Project Gutenberg's L'Illustration, No. 0019, 8 Juillet 1843, by Various

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Title: L'Illustration, No. 0019, 8 Juillet 1843

Author: Various

Release Date: November 18, 2011 [EBook #38042]

Language: French

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L'Illustration, No. 0019, 8 Juillet 1843.



[Illustration: L'ILLUSTRATION, JOURNAL. UNIVERSEL.]

        Ab. pour Paris.--3 mois, 8 fr.--6 mois, 16 fr.--Un an, 30 fr.
        Prix de chaque N 75 c.--La collection mensuelle br., 2 fr. 75.

        Ab. pour les Dp.--3 mois, 9 fr.--6 mois, 17 fr. Un an,  32 fr.
        pour l'tranger.    -     10        -     20        -    40

        N 19. Vol. I.--SAMEDI 8 JUILLET 1843.
        Bureaux, rue de Seine, 33.--Rimprim.



SOMMAIRE.

Les Marbres de Magnsie et de Thessalonique; _une gravure_.--Courrier de
Paris,--Observations mtorologiques du mois de juin.--Ncrologie John
Murray; _portrait_. Mademoiselle Lenormand; _portrait; Main gauche de
l'impratrice Josphine; une Consultation de mademoiselle
Lenormand_.--Tombeaux de Casimir Prier et de Casimir-Pags; _deux
gravures_.--Le Major Anspech, nouvelle, par M. Marc Fournier (suite et
fin); _une gravure._--Btiments  hlice. _Arrire du btiment 
vapeur_ l'Archimde; _Hlice du_ Napolon _vue de diffrents cts;
Hlices suivant le systme de Rennie; Arrire du_ Napolon; _Plan et
Coupe du_ Napolon.--Les deux Marquises, comdie, par M. E. L. (Suite et
fin)--Thtres. _Une Scne de Losa_.--Nouvelles du Musum d'histoire
naturelle. Animaux rcemment arrivs: _l'lphant et la
Genette_.--Annonces.--_Une Caricature_: Grande victoire remporte sur
saint Mdard.--checs.--Le Quteur du Mont-Carmel; _portrait._--Rbus.



Les Marbres

DE MAGNSIE ET DE THESSALONIQUE SUR L'ESPLANADE DU LOUVRE.

Depuis quelques annes l'attention des antiquaires se portait vers
l'Asie-Mineure, terre encore imparfaitement explore et qui, d'aprs les
rcits de Walpole et de Leake, devait offrir au zle des collecteurs une
abondante moisson de monuments. MM. Charles Fellows et Texier, chacun
dans un premier voyage d'exploration, avaient fait connatre  la France
et  l'Angleterre, par les rapports qu'ils adressaient d'Asie  leur
gouvernement respectif, l'existence de villes et de ncropoles presque
entirement debout et dont les constructions, encore toutes remplies de
sculptures, mritaient d'tre tudies par les archologues et les
artistes europens. L'Angleterre expdia un brick vers les ctes de la
Lycie, et M. Fellows dpouilla la vieille cit de Xanthus d'une
admirable srie de bas-reliefs aussi curieux sous le rapport historique
et mythologique que prcieux par leur excution. La France ne voulut pas
rester compltement, en arrire dans cette lutte artistique, et M.
Charles Texier fut  son tour charg d'enrichir nos Muses de quelques
dbris arrachs  l'Asie-Mineure. Il se transporta donc sur les bords du
Mandre, dans la ville de Guselhissar, l'ancienne Magnsie. Cette
colonie thessalienne, dont la fondation, suivant Pline, remonte  la
guerre de Troie, conserve encore les restes imposants d'un thtre, d'un
aqueduc et de divers autres monuments, entre lesquels le voyageur avisa
le Temple de Diane, renvers par un tremblement de terre  une poque
trs-recule. M. Charles Texier remarqua qu'une partie de l'difice
tait tombe dans la vase d'un marcage,-et devait en consquence tre
exempte de fractures. En effet, les fouilles mirent  dcouvert une
frise magnifique, longue de 81 mtres, sur 1 mtre environ de hauteur,
reprsentant le _Combat des grecs contre les Amazones,_ et de la plus
entire conservation.

Au mois de mars 1843, la gabare l'_Expditive_ entrait dans le port de
Toulon, rapportant les marbre de Magnsie. Elle reprit immdiatement la
mer et se rendit au Havre, o ces marbres furent transbords, arrims et
conduits  Pans, sous la surveillance de M. Texier. Ils sont
actuellement dposs sur l'esplanade du Louvre, en attendant qu'on en
fasse une exposition publique.

Les archologues ne sont pas d'accord sur l'poque  laquelle on doit
faire remonter les bas-reliefs du _Temple de Diane Leucophryn._ Les uns
les croient de la dernire poque de l'art et vont jusqu' prtendre
qu'ils n'ont pu tre produits que du temps de Constantin, sans penser
qu'alors le paganisme n'avait plus les ressources ncessaires  la
construction d'un difice aussi grandiose que l'est le temple de
Magnsie; d'autres jugent, avec beaucoup plus de raison, que cette
immense frise, taille d'une faon large, et pleine de caractre, qui
rappelle pour la composition les bas-reliefs de Phygalie, n'est aussi
nglige en quelques points que parce que les artistes ont du sacrifier
le fini  l'effet dans une oeuvre place  20 mtres au-dessus du
spectateur. On est port  assigner le milieu du quatrime sicle avant
Jsus-Christ, c'est--dire le rgne d'Alexandre le Grand, comme ge au
temple de Magnsie.

[Illustration.]

La mme gabare l'_Expditive_ a ramen de Thessalonique un sarcophage
qui avait t dcouvert en 1837 et achet par M. Gillet, consul de
France. Sur le socle doivent reposer d'eux figures assises: un jeune
homme barbu, portant un rouleau de parchemin, et une dame aux cheveux
natts, vtue d'une chlamyde lgre, et tenant  la main une couronne de
narcisses. Les faces antrieures et latrales du monument reprsentent
les _combats d'Achille et de Penthesile._ Sur la face postrieure sont
deux guirlandes, un aigle et deux griffons. Le sarcophage, que
reprsente notre gravure dans une proportion exagre relativement au
monument du Louvre, est romain et du troisime sicle de notre re; il
rappelle tout  fait le magnifique monument d'Alexandre Svre et de
Mame que l'on admire au Muse du Capitole. On y a trouv, dans une
bote de cdre, une bague, deux colliers, des pendants d'oreilles et
quelques bijoux, qui ont t remis au pacha, et achets, tant par un
antiquaire de Smyrne que par le cabinet de Vienne.



Courrier de Paris.

La semaine a t attriste par deux vnements funestes qui sont venus
dsoler, presque le mme jour, deux familles heureuses, deux hommes
appartenant au monde clatant et illustre, l'un par ses hautes fonctions
dans l'tat, l'autre par sa popularit. Le jeune fils d'un ministre, la
fille unique d'un orateur clbre, sont morts  quelques heures de
distance, tous deux  la fleur de l'ge et frapps tous deux d'un trpas
inexorable et subit. Un valet a trouv le jeune homme sans mouvement et
noy dans son bain.--Ailleurs, des cris, des sanglots, troublent tout 
coup le silence de la nuit; on s'veille, on accourt, on s'empresse; les
parents, ples, haletants, dsesprs, se penchent sur une couche
virginale: la jeune fille menait d'y exhaler son me! Il y a peu
d'heures encore,  la chute du jour, elle courait dans ces vertes
alles, effleurant d'un pied rapide le gazon et les fleurs, et, de son
sourire de seize ans, souriant  l'azur du ciel et  la blancheur des
toiles; maintenant elle est immobile et sans vie. De ces deux pres si
cruellement prouvs, le premier est un des chefs du camp ministriel:
le second, depuis douze ans, mne l'opposition au combat. Ils s'taient
rencontrs plus d'une fois dans la lutte ardente, chacun se distinguant
par la couleur de sa bannire: les voici rapprochs et confondus dans la
mme infortune; la mort se mle  tous les partis; la mort n'a pas
d'opinion politique.

Cette double catastrophe a touch les plus indiffrents. On a plaint le
jeune homme, on a plaint la jeune fille, on a plaint surtout les mres
qui survivent. Il n'est pas de coeur assez froid et assez goste, pour
rester inaccessible  l'motion de ces grands et tristes exemples que
Dieu donne, par intervalle, de la fragilit de la vie et du mensonge de
cette lueur fugitive et trompeuse qu'on appelle le bonheur. Ce n'est pas
que la mort soit une dcouverte nouvelle: chaque jour, dans cette
immense ville si anime et si riante  la surface, il y a des yeux
rouges de larmes qui veillent au chevet des mourante, et des cercueils
qui s'acheminent  travers les rues d'un pas lent et lugubre. Mais
toutes ces douleurs se perdent dans leur nombre mme et dans leur
obscurit; on les regarde passer sans motion, parce qu'on ne sait ni
qui elles sont ni d'o elles viennent. Ce n'est que dans ces occasions
solennelles, o la mort arrive sur les sommets et coupe les grandes
tiges, que tout le monde devient attentif. Le linceul funbre, flottant
dans les hauts lieux, frappe et avertit tous les regards: alors, les
plus intrpides prouvent un frmissement et examinent tout autour
d'eux, comme si en effet la mort allait entrer; on pense avec une sorte
d'effroi  ceux qu'on aime, et les mres, suivant les enfants d'un oeil
plus occup, leur donnent des baisers pleins d'inquitude et de
tendresse.

Mademoiselle Barrot avait dix-sept ans  peine; elle s'appelait du nom
de Marie, doux nom que portent deux autres jeunes filles, bonnes et
charmantes comme elle, et soeurs par l'amiti, dont les fraches annes
s'panouissaient aussi, l'autre jour, dans la verdure et dans les
fleurs, tandis que d'une oreille attentive et charme j'coutais le
bruit du sable s'agitant sous leur course lgre, et leur voix argentine
qui gayait l'air de cris joyeux et doux.

Lundi dernier, un char funbre attel de quatre chevaux caparaonns de
deuil et suivi d'une foule attriste, gagnait l'glise d'Argenteuil. Au
milieu du char s'levait un cercueil recouvert d'une tenture blanche et
surmont d'une blanche couronne: c'tait la jeune morte qui partait avec
ce nombreux cortge de pleurs et d'amers regrets. Les hommes mls aux
intrts les plus graves et aux luttes les plus acharnes taient venus
se ranger derrire cette simple, innocente et douloureuse couronne,
oubliant le combat de tous les jours et concluant un armistice sur ce
cercueil. Si quelque chose, en effet, peut rapprocher les partis et
amollir les mes les plus endurcies au jeu de l'ambition et aux haines
de la politique, c'est une tombe qui s'ouvre pour saisir et dvorer
ternellement tant de jeunesse, de beaut, de dons charmants et
d'esprances!

J'ai encore  vous parler d'une pauvre mre, mais d'une mre misrable
et dlaisse. Celle-ci n'a ni un nom clbre pour abriter sa douleur, ni
un cortge solennel d'amis illustres pour faire honneur  ses larmes:
l'abandon, le malheur, la faim, sont ses htes et sa seule escorte. Si
la mort tait venue frapper  la porte de sa mansarde, elle aurait
ouvert avec joie, lui disant de sa voix affame: Entre, toi qui
dlivres! Mais la mort n'a pas voulu lui donner ce soulagement; la
cruelle et la fantasque s'en est alle, comme nous l'avons vu, s'asseoir
au seuil des heureux  qui la vie souriait de son plus beau sourire.

Cette malheureuse femme se rsignait  la faim pour elle-mme; mais
cette enfant, cette blonde petite fille aux yeux bleus, qui se plaint,
souffre, et lui tend ses petits bras amaigris, qui apaisera ses cris,
qui la nourrira? La mre est puise de travail; elle a vendu jusqu' sa
dernire loque: il n'y a plus rien dans son rduit dsert, rien que le
dsespoir. Faut-il donc que son enfant meure! Non! dit la mre
dsespre; et, la saisissant dans ses bras, elle descend rapidement
l'escalier noir et tortueux, et se met  courir par les rues de la
ville, au hasard, haletante, gare. Enfin elle arrive dans le quartier
du plaisir et de la richesse. Un quipage, attel de deux chevaux
coquets et piaffants, s'arrte  la porte d'un brillant magasin; une
femme lgante, effleurant de sa main gante l'paule d'un grand valet
galonn, s'lance et entre d'un pied fin et rapide dans ce bazar du luxe
et de la fantaisie. La pauvre mre reste immobile  l'aspect de cette
riche livre; elle compare sa misre  cette fortune; elle se dit que la
triste et ple crature qu'elle presse contre son sein appauvri ne
mourrait pas de faim si le ciel lui accordait seulement quelques restes
de ce bonheur dpens  pleines mains par cette grande dame. Puis,
regardant autour d'elle d'un oeil inquiet si quelqu'un ne l'aperoit
pas, elle s'approche furtivement de la voilure et y glisse son cher et
douloureux fardeau; l'enfant se roule et se blottit sous les moelleux
coussins, poussant un cri ml de souffrance et de joie. Prs de l,
inquite et l'oeil toujours fix sur sa fille, la mre reste debout et
attend.

Qu'est-ce! dit avec terreur la baronne en apercevant l'enfant dans sa
calche; d'o cela vient-il?--Je ne sais, madame, rpond le grand valet
tout ahuri. Les passants s'assemblent; une femme ple, tremblante,
embarrasse, se mle  cette foule. Malheureuse! s'crie un sergent de
ville qui voit son trouble, c'est toi qui as mis l'enfant dans la
voiture!--Le sergent de ville est un fin renard.--Oui, dit la pauvre
mre, et la voil qui raconte sa misre et son dsespoir. Ah! vraiment,
infortune, on a bien le temps de l'couter!--En prison,! en prison!--et
on l'emmne en prison, et les chevaux hennissants emportent la souriante
baronne, qui disparat.

La mre a comparu cette semaine devant la police correctionnelle,
baissant les yeux, rougissant, pleine de sanglots; son rcit naf et
mouill de larmes sincres a mu la loi et l'a dsarme; le tribunal l'a
dclare absoute;--absoute de quoi?--absoute d'avoir voulu empcher sa
fille de mourir de maladie et de besoin! Un grand crime, en effet!
Ainsi, nous avons des sergents de ville et des juges pour jeter en
prison les pauvres mres qui n'ont pas de pain  donner  leurs enfants,
tandis que les baronnes chappent  la main qui les supplie, et se
dbarrassent de la piti et de l'aumne au grand galop de leurs chevaux.
O justice des hommes! que vous laissez  faire  la justice de Dieu!

Cette aventure m'avait jet dans des ides de misanthropie, quand
j'entendis frapper  ma porte d'un doigt rsolu. Entrez! La clef
tourne dans la serrure, le battant s'ouvre, et j'aperois un homme, le
chapeau  la main, qui s'avance vers moi d'un air  la fois humble et
solennel.

Il avait de cinquante  cinquante-cinq ans; son chef tait recouvert
d'une perruque blonde qui s'avanait en pointe sur le front, laissant,
vers chaque oreille et derrire la nuque, passer quatre ou cinq mches
gares de cheveux gris: tempes sillonnes de rides, sourcils pais,
hrisss et formant l'arc-boutant habit vert-pomme dteint, gilet 
collet droit, parsem de gros bouquets de fleurs et descendant sur
l'abdomen, chemise de calicot  petits plis, jabot d'toffe de couleur
soutenu par une norme pingle en verroterie, cravate blanche  pointes
empeses, pantalon prenant naissance au cou-de-pied, bas de coton,
souliers  boucles, allure dhanche et pieds en dehors, tel tait mon
homme. A qui ai-je l'honneur de parler? lui dis-je.--Monsieur, me
rpondt-il en me saluant dans les rgles,  la faon du matre  danser
de M. Jourdain; monsieur, je suis le pre de la dbutante; je viens vous
recommander la petite; et son oeil, se fixant sur moi, s'illumina de
tendresse et de joie paternelle.

J'avais devant les yeux un de ces originaux que Vernet, le regrettable
comdien, a saisis sur le fait et reprsents avec tant de verve comique
et de vrit. Qu'il me soit permis cependant d'ajouter quelques dtails
gnalogiques  ce portrait excut de main de matre.

Les dbutantes ont des pres de toutes natures; il y en a
d'authentiques, il y en a d'anonymes. Nous n'avons rien  dire de ceux
qui se drobent dans la nuit et les mystres de la paternit. Quant 
ceux qui en acceptent les honneurs, les charges et les fonctions
ouvertement, on peut en rendre bon compte. Cette classe de pres se
compose d'espces bizarres et se recrute  droite et  gauche. Les uns
font partie des instruments de l'orchestre; ils sont tambours, fltes,
bassons, altos, violoncelles. Le tam-tam en donne en assez grand nombre
et la clarinette en produit beaucoup; les autres sortent de la cabane du
souffleur. On en trouve aussi parmi les machinistes, les contrleurs,
les rgisseurs et les maris de mesdames les ouvreuses de loges.

Hors des murs du thtre, dans le monde extrieur, les pres en question
se rencontrent particulirement dans la nation des portiers. On ne sait
pas combien cette estimable classe, voue au cordon et au manche 
balai, fournit de jeunes-premiers au vaudeville, d'ingnues 
l'opra-comique, de princesses innocentes  la tragdie et de froces
tyrans au mlodrame. Je puis citer pour exemple un trs-honnte portier
qui s'intitule concierge; celui-l, tout en ouvrant religieusement sa
porte et en allumant avec zle le bougeoir du locataire, a trouv moyen
de mettre au monde un Orosmane pour les dpartements, une Climne pour
le thtre Chanteraine, deux Ruy-Blas et trois Antony  l'usage de la
banlieue. Depuis ce temps, il est devenu un homme de trs-belle
littrature; tous les matins, mon gaillard rcite une tirade de _Zare_,
quelques vers du _Misanthrope_ et de Victor Hugo, en balayant sa cour.
Cependant les portiers eux-mmes cdent le pas aux acteurs de province
dans l'histoire de cette grande race que nous appelons les pres de
dbutantes; c'est dans les coulisses de canton et de chef-lieu qu'elle
se recrute et s'alimente particulirement.

Le pre de la dbutante est donc, en gnral, un comdien, le plus
souvent comdien en retraite, un vieux brave meurtri au feu de la rampe
et qui a prouv des malheurs. Ordinairement ce n'est pas  Paris qu'il
a combattu; notre hros a vieilli  la fume de quelques quinquets
obscurs et dans la poussire d'un thtre souvent ignor. Un jour, il
est vrai, le pre de la dbutante a rv le bruit, l'clat, la gloire.
Perch sur l'impriale de la diligence, il est venu demander  Paris
l'hritage de Talma, d'Ellvion ou de Fleury; mais une bourrasque, un
vent aigu a dracin ce grand chne.

Si le pre de la dbutante avait chapp  l'orage, si la fortune lui
avait permis de mordre un peu  l'aise au fruit de l'arbre dramatique,
peut-tre n'y songerait-il pas pour sa fille. Ayant vu la gloire de
prs, il en connatrait le nant. Mais il a eu soif et faim toute sa
vie; or, en bon pre, Tantale veut procurer  ses enfants ce bonheur
qu'il n'a jamais pu goter, le bonheur d'tancher sa soif et d'apaiser
sa faim; il veut les lever sur le pidestal o il n'a pas su monter; il
veut s'illustrer et conqurir des bravos, sinon dans sa propre personne,
du moins pour les siens, par son sang et dans sa race.

Un beau matin donc, le pre de la dbutante arrive de
Pont-Sainte-Maxence ou de Nogent-sur-Seine, avec un sac de nuit contenant
une chemise, trois mouchoirs  carreaux, une paire de bas, un costume de
pre noble, et sa fille de dix-sept ans, son espoir, son trsor, son
orgueil, l'ange, la fe qui doit redorer ses galons, peupler le dsert
de sa bourse, glorifier son nom et mettre des talons  ses bottes.

Au moral le pre de la dbutante se mire dans sa fille; c'est lui-mme
qu'il adore en elle, sa propre personne, son esprit, son talent, son
gnie si longtemps mconnu; ce qu'elle a de grces, de jeunesse, de
beaut, d'intelligence, elle le tient directement de son pre; elle ne
hasarde ni un pas, ni un geste, ni une rvrence, qu'il n'en soit fier:
c'est pourtant lui qui a fait tout cela des pieds  la tte! Quant aux
moeurs et  l'innocence, l'enfant est tout le portrait de madame sa
mre, qui eut quatre ou cinq maris inscrits  la mairie, sans compter
les aspirants.

La petite ira certainement aussi loin qu'elle voudra: il y a de l'toffe
de quoi faire une Mars, une Malibran, une Dorval; dix Dorval, dix Mars,
dix Malibran! Allons! monsieur le directeur, un engagement pour ma
fille! Un rle pour ma fille, monsieur l'auteur! Et vous, charmant
journaliste, faites quelque chose pour la petite, qui vous le rendra
bien!

Vernet nous a montr le pre de la dbutante au moment dcisif et fatal
du dbut de l'enfant: on ne peut rien ajouter  ce tableau; toutes ses
entrailles paternelles sont mues; sa nuit est pleine de cauchemars et
de rves couleur d'esprance. Au point du jour il est debout, veillant
sa fille, l'excitant par les conseils et par les remontrances, lui
recommandant avec inquitude d'tre tranquille, de n'avoir pas peur, de
penser  ses aeux, de ne pas manger ses mots et de faire attention 
ses entres. Le soir, le voyez-vous dans la coulisse? il la suit de
l'oeil, il l'encourage du geste, il tressaille au bruit le plus lger.
Est-ce un bravo? est-ce un sifflet? Ici, l'me du pre de la dbutante
est en proie au flux et reflux et au roulis; tantt les applaudissements
l'enivrent; voil enfin sa race et son nom au fate de la colonne! il
n'a plus qu' se prcipiter dans les bras de sa fille, en s'criant
comme ce hros enseveli dans sa propre victoire: J'ai assez vcu!
Tantt, un bruit aigu perce d'outre en outre son coeur paternel et
dissipe ses rves. Tel le coup de sifflet du machiniste fait disparatre
le site riant et fleuri, et met  sa place une noire caverne ou un
souterrain diabolique. Que de pres de dbutantes ont vu s'vanouir
ainsi l'image triomphante qu'ils se faisaient de leurs admirables
filles, trop heureux de les retrouver le lendemain, en chair et en os,
dans l'humble condition des utilits, des comparses ou des dames de
choeur! _O vanitas vanitatum!_

C'est bien, dis-je  mon homme, j'irai ce soir entendre mademoiselle
votre fille.--Ah! monsieur, que de bont! J'espre qu'elle se conduira
bien et que vous serez content d'elle. Je tins parole au bonhomme. La
merveille fut horriblement siffle. A la chute du rideau, j'aperus le
pre de la dbutante qui me guettait au dtour de l'orchestre.
Embarrass de sa dconfiture, je cherchais un biais pour l'viter, mais
lui se jetant sur moi comme un limier sur sa proie: Eh bien! monsieur,
que dites-vous de l'enfant?--Ce n'est pas trop mal, lui rpliquai-je,
croyant adoucir sa blessure.--Pas trop mal! parbleu, je le crois bien;
elle a t tout simplement sublime! C'est que l'enfant me ressemble,
voyez-vous! Et il me quitta brusquement dans un tat de satisfaction
exalte difficile  dcrire.

--Hier, une charmante petite fille, se roulant devant moi sur les genoux
de sa mre, se mit  dire: Maman, veux-tu me permettre d'aller dans le
jardin jouer avec _ma carrosse?_ On rit beaucoup et l'on se moqua de la
petite; un acadmicien qui se trouvait l, se retourne d'un air
d'immortel et lui dit: Ce n'est pas ma carrosse, mademoiselle, c'est
mon carrosse. Et notre docteur de se rengorger dans sa cravate blanche.

Pardon, monsieur l'acadmicien, mais mademoiselle en sait plus long que
vous et faisait tout simplement de la grammaire rtrospective. On
parlait comme elle du temps de Malherbe et de Corneille; beaucoup de
mots ont chang en effet de genre et de valeur de Louis XIII  Louis
XIV. Malherbe emploie _nigme_ au masculin, et les belles marquises du
sicle de Corneille disaient _une carrosse_, exactement comme cette
enfant que vous venez de morigner. Le jour o Louis XIV _faillt
attendre_, il demanda, dans le trouble de sa colre, qui avait retard
l'arrive de son carrosse. La reine-mre, prenant le contre-pied de la
leon de notre acadmicien, observa que c'tait sans doute _sa carrosse_
que S. M. avait voulu dire. Le roi, qui tait dans un de ses beaux accs
de despotisme naissant, rpta d'un ton haut et d'une voix imprieuse:
_Mon carrosse!_ Depuis ce jour-l, les carrosses sont devenus du genre
masculin et n'en roulent pas moins.



Observations Mtorologiques

FAITES A L'OBSERVATOIRE DE PARIS.

1843--JUIN.

[Tableau complexe]



[Illustration.]

Ncrologie.--John Murray,

John Murray, le clbre diteur de Walter Scott et de lord Byron, est
mort le mardi 25 juin dans sa maison d'Albemarle-Street, aprs une
courte maladie.

John Murray naquit le 22 novembre 1778, dans la maison n 32 de
Fleet-Street. Son pre exerait la profession de libraire, et ne vendait
que des ouvrages de mdecine. Il tait fils unique, et il eut le malheur
de devenir orphelin  l'ge de quinze ans. A sa majorit il s'associa
avec le principal commis de son pre, qui avait continu son commerce.
Mais ils ne tardrent pas  se sparer. M. Highley alla s'tablir au n
21, o son fils tient encore aujourd'hui une librairie mdicale, et John
Murray resta au n 32. Toutefois il ne voulut pas se borner  la
spcialit dans laquelle son pre avait fait sa fortune; et,  dater de
1805, il commena l'importante srie de livres historiques ou
littraires qui ont valu  sa maison la rputation universelle dont elle
n'a pas cess de jouir depuis cette poque. Nous ne mentionnerons pas
ici les titres de tous les grands ouvrages qu'a publis pendant quarante
annes John Murray. Il nous suffira de rappeler qu'il fut l'diteur de
lord Byron, de Walter Scott, de Thomas Moore, de Crabbe, de Washington
Irving, de Milutan, de Southey, de Croker, de Lockhart, etc.; et qu'il
fonda la _Quarterly Review_, cette revue tory qui a souvent vaincu sa
redoutable rivale, la _Revue d'dimbourg._

[Illustration: John Murray, dcd le 25 juin.]

En 1806, John Murray avait pous miss Elliot, la fille de M. Elliot le
libraire d'dimbourg. En 1812, il acheta le fonds de librairie et la
maison de Miller, et il quitta Fleet-Street pour revenir s'installer un
n 50 dans Albemarle-Street. A dater de cette poque, chacune de ses
entreprises commerciales fut un nouveau succs. Ses dernires
publications, les _Mmoires du Lieutenant Eyre et de Lady Sale,_ se sont
vendues  un nombre considrable d'exemplaires. Une seule fois son
bonheur l'abandonna; il essaya de crer un journal quotidien ayant pour
titre: _le Reprsentatif_. Aprs un an de sacrifices inutiles, il se vit
oblig de renoncer  cette publication trop coteuse.

Murray ne fut pas seulement l'diteur heureux des plus grands crivains
anglais du dix-neuvime sicle, il sut mriter et conserver leur amiti.
Byron,--personne ne l'ignore,--avait pour lui une affection et une
estime particulires. Son salon d'Albemarle-Street fut, pendant bien des
annes, le lieu de runion favori de tous les littrateurs, les artistes
et les savants de Londres. Chaque jour,  deux heures de l'aprs-midi,
on y trouvait une assemble choisie. Lord Byron s'y rendait
trs-souvent: Son grand plaisir, dit un jour Murray au rdacteur de
_l'Athenaeum_, tait de pousser des bottes aux livres lgants que
j'avais disposs avec ordre sur mes rayons. Il mettait le dsordre dans
les rangs, atteignant toujours le volume qu'il avait pris pour but.
Aussi, ajoute-t-il en riant, tais-je parfois trs-satisfait d'tre
dbarrass de lui.

Murray se montra, durant tout le cours de sa longue carrire, digne du
titre de _gentleman_. Il tait bienveillant et gnreux; il avait
d'excellentes manires et des gots distingus. On raconte de lui une
foule d'anecdotes qui font honneur  son esprit ou  son coeur. Il
payait trs-chrement les manuscrits qu'il avait le dsir de publier;
souvent mme il donna aux auteurs le double de la somme convenue; ainsi
il acheta  Campbell ses _Spcimens of the Poets_ 500 livres, et il les
paya 1,000 livres. Allan Cuningham reut de lui 50 livres sterl. en sus
du prix fix par leur contrat, pour chacune de ses biographies des
artistes anglais. Il voulut avoir dans sa galerie de tableaux les
portraits de tous les hommes de mrite dont il ditait les ouvrages, et
il les fit peindre  ses frais par des artistes de talent. Cette
curieuse collection renferme des chefs-d'oeuvre de Lawrence, de
Philipps, de Pickersgill, de Hoppuez, de Wilkie, etc.

Murray est mort  l'ge de soixante-six ans. Pendant quarante ans il n'a
pas cess de prodiguer aux principaux crivains de l'Angleterre des
encouragements efficaces. Il a t plus gnreux envers eux qu'aucun
autre libraire  aucune autre poque, dans aucun autre pays; c'est un
hommage que nous nous plaisons  lui rendre. N'est-ce pas l une belle
et noble profession? une vie honorablement et utilement remplie?

Murray laisse une veuve, trois filles et un fils, l'auteur des
excellents _Handbooks for Travellers_, qui jouissent dj d'une
rputation mrite.



Mademoiselle Lenormand.

Le mardi 27 juin la foule se pressait aux portes de l'glise
Saint-Jacques-du-Haut-Pas. L'glise tait tendue de blanc; Dans le
choeur s'levait un somptueux catafalque, dont les lames d'argent
scintillaient  la clart des cierges. Le corbillard, tran par quatre
chevaux, suivi de pleureuses et de dames en grand nombre, s'est dirig
lentement vers le Pre-Lachaise, et les curieux assembls, aprs avoir
questionn les gens du convoi, se rptaient: Mademoiselle Lenormand,
la fameuse tireuse de cartes, l'amie de l'impratrice Josphine, est
morte!

Mademoiselle Lenormand, qui dj avait dot l'une de ses nices de
300,000 francs, laisse 500,000 francs en proprits foncires. Elle a
gagn cette fortune  faire de _grandes et petites patiences_,  lire
dans le marc de caf,  examiner des blancs d'oeufs,  distribuer des
esprances ou des alarmes. C'tait la dernire reprsentante des
antiques sibylles de Cumes, de Delphes, d'rythe, d'Ancyr, de Tibur ou
autres lieux. Elle pratiquait de bonne foi la science chimrique de
Corneille Agrippa, de Cagliostro et d'Etteila; et comme elle avait par
intervalle devin juste, comme elle avait t servie parle hasard ou par
sa pntration, elle s'tait acquis une clbrit qui lui survivra.

Marie-Anne Lenormand, morte le 25 juin 1843, tait ne  Alenon (Orne)
en 1772. Sa mre passait pour l'une des plus belles femmes de France. M.
Lenormand ramena  Paris peu de temps aprs son mariage, et quand elle
parut aux Tuileries, les admirateurs l'environnrent avec un
empressement si flatteur, mais en mme temps si importun, qu'elle fut
oblige de se drober aux hommages par une retraite prcipite. 
Versailles, au grand couvert, Louis XV remarqua la jeune Alenonnaise et
demanda qui elle tait. On vint dire,  M. Lenormand: Le roi a
distingu votre femme; votre fortune est assure. L'honnte homme
savait  quel prix il la fallait acheter, et ds le lendemain les deux
poux, fuyant les sductions de la cour, avaient repris le chemin de la
Normandie.

leve  l'abbaye royale des dames bndictines d'Alerion, Marie-Anne
Lenormand y fit des progrs rapides dans les langues mortes et vivantes,
le dessin, la peinture, la musique, etc. Ds l'ge de sept ans, elle
donnait des preuves d'une singulire aptitude  deviner les vnements
futurs. L'abbesse du couvent des Bndictines fut destitue pour
inconduite et enferme dans une maison de correction. Grande rumeur
parmi les soeurs et les pensionnaires:  qui sera confie la direction
du troupeau? Pendant qu'on dlibrait l-dessus, la petite Lenormand
prdit que le choix du roi tomberait sur une certaine dame de Livardie,
et la prophtie se ralisa dix-huit mois aprs; il y avait alors six
mois que mademoiselle Lenormand avait quitt les Bndictines pour les
dames de Sainte-Marie. La nouvelle abbesse renvoya chercher, lui donna
une fonction d'honneur dans la crmonie du sacre, et la prsenta 
l'vque Grimaldi comme une enfant de haute esprance.

A dix-sept ans, au commencement de 1789, mademoiselle Lenormand annona
la chute du trne, des changements dans la constitution du clerg et la
suppression des couvents. Ces prsages, inspirs par les circonstances,
n'avaient rien de miraculeux; mais il tait extraordinaire qu'une aussi
jeune personne, s'levant brusquement au niveau des esprits clairs,
comprit l'imminence et l'intensit des temptes politiques, et qu'elle
proclamt hautement ce que les plus audacieux disaient tout bas.

En 1790 elle vint  Paris, et fut place en qualit de lectrice auprs
d'un vieillard, M. d'Amerval de la Saussotte, dont Marat, dans son _Ami
du Peuple_, dsignait la maison, rue Honor-Chevalier, n 10, connue un
rendez-vous de royalistes. Mademoiselle Lenormand se posa de prime abord
comme devineresse, et fut promptement en vogue dans la haute socit
parisienne. Plus l'avenir devenait sombre et incertain, plus les
privilgis recherchaient des oprations cabalistiques qui
claircissaient leurs doutes et raffermissaient leur courage. Quand
Marie-Antoinette fut en prison, Marie Lenormand, royaliste ardente, ne
s'en tint pas  tirer les cartes: elle entreprit de la faire vader.
Dguise en commissionnaire et portant un panier de fruits, elle fut
introduite  la Conciergerie par madame Richard, femme du concierge et
Machouis, administrateur des prisons. Elle trouva la reine accable,
dsespre, sourde  toute proposition de salut. La destitution de
l'administrateur mit fin aux tentatives de la sibylle libratrice.

Sibylle, telle tait la qualit qu'elle s'arrogeait alors, car elle
avait quitt sa place de lectrice pour tablir un bureau de divination
rue de Tournon, n 153, aujourd'hui n 5. A ses premiers clients,
s'adjoignirent des hommes qui, embarqus, dans la Rvolution, en
apprhendaient, pour eux et pour leurs projets, les dsordres
alatoires. Au mois de floral an II (mai 1794). elle reut la visite de
Robespierre, de Saint-Just et de La Force, administrateur du bureau
central de sret gnrale: Vous serez, leur dit-elle, condamns et
excutes dans l'anne. Peu de temps aprs, la sibylle tait conduite 
la Petite-Force, comme contre-rvolutionnaire, ayant fait des prdiction
pour troubler la tranquillit des citoyens et amener une guerre civile.
En prison, elle fut la providence des femmes nobles, auxquelles elle
fit pressentir une dlivrance prochaine. Mademoiselle Montansier,
ex-directrice des thtres de la cour, allait tre transfre  la
Conciergerie, lorsque mademoiselle Lenormand lui dit: Mettez-vous au
lit, faites la malade; un changement de prison serait la mort, mais vous
l'viterez et vous vivrez trs-ge. En effet, les personnes
transfres prirent sur l'chafaud, et mademoiselle Montansier fut sauve
par le 9 thermidor.

Ce fut  la Petite-Force que Marie Lenormand entama avec Josphine de
Beauharnais, la future impratrice, des relations qui lui ont valu en
grande partie sa popularit. Superstitieuse commue toutes les croles,
Josphine lui fit passer des notes du Luxembourg, o elle tait dtenue,
en la priant de lui prdire son sort et celui de son mari. Le gnral
Beauharnais, rpondit l'oracle, sera victime de la Rvolution. Sa veuve
pousera un jeune officier, que son toile appelle  de hautes
destines:

Dlivre par la cessation de la Terreur, Marie Lenormand reprit ses
sances prophtiques. En 1795, consulte par Bonaparte, qui songeait 
demander du service au Sultan, elle lui dit: Vous n'obtiendrez point de
passe-port; vous tes appel  jouer un grand rle en France. Une dame
veuve fera votre bonheur, et vous parviendrez  un rang trs-lev par
son influence; mais gardez-vous d'tre ingrat envers elle: il y va de
votre bonheur et du sien.

[Illustration Mademoiselle Lenormand dcde le 25 juin.]

Sous le Consulat, le 2 mai 1801, la sibylle fut mande  la Malmaison
par Josphine, et lui prsagea des grandeurs nouvelles. Lors de la
formation du camp de Boulogne, ayant annonc que le premier Consul
chouerait s'il tentait une descente en Angleterre, elle fut conduite
aux Madelonnettes, o on la garda du 16 dcembre 1803 au 1er janvier
1804. Elle subit une seconde dtention en 1808, pour avoir prdit que
l'Empereur voulait se rendre matre des tats-Romains, et que la guerre
d'Espagne lui serait funeste. Cette dernire perscution lui inspira un
gros livre in-8: _les souvenirs prophtiques d'une sibylle sur les
causes secrtes de son arrestation du 11 dcembre 1809._ Persifle 
l'occasion de cet ouvrage, par le _Journal de Paris_, les _Dbats_ et le
_Nain Jaune_, elle insra de longues rponses dans le _Courrier_ du 20
septembre et le _Constitutionnel_ du 24 septembre 1815. Puis, comme pour
dfier la critique, elle se mit  publier volume sur volume:
_Anniversaire de la mort de l'Impratrice Josphine_, in-8, 1815; _la
Sibylle au tombeau de Louis XVI._, in-8, 1816; _les Oracles sibyllins_,
in-8, 1817; _la Sibylle ou congrs d'Aix-la-Chapelle_, in-8, 1819;
_Mmoires historiques et secrets de L'Impratrice Josphine_, 2 vol.
in-8, 1820, rimprims en 3 vol. en 1827. Tous ces ouvrages sont
galement crits dans un style emphatique et diffus. L'auteur parle
srieusement de ses rapports avec _Ariel, esprit super-cleste
tout-puissant_; du mrite admirable de Cagliostro, possesseur des _dix
sphiroths_; de _Phaldarus_, gnie de la recherche des choses occultes,
qui lui apparat sous la forme d'un vieillard vtu d'une longue tunique
verte. Ces rveries ne mritaient pas l'honneur d'un procs; la
magistrature belge jugea toutefois  propos de l'aire arrter la
pythonisse, qui tait venue exercer  Bruxelles. Aprs plusieurs
interrogatoires, elle fut renvoye devant le tribunal de Louvain, comme
s'tant vante de possder la _flche d'Ahuris_, une _loupe magique_ et
un _talisman_ prcieux, et ayant ainsi employ des manoeuvres
frauduleuses pour persuader l'existence d'un pouvoir et d'un crdit
imaginaires, etc. Condamne  un an de prison, elle fut acquitte en
appel, aux acclamations de toute la ville. Les dtails assez curieux de
cette cause sont consigns dans les _Souvenirs de la Belgique, Cent
jours d'infortune_, ou _le Procs mmorable_, in-8, 1822.

Mademoiselle Lenormand a fait paratre encore _l'Ange protecteur de la
France au tombeau de Louis XVIII_, in-8, 1824; le prospectus d'un
ouvrage indit, _Album de mademoiselle Lenormand_, 5 vol. in-4, et 80
vol. in-8; _l'Ombre immortelle, de Catherine II au tombeau d'Alexandre
Ier_, in-8, 1826; _l'Ombre de Henri II au palais d'Orlans_, in-8, 1831;
_Manifeste des Dieux sur les affaires de France_, in-8, 1832; _Arrt
suprme des Dieux de l'Olympe en faveur de la duchesse de Berri et de
son fils_ in-8, 1833.

[Illustration: Main gauche de l'impratrice Josphine, tudie, d'aprs
les rgles de la chiromancie, par mademoiselle Lenormand.]

Marie-Anne Lenormand avait adopt un crmonial uniforme pour tous ceux
qui la consultaient. Un vieux domestique en habit noir introduisait le
_consultant_ dans l'antichambre, en disant: Mademoiselle est occupe,
veuillez attendre. Ce procd dilatoire, en usage chez les mdecins et
les avocats, a pour but de persuader au client qu'il n'est qu'une unit
d'une queue interminable. Au bout de dix minutes, le vieux domestique
vous menait dans un cabinet oblong  l'extrmit duquel tait assise la
prtresse, le front ombrag d'un turban. Le long du mur,  gauche de la
porte, tait une bibliothque remplie des ouvrages de Jean de La Taille,
Jean Helot, Nostradamus, Albert de Souabe, Le Loyer, Gaspard Poncer,
Apomazar, Lonard Vair, etc. La sibylle vous adressait huit
questions: Quel est le mois et le quantime de votre naissance?--Quel
est votre ge?--Quelles sont les premires lettres de vos prnoms et du
lieu de votre naissance?--Quelle couleur prfrez-vous?--Quel animal
aimez-vous le mieux?--Pour quel animal prouvez-vous le plus
d'antipathie?--Quelle est la fleur de votre choix?--Voulez-vous le
_grand jeu_ ou le _petit jeu?_ Elle commenait ensuite ses oprations
chiromanciennes, cartomanciennes, captromanciennes, ooscopiennes ou
cafmanciennes.

[Illustration: (Une consultation de mademoiselle Lenormand.)]

Nous ne pensons pas devoir nous tendre sur ces purilits divinatoires.
A quoi bon expliquer, d'aprs Delrio, Taisnier ou de La Chambre, comment
chacun des doigts est consacr  une plante, le pouce  Vnus, l'index
 Jupiter, le doigt du milieu  Saturne, etc.? A quoi bon chercher ce
qu'on peut voir dans un jeu de cartes ou dans quelques gouttes d'eau
verses sur un miroir? Nous sommes de l'avis de saint Ouen, vque de
Rouen, qui disait  ses ouailles: Ne croyez point aux sorciers, je vous
en conjure; ne les consultez pour aucun objet. La seule divination
admissible est celle dont les rsultats sont amens par la perspicacit
naturelle; la mthode d'induction est le vritable esprit divinatoire.
S'il s'agit des tats, les vnements passs ou prsents ont des
consquences faciles  pronostiquer; s'il s'agit des individus, le
temprament, la physionomie, l'ge, les manires, nous signalent le
caractre du _consultant_; et les actions tant toujours conformes aux
penchants, nous arrivons  des hypothses assez exactes.

Ce qui a rendu mademoiselle Lenormand si fameuse, c'est d'avoir compt
parmi ses adeptes Fouch, Barras, David, Denon, Moreau, madame de Stal,
Talma, le chanteur Gart, le prince de Talleyrand et la plupart des
hommes illustres de l'Empire. Nous reconnaissons volontiers qu'elle ne
manquait ni d'esprit ni d'rudition; mais puisse-t-elle, pour l'honneur
du dix-neuvime sicle, avoir emport l'art divinatoire dans son
tombeau!



Tombeaux de Casimir Prier et de Garnier-Pags,

AU PRE-LACHAISE.

[Illustration: (Tombeau de Casimir Prier.--Architecte, M. Achille
Leclerc; statuaire, M. Corlot)]

Deux crmonies funbres ont eu lieu ces jours derniers au cimetire du
Pre-Lachaise. Deux monuments dont une souscription publique a fait les
frais, ont reu les restes de Casimir Prier, mort premier ministre, et
ceux de Garnier-Pags, enlev si jeune  la tribune parlementaire. Les
mots de services rendus au pays, de monument national, ont t prononcs
au pied des deux tombeaux; et cependant les foules de chaque cortge,
animes de sentiments bien divers, n'ont ni les mmes voeux ni le mme
but. Nous n'avons pas  retracer la vie publique de Casimir Prier ni
celle de Garnier-Pags: le monument nous occupe ici plus que le
personnage; cependant, qu'il nous soit permis de le remarquer, ces deux
hommes, avant la rvolution de 1830, auraient sig sur les mmes bancs,
soutenu la mme lutte, travaill  la mme oeuvre; s'ils avaient disparu
alors, les mmes voix auraient bni leur mmoire. Un grand vnement
arrive et imprime une marche nouvelle aux destines de la France:
Casimir Prier croit que la rvolution est le dnouement du drame,
Garnier-Pags n'y voit que son exposition; de cette divergence dans les
ides est ne la diffrence dans la conduite. Les deux hommes politiques
ont dploy dans la lutte, selon leur gnie, beaucoup de talent et de
courage; la mort, interrompant leur oeuvre commence, a arrach l'un aux
affaires; qu'il dirigeait avec nergie, l'autre  la tribune qu'il
occupait avec distinction. Leurs partisans ont regard la perte de ces
illustres chefs comme un malheur public; de l un double lan national
dont les monuments funbres sont la solennelle manifestation.

[Illustration: Tombeau de Garnier-Pags, par David (d'Angers.)]

Chacun de ces monuments a un caractre qui lui est propre, et convient
tout  la fois au personnage qu'il honore et au parti qui l'lve.

Le tombeau de Casimir Prier, banquier opulent, ancien rgent de la
banque de France, premier ministre, etc., est d'un beau style et d'une
grande richesse; les proportions en sont larges et dnotent un
architecte habitu  des conceptions d'une plus haute porte et  des
constructions plus grandioses; les ornements en sont magnifiques. Le
monument fait honneur au talent de M. Achille Leclerc.

La statue est ressemblante: c'est bien l cette nature leve, belle,
nergique; la pose rappelle une volont fire, le mouvement du bras une
action ferme. Les bas-reliefs reprsentent les images de l'loquence t
de la Justice et de la Force; le dessin en est correct et l'excution
savante.

Voici les inscriptions graves sur le tombeau: _La Ville de Paris, pour
consacrer la mmoire d'un deuil gnral, a donn  perptuit la terre
ou repose un grand citoyen._

On lit au-dessus de l'loquence: _Sept fois lu dput, prsident du
conseil des ministres sous le rgne de Louis-Philippe Ier, il dfendit
avec conscience et courage l'ordre et la libert dans l'intrieur, la
paix et la dignit nationale  l'extrieur_.

On lit au-dessus de la porte du caveau: _La reconnaissance publique a
rig ce monument sous la direction d'Achille Leclerc, architecte; de
Corlot statuaire: et par les commissaires Aub, prsident du Tribunal
de Commerce; Benoist, colonel de la garde nationale; comte de
Chteau-Giron, lieutenant-gnral; duc de Choiseul, pair de France;
Philippe Dupin, dput, btonnier de l'ordre des avocats; de Kratry,
dput; comte Lobin, marchal de France: le baron Seguier, premier
prsident; Philippe de Sgur, pair de France._

Le monument s'lve isol au centre de mille alles du jardin funbre,
au bas d'une colline, au milieu d'une pice de gazon; de beaux arbres
l'enveloppent  moiti de leur ombrage semi-circulaire.

Le tombeau de Garnier-Pags n'a pas cette magnificence qui n'aurait pas
convenu  la destine modeste du simple dput, Garnier-Pags repose au
milieu de la foule; mais comme la place a t bien choisie! que de calme
dans ce lieu solitaire! comme le style du monument et original et
svre! UNE TRIBUNE AU-DESSUS D'UN CERCUEIL! On dcouvre l-bas tout
Paris dans le lointain. Le cercueil est en marbre noir, la tribune en
marbre blanc et sa base en granit; l'oeil contemple avec recueillement,
au-dessus de la tribune, la couronne civique et la liste loquente des
principaux discours du jeune orateur.

On lit sur le tombeau, pour toute inscription:

GARNIER-PAGS, SOUSCRIPTION NATIONALE.

David (d'Angers), artiste si plein d'nergie et de nobles sentiments,
que l'on trouve toujours quand il s'agit de gloire nationale, a donn le
dessin de ce monument.



Le Major Anspech.

NOUVELLE.

(Suite et fin--V. p. 261.)

M. le major Anspech fredonna ces petits vers en se dandinant de la faon
la plus galante dans le long fourreau noisette qu'il appelait sa
redingote, ce qui donna quelque chose de si extravagant  sa tournure,
que le factionnaire prpos  la porte des Tuileries eut quelque remords
de l'avoir laiss passer.

Nanmoins, le major, ds qu'il fut entr dans l'avenue des orangers,
reprit un peu d'assiette et de dcorum. De plus, il redressa si haut la
tte et roidit tellement le jarret, qu'il parut tout  coup d'une
longueur au-dessus de toute ide, et qu'on l'eut pris pour l'pe d'un
Suisse de Marignan faisant un tour de jardin.

La promenade offrait ce jour-l toutes les splendeurs imaginables. Le
soleil miroitait sur les grands bassins rays d'ombre et de clart,
tamisant ses larges rayons rouges au travers des ormes, et noyant toute
l'atmosphre dans une vapeur flamboyante. Des torrents de lumire
ruisselaient sur les statues de marbre et les couvraient d'tincelles,
tandis que la rverie, au cou pench, semblait sommeiller, invisible,
sous les bosquets en fleurs, et que la brise, rfugie au plus profond
des charmilles, se jouait, escorte des volupts nonchalantes, comme une
nymphe de Dlos sous les lauriers sacrs.

Nous n'osons trop affirmer si ce fut prcisment dans ces termes que
l'ex-mousquetaire gris de Monsieur rsuma les sensations caressantes
dont l'aspect du jardin,  cette heure et par ce beau soleil, dut
vraisemblablement l'inonder. D'ailleurs l'avis de tous les philosophes
est que, de deux volupts, c'est la plus pressante qui l'emporte
gnralement sur l'autre, et qu'un plaisir mdiocre s'efface devant un
plaisir extrme.

Tel tait pour lors l'tat moral de M. le major Anspech.

Ses yeux, en se dirigeant vers l'unique objet de ses penses,--et
comment dire  quelles pulsations bondissantes son coeur tait alors
livr,--venaient d'apercevoir le cher petit banc libre de tout indiscret
promeneur!... Et plus,  dlices! plus il le regardait, plus il le
trouvait embelli. Les jeunes pousses du chvrefeuille, ayant fini par se
rencontrer en montant, formaient un dme de verdure sous lequel
apparaissait le petit banc  demi voil de fleurs.

Un poids de dix-huit cent mille kilogrammes et quelque chose glissa tout
d'un coup de la poitrine du major, et lui permit de respirer  l'aise
pour la premire fois depuis trois mois. L'motion qu'il en conut fut
si vive, que ses jambes cotonnrent et qu'il s'appuya contre une caisse
d'orangers. Des larmes lui jaillirent des yeux, il voulut se parler 
lui-mme, entendre le son de sa propre voix, comme s'il et dout du
tmoignage de ses sens, mais ses lvres ne surent articuler que des
exclamations convulsives. Ne pouvant parler, il mdita. La brume un
instant tombe sur sa vie venait de se dissiper enfin, et il n'aurait
plus  combattre ce monstre aux doigts crochus, fils du Souvenir, et
qu'on appelle Regret!

En clbrant ainsi dans son me sa flicit revenue, M. le major Anspech
avait repris sa route, et marchait la tte penche comme accabl sous le
poids de son ravissement.

Quand il la releva, il n'tait plus qu' deux pas  peine de sa petite
cellule. Soudain le major fait un bond en arrire comme s'il et march
sur un aspic, et demeure immobile la bouche bante, le regard terne et
ptrifi.

L'inconnu s'tait assis sur le banc.

Le lecteur aurait tort de se laisser dominer ici par des prventions
fcheuses. Rien n'annonait chez l'inconnu qu'il ft anim de cet amour
du mal et de ce penchant  la taquinerie dont l'accusait dans sa pense
M. Anspech, son vindicatif rival. La figure du vieillard tait sillonne
de ces belles rides svres que l'on voit chez les soldats d'Italie
peints par M. Charlet, et ce qu'il y avait d'austre dans son regard
tait tempr par l'ensemble doux et tendre de sa physionomie. Il tait
facile de s'apercevoir que cet homme avait beaucoup et longuement
souffert. Son extrieur, comme ses traits, avait quelque chose de la
rigidit militaire, mais l'habit bleu qu'il portait par-dessus une
longue veste de basin blanc, datait d'une poque qui faisait de ce digne
dbris d'un autre ge une loque aussi dtriore qu'elle tait sans
tache. Il avait un pantalon de nankin visiblement fatigu par de trop
nombreux blanchissages, et des souliers  boucles qui dissimulaient plus
d'un mystre sous leur lustre menteur. En un mot, il existait entre ce
personnage et M. Anspech tant de points de ressemblance, qu'il fallut
rellement le degr de haine aveugle dont celui-ci tait anim pour que,
de sa part, un mouvement de sympathie ne le rapprocht pas  l'instant
de son antagoniste.--Mais, loin d'apercevoir chez l'inconnu ces
symptmes de pauvret noble et fire qui eussent du inspirer au major
plutt des sentiments de frre que d'ennemi, le descendant des
Phalsbourg, perdu de stupeur et de rage, put  peine retrouver assez de
sang-froid pour saluer son adversaire d'un coup de chapeau de fort
mchant augure.

L'inconnu lui rendit cette hautaine politesse avec autant d'aisance que
d'urbanit.

M. Anspech, ce devoir machinal accompli, enfona son chapeau sur ses
yeux et fit un pas en avant.

A ce manifeste, l'inconnu sourit et jeta les yeux autour de lui, comme
pour faire comprendre  son visiteur l'impossibilit o il tait de lui
donner l'hospitalit.

M. Anspech saisit le jeu de cette pantomime et sourit aussi, mais d'un
sourire amer. Il faisait d'incroyables efforts pour retrouver la voix.

Je crois vous reconnatre, monsieur, pour un amateur des Tuileries, dit
enfin l'habit bleu en saluant de nouveau; vous venez, comme moi, jouir
des charmes d'un beau jour.

--Il y a trois mois que je n'en jouis plus, monsieur, parvint  dire le
major d'une voix trangle et en roulant les yeux.

--En effet, monsieur, j'avais remarqu votre absence.

--Ah! fit M. Anspech de Phalsbourg.

Ce _ah!_ fut sinistre.

Vous paraissez souffrant, reprit l'habit bleu du ton le plus
affectueux,--et fatigu, ajouta-t-il, sans toutefois faire mine de cder
sa place.

--Vous avez devin juste, rpliqua, le major qui retrouva tout  coup
l'exercice entier de son piglotte; oui, je suis fatigu, monsieur, on
ne peut plus fatigu...

Le major fit une pause comme s'il et voulu se recueillir rapidement;
ensuite il s'approcha jusque sous le nez de l'inconnu et continua:

coutez-moi, _mon cher m'sieu_; je n'ai pas l'honneur de vous
connatre, mais je vous tiens pour un galant homme; d'ailleurs, votre
extrieur me plat, vous me convenez fort, et je serais honor que vous
consentissiez  vous couper la gorge avec moi.

L'habit bleu fit un soubresaut de surprise ml d'effroi. On prsume
qu'il crut avoir affaire  un fou; mais le major se mprit sur le sens
de ce mouvement.

Ne jugez pas du cheval par son harnais, continua-t-il en se campant sur
ses hanches avec beaucoup de noblesse; vous n'aurez pas en moi,
_mossieu_, un antagoniste indigne de l'pe d'un honnte homme; et si
des raisons toutes personnelles ne m'obligeaient pas, ds  prsent, 
vous demander comme une grce de vous taire mon nom, vous reconnatriez
que je suis d'un sang qui a toujours fait honneur aux veines o il a
coul.

--Alors, monsieur, rpliqua l'inconnu d'un ton presque srieux, je suis
charm de l'occasion, quelle qu'elle soit, qui nous rapproche, car le
nom que je porte, bien qu'il n'entre pas dans mes ides d'en faire un
grand tat, est pourtant un des plus estims de l'Angoumois.

--Cela se rencontre  ravir.

--Toutefois, monsieur (l'inconnu s'tait lev), vous plairait-il de me
dire  quelle cause inattendue je dois l'honneur que vous venez de me
faire en me proposant un cartel?

--La voici en deux mots. Vous ne m'avez pas formellement insult, je
dois en convenir, mais vous avez failli me tuer, et je vois que, du
train dont vous y allez, vous me tueriez tout  fait. J'aime mieux
prendre les devants.

L'inconnu se rassit, car l'ide lui revint qu'il se querellait avec un
lunatique. Mais, cette fois, le major parut comprendre de quelle nature
taient les soupons de son ennemi, et fit un mouvement d'paules en
mme temps qu'il sourit avec ddain.

J'avais espr que votre ge, monsieur, reprit-il, vous mettrait 
l'abri d'un jugement prcipit. Je m'aperois que je me suis tromp, car
vous semblez partager cette tyrannie vulgaire qui met hors la loi tout
ce qui se manifeste contrairement aux conventions communes. Recevez donc
mes excuses pour l'tranget de mon dbut, et j'ose croire que vous
reviendrez, sur mon compte,  une opinion plus srieuse lorsque vous
saurez  quel propos je dsire si vivement obtenir l'honneur d'une
rencontre avec vous.

La manire simple et naturelle dont ces derniers mots furent prononcs
parut frapper l'inconnu, qui se leva pour la seconde fois. M. Anspech
continua en jetant un coup d'oeil rapide sur l'habit bleu du vieillard:

Je m'assure, monsieur, que vous tes dans une situation  prouver
quelque sympathie pour ceux que la fortune ddaigne de favoriser. Je
puis donc sans rougir convenir devant vous que je suis une de ses
victimes. Heureusement pour moi que je n'ai pas reu dans le
Nouveau-Monde, o j'ai pass nombre d'annes, de svres leons de
modration et de sagesse sans en retirer quelque philosophie pratique 
mon usage. J'ai t ruin deux fois de fond en comble, et je m'en suis
consol. De retour d'Amrique, je me suis vu nglig, je dirai mme
repouss par des matres au service de qui j'avais consacr mes
premires annes: un roi, des princes qui n'ont pas daign tendre la
main  un ancien serviteur, et qui l'ont laiss vieillir dans l'abandon
et dans le besoin. Eh bien! je m'y suis galement rsign, et depuis
plus de dix ans je supporte sans me plaindre un tat voisin de la
misre. Mais peut-tre savez-vous, monsieur, que les forces de l'homme
ne sont pas inpuisables, et qu'il est un point o elles se brisent,
C'est  ce point que vous m'avez amen...

--Moi, monsieur? moi!...

--Vous allez me comprendre. La ncessit o j'ai t de rtrcir chaque
jour le cercle de mes besoins m'a peu  peu conduit  une modestie de
jouissances qui vous tonnera. Les dsir croissent avec la fortune, mais
un homme raisonnable les force  dcrotre en raison inverse de ses
revers. Les miens, monsieur, s'taient concentrs sur un objet tel que,
grce  ce choix modeste, je devais me croire  l'abri des caprices de
la destine. L'objet dont je vous parle, c'est le petit banc o vous
tes assis, o, depuis le 17 avril, _mossieu_, vous tes venu vous
asseoir chaque jour,  ce que je prsume, et  une heure plus matinale
que celle o j'avais coutume de sortir pour venir me reposer moi-mme...
Depuis deux ans je m'tais pris d'affection pour cet endroit du jardin,
j'aimais ce banc, ce berceau, ces fleurs... En t, j'y venais goter de
douces heures paisibles, en profitant de l'ombre de ces charmilles qui
se fait sentir vers onze heures du matin, comme vous avez pu le
remarquer... En automne, en hiver, le plus mince soleil rchauffant les
murailles du perron, ce petit coin, grce  l'angle troit qu'il occupe,
devenait un lieu de dlices pour les membres engourdis d'un vieillard...
que vous dirai-je? cette douce habitude prt un tel empire sur moi que
je n'eus bientt plus qu'un but et qu'une pense. Le moindre rayon
effleurant les toits que ma lucarne domine, le plus ple sourire du ciel
avait pour moi, pauvre vieux, plus de charmes enivrants que n'en eut
jamais pour un amant le sourire de celle qu'il aime. C'tait une passion
vritable, une passion avec toutes ses joies et toutes ses dlicieuses
douleurs. Un jour de brume ou de pluie me jetait dans le dsespoir, et
j'prouvais alors tous les tourments de l'absence. Mais le lendemain
tait-il beau, je faisais la plus brillante toilette que je pusse
imaginer, et j'accourais vers mon petit banc, convaincu que j'allais le
retrouver embelli. A prsent, monsieur, ai-je besoin de vous apprendre
que, depuis le 17 avril, vous m'avez chass de mon paradis et que vous
tes devenu mon bourreau!... Je n'ai plus que peu de chose  vous dire.
Je me souviens que quand j'tais mousquetaire gris dans les gardes de
Monsieur, j'aurais tu l'insolent qui eut lev les yeux sur ma
matresse; vous, monsieur, vous avez mieux fait que de lever les yeux
sur elle, car vous me l'avez vole... Vous m'avez pris mon petit banc;
c'est plus qu'une insulte... croyez-moi, c'est un meurtre. Ainsi,
monsieur, rendez-moi cette place; assurez-moi sur votre foi de
gentilhomme que vous la respecterez  l'avenir... ou bien donnez-moi
votre heure et choisissez les armes.

L'inconnu avait cout le major avec une attention croissante. Mille
sentiments contraires s'taient peints tour  tour sur sa physionomie,
et un observateur et facilement devin que, depuis un moment, de vifs
combats se livraient dans son me. Quand M. Anspech eut cess de parler,
attendant la rponse de l'habit bleu, celui-ci se promena quelque temps
en silence, en proie  un trouble visible que le major crut devoir
respecter. Enfin, l'habit bleu s'arrta, et fixant sur M. Anspech un
oeil grave et mlancolique:

Je suis un vieux soldat, dit-il, et l'alternative qu'il vous plat de
m'offrir ne me rpugne pas. Moi aussi je m'tais depuis trois mois fait
une chre habitude de ce petit rduit, et comme vous j'avais concentr
l les dernires jouissances d'une vie dsormais sans bonheur. Vous me
parlez de vos infortunes, continua-t-il avec un sourire presque sombre;
les miennes, monsieur, ne leur cdent gure en pret. J'tais noble et
riche avant la Rvolution; mais au retour d'un long voyage, je trouvai
la France rpublicaine, et je me fis rpublicain par amour pour elle. Ma
noblesse devint un sujet de mfiance, j'abdiquai ma noblesse; ma fortune
parut insulter  la pauvret publique, je la dposai tout entire sur
l'autel de la patrie; l'ennemi menaait les frontires, je courus me
mler aux vieilles phalanges de Moreau; je donnai tout  la France, mon
nom, mon pain, mon sang... Mais Buonaparte parut et je n'offris plus
rien  la Rpublique mourante que mon dsespoir et mes larmes... On me
fit des avances que je repoussai; on voulut me rendre mon rang et ma
fortune, je prfrai ma misre, et ce ne fut qu'en 1815, lorsque la
France se dbattait dans un effort suprme, que je repris l'pe pour
mourir  Waterloo... Hlas! mieux et valu mourir! Prisonnier et oubli
 dessein dans les changes, car vous devinez bien qu'on ne voulut pas
pardonner  un comte de s'tre battu pour la France, je fus emmen dans
le fond de la Russie, tran jusqu' Tobolsk et abandonn l, sans
ressources,  toute l'horreur du dnuement et de la faim. Comment je me
suis chapp de ces dserts, c'est ce qui vous intresse peu. Le ciel a
permis que je revisse la France, et m'y voici de retour, mais en butte
aux ressentiments du trne, regard comme tratre  la monarchie et
dtest par ceux-l mme qui pourraient me venir en aide aujourd'hui.

Le vieillard, en achevant ces mots, croisa lentement les bras et pencha
la tte, paraissant remonter dans sa mmoire le cours de ses amers
souvenirs, et ne songeant plus  la prsence de son interlocuteur.

Celui-ci, disons-le  sa louange, avait galement perdu de vue la
premire cause de cet entretien. Touch de ce rcit, qui rveillait en
lui une sensibilit quelque peu mousse par l'ge, il se rapprocha de
l'inconnu, et lui posant la main sur le bras, il lui dit d'une voix
mue:

La Providence a eu ses vues secrtes, monsieur le comte, car je viens
de m'apercevoir que vous portez ce titre, en permettant  deux
infortunes comme les ntres de se croiser sur leur route; et si
j'prouve quelque soulagement  la peine que me cause le rcit de vos
malheurs, c'est en pensant que vous avez trouv la seule personne qui
ft en situation de vous plaindre comme vous le mritez.

--Vous oubliez, monsieur, reprit en souriant l'habit bleu, que nous
devons nous couper la gorge demain matin.

Le major rougit et baissa les yeux.

coutez-moi, continua le vieux soldat de la Rpublique: Je ne pense
rellement pas que l'affaire qui nous occupe vaille tout  fait un coup
d'pe. Convenez d'ailleurs que de pareils passe-temps ne sont plus
gure de notre ge. Ah! autrefois je ne dis pas. Au sortir de la
comdie, j'allais indiffremment dgainer  la porte Maillot ou rire au
caf Procope. Tenez, monsieur, moi qui vous parle, j'ai reu un coup
d'pe et fait ensuite prs de deux mille lieues  la recherche de mon
rival, parce qu'un soir mademoiselle Guimard la jeune avait laiss
tomber son mouchoir.

--Qu'ai-je, entendu!... s'cria M. Anspech en faisant nu saut de
surprise; vous avez dit... vous... ah! mon Dieu!...

--Que vois-je? vous chancelez, vous plissez.,. Auriez-vous eu
connaissance de cette malheureuse affaire?... Ah! monsieur, s'il est
vrai que vous ayez quelque indice  ce sujet, rendez-moi un service que
je n'oublierai de ma vie: apprenez-moi ce qu'est devenu le major
Anspech... Mais j'y songe! vous tiez, m'avez-vous dit, des
mousquetaires gris de Monsieur; vous avez pu connatre le major, vous
l'avez certainement connu... Ah! parlez! je ne possde pour tout bien
que six cents livres de rentes, mais je les donnerais pour retrouver le
major avant de mourir...

--Vous tes donc le chevalier de Palissandre?... balbutia le petit-neveu
maternel des Guises, qui venait de tomber sur le banc en proie  une
dfaillance qu'il essayait en vain de surmonter.

--J'ai hrit du titre de comte  la mort de mes deux frres; mais vous,
monsieur, dois-je croire... Mes yeux, mes souvenirs ne m'abusent-ils pas
en ce moment? Ces traits... oh! encore une fois, parlez; vous seriez?...

--Oui, chevalier, je suis... je suis ton ancien rival.

--Eh bien! le ciel est juste!... il ne veut pas que je meure sans
l'avoir revu... Oh! si tu savais, mon pauvre baron, combien de fois,
depuis ton dpart de France, depuis ta fuite, devrais-je dire, j'ai
maudit le sort qui ne permit pas que j'arrivasse  Londres assez  temps
pour te rejoindre... J'avais connaissance des mauvaises affaires de ton
banquier, et, ne voulant pas lui remettre l'or que tu m'avais laiss
avec ton carrosse, et qui m'et paru trop aventur dans ses mains, je
partis pour te le rendre moi-mme et pour l'avertir du danger que
courait le reste de ta fortune... Je ne crus pas en tre quitte  cette
premire tentative. J'appris que tu tais parti pour la Havane: je
courus sur les traces; mais, battu par des vents contraires, le navire
que je montais fut chass de sa route... Il fallut renoncer  te
rejoindre.

--Eh bien! chevalier, c'est--dire monsieur le comte,--pardonnez-moi une
ancienne habitude,--prenez cette main que je vous offre, et bnissons le
sort qui permet que nous nous retrouvions dans des circonstances
douloureuses o l'un et l'autre nous avons besoin de presser la main 
un ami.

--Que diable dis-tu l, d'Anspech! s'cria le comte en saisissant la
main que le major lui tendait, que me parles-tu de circonstances
douloureuses... Il n'en est plus pour toi, mon ami; tu es riche, tu es
trs riche; je crois, Dieu me damne, que tu es horriblement
millionnaire!

Le vieux major fixa sur M. de Palissandre des yeux o se peignit un
tonnement stupide.

Eh! sans doute, continua le comte, car dsesprant de te rattraper, je
pris le seul parti qui me restait, et qui fut d'attendre que tu
revinsses de toi-mme chercher les trois cent mille francs. Mais pour ne
pas ressembler  cet homme de l'vangile  qui l'on confia deux talents
dont il ne sut que faire, je me gardai bien d'enfouir ton argent dans ma
cave; et trouvant d'ailleurs que cet or n'tait pas assez en sret en
France, je retournai  Londres: je plaai ta petite fortune chez un de
mes amis, agent de la Compagnie des Indes, et songe, baron, qu'il y a
quarante ans de cela! Du diable si je te dirai comment l'honorable
baronnet s'y est pris pour multiplier ton avoir; mais son fils, qui lui
a succd depuis une quinzaine d'annes, et avec qui j'ai renou des
relations ds mon arrive de Russie, m'crivait encore l'autre jour
qu'il valuait les fonds engags dans la maison Ashbon et compagnie 
prs de huit cent mille livres sterling. Huit cent mille livres
sterling, cela doit faire une somme fabuleuse!

Nous n'essaierons pas de peindre la figure du major Anspech. Il demeura
fort longtemps sans voix et sans couleur, les yeux ferms, comme un
homme  moiti tu par un coup de massue et qui cherche  ressaisir ses
sens. Enfin, ses joues reprirent quelque chaleur, il poussa un long
soupir, ouvrit les yeux, vit M. de Palissandre, debout devant lui, qui
suivait d'un regard inquiet le dnouement de cette crise, tendit les
bras et s'lana au cou de son vieil ami en versant un torrent de
larmes.

Quand cette premire effervescence fut un peu calme, le major Anspech
saisit de nouveau la main du comte, et lui dit:

coute, Palissandre: si tu ne me promets pas de le soumettre sans la
plus lgre observation  ce que je vais l'ordonner, je prends  tmoin
mon arrire-grand'tante, qui tait cousine au huitime degr de monsieur
de Guise le Balafr, que je m'en vais  Londres, que je fais liquider
mes millions, et qu'au retour je les jette  la mer. Tant pis, ma foi;
c'est la seconde fortune que l'Ocan me devra.

--Sarpejeu! parle donc.

--Eh bien! nous allons vivre ensemble, tre heureux, tre riches
ensemble, tre _rhabilits_ ensemble; et quand nous aurons assez de
cette vie-l, j'espre que Dieu nous fera la grce de nous en
dbarrasser ensemble. Je vais donner des ordres pour qu'on nous rachte,
 quel prix que ce soit, nos terres de Phalsbourg et notre donjon de
Palissandre. Non? aurons l deux belles proprits; et tu verras qu'un
tas de neveux, qui ne nous connaissent plus aujourd'hui, sortiront de
terre  point nomm pour nous reconstruire toute la famille qui nous
manque. Sois tranquille, nous ne manquerons pas d'hritiers.

Les deux amis tombrent de nouveau dans les bras l'un de l'autre, et le
pacte fui ainsi jur.

L-dessus le comte et le baron se prirent sous le bras, et sortirent du
jardin des Tuileries d'un pas qui et fait honneur  deux voltigeurs de
Louis XV.

Et le petit banc?... Nous prouvons quelque confusion  l'avouer, mais
nous dirons la vrit et rien que la vrit. Oui, ma belle lectrice, le
major Anspech, en s'loignant, oublia mme de saluer d'un dernier regard
ce pauvre petit banc, objet de tant de tracas et de tendresse, et pour
lequel, une heure auparavant, il voulait se couper la gorge avec un
inconnu... Hlas! madame, il n'y a pas d'ternelles amours, mme 
soixante-dix ans.

Du reste, il faut le dire, le petit banc s'en est parfaitement consol.

MARC FOURNIER.



Btiments  Hlices.

ESSAIS AU HAVRE.--LE NAPOLON, GOELETTE  HLICE (1).

       Note 1: Nous devons la communication des diffrents dessins qui
       accompagnent cet article  M. Ernest Charton, du Havre.

La dcouverte la plus merveilleuse des temps modernes est, sans
contredit, l'application de la vapeur  la locomotion soit sur la terre,
soit sur l'eau. Cette puissance, inconnue encore il y a peu de temps,
est aujourd'hui l'agent le plus actif des relations commerciales ou
sociales; aussi toutes les intelligences sont tendues vers
l'amlioration de ses moyens d'action. La force est l, mais elle est,
comme toutes les forces matrielles, inintelligente et inerte, elle
attend que la main de l'homme la dirige et rapplique. Des volumes ne
suffiraient pas  enregistrer tous les essais, toutes les inventions
auxquels a donn naissance l'tude de cette puissance, la dernire
arrive et qui laisse dj bien loin derrire elle ses devancires.

L'application de la vapeur aux btiments de mer a commenc une re
nouvelle dans l'histoire des peuples. On ne l'a d'abord applique qu'aux
btiments de commerce; c'tait beaucoup, mais ce n'tait pas tout: et
cependant la premire machine qui frappa l'eau de sa palette jetait les
bases d'un avenir pacifique, en rendant plus frquentes et plus faciles
les communications de peuple  peuple. Aussi le cri des hommes
intelligents, de ceux qui voient loin dans l'avenir,  l'aspect de ces
tranges navires, qu'un peu d'eau et de charbon poussait _contre vent et
mare_, le cri de ces hommes a t: Si l'on peut appliquer la vapeur 
la marine royale, la guerre est dsormais impossible. Chose tonnante!
plus on perfectionne les moyens de destruction, moins on a  craindre
d'avoir  les employer. Plus on se prpare  la guerre,  une guerre
meurtrire et inexorable, plus les nations resserrent leurs liens;
aussi, le jour o il sera possible de dtruire une ville, de renverser
des colonnes entires avec un boulet de canon, ce jour-l les portes du
temple de Janus seront fermes pour jamais. _Si vis pacem, para bellum_:
c'est le prcepte ancien, qui est aujourd'hui plus vrai qu'il ne l'a
jamais t.

Ce progrs, appel par les voeux de tous les hommes politiques, s'est
ralis, et aujourd'hui les btiments de l'tat ont reu des machines
dont la force varie de 100  430 chevaux. Tous, il est vrai, ne sont pas
encore munis de ces appareils. En France, on a procd avec lenteur: on
a song que, pour un matriel nouveau, il fallait une installation
nouvelle et des hommes nouveaux, ou au moins une ducation diffrente.
Aussi peu  peu les btiments  vapeur se construisent, se forment et se
compltent par un personnel en harmonie avec leur destination
ultrieure.

Cependant,  peine a-t-on eu fait un pas dans cette voie, que l'on s'est
aperu que, si la navigation  vapeur prsentait, dans un grand nombre
de cas, d'immenses avantages sur la navigation  la voile, la forme des
machines, leur mcanisme, leur approvisionnement, offriraient de graves
inconvnients quand on voudrait l'appliquer aux vaisseaux de premier
rang; et toutefois, si nous ne voulons pas rester en arrire de nos
voisins d'outre-Manche, il faut que la vapeur soit applique aux
vaisseaux de ligne comme aux frgates, comme aux corvettes.

Le problme  rsoudre tait donc celui-ci: Trouver une forme de
_propulseur_ telle: 1 que la surface que le vaisseau prsente  la mer
en s'avanant ne ft pas augmente; 2 que l'on pt se servir avec une
gale facilit de la vapeur ou de la voile, ou de tous les deux
ensemble; 3 que l'approvisionnement de charbon ncessaire  une machine
puissante ft rduit le plus possible; 4 que le propulseur ft mis 
l'abri du boulet et put agir par tous les temps et par toutes les mers.
Nous omettons plusieurs autres conditions du problme, que
l'intelligence du lecteur trouvera facilement en comparant le nouveau
mode de propulsion  l'ancien.

Nous ne faisons que dsigner ici le premier systme, qui est _dj_ le
systme ancien, il consiste, comme l'on sait, en deux roues  palettes
places sur les cts du navire et mises en mouvement par l'arbre d'une
ou de deux machines, qui leur communique directement le mouvement de
rotation ncessaire pour faire avancer le navire. Il est facile
d'apercevoir de suite les inconvnients de ce systme, inconvnients qui
augmentent dans une proportion rapide avec la dimension et le rang du
btiment, tellement que, si l'on n'avait que ce moyen d'appliquer la
vapeur aux vaisseaux de ligne, il faudrait y renoncer.

Le second systme, celui qui, pour la marine royale, est peut-tre
appel  remplacer les roues  palettes et leurs normes tambours, est
le propulseur  _hlice_ ou a _vis_. C'est celui qui est en essai en ce
moment en Angleterre sur _l'Archimde_ et la _Princesse-Royale_, et en
France sur le _Napolon_.

Disons d'abord que la premire ide de l'application de l'hlice  la
marche des vaisseaux appartient  des Franais.

On pense bien que nous ne parlons pas ici de l'invention de cette vis,
qui est connue depuis des sicles sous le nom de vis d'Archimde. Mais
dj en 1699 et en 1713 deux Franais, _Duquel_ et _Dubost_, l'avaient
applique  faire mouvoir des moulins.

Plus tard, en 1768, un mathmaticien franais, _Paucton_, imagina de
l'appliquer sur les vaisseaux  divers usages. Qu'on nous permette de
citer un fragment de ce que ce savant crivait  ce sujet:

La rame est un instrument au moyen duquel on peut faire mouvoir un
bateau sur l'eau. C'est un long levier termin par une extrmit aplatie
qui agit par sa pression sur l'eau, comme un coin sur le bois. Le point
d'appui de ce levier est la cheville  laquelle il est attach: la force
motrice est le rameur, et le fluide la rsistance. Je suis tonn que
personne n'ait song  changer la forme de la raine ordinaire, qui n'est
pas videmment parfaite. En effet, outre que l'action du rameur n'est
pas calcule pour faire avancer le vaisseau uniformment, puisque la
rame dcrit des arcs de cercle dans son mouvement, il est oblig
d'employer la moiti de son temps et de sa force  retirer la rame de
l'eau et  la porter en avant. Pour remdier  cet inconvnient, il
serait ncessaire de substituer  la rame ordinaire un instrument dont
l'action ft, si c'est possible, uniforme et continuelle, et je pense
qu'on trouvera parfaitement ces proprits dans le ptrophore
(rvolution du filet d'une vis autour d'un cylindre). Ou pourrait en
placer deux horizontalement et paralllement  la longueur du navire, un
de chaque ct, ou un seulement devant. On immergerait entirement le
plrophore on seulement jusqu' l'axe. Ses dimensions dpendront de
celles du navire, et l'inclinaison de l'hlice de la vitesse avec
laquelle on veut ramer.

Pour qui lira attentive tient ce qui prcde, ne sera-t-il pas vident
que toute l'invention de l'application de la vis  la navigation est l?
Restait  trouver le moyen de faire mouvoir ces propulseurs; c'tait 
la vapeur  rsoudre le problme; aussi, du jour o on l'appliqua 
faire tourner les roues d'un btiment, on songea  substituer aux roues
la rame de Paneton.

Ds l'anne 1823, lorsqu' peine la question de la navigation  vapeur
tait rsolue, le capitaine du gnie _Delisle_ avait propos au ministre
de la Marine d'appliquer l'hlice aux btiments, et les expriences
qu'on fait en Angleterre prouvent avec quelle sagacit et quelle
exactitude taient faits les calculs de cet officier. Malheureusement on
ne donna pas suite  son ide, et, sans les Anglais _Smith_ et
_Ericson_, la question, il faut bien l'avouer, serait peut-tre reste
longtemps encore  l'tat de simple thorie.

[Illustration: Arrire du steam-vessel _Archimde._]

Plus tard, en 1832, un habile, mcanicien, constructeur de navires 
Boulogne, M. _Sauvage_, prit un brevet pour une vis de son invention,
qui diffrait de la vis Delisle en ce qu'elle tait pleine au lieu
d'tre vide.

Tels sont les deux systmes de vis actuellement en exprience, nommes
par les Anglais vis Ericson et vis Smith, et qu'on devrait bien
rellement appeler, pour rendre justice  qui de droit, vis _Delisle_ et
vis _Sauvage_; mais _sic vos non vobis!_

Une explication pralable est ncessaire pour bien faire comprendre ce
qui nous reste  dire sur le propulseur sous-marin, sur son mode
d'action et sur ses avantages.

[Illustration: Hlices suivant le systme de Rennie.]

Les vis de propulsion, de quelque manire qu'elles soient construites,
tirent tout leur pouvoir propulsif de filets ou lames fixes sur un axe
parallle  la quille du vaisseau; ces filets forment des segments
d'hlice ou de spirale, de telle sorte qu'en faisant tourner l'axe, les
filets se fraient un chemin dans l'eau, comme la vis dans une pice de
bois. Il y a cependant cette diffrence distincte entre la vis  bois et
la vis de propulsion, que cette dernire, agissant sur un fluide, ne
peut pousser le vaisseau sans dplacer l'eau, tandis que la vis  bois
s'avance dans le bois sans occasionner aucun dplacement nuisible.

Si la vis agissait dans un corps solide, elle s'avancerait  chaque
rvolution, aprs avoir vaincu la rsistance du frottement, de la
distance dtermine sur l'axe par un tour de l'hlice, et entranerait
avec elle le btiment: dans ce cas, il y aurait avantage  rduire la
largeur de l'hlice, de manire  ce qu'elle n'agt sur l'eau que dans
la partie qui produit le plus grand effet utile. (Cette partie est  peu
prs celle dont la ligne de projection forme avec l'axe de la vis un
angle de 45.)

[Illustration: (Arrire du Napolon.--Hlice.)]

Mais l'eau tant un corps excessivement mobile, on a t oblig de
donner  l'hlice une grande rsistance, c'est--dire une grande
largeur, de telle sorte que les angles forms par les points rapprochs
de l'axe avec cet axe diffrassent extrmement de ceux forms par les
points les plus loigns. On conoit, du reste, que les diffrents
points de cette hlice sont dous de vitesses fort diffrentes, chacun
devant dcrire, dans le mme temps, autour de l'axe, des circonfrences
d'autant plus grandes qu'ils sont plus loigns du centre; il s'tablit
ainsi une moyenne entre les vitesses extrmes, qui peut se reprsenter
par la vitesse du point situ  gale distance de l'extrmit de
l'hlice et de l'axe de rotation. L'eau est frappe ou pousse par
l'hlice dans une direction oblique  la marche du navire; il y a donc
l une perte de force qui varie suivant l'angle que fait l'lment
propulseur avec l'axe. Nous avons dit plus haut que cet angle variait
pour chaque lment de l'hlice; et pour bien comprendre la nature de
cette perte, cherchons ce qui se passe dans deux positions extrmes de
la surface pousse par l'eau, par rapport  l'axe.

Si l'eau ou la force agit sur un disque plac  l'extrmit de l'axe, et
dans le sens de cet axe, aucune partie de la force ne sera perdue, et
l'axe sera dplac dans cette direction d'une quantit reprsente par
l'intensit de la force, abstraction faite du frottement.

Si, au contraire, la force agit perpendiculairement  l'axe, cet axe ne
pourrait avoir qu'un mouvement de dplacement paralllement  lui-mme;
le mouvement en avant serait tout a fait nul.

C'est donc entre ces deux manires d'appliquer la force de propulsion
qu'il faut chercher celle qui donnera le plus grand effet utile,
c'est--dire celle dont l'action sera le plus grande possible dans le
sens de l'avancement, et la moindre possible dans le sens du dplacement
latral. Il est inutile d'ajouter que le propulseur sous-marin tant
invariablement li au btiment, ne peut qu'avancer et faire avancer la
quille avec lui et jamais se dplacer latralement. Il y a donc toujours
une perte de force dans l'action du propulseur, et c'est  diminuer le
plus possible cette perte que se sont appliqus ceux qui ont imagin
diverses modifications de la vis.

Nous ne pousserons pas plus loin ces explications, dans l'impossibilit
o nous serions de les continuer sans appeler  notre aide le calcul:
qu'il nous suffise de dire que l'effet utile, c'est--dire la partie de
la force qui sert  faire avancer le btiment, dpend de la surface de
la vis, qui est dtermine par son diamtre et par sa longueur, de
l'angle d'inclinaison de l'hlice et de la hauteur de son pas. (Cette
hauteur est la distance qui, sur la mme arte du cylindre, autour
duquel s'enroule la vis, spare deux filets de cette vis.)

Les deux seuls systmes en exprience maintenant sont le systme Delisle
et le systme Sauvage. Le systme Delisle est construit de la manire
suivante: Sur un arbre qui pntre dans le navire, sont fixes  angle
droit trois branches en tle trs-paisses, et tordues comme le serait
cette partie de la vis elle-mme, si elle tait prolonge jusqu' l'axe.
Un cercle boulonn sur ces branches reoit six segments hlicodes, qui
forment ensemble presque un tour entier de la vis. L'angle milieu est de
45. Le but du capitaine Delisle, en vidant sa vis, tait de supprimer
la partie la plus rapproche, de l'axe, parce que c'est celle qui
dplace l'eau le plus latralement, et que dans ce cas, comme nous
l'avons dit plus haut, l'effet tait nul ou  peu prs nul pour faire
avancer le navire.

M. Ericson a pris en Angleterre un brevet pour une vis identiquement
semblable  celle de M. Delisle, mais les expriences n'ont pas donn
des rsultats trs-avantageux.

Le systme Sauvage, tabli par M. Smith  bord de _l'Archimde_ et de _la
Princesse-Royale_, se compose de deux segments hlicodes, formant
ensemble un tour entier dont l'angle milieu d'inclinaison est de 45 Ces
hlices reposent sur l'arbre lui-mme, et, par consquent, la vis est
entirement pleine.

Des expriences faites sur _l'Archimde_, il semble qu'on peut conclure:

1 Que la surface de la vis doit tre dans un rapport donn avec la
force de la machine, quel que soit d'ailleurs l'angle d'inclinaison de
l'hlice;

2 Que l'angle milieu ne doit pas, dans les circonstances ordinaires,
excder 45.

[Illustration: (Hlice du _Napolon_ vue de diffrents cts.)]

M. Rennie, observateur attentif des formes que la nature a donnes aux
animaux qui se meuvent dans l'eau, et notamment  ceux qui s'y meuvent
le plus vite, a imagin un systme de vis dont nous donnons le dessin.
Il avait remarqu que la queue des poissons, qui est leur vritable
propulseur, prenait un accroissement rapide vers la partie postrieure,
et que les artes de la queue rayonnaient  peu prs du mme point, loi
qu'il a suivie en composant son hlice d'un plan inclin enroul autour
d'un cne, et en disposant les artes guidantes de son propulseur de
telle sorte qu'elles soient tangentes de toutes parts  la surface
intrieure du cne. La pratique n'est pas encore venue dmontrer la
bont de ce systme ingnieux, mais il sera prochainement install sur
un btiment de l'amiraut.

[Illustration: Plan du Napolon.--A. Mt de beaupr.--B. Poulaine.--C.
Guindeau.--D. Capot du logement de l'quipage.--E. Petite forge.--F. Mt
de misaine.--G. Capot de la chambre des passagers de l'avant.--H.
Claire-voie de ladite chambre.--1. Prison.--J. Cuisine.--K. Chemine de
la mcanique.--L. Grand mt.--M. Recouvrement de la mcanique.--N.
Escalier de la mcanique.--O. Recouvrement de la grande roue.--P.
Claire-voie de la chambre du chef mcanicien.--Q. Claire-voie du
logement des officiers et passagers de l'arrire.--R. Mt d'artimon.--S.
Escalier du logement des officiers et passagers de l'arrire.--T.
Claire-voie de la chambre du commandant.--U. Dunette.--1. Bossoirs.--2.
Porte-haubans.--3. Puits aux chanes.--4. Soutes  charbon de terre.--5.
Pompe alimentaire.--6. Gouvernail.--7. Pistolets de porte-manteau.]

[Illustration: Coupe du Napolon.--A. Mal de beaupr.--B. Poulaine.--C.
Logement de l'quipage.--D. Logement des matres.--E. Mt de
misaine.--F. Escalier de la chambre des passagers de l'avant.--G. Ladite
chamhre.--H. Prison.--I. Chemine de la mcanique.--J. Chaudire de la
mcanique.--K. Grand mt.--L. Mcanique.--M. Escalier de la
mcanique.--N Roues qui font tourner l'arbre de l'hlice.--O. Chambre du
chef mcanicien.--P. Logements des officiers et passagers de
l'arrire.--R. Escaliers desdits logements.--S. Chambre du
commandant.--T. Calles et soutes.--1. Bossoir.--2. Guindeau.--3. Petite
forge.--Sabords.--5. Pistolets de porte-manteau.--6. Gouvernail.--7.
L'hlice.--8. Arbre de l'hlice.]

Les effets produits par la vis, compars  ceux qu'ont donns les roues
 palettes pour la vitesse des btiments, donnent un dsavantage de 10 
12 pour 100 au premier de ces deux systmes. Ainsi il a t dmontr par
les expriences que sur une mer calme et par une brise faible, un bateau
 roues gagnait de 12 pour 100 sur un bateau  hlice. Tel est, du
reste, le seul inconvnient de ce systme.

Quant aux avantages, ils sont immenses:

1 La vis est  l'abri du boulet et des avaries qui peuvent rsulter des
abordages; la machine peut tre entirement place au-dessous de la
flottaison, dans les vaisseaux de ligne.

2 On peut tablir des batteries dans toute la longueur du btiment.

3 Les btiments  vis ayant environ deux cinquimes de moins de largeur
que les btiments  roues, peuvent pntrer dans les bassins et docks
qui ne sauraient recevoir ces derniers.

4 La vis tant toujours immerge, quelle que soit l'inclinaison du
navire, les mouvements de roulis et de tangage l'emportent de beaucoup
sur le systme  roues: en effet, souvent les roues sont merges, et la
machine acquiert, dans ce cas, une si grande vitesse, qu'on est oblig,
pour prserver le btis, de fermer les registres de la vapeur, tandis
que la vis fonctionne avec la mme rgularit.

5 Cette immersion constante permet de faire de la toile par le vent du
travers et au plus prs; ce qui donne la facult de grer les btiments
 vis  peu prs comme les btiments  voiles.

6 Le navire pouvant marcher  la voile, la machine peut tre plus
puissante et l'approvisionnement de charbon moins considrable.

7 Quel que soit le chargement du btiment, la marche est rgulire,
tandis que les btiments  roues perdent une partie de leur marche par
suite de la trop grande immersion des roues, au moment du dpart,
lorsque le chargement de charbon est complet.

8 Enfin par un bon vent, lorsqu'on peut se servir de la voile, ou peut
dsembrayer la machine, et le btiment peut marcher comme les btiments
 voiles ordinaires, sur lesquels il n'aura qu'une infriorit de
vitesse d'un vingt-cinquime, par l'effet du propulseur que le navire
trane en ce cas; mais si on soustrait entirement la vis  l'action de
l'eau, ce qui est possible en la remontant  bord, il n'y a plus de
diffrence dans la vitesse de la marche.

Tout ce que nous venons de dire sur les divers systmes de vis et sur
leurs avantages nous dispensera d'entrer dans de longs dtails sur les
essais qu'on tente en ce moment au Havre sur la golette  hlice
_Napolon_, dont nous donnons le plan, la coupe et l'lvation. Rien
dans sa construction n'indique un bateau  vapeur; l'oeil glisse d'une
extrmit  l'autre le long de ses courbes lgantes, sans tre arrt
par ces lourds tambours qui coupent si gracieusement les lignes de
carne. Il a toute la grce du btiment fin voilier et toute la
puissance du btiment  vapeur. Le systme de propulsion consiste en une
vis place  l'arrire et qui tourne avec une grande vitesse. Cette vis,
fixe  un axe, mise en communication avec la machine par une srie
d'engrenages, est adapte entre deux _tambots_ qui supportent les
extrmits de l'axe et sont spars seulement par l'paisseur de
l'instrument. Cette installation de l'arrire, invisible quand le navire
flotte, est la seule, disposition qui rvle  l'extrieur les moyens de
propulsion.

La longueur du _Napolon_ de tte  tte est de 17 m. 50.

Sa plus grande largeur, de 8 m. 50.

Son tirant d'eau, quand il est charg, de 3 m. 60.

La force de ses machines est de 120 chevaux.

Le diamtre de l'hlice, de 2 m. 29.

Sa longueur, de 1 m. 07.

L'hlice, qui aujourd'hui est en fonte et sort des ateliers de M.
Niblus, sera construite en cuivre pour viter l'action corrodante des
sels de la mer. Dans les essais, on a expriment plusieurs systmes de
vis dans lesquelles on a fait varier le diamtre, l'inclinaison de
l'hlice et la hauteur du pas. Celle de M. Sauvage n'a pas pu tre
soumise aux expriences,  cause de sa longueur qui dpasse les
dimensions de la cage destine  recevoir le propulseur.

Ces essais ont d'ailleurs t trs-satisfaisants: le navire, qui
d'ailleurs ne filait que 9 noeuds 3 diximes, a obtenu bientt une
marche de 10 noeuds, soit 12 miles anglais; _l'Archimde_ n'a pas
dpass 9 milles 1 dixime. Au plus prs du vent, _le Napolon_ a fil
10 noeuds et demi; en plein vent, 12 et demi. La machine seule a obtenu
11 noeuds, et, les voiles agissant en mme temps que la machine, 13
noeuds et demi.

C'est avec grand plaisir que nous enregistrons ces rsultat
remarquables, car nous y dcouvrons une nouvelle re. La vapeur, qui,
depuis son application  la locomotion, a dj produit tant de
merveilleux rapprochements, va contribuer encore  resserrer les liens
des peuples en activant leurs relations et en confondant leurs intrts.
Dj nous apprenons que le constructeur du _le Napolon_ termine en ce
moment un magnifique bateau  hlice, destin  faire un service
rgulier entre Saint-Malo et le Havre.

[Illustration: _le Napolon_, golette  hlice.]



LES DEUX MARQUISES,

COMDIE EN TROIS ACTES.

(Suite et fin.--V. p. 282)

PERSONNAGES.

LE MARQUIS DE FAVOLI, colonel des carabiniers, commandant  Modne;
trente-six ans. LA MARQUISE, sa femme. FRANCESCA, jeune veuve, marquise
de Montenero, sa cousine. LA CHANOINESSE SANTA-CROCE, tante de
Francesca. LE COMTE ODOARD, capitaine des carabiniers. RANNUCCIO,
lieutenant des carabiniers; cinquante ans. MATTEO, domestique du
colonel.

La scne se passe  Modne.

ACTE DEUXIME..

Le thtre reprsente un salon; au fond,  droite, un cabinet ouvert;
porte latrale, table, etc.

Scne Ire.

LE MARQUIS, MATTEO.

LE MARQUIS, _ Matteo_.--Le conseil de guerre est-il rassemble?

MATTEO.--Tous les membres sont runis.

LE MARQUIS, _montrant la porte de gauche_.--Ici, dans cette salle, comme
je l'ai dit.

MATTEO.--Oui, monsieur le marquis.

LE MARQUIS.--A-t-on amen le comte de sa prison?

(_Francesca parait au fond._)

MATTEO.--Le capitaine Rannuccio et un autre juge l'interrogent en ce
moment.

FRANCESCA, _toujours au fond_.--La prison! interrog!... (_Elle descend
la scne et s'approche du marquis._)

LE MARQUIS, _ Matteo_.--Prvenir le conseil que je vais venir; que le
palais soit svrement ferm; des gardes  toutes les portes. Allez.

(_ Matteo sort._)

Scne II.

LE MARQUIS, FRANCESCA.

FRANCESCA.--O ciel, mon cousin! Il est donc vrai! votre agitation...
votre voix menaante... ces ordres plus menaants encore!

LE MARQUIS, _aprs avoir jet un coup d'oeil autour de lui en
souriant._--Pauvre petite cousine, je vous ai donc fait bien peur avec
mon air de svrit! c'est mon air de colonel; je le prenais pour le
commandant Rannuccio et pour le prince. Mais rassurez-vous, tout cela
n'est pas aussi terrible en ralit qu'en apparence.

FRANCESCA.--Mais cette arrestation?

LE MARQUIS.--Elle cessera ce soir.

FRANCESCA.--Mais ce conseil de guerre?

LE MARQUIS.--Il ne condamnera personne.

FRANCESCA.--Pourquoi donc alors le comte Odoard...

LE MARQUIS.--Ecoutez. Vous connaissez les immenses ruines de
San-Severino?

FRANCESCA.--Qui sont toutes voisines de votre villa?

LE MARQUIS.--Celles-l mme. On parlait depuis quelques jours d'une
conspiration de carbonari, o taient engags plusieurs officiers de
carabiniers. Hier, j'apprends qu'ils doivent se runir dans la nuit aux
ruines de San-Severino. Je donne ordre  Rannuccio de faire cerner les
ruines; il s'y rend; mais les conspirateurs avertis s'chappent, et l'on
ne saisit que quelques papiers, preuves manifestes de leur prsence et
de leur complot.

FRANCESCA.--Mais... comment le comte?...

LE MARQUIS.--Attendez. Rannuccio, avant de partir, ordonne de nouvelles
perquisitions; tout  coup on voit  une des entres un homme envelopp
d'un manteau et qui cherchait  se cacher: on court, on se saisit de
lui; il lutte, se dfend, et, aprs de longs efforts, parvient 
s'chapper.

FRANCESCA.--Eh bien?

LE MARQUIS.--Mais en fuyant, il laisse aux mains des soldats un manteau
d'officier de carabiniers, et Rannuccio soutient, ainsi qu'eux, qu' la
clart de la lune, il a reconnu Odoard.

FRANCESCA.--Ciel! _A part._ La villa!

LE MARQUIS.--Rannuccio revint; on court  l'htel d'Odoard; il n'y avait
point pass la nuit: nouvelle circonstance qui l'accuse. Il y a une
heure enfin, il rentre; il est arrt, interrog, et va paratre devant
le conseil de guerre. Tout va bien.

FRANCESCA.--Que dites-vous?

LE MARQUIS.--Vous ne comprenez pas! Vous voil venge d'elle!

FRANCESCA.--D'elle?

LE MARQUIS.--Sans doute. Odoard tait chez cette femme, et non 
l'abbaye. Rannuccio aura prt les traits de son ennemi  l'homme au
manteau.

FRANCESCA.--Mais si c'tait lui cependant?

LE MARQUIS.--Lui! conspirer!... contre les maris, peut-tre; mais contre
l'tat!... Il tait chez cette femme! (_Riant._) Et il faudra qu'il
prouve son alibi devant le conseil de guerre, et pour le prouver, il
faudra qu'il dise tout.

FRANCESCA.--Il ne le dira jamais!

LE MARQUIS, _souriant_.--Se faire fusiller par discrtion!

FRANCESCA, _avec un cri de terreur_.--Fusill! Que dites-vous?

LE MARQUIS.--Pas moins. Le prince est furieux... et si Odoard se
taisait...

FRANCESCA.--Mais s'il tait forc de se taire?

LE MARQUIS.--On n'est jamais forc d'tre un hros.

FRANCESCA.--Mais s'il l'tait enfin, s'il l'tait?

LE MARQUIS, _avec plus de srieux_.--Ah! s'il l'tait... son affaire
serait trs-grave. Le prince veut un exemple, et la prise de ces papiers
de rvolte, la complicit des officiers de carabiniers...

FRANCESCA.--Ciel!

LE MARQUIS.--Mais, non! non! il ne court aucun danger! Quand mme il
n'avouerait rien, la vrit ne se saurait pas moins; on fera une visite
chez lui, sur lui; il y a des lettres, un portrait, il y en a toujours;
tout se dcouvrira, et, grce  un coup d'pe avec le mari...

FRANCESCA.--Ciel!

LE MARQUIS.--Rassurez-vous; Odoard ne connat qu'un matre l'pe  la
main... c'est moi. (_Riant._) Cela sera charmant! Voyez-vous ce conseil
de guerre assembl pour juger... quoi? un rendez-vous d'amour. Si
c'tait la femme de Rannuccio! lui qui est juge!... J'ai toujours aim
les procs, parce qu'on y trouve ce qu'on n'y cherche pas.

MATTEO, _entrant._--Monsieur le marquis, le conseil de guerre vient de
s'ouvrir.

LE MARQUIS.--J'y vais. (_A Francesca_.) Odoard a demand,  vous parler,
sans doute pour quelque rvlation. Je vais vous l'envoyer aprs
l'interrogatoire. Allons, consolez-vous! tout ira bien, je vous en
rponds. Il sera libre et puni; vous serez venge et comtesse. Adieu.
(_II sort._)

Scne III.

FRANCESCA, _seule_.

Il est perdu! Parler? il ne le peut pas... c'est se dshonorer. Se
taire? c'est se condamner. Si on ne dcouvre rien, un arrt affreux! Si
on dcouvre toit, un duel sans merci! L'pe du marquis est impitoyable!
De tous cts, la mort! Mourir!... lui!... Oh! il faut que je le sauve!
Tant qu'il sera en danger, je sens que je l'aimerai encore! Allons,
encore ce jour donn au monde, et puis adieu! Le voici.

Scne IV.

FRANCESCA, ODOARD.

FRANCESCA.--Vous me cherchiez, monsieur le comte?

ODOARD.--Oui; j'avais un service  demander, j'ai pens  vous, madame.

FRANCESCA.--Parlez.

ODOARD.--Vous savez; un hasard que je bnis vous a livr notre secret,
et,  dfaut du hasard, c'est moi qui vous l'aurais confi, car je sens
en vous une amie.

FRANCESCA, _d'une voix tremblante_.--Et vous avez raison, monsieur le
comte.

ODOARD.--Je sors du conseil de guerre.

FRANCESCA, _vivement_.--O vous avez dit...

ODOARD.--Ce que vous tiez bien sre que je dirais, n'est-ce pas? Son
honneur est sauf; mais j'ai encore une crainte, et vous seule pouvez la
dtruire.

FRANCESCA.--Comment?

ODOARD.--Un portefeuille cach chez moi renferme des lettres qui
pourraient la perdre. Jusqu' prsent elles ont chapp  toutes les
recherches; mais un instant pourrait tout dcouvrir. Sauvez-la,
sauvez-nous! (_Lui remettant un papier_.) Voici quelques mots qui vous
diront ce qu'il faut faire. Faites enlever ces lettres, et
remettez-les-lui avec les adieux de celui qu'elle ne reverra pas.

FRANCESCA, _qui, pendant qu'il parlait, a sembl en proie  une vive
agitation, s'crie avec rsolution:_--Vous la reverrez!

ODOARD, _vivement et avec crainte_.--Ciel! Est-ce qu'elle serait 
Modne?

FRANCESCA.--Pas encore.

ODOARD.--Est-ce qu'elle a quitt sa villa?

FRANCESCA.--Elle la quittera.

ODOARD.--Comment?

FRANCESCA--Elle saura votre danger.

ODOARD.--Qui l'avertira?

FRANCESCA.--Moi, monsieur le comte.

ODOARD.--Vous!

FRANCESCA.--Croyez-vous donc que celle que vous avez appele votre amie
vous laissera mourir sans rien tenter pour votre dfense?

ODOARD.--Que voulez-vous donc faire?

FRANCESCA.--Ce que je voudrais qu'un fit pour moi: allez trouver ma
cousine, lui crire, lui dire que vous mourez, lui dire de vous faire
vivre!

ODOARD.--L'infortune! Que peut elle?

FRANCESCA.--Qu'elle coure chez le prince son pre, qu'elle se jette 
ses genoux, qu'elle lui avoue tout; je ne demande rien, mais qu'elle
vous sauve!

ODOARD.--Se dshonorer aux yeux de son pre!

FRANCESCA.--Grandir aux vtres!

ODOARD.--Le prince ne le croira pas. Elle n'obtiendra rien!

FRANCESCA.--Elle n'obtiendra rien? Vous ne savez pas ce que c'est que la
voix d'une femme qui demande grce pour celui qu'elle aime! J'y vais.

ODOARD, _l'arrtant_.--Mais ce serait se perdre!

FRANCESCA.--Mais ce serait vous faire mourir!

ODOARD.--Eh bien! je mourrai! qu'importe? Mourir pour la femme qui vous
a tout sacrifi, mourir pour pargner une tache  son nom, et cela sans
qu'elle le sache, sans qu'elle le veuille, quelle plus belle mort
pouvais-je jamais rver?...

FRANCESCA.--Mais elle! elle! vous ne pensez donc pas  elle? Que
va-t-elle devenir? Quoi! vous l'aimez, et vous voulez que votre sang
retombe sur elle, et qu'elle se dise chaque jour avec dsespoir: C'est
moi qui l'ai lue! (_Faisant un pas pour s'loigner_). Non! non! elle
saura...

ODOARD, _vivement et lui prenant la main_.--Arrtez!.. Vous ne la
connaissez pas!... Rien ne l'pouvanterait... Eperdue, elle accourrait
ici... et si le prince la repousse... bravant la honte, ddaignant la
crainte... devant le conseil, devant son mari... elle avouerait tout...

FRANCESCA.--Si vous aviez tant de joie  vous sacrifier pour elle,
pourquoi l'empcher de se sacrifier pour vous?... (_Elle va pour
s'loigner_.)

ODOARD, _l'arrtant_.--Je vous en supplie!... Il faut qu'il y ait une
victime... ne m'enviez pas...

Scne V.

Les Mmes, LA CHANOINESSE.

LA CHANOINESSE.--Ah!... vous enfin, Francesca. La marquise vous cherche
partout!

FRANCESCA, _avec un cri de joie_.--La marquise est ici?

ODOARD, _ part_.--Il est trop tard.

LA CHANOINESSE.--Elle arrive  l'instant mme de sa villa!...

FRANCESCA.--Vous l'avez vue?

LA CHANOINESSE.--Sans doute--mais comme vous tes ple... agite...
(_Apercevant Odoard, qui s'tait retir au fond._) Ah! je comprends!...
Pauvre jeune homme!...

_(Matteo, qui vient d'entrer, prsente une dclaration  Odoard, qui va
la signer dans le cabinet ouvert du fond. Tout ceci se passe sans
arrter la scne entre les deux femmes.)_

LA CHANOINESSE, _ Francesca_.--Son affaire est donc bien grave?...

FRANCESCA, _avec agitation_.--Oui... bien grave... elle l'tait du
moins... mais la marquise revient!...

LA CHANOINESSE.--On parlait de...

FRANCESCA.--De mort!... oh! que c'tait noble  lui!... Mais non! il ne
mourra pas!... La marquise me cherche?...

LA CHANOINESSE.--La marquise! la marquise!... Quel rapport entre la
marquise et ce danger?...

FRANCESCA.--Rien!... je suis si malheureuse... si heureuse...

LA CHANOINESSE.--Votre tte s'gare, mon enfant... Qu'avez-vous?

FRANCESCA.--O est-elle?... o est-elle?... La voici!...

Scne VI.

Les Mmes, LA MARQUISE. _(Elle entre d'un air indiffrent et sans voir
Odoard, qui crit toujours au fond.)_

FRANCESCA, _courant  elle_.--Vous me cherchiez, ma cousine?

LA MARQUISE.--Oui... pour vous consulter sur une toilette de bal...

FRANCESCA.--Et... pour ces tristes vnements... peut-tre...

LA MARQUISE, _froidement_.--Quels vnements?

FRANCESCA.--Ignorez-vous ce qui se passe ici?

LA MARQUISE.--Que se passe-t-il donc?... _(Avec indiffrence._) Ah!...
oui... une conspiration...

FRANCESCA.--Et... quelqu'un que nous connaissons... arrt.

LA MARQUISE.--Qui donc?

FRANCESCA.--Le comte Odoard.

LA MARQUISE, _a un ddain._--Le comte?... se mler dans des
conspirations... c'est de bien mauvais got... c'est bien roturier.

FRANCESCA, avec un accent plus marqu.--Ne pourrait-on pas le secourir?

LA MARQUISE.--Ne me parlez pas d'un conspirateur!

FRANCESCA.--On dit qu'il n'est pas coupable.

LA MARQUISE.--- Tant mieux... son innocence le sauvera.

FRANCESCA, _avec crainte_.--Mais... si son innocence ne suffisait pas
pour le sauver?

LA CHANOINESSE, _qui observe tout  l'cart_.--Comme elle
l'interroge!...

LA MARQUISE.--Eh bien?

FRANCESCA.--Eh bien... alors... on viendrait  son aide, n'est-ce
pas?... On ne le laisserait pas condamner...

LA MARQUISE, _froidement._--Qui pourrait le dfendre?

FRANCESCA, _malgr elle_.--Des personnes qui n'auraient peut-tre qu'un
mot  dire pour cela!

LA CHANOINESSE, _ part_.--C'est elle.

ODOARD, _qui s'est lev, apercevant la marquise._--Ciel!... la
marquise!...

LA MARQUISE, _qui s'est retourne au bruit._-Le comte!... LA
CHANOINESSE, _ part_.--Elle a tressailli.

_(Odoard est au fond, trs-agit; la marquise le regarde et lui fait
signe par un coup d'oeil qu'elle veut lui parler.)_

FRANCESCA, _qui a saisi ce regard_.--Elle veut lui parler... pour le
sauver, sans doute... mais, devant la chanoinesse... elle ne peut...
Comment l'carter?... Ah!... le portefeuille?... _(Elle s'approche
vivement de la chanoinesse, et  voix basse.)_ Ma tante, voulez-vous me
sauver?...

LA CHANOINESSE.--Comment?

FRANCESCA.--Voulez-vous me sauver?

LA CHANOINESSE.--Si je le veux!... mais...

FRANCESCA.--Je suis perdue si vous me refusez!...

LA CHANOINESSE.--Parlez.

FRANCESCA, _tirant le papier que lui a donn Odoard_.--Vous voyez ce
papier?... (_Elle l'emmen hors del scne tout en parlant._) Prenez-le,
lisez-le... excutez tout ce qu'il prescrit... _(Elle l'loign toujours
et sort avec elle.)_

ODOARD, _ds qu'il les voit parties, s'approche vivement de la marquise,
et  voix basse._--Eloignez-vous.

_(La marquise, sans le regarder, mais suivant de l'oeil Francesca et la
chanoinesse, qui disparaissent, lui met vivement un billet dans la main,
et sort par la porte latrale sans dire un mot.)_

FRANCESCA, _rentrant_.--Dj seul! _(Elle s'approche de lui.)_

ODOARD, _lui montrant la lettre_.--Vous l'avais-je dit?... Elle
accourt!... mais je n'accepterai pas son sacrifice!... je ne le veux
pas... _(Il ouvre la lettre.)_ C'est trange! elle a dguis sa main.
_(Il lit; la consternation se peint sur son visage.)_ Est-ce un rve?...

FRANCESCA.--Que vous tes ple!...

ODOARD.--Ce n'est pas possible!... j'ai mal lu!... _(Il relit la
lettre.)_ Non! je ne me suis pas tromp!...

FRANCESCA.--Parlez, monsieur le comte; qu'y a-t-il?

ODOARD, _avec explosion_.--Ah! lchet!... lchet!... et trahison!...

FRANCESCA.--Qu'avez-vous donc? vous m'pouvantez!

ODOARD.--Vous m'avez vu, madame! vous m'avez entendu! vous savez si je
l'adorais!... Eh bien! tenez... lisez!... mais non, je veux lire
moi-mme! J'apprends votre danger... je tremble!... j'envoie un homme
sr  votre htel pour prendre le portefeuille et mes lettres!...
Surtout ne me nommez pas! si notre secret tait rvl, je ne pourrais
rien pour vous; mais n'tant pas compromise, je vous ferai vader,
j'espre!

FRANCESCA, _avec indignation_.--J'espre!...

ODOARD.--N'est-ce pas, madame, que c'est affreux? Oh! je me dvouais
pour elle avec bonheur!... mais cette lettre!... pas un regret, pas une
larme! Je tremble!... j'envoie chercher mes lettres!... Quel soin! Au
nombre de ses vertus j'avais oubli la prudence! et cette phrase
menteuse!... ce mot d'esprance jet  la fois pour me soutenir et
s'assurer mon silence!... Je ne me connais plus!... La colre...
l'indignation... je la hais, je la mprise!

FRANCESCA.--Calmez-vous! calmez-vous!

ODOARD.--Mon Dieu! passer en un instant de l'adoration au mpris!...
voir cette image que l'on idoltrait se souiller... s'avilir... Ah!!
puisque le monde est ainsi fait... puisqu'il n'est plein que de coeurs
faux et vils... il vaut mieux le quitter, et je meurs sans regret.

FRANCESCA, _avec des larmes_.--Vous tes cruel, monsieur le comte!

ODOARD.--Vous pleurez?... Pardon!... je suis un ingrat... on ne devrait
pas maudire la terre quand on rencontre des tres tels que vous!...
Ah!... si elle avait eu votre me!... Adieu!... le condamn vous a d sa
dernire consolation... adieu!...

Scne VII.

Les Mmes, LE MARQUIS.

LE MARQUIS, _vivement_.--Tout n'est pas encore perdu, ou plutt tout est
sauv!

FRANCESCA.--O ciel!... mon cousin!...

ODOARD.--Que dites-vous?

LE MARQUIS.--La sentence tait prononce... il ne restait plus qu' y
mettre ma signature et  la porter au prince, quand une pense m'est
venue. J'ai fait sentir la gnrosit de votre silence, et j'ai obtenu
du conseil de venir vous trouver seul, de vous interroger seul, de
recevoir seul vos dclarations... Ainsi, parlez.

_(Francesca, qui l'avait d'abord cout avec espoir, se cache le front
dans les deux mains.)_

ODOARD, _avec effort._--Je ne puis que rpter ce que j'ai dit, monsieur
le marquis... je suis coupable.

LE MARQUIS.--Et moi, je vous dis que vous ne l'tes pas! Croyez-vous
donc que je ne voie point qu'il s'agit d'une femme?

ODOARD.--Je ne puis parler!

LE MARQUIS.--Mais... devant moi... Le conseil s'en rapporte  moi... 
moi seul. _(Odoard se tait.)_ Ah! c'est de la folie qu'une telle
gnrosit! Qu'on se batte pour une femme, qu'on se ruine pour une
femme... soit! mais se faire fusiller pour elle, c'est trop fort! Que
feriez-vous donc pour votre mre?

ODOARD, _avec motion_.--Pas davantage... de grce... je suis touch
jusqu'au fond de l'me...

LE MARQUIS.--Il ne s'agit pas d'tre touch, mais de vivre! Je ne veux
pas, moi, que vous vous fassiez tuer pour quelque coquette, qui rira de
vous avec un autre le lendemain du jour o voua serez mort pour elle...
Vous gardez le silence... Eh bien, je vous sauverai malgr vous!... _(Se
tournant vivement vers Francesca.)_ Francesca, vous savez le nom de
cette femme, voulez-vous le rvler?

FRANCESCA.--Ciel!...

ODOARD, _vivement_.--Madame, ne parlez pas!

LE MARQUIS.--Vous savez tout, puisqu'il vous dit de vous taire!...
Parlez!... je, vous en supplie comme ami... je vous l'ordonne comme
juge!

FRANCESCA.--Mon Dieu! mon Dieu!

LE MARQUIS.--Si vous ne parlez pas... c'est vous qui le condamnez!...

FRANCESCA.--Grce!

LE MARQUIS, _bas  Francesca_.--Laisserez-vous prir celui que vous
aimez?

ODOARD, _bas aussi_.--Vous ne me sauveriez, pas!... Un combat  mort...

LE MARQUIS.--Parlez!

_(Francesca sans rpondre cache sa tte dans ses deux mains.)_

LE MARQUIS, _avec rsolution_.--Vous vous taisez?... Eh! bien donc, ce
dernier moyen!... _(Il tire un portefeuille.)_ Vous voyez, ce
portefeuille?

ODOARD, _ part_.--Ciel!... mes lettres!

LE MARQUIS.--On l'a saisi chez vous et on me l'apporte  l'instant. Je
voulais vous le rendre sans l'ouvrir, mais puisque vous vous taisez....

ODOARD, _vivement_.--Monsieur le marquis... mon arrt! mais n'ouvrez pas
ces lettres!..,

LE MARQUIS.--Vos instances mmes vous accusent...

ODOARD.--Par piti pour moi-mme, je vous en supplie...

_(Le marquis s'apprte  ouvrir le portefeuille; Odoard et Francesca le
regardent avec angoisse... il l'ouvre... le portefeuille est vide.)_

LE MARQUIS, _stupfait_.-Rien!...

ODOARD et FRANCESCA, avec tonnement.--Rien!...

ODOARD, _ part_.--Ah!... la marquise, sans doute...

FRANCESCA, _ part_.--Ma tante peut-tre.

LE MARQUIS, _ Odoard_.--Pour la dernire fois, voulez-vous parler?

ODOARD.--Je n'ai rien  dire.

LE MARQUIS.--Soit donc!... _(Aux deux soldats.)_ Qu'on reconduise
l'accus dans sa prison!... _(.A Matteo.)_ Avertissez les membres du
conseil que nous allons porter l'arrt au prince...

FRANCESCA--Mon cousin!...

LE MARQUIS.--C'est vous qui l'avez voulu!

_(Odoard s'loigne avec les deux soldats; Matteo entre dans la salle du
conseil; le marquis s'assied vivement  la table et signe la sentence;
Francesca est sur le devant de la scne.)_

FRANCESCA._avec dsespoir_.--Perdu'.... et rien  faire!... rien pour le
sauver!... O ma cousine! ma cousine qui n'aurait qu'un mot 
prononcer!... Quoi!... j'ai l son salut dans mes mains... et je ne puis
rien... moi... pour lui!... ah!...

Scne VII et dernire.

LES MMES, MATTEO.

MATTEO, _annonant_.--Messieurs les jupes!

_(Les juges paraissent; le marquis ne joint  eux; Francesca s'lance
vers eux.)_ FRANCESCA.--Arrtez!... arrtez!... j'ai une rvlation 
faire!...

LE MARQUIS.--Oui, approchez... Elle peut nous clairer... elle sait
tout!

_(Les juges s'approchent.)_

LE MARQUIS.--Qu'avez-vous  rvler?

FRANCESCA.--Le comte n'est pas coupable!... je puis le prouver!...

LE MARQUIS.--Jurez-vous de dire la vrit?

FRANCESCA, _aprs un moment de silence_.-Oui.

LE MARQUIS.--Toute la vrit?

FRANCESCA.--Oui.

LE MARQUIS.--Rien que la vrit?...

FRANCESCA.--Oui... _( part.)_ Mon Dieu! pardonnez-moi ce parjure!...

LE MARQUIS.--Parlez donc.

FRANCESCA.--Le comte Odoard n'est pas coupable... car il n'tait pas
cette nuit au lieu de la conspiration.

LE MARQUIS.--O donc tait-il?...

FRANCESCA.--Chez, moi!

_(Cri gnral. La toile tombe.)_

ACTE TROISIME,

(Mme dcoration qu'au deuxime acte.)

Scne 1re.

LE MARQUIS, MATTEO.

LE MARQUIS, _il marche avec agitation_.--Plus j'y pense, plus je
m'assure dans cette conviction! Ce n'est pas Francesca... j'en suis
certain._(A Matteo.)_ O est la marquise, ma femme?

MATTEO, _montrant le cabinet de gauche_.--Madame la marquise s'est fait
conduire ici dans ce petit salon.

LE MARQUIS.--Comment se trouve-t-elle?

MATTEO.--Mieux... le prince son pre est auprs d'elle.

LE MARQUIS.--Le prince est l?

MATTEO.--Vous pouvez entendre sa voix.

LE MARQUIS.--C'est bien. _(A lui-mme.)_ Ma femme lui demande peut-tre
la rclusion de Francesca!... Elle est si svre sur ce point-l!... Et
puis une telle tache pour la famille!... Elle s'est trouve mal en
apprenant cet aveu!... Et je jurerais que c'est un sublime mensonge! _(A
Matteo.)_ Qu'on amne le prvenu.

MATTEO.--Oui, monsieur le marquis.

LE MARQUIS.--Son ignorance ce matin, son silence jusqu' ce moment...
tout me dit que ce n'est pas elle... Mais comment la justifier aux yeux
de tous!... comment savoir quelle est la femme?... Voici Odoard... si je
pouvais surprendre... _(Il se retire au fond.)_

Scne II.

LES MMES, ODOARD, SOLDATS, MATTEO.

MATTEO, _ Odoard_.--Veuillez attendre ici la dcision du conseil,
monsieur le comte. _(Matteo s'loigne.)_

ODOARD, _sur le devant de la scne_.--Allons, encore cette dernire
preuve!... j'ai un supplice de moins que les accuss ordinaires...
l'incertitude!... ah!... la marquise!... la marquise!... _(Aprs un
instant de silence.)_ Qu'a-t-elle fait aprs tout?... Ce qu'auraient
fait toutes les femmes  sa place!... Il n'y a qu'une crature
surhumaine, un ange... _(Nouveau silence.)_ Eh bien! je suis sr que sa
jeune cousine Francesca l'aurait fait... Quelle chaleur de coeur!.... Je
ne la connaissais pas!... Quel intrt pour moi, qui ne suis rien pour
elle!... Elle me pleurera... _(Souriant.)_ Et mme, c'est assez
trange... je mourrai pour une femme, et je serai pleur par une
autre... _(Le marquis et Milieu descendent la scne.)_ Ah! voici le
marquis et le secrtaire du conseil... On a beau dire... le coeur bat
plus vite... n'importe, il n'en paratra rien.

Scne III.

ODOARD, LE MARQUIS. MATTEO, deux greffiers.

LE MARQUIS, _d'une voix svre,  Matteo._--Lisez  M. le comte le
jugement du conseil.

MATTEO, _lisant_.--Le conseil de guerre assembl pour juger le complot
de l'abbaye de San-Severino, et appel  statuer sur le sort du
capitaine comte Odoard, aprs les informations, interrogatoires et
audition des tmoins... dclare que le comte...

ODOARD, _l'interrompant_.--Est condamn  mort... Ne prenez pas le soin
d'achever...

MATTEO.--Dclare que le comte est acquitt  l'unanimit.

ODOARD, _avec un cri de surprise_.--Acquitt! acquitt!

MATTEO, _continuant_.--L'alibi ayant t prouv en sa faveur.

ODOARD.--L'alibi.

LE MARQUIS, svrement  Odoard.--Une femme a dclar que vous tiez
chez elle!...

ODOARD.--Une femme!... Qu'entends-je?... Ce n'est pas possible... Elle
serait venue!

LE MARQUIS, _avec un accent marqu_.--Oui, monsieur le comte, elle est
venue.

ODOARD, _ part_.--Ah!... je comprends... voici le revers de la
mdaille! Le marquis... j'aimais mieux l'autre pril... Enfin!...

_(Matteo et les greffiers sortent.)_

Scne IV.

LE MARQUIS, ODOARD.

LE MARQUIS, _ part_.--Plaidons le faux pour savoir le vrai. _(Il
s'approche d'Odoard.)_ Monsieur le comte, vous sentez qu'un entretien
est ncessaire entre nous.

ODOARD.--Je suis  vos ordres, monsieur.

LE MARQUIS.--Cette affaire ne peut se terminer ainsi, et vous tes trop
homme d'honneur pour refuser une rparation.

ODOARD.--Dsignez le lieu et les armes.

LE MARQUIS.--Comment! des armes... Avec qui donc voulez-vous vous
battre?...

ODOARD.--Mais... monsieur le marquis... puisque vous venez...

LE MARQUIS.--Vous refusez donc de l'pouser?

ODOARD.--L'pouser!... _(A part.)_ Il veut que j'pouse sa femme!

LE MARQUIS.--Est-ce que vous avez des objections contre ce mariage?

ODOARD, _au comble de l'embarras_.--Pas... prcisment... mais il me
semble... que... peut-tre...

LE MARQUIS.--Lesquelles?... n'est-elle pas libre?

ODOARD, _malgr lui_,--Elle est libre!... _(A part.)_ Ce n'est pas la
marquise!

LE MARQUIS, _ part_.--Ce n'est pas Francesca!... j'en tais sr.

ODOARD, _ part._--Qui ce peut-il tre?

LE MARQUIS, _ part_.--Qui ce peut-il tre?... (_Haut et l'observant.)_
Mais, mon cher Odoard, quel air trange vous avez avec vos exclamations
de surprime.. l'pouser!... elle est libre!... On dirait que vous ne
connaissez pas votre libratrice.

ODOARD.--Moi!... ne pas la connatre!... si bonne!... si belle!...

LE MARQUIS.--Si bonne!... si belle!... Toujours des faux-fuyants...
Dcidment il y avait donc bien des femmes qui pouvaient dire que vous
ne conspiriez, pas la nuit dernire... puisque vous ne savez pas le nom
de celle...

ODOARD.--Ne pas savoir son nom!... moi!...

LE MARQUIS.--Dites-le donc...

ODOARD.--Oh!... monsieur le marquis... la discrtion...

LE MARQUIS.--De la discrtion... aprs ce qu'elle est venue avouer dans
le conseil!... mais pourquoi donc vouliez-vous vous battre tout 
l'heure?...

ODOARD, _au comble de l'embarras_.--Mais... colonel... rien de plus
simple.

LE MARQUIS.--Tant mieux... vous me l'expliquerez,

ODOARD.--Je vous croyais... envoy... par celui qui...

LE MARQUIS--Par celui qui...

ODOARD.--Comme... c'est devant le conseil de guerre... que... elle est
venue... je croyais que c'tait...son mari qui..

LE MARQUIS.--C'est donc un des membres du conseil? Est-ce Rannuccio...

ODOARD.--Ne m'en demandez pas d'avantage... La joie... le
saisissement!... vous comprenez... n'est-ce pas?... s'tre cru mort...
et puis sauv par celle...

_(Francesca apparat au fond.)_

LE MARQUIS, _l'apercevant, et  part_.--Francesca!... je ne savait rien.

ODOARD.--Mais o est-elle?... que je la voie!.... je veux la voir!...

LE MARQUIS, _lui montrant Francesca qui s'avance_--La voici!...

Scne V.

LES MMES, FRANCESCA.

ODOARD, _se retournant et voyant Francesca._--Ciel!... vous...
madame!... vous!...

LE MARQUIS.--Qui voulez-vous donc que ce soit?.... ODOARD, _comme
gar_.--Vous... qui tes venue dire... quoi! tant de gnrosit... de
dvouement!... si pure! vous perdre pour moi!.. non!... je ne puis pas,
je ne dois pas... Oh!... trop de sentiments se pressent dans mon
coeur!... Pardonnez.... je ne puis que tomber  vos pieds... _(Il se
jette  ses genoux.)_

FRANCESCA, _d'une voix trouble_.--Relevez-vous monsieur le comte!

LE MARQUIS, _s'avanant entre eux deux_.--Eh bien... comme vous voila
troubls tous deux!... lui, muet de stupfaction et n'osant pas
s'approcherr... vous, immobile... et n'osant pas le regarder... Vraiment
ce serait  ne pas croire que Francesca ait dit vrai... _geste de
Francesca_ Si elle ne l'avait pas jur, _Il prend la main d'Odoard,
celle de Francesca et les runifiant dans la sienne_. Vous tes bien les
deux amants les plus dissimuls!... _(A Odoard.)_ Quand je pense que ce
matin elle se plaignait que vous ne l'eussiez jamais remarque.,,
qu'elle me demandait des conseils pour vous plaire...

ODOARD.--Ciel!...

FRANCESCA, _vivement_.--Mon cousin!...

LE MARQUIS.--Ne craignez-vous pas que je vous compromette?... qu'elle
feignait d'tre jalouse...

FRANCESCA.--Mon cousin!...

ODOARD.--Jalouse!... Elle m'aimait donc!

LE MARQUIS.--Bien!... il demande si elle l'aime aprs que... Dcidment,
mon ami... vous tes fou.

ODOARD.--Oui, vous avez raison, monsieur le marquis... je suis fou!...
fou de bonheur!... C'est que vous ne pouvez savoir ce qui se passe dans
mon me... un monde nouveau... _(A Francesca.)_ Ah!... madame!...
madame!... un mot... un mot de votre bouche qui me confirme...

LE MARQUIS.--Il ne se croira aim qu'aprs le mariage...

ODOARD, _avec un cri de joie_.--Un mariage! quoi! elle consentirait...

FRANCESCA, _avec effort, mais d'une voix ferme_.--Ce mariage n'aura
jamais lieu.

ODOARD.--Que dites-vous?

LE MARQUIS. _vivement._--Malheureuse enfant!... Mais c'est le
dshonneur.

FRANCESCA.--Je le sais.

LE MARQUIS.--Rien ne pourra vous dfendre du courroux de la princesse.

FRANCESCA.--Je le sais.

LE MARQUIS.--Rappelez-vous que la comtesse Pazzi, sur le simple soupon
d'une faute, a t chasse de la cour.

FRANCESCA.--Je le sais; mais ce mariage ne se fera pas.

LE MARQUIS.--Quels sont vos motifs?

FRANCESCA.--Une seule personne doit les connatre et peut les
comprendre. M. le comte.

LE MARQUIS.--Eh bien! je vous laisse. Ah! Odoard, priez, suppliez,
persuadez, car il y va vie tout entire. _(Il sort.)_

Scne VI.

FRANCESCA, ODOARD.

ODOARD.--Oh! avant toute parole, laissez mon coeur se rpandre,
laissez-moi vous contempler, vous adorer... Mais non, non, parlez...
Comment, aprs m'avoir conserv la vie,, refusez-vous d'achever votre
ouvrage?

FRANCESCA.--Monsieur le comte promettez-moi d'couter srieusement ce
que je vais vous dire, malheureusement j'ai jur que si je vous sauvais,
jamais je n'accepterais votre main.

ODOARD.--Et pourquoi? grand Dieu! Pourquoi?

FRANCESCA.--Parce que vous aimez une autre femme, monsieur le comte.

ODOARD, _avec mpris_.--La marquise!...

FRANCESCA.--Oubliez-vous donc tout ce que vous m'avez dit,  propos
d'elle?

ODOARD.--Oubliez-vous donc ce qu'elle m'a fait?

FRANCESCA.--Eh bien! je ne l'imiterai pas en vous sacrifiant  moi.
ODOARD.--Mais, vous l'avez entendu, vous tes dshonore.

FRANCESCA.--Eh bien! vous apporterai-je un nom fltri?

ODOARD.--Je n'tais que victime, ne me forcez pas  tre bourreau.

FRANCESCA.--Je suis votre libratrice, je ne paierai pas mon bienfait!
Moi, moi! vous faire acheter mon dvouement, faire de l'abngation un
calcul... et profiter de votre reconnaissance pour surprendre votre main!
Non, monsieur le comte, non... ce n'est pas ainsi que mon coeur comprend
le sacrifice!... Je vous ai fait l'abandon de ma rputation sans
arrire-pense, sans regret... sans hsitation, acceptez-la de mme,..
Tendez-moi la main et j'ai ma rcompense.

ODOARD, _avec tendresse._--Eh bien! si ce n'tait pas assez pour moi...
si j'osais... Malheureux, je ne puis parler, je vous offenserais sans
doute... Ah! si je pouvais vous faire comprendre toute la grandeur de ce
que vous avez fait!... Imaginez-vous que la mort vous menace, une mort
terrible, invitable... et que tout  coup un tre charmant, beau et pur
comme un ange, accourt et sacrifie pour vous plus que sa vie, sa pudeur;
plus que sa pudeur, son honneur; plus que son honneur, la vrit!...
Dites... dites... qu'prouveriez-vous? Ah! madame! ah! Francesca! quand
j'arrivai ici, le coeur dchir par un lche abandon, que soudain vous
m'appartes... et que le marquis me dit... C'est elle!... ce qui se
passa en moi, je ne puis vous le rendre... Tant de dvouement  ct de
tant d'gosme!... Cet amour que j'avais tant rv en elle
m'apparaissant en vous!... une rvolution tout entire se fit dans mon
coeur! C'est impossible... c'est contre la nature... et cependant c'est
vrai... j'aimais, je n'aime plus... je n'aimais pas et j'aime!

FRANCESCA.--Bien, monsieur le comte;;; bien! je n'attendais pas moins de
vous.

ODOARD.--Que voulez-vous dire?

FRANCESCA.--Je vous remercie de chercher  me tromper.

ODOARD.--Vous tromper!

FRANCESCA.--Vous voulez me relever aux yeux du monde, et, comme je
n'accepterais pas un sacrifice, vous feignez de m'aimer... par
gnrosit.

ODOARD.--Je n'ai pas de gnrosit...

FRANCESCA.--Votre honneur..,

ODOARD.--Ce n'est pas de l'honneur...

FRANCESCA.--Votre devoir...

ODOARD.--Ce n'est pas du devoir, c'est de l'amour; m'entendez-vous? de
l'amour!

FRANCESCA,--Vous devez parler ainsi; mais moi, je dois vous refuser, et
je n'accepte que votre amiti.

ODOARD.--Mon amiti! ah! ne comptez pas sur elle... Il faut que je vous
adore ou que je vous dteste... car, si vous me repoussez, si vous
refusez nia main, c'est que vous ne m'aimez pas!

FRANCESCA,._souriant_.--Vous croyez!

ODOARD.--Pardon... je m'gare... mais c'est qu'il y a de quoi en
devenir fou!... Avoir l mille sentiments qui bouillonnent, qui
dbordent... et ne pouvoir les exprimer! Oh! que faut-il faire pour vous
convaincre? Voulez-vous que je me frappe de mon pe?... Voulez-vous?...

FRANCESCA, _tristement_.--Ce matin vous m'auriez convaincue sans tant de
peine.

ODOARD.--Ne me dites pas cela, vous me dsesprez... Oh! comment ai-je
t assez aveugle, assez insens pour ne pas voir...

FRANCESCA.--Ne vous accusez pas: lorsque, comme vous, on n'est pas
prsomptueux, on ne s'aperoit de l'affection qu'on inspire que quand on
la partage.

ODOARD.--Ah! chaque parole de vous me ravit, me touche.., et je me
laisserais arracher un tel trsor! Quoi! il est l, devant moi, je le
tiens... rien ne nous spare, et vous, vous nous spareriez? Ce n'est
pas possible! vous m'aimez, le marquis l'a dit... Vous ne pouvez vous en
dfendre...

FRANCESCA, _avec entranement_.--Eh bien!... oui, je vous aime. Oui, le
seul espoir de ma jeunesse tait de vous voir devant moi comme je vous
vois  cette heure, et me disant... ce que vous me dites, hlas! et qui
me fait tant de mal... Et quand aujourd'hui je vous ai trouv si
gnreux, si dvou, si ressemblant au portrait idal que je m'tais
trac de vous, ma tendresse est devenue plus que de la tendresse!

ODOARD.--Ah! que l'on est heureux de vivre!

FRANCESCA.--Voil ce qui met entre nous une barrire ternelle!
Connaissez-moi tout entire: ce coeur qui se serait donn avec bonheur
en change du vtre, s'indignerait de recevoir votre main comme une
rparation! J'aime mieux l'amre joie d'tre frappe de rprobation pour
vous! Vous avoir tout donn et ne vous coter rien, prendre pour moi
tout le malheur, et vous laisser libre, heureux... Ah! je trouve dans
cette pense une force invincible, mme contre vos prires; c'est parce
que je vous aime que je suis reste, c'est parce que je vous aime que je
vous ai sauv, et c'est parce que je vous aime que je vous quitte...
Adieu!...

ODOARD.--Non, vous ne partirez pas!... Vous me croirez!... A dfaut de
ma bouche, le regard, le geste, le visage, tout parlera en moi. Celui
qui m'a donn en un instant un immortel amour me donnera une voix... un
cri pour l'exprimer, quand ce cri devrait tre mon dernier soupir.

FRANCESCA.--Arrtez, monsieur le comte... vous dchireriez mon me sans
branler ma volont... Aujourd'hui vous hassez ma cousine... mais
demain... Je sais bien, hlas! qu'on ne peut rien contre un amour
profond... Adieu!...

ODOARD.--Eh bien! puisque vous tes sans piti, je serai sans
reconnaissance. Vous refusez ma main... je refuse la vie! Je cours
trouver le marquis, et, n'coutant que le dsespoir, je dnonce toute la
vrit!... Votre cousine, votre cousin, moi... nous serons tous
perdus... N'importe, c'est vous qui l'aurez voulu!...

Scne VII.

Les mmes, LE MARQUIS, RANNUCCIO, femmes

DE LA COUR.

LE MARQUIS, _vivement_.--Eh bien! Odoard, l'avez-vous dcide... Le
prince est l _(montrant le cabinet de gauche)_ avec la marquise et la
princesse... il ne veut plus de dlai... il ordonne que ce mariage se
fasse aujourd'hui mme, ou sinon une rclusion svre.

ODOARD.--Acceptez, madame, acceptez!

FRANCESCA.--Je refuse.

LE MARQUIS.--Mais l'ordre est donn,.. Une dcision svre...

FRANCESCA.--Ma rsolution est prise...

ODOARD.--Et la mienne aussi. _(Il s'lance pour parler.)_

FRANCESCA, _l'arrtant, et  voix basse_.--Que dites-vous? vous n'avez
pas de preuves.

ODOARD, _accabl_.--C'est vrai!

LE MARQUIS, _s'approchant_.--Qu'y a-t-il donc?

FRANCESCA,--Rien... rien,,. Quel est l'arrt du prince?...

Scne VIII.

Les mmes, LA CHANOINESSE, _entrant vivement_.

LA CHANOINESSE.--C'est une calomnie!... une affreuse calomnie!...

LE MARQUIS.--Comment?...

LA CHANOINESSE.--Arrtez, Francesca, vous ne partirez pas... _(Au
marquis.)_ Qu'est-ce que j'apprends? Que Francesca est renvoye de la
cour pour un rendez-vous donn  M. le comte, que cette nuit il tait
chez elle... Celui qui a dit cela... calomnie!

RANNUCCIO.--C'est elle-mme qui le dit.

LA CHANOINESSE.--N'importe... cela n'est pas!

FRANCESCA, _bas_.--De grce, taisez-vous.

LA CHANOINESSE.--Oh! vous avez beau me dire de me taire, je ne vous
laisserai accuser par personne, pas mme par vous...

LE MARQUIS,--Parlez!

LA CHANOINESSE.--Francesca n'a reu personne cette nuit; elle l'a passe
tout entire chez moi, auprs de moi... deux de mes femmes le savent; on
peut les interroger...

LE MARQUIS.--Ah! j'tais bien sr.,.

ODOARD.--Vous me rendez la vie...

RANNUCCIO, froidement.--C'est--dire qu'elle vous l'te, monsieur le
comte.

FRANCESCA.--O mon Dieu!

RANNUCCIO.--Si madame est innocente, M, le comte est coupable; s'il
n'tait pas chez elle, il tait au lieu de la conspiration; il redevient
accus, et nous redevenons ses juges.

LA CHANOINESSE.--Attendez!... attendez!... j'ai dit que M. le comte
n'tait pas chez Francesca, c'est vrai, mais je n'ai pas dit qu'il ne
ft pas chez une autre femme... je ne rponds que pour une.

RANNUCCIO.--Vaine dfaite qui ne justifie pas le comte. Il ne s'agit pas
d'accuser vainement une femme... il faudrait des preuves.

LA CHANOINESSE.--H! qui vous dit que je n'en ai pas de preuves? J'en ai
d'incontestables... d'infaillibles... _(Tirant un paquet de lettres.)_

FRANCESCA. _ part._--Ciel! les lettres du portefeuille!

ODOARD,  part.--Tant mieux!

FRANCESCA, _bas  la chanoinesse_.--Trahirez-vous un dpt sacr?

LA CHANOINESSE, _bas_.-J'en ferai pnitence aprs.

LE MARQUIS.--Eh bien! ces preuves, ces preuves?

LA CHANOINESSE.--Ces preuves, je les produirai...

LE MARQUIS.--Comment!... vous savez?...

LA CHANOINESSE.--Oui... je sais quelle est cette femme!

RANNUCCIO.--Son nom?...

LA CHANOINESSE.--Son nom?... je vais vous le dire, son nom!... c'est...

Scne IX et dernire.

Les mmes, LA MARQUISE.

LA MARQUISE. _Elle sort du cabinet de gauche; elle est trs-ple; elle
passe prs de la chanoinesse et lui dit tout bas:_ Silence!

TOUS.--La marquise!...

_(Elle s'avance vers le marquis, et au milieu du silence gnral, lui
remet un papier. Le marquis l'ouvre.)_

LE MARQUIS.--De la part du prince. _(Lisant.)_ Le comte n'est pas
coupable. Que toute poursuite cesse centre lui. J'ordonne surtout qu'on
proclame hautement l'innocence de la marquise Francesca. En s'accusant,
elle se calomniait et se sacrifiait; j'en ai la preuve.

_La chanoinesse glisse les lettres dans la main de la marquise, lui
disant tout bas: Lettres pour lettre. La marquise les froisse avec
colre en les serrant._

ODOARD, _ Francesca_.--Votre honneur rtabli! _( la chanoinesse.)_ Ah!
madame... madame.,.

LA CHANOINESSE, _avec ironie_.--Remerciez madame la marquise. On ne peut
pas venir plus  temps... ou dirait qu'elle a tout entendu!...

LE MARQUIS, _continuant  lire_.--Et pour qu'il ne reste aucun doute
sur la conduite du comte, nous le nommons envoy extraordinaire 
Venise.

LE MARQUIS, _ la marquise_.--Comment donc avez-vous obtenu du prince...

LA MARQUISE, _schement_.--Ce n'est pas moi.

ODOARD, _ Francesca, avec tendresse_.--Eh bien! madame, maintenant que
je n'ai plus de rparation  vous offrir... maintenant que la lettre du
prince m'ayant donn la vie... je ne vous dois plus rien... absolument
rien... me croirez-vous si je vous dis: Francesca, je vous aime du plus
profond de mon me, et cette vie que je retrouve me serait odieuse si
vous ne la partagiez pas.

LA CHANOINESSE.--Dites oui, ma nice, ou je le dis pour vous.

ODOARD, _ Francesca_.--H bien?

FRANCESCA.--Partez pour Venise, monsieur le comte, et si dans un an
votre coeur est toujours le mme, venez au couvent de Santa-Croce, vous
y trouverez la marquise Francesca de Montenero, qui sera heureuse alors
de devenir la comtesse Odoard.

ODOARD.--O ciel! un an!

FRANCESCA.--Il me faut bien un an pour oublier le commencement de cette
journe et m'habituer  en croire la fin.

LE MARQUIS, _bas  Odoard_.--Revenez dans un mois.

ODOARD, _ Francesca_.--Adieu donc, madame!

FRANCESCA.--Est-ce que vous ne voulez pas que ce soit au revoir? _(Elle
lui tend ta main, il la baise; elle s'loigne de quelques pas.)_

LE MARQUIS, _prenant Odoard et l'amenant sur le devant de la
scne_.--Maintenant, mon ami, j'espre que pour prix de tout ce que j'ai
fait pour vous, vous me direz le nom de la femme.

E. L.

FIN.



Thtres.

THTRE DU VAUDEVILLE: _Le Marquis de quinze sous; Losa._-THTRE DES
VARITS: _La Jeune et la Vieille Garde_,-THTRE DE LAUSANNE:
_Bonaparte en Suisse_.

Ma foi, saute marquis! Mais notre marquis a tant saut qu'il n'a plus de
jambes! mais il a tant fait sauter les cus de son coffre-fort, que les
cus sont partis en dansant et que le coffre-fort est rest vide!
Aujourd'hui, M. le marquis est vieux, laid et ruin, au lieu d'tre
riche, beau et jeune comme il y a vingt ans. Adieu la Guimard! adieu la
petite Florence! adieu la baronne et la comtesse, le plaisir, la folie
et les amours! Voyez-vous ce pauvre hre, maigre, rp, courb,
efflanqu? c'est M. le marquis. Quoi! vraiment? le lger, le smillant,
l'impertinent, l'adorable compagnon de Richelieu? O en sommes-nous,
grand Dieu?

Sans sou ni maille, sans jarret, sans fracheur, sans chevaux, sans
boudoir, le marquis prend son parti avec philosophie: quittant les
grands airs, mauvais vtement quand on n'a plus rien  mettre dessous,
il se conforme  sa triste fortune, vit de peu, et lit domicile au caf
du coin; c'est l son lieu d'asile: il s'y chauffe, il y passe ses
heures, il s'y restaure. La consommation du marquis dans cet illustre
tablissement s'lve rgulirement  quinze sous par jour; sa position
financire lui dfend de plus grandes folies. De l lui vient le surnom
de marquis de quinze sous.

Tout en faisant sa partie de dominos et en remuant le sucre de sa
demi-tasse ou de son verre d'eau, le marquis avise un grand gaillard,
autocrate du caf; Csar a toutes les attitudes de l'homme puissant et
fort: il sourit  la demoiselle de comptoir d'un air vainqueur, il
traite les garons par-dessous la jambe. S'lve-t-il une grave
discussion au jeu de dames, au billard, aux checs; faut-il claircir
une question de politique et de carambolage, c'est Csar qui est
consult! c'est Csar qui dcide!

Ce succs universel sduit le marquis de quinze sous et lui gagne le
coeur; Csar devient son hros; il l'aime, il l'admire, il le vante. A
son tour. Csar n'est pas ingrat; il n'est sorte de soins et de petits
services dont il ne gratifie le marquis, gayant sa vieillesse d'un bon
mot, et arrosant, de temps en temps, ses cheveux blancs d'un verre de
rhum ou de punch... Le marquis et Csar sont des insparables, des amis
intimes, bien que Csar ail vingt-cinq ans et le marquis soixante.

Tout  coup un grand vnement vient se jeter  travers cette amiti et
rompt la monotonie de la partie de dominos. Csar, brave comme son nom,
sauve la vie  un passant attaqu par des bandits nocturnes. Le passant
a une pupille, la pupille a 500,000 fr. de dot: Je vous donne et dot et
pupille, dit notre homme  Csar, ce sera l'acquit de ma reconnaissance.

--Diable! s'crie Csar, l'affaire me sourit assez; et voil mon brave
qui se met en route pour aller conqurir le coeur et la main de la
belle. Le marquis de quinze sous raccompagne; o passe Csar, en effet,
le marquis de quinze sous doit passer!

On arrive au chteau. Csar s'y prsente de front, avec l'aplomb d'un
homme ferr sur le bloc et le doublet; ces manires, charmantes 
l'estaminet, dplaisent  mademoiselle; il lui faut quelque chose de
plus dlicat et de plus raffin. D'ailleurs, il y a un petit monsieur
fris, pinc, verni, qui rde par l et lui tient au coeur; Csar est
donc conduit ou  peu prs. Grande douleur pour le marquis de quinze
sous! Mais un vaillant Csar ne se rend pas au premier choc; donc,
celui-ci se tient sur la hanche, provoque l'amant prfr et va mettre
sens dessus dessous tuteur, dot et pupille. Soudain sa colre s'apaise;
de lion qu'il tait il devient doux comme un agneau. Qui opre cette
mtamorphose? un portrait, un simple portrait au pastel. A la vue de ce
portrait suspendu dans la chambre de la pupille, Csar s'crie; C'est
ma mre! On se regarde, on s'explique, on s'examine, et il se trouve
que Csar est le frre de cette charmante fille qu'il tait prs
d'pouser. Par quel coup du sort le frre et la soeur ont-ils vcu si
longtemps sans se connatre? demandez le au marquis de quinze sous, qui
vous le dira sans doute; quant  moi, je ne suis pas si indiscret. Eh!
voici bien un autre mystre! le marquis de quinze sous est le pre de la
soeur et du frre. Que vous dirai-je? tous ces gens-l finissent par
tre parfaitement heureux: pre, frre, soeur, amant, pupille, marquis
de quinze sous et le reste.

Ce vaudeville n'est pas un prodige de vraisemblance ni de bon sens; mais
quel vaudeville est tenu d'tre vraisemblable et d'avoir le sens commun?
Le _Marquis de quinze sous_ fait rire; point important. Il faut en
remercier les auteurs, MM. Armand Dartois et de Bienville.

Du rire nous passons aux larmes; madame Ancelot nous y invite et _Losa_
s'en charge. Losa, en effet, a toutes les provisions ncessaires pour
excuter un drame larmoyant: elle aime un infidle, elle cultive les
fleurs, elle chante des romances; le moyen de ne pas s'attendrir et de
ne pas pleurer!

L'infidle se nomme Los: Losa et Los, quoi de mieux? Un beau matin,
je ne sais quel diable le tenant, Los abandonne la Bretagne, sa patrie,
et l'innocence des champs, et les fleurs, et l'air pur, et le rossignol,
et Losa. Le voil  Paris! Qu'y vient-il faire, bon Dieu? Paris
n'est-il pas le pays de perdition? A peine a-t-on mis le pied sur cette
terre de Belzbuth, que tout est dit: le diable fait de vous sa proie!
Certes, ce n'est pas faute d'avoir t averti par les romances, les
vaudevilles et les opras-comiques!

Los, comme les autres, tombe dans le pige. Le luxe, le plaisir, les
dsirs coupables, les amours somptueux le saisissent au dbott. Une
grande dame l'blouit et s'empare de son coeur: la Bretagne est bien
loin, et il ne s'agit plus de Losa!

Que fait cependant la pauvre fille? L'me toujours occupe et pleine de
Los, elle quitte son village et vient  Paris, vtue  la bretonne et
apportant  Los un bouquet des fleurs qu'il aimait; elle entre: 
surprise!. qu'est devenu Los? Est-ce lui qui habile ce riche
appartement? Est-ce Los qui fait  Losa cet accueil froid et
embarrass? D'abord, Losa doute de la trahison; mais comment douter
longtemps? L'oubli de Los et son ingratitude ne sont-ils pas cris
partout, dans sa voix, dans son regard, dans son geste. Losa comprend
qu'elle a une rivale, dont les perfides attraits remplacent dans le
coeur de Los l'image candide et nave des premires amours.

Convaincue de son malheur, dsespre de la froideur de Los, Losa
s'chappe  travers la ville, perdue, hors d'elle-mme; tout en fuyant,
la pauvre enfant rencontre les roues d'une calche et tombe sous les
pieds des chevaux; une femme brillante et pare la recueille; c'est sa
rivale, c'est la comtesse!

[Illustration: Vaudeville.--Losa, acte 1er.--Losa, madame Doche;
Ernest de Kervin, Laferrire.]

Vous voyez d'ici le tableau: Los est bientt plac entre sa vanit et
sa conscience, entre Losa et la grande dame; celle-l l'attendrit,
celle-ci l'enivre. Quelquefois il revient  l'une malgr lui, avec un
remords et un soupir; mais toujours l'autre l'attire et le domine.

Alors Losa tente une lutte dsespre; la comtesse est belle, Losa le
sera; la comtesse a de l'esprit, Losa en aura; et dj elle plat, elle
charme, elle sduit par la grce de ses manires et la vivacit de ses
reparties. Les adorateurs de la comtesse commencent  dserter et 
venir tournoyer autour de cet astre naissant. Un d'eux surtout se
hasarde et entame la dclaration. Cette dfection irrite la comtesse, en
mme temps qu'elle attire l'attention de Los et rallume son amour pour
Losa. Cet amour va clater, quand Los apprend que Losa n'est plus une
simple fille des champs, mais une riche hritire; s'il parle, s'il
annonce son repentir, ne croira-t-on pas que ce retour vers Losa a pour
cause un vil intrt? Il se tait donc et souffre; mais, peu  peu, Losa
lit au fond de son me et enfin lui pardonne. La comtesse vaincue se
rejette sur le premier venu. Quant  Los et Losa, ils retournent en
Bretagne, disant  Paris un ternel adieu et s'adorant plus que jamais.

Ce petit roman, peu original au fond, a russi par ces mots doux,
aimables et couleur de rose, ordinaires aux vaudevilles signs de madame
Ancelot.

Un brave officier de la vieille garde vient d'tre bless  la bataille
de Champaubert; il a pour garde-malade une jeune soeur de charit: la
vieille garde et la jeune garde! La soeur est d'un dvouement admirable
pour le lieutenant; je souponne mme qu' ce dvoilement un peu d'amour
se mle; toute sage qu'elle est, notre jeune garde a le coeur tendre.
Veilles, consolations, potions calmantes, elle n'pargne rien pour
gurir la blessure du lieutenant. Le brave se laisse faire volontiers et
son coeur est plein de reconnaissance.

Cependant, l'image de la patrie menace l'assige et le tourmente; il
souffre de ce repos; la France est envahie de toutes parts: quand
pourra-t-il reprendre son rang et se faire tuer pour elle? Ainsi
s'inquite-t-il, quand une horrible nouvelle lui est apporte:. un homme
annonce que la France est vaincue et que Paris a capitul. Vous tes un
lche et un imposteur! crie  cet homme le lieutenant exaspr.--Vous
m'insultez, rplique le donneur de nouvelles, et j'en demande
raison.--Soit!--A ce soir!--A ce soir! Dj le lieutenant prpare ses
pistolets.

La jeune garde a tout entendu. Que faire? s'il se bat, il se fera tuer,
faible encore et malade comme il est! Non, il ne se battra pas. A ces
mots, la soeur prpare un narcotique et le fait boire au lieutenant, qui
s'endort d'un sommeil profond. En mme temps, elle quitte ses babils de
femme, revt un uniforme d'officier et va changer un coup de pistolet 
la place du lieutenant. Celui-ci s'veille au bruit du combat, et en
s'veillant retrouve notre hrone blesse  l'paule.

Quoi! c'est pour moi?--Oui, pour vous, rpond-elle en baissant les
yeux.

La triste nouvelle se confirme: Paris a succomb. Le lieutenant, au
dsespoir, se retire devant l'ennemi et rejoint ses compagnons d'armes,
non sans jeter en passant un regard reconnaissant  la jeune et jolie
garde, qui lui rpond par un sourire mlancolique.--Auteurs; MM.
Clairville et Salvat. On ne peut malheureusement tenir compte  ces
messieurs que d'une honnte ide et d'une bonne intention.

Maintenant, permettez-moi de franchir les monts Jura et de faire une
excursion  Lausanne; il y a un thtre  Lausanne, et, outre le
thtre, un auteur plein de talent et d'esprit; le bruit en tait venu
jusqu' nous. Mais comment se fier  un bruit? Il court tant de bruits
de toute espce; bruits faux et mauvais bruits. Nous aurions donc gard
le silence, si,  l'appui du bruit en question, la preuve n'tait pas
arrive. J'ai en ce moment entre les mains une; trs jolie comdie
mle de couplets et reprsente dernirement  Lausanne au milieu des
bravos. L'auteur est M. Porchat. Ce petit acte spirituel est intitul
_Bonaparte en Suisse_.

Mais pourquoi, dites-vous, parler d'une comdie suisse? Pourquoi? En
voici la raison: les comdies suisses de M. Porchat de Lausanne sont des
comdies parfaitement franaises, par le got et par les sentiments, si
bien franaises, que M. Porchat a lu  nos comdiens de la rue Richelieu
un ouvrage qu'ils ont cout avec faveur; quand M. Porchat sera las de
ses succs de Lausanne, il compte venir russir  Paris. Demanderez-vous
encore pourquoi nous avons parl de Lausanne et de M. Porchat?



Nouvelles du Musum d'histoire naturelle.

ANIMAUX RCEMMENT ARRIVS.

Le 17 du mois dernier, est arriv  la Mnagerie Rogers, un jeune
lphant de l'Inde, dont l'ge parait tre de onze  douze ans, si on en
juge par sa taille, qui atteint  peine six pieds. Peu de jours avant,
le Musum avait reu de Clot-Bey, mdecin franais du vice-roi d'gypte,
un envoi de plusieurs animaux, savoir:--En mammifres, 1 un jeune lion
de Nubie; 2 un gupard d'Abyssinie; 3 deux civettes; 4 une genette;
5 deux paradoxures; 6 deux gazelles.--En oiseaux: 1 deux autruches;
2 deux demoiselles de Numidie; 3 deux poules sultanes; 4 deux oies
d'gypte. Ce qu'il y a de trs-remarquable dans cet envoi, c'est que
plusieurs de ces animaux, le lion, les paradoxures, la genette, par
exemple, ont la queue plus on moins recourbe en spirale, ce qui est
contraire aux habitudes ordinaires des autres individus de leur espce.
On ne peut expliquer cette singularit qu'en supposant que, avant d'tre
envoys en France, ils ont subi une longue captivit dans des cages ou
des botes proportionnellement trop petites.

Nous croyons utile d'entrer dans quelques dtails particuliers, relatifs
aux espces que nous venons de signaler  la curiosit publique.

L'LPHANT DE L'INDE (_elephas indicus_, Cuv.) diffre essentiellement
de l'lphant d'Afrique, et d'une manire d'autant plus facile  saisir
 la Mnagerie, qu'il est plac  ct d'une femelle (_elephas
africanus_, Blum.) de cette dernire partie du monde. Rogers, le nouveau
venu, ici figur, a les oreilles petites comparativement, le front
concave, et quatre oncles aux pieds de derrire; _Chevrette_, la femelle
d'Afrique, a la tte plus ronde, le front convexe, les oreilles
trs-grandes, et, ce qui est un caractre plus essentiel, elle n'a que
trois oncles aux pieds de derrire. Ordinairement l'lphant d'Afrique,
mle ou femelle, a des dfenses normes atteignant jusqu' six et huit
pieds de longueur, et pesant, selon Thumberg, depuis trente jusqu' cent
cinquante livre-; si _Chevrette_ n'en a pas d'apparentes, c'est parce
qu'elle appartient  une race particulire, que les Hollandais du cap de
Bonne-Esprance nomment _Koescops_, et que les chasseurs redoutent plus
que ceux de la race ordinaire. Les lphants d'Asie ont toujours les
dfenses trs-petites. Rogers est un des mieux arms de son espce; et
cependant, quoiqu'on lui ait coup la pointe de ses dfenses pour viter
les accidents que son caractre irascible faisait craindre, il est
facile de juger que jamais elles n'eussent pu atteindre les proportions
de l'espce africaine.

Comme l'lphant n'a que trs-rarement multipli dans la captivit, il
est  croire que celui-ci a t pris dans un keddah, enceinte dans
laquelle les lphants sauvages sont conduits par d'autres dresss  cet
usage. Les Anglais nomment ces individus privs _lphants chasseurs_;
mais les Hollandais de l'Inde leur ont donn le nom singulier de
_Seelenverkaufer_ (vendeurs d'me). Rogers fut envoy  Londres,  la
Mnagerie de la Socit zoologique; l, il ne tarda pas  montrer son
indocilit et la mchancet de son caractre, et mainte fois la vie de
ses gardiens fut en danger, il devenait sinon dangereux, du moins
embarrassant de le garder. Le directeur de la Mnagerie anglaise apprit
que le Jardin des Plantes de Paris venait de perdre un mle qu'il
possdait depuis quelques annes; il y eut des ngociations entames
entre les deux tablissements. On demandait d'abord 8,000 francs pour
prix de l'animal; mais, plus tard, avec un dsintressement aussi
louable que rare, le directeur anglais fit prsent de Rogers au Musum
de Paris. On le renferma dans une caisse de bois suffisamment solide, on
plaa la caisse sur un paquebot, et peu de temps aprs il arriva au
Havre. Embarqu une seconde fois sur un bateau  vapeur, en dix heures
il vint du Havre  Rouen; l, on le hissa sur un wagon, et le chemin de
fer nous l'amena  Paris. Il parait que, sur son wagon, l'animal fut un
peu mu de la vitesse du mouvement qui l'entranait, car quelques
voyageurs ont dit que pendant les premiers instants il s'agita beaucoup
dans caisse: nanmoins, et sans doute grce aux soins du cornac anglais
qui l'accompagnait, il arriva sans accident, bien portant, et fort peu
fatigu d'un voyage aussi long fait avec une si grande rapidit.

Parvenu au Jardin des Plantes, il s'agissait de le faire passer de sa
prison de bois dans son curie, place au milieu de la rotonde; comme on
le savait mchant, il y avait des prcautions  prendre. On ouvrit la
porte de l'curie, on posa sa caisse en face de cette porte, on la
dcloua, et, ds que l'ouverture fut assez grande, Rogers franchit le
passage sans faire de difficult; il fit deux ou trois fois le tour de
son nouveau domicile, et s'y tablit paisiblement. Deux tours aprs, on
lui laissa la libert de se promener dans l'enceinte extrieure, o le
public le voit tous les jours.

Cette enceinte se trouve  ct de celle de la femelle d'Afrique.
Aussitt que ces deux animant se virent, ils se rapprochrent l'un de
l'autre, se regardrent avec un plaisir qui se lisait dans leurs petits
yeux humides et brillants; puis ils passrent leur trompe  travers la
palissade qui les sparait et se caressrent. Mais comme ils sont de
sexe diffrent, l'amour vint bientt se mettre de la partie, et cette
circonstance obligea de les sparer. La femelle tant trs-douce,
trs-obissante, son cornac la tient constamment loigne de son nouvel
ami, et, probablement, on ne leur laissera plus que le plaisir de se
voir de loin, en levant une double barrire  un intervalle qui ne leur
permettra plus de se toucher avec leurs trompes.

Une chose assez singulire, c'est que tous les auteurs qui ont crit sur
les lphants ont avanc que l'espce des Indes est plus douce, plus
facile  apprivoiser que celle d'Afrique; et cependant les observations
faites  la Mnagerie prouveraient nettement le contraire. Des deux qui
y vivent maintenant, l'un est trs-docile, c'est celui d'Afrique;
l'autre est d'un caractre mauvais et presque indomptable, c'est celui
de l'Inde. Le mle, mort il y a quelque temps, tait mchant, quoique
d'Asie; celui que l'on fut oblig de tuer  coups de canon,  Genve, il
y a peu d'annes, tait galement un lphant de l'Inde. Serait-ce parce
que les lphants d'Afrique ont l'air plus menaant avec leurs longues
dfenses, qu'on leur aurait fait une rputation de frocit, ou bien
est-ce parce que l'on n'a pas cherch, du moins dans ces derniers
sicles, l les soumettre au joug de l'esclavage pour les employer  des
travaux utiles? D'ailleurs, tout le monde sait que les Carthaginois et
que la colonie grecque tablie en thiopie par Ptolme vergte taient
parvenus  dompter les lphants d'Afrique,  les employer aux mmes
usages que ceux des Indes, sur lesquels, dit-on, ils l'emportaient par
l'intelligence et la docilit.

[Illustration: Rogers, arriv au Musum le 17 juin.]

Quoi qu'il en soit, Rogers parait jouir d'une mauvaise constitution et
tre un peu attaqu de rachitisme, comme on peut le voir, mme sur notre
dessin,  la courbure extraordinaire des os de ses jambes et  d'autres
irrgularits de ses formes. Comme je l'ai dit, il est capricieux,
mchant, indocile, et n'obit au commandement de son cornac anglais que
lorsque celui-ci l'y force en le tirant par l'oreille au moyen de son
crochet de fer. Probablement il montrera encore plus d'indocilit  son
nouveau gardien franais, parce que Rogers n'a jamais t command qu'en
anglais, et qu'il ne comprendra pas ce qu'on lui demandera dans notre
langue. Cependant, avec des soins, des bons traitements et du temps, on
ne dsespre pas de corriger son caractre en lui formant une nouvelle
ducation.

Je ne ferai pas ici l'histoire des lphants, dont on a berc notre
jeunesse, car je n'aurais rien  apprendre de nouveau  personne; mais
je dois relever les prjugs dont on a entach cette histoire, et je le
ferai d'une manire aussi succincte que possible.

L'lphant des Indes se trouve galement sur le continent d'Asie et dans
les grandes les de la Malaisie. Sa taille a t beaucoup exagre, et
quelques anciens auteurs l'ont porte jusqu' dix-huit et vingt pieds de
hauteur; la vrit est que les plus grands mles atteignent trs
rarement dix pieds de haut, et que leur taille ordinaire est de sept et
demi  neuf pieds. M. Corse, qui dirigea dix ans, dans l'Inde, les
lphants de la compagnie anglaise, n'en a jamais vu qu'un de dix pieds
sept pouces anglais, ce qui revient  neuf pieds sept pouces franais,
mesur sur le garrot. Les femelles sont plus petites que les mles, et
ne dpassent gure sept pieds et demi. Les lphants d'Afrique sont
gnralement un peu plus petits. Ils grandissent jusqu' l'ge de
vingt-deux ans, ce qui porterait approximativement la dure de leur vie
 cent cinquante ans, si les observations de Buffon sur la longvit des
animaux sont justes.

L'lphant est esclave, mais non pas domestique. Tel priv qu'il soit,
il ne manque jamais de se sauver dans les bois pour reprendre sa vie
sauvage, toutes les fois qu'il en trouve l'occasion; aussi, lorsqu'il
est en marche, faut-il qu'il ait toujours son cornac ou _mahoud_ sur le
dos, pour le maintenir, l'intimider et l'empcher de s'enfuir. Dans
toute autre circonstance, on le tient renferm dans une curie ou
attach  un pieu.

On a suppos  l'lphant beaucoup plus d'intelligence qu'il n'en a,
et, si l'on faisait l'histoire critique de ce monstrueux animal, il
faudrait en retrancher un grand nombre de contes qui ont t accrdits
par la crdulit des anciens crivains, ou mme de quelques savants
modernes. Il a un caractre doux, d'une docilit passive que l'on a
prise pour de l'intelligence et qui n'est probablement que le rsultat
de sa timidit. Il est en effet remarquable que son courage n'est
nullement en rapport avec sa force prodigieuse et ses armes puissantes.
Je n'en citerai qu'une preuve; jamais on n'a pu lui faire surmonter
l'pouvante que lui cause la dtonation d'une arme  feu, et depuis
qu'on se sert de ces armes dans les batailles, on a t oblig de
renoncer  l'employer, faute de pouvoir l'empcher de prendre la fuite
au premier coup de fusil. Si l'on s'en rapportait aux apparences,
l'lphant aurait l'organe de l'intelligence extrmement dvelopp, et
MM. les phrnologues ne manqueraient pas de prendre parti contre mon
opinion. Mais en ralit, malgr la grosseur de sa tte, sa cervelle est
beaucoup plus petite, proportionnellement, que celle d'un chien, d'un
cheval et mme d'un cochon. Les os de son norme crne se composent de
deux tables loignes, aux frontaux surtout, de sept  huit pouces l'une
de l'autre; l'intervalle en est rempli par une matire osseuse pleine de
grandes cellules, et de lacunes dont quelques-unes ont plus d'un pouce
de largeur sur deux ou trois de longueur. Il en rsulte qu'avec une tte
norme, l'intrieur de la bote qui contient la cervelle du plus gros
lphant, n'a gure que dix  douze pouces de longueur sur six  sept de
largeur et quatre  cinq de profondeur, comme j'ai pu m'en assurer par
moi-mme.

La premire condition d'intelligence, c'est la mmoire; or, l'lphant
en a moins que le chien, moins que le cheval et le chameau. M. Corse
affirme qu'un lphant pris au pige et retourn  la vie sauvage peut
donner deux fois dans le mme pige sans le reconnatre, et il en cite
plusieurs exemples. J'estime que leur intelligence, bien intrieure 
celle de beaucoup de mammifres carnassiers, ne surpasse pas celle du
cheval.

Il existe un livre persan fort singulier, intitul le _Miroir_, ou les
_Institutes de l'empereur Akbar_. Cet ouvrage a t traduit en anglais
par Francis Gladwin. Il renferme des dtails extrmement curieux sur
toutes les manires de chasser les lphants en Asie.

La GENETTE BERB (_geneta afra._, fr. cad. la _genette de barbarie_,
ibid.) est arrive trs-fatigue et dans un tat de maladie si avanc
qu'il n'a pas t possible de la sauver; elle est morte peu de jours
aprs son entre  la Mnagerie. C'tait un fort joli petit animal,
plein de grce, de vivacit, et de la taille  peu prs d'une fouine. Sa
queue tait galement recourbe en spirale; son pelage tait d'un gris
blanchtre isabelle, avec cinq bandes longitudinales d'un brun roux,
celle du dos presque noire et formant une ligne continue, les deux de
chaque ct composes de petites taches arrondies et assez rapproches;
le reste de sa robe tait irrgulirement parsem de semblables taches;
son nez tait rose, son chanfrein blanc, et elle avait sous les yeux et
au menton une macule noire. Ses yeux avaient la pupille nocturne; aussi
s'agitait-elle dans sa cage beaucoup plus la nuit que le jour. Son
espce habite la Barbarie, la Kordolan et le Senaar; cette dernire
contre tait probablement la patrie de l'individu envoy par Clot-Bey.

[Illustration: La Genette Berb.]

Les genettes habitent peu les grandes forts; comme la fouine, dont
elles ont absolument les moeurs et la cruaut, elles se plaisent dans
les bocages, au fond des valles, o elles habitent des terriers
qu'elles se creusent sur le bord des ruisseaux. La finesse de leur
petite figure  nez pointu n'est pas dmentie par la ruse de leur
caractre. Pleines d'agilit, elles poursuivent les petits mammifres
dont elles se nourrissent, et elles surprennent les oiseaux sur leur nid
pendant l'obscurit. Quoique cruelles et courageuses, elles ne sont pas
trs-farouches, et quand on les prend jeunes, elles s'apprivoisent
parfaitement. Elles s'attachent  la maison des personnes qui les ont
leves, et, comme les chats, elles y font une guerre continuelle aux
souris, aux rats et aux mulots. Je me rappelle en avoir vu deux  la
Mnagerie qui y ont fait un petit. Dans la France mridionale et
occidentale nous avons une espce de genette qui diffre trs-peu de
celle-ci. M. Lesson dit que cette genette franaise (_siverra genetta_,
Linn) est commune aux environs de Rochefort.

_(La suite  un autre numro.)_



[Illustration: Grande victoire remporte sur saint Mdard.]



checs.

SOLUTION DU PROBLME N 3, CONTENU DANS LA ONZIME LIVRAISON.

        BLANCS.

        1.   Le F  la huitime case de sa

                   D: chec double.

        2.   La D  la sixime case de son

                   G: chec.
        3.   Le F  la septime case du lt:
        chec et mat.

        NOIRS

        1.   Le R  la quatrime case du

                   F  de la D.

        2.   Le C prend la D.

N 1.

LES BLANCS FONT MAT EN CINQ COUPS SANS PRENDRE AUCUN DES PIONS NOIRS.

[Illustration.]

_(La solution  une prochaine livraison.)_



Le Quteur du Mont-Carmel.

Ou rencontre souvent dans Paris, surtout aux alentours du Luxembourg et
de Saint-Sulpice, un homme dont le costume et les manires veillent
l'attention. Il est g d'environ quarante-cinq ans, d'une taille
moyenne, d'une physionomie douce et bienveillante; sa barbe est noire et
frise; il porte un tricorne, une large ceinture qui lui sert  la fois
de bourse et de portefeuille, et une robe brune, dont les plis simples
et svres rappellent ceux des statues byzantines; un long manteau de
bure tombe de ses paules jusqu' ses pieds. Ce personnage est frre
Charles d'Oguisanti, moine du Mont-Carmel.

Depuis 1209, il y a sur cette montagne, au sud-ouest et  peu de
distance de Saint-Jean-d'Acre, un couvent o les voyageurs trouvent un
asile, sans distinction de nation ni de croyances. L'hospice du Carmel
est le Saint-Bernard de l'Orient. Le touriste curieux, le plerin
fervent, le marchand nomade, l'Europen, le Turc, l'gyptien, l'Arabe,
le Druse, l'Armnien, peuvent frapper  la porte de cette maison, srs
d'y tre accueillis comme des frres. Des vivres, des mdicaments, un
abri, leur sont gratuitement offerts; le musulman est aussi bien trait
que le catholique; tous les hommes sont gaux devant la tolrante
charit des bons religieux. A l'poque du bombardement de Beyrouth, plus
de quatre mille personnes ont reu l'hospitalit sur la montagne.

Et pourtant le couvent du Carmel est presque une ruine. En 1821,
Abdallah, pacha d'Acre, crivit au sultan Mahmoud qu'il tait  craindre
que les ennemis de la Porte ne transformassent le monastre en
citadelle; la mine fit sauter le clotre et l'glise; il ne restait que
des dbris inhabitables, quand frre Jean-Baptiste Casini, architecte de
l'ordre, arriva de Rome pour restaurer le vieil difice.

[Illustration: Frre Charles d'Oguisanti, religieux du Mont-Carmel.]

Frre Jean-Baptiste partit immdiatement pour Constantinople. Avec
l'appui de l'ambassadeur franais, M. le marquis de Latour-Manbourg, il
obtint un firman qui l'autorisait  reconstruire le couvent. Il courut
en Orient, et posa la premire pierre du nouveau btiment en 1828, en
prsence du consul de France et du pacha Abdallah, le mme qui avait
dirig l'oeuvre de destruction. Puis il parcourut l'gypte, l'Italie,
l'Espagne, l'Angleterre, la France, pour demander des secours aux
populations catholiques. Partout il rencontra de gnreuses sympathies.
La reine de Naples lui donna un orgue magnifique; le roi de Naples lui
fit prsent de cloches, que les habitants des campagnes du Carmel,
Turcs, juifs ou catholiques, hissrent  force de bras jusque dans
l'glise. Quand les religieux demandrent  Ibrahim-Pacha la permission
de les sonner, contrairement aux prohibitions mahomtanes, Ibrahim
rpondit: Le Carmel est sous la garde de la France, je n'ai rien 
refuser aux Franais, qui sont amis de mon pre.

En onze voyages conscutifs, frre Jean-Baptiste a recueilli 500,000
fr., qui ont servi aux constructions les plus indispensables. Le
registre dont il tait porteur et t prcieux pour un amateur
d'autographes.

Aujourd'hui le grand ge de frre Jean-Baptiste le retient en Syrie,
mais il a trouv un digne successeur, frre Charles d'Oguisanti. Le
nouveau quteur a reu une premire offrande de huit cents francs du
comit central de Terre-Sainte et de Syrie, prsid par M. le marquis de
Pastoret. Frre Charles s'est ensuite adress aux ministres, qui l'ont
favorablement accueilli. Le prsident du conseil savait, par M. Reyau,
colonel de cuirassiers, rcemment envoy en mission dans la Syrie, que
les moines du Carmel avaient enterr dans leur glise des soldats
franais massacrs par les janissaires, en 1799,  l'hpital du couvent.
Il s'est empress de faire remettre au frre Charles une somme de 500
francs.



EXPLICATION DU DERNIER RBUS. L'esprit, par le temps qui court, n'est
pas commun.

[Illustration: Rbus.]










End of the Project Gutenberg EBook of L'Illustration, No. 0019, 8 Juillet
1843, by Various

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*** START: FULL LICENSE ***

THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
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works.  See paragraph 1.E below.

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with this agreement, and any volunteers associated with the production,
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that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
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