et gratuite pour les sciences et les arts.

Cosway (Maria).

Court de Gbelin (Voir au mot _Muse de Paris_).

Cousin (Vict.).

Croce (Benedetto).

Cusani.

Cuvier.

Dacier (Bon Joseph).

Dante.

Danton.

Daunou.

Davanzati.

Debidour.

_Dcamron (Le)_.

Delille.

Demogeot.

Demoustier.

Denina (l'abb).

Deparcieux.

Dpret.

Desaudray (Gaullard).

De Velo.

Dezeimeris.

Didot (Les).

Ducler.

Dumarsais.

Dumas (le chimiste).

Dunoyer.

Dupin (Ch.).

Dussault.

Duval (Amaury).

Duvernoy.

Duviquet.

Escherny.

Eugne (le prince).

Fabre (Victorin).

Falorsi (G.).

Fauriel.

Fletz.

Ferrari (Sever.).

Ferrazzi (G.-J.).

Ferri (Luigi).

Ferri di San Costante.

Filon.

Flamini (Franc).

Fontanes.

Fornaciari (Raffaello).

Foscolo (Ugo).

Fourcroy.

Fourier (J.-B.-Jos.).

Fresnel.

Gall.

Garat (Dominique).

Garnier (Joseph).

Gazier.

Gebhart.

Genlis (Mme de).

Genovesi.

Geoffroy Saint-Hilaire (Isid.).

Grando (de).

Gillet-Laumont.

Ginguen.

Giordani (Pietro).

_Giornale italiano (Il)_.

Grasseau (Mme et Mlles).

Grgoire (l'abb).

Gricourt (Mme de).

Guasti.

Guazza (Mme Amalia).

Gueneau de Mussy.

Guillon (Aim).

Guizot (Franc.).

Halvy (Lon).

Hassenfratz.

Himly (A.).

Hippeau.

Hoefer.

Hoffmann (Fr.-Ben.).

Hugo (Abel).

Hugo (Vict.).

Janin (J.).

Janvier (Aug.).

_Jrusalem dlivre (La)_.

Joppi (Vinc.).

Joret-Desclosires.

Joubert (Jos.).

Jouy.

Jussieu (Al. de).

Jussieu (Laur. de).

La Blancherie.

Labra (Raf. de).

Lacpde.

Lacretelle (Ch.).

Lacroix.

La Croix (de).

La Fage (Adr. de).

La Folie (Ch.-J.).

La Harpe (Jean-Franois).

Lama (de).

Lampredi (Urb.).

Lapierre.

Larevellire-Lpeaux.

Laugers (Mme Thrse).

Lavoisier.

Laya (Jean-Louis).

Legouv (Ern.).

Lemercier.

Lenient (Ch.).

Lenoir (Alex.).

Lvesque.

Liard.

Lingay.

Londonio.

Lort (Mme Caroline de).

Loubens (Ch.).

Lyce de Lyon, fond par Bassi.

Lyce Rpublicain.

Mac (A.).

Magendie.

Magnabal.

Maisonabe.

Malagola.

Malaspina (le marquis).

Malte-Brun.

Mamiani (Ter.).

Manin (Dan.).

Manno (le baron Ant.).

Manzoni (Aless.).

Marini.

Marmontel.

Marrast (Arm.).

Martin (Aim).

Maulevrier (Mmes de).

Mazade (de).

Mjan.

Melzi d'Eril (duc de).

Mnage.

Mercier (Louis-Sbastien).

Mrime (Ernest).

Mtastase.

Michaud.

Mignet.

Millin.

Miollis.

Monge.

Montanelli (Giuseppe).

Monti (Vinc.).

Moreau de Saint-Mry.

Morgan (Lady).

Morpurgo (S.).

Morsolin (Bern.).

Mosca (Filippo).

Mozart.

Murat (Caroline).

Murat (Joach.).

Muratori.

Muse fond par Piltre de Rozier.

_Muse de Paris_.

Napolon Ier.

Naudet.

Neri (Ach.).

Nettement.

Nicollet.

Novati (Franc.).

Orfila.

Ottavi.

Pananti (Fil.).

Parini (Gius.).

Pariset.

Parisot.

Parmentier.

Patin.

_Paul et Virginie_.

Payen (le chimiste).

Pellegrini.

Pellico (Silvio).

Pensionnat de jeunes filles de Bologne.

Pensionnat de jeunes filles de Lodi.

Ptrarque.

Picavet.

Picciola.

Piltre de Rozier.

_Poligrafo_ (_Il_).

Pommereul (de).

Porro (famille).

Pouillet.

Pradel (Eug. de).

Prat (Henri).

Prvost (Const.).

Prota (Mme Rosalie).

Proust.

Prudhomme.

Puccianti (Gius.).

Rambaud.

Raspail.

Raucourt (Mlle).

Regnier-Desmarais.

Rmusat (Abel).

_Revue internationale de l'enseignement_.

Ricard.

Richerand.

Rigutini.

Ristelhuber.

_Rivista critica della letteratura italiana_.

Robecchi (Levino).

Robespierre.

Robiquet (P.).

Rochette (Raoul).

Roederer.

Roger (Franc.).

_Roland furieux (le)_.

Romaniaco,

Rousseau (J.-J.).

Rusca.

Saint-Lambert.

Saint-Marc Girardin.

Sainte-Beuve.

Saxy-Visconti (Mme Carlotta de).

Say (J.-B.).

Scopoli.

Scoppa (Ant.).

Selva (Le P.).

Sforza (G.).

Sicard.

Simon (Lon).

Sismondi.

Smith (Mme Henriette).

Socit des bonnes lettres.

Sorze (collge de).

Soucy (Mme Anglique de Fitte de).

Spurzheim.

Stendhal.

Sue (Pierre).

Tasse (le).

Thnard.

Tissot.

Tivaroni.

Trlat.

Tribolati (Fel.).

Vaccari.

Vanhove-Talma (Mme).

Vauquelin.

Ventenat.

Vron (Dr).

Victor Amde.

Vige.

Villemain.

Villenave.

Villoteau.

Visconti (Gasp.).

Voltaire.

Zamboni (Virginio).

Zannoni.

Zobi.




NOTES:

[1: _Giornale italiano_ du 12 mai 1805. Une preuve que chez les Italiens
de cette poque les plus amres reprsailles contre les prtentions
littraires des Franais n'impliquaient pas la rvolte contre la
suprmatie politique de la France, c'est que Cattanco, dans l'anne o
il qualifie, comme on le verra tout  l'heure, notre littrature, donne,
dans son _Discorso sull'apparecchio allo studio della storia
universale_, les plus grands loges au prince Eugne et  son secrtaire
Mjan. Ajoutons qu'en 1825 il chanta la venue de l'empereur d'Autriche
en Italie.]

[2: _Che la lingua italiana dovesse mettersi in fondo_. Prface de son
livre: _Sopra la vita, le opere e il sapere di Guido d'Arezzo_, Paris,
1811, crit contre les _Recherches_ de Villoteau _sur l'analogie de la
musique avec les arts qui ont pour objet l'imitation du langage..._
Paris, 2 tomes in-8, 1807.]

[3: _Dell' uso della lingua francese, discorso in forma di lettera,
diretto a un letterato francese_, Berlin, 1803. Rserve, X, 1195 A,  la
Bibliothque nationale de Paris.]

[4: Tivaroni, _L'Italia, prima della Rivoluzione francese_,
Turin-Naples, Roux, 1888, p. 525.]

[5: Paris, 1809. Voir, sur la querelle des partisans des _Noces de
Figaro_ de Mozart, et des partisans du _Matrimonio Segreto_ de Cimarosa,
un article sign L. V. P. dans la _Gazette de France_ du 28 dcembre
1808.]

[6: Son livre: _Les vrais principes de la versification dvelopps par
un examen comparatif entre la langue italienne et la franaise_ (Paris,
1811-1814, 3 vol. in-8), a t, au cours de la publication, l'objet
d'un rapport intressant de Choron; on y trouve, au milieu de paradoxes,
des vues neuves et justes.]

[7: Page 136-138 du premier volume.]

[8: Le passage de Malte-Brun est extrait du _Journal de l'Empire_ du 26
juin 1810; celui de Ginguen, du _Mercure de France_ du 29 octobre
1808.]

[9: _Mercure de France_ du 24 fvrier 1810.]

[10: Voir les recherches bibliographiques de M. G. J. Ferrazzi sur
Arioste, de M. Bacchi della Lega sur Boccace, et la rimpression que M.
Guasti a donne du livre de Serassi sur le Tasse; on y verra aussi les
ditions franaises du texte de ces classiques.]

[11: _Orateurs de la Lgislative et de la Convention_ (Paris, Hachette,
1886, II, p. 174-175). Sur Rusca, voir p. 183 du 1er vol. des _Curiosit
e ricerche di Storia subalpina_, publication dirige par M. Nicom.
Bianchi (Rome, Turin, Florence; Bocca, 1875); Ginguen est plus
indulgent pour Rusca (_Mercure de France_ du 24 fvrier 1810). Le
passage de _L'Anne littraire_ est tome II, lettre 10.]

[12: Voir ses articles du 12 janvier 1807, des 4, 5 et 9 dcembre 1809,
du 19 juillet 1810 dans le _Giornale italiano_.]

[13: _Vita del cavaliere G.-B. Bodoni_, Parme, 1816, par Gius. de Lama.
L'article de Ginguen pour les Didot est dans le _Mercure de France_ du
29 juillet 1809.]

[14: Le dcret du 12 aot 1807, qui dcide qu'une troupe italienne sera
forme sous la protection et avec subvention du gouvernement, ordonne
qu'elle jouera  Milan et dans les principales villes du royaume, et que
nulle troupe italienne ne pourra jouer en mme temps qu'elle dans une
ville  l'poque (annonce  l'avance) o elle y donnera des
reprsentations (_Giornale italiano_ du 22 aot 1807, 11 juillet 1812,
30 aot 1812). En fondant cette troupe, le gouvernement franais donnait
satisfaction  un des voeux mis par Londonio en 1804, dans ses _Succinte
osservazioni di un cittadino milanese sui publici spettacoli teatrali
della sua patria_.]

[15: Voir, sur ces reprsentations, qui avaient lieu le plus souvent au
thtre de la Canobiana, des articles du _Giornale italiano_ du 9
janvier et du 12 mars 1807, du 21 avril et du 27 mai 1808, du 6 fvrier
1809, du 28 novembre 1810, du 5 juin, des 4 et 29 octobre, du 22
novembre, du 10 dcembre 1811, du 24 janvier, du 18 mars, du 8 avril
1814, et une lettre de S. Pellico, p. 179 du 1er vol. des _Curiosit...
di storia subalpina prcites_.]

[16: Voir ces dcisions dans le _Giornale italiano_ du 3 dcembre 1808,
et dans le discours prcit d'Auribeau.]

[17: Le passage cit du _Rapport_ de Scopoli se lit aux pages 32-33 de
l'extrait que M. Giuseppe Biadego en a publi  Vrone en 1879. M.
Biadego y a joint d'utiles claircissements; j'en dtacherai une preuve
touchante des bonnes relations dans lesquelles les officiers franais et
la population devaient vivre  Vrone: Le 15 octobre 1813, peu de temps
avant que nos soldats abandonnassent l'Italie, un militaire franais,
offrant  la ville un ouvrage de sa composition, crivait sur le volume:
Dpos  la Bibliothque publique de S. Sbastien  Vrone, comme un
tmoignage de souvenir et d'attachement que je dsire laisser aux
habitants de cette ville o j'ai pass trois annes avec ma famille...
Vers le mme temps, quelques pauvres Espagnols, interns dans un village
du Forez, offraient  l'glise une corbeille tresse par leurs mains en
souvenir du bon accueil qu'ils avaient trouv dans le pays. On saisira
l'analogie de ces deux faits]

[18: _L'Italia prima della rivoluzione francese_, p. 290, et p. 369 et
suiv.]

[19: _L'Italia sotto il dominio francese_ (Rome, Turin, Naples, Roux,
1889, p. 266 du 2e volume).]

[20: Cant, _Dell' indipendenza italiana, cronistoria_, 1er vol.; Zobi,
_Storia civile della Toscana dal 1787 al 1848_ (Florence, Molini, 1851),
p. 431-435, 458 et suiv., 713-715 du 3e vol.; Cusani, _Storia di Milano
dall' origine ai di nostri_ (Milan, typogr. Albertari, 1867), 6e vol.,
p. 104-106, 132-133, 349-350.]

[21: Tivaroni, _L'Italia prima della rivoluzione francese_, p. 371.]

[22: _Madame de Stal et l'Italie_ (Paris, Colin, 1890), p. 67-75.]

[23: Voir les instructions et les arrts du ministre aux pages 34-41 et
70 du 4e vol. de la _Raccolta delle leggi, proclami, ordini ed avvisi
pubblicati in Milano nell'anno VIe_. Ce recueil, dit  l'poque mme
par Veladini, est devenu si rare que, non seulement on ne le trouve pas
 la Bibliothque nationale de Paris, mais  Rome mme M. Zannoni l'a
vainement cherch pour moi. C'est grce  M. Lev. Robecchi, le libraire
rudit de Milan, que j'ai pu le consulter.--Le comte Litta, dans le
livre cit un peu plus bas, ne donne pas la particule  Mme de Saxy; il
dit que son pre avait pour prnom Gianluigi. Il existait en Provence
une famille noble appele Saxi. Je ne sais si la surintendante en
descendait.]

[24: Ce Rapport, qui porte le numro d'ordre 18792, figure dans les
Archives d'tat de Bologne, dont le savant directeur, M. Malagola,  la
prire de MM. Aless. d'Ancona et Capellini, a bien voulu l'extraire pour
moi. C'est galement  M. Malagola que je dois la plupart de mes autres
donnes sur ce pensionnat.--Sur la subvention donne par le prince
Eugne  Mme Laugers, voir le _Giornale italiano_ du 22 dcembre 1805.]

[25: Dans le Rglement dont le prfet avait ordonn la publication, le
17 avril 1807, afin d'inviter, comme il le disait un peu navement, les
Bolonais  grossir le nombre des lves (Archives d'tat de Bologne), le
prix de la pension est de 30 livres italiennes par mois, plus cent
francs par an de faux frais, et non compris les arts d'agrment.]

[26: Mme Laugers se chargeait du franais, de l'histoire, de la
gographie _et d'autres sciences et langues_, selon la capacit des
lves; elle dirigeait les travaux  l'aiguille avec l'aide d'une
sous-matresse; des professeurs enseignaient l'criture, l'arithmtique
et l'italien. Les arts d'agrment taient facultatifs.]

[27: Ces examens avaient lieu tous les six mois. Chaque trimestre, on
procdait  une rcapitulation, et la plus mritante recevait un insigne
qu'elle gardait pendant trois mois.]

[28: Je n'ai pas ce document.]

[29: L'tablissement tait auparavant rue Nosadella.]

[30: C'est  la prire de M. Flamini, professeur d'histoire  l'Istituto
tecnico de Turin, et auteur d'un trs estimable ouvrage sur les potes
lyriques de la Toscane au quinzime sicle, que M. Agnelli m'a fourni
cette notice que je donnerai en appendice. Le passage de lady Morgan
forme une note du morceau qu'elle consacre aux collges napoloniens de
jeunes filles, p. 248-254 du 1er volume.]

[31: Voir le _Giornale italiano_ des 10 et 13 novembre 1808, et les
documents originaux qui se trouvent aux Archives d'tat de Naples,  la
section _Ministero dell'Interno_, fascicule 714; M. Benedetto Croce a eu
l'obligeance de m'envoyer un extrait de ces papiers, auquel je viens de
faire quelques emprunts, et dont le reste se placera dans un appendice.]

[32: Tivaroni, _L'Italia durante il dominio francese_, II, p. 266.]

[33: Page 27 du 2e volume de la _Correspondance indite de Mme Campan
avec la reine Hortense_, Paris, Levavasseur, 1835.]

[34: Voir le carton intitul _Studj Collegi Milano Coll Re delle
Fanciulle Prowidenze Generali dal 1808 al..._--Les deux Rglements de la
Lgion d'honneur se trouvent  la Bibliothque nationale de Paris.]

[35: Ce blanc qui est dans le texte manuscrit devait sans doute tre
rempli par les mots l'Econome. Toutefois, d'aprs une traduction faite
plus tard pour le gouvernement autrichien, il s'agirait ici de la
Matresse.]

[36: Je n'ai point trouv ce nom dans les dictionnaires, et souponne,
par consquent, une erreur du manuscrit.]

[37: Probablement par erreur, au lieu de Pfeffel.]

[38: Cette liste est, dans le texte, rdige en italien.]

[39: Voir aux Archives de Milan, dans le carton prcit, une lettre de
Lacpde  Mme Campan, du 28 septembre 1808; on y verra aussi une lettre
de Lacpde, du 5 du mme mois, qui s'accordait mieux avec la gravit du
plan de Napolon, en prescrivant la clbration d'une messe annuelle en
souvenir des parents qui viendraient de mourir.]

[40: C'est M. Lenient qui m'a appris qu'elle avait demand
l'interdiction du _Pacha de Suresnes_, comdie d'Etienne et de
Gaugiran-Nanteuil, joue en 1802, o la matresse d'un pensionnat
morignait en ces termes ses lves: On doit vous tablir en sortant de
chez moi; et si vous n'apprenez pas  dessiner,  chanter,  danser, 
faire des vers et  jouer la comdie, comment voulez-vous devenir de
bonnes femmes de mnage?]

[41: Voir la Lettre de M. Ginguen, membre de l'Institut de France  un
acadmicien de l'Acadmie impriale de Turin (Valperga di Caluso) sur un
passage de la Vie de Vitt. Alfieri (Paris, imp. Colas, 1809).]

[42: C'taient, pour l'italien et l'histoire, Luigi Romanelli; pour la
calligraphie et l'arithmtique, Giuseppe Bissi; pour la danse, Mme
Coralli, dont la directrice apprcia bientt le tact; pour le chant,
Ant. Secchi; pour le piano, Bened. Negri; pour le dessin, Giuseppe de
Albertis.--Voir ces nominations dans le _Giornale italiano_ des 2
fvrier et 5 avril 1809, 1er avril et 9 dcembre 1810. J'ai rectifi
plusieurs noms franais d'aprs les Archives de Milan. Il y eut toujours
aussi, sous Napolon, une ou deux institutrices italiennes. D'ailleurs,
Mme Gibert, souvent appele Giberti, est porte comme Milanaise dans une
pice du carton Ufficj PG et AZ (Archives de Milan).]

[43: La notice de M. Croce, que nous publierons en appendice, donnera
des dtails sur ce collge.]

[44: Le passage suivant de sa lettre de refus m'a paru mriter d'tre
traduit: Madame Rambaldi (elle parle d'elle  la troisime personne)
avait fort peu d'inclination pour les emplois publics de toute espce;
depuis douze ans, le destin a voulu qu'elle assumt la charge de diriger
l'hospice civil de Vrone, o elle se trouve encore, et d'o elle ne
pourrait s'loigner sans une immense douleur. Cet emploi surpasse ses
forces, et ce n'est qu'en redoublant de zle qu'elle essaie de suppler
 l'insuffisance de ses talents dans l'exercice de ses fonctions; mais
elle ne pourrait certes en faire autant au Collge Royal des jeunes
filles, o on vient de la nommer, car il faudrait l, sans conteste,
bien plus de lumires et de capacit qu'elle n'en possde. Accepter ce
suffrage honorable et trop flatteur, ce serait se trahir elle-mme, en
mme temps que trahir les vues sages de notre paternel gouvernement. On
s'tait de mme inutilement adress, pour le poste de directrice du
collge de Vrone,  une dame pimontaise nomme Dauptan.--Sur ces deux
dames, voir aux Archives de Milan, le carton intitul _Collegi d'educ.
Verona, Collegio femminile. Ufficj_.]

[45: Voir aux Archives de Milan le carton _Studj. Collegj d'educazione.
Verona. Coll Femminile. Prowe GenII_ et le _Giornale italiano_ du 23
septembre 1812.-- l'occasion d'une visite des enfants du prince Eugne
au collge de Milan, le 21 juin 1811, on avait construit un thtre de
marionnettes qui cota plus de sept cents francs (_Studj. Colleg.
d'educ. Milano. Coll delle Fanciulle A-Z_. Archives de Milan).]

[46: Voir un rapport ministriel qui porte en marge les observations
ci-dessus du prince Eugne, dates du 13 juillet 1812, et une lettre du
ministre, du 31 du mme mois, dans le carton _Studj. Collegj d'educaz.
Verona. Coll Femminile Prow. Genli_, et dans un autre carton relatif au
mme collge qui porte la rubrique _Ufficj_ (mmes Archives).]

[47: Sur ces divers dmls, voir _Studj. Collegj d'educaz. Milano.
Coll Reale delle Fanciulle, Direttrici. Uff. Istit. e Maestre. Prow.
Gener._ (Arch. de Milan).--Consquence plus inoffensive de son origine
aristocratique, Mme de Lort attachait une grande importance  l'lgante
simplicit de la dmarche: un professeur de danse qu'on accusait de ne
pas faire faire de progrs aux lves rpondra que la faute en est  Mme
la Directrice, qui les dgote de la danse, en l'obligeant  ne donner
presque que des leons de maintien.]

[48: Archives de Milan, carton _Studj. Collegj d'educ. Verona. Coll
Femminile. Prow. Gener_.]

[49: Rapport du 7 dcembre 1812, mme carton des Archives de Milan. Les
arrts de nomination de Mme Guazza comme Matresse, puis comme
Directrice, sont dans le _Giornale Italiano_ du 28 juillet 1812 et du 7
fvrier 1813. Son nom est souvent estropi dans les pices qui la
concernent.]

[50: Voir aux Archives nationales de Paris, dans le dossier Thtre,
Bibliothque et Collge (de Parme), du carton Fle85 des lettres de ce
prfet, notamment celles du 25 aot et du 11 octobre 1806. Dans le mme
dossier, on trouve une lettre du mme prfet, en date du 10 septembre
1806, crite dans un esprit analogue sur l'emploi  faire des comdiens
franais en Italie.]

[51: Hugo Schiff, article sur l'cole des hautes tudes de Florence,
dans la _Revue internationale de l'enseignement_ du 15 septembre 1891.]

[52: Carton _Studj. Collegj. Milano Coll R. delle Fanciulle. Ufficj. PG
ed AZ._]

[53: Mme carton et carton _Direttrici, Ufficj, Istit. e Maestre. Prow.
Gener._]

[54: _Il governo, dovendo render giustizia alle cure della Direttrice ed
alla saviezza dei regolamenti, non puo non chiamarsi estremamente
soddisfatto sotto ogni rapporto dell'andamento di questo Istituto. A
simile testimonianza lusinghiera per parte del governo corrisponde
pienamente il voto della pubblica opinione e il suffragio autorevole dei
padri e delle madri di famiglia delle pi cospicue classi della societ,
che riguardano come un favore insigne quello di ottenere per le loro
figlie un posto nel collegio, anche contro la corrisponsione
dell'intiera pensione. Carton Prow. Gener. dal 1808 a...,_ aux Archives
de Milan.]

[55: _Ibid._]

[56: Premier volume de la traduction franaise de 1821, p. 248 et suiv.]

[57: Sur les modifications que les Autrichiens apportrent au rglement
original, sur l'importance ingale donne dans le collge au franais et
 l'allemand, sur la longue opposition aux conomies, voir, aux Archives
de Milan, celui des s prcits qui est intitul: _Prow. Gener, dal 1808,
a..._]

[58: Au moment o une de ses filles, Anna Maria, atteignit l'ge de
dix-huit ans auquel les lves devaient quitter la maison, elle tait,
non plus seulement orpheline de mre, mais prive de son pre, qui avait
d fuir en 1821 et resta vingt ans environ en exil (Voir quelques mots
sur la famille dans un article de M. Felice Calvi, _Archiv. Stor.
Lombardo_, 2e srie, 2e vol., 12e anne). Son tuteur, le comte Giberto
Borromeo, demanda qu'on voult bien la garder; sur le rapport de Mme de
Lort, qui dclara que la jeune fille tait d'un excellent exemple par
_sa pit, sa douceur, sa docilit et son application_, le gouvernement
y consentit (1823. Archives de Milan, carton _Alunne, G. L._). Le
tableau du personnel du collge pour 1824-5 porte une institutrice du
nom d'Anna Porro, ne  Milan, ge de vingt et un ans, et entre en
fonctions le 1er janvier 1822. Ne serait-ce pas la fille du comte
Luigi?]

[59: Voyez aux Archives de Milan, parmi les cartons relatifs au collge,
celui qui porte la rubrique _Alunne, A. G._]

[60: Sur la population du collge  ces diffrentes poques, voyez, aux
mmes archives, le carton souvent cit _Prow. Gener. dal 1808 al.._, et
le carton _Alunne, Prow. Gener. 1831_, dans la srie des documents
relatifs au collge.]

[61: Voir le premier des deux cartons cits dans la note prcdente.]

[62: C'est dans l'Almanach officiel de 1828 que le nom de Mme de Lort se
trouve accompagn de ce titre; nous empruntons la dfinition de l'ordre
 la _Collection historique des ordres civils et militaires_ de A. M.
Perrot. Paris, Andr, 1820, in-4.]

[63: Je n'avais eu entre les mains que les almanachs antrieurs  1849
qui la portent tous comme Directrice depuis l'poque de sa nomination.
M. le professeur Novati, qui a bien voulu continuer mes recherches sur
ce point, la trouve mentionne, avec cette mme qualit, dans la _Guida
di Milano_ de 1849; en 1850, le nom de la Directrice est en blanc; en
1851, la nouvelle titulaire est Mme Rosa Scatiglia. M. Novati fait
observer  ce propos que, cet annuaire se publiant alors comme
aujourd'hui entre les mois de fvrier et de mars de l'anne dont il
porte le millsime, Mme Smith, du moment o elle ne figure plus dans
l'dition de 1850, doit avoir cess ses fonctions  la fin de 1849. Aux
Archives de Milan, les particularits sur Mmes de Lort et Smith se
trouvent surtout dans les cartons _Prow. Gener, dal 1808 al..._, et
_Direttrici Uff. Istit. e Maest. Prow. Gener._]

[64: _Regno d'Italia. R. Collegio Femminile di Verona_. Vrone, typogr.
Gaetano Franchini. J'en dois la connaissance  M. Giuseppe Biadego.]

[65: Voir la note qu'elle a mise au passage prcit de sa relation de
voyage.]

[66: Le passage de Colletta est tir de la _Storia del Reame di Napoli
dal 1734 sino al 1835_, liv. VII, ch. I,  7. Pour l'histoire des
collges de jeunes filles de Naples sous les Bourbons, j'ai mis  profit
la notice de M. Croce que j'ai dj cite et dont je donnerai le reste
en appendice.]

[67: Voyez p. 173 du 18e volume des _Mmoires secrets pour servir 
l'histoire de la rpublique des lettres_,  la date du 2 dcembre 1781,
et Dulaure, _Histoire de Paris_, 6e vol. de la 6e dit., p. 381.]

[68: _Mmoires secrets_, 3 dcembre 1781.]

[69: _Ibid._, 3 dcembre 1782.]

[70: _Ibid._, 2 dcembre 1781.]

[71: _Ibid._, 3 janvier 1782.]

[72: Par exemple, le 7 dcembre 1784.]

[73: La _Corresp. gnr._ de La Blancherie avait t fonde sur le
modle du Lyce de Lyon, tabli d'aprs les _Mmoires secrets_ en 1777,
par un certain Bassi,  l'imitation du fameux club littraire du caf de
Saint-James (Voir, sur le Lyce de Lyon, le _Courrier_ du 25 juillet
1786). Le muse de Court de Gbelin datait du 17 novembre 1780. Bassi
songea, en 1784,  ouvrir un club littraire dans les nouvelles
constructions du Palais-Royal, sous le nom que nous verrons reparatre,
plus tard, de Lyce de Paris: on peut voir son prospectus imprim  la
Bibliothque Carnavalet.]

[74: _Mmoires secrets_ du 3 janvier 1782.]

[75: Voyez la curieuse histoire des efforts de La Blancherie, dans les
_Mmoires secrets_, 22 et 23 avril, 28 octobre, 9 dcembre 1782, 20 aot
et 24 novembre 1783, 18 dcembre 1784, 2 mars 1785, 17 avril, 7 mai, 20
novembre 1786; mais il faut contrler les assertions des _Mmoires
secrets_, en consultant le journal de La Blancherie.]

[76: Sur ce muse, voy. _Mm. secr._, 10 mars 1782, 4 juillet, 7, 9, 10,
13, 21 aot, 2 septembre 1783, 1er janvier 1784 (on voit, par l'article
de ce jour, que le muse de Paris sigeait rue Dauphine), 25 mai 1784,
et les deux pices suivantes qu'on trouve  la Bibliothque Carnavalet:
_Sance du muse de Paris du 5 dcembre 1784_; _Rglements du muse de
Paris, 1785_. Le Prvost d'Exmes a consacr quelques pages de ses
_Entretiens philosophiques_ (Genve, 1785) au muse de Paris, sur lequel
il revient encore  la note D de cet opuscule.]

[77: Sur les ftes donnes au muse de Piltre, voyez _Mm. secrets_, 7
dcembre 1784, 31 janvier 1785, le Courrier du 18 janvier 1785. Sur la
mdaille destine aux Montgolfier, _Mm. secrets_, 9 septembre 1783.--Le
muse de Gbelin avait, le 11 mars 1783, fait une cantate en l'honneur
de Franklin et couronn son buste.--Le 20 novembre 1783,  la reprise
des cours de Piltre, Mme de Chartres couronna le buste du plus jeune
des frres Montgolfier.]

[78: Sur ces incidents fcheux ou heureux, voy. Lenoir, _Eloge funbre
de M. Piltre de Rozier_, Londres et Paris, 1785, l'autobiographie de
Piltre, les _Mm. secrets_, 9 septembre 1783, 31 janvier 1785. Les
dissidents du muse de Paris se rejoignirent  leurs anciens confrres
aprs la mort de Gbelin et de Piltre (_Mm. secrets_, 18 dcembre
1785).]

[79: Sur les pripties du Muse  la mort de Piltre, voyez un article
de la _Rvolution franaise_ du 14 juin 1888 sur le Lyce Rpublicain;
la _Vie de Louis XVIII_, par Alph. de Beauchamp, Paris, Naudin, 1825,
1er vol., p. 14; la _Nouvelle Biographie gnrale_, au mot Flesselles;
la 239e lettre de la _Correspondance russe_ de La Harpe. Les _Eloges
funbres_ de Piltre ont t publis.]

[80: Voir, dans le _Courrier_ du 7 fvrier 1786, un article dat du 17
janvier et la _Nouvelle Biographie gnrale_, au mot Garat.]

[81: Voir les lettres 201 et 239 de la _Correspondance russe_, la note
ajoute par Grimm dans sa _Correspondance littraire, philosophique et
critique_  la lettre de fvrier 1786 et _ibid_. la lettre du mois de
mai de la mme anne. D'aprs Grimm, le professeur de physique du Lyce
tait alors Deparcieux; nous avons suivi l'assertion de La Harpe comme
de l'homme en position pour tre le mieux inform, quoique, avant et
aprs cette date, Deparcieux ait certainement enseign au Lyce auquel
il demeurera fidle jusqu' sa mort, 1799.]

[82: _Mmoires secrets_, 8 janvier 1786. Les Espagnols continurent,
aprs la mort de Piltre,  jouir de ces divers avantages.]

[83: _Mmoires secrets_, 22 dcembre 1786. Ce discours de Condorcet est
celui que l'on rapporte d'ordinaire  l'anne 1787, parce qu'il
inaugurait l'anne scolaire ou, comme l'on disait, l'anne lycenne, qui
suivit celle durant laquelle il avait prononc au Lyce un autre
discours, le 15 fvrier 1786; je souponne encore une erreur dans la
date de ce dernier discours que, d'aprs un article du 17 janvier de
cette anne insr dans le _Courrier_ du 6 fvrier, je rapporterais au 8
janvier 1786.]

[84: _Moniteur_ du 21 brumaire an III.--Quand La Harpe publia son cours
de littrature, il rtracta cette rfutation de Montesquieu, qui,
dit-il, avait eu un tel succs qu'on le sollicitait de toutes parts de
l'imprimer sur-le-champ (V. la note 1 de la page 266 du 3e vol. de
l'dition de Firmin-Didot, 1863).]

[85: _Mmoires de Brissot_, p. 61-62 du 2e volume, et, d'aprs les _Mm.
secrets_, 11 fvrier 1785, le n 9 du _Courrier de l'Europe_ du mme
jour. Brissot a publi un _Journal du Lyce de Londres_ ou _Tableau de
l'tat prsent des sciences et des arts en Angleterre_ (Paris, Prisse
jeune, 1784, in-8).]

[86: Voir le _Moniteur_ du 6 dcembre 1789.]

[87: Voir, sur cette socit, un article de M. Berthelot dans le
_Journal des savants_ d'aot 1888.]

[88: Voir la _Biographie Michaud_ au mot de Saudray et surtout
l'_Annuaire du Lyce des Arts pour l'an III_.]

[89: Sur les embarras pcuniaires o le Lyce des Arts tomba ds 1793,
voir, aux Archives nationales, le carton E 1143; on y lira, entre autres
choses, une curieuse lettre de Fourcroy, du 12 brumaire an II, o il
prie le ministre de l'Intrieur, qu'il tutoie, de subvenir  cette
dtresse; Fourcroy ne demande pas  tre pay tout seul; il se confond
dans la liste des professeurs de l'tablissement; mais, en homme avis,
il glisse sur la demande d'indemnit qu'en conscience il ne peut
s'empcher de prsenter en faveur des bailleurs de fonds: Il est,
dit-il, dans mes principes et dans mon coeur d'insister davantage auprs
de toi sur le salaire dont les professeurs seraient frustrs. Pourtant,
la crance de ceux qui avaient engag leur fortune dans le Lyce des
Arts tait au moins aussi respectable que celle des matres qui ne lui
avaient donn que quelques mois de leons.]

[90: Sur tous ces dtails, consulter l'_Annuaire du Lyce des Arts pour
l'an III_. On y verra, de plus, que ce Lyce donnait un prix pour les
arts agrables  chaque sance publique.]

[91: _Moniteur_ du 14 novembre 1793 (On voit, dans ce numro du
_Moniteur_, que le prix d'abonnement venait d'tre et allait tre encore
l'anne suivante de 100 francs pour les hommes et de 50 francs pour les
femmes), et Reg. ms. des assembles gnrales des nouveaux fondateurs du
Lyce (Htel Carnavalet).]

[92: La Harpe, Introduction  son Discours sur la guerre dclare par
les tyrans rvolutionnaires  la raison,  la morale, aux lettres et aux
arts.]

[93: La Harpe, _Histoire de mon bonnet rouge_, dans le _Mmorial_, 10
juillet, et 1er supplment au n du 13 juillet 1797.]

[94: Registre prcit des assembles gnrales des fondateurs.]

[95: Voir le _Moniteur_ du 25 brumaire an III (15 nov. 1794); _Dcade_
du 20 brumaire an III. On peut souponner toutefois que Lakanal, dans un
rapport de 1795, que cite l'_Annuaire du Lyce des Arts pour l'an III_,
exagre un peu le courage des administrateurs de cet tablissement.]

[96: Voir l'accueil que fit Danton, dans la Convention,  la
renonciation patriotique de Dsaudray  une pension de 1,000 livres
(_Moniteur_ du 7 frimaire an II, 27 novembre 1793).]

[97: _Moniteur_ du 20 brumaire an III (19 novembre 1794) et le numro du
lendemain. Nous avons extrait ci-dessus la partie du rapport qui loue
l'esprit indpendant dont le Lyce, ds avant la Rvolution, se montrait
anim.]

[98: Voir ce discours et l'introduction qui le prcde dans le _Cours de
littrature_ de La Harpe; voir aussi la _Dcade_ du 20 nivse an III.]

[99: _Du fanatisme dans la langue rvolutionnaire_. Migneret, 1796,
in-8, 3e dit.]

[100: _Dbats_ du 9 dcembre 1800.]

[101: Voir la note qui termine l'introduction de La Harpe  son tude de
la philosophie du dix-huitime sicle, dans le _Cours de littrature_;
l'avertissement  l'appendice de l'article sur Vauvenargues, _ibid._; le
discours prliminaire de Daunou sur les ouvrages de La Harpe et
spcialement le passage sur son _Cours de littrature_; l'article de
Dussault dans les _Dbats_ du 26 novembre 1801.]

[102: La Harpe au Lyce lisait ses leons. C'est  partir de notre
sicle seulement que l'habitude de parler d'abondance s'est rpandue
parmi les professeurs: auparavant, ils rcitaient par coeur des discours
d'apparat ou lisaient des commentaires qu'ils avaient entirement
rdigs dans leur cabinet. Nos premiers orateurs politiques ne se
firent pas davantage  la facilit de leur parole (voir le livre de M.
Aulard sur les orateurs de la Constituante). La Harpe avait la voix
naturellement rauque, mais Daunou (Disc. prlim. dj cit) et Dussault
(_Dbats_ du 26 janvier 1802) sont d'accord pour louer son talent de
lecteur.]

[103: _Journal de Paris_, 23 et 24 nivse an III (12 et 13 janvier
1795).]

[104: _Journal de Paris_, 1er pluvise an III.]

[105: _Moniteur_ du 22 nivse an III (11 janvier 1795).]

[106: _Journal de Paris_ du 25 ventse an III (15 mars 1795).]

[107: Article du 22 fructidor an III (8 septembre 1795), trois semaines
seulement avant le 13 vendmiaire.]

[108: En juin 1796, les amis de La Harpe commenaient  penser qu'il
pouvait se montrer sans inconvnient (_Gazette franaise_ du 21 de ce
mois); mais le mandat d'arrt n'tait pas encore lev; c'est seulement
en novembre 1796 qu'une sentence d'acquittement fut rendue (voir
l'_Eclair_ du 20 nov. 1796). Dans les papiers de Lematre, agent
royaliste, qui furent analyss le 23 vendmiaire an III devant la
Convention, La Harpe figurait parmi les personnages reprsents comme
_intressants aux succs du plan_ (_Moniteur_ du 28 vendmiaire an IV).]

[109: C'est par une erreur vidente et d'ailleurs rectifie quelques
jours aprs que ce numro donne cette liste comme celle des professeurs
du Lyce des Arts.--Sur les bons rapports de la Harpe avec le _Journal
de Paris_ en 1796, voir aussi le numro du 21 octobre.]

[110: Les attaques de La Harpe contre la Rpublique se trouvent
particulirement dans les articles du cours de littrature sur Helvtius
et sur Diderot; le mot tir du _Mmorial_ s'y trouve dans le 1er
supplment du n du 13 juillet 1797.]

[111: _Moniteur_ du 23 fructidor an V (9 septembre 1797).]

[112: C'est--dire dans un troisime Lyce dont il sera parl plus
loin.]

[113: _Histoire de la Rvolution franaise_, VIIe vol., ch. XXVII.]

[114: Sur les opinions politiques de l'auditoire, voir l'article de la
_Quotidienne_, cit ci-dessus.]

[115: Voir les savantes _tudes sur l'histoire religieuse de la
Rvolution franaise_, de M. GAZIER, A. Colin, 1887.]

[116: Il serait curieux d'tudier une pareille transformation dans les
articles que Roederer a insrs  cette poque dans le _Journal de
Paris_.]

[117: Voir l'article du _Cours de littrature_ sur Diderot.--Il parat
que La Harpe ne mnageait gure les prtres asserments (voir le
post-scriptum d'une lettre insre dans leur journal, _Les Annales de la
religion_, le 24 juin 1797).]

[118: Sur la condamnation de La Harpe  la dportation en fructidor,
voir le _Moniteur_ du 27 fructidor an V (13 septembre 1797) et le livre
de Peignot.--Arnault, bonapartiste mais voltairien, ne lui avait pas
encore pardonn, en 1833, de s'tre converti (voir la note 12 de ses
_Souvenirs d'un sexagnaire_), et l'on sait comment M. Paul Albert a
jug de cette conversion dans sa _Littrature du dix-huitime sicle_.]

[119: Voir le _Messager du soir_ du 18 janvier 1797 et la _Dcade_ du 30
nivse an V.]

[120: Fourcroy a longtemps profess  la fois au Lyce Rpublicain et au
Lyce des Arts. Durant l'an VI, Sue fit simultanment un cours
d'histoire naturelle au Lyce Rpublicain (_Dcade_ du 10 frimaire an
VI) et un autre chez lui (_Dcade_ du 10 brumaire an VI).]

[121: _Dcade_ du 30 prairial an V; rponse du _Djeuner_ du 23 juin
1797; rtractation de la _Dcade_ du 10 messidor an V.]

[122: Voir, sur ce Lyce, le _Journal des veilles des muses_, le
_Conservateur_ du 3 floral an VI, la _Dcade_ du 30 prairial an VIII,
du 10 floral an IX; le _Moniteur_ du 6 brumaire an IX, des 15 et 29
brumaire an X; les _Dbats_ du 26 fvrier, du 20 et du 29 dcembre 1808;
les _Souvenirs de Paris en 1804_, par Kotzebue, p. 116-117 de la
traduction franaise de 1805.]

[123: On trouvera, dans les numros de la _Dcade_, le compte rendu de
toutes les inventions propages par le Lyce des Arts; celles que nous
mentionnons sont consignes dans les numros du 20 frim. an III, du 10
germin. an IV et dans le _Moniteur_ du 28 fructidor an II.]

[124: _Dcade_ du 20 frim. an III; lettre de Dsaudray du 1er pluvise
an V, dans le _Moniteur_ du 4 du mme mois.]

[125: Voir les _Annuaires du Lyce des Arts_ pour l'an III et pour l'an
IV.]

[126: Voir, outre l'_Annuaire du Lyce des Arts_ de l'an III, et la
_Dcade, passim_, le _Moniteur_ du 28 mars 1796, du 29 septembre et du
25 novembre 1797, l'_Ami des lois_ du 19 mai 1796.]

[127: _Moniteur_ du 25 vendm. an III.]

[128: _Annuaire du Lyce des Arts_ pour l'an III.]

[129: _Dcade_ du 20 messidor an II et du 20 frimaire an III.]

[130: Voir les _Annuaires du Lyce des Arts_ pour l'an III et l'an IV,
la _Dcade_ du 20 germinal an III, le _Journal de Paris_ du 17 thermidor
an III. C'est surtout dans l'_Annuaire_ de l'an IV qu'il faut tudier le
rglement de ce Lyce; on y verra les prcautions prises pour obliger
les membres du Directoire  prter  l'oeuvre une srieuse
collaboration.--En l'an III, l'entre aux sances et l'abonnement au
journal et aux notices cotaient en tout, si l'on payait d'avance, 60
livres; pour chaque cours, on payait de 3  5 livres par mois; les prix
pour l'an IV sont un peu plus levs.]

[131: Lettre de Dsaudray dans le _Moniteur_ du 4 pluvise an V.]

[132: _Moniteur_ du 27 thermidor an III (14 aot 1795); _Dcade_ du 20
brumaire an III et _Annuaire du Lyce des Arts_ de l'an III.]

[133: Sur l'installation du Cirque o tait ce Lyce, voir les _Voyages
d'Art. Young en France_ (p. 356 du 1er vol. de la traduction Lesage.
Paris, Guillaumin et Cie, 1860). En vendmiaire an III, le Lyce des
Arts avait demand  la Convention un local plus sain et des livres pris
dans les bibliothques des migrs.]

[134: Voir une lettre de Dsaudray dans le _Moniteur_ du 4 pluvise an V
(23 janvier 1797), le rapport de Camus dans le _Moniteur_ du 7 ventse
de la mme anne et une protestation de Dsaudray, dans le _Journal de
Paris_ du 13 ventse.]

[135: _Dcade_ du 10 thermidor an V.]

[136: _Moniteur_ du 27 frimaire an VII; Fontaine, _Le Palais Royal_,
Paris, Gaultier-Laguionie, 1829, p. 23. Fontaine et l'auteur anonyme
d'une _Histoire du Palais Royal_, publie en 1830, se trompent en
rapportant cet incendie  l'an VIII.]

[137: En 1809, Bodard y ouvrit un cours de botanique mdicale compare
dont il a publi l'analyse (Paris, Mquignon, in-4), mais ce fut une
exception dont on citerait peu d'exemples.]

[138: Voir la _Dcade_ du 30 pluvise et du 10 thermidor an VIII, du 30
fructidor an IX, la table alphabtique du _Moniteur_, le recueil cot
2447  la Bibliothque Carnavalet. Le dernier Almanach du Commerce o
figure l'Athne des Arts est celui de 1869. Sur la fin, il sigeait 
la mairie du quatrime arrondissement.]

[139: _Dcade_ du 30 ventse an VIII. L'Annuaire du Lyce Rpublicain
pour l'an VII donne comme professeurs, durant cette anne, outre
Mercier, Fourcroy, Brongniart, Sue, Boldoni, Roberts, Weiss, Garat (voir
la _Rvolution franaise_ du 14 juin 1888). D'aprs la _Dcade_ du 10
frimaire an VIII, Mercier ne professait pas proprement l'histoire
littraire au Lyce; il y avait prononc en l'an VII des discours sur la
littrature ancienne et moderne, franaise et trangre, et allait
continuer pendant l'an VIII.--Voir l'loge du Lyce dans un curieux
discours de Mercier, _Moniteur_, 22 et 23 fructidor an IV (8 et 9
septembre 1796).]

[140: Sur la prsence de Mme Rcamier, voir p. 14 du 1er vol. des
_Souvenirs et correspondance tirs de ses papiers_, 4e dit.--Sur les
digressions de la Harpe  cette poque, voir la notice que Daunou lui a
consacre et la _Dcade_ du 10 frimaire an IX.]

[141: _Dcade_ du 20 frimaire an IX.]

[142: Ce fut vers le 10 ventse de l'an X qu'il reut l'ordre de
s'loigner (v. la _Dcade_ de ce jour). Sur ce nouvel exil, voir
Peignot, _op. cit_.--Il pourrait aussi se faire que Bonaparte et voulu
punir La Harpe de s'tre ml au projet de restaurer l'Acadmie
franaise.]

[143: Sur la mort et les obsques de La Harpe, voir la _Dcade_ des 12,
15 et 17 fvrier 1803.]

[144: Ce n'tait pas une raison pour le Lyce de diffrer jusqu'au
milieu de l'anne 1805 l'loge public qu'il devait  La Harpe, et de le
confier  un littrateur aussi obscur que Chazet. Les _Dbats_ du 24
novembre 1803 blment avec raison le silence gard sur La Harpe dans la
sance de rouverture des cours de 1803-1804.]

[145: _Dcade_ des 20 et 30 frimaire et du 10 nivse an IX.
_Dlibrations et arrts du Comit d'administration du Lyce_
(manuscrit  l'htel Carnavalet).]

[146: Je les trouve mentionns pour la premire fois comme professeurs
au Lyce, les deux premiers dans la _Dcade_ du 30 vendmiaire an XII,
et le troisime dans la _Dcade_ du 10 frimaire an XIV.]

[147: Daunou dit que dj, dans l'hiver de 1802 et de 1803, Ginguen
avait fait au Lyce des lectures sur la littrature italienne (Notice de
Daunou sur Ginguen, dans la 2e dition de l'_Histoire de la littrature
italienne_ de celui-ci, Paris, Michaud, 1824).]

[148: Voir, au surplus, la liste des professeurs pour l'anne 1803-1804,
dans la _Dcade_ du 30 vendmiaire an XII et les _Dbats_ du 5 dcembre
1803.]

[149: _Dcade_ du 10 thermidor an XII, 10 frimaire an XIII.]

[150: _Dbats_ du 12 dcembre 1801.]

[151: Sur le cours de Lemercier, voir ce qu'il en dit lui-mme dans
l'ouvrage o il l'a publi, et un article de la _Biographie des hommes
du jour_ par Sarrut et Saint-Edme, 1re partie du 1er volume. Pour la
leon de Guizot  la Facult, en 1812, on la trouvera dans ses
_Mmoires_. Le passage suivant offre une allusion vidente: Les
provinces n'existaient pour Rome que par les tributs qu'elles lui
payaient; Rome n'existait pour les provinces que par les tributs dont
elle les accablait... Ds que cet empire fut conquis, il commena 
cesser d'tre, et cette orgueilleuse cit qui regardait comme soumises
toutes les rgions o elle pouvait, en entretenant une arme, envoyer un
proconsul et lever des impts, se vit bientt force d'abandonner
presque volontairement des provinces qu'elle tait incapable de
conserver. On voit que Guizot abrge singulirement la dure de la
domination romaine, et qu'il oublie que les peuples vaincus par Rome et
par Napolon n'ont pas uniquement eu  se plaindre de leurs
conqurants.]

[152: Voir les _Nouvelles de la Rpublique des lettres_ de La
Blancherie,  la date du 28 novembre 1779.]

[153: Sur les sances d'ouverture du Collge de France, voir _Mmoires
secrets_, 13 et 14 novembre 1786, 16 dcembre 1786, 13 novembre 1787;
_Dcade_ du 30 brumaire an VI, 10 frimaire an VII, 30 brumaire an XI;
_Journal de Paris_, 30 brumaire an III, 25 brumaire an V; _Dbats_ du 26
novembre 1803; _Publiciste_ du 25 novembre 1805.]

[154: _Dcade_ du 30 brumaire an VIII; _Dbats_ du 3 janvier 1804.]

[155: Article de M. Liard sur l'Enseignement suprieur et le Consulat,
dans la _Revue internationale de l'Enseignement_, 15 avril 1889, p.
347.]

[156: Numro du 20 novembre 1828. Arm. Marrast a publi un _Examen
critique du cours de M. Cousin_ (Paris, Corrard jeune, 1828), qui
justifie nos remarques sur le rationalisme mticuleux qui rgnait alors
 l'Athne. Voir encore,  ce sujet, les loges que le _Courrier
franais_, donne  Daunou le 9 dcembre 1828, et le 7 du mme mois, ses
remarques malveillantes sur le cours de Guizot. Sur les rapports d'Arm.
Marrast avec l'cole de La Romiguire, voir les _Idologues_, par M.
Picavet (Paris, Alcan, 1891), p. 554-5 et 607-608.]

[157: Voir, sur le cours d'Artaud  l'Athne, ses _Essais_ posthumes
_de littrature_ (Paris, Plon, 1863, in-8), p. 306-351 et p. XII de la
prface.]

[158: Voir un article de M. Aulard, dans la _Rvolution franaise_ du 14
avril 1890.]

[159: 5e vol. de la _Minerve_, p. 209; voir _ibid._, 4e vol., p. 516 et
suiv.]

[160: _Courrier franais_ du 8 dcembre 1826. Pour Azas, voir, dans son
_Cours de philosophie gnrale_, les trois premiers volumes qui
reproduisent ses leons de l'Athne.]

[161: Une pice, mane des bureaux de la censure, rapporte qu'on dit
que l'autorit a fait cesser, comme trop agressif, un cours de Jouy;
c'est la seule mention d'une mesure prise contre l'Athne, et elle
n'est pas positive. Toutes ces pices sont dans le carton F7, 6915, des
Archives nationales, au dossier qui porte les noms de Villenave et de
Comte.]

[162: Voir aussi le numro du _Drapeau blanc_ du 26-27 dcembre 1822.]

[163: Voir le discours de clture prononc par Roger, le 31 mai 1822,
dans les _Annales de la littrature et des arts_.]

[164: Dbats du 31 aot 1821; _Moniteur_ du 30 juin 1825.]

[165: P. 46 de la _Galerie_, publie par Lacretelle an,  la suite de
la cessation de la _Minerve_; p. 121 du 18e volume des _Annales de la
littrature et des arts_.]

[166: Voir p. 122 du 18e volume des _Annales de la littrature et des
arts_.]

[167: Voir les numros des 3, 9, 22 dcembre 1821.]

[168: Voir le _Constitutionnel_ du 18 dcembre 1821, et sur les leons
qu'Azas faisait dans son jardin, la biographie place en tte de la 5e
dition de son trait des _Compensations_.]

[169: C'est en 1832 qu'elle disparat de l'_Almanach du commerce_, o
elle figure encore en 1831.]

[170: Voir, sur les cours de Mignet  l'Athne, le livre de M. douard
Petit: _Franois Mignet_, Paris, Didier, 1889, p. 40 et suiv., et sur
les lectures de Constant, relatives au sentiment religieux, le
_Moniteur_ des 6 fvrier, 16 et 19 mars 1818.]

[171: Voir l'_Investigateur_, journal de cette Socit, vol. I, p. 185;
vol. VII, p. 237-238; vol. VIII, p. 43-44, 89, 187. Je dois ces
indications  M. Joret-Desclozires, secrtaire gnral de la Socit
historique, qui a succd  l'Institut historique; c'est l'intervention
de M. Berth. Zeller qui m'a valu cette gracieuse communication.]

[172: C'est videmment sa leon d'ouverture qu'il a publie sous un
titre interminable dont nous transcrirons les premiers mots:
_Rgnration du monde_, Paris, Leroy, in-8, 1842.-- propos des cours
prcits de Mme Dauriat, le programme imprim de 1837-8, qui est  la
bibliothque Carnavalet, dit que Mme de Stal et la princesse de Salm
s'taient fait entendre  l'Athne. C'est la seule mention que je
connaisse de ce double fait. Quant aux lectures de la princesse de Salm
 l'Athne des arts, nous les avons rappeles. On sait d'autre part que
Mme de Stal a lu  l'Acadmie romaine des Arcades une traduction en
vers d'un sonnet italien.]

[173: Dans un appendice sur les cours tablis  Paris et en province 
l'imitation du Lyce, nous donnerons des dtails dus  M. Dezeimeris et
 Mgr Richard, sur ces tablissements de Bordeaux et de Marseille.]

[174: Voir le _Conciliatore_ du 21 mars 1819 et la p. 28 de l'attachante
tude de M. d'Ancona sur F. Confalonieri.]

[175: Le livre o M. de Labra a crit l'histoire de ces tablissements a
pour titre: _El Ateneo de Madrid_ (Madrid, Alaria, 1878). C'est M.
Ernest Mrime qui me l'a signal.]

[176: On n'oubliera pas que nous parlons des gens du monde, de
l'ducation qu'on se donne  soi-mme; car nul n'ignore ce que
l'Universit a fait depuis trente ans pour rpandre la connaissance des
langues modernes. Dans cet ordre de connaissances, les hommes qui
crivent sont en France beaucoup plus instruits que ceux des poques
prcdentes.]

[177: Pour les sciences, tous les illustres professeurs de l'Athne ont
enseign aussi dans les chaires de l'tat.]

[178: Article du _Mercure_ reproduit aux p. 23-25 du 1er volume du
_Journal de l'Instruction publique_ (1827). Pour Daunou, voir le
_Constitutionnel_ du 8 dcembre 1819, et un article de Tissot,  la p.
578 du 5e volume de la _Minerve_.]

[179: Guizot, _Essai sur l'histoire et sur l'tat actuel de
l'instruction publique en France_ (Paris, Maradan, 1816, p. 121).]

[180: Voir les vains griefs des _Dbats_ du 18 novembre 1820 et du 8 mai
1821 contre le cours de Guizot. Cousin donnait quelquefois une forme
provocante  des ides trs sages, mais c'tait un pur artifice; dans la
fameuse leon o il exposa sa politique, il ne demandait mme pas le
jury pour la presse que tous les libraux rclamaient.]

[181: Le 20 octobre 1822, il lui crivait qu'il regrettait un peu cette
petite tribune d'o il exerait quelque action directe; que cependant il
avait pour ddommagement tout son temps et toute sa libert. (Voir le
volume de lettres de Guizot, publi par la maison Hachette, en 1884.)]

[182: Voir, sur ce cours, un article du _Conservateur littraire_ de
juillet 1820.]

[183: Sur l'affaire de Bavoux, voir le _Moniteur_ des 5, 6, 11, 12, 28
juillet, 1, 2, 3 aot, 9 septembre 1819. Entre autres journaux qui
dfendirent Bavoux, voir la _Minerve_, p. 418-9, 530 et suiv. du VIe
volume; p. 26 et suiv. du VIIe. Parmi ceux qui l'attaquaient, voir un
article de Chateaubriand, p. 76 et suiv. du IVe volume du
_Conservateur_.]

[184: Arch. nat., dossier de Cousin cot 71968. La lettre est simplement
date du lundi 27 mars, mais elle appartient videmment  l'anne 1820
o le 27 mars tombait en effet un lundi.]

[185: C'est--dire pour ses leons de la Facult, o il n'existait pas
encore de cours ferm.]

[186: Ces minutes sans signature, crites de la mme main et de la mme
encre, sur du papier qui porte l'en-tte imprim: _Commission de
l'Instruction publique_, se trouvent aux Archives nationales, dans le
dossier prcit.]

[187: C'tait sans doute  la mme poque qu'il lui chappait le
compliment par calembourg, rapport dans les _Mmoires de Sosthne_ de
Larochefoucauld: Charles X, c'est deux fois Charles V.]

[188: Voir, aux Archives nationales, le dossier de Villemain cot F,
72081 et le dossier dj cit de Cousin. Un statut du 16 fvrier 1810
exigeait de chaque professeur de la Facult deux leons d'une heure et
demie par semaine, fixait l'ouverture des cours au mois de dcembre, et
la dure de l'anne scolaire, pour l'enseignement suprieur,  huit
mois.--D'aprs un article de la _Rivista critica della letteratura
italiana_ de janvier 1892, sur les vacances et les ftes de l'Universit
de Pise, le grand-duc de Toscane avait dcid, en 1575, que les
professeurs de Facult feraient chacun, par an, au moins cent dix
leons: prtention exorbitante, et qui ne pouvait avoir pour effet que
d'abaisser la valeur de l'enseignement donn.]

[189: Cette brochure, dite  Paris par Plicier, avait pour titre: _Un
mot sur M. le Directeur de l'imprimerie et de la librairie_. Villemain,
en cette qualit, avait fait confirmer l'interdiction de jouer l'_Ami
des lois_, que la Restauration n'osait laisser reprsenter par crainte
des cabales des bonapartistes; ceux-ci prenaient alors pour eux ce que
Laya avait crit contre les dmagogues de 1793. C'est dans cette
brochure qu'on trouve la mention des services rendus auparavant 
Villemain par Laya.]

[190: Voir le dbut de la 52e leon. Encore est-ce par malice que
Villemain rappelle ici qu'il est professeur d'loquence. Il veut
justifier la longue tude qu'il entreprend de l'loquence politique en
Angleterre.]

[191: Voir ces apprciations dans les _Annales de la littrature et des
arts_, p. 234 du 26e vol.; dans le _Globe_, p. 387 du 6e vol.; dans
l'article sur Villemain du 1er vol. des _Causeries du lundi_.]

[192: Prs de deux mille cartes auraient t distribues lors de la
sance d'ouverture de Guizot, en dcembre 1820, d'aprs le
_Constitutionnel_ du 8 de ce mois; mais on venait, ce jour-l, donner
une marque d'adhsion  un homme politique qu'une disgrce immrite
obligeait  reprendre possession de sa chaire, Guizot, dans ses
_Mmoires_, dit que son auditoire tait alors beaucoup moins nombreux et
moins vari qu'il ne fut quelques annes plus tard.]

[193: 34e volume de cette Revue,  propos d'une leon de Villemain, du 6
janvier 1829.]

[194: P. 347-348 du 6e volume du _Globe_.]

[195: Nous avons dj touch un mot de l'_Examen critique du cours de M.
Cousin_, par Marrast,  propos de l'Athne.]

[196: Voir, dans les _Annales de la littrature et des arts_, l'article
des p. 377 et suivantes du 33e volume, et le _Moniteur_ du 26-27
dcembre 1822. Sur d'autres travaux d'appropriation excuts  la
Sorbonne sous la Restauration, voir le _Moniteur_ du 13 novembre 1819 et
du 3 janvier 1820. Il rsulte, de recherches consignes par M. le doyen
Himly dans un registre de la Facult des lettres, que ce fut une
ordonnance du 3 janvier 1821 qui attribua la Sorbonne aux Facults de
Thologie, des Sciences et des Lettres, et que les affiches de la
Facult des lettres, depuis 1815-6 jusqu' 1817-8, portent: rue
Saint-Jacques, ancien Collge de France; depuis 1817-8 jusqu'
1820-1821, rue Saint-Jacques, ancien collge du Plessis; depuis
1821-2,  la Sorbonne.]

[197: Voir ces deux passages dans le _Cours sur le dix-huitime sicle_,
leons XIV et XV.]

[198: On a vu plus haut que son auditoire tait moins exclusivement
compos de jeunes gens que celui de Cousin.--C'est dans la 52e leon du
_Cours sur le dix-huitime sicle_ qu'il nous dit que la plupart de ses
auditeurs sont des tudiants en droit.]

[199: Il y loue aussi Lamartine; je n'ai pas remarqu qu'il y fasse
mention de Victor Hugo.]

[200: Dans l'affaire de Bavoux, on voit les tudiants royalistes avancer
que, puisque ses partisans s'arrogent la libert d'applaudir, les
mcontents acquirent le droit de siffler, et Bavoux, au moment o il
s'inquite de la tournure que prennent les vnements, dclarer qu'il
n'est pas un acteur, et prier ses auditeurs de l'approuver en silence ou
de se retirer paisiblement.--Sur une manifestation politique des
auditeurs au cours de Raoul Rochette et  celui de Charles Lacretelle,
voir p. 45-6 de la _Galerie_, recueil qui avait succd  la _Minerve_,
en 1820.]

[201: Voir les _Annales de la littrature et des arts_, 26e vol., p.
198-9, et un article du _Moniteur_ sur la leon du 24 novembre 1824.
Pour Guizot, voir ses _Mmoires_, 1er vol., p. 343.]

[202: On s'tonne, en lisant le cours imprim, de voir Villemain
s'excuser, dans la XXVIIe leon, de traiter du roman, alors que dans la
XIe il en a dj trait sans se justifier. C'est qu' l'origine, la
leon qui contient cette apologie venait bien avant l'autre.]

[203: Sur sa confiance dans les qualits que les circonstances ne
permettaient pas  l'Italie de produire au dehors, voir la 32e leon du
_Cours sur le dix-huitime sicle_. Sur le scepticisme de la gnration
de Villemain  l'endroit du relvement de l'Italie, voir notre livre:
_Mme de Stal et l'Italie_, p. 136-139.]

[204: Ce fut  partir du 29 avril 1828, date de la leon sur Hume.]

[205: Voir le _Journal de l'Instruction publique_ du temps, articles des
pages 91 et suiv. du Ier volume, 432 et suiv. du IIe.]

[206: Voir, dans la 23e leon du _Cours sur le dix-huitime sicle_, et
ailleurs le passage o il prtend que c'est une vie d'aventures qui a
form tous les talents du seizime sicle, connue si, sans parler de
Marot et de Ronsard, de l'Arioste et du Tasse, la vie de Montaigne et
celle d'rasme offraient beaucoup d'aventures.]

[207: Outre son dossier aux Archives, voir les _Annales de la
Littrature et des Arts_, vol. IX, p. 427, et vol. XXVI, p. 116; le
_Moniteur_, numros des 26-27 dcembre 1822, du 19 novembre 1823, du 12
janvier 1827. C'taient tantt des accidents de poitrine, tantt une
cruelle maladie des yeux qui avaient ncessit ces interruptions.]

[208: Sur ce dernier point, voir, dans le _Courrier franais_ du 9
dcembre 1828, le rsum d'une leon de Daunou au Collge de France.]

[209: 1re anne de cette Revue, colonne 111.]

[210: Mme Revue, 2e anne, colonne 45.]

[211: J'prouve presque un remords  critiquer un homme qui, dans ce
mme article, a parl courageusement de notre patrie: Au moment,
dit-il, o des passions malsaines sment la discorde entre deux peuples
frres, il sera bon que le chant du plus sympathique de nos potes, qui
clbre les exploits des vaillants et gnreux paladins, donne aux
jeunes gens l'amour de la noble et douce terre de France, de tous les
peuples qui s'honorent et se vantent encore du sang latin qui coule dans
leurs veines.]

[212: Il est, par exemple, bien suprieur au fond dans les premiers
ouvrages de Molire et de Racine; jusqu' un certain point, la remarque
est vraie aussi des peuples; car les Romains, qui n'ont eu de
jurisconsultes vritablement grands qu'aprs avoir appris la philosophie
 l'cole des Grecs, avaient, ds la Loi des Douze Tables, atteint la
perfection du style lgislatif.]

[213: M. Lenient, _La posie patriotique en France au moyen ge_. Paris,
Hachette, 1891.]

[214: Note 3 de la page 270.]

[215: Ce paragraphe est une rponse aux dfiances qui entretenaient dans
le pensionnat la demi-solitude avoue par le paragraphe suivant.]

[216: Probablement une Retraite comme dans nos pensionnats
ecclsiastiques.]

[217: Remarquons ici encore que la prudence italienne ne contracte pas
les engagements chimriques de la pdagogie franaise de ce temps-l.]

[218: Ou plutt, comme on le verra au dernier paragraphe de ce chapitre,
dpenses que les parents payent par l'intermdiaire du pensionnat.]

[219: _Le straniere._  cette poque, un Italien ne reconnaissait encore
pour compatriotes ou, du moins, ne nommait ainsi que ses concitoyens.]

[220: Nous avons vu que les maisons d'ducation fondes par le
gouvernement franais dans le royaume d'Italie taient purement laques,
mais il y existait un certain nombre de pensionnats tenus par des
religieuses.]

[221: Extrait des registres de l'tat civil de Saint-Apollinaire (
Valence), de 1739  1749 (G. G., 52). Nous avons conserv les
divergences dans l'orthographe des noms. C'est M. Prudhomme, archiviste
de l'Isre, qui, aprs avoir fait des recherches dans son dpartement, 
la prire de M. Astor, professeur  la Facult des sciences de Grenoble,
a bien voulu m'obtenir cette obligeante communication de son collgue de
la Drme.]

[222: Nous avons trouv les mmes intentions dans le gouvernement de
Napolon et du prince Eugne, la mme vigilance dans leurs ministres.]

[223:  la diffrence du collge de San Marcellino.]

[224: On pourra consulter ce volume  la Bibliothque nationale de
Paris.]

[225: Lors de la visite de lady Morgan, le nombre des lves montait 
vingt-deux seulement; mais, comme nous l'avons dit, les pensionnats de
jeunes filles taient alors tous moins peupls qu'aujourd'hui.]

[226: Au temps dont parle Bonfadini, ces expressions dsignaient
d'ordinaire la mthode des coles lancastriennes, c'est--dire
l'enseignement mutuel qui fit beaucoup parler de lui en France et un peu
en Italie pendant la Restauration. Je ne sais, toutefois, si
l'enseignement mutuel fut, en effet, appliqu par Mme Cosway  Lodi.]

[227: Voir p. 209-212 du 2 volume de cette biographie publie  Lyon en
1841 (2 vol. in-8).]

[228: _Giornale italiano_ des 2 janvier, 25 juin 1808 et 1er dcembre
1809.]

[229: Ibid., 1er avril 1808.]

[230: Ibid., 1er dcembre 1809.]

[231: Ibid., 1er mai 1810.]

[232: Ibid., 2 mai 1811.]

[233: Sur cette grammaire et sur quelques autres, voir M. Ademollo, _Un
awenturiere francese in Italia nella seconda met del settecento_.
Bergame, 1891, p. 21 et 146-151.]

[234: _La France chevaleresque et chapitrale_, par le vicomte de G***,
Paris, Leroy, 1785. _Catalogue des gentilshommes de Lorraine et du duch
de Bar qui ont pris part ou envoy leur procuration aux assembles de la
noblesse pour l'lection des dputs aux tats gnraux de 1789_, par L.
de Larroque et douard de Barthlemy, Paris, 1865.]

[235: 9e volume des _Mmoires de la Socit d'archologie lorraine de
Nancy_.]

[236: Relativement  Mme de Gricourt, M. Janvier, prsident de la
Socit des antiquaires de Picardie, m'apprend qu'il existe encore une
famille noble de ce nom allie aux familles Cousin-Montauban et Tascher
de la Pagerie; mais il n'oserait affirmer que l'institutrice de Milan
appartnt  cette famille.]

[237: Paris, Plon, Nourrit et Cie, 2 vol. in-8, 1er vol., ch. IV.]

[238: L o les registres du collge indiquent tantt Gnes, tantt une
autre ville de la Ligurie, il est probable que Gnes n'est qu'une
dsignation gnrique et que le vritable lieu de naissance est l'autre
ville.]

[239: M. le baron Ant. Manno veut bien m'crire que ce Gius. Avogadro
est celui qui devint, plus tard, lieutenant-colonel et qui eut pour fils
l'abb Gaetano, peintre de quelque mrite, et le comte Annibal, tu d'un
coup de canon en 1848, sous les murs de Milan. Pour Ang. Campana, M.
Manno, qui l'a connu dans sa vieillesse, me dit qu'aprs 1848 il
commandait en second, comme major gnral, la garde nationale de Turin.]

[240: M. Ach. Neri, bibliothcaire de l'Universit de Gnes, a
l'obligeance de m'apprendre que Luca Podest fut, plus tard, ingnieur
en chef des ponts et chausses et eut pour fils le baron Andrea Podest,
actuellement snateur et maire de Gnes, et que la famille des Boccardi
a fourni un ambassadeur en France en 1798, et actuellement un snateur,
qui est, en mme temps, un conomiste distingu.]

[241: M. G. Sforza a publi une lettre crite par lui de Sorze le 16
mai 1802 (_Archivio storico italiano_, 1889, 5e srie, n 169.--P. 12
des _Rime e prose di Fil. Pananti_ (Florence, Salani, 1882)). On dit que
ses lves pleurrent  son dpart, qu'il alla ensuite  Londres, y
crivit dans le journal _L'Italia_, donna des leons d'italien dans le
grand monde et gagna beaucoup d'argent ainsi que le titre de pote du
Thtre musical; il quitta l'Angleterre en 1813. Sous la Restauration,
le professeur d'italien  la mode  Londres tait P.-L. Costantini, qui
a publi des Anthologies, et que Ginguen avait autrefois recommand
(_Mercure_, 29 octobre 1808).]

[242: Voir, dans la bibliographie qui fait suite  mon livre sur Mme de
Stal et l'Italie, les livres relatifs  l'histoire du Pimont et de la
Lombardie  cette poque, et de plus, les chap. 3 et 4 du IVe vol. de la
_Storia della corte di Savoja durante la Rivoluzione et l'Impero
francese_, par M. Carutti (Turin-Rome; Roux, 1892, in-8, 1er vol.
L'ouvrage est en cours de publication).]

[243: Voir quelques pages des _Mmoires sur la jeunesse de Mme
Rcamier_, de B. Constant, que Mme Lenormant donne en appendice  la
suite des lettres du deuxime  la premire qu'elle a publies en 1882
(Calmann-Lvy, in-8); le _Discours prliminaire_ de Daunou sur La
Harpe; le _Tableau historique de l'rudition franaise_ de Dacier; le
chap. XXII des _Mmoires_ de Morellet; les _Mmoires_ de Mme de Genlis.
Mme Rcamier ne mettait pas en doute la sincrit de cette conversion;
et, peut-tre en rponse  la fameuse historiette sur la componction
gastronomique de la Harpe, elle racontait comment des jeunes gens qui
avaient tendu chez elle un pige  la dvotion de son hte ne purent
qu'en constater la vrit (_Souvenirs et corresp. tirs des papiers de
Mme Rcamier_, par Mme Lenormant, Paris, Mich. Lvy, 1873. p. 54-56 du
1er vol.).]

[244: On remarquera que, tandis que Chateaubriand, atteint dans son fond
par l'incrdulit, parle presque de la religion dans le _Gnie du
christianisme_ comme d'une morte qu'il pleure et voudrait ressusciter,
La Harpe voit dj le philosophisme expirant.]

[245: Encore convient-il de remarquer que l'injustice des autres envers
le christianisme le ramne quelquefois  l'quit (voir la prface du
vol. de J.-B. Salgues, _Mlanges indits de littrature de La Harpe_,
1810).]

[246: Les articles qui avaient particulirement piqu La Harpe sont la
lettre assez amusante d'un Frre et Ami retir des affaires insre dans
le _Journal de Paris_ du 18 messidor an V (6 juillet 1797) et le numro
du lendemain du _Rdacteur_. Or, je n'ai plus retrouv mention de La
Harpe dans le _Journal de Paris_ jusqu'au del du 18 fructidor; et
pourtant le _Journal de Paris_ tait alors si dclar contre les
opinions de La Harpe que, le 25 fructidor an V, il approuva formellement
le coup d'tat du Directoire. Quant au _Rdacteur_, s'il revient  la
charge contre La Harpe le 20 messidor (14 juillet) et le 10 fructidor
(27 aot), il ne dit plus rien du bonnet rouge.]

[247: Voir l'art, prcit du _Mmorial_, 10 juillet 1797, dont le titre
est: _Histoire de mon bonnet rouge, de ma philosophie, de mon
jacobinisme_, etc., et la suite de cet article dans le premier des deux
supplments au n du 13 juillet; voir aussi, dans le _Cours de
littrature_, le prambule du morceau intitul: _Esprit de la
Rvolution_.]

[248: Numro du 29 juin 1793.]

[249: Note manuscrite de Laya releve sur un exemplaire de l'_Histoire
de la Rvolution_ de M. Thiers, dition de 1832, par M. Ravenel (voir
l'article de M. Ravenel auquel renvoie la _Nouvelle Biographie gnrale_
au mot LA HARPE).]

[250: La Harpe a toujours dit qu'il avait t enferm pour avoir
qualifi Robespierre d'_inepte_; le _Journal de Paris_ dit, le 6 juillet
1797, qu'_il fut coffr pour avoir contredit un de nos gros bonnets sur
un point d'histoire_. Cette version se rapproche de celle de Daunou. Peu
importe, en somme: les hommes de la Rvolution pardonnaient moins encore
une critique littraire qu'une satire politique. Voir la fine
explication que M. Aulard donne de l'amertume de Robespierre, p. 516-519
de ses _Orateurs de la Constituante_.]

[251: Des malheurs domestiques contriburent  tourner en acrimonie le
zle religieux de La Harpe. Voir, sur la fin tragique de sa premire
femme et sur les chagrins que lui causa son deuxime mariage, les
_Mmoires secrets_ du comte d'Allonville (Paris, Werdet, 1838), p.
352-353 du 1er vol., et _Souvenirs et corresp. tirs des papiers de Mme
Rcamier_, par Mme Lenormant, 4e dit. Paris, Michel Lvy, 1873, p.
60-63 du 1er vol. La Harpe avait eu des torts avec sa premire femme;
mais Mme Rcamier, qui avait fait le deuxime mariage (9 aot 1797),
tmoignait qu'il se conduisit avec beaucoup de droiture, de modration
et d'humilit dans les mortifications qui en furent pour lui la
consquence au moment mme o le Directoire le poursuivait.]

[252: D'aprs les _Mmoires_ de Fabre (de l'Aude), Paris, Mnard, 1832,
p. 340-341 du 1er volume, La Harpe dut mettre ses livres en vente;
quelques-uns furent acquis  des prix considrables par des personnes
qui les lui laissrent.]

[253: Signalons  ceux qui voudront crire sur La Harpe la rimpression
de son discours sur la libert des thtres dans le n de
juillet-septembre 1789 de la _Rvolution franaise_, p. 363, et, 
propos de ce discours, le n de la _Feuille du Jour_ du 21 dcembre
1790.]

[254: Programme pour l'an II, rdig par Garat, imprim (Bibliothque
Carnavalet). Parmi les curieux dtails sur l'puration de l'an II que
donne le registre des assembles gnrales, notons que, pour remplacer
les actionnaires vincs, on se proposait d'appeler ple-mle
Berthollet, Monge, Pache, Barrre, Couthon.]

[255: Je ne rpterai plus les attributions des professeurs chaque fois
qu'un mme nom reviendra.]

[256: _Courrier franais_, 14 novembre 1821, et _Moniteur_ du 15
novembre 1821.]

[257: _Ibid._, 17 novembre 1822.]

[258: _Ibid._, 20 novembre 1823.]

[259: _Courrier franais_, 30 novembre 1824; _Globe_ du 2 dcembre
1824.]

[260: _Courrier franais_, 1er dcembre 1825.]

[261: _Courrier franais_, 10 dcembre 1831.]

[262: _Ibid._, 17 dcembre 1832.]

[263: _Courrier franais_, 8 dcembre 1836, et Programme imprim  la
Bibliothque Carnavalet.]

[264: _Courrier franais_, 1er dcembre 1838.]

[265: Le n du 19 mai 1796 de l'_Ami des lois_,  propos des sances
publiques du Lyce, dit qu'on peut s'abonner pour trois mois au prix de
200 livres; il veut, sans doute, dire 200 livres en assignats.]

[266: Ces trois listes sont tires des annuaires du Lyce des Arts. Pour
l'an II, des listes qu'on trouvera au carton F17 1143 des Archives
nationales omettent le nom de Gillet-Laumont et mentionnent en plus, par
contre, les cours de Trouville (hydraulique), et de Lussaut
(architecture).]

[267: Voir la _Dcade_ du 20 floral an VII, du 30 vendmiaire an VIII,
du 20 floral an IX, et les _Annuaires statistiques_ ou _Annuaires
gnraux du dpartement de l'Isre_, rdigs par Berriat Saint-Prix.]

[268: _Courrier franais_, 3 dcembre 1837.]

[269: _Ibid._, 23 novembre 1848.]

[270: Les cours commenaient quelquefois avant le 1er janvier, mais
point assez rgulirement pour qu'on soit oblig de compter par anne
scolaire et non par anne civile.]





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Italie au dix-neuvime sicle, by Charles Dejob

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number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


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