The Project Gutenberg EBook of Un t dans le Sahara, by Eugne Fromentin

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Title: Un t dans le Sahara

Author: Eugne Fromentin

Release Date: November 2, 2011 [EBook #37914]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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UN T

DANS LE SAHARA

PAR

EUGNE FROMENTIN

[Illustration: colophon]

PARIS

LIBRAIRIE PLON

_LES PETITS-FILS DE PLON ET NOURRIT_

IMPRIMEURS-DITEURS--8, RUE GARANCIRE, 6e

_26e mille_




UN T

DANS LE SAHARA

DU MME AUTEUR, A LA MME LIBRAIRIE

Dominique. 52e mille. Un volume in-16.

Les Matres d'autrefois: Belgique-Hollande. 34e mille. Un volume
in-16 sur alfa.

Un t dans le Sahara. 26e mille. Un volume in-16.

Une Anne dans le Sahel. 20e mille. Un volume in-16 sur alfa.

Eugne Fromentin (1820-1876). Plaquette in-8 illustrs.

Lettres de jeunesse. Biographie et notes par Pierre BLANCHON
(Jacques-Andr MRYS). 7e dition. Un volume in-16.

Correspondance et fragments indits. Biographie et notes par Pierre
BLANCHON. 4e dition. Un volume in-16 avec un portrait.





UN T

DANS LE SAHARA

PAR

EUGNE FROMENTIN

[Illustration: colophon]

LIBRAIRIE PLON

_LES PETITS-FILS DE PLON ET NOURRIT_

IMPRIMEURS-DITEURS--8, RUE GARANCIRE 6e

Droits de reproduction et de traduction
rservs pour tous pays.


                              _A_

                       _ARMAND DU MESNIL_


_Cher ami, en te ddiant mes souvenirs de voyage, je ne fais que te
restituer des lettres qui t'appartenaient, pour la plupart, avant de
devenir un livre. C'est d'ailleurs indiquer l'origine particulire et le
sens familier de ces rcits, que de les publier sous le patronage d'une
amiti qui rend nos deux noms insparables._

_E. F._

_Paris, 15 octobre 1856._




PRFACE

DE LA TROISIME DITION


Ces livres sont dj d'une autre poque; et, disons-le nettement, la
pense de les faire revivre, aprs tant d'annes, ne pouvait plus venir
qu' l'auteur lui-mme. Les lecteurs d'autrefois, s'il les conserve,
ceux d'aujourd'hui s'il doit en avoir, jugeraient peut-tre l'ide
bizarre et sans opportunit; aussi, l'auteur se croit-il oblig de la
motiver en quelques pages.

_Un t dans le Sahara_ date de 1856. _Une anne dans le Sahel_ ne parut
que deux ans aprs. Le mtier de l'auteur n'tait pas d'crire; on lui
sut gr de s'en tirer convenablement. On lui tint compte aussi de la
bonne foi, de la dfrence et mme des ingnuits dont il donnait la
preuve, en touchant  un art qui n'tait pas le sien et ne devait pas
l'tre. Chacun de ses livres eut deux ditions. Tout portait  croire
que l'auteur n'en crirait pas d'autres; c'tait une dernire raison
pour que leur publicit s'arrtt l.

Si ces livres ne contenaient que des rcits ou des tableaux de voyage,
une bonne partie de leur valeur aurait disparu. Les lieux ont beaucoup
chang. Il y en a, parmi ceux que je cite, qui pouvaient alors passer
pour assez mystrieux; tous ont perdu l'attrait de l'incertitude, et
depuis longtemps. L'intrt qui s'attachait  ces notes, en leur
nouveaut, ne serait donc plus le mme, soit qu'on y reconnt mal les
traits du prsent, soit qu'on n'y trouvt plus le piquant des choses
indites. D'ailleurs, quel est le lecteur, un peu au courant des
explorations rcentes, qui s'occuperait avec la moindre curiosit d'un
petit coin de l'Afrique franaise, parcouru jadis par un observateur
spcial, aujourd'hui que le vaste monde est  tous et qu'il faut, pour
surprendre, instruire ou intresser, de lointains voyages, beaucoup
d'aventures, ou beaucoup de savoir?

J'ajoute que, si leur unique mrite tait de me faire revoir un pays qui
cependant m'a charm, et de me rappeler le pittoresque des choses,
hommes et lieux, ces livres me seraient devenus  moi-mme presque
indiffrents. A la distance o me voici plac de tout ce qu'ils
voquent, il m'importe  peine qu'il y soit question d'un pays plutt
que d'un autre, du dsert plutt que de lieux encombrs, et du soleil en
permanence plutt que de l'ombre de nos hivers. Le seul intrt qu' mes
yeux ils n'aient pas perdu, celui qui les rattache  ma vie prsente,
c'est une certaine manire de voir, de sentir et d'exprimer qui m'est
personnelle et n'a pas cess d'tre mienne. Ils disent  peu prs ce que
j'tais, et je m'y retrouve. J'y retrouve galement ce que j'ai rv
d'tre, avec des promesses qui toutes n'ont pas t tenues et des
intentions dont a plupart n'ont pas eu d'effet. De sorte que si j'ai peu
grandi, du moins je n'ai pas chang. Voil quel est, pour l'auteur qui
vient de les relire, le sens actuel de ces livres de jeunesse; et c'est
uniquement  cause de cela qu'il y tient.

A l'poque o je fus pris du besoin d'crire, je n'tais qu'un inconnu,
trs ignorant et dsireux de produire; pour ces deux raisons, fort en
peine.

J'avais visit l'Algrie  plusieurs reprises; je venais d'y pntrer
plus loin et de l'habiter posment. Une sorte d'acclimatation intime et
dfinitive me la faisait accepter, sinon choisir, comme objet d'tudes
et, trs inopinment, dcidait de ma carrire, beaucoup plus que je ne
l'imaginais alors, et, l'avouerai-je? beaucoup plus que je n'aurais
voulu.

Je rapportais de ce voyage de vifs souvenirs,  dfaut de bons
documents. Surtout, j'en rapportais le dsir impatient de le reproduire
n'importe comment, n'importe  quel prix. Je me persuadais qu'il n'y a
pas de sujet mdiocre, ni de sujet ennuyeux, mais seulement des coeurs
froids, des yeux distraits, des crivains ennuys. La nouveaut du sujet
ne m'embarrassait gure. Il ne me semblait nullement tmraire de parler
de l'Orient aprs tant d'auteurs grands ou charmants: convaincu que,
n'tant personne encore, j'avais chance au moins de devenir quelqu'un,
et qu' tre mu, net et sincre, ou risquait encore d'tre cout.

Le hasard m'avait fourni le thme; restait  trouver la forme.
L'instrument que j'avais dans la main tait si malhabile, que d'abord il
me rebuta. Ni l'abondance, ni la vivacit, ni l'intimit de mes
souvenirs ne s'accommodaient des pauvres moyens de rendre dont je
disposais. C'est alors que l'insuffisance de mon mtier me conseilla,
comme expdient d'en chercher un autre, et que la difficult de peindre
avec le pincean me ft essayer de la plume.

Voil, qu'on me pardonne ce retour sur leurs origines, comment sont ns
ces deux livres:  ct d'un chevalet, dans le demi-jour d'un atelier,
au milieu d'ombres fort srieuses, que le soleil oriental constamment en
vue, comme une sorte de mirage blouissant, ne parvenait pas toujours 
gayer. La chose entreprise, il me parut intressant de comparer dans
leurs procds deux manires de s'exprimer qui m'avaient l'air de se
ressembler bien peu, contrairement  ce qu'on suppose. J'avais 
m'exercer sur les mmes tableaux,  traduire, la plume  la main, les
croquis accumuls dans mes cartons de voyage. J'allais donc voir si les
deux mcanismes sont les mmes ou s'ils diffrent, et ce que
deviendraient les ides que j'avais  rendre, en passant du rpertoire
des formes et des couleurs dans celui des mots. L'occasion de faire
cette preuve est assez rare, et je n'tais pas fch qu'elle me ft
donne.

J'entendais dire, et j'tais assez dispos  le croire, que notre
vocabulaire tait bien troit pour les besoins nouveaux de la
littrature pittoresque. Je voyais en effet les liberts que cette
littrature avait d se permettre depuis un demi-sicle le afin de
suffire aux ncessits des gots et des sensations modernes. Dcrire au
lieu de raconter, peindre au lieu d'indiquer; peindre surtout;
c'est--dire donner  l'expression plus de relief, d'clat, de
consistance, plus de vie relle; tudier la nature extrieure de
beaucoup plus prs dans sa varit, dans ses habitudes, jusque dans ses
bizarreries, telle tait en abrg l'obligation impose aux crivains
dits descriptifs par le got des voyages, l'esprit de curiosit et
d'universelle investigation qui s'tait empar de nous.

Un mme courant, d'ailleurs, emportait l'art de peindre et celui
d'crire hors de leurs voies les plus naturelles. On s'occupait moins de
l'homme et beaucoup plus de ce qui l'environne. Il semblait que tout
avait t dit de ses passions et de ses formes, excellemment,
dcidment, et qu'il ne restait qu' le faire mouvoir dans le cadre
changeant des lieux, des climats, des horizons nouveaux. Une cole
extraordinairement vivante, attentive, sagace, doue d'un sens
d'observation, sinon meilleur, du moins plus subtil, d'une sensibilit
plus aigu, avait dj renouvel sur un point la peinture franaise et
l'honorait grandement. Cette cole avait, comme toutes les coles, ses
matres, ses disciples et dj ses idoltres. On voyait, disait-on,
mieux que jamais: on rvlait mille dtails jusque-l mconnus. La
palette tait plus riche, le dessin plus physionomique. La nature
vivante pouvait enfin se considrer pour la premire fois dans une image
 peu prs fidle, et se reconnatre en ses infinies mtamorphoses. Il y
avait du vrai et du faux dans ces dires. Le vrai excusait le faux, et le
faux n'empchait pas que le vrai n'et un prix rel. Le besoin d'imiter
tout,  tout propos, faisait natre  chaque instant des oeuvres
singulires; et lorsque le don d'mouvoir s'y mlait par fortune, il
inspirait des oeuvres considrables. Comment s'tonner qu'un pareil
mouvement, se produisant  ct des lettres contemporaines, ait agi sur
elles, et que, devant de tels exemples, participant eux-mmes  de tels
besoins, sensibles, rveurs, ardents, les yeux comme nous bien ouverts,
nos crivains aient eu la curiosit d'enrichir aussi leur palette et de
la charger des couleurs du peintre?

Je n'oserai pas dire que je leur donnai tort, tant ils avaient d'clat,
tant ils mettaient d'habilet, de zle, de souplesse et de talent  se
donner raison. Seulement,  considrer les choses en dehors de ce
mouvement dont l'effet n'tait irrsistible qu'au milieu du courant, en
m'isolant du souvenir de certains livres, si bien faite pour convaincre,
et de l'admiration qui m'attachait  quelques-uns, je me demandais s'il
tait ncessaire d'ajouter aux ressources d'un art qui vivait de son
propre fonds et s'en tait trouv si bien. En dfinitive, il me parut
que non.

Il est hors de doute que la plastique a ses lois, ses limites, ses
conditions d'existence, ce qu'on appelle en un mot son domaine.
J'apercevais d'aussi fortes raisons pour que la littrature rservt et
prservt le sien. Une ide peut  la fois s'exprimer de deux manires,
pourvu qu'elle se prte ou qu'on l'adapte  ces deux manires. Mais sa
forme choisie, et j'entends sa forme littraire, je ne voyais pas
qu'elle exiget ni mieux, ni plus que ne comporte le langage crit. Il y
a des formes pour l'esprit, comme il y a des formes pour les yeux; la
langue qui parle aux yeux n'est pas celle qui parle  l'esprit. Et le
livre est l, pour nous rpter l'oeuvre du peintre, mais pour
exprimer ce qu'elle ne dit pas.

A peine au travail, la dmonstration de cette vrit me rassura. Je la
tirai d'une exprimentation trs sre et dcisive. J'en conclus avec la
plus vive satisfaction que j'avais en main deux instruments distincts.
Il y avait lieu de partager ce qui contenait  l'un, ce qui convenait 
l'autre. Je le fis. Le lot du peintre tait forcment si rduit, que
celui de l'crivain me parut immense. Je me promis seulement de ne pas
me tromper d'outil en changeant de mtier.

Ce fut un travail charmant, qui ne me cota pas d'efforts et me causa de
vifs plaisirs. Il est clair que la forme de lettres, que j'adoptai pour
les deux rcits, tait un simple artifice qui permettait plus d'abandon,
m'autorisait  me dcouvrir un peu plus moi-mme, et me dispensait de
toute mthode. Si ces lettres avaient t crites au jour le jour et sur
les lieux, elles seraient autres; et peut-tre, sans tre plus fidles,
ni plus vivantes, y perdraient-elles ce je ne sais quoi et qu'on
pourrait appeler l'image rfracte, ou, si l'on veut, l'esprit des
choses. La ncessit de les crire  distance, aprs des mois, aprs des
annes, sans autre ressource que la mmoire et dans la forme
particulire propre aux souvenirs condenss, m'apprit, mieux que nulle
autre preuve, quelle est la _vrit_ dans les arts qui vivent de la
nature, ce que celle-ci nous fournit, ce que notre sensibilit lui
prte. Elle me rendit toute sorte de services. Surtout, elle me
contraignit  chercher la vrit en dehors de l'exactitude et la
ressemblance en dehors de la copie conforme. L'exactitude pousse
jusqu'au scrupule, une vertu capitale lorsqu'il s'agit de renseigner,
d'instruire ou d'imiter, ne devenait plus qu'une qualit de second
ordre, dans un ouvrage de ce genre, pour peu que la majorit soit
parfaite, qu'il s'y mle un peu d'imagination, que le temps ait choisi
les souvenirs; en un mot, qu'un grain d'art s'y soit gliss.

Je n'insisterai pas autrement; ce sont l des faons de voir et des
dtails de purs procds qui ne regardent et qui n'intresseraient
personne. Je dirai seulement que le choix des termes,  ct du choix
des couleurs, me servait  plus d'une tude instructive. Je ne cacherai
pas combien j'tais ravi, lorsqu' l'exemple de certains peintres, dont
la palette est trs sommaire et l'oeuvre cependant riche en
expressions, je me flattais d'avoir tir quelque relief ou quelque
couleur d'un mot trs simple en lui mme, souvent le plus usuel et le
plus us, parfaitement terne  le prendre isolment. Il y avait l, pour
un homme qui n'tait pas plus matre de sa plume qu'il ne l'tait de son
pinceau et qui faisait  la fois deux apprentissages, un double
enseignement plein de leons intressantes. Notre langue tonnamment
saine et expressive, mme en son fonds moyen et dans ses limites
ordinaires, m'apparaissait comme inpuisable en ressources. Je la
comparais  un sol excellent, tout born qu'il est, qu'on peut
indfiniment exploiter dans sa profondeur, sans avoir besoin de
l'tendre, propre  donner tout ce qu'on veut de lui,  la condition
qu'on y creuse. Souvent je me demandais ce qu'on devrait entendre au
juste par _nologisme_. Et quand je cherchais l'explication de ce mot
dans de bons exemples, je trouvais qu'un nologisme est tout simplement
l'emploi nouveau d'un terme connu.

Ces remarques, assez inutiles s'il se ft agi d'un livre o l'ide
domine, o le raisonnement est l'allure ordinaire de l'esprit,
devenaient autant de prcautions ncessaires dans une suite de rcits
et de tableaux visiblement puiss aux souvenirs d'un peintre. Ce que sa
mmoire avec des habitudes spciales, ce que son oeil avec plus
d'attention, de porte et de facettes, avaient retenu de sensations
pendant le cours d'un long voyage en pleine lumire, il essayait de
l'approprier aux convenances de la langue crite. Il transposait  peu
prs comme fait un musicien, en pareil cas. Il aurait voulu que tout se
vt sans offusquer la vue, sans blesser le got: que le trait ft vif,
sans insistance de main; que le coloris ft lger plutt qu'pais;
souvent que l'motion tnt lieu de l'image. En un mot, sa pense
constante, je le rpte, tait que sa plume n'et pas trop l'air d'un
pinceau charg d'huile et que sa palette n'clabousst pas trop souvent
son critoire.

Ces deux livres termins,  deux ans de distance et pour ainsi dire
crits d'une haleine, je les publiai comme ils taient venus, sans les
regarder de trop prs. Les dfauts qui sautent aux yeux, je les
apercevais, mme avant qu'on me les signalt. Soit  dessein, soit par
impuissance de me corriger, je n'en fis pas disparatre un seul; et le
public voulut bien n'y voir qu'un manque excusable de maturit.

On fit  ces deux livres un bon accueil. Je dirais que l'accueil fut
inespr, si je ne craignais d'exagrer l'importance d'une publicit de
petit bruit et de manquer de mesure, pour ne pas manquer de
reconnaissance. Des approbations, que je n'oublierai jamais, me vinrent
de divers cts. Il y en eut que je n'attendais gure; il y en eut que
je n'osais point esprer. Je fus surpris, touch, profondment heureux,
et plutt tranquillis dans ma manire d'tre et de voir. Je me gardai
bien de prendre ces tmoignages pour un brevet de confraternit, donn
par des crivains de premier ordre,  un dbutant qui ne devait jamais
tre un des leurs. J'y vis une sorte de complaisance empresse,
bienveillante, infiniment courtoise,  admettre momentanment dans leur
compagnie quelqu'un venu par hasard, et qui n'y devait pas rester.

De ceux dont le patronage inattendu me fut alors plus doux, l'un est
mort depuis, en plein clat, aprs avoir occup dans la littrature
pittoresque un rang tout  fait suprieur; romancier, pote, critique,
voyageur; passionnment pris de la forme dans sa raret, dans son
opulence; une main exquise, un oeil d'une surprenante justesse; dou
comme il le fallait pour tenter l'alliance entre deux arts dont, grce
 lui, les contacts devenaient si frquents, et seulement trop convaincu
peut-tre qu'il y avait russi; au fond trs circonspect; sachant
admirablement ce qu'il faisait et le faisant  merveille; _impeccable_,
comme crivait de lui un de ses disciples, en ce sens que s'il n'est pas
un matre exemplaire, il aura du moins laiss dans son oeuvre quelques
morceaux de matrise excellents.

L'autre, pour l'honneur des lettres franaises, porte aussi lgrement
que si cela ne pesait rien, quarante annes rsolues de travaux et de
vraie gloire. Le jour o mon premier livre parut, ce fut lui qui me
tendit la main, pour ainsi dire  mon insu. J'ignore ce qu'on put
augurer d'un inconnu quand on le vit plac sous le patronage d'un pareil
nom; mais je sais bien qu'en m'appuyant pour la premire fois sur cette
main quasi souveraine, je sentis combien elle avait de bont pour les
jeunes et de douceur encourageante pour les faibles.

J'ai dit, je crois, ce que j'avais  dire. Peut-tre est-ce trop ou pas
assez. Un volume de pur roman, publi quelques annes plus tard,
reproduisit sous une autre forme le ct tout personnel des ouvrages
prcdents, et j'en restai l.

Des voyages que j'ai faits depuis lors, j'ai rsolu de ne rien dire. Il
m'et fallu parler de lieux nouveaux,  peu prs comme j'avais parl des
anciens. Mais  quoi bon? Qu'importe que le spectacle change, si la
manire de voir et de sentir est toujours la mme?

Il me reste,  la vrit, un champ d'observations tout diffrent, celui
o je suis plac dsormais et o me retiennent mes habitudes plutt que
mes gots. Je l'ignore. J'estime qu'il y aurait, sur certains points qui
me sont familiers, beaucoup  dire, en exposant ce que j'aperois, ce
que je sais, ce que je crois. Le sujet serait, on le comprend, dlicat
pour un homme de mtier devenu critique,  qui l'on demanderait, avec
raison, moins de paroles et de meilleures preuves. Ce sujet  la fois si
tentant et si pineux, m'est-il permis, me sera-t-il dfendu d'y
toucher? Jusqu' prsent j'ai jug qu'il tait sant de me l'interdire.

Il n'est pas de livre un peu digne d'tre lu qui n'ait son public et qui
ne se l'attache, grce  des affinits purement humaines. Il se forme
ainsi quelquefois des amitis qui se consolident, en raison de l'ge du
livre, en souvenir de l'poque o l'on tait jeunes ensemble. C'est  ce
petit nombre d'amis connus ou inconnus d'ancienne date que je destine
particulirement cette dition.

E. F.

Paris, 1er juin 1874.




UN T

DANS LE SAHARA




I

DE MEDEAH A EL-AGHOUAT.




Medeah, 22 mai 1853.


Cher ami, je comptais ne t'crire que de ma premire tape; mais
l'inaction force o je suis me fait ouvrir, sans plus attendre, mon
journal de route. Je le commence quand mme, ne ft-ce que pour abrger
les heures et pour me consoler avec cette petite lumire intrieure
dont parle Jean Paul, et qui nous empche de voir et d'entendre le temps
qu'il fait dehors.

Depuis le jour o tu m'as quitt, nous vivons au milieu d'une vraie
tempte. Tu l'as traverse toi-mme, sans doute, en retournant en
France; car elle nous vient du Nord, soufflant  la manire du mistral
et tout imprgne d'eau de mer. Quoique nous soyons en mai, l'hiver, tu
t'en souviens, avait encore un pied pos sur les blancs sommets de la
Mouzaa; c'est lui qui visite une dernire fois, du moins on l'espre,
les jolies campagnes dj fleuries de Medeah.--Suppose une tendue de
quarante lieues de nuages, amoncels entre l'_Ouarensenis_ et nous, et
tu pourras imaginer dans quelles profondeurs de brume sa magnifique
pyramide est ensevelie. Quant au Zaccar, notre voisin, c'est  peine si,
de loin en loin, on aperoit,  travers un rideau de pluie moins serr,
sa double corne tout estompe par les bords et d'un affreux ton d'encre
de Chine, tendue d'eau.

Ce brusque retour des pluies nous a surpris au moment de monter 
cheval. Nos adieux taient faits, nos mulets de bt dj chargs; il a
fallu donner contre-ordre  notre escorte de cavaliers; et me voici,
confin dans une chambre d'auberge, n'ayant pour toute distraction que
la vue des cigognes, lugubrement perches aux bords de leurs vastes
nids, et attendant impatiemment qu'une claircie se fasse dans ce ciel
de Hollande.

Rduit comme je le suis  stimuler mon enthousiasme prt  faiblir par
toutes sortes de rveries, anticipes o rtrospectives, j'ai accueilli
avec complaisance tout  l'heure un souvenir dont tu voudras bien te
contenter, faute de mieux. Il pourrait, du reste, servir de prface 
ces notes, o je compte plus tard prendre ma revanche, en te racontant
les ftes du Soleil.

--Tu dois connatre dans l'oeuvre de Rembrandt une petite eau-forte,
de facture hache, imptueuse, et d'une couleur incomparable, comme
toutes les fantaisies de ce gnie singulier, moiti nocturne, moiti
rayonnant, qui semble n'avoir connu la lumire qu' l'tat douteux de
crpuscule, ou  l'tat violent d'clairs. La composition est fort
simple: ce sont trois arbres hrisss, bourrus de forme et de feuillage;
 gauche, une plaine  perte de vue; un grand ciel o descend une
immense nue d'orage; et, dans la plaine, deux imperceptibles voyageurs,
qui cheminent en toute hte et fuient, le dos au vent.--Il y a l toutes
les transes de la vie de voyage, plus un ct mystrieux et pathtique,
qui m'a toujours fortement proccup. Parfois mme, il m'est arriv d'y
voir comme une signification qui me serait personnelle: c'est  la pluie
que j'ai d de connatre, une premire fois, il y a cinq ans, le pays du
perptuel t; c'est en la fuyant perdument qu'enfin j'ai rencontr le
soleil sans brume.

C'tait en 1848, en fvrier, il n'y avait pas eu d'intervalle cette
anne-l entre les pluies de novembre et les grandes pluies d'hiver,
lesquelles duraient depuis trois mois et demi, presque sans un seul jour
de repos. J'avais fui de Blidah  Alger, d'Alger  Constantine, sans
trouver un point du littoral pargn par ce funeste hiver; il s'agissait
de chercher un lieu qu'il ne pt atteindre: c'est alors que je pensai
au Dsert.--La route qui y conduit se dessinait sur le _Condiat-Aty_
tremp d'eau, et, de temps en temps, j'en voyais descendre de longs
convois de gens, au visage marqu par un ternel coup de soleil, suivis
de leurs chameaux chargs de dattes et de produits bizarres. Il me
semblait sentir encore, en les approchant, comme un reste de tideur
apporte dans les plis fangeux de leurs burnouss. Un matin donc, nous
partmes en dsesprs, passant, tant bien que mal, les rivires
dbordes et poussant droit devant nous, vers Bisk'ra. Cinq jours aprs,
le 28 fvrier, j'arrivais  _El-Kantara_, sur la limite du Tell de
Constantine, harass, transi, travers jusqu'au coeur, mais bien
rsolu  ne plus m'arrter qu'en face du soleil indubitable du Sud.

El-Kantara--le pont--garde le dfil et pour ainsi dire l'unique porte
par o l'on puisse, du Tell, pntrer dans le Sahara. Ce passage est une
dchirure troite, qu'on dirait faite de main d'homme, dans une norme
muraille de rochers de trois ou quatre cents pieds d'lvation. Le pont,
de construction romaine, est jet en travers de la coupure. Le pont
franchi, et aprs avoir fait cent pas dans le dfil, vous tombez, par
une pente rapide, sur un charmant village, arros par un profond cours
d'eau et perdu dans une fort de vingt-cinq mille palmiers. Vous tes
dans le Sahara.

Au del s'lve dans une double range de collines dores, derniers
mouvements du sol, qui, douze lieues plus loin, vont expirer dans la
plaine immense et plate du petit dsert d'Angad, premier essai du grand
Dsert.

Grce  cette situation particulire, El-Kantara, qui est, sur cette
ligne, le premier des villages sahariens, se trouve avoir ce rare
privilge d'tre un peu protg par sa fort contre les vents du dsert,
et de l'tre tout  fait contre ceux du nord par le haut rempart de
rochers auquel il est adoss. Aussi, est-ce une croyance tablie chez
les Arabes que la montagne arrte  son sommet tous les nuages du Tell;
que la pluie vient y mourir, et que l'hiver ne dpasse pas ce pont
merveilleux, qui spare ainsi deux saisons, l'hiver et l't; deux pays,
le Tell et le Sahara; et ils en donnent pour preuve que, d'un ct, la
montagne est noire et couleur de pluie, et de l'autre, rose et couleur
de beau temps.

C'tait notre avant-dernire marche, la dernire devant nous conduire
d'une traite  Bisk'ra. La matine avait t glace; le thermomtre,
sous nos froides tentes de K'sour, marquait  notre rveil 1 au-dessous
de 0. Je me souviens, quoiqu' cinq ans de distance, des moindres
dtails de cette journe. Peu s'en tait fallu qu'elle ne devnt
terrible; mon ami A... S... avait failli se casser la tte en voulant me
passer mon fusil; je portais en bandoulire ce fusil funeste, et l'avais
dcharg, m'tant promis de ne plus m'en servir. Il y avait, pour le
sr, un peu de mlancolie parmi nous et, depuis l'accident surtout, on
se taisait. Le lieu tait fort triste. Nous suivions une avenue
pierreuse, encaisse entre deux longs murs de rochers sombres,
absolument dpouille d'herbes, mal claire par un jour sans soleil. De
temps en temps, un aigle, pos sur un angle avanc de la montagne, se
levait lentement  notre approche et montait d'un vol circulaire
au-dessus de nos ttes. Le ciel tendu de gris se reposait de pleuvoir;
mais le vent se maintenait au nord: il enfilait la gorge et semblait
vouloir nous poursuivre. C'tait un petit souffle aigu, persistant,
qu'on entendait  peine, et cependant trs incommode. Je me le rappelle
surtout  cause des bruits singuliers qu'il faisait dans les canons
vides de mon fusil; on et dit la sonnerie de deux cloches tintant
ensemble sur un mode plaintif et pas tout  fait  l'unisson. Le bruit
tait si lger qu'il me paraissait venir de fort loin, et si trangement
triste, que, pendant le reste de la journe, il m'importuna. Ce ne fut
que le lendemain qu'en l'entendant se reproduire, je finis par en
dcouvrir la cause. Enfin nous atteignmes le dfil; il tait six
heures moins quelques minutes.

Le docteur T... nous prcdait au galop de son cheval boiteux, tout en
chantant languissamment la chanson pseudo-arabe et nouvelle encore de
_Khedoudja_; il arriva le premier sur le pont, se dcouvrit et nous
cria:

Messieurs, ici on salue!

Est-il vrai que la premire colonne militaire qui ait, en 1844, franchi
ce pont clbre, se soit arrte par un mouvement de subite admiration,
et que les musiques se soient mises  jouer d'enthousiasme? Je ne sais
l-dessus que ce qu'on m'en a dit; mais ce soir-l, le spectacle que
j'avais sous les yeux m'et fait croire  cette tradition.

Les palmiers, les premiers que je voyais; ce petit village couleur d'or,
enfoui dans des feuillages verts dj chargs des fleurs blanches du
printemps; une jeune fille qui venait  nous, en compagnie d'un
vieillard, avec le splendide costume rouge et les riches colliers du
dsert, portant une amphore de grs sur sa hanche nue; cette premire
fille  la peau blonde, belle et forte d'une jeunesse prcoce, encore
enfant et dj femme; ce vieillard abattu, mais non dfigur par une
vieillesse htive; tout le dsert m'apparaissant ainsi sous toutes ses
formes, dans toutes ses beauts et dans tous ses emblmes; c'tait, pour
la premire, une tonnante vision. Ce qu'il y avait surtout
d'incomparable, c'tait le ciel: le soleil allait se coucher et dorait,
empourprait, maillait de feu une multitude de petits nuages dtachs du
grand rideau noir tendu sur nos ttes, et rangs comme une frange
d'cume au bord d'une mer trouble. Au del commenait l'azur; et alors,
 des profondeurs qui n'avaient pas de limites,  travers des limpidits
inconnues, on apercevait le pays cleste du bleu. Des brises chaudes
montaient, avec je ne sais quelles odeurs confuses et quelle musique
arienne, du fond de ce village en fleurs; les dattiers, agits
doucement, ondoyaient avec des rayons d'or dans leurs palmes; et l'on
entendait courir, sous la fort paisible, des bruits d'eau mls aux
froissements lgers du feuillage,  des chants d'oiseaux,  des sons de
flte. En mme temps un _muezzin_, qu'on ne voyait pas, se mit  chanter
la prire du soir, la rptant quatre fois aux quatre points de
l'horizon, et sur un mode si passionn, avec de tels accents, que tout
semblait se taire pour l'couter.

Le lendemain, mme beaut dans l'air et mme fte partout. Alors,
seulement, je me donnai le plaisir de regarder ce qui se passait au nord
du village, et le hasard me rendit tmoin d'un phnomne en effet trs
singulier. Tout ce ct du ciel tait sombre et prsentait l'aspect d'un
norme ocan de nuages, dont le dernier flot venait pour ainsi dire
s'abattre et se rouler sur l'extrme arte de la montagne. Mais la
montagne, comme une solide falaise, semblait le repousser au large; et,
sur toute la ligne orientale du Djebel-Sahari, il y avait un remous
violent exactement pareil  celui d'une forte mare. Derrire,
descendaient lugubrement les tranes grises d'un vaste dluge; puis,
tout  fait au fond, une montagne loigne montrait sa tte couverte de
lgers frimas. Il pleuvait  torrents dans la valle du Metlili, et
quinze lieues plus loin il neigeait. L'ternel printemps souriait sur
nos ttes.

Notre arrive au dsert se fit par une journe magnifique, et je n'eus
pas une seule goutte de pluie pendant tout mon sjour dans le Sahara,
qui fut long.

Tel fut, cher ami, le prambule radieux de mon voyage aux _Zibans_. Ce
passage inattendu d'une saison  l'autre, l'tranget du lieu, la
nouveaut des perspectives, tout concourut  en faire comme un lever de
rideau splendide; et cette subite apparition de l'Orient par la porte
d'or d'El-Kantara m'a laiss pour toujours un souvenir qui tient du
merveilleux.

Aujourd'hui, je n'attends plus, ni ne dsire aucune surprise; mon
arrive au dsert se fera plus simplement; sans tonnement, car je vais
revoir, sinon les mmes lieux, du moins des choses et des aspects
connus; sans coup de thtre, car il n'y a pas d'El-Kantara sur la route
uniforme et trs prvenue que je vais suivre.

Mme, et pour savoir d'avance  quoi m'en tenir tout  fait, j'ai
soigneusement tudi la carte du Sud, depuis Medeah jusqu' El-Aghouat;
non point en gographe, mais en peintre.--Voici  peu prs ce qu'elle
indique: des montagnes jusqu' Boghar;  partir de Boghar, sous la
dnomination de Sahara, des plaines succdant  des plaines: plaines
unies, marcages, plaines sablonneuses, terrains secs et pierreux,
plaines onduleuses et d'_alfa_;  douze lieues nord d'El-Aghouat, un
palmier; enfin, El-Aghouat, reprsent par un point plus large, 
l'intersection d'une multitude de lignes brises, rayonnant en tout
sens, vers des noms tranges, quelques-uns  demi fabuleux; puis, tout 
coup, dans le sud-est, une plaine indfiniment plate, aussi loin que la
vue peut s'tendre; et, sur ce grand espace laiss en blanc, ce nom
bizarre et qui donne  penser, _Bled-el-Ateuch_, avec sa traduction:
_Pays de la soif_.--D'autres reculeraient devant la nudit d'un
semblable itinraire; je t'avoue que c'est prcisment cette nudit qui
m'encourage.

Je crois avoir un but bien dfini.--Si je l'atteignais jamais, il
s'expliquerait de lui-mme; si je ne dois pas l'atteindre,  quoi bon te
l'exposer ici?--Admets seulement que j'aime passionnment le bleu, et
qu'il y a deux choses que je brle de revoir: le ciel sans nuages,
au-dessus du dsert sans ombre.




El-Goua, 24 mai au soir.


On compte, par la route que nous suivons, quatorze lieues de Medeah 
Boghar;  peu prs deux lieues de moins que la route des prolonges. Elle
est aussi directe que peut l'tre un sentier d'Arabe dans un pays
difficile; c'est--dire qu' moins d'escalader les montes comme on fait
d'un rempart et de se laisser glisser aux descentes, il me parat
presque impossible d'abrger davantage. J'ai cru remarquer que le plus
souvent nous coupions droit devant nous en pleine montagne, et je n'ai
pas vu d'ailleurs que cette voie escarpe, o nous entranait notre
chef de file, ft autrement trace que par le passage des bergers ou par
l'coulement naturel des eaux de pluie. Cependant rien n'est plus ais
que d'y mener un convoi marchant en bon ordre, avec des mulets peu
chargs et des chevaux prudents.

Tout ce pt de montagnes, que nous avons mis cinq heures  traverser,
prsente un systme irrgulier de mamelons coniques profondment
dcoups et spars par d'troits ravins. Au fond de chacun de ces
ravins, creuss en forme d'entonnoirs, il y a des eaux courantes ou de
jolies fontaines, avec des lauriers-roses en abondance. Les pentes sont
entirement couvertes de broussailles, et les sommets se couronnent avec
gravit de chnes verts, de chnes-liges et d'arbres rsineux. De loin
en loin, de petites fumes odorantes, qu'on voit filer paisiblement
au-dessus des bois, et de rares carrs d'orges vertes indiquent, dans ce
lieu solitaire, la prsence de quelques agriculteurs arabes. Cependant,
on n'aperoit ni le propritaire du champ, ni les cabanes d'o sortent
ces fumes; on ne rencontre personne, on n'entend pas mme un aboiement
de chien. L'Arabe n'aime pas  montrer sa demeure, pas plus qu'il n'aime
 dire son nom,  parler de ses affaires,  raconter le but de ses
voyages. Toute curiosit dont il peut tre l'objet lui est importune.
Aussi tablit-il sa maison aux endroits les moins apparents,  peu prs
comme on ferait une embuscade, de manire  n'tre point vu, mais  tout
observer. Du fond de cette retraite invisible, il a l'oeil ouvert sur
les routes, il surveille les gens qui passent, en remarque le nombre et
s'assure, avec inquitude, du chemin qu'ils prennent. C'est une alarme
quand on fait mine d'examiner le pays, de s'y arrter ou de se diriger
prcisment vers le lieu qu'il habite. Quelquefois un de ces campagnards
souponneux vous accompagne ainsi fort loin,  votre insu et ne vous
perd de vue que lorsqu'il n'a plus aucun intrt rel ou imaginaire 
vous suivre. Toutes les habitudes du paysan arabe sont soumises  ce
systme absolu de prcaution et d'espionnage; et sa manire d'entendre
la proprit ne peut s'expliquer que par ce gnral sentiment de
dfiance. Mme  l'tat sdentaire, il ne se croit tranquille possesseur
que de ce qu'il dtient; il prfre la fortune mobilire, parce que rien
ne la constate, qu'elle est facile  convertir, facile  nier et
enfouissable. La terre, au contraire, l'embarrasse; et toute proprit
foncire lui semble incertaine et surtout compromettante. Il n'occupe
donc ostensiblement que le petit coin qu'il a ensemenc, et, s'il
nglige de s'tendre au del et de s'approprier par la culture tout le
terrain qui l'environne, s'il entretient la solitude autour de lui, et
pour ainsi dire jusqu' la porte de sa maison, c'est uniquement pour ne
pas faire un aveu plus manifeste de ce qu'il possde. Rien n'est donc
plus abandonn en apparence qu'un pays habit par des tribus arabes; on
ne saurait y tenir moins de place, y faire moins de bruit, ni plus
discrtement empiter sur le dsert.

Nous avancions en silence et gravissions pniblement, pendus aux crins
de nos chevaux, de longs escarpements dont chacun nous cotait une heure
 franchir. Nous faisions lever des engoulevents, des tourterelles de
bois, quelques voles plus rares de perdrix grises; par moments, le cri
sonore d'un merle clatait tout prs de nous, et l'on voyait le petit
oiseau noir fuir au-dessus des fourrs. Il faisait chaud; l'air tait
orageux; le ciel, sem de nuages, avec des troues d'un bleu sombre,
promenait des ombres immenses sur l'tendue de ce beau pays, tout color
d'un vert srieux. C'tait paisible, et je ne puis dire  quel point
cela me parut grand. A chaque sommet que nous atteignions, je me
retournais pour voir monter,  l'horizon oppos, les pics bleutres de
la _Mouzaa_. Il y eut un moment o, par l'chancrure des gorges,
j'entrevis un coin de la plaine, et au-dessus, dans le brouillard,
quelque chose de bleu qui ressemblait encore  la mer, cette
Mditerrane, mon ami, que d'ici j'appelle la mer du Nord, et qu'un
jour, avec regret, j'appellerai, comme autrefois, la mer d'Afrique. De
temps en temps, Medeah se montrait au nord-ouest sur un plateau plus
clair que les autres, o l'on voyait se dessiner des routes. Vers trois
heures, je l'aperus pour la dernire fois et je lui dis adieu. Il
n'apparaissait plus que comme une masse un peu rouge pique de points
blanchtres au-dessus d'un triple tage de mamelons boiss; je
distinguais confusment les deux ou trois minarets qui dominent la
ville; je crus reconnatre celui que tu prfres, au pied des casernes,
et je donnai un souvenir  nos cigognes; puis mon oeil fit le tour de
l'horizon. Je ne sais quels fils imperceptibles qui me tenaient au
coeur se tendirent un moment plus fort que je n'aurais cru, et je
compris alors seulement que je partais et que j'entreprenais autre chose
qu'une promenade.

Il y avait quatre heures que nous marchions; nous n'avions pas fait cinq
lieues encore, mais nous achevions de monter. Aprs une dernire heure
de marche sur des pentes douces et parmi des fourrs trs-pais, mon
cheval donna des signes de joie, et je dcouvris devant moi, dans une
sorte de clairire leve, une maison blanche entoure de cabanes de
paille, quelques tentes noires, et notre avant-garde de cavaliers qui
dj disposait le bivouac.

Nous voici donc dans _El-Goua_, ou, si tu veux,  _la Clairire_,
camps pour cette nuit prs de la maison du commandement de
_Si-Djilali-Bel Hadj-Meloud_, cad des _Beni-Haen_. On appelle maisons
de commandement certaines maisons fortifies, que notre gouvernement
fait btir  l'intrieur du pays, pour servir de rsidence officielle 
un chef de tribus, de lieu de dfense en cas de guerre, et en mme temps
d'htellerie pour les voyageurs. Indpendamment du chef arabe, qui
l'occupe assez irrgulirement, ces postes sont en gnral gards par
quelques hommes d'infanterie dtachs de la garnison franaise la plus
voisine. Avec plus d'importance et de plus grandes dimensions, ils
deviennent des _bordj_ (proprement: lieux fortifis). La maison
d'El-Goua n'est qu'un modeste corps de garde en rez-de-chausse, avec
une cour au centre, quatre pavillons saillants aux quatre angles, des
murs bas, seulement percs de meurtrires, une porte pleine et ferre.
Un grand noyer qui s'lve en forme de boule de l'autre ct de la
maison, des hangars de chaume disposs autour, soutenus par des branches
mortes et palissads de broussailles, le jeu du ciel entre les vastes
rameaux de l'arbre et de gros nuages orageux rouls en masses
tincelantes au-dessus des coteaux devenus bruns, tout cela formait un
ensemble de tableau peu oriental, mais qui m'a plu, prcisment  cause
de sa ressemblance avec la France. Du ct du sud, il n'y a pas de vue;
du ct du nord et du couchant, nous dominons une assez grande tendue
de collines et de petites valles, clairsemes de bouquets de bois, de
prairies naturelles et de quelques champs cultivs. Les collines se
couvraient d'ombres, les bois taient couleur de bronze, les champs
avaient la pleur exquise des bls nouveaux, le contour des bois
s'indiquait par un filet d'ombres bleues. On et dit un tapis de velours
de trois couleurs et d'paisseur ingale: ras court  l'endroit des
champs, plus laineux  l'endroit des bois. Dans tout cela, rien de
farouche et qui fasse penser au voisinage des lions.

Les deux tentes arabes dresses pour nous recevoir serviront d'asile 
nos gens et d'abri pour nos bagages, car nous avons tout juste de quoi
nous loger nous-mmes. Je te parlerai de notre _galfa_ (caravane) quand
elle sera complte et organise sur un pied de long voyage, quand nous
aurons remplac nos mulets de montagne par des chameaux, et quand notre
_klhebbir_ (conducteur-chef de caravane), qui, tu le sais, est M. N***,
aura rassembl toute sa suite de cavaliers et de serviteurs. Le tout,
chameaux, tentes supplmentaires et gens d'escorte, nous attend 
_Boghari_, o nous les trouverons demain soir. Jusqu'ici, notre petit
convoi, d'assez vulgaire apparence, se compose, presque  nombre gal,
de burnouss et d'habits franais, et nos muletiers n'ont pas la rude et
patiente allure que je m'attends  trouver dans nos chameliers, ces
intrpides marcheurs du dsert.

Il est huit heures; nous venons de rentrer sous nos tentes aprs avoir
soup chez le cad. _Si-Djilali_ nous a donn la _diffa_: il arrivait
tout exprs pour nous recevoir de la tribu qu'il habite  quelques
lieues d'ici. Il est impossible de recevoir au seuil des pays arabes une
hospitalit plus encourageante. Quant  notre hte, je retrouve en lui
ces grands traits de montagnard que nous avons dj pressentis  Medeah
et tant admirs, si tu t'en souviens; et, comme personnage de
frontispice, il a dj sa valeur. C'est une belle tte, fortement
basane, ardente et pleine de rsolution, quoique souriante, avec de
grands yeux doux et une bouche frquemment entr'ouverte  la manire des
enfants; cette habitude fait remarquer ses dents qui sont superbes. Il
porte deux _burnouss_, un noir par-dessus un blanc. Le _burnouss_ noir,
qu'on voit rarement dans les tribus du littoral et qui disparat,
m'a-t-on dit, dans le Sud, semble tre propre aux rgions intermdiaires
que je vais traverser de Medeah  D'jelfa. Il est de grosse laine ou de
poil de chameau; on dirait du feutre, tant il est lourd, pais, rude au
toucher: il a plus d'ampleur que le burnouss de laine blanche, et tombe
tout d'une pice quand il est pendant; relev sur l'paule, il forme 
peine un ou deux plis rguliers et cassants. Il fait paratre courts les
hommes les plus grands, tant il les largit, et leur donne alors une
pesanteur de dmarche, une majest de port extraordinaires. Ajoute  ce
vtement un peu monacal, qui tient de la chape par la roideur, et du
froc par le capuchon rabattu dans le dos, des bottes rouges de cavalier,
un chapelet de bois brun, une ceinture de maroquin boucle  la taille,
use par le frottement des pistolets, enfin un long cordon d'amulettes
de bois ou de sachets de cuir rouge descendant sur un _hak djeridi_ de
fine laine lame de soie; tout laine et tout cuir, sans broderie, sans
flots de soie, sans une ganse d'or, telle tait la tenue svre de
notre hte. _Si-Djilali_ est de noblesse militaire; son pre,
_Si-Hadj-Meloud_, est plerin de la Mecque. Il y a, comme tu le vois, du
sang de fanatique et de soldat dans ses veines. C'est un homme de trente
ans, ou bien alors un jeune homme que la fatigue, une grande position,
la guerre peut-tre, ou seulement le soleil de son pays ont mri de
bonne heure. A le regarder de plus prs, on s'aperoit que ses yeux
pleins de flammes ne sont pas toujours d'accord avec sa bouche, quand
celle-ci sourit, et que cette juvnile hilarit des lvres n'est qu'une
manire d'tre poli.

La chambre o nous mangions tait petite, sans meubles, avec une
chemine franaise et des murs dj dgrads, quoique la maison soit
neuve. Il y avait du feu dans la chemine; un tapis de tente, trop grand
pour la chambre et roul contre un des murs, de manire  nous faire un
dossier; pour tout clairage, une bougie tenue par un domestique
accroupi devant nous, et faisant, dans une immobilit absolue, l'office
de chandelier. Si simple que soit la salle  manger, si mal clair que
soit le tapis qui sert de table, un repas arabe est toujours une affaire
d'importance.

Je n'ai pas  t'apprendre que la _diffa_ est le repas d'hospitalit. La
composition en est consacre par l'usage et devient une chose
d'tiquette. Pour n'avoir plus  revenir sur ces dtails, voici le menu
fondamental d'une _diffa_ d'aprs le crmonial le plus rigoureux.
D'abord un ou deux moutons rtis entiers; on les apporte empals dans
de longues perches et tout frissonnants de graisse brlante: il y a sur
le tapis un immense plat de bois de la longueur d'un mouton; on dresse
la broche comme un mt au milieu du plat; le porte-broche s'en empare 
peu prs comme d'une pelle  labourer, donne un coup de son talon nu sur
le derrire du mouton et le fait glisser dans le plat. La bte a tout le
corps balafr de longues entailles faites au couteau avant qu'on ne la
mette au feu; le matre de la maison l'attaque alors par une des
excoriations les plus dlicates, arrache un premier lambeau et l'offre
au plus considrable de ses htes. Le reste est l'affaire des convives.
Le mouton rti est accompagn de galettes au beurre, feuilletes et
servies chaudes; puis viennent des ragots, moiti mouton et moiti
fruits secs, avec une sauce abondante, fortement assaisonne de poivre
rouge. Enfin arrive le couscoussou, dans un vaste plat de bois reposant
sur un pied en manire de coupe. La boisson se compose d'eau, de lait
doux (_halib_), de lait aigre (_leben_); le lait aigre semble prfrable
avec les aliments indigestes; le lait doux, avec les plus pics. On
prend la viande avec les doigts, sans couteau ni fourchette; on la
dchire; pour la sauce, on se sert de cuillers de bois, et le plus
souvent d'une seule qui fait le tour du plat. Le couscoussou se mange
indiffremment, soit  la cuiller, soit avec les doigts; pourtant, il
est mieux de le rouler de la main droite, d'en faire une boulette et de
l'avaler au moyen d'un coup de pouce rapide,  peu prs comme on lance
une bille. L'usage est de prendre autour du plat, devant soi, et d'y
faire chacun son trou. Il y a mme un prcepte arabe qui recommande de
_laisser le milieu, car la bndiction du ciel y descendra_. Pour boire,
on n'a qu'une gamelle, celle qui a servi  traire le lait ou  puiser
l'eau. A ce sujet, je connais encore un prcepte: Celui qui boit ne
_doit_ pas respirer dans la tasse o est la boisson; il _doit_ l'ter de
ses lvres pour reprendre haleine; puis il _doit_ recommencer  boire.
Je souligne le mot doit, pour lui conserver le sens impratif.

Si tu te rappelles l'article _Hospitalit_ dans le livre excellent de M.
le gnral Daumas sur le _Grand Dsert_, tu dois voir que c'est dans les
moeurs arabes un acte srieux que de manger et de donner  manger, et
qu'une _diffa_ est une haute leon de savoir-vivre, de gnrosit, de
prvenances mutuelles. Et remarque que ce n'est point en vertu de
devoirs sociaux, chose absolument inconnue de ce peuple antisocial, mais
en vertu d'une recommandation divine, et, pour parler comme eux,  titre
d'_envoy de Dieu_, que le voyageur est ainsi trait par son hte. Leur
politesse repose donc non sur des conventions, mais sur un principe
religieux. Ils l'exercent avec le respect qu'ils ont pour tout ce qui
touche aux choses saintes, et la pratiquent comme un acte de dvotion.

Aussi ce n'est point une chose qui prte  rire, je l'affirme, que de
voir ces hommes robustes, avec leur accoutrement de guerre et leurs
amulettes au cou, remplir gravement ces petits soins de mnage qui sont
en Europe la part des femmes; de voir ces larges mains, durcies par le
maniement du cheval et la pratique des armes, servir  table, mincer la
viande avant de vous l'offrir, vous indiquer sur le dos du mouton
l'endroit le mieux cuit, tenir l'aiguire ou prsenter, entre chaque
service, l'essuie-mains de laine ouvre. Ces attentions, qui dans nos
usages paratraient puriles, ridicules peut-tre, deviennent ici
touchantes par le contraste qui existe entre l'homme et les menus
emplois qu'il fait de sa force et de sa dignit.

Et quand on considre que ce mme homme, qui impose aux femmes la peine
accablante de tout faire dans son mnage par paresse ou par excs de
pouvoir domestique, ne ddaigne pas de les suppler en tout quand il
s'agit d'honorer un hte, on doit convenir que c'est, je le rpte, une
grande et belle leon qu'il nous donne,  nous autres gens du Nord.
L'hospitalit exerce de cette manire, par les hommes  l'gard des
hommes, n'est-elle pas la seule digne, la seule fraternelle, la seule
qui, suivant le mot des Arabes, _mette la barbe de l'tranger dans la
main de son hte_? Au reste, tout a t dit l-dessus, except peut-tre
quelques dtails plus ignors qui prouvent  l'excs que l'invit est
autoris  se mettre dans le plus grand bien-tre possible, et qu'il
est permis, mme en compagnie, de tmoigner qu'on a l'estomac plein.
C'est une habitude que notre civilit purile et honnte n'a pas mme
imagin de dfendre aux petits enfants qui ont trop mang. Elle sera
difficile  comprendre, surtout  excuser, de la part de gens si graves,
et qui jamais ne s'exposent  la moquerie. Mais il ne faut pas oublier
qu'elle est dans les moeurs, et que ces choses-l se font avec la plus
tonnante bonhomie.

Le caf, le th et le tabac ne sont servis qu'aux trangers chrtiens,
et sont totalement inconnus dans les k'sours et dans les douars arabes
du Sud. Un Arabe qui se respecte s'abstient assez gnralement d'en
faire usage. Il y a de pauvres gens qui n'en ont jamais got. On se
figure, tout  fait  tort, que chaque Arabe est arm de sa pipe, comme
on voit les Maures et les Turcs. Les Maures eux-mmes ne fument pas
tous. J'en connais qui regardent cela comme un vice presque gal  celui
de boire du vin; ceux-l sont les mthodistes svres qui se montrent
exacts aux mosques et ne portent que des vtements de laine ou de soie,
sans broderie de mtal, d'or ni d'argent.

       *       *       *       *       *

_Onze heures._--J'achve, en regardant la nuit, cette premire veille
de bivouac. L'air n'est plus humide, mais la terre est toute molle, la
toile des tentes est trempe de rose; la lune, qui va se lever,
commence  blanchir l'horizon au-dessus des bois. Notre bivouac repose
dans une obscurit profonde. Le feu allum au milieu des tentes, et prs
duquel les Arabes ont jusqu' prsent chuchot, se racontant je ne sais
quoi, mais assurment pas les histoires d'Antar, quoi qu'en disent les
voyageurs revenus d'Orient; le feu abandonn s'est teint et ne rpand
plus qu'une vague odeur de rsine qui parfume encore tout le camp; nos
chevaux ont de temps en temps, des frissons amoureux et poussent, vers
une femelle invisible qui les enflamme, des hennissements aigus comme un
clat de trompette; tandis qu'une chouette, perche je ne sais o,
exhale  temps gaux, au milieu du plus grand silence, cette petite note
unique, plaintive qui fait: clou! et semble une respiration sonore
plutt qu'un chant.




Boghari, 26 mai au matin.


Ou je me trompe fort, ou j'ai sous les yeux l'Afrique africaine comme on
la rve; et le reste de mon voyage n'aura plus, sous certains rapports,
grand'chose  m'apprendre d'ici au dsert. J'ai fait une vraie
dcouverte en arrivant ici; car j'ai trouv qu' ct de _Boghar_, seul
point que je connusse de nom, et qui, pour moi, reprsentait tout un
pays, il en existe un autre dont personne ne parle, sans doute  cause
de son inutilit stratgique, ou, plus probablement,  cause de son
extraordinaire aridit. Ce pays, qui ne ressemble en rien au premier,
s'appelle d'un nom qui a l'air d'un diminutif de Boghar, _Boghari_.

Boghar est une citadelle franaise, sorte de grand'garde aventure sur
le sommet d'une haute montagne boise de pins sombres et toujours verts;
Boghari, au contraire, est un petit village entirement arabe, cramponn
sur le dos d'un mamelon soleilleux et toujours aride; ils se font face 
trois quarts de lieue de distance, spars seulement par le Chliff et
par une troite valle sans arbres. Je ne suis point mont  Boghar; ce
que j'en vois d'ici me parat triste, froid, curieux peut-tre, mais
ennuyeux comme un belvdre; quant  Boghari, heureusement pour lui, 
peine habitable pour les Arabes, c'est tout simplement la vraie terre de
Cham. Mais n'anticipons pas; j'y reviendrai. Nous traverserons ensemble
toute cette valle du Chliff, et je m'imagine que derrire ces collines
aplaties et nues qui barrent l'horizon du Sud, et que je vais franchir
aujourd'hui, il y a des choses qui me surprendront.

La premire partie de l'tape en venant d'El-Goua, d'o nous sommes
partis hier au jour levant, se fait non plus comme celle de la veille 
travers des maquis entremls de bouquets d'arbres, mais  travers une
belle fort de chnes verts; par de vastes clairires tapisses d'herbes
et avec de profondes perspectives sur les fonds bleus, sur les fonds
verts, touffus, feuillus, d'un pays toujours et toujours bois. Cette
partie de l'tape est trs belle. On rve chasse, on rve aboiements de
meutes, dans ces solitudes pleines d'chos.

Tout  coup la montagne manque sous vos pieds; l'horizon se dgage, et
l'oeil embrasse alors  vol d'oiseau, dans toute sa longueur, une
valle beaucoup moins riante, d'un gris fauve qui commence  sentir le
feu; elle est comprise entre deux ranges de collines, celles de droite
encore broussailleuses, celles de gauche  peine couronnes de quelques
pins rabougris, et de plus en plus dcouvertes.

La valle prend son nom de l'_Oued-el-Akoum_, petite rivire encaisse,
dont le voisinage anime par-ci par-l d'assez belles cultures, mais ne
fait pas pousser un seul arbre, et qui court, ingalement borde de
berges terreuses et de lauriers-roses, se jeter dans le Chliff au pied
de Boghar.

C'est l qu' la halte du matin, par une journe blonde et transparente,
j'ai revu les premires tentes et les premiers troupeaux de chameaux
libres, et compris avec ravissement qu'enfin j'arrivais chez les
patriarches.

Le vieux _Hadj-Meloud_, tout semblable  son anctre _Ibrahim_, _Ibrahim
l'hospitalier_, comme disent les Arabes, nous attendait  sa zmala, o
son fils Si-Djilali tait venu nous conduire lui-mme, pour que toute la
famille y ft prsente. Il nous reut  ct du _douar_, suivant
l'usage, dans de grandes tentes dresses pour nous (Guatin-el-Dyaf,
tentes des htes), au milieu de serviteurs nombreux et avec tout
l'appareil convenu. On y mangea beaucoup, et nous y bmes le caf dans
de petites tasses vertes sur lesquelles il y avait crit en arabe:
_Bois en paix_.

Je n'ai jamais, en effet, rien vu de plus paisible, ni qui invitt mieux
 boire en paix dans la maison d'un hte; je n'ai jamais rien vu de plus
simple que le tableau qui se droulait devant nous.

Nos tentes trs vastes et, soit dit en passant, dj rayes de rouge et
de noir comme dans le Sud, occupaient la largeur d'un petit plateau nu,
au bord de la rivire. Elles taient grandes ouvertes, et les portes,
releves par deux btons, formaient sur le terrain fauve et pel deux
carrs d'ombres, les seules qu'il y et dans toute l'tendue de cet
horizon accabl de lumire et sur lequel un ciel  demi voil rpandait
comme une pluie d'or ple. Debout dans cette ombre grise, et dominant
tout le paysage de leur longue taille, Si-Djilali, son frre et leur
vieux pre, tous trois vtus de noir, assistaient en silence au repas.
Derrire eux, et en plein soleil, se tenait un cercle de gens accroupis,
grandes figures d'un blanc sale, sans plis, sans voix, sans geste, avec
des yeux clignotants sous l'clat du jour et qu'on et dit ferms. Des
serviteurs, vtus de blanc comme eux et comme eux silencieux, allaient
sans bruit de la tente aux cuisines dont on voyait la fume s'lever en
deux colonnes onduleuses au revers du plateau, comme deux fumes de
sacrifice.

Au del, afin de complter la scne et comme pour l'encadrer, je pouvais
apercevoir, de la tente o j'tais couch, un coin du douar, un bout de
la rivire o buvaient des chevaux libres, et, tout  fait au fond, de
longs troupeaux de chameaux bruns, au cou maigre, couchs sur des
mamelons striles, terre nue comme le sable et aussi blonde que des
moissons.

Au milieu de tout cela, il n'y avait donc qu'une petite ombre, celle o
reposaient les voyageurs, et qu'un peu de bruit, celui qui se faisait
dans la tente.

Et de ce tableau, que je copie sur nature, mais auquel il manquera la
grandeur, l'clat et le silence, et que je voudrais dcrire avec des
signes de flammes et des mots dits tout bas, je ne garderai qu'une seule
note qui contient tout: _Bois en paix_.

La valle de l'Oued-el-Akoum, qui se rtrcit et se dpouille encore 
mesure qu'on avance au sud, rencontre le Chliff  trois heures de l,
et dbouche, comme je te l'ai dit, entre Boghar et Boghari, dans une
autre valle courant en sens contraire, de l'est  l'ouest, et celle-ci
tout  fait aride.

Boghar apparat de fort loin, pose sur sa montagne pointue, comme une
tache gristre parmi des massifs verts. Ce n'est au contraire qu'en
entrant dans la valle du Chliff qu'on dcouvre,  main gauche, au
fond d'un amphithtre dsol, mais flamboyant de lumire, le petit
village de Boghari, perch sur son rocher.

C'est bizarre, frappant; je ne connaissais rien de pareil, et jusqu'
prsent je n'avais rien imagin d'aussi compltement fauve,--disons le
mot qui me cote  dire,--d'aussi jaune. Je serais dsol qu'on
s'empart du mot, car on a dj trop abus de la chose; le mot
d'ailleurs est brutal; il dnature un ton de toute finesse et qui n'est
qu'une apparence. Exprimer l'action du soleil sur cette terre ardente en
disant que cette terre est jaune, c'est enlaidir et gter tout. Autant
vaut donc ne pas parler de couleur et dclarer que c'est trs beau;
libre  ceux qui n'ont pas vu Boghari d'en fixer le ton d'aprs la
prfrence de leur esprit.

Le village est blanc, vein de brun, vein de lilas. Il domine un petit
ravin, formant gout, o vgtent par miracle deux ou trois figuiers
trs verts et autant de lentisques, et qui semble taill dans un bloc de
porphyre ou d'agate, tant il est richement marbr de couleurs, depuis la
lie de vin jusqu'au rouge sang. Hormis ces quelques rejetons pousss
sous les gouttires du village, il n'y a rien autour de Boghari qui
ressemble  un arbre, pas mme  de l'herbe. Le sol, en quelques
endroits sablonneux, est partout aussi nu que de la cendre. Nous campons
au pied du village, sur un terrain battu, qui a l'apparence d'un champ
de foire, et o bivouaquent les caravanes du Sud. Depuis hier, nous y
vivons en compagnie des vautours, des aigles et des corbeaux.

Ici, point de rception. Le pays est pauvre; et forcs de pourvoir
nous-mmes  nos divertissements, nous avons fait venir, cette nuit, de
Boghari, des danseuses et des musiciens.

Tu sauras que Boghari, qui sert de comptoir et d'entrept aux nomades,
est peuple de jolies femmes, venues pour la plupart des tribus
sahariennes _Ouled-Nayl_, _A'r'azlia_, etc., o les moeurs sont
faciles, et dont les filles ont l'habitude d'aller chercher fortune dans
les tribus environnantes. Les Orientaux ont des noms charmants pour
dguiser l'industrie vritable de ce genre de femmes; faute de mieux,
j'appellerai celles-ci des danseuses.

On alluma donc de grands feux en avant de la tente rouge qui nous sert
de salle  manger; et pendant ce temps on dpcha quelqu'un vers le
village. Tout le monde y dormait, car il tait dix heures, et l'on eut
sans doute quelque peine  rveiller ces pauvres gens; pourtant, au bout
d'une bonne heure d'attente, nous vmes un feu, comme une toile plus
rouge que les autres, se mouvoir dans les tnbres  hauteur du village;
puis le son languissant de la flte arabe descendit  travers la nuit
tranquille et vint nous apprendre que la fte approchait.

Cinq ou six musiciens arms de tambourins et de fltes, autant de
femmes voiles, escortes d'un grand nombre d'Arabes qui s'invitaient
d'eux-mmes au divertissement, apparurent enfin au milieu de nos feux, y
formrent un grand cercle, et le bal commena.

Ceci n'tait pas du Delacroix. Toute couleur avait disparu pour ne
laisser voir qu'un dessin tantt estomp d'ombres confuses, tantt ray
de larges traits de lumire, avec une fantaisie, une audace, une furie
d'effet sans pareilles. C'tait quelque chose comme la _Ronde de nuit_
de Rembrandt, ou plutt, comme une de ses eaux-fortes inacheves. Des
ttes coiffes de blanc et comme enleves  vif d'un revers de burin,
des bras sans corps, des mains mobiles, dont on ne voyait pas les bras,
des yeux luisants et des dents blanches au milieu de visages presque
invisibles, la moiti d'un vtement attaqu tout  coup en lumire et
dont le reste n'existait pas, mergeaient au hasard et avec d'effrayants
caprices d'une ombre opaque et noire comme de l'encre. Le son
tourdissant des fltes sortait on ne voyait pas d'o, et quatre
tambourins de peau, qui se montraient  l'endroit le plus clair du
cercle, comme de grands disques dors, semblaient s'agiter et retentir
d'eux-mmes. Nos feux, qu'on entretenait de branchages secs, ptillaient
et s'enveloppaient de longs tourbillons de fume mls de paillettes de
braise. En dehors de cette scne trange, on ne voyait ni bivouac, ni
ciel, ni terre; au-dessus, autour, partout, il n'y avait plus rien que
le noir, ce noir absolu qui doit exister seulement dans l'oeil teint
des aveugles.

Aussi, la danseuse, debout au centre de cette assemble attentive 
l'examiner, se remuant en cadence avec de longues ondulations de corps
ou de petits trpignements convulsifs, tantt la tte  moiti renverse
dans une pamoison mystrieuse, tantt ses belles mains (les mains sont
en gnral fort belles) allonges et ouvertes, comme pour une
conjuration, la danseuse, au premier abord, et malgr le sens trs
vident de sa danse, avait-elle aussi bien l'air de jouer une scne de
_Macbeth_, que de reprsenter autre chose.

Cette autre chose est, au fond, l'ternel thme amoureux sur lequel
chaque peuple a brod ses propres fantaisies, et dont chaque peuple,
except nous, a su faire une danse nationale.

Tu connais la danse des Mauresques. Elle a son intrt, qui vient de la
richesse encore plus que du bon got des costumes. Mais, en somme, elle
est insignifiante ou tout  fait grossire. Elle fait pendant aux
licencieuses parades de _Garageuz_ et ne peut pas s'empcher, dans tous
les cas, de sentir un peu le mauvais lieu.

La danse arabe, au contraire, la danse du Sud, exprime avec une grce
beaucoup plus relle, beaucoup plus chaste, et dans une langue mimique
infiniment plus littraire, tout un petit drame passionn, plein de
tendres pripties; elle vite surtout les agaceries trop libres qui
sont un gros contresens de la part de la femme arabe.

La danseuse ne montre d'abord qu' regret son ple visage entour
d'paisses nattes de cheveux tresss de laines; elle le cache  demi
dans son voile; elle se dtourne, hsite, en se sentant sous les regards
des hommes, tout cela avec de doux sourires et des feintes de pudeur
exquises. Puis obissant  la mesure qui devient plus vive, elle
s'meut, son pas s'anime, son geste s'enhardit. Alors commence, entre
elle et l'amant invisible qui lui parle par la voix des fltes, une
action des plus pathtiques: la femme fuit, elle lude, mais un mot plus
doux la blesse au coeur: elle y porte la main, moins pour s'en
plaindre que pour montrer qu'elle est atteinte, et de l'autre, avec un
geste d'enchanteresse, elle carte  regret son doux ennemi. Ce ne sont
plus alors que des lans mls de rsistance; on sent qu'elle attire en
voulant se dfendre; ce long corps souple et caressant se contourne en
des motions extrmes, et ces deux bras jets en avant, pour les
derniers refus, vont dfaillir.

J'abrge; toute cette pantomime est fort longue et dure, jusqu' ce que
la musique, qui se fatigue au moins autant que la danseuse, en ait
assez, et termine, en manire de point d'orgue, par un terrible
charivari des fltes et des tambourins.

Notre danseuse, qui n'tait pas jolie, avait ce genre de beaut qui
convenait  la danse. Elle portait  merveille son long voile blanc et
son hak rouge sur lequel tincelait toute une profusion de bijoux; et
quand elle tendait ses bras nus orns de bracelets jusqu'aux coudes et
faisait mouvoir ses longues mains un peu maigres avec un air de
voluptueux effroi, elle tait dcidment superbe.

Il est douteux que j'y prisse un plaisir aussi vif que nos Arabes; mais
j'eus l du moins une vision qui restera dans mes souvenirs de voyage 
ct de la _fileuse_ dont je t'ai parl tant de fois.

Je ne sais point  quelle heure a fini la fte. Au train dont elle
allait, peut-tre aurait-elle dur jusqu'au jour, sans un incident. J'ai
su ce matin qu'un de nos gens s'tant permis une grossire inconvenance
 l'gard de la danseuse, celle-ci s'tait retire, et qu'aprs beaucoup
d'injures et de menaces changes on s'tait spar on ne peut plus
mcontent de part et d'autre.

Nous montons  cheval dans une heure pour aller coucher aux
_Ouled-Moktar_. A quatre lieues d'ici, plein sud, nous trouverons les
plaines et nous mettrons le pied dans le Sahara.

Comme je l'ai dit, on laisse ici les mulets, et nous prenons un convoi
de vingt-cinq chameaux, qui nous attendent depuis hier, patiemment
couchs prs de nos tentes.

Je commence, au milieu du grand nombre de gens qui encombraient le
bivouac,  distinguer ceux qui font le voyage avec nous. Les chameliers
attachent leurs sandales; les cavaliers chaussent leurs doubles bottes
rouges armes d'perons. Ce sont tous gens du sud, _Ouled-Moktar_,
_Ouled-Nayl_, l'_Aghouti_, etc. Les burnouss bruns appartiennent au
_Makhzen_ de El-Aghouat, sombres cavaliers, coiffs de haks sales,
maigres comme leurs chevaux, nourris comme eux de je ne sais quelle rare
pitance; comme eux, couchant je ne sais o, et qui font, avec ces
infatigables btes, des courses au del de toute croyance.

On charge nos chameaux. Ce sont de grands animaux bien taills, moins
vastes, mais plus dlis que les chameaux du Tell, meilleurs pour la
course et aussi bons pour le bt. Ils ont l'oeil ardent et les jambes
d'une grande finesse. Ils beuglent horriblement quand on leur met la
charge sur le dos; et je viens d'apprendre de notre _bach'amar_ ce
qu'ils disent en se plaignant de la sorte.

Ils disent  celui qui les sangle: Mets-moi des coussins pour que je ne
me blesse pas.




D'jelfa, 31 mai.


Nous sommes arrivs hier  D'jelfa, aprs cinq journes de marche
presque toujours en plaine, par un beau temps, nuageux encore, mais
assez chaud pour me convaincre que nous sommes depuis cinq jours dans
le Sahara.

Gographiquement, le _Sahara_ commence  Boghar; c'est--dire que l
finit la rgion montagneuse des terres cultivables, j'aimerais  dire
cultives, qu'on appelle le _Tell_. Tu sais qu'on n'est pas d'accord sur
l'tymologie des mots Tell et Sahara. M. le gnral Daumas, dans un
livre prcieux, mme aprs huit ans de dcouvertes, _le Sahara
algrien_, propose une tymologie qui me plat  cause de son origine
arabe, et dont je me contente. D'aprs les T'olba, Sahara viendrait de
_Sehaur_, moment difficile  saisir, qui prcde le point du jour et
pendant lequel on peut, en temps de jene, encore manger, boire et
fumer; Tell viendrait de _Tali_, qui veut dire dernier. Le Sahara serait
donc le pays vaste et plat o le Sehaur est plus facilement apprciable,
et, par analogie, le Tell serait le pays montueux, en arrire du Sahara,
o le Sehaur n'apparat qu'en dernier.

Quoi qu'il en soit, il est certain que Sahara ne veut point dire
_Dsert_. C'est le nom gnral d'un grand pays compos de plaines,
inhabit sur certains points, mais trs peupl sur d'autres, et qui
prend les noms de _Fiafi_, _Kifar_, ou _Falat_, suivant qu'il est
habit, temporairement habitable, comme aprs les pluies d'hiver, ou
inhabit et inhabitable. Or, il y a fort loin de Boghar au Falat,
c'est--dire  la mer de sable, qui ne commence gure qu'au del du
_Touat_,  quarante journes de marche environ d'Alger. Ainsi, quoique
j'aie  te parler aujourd'hui de lieux trs solitaires, tu sauras qu'il
ne s'agit en aucune faon du Falat ou Grand Dsert.

Encore une explication ncessaire, et j'en aurai fini avec la
gographie. Le Sahara renferme deux populations distinctes, l'une
autochtone, sdentaire, avec des centres fixes dans des villes ou
villages (_k'sour_), aux endroits o l'eau constante a permis de
s'tablir; l'autre, c'est la race des Arabes conqurants, nomade et
vivant sous la tente. Les premiers sont cultivateurs, les seconds sont
bergers. Une association conue dans l'intrt commun unit ces deux
peuples; ce qui n'empche pas l'Arabe de mpriser absolument son utile
voisin, ce voisin de lui rendre son mpris. Ils se partagent les oasis
dont ils sont ensemble propritaires. L'habitant du k'sour cultive, 
titre de fermier, le jardin du nomade; de son ct, le nomade se charge
des troupeaux communs, les mne aux pturages d'hiver; et, l't, c'est
lui qui va chercher, sur les marchs du Tell, les grains dont l'un et
l'autre ont un besoin gal. En sorte qu'chelonnes ainsi sur deux ou
trois cents lieues de pays, celles-l dans l'oasis, celles-ci dans les
plaines intermdiaires que les pluies ont rendues habitables, d'immenses
populations couvrent en ralit cette vaste tendue du Sahara, qu'on
aurait grand tort, comme tu le vois, d'appeler dsert, mais o l'on
avait cependant suppos toute espce d'tres chimriques, except
l'homme, le plus rel et le plus nombreux de tous.

Cela dit, je reprends ces notes de route au bivouac de Boghari, au
moment o je t'ai quitt pour monter  cheval.

C'est  midi seulement qu'on se mit en marche, car Boghari est un lieu
d'amorces, d'o les voyageurs arabes ne s'loignent pas volontiers; du
moins j'ai cru le comprendre  la lenteur inaccoutume des prparatifs
de dpart. Pourtant, au signal donn par le _bach-amar_ (chef du
convoi), le troupeau mugissant des chameaux de charge se leva
confusment et enfin s'branla; nous prmes au galop la tte du convoi,
et, quelques minutes aprs, le petit village redevenu solitaire disparut
derrire la premire colline, silencieux comme  notre arrive, srieux
malgr le vif clat de ses murs crpis, et plus taciturne encore qu'au
jour levant, sous le blanc linceul de midi. Presque aussitt nous
entrions dans la valle du _Chliff_.

Cette valle ou plutt cette plaine ingale et caillouteuse, coupe de
monticules, et ravine par le Chliff, est  coup sr un des pays les
plus surprenants qu'on puisse voir. Je n'en connais pas de plus
singulirement construit, de plus fortement caractris, et, mme aprs
Boghari, c'est un spectacle  ne jamais oublier.

Imagine un pays tout de terre et de pierres vives, battu par des vents
arides et brl jusqu'aux entrailles; une terre marneuse, polie comme
de la terre  poterie, presque luisante  l'oeil tant elle est nue, et
qui semble, tant elle est sche, avoir subi l'action du feu; sans la
moindre trace de culture, sans une herbe, sans un chardon;--des collines
horizontales qu'on dirait aplaties avec la main ou dcoupes par une
fantaisie trange en dentelures aigus, formant crochet, comme des
cornes tranchantes ou des fers de faux; au centre, d'troites valles,
aussi propres, aussi nues qu'une aire  battre le grain; quelquefois, un
morne bizarre, encore plus dsol, si c'est possible, avec un bloc
informe pos sans adhrence au sommet, comme un arolithe tomb l sur
un amas de silex en fusion;--et tout cela, d'un bout  l'autre, aussi
loin que la vue peut s'tendre, ni rouge, ni tout  fait jaune, ni
bistr, mais exactement couleur de peau de lion.

Quant au Chliff, qui, quarante lieues plus avant, dans l'ouest, devient
un beau fleuve pacifique et bienfaisant, ici, c'est un ruisseau
tortueux, encaiss, dont l'hiver fait un torrent, et que les premires
ardeurs de l't puisent jusqu' la dernire goutte. Il s'est creus
dans la marne molle un lit boueux qui ressemble  une tranche, et, mme
au moment des plus fortes crues, il traverse sans l'arroser cette valle
misrable et dvore de soif. Ses bords taills  pic sont aussi arides
que le reste;  peine y voit-on, accrochs  l'intrieur du lit et
marquant le niveau des grandes eaux, quelques rares pieds de
lauriers-roses, poudreux, fangeux, salis, et qui expirent de chaleur au
fond de cette troite ornire, incendie par le soleil plongeant du
milieu du jour.

D'ailleurs, ni l't, ni l'hiver, ni le soleil, ni les roses, ni les
pluies qui font verdir le sol sablonneux et sal du dsert lui-mme ne
peuvent rien sur une terre pareille. Toutes les saisons lui sont
inutiles; et de chacune d'elles, elle ne reoit que des chtiments.

Nous mmes trois heures  traverser ce pays extraordinaire, par une
journe sans vent et sous une atmosphre tellement immobile que le
mouvement de la marche n'y produisait pas le plus petit souffle d'air.
La poussire souleve par le convoi se roulait sans s'lever sous le
ventre de nos chevaux en sueur. Le ciel tait, comme paysage, splendide
et morne; de vastes nues couleur de cuivre y flottaient pesamment dans
un azur douteux, aussi fixes et presque aussi fauves que le paysage
lui-mme.

Rien de vivant, ni autour de nous, ni devant nous, ni nulle part;
seulement,  de grandes hauteurs, on pouvait, grce au silence, entendre
par moments des bruits d'ailes et des voix d'oiseaux: c'taient de
noires voles de corbeaux qui tournaient en cercle autour des mornes les
plus levs, pareilles  des essaims de moucherons, et d'innombrables
bataillons d'oiseaux blanchtres aux ailes pointues, ayant  peu prs le
vol et le cri plaintif des courlis. De loin en loin, un aigle, au ventre
ray de brun, des gypates tachs de noir et de gris clair,
traversaient lentement cette solitude, l'interrogeant d'un oeil
tranquille, et, comme des chasseurs fatigus, regagnaient les montagnes
boises de Boghar.

C'est au del de Boghari, aprs une succession de collines et de valles
symtriques, limite extrme du Tell, qu'on dbouche enfin, par un col
troit, sur la premire plaine du Sud.

La perspective est immense. Devant nous se dveloppaient vingt-quatre ou
vingt-cinq lieues de terrains plats sans accidents, sans ondulations
visibles. La plaine, d'un vert douteux, dj brle, tait, comme le
ciel, toute raye dans sa longueur d'ombres grises et de lumires
blafardes. Un orage, form par le milieu, la partageait en deux et nous
empchait d'en mesurer l'tendue. Seulement,  travers un brouillard
ingal, o la terre et le ciel semblaient se confondre, on devinait par
chappes une ligne extrme de montagnes courant paralllement au Tell,
de l'est  l'ouest, et, vers leur centre, les sept pitons saillants ou
sept ttes, qui leur ont fait donner le nom de _Seba'Rous_.

Le col franchi, notre petit convoi se dploya dans la plaine unie et
prit son ordre de marche, ordre que nous conservons depuis le dpart,
poussant droit du nord au sud, sur les Sept Ttes, que nous ne devions
atteindre que le surlendemain.--En avant, les cavaliers, au nombre d'une
trentaine environ; derrire, nos chameaux, stimuls par les cris
perants et les sifflets des chameliers;  l'extrme avant-garde, notre
_khrebir_, M. N..., se laissant doucement aller au pas de son grand
cheval blanc, qui a toujours quelque cent mtres d'avance sur les
autres;  ses cts, et le serrant de prs, deux ou trois cavaliers de
ses serviteurs, beaux jeunes gens vtus de blanc, monts sur d'agiles
petites juments blanches ou grises, mais nonchalants comme  la
promenade,  peine arms, et dont un seul porte un fusil double, le
fusil du matre, avec sa vaste _djebira_ en peau de lynx pendue 
l'aron de sa selle.

Quant  moi, tu me trouverais le plus souvent faisant route un peu 
part ou  ct des plus paisibles, afin d'tre plus  moi; tantt
regardant, pendant des heures entires, filer sur les longues
perspectives les burnouss blancs, les croupes luisantes, les selles 
dossier rouge; tantt me dtournant pour voir arriver de loin le peloton
roux de nos chameaux marchant en bataille, avec leurs cous tendus, leurs
jambes d'autruche, et notre pittoresque mobilier de voyage amoncel sur
leur dos.

Outre nos cavaliers d'escorte et nos gens de service, nous emmenons
trois _amins_ des Mzabites avec leur suite, qui vont rgler, je crois,
quelques difficults politiques que nous avons avec le pays du Mzab.
L'un est un grand et rude cavalier, arm en guerre, qui monte avec
aplomb un beau cheval noir richement harnach de velours pourpre et
d'argent, et garni d'un large devant de poitrail en toffe carlate.

Le second, amin des _Beni-Isguen_, est un petit vieillard coiff bas, 
mine affable, aux yeux doux, et dont la bouche encadre d'une barbe
blanche, boucle comme une chevelure, sourit avec plusieurs dents de
moins.

Le troisime, qui se nomme _Si-Bakir_, honnte et joviale figure entre
deux ges, fort petit, extrmement replet, s'arrondit en boule au-dessus
d'un petit mulet proprement couvert et douillettement sell d'un pais
matelas de _Djerbi_. C'est un bon et riche bourgeois, qui a trois bains
maures  Alger et un fils  _Berryan_, et qui me parle avec un amour
gal de son enfant, de ses bains et des dattes renommes de son pays. Il
est mis  peu prs comme il le serait dans sa chambre: le bas de ses
jambes dans de bonnes chaussettes de laine, et les pieds dans des
souliers de cuir noir. Je ne lui vois d'ailleurs aucune arme. Son unique
dfense est contre le soleil et consiste en un chapeau de paille, orn 
son sommet de plumes d'autruche, le plus grand chapeau que j'aie jamais
vu, vaste comme un parasol, et qu'il a soin d'ter et de remettre chaque
fois que le temps trs capricieux se couvre ou s'claircit.

Comme il me tmoigne assez d'amiti, j'aime  voyager dans sa compagnie.
Il sait juste autant de franais que je sais d'arabe, ce qui rend nos
communications fort amusantes, mais assez rarement instructives.

A huit heures, en pleine nuit dj, nous arrivions au bivouac,--et nous
mettions ensemble pied  terre au milieu des tentes des _Ouled-Moktar_,
o nous devions passer la nuit.--Ni la longueur de l'tape (nous avions
fait trois lieues de trop), ni le manque d'eau depuis le matin,
n'avaient distrait Si-Bakir de sa complaisance  m'entretenir; il
achevait alors l'historique un peu confus de sa fortune commerciale, et
me promettait, pour l'tape suivante, l'histoire de son fils; enfin cet
aimable vieillard scellait notre rcente amiti en me tenant l'trier,
avec une humble courtoisie dont je voulais en vain me dfendre.

Le lendemain, aprs une petite marche de cinq ou six heures, nous
campions vers midi  An-Ousera; triste bivouac, le plus triste sans
contredit de toute la route, au bord d'un marais vaseux, sinistre, dans
des sables blanchtres, hrisss de joncs verts;  l'endroit le plus bas
de la plaine, avec un horizon de quinze lieues au nord, de neuf lieues
au sud; dans l'est et dans l'ouest, une tendue sans limite. Une
compagnie nombreuse de vautours gris et de corbeaux monstrueux occupait
la source  notre arrive: immobiles, le dos vot, rangs sur deux
lignes au bord de l'eau, je les pris de loin pour des gens comme nous
presss de boire; il fallut un coup de fusil pour disperser ces fauves
et noirs plerins.

Une source, dans ce pays avare, est toujours accueillie comme un
bienfait, mme quand cette source brlante et ftide ressemble au
triste marais d'_An-Ousera_. On y puise avec reconnaissance, et l'on
s'estime heureux d'y remplir ses outres pour la marche sans eau du
lendemain.

Les oiseaux partis, nous demeurmes seuls. Il n'y avait rien en vue dans
l'immense plaine; notre bivouac disparaissait lui-mme dans un des plis
du terrain. Vers le soir cependant, un petit convoi de cinq chameaux,
conduits par trois chameliers, vint s'tablir auprs de nous, tout 
fait au bord de la source. Les chameaux dchargs se mirent  patre;
les trois voyageurs firent un seul amas des _tellis_ (sacs en poils de
chameau pour les transports), et se couchrent auprs. Ils n'allumrent
point de feu, n'ayant probablement rien  faire cuire, et je ne les vis
plus remuer jusqu' la nuit. Le lendemain au point du jour, nous les
apermes dj  une lieue de nous, s'en allant dans le sud-est.

tait-ce fatigue? tait-ce un effet du lieu? je ne sais, mais cette
journe-l fut longue, srieuse, et nous la passmes presque tous 
dormir sous la tente. Ce premier aspect d'un pays dsert m'avait plong
dans un singulier abattement. Ce n'tait pas l'impression d'un beau pays
frapp de mort et condamn par le soleil  demeurer strile; ce n'tait
plus le squelette osseux de Boghari, effrayant, bizarre, mais bien
construit; c'tait une grande chose sans forme, presque sans couleur, le
rien, le vide et comme un oubli du bon Dieu; des lignes fuyantes, des
ondulations indcises; derrire, au del, partout, la mme couverture
d'un vert ple tendue sur la terre;  et l des taches plus grises, ou
plus vertes, ou plus jaunes; d'un ct, les Seba'Rous  peine claires
par un ple soleil couchant; de l'autre, les hautes montagnes du Tell
encore plus effaces dans les brumes incolores; et l-dessus, un ciel
balay, brouill, soucieux, plein de pleurs fades, d'o le soleil se
retirait sans pompe et comme avec de froids sourires. Seul, au milieu du
silence profond, un vent doux qui venait du nord-ouest et nous amenait
lentement un orage, formait de lgers murmures autour des joncs du
marais. Je passai une heure entire couch prs de la source  regarder
ce pays ple, ce soleil ple,  couter ce vent si doux et si triste. La
nuit qui tombait n'augmenta ni la solitude, ni l'abandon, ni
l'inexprimable dsolation de ce lieu.

On tua, ce jour-l, soit en marche, soit  la source: un _ganga_, jolie
perdrix au bec et aux pieds rouges, curieusement peinte de gris et de
jaune, avec un collier marron, chair dure et dtestable  manger; un
grand palmipde entirement gris perle, avec la tte, le bec et les
pieds noirs, les ailes de la mouette longues et pointues; une petite
bcassine toute ronde, plus grise que la bcassine sourde de France; une
tourterelle; deux ramiers couleur ardoise azure, et que j'appellerai
dornavant des pigeons bleus; enfin deux tadornes, superbes canards plus
gros que les ntres et aussi mieux orns, avec une belle robe fond
couleur abricot.

Nous tions  _An-Ousera_,  plus de la moiti de la plaine; il ne nous
restait que huit ou neuf lieues  faire pour atteindre le bivouac
suivant de _Guelt-Esthel_. Le soleil du matin toujours plus gai, la
montagne qui se rapprochait, la plaine un peu moins nue, de temps en
temps gaye de quelques _betoum_, An-Ousera mme devenu moins lugubre
au jour levant, tout cela m'avait ranim. Aussi, quoique la grande halte
faite en plein soleil, au beau milieu d'un terrain d'alfa, n'et rien de
bien aimable, quoique notre djeuner, presque sans eau, ressemblt
beaucoup trop  celui de la veille, j'arrivai, sans fatigue et l'me 
peu prs satisfaite, au col des Seba'Rous, qui donne entre dans la
valle de Guelt-Esthel.

Ici, le pays change entirement d'aspect, au point qu'on croirait s'tre
tromp de route et rebrousser chemin vers le nord. Les montagnes
pierreuses et de la plus vilaine forme, composes de cailloux plutt que
de rochers, sont couronnes de pins. La valle, pareillement couverte de
pins et d'assez beaux chnes, a surtout le grand tort de n'tre point 
sa place en plein territoire des _Ouled-Nayl_, et sur le chemin du
dsert.

Nous trouvons ici non seulement des vivants, mais un petit poste de
tirailleurs franais occups  btir un caravansrail.

Pendant trois longs jours passs, soit en marche, soit au bivouac, dans
cette premire plaine, avant-got des solitudes du Sud, nous avions, en
fait de cratures humaines, rencontr, le premier jour, un douar nomade;
le deuxime, un jeune enfant gardant dans l'alfa un troupeau de petits
chameaux maigres, et nos trois voyageurs de la source; le troisime,
rien. En entrant dans la gorge, j'avais trouv un soldat du gnie mont
sur un arbre et coupant du bois. J'prouvai quelque plaisir en entendant
sortir du milieu des branches une voix franaise qui me disait bonjour.
Je lui demandai de m'indiquer la source; il me rpondit que je la
trouverais  une demi-lieue plus avant dans la gorge,  l'endroit o je
verrais deux gros figuiers, trois tentes avec des gourbis de paille, et
des maons en train de btir. C'tait exact, et voil tout ce que j'ai
pu noter de Guelt-Esthel. Je dois ajouter que c'est, malgr sa richesse
en bois de chauffage, un pays strile, bois d'arbres aussi tristes que
des pierres, qu'il y neige abondamment l'hiver, et que l't on y brle.
J'aurais tort d'oublier pourtant l'hospitalit bien cordiale que nous
avons reue de M. F. de P..., jeune officier du gnie, emprisonn l
avec son petit poste de travailleurs, et qui se console de sa dure
mission en pensant qu'aprs cent cinquante ou deux cents veilles
passes  Guelt-Esthel, la solitude n'aura plus de secrets  lui
apprendre, ni d'ennuis au-dessus de sa patience.

On retrouve la plaine en quittant Guelt-Esthel, et de mme qu'en sortant
de Boghari, on a devant soi, pour l'horizon, une nouvelle ligne de
petites montagnes, courant pareillement de l'est  l'ouest et perdues
dans le bleu. Supprime, ce qui ne nuirait pas  l'intrt du voyage, ce
bourrelet montagneux de Guelt-Esthel, et tu n'auras plus, de Boghar au
_Rocher de sel_, qu'une seule et mme tendue de trente-quatre ou
trente-cinq lieues. Cette tendue, parfaitement plate, conserve
toujours, malgr les changements du sol, une couleur gnrale assez
douteuse; les plans les plus rapprochs de l'oeil sont jauntres, les
parties fuyantes se fondent dans des gris violets; une dernire ligne
cendre, mais si mince qu'il faudrait l'exprimer d'un seul trait,
dtermine la profondeur relle du paysage et quelquefois mesure
d'normes distances. Le terrain, trs variable au contraire, est
alternativement coup de marcages, sablonneux comme aux approches du
_Rocher de Sel_, ou bien couvert de gramines touffues (_alfa_),
d'absinthes (_chih_), de pourpiers de mer (_k'taf_), de romarins
odorants, etc...; tantt enfin, mais plus rarement, clairsem d'arbustes
pineux et de quelques pistachiers sauvages.

Le pistachier (_betoum_), trbinthe ou lentisque de la grande espce,
est un arbre providentiel dans ces pays sans ombre. Il est branchu,
touffu, ses rameaux s'tendent au lieu de s'lever et forment un
vritable parasol, quelquefois de cinquante ou soixante pieds de
diamtre. Il produit de petites baies runies en grappes rouges,
lgrement acides, fraches  manger, et qui, faute de mieux, trompent
la soif. Chaque fois que notre convoi passe auprs d'un de ces beaux
arbres au feuillage sombre et lustr, il se rassemble autour du tronc;
ceux des chameliers qui sont monts se dressent  genoux pour atteindre
 hauteur des branches, arrachent des poignes de fruits et les jettent
 leurs compagnons qui vont  pied; pendant ce temps, les chameaux, le
cou tendu, font de leur ct provision de fruits et de feuilles. L'arbre
reoit sur sa tte ronde les rayons blancs de midi; par-dessous, tout
parat noir; des clairs de bleu traversent en tous sens le rseau des
branches; la plaine ardente flamboie autour du groupe obscur, et l'on
voit le dsert gristre se dgrader sous le ventre roux des dromadaires.
On souffle un moment, puis un coup de sifflet plus aigu du _back'amar_
(conducteur du convoi) disperse les btes, et le convoi reprend sa
marche au grand soleil.

L'_alfa_ est une plante utile: il sert de nourriture aux chevaux; on en
fait en Orient des ouvrages de sparterie, et, dans le Sahara, des
nattes, des chapeaux, des gamelles, des pots  contenir le lait et
l'eau, de larges plats pour servir les fruits, etc. Sur pied, il sert de
retraite au gibier: livres, lapins, gangas. Mais l'alfa est pour un
voyageur la plus ennuyeuse vgtation que je connaisse; et,
malheureusement, quand il s'empare de la plaine, c'est alors pour des
lieues et des lieues. Imagine-toi toujours la mme touffe poussant au
hasard sur un terrain tout bossel, avec l'aspect et la couleur d'un
petit jonc, s'agitant, ondoyant comme une chevelure au moindre souffle,
si bien qu'il y a presque toujours du vent dans l'alfa. De loin, on
dirait une immense moisson qui ne veut pas mrir et qui se fltrit sans
se dorer. De prs, c'est un ddale, ce sont des mandres sans fin o
l'on ne va qu'en zigzag, et o l'on butte  chaque pas. Ajoute  cette
fatigue de marcher en trbuchant la fatigue aussi grande d'avoir un jour
entier devant les yeux ce steppe dcourageant, vert comme un marais,
sans point d'orientation, et qu'on est oblig de jalonner de gros tas de
pierres pour indiquer les routes. Il n'y a jamais d'eau dans l'alfa; le
sol est gristre, sablonneux, rebelle  toute autre vgtation.

Je prfre, quant  moi, les terrains pierreux, secs, durs et mls de
salptre, o croissent les romarins et les absinthes; on y marche 
l'aise; la couleur en est belle, l'aspect franchement strile; et c'est
l surtout qu'on voit grouiller sous ses pieds, ramper, fuir et se
tortiller tout un petit peuple d'animaux amis du soleil et des longues
siestes sur le sable chaud. Les lzards gris sont innombrables. Ils
ressemblent  nos plus petits lzards de muraille, avec une agilit que
parat avoir double le contentement de vivre sous un pareil soleil. On
en rencontre, mais rarement, qui sont fort gros. Ceux-ci ont la peau
lustre, le ventre jaune, le dos tachet, la tte fine et longue comme
celle des couleuvres. Quelquefois, une vipre tendue et semblable de
loin  une baguette de bois tordu, ou bien roule sur une souche
d'absinthe, se soulve  votre approche, et, sans vous perdre de vue,
rentre avec assurance dans son trou. Des rats, gros comme de petits
lapins, aussi agiles que les lzards, ne font que se montrer et
disparatre  l'entre du premier trou qui se prsente, comme s'ils ne
se donnaient pas le temps de choisir leur asile, ou bien comme s'ils
taient  peu prs partout chez eux. Je n'ai encore aperu d'eux que ce
qu'ils me laissent voir en fuyant; et cela forme une petite tache
blanche sur un pelage gris.

Mais, au milieu de ce peuple muet, difforme ou venimeux, sur ce terrain
ple et parmi l'absinthe toujours grise et le _k'taf_ sal, volent et
chantent des alouettes, et des alouettes de France. Mme taille, mme
plumage et mme chant sonore; c'est l'espce huppe qui ne se runit pas
en troupes, mais qui vit par couples solitaires; tristes promeneuses
qu'on voit dans nos champs en friche et, plus souvent, sur le bord des
grands chemins, en compagnie des casseurs de pierres et des petits
bergers. Elles chantent  une poque o se taisent presque tous les
oiseaux, et aux heures les plus paisibles de la journe, le soir, un peu
avant le coucher du soleil. Les rouges-gorges, autres chanteurs
d'automne, leur rpondent du haut des amandiers sans feuilles; et ces
deux voix expriment avec une trange douceur toutes les tristesses
d'octobre. L'une est plus mlodique et ressemble  une petite chanson
mle de larmes; l'autre est une phrase en quatre notes, profondes et
passionnes. Doux oiseaux qui me font revoir tout ce que j'aime de mon
pays, que font-ils, je te le demande, dans le Sahara? Et pour qui donc
chantent-ils dans le voisinage des autruches et dans la morne compagnie
des antilopes, des bubales, des scorpions et des vipres  cornes? Qui
sait? sans eux il n'y aurait plus d'oiseaux peut-tre pour saluer les
soleils qui se lvent.--_Allah! akbar!_ Dieu est grand et le plus grand!

A l'heure matinale o me venaient ces souvenirs et bien
d'autres,--souvenirs d'un pays que je reverrai, _s'il plat 
Dieu_,--nous tions prs d'atteindre la moiti de la plaine, et nous
avions en vue un petit _douar_ et d'immenses troupeaux appartenant aux
_Ouled-d'Hya_, fraction des Ouled-Nayl. C'tait le premier _douar_ que
nous rencontrions depuis notre entre dans le Sahara, et notre halte de
nuit chez les Ouled-Moktar.

Dans cette saison, les nomades commencent  se rapprocher de leurs
pturages d't, et la plaine est dserte.

On piqua droit sur les tentes; il faisait chaud, et nous avions encore 
traverser une longue lisire de sables jaunes que nous voyions briller
entre la montagne et nous, rude passage en plein midi, sous un soleil
sans nuages.

Le cad nous reut. On ne fit que dbrider les chevaux, et nous prmes
tout juste le temps de nous reposer  l'ombre, de manger des dattes et
de boire du lait de chamelle, sans eau, l'eau tant ici plus rare encore
et plus dtestable qu'ailleurs.

Le douar ne comptait pas plus de quinze ou vingt tentes, ce qui
reprsente  peine le plus petit des hameaux nomades; mais il avait bien
le rude aspect des vrais campements sahariens; et, dans un trs petit
exemple, c'tait, pour qui ne l'et pas connue, un tableau complet de la
vie nomade  ses heures de repos.

Des tentes rouges, rayes de noir, soutenues pittoresquement par une
multitude de btons, et retenues  terre par une confusion d'amarres et
de piquets. Dedans, et entasss ple-mle, la batterie de cuisine, le
mobilier du mnage, le harnais de guerre du matre de la tente, les
meules de pierre  moudre le grain, les lourds mortiers  piler le
poivre, les plats de bois (_sahfa_) o l'on ptrit le couscoussou; le
crible o on le passe; les vases percs (_keskasse_) o on le fait
cuire; les gamelles en alfa tress, les sacs de voyage ou _tellis_; les
bts de chameaux, les _djerbi_, les tapis de tente; les mtiers  tisser
les toffes de laine; les larges trilles de fer qui servent  carder la
laine brute du chameau, etc. Et parmi tout ce dsordre d'objets salis
et de choses noirtres, un ou deux coffres carrs aux vives couleurs,
aux serrures de cuivre, garnis de clous dors aux angles; cassettes qui
doivent contenir, avec les bijoux de femmes, ce qu'il y a de plus
prcieux dans la fortune du matre. Au dehors, un terrain battu, brout,
dpouill mme de toute racine, plein de souillures, couvert de dbris
et de carcasses, avec des places noircies par le feu; les fourneaux
creuss dans la terre et composs de trois pierres formant foyer; des
amas de broussailles sches, et les outres noires  longs poils, pendues
 trois btons mis en faisceau. Autour, la plaine immense avec les
chameaux sans gardien, qui se dispersent le jour et qui, le soir, se
rassemblent au son de la trompe et viennent se coucher dans le douar.

Voil donc la maison mobile o le nomade saharien passe une moiti de sa
vie; l'homme  ne rien faire, car _travailler c'est une honte_; la femme
 tout entretenir,  tout soigner, pendant que le chien vigilant fait
sentinelle, patient, sobre et souponneux comme son matre. L'autre
moiti de sa vie se passe en voyage. Un autre jour, je te parlerai de la
tribu en marche, _nedja_; admirable spectacle qui renouvelle ici sous
nos yeux, en plein ge moderne,  deux pas de l'Europe les migrations
d'Isral.

Que ce dernier mot, crit d'enthousiasme, ne m'engage pas surtout au
del de ce que je veux dire. Il n'est qu' moiti vrai. Et, comme il
effleure une question d'art, question qui, selon moi, n'a pas le sens
commun, mais n'importe, question pose, discute et toujours pendante;
comme il effleure, dis-je, une question grave aprs tout, celle de la
_couleur locale_ applique  un certain ordre de sujets, je dsire
m'expliquer sur ce qu'il y a de trop contestable dans la comparaison que
j'ai faite.

Voici la seconde fois que j'introduis la Bible dans ces notes; ce qui te
laisserait croire que je voyage en vrai pays de Chanaan, moins
l'abondance, et que je rencontre  chaque pas le riche Laban ou le
gnreux Booz.

On a crit, en effet, bien plus, on a voulu prouver par des essais, tu
sais lesquels, que les anciens matres avaient dfigur la Bible par la
peinture, qu'elle avait rendu l'me entre leurs mains, et que, s'il
restait un moyen de ressusciter cette chose aujourd'hui morte, c'tait
d'aller la contempler toute relle encore et dans son effigie vivante,
en Orient.

Cette opinion s'appuie sur un fait vrai en lui-mme, c'est que les
Arabes, ayant  peu prs conserv les habitudes des premiers peuples,
doivent aussi, mieux que personne, en garder la ressemblance, non
seulement dans leurs moeurs, mais encore dans leur costume, costume si
favorable d'ailleurs, qu'il a le double avantage d'tre aussi beau que
le grec et d'tre plus local. Il est certain, ajoute-t-on, que Rachel et
Lia, filles du pasteur Laban, n'taient point habilles comme Antigone,
fille du roi OEdipe; qu'elles se prsentent  notre esprit dans un
tout autre milieu, avec une forme diffrente, et aussi sous un tout
autre soleil: il est non moins certain que les patriarches devaient
vivre comme vivent les Arabes, comme eux gardant leurs moutons, ayant
comme eux des maisons de laine, des chameaux pour le voyage, et le
reste.

Mon opinion, quant au systme, la voici:

C'est que les hommes de gnie ont toujours raison et que les gens de
talent ont souvent tort. Costumer la Bible, c'est la dtruire; comme
habiller un demi-dieu, c'est en faire un homme. La placer en un lieu
reconnaissable, c'est la faire mentir  son esprit; c'est traduire en
histoire un livre anthistorique. Comme,  toute force, il faut vtir
l'ide, les matres ont compris que dpouiller la forme et la
simplifier, c'est--dire supprimer toute couleur locale, c'tait se
tenir aussi prs que possible de la vrit... _Et ego in Arcadia..._
Sont-ce des Grecs? est-ce l'Arcadie? Oui et non: non, pour le drame;
oui, dans le sens de l'ternelle tragdie de la vie humaine.

Donc, hors du gnral, pas de vrit possible, dans les tableaux tirs
de nos origines; et bien dcidment il faut renoncer  la Bible, ou
l'exprimer comme l'ont fait Raphal et Poussin.

Remarque que cette opinion se confirme  mesure que je voyage, et
prcisment dans le pays qui semblerait devoir produire en moi un
entranement contraire. N'y a-t-il donc aucun enseignement  tirer de ce
peuple qui, je le reconnais, fait involontairement et souvent penser 
la Bible? N'y a-t-il pas en lui quelque chose qui met l'me en mouvement
et en quoi l'esprit s'lve et se complat comme en des visions d'un
autre ge? Oui, ce peuple possde une vraie grandeur. Il la possde
seul, parce que, seul au milieu des civiliss, il est demeur simple
dans sa vie, dans ses moeurs, dans ses voyages. Il est beau de la
continuelle beaut des lieux et des saisons qui l'environnent. Il est
beau, surtout parce que, sans tre nu, il arrive  ce dpouillement
presque complet des enveloppes que les matres ont conu dans la
simplicit de leur grande me. Seul, par un privilge admirable, il
conserve en hritage ce quelque chose qu'on appelle biblique, comme un
parfum des anciens jours. Mais tout cela n'apparat que dans les cts
les plus humbles et les plus effacs de sa vie. Et si, plus frquemment
que d'autres, il approche de l'pope, c'est alors par l'absence mme de
tout costume, c'est--dire en quelque sorte en cessant d'tre Arabe pour
devenir humain. Devant la demi-nudit d'un gardeur de troupeaux, je rve
assez volontiers de Jacob. J'affirme au contraire qu'avec le _burnouss_
saharien ou le _mach'la_ de Syrie, on ne reprsentera jamais que des
Bdouins.

Ces rserves admises, s'il m'arrive dornavant de m'crier: _O Isral!_
tu sauras ce qu'il faut entendre et tu me laisseras dire. Maintenant,
je reprends ma route.

Je supprimerais sans regret le bivouac du Rocher de Sel, quoique l'eau
prise au del des salines soit bonne, qu'il y ait du bois en abondance
et qu'on y campe agrablement au bord de la rivire (_l'Oued D'jelfa_)
et sous de trs beaux tamarins.

Un mot pourtant du rocher. C'est un amas de choses tranges, colores de
tous les gris possibles, depuis le gris lilas jusqu'au gris blanchtre,
entasses, superposes et formant une montagne  deux ttes. Il en
descend une infinit de petits ruisseaux, d'un blanc laiteux, qui vont
se runir en deux canaux remplis jusqu'aux bords d'un sel exactement
semblable  la chaux teinte. Tout autour, la montagne semble avoir eu
des convulsions, tant elle est souleve, fendue, creve dans tous les
sens. Ce n'est pas beau, c'est formidable. Trois grands aigles volaient
 moiti hauteur du rocher et ne paraissaient pas si gros que des
corbeaux.

La nuit tait presque venue quand, enfin, on atteignit les plateaux nus
de _D'jelfa_. La maison du kalifat, vaste corps de logis lev carrment
au-dessus d'une enceinte de murs bas, se montrait confusment 
l'extrmit d'une plaine montante, comme une masse gristre un peu plus
claire que le terrain tout  fait sombre, un peu plus fonce que le ciel
encore clair d'un vague reflet du jour. A gauche, et fort loin dans
un pli de la valle o brillaient deux petits feux rouges, et d'o
venaient de faibles aboiements de chiens, on devinait un douar. Plus
prs, et comme d'un marais compris entre le douar et le plateau,
s'levaient d'innombrables murmures de grenouilles. Tout le reste de cet
horizon plat, domin par le grand bordj solitaire de Si-Cherif, reposait
paisiblement dans une ombre transparente et brune. De larges toiles
blanches s'allumaient  tous les coins du ciel; l'air tait humide et
doux, une forte rose ramollissait la terre sous le pas des chevaux. Je
m'orientai sur un chemin blanchtre qui menait vers la maison; les
cavaliers m'avaient prcd de quelques minutes, et j'avais laiss mon
domestique en arrire avec le convoi.

J'arrivai donc seul  la porte du bordj et j'entrai dans la cour sans
savoir o me diriger. De chaque ct de l'entre, porte monumentale, et
que je trouvai grande ouverte, j'aperus des gens, ple-mle avec des
chevaux, bivouaquant le long du mur; la cour tait dserte; elle me
parut grande; mon cheval qui flaira des curies fit entendre un petit
hennissement de satisfaction. Au fond de la cour, apparaissait un perron
de quelques marches, conduisant  une haute galerie soutenue par des
piliers blancs; une porte entrebille dans l'angle droit de la galerie
laissait filtrer un peu de lumire; une fentre  demi claire, donnant
au rez-de-chausse sur la cour, permettait d'entendre un bruit de voix.

Je descendis de cheval au pied du perron, et, tout en jetant la bride 
quelqu'un que je vis s'approcher dans l'ombre, je me dirigeai du ct de
la lumire et j'entrai. Je remarquai que la personne  qui j'avais tendu
la bride n'avait pas mis d'empressement  la prendre, et j'aperus
vaguement la forme bizarre d'un tout petit corps surmont d'un vaste
chapeau trs pointu. Un incident de la soire m'apprit l'erreur que
j'avais failli commettre en traitant le plus saint homme du bordj comme
un valet.

On soupait dans une grande chambre blanche, propre, qui n'avait pour
tous meubles qu'une chemine de marbre noir, de riches tapis du Sud
accrochs aux fentres et formant portires plutt que rideaux; et, au
milieu, une table ronde, entoure de convives. La cuisine tait arabe.
Mais la table, joyeusement claire de bougies, tait servie,  la
franaise, couverte d'une belle nappe blanche et irrprochablement
garnie d'argenterie, de vaisselle et de verres, avec quatre carafes
remplies de lait doux et quatre autres de limonade. Le kalifat
_Si-Chriff_, grand et gras personnage, presque sans barbe,  figure
placide, avec des yeux saillants, ngligemment vtu du simple hak blanc
sans burnouss, et le portant en voile,  la manire des marabouts,
Si-Chriff prsidait la table et se versait des deux mains  la fois,
dans le mme verre, de la limonade et du lait. Son frre, _Bel-Kassem_,
doux jeune homme au visage fatigu, assistait au souper debout et
donnant des ordres. La chambre tait pleine de serviteurs arabes allant
et venant, mais laissant agir un maigre Tunisien,  turban blanc, aux
yeux vifs,  la bouche fine, au nez pinc, ple comme la mort, leste,
agile, adroit, avec des mines d'cureuil et des airs de fivreux,
fantastique et prcieux valet, qui, seul dans la maison de Si-Chriff,
parat avoir le don de manier la porcelaine et de servir  la franaise.

Cette grande maison, perdue dans un dsert  plus de cinquante lieues de
Boghar,  trente-deux lieues environ d'El-Aghouat, une salle  manger
remplie d'odeurs de viandes et encombre de gens portant des plats,
cette table servie comme en Europe; autour de laquelle on parlait
franais, ce personnage en dshabill de maison occup gravement  se
composer des sorbets doux, voil donc ce que je vis en arrivant 
D'jelfa, chef-lieu des _Ouled-Nayl_. J'tais au coeur de cette immense
tribu, commerante, riche et corrompue, dont le nom pos sur toutes les
routes du Sahara rsumait pour moi les curiosits du dsert. D'ici, et
sans sortir de leur territoire, je confinais dans le nord-est 
_Bouaada_, dans l'ouest, presque au _Djebel-Amour_, dans le sud aux
k'sours d'El-Aghouat et  l'Oued-D'jedi. Ces valets d'office, que je
voyais essuyant des assiettes avec un coin de leur hak en guise de
serviette, avaient port leurs laines sur les marchs du Sud et
pouvaient me parler de tout le Sahara septentrional, depuis _Charef_
jusqu' _Tuggurt_, depuis D'jelfa jusqu'au _M'zab_, jusqu' _Metlili_,
jusqu' _Ouargla_.

Enfin j'avais sous les yeux, dans la personne de ce grand seigneur
dbonnaire, un de leurs princes les plus opulents et les plus braves; le
plus considrable peut-tre par sa fortune, sa naissance, sa haute
position politique, et par les antcdents illustres de sa vie
militaire. M. N... essayait d'apprendre  Si-Chriff  se servir d'une
fourchette et d'un couteau. Le kalifat s'y prtait avec complaisance, 
peu prs comme on s'amuse  des jeux d'enfants; il y mettait beaucoup de
bonhomie, une extrme maladresse qui m'a bien l'air d'tre volontaire,
mais n'y compromettait rien de sa dignit.

Vers le milieu du repas apparut un nouveau personnage que je reconnus
tout de suite  son chapeau et  la forme si singulire de son individu.
C'tait bien en effet un tout petit corps ramass sur lui-mme, et qu'on
et dit gonfl; malpropre, difforme, affreux, marchant comme s'il n'et
pas de jambes, la figure trique dans son hak comme dans un
serre-tte, coiff d'un chapeau sans bords, comme d'un norme cornet. Il
avait, autant que j'en pus juger, une profusion de sachets de cuir qui
lui pendaient sur la poitrine, et une demi-douzaine de grosses fltes en
roseau lui descendaient du menton jusqu'au ventre et s'y balanaient en
faisant du bruit; il portait un bton noueux dans la main; on ne voyait
pas ses pieds, car son burnouss tranait  terre. Personne autre que
moi ne semblait faire attention  lui. Il s'avana tout d'une pice,
s'approcha de la table et vint par-dessus l'paule de Si-Chriff
allonger la main dans son assiette. Je me penchai avec inquitude vers
M. N..., qui se mit  sourire; Si-Chriff ne se dtourna pas et cessa
seulement de manger. Bel-Kassem vit ma surprise et me dit d'une faon
dvote et trs grave: _Derviche_, _marabout_, un fou, c'est--dire un
saint. Je n'en demandai pas davantage, car je savais la vnration qui
s'attache aux fous dans les pays arabes, et je me gardai bien de
paratre autrement scandalis des familiarits que celui-ci se permit
jusqu' la fin du repas. Il ne cessa point de rder autour de nous,
rptant des mots sans suite et demandant avec obstination du tabac.
Quoiqu'on lui en et donn, il en demandait encore, venait  chacun de
nous tendre le creux de sa main noire et s'acharnait  rpter le mot
tabac, tabac, d'une voix rauque et saccade comme un aboiement. On
l'cartait sans violence; on le calmait en lui faisant signe de se
taire; Si-Chriff, toujours impassible, avait la mine svre et prenait
garde videmment qu'aucun valet n'offenst son protg. Pourtant, comme
il devenait importun, le Tunisien le prit par le bras et l'entrana
doucement vers la porte. Le pauvre insens s'en alla en criant:
_Pourquoi, Mohammed? pourquoi, Mohammed?_ (_Ouach Mohamm... ouach
Mohamm..._) Et pendant longtemps on l'entendit parler sous la galerie.
Si-Chriff tait, je n'en doute point, fort contrari que nous eussions
t tmoins de cette scne o nous ne pouvions, comme lui, trouver un
sujet d'dification. Je dois dire cependant que pas un de nous ne
s'oublia. Et, tout en remarquant une fois de plus comment les Arabes
savent dtourner le ridicule par l'absence mme de ce que nous appelons
respect humain, je ne m'tonnai point, mais me sentis jaloux de les
trouver si suprieurs  nous, jusqu'au milieu de leurs superstitions. Je
me rappelais avoir rencontr un jour un chef de tribu du Sahara de
l'Est, rentrant chez lui, suivi d'une escorte assez brillante de
cavaliers et menant en croupe un derviche. Ce chef tait un jeune homme
lgant, fort beau, et mis avec cette recherche un peu fminine
particulire aux Sahariens de Constantine. Le derviche, vieillard
amaigri et dfigur par l'idiotisme, tait nu sous une simple gandoura
couleur sang de boeuf, sans coiffure, et balanait au mouvement du
cheval sa tte hideuse, surmonte d'une longue touffe de cheveux
grisonnants. Il tenait le jeune homme  bras le corps et semblait
lui-mme, de ses deux talons maigres, conduire la bte embarrasse sous
sa double charge. Je saluai le jeune homme en passant; il me dit le
bonsoir, et me souhaita les bndictions du ciel. Le vieillard ne me
rpondit point, et mit le cheval au trot.

Le derviche de D'jelfa n'a pas d'histoire. J'ignore mme son nom. On m'a
dit qu'il passe une partie de l'anne chez Si-Chriff, tantt  la
zmala, tantt au bordj. Il n'est point embarrassant; il se nourrit sans
qu'on y pourvoie, prenant ce qu'il trouve sous sa main. Il ne couche
nulle part, et ni le jour ni la nuit, on ne sait au juste ce qu'il
devient. Il passe une partie des nuits  rder, soit dans la cour ou
dans le jardin, soit dans la campagne, quand il se prsente la porte
ferme. Il a dans son burnouss et dans ses petites gibernes une quantit
de chiffons ou de dbris recueillis partout. Quelquefois en pleine nuit,
on l'entend essayer l'une aprs l'autre toutes ses fltes. Le froid ni
le soleil ne peuvent rien sur ce corps insouciant qui semble avoir perdu
le don de souffrir. Son visage, cribl de rides, ne peut plus vieillir;
l'ge le mine insensiblement comme un vieux tronc qui n'a plus de
feuilles; la mort le prend par les jambes, pourtant il va toujours,
s'asseyant rarement, ne se couchant presque jamais. Un jour il tombera
de ct et ne pourra plus se relever; son me sera alle rejoindre sa
raison.




D'jelfa, mme date, cinq heures.


Nous avons joui d'une journe sans pareille. Je l'ai passe soit 
dessiner dans le bivouac, soit  crire, tendu sous mon pavillon de
toile. Ma tente est tourne au midi; car j'aime  l'ouvrir ainsi.
Rarement je perds de vue, mme  la halte, ce ct mystrieux que le
ciel couvre de rverbrations plus vives. Tous mes compagnons sont
absents ou  peine veills de leur sieste. La journe s'achve dans une
paix profonde; et, demeur seul, je savoure avec dlice un vent tide
qui souffle faiblement du sud-est. De la place o je suis couch,
j'embrasse  peu prs la moiti de l'horizon, depuis la maison de
Si-Chriff, d'o je n'entends sortir aucun bruit, jusqu' l'extrmit
oppose o, sur une ligne de terrains ples, se dessine un groupe de
chameaux bruns. Devant moi, j'ai tout notre campement tendu au soleil:
chevaux, bagages et tentes;  l'ombre des tentes, quelques gens qui se
reposent; ils font cercle, mais ne parlent pas. S'il arrive qu'un ramier
passe au-dessus de ma tte, je vois son ombre glisser sur le terrain,
tant ce terrain est uni; et j'entends le bruit de ses ailes, tant le
silence qui se fait autour de moi est grand. Le silence est un des
charmes les plus subtils de ce pays solitaire et vide. Il communique 
l'me un quilibre que tu ne connais pas, toi qui as toujours vcu dans
le tumulte; loin de l'accabler, il la dispose aux penses lgres; on
croit qu'il reprsente l'absence du bruit, comme l'obscurit rsulte de
l'absence de la lumire: c'est une erreur. Si je puis comparer les
sensations de l'oreille  celles de la vue, le silence rpandu sur les
grands espaces est plutt une sorte de transparence arienne, qui rend
les perceptions plus claires, nous ouvre le monde ignor des infiniment
petits bruits, et nous rvle une tendue d'inexprimables jouissances.
Je me pntre ainsi, par tous mes sens satisfaits, du bonheur de vivre
en nomade; rien ne me manque et toute ma fortune de voyage tient dans
deux coffres attachs sur le dos d'un dromadaire. Mon cheval est tendu
prs de moi sur la terre nue, prt, si je le voulais,  me conduire au
bout du monde; ma maison suffit  me procurer de l'ombre le jour, un
abri la nuit: je la transporte avec moi, et dj je la considre avec
une motion mle de regrets.

La temprature me parat encore relativement assez douce et, mme avec
dix degrs de plus, je la supporterais volontiers, si l'air continuait
d'tre sec, lger, minemment respirable, comme il l'est dans ces
rgions leves. Jusqu' prsent, le thermomtre n'a pas dpass 30 et
31  l'ombre. Aujourd'hui, sous la tente,  deux heures il a atteint le
maximum de 32, et la lumire, d'une incroyable vivacit, mais diffuse,
ne me cause ni tonnement ni fatigue. Elle vous baigne galement, comme
une seconde atmosphre, de flots impalpables. Elle enveloppe et
n'aveugle pas. D'ailleurs l'clat du ciel s'adoucit par des bleus si
tendres, la couleur de ces vastes plateaux, couverts d'un petit foin
dj fltri, est si molle, l'ombre elle-mme de tout ce qui fait ombre
se noie de tant de reflets, que la vue n'prouve aucune violence, et
qu'il faut presque la rflexion pour comprendre  quel point cette
lumire est intense.

Peut-tre ne sais-tu pas que, depuis notre entre dans le Sahara, nous
n'avons pas cess de monter et que nous nous retrouvons  prs de huit
cents mtres au-dessus du niveau de la mer. Le plateau que nous suivons
s'lve en effet insensiblement et dtermine ici, par exception,
l'coulement des eaux dans l'est et dans l'ouest, tandis que, partout
ailleurs, le partage se fait du sud au nord et du nord au sud. Ce long
mouvement du sol, qui prolonge ainsi le climat du Tell  travers le
Sahara, presque indpendamment du degr, et qui fait qu' latitude gale
l'hiver, au moins, est plus doux sous le mridien de Constantine que
sous celui d'Alger, se produit jusqu' El-Aghouat et mme au del:
El-Aghouat donne encore une hauteur de 600 mtres; Biskra, au contraire,
n'est plus qu' 73.--Plus avant dans l'est, le Sahara s'abaisse
au-dessous du niveau de la mer, et, entre El-Aghouat et Biskra, s'tend
le bassin descendant de l'_Oued-Djeddi_, qui vient du Djebel-Amour,
arrose les Zibans et va se perdre enfin dans le grand _Chott_ de
Tunis.--Je dsire que cet aperu suffise  t'expliquer des
contradictions de climat dont,  premire vue, tu aurais sans doute
quelque peine  te rendre compte, et peut-tre comprendras-tu maintenant
comment, nous trouvant tout  l'heure sous le degr d'El-Kantara, si
nous n'y sommes dj, nous faisons des feux de branches de pins et de
chnes, coupes dans la gorge du Rocher de Sel, au bord de l'_Oued
D'jelfa_.

Ds aujourd'hui pourtant, nous voil dbarrasss, non seulement de la
vgtation du nord, mais encore de toute vgtation. Elle expire au
sommet des collines pierreuses que nous avons derrire nous; et je
voudrais que ce ft pour tout  fait; car c'est par la nudit que le
Sahara reprend sa vritable physionomie. J'en suis venu  souhaiter
qu'il n'y ait pas un arbre dans tout le pays que je vais voir. Aussi ce
qui me plat dans le lieu o nous sommes camps, c'est surtout son
aspect strile. Pour couvrir ces vastes terrains, tantt frileux, tantt
brls, il n'y a qu'un peu d'herbe. Cette herbe, sorte de gramine
renouvele par l'hiver, est courte, rare, et devient gristre en se
fanant. Elle forme  peine un duvet transparent ml de quelques brins
cotonneux que l'air agite. On y voit jouer la lumire et vibrer la
chaleur comme au-dessus d'un pole. Aussi loin que la vue peut
s'tendre, je n'y dcouvre pas une seule touffe plus fournie qui dpasse
le sabot d'un cheval. La terre a la solidit d'un plancher et se gerce
sans tre friable. Nos chameaux s'y promnent d'un air dcourag, la
tte haute, le cou tendu vers un coin plus vert qui se montre assez loin
au sud, entre deux mamelons arides. Cette perspective,  peu prs
riante, qui semble les consoler jusqu' demain, nous annonce de
nouvelles plaines d'alfa. Je distingue nettement, comme un triangle gris
pos sur le vert, une des ces petites pyramides de pierre dont je t'ai
parl, et qui servent de point de repre dans le steppe, quand il n'y a
ni horizon, ni traces de caravanes pour y diriger la marche.

Cette tache lointaine d'alfa s'aperoit  peine dans l'ensemble de ce
paysage que je ne sais comment peindre, mais dont il faudrait faire un
tableau clair, somnolent, fltri. Chose admirable et accablante, la
nature dtaille et rsume tout  la fois. Nous, nous ne pouvons tout au
plus que rsumer, heureux quand nous le savons faire! Les petits esprits
prfrent le dtail. Les matres seuls sont d'intelligence avec la
nature; ils l'ont tant observe, qu' leur tour ils la font comprendre.
Ils ont appris d'elle ce secret de simplicit, qui est la clef de tant
de mystres. Elle leur a fait voir que le but est d'exprimer, et que,
pour y arriver, les moyens les plus simples sont les meilleurs. Elle
leur a dit que l'ide est lgre et demande  tre peu vtue. Ne
t'tonne point de tout cela. Depuis ce matin je suis  genoux devant les
matres, et je crois tre tous les jours un peu moins indigne de parler
d'eux. Leur souvenir m'accompagne dans ma route. Leurs leons se sont
fait entendre aujourd'hui plus clairement que jamais; et c'est 
D'jelfa, sous ma tente, au milieu des Ouled-Nayl, et pendant que je
regardais passer sur ces fonds d'une candeur historique de majestueux
personnages draps de noir et de blanc. Devais-je donc venir si loin du
Louvre chercher cette importante exhortation de voir les choses par le
ct simple, pour en obtenir la forme vraie et grande?




Sept heures.


Tout le jour, quelques minces tranes de vapeur sont restes tendues
au-dessus de l'horizon, pareilles  de longs cheveaux de soie blanche.
Vers le soir, elles ont fini par se dissoudre et par former un petit
nuage dor, unique au milieu de l'azur sans rides et qui s'en va
lentement  la drive, entran vers le soleil couchant. Il diminue 
mesure qu'il s'en approche, et, comme la voile arrondie d'un navire
qu'on voit de loin se rtrcir et s'abattre  l'entre du port, il ne
tardera pas  disparatre dans le rayonnement de l'astre. La chaleur
s'apaise, la lumire s'adoucit; elle se retire insensiblement devant la
nuit qui s'approche, sans avoir t prcde d'aucune ombre. Jusqu' la
dernire minute du jour, le Sahara demeure en pleine lumire. La nuit
vient ici comme un vanouissement.

Il est sept heures. Notre bivouac est maintenant sorti de son
immobilit. Il y rgne un certain mouvement, toujours paisible, de gens
qui allument des feux et prparent le caf du soir, pendant que d'autres
font leur prire, prosterns la figure au levant; on se rassemble sur
des tapis pour prendre le repas; et nos chevaux,  qui l'on vient de
donner l'orge, secouent joyeusement le poids du soleil qu'ils ont port
douze heures sans bouger.

La maison de Si-Cheriff seule continue de rester muette. De l'endroit
o je suis, on la dirait inhabite, si l'on ne voyait un peu de fume
bleutre s'lever  l'angle du toit. Cette maison, triste blockhaus,
donne pour citadelle  notre kalifat, est acheve seulement du mois de
novembre dernier.

Une inscription, sculpte dans la pierre, au-dessus de la porte
d'entre, m'apprend qu'elle a t btie en cinquante jours, sous le
gouvernement de M. le gnral Randon, par la colonne expditionnaire du
gnral Yusuf. D'autres inscriptions indiquent les divers corps qui ont
pris part  cette construction, avec les noms des principaux officiers;
quelques-unes pourraient dj servir d'pitaphes. Le capitaine
Bessires, tu glorieusement  l'assaut du 4 dcembre, a son nom sur le
pavillon qui forme l'angle droit du mur de dfense.

Cette habitation est dispose de manire  servir,  la fois, de
rsidence au kalifat, de caravansrail et de forteresse. La cour
d'entre est vaste; un petit convoi s'y renfermerait au besoin, et elle
prsente une double ligne de hangars pavs, sous lesquels une centaine
de chevaux pourraient s'abriter. Par del s'tend le jardin, qui n'est
encore que trac.--Au centre de ce carr long, et spar du jardin par
un chemin de ronde, s'lve un corps de logis, compos de deux tages et
perc, sur ses quatre faces, de fentres malheureusement franaises; il
a sa cour intrieure, cour rserve, o l'on ne pntre pas, et que je
n'ai fait qu'entrevoir.

Le rez-de-chausse est abandonn aux voyageurs. L'appartement priv du
kalifat, celui de son cousin et de son jeune frre Bel-Kassem occupent
les deux tages; c'est l, je ne sais dans quelle partie du btiment,
que sont relgues leurs femmes, avec les servantes.

Quelques fentres ont des barreaux; mais il n'en est gure qui n'aient
une ou plusieurs vitres casses: ces nombreux accidents ne surprennent
pas, quand on connat l'ingnuit des Arabes  l'endroit de ces choses
transparentes. Pour ta plupart, ils n'en ont jamais vu; et, sans prvoir
l'obstacle, ils passent leur poing au travers.--Si-Cheriff parle
seulement des dgts causs par le vent et s'en plaint, de manire 
laisser croire qu'il tient  ses vitres: au fond, en homme de la tente,
il s'en inquite assez peu et laisserait volontiers tout le bordj
s'crouler, si la petite garnison de soldats ouvriers, caserne dans un
des pavillons, n'avait aussi pour mission de l'entretenir.

Cette rsidence, que l'on a tch de rendre habitable, est-elle, en
effet, du got de Si-Cheriff? Russira-t-il  s'y plaire, autant que
dans sa tribu?--Il parat, du moins, se rsigner  ce sjour comme  une
ncessit politique; n'y venant, du reste, qu' ses heures, quand il y
est mand, ou qu'il doit y recevoir des htes.

Indpendamment de ce domicile officiel, il a un domicile rel dans les
pturages voisins du Rocher de Sel, avec d'immenses troupeaux de
moutons, et quelque chose, m'a-t-on dit, comme six mille chameaux. Il
se partage entre sa maison de laine et sa maison de pierre, et n'amne
ici que ses chevaux, sa suite militaire et sa femme. Je dis _sa_ femme,
parce qu'on parle d'une madame Si-Cheriff, dont l'histoire, comme tant
d'histoires de ce pays, ressemble beaucoup  un roman. Celui-ci,
d'ailleurs, aprs un prologue assez sombre, finit heureusement. Est-ce
une indiscrtion que de rapporter ce qu'on raconte?--Cette femme est
Espagnole. Un homme, qui a disparu depuis et dont la mort subite n'a
jamais t bien explique, l'avait conduite, elle et sa soeur, plus
jeune qu'elle,  la Deira d'Abd-el-Kader, peu d'annes avant la
soumission de l'mir.--Elles taient toutes les deux fort jolies.
Abd-el-Kader fit pouser l'ane  Si-Cheriff, alors son kalifat,
bientt aprs devenu le ntre, et la plus jeune au cousin de
Si-Cheriff.--Toutes deux, elles ont suivi, sous l'alliance franaise, la
nouvelle fortune de leurs maris et n'ont jamais song  rclamer contre
le mariage qui leur fut impos. Elles ont adopt, non-seulement le
costume, mais aussi la langue arabe, au point d'avoir oubli la leur. La
femme de Si-Cheriff habite en ce moment le bordj.

J'ai vu ce matin leur enfant, joli petit garon de quatre ans au plus.
Il tait  la classe, dans une cole fonde par Si-Cheriff et tenue par
un taleb, sorte d'instituteur communal que Si-Cheriff paye de ses
deniers. L'enfant tait pieds nus et n'avait pour tout vtement, comme
ses petits camarades les plus pauvres, qu'une petite soutane blanche on
ne peut plus nglige. M. N..., qui est de ses bons amis, lui rapportait
en cadeau d'Alger un foulard franais, un sabre de bois et une chemise
de fine laine. Quant  la soeur de madame Si-Cheriff, on ne la voit
jamais  D'jelfa. Elle prfre le sjour de la tente et n'abandonne 
personne le soin du mnage nomade ni l'administration des troupeaux.
Tout ce que je sais des affaires domestiques de Bel-Kassem, c'est qu'il
a deux femmes jeunes et qui passent pour trs belles. Il vient, ces
jours derniers, d'pouser la seconde. Et j'ai cru comprendre pendant le
dner d'hier, qu'on a plaisant le jeune mari sur ce qu'il tait
amaigri depuis son rcent mariage, et plus ple encore que de coutume.
Pour moi, je n'ai rien aperu du harem emprisonn l-haut, derrire ces
grillages. J'ai seulement rencontr deux ngresses assez laides, mais de
belle tournure, qui puisaient de l'eau au puits du jardin, pendant que
le pauvre fou se promenait dans les alles sans verdure, et qui le
taquinaient en se tordant de rire et en faisant tinceler leurs dents.

Quoique maussade  l'oeil au milieu de ce dsert saharien, avec sa
faade neuve, son toit de tuiles jaunes et sa fcheuse ressemblance avec
une caserne, le bordj, je lui donne ce nom pour l'embellir, veille
l'ide d'une assez grande vie, et rappelle, au moins par moments, les
moeurs fodales. Les portes revtues de fer, restent ouvertes pendant
le jour. Un assez grand nombre de chevaux remplit les curies. On les
entend piaffer, hennir; on les voit s'agiter chaque fois qu'un nouveau
cavalier se prsente  l'entre de la cour. Chaque arrivant pique droit
au perron, s'y arrte court, et met pied  terre. C'est l, dans l'ombre
de la galerie, qu'accroupi sur un banc, un chapelet dans ses mains,
distrait, le kalifat se laisse embrasser par ses nombreux clients et
leur donne audience. On se prcipite  l'touffer, pour baiser sa grosse
tte emmaillote de blanc. Quoiqu'on lui parle debout, quelques
familiers sont assis prs de lui, et souvent un homme en haillons, le
dernier des tribus, se mle  l'entretien du prince aussi librement que
s'il tait son favori. Le prestige du rang, norme chez les Arabes,
n'exclut pas une familiarit singulire entre le matre et le serviteur.
Quant  la distance tablie par l'habit, elle n'existe pas. J'ai vu l
des types surprenants, des visages de momies  qui l'on aurait mis des
yeux de lion. L'audience acheve, le client s'en va, tranant ses longs
perons, reprendre sa bte qui, la bouche baveuse, essouffle, les
flancs saignants, attend, cloue sur place et comme un cheval de bois.
Douce et vaillante bte, ds que l'homme a pos la main sur son cou pour
empoigner ses crins, son oeil s'allume, et l'on voit courir un frisson
dans ses jarrets. Une fois en selle et la bride haute, l'homme n'a pas
besoin de lui faire sentir l'peron. Elle secoue la tte un moment, fait
rsonner le cuivre ou l'argent de son harnais; son cou se renverse en
arrire et se renfle en un pli superbe, puis la voil qui s'enlve,
emportant son cavalier avec ses grands mouvements de corps qu'on donne
aux statues questres des Csars victorieux.

D'ailleurs le bordj n'est pas constamment silencieux ou seulement rempli
comme aujourd'hui de visiteurs paisibles. A l'exemple des manoirs
anciens, il a ses moments d'alarme et ses bruits de fte. Quelquefois
c'est le jeune Bel-Kassem,  qui son frre n'a jamais permis de faire la
guerre, qui sort en quipage de chasse, escort de ses lvriers, avec
ses fauconniers en habit de fte, ses pages tranges, et portant
lui-mme un faucon agraf sur son gantelet de cuir. S'il arrive au
contraire que l'ennemi soit signal ou qu'il y ait par l quelque tribu
turbulente  chtier, ce jour-l, c'est Si-Cheriff en personne qu'on
voit sortir du bordj avec son appareil de guerre. Le goum est rassembl
devant la porte. Il y a l deux ou trois cents cavaliers groups
confusment autour de l'tendard aux trois couleurs, rouge, vert et
jaune; tous en tenue de combat, le hak en charpe, le fusil au poing,
droits sur la selle, attendant le kalifat qui va paratre. Lui-mme est
bott, peronn, mais sans armes. On lui voit seulement  la taille une
lourde ceinture pleine de cartouches et traverse de longs pistolets aux
pommeaux brillants. Il a prs de lui deux serviteurs ngres qui portent,
l'un son sabre droit  fourreau sculpt et son long fusil caill de
nacre, l'autre son chapeau de paille  flots de soie. Il enfourche
pesamment sa grande jument blanche, dont la croupe et les pieds sont
teints de rose; il rejette son burnouss en arrire, par un beau geste et
pour dgager son bras droit, celui qui doit agir au besoin, et, dans
tous les cas, commander. Enfin, il donne le signal, entrane son goum,
prend la tte avec son fanion, ses cuyers et ses plus fidles, et, si
le danger presse, part au galop du ct de l'endroit menac.

Tu vois que rien ne manque  la vie du bordj, pour rappeler des moeurs
depuis longtemps disparues de notre histoire. Pour moi, je prfre les
moeurs de la tente  ce spectacle de chevalerie, si sduisant qu'il
soit. Ici, je m'intresse mdiocrement au soldat, beaucoup, au
contraire, au voyageur. Devant un pareil pays, dans un cadre de cette
grandeur, je ne puis m'empcher de trouver d'un petit effet la mise en
scne un peu thtrale de cette vie mle de chasse, de coups de main,
de parade, quelquefois de galanterie; et tout cela, en dfinitive, me
touche moins que la vue d'une pauvre famille errante au milieu d'humbles
aventures.

Pourtant je m'estime heureux d'avoir rencontr sur ma route le bordj de
D'jelfa. Le peuple arabe est trs divers, plus divers qu'on ne le croit.
Je le vois aujourd'hui par le ct le plus avanc de sa civilisation;
c'est assurment le plus brillant; il a ce mrite, en outre, d'tre un
des moins observs.




Ham'ra, 1er juin 1853.


On a pli les tentes au petit jour. Malgr l'heure matinale, Si-Cheriff
et son frre taient debout pour recevoir nos adieux, et nous nous
sommes mis en route gaiement, comme aprs une journe entire de repos.
Moi seul peut-tre je regrettais un peu D'jelfa, o j'avais eu plus de
plaisir assurment que personne au milieu de mes contemplations
solitaires, et je me dtournais pour voir la place abandonne d'o nos
feux jetaient quelques restes de fume blanche. Mme en ce perptuel
changement, il en est ainsi pour tous les lieux que je quitte; je m'y
attache vite et n'en oublie aucun, car il me semble que tous ont t
passagrement  moi, bien mieux que les maisons de louage o j'ai vcu.
Aprs des annes, le petit espace o j'ai mis ma tente un soir et d'o
je suis parti le lendemain m'est prsent avec tous ses dtails.
L'endroit occup par mon lit, je le vois; il y avait l de l'herbe ou
des cailloux, une touffe d'o j'ai vu sortir un lzard, des pierres qui
m'empchaient de dormir. Personne autre que moi peut-tre n'y tait venu
et n'y viendra, et moi-mme, aujourd'hui, je ne saurais plus le
retrouver.

Nous prmes la direction de la balise. En moins d'une demi-heure nous
l'avions atteinte et nous entrions dans l'alfa. Comme je l'avais prvu,
la route s'engageait dans une suite de plateaux verts, tous pareils, de
peu d'tendue, se droulant du nord au sud et se succdant avec la plus
triste rgularit. De loin en loin, mais de manire qu'il y en a
toujours au moins une en vue, la mme pyramide grise apparat pose sur
le bord de l'horizon. Pendant quatre heures de marche, je n'ai pas
aperu dans aucun sens le plus petit coin qui ne ft vert comme un champ
d'oseille. Sous le ciel bleu, et quand on se sait dans le Sahara, cette
couleur printanire produit le plus dsagrable tonnement. Le contraste
est imprvu, mais absolument laid. Je t'ai parl ailleurs de l'alfa; si
j'y reviens, c'est afin de tenir un compte minutieux de mes impressions
d'aujourd'hui.

A dix heures, nous faisions halte dans le lit profond d'une rivire.
L't, on se demande o sont les rivires qui ont pu creuser de pareils
lits. Il y reste en ce moment une petite source, rduite  rien, mais
qui ne tarit pas. Le rservoir n'a pas deux enjambes de large. Elle
sort avec un lger bouillonnement du milieu des cressons, puis 
quelques pas de l se perd ou plutt se glisse dans le sable. Je n'avais
jamais vu de source ayant un cours si rduit ni plus presse de
disparatre. C'est un avertissement que tous les voyageurs comprennent;
j'ai remarqu, en effet, que les bords n'taient aucunement pitins,
quoiqu'elle serve de rendez-vous aux caravanes dans cette saison. On
prit donc exemplairement la provision ncessaire  notre convoi. J'y
puisai moi-mme avec le plus grand soin, et j'y remplis nos peaux de
bouc d'une eau limpide, lgre et  peu prs frache. Surtout on empcha
les chevaux d'y boire. Tout autour, le lit de la rivire est encombr de
rochers blancs, calcins, dsorganiss comme de la pierre  chaux qui
commence  cuire; leur clat au soleil est insupportable.

Vers onze heures, la chaleur devint subitement trs forte. Le ciel,
jusque-l sans nuages, commenait  se tendre de raies blanchtres,
sortes de balayures au tissu transparent pareilles  d'immenses toiles
d'araigne. Le vent se levait et se fixait au sud. Trs faible encore
tant que nous fmes abrits, ds que nous remontmes en plaine, il se
fit dcidment reconnatre pour du sirocco. Il mit nanmoins plus de
deux heures  se dclarer dans toute sa violence. D'abord, ce ne furent
que des souffles passagers, tantt chauds, tantt presque frais. Je les
recevais en plein visage et pouvais avec exactitude en mesurer la
temprature, le mouvement et la dure. Peu  peu, il y eut moins
d'intervalle entre les bouffes; je les sentis venir aussi avec plus de
rgularit, mais toujours intermittentes, saccades comme la respiration
d'un malade acclre par la fivre. A mesure que cette haleine trange
arrivait plus frquente et plus chaude, la terre elle-mme s'chauffait;
et quoiqu'il n'y et plus de soleil et que mon ombre marqut  peine sur
le sol clair d'une lumire morne, j'avais encore sur la tte
l'impression d'un soleil ardent. Le ciel tait d'une couleur rousse o
ne filtrait plus aucune lueur de bleu. L'horizon cessa bientt d'tre
visible et prit la noirceur du plomb. Enfin, le souffle devint continu,
comme l'exhalaison directe d'un foyer. Alors, la chaleur sembla venir 
la fois de partout, du vent, du ciel, et peut-tre encore plus forte des
entrailles du sol, qui vritablement s'embrasait sous les pieds de mon
cheval. Le pauvre animal se lassait  marcher vent debout, mais
souffrait surtout de cette flamme qui lui montait au ventre. Quant 
moi, sans la fatigue de me maintenir en selle, j'eusse prouv un rel
bien-tre  me sentir envelopp de cette chaleur qui aprs tout
n'excdait pas mes forces, et toute curiosit de voyageur  part, je
n'tais pas fch, dusse-je mme en souffrir, de respirer cet ouragan de
sable et de feu qui venait du dsert.

J'arrivai de la sorte  Ham'ra sans m'tre dout que j'en approchais.
Ham'ra est un amas misrable d'une trentaine de masures bties en pis,
ruines, croulantes, d'aspect funeste et qu'on dirait abandonnes. On
les confond presque avec les rochers jauntres dont la haute ceinture
enferme entirement le village du ct du couchant. Au levant s'tendent
quelques petits jardins assez vivaces et que je suis tonn de trouver
trop verts. Le sirocco s'acharnait aprs cette pauvre verdure chappe
au soleil; et la poussire qui pleuvait  flots, le jour plomb qui
enveloppait tout de sa couleur de cendre, donnaient  ce tableau, dj
si triste, une physionomie violente et pour ainsi dire pleine
d'angoisse.

Deux grands gaillards en guenilles, hves et singulirement farouches,
qu'on dirait les seuls habitants du pays, sont venus nous regarder
planter nos tentes, puis se sont retirs  cent pas de l sur une roche
plate en forme de dolmen, et depuis lors y sont rests accroupis les
yeux fixs sur nous. Presque tous les arbres des jardins sont des
abricotiers; j'ai aperu, en passant  cheval le long des murs bas, un
figuier, un grenadier d'une belle venue et quelques vignes grimpantes,
mais pas un palmier. J'esprais rencontrer ici celui que j'ai vu indiqu
sur la carte du Sud  quelques lieues d'El-Aghouat. C'est sans doute 
_Sidi-Makhelouf_ que je le trouverai.

Heureusement que des rigoles creuses autour des jardins amnent jusque
devant nos tentes une belle eau, bonne au got et pas encore trop
chauffe. 'a t en arrivant un grand soulagement.

En ce moment, le vent est plus chaud et souffle plus violemment que
jamais. Il a failli renverser ma tente. Bakir et ses compagnons ont t
pendant quelques minutes ensevelis sous la leur, et semblaient mme
avoir pris le parti de ne pas la relever. Nous avons d doubler les
cordes et consolider les piquets. Grce aux petits murs de clture qui
font abri, on a pu nanmoins allumer du feu pour le souper. Sous ma
tente, et pendant que j'cris, j'ai sur les mains la chaleur exacte
d'un foyer. Il fait dj presque nuit, quoiqu'il soit tout au plus six
heures. Nos chevaux demeurent immobiles, la tte pendante, la croupe au
vent. Les chameaux n'ont pas mang;  peine dchargs, ils se sont
couchs en troupeau serr, le ventre aplati, le cou allong sur le
sable.

Par moment, le pied du vent semble s'claircir. L'horizon se dgage, et
je dcouvre entre deux caps de montagnes coups carrment, et dont l'un,
celui de droite, tout  fait noy, doit tre  quinze ou dix-huit lieues
d'ici, la ligne insaisissable d'un horizon plat. Cette ligne plate me
fait rver. Serait-ce le dsert?




Ham'ra, mme date, la nuit.


Le vent continue; la chaleur n'a en rien diminu. Vers sept heures, le
ciel, un moment auparavant plus clair, s'est rapidement assombri. Cette
fois, c'tait la nuit. Il n'y a pas une toile. L'obscurit est absolue.
Je distingue  peine un ou deux chevaux blancs attachs  six pas de ma
tente. Toutes les lumires et presque tous les feux sont teints. Une
troupe de chacals est venue tout  l'heure hurler si prs du bivouac,
que je suis sorti dans l'espoir absurde de les tirer. Personne ne dort,
mais personne ne remue; et je n'entends pas d'autre bruit que celui du
vent dans la toile des tentes et dans les arbres des jardins.




2 juin 1853,  la halte, dix heures.


La matine a t plus calme; le soleil a reparu dans un ciel riant. Nous
avons march par une petite brise, toujours en plaine et de nouveau dans
l'alfa. Nous rencontrons un lit de rivire, o l'on s'arrte; mais cette
fois, pas une goutte d'eau. En prvision de ce qui nous arrive, on avait
rempli les outres  Ham'ra. A ce moment, dix heures, le sirocco
recommence  souffler avec les mmes symptmes qu'hier, peut-tre encore
plus menaants. Ds son dbut, il est dj trs incommode et nous couvre
de sable. Nous djeunons, couchs  plat ventre sous des lauriers-roses
qui n'ont pas encore de fleurs. Le pain que nous mangeons, avec la
libert seulement d'y joindre un oignon (c'est, en fait de vivres frais,
tout ce que nous avons pu nous procurer  Ham'ra), est devenu si dur
aprs dix jours de voyage dans les _tellis_, qu'on a besoin de le
ramollir dans l'eau. Il n'y a pas moyen d'allumer du feu, et nous nous
passerons de caf. D'ailleurs, chacun de nous est impatient d'atteindre
le caravansrail de _Sidi-Makhelouf_. Aussi, nos chevaux sont rests
brids, et nos chameaux n'ont fait que dposer deux outres pleines et
ont fil en avant. L'intrpidit de nos chameliers est admirable;
singulire race! par got, la plus paresseuse de la terre; quand il le
faut, la premire pour supporter la fatigue; gourmande au del de toute
expression, et se passant volontiers de manger comme d'une chose
inutile. Allant toujours du mme pas, par longues enjambes, avec cette
lasticit du genou qui est l'art des grands marcheurs, trottant si les
chameaux trottent, quelquefois montant en croupe derrire la charge,
mais deux ou trois minutes seulement, et berant les longs ennuis de la
marche par une chanson, toujours la mme, languissante et dite 
demi-voix, rarement on les voit se traner d'un air de lassitude; plus
rarement encore on les voit manger. Quelquefois, chemin faisant, il y en
a qui prennent un peu de _rouina_ (farine de bl grill) dans leur
_mezoud_ (sac en peau de chvre tanne) ou dans le capuchon crasseux de
leur burnouss; ils la dlayent dans le creux de leur main, la ptrissent
en boulette; et cette unique bouche de farine  l'eau compte
ordinairement pour un repas.

Il y a dans notre caravane un petit enfant du M'zab, qui vient de Roghar
et retourne dans son pays avec son pre, qui est notre bach'amar. Il n'a
pas six ans; on le fait voyager  chameau. Une fois perch sur sa haute
monture, il y reste tout le jour sans en descendre, les mains
cramponnes  un bout de corde, suspendu parmi les bagages aussi
insouciamment que dans un nid. Quand je passe auprs de lui, il me fait
un signe amical et me crie le bonjour du matin ou le bonsoir. Cependant,
l'animal va son train et semble ignorer qu'il a cet tre fragile sur le
dos. Le soir, on met l'enfant  terre; il court alors dans le bivouac,
donne un coup d'oeil aux cuisines et s'endort entre deux sacs  pain.
Ne va pas croire que ce dur apprentissage de la vie du dsert soit
nuisible  ces sants vigoureuses. Il est tout rond, avec un ventre
norme et de petits yeux dans une grosse figure, o la couleur du sang
s'panouit sous une forte couche de poussire et de hle. Il ressemblera
 son compatriote Bakir; il aura, s'il continue, le mme embonpoint et
la mme jovialit.

Je m'aperois, et tout  fait  propos, car c'est lui-mme qui
m'interrompt, que je ne t'ai pas encore parl de notre compagnon de
route _Mohammed-el-Chambi_. Mohammed est le chambi qui a fourni  M. le
gnral Daumas une partie des renseignements obtenus sur le Sahara
central, _depuis Metlili jusqu'au Haoussa_, et dans la bouche de qui les
auteurs du _Grand Dsert_ ont mis le rcit du voyage. L'intrt de sa
personne est mdiocre, et je ne l'aurais pas remarqu sans la clbrit
que lui a donne ce beau livre, la seule Odysse que nous ayons sur le
grand dsert. C'est un diable d'homme assez bizarre, grand, sec,  nez
crochu, sangl, bott, coiff haut, qui se dhanche en marchant avec des
airs d'acrobate et une certaine mine de mauvais sujet. On m'apprend que
j'aurais pu le voir  Paris l'anne dernire, figurant  l'Hippodrome,
dans je ne sais quel spectacle arabe, avec les autruches, je crois. On
me dit aussi qu'il a du got pour les bals d't, et que, pendant une
saison, il a t le lion du Chteau-Rouge. M. N..., qui me raconte ces
dtails au moment mme o je les cris, vient de l'appeler et lui a dit
de danser devant nous. Mohammed ne s'est point fait prier; il a jet de
ct ses bottines peronnes, et, chauss seulement de ses longs bas de
cuir rouge, il s'est mis, nous l'accompagnant d'un air de quadrille, 
nous donner une ide de son savoir-faire. C'tait souverainement
grotesque, et d'une fantaisie difficile  rendre. Ce danseur en tenue de
guerrier, ce sauvage battant un entrechat imit de Brididi, je ne sais
quoi de ressemblant et de bien saisi qui positivement rappelait la danse
dfendue et faisait penser aux sublimes mascarades de Gavarni; surtout,
le contraste du lieu, le choix singulier du moment, le sable qui
l'aveuglait sans l'interrompre, le vent qui faisait voler son hak, nos
Arabes attentifs  le regarder, mais  peine surpris et ne souriant pas,
enfin le dsert  deux pas de nous, voil des antithses que je
n'inventerais point, et j'ai rarement prouv un plus grand renversement
d'ides. D'o vient-il  prsent? O va-t-il? Si, comme je le crois, il
retourne  _Metlili_, il pourra parler de mademoiselle Palanquin  la
belle _Meaouda_.

Puisque je reviens incidemment aux figures, encore un mot. La galerie
n'est pas complte; il y manque un personnage, le plus muet de la bande,
peut-tre aussi le seul de tous qui soit charmant. C'est un des
serviteurs de M. N... Il s'appelle _Iah'-iah_, joli nom qu'il faut
prononcer en deux syllabes bien distinctes, en ayant soin d'insister sur
l'a final par une lgre aspiration. Il est tout jeune, assez grand,
mince et d'une indolence absolue dans ses mouvements. Il n'a pas de
barbe,  peine une ombre au coin des lvres; il a le sourire triste, une
pleur d'Indien et de grands yeux sans tincelles formant deux taches
sombres dans son visage. Il est vtu de blanc et trs envelopp, comme
une femme. Les bottes de cavalier lui vont mal, et le burnouss lui te
un peu de sa grce. Aussitt descendu de cheval, il se dchausse,
dboucle son ceinturon et s'tend. On ne peut pas dire qu'il soit mou,
car il se fatigue beaucoup sans se plaindre, ni qu'il soit petit-matre,
quoiqu'il aime  se couvrir de musc. Il ne fume point, et c'est lui qui
fait nos cigarettes; il ne prend pas de caf, et c'est lui qui prpare
le meilleur que nous buvions; il est mari, mais ne parle jamais de
femmes; il fait rgulirement ses prires, se montre trs susceptible 
l'endroit de sa religion, ce qui ne l'empcherait pas de se faire hacher
pour M. N... Il se produit peu, sort rarement de la tente et y passe
tout le temps de la halte. En marche, il est d'avant-garde avec son
matre. C'est lui qui porte la gibecire de peau de lynx et le fusil. Il
manie modestement sa petite jument maigre, la tenant toujours au pas
qu'il faut pour tre aux ordres de M. N... On s'est essay  la cible,
et personne n'a tir mieux que lui. On me dit que c'est un fils de
grande tente des environs de Boghar. Il a quitt sa femme pour suivre M.
N... dans le Sud; et maintenant il mourrait, dit-il, de chagrin, s'il
devait renoncer  le suivre. On va toutefois le remarier  El-Aghouat,
afin de rendre son exil volontaire plus doux.

Iah'-iah voyage en compagnie de deux amis, comme lui de bonne famille,
et mis avec recherche, mais qui sont loin de le valoir. Le plus jeune,
quoique Saharien, a l'allure espigle des enfants de Paris. Il se nomme
_Makhelouf_, comme le marabout qui a baptis l'endroit o nous
coucherons ce soir; et, pardonne  ces plaisanteries de bivouac, nous ne
l'appelons que saint Maclou, ou communment M. Maclou. Il conduit,  son
grand dpit, un de nos mulets de cantine, et, malgr l'infriorit de sa
bte, ce qu'il obtient d'elle est incroyable; il l'estropierait plutt
que de rester dans le convoi. Il dit qu'il est de naissance  monter
mieux qu'un mulet, et rclame le droit de marcher en ligne avec les
cavaliers; on lui a promis qu'il aurait un cheval pour faire son entre
 El-Aghouat.

Aux yeux des Arabes, un bon cheval fait la supriorit d'un homme. A
dfaut d'autre signe, il n'est rien qui vous procure autant d'estime;
car leur respect ne s'attache qu' ce qui est chez eux la marque
convenue du rang, de la fortune ou du commandement; et venir aprs les
autres, c'est faire prsumer qu'on suit un matre. Ils font peu de cas
de nos valets, et cependant ils consentent  se mettre  nos gages. Au
reste, ils se vengent de leur propre servitude par le mpris qu'ils ont
de la domesticit dans autrui. Leur plaisir, quand ils sont en service,
est de se faire servir eux-mmes par un plus pauvre; ils n'y mettent ni
oppression, ni duret, mais c'est une sorte de sujtion mutuelle qui
relve la dignit de chacun dans ce peuple d'esclaves, et leur fait tour
 tour connatre les douceurs de l'autorit. Tel est le trait le plus
apparent de ces caractres composs de ruse et de vanit. Leur docilit
n'est que feinte; il faut se dfier de leur bonhomie, et surtout
utiliser pour notre propre influence ces petits moyens de se faire
valoir. Quant  moi, je sais bien que je me dconsidre en ngligeant de
les employer.

Je voudrais que tu visses notre fastueux _Ali_, son frre _Brahim_ et le
_Sidi-Embareck_, trois de nos valets, toujours en conflits de service et
en perptuelle mulation d'importance.

Sidi-Embareck balance entre ses deux paules, et sans jamais s'en
servir, un norme chapeau recouvert d'une toison noire d'autruche mle.
Ali trouve prfrable de porter immuablement le sien sur sa tte. Dj
d'une taille peu ordinaire, il aime  se grandir encore par cette
coiffure colossale, qui lui donne environ huit pieds de haut, et fait
qu'entre ses jambes le plus grand cheval devient un criquet.
Sidi-Embareck a son quipage de guerre au complet: fusil, pistolets,
yatagan pass sous la sangle, longue _djebira_ en tissu de laine, 
franges ornes de noeuds. Ali voyage vtu  la lgre, comme si
quelqu'un portait pour lui tout son attirail, avec une simple veste
amarante, chamarre d'or, et fort belle encore, quoique fane, un hak
un peu trou, mais trs fin, les pieds nus dans des souliers arabes de
cuir verni. Sa djebira, la plus vaste et la plus orne de toutes, trane
 terre. J'ai cru lui voir un diamant au petit doigt. Ce qu'il y a de
plaisant, c'est qu'ils se ressemblent, quoi qu'ils fassent pour se
rendre si diffrents. Ils ont tous deux le nez retrouss, le menton sans
barbe, les dents blanches, mais trop grandes, et de gros yeux insolents.
De plus, on les dit aussi paresseux l'un que l'autre, galement
vantards, gourmands, peu dlicats, avec un mme penchant pour le vin. Et
c'est une gale illusion que de compter sur Sidi-Embareck ou sur Ali
pour un service, pour une aide ou pour un secours utile. Le cheval d'Ali
se trouvant malade depuis hier, il s'est agi de le remplacer; mais
c'tait  qui ne cderait pas le sien, et, en bonne conscience, on ne
pouvait y forcer personne. J'ai donc eu pendant quelques lieues le
spectacle lamentable d'Ali relgu parmi les bagages et se tranant sur
le plus chtif et le moins envi de nos mulets. Sidi-Embareck profita de
ce moment pour exciter sa jument noire et faire  lui seul autant
d'effet que tout le monde. Heureusement pour Ali qu'il y avait l son
frre Brahim. Brahim, personnage modeste, corps amaigri, figure
souffreteuse, a des airs cauteleux, vicieux et sournois. Brahim tait 
cheval, Ali lui persuada de faire un change; et depuis ce matin Ali
mne au galop un maigre animal qui semblait mort entre les mains de
Brahim, et Brahim attend sur son mulet l'occasion bien douteuse de le
cder  son tour contre un cheval.

Je m'amuse  des portraits. Ai-je tort? Je ne les choisis pas, je les
copie, et je m'tonne moi-mme de les trouver si loin de l'idal qu'on
rve, et si divers; d'abord, on n'aperoit que la varit des costumes;
elle sduit et fait oublier l'homme; puis, on s'arrte aux traits
caractristiques de la race, et, pour empcher de la confondre avec une
autre, on donne  tous les individus la mme parent de tournure,
d'lgance et de beaut banales. Ce n'est que plus tard que l'homme
enfin apparat sous les traits de l'Arabe et montre qu'il a, comme nous,
ses passions, ses difformits, ses ridicules. Me tromp-je donc en
introduisant la vie commune sous ces traits demeurs vagues et jusqu'
prsent mal dfinis? N'est-il pas temps de sortir du bas-relief,
d'envisager ces gens-l de face, et de reconstruire surtout des figures
pensantes? Et cependant, outre le laid, qui est toujours  viter, n'y
a-t-il pas  craindre le petit? Ce n'est pas moi qui russirai dans ce
que j'essaye; mais je ne puis laisser  la ralit qui pose devant moi
la splendeur inanime des statues.




Sidi-Makhelouf, 2 juin 1853.


Mme temps qu'hier; mme vent, si c'est possible, encore plus dchan.
Il tait temps d'arriver; hommes et btes, nous tions  bout de nos
forces. On a dcharg les bagages comme on a pu, jetant tout, arrachant
les sangles, car les chameaux taient exasprs et ne voulaient plus
rien entendre.

Le caravansrail est bti sur un plateau de roches et de sable, au bord
du ravin o sont les sources. Il y a cinq palmiers espacs dans la
longueur du ravin; leur tte apparat de loin par-dessus la ligne de la
plaine. Trois ont pouss de la mme souche; ils sont chevels,  moiti
morts, tout jaunes. Le vent, qui fait un bruit d'enfer dans leurs
bouquets de palmes, les rebrousse entirement comme un parapluie
retourn. Ils sont horribles et se dtachent en lueurs livides sur le
fond du ciel tout  fait noir. A gauche du caravansrail, au del, prs
des trois palmiers, se trouve le marabout. Il est blanc, carr, avec une
corne  chaque angle, et, au lieu d'tre couvert en kouba, il se termine
en pain de sucre. Au pied, on aperoit une multitude de tombes serres,
accumules, empitant les unes sur les autres; la foule des morts s'y
presse; c'est  qui dormira le plus prs du saint. On vient s'y faire
enterrer des environs, de fort loin, le lieu lui-mme tant un dsert;
et je pense avec effroi que mes os pourraient tre l. A l'oppos du
marabout, il n'y a que des pierres, des pierres au fond du ravin;
l'autre ct se relve encore par des pierres blanches, et l'horizon se
termine par un mur dentel de rochers, interrompu vers le milieu. A
droite, la montagne entrevue d'Ham'ra prend des formes colossales, et
d'ici reprsente un norme bloc d'acier sali. Je n'ai fait qu'entrevoir
tout cela  l'arrive, le vent et le sable m'empchant,  la lettre,
d'ouvrir les yeux.

On a tout entass, bagages et harnais, devant la porte du caravansrail.
On y a laiss quelques Arabes seulement pour gardiens; les autres sont
descendus au ravin, o probablement on n'essayera pas de dresser les
tentes. Quant  nous, nous avons pris pour cette nuit nos logements dans
le _fondouk_.

Y sommes-nous plus abrits qu'en plein air? Ce serait  essayer, si je
l'osais. Le caravansrail est form d'une cour immense entre quatre
murs. Sur deux faces, une galerie couverte pour les chevaux; aux quatre
angles, une chambre pour les voyageurs. Je n'ai pas choisi la mienne et
ne suis pas tomb sur la moins expose au vent. Ces chambres n'ont
qu'une porte, sans fentres, et pas de fermeture  la porte. Le vent qui
s'y engouffre y pousse incessamment des flots de poussire. J'ai essay
vainement d'y clouer une couverture; dans tous les cas, la prcaution
serait inutile, et je me rsigne  voir le sable s'amasser sur mes
cantines, sur mes cartons, et se rpandre sur toute ma personne, comme
si j'tais menac d'tre enseveli vivant.

Sidi-Makhelouf est, me dit-on, rempli de scorpions, et surtout de ces
vipres redoutables que les Arabes appellent _lefaa_. On m'a recommand
de ne m'asseoir qu'avec prudence et de visiter ma chambre avant de m'y
endormir.

Ali vient d'arriver, portant sur son dos une selle et un harnais de
cheval. Il a tu la jument de Brahim et l'a laisse morte  une
demi-lieue d'ici; on l'accuse de l'avoir fait crever de fatigue ou de
l'avoir assomme de coups. Il s'en dfend, et raconte qu'il allait au
plus petit pas, la mnageant  cause du vent, quand la bte a manqu
sous lui, et s'est laisse tomber de ct. Il a voulu la relever, puis
la dessangler, elle ne bougeait plus; elle avait les yeux ouverts, mais
la langue pendante, et le sang lui coulait de la bouche. Il ne l'a
quitte qu'une heure aprs, quand elle tait froide. Son opinion, c'est
que le _cheli_ (sirocco) l'a touffe. Son cheval est hors d'tat de le
porter. Comment fera-t-il demain? A moins qu'il ne drange encore
Brahim, et que Brahim n'aille  pied.




A la halte, 3 juin 1853, neuf heures.


Nous approchons. Dans cinq heures nous verrons El-Aghouat. Il me parat
trange qu' huit lieues d'ici se trouve une grande ville, sans
voisinage avec aucune autre, perdue dans ce dsert comme un lot; un
centre o l'on vit pourtant, aussi simplement qu'ailleurs, sans se
douter de l'effet qu'on produit  distance, ni de la curiosit qu'on
inspire. Nos villes de France se tiennent toutes; elles se donnent
presque la main par leurs faubourgs; elles correspondent par leurs
villages; on va de l'une  l'autre par des routes ouvertes, par des
campagnes peuples; il n'y a point de surprise  les dcouvrir. Ici, on
se croirait en mer; voil soixante-quinze lieues que nous faisons sans
route trace et sans rencontrer un point habit.

Nous sommes arrts sur un terrain plat, parmi des alfas desschs et
des broussailles pineuses. Nous descendons de cheval, transis de froid
et les mains engourdies; le vent a saut cette nuit du sud au nord; ce
n'est plus du sirocco, c'est du mistral. Malgr la force du soleil dj
haut, on souffre comme par une matine de mars. Les premiers arrivs ont
mis le feu aux broussailles; le vent l'a propag sur une tendue de plus
de cent mtres. L'incendie s'teindra de lui-mme faute d'aliments, ou
quand le vent ne soufflera plus.

Nous avons  gauche un mur fuyant de collines rougetres;  droite, un
mur parallle, plus lev, rgulirement dentel. Il n'y a pas trace de
vgtation ni d'un ct, ni de l'autre. La valle qui s'engage entre les
deux murailles peut avoir une lieue de large; elle est accidente,
coupe de brusques ravines, quoique unie en apparence, d'abord
clairseme de broussailles, elle ne tarde pas  se dpouiller, et peu 
peu quitte sa couleur verdtre, pour revtir la couleur rose et dore
des montagnes.




El-Aghouat, 3 juin au soir.


Regarde bien cette fois d'o j'cris ces notes. Commence, si tu le veux,
par te rjouir de me savoir au terme; mais fais comme moi, reprends la
route de Sidi-Makhelouf o nous l'avons quitte ce matin, et laisse-toi
conduire  petits pas jusqu' l'entre du dsert. C'est une motion qui
perdrait  n'tre pas attendue. Il manquerait quelque chose  mon
arrive dans ce pays surprenant, si je supprimais la lenteur et la
fatigue extrme des dernires lieues.

J'ignore le nom de la montagne que j'avais  ma gauche; celle de droite
s'appelle le _Djebel-Milah_. Elle s'enfonce directement dans l'ouest,
sans inflexion, et d'autant plus morne qu' l'heure o je l'ai vue sous
le soleil dj haut, ses flancs entirement nus n'avaient pas une ombre.
Elle se dcoupe rgulirement en larges dents de scie. Chaque saillie se
compose d'une superposition de couches obliques, et prsente au sommet
un bloc indpendant du reste, mais galement pos de ct. Cette
architecture bizarre se rpte d'un bout  l'autre avec la plus exacte
symtrie. Il est remarquable, d'ailleurs, que toutes les montagnes et
tous les rochers que j'ai rencontrs depuis ce matin sont construits de
cette faon, comme si le mme soulvement en et renvers les assises
et les et toutes inclines dans le mme sens.

Jamais montagne ne m'avait paru si longue; il y avait trois heures que
je marchais devant elle sans avoir l'air d'avancer; et, bien que son
extrmit ne me semblt pas loigne, je n'avais pas encore atteint le
quart de son tendue. Le vent, presque tomb, laissait au soleil toute
sa force; le terrain se desschait; l'air, de froid qu'il avait t le
matin, commenait  devenir brlant. Devant moi, la valle se
prolongeait indfiniment et se terminait sur le ciel sans qu'il y et
place pour une ville; je savais en outre qu'El-Aghouat tait bti sur
des rochers, et d'ailleurs la valle courant dans l'ouest, c'tait  ma
gauche et non devant moi que je devais l'apercevoir. Tous les cavaliers
avaient pris le devant, et depuis plus d'une heure je les avais perdus
de vue dans la brume ardente de l'horizon, et j'avais cess d'entendre
les coups de fusil qui m'annonaient les joyeuses mousqueteries de
l'arrive. J'avais pour tout compagnon mon domestique, harass de
chaleur, et qui ne s'occupait mme plus de savoir de quel ct nous
devions avancer.

Pourtant, je rejoignis un petit convoi de chameaux chargs de grains. Le
convoi prit  gauche et se mit  monter parmi des mamelons de sable
jaune. J'abandonnai donc la valle pour le suivre. Je sentais
qu'El-Aghouat tait l, et qu'il ne me restait que quelques pas  faire
pour le dcouvrir. Je n'avais plus autour de moi que du sable; il y
avait des pas nombreux et des traces toutes rcentes imprimes 
l'endroit o nous marchions. Le ciel tait d'un bleu de cobalt pur;
l'clat de ce paysage strile et enflamm le rendait encore plus
extraordinaire. Enfin, le terrain s'abaissa, et devant moi, mais fort
loin encore, je vis apparatre, au-dessus d'une plaine frappe de
lumire, d'abord un monticule isol de rochers blancs, avec une
multitude de points obscurs, figurant en noir violet les contours
suprieurs d'une ville arme de tours; au bas s'alignait un fourr d'un
vert froid, compact, lgrement hriss comme la surface barbue d'un
champ d'pis. Une barre violette, et qui me parut sombre, se montrait 
gauche, presque au niveau de la ville, reparaissait  droite, toujours
aussi roide, et fermat l'horizon. Cette barre tranchait crment sur un
fond de ciel couleur d'argent mat, et ressemblait, moins le ton,  une
mer sans limites. Dans l'intervalle qui me sparait encore de la ville,
il y avait une tendue sablonneuse, et quelque chose d'un gris plus
bleutre, comme le lit abandonn d'une rivire aussi large que deux fois
la Seine. On y voyait, par places, aux deux bords, des taches vertes
ayant l'air de joncs. Tout  fait sur le devant, un homme de notre
escorte,  cheval, pench sur sa selle, attendait au repos le convoi
laiss fort loin en arrire; le cheval avait la tte basse et ne remuait
pas.

Voil trait pour trait et nettement ce que je vis. Plus tard, cela me
fera rver, et peut-tre mon souvenir adoucira-t-il les couleurs trop
crues de ce tableau. Aujourd'hui je reproduis, sans rien y changer, ce
qui s'est imprim de soi-mme et comme un portrait dans mon esprit. Je
n'prouvai aucun blouissement; j'eus le temps de m'affermir un peu
l'me afin d'embrasser tout ce tableau d'un coup d'oeil sr, qui
demeurt fidle, et de m'en emparer pour toujours. Lentement,
j'envisageai cette ville noirtre, cet horizon plat, cette solitude
embrase, ce cavalier blanc sur un cheval blanc, ce ciel sans nuages;
puis mon oeil, pourtant fatigu de lumire, tomba sur la petite ombre
brune marque entre les pieds du cheval et s'y arrta. Je me souviens
d'avoir, il y a quatre ans, pour la premire fois, aperu le dsert, le
soir, et sous un clat devenu doux. Cette fois, j'arrivais, comme je
l'avais souhait,  l'heure sans ombre; il tait un peu plus de midi.

Nous sortmes des dunes pour entrer dans ce qui ressemblait au lit d'une
rivire, obliquant,  tout hasard, dans le sens de la ville et nous
dirigeant sur l'angle nord-est des jardins. Nous avancions avec peine
dans une terre sablonneuse, crass sous un ciel de plomb. A mesure que
nous approchions, l'oasis se dveloppait sur la droite, les aigrettes
vertes des palmiers devenaient plus distinctes, et nous dcouvrions un
second monticule, comme le premier, couvert de maisons noires;--on n'y
voyait pas de tours;--entre les deux, un monument blanc; plus  droite,
un troisime amas de rochers roses surmonts d'un marabout; plus 
droite encore, une sorte de pyramide escarpe, plus leve et plus rose
que tout le reste; dans les intervalles, continuait d'apparatre la
ligne violette du dsert. Telle est la vue complte d'El-Aghouat du ct
du nord; la premire tait plutt une vision; celle-ci, plus tendue et
dont je crois ne rien omettre, je te la donne pour une vue. Le point
d'o je l'ai prise s'appelle _Rass-el-Aoun_ (tte des sources). C'est
l'endroit o prend sa source l'_Oued-Lekier_, seul ruisseau qui arrose
El-Aghouat.

A petite distance des jardins, nous vmes venir  nous un cavalier en
habit franais, chauss de bottes  l'cuyre. Me voyant en retard et me
jugeant embarrass de la route  suivre, il arrivait au galop pour me
souhaiter la bienvenue et m'introduire dans la ville.

Ce fut donc avec M. C..., officier au bataillon turc, mon guide
obligeant, que j'achevai de tourner les jardins. La premire chose dont
nous parlmes fut le sige. Je venais de reconnatre en passant les
traces d'un grand bivouac; on pouvait parfaitement distinguer la place
des tentes et l'endroit noirci par les cuisines; il y avait l d'normes
amas de cendre et des restes de bches  moiti brles; de longues
lignes pitines, portant des trous de piquets, des souillures et des
dbris de litires indiquaient le bivouac de la cavalerie; M. C...
m'apprit que c'tait le camp du gnral Plissier, et me montra, sur la
rive gauche de l'_Oued-Lekier_, en face du premier, le camp de la
division Yusuf. Devant nous s'ouvrait une vaste tendue sablonneuse;
c'tait l qu'avait eu lieu la belle affaire de cavalerie du 21
novembre. Puis il me parla du combat meurtrier du 3 dcembre, de
l'assaut du 4 et de la lutte sanglante qui suivit la prise. Il me parla
de nos pertes et de celles de l'ennemi; il me prvint que je sentirais
peut-tre une odeur ftide dans la ville et que je lui trouverais un air
d'abandon. Il fit le calcul des morts; lui-mme avait prsid  leur
enfouissement dans les puits. Nos propres morts n'avaient gure t
mieux enterrs, faute de pioche pour creuser plus profondment. Chaque
jour, tant ils taient peu couverts, on en trouvait  la surface du sol
que les chiens avaient exhums pendant la nuit. Il fallait s'attendre 
marcher sur des dbris et  voir partout pointer des ossements. Tout 
l'heure, en venant, il avait trouv le corps entier et tout habill d'un
zouave; il me mena le voir. Le pauvre soldat avait les bras tendus, la
tte renverse de ct, soulev par un peu de sable, en manire
d'oreiller; le haut du corps  l'tat de squelette tait momifi; il
conservait son pantalon rouge, et le bas de ses jambes, engag dans le
sable, montrait des lambeaux de gutres; on et dit qu'il allait achever
de sortir de terre, comme on se reprsente une rsurrection. Un peu plus
loin, il y avait une tte rduite  la scheresse d'un caillou; et sur
toute notre route on voyait par-ci par-l des os blanchis.

Les sables nous menrent jusqu' la porte de l'Est, par o nous entrmes
enfin dans la ville.




II

EL-AGHOUAT




3 juin 1853, au soir.


Presque toutes les villes arabes, surtout celles du Sud, sont prcdes
de cimetires. Ce sont ordinairement de grands espaces vides, en dehors
des portes, o l'on remarque seulement une multitude de petites pierres
ranges dans un certain ordre, et o tout le monde passe aussi
indiffremment que dans un chemin. La seule diffrence ici, c'est qu'au
lieu d'un champ de repos, je trouvais un champ de bataille; et ce que je
venais de voir, ce que je venais d'entendre, je ne sais quoi de menaant
dans le silence et dans l'air de cette ville noire et muette sous le
soleil, quelque chose enfin que je devinais ds l'abord, m'avertissait
que j'entrais dans une ville  moiti morte, et de mort violente.

Le ct de l'est n'a pas visiblement souffert. Les murs extrieurs ont 
peine reu quelques boulets, toute l'attaque ayant port du ct oppos.
Quant  la porte, qui n'a pas t canonne, elle conserve ses lourds
battants raccommods avec du fer, son immense serrure de bois et ses
arcs-boutants en troncs de palmiers. Elle est pratique dans l'paisseur
d'une tour massive et perce de meurtrires. De loin, on dirait un trou
carr et noir, inscrit dans la faade lumineuse de la tour, et
inscrivant lui-mme un petit carr de lumire; c'est le commencement
d'une rue qui se montre  travers la porte. Le porche a dix pas de long;
des enfoncements mnags de chaque ct dans la largeur de la tour, avec
une double range de banquettes, en font une sorte de vestibule garni de
siges, ou pour mieux dire, de lits. Ce vestibule, au besoin, se
transforme en corps de garde.

Une sentinelle du bataillon turc, en veste bleue et turban blanc, s'y
tenait dans l'ombre, affaisse et son fusil entre les jambes. Quatre
autres soldats de garde dormaient sur les bancs de pierre, un bras pass
sous la tte. Au bruit de nos chevaux la sentinelle se leva pesamment et
salua. Les autres firent  peine un mouvement de corps pour prouver
qu'ils taient prsents.

Au del de la porte on voyait fuir un troit corridor, entre des murs
gris, presque noirs, sans fentres, percs, en guise de portes, de trous
carrs, encadrs de chaux; en bas, un pav blanc, tincelant comme de
l'acier, avec un imperceptible filet d'ombre sur le ct droit de la
rue; au-dessus, le ciel d'un bleu sombre; aucun passant, personne aux
portes, un silence aussi pesant que la chaleur.

--Voici El-Aghouat  midi, me dit M. N..., en me montrant le corps de
garde et la rue.

La plupart des portes taient fermes; quelques-unes, o je remarquai
des trous de balles et des marques de baonnettes, semblaient l'tre,
comme on dit en France, aprs dcs. Celles qui, par hasard, se
trouvaient ouvertes, donnaient sur des antichambres prives de jour ou
sur des cours ressemblant  des curies. J'aperus des hommes dormant
sous le porche obscur de ces maisons pleines de souvenirs redoutables.

La rue s'enfonait, avec de lgers dtours, dans la profondeur de la
ville, et sur un pav raboteux, ingal et dall de roches. La roche,
presque partout  fleur de terre, avait la sonorit et l'clat du
marbre. A droite et  gauche s'ouvraient des ruelles se faisant suite,
celles de gauche remontant vers le sommet de la ville et s'arrtant
contre un mur continu de calcaires blancs, celles de droite encadrant 
leur extrmit une chappe de vue plus riante sur les cimes vertes de
l'oasis. En face de nous, au fond de cette troite avenue frappe
d'aplomb par le soleil perpendiculaire, je voyais monter en s'tageant
toute la partie occidentale de la ville, comme un amas de btisses
gristres. En avant, se dtachaient deux constructions blanches. Une ou
deux aigrettes de palmiers pointaient au-dessus des terrasses; et,
quoique privs de mouvement, car il n'y avait plus un souffle dans
l'air, quoique clairs par le sommet et ne prsentant qu'une
silhouette obscure, ces minces bouquets de palmes, panouis dans l'air
bleu, rappelaient du moins quelque chose des gaiets de l'Orient.

La rue tait si troite que nos deux chevaux ne pouvaient pas toujours y
marcher de front. M. N... me prcdait, me montrant du bout de sa
cravache les portes troues, les murs lzards, les maisons vides.

Un peu plus loin, nous passmes devant des boutiques et devant des
cafs; des toiles tendues au-dessus de la rue y formaient de l'ombre.
L, se trouvait une assemble de fumeurs, accroupis sur des bancs garnis
de nattes, pendant que les cafetiers arrosaient le devant de leurs
portes. La compagnie, rassemble dans ce petit espace, o semblait
s'tre rfugie toute l'animation de la ville, se composait de spahis,
de cavaliers du _Makhzen_, et de quelques Arabes vtus de blanc, dont on
semblait fter le retour.

Je reconnus quelques-uns de mes compagnons de voyage, entre autres Ali,
Embareck et le petit Maklouf. Celui-ci prenait son caf tout bott,
peronn, avec un air viril que je ne lui connaissais pas; quant aux
deux valets, ils taient en habits frais et installs sur leurs talons
devant un jeu de dames.

M. N... me conduisit droit  la maison du commandant. Elle est situe
sur une place fort irrgulire,  l'angle de laquelle coule un ruisseau,
servant d'un ct de fontaine et de l'autre d'abreuvoir. A l'entre de
la place, s'lve un palmier gigantesque, droit comme un mt. Au
centre, sommeillait paisiblement un troupeau de chameaux jauntres.
Autour, et dans les endroits o l'ombre commenait  se montrer, on
voyait, allonge contre le pied des murs, la forme enveloppe d'Arabes
endormis. Une vieille femme en haillons, charge d'une outre, une petite
fille  peine vtue, tenant une cuelle et coiffe d'un entonnoir en
tissu de palmes, filaient devant moi au grand soleil, frappant la terre
de leurs talons nus et laissant dans la poussire une trace humide.

Le soleil tait dvorant; le cuir de mes fontes me brlait les mains, et
de toutes parts rgnait le plus grand silence. La garnison faisait la
sieste, enferme par consigne dans ses casernes, jusqu' la diane de
deux heures.

--Voici la maison du commandant, me dit M. N..., en me montrant une
sorte de btisse carre  faade multicolore; et probablement la vtre,
ajouta-t-il, en m'indiquant une haute faade de terre grise avec deux
ouvertures tendues de toile.

A droite de cette maison, une pice de canon tait adosse au mur et
braque sur le centre de la place.




4 juin 1853.


Je suis install depuis hier deux heures dans la _Maison des htes_; je
dirais que mes habitudes y sont prises, si je n'avais  peu prs gard
celles du bivouac.

J'ai, dans mes antcdents de voyage, le souvenir de sjours assez
tranges; depuis les nids  scorpions de _Bouchagroun_, jusqu'au _Dar
Dief_ de _T'olga_, o j'eus pour camarades de chambre une jeune autruche
et une antilope; cependant, j'en suis encore  m'tonner de l'indigence
et du dnment grandiose de ce logis. Sache, au surplus, qu'il vient
d'tre rpar pour recevoir les trangers de distinction, et qu'il est
question d'y tablir le bureau arabe.

--Je suis trs content, me dit obligeamment M. N... en m'y introduisant,
parce qu'au moins vous aurez un des meilleurs logements d'El-Aghouat.

J'y trouvai une troupe de balayeurs arabes en train de prparer les
chambres, c'est--dire de prcipiter de la terrasse dans la cour, et de
la cour dans la rue, une masse extraordinaire de fumier, de paille sche
et de poussire.

La maison se compose d'une cour, avec quatre compartiments au
rez-de-chausse, dont l'un sert d'curie;  l'tage, de deux chambres et
de deux rduits  peu prs en ruine, o se sont logs mes deux
domestiques; car j'ai pris un domestique arabe qui me servira
d'interprte, de guide et de valet de chambre, l'autre n'ayant pas trop
de tout son temps pour les chevaux; je ne parle pas d'une galerie 
trois fentres, que j'abandonne en toute jouissance aux souris et aux
lzards.

Quant  l'tat des lieux, imagine des murs levs, couleur de suie,
trous en vingt endroits de brches bantes; et, comme si ce n'tait pas
assez de tant d'issues, toutes les portes grandes ouvertes, depuis la
rue jusqu' ma chambre; en sorte que je suis un peu moins bien gard
chez moi que sur la voie publique. Dans la cour, au pied d'un palmier,
un coin plus enfum que tout le reste marque la place des cuisines; nous
y avons trouv un amas de cendres, refroidies depuis le 4 dcembre, et
quatre pierres calcines formant fourneau. Le feu n'a pu encore entamer
le vieil arbre; il pousse droit le long du mur et couvre  moiti ce
petit prau sinistre d'un large ventail de feuilles jaunies. Un
escalier de vingt-cinq marches conduit  l'tage; trs lev, trs
raide, sans rampe, il est tellement troit, si endommag, si
singulirement construit, que j'ai d positivement l'apprendre par
coeur afin de pouvoir, la nuit, l'escalader sans danger. Je pourrais
t'indiquer de mmoire les deux marches qui manquent; te dire que la
cinquime est casse en deux du ct de la cour et n'offre plus qu'un
point d'appui des plus scabreux, que la vingtime et la vingt-troisime
sont deux fois plus hautes que les autres, qu'enfin on ne peut, sur
toute sa longueur, y poser que le bout du pied quand on monte, et le
talon quand on descend. Dans la chambre des domestiques, une moiti
seulement du plafond, et de mme une moiti de plancher; ces deux trous,
ouverts sur la tte et sous les pieds, se correspondent. Est-ce un obus
qui a travers le tout  la fois? Que s'est-il pass il y a six mois 
cette mme place o j'cris? Les maisons arabes ont tant de cicatrices,
qu'on ne peut reconnatre, et ici moins qu'ailleurs, si c'est le temps,
la ngligence ou la main d'un ennemi qui les a faites.

Enfin, une chambre, petite,  murs blancs, avec son plancher de terre
battue, qui se change en boue, quand pour abattre la poussire j'y fais
rpandre un bidon d'eau; une fentre ferme par une toile d'emballage
tendue sur chssis; une porte masque par une couverture de cheval
cloue au mur; puis, ma sangle sur mes deux cantines; le burnouss qui me
sert  la fois de couverture et de matelas; une musette bourre d'orge,
en guise d'oreiller; tout ainsi que sous la tente: telle est  peu prs,
cher ami, avec son mobilier de peintre et de voyageur, la rsidence o
je suis convenu, vis--vis de moi-mme, d'attendre d'un coeur ferme
les fortes chaleurs de l't.

Avec tant soit peu d'industrie, j'aurais pu me procurer plus d'aise, et
surtout m'enfermer davantage; mais  quoi bon? La sret de ma personne
est ce qui m'occupe le moins; j'ai peine  supposer que mon maigre
bagage fasse envie  qui que ce soit; et, en attendant que leur utilit
me soit dmontre, mes pistolets ne sortiront pas de leur fourreau de
serge. Somme toute, et malgr le regret que me cause le sjour
infiniment plus gai de la tente, j'prouve toujours le mme soulagement
d'esprit  me sentir  ce point dnu de tout, sans tre en ralit
priv de rien.

Ds le soir, je me suis hiss sur la terrasse pour assister au coucher
du soleil et reconnatre en mme temps le voisinage.

De ce point lev, et me tournant de manire  regarder le nord, j'avais
 mes pieds la place, avec la maison du commandant en face de moi, la
fontaine et le lavoir; par-dessus se dployait l'oasis. Derrire
l'oasis, mais bien au del, j'embrassais trois rangs successifs de
collines; le premier, marbr de bronze et d'or; le second, lilas; le
troisime, couleur d'amthyste, courant ensemble horizontalement,
presque sans chancrure, depuis le nord-ouest, o le soleil plongeait,
jusqu'au nord-est. La plus rapproche de ces collines est le
prolongement des dunes de Rass-el-Aoun, et je voyais, dans un pli de
sable tincelant, le lit gristre de l'Oued-M'zi, par o j'avais
dbouch le matin; la seconde s'appelle, je crois, le Djebel-Milah; et
je la reconnus pour la montagne interminable que j'avais longe pendant
une partie de l'tape; la dernire enfin, trs loigne, s'appelle d'un
nom que j'aime  entendre et qui la peint, _Djebel-Lazrag_
(Montagnes-Bleues).

A droite, se dveloppait toute la partie orientale de la ville, sur le
plan relev des rochers, sous la forme d'une pyramide  peu prs
rgulire et de couleur fauve, dont le sommet est reprsent par la tour
de l'est. A gauche, la vue est masque par les maisons de la place. Par
le sud, enfin, je confine aux premiers jardins, et en me tournant je
voyais commencer au bord de ma terrasse, pour ne plus finir, un taillis
de dattiers superpos  des masses confuses de feuillages.

La maison du commandant, qui tranche au milieu des autres constructions
arabes par la symtrie presque europenne de ses fentres et le
badigeonnage de sa faade, tait un bain maure que le dernier kalifat,
Ben-Salem, avait fait construire, peu d'annes avant sa mort, par des
ouvriers italiens. A ct, je remarquai une construction basse, crase,
autrefois peinte en blanc, perce d'ouvertures allonges et surmonte
d'une mince croix de fer: c'est une ancienne mosque transforme en
glise. Un peu plus  gauche, et sur la terrasse d'une informe masure en
pis, se promenait une figure en robe noire, avec quelque chose de large
et de noir sur la tte; cette demeure est le presbytre, et ce petit
personnage obscur, dont la vue d'abord me surprit, c'est le cur.

Le spectacle de la place tait anim, et me rappelait, avec un certain
mlange de costumes et quelques nouveauts dans les bruits, le mouvement
d'une garnison franaise, dans cet encadrement singulirement africain.
Des chevaux de cavalerie vinrent boire au ruisseau, ple-mle avec des
nes, des chameaux et de maigres juments arabes menes par des
palefreniers en guenilles; la fontaine au del tait peuple de toutes
sortes de figures remplissant toutes sortes de vases, bidons, gamelles,
outres noires, tonneaux. Des sonneries militaires se faisaient entendre
 tous les coins de la ville.

Le crpuscule dura peu; des lueurs oranges irradirent un moment le
couchant au-dessus des montagnes plus sombres. Puis tout se dcolora. Un
insensible brouillard s'leva du sol, remonta le long des dattiers et se
rpandit sur les cimes, qui devinrent d'un vert froid; et la nuit tomba
presque subitement.

Je voulus passer cette soire-l seul et chez moi; et, quand la nuit fut
tout  fait venue, je regagnai ma chambre. Il y faisait chaud; mon
thermomtre se soutenait  trente et un degrs. Le ciel tait
magnifique; jamais je n'avais vu tant d'toiles, ni d'aussi grandes;
j'eus de la peine  retrouver la grande Ourse au milieu de cette
multitude de feux presque gaux et de mme clat. J'entendis mon
domestique ramener les chevaux, les entraver; puis, un pas lourd et un
pas plus leste montrent ensemble l'escalier de pierre.--Bonne nuit,
monsieur, me dit M... en passant devant ma chambre.--Que ta nuit soit
bonne, Sidi, me dit Ahmet. Et je n'entendis plus rien dans ma maison.

Le vent se leva; les palmiers faisaient le bruit de la mer, bruit
qu'accompagnaient quelques aboiements de chiens fort loigns et
d'innombrables murmures de griffons et de grenouilles;  chaque instant
la couverture tendue devant ma porte se soulevait, comme si quelqu'un
voulait entrer.

Vers dix heures, un clairon de cavalerie vint sous mes fentres sonner
le couvre-feu. C'est un air lent et doux, finissant par une note aigu
destine  se faire entendre de loin.

--Allons, me dis-je, je ne suis pas tout  fait hors de France!

Le musicien rpta l'air une seconde fois, en y introduisant  la
reprise, des modulations d'un got bizarre; et, pendant quelques
minutes, il s'y complut, comme s'il et jou pour son plaisir.

J'tais tendu sur ma sangle, la bougie allume, regardant autour de moi
mon attirail de route, les murs blancs, le plafond noir et toute
l'trange nouveaut de ce sjour; je me levai; j'aperus, par les
crevasses du mur, une tincelle rouge au fond de la chambre d'Ahmet:
c'tait l'Arabe qui fumait en attendant le sommeil.

Puis le clairon se tut. D'autres clairons lui rpondirent aux extrmits
de la ville, plus faibles ou plus distincts; peu  peu ces notes lgres
du cuivre se dispersrent une  une, et je n'entendis plus que le bruit
des palmes. Alors, me sentant comme une faiblesse au coeur et comme
une envie pouvantable de m'attendrir, je soufflai ma bougie, me roulai
sur ma sangle, et me dis:

--Eh bien! quoi? ne suis-je pas au lit? chez moi? et ne vais-je pas
dormir?

Malheureusement, je ne dormis pas, car j'tais bris de fatigue, et il y
avait avec moi, dans la _Maison des htes_, des htes sur lesquels je ne
comptais pas.




Juin 1853.


Aujourd'hui, dans la matine, je me suis laiss conduire au marabout de
_Sidi-El-Hadj-Aca_, thtre du combat du 3 dcembre; et, pour en finir
tout de suite, avec une histoire trangre  mes ides de voyage, je te
dirai, aussi brivement que possible, ce que j'ai vu, c'est--dire, les
traces de la bataille et les lieux qui ont t tmoins du sige.

El-Aghouat se dveloppe, de l'est  l'ouest, sur trois collines, sorte
d'arte rocheuse, isole, entre une plaine au nord et le dsert sans
limite au sud. La pente nord de la ville est entirement couverte de
maisons; celle du sud, plus escarpe, quelquefois  pic, n'est btie que
de distance en distance et prsente,  l'une de ses extrmits, un
revers caillouteux;  l'autre, une longue dune de sable jaune.

Les deux sommets extrmes taient, au moment du sige, arms chacun
d'une tour et de remparts. L'minence intermdiaire est couronne par
une vaste construction de maonnerie solide, blanche, sans aucune
fentre extrieure, aujourd'hui l'hpital, autrefois la demeure du
kalifat Ben-Salem, et nomme _Dar-Sfah_, _maison du rocher_,  cause de
l'norme pidestal de rochers bruts sur lequel ce palais-forteresse est
plant avec assez d'audace.

Le Dar-Sfah partage la ville en deux parties  peu prs gales, et
spare, ou plutt commande  la fois deux quartiers jadis ennemis: 
l'est, les _Hallaf_;  l'ouest, les _Ouled-Serrin_; ces deux quartiers,
qui ont en chacun ses chefs, son gouvernement, ses intrts  part,
n'ont cess de se battre que le jour o le Dar-Sfah les a runis sous
l'autorit d'un pouvoir central.

Le mur de sparation existe encore ainsi qu'une porte, de tournure
gyptienne, qui s'ouvrait ou se fermait, suivant l'tat de paix ou de
guerre o vivaient ces deux petites rpubliques jalouses et toujours
prtes  se fusiller par-dessus leur mur mitoyen.

La tradition de ces querelles, qui peut-tre ont dur trois sicles,
est, tu l'imagines,  demi fabuleuse, et reprsente en quelque sorte la
mythologie d'El-Aghouat.

Ce que j'en connais  peu prs, c'est que l'on continua de se mitrailler
d'un quartier  l'autre, de la tour des Serrin  la tour des Halaff,
jusqu'en 1828, poque o le parti d'_Achmet-Ben-Salem_, le dernier
kalifat, massacra un _Lakdar_, chef des Ouled-Serrin, et resta matre de
la ville.--Dix ans plus tard, en 1838, la lutte recommena. A cette
poque, de grands vnements se passaient dans le Sud; Abd-el-Kader
canonnait depuis neuf mois An-Mahdy, que dfendait Tedjini, le
marabout, le hros des K'sours de l'Ouest. Les Ben-Salem ayant pris
parti pour Tedjini, Abd-el-Kader se mle alors  la querelle et fait
appuyer, par ses lieutenants, les Ouled-Serrin dpossds.--Enfin, les
nomades interviennent  leur tour, et les belliqueux voisins des
L'Aghouati, les _L'Arba_, fournissent des contingents, tantt  l'un,
tantt  l'autre des deux partis, parfois aux deux ensemble.

Alors, se succde une srie de coups de main tents par les Ben-Salem,
tents par les kalifats de l'mir, et chacun se terminant par un
massacre et par des fuites  bride abattue vers le Sud. D'abord, c'est
Ben-Salem qui se sauve chez les Beni-Mzab, laissant El-Aghouat aux mains
d'un marabout, El-Arbi; plus tard, c'est ce mme El-Arbi, un chef
rintgr des Serrin, qui quitte la place  son tour et qu'on voit, 
quatre lieues de l, s'enfermer dans le petit k'sar d'El-Assafia, avec
trois cents fantassins, seul reste de l'arme d'invasion que lui avait
confie l'mir. Puis, des escarmouches sans nombre, et, finalement, sous
les murs de la ville, trois batailles ranges, livres coup sur coup,
dont la dernire, perdue pour le compte de l'mir, achve de ruiner sa
cause, dj compromise devant An-Mahdy, cote la vie  El-Arbi, et
assure dfinitivement le pouvoir dans la famille des Ben-Salem.

Enfin, en 1844, Achmet demande au gouvernement franais l'investiture
d'El-Aghouat, et obtient la confirmation du titre de kalifat.

Jusque-l tout s'tait pass  cent quinze lieues de nous et sans nous.
Pour la premire fois, nous apparaissons, aussitt aprs l'appel qui
nous est fait; et ce fut  cette poque qu'on vit arriver du Nord, par
ce petit passage que tu connais maintenant, l'avant-garde d'une colonne
franaise.

Vers le commencement du sicle dernier, peut-tre avant, car je ne
rponds d'aucune date dans cette histoire, un marabout du nom de
_Si-el-Hadj-Aca_, exaspr contre ses concitoyens par je ne sais quelle
grave offense faite  Dieu, une danse autour d'un veau d'or quelconque,
leur avait dit:

Or, coutez: je vous condamne  vous entre-dvorer comme des lions
forcs d'habiter la mme cage, jusqu'au jour o les chrtiens (je crois
mme qu'il a dit les Franais), ces dompteurs de lions, viendront vous
prendre tous ensemble et vous museler.

En 1844, le vieux prophte enterr l,  la place o je te mne et sous
le marabout qui porte son nom, n'entendit que des fanfares, et d'un peu
loin, car l'arme campa, regarda la ville et repartit. En 1852, il
devait cette fois entendre le canon, et de prs, car on prit ses
marabout pour batterie, et l'afft d'un canon franais posa sur sa
tombe.

Entre ces deux poques, il se passa des faits que j'ignore. Ben-Salem
mourut, un de ses fils prit sa place; nous emes un agent prs de lui,
par le fait, une sorte de rgent. Un jour, on apprit que Ben-Salem,
l'agent franais et toute la chancellerie s'taient sauvs presque sans
chemise  D'jelfa, et que notre ennemi, le scheriff d'Ouaregla, occupait
la ville. Mais prcisment une colonne partie de Medeah tait en train
de construire  Djelfa la maison de commandement dont je t'ai parl. On
ne prit que le temps d'achever ce travail, et l'on marcha sur
El-Aghouat. Vingt jours plus tard, une autre colonne arrivait d'El-Biod,
celle-ci par un dfil du nord-ouest; presque aussitt le sige
commena. Dans l'intervalle de ces deux arrives, le 21 novembre, avait
eu lieu le combat de cavalerie, dont j'ai vu les traces et le magnifique
emplacement.

Outre ses deux tours, plus habitues  se menacer que prtes  la
dfendre contre l'extrieur, la ville avait, en cas de sige, une
enceinte rectangulaire, crnele, perce de meurtrires. De plus, elle
est protge sur chaque flanc par toute l'paisseur de jardins; enfin la
tour de l'est domine de haut la plaine et le dsert, sans tre commande
par rien.

La tour de l'ouest, au contraire, celle des Serrin, est commande par le
marabout de Hadj-Aca; car ce marabout couronne un quatrime mamelon
faisant suite aux trois premiers occups par la ville,  une petite
porte de fusil du rempart, au niveau des fortifications suprieures, et
forme ainsi, pour me rsumer, le quatrime angle saillant de la mme
arte, dont la tour des Serrin, le Dar-Sfah et la tour des Hallaff
forment successivement les trois autres.

Voil comment, cher ami, la spulture de ce saint homme devint, sans
qu'il l'et prvu, le thtre d'un combat terrible, et comment, en
annonant une catastrophe, il avait oubli de dire qu'il aurait la
douleur d'y contribuer.

D'abord, et pendant un long jour ensanglant, le marabout fut pris et
repris. C'tait le point faible; il fut nergiquement dfendu. Le
mamelon, sans tre escarp, est roide  monter, surtout hriss de gros
cailloux, de volume  cacher aisment un homme. On l'aborda par le sud;
tout le sommet, toute la pente oppose taient garnis de combattants,
couchs  plat ventre, ajustant entre les pierres et tirant  coup sr.
Il fallut viser  chaque pierre, puis monter quand mme; par moments se
battre corps  corps. C'est un genre de guerre qui plat aux Arabes; et
depuis Zaatcha, jamais ils ne l'avaient pratiqu avec plus de fureur, ni
avec un succs plus long. Ce ne fut qu' la troisime tentative qu'on
put enfin garder le marabout, le hrisser de feux, tirer en plongeant
sur tout le revers du nord et faire vacuer cette formidable redoute.

Une fois matre du terrain, on creva le marabout, on y poussa une pice
d'artillerie, on fit une embrasure en perant le mur qui regarde la
ville, et la pice, une fois mise en batterie dans le ventre de ce
petit monument qui n'a pas quatre mtres carrs, ouvrit son feu contre
la tour de l'est. Un petit mur lev  la hte servait d'paulement.

La ville alors se garnit de fusils, couvrit  son tour de balles ce
petit point blanc, au centre duquel on voyait un trou noir d'o sortait
rgulirement, sans relche, un boulet dans un flocon de fume, et
cribla tout le plateau, intrpidement gard, malgr d'normes pertes. Ce
fut le moment le plus meurtrier pour nous.

L'assaut ne nous cota que peu de monde; il n'y eut pas de rsistance
dans les jardins; et quant  la lutte qui se prolongea dans la ville et
se rpta de maison en maison, elle fut dsespre de la part des
Arabes, mais courte, et terrible seulement pour eux. Sur les deux mille
et quelques cents cadavres qu'on releva les jours suivants, plus des
deux tiers furent trouvs dans la ville. La guerre des rues est atroce,
et l'homme y devient fou, soit qu'il se dfende ou qu'il attaque.

Il tait  peu prs huit heures quand, aprs avoir long le Dar-Sfah,
tourn par le sud les anciens murs des Serrin, nous arrivmes au sommet
de ce petit plateau, rayonnant au soleil du matin et tout couleur de
rose. Il n'y avait personne, personne aux environs, et nous en montions
doucement les pentes, le lieutenant N... me parlant du sige, et moi
l'coutant.

Il n'y a pas une pierre qui ne soit laboure de plusieurs balles et
marque de bleu comme une plaque de tir. Le plus grand nombre est
effleur par le bord, car ce n'tait pas  la pierre qu'on tirait, mais
 quelque chose, tte ou corps, qui dbordait par un ct. Le marabout a
reu trois boulets lancs de la ville: l'un a corn un des angles; un
autre a fait sauter un clat de pltre de la kouba, le troisime l'a
frapp en plein,  six pieds  peu prs du sol, et l'a travers de part
en part. J'oubliais de te dire que ce marabout est un petit cube de
pltre autrefois blanc, devenu jaune, avec une kouba conique et une
saillie dentele  chaque angle.

L'intrieur tait assez curieusement peint et enjoliv de lgendes
arabes. Nos soldats en ont balafr les murs  coups de couteau, et l'on
y voit plusieurs fois rpte la liste des officiers tus et blesss ce
jour-l. Une de ces listes entre autres, date du _3 dcembre_, m'a paru
curieuse; elle est crite de mains diffrentes et conue de manire 
faire croire que c'tait un registre o l'on inscrivait le nom de nos
soldats,  mesure qu'ils tombaient; il y a une barre au-dessous,
peut-tre faite  la nuit, et quand la liste de la journe s'est trouve
complte. A ct, et pour ainsi dire au verso de ce livre de compte
mortuaire, on lit: _4 dcembre_; puis, plus bas, et comme pour indiquer
qu'il y eut quelque relche dans les coups reus, tout  coup, en gros
caractres: GNRAL BOUSKAREN.

--Tenez, me dit le lieutenant en se plaant en face du trou qui servit
d'embrasure au canon, et dans la position d'un pointeur  sa pice,
c'est ici que le pauvre Millot a reu le coup. Qui diable aurait dit
cela? A travers ce trou, juste une balle au front! C'est une chance!
Pour tous les autres, ajouta-t-il, c'tait prvu. Qu'en dites-vous?

Et il me montrait  la fois le rempart et la place o nous tions
absolument  dcouvert et formant cible.

--Ici, continua-t-il, c'est le commandant Morand; ici, ce brave Frantz,
un brave ami; ici, Bessires. Et je vis sur une pierre plate: _Capitaine
Bessires, 1er zouaves, telle compagnie, tel bataillon, 3 dcembre_.
L, sur la pente,  l'endroit o il n'y a plus de pierres, c'est le
gnral Bouskaren. Il descendait en courant avec sa colonne d'assaut et
se retournait pour crier: En avant.

Le champ de bataille est si troit, qu'il n'y a pas un pied carr de
cette terre, vraiment  nous, car elle nous a cot cher, qui n'ait
recueilli quelques gouttes d'un sang regrettable.

Nous restmes longtemps assis au pied du marabout, appuys contre
l'embrasure, noire de poudre, dominant la ville, les jardins  droite et
 gauche, au del, l'immense perspective du dsert prise  revers par le
soleil montant. Il n'y a plus qu'une tour, celle de l'est. Sur le
bastion dmantel, puis ras, des Ouled-Serrin, commence  s'lever une
citadelle franaise. On entendait piocher, tailler, scier des pierres,
ou tinter contre le roc sonore la pique des mineurs, et des files de
petits nes, chargs de moellons, trottaient sur l'emplacement de la
brche.

Vers dix heures, la mine a jou. Un premier roulement de tambour ayant
dispers les travailleurs, la place demeura vide. Quelques minutes
aprs, un second avertissement se fit entendre, et, presque aussitt,
fut suivi de cinq ou six explosions, pareilles  des dcharges de grosse
artillerie; en mme temps, un nombre gal de dcharges moins
retentissantes clata du ct de la tour de l'est, qu'on s'occupe aussi
de dmolir. Aucun cho ne les rpta; chaque dtonation rsonna
schement dans l'air rare et pur du matin et s'indiqua seulement, avant
de se faire entendre, par une lgre secousse imprime au sol. De
longues gerbes de fume, mles de poussire et de pierres, firent
ruption dans le ciel bleu; puis, arrive  sa limite d'impulsion, la
fume se roula sur elle-mme, et la masse confuse des projectiles
redescendit comme une pluie de mitraille, tandis que quelques clats
plus lourds continuaient de monter  perte de vue, pour aller, par une
immense parabole, s'abattre en sifflant aux deux pentes de la ville. Le
vent, qui s'empara de la fume, la poussa vers le sud-ouest; bientt il
n'y eut plus dans le ciel parfaitement pur que d'imperceptibles
rousseurs, et le silence retomba lui-mme de tout son poids sur cette
solitude un moment trouble.

La brche tant ferme, il nous fallut rentrer par _Bab-el-Gharbi_
(porte de l'ouest) et remonter en dedans du rempart pour visiter le
petit cimetire o sont dposs cte  cte les officiers tus pendant
le sige ou morts depuis de leurs blessures. En attendant le monument
qu'on doit leur lever, ils sont enferms dans un petit carr de terre
entour d'une simple banquette. Aucune inscription n'indique encore les
noms de ces morts runis l, sans distinction de grade, et par un droit
gal  d'unanimes regrets. Ils reposent sur la brche, entre la
poudrire et le rempart,  l'endroit d'o la mort est partie pour les
atteindre, et si prs de celui o ils sont tombs, qu'il n'y a pas entre
les deux, je te l'ai dit, la porte d'une balle.

A prsent, venez dans la ville, me dit le lieutenant en m'entranant
dans la rue qui fait suite  _Bab-el-Gharbi_. Autant vaut en avoir le
coeur net tout de suite.

Nous suivions  peu prs le chemin trac par les balles et les
baonnettes de nos soldats. Chaque maison tmoignait d'une lutte
acharne. C'tait bien pis que vers la porte de l'est. On sentait que le
courant tait entr par ici et n'avait fait que se rpandre ensuite
jusque l-bas.

--Tout cela n'est rien, me dit le lieutenant, Dieu merci, vous ne
connatrez jamais chose pareille!

Ce que le lieutenant ne me dit pas, je le savais. On marchait dans le
sang; il y avait l des cadavres par centaines; les cadavres empchaient
de passer.

Vers le milieu de la rue que nous suivions, on rencontre deux votes, 
cinquante pas l'une de l'autre; elles sont longues, obscures, juste
assez hautes pour donner passage  un chameau. Sous la seconde vote,
me disait le lieutenant, l'encombrement tait plus grand que partout
ailleurs; ce fut l'endroit qu'on dblaya d'abord. Toute la couche des
morts enleve, on trouva dessous un ngre superbe,  moiti nu,
dcoiff, couch sur un cheval, et qui tenait encore  la main un fusil
cass dont il s'tait servi comme d'une massue. Il tait tellement
cribl de balles qu'on l'aurait dit fusill par jugement. On l'avait vu
sur la brche un des derniers; il avait battu en retraite pied  pied et
ne lchant pas, le pauvre diable! comme s'il avait eu sa femme et ses
enfants sur ses talons pour lui dire de tenir bon. A la fin, n'en
pouvant plus, il avait saut sur un cheval, et il fuyait avec l'ide de
sortir par _Bab-el-Chergui_, quand il donna dans une compagnie tout
entire qui dbouchait au pas de course, faisant jonction avec les
compagnies d'assaut. La bte, aussi mutile que l'homme, tait tombe
sous lui et barrait la route. Ce fut un commencement de barricade. Une
demi-heure aprs, la barricade tait plus haute qu'un homme debout.

Ce ne fut que deux jours aprs qu'on s'occupa de l'inhumation; tu sais
comment. On se servit des cordes  fourrages, de la longe des chevaux,
les hommes s'y attelrent, il fallait  tout prix se dbarrasser des
morts; on les empila comme on put, o l'on put, surtout dans les puits.
Un seul, prs duquel on m'a fait passer, en reut deux cent
cinquante-six, sans compter les animaux et le reste. On dit que pendant
longtemps la ville sentit la mort; et je ne suis pas bien sr que
l'odeur ait entirement disparu. Au surplus, rassure-toi; la Providence
a fait ce pays-ci trs sain; en cas d'orage, il y aurait, dit-on, 
craindre l'infiltration des eaux de pluie; mais,  le supposer rel,
c'est un danger que l'extrme scheresse diminue de jour en jour et
rendra bientt tout  fait imaginaire.

--Tenez, me dit le lieutenant en s'arrtant devant une maison de la plus
pauvre apparence, habite par une famille juive, voil une mchante
masure que je voudrais bien voir par terre.

Et chemin faisant, il me raconta l'histoire suivante en quelques mots
brefs, empreints d'un triste retour sur les hasards cruels de la guerre.

Dans cette maison qui, depuis la prise de la ville, a chang de matres,
habitaient deux _Nayliettes_ fort jolies. Pendant le sjour qu'une
colonne expditionnaire fit sous les murs d'El-Aghouat, quelques mois
avant le sige, le lieutenant N... avait pu pntrer dans la ville; il
avait avec lui un sergent de sa compagnie; un L'Aghouati, qui leur
servait de guide, les mena chez ces deux femmes, qui les reurent alors
tout autrement qu'en ennemis. L'une se nommait Fatma, l'autre M'riem. Le
lieutenant et son compagnon d'aventures gardrent de cette visite
nocturne un souvenir galement tendre, et sortirent d'El-Aghouat en se
disant: Si jamais nous y revenons, voil une connaissance toute faite.

Le 4, au moment de l'assaut, le lieutenant s'tait rappel les
Nayliettes. Il tait d'une compagnie d'attaque, et entra, par
consquent, un des premiers dans la ville. D'abord, il fit son devoir,
dirigea ses hommes et ne s'occupa que de les entraner; mais, au bout
d'un instant, il comprit que ce qui lui restait de mieux  faire,
c'tait de les contenir. Chacun d'ailleurs donnant pour son propre
compte, il se trouva bientt presque seul avec son sergent. L'ide leur
vint alors, en mme temps, de courir  la maison de Fatma. Ils eurent de
la peine  la reconnatre; les coups de fusil pleuvaient dans les rues;
on se battait jusqu'au coeur de la ville. Ils arrivrent pourtant,
mais trop tard.

Un soldat, debout devant la porte, rechargeait prcipitamment son fusil;
la baonnette tait rouge jusqu' la garde; le sang s'gouttait dans le
canon. Deux autres soldats sortaient en courant et fourraient dans leurs
kpis un mouchoir et des bijoux de femmes.--Le mal est fait, mon
lieutenant, dit le sergent, entrons-nous tout de mme? Ils entrrent.

Les deux pauvres filles taient tendues sans mouvement, l'une sur le
pav de la cour, l'autre au bas de l'escalier, d'o elle avait roul la
tte en bas. Fatma tait morte; M'riem expirait. L'une et l'autre
n'avaient plus ni turban, ni pendants d'oreilles, ni anneaux aux pieds,
ni pingles de hak; elles taient presque dshabilles, et leurs
vtements ne tenaient plus que par la ceinture autour de leurs hanches
mises  nu.

--Les malheureuses! dit le lieutenant.

--Les s.. voleurs! dit le sergent, qui remarqua, le premier, que les
bijoux manquaient.

Ils trouvrent dans la cour un fourneau allum, un plat tout prpar de
kouskoussou, un fuseau charg de laine et un petit coffre vide dont on
avait arrach les charnires. Au-dessus des deux femmes, la tte et les
bras pendants en dehors de la terrasse, on voyait le corps d'un homme
qui venait d'tre atteint au moment de fuir et dont la rsistance avait,
sans doute, provoqu ce massacre. M'riem, en expirant, laissa tomber de
sa main un bouton d'uniforme arrach  son meurtrier.

--Le voici, me dit le lieutenant; et il me le fit passer sous les yeux.

Connaissant le lieutenant, je ne fus pas surpris qu'il attacht plus
d'un sens  ce souvenir.

Quand on eut enfoui tous les morts, il ne resta presque plus personne
dans la ville, except les douze cents hommes de garnison. Tous les
survivants avaient pris la fuite et s'taient rpandus dans le Sud. Le
schriff, chapp on ne sait comment, ne s'vada que dans la nuit qui
suivit la prise, et, tout bless qu'on le disait, aprs l'avoir dit
mort, il ne fit qu'une traite d'El-Aghouat  Ouaregla. Femmes, enfants,
tout le monde s'tait expatri. Les chiens eux-mmes, pouvants, privs
de leurs matres, migrrent en masse et ne sont pas revenus. Ce fut
donc pendant quelque temps une solitude terrible, et bien plus menaante
que ne l'et t le voisinage d'une population hostile et difficile 
contenir. Ds le premier soir, des nues de corbeaux et de vautours
arrivrent on ne sait d'o, car il n'en avait pas paru un seul avant la
bataille. Pendant un mois, ils volrent sur la ville comme au-dessus
d'un charnier, en si grand nombre, qu'il fallut organiser des chasses
pour carter ces btes incommodes. Ils s'en allrent enfin d'eux-mmes.
Mais toute cette mousqueterie succdant aux canonnades du sige avait si
bien dtruit la tranquillit des jardins, que les pigeons des
palmiers,--il y en avait des milliers,--finirent aussi par s'exiler; de
sorte que la mme solitude s'tendit jusque dans l'oasis. Aujourd'hui,
la chasse ayant t dfendue, les tourterelles sont revenues presque en
aussi grand nombre. Quelques vautours solitaires taient demeurs au
milieu de cette panique gnrale, et n'ont pas cess d'habiter les
hauteurs de l'est, comme pour attendre une cure nouvelle.

La ville se repeuple aussi, mais lentement. A mesure qu'ils rentrent,
les Beni-l'Aghouat sont confins dans les bas quartiers. Ils y font peu
de bruit et y tiennent aussi peu de place que possible. Toutes les
proprits confisques ont t provisoirement mises sous le squestre.
Quant  cet immense butin: tapis, armes, bijoux, le tout, il faut
l'avouer, plus abondant que prcieux, on peut dire qu'il n'en reste plus
rien dans El-Aghouat, pas mme entre les mains des vainqueurs. Toutes
les maisons sont vides, depuis la plus pauvre jusqu' la plus riche: on
dirait une ville entirement dmnage.

--Eh bien! en conscience, ces gens-l ne sont pas mchants, disait le
lieutenant en me montrant quelques groupes d'individus qui se levaient
sur notre passage et nous disaient presque affectueusement bonjour. On
les a mis dans l'impossibilit de bouger, mais non de nuire. Avez-vous
vu les rues hier soir! En France, on les appellerait des coupe-gorge.
Aprs cela, chez nous on se venge tout de suite, ou l'on oublie; la
diffrence ici, c'est qu'on ne sait jamais le temps que peut durer une
forte rancune. A les voir, on les dirait incapables de se souvenir; et
je ne jurerais pas que le jour venu de rgler leurs comptes, ils
n'auraient pas le plus grand plaisir  me remplir le ventre de cailloux,
ou  m'corcher vivant, pour faire un tambour avec ma peau. En
attendant:--Dieu l'avait crit, Si-el-Hadj-Aca l'avait annonc.




Juin 1853.


Comme toutes les villes du dsert, El-Aghouat est bti sur un plan
simple, qui consiste  diminuer l'espace au profit de l'ombre. C'est un
compos de ruelles, de corridors, d'impasses, de fondouks entours
d'arcades. Au milieu de ce rseau de passages trangls, o l'on a eu
soin de multiplier les angles et de briser les lignes afin de laisser
encore moins de chances au soleil, il n'y a pour vraies voies de
circulation que deux rues directes: l'une au nord, l'autre au sud.

La premire, la seule dont j'aie  parler, prend  _Bab-el-Chergui_ et
aboutit  _Bab-el-Gharbi_; traversant ainsi la ville dans sa longueur,
de l'est  l'ouest,  mi-cte  peu prs de la colline, de manire 
sparer la haute ville de la basse, en runissant les deux quartiers.
Elle est troite, raboteuse, glissante, pave de blanc, et flamboyante 
midi. Il faut avoir l'aplomb des cavaliers arabes pour y lancer un
cheval au galop; et, quand on y rencontre par malheur un convoi de
chameaux, on doit alors, ou rebrousser chemin, ou se glisser comme on
peut entre les jambes des animaux, ou attendre sous les portes que le
convoi ait achev de dfiler; ce qui dure quelquefois une heure, pour
peu qu'il y ait une trentaine de btes, charges large et venant des
tribus. On reconnat en effet  leur allure les chameaux qui n'ont
jamais vu de villes. Ils regardent avec tonnement les hautes murailles
de droite et de gauche, et quand ils s'accrochent, leur effroi redouble.
Souvent, la bte qui marche en tte hsite  s'aventurer plus loin et
s'arrte; il se produit alors comme un reflux dans toute la ligne, les
btes pouvantes se pressent, s'empilent; non seulement la rue est
barre, mais elle est bouche et l'on a devant soi une sorte d'obstacle
confus, hriss de jambes, surmont de ttes, d'o sortent des cris, des
beuglements, des plaintes, et qu'il n'est plus possible d'affronter.
Imagine ce que cela doit tre,  l'entre des votes, ou lorsque deux
convois se rencontrent.

Cette rue n'en est pas moins la rue _marchande_, et presque la seule o
l'on ait ouvert des boutiques; ces boutiques sont des cafs, des
choppes de mercerie, ou de petits magasins d'toffes et de tailleurs
tenus par des M'zabites. On y voit en outre, aux endroits les plus
carts, quelques loges troites, un peu plus enfumes que les autres,
o de maigres vieillards,  barbe en pointe, soufflent sur des charbons,
avec un petit soufflet tenu en main, ou faonnent,  coups de marteau,
sur une enclume basse pose  terre entre leurs talons, de petits objets
de mtal ayant l'air de joujoux de plomb. Ces vieillards portent le
turban noir, sont fort sales, et l'on remarque qu'aucun Arabe ne vient
s'asseoir  leurs boutiques. Leurs femmes ont pour coiffure un voile
assez richement bariol, et quelques-unes sont belles et tristes, mais,
je l'avoue, ne rappellent que de trs loin la Rachel de la Bible. Ce
soufflet, en manire de forge, cette enclume large de deux doigts, un
peu de limaille dans des godets de terre; enfin, ces peignes, ces
anneaux de bras, d'argent grossier, ces boutons en filigrane pour
colliers, ces pingles pour hak, voil, comme fabrication et comme
produit, toute la bijouterie d'El-Aghouat.

Comme les Juifs, les M'zabites font le commerce dans un pays ou le
commerce est aussi mpris que l'industrie. Ils ont, comme eux, des
traits qui les font reconnatre: le teint des Maures, de beaux yeux,
l'ovale arrondi, un peu d'embonpoint qui rvle une race marchande fixe
dans les villes et boutiquire. On leur reproche d'aimer plus le trafic
que la guerre, et de pratiquer l'usure. Ils sont en gnral polis,
sociables avec les trangers. Ailleurs et dans les grands centres o le
commerce est honor, on les dit trs honntes; et tous les gouvernements
ont eu successivement les mmes gards pour eux. Nous n'avons fait en
cela que suivre la politique turque. Tu sais d'ailleurs que,  tort ou 
raison, par antipathie pour les compatriotes de mon ami Bakir, les
Arabes les appellent les juifs du dsert.

Tontes les maisons sont en boue. Cette boue, prise dans les jardins,
dlaye, puis coupe par tranches et sche au soleil, est superpose
par assises,  peu prs comme de la brique, et mastique avec la boue
liquide, en guise de mortier.

Parmi toutes ces constructions couleur de terre, il n'y a que le
_Dar-Sfah_ qui soit blanc et l'ancien bain de Ben-Salem qui soit peint.
Le reste est gris, d'un gris qui, le matin, devient rose;  midi,
violet; et, le soir, orang. Quelques portes ont un encadrement blanchi
au lait de chaux; d'autres sont surmontes d'une sorte d'image, peinte
en bleu, reprsentant une main ouverte; d'autres, d'un damier de
diverses couleurs, avec un semis de points rouges, bleus et verts, dans
chaque losange.

Il y a quatre mois encore, deux grands marchs se tenaient  El-Aghouat;
chaque quartier avait le sien  ct de sa porte. Ce sont de vastes
terrains o l'on remarque seulement que le sol a d tre pendant
longtemps battu par une grande foule d'hommes et d'animaux, et qui,
dit-on, suffisaient  peine au commerce de cette ligne frontire. Comme
point central entre l'Est et l'Ouest, entre le Tell et le dsert,
El-Aghouat ne pouvait tre qu'un rendez-vous d'change et qu'un
entrept. Non seulement c'tait sa prosprit: gographiquement, c'tait
sa seule raison d'tre. Je suis all visiter l'emplacement du march des
_Serrin_. D'abord, je ne vis qu'une plaine vide dvore de soleil. Tout
au fond cependant et contre un mur de jardin, j'avisai un petit groupe,
o l'on semblait parler affaires. Il y avait l quelques moutons amens
par la boucherie, deux chvres laitires, dont un Arabe examinait les
mamelles, et une paire de poulets, coq et poule: tu sauras qu'il n'y a
point de volaille dans El-Aghouat, et qu'on s'occupe depuis la conqute
de l'y naturaliser. A ct, deux ou trois l'Aghouati, trangers  la
vente, regardaient voler dans le ciel un vautour qui flairait
l'abattoir, et devait, lui aussi, trouver le march d'El-Aghouat bien
chang.

Je t'ai parl de la place, celle qu'on nomme la Grande-Place, pour la
distinguer de deux fondouks, aussi dserts que les marchs. C'est, avec
le quartier des cafs et une ruelle o, depuis le Rhamadan, je passe la
soire en compagnie des jeunes lgants du pays, le seul point qui soit
anim, et cela grce au ruisseau. Ce ruisseau sans lequel l'oasis
mourrait de soif, mais qui heureusement ne tarit jamais, dbouche  l'un
des angles de la place, coule au soleil pendant un moment, puis
s'chappe  l'autre angle par un mur de jardin. C'est un petit foss
limoneux, noirtre, peu propre  consoler la vue de la scheresse
universelle, et qui, soit dit sans ingratitude, n'est rien moins
qu'encourageant pour la soif.

On y vient puiser deux fois par jour, mais surtout depuis trois heures
du soir jusqu' la nuit. Le va-et-vient commence ds que la grande
chaleur est un peu tombe; et successivement j'y vois descendre presque
toutes les femmes de la ville accompagnes des jeunes filles, et
tranant encore aprs elles toute une escorte d'enfants bizarres.

Mon premier mouvement en apercevant ces formes blanchtres, vtues de
loques, sans bijoux, et qui ont l'air d'tre tout habilles de
poussire, a t du dsappointement. Je me souvenais des vtements
bariols du sud de Constantine, des voiles gris ou blancs, des turbans
noirs, des laines pourpres entortilles dans les cheveux, surtout des
fameux haks rouges, _hak-ahmeur_, sur lesquels tincelait une confuse
orfvrerie compose de peignes, de mains, de coffrets, de miroirs; je me
rappelais ma rue aux femmes de _T'olga_, et cette double range de
figures charmantes colles au mur comme des bas-reliefs peints; je
revoyais l'effet de ces costumes ardents en plein soleil, sur le sable
lilas des chemins, ou parmi le vert sombre des abricotiers; et mme, je
ne pensais pas sans quelque regret  cette fille si bien vtue, si
charge d'ornements, qui vint un jour, pendant que j'tais l, planter
sa tente sous les palmiers de _Sidi-Okba_, et qui n'avait qu'un tort,
celui d'arriver de _Dra-el-Guemel_ (montagne des poux) de
Tuggurt.--Depuis, la part faite aux regrets, j'ai presque oubli que je
comptais sur autre chose; au point que je ne saurais plus dire
aujourd'hui si cette enveloppe svre n'est pas ce qui convient  un
pareil milieu, et si je souhaiterais d'y introduire le moindre agrment.
Rien n'est plus simple, et voici, une fois pour toutes, ce costume en
quelques mots.

Il se compose d'un hak, d'un voile, d'un turban, quelquefois, en outre,
d'une mante ou _mehlafa_. Le hak est d'une toffe de coton cassante et
lgre, de couleur incertaine entre le blanc, le jaune et le gris. Il se
porte  peu prs comme le vtement des statues grecques, agraf sur les
pectoraux ou sur les paules, et retenu  la taille par une ceinture. Le
voile, de mme toffe et de couleur plus douteuse encore, surtout aux
environs de la tte, est pris sous le turban, fait guimpe autour du
visage, s'attache au moyen d'une pingle au-dessus du sein, puis
dcouvre la poitrine, descend le long des bras, et, par derrire,
enveloppe le corps de la tte aux pieds. Quelquefois, il est plus long
que le hak et fait alors l'effet d'un manteau de cour. La ligne oblique
et soutenue, qui descend de la nuque  l'extrmit de l'toffe, est
superbe; et le mouvement de la marche y produit des frissonnements et
des ondulations de plis de la plus grande lgance. Quant au turban, il
est de cotonnade un peu plus blanche et seulement ray sur le bord,
quelquefois  franges; on le roule  la mode du turban turc avec un bout
sur l'oreille, trs bas par devant, touchant au sourcil; il devient
d'autant plus beau qu'il est plus vaste et plus nglig. La mante, ou
voile de sortie n'est pas de rigueur. Il est adopt par les moins
pauvres, et j'imagine aussi par les plus jolies. Enfin, quand elles ne
vont pas pieds nus, elles ont pour chaussure un brodequin ou bas de cuir
lac, piqu de soie de couleur, de maroquin rouge et tout  fait
semblable au brodequin, moiti asiatique et moiti grec, que certains
matres de la Renaissance donnent  leurs figures de femmes.

Reprsente-toi maintenant sous cette couverture abondante en plis, mais
lgre, de grandes femmes aux formes viriles, avec des yeux cercls de
noir, le regard un peu louche, les cheveux natts, qui se perdent dans
le voile en flots obscurs, et encadrant un visage mivre, fltri, de
couleur neutre et qui semble ne pouvoir ni s'animer ni plir davantage;
des bras nus jusqu' l'paule avec des bracelets jusqu'au coude, cercles
d'argent, de corne ou de bois noir travaill. Parfois le hak, qui
s'entr'ouvre, laisse  nu tout un ct du corps: la poitrine, qu'elles
portent en avant, et leurs reins fortement cambrs. Elles ont la marche
droite, le pas souple et faisant peu de bruit; quelque chose enfin de
gauche et  la fois de magnifique dans les habitudes du corps qui leur
permet de prendre, accroupies, des postures de singe, et debout, des
attitudes de statues.

Au demeurant, si l'on voit peu de femmes qui soient belles, on en
rencontre encore moins qui n'aient ce ct grand ou pittoresque de la
tournure. Ce serait ici le cas ou jamais de faire une thorie sur la
beaut des haillons, car, il faut le dire, beaucoup de ces draperies,
qui abusent de loin, vues de prs sont des guenilles. Ce qu'il y a de
vrai, c'est que les peuples  vtements flottants n'offrent rien de
comparable  la pauvret sans ressources d'un habit trou. Ils
conservent, quand mme, ceci d'hroque, que, bien ou mal, ils sont
draps; et ceci d' peu prs semblable aux divinits, qu'un peu plus ils
seraient nus comme elles.

Entre la femme et l'enfant, il n'y a pas d'ge intermdiaire; et la
jeune fille, ici, c'est la petite fille. Fiance  dix ans, marie 
douze;  seize ans, la femme a pu tre trois fois mre. Toutes les
saisons de la vie sont en quelque sorte confondues. En dehors de ce
plein t, qui fane aussi vite qu'il mrit,  peine aperoit-on deux
saisons distinctes et aussi courtes l'une que l'autre: l'enfance et la
vieillesse. Les petites filles sont vtues comme leurs mres, mais un
peu moins bien et un peu moins, ce qui rarement les intimide. Au lieu de
turbans, elles ont des mouchoirs; souvent mme, pour seule coiffure, une
fort de cheveux coups courts, teints de rouge et formant toison. J'en
connais de jolies; presque toutes sont charmantes; elles ont, en petit,
la dignit de la femme avec les gentillesses farouches des enfants
sauvages; je n'ai jamais vu tant de jolis pieds, tant de mains
parfaites, ni rencontr plus de sourires tristes,  ct de rires plus
gais.

Il y en a une que je poursuis, mais qui se refuse  toute proposition de
demeurer tranquille  quatre pas de moi, avec la seule obligation de me
regarder. Tu connais le mpris des Arabes pour la profession que
j'exerce; chez les enfants, c'est de l'inquitude, avec une foule de
suppositions effrayantes pour leur sexe.--Fatma est toujours tte nue;
ses cheveux, peu soigns, lui font une tte norme avec un tout petit
visage, au-dessus d'un cou grle et d'un corps dlicat. Elle a d'normes
yeux noirs qui se ferment presque tout  fait quand elle sourit; avec
cela, des expressions furieuses, et tout  coup des airs de chat
sauvage. Quand je la rencontre dans le trajet de sa maison  la
fontaine, elle hsite d'abord entre ces trois partis: rentrer chez elle,
gagner la place  toutes jambes, ou bien venir prendre dans ma main
l'argent que je lui prsente comme une bouche  un oiseau qu'on veut
apprivoiser. Le plus souvent, l'avidit l'emporte; mais aprs quels
efforts! Pour comprendre  quel point cette enfant me hait dans ces
moments-l, il faut la voir s'avancer  petits pas, mais droite, la tte
haute, son grand oeil hardiment lev sur moi, tincelant d'ardeur,
effar, mchant, plein de surveillance craintive et de menace. Elle
devine que je lui tends un pige; et confusment elle sent bien que je
m'amuse de sa frayeur. Aussi, ds qu'elle a saisi l'argent, l'effroi de
s'tre risque de si prs, le succs de m'avoir chapp, la peur que je
ne la poursuive, que sais-je encore? toutes les pouvantes runies lui
font prendre une course folle. N'importe par quelle rue, au hasard,
pourvu qu'elle fuie, elle s'lance, en agitant son outre vide, et jetant
un clat de rire saccad qui est  la fois un signe de plaisir et le
paroxysme de l'effroi.--Quand, au contraire, nous nous trouvons  la
fontaine, elle me dnonce aussitt aux femmes, aux enfants; et j'entends
qu'on se rpte  l'oreille le nom arabe de peintre, nom malsonnant que
j'ai confondu longtemps avec un autre qui veut dire voleur. L'alarme une
fois donne, je n'ai plus qu' quitter la place, car il est vident que
ces pauvres femmes sont dsespres de me voir examiner leurs enfants.
D'autres petites filles du mme ge ressemblent, au contraire, tant
elles ont l'air dolent, au portrait d'une jeune douleur.--J'en connais
une, avec une simple bandelette autour de ses cheveux pendants, un front
bomb, un oeil taciturne, qui me rappelle la _Mlancolie_ d'Albert
Drer.

Femmes, enfants, sont l penchs sur l'eau sombre, le dos dans le
soleil, leurs haks retrousss au-dessus du genou, leur voile attach
par derrire, emplissant et vidant les cuelles, faisant ruisseler les
entonnoirs, ficelant les outres gonfles. Tout ce monde grouille, agit,
s'empresse; mais avec si peu de paroles, que, pour la plupart, on les
dirait muets. Cette eau remue rpand dans l'air une apparence de
fracheur; et la poussire dtrempe exhale, jusqu'au soir, une
trompeuse odeur de pluie d'orage. A chaque instant, c'est une famille
nouvelle qui arrive, pendant qu'une autre, sa provision faite, regagne 
petits pas la haute ville: la femme plie en deux et portant l'outre,
pareille  une norme vessie noire; la petite fille, c'est dcidment
l'usage, coiffe de l'entonnoir en paille de palmier, ou de l'cuelle
d'corce. Au milieu de cette foule humide, la tte rase et nue, car
tous n'ont pas le luxe de la _chechia_, et rpandant l'eau de toutes
parts, circulent les plus petits. Leur chemise, trop courte ou trop
longue, est toujours prte  descendre sur leurs talons; et un gros
ventre, des jambes grles, un teint poussireux; et, me permettras-tu ce
dtail, un peu trop local? des paquets de mouches fixs aux coins des
yeux, des narines et des lvres, font de ces singuliers rejetons, moins
prcoces que leurs soeurs, des enfants beaucoup moins aimables. On
s'tonne qu'il puisse en sortir les hommes beaux et vaillants que nous
voyons.

Quelquefois la corve est faite par un petit ne  maigre chine, poilu
comme une chvre, qu'un enfant, mis en surcharge entre deux outres,
stimule en lui piquant les plaies du cou. Peu  peu, cependant, le
soleil qui descend derrire les palmiers n'claire plus que le fond de
la place. Le premier plan rentre alors dans une ombre douteuse, o l'on
ne voit plus distinctement aucune couleur, hormis les coiffures
carlates de quelques petits garons, qui continuent  briller
exactement comme des coquelicots.

Pendant ce temps,  l'oppos de la fontaine, se passe une scne toute
diffrente. Si je la place ici, malgr le faux air qu'elle a d'une
antithse, c'est uniquement parce qu'elle appartient encore au ruisseau.

Avant de quitter la ville pour rentrer dans les jardins, le ruisseau se
partage en deux conduits destins  le rpandre alternativement sur la
droite ou sur la gauche, aprs un certain nombre d'heures dtermin.
Chaque propritaire a, plus loin, sa prise d'eau sur le canal principal
de son quartier, et dispose ainsi, tant de temps par semaine, d'un bras
de ce petit fleuve appel l'_Oued-Lekier_. Le barrage est gard par un
agent municipal, institu gardien des eaux. Ce rpartiteur n'est pas un
des personnages les moins intressants de la ville, et je le vois 
toute heure; car, le barrage tant devant ma maison, il habite
ordinairement le seuil de ma porte et jouit de l'ombre de mon mur. A
midi seulement, il se rfugie discrtement sous la vote et me salue
alors, quand je passe, d'un salut amical.

C'est un vieillard  barbe grisonnante, une sorte de Saturne arm d'une
pioche en guise de faux, avec un sablier dans la main. Une ficelle
tenant au sablier, et divise par noeuds, lui sert  marquer le nombre
de fois qu'il a retourn son horloge. Je le retrouve tous les jours, 
la mme place, ayant devant lui ces deux tristes fosss, dont l'un est 
sec quand l'autre est plein, regardant  la fois couler l'eau et
descendre grain  grain le sable qui mesure le temps, tout en grenant
sous ses doigts dj tremblants ce singulier chapelet compos de quarts
d'heure. Je n'ai jamais vu de visage plus tranquille que celui de ce
vieillard condamn  additionner, noeud par noeud, tous les quarts
d'heure qu'il a vcu. Quand il est au bout de sa ficelle, c'est que les
jardins du canton _ont assez bu_ et que le moment est venu de changer le
cours de l'eau. Alors il se lve, dmolit d'un coup de pioche le barrage
et reconstruit l'autre avec des cailloux, de la terre et de la paille de
litire; puis il revient s'asseoir au mur et reprendre son calcul
mlancolique.




Juin 1853.


--La famille arabe est ainsi faite qu'on voit rarement ensemble le mari,
la femme et les enfants, et qu'on est oblig de les prendre, chacun 
son tour, o on les trouve. Ce que je pourrais te dire de la dure
condition de la femme arabe ne serait pas nouveau; tu sais la part qui
lui est faite par le mariage; elle est  la fois la mre, la nourrice,
l'ouvrire, l'artisan, le palefrenier, la servante, et  peu prs la
bte de somme de la maison.

Quant  l'homme, qui dans ce partage exorbitant s'est attribu le rle
facile d'poux et de matre, sa vie se passe, a dit je ne sais quel
gographe en belle humeur: _ fumer pipette et  ne rien faire_. La
dfinition n'est qu' moiti vraie, si je l'applique aux gens de ce
pays; car je te l'ai dit, je crois, que les Arabes du Sud ne font point
usage du tabac;  peine voit-on quelques jeunes gens sans moeurs fumer
le _tekrouri_ dans de petits fourneaux de terre rouge; et j'aimerais
mieux dire, pour l'exactitude:  chercher l'ombre et  ne rien faire.

Une ville du dsert est, tu le vois, un lieu aride et brl, o la
Providence a, par exception, mis de l'eau, o l'industrie de l'homme a
cr de l'ombre: la fontaine o sont les femmes, l'ombre d'une rue o
dorment les hommes, voil des traits bien vulgaires et qui, pourtant,
rsument tout l'Orient.

Tu trouveras donc ici les hommes tablis dans tous les endroits sombres,
sous les votes, sur les places, dans les rues, partout except chez
eux. Le mnage se runit seulement pour le repas et pour la nuit.

La rue Bab-el-Gharbi est un de mes boulevards. En attendant que la
chaleur me force  abandonner la ville pour les jardins, il est rare
qu'on ne m'y voie pas  quelque moment que ce soit de la journe. Vers
une heure, l'ombre commence  se dessiner faiblement sur le pav; assis,
on n'en a pas encore sur les pieds; debout, le soleil vous effleure
encore la tte; il faut se coller contre la muraille et se faire troit.
La rverbration du sol et des murs est pouvantable; les chiens
poussent de petits cris quand il leur arrive de passer sur ce pav
mtallique; toutes les boutiques exposes au soleil sont fermes:
l'extrmit de la rue, vers le couchant, ondoie dans des flammes
blanches; on sent vibrer dans l'air de faibles bruits qu'on prendrait
pour la respiration de la terre haletante. Peu  peu cependant, tu vois
sortir des porches entre-bills de grandes figures ples, mornes,
vtues de blanc, avec l'air plutt extnu que pensif; elles arrivent
les yeux clignotants, la tte basse, et se faisant de l'ombre de leur
voile un abri pour tout le corps, sous ce soleil perpendiculaire. L'une
aprs l'autre, elles se rangent au mur, assises ou couches quand elles
en trouvent la place. Ce sont les maris, les frres, les jeunes gens,
qui viennent achever leur journe. Ils l'ont commence du ct gauche du
pav, ils la continuent du ct droit; c'est la seule diffrence qu'il y
ait dans leurs habitudes entre le matin et le soir.--A deux heures, tous
les habitants d'El-Aghouat sont dans la rue.

Une remarque de peintre, que je note en passant, c'est qu' l'inverse de
ce qu'on voit en Europe, ici les tableaux se composent dans l'ombre avec
un centre obscur et des coins de lumire. C'est, en quelque sorte, du
Rembrandt transpos; rien n'est plus mystrieux.

Cette ombre des pays de lumire, tu la connais. Elle est inexprimable;
c'est quelque chose d'obscur et de transparent, de limpide et de color;
on dirait une eau profonde. Elle parat noire, et, quand l'oeil y
plonge, on est tout surpris d'y voir clair. Supprimez le soleil, et
cette ombre elle-mme deviendra du jour. Les figures y flottent dans je
ne sais quelle blonde atmosphre qui fait vanouir les contours.
Regardez-les maintenant qu'elles y sont assises; les vtements
blanchtres se confondent presque avec les murailles; les pieds nus
marquent  peine sur le terrain, et, sauf le visage qui fait tache en
brun au milieu de ce vague ensemble, c'est  croire  des statues
ptries de boue et, comme les maisons, cuites au soleil. Par moments
seulement, un pli qui se dplace, un geste rappelant la vie, un filet de
fume qui s'chappe des lvres d'un fumeur de _tekrouri_ et l'enveloppe
de nbulosits mouvantes, rvlent une assemble de gens qui se
reposent.

Les enfants ne figurent point dans ces groupes; ils sortent rarement ou
se hasardent seulement jusqu'au seuil, tout prts  se cacher ds qu'un
tranger parat. Les vieillards sont en petit nombre, et, quoiqu'on dise
de la dure des jours dans le Sahara, les Nestors n'y sont respects que
parce qu'on y compte peu de barbes blanches. Ici enfin, mme observation
pour les femmes; entre l'homme et l'enfant, on remarque  peine le jeune
homme; entre le petit garon  tte nue et son grand frre encore
imberbe, mais dj coiff du _ghat_ viril et chauss des _tmags_, 
peine observe-t-on le type indcis de l'adolescent.

Tous mes habitus de la rue Bab-el-Gharbi sont donc d'ge  faire la
guerre. Et cependant,  considrer dans leurs moments d'apathie la
raret de leurs gestes, la lassitude de leur air et de leurs mouvements,
 les voir s'interroger de la main, et se rpondre, sans ouvrir la
bouche, par la syllabe sourde du _oui_ arabe, par une inclination de
tte, ou par un faible abaissement des paupires;  les couter parler,
quand ils parlent, on les prendrait pour des anctres. Tout en eux est
pesant ou nonchalant; et cette fatigue ajoute  la dignit des
personnes, et cette dignit devient pique. Je trouve qu' part une ou
deux exceptions illustres, le ct grandiose de ce peuple n'est pas
reprsent dans la peinture anecdotique de notre temps. L'Arabe, comme
beaucoup de types entrevus par la silhouette, est tomb dans la
mascarade. On en est las parce qu'il est devenu commun, avant d'tre
bien connu. Te souviens-tu d'avoir vu passer, un jour que nous tions
ensemble, ces tranges figures, paisses, incultes, vtements bruts,
visages camards,--des mdaillons de la colonne Trajane,--tout brls, et
ressemblant doublement  du vieux marbre ou  du bronze? Ils avaient
plant leur tente rouge sur une esplanade hrisse de tiges sches de
mas; des chevaux maigres, des dromadaires aux jambes noues se
promenant au soleil parmi les chalas; btes et gens avaient l'air de
venir de loin et tmoignaient d'un climat indigent, rude et enflamm.
Ces voyageurs du Sud, qui t'ont frapp comme des nouveauts, mme en
pays arabe, voil l'Arabe. Tu l'as aperu ce jour-l vaguement, petit
dans un grand paysage; je voudrais te le montrer aujourd'hui tel que je
le vois, de prs et de grandeur naturelle, isol comme un portrait dans
son cadre.

Le cadre est si petit, que leur taille y parat colossale. Quelquefois
un passant s'arrte, barrant la rue de son ample manteau rejet en
arrire. Il change une accolade, un salut de la main. S'il passe, on
entend un moment le bruit mou de ses sandales; s'il s'arrte, on le voit
s'asseoir, un bras roul dans son burnouss, le bras droit libre pour
chasser les mouches, grener son chapelet, se peigner la barbe. Pendant
quelques minutes, on entend revenir les formules de politesse:

--Comment es-tu?

--Bien.

--Et comment, toi?

--Trs bien.

Puis, c'est fini; veills ou non, ils se taisent. C'est le mme repos,
dans toutes les attitudes possibles. Les uns dorment rassembls sur
eux-mmes et le menton sur leurs genoux; d'autres, la nuque appuye
contre le mur, le cou fauss, les bras tendus, les mains ouvertes, le
corps tout d'une pice et les pieds droits, dans un sommeil violent qui
ressemble  de l'apoplexie; d'autres, la tte entirement voile comme
Csar mourant, qui se sont retourns sur le ventre, et dont on voit
s'allonger sur le pav blanc les jambes brunes et les talons gris;
d'autres, penchs sur le coude, le menton dans la main, les doigts
passs dans la barbe. Ailleurs, des jeunes gens sommeillent, appuys
l'un sur l'paule de l'autre avec une certaine grce, et sans cesser de
se tenir par le petit doigt.

Tous ces visages somnolents ont de grands traits: mme hbts, ils
conservent la beaut d'une sculpture; mme incorrects, ils offrent
l'intrt d'une forte bauche. La barbe amincie vers l'oreille dessine
les os maxillaires; il est impossible de voir une barbe mieux plante:
la ntre, quand elle est noire sur un teint blanc, a l'air d'tre
postiche; la leur adhre au visage et s'insinue dans la peau par
d'insensibles transitions brunes. Le nez, droit quand il est pur,
s'largit vers la base quand il n'y a qu'un faible mlange de sang
ngre; la bouche est charnue et saillante; enfin, les pommettes, le
cadre de l'oeil, tout en eux est robuste, construit largement, et
semble sortir d'un moule au-dessus de nature.--Quant aux yeux, c'est l
que la vie se retrouve: ils sont grands, obscurs; on y voit passer des
lueurs fauves;  mesure que les cils s'cartent, la prunelle noire se
dilate et les remplit;  peine reste-t-il un point plus clair  l'angle
externe des paupires, un point couleur de sang  l'angle intrieur; on
dirait deux trous noirs ouverts dans un masque discret, et par o l'me,
 certains moments, qu'on prvoit, peut se manifester par des jets de
flammes.

Le costume, on le connat, et il serait presque inutile de le dcrire.
Peu importe les noms de _gandoura_, _hak_, _burnouss_, _ghat_, etc.;
rien n'est plus simple, il se rduit  trois pices d'toffes
superposes; une chemise de dessous qu'on ne voit pas; un voile qui
encadre le visage et fait deux ou trois fois le tour du corps en
charpe; un manteau qui recouvre le tout, dont le capuchon peut en outre
abriter la tte. Tout cela est blanc, d'une toffe lourde, paisse, et
forme de gros plis. Le voile est retenu autour de la tte par une corde
en laine grise; la coiffure est basse, collante, et ne fait qu'largir
le crne sans l'lever. Le tout ensemble reprsente une seule draperie.
C'est le pendant du costume des femmes, et, comme celui-ci, c'est le
plus simple et le plus grandiose que j'aie vu nulle part.

A ct de ce vtement digne d'tre port par un patriarche, les costumes
de guerre ou d'apparat des Sahariens ont un certain air de _fantasia_,
comme disent les Arabes, c'est  dire de faux luxe qui sent un peu le
thtre. Par bonheur, on ne leur voit pas de pipe dans la main, mais un
chapelet de noyaux de dattes, enfils dans de la laine, avec quelques
grains de verroterie ou des morceaux bruts de lapis-lazzuli; au bout, un
petit peigne en os ou une amulette. Ce chapelet pend sur leur poitrine,
et leur main droite est sans cesse occupe  en compter les grains. Ils
n'ont pas d'armes; ils portent seulement  la ceinture et dans un tui
de cuir un petit couteau de fer battu qui leur sert  se raser; 
cheval, ils prennent la double botte, le grand chapeau de paille attach
par une mentonnire de cuir, le grand fusil, et un sabre turc, kabyle
espagnol ou _targui_, pass sous la selle ou pendant le long d'une
paule.

Malgr ce peu de diffrence dans l'habit, rien ne se ressemble moins que
ces deux hommes, suivant qu'ils sont  pied ou  cheval. En quoi ils
diffrent n'est pas ais  dfinir, mais peut-tre me comprendras-tu
quand je te dirai que l'un est plus historique que l'autre. L'Arabe 
pied, drap, chauss de sandales, est l'homme de tous les temps et de
tous les pays; de la Bible, si tu veux, de Rome, des Gaules, avec un
trait de la race orientale et la physionomie propre aux gens du dsert.
Il peut figurer dans quelque scne que ce soit, grande ou petite; et
c'est une figure que Poussin ne dsavouerait pas.--Le cavalier, au
contraire, debout sur son cheval efflanqu, lui serrant les ctes, lui
rendant la bride, poussant un cri du gosier et partant au galop, pench
sur le cou de sa bte, une main  l'aron de la selle, l'autre au fusil,
voil l'homme du Sahara; tout au plus, pourrait-on le confondre avec le
cavalier de Syrie. Il a moins de style que le premier et plus de
physionomie. Au surplus, il ne s'agit point de prfrer l'un  l'autre:
l'un est l'histoire, l'autre le genre; et la _Noce juive_ a bien son
prix, mme aprs les _Sept Sacrements_. Que suis-je venu chercher ici,
d'ailleurs? Qu'esprais-je y trouver? Est-ce l'Arabe? Est-ce l'homme?

L'autre jour, j'ai vu passer ici mme, venant de la place et filant vers
Bab-el-Gharbi, une cinquantaine de cavaliers du goum. C'tait le matin;
on les avait convoqus  la hte, sur la nouvelle qu'un convoi de
marchands du Sud, allant dans le Tell, prenait par l'ouest pour viter
El-Aghouat. Chacun montant  cheval  sa porte, ils arrivaient au
rendez-vous un par un. Je les voyais accourir du fond de la rue, coupe
 vingt pas de moi par une vote; se courber une seconde, pour passer
dessous, puis reparatre tout droits, non plus en selle, mais debout sur
l'trier, lancs au galop de charge, et venant sur moi comme une
tempte. La rue est si troite, qu' chaque fois je sentais le vent du
cheval; et, comme elle est  peu prs en escalier, c'taient des carts
et des efforts de jarrets effrayants. Le pav retentissait; on entendait
cliqueter, contre le flanc des btes, les triers de fer et les longs
perons; le torse humain du centaure ne bronchait pas. Chaque cavalier
passait, riant  des amis qui taient sur leurs portes, les yeux en
flammes et agitant son long fusil, comme s'il allait avoir  s'en
servir. Cette chose si simple, et qu'on voit si communment, un cavalier
au galop dans une rue, je ne saurais dire pourquoi,  cet endroit-l
particulirement, elle m'a frapp. Mais je l'ai note comme une des
belles scnes questres que j'ai vues, et j'ai compris ce que peuvent
devenir ces fainants,  l'air endormi, quand on les met  cheval.




Juin 1853.


--Grce au lieutenant N..., devenu dsormais mon compagnon de promenade
et je crois pouvoir le dire, mon ami, je commence  me faire des
connaissances. On me salue quand je passe; on m'appelle, ainsi que lui,
lieutenant de prfrence  _sidi_; il n'est pas jusqu'aux factionnaires
indignes qui, habitus  nous voir ensemble, et tromps sur ma vraie
qualit, ne me rendent les honneurs militaires.

Le lieutenant N... a beaucoup d'amis dans la ville; il connat ces
gens-l par coeur; il sait leur histoire, leurs antcdents, leurs
affaires de mnage, leur parent; il est un peu le mdecin des infirmes,
le protecteur des pauvres;  ce titre, et quoique trs redout pour sa
vigueur  svir quand il le faut, il a ses entres dans un grand nombre
de maisons qui seraient fermes pour tout autre; privilge prcieux pour
moi, car il m'en fait obligeamment profiter.

Parmi ses faux amis, comme il les appelle, avec la connaissance exacte
des amitis arabes, se trouve un vieux chasseur d'autruches et de
gazelles. C'est le premier qui m'ait admis familirement chez lui, sa
femme n'tant ni d'ge ni de visage  le rendre jaloux. D'ailleurs,
c'est un caractre enjou, qui me parat plein de bonne humeur, de
philosophie, et au-dessus de certains prjugs; comme un homme qui se
moquerait enfin des choses humaines, aprs y avoir longtemps rflchi.

On lui donnerait cinquante ans passs,  voir les poils gris de sa
barbe. Il a le visage en museau de loup; de petits yeux brids, sans
cils, dont les ophtalmies ont enflamm les paupires; mais avec un
regard perant et qui semble aiguis comme une flche, dans le but de
porter plus loin. Il est borgne et boite un peu d'une jambe, par suite
d'une blessure  la cuisse; un coup de feu, dit-on; lui l'explique
autrement; mais, comme un vieux sanglier dur  mourir, il n'en est pas
moins alerte. Son histoire serait longue, s'il la voulait raconter, et
srement on y trouverait autre chose que des aventures de chasse. Ce que
je sais de lui, c'est qu'il n'est pas d'El-Aghouat; qu'il a pass de
longues annes chez les Chambaa, creusant, dit-il, des puits artsiens,
et chassant; il parle en outre de l'_Oued-Ghir_ et du _Djebel-Amour_,
comme s'il avait successivement habit tout le dsert, depuis la
frontire de Tunis jusqu'au Maroc; mais, surtout, il parle de la poudre
avec la passion d'un homme qui n'aurait pas renonc  s'en servir.

Il demeure dans la basse ville,  l'extrmit d'une rue silencieuse,
dans le voisinage des jardins. C'est un intrieur misrable, et que j'ai
cru des plus pauvres, avant de m'tre assur qu'il ressemblait  tous
les autres; car,  ce point gnral d'incurie et de malpropret, le
degr de misre est peu sensible. Le spectacle, au reste, est trop
curieux pour que je le nglige; il achve nergiquement la physionomie
de ce peuple plein de contrastes; peut-tre est-il encore plus terrible
que repoussant.

Les maisons de ce quartier, communes en gnral,  deux ou trois
mnages, se composent d'une cour carre avec un logement sur chaque
face. Ce logement, form d'une ou de deux chambres au plus, est une
galerie sombre ne tirant le jour que d'une porte toujours ouverte. La
porte est basse, et ne laisse entrer le soleil que lorsqu'il devient
tout  fait oblique, le matin ou le soir. Jamais la lumire n'y pntre
autrement que par reflet; les murs sont noirs et enduits d'une sorte de
bitume pais qui ressemble  de longs dpts de fume, bien qu'en
gnral on ne fasse de feu que dans la cour. Quant au plafond, perdu
dans une obscurit perptuelle, il sert de retraite effrayante  des
animaux de toute sorte.

Quand on entre dans ces cours vides, souilles d'ordures comme des cours
d'tables, d'abord on ne voit personne; tout au plus une femme qui
disparat dans le trou noir d'une porte, le bout du vtement tranant
derrire au soleil. Seulement on entend un petit bruit sec et rgulier
qui vient des chambres et qui ressemble  des coups de marteau de
tapissier; puis, on aperoit vaguement, dress dans chaque chambre et
dans le carr de lumire mesur par la porte, un vaste mtier debout, 
charpente bizarre, tout ray de fils tendus, o l'on voit courir des
doigts bruns, et passer les dents aigus d'un outil de fer semblable 
un peigne; enfin, peu  peu, l'oeil s'accoutumant aux tnbres du
lieu, on finit par dcouvrir, derrire ce rideau de fils blancs, la
forme un peu fantastique d'ouvrires, assises et tissant, et de grands
yeux stupfis fixs sur vous.

La fabrication des toffes n'est ici, surtout depuis la prise, qu'une
industrie de mnage; encore se rduit-elle  des tissus grossiers et aux
objets de premire ncessit; des haks de laine, des burnouss  bas
prix, et quelques djerbi, ou couvertures, tout unis.

Quelquefois, plusieurs femmes ranges cte  cte sont occupes  la
mme pice d'toffe; l'toffe est tendue dans la longueur de la chambre,
le centre vis--vis la porte, les deux bouts dans l'obscurit; les
femmes sont accroupies derrire, le dos au mur, les mains glissant 
travers la trame, ou frappant le tissu pour le serrer, les pieds parmi
les cheveaux de laine, leurs nourrissons sur leurs genoux. La plus
ge, assise  l'cart, carde la laine brute, en la dchirant sur une
large trille de fer. De maigres petites filles, plus ples encore que
leurs mres, juches sur de hautes encoignures, filent avec une petite
quenouille enjolive de plumes d'autruches et laissent, du bout de leurs
doigts jaunes, pendre jusqu' terre le long fil qui se tord et se
pelotonne autour du fuseau; d'autres le dvident. Il y a l de tout
petits enfants couchs dans les coins, nus, avec un lambeau de laine
sur la figure, afin de les prserver des mouches. Mais, except ceux-ci
que leur ge excuse de dormir, tout le monde travaille; seulement on
parle peu; on voit la sueur qui perle sur ces fronts arides, et plus la
chaleur est forte, plus les visages deviennent ples.

Chaque mnage a dans la cour un coin particulier, o l'on fait le repas
contre le mur noir de fume; puis,  ct, la place o l'on mange. On y
voit l'outre vide, l'outre gonfle, l'autre  moiti vide contenant du
lait qu'on laisse aigrir et que de temps en temps l'on vient battre; par
terre, des plats de bois, des gamelles, quelques poteries grossires,
des lambeaux de tellis, des restes de djerbi, des tessons, des os
rongs, des pelures de lgumes, plus les dbris accumuls des repas.
L-dessus, rpands des millions de mouches; mais en si grand nombre que
le sol en est noir, et pour ainsi dire mouvant  l'oeil; fais-y
descendre un large carr de soleil blanc qui excite et met en rumeur cet
innombrable essaim; place en sentinelle au-dessus de la porte un chien
jaune  queue de renard,  museau pointu,  oreilles droites, qui aboie
contre les passants, prt  sauter sur la tte de ceux qui s'arrtent;
imagine enfin l'indescriptible rsultat de ce soleil chauffant tant
d'immondices, une chaleur atmosphrique  peu prs constante en ce
moment de 40 ou 42, et peut-tre connatras-tu, moins les odeurs dont
je te fais grce, les tranges domiciles o le lieutenant N... et moi
nous allons visiter nos amis.

La journe s'coule ainsi dans le plus grand silence; le mari absent,
les femmes au travail, les plus petits sommeillant, le chien veillant.
Pas de chants, pas de bruit; on entend distinctement le bourdonnement
des mouches qui continue, quand cesse le cliquetis des mtiers.

Quelquefois, un pervier apparat dans le carr de ciel bleu compris
entre les murs gris de la cour. Tout  coup, son ombre, qui flotte un
moment sur le pav, fait lever la tte au chien de garde, et lui arrache
un rauque aboiement. L'oiseau se laisse tomber, comme s'il tait mort,
prend un dbris, donne un coup d'aile et remonte; il s'lve en formant
de grands cercles; arriv trs haut, il se fixe. On le distingue encore,
comme un point jaune tach de points obscurs, immobile, les ailes
tendues, clou pour ainsi dire comme un oiseau d'or sur du bleu.

Le soir venu, les fourneaux s'allument; les outres sont pleines, on
prpare le repas; le mari rentre pour manger, et la famille se trouve un
moment runie sous ce beau ciel de nuit, presque aussi lumineux que
certains jours d'Europe.

--Hier, aprs le dner, prcisment  l'heure du sien, nous sommes
entrs chez le chasseur d'autruches. Le soleil venait de se coucher; de
petites fumes rousstres, d'odeur ftide, commenaient  se rpandre
au-dessus des terrasses. C'tait la seule odeur de repas qui s'exhalt
de toutes ces maisons o l'on soupait. Les rues devenaient dsertes; on
n'y rencontrait plus que ce petit nombre d'individus de condition plus
pauvre encore, qui ne soupent jamais, mme en temps de Rhamadan.

Le vieux borgne tait en gaiet, et nous restmes avec lui plus de deux
heures  causer chasse. Le lieutenant N..., dont c'est aussi la passion,
a quelque faiblesse pour ce vieux coureur de routes. Il va sans dire
qu'il ne s'agit point de la chasse  courre avec les _slougui_; notre
homme n'a jamais pratiqu que la chasse  pied, autrement dit l'afft.
Il appartient  cette classe, nombreuse ici, des pitons du dsert. En
fait de monture, il est douteux qu'il en connaisse d'autre que le
dromadaire; il ne porte point aux jambes la marque des cavaliers;
d'ailleurs, quand il parle de son quipage de chasse, et dans la
pantomime intraduisible dont il accompagne ses rcits, il n'est jamais
question que de ceci et de cela, comme il dit, en montrant sa jambe
valide et son bon oeil.

En homme qui vient du pays des autruches, il affecte pour celui-ci un
mpris lgitime. Les autruches, en effet, y sont rares, et ne font qu'y
apparatre au moment des fortes chaleurs, quand, l'eau venant  manquer
dans tout le Sud, la soif les oblige  se disperser pour trouver des
sources. Il en vient alors jusqu' Rass-el-Aoun, non pas se fixer, mais
y faire des pointes la nuit. Vers la mme poque, on en rencontre un
peu partout dans les environs;  l'est, aux fontaines d'_El-Assafia_; 
l'ouest, et sur la route du Djebel-Amour, vers les taillis sablonneux de
_Recheg_; mais c'est par hasard, irrgulirement; il faut les guetter et
revenir souvent pour une occasion toujours douteuse. En revanche, la
gazelle abonde sur toute la ligne des K'sours, partout o il y a un peu
d'herbe, surtout des romarins. Tu connais le got des gazelles pour
certaines plantes odorantes de ce climat, et le genre de produit qu'on
recueille sur les terrains qu'elles frquentent. Ces petites boulettes
brunes, et parfumes plus ou moins, suivant la qualit des plantes dont
elles se nourrissent, sont fort apprcies des Arabes; on les mle au
tabac, on les brle en guise de pastilles; l'odeur en est cre, mais
rappelle le musc. Il suffit de passer le soir devant le caf de notre
ami _Djeridi_, pour apprendre qu'El-Aghouat est au centre d'un pays de
gazelles. C'est sur ce gibier, assez mesquin en comparaison de l'autre,
que notre chasseur est oblig de se rabattre depuis son sjour ici,
sjour qu'il a l'air de considrer comme un exil ou comme un
emprisonnement.

Mais, comme un vieux soldat qui, dans un temps d'escarmouches, se
consolerait en racontant les grandes guerres qu'il a faites jadis, notre
ami se rajeunissait en nous parlant des autruches, et quand il disait
_delim_ (l'autruche mle), on comprenait,  son accent, qu'il estimait,
alors seulement, citer une aventure digne de lui.

Pour peu que l'imagination s'en mle, il est ais, je te le jure, de
faire un merveilleux voyage en compagnie d'un pareil conteur. Quant 
moi, j'entrevoyais, en l'coutant, des moeurs, des tableaux, tout un
pays encore nouveau, tout ce monde merveilleux et lointain que jamais je
ne connatrai. Des rgions plus mornes encore que celles-ci; de longues
marches sans eau, sans routes, sans bois, sans abri; puis les dunes
chaudes, les _areq_, o l'oiseau dpose ses oeufs;  et l des traces
aussi larges que celles du lion et bizarres; puis l'embuscade pendant le
jour avec le soleil, pendant la nuit avec ses longues veilles; et
toujours le mme silence; quelquefois, plusieurs journes de suite
passes dans le sable enflamm  attendre une nuit propice; ce point
imperceptible d'un petit homme blotti dans le grand espace et guettant:
par-dessus tout, enfin, cette lutte hroque entre une passion de
sauvage et le dsert tout entier qui conspire  le dcourager.

Le vieux borgne mettait lui-mme ces grandes scnes en action,  sa
manire, et quoique ce ft d'une faon grotesque, en vrit l'on voyait
tout. Le long djerid qui lui sert de canne lui tenait lieu de fusil. Il
partait, de sa bonne jambe, tombant sur la mauvaise, et se relevant de
l'une sur l'autre  chaque pas, comme par un lan. On oublie qu'il
boite, tant il y a d'nergie dans son allure et d'lasticit dans ce
pied invalide; on dirait d'un ressort fait pour acclrer sa marche et
dont chaque impulsion le porte irrsistiblement en avant. Surtout, on
admet qu'il puisse aller loin, car cette singulire infirmit a l'air de
le rendre infatigable. Il avait son hak tordu derrire l'oreille, et,
de son oeil unique qui le force  se retourner plus frquemment d'un
ct que de l'autre, de ses narines ouvertes, de ses oreilles tendues au
vent, il semblait interroger les bruits, les odeurs, les traces. Tout 
coup il se laissa tomber  plat ventre, son arme colle au corps, et
pendant un moment il ne bougea plus.

N'oublie pas le lieu de la scne: c'tait  deux pas du cercle des
femmes et dans le coin de la cour o la famille avait pris son repas. Le
feu, aliment avec des fientes de chameaux, faute de bois, ne jetait
plus que de maigres lueurs. Les femmes ranges autour, et je ne sais par
quelle habitude, car malgr la nuit on touffait, le regardaient
tristement s'teindre avec des yeux fixes qu'on devinait sans trop les
voir. A peine apercevait-on, un peu au del, les enfants couchs prs du
mur et dormant. Le plus profond silence rgnait dans la cour, et ni le
lieutenant, ni moi, n'avions envie de l'interrompre.

Aprs un moment d'immobilit complte, le vieux chasseur se souleva sur
un coude, et se mit  ramper, le menton  fleur de terre, allong comme
un reptile; insensiblement, le bton passa dans sa main gauche; on le
vit ajuster longtemps, prudemment, avec la certitude d'un homme qui
entend ne pas manquer un coup si rare; enfin, il fit feu, en imitant
l'explosion par un: boum! pouss d'un voix de tonnerre. En un clair il
fut debout et se mit  bondir. L, je le crus fou, tant il mettait
d'action dans son rle. Il imitait  la fois la bte blesse qui fuit et
le chasseur qui court aprs elle; de son burnouss, qu'il agitait  deux
mains, il reprsentait l'immense envergure de l'oiseau et le mouvement
des ailes battant pesamment la terre; enfin, jetant un petit cri
d'angoisse, de joie, de possession, il prit un dernier lan et sembla
donner tte baisse contre la bte; puis, se retournant vers nous, il
partit d'un grand clat de rire.

On voyait luire ses petits yeux devenus couleur de braise, et, dans ses
mchoires ouvertes tout  coup par ce large accs de gaiet, je vis
luire des dents pareilles  des crocs de carnassiers.

--Que dites-vous de cet animal-l? me demanda le lieutenant.

--Je dis que tout borgne et tout boiteux qu'il est, ce doit tre un rude
chasseur.

--Ah bah! on ne sait pas, me dit le lieutenant; le plus clair de son
affaire, c'est qu'il a du plomb dans le corps.

Il y avait l, dans la cour, un peu  l'cart, un homme  burnouss qui
venait d'entrer pendant la scne et se tenait assis sans souffler mot.
Ce ne fut qu'au moment de sortir que nous le reconnmes.

--Ah! c'est toi, _Tahar_; bonsoir, lui dit le lieutenant. Qui est-ce qui
garde les eaux?

Le vieillard se leva, rpondit que c'tait un tel, nous dit bonsoir, et
se rassit.

Quant au chasseur, il nous accompagna jusque dans la rue, en appelant
sur nous toutes les bndictions du ciel.

--Est-ce que le gardien des eaux est de la famille? demandai-je quand
nous fmes seuls.

--C'est le frre du borgne, me rpondit le lieutenant. On ne s'en
douterait gure, n'est-ce pas? Encore un migr rentr; mais celui-l,
c'est un brave homme.

--Vous le connaissez?

--La premire fois que nous nous sommes rencontrs, c'tait le 4
dcembre,  la nuit, l-bas, dans ce petit enclos, prs de
_Bab-el-Chettet_, o je vous ai dit qu'on avait fait un accroc  ma
capote. La bataille tait finie dans la ville; on ne tirait plus que
dans les palmiers. Ils taient l embusqus derrire un mur, lui, Tahar,
son fils, et un autre vieux. Ils firent feu ensemble et se sauvrent. Je
dis  mon sergent: Tire au jeune. Le jeune homme roula comme un livre,
puis se releva et se mit  courir. La nuit venait; on sonnait le
ralliement; il tait inutile de le poursuivre. Le troisime tant bless
 mort, nous n'emes que Tahar. Il ne voulait pas se rendre;  la fin,
je lui fis entendre raison, et il se laissa emmener. Mais le lendemain,
il avait fil, et je me dis qu'il avait bien fait.

Deux mois aprs, on le trouva rdant dans les environs; il tait en
loques et n'avait plus de chaussures; le pauvre vieux cherchait son
fils. On lui fit grce; et son frre tant dj rentr, il alla demeurer
chez lui.

Depuis, je lui ai fait avoir son emploi. On lui a dit de se tenir
tranquille; que son fils tait enterr avec les autres; et qu'il n'y
avait pas moyen de le lui rendre;-- moins qu'il ne se soit tran,
ajouta le lieutenant; car on en a trouv plus d'un sur la colline,
l-bas; et je sais qu'il y a quatorze corps dans le rocher aux chiens,
que personne n'a ramasss.

Au moment o nous nous sparions, quelqu'un passa prs de nous et nous
dit bonsoir d'une voix charmante. C'tait Aoumer, le joueur de flte,
qui descendait nonchalamment la place, se dirigeant vers les cafs. Il
tait tout en blanc, sans burnouss, et portait son hak relev 
l'gyptienne;  son air comme  sa voix, on et dit une femme. Il allait
achever sa nuit chez _Djeridi_.

--_Ya Aoumer_, as-tu ta flte? lui cria le lieutenant.

--Oui, sidi, rpondit de loin Aoumer.

--Alors, suivons-le, dis-je, et si nous ne tenons pas plus l'un que
l'autre  rentrer chez nous, restons chez Djeridi le plus tard
possible.

Aoumer est un type peu commun. De tous les jeunes beaux de la ville,
c'est le plus  la mode et le plus avenant. Il a de la grce et du feu;
chose plus rare, il a de la nonchalance et de la gaiet; une grande
bouche, un beau teint, peu de barbe, des yeux faits pour sourire; avec
cela, l'air d'tre toujours en bonne fortune. On le dit fidle, ardent,
brave, excellent soldat et trs brillant cavalier. Mais sa vraie place
est au caf maure, o nous le voyons chaque soir, nglig de tenue, pli
par son jene, jouant avec des langueurs tranges de sa flte de roseau,
ou dansant, en se faisant accompagner de la voix, la danse molle des
almes du Sud. A cheval, il perd son charme de musicien et de danseur,
et ressemble trop  tout le monde. Je ne sais  quel point la poudre
peut l'enivrer, mais il est positif que le son de sa flte a sur lui des
effets puissants. Sa propre musique est celle qu'il prfre; il aime 
s'en griser.

On prenait beaucoup de caf dans la rue voisine; et, malgr l'heure
avance, il y avait foule  la porte de Djeridi; c'est--dire qu'on y
voyait sur deux bancs de pierre et moiti du ct du caf, moiti du
ct de l'choppe  tabac--Djeridi fait ce double commerce--une douzaine
de figures toutes en blanc, toutes une tasse  ct d'elles,
quelques-unes fumant la cigarette, toutes exhalant une odeur de _sbed_,
de musc ou de benjoin, et leurs pieds nus se touchant d'un bord 
l'autre de la rue, tant la rue est troite. Je t'ai dit que le caf de
Djeridi est le cercle le mieux frquent d'El-Aghouat, ou, si tu veux,
celui des jeunes, des parfums et des fringants. On y fume un peu plus
qu'ailleurs; on s'y amuse un peu plus tard.

L'choppe  tabac tait ferme; le caf lui-mme n'tait gure clair
que par le reflet rouge du fourneau: il tait prs de minuit. Un vent
trs doux faisait bruire, au bout de la rue, deux ou trois palmiers dont
on voyait vaguement les ventails noirs se mouvoir sur le ciel violet
constell de diamants. La voie lacte passait au-dessus de nos ttes
dans la longueur de la rue; il en descendait comme une sorte de
demi-clair de lune.

Aoumer joua de sa flte, d'abord assez froidement, puis avec plus
d'me, et bientt avec une passion sans gale. Je voyais seulement le
balancement de son corps et de ses bras, et les mouvements trangement
amoureux de sa tte; pendant une heure qu'il joua sans s'interrompre,
tantt plus fort, tantt avec des sons si faibles qu'on et cru que son
souffle expirait, on n'entendit pas un bruit, pas une parole;  peine
s'apercevait-on que Djeridi allait et venait prenant les tasses ou les
rapportant pleines; il avait t ses sandales et marchait comme marchent
les Arabes quand ils craignent de faire du bruit; de temps en temps
seulement, la voix languissante d'un chanteur, inspir par de si doux
airs, se mlait en sourdine aux tendres roucoulements du roseau.

L'heure tait en effet si belle, la nuit si tranquille, un si calmant
clat descendait des toiles, il y avait tant de bien-tre  se sentir
vivre et penser dans un tel accord de sensations et de rves, que je ne
me rappelle pas avoir t plus satisfait de ma vie, et que je trouvais,
moi aussi, la musique d'Aoumer admirable.

Le lieutenant fumait gravement sa cigarette, la tte appuye au mur; je
voyais son grand front nu et poli, sa rude figure et ses yeux ferms
comme s'il rflchissait.

Je me penchai vers lui et je lui dis:

--A quoi pensez-vous?

--A rien, me rpondit-il.

--Et que dites-vous de cette nuit?

--Je dis qu'on s'y habitue. Mon cher ami, reprit-il, si toutes les nuits
o il a fait chaud, o j'ai veill dehors, o je me suis trouv  peu
prs bien, j'avais pens  quelque chose, je serais devenu un trop grand
philosophe pour un soldat.

Puis il interrompit Aoumer pour lui dire:

--Mon petit Aoumer, si tu dansais un peu?

Aoumer passa sa flte  son voisin, se voila la moiti du visage,
depuis le menton jusqu'au nez, dnoua son charpe de mousseline et la
fit descendre sur ses pieds comme une robe; puis, prenant de chaque main
un des bouts de son foulard, il se mit  danser.

La danse d'Aoumer est exactement celle des femmes, avec certaines
parodies dont les indulgents spectateurs parurent se divertir beaucoup.

Peu  peu cependant la pantomime se ralentit et les chants s'puisrent;
quelques-uns de nos amis s'en allrent, d'autres s'tendirent sur les
bancs; Djeridi ronflait depuis longtemps en travers de la rue, touchant
 la fois de la tte et des pieds le seuil de ses deux boutiques. La
nuit devenait plus frache; on sentait courir dans l'air quelque chose
de pareil  des frissons. Je regardai l'heure  ma montre, il tait
trois heures et demie.

--Allons dormir, me dit le lieutenant.

--O a? demandai-je.

--Sur la place, si vous voulez.

Et prenant dans la boutique de Djeridi une natte pour chacun de nous,
nous allmes achever notre nuit sur la place d'armes.




Juin 1853.


Le temps est magnifique. La chaleur s'accrot rapidement, mais elle ne
fait encore que m'exciter au lieu de m'abattre. Depuis huit jours, aucun
nuage n'a paru sur tout l'horizon. Le ciel est de ce bleu ardent et
strile qui fait penser aux longues scheresses. Le vent, fix  l'est
et presque aussi chaud que l'air, souffle par intermittences le matin et
le soir, mais toujours trs faible, et comme pour entretenir seulement
dans les palmes un doux balancement pareil  celui du _panka_ indien.
Depuis longtemps, tout le monde a pris les vestes lgres, les coiffures
 larges bords; on ne vit plus qu' l'ombre. Je ne puis cependant me
rsoudre  faire la sieste; ce serait perdre un des plus beaux moments
de la journe, et pour un mdiocre plaisir, car ma chambre est
dcidment, de tous les lieux que je frquente ici, le moins agrable 
occuper, et cela, pour toutes sortes de raisons que je t'expliquerai un
soir o je n'aurai rien de mieux  faire que de me plaindre. Bref, et
quoi qu'on fasse autour de moi pour me conseiller les douceurs du repos
 l'ombre, je m'y refuse, et n'en continue pas moins de vivre, avec les
lzards, dans les sables, sur les hauteurs, ou de courir la ville en
plein midi.

Les Sahariens adorent leur pays, et, pour ma part, je serais bien prs
de justifier un sentiment si passionn, surtout quand s'y mle
l'attachement au sol natal. Les trangers, ceux du Nord, en font au
contraire un pays redoutable, o l'on meurt de nostalgie, quand ce n'est
pas de chaleur ou de soif. Quelques-uns s'tonnent de m'y voir, et,
presque unanimement, on me dtournait de m'y arrter plus de quelques
jours, sous peine d'y perdre mon temps, ma peine, ma sant et, ce qui
est pis, tout mon bon sens. Au demeurant ce pays, trs simple et trs
beau, est peu propre  charmer, je l'avoue, mais, si je ne me trompe, il
est aussi capable d'mouvoir fortement que n'importe quelle contre du
monde. C'est une terre sans grce, sans douceurs, mais svre, ce qui
n'est pas un tort, et dont la premire influence est de rendre srieux,
effet que beaucoup de gens confondent avec l'ennui. Un grand pays de
collines expirant dans un pays plus grand encore et plat, baign d'une
ternelle lumire; assez vide, assez dsol pour donner l'ide de cette
chose surprenante qu'on appelle le dsert; avec un ciel toujours  peu
prs semblable, du silence, et, de tous cts, des horizons tranquilles.
Au centre, une sorte de ville perdue, environne de solitude; puis un
peu de verdure, des lots sablonneux, enfin quelques rcifs de calcaires
blanchtres ou de schistes noirs, au bord d'une tendue qui ressemble 
la mer;--dans tout cela, peu de varit, peu d'accidents, peu de
nouveauts, sinon le soleil qui se lve sur le dsert et va se coucher
derrire les collines, toujours calme, dvorant sans rayons; ou bien des
bancs de sable qui ont chang de place et de forme aux derniers vents du
sud. De courtes aurores, des midis plus longs, plus pesants qu'ailleurs,
presque pas de crpuscule; quelquefois, une expansion soudaine de
lumire et de chaleur, des vents brlants qui donnent momentanment au
paysage une physionomie menaante et qui peuvent produire alors des
sensations accablantes; mais, plus ordinairement, une immobilit
radieuse, la fixit un peu morne du beau temps, enfin une sorte
d'impassibilit qui, du ciel, semble tre descendue dans les choses, et
des choses, avoir pass dans les visages.

La premire impression qui rsulte de ce tableau aident et inanim,
compos de soleil, d'tendue et de solitude, est poignante et ne saurait
tre compare  aucune autre. Peu  peu cependant, l'oeil s'accoutume
 la grandeur des lignes, au vide de l'espace, au dnment de la terre,
et si l'on s'tonne encore de quelque chose, c'est de demeurer sensible
 des effets aussi peu changeants, et d'tre aussi vivement remu par
les spectacles, en ralit les plus simples.

Jusqu' prsent, je n'ai rien vu d'exagr ni de violent qui rponde 
l'ide extraordinaire qu'on se fait communment de ce pays. Il n'y a
qu'un degr de plus dans la lumire; et le ciel, pour tre plus limpide
et plus profond qu' Alger, ne m'a pas caus le moindre tonnement.
C'est un ciel de pays sec et chaud, tout diffrent--j'insiste avec
intention sur cette remarque,--de celui de l'gypte, sol arros, inond
et chauff tout  la fois, qui possde un grand fleuve, de vastes
lagunes, o les nuits sont toujours humides, o la terre est en
continuelle transpiration. Celui-ci est clair, aride, invariable; le
contact des terrains fauves ou blancs, des montagnes roses, le maintien
d'un bleu franc dans sa plus grande tendue; et quand il se dore 
l'oppos du soleil couchant, la base est violette et  peine plombe. Je
n'ai pas vu non plus de beaux mirages. Excepte pendant le sirocco,
l'horizon se montre toujours distinct et se dtache du ciel; il y a
seulement une dernire rayure d'un bleu tendre qui, le matin, s'accuse
vigoureusement, mais qui, dans le milieu du jour, se confond un peu avec
le ciel, et qui semble trembler dans la fluidit de l'air. Vers le plein
sud, dans la direction du M'zab et  une grande distance, on aperoit
une ligne ingale forme par des bois de tamarins. Un faible mirage, qui
tous les jours se produit dans cette partie du dsert, fait paratre ces
bois plus prs et plus grands; encore l'illusion est-elle peu frappante,
et faut-il tre averti pour s'en rendre compte.

C'est sur les hauteurs, le plus souvent au pied de la tour de l'Est, en
face de cet norme horizon libre de toutes parts, sans obstacles pour la
vue, dominant tout, de l'est  l'ouest, du sud au nord; montagnes,
ville, oasis et dsert, que je passe mes meilleures heures, celles qui
seront un jour pour moi les plus regrettables. J'y suis le matin, j'y
suis  midi, j'y retourne le soir; j'y suis seul et n'y vois personne,
hormis de rares visiteurs qui s'approchent, attirs par le signal blanc
de mon ombrelle, et sans doute tonns du got que j'ai pour ces lieux
levs. C'est une sorte de plate-forme entoure de murs  hauteur
d'appui, o l'on parvient, du ct de la ville, par une pente assez
roide, encombre de rochers, mais sans issue du ct sud, et d'o l'on
tomberait presque  pic dans les jardins. A l'heure o j'arrive, un peu
aprs le lever du soleil, j'y trouve une sentinelle indigne encore
endormie et couche contre le pied de la tour. Presque aussitt, on
vient la relever, car ce poste n'est gard que la nuit. A cette
heure-l, le pays tout entier est rose, d'un rose vif, avec des fonds
fleur de pcher; la ville est crible de points d'ombre, et quelques
petits marabouts blancs, rpandus sur la lisire des palmiers, brillent
assez gaiement dans cette morne campagne qui semble, pendant un court
moment de fracheur, sourire au soleil levant. Il y a dans l'air de
vagues bruits et je ne sais quoi de presque chantant qui fait comprendre
que tous les pays du monde ont le rveil joyeux.

Alors, et presque  la mme minute, tous les jours, on entend arriver du
Sud d'innombrables chuchotements d'oiseaux. Ce sont les _gangas_ qui
viennent du dsert et vont boire aux sources. Ils passent au-dessus de
la ville, diviss par bandes, et, pour ainsi dire, par petits
bataillons. Ils ont le vol rapide; on distingue le battement prcipit
de leurs ailes aigus, et leur cri bizarre et tumultueux se ralentit ou
s'acclre avec leur vol. J'prouve une motion vritable  reconnatre
de loin leur avant-garde; je compte les lgions qui se succdent; il y
en a presque toujours le mme nombre; ils filent toujours dans le mme
sens, du sud au nord, et m'arrivent par la diagonale de la ville. Leur
plume, colore par le soleil, couvre un moment le ciel bleu de
paillettes lumineuses; je les suis de l'oeil du ct de Rass-el-Aoun;
je les perds de vue quand ils ont atteint la moiti de l'oasis, mais je
continue souvent de les entendre, jusqu'au moment o la dernire bande
est descendue  l'abreuvoir. Il est alors six heures et demie. Une heure
aprs, les mmes cris se rveillent tout  coup dans le nord; les mmes
bandes repassent une  une sur ma tte, dans le mme ordre, en nombre
gal, et, l'une aprs l'autre, regagnent leurs plaines dsertes; cette
fois seulement, au lieu de cesser brusquement, le bruit s'affaiblit,
diminue, et par degrs s'vanouit dans le silence.--On peut dire que la
matine est finie; et la seule heure  peu prs riante de la journe
s'est coule entre l'aller et le retour des _gangas_. Le paysage, de
rose qu'il tait, est dj devenu fauve; la ville a beaucoup moins de
petites ombres; elle devient grise  mesure que le soleil s'lve; 
mesure qu'il s'claire davantage, le dsert parat s'assombrir; les
collines seules restent rougetres. S'il y avait du vent, il tombe; des
exhalaisons chaudes commencent  se rpandre dans l'air, comme si elles
montaient des sables. Deux heures aprs, on entend sonner la retraite;
tout mouvement cesse  la fois, et au dernier son du clairon, c'est le
midi qui commence.

A cette heure-l, je n'ai plus  craindre aucune visite, car personne
autre que moi n'aurait l'ide de s'aventurer l-haut. Le soleil monte,
abrgeant l'ombre de la tour, et finit par tre directement sur ma tte.
Je n'ai plus que l'abri troit de mon parasol, et je m'y rassemble; mes
pieds posent dans le sable ou sur des grs tincelants; mon carton se
tord  ct de moi sous le soleil; ma bote  couleurs craque, comme du
bois qui brle. On n'entend plus rien. Il y a l quatre heures d'un
calme et d'une stupeur incroyables. La ville dort au-dessous de moi,
muette et comme une masse alors toute violette, avec ses terrasses
vides, o le soleil claire une multitude de claies pleines de petits
abricots roses, exposs l pour scher;-- et l, quelques trous noirs
marquent des fentres, des portes intrieures, et de minces lignes d'un
violet fonc indiquent qu'il n'y a plus qu'une ou deux raies d'ombre
dans toutes les rues de la ville. Un filet de lumire plus vive, qui
borde le contour des terrasses, aide  distinguer les unes des autres
toutes ces constructions de boue, amonceles plutt que bties sur leurs
trois collines.

De chaque ct de la ville s'tend l'oasis, aussi muette et comme
endormie de mme sous la pesanteur du jour. Elle parat toute petite, et
se presse contre les deux flancs de la ville, avec l'air de vouloir la
dfendre au besoin, plutt que l'gayer. Je l'embrasse en entier: elle
ressemble  deux carrs de feuilles envelopps d'un long mur, comme un
parc, et dessins crment sur la plaine strile. Bien que divise par
compartiments en une multitude de petits vergers, tous galement clos de
murs, vue de cette hauteur, elle apparat comme une nappe verte; on ne
distingue aucun arbre, on remarque seulement comme un double tage de
forts: le premier, de massifs  ttes rondes; le second, de bouquets de
palmes. De loin en loin, quelques maigres carrs d'orge, dont il ne
reste plus aujourd'hui que le chaume, forment, parmi les feuillages, des
parties rases d'un jaune ardent; ailleurs, et dans de rares clairires,
on voit poindre une terre sche, poudreuse et couleur de cendre. Enfin,
du ct sud, quelques bourrelets de sable, amasss par le vent, ont
pass par-dessus le mur d'enceinte; c'est le dsert qui essaye d'envahir
les jardins. Les arbres ne remuent pas; on devine, dans l'paisseur de
la fort, certaines troues sombres o l'on peut supposer qu'il y a des
oiseaux cachs, et qui dorment en attendant leur second rveil du soir.

C'est aussi l'heure, je l'avais remarqu ds le jour de mon arrive, o
le dsert se transforme en une plaine obscure. Le soleil, suspendu  son
centre, l'inscrit dans un cercle de lumire dont les rayons gaux le
frappent en plein, dans tous les sens et partout  la fois. Ce n'est
plus ni de la clart, ni de l'ombre; la perspective indique par les
couleurs fuyantes cesse  peu prs de mesurer les distances, tout se
couvre d'un ton brun, prolong sans rayure, sans mlange; ce sont quinze
ou vingt lieues d'un pays uniforme et plat comme un plancher. Il semble
que le plus petit objet saillant y devrait apparatre, pourtant on n'y
dcouvre rien; mme, on ne saurait plus dire o il y a du sable, de la
terre ou des parties pierreuses, et l'immobilit de cette mer solide
devient alors plus frappante que jamais. On se demande, en le voyant
commencer  ses pieds, puis s'tendre, s'enfoncer vers le sud, vers
l'est, vers l'ouest, sans route trace, sans inflexion, quel peut tre
ce pays silencieux, revtu d'un ton douteux qui semble la couleur du
vide; d'o personne ne vient, o personne ne s'en va, et qui se termine
par une raie si droite et si nette sur le ciel;--l'ignort-on, on sent
qu'il ne finit pas l et que ce n'est, pour ainsi dire, que l'entre de
la haute mer.

Alors, ajoute  toutes ces rveries le prestige des noms qu'on a vus sur
la carte, des lieux qu'on sait tre l-bas, dans telle ou telle
direction,  cinq,  dix,  vingt,  cinquante journes de marche, les
uns connus, les autres seulement indiqus, puis d'autres de plus en plus
obscurs:--d'abord, droit au plein sud, les _Beni-Mzab_, avec leur
confdration de sept villes, dont trois sont, dit-on, aussi grandes
qu'Alger, qui comptent leurs palmiers par cent mille et nous apportent
leurs dattes, les meilleures du monde; puis les _Chambaa_, colporteurs
et marchands, voisins du _Touat_;--puis le _Touat_, immense archipel
saharien, fertile, arros, populeux, qui confine aux _Touareks_; puis
les _Touareks_, qui remplissent vaguement ce grand pays de dimension
inconnue dont on a fix seulement les extrmits, _Tembektou_ et
_Ghadmes_, _Timimoun_ et le _Haoussa_; puis, le pays ngre dont on
n'entrevoit que le bord; deux ou trois noms de villes, avec une capitale
comme pour un royaume; des lacs, des forts, grande mer  gauche,
peut-tre de grands fleuves, des intempries extraordinaires sous
l'quateur, des produits bizarres, des animaux monstrueux, des moutons 
poils, des lphants; et puis quoi? plus rien de distinct, des distances
qu'on ignore, une incertitude, une nigme. J'ai devant moi le
commencement de cette nigme, et le spectacle est trange sous ce clair
soleil de midi. C'est ici que je voudrais voir le sphinx gyptien.

On a beau regarder tout autour de soi, prs ou loin, on ne distingue
rien qui bouge. Quelquefois, par hasard, un petit convoi de chameaux
chargs apparat, comme une file de points noirtres, montant avec
lenteur les pentes sablonneuses; on l'aperoit seulement quand il aborde
aux pieds des collines. Ce sont des voyageurs; qui sont-ils? d'o
viennent-ils? Ils ont travers, sans qu'on les ait vus, tout l'horizon
que j'ai sous les yeux.--Ou bien, c'est une trombe de sable qui tout 
coup se dtache du sol comme une mince fume, s'lve en spirale,
parcourt un certain espace incline sous le vent, puis s'vapore au bout
de quelques secondes.

La journe est lente  s'couler; elle finit, comme elle a commenc, par
des demi-rougeurs, un ciel ambr, des fonds qui se colorent, de longues
flammes obliques qui vont empourprer  leur tour les montagnes, les
sables, les rochers de l'est; l'ombre s'empare du ct du pays que la
chaleur a fatigu pendant l'autre moiti du jour; tout semble un peu
soulag. Les moineaux et les tourterelles se mettent  chanter dans les
palmiers; il se fait comme un mouvement de rsurrection dans la ville;
on voit des gens qui se montrent sur les terrasses et viennent secouer
les claies; on entend des voix d'animaux sur les places, des chevaux
qu'on mne boire et qui hennissent, des chameaux qui beuglent; le dsert
ressemble  une plaque d'or; le soleil descend sur des montagnes
violettes, et la nuit s'apprte  venir.

Quand je rentre, aprs une journe passe ainsi, j'prouve comme une
certaine ivresse cause, je crois, par la quantit de lumire que j'ai
absorbe pendant cette immersion solaire de plus de douze heures, et je
suis dans un tat d'esprit que je voudrais te bien expliquer.

C'est une sorte de clart intrieure qui demeure, aprs le soir venu, et
se rfracte encore pendant mon sommeil. Je ne cesse pas de rver de
lumire; je ferme les yeux et je vois des flammes, des orbes rayonnants,
ou bien de vagues rverbrations qui grandissent, pareilles aux
approches de l'aube; je n'ai, pour ainsi dire, pas de nuit. Cette
perception du jour, mme en l'absence du soleil, ce repos transparent
travers de lueurs comme les nuits d't le sont de mtores, ce
cauchemar singulier qui ne m'accorde aucun moment d'obscurit, tout cela
ressemble beaucoup  la fivre. Pourtant je ne ressens aucune fatigue;
je devais m'y attendre, et je ne m'en plains pas.




La nuit, fin de juin 1853.


Cher ami, j'ai eu peur aujourd'hui, car, pendant une heure, je me suis
cru aveugle. Est-ce la suite des derniers jours du soleil? Faut-il m'en
prendre au vent du dsert qui souffle depuis trois fois vingt-quatre
heures sans relche et qui met du feu dans le sang? Est-ce fatigue de
l'oeil, fatigue de tte? De tout un peu, je crois.

J'tais sur une terrasse au-dessus de l'oasis, en vue du dsert, au
plein sud, peignant malgr le vent, malgr le sable, malgr les dalles
qui me brlaient les pieds, les murs qui me brlaient le dos, ma bote 
couleurs qui ne tenait pas sur mes genoux, peignant, comme tu te
l'imagines, avec des couleurs  l'tat de mortier, tant elles taient
mles de sable.

J'ai commenc par voir tout bleu, puis j'ai vu trouble; au bout de cinq
minutes, je ne voyais plus du tout.--Le dsert tait extraordinaire; 
chaque instant une nouvelle trombe de poussire passait sur l'oasis et
venait s'abattre sur la ville; toute la fort de palmiers s'aplatissait
alors comme un champ de bl.

J'attendis un quart d'heure, toujours assis, les yeux ferms pour
essayer l'effet d'un peu de repos; et ne faisant plus qu'entendre le
bruit sinistre du vent dans cette masse de feuilles et de palmes. Ce
temps pass, j'ouvris les yeux; j'tais dcidment presque aveugle; 
peine me resta-t-il assez de vue pour fermer ma bote, descendre, en me
cramponnant, l'escalier en ruines et rentrer chez moi pour ainsi dire, 
ttons.

En reconnaissant mon pas dans la cour, mon cheval se mit  hennir. Mon
domestique franais, couch dans l'curie, malade depuis trois jours et
accabl par ce temps funeste, me cria: Est-ce vous, Monsieur?--Oui,
c'est moi, lui dis-je, ne bougez pas.--Quant  Ahmet, il est absent par
cong jusqu' demain.

En cet tat d'abandon, ma maison me parut lugubre. J'entendis, en
entrant dans ma chambre, l'insupportable bourdonnement des mouches et le
bruit de souris qui s'enfuyaient autour de moi. Il y faisait une chaleur
asphyxiante; je pris mon couteau, et je fendis toutes mes vitres de
toile; puis, je n'eus que la force de me jeter sur ma sangle, en pensant
que c'tait tant pis pour moi. J'entendis vaguement les sonneries de six
heures; ce fut  peine si je m'aperus que le jour baissait, et je finis
par m'endormir.

Je viens de m'veiller, et aprs de longs efforts, j'ai allum ma
bougie. J'y vois. Il me reste encore un poids norme au cerveau, comme
si ma tte avait doubl de volume; mais la peur est passe, je puis en
rire et te l'avouer.

Il est onze heures. J'ai bouch, tant bien que mal, mon chssis crev,
pour arrter le vent qui continue; j'cris sur mes genoux,  la lueur de
ma bougie qui se tourmente et fait courir des ombres folles sur les murs
blancs de ma chambre. Jamais, depuis un mois que je l'habite, je ne l'ai
trouve si bizarre; le mur est tapiss de mouches du haut en bas; mes
pantalons de couleur claire, mes vestes de toile, mon chapeau de paille,
pendus  des piquets, en sont couverts; on les dirait soutachs de
broderies noires. Le mouvement de l'air et ma bougie allume les
inquitent, et je les vois se mouvoir sur place, mais heureusement sans
voler. Je m'amuse  compter les souris qui passent, allant et venant de
ma caisse  papier  mes cantines, de mes cantines  mon oreiller plein
de paille d'_alfa_.

J'entends dans ma toiture des bruits plus inquitants que de coutume,
car il semble que toutes les btes nocturnes dont elle est peuple
soient mises en moi par l'ouragan. Ce sont de faibles cris pareils 
ceux des souris, mais plus doux, que je reconnais pour appartenir  de
petits animaux de la famille des _sauriens_, qu'on appelle ici des
_tarentes_; d'autres soupirs encore plus plaintifs et d'une douceur
particulirement sinistre, me font craindre, pour cette nuit, des
visiteurs moins inoffensifs. Depuis les grandes chaleurs, les serpents
ont envahi les maisons. J'ai tu l'autre jour, devant ma porte, un
reptile jaune  rayures noires, d'une espce trs douteuse; on
l'appelle ici _guern-ghzel_ (cornes de gazelles)  cause de la
ressemblance des taches avec des petites cornes recourbes; et Ahmet m'a
prvenu qu'il en avait vu un de la mme espce et plus grand
s'introduire dans la terrasse.

Quant aux _tarentes_, je les redoute un peu moins, quoiqu'elles me
causent encore, mme aprs un mois de connaissance, un insurmontable
dgot. Ce sont de petits lzards plats, larges, jauntres, visqueux,
qu'on dirait transparents, avec une tte triangulaire, des yeux clairs,
beaucoup plus laids que les salamandres que tu connais. Toute la nuit,
elles courent la tte en bas, colles aux poutrelles de palmier du
plafond, faisant pleuvoir le sable, se poursuivant d'un soliveau sur
l'autre; j'assiste  leurs jeux, et je suis tmoin de luttes qui, soit
dit en passant, ressemblent beaucoup  des amours.

Je viens de m'interrompre, ne pouvant rsister  l'envie de leur donner
la chasse. Il y en avait deux, peut-tre un couple, qui s'taient
aventures jusqu' moiti hauteur du mur, et qui l, la tte incline
vers moi, semblaient se demander ce que j'allais faire si elles
descendaient un peu plus bas. D'un coup de pique appliqu  plat, je les
ai fait tomber toutes les deux, mortes ou  peu prs. Une minute aprs,
elles n'taient plus l; j'aperus seulement une souris qui fuyait,
tranant quelque chose de lourd, qu'elle avait de la peine  tirer.

Je ne te parle pas des chauves-souris qui profitent, pour entrer chez
moi, du moindre petit moment o la tenture demeure ouverte; celles-l,
j'en suis quitte pour les mettre  la porte  grands coups de palmes.

Je me console en pensant que plus tard tout cela me paratra peut-tre
assez drle.

Quand, par hasard, je fais la revue de mon carton, et qu'au milieu d'un
fouillis de croquis informes, je vois ce petit nombre de figures  peu
prs _rendues_, les seules qui me soient d'un renseignement utile, je me
dsespre. Tu me demandes si je trouve ici plus de bonne volont qu'
Alger, et si je puis enfin mettre la main sur des modles. Hlas! mon
ami, voici la liste des dessins que j'ai faits chez moi ou ailleurs 
peu prs posment, tu les reconnatras: le chasseur borgne; Ya-Hia,
rentr dans ses habitudes de ville, mari et toujours soign, parfum,
taciturne et soumis; un petit juif, exempt des prjugs arabes; un
dsoeuvr raccol dans la rue, emmen presque de force, et qui m'a
fait entendre qu'on ne l'y reprendrait plus, n'importe  quel prix;
enfin, le fils bouffi du Bach-Amar, qui n'est pas encore parti pour le
M'zab, et qui abuse de ma gnrosit. Toutes complaisances d'amis, comme
tu le vois. Le reste, je l'ai fait, pour ainsi dire vol dans les rues
o ces gens-l posent alors sans le vouloir.

Quant aux femmes, dmarches, pourparlers, raisonnements, rien ne
russit; et quand on voit que l'argent n'a pas prise sur elles, on peut
tre sr que toute autre tentative chouera.

En dsespoir de cause, je fais agir les plus vilains drles du pays
auprs des femmes prsumes les plus complaisantes. Elles acceptent
tout, jusqu'au moment o comprenant mieux ce dont il s'agit, leur pudeur
se rvolte, un peu tard, si tu veux, et mal  propos; mais c'est ainsi
qu'elles l'entendent.

L'autre jour j'ai t conduit, de manire  ne pas insister, d'une
maison de la basse ville o, pour mon coup d'essai, je m'tais aventur
en personne. Par hasard la femme tait jolie, ou belle si tu veux; car
le beau est plus contestable, et peut, aux yeux de certaines gens,
paratre laid, ce qui est prcisment le cas de la femme dont je parle.

Elle appartient  un M'zabite, mercier dans la rue des Marchands. Il
entra tout  coup, essouffl comme s'il avait couru.

--Ce n'tait pas la peine de courir, lui dit le lieutenant. Il ne
rpondit pas, se donna l'air de sourire; mais il nous fit un salut trop
court et s'assit en face de nous, nous regardant avec des yeux veins de
rouge et promenant ses doigts carrs dans sa large barbe en ventail.

Au bout d'un instant le lieutenant me dit:

--Ce gueux-l m'agace, allons-nous-en, et qu'il nous laisse
tranquilles.

Depuis je l'ai surpris en conversation trs anime avec Ahmet. Ils se
turent en m'apercevant. Le soir, je demandai  Ahmet:

--Est-ce que tu connais Karra, le marchand?

Ahmet alors m'expliqua qu'il avait son pre  El-Biod, avec des tentes
et beaucoup de troupeaux; que son pre tait riche et lui envoyait de
l'argent; qu'il tenait peu  celui que je lui donnais, et que s'il tait
entr  mon service, c'est qu'il aimait  vivre avec les Franais;
qu'ayant reu une certaine somme, il tait en affaire avec Karra, et
qu'il allait prendre un intrt dans son commerce; mais qu'ils n'taient
pas d'accord sur les conditions; et que je les avais trouvs occups
d'en discuter.

Puis, quand je lui parlai de la femme, il rapprocha ses cinq doigts, les
mit au niveau de sa bouche, comme s'il soufflait dessus; et par ce geste
indescriptible qui veut dire  peu prs: C'est beaucoup; ou: Que me
dites-vous l! il me fit comprendre que je ne devais plus y penser.

Au fond, je souponne Ahmet d'tre contre moi et de trahir directement
mes intrts. Quant  ce qu'il m'a dit de sa fortune paternelle, je n'en
crois pas le premier mot, et je lui ai dit:

--Si tu as des rentes, tu devrais bien t'acheter un burnouss et ne pas
coucher toutes les nuits dans le mien.

Ce qu'il y a de plus clair dans tout cela, c'est que je suis signal 
la surveillance des maris, et qu'on pie tous les pas que je fais dans
la ville.




1er juillet 1853.


Nous voil en pleine canicule. Le thermomtre donne  l'ombre sur ma
terrasse, au nord, un maximum soutenu de 44, de neuf heures du matin 
quatre heures du soir. Les nuits ne sont gure plus fraches. Aprs les
grands vents des jours derniers, nous sommes entrs dans des calmes
plats, et les nuages se sont dissips d'eux-mmes comme un rideau de
gaze blanche qui se serait peu  peu repli du sud au nord. Pendant un
jour encore, on les aperut rouls sur le _Djebel-Lazrag_. Le lendemain,
nous nagions de nouveau dans le bleu.

La canicule, complique du Rhamadan, semble avoir t le peu de forces
et le peu de sang qui restaient aux ples habitants d'El-Aghouat. On ne
rencontre plus, le jour, que des visages maigres, des teints sans vie;
on se trane entre deux coups de soleil, de l'ombre  l'ombre. Aoumer
est malade. Djeridi ne quitte plus le pav de sa boutique;  peine
laisse-t-il sa porte entrebille, comme pour prouver qu'il n'est pas
mort. Mais on a beau le secouer, il ne bouge pas, et quand on lui dit:
Eh bien! Djeridi, et le caf? il montre son fourneau teint depuis le
matin, ses bidons vides, ses tasses ranges sur l'tagre, et rpond:
_Makan_, il n'y en a plus.

En temps ordinaire, on dort quatre heures; aujourd'hui, tout homme qui
jene s'autorise de son abstinence pour dormir douze heures.

Je me rveille avant l'aube, au _fedjer_. Un peu aprs, je sens comme
une secousse dans mon lit, et j'entends le coup de canon qui annonce le
point du jour;  cette minute-l commence le jene, jene absolu, comme
tu sais, car on ne peut ni manger, ni fumer, ni boire; les voyageurs
seuls ont une dispense,  la condition de faire  certains marabouts
autant d'aumnes qu'ils ont bu de fois.

A ce moment-l mme, je suis sr de voir entrer Ahmet, mchant encore sa
dernire bouche, et tenant une gamelle pleine d'eau; il a l'air
satisfait, quoique reint par ses excs de la nuit.

Le soir, la ville est suspendue dans l'attente du canon de sept heures;
et nous croyons remarquer que tous les jours il avance de quelques
minutes, bien que nous soyons  huit jours  peine du solstice.

On ne sait plus  qui parler, ni que faire de ces gens-l, soit qu'ils
festoient ou qu'ils jenent, la nuit comme le jour, on les dirait en
dvotion.

Il me prend des envies de m'arracher  cette universelle torpeur.
Peut-tre, avant huit jours, me mettrai-je en course, pour l'Est
d'abord, ensuite pour l'Ouest. Je t'ai promis de ne pas quitter le pays
sans voir An-Mahdy, et je tiendrai ma parole. La route est sre, et je
ne me consolerais pas de laisser  vingt lieues de moi la ville sainte
de Tedjini, sans y faire, moi aussi, mon plerinage.




Juillet 1853.


Il y a deux jours,  la nuit close, le lieutenant me dit:

--Que faisons-nous, ce soir?

--Ce que vous voudrez.

--O allons-nous?

--O vous voudrez.

Tous les soirs, c'est la mme demande et la mme rponse, faites toutes
les deux dans les mmes termes. Puis, sans rien rsoudre, il se trouve
que l'ennui de chercher du nouveau, la pente de l'habitude, souvent la
soif, nous mnent soit chez Djeridi, soit dans un petit caf peu connu
o nous avons dcouvert la meilleure eau qu'on boive ici, c'est--dire
une eau claire, sans mauvais got, sans magnsie, et renouvele deux
fois par jour par des bidons d'une propret satisfaisante.

Ce soir-l, je ne sais comment il arriva qu'au lieu de nous arrter chez
Djeridi, nous passmes, et que de dtours en dtours, allant toujours
devant nous, nous nous trouvmes  la porte des Dunes.

--Tiens, me dit le lieutenant, en aspirant une faible bouffe de brise
qui venait de l'est, il y a de l'air de ce ct.

Cinq minutes aprs, nous tions, sans nous en douter, dans les dunes.
Quelqu'un nous croisa; c'tait le chasseur d'autruches qui regagnait la
ville, une pioche  la main.

--D'o viens-tu? lui demanda le lieutenant.

--De mon jardin, rpondit le borgne, qui passa sans plus attendre.

--Remarquez qu'il n'a pas plus de jardin que moi, me dit le lieutenant.

Quoiqu'en dehors de la ville, il faisait cruellement chaud, et nous
tions sans veste et nu-tte, n'ayant rien  craindre d'un air aussi sec
que la terre. Nous avions de la peine  nous tirer du sable, et nous
cheminions bras dessus, bras dessous, habitude apporte des trottoirs de
Paris, et que le lieutenant a adopte par complaisance. Il n'y avait pas
un mouvement de feuilles sur toute la ligne des jardins que nous
suivions  droite; pas un bruit sur toute la corniche de collines qui
dominaient  gauche la longue dune de sable uni o nous marchions sans
entendre le bruit de nos pas, comme dans la neige.

Cependant, le terrain devint solide; nous dpassmes les jardins; nous
traversmes, sans y prendre garde, le lit de l'Oued-M'zi, et ce ne fut
qu'en remontant les premiers mouvements de sable de l'autre rive, que je
reconnus  cinquante pas devant nous la forme trange, surtout 
pareille heure, du rocher aux chiens.

Je t'ai dit que les chiens avaient migr le jour mme du sige. Depuis
lors, on n'a pu ni les faire rentrer, ni les expulser tout  fait du
pays. Tant qu'ils ont eu de quoi manger autour du champ de bataille ou
dans les cimetires, on tait tranquille; aujourd'hui, pour un rien, ces
btes, redevenues sauvages, attaqueraient les passants, comme les loups
l'hiver.

Ils sont logs dans des rochers au nord et  l'est, surtout un peu au
del des dunes, dans un fragment de collines hrisses de schistes
difformes et noirs comme de la houille.

On les voit de loin allant et venant sur le couronnement des rochers,
galopant sur la pente de sable jaune, pour descendre vers l'angle le
plus rapproch des jardins, ou remontant comme des gens qui rentrent
chez eux. Presque toujours, ils ont plusieurs sentinelles tablies en
avant de la colline dans le lit  sec de l'Oued. Du point o souvent je
vais m'asseoir, je les distingue accroupis, l'oreille droite et
surveillant d'un air farouche les approches dsertes de leur citadelle.
Par moments, ou entend l-dedans des luttes effroyables; on voit le
sable qui vole; puis c'est un tumulte de points fauves agglomrs tout 
coup sur une roche noire; il en sort de partout; et les sentinelles
elles-mmes accourent pour se mler au combat.

La nuit, ils battent la campagne, faisant la ronde autour des jardins,
chassant dans les enclos, dterrant ce qu'ils trouvent, et depuis la
tombe du jour jusqu'au matin, poussant des aboiements de meute qu'on
est tout tonn d'entendre de la ville.

--Ils sont en chasse, dit le lieutenant; coutez: les voil qui font le
tour par _Bab-el-Chettet_.

En effet, des cris lointains nous arrivaient par-dessus l'oasis; la
meute tait dj  une demi-lieue de son chenil. A peine en vmes-nous
deux ou trois en retard filer  notre approche  toutes jambes, et sans
plus de bruit que des chacals.

--Dans tous les cas, reprit le lieutenant, avec cela je rponds de vous.
Il me montrait une canne norme, d'un bois noueux, poli, verdtre,
cueillie je ne sais o, qui doit dater de fort loin et qu'il ne quitte
jamais, sinon pour se mettre en tenue.

Nous continumes de monter. Arrivs  mi-cte et aprs avoir hsit
entre le sable et le rocher, nous nous dcidmes pour un sige de
pierres, trouvant le sable trop chaud, et nous nous assmes, avec regret
de ne pouvoir nous tendre.

A cette hauteur, nous aurions pu nous croire entours de sable. L'oasis
se dressait en noir  quelques cents mtres de nous; au del rgnait une
ligne gristre reprsentant l'paisseur des collines et de la ville, de
mme couleur que le ciel, mais au-dessus de laquelle seulement
commenaient les toiles. La nuit tait si tranquille qu'on entendait
distinctement les grenouilles chanter dans le marais de Rass-el-Aoun.
La voix des chiens continuait, en s'loignant de minute en minute.

--A la bonne heure, dit le lieutenant; voil qui, de temps en temps,
nous vaudra mieux que le cabaret.

C'est une brave et bonne nature que le lieutenant N... Un esprit bien
fait, clair, exact, rigide, peu sentimental, et au fond trs sensible,
quoi qu'il en dise; assujetti volontairement, plus encore que
disciplin, et auprs duquel il est aussi agrable de parler quand il
vous coute, que de se taire quand il veut bien parler.

Ce soir-l, il avait repris une longue histoire interrompue dix fois,
dix fois recommence depuis un mois, et qui, tt ou tard, finira, je
l'espre, par une confidence.

Tout  coup, il me toucha le bras et me dit:

--Ne bougez pas, je vois l quelque chose de louche.

Il se leva, me laissa sa veste, prit son bton, et fit rapidement
quelques pas en avant.

A ce moment, je vis apparatre la forme d'un homme habill de blanc,
portant sur la tte un objet semblable  un gros pav.

Le lieutenant s'tait arrt, et presque aussitt je l'entendis crier
d'une voix tranquille:

--_Ache-Koun?_--Qui est l?

--C'est moi, lieutenant, rpondit de mme en arabe une voix que je
reconnus.

Aprs quelques minutes de confrence, le lieutenant revint prs de moi.

--C'est Tahar, me dit-il; le pauvre diable s'imagine avoir retrouv son
fils; parce qu'avec des dbris humains mconnaissables, il a ramass des
loques et un ceinturon qu'il prtend avoir reconnu. Il a enterr le tout
ensemble dans le sable, et de temps en temps il revient ici,  ce qu'il
parat, pour voir si les chiens n'ont pas drang le trou. Laissons-le
faire et allons plus loin, car nous le gnerions.

--Tiens, reprit-il tout  coup, le borgne aura aid  cacher son neveu;
il est encore plus sournois que je ne croyais.

Le lendemain matin, je retrouvai le _gardien des eaux_  sa place
accoutume, son sablier sur les genoux, sa corde  noeuds passe dans
les doigts.




Juillet 1853.


On s'tonne peut-tre de ne plus me voir ni dans les rues, ni  la
fontaine, car j'ai tout  fait chang mes habitudes. Aussitt le jour
venu, je me glisse dans les jardins, soit au nord, soit au sud, suivant
la direction du vent, quand il en fait, ce qui est de plus en plus rare.
J'y suis  l'ombre,  l'abri des mouches; et de midi  trois heures, j'y
puis dormir sous les figuiers, tendu sur une terre poudreuse et molle,
 dfaut d'herbes.

Malheureusement, l'oasis ressemble  la ville; elle est resserre,
compacte, sans clairires, et subdivise  l'infini. Chaque enclos est
entour de murs, et de murs trop levs pour que la vue s'tende de l'un
dans l'autre. Il en rsulte qu'une fois enferm dans un de ces jardins,
on est enfoui dans de la verdure, avec quatre murs gris pour horizon.
Tous ces petits vergers contigus, au-dessus desquels on voit se
dployer, comme une multitude de bouquets verts, quinze ou dix-huit
mille dattiers, sont traverss par un systme bizarre de ruelles,
formant comme un jeu de patience, avec une ou deux issues pour ce vaste
labyrinthe, et dont il faut possder la clef sous peine de ne pouvoir en
sortir autrement qu'en retrouvant l'entre. Souvent, dans la partie
arrose par l'Oued, le ruisseau coule au fond des rues; on doit alors
suivre le lit de la rivire dans l'eau jusqu' mi-jambe ou se promener 
dos d'homme, comme je l'ai fait sur le dos d'Ahmet un jour qu'il m'y
avait gar. Ces ruelles inondes servent  certains endroits de lavoir;
ailleurs, on rencontre des touffes de lauriers-roses presque aussi
hautes que les murs et qui ont pouss dans le joint des pierres,
pareilles  d'normes gerbes de fleurs qu'on aurait mis tremper dans
l'eau. Chaque enclos s'ouvre, soit sur la rue, soit sur le jardin
voisin, par une porte de deux ou trois pieds de haut, barricade de
_djerid_ ou seulement barre au moyen de deux traverses, et sous
laquelle on passe  genoux.

On n'y voit ni oliviers, ni cyprs, ni citronniers, ni orangers; mais on
est surpris d'y trouver beaucoup des essences d'Europe, pchers,
poiriers, pommiers, abricotiers, figuiers, grenadiers, puis des vignes,
et dans de petits carrs cultivs, la plus grande partie des lgumes de
France, surtout des oignons.

Si tu te souviens des jardins de l'Est, dont je t'ai parl, si tu revois
encore, comme moi, les vastes perspectives de Bisk'ra, la lisire du
bois allant expirer dans les sables, sans mur d'enceinte, et faute de
terre et d'eau; les derniers palmiers engloutis jusqu' moiti du tronc;
puis les clairires avec les moissons, les pelouses vertes; les tangs
de T'olga dormants et profonds avec la silhouette renverse des arbres
dans une eau bleue; puis au loin, presque partout, et pour enfermer
cette Normandie saharienne, le dsert se montrant entre les dattiers;
peut-tre trouveras-tu, comme moi, qu'il manque quelque chose  ce pays
pour rsumer toutes les posies de l'Orient.

Aussi, faute de mieux, je prends ces petits jardins comme autant de
retraites, et tous ces arbres comme des parasols mouvants.




Juillet 1853.


Ce soir, en rentrant pour prparer mon bagage (car c'est dcidment
demain que je me mets en course), je n'entendis rien rsonner au fond de
la cantine o j'avais dpos mon argent; et l'ayant vide, je reconnus
qu'on m'avait vol; mais, si bien vol, qu'il ne restait que cinq francs
cachs entre deux tablettes de chocolat. Nous nous regardmes, le
lieutenant et moi; il me dit:

--C'est bien, ne perdons pas de temps et venez sur la place, o vous
m'attendrez.

Au mme instant, mon domestique Ahmet arrivait, montant l'escalier
quatre  quatre; il put voir la cantine vide et mon linge tal par
terre. Nous sortmes tous trois.

Dans la rue, le lieutenant me dit:

--Maintenez-le prs de vous pendant trois minutes, et s'il veut fuir,
saisissez-le ou appelez.

Ahmet mchonnait une cigarette, tout en fredonnant un petit air; il
avait le bras pass dans l'ouverture de son burnouss; il me regardait du
coin de l'oeil, et je faisais de mme. Il n'y avait que peu de monde
sur la place, car la nuit tombait. J'hsitais  m'emparer de lui sur un
simple soupon.

Trois minutes aprs, le lieutenant revint et me cria:

--Qu'en avez-vous fait?

Je me retournai: Ahmet n'tait plus l.

--J'tais bien sr que c'tait lui, me dit le lieutenant.

Nous reprmes la ruelle en courant. A deux pas de ma porte, il y a un
dtour, puis un second, puis un troisime; arrivs au bout du zigzag
nous avions,-- droite la rue qui conduit au Dar-Sfah; et, devant nous,
un couloir profond, plein d'eau, menant directement vers le Sud entre
les jardins; un Arabe tout nu y lavait son linge.

--As-tu vu quelqu'un passer en courant, avec une veste rouge et son
burnouss autour du bras?

--Oui, dit l'Arabe en montrant le fond du canal, il s'en va par l, il
est entr dans l'eau et il court.

--Laissez-le faire, me dit le lieutenant; il va se cacher pour la nuit
dans les jardins; demain, au jour, on le trouvera.

--Mais s'il n'attend pas le jour pour aller plus loin?

--O diable voulez-vous qu'il aille? A moins qu'il ne prenne par
El-Assafia, et il ne s'y risquera pas; il a  choisir entre deux, ou
quatre, ou six jours de marche, pour trouver une datte  manger. Vous
savez bien qu'on ne sort pas d'ici comme on veut, et que, quand on
voyage, il faut emporter de quoi vivre.

Cependant, on prit quelques mesures; on lana deux cavaliers sur le
contour de l'oasis, on commanda une patrouille de nuit. Pendant ce temps
nous allmes,  tout hasard, faire une perquisition dans quelques
maisons de la basse ville, o nous pensions qu'Ahmet avait des
intelligences.

--J'ai interrog le cafetier, me dit le lieutenant; Ahmet a pass la
nuit dernire au caf; il avait sa djebira pleine d'argent; il a rgal
tous ses amis, en disant que cette fortune venait des moutons de son
pre.

--Trs bien, dis-je, je connais l'histoire, et j'aurais d en prvoir la
fin.

Nos dmarches dans la basse ville causrent beaucoup d'effroi, mais
n'aboutirent  rien. Les hommes taient absents; les jeunes femmes
effrayes s'enfuyaient, sans vouloir rpondre; les vieilles demandaient
grce, comme si nous les eussions menaces du supplice.

--L'enqute est nulle, dis-je au lieutenant, attendons  demain.

Deux heures aprs, vers dix heures, nous passions devant ma porte,
lorsque nous vmes une forme blanche se dtacher du mur et,
prcipitamment, se retirer sous la vote.

--Qui est l? crimes-nous ensemble, et nous fmes deux pas en avant,
les bras tendus. Personne ne rpondit. Il faisait si noir sous le
porche, qu'on ne voyait pas mme l'issue donnant sur la cour. Tout 
coup le lieutenant me dit:

--Je le tiens. Il venait, en ttonnant dans l'ombre, de saisir un
burnouss. Il y eut une seconde de silence, pendant laquelle mon ami
poussa une sorte de cri trs aigu qui fit rsonner la vote et alla
retentir jusque sur la place. L'inconnu ne soufflait mot et s'tait
coll contre la muraille.

--Veux-tu bien parler? Qui es-tu? reprit le lieutenant, dont la main
remontant le long du corps avait pris l'homme  la gorge.

--Je suis Ahmet, rpondit enfin une voix trangle; et presque aussitt:

--Lche-moi, mon lieutenant, ou je te tue.

A peine eut-il achev, que je vis quelque chose passer devant moi; et
Ahmet alla rouler dans la rue, lanc par un coup de poing prodigieux. Le
lieutenant ne fit qu'un bond, et lui appuyant son bton sur la poitrine
lui dit tranquillement:

--Tu as eu tort de menacer, tu gtes ton affaire.

Presque au mme instant, quelqu'un arrivait, courant a perdre haleine;
c'tait le robuste Moloud qui avait entendu l'appel de son matre.

--Pauvre Ahmet, soupira Moloud en considrant la funeste folie de son
ami, allons, viens; et il l'entrana. Sur la place, cependant, il y eut
une petite scne de rsistance, dans laquelle Moloud,  son grand
regret, fut oblig de se montrer svre. Il n'en continua pas moins de
rpter: Pauvre Ahmet! de sa voix de multre, une singulire voix qui
s'adoucit jusqu' devenir des plus tendres quand ce mauvais musulman
cde  sa passion pour la liqueur. En un moment, la nouvelle avait fait
le tour des cafs, et quand notre prisonnier arriva chez Djeridi, une
certaine foule arrivait sur nos pas. L'interrogatoire eut lieu sance
tenante et dans la rue. Ahmet nia d'abord qu'il et vol, puis il avoua
seulement une partie de la somme.

--O as-tu mis l'argent? lui demandai-je.

--Viens, me dit-il, on va te le remettre.

Et il nous conduisit chez Karra, ce qui me surprit mdiocrement d'aprs
les soupons que j'avais sur lui.

L'oeil du M'zabite s'anima d'une singulire expression quand il nous
vit paratre devant sa petite choppe, et qu'Ahmet lui-mme lui dit:

--Donne l'argent.

Il regarda d'abord la force assez imposante qui entourait son futur
associ; puis, aprs quelques minutes d'hsitation pendant lesquelles je
reconnus son vilain sourire et j'entrevis des rancunes d'amant sous la
cupidit du recleur, il allongea la main vers le fond de sa boutique, y
prit une vieille _darbouka_ pleine de chiffons, en tira comme avec
effort une chaussette en laine, et enfin vida la bourse sur la
banquette. C'tait  peu prs la moiti de l'argent vol; le reste avait
pay magnifiquement deux ou trois joyeuses nuits de Rhamadan.

Quant  Ahmet, il tait fort ple, et son regard assez doux d'habitude
se fixa sur moi d'une faon haineuse. Moloud, qui ne l'avait pas lch,
lui dit amicalement:

--Qu'avais-tu besoin de voler?

--L'argent tait devant moi, je l'ai pris, rpondit Ahmet; c'tait
crit.

Et il se laissa emmener.

--Combien croyez-vous qu'on lui fasse donner de coups de bton?
demandai-je au lieutenant.

--Oh! pas beaucoup, mais il faut qu'ils soient bons; je dirai qu'on en
charge Moloud.

Ce petit incident, qui me spare d'un domestique que j'aimais, m'a fait
rflchir. Avec des valets fatalistes, les ngligences sont dangereuses;
et je me suis promis,  l'avenir, de ne plus tenter personne.




III

TADJEMOUT-AIN-MAHDY




An-Mahdy.--Vendredi, juillet 1853


Mercredi, dans la matine, le commandant nous donnait nos passeports,
sous forme de deux petits carrs de papier crits de droite  gauche,
plis et cachets  l'arabe; l'un adress au cad de _Tadjemout_,
l'autre au cad d'_An-Mahdy_. Il nous autorisait en outre  prendre
deux cavaliers d'escorte,  notre choix.

--Prenons Aoumer, me dit le lieutenant, il nous amusera, et son ami, le
grand _Ben-Ameur_, qui dort toujours, il ne nous ennuiera pas. Et
maintenant allons boire, en attendant que la chaleur soit tombe.

La chaleur ne tomba point de tout le jour. A quatre heures, il y avait
encore 46 degrs  l'ombre et 66 au soleil. Nous achevions une
orangeade, tendus dans une cour sombre couverte d'un velarium en poil
de chvre noir. Nos chevaux attendaient tout sells depuis midi, et nous
n'avions encore, ni guide pour nous conduire, ni mulet pour porter nos
bagages.

De quatre heures  six, on trouva le mulet. C'tait un petit animal de
couleur isabelle, menu, fringant, dont il fallut bander les yeux pour
parvenir  le bter. Il portait, outre nos cantines, une tente avec ses
montants, le sac aux piquets, les bidons, deux outres, une gamelle.
L'norme _Moloud_ s'offrit pour le conduire, mais  la condition de le
monter; proposition inacceptable, car il l'aurait cras. Il y avait du
monde sur la place o se faisaient nos prparatifs; on nous regardait
partir.

--Dis donc, petit, es-tu all  An-Mahdy? demanda le lieutenant  un
gamin de douze ans qui se trouvait l.

--Oui, Sidi, rpondit l'enfant.

--Tu connais le chemin?

--Oui.

--Alors, en route, dit le lieutenant.

Et, prenant l'enfant par le milieu du corps, il le souleva de terre, le
posa sur le sommet de la charge, un pied sur chaque cantine, et lui
remit en main la longe du mulet; puis il enfourcha lestement sa grande
jument jaune,  selle turque; j'en fis autant de mon cheval; nos deux
spahis, en selle depuis une heure, avaient dj pris la tte.

--Maintenant, va devant, dit-il au petit, qui ne s'attendait gure 
tre du voyage; tu auras des pommes, plus un franc par chaque journe de
marche. Comment t'appelles-tu?

--Ali.

--Fils de qui?

--Ben-Abdallah-bel-Hadj.

--O demeures-tu?

--Bab-el-Chettet.

--Ya, Moloud! cria le lieutenant  son robuste serviteur, va chez
Abdallah-bel-Hadj, Bab-el-Chettet, prviens-le que le lieutenant N...
emmne son fils  An-Mahdy.

--Lui dirai-je pour combien de temps? demanda Moloud.

--C'est inutile; dis qu'on aura soin de lui.

Et notre petit convoi se mit en marche par la rue des Marchands. Elle
tait dj dserte; toutes les ruelles l'taient de mme. A travers les
portes, on devinait des prparatifs extraordinaires et des odeurs
inaccoutumes de viandes rties qui prouvaient que le jene allait finir
et qu'on n'attendait plus que le dernier signal du canon pour entrer 
pleine bouche dans les rjouissances du _Baram_, _ad-el-seghir_,
_petite fte_, qui suit le Rhamadan.

--Et nous qui les emmenons  un pareil moment! pensais-je en voyant
l'air contrari de nos spahis et la mine encore plus dsespre du petit
Ali, dont le coeur semblait faiblir.

--Nous partons une heure trop tard, dit le lieutenant; arrachons-les 
ce spectacle.--Et il donna un coup de canne au mulet, qui prit le trot
jusqu' Bab-el-Gharbi. La vote franchie, nous dbouchmes sur la
valle dans l'ordre suivant: Aoumer et Ben-Ameur formant l'avant-garde
et chevauchant botte  botte; au centre, les bagages avec Ali, puis le
lieutenant et moi; mon domestique M...  l'arrire-garde, mais  une
bonne distance de la jument jaune du lieutenant; son terrible cheval
tant dj dans la plus grande agitation.

Il tait alors sept heures, la journe allait finir; une brise lente et
faible commenait  se lever sur la plaine, comme le vol appesanti du
_houbahrah_, qui bat des ailes longtemps avant de s'envoler; pourtant on
respirait. Nous faisions route au couchant; obliquant pour joindre les
collines, et directement contre le soleil. Une petite ouverture en forme
de coin se dessinait  une lieue devant nous, dans l'cartement de deux
mamelons violets.

--_Chouf el trek_, vois le chemin! dit Ali en nous montrant l'troite
coupure o prcisment l'astre allait plonger. C'tait en effet le
dfil du nord-ouest et la route d'An-Mahdy.

--Le soleil y va, ajouta potiquement Aoumer.

Pendant quelques minutes il continua de nous enflammer le visage, et je
marchai les yeux ferms pour en adoucir l'insupportable clat. Peu 
peu, je me sentis moins d'ardeur aux joues, moins de feu sous les
paupires, et quand je les ouvris, je ne vis plus qu'un disque carlate,
chancr par le bas, qui descendait rapidement dans le dfil; puis le
disque devint pourpre, et, pour parler comme Aoumer, le cleste
voyageur disparut. Moins d'une minute aprs, nous entendmes le canon de
la ville, et le mulet d'Ali et les deux chevaux des spahis en reurent 
la fois comme une secousse.

--Mon lieutenant, j'ai oubli ma flte, dit Aoumer en faisant tout 
coup volte-face.

Et sans attendre la rponse, il poussa son cri de _rr..._ et piqua
ventre  terre vers Bab-el-Gharbi. Nous nous retournmes pour le suivre
de l'oeil; un flocon de fume blanche se balanait au-dessus de
l'ancien bastion des Serrin, la nuit tombait sur la ville.

--Ce qui m'inquite, dit le lieutenant en regardant attentivement le
couchant, c'est qu'on ne voit pas la moindre apparence de lune.

Tu sais que le Rhamadan, qui est le carme des Arabes, dure l'espace
compris entre deux lunes, c'est--dire un peu moins d'un mois solaire.
Le jene quotidien commence et finit  cette minute trs fictive o l'on
est prsum: _ne pouvoir plus distinguer un fil noir d'un fil blanc_.
Quant au mois d'abstinence, il expire au moment non moins contestable o
trois _Adouls_ dclarent avoir vu la lune nouvelle. Or, la lune,  son
premier jour, se lve et se couche avec le soleil;  peine est-elle
visible pendant un trs court moment de crpuscule. Et-elle paru, il
suffirait d'un lger nuage, du moindre brouillard pour la cacher et
pour allonger le Rhamadan de vingt-quatre heures. Il y a donc de quoi
douter; mais c'est une question trop grave et qui touche  trop
d'impatiences pour qu' la fin du vingt-huitime jour tout le monde, y
compris les _T'olba_, ne soit pas du mme avis.

Il faisait presque nuit quand nous atteignmes le col, marchant  la
file et lentement sur un terrain rocailleux, dur au pas des chevaux
comme un pav de granit, et tellement sonore qu'on l'aurait cru creus
par-dessous. Presque aussitt nous entendmes un galop retentissant, et
Aoumer passa prs de nous, escaladant, sans aucun souci, les dalles
glissantes du sentier; il avait sa flte et fumait une cigarette.

--Donne-moi du feu, lui dit le lieutenant.

Aoumer se pencha sur sa selle, et, le feu donn, reprit la tte  ct
de Ben-Ameur.

Le lieutenant se tourna vers moi et me dit:

--Il sent le mouton! j'tais sr que c'tait pour aller manger.

--Eh bien! cria-t-il, et le Rhamadan?

--Fini, mon lieutenant, rpondit Aoumer d'une voix joyeuse.

--Et la lune?

--On l'a vue.

--Qui a?

--Tout le monde.

--Allons, tant mieux, dis-je au lieutenant, les gens d'An-Mahdy
n'auront plus faim quand nous arriverons, et nous sommes srs d'tre
bien reus.

Pendant un moment nous suivmes la silhouette brune des deux cavaliers,
dont la tte encapuchonne se dessinait  trente pas de nous, sur un
ciel encore clair de rouge; puis la silhouette elle-mme devint plus
vague, le ciel en s'assombrissant la fit vanouir, la croupe argente du
cheval blanc de Ben-Ameur nous servit encore quelques instants de point
de mire; enfin, le cheval  son tour acheva de disparatre avec son
cavalier, et nous n'emes plus pour nous diriger que le pas sec et
trottinant du mulet, et de temps en temps, pareil  un signal de route,
le tintement mtallique d'un trier.

Nous traversions un pays ingal, mamelonn, laissant  nos chevaux le
soin de nous conduire; mme aux endroits les plus difficiles, ils y
marchaient la bride sur le cou avec autant de sret qu'en plein jour,
sans glissade et sans tincelles, car aucun d'eux n'tait ferr. Tantt,
on devinait un pav de roches au bruit rsonnant de leur sabot,  la
rsistance du sol,  leur allure courte et saccade; tantt, au
contraire, un mouvement plus souple, infiniment agrable  sentir, et
comme un bercement d'avant en arrire, nous avertissait que le terrain
changeait de nature et que nous entrions dans le sable. Alors on voyait
vaguement s'tendre  droite de longues dunes blafardes, clairsemes de
bouquets sombres.

La nuit tait admirable, calme, chaude, ardemment toile comme une
nuit de canicule; c'tait, depuis l'horizon jusqu'au znith, le mme
scintillement partout, et comme une sorte de phosphorescence confuse au
milieu de laquelle tincelaient de grands astres blancs et couraient
d'innombrables mtores; quelques-uns avec tant d'clat, que mon cheval
secouait la tte, inquit par ces tranes de feu. Il n'y avait dans
l'air immobile ni mouvement, ni bruit, mais je ne sais quel murmure
indfinissable qui venait du ciel et qu'on et dit produit par la
palpitation des toiles.

Nous nous acheminions dans le plus profond silence. Le lieutenant, dont
la jument paisible se maintenait au pas de mon cheval, avait crois les
triers sur le cou de sa bte et s'tait accroupi dans sa large selle,
les jambes autour du pommeau. On n'apercevait rien du petit Ali qui,
probablement, s'inquitait peu de la route; M..., toujours  l'arrire,
s'occupait de calmer son cheval, toujours agit; Aoumer avait essay de
sa flte, puis avait fredonn, puis s'tait tu; quant  Ben-Ameur, il
tait impossible, depuis le commencement de la nuit, d'imaginer s'il
veillait encore, ou si, fidle  son habitude, il dormait. On et pu le
croire absent, except quand de loin en loin la voix claire d'Aoumer
disait:--Ya, Ben-Ameur, donne le tabac; et quand la voix plus sourde
de l'indolent cavalier rpondait, comme  travers un rve:--Prends
garde aux abricots, la djebira de Ben-Ameur tant en effet bourre de
fruits. Pour moi, je pensais  tout ce que la vie a de plus agrable, et
je m'entretenais mentalement avec ceux de mes souvenirs qui me
paraissaient les plus propres  me tenir veill.

Vers dix heures, la nuit tait si claire que je pus voir l'heure  ma
montre; nous tournmes un rocher gristre, en forme de pyramide, au
sommet duquel on voyait une tache sombre.

--Regarde le B'toum, dit Ali; nous voici  moiti route.

--Si nous nous couchions? dit le lieutenant qui rvait.

--O a? demandai-je.

--Ici.

--Mon lieutenant, dit le guide; allons plus loin, l'Oued-M'zi est tout
prs.

Et nous continumes.

--Dcidment le cheval m'engourdit, reprit le lieutenant aprs une
nouvelle heure de silence.

Et il me fit une thorie sur les inconvnients du cheval, pendant les
tapes de nuit; thorie qui tendait  prouver que la marche force est
le plus efficace des divertissements quand on s'endort.

Vers minuit et demi, le terrain, qui montait sensiblement depuis une
heure, parut s'aplanir. De larges bouffes d'air, venant d'un horizon
plus loign, nous apportaient comme une saveur humide. Nous dominions
un vaste pays o l'on pouvait distinguer des bois; on entendait  une
assez grande distance encore, mais devant nous, de faibles et rares
coassements.

--Allons, il reste de l'eau dans l'Oued, dit le lieutenant, que cet
avertissement des grenouilles parut consoler d'tre venu si loin.

Une demi-heure aprs nous mettions pied  terre sur un large lit de
sable encore tide, et nous sentions, sans trop le voir, le voisinage
d'un petit filet d'eau. De chaque ct s'alignait une haie paisse de
roseaux; au del, rgnait un taillis d'arbres bas et sombres dont on
aurait pu, malgr la nuit, distinguer la couleur et la forme; c'taient
les bois de tamarins de _Recheg_; et, pour la premire fois, je
rencontrais de l'eau dans cette rivire avare appele l'_Oued-M'zi_.

--Prenons-nous la tente? demanda le lieutenant.

--Ce n'est pas la peine.

--Ni le tapis non plus, n'est-ce pas?

--A quoi bon?

Seulement on entrava mon cheval et celui de M...; quant aux deux chevaux
des spahis, ils furent lchs dans le bois, en compagnie de la jument
jaune et du mulet. Aprs quoi, nous fmes cercle autour d'une bougie
allume et pique dans le sable. Ben-Ameur ouvrit sa djebira et se mit,
sans rien dire,  manger des abricots. Aoumer s'abstint, comme s'il
avait dj dn. La nuit tait si calme que la bougie brlait sans que
sa flamme vacillt.

--Le dernier couch la soufflera, dit le lieutenant.

Et chacun de nous se roula dans son burnouss et s'tendit.

--Et qui nous gardera? demandai-je.

--Le bon Dieu, dit en franais Aoumer, avec un sourire dlicieux.

Je ne puis dire lequel de nous s'veilla le premier; car, en ouvrant les
yeux, je vis que mes quatre compagnons avaient, eux aussi, les yeux
ouverts et considraient le soleil qui se levait paisiblement au-dessus
d'un pays tout rose, et, dj, bordait d'aigrettes d'or le feuillage
aigu des tamarins. La rivire, presque  sec, s'tendait comme un chemin
de sable, couleur de lavande, entre deux ranges verdoyantes de roseaux
et un double taillis de bois touffus. A peine y restait-il assez d'eau
pour justifier la prsence des grenouilles que nous avions entendues la
veille. A un quart de lieue plus au nord, la rivire faisait un coude,
et, par-dessus les berges tapisses de joncs, on dcouvrait une mince
ligne de montagnes trs loignes, roses et lilas tendre. Des gangas,
par petites bandes, des couples de pigeons bleus volaient sur la rivire
avec inquitude, et semblaient plutt surpris qu'effrays de nous voir.
On entendait dans le taillis la voix du petit Ali qui ralliait les
btes. C'tait trs joli, trs riant, quoiqu'on se sentt fort
abandonn.

--Il n'y a rien de tel que la campagne, me dit le lieutenant  qui
l'Oued-M'zi rappelait videmment les petits ruisseaux sablonneux de son
pays. C'est dommage que l'eau soit si sale.

--On et dit en effet de l'eau de mer, ou plutt quelque chose
d'astringent comme une forte solution d'alun.

Moins d'un quart d'heure aprs, nous sortions du lit de la rivire et
nous apercevions Tadjemout,  trois heures de marche encore, dans
l'ouest. Toute la plaine intermdiaire tait unie, plate et vide;
l'Oued-M'zi s'y droulait comme un long ruban vert. A deux lieues  peu
prs dans l'est, on remarquait quelques palmiers mls  des vgtations
chtives, derniers restes d'une oasis morte de soif ou ruine par la
guerre; le petit Ali ne put rien m'en apprendre, sinon qu'il y avait eu
l des jardins. Nous laissions en arrire les derniers mamelons du
Djebel-Milah;  droite la chane leve, plus robuste et parfaitement
bleue, du Djebel-Lazrag; devant nous enfin,  l'extrmit de cette
immense campagne strile, l'arte vaporeuse du Djebel-Amour se dcoupait
sur un ciel d'une extraordinaire transparence.

Nous marchions depuis une heure assez silencieusement, et dj
appesantis par le soleil qui nous embrasait les paules, quand une
bouffe de vent, venant du large, nous apporta le son lointain d'une
musique arabe. A ce bruit fort inattendu dans ce pays solitaire, les
deux spahis firent demi-tour, pour indiquer qu'ils entendaient; et le
petit Ali, presque tout debout sur son mulet, se mit  regarder dans la
direction du vent. Une ligne de poussire commenait  se former
au-dessus de la plaine, entre Tadjemout et nous.

--C'est une tribu qui voyage, dit Ali; _rakil_, un dplacement.

En effet, le bruit ne tarda pas  se rapprocher, et l'on put bientt
reconnatre l'aigre fanfare des cornemuses jouant un de ces airs
bizarres qui servent aussi bien pour la danse que pour la marche; la
mesure tait marque par des coups rguliers frapps sur des tambourins;
on entendait aussi, par moments, des aboiements de chiens. Puis, la
poussire sembla prendre une forme, et l'on vit se dessiner une longue
file de cavaliers et de chameaux chargs, qui venaient  nous, et se
disposaient  traverser l'Oued,  peu prs vers l'endroit o nous nous
dirigions nous-mmes.

Enfin, il nous fut possible de distinguer l'ordre de marche et la
composition de la caravane.

Elle tait nombreuse et se dveloppait sur une ligne troite et longue
au moins d'un grand quart de lieue. Les cavaliers venaient en tte, en
peloton serr, escortant un tendard aux trois couleurs: rouge, vert et
jaune, avec trois boules de cuivre et le croissant  l'extrmit de la
hampe. Au del et sur le dos des dromadaires blancs ou d'un fauve trs
clair, on voyait se balancer quatre ou cinq _atatiches_ de couleur
clatante; puis, arrivait un bataillon tout brun de chameaux de charge,
stimuls par la caravane  pied; enfin, tout  fait derrire, accourait,
pour suivre le pas allong des dromadaires, un norme troupeau de
moutons et de chvres noires divis par petites bandes, dont chacune
tait conduite par des femmes ou par des ngres, surveille par un homme
 cheval et flanque de chiens.

--Ce sont des _Arba_, dit Ali.

--a m'est gal, dit le lieutenant, du moment que ce n'est pas le
Scheriff.

La grande tribu des Arba, qui campe aux environs d'El-Aghouat, est une
des plus importantes du sud de nos possessions; c'est avec la fameuse
tribu noble des _Ouled-Sidi-Scheik_, la plus forte, la plus brave, la
plus aguerrie, la plus opulente, enfin la mieux monte peut-tre des
tribus sahariennes: Les Arba, dit M. le gnral Daumas dans son
livre-itinraire du _Sahara algrien_, sont trs braves et peu soucieux
d'viter les rencontres  main arme. Ils mettent un grand luxe dans
leurs armes. Leur vie est aventureuse, et d'ailleurs leur instinct
violent et pillard les met trop souvent en contact avec d'autres tribus
pour ne pas leur avoir fait des ennemis nombreux... J'ajoute qu'on les
cite avec les _Sad_ pour leur inhospitalit. Ils ont pris part  toutes
les luttes qui ont agit le dsert; depuis quinze ans surtout, on les
trouve mls  toutes les affaires de guerre; nous les avions contre
nous derrire les murs d'El-Aghouat; un grand nombre d'entre eux a suivi
jusqu' Ouaregla la fortune errante du Scheriff; et c'est encore chez
les Arba que ce chef de partisans continue de recruter ses meilleurs
cavaliers.

Au moment o nous atteignions le bord de la rivire, l'avant-garde 
cheval y tait dj tout entire engage, et le premier chameau blanc
porteur d'_atouche_ commenait  descendre majestueusement la rive
oppose.

Les cavaliers taient arms en guerre et costums, pars, quips comme
pour un carrousel; tous, avec leurs longs fusils  capucines d'argent,
ou pendus par la bretelle en travers des paules, ou poss
horizontalement sur la selle, ou tenus de la main droite, la crosse
appuye sur le genou. Quelques-uns portaient le chapeau de paille
conique empanach de plumes noires; d'autres avaient leur burnouss
rabattu jusqu'aux yeux, le hak relev jusqu'au nez; et ceux dont on ne
voyait pas la barbe ressemblaient ainsi  des femmes maigres et
basanes; d'autres, plus trangement coiffs de hauts kolbaks sans bord
en toison d'autruche mle, nus jusqu' la ceinture, avec le hak roul
en charpe, le ceinturon garni de pistolets et de couteaux, et le vaste
pantalon de forme turque en drap rouge, orange, vert ou bleu, soutach
d'or ou d'argent, paradaient superbement sur de grands chevaux habills
de soie comme on les voyait au moyen ge, et dont les longs _chelils_,
ou caparaons rays et tout garnis de grelots de cuivre, bruissaient au
mouvement de leur croupe et de leur queue flottante. Il y avait l de
fort beaux chevaux; mais ce qui me frappa plus que leur beaut, ce fut
la franchise inattendue de tant de couleurs tranges. Je retrouvais ces
nuances bizarres si bien observes par les Arabes, si hardiment
exprimes par les comparaisons de leurs potes.--Je reconnus ces chevaux
noirs  reflets bleus, qu'ils comparent au pigeon dans l'ombre; ces
chevaux couleur de roseau, ces chevaux carlates comme le premier sang
d'une blessure. Les blancs taient couleur de neige et les alezans
couleur d'or fin. D'autres, d'un gris fonc, sous le lustre de la sueur,
devenaient exactement violets; d'autres encore, d'un gris trs clair, et
dont la peau se laissait voir  travers leur poil humide et ras, se
veinaient de tons humains et auraient pu audacieusement s'appeler des
chevaux roses. Tandis que cette cavalcade si magnifiquement colore
s'approchait de nous, je pensais  certains tableaux questres devenus
clbres  cause du scandale qu'ils ont caus, et je compris la
diffrence qu'il y a entre le langage des peintres et le vocabulaire des
maquignons.

Au centre de ce brillant tat-major,  quelques pas en avant de
l'tendard, chevauchaient, l'un prs de l'autre et dans la tenue la plus
simple, un vieillard  barbe grisonnante, un tout jeune homme sans
barbe. Le vieillard tait vtu de grosse laine et n'avait rien qui le
distingut que la modestie mme et l'irrprochable propret de ses
vtements, sa grande taille, l'paisseur de sa tournure, l'ampleur
extraordinaire de ses burnouss, surtout le volume de sa tte coiffe de
trois ou quatre capuchons superposs. Enfoui plutt qu'assis dans sa
vaste selle en velours cramoisi brod d'or, ses larges pieds chausss de
babouches, enfoncs dans des triers damasquins d'or et les deux mains
poses sur le pommeau tincelant de la selle, il menait  petits pas une
jument grise  queue sombre, avec les naseaux ardents et un bel oeil
doux encadr de poils noirs, comme un oeil de musulmane agrandi par le
_koheul_. Un cavalier ngre, en livre verte, conduisait en main son
cheval de bataille, superbe animal  la robe de satin blanc, vtu de
brocard et tout harnach d'or, qui dansait au son de la musique et
faisait rsonner firement les grelots de son _chelil_, les amulettes de
son poitrail et l'orfvrerie splendide de sa bride. Un autre cuyer
portait son sabre et son fusil de luxe.

Le jeune homme tait habill de blanc et montait un cheval tout noir,
norme d'encolure,  queue tranante, la tte  moiti cache dans sa
crinire. Il tait fluet, assez blanc, trs ple, et c'tait trange de
voir une si robuste bte entre les mains d'un adolescent si dlicat. Il
avait l'air effmin, rus, imprieux et insolent. Il clignotait en nous
regardant de loin; et ses yeux, bords d'antimoine, avec son teint sans
couleur, lui donnaient encore plus de ressemblance avec une jolie fille.
Il ne portait aucun insigne, pas la moindre broderie sur ses vtements;
et de toute sa personne, soigneusement enveloppe dans un burnouss de
fine laine, on ne voyait que l'extrmit de ses bottes sans perons et
la main qui tenait la bride, une petite main maigre orne d'un gros
diamant. Il arrivait renvers sur le dossier de sa selle en velours
violet brod d'argent, escort de deux lvriers magnifiques, aux jarrets
marqus de feu, qui bondissaient gaiement entre les jambes de son
cheval.

Aussitt qu'il aperut ce vieux grand seigneur et son fils, le petit Ali
fit un mouvement pour se jeter  terre et courir se prosterner devant
eux; mais le lieutenant lui posa la main sur l'paule; l'enfant tonn
comprit le geste et ne bougea pas.

Pendant ce temps, je regardai ce jeune cavalier  mine impriale, au
milieu de son cortge barbare, avec des guerriers pour valets et des
vieillards  barbe grise pour pages; je jetai les yeux sur le charmant
Aoumer, qui me fit l'effet d'un histrion, puis je considrai assez
tristement la tenue du lieutenant; j'imaginai ce que devait tre la
mienne pour un oeil difficile en fait d'lgance, et je ne pus
m'empcher de dire au lieutenant:

--Comment trouvez-vous que nous reprsentions la France?

Le vieillard passa et nous salua froidement de la main; nous y
rpondmes avec autant de supriorit que nous le pmes. Quant au jeune
homme, arriv  deux pas de nous, il fit cabrer sa bte; l'animal,
enlev des quatre pieds par ce saut prodigieux o excellent les
cavaliers arabes, nous frla presque de sa crinire et alla retomber
deux pas plus loin; le petit prince s'tait habilement dispens du
salut, et son escorte acheva de dfiler sans mme jeter les yeux sur
nous.

Les musiciens venaient ensuite, marchant sur deux rangs, la bride passe
dans le bras, les uns frappant d'un geste martial sur de petits chssis
carrs tendus de peau, d'autres tambourinant avec des crochets de bois
sur des timbales du diamtre d'un petit tambour, les autres soufflant
dans de longues musettes en forme de hautbois. Puis arrivaient, sur deux
de front, et les deux plus richement quips tenant la tte, les
chameaux porteurs d'atatiches; c'taient de grands animaux efflanqus,
nerveux, lustrs, presque aussi blancs que de vrais _mahara_ et
marchant, comme disent les Arabes: du pas noble de l'autruche. Ils
avaient des mouchoirs de satin noir passs au cou et des anneaux
d'argent aux pieds de devant. Les _atatiches_, sorte de corbeilles
enveloppes d'toffes avec un fond plat garni de coussins et de tapis,
dont les extrmits retombent en manire de rideaux sur les deux flancs
du dromadaire, faisaient plutt l'effet de dais promens dans une
procession que de litires de voyage. Imagine un assortiment de toute
espce d'toffes prcieuses, un assemblage de toutes les couleurs: du
damas citron, ray de satin noir, avec des arabesques d'or sur le fond
noir, et des fleurs d'argent sur le fond citron; tout un atouche en soie
carlate travers de deux bandes de couleur olive; l'orange  ct du
violet, des roses croiss avec des bleus, des bleus tendres avec des
verts froids; puis des coussins mi-partie cerise et meraude, des tapis
de haute laine et de couleur plus grave, cramoisis, pourpres et grenats,
tout cela mari avec cette fantaisie naturelle aux Orientaux, les seuls
coloristes du monde. C'tait le point le plus brillant et le centre
clatant de la caravane. Vu de face et d'un peu loin, ce haut appareil
s'levait comme une sorte de mitre tincelante au-dessus de la tte
vnrable des dromadaires blancs, et compltait cette physionomie
sacerdotale que tu leur connais. On n'entrevoyait rien des voyageuses de
distinction suspendues dans ces somptueux berceaux; mais un ngre 
pied, qui se tenait au-dessous de chaque litire, de temps en temps
levait la tte et s'entretenait avec une voix qui lui parlait  travers
les tapisseries.

L s'arrtaient le luxe des toffes et l'clat des couleurs; car,
immdiatement aprs, venaient les chameaux de charge, portant les
tentes, le mobilier, la batterie de cuisine de chaque famille,
accompagns par les femmes, les enfants, quelques serviteurs  pied, et
les plus pauvres de la tribu. Des coffres, des tellis au ventre arrondi,
rays de jaune et de brun, des plats de kouskoussou, des bassins de
cuivre, des armes en faisceaux, des ustensiles de toute nature
cliquetant au mouvement de la marche; de chaque ct, des outres noires
pendues ple-mle avec des douzaines de poulets lis ensemble par les
pattes, et qui battaient des ailes en jetant des cris de dtresse;
par-dessus tout cela la tente roule autour de ses montants comme une
voile autour de sa vergue; puis un bton qui se trouvait mis en l'air et
retenu par des amarres  peu prs comme un mt avec ses agrs; tel tait
l'aspect uniforme offert par le dos montueux des chameaux. Il y en avait
cent cinquante ou deux cents pour transporter les bagages et les
maisons de poil de cette petite cit nomade en dmnagement. On
voyait, en outre, de jeunes garons, assis tout  fait  l'arrire des
btes, juste au-dessus de la queue, qui poussaient de grands cris, quand
les animaux trop presss s'embarrassaient l'un dans l'autre; ou bien de
petits enfants tout nus, suspendus  l'extrmit de la charge,
quelquefois couchs dans un grand plat de cuisine et s'y laissant
balancer comme dans un berceau. A l'exception du harem, qui voyageait en
litire ferme, toutes les femmes venaient  pied sur les deux flancs de
la caravane, sans voiles, leur quenouille  la ceinture et filant. De
petites filles suivaient, entranant ou portant, attachs dans leur
voile, les plus jeunes et les moins alertes de la bande. De vieilles
femmes, extnues par l'ge, cheminaient appuyes sur de longs btons;
tandis que de grands vieillards se faisaient porter par de tout petits
nes, leurs jambes tranant  terre. Il y avait des ngres qui, dans
leurs bras d'bne, tenaient de jolis nourrissons coiffs de la chechia
rouge; d'autres menaient par la longe des juments couvertes, depuis le
poitrail jusqu' la queue, de _djellale_  grands ramages, et suivies de
leurs poulains; j'en remarquai qui conduisaient par les cornes des
bliers farouches, comme s'ils les tranaient aux sacrifices: c'tait
aussi beau qu'un bas-relief antique. Des cavaliers galopaient au milieu
de la foule, et de loin donnaient des ordres  ceux qui, tout  fait 
l'arrire, amenaient le troupeau des chameaux libres et les moutons.
C'tait l que se tenait la meute hurlant, aboyant, harcelant sans cesse
la queue du troupeau; notre approche augmentant encore la rage des
chiens et ajoutant  l'pouvante des moutons, nous prmes le trot, et
bientt nous emes dpass l'extrme arrire-garde de la caravane.

Pendant une heure encore, on entendit le bruit des cornemuses, et nous
continumes de voir la poussire qui s'loignait dans la direction des
montagnes de l'Est.

--Avouez, dis-je au lieutenant, que voil une manire de dmnager qui
vaut mieux que la ntre.

Et je lui rappelai, car il l'avait oubli, comment s'effectue un
changement de domicile chez le peuple le plus spirituel et le plus
polic du monde.

Je ne connais pas de village arabe qui se prsente avec plus de
correction ni dans des conditions de panorama plus heureuses que
Tadjemout, quand on l'approche en venant d'El-Aghouat. Il couvre un
petit plateau pierreux qui n'est qu'un renflement de la plaine et s'y
dveloppe en forme de triangle allong. La base est occupe par un
rideau vert d'arbres fruitiers et de palmiers; les saillies anguleuses
d'un monument ruin en marquent le sommet. Un mur d'enceinte coll
contre la ville suit la pente du coteau et vient, par une descente
rapide, se relier, au moyen d'une tour carre, aux murs extrieurs des
jardins. Ces murs sont arms, de distance en distance, de tours
semblables; ce sont de petits forts crnels, lgrement coups en
pyramides et percs de meurtrires. La ligne gnrale est lgante et se
compose par des intersections pleines de style avec la ligne accentue
des montagnes du fond. Le ton local est gris, d'un gris sourd que la
vive lumire du matin parvenait  peine  dorer. Une multitude de points
d'ombre et de points de lumire mettait en relief le dtail intrieur de
la ville et, de loin, lui donnait l'aspect d'un damier irrgulier de
deux couleurs: gris et bleu. Deux marabouts poss  droite, sur la
croupe mme du mamelon, l'un rouge et l'autre blanc, faisaient mieux
apparatre encore, par deux touches brillantes, la monochromie srieuse
du tableau.

A une demi-lieue de la ville, nous dpchmes Aoumer avec la lettre
adresse au cad, et nous lui recommandmes de veiller  ce que la
_diffa_ ft trs simple, car nous avions affaire  des gens pauvres.
Puis le lieutenant s'approcha d'Ali et lui fit la leon suivante:

--En quelque endroit que nous soyons, souviens-toi que c'est monsieur et
moi qui sommes les matres; ainsi n'embrasse les genoux de personne;--tu
me comprends?

Le petit Ali porta la main droite  sa poitrine et rpondit: Oui,
_Sidna_.--Formule presque inusite de respect, qui ne s'adresse qu'aux
puissants de la terre.

A mesure que nous approchions, tournant les jardins pour entrer par
l'est, l'aspect de Tadjemout changeait, les montagnes s'abaissaient
derrire la ville; et tout ce tableau oriental se dcomposant de
lui-mme, il ne resta plus, quand nous en fmes tout prs, qu'une pauvre
ville, mise en ruines par un sige, brle, aride, abandonne, et que la
solitude du dsert semblait avoir envahie. Il tait neuf heures; le
soleil dj haut, la frappait d'aplomb. Nous arrivions, par un
cimetire, au-del duquel on voyait une porte carre, pareille  toutes
les portes arabes, mnage dans la tour qui relie les remparts aux murs
des jardins. Un Arabe  mine farouche, chauss de brodequins poudreux
et portant un long fusil pendu dans le dos, suivait en mme temps que
nous ce chemin hriss de pierres tumulaires, poussant devant lui un ne
boiteux charg de deux outres vides. A droite, et vers le sommet du
mamelon travers par de longues assises de rochers rougetres, on voyait
deux chevaux tiques, la tte pendante et plants sur leurs quatre pieds
comme sur des piquets. Rien de plus, personne au-dessus des murailles;
pas un bruit. A gauche et dans des massifs d'abricotiers, on entendait
roucouler des tourterelles.

Aprs un assez long circuit dans des rues sans soleil, plus troites
encore que celles d'El-Aghouat et paves de dalles encore plus
glissantes, nous prmes une petite ruelle au bout de laquelle on voyait
des gens occups  desseller le cheval d'Aoumer. Arrivs l, nous mmes
pied  terre, et l'on nous fit entrer sous un vestibule fort obscur, et
dans lequel s'enfonait, suivant l'usage, un divan en maonnerie lev
de quatre pieds au-dessus du sol. Le vestibule tait encombr de gens
qui se dmenaient beaucoup sans le moindre cri. Il y avait dj
quelqu'un tendu sur le dos au beau milieu du divan, et autour duquel
tout le monde s'empressait. Au moment o nous apparmes, un Arabe, assez
proprement vtu d'un burnouss couleur amadou, lui prsentait d'une main
une gamelle de lait, tandis que de l'autre il l'invitait  choisir au
milieu d'un boisseau au moins de petites pommes vertes amonceles sur le
tapis. C'tait Aoumer qui se faisait servir par le cad de Tadjemout:
Il se mit  sourire en nous voyant et nous dit en franais, de sa voix
la plus claire:--Bonjour, mon lieutenant, comme s'il ne nous avait pas
vus depuis un mois.

Notre arrive avait attir une certaine foule devant la maison du cad.
Aussi, le vestibule ne tarda pas  se trouver rempli; et bientt, la
porte obstrue ne pouvant suffire  la curiosit de tous ceux qui,
privs d'entrer, auraient voulu voir, le plus grand nombre des visiteurs
demeura dehors, et fit bien inutilement galerie dans la rue. Au bout
d'un instant, il n'y eut plus moyen de respirer, et j'avais perdu tout
espoir de prendre un seul moment de repos. D'ailleurs, ce n'est jamais
un sjour bien dlicieux que celui du divan chez les pauvres habitants
des ksours du Sud. On n'y chappe aux coups de soleil,--danger rel, il
faut l'avouer, pendant la canicule,--qu'avec la chance d'y rencontrer
toutes les incommodits imaginables. Et quant  celui-ci, j'avais jug,
ds l'abord, qu'il renfermait une combinaison de petits supplices dont
le moindre tait, sans contredit, la chaleur pouvantable d'une tuve
sche; et je m'tais tout de suite aperu,  de cruelles dmangeaisons
qui m'envahirent tout le corps, que les mouches avaient ici, dans les
tapis, toute une arme d'odieux auxiliaires.

Une hirondelle avait son nid dans le plafond, juste au-dessus du divan.
Les petits taient ns, et, toutes les cinq minutes, l'hirondelle
arrivait avec un brin de quelque chose dans le bec. La porte tait
basse; entre le cintre et la tte des gens attroups sur le seuil, il ne
restait que juste assez d'espace pour elle; elle s'y glissait en
poussant un lger cri. Aussitt, je regardais en l'air et je voyais six
petites ttes rondes coiffes d'un duvet noir avancer au bord du nid six
becs ouverts et ppiants; de petits becs d'oiseaux naissants avec un
bourrelet jaune qui les fait ressembler  des lvres. L'oiseau
partageait de son mieux entre tous ses nourrissons; puis, l'une aprs
l'autre, les ttes se retiraient dans le nid. La mre, un peu surprise
de voir son asile occup par tant de monde, hsitait pour s'en aller,
entre la porte de la cour et celle de la rue; sans doute elle avait des
raisons pour prfrer la seconde, car c'tait celle qu'elle choisissait,
bien que l'autre ft  peu prs libre. Chaque fois c'tait la mme
incertitude, et chaque fois j'entendais du milieu des Arabes une voix
grave qui disait: _balek!_ (prends garde!) Alors il y en avait qui se
courbaient en deux pour lui faire place, d'autres encore plus
complaisants qui s'cartaient tout  fait; l'oiseau prenait son lan et
filait en jetant un nouveau cri.

Grce  ce trait de caractre assurment touchant, j'aurais volontiers
pardonn  ces braves gens de nous faire touffer par leur politesse
malentendue, mais, quoique endurci dj contre beaucoup de misres, je
trouvai cette manire de se reposer si pnible, que j'aimai mieux
marcher. La _diffa_ ne pouvait manquer de se faire attendre, car c'est
une crmonie qui, dans tous les cas, demande certains prparatifs et
dont la solennit dpend en grande partie de la lenteur qu'on y apporte.
Tous les visages taient ruisselants; les burnouss transpiraient comme
des langes de bain. Je ressentais, en outre, d'intolrables piqres, et
je dis au lieutenant, qui me paraissait ne rien prouver de semblable:
Sentez-vous?--Non, mon ami, me dis le lieutenant, mais je les vois. Si
j'ai un conseil  vous donner, c'est d'aller vous promener.--Au moment
o je sortais, je me trouvai face  face avec le cad, qui portait dans
ses bras un petit mouton noir tout frmissant de se trouver pris et qui
blait. Un autre grand gaillard, vtu comme le cad d'un burnouss de
fantaisie jauntre, et lui ressemblant un peu, le suivait d'un air
enjou, un couteau  la main. Le cad, croyant m'tre agrable, me
prsenta le pauvre animal, carta sa laine  l'endroit des ctes et me
montra qu'il tait gras et blanc. De mon ct, je fus oblig, par
convenance, de palper cette chair vivante qu'on allait mettre  la
broche et que j'allais manger dans une heure. Mais je me fis un peu
l'effet d'un sauvage, et la _diffa_ de Tadjemout ne m'inspira plus le
moindre apptit.

Les rues taient silencieuses, presque dsertes, l'ombre y dcroissait
rapidement, et je n'y rencontrai que de rares habitants tendus dj
sous le porche obscur des maisons. J'entrevis un ou deux enfants qui se
cachaient, et je pus entendre, en passant, le tic-tac des mtiers, comme
dans certaines cours d'El-Aghouat. Je fis le tour de la ville par l'est
et m'acheminai, malgr la chaleur, vers le marabout blanc qu'on voit de
loin briller dans ce tableau dcolor. C'est la spulture de
_Sidi-Atallah_, un des patrons de Tadjemout et l'anctre des
_Ouled-Sidi-Atallah_, petite tribu d'une centaine de tentes qui campe
aux environs de Tadjemout, et y dpose ses grains. Le marabout commande
la ville  l'est,  peu prs comme celui de Si-Hadj-Aca commande un
quartier d'El-Aghouat. Il est entour d'un petit mur en pierres sches
et barricad de manire  ce qu'on n'y puisse entrer. Il y avait une
multitude de loques accroches au mur par dvotion.--Puis, suivant
l'arte du mamelon, je rentrai dans la ville par le nord.

Tadjemout ne s'est point relev du sige qu'il a subi en mme temps que
sa voisine _An-Mahdy_. Ce dbris noirtre, qu'on voit de loin denteler
le sommet de la ville, c'est, avec une enceinte assez vaste, mais rase
 fleur de terre, et quelques pans de murs encore tachs par le feu,
tout ce qui reste de l'ancienne kasbah dmantele pendant la guerre.
Toutes ces maisons si bien groupes  distance sont dans le plus triste
tat de misre et s'en vont en ruines. On a seulement relev les tours
et rpar l'enceinte des jardins, car la grande affaire tait de
protger les plantations.

Ces jardins entourent la ville de trois cts. L'Oued M'zi la contourne
en dcrivant comme eux trois quarts de cercle; son lit est large; il est
contenu, du ct des jardins, par une berge leve, de terre rougetre,
sans cailloux; de l'autre, il parat s'tendre assez loin dans la
plaine, au moment de la crue des eaux; mais, dans cette saison de
scheresse, il devient inutile, et n'arrose ni ne protge plus rien. On
n'y voit pas la moindre place humide. De mme qu' El-Aghouat, il
disparat sous le sable pour ne se montrer qu' l'poque des pluies.

Le soleil tait dj presque perpendiculaire quand je m'arrtai sur les
dbris de l'ancienne kasbah, devant le panorama de la plaine. Je
retrouvais El-Aghouat  la mme heure, avec le dsert de moins, mais
avec une stupeur encore plus grande dans l'intrieur de cette ville
accable de chaleur. On n'entendait rien, on ne voyait rien remuer. Au
del de l'lot vert des jardins, l'oeil dcouvrait un horizon de
terrains nus, caillouteux, brls, fuyant dans toutes les directions
vers un cercle de montagnes fauves ou cendres, d'un ton charmant, mais
o l'on devinait l'aridit de la pierre sous la tendresse inexprimable
des couleurs. Un petit nuage unique flottait au-dessus d'un piton
bleutre du Djebel-Amour. La ville, environne de pentes gristres, sans
aucune ombre, enflamme de soleil, ne donnait plus signe de vie. Les
deux chevaux que j'avais aperus en arrivant n'avaient pas chang de
place; seulement, ils s'taient couchs, la tte du ct du nord. Il y
avait une tente en poil noir plante parmi les ruines, et sous laquelle
une femme en haillons battait du lait dans une outre. La nuit la plus
profonde est pleine de gaiet  ct de ce tableau dsol. On ne connat
point en France l'effet de cette solitude et de ce silence sous le plus
beau soleil qui puisse clairer le monde. Dans nos pays temprs, le
soleil de midi fait sortir de terre tout ce qu'elle a de vie et de
bruits, et semble exasprer toutes les passions joyeuses de la campagne.
Ici, le soleil de midi consterne, crase, mortifie, et c'est l'ombre de
minuit qui rpare et  son tour redonne la vie.

Une seule chose, grce  des ressources de sve inconcevables, rsiste 
la consomption de ces terribles ts, qui desschent les rivires,
corrompent les eaux qu'ils ne peuvent tarir, et ne donnent qu' peu de
gens le temps de vieillir,--c'est la couleur verte des feuillages;
couleur extraordinaire dont nous n'avons pas d'expression dans les
harmonies ordinaires de la palette. Je me suis rappel les taillis de
chne les plus verts, les potagers normands les mieux arross, 
l'poque la plus panouie de l'anne, aussitt aprs la frondaison, sans
trouver quelque chose de comparable  ce badigeonnage de vert meraude,
entier, agaant, et qui fait ressembler tous ces arbres  des joujoux de
papier vert qu'on planterait sur du bois jaune. Ce qui rend le
dsaccord plus bizarre et aussi la comparaison plus juste, c'est que le
pied des arbres repose en effet sur un terrain presque tout  fait nu,
couleur de chaume, o l'on ne voit que quelques petits carrs de lgumes
mal arross et plus mal venus, des haricots et des fves  feuilles
fltries.

Ces jardins, si desschs par le pied, si verdoyants par le sommet, sont
toute la fortune et toute la gaiet de Tadjemout. On les dit fertiles.
Pour moi, je n'y ai vu que des pommes et des abricots. Les pommes sont
petites, de couleur fade, et pareilles  des pommes  cidre, pour la
grosseur et pour le got. Quant  l'abricotier du sud, c'est un bel
arbre, de haute taille, d'un port srieux, d'un feuillage lgant,
rgulier, et qui conviendrait aux paysagistes de style; voil pourquoi
je le signale en passant. C'est un feuillage arrondi par masses
compactes ou dvelopp en longues grappes tranantes, et dont
l'excution, naturellement indique, s'exprime par un travail serr de
touches rondes poses symtriquement, comme des points de broderie. Cela
rappelle exactement l'excution calme et savante du _Diogne_ et du
_Raisin de Chanaan_. A l'automne, quand l'arbre est devenu brun, la
ressemblance doit tre parfaite. L'abricotier, comme les pommiers
normands et les orangers, se couvre de fruits en si grand nombre, que
chaque feuille verte est accompagne d'un fruit d'or. Cet arbre,
d'aspect mythologique, est, aprs les dattiers, ce qu'il y a de plus
prcieux dans les vergers du Sud. Les abricots secs forment, tu le sais,
le fond de la cuisine arabe; on les fait scher sur des claies, et,
pendant tout le reste de l'anne, on en compose, avec fort peu de viande
et beaucoup de sauce au _fel-fel_, toute sorte de ragots, entre autres
le _hamiss_.

Des grenadiers, dont les fleurs commenaient  faire place au fruit; des
poiriers; des figuiers bas,  feuilles plus petites et plus fonces que
les figuiers d'Europe; quelques pchers, au feuillage grle un peu plus
dor que le reste; des vignes poussant en tout sens avec les plus grands
caprices et portant dj des verjus monstrueux; par-dessus tout cela les
aigrettes des palmiers d'un vert froid, lgrement jaunes ou
rougissantes au point de jonction des palmes, voil les jardins de
Tadjemout, c'est--dire de tous les ksours du Sud.

Somme toute, ici les oiseaux sont plus heureux que les hommes; car ils
se nourrissent aussi bien et vivent plus commodment. Ils ont le peu de
fracheur que la vgtation parvient  exprimer du sol, et le moindre
vent qui remue cette atmosphre inerte et brlante de midi, ils le
recueillent en paix dans leurs maisons mouvantes de feuillages. On ne
les aperoit pas, et c'est  peine si on les entend se dranger dans les
feuilles quand on passe  ct d'eux. Quelquefois, une petite
tourterelle fauve,  collier lilas, s'envole et se rfugie sur un
palmier; elle agite, en s'y posant, le djerid flexible; on la voit un
moment se balancer sur le ciel bleu, puis elle se retire au coeur de
l'arbre, elle y pousse un ou deux roucoulements, fait mouvoir encore les
dards aigus des palmes, et tout se tait, en mme temps que tout
redevient immobile.

Quand j'entrai dans le vestibule, o l'odeur du repas semblait avoir
rassembl toutes les mouches et tous les affams du quartier, le cad,
qui n'attendait plus que mon retour, fit un signal du ct des cuisines,
et je vis apparatre, au bout d'un bton, le cadavre rissol et tout
fumant du petit agneau noir.

Aoumer fut d'une gaiet folle pendant tout le repas, et Ben-Ameur
essaya de nous persuader que les habitants de Tadjemout seraient heureux
de nous retenir jusqu'au lendemain; mais nos pauvres chevaux expiraient
de chaleur dans la cour, et c'tait nous soulager tous que de nous
mettre en route. Avant trois heures, nous prenions cong du cad et nous
sortions par _Bab-Sfan_, porte qui s'ouvre du ct d'An-Mahdy.




An-Mahdy, juillet 1853.


--J'accomplissais en ce moment un de mes plus vieux rves de voyage;
rve est le mot, car  l'poque o je le faisais, en examinant la carte
du Sahara, il tait plus que douteux qu'il pt jamais se raliser. Ce
n'tait ni son loignement, ni la nouveaut du pays qui m'attiraient
vers ce lieu-l, de prfrence  tant d'autres, tout aussi propres 
m'mouvoir; c'tait je ne sais quoi de sduisant dans le nom, quelques
lambeaux appris de son histoire, le bruit d'un grand personnage
religieux luttant derrire ces remparts contre le premier homme de
guerre de l'Afrique moderne, beaucoup d'imaginations colorant une vague
perspective de faits et de paysage; enfin, je ne sais quelle singulire
intuition du vrai qui m'avait fait imaginer une sorte de ville
abbatiale, dvote, srieuse, hautaine et domine, comme Avignon, par un
palais de pape. Chemin faisant, je me rappelais le temps o El-Aghouat
tait encore pour Alger un pays fort mystrieux, et je pensais au nombre
d'vnements, petits ou grands, que le hasard avait d combiner pour
faciliter ma promenade; et ce qui m'tonnait le plus dans tout cela,
c'tait d'en tre aussi peu surpris et de trouver tout simple que
j'eusse djeun le matin  Tadjemout et que j'allasse  prsent dner 
An-Mahdy.

Nous avions devant nous une plaine unie, pierreuse, sans aucun accident
de terrain et sans varit d'aspect. A droite et  gauche, fuyaient
paralllement deux bourrelets d'une couleur exquise et seulement tachs
d'ombres pareilles  des gouttes d'eau bleue. A l'extrmit de la
plaine, on distinguait un renflement dans la ligne droite de l'horizon;
c'tait derrire ce mouvement du sol que nous allions voir apparatre
An-Mahdy. La montagne au del devenait plus bleutre  mesure que le
soleil inclinait de son ct. De petits sentiers gristres se
dirigeaient en droite ligne dans la plaine et menaient sans dtours de
Tadjemout  An-Mahdy. Il n'en fallait pas davantage pour indiquer le
voisinage d'une ville frquente.--Ces deux ou trois sentiers, spars
par des intervalles presque gaux, o la terre est battue, o il y a
moins de cailloux qu'ailleurs, c'est une grande route de caravane. Le
gros de la troupe marche  la file dans le sillon du milieu, le plus
poudreux, le seul qui ne soit jamais interrompu; les cavaliers
d'escorte, les conducteurs de chameaux vont paralllement dans les
petits sentiers latraux,  la file aussi, car il n'y en a gure o l'on
remarque le passage ordinaire de plus de deux cavaliers de front. La
route se trouve ainsi trace dans la direction la plus courte. Quand on
rencontre une touffe d'_alfa_, de _chih_ ou de _k'tf_, on la tourne;
l'herbe continue de pousser; et c'est le chemin qui fait un circuit,
grce  l'imperturbable rgularit des voyageurs. Je m'amusais 
reconnatre la large empreinte des chameaux, le pied des chevaux, celui
des hommes. De loin en loin, nous retrouvions des marques de roues,
presque effaces par les pluies d'hiver. N'tait-ce pas la voie des
canons qui sont venus d'_El-Biod_ mitrailler les murs d'El-Aghouat? De
rares gangas, qu'on ne voyait pas, faisaient entendre au-dessus de nos
ttes de faibles cris perdus dans le silence. A gauche, et sur des plans
inclins qui remontaient vers les collines, on distinguait de temps en
temps des points fauves tachs en dessous de blanc. Ces points fauves
taient mobiles, et malgr l'norme distance, on voyait le lustre du
poil. C'taient des gazelles qui paissaient parmi des _alfa_
jaunissants. Le chemin que nous suivions tait couvert de leurs traces;
on et pu dire que _la terre exhalait le musc_.

A moiti chemin  peu prs, nous vmes venir  nous deux voyageurs 
pied, conduisant trois petits nes. Deux de ces nes taient chargs; le
troisime, velu comme un ours et de la taille d'un gros mouton, trottait
gaiement en avant des autres et s'arrtait frquemment pour accrocher au
passage un rameau ple de _k'tf_. Les hommes taient ngres, mais de
vrais ngres pur sang, d'un noir de jais, avec des rugosits sur les
jambes et des plissures sur le visage, que le hle du dsert avait
rendues gristres: on et dit une corce. Ils taient en turban, en
jaquette et en culotte flottante, tout habills de blanc, de rose et de
jonquille, avec d'tranges bottines ressemblant  de vieux brodequins
d'acrobates. C'taient presque des vieillards, et la gaiet de leur
costume, l'effet de ces couleurs tendres accompagnant ces corps de
momies me surprirent tout de suite infiniment. L'un avait au cou un
chapelet de fltes en roseau, comme le fou de D'jelfa; il tenait  la
main une musette en bois travaill, incruste de nacre, et fort
enjolive de coquillages. L'autre portait en sautoir une guitare forme
d'une carapace de tortue, emmanche dans un bton brut.

Quant aux nes, je fus longtemps  deviner ce qu'ils avaient sur le dos.
Outre plusieurs tambourins orns de grelots, d'autres instruments de
musique, reconnaissables  leur long manche, et un amas de loques
fanes, je voyais,  distance, quelque chose comme une quantit de
paquets de plumes ondoyer au-dessus de la charge et flotter confusment
jusque sur leurs oreilles. En approchant, je m'aperus que ces paquets
taient de toutes les couleurs et de la plus singulire apparence;
c'taient  peu prs des oiseaux par le plumage; par la forme, c'taient
des btes impossibles; et, ce qui m'tonna le plus, ce fut de voir que
chacun de ces monstres avait positivement un bec et deux pattes. Il y en
avait un grand nombre de tailles diverses, et tous d'une composition
plus ou moins propre  frapper l'esprit; les uns petits, arms d'un bec
norme et monts sur des chasses de flamands; les autres, pesants comme
une outarde, avec une tte imperceptible et des pieds filiformes;
d'autres d'un air tout  fait farouche, auxquels il ne manquait que le
cri pour tre l'idal de ce qui fait peur.--Imagine, mon cher ami, ce
qui peut sortir de la fantaisie d'un ngre, quand il s'amuse  refaire
des oiseaux avec des peaux cousues, des pattes et des ttes rapportes.

C'taient donc des bateleurs avec leurs marionnettes. Ils sortaient
d'An-Mahdy, o je doutai qu'ils eussent fait leurs frais, et s'en
allaient par Tadjemout, chez les Ouled-Nayls d'abord, puis dans les
douars du Tell, essayer l'effet de leur innocente industrie. Je dis 
Aoumer de les questionner: mais ils parlaient fort peu l'arabe, et
faute de nous comprendre, je ne pus savoir d'o ils venaient. Le seul
nom que je reconnus dans le rcit fait en langue ngre de leur longue
odysse fut _Ouaregla_.--C'est une ville o l'on aime beaucoup  rire,
dit Aoumer.--A tout hasard, je leur criai: _Kouka_, _Kano_, et tout ce
que je connaissais de noms appartenant au _Bernou_. Ils se mirent  rire
avec cette aimable gaiet des ngres, les plus francs rieurs de tous
hommes, et ils rptrent: _Kouka_, _Kano_, d'un air de connaissance:
j'en conclus, peut-tre  tort, qu'ils pouvaient bien avoir des
relations avec le lac _Tchad_ ou le _Haoussa_. Ils nous demandrent de
l'eau. Heureusement que l'outre tait pleine. Aprs quoi, nous nous
souhaitmes mutuellement bon voyage, et je me retournai pour les voir
s'loigner dans la direction de Tadjemout, qui n'apparaissait plus au
fond de la plaine,  prsent dore, que comme une tache grise au-dessus
d'une ligne verte.

La premire fois que je traversai la Metidja, pour aller d'Alger 
Blidah, je fus d'abord tonn (j'tais dbarqu de la veille) de faire
ce trajet en diligence,  peu prs comme sur une route de France; mais
je le fus bien davantage de rencontrer, au milieu de la plaine, un
Auvergnat en veste de velours olive et coiff d'une casquette de
loutre, qui portait devant lui un orgue de Barbarie et en jouait tout en
marchant. C'tait  peu prs  l'endroit qu'on appelle les
Quatre-Chemins: la plaine tait verte, hrisse de palmiers nains; on
voyait  et l, entre la route et la montagne, pointer une tte isole
de palmier en ventail; le magnifique encadrement de l'Atlas enfermait
l'horizon dans un cercle vein de bleu, couronn de neiges, et d'une
imposante tournure; c'tait une admirable entre. Je venais d'apercevoir
un chacal qui traversait la route, comme aurait fait chez nous un
renard; et je voyais de loin, poses parmi les joncs, deux cigognes dont
l'une, comme l'ibis antique, tenait dans son bec quelque chose qu'on
pouvait prendre pour un serpent. L'Auvergnat jouait l'air de la _Grce
de Dieu_. Ce jour-l je fus indign.--Hier, en me sparant des musiciens
ngres, ce souvenir m'est revenu, et je l'ai pris avec moins d'amertume.
Il m'a sembl que cette nouvelle rencontre donnait un sens philosophique
 la premire. Je comparais ces pauvres migrants venus, l'un de
_Bernou_, l'autre du Cantal ou de la Savoie, et je n'ai pu m'empcher
d'admirer encore davantage les combinaisons du hasard, en pensant qu'un
jour ils se rencontreraient peut-tre, l'un avec sa guitare d'caille,
l'autre avec son coffre  musique, et qu'ils joueraient ensemble des
airs ngres et des airs parisiens, au milieu d'une ville arabe devenue
franaise.

Vers six heures, nous perdmes Tadjemout de vue; et presque aussitt,
nous dcouvrions devant nous la silhouette massive, crase, lgrement
renfle vers le milieu, d'une ville solitaire, de couleur brune, marque
de deux points plus clairs vers le centre: c'tait An-Mahdy. A ce
moment, le soleil, qui dclinait vers les montagnes, prenait dj la
ville  revers, en dessinait seulement les contours dentels, et noyait
dans un rayonnement ml de violet et de bleu verdtre les premiers
chelons du Djebel-Amour. A mesure que nous approchions, le jour
baissait; l'heure ne pouvait tre mieux choisie pour entrer dans cette
ville longtemps mystrieuse et demeure sainte. Cette demi-clart du
soir qui n'allait nous la montrer que confusment, l'ombre qui
commenait  l'envelopper avant que nous en fussions trop prs, tout
cela convenait  merveille au sentiment particulier ml de curiosit et
de respect que m'inspirait An-Mahdy.

Il tait sept heures quand nous atteignmes le pied du rempart. C'est
une muraille en maonnerie solide, avec des crneaux trs rapprochs, et
coiffs de petits chapiteaux en pyramides. Aoumer nous avait prcds
pour prvenir le cad de notre arrive, et nous entrmes dans la ville
trs modestement escorts d'un seul cavalier. En de du rempart rgne
un mur moins lev, qui forme l'enceinte intrieure des jardins, de
sorte que les jardins ont, comme la ville, une ceinture continue. Entre
ce mur et le rempart passe un chemin de ronde troit et sinueux. C'est
par l que le guide nous fit tourner pour aller gagner la grande porte:
_Bab-el-Kebir_. Cette porte a l'air d'une entre de forteresse; elle est
pratique dans une haute muraille et flanque de deux grosses tours
carres. Elle est beaucoup plus leve que ne le sont d'habitude les
portes des villes arabes; elle a de solides battants arms de ferrures;
un encadrement de chaux en dessine le contour, presque aussi large que
haut; une banquette dalle de pierres grises, polies comme du fer us,
garnit extrieurement le pied du mur. Le porche est profond, avec des
enfoncements mnags dans l'paisseur des tours latrales, et forme 
l'intrieur une vritable place d'armes.

La rue sur laquelle on dbouche aprs avoir franchi la vote complte
cette entre monumentale. Elle est trs large pour une rue arabe,
comprise entre deux grands murs svres, btis de pierres, sans
ouvertures, et si propre qu'on la dirait balaye. Au bout de cent pas,
elle tourne  angle droit au pied d'une maison blanche, d'architecture
mauresque, et dont la forme singulire rappelle  la fois le palais et
la mosque. Cette maison blanche, leve, perce  l'tage suprieur de
fentres en ogives prcieusement sculptes, est l'une des maisons du
marabout Tedjini; c'est aussi le lieu de sa spulture et la mosque
d'An-Mahdy. Ce nom de Tedjini, qui n'veillera chez toi, quand tu me
liras, qu'un intrt bien vague, ce seul nom, quand je l'entendis sortir
avec componction des lvres du petit Ali, me fit prouver, mon cher
ami, une motion trs sincre. Il imprimait  ce qui m'entourait un
caractre prcis de grandeur, d'hrosme et de saintet. Je sentis que
l'me de cet homme vaillant animait encore cette ville  l'air si
hautain et si recueilli. Mes imaginations d'autrefois ne m'avaient pas
tromp, An-Mahdy ne ressemblait  rien de ce que j'avais vu et
rpondait  tout ce que j'avais rv.

Une troupe de chameaux sans gardien encombrait la rue dans toute sa
largeur. En de et au del de ce groupe silencieux, il n'y avait
personne. La rue dserte se remplissait paisiblement de cette ombre
poudreuse et de couleur rousse, ombre palpable, charge de chaleur,
d'odeurs confuses, qu'on ne trouve que dans les villages arabes du Sud,
 la tombe de la nuit. La terrasse de la maison de Tedjini tait
occupe par un petit nombre de gens qui tous regardaient du mme ct,
du ct des montagnes. Ils nous virent entrer, tourner l'angle de la
rue, sans distraire leur attention de l'objet qui paraissait l'attirer
dans la direction du couchant.

Le cad prvenu nous attendait  quelques pas de l, devant une maison
de belle apparence, sorte de _Dar-dyaf_, o l'on nous fit entrer, et que
nous occupons seuls. La cour est grande, et nos chevaux sont logs dans
des curies spacieuses; un escalier bien construit mne  l'tage, o
nous avons une chambre en galerie pour le jour, et une belle terrasse
garnie de tapis pour la nuit.

Le cad actuel d'An-Mahdy n'a rien de frappant, ni dans les traits ni
dans les manires; mais il reprsente convenablement l'autorit civile,
dans cette municipalit, aujourd'hui bourgeoise et dvote. C'est un
homme simple et digne, dont la physionomie fine, quoique trs placide,
le vtement de grosse laine blanche, le chapelet de bois noir et la
coiffure basse font penser au magistrat et au prtre, beaucoup plus
qu'au chef militaire. Son accueil fut grave et froid comme sa personne;
et j'y remarquai tout de suite une sorte de distraction mle d'gards,
qui n'tait pas de l'impolitesse, mais qui, bien videmment, ne marquait
aucun empressement. A peine avions-nous eu le temps de lui rpter
l'objet de notre visite, il l'avait appris dj par la lettre
d'introduction, qu'il nous quitta. C'tait contre tous les usages, et je
m'en tonnai. Quelques minutes aprs, vint la diffa.--Les deux spahis
soulevrent les langes bleus qui, suivant la coutume, couvraient les
plats, et je vis,  leur visage, qu'il se passait quelque chose de
grave. C'taient du kouskoussou d'orge et des mets de la dernire
qualit. Aoumer se leva, d'un air important, prit un des plats et dit 
l'un des serviteurs: Emporte, et dis au cad qu'on s'est tromp. Y
avait-il erreur? C'est ce qu'on ne put savoir; mais, au bout d'un
instant, le cad lui-mme reparut, accompagnant un souper qui
quivalait  des excuses, et suivi cette fois d'un cortge assez
nombreux de serviteurs et d'amis.

Ils demeurrent tous debout  l'angle de la terrasse; et bientt
j'entendis qu'ils discutaient entre eux en considrant le soleil
couchant.

--Savez-vous ce qui se passe? me dit tout  coup le lieutenant: ils
attendent encore la lune, et le Rhamadan n'est pas fini.--Aoumer jeta
fort irrligieusement un clat de rire de _giaour_ et continua
d'affirmer que tout le monde  L'Aghouat l'avait vue la veille au soir,
 sept heures trente-cinq minutes.

--Ce qu'il y a de sr, c'est que nous les ennuyons beaucoup, dis-je au
lieutenant; cela se voit, et je crois convenable de nous expliquer.

Nous exposmes donc que nous avions calcul notre dpart de manire  ne
les point gner; que nous tions parti d'El-Aghouat  sept heures
trente-cinq minutes du soir et au coup de canon qui avait annonc la fin
du jene, pour tre plus certains de n'arriver  An-Mahdy que le
premier jour du _Baram_. Je racontai les prparatifs qu'on faisait  ce
moment chez leurs voisins; que toutes les cuisines fumaient; que la
ville tait pleine de l'odeur des viandes; et je pris  tmoin les deux
spahis et le petit Ali. Mais  tout cela on nous rpondit que si les
Beni-l'Aghouat avaient vu la lune nouvelle, c'est qu'ils y regardaient
de moins prs qu'ailleurs; que dans An-Mahdy on tait plus formaliste,
et que le jene durait encore.

A ce moment, le cad tendit le bras vers l'horizon; et nous vmes, tous
ensemble, apparatre dans la pleur du couchant le demi-cercle mince et
long de la lune naissante. Il se dcoupait, avec la prcision d'un fil
d'argent, sur un ciel parfaitement pur, couleur d'or vert. Au-dessous
d'elle, scintillait une petite toile brillante comme un oeil qui se
dilate en souriant. On regarda quelques minutes ce signal charmant de la
fin d'un long jene. L'astre tait si prs des montagnes qu'un moment
plus tard il cacha un des bouts effils de son disque, puis disparut
tout  fait.

Le cad, plus occup de ce qu'il venait de voir que de notre prsence,
descendit alors, suivi de ses serviteurs, et s'en alla proclamer que le
Rhamadan tait accompli pour l'an de l'hgire 1269. Son fils, un grand
enfant, doux de visage et dj grave dans son maintien, se coucha, sans
rien dire, sur le tapis, afin de passer la nuit prs de nous. Quant 
moi, le sommeil ne tarda pas  me prendre; j'entendis vaguement des
chants qui ressemblaient  des cantiques et des psalmodies qui n'avaient
rien de joyeux sortir de la maison mortuaire de Tedjini; je regardai,
pendant un moment, luire les toiles au-dessus de ma tte; et, sans
attendre la fin du repas, ple-mle avec les plats de bois et les
_mardjel_ de lait, je m'endormis au milieu de la table  manger qui
tait en mme temps notre lit.




An-Mahdy, juillet 1853.


--La premire impression demeure; An-Mahdy me rappelle Avignon; je ne
saurais expliquer pourquoi, car une ville arabe est ce qu'il y a de
moins comparable  une ville franaise; et la seule analogie d'aspect
qu'il y ait entre ces deux villes consiste dans une ligne de remparts
dentels, une couleur  peu prs semblable, d'un brun chaud, un monument
qui se voit de loin et couronne avec majest l'une et l'autre, mais
c'est une sorte d'analogie morale, une physionomie galement taciturne;
un air de commandement avec des dispositions de dfense, quelque chose
de religieux, d'austre; je ne sais quel mme aspect fodal qui
participe  la fois de la forteresse et de l'abbaye. Elles se
ressemblent par l'effet produit, et peut-tre cette comparaison tout
imaginaire te donnera-t-elle une ide juste de ce qui est.

La ville est pose sur un renflement de la plaine et dcrit une ellipse.
On trouve qu'elle a la forme d'un oeuf d'autruche coup en deux dans
le sens de sa longueur. Toute la partie des fortifications est
admirablement construite et dans un superbe tat d'entretien. Le tableau
gnral, au lieu de chanceler en tous sens et d'incliner sous tous les
angles, suivant l'habitude des villages sahariens, garde un aplomb de
lignes et se dessine par des angles droits trs satisfaisants pour
l'oeil.

Les jardins qui ont t rass dpassent  peine le sommet des murs de
clture, sous forme d'un bourrelet vert. Un seul arbre a survcu; il
s'lve assez tristement dans un enclos dsert. Le pauvre k'sour
d'_El-Outaya_, abandonn sans verdure et sans abri dans sa plaine
ingrate, entre El-Kantara et Bisk'ra, tmoigne de cette manire gnrale
d'entendre la guerre. J'y ai vu l'unique palmier qui fut laiss debout,
pour apprendre  l'tranger qu'il y avait eu l une oasis. An-Mahdy en
a conserv deux, l'un au nord, l'autre au sud des jardins.

An-Mahdy n'a point de rivire, mais on voit de loin entre la ville et
la montagne un point blanc de maonnerie qui indique la tte de la
source _An-Mahdy_. Arriv  la porte Bab-el-Sakia, le ruisseau se
dverse dans un bassin d'o il va, par deux cluses, arroser les
jardins. Ici, comme  El-Aghouat, il y a le rpartiteur des eaux, avec
son sablier qui sert d'horloge  toute la ville.

C'est  un kilomtre  peu prs des jardins qu'tait campe l'arme
d'Abd-el-Kader. On montre encore, prs de l'_An_, la place occupe par
la tente de l'mir. Elle est marque par une assise de pierres ranges
circulairement, comme autour des tentes dans les _douars_ sdentaires;
c'tait annoncer d'avance l'intention de ne pas lcher pied. Comme tu le
sais, le sige dura neuf mois. Mais la ville avait des puits; elle tait
arme, approvisionne de tout, dbarrasse des bouches inutiles;
Tedjini n'y avait gard avec lui que trois cent cinquante hommes, les
meilleurs tireurs du dsert; l'assaut fut impossible. Il y eut un moment
o, fatigu de la canonnade et voyant sous ses yeux couper ses eaux,
dvaster ses jardins, Tedjini fit offrir  son ennemi de vider la
querelle dans un combat singulier. Mais il tait couvert d'amulettes,
prtendirent les T'olba du camp d'Abd-el-Kader, et, la partie tant
juge ingale, le combat n'eut pas lieu. Ce fut toute une Iliade; et
cela finit par un trait qui fut aussi perfide que le cheval de
Troie.--L'mir avait jur, crivait-il, d'aller faire sa prire  la
mosque d'An-Mahdy. Cette considration pieuse alla droit  l'me du
marabout. Les conventions arrtes, leur excution jure sur le Coran,
Tedjini se retira  El-Aghouat, avec ses femmes et sa suite.
Abd-el-Kader entra dans la ville, fit abattre les murs et saccager les
maisons; il respecta pourtant celle du marabout. Puis, press par les
vnements, il se retira et, presque aussitt, retourna contre nous son
pe dshonore par cette guerre impie. Tous ces faits, historiquement
trs petits, ne te semblent-ils pas prpars pour la lgende? Et vois-tu
ce [Greek: Mnin aeide thea] entonn par leur pote arabe... O muse!
chante la colre de Si-Hadj-Abd-el-Kader, fils de Mahieddin?

Tedjini est mort, il y a quatre mois, laissant un jeune fils et douze
filles; il avait eu quinze ans de paix pour rebtir sa ville et relever
ses remparts. Aprs ce court et glorieux moment d'exaltation guerrire,
il reprit paisiblement sa vie de reclus et ne voulut plus la consacrer
qu'aux bonnes oeuvres, ne s'occupant des affaires de personne, mais ne
voulant point qu'on se mlt des siennes et demandant qu'on le laisst
libre dans l'administration intrieure de son petit tat, j'allais dire
de son diocse. Je ne suis plus de ce monde, crivait-il bien des
annes avant de le quitter. Un jour qu'il tait seul en prire dans son
oratoire, on entendit un grand cri. Son domestique de confiance, qui se
tenait dehors, entra et le trouva tendu et sans parole, et expirant.

Cependant on eut quelques doutes sur la ralit de cet vnement; et,
pour prvenir toute supercherie, un officier d'El-Aghouat fut envoy 
An-Mahdy, avec mission de se faire ouvrir le cercueil et de constater
que ce grand personnage tait bien rellement mort. L'identit reconnue,
on la fit publiquement proclamer; ce qui n'empcherait pas, dit-on,
qu'on ne le ressuscitt, si les vnements y donnaient lieu.

Tedjini laisse dans tout le dsert une immense renomme; et l'autorit
religieuse de son nom lui survivra jusqu'au jour o le peuple arabe
perdra la mmoire de ses marabouts. C'est maintenant un privilge 
perptuit. Tedjini n'est plus un saint homme, c'est un saint, et sa
maison devient une chapelle. Selon la coutume des marabouts, il a achev
sa vie  ct de son tombeau, et il n'a pas eu  changer de place pour
passer d'un asile  l'autre. Le mausole qui servait de spulture  ses
anctres est trs richement entour de balustrades sculptes, peintes et
dores; il a t fait  Tunis, puis apport  An-Mahdy et mont pice 
pice.

C'tait hier le jour des dvotions arabes; et, toute la matine, de
longues files de femmes et d'hommes se sont rendues processionnellement
 la mosque. Nous allons  nos glises en France  peu prs comme les
coliers vont  la classe: un par un pour entrer; la messe dite, on sort
en foule. A la porte des mosques arabes, c'est un va-et-vient continuel
de croyants qui vont prier et de croyants qui en reviennent; toujours le
mme silence et pas plus d'empressement aprs qu'avant. Tous ces gens-l
sont fort beaux, pleins de la mme gravit, trop propres pour des
pauvres, trop peu luxueux pour des riches. A leur voir  tous le mme
vtement de grosse laine, le mme hak pais sur la tte, maintenu par
une simple corde grise, un chapelet pareil au cou, le mme air
d'austrit calme, la mme indiffrence pour l'tranger, on dirait un
sminaire de vieillards qui se rend aux plus graves crmonies.

Rien ne rappelle ici la vie de la tente, pastorale et guerrire, ni la
vie seigneuriale et arme du bordj. J'ai pu tudier dans diffrents
lieux ces cts bien distincts de l'existence arabe, et j'ai toujours
trouv la poudre, le cheval, les armes de combat ou de chasse mls
plus ou moins aux scnes les plus familires. Ici, nulle _fantasia_,
surtout quand il s'agit d'acte de pit. Depuis mon arrive, je n'ai pas
entendu le pas d'un cheval; on dirait un pav de sanctuaire, o ne
marchent que des gens d'glise. Je n'ai vu ni ceinturon arm, ni bottes
 perons; tous portent la sandale du bourgeois, et ceux du dehors le
brodequin lac des voyageurs. Un trait de caractre que je trouve grav
sur ces physionomies placides, c'est une grande confiance en eux-mmes.
Ils parlent avec un sourire plein de comparaisons orgueilleuses des
pauvres murailles d'El-Aghouat qui sont tombes devant nos canons; et
c'est alors pour considrer les leurs avec la scurit de gens qui sont
en possession de deux sentiments: la volont d'tre inoffensifs, la
certitude de rsister.

Les femmes vont aux mosques, ce que je n'avais vu nulle part. Elles se
rendaient en foule au marabout avec autant de solennit et d'une marche
encore plus dvote que les hommes. C'est le mme costume qu'
El-Aghouat, avec ce dtail de plus que toutes portent la _melhafa_
(mante), et sont hermtiquement voiles.

Je m'tais assis au fond de la rue de manire  les voir descendre de
l'intrieur de la ville; elles passaient devant moi pour entrer dans la
ruelle qui conduit au lieu des prires. Une grande ombre, projete par
la maison de Tedjini, descendait sur la voie, trs large en cet endroit,
remontait sur les piliers d'un fondouk construit en face, et ne
laissait, dans la lumire dore du soleil, que la partie suprieure du
fondouk et des maisons qui le suivent. L'ombre tournait avec la rue,
montait avec elle, s'allongeant ou se rtrcissant selon le mouvement du
terrain. Une plaque d'un bleu violent servait de plafond  ce tableau,
clair de manire  donner plus de mystre  la rue et  mettre tout
l'clat dans le ciel. Du ct de l'ombre, et contre le pied du mur,
s'alignait une range d'Arabes assis, couchs, rassembls sur eux-mmes
ou poss de ct dans ces attitudes de repos grandioses qui sont
manires  l'Acadmie, et qui sont tout simplement vraies, chez les
matres comme dans la nature.

Les femmes arrivaient du ct du soleil, longeant les murs, htant le
pas, surtout en passant devant nous, pour chapper le plus vite possible
aux regards des infidles; tantt deux ensemble, cte  cte, tranant
aprs elles une toute petite fille en haillons, pendue aux bouts
flottants de leur hak; tantt par groupes nombreux, avec une ampleur de
vtements et une abondance de plis qui remplissaient la rue d'un tumulte
lger, trs mystrieux  entendre. Quelquefois, un groupe de trois
venait isolment: celle du milieu, peut-tre la plus jeune, semblait
soutenue par les deux autres, chacune d'elles ayant un bras pass autour
de sa taille et l'abritant sous un pan de son voile. Ce groupe,
magnifiquement compos, s'avanait tout d'une pice, sans qu'on vt ni
geste, ni pas qui le ft mouvoir, par un mouvement simultan qui
semblait unique; les trois voiles n'en formaient plus qu'un, et l'on
devinait confusment la forme des corps sous ce mme vtement d'une
ampleur dmesure.

Peut-tre m'et-il t possible d'entrer dans la mosque; mais je ne
l'essayai point. Pntrer plus avant qu'il n'est permis dans la vie
arabe me semble d'une curiosit mal entendue. Il faut regarder ce peuple
 la distance o il lui convient de se montrer: les hommes de prs, les
femmes de loin; la chambre  coucher et la mosque, jamais. Dcrire un
appartement de femmes ou peindre les crmonies du culte arabe est  mon
avis plus grave qu'une fraude: c'est commettre, sous le rapport de
l'art, une erreur de point de vue.

Bab-el-Kebir, l'entre de la principale rue, les abords de la maison de
Tedjini, voil, au surplus, tout ce qu'il y a d'intressant et d'inusit
dans la physionomie intrieure d'An-Mahdy. Le reste se ressent de la
ngligence et de l'incurie du peuple arabe, et le haut quartier n'est
gure mieux bti qu'El-Aghouat. L, comme partout, ce sont des portes 
claire-voie, des ruelles malpropres et des maisons en pis, consumes
par le soleil; des enfants posts en embuscade et qui fuient devant
nous; des femmes un peu plus sauvages qu'ailleurs, qui se lvent  notre
approche et rentrent prcipitamment sous le porche obscur des maisons;
des hommes indiffrents, qui se soulvent pesamment de leurs lits de
repos et nous saluent d'un air un peu superbe pour de simples petits
bourgeois.

Notre maison confine aux jardins du ct du sud-ouest. De ma terrasse,
en m'accoudant sur un mur crnel qui fait partie du rempart, j'embrasse
une grande moiti de l'oasis et toute la plaine, depuis le sud, o le
ciel enflamm vibre sous la rverbration lointaine du dsert, jusqu'au
nord-ouest, o la plaine aride, brle, couleur de cendre chaude, se
relve insensiblement vers les montagnes. Ces vues de haut me plaisent
toujours, et toujours j'ai rv de grandes figures dans une action
simple, exposes sur le ciel et dominant un vaste pays. Hlne et Priam,
au sommet de la tour, nommant les chefs de l'arme grecque; Antigone
amene par son gouverneur sur la terrasse du palais d'OEdipe et
cherchant  reconnatre son frre au milieu du camp des sept chefs,
voil des tableaux qui me passionnent et qui me semblent contenir toutes
les solennits possibles de la nature et du drame humain. Quel est ce
guerrier au panache blanc qui marche en tte de l'arme?...--Princesse,
c'est un chef.--Mais o est donc ce frre chri?--Il est debout  ct
d'Adraste, prs du tombeau des sept filles de Niob. Le vois-tu?--Je le
vois, mais pas trop distinctement.

Je pense en ce moment qu'il y eut des scnes pareilles, avec les mmes
sentiments peut-tre, sur cette terrasse o je t'cris. Je regarde la
place vide o tait le camp, et je vois le bloc carr et blanc de
l'_An_, pareil au tombeau de _Zethus_.

J'oubliais de te dire que dans ma promenade de ce matin, j'ai trouv un
clat d'obus tomb prs des murs des jardins, pendant le sige de 1838;
et dans la ville, un gant franais apport je ne sais par qui et jet
sur un fumier, o barbotaient trois oies grises, oiseaux plus rares ici
que les autruches.




Tadjemout, juillet, au soir.


--Revenus ce soir  Tadjemout. Pour viter l'hospitalit du cad, nous
avons pris le parti de camper en dehors de la ville prs du ruisseau, au
pied d'un mur de jardin. Au moment o nous arrivions, un Arabe tait
assis par terre, au centre d'un cercle form par cinq dromadaires. Il
avait dans son burnouss une brasse d'herbe et la leur distribuait brin
 brin. Les cinq btes, couches le cou en avant, promenaient autour de
ses genoux leur tte bizarre, et se disputaient avec de sourds
grognements cette maigre pture, souvenir de la saison fertile. Le
chamelier nous a cd sa place; c'est une pente en terre battue, sans
cailloux, bien choisie pour recevoir un tapis.

Cette fois, ce fut  mon tour de dire au lieutenant: Prenons-nous la
tente? Le lieutenant s'empressa de rpondre: Ce n'est pas la peine. Et
je dis en riant au petit Ali: C'est bien, ne dfais rien, le paquet
sera tout ficel pour le prochain voyage.

En ralit, nous aurions pu simplifier encore nos bagages, et supprimer
du mme coup le guide et le mulet.

Mais le lieutenant prtend qu'ils font bien ensemble, et que, sans eux,
nous aurions eu l'air de pauvres.

La nuit descend tide et tranquille sur ce triste pays toujours
paisible, quoiqu'un peu moins inanim qu'en plein jour. Au lieu de
n'avoir pas d'ombre, il n'a presque plus de lumire, et le brouillard
gris qui s'amasse au-dessus de la ville ressemble  de la fracheur. Des
silhouettes silencieuses passent au sommet d'un mamelon aride, dcoupes
sur un ciel orang, et disparaissent dans le chemin dj sombre qui mne
 _Bab-Sfain_. Par moments, les palmiers se balanent comme pour secouer
la poussire du jour; et l'on entend dans la ruelle voisine un bruit
d'cuelles remuant de l'eau, et le ruissellement des outres qu'on
remplit.

Il nous sera difficile d'viter la diffa; car nous remarquons qu'un
certain mouvement de gens affairs s'tablit de la ville  notre
bivouac. Le cad, qui s'est rendu prs de nous, a l'air de donner des
ordres. Il porte encore ce disgracieux burnouss de couleur jaune; il est
riant, et sa figure presque rose, sans barbe, avec des yeux bleu clair,
manifeste par une expression joviale le plaisir qu'il a de nous revoir.
A notre gauche, et sur le mamelon qui nous domine, on voit s'assembler
des curieux qui pourraient bien tre attirs par les prparatifs d'un
repas.

En attendant, et pour n'tre pas en retard de politesse avec lui, nous
offrons au cad une bougie, un pain qui date d'El-Aghouat, deux citrons
et une pleine gamelle de caf. On forme le cercle. Il est devenu
nombreux. Je me demande comment tout ce monde va s'en tirer avec deux
citrons et trois gobelets.

Le cad prend un des citrons, un seul, l'autre est mis de ct, y fait
un petit trou, y appuie ses lvres, et, discrtement, en exprime un peu
de jus, puis il le passe  son voisin. De bouche en bouche, le citron
fait le tour du cercle et revient, n'ayant plus que l'corce, entre les
mains du cad, qui, prcieusement, le dpose dans le capuchon de son
burnouss, comme pour le faire servir  plus d'un rgal. Quant aux trois
gobelets, remplis jusqu'aux bords, chacun y boit de mme,  son tour et
avec conomie. Aprs qu'on les eut dposs, bien vids, tu peux le
croire, au milieu du cercle, un des mieux mis de nos convives, et qui
semblait des mieux nourris, s'est assur, en les essuyant de la langue
et du doigt, qu'il n'y restait plus rien que l'odeur du caf bu.

La fte se complique; voici maintenant des musiciens et des chanteurs.
Nous allumons une bougie de plus. J'apprends que c'est Aoumer et
Ben-Ameur qui se font donner de la musique et payent cette partie du
divertissement. Un grand feu s'allume  dix pas de nous. Je distingue de
ma place la forme obscure d'un gros mouton qu'on fait tourner au milieu
de la flamme; autour, sont penches des figures attentives de
cuisiniers, avec des airs si avides, que je me demande s'ils sont l
pour faire cuire le mouton ou pour le manger.

Il est onze heures. Je donnerais toutes les diffa du monde pour un peu
de sommeil. Cette fois j'abandonne ma part du dner, et je dois dire que
personne n'a l'air offens de ce dfaut d'usage.

Si quelque chose gale la sobrit des Arabes, c'est leur gloutonnerie.
Admirables estomacs, qui tantt ne mangent pas de quoi satisfaire un
enfant, et tantt se satisfont tout juste avec ce qui toufferait un
ogre. Rien ne peut rendre la prcipitation des mchoires, le jeu rapide
des doigts dpeant la viande, ou roulant la farine en grain du
kouskoussou, et l'effrayante gourmandise des visages. Notre amateur de
caf fait des prodiges; il ne se sert plus de ses dents; des deux mains,
comme un jongleur se sert de ses bills, il jette bouche sur bouche
dans sa bouche grande ouverte; ce n'est plus manger, on dirait qu'il
boit. Le cad ne le cde  personne.

Il y a trois tables: la premire, compose des personnages, a le
privilge de prlever le meilleur du plat et d'arracher toute la peau
rissole du rti; la seconde,  son tour, a droit  tant de minutes de
coups de dents; je m'inquite de ce qui va rester  la troisime,
compose des serviteurs, des tout jeunes gens et des musiciens, quand le
dner sortira des mains des notables.--Tout le monde a l'air
profondment repu; et des bruits de satisfaction se font entendre.
L'auteur de ces inconvenances dit avec sang-froid l'_hamdoullah_, je
remercie Dieu; on lui rpond de mme _Allah iaatiksaha_, que Dieu te
donne la sant; les chants interrompus recommencent avec plus d'entrain,
et l'on nous laisse une garde bien superflue de huit hommes, qui
veilleront prs de nous, c'est--dire, je le crains, qui nous obligeront
de veiller avec eux.




El-Aghouat, juillet 1853.


--J'ai vu disparatre derrire moi Tadjemout, comme j'avais vu
disparatre An-Mahdy, avec le coeur serr par cette certitude de ne
jamais les revoir. Grande halte pendant le jour au milieu de
l'Oued-M'zi, sous un soleil de plomb, dans une solitude accablante,
n'ayant que de l'eau dtestable et ne pouvant dormir,  cause de
l'extrme chaleur. C'est le seul endroit peut-tre d'o je me suis
loign sans regrets. Aucun incident dans le reste de la route. Nos
cavaliers se sont amuss  courir des gazelles, et ce grand enfant
d'Aoumer, joyeux comme un cheval qui sent l'curie, debout sur ses
triers, le sabre nu, avec de grands cris, poussait des charges  fond
de train contre de pauvres livres qui, vers le soir, prenaient le
frais dans l'alfa.

Les dunes de sables, aperues la nuit, sont mouvantes; on y voit de
petits plis rguliers, comme sur une mer calme, ride par le vent; leur
surface tait d'une admirable puret, et personne ne les avait foules
depuis le dernier simoun.

Au moment o nous repassions le col, et o se montrait tendue devant
nous la ligne mystrieuse du dsert, la temprature devint tout  coup
plus chaude, l'air moins respirable. Le soleil venait de disparatre. Un
orage qui nous avait menacs tout le jour, et s'tait lentement avanc
du Djebel-Amour jusque sur les bois de Recheg, avait fini par s'vaporer
sans pluie, sans tonnerre ni clairs, et le ciel avait repris sa
srnit ardente. El-Aghouat se dployait  une lieue de nous, au-dessus
de l'oasis et sur le dos de ses rochers blanchtres.

Cette grande ville triste, et qui bien vritablement sent la mort,
s'enveloppait d'ombres violettes pareilles  des voiles de deuil. En
approchant des jardins, nous apermes, prs de trous frachement
remus, trois objets informes tendus  terre. C'taient trois cadavres
de femmes que les chiens avaient arrachs de leurs fosses. Blesses
pendant la prise ou atteintes dans leur fuite, sans doute elles taient
venues tomber l, et la pit des passants les avait recouvertes d'un
peu de terre. Je descendis de cheval pour examiner de plus prs ces
corps momifis, consums jusqu'aux os, mais tout vtus encore de leurs
haks de cotonnade grise. La terre n'avait rien laiss  ronger sur ces
carcasses dessches, et une fois exhumes, les chiens n'avaient pas
mme essay de les dshabiller. Une main se dtachait de l'un des
cadavres et ne tenait plus au bras que par un lambeau dchir, sec, dur
et noir comme de la peau de chagrin. Elle tait  demi ferme, crispe
comme dans une dernire lutte avec la mort. Je la pris et l'accrochai 
l'aron de ma selle; c'tait une relique funbre  rapporter du triste
ossuaire d'El-Aghouat. Je me rappelai le corps du zouave dcouvert du
ct de l'est le jour de mon entre, et je trouvai la symtrie de ces
rencontres assez fatale. Dcidment, pensai-je, ce n'est pas ici qu'on
crira les bucoliques de la vie arabe. La main se balanait  ct de la
mienne; c'tait une petite main allonge, troite, aux ongles blancs,
qui peut-tre n'avait pas t sans grce, qui peut-tre tait jeune, il
y avait quelque chose de vivant encore dans le geste effrayant de ces
doigts contracts; je finis par en avoir peur, et je la dposai en
passant dans le cimetire arabe qui s'tend au-dessous du marabout
historique de Si-Hadj-Aca.

La chaleur s'est accrue de six degrs pendant notre absence. Voici le
thermomtre  49 et demi  l'ombre. C'est  peu prs la temprature du
Sngal. Toujours mme beaut dans l'air, une nettet plus grande
encore dans le contour des montagnes du nord, des colorations plus
mornes que jamais sur la surface incendie du dsert. Quand on traverse
la place,  midi, le soleil direct vous transperce le crne, comme avec
des vrilles ardentes. La ville semble, pendant six heures du jour,
recevoir une douche de feu. Un M'zabite de mes amis vient de partir pour
son pays; je l'ai vu faire avec pouvante sa provision d'eau, sa
provision d'alcool pour remplacer le bois; ce qu'il y avait pour ainsi
dire de moins prcieux dans son bagage, c'taient les vivres. Il s'est
mis en route le matin, car, sous un pareil soleil, il est encore moins
pnible de voyager le jour que de s'arrter, mme  l'abri d'une tente.
Il me racontait qu' pareille poque, il y a trois ans, un convoi de
vingt hommes avait t surpris par le vent du dsert  moiti chemin
d'El-Aghouat  Gardaa. Les outres avaient clat par l'effet de
l'vaporation; huit des voyageurs taient morts, avec les trois quarts
des animaux. Je l'accompagnai jusqu' une lieue des jardins. Il montait
un grand dromadaire presque blanc, tout entour d'outres, gonfles comme
des appareils de sauvetage. Une large peau d'autruche lui servait de
selle. Je le vis prendre la route du Sud avec un sentiment ml de
regret pour moi-mme et de quelque apprhension pour lui. Puis je revins
vers la ville au galop, et quand je remontai les dunes, la petite
caravane avait disparu sous le niveau de la plaine.

Les visages qu'on rencontre sont encore plus ples que de coutume; on se
trane avec puisement dans l'air touffant des rues. Les cafs, mme le
soir, sont abandonns. Chacun se renferme comme il peut, tant que dure
le soleil; la nuit, c'est une inquitude de savoir o l'on ira dormir;
il y en a qui s'tablissent dans les jardins, d'autres sur leurs
terrasses, d'autres sur la banquette extrieure des maisons. Moloud nous
installe une natte d'alfa dans un coin de la place, et le lieutenant et
moi nous y restons tendus, de huit heures du soir  minuit. Moloud
asperge la poussire autour de nous; le plus souvent le sommeil nous y
prend, et c'est l que nous passons le reste de la nuit.

L'aube a des lueurs exquises; on entend des chants d'oiseaux, le ciel
est couleur d'amthyste; et quand j'ouvre les yeux, sous l'impression
plus douce du matin, je vois des frmissements de bien-tre courir 
l'extrmit des palmiers.

Mais je sens que la paresse m'envahit et que peu  peu toute ma cervelle
se rsout en vapeur. La soif qu'on prouve ne ressemble  rien de ce que
tu connais; elle est incessante, toujours gale; tout ce qu'on boit ici
l'irrite au lieu de l'apaiser; et l'ide d'un verre d'eau pure et froide
devient une pouvantable tentation qui tient du cauchemar. Je calcule
dj comment je me satisferai en descendant de cheval  Mdah. Je me
reprsente avec des spasmes inous une immense coupe remplie jusqu'aux
bords de cette eau limpide et glace de la montagne. C'est une ide fixe
que je ne puis chasser. Tout en moi se transforme en apptit sensuel;
tout cde  cette unique proccupation de se dsaltrer.

N'importe, il y a dans ce pays je ne sais quoi d'incomparable qui me le
fait chrir.

Je pense avec effroi qu'il faudra bientt regagner le Nord; et le jour
o je sortirai de la porte de l'est pour n'y plus rentrer jamais, je me
retournerai amrement du ct de cette trange ville, et je saluerai
d'un regret profond cet horizon menaant, si dsol et qu'on a si
justement nomm--_Pays de la soif_.




TABLE DES MATIRES


DDICACE.--A Armand du Mesnil.

PRFACE                                                                I

I.--DE MEDEAH A EL-AGHOUAT                                             1

Medeah, 22 mai 1853                                                    1

El-Goua, 24 mai au soir                                              10

Boghari, 26 mai au matin                                              23

D'jelfa, 31 mai                                                       34

D'jelfa, mme date, cinq heures                                       65

D'jelfa, mme date, sept heures                                       71

Ham'ra, 1er juin 1853                                                 79

Ham'ra, mme date, la nuit                                            84

2 juin 1853,  la halte, dix heures                                   85

Sidi-Makhelouf, 2 juin 1853                                           94

A la halte, 3 juin 1853, neuf heures                                  96

El-Aghouat, 3 juin au soir                                            98

II.--EL-AGHOUAT                                                      105

3 juin 1853, au soir                                                 105

4 juin 1853                                                          109

Juin 1853                                                            117

Juin 1853                                                            134

Juin 1853                                                            147

Juin 1853                                                            157

Juin 1853                                                            173

La nuit, fin de juin 1853                                            185

1er juillet 1853                                                     192

Juillet 1853                                                         199

Juillet 1853                                                         201

III.--TADJEMOUT-AN-MAHDY                                            208

An-Mahdy.--Vendredi, juillet 1853                                   208

An-Mahdy, juillet 1853                                              241

An-Mahdy, juillet 1853                                              254

Tadjemout, juillet, au soir                                          263

El-Aghouat, juillet 1853                                             267




PARIS

TYPOGRAPHIE PLON

8, rue Garancire


Dpt lgal: 1877.
Mise en vente: 1877.
Numro de publication: 7303.
Numro d'impression: 5559.
Nouveau tirage: 1952.




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both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

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effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
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that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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