The Project Gutenberg EBook of Cours Familier de Littrature (Volume 17), by 
Alphonse de Lamartine

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Title: Cours Familier de Littrature (Volume 17)
       Un entretien par mois

Author: Alphonse de Lamartine

Release Date: October 5, 2011 [EBook #37617]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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                    COURS FAMILIER
                          DE
                      LITTRATURE


                 UN ENTRETIEN PAR MOIS


                         PAR
                  M. A. DE LAMARTINE




                    TOME DIX-SEPTIME.




                        PARIS
              ON S'ABONNE CHEZ L'AUTEUR,
             RUE DE LA VILLE L'VQUE, 43.
                        1864


L'auteur se rserve le droit de traduction et de reproduction 
l'tranger.


                    COURS FAMILIER
                          DE
                      LITTRATURE


                    REVUE MENSUELLE.

                          XVII


Paris.--Typographie: Firmin Didot frres, imprimeurs de l'Institut et
de la Marine, rue Jacob, 56.




XCVIIe ENTRETIEN.

ALFIERI.

SA VIE ET SES OEUVRES.

(DEUXIME PARTIE.)


I.

Alfieri va passer  Naples le temps de son exil volontaire; il y crit
journellement  la comtesse; il y use le temps  cheval dans les beaux
sites des environs. Pendant ce temps, il ne trouve point mauvais que la
comtesse, prive de la fortune de son mari et peu riche de la sienne,
sollicite une pension de la reine de France, Marie-Antoinette, et
l'obtienne par l'intervention de Lopold de Toscane, frre de cette
princesse. Voil donc ce froce ennemi des rois, vivant de leurs dbris
et de leurs secours: un roi de France lui donne la vie, un roi
d'Angleterre lui laisse ravir sa femme; quelle logique!--Ainsi la
comtesse ne dpendra plus ni du pape, ni du cardinal d'York, frre de
son mari. Le lendemain du jour o elle est mancipe de ses besoins et
de sa reconnaissance, elle quitte le couvent des Ursulines de Rome, et
rentre dans le palais de la Chancellerie, bti par Bramante. Alfieri
obtient facilement l'autorisation de revenir auprs d'elle  Rome. Il
s'y installe, grce, dit-il,  ses obsquiosits un peu serviles auprs
des cardinaux et des prtres.

Le 12 mai suivant, Alfieri tait auprs d'elle, et  force de
sollicitations, de _servilits_, de _petites ruses courtisanesques_
(c'est lui-mme qui parle ainsi),  force de saluer les minences
jusqu' terre, _comme un candidat qui veut se pousser dans la
prlature_,  force de flatter et de se plier  tout, lui qui
jusque-l n'avait jamais su baisser la tte, tolr enfin par les
cardinaux, _soutenu mme par ces prestolets qui se mlaient  tort et
 travers des affaires de la comtesse_, il finit par obtenir la grce
d'habiter la mme ville que la _gentilissima signora_, celle qu'il
appelle sans cesse _la donna mia_, l'_amata donna_.

Cependant, bien que l'amant vct toute la matine trs-retir dans le
palais Strozzi, auprs des Thermes de Diocltien, faubourg isol de
Rome, il passait toutes ses soires au palais de la Cancellaria, chez
son amie. Ce bonheur insolent excita l'envie du clerg romain et les
murmures du comte d'Albany auprs du cardinal, son frre.

Il ne dissimulait pas ses plaintes, en effet, le vieillard abandonn.
Dans les intervalles lucides que lui laissait sa misrable passion,
aggrave de jour en jour, il tournait ses yeux vers Rome, et,
apprenant les longues visites d'Alfieri au palais du cardinal, il
sentait sur son visage dgrad la rougeur de la honte. Il suppliait
son frre de faire cesser un tel scandale, et bien des voix  Rome se
mlaient  la sienne. Alfieri, au milieu de ses rcriminations
irrites, est bien oblig de reconnatre que ces plaintes taient
justes. J'avouerai, dit-il, pour l'amour de la justice, que le mari,
le beau-frre et tous les prtres de leur parti avaient bien les
meilleures raisons pour ne pas approuver mes trop frquentes visites
dans cette maison, quoiqu'elles ne sortissent pas des bornes de
l'honntet. Le soulvement de l'opinion devint si vif, les
hostilits du cardinal furent si menaantes, que l'amant de la
comtesse d'Albany fut oblig de quitter Rome. A-t-il pris spontanment
ce parti, comme il l'affirme, pour prvenir la sentence pontificale?
A-t-il t chass par un ordre exprs de Pie VI, de ce mme pape  qui
il avait offert (si lchement, dit-il) le premier recueil de ses
tragdies, et qui l'avait accueilli avec tant de bont? Il y a des
doutes sur ce point; ce qui est certain, c'est que, le 4 mai 1783,
Alfieri fut oblig de dire un long adieu  celle _qui tait plus que
la moiti de lui-mme_. Des quatre ou cinq sparations qui me furent
ainsi imposes, ajoute-t-il, celle-ci fut pour moi la plus terrible,
car toute esprance de revoir mon amie tait dsormais incertaine et
loigne.


II.

Alfieri, chass de Rome, recommence sa vie errante. Il va d'abord 
Sienne chez son fidle ami Francesco Gori Gandinelli. Les grands
souvenirs de la posie nationale l'attirent ensuite vers les lieux
consacrs: il cherche l'me de Dante  Ravenne, il visite  Arqua le
tombeau de Ptrarque et celui d'Arioste  Ferrare. Pendant ces
plerinages, la potique fureur qui le possde va s'exaltant de plus
en plus; ivre d'admiration pour les quatre grands matres italiens et
impatient de se placer auprs d'eux, s'il rencontre sur sa route un
journal dans lequel ses premires tragdies sont librement apprcies,
il traite la presse littraire avec une violence o l'on sent  la
fois l'orgueil du patricien et l'irritabilit d'une me en peine.
Enfin, allant de ville en ville, toujours pleurant, rimant toujours,
il voit  Masino son cher ami de Lisbonne, l'excellent abb de Caluso;
il voit aussi les deux matres de ce style facile et souple qu'il
s'efforait d'atteindre, Parini  Milan et Cesarotti  Padoue; il
revient ensuite en Toscane, il y fait imprimer un nouveau choix de ses
tragdies; puis, incapable de supporter sa douleur, il veut se
distraire en changeant de place et part soudain pour l'Angleterre. Son
amour pour la comtesse d'Albany et sa passion pour les vers s'taient
dvelopps ensemble; spar de son amie, il sentait sa troisime
passion, celle des chevaux, reprendre invinciblement le dessus et
triompher de la posie. Passion effronte! dit-il gaiement. Que de
fois les beaux coursiers, dans la tristesse et l'abattement de mon
coeur, ont os combattre, ont os vaincre les livres et les vers! De
pote je redevenais palefrenier... Il tait pote encore lorsque,
dbarqu  Antibes, il allait mler ses larmes brlantes aux flots de
la Sorgue, en face du sombre rocher de Vaucluse, dlicieuse solitude,
dit-il, car il n'y a vu que l'ombre du _souverain matre d'amour_, et
le souvenir de Laure de Noves lui a rappel Louise d'Albany. C'est
bien le pote aussi, le pote toscan irrit, le petit-fils de Dante et
l'hritier de ses colres, qui maudit en passant l'_immense cloaque
parisien_, et les crivains ignorants qui de toute la littrature
italienne comprennent tout au plus Mtastase, et le _jargon nasal_ de
ce pays, _ce qu'il y a de moins toscan au monde_. Fou d'enthousiasme
ou de fureur, nous reconnaissons l'auteur d'_Antigone_ et de
_Virginie_; mais bientt, quand il arrive  Londres, il ne songe plus
qu'aux belles ttes de chevaux, aux fires encolures, aux larges
croupes, et son grand souci est de faire traverser le dtroit  ces
quinze nobles btes dont il va enrichir ses curies.

Pendant qu'il court le monde, la comtesse d'Albany passe l't et
l'automne  Genzano, dans une retraite enchante d'o elle aperoit
devant elle les sommets du mont Albano et  ses pieds le lac de Nmi,

     Le beau lac de Nmi qu'aucun souffle ne ride.

C'est l qu'elle recevait les lettres d'Alfieri, c'est de l qu'elle
envoyait ses consolations  cette me imptueuse. Si nous ne possdons
pas cette correspondance o tant de choses sans doute nous seraient
rvles, on montre du moins  Florence un document assez bizarre qui
appartient prcisment  cette date, et n'a pas besoin de commentaire.
C'est un cahier renfermant une srie de sonnets adresss pour la
plupart  la comtesse, avec ce titre trange: _Sonetti di Psipsio
copiati da Psipsia in Genzano, il di 17 ottobre 1783, anno disgraziato
per tutti due._ Psipsio, Psipsia, pourquoi ces noms? Il y a l une
nigme que personne encore n'a devine, mais ce dtail offre peu
d'intrt; la seule chose  signaler ici, c'est le tmoignage de leurs
sentiments mutuels pendant ces annes de sparation et d'exil.

Au commencement de l'hiver, la comtesse d'Albany revint  Rome, o de
graves vnements l'attendaient. Le roi de Sude, Gustave III,
visitait alors l'Italie, et, bien qu'il voyaget sous le nom du comte
de Haga, c'est--dire _incognito_, sans pompe, sans bruit, occup
seulement d'tudier les monuments et les muses, il se mla cependant,
comme tout le monde, des affaires de la comtesse d'Albany. Il avait eu
une entrevue le 1er dcembre  Pise avec Charles-douard; il avait
reu ses confidences, il n'avait pu retenir ses larmes en voyant 
quelle misrable situation tait rduit l'hritier de tant de rois.
Aprs l'avoir dcid  renoncer pour toujours  son rle de
prtendant, il s'tait fait un devoir d'assurer le repos de ses
derniers jours, il avait crit  Louis XVI pour le prier d'amliorer
la position pcuniaire du malheureux prince, et cette lettre, remise
au roi de France par l'ambassadeur sudois, M. le baron de
Stal-Holstein, avait dj obtenu un rsultat favorable. Il lui
restait encore  rgler les rapports de Charles-douard avec sa femme,
 mettre fin, d'une manire ou d'une autre,  une situation qui tait
le scandale de l'Italie et de l'Europe. Gustave III, ds son arrive 
Rome, au commencement de l'anne 1784, eut des confrences,  ce
sujet, avec la comtesse d'Albany et le cardinal d'York. Que se
passa-t-il dans ces confrences? Quel fut le rle du cardinal? quelle
fut l'attitude de la comtesse? On ne sait, mais il est clair que ni
l'un ni l'autre ne pouvaient entretenir le roi de Sude dans les
illusions qu'il s'tait faites. Gustave apprit l bien des choses dont
il ne se doutait point, et, voyant qu'il fallait renoncer  l'espoir
de ramener la comtesse, il conut aussitt le projet de faire
prononcer la sparation lgale des deux poux. Le 24 mars 1784, il
annonait  Charles-douard le rsultat de ses dmarches; on devine
aisment, d'aprs la rponse du prince, les rvlations et les
conseils que renfermait cette lettre. Voici ce que l'hritier des
Stuarts s'empressait d'crire, trois jours aprs,  son ami le roi de
Sude, ou plutt le comte de Haga. De tels documents veulent tre
cits avec une fidlit scrupuleuse; ce ne sont pas des modles de
style ou de correction qu'on y cherche.

Monsieur le Comte, j'ai t on ne peut plus sensible  la vtre
obligeante de Rome, du 24 mars. Je me mets entirement dans les bras
d'un si digne ami que vous tes, Monsieur, car je ne connais personne
 qui je puisse confier mieux et mon honneur et mes intrts. Tchez
de terminer cette affaire le plus tt possible. Je consens pleinement
 une sparation totale avec ma femme, et qu'elle ne porte plus mon
nom. En vous renouvelant les plus sincres sentiments de
reconnaissance et d'amiti, je suis votre bon ami,

                                                    C. D'ALBANIE[1].

[Note 1: Charles-douard signait _comte d'Albanie_, et sa femme
_comtesse d'Albany_. Le prince francisait son nom,  peu prs comme
l'Arioste, dans maintes strophes de l'_Orlando furioso_, en avait fait
un nom italien, _il duca d'Albania_. La princesse tait reste fidle
 l'orthographe anglaise.]

Les conditions de la sparation furent rgles par le roi de Sude et
le cardinal d'York. La comtesse abandonna la plus grande partie de
son douaire, et la cour de France, pour faciliter cet arrangement, lui
assura une rente annuelle de soixante mille livres. Ces conventions
une fois arrtes, et le pape ayant autoris la sparation _a mensa et
toro_, Charles-douard signa la dclaration que voici:

Nous, Charles, roi lgitime de la Grande-Bretagne, sur les
reprsentations qui nous ont t faites par
Louise-Caroline-Maximilienne-Emmanuel, princesse de Stolberg, que
pour bien des raisons elle souhaitait demeurer dans un loignement
et sparation de notre personne, que les circonstances et nos
malheurs communs rendaient ncessaires et utiles pour nous deux, et
considrant toutes les raisons qu'elle nous a exposes, nous
dclarons par la prsente que nous donnons notre consentement libre
et volontaire  cette sparation, et que nous lui permettons dores
en avant de vivre  Rome, ou en telle autre ville qu'elle jugera le
plus convenable, tel tant notre bon plaisir.

Fait et scell du sceau de nos armes, en notre palais,  Florence, le
3 avril 1784.

Approuvons l'criture et le contenu ci-dessus.

                                                          CHARLES R.

La comtesse d'Albany (car elle continua de porter ce nom) profita
bientt de sa libert pour quitter Rome; mais, n'osant pas encore
braver l'opinion publique au point de se retrouver avec Alfieri dans
quelque ville d'Italie, elle lui donna rendez-vous en Alsace. Elle
tait alle passer la chaude saison au pied des Vosges; ce fut l,
dans une jolie maison de campagne non loin de Colmar, que les deux
amants se retrouvrent. Le pote y demeure deux mois, et aussitt
voil les tragdies qui reprennent l'avantage sur les coursiers aux
fires encolures. L'inspiration et mme, pour parler plus simplement,
le dsir de se mettre  l'oeuvre, le dsir de prendre la plume et de
tenter quelque chose, taient intimement attachs pour Alfieri  la
prsence de la comtesse. Encore _palefrenier_ la veille, il redevient
pote tout  coup dans sa villa de Colmar. C'est l qu'il compose
_Agis_, _Sophonisbe_, _Myrrha_; c'est l qu'il crira ses deux
_Brutus_ et la premire de ses _Satires_. L'anne suivante, en effet,
aux premiers beaux jours de l't, le pote et son amie,
volontairement spars pendant l'hiver, accourront de nouveau l'un
vers l'autre au fond de cette complaisante Alsace qui les cache si
bien  tous les yeux. On sait avec quelle ivresse Alfieri parle de
cette priode dans l'histoire de sa vie; on se rappelle sa douleur
quand la comtesse, encore soigneuse de sa renomme, revient passer
l'hiver dans les tats du pape, s'tablit  Bologne, et oblige son
compagnon  choisir une autre rsidence; on se rappelle aussi ses
transports au moment o le mois d'aot, trois ans de suite, le ramne
 Colmar; on se rappelle ces explosions d'enthousiasme, ce rveil
d'activit potique, cette soif de gloire qui le tourmente, sa joie de
faire imprimer ses oeuvres  Kehl dans l'admirable imprimerie de
Beaumarchais; puis ses deux voyages  Paris, son installation avec la
comtesse dans une maison solitaire, tout prs de la campagne, 
l'extrmit de la rue du Montparnasse, et tous les soucis que lui
donne la publication de ses oeuvres compltes chez Didot l'an,
artiste passionn pour son art. Tous ces dtails sont raconts dans
l'autobiographie du pote, nous n'avons pas  y revenir ici; mais ce
qu'Alfieri ne pouvait pas dire, et ce qui est pourtant un pisode
essentiel de cette histoire, ce sont les dernires annes de
Charles-douard, ces annes d'abandon et de malheur pendant lesquelles
le triste vieillard, si longtemps dgrad, se relve enfin, et
retrouve  sa dernire heure une certaine dignit vraiment noble et
touchante.


III.

L'infortun Charles-douard prouva avant de mourir une consolation
inattendue. La fille qu'il avait eue dans sa jeunesse,  Lige, de son
premier amour, miss Clmentine, et qui vivait retire  Meaux, dans
l'abbaye de Notre-Dame, lui revint en mmoire, et peut-tre en
remords. Il la rappela prs de lui pour tenir sa maison et consoler
ses dernires heures. Il la reconnut, la lgitima, et lui rendit le
nom, dsormais libre, de duchesse d'Albany. Elle fit rentrer avec elle
la dignit, l'lgance, la socit fminine dans le palais de son pre
 Florence. Elle rconcilia le roi et le cardinal d'York, brouills
pour des intrts mal entendus d'argent. La reine de Naples
l'accueillit  Pise, o elle passait l'hiver avec le prince vieilli,
mais heureux et honor du moins dans sa vieillesse. Revenu  Rome,
dans le palais de son enfance, il y mourut en 1788, et fut enseveli 
Frascati, dans la cathdrale du cardinal d'York, son frre. Sa fille
chrie, qui ne vivait que pour lui, ne lui survcut pas longtemps. Le
cardinal d'York hrita authentiquement des titres de prtendant  la
couronne des Stuarts.


IV.

Pendant ces annes d'agitation strile pour un trne imaginaire, la
comtesse d'Albany, qui n'avait plus de titre lgal mme  son nom,
avait quitt Rome pour Bologne, afin de conserver toujours son asile
dans les tats du pape. Insensiblement l'amour qu'elle conservait pour
Alfieri la rapprochait de son ami, toujours errant sur ses traces.

Alfieri l'indique, mais en termes trop vagues: Au mois de fvrier
1788, mon amie reut la nouvelle de la mort de son mari, arrive 
Rome, o il s'tait retir depuis plus de deux ans qu'il avait quitt
Florence. Quoique cette mort n'et rien d'imprvu  cause des
accidents qui pendant les derniers mois l'avaient frapp  plusieurs
reprises, et bien que la veuve, dsormais libre de sa personne, ft
trs-loin d'avoir perdu un ami, je vis,  ma grande surprise, qu'elle
n'en fut pas mdiocrement touche, _non poco compunta_. Ces paroles
sont une faible traduction de la vrit, bien qu'elles nous permettent
de l'entrevoir; la comtesse d'Albany, en nous ouvrant son coeur, nous
y et montr certainement autre chose. Il y avait dans les destines
si diffrentes de la duchesse Charlotte et de la comtesse Louise un
contraste loquent, une leon douloureuse et amre qu'un pote, un
moraliste, un peintre des passions humaines aurait d mieux
comprendre, et qu'il et comprise sans nul doute, s'il n'avait pas t
si directement intress dans cette aventure. La punition de
l'orgueilleux Alfieri, nous le verrons, fut d'avoir un successeur qui
ne le valait point; la punition de la comtesse fut de sentir, au plus
profond de son me, l'humiliante leon que lui infligeaient les
dernires annes de Charles-douard.


V.

Alfieri continuait, en attendant la gloire,  prluder avec elle par
des ditions conscutives de ses tragdies, surveilles tantt 
Sienne par son ami Gori, tantt par lui-mme. Peu de temps avant son
renvoi de Rome, il demanda lchement au pape Pie VI, l'infortun et
tolrant Braschi, de les lui prsenter lui-mme. Copions ici le
jugement du pote de _Brutus_ sur cette dmarche.

Pendant les deux mois au moins que dura l'impression de ces quatre
tragdies, j'tais  Rome sur les charbons ardents, en proie  de
continuelles palpitations, et  une fivre d'esprit que rien ne
pouvait calmer. Plus d'une fois, mais la honte me retint, je fus tent
de me ddire et de reprendre mon manuscrit. Enfin elles m'arrivrent
successivement  Rome toutes les quatre, imprimes trs-correctement,
grce  mon ami; mais, chacun a pu le voir, trs-salement imprimes,
grce au typographe, et versifies d'une manire barbare, comme je
l'ai vu depuis, grce  l'auteur. L'enfantillage de m'en aller de
porte en porte dposer des exemplaires bien relis de mes premiers
travaux pour me concilier des suffrages m'occupa plusieurs jours, et
me rendit passablement ridicule  mes propres yeux comme  ceux des
autres. J'allai entre autres prsenter mon ouvrage au pape qui rgnait
alors, Pie VI,  qui dj je m'tais fait prsenter il y avait un an,
lorsque j'tais venu me fixer  Rome. Et ici je confesserai,  ma
grande confusion, de quelle tache je me souillai moi-mme dans cette
audience bienheureuse. Je n'avais pas une trs-grande estime pour le
pape comme pape; je n'en avais aucune pour Braschi comme savant ou
ayant bien mrit des lettres, qui en effet ne lui devaient rien. Et
cependant, moi, ce superbe Alfieri, me faisant prcder de l'offre de
mon beau volume, que le Saint-Pre reut avec bienveillance, ouvrit et
reposa sur sa petite table, avec beaucoup d'loges et sans vouloir me
laisser lui baiser le pied, mais me relevant au contraire lui-mme,
car j'tais  genoux; dans cette humble posture il me caressait la
joue avec une complaisance toute paternelle; moi donc, ce mme
Alfieri, l'auteur de ce fier sonnet sur Rome, rpliquant alors avec la
grce doucereuse d'un courtisan aux louanges que le pontife me donnait
sur la composition et la reprsentation de l'_Antigone_, dont il
avait, m'assurait-il, ou dire merveille, et saisissant le moment o
il me demandait si je ferais encore des tragdies, louant fort du
reste un art si ingnieux et si noble, je lui rpondis que j'en avais
achev beaucoup d'autres, et dans le nombre un _Sal_, dont le sujet,
tir de l'criture, m'enhardissait  en offrir la ddicace  Sa
Saintet, si elle daignait me le permettre. Le pape s'en excusa, en me
disant qu'il ne pouvait accepter la ddicace d'aucune oeuvre
dramatique de quelque genre qu'elle ft, et je n'ajoutai pas un mot
sur ce sujet. J'avouerai ici que j'prouvai alors deux mortifications
bien distinctes, mais galement mrites: l'une, de ce refus que
j'tais all chercher volontairement; l'autre, de me voir forc 
m'estimer moi-mme beaucoup moins que le pape, car j'avais eu la
lchet, ou la faiblesse, ou la duplicit (ce fut, certes, dans cette
occasion, une de ces trois choses qui me ft agir, si ce n'est mme
toutes trois) d'offrir une de mes oeuvres, comme une marque de mon
estime,  un homme que je regardais comme fort infrieur  moi, en
fait de vrai mrite; mais je dois galement, sinon pour me justifier,
au moins pour claircir simplement cette contradiction apparente ou
relle entre ma conduite et ma manire de penser et de sentir, je dois
exposer avec candeur la seule et vritable raison qui me fit
prostituer ainsi le cothurne  la tiare. Cette raison, la voici. Les
prtres propageaient depuis quelque temps certains propos sortis de la
maison du beau-frre de mon amie, par o je savais que lui et toute sa
cour se rcriaient fort sur mes trop frquentes visites  sa
belle-soeur; et comme leur mauvaise humeur allait toujours croissant,
je cherchais, en flattant le souverain de Rome,  m'en faire plus tard
un appui contre les perscutions dont j'avais dj le pressentiment
dans mon coeur, et qui, en effet, attendirent  peine un mois pour se
dchaner. Je crois aussi que cette reprsentation d'_Antigone_ avait
trop fait parler de moi pour ne pas augmenter le nombre de mes ennemis
et m'en susciter de nouveaux. Si je me montrai alors bas et dissimul,
ce fut donc par excs d'amour, et il faudra bien que celui qui rira de
moi reconnaisse en moi son image. Je pouvais laisser cette
circonstance dans les tnbres o elle tait ensevelie. J'ai voulu, en
la rvlant, qu'elle ft une leon pour tous et pour moi. J'avais trop
 en rougir pour l'avoir jamais raconte  personne; je la dis
seulement  mon amie quelque temps aprs. Si je l'ai rapporte, c'est
aussi pour consoler tous les auteurs prsents ou futurs que des
circonstances malheureuses forcent tous les jours honteusement et de
plus en plus forceront  se dshonorer, eux et leurs oeuvres, par de
menteuses ddicaces.


VI.

Les deux dernires annes de cette sparation furent adoucies
subrepticement par deux voyages en France, pendant lesquels Mme
d'Albany, pour sauver les apparences, loua une maison de campagne
isole, en Alsace, non loin de Colmar, et o Alfieri vint la
rejoindre.

Peu de jours aprs, crit-il, arrivrent  Sienne mes quatorze
chevaux anglais; j'y avais laiss le _quinzime_, sous la garde de mon
ami Gori: c'tait mon beau cheval bai, mon _Fido_[2], le mme qui dans
Rome avait plusieurs fois reu le doux fardeau de ma bien-aime, et
c'tait assez pour me le rendre plus cher  lui seul que toute ma
nouvelle troupe. Toutes ces btes me retenaient en mme temps dans la
distraction et l'oisivet. Les peines de coeur venant  s'y joindre,
j'essayai vainement de reprendre mes occupations littraires. Je
laissai passer une bonne partie de juin et tout le mois de juillet o
je ne bougeai pas de Sienne, sans faire autre chose que quelques vers.
J'achevai cependant plusieurs stances qui manquaient encore au
troisime chant de mon petit pome, et je commenai mme le quatrime
et dernier. L'ide de cet ouvrage, quoique souvent interrompu, repris
 de longs intervalles et toujours par fragments, et sans que j'eusse
aucun plan crit, tait nanmoins reste trs-fortement empreinte dans
mon cerveau. Ce  quoi je voulais surtout prendre garde, c'tait  ne
le pas faire trop long, ce qui m'et t bien facile, si je me fusse
laiss entraner aux pisodes et aux ornements. Mais, pour en faire
une oeuvre originale et assaisonne d'une agrable teneur, la premire
condition, c'tait d'tre court. Voil pourquoi dans ma pense il ne
devait d'abord avoir que trois chants; mais la _Revue des conseillers_
m'en droba presque tout un, et il fallut en faire quatre. Je ne suis
pas trop sr cependant, dans mon me et conscience, que toutes ces
interruptions n'aient bien eu leur influence sur l'ensemble du pome
et qu'il n'ait l'air un peu dcousu.

[Note 2: Ici, dans une note, l'aimable traducteur de M. de Reumont, M.
Saint-Ren-Taillandier, fait allusion au mme nom, donn jadis par
moi, dans _Jocelyn_, au plus aim de mes chiens clbres.]

Pendant que j'essayais de poursuivre ce quatrime chant, je ne
cessais de recevoir et d'crire de longues lettres; ces lettres peu 
peu me remplirent d'esprance, et m'enflammrent de plus en plus du
dsir de revoir bientt mon amie. Cette possibilit devint si
vraisemblable, qu'un beau jour, ne pouvant plus y tenir, je ne confiai
qu' mon ami o je voulais me rendre, et, feignant une excursion 
Venise, je me dirigeai du ct de l'Allemagne. C'tait le 4 aot, un
jour, hlas! dont le souvenir me sera toujours amer; car tandis que,
content et ivre de joie, j'allai chercher la moiti de moi-mme, je ne
savais pas qu'en embrassant ce rare et cher ami, quand je croyais ne
me sparer de lui que pour six semaines, je le quittais pour
l'ternit. Je ne puis en parler, je ne puis y songer sans fondre en
larmes, aujourd'hui encore aprs tant d'annes. Mais je ne reviendrai
pas sur ces larmes; aussi bien je me suis efforc ailleurs de leur
donner un libre cours.

Me voici donc de nouveau sur les grands chemins. Je reprends ma
charmante et potique route de Pistoja  Modne, je passe comme un
clair  Mantoue,  Trente,  Inspruck, et de l par la Souabe,
j'arrive  Colmar, ville de la haute Alsace, sur la rive gauche du
Rhin. Prs de cette ville, je retrouvai enfin celle que je demandais 
tous les chos, que je cherchais partout, et dont la douce prsence me
manquait depuis plus de seize mois. Je fis tout ce trajet en douze
jours, et j'avais beau courir, je croyais  peine changer de place.
Pendant ce voyage, la veine potique se rouvrit en moi, plus abondante
que jamais, et il n'y avait gure de jour o celle qui avait sur moi
plus d'empire que moi-mme ne me fit composer jusqu' trois sonnets et
plus encore. J'tais tout hors de moi  la pense que sur toute cette
route chacun de mes pas rencontrait une de ses traces. J'interrogeais
tout le monde, et partout j'apprenais qu'elle y tait passe environ
deux mois auparavant. Souvent mon coeur tournait  la joie, et alors
j'essayais aussi de la posie badine. J'crivis, chemin faisant, un
chapitre  Gori, o je lui donnais les instructions ncessaires pour
la garde de mes chevaux bien-aims; cette passion n'tait chez moi
que la troisime, je rougirais trop de dire la seconde, les muses,
comme de raison, devant avoir le pas sur Pgase.

Ce _chapitre_ un peu long, que j'ai plac dans la suite parmi mes
posies, est le premier et  peu prs l'unique essai que j'aie tent
dans le genre de Berni, dont je crois sentir toutes les grces et la
dlicatesse, quoique la nature ne me porte pas de prfrence vers ce
genre. Mais il ne suffit pas toujours d'en sentir les finesses pour
les rendre; j'ai fait de mon mieux. J'arrivai le 16 aot chez mon
amie, prs de qui deux mois passrent comme un clair. Alors me
retrouvant de nouveau tout entier de coeur, d'esprit et d'me, il ne
s'tait pas encore coul quinze jours depuis que sa prsence m'avait
rendu  la vie, que moi, ce mme Alfieri, qui depuis deux ans n'avais
pas mme eu l'ide d'crire d'autres tragdies, qui au contraire,
ayant dpos le cothurne aux pieds de _Sal_, avais fermement rsolu
de ne jamais le reprendre, je me trouvai alors, presque sans m'en
douter, avoir conu ensemble et par force trois tragdies nouvelles:
_Agis_, _Sophonisbe_ et _Myrrha_. Les deux premires m'taient
d'autres fois venues  la pense, et je les avais toujours cartes;
mais cette fois elles s'taient si profondment fixes dans mon
imagination, qu'il fallut bien en jeter l'esquisse sur le papier, avec
la conviction et l'espoir que j'en resterais l. Pour ce qui est de
_Myrrha_, je n'y avais jamais pens. Ce sujet m'avait paru tout aussi
peu que la Bible ou tout autre fond sur un amour incestueux de nature
 tre traduit sur la scne; mais tombant par hasard, comme je lisais
les _Mtamorphoses_ d'Ovide, sur ce discours loquent et vraiment
divin que Myrrha adresse  sa nourrice, je fondis en larmes, et
aussitt l'ide d'en faire une tragdie passa devant mes yeux comme un
clair. Il me sembla qu'il pouvait en rsulter une tragdie
trs-touchante et trs-originale, pour peu que l'auteur et l'art
d'arranger sa fable de manire  laisser le spectateur dcouvrir
lui-mme par degr les horribles temptes qui s'lvent dans le coeur
embras et tout ensemble innocent de la pauvre Myrrha, bien plus
infortune que coupable, sans qu'elle en dt la moiti, n'osant
s'avouer  elle-mme, loin de la confier  personne, une passion si
criminelle. En un mot, dans ma tragdie, telle que je la conus tout
d'abord, Myrrha ferait les mmes choses qu'elle dcrit dans Ovide;
mais elle les ferait sans les dire. Je sentis ds le dbut quelle
immense difficult j'prouverais  prolonger pendant cinq actes, sans
le secours d'aucun pisode, ces fluctuations de l'me de Myrrha, si
dlicates  rendre. Cette difficult, qui ne fit alors que m'enflammer
de plus en plus, et qui, lorsque ensuite je voulus dvelopper,
versifier et imprimer ma tragdie, a toujours t l'aiguillon qui
m'excitait  vaincre l'obstacle, l'oeuvre acheve, je la crains, cette
difficult, et la reconnais dans toute son tendue, laissant aux
autres  juger si j'ai su la surmonter compltement ou en partie, ou
si elle demeure tout entire.

Ces trois nouvelles productions tragiques allumrent dans mon coeur
l'amour de la gloire que je ne dsirais plus dsormais que pour la
partager avec celle qui m'tait plus chre que la gloire. Il y avait
donc un mois environ que mes jours s'coulaient heureux et pleins,
sans qu'il s'y mlt d'autre pense amre que celle-ci, dj si
horrible: Un mois encore, un mois au plus, et il faudra nous sparer
de nouveau. Mais, comme si la crainte de ce coup invitable n'et pas
suffi  elle seule pour rpandre une affreuse amertume sur les
fugitives douceurs qu'il me restait  savourer, la fortune ennemie
voulut y joindre sa dose cruelle pour me rendre plus chre encore
cette phmre consolation. Des lettres de Sienne m'annoncrent, dans
l'espace de huit jours, et la mort du jeune frre de Gori, et une
maladie grave de Gori lui-mme. Celles qui suivirent m'apportrent la
nouvelle de sa mort, aprs une maladie qui n'avait dur que huit
jours. Si je ne me fusse pas trouv auprs de mon amie en recevant ce
coup si rapide et si inattendu, les effets de ma juste douleur
auraient t bien plus terribles; mais, quand on a quelqu'un pour
pleurer avec soi, les pleurs sont moins amers. Mon amie connaissait
aussi et elle aimait tendrement ce cher Franois Gori. L'anne
d'avant, aprs m'avoir, comme je l'ai dit, accompagn jusqu' Gnes,
de retour de Toscane, il s'tait rendu  Rome presque uniquement pour
faire connaissance avec elle, et pendant son sjour, qui dura
plusieurs mois, il l'avait vue constamment, et l'avait accompagne
dans ses visites de chaque jour  tous les monuments des beaux-arts,
qu'il aimait lui-mme passionnment, et qu'il jugeait en apprciateur
clair. Aussi, en le pleurant avec moi, ne le pleurait-elle pas
seulement pour moi, mais encore pour elle-mme, sachant bien ce qu'il
valait par l'exprience qu'elle venait d'en faire. Ce malheur troubla
plus que je ne saurais le dire le reste du temps dj si court que
nous passmes ensemble; et,  mesure que le terme approchait, cette
nouvelle sparation me paraissait bien plus amre et plus horrible.
Quand fut venu ce jour redout, il fallut obir au sort, et je rentrai
dans de tout autres tnbres, spar de ma bien-aime, sans savoir,
cette fois, pour combien de temps, et priv de mon ami avec la
certitude cruelle que c'tait pour toujours.  chaque pas de cette
mme route o s'taient dissipes en venant ma douleur et mes noires
penses, je les retrouvai au retour plus poignantes. Vaincu par la
douleur, je composai peu de vers et ne fis que pleurer jusqu' Sienne,
o j'arrivai dans les premiers jours de novembre. Quelques amis de mon
ami, et qui m'aimaient  cause de lui, comme moi-mme je les aimais,
accrurent dmesurment mon dsespoir, pendant ces premiers jours, en
ne me servant que trop bien dans mon dsir de savoir jusqu'aux
moindres particularits de ce funeste accident. Tremblant, j'vitais
de les entendre, et je ne cessais de les demander. Je n'allai plus
demeurer, comme on peut bien le croire, dans cette maison de deuil que
je n'ai plus jamais revue.  mon retour de Milan, l'anne prcdente,
j'avais de grand coeur accept de mon ami, et dans sa maison, un petit
appartement solitaire et fort gai, et nous vivions comme deux frres.

Cependant, sans Gori, le sjour de Sienne me devint tout d'abord
insupportable; j'esprai qu'en changeant de lieux et d'objet j'allais
affaiblir ma douleur sans rien perdre de sa mmoire. Dans le courant
de novembre, je me transportai  Pise, dcid  y passer l'hiver, en
attendant qu'un destin meilleur vnt me rendre  moi-mme; car, priv
de tout ce qui nourrit le coeur, je ne pouvais, en vrit, me regarder
comme vivant.

Je restai  Pise jusqu' la fin d'aot 1785, mais sans y rien crire
depuis ces notes; je me bornai seulement  faire recopier les dix
tragdies imprimes et  mettre  la marge beaucoup de changements qui
alors me parurent suffire. Mais quand plus tard je m'occupai de ma
rimpression de Paris, je les trouvai plus qu'insuffisants, et il
fallut alors en ajouter quatre fois autant pour le moins. Au mois de
mai de cette mme anne, je me donnai  Pise le divertissement du _jeu
du pont_[3], spectacle admirable, o l'antique se mle  je ne sais
quoi d'hroque. Il s'y joignit encore une autre fte fort belle aussi
dans son genre, l'_illumination_ de la ville entire, comme elle a
lieu, tous les deux ans, pour la fte de saint Ranieri; ces deux ftes
furent alors clbres ensemble,  l'occasion du voyage que le roi et
la reine de Naples firent en Toscane pour y visiter le grand-duc
Lopold, beau-frre de ce roi. Ma petite vanit eut alors de quoi se
trouver satisfaite, car on distingua surtout mes beaux chevaux anglais
qui l'emportaient en force, en beaut, sur tous ceux qu'on avait pu
voir en pareille rencontre; mais, au milieu d'une jouissance si
purile et si trompeuse, je vis,  mon grand dsespoir, que dans cette
Italie morte et corrompue il tait plus facile de se faire remarquer
par des chevaux que par des tragdies.

[Note 3: C'est une espce de tournoi qui se clbre encore de nos
jours. (_Note du traducteur._)]

Sur ces entrefaites, mon amie tait partie de Bologne et avait pris,
au mois d'avril, la route de Paris. Dcide  ne plus retourner 
Rome, elle ne pouvait se retirer nulle part plus convenablement qu'en
France, o elle avait des parents, des relations, des intrts. Aprs
tre reste  Paris jusque vers la fin du mois d'aot, elle revint en
Alsace, dans la mme villa o nous nous tions runis, l'anne
prcdente. Je laisse  juger avec quelle joie, quel empressement, ds
les premiers jours de septembre, je pris, pour me rendre en Alsace, la
route ordinaire des Alpes Tyroliennes. Mon ami que j'avais perdu 
Sienne, ma bien-aime qui dsormais allait vivre hors de l'Italie, me
dterminrent aussi  ne pas y demeurer plus longtemps. Je ne voulais
pas alors, et les convenances ne le permettaient pas, m'tablir 
demeure aux lieux qu'elle habitait, mais je cherchai  m'en tenir
loign le moins possible, et  n'avoir plus du moins les Alpes entre
nous. Je mis donc en mouvement toute ma cavalerie qui, un mois aprs
moi, arriva saine et sauve en Alsace, o j'avais alors rassembl tout
ce que je possdais, except mes livres, dont j'avais laiss  Rome la
majeure partie. Mais le bonheur de cette seconde runion ne dura et ne
pouvait gure durer que deux mois, mon amie devant passer l'hiver 
Paris. Au mois de dcembre, je l'accompagnai jusqu' Strasbourg, o
il m'en cota cruellement de me sparer d'elle et de la quitter une
troisime fois. Elle continua sa route vers Paris, et je retournai 
notre maison de campagne; j'avais le coeur bien gros, mais mon
affliction cette fois n'avait plus autant d'amertume, nous tions plus
prs l'un de l'autre; je pouvais, sans obstacle et sans crainte de lui
faire tort, tenter une excursion de son ct. L't enfin ne devait-il
pas nous runir? Toutes ces esprances me mirent un tel baume dans le
sang, et me rafrachirent si bien l'esprit, que je me rejetai tout
entier entre les bras des Muses. Pendant ce seul hiver, dans le repos
et la libert des champs, je fis plus de besogne qu'il me ft jamais
arriv d'en faire en un aussi court espace de temps. Ne penser qu'
une seule et mme chose, et n'avoir  se dfendre ni des distractions
du plaisir, ni de celles de la douleur, rien n'abrge autant les
heures et ne les multiplie davantage.  peine rentr dans ma solitude,
je finis d'abord de dvelopper l'_Agis_. Je l'avais commenc  Pise,
ds le mois de dcembre de l'autre anne, puis, las et dgot de ce
travail (ce qui jamais ne m'arrivait dans la composition), il ne
m'avait plus t possible de continuer. Mais alors l'ayant
heureusement men  terme, je ne respirai pas que je n'eusse galement
dvelopp, pendant ce mme mois de dcembre, la _Sophonisbe_ et la
_Myrrha_. Le mois suivant, en janvier 1786, j'achevai de jeter sur le
papier le second et le troisime livre du _Prince des Lettres_; je
conus et j'crivis le dialogue de _la Vertu mconnue_. C'tait un
tribut que depuis longtemps je me reprochais de n'avoir point pay 
la mmoire adore de mon vnrable ami, Franois Gori. J'imaginai, en
outre, et je dveloppai entirement la _mlo-tragdie_ d'_Abel_, dont
je mis en vers la partie lyrique: c'tait un genre nouveau, sur lequel
j'aurai plus tard l'occasion de revenir, si Dieu me prte vie et me
donne avec la force d'esprit ncessaire les moyens d'accomplir tout ce
que je me propose d'entreprendre. Une fois revenu  la posie, je ne
quittai plus mon petit pome que je ne l'eusse compltement termin, y
compris le quatrime chant. Je dictai ensuite, je recorrigeai, je
rassemblai les trois autres qui, composs par fragments, dans l'espace
de dix annes, avaient, ce qu'ils ont peut-tre encore, je ne sais
quoi de dcousu. Si grand que soit le nombre de mes dfauts, ce n'est
pas l celui qu'on rencontre habituellement dans mes autres
compositions. J'avais  peine termin ce pome, que dans une de ses
lettres toujours si frquentes et si chres, mon amie, comme par
hasard, me raconta qu'elle venait d'assister au thtre  une
reprsentation du _Brutus_ de Voltaire, et que cette tragdie lui
avait plu souverainement. Moi qui avais vu reprsenter cette mme
pice dix ans peut-tre auparavant, et qui depuis l'avais compltement
oublie, je sentis aussitt mon coeur et mon esprit se remplir d'une
mulation o il entrait  la fois de la colre et du ddain, et je me
dis: Et quels _Brutus_! des _Brutus_ d'un Voltaire? J'en ferai, moi,
des _Brutus_... Je les traiterai l'un et l'autre. Le temps fera voir 
qui de nous il appartenait de revendiquer un tel sujet de tragdie, ou
de moi, ou d'un Franais, qui, n du peuple, a pendant plus de
soixante et dix ans sign: _Voltaire, gentilhomme ordinaire du roi._
Je n'en dis pas davantage, je n'en touchai mme pas un mot dans ma
rponse  mon amie, mais, sur-le-champ et avec la rapidit de
l'clair, je conus  la fois les deux _Brutus_, tels que depuis je
les ai excuts. C'est ainsi que, pour la troisime fois, je manquai 
ma rsolution de ne plus faire des tragdies, et que de douze
qu'elles devaient tre, elles sont arrives au nombre de dix-neuf. Je
renouvelai sur le dernier _Brutus_, mais avec plus de solennit que
jamais, mon serment  Apollon, et cette fois je suis  peu prs sr de
ne plus le violer. J'en ai pour garants les annes qui vont s'amassant
sur ma tte, et tout ce qui me reste encore  faire dans un autre
genre, si toutefois j'en trouve la force et le moyen.

Je passai plus de cinq mois  cette maison de campagne, dans une
continuelle effervescence d'esprit. Le matin,  peine veill,
j'crivais aussitt cinq ou six pages  mon amie; je travaillais
ensuite jusqu' deux ou trois heures de l'aprs-midi; je montais alors
 cheval ou en voiture pendant une couple d'heures; mais, au lieu de
me distraire et de me reposer, ne cessant de penser soit  tels vers,
soit  tel personnage, soit  telle autre chose, je fatiguais ma tte
loin de la soulager. Je fis si bien que j'y gagnai au mois d'avril, un
violent accs de goutte qui pour la premire fois me cloua dans mon
lit, o pendant quinze jours au moins il me retint immobile et
souffrant, ce qui vint mettre une interruption cruelle  mes tudes
si chaudement reprises. C'tait aussi trop entreprendre que de
vouloir vivre solitaire tout  la fois et occup; je n'aurais pu y
rsister sans mes chevaux qui me foraient  prendre le grand air et 
faire de l'exercice. Mais, mme avec mes chevaux, je ne pus supporter
cette perptuelle et incessante tension des fibres du cerveau, et si
la goutte, plus sage que moi, ne ft venue y faire trve, j'aurais
fini par devenir fou ou par dfaillir de faiblesse, car je dormais
fort peu et ne mangeais presque plus. Toutefois, au mois de mai, grce
au repos et  une dite svre, les forces m'taient revenues. Mais
des circonstances qui lui taient personnelles ayant alors empch mon
amie de me rejoindre  notre maison de campagne, et me voyant condamn
 soupirer encore aprs son retour, seule consolation que j'eusse au
monde, je tombai dans un trouble d'esprit, qui pendant plus de trois
mois obscurcit mon entendement. Je travaillai peu et mal jusqu' la
fin du mois d'aot, o la prsence tant dsire de mon amie fit
vanouir tous ces maux d'une imagination mcontente et enflamme. 
peine redevenu sain de corps et d'esprit, j'oubliai les douleurs de
cette longue absence qui, heureusement pour moi, fut la dernire, et
je me remis au travail avec passion et fureur. Vers le milieu de
dcembre, poque  laquelle nous partmes ensemble pour Paris, je me
trouvai avoir versifi l'_Agis_, la _Sophonisbe_ et la _Myrrha_,
dvelopp les deux _Brutus_ et compos la premire de mes _Satires_.
Dj, neuf ans auparavant, j'avais  Florence tent ce nouveau genre,
j'en avais distribu les sujets, et j'avais mme alors essay d'en
excuter quelque chose. Mais, n'tant point encore assez matre de la
langue et de la rime, je m'y tais rompu les cornes; et, craignant de
ne pouvoir jamais y russir, du moins pour le style et la
versification, j'en avais  peu prs abandonn l'ide. Mais le rayon
vivifiant des yeux de mon amie me rendit alors ce qu'il fallait pour
cela de courage et de hardiesse, et, m'tant de nouveau mis 
l'oeuvre, je crus qu'il pourrait m'tre donn d'entrer dans la
carrire, sinon de la parcourir. Je fis aussi, avant de partir pour
Paris, une revue gnrale de mes posies, dictes et acheves en
grande partie, et je m'en trouvai un bon nombre, trop peut-tre.


VII.

On voit poindre, dans ce mot sur le _Brutus_ de Voltaire, la premire
jalousie d'Alfieri contre la littrature des Franais; on la retrouve
dans la suite de ce chapitre.

Avec tout cela, crit-il, inbranlable dans ma conviction du beau et
du vrai, j'aime mieux (et je saisis toutes les occasions de renouveler
 cet gard ma profession de foi), j'aime beaucoup mieux encore crire
dans une langue presque morte et pour un peuple mort, et me voir
enseveli moi-mme de mon vivant, que d'crire dans ces langues sourdes
et muettes, le franais ou l'anglais, quoique leurs armes et leurs
canons les mettent  la mode; plutt mille fois des vers italiens,
pour peu qu'ils soient bien tourns, mme  la condition de les voir
pour un temps ignors, mpriss, non compris, que des vers franais ou
anglais, ou dans tout autre jargon en crdit, lors mme que, lus
aussitt par tout le monde, ils pourraient m'attirer les
applaudissements et l'admiration de tous. Est-ce donc la mme chose
de faire rsonner pour ses propres oreilles les nobles et mlodieuses
cordes de la harpe, encore que personne ne vous coute, ou de souffler
dans une vile cornemuse, quand toute une multitude d'auditeurs aux
longues oreilles devrait vous tourdir de ses acclamations
solennelles?

Son mprisable recueil d'pigrammes grossires et d'invectives de
collge, intitul _Misogallo_ (haine aux Franais), va confirmer
bientt ces impressions _antinationales_.

Aprs ces seize mois de bonheur cach, libres de leur sjour et de
leur vie, les deux amants partirent enfin pour Paris.

Ds que nous fmes  Paris, o l'engagement pris de mon dition
commence me faisait une ncessit de me fixer  demeure, je cherchai
une maison, et j'eus le bonheur d'en trouver une trs-tranquille et
trs-gaie, isolment situe sur le boulevard neuf du faubourg
Saint-Germain, au bout de la rue du Mont-Parnasse. J'y avais une fort
belle vue, un air excellent et la solitude des champs.

Il s'y occupa trois ans de l'impression de toutes ses tragdies chez
Didot, le prince des typographes franais, et chez Beaumarchais, 
Kehl, de l'impression de tous ses sonnets trs-peu dignes de
Ptrarque, et d'une multitude de caprices d'auteur sans mrite et de
traductions qu'il recueillait comme des reliques de lui-mme  lguer
_in extenso_  la trs-indiffrente postrit. Cela marchait du mme
pas sourd sans que le temps lui-mme, qui s'occupait de bien autre
chose, en st rien. On tait en 1789. La Bastille tait prise par la
rvolution, les tats gnraux tonnaient  Versailles par la voix
sculaire de Mirabeau, et il n'en parle pas. Seulement, ami de
quelques philosophes de seconde ligne, il crit, pour complaire 
l'poque, une ode sur la prise de la Bastille. Ainsi l'ennemi des rois
et des reines qui pensionnaient son amie, Alfieri, flagornait  Paris
le peuple qui devait bientt les traner  l'chafaud. On trouve peu
d'exemples de telles inconsquences d'esprit et de coeur dans les
lettrs de ce temps-l. Que pouvait-il se rpondre  lui-mme, et que
pouvait-il rpondre  la comtesse d'Albany, quand elle lui disait: Je
suis reine, et vous excrez les rois! je suis proscrite de mon trne,
et vous invectivez le roi et la reine qui nous prtent asile! je suis
dnue de tout, et vous poussez au dpouillement de ce roi et de
cette reine qui nous subventionnent largement pour vivre! Si la
reconnaissance ne vous dit rien, que vous conseille notre intrt
lgitime? Sont-ce les vainqueurs de la Bastille qui nous
pensionneront, et nous honoreront en soeur et en frre du trne? Vous
parlez de la tyrannie? Mais ce peuple a-t-il consult d'autre loi que
sa colre, quand il a attaqu ce vieux donjon sans dfenseurs et ce
vieux cachot sans prisonniers, et massacr en allant triompher 
l'Htel-de-Ville le gouverneur et les victimes trs-trangres  ces
vnements? Ne vous mlez donc pas des triomphes de ce peuple et de la
ruine de nos bienfaiteurs. Je suis reine; respectez en moi la royaut!
Mon mari tait roi; respectez en lui son titre, et en moi son nom! Un
autre roi nous solde; respectez en lui ses bienfaits! il nous protge;
respectez en lui l'asile qu'il nous assure!

--Mais j'ai fait quatorze ou quinze tragdies contre les rois de
l'antiquit, j'ai fait _Brutus_! La libert est classique.--C'est
vrai, mais n'en parlez pas: personne, except votre imprimeur, n'en
parle; imprimez, si vous voulez, pour les lecteurs  venir, et
taisez-vous sur les ingratitudes du prsent!

Alfieri n'en poursuivait pas moins ses diatribes et ses amours, et se
mettait en rgle avec l'avenir par ses tragdies mort-nes, en rgle
avec les rois en leur enlevant plus que leur trne, leur famille! en
rgle avec l'opinion en applaudissant lyriquement aux premiers
garements de la rvolution;

En rgle avec le vieux classique, en accumulant tragdies sur
tragdies;

En rgle avec l'avenir, comptant sur la gloire et sur l'immortalit
anonyme qu'il se prparait en silence au bout de la rue;

En rgle avec la fortune, puisqu'il avait encore quatre chevaux de
selle, ayant vendu tous les autres  son ami pour monter sa maison 
Paris;

En rgle enfin avec le bonheur, puisqu'il allait  leur maison de
campagne, en Alsace, passer les mois inoccups de l'anne dans
l'intimit d'une union paisible.

Une seule inquitude le poignait, dit-il; c'taient des transes
d'esprit de tout genre que la rvolution qu'il chantait ne vnt, de
jour en jour, par ses mouvements insurrectionnels qui clataient dans
Paris depuis la convocation des tats gnraux et la prise de la
Bastille, l'empcher de terminer ses ditions qui touchaient  leur
fin, soit  Paris chez Didot, soit  Kehl chez Beaumarchais, et
qu'aprs tant de peines et de lourdes dpenses, il ne fallt chouer
au port. Je me htais autant que je pouvais, mais ainsi ne faisaient
pas les ouvriers de l'imprimerie de Didot, qui, nouvellement travestis
en politiques et en hommes libres, passaient les journes entires 
lire les journaux et  faire des lois, au lieu de composer, de
corriger, de tirer les preuves que j'attendais. Je crus que j'en
deviendrais fou par contre-coup. J'prouvai donc une immense
satisfaction, quand vint le jour o ces tragdies, qui m'avaient cot
tant de sueurs, termines et emballes, s'en allrent en Italie et
ailleurs. Mais ma joie ne fut pas de longue dure; les choses allant
de mal en pis, et chaque jour, dans cette Babylone, tant quelque
chose au repos et  la scurit de la veille, pour augmenter le doute
et les sinistres prsages qui menaaient l'avenir, tous ceux qui ont
affaire avec ces espces de singes, et nous sommes malheureusement
dans ce cas, mon amie et moi, doivent passer leur vie  craindre un
dnouement qui ne peut tourner  bien.

Voil donc plus d'une anne que je regarde en silence et que
j'observe le progrs des lamentables effets de la docte ignorance de
ce peuple, qui a le don de savoir babiller sur toutes choses, mais qui
ne peut en mener aucune  bonne fin, parce qu'il n'entend rien  la
pratique des affaires et au maniement des hommes, ainsi que dj
l'avait finement remarqu et dit notre prophte politique, Machiavel.

--Les intrts de mon amie, ajoute-t-il, me retiennent seuls 
Paris.--Quels pouvaient tre ces intrts, si ce n'est de faire
ratifier par M. Necker et par l'Assemble franaise les pensions que
le roi et la reine avaient gnreusement accordes  la comtesse?


VIII.

Mais il y en avait encore un autre que M. de Reumont, traduit par M.
Saint-Ren-Taillandier, interprte tout autrement, c'tait la pension
 solliciter de l'Angleterre pour la veuve de son roi dtrn. On ne
peut expliquer autrement la visite inconvenante qu'Alfieri et la
comtesse allrent rendre, avec clat,  la cour de Londres en 1791.

Sans cela, ajoute le commentateur de la vie d'Alfieri, on ne
comprendrait pas certain pisode de ce voyage  Londres, dont Alfieri
ne parle pas dans ses mmoires (pour viter sans doute des
explications trs-tranges). Le 29 mai 1791, la comtesse d'Albany
consentit, si elle ne le sollicita pas,  tre prsente au roi George
III et  la reine Caroline d'Angleterre! La veuve de Charles-douard,
offrant publiquement ses hommages au reprsentant couronn de cette
maison de Hanovre qui avait t, en 1746, si impitoyable pour les amis
du prtendant, c'est l un contraste qui devait exciter un immense
tonnement.

Deux soeurs, dont l'une fut aime par Horace Walpole, mesdemoiselles
Berry, avec lesquelles je passais mes soires  Rome en 1820, avaient
reu de leur correspondant Walpole un document qu'elles ne craignaient
pas de communiquer dans leur intimit.--La comtesse d'Albany,
crivait Horace Walpole  mademoiselle Berry, non-seulement est 
Londres, mais il est probable qu'en ce moment mme elle est au palais
de Saint-James (rsidence de la cour  Londres). Ce n'est pas une
rvolution  la manire franaise qui l'a restaure, c'est le _sens
dessus dessous_ si caractristique de notre poque. On a vu dans ces
deux derniers mois le pape brl en effigie  Paris, madame du Barry
invite  dner chez le lord-maire de Londres, et la veuve du
prtendant prsente  la reine de la Grande-Bretagne. Il ajoute
quelques jours aprs: J'ai eu par un tmoin oculaire des dtails
trs-prcis sur l'entrevue des deux reines. La reine-veuve a t
annonce sous le titre de princesse de Stolberg. Elle tait vtue fort
lgamment, et ne parut pas embarrasse le moins du monde. Le roi
parla beaucoup avec elle, mais seulement de son voyage, de la
traverse, et d'autres choses gnrales. La reine lui parla aussi,
mais moins longtemps. Elle se trouva place ensuite entre deux des
frres du roi, le duc de Glocester et le duc de Clarence, et eut avec
eux une longue conversation. Il parat qu'elle avait connu le premier
en Italie. Elle n'a point parl avec les princesses. Je n'ai rien su
du prince de Galles, mais il tait prsent, et probablement il ne
s'est pas entretenu avec elle. La reine la regardait avec la plus
srieuse attention. Ce qui rend l'vnement plus trange, c'est qu'il
y a fte aujourd'hui pour l'anniversaire de la naissance de la reine.
Madame d'Albany a t conduite  l'Opra dans la loge royale... Trois
semaines aprs cette prsentation, le 10 juin, la comtesse assista 
la sance de clture du parlement.


IX.

M. Saint-Ren-Taillandier, trs-embarrass videmment de justifier
cette prsence inconvenante de Mme d'Albany  la cour des ennemis
acharns de son mari, laisse croire que la comtesse ne faisait ces
concessions  la cour de Saint-James que pour populariser en
Angleterre la gloire d'Alfieri. Il n'a pas rflchi que son intrt
rel tait au contraire de faire disparatre cet adorateur postiche de
l'attention d'une cour svre et puritaine, justement offense d'une
cohabitation si expressive; et quand on sait, du reste, que la
comtesse rapporta de Londres la pension considrable que lui fit cette
cour, on ne peut raisonnablement douter que cette pension, si
offensante pour la mmoire de son premier mari, le Prtendant, n'ait
t l'objet et le prix du voyage. Elle en a joui jusqu' sa mort.
Alfieri ne parut pas et disparut avec elle peu de temps aprs. Voil
la vrit; la France menaait, il fallait pourvoir par l'Angleterre 
la cessation de ces secours. Ils les obtinrent. L'honneur dlicat de
la comtesse y resta, mais la vie des deux amants fut assure. Voil le
stocisme d'Alfieri! Except la prtention de l'orgueil dans cet
homme, tout tait faux.


X.

Rentrs en France, ils reprirent dans leur maison du Mont-Parnasse la
vie quivoque, moiti majestueuse, moiti retire, qu'ils menaient
avant ce voyage inexplicable autrement. Les lments trs-mls de la
socit qui se runissait chez eux taient  demi rvolutionnaires, 
demi royalistes, en mesure ainsi avec les deux partis qui luttaient
dans la nation. C'taient le peintre David, bientt aprs rgicide;
Beaumarchais, tenant d'une main  la cour, de l'autre au peuple
insurg; les deux frres Chnier, l'un, Andr, prdestin au prochain
chafaud pour son courageux royalisme, l'autre, Marie-Joseph,
trs-injustement accus d'avoir immol son frre; la future
impratrice des Franais, Josphine de Beauharnais, femme aimable d'un
des futurs martyrs de l'Assemble constituante.

J'y ajoute, moi, la comtesse de Virieu, femme du comte de Virieu,
membre alors constitutionnel de l'Assemble, et tu depuis au sige de
Lyon o il commandait la cavalerie royaliste. La comtesse, femme d'une
vertu rigide et d'une pit mystique, reprsentait dans cette socit
le respect pour cette lgitimit des reines qu'elle ne permettait pas
mme au soupon d'effleurer. C'est  elle que j'ai d mes rapports
avec la comtesse d'Albany, qu'elle prvint par une lettre  mon
passage  Florence, quand je la vis pour la premire fois.


XI.

Le 10 aot, qui dtrne et emprisonne l'infortun Louis XVI, force
Alfieri  fuir inopinment cette scne de carnage. Le 18 aot il part
avec la comtesse, sans avoir eu le temps de pourvoir  tout ce qu'il
laisse  Paris.

Aprs avoir employ ou perdu environ deux mois, dit-il,  chercher
et  meubler une nouvelle maison, nous y entrmes au commencement de
1792. Elle tait trs-belle et fort commode. Chaque jour on attendait
celui qui verrait s'tablir enfin un ordre de choses tolrable; mais
le plus souvent on dsesprait que jamais ce jour dt venir. Dans
cette position incertaine, mon amie et moi, comme aussi tous ceux qui
alors taient  Paris et en France, et que leurs intrts y
retenaient, nous ne faisions que traner le temps. Dj, depuis plus
de deux ans, j'avais fait venir de Rome tous les livres que j'y avais
laisss en 1783, et le nombre s'en tait fort augment, tant  Paris
que dans ce dernier voyage en Angleterre et en Hollande. Ainsi, de ce
ct, il s'en fallait peu que je n'eusse  ma disposition tous les
livres qui pouvaient m'tre ncessaires ou utiles dans l'troite
sphre de mes tudes. Entre mes livres et ma chre compagne, il ne me
manquait donc aucune consolation domestique; mais ce qui nous manquait
 tous les deux, c'tait l'espoir, c'tait la vraisemblance que cela
pt durer. Cette pense me dtournait de toute occupation, et, ne
pouvant songer  autre chose, je continuai  me faire le traducteur
de Virgile et de Trence. Pendant ce dernier sjour  Paris, non plus
que dans le prcdent, je ne voulus jamais frquenter ni connatre,
mme de vue, un seul de ces innombrables faiseurs de prtendue
libert, pour qui je me sentais la rpugnance la plus invincible, pour
qui j'avais le plus profond mpris. Aujourd'hui mme o j'cris,
depuis plus de quatorze ans que dure cette farce tragique, je puis me
vanter que je suis encore,  cet gard, vierge de langue, d'oreilles,
et mme d'yeux, n'ayant jamais vu, ou entendu, ou entretenu aucun de
ces Franais esclaves qui font la loi, ni aucun de ces esclaves qui la
reoivent.

Au mois de mars de cette anne, je reus des lettres de ma mre, et
ce furent les dernires. Elle m'y exprimait, avec une vive et
chrtienne affection, sa grande inquitude de me voir, disait-elle,
dans un pays o il y avait tant de troubles, o l'exercice de la
religion catholique n'tait plus libre, o chacun ne cesse de trembler
dans l'attente de nouveaux dsordres et de calamits nouvelles. Elle
ne disait, hlas! que trop vrai, et l'avenir le prouva bientt. Mais
lorsque je me remis en route pour l'Italie, la digne et vnrable
dame n'existait dj plus. Elle quitta ce monde le 23 avril 1792, 
l'ge de soixante-dix ans accomplis.

Cependant s'tait allume entre la France et l'empereur cette guerre
funeste, qui finit par devenir gnrale. Au mois de juin on essaya de
dtruire entirement le nom de roi; c'tait tout ce qui restait de la
royaut. La conspiration du 20 juin ayant avort, les choses
tranrent encore de mal en pis, jusqu'au fameux 10 aot, o tout
clata, comme chacun sait. Il ne sera pas hors de propos de rapporter
ici le dtail que j'en crivais  l'abb de Caluso, le 14 aot
1792.....

L'vnement accompli, je ne voulus pas perdre un seul jour, et ma
premire, mon unique pense tant de soustraire mon amie  tous les
dangers qui pouvaient la menacer, je me htai, ds le 18, de faire
tous les prparatifs de notre dpart. Restait la plus grande
difficult; il nous fallait des passe-ports pour sortir de Paris et du
royaume; nous fmes si bien pendant ces deux ou trois jours, que le 15
ou le 16 nous en avions dj obtenu, en qualit d'trangers, moi de
l'envoy de Venise, mon amie de celui de Danemark, qui, seuls  peu
prs de tous les ministres, taient rests auprs de ce simulacre de
roi. Nous emes beaucoup plus de peine  obtenir de notre section
(c'tait celle du Mont-Blanc) les autres passe-ports qui nous taient
ncessaires, un par personne, tant les matres que les valets et les
femmes de chambre, avec le signalement de chacun, la taille, les
cheveux, l'ge, le sexe, que sais-je, moi? Ainsi munis de toutes ces
patentes d'esclaves, nous avions fix notre dpart au lundi 20 aot;
mais, tout tant prt, un juste pressentiment nous en fit devancer le
jour, et nous partmes le 18, qui tait un samedi, dans l'aprs-dne.
Arrivs  la barrire Blanche, qui tait la plus rapproche de nous,
pour gagner Saint-Denis et la route de Calais o nous nous dirigions
pour sortir au plus vite de ce malheureux pays, nous n'y trouvmes
qu'un poste de trois ou quatre gardes nationaux avec un officier, qui,
ayant visit nos passe-ports, se disposait  nous ouvrir la grille de
cette immense prison, et  nous laisser passer en nous souhaitant bon
voyage. Mais il y avait auprs de la barrire un mchant cabaret d'o
s'lancrent  la fois une trentaine environ de misrables vauriens
dguenills, ivres, furieux. Ces gens ayant vu nos voitures, nous en
avions deux, et nos impriales charges de malles, avec une suite de
deux femmes et deux ou trois hommes pour nous servir, s'crirent que
tous les riches voulaient s'chapper de Paris avec toutes leurs
richesses, et les laisser, eux, dans la misre et l'abandon. Alors
commena une lutte entre ce petit nombre de pauvres gardes nationaux
et ce ramas ignoble de coquins, les uns voulant nous aider  sortir,
les autres nous retenir. Je me jetai hors de la voiture, et, tombant
au milieu du tumulte, muni de nos sept passe-ports, je me mis 
disputer,  crier,  tempter plus fort qu'eux tous; c'est l le vrai
moyen de venir  bout des Franais. Ils lisaient l'un aprs l'autre,
ou se faisaient lire par ceux d'entre eux qui savaient lire, la
description des figures de chacun de nous. Mais, plein de colre et
d'emportement, et mconnaissant alors le danger, ou, si l'on veut,
assez domin par la passion pour m'exposer  la grandeur du pril qui
menaait nos ttes, je parvins jusqu' trois fois  reprendre mon
passe-port, m'criant  haute voix: Voyez et coutez-moi: Je me nomme
Alfieri; je ne suis pas Franais, je suis Italien; grand, maigre,
ple, les cheveux roux; c'est bien moi, regardez plutt. J'ai mon
passe-port. Je l'ai obtenu, dans les formes, de ceux qui avaient
autorit pour me le dlivrer. Nous voulons passer, et par le ciel nous
passerons. L'chauffoure dura plus d'une demi-heure; je fis bonne
contenance, et ce fut ce qui nous sauva. Sur ces entrefaites, beaucoup
de gens s'taient amasss autour de nos deux voitures; les uns
criaient: Mettons le feu aux voitures! D'autres: Brisons-les  coups
de pierres! D'autres encore: Ce sont des nobles et des riches qui se
sauvent, ramenons-les  l'htel de ville, et qu'on en fasse justice!
Mais peu  peu le faible secours de nos quatre gardes nationaux, qui
de loin en loin ouvraient la bouche en notre faveur, la violence de
mes cris, ces passe-ports que je leur montrai, et que je leur dclamai
avec une voix de crieur public, plus que tout le reste enfin, la
grande demi-heure pendant laquelle ces _singes-tigres_ eurent tout le
temps de se fatiguer  la lutte, tout cela finit par ralentir leur
rsistance, et les gardes m'ayant fait signe de remonter dans ma
voiture o j'avais laiss mon amie (en quel tat! on peut l'imaginer),
je m'y jetai; les postillons se remirent en selle, la grille s'ouvrit,
et nous sortmes au galop, accompagns par les sifflets, les insultes
et les maldictions de cette canaille. Il fut heureux pour nous que
l'avis de ceux qui voulaient nous reconduire  l'htel de ville ne
prvalt pas; si on nous voyait arriver ainsi avec deux voitures
surcharges, et ramens en pompe avec ce renom de fugitifs, il y avait
beaucoup  craindre pour nous au milieu de cette populace. Une fois
devant les brigands de la municipalit, nous tions bien srs de ne
plus partir; tout au contraire, on nous envoyait en prison; et si le
hasard voulait que nous y fussions encore le 2 septembre, c'est--dire
quinze jours aprs, nous tions de la fte, et nous partagions le sort
de tant d'autres braves gens qui s'y virent cruellement gorgs.
chapps de cet enfer, nous arrivmes  Calais en deux jours et demi,
pendant lesquels nous montrmes nos passe-ports plus de quarante fois.
Nous smes depuis que nous tions les premiers trangers qui eussent
quitt Paris et le royaume, depuis la catastrophe du 10 aot.  chaque
municipalit, sur la route, o il nous fallait aller prsenter nos
passe-ports, ceux qui les lisaient demeuraient frapps d'tonnement et
de stupeur au premier coup d'oeil qu'ils y jetaient. Ils taient
imprims, mais on y avait effac le nom du roi. On tait peu ou mal
inform des vnements de Paris, et on tremblait. Voil sous quels
auspices je sortis enfin de France, avec l'espoir et la rsolution de
ne jamais plus y rentrer.  Calais, on nous laissa entirement libres
de continuer jusqu' la frontire de Flandre par Gravelines, et, au
lieu de nous embarquer, nous prfrmes aller sur-le-champ 
Bruxelles. Nous avions pris la route de Calais, parce que la guerre
n'ayant point encore clat entre la France et les Anglais, nous
pensmes qu'il serait plus facile de passer en Angleterre qu'en
Flandre, o la guerre se poussait vivement. En arrivant  Bruxelles,
mon amie voulut se remettre un peu de la peur qu'elle avait eue, et
passer un mois  la campagne, avec sa soeur et son digne beau-frre.
L nous apprmes, par ceux de nos gens que nous avions laisss 
Paris, que, ce mme lundi 20 aot fix d'abord pour notre dpart, que
j'avais par bonheur avanc de deux jours, cette mme section qui nous
avait dlivr nos passe-ports s'tait prsente en corps (voyez un peu
la dmence et la stupidit de ces gens-l!) pour arrter mon amie et
la conduire en prison. Pourquoi? cela va sans dire, elle tait noble,
riche, irrprochable. Pour moi, qui ai toujours valu moins qu'elle,
ils ne me faisaient pas encore cet honneur. Ne nous trouvant pas, ils
avaient confisqu nos chevaux, nos livres et le reste, mis le
squestre sur nos revenus, et ajout nos noms  la liste des migrs.
Nous smes depuis, de la mme manire, la catastrophe et les horreurs
qui ensanglantrent Paris le 2 septembre, et nous remercimes, nous
bnmes la Providence, qui nous avait permis d'y chapper.

Voyant s'obscurcir de plus en plus l'horizon de ce malheureux pays,
et s'tablir dans le sang et par la terreur la soi-disant rpublique,
nous tnmes sagement pour gagn tout ce qui pouvait nous rester
ailleurs, et nous partmes pour l'Italie, le premier jour d'octobre.
Nous passmes par Aix-la-Chapelle, Francfort, Augsbourg et Inspruck,
et nous arrivmes au pied des Alpes. Nous les franchmes gaiement, et
nous crmes renatre, le jour o nous retrouvmes notre beau et
harmonieux pays. Le plaisir de me sentir libre et de fouler avec mon
amie ces mmes chemins que plusieurs fois j'avais parcourus pour
aller la voir; la satisfaction de pouvoir,  mon gr, jouir de sa
sainte prsence, et de reprendre sous son ombre mes tudes chries,
tout ce bonheur me remit tant de calme et de srnit dans l'me, que,
d'Augsbourg  Florence, la source potique s'ouvrit de nouveau, et les
vers jaillirent en foule. Enfin, le 3 novembre, nous arrivmes 
Florence, que nous n'avons plus quitte, et o je retrouvai le trsor
vivant de ma belle langue, ce qui me ddommagea amplement de tant de
pertes en tout genre, qu'il m'avait fallu supporter en France.


XII.

Qu'on se figure l'accs de rage d'Alfieri, homme si personnel et si
mobile au gr de ses passions, aprs une telle aventure de la
rvolution, qu'il avait clbre en rpublicain classique, et qui
s'tait retourne pour lui disputer sa tte au moment o il se sauvait
devant elle! Tout fut boulevers dans sa vie et dans sa tte. Il lui
paya en invectives ce qu'il lui avait avanc en lches adulations. Il
faut, pour s'en faire une ide, lire ce sordide recueil d'invectives
rimes dans lequel il panche de sang-froid ses dboires. Nous y
reviendrons.


XIII.

Aprs s'tre repos quelques semaines en Belgique, chez la soeur de
Mme d'Albany, il n'osa pas reparatre sur le territoire franais, et
revint vite  Florence chercher un abri encore intact.  peine arriv,
il crit, protg par les Alpes et les Apennins, une lettre _au
prsident de la populace franaise_ pour revendiquer ses meubles et
ses livres. On ne daigne pas lui rpondre. Il loue enfin,  vie, une
charmante maison, en plein soleil, sur le quai de l'Arno, prs du pont
de la Trinit, et il fait disposer cet asile pour la comtesse et pour
lui. M. de Reumont parle ici de quelques lgrets amoureuses
qu'Alfieri se permet  Florence, et dont il se vante dans des sonnets
licencieux en contravention avec son amour dclamatoire pour la veuve
du roi d'Angleterre. Ces licences classiques dtruiraient, si elles
taient vraies, le dernier charme qui reste  sa vie, le charme de la
fidlit reconnaissante  cet amour. Je n'en ai jamais entendu parler
ailleurs; mais, si c'tait fond, cela justifierait la veuve royale
de sa liaison avec Fabre, le jeune peintre franais, ami et commensal
du pote. Il y a des mes o les plus grandes passions finissent comme
les plus vulgaires amours! Nous vous dirons bientt ce que c'tait que
Fabre, que nous avons beaucoup connu aprs la mort d'Alfieri, mais de
qui nous n'avons jamais reu aucune confidence irrespectueuse pour ses
deux amis.


XIV.

Au sein de ce repos, Alfieri, devenu plus royaliste que rpublicain,
depuis le triomphe de ses opinions rpublicaines en France, s'occupait
 lever,  l'exemple de Voltaire, un thtre dans sa maison pour y
jouer ses tragdies. Il y mettait le srieux que sa vie avait perdu
depuis tant de variations clatantes  Paris et  Londres. Le Pimont,
conquis par la Rpublique, renvoya le roi de Sardaigne,
Charles-Emmanuel IV. Le pote, rconcili avec les rois par leur
infortune, fit demander une audience  son ancien matre fugitif. Le
roi lui ouvrit ses bras en lui disant avec une ironie triste: _Ecco il
tyranno! Voil le tyran!_ allusion et reproche attendrissants au
prjug antiroyaliste et antipaternel de son ancien ennemi!


XV.

Pendant qu'on s'gorgeait  Paris et que le monde avait les yeux sur
ces catastrophes de rois et de peuples, Alfieri, dans sa nouvelle
maison du quai de l'Arno, faisait... quoi? Il jouait _Brutus_ devant
un auditoire de complaisants grands seigneurs. Il faut lui rendre
justice cependant. Au moment du procs de Louis XVI, et touch de loin
par sa mort, il avait crit, dans son cabinet, une dfense de ce roi.
S'il n'y avait pas l courage, il y avait au moins justice. En 1796,
il lui vint en ide d'apprendre le grec par des procds solitaires
que le dernier des hellnistes lui aurait pargns; mais il aurait t
oblig d'avouer  quelqu'un son ignorance. Il y parvint tant bien que
mal.

L'arrive de l'arme franaise en Toscane redoubla sa haine; il allait
tre drang dans son pdantisme. Il se crut suffisamment veng en
sauvant son _Misogallo_, et en confiant  la postrit sa vengeance.
coutons-le:

En 1798, chaque jour, le danger devenait, dit-il, plus srieux pour
la Toscane, grce  la _loyale amiti_ que les Franais professaient
pour elle! Dj, au mois de dcembre 1798, ils avaient achev la
magnifique conqute de Lucques, d'o ils ne cessaient de menacer
Florence, et, au commencement de 1799, l'occupation de cette ville
semblait invitable. Je voulus donc mettre ordre  mes affaires et me
tenir prt  tous vnements. Dj, l'anne prcdente, j'avais, dans
un accs d'ennui, abandonn le _Misogallo_, et m'tais arrt 
l'occupation de Rome, que je regardais comme le plus brillant pisode
de cette pope servile. Pour sauver cet ouvrage qui m'tait cher et
auquel je tenais beaucoup, j'en fis faire jusqu' dix copies, et je
veillai  ce que, dposes en diffrents lieux, elles ne pussent ni
s'anantir ni se perdre, mais reparatre, quand le moment serait venu.
N'ayant jamais dissimul ma haine et mon mpris pour ces esclaves mal
ns, je rsolus d'tre prt pour toutes leurs violences et toutes
leurs insolences, c'est--dire de m'y prparer de manire  ne point
les subir. Je n'y savais qu'un moyen: si on ne me provoquait pas, je
ferais le mort; si l'on me touchait le moins du monde, je saurais
donner signe de vie et me montrer en homme libre.

Je pris donc toutes mes mesures pour vivre sans tache, libre et
respect, ou, s'il le fallait, pour mourir, mais en me vengeant. J'ai
crit ma vie pour empcher qu'un autre ne s'en acquittt plus mal que
moi; le mme motif me fit alors aussi composer l'pitaphe de mon amie
et la mienne, et je les donnerai ici en note, parce que ce sont celles
que je veux et non pas d'autres, et qu'elles ne disent de mon amie et
de moi que la vrit pure, dgage de toute fastueuse amplification.

Ayant ainsi avis  ma renomme, ou du moins au moyen de la sauver de
l'infamie, je voulus aussi pourvoir  mes tudes, et corriger, copier,
sparer ce qui tait achev de ce qui ne l'tait pas, abandonner enfin
ce qui ne convenait plus  mon ge ni  mes desseins. J'entrais dans
ma cinquantime anne; c'tait le moment de mettre un dernier frein au
dbordement de mes posies. J'en arrangeai donc un nouveau recueil en
un petit volume qui contenait soixante et dix sonnets, un chapitre et
trente neuf pigrammes que l'on pouvait joindre  ce qui dj en avait
t imprim  Kehl. Cela fait, je mis le sceau sur ma lyre pour la
rendre  qui de droit, avec une ode  la manire de Pindare que, pour
me donner l'air un peu grec, j'intitulai: _Teleutodia_. Aprs quoi, je
pliai bagage pour toujours; et si depuis j'ai compos quelque pauvre
petit sonnet, quelque chtive pigramme, 'a t sans l'crire; ou si
je les ai crits, je ne les ai point gards, je ne saurais o les
retrouver, et ne les reconnais plus pour tre de moi. Il fallait finir
une fois, finir de mon propre mouvement et sans y tre forc. Mes dix
lustres sonns et l'invasion menaante de ces barbares antilyriques
m'en offraient une occasion naturelle et opportune, s'il en fut. Je la
saisis, et je n'y pensai plus.

Quant  mes traductions, j'avais, les deux annes prcdentes,
recopi et corrig le _Virgile_ tout entier; je le laissai vivre sans
toutefois le regarder comme chose termine. Le _Salluste_ me sembla de
nature  pouvoir passer, et je le laissai aussi; mais non pas le
_Trence_, lequel, n'ayant t fait qu'une seule fois, n'avait t ni
revu ni corrig, tait tel, en un mot, qu'il est encore aujourd'hui.
Je ne pouvais me dcider  jeter au feu mes quatre traductions du
grec; je ne pouvais non plus les regarder comme acheves, elles ne
l'taient pas. Je rsolus,  tout hasard, et sans me demander si
j'aurais ou non le temps d'y revenir, de les recopier avec l'original,
en commenant par l'_Alceste_, que je voulais srieusement retraduire
sur le grec, sans quoi elle et eu l'air d'tre traduite d'une
traduction. Les trois autres, bien ou mal venues, avaient t du moins
traduites sur le texte, et il devait m'en coter pour les revoir
beaucoup moins de temps et de peine. L'_Abel_, dsormais condamn 
rester, je ne dirai pas une oeuvre unique, mais isole, et priv des
compagnes que je m'tais promis de lui donner, avait t mis au net,
corrig, et me semblait pouvoir passer. J'avais ajout  ces ouvrages
de ma faon une toute petite brochure politique, crite quelques
annes auparavant sous le titre de: _Avis aux puissances italiennes._
J'avais aussi corrig ce morceau; il tait recopi, et je lui fis
grce. Non que j'eusse le sot orgueil de vouloir trancher de l'homme
d'tat; ce n'est pas l mon mtier. Cet crit tait n de
l'indignation lgitime qu'avait excite en moi une politique
assurment plus sotte que la mienne, celle qui, depuis deux ans, tait
mise en oeuvre par l'impuissance de l'empereur, combine avec les
impuissances italiennes. Enfin les satires que j'avais composes,
morceau par morceau, et  plusieurs reprises corriges et limes, je
les laissai acheves et recopies au nombre de dix-sept, qu'elles
n'ont point dpass, et que je me suis bien promis de ne plus
franchir.

Aprs avoir ainsi dispos et mis en ordre mon second patrimoine
potique, je cuirassai mon coeur, et j'attendis les vnements.....

Aprs avoir ainsi rgl ma manire de vivre, j'encaissai tous mes
livres, except ceux dont j'avais besoin, et je les envoyai dans une
villa, hors de Florence, pour voir si je pourrais viter de les perdre
une seconde fois. Cette invasion trs-bien prvue et si fort dteste,
l'invasion des Franais  Florence, eut lieu le 25 mai 1799, avec
toutes les circonstances que chacun sait ou ne sait pas, et qui ne
mritent pas d'tre sues, la conduite de ces esclaves partout la mme
n'a en toute occasion qu'une couleur. Ce mme jour, peu d'heures avant
l'arrive des Franais, mon amie et moi, nous nous retirmes dans une
villa du ct de la porte San-Gallo, prs de Montughi; ce ne fut pas
cependant sans enlever tout ce qui nous appartenait de la maison que
nous habitions  Florence, avant de l'abandonner  l'oppression peu
scrupuleuse des logements militaires.

Ainsi courb sous le poids de l'oppression commune, sans nanmoins me
confesser vaincu, je restai dans cette villa avec un petit nombre de
domestiques, et la douce moiti de moi-mme, infatigablement occups
l'un et l'autre de l'tude des lettres; car, assez forte sur
l'allemand et sur l'anglais, galement bien instruite dans l'italien
et le franais, elle connat  merveille la littrature de ces quatre
nations, et, de l'ancienne, les traductions qui en ont t faites dans
ces quatre langues lui en ont appris tout ce qu'il faut savoir. Je
pouvais donc m'entretenir de tout avec elle, et, le coeur et l'esprit
galement satisfaits, jamais je ne me sentais plus heureux que quand
il nous fallait vivre tte--tte, loin de tous les soucis de
l'humanit. Ainsi vivions-nous dans cette villa, o nous ne recevions
qu'un trs-petit nombre de nos amis de Florence, et rarement encore,
de peur d'veiller les soupons de cette tyrannie militaire et
avocatesque, qui, de tous les mlanges politiques, est le plus
monstrueux, le plus ridicule, le plus dplorable, le plus
intolrable, et qui ne s'offre  moi que sous l'image d'un tigre guid
par un lapin.

Chaque jour, ou plutt chaque nuit, c'taient des arrestations
arbitraires, selon l'usage de ce gouvernement qui n'en tait pas un.
Ainsi avaient t arrts sous le titre d'otages une foule de jeunes
gens des plus nobles familles. On venait les prendre de nuit, dans
leur lit,  ct de leurs femmes, puis on les expdiait pour Livourne,
o on les embarquait brutalement pour les les Sainte-Marguerite. Bien
qu'tranger, je devais craindre un traitement pareil ou plus cruel
encore, car il tait naturel que l'on m'et signal aux Franais comme
un contempteur et un ennemi de leur autorit. Chaque nuit on pouvait
venir me chercher; mais j'avais pris toutes mes mesures pour ne me
laisser ni surprendre ni maltraiter. Cependant on proclamait dans
Florence cette mme libert qui rgnait en France, et les plus lches
coquins triomphaient. Pour moi, je faisais des vers, je faisais du
grec, et je rassurais mon amie. Cette situation dplorable dura depuis
le 25 mai, que les Franais entrrent, jusqu'au 5 de juillet, o,
battus et perdant la Lombardie entire, ils s'chapprent, pour ainsi
dire, de Florence, un matin,  la pointe du jour, aprs avoir pris,
cela va sans dire, tout ce qu'ils pouvaient emporter. Mon amie et moi,
nous n'avions pas mis le pied  Florence tant que l'invasion avait
dur, ni souill nos regards de la vue d'un seul Franais. Mais les
mots ne sauraient peindre la joie de Florence, le matin o les
Franais la quittrent, et les jours suivants o l'on ouvrit ses
portes  deux cents hussards autrichiens.....

Uniquement occup du soin d'assembler et de revoir mes quatre
traductions du grec, je tranais le temps, sans autre souci que de
poursuivre avec ardeur des tudes commences trop tard. Le mois
d'octobre arriva, et le 15, voici qu'au moment o on s'y attendait le
moins, pendant la trve conclue avec l'empereur, les Franais se
jettent de nouveau sur la Toscane qu'ils savaient occupe au nom du
grand-duc, avec lequel ils n'taient point en guerre. Je n'eus pas le
temps, comme la premire fois, de me retirer  la campagne, et il me
fallut les voir et les entendre, jamais ailleurs toutefois que dans la
rue, voil qui va sans dire. Du reste, le plus grand ennui et le plus
oppressif, la corve de loger le soldat, la commune de Florence eut
l'heureuse ide de m'en exempter en qualit d'tranger, et comme ayant
une maison troite et trop petite. Dlivr de cette crainte, pour moi
la plus cruelle et celle qui me donnait le plus de souci, je me
rsignai pour le surplus  ce qui pouvait arriver. Je m'enfermai, pour
ainsi dire, dans ma maison, et  l'exception de deux heures de
promenade, que je faisais chaque matin pour ma sant, et dans les
lieux les plus carts, je ne me laissais voir  personne, et
m'absorbais dans le travail le plus obstin.

Mais si je fuyais les Franais, les Franais ne voulaient pas me
fuir, et, pour mon malheur, celui de leurs gnraux qui commandait 
Florence, tranchant du littrateur, voulut faire connaissance avec
moi, et trs-honntement il se prsenta deux fois  ma porte, toujours
sans me trouver, car je m'tais arrang de manire que jamais on ne me
trouvt. Je ne voulus pas mme lui rendre politesse pour politesse, et
lui renvoyer ma carte. Quelques jours aprs il me fit demander de vive
voix, par un message,  quelle heure je pouvais tre chez moi. Quand
je vis qu'il s'obstinait, ne voulant pas confier  un domestique de
place une rponse verbale qui aurait pu tre change ou altre,
j'crivis sur une petite feuille de papier: Victor Alfieri, pour
viter tout malentendu dans la rponse qu'il fait rendre  M. le
gnral, la remet par crit  son domestique. Si M. le gnral, en sa
qualit de commandant de Florence, lui fait signifier l'ordre de
l'attendre chez lui, Alfieri, qui ne rsiste pas  la force qui
commande, quelle qu'elle soit, se constituera immdiatement en tel
tat que de raison; mais si M. le gnral ne veut que satisfaire une
curiosit personnelle, Victor Alfieri, naturellement trs-sauvage, ne
dsire plus faire connaissance avec personne, et le prie, en
consquence, de l'en dispenser. Le gnral me rpondit directement
deux mots pour me dire que mes ouvrages lui avaient inspir le dsir
de me connatre; mais que dsormais, averti de mon humeur sauvage, il
ne me chercherait plus. Il tint parole; et voil comment j'chappai 
un ennui pour moi plus pnible et plus triste que tout autre supplice
que l'on et voulu me faire subir.

Cependant le Pimont, autrefois ma patrie, dj francis  sa
manire et voulant singer ses matres en tout, changea son acadmie
des sciences, ci-devant royale, en un institut national, sur le modle
de celui de Paris, o se trouvaient runis les belles-lettres et les
beaux-arts. Il plut  ces messieurs (je ne saurais les nommer, car mon
ami Caluso s'tait dmis de sa place de secrtaire de l'acadmie), il
leur plut, dis-je, de m'lire membre de cet institut et de me
l'apprendre directement par une lettre. Prvenu d'avance par l'abb,
je leur renvoyai la lettre sans l'ouvrir, et je chargeai mon ami de
leur dire, de vive voix, que je n'acceptais point ce titre d'associ,
que je ne voulais tre d'aucune association, et, moins que de toute
autre, d'une acadmie qui rcemment avait exclu avec tant d'insolence
et d'acharnement trois personnages aussi respectables que le cardinal
Gerdil, le comte Balbo, le chevalier Morozzo (comme on peut le voir
dans les lettres que je cite en note), sans en apporter un autre
motif, sinon qu'ils taient trop royalistes.

Je n'ai jamais t, je ne suis pas royaliste; mais ce n'est pas une
raison pour que j'aille me mler  cette clique. Ma rpublique n'est
pas la leur; je fais et ferai toujours profession d'tre en tout ce
qu'ils ne sont pas. Furieux de l'affront que je recevais, je manquai 
ma parole pour rimer quatorze vers sur ce sujet, et je les envoyai 
mon ami; mais je n'en gardai point copie, et ni ceux-ci, ni d'autres
que l'indignation ou toute autre passion arracha de ma plume, ne
figureront plus dsormais parmi mes posies dj trop nombreuses.

Je n'avais pas eu la mme force, au mois de septembre de l'anne
prcdente, pour rsister  une nouvelle impulsion, ou, pour mieux
dire,  une impulsion renouvele de ma nature, impulsion
toute-puissante cette fois, qui m'agita pendant plusieurs jours, et 
laquelle il fallut bien me rendre, ne pouvant la surmonter. Je conus
et jetai sur le papier le plan de six comdies  la fois.


XVI.

 quarante-neuf ans il semble revenir  une seconde enfance, se
sentant vieilli  l'poque o les hommes d'action se sentent jeunes.
Il s'amuse  crer pour lui-mme un ordre de chevalerie littraire:
J'inventai un collier o seraient gravs les noms de vingt potes et
auquel serait suspendu un came avec le portrait d'Homre. Je me
parerai moi-mme de ce nouvel ordre.

Ses mmoires sont surtout intressants par la sincrit de sa vanit
ridicule et aussi par la passion moiti sincre moiti ostentative
qu'il affecta de prouver toute sa vie  la comtesse d'Albany. L'abb
de Caluso, son ami de Turin, qu'il avait engag  venir le voir 
Florence en 1803, rend compte ainsi de sa mort:

Il expira le 3 octobre de cette anne. Ce jour-l, s'tant lev en
apparence mieux portant et plus gai qu'il n'avait coutume depuis
longtemps, il sortit, aprs son tude habituelle du matin, pour se
promener en phaton. Mais il avait  peine fait quelques pas qu'il se
sentit pris d'un froid extrme, et voulant, pour le chasser, se
rchauffer, descendre et marcher un peu, il en fut empch par des
douleurs d'entrailles. Il rentra avec un accs de fivre qui dura
quelques heures et baissa sur le soir. Quoiqu'il ft d'abord tourment
d'une envie de vomir, il passa la nuit sans trop grandes douleurs, et
le lendemain, non-seulement il s'habilla, mais il sortit de son
appartement, et descendit  la salle  manger pour dner; cependant
il ne put manger ce jour-l, et il en passa une grande partie 
dormir. Il eut ensuite une nuit agite. Le 5 au matin, aprs s'tre
ras, il voulait sortir pour prendre l'air; mais la pluie ne le permit
pas. Le soir, selon sa coutume, il but son chocolat, et le trouva bon.
Mais, dans la nuit du 5 au 6, il fut repris de trs-vives douleurs
d'entrailles. Le docteur ordonna des sinapismes aux pieds; mais, au
moment o ils commenaient  oprer, le malade s'en dbarrassa, dans
la crainte que, la plaie venant  se former, il ne ft pendant
plusieurs jours empch de marcher. Le soir, il paraissait mieux, et
ne voulut pas se mettre au lit, ne croyant pas pouvoir le supporter.
Dans la matine du 7, son mdecin ordinaire fit appeler un de ses
confrres en consultation, et ce dernier ordonna des bains et des
vsicatoires aux jambes. Mais le malade n'en voulut pas non plus,
toujours dans la crainte de ne pouvoir marcher. On lui fit prendre de
l'opium, qui calma les douleurs et lui fit passer une nuit assez
tranquille. Toutefois il ne se mit pas encore au lit; ce repos que lui
donnait l'opium n'tait pas sans quelque mlange d'hallucinations
importunes; il avait la tte pesante, et, quoique veill, il
retrouvait comme en songe le souvenir des choses passes le plus
vivement empreintes dans son esprit. Il se rappelait alors ses tudes
et ses travaux de trente annes, et, ce qui l'tonnait davantage, un
bon nombre de vers grecs du commencement d'Hsiode, qu'il n'avait lus
qu'une fois, lui revenaient  la mmoire... Vous tiez assise prs de
lui, madame la comtesse, et c'est  vous qu'il le disait. Toutefois il
ne semblait pas croire que la mort, avec laquelle il s'tait depuis
longtemps familiaris, le menat alors de si prs. Du moins, madame,
il ne vous en tmoigna rien, quoique vous ne l'ayez quitt que le
matin,  six heures, lorsqu'il s'obstina, contre l'avis des mdecins,
 prendre de l'huile et de la magnsie. Ce remde ne pouvait que lui
nuire et lui embarrasser les intestins. En effet, sur les huit heures,
on s'aperut qu'il tait en danger, et quand on vous rappela prs de
lui, madame, vous le trouvtes qui respirait  peine et  demi
suffoqu. Nanmoins, s'tant lev de sa chaise, il eut encore la force
de s'approcher du lit et de s'y appuyer; un moment aprs sa vue
s'obscurcit, ses yeux se fermrent, et il expira. On n'avait nglig
ni les devoirs ni les consolations de la religion; mais on ne croyait
pas que le mal ft des progrs si rapides, ni qu'il ft ncessaire de
se hter, et le confesseur qu'on avait mand n'arriva pas  temps.
Toutefois nous ne pouvons douter que le comte ne ft prt pour ce
terrible passage, dont la pense lui tait si prsente que
trs-souvent il y revenait dans ses discours. C'est ainsi que, le
samedi 8 octobre 1803, au matin, ce grand homme nous fut enlev, ayant
 peine dpass la moiti de la cinquante-cinquime anne de son ge.

Il a t enseveli o le furent avant lui tant de personnes clbres,
 Sainte-Croix, prs de l'autel du Saint-Esprit, sous une simple
pierre, en attendant le mausole digne de tous deux que lui fait
lever Mme la comtesse d'Albany, non loin de Michel-Ange. Dj Canova
y a mis la main, et l'oeuvre d'un si grand sculpteur ne peut tre
qu'une oeuvre grande. J'ai essay d'exprimer dans les sonnets qu'on va
lire les sentiments que j'ai apports sur la tombe de notre ami.

Et comme en Italie tout commence et tout finit par des sonnets, l'abb
de Caluso, oncle de la comtesse Mazin, femme trs-distingue du
Pimont, avec laquelle j'ai eu des rapports aimables, ddie, en
finissant, trois sonnets infiniment mdiocres  la comtesse d'Albany.
Nous ne les citerons pas par respect pour les sonnets de Ptrarque,
pour l'Italie, et pour la veuve de Charles-douard. Mais Alfieri ne
mritait gure mieux.

De la gloire, il n'eut que la passion;

Du civisme, il n'eut que l'affectation;

Du gnie, il n'eut que la prtention;

De l'amour, il n'eut que l'ostentation;

Ostentation peut-tre sincre, mais suspecte au moins, comme nous
allons le montrer dans la suite de ce commentaire. Toutefois
laissons-lui cet honneur contest, car c'est par lui qu'il est encore
quelque chose.

Nous allons examiner en dtail ses oeuvres, et prouver qu'il n'eut
d'un grand pote que la manie et non le gnie, que l'Italie s'est
trompe en le prenant pour un grand homme, et qu'il ne fut en ralit
qu'un _pdant magnifique_. Parcourons ses titres.

                                                            LAMARTINE.

(_La suite au prochain Entretien._)




XCVIIIe ENTRETIEN.

ALFIERI.

SA VIE ET SES OEUVRES.

(TROISIME PARTIE.)


I.

Suivons maintenant la comtesse d'Albany:

Le lendemain de la mort d'Alfieri, rien ne change dans la demeure du
pote. Alfieri va habiter la demeure classique commande  Canova par
celle qu'on pouvait appeler sa veuve, mais qui en ralit ne l'tait
pas. Les lettres du pote et de la comtesse, emportes  Montpellier
par _Fabre_ aprs la mort des deux amis, lettres brles par la main
svre d'un troisime ami, puritain de dcence, le prouvent. Si le
mariage suppos avait eu lieu, il aurait t attest par cette
correspondance, et les amis zls pour la mmoire religieuse de la
comtesse ne les auraient pas ananties. C'est vident: on n'anantit
pas ce qui justifie!

Donc aucun lien, ni religieux ni lgal, ne resserrait l'union entre la
comtesse d'Albany et son chevalier servant; ils taient libres,
except des liens que l'habitude et les moeurs de l'Italie consacrent.
On a vu qu'Alfieri ne les respectait pas compltement pendant leur
cohabitation  Florence,  leur retour de Paris et de Londres en 1793.
Son sonnet licencieux sur un amour immoral, avou en ce temps-l dans
une mauvaise socit de Florence, sonnet commmoratif de cette
pitoyable aventure, en est la preuve en ce qui le concerne. Mais si
on rflchit que ce sonnet prouvant l'infidlit scandaleuse de
l'amant a t introduit dans l'dition de ses soixante-dix sonnets par
la comtesse d'Albany elle-mme, ditant et rvisant ses oeuvres, il
est difficile de douter de l'intention des deux amants, le pote et
l'diteur. Le pote s'adorait trop lui-mme pour brler un mchant
sonnet si peu respectueux pour la comtesse, et la comtesse, de son
ct, libre de publier ou d'anantir ce sonnet, preuve de la lgret
d'Alfieri envers elle, ne le laissait videmment imprimer que pour en
faire usage  son tour, en donnant au public la preuve qu'Alfieri lui
laissait dsormais la libert de son coeur en se vantant de la licence
du sien. Il est difficile de se refuser  cette conclusion. Quel est
l'amant qui imprimerait sous l'oeil de son amie un sonnet o il
attesterait lui-mme sa propre infidlit cynique? quelle est l'amante
qui, libre d'anantir la preuve d'une pareille offense, la laisserait
subsister si elle n'avait elle-mme l'intention de se dclarer libre
par la plume de son premier adorateur? Il est donc  croire que les
liens taient rompus  cette poque, et que la comtesse n'tait pas
fche qu'on le st, afin de se justifier elle-mme d'un changement
dont on lui avait donn l'exemple. Je n'ai pas pu tirer de
l'impression posthume de ce sonnet une autre conjecture.


II.

Quoi qu'il en soit, il y avait alors dans la maison et dans l'intimit
d'Alfieri un jeune Franais sur lequel les regards et les suspicions
du public commenaient  se tourner. Ce jeune homme tait M. Fabre.

La mort d'Alfieri ouvre une priode nouvelle dans la vie de Mme
d'Albany. Si douloureuse que ft l'heure de la sparation, cette mort,
il faut bien le dire, tait un affranchissement pour la comtesse. Il
parat certain qu'elle avait aim Fabre avant qu'Alfieri ft descendu
au tombeau; il est certain aussi que la misanthropie toujours
croissante du pote l'avait condamne pendant ces derniers temps 
une solitude bien contraire  ses gots. Elle se rsignait sans doute,
car elle tait dbonnaire et soumise; elle demandait  l'tude des
consolations, elle passait des journes entires plonge dans ses
lectures. Qui oserait dire pourtant que sa rsignation ft complte?
qui oserait affirmer qu' la mort de son amant, au milieu de sa
douleur et de ses larmes, elle ne se sentit pas, sans se l'avouer 
elle-mme, plus lgre, plus  l'aise, et comme dbarrasse d'une
chane pesante? Toutes ces Maintenons, occupes  distraire des rois
malheureux et irrits, finissent toujours par laisser clater leur
ennui. Mme d'Albany, une fois spare de son pote, ne prononce pas un
mot, n'crit pas une ligne qui puisse nous faire souponner le fond de
son me; mais sa conduite nous rvle la vrit tout entire beaucoup
plus clairement qu'on ne le voudrait. Quelques mois  peine sont
couls, et dj le peintre a pris la place du pote dans l'htel du
_Lung' Arno_; la _casa di Vittorio Alfieri_ est aussi dsormais la
maison de Franois-Xavier Fabre. Quant  ces salons o la royale
comtesse tait si impatiente d'avoir sa cour et que la sauvagerie
d'Alfieri tenait si obstinment ferms, ils vont enfin s'ouvrir:
grands seigneurs et grandes dames, hommes de guerre et hommes d'tat,
crivains et artistes, y affluent bientt de toutes parts; c'est le
foyer littraire de l'Italie du nord, c'est un des rendez-vous de la
haute socit europenne. Voil comment furent clbres les
funrailles d'Alfieri!

Nous voudrions qu'il nous ft possible de voiler ce triste pisode. 
Dieu ne plaise qu'on nous accuse d'avoir cd ici  l'indiscrte
curiosit de notre temps! Les commrages de l'histoire intime ne sont
pas de notre got; nous ne cherchons pas le scandale, nous ne scrutons
pas les mystres de la vie prive. Ce sont l, par malheur, des choses
devenues publiques. Et qui donc est coupable de cette publicit? Mme
d'Albany a tal elle-mme une partie de ses fautes dans cette _Vita
d'Alfieri_ qu'elle a imprime librement aprs la mort du pote, et,
pour ce qui concerne ses relations avec Fabre, elle n'y a pas, dans
son insouciance, apport plus de rserve. D'ailleurs on a tant parl
de ces singuliers incidents, on a tant discut le pour et le contre,
que notre silence sur un point si dlicat serait plus grave encore
qu'une condamnation expresse. Comment supprimer tout  fait un pisode
qui renferme la conclusion du drame? Des romanciers se sont plu 
mettre en scne la femme de quarante ans, et ils ont eu beau se
montrer sympathiques pour des souffrances qui ne dpendent pas du
nombre des annes, on voit percer une secrte ironie dans leurs
peintures. De quel ton les plus complaisants pourraient-ils raconter
ces dernires aventures de la comtesse? Mme d'Albany avait cinquante
et un ans lorsque Alfieri mourut, Fabre n'en avait que trente-sept; la
jeunesse de Fabre, jointe  un mrite qu'on ne peut nier, fut
peut-tre ce qui captiva le plus l'amante si longtemps soumise du
misanthrope Alfieri. N'oublions pas cependant que sur un point si
dlicat des opinions bien diverses se sont produites, et peut-tre
suffira-t-il de mettre ces opinions en prsence pour concilier les
devoirs de l'historien avec les justes gards dus  une femme
clbre, dont les dernires annes ont laiss un souvenir honorable.

Il n'est pas du tout prouv, disent les dfenseurs de la comtesse,
que personne ait remplac Alfieri dans son coeur. Qu'tait-ce que
Fabre, en effet, pour lui inspirer une passion si vive et si
impatiente? Le peintre de Montpellier, si estimable  tant d'gards,
n'avait d'ailleurs aucune des qualits qui peuvent sduire un coeur
enthousiaste. Je ne parle pas seulement de l'impression qu'il a
laisse  ceux qui l'ont connu dans les dernires annes de sa vie: la
goutte le tourmentait alors depuis longtemps, et son caractre, assez
peu aimable dj, tait devenu singulirement pre. Sans avoir en 1803
cette humeur chagrine et bourrue, Fabre, esprit srieux, intelligent,
causeur instruit et plein de ressources, connaisseur du premier ordre
en matire d'art, ne brillait ni par le charme ni par l'lvation du
talent. Aucune flamme chez lui, pas la moindre tincelle de ce gnie
qui faisait pardonner  l'auteur de _Marie Stuart_ ses brusqueries
farouches. Une me honnte et droite pouvait animer les traits
vulgaires de son visage; il n'y fallait chercher aucune grce, aucune
finesse, nulle expression dlicate et potique. Les personnes qui ont
vu  Montpellier le portrait de Fabre tel qu'il l'a peint lui-mme se
demandent comment la veuve de Charles-douard, _l'adorata donna_
d'Alfieri, aurait pu effacer comme  plaisir, par cet inexplicable
attachement, la potique aurole qui entourait son nom.

--Prenez garde! a-t-on rpondu. Il faudrait, pour tre tout  fait
juste envers Fabre, se demander si la comtesse elle-mme, en 1803,
n'tait pas un peu atteinte de cette vulgarit qu'on reproche au
successeur d'Alfieri. Elle avait eu et gard longtemps un merveilleux
clat de jeunesse, un teint blouissant, quelque chose de ces fraches
carnations de Rubens, son compatriote et son peintre favori. 
cinquante et un ans, sa beaut n'existait plus, et si les adorateurs
de la comtesse, ceux qui ne la connaissent que par les Mmoires
d'Alfieri, s'tonnent qu'elle ait pu aimer aprs lui le moins potique
des hommes, les amis de Fabre peuvent s'tonner  leur tour qu'il ait
pu aimer, jeune encore, la vieille comtesse alourdie par l'ge. J'ai
connu Mme d'Albany  Florence, crit M. de Chateaubriand dans les
_Mmoires d'outre-tombe_; l'ge avait apparemment produit chez elle un
effet oppos  celui qu'il produit ordinairement: le temps ennoblit le
visage, et, quand il est de race antique, il imprime quelque chose de
sa race sur le front qu'il a marqu. La comtesse d'Albany, d'une
taille paisse, d'un visage sans expression, avait l'air commun. Si
les femmes des tableaux de Rubens vieillissaient, elles
ressembleraient  Mme d'Albany  l'ge o je l'ai rencontre. Je suis
fch que ce coeur, _fortifi et soutenu_ par Alfieri, ait eu besoin
d'un autre appui. Les souvenirs que consigne ici le clbre crivain
se rapportent  l'anne 1812; il est probable cependant que ds
l'anne 1803 la veuve du dernier Stuart, la vieille amie de l'ardent
pote pimontais, avait dj cette physionomie sans jeunesse, ces
allures sans lgret, que Chateaubriand nous signale. Qu'il y ait
dans ces lignes un sentiment de fatuit mondaine, que l'auteur soit
heureux d'opposer secrtement  la Batrice un peu dforme d'Alfieri
la Batrice toute gracieuse et tout idale de l'Abbaye-aux-Bois, nous
n'essayerons pas de le nier; ce n'est pas une raison pour rcuser un
tmoignage confirm par des juges plus bienveillants. M. de Lamartine,
qui vit la comtesse d'Albany en 1810, c'est--dire  une poque
trs-rapproche de la date qui nous occupe, la reprsente  peu prs
dans les mmes termes. Rien, dit-il, ne rappelait en elle,  cette
poque dj un peu avance de sa vie, ni la reine d'un empire, ni la
reine d'un coeur. C'tait une petite femme dont la taille, un peu
affaisse sous son poids, avait perdu toute lgret et toute
lgance. Les traits de son visage, trop arrondis et trop obtus aussi,
ne conservaient aucunes lignes pures de beaut idale. Il est vrai
qu'il ajoute ce correctif prcieux, oubli ou ddaign par
Chateaubriand: Mais ses yeux avaient une lumire, ses cheveux cendrs
une teinte, sa bouche un accueil, toute sa physionomie une
intelligence et une grce d'expression qui faisaient souvenir, si
elles ne faisaient plus admirer. Sa parole suave, ses manires sans
apprt, sa familiarit rassurante, levaient tout de suite ceux qui
l'approchaient  son niveau. On ne savait si elle descendait au vtre,
ou si elle vous levait au sien, tant il y avait de naturel dans sa
personne.

Ici les dfenseurs de la comtesse d'Albany, qui ne peuvent nier son
attachement pour le jeune artiste de Montpellier, essayent de soutenir
qu'ils taient secrtement maris. Non, rpliquent leurs adversaires.
Mme d'Albany installa Fabre auprs d'elle, elle en fit le compagnon de
sa vie, elle le fit accepter par le monde de l'Empire et de la
Restauration; elle le prsenta familirement  l'aristocratie
europenne; elle l'emmena dans tous ses voyages,  Paris en 1810, 
Naples en 1812; elle vcut enfin sans scrupule et sans embarras comme
la femme du peintre, mais elle ne songea pas un seul jour  l'pouser.
Nous avons sur ce point un renseignement assez curieux. Le premier
volume du Supplment de la _Biographie universelle_, publi en 1834,
contient un article sur la comtesse d'Albany, article sign du nom de
Meldola, et dans lequel on lit ces paroles: Quelques biographes ont
prtendu que Mme d'Albany s'tait unie par un mariage secret 
Alfieri, et qu'aprs la mort de ce pote elle avait pous M. Fabre.
Ce dernier fait est dmenti par M. Fabre lui-mme, qui regarde le
premier comme galement controuv. Or, comme si cette dngation
imprime ne suffisait pas au successeur d'Alfieri, il l'inscrivit de
sa main sur l'exemplaire qui lui appartenait. Ces mots, _elle avait
pous M. Fabre_, sont souligns par lui au crayon, et d'une main
brusque il a crit  la marge: C'est faux. Ce volume ainsi annot a
t donn par Fabre  la bibliothque de Montpellier, et chacun peut y
lire cette singulire protestation. Pourquoi donc une telle
insistance? Au nom de quel sentiment a-t-il protest de la sorte? Que
craignait-il en laissant s'accrditer le bruit d'un mariage secret
entre la comtesse et lui? Il ne craignait rien et ne se souciait de
rien; toutes ces dlicatesses lui taient compltement inconnues.
Vridique autant que bourru, il avait son franc-parler sur toutes les
choses, et il n'a song en cette circonstance qu' dire la vrit,
brutalement ou non, peu importe.


III.

Fabre fils, d'une famille obscure de Montpellier, lve de David,
homme de bon sens et de coeur droit, tait all  Rome tudier l'art
dans lequel il devint rudit de premier ordre, sans sortir tout  fait
d'une lgante et savante mdiocrit dans l'excution. Tout ce que la
science peut donner, il l'avait; le gnie lui tait  peu prs refus.
Son extrieur un peu vulgaire n'avait rien qui motivt la passion, que
la jeunesse. Ses yeux taient beaux et limpides, mais ses traits
n'avaient aucune noblesse et aucune distinction naturelle de ces
visages desquels la race ou le gnie crit d'avance l'origine. C'tait
un visage flamand, ayant assez d'analogie avec les traits arrondis et
allemands de la comtesse d'Albany elle-mme. Bien accueilli 
Florence par les deux amants, il fit par reconnaissance un trs-beau
portrait d'Alfieri et finit par cohabiter assidment chez eux, bien
qu'alors il n'y et pas son logement. Il logeait alors dans la mme
rue que moi  Florence, et il remplissait son logement des
chefs-d'oeuvre de l'art qu'on se procurait assez conomiquement alors
en Italie. Son muse tait un reliquaire de la peinture, o un
magnifique Raphal prsum recevait son culte et celui des amateurs.
Je l'ai souvent visit et admir sur parole. Fabre avait beaucoup
d'esprit et surtout de bon sens. Sa conversation nourrie, sans
prtention, devait avoir dans l'intimit beaucoup de charme. Il
n'tait ni jaloux ni intrigant, propre  se laisser aimer plus qu'
sduire, sr comme l'amiti, fidle et discret comme elle. Alfieri
avait cinquante ans, Fabre trente-six, la comtesse d'Albany approchait
de quarante-six ans; c'tait l tout le charme.

On n'a aucun dtail sur la manire dont cette liaison fut contracte
jusqu'aprs la mort du pote. Mais le _duo_ parut devenir un _trio_,
jusqu' ce qu'il redevnt un _duo_ par l'absence ternelle d'un des
acteurs. Peu de temps avant la mort d'Alfieri, Fabre vint habiter
comme matre de maison le palais de la comtesse. Le monde italien,
accoutum  ces habitudes, ne le trouva pas mal sant; il fallait un
homme, au gouvernail de cette demeure, soit un peintre, ami ou amant,
peu importait aux moeurs du pays et du temps? La comtesse, l'abb de
Caluso, Fabre, recueillirent en une seule dition les oeuvres
d'Alfieri et livrrent tout ce fatras  l'oeil du public avec un soin
religieux.

C'est ici le moment pour nous de jeter un coup d'oeil impartial sur
cette oeuvre. Les sonnets sont vides d'amour, le lyrisme ou
l'inspiration manquent totalement  cet homme, on n'en retiendra pas
un vers; c'est du pdantisme glac, l'ternel hiver du coeur dont
l'imagination de l'Italie ne fond pas mme les neiges. Ptrarque n'et
pas daign en lire un seul; jamais cela ne chante; les satires, fade
imitation de Juvnal, sont de l'antique rchauff  froid par une
mchancet classique.

Le _Misogallo_ est un recueil de toutes les injures  la France, qui
n'a pas mme daign s'en apercevoir; caprice de haine et d'envie aussi
faux que son amour! Les traductions sont des traductions pnibles,
sans originalit, sans grce et sans sel; exercices de collge qu'on
brle aprs les avoir crits, quand on n'a pas l'adoration de sa plume
et quand on ne fait pas de la collection de ses _lignes_ l'_ex-voto_
de sa misrable vanit.

Quant  ses tragdies, c'est un peu moins mdiocre, mais toujours
mdiocre. L'ennui en est la sve: on sent qu'il s'est prodigieusement
ennuy  les crire, et quand on les a lues on sent qu'on s'est
prodigieusement ennuy  les lire. C'est le monde de l'ennui dont on
sort soulag, avec la ferme rsolution de n'y jamais rentrer!--Il n'y
a qu'un seul mrite, mais mrite tout local et que les Italiens seuls
peuvent apprcier: c'est la langue toscane, ou plutt l'effort de
l'auteur pour traduire avec peine et succs son pimontais en
trusque. Mais, comme dit Chateaubriand, le feuillage n'a de grce
que sur l'arbre qui le porte. On prouve en essayant  les lire toute
la peine qu'Alfieri a prouve en les crivant.

Le style en est classiquement beau et fort, mais d'une beaut morte et
d'une force enrage qui ne se dtend jamais. Les vers blancs sans rime
dans lesquels il crit ses tragdies sont une prose cadence, qui ne
donne pas mme  l'oreille le plaisir de la difficult vaincue et de
la complte harmonie des mots. C'est une prose concasse en fragments
gaux, pres, durs, secs, dont la brivet, fruit de la rflexion, est
le seul caractre, et qui exclut presque tout dveloppement des
sentiments et du drame; sorte d'algbre en vers blancs, qu'un gomtre
littraire crirait, non pour faire sentir, mais pour faire comprendre
en peu de signes sa pense; le contraire de l'loquence, qui ne vous
entrane qu'en s'panchant, et du drame, qui ne vous saisit, comme la
nature, que par ses dveloppements. Aussi ses tragdies ne
mritent-elles pas ce nom; ce sont des _dialogues des morts_, o
_trois_ ou _quatre_ acteurs causent ensemble avec une passion
furieuse, et finissent au cinquime acte par s'entre-tuer: voil les
tragdies de ce grand homme de volont, quelquefois loquent par
tirades, mais toujours fastidieux par scheresse. Une admirable
actrice italienne, rivale plus dbordante de feu que Mlle Rachel, Mme
Ristori, est venue  Paris et  Londres reprsenter devant le pays de
_Racine_ et de _Shakespeare_ quelques scnes de ces tragdies toscanes
d'Alfieri.

Comme on dclame en pays tranger, devant un peuple curieux, les
balbutiements d'un colier de rhtorique, on a applaudi la magique
beaut, le geste neuf et pathtique, la sublime diction de la
tragdienne; mais la tragdie? Non; personne n'a t tent de traduire
pour nous ces drames avorts, except M. _Legouv_, par complaisance
de talent, pour que l'actrice universelle et le plaisir d'mouvoir en
franais les Franais. _Myrra_ a fait pleurer sur son amour nfaste,
mais _Myrra_ tout entire n'tait qu'une scne, un dialogue entre la
passion et l'impossible dont le coup de poignard est le seul
dnoment, une mtaphysique en conversation, une frnsie en vers
blancs.


IV.

_Octavie_, _Timolon_, _Mrope_, _Philippe II_, _Polynice_,
_Antigone_, _Brutus I_ et _Brutus II_, _Sophonisbe_, _Rosmonde_,
_Oreste_, _Agamemnon_, _Virginie_, _Marie Stuart_, _la Conjuration des
Pazzi_, _Don Garcia_, _Agis_, etc., etc.; _Sal_, tragdie biblique
que j'ai imite ou traduite en vers dans ma jeunesse, et qui a quelque
originalit parce qu'elle a plus de posie relle, ne sont pas sans
talent, mais sont presque sans gnie; ces plagiats plus ou moins
loquents de langue trangre, si l'on n'est pas soi-mme un maniaque
de langues, ne laissent rien dans l'esprit de celui qui les parcourt,
que la froide satisfaction de se dire: J'ai lu une banale dclamation
dans un dialecte bien imit. Mais ce n'est pas ainsi que
_Shakespeare_, _Corneille_, _Racine_, _Voltaire_, _Goethe_, _Schiller_
lui-mme,--ont introduit ou renouvel l'art thtral dans leur
pays.--Un _pensum_ dialogu en vers toscans, voil le vrai nom que
l'Italie laissera  son prtentieux pote dramatique, jusqu' ce qu'on
n'en parle plus, quand l'Italie aura son thtre srieux, aprs la
fdration nationale des Italiens modernes?

Voil l'homme! N'en parlons plus.


V.

Je reviens  la comtesse d'Albany. Le respect humain la rendit en
apparence fidle au culte de la gloire de ce grand homme _convenu_,
qu'elle avait aim jeune sous le nom d'Alfieri. Bien qu'elle en ft
ds longtemps sature sans le montrer et sans le dire, et qu'il y et,
dit-on, plus de domination que d'attrait dans l'espce de subjugation
qu'Alfieri exerait sur elle, elle ne voulut pas l'avouer; elle et
retranch quelque chose  son excuse, en retranchant un atome  la
grandeur factice de son hros. Elle consacra tout ce qui venait de lui
 l'dition de ses pauvres oeuvres et  la dpense de son monument en
marbre par Canova. Quand ces devoirs furent accomplis, elle reprit
dans la socit de _Fabre_ la vie lgante et princire qu'elle avait
commence  Paris avant la rvolution. Elle recevait des amis assidus,
dont j'ai particulirement connu le plus grand nombre, cit par M. de
_Reumont_ et par M. _Saint-Ren Taillandier_ dans son intressante
biographie des deux amis.

Le premier cit est le comte _Baldelli_, poux d'une charmante jeune
femme et pre d'une plus charmante fille. Le comte Baldelli vivait 
Florence, et sa socit savante plaisait  Mme d'Albany; je le voyais
souvent moi-mme de 1820  1826. Ses opinions, modifies par la
lecture du comte de Maistre, le sparrent plus tard des amis
florentins de la comtesse d'Albany. C'tait un homme jeune encore,
ardent, religieux, d'abord favorable  la rvolution franaise, puis
devenu plus acerbe contre elle, par esprit de pit et de propagande.

Voici la lettre qu'elle lui crivit peu de jours aprs la mort
d'Alfieri:

                                          Florence, 24 novembre 1803.

Vous pouvez juger, mon cher Baldelli, de ma douleur par la manire
dont je vivais avec l'incomparable ami que j'ai perdu. Il y aura
samedi sept semaines, et c'est comme si ce malheur m'tait arriv
hier. Vous qui avez perdu une femme adore, vous pouvez concevoir ce
que je sens. J'ai tout perdu, consolation, soutien, socit, tout,
tout. Je suis seule dans ce monde, qui est devenu un dsert pour moi.
Je dteste la vie, qui m'est odieuse, et je serais trop heureuse de
finir une carrire dont je suis dj fatigue depuis dix ans par les
circonstances terribles dont nous avons t tmoins: mais je la
supportais, ayant avec moi un tre sublime qui me donnait du courage.
Je ne sais que devenir; toutes les occupations me sont odieuses.
J'aimais tant la lecture! Il ne m'est plus possible que de lire les
ouvrages de notre ami, qui a laiss beaucoup de manuscrits pour
l'impression. Il s'est tu  force de travailler, et sa dernire
entreprise de six comdies tait au-dessus de ses forces... Il a
succomb en six jours sans savoir qu'il finissait, et a expir sans
agonie, comme un oiseau, ou comme une lampe  qui l'huile manque. Je
suis reste avec lui jusqu'au dernier moment. Vous jugerez comme
cette cruelle vue me perscute; je suis malheureuse  l'excs. Il n'y
a plus de bonheur pour moi dans ce monde, aprs avoir perdu  mon ge
un ami comme lui, qui, pendant vingt-six ans, ne m'a pas donn un
moment de chagrin que celui que les circonstances nous ont procur 
l'un et  l'autre. Il est certain qu'il y a peu de femmes qui puissent
se vanter d'avoir eu un ami tel que lui; mais aussi je le paye bien
cher dans ce moment, car je sens cruellement sa perte. Je regrette
bien votre absence; votre me sensible et en mme temps forte aurait
relev la mienne, qui est anantie. J'ai trouv du courage dans toutes
les circonstances de ma vie: pour celle-ci, je n'en trouve pas du
tout; je suis tous les jours plus accable, et je ne sais pas comment
je ferai pour continuer  vivre aussi malheureuse.

Pour que rien ne manqut  l'exactitude et aussi  la moralit de
cette histoire, il fallait entendre les cris de douleur que pousse la
comtesse d'Albany. coutez encore ses gmissements et ses sanglots
dans cette lettre  M. d'Ansse de Villoison. Je le rpte, au moment
o elle trace cette page, elle est sincre. On ne joue pas de cette
faon avec la douleur et les larmes; on n'imite pas ainsi le
dsespoir. Oui, elle est sincre encore,  cette date, quand elle se
voit seule dans un dsert, quand elle parle de son impuissance de
vivre. Le grand hellniste qui savait apprcier Alfieri a crit  la
comtesse ses compliments de condolance.

Voici ce qu'elle lui rpond:

                                        Florence, le 9 novembre 1803.

J'tais bien sre, mon cher monsieur, que vous prendriez un grand
intrt  la perte horrible que j'ai faite. Vous savez par exprience
quel malheur affreux c'est de perdre une personne avec qui on a vcu
pendant vingt-six ans, et qui ne m'a jamais donn un moment de
dplaisir, que j'ai toujours adore, respecte et vnre. Je suis la
plus malheureuse crature qui existe... Le plus grand bonheur, et le
seul qui puisse m'arriver, ce serait d'aller rejoindre cet ami
incomparable. Il s'est tu  force d'tudier et de travailler. Depuis
dix ans qu'il tait  Florence, il avait appris le grec tout seul. Il
a traduit en vers une tragdie de chaque auteur grec, les _Perses_
d'Eschyle, _Philoctte_ de Sophocle, _Alceste_ d'Euripide, et il a
fait une _Alceste_  son imitation, ainsi qu'une tragi-mlodie
d'_Abel_, qui est moiti tragdie et moiti pour chanter, afin de
donner aux Italiens le got de la tragdie: ce seront les premires
choses que je ferai imprimer pour finir son thtre. Il a traduit les
_Grenouilles_ d'Aristophane, tout Trence, tout Virgile en vers,
c'est--dire l'_nide_,--la _Conjuration de Catilina_. Il a fait
dix-sept satires, un tome de posies lyriques. Il a crit toute sa vie
jusqu'au 14 mars de cette anne, et puis il a fait depuis deux ans six
comdies qui ont t la cause de sa mort, y travaillant trop pour les
finir plus vite, et malgr cela il n'a pu en corriger que quatre et
demie; il est tomb malade  la moiti du troisime acte de la
cinquime. Il se portait trs-bien le 3 octobre au matin, et il
travailla  son ordinaire; je rentrai  quatre heures pour dner, et
je le trouvai avec la fivre: la goutte s'tait fourre dans les
entrailles, qu'il avait trs-affaiblies depuis quelque temps, ne
pouvant quasi plus manger... Enfin le samedi 8, aprs avoir pass une
nuit moins mauvaise que les prcdentes, il s'affaiblit, il perdit la
vue, et mourut sans fivre, comme un oiseau, sans agonie, sans le
savoir. Ah! monsieur, quelle douleur! J'ai tout perdu: c'est comme si
on m'avait arrach le coeur! Je ne puis pas encore me persuader que
je ne le reverrai plus. Imaginez-vous que depuis dix ans je ne l'avais
plus quitt, que nous passions nos journes ensemble; j'tais  ct
de lui quand il travaillait, je l'exhortais  ne pas tant se fatiguer,
mais c'tait en vain: son ardeur pour l'tude et le travail augmentait
tous les jours, et il cherchait  oublier les circonstances des temps
en s'occupant continuellement. Sa tte tait toujours tendue  des
objets srieux, et ce pays ne fournit aucune distraction. Je me
reproche toujours de ne l'avoir pas forc  faire un voyage: il se
serait distrait par force. Son me ardente ne pouvait pas exister
davantage dans un corps qu'elle minait continuellement. Il est
heureux, il a fini de voir tant de malheurs; sa gloire va augmenter:
moi seule, je l'ai perdu, il faisait le bonheur de ma vie. Je ne puis
plus m'occuper de rien. Mes journes taient toujours trop courtes, je
lisais au moins sept ou huit heures,  prsent je ne puis plus ouvrir
un livre. Pardonnez-moi de vous entretenir de mon chagrin. Je sais que
vous avez de l'amiti pour moi et que vous aimiez cet ami
incomparable: c'est ce qui fait que je me livre avec vous  ma
douleur.

....Vous me feriez grand plaisir de me donner de vos nouvelles, de
vous et de vos occupations littraires. Je sais que vous enseignez le
grec moderne  l'Institut. On me dit qu'on imprime l'_nide_ de M.
Delille; je serais charme de la lire, si ma tte peut un jour se
calmer. Je n'ai aucun projet de dplacement; je vis au jour la
journe, heureuse quand j'en ai fini une, et au dsespoir d'en
recommencer une autre. La mort serait pour moi un vritable bonheur;
je dteste la vie, le monde, et tout ce qui s'y fait et s'y voit. Je
ne vivais que pour un seul objet, et je l'ai perdu. Adieu, mon cher
monsieur; plaignez-moi, car je suis bien malheureuse. Je ne puis
m'arracher de ces lieux o j'ai vcu avec lui, et o il reste encore.

Quoi de plus touchant? Chateaubriand, attach alors  l'ambassade de
Rome, venait d'arriver  Florence au moment o Alfieri rendait le
dernier soupir; il le vit coucher au cercueil, il lut les deux
inscriptions funraires, il fut touch de cet immense amour, de ce
dernier rendez-vous donn au sein de la mort; ces images devaient
frapper l'auteur du _Gnie du Christianisme_, et ce qu'elles avaient
d'un peu thtral n'tait pas pour lui dplaire. Il s'apprtait donc 
en parler en pote, comme il l'a fait trois mois aprs, sous
l'impression toute rcente de ce douloureux pisode, quand se
produisit un incident assez singulier, un incident qui aurait pu le
mettre en dfiance, s'il y et arrt sa pense. Franois-Xavier
Fabre, le jeune peintre de Montpellier, qui tait dj pour Mme
d'Albany un confident intime, crivit de la part de la comtesse  M.
de Chateaubriand pour le prier de ne rien publier qui pt tre
dfavorable  la mmoire d'Alfieri. Qu'est-ce  dire? D'o viennent
ces alarmes? Pourquoi ces prcautions? Le sens de cette dmarche, qui
dut paratre si extraordinaire alors, n'est plus un secret pour nous
aujourd'hui: on craignait que Chateaubriand, ayant visit Florence,
n'et appris bien des choses qui pouvaient nuire un peu  l'idale
peinture des amours d'Alfieri et de la comtesse. On craignait que
cette conscration potique, cette transfiguration merveilleuse de la
ralit ne souffrt quelque atteinte dans l'esprit du brillant
crivain, s'il prtait l'oreille  des confidences indiscrtes. On le
suppliait enfin, avec la diplomatie du coeur, de ne pas altrer la
lgende; on lui fournissait mme des notes pour entretenir son
enthousiasme. La _Vita di Vittorio Alfieri, scritta da esso_, n'avait
pas encore t publie; il importait que Chateaubriand connt au moins
les pages enflammes o le Dante pimontais glorifie sa royale
Batrice. C'est  cette demande,  ces proccupations,  ces
inquitudes inattendues, que rpondait Chateaubriand, quand il
adressait  Fabre la lettre que voici:

Monsieur,

J'ai reu votre obligeante lettre, ainsi que le paquet que vous m'avez
fait l'honneur de m'envoyer par Son minence monseigneur le cardinal
de Consalvi. Je vous prie seulement de m'adresser directement 
l'avenir ce que vous pourriez avoir  me faire passer. Les moyens les
plus simples sont toujours les plus prompts et les plus srs.

J'ignore encore le moment, monsieur, o je pourrai faire usage de
votre excellente notice. Ma tte est tellement bouleverse par des
chagrins de toute espce, que je ne puis rassembler deux ides[4].
J'espre que mon ami sera arriv sans accident  Venise. L'air de
Florence et surtout celui de Rome lui taient tout  fait contraires.
Les marais de Venise ne sont pas sans inconvnients, mais il faut bien
prendre son parti. En gnral, toutes les personnes qui ont la
poitrine dlicate se plaignent beaucoup de ce pays, et c'est ce qui me
forcera moi-mme  l'abandonner.

Au reste, monsieur, soyez sr que je ne publierai rien sur le comte
Alfieri qui puisse vous tre dsagrable, et surtout  son admirable
amie, aux pieds de laquelle je vous prie de mettre mes respects. Si
les circonstances me le permettent, je vous soumettrai mon travail
avant de l'envoyer  l'imprimerie.

J'ai l'honneur d'tre, monsieur, votre trs-humble et trs-obissant
serviteur,

                                                        CHATEAUBRIAND.

_P. S._ Je reois l'arrt de ma promotion  une autre lgation. Je
pars pour Naples, et j'espre tre  Florence du 15 au 20 janvier.
J'aurai srement l'honneur de vous y saluer.

Je prends la libert de vous adresser cette lettre chez Mme la
comtesse d'Albany, faute d'avoir votre adresse directe: j'espre
qu'elle voudra bien me le pardonner.

                                    Rome, mercredi 28 dcembre 1803.

[Note 4: Il s'agit ici de la mort, toute rcente  cette date, de la
fille de M. de Montmorin, Mme de Beaumont. On sait que cette noble
personne, dont l'influence fut si vive et si douce dans le monde des
Joubert, des Ballanche, des Chateaubriand, se sentant frappe d'un mal
sans remde, tait alle demander au ciel de l'Italie l'apaisement de
ses souffrances. Elle partit en 1803, aux premiers jours de l'automne.
Chateaubriand, secrtaire de lgation auprs de la cour pontificale,
attendait son amie  Florence; il la conduisit  Rome et ne la quitta
plus. Le vendredi 4 novembre, elle s'teignit dans ses bras. On peut
lire, au tome IV des _Mmoires d'outre-tombe_ (1re dition, 1849), les
touchants dtails de cette mort et le rcit des funrailles que
Chateaubriand fit  Mme de Beaumont dans l'glise Saint-Louis des
Franais. Je t'aimerai toujours, s'crie l'ardent pote,
s'appropriant les vers de l'Anthologie grecque,--je t'aimerai
toujours; mais toi, chez les morts, ne bois pas, je t'en prie,  cette
coupe qui te ferait oublier tes anciens amis.]

Ce scrupule d'inquitude de Mme d'Albany prouve qu'elle redoutait
quelques vrits pnibles racontes dans le public europen par un mot
indiscret de Chateaubriand, dont elle sollicitait le silence.

Le silence fut accord, et rien ne troubla les obsques du grand homme
ni la paix de son amie.


VI.

Dans le mme temps elle se ressouvint de l'ancienne amiti qu'elle
avait conue, en 1792, pour la femme du premier consul, qui fut plus
tard l'impratrice Josphine Beauharnais. Josphine lui rpondit:

                                                          Paris, 1801.

Combien je vous remercie, ma chre amie, de l'intrt touchant que
vous nous accordez,  Bonaparte et  moi! Une amiti distingue comme
la vtre offre des consolations au milieu des ides affligeantes qui
naissent des dangers continuels auxquels on est expos, et l'on
regrette moins de les avoir courus quand ils excitent les tmoignages
d'une estime aussi pure que celle que vous nous laissez voir.

                                  JOSPHINE BONAPARTE, ne LA PAGERIE.

_P. S._ Je vois souvent ici M. de Lucchesini, dont j'estime beaucoup
l'esprit et le caractre. Nous parlons de vous frquemment, et je
l'aime  cause de l'attachement qu'il vous porte.--Dites, je vous
prie, de ma part,  Mme de Bernardini tout ce que vous pouvez imaginer
d'aimable. Adieu, chre princesse.

Mme de Stal, qui l'avait beaucoup connue et cultive  Paris, de 1789
 1793, lui crivit un billet de condolance. Elle l'appelait sa
_chre souveraine_, et ce nom, o la familiarit s'unissait au
respect, flattait les deux femmes:

                                                Bologne, 22 mars 1805.

Je ne sais, madame, si j'ai su vous exprimer comme je le sentais mon
respect pour vous et pour votre malheur. Je ne suis jamais entre sans
motion dans votre maison; je ne vous ai jamais vue sans l'intrt le
plus tendre; je me persuade que nos amis sont runis, et je vous
demande de penser quelquefois au mien, qui a partag un grand nombre
des opinions de celui qui vous fut si cher. Oh! je ne puis croire
qu'un jour nous ne nous retrouverons pas tous. L'affection serait sans
cela le plus trompeur des sentiments naturels... Mes compliments 
vos dames, et pour vous, madame, le plus tendre et le plus respectueux
attachement.

                                             NECKER DE STAL-HOLSTEIN.


VII.

Cependant, le 4 septembre 1810, poque prcise o j'arrivai en
Toscane, le monument funbre de Canova fut inaugur dans l'glise de
_Santa-Croce_, malgr la vhmente rclamation du clerg. Mme d'Albany
tait  Paris et conversait avec Bonaparte, auprs de qui elle avait
alors la ncessit de conserver une attitude de bienveillance utile 
ses intrts et qui ne rpugnait point  ses opinions. Ses liaisons
avec Mme de Stal et sa socit lui rendaient, sous l'Empire, son rle
trs-complexe et trs-dlicat. Elle ne dsirait point rompre avec les
connaissances de Mme de Stal  Coppet et  Paris, et elle voulait
moins encore se dclarer en hostilit avec l'homme dont sa
tranquillit et son bien-tre dpendaient; toute sa fortune en France
et en Angleterre tait dans ces mnagements.

Un ami de Mme de Stal, M. de Sismondi, Toscan d'origine, Genevois de
sjour, Franais de got, l'embarrassait beaucoup par ses
correspondances trs-indiscrtes; il ne cessait de la provoquer, avec
un dfaut de tact qui touchait par la candeur  une ingnuit presque
niaise,  se prononcer contre l'Empire. On voit clairement combien
cette importunit lui tait  charge. Sismondi, retir pendant
quelques mois  _Pescia_, sa patrie, en Toscane, ne s'en apercevait
pas; il continuait l'obsession de sa correspondance compromettante.

Voici une de ses lettres, du 7 juin 1807, de Pescia:

Madame,

Permettez-moi de me rappeler  votre souvenir en vous envoyant les
deux premiers volumes de mon histoire. Si votre noble ami avait vcu,
c'est  lui que j'aurais voulu les prsenter, c'est son suffrage que
j'aurais ambitionn d'obtenir par dessus tous les autres. Son me
gnreuse et fire appartenait  ces sicles de grandeur et de gloire
que j'ai cherch  faire connatre. N comme par miracle hors de son
sicle, il appartenait tout entier  des temps qui ne sont plus, et il
avait t donn  l'Italie comme un monument de ce qu'avaient t ses
enfants, comme un gage de ce qu'ils pouvaient tre encore. Il me
semble que l'amie d'Alfieri, celle qui consacre dsormais sa vie 
rendre un culte  la mmoire de ce grand homme, sera prvenue en
faveur d'un ouvrage d'un de ses plus zls admirateurs, d'un ouvrage
o elle retrouvera plusieurs des penses et des sentiments qu'Alfieri
a dvelopps avec tant d'me et d'loquence. Avant la fin de l't, je
compte aller  Florence vous rendre mes devoirs et entendre de votre
bouche, madame, votre jugement sur mes _Rpubliques_.

Il y a quinze jours que j'ai quitt Mme de Stal  Coppet; elle avait
charg son libraire de vous faire parvenir sa _Corinne_, et elle se
flattait que vous l'aviez reue. Si cependant elle ne vous est pas
parvenue encore, je pourrai vous en envoyer un exemplaire; je serai
sr, en le faisant, de l'obliger, car elle dsirait sur toute chose
que cet ouvrage ft de bonne heure entre vos mains, et qu'il obtnt
votre approbation. Je me flatte qu'elle sera entire, et que, si la
France a t juste pour elle, l'Italie sera reconnaissante.--Vous
aurez su, madame, que notre amie a prouv de nouveaux dsagrments.
Vous en aurez su mme davantage, car la malignit publique s'est plu 
en exagrer les rapports. On lui avait laiss acheter une campagne
dans la valle de Montmorency, en lui donnant des esprances
trompeuses, et, au lieu de lui permettre ensuite de l'habiter, on
avait confirm l'exil  trente lieues; c'est alors qu'elle est revenue
 Coppet o j'ai pass un mois auprs d'elle. Aujourd'hui je m'loigne
d'elle de nouveau, et pour une anne entire; mais j'espre voir
bientt ici un autre de nos amis communs, M. de Bonstetten, qui doit
avoir eu, il y a peu de mois, l'avantage de vous voir, et qui
m'annonce par sa dernire lettre son retour prochain de Rome.
Peut-tre vous l'arrterez quelque temps  Florence, et nous nous le
disputerons...

                                         J.-CH.-LON SIMONDE SISMONDI.

  Pescia, 18 juin 1807.

Nous voici, ds cette premire lettre, introduits dans le monde de
Mme de Stal. Entre le chteau de Coppet et le palais du _Lung' Arno_,
Sismondi sera dsormais un intermdiaire actif et dvou. Plus d'un
curieux dtail, ignor des biographes les mieux informs, des
historiens littraires les plus pntrants, va nous tre rvl dans
ses messages. Pourquoi n'avons-nous pas les lettres de Mme d'Albany?
Le tableau serait bien autrement complet; profitons du moins des pages
qui nous restent. Mme d'Albany a d rpondre immdiatement  la lettre
que nous venons de citer, et sans doute elle regrettait de ne pas
avoir encore reu la _Corinne_ de Mme de Stal, dont la publication
toute rcente avait caus une motion si vive. S'il faut en croire
une anecdote, dit M. Villemain, le dominateur de la France fut
tellement bless du bruit que faisait ce roman, qu'il en composa
lui-mme une critique insre au _Moniteur_. Cette critique _amre
et spirituelle_, au jugement de M. Villemain, mais surtout si fort
inattendue, n'aurait-elle pas t provoque par le refus qu'opposa Mme
de Stal  certaines insinuations du matre? La lettre suivante, date
du 25 juin, peut jeter quelque jour sur ce singulier incident:

Je me hte de vous envoyer _Corinne_, c'tait  vous que l'auteur
voulait que son livre parvnt avant tout autre en Italie. Mme de Stal
n'avait point attendu le voyage long et incertain de M. de Sabran,
elle avait donn ordre  son libraire de vous expdier cet ouvrage au
moment o il paratrait. Si cet exemplaire, qui vous tait destin,
vous parvient enfin, je prendrai la libert de vous le demander pour
le faire passer  Naples  la place de celui-ci. Sans doute, madame,
moi aussi j'aurais ardemment dsir que Mme de Stal et assez de
fermet dans le caractre pour renoncer compltement  Paris et ne
faire plus aucune dmarche pour s'en approcher; mais elle tait
attire vers cette ville, qui est sa patrie, par des liens bien plus
forts que ceux de la socit; ses amis, quelques personnes chres 
son coeur, et qui seules peuvent l'entendre tout entier, y sont
irrvocablement fixes. Il ne lui reste que peu d'attachements
intimes sur la terre, et hors de Paris elle se trouve exile de ce qui
remplace pour elle sa famille aussi bien que de son pays. C'est
beaucoup, sensible comme elle est, passionne pour ce qui lui est
refus, faible et craintive comme elle s'est montre souvent, que
d'avoir conserv un courage ngatif qui ne s'est jamais dmenti. Elle
a consenti  se taire,  attendre,  souffrir pour retourner au milieu
de tout ce qui lui est cher; mais elle a refus toute action, toute
parole qui ft un hommage  la puissance. Encore  prsent, comme on
la renvoyait loin de la terre qu'elle avait achete, le ministre de la
police lui fit dire que, si elle voulait insrer dans Corinne un
loge, une flatterie, tous les obstacles seraient aplanis et tous ses
dsirs seraient satisfaits. Elle rpondit qu'elle tait prte  ter
tout ce qui pouvait donner offense, mais qu'elle n'ajouterait rien 
son livre pour faire sa cour. Vous le verrez, madame, il est pur de
flatterie, et, dans un temps de honte et de bassesse, c'est un mrite
bien rare.--Nous allons donc bientt voir ceux o l'me antique de
votre ami s'exprime avec toute sa fiert, toute son nergie. Je n'en
doute pas, madame, vous russirez  obtenir une libre publication,
puisque vous avez dj t si avant. Ce succs ne pouvait tre obtenu
que par vous seule au monde; il fallait les efforts, le courage, la
persvrance d'une affection que la mort a rendue plus sacre et
qu'elle a presque transforme en culte. Parmi ces hommes qui
comprennent si mal les hautes penses et les sentiments gnreux, il
reste cependant encore une secrte admiration pour des vertus et un
dvouement dont ils sont incapables. Vous les avez domins, vous les
dominerez encore par cette profonde vrit de votre caractre et de
vos affections. Ils cderont, ils obiront au grand nom d'Alfieri,
parce que vous, en sentant toute la hauteur de son gnie, toute la
noblesse de son caractre, vous les forcez  le reconnatre.

                                          J.-Ch.-L. SIMONDE SISMONDI.

  Pescia, 25 juin 1807.


VIII.

Pendant que Mme de Stal runissait  Coppet l'lite de ces esprits
dpayss, ennemis momentans de l'empire, Mme d'Albany, attentive  ne
pas mcontenter l'empereur, proscrivait la politique de son salon, et
y recevait les proconsuls franais avec empressement. La
grande-duchesse _lisa Bonaparte_ rgnait  Florence; Mme d'Albany se
gardait de rompre avec sa cour. M. de Sismondi lui crivait avec
ironie sur ces relations. C'tait le moment o Mme de Stal, entre
Schlegel et Benjamin Constant, crivait le plus rellement beau de ses
ouvrages, _l'Allemagne_.

Vous avez lu sans doute _les Martyrs_ de Chateaubriand; c'est la
chute la plus brillante dont nous ayons t tmoins, mais elle est
complte: les amis mmes n'osent pas le dissimuler, et, quoiqu'on
sache que le gouvernement voit avec plaisir ce dchanement, la
dfaveur du matre n'a rien diminu de celle du public. La situation
de Chateaubriand est extrmement douloureuse; il voit qu'il a survcu
 sa rputation, il est accabl comme amour-propre, il l'est aussi
comme fortune, car il n'a rien. Il ne tient aucun compte de l'argent,
et il a dpens sans mesure ce qu'il comptait gagner par cet ouvrage,
qui, au contraire, achve de le ruiner. J'en ai une piti profonde;
c'est un si beau talent mal employ! C'est mme un beau caractre,
qui,  quelques gards, s'est dmenti. Comme il n'est rien qu'avec
effort, comme il veut toujours paratre au lieu d'tre lui-mme, ses
dfauts sont _tachs_ comme ses qualits, et une vrit profonde, une
vrit sur laquelle on se repose avec assurance, n'anime pas tous ses
crits. Ainsi on assure qu'il est trs-indpendant de caractre, qu'il
parle avec une grande libert et un grand courage; cependant il y a
dans les _Martyrs_ des passages indignes de ces principes, il y en a
o il semble avoir cherch des allusions pour flatter. Il a pris la
servilit pour le caractre de la religion, parce qu'il a appris
cette religion au lieu de la sentir.

Nous sommes  prsent runis  Coppet. Mme de Stal a auprs d'elle
tous ses enfants, mais l'an est sur le point de partir pour
l'Amrique; il va reconnatre les terres qu'ils y possdent et prendre
des arrangements pour le voyage de sa mre elle-mme, car celle-ci
veut dans une anne chercher la paix et la libert au-del de
l'Atlantique. Il m'est impossible de dire tout ce que je souffre de
cette perspective et combien je suis abm de douleur en pensant  la
solitude o je me trouverai. Depuis huit ou neuf ans que je la
connais, vivant presque toujours auprs d'elle, m'attachant  elle
chaque jour davantage, je me suis fait de cette socit une partie
ncessaire de mon existence: l'ennui, la tristesse, le dcouragement
m'accablent ds que je suis loin d'elle. Une amiti si vive est bien
au-dessus de l'amour, car il m'est arriv plus d'une fois d'en
ressentir pour d'autres femmes..., sans que les deux sentiments
mritassent seulement d'tre compars l'un  l'autre. Nous avons ici
Benjamin, M. de Sabran et M. Schlegel; M. de Bonstetten y reviendra
bientt aussi; il est  prsent  Berne, o il n'avait, je crois, pas
fait de voyage depuis la Rvolution. On nous annonce pour l't la
plus brillante compagnie de Paris:  la bonne heure, je ne suis
curieux de rien, et je ne voudrais pas ajouter au cercle que nous
avons dj. Je porte envie  votre calme, je porte envie  votre
retraite dans les livres et la pense, mais vous aussi avez connu les
orages du coeur, et vous ne voudriez pas n'avoir pas eu cette
intuition complte de la vie.


IX.

En 1810, l'empereur sachant l'arrive de Mme d'Albany  Paris, la
reut bien, et lui parla en souverain qui veut tre compris par une
femme, jadis souveraine. Fabre l'accompagnait. En personne prudente,
elle n'eut garde de se montrer  Genve, o ses amis de Coppet
espraient bien l'arrter au passage. Je ne sais quelle route vous
avez prise pour ne pas y arriver, lui crivait Bonstetten. Ce n'tait
point le cas, pensait-elle, de faire une halte  Coppet au moment de
subir un interrogatoire de l'empereur. On s'aperoit de plus en plus
qu'il n'y a rien d'hroque chez la _reine d'Angleterre_. Elle arriva
donc avec Fabre dans ce Paris qu'elle avait quitt dix-sept annes
auparavant, soutenue par Alfieri au milieu des vocifrations de la
populace. Que de changements dans sa destine! Que de diffrences
aussi entre le Paris du 10 aot et le Paris de 1809! Une seule
ressemblance rapprochait les deux poques: la libert individuelle
n'avait pas encore de garanties. L'empereur, nous le savons par les
lettres de Fabre, reut la comtesse avec courtoisie, mais avec une
courtoisie un peu ironique dans la forme, et au fond singulirement
imprieuse: Je sais, lui dit-il, quelle est votre influence sur la
socit florentine; je sais aussi que vous vous en servez dans un sens
oppos  ma politique; vous tes un obstacle  mes projets de fusion
entre les Toscans et les Franais. C'est pour cela que je vous ai
appele  Paris, o vous pourrez tout  loisir satisfaire votre got
pour les beaux-arts.

Elle n'y sjourna que quelques mois. L'empereur ne tarda pas  tre
convaincu de sa parfaite innocuit en Toscane, et l'y laissa
retourner, vieillir et mourir!


X.

Mme de Stal voyait, pendant ce temps, son bel ouvrage sur
_l'Allemagne_ saisi et mis au pilon par la police. Sismondi se
dsolait et crivait btement  Mme d'Albany qu'il esprait qu'elle
passerait  Coppet et qu'elle s'y arrterait pour consoler son
htesse. Elle s'en garda bien, rentra  Florence, et de l  Naples.
Un pamphltaire franais d'un grand esprit, mais d'un caractre
versatile comme militaire, _Paul-Louis Courier_, la cultiva.

L'esprit de parti a voulu en faire un hros d'un seul bloc; voici ce
que je tiens moi-mme du plus honnte des hommes, le gnral de
l'artillerie franaise  Wagram, Pernetty: Je l'avais plac sur le
bord du Danube, la nuit qui prcda la bataille de Wagram. Je ne le
retrouvai plus  son poste le lendemain, et j'appris qu'il tait parti
pour l'Italie, sans cong et sans avis! C'tait la deuxime ou
troisime fois qu'il manquait ainsi par caprice et par indiscipline 
ma confiance.--Je le remplaai le matin de la bataille, et je ne
pensai plus  un tel homme.

Paul-Louis Courier note dans ses oeuvres une conversation
trs-brillante qu'il soutint contre la comtesse d'Albany et Fabre dans
cette occasion.


XI.

1813 sonnait la chute de l'empire et la dcomposition momentane de
l'oeuvre politique. Mme d'Albany regardait, comme elle le dit, de sa
fentre, passer le flux et le reflux des vnements. Elle tait un peu
trop compromise avec le nouveau pouvoir pour se rjouir secrtement de
sa disparition. Elle se tut; mais 1815 clata, comme le coup de foudre
d'un orage qu'on avait cru puis d'lectricit et qui allait
recommencer sur le monde.

Quel ne fut pas son tonnement quand ce mme Sismondi, si implacable
quelques mois auparavant contre le tyran du monde, semblable 
Benjamin Constant, son compatriote et son modle, passa soudainement
aux pieds de l'exil vaincu de l'le d'Elbe, se fit nommer au conseil
d'tat pour que son ami Benjamin Constant ne ft pas seul dans
l'apostasie de sa haine, et crivit  la comtesse des lettres
embarrasses et inexplicables pour expliquer cette politique sans
convenance et sans transition!

Sismondi crit:

Voil donc, madame, le dernier acte de cette terrible tragdie
commenc! Selon toute apparence, nous marchons rapidement au
dnoment. Le snat assembl  Paris sous les yeux des armes
trangres dposera l'empereur, il proclamera le roi, avec ou sans
conditions, il acceptera au nom de la France la paix qu'on voudra bien
lui donner, il attendra de la gnrosit des puissances coalises
qu'elles retirent leurs armes, ce qui pourrait bien n'tre pas si
prompt; mais en attendant il sera obi par les armes franaises et
par toute la France. Ce mtore flamboyant a clat. Le magicien a
prononc les paroles sacramentelles qui dtruisent l'enchantement.
Tout est fini. Il ne s'agit plus que de savoir comment Bonaparte
mourra: il ne peut plus vivre. Dieu sait ce qui viendra ensuite, si ce
sera le partage de la France, ou la guerre civile, ou le despotisme,
ou l'anarchie, ou enfin la paix et la libert, que les proclamations
du jour feraient esprer. Il n'y a qu'une bonne chance contre un
millier de mauvaises. C'tait une grande raison  tous ceux qui aiment
la France pour ne pas vouloir que ce terrible d ft jet; il est en
l'air, il ne reste plus  prsent qu' faire des voeux pour qu'il
tombe bien. Sans doute l'intrt bien entendu des coaliss serait
encore aujourd'hui mme d'accord avec celui de la France et de
l'humanit; mais est-ce une raison pour oser se flatter qu'il sera
cout? _Quidquid delirant reges..._ et pourquoi finiraient-ils de
dlirer?... Quant  l'homme qui tombe aujourd'hui, j'ai publi
quatorze volumes sous son rgne, presque tous avec le but de combattre
son systme et sa politique, et sans avoir  me reprocher ni une
flatterie, ni mme un mot de louange, bien que conforme  la vrit;
mais au moment d'une chute si effrayante, d'un malheur sans exemple
dans l'univers, je ne puis plus tre frapp que de ses grandes
qualits. Sa folie tait de celles que la ntre n'a que trop longtemps
qualifies du nom de grandeur d'me. Les ressorts par lesquels il
maintenait un pouvoir si dmesur, quelque violents qu'ils nous
parussent, taient modrs, si on les compare  l'effort dont il avait
besoin et  la rsistance qu'il prouvait. Prodigue du sang des
guerriers, il a t avare de supplices, plus non pas seulement
qu'aucun usurpateur, mais mme qu'aucun des rois les plus
clbres...

Il parat que cette horreur de Sismondi pour la contre-rvolution, et
surtout cette impartialit d'historien, cet hommage au glorieux vaincu
de la campagne de France, scandalisrent profondment la comtesse. 
la vivacit des rpliques de Sismondi, on voit que la discussion avait
pris un caractre passionn. Mme d'Albany ne pouvait comprendre qu'un
ami de Mme de Stal pardonnt si facilement; elle ne pouvait
comprendre qu'on se proccupt encore des ides de 89 aprs tant de si
horribles malheurs, aprs des dceptions si cruelles, et, quand elle
reprochait au grave historien son irrflexion, sa tmrit juvnile,
peu s'en fallait, en vrit, qu'elle ne l'accust de passions
rvolutionnaires.

Notre dissentiment, rpliquait Sismondi, avec son nergique bon sens,
tient  ce que vous vous attachez aux personnes, tandis que je
m'attache aux principes. Nous sommes fidles chacun  l'objet primitif
de notre attachement ou de notre haine, moi aux choses, vous aux gens.
Moi, je continue  professer le mme culte pour les ides librales,
la mme horreur pour les ides serviles, le mme amour pour la libert
civile et religieuse, le mme mpris et la mme haine pour
l'intolrance et la doctrine de l'obissance passive. Vous, madame,
vous conservez les mmes sentiments pour les hommes, dans quelque
situation qu'ils soient. Ceux que vous avez plaints et rvrs dans le
malheur, vous les aimez aussi dans la prosprit; ceux que vous avez
excrs quand ils exeraient la tyrannie, vous les excrez encore
quand ils sont tombs... En comparant ces deux manires de fidlit,
l'une aux principes, l'autre aux personnes, je remarquerai, quoi que
vous en puissiez dire, que la vtre est beaucoup plus _passionne_,
beaucoup plus _jeune_ que la mienne...


XII.

Mme de Stal, qui tait alle  Pise marier sa fille avec M. le duc
de Broglie, crivait  la comtesse des lettres empreintes du mme
embarras que Sismondi:

                                              Pise, 20 dcembre 1815.

Combien je vous remercie, madame, de votre inpuisable bont!...
J'espre que le duc de Broglie pourra tre ici le 1er de fvrier;
alors nous irons tous  vos pieds, et je sortirai de mon exil de Pise.
La princesse Rospigliosi, qui vous connat et qui vous admire, est en
femmes la seule avec qui j'aime  causer. Il y a deux ou trois hommes
d'esprit et de sens: du reste, c'est une ignorance dans les nobles
dont je ne me faisais pas l'ide. Vous dites avec raison qu'on est
aussi libre ici que dans une rpublique. Certainement, si la libert
est une chose ngative, il ne s'y fait aucun mal quelconque; mais o
est l'mulation, o est le mobile de la distinction dans les hommes?
Je croirais avec vous que c'est un grand bonheur pour le monde que
l'affranchissement de Bonaparte, et qu'un peu de btise dont on est
assez gnralement menac vaut mieux que la tyrannie; mais la France,
la France, dans quel tat elle est! Et quelle bizarre ide de lui
donner un gouvernement qui a de bien nombreux ennemis, en tant  ce
pauvre bon roi qu'on lui fait prendre tous les moyens de se faire
aimer, car les contributions et les troupes trangres se confondent
avec les Bourbons, quoiqu'ils en soient  beaucoup d'gards
trs-affligs! J'ai dit, quand  Paris la nouvelle de cet affreux
dbarquement de Bonaparte m'est arrive: S'il triomphe, c'en est fait
de toute libert en France; s'il est battu, c'en est fait de toute
indpendance, N'avais-je pas raison? Et ce dbarquement,  qui s'en
prendre? Se pouvait-il que l'arme tirt sur un gnral qui l'avait
mene vingt annes  la victoire? Pourquoi l'exposer  cette
situation? Et pourquoi punir si svrement la France des fautes qu'on
lui a fait commettre? J'aurais plutt conu le ressentiment en 1814
qu'en 1815; mais alors on craignait encore le colosse abattu, et aprs
Waterloo c'en tait fait. Voil ma pense tout entire... Ai-je
raison? C'est  votre noble impartialit que j'en appelle. J'aurai
beaucoup de plaisir  revoir M. et Mme de Luchesini, mais rien
n'galera celui que je sentirai prs de vous. Mille respects.

                                                        N. DE STAL.

Mme d'Albany, toujours sense et modre dans son hostilit, ne
comprenait plus rien  ces inconsquences. Son salon, rouvert avec la
paix, accueillait tous les voyageurs intressants qui briguaient
l'honneur de la voir. Ce fut alors qu'en 1820 j'y fus moi-mme
introduit par le comte _Gino Capponi_, qui vit encore; c'tait l'homme
de l'Italie sagement librale.

M. de Reumont me cite dans la liste de ces adorateurs du gnie, de la
gloire, de la renomme. C'est la duchesse de Devonshire, la plus
belle et la plus riche des Anglaises, avec laquelle j'tais li, et
qui me mentionne dans son testament d'amiti peu d'annes aprs;
l'excellent cardinal Consalvi, ministre du coeur de Pie VII; lord
Byron; Hoblouse, son ami; Thomas _Moore_, le pote de l'Inde; lord
Russell, qui gouverne encore aujourd'hui l'Angleterre; Lamartine,
ajoute l'historien, non plus timide et tremblant, comme en 1811, mais
levant dj son front inspir, et lisant  ce noble auditoire les
strophes mlodieuses qui allaient renouveler la posie en France.

Ce salon tait un sommet serein de la pense qui rapparaissait
au-dessus des flots. On se sentait illustr en y posant le pied. La
renomme est un prestige. On croyait y participer en adorant de prs
et familirement la place o, en s'teignant, elle avait laiss la
plus belle et la plus chre moiti d'elle mme. On croyait
srieusement alors qu'_Alfieri_ tait mort grand homme. En se faisant
illusion  soi-mme, il l'avait fait aux autres. Tels taient les
sentiments dont j'tais anim  son gard et  l'gard de Mme
d'Albany. J'tais encore  l'ge des belles illusions. Je serais entr
 Ferney, que je n'aurais pas cherch avec plus de respect les traces
encore chaudes du gnie trs-rel de Voltaire. J'teignais le bruit de
mes pas sur chaque marche de l'escalier pour ne pas veiller l'ombre
de ce soi-disant pote.

Mme d'Albany recevait avec grce et bont ces hommages qui la
relevaient  ses propres yeux.

Le 24 janvier 1824, elle s'teignit aux premiers rayons de l'aurore.
Elle n'avait point paru gravement malade. Elle mourut tout entire.
Elle avait reu avec dcence les secours spirituels de la religion;
son testament tait en faveur de Fabre. Ses legs, soigneusement
spcifis, taient le registre de ses amitis. Sa mre, qui vivait
encore, la duchesse de Berwik, sa soeur ane, y eurent les
principales parts. Fabre, aprs avoir accompli tout ce qu'il devait 
son amie et  la ville de Florence, obtint du prince l'autorisation de
se retirer, avec tous ses trsors d'art et de littrature, dans la
patrie de son enfance; il vint mourir  Montpellier, se faisant de sa
ville natale une famille, et lguant son nom au muse qu'il y forma,
en sanctifiant ainsi sa bonne fortune. Ainsi la mort seule dnoua ce
drame et congdia les trois acteurs. Alfieri ne laissa pas une oeuvre
mais un nom; Mme d'Albany alla dormir  l'ombre de ce nom dans le
mausole de son amant. Fabre, comme un personnage pisodique, disparut
humblement dans l'obscurit de sa ville des Gaules, et tout fut dit.


XIII.

La comtesse d'Albany,  l'ge o je la connus, devait naturellement
appeler la curiosit sur sa physionomie, et faire demander si elle
avait t belle. J'avais plus qu'un autre cette curiosit; vous devez
l'avoir: voici son portrait  cinquante-cinq ans:

tait-elle encore belle de cette beaut que les Laure de Ptrarque,
les Lonora du Tasse, les Vittoria-Colonna de Michel-Ange, les
Batrice de Dante, les Fornarina de Raphal, les Rcamier de
Chateaubriand, ont laisse dans l'ternel souvenir de la postrit?
Non.

Mais avait-elle d, dans sa premire jeunesse, tre assez belle pour
allumer dans l'me d'un Pimontais, rsolu  tre un grand homme, une
de ces passions classiques qui compltent le grandiose d'un pote en
Italie? Oui.

D'abord la comtesse d'Albany avait d tre trs-sduisante  seize
ans, puisque la cour de France, et le conseil des amis du prtendant,
qui voulaient perptuer la race des Stuarts et arracher
Charles-douard  ses mauvaises habitudes de vie, en avaient fait
choix, pour cette sduction, parmi toutes les belles hritires
d'Angleterre, d'cosse, de Belgique et d'Allemagne; et tout indique
qu'elle l'tait alors.

Quand je la vis, elle tait un peu alourdie de taille, mais nullement
fltrie de visage. La lgret qui avait quitt son corps n'avait
point quitt sa physionomie. On sentait en la dcomposant qu'elle
avait du tre remarquablement agrable dans ses belles annes. Sa
taille moyenne n'tait ni grande ni petite: la taille qui exclut la
majest, mais qui permet l'agrment; ses cheveux taient blonds, son
front poli et divis au milieu en deux zones lgrement arrondies, qui
indiquent la facilit de l'intelligence; ses joues d'un contour
lastique, son nez un peu grossi et retrouss qu'on ne voit jamais en
Italie, mais qui dans la jeunesse donne  la figure un mordant et un
veill trs-propre  mordre et  veiller le regard, sa bouche
entr'ouverte et souriante, douce, fine, pleine de rticence sans
malignit; le plus beau de ses traits, c'taient ses yeux, d'un bleu
noir, larges, confiants, obissants  sa pense; elle leur commandait.
Son regard tait toujours appropri  la personne qu'elle regardait,
comme s'il y avait eu un secret entre elle et son interlocuteur. Un
voile naturel quoique invisible semblait rpandu sur cet ensemble. Le
cou tait un peu gros, et les contours de sa stature annonaient une
femme qui et t mre si la politique n'avait pas fauss sa riche
nature. En contemplant Fabre, dont les traits spirituels, quoique
vulgaires, rappelaient si fidlement ceux de son amie, je me suis
demand souvent si la maternit n'tait pas involontairement le vrai
mot de ce mystre. Telle qu'elle tait, et en enlevant par la pense
trente ans de vie agite  cette personne, on ne pouvait s'empcher de
lui restituer une vivacit sereine et une grce agile, en contraste
avec la majest de son rang et avec les malheurs de son union,
trs-propres  inspirer un immense amour. En un mot, Mme d'Albany par
son extrieur attristait, mais n'tonnait pas. Sa conversation, sans
aucune prtention, attachait et intressait ses habitus; on dsirait
la voir par curiosit, et, une fois vue, on dsirait la revoir par
amiti. Le caractre dominant de sa personne et de son esprit tait la
bont, la srnit, et une certaine dignit rveuse qui rappelait sa
vie sans en parler jamais. Sa destine parlait assez pour elle.

Telles sont les impressions exactes que j'en ai reues et conserves:
une femme du nord de l'Allemagne dpayse par le sort dans une cour
proscrite, et naturalise par l'habitude dans le midi de l'Italie. On
ne pouvait s'empcher de compatir  ses revers, d'excuser ses fautes,
de respecter ses adversits. On comprenait mme les faiblesses qu'elle
avait eues en 1792 envers la cour d'Angleterre. Ne  Stolberg, dans
une famille prive, prise par ambition dans son couvent de
chanoinesses pour rgnrer une famille royale, maltraite par le
prtendant son mari, oblige de s'en sparer pour viter les derniers
outrages, sduite par l'amour d'un homme qu'elle croyait grand;
pendant cette sparation, le prtendant mort, et ne devant plus rien 
son nom, elle accepta une pension modique de la France et une de
l'Angleterre pour soutenir son rang de princesse et l'honneur de son
trne vanoui!--Elle ne devait plus rien  personne qu' elle-mme;
elle ne sacrifiait rien de ses droits anantis; la misre royale d'une
femme qui avait port la triple couronne d'Angleterre ne dshonorerait
maintenant que l'Angleterre elle-mme. La comtesse d'Albany eut tort
d'abaisser l'ombre des Stuarts devant la maison d'Hanovre; mais la
maison d'Hanovre eut plus tort cent fois d'exiger cet abaissement
peut-tre juste. Voil mon jugement: le vrai coupable de cette
inconvenance fut le rpublicain Alfieri, conseiller et compagnon de
cette reine, et vivant de l'inconvenance commise sous ses auspices
par la royaut.


XIV.

Quant  Alfieri lui-mme, nous avons son portrait par Fabre, au milieu
de ses annes. Sa taille tait gigantesque comme sa prtention; il
avait plus de six pieds. Ses traits correspondant  cette majest du
corps, un front haut et droit, un oeil vaste, encaiss profondment
dans une arcade creuse et svre; un nez droit bien dessin,
surmontant une bouche ddaigneuse; un tour de visage maigre et dur;
des cheveux touffus et longs, couleur de feu, comme ceux d'un Apollon
des Alpes, qu'il rejetait en arrire, tantt enferms dans un ruban,
tantt flottant et pars sur le collet de son habit: cheveux rouges
qu'on ne rencontre jamais en Italie, mais qui sont le signe des races
trangres et la marque naturelle de l'homme du Nord, l'Anglais,
l'Allobroge, le Pimontais teint de Savoyard. Sa physionomie, frappant
au premier aspect, avait quelque chose de sauvage, qui tonnait mais
n'attirait pas. Mais, en totalit, il pouvait avoir paru beau dans sa
jeunesse  une femme transplante en Italie, qui cherchait la forme de
la force dans un protecteur de sa faiblesse. C'est par l qu'il avoit
d plaire  cette jeune et vive Allemande rencontre au bord de l'Arno
et intimide par un vieux mari. Les disgrces et les vnements
avaient fait le reste. L'amour d'un gant est l'attrait de la
faiblesse. Mais Alfieri n'avait ni charme, ni grce, ni douceur: on
l'aimait par surprise, on continuait de l'aimer par crainte; on se
figurait que la force de ses traits tait une marque de la force de
son gnie, et que ce gnie tait dmesur comme son corps... Ce gnie
n'tait qu'imaginaire; on n'osait pas en douter tout haut, on se
rsignait tout bas  son erreur. Tel fut videmment le secret de son
ascendant sur la comtesse d'Albany tant qu'il vcut, et de l'espce de
culte ostensible qu'elle lui rendit jusqu'aprs sa mort, en voulant
lui btir un monument  deux. Mais longtemps avant sa mort il tait
remplac dans le coeur de Mme d'Albany. Tout cet attachement potique
n'tait que respect pour soi-mme et convenance envers le monde.

Cet homme vivait solitaire entre ses livres, sa plume et ses chevaux,
signe de noblesse. Ce pdantisme _questre_ l'isolait du monde. Il
n'avait de sve que dans ses prtentions tout  fait fausses pour sa
robe de citoyen romain et de tragique italien moderne.  quarante ans
il se sentait vieux et us, comme s'il et assez de ce petit nombre
d'annes pour dvider l'existence infinie d'un _Sophocle_, d'un
_Racine_ ou d'un _Voltaire_. Il tait n vieux; toute sa vie est d'un
vieillard. Il ne lui reste  quarante-deux ans que des mots dans la
tte; il se met  traduire, ne pouvant plus rien composer.


XV.

Quant  son rle de patriote et de citoyen, le voici: il aime si peu
sa patrie et l'humanit qu'il l'abandonne ds qu'il est sorti de
l'enfance.

Il va voyager, c'est--dire courir  travers le monde, sans but et
sans fruit.

 son retour, il rve une gloire potique, mais il ne se trouve dans
l'esprit ni posie ni langue; il se dcide  suppler  la posie, qui
lui manque totalement, par cette espce de jargon _pdestre_ qu'on
fait passer pour du gnie devant les parterres; il va chercher une
langue presque morte en trurie.

L il trouve une _Laure_  adorer dans une femme couronne qui flatte
sa vanit et ses sens. Ennemi des rois, il n'hsite pas  se faire
courtisan de son royal poux.

Il l'enlve  son mari et fuit avec elle  Rome.

Ennemi des tyrans, il se fixe auprs d'elle sous l'empire de la double
tyrannie des rois et des pontifes.

Pour capter le pape, il sollicite de lui une audience obsquieuse et
lui prsente l'dition de ses oeuvres.

Le cardinal d'York et les prtres de sa cour sont humblement servis
et aduls par lui.

Il est forc enfin de sortir de Rome pour viter le scandale de cette
inconvenante frquentation du palais de son ami.

Il s'loigne et va  Naples.

Pendant cette absence, son amie sollicite et obtient du roi et de la
reine de France une subvention qui assure son existence.

Elle va le rejoindre trois ans de suite dans une solitude opulente de
l'Alsace.

Son mari meurt.

Ils vont  Paris pour soigner leurs intrts royaux auprs du
gouvernement populaire qui va administrer  leur place.

Il se lie avec tous les ennemis de ce roi et de cette reine leurs
bienfaiteurs.

Il clbre dans ses vers adulateurs la premire journe de leur
dchance dans la prise de la Bastille, au 14 juillet.

La monarchie franaise continue  s'crouler et menace leur fortune et
leur vie.

Il entrane en Angleterre son amie, qu'il consent  voir humilier
publiquement devant la maison d'Hanovre pour en obtenir une pension
pour la veuve des Stuarts.

Il russit et revient  Paris.

Le peuple rvolutionn triomphe au 10 aot.

Il se sauve devant la victoire du peuple.

L'ennemi des rois qui a chant le 14 juillet invective le 10 aot!

Menac  sa sortie de Paris par la populace, il devient sans pudeur
l'ennemi le plus acharn, non de la populace, mais de la nation
franaise. Sa politique n'est que de l'humeur et de la peur. Il se
rfugie chez les princes autrichiens qu'il a insults.

Il crit le _Misogallo_, le plus odieux et le plus plat pamphlet en
mauvais vers qu'on ait jamais rim contre la France rvolutionnaire.
Il en fait faire dix copies qu'il confie  ses amis, pour que l'injure
ne risque pas de mourir avec lui.

Et pendant que le sang coule  Paris, il joue  Florence ses rles de
tragdie.

Except ses palefreniers et ses quatorze chevaux anglais, son seul
souci sur la terre, il ne fait de bien  personne, et il meurt en
rimaillant des pigrammes contre le genre humain.

Voil le civisme, le patriotisme, le puritanisme de ce modle des
citoyens!

Son amie lui survit et prend un autre serviteur.

Elle meurt cependant et se fait ensevelir dans le mme tombeau.

Voil le grand pote tragique des Pimontais! le grand citoyen, le
grand homme! le Dmosthne de l'Italie! Comparez les faits et les
prtentions!

Ce tombeau ne garde  la postrit que deux ombres: l'ombre d'une
femme faible et charmante,  laquelle on pardonne pour ses malheurs et
pour son sexe;

Et l'ombre d'un mauvais pote tragique, enfl d'orgueil et vide de
vraie grandeur d'me comme de vrai talent, et qui n'eut du gnie
tragique que la manie,

Et du pote que la dclamation!

Rien n'empche aujourd'hui l'Italie, qui a _Dante_, _Arioste_, _le
Tasse_ et _Ptrarque_ pour ses potes immortels, d'lever  sa gloire
nationale un thtre qu'elle n'a jamais eu!

La place d'Alfieri est vacante; les hommes de talent y surabondent, et
les _Ristori_ ne lui manquent pas!

Mais il lui faut pour cela autre chose qu'un plagiaire de l'antique,
et qu'un magnifique pdant.

                                                            LAMARTINE.

FIN.




XCIXe ENTRETIEN.

BENVENUTO CELLINI.

(PREMIRE PARTIE.)


I.

tes-vous curieux de vivre quelques heures d'une vie intime et
confidentielle avec les _Raphal_ et les _Michel-Ange_, qui nous
paraissent aujourd'hui des hommes de la Fable? avec les _Lonard de
Vinci_, les _Bandinello_, les _peintres_, les _sculpteurs_, les
_hommes de lettres_, les _potes_, les _cardinaux_, les _Mdicis_, les
papes mmorables de l'Italie, et les Franois Ier au quinzime
sicle? Prenez ce tlescope qui rapproche les ges et qui vous
introduit dans les moeurs de ce temps, comme le tlescope d'Herschel
vous introduit dans le monde suprieur des astres et des nbuleuses du
septime ciel! Ce tlescope unique, c'est--dire original, bizarre,
passionn, vaniteux, que je vais analyser, ce sont les Mmoires de
Benvenuto Cellini.


II.

Benvenuto Cellini, d'une famille bourgeoise et artiste de la Toscane,
naquit en 1500. Mon pre, dit-il, prit le mme tat d'_architecte_ que
le sien; et comme, selon Vitruve, un bon architecte doit savoir bien
dessiner, et un peu de musique, mon pre apprit l'un et l'autre, et
surtout  jouer de la flte et de la viole. Il s'y appliqua d'autant
plus qu'il ne sortait jamais de son logis. Il avait pour trs-proche
voisin un certain tienne _Granaci_, qui avait plusieurs filles fort
belles. Il plut  Dieu de le rendre amoureux d'lisabeth, l'une
d'elles, qui lui fut accorde,  cause de l'amiti qui rgnait entre
les deux familles. Les deux vieux pres parlrent d'abord du mariage,
ensuite de la dot. Il y eut cependant quelques petites difficults 
vaincre. Andr disait  tienne: Jean mon fils est le plus brave jeune
homme qui soit  Florence et en Italie, et je pourrais lui donner un
des plus riches partis de Florence dans notre tat. tienne lui
rpondait: Vous avez raison; mais j'ai cinq filles et cinq garons,
et, mon compte fait, je lui donne pour dot tout ce que je puis lui
donner. Mon pre Jean, qui tait cach prs de l, et qui les
coutait, arriva  l'improviste, et s'cria: Ah! mon cher pre, c'est
lisabeth que j'aime, et non sa dot! Malheur  ceux qui ne se marient
que pour l'argent! Puisque vous vantez mes petits talents, croyez-vous
qu'ils ne suffisent pas  l'entretien de ma femme? Je ne veux que
votre consentement; donnez-moi lisabeth, et gardez sa dot.  ce
discours, Andr _Cellini_ se mit en colre, car il tait un peu vif;
mais, fort peu de jours aprs, il consentit au mariage. Mon pre et ma
mre s'aimrent du plus saint amour pendant dix-huit ans, avec le plus
grand dsir d'avoir des enfants. Cependant, aprs ce long terme, ma
mre fit une fausse couche de deux jumeaux, cause par l'ignorance
des mdecins. Depuis, elle devint grosse d'une fille,  laquelle la
mre de mon pre donna son nom de _Rose_. Deux ans aprs, ma mre
devint encore grosse; et comme les femmes dans cet tat sont sujettes
 certaines envies, qui furent les mmes que dans sa dernire
grossesse, on crut qu'elle mettrait encore au monde une fille 
laquelle on donnait d'avance le nom de _Reparata_, en l'honneur de la
mre de ma mre. Celle-ci accoucha pendant la nuit de la Toussaint de
l'anne 1500. La sage-femme, qui savait que mes parents attendaient
une fille, aprs avoir nettoy l'enfant, et l'avoir envelopp dans du
beau linge bien blanc, alla tout doucement trouver mon pre, et lui
dit: Je vous apporte un prsent que vous n'attendez pas. Mon pre, qui
tait philosophe, lui rpondit: Je prends avec plaisir ce que le ciel
m'envoie; et, ayant soulev le linge, il vit un fils qu'il n'attendait
pas en effet. Ayant ensuite joint ses deux vieilles mains, et levant
les yeux vers le ciel: Seigneur, dit-il, je te rends grces de tout
mon coeur; j'accepte avec joie le prsent que tu me fais; qu'il soit
le bienvenu! Toutes les personnes qui taient prsentes lui
demandrent, en le flicitant, quel nom il voulait donner  cet
enfant? Qu'il _soit Bienvenu_, ce fut son prnom.


III.

Son pre, qui, indpendant de son tat d'architecte, tait sculpteur
en ivoire, et trs-habile musicien sur la flte, entra dans la
compagnie des musiciens de la ville et fut aim des premiers Mdicis,
ces citoyens levs par les richesses  la tyrannie volontaire de leur
patrie.

Quelque temps aprs, il rentra dans la confrrie des flteurs de la
Seigneurie.  cette poque, qui prcdait celle de ma naissance, ces
flteurs taient d'honorables artisans qui travaillaient en laine ou
en soie; ce qui fut cause que mon pre ne ddaigna point d'tre leur
confrre. Son plus grand dsir tait que je pusse devenir un jour un
excellent joueur de flte; et mon plus grand chagrin tait de lui
entendre dire que, si je le voulais, je serais dans cet art le premier
homme du monde. Mon pre, comme je l'ai dj dit, tait un grand
serviteur et un zl partisan de la maison _Mdicis_. Lorsque _Pierre_
fut banni de Florence, il lui confia des choses de la plus haute
importance. Depuis, le magnifique Pierre _Soderini_ tant mis  la
tte du gouvernement, et mon pre tant  son service en qualit de
flteur, il employa ses talents  des ouvrages plus relevs. J'tais
bien jeune encore, et cependant on me faisait faire la basse dans le
concert de la Seigneurie. J'y jouais de la flte, port par un
domestique, afin que je pusse lire plus facilement la musique. Le
gonfalonier _Soderini_ se plaisait souvent  me faire babiller, me
donnait des bonbons, et disait  mon pre: Matre Jean, ne ngligez
pas de lui donner vos autres talents. Je veux, lui rpondait-il, qu'il
ne fasse autre chose que composer et jouer de la flte, parce que, si
Dieu lui prte vie, il sera le premier homme du monde dans cette
profession; mais un des vieux snateurs lui dit: Matre Jean, faites
ce que vous dit le gonfalonier, parce que cet enfant sera quelque
chose de plus qu'un joueur de flte. Quelque temps aprs, les Mdicis
furent rappels  Florence. Le cardinal, qui fut depuis Lon X, fit
mille caresses  mon pre. Quelques jours aprs, arriva la nouvelle
de la mort du pape Jules II, et ce cardinal, tant all  Rome, fut
lu pape, contre l'attente de tout le monde. Mon pre fut appel
auprs de lui, mais il refusa de s'y rendre; et, pour l'en punir, le
gonfalonier _Salviati_ lui ta sa place de flteur au palais.


IV.

Le pre de Benvenuto, le destinant au mtier d'orfvre, qui tenait 
l'art de la sculpture par la ciselure, le plaa bientt aprs chez un
charbonnier, pre du fameux statuaire Bandinello. Mcontent de cet
hte avare et commun, il l'en retire presque aussitt, et le garde
chez lui jusqu' quinze ans, sans lui enseigner autre chose que la
flte.

Il entre alors chez un fameux orfvre du nom de Marioni, comme ouvrier
sans gages. Son gnie naturel ayant trouv l sa vraie voie, il
dborda spontanment de facilit, de grce et de force. Cependant,
dit-il, je ne manquai pas de me rendre agrable  mon pre, en jouant
pour lui tantt de la flte, tantt du cor, ce qui lui arrachait des
soupirs et des larmes.

Banni de Florence par un arrt du conseil des _Huit_, pour six mois,
pour avoir port secours  un de ses frres qui servait dans l'arme,
il alla chercher fortune  Sienne chez un ancien ami de son pre, M.
Custeri; le cardinal de _Mdicis_, depuis Clment VII, le voit, le
reconnat et l'envoie  Bologne pour tudier la grande orfvrerie
artistique chez l'un, la flte chez un autre. Il y gagna quelque
argent et apprit  dessiner chez le fameux peintre Scipion Cavaletti.
Son bannissement expir, il revint  Florence et chez son pre, dsol
de son abandon de la flte. Il finit cependant par le flchir, et put
obtenir de son pre qu'on le laisserait aller dessiner chez un fameux
bijoutier Henri Pierino.--Et moi aussi, lui dit son vieux pre en le
conduisant chez Pierino;

Moi aussi, me rpondit mon pre, j'ai t un bon dessinateur; mais
pour l'amour de moi, qui suis ton pre, qui t'ai mis au monde, qui
t'ai nourri, lev dans les arts et dans tous les principes de la
vertu, ne voudras-tu pas, mon cher fils, prendre quelquefois ton cor
et ta flte, pour me rcompenser de toutes mes peines, et charmer les
derniers instants de ma vie? Trs-volontiers, lui dis-je. H bien,
voil, reprit-il, mon cher fils, comme je veux que tu me venges de
tous mes ennemis!


V.

Son frre lui ayant drob ses habits pendant qu'il tait absent, il
s'indigna et partit sans dessein pour Pise. Il y arriva sans argent,
mais dj riche par le progrs qu'il avait fait  Florence dans
l'orfvrerie et dans les lettres; il ne doutait de rien; la Providence
servit le hasard.

Je m'arrtai, dit-il, prs du pont du Milieu, vis--vis la boutique
d'un orfvre, pour contempler son travail. Bientt il me demanda qui
j'tais, et quelle tait ma profession. Je lui dis que j'tais garon
orfvre. H bien, me rpondit-il, entrez dans ma boutique et
travaillez avec moi; je vois  votre mine que vous tes un honnte
garon. Il me mit aussitt de l'or et de l'argent entre les mains, et,
quand la journe fut finie, il me conduisit  sa maison, o il vivait
honntement avec une femme fort belle et ses enfants. Songeant au
chagrin que ma fuite pourrait causer  mon pre, je lui crivis que
j'tais plac chez un homme de bien, qui s'appelait matre Olivier
_della Chiostra_; que nous faisions de fort belles pices
d'orfvrerie; qu'il ft bien tranquille, parce que mes progrs dans
mon tat lui seraient un jour honorables et utiles. J'eus bientt sa
rponse: Mon cher fils, me disait-il, l'amour que je te porte est si
grand qu'il me semble avoir perdu la lumire depuis que je ne te vois
plus, et que je ne puis te donner mes instructions ordinaires; mais
mon honneur, qui est ce que j'ai de plus cher au monde, m'empche de
me rendre auprs de toi. Sa lettre tomba entre les mains de mon
matre, qui la lut secrtement, et qui me l'avoua ensuite, en me
disant: Mon cher Benvenuto, votre air ne m'a pas tromp, et j'en suis
convaincu par la lettre de votre pre, qui me parat un bien honnte
homme. Ainsi regardez-vous dans ma maison comme dans la sienne.

tant  Pise, j'allai visiter le _Campo Santo_[5]. J'y trouvai, ainsi
qu'en d'autres endroits de la ville, des antiques que j'allais copier
dans mes heures de loisir; et mon matre, qui venait souvent me
visiter dans ma chambre, prenait tant de plaisir  voir que mon temps
tait bien employ, qu'il me regardait comme son propre fils.

[Note 5: On y voit beaucoup de monuments de marbre, et de peintures de
Cimabue et du Giotto. Le cimetire y est plein de terre apporte de
Jrusalem.]

Pendant l'anne que je restai avec lui, mes progrs furent si rapides,
et je fis de si beaux ouvrages, que je voulus me mettre en tat d'en
faire encore de plus beaux. Cependant mon pre m'crivait des lettres
 me fendre le coeur; il me priait de retourner auprs de lui, et me
recommandait surtout de ne pas ngliger de jouer de la flte, talent
qu'il m'avait donn avec tant de peine. C'est l ce qui me faisait
perdre l'envie de contenter ses dsirs, tant j'avais en horreur ce
_maudit flter_. Je crus tre en paradis cette anne entire que je
passai  Pise, o il ne me vint jamais en fantaisie d'en jouer une
seule fois.  la fin de l'an, mon matre eut besoin d'aller 
Florence, pour y vendre des balayures d'or et d'argent qu'il avait
amasses; et, comme le mauvais air de Pise m'avait donn la fivre, je
l'y accompagnai. Mon pre ne cessait de le prier de ne point me
ramener  Pise. Je restai auprs de lui environ deux mois, malade,
oblig de garder le lit. Il me prodigua de si tendres soins que je
guris enfin. Il me rptait sans cesse, en me ttant le pouls, car il
s'entendait un peu en mdecine, qu'il lui semblait que je ne serais
jamais en assez bonne sant pour m'entendre jouer de la flte; et,
quand mon pouls ne rpondait pas  ses dsirs, il me quittait en
versant des larmes; si bien qu'un jour, dsespr de son chagrin, je
priai une de mes soeurs de m'apporter ma flte, persuad que, le jeu
de cet instrument tant peu fatigant, je n'en serais pas plus malade.
J'en jouai si parfaitement que mon pre, arrivant  l'improviste, me
bnit mille fois, m'assurant que j'avais fait de grands progrs
pendant mon absence, et me conjurant de continuer, de ne pas ngliger
un si beau talent. Quand je fus guri, j'allai travailler chez mon
ancien matre, l'orfvre _Marcone_; il me donnait assez  gagner, et
j'aidais toute ma famille.

Dans ce temps-l arriva  Florence un sculpteur appel Pierre
_Torrigiani_[6], venant d'Angleterre, o il tait rest plusieurs
annes. Il tait fort li avec mon matre, et le visitait tous les
jours. Lorsqu'il vit mes dessins et mes ouvrages: tant venu 
Florence, me dit-il, pour engager de jeunes artistes, et votre manire
de travailler tant plus d'un sculpteur que d'un orfvre, venez
m'aider  faire de grands ouvrages de bronze, que le roi d'Angleterre
m'a commands, et votre fortune sera bientt faite. Cet homme tait de
belle taille, fort avantageux; il avoit plus l'air d'un guerrier que
d'un artiste. Sa voix tait clatante, ses gestes hardis; il fronait
les sourcils  faire peur, et il nous parlait tous les jours des
manires libres avec lesquelles il traitait ces ignorants d'Anglais.

[Note 6: Ayant fait en Espagne une Vierge qu'on voulut mal lui payer,
il la brisa  coups de marteau; ce qui le fit mettre dans les prisons
de l'Inquisition, o il se laissa mourir de faim pour n'tre pas
brl.]

 ce propos, on vint  parler de Michel-Ange _Buonaroti_; et ce qui en
fut le motif, ce fut un dessin que j'avais fait sur un carton de cet
homme divin.

Ce carton fut le premier ouvrage o il fit voir son admirable talent.
Le grand _Lonard de Vinci_ en faisait un autre de son ct, et les
deux compositions devaient orner le palais de la Seigneurie. Elles
reprsentaient la ville de Pise assige par les Florentins: celui de
Lonard offrait un combat de cavalerie, divinement travaill, et
celui de Michel-Ange un grand nombre de fantassins qui se baignaient
dans l'Arno, et qui, au cri d'alerte, couraient aux armes,  demi nus,
avec de si beaux gestes et de si belles postures, que ni les anciens,
ni les modernes n'avaient jusque-l rien imagin qui pt l'galer. Ces
deux cartons restrent, l'un dans le palais Mdicis, et l'autre dans
la galerie du Pape. Tant qu'ils furent exposs, ils furent l'cole de
tous les artistes du monde. Cet ouvrage fut cause que le divin
_Michel-Ange_ fut charg de faire la grande chapelle du pape Jules,
dont il n'acheva que la moiti, son talent, depuis, ne pouvant
rpondre  celui de ses premires tudes.

Mais retournons  _Torrigiani_, qui, mon dessin  la main, parla de la
sorte: Nous allions, Michel-Ange et moi, dessiner, encore enfants l'un
et l'autre,  l'glise _del Carmine_ dans la chapelle de
_Mazaccio_[7]. Il se plaisait  se moquer de tous ceux qui
travaillaient avec lui. Un jour mon tour tant venu d'tre le sujet de
ses plaisanteries, je me mis si fort en colre, et je lui donnai un
coup de poing si serr sur la figure, que je sentis l'os et les
tendons de son nez flchir sous ma main, comme un cornet, et qu'il en
restera marqu toute sa vie[8]. Ces paroles me donnrent tant
d'aversion pour ce _Torrigiani_,  cause de l'admiration que j'avais
pour Michel-Ange, que, bien loin d'avoir le dsir de le suivre en
Angleterre, je ne pouvais souffrir de le voir.

[Note 7: Cet artiste fut un des fondateurs de l'cole italienne dans
le onzime sicle.]

[Note 8: Michel-Ange avait en effet le nez de ct. _Voyez_ sa Vie.]

Je ne cessai,  Florence, de m'appliquer  la manire de ce grand
matre, et je ne m'en suis jamais cart. J'tais alors li de la plus
troite amiti avec un jeune homme de mon ge, qui tait garon
orfvre, et s'appelait Franois, fils de Philippe, _Fra Philippi_,
trs-excellent peintre. Nous ne nous quittions jamais ni nuit ni jour.
Sa maison tait remplie de belles tudes faites par son pre, et de
plusieurs livres de dessins d'aprs l'antique, que nous y copiions.
Cette occupation dura deux ans. Dans ce temps-l, j'achevai un ouvrage
d'argent en bas-relief, grand comme la main d'un enfant. Il servait 
fermer la ceinture d'un homme, selon l'usage d'alors. J'y avais grav
des feuillages faits  l'antique, avec de petits amours et d'autres
ornements. Cet ouvrage, que je fabriquai dans l'atelier d'un certain
Franois _Salimberi_, me donna une grande rputation; et comme la
fureur qu'avait mon pre de me faire jouer de la flte m'avait mis en
colre contre lui, je dis un jour  un jeune homme de mes amis, nomm
Jean-Baptiste dit _le Tasse_, graveur en bois: Tu as plus de langue
que de coeur. Oui, me dit-il, je suis galement fort en courroux
contre ma mre; et si j'avais de l'argent, j'irais  Rome, et
j'abandonnerais ma boutique.  cela ne tienne, lui rpondis-je; j'ai
assez d'argent pour toi et pour moi. Pendant cet entretien, nous nous
trouvmes tous les deux  la porte Saint-Pierre, sans nous en tre
aperus. Tiens, dis-je au Tasse, c'est Dieu qui nous a conduits 
cette porte qui mne  Rome! Il me semble que j'ai dj fait la moiti
du chemin. D'accord sur ce point, nous nous disions en marchant: Que
vont dire, ce soir, nos vieux parents? Nous nous jurmes alors de ne
plus parler d'eux que nous ne fussions  Rome; et attachant nos
tabliers derrire le dos, nous arrivmes  Sienne sans ouvrir la
bouche. Quand nous y fmes, mon compagnon de voyage me dit qu'il
s'tait fait mal au pied, et me pria de lui prter un peu d'argent
pour retourner  Florence: il ne m'en reste pas assez, lui dis-je,
pour continuer ma route, et je t'engage  me suivre. Si tu as mal au
pied, nous trouverons un cheval, et alors tu n'auras plus d'excuse
pour retourner  Florence.

Ayant donc lou un cheval, je repris mon chemin vers Rome. _Le Tasse_,
me voyant rsolu, ne cessait de murmurer, et me suivait en boitant et
 pas fort lents. Enfin, lorsque je fus sorti de Sienne, j'eus piti
de lui; je l'attendis et je le mis en croupe sur mon cheval, en lui
disant: Nos amis se seraient trop moqus de nous si, partis pour Rome,
nous n'avions pu aller au-del de Sienne. Tu dis la vrit, me
rpondit-il; et comme il tait fort gai, il se mit  rire et 
chanter; et en riant et en chantant, nous arrivmes  Rome.

J'avais alors dix-neuf ans commencs avec le sicle. Je me mis
aussitt en boutique, chez un matre dont le nom tait _le Firenzole
de Lombardie_, orfvre fort habile. Lui ayant montr quelques modles
que j'avais faits  Florence, chez _Salimberi_, mon travail lui fut
agrable, et il dit  un garon qu'il avait avec lui, comme moi
Florentin, appel _Gianotto Gianotti_: Il est de ces Florentins qui
savent, et toi de ceux qui ne savent pas! Alors je reconnus
_Gianotto_, et je voulus l'embrasser, parce que nous avions longtemps
vcu et travaill ensemble  Florence; mais il fut si piqu des
paroles de son matre, qu'il dit qu'il ne me connaissait pas.

--_Gianotto_, lui rpondis-je, rempli d'indignation, peu m'importe que
tu me reconnaisses ou non. J'espre que mon travail n'aura pas besoin
de toi pour tmoigner qui je suis.  ces paroles, le matre, qui tait
un homme franc et loyal, se tournant vers _Gianotto_: N'as-tu pas
honte, lui dit-il, de renier ton camarade? Et me regardant ensuite:
Entre dans ma boutique, ajouta-t-il, et fais-moi voir ce que tu dis
tre en tat de faire; et en mme temps il me chargea d'un bel ouvrage
d'argent, command par un cardinal. C'tait un petit coffre, d'aprs
le dessin de celui de porphyre qui est devant la porte de la Rotonde:
je l'enrichis de si belles figures que mon matre le vantait partout
comme une pice qui faisait beaucoup d'honneur  sa boutique. Il
devait servir de socle  une salire pour la table du cardinal. Cet
ouvrage fut le premier qui m'apporta quelque profit  Rome. Une partie
de mon gain fut envoye  mon pre, et l'autre me servit  vivre
libre, pour pouvoir dessiner des morceaux d'antiquit, jusqu' ce que,
ma bourse tant vide, je fus oblig de me remettre en boutique pour
me procurer un nouveau gain.

Mon compagnon Baptiste retourna bientt  Florence; et quand j'eus
achev des ouvrages qu'on m'avait donns  faire, j'eus la fantaisie
de changer de matre, et je m'engageai avec un certain Milanais appel
matre _Pagalo Arsago_. _Firenzola_ eut  ce sujet une grande querelle
avec lui, et lui tint, en ma prsence, mille propos injurieux; mais je
pris sa dfense, en disant que j'tais n libre, que je voulais vivre
de mme, et travailler chez qui je voudrais, pourvu que je ne fisse
tort  personne; que je m'tais d'ailleurs acquitt avec lui.

_Arsago_ ajouta qu'il ne m'avait point appel, et que je pouvais
rester o il me plairait. Fort bien, dit _Firenzola_, je ne lui
demande rien; mais que je ne le voie de ma vie. Alors je lui demandai
de l'argent qu'il me devait: mais sa rponse fut de se moquer de moi.
H bien, sachez, lui dis-je, que si j'ai su me servir de mes outils
pour faire les ouvrages que vous m'avez commands, je saurai me servir
de mon pe pour me les faire payer. Ces paroles furent entendues par
_Antoine de Saint-Marin_, le premier orfvre de Rome. Il couta mes
raisons, prit ma dfense, et me fit payer. La querelle fut assez vive,
car _Firenzola_ tait un ferrailleur; mais j'avais pour moi la
justice, appuye par mon courage. Nous fmes amis depuis, et je fus
parrain de l'un de ses enfants.

Je gagnai beaucoup d'argent avec _Arsago_, et j'en envoyais toujours
une partie  mon pre. Au bout de deux ans, je retournai  Florence 
sa prire, et je me plaai de nouveau chez _Salimberi_, auprs duquel
je faisais bien mes affaires. Je repris mes liaisons avec Franois _di
Philippo_; car ma maudite flte me laissait toujours quelques moments
de nuit et de jour pour dessiner. Je fis dans ce temps-l une boucle
d'argent qui fermait une ceinture large de trois doigts, dont se
paraient les nouvelles maries. Elle tait orne de petites figures 
demi-relief; et quoiqu'elle me ft mal paye, l'honneur que me fit cet
ouvrage fut au-dessus du prix de sa faon.


VI.

Le dominicain _Savonarola_, ennemi des Mdicis, et cherchant la
faveur du peuple, le fit condamner et bannir de nouveau pour une rixe
o il avait jou du poignard contre une bande de jeunes Florentins. Il
partit pour Rome sans argent et sans recommandation, avec son courage,
son talent dj divin et sa verve d'artiste pour tout avenir. Arriv 
Rome au moment du conclave qui venait d'lever  la papaut Clment
VII, il y entra comme apprenti dans la boutique du fameux orfvre
nomm _Santi_. Santi venait de mourir, laissant son atelier  son
fils; son premier ouvrier, nomm _Lucagnolo_, gouvernait la maison.
Benvenuto commena par travailler pour un vque espagnol, mais son
ambition, qui grandissait avec son talent, continuait toujours au-del
de sa fortune. Il osa s'introduire dans la _Farnisina_, charmant
palais de plaisance que les _Chigi_, fameux banquiers romains,
faisaient construire et dcorer par Raphal.

J'y copiais, dit-il, pour me former la main et le got, les
chefs-d'oeuvre de l'histoire de Galate dont Raphal embellissait les
murailles. La femme de Sigismond _Chigi_, qui tait fort belle et fort
aimable, me voyant souvent dans sa maison, s'approcha un jour de moi,
et, me regardant dessiner, me demanda si j'tais peintre ou sculpteur.
Je suis orfvre, lui dis-je. Oh! c'est trop bien pour un orfvre, me
rpondit-elle; et, s'tant fait apporter par sa femme de chambre un
lis compos de magnifiques diamants monts sur or, elle me le montra
et voulut me le faire estimer. Je lui dis qu'il valait huit cents
cus. Vous l'avez fort bien estim, me dit-elle; auriez-vous le
courage de me monter ces diamants d'une manire plus nouvelle?
Volontiers, madame, lui rpondis-je; et sur-le-champ je lui en fis un
petit dessin, et je le fis d'autant mieux, que je prenais plaisir 
m'entretenir avec une si belle et si aimable personne.

Comme je l'achevais, survint une belle Romaine, qui lui demanda ce
qu'elle faisait. Je me plais, rpondit Mme _Chigi_,  regarder
dessiner ce jeune homme, qui est aussi bon qu'il est beau.

Ces paroles me firent un peu rougir, mais me donnrent la hardiesse de
dire que, quel que je fusse, je serais toujours prt  la servir.
Alors elle me donna son lis de diamants, avec deux cus d'or, en me
recommandant de lui garder le vieux or sur lequel ils taient monts.
Si j'tais ce jeune homme, dit la dame romaine, je me sauverais avec
ce trsor. Mais Mme _Chigi_ lui rpondit que rarement les vertus
habitaient avec les vices, et que, si je faisais pareille chose, je
dmentirais le visage d'honnte homme que j'avais; ensuite, prenant
sous le bras son amie: Adieu, me dit-elle avec un aimable sourire;
adieu, Benvenuto!

Je restai encore quelques moments chez M. _Chigi_, pour terminer un
dessin de la figure de _Jupiter_ d'aprs Raphal; ensuite je partis
pour travailler  un petit modle de cire, pour le lis de Mme Porcie,
c'tait son nom, que j'allai bientt lui faire voir. La belle Romaine
tait avec elle; elles furent toutes deux parfaitement contentes de
mon ouvrage, et je leur promis de faire encore mieux, tant leurs
loges flattrent mon coeur; de sorte que le lis fut mont en douze
jours, et, avec les ornements dont je l'entourai, les brillants
parurent infiniment plus beaux.

Pendant que j'y travaillais, _Lucagnolo_, dont je viens de parler, se
moquait de moi, et me disait que je gagnerais beaucoup plus  faire de
beaux vases d'argent; je lui soutenais le contraire. H bien, tu
verras, me dit-il: nous avons commenc en mme temps; toi ton joyau,
et moi mon vase d'argent; ils seront achevs  peu prs au mme
moment, tu verras lequel nous donnera plus de profit. Je suis bien
aise, lui dis-je, de faire cette preuve avec un aussi habile homme
que toi, et tu jugeras qui se trompe de nous deux.  ces mots nous
nous mmes au travail  l'envi l'un de l'autre.

_Lucagnolo_ termina en mme temps que moi son grand vase pour le pape,
o il mettait, tant  table, le superflu de son assiette, meuble plus
fait pour la magnificence que pour la ncessit. Le vase avait deux
anses ornes de figures et de feuillages, parfaitement travaills, et
c'tait le plus beau que j'eusse encore vu.

H bien, me dit alors _Lucagnolo_, conviens-tu que j'avais raison?
Nous verrons bientt qui aura le plus gagn; et il porta son vase au
pape, qui lui fit payer le prix que mritent ces sortes d'ouvrages,
dont _Lucagnolo_ parut fort satisfait. Moi, je portai mon lis 
l'aimable _Chigi_, qui en fut merveille, et me dit que j'avais
surpass tout ce que j'avais promis; en ajoutant que je pouvais
demander tout ce que je voudrais; que, me donnt-elle un chteau, ce
qui tait au-dessus de son pouvoir, elle croirait ne pas assez payer
mon travail. Tout ce que j'exige, lui rpondis-je en riant, c'est que
vous soyez contente de moi. Se tournant alors vers son amie: Vous
voyez, dit-elle, que j'avais bien jug ce jeune homme. Mon cher
_Benvenuto_, ajouta-t-elle, avez-vous ou dire que, lorsque le pauvre
donne au riche, le diable rit? H bien, Madame, je veux voir comment
il fait quand il rit. Non, non, dit-elle, je ne veux pas lui faire ce
plaisir. Retourn  ma boutique, je vis _Lucagnolo_ avec un gros sac
d'argent que son vase avait produit: Nous verrons, me dit-il, en me le
montrant, si ton joyau t'en produira autant.--Patience, lui
rpondis-je, donne-moi deux jours seulement.

Le lendemain, l'intendant de Mme _Chigi_ m'apporta de sa part une
bourse pleine d'or, en me disant, entre autres choses agrables,
qu'elle ne voulait pas que le diable pt en rire; que ce qu'elle
m'envoyait n'tait pas l'entier payement de mon ouvrage. _Lucagnolo_,
impatient de savoir ce que j'avais reu, en prsence de ses garons et
d'autres voisins qui taient curieux de voir la fin de notre
contestation, prit son sac avec un sourire moqueur, et le versant avec
grand bruit sur l'atelier, nous fit voir vingt-cinq cus de monnaie:
moi qui tais piqu des cris d'tonnement de la compagnie, et de ses
mauvaises plaisanteries, j'entr'ouvris mon sac; et, voyant qu'il tait
rempli d'or, les yeux baisss, sans dire mot, je le soulevai en l'air
avec deux mains; et le faisant bruire comme la trmie d'un moulin,
j'en fis sortir en or la moiti plus d'argent que lui; de sorte que
ceux qui d'avance se moquaient de moi se mirent  crier: _Lucagnolo_,
la monnaie de _Benvenuto_ est plus belle que la tienne! Je crus que
celui-ci en mourrait de honte et de jalousie; et quoiqu'il lui revnt
le tiers de cet argent, comme matre de la boutique, cette dernire
passion fit plus d'effet sur lui que l'avarice. H bien, dit-il,
puisque l'on gagne tant  faire de ces btises, je ne veux plus faire
autre chose.--Il te sera plus difficile, lui rpondis-je en colre, de
faire de ces choses, qu' moi des vases comme les tiens, et je te le
ferai voir. Tous les tmoins de cette scne lui donnrent tort  haute
voix, le regardant comme un grossier qu'il tait, et faisant l'loge
de ma franchise.


VII.

Le lendemain, j'allai remercier Mme _Chigi_, et je lui dis que, loin
de faire rire le diable, elle l'avait fait renier Dieu une seconde
fois; ce qui fut entre nous un sujet de plaisanterie. Elle me donna
ensuite d'autres ouvrages, et nous nous quittmes fort contents l'un
de l'autre.

Mcontent de _Lucagnolo_, il travailla chez un autre matre  son
profit personnel. Son got pour la flte lui procura un apprenti et
l'occasion d'un heureux mariage.

Quand j'tais occup de mon vase, j'avais pris, malgr moi, un jeune
apprenti pour faire plaisir  des amis. Il avait quatorze ans, et se
nommait _Paulin_. Il tait fils d'un Romain qui vivait de ses rentes.
C'tait le plus beau et le plus honnte enfant que l'on pt voir. Pour
faire panouir sa charmante figure un peu mlancolique, je jouais
souvent de la flte. Il y prenait tant de plaisir, et son visage alors
s'embellissait de tant de charmes, qu'il surpassait tout ce que les
Grecs racontent de leurs divinits. Il avait une soeur nomme
_Faustine_, aussi belle que lui. Leur pre, qui, je crois, aurait
voulu me faire son gendre, me menait souvent avec eux  sa campagne,
o, pour les amuser, je jouais de la flte plus que je ne faisais
auparavant.

Dans ce temps-l, un musicien de la chapelle du pape, _Jean Jacomo_
de Csne, me fit prier par Laurent, trombone de Lucques, de vouloir
l'aider  excuter quelques morceaux choisis, le jour de la fte de Sa
Saintet. Quoique j'eusse le plus ardent dsir de finir mon vase, je
promis nanmoins de le contenter, tant pour mon propre plaisir que
pour tenir parole  mon pre. Nous nous y prparmes huit jours 
l'avance; et le 1er aot, pendant que le pape dnait, nous excutmes
ces morceaux de choix qui lui plurent tellement qu'il avoua n'avoir
jamais entendu de si belle musique. Il demanda  J. Jacomo o il avait
trouv un si excellent joueur de flte. Celui-ci lui dit mon nom:
c'est donc le fils de matre Jean _Cellini_, rpondit le pape? Et
alors, sachant qui j'tais, il voulut m'avoir  son service. Je doute
qu'il veuille y consentir, reprit _J. Jacomo_: il est orfvre, et il
travaille admirablement dans son art; ce qui lui vaut mieux que d'tre
musicien. Je le veux encore davantage, dit le pape, puisqu'il a ce
talent de plus. Je lui donnerai les mmes gages qu' vous, et je le
ferai travailler pour moi de son autre mtier.  ces mots, il tendit
la main, et lui donna une bourse de cent cus d'or, en lui
recommandant de m'en donner ma part.

_Jacomo_ vint  nous, et nous rpta de point en point ce que le pape
lui avait dit; ensuite il partagea, entre huit que nous tions, les
cent cus d'or, en me disant qu'il allait m'inscrire dans leur
compagnie. Laissez passer aujourd'hui, lui dis-je; demain vous aurez
ma rponse.

Je rflchissais sur cette proposition qui, tant accepte,
contrariait infiniment mon got pour mon mtier. La nuit suivante, mon
pre m'apparut en songe; il me disait avec des larmes pleines de
tendresse: Au nom de Dieu, mon fils, entre dans la musique du pape! et
il me semblait que je lui rpondais: Mon cher pre, cela m'est
impossible. Alors il prit une figure terrible, en ajoutant: Choisis
donc entre ma maldiction paternelle et ma bndiction.

M'tant veill, je fus si effray que je courus me faire inscrire
dans les musiciens de Sa Saintet. Depuis, j'crivis mon songe  mon
pre, qui faillit en mourir de joie, et qui, quelque temps aprs, me
fit savoir qu'il avait fait un songe tout semblable. D'aprs cette
satisfaction que je lui avais donne, il me semblait que tout dt me
russir; et je m'occupai du vase que j'avais commenc pour l'vque de
Salamanque.

C'tait un homme fort riche et fort magnifique, mais difficile 
contenter. Il envoyait tous les jours savoir ce que je faisais; et
lorsque celui qu'il envoyait ne me trouvait point  la maison, il
venait lui-mme fort en colre me menacer de m'ter son vase et de le
donner  un autre. C'tait ma maudite flte qui tait la cause de ces
retards; mais je travaillai nuit et jour, et je fus bientt en tat de
le lui montrer; ce dont je me repentis ensuite, tant il avait la rage
de le voir achev. J'en vins  bout dans trois mois, et je l'ornai de
figures et de feuillages si bien imits qu'il n'y avait qu' admirer.
Je l'envoyai  _Lucagnolo_ pour le lui faire voir, par le jeune
Paulin, qui lui dit avec beaucoup de grce: M. Lucagnolo, Benvenuto
vous envoie ce qu'il avait promis de faire, et il attend que vous lui
montriez quelques-unes de ces _btises_ que vous avez promis de faire
de votre ct. _Lucagnolo_ le prit par la main, le regarda beaucoup,
et lui rpondit: Mon bel enfant, dis  ton matre qu'il est un fort
habile homme, et que je le prie de tout oublier, et de vouloir tre
mon ami!

_Paulin_ s'acquitta parfaitement de son ambassade, et je fis porter le
vase  l'vque, qui voulut le faire estimer. _Lucagnolo_, qu'il
consulta, surpassa les loges que j'attendais de lui; et le prlat, en
prenant le vase, dit  l'Espagnol: Je jure Dieu que je veux tre
autant de temps  le payer qu'il en a mis  le faire.

Je fus trs-mcontent de ces paroles, et je maudis toute l'Espagne et
tous ceux qui lui voulaient du bien. Parmi les ornements de ce vase,
il y avait un couvercle subtilement travaill, qui, par le moyen d'un
ressort, se tenait debout sur son ouverture. Monseigneur le faisant
voir un jour, par vanit,  ses Espagnols, l'un d'eux, en son absence,
le mania si grossirement qu'il cassa le ressort. Honteux de sa
sottise, il pria le matre d'htel de me l'apporter pour le
raccommoder sur-le-champ, de manire que l'vque ne s'en apert pas;
ce que je fis en quelques heures. Celui qui me l'avait apport vint
tout en sueur pour le reprendre, disant que son matre l'avait demand
pour le montrer  quelques personnes. Vite, vite, donnez-le-moi, me
disait-il, en me laissant  peine le temps de parler. Moi qui voulais
ne pas le rendre, je lui rpondis que je n'tais point press. Ces
mots le mirent tellement en fureur qu'il mit la main  son pe; je
pris une arme de mon ct, en disant hardiment  cet homme que ce vase
ne sortirait point de ma boutique qu'il ne ft pay, et qu'il allt le
dire  son matre. Ne pouvant rien obtenir par la force, il eut
recours aux supplications, en me certifiant qu'il m'en apporterait le
prix le plus tt possible; mais je fus inbranlable.  la fin, il me
menaa de venir avec tant d'Espagnols qu'il aurait raison de moi, et
me quitta en courant.

Moi qui craignais quelque mauvais coup de la part de ces gens-l, je
rsolus de me dfendre, et je mis mon arquebuse en tat; ils refusent,
me disais-je, de me donner le prix de mon travail, et ils veulent
encore ma vie!

Je vis bientt venir plusieurs Espagnols avec cet homme  leur tte,
fiers comme ils le sont tous, et qui leur criait d'entrer de force
chez moi; mais je leur montrai la bouche de mon canon prt  faire
feu, en les traitant de voleurs et d'assassins, et en leur disant que
le premier qui s'approcherait tait mort: ce qui fit tellement peur 
leur chef qu'il piqua de l'peron un gent d'Espagne sur lequel il
tait mont, et qu'il prit la fuite  toute bride.

Tous les voisins accoururent  ce tapage, et quelques gentilshommes
romains qui passaient criaient: Tuez, tuez ces sclrats, et nous vous
aiderons! Ces paroles effrayrent tellement le reste de la troupe,
qu'elle suivit l'exemple du majordome.

Ils racontrent  Monseigneur tout ce qui s'tait pass; et celui-ci
leur rpondit avec son arrogance ordinaire, qu'ils avaient mal fait de
se porter  cet excs; mais que, puisqu'ils avaient commenc, ils
auraient d finir. Il me fit dire ensuite de lui porter son vase, et
qu'il me le payerait bien, sinon qu'il me ferait donner sur les
oreilles. Ses menaces ne m'pouvantrent point, et ma rponse fut que
j'allais en instruire le pape. Sa colre et mes craintes tant
passes, je lui portai son vase, sur la parole de quelques
gentilshommes, et avec la certitude qu'il me serait pay. Cependant je
me munis d'un poignard et de ma cotte de mailles.

J'entrai chez Monseigneur, suivi du jeune Paulin qui portait le vase:
il avait fait mettre tous ses gens en haie sur notre passage, et il
nous fallut traverser cette espce de zodiaque, o l'un reprsentait
le Lion, l'autre le Scorpion, l'autre le Cancer, pour arriver jusqu'
lui. Comme Espagnol qu'il tait, il me balbutia encore quelques
paroles impertinentes; mais je le regardai en levant la tte, et sans
lui rpondre un mot, ce qui redoubla son courroux. Alors, m'ayant fait
apporter du papier: crivez de votre main, me dit-il, que vous avez
reu le prix du vase, et que vous tes content. Volontiers, lui
rpondis-je, quand je serai pay.  ces mots, sa fureur s'exhala
encore en menaces, mais enfin il me satisfit; je lui donnai un billet
sign de ma main, et je le quittai. Le pape Clment, qui avait vu mon
vase, rit beaucoup de cette scne qui lui fut rapporte, et dclara
hautement qu'il me voulait beaucoup de bien; ce qui rabattit beaucoup
la fiert de mon Espagnol. Il voulut alors se rconcilier avec moi, en
m'envoyant le peintre dont j'ai parl, et me promettant d'autres
ouvrages  lui faire; mais je lui dis que je travaillerais volontiers
pour lui,  condition qu'il me payerait d'avance. Ces choses furent
encore redites au pape, qui en touffa de rire avec le cardinal
_Cibo_, auquel il raconta notre querelle; et se tournant ensuite vers
son ministre, il lui recommanda de me faire travailler pour le palais.
Le cardinal voulut que je lui fisse un vase plus grand que celui de
l'vque. Les cardinaux _Cornaro_, _Ridolfi_, _Salviati_ et plusieurs
autres me donnrent aussi leur pratique, et je gagnais tout ce que je
voulais. Mme _Chigi_ me conseilla dans ce temps-l d'avoir une
boutique  moi seul. Cette aimable dame me faisait toujours faire
quelque chose pour elle, et son amiti me donna quelque renom parmi le
monde.

Chacune de ces pages de Cellini est attendrie par un de ces retours de
coeur vers son vieux pre, qui montrent en lui une tendresse gale 
sa fougue.

La peste se dclare  Rome; il emploie ces jours de deuil et de loisir
forcs  des fouilles et  des imitations de l'antique. Les grands
artistes se runissent pour fter, dans une orgie peu dcente, la fin
de la maladie. Michel-Ange, que ses annes devaient rendre plus sage,
les convie  une vritable orgie, qui donne une ide des moeurs
licencieuses de l'poque.

La peste avait cess dans Rome, et tous ceux qu'elle avait pargns se
flicitaient, s'embrassaient; ce qui fut l'origine d'une socit
d'artistes les plus renomms de la ville, dont Michel-Ange fut le
fondateur. Cet homme tait le premier de son tat; mais il aimait le
plaisir et la joie: c'tait le plus vieux par les annes, et le plus
jeune par la gaiet. Nous nous trouvions ensemble au moins deux fois
la semaine. Le peintre Jules _Romain_, et Jean _Francisco_, disciple
de Raphal, taient de nos amis. Un jour, nous trouvant assembls,
nous convnmes de nous runir le dimanche suivant dans la maison de
Michel-Ange, pour y clbrer un grand festin. Il fut dit que chacun y
mnerait sa _corneille_[9], et que celui qui manquerait  cette
obligation payerait un bon dner; il fallait s'en pourvoir d'une, si
l'on n'en avait point, pour ne pas payer cette amende. Je comptais y
mener une certaine _Penthsile_, fort belle fille, qui m'aimait
beaucoup; mais je fus oblig de la cder  _Bacchiacca_, mon ami
intime, qui tait fort pris d'elle; ce qui m'attira de la part de
cette fille, pique de ce que je l'avais cde avec tant de lgret,
une vengeance dont je parlerai en son lieu.

[Note 9: C'est--dire sa matresse.]

Cependant l'heure du repas approchait, chacun tait pourvu de sa
corneille, et je n'en avais point; ce qui me tenait  coeur, c'tait
de me faire accompagner dans cette brillante socit par quelque
_corneille_ qui ne me dshonort point  ses yeux. J'imaginai une
plaisanterie qui devait augmenter la joie du festin, et je fis choix
d'un jeune garon de seize ans, fils d'un ouvrier en laiton, mon
voisin, qui avait le teint le plus vermeil, et dont la figure
surpassait celle d'Antinos, tellement qu'il m'avait souvent servi de
modle. Ce jeune homme n'tait connu de personne, tait ordinairement
mal vtu, et sortait peu de sa maison, s'appliquant continuellement 
l'tude du latin.

Je le fis appeler et consentir  prendre des habits de femme, que
j'avais fait prparer tout exprs, et qui lui allrent  merveille.
J'ornai son cou, ses oreilles et ses doigts des plus beaux joyaux que
j'eusse dans mes armoires; et, le tirant par une oreille, je l'amenai
devant un grand miroir. Diego, il se nommait ainsi, s'cria en se
voyant si beau: Oh Dieu! est-ce bien moi que je vois? Toi-mme, lui
rpondis-je. Je ne t'ai jamais demand aucune complaisance; mais je
veux du moins que tu m'accordes celle-ci, qui est que tu viennes avec
moi dans une socit honnte, dont je t'ai souvent parl, habill
comme tu l'es maintenant. Ce jeune homme vertueux et sage baissa les
yeux, et garda un moment le silence; puis il me dit avec assurance: Je
le veux bien, marchons! Je le couvris d'un grand voile qui s'appelle
 Rome un manteau d't, et nous allmes au rendez-vous. Ds qu'on
nous aperut, tout le monde nous vint au-devant; Michel-Ange tait
entre Jules et Jean _Francisco_. Quand j'eus soulev le voile de
_Diego_, Michel-Ange, qui tait factieux, mit ses mains, l'une sur
celui-ci, et l'autre sur celui-l, leur fit courber la tte, et, se
mettant  genoux lui-mme: Misricorde! s'cria-t-il, faites venir
tout le monde; voil, voil un ange qui descend du paradis! quoiqu'on
les fasse tous masculins, il est aussi, vous le voyez, des anges
femelles. Belle Angeline! sauve-moi, bnis-moi! Quand il eut achev
ses folies, cette belle crature leva la main, et lui donna une
bndiction papale. Alors Michel-Ange s'tant redress: On baise,
dit-il, les pieds au pape; mais on baise les joues aux anges. Diego
rougit beaucoup, et sa beaut s'accrut d'une faon merveilleuse. tant
entrs dans le salon, nous y trouvmes plusieurs sonnets[10] que
chacun de nous avait faits et envoys  Michel-Ange; il les lut tous
les uns aprs les autres, et sa manire de les lire les fit paratre
plus beaux. Il se passa encore d'autres particularits sur lesquelles
je ne m'tendrai point; je dirai seulement que l'admirable _Jules
Romain_, en regardant l'un de nous qui tait prs de lui, plus occup
que les autres des beauts qu'il avait devant les yeux, se tourna vers
Michel-Ange, et lui dit: Mon cher Michel-Ange, votre nom de corneille
est bien appliqu  ces dames, quoiqu'elles soient moins belles que le
beau paon qui se dploie devant elles. La table tant servie, Jules
voulut nous assigner  chacun notre place, et me donner celle du
milieu, parce que je la mritais.

[Note 10: C'est l'usage en Italie de faire des sonnets pour toutes les
ftes et tous les vnements un peu marquants.]

Derrire les dames tait un espalier de jasmins naturels, qui faisait
tellement ressortir leur beaut, et surtout celle de Diego, qu'il
m'est impossible de l'exprimer; c'est ainsi que nous fmes la
meilleure chre du monde. Aprs le repas, on fit un peu de musique
dans laquelle mon charmant _Diego_ demanda  faire sa partie, et il
s'en acquitta si parfaitement que Jules et Michel-Ange ne riaient
plus, mais en taient dans une sorte d'extase. Aprs la musique, un
certain _Aurelio d'Ascoli_, grand improvisateur, fit un magnifique
loge des femmes. Pendant qu'il chantait, deux d'entre elles, voisines
de mon beau jeune homme, ne cessaient de babiller: l'une lui
demandait depuis quand elle allait dans le monde? l'autre, depuis
quand elle tait  Rome, et avec moi? quelles taient ses
connaissances? et lui faisaient mille autres questions impertinentes.
Elles souponnrent alors qu'il tait homme. Sur-le-champ tout le
monde se mit  crier en clatant de rire, et le fier Michel-Ange
demanda la permission de me donner une pnitence; ce qui lui tant
accord, il dit  haute voix: Vive _Benvenuto_! vive _Benvenuto_! pour
nous avoir agrablement tromps. Ainsi finit cette journe amusante.

Benvenuto trahi bientt aprs par cette courtisane _Penthsile_ que
_Pulci_, de Florence, lui avait enleve, Benvenuto se bat contre
_Pulci_ et douze estafiers  cheval qui les accompagnaient. Jeune,
fort, intrpide, il renverse une partie de cette escorte; Pulci, en
caracolant devant la porte de _Penthsile_, se casse la jambe, et
meurt de sa blessure. Benvenuto est oblig de se cacher chez un
seigneur napolitain, brave entre les braves.


VIII.

Cependant sa renomme de bravoure le fait rechercher par la grande
famille des _Colonna_, amie des Mdicis,  l'poque o le conntable
de Bourbon vient assiger Rome. Les _bravi_, espce de hros
volontaires, faisaient alors le nerf des guerres italiennes. Le pape
menac accepte le secours de Benvenuto et d'une compagnie de cinquante
_bravi_ enrgiments et solds par les Colonna. Instruit et exerc
dans l'art, encore rcent, de l'artillerie, Benvenuto s'enferme dans
le chteau Saint-Ange, citadelle des papes attenante au Vatican.

Le conntable de Bourbon tait dj aux portes de la ville. Nous nous
portons, dit Benvenuto, au _Campo Santo_ (cimetire), et de l nous
vmes l'arme du conntable qui faisait ses efforts pour pntrer dans
la ville de ce ct-l. Il avait dj perdu plusieurs de ses gens, et
le combat y tait terrible. Je me tournai alors vers Alexandre,
c'tait le nom de Delbne, et je lui dis: Allons-nous-en, car il n'y
a pas de remde. Vous voyez que les uns montent d'un ct, et que
ceux-ci fuient de l'autre. Alexandre, effray, me rpondit: Plt 
Dieu que nous ne fussions pas venus ici! Cependant, repris-je, puisque
vous m'y avez amen, je veux faire un coup de ma faon: je tournai
alors mon arquebuse vers l'endroit o le combat tait le plus anim,
et je visai un homme qui tait plus lev que les autres. J'ignore
s'il tait  pied ou  cheval,  cause de la fume qui m'empchait de
distinguer les objets bien nettement. Je dis ensuite  Alexandre et
aux deux autres d'apprter leurs armes, et je les postai de manire
qu'on ne pouvait les atteindre du dehors. Aprs que nous emes fait
notre feu, je me haussai sur la muraille, et je vis parmi les ennemis
un tumulte extraordinaire; c'est que le conntable tait tomb sous
nos coups, comme nous l'apprmes dans la suite. tant sortis de l,
nous nous en allmes  travers le _Campo Santo_, et l'glise de
Saint-Pierre; et, par le derrire de celle de Saint-Ange, nous
arrivmes, non sans beaucoup de peine,  la porte du chteau. L,
_Rienzo_ de _Cerri_ et Laurent _Baglioni_ tuaient tous ceux qui
fuyaient devant les ennemis qui taient dj entrs dans Rome. Le
capitaine du chteau voulant faire tomber la Sarrasine, nous emes le
temps de nous y glisser tous les quatre.

Sur-le-champ le capitaine _Pallone de Mdicis_ s'empara de moi, parce
que j'tais de la maison du pape, et me fora de quitter Delbne: ce
que je fis malgr moi. J'tais dj dans le fort, lorsque le pape y
entrait par le corridor du chteau; car il n'avait pas voulu partir
plus tt du palais de Saint-Pierre, ne pouvant s'imaginer que les
Impriaux osassent entrer dans Rome.

Bientt je vis quelques pices d'artillerie qui taient sous la garde
d'un bombardier de Florence, nomm _Juliano_. Il se dsolait de voir,
du haut des fortifications, sa pauvre maison saccage, et sa femme et
ses enfants au pouvoir des ennemis: de sorte qu'il n'osait faire son
devoir, de peur de tirer sur eux. Il avait jet sa mche tout allume
par terre, et se dchirait la figure, en pleurant  chaudes larmes; ce
que faisaient aussi les autres bombardiers.  l'aspect de ce dsordre,
j'appelai  mon aide quelques hommes moins alarms que ceux-l:
prenant ensuite une mche  la main, je tournai la bouche de quelques
pices o il le fallait, et je mis  bas plusieurs soldats ennemis;
sans cela, une partie de ceux qui taient entrs dans la ville le
matin se dirigeait vers le chteau, et il tait possible qu'elle y et
pntr. J'y faisais un feu continuel; ce qui m'attirait les
bndictions de plusieurs cardinaux et seigneurs qui me regardaient.
Enfin, ce jour-l, je sauvai le chteau, et je vins  bout, par mon
exemple, de remettre  l'ouvrage les bombardiers qui s'en loignaient.
Cet exercice m'occupa tout le jour. Le pape ayant nomm le seigneur
_Santa-Croce_ chef de son artillerie, il entra dans le fort sur le
soir, au moment o l'arme entrait dans Rome par le quartier des
Transtverins. La premire opration qu'il fit fut de venir  moi, de
me faire beaucoup de caresses, et de me donner cinq bonnes pices
d'artillerie, qui furent places sur le lieu le plus lev qu'on
appelle l'_Ange_. C'est une plate-forme qui fait le tour du chteau,
d'o l'on voit Rome et les prs de revers. J'eus plusieurs bombardiers
sous mes ordres: il m'assigna une paye et des vivres, et me recommanda
de continuer comme j'avais commenc.

La nuit venue, et les ennemis entrs dans Rome, moi, qui ai toujours
aim les choses nouvelles, je me plaisais  considrer le dsordre
d'une ville prise d'assaut, ce que je voyais du point o j'tais,
beaucoup mieux que ceux qui taient dans le chteau. Je fis jouer mes
pices de canon sans relche pendant un mois entier que nous fmes
assigs, et il m'arriva des choses dignes d'tre racontes; mais j'en
laisserai une partie pour n'tre pas long, et ne pas trop m'loigner
de mon sujet principal.


IX.

Le pape, bloui de ses services, vint plusieurs fois le visiter  son
poste. Il lui dmontra une fois la porte de ses pices en coupant en
deux un colonel espagnol qu'il prit pour but  sa couleuvrine. Puis,
se jetant  ses pieds, il lui demanda de lui accorder le pardon des
homicides commis par lui pour le service de l'glise.

La paix de Rome avec l'Espagne fit licencier Benvenuto; il revint 
Florence la bourse pleine, avec un bon cheval et un page. Son pre
faillit mourir de joie de le revoir sauv, riche et puissant. Le pre
et deux de ses soeurs l'engageaient  aller  Mantoue pour viter la
peste qui commenait  consterner Florence; il remonte  cheval et
leur obit. Il y retrouve _Jules Romain_, l'lve bien-aim de
_Raphal_, qui rend hommage  son prodigieux talent; mais le mauvais
climat de Mantoue le dgota de ce sjour, il revint  Florence. Son
pre tait mort de la peste; il ne retrouve que sa soeur _Reparata_
marie, et qui le reconnat avec une tendresse qui fera l'occupation
et le souci du reste de sa vie. Il repart pour Rome; il y retrouve ses
amis les _bravi_ et les artistes.

L'audience qu'il reoit du pape le jeudi saint, pour tre relev de
l'excommunication, est une des circonstances les plus pittoresques de
ses Mmoires:

Nous nous acheminmes donc vers le palais, c'tait un jeudi saint;
et, comme il y tait connu, et moi attendu, nous fmes introduits dans
la chambre du pape sans attendre l'audience. Il tait un peu malade,
et il avait  ct de lui M. _Salviati_ et l'archevque de Capoue. Ma
prsence parut le rjouir beaucoup: je m'approchai de lui avec
respect, je lui baisai les pieds; et, voyant que j'avais  lui parler
de choses importantes, il fit un signe de la main pour qu'on se
retirt; et je lui parlai ainsi:

Trs-Saint-Pre, depuis le sac de Rome, je n'ai pu ni me confesser, ni
recevoir la communion, parce qu'on n'a point voulu m'absoudre. La raison
en est que, lorsque j'eus fondu l'or de vos joyaux et celui de votre
tiare, le cavalier que vous aviez charg de me rcompenser de toutes mes
peines me paya avec des sottises. Me voyant sans ressource pour
retourner chez moi, j'eus recours aux cendres de cet or, d'o j'en tirai
 peu prs une livre et demie, avec intention de vous le rendre, quand
je le pourrais. Je suis  prsent aux pieds de Votre Saintet, qui est
le vritable confesseur, et je la supplie de me pardonner, et de me
permettre de me confesser et de communier, pour que je puisse obtenir la
grce de Dieu. Le pape alors, en poussant des soupirs que lui causait
peut-tre le souvenir de ses malheurs passs, pronona ces paroles:
_Benvenuto_, je crois ce que tu me dis, et t'absous de ce pch et de
tous ceux que tu peux avoir commis, m'eusses-tu pris la valeur d'une de
mes trois couronnes.--Trs-Saint-Pre, lui rpondis-je, je n'ai pas pris
autre chose, et cela ne vaut pas cent cinquante ducats, qui, joints 
pareille somme que j'obtins de la monnaie de Prouse, me servirent pour
aller porter du secours  mon vieux et malheureux pre.--Ton pre tait
un fort honnte homme, reprit le pape, et tu lui ressembles! Je suis
fch de n'avoir pu mieux reconnatre tes services dans le temps, et
j'aurais voulu que cet or ft d'un prix plus considrable: va donc te
confesser, si tu n'as pas d'autres pchs qui me regardent; et, quand tu
auras reu la communion, viens me retrouver, parce que je te veux
beaucoup de bien.

Quand j'eus fini avec le pape, M. _Salviati_ et l'archevque se
rapprochrent; il leur parla de moi en termes les plus obligeants, et
recommanda  ce dernier de m'absoudre de tous mes pchs, et de me
faire toutes les caresses possibles, ce qu'il avait dj fait
lui-mme.

Quand je sortis du palais avec _Jacopin_, il tmoigna beaucoup de
curiosit pour savoir ce que j'avais dit  Sa Saintet. Il me le
demanda deux ou trois fois; mais je lui rpondis que je ne voulais pas
le dire, parce que cela ne le regardait point. J'allai ensuite
m'acquitter de mes devoirs chrtiens, et, les ftes passes, je
retournai auprs du pape. Il me reut aussi bien que la premire fois,
et me dit que, si j'tais arriv plus tt, il m'aurait fait refaire
les couronnes que nous avions mises en pices dans le chteau, mais
qu'il me donnerait des ouvrages plus relevs, et dans lesquels je
pourrais montrer tout mon talent; et c'est  l'agrafe de la chape
pontificale que je veux te donner  travailler. Il faut qu'elle soit
large d'environ huit pouces, et parfaitement ronde. Il y aura Dieu le
Pre en demi-relief: tu emploieras du mieux possible ce superbe
diamant avec d'autres belles pierreries. _Caradosso_ l'a commence, et
ne la finit point. Pour que j'en puisse jouir encore quelquefois,
fais-m'en promptement le modle; et  l'instant il me fit apporter
toutes les richesses dont il voulait l'orner, et qu'il me fit emporter
chez moi.

Le pape le fait surintendant de sa monnaie. Il fait des modles
magnifiques; il perd son frre d'un coup de poignard dans une
rencontre sur le pont Saint-Ange. Il jure de le venger et tue lui-mme
son meurtrier d'un autre coup de poignard; le pape lui pardonne et lui
donne le conseil de prendre garde  ses ennemis.

J'ouvris alors une boutique fort belle aux _Banchi_, vis--vis celle
de Raphal. Le pape m'y fit porter tous ses joyaux, au gros diamant
prs, qu'il avait mis en gage chez un banquier gnois, dans un cas de
ncessit. J'y tenais cinq compagnons excellents, et ma boutique tait
brillante d'or, d'argent et de riches pierreries: j'avais un superbe
chien  poil long, que le duc Alexandre m'avait donn, et qui, outre
qu'il tait bon chasseur, tait d'une garde sre pour ma maison.
J'avais de plus une belle fille, qui me servait de modle quand j'en
avais besoin, et surveillait toutes mes affaires. Une nuit que je
dormais profondment, contre mon ordinaire, un homme qui, sous la
qualit d'orfvre, tait venu souvent dans ma boutique, et la trouvait
richement garnie, vint pour me voler; mon chien se jetait sur lui;
mais il se dfendait avec son pe, de sorte que cet animal courait 
et l dans toute la maison, entrait dans les chambres de mes garons,
qui taient ouvertes  cause de la grande chaleur; et, voyant que ses
aboiements ne les rveillaient pas, il leur arrachait les couvertures
de leur lit, leur tirait les bras aux uns et aux autres; et, par les
cris pouvantables qu'il faisait, et marchant devant eux, il leur
montrait ce qu'ils avaient  faire; mais ils ne voulaient pas le
suivre, et, pour le faire taire, lui jetaient des btons dans les
jambes; car ma boutique tait toujours claire pendant la nuit. Enfin
mon chien, perdant l'espoir d'tre second, se mit seul  combattre le
voleur. Il lui dchirait ses habits, le poursuivait dans la rue, et
l'aurait, je crois, gorg, si le voleur n'avait pas demand du
secours  des passants, en les priant de le dfendre contre un chien
qu'il disait enrag. Ces gens le crurent, et, aprs beaucoup
d'efforts, firent rentrer cet animal dans la maison. Le jour venu, mes
malheureux compagnons, tant descendus dans la boutique, la virent
entirement bouleverse, et trouvrent les armoires ouvertes. Ils
poussrent des cris qui me rveillrent, et m'avertirent de ce qui
venait de se passer. J'en fus tellement pouvant que je n'eus pas la
force d'aller visiter la cassette o taient renferms les joyaux du
pape. Je leur dis d'aller y voir eux-mmes; ils taient tous en
chemise, parce que, s'tant dshabills dans la boutique,  cause du
chaud qu'il faisait, ils y avaient laiss leurs habits, que le voleur
avait emports. Quand ils virent que la cassette n'avait pas t
touche, et que tous les trsors y taient encore, ils poussrent des
cris de joie, ce qui me rendit toutes mes forces, et me fit remercier
Dieu. Je leur dis ensuite d'aller acheter des habits, et que je les
payerais. Quand je rflchis sur cet vnement, je fus effray de
l'ide qu'on pouvait m'accuser moi-mme de ce vol, et dire que je
l'avais imagin pour m'emparer des joyaux de Sa Saintet. Elle
l'apprit bientt par la bouche d'un de ses serviteurs, et par
d'autres, qui taient Franois de _Nero_, _Zanna_, _Billioti_, son
computiste, et l'vque de Vaison[11]. Trs-Saint-Pre, lui
dirent-ils, comment avez-vous pu confier tant de richesses  cet
cervel de jeune homme?--Avez-vous ou dire, leur rpondit le pape,
qu'il avait vol quelqu'un?--C'est, rpondit _Nero_, qu'il n'en a pas
eu l'occasion.--H bien, riposta le pape, je le tiens encore pour un
honnte homme.

[Note 11: Jrme Schio, de Vrone, confesseur du pape, et bon
ngociateur.]

Sans perdre un seul moment, je courus au palais avec ma cassette, pour
la porter au pape, que _Nero_[12] avait depuis entirement tourn
contre moi, en lui mettant mille soupons dans la tte. Que me
veux-tu! me dit-il avec un regard terrible et une voix altre.--Je
vous apporte, lui dis-je, vos joyaux, o il ne manque rien. Alors le
pape, tranquillis, me rpondit: En ce cas, tu es _bien-venu_. Tandis
qu'il faisait le compte de ses joyaux, je lui racontais mon aventure
malheureuse en prsence de celui qui m'avait accus. Ensuite le pape,
aprs m'avoir regard plusieurs fois attentivement, se mit  rire de
tout ce que je lui avais dit, et me recommanda d'tre toujours honnte
homme, comme je l'avais t jusqu'alors.

[Note 12: Ce Franais Nero, qui accusait Benvenuto, tait un homme
d'une mdiocre probit, selon _L'archi_.]


X.

Dans son retour  Rome, Benvenuto eut une aventure.

Il devint perdument pris de la fille d'une courtisane sicilienne. En
apprenant le dpart de cette fille pour son pays, il s'chappa comme
un insens de Rome pour la poursuivre. Arriv  quelque distance de
Naples, il la retrouve dans une htellerie et la perd de nouveau.
C'est tout  fait une aventure d'Arioste, et qui, comme celle de ce
pote, n'a pas de suite dans la vie de ce hros. Mais cet amour de
rencontre est agrablement racont.

En quittant Naples, je cachai mon argent sur mon dos,  cause des
voleurs, qui ne sont point rares dans ce pays.  la _Selciata_, je me
dfendis contre eux avec beaucoup de courage, et je m'en dbarrassai.
Quelques jours aprs, ayant laiss _Solosmeo_ au _mont Cassin_,
j'allai dner  l'htellerie des _Adannani_. Prs de l, je voulus
tirer quelques oiseaux avec mon arquebuse; un petit fer qui s'y
trouvait me dchira la main droite; et, sans ressentir beaucoup de
mal, ma main versait beaucoup de sang.

tant entr dans l'htellerie, je montai dans une chambre o se
trouvaient  table plusieurs gentilshommes, et une dame de la plus
rare beaut. Derrire moi tait un jeune domestique que j'avais, qui
me suivait avec une pertuisane au bras. Cette arme, le sang que je
versais, et notre accoutrement, leur firent une peur effroyable,
d'autant plus que ce lieu tait un nid  voleurs. Ils se levrent de
table, et me prirent de leur prter secours; mais je leur dis en
riant qu'ils n'avaient rien  craindre, et que j'tais homme  pouvoir
les dfendre; que je leur demandais seulement leurs bons offices pour
bander ma blessure. Cette belle dame m'offrit aussitt son mouchoir
brod d'or; et, comme je le refusais, elle le dchira par le milieu,
et voulut elle-mme m'en envelopper la main. Nous dinmes ensuite fort
tranquillement. Aprs le dner, nous montmes  cheval, et nous
voyagemes de compagnie. La peur n'tait pas encore passe; et ces
messieurs, qui restaient en arrire, me prirent de marcher  ct de
leur dame. Je fis signe alors  mon valet de s'loigner un peu de
nous, et nous emes le temps et la facilit de nous dire de ces
douceurs qu'on ne trouve point chez le marchand. C'est ainsi que je
fis le voyage le plus agrable de ma vie.

Avant d'aller en prison, il eut un diffrend, pour une bagatelle, avec
un gentilhomme du cardinal _Santa-Fiore_, et il voulut lui faire
mettre les armes  la main. Celui-ci s'en plaignit au cardinal, qui
lui rpondit que, si _Benvenuto_ le touchait, il lui ferait passer sa
folie avec sa tte. Si l'on en croit le rapport que _Pier Luigi_ fit
au pape, _Benvenuto_, instruit de cette menace, tenait toujours son
arquebuse prte pour tuer le cardinal, dont le palais tait vis--vis
de sa boutique. Un jour, le prlat tant  sa fentre, _Benvenuto_
allait tirer sur lui, s'il ne s'tait retir; mais, ayant manqu son
coup, il tira sur un pigeon qui couvait au haut du palais, et lui
enleva la tte, chose difficile  croire; car il ne voyait que cela du
corps de l'oiseau.  prsent, ajouta _Pier Luigi_, j'ai dit  Votre
Saintet ce que je voulais lui dire. Il pourrait bien, croyant avoir
t injustement incarcr, mettre aussi en danger les jours de Votre
Saintet. C'est un homme violent, emport: lorsqu'il tua _Pompeio_, il
lui porta deux coups de poignard, au milieu des dix soldats qui le
gardaient, et se sauva, au grand mcontentement de tous les gens de
bien. Le gentilhomme appartenant au cardinal _Santa-Fiore_ tait
prsent quand _Pier Luigi_ parla ainsi au pape, et lui confirma tout
ce que son fils venait de lui dire. Le pape, gonfl de colre, ne
pronona aucune parole.

Il faut que je m'explique, dit _Benvenuto_, sur cette calomnie de M.
_Pier Luigi_. Ce gentilhomme du cardinal _Santa Fiore_ vint un jour 
ma boutique, et m'apporta un petit anneau d'or couvert de vif-argent,
en me disant de le lui nettoyer. Moi, qui avais des ouvrages plus
importants, et qui me vis commander si grossirement par un homme que
je n'avais ni vu ni connu de ma vie, je lui rpondis que je n'en avais
pas le temps; qu'il s'adresst  un autre. Il me dit alors que j'tais
un _ne_. Non, lui repartis-je, je ne suis pas un ne, et je vaux
mieux que vous. Ne m'ennuyez pas davantage; car je vous donnerais des
coups de pied plus forts que ceux d'un ne! Il alla rapporter au
cardinal, en l'envenimant, ce que je lui avais dit. Deux jours aprs,
je tirai, sur le haut du palais _Santa-Fiore_, un pigeon qui couvait
dans un trou, et qui avait t manqu plusieurs fois par l'orfvre
_Tacca_, qui tait mon rival au tir de l'arquebuse. Quelques amis qui
taient dans ma boutique dirent: Voyez ce pauvre animal, il a peur, et
 peine ose-t-il montrer sa tte!--Il a beau se cacher, rpondis-je;
si je prenais mon arquebuse, je ne le manquerais pas. Ils me
dfirent. Je pariai une bouteille de vin grec de lui faire sauter la
tte, qui tait la seule chose que je visse de ce pauvre oiseau; et,
le pari accept, je pris mon merveilleux brocard (c'est ainsi que
j'appelais mon arquebuse), et je gagnai la bouteille de vin grec, ne
pensant ni  ce cardinal, ni  nul autre; car ce cardinal tait un de
mes protecteurs. Que l'on juge, d'aprs cela, des moyens que prend la
fortune lorsqu'elle veut perdre un homme!

Le pape, de mauvaise humeur contre moi, pensait  ce que son fils lui
avait dit. Deux jours aprs, le cardinal _Cornaro_ vint lui demander
un vch pour un de ses affids gentilshommes, appel _Andrea
Centano_, que le pape lui avait promis, lorsqu'il vaquerait. Le pape
ne s'en dfendit pas; mais il voulut que le cardinal lui livrt ma
personne, en retour de cette grce.--Mais si Votre Saintet lui a
pardonn, que dira-t-on d'elle et de moi dans le monde? lui rpondit
celui-ci.--On en dira ce qu'on voudra, dit le pape: si vous voulez
l'vch, il faut me donner _Benvenuto_. Alors le bon cardinal lui
rpondit: Donnez-moi l'vch, et que Votre Saintet fasse ce qu'elle
croira convenable. Le pape, que cet odieux march faisait rougir en
lui-mme, ajouta: J'enverrai, pour ma propre satisfaction, _Benvenuto_
dans les chambres basses, o il pourra se faire gurir et recevoir
tous ses amis; et, de plus, je payerai toute sa dpense. Le cardinal
me fit redire toute cette conversation par M. _Andrea_, qui avait
obtenu son vch; mais je le suppliai de me laisser faire; que je
m'envelopperais dans un matelas pour sortir de Rome; et que me donner
au pape c'tait me donner la mort. Le cardinal y consentit; mais M.
_Andrea_, qui voulait son vch, alla tout dcouvrir au pape, qui
m'envoya saisir sur-le-champ, et me fit mettre dans une prison
spare. Le cardinal m'avertit de ne rien manger de ce que le pape
m'enverrait; qu'il se chargeait lui-mme de me nourrir; et il
s'excusait envers moi sur ce qu'il avait t oblig de faire, mais
qu'il allait tout employer pour me rendre la libert.

Mes amis continuaient leurs visites et leurs offres de services.
Parmi eux, il y avait un jeune Grec d'environ vingt-cinq ans, qui
tait une des meilleures pes de Rome; bon, fidle dans son amiti,
mais faible et crdule. Me dfiant des intentions du pape, je dis un
jour  cet ami: Ils veulent m'assassiner; il est temps de me prter
ton secours. Ces soins qu'ils prennent de pourvoir  toutes mes
dpenses me confirment dans l'ide que j'ai qu'ils veulent me
trahir.--Mon cher _Benvenuto_, me dit-il, on dit dans Rome que le pape
te donne un emploi de cinq cents cus de rente; ainsi, je te prie de
ne pas l'irriter par tes soupons.--Je sais bien, lui rpondis-je,
qu'il pourrait me faire du bien, s'il le voulait; mais il croit son
honneur intress  me perdre: c'est pourquoi je te supplie  mains
jointes de me tirer d'ici; je te devrai la vie, et je te la
sacrifierai, si tu en as besoin.

Le pauvre jeune homme me rpondait tout en pleurs: Mon cher
_Benvenuto_, tu veux courir  ta perte: mais, quoique je t'obisse
malgr moi, dis-moi ce que tu veux que je fasse. Alors je lui
prescrivis la manire dont il devait s'y prendre, qui ne pouvait
manquer de russir; et au moment o je l'attendais il vint me dire
que, pour mon avantage, il voulait me dsobir; qu'il savait de bonne
part, et par des personnes qui taient auprs du pape, qu'il n'avait
que de bonnes intentions pour moi; ce qui m'affligea beaucoup. C'tait
le jour de la Fte-Dieu que cela se passait. Le cardinal _Cornaro_
m'envoya une quantit de vivres, avec lesquels je me rgalai avec mes
amis; ensuite, la nuit tant venue, nous allmes nous coucher. Deux de
mes gens restaient dans mon antichambre, et mon chien sous mon lit;
car il ne me quittait point. Je les appelai plusieurs fois pour le
faire sortir, parce qu'il ronflait tellement qu'il interrompait mon
sommeil; mais il se jetait sur eux pour les mordre, et les effrayait
par ses hurlements.  quatre heures prcises, le barrigel avec ses
sbires entra dans ma chambre. Mon chien s'lana sur eux, leur dchira
leurs habits, et leur fit tant de peur qu'ils le crurent enrag. Le
barrigel, qui s'y entendait, dit alors: C'est la nature des bons
chiens de deviner les malheurs de leur matre: prenez des btons pour
l'carter, et vous, attachez _Benvenuto_ sur ce fauteuil, et portez-le
o vous savez.

Ils obirent, et me transportrent ainsi  la tour de _Nona_, me
couchrent sur un mauvais matelas, et laissrent un garde auprs de
moi, qui me disait sans cesse: Hlas! pauvre _Benvenuto_, que leur
avez-vous fait?

Le lieu o j'tais, et les paroles de cet homme, m'annonaient assez
ce qui devait m'arriver. Je rflchis toute la nuit sur ce que je
pouvais avoir fait qui m'attirt un si rude chtiment, et je n'en
trouvai point le motif. Mon garde me consolait et cherchait  me
donner du courage; mais je le priai de me laisser tranquille, parce
que je savais mieux que lui ce que je devais faire. Alors je me remis
tout entier entre les mains de Dieu, et je le priai de venir  mon
secours. Je sais, disais-je, que j'ai commis des homicides; mais je ne
l'ai fait que pour dfendre cette vie que vous m'avez donne en garde;
et d'ailleurs ils m'ont t pardonns: dans ce moment-ci, je suis
innocent, selon toutes les lois humaines, et je suis comme un homme
qui, passant dans la rue, reoit une grosse pierre qui lui tombe sur
la tte.

Je pensais ensuite  la puissance des toiles, non qu'elles puissent
nous faire du mal ni du bien par elles-mmes, mais par le hasard de
leurs conjonctions auxquelles nous sommes exposs. D'aprs ma foi et
mon innocence, disais-je, les anges devraient me dlivrer de cette
prison; mais je ne suis pas digne d'un tel bienfait, et ils me
laisseront soumis  toute la malignit de mon toile.

C'tait au milieu de ces tristes penses que le sommeil vint un moment
s'emparer de moi. Je fus rveill par mon garde au point du jour.
Malheureux brave homme! me dit-il, il n'est plus temps de dormir; on
vient vous apporter une mauvaise nouvelle.--Le plus tt sera le
meilleur, lui rpondis-je, persuad que mon me sera sauve en faveur
de mon innocence. Jsus-Christ n'abandonne jamais ceux qui le servent,
et je lui en rends grces. Pourquoi ne vient-on pas me lire ma
sentence?--Celui qui en est charg en est aussi afflig que vous, me
rpondit le garde. Alors je l'appelai par son nom, parce que je le
connaissais. Venez, lui dis-je, monsieur _Benedetto de Cagli_, venez,
je suis tout rsolu: il vaut mieux mourir innocent que coupable.
Envoyez-moi seulement un prtre auquel je puisse me confesser, quoique
je l'aie dj fait devant Dieu, mais pour me soumettre aux lois de
l'glise,  laquelle je pardonne, malgr tout le mal qu'elle me fait.
Lisez-moi ma sentence, expdiez-moi promptement, de peur que mes
saintes rsolutions ne m'abandonnent. Cet honnte homme,  ces mots,
ordonna que l'on refermt ma prison, parce que l'on ne pouvait rien
faire sans lui; et il partit sur-le-champ pour aller chez la duchesse,
femme de _Pier Luigi_, qui se trouvait en ce moment avec l'autre
duchesse, femme d'Octavio, et lui parla ainsi: Madame, je vous prie,
au nom de Dieu, de dire au pape d'envoyer un autre que moi lire 
_Benvenuto_ sa sentence, parce qu'il m'est impossible de le faire; et
il la quitta aussitt, le coeur rempli de douleur. L'autre duchesse
s'cria  ces mots: C'est donc ainsi qu'on rend la justice  Rome, au
nom du vicaire de Jsus-Christ! Mon premier mari, qui aimait beaucoup
_Benvenuto_,  cause de ses talents et de ses bonnes qualits, avait
raison de vouloir le retenir  Florence, et de l'empcher de revenir 
Rome; et elle s'en alla en murmurant des paroles fort aigres.

La femme de _Pier Luigi_ alla soudain trouver le pape, et, se jetant 
ses pieds en prsence de plusieurs cardinaux, lui dit tant de choses
qu'elle le fit rougir, et lui arracha ces paroles:--Je lui fais grce
pour l'amour de vous, et d'autant plus que je ne lui en veux point.

Il parla ainsi, parce qu'il tait devant ces cardinaux qui avaient
entendu les paroles hardies de cette dame gnreuse. En attendant,
j'tais dans des transes cruelles, qui taient redoubles par la
prsence de ceux qui devaient m'excuter; mais l'heure du dner tant
venue, et voyant les provisions qu'on m'envoyait, je m'criai, plein
de surprise: La vrit a donc vaincu ma mauvaise toile! Je prie Dieu
qu'il m'arrache bientt de ce lieu-ci. Je commenai  manger d'assez
bon apptit, car l'esprance fit cesser toutes mes craintes; et je
restai dans cet tat jusqu' une heure de la nuit, que le barrigel
revint avec ses gens, et, avec des paroles plus douces, me fit
reporter avec beaucoup de mnagement,  cause de ma jambe, au lieu o
ils m'avaient pris.

Le chtelain vint bientt m'y trouver en s'y faisant porter, parce
qu'il tait malade. Voil, dit-il, celui qui t'a repris!--Voil, lui
rpondis-je, celui qui vous a chapp, et que vous n'auriez pas, s'il
n'avait t vendu pour un vch, au mpris des lois les plus sacres!
Mais, puisque c'est l'usage de cette cour, faites ce que vous voudrez,
et pis encore, tout m'est indiffrent dans ce monde. Ce pauvre homme,
 ces paroles, s'cria: Hlas! il ne se soucie ni de vivre ni de
mourir, et il est plus hardi que lorsqu'il n'tait point malade. Qu'on
le porte sous le jardin, et qu'on ne me parle plus de lui, car il
serait cause de ma mort. On me transporta donc sous le jardin, dans
une chambre trs-obscure et trs-humide, pleine de vermine et de
tarentules. On me jeta une mauvaise paillasse, et je fus enferm, sans
souper, sous quatre guichets.  dix heures du matin seulement, on
m'apporta quelque chose  manger. Je demandai quelques-uns de mes
livres; on me donna la Bible vulgaire et la Chronique de _Villani_.
J'eus beau en demander quelques autres, on me rpondit que j'en avais
trop de ceux-l.

C'est dans cette situation que je passais ma vie, couch sur une
triste paillasse tout humide, sans pouvoir me remuer,  cause de ma
jambe rompue, et oblig de ramper au milieu des ordures pour aller
faire mes besoins au dehors, afin de ne pas augmenter l'air infect de
ma chambre. Je ne pouvais lire qu'une heure et demie par jour, parce
qu'il n'entrait qu'en ce seul moment dans cette caverne affreuse, et
le reste du temps, je le donnais  Dieu et  mes rflexions sur les
fragilits de cette vie, que j'esprais bientt quitter. Cependant
quelquefois je reprenais mon courage, et je me consolais en me voyant
moins expos dans cette prison que dans le monde,  me livrer  mon
caractre emport et au poignard de mes ennemis jaloux. Un sommeil
plus doux s'emparait de moi, et peu  peu je sentis ma sant se
rtablir, l'ayant accoutume  ce purgatoire.

Je lisais tous les jours la Bible, et j'y prenais tant de plaisir, que
je n'aurais fait autre chose, si je l'avais pu. J'tais si dsespr,
lorsque l'obscurit venait interrompre mes lectures, que je me serais
tu si j'avais eu des armes. Un jour, je me dcidai  le faire, et je
suspendis avec beaucoup d'efforts, au-dessus de ma tte, un norme
morceau de bois qui l'aurait crase; mais, comme je voulus le faire
tomber avec la main, je fus arrt, et jet  quatre pas de l d'une
manire invisible. J'en demeurai tout tourdi et  demi mort, jusqu'au
moment o l'on vint m'apporter mon dner. J'entendis le capitaine
_Monaldi_ qui disait: Malheureux homme! quelle fin ont eue ses talents
admirables! Ces paroles me rveillrent, et je le vis avec un prtre 
ct de lui, qui s'cria: Vous disiez qu'il tait mort! Le gelier
rpondit: Je l'ai dit, parce que je l'avais cru. Aussitt ils me
levrent de dessus mon matelas tout tremp et pourri, qu'ils jetrent
dehors pour m'en donner un autre de la part du chtelain, auquel ils
allrent tout rapporter.

Je fis ensuite rflexion sur la cause qui m'avait empch de me donner
la mort, et je la jugeai toute divine. Pendant la nuit, m'apparut en
songe un jeune homme d'une beaut merveilleuse, qui me dit, en ayant
l'air de me gronder: Tu sais qui t'a donn la vie, et tu veux la
quitter avant le temps. Il me semble que je lui rpondis que je
reconnaissais tous les bienfaits de Dieu. Pourquoi donc, reprit-il,
veux-tu les dtruire? Laisse-toi conduire, et ne perds pas l'esprance
en sa divine bont. Je vis alors que cet ange m'avait dit la vrit;
et ayant jet les yeux sur des morceaux de brique que j'aiguisai en
les frottant l'un contre l'autre, et avec un peu de rouille que je
tirai des ferrures de ma porte avec les dents, et dont je fis une
espce d'encre, j'crivis sur le bord d'une des pages de ma Bible, au
moment o la lumire m'apparut, le dialogue suivant entre mon corps et
mon me:

LE CORPS.

    Pourquoi veux-tu te sparer de moi?
   mon me! le ciel m'a-t-il joint avec toi
    Pour me quitter, s'il t'en prenait l'envie?
  Ne pars point, sa rigueur semble s'tre adoucie!


L'ME.

    Puisque le ciel m'en impose la loi,
      Je serai ta compagne encore;
  Oui, des jours plus heureux vont se lever, je croi,
      Et dj j'en ai vu l'aurore.

Ayant donc repris courage par mes propres forces, et continuant de
lire la Bible, je m'tais tellement accoutum  l'obscurit de ma
prison, qu'au lieu d'une heure et demie, j'en pouvais employer trois 
mes lectures. Je considrais avec tonnement quelle est la force de la
puissance divine dans les mes simples et croyantes avec ferveur,
auxquelles Dieu accorde de faire tout ce qu'elles s'imaginent; et
j'esprais la mme grce de Dieu,  cause de mon innocence. C'est ce
qui faisait que je le priais, et que je m'entretenais sans cesse avec
lui. J'y trouvais un si grand plaisir, que j'oubliais entirement tout
ce que j'avais souffert; et, tout le jour, je chantais des psaumes ou
des cantiques  sa gloire.

Le seul malaise que j'prouvasse venait de mes ongles, qui taient
devenus si longs que je ne pouvais ni me vtir ni me toucher sans me
blesser. Mes dents se gtaient, ou se sparaient tellement de leurs
alvoles que je pouvais les en arracher sans douleur, comme si elles
eussent t dans une gane. Cependant je m'tais accoutum  ces
nouvelles douleurs. Tantt je chantais ou je priais, tantt j'crivais
avec ma brique et l'encre dont j'ai parl; et je commenai, sur ma
captivit, des vers que l'on verra plus bas.

Le bon chtelain envoyait souvent en secret savoir ce que je faisais;
et comme, le dernier du mois de juillet, me rjouissant en moi-mme de
cette grande fte qui se clbre tous les ans  Rome, le premier
d'aot, je me disais: Jusqu'ici j'ai fait cette fte avec un esprit
mondain; cette anne, je la ferai avec un coeur tout en Dieu: combien
j'y trouverai plus de plaisir! ceux qui m'coutaient allrent le
redire au chtelain, qui s'cria avec douleur:  Dieu, il vit content
au milieu des souffrances, et moi, je meurs  cause de lui, au milieu
de toutes les commodits de la vie! Allez! et mettez-le dans cette
caverne souterraine o l'on fit mourir de faim le prdicateur
_Fojano_[13]; peut-tre cette prison lui fera-t-elle sortir la joie du
coeur!

[Note 13: C'tait un fameux prdicateur, partisan des ennemis des
Mdicis. On l'enferma dans le chteau Saint-Ange, o il mourut de la
mort la plus cruelle.]

Aussitt le capitaine _Manaldi_ vint avec vingt hommes arms, et me
trouva  genoux devant Dieu le Pre entour de ses anges, et un
crucifix ressuscitant victorieux, que j'avais figurs sur le mur, avec
un peu de charbon que j'avais trouv dans la terre.

Depuis quatre mois que j'tais couch sur le dos,  cause de ma jambe,
j'avais rv tant de fois que les anges venaient eux-mmes me la
panser, que je m'en servais; et j'tais devenu aussi fort que si je
n'y eusse jamais eu de mal. Ces hommes arms qui taient venus me
prendre me redoutaient comme si j'eusse t un vrai dragon. Le
capitaine me dit: Nous venons ici beaucoup de gens arms, et avec
grand bruit; et vous ne daignez pas nous regarder! Voyant bien,  ces
paroles, qu'ils venaient pour accrotre mes maux, mais prpar  tout
souffrir, je lui rpondis: J'ai tourn vers ce Dieu, roi des cieux,
toutes les penses de mon me, de sorte qu'il ne reste rien pour vous.
Tout ce qu'il y a de bon en moi n'est point de votre ressort; ainsi,
faites ce que vous voudrez. Le poltron de capitaine, ne sachant ce que
je voulais dire, ordonna  quatre de ses hommes les plus robustes de
reculer leurs armes, de peur que je ne m'en emparasse, et leur cria
ensuite: Vite! vite! sautez-lui sur le dos, et saisissez-le, serrez-le
bien fort! J'aurais moins peur du diable que de lui! Prenez garde
qu'il ne vous chappe! Moi, garrott et maltrait par eux, m'attendant
 de plus grands maux encore, je levais mes yeux vers le Christ, en
disant: Dieu juste! vous avez pay toutes nos dettes sur votre croix;
pourquoi faut-il que mon innocence paye celles de gens qui me sont
inconnus? Mais que votre volont soit faite!

Ils me transportrent ensuite, avec un gros flambeau allum devant
eux; et je croyais qu'ils m'allaient jeter dans le trbuchet de
_Sammalo_, lieu pouvantable qui en avait englouti plusieurs, et o
l'on tombait tout en vie de haut en bas, jusqu'au fond des fondations
du chteau. Mais cela n'arriva pas; et je crus m'en tre tir  bon
march. L'on se contenta de m'enfermer dans la caverne du
_Prdicateur_. Ds que je fus seul, je chantai un _Miserere_, un _De
profundis_, et le cantique _In te, Domine, speravi_. Je clbrai la
fte du jour avec Dieu, et je remplissais mon coeur de foi et
d'esprance. Le jour d'aprs, ils me tirrent de cette caverne, et me
remirent au lieu o ils m'avaient pris; et devant eux, en revoyant la
figure de mon Dieu, je rpandis des larmes de joie.

Le chtelain voulait toujours savoir ce que je faisais. Le pape, qui
s'informait aussi de tout, et auquel les mdecins avaient annonc la
mort prochaine du chtelain, dit qu'il voulait que celui-ci me ft
mourir avant lui, de la manire qu'il le jugerait  propos, puisque
j'tais la cause de sa mort. Le chtelain ayant su ces paroles du
pape, par son fils _Pier Luigi_: Le pape veut donc, lui dit-il, que je
me venge de _Benvenuto_, et le laisse  ma disposition? H bien, qu'il
me laisse faire! Il devint alors plus cruel envers moi que le pape
mme. Le jeune invisible qui m'avait empch de me tuer vint encore
vers moi; et, d'une voix fort claire: Mon cher _Benvenuto_! me
cria-t-il, allons! allons! fais ta prire  Dieu, et crie fort! Tout
effray alors, je me jette  genoux, et je dis mes oraisons
accoutumes; j'y ajoutai le psaume _Qui habitat in adjutorio_, et je
m'entretins un moment avec Dieu; et la mme voix me dit: Va te reposer
 prsent, et sois sans crainte. Dans le mme instant, le chtelain,
ayant donn l'ordre de me faire mourir, changea soudain de sentiment,
en disant: N'est-ce pas le mme _Benvenuto_ que j'ai tant dfendu, et
dont je connais toute l'innocence? Comment Dieu me pardonnera-t-il,
si je ne pardonne moi-mme? Allez lui dire qu'au lieu de la mort, je
lui donne la libert. Je veux de plus, par mon testament, l'acquitter
de toutes les dpenses qu'il m'a faites. Le pape, qui en fut inform,
s'en mit fort en colre.

Cependant je priais toujours, et je composais mon chapitre sur ma
prison. La nuit je faisais les songes les plus agrables; et il me
semblait tre toujours avec cet esprit invisible qui me donnait de si
salutaires avertissements.

Le pape Clment VII, protecteur de _Benvenuto_, meurt en admirant ses
chefs-d'oeuvre. _Benvenuto_ crie quelquefois aprs _Pompeio_, un
officier milanais de Sa Saintet, qui s'tait de tout temps dclar
son ennemi. Il se retire chez son ami _Delbne_, o tout Rome vient le
fliciter de son assassinat.

Le cardinal _Farnse_, nomm pape quelques jours aprs, envoie lui
demander son travail et l'assurer de sa protection. Le fils du pape
_Pier Luigi_, assassin depuis par ses ordres, pour le punir de son
ingratitude envers son pre et son bienfaiteur, se dclara contre
Benvenuto et l'obligea  chercher sa sret  Florence.

Il y fut bien accueilli par le duc Alexandre de Mdicis, qui lui
donna une forte somme d'argent pour aller  Venise, et revenir ensuite
travailler  son service. Mcontent du sculpteur _Sansovino_, qui,
plein de son mrite, se prfrait  Michel-Ange, il repart pour
Florence avec son ami Tribolo.

Les perscutions du pape devinrent une vengeance prive.


XI.

Quelques jours aprs, nous repartmes, dit-il, pour Florence. Nous
logemes en route dans une htellerie prs de _la Chioggia_, o l'hte
nous invita  le payer, et  aller nous coucher ensuite. Je trouvai ce
procd si nouveau, que je lui dis qu'on ne payait, selon l'usage,
qu'en partant. Mon usage est de faire payer ainsi, me dit-il. H bien,
lui rpondis-je, faites un monde  votre mode! Payez, reprit-il, et ne
me rompez pas la tte de vos discours! _Tribolo_, toujours peureux, me
retenait, de crainte que l'hte ne m'en dt encore davantage; et nous
le paymes, comme il le voulait, avant de nous coucher. Les lits
taient neufs, et tout tait fort propre dans la chambre qu'il nous
donna. Cependant toute la nuit je songeai  me venger de son
impertinence. Tantt j'avais envie de mettre le feu  sa maison,
tantt de lui estropier quatre bons chevaux qu'il avait dans son
curie; mais je craignais que _Tribolo_ ne pt se sauver avec moi. Je
fis donc porter mes effets dans la barque; j'y fis entrer _Tribolo_,
et je lui recommandai de ne point partir que je ne fusse revenu de
l'auberge o j'avais oubli mes pantoufles. J'y fis appeler l'hte qui
m'envoya au diable. Il y avait dans la maison un jeune garon d'curie
 moiti endormi, qui me dit que l'hte ne se drangerait pas pour le
pape, et me demanda la bonne main; je lui ordonnai d'aller causer avec
celui qui tenait la corde du bateau, en attendant que j'eusse trouv
mes pantoufles, et que je fusse de retour. Je pris ensuite un petit
couteau, et j'allai mettre en pices les lits tout neufs de mon hte;
de manire que je lui fis au moins pour cinquante cus de dommage; et,
emportant quelques morceaux des couvertures dans mes poches, je dis au
batelier de nous faire partir. _Tribolo_, qui avait vritablement
oubli les courroies de sa valise, voulait aussi retourner 
l'auberge, et je ne pus l'en empcher que lorsque je lui racontai le
mal que j'y avais fait, en lui montrant des morceaux de couvertures.
La peur s'empara de lui de plus belle, il ne cessait de crier au
batelier de dmarrer; et ce ne fut qu'arriv  Florence qu'il se crut
en sret, et qu'il cessa de trembler. Il me dit alors: Pour l'amour
de Dieu, liez votre pe, et n'en faites plus rien; car il me semblait
 toute heure voir mes entrailles perces.--Compre, lui rpondis-je,
vous n'aurez pas la peine de lier la vtre, puisque vous ne l'avez
point tire. En effet, je n'en ai jamais vu de plus poltron que lui. 
ces mots, regardant son pe: Vous dites la vrit, rpondit-il; elle
est telle qu'elle tait lorsque je me suis mis en route. Il trouvait
que j'tais mauvais compagnon de voyage, attendu que j'avais su me
dfendre; et moi je le lui rendais, parce qu'il ne me fut d'aucun
secours. On en jugera par ce que j'en ai racont.


XII.

Le duc Alexandre de Mdicis le reut bien, il lui confia les dessins
de ses monnaies et lui fit faire son portrait. Dans l'intimit de ses
rapports il vit plusieurs fois le duc Alexandre de Mdicis dormant
seul dans sa chambre en compagnie de son cousin _Laurenzino_ de
Mdicis, qui rvait dj l'assassinat du grand-duc. _Laurenzino_
favorisait les vices d'Alexandre. Il se faisait, comme _Brutus_,
passer pour idiot et pour lche, mais, sous prtexte d'un rendez-vous
secret donn par une belle dame de Florence, dont il savait Alexandre
pris, il l'entrana seul la nuit dans le pige, le poignarda et
s'enfuit  Ferrare. Alexandre, dans un de ses entretiens avec
_Benvenuto_, pria _Laurenzino_ de se joindre  lui pour l'engager  ne
pas retourner  Rome. _Laurenzino_, dit Benvenuto, s'y employa
trs-froidement, en regardant le duc de mauvais oeil. Lorsque j'eus
fini mon modle, je l'enfermai dans une petite bote, et je dis au
duc: Que Votre Excellence soit tranquille, je lui ferai une mdaille
plus belle que celle du pape Clment, parce que la sienne tait la
premire que j'eusse faite; et Mgr Laurent, qui a de l'esprit et de la
science, me donnera l'ide d'un revers qui soit digne de vous. Le duc
sourit, et ayant regard Laurent: Vous lui donnerez un revers, lui
dit-il, et il ne partira point. Celui ci rpondit sur-le-champ: Je
vous en donnerai un[14] qui surprendra tout le monde. Le duc, qui le
tenait tantt pour un fou et tantt pour un poltron, se mit  rire, et
s'enfona dans son lit. Ayant ensuite appris que j'tais parti malgr
lui, il m'envoya cinquante ducats d'or  Sienne, o m'atteignit un de
ses serviteurs, qui me dit, de la part de Laurent, qu'il me prparait
un _beau revers_ pour mon retour.

[Note 14: C'est qu'il avait envie de le tuer, comme il fit en effet.]

Quelques jours aprs son retour  Rome, arriva la nouvelle de
l'assassinat mystrieux du duc _Alexandre_ par _Laurenzino_. Benvenuto
fut constern et comprit alors le sens du mot infme des REVERS de la
mdaille. Les fugitifs de Florence, ennemis des Mdicis, le raillrent
sur son amour pour eux et crurent au retour de la rpublique. Mais le
courrier suivant leur apprit la nomination de Jean de Mdicis  la
place de son frre. Il triompha et se rjouit d'avoir mieux connu la
versatilit des Toscans.


XIII.

Le pape Farnse, qui voulait plier  lui _Charles-Quint_, fit venir
_Benvenuto_, et lui commanda pour ce prince, qu'il attendait  Rome,
une reliure en or massif entoure de diamants d'un prix norme.

Je mis aussitt la main  l'ouvrage, et peu de temps aprs je le
portai au pape. Il fut si merveill de sa perfection qu'il me combla
d'loges, et dfendit  ce sot de _Juvnal_, son ministre, de se mler
de mes affaires.

Ce livre prcieux tait presque achev lorsque l'empereur arriva 
Rome, au milieu des arcs de triomphe et des ftes que d'autres sauront
dcrire mieux que moi.  leur premire entrevue, ce prince fit prsent
au pape d'un beau diamant qui avait cot douze mille cus, et que je
devais monter sur un anneau  la mesure de son doigt; mais Sa Saintet
voulut auparavant que je lui portasse le livre, quoique imparfait
encore. Me consultant sur les excuses que nous pourrions donner 
l'empereur, sur cette imperfection, je lui dis que l'excuse serait ma
maladie,  laquelle Sa Majest croirait facilement en me voyant si
maigre et si dfait. C'est  merveille, me dit le pape; mais il faut
que tu le lui offres toi-mme de ma part. Il m'ajouta ce que je devais
faire et dire en cette circonstance; ce que je rptai devant lui.
C'est fort bien, me rpondit le pape, si la prsence d'un empereur ne
te trouble pas. Que Votre Saintet ne craigne rien, lui dis-je, je
ferai et je parlerai encore mieux! L'empereur est vtu et fait comme
un autre homme, et je ne me trouble point devant Votre Saintet,
malgr son auguste dignit, ses ornements pontificaux et sa
vieillesse. Ce prince lui fit compter cinq cents cus.--Juvnal,
ministre et confident du pape Farnse, le calomnia auprs de lui. On
ne le reut plus comme autrefois.

                                                            LAMARTINE.

(_La suite au prochain entretien._)




Ce ENTRETIEN.

BENVENUTO CELLINI.

(SECONDE PARTIE.)


I.

Ce mcontentement et sa renomme croissante commencrent  tourner ses
yeux vers la France. Mais, avant de le suivre  la cour de _Franois
Ier_, ce prince que la triple passion de la guerre, des arts et de
l'amour galait  Henri IV,  Louis XIV et aux Valois, racontons par
sa bouche une anecdote qui semble donner la clef de quelques-uns de
ses gots secrets, trs-communs en ce temps-l dans cette corruption
de la Grce et de l'Italie.

Je voulais voyager seul; mais je ne le pus,  cause d'un jeune homme
que j'avais, nomm _Ascanio_, qui tait le meilleur serviteur du
monde. Je l'avais eu d'un orfvre espagnol, qui me le cda
volontairement. Nous l'appelions _Petit Vieux_, parce qu'il tait fort
maigre, et que sa raison paraissait au-dessus de son ge, de treize
ans; mais en peu de mois il se rtablit si bien, et devint d'un si bel
embonpoint, qu'il passait pour le plus beau garon qu'il y eut  Rome.
Il apprenait facilement tout ce que je lui enseignais, et je le
traitais comme mon fils. C'tait pour lui une bonne fortune d'tre
tomb entre mes mains: aussi allait-il souvent en rendre grces  son
ancien matre, qui avait une jeune femme fort belle. _Ascanio_, lui
disait-elle, qu'as-tu donc fait pour devenir si beau garon? C'est mon
matre _Benvenuto_, rpondit-il, par ses bons traitements. Cette
femme, assez maligne, tait pique de ces rponses; et, comme elle
passait pour trs-galante, je crois qu'elle lui fit quelques avances
peu honntes, car il allait la voir plus souvent que de coutume.

Un jour que j'tais absent de la maison, ce jeune homme s'avisa de
dire des sottises  l'un de mes garons de boutique, qui,  mon
retour, s'en plaignit  moi. Je dfendis  _Ascanio_ de prendre 
l'avenir de telles licences; mais, m'ayant rpondu impertinemment, je
lui tombai dessus  coups de pied et  coups de poing, et il ne put
sortir de mes mains que sans son bonnet et sans son manteau; je fus
deux jours  savoir ce qu'il tait devenu; un gentilhomme espagnol,
nomm don _Diego_, homme excellent, pour lequel j'avais travaill, et
qui tait mon ami, me dit qu'il tait retourn chez son ancien matre,
et qu'il me priait de lui rendre son bonnet et son manteau. Je
rpondis  don _Diego_ que cet homme tait un mal lev d'avoir repris
_Ascanio_ sans m'en prvenir; que je n'en avais point agi ainsi avec
lui, et que j'exigeais qu'il chasst ce petit insolent, qui s'tait
mal conduit avec moi. Don _Diego_ s'acquitta de ma commission, dont
l'autre se moqua. Le jour suivant, je vis, en passant devant sa
boutique, _Ascanio_ qui travaillait  ct de lui. Celui-ci me salua,
et son matre eut l'air de rire, et me renvoya le gentilhomme espagnol
pour me demander les hardes que j'avais donnes  _Ascanio_,
auxquelles d'ailleurs il ne tenait pas, parce que ce jeune homme n'en
manquerait jamais. Seigneur don Diego, lui rpondis-je, je vous ai
connu en tout comme un fort honnte homme; mais ce _Francesco_ (cet
orfvre se nommait ainsi) est tout le contraire de vous. C'est un
homme de mauvaise foi. Vous pouvez lui dire de ma part que, s'il ne me
ramne pas _Ascanio_ d'ici  ce soir, il aura affaire  moi, et que je
traiterai de mme le garon, s'il ne sort pas de sa boutique. Don
_Diego_, sans me rpondre, alla rapporter mes paroles  _Francesco_,
qui en eut tant de peine qu'il ne savait que devenir. Pendant ces
entrefaites, _Ascanio_ alla chercher son pre, qui tait ce jour-l
venu  Rome, de _Taglia Cozzo_, d'o il tait, et qui conseilla 
_Francesco_ de me rendre et de me ramener son fils. Ramenez-le-lui
vous-mme, lui disait-il; don _Diego_, d'un autre ct, disait 
_Francesco_: Il arrivera quelque malheur; vous savez quel est
_Benvenuto_: allons, venez, je vous accompagnerai chez lui. Moi, en
les attendant, je me promenais impatiemment dans ma boutique, dispos
 faire une des plus pouvantables scnes que j'eusse faites de ma
vie, lorsque je les vis arriver tous les trois, avec le pre que je ne
connaissais pas. Je les regardai d'un oeil courrouc lorsqu'ils
entrrent. _Francesco_, ple et tremblant, me dit: Voici _Ascanio_ que
je vous ramne, et que j'avais repris, ne croyant pas vous offenser.
Celui-ci ajouta respectueusement: Mon matre, pardonnez-moi, je ferai
tout ce que vous me commanderez. Je rpondis alors: Viens-tu ici pour
achever ton temps, comme tu l'avais promis? Pour toujours, si vous le
voulez, me dit-il. Qu'on lui apporte ses habits et ses hardes,
rpondis-je, et qu'il s'en aille o il voudra. Don _Diego_ resta
surpris de ma conduite; lui, _Ascanio_ et son pre me prirent de le
reprendre. Ayant demand quel tait celui-ci, et ayant appris que
c'tait son pre: Pour l'amour de vous, je le reprends, lui dis-je.
Ainsi se termina cette querelle.


II.

Benvenuto confia son atelier  Rome  un de ses meilleurs lves,
_Filici_. Il prit avec lui _Ascanio_ et un jeune homme de Prouse, et
partit de Rome  cheval et arm avec eux. Le cardinal _Bembo_ les
reut  Padoue, lui fit faire son portrait, et lui donna trois chevaux
turcs pour continuer son voyage. Ses aventures, en traversant les
Alpes de Padoue  Lyon, sont crites  la faon de _Gil Blas_. Nous y
arrivmes, dit-il, toujours en riant et en chantant. Ainsi de Lyon 
Paris.

Franois Ier, quoique menac d'une guerre dispendieuse, le reut 
_Fontainebleau_, Vatican des Valois. Le roi, qui partait pour
l'Italie, l'engagea  le suivre pour causer des ouvrages qu'il se
proposait de lui commander. Benvenuto remonta  cheval avec sa suite,
franchit le Simplon et arriva au bord d'une rivire des tats
vnitiens. Il y eut une nouvelle rixe.

La rivire, dit-il, tait fort large et trs-profonde, et on la
traversait sur un pont long et troit qui n'avait pas de garde-fou.
Arriv le premier, et jugeant ce passage dangereux, je recommandai 
mes jeunes gens de descendre de cheval, et de les mener par la bride:
ce qui nous le fit franchir sans danger. Les deux Franais avec qui je
voyageais taient, l'un gentilhomme, et l'autre un notaire qui se
moquait de ce que nous tions descendus de cheval pour si peu de
chose. Je lui disais, pour rpondre  ses railleries, d'aller
doucement, parce qu'il y avait du danger; mais il ne tint compte de
mes avis, et il me rpondit en franais que j'tais un peureux, avec
ce ton avantageux qu'ils ont tous; et sur-le-champ, piquant son cheval
qui glissa, il alla tomber avec lui, bte sur bte, sur une grosse
pierre, et de l dans la rivire. Mais, comme Dieu a piti des fous,
je courus aussitt, je sautai sur la pierre, et, m'y attachant d'une
main, de l'autre je le saisis par son manteau, au moment o il allait
disparatre dans l'eau, et je lui sauvai la vie. Mais, comme je m'en
flicitais, il me dit presque en colre et en murmurant, que je
n'avais rien fait, si je ne sauvais aussi ses critures, qui taient
de la plus haute importance. Alors j'invitai un de nos guides 
l'aider, en lui promettant une rcompense; ce qui fut heureusement
excut, car il n'y eut rien de perdu. Arrivs  _Isdevedra_, nous
fmes une bourse commune pour la dpense du voyage, dont je fus
charg. Aprs dner, je donnai quelque argent de cette bourse au guide
qui avait sauv les papiers du notaire; mais celui-ci me dit que
j'avais promis de donner du mien, et que celui de la bourse commune ne
m'appartenait pas; ce qui me mit si en colre que je lui dis les
sottises qu'il mritait. En ce moment, l'autre guide, qui n'avait
rien fait, voulut aussi tre pay pour avoir aid, disait-il,  sauver
les critures; mais lui ayant rpondu que celui qui avait port la
croix en mritait seul la rcompense: Je vous en donnerai une, me
dit-il, prs de laquelle vous pleurerez.--Et moi, lui rpondis-je, j'y
attacherai un cierge prs duquel tu pleureras avant moi. Comme nous
tions l sur les confins de l'tat vnitien et de l'Allemagne, il
alla chercher du monde avec lequel il vint sur moi, une lance  la
main; mais, comme j'avais un bon cheval, je prparai mon arquebuse, et
je dis  mes gens: Je tuerai celui-ci, dfendez-vous contre les
autres; ce sont des voleurs de grand chemin qui ont pris cette
occasion pour nous assassiner. L'aubergiste chez lequel nous avions
dn appela un vieux caporal pour mettre l'ordre, en lui disant que
j'tais un jeune homme trs-courageux; que si l'on me tuait, j'en
aurais auparavant tu bien d'autres. Allez en paix, me dit le caporal;
quand vous auriez t cent, vous ne vous seriez pas tirs d'ici. Moi
qui voyais qu'il disait la vrit, et qui avais dj fait le sacrifice
de ma vie, je secouai ma tte, en lui disant que je me serais dfendu
jusqu' la mort. Nous tant remis en route,  la premire auberge,
nous fmes le compte de la bourse: je me sparai de ce sot de notaire,
et, emportant l'amiti du gentilhomme, j'arrivai  Ferrare avec mes
deux garons seulement.

J'allai sur-le-champ prsenter mes respects au duc, afin de pouvoir
partir le lendemain pour Lorette. Aprs deux heures d'attente, j'eus
l'honneur de le voir et de lui baiser les mains. Il voulut me faire
mettre  table avec lui, mais je le priai de m'excuser, attendu que,
vivant de peu depuis ma maladie, je craignais d'abuser, pour ma sant,
de l'excellence de ses mets; que j'aurais plus de temps, en ne
mangeant pas, pour rpondre  ses questions. Je restai quelques heures
avec lui; et lui ayant demand cong, je trouvai  mon auberge ma
table couverte de quelques plats dlicats, qu'il avait eu la bont de
m'y envoyer, avec d'excellent vin. Comme l'heure de mon repas tait
passe, j'en eus beaucoup plus d'apptit, et ce fut, depuis quatre
mois, le jour o je pus manger avec plaisir.

Le lendemain je partis pour Lorette, o je fis mes prires  la
sainte Vierge.


III.

Rentr  Rome, Benvenuto est poursuivi par le pape Farnse et par son
btard _Pier Luigi_, sous prtexte de lui faire restituer des
richesses qu'il avait drobes  Clment VII pendant le sige du
chteau Saint-Ange. Il se justifie, mais n'en est pas moins retenu
captif au chteau. Franois Ier le fait rclamer par son ambassadeur
Monluc. Le Pape, inflexible, continue  le retenir prisonnier. Il se
dcide enfin  s'vader: il tresse en cordes les draps de son lit, il
accomplit son dessein et parvint  franchir la dernire enceinte, mais
avec la hanche casse. Un pauvre _aniero_ le conduit sur son ne
jusque sur les marches de Saint-Pierre de Rome. Le cardinal _Cornaro_
le recueillit, le fit gurir et le garda dans une chambre secrte du
palais. Cornaro alla demander sa grce au pape Farnse. Le pape
l'accorda avec bont; il avoua que lui-mme, dans sa jeunesse, il en
avait fait autant. Farnse disait vrai; il avait t autrefois
incarcr dans le chteau pour avoir falsifi des brefs lorsqu'il en
tait secrtaire. Le pape Alexandre avait dcid de le faire
dcapiter, mais _Farnse_, qui le sut, fit dire en secret  _Pietro
Careluzzi_ de venir avec plusieurs chevaux, corrompit ses gardes 
force d'argent, et, tandis que le pape tait  la procession le jour
de la fte, on le fit descendre dans une corbeille, et on le sauva
ainsi; car, dans ce temps-l, on n'avait pas encore entour la tour
des murailles dont j'ai parl. Le pape, en racontant cela au
gouverneur de Rome, voulait passer  ses yeux pour un brave; mais il
ne voyait pas qu'il se faisait aussi passer pour un coupable. Il dit
ensuite au gouverneur: Allez lui demander qui l'a aid dans sa fuite,
et dites-lui que je fais grce  tous.


IV.

Quelques jours aprs, le gouverneur du chteau Saint-Ange mourut,
persuad que j'tais tout  fait libre. Sa place fut donne  M.
Antonio _Ugolini_, son frre. Le pape avait charg celui-ci de me
laisser o j'tais alors, jusqu' ce qu'il en ordonnt autrement.

Ce M. _Durante_ de Bresce, dont j'ai dj parl, tait convenu avec un
soldat, pharmacien de Prato, de mler  mes vivres quelque liqueur
mortelle qui pt me faire prir dans quatre ou cinq mois: on imagina
du diamant pil, qui n'est pas un poison par lui-mme, mais qui est le
seul, parmi toutes les pierres, qui conserve des coins aigus,
lesquels, introduits dans l'estomac ou dans les entrailles, les
dchirent insensiblement, et vous donnent enfin la mort. On fournit 
cet homme un diamant de peu de valeur, et l'on m'a dit qu'un certain
orfvre, Lon _Aretino_, l'un de mes plus grands ennemis, fut charg
de le mettre en poudre; mais comme il tait fort pauvre, et que ce
diamant valait pourtant quelques dizaines d'cus, il le garda pour
lui, et donna au soldat la poudre d'une autre pierre  sa place. On la
mla avec tous les mets que l'on me servait. C'tait un jour de fte,
j'avais grand apptit, parce que j'avais jen la veille; je sentis en
effet craquer quelque chose sous mes dents, mais j'tais loin de
penser  une telle sclratesse. Cependant je vis luire quelque chose
sur mon assiette, parmi un reste de salade, et, l'ayant regard de
plus prs, je crus que c'tait rellement du diamant pil. Cela me
rappela le craquement que j'avais prouv dans ma bouche, et je me
jugeai mort.

Sur-le-champ j'eus recours  mes prires ordinaires, et je remerciai
Dieu de mourir d'une mort si douce et bien diffrente de celle dont
j'avais t tant de fois menac. Mais, comme l'esprance ne nous
quitte jamais, je pris un couteau, je broyai sur des morceaux de fer
quelques grains de cette poudre, et je m'assurai enfin que ce n'tait
pas du diamant, mais de la pierre molle, qui ne pouvait me faire aucun
mal. J'en bnis Dieu; et, quelque temps aprs, je bnis aussi la
pauvret qui m'avait sauv la vie, tandis qu'elle tue tant de
malheureux.

Dans ce temps-l, M. _Rossi_, frre du comte de _Sansecondo_, et
vque de Pavie, tait aussi prisonnier dans le chteau; je l'appelai
 haute voix, pour lui dire et lui faire voir que ces sclrats
m'avaient empoisonn avec du diamant en poudre; mais je lui cachai que
ce n'tait que de la pierre pile; je le priai, pour le temps que
j'avais encore  vivre, de me donner de son pain, parce que je ne
voulais rien manger de ce qui viendrait de leur part. Comme c'tait
mon ami, il me promit de partager ses vivres avec moi.

Quand le nouveau chtelain fut instruit de cela, il fit beaucoup de
bruit, et voulut voir cette poudre; mais il se tut ensuite, se doutant
qu'elle m'tait donne par l'ordre du pape. Il me faisait toujours
apporter mes repas par le mme soldat qui avait voulu m'empoisonner;
mais je lui signifiai que je ne mangerais rien de ce qu'il
m'apportait, sans qu'il en et mang avant moi. Il me rpondit qu'on
ne faisait l'essai que pour le pape. H bien, si ce sont des
gentilshommes, lui rpartis-je, qui font l'preuve pour le pape, un
vilain tel que tu es peut bien le faire pour un homme comme moi!
Honteux de ce qui s'tait pass, le chtelain ordonna de m'obir dans
la suite,  un autre de ses gens qu'il m'envoya, et cet homme ne s'y
refusa pas. Comme celui-ci tait du nombre de ceux qui me plaignaient,
il me disait que le pape tait souvent sollicit par M. de Montluc, de
la part du roi de France, de me donner la libert, et que le cardinal
_Farnse_, autrefois mon patron et mon ami, avait dit que je ne
l'aurais point de longtemps encore.  quoi je rpondais toujours que
je l'obtiendrais malgr eux. Mais il me priait de ne pas tenir de
pareils discours, parce qu'ils pourraient me nuire, et d'attendre
tranquillement ce que le ciel voudrait faire en ma faveur. Ma rponse
continuelle tait que Dieu tait au-dessus de la mchancet des
hommes.

C'tait ainsi que se passait ma vie, lorsque le cardinal de Ferrare
parut  Rome. Il alla sur-le-champ offrir ses respects au pape, qui
l'entretint jusqu'au moment de son dner. Ils parlrent beaucoup de la
France et de la gnrosit de son grand monarque; et le cardinal lui
dit,  ce sujet, des choses qui lui firent tant de plaisir qu'il fut
de la meilleure humeur du monde, parce que c'tait son jour de
_dbauche_ qu'il faisait une fois la semaine. Le cardinal, le voyant
en bonne disposition, lui demanda ma libert avec instance, en lui
disant que le roi avait la plus grande envie de m'avoir. Alors le
pape, sentant venir le besoin qu'il avait de vomir, que lui donnait
l'excs qu'il avait fait  son repas, dit en riant au cardinal:
Allons! allons! je veux que vous le meniez chez vous tout de suite,
et il en donna l'ordre en se levant de table. Sur-le-champ le cardinal
envoya cet ordre avant que _Pier Luigi_ le st, car il s'y serait
oppos; et deux de ses principaux gentilshommes me tirrent de ma
prison,  quatre heures de la nuit, et me conduisirent dans son
palais, o je fus accueilli avec toute la bont possible.

Le nouveau chtelain, oubliant que son frre en mourant m'avait fait
prsent de toutes ses dpenses pour moi, voulut en agir comme un vrai
barrigel et ses semblables, et me fora de les lui rembourser; ce qui
me cota beaucoup d'argent.

Cependant le cardinal me recommanda de veiller sur moi, et d'tre bien
sur mes gardes, si je voulais jouir de ma libert, car le pape se
repentait dj de me l'avoir donne. Pour abrger, je ne parlerai pas
d'une banqueroute que j'prouvai de plusieurs centaines d'cus que
j'avais dposs chez un caissier de M. _Altoviti_, auquel je fus
oblig d'en faire un pur don, parce qu'il tait totalement ruin. Je
passerai lgrement sur un songe que j'avais eu en prison, o je vis
un homme qui m'crivit sur le front des paroles importantes, et me
recommanda, pendant trois fois, de ne les faire voir  personne;
tellement qu'en m'veillant je me trouvai le front tout noirci. Je ne
dirai pas non plus comment il se faisait que j'tais toujours
invisiblement averti de tout ce que _Pier Luigi_ faisait contre moi;
mais je ne puis passer sous silence une chose plus extraordinaire,
dont j'ai voulu que quelques personnes seulement fussent certaines, et
qui tait un tmoignage de la faveur du ciel envers moi. Il m'tait
rest sur la tte une certaine splendeur qui s'y voyait surtout le
matin, au lever du soleil, ou  son coucher, et encore mieux lorsque
la terre tait couverte de rose. Je m'en aperus en France, o l'air
est plus dgag de brouillards qu'en Italie. Quelques personnes qui
l'ont vue ne peuvent douter de ce miracle.

Voici des vers que je composai en prison, et que j'adressai  M. _Luna
Martini_; ils sont faits  la louange de la prison, et j'y rappelle
beaucoup de choses que j'ai dj dites parmi d'autres, que l'on ne
sait pas. (Il ne fait que rpter dans ces vers tout ce qui lui tait
arriv dans sa prison.)

tant au palais du cardinal de Ferrare, j'tais parfaitement trait,
et j'y recevais beaucoup de visites: tout le monde voulait voir un
homme qui avait chapp  tant de dangers. Pour rtablir mes forces,
j'allais prendre l'air sur les chevaux du cardinal, accompagn de deux
jeunes gens, dont l'un tait mon lve, et l'autre mon ami. Je me
transportai un jour  _Taglia Cozzo_ pour y voir _Ascanio_, et j'y fus
accueilli avec joie par toute sa famille. Je le ramenai  Rome avec
moi. Nous parlmes beaucoup en route de notre mtier, et j'tais
impatient de m'y remettre. Je commenai par le bassin d'argent que
j'avais promis en France au cardinal, et que je retrouvai bauch; car
l'aiguire m'avait t vole, avec quantit d'autres objets prcieux.
Je faisais travailler un de mes garons, _Pagolo_, au bassin, et je
recommenai l'aiguire, qui tait enrichie de tant de figures et
d'ornements en bas-relief que tout le monde l'admirait. Le cardinal
venait me voir au moins deux fois par jour, avec MM. _Alamanni_ et
_Cesano_, hommes de lettres et savants de ce sicle; et, malgr mes
travaux pressants, je causais souvent des heures entires fort
gaiement avec eux; l'ouvrage me venait de tous les cts. Le cardinal
voulut que je lui fisse son sceau pontifical, auquel je russis si
bien qu'on le mettait au-dessus de ceux du clbre _Lantizio_, dont
j'ai dj parl. Le cardinal se plaisait  le comparer avec ceux des
autres cardinaux, qui taient presque tous de la main de ce grand
matre. Il voulut en mme temps que je lui composasse un modle de
salire qui n'et rien de commun avec la mode d'alors. M. _Alamanni_
dit  ce sujet de fort belles choses; M. _Cesano_ y en ajouta
d'autres. Mgr le cardinal, auditeur bnvole, fort content de tout ce
qu'ils avaient propos, me dit ensuite: _Benvenuto_, les propositions
de ces messieurs me plaisent l'une et l'autre, et je ne sais pour
laquelle me dcider; je t'en laisse le choix. Messieurs, leur dis-je
alors, les fils des empereurs et des rois ont en eux quelque chose de
majestueux et de divin; cependant, si vous demandez  un humble paysan
lesquels il aime davantage des fils des rois ou des siens, il dira que
ce sont les siens. J'ai, comme lui, beaucoup d'amour pour mes enfants,
qui sont les ouvrages que je produis; c'est pourquoi le modle que je
vous montrerai, Monseigneur, sera de mon invention. Ce qui est beau 
dire n'est souvent pas beau  excuter; et, me tournant vers ces
messieurs: Vous avez dit, et moi je ferai. M. _Alamanni_ me dit alors,
en riant, des choses gracieuses qui furent embellies par son loquence
et ses belles manires; et M. _Cesano_, qui tait fort laid, me parla
selon sa figure. M. _Alamanni_ voulait que je fisse une _Vnus_ avec
un _Cupidon_, et des ornements analogues; et M. _Cesano_, une
_Amphitrite_ entoure de tritons et des dieux de la mer; et moi, je
composai une ovale d'environ quinze pouces de hauteur; elle tait
orne de deux figures qui s'entrelaaient, comme la mer entrelace la
terre; et par dessus, un vaisseau qui renfermait le sel.

L'une tait Neptune, le trident  la main, tran par quatre chevaux
marins; l'autre, la Terre, sous la figure d'une belle femme, appuye
d'un bras sur un temple qui renfermait le poivre, et de l'autre
portant une corne d'abondance. Sous la figure de la Terre, j'avais mis
toutes sortes d'animaux qu'elle enfante; sous celle de la Mer, les
poissons qu'elle nourrit.

Ensuite, ayant attendu la visite du cardinal et de ces deux messieurs,
je leur montrai mon modle en cire. M. _Cesano_ s'cria: Mais c'est
un ouvrage  ne jamais finir, et-on la vie de dix hommes; et vous,
Monseigneur, qui voulez en jouir, vous ne l'aurez jamais que pour vos
hritiers! _Benvenuto_ a voulu vous montrer un de ses enfants, mais
non vous le donner comme nous, qui nous vous proposions des choses
faisables, et lui, des choses qui ne se font pas. M. _Alamanni_
plaida ma cause, et le cardinal dit que cette entreprise tait trop
considrable; alors je pris la parole, et je dis:

Je suis sr d'achever cet ouvrage _pour celui qui doit l'avoir_; et je
le ferai plus beau encore que le modle; j'espre vivre assez pour en
excuter de plus importants. Le cardinal, un peu fch, me rpondit:
Tu les feras alors pour le roi vers lequel je te conduirai, et non
pour d'autres. Et il me montra des lettres de Franois Ier, qui
l'engageait  retourner au plus tt en France, et d'y amener
_Benvenuto_. Oh! quand viendra cet heureux moment! m'criai-je en
levant les mains au ciel.

Le cardinal ne me donna que dix jours pour arranger mes affaires dans
Rome, et m'y prparer. Le jour du dpart, il me fit prsent d'un beau
cheval appel _Tournon_, parce que le cardinal de ce nom le lui avait
donn. _Pagolo_ et _Ascanio_ eurent chacun le leur.

Le cardinal, qui avait une maison considrable, la divisa en deux
parties. La plus noble le suivit par la Romagne,  Lorette et 
Ferrare, chef-lieu de sa maison; l'autre, o se trouvait beaucoup plus
de monde et une belle cavalerie, passa par Florence. Le cardinal
voulait que je ne me sparasse point de lui,  cause des dangers que
je pouvais courir; mais je le suppliai de me laisser aller par
Florence, o je voulais embrasser ma soeur, qui avait tant souffert de
mes malheurs, et deux cousines, religieuses  Viterbe, o elles
gouvernaient un riche monastre, et qui avaient tant fait de prires
et rcit d'oraisons pour obtenir la grce de Dieu en ma faveur.

Une tragique aventure l'attendait  Sienne.

Je sortis du couvent de _Viterbe_ avec mes compagnons de voyage,
marchant tantt devant, et tantt derrire le train du cardinal; de
manire que nous arrivmes le jeudi saint, vers le soir,  une poste
en avant de Sienne. Je trouvai l des chevaux de retour qu'on ne
demandait pas mieux que de fournir, pour peu de chose, au premier
venu. Je descendis de mon cheval _Tournon_, et je mis sur un de
ceux-l ma selle et mes triers; je laissai l'autre  conduire  mes
jeunes gens, parce que je voulais arriver de bonne heure  Sienne,
pour y voir un de mes amis. Le postillon qui me conduisait m'enseigna
une bonne auberge, et je lui rendis son cheval, en oubliant de
reprendre ma selle et mes triers. Nous passmes fort gaiement le
reste de la journe; et, le lendemain, je m'aperus que j'avais laiss
ma selle et mes triers sur la jument que j'avais monte. Je les
envoyai demander plusieurs fois au matre de la poste, sans qu'il
voult me les rendre, en disant que j'avais reint son cheval.

L'hte chez lequel je logeais me dit: Vous serez heureux, s'il ne vous
arrive rien que de perdre votre selle. C'est l'homme le plus brutal
qui soit ici, et il a deux fils soldats qui le sont encore plus que
lui; c'est pourquoi je vous conseille d'en acheter une autre, et de ne
rien dire.

Cependant je crus que le matre de la poste me rendrait ma selle 
force de douces paroles, et je ne craignais rien avec mon excellente
arquebuse et ma cotte de mailles, mont sur mon bon cheval, que je
savais assez bien manier. J'avais accoutum mes deux jeunes gens 
porter aussi une cotte de mailles, et je me fiais sur _Pagolo_, qui, 
Rome, ne la quittait jamais. C'tait d'ailleurs le vendredi saint,
jour o les fous doivent donner quelque relche  leur folie.

Arrivs devant la porte, je reconnus mon homme, parce qu'on m'avait
dit qu'il tait borgne; m'tant avanc seul pour lui parler: Mon
matre, lui dis-je, je vous prie de me rendre ma selle et mes triers,
parce que je n'ai fait aucun mal  votre jument. Il me fit une rponse
si brutale que je lui dis: Vous n'tes donc point chrtien, puisque
vous voulez me faire tort, mme le vendredi saint?--Que ce soit le
vendredi saint, ou le vendredi du diable, peu m'importe! Si vous ne
vous en allez, vous voyez cette pique et cette arquebuse, vous tes
mort!

Ces paroles firent approcher un vieux gentilhomme qui venait de faire
ses dvotions, et qui, approuvant mes raisons, lui fit des reproches
sur sa conduite vis--vis d'un tranger et sur ses blasphmes. Ses
deux fils alors rentrrent dans sa maison, sans dire mot; mais leur
pre, furieux des reproches du gentilhomme, baissa sa pique, en jurant
qu'il voulait me tuer. Voyant sa rsolution, je me mis un peu 
l'cart, en lui montrant le bout de mon arquebuse, pour le tenir en
respect. Il se jeta alors sur moi, plus furieux encore; mais cette
arme, que je tenais assez haut, partit d'elle-mme, et la balle, ayant
frapp l'arc de la porte, rebondit sur sa tte, et l'tendit par
terre.

 ce bruit ses fils accoururent, l'un avec une fourche, et l'autre
avec la pique de son pre; ils se jetrent, celui-ci sur _Pagolo_,
l'autre sur le Milanais qui nous accompagnait, et qui se dfendait en
s'criant qu'il n'avait que faire dans cette querelle, ce qui ne
l'empcha pas de recevoir un coup qui lui fendit la bouche. Quant 
l'horloger _Cherubino_, qui tait vtu en prtre, parce qu'il avait de
bons bnfices que le pape lui avait donns, on n'osa l'attaquer.
J'avais donn de l'peron  mon cheval, pour revenir au combat, aprs
avoir recharg mon arquebuse, rsolu de me faire tuer pour venger mes
compagnons, que je croyais morts; mais je les vis revenir, et
_Ascanio_, qui tait en avant, me dit que _Pagolo_ tait mortellement
bless. Hlas! lui dis-je, il n'avait donc pas sa cotte de mailles? Il
l'avait laisse dans sa valise, me rpondit-il. Malheureux _Pagolo!_
m'criai-je alors, tu ne la portais donc que pour faire le beau garon
dans Rome, et tu la quittais lorsqu'elle t'tait le plus ncessaire!
je vais donc mourir pour ta sottise! Mais bientt je sus, par M.
_Cherubino_ et le Milanais bless, que le coup port  _Pagolo_
n'avait fait que lui corcher la peau; que le matre de poste tait
mort, et que ses fils se prparaient  le venger; ils me suppliaient
de ne pas recommencer la querelle, dans laquelle je ne manquerais pas
de succomber. Puisque vous tes contents, leur rpondis-je, je le suis
aussi; allons, piquons nos chevaux, et arrivons  Staggia, o nous
serons en sret! Le Milanais nous dit alors: Je suis puni par o j'ai
pch! Hier, n'ayant rien autre chose  manger, j'ai fais gras  mon
dner. Ces paroles inattendues nous firent beaucoup rire, quoique nous
n'en eussions point envie. Nous formes le pas de nos chevaux,
laissant loin de nous _Cherubino_, qui voulait marcher  son aise.

Les fils du mort, pendant ces entrefaites, allrent porter leurs
plaintes au duc de _Melfi_, qui, ayant appris que nous appartenions au
cardinal de Ferrare, ne voulut pas donner de suite  cette affaire.
Arrivs  Staggia, nous envoymes chercher un chirurgien pour visiter
la blessure de _Pagolo_, qu'il trouva fort lgre, et nous fmes
prparer le dner. Alors arrivrent aussi _Cherubino_ et le Milanais,
qui rptait sans cesse: Je suis puni par o j'ai pch, et je serai
excommuni, parce que je n'ai pas fait ma prire du matin! Comme il
tait fort laid, que sa bouche, dj fort grande, s'tait largie de
la moiti, et qu'il parlait son baragouin milanais d'une manire fort
ridicule, nous ne pouvions nous empcher de rire, mais surtout
lorsqu'il dit au chirurgien qui lui recousait sa bouche, de lui en
laisser au moins pour passer sa cuiller.

C'est en riant encore que nous arrivmes  Florence, o nous
descendmes chez ma soeur, que ma prsence remplit de bonheur et de
joie.


V.

Arriv  Fontainebleau, le cardinal de Ferrare le prsenta une seconde
fois  Franois Ier.

Voyons dans quel tat il trouvait la cour. L'amour pour la duchesse
d'tampes, rgnait sur le roi.

Anne de Pisseleu, duchesse d'tampes, dite d'abord Mlle d'Heilly,
matresse de Franois Ier, ne vers 1508, tait fille d'honneur de
Louise de Savoie, duchesse d'Angoulme, mre de Franois Ier, et avait
dix-huit ans lorsque ce prince en devint perdument amoureux. Il la
maria  un certain Jean de Brosse et lui donna le comt d'tampes,
qu'il rigea pour elle en duch.

La duchesse gouverna Franois Ier pendant vingt-deux ans; elle troubla
la cour et porta la dsunion dans la famille royale, par sa haine
contre Diane de Poitiers, matresse du Dauphin; trahissant son roi,
elle favorisa, en livrant des secrets d'tat, les succs de
Charles-Quint et de Henri VIII, dans l'intention de rabaisser le
Dauphin, qui tait charg de les combattre, et fit signer  Franois
Ier le honteux trait de Crespy.

Elle aimait les arts et les artistes autant que son royal amant les
favorisait.

Voici le rcit de la premire audience accorde  _Benvenuto_ par
Franois Ier:

Le cardinal informa bientt le roi de mon arrive; et ce prince
voulut me voir sur-le-champ. Je me prsentai devant Sa Majest avec
l'aiguire et le bassin d'argent, et je lui baisai les genoux. J'en
fus accueilli avec beaucoup de bont; je le remerciai de m'avoir fait
sortir de prison, en lui disant qu'il tait digne d'un grand monarque
comme lui de protger l'innocence, et que ses bienfaits taient crits
au ciel et dans le coeur de tous les gens de bien.

Ce bon prince m'couta avec beaucoup d'attention, et me rpondit par
des paroles bienveillantes et dignes de lui. Il prit ensuite les deux
vases, en dclarant qu'il ne croyait pas que les anciens eussent
jamais rien fait de si beau, et qu'ils surpassaient tout ce qu'il
avait vu de plus rare en Italie. Il parlait franais au cardinal, et,
se tournant vers moi, il me dit en italien: Reposez-vous,
_Benvenuto_, et amusez-vous pendant quelques jours. Je vais songer 
vous occuper.

Quelques jours aprs, sur les instances du cardinal, le roi offrit 
Benvenuto le modique traitement de 300 cus par an. Indign de cette
modicit, Benvenuto fit ses prparatifs secrets de dpart. Le cardinal
le sut, le fit appeler et lui offrit de sa part du roi le mme
traitement qu'il avait assign  _Lonard de Vinci_, cent cus d'or
par an, et en plus le prix de tous les ouvrages qui lui seraient
commands par la cour. Le lendemain Franois Ier le fit venir et lui
commanda pour sa table douze chandeliers en argent, reprsentant six
dieux et six desses. Il lui donna pour son laboratoire le petit
_htel de Nesle_, terrain qui fut occup plus tard par le palais du
cardinal Mazarin, aujourd'hui l'Acadmie franaise. M. de Villebon,
qui occupait cet htel, dclara qu'il s'y opposerait. Benvenuto alla
se plaindre au roi. Ce prince avait oubli son visage: Qui tes-vous?
lui dit-il. _Benvenuto_, lui rpondis-je. Si vous tes ce _Benvenuto_
dont j'ai appris tant de choses, ajouta-t-il, faites selon votre
coutume, je vous en donne pleine licence.--Il me suffit de conserver
les bonnes grces de Votre Majest, lui rpartis-je; je ne crains rien
pour le reste.--H bien, allez, me rpondit ce prince en souriant,
elles ne vous manqueront jamais.

Il ordonna aussitt  l'un de ses secrtaires, appel M. de
Villeroy[15], de faire pourvoir  tous mes besoins. Ce secrtaire
tait grand ami du prvt,  qui appartenait le Petit-Nesle. Cette
maison tait une espce de chteau antique qui touchait aux murs de
Paris, assez grand, et de forme triangulaire. Il n'y avait aucun
soldat pour le garder. M. de Villeroy me conseillait de chercher un
autre tablissement, parce que le prvt tait un homme puissant qui
me ferait tuer quelque jour. Je suis venu d'Italie en France, lui
rpondis-je, pour servir votre grand prince, et je n'ai pas peur de
mourir, parce que tt ou tard il faut le faire.

[Note 15: Nicolas de Neufville, seigneur de Villeroy, secrtaire des
finances.]

Ce M. de Villeroy tait un homme de beaucoup d'esprit, fort riche,
admirable en toutes choses, mais mon secret ennemi. Il mit aprs moi
un certain M. de Marmagne, trsorier de la province de Languedoc. La
premire chose que fit celui-ci fut de chercher dans cette maison
l'appartement le plus commode, et de s'en saisir. J'eus beau lui
reprsenter que le roi m'avait donn ce logement pour moi et mes gens,
et que je ne voulais y souffrir personne autre; cet homme tait fier,
audacieux et violent; il me rpondit qu'il voulait faire ce qui lui
plairait, et que c'tait donner de la tte contre une muraille, que de
s'opposer  lui et  M. de Villeroy. Je lui rpartis que le roi tait
plus puissant que M. de Villeroy, et que c'tait lui-mme qui m'avait
donn cette maison.

Alors, furieux, il me dit beaucoup d'injures en franais, auxquelles
je rpondis en italien; et, voyant qu'il mettait la main  sa dague,
qui tait fort courte, je mis la main  la mienne, qui tait plus
longue, et qui ne me quittait jamais; je lui dis qu'il tait mort s'il
faisait le moindre signe. Marmagne avait deux valets avec lui, et moi
mes deux jeunes gens.

Jetez-vous, leur dis-je, sur ces deux marauds-l; tuez-les, si vous
pouvez, et, quand j'aurai tu leur matre, nous partirons. Celui-ci,
voyant ma contenance assure, se crut heureux de sortir la vie sauve.
J'crivis sur-le-champ au cardinal ce qui venait de se passer; il
l'alla raconter au roi, qui en fut afflig, et me recommanda au comte
d'Orbec, qui eut toute sorte de soins pour moi.

Telle tait alors l'anarchie fodale qui rgnait dans
l'administration.

Les faveurs du roi me faisaient considrer de tout le monde. Je reus
l'argent qu'il me fallait pour mes statues, et je commenai par celle
de Jupiter, qui tait dj assez avance lorsque le roi revint 
Paris. Aussitt qu'il me vit, il me demanda si je pouvais lui montrer
quelque chose de mon atelier, parce qu'il avait envie d'y aller.
L'ayant assur que je le pouvais, le jour mme, aprs son dner, Sa
Majest y vint, accompagne de Mme d'tampes, du roi et de la reine
de Navarre, sa soeur; de Mgr le Dauphin, de Mme la Dauphine, du
cardinal de Lorraine, enfin de tout ce qu'il y avait de plus grand 
sa cour. J'tais  travailler lorsque le roi parut. Je donnai l'ordre
 tout mon monde de rester  sa place. Il me trouva ayant une grande
plaque d'argent  la main, pour le corps de mon Jupiter; un autre
faisait une jambe, un autre la tte; de sorte que c'tait un bruit
pouvantable dans mon atelier. Je venais de donner en ce moment un
coup de pied  un petit garon franais, qui m'avait fait une sottise,
et qui alla se cacher dans les jambes du roi; ce qui le fit beaucoup
rire. Sa Majest me demanda ce que je faisais, et m'ordonna de ne pas
me dranger. Elle me dit alors de prendre les choses  mon aise, et de
soigner ma sant, parce qu'elle voulait me faire travailler longtemps.
Je lui rpondis que je serais malade si je ne travaillais pas, surtout
 ce que je dsirais faire pour elle. Le roi crut que je ne voulais
lui adresser qu'un compliment, et recommanda au cardinal de Lorraine
de me rpter ce qu'il m'avait dit; mais je lui donnai de si bonnes
raisons, qui furent rapportes, qu'on me laissa toute libert.

Le roi, en s'en allant, me laissa si rempli de ses bonts, que
j'aurais peine  l'exprimer. Il me fit appeler quelques jours aprs,
en prsence du cardinal de Ferrare, qui dnait avec lui; il tait au
second service lorsque je parus. M'tant approch de lui, il causa
beaucoup avec moi, et me dit qu'il aurait envie d'une belle salire,
cassette qui contenait le sel et les serviettes destines au roi, pour
accompagner les vases que M. le cardinal lui avait donns, et que j'en
fisse le dessin le plus tt possible. Votre Majest l'aura
sur-le-champ, si elle veut m'accorder un quart d'heure. (J'en avais
fait le dessin depuis longtemps, dans l'esprance de l'excuter un
jour pour le cardinal.) Le roi, tonn, se tourne vers le roi de
Navarre et les cardinaux de Lorraine et de Ferrare, et leur dit:
_Benvenuto_ est vraiment un homme admirable et digne de se faire aimer
et dsirer de tous ceux qui le connaissent! Ensuite il me dit qu'il
verrait volontiers ce dessin.  ces mots je partis, et j'allai le
chercher; j'y joignis son modle en cire. En les voyant, le roi
s'cria: C'est un ouvrage plus que divin! Cet homme ne s'est donc
jamais repos! Et, me regardant d'un oeil satisfait, il m'invita  lui
faire cette salire.

Le cardinal de Ferrare, qui tait prsent, jeta sur moi les yeux pour
me faire entendre qu'il connaissait ce modle, parce que j'avais
ajout au roi que je le ferais pour celui qui devait l'avoir, comme
pour me venger de ses vaines promesses; et il dit au roi, comme pour
se venger aussi: Sire, c'est une grande entreprise que celle dont vous
chargez _Benvenuto_, et il ne viendra jamais  bout de la finir. Ces
grands hommes de l'art se promettent plus qu'ils ne peuvent faire. Le
roi lui rpondit que si l'on pensait toujours  la fin d'un ouvrage,
on ne l'entreprendrait jamais. Vous avez raison, Sire, osai-je lui
dire, les princes qui, comme Votre Majest, savent encourager ceux qui
les servent, ne trouvent jamais en eux rien d'impossible; et, puisque
Dieu m'a donn un si bon matre que vous, j'espre achever tout ce que
vous m'avez command. Je le crois aussi, dit le roi en se levant de
table. Il m'emmena ensuite dans sa chambre, et me demanda quelle
quantit d'or il me faudrait pour cette salire. Mille cus, lui
rpondis-je. Il fit venir sur-le-champ son trsorier, M. d'Orbec, et
lui ordonna de me les donner vieux et de bon poids.

Ayant pris cong du roi, je repassai la Seine; je pris chez moi, au
lieu d'un sac, une bourse qu'une religieuse de mes parents m'avait
donne  Florence; et, comme il tait encore de bonne heure, je me
rendis seul, sans domestique, chez le trsorier qui devait me compter
les mille cus d'or. Je le trouvai occup  les choisir, et il le
faisait si lentement, qu'il me fallut attendre nuit close avant qu'ils
me fussent livrs. Souponnant l-dessous quelque trahison, j'eus la
prudence de faire dire  quelques-uns de mes garons de venir
au-devant de moi. Ne les voyant point, je demandai si on les avait
avertis; un coquin de valet m'assura qu'il avait fait ma commission,
et qu'ils n'avaient point voulu venir, mais qu'il me porterait cette
somme si je voulais. Non, lui dis-je, je la porterai moi-mme.

Quand j'en eus donn le reu en bonne forme, je partis avec ma bourse
bien attache  mon bras gauche. J'tais arm, et j'avais ma cotte de
mailles. Je m'tais aperu que quelques valets parlaient bas entre
eux, et taient sortis avec moi, en prenant une rue oppose. C'est
pourquoi je traversai  grands pas le pont au Change, et je suivis les
bords de la Seine qui me conduisaient  mon logis. Quand je fus
devant les Augustins[16], lieu trs-dangereux, j'en tais encore trop
loign pour qu'on pt m'entendre et venir  mon secours. C'est l
prcisment que je me vis attaqu par quatre hommes, l'pe  la main.
J'enveloppai aussitt de mon manteau le bras auquel ma bourse tait
attache, et je mis la main  mon pe. Avec un soldat, leur dis-je,
lorsqu'ils me serraient de prs, on ne gagne que la cape et l'pe, et
je vous les vendrai cher. Mais je m'aperus bien qu'ils taient
endoctrins par les valets qui m'avaient vu compter mon argent. Comme
je me dfendais vivement, peu  peu ils se retirrent en disant en
franais: C'est un brave Italien, et ce n'est pas celui que nous
cherchions; car il ne porte rien avec lui. Enfin, comme ils crurent
qu'il n'y avait que de bons coups d'pe  gagner, et que je ne les
mnageais pas, ils ne marchrent plus que lentement aprs moi. Alors,
prcipitant mes pas, parce que je craignais quelque embuscade encore,
et me voyant  porte de mon logement, je me mis  crier: Aux armes!
aux armes! on veut m'assassiner. Quatre de mes gens accoururent avec
des piques, et voulurent poursuivre ces coupe-jarrets; mais je les
arrtai, en leur disant: Laissez-moi dposer cet argent qui m'arrache
le bras, et nous donnerons ensuite sur ces quatre poltrons qui n'ont
pu me voler. Quand je fus entr, tout mon monde se mit aprs moi, en
me faisant des reproches sur ce que je me fiais trop sur moi-mme, et
en me disant que quelque jour je me ferais tuer. Enfin, aprs bien des
paroles et des plaisanteries, nous soupmes aussi gaiement que s'il
nous ft arriv quelque chose d'heureux. Il est vrai que le proverbe
dit qu' force d'aller on rencontre le mauvais pas, mais les malheurs
n'arrivent jamais de la mme manire.

[Note 16: Les Grands-Augustins, o se trouve  prsent le march de la
Volaille. Cellini devait ncessairement y passer pour se rendre du
pont au Change au Petit-Nesle.]


VI.

Benvenuto se livra alors tout entier  son gnie et  sa verve. Il
finit sa statue de Jupiter de grandeur naturelle, celle de Mars et une
multitude de chefs-d'oeuvre pour la duchesse d'tampes et pour ses
amis d'Italie. Sa situation tait triomphante; le roi le chrissait
et croyait avoir enlev son lustre  l'Italie, avec _Lonard de Vinci_
et _Benvenuto_, pour les attacher  son rgne en France.  son retour
de sa campagne il lui envoya des lettres de naturalisation. Il vint 
Paris le visiter dans l'htel de Nesle. Il ne pouvait comprendre
comment il avait fini ou bauch tant de magnifiques ouvrages en si
peu de mois. Pendant la conversation on parla de _Fontainebleau_. La
duchesse d'tampes dit au roi que Sa Majest devrait me commander
quelque chose de beau pour ce magnifique palais. Vous avez raison, dit
le roi; et il me consulta sur-le-champ sur ce que nous pourrions
imaginer pour cette belle fontaine. Je lui fis part de mes avis; il y
ajouta les siens, il me dit ensuite qu'il allait passer quinze ou
vingt jours  Saint-Germain; que je lui fisse, pendant ce temps-l, un
dessin, le plus beau que je pourrais imaginer, pour orner ce chteau,
qui tait ce qui lui plaisait le plus dans son royaume; qu'il me
_priait_ d'y employer toute mon imagination et mon talent. Se tournant
ensuite vers Mme d'tampes: Je n'ai jamais vu d'homme qui me soit plus
agrable, et qui mrite plus d'tre rcompens! Quoique je le voie
souvent, jamais il ne me demande rien; il ne pense qu' son travail:
c'est pourquoi je veux le fixer  Paris  force de rcompenses. Mme
d'tampes lui rpondit qu'elle aurait soin d'en faire souvenir Sa
Majest; et ils me quittrent.


VII.

L'ouvrier tait devenu artiste suprme. Il tait vident que son gnie
aspirait  s'galer  la fortune de son protecteur, et que les
lauriers grandioses de Michel-Ange l'empchaient de dormir. C'est
alors qu'il conut le monument colossal de la statue du dieu Mars,
reprsentant Franois Ier. Le roi fut ravi; la duchesse d'tampes,
jalouse de la prfrence accorde au roi, l'irrita contre Benvenuto.
Cet homme, lui dit le roi, est vraiment selon mon coeur! Mon ami,
dit-il  Cellini en lui frappant sur l'paule, je ne sais qui est le
plus heureux, ou du prince qui trouve un homme, ou de l'homme qui
trouve un prince!

Cependant,  la requte de la duchesse d'tampes, le roi fit venir de
Bologne  _Fontainebleau_, son sjour habituel, le clbre peintre
_Primatice_, pour lui confier la galerie du palais. Benvenuto
s'indigna d'une prfrence qu'il dsirait accaparer pour ses ouvrages.
Un procs scandaleux qu'on lui intenta par vengeance, sous prtexte
des infmes amours dont on l'avait accus en Italie, souleva tellement
sa colre, que, l'ayant gagn, il se vengea  coups de dague de ses
accusateurs, et les fit repentir cruellement de leur accusation vraie
ou fausse.

 peine fus-je descendu de cheval qu'une de ces bonnes personnes qui
veulent toujours mettre le feu aux toupes vint me dire que _Miceri_
avait lou un appartement pour Catherine et sa mre, et qu'il ne les
quittait point; qu'en parlant de moi il s'gayait en disant:
_Benvenuto_ a mis de la graine devant les oiseaux, et il a cru qu'ils
n'y toucheraient pas. Je ne crains point son pe, j'en ai une aussi
bonne que la sienne; je suis Florentin comme lui, et ma famille vaut
mieux que celle dont il sort.  peine eus-je entendu ces malignes
paroles, que la fivre s'empara de moi; je dis la fivre, parce que je
crois que j'en serais mort, si je n'avais pris ce parti: j'ordonnai 
un de mes garons, qui tait Ferrarois, de me suivre, et  un
domestique de faire marcher un cheval derrire moi, et je courus au
logis de ce misrable _Miceri_. Je trouvai la porte entr'ouverte; je
le vis avec une pe et un poignard  son ct, assis auprs de sa
belle et de sa mre, et j'entendis qu'ils parlaient de moi. Soudain je
pousse la porte, je lui mets la pointe de mon pe sur la poitrine,
sans lui donner le temps de tirer la sienne, et je lui dis: Vil
poltron, recommande ton me  Dieu, car tu vas mourir! _Miceri_,
pouvant, s'cria trois fois: Maman,  mon secours! J'avais charg le
Ferrarois de ne laisser sortir personne, car mon intention tait de
les tuer tous les trois; mais la voix tremblante de _Miceri_ me fit
passer la moiti de ma colre; et, en lui tenant toujours le fer
appuy fortement sur l'estomac, et voyant qu'il ne faisait pas de
rsistance, je changeai de rsolution, et il me prit sur-le-champ
envie de le marier  Catherine, et de me venger d'une autre manire.
Tire, lui dis-je, l'anneau que tu as au doigt, et mets-le au doigt de
cette fille. Je retirai un peu mon pe pour lui donner la facilit de
le faire. Il m'obit en me disant qu'il ferait tout ce que je
voudrais, pourvu que je ne le tuasse point. Cela ne suffit pas,
repris-je; qu'on aille chercher un notaire et des tmoins; je veux que
le mariage soit en rgle. Si quelqu'un de vous ici parle de ce qui
vient de se passer, leur dis-je en bon franais, il peut tre certain
de sa mort. Et toi, _Miceri_, repris-je en italien, si tu ajoutes une
parole, tu es mort!

Le _Jupiter_ tant termin, le roi voulut le voir. Benvenuto le fit
porter  Fontainebleau. Franois Ier et toute la cour en furent
stupfaits d'admiration. Mme d'tampes chercha en vain  le
rabaisser.--Qu'est-ce, dit-elle, que ces btises, Madame, en
comparaison de ces chefs-d'oeuvre de l'antiquit que vous ne regardez
pas? Ah! si on la voyait de jour, cette statue, elle ne serait pas si
belle, et on lui a mis un voile pour cacher ses dfauts. Je lui avais
en effet mis un voile trs-lger, pour lui donner plus de majest, et
pour qu'elle part plus dcemment devant les dames de la cour; mais
moi, par dpit, je le dchirai, et je fis voir mon Jupiter dans toute
sa belle nudit. Mme d'tampes s'imagina que je l'avais fait par
mpris pour elle, et, la colre lui montant au visage, et moi ne
pouvant plus me retenir, je voulus parler; mais le roi, qui s'en
aperut, me coupa la parole, en me disant: Taisez-vous; vous aurez
plus de bien que vous n'en voudrez. Forc au silence, je me tordais
les mains; Mme d'tampes en tait d'autant plus furieuse. Ce qui fit
que le roi partit plus tt qu'il n'aurait voulu, en disant  haute
voix: J'ai drob  l'Italie l'homme le plus habile qui ft jamais.

Je laissai mon Jupiter  sa place, et je partis pour Paris, aprs
avoir reu mille cus d'or, partie pour mon traitement et partie pour
les avances que j'avais faites. J'tais si content, qu'aprs mon dner
je fis prsent de tous mes vtements, qui taient de fourrures fines
et d'toffes fort belles,  mes compagnons de travail: chacun d'eux
eut sa part, selon son mrite; mes domestiques, mes valets d'curie,
ne furent pas mme oublis. Je voulais leur donner du zle, pour tre
bien servi de toutes les manires. Ayant repris courage, je m'attachai
 mon colosse qui tait ma statue de Mars, dont la carcasse tait
forme de morceaux de bois artistement entrelacs et revtus de
pltre; et je raconterai une anecdote plaisante  laquelle cette
statue donna lieu. J'avais dfendu  mes gens de faire entrer des
filles dans ma maison; mais cet ordre tait mal excut. Ascagne
tait amoureux d'une jeune fille fort jolie, qui le payait de retour;
elle se sauva une nuit de chez ses parents, pour venir le trouver, et
ne voulut plus y retourner. Ascagne, ne sachant qu'en faire, la cacha
dans la statue, lui arrangea un lit dans la tte avec beaucoup d'art,
et il venait l'en faire sortir pendant la nuit. Comme cette tte tait
fort avance, je l'avais dcouverte par un peu de vanit, pour la
laisser voir au public. Les plus voisins montaient jusque sur leurs
toits pour la regarder. Comme le bruit courait depuis longtemps que ce
vieux chteau tait habit par un esprit, que je n'avais cependant
jamais vu ni entendu, et que cette fille qui tait couche dans cette
tte la faisait remuer de temps en temps, le sot peuple disait que
l'esprit s'tait dj empar de cette grande figure, et qu'il lui
faisait mouvoir les yeux et la bouche, comme si elle voulait parler;
les uns en taient effrays, et les autres plus malins s'efforaient
de le leur faire croire, quoiqu'ils ne sussent pas qu'il y avait dans
cette tte un vritable esprit.


VIII.

Le roi cependant,  la sollicitation de Mme d'tampes, lui reprocha de
perdre son temps et son talent  faire pour d'autres des vases, des
salires, des ttes, des portes, et de ngliger les grands ouvrages
qu'il lui avait commands. Mme d'tampes conseilla en riant au roi de
le faire pendre, car, disait-elle, il l'avait bien mrit.


IX.

Benvenuto, mobile et mcontent, laissa  Paris son htel et ses
ateliers  _Ascagne_, et partit pour l'Italie, en passant par
Plaisance; il fut reconnu par le btard du pape Farnse, _Pier Luigi_,
et, faisant contre mauvaise fortune bon coeur, il alla le voir. Je le
trouvai  table, dit-il, avec les _Landi_, qui le turent depuis.
_Pier Luigi_ lui demanda pardon des perscutions qu'il lui avait fait
subir  Rome sous le pape son pre, et lui proposa de le garder 
Ferrare pour travailler  l'embellissement de cette ville.

Or admirons, dit Cellini, la justice de Dieu, qui ne laisse rien
d'impuni sur la terre. Cet homme sembla me demander pardon devant ceux
qui peu de temps aprs me vengrent, moi et tant d'autres qui avaient
t assassins par lui. Qu'aucun mortel, quelque grand qu'il soit, ne
compte donc sur l'impunit de ses crimes. Je dirai dans son lieu que
justice sera faite aussi de plusieurs de mes perscuteurs. Ce n'est
point la vanit qui m'arrache ces tristes rflexions; je les fais pour
rendre grce  Dieu, dont la puissante protection ne m'a jamais
manqu, parce que je l'ai toujours implor au milieu de mes angoisses.

Ce mlange de sclratesse et de dvotion sincre donne  ce temps un
caractre de pittoresque moral qui n'clate jamais mieux que dans ce
naf sclrat.


X.

En quittant Ferrare, Benvenuto se rendit  Florence. Le duc, qui tait
alors _comte de Mdicis_, le reut  Poggio, villa magnifique, 
quelques milles de sa capitale. Il lui commanda une oeuvre de
sculpture dont il dcorait en ce moment la _Logia de Lanzi_, espce
d'amphithtre couvert, mais en plein air, o l'on exposait 
perptuit les oeuvres immortelles des artistes toscans  l'admiration
et  la gloire du peuple sur la place du Gouvernement.

Ce fut le chef-d'oeuvre de _Benvenuto_. La femme de Cosme lui donna
mille distractions et mille dplaisirs pour un diamant qu'elle
dsirait faire acheter  son mari, et que Benvenuto dprciait;  la
fin il alla, pour se distraire, faire un voyage d'artiste  _Venise_.
Son objet principal tait de revoir le _Titien_ et le fameux
_Sanzovino_, sculpteur florentin au service de Venise; il fut reu
d'eux en compatriote et en ami. Ayant rencontr _Laurenzio_, le
ministre du duc Alexandre, en compagnie de quelques rpublicains
proscrits, ils lui conseillent de retourner en France, au lieu
d'honorer de ses chefs-d'oeuvre le tyran de sa patrie. Il les quitta
sans leur rpondre. Il n'assassinait que dans sa propre cause. Les
ennemis politiques n'taient  ses yeux que de froces dupeurs. Il
revint  Florence achever son _Perse_, oeuvre dsormais de sa vie. Il
avait pris pour type de son hros mythologique l'instant o _Perse_
lve dans sa main la tte de Mduse qu'il vient de couper, et o il
foule du pied droit le tronc sanglant qui palpite encore.

Nous citons ici, comme nous l'avons cit dans notre entretien sur
Bernard de Palissy, le travail et l'anxit de Benvenuto dans la fonte
de cette oeuvre divine en bronze. Combien de fois, avant de connatre
la vie et les procds de Benvenuto Cellini, ne nous sommes-nous pas
arrt  Florence devant la _Logia dei Servi_ pour contempler ce
miracle du gnie humain! C'est la beaut, la colre et la victoire
vengeresse fondues dans une mme expression; Cosme en fut ravi, et le
peuple toscan le rangea ds le premier jour au rang de ces oeuvres qui
n'ont pas de secondes.

Voici comment il rend compte des efforts fivreux que lui cota la
fonte de _Perse_; on croit assister  l'enfantement de la vie.


XI.

Le succs que j'avais obtenu dans la fonte de ma _Mduse_ devait me
faire croire que je russirais aussi dans mon _Perse_, dont le modle
tait achev et enduit de cire; mais le duc, aprs l'avoir admir,
soit qu'il et t prvenu par mes ennemis, soit qu'il se le ft
imagin lui-mme, me dit un jour: _Benvenuto_, je ne crois pas que
votre _Perse_ puisse venir en bronze; l'art ne vous le permet pas.
Ces paroles me piqurent, et je lui rpondis: Je vois, Monseigneur,
que vous avez peu de confiance en moi, et que vous croyez trop ce
qu'on vous dit, parce que vous ne vous y entendez pas.--Je fais
profession de m'y entendre, me dit-il sur-le-champ, et je m'y entends
fort bien.--Oui, comme prince, lui dis-je, mais non comme artiste;
car vous devriez avoir confiance en moi, d'aprs la tte de bronze que
j'ai faite, d'aprs le _Ganymde_ que j'ai restaur, et qui m'a donn
plus de peine que si je l'avais fait  neuf, et d'aprs cette statue
de _Mduse_, qui est devant vos yeux, et qui est un ouvrage sans
exemple. Sachez, Monseigneur, que tous les beaux ouvrages que j'ai
faits pour le grand roi Franois ont parfaitement russi; mais ce
prince m'encourageait par les moyens qu'il me procurait, par la
quantit d'ouvriers qu'il me mettait  mme de salarier. Que Votre
Excellence fasse comme lui, et me procure des secours, je serai
certain alors de lui offrir un ouvrage digne d'elle; mais elle ne me
donne, pour que j'en vienne  bout, ni argent ni courage. Le duc,
pendant que je parlais, se tournait tantt d'un ct, tantt de
l'autre, et semblait m'couter avec peine; et moi, je m'affligeais en
pensant  l'tat magnifique que j'avais laiss en France. Comment se
peut-il, _Benvenuto_, me dit enfin le duc, que cette belle tte de
_Mduse_, qui est l haut dans la main de _Perse_, puisse bien
venir?--Vous voyez bien, lui rpondis-je sur-le-champ, que vous n'y
comprenez rien. Si Votre Excellence avait quelque connaissance de
l'art, elle ne craindrait rien pour cette tte, mais pour le pied
droit du _Perse_, qui est si loign de l'autre, et vers lequel la
matire aura plus de peine  parvenir. Le duc,  ces mots, se tourna
un peu en colre vers les messieurs qui taient prsents, en leur
disant: Je crois que ce _Benvenuto_ a pris  tche de me contrarier en
tout. Je veux savoir quelles raisons il peut me donner pour me
convaincre, et avoir la patience de l'couter.--Voici mes raisons,
dis-je alors, et Votre Excellence les comprendra facilement. Je les
lui expliquai le plus clairement qu'il me fut possible, et je les
passerai ici sous silence, pour n'tre pas trop long. Aprs m'avoir
entendu, il me quitta en branlant la tte.

Cependant je secouais mes chagrins, et je me donnais du courage,
malgr tous mes regrets, qui me reportaient vers la France, o je
trouvais plus de secours que dans Florence, ma patrie, et que je
n'avais quitte, dans le fond, que pour faire du bien  ma pauvre
famille. J'esprais que, si je venais  bout de mon _Perse_, toutes
mes peines se changeraient en gloire et en plaisirs. Je fis des amas
de bois de pin, je revtis de terre convenable la carcasse de ma
statue, et je l'armai de bons ferrements; enfin, je prparai tout
pour me mettre en tat de la jeter en fonte. Je fis ensuite creuser
une fosse, dans laquelle je la fis transporter avec toutes les
prcautions possibles, et selon toutes les rgles de l'art, ou celles
que me dicta mon exprience ou mon imagination; et, lorsque j'eus
donn toutes mes instructions  mes travailleurs et  mes ouvriers, je
me tournai du ct de mon fourneau, que j'avais fait remplir de cuivre
et d'tain, selon les proportions. J'y fis mettre le feu, que je
dirigeai moi-mme avec beaucoup de fatigues, tant contrari, tantt
par la flamme, qui menaait d'incendier mon atelier, et tantt par le
vent et la pluie qui venaient du ct du jardin, et qui
refroidissaient mon fourneau. Oblig de combattre contre tant
d'accidents imprvus, mes forces ne purent plus y rsister, et je fus
saisi d'une grosse fivre qui m'obligea d'aller, tout dsespr, me
jeter sur mon lit, aprs avoir renouvel mes avertissements  mes
gens, qui taient au nombre de dix, et surtout  _Bernardino_, mon
premier garon, auquel je dis: Observe bien tout ce que j'ai ordonn
de faire; car je sens le plus grand mal que j'aie jamais prouv; il
me semble que je vais mourir. En attendant, mangez et buvez, et
prparez-vous  ce grand ouvrage. Quelque temps aprs, un homme tout
tortu, ple et tremblant comme s'il allait  la mort, vint me dire: 
malheureux _Benvenuto_! tout est perdu, et il n'y a pas de remde! 
ces mots, je fis un grand cri, je sautai  bas de mon lit, et je
m'habillai. Je jurais aprs tous ceux qui s'approchaient de moi, je
les frappais des pieds et des mains, et je me dsolais en disant:
J'prouve quelque trahison, mais je la dcouvrirai; et, avant de
mourir, je saurai m'en venger. Je courus ensuite  mon atelier, o je
vis tout mon monde boulevers. coutez-moi, leur dis-je; et, puisque
vous n'avez pas voulu suivre mes conseils, obissez-moi sans dire mot,
 prsent que je suis avec vous!  ces mots, un matre fondeur, nomm
Alexandre _Lastricati_, me rpondit que je voulais faire une chose
impossible. Cette rponse me mit tellement en fureur que je leur fis
peur  tous, et qu'ils me dirent: Commandez, nous vous obirons en
toutes choses. Ils me parlrent ainsi parce qu'ils me croyaient 
moiti mort. J'allai voir aussitt mon fourneau, o le mtal avait
form une espce de pt; mais j'envoyai chercher du bois de chne,
qui fait un feu plus vif que les autres; j'en remplis la fournaise, et
bientt je vis ce pt s'amollir.  cet aspect, tous mes travailleurs
reprirent courage, et m'obirent avec une nouvelle ardeur. Je fis
jeter dans le fourneau environ soixante livres d'tain de plus, qui, 
force de feu et de remuement, rendirent bientt toute cette masse plus
liquide. Ce succs me ressuscita. Je ne pensai plus ni  ma fivre, ni
 ma peur de mourir, quand tout  coup il se fit une explosion qui
nous effraya tous, et moi plus que les autres. La matire se soulevait
et se rpandait. Aussitt je fis ouvrir les canaux qui devaient la
conduire dans le moule; et, voyant qu'elle coulait avec trop de
lenteur, j'envoyai chercher tous mes plats, mes assiettes, mes pots et
mes cuelles, qui taient d'tain, au nombre de deux cents environ, et
je les jetais au fur et  mesure dans le fourneau. Quand mes ouvriers
virent le bronze se vider avec aisance, ils furent remplis de joie, et
ils m'obissaient avec plus d'ardeur; et moi, me mettant  genoux:
Grand Dieu! m'criai-je, qui tes ressuscit et mont au ciel, faites
que mon moule se remplisse bien vite! Ce qui arriva et me fit rendre 
Dieu mille actions de grces. Ensuite je me tournai vers un grand plat
qu'on m'avait servi sur un mauvais banc, je mangeai avec apptit, et
je bus avec toute ma brigade; et, comme il tait dj tard, j'allai
me remettre au lit gai et content, sans me soucier de ma fivre[17].

[Note 17: Il y a plusieurs exemples de ces gurisons subites, causes
par la joie ou une passion forte. Le consul Fulvius, dit Pline
l'ancien, fut guri de mme, par la victoire qu'il remporta sur les
Celtes.]

J'avais alors une excellente servante[18] qui, sans m'en avertir,
m'avait achet un chapon gras. Le matin, quand je me levai,  l'heure
du dner: Oh! oh! dit-elle, voil cet homme qui comptait mourir hier!
Je crois que les coups de pied et de poing qu'il nous a donns cette
nuit ont fait tant de peur  la fivre, qu'elle n'a plus os
reparatre. Je me mis  table avec ma bonne famille, dont la joie
tait revenue avec la mienne, et qui avait remplac par de la poterie
de terre tous les plats d'tain que j'avais jets dans le feu. Aprs
mon dner, je reus la visite de tous mes ouvriers, qui m'avourent
que je leur avais fait voir des choses qu'ils n'auraient jamais crues
possibles, ce qui ne laissait pas que d'enfler un peu ma vanit.
Ensuite, ayant mis la main  ma bourse, je les payai bien, et je les
renvoyai tous contents.

[Note 18: Cette servante, appele Piera, devint sa femme, et il en eut
plusieurs enfants.]

Le majordome _Riccio_, mon ennemi, tait impatient de savoir comment
les choses s'taient passes. Les deux hommes que je souponnais de
m'avoir mal servi lui dirent que j'tais plus qu'un diable; car un
simple diable n'aurait pu venir  bout de ce que j'avais fait. Il
l'crivit aussitt au duc, qui tait  Pise, et il en mit dans sa
lettre plus encore qu'on ne lui en avait racont.

Deux jours aprs, lorsque mon ouvrage fut bien refroidi, je commenai
 le dcouvrir peu  peu. Je vis d'abord la tte de _Mduse_,
parfaitement coule, ce qui fut favoris par les ventouses dont
j'avais parl au duc. La tte de _Perse_ n'avait pas moins bien
russi, et j'en fus surpris davantage; car la matire avait servi tout
juste pour la remplir entirement, et je regardai cela comme un coup
du ciel.  mesure que j'allais plus avant, j'tais de plus en plus
satisfait. Finalement, j'arrivai au pied de la jambe droite, et je
trouvai le talon rempli, ce qui, me faisant plaisir d'un ct, me
fchait de l'autre, parce que j'avais prdit au duc qu'il n'arriverait
pas  bien; mais il manquait quelque chose aux doigts, et j'en fus
bien aise, afin de lui faire voir que je savais ce que je disais; car
la matire ne serait jamais parvenue jusqu' ce pied, et il aurait
totalement t manqu, si je n'avais jet dans le fourneau toute ma
vaisselle d'tain, ce que personne n'avait imagin avant moi.

Glorieux de ma russite, j'allai trouver le duc  Pise, pour lui en
faire part. Lui et la duchesse me firent l'accueil le plus gracieux;
et, quoique le majordome lui et crit tout ce qui s'tait pass, ils
en voulurent apprendre tous les dtails de ma propre bouche. Mais ce
qui tonna davantage le duc, ce fut de voir accomplie la prdiction
sur le pied de la statue. Les voyant si bien disposs en ma faveur
l'un et l'autre, je leur demandai la permission d'aller faire un tour
 Rome. Elle me fut accorde; mais le duc me fit promettre de revenir
bien vite pour mettre la dernire main  mon _Perse_, et me donna en
mme temps des lettres de recommandation pour son ambassadeur auprs
du pape, qui tait alors Jules III.

Aprs avoir donn mes ordres aux personnes qui composaient mon
atelier, je partis pour Rome; j'y allais pour voir _Antonio Altoviti_,
auquel j'avais fait son buste en bronze pour orner son cabinet. Je
dois dire, en passant, qu'il le montra  _Michel-Ange_, et que
celui-ci, en le voyant, lui demanda quel tait l'auteur d'un si bel
ouvrage. Sachez, ajouta-t-il, que cette tte est faite selon la
manire antique, qui est la bonne, et que, si elle tait mieux place,
elle ferait un plus bel effet. Ayant ensuite appris que c'tait de mes
mains qu'elle tait sortie, il m'crivit cette lettre: Mon cher
_Benvenuto_, je vous ai longtemps connu comme le plus grand orfvre
que nous eussions, et je vous reconnais aujourd'hui pour le premier
sculpteur. M. _Altoviti_ m'a fait voir son portrait en bronze, et m'a
dit qu'il tait de vous: il m'a fait le plus grand plaisir; mais il
l'a plac dans un faux jour, ce qui l'empche de produire le
merveilleux effet dont il est susceptible.

Cette lettre tait accompagne des paroles les plus aimables pour moi,
et je l'avais montre au duc, avant de partir, lequel,  ce propos, me
chargea de lui dire, dans ma rponse  sa lettre, de revenir 
Florence, qu'il le nommerait l'un des quarante-huit membres du
conseil, et qu'il ferait plus encore; mais _Michel-Ange_ ne rpondit
point  ma lettre que j'avais montre  Son Excellence avant de la
cacheter; ce qui la mit de mauvaise humeur contre lui. tant donc 
Rome, j'allai voir _Altoviti_, qui me rpta les paroles de
_Michel-Ange_, et chez lequel j'avais plac quelque argent, dont il
me devait l'intrt, ainsi que le prix de son buste; mais, quand nous
fmes sur cet article, il parut si refroidi envers moi, et il me donna
de si mauvaises raisons, que je fus oblig de lui laisser mon argent
en rente viagre  quinze pour cent, et que je perdis le prix du buste
que je lui avais fait. J'allai ensuite baiser les pieds du pape, dont
j'esprais obtenir quelque travail; mais il avait t prvenu par
notre ambassadeur. De l je me rendis chez _Michel-Ange_; je lui
rptai les offres du duc, que j'avais insres dans ma lettre. Il me
rpondit qu'il tait employ  Rome,  la fabrique de Saint-Pierre;
et, comme je le pressais de se rendre aux dsirs du duc et  l'amour
qu'on doit  sa patrie: Avez-vous t bien content de lui? me dit-il.
Trs-content, lui rpondis-je. Mais il savait tout ce que j'avais
souffert, et il refusa absolument de se remettre  son service.

Ayant prouv la mauvaise foi des marchands, dans mes rapports
d'intrt avec _Altoviti_, je retournai trs-mcontent  Florence, o
ma premire visite fut pour le duc, qui tait  son chteau au-dessus
du pont des Rifredi. J'y rencontrai son majordome _Riccio_, et, comme
j'allais le saluer: Oh! vous voil retourn, me dit-il en battant des
mains, et il me tourna le dos. Je ne pus comprendre ce que voulait
dire ce sot homme, avec de telles manires; mais je le laissai, et
j'allai chez le duc, qui tait dans son jardin. Surpris de me voir,
l'accueil qu'il me fit fut de me faire signe de m'en aller. J'en
demandai la raison  M. _Sforza_, qui tait un de ses intimes, et qui
ne me rpondit que ces mots en souriant: _Benvenuto_, comportez-vous
bien, et moquez-vous du reste. Cependant quelques jours aprs il
m'obtint une audience. Le duc me reut assez froidement, et me demanda
ce que j'avais fait  Rome. Je lui parlai de mon affaire _Altoviti_,
et ensuite de _Michel-Ange_, sur lequel je lui racontai une anecdote
que j'avais passe sous silence. Monseigneur, lui dis-je, quand j'ai
propos  _Michel-Ange_ de venir  Florence, je l'avais engag  se
reposer sur _Urbin_, l'un de ses ouvriers, de ses travaux  finir;
mais celui-ci se mit  crier avec une voix de paysan: _Je ne veux
point quitter mon matre, jusqu' ce qu'il m'ait corch, ou que je
l'aie corch moi-mme._ Et le duc se mit  rire en disant: Puisque
_Michel-Ange_ ne veut pas venir, tant pis pour lui! Aprs ces paroles,
je pris cong de Son Excellence.


XII.

Le duc, aprs ce merveilleux triomphe de Benvenuto, prvoyant la
guerre avec _Pise_, voulut utiliser  la dfense de la capitale les
souverains artistes qui avaient contribu  sa dcoration. Il choisit
Benvenuto pour fortifier les portes principales de Florence. Son
bouillant caractre faillit encore lui coter la vie.

 la garde de la porte de _Prato_ tait un capitaine lombard, qui
avait les formes aussi robustes que grossires, et qui tait aussi
prsomptueux qu'ignorant. Il me demanda ce que je prtendais faire; je
lui montrai fort poliment mon plan. Pendant ce temps-l, il secouait
la tte, il se tournait tantt d'un ct et tantt de l'autre, remuait
ses jambes, tordait ses moustaches qui taient trs-longues, en me
disant: Que le diable m'emporte, si j'entends quelque chose 
cela!--Si vous n'y entendez rien, lui rpondis-je enfin en lui
tournant les paules, laissez-moi donc faire.--Hol, matre! me
rpondit-il, est-ce que vous avez envie de vous tirer du sang avec
moi?--Il me serait plus facile, lui rpartis-je en colre, de vous en
tirer que de fortifier cette porte; et, en mme temps, nous mmes
l'pe  la main: mais une foule de nos honntes Florentins accourut
pour nous sparer, en lui donnant tort, parce que j'agissais par ordre
de Son Excellence, et depuis il me laissa en repos. Quand j'eus achev
mon bastion  la porte de _Prato_, j'allai  celle de _l'Arno_, o
commandait un officier de Csne, extrmement poli; il avait l'air
d'une jolie femme, et c'tait l'homme le plus brave du monde. Nous
nous accordmes si bien que mon travail fut beaucoup mieux fait 
cette porte qu' l'autre. Bientt aprs, les gens de _Pierre Strozzi_
ayant fait une incursion dans le comt de _Prato_, l'alarme y fut si
grande que tous les habitants chargeaient leurs charrettes de leurs
effets, et les portaient dans la ville. Il y en avait une si grande
quantit qu'elles se touchaient toutes. Voyant ce dsordre, j'avertis
les gardes de la porte d'avoir soin qu'il n'arrivt pas comme  Turin,
o un pareil embarras avait empch d'abaisser la sarrasine qui resta
suspendue sur les charrettes, et fit prendre la ville. Mes
avertissements dplurent au capitaine lombard, qui voulut sottement
recommencer notre querelle; mais nous fmes encore spars, et, mon
bastion achev, je le quittai, et j'allai recevoir assez d'argent,
auquel je ne m'attendais pas, ce qui me mit en tat de finir mon
_Perse_.


XIII.

Il fut rcompens de son chef-d'oeuvre en honneur plus qu'en argent.

Je commenai donc, dit-il,  mettre ma statue en tat d'tre montre;
et, comme il me manquait un peu d'or et certaines choses pour la
perfectionner, je murmurais, je me plaignais, je maudissais le jour o
j'avais quitt la France et son grand roi; et je ne prvoyais pas
encore tout ce qui me devait arriver avec un prince qui me laissait
travailler pour lui, aux dpens de ma propre bourse. Cependant,
lorsque j'eus permis au public de voir ma statue, il s'leva, grces 
Dieu, un cri si universel d'approbation, qu'il ne laissa pas que de
me consoler. Le mme jour, plus de vingt sonnets[19] furent attachs
autour de mon _Perse_; et, les jours suivants, il y en eut une grande
quantit de faits en grec et en latin, par les professeurs et les
coliers de l'universit de Pise, qui taient venus en vacances. Mais
les loges qui me flattrent le plus furent ceux des matres de l'art,
des peintres _Jacobo de Puntormo_, de l'habile _Bronzino_, qui ne se
contenta pas de compliments, et qui y joignit de beaux vers. J'tai ma
statue des yeux du public, pour y mettre ensuite la dernire main.

[Note 19: C'est l'usage en Italie de faire des sonnets pour tous les
vnements et les choses extraordinaires.]

Quoique le duc et t tmoin de l'approbation de notre excellente
cole, cela ne l'empcha pas de dire qu'il tait bien aise que j'eusse
obtenu cette petite satisfaction, parce qu'elle m'exciterait 
l'achever; mais que ma statue tant tout  fait dcouverte et vue de
tous les cts, on y trouverait des dfauts qu'on n'avait point
aperus, et que je devais m'armer de patience. Il parlait d'aprs
_Bandinello_, qui lui cita pour exemple le _Christ_ et le _saint
Thomas_ de bronze d'Andr _Verrochio_; le beau _David_ du divin
_Michel-Ange_, qui n'tait parfait que par devant. _Bandinello_
jugeait mal du got public par tout ce qu'on avait dit de son
_Hercule_. Un jour mme que le duc causait avec lui sur mon ouvrage,
_Bernardone_, venant  l'appui de cet envieux, lui dit qu'autre chose
tait de faire de grandes figures ou d'en faire de petites; et, avec
des paroles pleines de fiel et de mensonges, il tchait de me nuire et
de se venger.

Cependant, grces  Dieu, mon _Perse_ fut achev, et je le dcouvris
tout  fait au public un jeudi matin. Une grande quantit de monde se
rassembla pour le voir, mme avant le jour, et tous le louaient 
l'envi les uns des autres. Le duc restait cach prs d'une fentre,
pour couter ce qu'on en disait, et son contentement fut si grand
qu'il m'envoya M. _Sforza_ pour m'en faire part, ce qui, ajout aux
louanges que je recevais de ct et d'autre, fut d'autant plus
glorieux pour moi qu'on me montrait au doigt comme une chose
merveilleuse.

Parmi ceux qui me flicitrent le plus, se trouvaient deux
gentilshommes qui avaient t envoys auprs du duc, de la part du
vice-roi de Naples, pour des affaires d'tat. Je leur fus dsign
comme je passais sur la place; et ils m'approchrent avec
prcipitation, le chapeau  la main; ils me harangurent comme si
j'eusse t un pape. J'avais beau m'humilier, leurs compliments ne
finissaient pas; et, comme il s'assemblait une grande quantit de gens
autour de nous, j'en tais si confus que je les priai de faire trve 
tant de crmonies, et de nous loigner. Ils m'engagrent ensuite 
aller dans leur pays, o l'on me donnerait le traitement que je
souhaiterais, en me disant que _Giovanangelo de Servi_ leur avait fait
une fontaine orne de plusieurs figures, qui taient loin de la beaut
des miennes, et qu'on l'avait combl de biens. Quand ils eurent fini
leurs longs discours, je leur rpondis que j'tais au service d'un
prince plus amateur des talents que tout autre, et dans le sein de ma
patrie, qui tait celle des beaux-arts; que si l'intrt me faisait
agir, je n'avais qu' rester auprs du grand roi _Franois_, qui me
donnait un traitement de mille cus d'or, sans compter la facture de
mes ouvrages; de sorte que, tous les ans, il m'en revenait plus de
quatre mille; que cependant j'avais renonc  cet tat magnifique, et
laiss en France le fruit de quatre ans de travail. Avec ces paroles,
je coupai court  leurs crmonies, et je les remerciai de leurs
loges, qui taient le prix le plus digne des beaux ouvrages, et qui
m'encourageraient  en composer de plus beaux encore. Ces deux
gentilshommes voulaient reprendre le cours de leurs compliments; mais
je les saluai avec beaucoup de respect, et je m'loignai d'eux.

Deux jours aprs, voyant que les loges allaient toujours en
croissant, je me disposai  aller voir le duc, qui m'adressa ces
gracieuses paroles: Mon cher _Benvenuto_, vous avez satisfait moi et
tout le public; je vous promets de vous rendre content  votre tour,
d'une manire qui vous tonnera, avant que deux jours soient passs.
Ces belles promesses firent tourner vers Dieu toutes les facults de
mon me, et je baisai le pan de l'habit de Son Excellence, les larmes
aux yeux. Je lui dis ensuite: Mon glorieux matre, vrai rmunrateur
des talents et de ceux qui les professent, je vous demande un cong de
huit jours, pour un plerinage que je veux faire, afin de remercier
Dieu, qui m'a prt son secours, et m'a donn assez de force pour
venir  bout de ma statue. Le duc me demanda o je voulais aller. Aux
Camaldules de _Vallombreuse_, lui rpondis-je, et de l aux bains de
_Sainte-Marie_, et peut-tre jusqu' _Sertila_, o je crois que l'on
peut trouver de belles antiques; ensuite je retournerai par
_Saint-Franois de la Vernia_, toujours remerciant Dieu sur mon
chemin. Eh bien, partez, j'y consens, me dit le duc; laissez-moi
seulement un souvenir en deux vers. J'en fis, un moment aprs, quatre,
que je priai M. _Sforza_ de lui remettre, et auquel il dit, en les
recevant: Mettez-les-moi tous les jours sous les yeux, afin que je
fasse ce que je lui ai promis, car il me tuerait, si je l'oubliais. M.
_Sforza_ me rpta ces propres paroles, en portant presque envie  la
faveur dont je jouissais auprs du duc.

Je sortis de Florence, et je fis mon plerinage, ne cessant de chanter
des psaumes et des oraisons en la gloire de Dieu; ce qui me dlectait
d'autant plus que la saison tait belle, et le pays que je parcourais
extrmement agrable. J'avais pour guide un de mes garons, qui tait
de ce pays-l. Arriv aux bains, je fus parfaitement bien accueilli
dans sa maison, par son pre et un vieil oncle qu'il avait, qui tait
mdecin-chirurgien, et se mlait un peu d'alchimie. Celui-ci me fit
voir que les bains avaient des mines d'or et d'argent, et beaucoup
d'autres choses fort curieuses, et, lorsqu'il se fut familiaris avec
moi, il me dit un jour: Si notre duc voulait m'entendre, je lui
ferais connatre un projet fort avantageux. Prs des Camaldules, il y
a un tel passage que, si des vaisseaux voulaient le traverser malgr
nous, ils ne le feraient pas sans danger. Et ce bon vieillard me mit
sous les yeux un plan du pays, fait de sa main, o il me fit voir la
vrit de ce qu'il me disait. Je pris le plan, et je retournai 
Florence le plus vite possible; et, sans m'arrter, je courus au
palais. Je rencontrai en chemin le duc, qui me dit: Je ne vous
attendais pas si tt!--Monseigneur, lui rpondis-je, je suis venu pour
le service de Votre Excellence; car j'aurais demeur volontiers encore
quelque temps dans ce beau pays. Il me conduisit dans un cabinet
secret, et alors je lui montrai le plan du vieillard. Il l'approuva
beaucoup, et me dit qu'il s'en occuperait; et, aprs un peu de
rflexion: Au reste, ajouta-t-il, nous nous sommes accords, le duc
d'Urbin et moi, et c'est  lui  s'en charger; mais gardez-en le
secret; je vous remercie de votre zle.

Le lendemain, le duc, aprs quelques propos joyeux, me dit: Demain,
sans faute, j'expdierai votre affaire. Soyez tranquille l-dessus. Le
moment arriv, je courus au palais; mais, comme les mauvaises
nouvelles viennent plus vite que les bonnes, M. _Jacobo Guidi_,
secrtaire de Son Excellence, m'appela avec sa bouche de travers, et
d'une voix assez haute, se tenant droit comme un pieu, me dit: Le duc
veut savoir ce que vous demandez pour votre _Perse_.  ces mots je
restai stupfait, et je lui rpondis que je ne mettais pas de prix 
mes travaux vis--vis de Son Excellence, et que ce n'tait pas ce
qu'elle m'avait promis il y avait deux jours. Cet homme, plus roide
encore et d'une voix plus haute: Je vous demande de sa part ce que
vous en voulez, et je vous ordonne de me le dire, sous peine de sa
disgrce. Moi, qui croyais avoir non-seulement gagn, mais mrit
toute la faveur du duc par mes travaux dsintresss, j'entrai, aux
paroles insolentes de ce vilain homme, dans une si grande colre, que
je lui dis que, quand le duc me donnerait dix mille cus, il ne me
payerait pas trop, et que je ne me serais pas arrt  Florence, si je
ne m'tais attendu qu' ce prix. Le _Guidi_ me rpondit par des
paroles plus sottes encore, que je repoussai outrageusement, et, le
lendemain, m'tant prsent devant le duc: Savez-vous, me dit-il en
colre, que les villes et les palais se font pour dix mille
cus?--Vous trouverez beaucoup d'hommes, lui rpondis-je en baissant
la tte, qui vous en feront; mais pour des _Perses_, non; et je m'en
allai. Quelques jours aprs, la duchesse m'envoya chercher, et me dit
qu'elle voulait m'accorder avec le duc, et que je m'en reposasse sur
elle. Je rpondis  ces paroles obligeantes que je n'avais jamais
demand, pour prix de mes peines, que les bonnes grces de Son
Excellence; qu'elle me les avait promises, qu'il n'tait pas
ncessaire qu'elle s'interpost pour m'obtenir une rcompense que je
ne demandais pas, puisque je me contentais de la moindre, si le duc me
continuait ses bonts.

_Benvenuto_, me dit-elle, en souriant et en me tournant le dos, vous
feriez mieux de vous en rapporter  moi.

Je croyais avoir bien fait de parler ainsi; mais il en rsulta le
contraire de ce que j'attendais, parce que la duchesse, quoiqu'un peu
fche contre moi, avait un excellent esprit et un bon coeur. J'tais
li, dans ce temps-l, avec Jrme _Albizzi_, commissaire de
l'infanterie, qui me dit qu'il voulait m'accorder avec le duc, et que
je ne devrais point pousser les choses au point de l'irriter contre
moi. Comme j'avais appris que l'on avait dit au duc que, pour un
quatrain[20], je mettrais en pices mon _Perse_, et qu'ainsi tout
serait fini, je m'en rapportai  Jrme _Albizzi_, qui m'assura que je
serais content, et que je resterais dans les bonnes grces de Son
Excellence. Cet homme, qui s'entendait mieux en soldats qu'aux choses
de l'art, alla parler au duc, qui, de son ct, s'en remit  son
jugement. Il pensa donc que trois mille cinq cents cus suffiraient
pour me ddommager de mes travaux, et que je serais bien rcompens.
Il m'crivit l-dessus une lettre que le duc souscrivit. Que l'on juge
du plaisir que j'eus  la recevoir! La duchesse, l'ayant su, ne put
s'empcher de dire que, si je m'en tais rapport  elle, j'aurais eu
cinq mille cus d'or. M. _Alamanni Salviati_, qui tait prsent, me
rpta ces paroles, et se moqua de moi en disant que je n'avais que ce
que je mritais.

[Note 20: Espce de monnaie, comme nos centimes.]

Le duc me faisait payer cent cus d'or par mois. _Antonio_ de
_Nobili_, qui avait cette commission, m'en donna d'abord cinquante,
ensuite vingt-cinq, et souvent rien du tout. Voyant ainsi mon payement
se prolonger, je m'en plaignis, mais il m'allgua la pnurie d'argent
qui tait au palais et me promit de m'en donner  mesure qu'il en
arriverait; de sorte que j'en vins avec lui aux grosses paroles; mais
bientt il mourut, et il m'est red cinq cents cus d'or, au moment o
je parle. Il m'tait red aussi quelque argent sur mon traitement;
mais le duc, tourment pendant quarante heures d'une rtention
d'urine, sur laquelle la mdecine ne pouvait rien, eut recours  Dieu;
et il fit payer l'arrir de tout le monde. Mon _Perse_ seul fut
oubli.

J'avais rsolu de ne plus en parler; mais je suis forc d'y revenir,
et de laisser le fil de mon discours pour retourner un peu en arrire.
Je comptais donc bien faire en refusant l'intercession de la duchesse,
et en lui disant que je me contenterais de tout ce que le duc voudrait
me donner, parce que je savais qu'il tait irrit contre moi, et que
je voulais l'apaiser par mes soumissions; car, m'tant plaint  lui de
quelques injustices que j'avais prouves, il m'avait rpondu: Il en
est de ceci comme de votre _Perse_, dont vous me demandez dix mille
cus. Vous tes trop intress; je le ferai estimer, et je le payerai
en consquence.  cela j'avais rpondu d'une manire trop hardie
envers un prince comme lui, en lui disant: Comment ferez-vous estimer
ma _statue_, puisqu'il n'y a personne  Florence qui soit capable de
la faire?--Je trouverai quelqu'un, me dit-il en colre. Il entendait
par l se servir de _Bandinello_. Je lui rpondis alors: Monseigneur,
vous m'avez command un ouvrage d'une extrme difficult, que j'ai
achev, et qui a mrit les loges de cette divine cole; je ne dis
pas que le clbre _Bronzino_, qui l'a lou en prose et en vers, n'en
pt faire autant, s'il tait sculpteur; je ne dis pas que le divin
_Michel-Ange_, mon matre, n'en ft venu  bout dans le temps de sa
jeune vigueur; mais je ne connais que ces deux-l dans notre cole.
Vous-mme, Monseigneur, vous m'en avez tmoign un grand contentement;
j'ai reu de vous les plus magnifiques loges. Quelle plus belle
rcompense pouvez-vous m'accorder? elle me suffit, et j'en rends
grces de tout mon coeur  Votre Excellence.--Vous croyez donc, me
repartit le duc, que je ne puis la payer? Je la payerai plus qu'elle
ne vaut.--Je ne m'tais attendu, pour le prix de mes peines, lui
dis-je alors, qu' l'approbation de cette cole. Reprenez la maison
que vous m'avez donne; car je ne veux plus y rentrer, ni rester 
Florence.  ces paroles pleines de courroux, il me dit avec plus de
colre encore: Gardez-vous bien de partir! m'entendez-vous? De manire
que de peur je le suivis au palais; car nous nous trouvions alors prs
de _Sainte-Flicit_. Quand nous y fmes, il chargea l'archevque de
Pise et M. _de la Stacca_ de dire  _Bandinello_ d'estimer _Perse_.
Il refusa d'abord cette commission, parce que nous tions mal
ensemble; mais sur un ordre ritr, aprs l'avoir bien examin
pendant deux jours, il pronona que ma statue valait dix-huit mille
cus. Le duc devint furieux de cette estimation; et, lorsque j'en eus
connaissance, je dis que je ne voulais rien de ce qui venait de
_Bandinello_. C'est alors que la duchesse me dit de m'en rapporter 
elle; ce que je refusai pour mon malheur.

Cette srie de vicissitudes tait couronne par le bonheur de famille
que la Providence avait rserv pour les jours avancs de Benvenuto,
en rcompense des soins si tendres qu'il avait lui-mme tmoigns 
son vieux pre, et de la vive affection qu'il avait nourrie pour ses
soeurs. La plus jeune d'entre elles, marie et mre de famille 
Florence, le logeait, le nourrissait, l'aimait et lui faisait goter
l'affection de ses nices. Un autre et t aussi heureux que la
destine le comporte. Cependant il pensait  retourner en France au
service de Franois Ier. Il en fit parler au duc de Florence. Le duc
rejeta bien loin cette requte, et continua ses commandes et ses
bienfaits dans certaines limites, et Benvenuto devint, aprs
_Michel-Ange_, le plus grand sculpteur d'Italie.

Il perdit son principal protecteur  la cour dans le cardinal
Hippolyte de Mdicis, qui prit la fivre et la mort des _maremmes_ de
Toscane, dans un voyage o il accompagna le grand-duc son frre
quelque temps aprs.

Benvenuto lui survcut peu; il mourut lui-mme, riche et honor, le
1er fvrier 1570, et ses obsques furent dignes de Florence et de lui.
La croix monumentale qu'il avait conue et excute vingt ans avant
s'leva dans l'glise de la _Nunziata_ sur sa tombe; on l'y admire
encore. Semblable  ces grands musiciens qui crivent en notes leurs
plus magnifiques accents funbres pour tre chants  leur propre
convoi, il dormit sous le marbre qu'il s'tait lui-mme prpar. Cette
croix, le _Perse_, et ses _Mmoires_ furent ses ternels monuments,
mais le plus imprissable furent ses _Mmoires_.


XIV.

Les principaux caractres de sa vie, crits par lui-mme tels que nous
venons de vous les raconter, furent la navet souvent un peu froce
de ses sentiments et de ses actes. Ils peignent avec exactitude
l'enthousiasme pour tous les arts de la main qui renaissaient sous
Lon X, le culte du gnie, la libert des passions individuelles, 
qui les crimes mme taient pardonns en faveur d'un chef-d'oeuvre de
peinture et de sculpture, et enfin ce mlange bizarre de dvotion
sincre et d'attentats atroces que l'absolution du pontife effaait de
la main mme de l'assassin. La fausse modestie n'existait pas. On se
vantait du mal comme du bien. Le gnie tait la vertu, la bravoure
tait la gloire. On jetait sa vie ou son immortalit  _croix ou
pile_, pourvu qu'un pape et le temps de vous pardonner et de vous
renvoyer du gibet au ciel. Une sainte jactance affichait mme plus de
forfaits qu'on n'en avait commis. Ce temps explique _Machiavel_ en
politique, _Benvenuto_ Cellini en art et en littrature. Les Mdicis
vinrent et changrent ces moeurs en les polissant. Le commerce fit de
l'Italie ce que la guerre et la religion en avaient fait sous les
Romains et sous le christianisme naissant, ce modle de l'Europe!
Machiavel et Benvenuto Cellini furent les cratures de l're, de la
politique et des arts, les hros forts et demi-barbares qui
prcdrent dans l'antiquit fabuleuse les grandes civilisations.

                                                            LAMARTINE.

FIN.




CIe ENTRETIEN.

LETTRE  M. SAINTE-BEUVE.

(PREMIRE PARTIE.)


I.

Mon cher Sainte-Beuve,

Je reois et je relis, avec un plaisir gal  celui de ma jeunesse,
ces deux charmants volumes que vous avez pens  m'adresser 
Saint-Point.

La vieillesse rconcilie l'homme avec sa jeunesse. Tout ce qu'il y a
eu entre ces deux ges de la vie disparat; il ne reste que
l'intrinsque des hommes. Nous nous sommes beaucoup plu et beaucoup
aim quand en 1827 nous nous connmes; je connaissais dj vos
premiers vers, et je les avais mis  part dans mon souvenir et dans ma
bibliothque dpareille de ce pauvre Saint-Point. Ils y sont encore
souvent lus, souvent feuillets par moi et par mes amis. _Saint-Point_
tait alors un port tranquille o je laissais en partant ce que
j'esprais retrouver intact dans mes jours de repos. Maintenant
Saint-Point est une barque flottante  tous les vents, engage  mes
cranciers, qui peuvent m'y chercher tous les mois, et je la radoube
grce  mes amis, tous les jours, pour gagner un port aventur. Sans
le dvouement d'une nice chrie j'y serais seul; ma mre, ma femme,
mes deux enfants, m'attendent au bout du jardin dans le cimetire de
la paroisse. Je me sens plus lger depuis que je porte, isol, le
poids de l'existence. La mort n'est que le sentiment de ce qui se
quitte. J'ai, comme un voyageur attard, envoy mes trsors avant
moi; qu'ai-je  quitter? une me, une me seule qui jettera un peu de
sable humide de ses larmes sur ma poussire, et qui mettra en ordre ce
que je laisserai ici-bas pour que nul ne dise: Il m'a emport en
mourant quelque chose de ce qui tait  moi; mais plutt: Il est
mort pauvre, mais il n'a appauvri personne.

Quant  l'ternelle runion de ces mes chries dans le sein du matre
doux, clment et misricordieux, je ne m'en inquite pas, je m'y fie
comme l'enfant se fie  sa mre, et ma confiance mme est ma preuve
d'immortalit. Dieu ne voudrait pas permettre, pour son honneur,  sa
crature d'imaginer une Providence ternelle plus belle que la sienne;
nous serons bien tonns l-haut de trouver un monde de morts plus
beau cent fois que nous n'avons rv! que d'tres adors nous y
retrouverons!

Laissez donc ces nouveaux prcheurs du nant croire  la strilit de
la mort, plus qu' la divinit de la vie! Cela n'est pas potique,
encore moins philosophique, indigne de nous!


II.

Entre nos jeunesses et vieillesses nous fmes,  mon grand regret,
souvent spars. Les vnements nous ballottrent d'un bord  l'autre.
Vous aimiez la rvolution de 1830, bien que vous ne l'eussiez pas
prpare; je ne l'aimais pas, elle ne me semblait pas loyale et pas
complte. J'aurais voulu que Louis-Philippe acceptt le rle
rparateur de lieutenant gnral de Charles X, avec la tutelle de son
petit-neveu Henri V. Sa situation tait honorable et logique, deux
mandats, l'un du peuple vainqueur, l'autre du roi vaincu, lui donnant
une base inbranlable. Il aurait laiss quelques jours peut-tre sa
belle villa de Neuilly, mais au bout de peu de semaines, l'arme,
toujours fidle au bon sens, serait revenue  lui, et la doctrine
toujours fidle au vent qui se lve, lui aurait restitu le trne.
Alors la France tait effectivement sauve, et Louis-Philippe
trs-fort, de son dsintressement, l'aurait reue en dpt. C'est
1830 qui a engendr 1848. On me dit: Pourquoi, vous-mme en 1848,
n'avez-vous pas pratiqu contre la rpublique ce que vous conseilliez
en 1830 au roi Louis-Philippe? Je rponds: Parce que Mme la duchesse
d'Orlans n'tait que la belle-fille de ce roi de l'illgitimit,
parce que le comte de Paris n'tait que le petit-fils de l'usurpation,
parce que le mot de rpublique ne prjugeait rien et apaisait tout
jusqu' l'Assemble constituante nomme au suffrage universel pour
dclarer la volont du pays! Sans cela j'aurais certainement ramen la
duchesse d'Orlans et son fils aux Tuileries; je n'avais qu' les
indiquer, au peuple indcis! Mais il m'tait vident aussi que la
ramener aux Tuileries, c'tait la _ramener au Capitole dj conquis_,
et au bas duquel tait la roche Tarpienne pour elle, l'anarchie pour
nous!--Voil pourquoi!


III.

Vous-mme, peu de temps aprs 1830, vous combatttes Louis-Philippe
dans le _National_, cette _Satire Menippe_ du temps; je ne vous
suivis pas. Une rpublique de fantaisie me paraissait coupable;
j'attendis l'heure d'une rpublique de ncessit. Je m'y jetai alors,
et la rpublique sauva tout, tant qu'elle ne se transforma pas en
_Montagne_ et ne menaa pas la France de spoliation et d'chafaud.
Moi-mme elle m'avait rpudi comme un homme d'ordre, et mes dix
nominations de 1848 m'avaient remplac par dix montagnards!

L'arme alors joua le tout pour le tout, et accomplit son mouvement
d'o sortit un homme. Comme rpublicain fidle et sens, je
m'affligeai mais je ne m'tonnai pas: entre une pe et un chafaud,
la France n'hsitera jamais!

Je me retirai pour toujours alors; ma page tait crite; l'honneur me
condamnait  un ternel ostracisme.

Vous n'aviez, vous, ni les mmes devoirs, ni les mmes antcdents, ni
les mmes points d'honneur; vous pouviez transiger et choisir; vous
partes vous rallier  un second _dix-huit brumaire_, bien suprieur,
selon moi, au premier. Je ne peux pas et je ne veux pas le juger ici.

  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

L'histoire jugera dans quelques annes; je n'ai pas d'humeur contre
l'histoire. La France peut se ranger d'un autre parti que moi. _La
France, c'est la France!_ nous ne sommes que des Franais; elle a
toujours raison de se sauver quand il lui est dmontr qu'elle se
sauve!--Passons!--


IV.

Depuis cet exil volontaire  l'intrieur, je me suis retourn tout
entier vers le pass; je ne me suis plus occup de la politique de
l'avenir, pas mme par la pense. Il ne faut pas regarder ce qu'on ne
veut pas toucher. J'ai envisag courageusement mon pass, et j'ai t
effray un moment de l'abme de mes affaires personnelles. Une dette
norme pesait sur moi; elle ne m'tait point personnelle: quand on se
dvoue corps et bien pour son pays, on brle ses vaisseaux, on prend
de l'argent partout o les braves gens vous en offrent. J'ai trouv
beaucoup de braves gens qui ne comptaient pas plus avec moi que moi
avec eux. En 1850, ma dette passait deux millions. J'ai travaill,
j'ai vendu, j'ai engag des terres, berceau, tombeau, tout, pour
gagner du temps; bref, en y comprenant les fonds ncessaires  mes
publications, mes dettes totales ont bientt atteint cinq millions. Je
suis parvenu  en payer jusqu' _quatre_ aujourd'hui; il m'en reste un
et demi  faire, et, si j'y parviens avant de mourir, je mourrai en
paix, sauf Milly, mon cher berceau, que j'ai t oblig de jeter au
naufrage! (Sacrifice que je ne pardonnerai jamais  mes compatriotes
de m'avoir impos.)

Trois fois le chef du gouvernement, de qui je n'ai personnellement pas
 me plaindre, m'a envoy offrir les _deux millions_ ncessaires  ma
libration. J'ai cru devoir le remercier. J'ai dsir seulement que
l'administration ne s'interpost pas entre moi et le public pauvre,
mais empress de m'offrir son obole, pour m'aider, par sa subvention
volontaire,  me librer d'une dette qui n'tait pas toute  moi.
C'est ainsi qu'en continuant encore deux ans  recevoir pour d'autres
cette subvention individuelle, et grce au travail, j'espre mourir
pauvre, mais probe. N'en parlons plus! J'ai donc eu recours  tout,
mme au hasard. Esprons! Le hasard est Dieu!


V.

Pendant ce temps-l, bien que vous m'eussiez vu  l'oeuvre, et, entre
autres jours, le 16 avril 1848, le plus beau jour, le jour du salut,
le jour encore mystrieux de ma vie publique, le jour que des
calomnies qui seront confondues  leur heure ont cherch  tourner
contre moi et dont ils ont voulu me drober l'honneur et la
rsolution, bien que ces calomniateurs n'en sachent pas mme encore la
cause et le secret; bien que, reconnu par vous au moment o, dguis,
j'chappais  mon triomphe, vous m'ayez dit  l'oreille, enlev par
l'enthousiasme de la bienveillance, un de ces mots que je n'ai jamais
oublis, jamais cits, et qui prouvaient plus que de la justice pour
moi dans votre coeur, que faisiez-vous?

Vous ne demandiez ni asile, ni pardon, ni emploi  la rpublique
sauve et fonde le 16 avril 1848; mais vous prfriez aller fonder
dans une universit de Belgique un enseignement littraire
indpendant, malgr mes instances pour vous retenir. Vous portiez un
talent grandi par la libert et qui grandissait encore. Ds votre
retour de Belgique, quelque temps aprs, vous alltes achever de
grandir en Suisse, dans cette ville de Lausanne que Voltaire avait
choisie pour en faire la colonie de la libert entre la perscution et
les cours. Vous y trouviez, comme Voltaire lui-mme, un beau ciel, un
beau lac, de l'tude et des amitis.


VI.

Rappel en France par des temps plus tranquilles, vous y partes un
homme nouveau, retremp et renouvel par l'exil volontaire et par des
tudes impartiales. La France littraire, pervertie par l'esprit de
parti et distraite par ses orages, avait besoin de vous. Mme
Rcamier, M. de Chateaubriand, vos deux amis du pass, tant morts,
vous ne deviez rien  personne; il nous fallait un grand critique,
plus qu'un critique, un _moraliste littraire_ qui ne se bornt pas 
la langue, mais qui tudit l'homme et l'humanit dans l'crivain, un
_Laharpe d'aprs_, mais trs-suprieur  Laharpe d'avant, homme de
collge, qui n'apprit que les mots, quand _Sainte-Beuve_ apprcie les
choses. Les _Soires du lundi_, plus approfondies que _Laharpe_, plus
littraires que _Grimm_, devinrent la correspondance, non plus avec
tel ou tel prince d'Allemagne, mais avec la postrit. Votre style,
souvent embarrass de l'abondance de vues et de l'excs d'esprit de
l'auteur, ressemblait dans le commencement  un fil d'or mal dvid,
qui se noue dans sa trame et qu'on regrette de ne pas trouver toujours
sous la main. La richesse est souvent un embarras pour l'crivain, une
nigme pour le lecteur; on s'y retrouvait, mais il fallait chercher
son chemin. Votre route avait trop de sentiers! on lisait avec charme
pourtant. Maintenant l'excs s'est dpouill, il n'y a plus que le
charme. L'blouissement des rayons trop nombreux sur lesquels le jour
claboussait s'est chang en lumire unie, franche et vraie, qui
attire les yeux, qui les fixe et qui les repose! C'est parfait.

Je lis assidment les admirables articles qui font du _Constitutionnel
du lundi_ le premier des livres littraires de haute critique de la
France. On n'a pas besoin d'attendre le retour d'Allemagne, et
l'impression en recueil de ces correspondances avec des impratrices
de Russie, des rois de Prusse, des lecteurs de Hesse ou de Bade, qui
portaient le gnie de la France au dix-huitime sicle partout. On
ouvre le _Constitutionnel du lundi_; l'on sait ce qu'a pens l'Europe,
ce qu'elle pense et ce qu'elle pensera dans ce sicle.--L'esprit de
parti ne jette plus ni ombre, ni tache, ni prvention sur la page.
L'esprit de parti n'est que le _lieu commun_ des sots qui se font
passer un certain temps pour des hommes d'esprit; l'immortalit ne les
connat pas. Aussi voyez combien d'hommes soi-disant suprieurs, mais
en ralit trs-mdiocres, de 1789  1863, ont occup l'attention
trompe de leur sicle, et disparu tout entiers sous la poussire de
la _vogue_ qui les avait soulevs,--depuis M. Necker jusqu'
messieurs tels ou tels que je ne veux pas nommer pour ne pas faire
rougir leurs partisans devant la taille vraie de leurs idoles
successives! Voltaire,--Mirabeau--Danton; le premier des Bonaparte,
comme homme de guerre; Louis XVIII, quoique dtestable crivain;
Rossini, quoique exclusivement dieu de la musique; Thiers, quoique
plus orateur et historien qu'homme d'tat; le second des Bonaparte,
quoiqu'il soit l'homme o l'esprit de parti aveugle ait eu la main
heureuse en le choisissant pour dictateur;--ces hommes, ns
d'eux-mmes, et vraiment remarquables, rapetissent tout ce qui est
faussement grand autour d'eux. On n'a qu' fermer les yeux pendant une
ou deux gnrations, et, en regardant aprs devant soi, on n'aperoit
plus qu'une ou deux grandes figures debout de toute leur hauteur. Le
reste a disparu.


VII.

Quoi qu'il en soit, continuez; vous levez un monument aux autres et
 vous-mme. Dblayez courageusement les routes du temple! Vous tiez
fait pour mieux; vous tes comme moi, n pour le grand, condamn au
moindre. La nature nous avait bien dous, les vnements nous ont mal
servis: tant pis pour eux.

Je ne sais plus en quelle anne exacte de ce sicle, autour de 1820,
je crois, il parut un petit livre de posie extrmement original,
intitul: les _Posies de Joseph Delorme_. Joseph Delorme tait un
pseudonyme, un jeune pote imaginaire dessin sur le type de Werther.
On lui arracha le masque bientt, et sous ce masque maladif on
reconnut un autre jeune homme blond, frais, fin et profond de
physionomie, Allemand plus que Franais d'apparence.

Le peu de personnes qui prtendaient vous connatre disaient que vous
sortiez d'une de nos villes maritimes du Nord, o vous aviez marqu
dans votre ducation trs-distingue. On n'en savait pas davantage.
Une mre que je connus plus tard vous tait le monde tout entier.
Cette mre n'avait que vous pour pass, pour prsent, pour avenir;
j'aime  me la retracer dans ce petit jardinet de la rue _Notre-Dame
des Champs_, o je causais souvent avec elle en attendant que vous
fussiez rentr quand j'allais vous voir; sa modestie, sa grce
naturelle, sa bont maternelle, son sourire fin et attendri, le timbre
enchanteur de sa voix mue en causant de vous, me rappelaient cette
_Monique_, mre d'Augustin, si bien peinte par _Scheffer_, quand, dans
son geste double, elle presse ici-bas des deux mains les mains de son
fils, tandis que ses deux beaux yeux levs au ciel et tourns  Dieu
ont dj oubli la terre et enlvent l'me de son enfant dans un
regard. Une maternit si complte clate dans cette ravissante figure
qu'on ne sait pas o est le pre et qu'on ne s'en inquite pas.


VIII.

Voici comment vous peigniez vous-mme Joseph Delorme, cet autre
vous-mme sous le nom duquel vous vouliez entrer alors dans notre
monde:

Joseph tait pote, parce qu'il tait amoureux.--Mais, dans la
crainte de s'emprisonner dans une affection trop troite, il avait
cess de rendre visite  une jeune personne pour laquelle il prouvait
trop d'inclination.

Son premier amour pour la posie se convertit alors en une aversion
profonde; il se sevrait rigoureusement de toute lecture trop
enivrante, pour tre certain de tuer en lui son inclination rebelle.
Il en voulait misrablement aux Byron, aux Lamartine, comme Pascal 
Montaigne, comme Malebranche  l'imagination, parce que ces grands
potes l'attaquaient par son ct faible.

Un jour, c'tait un dimanche, le soleil luisait avec cet clat et
cette chaleur de printemps qui panouissent la nature et toutes les
mes vivantes. Au rveil, Joseph sentit pntrer jusqu' lui un rayon
de l'allgresse universelle, et natre en son coeur comme une envie
d'tre heureux ce jour-l. Il s'habilla promptement, et sortit seul
pour aller s'battre et rver sous les ombrages de Meudon. Mais, au
dtour de la premire rue, il rencontra deux amants du voisinage qui
sortaient galement pour jouir de la campagne, et qui, tout en
regardant le ciel, se souriaient l'un  l'autre avec bonheur. Cette
vue navra Joseph. Il n'avait personne, lui,  qui il pt dire que le
printemps tait beau, et que la promenade, en avril, tait dlicieuse.
Vainement il essaya de secouer cette ide, et de continuer quelque
temps sa marche: le charme avait disparu; il revint  la hte sur ses
pas, et se renferma tout le jour.

Les seules distractions de Joseph,  cette poque, taient quelques
promenades,  la nuit tombante, sur un boulevard extrieur prs duquel
il demeurait. Ces longs murs noirs, ennuyeux  l'oeil, ceinture
sinistre du vaste cimetire qu'on appelle une grande ville; ces haies
mal closes laissant voir, par des troues, l'ignoble verdure des
jardins potagers; ces tristes alles monotones, ces ormes gris de
poussire, et, au-dessous, quelque vieille accroupie avec des enfants
au bord d'un foss; quelque invalide attard regagnant d'un pied
chancelant la caserne; parfois, de l'autre ct du chemin, les clats
joyeux d'une noce d'artisans, cela suffisait, durant la semaine, aux
consolations chtives de notre ami; depuis, il nous a peint lui-mme
ses soires du dimanche dans la pice des _Rayons jaunes_. Sur ce
boulevard, pendant des heures entires, il cheminait  pas lents,
_vot comme un aeul_, perdu en de vagues souvenirs, et s'affaissant
de plus en plus dans le sentiment indfinissable de son existence
manque. Si quelque mditation suivie l'occupait, c'tait d'ordinaire
un problme bien abstrus d'idologie condillacienne; car, priv de
livres qu'il ne pouvait acheter, sevr du commerce des hommes, d'o il
ne rapportait que trouble et regret, Joseph avait cherch un refuge
dans cette science des esprits taciturnes et pensifs. Son intelligence
avide, faute d'aliment extrieur, s'attaquait  elle-mme, et vivait
de sa propre substance comme le malheureux affam qui se dvore.

Cependant, au milieu de ces tourments intrieurs, Joseph poursuivait
avec constance les tudes relatives  sa profession. Quelques hommes
influents le remarqurent enfin, et parlrent de le protger. On lui
conseilla trois ou quatre annes de service pratique dans l'un des
hpitaux de la capitale, aprs quoi on rpondait de son avenir. Joseph
crut alors toucher  une condition meilleure: c'tait l'instant
critique; il rassembla les forces de sa raison et se rsigna aux
dernires preuves. S'il parvenait  les surmonter, et si, au sortir
de l, comme on le lui faisait entendre, un patronage honorable et
bienveillant l'introduisait dans le monde, sa destine tait sauve
dsormais; des habitudes nouvelles commenaient pour lui et
l'enchanaient dans un cercle que son imagination tait impuissante 
franchir; une vie toute de devoir et d'activit, en le saisissant 
chaque point du temps, en l'treignant de mille liens  la fois,
touffait en son me jusqu'aux vellits de rveries oisives; l'ge
arrivait d'ailleurs pour l'en gurir, et peut-tre un jour, parvenu 
une vieillesse pleine d'honneur, entour d'une postrit nombreuse et
de la considration universelle, peut-tre il se serait rappel avec
charme ces mmes annes si sombres; et, les renvoyant dans sa mmoire
 travers un nuage d'oubli, les retrouvant humbles, obscures et vides
d'vnements, il en aurait parl  sa jeune famille attentive, comme
des annes les plus heureuses de sa vie. Mais la fatalit, qui
poursuivait Joseph, tournait tout  mal.  peine eut-il accept la
charge d'une fonction subalterne, et se fut-il plac,  l'gard de ses
protecteurs, dans une position dpendante qu'il ne tarda pas 
pntrer les motifs d'une bienveillance trop attentive pour tre
dsintresse. Il avait compt tre protg, mais non exploit par
eux; son caractre noble se rvolta  cette dernire ide. Pourtant
des raisons de convenance l'empchaient de rompre  l'instant mme et
de se dgager brusquement de la fausse route o il s'tait avanc. Il
jugea donc  propos de temporiser trois ou quatre mois, souffrant en
silence et se mnageant une occasion de retraite.

Ces trois ou quatre mois furent sa ruine. Le dsappointement moral,
la fatigue de dissimuler, des fonctions pnibles et rebutantes, la
disette de livres, un isolement absolu, et, pourquoi ne pas l'avouer?
une vie misrable, un galetas au cinquime et l'hiver, tout se
runissait cette fois contre notre pauvre ami, qui, par caractre
encore, n'tait que trop dispos  s'exagrer sa situation. C'est
lui-mme, au reste, qu'il faut entendre gmir. Le morceau suivant, que
nous tirons de son journal, est d'un ton dchirant. Quand son
imagination malade se serait un peu grossi les traits du tableau,
faudrait-il moins compatir  tant de souffrances?

              Ce vendredi 14 mars 1820, dix heures et demie du matin.

Si l'on vous disait: Il est un jeune homme, heureusement dou par la
nature et form par l'ducation; il a ce qu'on appelle du talent, avec
la facilit pour le produire et le raliser; il a l'amour de l'tude,
le got des choses honntes et utiles, point de vices, et, au besoin,
il se sent capable de dployer de fortes vertus. Ce jeune homme est
sans ambition, sans prjugs. Quoique d'un caractre inflexible et
d'airain, il est, si on ne l'atteint pas au fond, doux, tolrant,
facile  vivre, surtout inoffensif; ceux qui le connaissent veulent
bien l'aimer, ou du moins s'intresser  lui; tout ce qu'ils lui
peuvent reprocher, c'est d'tre excessivement timide, peu parleur et
triste. Il entre aisment dans les ides de tout le monde, et pourtant
il a des ides  lui, auxquelles il tient, et avec raison. Ce jeune
homme a toujours, depuis qu'il se connat, reu des loges et des
esprances: enfant, il a grandi au milieu d'encouragements flatteurs
et de succs mrits; depuis, il n'a jamais drog  sa conduite
premire, et il est rest irrprochable. Sa puret est mme austre
par moments, quoique pleine d'indulgence envers autrui. Ce jeune homme
a gard son coeur, et il a prs de vingt ans, et ce coeur est
sensible, aimant; c'est le coeur d'un pote. Il respecte les femmes;
il les adore quand elles lui paraissent estimables; il ne demande au
ciel qu'une jeune et fidle amie, avec laquelle il s'unisse saintement
jusqu'au tombeau. Ce jeune homme a de modestes besoins; le froid, la
fatigue, la faim mme, l'ont dj prouv, et le plus troit bien-tre
lui suffit. Il mprise l'opinion ou plutt la nglige, et sait surtout
que le bonheur vient du dedans. Il a une mre tendre enfin. Que lui
manque-t-il? Et si l'on ajoutait: Ce jeune homme est le plus
malheureux des tres. Depuis bien des jours, il se demande s'il est
une seule minute o l'un de ses gots ait t satisfait, et il ne la
trouve pas. Il est pauvre, et jusqu'aux livres de son tude, il s'en
passe, faute de quoi. Il est lanc dans une carrire qui l'loigne du
but de ses voeux; dans cette carrire mme, il s'gare plutt qu'il
n'avance, dnu qu'il est de ressources et de soutien. Sa mre pour
lui s'puise, et ne peut faire davantage. Lui travaille, mais
travaille  peu de lucre,  peu de profit intellectuel,  nul
agrment. Ses forces portent  vide; la matire leur manque; elles se
consument et le rongent. Les encouragements superficiels du dehors le
replongent dans l'ide de sa fausse situation, et le navrent. La vue
de jeunes et brillants talents qui s'panouissent lui inspire, non pas
de l'envie, il n'en eut jamais! mais une tristesse resserrante. S'il
va un jour dans ce monde qui lui sourit, mais o il sent qu'il ne peut
se faire une place, il est en pleurs le lendemain; et s'il se rsigne,
car il le faut bien, c'est la douleur dans l'me et en baissant la
tte. Qu'on ne lui parle pas de protecteurs, ils se ressemblent tous,
plus ou moins: ils ne donnent que pour qu'on leur rende, ou, s'ils
donnent gratuitement, c'est qu'il ne leur en cote nulle peine; leur
indiffrence n'irait pas jusque-l. Sa fiert  lui, honorable et
vertueuse, s'accommoderait mal de ces transactions coupables ou de ses
mprisantes lgrets. Oh! qui ne le plaindrait, ce jeune et
malheureux coeur, si on y lisait ce qu'il souffre! qui ne plaindrait
cet homme de vingt ans (car on est homme  vingt ans quand on est
rest pur), en le voyant, sous la tuile, mendier dans l'tude une
vaine et chtive distraction; non pas dans une tude profonde, suivie,
attachante, mais dans une tude rompue, par haillons et par miettes,
comme la lui fait le denier de la pauvret? Qui ne le plaindrait de
cette cruelle impuissance o il est d'atteindre  sa destine? et quel
tre heureux, s'il n'avait souffert lui-mme, ne sourirait de piti 
ces petites joies que l'infortun se fait en consolation d'une journe
d'ennui et de marasme; joies niaises  qui n'a point pass par l, et
que ddaignerait mme un enfant: _prendre dans la rue le ct du
soleil; s'arrter  quatre heures sur le pont du canal, et, durant
quelques minutes, regarder couler l'eau, etc., etc._ Quant  ce besoin
d'aimer qu'on prouve  vingt ans... mais moi, qui cris ceci, je me
sens dfaillir; mes yeux se voilent de larmes, et l'excs de mon
malheur m'te la force ncessaire pour achever de le dcrire...
_Miserere!_

On voit, par quelques mots de cette mditation, que la vieille colre
de Joseph contre la posie s'tait dj beaucoup apaise; il s'y
glorifie d'avoir un _coeur de pote_; et en effet, durant ses heures
d'agonie, la Muse tait revenue le visiter. Un soir qu'il avait par
hasard entendu un opra  Feydeau, et qu'il s'en retournait lentement
vers son rduit  la clart d'une belle lune de mars, la fracheur de
l'air, la srnit du ciel, la teinte frmissante des objets, et les
derniers chos d'harmonie qui vibraient  son oreille, agirent
ensemble sur son me, et il se surprit murmurant des plaintes
cadences qui ressemblaient  des vers. Ce fut pour lui comme un rayon
de lumire saisi au passage  travers des barreaux. Dans ses longs
tte--tte avec lui-mme, sa morgue philosophique tait bien tombe.
Il avait compris que tout ce qui est humain a droit au respect de
l'homme, et que tout ce qui console est bon au malheureux. Il avait
relu avec candeur et simplicit ces mlodieuses lamentations potiques
dont il avait autrefois persifl l'accent. L'ide de s'associer aux
tres lus qui chantent ici-bas leurs peines, et de gmir
harmonieusement  leur exemple, lui sourit au fond de sa misre et le
releva un peu. L'art, sans doute, n'entrait pour rien dans ses
premiers essais. Joseph ne voulait que se dire fidlement ses
souffrances, et se les dire en vers. Mais il y a dans la posie mme
la plus humble, pourvu qu'elle soit vraie, quelque chose de si
dcevant, qu'il fut, par degrs, entran beaucoup plus loin qu'il
n'avait cru d'abord. Pour le moment, son importante affaire tait de
recouvrer sa libert. Aprs quatre mois de silence, il n'hsita plus;
un mot la lui rendit. Cela fait, incapable de rien poursuivre,
renonant  tout but, s'enveloppant de sa pauvret comme d'un manteau,
il ne pensa qu' vivre chaque jour en condamn de la veille qui doit
mourir le lendemain, et  se bercer de chants monotones pour endormir
la mort.

Il reprit un logement dans son ancien quartier, et s'y confina plus
troitement que jamais, n'en sortant qu' la nuit close. L commena
de propos dlibr, et se poursuivit sans relche, son lent et profond
suicide; rien que des dfaillances et des frnsies, d'o
s'chappaient de temps  autre des cris ou des soupirs; plus d'tudes
suivies et srieuses; parfois, seulement, de ces lectures vives et
courtes qui fondent l'me ou la brlent; tous les romans de la famille
de _Werther_ et de _Delphine_; _le Peintre de Saltzbourg_, _Adolphe_,
_Ren_, _douard_, _Adle_, _Thrse_, _Aubert_ et _Valrie_;
Snancour, Lamartine et Ballanche; Ossian, Cowper, etc.

En nous efforant d'arracher cette humble mmoire  l'oubli,
continue-t-il, et en risquant aujourd'hui, au milieu d'un monde peu
rveur, ces posies mystrieuses que Joseph a confies  notre amiti,
nous avons d faire un choix svre, tel sans doute qu'il l'et fait
lui-mme s'il les avait mises au jour de son vivant. Parmi les
premires pices qu'il composa, et dans lesquelles se trahit une
grande inexprience, nous ne prenons qu'un seul fragment, et nous
l'insrons ici parce qu'il nous donne occasion de noter un fait de
plus dans l'histoire de cette me souffrante. Aprs avoir essay de
retracer l'enivrement d'un coeur de pote  l'entre de la vie, Joseph
continue en ces mots:

  Songe charmant, douce esprance!
  Ainsi je rvais  quinze ans;
  Aux derniers reflets de l'enfance,
   l'aube de l'adolescence,
  Se peignaient mes jours sduisants.

  Mais la gloire n'est pas venue;
  Mon amante auprs d'un poux
  De moi ne s'est plus souvenue,
  Et de ma folie inconnue
  Ma mre se plaint  genoux.

  Moi, malheureux, je rve encore,
  Et, pote dsenchant,
   l'autel du Dieu que j'adore,
  Sous la cendre je me dvore,
  Foyer que la flamme a quitt.

  Avez-vous vu, durant l'orage,
  L'arbre par la foudre allum?
  Longtemps il fume; en long nuage
  Sa verte sve se dgage
  Du tronc lentement consum.

  Oh! qui lui rendra son jeune ge?
  Qui lui rendra ses jets puissants,
  Les nids bruyants de son feuillage,
  Les rendez-vous sous son ombrage,
  Ses rameaux, la nuit gmissants?

  Qui rendra ma frache pense
   son rver dlicieux?
  Quel prisme  ma vue efface
  Repeindra la couleur passe
  O nageaient la terre et les cieux?

  tait-ce une blanche atmosphre,
  Le brouillard dor du matin,
  Ou du soir la rougeur lgre,
  Ou cette pleur de bergre
  Dont Phoeb nuance son teint?

  tait-ce la couleur de l'onde
  Quand son cristal profond et pur
  Rflchit le dme du monde?
  Ou l'oeil bleu de la beaut blonde
  Luisait-il d'un si tendre azur?

  Mais bleue encore est la prunelle;
  Mais l'onde encore est un miroir;
  Phoeb luit toujours aussi belle;
  Chaque matin l'aube est nouvelle,
  Et le ciel rougit chaque soir.

  Et moi, mon regard est sans vie;
  Dans l'univers dcolor
  Je trane l'inutile envie
  D'y revoir la lueur ravie
  Qui d'abord l'avait clair.

  Je soulve en vain la paupire:
  Sans l'oeil de l'me, que voit-on?
   ciel! te-moi ta lumire,
  Mais rends-moi ma flamme premire;
  Aveugle-moi comme Milton!

       *       *       *       *       *

  Enfant, je suis Milton! relve ton courage;
  N'use point ta jeunesse  scher dans le deuil;
  Il est pour les humains un plus noble partage
      Avant de descendre au cercueil!

  Abandonne la plainte  la vierge abuse,
  Qui, sur ses longs fuseaux se pmant  loisir,
  Dans de vagues lans se complat, amuse
      Au rcit de son dplaisir.

  Brise, brise, il est temps, la quenouille d'Alcide;
  Achille, loin de toi cette robe aux longs plis!
  Renaud, ne livre plus aux guirlandes d'Armide
      Tes bras trop longtemps amollis.

  Tu rves, je le sais, le laurier des potes;
  Mais Ptrarque et le Dante ont-ils toujours rv
  En ces temps o luisait, dans leurs nuits inquites,
      Des partis le glaive lev?

  Et moi, rvais-je alors qu'Albion en colre,
  Pareille  l'Ocan qui s'irrite et bondit,
  Loin d'elle rejetait la race impopulaire
      Du tyran qu'elle avait maudit?

  Il fallut oublier les mystiques tendresses,
  Et les sonnets d'amour dits  l'cho des bois;
  Il fallut, m'arrachant  mes douces tristesses,
      Corps  corps combattre les rois.

  den, suave den, berceau des frais mystres,
  Pouvais-je errer en paix dans tes bosquets pieux,
  Quand Albion pleurait, quand le cri de mes frres
      Avec leur sang montait aux cieux?

  Je croyais voir alors l'Ange  la torche sainte:
  Terrible, il me chassait du divin paradis,
  Et, debout  la porte, il en gardait l'enceinte,
      Ainsi qu'il la garda jadis.

  Sur moi, quand je fuyais, il secoua sa flamme;
  Sion, quel chaste amour en moi fut allum!
  Dans tes embrassements je rpandis mon me,
      De Sion enfant bien-aim.

  Sur Sion qui gmit la voix du Seigneur gronde;
  Il vient la consoler par ces terribles sons;
  Silence aux flots des mers, aux entrailles du monde!
      Silence aux profanes chansons!

  Non, la lyre n'est pas un jouet dans l'orage;
  Le pote n'est pas un enfant innocent,
  Qui bgaye un refrain et sourit au carnage
      Dans les bras de sa mre en sang.

  Avant qu' ses regards la patrie immole
  Dans la poussire tombe, elle l'a pour soutien:
  Par le glaive il la sert, quand sa lyre est voile;
      Car le pote est citoyen.

  --Ainsi parlait Milton; et ma voix plus svre,
  Par degrs levant son accent jusqu'au sien,
  Aprs lui murmurait: Oui, la France est ma mre,
      Et le pote est citoyen.

Tout ce discours de Milton rvle assez quelle fivre patriotique
fermentait au coeur de Joseph, et combien les souffrances du pays
ajoutrent aux siennes propres, tant que la cause publique fut en
danger. C'tait le seul sentiment assez fort pour l'arracher aux
peines individuelles, et il en a consacr, dans quelques pices,
l'expression amre et gnreuse. Plus d'un motif nous empche, comme
bien l'on pense, d'tre indiscret sur ce point.  une poque
d'ailleurs o les haines s'apaisent, o les partis se fondent, et o
toutes les opinions honntes se rconcilient dans une volont plus
claire du bien, les rminiscences de colre et d'aigreur seraient
funestes et coupables, si elles n'taient avant tout insignifiantes.
Joseph le sentait mieux que personne. Il vcut assez pour entrevoir
l'aurore de jours meilleurs, et pour esprer en l'avenir politique de
la France. Avec quel attendrissement grave et quel coup d'oeil
mlancolique jet sur l'humanit, sa mmoire le reportait alors aux
orages des derniers temps! En nous parlant de cette Rvolution dont il
adorait les principes et dont il admirait les hommes, combien de fois
il lui arrivait de s'crier avec lord Ormond dans _Cromwell_:

  Triste et commun effet des troubles domestiques!
   quoi tiennent, mon Dieu, les vertus politiques?
  Combien doivent leur faute  leur sort rigoureux,
  Et combien semblent purs qui ne furent qu'heureux!

Et qu'il enviait au divin pote d'avoir pu dire, parlant  sa lyre
tant chrie:

  Des partis l'haleine glace
  Ne t'inspira point tour  tour:
  Aussi chaste que la pense,
  Nul souffle ne t'a caresse,
  Except celui de l'amour!

Par ses gots, ses tudes et ses amitis, surtout  la fin, Joseph
appartenait d'esprit et de coeur  cette jeune cole de posie
qu'Andr Chnier lgua au dix-neuvime sicle du pied de l'chafaud,
et dont Lamartine, Alfred de Vigny, Victor Hugo, mile Deschamps, et
dix autres aprs eux, ont recueilli, dcor, agrandi le glorieux
hritage. Quoiqu'il ne se soit jamais essay qu'en des peintures
d'analyse sentimentale et des paysages de petite dimension, Joseph a
peut-tre le droit d'tre compt  la suite, loin, bien loin de ces
noms clbres. S'il a t svre dans la forme, et pour ainsi dire
religieux dans la facture; s'il a exprim au vif et d'un ton franc
quelques dtails pittoresques ou domestiques jusqu'ici trop ddaigns;
s'il a rajeuni ou refrapp quelques mots suranns ou de basse
bourgeoisie, exclus, on ne sait pourquoi, du langage potique; si
enfin il a constamment obi  une inspiration nave et s'est toujours
cout lui-mme avant de chanter, on voudra bien lui pardonner
peut-tre l'individualit et la monotonie des conceptions, la vrit
un peu crue, l'horizon un peu born de certains tableaux; du moins son
passage ici-bas dans l'obscurit et dans les pleurs n'aura pas t
tout  fait perdu pour l'art: lui aussi, il aura eu sa part  la
grande oeuvre, lui aussi il aura apport sa pierre toute taille au
seuil du temple; et peut-tre sur cette pierre, dans les jours 
venir, on relira quelquefois son nom.

  Paris, fvrier 1829.


IX.

Comme de juste, les premiers vers de Joseph Delorme ou de vous
taient amoureux. L'amour est l'aurore de la nature. Qui n'aime pas ne
voit rien. Jusqu' ce que ce soleil du coeur se lve, tout est tnbre
et par consquent tout est froid. Les plus grands potes sont ceux qui
ont le plus aim de l'amour de l'me. Voici comment vous aimiez,
c'est--dire comment vous chantiez votre premier air: c'tait chaste,
par consquent amoureux, car l, la chastet n'est que le respect de
ce qu'on aime.

  PREMIER AMOUR.

  Printemps, que me veux-tu? Pourquoi ce doux sourire,
  Ces fleurs dans tes cheveux et ces boutons naissants?
  Pourquoi dans les bosquets cette voix qui soupire,
  Et du soleil d'avril ces rayons caressants?

  Printemps si beau, ta vue attriste ma jeunesse;
  De biens vanouis tu parles  mon coeur;
  Et d'un bonheur prochain ta riante promesse
  M'apporte un long regret de mon premier bonheur.

  Un seul tre pour moi remplissait la nature;
  En ses yeux je puisais la vie et l'avenir;
  Au musical accent de sa voix calme et pure,
  Vers un plus frais matin je croyais rajeunir.

  Oh! combien je l'aimais! et c'tait en silence!
  De son front virginal arros de pudeur,
  De sa bouche o nageait tant d'heureuse indolence,
  Mon souffle aurait terni l'clatante candeur.

  Par instants j'esprais. Bonne autant qu'ingnue,
  Elle me consolait du sort trop inhumain;
  Je l'avais vue un jour rougir  ma venue,
  Et sa main par hasard avait touch ma main.

  Que de fois, talant une robe nouvelle,
  Nave, elle appela mon regard enivr,
  Et sembla s'applaudir de l'espoir d'tre belle,
  Prfrant le ruban que j'avais prfr!

  Ou bien, si d'un pinceau la lgre finesse
  Sur l'ovale d'ivoire avait peint ses attraits,
  Le velours de sa joue, et sa fleur de jeunesse,
  Et ses grands sourcils noirs couronnant tous ses traits:

  Ah! qu'elle aimait encor, sur le portrait fidle
  Que ses doigts blancs et longs me tenaient approch,
  Interroger mon got, le front vers moi pench,
  Et m'entendre  loisir parler d'elle prs d'elle!

  Un soir, je lui trouvai de moins vives couleurs:
  Assise, elle rvait: sa paupire abaisse
  Sous ses plis transparents drobait quelques pleurs;
  Son souris trahissait une triste pense.

  Bientt elle chanta; c'tait un chant d'adieux.
  Oh! comme, en soupirant la plaintive romance,
  Sa voix se fondait toute en pleurs mlodieux,
  Qui, tombs en mon coeur, teignaient l'esprance!

  Le lendemain un autre avait reu sa foi.
  Par le voeu de ta mre  l'autel emmene,
  Fille tendre et pieuse, pouse rsigne,
  Sois heureuse par lui, sois heureuse sans moi!

  Mais que je puisse au moins me rappeler tes charmes;
  Que de ton souvenir l'clat mystrieux
  Descende quelquefois au milieu de mes larmes,
  Comme un rayon de lune, un bel Ange des cieux!

  Qu'en silence adorant ta mmoire si chre,
  Je l'invoque en mes jours de faiblesse et d'ennui;
  Tel en sa soeur ane un frre cherche appui,
  Tel un fils orphelin appelle encor sa mre.

Puis vient une srie de pices en vers o respire un souffle  la
fois antique et moderne. Quelque chose de Virgile et d'Andr Chnier.

Mais une pice trange, et cependant au fond trs-originale,
trs-belle et trs-triste, intitule les _Rayons jaunes_, attira sur
ce remarquable volume les regards et les moqueries des critiques du
temps. Je n'tais pas critique alors, je n'tais que sensible. Je me
souviens que les _Rayons jaunes_, cette nuance non encore caractrise
du soir dans nos villes ou dans nos tages levs de nos chambres  la
campagne, me frappa comme une nouveaut des yeux, du coeur, de
l'expression, et m'arracha des larmes. Je me dis: Voil un jeune homme
qui s'attache trop  un dtail, mais le dtail est pittoresque, et son
expression restera dans le dictionnaire de nos tristesses. J'ai mille
fois senti ces rayons jaunes. Je n'aurais pas os les dcrire, ce
jeune homme est plus pote que moi! du premier coup il dchire le
voile des fausses convenances, et pntre dans la nature vraie comme
un conqurant dans son domaine.


LES RAYONS JAUNES.

     Lurida prterea fiunt qucumque...

                                      LUCRCE, liv. IV.

  Les dimanches d't, le soir, vers les six heures,
  Quand le peuple empress dserte ses demeures
        Et va s'battre aux champs,
  Ma persienne ferme, assis  ma fentre,
  Je regarde d'en haut passer et disparatre
        Joyeux bourgeois, marchands,

  Ouvriers en habits de fte, au coeur plein d'aise;
  Un livre est entr'ouvert, prs de moi, sur ma chaise:
        Je lis ou fais semblant;
  Et les jaunes rayons que le couchant ramne,
  Plus jaunes ce soir-l que pendant la semaine,
        Teignent mon rideau blanc.

  J'aime  les voir percer vitres et jalousies;
  Chaque oblique sillon trace  ma fantaisie
        Un flot d'atomes d'or;
  Puis, m'arrivant dans l'me  travers la prunelle,
  Ils redorent aussi mille pensers en elle,
        Mille atomes encor.

  Ce sont des jours confus dont reparat la trame,
  Des souvenirs d'enfance, aussi doux  notre me
        Qu'un rve d'avenir:
  C'tait  pareille heure (oh! je me le rappelle)
  Qu'aprs vpres, enfants, au choeur de la chapelle,
        On nous faisait venir.

  La lampe brlait jaune, et jaune aussi les cierges;
  Et la lueur glissant aux fronts voils des vierges
        Jaunissait leur blancheur;
  Et le prtre vtu de son tole blanche
  Courbait un front jauni, comme un pi qui penche
        Sous la faux du faucheur.

  Oh! qui dans une glise,  genoux sur la pierre,
  N'a bien souvent, le soir, dpos sa prire,
        Comme un grain pur de sel?
  Qui n'a du crucifix bais le jaune ivoire?
  Qui n'a de l'Homme-Dieu lu la sublime histoire
        Dans un jaune missel?

  Mais o la retrouver, quand elle s'est perdue,
  Cette humble foi du coeur, qu'un Ange a suspendue
        En palme  nos berceaux;
  Qu'une mre a nourrie en nous d'un zle immense;
  Dont chaque jour un prtre arrosait la semence
        Au bord des saints ruisseaux?

  Peut-elle refleurir lorsqu'a souffl l'orage,
  Et qu'en nos coeurs l'orgueil debout a, dans sa rage,
        Mis le pied sur l'autel?
  On est bien faible alors, quand le malheur arrive,
  Et la mort... faut-il donc que l'ide en survive
        Au voeu d'tre immortel!

  J'ai vu mourir, hlas! ma bonne vieille tante,
  L'an dernier; sur son lit, sans voix et haletante,
        Elle resta trois jours,
  Et trpassa. J'tais prs d'elle dans l'alcve;
  J'tais prs d'elle encor quand sur sa tte chauve
        Le linceul fit trois tours.

  Le cercueil arriva, qu'on mesura de l'aune;
  J'tais l... puis, autour, des cierges brlaient jaune,
        Des prtres priaient bas;
  Mais en vain je voulais dire l'hymne dernire;
  Mon oeil tait sans larme et ma voix sans prire,
        Car je ne croyais pas.

  Elle m'aimait pourtant...; et ma mre aussi m'aime,
  Et ma mre  son tour mourra; bientt moi-mme
        Dans le jaune linceul
  Je l'ensevelirai; je clouerai sous la lame
  Ce corps fltri, mais cher, ce reste de mon me;
        Alors je serai seul;

  Seul, sans mre, sans soeur, sans frre et sans pouse;
  Car qui voudrait m'aimer, et quelle main jalouse
        S'unirait  ma main?...
  Mais dj le soleil recule devant l'ombre,
  Et les rayons qu'il lance  mon rideau plus sombre
        S'teignent en chemin...

  Non, jamais  mon nom ma jeune fiance
  Ne rougira d'amour, rvant dans sa pense
        Au jeune poux absent;
  Jamais deux enfants purs, deux anges de promesse,
  Ne tiendront suspendus sur moi, durant la messe,
        Le pole jaunissant.

  Non, jamais, quand la mort m'tendra sur ma couche,
  Mon front ne sentira le baiser d'une bouche,
        Ni mon oeil obscurci
  N'entreverra l'adieu d'une lvre mi-close!
  Jamais sur mon tombeau ne jaunira la rose,
        Ni le jaune souci!

  --Ainsi va ma pense, et la nuit est venue;
  Je descends, et bientt dans la foule inconnue
        J'ai noy mon chagrin:
  Plus d'un bras me coudoie; on entre  la guinguette,
  On sort du cabaret; l'invalide en goguette
        Chevrote un gai refrain.

  Ce ne sont que chansons, clameurs, rixes d'ivrogne,
  Ou qu'amours en plein air, et baisers sans vergogne,
        Et publiques faveurs;
  Je rentre: sur ma route on se presse, on se rue;
  Toute la nuit j'entends se traner dans ma rue
        Et hurler les buveurs.


X.

Le nom de _Sainte-Beuve_ avait clat; il tait devenu plus hardi, il
ne demandait conseil qu' lui-mme, il osa livrer une pice du mme
ton, intitule: _Promenade_. Relisez-la, mon ami. C'est encore vous 
vingt ans:


PROMENADE.

     .....Silvas inter reptare salubres.

                                                HORACE.

     Reptare per limitem.

                                        PLINE LE JEUNE.

  S'il m'arrive, un matin et par un beau soleil,
  De me sentir lger et dispos au rveil,
  Et si, pour mieux jouir des chants et de moi-mme,
  De bonne heure je sors par le sentier que j'aime,
  Rasant le petit mur jusqu'au coin hasardeux,
  Sans qu'un fcheux m'ait dit: Mon cher, allons tous deux;
  Lorsque sous la colline, au creux de la prairie,
  Je puis errer enfin, tout  ma rverie,
  Comme loin des frelons une abeille a son miel,
  Et que je suis bien seul en face d'un beau ciel;
  Alors... oh! ce n'est pas une scne sublime,
  Un fleuve rsonnant, des forts dont la cime
  Flotte comme une mer, ni le front sourcilleux
  Des vieux monts tout vots se mirant aux lacs bleus!
  Laissons Chateaubriand, loin des traces profanes,
   vingt ans s'lancer en d'immenses savanes,
  Un bton  la main, et ne rien demander
  Que d'entendre la foudre en longs clats gronder,
  Ou mugir le lion dans les forts superbes,
  Ou sonner le serpent au fond des hautes herbes;
  Et bientt, se couchant sur un lit de roseaux,
  S'abandonner pensif au cours des grandes eaux.
  Laissons  Lamartine,  Nodier, nobles frres,
  Leur Jura bien-aim, tant de scnes contraires
  En un mme horizon, et des bls blondissants,
  Et des pampres jaunis, et des boeufs mugissants,
  Pareils  des points noirs dans les verts pturages,
  Et plus haut, et plus prs du sjour des orages,
  Des sapins tags en bois sombre et profond,
  Le soleil au-dessus et les Alpes au fond.
  Qu'aussi Victor Hugo, sous un donjon qui croule,
  Et le Rhin  ses pieds, interroge et droule
  Les souvenirs des lieux; quelle puissante main
  Posa la tour carre au plein cintre romain,
  Ou quel doigt amincit ces longs fuseaux de pierre,
  Comme fait son fuseau de lin la filandire;
  Que du fleuve qui passe il coute les voix,
  Et que le grand vieillard lui parle d'autrefois!
  Bien; il faut l'aigle aux monts, le gant  l'abme,
  Au sublime spectacle un spectateur sublime.
  Moi, j'aime  cheminer et je reste plus bas.
  Quoi! des rocs, des forts, des fleuves?... oh! non pas,
  Mais bien moins; mais un champ, un peu d'eau qui murmure,
  Un vent frais agitant une grle ramure;
  L'tang sous la bruyre avec le jonc qui dort;
  Voir couler en un pr la rivire  plein bord;
  Quelque jeune arbre au loin, dans un air immobile,
  Dcoupant sur l'azur son feuillage dbile;
   travers l'paisseur d'une herbe qui reluit,
  Quelque sentier poudreux qui rampe et qui s'enfuit;
  Ou si, levant les yeux, j'ai cru voir disparatre
  Au dtour d'une haie un pied blanc qui fait natre
  Tout d'un coup en mon me un long roman d'amour...,
  C'est assez de bonheur, c'est assez pour un jour.
  Et revenant alors, comme entour d'un charme,
  Plein d'oubli, lentement, et dans l'oeil une larme,
  Croyant  toi, mon Dieu, toi que j'osais nier!
  Au chapeau de l'aveugle apportant mon denier,
  Heureux d'un lendemain qu' mon gr je dcore,
  Je sens et je me dis que je suis jeune encore,
  Que j'ai le coeur bien tendre et bien prompt  gurir,
  Pour m'ennuyer de vivre et pour vouloir mourir.


XI.

En voici une qui m'alla au coeur comme une voix de mre:

     Tacendo il nome di questa gentilissima

                                   DANTE, _Vita nuova_.

  Toujours je la connus pensive et srieuse:
  Enfant, dans les bats de l'enfance joueuse
  Elle se mlait peu, parlait dj raison;
  Et, quand ses jeunes soeurs couraient sur le gazon,
  Elle tait la premire  leur rappeler l'heure,
   dire qu'il fallait regagner la demeure;
  Qu'elle avait de la cloche entendu le signal;
  Qu'il tait dfendu d'approcher du canal,
  De troubler dans le bois la biche familire,
  De passer en jouant trop prs de la volire:
  Et ses soeurs l'coutaient. Bientt elle eut quinze ans,
  Et sa raison brilla d'attraits plus sduisants:
  Sein voil, front serein o le calme repose,
  Sous de beaux cheveux bruns une figure rose.
  Une bouche discrte, au sourire prudent,
  Un parler sobre et froid, et qui plat cependant;
  Une voix douce et ferme, et qui jamais ne tremble,
  Et deux longs sourcils noirs qui se fondent ensemble.
  Le devoir l'animait d'une grave ferveur;
  Elle avait l'air pos, rflchi, non rveur:
  Elle ne rvait pas comme la jeune fille,
  Qui de ses doigts distraits laisse tomber l'aiguille,
  Et du bal de la veille au bal du lendemain
  Pense au bel inconnu qui lui pressa la main.
  Le coude  la fentre, oubliant son ouvrage,
  Jamais on ne la vit suivre  travers l'ombrage
  Le vol interrompu des nuages du soir,
  Puis cacher tout d'un coup son front dans son mouchoir.
  Mais elle se disait qu'un avenir prospre
  Avait chang soudain par la mort de son pre;
  Qu'elle tait fille ane, et que c'tait raison
  De prendre part active aux soins de la maison.
  Ce coeur jeune et svre ignorait la puissance
  Des ennuis dont soupire et s'meut l'innocence.
  Il rprima toujours les attendrissements
  Qui naissent sans savoir, et les troubles charmants,
  Et les dsirs obscurs, et ces vagues dlices
  De l'amour dans les coeurs naturelles complices.
  Matresse d'elle-mme aux instants les plus doux,
  En embrassant sa mre elle lui disait _vous_.
  Les galantes fadeurs, les propos pleins de zle,
  Les jeunes gens oisifs taient perdus chez elle;
  Mais qu'un coeur prouv lui contt un chagrin,
   l'instant se voilait son visage serein:
  Elle savait parler de maux, de vie amre,
  Et donnait des conseils comme une jeune mre.
  Aujourd'hui la voil mre, pouse,  son tour;
  Mais c'est chez elle encor raison plutt qu'amour.
  Son paisible bonheur de respect se tempre;
  Son poux dj mr serait pour elle un pre;
  Elle n'a pas connu l'oubli du premier mois,
  Et la lune de miel qui ne luit qu'une fois.
  Et son front et ses yeux ont gard le mystre
  De ces chastes secrets qu'une femme doit taire.
  Heureuse comme avant,  son nouveau devoir
  Elle a rgl sa vie... Il est beau de la voir,
  Libre de son mnage, un soir de la semaine,
  Sans toilette, en t, qui sort et se promne,
  Et s'asseoit  l'abri du soleil touffant,
  Vers six heures, sur l'herbe avec sa belle enfant.
  Ainsi passent ses jours depuis le premier ge,
  Comme des flots sans nom sous un ciel sans orage,
  D'un cours lent, uniforme, et pourtant solennel;
  Car ils savent qu'ils vont au rivage ternel.

  Et moi qui vois couler cette humble destine
  Au penchant du devoir doucement entrane,
  Ces jours purs, transparents, calmes, silencieux,
  Qui consolent du bruit et reposent les yeux,
  Sans le vouloir, hlas! je retombe en tristesse;
  Je songe  mes longs jours passs avec vitesse,
  Turbulents, sans bonheur, perdus pour le devoir,
  Et je pense,  mon Dieu! qu'il sera bientt soir!


L'ENFANT RVEUR.

     Abandonnant tout  coup mes jeunes compagnons, j'allais m'asseoir
      l'cart pour contempler la nue fugitive, ou entendre la pluie
     tomber sur le feuillage.

                                                  REN.


 MON AMI ***

    O vas-tu, bel enfant? tous les jours je te vois,
  Au matin, t'chapper par la porte du bois,
  Et, dj renonant aux jeux du premier ge,
  Chercher dans les taillis un solitaire ombrage;
  Et le soir, quand, bien tard, nous te croyons perdu,
  Rpondant  regret au signal entendu,
  Tu reviens lentement par la plus longue alle,
  La face de cheveux et de larmes voile.
  Qu'as-tu fait si longtemps? tu n'as pas dans leurs nids
  Sous la mre enlev les petits runis;
  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .


 M. A.... DE L.... (LAMARTINE).

     Ces chantres sont de race divine: ils possdent le seul talent
     incontestable dont le Ciel ait fait prsent  la terre.

                                                  REN.

   toi qui sais ce que la terre
  Enferme de triste aux humains,
  Qui sais la vie et son mystre,
  Et qui frquentes, solitaire,
  La nuit, d'invisibles chemins;

  Toi qui sais l'me et ses orages,
  Comme un nocher son lment,
  Comme un oiseau sait les prsages,
  Comme un pasteur des premiers ges
  Savait d'abord le firmament;

  Qui sais le bruit du lac o tombe
  Une feuille chappe au bois,
  Les bruits d'abeille et de colombe,
  Et l'Ocan avec sa trombe,
  Et le Ciel aux immenses voix;

  Qui dans les sphres inconnues,
  Ou sous les feuillages mouills,
  Ou par les montagnes chenues,
  Ou dans l'azur flottant des nues,
  Ou par les gazons maills,

  Plerin  travers les mondes,
  Messager que Dieu nous donna,
  Entends l'alcyon sur les ondes,
  Ou les soupirs des vierges blondes,
  Ou l'astre qui chante: Hosanna!

  Sais-tu qu'il est dans la valle,
  Bien bas  terre, un coeur souffrant,
  Une pauvre me en pleurs, voile,
  Que ta venue a console
  Et qui sans parler te comprend?

  J'aime tes chants, harpe ternelle!
  Astre divin, cher au malheur,
  J'aime ta lueur fraternelle!
  As-tu vu l'ombre de ton aile,
  Beau cygne, caresser la fleur?

  Est-ce assez pour moi que mon me
  Frmisse  ton chant inou;
  Qu'coutant tes soupirs de flamme,
  Comme  l'ami qui la rclame,
  Dans l'ombre elle rponde: Oui;

  Qu'aux voix qu'un vent du soir apporte
  Elle mle ton nom tout bas,
  Et ranime son aile morte
   tes rayons si doux..., qu'importe,
  Hlas! si tu ne le sais pas?

  Si dans ta sublime carrire
  Tu n'es pour elle qu'un soleil
  Versant au hasard sa lumire,
  Comme un vainqueur fait la poussire
  Aux axes de son char vermeil;

  Non pas un astre de prsage
  Luisant sur un ciel obscurci,
  Un pilote au bout du voyage
  clairant exprs le rivage,
  Un frre, un ange, une me aussi!

  Mais que tu saches qu' toute heure
  Je suis l, priant, plor;
  Mais qu'un rayon plus doux m'effleure
  Et plus longtemps sur moi demeure,
  Je suis heureux... et j'attendrai.

  J'attendrai comme un de ces Anges
  Aux filles des hommes lis
  Jadis par des amours tranges,
  Et pour ces profanes mlanges
  De Dieu quelque temps oublis.

  En vain leurs mortelles compagnes
  Les comblaient de baisers de miel:
  Ils erraient seuls par les campagnes,
  Et montaient, de nuit, les montagnes,
  Pour revoir de plus prs le Ciel;

  Et si, plus prompt que la tempte,
  Un Ange pur, au rameau d'or,
  Vers un monde ou vers un prophte
  Volait, rasant du pied la tte
  Ou de l'Horeb ou du Thabor,

  Au noble exil de sa race
  Il lanait vite un mot d'adieu,
  Et, tout suivant des yeux sa trace,
  L'autre esprait qu'un mot de grce
  Irait jusqu'au trne de Dieu.

Que vouliez-vous rpondre  ces vers, si ce n'est aimer? Aussi je vous
aimais d'une amiti plus tendre que toutes mes amitis d'enfance.

Vous souvenez-vous de ces heures intimes et bien  nous, o j'allais
le matin vous prendre dans votre petit appartement des environs du
Luxembourg, vous enlever  votre mre et vous entraner pour marcher,
causer, rver dans ce jardin adjacent des Capucins, qu'on commenait
seulement  niveler pour agrandir le Jardin Royal? Que de confidences
amicales et potiques ne nous sommes-nous pas faites? Que cette longue
alle qui suivait de son parapet les terrains fangeux des Capucins n'a
entendu de ces confidences de nos mes, qui sont les pressentiments de
hautes actions ou de posie en faits! Vous tiez plus doux, plus
modeste, plus triste que moi dans vos perspectives! Il y avait plus de
silence, de rsignation, de spiritualisme dans votre attitude que dans
la mienne; mon vers avait plus d'cume que le vtre! J'tais plus g
et moins lettr que vous; ma posie ne dpassait pas, dans son
ambition, les annes o je n'avais qu'elle pour occuper et pour
vaporer mes longs loisirs; mais vous vous en souvenez, et, je
l'avoue, je rvais autre chose ds cette poque que des mots cadencs
et des soupirs mlodieux! Je croyais me sentir plein d'loquence  une
tribune, mon idal d'alors, et plein d'hrosme en face des tyrannies
ou des multitudes. D'une main je lanais un peuple, de l'autre main je
dcouvrais ma poitrine et je rprimais une populace victorieuse et
dompte, puis je retombais sans me plaindre dans l'humiliation de la
misre ou dans le sang de mon chafaud; le plus grand des bonheurs
n'est-ce pas l'chafaud pour l'innocent? Mon plus beau rve fut
toujours celui-l! Ce ne fut pas ma faute si je ne l'obtins pas en
1848. Vous avez lu peut-tre, quelques annes aprs 1830, et bien des
annes avant 1848, la prophtie bien imprvoyable alors de lady
Stanhope, pendant une nuit d'entretien avec elle dans les solitaires
roches de Djio, o elle me dit: Je ne sais pas au juste ce qui vous
attend  votre retour en Europe, mais quelque chose de grand vous y
attend; vous y retournerez, vous y jouerez un rle lev mais court,
vous rendrez service  vos compatriotes et  l'Europe, puis vous
reviendrez chercher un asile comme moi en Syrie, au pic du Liban ou du
Taurus. Voil ce que je vois comme je vous vois: mais derrire ce
tronon de votre existence, ne me demandez plus rien, je n'y vois
plus!

Ceci fut dit en 1832, et imprim en 1833; dix-sept ans avant les
vnements de 1848.

Ces ventualits du destin taient dj loin dans mes songes. L'homme
a des rapports plus multiples et plus lointains qu'il ne pense avec
l'avenir. Les prophties sont naturelles, plus que surnaturelles.
Retirez-vous comme lady Stanhope, dans la solitude d'un monde dsert,
regardez le monde qui passe, et qu'un jeune homme vous apparaisse tout
 coup dans une nuit de surprise et d'anxit; causez une nuit entire
avec lui, et vous verrez tout  coup le point de conjonction et la
destine de cet homme avec la destine de son pays: sauf la date que
Dieu s'est rserve, parce que les rvolutions sont des horloges
dtraques qui avancent ou qui retardent par une circonstance
inapprciable  nos faibles intelligences. De mme que, dans ce monde
matinal, on voit de loin un objet qui s'avance, de mme, dans le monde
moral, on voit de loin celui qui doit les modifier. Ce n'est point
prdire un vnement qui n'est pas; c'est dire les rapports de l'homme
existant avec l'vnement qui n'est pas encore. Ce n'est pas
prdiction, c'est prescience.


XII.

Peu de choses, dans le cours agit de ma vie, m'ont laiss pour un
homme de plus attrayants souvenirs que ces conversations avec vous et
notre poque, qu'on peut appeler notre ge d'innocence. Il y avait en
vous tout ce qui sduit, tout ce qui attache, tout ce qui charme le
plus; je ne sais quel demi-mystre qui laisse deviner ce qu'on n'a pas
interrog. Vous n'aviez fait encore que peu de posies, mais ces
posies rvlaient un homme entirement nouveau. Je jouissais de vous
en mon particulier comme d'une dcouverte. Les vers de Joseph Delorme
taient le prsage de quelque chose d'inconnu. Je vous quittai avec
douleur quand il me fallut aller rejoindre mon poste diplomatique hors
de France; mais l'ide ne me vint jamais de chercher  vous engager
dans cette mme carrire positive ou dans une autre. J'aurais cru vous
profaner en vous utilisant. Vous me paraissez de ces tres qui vivent
de parfums et non de pain. Je partis.


XIII.

C'est alors, je crois, que vous vous lites par l'admiration avec
Victor Hugo, seule manire de se lier avec lui; votre liaison eut tous
les caractres d'une passion; vous ne quittiez plus la maison; vous
tiez comme ces jeunes Orientaux qui ont besoin de diviniser ce qu'ils
admirent, et de pousser leur amour jusqu' une servitude volontaire
qui les identifie avec leur idole. Cela dura longtemps, je crois; mais
j'en ignore les dtails et la fin. Quand je rentrai en France, vous
tiez redevenu vous-mme. Il vous fallait un Dieu pour ami. Je pense,
sans le savoir  fond, que Chateaubriand vieilli, dgot, malheureux,
consolant et consol auprs de madame Rcamier, devint le vtre. Cette
illustration des grces d'un sicle tait devenue un digne dbris de
votre culte; c'est l du moins que je vous retrouvai, c'est--dire
avec Ballanche, les deux Deschamps, Vigny, madame mile de Girardin,
Brifaut, chez madame Rcamier, rgnant par l'attrait universel sur
l'universalit des talents. Je ne voyais pas M. de Chateaubriand, je
n'avais fait que lui tre prsent comme diplomate pendant qu'il
gouvernait notre diplomatie. J'en avais t reu assez froidement; je
n'insistai pas. Je l'admirais comme crivain d'imagination, comme
homme je l'honorais moins. Nos deux ombres ne se mlrent pas sur la
muraille du mme salon. Quant  vous, jeune entre ces deux vieillards,
serviteur empch de ces deux faiblesses, vous me partes un jeune
Grec dvou par bon got  la vieillesse et au gnie, entre Platon
vieilli et une belle ombre d'Athnienne, recueillant sur les lvres
d'un sicle mourant les traditions du pass et les secrets de
l'avenir. Au milieu de cette cour un peu suranne, vous aviez le beau
rle, fidlit dsintresse au pass, affection compatissante au
prsent, foi muette dans un mystrieux inconnu qui s'approchait sans
dire son nom. Je ne vous admirais pas moins l que dans nos premires
annes.


XIV.

Faisiez-vous des vers encore? faisiez-vous de la prose? faisiez-vous
les deux? Je ne pus le discerner; je vous retrouvai plus retir encore
que jamais dans le mme logement de philosophe sur un petit jardin,
ombre de la campagne aux environs du Luxembourg, dans le sein de la
mme mre.

Bien qu'enthousiasm un moment avec Hugo par la rvolution avorte de
1830, vous n'aviez pas voulu des dpouilles; vous me paraissiez peu
ami du gouvernement amphibie, qui cherchait  faire accepter ses
faveurs pour montrer  la France honnte d'illustres partisans; vous
criviez contre lui, dit-on, dans des journaux dont les rancunes
taient devenues de l'antipathie. Vous aviez l'air pauvre, de cette
pauvret fire parce qu'elle est volontaire et ne se laisse ni
caresser ni acheter. Vous avez toujours cette fine et douce expression
intelligente et ces beaux cheveux blonds de notre jeunesse retombant
en arrire comme une cascatelle du gnie; mais une redingote d'un drap
sombre rpe, et dont les pans battaient les talons des souliers  la
_Dupin_, un chapeau aux ailes uses et battues, dsavouaient toute
prtention  l'lgance extrieure, et n'en montraient que dans
l'esprit.

Quoique votre enthousiasme momentan pour la rvolution de 1830 et
dpass un peu mon humeur contre cette usurpation de famille, je vous
aimai ainsi: tout sied  la supriorit, mme la dchance extrieure;
l'homme nglig relve le costume. Achte un habit, fais retaper ton
chapeau, ressemeler tes souliers, relve ton front, tu seras Alcibiade
quand tu voudras! Laisse-toi prendre pour un indigent, tu portes en
toi ta richesse si tu ne dois rien  personne!


XV.

Mais voil sous ma main un second volume de posies, intitul les
_Consolations_, qui me donne  peu prs le secret de cette vie
mystrieuse et squestre du monde. Ce volume parut  peu prs en ce
temps-l. Excusez-moi sur l'exactitude des dates; je ne tiens pas
registre de mes impressions, mais j'en tiens mmoire dans mon coeur.

Voici ce que vous en dites en 1863, en les rimprimant pour vous et
pour nous:

Je continue et j'achve, dans un court loisir qui m'est accord,
cette publication de mes Posies sous leur forme dernire. Ceci en est
la seconde partie, qui se distingue de _Joseph Delorme_ par l'accent
et par un certain caractre d'lvation ou de puret. Si l'on
cherchait le lien, le point d'union ou d'embranchement des deux
recueils, j'indiquerais la pice de _Joseph Delorme_:

     Toujours je la connus pensive et srieuse...

comme celle d'o est ne et sortie, en quelque sorte, cette nouvelle
veine plus pure. C'est ce ct que je n'avais qu'atteint et touch
dans _Joseph Delorme_, qui se trouve dvelopp dans les
_Consolations_.

Nous avons presque tous en nous un homme double. Saint Paul l'a dit,
Racine l'a chant. Je connais ces deux hommes en moi, disait Louis
XIV. Buffon les a admirablement dcrits dans l'espce de guerre morale
qu'ils se livrent l'un  l'autre. Moi aussi, me sentant double, je me
suis ddoubl, et ce que j'ai donn dans les _Consolations_ tait
comme une seconde moiti de moi-mme, et qui n'tait pas la moins
tendre. Mais, devenu trop diffrent avec les annes, il ne
m'appartient aujourd'hui ni de la juger, cette moiti du moi d'alors,
ni mme d'essayer de la dfinir. Je dirai seulement, au point de vue
littraire, que les _Consolations_ furent celui de mes recueils de
posies qui obtint, auprs du public choisi de ce temps-l, ce qui
ressemblait le plus  un succs vritable; on m'accusera d'en avoir
runi les preuves et tmoignages dans un petit chapitre-appendice.
Bayle a remarqu que chaque auteur a volontiers son poque favorite,
son moment plus favorable que les autres, et qui n'est pas toujours
trs-loign de son coup d'essai. Pour moi, quoique ma vie littraire
dj si longue, et, pour ainsi dire, tendue sur un trop large espace,
me laisse peu le plaisir des perspectives, il en a t cependant ainsi
pendant un assez long temps; et quand je m'arrtais pour regarder en
arrire, il me semblait que c'tait en 1829,  la date o j'crivais
les _Consolations_, que j'aimais le plus  me retrouver, et qu'il
m'et t le plus agrable aussi qu'on chercht de mes nouvelles. Je
le dis de souvenir plutt que par un sentiment actuel et prsent; car
 l'heure o j'cris ces lignes, engag plus que jamais dans la vie
critique active, je n'ai plus gure d'impression personnelle bien vive
sur ce lointain pass.

  Ce 16 juin 1862.


 VICTOR H.

Mon ami, ce petit livre est  vous; votre nom s'y trouve  presque
toutes les pages; votre prsence ou votre souvenir s'y mle  toutes
mes penses. Je vous le donne, ou plutt je vous le rends; il ne se
serait pas fait sans vous. Au moment o vous vous lancez pour la
premire fois dans le bruit et dans les orages du drame, puissent ces
souvenirs de vie domestique et d'intrieur vous apporter un frais
parfum du rivage que vous quittez! Puissent-ils, comme ces chants
antiques qui soutenaient le guerrier dans le combat, vous retracer
l'image adore du foyer, des enfants et de l'pouse!

Ptrarque, ce grand matre dans la science du coeur et dans le
mystre de l'amour, a dit au commencement de son _Trait sur la Vie
solitaire_: Je crois qu'une belle me n'a de repos ici-bas  esprer
qu'en Dieu, qui est notre fin dernire; qu'en elle-mme et en son
travail intrieur; et qu'en une me amie, qui soit sa soeur par la
ressemblance. C'est aussi la pense et le rsum du petit livre que
voici:

Lorsque, par un effet des circonstances dures o elle est place, ou
par le dveloppement d'un germe fatal dpos en elle, une me jeune,
ardente, tourne  la rverie et  la tendresse, subit une de ces
profondes maladies morales qui dcident de sa destine; si elle y
survit et en triomphe; si, la crise passe, la libert humaine reprend
le dessus et recueille ses forces parses, alors le premier sentiment
est celui d'un bien-tre intime, dlicieux, vivifiant, comme aprs une
angoisse ou une dfaillance. On rouvre les yeux au jour; on essuie de
son front sa sueur froide; on s'abandonne tout entier au bonheur de
renatre et de respirer. Plus la rflexion commence: on se complat 
penser qu'on a plong plus avant que bien d'autres dans le Puits de
l'abme et dans la Cit des douleurs; on a la mesure du sort; on sait
 fond ce qui en est de la vie, et ce que peut saigner de sang un
coeur mortel. Qu'aurait-on dsormais  craindre d'inconnu et de pire?
Tous les maux humains ne se traduisent-ils pas en douleurs? Toutes les
douleurs pousses un peu loin ne sont-elles pas les mmes? On a t
englouti un moment par l'Ocan; on a rebondi contre le roc comme la
sonde, ou bien on a rapport du gravier dans ses cheveux; et, sauv du
naufrage, ne quittant plus de tout l'hiver le coin de sa chemine, on
s'enfonce des heures entires en d'inexprimables souvenirs. Mais ce
calme, qui est d surtout  l'absence des maux et  la comparaison du
prsent avec le pass, s'affaiblit en se prolongeant, et devient
insuffisant  l'me; il faut, pour achever sa gurison, qu'elle
cherche en elle-mme et autour d'elle d'autres ressources plus
durables. L'tude d'abord semble lui offrir une distraction pleine de
charme et puissante avec douceur; mais la curiosit de l'esprit, qui
est le mobile de l'tude, suppose dj le sommeil du coeur plutt
qu'elle ne le procure; et c'est ici le coeur qu'il s'agit avant tout
d'apaiser et d'assoupir. Et puis ces sciences, ces langues, ces
histoires qu'on tudierait, contiennent au gr des mes dlicates et
tendres trop peu de suc essentiel sous trop d'corces et d'enveloppes;
une nourriture exquise et pulpeuse convient mieux aux estomacs
dbiles. La posie est une nourriture par excellence, et de toutes
les formes de posie, la forme lyrique plus qu'aucune autre, et de
tous les genres de posie lyrique, le genre rveur, personnel,
l'lgie ou le roman d'analyse en particulier. On s'y adonne avec
prdilection; on s'en pntre; c'est un enchantement; et, comme on se
sent encore trop voisin du pass pour le perdre de vue, on essaye d'y
jeter ce voile ondoyant de posie qui fait l'effet de la vapeur
bleutre aux contours de l'horizon. Aussi la plupart des chants que
les mes malades nous ont transmis sur elles-mmes datent-ils dj de
l'poque de convalescence; nous croyons le pote au plus mal, tandis
que souvent il touche  sa gurison; c'est comme le bruit que fait
dans la plaine l'arme du chasseur, et qui ne nous arrive qu'un peu de
temps aprs que le coup a port. Cependant, convenons-en, l'usage
exclusif et prolong d'une certaine espce de posie n'est pas sans
quelque pril pour l'me;  force de refoulement intrieur et de
nourriture subtile, la blessure  moiti ferme pourrait se rouvrir:
il faut par instants  l'homme le mouvement et l'air du dehors; il lui
faut autour de lui des objets o se poser; et quel convalescent
surtout n'a besoin d'un bras d'ami qui le soutienne dans sa promenade
et le conduise sur la terrasse au soleil?

L'amiti,  mon ami, quand elle est ce qu'elle doit tre, l'union des
mes, a cela de salutaire, qu'au milieu de nos plus grandes et de nos
plus dsespres douleurs, elle nous rattache insensiblement et par un
lien invisible  la vie humaine,  la socit, et nous empche, en
notre misrable frnsie, de nier, les yeux ferms, tout ce qui nous
entoure. Or, comme l'a dit excellemment M. Ballanche, toutes les
penses d'existence et d'avenir se tiennent; pour croire  la vie qui
doit suivre celle-ci, il faut commencer par croire  cette vie
elle-mme,  cette vie passagre. Le devoir de l'ami clairvoyant
envers l'ami infirme consiste donc  lui mnager cette initiation
dlicate qui le ramne d'une esprance  l'autre;  lui rendre d'abord
le got de la vie;  lui faire supporter l'ide de lendemain; puis,
par degrs,  substituer pieusement dans son esprit,  cette ide
vacillante, le dsir et la certitude du lendemain ternel. Mais
indiquer ce but suprieur et divin de l'amiti, c'est assez
reconnatre que sa loi suprme est d'y tendre sans cesse, et qu'au
lieu de se mprendre  ses propres douceurs, au lieu de s'endormir en
de vaines et molles complaisances, elle doit cheminer, jour et nuit,
comme un guide cleste, entre les deux compagnons qui vont aux mmes
lieux. Toute autre amiti que celle-l serait trompeuse, lgre, bonne
pour un temps, et bientt puis; elle mriterait qu'on lui appliqut
la parole svre du saint auteur de l'_Imitation_: Noli confidere
super amicos et proximos, nec in futurum tuam differas salutem, quia
citius obliviscentur tui homines quam stimas. Il ne reste rien 
dire, aprs saint Augustin, sur les charmes dcevants et les illusions
fabuleuses de l'amiti humaine.  la prendre de ce ct, je puis
rpter devant vous,  mon ami, que l'amiti des hommes n'est pas
sre, et vous avertir de n'y pas trop compter. Il est doux sans doute,
il est doux, dans le calme des sens, dans les jouissances de l'tude
et de l'art, de causer entre amis, de s'approuver avec grce, de se
complaire en cent faons; de lire ensemble d'agrables livres; de
discuter parfois sans aigreur, ainsi qu'un homme qui dlibre avec
lui-mme, et par ces contestations rares et lgres de relever un peu
l'habituelle unanimit de tous les jours. Ces tmoignages d'affection
qui, sortis du coeur de ceux qui s'entr'aiment, se produisent au
dehors par la bouche, par la physionomie, par les yeux et par mille
autres dmonstrations de tendresse, sont comme autant d'tincelles de
ce feu d'amiti qui embrase les mes et les fond toutes en une
seule[21]. Mais si vous tenez  ce que ce feu soit durable, si vous
ne pouvez vous faire  l'ide d'tre oubli un jour de ces amis si
bons,  Vous, qui que vous soyez, ne mourez pas avant eux; car cette
sorte d'amiti est tellement aimable et douce qu'elle-mme bientt se
console elle-mme, et que ce qui reste comble aisment le vide de ce
qui n'est plus; la pense des amis morts, quand par hasard elle
s'lve, ne fait que mieux sentir aux amis vivants la consolation
d'tre ensemble, et ajoute un motif de plus  leur bonheur.

[Note 21: S. AUG., _Conf._, liv. IV, ch. 8.]

Si vous tes humble, obscur, mais tendre et dvou, et que vous ayez
un ami sublime, ambitieux, puissant, qui aime et obtienne la gloire et
l'empire, aimez-le, mais n'en aimez pas trop un autre, car cette
sorte d'amiti est absolue, jalouse, impatiente de partage; aimez-le,
mais qu'un mot quivoque, lch par vous au hasard, ne lui soit pas
report envenim par la calomnie; car ni tendresse  l'preuve, ni
dvouement  mourir mille fois pour lui, ne rachteront ce mot
insignifiant qui aura gliss dans son coeur.

Si votre ami est beau, bien fait, amoureux des avantages de sa
personne, ne ngligez pas trop la vtre; gardez-vous qu'une maladie ne
vous dfigure, qu'une affliction prolonge ne vous dtourne des soins
du corps; car cette sorte d'amiti, qui vit de parfums, est
ddaigneuse, volage, et se dgote aisment.

Si vous avez un ami riche, heureux, entour des biens les plus
dsirables de la terre, ne devenez ni trop pauvre, ni trop dlaiss du
monde, ni malade sur un lit de douleurs; car cet ami, tout bon qu'il
sera, vous ira visiter une fois ou deux, et la troisime il remarquera
que le chemin est long, que votre escalier est haut et dur, que votre
grabat est infect, que votre humeur a chang; et il pensera, en s'en
revenant, qu'il y a au fond de cette misre un peu de votre faute, et
que vous auriez bien pu l'viter; et vous ne serez plus dsormais
pour lui, au sein de son bonheur, qu'un objet de compassion, de
secours, et peut-tre un sujet de morale.

Si, malheureux vous-mme, vous avez un ami plus malheureux que vous,
consolez-le, mais n'attendez pas de lui consolation  votre tour; car,
lorsque vous lui raconterez votre chagrin, il aura beau animer ses
regards et entr'ouvrir ses lvres comme s'il coutait, en vous
rpondant il ne rpondra qu' sa pense, et sera intrieurement tout
plein de lui-mme.

Si vous aimez un ami plus jeune que vous, que vous le cultiviez comme
un enfant, et que vous lui aplanissiez le chemin de la vie, il
grandira bientt; il se lassera d'tre  vous et par vous, et vous le
perdrez. Si vous aimez un ami plus vieux, qui, dj arriv bien haut,
vous prenne par la main et vous lve, vous grandirez rapidement, et
sa faveur alors vous psera, ou vous lui porterez ombrage.

Que sont devenus ces amis du mme ge, ces frres en posie, qui
croissaient ensemble, unis, encore obscurs, et semblaient tous
destins  la gloire! Que sont devenus ces jeunes arbres runis
autrefois dans le mme enclos? Ils ont pouss, chacun selon sa
nature; leurs feuillages, d'abord entremls agrablement, ont
commenc de se nuire et de s'touffer: leurs ttes se sont
entre-choques dans l'orage; quelques-uns sont morts sans soleil; il a
fallu les sparer, et les voil maintenant, bien loin les uns des
autres, verts sapins, chtaigniers superbes, au front des coteaux, au
creux des vallons, ou saules plors au bord des fleuves.

La plupart des amitis humaines, mme des meilleures, sont donc
vaines et mensongres,  mon ami; et c'est  quelque chose de plus
intime, de plus vrai, de plus invariable, qu'aspire une me dont
toutes les forces ont t brises et qui a senti le fond de la vie.
L'amiti qu'elle implore, et en qui elle veut tablir sa demeure, ne
saurait tre trop pure et trop pieuse, trop empreinte d'immortalit,
trop mle  l'invisible et  ce qui ne change pas; vestibule
transparent, incorruptible, au seuil du Sanctuaire ternel; degr
vivant, qui marche et monte avec nous, et nous lve au pied du saint
Trne. Tel est, mon Ami, le refuge heureux que j'ai trouv en votre
me. Par vous, je suis revenu  la vie du dehors, au mouvement de ce
monde, et de l, sans secousse, aux vrits les plus sublimes. Vous
m'avez consol d'abord, et ensuite vous m'avez port  la source de
toute consolation; car vous l'avez vous-mme appris ds la jeunesse,
les autres eaux tarissent, et ce n'est qu'aux bords de cette Silo
cleste qu'on peut s'asseoir pour toujours et s'abreuver:

  Voici la vrit qu'au monde je rvle:
  Du Ciel dans mon nant je me suis souvenu:
  Louez Dieu! La brebis vient quand l'agneau l'appelle;
  J'appelais le Seigneur, le Seigneur est venu.

  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

  Vous avez dans le port pouss ma voile errante;
  Ma tige a reverdi de sve et de verdeur;
  Seigneur, je vous bnis!  ma lampe mourante
  Votre souffle vivant a rendu sa splendeur.

Dieu donc et toutes ses consquences; Dieu, l'immortalit, la
rmunration et la peine; ds ici-bas le devoir et l'interprtation du
visible par l'invisible: ce sont les consolations les plus relles
aprs le malheur, et l'me, qui une fois y a pris got, peut bien
souffrir encore, mais non plus retomber. Chaque jour de plus, pass
en cette vie prissable, la voit s'enfoncer davantage dans l'ordre
magnifique qui s'ouvre devant elle  l'infini, et si elle a beaucoup
aim et beaucoup pleur, si elle est tendre, l'intelligence des choses
d'au del ne la remplit qu'imparfaitement; elle en revient  l'Amour;
c'est l'Amour surtout qui l'lve et l'initie, comme Dante, et dont
les rayons pntrants l'attirent de sphre en sphre comme le soleil
aspire la rose. De l mille larmes encore, mais dlicieuses et sans
amertume; de l mille joies secrtes, mille blanches lueurs
dcouvertes au sein de la nuit; mille pressentiments sublimes entendus
au fond du coeur de la prire, car une telle me n'a de complet
soulagement que lorsqu'elle a clat en prire, et qu'en elle la
philosophie et la religion se sont embrasses avec sanglots.

En ce temps-ci, o par bonheur on est las de l'impit systmatique,
et o le gnie d'un matre clbre[22] a rconcili la philosophie
avec les plus nobles facults de la nature humaine, il se rencontre
dans les rangs distingus de la socit une certaine classe d'esprits
srieux, moraux, rationnels; vaquant aux tudes, aux ides, aux
discussions; dignes de tout comprendre, peu passionns, et capables
seulement d'un enthousiasme d'intelligence qui tmoigne de leur amour
ardent pour la vrit.  ces esprits de choix, au milieu de leur vie
commode, de leur loisir occup, de leur dveloppement tout
intellectuel, la religion philosophique suffit; ce qui leur importe
particulirement, c'est de se rendre raison des choses; quand ils ont
expliqu, ils sont satisfaits: aussi le ct inexplicable leur
chappe-t-il souvent, et ils le traiteraient volontiers de chimre,
s'ils ne trouvaient moyen de l'assujettir, en le simplifiant,  leur
mode d'interprtation universelle. Le dirai-je? ce sont des esprits
plutt que des mes; ils habitent les rgions moyennes; ils n'ont pas
pntr fort avant dans les voies douloureuses et impures du coeur;
ils ne sont pas rafrachis, aprs les flammes de l'expiation, dans la
srnit d'un ther inaltrable; ils n'ont pas senti la vie au vif.

[Note 22: M. Victor Cousin.]

J'honore ces esprits, je les estime heureux; mais je ne les envie
pas. Je les crois dans la vrit, mais dans une vrit un peu froide
et nue. On ne gagne pas toujours  s'lever, quand on ne s'lve pas
assez haut. Les physiciens qui sont parvenus aux plus grandes
hauteurs de l'atmosphre, rapportent qu'ils ont vu le soleil sans
rayons, dpouill, rouge et fauve, et partout des tnbres autour
d'eux. Plutt que de vivre sous un tel soleil, mieux vaut encore
demeurer sur terre, croire aux _ondoyantes lueurs_ du soir et du
matin, et prter sa docile prunelle  toutes les illusions du jour,
dt-on laisser la paupire en face de l'astre blouissant;-- moins
que l'me, un soir, ne trouve quelque part des ailes d'ange, et
qu'elle ne s'chappe dans les plaines lumineuses, par del notre
atmosphre,  une hauteur o les savants ne vont pas.

Oui, et-on la gomtrie de Pascal et le gnie de Ren, si la
mystrieuse semence de la rverie a t jete en nous et a germ sous
nos larmes ds l'enfance; si nous nous sentons de bonne heure malades
de la maladie de saint Augustin et de Fnelon; si, comme le disciple
dont parle Klopstock, ce Lebbe dont la plainte est si douce, nous
avons besoin qu'un gardien cleste abrite notre sommeil avec de
tendres branches d'olivier; si enfin, comme le triste Abbadona, nous
portons en nous le poids de quelque chose d'irrparable, il n'y a
qu'une voie ouverte pour chapper  l'ennui dvorant, aux lches
dfaillances ou au mysticisme insens; et cette voie, Dieu merci,
n'est pas nouvelle! Heureux qui n'en est jamais sorti! plus heureux
qui peut y rentrer! L seulement on trouve scurit et plnitude; des
remdes appropris  toutes les misres de l'me; des formes divines
et permanentes imposes au repentir,  la prire et au pardon; de doux
et frquents rappels  la vigilance; des trsors toujours abondants de
charit et de grce. Nous parlons souvent de tout cela,  mon ami,
dans nos longues conversations d'hiver, et nous ne diffrons
quelquefois un peu que parce que vous tes plus fort et que je suis
plus faible. Bien jeune, vous avez march droit, mme dans la nuit; le
malheur ne vous a pas jet de ct; et, comme Isaac attendant la fille
de Bathuel, vous vous promeniez solitaire dans le chemin qui mne au
puits appel Puits de _Celui qui vit et qui voit, Viventis et
Videntis_. Votre coeur vierge ne s'est pas laiss aller tout d'abord
aux trompeuses mollesses; et vos rveries y ont gagn avec l'ge un
caractre religieux, austre et primitif, et presque accablant pour
notre infirme humanit d'aujourd'hui; quand vous avez eu assez
pleur, vous vous tes retir  Pathmos avec votre aigle, et vous avez
vu clair dans les plus effrayants symboles. Rien dsormais qui vous
fasse plir; vous pouvez sonder toutes les profondeurs, our toutes
les voix; vous vous tes familiaris avec l'infini. Pour moi, qui suis
encore nouveau venu  la lumire, et qui n'ai, pour me sauver, qu'un
peu d'amour, je n'ose m'aventurer si loin  travers l'immense nature,
et je ne m'inquite que d'atteindre aux plus humbles, aux plus
prochaines consolations qui nous sont enseignes. Ce petit livre est
l'image fidle de mon me; les doutes et les bonnes intentions y
luttent encore; l'toile qui scintille dans le crpuscule semble par
instants prs de s'teindre; la voile blanche que j'aperois 
l'horizon m'est souvent drobe par un flot de mer orageuse; pourtant
la voile blanche et l'toile tremblante finissent toujours par
reparatre.--Tel qu'il est, ce livre, je vous l'offre, et j'ai pens
qu'il serait d'un bon exemple.

De son cachet littraire, s'il peut tre ici question de cela, je ne
dirai qu'un mot. Dans un volume publi par moi il y a prs d'un an, et
qui a donn lieu  beaucoup de jugements divers, quelques personnes,
dont le suffrage m'est prcieux, avaient paru remarquer et estimer,
comme une nouveaut en notre posie, le choix de certains sujets
emprunts  la vie prive et rendus avec relief et franchise. Si, 
l'ouverture du volume nouveau, ces personnes pouvaient croire que j'ai
voulu quitter ma premire route, je leur ferai observer par avance que
tel n'a pas t mon dessein; qu'ici encore c'est presque toujours de
la vie prive, c'est--dire, d'un incident domestique, d'une
conversation, d'une promenade, d'une lecture, que je pars, et que, si
je ne me tiens pas  ces dtails comme par le pass, si mme je ne me
borne pas  en dgager les sentiments moyens de coeur et d'amour
humain qu'ils reclent, et si je passe outre, aspirant d'ordinaire 
plus de sublimit dans les conclusions, je ne fais que mener  fin mon
procd sans en changer le moins du monde; que je ne cesse pas d'agir
sur le fond de la ralit la plus vulgaire, et qu'en supposant le but
atteint (ce qu'on jugera), j'aurai seulement lev cette ralit  une
plus haute puissance de posie. Ce livre alors serait, par rapport au
prcdent, ce qu'est dans une spirale le cercle suprieur au cercle
qui est au-dessous; il y aurait eu chez moi progrs potique dans la
mme mesure qu'il y a eu progrs moral.

  Dcembre 1829.


XVI.

Il est ais de voir que l'homme qui, ds ce temps-l, crivait ainsi
la prose, ne serait pas seulement un pote, mais un prosateur tout
_particulier_. Nous entendons par ce mot un prosateur qui ne ressemble
pas  un autre, et qui introduit dans la langue un genre inusit,
trange, familier et profond tout  la fois, un genre qui ne
ressemblerait  rien, s'il ne ressemblait pas  _Montaigne_, oui, un
Montaigne du dix-neuvime sicle.

Mais revenons d'abord au volume des _Consolations_:

Chateaubriand en fut trs-touch, et s'exprimait ainsi en crivant 
Sainte-Beuve, peu connu de lui encore:

Je viens, Monsieur, de parcourir trop rapidement les _Consolations_;
des vers pleins de grce et de charme, des sentiments tristes et
tendres se font remarquer  toutes les pages. Je vous flicite
d'avoir cd  votre talent, en le dgageant de tout systme. coutez
votre gnie, monsieur; chargez votre muse d'en redire les
inspirations, et, pour atteindre la renomme, vous n'aurez besoin
d'tre port dans la _casaque_ de personne.

Recevez, monsieur, je vous prie, mes sentiments les plus empresss et
mes sincres flicitations.

                                                       CHATEAUBRIAND.

Vous dites: Lamartine ne fut que mdiocrement satisfait de _Joseph
Delorme_.

Vous vous trompez; mais c'est ma faute. Je vous crivis en effet alors
une ptre en vers, qui exprimait trs-mal mes penses, qui me donnait
un air protecteur de _critique_, tandis qu'au fond de l'me j'tais
mu et enthousiasm d'amiti et d'admiration. Je blmais en pdagogue
quelques formes aventures de vers, pour dire comme tout le monde,
mais je me mentais  moi-mme; j'tais ivre de cette posie toute
neuve. Je crois que vous prtes trop au srieux cette critique de
complaisance d'un _vtran_ des nouveauts, et que l'imposture vous
prdisposa  un peu d'amertume envers moi. Je ne sais si je me
trompe. Nous nous loignmes, mais cela ne changea rien  mon tendre
intrt pour vous.

Il estimait peu alors _Andr Chnier_, dites-vous. C'est vrai; je
l'avoue. Except dans la _Jeune Captive_, pice teinte avec son sang
au pied de l'chafaud, _Andr Chnier_ me paraissait un pastiche du
Grec plus qu'un Franais. Je lui reproche encore aujourd'hui ce manque
d'originalit vraie; je gotais mille fois mieux vos intimits
novatrices de _Joseph Delorme_. Je fais bien peu de cas des copistes,
malgr la rare perfection de leur _faire_. Le _faire_ dans l'artiste
est insparable du _concevoir_. Que m'importe qu'on me copie un
Raphal, si c'est une copie! J'ose effrontment vous avouer 
vous-mme aujourd'hui que je vous prfrais  _Andr Chnier_, bien
que vous n'eussiez pas fait l'inimitable _Jeune Captive_.


XVII.

Et je n'tais pas seul  penser ainsi. Vous allez entendre des juges
de plus d'autorit que moi.

Lamartine, dites-vous encore, me l'crivit en des termes plus
indulgents pour moi que justes pour A. Chnier. Mais la premire pice
des _Consolations_ qu'il avait lue un jour manuscrite chez Victor
Hugo, sur la marge d'un vieux _Ronsard_ in-folio qui nous servait
d'album, l'avait tout  fait conquis. Je le connus personnellement
dans l't de cette anne 1829, et, en souvenir d'une promenade et
d'un entretien au Luxembourg, je lui adressai la pice qui est la VIe
des _Consolations_. Il y rpondit aussitt, et le jour mme o il la
recevait, par une ptre qu'il griffonna au crayon sur son album.
Quelques jours aprs il me l'envoyait copie, avec ce mot:

                                           Saint-Point, 24 aot 1829.

Je vous tiens parole, mon cher Sainte-Beuve, plus tt que je ne
comptais. Voici ces vers que je suis parvenu  vous griffonner en
trois jours sur les ides que votre ptre dlicieuse m'avait
inspires quand je la reus, et qui taient ensevelis et effacs sur
mon album au crayon...

Pardonnez-moi de vous rpter en vers mes injures potiques sur
quelques morceaux de _Joseph Delorme_; vous verrez qu'elles sont
l'ombre de la lumire qui environnera son nom. Et si ce sans-faon
potique vous dplat, dchirez-les.

Adieu, et mille amitis  vous et  nos amis.

                                                          LAMARTINE.

Ce fut dans l't de 1830 que parurent les deux volumes des
_Harmonies_, sur lesquels je fis des articles au _Globe_. Lamartine
m'en remercia par une lettre qui exprime bien les proccupations et
les penses de ce temps, et qui en fixe exactement la nuance. Il y
mle son jugement sur les _Consolations_, lequel est si favorable
qu'il y aurait pudeur  le produire, si lui-mme, bien des annes
aprs, n'avait dit les mmes choses, et en des termes presque
semblables, dans un de ses _Entretiens_ familiers sur la littrature.

                             Au chteau de Saint-Point, 27 juin 1830.

Recevez mes biens vifs remercments, mon cher Sainte-Beuve, pour
toute la peine que vous a donne le laborieux enfantement de mes deux
volumes au jour. J'ai lu avec reconnaissance les deux articles du
_Globe_. On m'a dit que _le Constitutionnel_ mme avait parl assez
favorablement. Le grand nombre de lettres particulires d'inconnus,
que je reois tous les jours, me font assez bien augurer pour l'avenir
de cette publication...

Je suis enfin au lieu du repos; les lections l'ont un moment
troubl; mais elles sont partout comme ici, si prononces dans un sens
hostile qu'il n'y a plus rien  faire qu' s'envelopper de son manteau
et  attendre les vnements. Lorsque, comme nous, on dplore les
sottises des deux partis, on passe sa vie  gmir. Tout marche  un
renversement de l'tat, provisoirement tranquille, o nous tions
depuis quelques annes. Htez-vous de faire entendre votre voix
potique pendant qu'il y a encore au moins le silence de la terreur;
bientt peut-tre on n'entendra plus que le cri des combattants. Les
symptmes sont alarmants; vos paisibles amis de Paris, qui font de la
politique avec leur encre et leur papier dans la libert des thories,
verront  quels lments rels ils vont avoir affaire. La plume cdera
au sabre. Soyez-en sr...[23].

Hier j'ai relu les _Consolations_ pour me consoler de ce que
j'entrevois; elles sont ravissantes. Je le dis et je le rpte; c'est
ce que je prfre dans la posie franaise intime. Que de vrit,
d'me, d'onction et de posie! J'en ai pleur, moi qui oncques ne
pleure.

Soyez en repos contre vos dtracteurs; je vous rponds de l'avenir
avec une telle posie: croissez seulement et multipliez.

Adieu. Mille amitis.

                                                    A. DE LAMARTINE.

[Note 23: On trouvera peut-tre que M. de Lamartine se mprenait ici
dans ses prsages trop sombres. Mais le pote voit de loin; et en
1830, si M. de Lamartine s'est tromp dans ses prvisions immdiates,
ce n'tait qu'affaire de temps et de distance; il anticipait 1848 et
1851; il voyait deux ou trois horizons  la fois. Ce qu'il ne
prvoyait pas, c'est qu'il serait l'Orphe qui plus tard dirigerait et
rglerait par moments de son archet d'or cette invasion de barbares.

  SAINTE-BEUVE.]

Branger, de son ct, avec une indulgence presque gale, mais aussi
avec cette malice lgre dont il savait assaisonner les loges et en
ne craignant pas de badiner et de sourire  de certains passages,
m'crivait:

                                                           Mars 1830.

Mon cher Delorme,

Sachant que j'ai crit  Hugo au sujet d'_Hernani_, peut-tre, en
recevant ma lettre, allez-vous croire que je veux me faire le
thurifraire de toute l'cole romantique. Dieu m'en garde! et ne le
croyez pas. Mais, en vrit, je vous dois bien des remercments pour
les doux instants que votre nouveau volume m'a procurs. Il est tout
plein de grce, de navet, de mlancolie. Votre style s'est pur
d'une faon remarquable, sans perdre rien de sa vrit et de son
allure abandonne. Moi, pdant (tout ignorant que je suis), je
trouverais bien encore  guerroyer contre quelques mots, quelques
phrases; mais vous vous amendez de si bonne grce et de vous-mme,
qu'il ne faut que vous attendre  un troisime volume. C'est ce que je
vais faire, au lieu de vous tourmenter de ridicules remarques.

Savez-vous une crainte que j'ai? c'est que vos _Consolations_ ne
soient pas aussi recherches du commun des lecteurs que les infortunes
si touchantes du pauvre Joseph, qui pourtant ont mis tant et si fort
la critique en moi. Il y a des gens qui trouveront que vous n'auriez
pas d vous consoler sitt; gens gostes, il est vrai, qui se
plaisent aux souffrances des hommes d'un beau talent, parce que,
disent-ils, la misre, la maladie, le dsespoir, sont de bonnes muses.
Je suis un peu de ces mauvais coeurs. Toutefois, j'ai du bon; aussi
vos touchantes _Consolations_ m'ont pntr l'me, et je me rjouis
maintenant du calme de la vtre. Il faut pourtant que je vous dise que
moi, qui suis de ces potes tombs dans l'ivresse des sens dont vous
parlez, mais qui sympathise mme avec le mysticisme, parce que j'ai
sauv du naufrage une croyance inbranlable, je trouve la vtre un peu
affecte dans ses expressions. Quand vous vous servez du mot de
_Seigneur_, vous me faites penser  ces cardinaux anciens qui
remerciaient Jupiter et tous les dieux de l'Olympe de l'lection d'un
nouveau pape. Si je vous pardonne ce lambeau de culte jet sur votre
foi de diste, c'est qu'il me semble que c'est  quelque beaut,
tendrement superstitieuse, que vous l'avez emprunt par condescendance
amoureuse. Ne regardez pas cette observation comme un effet de
critique impie. Je suis croyant, vous le savez, et de trs-bonne foi;
mais aussi je tche d'tre vrai en tout, et je voudrais que tout le
monde le ft, mme dans les moindres dtails. C'est le seul moyen de
persuader son auditoire.

Qu'allez-vous conclure de ma lettre? Je ne sais trop. Aussi je sens
le besoin de me rsumer.

 mes yeux vous avez grandi pour le talent, et grandi beaucoup. Le
sujet de vos divers morceaux plaira peut-tre moins  ceux qui vous
ont le plus applaudi d'abord; il n'en sera pas ainsi pour ceux d'entre
eux qui sont sensibles  tous les panchements d'une me aussi pleine,
aussi dlicate que la vtre. L'loge qui restera commun aux deux
volumes, c'est de nous offrir un genre de posie absolument nouveau en
France, la haute posie des choses communes de la vie. Personne ne
vous avait devanc dans cette route; il fallait ce que je n'ai encore
trouv qu'en vous seul pour y russir. Vous n'tes arriv qu' moiti
du chemin, mais je doute que personne vous y devance jamais; je dirai
plus: je doute qu'on vous y suive. Une gloire unique vous attend donc;
peut-tre l'avez-vous dj compltement mrite; mais il faut beaucoup
de temps aux contemporains pour apprcier les talents simples et
vrais; ne vous irritez donc point de nos hsitations  vous dcerner
la couronne. Mettez votre confiance en Dieu; c'est ce que j'ai fait,
moi, pote de cabaret et de mauvais lieux, et un tout petit rayon de
soleil est tomb sur mon fumier. Vous obtiendrez mieux que cela, et je
m'en rjouis.  vous de tout mon coeur.

                                                           BRANGER.

Mais je dus  Beyle (Stendhal), le spirituel picurien et l'un des
plus oss romantiques de la prose, un des suffrages qui taient le
plus faits pour me flatter. Il tait peu dispos, en gnral, en
faveur des vers, et des vers franais en particulier. Dans un premier
crit sur le Romantisme en 1818, il avait dit:

... La France et l'Allemagne sont muettes: le gnie potique, teint
chez ces nations, n'est plus reprsent que par des foules de
versificateurs assez lgants, mais le feu du gnie manque toujours;
mais, si on veut les lire, toujours l'ennui comme un poison subtil se
glisse peu  peu dans l'me du lecteur; ses yeux deviennent petits, il
s'efforce de lire, mais il bille, il s'endort et le livre lui tombe
des mains.

Quelle fut donc ma surprise quand je reus de lui, avec qui je
n'avais eu d'ailleurs que des relations assez rares et de rencontre,
une lettre ainsi conue:

                                    Aprs avoir lu _les Consolations_
                                       trois heures et demie de suite,
                                           le vendredi 26 mars (1830).

S'il y avait un Dieu, j'en serais bien aise, car il me payerait de
son paradis pour tre honnte homme comme je suis.

Ainsi je ne changerais rien  ma conduite, et je serais rcompens
pour faire prcisment ce que je fais.

Une chose cependant diminuerait le plaisir que j'ai  rver avec les
douces larmes que fait couler une bonne action: cette ide d'en tre
_pay_ par une rcompense, un paradis.

Voil, monsieur, ce que je vous dirais en vers si je savais en faire
aussi bien que vous. Je suis choqu que vous autres qui _croyez en
Dieu_, vous imaginiez que, pour tre _au dsespoir_ trois ans de ce
qu'une matresse vous a quitts, il faille croire en Dieu. De mme un
Montmorency s'imagine que, pour tre brave sur le champ de bataille,
il faut s'appeler Montmorency.

Je vous crois appel, monsieur, aux plus grandes destines
littraires, mais je trouve encore un peu d'affectation dans vos vers.
Je voudrais qu'ils ressemblassent davantage  ceux de la Fontaine.
Vous parlez trop de gloire. On aime  travailler, mais Nelson (lisez
sa _Vie_ par l'infme Southey), Nelson ne se fait tuer que pour
devenir _pair d'Angleterre_. Qui diable sait si la gloire viendra!
Voyez Diderot promettre l'immortalit  M. Falconet, sculpteur.

La Fontaine disait  la Champmesl: Nous aurons la gloire, moi pour
crire, et vous pour rciter. Il a devin. Mais pourquoi parler de
ces choses-l? La passion a sa pudeur: pourquoi rvler ces choses
intimes? pourquoi des noms? Cela a l'air d'une prnerie, d'un _puff_.

Voil, monsieur, ma pense, et toute ma pense. Je crois qu'on
parlera de vous en 1890. Mais vous ferez mieux que les _Consolations_,
quelque chose de plus _fort_ et de plus _pur_.

Ce mme Beyle, quelques mois aprs et au lendemain de la rvolution
de Juillet, nomm consul  Trieste, et se croyant prt  partir (il
n'obtint pas l'_exequatur_), m'crivait cet autre billet tout aimable,
qui me prouvait une fois le plus qu'il augurait bien de moi et qu'il
ne tenait pas  lui que je ne devinsse quelque chose:

                             71, rue Richelieu, ce 29 septembre 1830.

Monsieur, on m'assure  l'instant que je viens d'tre nomm consul 
Trieste. On dit la nature belle en ce pays. Les les de l'Adriatique
sont pittoresques. Je fais le premier acte de consulat en vous
engageant  passer six mois ou un an dans la maison du consul. Vous
seriez, monsieur, aussi libre qu' l'auberge; nous ne nous verrions
qu' table. Vous seriez tout  vos inspirations potiques.

Agrez, monsieur, l'assurance de mes sentiments les plus distingus.

                                                              BEYLE.

C'tait aux _Consolations_ et aux esprances qu'elles donnaient que
je devais tous ces tmoignages.

Parmi mes amis du _Globe_ ou qui appartenaient par leurs ides  ce
groupe, il en est deux de qui je reus des marques de sympathie
accompagnes de quelques indications justes et dont j'aurais pu
profiter. M. Viguier, l'un des matres les plus distingus et les plus
dlicats de l'ancienne cole normale,  qui j'avais ddi l'une des
pices (la IIe) du Recueil, aprs m'avoir remerci cordialement, aprs
m'avoir dit: Ce n'est pas un livre, c'est encore cette fois une me
vivante que vous m'avez fait lire; telle est votre manire: entre
votre talent et votre manire morale il y a intimit; ajoutait ces
paroles que j'aurais d peser davantage et dont j'ai vrifi depuis la
justesse:

Voil donc une phase nouvelle, un autre degr de l'chelle potique
et morale. Il faudra bien vous laisser dire que l'on ne voit pas assez
clairement le point o vous arrivez dans la foi, ni celui o vous
tendez; que le dsespoir, avec tous ses scandales, fait plus pour le
succs et pour une certaine originalit qu'un premier retour  des
penses religieuses; que vous paraissez menac du mysticisme dvot, et
qu'en attendant, le mysticisme d'une rverie toute subjective ne
laisse pas assez arriver dans ce sanctuaire toujours tendu de deuil
l'air du dehors, le soleil, la vie du monde. Qu'importe? ce n'est
encore qu'une anne de votre vie! L'unit du ton, quand il est vrai,
fort et anim, n'est point la monotonie. Ce n'est pas la popularit,
c'est la dure qui doit faire votre succs. Vous n'avez qu' vivre
pour varier les applications d'un si beau talent. Vivez donc, mon cher
Sainte-Beuve, et vivez heureux! Que le bonheur vous inspire aussi bien
que les chagrins et la pnitence: ce sera une double satisfaction pour
ceux qui vous aiment.

                                                            LAMARTINE.

(_La suite au prochain Entretien._)




CIIe ENTRETIEN.

LETTRE  M. SAINTE-BEUVE.

(SECONDE PARTIE.)


I.

J'avais par hasard connu et aim, en Italie, un beau jeune homme
franais, nomm _Farcy_. C'tait une de ces mes concentres, quoique
errantes, qui dsesprent de trouver dans les autres mes ce qu'elles
rvent de perfection en elles-mmes. J'avais pass quelques mois avec
lui, et, quoique je ne me fusse pas ouvert compltement  lui, je vis
qu'il m'aimait comme homme et comme pote. Il partit pour la France un
an avant la rvolution de 1830. Un jour, je lus sa mort dans un
journal. Le journaliste en fit naturellement un hros de Juillet. Ce
n'tait pas cela, c'tait un hros de _je ne sais quoi_, un hros de
l'ennui, du vide, de l'inspiration maladive de l'me. Revenu  Paris,
j'appris de M. D..., son ami, comment il tait mort.

Les deux premires journes de la lutte entre le peuple et les troupes
taient passes; le combat languissait. Farcy ne s'y tait pas ml;
il redoutait autant la dfaite que la victoire, danger extrme des
deux cts. Il restait incertain et impassible  sa fentre.  la fin
du troisime jour, vers le soir, il se fit un reproche  lui-mme de
sa longanimit. Quelle que soit l'issue, se dit-il, cela aura une
issue bientt. Si le peuple est vaincu, il n'est plus peuple, il est
esclave, c'est un mal; si le peuple est vainqueur, les circonstances
seront extrmes, il sera entran  l'anarchie:  l'anarchie, il y a
un remde;  la servitude, il n'y en a plus. Ainsi,  tout risque,
combattons pour le parti qui peut encore,  la rigueur, sauver la
France. Que mon coup de fusil soit du moins pour quelque chose dans
les consquences de cette guerre civile! Il sortit son fusil  la
main; mais il tournait  peine l'angle de l'htel de Nantes, maison
isole et pyramidale qui existait seule sur le Carrousel, qu'un coup
de feu de hasard vint l'atteindre en pleine poitrine; il tomba
philosophe, on le releva hros.

Or voici ce que Farcy venait d'crire  Sainte-Beuve, quelques
semaines auparavant, sur les _Consolations_:

Dans le premier ouvrage (dans _Joseph Delorme_), c'tait une me
fltrie par des tudes trop positives et par les habitudes des sens
qui emportent un jeune homme timide, pauvre, et en mme temps dlicat
et instruit; car ces hommes ne pouvant se plaire  une liaison
continue o on ne leur rapporte en change qu'un esprit vulgaire et
une me faonne  l'image de cet esprit, ennuys et ennuyeux auprs
de telles femmes, et d'ailleurs ne pouvant plaire plus haut ni par
leur audace ni par des talents encore cachs, cherchent le plaisir
d'une heure qui amne le dgot de soi-mme. Ils ressemblent  ces
femmes bien leves et sans richesses, qui ne peuvent souffrir un
poux vulgaire, et  qui une union mieux assortie est interdite par la
fortune.

Il y a une audace et un abandon dans la confidence des mouvements
d'un pareil coeur, bien rares en notre pays et qui annoncent le pote.

Aujourd'hui (dans les _Consolations_) il sort de sa dbauche et de
son ennui; son talent mieux connu, une vie littraire qui ressemble 
un combat, lui ont donn de l'importance et l'ont sauv de
l'affaissement. Son me honnte et pure a ressenti cette renaissance
avec tendresse, avec reconnaissance. Il s'est tourn vers Dieu, d'o
vient la paix et la joie.

Il n'est pas sorti de son abattement par une violente secousse: c'est
un esprit trop analytique, trop rflchi, trop habitu  user ses
impressions en les commentant,  se ddaigner lui-mme en s'examinant
beaucoup; il n'a rien en lui pour tre pris perdument et pousser sa
passion avec emportement et audace; plus tard peut-tre... Aujourd'hui
il cherche, il attend et se dfie.

Mais son coeur lui chappe et s'attache  une fausse image de
l'amour. L'tude, la mditation religieuse, l'amiti, l'occupent, si
elles ne le remplissent pas, et dtournent ses affections. La pense
de l'art noblement conu le soutient et donne  ses travaux une
dignit que n'avaient pas ses premiers essais, simples panchements de
son me et de sa vie habituelle.--Il comprend tout, aspire  tout, et
n'est matre de rien ni de lui-mme. Sa posie a une ingnuit de
sentiments et d'motions qui s'attachent  des objets pour lesquels le
grand nombre n'a gure de sympathie, et o il y a plutt travers
d'esprit ou habitudes bizarres de jeune homme pauvre et souffreteux,
qu'attachement naturel et potique. La misre domestique vient gmir
dans ses vers  ct des lans d'une noble me et causer ce contraste
pnible qu'on retrouve dans certaines scnes de Shakespeare, qui
excite notre piti, mais non pas une motion plus sublime.

Ces gots changeront; cette sincrit s'altrera; le pote se
rvlera avec plus de pudeur; il nous montrera les blessures de son
me, les pleurs de ses yeux, mais non plus les fltrissures livides
de ses membres, les garements obscurs de ses sens, les haillons de
son indigence morale. Le libertinage est potique quand c'est un
emportement du principe passionn en nous, quand c'est philosophie
audacieuse, mais non quand il n'est qu'un garement furtif, une
confession honteuse. Cet tat convient mieux au pcheur qui va se
rgnrer; il va plus mal au pote, qui doit toujours marcher simple
et le front lev,  qui il faut l'enthousiasme ou les amertumes
profondes de la passion.

L'auteur prend encore tous ses plaisirs dans la vie solitaire, mais
il y est ramen par l'ennui de ce qui l'entoure, et aussi effray par
l'immensit o il se plonge en sortant de lui-mme. En rentrant dans
sa maison, il se sent plus  l'aise, il sent plus vivement par le
contraste; il chrit son troit horizon, o il est  l'abri de ce qui
le gne, o son esprit n'est pas vaguement gar par une trop vaste
perspective. Mais, si la foule lui est insupportable, le vaste espace
l'accable encore, ce qui est moins potique. Il n'a pas pris assez de
fiert et d'tendue pour dominer toute cette nature, pour l'couter,
la comprendre, la traduire dans ses grands spectacles. Sa posie par
l est troite, chtive, touffe: on n'y voit pas un miroir large et
pur de la nature dans sa grandeur, la force et la plnitude de sa vie:
ses tableaux manquent d'air et de lointains fuyants.

Il s'efforce d'aimer et de croire, parce que c'est l dedans qu'est
le pote: mais sa marche vers ce sentiment est critique et logique, si
je puis ainsi dire. Il va de l'amiti  l'amour comme il a t de
l'incrdulit  l'lan vers Dieu.

Cette amiti n'est ni morale ni potique...

Vous l'avouez vous-mme, il avait raison.

Il me fut difficile, pourquoi ne l'avouerais-je pas? de tenir tout ce
que les _Consolations_ avaient promis. Les raisons, si on les
cherchait en dehors du talent mme, seraient longues  donner, et
elles sont de telle nature qu'il faudrait toute une confession
nouvelle pour les faire comprendre. Ceux qui veulent bien me juger
aujourd'hui avec une faveur relativement gale  celle de mes juges
d'autrefois, trouveront une explication toute simple, et ils l'ont
trouve: Je suis critique, disent-ils, je devais l'tre avant tout
et aprs tout; le critique devait tuer le pote, et celui-ci n'tait
l que pour prparer l'autre. Mais cette explication n'tait pas, 
mes yeux, suffisante.

En effet, la vie est longue, et avant que la posie, cette matresse
jalouse et qui ne veut gure de partage, songet  s'enfuir, il
s'coula encore bien du temps. J'tais pote avant tout en 1829, et je
suis rest obstinment fidle  ma chimre pendant quelques annes, la
critique n'tant gure alors pour moi qu'un prtexte  analyse et 
portrait. Qu'ai-je donc fait durant les saisons qui ont suivi? La
Rvolution de Juillet interrompit brusquement nos rves, et il me
fallut quelque temps pour les renouer. Moi-mme,  la fin de l'anne
1830, j'prouvai dans ma vie morale des troubles et des orages d'un
genre nouveau. Des annes se passrent pour moi  souffrir,  me
contraindre,  me ddoubler. Je confiai toujours beaucoup  la Muse,
et le Recueil qu'on va lire (les _Penses d'Aot_), aussi bien que les
fragments dont j'ai fait suivre prcdemment l'ancien _Joseph Delorme_
et que j'ai glisss sous son nom, le prouvent assez. Le roman de
_Volupt_ fut aussi une diversion puissante, et ceux qui voudront
bien y regarder verront que j'y ai mis beaucoup de cette matire
subtile  laquelle il ne manque qu'un rayon pour clore en posie.

Mais l'impression mme sous laquelle j'ai crit les _Consolations_
n'est jamais revenue et ne s'est plus renouvele pour moi. Ces six
mois clestes de ma vie, comme je les appelle, ce mlange de
sentiments tendres, fragiles et chrtiens, qui faisaient un charme,
cela en effet ne pouvait durer; et ceux de mes amis (il en est) qui
auraient voulu me fixer et comme m'immobiliser dans cette nuance,
oubliaient trop que ce n'tait rellement qu'une nuance, aussi
passagre et changeante que le reflet de la lumire sur des nuages ou
dans un tang,  une certaine heure du matin,  une certaine
inclinaison du soir.


II.

Mais ce que j'ignorais et ce que votre Prface m'apprend, c'est que le
sceptique le plus rsolu et le plus cynique du sicle, _Beyle_,
l'auteur le plus spirituel de ces derniers temps, l'homme en apparence
le plus antipathique  ce spiritualisme pieux dont les _Consolations_
taient dbordantes, eut des rapports d'enthousiasme avec vous, et
vous tendit les bras ds qu'il les eut lues.

Quelque chose de semblable avait eu lieu entre Beyle et moi en Italie,
peu d'annes avant.

J'avais une liaison intime et qui remontait  mes jeunes annes, une
parent de coeur (et qui dure encore en se resserrant), avec un des
amis les plus intimes de _Beyle_, M. _de Mareste_, connu, recherch,
chri d' peu prs tous les hommes minents de ce temps, trop
spirituel pour tre fanatique (les fanatismes sont des manies), mais
trs-fanatique des talents qui sont les supriorits de la nature. M.
de Mareste est un homme qui rit souvent, mais chez qui le rire
bienveillant ne va jamais jusqu'au coeur et laisse des larmes pour
toutes les blessures, un homme qui, comme l'ami de Cicron, se serait
retir au fond de la Grce pendant les guerres civiles de Rome, pour
viter de har personne; _magister elegantium_, un Saint-vremond
franais suivant _Hortense Mancini_  Londres, afin d'aimer le beau
jusque dans sa vieillesse! Souvent, pendant que j'tais trs-jeune et
que j'allais avec ivresse au bal, je me suis tonn, en sortant de la
salle  la premire pointe du jour, de voir des larmes de rose
trembler et briller sur toutes les feuilles des buissons et sur toutes
les herbes qui me mouillaient les pieds; ces gouttes d'eau
rafrachissantes taient tombes en dehors  notre insu, en silence,
pendant que la chaleur des bougies et la poussire du parquet nous
brlaient  l'intrieur de la salle. C'tait l'image de la bont de M.
de Mareste: gaie et chaude  l'intrieur avec les heureux du monde;
sensible, et humide et compatissante au dehors avec ceux qui souffrent
et qui pleurent; aim de tout le monde, des heureux parce qu'il
partage leur gaiet, des malheureux parce qu'il pleure sur eux comme
eux-mmes.


III.

Or M. de Mareste aimait Beyle, je ne comprenais pas pourquoi; car je
l'avais de confiance, moi, en antipathie, pour avoir entendu dire
qu'il ne croyait pas en Dieu, et qu'il s'en vantait, et qu'il tait
cynique. Le cynisme,  mes yeux, tait alors et est encore l'impit
de la nature envers Dieu et envers soi-mme, la raillerie grossire de
ce qu'il y a de plus respectable et de plus saint dans la cration: la
beaut et la douleur.--Un coup de sifflet  la Divinit partout o
elle se montre!--Et contre nous-mme! car, si nous ne nous respectons
pas, comment voulez-vous que le sort nous respecte?...........

Mareste cependant avait consenti  donner  Beyle une lettre
d'introduction pour moi; il vint. Il ne chercha pas  adoucir sa
doctrine. Ds le premier entretien il me dit:

On vous a sans doute dit des horreurs de moi; que j'tais un athe,
que je me moquais des quatre lettres de l'alphabet qui nomment ce
qu'on appelle _Dieu_, et des hommes, ces mauvais miroirs de leur
_Dieu_. Je ne cherche point  vous tromper, c'est vrai! J'ai bien
examin la vie, et la nature, cette source intermittente de la vie, et
la mort muette qui ne dit rien, et l'innombrable srie des fables par
lesquelles des hommes aussi ignorants que vous et moi ont cherch 
interprter ce silence! Je ne dis pas que Dieu existe, je ne dis pas
qu'il n'existe pas, je dis seulement que je n'en sais rien, que cette
ide me parat avoir fait aux hommes autant de mal que de bien, et
qu'en attendant que _Dieu_ se rvle, je crois que son premier
ministre, le hasard, gouverne aussi bien ce triste monde que lui. Je
crois seulement que je ne crois  rien; je me trompe cependant, je
crois  ce qu'on appelle _conscience_, soit instinct, soit mauvaise
habitude d'ides, soit effet de prjugs et de respect humain. Je sens
que je suis honnte homme, et qu'il me serait impossible de ne pas
l'tre, non pour plaire  un _tre suprme_ qui n'existe pas, mais
pour me plaire  moi-mme, qui ai besoin de vivre en paix avec mes
prjugs et mes habitudes, et pour donner un but  ma vie et un
aliment  mes penses. J'ai jet loin derrire moi le sac thologique
de ce que vous appelez, vous autres, les pieuses croyances. Je vous
envie, car de consolantes illusions sont des vrits trs-douces pour
ceux qui y croient; mais moi, non, je ne crois  rien, et je me livre
seulement  mon got pour les beaux-arts et pour la littrature. Je
crois que Raphal dessine bien, et que Titien est un admirable
coloriste, que Voltaire crit comme pense un homme d'esprit, et que
_Byron_ chante comme l'humanit pleure, surtout dans _Don Juan_!

Et me voil! dit-il en souriant, avec un air de bonne foi
communicatif. Mareste, notre ami, m'a dit que vous aviez mille fois
plus d'esprit qu'il n'y en a dans vos livres, que vous en prendriez
encore beaucoup plus en vieillissant, et que vous tiez trs-bon 
connatre pour moi, parce que vos sentiments taient excellents, vos
ides sincres, et que vous compreniez tout le monde, mme moi, si je
vous plaisais!... Je viens vous plaire.--Causons!


IV.

Nous causmes sans mystre et sans colre des deux parts; je lui dis
que j'avais lu avec charme presque tout ce qu'il avait crit, et
qu'except le cynisme antipathique  ma nature et l'athisme
inacceptable par mon esprit, j'avais tout got de lui, mme le
scepticisme; que je n'tais rien moins que sceptique cependant; que je
croyais fermement qu'il y avait une foi difficile  trouver, mais
trouvable, un _arcanum_ de la vie intrieure, dont la recherche tait
l'oeuvre des grands esprits, et que, dans cette foi, il y avait
non-seulement la croyance, mais le repos; que c'tait l'affaire de la
vie entire de la dcouvrir, que j'y travaillais, et que j'y
travaillerais jusqu' mon dernier jour, et que les hommes qui se
disaient comme lui incrdules n'taient que d'aimables paresseux qui
revenaient sur leurs pas aux premires difficults de la route; que
j'tais heureux de connatre en lui un de ces esprits impatients,
dcourags avant le temps, et que, s'il voulait venir  toute heure du
soir finir avec moi les journes, nous causerions ou de Dieu, s'il
voulait, ou de la littrature et des arts, lui me donnant du got, moi
de la foi, chacun dans notre mesure!


V.

Et cela eut lieu ainsi pendant deux ou trois mois d'automne. Je
logeais dans un faubourg de la ville; chaque soir, avant ou aprs
dner, Beyle arrivait. On jetait une bourre de myrte odorant au feu,
et nous causions avec la confiance qu'inspirent aux hommes la solitude
et la bonne foi. Je lui inspirai quelques doutes sur son incrdulit;
et lui jetait, en fait de musique, d'arts et de posie, beaucoup
d'clairs sur mon ignorance.


VI.

Ce fut alors que j'appris qu'il tait pote jusqu' l'adoration, et
que le volume des _Consolations_ de Sainte-Beuve, entre autres, tomb
par hasard dans ses mains, lui avait donn tant d'enthousiasme qu'il
lui avait crit: Je viens de passer _trois heures_ entires  vous
lire; je pars pour l'Italie; venez, il y aura toujours  votre service
une chambre solitaire pour le travail, une libert entire pour votre
loisir, une admiration sincre et passionne pour vous. Venez, un ami
vous attend!

Or, si un livre si rempli de Divinit faisait cette impression sur
Beyle, quelle impression n'avait-il pas d faire sur moi?--Vous allez
en juger.


VII.

Ce volume commence par une des ptres les plus thres de la
littrature franaise. On ne trouve rien de ce ton dans Boileau ni
dans Voltaire, ces rois de l'ptre. L'lgie s'y mle, et, au lieu de
ces grains de sel attique en franais qui font sourire, on y savoure
avec dlices ces gouttes de larmes un peu amres qui font presque
pleurer.

Je ne sais si je me trompe, mon cher Sainte-Beuve; mais ce ton me
semble aussi nouveau dans l'ptre que tendre et amical. On sent que
c'tait murmurer  demi-voix, en plein jour, en beau soleil de trois
heures aprs midi; chaste et pur comme un rayon d't ou comme le
regard ravissant et respect de cette charmante femme de votre
meilleur ami, pars sur ce groupe de ses beaux enfants  peine clos.
Il est ais de voir qu'un sentiment indcis entre la passion tempre
par le respect et l'amour innom, le rve triste de l'me, sera
l'accent de votre vie; ce spiritualisme passionn, mais muet,
comprenant le bonheur des autres, mais sans le profaner ou l'envier.
C'est en effet le cleste caractre de cette pice. Quiconque a pass
dans ses belles annes par ces preuves si difficiles  traverser, se
reconnat dans ces limbes du pur attachement jouissant de contempler
ces _Batrices_ de l'amour idal, mais interdites par la sainte
amiti. Il y a dans l'intimit de certaines familles une espce
d'adoption qui est le prservatif de tout autre amour. L'enfant de la
maison aime sa mre plus qu'un fils, mais il ne l'aime pas comme un
amant. Ce serait un sacrilge, et, s'il se complat  crire ce qu'il
prouve en la voyant, c'est ainsi qu'il crit:


 MADAME V. H.

     Notre bonheur n'est qu'un malheur plus ou moins consol.

                                                 DUCIS.

    Oh! que la vie est longue aux longs jours de l't,
  Et que le temps y pse  mon coeur attrist!
  Lorsque midi surtout a vers sa lumire,
  Que ce n'est que chaleur et soleil et poussire;
  Quand il n'est plus matin et que j'attends le soir,
  Vers trois heures, souvent, j'aime  vous aller voir;
  Et l vous trouvant seule,  mre et chaste pouse!
  Et vos enfants au loin pars sur la pelouse,
  Et votre poux absent et sorti pour rver,
  J'entre pourtant; et Vous, belle et sans vous lever,
  Me dites de m'asseoir; nous causons; je commence
   vous ouvrir mon coeur, ma nuit, mon vide immense,
  Ma jeunesse dj dvore  moiti,
  Et vous me rpondez par des mots d'amiti;
  Puis revenant  vous, Vous si noble et si pure,
  Vous que, ds le berceau, l'amoureuse nature
  Dans ses secrets desseins avait forme exprs
  Plus frache que la vigne au bord d'un antre frais,
  Douce comme un parfum et comme une harmonie;
  Fleur qui deviez fleurir sous les pas du gnie;
  Nous parlons de vous-mme, et du bonheur humain,
  Comme une ombre, d'en haut, couvrant votre chemin
  De vos enfants bnis que la joie environne,
  De l'poux votre orgueil, votre illustre couronne;
  Et quand vous avez bien de vos flicits
  puis le rcit, alors vous ajoutez
  Triste, et tournant au ciel votre noire prunelle:
  Hlas! non, il n'est point ici-bas de mortelle
  Qui se puisse avouer plus heureuse que moi;
  Mais  certains moments, et sans savoir pourquoi,
  Il me prend des accs de soupirs et de larmes;
  Et plus autour de moi la vie pand ses charmes,
  Et plus le monde est beau, plus le feuillage vert,
  Plus le ciel bleu, l'air pur, le pr de fleurs couvert,
  Plus mon poux aimant comme au premier bel ge,
  Plus mes enfants joyeux et courant sous l'ombrage,
  Plus la brise lgre et n'osant soupirer,
  Plus aussi je me sens ce besoin de pleurer.

    C'est que, mme au-del des bonheurs qu'on envie,
  Il reste  dsirer dans la plus belle vie;
  C'est qu'ailleurs et plus loin notre but est marqu;
  Qu' le chercher plus bas on l'a toujours manqu;
  C'est qu'ombrage, verdure et fleurs, tout cela tombe,
  Renat, meurt pour renatre enfin sur une tombe;
  C'est qu'aprs bien des jours, bien des ans rvolus,
  Ce ciel restera bleu quand nous ne serons plus;
  Que ces enfants, objets de si chres tendresses,
  En vivant oublieront vos pleurs et vos caresses;
  Que toute joie est sombre  qui veut la sonder,
  Et qu'aux plus clairs endroits, et pour trop regarder
  Le lac d'argent, paisible, au cours insaisissable,
  On dcouvre sous l'eau de la boue et du sable.

    Mais comme au lac profond et sur son limon noir
  Le ciel se rflchit, vaste et charmant  voir,
  Et, droulant d'en haut la splendeur de ses voiles,
  Pour dcorer l'abme y sme les toiles,
  Tel dans ce fond obscur de notre humble destin
  Se rvle l'espoir de l'ternel matin;
  Et quand sous l'oeil de Dieu l'on s'est mis de bonne heure,
  Quand on s'est fait une me o la vertu demeure;
  Quand, morts entre nos bras, les parents rvrs
  Tout bas nous ont bnis avec des mots sacrs;
  Quand nos enfants, nourris d'une douceur austre,
  Continueront le bien aprs nous sur la terre;
  Quand un chaste devoir a rgl tous nos pas,
  Alors on peut encore tre heureux ici-bas;
  Aux instants de tristesse on peut, d'un oeil plus ferme,
  Envisager la vie et ses biens et leur terme,
  Et ce grave penser, qui ramne au Seigneur,
  Soutient l'me et console au milieu du bonheur.

                                              Mai 1829.


 M. VIGUIER.

     Dicebam hc et flebam amarissime contritione cordis mei; et ecce
     audio vocem de vicina domo cum cantu dicentis et crebro
     repetentis, quasi pueri an puell nescio: _Tolle, lege! tolle,
     lege!_

                 SAINT AUGUSTIN, _Confess._, liv. VIII.

  Au temps des Empereurs, quand les dieux adultres,
  Impuissants  garder leur culte et leurs mystres,
  Plissaient, se taisaient sur l'autel branl
  Devant le Dieu nouveau dont on avait parl,
  En ces jours de ruine et d'immense anarchie
  Et d'espoir renaissant pour la terre affranchie,
  Beaucoup d'esprits, honteux de croire et d'adorer,
  Avides, inquiets, malades d'ignorer,
  De tous lieux, de tous rangs, avec ou sans richesse,
  S'en allaient par le monde et cherchaient la sagesse.
   pied, ou sur des chars brillants d'ivoire et d'or,
  Ou sur une trirme embarquant leur trsor,
  Ils erraient: Antioche, Alexandrie, Athnes,
  Tour  tour leur montraient ces lueurs incertaines
  Qui, ds qu'un oeil humain s'y livre et les poursuit,
  Toujours, sans l'clairer, blouissent sa nuit.

  Platon les guide en vain dans ses cavernes sombres;
  En vain de Pythagore ils consultent les nombres:
  La science les fuit; ils courent au-devant,
  Esclaves de quiconque ou la donne ou la vend.
  Du Stocien menteur, du Cynique en dlire,
  Dans leur main, chaque fois, le manteau se dchire.


VIII.

Je ne voulais que citer, et je n'ai pas pu m'empcher de copier. Il y
a des pices, en effet (et ce sont les plus parfaites), o la beaut
est dans le tout. Qui pourrait ne pas comprendre dans celle-ci la
touchante et involontaire adresse de ce tourment triste des derniers
vers qui ramne  la mlancolie vague de la personne innome, des
penses dont l'amour voudrait s'emparer pour lui faire sentir un vide
que lui seul pourrait combler?

Je n'ai jamais pu lire ces vers sans que mon coeur, humide de larmes,
ne sourt en mme temps de l'involontaire habilet du pote; c'est une
des notes les plus voiles et tout  la fois les plus pntrantes de
la posie aimante, qui, pour se tromper soi-mme, prend la voix de la
simple amiti.


IX.

La troisime _Consolation_, adresse  M. Auguste Le Prvost, un ami
de l'auteur, peint admirablement l'impression du dimanche, aussi
potique  force de verve que les sonores panchements de la cloche de
village dans la nature agreste de Bretagne par Chateaubriand. Lisez
encore, et rflchissez  la profondeur nave de ce talent:


 M. AUGUSTE LE PREVOST.

     Quis memorabitur tui post mortem, et quis orabit pro te?

                     _De Imit. Christi_, lib. I, cap. xxiii.

    Dans l'le Saint-Louis, le long d'un quai dsert,
  L'autre soir je passais: le ciel tait couvert,
  Et l'horizon brumeux et paru noir d'orages,
  Sans la fracheur du vent qui chassait les nuages;
  Le soleil se couchait sous de sombres rideaux;
  La rivire coulait verte entre les radeaux;
  Aux balcons  et l quelque figure blanche
  Respirait l'air du soir;--et c'tait un dimanche.
  Le dimanche est pour nous le jour du souvenir;
  Car, dans la tendre enfance, on aime  voir venir,
  Aprs les soins compts de l'exacte semaine
  Et les devoirs remplis, le soleil qui ramne
  Le loisir et la fte, et les habits pars,
  Et l'glise aux doux chants, et les jeux dans les prs.

  Et plus tard, quand la vie, en proie  la tempte,
  Ou stagnante d'ennui, n'a plus loisir ni fte,
  Si pourtant nous sentons, aux choses d'alentour,
   la gat d'autrui, qu'est revenu ce jour,
  Par degrs attendris jusqu'au fond de notre me,
  De nos beaux ans briss nous renouons la trame,
  Et nous nous rappelons nos dimanches d'alors,
  Et notre blonde enfance, et ces riants trsors.
  Je rvais donc ainsi, sur ce quai solitaire,
   mon jeune matin si voil de mystre,
   tant de pleurs obscurs en secret dvors,
   tant de biens trompeurs ardemment esprs,
  Qui ne viendront jamais,... qui sont venus peut-tre!
  En suis-je plus heureux qu'avant de les connatre?
  Et, tout rvant ainsi, pauvre rveur, voil
  Que soudain, loin, bien loin, mon me s'envola,
  Et d'objets en objets, dans sa course inconstante,
  Se prit aux longs discours que feu ma bonne tante
  Me tenait, tout enfant, durant nos soirs d'hiver,
  Dans ma ville natale,  Boulogne-sur-Mer.
  Elle m'y racontait souvent, pour me distraire,
  Son enfance, et les jeux de mon pre, son frre,
  Que je n'ai pas connu; car je naquis en deuil,
  Et mon berceau d'abord posa sur un cercueil.
  Elle me parlait donc et de mon pre et d'elle;
  Et ce qu'aimait surtout sa mmoire fidle,
  C'tait de me conter leurs destins entrans
  Loin du bourg paternel o tous deux taient ns.
  De mon antique aeul je savais le mnage,
  Le manoir, son aspect et tout le voisinage:
  La rivire coulait  cent pas prs du seuil;
  Douze enfants (tous sont morts!) entouraient le fauteuil,
  Et je disais les noms de chaque jeune fille.
  Du cur, du notaire, amis de la famille,
  Pieux hommes de bien, dont j'ai rv les traits,
  Morts pourtant sans savoir que jamais je natrais.

  Et tout cela revint en mon me mobile,
  Ce jour que je passais le long du quai, dans l'le.

  Et bientt, au sortir de ces songes flottants,
  Je me sentis pleurer, et j'admirai longtemps
  Que de ces hommes morts, de ces choses vieillies,
  De ces traditions par hasard recueillies,
  Moi, si jeune et d'hier, inconnu des aeux,
  Qui n'ai vu qu'en rcits les images des lieux,
  Je susse ces dtails, seul peut-tre sur terre,
  Que j'en gardasse un culte en mon coeur solitaire,
  Et qu' propos de rien, un jour d't, si loin
  Des lieux et des objets, ainsi j'en prisse soin.
  Hlas! pensai-je alors, la tristesse dans l'me,
  Humbles hommes, l'oubli sans piti nous rclame,
  Et, sitt que la mort nous a remis  Dieu,
  Le souvenir de nous ici nous survit peu;
  Notre trace est lgre et bien vite efface;
  Et moi, qui de ces morts garde encor la pense,
  Quand je m'endormirai comme eux, du temps vaincu,
  Sais-je, hlas! si quelqu'un saura que j'ai vcu?
  Et, poursuivant toujours, je disais qu'en la gloire,
  En la mmoire humaine, il est peu sr de croire;
  Que les coeurs sont ingrats, et que bien mieux il vaut
  De bonne heure aspirer et se fonder plus haut,
  Et croire en Celui seul qui, ds qu'on le supplie,
  Ne nous fait jamais faute, et qui jamais n'oublie.

                                          Juillet 1829.


X.

Et ceux-ci, qui n'ont que le tort de m'tre adresss, et de me
proclamer homme grand et heureux, tandis que le sort me prparait un
double dmenti et un faux prsage!


 M. A..... DE L..... (LAMARTINE.)

    Le jour que je vous vis pour la troisime fois,
  C'tait en juin dernier, voici bientt deux mois;
  Vous en souviendrez-vous? j'ose  peine le croire,
  Mais ce jour  jamais emplira ma mmoire.
  Aprs nous tre un peu promens seul  seul,
  Au pied d'un marronnier ou sous quelque tilleul
  Nous vnmes nous asseoir, et longtemps nous causmes
  De nous, des maux humains, des besoins de nos mes;
  Moi surtout, moi plus jeune, inconnu, curieux,
  J'aspirais vos regards, je lisais dans vos yeux,
  Comme aux yeux d'un ami qui vient d'un long voyage;
  Je rapportais au coeur chaque clair du visage;
  Et dans vos souvenirs ceux que je choisissais,
  C'tait votre jeunesse, et vos premiers accs
  D'abords flottants, obscurs, d'ardente posie,
  Et les garements de votre fantaisie,
  Vos mouvements sans but, vos courses en tout lieu,
  Avant qu'en votre coeur le dmon ft un Dieu.
  Sur la terre jet, manquant de lyre encore,
  Errant, que faisiez-vous de ce don qui dvore?
  O vos pleurs allaient-ils? par o montaient vos chants?
  Sous quels antres profonds, par quels brusques penchants
  S'abmait loin des yeux le fleuve? Quels orages
  Ce soleil chauffait-il derrire les nuages?
  Ignor de vous-mme et de tous, vous alliez...
  O? dites? parlez-moi de ces temps oublis.
  Enfant, Dieu vous nourrit de sa sainte parole:
  Mais bientt le laissant pour un monde frivole,
  Et cherchant la sagesse et la paix hors de lui,
  Vous avez poursuivi les plaisirs par ennui;
  Vous avez, loin de vous, couru mille chimres,
  Got les douces eaux et les sources amres,
  Et sous des cieux brillants, sur des lacs embaums,
  Demand le bonheur  des objets aims.
  Bonheur vain! fol espoir! dlire d'une fivre!
  Coupe qu'on croyait frache et qui brle la lvre!
  Flocon lger d'cume, atome blouissant
  Que l'esquif fait jaillir de la vague en glissant!
  Filet d'eau du dsert que boit le sable aride!
  Phosphore des marais, dont la fuite rapide
  Dcouvre plus  nu l'paisse obscurit
  De l'abme sans fond o dort l'ternit!
  Oh! quand je vous ai dit  mon tour ma tristesse,
  Et qu'aussi j'ai parl des jours pleins de vitesse,
  Ou de ces jours si lents qu'on ne peut puiser,
  Goutte  goutte tombant sur le coeur sans l'user;
  Que je n'avais au monde aucun but  poursuivre;
  Que je recommenais chaque matin  vivre;
  Oh! qu'alors sagement et d'un ton fraternel
  Vous m'avez par la main ramen jusqu'au Ciel!
  Tel je fus, disiez-vous; cette humeur inquite,
  Ce trouble dvorant au coeur de tout pote,
  Et dont souvent s'gare une jeunesse en feu,
  N'a de remde ici que le retour  Dieu:
  Seul il donne la paix, ds qu'on rentre en la voie;
  Au mal invitable il mle un peu de joie,
  Nous montre en haut l'espoir de ce qu'on a rv,
  Et sinon le bonheur, le calme est retrouv.

    Et souvent depuis lors, en mon me moins folle,
  J'ai mrement pes cette simple parole;
  Je la porte avec moi, je la couve en mon sein,
  Pour en faire germer quelque pieux dessein.
  Mais quand j'en ai longtemps chauff ma pense,
  Que la Prire en pleurs,  pas lents avance,
  M'a bais sur le front comme un fils, m'enlevant
  Dans ses bras loin du monde, en un rve fervent,
  Et que j'entends dj dans la sphre bnie
  Des harpes et des voix la douceur infinie,
  Voil que de mon me,  l'entour, au dedans,
  Quelques funestes cris, quelques dsirs grondants
  clatent tout  coup, et d'en haut je retombe
  Plus bas dans le pch, plus avant dans la tombe!
  --Et pourtant aujourd'hui qu'un radieux soleil
  Vient d'ouvrir le matin  l'Orient vermeil;
  Quand tout est calme encor, que le bruit de la ville
  S'veille  peine autour de mon paisible asile;
   l'instant o le coeur aime  se souvenir,
  O l'on pense aux absents, aux morts,  l'avenir,
  Votre parole, ami, me revient et j'y pense;
  Et consacrant pour moi le beau jour qui commence,
  Je vous renvoie  vous ce mot que je vous dois,
   vous, sous votre vigne, au milieu des grands bois.
  L dsormais, sans trouble, au port aprs l'orage,
  Rafrachissant vos jours aux fracheurs de l'ombrage,
  Vous vous plaisez aux lieux d'o vous tiez sorti.
  Que verriez-vous de plus? vous avez tout senti.
  Les heures qu'on maudit et celles qu'on caresse
  Vous ont assez combl d'amertume ou d'ivresse.
  Des passions en vous les rumeurs ont cess;
  De vos afflictions le lac est amass;
  Il ne bouillonne plus; il dort, il dort dans l'ombre,
  Au fond de vous, muet, inpuisable et sombre;
   l'entour un esprit flotte, et de ce ct
  Les lieux sont revtus d'une triste beaut.
  Mais ailleurs, mais partout, que la lumire est pure!
  Quel dme vaste et bleu couronne la verdure;
  Et combien cette voix pleure amoureusement!
  Vous chantez, vous priez, comme Abel, en aimant;
  Votre coeur tout entier est un autel qui fume,
  Vous y mettez l'encens et l'clair le consume;
  Chaque ange est votre frre, et, quand vient l'un d'entre eux,
  En vous il se repose,-- grand homme, homme heureux!

                                          Juillet 1829.


XI.

Et cette _Consolation_  deux amis qu'il avait quitts pour quelques
jours, et dont l'absence le poignait dj. Qui n'y reconnatra le
_gnie_ et la _beaut_ de la premire _Consolation_?

Lisez:


 DEUX ABSENTS.

     Vois ce que tu es dans cette maison! tout pour toi. Tes amis te
     considrent: tu fais souvent leur joie, et il semble  ton coeur
     qu'il ne pourrait exister sans eux. Cependant, si tu partais, si
     tu t'loignais de ce cercle, sentiraient-ils le vide que ta perte
     causerait dans leur destine? et combien de temps?

                                               WERTHER.

    Couple heureux et brillant, vous qui m'avez admis
  Ds longtemps comme un hte  vos foyers amis,
  Qui m'avez laiss voir en votre destine
  Triomphante, et d'clat partout environne,
  Le cours intrieur de vos flicits,
  Voici deux jours bientt que je vous ai quitts;
  Deux jours, que seul, et l'me en caprices ravie,
  Loin de vous dans les bois j'essaye un peu la vie;
  Et dj sous ces bois et dans mon vert sentier
  J'ai senti que mon coeur n'tait pas tout entier;
  J'ai senti que vers vous il revenait fidle,
  Comme au pignon chri revient une hirondelle,
  Comme un esquif au bord qu'il a longtemps gard;
  Et, timide, en secret, je me suis demand
  Si, durant ces deux jours, tandis qu' vous je pense,
  Vous auriez seulement remarqu mon absence.
  Car sans parler du flot qui gronde  tout moment,
  Et de votre destin qu'assige incessamment
  La Gloire aux mille voix, comme une mer montante,
  Et des concerts tombant de la nue clatante
  O dj par le front vous plongez  demi;
  Doux bruits, moins doux pourtant que la voix d'un ami:
  Vous, noble poux; vous, femme,  la main votre aiguille,
   vos pieds vos enfants; chaque soir, en famille,
  Vous livrez aux doux riens vos deux coeurs reposs,
  Vous vivez l'un dans l'autre et vous vous suffisez.
  Et si quelqu'un survient dans votre causerie,
  Qui sache la comprendre et dont l'oeil vous sourie,
  Il coute, il s'assied, il devise avec vous,
  Et les enfants joyeux vont entre ses genoux;
  Et s'il sort, s'il en vient un autre, puis un autre
  (Car chacun se fait gloire et bonheur d'tre vtre),
  Comme des voyageurs sous l'antique palmier,
  Ils sont les bienvenus ainsi que le premier.
  Ils passent; mais sans eux votre existence est pleine.
  Et l'ami le plus cher, absent, vous manque  peine.
  Le monde n'est pour vous, radieux et vermeil,
  Qu'un atome de plus dans votre beau soleil,
  Et l'Ocan immense aux vagues apaises
  Qu'une goutte de plus dans vos fraches roses;
  Et bien que le coeur sr d'un ami vaille mieux
  Que l'Ocan, le monde et les astres des cieux,
  Ce coeur d'ami n'est rien devant la plainte amre
  D'un nouveau-n souffrant; et pour vous, pre et mre,
  Une larme, une toux, le front un peu pli
  D'un enfant ador, met le reste en oubli.
  C'est la loi, c'est le voeu de la sainte Nature;
  En nous donnant le jour: Va, pauvre crature,
  Va, dit-elle, et prends garde, au sortir de mes mains,
  De trbucher d'abord dans les sentiers humains.
  Suis ton pre et ta mre, attentif et docile;
  Ils te feront longtemps une route facile:
  Enfant, tant qu'ils vivront, tu ne manqueras pas,
  Et leur ardent amour veillera sur tes pas.
  Puis, quand ces noeuds du sang relchs avec l'ge
  T'auront laiss, jeune homme, au tiers de ton voyage,
  Avant qu'ils soient rompus et qu'en ton coeur ferm
  S'ensevelisse, un jour, le bonheur d'tre aim,
  Hte-toi de nourrir quelque pure tendresse,
  Qui, plus jeune que toi, t'enlace et te caresse;
   tes noeuds presque uss joins d'autres noeuds plus forts;
  Car que faire ici-bas, quand les parents sont morts,
  Que faire de son me orpheline et voile,
   moins de la sentir d'autre part console,
  D'tre pre, et d'avoir des enfants  son tour,
  Que d'un amour jaloux on couve nuit et jour?
  Ainsi veut la Nature, et je l'ai mconnue;
  Et quand la main du Temps sur ma tte est venue,
  Je me suis trouv seul et j'ai beaucoup gmi,
  Et je me suis assis sous l'arbre d'un ami.
   vous dont le platane a tant de frais ombrage,
  Dont la vigne en festons est l'honneur du rivage,
  Vous dont j'embrasse en pleurs et le seuil et l'autel,
  tres chers, objets purs de mon culte immortel;
  Oh! dussiez vous de loin, si mon destin m'entrane,
  M'oublier, ou de prs m'apercevoir  peine,
  Ailleurs, ici, toujours, vous serez tout pour moi:
  --Couple heureux et brillant, je ne vis plus qu'en toi.

                                 Saint-Maur, aot 1829.

Puis-je lire sans reconnaissance cette dernire _Consolation_, qui me
fut adresse aprs sept annes d'absence, et qui me rappelait un mot
de nos conversations ambulantes prononc avant mon dpart?

Non; nous tions alors en froid; mais on voit que l'instinct de
l'amiti nous attirait alors l'un vers l'autre comme il m'y ramne
aujourd'hui.

     Dans un article insr  la _Revue des Deux-Mondes_, sur M. de
     Lamartine, pendant son voyage en Orient (juin 1832), on lisait:
     L'absence habituelle o M. de Lamartine vcut loin de Paris et
     souvent hors de France, durant les dernires annes de la
     Restauration, le silence prolong qu'il garda aprs la
     publication de son _Chant d'Harold_, firent tomber les clameurs
     des critiques, qui se rejetrent sur d'autres potes plus
     prsents: sa renomme acheva rapidement de mrir. Lorsqu'il
     revint au commencement de 1830 pour sa rception  l'Acadmie
     franaise et pour la publication de ses _Harmonies_, il fut
     agrablement tonn de voir le public gagn  son nom et
     familiaris avec son oeuvre. C'est  un souvenir de ce moment que
     se rapporte la pice de vers suivante, dans laquelle on a tch
     de rassembler quelques impressions dj anciennes, et de
     reproduire, quoique bien faiblement, quelques mots chapps au
     pote, en les entourant de traits qui peuvent le peindre.-- lui,
     au sein des mers brillantes o ils ne lui parviendront pas, nous
     les lui envoyons, ces vers, comme un voeu d'ami dans le voyage.

    Un jour, c'tait au temps des oisives annes,
  Aux dernires saisons, de posie ornes
  Et d'art, avant l'orage o tout s'est dispers,
  Et dont le vaste flot, quoique rapetiss,
  Avec les rois dchus, les trnes  la nage.

  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

  De retour  Paris aprs sept ans, je crois,
  De soleils de Toscane ou d'ombre sous tes bois.
  Comptant trop sur l'oubli, comme durant l'absence,
  Tu retrouvais la gloire avec reconnaissance.
  Ton merveilleux laurier sur chacun de tes pas
  tendait un rameau que tu n'esprais pas;
  L'cho te renvoyait tes paroles aimes;
  Les moindres des chansons anciennement semes
  Sur ta route en festons pendaient comme au hasard;
  Les oiseaux par milliers, ns depuis ton dpart,
  Chantaient ton nom, un nom de tendresse et de flamme,
  Et la vierge, en passant, le chantait dans son me.
  Non, jamais toit chri, jaloux de te revoir,
  Jamais antique bois o tu reviens t'asseoir,
  Milly, ses sept tilleuls; Saint-Point, ses deux collines,
  N'ont envahi ton coeur de tant d'odeurs divines,
  Amass pour ton front plus d'ombrage, et par
  De plus de nids joyeux ton sentier prfr!

  Et dans ton sein coulait cette harmonie humaine,
  Sans laisser d'autre ivresse  ta lvre sereine
  Qu'un sourire suave,  peine s'imprimant;
  Ton oeil tincelait sans blouissement,
  Et ta voix mle, sobre et jamais dborde,
  Dans sa vibration marquait mieux chaque ide!

  Puis, comme l'homme aussi se trouve au fond de tout,
  Tu ressentais parfois plnitude et dgot.
  --Un jour donc, un matin, plus las que de coutume,
  De tes flicits repoussant l'amertume,
  Un geste vers le seuil qu'ensemble nous passions:
  Hlas! t'criais-tu, ces admirations,
  Ces tributs accablants qu'on dcerne au gnie,
  Ces fleurs qu'on fait pleuvoir quand la lutte est finie,
  Tous ces yeux rayonnants clos d'un seul regard,
  Ces chos de sa voix, tout cela vient trop tard!
  Le dieu qu'on inaugure en pompe au Capitole,
  Du dieu jeune et vainqueur n'est souvent qu'une idole!
  L'ge que vont combler ces honneurs superflus,
  S'en repat,--les sent mal,--ne les mrite plus!
  Oh! qu'un peu de ces chants, un peu de ces couronnes,
  Avant les ples jours, avant les lents automnes,
  M'et t d plutt  l'ge efflorescent
  O, jeune, inconnu, seul avec mon voeu puissant,
  Dans ce mme Paris cherchant en vain ma place,
  Je n'y trouvais qu'cueils, fronts lgers ou de glace,
  Et qu'en diversion  mes vastes dsirs,
  Empruntant du hasard l'or qu'on jette aux plaisirs,
  Je m'agitais au port, navigateur sans monde,
  Mais aimant, esprant, me ouverte et fconde!
  Oh! que ces dons tardifs o se heurtent mes yeux
  Devaient m'choir alors, et que je valais mieux!

  Et le discours bientt sur quelque autre pense
  chappa, comme une onde au caprice laisse;
  Mais ce qu'ainsi la bouche aux vents avait jet,
  Mon souvenir profond l'a depuis mdit.

  Il a raison, pensais-je, il dit vrai, le pote!
  La jeunesse emporte et d'humeur indiscrte
  Est la meilleure encor; sous son souffle jaloux
  Elle aime  rassembler tout ce qui flotte en nous
  De vif et d'immortel; dans l'ombre ou la tempte
  Elle attise en marchant son brasier sur sa tte:
  L'encens monte et jaillit! Elle a foi dans son voeu;
  Elle ose la premire  l'avenir en feu,
  Quand chassant le vieux Sicle un nouveau s'initie,
  Lire ce que l'clair lance de prophtie.
  Oui, la jeunesse est bonne; elle est seule  sentir
  Ce qui, pass trente ans, meurt ou ne peut sortir,
  Et devient comme une me en prison dans la ntre;
  La moiti de la vie est le tombeau de l'autre;
  Souvent tombeau blanchi, spulcre dcor,
  Qui reoit le banquet pour l'hte prpar.
  C'est notre sort  tous; tu l'as dit,  grand homme!
  Eh! n'tais-tu pas mieux celui que chacun nomme,
  Celui que nous cherchons, et qui remplis nos coeurs,
  Quand par del les monts d'o fondent les vainqueurs,
  Ds les jours de Wagram, tu courais l'Italie,
  De Pise  Nisita promenant ta folie,
  Essayant la lumire et l'onde dans ta voix,
  Et chantant l'oranger pour la premire fois?
  Oui, mme avant la corde ajoute  ta lyre,
  Avant le Crucifix, le Lac, avant Elvire,
  Lorsqu' regret rompant tes voyages chris,
  Retomb de Pstum aux ts de Paris,
  Passant avec Jussieu[24] tout un jour  Vincennes
   tailler en sifflets l'aubier des jeunes chnes;
  De Talma, les matins, pour Sal, accueilli;
  Puis retournant cacher tes hivers  Milly,
  Tu condamnais le sort,--oui, dans ce temps-l mme
  (Si tu ne l'avais dit, ce serait un blasphme),
  Dans ce temps, plus d'amour enflait ce noble sein,
  Plus de pleurs grossissaient la source sans bassin,
  Plus de germes errants pleuvaient de ta colline,
  Et tu ressemblais mieux  notre Lamartine!
  C'est la loi: tout pote  la gloire arriv,
   mesure qu'au jour son astre s'est lev,
  A pli dans son coeur. Infirmes que nous sommes!
  Avant que rien de nous parvienne aux autres hommes,
  Avant que ces passants, ces voisins, nos entours,
  Aient eu le temps d'aimer nos chants et nos amours,
  Nous-mmes dclinons! comme au fond de l'espace
  Tel soleil voyageur qui scintille et qui passe,
  Quand son premier rayon a jusqu' nous perc,
  Et qu'on dit: _Le voil_, s'est peut-tre clips!

  Ainsi d'abord pensais-je; arm de ton oracle,
  Ainsi je rabaissais le grand homme en spectacle;
  Je niais son midi manifeste, clatant,
  Redemandant l'obscur, l'insaisissable instant.
  Mais en y songeant mieux, revoyant sans fume,
  D'une vue au matin plus frache et ranime,
  Ce tableau d'un pote harmonieux, assis
  Au sommet de ses ans, sous des cieux claircis,
  Calme, abondant toujours, le coeur plein, sans orage,
  Chantant Dieu, l'univers, les tristesses du sage,
  L'humanit lance aux ocans nouveaux...
  --Alors je me suis dit: Non, ton oracle est faux,
  Non, tu n'as rien perdu; non, jamais la louange,
  Un grand nom,--l'avenir qui s'entr'ouvre et se range,
  Les gnrations qui murmurent: _C'est lui!_
  Ne furent mieux de toi mrits qu'aujourd'hui;
  Dans sa source et son jet, c'est le mme gnie;
  Mais de toutes les eaux la marche runie,
  D'un flot illimit qui noierait les dserts,
  gale, en s'y perdant, la majest des mers.
  Tes feux intrieurs sont calms, tu reposes;
  Mais ton coeur reste ouvert au vif esprit des choses.
  L'or et ses dons pesants, la Gloire qui fait roi,
  T'ont laiss bon, sensible, et loin autour de toi
  Rpandant la douceur, l'aumne et l'indulgence.
  Ton noble accueil enchante, orn de ngligence.
  Tu sais l'ge o tu vis et ses futurs accords;
  Ton oeil plane; ta voile, errant de bords en bords,
  Glisse au cap de Circ, luit aux mers d'Artmise;
  Puis l'Orient t'appelle, et sa terre promise,
  Et le Mont trois fois saint des divines ranons!
  Et de l nous viendront tes dernires moissons,
  Peinture, hymne, lumire immensment verse,
  Comme un soleil couchant ou comme une Odysse!

  Oh! non, tout n'tait pas dans l'clat des cheveux,
  Dans la grce et l'essor d'un ge plus nerveux,
  Dans la chaleur du sang qui s'enivre ou s'irrite!
  Le Pote y survit, si l'me le mrite;
  Le Gnie au sommet n'entre pas au tombeau,
  Et son soleil qui penche est encor le plus beau!

[Note 24: M. Laurent de Jussieu, l'un des plus anciens amis de
Lamartine.]


XII.

Ce fut vers ce temps que vous partes srieusement abandonner ce
mtier immortel mais ingrat des vers, et que vous compostes un livre
_mixte_ que je ne gotai pas, malgr les beauts dont il tait plein:
VOLUPT.

Ce livre ne me plut pas, malgr les belles pages dont il est rempli.
C'tait, selon moi, un livre  deux fins. J'ai t homme de cheval, je
n'ai jamais aim ce qu'on appelle un cheval  deux fins. _Volupt_
tait pour moi un cheval  deux fins: amour sensuel et dvotion
mystique. Lequel des deux? C'tait trop d'un. Il y avait le mme
talent, l'immense talent, mais un talent faisait tort  l'autre,
except quelques pages divines, telles que celles-ci: la mort de
Thram:

Vers le matin pourtant, les autres personnes tant absentes toujours,
et mme la domestique depuis quelques instants sortie, tandis que je
lisais avec feu et que les plus courts versets du rituel se
multipliaient sous ma lvre en mille exhortations gmissantes, tout
d'un coup les cierges plirent, les lettres se drobrent  mes yeux,
la lueur du matin entra, un son lointain de cloche se fit entendre, et
le chant d'un oiseau, dont le bec frappa la vitre, s'lana comme par
un signal familier. Je me levai et regardai vers elle avec transe.
Toute son attitude tait immobile, son pouls sans battement.
J'approchai de sa lvre, comme miroir, l'bne brillante d'un petit
crucifix que je porte d'ordinaire au cou, don testamentaire de madame
de Cursy; il ne s'y montra aucune haleine. J'abaissai avec le doigt sa
paupire  demi ferme; la paupire obit et ne se releva pas,
semblable aux choses qui ne vivent plus. Avec le premier frisson du
matin, dans le premier clair de l'aube blanchissante, au premier
branlement de la cloche, au premier gazouillement de l'oiseau, cette
me vigilante venait de passer!

J'ai t coupable de la mme faute, mon cher ami, dans _Raphal_; j'ai
voulu allier dans le mme livre l'amour frntique et la pit. Je
n'ai pas t assez franc; j'en ai t puni par l'insuccs du livre qui
n'tait qu' moiti vrai; j'tais alors bien plus amoureux que pieux.
J'aurais d le dire; ce morceau de mes _Confidences_ manque aussi de
sincrit. La nature, qu'on ne trompe pas, le dcouvre, et la main
rejette le livre qui veut tromper le lecteur!

Cette faute de mon _Raphal_ fut la faute de votre _Volupt_: l'homme
est double, mais ce n'est pas dans le mme moment; la passion n'est
vraie qu' la condition d'tre simple.


XIII.

Nous nous perdmes de vue pendant prs de quinze ans aprs la
publication de _Volupt_. Aprs 1848, votre vie changea de lit; la
mienne aussi. Vous publites vos _Penses d'Aot_, vos fleurs mres;
votre pome de _Monsieur Jean, matre d'cole_. Une de vos notes
rappelle, avec l'amiti des premiers jours, mon nom  votre pense.
_Matre Jean_ tait un _Jocelyn civil_. Il n'y avait ni assez d'amour,
ni assez de religion, ni assez de sacrifice en lui pour prendre l'me
tout entire. Cela sentait l'_cole normale_ plus que le sanctuaire
dans les hautes montagnes des Alpes. Le cadre tait trop petit et trop
profane pour le tableau.

Ce petit pome est assez compliqu, et, dans la premire publication
que j'en ai faite au _Magasin pittoresque_, il a t peu compris. Il me
semble pourtant que j'y ai ralis peut-tre ce que j'ai voulu. Or,
voici en partie ce que j'ai voulu. Dans son admirable et charmant
_Jocelyn_, M. de Lamartine, avec sa sublimit facile, a d'un pas envahi
tout ce petit domaine de posie dite intime, prive, domestique,
familire, o nous avions essay d'apporter quelque originalit et
quelque nouveaut. Il a fait comme un possesseur puissant qui,
apercevant hors du parc quelques petites chaumires, quelques _cottages_
qu'il avait jusque-l ngligs, tend la main et transporte l'enceinte
du parc au del, enserrant du coup tous ces petits coins curieux, qui 
l'instant s'agrandissent et se fcondent par lui. Or il m'a sembl qu'il
tait bon peut-tre de replacer la posie domestique, et familire, et
relle, sur son terrain nu, de la transporter plus loin, plus haut, mme
sur les collines pierreuses, et hors d'atteinte de tous les magnifiques
ombrages. _Monsieur Jean_ n'est que cela. Magister et non prtre,
jansniste et non catholique d'une interprtation nouvelle, puisse-t-il,
dans sa maigreur un peu asctique, ne pas paratre trop indigne de
venir bien respectueusement  la suite du clbre vicaire de notre cher
et divin pote!

Quand l'amiti revient ainsi  un coeur qui n'a jamais cess d'aimer,
il y a un festin de l'enfant prodigue dans l'esprit d'un homme
d'Isral. Ce n'est pas l'amour-propre qui se rjouit, c'est l'ami qui
se retrouve!


XIV.

Ce furent vos dernires publications potiques. Les temps n'taient
plus aux vers. Vous changetes de nature et d'existence comme nous
avions fait tous, et vous devntes ce que vous tes rest depuis, un
prosateur toujours grandissant, le premier des critiques. Vous ne
l'tes pas devenu du premier coup. Un pote vritable est trop vaste
d'imagination pour se dfaire de ses images, de son harmonie, et se
rsumer dans la prose. Il lui reste longtemps des besoins d'expression
plus parfaite qu'il cherche involontairement  jeter dans sa nouvelle
forme. Il lui repousse de nouvelles plumes, comme  un oiseau dont on
a coup les ailes. Il ne vole plus pour voler simplement et pour
arriver au but, mais pour mirer encore ses ailes tendues dans le lac
et pour couter en volant l'harmonie de ses priodes. Je fus quelque
temps ainsi, moi aussi, quand, aprs avoir bris la plume de
_Jocelyn_, je pris avec un certain effort la plume des _Girondins_,
puis la parole des orateurs. Je crus que je me ravalais; mais non, je
faisais comme vous, je grandissais selon ma mesure, car j'appropriais
mon exprience  l'usage plus utile que j'en voulais faire. J'tais
pice d'or et je me changeais en monnaie. Je souffrais dans mon
amour-propre, mais je conqurais, comme vous aussi, cent mille
lecteurs et un million d'auditeurs, au lieu de quelques centaines
d'admirateurs. Vos tudes sur les sectaires de Pascal, sur cette
petite glise de Port-Royal, sur Virgile, sur ces bijoux de la foi et
de l'histoire, n'taient que des tudes et vous prparaient  ce que
vous faites aujourd'hui. Vous descendiez patiemment l'escalier de la
haute littrature pour arriver au terrain plane et libre que vous
parcourez en matre maintenant.

Vous aviez un dfaut, il y a quelques annes, dans vos premiers
volumes de vos conversations du _Lundi_: vous tiez trop riche, trop
abondant, trop nuanc, trop fin. Cela nuisait  la clart et 
l'intelligence.

L'cheveau si touffu de vos penses tait trop emml pour le
vulgaire. Les nuances prvalaient sur les couleurs. Tout cela s'est
dvid et classifi peu  peu. Votre style, sans rien perdre de sa
fertilit prodigieuse, est devenu presque vanglique. Les enfants ont
pu vous comprendre, et les sages ont eu la certitude d'tre compris
par leur commentateur. En un mot, le prosateur a gal le pote. Votre
critique ne s'est plus borne au mot, comme celle de _La Harpe_, ce
pdant estimable de la jeunesse; la pdagogie n'est pas votre fait;
vous allez aux choses; vous tes moraliste plus que critique dans vos
considrations, vous tes le _Quintilien_ des ides; votre littrature
est une histoire de l'esprit humain dans ces derniers temps; votre
_Cours_ est le cours du sicle, et les anecdotes personnelles dont
vous l'enrichissez le rendent aussi intressant pour l'esprit
qu'instructif. Vous expliquez l'homme par son temps. Comme le
naturaliste consomm, vous voyez le fruit dans la racine, vous suivez
la sve dans ses noeuds, vous en montrez les dviations par les
accidents de sa vie. On comprend l'homme par sa vie avant de le
comprendre par ses oeuvres. Autrefois vous tiez un peu amer dans vos
jugements, vous ne l'tes plus. Le temps fait pour vous ce qu'il fait
pour les plantes, l'automne les adoucit en les mrissant. Vous avez
fini par comprendre qu'avec un tre aussi faible et aussi mobile que
l'homme, la bienveillance faisait partie de la justice, et qu'il
fallait donner aux autres cette indulgence dont nous avions besoin
pour nous-mme; ainsi vous tes devenu bon en devenant juste.
Continuez  crire, nous ne cesserons pas de vous lire!


XV.

Votre belle inspiration sur Virgile, au Collge de France, signala
votre retour dans votre patrie. Elle eut un succs mrit et
universel.

Deux grands potes dominent le monde: Homre en Grce, l'auteur de la
Bible grecque, le Mose de l'Hellnie, la vaste et incomparable source
de toute posie. Un mystre plane sur le temps et sur l'homme. C'est
la source du Nil que les voyageurs anciens et modernes n'ont pu
dcouvrir, et qui semble dcouler directement du ciel  travers les
nues de l'Abyssinie. C'est le pote de la fable.

L'autre, n en Italie,  une poque relativement rcente, Virgile,
est le pote de l'histoire. N  Mantoue, n'ayant eu d'autre matre de
posie que la nature agreste de la Lombardie, il commence tout jeune
ses _glogues_, qui sont aussi ses chefs-d'oeuvre. Il n'aurait crit
que cela qu'on l'adorerait pour la simplicit des sujets, pour la
perfection des vers, pour l'ineffable mlancolie des sentiments.

Ce sont les _glogues_ qui marquent vritablement son dbut. De bonne
heure il conut l'ide de naturaliser dans la littrature et la posie
romaine certaines grces et beauts de la posie grecque, qui
n'avaient pas encore reu en latin tout leur agrment et tout leur
poli, mme aprs Catulle et aprs Lucrce. C'est par Thocrite, en ami
des champs, qu'il commena. De retour dans le domaine paternel, il en
clbra les douceurs et le charme en transportant dans ses tableaux le
plus d'imitations qu'il y put faire entrer du pote de Sicile.
C'tait l'poque du meurtre de Csar, et bientt du triumvirat
terrible de Lpide, d'Antoine et d'Octave: Mantoue, avec son
territoire, entra dans la part d'empire faite  Antoine, et Asinius
Pollion fut charg pendant trois ans du gouvernement de la Gaule
cisalpine, qui comprenait cette cit. Il connut Virgile, il l'apprcia
et le protgea; la reconnaissance du pote a chant, et le nom de
Pollion est devenu immortel et l'un des beaux noms harmonieux qu'on
est accoutum  prononcer comme insparables du plus poli des sicles
littraires.

Pollion! Gallus! saluons avec Virgile ces noms plus potiques pour
nous que politiques, et ne recherchons pas de trop prs quels taient
les hommes mmes. Nourris et corrompus dans les guerres civiles,
ambitieux, exacteurs, intresss, sans scrupules, n'ayant en vue
qu'eux-mmes, ils avaient bien des vices. Pollion fit preuve jusqu'au
bout d'habilet et d'un grand sens, et il sut vieillir d'un air
d'indpendance sous Auguste, avec dignit et dans une considration
extrme. Gallus, qui eut part avec lui dans la protection du jeune
Virgile, finit de bonne heure par une catastrophe et par le suicide;
lui aussi il semble, comme Fouquet au dbut de Louis XIV, n'avoir pu
tenir contre _les attraits enchanteurs de la prosprit_. Il semble
avoir pris pour devise: _Quo non ascendam?_ La tte lui tourna, et il
fut prcipit. Mais ces hommes aimaient l'esprit, aimaient le talent,
ils en avaient peut-tre eux-mmes, quoiqu'il soit plus sr encore
pour leur gloire, j'imagine, de ne nous tre connus comme auteurs,
Pollion, de tragdies, Gallus, d'lgies, que par les louanges et les
vers de Virgile. Les noms de ces premiers patrons, et aussi celui de
Varus, dcorent les essais bucoliques du pote, leur impriment un
caractre romain, avertissent de temps en temps qu'il convient que les
forts soient _dignes d'un consul_, et nous apprennent enfin  quelles
preuves pnibles fut soumise la jeunesse de celui qui eut tant de
fois besoin d'tre protg.

Au retour de la victoire de Philippes remporte sur Brutus et
Cassius, Octave, rentr  Rome, livra, pour ainsi dire, l'Italie
entire en partage et en proie  ses vtrans. Dans cette dpossession
soudaine et violente, et qui atteignit aussi les potes Tibulle et
Properce dans leur patrimoine, Virgile perdit le champ paternel. La
premire glogue, qui n'est gure que la troisime dans l'ordre
chronologique, nous a dit ds l'enfance comment Tityre, qui n'est ici
que Virgile lui mme, dut aller dans la grande ville,  Rome; comment,
prsent, par l'intervention de Mcne probablement, au matre dj
suprme,  celui qu'il appelle un Dieu,  Auguste, il fut remis en
possession de son hritage, et put clbrer avec reconnaissance son
bonheur, rendu plus sensible par la calamit universelle. Mais ce
bonheur ne fut pas sans quelque obstacle ou quelque trouble nouveau.
L'glogue neuvime, qui parat avoir t compose peu aprs la
prcdente, nous l'atteste: Virgile s'y est dsign lui-mme sous le
nom de Mnalque: H quoi! n'avais-je pas ou dire (c'est l'un des
bergers qui parle) que depuis l'endroit o les collines commencent 
s'incliner en douce pente, jusqu'au bord de la rivire et jusqu' ces
vieux htres dont le fate est rompu, votre Mnalque, grce  la
beaut de ses chansons, avait su conserver tout ce domaine? Et
l'autre berger reprend: Oui, vous l'avez entendu dire, et 'a t en
effet un bruit fort rpandu; mais nos vers et nos chansons, au milieu
des traits de Mars, ne comptent pas plus,  Lycidas! que les colombes
de Dodone quand l'aigle fond du haut des airs. Puis il donne 
entendre qu'il s'en est fallu de peu que Mnalque, cet aimable
chantre de la contre, n'et perdu la vie: Et qui donc alors et
chant les Nymphes? s'crie Lycidas; qui et rpandu les fleurs dont
la prairie est seme, et montr l'ombre verte sous laquelle murmurent
les fontaines?

C'est  ce danger de Mnalque que se rapporte probablement l'anecdote
du centurion ravisseur qui ne voulait point rendre  Virgile le champ
usurp, et qui, mettant l'pe  la main, fora le pote, pour se
drober  sa poursuite, de passer le Mincio  la nage. Il fallut
quelque protection nouvelle et prsente, telle que celle de Varus (on
l'entrevoit), pour mettre le pote  l'abri de la vengeance, et pour
tenir la main  ce que le bienfait d'Octave et son excution;  moins
qu'on n'admette que ce ne fut que l'anne suivante, et aprs la guerre
de Prouse, Octave devenant de plus en plus matre, que Virgile
reconquit dcidment sa chre maison et son hritage.

Ce n'est qu'en lisant de prs les _glogues_ qu'on peut suivre et
deviner les vicissitudes de sa vie, et plus certainement les
sentiments de son me en ces annes: mme sans entrer dans la
discussion du dtail, on se les reprsente aisment. Une me tendre,
amante de l'tude, d'un doux et calme paysage, prise de la campagne
et de la muse pastorale de Sicile; une me modeste et modre, ne et
nourrie dans cette mdiocrit domestique qui rend toutes choses plus
senties et plus chres;--se voir arracher tout cela, toute cette
possession et cette paix, en un jour, par la brutalit de soldats
vainqueurs! ne se drober  l'pe nue du centurion qu'en fuyant! quel
fruit des guerres civiles! Virgile en garda l'impression durable et
profonde. On peut dire que sa politique, sa morale publique et sociale
datrent de l. Il en garda une mlancolie, non pas vague, mais
naturelle et positive; il ne l'oublia jamais. Le cri de tendre douleur
qui lui chappa alors, il l'a mis dans la bouche de son berger
Mlibe, et ce cri retentit encore dans nos coeurs aprs des sicles:

Est-ce que jamais plus il ne me sera donn, aprs un long temps,
revoyant ma terre paternelle et le toit couvert de chaume de ma pauvre
maison, aprs quelques ts, de me dire en les contemplant: C'tait
pourtant l mon domaine et mon royaume! Quoi! un soldat sans piti
possdera ces cultures si soignes o j'ai mis mes peines! un barbare
aura ces moissons! Voil o la discorde a conduit nos malheureux
concitoyens! voil pour qui nous avons ensemenc nos champs[25]!

[Note 25: Dans ces traductions, je me suis occup  mettre en saillie
le sentiment principal, sauf  introduire dans le texte une lgre
explication. Si l'on traduisait avec suite tout un ouvrage, on devrait
s'y prendre diffremment; mais, pour de simples passages cits, je
crois qu'il est permis et qu'il est bon de faire ainsi.]

Toute la biographie intime et morale de Virgile est dans ces paroles
et dans ce sentiment.

Plus qu'aucun pote, Virgile est rempli du dgot et du malheur des
guerres civiles, et, en gnral, des guerres, des dissensions et des
luttes violentes. Que ce soit Mlibe ou ne qui parle, le mme
accent se retrouve, la mme note douloureuse: Vous m'ordonnez donc, 
reine! de renouveler une douleur qu'il faudrait taire..., de repasser
sur toutes les misres que j'ai vues, et dont je suis moi-mme une
part vivante! Ainsi dira ne  Didon aprs sept annes d'preuves,
et dans un sentiment aussi vif et aussi saignant que le premier jour.
Voil Virgile et l'une des sources principales de son motion.

Je crois tre dans le vrai en insistant sur cette mdiocrit de
fortune et de condition rurale dans laquelle tait n Virgile,
mdiocrit, ai-je dit, qui rend tout _mieux senti et plus cher_, parce
qu'on y touche  chaque instant la limite, parce qu'on y a toujours
prsent le moment o l'on a acquis et celui o l'on peut tout perdre:
non que je veuille prtendre que les grands et les riches ne tiennent
pas galement  leurs vastes proprits,  leurs forts, leurs
chasses, leurs parcs et chteaux; mais ils y tiennent moins
tendrement, en quelque sorte, que le pauvre ou le modeste possesseur
d'un enclos o il a mis de ses sueurs, et qui y a compt les ceps et
les pommiers; qui a presque compt  l'avance,  chaque rcolte, ses
pommes, ses grappes de raisin bientt mres, et qui sait le nombre de
ses essaims. Que sera-ce donc si ce possesseur et ce fils de la maison
est,  la fois, un rveur, un pote, un amant; s'il a mis de son me
et de sa pense, et de ses plus prcoces souvenirs, sous chacun de ces
htres et jusque dans le murmure de chaque ombrage? Ce petit domaine
de Virgile (et pas si petit peut-tre), qui s'tendait entre les
collines et les marcages, avec ses fracheurs et ses sources, ses
tangs et ses cygnes, ses abeilles dans la haie de saules, nous le
voyons d'ici, nous l'aimons comme lui; nous nous crions avec lui,
dans un mme dchirement, quand il s'est vu en danger de le perdre:
_Barbarus has segetes!..._

Il ne serait pas impossible, je le crois, dans un plerinage aux
bords du Mincio, de deviner  trs-peu prs (comme on vient de le
faire pour la villa d'Horace) et de dterminer approximativement
l'endroit o habitait Virgile. En partant de ce lieu pour aller 
Mantoue, lorsqu'on arrivait  l'endroit o le Mincio s'tend en un lac
uni, on tait  mi-chemin; c'est ce que nous apprend le Lycidas de la
neuvime glogue, en s'adressant au vieux Moeris, qu'il invite 
chanter: Vois, le lac est l immobile, qui te fait silence; tous les
murmures des vents sont tombs; d'ici, nous sommes dj  moiti du
chemin, car on commence  apercevoir le tombeau de Bianor. Il ne
manque, pour avoir la mesure prcise, que de savoir o pouvait tre ce
tombeau de Bianor. Je trouve dans l'ouvrage d'un exact et ingnieux
auteur anglais une description du domaine de Virgile, que je prends
plaisir  traduire, parce qu'elle me parat compose avec beaucoup de
soin et de vrit:

La ferme, le domaine de Virgile, nous dit Dunlop (_Histoire de la
littrature romaine_), tait sur les bords du Mincio. Cette rivire,
qui, par la couleur de ses eaux, est d'un vert de mer profond, a sa
source dans la Bnaque ou lac de Garda. Elle en sort et coule au pied
de petites collines irrgulires qui sont couvertes de vignes; puis,
pass le chteau romantique qui porte aujourd'hui le nom de Valleggio,
situ sur une minence, elle descend  travers une longue valle, et
alors elle se rpand dans la plaine en deux petits lacs, l'un
au-dessus et l'autre juste au-dessous de la ville de Mantoue. De l,
le Mincio poursuit son cours, dans l'espace d'environ deux milles, 
travers un pays plat mais fertile, jusqu' ce qu'il se jette dans le
P ( Governolo). Le domaine du pote tait situ sur la rive droite
du Mincio, du ct de l'ouest,  trois milles environ au-dessous de
Mantoue et proche le village d'Ands ou Pietola. Ce domaine s'tendait
sur un terrain plat, entre quelques hauteurs au sud-ouest et le bord
uni de la rivire, comprenant dans ses limites un vignoble, un verger,
un rucher et d'excellentes terres de pturages qui permettaient au
propritaire de porter ses fromages  Mantoue, et de nourrir des
victimes pour les autels des dieux. Le courant mme,  l'endroit o
il bordait le domaine de Virgile, est large, lent et sinueux. Ses
bords marcageux sont couverts de roseaux, et des cygnes en grand
nombre voguent sur ses ondes ou paissent l'herbe sur sa marge humide
et gazonne.

En tout, le paysage du domaine de Virgile tait doux, d'une douceur
un peu ple et stagnante, de peu de caractre, peu propre  exciter de
sublimes motions ou  suggrer de vives images; mais le pote avait
vcu de bonne heure au milieu des grandes scnes du Vsuve; et, mme
alors, s'il tendait ses courses un peu au-del des limites de son
domaine, il pouvait visiter, d'un ct, le cours grandiose du rapide
et majestueux ridan, ce _roi des fleuves_, et, de l'autre ct, la
Bnaque, qui prsente par moments l'image de l'Ocan agit.

Le lieu de la rsidence de Virgile est bas et humide, et le climat en
est froid  certaines saisons de l'anne. Sa constitution dlicate et
les maux de poitrine dont il tait affect le dterminrent, vers
l'anne 714 ou 715, vers l'ge de trente ans,  chercher un ciel plus
chaud...

Mais ceci tombe dans la conjecture.--Le plus voyageur des critiques,
M. Ampre, a touch, comme il sait faire, le ton juste de ce mme
paysage et de la teinte morale qu'on se plat  y rpandre, dans un
chapitre de son _Voyage Dantesque_:

Tout est virgilien  Mantoue, dit-il; on y trouve la topographie
virgilienne et la place virgilienne; aimable lieu qui fut ddi au
pote de la cour d'Auguste par un dcret de Napolon.

Dante a caractris le Mincio par une expression exacte et nergique,
selon son habitude: (Il ne court pas longtemps sans trouver une
plaine basse dans laquelle il s'tend et qu'il _emmarcage_).

  Non molto ha corso che trova una lama
  Nella qual _si distende e la impaluda_.

Ce qui n'a pas la grce de Virgile: (... l o le large Mincio
s'gare en de lents dtours sinueux et voile ses rives d'une molle
ceinture de roseaux.)

  .....Tardis ingens ubi flexibus errat
  Mincius, et tenera prtexit arundine ripas.

La brivet expressive et un peu sche du pote florentin, compare 
l'abondance lgante de Virgile, montre bien la diffrence du style de
ces deux grands artistes peignant le mme objet.

Du reste, le mot _impaluda_ rend parfaitement l'aspect des environs
de Mantoue. En approchant de cette ville, il semble vritablement
qu'on entre dans un autre climat; des prairies marcageuses s'lve
presque constamment une brume souvent fort paisse. Par moments on
pourrait se croire en Hollande.

Tout l'aspect de la nature change: au lieu des vignes, on ne voit que
des prs, des prs virgiliens, _herbosa prata_. On conoit mieux ici
la mlancolie de Virgile dans cette atmosphre brumeuse et douce, dans
cette campagne monotone, sous ce soleil frquemment voil.

Notons la nuance, mais n'y insistons pas trop et n'exagrons rien;
n'y mettons pas trop de cette vapeur que Virgile a nglig de nous
dcrire; car il n'est que Virgile pour tre son propre paysagiste et
son peintre, et, dans la premire des descriptions prcdentes (je
parle de celle de l'auteur anglais), on a pu le reconnatre, ce n'est,
aprs tout, que la prose du paysage dcrit par Virgile lui-mme en ces
vers harmonieux de la premire glogue:

     Fortunate senex, hic inter flumina nota...

Que tous ceux, et ils sont encore nombreux, qui savent par coeur ces
vers ravissants, se les redisent.

Ainsi Virgile est surtout sensible  la fracheur profonde d'un doux
paysage verdoyant et dormant; au murmure des abeilles dans la haie; au
chant, mais un peu lointain, de l'mondeur l-bas, sur le coteau; au
roucoulement plus voisin du ramier ou de la tourterelle; il aime cette
habitude silencieuse et tranquille, cette monotonie qui prte  une
demi-tristesse et au rve.

Mme lorsqu'il arrivera, plus tard,  toute la grandeur de sa
manire, il excellera surtout  peindre de grands paysages reposs.

Peu aprs qu'il eut quitt tout  fait son pays natal, nous trouvons
Virgile de retour du voyage de Brindes, racont par Horace, que ce
voyage soit de l'anne 715 ou 717. Il rejoint en chemin Mcne et
Horace; il a pour compagnons Plotius et Varius, et l'agrable
narrateur les qualifie tous trois (mais nous aimons surtout 
rapporter l'loge  Virgile) les mes les plus belles et _les plus
sincres_ que la terre ait portes, celles auxquelles il est attach
avec le plus de tendresse.

Si Pollion, comme on le croit, avait conseill  Virgile d'crire les
posies bucoliques, qu'il mit trois ans  composer et  corriger, ce
fut Mcne qui lui proposa le sujet si romain, si patriotique et tout
pacifique des _Gorgiques_, auquel il consacra sept annes. Sur ce
conseil ou cet ordre amical donn par Mcne  Virgile, et dont lui
seul pouvait dignement embrasser et conduire le difficile labeur, l'un
des hommes qui savaient le mieux la _chose romaine_, Gibbon, a eu une
vue trs-ingnieuse, une vue leve: selon lui, Mcne aurait eu
l'ide, par ce grand pome rural, tout  fait dans le got des
Romains, de donner aux vtrans, mis en possession des terres (ce qui
tait une habitude depuis Sylla), le got de leur nouvelle condition
et de l'agriculture. La plupart des vtrans en effet, mis d'abord en
possession des terres, ne les avaient pas cultives, mais en avaient
dissip le prix dans la dbauche. Il s'agissait de les rconcilier
avec le travail des champs, si cher aux aeux, et de leur en prsenter
des images engageantes: Quel vtran, s'crie Gibbon, ne se
reconnaissait dans le vieillard des bords du Galse? Comme eux,
accoutum aux armes ds sa jeunesse, il trouvait enfin le bonheur dans
une retraite sauvage, que ses travaux avaient transforme en un lieu
de dlices.

Je ne sais trop si Gibbon ne met pas ici un peu du sien, si les
vtrans lisaient l'pisode du vieillard de Tarente. Les fils de ces
vtrans, du moins, purent le lire.

Ayant renonc, non pas de coeur,  son pays de Mantoue, Virgile,
combl des faveurs d'Auguste, passa les annes suivantes et le reste
de sa vie, tantt  Rome, plus souvent  Naples et dans la Campanie
Heureuse, occup  la composition des _Gorgiques_, et, plus tard, de
l'_nide_; dlicat de sant, ayant besoin de recueillement pour ses
longs travaux; peu homme du monde, mais homme de solitude, d'intimit,
d'amiti, de tendresse; cultivant le loisir obscur et enchant, au
sein duquel il se consumait sans cesse  perfectionner et  accomplir
ses oeuvres de gloire,  difier son _temple de marbre_, comme il l'a
dit allgoriquement. Flicit rare! destine, certes, la plus
favorise entre toutes celles des potes piques, si souvent errants,
proscrits, exils! Mais il savait, et il s'en souvenait sans cesse,
combien l'infortune pour l'homme est voisine du bonheur, et que c'est
entre les calamits d'hier et celles de demain que s'achtent les
intervalles de repos du monde. Aprs les dchirements de la
spoliation et de l'exil, ayant reconquis, et si pleinement, toutes les
jouissances de la nature et du foyer, il n'oublia jamais qu'il n'avait
tenu  rien qu'il ne les perdt: un voile lgrement transparent en
demeura sur son me pieuse et tendre.

Je ne conois pas,  cette distance o nous sommes, d'autre
biographie de Virgile qu'une _biographie idale_, si je puis dire. Les
anciens grammairiens, chez qui on serait tent de chercher une
biographie positive du pote, y ont ml trop d'inepties et de fables;
mais, de quelques traits pourtant qu'ils nous ont transmis et qui
s'accordent bien avec le ton de l'me et la couleur du talent, rsulte
assez naturellement pour nous un Virgile timide, modeste, rougissant,
compar  une vierge, parce qu'il se troublait aisment,
s'embarrassait tout d'abord, et ne se dveloppait qu'avec lenteur;
charmant et du plus doux commerce quand il s'tait rassur; lecteur
exquis (comme Racine), surtout pour les vers, avec des insinuations et
des nuances dans la voix; un vrai _dupeur d'oreilles_ quand il
rcitait d'autres vers que les siens. Dans un chapitre du _Gnie du
Christianisme_, o il compare Virgile et Racine, M. de Chateaubriand a
trop bien parl de l'un et de l'autre, et avec trop de got, pour que
je n'y relve pourtant pas un passage hasard qui n'irait  rien
moins qu' fausser, selon moi, l'ide qu'on peut se faire de la
personne de Virgile:

Nous avons dj remarqu, dit M. de Chateaubriand, qu'une des
premires causes de la mlancolie de Virgile fut sans doute le
sentiment des malheurs qu'il prouva dans sa jeunesse. Chass du toit
paternel, il garda toujours le souvenir de sa Mantoue; mais ce n'tait
plus le Romain de la rpublique, aimant son pays  la manire dure et
pre des Brutus, c'tait le Romain de la monarchie d'Auguste, le rival
d'Homre et le nourrisson des Muses.

Virgile cultiva ce germe de tristesse en vivant seul au milieu des
bois. Peut-tre faut-il encore ajouter  cela des accidents
particuliers. Nos dfauts moraux ou physiques influent beaucoup sur
notre humeur, et sont souvent la cause du tour particulier que prend
notre caractre. Virgile avait une difficult de prononciation; il
tait faible de corps[26], rustique d'apparence. Il semble avoir eu
dans sa jeunesse des passions vives auxquelles ces imperfections
naturelles purent mettre des obstacles. Ainsi des chagrins de
famille, le got des champs, un amour-propre en souffrance et des
passions non satisfaites s'unirent pour lui donner cette rverie qui
nous charme dans ses crits.

[Note 26: Dans la premire dition l'auteur avait ajout laid de
visage.]

Tout cela est devin  ravir et de pote  pote: mais
l'_amour-propre en souffrance_ et les _passions non satisfaites_ me
semblent des conjectures trs-hasardes: parlons seulement de l'me
dlicate et sensible de Virgile et de ses malheurs de jeunesse.
D'ailleurs il avait prcisment le contraire de la _difficult de
prononciation_; il avait un merveilleux enchantement de prononciation.
Ce qui a tromp l'illustre auteur, qui,  tous autres gards, a parl
si excellemment de Virgile, c'est qu'il est dit en un endroit de la
Vie du pote par Donat, qu'il tait _sermone tardissimus_; mais cela
signifie seulement qu'il n'improvisait pas, qu'il n'avait pas, comme
on dit, la parole en main. Il ne lui arriva de plaider qu'une seule
fois en sa vie, et sans faire la rplique. En un mot, et c'est ce qui
n'tonnera personne, Virgile tait aussi peu que possible un avocat.
Son portrait par Donat, qui a servi de point de dpart  celui qu'on
vient de lire par M. de Chateaubriand, peut se traduire plus
lgrement peut-tre, et s'expliquer comme il suit, en vitant tout
ce qui pourrait charger: Virgile tait grand de corps, de stature (je
me le figure cependant un peu mince, un peu frle,  cause de son
estomac et de sa poitrine, quoiqu'on ne le dise pas); il avait gard
de sa premire vie et de sa longue habitude aux champs le teint brun,
hl, un certain air de village, un premier air de gaucherie; enfin,
il y avait dans sa personne quelque chose qui rappelait l'homme qui
avait t lev  la campagne. Il fallait quelque temps pour que cette
urbanit qui tait au fond de sa nature se dgaget.

Les portraits de lui qui nous le reprsentent les cheveux longs,
l'air jeune, le profil pur, en regard de la majestueuse figure de
vieillard d'Homre, n'ont rien d'authentique et seraient aussi bien
des portraits d'Auguste ou d'Apollon.

Snque, dans une lettre  Lucilius, parle d'un ami de ce dernier,
d'un jeune homme de bon et ingnu naturel, qui, dans le premier
entretien, donna une haute ide de son me, de son esprit, mais
toutefois une ide seulement; car il tait pris  l'improviste et il
avait  vaincre sa timidit: et mme, en se recueillant, il pouvait 
peine triompher de cette pudeur, excellent signe dans un jeune homme;
tant la rougeur, dit Snque, lui sortait du fond de l'me (_adeo
illi ex alto suffusus est rubor_); et je crois mme que, lorsqu'il
sera le plus aguerri, il lui en restera toujours. Virgile me semble
de cette famille, il avait la rougeur prompte et la tendresse du front
(_frontis mollities_); c'tait une de ces rougeurs intimes qui
viennent d'un fonds durable de pudeur naturelle. Il tait de ceux
encore dont Pope, l'un des plus beaux esprits et des plus sensibles,
disait: Pour moi, j'appartiens  cette classe dont Snque a dit:
Ils sont si amis de l'ombre, qu'ils considrent comme tant dans le
tourbillon tout ce qui est dans la lumire.

Virgile aimait trop la gloire pour ne pas aimer la louange, mais il
l'aimait de loin et non en face; il la fuyait au thtre ou dans les
rues de Rome; il n'aimait pas tre montr au doigt et  ce qu'on dt:
_C'est lui!_ Il aimait  faire  loisir de belles choses qui
rempliraient l'univers et qui rassembleraient dans une mme admiration
tout un peuple de nobles esprits; mais ses dlices,  lui, taient de
les faire en silence et dans l'ombre, et sans cesser de vivre avec les
nymphes des bois et des fontaines, avec les dieux cachs.

Et, dans tout ceci, je n'imagine rien; je ne fais qu'user et
profiter de traits qui nous ont t transmis, mais en les interprtant
comme je crois qu'il convient le mieux. Avec Virgile, on court peu de
risque de se tromper, en inclinant le plus possible du ct de ses
qualits intrieures.

 ce que je viens de dire que Virgile tait dcor de pudeur, il ne
serait pas juste d'opposer comme une contradiction ce qu'on raconte
d'ailleurs de certaines de ses fragilits: Il fut recommandable dans
tout l'ensemble de sa vie, a dit Servius; il n'avait qu'un mal secret
et une faiblesse, il ne savait pas rsister aux tendres dsirs. On
pourrait le conclure de ses seuls vers. Mais, dans son estimable Vie
d'Horace, M. Walckenaer me semble avoir touch avec trop peu de
mnagement cette partie de la vie et des moeurs de Virgile. Combattant
sans beaucoup de difficult l'opinion exagre qu'on pourrait se faire
de la chastet de Virgile, il ajoute: Plus dlicat de temprament
qu'Horace, Virgile s'abandonna avec moins d'emportement que son ami,
mais avec aussi peu de scrupule, aux plaisirs de Vnus. Il fut plus
sobre et plus retenu sur les jouissances de la table et dans les
libations faites  Bacchus. Chez les modernes, il et pass pour un
homme bon, sensible, mais voluptueux et adonn  des gots dpravs: 
la cour d'Auguste, c'tait un sage assez rgl dans sa conduite, car
il n'tait ni prodigue ni dissipateur, et il ne cherchait  sduire ni
les vierges libres ni les femmes maries. Tout ce croquis est bien
heurt, bien brusque, et manque de nuances, et, par consquent, de
ressemblance et de vrit. Je ne suis pas embarrass pour Virgile de
ce qu'il et pass pour tre s'il et vcu chez les modernes; je crois
qu'il et pass pour un peu mieux que cela, et que la vraie morale et
eu  se louer plus qu' se plaindre de lui, aussi bien que la parfaite
convenance. Et en acceptant mme sur son compte les quelques anecdotes
assez suspectes que les anciens biographes ou grammairiens nous ont
transmises, et qui intressent ses moeurs, on y trouverait encore ce
qui rpond bien  l'ide qu'on a de lui et ce qui le distingue  cet
gard de son ami Horace, de la retenue jusque dans la vivacit du
dsir, quelque chose de srieux, de profond et de discret dans la
tendresse.

C'est ce srieux, ce tour de rflexion noble et tendre, ce principe
d'lvation dans la douceur et jusque dans les faiblesses, qui est le
fond de la nature de Virgile, et qu'on ne doit jamais perdre de vue 
son sujet.


XVI.

La reconnaissance pour Auguste,  qui il doit la restitution de son
petit bien aux bords du _Mincio_, s'exprime bientt aprs en vers
magnifiques dans le commencement du livre III de son second ouvrage,
les _Gorgiques_.

Il btira, dit-il, un temple de marbre au sein d'une vaste prairie
verdoyante, sur les rives du Mincio. Il y placera Csar (c'est--dire
Auguste) comme le dieu du temple, et il instituera, il clbrera des
courses et des jeux tout  l'entour, des jeux qui feront dserter  la
Grce ceux d'Olympie. Lui le fondateur, le front ceint d'une couronne
d'olivier et dans tout l'clat de la pourpre, il dcernera les prix et
les dons. Sur les dehors du temple se verront gravs dans l'or et dans
l'ivoire les combats et les trophes de celui en qui se personnifie le
nom romain. On y verra aussi debout, en marbre de Paros, des statues
o la vie respire, toute la descendance d'Assaracus, cette suite de
hros venus de Jupiter, Tros le grand anctre, et Apollon fondateur de
Troie. L'Envie enchane et dompte par la crainte des peines
vengeresses achvera la glorieuse peinture. Les vers sont admirables
et des plus polis, des plus blouissants qui soient sortis de dessous
le ciseau de Virgile. Cette pure et svre splendeur des marbres au
sein de la verdure tranquille du paysage nous offre un parfait emblme
de l'art virgilien. Le pome didactique ici est dpass dans son
cadre: c'est grand, c'est triomphal, c'est pique dj. Ce _temple de
marbre_, peupl de hros troyens, que se promettait d'difier Virgile
et qui est tout allgorique, il l'a ralis d'une autre manire et
qu'il ne prvoyait point alors, et il l'a excut dans l'_nide_: il
n'avait fait que prsager et clbrer  l'avance son _Exegi
monumentum_! En mourant, il doutait qu'il l'et accompli: c'est  nous
de rendre aux choses et  l'oeuvre tout leur sens, d'y voir toute
l'harmonieuse ordonnance, et de dire que Virgile mourant, au lieu de
se dcourager et de dfaillir, aurait pu se faire relire son hymne
glorieux du troisime chant des _Gorgiques_, et, satisfait de son
voeu rempli, rendre le dernier souffle dans une ivresse sacre[27].

[Note 27: On a suppos que ce morceau du IIIe livre des _Gorgiques_ y
avait t insr aprs coup par le pote, et lorsque dj il
s'occupait de l'_nide_; il y a des dtails qui semblent en effet
avoir t ajouts un peu plus tard; mais le cadre premier existait, je
le crois, et le sens gnral, selon l'opinion de Heyne, est plutt
prophtique qu'historique.]

Les _Gorgiques_ sont, dans leur genre, le plus parfait modle de
_posie didactique_ qui ait enchant les agriculteurs de tous les
ges, la limite prcise o la nature et la posie se rencontrent pour
s'embrasser. Nous n'avons rien, dans les oeuvres modernes, qui
runisse ce mrite savant et ce mrite naturel. Delille s'est
immortalis en les traduisant; Thompson et Saint-Lambert ont succomb
dans l'imitation. Cela n'a qu'un dfaut: l'homme y manque; l'homme est
le plus grand sujet d'intrt de toute langue. Les _Gorgiques_ ont
des choses, mais ce n'est pas encore l'humanit.

Virgile le sentait, et il y pensait dj; le triomphe d'Auguste
pendant son retour de _Brindes_  Rome, la vingtime anne avant la
naissance du Christ, parat lui avoir donn l'ide premire de
l'_nide_, pome lgendaire de Rome.

Auguste, dites-vous, tait devenu, de proscripteur, le refuge des
proscrits. Il tait empereur, sans en prendre le nom; il voulait
consacrer sa famille  l'empire, et l'empire  sa famille. Il pria
_Horace_, ami de Virgile et de Mcne, de consentir  lui servir de
secrtaire. Horace s'excusa sur sa faible sant. Auguste ne lui en
voulut pas, et continua de souper familirement avec lui et avec
Mcne. Les deux amis introduisirent Virgile dans cette intimit.
C'est l que fut conu le plan de l'_nide_.

Properce, dans une de ses lgies, clbre d'avance le triomphe de
Virgile.

C'est  Virgile qu'il appartient de chanter les rivages d'Actium
chers au soleil, et les flottes victorieuses de Csar; il va natre
quelque chose de plus grand que l'_Iliade_.

Properce se trompait; une lgende nationale en trs-beaux vers ne
pouvait jamais galer ni l'_Iliade_ ni l'_Odysse_, nes d'elles-mmes
dans l'ge de foi et par l'organe du dieu des potes.--L'_nide_
tait l'ouvrage de l'art,--Homre tait la nature.


XVII.

Ici, mon cher Sainte-Beuve, vous nous racontez la mort prmature de
Virgile, qui succombe  cinquante-deux ans  _Brindes_, en revenant de
Grce, o il tait all perfectionner l'_nide_, et sa tombe 
Naples, au pied du Pausilippe, et en face du plus beau et du plus doux
paysage de la Campanie.

Puis vous passez  la discussion sur le mrite de son pome.

Ici nous diffrons, mais non dans tout.

Votre admirable distinction entre le chantre antique, l'histoire
vivante et potise, telle qu'Homre, qu'on coute au bord de la mer
ou sur le seuil de sa demeure, et le pote pique, qui crit son
oeuvre  loisir et qu'on lit par amusement ou par une froide
admiration dans les acadmies ou dans son cabinet, suffirait pour nous
rconcilier. Vous rsumez toutes ses qualits de style dans sa
perfection. Oui, mais pour que cette _perfection_ soit parfaite, il
faut qu'elle soit originale. Or, dans l'_nide_, Virgile n'est pas
Virgile, il n'est que le plus parfait des imitateurs. Vous en convenez
avec moi.

Vous examinez ensuite quelles sont les conditions du pome pique. Je
les rduis  une seule principale. Le pome pique ne peut et ne doit
natre qu' une poque du monde o il peut tre cru. C'est pourquoi
nous ne pouvons en avoir et nous n'en aurons pas jusqu' ce qu'une
nouvelle foi populaire s'lve dans le monde et prdispose les potes
 de nouveaux enthousiasmes et les nations  de nouvelles croyances.
Ce sont, en effet, les peuples qui font les pomes piques, ce ne sont
pas les potes.

Mais, depuis ce beau travail sur l'_nide_, o je regrette que vous
n'ayez pas assez dvelopp cette pense vraie, vous vous tes lanc 
pleine haleine dans la haute critique presque biographique, purement
personnelle et littraire. Le temps o nous vivons n'est bon qu'
penser. Pensons donc l'un et l'autre, puisque les vnements
diffremment envisags par nous, et puisque l'ge qui m'atteint, et
qui vous suit, ne nous laissent pas d'autre usage  faire de nos
facults, pensons donc avec l'impartialit de l'ge et avec la
patience du temps. Et bien que je ne me repente nullement des services
nergiques que les vnements m'ont entran  rendre  mon pays en
1848, et que je ne rougisse pas de la part de vigueur et de prudence
que j'ai pu apporter alors, avec d'autres,  ces vnements
historiques, retirons-nous, pendant le peu d'annes que les
circonstances politiques nous laissent avant notre mort, dans le
domaine des lettres o vous brillez et o je m'teins. Le temps ne
nous regarde plus. Laissons-le faire et conseillons-lui toujours la
modration et la sagesse. Nous ne serions plus propres  l'animer ou
 le contenir, comme  d'autres poques de notre vie. Nous l'avons
aid, nous l'avons servi, nous l'avons contenu, nous l'avons combattu,
nous l'avons vaincu; il nous a laisss sur son rivage quand il a jug
qu'il pouvait se passer de nous, et qu'il a t demander son salut ou
sa perte  d'autres institutions et  d'autres hommes! Ce n'est point
 nous de protester contre les garements monarchiques, comme nous
avons rsist aux garements funestes de la rpublique de mauvaise
odeur et d'odieuses doctrines de 1793. Restons ce que nous sommes, et
ne trempons pas plus qu'en 1847 dans ces coalitions de vengeance et de
colre incapables de rien rparer, car elles n'apportent  l'opinion
que des passions contraires, unies par le besoin commun de dtruire,
et dont l'union inconsidre ne prsente  l'analyse que la ligue
inopportune et inconsquente des rpublicains et des royalistes
combattant ensemble un jour avec le radicalisme socialiste pour
conqurir le champ de bataille o ils s'entre-dtruiront le lendemain
de la victoire. Ce n'est pas l de la politique, c'est du dsespoir.
Contentons-nous de prserver notre honneur en vivant spars de ces
partis, et en regardant ce qui se passe en dehors de nous avec les
leons de l'exprience et les voeux pour notre pays. Voil maintenant
notre rle, trangers au pouvoir, trangers aux factions, seuls avec
notre pass, que l'histoire jugera avec d'autant plus d'indulgence que
nous aurons moins press son jugement!

Vous avez, plus heureux que moi, refus de mler les eaux pures de
votre talent avec les eaux troubles et tumultueuses de votre temps; et
plt  Dieu que j'en eusse fait autant  l'ge de ma sve politique!
Je n'aurais pas vu de grandes et belles journes, il est vrai, passer
comme l'clair sur mon nom, pour le signaler  l'amour immrit des
uns,  la haine plus immrite des autres; je ne serais pas forc de
me dpouiller pice  pice de mes biens les plus chers, sans savoir
encore s'il me restera une pierre pour recouvrir bientt ma poussire,
et crire comme un rapsode de la France des lignes vnales pour gagner
pniblement le pain de mes cranciers avec les subsides de mes amis!

                                                            LAMARTINE.






End of the Project Gutenberg EBook of Cours Familier de Littrature (Volume
17), by Alphonse de Lamartine

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK COURS FAMILIER DE ***

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Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
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business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
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page at http://pglaf.org

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     Chief Executive and Director
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