Project Gutenberg's L'Illustration, No. 3649, 1 Fvrier 1913, by Various

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Title: L'Illustration, No. 3649, 1 Fvrier 1913

Author: Various

Release Date: September 24, 2011 [EBook #37526]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ILLUSTRATION, 1 FEVRIER 1913 ***




Produced by Jeroen Hellingman et Rnald Lvesque






L'Illustration, No. 3649, 1 Fvrier 1913

AVEC CE NUMRO L'ILLUSTRATION THTRALE
CONTENANT
KISMET

LA REVUE COMIQUE, par Henriot.

Ce numro se compose de VINGT-QUATRE PAGES au lieu de seize et comprend
deux supplments:

1 _L'Illustration Thtrale_ contenant KISMET, d'Edward Knoblauch
(texte franais de Jules Lematre);

2 Le 2e fascicule des SOUVENIRS D'ALGRIE (Rcits de chasse et de
guerre), du gnral Bruneau.

L'ILLUSTRATION
_Prix de ce Numro: Un Franc._ SAMEDI 1er FEVRIER 1913
_71e Anne.--N 3649._

[Illustration: Lieut.-Colonel Tyrrell. Enver Bey G. RMOND.
LENDEMAIN DE COUP D'TAT:
ENVER BEY AU SELAMLIK Le chef des Jeunes-Turcs, qui la veille a arrach
la dmission du cabinet aprs une tragique bagarre, s'entretient
paisiblement avec l'attach militaire anglais et le correspondant de
L'Illustration.--_Voir l'article, pages 80 et 81._]

_Les prochains numros de_ L'Illustration _contiendront:_

_La Femme seule, de_ M. BRIEUX;
_La Prise de Berg-op-Zoom, de_ M. SACHA GUITRY;
_Les Flambeaux_, de M. HENRY BATAILLE;
_Alsace_, de MM. GASTON LEROUX ET LUCIEN CAMILLE;
_L'Homme qui assassina_, de M. PIERRE FRONDAIE, _d'aprs le roman de_ M.
CLAUDE FARRRE;
_L'Habit vert_, de MM. ROBERT DE FLERS ET G.-A. DE CAILLAVET;
_Les Eclaireuses_, de M. MAURICE DONNAY.



COURRIER DE PARIS

JOYAUX

Quelle trange impression je ressens lorsqu'il m'arrive de recevoir un
de ces catalogues de bijoux fabuleux,--qui font rver les femmes en les
plongeant dans de grands silences de convoitises! Je suis sr que vous
avez prouv le mme malaise, la mme mlancolie, le mme
dsenchantement que moi quand vous ouvriez, comme un ouvrage sans
substance et qu'on ne lit pas, le volume richement trait, qui contient
si peu de texte et dans lequel ne sont imprimes d'autres penses que
celles de l'envie, de la coquetterie brlante et de l'amer regret?

Voici les planches o sont reprsents au naturel, en portrait, comme
des personnes, les diamants et les brillants, les perles et les pierres
de couleur. Images d'une infinie tristesse! La perfection, le soin voulu
avec lesquels on les a pousses en augmentent la froideur, l'inutile
opulence. On peut compter chaque perle, chaque pierre, les retourner de
l'oeil. Enfiles par ordre de taille, choisies avec angoisse,
rigoureusement mesures, elles s'alignent, chapelets profanes, sur
lesquels n'a jamais gliss, venant du coeur aux lvres et des lvres aux
doigts, la plus fugitive prire. Ces colliers apparaissent vritablement
ce qu'ils sont, des chanes, plus solides en dpit du mince fil qui les
constitue que si elles taient faites d'anneaux de fer. Et plus lourdes,
mieux rives que toutes, ces chanes-l garrottent davantage les
volontaires captives qui en ont imprudemment contract la trop grande
habitude. Les prisonnires du joyau ne sont dlivres que par la mort,
qui les dpouille en les remettant  nu comme  l'entre des geles de
la vie.

En effet, les bijoux que l'on voit tals dans l'crin des catalogues ne
parlent pas d'autre chose. Ils disent qu'en ayant appartenu  tant
d'paules,  tant de bras,  tant de cols gracieux et dont la jeunesse
se targuait de ne pas prir, ils n'ont jamais t  personne, qu'ils ne
sont pas l'objet d'une possession exclusive et durable. Plus que tous
les autres biens ils ne sont que prts, lous pour quelques saisons, et
quand ils changent de corps ils sont dnus de souvenirs, ils perdent,
plus que n'importe quoi, la mmoire, apparente ou cache, de leurs
anciennes et successives matresses. Ils ne dgagent pas le moindre
regret. Une charpe, un mouchoir, le gant d'une dfunte, talent plus de
sentiment. Les bijoux ont la beaut du ddain et de l'ingratitude. Ce
sont les paons de la parure. Ils ne gardent rien, n'emportent rien, ne
transmettent rien des fivres et des frissons qu'ils ont si souvent
provoqus. Confidents de la chair qu'ils amusent et flattent, gostes
et faux amis, ils glissent et passent sur les peaux, sans trouble et
sans moi, comme si c'tait toujours la mme, et sans laisser plus de
trace que l'eau qui roule sur le dos des cygnes. Ils n'ont ni esprit, ni
coeur, ni me. Ils ne sont que des cailloux, d'un ordre moins naturel et
plus relev que ceux du chemin, des verroteries de civiliss que la
femme, longtemps aprs les petites pierres rondes du torrent et du
ruisseau, et les coquillages de la grve, et les dents du carnassier,
suspend  son cou et met  ses poignets pour se plaire, se complter et
donner de soi une impression plus vivement ornementale. Les bijoux,
photographis dans leur immobilit, dans leur sec et particulier repos,
tmoignent d'une dsolante indiffrence, d'un manque total de tendresse.
A les contempler, si parfaitement dtachs, il parat incroyable que
l'on ait pu s'attacher  eux, qu'ils aient t capables de fournir de la
joie, du plaisir, un agrment rapide. On leur en veut de leur ternelle
et trop facile complaisance. Ils ne cdent en effet jamais  la plus
digne, mais au plus offrant... Leur platitude est coeurante. On est
certain de les avoir ds qu'on peut y mettre le prix. Aussi restent-ils,
malgr leur factice noblesse, entachs de vnalit. Ils sont pays trop
cher, de toutes les faons, mme et surtout par la plupart de celles qui
les obtiennent pour rien, comptant pour rien ce qui est plus que tout.
Dans une espce de prostitution du charme de leurs feux, de leurs
clairs et de leur orient, ils vont, de femme en femme, sans mme les
connatre, sans se soucier de ce qui leur est arriv d'heureux ou de
contraire, sans savoir leurs noms, leur ge, leur histoire, leur sourire
ou leurs pleurs, trangers de leur personne, moins familiers de l'tre
vivant, de l'animal humain qu'ils ont destin de harnacher que ne l'est
du boeuf le joug de bois plaintif, et de l'ne la bride racornie, et du
cheval le collier gluant et chaud. Les ardeurs mouvementes du sang, la
contraction fine et douce du muscle, et tous les frissonnements de
l'piderme fminin soulvent bien les joyaux, comme un flot qui porte
une barque... Mais, tandis que la barque au moins garde  ses flancs
amoureux et battus le ruissellement des baisers qu'y posent  tout
instant la lvre et la langue de l'onde, les bijoux, muets, sans
rponse, et les colliers pesants, stupides, repoussant le contact et
chassant la caresse, ont l'air de se rtracter, et de se figer exprs
dans une hostile inertie. Ils renvoient la chaleur au lieu de la capter
et ils sont l, poss sur le satin blanc des poitrines, sur le velours
palpitant des paules, tels que des emblmes orgueilleux et glacs
donnant l'ide d'tre les plaques, les cordons, les croix et les
chamarres d'un Ordre spcial et recherch qui serait celui du vain clat
et de l'Insensibilit.

Ils suent le grand ennui des soires, du bal, du monde, des loges
d'opra, des interminables sances lumineuses qu'est la vie d'actif
puisement d'une femme  la mode, et jamais ils ne peuvent conqurir un
aspect simple et dtendu. Cela leur est interdit. Ils n'ont pas le droit
de quitter leur morgue et leur emphase de joyaux, de princires parures,
leur caractre de magnificence royale, leur tyrannie asiatique. Ah!
qu'il doit tre dur certains jours,  une de ces Cloptre ou de ces
Jzabel marbres de soucis, saccages de passions, dvastes d'esprance
et ne pouvant plus agrafer les annes qui leur chappent de toutes
parts, qu'il doit leur tre dur, certains soirs, de planter sur leur
tte droite et si lasse, ou dans leurs cheveux cent fois dteints, le
diadme de Nessus aux mille feux, les aigrettes persanes, la flche
crevant l'abcs nacr d'une perle ou le croissant de Diane, qui
tremblera sur son invisible tige! Et les bijoux, rayonnants et
impersonnels, allumant leurs mmes flammes sur ces bchers humains,
poursuivent leur carrire de parure et d'ostentation. Quand je vois au
front d'une duchesse un de ces feriques bandeaux qui forcent les yeux
blouis  se dtourner comme s'ils s'inclinaient, je ne peux empcher ma
pense, plus prompte que tout, de sauter dessus. Elle prend cette
couronne, la retire avec brusquerie de la savante coiffure, la jette sur
une table et m'en retrace aussitt la longue et inconcevable histoire.
En une minute, les pierres sont enleves, arraches comme des dents que
l'instrument prcis et rude ferait sauter de l'alvole d'argent, de la
gencive d'or, et chacun de ces brillants disperss, chacune de ces
perles libres, s'en va, par son chemin, se replacer dans la paume des
marchands, d'o elle est partie dans le monde, au creux de laquelle,
avant de parvenir jusqu'aux doigts artistes des grands joailliers, elle
a d'abord t choisie par la pince, quand elle se trouvait retenue au
sillon d'un pli de chair dans cette premire main  la fois grasse et
crochue. Je m'imagine ensuite les cafs puants o ces grains infconds,
qui reprsentent tant de pain, ont t apports dans les sacs de cuir,
montrs avec prcaution, de tout prs, en dpliant le papier qui les
contenait ainsi qu'une poudre merveilleuse, et pess, examins  la
loupe, changs, monts et dmonts sans cesse, allant partout, servant
tour  tour  un bracelet,  un collier, passant d'une bague  une
boucle d'oreilles, d'une broche de corsage au fermoir d'un rticule...
accomplissant ainsi d'innombrables voyages, connaissant les hauts et les
bas de maintes destines, et vendus souvent en cachette, et donns, et
vols aussi, et inspirant le crime, et le faisant commettre, et recl,
enfouis dans la terre, jets dans le fleuve,  l'gout... pour
disparatre... car, en dpit de leur magnifique apparence de scurit,
les joyaux, comme le reste, ont au bout du compte une fin. Quand ils ont
t pendant beaucoup d'annes, de mortes en mortes, et qu'ils sont
fatigus de briller, qu'ils n'en peuvent plus de parer une chair si vite
fltrie, il faut bien eux aussi qu'ils renoncent et meurent... O et
comment? Ils n'en savent rien l-dessus, pas plus que l'homme et que la
femme. D'ailleurs je suis mal renseign moi-mme sur leur dure
possible. Quelle est la limite dernire et naturelle de leur existence?
Combien vit une perle? Jusqu' quel point un diamant peut-il tre
centenaire? Un rubis a-t-il sa pourpre ternellement cheville au corps?
Le saphir et la turquoise possdent-ils un magique bleu qui ne passera
qu'avec le ciel? Et la verte meraude a-t-elle partie lie avec la verte
mer dont elle est une goutte? Peu importe. Naufrage, incendie,
tremblement de terre, cyclone, ruption, anantissement fatal, les
joyaux meurent et mourront, feront aussi leurs miettes. Rien n'chappe 
la poussire. Le Rgent diamant prira comme a pri l'autre dont il a
pris le nom. O sont les bijoux d'Isabeau de Bavire, et de Marie
Stuart, et de Gabrielle? Et ceux de Marie-Antoinette et de la Dubarry?
Et ceux...? On n'en finirait jamais! O seront, dans seulement trois
cents annes, ceux de toutes les Madame X... dont la vente a t
faite... au comptant...

Henri Lavedan.

(Reproduction et traduction rserves.)



LES ANGOISSES ET LES CONVULSIONS DE CONSTANTINOPLE

LE GRAND DIVAN VIEUX-TURC DU 22 JANVIER ET LE COUP D'TAT
JEUNE-TURC DU 23.

_Le soir du 22 janvier, notre envoy spcial Georges Rmond, rest 
Constantinople dans l'attente des vnements (car il s'tait jusque-l
refus personnellement  croire que la paix se ferait  Londres), nous
adressait une intressante correspondance relative  la runion du
Grand Divan, qui venait d'autoriser le ministre Kiamil pacha  cder
Andrinople aux allis balkaniques. Le lendemain mme allait se produire
le coup de force militaire que notre collaborateur, dans toutes ses
prcdentes lettres prives, n'avait jamais cess de considrer comme
possible. Et, le 24, il nous crivait: Je ne prvoyais certes plus cela
avant-hier. L'impression qui se dgageait du spectacle du Grand Divan,
du dcor matriel et moral au milieu duquel il s'tait droul tait
bien telle que je vous l'ai dcrite. Je n'ai rien  changer  ce rcit,
qui, si vous le publiez intgralement, formera, avec la relation des
faits ultrieurs, un contraste saisissant: les lecteurs de_
L'Illustration _y trouveront un fidle reflet des contradictions o se
dbat l'Empire Ottoman, et le tmoignage le plus probant des angoisses
et des convulsions de Constantinople._

LE GRAND DIVAN

Constantinople, 22 janvier 1913.

Je sors du Grand Divan, convoqu  titre consultatif par le
gouvernement soucieux, au moment de dcider de la paix ou de la guerre
et de rpondre  la note collective des puissances, d'tre assur de
l'assentiment et de l'appui des personnages les plus illustres de la
nation. Une mme assemble avait t runie en 1827, lors de la guerre
de l'indpendance grecque, une autre en 1877, au temps de la guerre
russo-turque. Toutes deux avaient dcid la continuation de la guerre 
outrance, jusqu'au dernier vaisseau, jusqu'au dernier canon. C'est la
paix qui sort de celle-ci.

... A 11 heures 1/2, je me rends au palais imprial de Dolma Bagtch, en
compagnie de Jean Servien, du _Petit Marseillais_. Aux alentours pas un
curieux. A Paris, dans une occasion semblable, cent mille personnes
s'craseraient dans les rues avoisinantes: elles n'en apprendraient rien
de plus, ni plus vite; mais, enfin, elles contempleraient de leurs yeux
l'endroit o se passe quelque chose qui intresse la vie de leur pays,
elles manifesteraient d'un commun accord, ou en sens divers, par leurs
murmures, leurs discussions, leur agitation mme, l'existence d'une
opinion publique, d'un peuple qui veut vivre et se sent vivre. Ici,
rien. J'ai constat pareille indiffrence  Hademkeui, la nuit de
l'armistice; deux journalistes franais s'taient, seuls, drangs pour
assister au retour de Nazim pacha; et, le lendemain, le long de la route
jusqu' Constantinople, pas un paysan, pas un soldat, ne les interrogea
sur la paix ou la guerre. Qu'importait, aprs tout? qu'importe encore
aujourd'hui? Et tant de silence et tant d'apathie ont pour nous autres
je ne sais quoi d'impressionnant, lorsque nous nous penchons pour
couter en vain les palpitations du coeur de ce peuple et de cette
ville.

Quelques patrouilles circulent d'un pas lourd et se dandinent pesamment.
Des policiers  pied et  cheval barrent les portes du palais; des
cavaliers sont masss dans la caserne voisine. On fait quelques
difficults pour nous laisser passer; un officier de paix, assez
insolent, veut nous chasser, et, sur notre refus de partir, dclare que
les Europens sont plus barbares que les Turcs, quoi qu'ils prtendent.
Nous ne bougeons; je lui dis de nous faire arrter, s'il lui plat
ainsi, et la petite altercation continue quelque temps en langage turc
et dans cet ineffable sabir levantin ou plus exactement prote, en
usage ici, jusqu' ce qu'intervienne un haut fonctionnaire de police,
fort courtois, qui nous assigne une place. A midi moins le quart, des
landaus, des voitures de place, quelques automobiles, se succdent,
amenant les notables; la grande porte s'ouvre pour laisser entrer
l'quipage du prince hritier Youssouf Jzeddine et du grand vizir. A
midi et demi, tout mouvement a cess.

Nous revenons  2 heures. Mme silence aux abords du palais. Les seuls
curieux sont toujours quelques journalistes franais, Paul Erio, du
Journal, Cuinet, du _Matin_, Mothu, de l'_Havas_, Genve, du _Stamboul_,
et des journalistes locaux. Cette fois on nous laisse, sur notre
demande, pntrer dans les jardins, puis, dans le grand salon du
rez-de-chausse qui prcde l'escalier d'honneur, lequel donne accs au
salon des ambassadeurs, ainsi nomm parce que le sultan Aziz y accordait
ses audiences aux ambassadeurs trangers, et dans lequel se tient
aujourd'hui le Grand Divan.

On nous fait quelques communications: Mahmoud Chefket pacha, Hakki
pacha, l'ancien grand vizir, le prince Sabaheddine bey, l'ancien cheik
ul islam Moussa Kiasim effendi, l'ex-commandant de l'arme de l'Est,
Abdullah pacha, se sont excuss. Les princes assistent  la runion d'un
salon voisin. Le sultan est demeur dans ses appartements, mais on le
tient constamment au courant des dbats. Dans la salle de runion, les
notables se sont groups par professions, militaires, ulmas, snateurs,
fonctionnaires civils. A 1 heure 1/2, le grand vizir a proclam
l'ouverture de l'assemble; il a fait lire une traduction de la note
collective des puissances, suivie de quelques explications. Puis Nazim
pacha, ministre de la Guerre, a dclar que l'arme tait prte  faire
son devoir. Abdurrhaman bey, ministre des Finances, a expos la
situation financire de l'empire et conclu  la ncessit de la paix; au
nom de Noradounghian effendi, ministre des Affaires trangres,
indispos, Sad bey a donn lecture de l'expos crit par celui-ci,
concluant galement  la paix.

Nous n'avons point accs  la salle des dlibrations. Je parcours les
salons du rez-de-chausse: meubles dors, rideaux, baldaquins 
l'europenne, pour ne pas dire pis, glaces prismatiques, lampadaires en
cristal, vases de Svres, quelques tableaux, parmi lesquels je distingue
une petite toile de Fromentin, un coin du Bosphore, d'un beau ton chaud
de coucher de soleil d't, d'une pte ambre  la manire de Decamps,
et qui me retient seule au milieu d'un certain nombre d'oeuvres
galement banales. Une galerie donne sur la mer et l'incomparable
paysage des ctes d'Asie. Devant nous, les cuirasss des puissances. On
nous offre le caf dans de jolies petites tasses dores; je pense
qu'autrefois, aprs avoir bu, l'tiquette tait de mettre tasse et
soucoupe dans sa poche; j'en ai quelque envie, mais je n'ose. On nous
offre galement des cigarettes normes, si longues qu'elles n'en
finissent plus, et toutes dores. Les beaux tapis, cet accueil dlicat,
ces cafs, ces cigarettes, les huissiers et les domestiques muets qui
glissent sans faire de bruit, le grand silence, me rappellent, en dpit
du dcor mdiocre de ce palais, o je ne sais quel architecte, Armnien
sans doute, a macaroniquement entreml les formes les plus molles et
les plus dcadentes du style hindou, de l'architecture antique, et de la
Renaissance ou du baroque italien, que ce peuple-ci a possd un art
merveilleux, sans doute emprunt  l'ancienne Byzance, mais pourtant
original, qu'il a eu des demeures o la vie, diffrente de la ntre,
tait d'une douceur incomparable, et nuance de finesses dont le
souvenir grise encore nos imaginations d'Occidentaux. Tout cela
disparat.

Il est 4 heures. Un ulma  longue barbe blanche, envelopp dans une
pelisse noire, passe devant nous. Il s'approche de la fentre qui fait
face  l'Orient; des lueurs projetes par le soleil couchant y tranent
avant que s'y lve la nuit. Il prie, indiffrent  notre prsence, se
prosternant, se relevant, levant les mains, ou les tenant autour des
oreilles, ou les passant sur la face, s'agenouillant de nouveau, vieux
corps assoupli  cette gymnastique sublime. L'occasion, la circonstance,
ne lui en font pas hter ou saccader un geste; qu'importent, pense-t-il
sans doute, auprs de la grandeur de Dieu et des promesses faites  ses
croyants, ces accidents passagers de la vie d'un peuple  qui l'empire
du monde est malgr tout assur par un dcret divin?

Il sort du Grand Divan. Tout est termin, nous dit-on. Aprs quelques
discours patriotiques de divers personnages, l'assemble s'en remet au
gouvernement et cde sur tous les points(1).

Nous quittons le palais et attendons dans les jardins la sortie des
notables. Le temps, beau durant la journe, s'est couvert de nuages
menaants et il commence de pleuvoir.

[Note 1: On m'apprend  la dernire minute trois incidents curieux de la
sance:

Les deux vieux adversaires irrductibles, Sad pacha et Kiamil pacha, se
sont serr la main, rconcilis, et ont longuement tenu conversation.

Le reprsentant du ministre des Affaires trangres a fait remarquer, 
la suite de l'expos de la situation extrieure, que la Turquie avait 
rpondre non seulement  la note des puissances, mais  une note
particulire de la Russie, menaant de prendre  son compte les intrts
des allis.

Enfin, lorsque tous les discours furent prononcs, on demanda s'il
fallait voter. Mais un ulma se leva et dit: Nous risquerions, en
agissant ainsi, de montrer que nous sommes en dsaccord dans une
circonstance si grave; bornons-nous,  aller tous baiser la main du
grand vizir, Il en fut ainsi fait.]

[Illustration: Aprs le Grand Divan: le vieux Sad pacha sortant du
palais de Dolma Bagtch.]

Un petit vieux tout bris parat au haut de l'escalier; il marche en
tremblant, un domestique le soutient, et, lentement, le conduit  sa
voiture. C'est Kutchuk Sad pacha (le petit Sad pacha), l'ancien grand
vizir. Izzet pacha, celui qui s'est illustr au Ymen, descend ensuite,
large, la tte puissante, massif comme un bloc; puis de vieux gnraux,
des fonctionnaires en stambouline, des ulmas. Pas un mot, pas une
conversation, pas un geste qui trahisse colre ou dsespoir; les visages
sont graves, imprgns de tristesse; il me semble retrouver quelque
chose de cette expression poignante que j'ai vue sur les figures des
soldats vaincus de Loule-Bourgas et de Viza, identique sur tous, et qui
est celle de la dfaite accepte. Acceptation ncessaire, inluctable
sans doute. Ils en portent le poids avec un tel air de noblesse, ces
prtres, ces vieux soldats uss dans toutes les guerres, ces hauts
dignitaires de l'empire, qu'on se sent pntr d'une motion profonde.
Nous nous tenons tous dcouverts sur leur passage. Les derniers, au
sommet de l'escalier, apparaissent deux ulmas. Ils ont le turban vert
impeccablement roul, l'ample pelisse noire, de longues barbes et des
visages trs anciens. Ils s'arrtent sur l'une des marches; l'un sort de
sa poche une belle tabatire et la prsente  l'autre; celui-ci se sert
lentement, remercie, et tous deux hument le tabac parfum, puis
continuent, lentement toujours, comme ils ont fait tout le reste, 
descendre le grand escalier.

Ce vieillard cass, si proche du tombeau, dont un domestique soutenait
les pas, ce prtre qui priait, prostern vers l'Orient, parmi
l'ameublement europen de ce salon prtentieux, ces deux ulmas qui
semblaient dater du quinzime sicle et prenaient d'un si beau geste
leur prise de tabac parfum sur les marches du palais; mais surtout le
dcor matriel et moral d'un tel spectacle, l'acharnement d'une partie
de l'Europe hostile, la trahison de l'autre, sur laquelle on comptait,
l'indiffrence populaire, les haines politiques seules vivaces, les
cuirasss des puissances trangres surveillant le palais, surveillant
la ville, tout cela ne semblait-il pas se traduire trop clairement en
deux mots: _Finis Turquiae_? Trop clairement, certes! Et, cependant, en
souvenir de tant d'annes d'alliance, de tant de soldats morts pour les
mmes causes, d'une terre o notre influence, notre langue, nos moeurs
mme ont toujours rgn et rgnent encore, de l'amiti qui nous y fut
tmoigne au temps de notre grand malheur et quand tous nous
abandonnrent, il faut refuser de les crire. Je pense qu'il n'est aucun
Franais ayant vcu ici, approch les Turcs, prouv ce qu'il y a de
noble, d'excellent dans le coeur, non pas de certains, mais du plus
grand nombre, qui se dfende de former aujourd'hui au fond de lui-mme
un souhait de relvement et de revanche en faveur d'un peuple si
malheureux.

GEORGES RMOND.



[Illustration: Enver bey tel qu'il tait en Cyrnaque. _Phot. Kiamil
effendi, prise au camp d'Ain el Mansour, devant Derna._ A comparer avec
sa physionomie actuelle, telle qu'elle apparat dans notre photographie
de premire page.]

LE COUP D'TAT DU 23 JANVIER

_Sur le coup de thtre dcisif du 23 janvier, sur la tragdie byzantine
qui, en un quart d'heure, changea le gouvernement de l'empire, notre
collaborateur a voulu laisser la parole au Turc intelligent et lettr
qui fut toujours pour nous  Constantinople un prcieux correspondant,
trs-renseign sur le monde politique ottoman, jeune-turc ou vieux-turc,
et que Georges Rmond tient, en consquence, pour le plus apte 
apprcier les causes des derniers vnements et  juger les individus 
leur exacte valeur._

Constantinople, le 25 janvier 1913.

La Turquie est dcidment le pays des grosses surprises, des imprvus
sensationnels. Bien malins sont les trangers qui prtendent la
connatre quand les gens qui y sont ns et y ont vcu se laissent
eux-mmes surprendre par les vnements. Il y a six mois, au moment o
le cabinet Sad pacha, appuy sur le Comit Union et Progrs, qui venait
de faire aboutir triomphalement les lections en touffant ses
adversaires, semblait inbranlable, il fut renvers en quelques jours;
la dissolution de la Chambre, la dispersion des clubs unionistes,
semblrent marquer la fin du tout-puissant Comit. Aprs la chute
politique du parti vinrent les chutes personnelles de ses chefs les plus
influents, dont les uns prirent la fuite et les autres furent
emprisonns, aprs avoir t traqus et poursuivis dans les rues. Il
semblait bien que l'Union et Progrs ne se relverait jamais de ce coup
et Kiamil pacha, l'adversaire dclar du Comit, paraissait devoir
garder longtemps le pouvoir, lorsque, patatras!... en moins d'un quart
d'heure, presque sans aucun concours militaire, le souffle puissant
d'Enver bey renversa comme un chteau de cartes le grand cabinet, qui
tait remplac instantanment par un ministre compos des partisans les
plus marquants de l'Union. La Turquie, qui semblait rsigne  tout
sacrifier pour faire la paix, relve la tte belliqueusement et
revendique le droit de continuer de vivre en Europe.

Le coup d'tat du 23 janvier, qui aura peut-tre des consquences
incalculables, non seulement sur les destines de la Turquie, mais aussi
sur celles de l'Europe entire, s'est accompli avec une simplicit et
une rapidit inoues. Je n'y ai pas assist, mais j'ai interrog de
nombreux tmoins de l'vnement; j'ai caus avec Enver bey lui-mme et
je puis vous fournir un rcit qui se rapproche beaucoup de la vrit
historique, toujours impossible  atteindre. Mais je vais d'abord
remonter plus haut pour vous exposer l'tat d'esprit de la population au
moment o ce violent changement s'est produit.

Aprs l'abattement qui s'tait manifest dans le peuple turc au
lendemain des revers foudroyants prouvs par les armes ottomanes au
dbut de la guerre, les esprits avaient commenc de se remonter  la
nouvelle du succs remport  Tchataldja et de la rsistance hroque
oppose  l'ennemi par les garnisons de Scutari et d'Andrinople. On
concevait l'espoir d'une revanche prochaine qui permettrait la
conclusion d'une paix honorable sinon exempte de tout sacrifice.
Cependant, aprs la bataille de Tchataldja, livre les 17 et 18
novembre, le gouvernement arrtait de lui-mme les oprations militaires
et continuait  ngocier l'armistice malgr le changement qui venait de
se produire  son avantage et, au bout de seize jours, cet armistice
tait conclu  des conditions rvoltantes: ravitaillement en vivres et
en munitions de l'arme bulgare assur par les ports de la mer Noire et
le chemin de fer traversant la ligne des forts d'Andrinople, dfense de
ravitailler la garnison de cette place dont le blocus par les troupes
bulgaro-serbes tait maintenu. Lorsque ces dtails furent connus, au
bout de quelques jours, on cria hautement  la trahison. Les dlgus 
la confrence de la paix mirent dix jours  partir; les ngociations de
Londres durrent un temps infini et prirent une forme humiliante pour
l'amour-propre national et dsastreuse pour les intrts de la Turquie;
pendant ce temps, la garnison d'Andrinople continuait d'puiser ses
ressources; on aurait dit que tout le monde, y compris le gouvernement
ottoman, attendait avec impatience la chute de cette forteresse, en
maudissant son commandant qui gnait le monde et empchait la conclusion
de la paix par sa rsistance acharne. D'un autre ct, on recevait les
nouvelles du massacre systmatique des musulmans en Macdoine, de la
fortification des positions bulgares autour d'Andrinople et devant
Tchataldja. Le rcit de la bataille de Tchataldja, publi par M. A. de
Pennenrun, dans _L'Illustration_, et reproduit et comment par tous les
journaux turcs, produisait une grande impression en faisant connatre 
la population des vrits que l'tat-major ottoman ne semblait pas trs
empress de rpandre et rvlait l'occasion heureuse que l'on venait de
perdre. Le mcontentement augmentait ainsi de jour en jour, et le Comit
Union et Progrs profitait naturellement de cet tat d'esprit.

Le gouvernement rprimait, d'ailleurs, avec la plus grande svrit
toute manifestation du sentiment populaire en faveur de la guerre, toute
critique de ses actes ou de ses intentions. Les journaux de l'opposition
furent tous suspendus et on alla mme jusqu' fermer compltement leurs
imprimeries pour les empcher de reparatre sous des noms diffrents.

C'est ainsi que, pendant ces derniers jours, le gouvernement se crut
absolument matre de la situation  l'intrieur; il prouva cependant le
besoin de convoquer une sorte d'assemble suprieure consultative,
compose de personnes choisies  sa convenance, afin d'obtenir d'elle
l'appui moral qui lui tait tout de mme ncessaire devant la nation
pour rpondre affirmativement  la note collective des puissances
mettant la Turquie en demeure de tout cder aux allis, y compris la
forteresse et le vilayet d'Andrinople.

Georges Rmond vous a fait part de ses impressions en ce qui concerne la
runion de cette assemble, au milieu de l'indiffrence complte de la
population de Constantinople.

Cette indiffrence n'tait qu'apparente; en ralit, l'orage grondait
sourdement et le Comit Union et Progrs avait tout prpar pour faire
aboutir, dans le minimum de temps et avec le minimum de risques, un coup
d'tat qui renverserait le gouvernement et remettrait le pouvoir en ses
mains.

Le jeudi 23 janvier,  3 heures 1/2, alors que le cabinet tait sur le
point de se runir  la Sublime-Porte, sous la prsidence de Kiamil
pacha, pour arrter dfinitivement le texte de la rponse  remettre aux
ambassadeurs, le colonel Enver bey,  cheval, accompagn de deux
officiers subalternes avec des drapeaux  la main, suivi seulement de
quelques dizaines de personnes, descendit  une allure assez rapide,
mais avec calme, l'avenue qui aboutit  la Sublime-Porte en passant
devant le ministre des Travaux publics. A la hauteur de ce ministre,
deux groupes de manifestants sortant des rues voisines se joignent au
cortge; un peu plus bas, d'autres personnes dbouchent de toutes les
voies latrales par petits groupes, et il y a, en un clin d'oeil,
plusieurs centaines de manifestants, sans armes, qui entourent la
Sublime-Porte. Tout cela se fait en moins de temps qu'il ne faut pour le
dire.

Les factionnaires posts  la grille ne songent pas  barrer le chemin 
Enver bey et  ses deux camarades, qui sont en uniforme; ceux-ci se
prcipitent comme des bombes et, suivis par quelques autres personnes,
pntrent  l'intrieur avant que l'on soit revenu de la surprise que
cause l'vnement. Pendant qu'Enver se rend directement au cabinet du
grand vizir, des coups de feu clatent derrire lui; cinq personnes
tombent presque en mme temps; les portes sont fermes; une foule qu'on
peut valuer maintenant  un millier de gens entoure la grille du palais
du gouvernement qui est cern intrieurement par une compagnie
d'infanterie. Au dehors, le peuple crie: Dmission! A bas ceux qui
vendent le pays!

Pendant ce temps, Enver bey arrache la dmission du cabinet et reparat
au bout de dix minutes sur le perron, o il prononce une courte
allocution pour engager la foule  se disperser, en lui annonant que le
cabinet a dmissionn; il montre le papier qu'il tient  la main; il dit
qu'il va si rendre immdiatement au palais imprial et file rapidement
en automobile, au milieu des acclamations gnrales. Tout cela a dur un
quart d'heure en tout. Aprs une heure, Enver bey revient accompagn du
premier secrtaire du palais, Fouad bey, du premier chambellan du
sultan, Halid Hourchid bey, qui apportent le firman de nomination de
Mahmoud Chefket pacha au grand vizirat. Tout est fini.

Toutes les prcautions avaient t prises, d'ailleurs, pour assurer le
succs du coup d'tat et pour maintenir l'ordre dans la ville. Un
nouveau chef de la police, dsign par Enver bey, prit en mains le
service d'ordre de la capitale pendant que le coup tait excut. Les
fils tlgraphiques et tlphoniques taient coups et _l'arme de
Tchataldja elle-mme ne communiquait plus avec le gouvernement._

Voici maintenant les dtails tragiques que j'ai pu recueillir sur le
drame qui s'est droul immdiatement aprs l'entre d'Enver bey  la
Sublime-Porte.

Parmi ceux qui suivaient le colonel, se trouvait, en civil, le
lieutenant dmissionnaire Moustafa Ndjib, originaire d'Oebrida, qui
tait sous les ordres d'Enver en Macdoine, lors de la rvolution de
1908, et qui tait connu pour un homme d'une nergie extraordinaire. Un
des aides de camp du grand vizir, le capitaine Nafiz, l'un des auteurs
de la dfection des troupes turques en Albanie lors du mouvement de
l't dernier, en voyant arriver Moustafa Ndjib, se considra comme
perdu; il saisit immdiatement son revolver; Moustafa Ndjib en fit
autant; les deux hommes tirrent simultanment et tombrent tous deux
foudroys sur place. Comment s'est pass le reste? Personne ne saurait
le dire que les acteurs survivants de cette scne terrible et rapide; on
affirme cependant que les aides de camp du grand vizir et du ministre de
la Guerre tant accourus au bruit, d'autres coups de feu furent tirs de
part et d'autre; un officier de la suite d'Enver tomba encore; le
capitaine de cavalerie Tewfik Kibrizli bey, bien connu  Paris o il
tait second attach militaire, un charmant jeune homme, fut galement
tu ainsi qu'un agent de police en bourgeois, de service au grand
vizirat. Le ministre de la Guerre, Nazim pacha, qui sortait en ce moment
du cabinet du grand vizir pour voir ce qui se passait, reut une balle
qui l'tendit par terre, o il ne tarda pas  expirer. Telles sont les
victimes connues de ce drame qui ensanglanta le coup d'tat.

Le gnralissime Nazim pacha a eu une existence bien agite, avec des
hauts et des bas dans sa destine. Exil par Abdul Hamid, il revient
triomphalement aprs la proclamation de la constitution et prend le
commandement du corps d'arme d'Andrinople, o il ralise de srieuses
rformes; il se brouille ensuite avec le Comit et tombe en disgrce. On
l'envoie, plus tard,  Bagdad comme gouverneur gnral et inspecteur
d'arme, bien moins pour le remettre en faveur que pour l'loigner de
Constantinople, o il a des partisans, et le dconsidrer en lui
imposant une tche difficile qui lui est trangre. Enfin, la chute des
Jeunes-Turcs, en juillet dernier, amne Nazim au ministre de la Guerre
comme un arbitre tout-puissant de la situation; ses malheurs comme
gnral en chef lui avaient enlev quelque peu de son prestige, mais il
est  esprer que cette fin tragique et inattendue dsarmera ses
adversaires les plus acharns et qu'on respectera sa mmoire.

Enver bey, que j'ai vu le lendemain de l'vnement, m'a dit: Je
regrette sincrement d'avoir t oblig d'intervenir une seconde fois
pour renverser un gouvernement, mais il n'y avait plus moyen d'hsiter;
un retard de quelques heures et le pays allait tre honteusement livr 
l'ennemi; jamais notre arme n'a t plus forte et je ne vois rellement
aucune raison qui nous oblige  capituler devant des exigences si
monstrueuses.

Quelle sera la consquence de cette nouvelle rvolution? Srement la
guerre. Enver bey ne parat nullement la redouter. Il aura le
commandement d'un corps d'arme  Tchataldja, le colonel Djmal y
commandera l'autre corps, et Fethi sera le commandant du corps d'arme
de Gallipoli. Le gnral Izzet pacha, chef de l'tat-major gnral,
officier du plus grand mrite, prend le commandement en chef.

C'est dans ces conditions que les hostilits vont reprendre,  moins que
les allis ne rabattent considrablement de leurs prtentions, et, cette
fois, on peut tre sr que la nation turque tout entire, dont l'lan
patriotique ne sera plus comprim, combattra derrire ceux qui ont
confiance en ses destines.

Y. R.



LENDEMAIN DE COUP D'TAT: ENVER BEY AU SELAMLIK

_Les impressions optimistes de notre correspondant turc, cet espoir--si
naturel et tellement respectable chez un patriote--d'un relvement
brusque de la fortune de l'Empire  la faveur de la situation nouvelle
et de l'tat d'esprit crs par le coup de force du 23 janvier, ne
paraissent point tre tout  fait partags par notre correspondant
Georges Rmond, dont la sympathie certaine pour Enver bey ne date point
d'aujourd'hui et qui, cependant, nous donne un son de cloche un peu
diffrent sur cette rvolution, avec d'intressants dtails sur ce que
fut son lendemain:_

Constantinople, 24 janvier.

Pour empcher l'vnement d'hier il et suffi de cinquante hommes, mais
ils manquaient, car Nazim pacha ddaigna de se garder, ayant considr
jusqu'au bout comme un bluff toute menace d'un mouvement jeune-turc.

[Illustration: Arrive des nouveaux ministres  la Sublime-Porte, le 24
janvier. _Phot. Behaeddin Rahmizad._]

[Illustration: Nazim pacha, le ministre de la Guerre assassin le 23
janvier.]

[Illustration: Mahmoud Chefket pacha, le nouveau grand vizir.]

_Phot. Phbus._

Cette rvolution est-elle profondment populaire? J'en doute, et les
maigres applaudissements de la foule, au moment de l'investiture du
grand vizir et du cheik ul islam ne m'ont point tir de mon incertitude.
Tout a t fait, men  bien par un politicien habile, Talaat bey, ayant
la pratique et le doigt du coup d'tat, et par un soldat nergique,
Enver, seconds par quelques officiers d'un dvouement  toute preuve
et par quelques douzaines de patriotes auxquels se joignirent peu  peu
quelques centaines de manifestants.

La ville a son aspect accoutum, les cafs-concerts, les cinmas
fonctionnent; beaucoup d'animation. On arrte, de ct et d'autre,
quelques membres du gouvernement qui vient de tomber.

Aujourd'hui, je suis all, ds le matin,  Stamboul. Enver bey passait
en automobile, accompagnant Mahmoud Chefket pacha. A peine eus-je le
temps de les entrevoir... Nous entrons  l'intrieur de la
Sublime-Porte; au dehors et dans les salles, rien ne trahit ce qui s'est
pass hier; le mme baboutchou vous enlve vos galoches, votre
pardessus, votre appareil photographique et peroit le mme bakchich.
Pas d'inquitude, de gens affairs, de groupes o l'on discute;
pourtant, me dit-on, les cadavres sont encore l; quelques soldats vont
et viennent dans la cour.

A 11 heures, je me rends au Selamlik. Mahmoud Chefket pacha y arrive le
premier, accompagn d'Enver bey; il entre dans la mosque, tandis que le
colonel se mle aux groupes d'officiers. L'attach militaire anglais et
moi nous approchons de lui: Eh bien, dit le major Tyrrell, qu'est-ce
que vous avez fait l? Et moi: Mon colonel, pourquoi ne pas m'avoir
invit? j'aurais t discret.

Enver,  mon tonnement, me parat aujourd'hui moins glac, moins
impntrable que de coutume, moins spar de tous par l'immobilit du
visage. Il se dfend d'avoir rien fait de personnel; les circonstances,
la volont populaire, les hommes l'ont port... Nous envoyez-vous  la
guerre, mon colonel? Combien de questions de ce genre ne lui a-t-on pas
poses depuis la veille? Et quel grand dsir doit tre le sien de ne
plus avoir  rpondre et de pouvoir se dtendre quelque peu aprs le
violent effort de la veille!

Le sultan arrive entour du crmonial habituel: figure dbonnaire et
fatigue dont l'expression n'a pas chang. Comme son peuple, il en a
tant vu, lui aussi! Tout se passe sans incidents, sans manifestations.

A 3 heures de l'aprs-midi, je retourne  la Sublime-Porte o doit avoir
lieu l'investiture du grand vizir et du cheik ul islam. On nous
introduit dans la grande salle. L se trouvent les nouveaux ministres,
quelques hauts dignitaires, les drogmans des diverses ambassades. Les
voitures arrivent  3 heures 1/2. Deux matres des crmonies prcdent
le cheik ul islam et le grand vizir. Le nouveau cheik ul islam est ce
mme vieillard que j'avais vu l'avant-veille descendre le premier du
Grand Divan. Il est trs vieux, trs cass, grand nez, longue barbe,
les yeux baisss vers le sol, l'air d'un patriarche. A ct de lui,
Mahmoud Chefket, raide, trs droit, yeux tincelants, moustaches de
chat, l'expression implacablement rsolue. Je compare mentalement ce
visage  la face placide au sourire d'picurien sceptique de son
prdcesseur au ministre de la Guerre, de ce Nazim pacha qui vient
d'tre tu, et dont l'trange destine fut d'tre perscut par l'ancien
rgime, acclam et trait en triomphateur par le nouveau, puis assassin
par lui.

Ali Fouad bey, premier secrtaire du palais, remet au grand vizir le
dcret imprial envelopp dans une toffe de soie rouge; celui-ci le
porte  sa bouche et  son front. Le cheik ul islam fait de mme; puis
il remet le firman au mustchar (sous-secrtaire d'tat) du grand vizir
qui le lit  haute voix; aprs quoi Obedullah effendi, ex-dput
d'Adin et que la rvolution vient de tirer de prison, prononce la
prire que tous rptent, les mains ouvertes vers le ciel.

Le nouveau grand vizir et le cheik ul islam sortent de la Sublime-Porte.
Quelques applaudissements clatent, mais bien maigres, sans cho. Cette
foule trop composite a-t-elle sur quelques points une me commune?
Sait-elle ce qu'on lui veut? Depuis quelques annes, n'a-t-elle pas trop
vu de rvolutions, de changements, pour se passionner encore?

Mon admiration pour Enver bey reste entire. En un tel instant de
l'agonie d'un empire, l'me d'un homme qui aime sa patrie ne pouvait pas
ne point se rvolter. Dans la faon dont l'affaire a t mene, je
retrouve la rsolution, la promptitude, la sret de coup d'oil de
l'organisateur de la rsistance arabe, du soldat hroque de Derna. Cinq
victimes, c'est dplorable; mais un Franais peut-il estimer que ce soit
un compte bien lourd dans une rvolution? Quant  l'avenir, est-il
beaucoup plus sombre aujourd'hui qu'hier? Je ne le crois pas. Lorsque
tout semble perdu, il n'y a plus lieu d'ajourner les suprmes
rsolutions du dsespoir.

Georges Rmond.

Voir plus loin, en double page, la seule photographie qui ait t prise
devant la Sublime-Porte, pendant que s'oprait le coup d'tat d'Enver
bey.



[Illustration: LES NOUVELLES MENACES DE LA SEINE ET DE SES AFFLUENTS.-Un
avis de M. le maire. _Dessin de L. SABATTIER._]

Avis! La Mare monte... La cte de... sera vraisemblablement atteinte
le... Prire d'assurer d'urgence l'excution du rglement
prfectoral!... Ceci est une scne de la crue, une scne de ces
derniers jours, saisie toute vivante, toute simple et toute vraie, par
le crayon de notre collaborateur L. Sabattier, dans un village de la
grande banlieue parisienne. Si vous ne voyez point la Marne, c'est
qu'elle n'est pas encore venue visiter les maisons comme il y a trois
ans. Mais vous la devinez tout prs,  50 mtres de l, au bas du chemin
de l'glise, roulant ses eaux enfles et troubles. Au reste, dj, vous
sentez l'eau qui enveloppe et pntre ce paysage mouill, alourdit les
dernires feuilles mortes des arbustes et empte le sol sous les socs
des vieilles femmes... La rivire, une fois encore, menace de sortir de
son lit. Le tambour communal, entre deux sonores roulements de caisse,
vient de lire aux cinq ou six commres, seules oisives  cette heure du
jour, l'avis de l'administration. Un homme qui passe se tourne  demi,
maussade. L'eau encore! Toujours l'eau! Quel ennui! Mais on ne se frappe
pas davantage. On ne croit gure, chez nous, au retour des dsastres
anciens ou rcents. Et puis le crieur de la mairie, un brave gars si
calme, un brin faraud, ne vous a pas une tte  faire venir les
catastrophes... Seule, une petite fille amene l s'effraie un peu de
quelque rflexion entendue et met une menotte devant ses yeux comme pour
chasser la vision de cette eau envahissante qui, l'autre fois, lors de
la fameuse inondation--dont se souviennent ses six ans--lui a fait sa
premire grande peur.

[Illustration: PRSIDENT DE RPUBLIQUE RECEVANT LE SERMENT D'UN NOUVEAU
MINISTRE.--C'est au Prou: le ministre de l'Intrieur, M. Montez, s'est
agenouill devant le chef de l'tat, M. Guillermo Billinghurst.--Phot.
G. Robbiano.]

La Rpublique du Prou, qui compte parmi les plus anciennes, puisque sa
constitution date de 1856, n'est pas celle o sont le plus strictement
observes les rgles de la simplicit dmocratique: la photographie que
nous reproduisons  cette page en fait foi. C'tait, il y a quelques
semaines,  Lima, dans un des salons de la prsidence; entour des
membres du gouvernement et du personnel, civil et militaire, de sa
maison, le chef de l'tat, M. Guillermo Billinghurst, lu pour quatre
ans, au mois de septembre dernier, en remplacement de M. Leguia, devait
y recevoir, pour lui donner une sorte d'investiture officielle, son
nouveau ministre de l'Intrieur, M. Montez. La tradition veut qu' son
entre en fonctions chaque titulaire d'un portefeuille se prsente au
prsident de la Rpublique et lui promette solennellement ses loyaux
services: M. Montez s'agenouilla, suivant l'tiquette, devant la table
recouverte de drap sombre derrire laquelle se tenait, debout, M.
Billinghurst, et remit entre ses mains la feuille o il avait inscrit la
formule du serment. Nulle coutume ne pouvait mieux symboliser sans doute
le respect que les ministres pruviens doivent au plus haut magistrat de
leur pays.

Entre ce crmonial de cour--le fauteuil prsidentiel n'est-il pas dor
comme un trne?--et la sobre tenue des deux personnages, en habit, et
des spectateurs de cette scne, dont quelques-uns ont arbor le simple
veston, le contraste apparatra savoureux: les usages des peuples
lointains nous inspirent souvent un peu de cette surprise amuse
qu'avait, en visitant Paris, le bon Usbek des _Lettres persanes_.

[Illustration: DEVANT LA SUBLIME-PORTE: LA MANIFESTATION JEUNE-TURQUE
QUI A RENVERS, LE 23 JANVIER, LE GOUVERNEMENT DE KIAMIL PACHA.

Enver bey, qui a prpar et excut le coup d'tat, revient en auto du
Palais imprial, rapportant le firman qui enregistre la dmission de
Kiamil pacha et lve Mahmoud Chefket pacha au grand vizirat.

_Photographie Behaeddin Rahmizad cde exclusivement _
L'Illustration.--_Droits rservs_.

_Voir l'article, pages 80 et 81._]



[Illustration: _Blanche Virieu_ (Mlle MARCELLE LENDER). _La princesse_
(Mlle DE POUZOLS). _Charlotte Alzette_ (Mlle SPINELLY). _Steinbacher_
(M. SIGNORET). _Lucienne David_ (Mlle BARELLY). _Lehelloy_ (M. GARRY).
_Jeanne_ (Mlle DORZIAT).

LES CLAIREUSES, DE M. MAURICE DONNAY Dans un salon de l'cole
fministe qu'elles ont fonde, les Eclaireuses de France sont groupes
autour de la princesse-pote rcitant une de ses oeuvres.

_Dessin de J. SIMONT.--Voir l'article aux pages suivantes._]

LA SALLE DE LA RPTITION GNRALE DES CLAIREUSES A LA
COMDIE-MARIGNY.

_Dans l'avant-scne de la corbeille, M. et Mme Raymond Poincar._ (A
ct de Mme Poincar, Mme Marcel Prvost)

_Photographie A. BERT prise au magnsium pour_ L'Illustration, _pendant
un entracte, le 25 janvier._

LES CLAIREUSES

Quand le printemps reviendra, quand les arbres et les parterres de nos
Champs-Elyses seront tout pars de fleurs fraches closes, les
divinits champtres et polices, qui rdent parmi ces bois citadins,
s'bahiront de voir tant de thtres encombrer leurs clairires et leurs
futaies. Thespis a maintenant des cornes de Sylvain. C'est une mode
heureuse. Il sera agrable de quitter dsormais le thtre sous un
minuit lunaire, et de dcouvrir, au sortir des fantasmagories de la
rampe, un paysage vritable, avec de l'herbe et des senteurs non
chimiques. Parfois mme, il y aura de la neige, et les femmes, laissant
merger leurs lvres de leurs fourrures, souriront et pousseront de
petits cris amuss.

Toutes ces considrations, et d'autres sans doute plus dterminantes,
ont dcid M. Abel Deval  crer la Comdie-Marigny, qui ouvre ses
portes en plein bois,--en pleine alle des Champs-Elyses. De l'ancien
music-hall estival, il a fait un thtre spacieux et clair qu'il a mme
surlev d'un tage, en prvision de l'envahissement des foules. Il
avait bien prvu. Inaugurant sa nouvelle maison avec _les Eclaireuses_,
de M. Maurice Donnay, il en a fait tout de suite un thtre en vogue. La
gnrale des _Eclaireuses_ a t un de ces vnements parisiens o
le snobisme et la grce se mlent. Il fallait y tre all, ou sinon on
tait honteux. Et l'on a eu ainsi une de ces brillantes salles de
gnrale qui marquent une date dans la vie de Paris. Voyez-les, ces
privilgis, que les artistes-photographes oprant pour _L'Illustration_
ont russi, par un prodige d'ingniosit,  reprsenter ici, tous
ensemble. On avait song  vous les nommer tous, mais on a d y
renoncer: ils sont trop. Ils sont ceux-l mme que directeurs et auteurs
acceptent d'ordinaire pour juges. Montesquieu, Saint-Simon, Thomas
Graindorge, Edmond de Goncourt, vous les ont dpeints maintes fois. Vous
savez par ces matres que quelques-uns de ces arbitres des lettres sont
souvent assez loigns de la littrature. Mais nous, qui ne sommes ni
clairvoyants ni chagrins, nous les confondrons et les admirerons tous
galement. Aussi bien n'avons-nous pas  rougir de nos lites. Il y a
plus de logique dans nos engouements qu'il n'y en avait jadis dans les
caprices des Prcieuses et des beaux esprits. Vous rappelez-vous cette
rflexion de La Bruyre:

Quelle ide plus bizarre que de se reprsenter une foule de chrtiens
de l'un et de l'autre sexe qui se rassemblent  certains jours dans une
salle, pour y applaudir  une troupe d'excommunis, qui ne le sont que
par le plaisir qu'ils leur donnent, et qui est dj pay d'avance. Il me
semble qu'il faudrait ou fermer les thtres, ou prononcer moins
svrement sur l'tat des comdiens.

La Bruyre doit dormir content, maintenant. La foule des chrtiens est
devenue mconnaissable et quant aux excommunis ils sont les hros de
l'heure prsente.

Il faut noter que, l'autre jour,  la Comdie-Marigny, la salle de
gnrale tait peut-tre la plus littraire qu'on ait encore vue de
l'anne. Il y rgnait quelque lgance et l'on peut mme dire quelque
majest. Par l'esprit de l'auteur, d'abord, la banalit en tait exclue,
et surtout par la prsence de celui que couronnent encore les lauriers
de Versailles, du serein vainqueur d'hier qui avait voulu assister au
triomphe de son collgue de l'Acadmie: M. et Mme Raymond Poincar,
qu'acclamait le Tout-Paris  leur arrive, se tenaient, en compagnie de
M. et Mme Marcel Prvost, dans l'avant-scne de droite et
applaudissaient l'auteur des _Eclaireuses_, qui est aussi celui
_d'Amants_, du _Retour de Jrusalem_ et du _Mnage de Molire_. Ainsi,
quand,  l'invitation de Garry, ce parterre de rois  la mode, de la
finance, du journalisme et des lettres, eut pris la pose, sous
l'objectif de _L'Illustration_, il s'est trouv que c'tait une page
d'histoire que les oprateurs venaient de fixer. C'est donc un document
historique, en mme temps qu'extraordinairement parisien, que nous
reproduisons ici.

                                   *
                                  * *

        ... Et du matin au soir, poursuivant leurs jeux souples,
        Sous les oliviers gris ou les verts orangers,
        Ainsi les deux amants figurent tous les couples;
        Toutes les nymphes, elle, et lui tous les bergers.

Mlle de Pouzols, princesse fministe, dit--et fort bien--ces vers du
Bel Adultre; Mlle Dorziat l'coute, digne et songeuse; Mlles
Spinelly, Lender, Barelly, l'entourent; Signoret et Garry approuvent,
l'un largement, l'autre discrtement: c'est cette scne que reconstitue,
 la page prcdente, le crayon de Simont, et l'lgance ultra-moderne
du lieu, le charme de ces femmes audacieuses ou rebelles, mais si femmes
tout de mme, sont aimablement et justement exprims.

On disait depuis plusieurs mois que M. Maurice Donnay allait faire
reprsenter une pice antifministe. J'en causais, il y a quelques
semaines, avec l'auteur, qui s'en indigna. M. Maurice Donnay est
fministe. Il ne l'est pas comme les suffragettes anglaises ni comme
certaines dames franaises, mais il l'est. Il reconnat pour ses propres
paroles celles que profre son personnage principal qui, avouant trop
aimer les femmes pour ne pas s'intresser  leurs rves et  leurs
efforts, dclare que ce qui le proccupe surtout dans l'avenir du
fminisme c'est de savoir ce que deviendra l'amour. Anatole France, dans
_Sur la pierre blanche_, a aussi montr cette inquitude et il a conclu
 peu prs comme M. Maurice Donnay. C'est l'amour qui fera ternellement
diffrents l'homme et la femme, c'est l'amour qui maintiendra entre eux
le ncessaire conflit dont le dnouement est la joie, c'est l'amour qui
sera toujours le sel de la vie, sa grce, son parfum, sa couleur et sans
doute aussi sa force. Mais est-ce une raison, parce que l'amour doit
ternellement maintenir la femme dans un tat de servitude bienheureuse,
pour qu'elle ne reoive pas un juste traitement dans le jeu ordinaire et
matriel des choses, pour que l'amante soumise et dvoue soit
transforme en esclave? Voil, je crois, le point de vue de M. Maurice
Donnay.

Il n'a pas exprim tout cela parce que le thtre n'est heureusement ni
une chaire ni une tribune. Mais, comme il me le disait, il a
implicitement trait toutes les questions conomiques que soulve le
fminisme, en traitant celle du vote des femmes,--qui les contient
toutes, du moins sous le rgime du suffrage universel.

Ceux qui se sentent gns par de pareilles conclusions ont feint de ne
pas entendre les sages et gnreuses insinuations de M. Maurice Donnay.
Un mari disait, au sortir des _Eclaireuses_: Cette comdie me plat: il
y est prouv que les femmes doivent toujours cder aux hommes. Je ne
sais si cette interprtation est juste quant  la situation conjugale de
ce mari, mais elle est videmment fausse quant  la comdie de M.
Maurice Donnay, puisqu'on y voit une femme quitter un mari quand il
exige qu'elle lui cde. Oui, mais elle se soumet  un autre... Oui, mais
c'est qu'alors elle aime: ce qu'il fallait adroitement et dlicatement
dmontrer.

Il est bien vrai que M. Maurice Donnay est fministe. On acquiert la
conviction, en se remmorant son thtre, qu'il a toujours suivi avec
une attention tantt amuse, tantt attendrie, l'aspiration des femmes 
plus de libert ou  plus de bonheur. Sous la forme plaisante,
Lysistrata est une pice fministe, on l'a souvent remarqu depuis
quelques jours, et dont les conclusions sont loin d'tre contradictoires
avec celles des Eclaireuses, et _Amants_ est la plus riche perle de ce
double collier que M. Maurice Donnay a compos pour le cou gracieux de
Vnus et de Minerve. Quelqu'un a profondment senti cette philosophie
secrte de l'ouvre de M. Maurice Donnay: c'est une admiratrice inconnue
qui suit avec une sorte de pit la carrire du jeune matre. Quand fut
joue _Lysistrata_, elle lui fit anonymement don d'une petite Tanagra,
danseuse grecque enveloppe de voiles transparents. Et M. Maurice Donnay
plaa la petite statuette prs de son critoire, comme un talisman. Et
voil qu'il a reu, l'autre jour, de la mme main, une minuscule
statuette vtue  la moderne de soies lgres, nuances selon les plus
rcentes rgles de l'lgance: c'est une suffragette franaise, qui
revendique, mais qui sourit. Et la Tanagra et la Parisienne lui disent
ensemble, quand il humecte d'encre sa plume: Nous sommes pareilles,
nous sommes soeurs. Sous le ciel d'Hellas, comme autour d'une table 
th, nous souffrons des mmes douleurs, et nous aspirons aux mmes
joies. Toi qui nous as souvent comprises, ne cesse pas de nous
comprendre. Nous voulons tre libres, mais nous voulons surtout tre
aimes. Si nous nous sommes rvoltes parfois, c'tait moins contre
votre injustice que contre votre indiffrence. Nous ne vous jalousons
pas et nous sommes toujours prtes  adorer votre force, si vous
chrissez notre douceur!

Et M. Maurice Donnay,  la fois mu et flatt, caresse d'un regard les
deux poupes jolies, et se remet  crire.

_Jean Lefranc._



[Illustration: La casbah du cad Anflous, qui vient d'tre prise
d'assaut et dtruite par la colonne Brulard. _Photographie du marchal
des logis Gaudy._]

UN BRILLANT FAIT DE GUERRE AU MAROC

LA PRISE DE LA CASBAH D'ANFLOUS PAR LA COLONNE BRULARD

Mystrieux et dconcertant Maroc! et quel sage ou quel devin nous
expliquera cette nigme?

Au mois de novembre dernier,  peine tranquille  Marakech, le colonel
Charles Mangin pousse une pointe vers le Sud. Il y est accueilli en hte
de marque. Il peut se flatter de l'amiti de deux des cads importants,
le M'Tougui et Anflous. Ils le font guider, lui et son escorte, par des
hommes srs  travers les difficiles sentiers perdus, parmi les
oliviers, les arganiers, les inextricables broussailles, jusqu' leurs
casbahs, vritables nids d'aigles, imprenables, gardes par des ravins
propres aux embuscades.

[Illustration: Le cad Anflous  l'une des portes de sa casbah.--_Phot.
Gaudy._]

Anflous est particulirement cordial: il vient au-devant des ntres, 
un jour de marche, puis, aprs avoir invit le colonel et son tat-major
 lui rendre visite, repart, afin de prparer leur rception. Il leur
fait les honneurs de sa casbah,--pas, peut-tre, on le verra, jusqu'au
trfonds. Il leur offre d'opulents banquets et, le soir, aprs le dner,
le divertissement d'un ballet, o paraissent quarante danseurs de choix,
appliqus  leur plaire.

Anflous pousse l'amabilit jusqu' l'extrme limite en se laissant
complaisamment photographier devant sa porte... Et puis, les burnous
rouges des spahis disparus au tournant du chemin, le cad si accueillant
rentre chez lui, s'y enferme et prpare la trahison. Si bien que le
gnral Brulard vient d'tre contraint d'emporter de vive force le dar
Anflous, o il a fait son entre samedi dernier, non sans avoir prouv
une vive rsistance.

Le 20 janvier, la colonne quittait Mogador, et, au lieu de descendre
directement vers la casbah d'Anflous, par une rgion accidente,
pnible, dcrivait au nord un demi-cercle par Souk el Hadj et Souk el
Tleta el Hanchen. En vain le cad Guellouli, en son nom et au nom de ses
deux allis le M'Tougui et Anflous, faisait-il des ouvertures de paix:
on sait, dsormais, ce que valent ces comdies. Le 23, un combat
s'engageait prs de Bou Riki, sur l'oued Kseb. Le lendemain, la zaouia
El Hassen tait enleve, et le 25, on attaquait le dar Anflous.

Les indignes considraient ce repaire comme inexpugnable: jamais un
sultan n'y tait entr de vive force. De fait, la casbah fut
vigoureusement dfendue. Le combat, acharn, ne dura pas moins de six
heures. Dans un terrain pouvantable, nos soldats dployrent toutes
leurs qualits de sang-froid et d'audace intrpide. Ce fut dans une
charge superbe qu'ils emportrent la forteresse. Nous avions 5
morts--dont un officier suprieur--et 16 blesss. Leurs noms ne sont pas
encore publis.

Quand on visita,  fond, cette fois, la casbah, on y trouva, dans des
cachots, les squelettes de prisonniers, des armes, et jusqu' une
fabrique de fausse monnaie.

[Illustration: Carte de la rgion o a opr le gnral Brulard.]



[Illustration: Entre de la Chambre des Dputs.]

UN MOIS A PKIN

III

POLITIQUE ET FINANCES

Les Franais dploient ici moins d'ostentation que leurs mules. Nous
avons une poudrire installe quelque part,  l'cart, comme toutes les
poudrires, derrire un mur crnel, et la sentinelle qui la garde n'a
pas l'air de s'amuser beaucoup. Quelques mtres plus loin, une tourelle
jumelle, blinde, abrite deux canons, et toute la muraille est perce de
meurtrires en barbette, cependant que des sacs de terre garnissent les
crneaux et la crte du mur. Une des deux portes de la face nord est
sous notre surveillance, tandis que l'autre a t confie aux Italiens.

Nous avons, naturellement, la garde du P Tang. La cathdrale fut, on
s'en souvient, fort prouve en 1900. Une mine, creuse par les Boxers,
clata dans une cour, faisant de nombreuses victimes, parmi lesquelles
l'enseigne Henry; l'excavation qu'elle a produite n'a pas t comble et
elle sert aujourd'hui de cellier. Une trentaine de marsouins, commands
actuellement par le lieutenant Klepper, y tiennent garnison. Ce point
serait particulirement menac en cas de troubles anti-trangers; son
loignement des lgations, son isolement et l'tendue de ses btiments,
enserrs de tous cts par les maisons voisines, en font une position
d'autant plus difficile  dfendre que, comme bien on pense, rien n'a
t prvu  ce sujet lors de la construction de l'glise.

Nos soldats ont nanmoins fortifi du mieux qu'ils ont pu les points
stratgiques les plus importants, et les Pres, sous l'autorit de leur
aimable--et aim--vque Mgr Jarlin, sont prts, le cas chant, 
seconder leurs dfenseurs comme ils le firent si vaillamment en 1900.

Les Anglais n'ont aucune porte  garder, mais leur front fortifi est
trs tendu, et l'intrieur de leur lgation prsente un aspect guerrier
peu ordinaire: des crneaux et des bastions partout; le _tennis ground_
est abrit derrire un solide rempart perc de meurtrires. Des sacs de
terre sont disposs un peu partout, destins  protger les tireurs
contre les balles d'assaillants ventuels.

En Italie, en Russie, au Japon, mmes prcautions. La paisible Hollande
et la bonne Belgique, seules, ont un petit air pacifique et reposant.
Les marins de la reine Wilhelmine n'ont pas l'air bien terrible et les
soldats du roi Albert ressemblent tellement  nos marsouins que c'est
tout juste si l'on s'aperoit qu'il y a des Belges  Pkin.

Entre temps, les troupes internationales, ici comme  Tien Tsin, ne
manquent pas de mler  leurs travaux, souvent pnibles, les agrments
et les saines fatigues des sports, qui sont, pour les soldats, une bonne
cole d'entranement physique et moral; et ce n'est pas une des moindres
curiosits des rues de Pkin que l'apparition frquente de coureurs en
maillot et en caleon, suivis et prcds d'entraneurs, haletant sous
les regards ironiques des Chinois, qui doivent considrer comme des fous
ces hommes se donnant un tel mal pour le plaisir. Les pousse-pousse
surtout, qui font ce mtier-l pour de l'argent, n'en reviennent pas.

L'mulation entre les diverses quipes est porte  son comble, tout en
restant dans les limites de la courtoisie la plus parfaite, et les
relations sont aussi bonnes entre Franais et Allemands qu'entre Russes
et Japonais, Anglais et Amricains. Le tirage  la corde est toujours le
numro sensationnel et passionnant des runions sportives qu'organisent
assez frquemment l'une ou l'autre nation.

Ces jours derniers, une puissante quipe russe a battu la fameuse quipe
franaise qui avait si brillamment triomph l'autre jour  Tien Tsin;
cette dernire prenait, le lendemain, sa revanche sur les Allemands.

LE DIFFICILE EMPRUNT

1er juin.

Tous ces travaux de dfense, toutes ces prcautions constituent une
sorte de traitement prventif qui ne laisse pas de frapper vivement les
nouveaux arrivants. Cette occupation militaire en pique-nique, outre le
curieux spectacle qu'elle offre  nos yeux, a un ct tragique et
angoissant qui ne peut chapper  personne.

Je ne prtends pas crire ici un article de politique internationale. Je
puis, du moins, donner mes impressions et rapporter ce que j'entends un
peu partout.

Il parat qu'en Europe on ne parle plus gure de la Chine en ce moment.
Cela n'a rien d'tonnant, car on doit tre assez occup avec le Maroc.
Mais, si j'en crois les gens d'ici, la nouvelle Rpublique pourrait
bien, avant peu, revenir  l'ordre du jour. De tous cts on s'attend 
un prochain et violent mouvement anti-tranger qui se manigancerait au
sein du parti mandchou, lequel veut  tout prix rtablir l'empire  la
faveur des troubles qu'on provoquerait au sujet du fameux emprunt.

Si l'emprunt se fait, ce sera avec la garantie du contrle financier
exig par les puissances. Ce contrle empcherait, en grande partie, les
gabegies, pots-de-vin, achats de fonctions et autres tours de bton qui
sont, parat-il, la base de tout le systme administratif en Chine. Mais
il aura pour rsultat, d'abord, la fureur des fonctionnaires et de tous
ceux qui peuvent aspirer  des fonctions; en second lieu, les Mandchous
prsenteront aux populations du Nord cette ingrence dans les affaires
intrieures comme une invasion des trangers, d'o un mouvement
xnophobe certain et trs violent (2).

[Note 2: Depuis que ces lignes Purent crites, la question si importante
de l'emprunt a subi maintes vicissitudes. Les quatre puissances qui ont,
en Chine, des intrts communs lis au maintien du _statu quo_,
Allemagne, Angleterre, tats-Unis et France, avaient russi  rallier 
leurs vues la Russie et le Japon, dont, en principe, elles pouvaient se
dfier, leurs intrts tant diffrents. Un consortium avait t form
entre des banques des six puissances pour faire face  l'emprunt. Mais
ses conditions furent si dures que l'adroit Yuan Chi Ka refusa de
conclure. Et il s'adressa, avec l'aide, sans doute, du docteur Morrison,
conseiller politique du gouvernement,  une maison anglaise, la banque
Birch, Crisp et Cie, relativement peu connue, mais soutenue par les plus
grosses banques anglaises, laquelle,  la fin de septembre, se dclarait
prte  conclure et  verser. Son succs ne faisait nullement l'affaire
du puissant groupe financier international. Fort des appuis officiels il
insista pour avoir du moins sa part, ne pouvant compltement vincer le
groupe Crisp. Aprs de laborieuses ngociations, on avait trouv un
terrain d'entente quand, ces jours derniers, le syndicat des six
puissances vient de faire savoir au gouvernement chinois que la
situation du march, en raison de la guerre des Balkans, le forait 
ajourner ses versements. Les choses en sont l. La Chine attend.]

Aprs quoi, des vnements qu'on ne saurait prvoir: intervention des
puissances et tout ce qui peut s'ensuivre.

Si l'emprunt ne se fait pas, le gouvernement actuel, qui n'a pas le sou
et vit d'expdients, sera dbord et culbut par les mmes Mandchous qui
commencent  se ressaisir et  se rendre compte qu'ils se sont en
quelque sorte laiss bluffer par les rvolutionnaires, ceux-ci ayant eu,
surtout, la chance de russir. Les _Jeunes Chinois_ sont peu nombreux,
audacieux, il est vrai, ils l'ont prouv, mais, dans le fond, pas trs
forts, idologues creux, superficiels et relativement isols, car
l'norme masse des Chinois demeure indiffrente: pour ceux d'entre eux
qui se sont aperus du changement de rgime, l'opration s'est traduite
par un changement du personnel  payer,--avec de l'augmentation, comme
de juste, car tout augmente, ici aussi.

La rvolution s'est faite au cri de: _Plus d'impts!_ La Rpublique a
pour devise: _Beaucoup plus d'impts_. Le mot _plus_ a deux
significations contraires en chinois comme en franais.

Les Mandchous auront donc pour eux, si le fameux emprunt n'aboutit pas,
les nombreuses troupes qui, n'tant pas payes depuis longtemps, vont
s'excitant tous les jours davantage, se moquent de la Rpublique et sont
prtes  marcher sur n'importe quoi, contre n'importe qui pour piller.

Les derniers troubles n'ont pas eu d'autres causes, et c'est miracle
(toujours,  ce qu'on me dit) qu'il ne se passe rien en ce moment.

Voil, si j'ai bien compris, la situation telle que la voient les
rsidants les plus expriments avec qui j'ai pu causer. C'est le
dilemme, c'est l'impasse, la bouteille  l'encre... de Chine.

Conclusion: pessimisme gnral, nervosit, barricades.

[Illustration: LE PARLEMENTARISME EN CHINE.--Une sance de la Chambre
des Dputs (50 ou 60 membres seulement sont prsents).]

VISITE AU PARLEMENT

3 juin.

Je n'ai pas encore pu voir Yuan Chi Ka.

M. de Margerie, notre ministre plnipotentiaire, a bien voulu, ds mon
arrive, avec une obligeance et une exquise bonne grce dont je lui
garde une vive gratitude, faire des dmarches pour m'obtenir une
audience,--ou, plutt, une sance de pose. Je tiens beaucoup  dessiner
un portrait du Prsident. M. de Margerie a obtenu son agrment, en
principe, mais il faudra attendre, car il est accabl de travail et de
proccupations de toute sorte. Soit! Attendons.

En attendant, je suis all  l'Assemble nationale. Le palais lgislatif
est situ,  l'ouest de la ville tartare, sur l'espce de chemin de
ronde qui longe la muraille. Dans ce quartier loign, peu d'animation;
beaucoup de tas d'ordures, des lacs de boue quand il pleut, un pais
tapis de poussire quand il fait beau. De temps en temps, une file de
chameaux;  chaque pas des chiens presque sauvages, mfiants et sales,
farfouillent dans les dtritus ou font semblant de dormir au milieu du
chemin. Tous les quinze ou vingt mtres, un soldat appuy sur son fusil,
baonnette au canon, est en sentinelle, on se demande pourquoi. Aux
abords immdiats du temple des lois, la voirie est un peu plus soigne.
L'entre du monument est orne d'une sorte de marquise en nattes
abritant du soleil ou de la pluie les soldats de garde, en uniformes
kaki et en casquettes allemandes. Le btiment est quelconque, de style
europen, comme il convient, et rappelle un pensionnat de demoiselles de
la banlieue de Paris. Des dputs, en pousse-pousse, arrivent dans des
flots de poussire et pntrent dans la salle des sances.

[Illustration: Le prsident de la Chambre, Ou Ching Sien, _avec sa
signature autographe._]

L dedans, j'ai vu, sur une estrade, dans une espce d'alcve, au fond
d'une grande salle de bal de barrire, un monsieur, en complet de
tussor, lire des papiers qu'il tenait dans sa main droite, la gauche
restant enfouie dans la poche de son veston. C'tait le Prsident.
Derrire lui, deux drapeaux aux nouvelles couleurs chinoises--bien
laides--sont appliqus au mur; en face, le parterre, meubl d'une
centaine de petites tables disposes en hmicycle, devant lesquelles
taient assises, bien sagement, une cinquantaine de personnes.

J'ai cru d'abord m'tre tromp et avoir pntr dans quelque Sorbonne ou
quelque Universit, tant les auditeurs me semblaient jeunes: plusieurs
d'entre eux ne paraissaient pas avoir plus de quinze ans. Et puis ils
avaient l'air si attentifs, si dfrents, qu'il ne me serait jamais venu
 l'ide que ce put tre des dputs. Quelques-uns se sont levs, tour 
tour, et ont dit quelques mots; l'un d'eux a parl assez longtemps (cinq
bonnes minutes), il a mme fait quelques gestes. Ce devait tre le
Jaurs de l'assemble. Sur quoi je suis parti. J'allais oublier de vous
dire qu'autour de la salle il y a des tribunes pour le public: c'est un
vague balcon en bois, pas trs solide, avec quelques bancs occups par
des spectateurs clairsems. Dans la tribune diplomatique, o j'tais
plac, il y avait des chaises.

Sur les cinquante ou soixante dputs prsents, la moiti, environ,
portait le costume chinois; l'autre moiti tait, habille 
l'europenne, et certains vestons, remarquables par leur lgance,
symbolisaient, pour moi, l'influence des ides europennes dans ce
milieu nigmatique.

Ici, pas une tresse,--le mot d'ordre est: Bas les nattes!

PORTRAITS OFFICIELS

4 juin.

Cet aprs-midi, j'ai t reu par le prsident et le vice-prsident de
la Chambre. Trs aimablement ils ont pos devant moi et ont orn mes
croquis de leurs signatures respectives.

[Illustration: Le vice-prsident de la Chambre, H. L. Tan, _avec sa
signature autographe._]

Mes modles ne sachant ni le franais, ni l'anglais, l'entretien aurait
t languissant si le frre du vice-prsident, M. S. M. Tan, lui-mme
vice-ministre de la Marine, n'tait venu assister  la sance de pose
et, dans un franais trs pur, me parler de Paris, o il a sjourn
assez longtemps comme attach  la lgation de Chine et dont il garde un
souvenir exempt de mlancolie. C'est un homme tout jeune, lgant,
instruit et intelligent,  la figure trs nergique, avec des yeux
pleins de rsolution.

Nous avons bu du th en fumant des cigarettes et en causant de choses et
d'autres. Je dois avouer que nous n'avons presque pas parl des affaires
du pays, de la rvolution, du nouveau rgime. Mon insurmontable aversion
pour tout ce qui touche  la politique, mme trangre, fait de moi un
trs pitre interviewer en cette matire; d'autant plus que mes
interlocuteurs sont trs ferms sur ces questions et qu'il faudrait des
prodiges d'insinuante diplomatie pour en tirer quelque chose.

De mon ct, je crains de n'avoir pu leur cacher mon admiration pour
tout ce qu'ils veulent amender ou dtruire en Chine, ni mon horreur de
ce qu'ils considrent, eux, comme le Progrs et qui me fait l'effet
d'une profanation.

Les ttes sont,  elles seules, d'intressants sujets d'tude, et
j'prouve beaucoup plus de plaisir  fouiller de l'oeil les traits si
trangement expressifs du prsident Ou Ching Sien que je n'en aurais 
entendre sortir de sa bouche les considrations les plus loquentes sur
les beauts du rgime parlementaire dans l'Empire du Milieu.

[Illustration: S. M. Tan, vice-ministre de la Marine.]

[Illustration: Le gnral Munthe.]

[Illustration: M. Bouillard.]

Quel dommage, me disais-je, en dessinant, que cet homme ait renonc 
son bonnet  bouton de corail,  sa natte,  sa belle robe de soie, pour
s'emptrer, sous couleur de rgnration nationale, dans un vtement que
nous trouvons dj hideux pour nous-mmes, et qui, en tout cas, ne va
pas avec cette figure-l.

On ne me fera jamais entrer dans la tte que le progrs consiste en un
changement de costume, et ces Chinois, reniant leurs traditions,
mprisant les beauts de leur art si particulirement beau et mouvant,
me semblent aussi btement purils que les jeunes paysannes de chez nous
qui se figurent tre trs lgantes sous les odieux chapeaux  fleurs
qu'elles substituent aux coiffes et aux bonnets de leurs mres et qui
les font si ridicules.

Le vice-prsident H. L. Tan a une figure plus efface, comme de juste,
que celle de son chef de file. Il souffre en ce moment d'une ophtalmie
qui l'oblige  porter des lunettes. Une fois mon croquis fini, il m'a
fait dire par son frre qu'habituellement il n'en mettait pas et que la
ressemblance pourrait s'en ressentir; mais c'est trs difficile
d'effacer une paire de lunettes sur un dessin, et puis il faisait une
telle chaleur que les miennes ruisselaient de sueur, et je n'ai pas eu
le courage de recommencer le portrait si laborieusement achev.

Ces messieurs m'ont donn leurs photographies avec des ddicaces et
attendent avec impatience le moment o L'Illustration publiera mes
dessins. Qu'ils trouvent ici tous mes remerciements pour leur aimable
accueil et l'expression des vifs regrets que j'prouve de n'avoir pu
faire avec eux plus ample connaissance.

QUELQUES SILHOUETTES EUROPENNES

14 juin 1912.

On ne souponne pas, en France, la quantit d'Europens cultivs et
distingus qui, venus en Chine, pour quelques mois, il y a dix, quinze
ou vingt ans, ont t charms et pris par ce pays extraordinaire et y
sont rests.

Au nombre de ceux que Pkin a gards, un des plus aimables et des plus
avertis est M. Bouillard, ingnieur et directeur du Chemin de fer
Pkin-Han-keou. Il est, je crois, le doyen des rsidants franais, sinon
par l'ge, du moins par la dure de son sjour. Il faut l'entendre
conter, avec sa souriante verve de Parisien montmartrois, quelques
pisodes du sige des lgations, en 1900. Il faut, surtout, faire avec
lui une excursion aux environs. Son rudition et sa bonne grce n'ont
d'gales que celles du commandant Vaudeseal dont je vous ai dj parl.
C'est une bonne fortune de trouver  l'tranger de pareils Franais.

Une des personnalits les plus marquantes et les plus sympathiques de
Pkin: le gnral Munthe, aide de camp du prsident Yuan Chi Ka. C'est
un Norvgien tabli en Chine depuis plus de vingt ans, trs ami des
Franais qui ont souvent recours  sa bienveillante intervention auprs
des autorits chinoises pour aplanir les obstacles, tourner les
difficults, dnouer les conflits, adoucir les heurts, rparer les
gaffes, toutes choses frquentes et invitables dans les relations si
compliques entre Chinois et Europens.

[Illustration: L'inauguration de l'Assemble nationale  Pkin, en avril
1912: au centre, le prsident Yuan Chi Ka.]

Le gnral Munthe est fort occup.

Il est officier de notre Lgion d'honneur et en est trs fier.

Pour ma part, je lui ai fait perdre pas mal de temps, car c'est grce 
lui que j'ai pu approcher les hommes politiques dont je vous envoie les
portraits. La lgation, tant tenue  une certaine rserve dans ses
relations avec le nouveau gouvernement qui n'est pas encore
officiellement reconnu par les puissances, a t puissamment aide dans
ses dmarches par cet homme si obligeant.

[Illustration: Les petits amis chinois d'un jeune Franais de 6 ans,
fils de M. Barraud.]

Parmi les rsidants europens, Franais ou autres, ayant subi l'emprise,
la _sinite_, deux anciens diplomates, M. Vroudart et M. d'Almeda, sont
devenus peu  peu de fervents collectionneurs. Ils sont, chacun dans son
genre, des experts trs autoriss en matire de curiosits et d'objets
d'art chinois. Ils font, de temps  autre, dans l'intrieur de l'empire,
des expditions (pas toujours sans danger) pour chasser la pice rare,
le bronze ancien, la vieille peinture, le meuble ou la porcelaine, la
pierre grave, qui leur ont t signals. Les joies de la russite leur
sont douces et c'est avec un lgitime orgueil qu'au retour ils laissent
admirer  quelques privilgis leur butin artistique, souvent fort
difficilement acquis.

Telle belle pice que vous pouvez contempler aux vitrines des marchands
en renom,  Paris, ou dans nos muses, a t dniche, conquise, au prix
de quels efforts, parfois! par l'un ou l'autre de ces amateurs
passionns, qui ne se sparent ensuite qu'avec regret des ouvres d'art
tant aimes mais si coteuses; car c'est une erreur de croire que les
Chinois vendent  vil prix leurs belles choses, auxquelles ils tiennent
beaucoup et qu'ils apprcient fort.

Nos compatriotes habitant ici sont, on peut le dire, de la bonne espce.
Moins nombreux, moins pres, moins hommes d'affaires (qualit bien
franaise) que leurs co-rsidants europens, japonais ou amricains, ils
se rattrapent sur la dignit et la tenue, et sont, de la part des
Chinois, l'objet d'une considration et d'une sympathie trs marques.

L'Universit de Pkin compte au nombre de ses professeurs de jeunes
Franais savants et intelligents, comme MM. Baudez, Barraud et Biaise,
qui reprsentent brillamment, en mme temps que notre belle culture
littraire, nos traditions de courtoisie, d'aisance et de bonne humeur.

Et je vous assure que je n'prouve pas, dans ce Pkin si distant et si
diffrent, la sensation d'isolement moral que je ressens  Londres, si
voisin pourtant de Paris.

M. Barraud habite, avec sa femme et son jeune enfant, dans une ruelle
assez loigne de la citadelle des lgations, une maison chinoise, au
milieu d'une population presque exclusivement indigne avec laquelle il
entretient les meilleures relations de bon voisinage. Le jeune Barraud
(5  6 ans) compte, parmi les gamins du quartier, de nombreux amis. Il
parle chinois aussi bien qu'eux et sert souvent d'interprte  sa mre;
son pre, quoique connaissant parfaitement la langue, ne craint pas de
l'appeler  son aide quand il s'agit d'une locution familire ou d'une
expression courante un peu obscure.

La vie mondaine,  Pkin, est assez intense et ce n'est pas une petite
surprise, pour le nouveau dbarqu, que celle de trouver, jouant au
tennis, allant aux courses, donnant des bals et des soires musicales,
faisant des visites, en recevant, courant les boutiques, montant 
cheval, potinant, que sais-je encore? tous ces malheureux auxquels on ne
pense, priodiquement, en Europe, que lorsque les dpches nous
apportent des nouvelles de troubles, de rvoltes, de pillages, de
massacres,--et qu'on se reprsente volontiers comme vivant dans une
angoisse perptuelle, l'oeil au guet, l'oreille tendue et la main au
revolver.

Les habitants d'Herculanum n'eurent aucun mrite  mourir en joie--ils
ne pouvaient pas se douter--mais ici, il y a eu des prcdents
terribles, et toute cette futilit lgante et sportive a un certain
petit air de crnerie qui n'est pas sans m'mouvoir un peu, car, de
l'avis gnral, les affaires sont assez embrouilles et, avec les
Chinois, un malheur est vite arriv.

[Illustration: Cour de la bibliothque de l'Universit de Pkin.]

Il serait, toutefois, exagr de dire que la population europenne de
Pkin courrait un danger immdiat, mme en cas de troubles subits et de
mouvement xnophobe violent; trop de mesures de prcaution ont t
prises pour qu'il soit possible de revoir les horreurs de 1900. Les
lgations--autre ville interdite--sont assez fortifies, dfendues et
approvisionnes pour pouvoir rsister longuement  toute attaque et
attendre des secours qui ne tarderaient gure: les Japonais ont, 
Port-Arthur, 12.000 hommes tout prts  accourir sur un signe du sans
fil de la lgation d'Italie.

[Illustration: Ouverture d'une porte au Temple du Ciel.]

LA FAON DE PAYER VAUT MIEUX QUE CE QU'ON PAIE

Cependant, selon la saison, on excursionne, on patine, on va  la mer, 
la montagne; ou reoit, on dne, on joue au bridge. Les excursions se
font en voiture,  cheval,  ne, en chaise  porteurs, voire en auto,
quoique ce dernier genre de locomotion ne soit gure pratiqu, tant
donn l'tat des routes.

Ds les beaux jours, les pique-niques sont trs en faveur. On en
organise soit dans une pagode des environs, soit au Temple du Ciel, qui
est tout prs, et o l'on djeune sur l'herbe ou sous quelque galerie,
au milieu des admirables portiques et des terrasses de marbre.

Ce Temple du Ciel, relativement rcent, est d'une majest incomparable.
Il a ceci de particulier que, contrairement aux autres monuments
chinois, ses btiments sont distribus sur de larges espaces suivant une
vaste ordonnance qui fait songer  Versailles, tandis que le Palais
d't, par exemple, donne une sensation de fouillis, d'entassement et de
lourdeur. Ici, ce sont de grandes lignes, de somptueuses compositions,
et les dtails les plus minutieux de l'ornementation se tiennent
sagement dans l'ampleur de cet ensemble admirablement dcoratif.

Et tout cela est dsert, se dgrade, s'effrite; ce n'est pas la ruine,
la belle ruine, c'est l'abandon, la dcrpitude, la dislocation,
rsultats de l'incurie et du nonchaloir qui semblent tre la dominante
de l'esprit chinois.

[Illustration: Le Temple du Ciel.]

Ces nobles vestiges sont, dirait-on, la proprit d'une poigne de
soi-disant gardiens, vermineux et puants, dont l'occupation consiste, en
principe,  ouvrir aux visiteurs les innombrables portes des cours, des
salles, des couloirs, des pagodes ou des jardins, et  chacune
desquelles il faut payer un droit de passage. C'est, du reste, toute une
crmonie que ces ouvertures de portes. Ds l'entre principale un bonze
quelconque s'empare de votre personne et vous prcde. A votre suite,
des amateurs se joignent au cortge--pour leur plaisir,
croiriez-vous--pas du tout, ils vous rclameront leur salaire  la fin
de la tourne, comme s'ils vous avaient t bons  autre chose qu' vous
empester de leur coeurante odeur d'ail mal digr. Pour les loigner un
peu de moi, j'ai invent un systme: je leur marche sur les pieds sans
en avoir l'air. La premire porte franchie, ils vous amnent devant une
seconde, ferme, bien entendu, cadenasse, barricade de formidable
faon. L, ce sont des appels vers l'intrieur, des supplications, des
cris aigus qui sont destins  vous convaincre de la difficult inoue
qu'il y aura  faire ouvrir cette porte et du prix que vous devrez
attacher  cette faveur,--si vous l'obtenez. De l'autre ct, au bout
d'un moment, un compre fait semblant d'arriver de trs loin, on
l'entend souffler, haleter; il fait semblant de dverrouiller tout un
systme de fermetures, il se donne des airs d'avoir t interrompu dans
une occupation urgente; et c'est cousu de gros fil blanc: il n'a jamais
boug de sa place, il tait  son poste quand vous tes arriv, il vous
a vu venir, il a mme,  votre apparition, ferm prcipitamment cette
porte, qui tait ouverte, pour avoir  vos yeux le mrite grand de
l'entre-biller. Enfin, il vous tend la main avec la mine d'un Chinois
qui vient de faire un immense effort, et vous passez,--en payant. Si
vous avez le malheur d'tre gnreux, vous tes assailli immdiatement
de gmissements et de rclamations  n'en plus finir. Moi, qui ai le
pourboire facile, j'en tais mme indign, les premiers temps. J'ai eu,
depuis, l'explication de ce phnomne singulier; c'est encore une chose
bien chinoise; le raisonnement qu'ils se font ne manque pas de justesse
et, en tout cas, est d'une psychologie profonde. Voici, se disent-ils,
un imbcile qui me paie dix sous ce qui en vaut deux; donc il ignore le
prix des choses; donc je ne risque rien  lui rclamer davantage; il
marchera peut-tre. Et vous marchez. Payez largement un pousse-pousse,
il gmira; donnez-lui juste ce que vous lui devez, il encaisse et vous
remercie.

Quelle leon pour nos cochers!

Cette petite comdie se renouvelle  chaque porte,--et on dirait qu'il
en sort de terre, des portes, au Temple du Ciel; c'est  croire qu'on
vous t'ait repasser plusieurs fois par les mmes. Aprs un quart d'heure
de cet exercice il ne vous reste plus de monnaie. Ne vous tourmentez pas
pour si peu: les estafiers qui vous suivent sont changeurs en mme temps
que mendiants, et ils ralisent d'assez jolis bnfices avec les
trangers ignorant le cours du dollar ou n'y attachant pas d'importance.

[Illustration: La barrire du Temple jaune.]

Le dollar dit mexicain, qui est ici la monnaie courante, vaut, en
thorie, 100 _cents_--en ralit 120 ou 130, suivant les jours--vous
voyez, c'est apprciable. Mais il faut bien que tout le monde vive, et
on se fait vite  toutes ces histoires et  tous ces harcelants
parasites qui ne sont que de la Saint-Jean  ct d'un certain gardien
(trs laid, d'ailleurs) du Temple jaune (qui, lui, est trs beau). Ce
misrable a install, au pied du monument bouddhique, qui est la perle
de cette pagode, une horrible barrire en bois, juste au milieu de
l'escalier de marbre qui y conduit, masquant ainsi et dfigurant cette
merveille. Il est l, guettant le visiteur et exigeant imprieusement sa
rcompense. Quand on arrive  ce bijou, on a la douleur de constater que
les bas-reliefs en ont t rcemment mutils d'une faon odieuse par
d'infmes brutes. On m'a dit que c'taient, en 1900, des soldats
trangers qui avaient fait cela,  coups de crosse, pour s'amuser!
Quelle est la nation qui produit de tels monstres?

L. SABATTIER.

--_A suivre_.--



LES LIVRES & LES CRIVAINS

_Romans_.

Faut-il, lorsque _la Maison brle_, s'vader  temps pour rebtir
ailleurs, ou bien doit-on, par un vain stocisme, se laisser ensevelir
dans le dsastre que nuls efforts ne peuvent plus conjurer? Vous devinez
ce dont il s'agit. Une femme, mauvaise compagne, mre sans tendresse,
belle-fille sans respect, vindicative, mfiante, frivole, inaccessible
au raisonnement,  la gratitude,  la piti, a vou au malheur dfinitif
l'homme qui s'est efforc de lui faire une existence heureuse et qui,
dj, a eu la force de pardonner, quoique bien inutilement, un premier
crime. C'est, pour le prsent et pour tout l'avenir, la haine au foyer,
le dgot de chaque jour d'une vie sans dignit. Et l'homme cependant
est sensible, bon, facilement attendri. Il a trente-sept ans,
c'est--dire que, dj, il a dpens la moiti de sa vie, atteint la
cime derrire laquelle on redescend affaibli, vot, au gte de la
dernire halte. En telles scnes poignantes de ce nouveau livre de
l'angoisse humaine, que nous donne M. Paul Margueritte (Plon), on
devine, tout proche, le fantme de _la Femme de Claude_, et il nous
semble entendre, nous souhaitons presque entendre, le trop fameux
Tue-la! L'homme, cependant, ne tuera pas, mais il aura l'nergie
d'abandonner la maison qui brle en sauvant tout ce qui pourra tre
sauv, ce qui demeure encore en lui de sant morale, de courage,
d'espoir et de puissance d'aimer. Mais ce n'est point toujours ais de
s'vader d'une catastrophe. Oh! ne croyez point que M. Paul Margueritte
ait eu l'intention de mettre en son livre une thse nouvelle sur la
lgitimit du divorce. L'minent romancier a surtout voulu reconstituer
un calvaire humain, la voie douloureuse et rude de celui qui tente de
rtablir  coups d'nergie, comme  coups de hache, son destin, qui y
parvient une minute et qui, au moment o, dans une seconde vie, auprs
d'une compagne douce, noble, aimante, il croit avoir atteint enfin la
plnitude du bonheur, voit ce bonheur tout neuf foudroy  ses cts,
sans que l'on puisse tirer de conclusions de ce drame, sinon que l'ordre
impos  l'homme par la fatalit et si loquemment paraphras par
Goethe: Renonce, est toujours d'une vrit implacable.

_L'Aroplane sur la cathdrale_ (Lib. Calmann-Lvy), c'est le titre,
symbolique, d'un roman, moderne et catholique, bien que d'un
catholicisme sans modernisme. M. Henri de Noussanne a russi, comme en
se jouant, et avec autant d'lgance que de tact et d'art que
d'rudition,  intresser ce qu'il y a de meilleur dans notre esprit 
des discussions d'ides et de dogmes, cependant que notre imagination,
envole sur les ailes de Pgase (qui n'est plus le cheval du pote,
mais l'avion d'un irrsistible pilote militaire), suit avec une
curiosit souriante d'abord, passionne bientt, angoisse enfin, une
idylle qui, entre ciel et terre, menace de tourner au drame. Chaque
jour, l'aroplane lger survole la cathdrale massive, trs vieille,
trs effrite, mais solide quand mme comme la tradition et puissante
comme la foi. Il promne dans les nuages un ardent officier, impatient,
comme tous ceux qui risquent  chaque seconde la mort, de raliser
sur-le-champ, bonnes ou mauvaises, ses joies terrestres. Le lieutenant
Aymard des Andlys a sduit la jeune et jolie femme de l'austre, mais si
digne, pasteur Bladen que la fatalit de la fortune a conduit 
Saint-Brice. L'aviateur exige que la faible crature abandonne son foyer
pour le suivre. Sinon, il se tuera, en beaut, dans une chute
effroyable. Mais, alors, intervient Mgr Gerbert, un vque qui a l'me
de Mgr Myriel avec l'esprit et la science de Mgr Duchesne, ce qui fait 
peu prs un saint homme d'aujourd'hui. Au dpart--qui doit tre
tragique, Sirs Bladen ayant renonc au mal--le prlat s'impose comme
passager sur le monoplan et s'lve vers le ciel avec l'homme qui veut
se suicider... Ce qu'il advient ensuite, nous ne vous le dirons point,
car M. Henri de Noussanne le conte merveilleusement et c'est  lui qu'il
vous faut demander la fin trs dramatique et un instant grandiose de ce
roman d'hier et de demain, o le progrs n'est point l'ennemi de la
prire et o la vision contemporaine de notre socit d'agits nous
arrive bien joliment adoucie et remise au point par des vitraux de
basilique.

[Illustration: Charles Nieuport qui vient de se tuer en aroplane avec
son mcanicien.]

Lorsque commence, sous le second Empire, son histoire sentimentale,
_Lina_, la jeune femme allemande que nous prsente dans le plus adroit
et le plus dlicieusement surann des romans d'amour Mme Claude Lematre
(Ed. Tallandier), est veuve d'un Franais, avec trois beaux enfants
frais et rieurs comme leur mre. Dans une situation difficile ds avant
la mort du mari, Lina, aide par son double temprament de pratique
mnagre et d'inlassable sentimentale, parvient  conserver presque
l'aisance  sa maison, et beaucoup d'illusions  son coeur. Aprs son
veuvage elle refuse de revenir en Allemagne et prfre continuer de
vivre la vie charmante des brillants salons franais o l'on utilise ses
talents de musicienne et o elle s'prend d'un galant officier des
guides, qu'elle pouse malgr les conseils de son entourage. Mais son
bonheur est court. C'est la guerre, le dpart et le retour aussi, aprs
la dfaite, du vaincu transform, abattu par les preuves d'une pnible
captivit. Nerveux, il ne supporte mme plus les soins prvenants de la
douce Lina. Crature de tendresse, elle ne se dsespre point. De son
coeur jamais las d'aimer vient une force tranquille et sre. Son roman 
elle achev, elle a encore pour ses chers petits tout un avenir  rver,
 prvoir; elle leur apprendra  aimer la vie, et, de ses doigts
attentifs, saura varier pour eux les fils du destin.



DEUX NOUVELLES VICTIMES DE L'AVIATION.

L'odysse des frres Nieuport comptera, sans doute, parmi les plus
tragiques et les plus glorieuses dans l'histoire de l'aviation.

En septembre 1911, la fin des grandes manoeuvres du 6 corps fut
attriste par la chute mortelle d'Edouard Nieuport qui accomplissait,
comme sapeur rserviste, une priode d'instruction durant laquelle il
avait fait apprcier, autant que son habilet de pilote, la valeur du
monoplan souple et lger construit sous sa direction. Il y a quelques
jours, Charles Nieuport, frre cadet d'Edouard, s'est tu  Etampes,
avec son mcanicien, en essayant un appareil devant la commission
militaire charge de le recevoir.

A la suite d'un atterrissage un peu dur, on fit remarquer au pilote
qu'une pdale de gauchissement paraissait lgrement fausse. Charles
Nieuport jugea inutile de la rparer, et il s'envola de nouveau. Il
avait atteint une hauteur d'environ 300 mtres, quand, aprs avoir cess
d'entendre le bruit du moteur, on vit l'appareil descendre en vol plan,
puis subitement glisser sur une aile et tomber avec une rapidit telle
que le moteur s'enfona de prs d'un mtre dans le sol. Le malheureux
pilote et son mcanicien, Ren Guyot, qu'il avait emmen comme passager,
furent relevs horriblement broys, ne donnant plus le moindre signe de
vie.

Fils du colonel de Nieuport, dont il portait le nom lgrement modifi,
Charles Nieuport tait n  Lagny en 187 8. Chose curieuse, les succs
de son frre ne lui donnrent point le dsir de voler. C'est seulement
aprs la mort d'Edouard qu'il commena son apprentissage, et il obtint
son brevet de pilote en fvrier 1912. Pouss par un sentiment touchant
de pit fraternelle, il voulait conqurir la croix de la Lgion
d'honneur pour la dposer sur la tombe du grand frre, en remplacement
de celle qui fut reprise presque aussitt que donne, les rgles de
l'Ordre ne permettant pas de dcorer un mort.



DEUX GRANDS SEIGNEURS ARABES A PARIS.

Deux grands seigneurs arabes, l'un fils, l'autre petit-fils de l'mir
Abd el Kader, taient, ces jours derniers, de passage  Paris o ils ont
visit le prsident du Conseil des ministres, M. Aristide Briand, et
diverses notabilits politiques.

L'mir Ali pacha--le septime des huit fils d'Abd el Kader--qui rside
habituellement  Damas, et dont l'influence est considrable en Turquie,
est revenu de Libye o, pendant plusieurs mois, il encouragea  la
rsistance les chefs arabes auxquels il tait venu prter l'appui de son
courage et de son nom. Notre correspondant Georges Rmond fut tmoin
(voir _L'Illustration_ du 18 mai 1912) de l'enthousiasme qui accueillit
le fils d'Abd el Kader  son arrive  Syrte, le 18 mars 1912, lorsque,
venant de Benghazi, Ali pacha se rendait en Tripolitaine en compagnie de
ses fils. Brave, loquent, trs soucieux de la gloire de son nom, l'mir
Ali est peut-tre le plus nergique des fils d'Abd el Kader. Ses
sentiments francophiles sont connus. Et nous ne saurions oublier que
c'est grce  son intervention et  celle de son plus jeune frre, Omar,
que le consul de France  Damas, M. Piat, parvint, en dcembre 1910, 
arrter un massacre de chrtiens  Karak, prs de Jrusalem, Ali et Omar
reurent, l'un et l'autre,  cette occasion, la croix de la Lgion
d'honneur.

L'mir Khaled est le fils de l'mir Abd el Maleck, qui vit actuellement
au Maroc et qui est le sixime fils d'Abd el Kader. L'mir Khaled, lui,
est officier franais. C'est un magnifique capitaine indigne de spahis,
qui met au service de nos armes et de notre drapeau toute la fougue
traditionnelle de sa race. Il est  peine remis de la blessure qu'il a
reue en pleine poitrine en combattant au Maroc en hros.

[Illustration: Un fils et un petit-fils d'Abd el Kader  Paris: l'mir
Ali pacha et son neveu l'mir Khaled, capitaine de spahis.--_Phot.
Gerschel._]



LES THTRES

Les dbuts de Mlle Gniat hors de la Comdie-Franaise, abandonne avec
quelque fracas, taient fort attendus, ainsi que la pice nouvelle o
ils devaient avoir lieu: _l'pate_, de MM. Andr Picard et Alfred
Savoir. La comdie et son interprte, et mme, pour tre juste, tous ses
interprtes, ont t fort applaudis, au Thtre Femina. Les temps vont
vite et le dsir de paratre que relevait dj, il y a six ans, M.
Maurice Donnay, est devenu le besoin d'pater; il fait d'ailleurs plus
d'une victime et c'est, en l'espce, une jeune fille  marier que ses
parents sacrifient  l'esprance de partis toujours plus avantageux et
toujours plus alatoires,--jusqu'au moment o elle se rvolte et pousse
aussitt jusqu' l'excs son indpendance. Cette comdie est d'une
observation ironique, satirique et d'une hardiesse parfois un peu
effarouchante, mais  travers laquelle, aussi, percent, aux moments
opportuns, de justes attendrissements. Mlle Gniat l'a joue avec une
force, une motion vibrantes qui font bien augurer de sa carrire hors
de la Comdie-Franaise; Mlle Juliette Darcourt a prouv une fois de
plus qu'elle est une parfaite comdienne; Mlle Marguerite Deval et M.
Vilbert font, entre elles, originale figure de comdiens.

A l'Opra, une reprise de la _Salom_, de Strauss, a permis, aux
habitus de notre Acadmie nationale de musique, d'entendre et
d'applaudir la voix gnreuse d'une cantatrice italienne, la comtesse
Maria Labia, de la Scala de Milan.



[Illustration: Le tribunal. Le greffier. Abb Baron. Chanoine Delassus.
Un huissier. Mgr Battandier. Mgr Boudinhon. Abb Lemire. L'officialit
du diocse de Cambrai runie pour juger les plaintes de l'abb Lemire
contre deux ecclsiastiques.--_Phot. Deleplanque._]

UN PROCS ECCLSIASTIQUE

C'est une vritable rsurrection de la justice ecclsiastique, cette
session de deux audiences que vient de tenir l'officialit du diocse de
Cambrai, saisie d'une double plainte de M. l'abb Lemire, dput, contre
M. l'abb Beck, cur d'Arnke (Nord), et contre Mgr Delassus, directeur
de la _Semaine religieuse_. Au temps o le Concordat tait en vigueur,
M. l'abb Lemire et pu obtenir que ses adversaires fussent dfrs
comme d'abus devant le Conseil d'tat. Il n'a plus maintenant de
recours contre eux que devant la juridiction piscopale.

Les incidents qui ont amen, comme plaignant, le dput d'Hazebrouck,
devant l'official, remontent au mois de mai 1911. M. l'abb Lemire,
prenant part, comme chaque anne, au plerinage d'Arnke, qui jouit dans
la rgion d'une grande faveur, se vit interdire, par M. le cur Beck, de
clbrer la messe dans l'glise paroissiale,--affront public
qu'aggravait,  quelques jours de l, un article de la _Semaine
religieuse_ commentant l'acte du cur d'Arnke et arguant, pour le
justifier, de ce que M. l'abb Lemire aurait t ray de la liste des
chanoines honoraires de Bourges et que, de plus, il serait frapp de
suspense. En vain M. l'abb Lemire protesta que les deux faits avancs
taient faux; en vain il sollicita de la _Semaine religieuse_ une
rectification. Les attaques contre lui redoublrent. C'est alors que, de
guerre lasse, il dposa entre les mains de son suprieur hirarchique,
Mgr l'archevque de Cambrai, une plainte en due forme, lui demandant de
vouloir bien user, en cette circonstance, des moyens dont il disposait
pour sauvegarder l'honneur de ses prtres. La plainte, transmise  la
cour de Rome, fut renvoye devant le tribunal ecclsiastique de premire
instance, c'est--dire devant l'officialit de Cambrai. La cause a t
voque samedi dernier.

Le tribunal, compos, en somme, d'un juge unique, l'official, M. Cateau,
vicaire gnral du diocse, assist de deux assesseurs, MM. Sapelier et
Catteau, ayant seulement voix consultative, sigeait dans la salle d'un
patronage, proche de la cathdrale,--une pice sans solennit, encombre
d'un gros pole qui semble le centre du dcor, entre deux tables et
quelques chaises.

Les dbats occuprent deux audiences.

M. l'abb Lemire tait dfendu par Mgr Boudinhon, professeur 
l'Institut catholique de Paris. Mgr Battandier, venu tout exprs de
Rome, assistait Mgr Delassus; M. l'abb Beck, un vieillard presque
nonagnaire, tait reprsent par M. l'abb Baron, mais ce fut Mgr
Battandier qui prsenta galement sa dfense.

La double plaidoirie du prlat romain prit, en ralit, toute l'allure
d'un rquisitoire, et des plus vifs; ce fut une digression agressive
put proclamer le dfenseur de M. l'abb Lemire. Mais le
plaignant--devenu ainsi accus, autant dire--pronona lui-mme contre
les allgations dont on l'accablait une protestation si mouvante, que
des applaudissements nourris, clatant parmi l'assistance, en salurent
la proraison.

A une audience ultrieure, l'official rendra son double jugement.



LES SUFFRAGETTES

RECOMMENCENT

On les croyait calmes. Il est vrai qu'il y a deux mois elles avaient
imagin de dtruire au moyen d'un liquide corrosif le contenu des botes
aux lettres dans la cit de Londres. Leur facult d'invention tant
inpuisable, elles avaient bris quelques jours plus tard les
avertisseurs d'incendie, jetant l'effroi dans le coeur des pompiers de
la capitale et, de l, dans celui des habitants. Mais cet exploit avait
paru tre le dernier. Et voici que, tout  coup, elles se rveillent. De
nouvelles vitres viennent d'tre casses. Une vnrable dame, Mrs
Despard, arrte  Trafalgar square, est condamne  quinze jours de
prison. Que se passe-t-il donc?

[Illustration: Une vnrable suffragette: Mrs Despard, soeur du gnral
French, haranguant la foule  Trafalgar square.]

Un phnomne trs ordinaire dans l'histoire du mouvement suffragiste.
Les femmes s'taient un instant calmes pour donner une chance au
Parlement, c'est ainsi qu'elles s'expriment l-bas. Mais le Parlement
les a trompes une fois de plus et les voil qui repartent en guerre.

Le gouvernement anglais ressemble, en effet,  un marchand de drap un
peu lourd que sa femme tourmenterait de rclamations continuelles. Le
bruit l'nerv moins qu'un mari franais. Pourtant, il essaie une fois
par an environ d'acheter la paix du mnage par des concessions. Le
premier ministre annonce aux dlgues de l'Union politique et sociale
de la Femme (W. S. P. U.) que l'heure d'un libre dbat sur le vote des
femmes a enfin sonn au Parlement de Westminster. Aussitt les cris
cessent, dans l'attente du grand vnement qui doit consacrer
l'mancipation des Anglaises.

Par malheur, l'vnement ne se produit pas. Il arrive d'ordinaire une
chose fort simple. Les _bills_ favorables au suffrage des femmes sont de
deux sortes. Les uns accordent aux femmes le suffrage universel: ils
irritent ceux des fministes qui sont conservateurs. Les autres ne leur
donnent qu'un suffrage restreint: ils apparaissent comme inacceptables 
ceux des fministes qui sont libraux. Comme d'autre part le
gouvernement vite de prendre parti et demeure complaisant mais
irrsolu, le suffrage des femmes est toujours battu  la Chambre des
Communes. Cette fois, il n'a mme pas t ncessaire de voter. La
procdure parlementaire anglaise, interprte par le prsident de la
Chambre, a oblig le gouvernement  retirer le projet de rforme
lectorale avant toute discussion.

Mais, ds lors, le concert des imprcations devait reprendre aussitt:
Je dsespre dos hommes politiques, s'est crie Mrs Pankhurst; je ne
suis pas loin de dsesprer de l'homme en gnral. La dconvenue est,
en effet, plus vive que toutes celles des annes antrieures. Songez que
cette fois plusieurs membres du gouvernement, sir Edward Grey, M. Lloyd
George, le grave lord Haldane lui-mme, s'taient nettement rangs du
ct des femmes. On parlait d'un schisme  l'intrieur du cabinet, d'une
crise ministrielle prochaine. C'tait donc que, pour la premire fois,
le dbat devait tre srieux... Et tant d'espoirs s'effondrent en
quelques instants!

De l l'irritation des dames. De l aussi le plan de campagne qu'elles
viennent d'arrter. A part la vie humaine, nous ne respecterons rien!
a dclar Mrs Pankhurst. Une autre militante, miss Annie Kenney, comme
quelqu'un l'interrompait, s'est tourne vers lui d'un air menaant: Si
vous tes boutiquier, s'est-elle crie, vous ferez bien de prendre
garde! Menace trop claire. Aussi bien, ds avant-hier, les magasins des
environs de Trafalgar square avaient-ils barricad leurs devantures. On
se souvient encore  Londres du _big smash_ de l'an dernier, quand
toutes les vitres de Regent street volrent d'un seul coup en clats.
Nul doute que les habitants de Londres n'aient  souffrir une fois de
plus des imprudences de leur gouvernement. A en croire certains
avertissements plus mystrieux, la W. S. P. U. prpare mme des dgts
indits. On se demande avec curiosit ce que l'esprit inventif de ses
chefs pourra bien inventer de nouveau. Peut-tre la colonne de Nelson
va-t-elle s'crouler un beau matin  travers Trafalgar square  moins
que Wellington,  Hyde Park Corner, ne tombe de cheval.

Procds fort irritants pour les hommes, il faut l'avouer. Mais tentez
de raisonner un instant avec calme, vous verrez que les suffragettes ne
peuvent gure s'y prendre autrement pour arriver  leurs fins.

Ce qui caractrise, en effet, le Parlement anglais, de mme que le
ntre, c'est de ne cder jamais qu' la violence. Cent ans d'histoire
suffisent  le dmontrer. Chaque fois que les Communes et les Lords ont
consenti, au sicle dernier,  largir le suffrage des lecteurs mles,
ils venaient, comme par hasard, d'tre terroriss par des manifestations
redoutables. Des ouvriers s'taient assembles par centaines de mille 
Manchester ou  Liverpool. Des paysans avaient brl des chteaux. Sans
remonter aussi loin, les mineurs de Grande-Bretagne n'obtinrent l'an
dernier le salaire minimum que grce  une grve qui affola le
gouvernement. Au contraire, les ptitions pacifiques n'obtiennent jamais
que des gards. Les bonnes gens du Royaume-Uni s'en sont aperus depuis
longtemps.

Les suffragettes aussi. J'ai rencontr, l'an dernier, Mrs Pankhurst,
comme elle sortait de prison et qu'elle mditait d'y rentrer. Ce n'est
pas la Mnade chevele que vous vous reprsentez certainement. Aucun
visage n'est plus calme, aucun regard n'est empreint d'une telle douceur
et d'une telle srnit. Croyez-vous, me dit-elle, qu'il soit dans mon
caractre d'aimer la violence? Tout m'en loigne au contraire, mon
temprament comme mon ducation. Mais que voulez-vous? Tant que nous
nous sommes bornes  appeler respectueusement l'attention du
gouvernement sur les droits mconnus de la femme, on nous a poliment
conduites. Il a suffi, au contraire, que nous drangions, par quelques
inoffensives brimades, le confort des parlementaires pour qu'aussitt
notre cause ft au Parlement de surprenants progrs. Nous avons donc
l'intention de rester fidles  cette seconde mthode.

Mrs Pankhurst a videmment tort. La fermet d'un Parlement n'est pas de
celles que dsarme l'obstination de quelques pauvres femmes, tournes en
ridicule par la presse de tous les partis. Mais, d'autre part, un
malaise vident gagne chaque jour un plus grand nombre d'hommes, depuis
que quelques trahisons notoires se sont dclares dans leurs rangs. Et
ce qui est manifeste, c'est que ni la prison de Holloway, ni au besoin
le chat  neuf queues ne viendront  bout de la tnacit des femmes
anglaises. Mrs Pethick Lawrence, une des martyres de l'an dernier, le
disait  ses juges: Il y a quelque chose du bouledogue dans les femmes
de ce pays-ci aussi bien que dans les hommes.

PHILIPPE MILLET.



DOLANCES DE STATUES, par Henriot.








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1913, by Various

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Foundation as set forth in Section 3 below.

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effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
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works, and the medium on which they may be stored, may contain
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that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
https://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at https://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit https://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: https://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     https://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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