The Project Gutenberg EBook of Mmoires de Vidocq, chef de la police de
Suret jusqu'en 1827, tome II, by Eugne Franois Vidocq

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Title: Mmoires de Vidocq, chef de la police de Suret jusqu'en 1827, tome II

Author: Eugne Franois Vidocq

Release Date: November 19, 2011 [EBook #38058]

Language: French

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MMOIRES

DE

VIDOCQ,

CHEF DE LA POLICE DE SURET,

JUSQU'EN 1827,

AUJOURD'HUI PROPRITAIRE ET FABRICANT DE PAPIERS A SAINT-MAND.

     Que l'on m'approuve ou non, j'ai la conscience d'avoir fait mon
     devoir; d'ailleurs, lorsqu'il s'agit d'atteindre des sclrats qui
     sont en guerre ouverte avec la socit, tous les moyens sont bons,
     sauf la provocation.

             MMOIRES, tome II

TOME SECOND.

PARIS,

TENON, LIBRAIRE-DITEUR

RUE HAUTEFEUILLE, N 30.

1828.




MMOIRES

DE

VIDOCQ.




CHAPITRE XV.

     Un recleur.--Dnonciation.--Premiers rapports avec la
     police.--Dpart de Lyon.--La mprise.


D'aprs les dangers que je courais en restant avec Roman et sa troupe,
on peut se faire une ide de la joie que je ressentis de les avoir
quitts. Il tait vident que le gouvernement, une fois solidement
assis, prendrait les mesures les plus efficaces pour la sret de
l'intrieur. Les dbris de ces bandes qui, sous le nom de _Chevaliers du
Soleil_ ou de _Compagnie de Jsus_, devaient leur formation  l'espoir
d'une raction politique, ajourne indfiniment, ne pouvaient manquer
d'tre anantis, aussitt qu'on le voudrait. Le seul prtexte honnte de
leur brigandage, le royalisme, n'existait plus, et quoique les Hiver,
les Leprtre, les Boulanger, les Bastide, les Jausion, et autres fils de
famille, se fissent encore une gloire d'attaquer les courriers, parce
qu'ils y trouvaient leur profit, il commenait  n'tre plus du bon ton
de prouver que l'on pensait bien en s'appropriant par un coup de main
l'argent de l'tat. Tous ces _incroyables_,  qui il avait sembl
piquant d'entraver, le pistolet au poing, la circulation des dpches et
la concentration du produit des impts, rentraient dans leurs foyers,
ceux qui en avaient, ou tchaient de se faire publier ailleurs, loin du
thtre de leurs exploits. En dfinitive, l'ordre se rtablissait, et
l'on touchait au terme o des brigands, quelque ft leur couleur ou leur
motif, ne jouiraient plus de la moindre considration. J'aurais eu le
dsir, dans de telles circonstances, de m'enrler dans une bande de
voleurs, que, abstraction faite de l'infamie que je ne redoutais plus,
je m'en fusse bien gard, par la certitude d'arriver promptement 
l'chafaud. Mais une autre pense m'animait, je voulais fuir,  quelque
prix que ce ft, les occasions et les voies du crime; je voulais rester
libre. J'ignorais comment ce voeu se raliserait; n'importe, mon parti
tait pris: j'avais fait, comme on dit, une croix sur le bagne. Press
que j'tais de m'en loigner de plus en plus, je me dirigeai sur Lyon,
vitant les grandes routes jusqu'aux environs d'Orange; l, je trouvai
des rouliers provenaux, dont le chargement m'eut bientt rvl qu'ils
allaient suivre le mme chemin que moi. Je liai conversation avec eux,
et comme ils me paraissaient d'assez bonnes gens, je n'hsitai pas 
leur dire que j'tais dserteur, et qu'ils me rendraient un trs grand
service, si, pour m'aider  mettre en dfaut la vigilance des gendarmes,
ils consentaient  m'impatroniser parmi eux. Cette proposition ne leur
causa aucune espce de surprise: il semblait qu'ils se fussent attendus
que je rclamerais l'abri de leur inviolabilit. A cette poque, et
surtout dans le midi, il n'tait pas rare de rencontrer des braves, qui,
pour fuir leurs drapeaux, s'en remettaient ainsi prudemment _ la garde
de Dieu_. Il tait donc tout naturel que l'on fut dispos  m'en croire
sur parole. Les rouliers me firent bon accueil; quelque argent que je
laissai voir  dessein acheva de les intresser  mon sort. Il fut
convenu que je passerais pour le fils du matre des voitures qui
composaient le convoi. En consquence, on m'affubla d'une blouse; et
comme j'tais cens faire mon premier voyage, on me dcora de rubans et
de bouquets, joyeux insignes qui, dans chaque auberge, me valurent les
flicitations de tout le monde.

Nouveau _Jean de Paris_, je m'acquittai assez bien de mon rle; mais les
largesses ncessaires pour le soutenir convenablement portrent  ma
bourse de si rudes atteintes, qu'en arrivant  la Guillotire, o je me
sparai de _mes gens_, il me restait en tout vingt-huit sous. Avec de si
minces ressources, il n'y avait pas  songer aux htels de la place des
Terreaux. Aprs avoir err quelque temps dans les rues sales et noires
de la seconde ville de France, je remarquai, rue des Quatre-Chapeaux,
une espce de taverne, o je pensais que l'on pourrait me servir un
souper proportionn  l'tat de mes finances. Je ne m'tais pas tromp:
le souper fut mdiocre, et trop tt termin. Rester sur son apptit est
dj un dsagrment; ne savoir o trouver un gte en est un autre. Quand
j'eus essuy mon couteau, qui pourtant n'tait pas trop gras, je
m'attristai par l'ide que j'allais tre rduit  passer la nuit  la
belle toile, lorsqu' une table, voisine de la mienne, j'entendis
parler cet allemand corrompu, qui est usit dans quelques cantons des
Pays-Bas, et que je comprenais parfaitement. Les interlocuteurs taient
un homme et une femme dj sur le retour; je les reconnus pour des
Juifs. Instruit qu' Lyon, comme dans beaucoup d'autres villes, les gens
de cette caste tiennent des maisons garnies, o l'on admet volontiers
les voyageurs en contrebande, je leur demandai s'ils ne pourraient pas
m'indiquer une auberge. Je ne pouvais mieux m'adresser: le Juif et sa
femme taient des logeurs. Ils offrirent de devenir mes htes, et je les
accompagnai chez eux, rue Thomassin. Six lits garnissaient le local dans
lequel on m'installa; aucun d'eux n'tait occup, et pourtant il tait
dix heures; je crus que je n'aurais pas de camarades de chambre, et je
m'endormis dans cette persuasion.

A mon rveil, des mots d'une langue qui m'tait familire, viennent
jusqu' moi.

--Voil six _plombes_ et une _mche_ qui _crossent_, dit une voix qui
ne m'tait pas inconnue;......... tu _pionces_ encore. (Voil six
heures et demie qui sonnent; tu dors encore.)

--Je crois bien;.... nous avons voulu _maquiller  la sargue_ chez un
_orphelin_, mais le _pautre_ tait chaud; j'ai vu le moment o il
faudrait _jouer du vingt-deux_;... et alors il y aurait eu du
_raisinet_. (Nous avons voulu voler cette nuit chez un orfvre, mais le
bourgeois tait sur ses gardes; j'ai vu le moment o il faudrait jouer
du poignard; et alors il y aurait eu du sang!)

--Ah! ah! tu as peur d'aller  l'abbaye de _Monte--regret_...... Mais
en _goupinant_ comme , on n'_affure_ pas d'_auber_. (Ah! ah! tu as
peur d'aller  la guillotine.... Mais en travaillant de la sorte, on
n'attrape pas d'argent.)

--J'aimerais mieux faire _suer le chne_ sur le _grand trimard_, que
d'_corner_ les _boucards_:.... on a toujours les _liges_ sur le dos.
(J'aimerais mieux assassiner sur la grande route que de forcer des
boutiques;... on a toujours les gendarmes sur le dos.)

--Enfin, vous n'avez rien _grinchi_... Il y avait pourtant de belles
_foufires_, des _coucous_, des _brides d'Orient_. Le _guinal_ n'aura
rien  mettre au _fourgat_. (Enfin, vous n'avez rien pris.... Il y avait
pourtant de belles tabatires, des montres, des chanes d'or. Le Juif
n'aura rien  recler.)

--Non. Le _carouble_ s'est _esquint_ dans la _serrante_; le _rifflard_
a battu _morasse_, et il a fallu _se donner de l'air_. (Non. La fausse
clef s'est casse dans la serrure; le bourgeois a cri au secours, et il
a fallu se sauver.)

--H! les autres, dit un troisime interlocuteur, ne balancez donc pas
tant le _chiffon rouge_; il y a l un _chne_ qui peut prter _loche_.
(Ne remuez pas tant la langue; il y a l un homme qui peut prter
l'oreille.)

L'avis tait tardif: cependant on se tut. J'entr'ouvris les yeux pour
voir la figure de mes compagnons de chambre, mais mon lit tant le plus
bas de tous, je ne pus rien apercevoir. Je restais immobile pour faire
croire  mon sommeil, lorsqu'un des causeurs s'tant lev, je reconnus
un vad du bagne de Toulon, Neveu, parti quelques jours avant moi. Son
camarade saute du lit,... c'est Cadet-Paul, autre vad;....... un
troisime, un quatrime individu se mettent sur leur sant, ce sont
aussi des forats.

Il y avait de quoi se croire encore  la salle n 3. Enfin, je quitte 
mon tour le grabat;  peine ai-je mis le pied sur le carreau, qu'un cri
gnral s'lve: C'est Vidocq!!! On s'empresse; on me flicite. L'un
des voleurs du garde-meuble, Charles Deschamps, qui s'tait sauv peu de
jours aprs moi, me dit que tout le bagne tait dans l'admiration de mon
audace et de mes succs. Neuf heures sonnent: on m'emmne djener aux
Brotaux, o je trouve les frres Quinet, Bonnefoi, Robineau, Mtral,
Lemat, tous fameux dans le midi. On m'accable de prvenances, on me
procure de l'argent, des habits, et jusqu' une matresse.

J'tais l, comme on voit, dans la mme position qu' Nantes. Je ne me
souciais pas plus qu'en Bretagne, d'exercer le mtier de mes _amis_,
mais je devais recevoir de ma mre un secours pcuniaire, et il fallait
vivre en attendant. J'imaginai que je parviendrais  me faire nourrir
quelque temps sans _travailler_. Je me proposais rigoureusement de
n'tre qu'en subsistance parmi les voleurs; mais l'homme propose, et
Dieu dispose. Les vads, mcontens de ce que, tantt sous un prtexte,
tantt sous un autre, j'vitais de concourir aux vols qu'ils
commettaient chaque jour, me firent dnoncer sous main pour se
dbarrasser d'un tmoin importun, et qui pouvait devenir dangereux. Ils
prsumaient bien que je parviendrais  m'chapper, mais ils comptaient
qu'une fois reconnu par la police, et n'ayant plus d'autre refuge que
leur bande, je me dciderais  prendre parti avec eux. Dans cette
circonstance, comme dans toutes celles du mme genre o je me suis
trouv, si l'on tenait tant  m'embaucher, c'est que l'on avait une
haute opinion de mon intelligence, de mon adresse, et surtout de ma
force, qualit prcieuse dans une profession o le profit est trop
souvent rapproch du pril.

Arrt, passage Saint-Cme, chez Adle Buffin, je fus conduit  la
prison de Roanne. Ds les premiers mots de mon interrogatoire, je
reconnus que j'avais t vendu. Dans la fureur o me jeta cette
dcouverte, je pris un parti violent, qui fut en quelque sorte mon dbut
dans une carrire tout--fait nouvelle pour moi. J'crivis  M. Dubois,
commissaire gnral de police, pour lui demander  l'entretenir en
particulier. Le mme soir, on me conduisit dans son cabinet. Aprs lui
avoir expliqu ma position, je lui proposai de le mettre sur les traces
des frres Quinet, alors poursuivis pour avoir assassin la femme d'un
mon de la rue Belle-Cordire. J'offris en outre de donner les moyens
de se saisir de tous les individus logs tant chez le Juif que chez
Caffin, menuisier, rue corche-Boeuf. Je ne mettais  ce service
d'autre prix que la libert de quitter Lyon. M. Dubois devait avoir t
plus d'une fois dupe de pareilles propositions; je vis qu'il hsitait 
s'en rapporter  moi. Vous doutez de ma bonne foi, lui dis-je, la
suspecteriez-vous encore, si m'tant chapp dans le trajet pour
retourner  la prison, je revenais me constituer votre prisonnier?--Non,
me rpondit-il.--Eh bien! vous me reverrez bientt, pourvu que vous
consentiez  ne faire  mes surveillants aucune recommandation
particulire. Il accda  ma demande: l'on m'emmena. Arriv au coin de
la rue de la Lanterne, je renverse les deux estaffiers qui me tenaient
sous les bras, et je regagne  toutes jambes l'Htel-de-Ville, o je
retrouve M. Dubois. Cette prompte apparition le surprit beaucoup; mais,
certain ds lors qu'il pouvait compter sur moi, il permit que je me
retirasse en libert.

Le lendemain, je vis le Juif, qu'on nommait Vidal; il m'annona que nos
amis taient alls loger  la Croix-Rousse, dans une maison qu'il
m'indiqua. Je m'y rendis. On connaissait mon vasion, mais, comme on
tait loin de souponner mes relations avec le commissaire gnral de
police, et qu'on ne supposait pas que j'eusse devin d'o partait le
coup qui m'avait frapp, on me fit un accueil fort amical. Dans la
conversation, je recueillis sur les frres Quinet des dtails que je
transmis la mme nuit  M. Dubois, qui, bien convaincu de ma sincrit,
me mit en rapport avec M. Garnier, secrtaire gnral de police,
aujourd'hui commissaire  Paris. Je donnai  ce fonctionnaire tous les
renseignements ncessaires, et je dois dire qu'il opra de son ct avec
beaucoup de tact et d'activit.

Deux jours avant qu'on effectut, d'aprs mes indications, une descente
chez Vidal, je me fis arrter de nouveau. On me reconduisit dans la
prison de Roanne, o arrivrent le lendemain Vidal lui-mme, Caffin,
Neveu, Cadet-Paul, Deschamps, et plusieurs autres qu'on avait pris du
mme coup de filet; je restai d'abord sans communication avec eux, parce
que j'avais jug convenable de me faire mettre au secret. Quand j'en
sortis, au bout de quelques jours, pour tre runi aux autres
prisonniers, je feignis une grande surprise de trouver l tout mon
monde. Personne ne paraissait avoir la moindre ide du rle que j'avais
jou dans les arrestations. Neveu, seul, me regardait avec une espce de
dfiance; je lui en demandai la cause; il m'avoua qu' la manire dont
on l'avait fouill et interrog, il ne pouvait s'empcher de croire que
j'tais le dnonciateur. Je jouai l'indignation, et, dans la crainte que
cette opinion ne prt de la consistance, je runis les prisonniers, je
leur fis part des soupons de Neveu, en leur demandant s'ils me
croyaient capable de vendre mes camarades; tous rpondirent
ngativement, et Neveu se vit contraint de me faire des excuses. Il
tait bien important pour moi que ces soupons se dissipassent ainsi,
car j'tais rserv  une mort certaine s'ils se fussent confirms. On
avait vu  Roanne plusieurs exemples de cette justice distributive que
les dtenus exeraient entre eux. Un nomm Moissel, souponn d'avoir
fait des rvlations, relativement  un vol de vases sacrs, avait t
assomm dans les cours, sans qu'on pt jamais dcouvrir avec certitude
quel tait l'assassin. Plus rcemment, un autre individu, accus d'une
indiscrtion du mme genre, avait t trouv un matin pendu avec un lien
de paille aux barreaux d'une fentre; les recherches n'avaient pas eu
plus de succs.

Sur ces entrefaites, M. Dubois me manda  son cabinet, o, pour carter
tout soupon, on me conduisit avec d'autres dtenus, comme s'il se ft
agi d'un interrogatoire. J'entrai le premier: le commissaire gnral me
dit qu'il venait d'arriver  Lyon plusieurs voleurs de Paris, fort
adroits, et d'autant plus dangereux, que, munis de papiers en rgle, ils
pouvaient attendre en toute scurit l'occasion de faire quelque coup,
pour disparatre aussitt aprs: c'taient Jallier dit _Boubanec_,
Bouthey dit _Cadet_, Garard, Buchard, Mollin dit _le Chapellier_,
Marquis dit _Main-d'Or_, et quelques autres moins fameux. Ces noms, sous
lesquels ils me furent dsigns, m'taient alors tout--fait inconnus;
je le dclarai  M. Dubois, en ajoutant qu'il tait possible qu'ils
fussent faux. Il voulait me faire relcher immdiatement, pour qu'en
voyant ces individus dans quelque lieu public, je pusse m'assurer s'ils
ne m'avaient jamais pass sous les yeux; mais je lui fis observer
qu'une mise en libert aussi brusque ne manquerait pas de me
compromettre vis--vis des dtenus, dans le cas o le bien du service
exigerait qu'on m'crout de nouveau. La rflexion parut juste, et il
fut convenu qu'on aviserait au moyen de me faire sortir le lendemain,
sans inconvnient.

Neveu, qui se trouvait parmi les dtenus extraits en mme temps que moi
pour subir l'interrogatoire, me succda dans le cabinet du commissaire
gnral. Aprs quelques instants, je l'en vis sortir fort chauff: je
lui demandai ce qui lui tait advenu.

--Croirais-tu, me dit-il, que le _curieux_ m'a demand si je voulais
_macaroner des pgres de la grande vergne_, qui viennent d'arriver
ici?..... S'il n'y a que moi pour les _enflaquer_, ils pourront bien
_dcarer de belle_. (Croirais-tu que le commissaire m'a demand si je
voulais faire dcouvrir des voleurs qui viennent d'arriver de Paris?
S'il n'y a que moi pour les faire arrter, ils sont bien srs de se
sauver.)

--Je ne te croyais pas si _Job_, repris-je, songeant rapidement au
moyen de tirer parti de cette circonstance... J'ai promis de
_reconobrer_ tous les _grinchisseurs_, et de les faire _arquepincer_.
(Je ne te croyais pas si niais... Moi, j'ai promis de reconnatre tous
les voleurs, et de les faire arrter.)

--Comment! tu te ferais _cuisinier_;...... d'ailleurs tu ne les
_conobres_ pas. (Comment! tu te ferais mouchard;.... d'ailleurs tu ne
les connais pas.)

--Qu'importe?.... on me laissera _fourmiller_ dans la _vergne_, et je
trouverai bien moyen de me _cavaler_, tandis que tu seras encore avec le
_chat_. (Qu'importe? on me laissera courir la ville, et je trouverai
bien moyen de m'vader, tandis que toi tu resteras avec le gelier.)

Neveu fut frapp de cette ide; il tmoignait un vif regret d'avoir
repouss les offres du commissaire gnral; et comme je ne pouvais me
passer de lui pour aller  la dcouverte, je le pressai fortement de
revenir sur sa premire dcision; il y consentit, et M. Dubois, que
j'avais prvenu, nous fit conduire tous deux un soir,  la porte du
grand thtre, puis aux Clestins, o Neveu me signala tous nos hommes.
Nous nous retirmes ensuite, escorts par les agents de police, qui nous
serraient de fort prs. Pour le succs de mon plan et pour ne pas me
rendre suspect, il fallait pourtant faire une tentative, qui confirmt
au moins l'espoir que j'avais donn  mon compagnon; je lui fis part de
mon projet en passant rue Mercire, nous entrmes brusquement dans un
passage, dont je tirai la porte sur nous, et pendant que les agents
couraient  l'autre issue, nous sortmes tranquillement par o nous
tions entrs. Lorsqu'ils revinrent, tout honteux de leur gaucherie,
nous tions dj loin.

Deux jours aprs, Neveu, dont on n'avait plus besoin, et qui ne pouvait
plus me souponner, fut arrt de nouveau. Pour moi, connaissant alors
les voleurs qu'on voulait dcouvrir, je les signalai aux agents de
police, dans l'glise de Saint-Nizier, o ils s'taient runis un
dimanche, dans l'espoir de faire quelque coup  la sortie du salut. Ne
pouvant plus tre utile  l'autorit, je quittai ensuite Lyon pour me
rendre  Paris, o, grce  M. Dubois, j'tais sr d'arriver sans tre
inquit.

Je partis en diligence par la route de la Bourgogne; on ne voyageait
alors que de jour. A Lucy-le-Bois, o j'avais couch comme tous les
voyageurs, on m'oublia au moment du dpart, et lorsque je m'veillai,
la voiture tait partie depuis plus de deux heures; j'esprais la
rejoindre  la faveur des ingalits de la route, qui est trs montueuse
dans ces cantons; mais, en approchant Saint-Brice, je pus me convaincre
qu'elle avait trop d'avance sur moi pour qu'il me ft possible de la
rattraper; je ralentis alors le pas. Un individu qui cheminait dans la
mme direction, me voyant tout en nage, me regarda avec attention, et me
demanda si je venais de Lucy-le-Bois; je lui dis qu'effectivement j'en
venais, et la conversation en resta l. Cet homme s'arrta 
Saint-Brice, tandis que je poussais jusqu' Auxerre. Excd de fatigue,
j'entrai dans une auberge, o, aprs avoir dn, je m'empressai de
demander un lit.

Je dormais depuis quelques heures, lorsque je fus rveill par un grand
bruit qui se faisait  ma porte. On frappait  coups redoubls; je me
lve demi habill; j'ouvre, et mes yeux encore troubls par le sommeil
entrevoient des charpes tricolores, des culottes jaunes et des
parements rouges. C'est le commissaire de police flanqu d'un
marchal-des-logis et de deux gendarmes;  cet aspect, je ne suis pas
matre d'une premire motion: Voyez comme il plit, dit-on  mes
cts...... Il n'y a pas de doute, c'est lui; Je lve les yeux, je
reconnais l'homme qui m'avait parl  Saint-Brice, mais rien ne
m'expliquait encore le motif de cette subite invasion.

--Procdons mthodiquement, dit le commissaire........: cinq pieds cinq
pouces,..... c'est bien a,...... cheveux blonds,... sourcils et barbe
_idem_,... front ordinaire,....... yeux gris,.... nez fort,..... bouche
moyenne,.... menton rond,.... visage plein,... teint color,... assez
forte corpulence.

--C'est lui, s'crient le marchal-des-logis, les deux gendarmes et
l'homme de Saint-Brice.

--Oui, c'est bien lui, dit  son tour le commissaire... Redingotte
bleue,.... culotte de casimir gris,... gilet blanc,... cravatte noire.
C'tait  peu prs mon costume.

--Eh bien! ne l'avais-je pas dit, observe avec une satisfaction marque
l'officieux guide des sbires.... c'est un des voleurs!

Le signalement s'accordait parfaitement avec le mien. Pourtant je
n'avais rien vol; mais dans ma situation, je ne devais pas moins en
concevoir des inquitudes. Peut-tre n'tait-ce qu'une mprise;
peut-tre aussi..... l'assistance s'agitait, transporte de joie. Paix
donc, s'cria le commissaire, puis tournant le feuillet, il continua. On
le reconnatra facilement  son accent italien trs prononc.... Il a de
plus le pouce de la main droite fortement endommag par un coup de feu.
Je parlai devant eux; je montrai ma main droite, elle tait en fort bon
tat. Tous les assistants se regardrent; l'homme de Saint-Brice,
surtout, parut singulirement dconcert; pour moi, je me sentais
dbarrass d'un poids norme. Le commissaire, que je questionnai  mon
tour, m'apprit que la nuit prcdente un vol considrable avait t
commis  Saint-Brice. Un des individus souponns d'y avoir particip
portait des vtements semblables aux miens, et il y avait identit de
signalement. C'tait  ce concours de circonstances,  cet trange jeu
du hasard qu'tait due la dsagrable visite que je venais de recevoir.
On me fit des excuses que j'accueillis de bonne grce, fort heureux d'en
tre quitte  si bon march; toutefois, dans la crainte de quelque
nouvelle catastrophe, je montai le soir mme dans une patache qui me
transporta  Paris, d'o je filai aussitt sur Arras.




CHAPITRE XVI.

     Sjour  Arras.--Travestissements.--Le faux
     Autrichien.--Dpart.--Sjour  Rouen.--Arrestation.


Plusieurs raisons que l'on devine ne permettaient pas que je me rendisse
directement  la maison paternelle: je descendis chez une de mes tantes,
qui m'apprit la mort de mon pre. Cette triste nouvelle me fut bientt
confirme par ma mre, qui me reut avec une tendresse bien faite pour
contraster avec les traitements affreux que j'avais prouvs dans les
deux annes qui venaient de s'couler. Elle ne desirait rien tant que de
me conserver prs d'elle; mais il fallait que je restasse constamment
cach; je m'y rsignai: pendant trois mois, je ne quittai pas la maison.
Au bout de ce temps, la captivit commenant  me peser, je m'avisai de
sortir, tantt sous un dguisement, tantt sous un autre. Je pensais
n'avoir pas t reconnu, lorsque tout  coup le bruit se rpandit que
j'tais dans la ville; toute la police se mit en qute pour m'arrter; 
chaque instant on faisait des visites chez ma mre, mais toujours sans
dcouvrir ma cachette: ce n'est pas qu'elle ne ft assez vaste,
puisqu'elle avait dix pieds de long sur six de large; mais je l'avais si
adroitement dissimule, qu'une personne qui plus tard acheta la maison,
l'habita prs de quatre ans sans souponner l'existence de cette pice;
et probablement elle l'ignorerait encore, si je ne la lui eusse pas
rvle.

Fort de cette retraite, hors de laquelle je croyais qu'il serait
difficile de me surprendre, je repris bientt le cours de mes
excursions. Un jour de mardi gras, je poussai mme l'imprudence jusqu'
paratre au bal Saint-Jacques, au milieu de plus de deux cents
personnes. J'tais en costume de marquis; une femme avec laquelle
j'avais eu des liaisons m'ayant reconnu, fit part de sa dcouverte  une
autre femme, qui croyait avoir eu  se plaindre de moi, de sorte qu'en
moins d'un quart d'heure tout le monde su sous quels habits Vidocq
tait cach. Le bruit en vint aux oreilles de deux sergents de ville,
Delrue et Carpentier, qui faisaient un service de police au bal. Le
premier, s'approchant de moi, me dit  voix basse qu'il dsirait me
parler en particulier. Une esclandre et t fort dangereuse; je sortis.
Arriv dans la cour, Delrue me demanda mon nom. Je ne fus pas embarrass
pour lui en donner un autre que le mien, en lui proposant avec politesse
de me dmasquer s'il l'exigeait. Je ne l'exige pas, me dit-il;
cependant je ne serais pas fch de vous voir.--En ce cas, rpondis-je,
ayez la complaisance de dnouer les cordons de mon masque, qui se sont
mls.... Plein de confiance, Delrue passe derrire moi; au mme
instant, je le renverse par un brusque mouvement d'arrire corps; un
coup de poing envoie rouler son acolyte  terre. Sans attendre qu'ils se
relvent, je fuis  toutes jambes dans la direction des remparts,
comptant les escalader et gagner la campagne; mais  peine ai-je fait
quelques pas, que, sans m'en douter, je me trouve engag dans un
cul-de-sac, qui avait cess d'tre une rue depuis que j'avais quitt
Arras.

Pendant que je me fourvoyais de la sorte, un bruit de souliers ferrs
m'annona que les deux sergents s'taient mis  ma poursuite; bientt je
les vis arriver sur moi sabre en main. J'tais sans armes.... Je saisis
la grosse clef de la maison, comme si c'et t un pistolet; et, faisant
mine de les coucher en joue, je les force  me livrer passage; Passe
tin quemin, Franois, me dit Carpentier d'une voix altre;... n'va mie
faire de btises. Je ne me le fis pas dire deux fois: en quelques
minutes je fus dans mon rduit.

L'aventure s'bruita, malgr les efforts que firent, pour la tenir
secrte, les deux sergents qu'elle couvrit de ridicule. Ce qu'il y eut
de fcheux pour moi, c'est que les autorits redoublrent de
surveillance,  tel point qu'il me devint tout--fait impossible de
sortir. Je restai ainsi claquemur pendant deux mois, qui me semblrent
deux sicles. Ne pouvant plus alors y tenir, je me dcidai  quitter
Arras: on me fit une pacotille de dentelles, et, par une belle nuit, je
m'loignai, muni d'un passeport qu'un nomm Blondel, l'un de mes amis,
m'avait prt; le signalement ne pouvait pas m'aller, mais faute de
mieux, il fallait bien que je m'en accommodasse; au surplus, on ne me
fit en route aucune objection.

Je vins  Paris, o, tout en m'occupant du placement de mes
marchandises, je faisais indirectement quelques dmarches, afin de voir
s'il ne serait pas possible d'obtenir la rvision de mon procs.
J'appris qu'il fallait, au pralable, se constituer prisonnier; mais je
ne pus jamais me rsoudre  me mettre de nouveau en contact avec des
sclrats que j'apprciais trop bien. Ce n'tait pas la restreinte qui
me faisait horreur; j'aurais volontiers consenti  tre enferm seul
entre quatre murs; ce qui le prouve, c'est que je demandai alors au
ministre  finir mon temps  Arras, dans la prison des fous; mais la
supplique resta sans rponse.

Cependant mes dentelles taient vendues, mais avec trop peu de bnfice
pour que je pusse songer  me faire de ce commerce un moyen d'existence.
Un commis voyageur, qui logeait rue Saint-Martin, dans le mme htel que
moi, et auquel je touchai quelques mots de ma position, me proposa de me
faire entrer chez une marchande de nouveauts qui courait les foires. La
place me fut effectivement donne, mais je ne l'occupai que dix mois:
quelques dsagrments de service me forcrent  la quitter pour revenir
encore une fois  Arras.

Je ne tardai pas  reprendre le cours de mes excursions semi-nocturnes.
Dans la maison d'une jeune personne  laquelle je rendais quelques
soins, venait trs frquemment la fille d'un gendarme. Je songeai 
tirer parti de cette circonstance, pour tre inform  l'avance de tout
ce qui se tramerait contre moi. La fille du gendarme ne me connaissait
pas; mais comme dans Arras, j'tais le sujet presque habituel des
entretiens, il n'tait pas extraordinaire qu'elle parlt de moi, et
souvent, en des termes fort singuliers. Oh! me dit-elle un jour, on
finira par l'attraper, ce coquin-l; il y a d'abord notre lieutenant (M.
Dumortier, aujourd'hui commissaire de police  Abbeville)qui lui en veut
trop pour ne pas venir  bout de le pincer; je gage qu'il donnerait de
bien bon coeur un jour de sa paie pour le tenir.--Si j'tais  la
place de votre lieutenant, et que j'eusse bien envie de prendre Vidocq,
repartis-je, il me semble qu'il ne m'chapperait pas.

--A vous, comme aux autres;... il est toujours arm jusqu'aux dents.
Vous savez bien qu'on dit qu'il a tir deux coups de pistolets  M.
Delrue et  M. Carpentier...... Et puis ce n'est pas tout, est-ce qu'il
ne se change pas  volont en botte de foin.

--En botte de foin? m'criai-je, tout surpris de la nouvelle facult
qu'on m'accordait... en botte de foin?...... mais comment?

--Oui, monsieur... Mon pre le poursuivait un jour; au moment de lui
mettre la main sur le collet, il ne saisit qu'une botte de foin...... Il
n'y a pas  dire, toute la brigade a vu la botte de foin, qui a t
brle dans la cour du quartier.

Je ne revenais pas de cette histoire. On m'expliqua depuis que les
agents de l'autorit, ne pouvant venir  bout de se saisir de moi,
l'avaient rpandue et accrdite en dsespoir de cause, parmi les
superstitieux Artsiens. C'est par le mme motif, qu'ils insinuaient
obligeamment que j'tais _la doublure_ de certain loup-garou, dont les
apparitions trs problmatiques glaaient d'effroi les fortes ttes du
pays. Heureusement ces terreurs n'taient pas partages par quelques
jolies femmes  qui j'inspirais de l'intrt, et si le dmon de la
jalousie ne se ft tout--coup empar de l'une d'entre elles, les
autorits ne se seraient peut-tre pas de long-temps occupes de moi.
Dans son dpit, elle fut indiscrte, et la police, qui ne savait trop
ce que j'tais devenu, acquit encore une fois la certitude que
j'habitais Arras.

Un soir que, sans dfiance et seulement arm d'un bton, je revenais de
la rue d'Amiens, en traversant le pont situ au bout de la rue des
Goguets, je fus assailli par sept  huit individus. C'taient des
sergents de ville dguiss; ils me saisirent par mes vtements; et dj
ils se croyaient assurs de leur capture, lorsque, me dbarrassant par
une vigoureuse secousse, je franchis le parapet et me jetai dans la
rivire. On tait en dcembre; les eaux taient hautes, le courant trs
rapide; aucun des agents n'eut la fantaisie de me suivre; ils
supposaient d'ailleurs qu'en allant m'attendre sur le bord, je ne leur
chapperais pas; mais un got que je remontai me fournit l'occasion de
dconcerter leur prvoyance, et ils m'attendaient encore, que dj
j'tais install dans la maison de ma mre.

Chaque jour je courais de nouveaux dangers, et chaque jour la ncessit
la plus pressante me suggrait de nouveaux expdients de salut.
Cependant,  la longue, suivant ma coutume, je me lassai d'une libert
que le besoin de me cacher rendait illusoire. Des religieuses de la rue
de...... m'avaient quelque temps hberg. Je rsolus de renoncer  leur
hospitalit, et je rvai en mme temps au moyen de me montrer en public
sans inconvnient. Quelques milliers de prisonniers autrichiens taient
alors entasss dans la citadelle d'Arras, d'o ils sortaient pour
travailler chez les bourgeois, ou dans les campagnes environnantes; il
me vint  l'ide que la prsence de ces trangers pourrait m'tre utile.
Comme je parlais allemand, je liai conversation avec l'un d'entre eux,
et je russis  lui inspirer assez de confiance pour qu'il me confesst
qu'il tait dans l'intention de s'vader..... Ce projet tait favorable
 mes vues; ce prisonnier tait embarrass de ses vtements de
_Kaiserlik_; je lui offris les miens en change, et, moyennant quelque
argent que je lui donnai, il se trouva trop heureux de me cder ses
papiers. Ds ce moment, je fus Autrichien aux yeux des Autrichiens
eux-mmes, qui, appartenant  diffrents corps, ne se connaissaient pas
entre eux.

Sous ce nouveau travestissement, je me liai avec une jeune veuve qui
avait un tablissement de mercerie dans la rue de.....; elle me trouvait
de l'intelligence; elle voulut que je m'installasse chez elle; et
bientt nous courmes ensemble les foires et les marchs. Il tait
vident que je ne pouvais la seconder qu'en me faisant comprendre des
acheteurs. Je me forgeai un baragouin semi-tudesque, semi-franais, que
l'on entendait  merveille, et qui me devint si familier,
qu'insensiblement j'oubliai presque que je savais une autre langue. Du
reste, l'illusion tait si complte, qu'aprs quatre mois de
cohabitation, la veuve ne souponnait pas le moins du monde que le
soi-disant _Kaiserlik_ tait un de ses amis d'enfance. Cependant elle me
traitait si bien, qu'il me devint impossible de la tromper plus
long-temps: un jour je me risquai  lui dire enfin qui j'tais, et
jamais femme, je crois, ne fut plus tonne. Mais, loin de me nuire dans
son esprit, la confidence ne fit en quelque sorte que rendre notre
liaison plus intime, tant les femmes sont prises parfois de ce qui
s'offre  elles sous les apparences du mystre ou de l'aventureux! et
puis n'prouvent-elles pas toujours du charme  connatre un mauvais
sujet? Qui, mieux que moi, a pu se convaincre que souvent elles sont la
providence des forats vads et des condamns fugitifs?

Onze mois s'coulrent sans que rien vnt troubler ma scurit.
L'habitude qu'on avait pris de me voir dans la ville, mes frquentes
rencontres avec des agents de police, qui n'avaient mme pas fait
attention  moi, tout semblait annoncer la continuation de ce bien-tre,
lorsqu'un jour que nous venions de nous mettre  table dans
l'arrire-boutique, trois figures de gendarmes se montrent,  travers
une porte vitre; j'allais servir le potage; la cuillre me tombe des
mains. Mais, revenant bientt de la stupfaction o m'avait jet cette
incursion inattendue, je m'lance vers la porte, je mets le verrou, puis
sautant par une croise, je monte au grenier d'o, gagnant par les toits
la maison voisine, je descends prcipitamment l'escalier qui doit me
conduire dans la rue. Arriv  la porte, elle est garde par deux
gendarmes....... Heureusement ce sont des nouveaux venus qui ne
connaissent aucune de mes physionomies. Montez donc, leur dis-je, le
brigadier tient l'homme, mais il se dbat..... Montez, vous donnerez un
coup de main;.... moi je vais chercher la garde. Les deux gendarmes se
htent de monter et je disparais.

Il tait vident qu'on m'avait vendu  la police; mon amie d'enfance
tait incapable d'une pareille noirceur, mais elle avait sans doute
commis quelque indiscrtion. Maintenant qu'on avait l'veil sur moi,
devais-je rester  Arras? il et fallu me condamner  ne plus sortir de
ma cachette. Je ne pus me rsigner  une vie si misrable, et je pris la
rsolution d'abandonner dfinitivement la ville. La mercire voulut 
toute force me suivre: elle avait des moyens de transport; ses
marchandises furent promptement emballes. Nous partmes ensemble; et
comme cela se pratique presque toujours en pareil cas, la police fut
informe la dernire de la disparition d'une femme dont il ne lui tait
pas permis d'ignorer les dmarches. D'aprs une vieille ide, on prsuma
que nous gagnerions la Belgique, comme si la Belgique et encore t un
pays de refuge; et tandis qu'on se mettait  notre poursuite dans la
direction de l'ancienne frontire, nous nous avancions tranquillement
vers la Normandie par des chemins de traverse, que ma compagne avait
appris  connatre dans ses explorations mercantiles.

C'tait  Rouen que nous avions projet de fixer notre sjour. Arriv
dans cette ville, j'avais sur moi le passe-port de Blondel, que je
m'tais procur  Arras; le signalement qu'il me donnait tait si
diffrent du mien, qu'il tait indispensable de me mettre un peu mieux
en rgle.

Pour y parvenir, il fallait tromper une police devenue d'autant plus
vigilante et ombrageuse, que les communications des migrs en
Angleterre se faisaient par le littoral de la Normandie. Voici comment
je m'y pris. Je me rendis  l'Htel-de-Ville, o je fis viser mon
passe-port pour le Hvre. Un visa s'obtient d'ordinaire assez
facilement; il suffit que le passe-port ne soit pas prim; le mien ne
l'tait pas. La formalit remplie, je sors; deux minutes aprs, je
rentre dans le bureau, je m'informe si l'on n'a pas trouv un
porte-feuille...... personne ne peut m'en donner des nouvelles; alors je
suis dsespr; des affaires pressantes m'appellent au Hvre; je dois
partir le soir mme et je n'ai plus de passe-port.

--N'est-ce que cela? me dit un employ... Avec le registre des visa, on
va vous donner un passe-port par duplicata. C'tait ce que je voulais;
le nom de Blondel me fut conserv, mais du moins, cette fois, il
s'appliquait  mon signalement. Pour complter l'effet de ma ruse,
non-seulement je partis pour le Hvre, ainsi que je l'avais annonc,
mais encore je fis rclamer par les petites affiches le portefeuille,
qui n'tait sorti de mes mains que pour passer dans celles de ma
compagne.

Au moyen de ce petit tour d'adresse, ma rhabilitation tait complte.
Muni d'excellents papiers, il ne me restait plus qu' faire une fin
honnte; j'y songeai srieusement. En consquence, je pris, rue
Martainville, un magasin de mercerie et de bonneterie, o nous faisions
de si bonnes affaires, que ma mre,  qui j'avais fait sous main tenir
de mes nouvelles, se dcida  venir nous joindre. Pendant un an, je fus
rellement heureux; mon commerce prenait de la consistance, mes
relations s'tendaient, le crdit se fondait, et plus d'une maison de
banque de Rouen se rappelle peut-tre encore le temps o la signature de
_Blondel_ tait en faveur sur la place; enfin, aprs tant d'orages, je
me croyais arriv au port, quand un incident que je n'avais pu prvoir
fit commencer pour moi une nouvelle srie de vicissitudes..... La
mercire avec laquelle je vivais, cette femme qui m'avait donn les plus
fortes preuves de dvoment et d'amour, ne s'avisa-t-elle pas de brler
d'autres feux que ceux que j'avais allums dans son coeur. J'aurais
voulu pouvoir me dissimuler cette infidlit, mais le dlit tait
flagrant; il ne restait pas mme  la coupable la ressource de ces
dngations bien soutenues,  l'abri desquelles un mari commode peut se
figurer qu'il ignore.

Autrefois, je n'eusse pas subi un tel affront sans me livrer  toute la
fougue de ma colre:.... comme l'on change avec le temps! Tmoin de mon
malheur, je signifiai froidement l'arrt d'une sparation que je rsolus
aussitt: prires, supplications, promesses d'une meilleure conduite,
rien ne put me flchir: je fus inexorable..... J'aurais pu pardonner
sans doute, ne ft-ce que par reconnaissance; mais qui me rpondait que
celle qui avait t ma bienfaitrice romprait avec mon rival? et ne
devais-je pas craindre que dans un moment d'panchement, elle ne me
compromt par quelque confidence? Nous fmes donc par moiti le partage
de nos marchandises; mon associe me quitta; depuis, je n'ai plus
entendu parler d'elle.

Dgot du sjour de Rouen par cette aventure, qui avait fait du bruit,
je repris le mtier de marchand forain; mes tournes comprenaient les
arrondissements de Mantes, Saint-Germain et Versailles, o je me formai
en peu de temps une excellente clientelle; mes bnfices devinrent
assez considrables pour que je pusse louer  Versailles, rue de la
Fontaine, un magasin avec un pied--terre, que ma mre habitait pendant
mes voyages. Ma conduite tait alors exempte de tous reproches; j'tais
gnralement estim dans le cercle que je parcourais; enfin, je croyais
avoir lass cette fatalit qui me rejetait sans cesse dans les voies du
dshonneur, dont tous mes efforts tendaient  m'loigner, quand, dnonc
par un camarade d'enfance, qui se vengeait ainsi de quelques dmls que
nous avions eus ensemble, je fus arrt  mon retour de la foire de
Mantes. Quoique je soutinsse opinitrement que je n'tais pas Vidocq,
mais _Blondel_, comme l'indiquait mon passeport, on me transfra 
Saint-Denis, d'o je devais tre dirig sur Douai. Aux soins
extraordinaires qu'on prit pour empcher mon vasion, je vis que j'tais
_recommand_; un coup d'oeil que je jetai sur la feuille de la
gendarmerie me rvla mme une prcaution d'un genre tout particulier:
voici comment j'y tais dsign.

              SURVEILLANCE SPCIALE.

     VIDOCQ (Eugne-Franois), _condamn  mort par contumace_. Cet
     homme est excessivement entreprenant et dangereux.

Ainsi, pour tenir en haleine la vigilance de mes gardiens, on me
reprsentait comme un grand criminel. Je partis de Saint-Denis, en
charrette, garrott de manire  ne pouvoir faire un mouvement, et
jusqu' Louvres l'escorte ne cessa d'avoir les yeux sur moi; ces
dispositions annonaient des rigueurs qu'il m'importait de prvenir; je
retrouvai toute cette nergie  laquelle j'avais dj d tant de fois la
libert.

On nous avait dposs dans le clocher de Louvres, transform en prison;
je fis apporter deux matelas, une couverture et des draps, qui, coups
et tresss, devaient nous servir  descendre dans le cimetire; un
barreau fut sci avec les couteaux de trois dserteurs enferms avec
nous; et  deux heures du matin, je me risquai le premier. Parvenu 
l'extrmit de la corde, je m'aperus qu'il s'en fallait de prs de
quinze pieds qu'elle n'atteignt le sol: il n'y avait pas  hsiter; je
me laissai tomber. Mais, comme dans ma chute sous les remparts de
Lille, je me foulai le pied gauche, et il me devint presque impossible
de marcher; j'essayais nanmoins de franchir les murs du cimetire,
lorsque j'entendis tourner doucement la clef dans la serrure. C'tait le
gelier et son chien, qui n'avaient pas meilleur nez l'un que l'autre:
d'abord le gelier passa sous la corde sans la voir, et le mtin prs
d'une fosse o je m'tais tapis, sans me sentir. Leur ronde faite, ils
se retirrent; je pensais que mes compagnons suivraient mon exemple;
mais personne ne venant, j'escaladai l'enceinte; me voil dans la
campagne. La douleur de mon pied devient de plus en plus aigu....
Cependant je brave la souffrance; le courage me rend des forces, et je
m'loigne assez rapidement. J'avais  peu prs parcouru un quart de
lieue; tout  coup j'entends sonner le tocsin; on tait alors  la
mi-mai. Aux premires lueurs du jour, je vois quelques paysans arms
sortir de leurs habitations pour se rpandre dans la plaine;
probablement ils ignoraient de quoi il s'agissait; mais ma jambe
cloppe tait un indice qui devait me rendre suspect; j'tais un visage
inconnu; il tait vident que les premiers qui me rencontreraient
voudraient,  tout vnement, s'assurer de ma personne.... Valide,
j'eusse dconcert toutes les poursuites; il n'y avait plus qu' me
laisser empoigner, et je n'avais pas fait deux cents pas, que, rejoint
par les gendarmes, qui parcouraient la campagne, je fus apprhend au
corps, et ramen dans le maudit clocher.

La triste issue de cette tentative ne me dcouragea pas. A Bapaume, on
nous avait mis  la citadelle, dans une ancienne salle de police, place
sous la surveillance d'un poste de conscrits du 30e de ligne; une
seule sentinelle nous gardait; elle tait au bas de la fentre, et assez
rapproche des prisonniers pour qu'ils pussent entrer en conversation
avec elle; c'est ce que je fis. Le soldat  qui je m'adressai me parut
d'assez bonne composition; j'imaginai qu'il me serait ais de le
corrompre.... Je lui offris cinquante francs pour nous laisser vader
pendant sa faction. Il refusa d'abord, mais, au ton de sa voix et 
certain clignotement de ses yeux, je crus m'apercevoir qu'il tait
impatient de tenir la somme; seulement il n'osait pas. Afin de
l'enhardir, j'augmentai la dose, je lui montrai trois louis, et il me
rpondit qu'il tait prt  nous seconder; en mme temps, il m'apprit
que son tour reviendrait de minuit  deux heures. Nos conventions
faites, je mis la main  l'oeuvre; la muraille fut perce de manire 
nous livrer passage; nous n'attendions plus que le moment opportun pour
sortir. Enfin, minuit sonne, le soldat vient m'annoncer qu'il est l; je
lui donne les trois louis, et j'active les dispositions ncessaires.
Quand tout est prt, j'appelle: Est-il temps? dis-je  la sentinelle.
--Oui, dpchez-vous, me rpond-t-elle, aprs avoir un instant hsit.
Je trouve singulier qu'elle ne m'ait pas rpondu de suite; je crois
entrevoir quelque chose de louche dans cette conduite; je prte
l'oreille, il me semble entendre marcher;  la clart de la lune,
j'aperois aussi l'ombre de plusieurs hommes sur les glacis; plus de
doute, nous sommes trahis. Cependant, il peut se faire que j'aie trop
prcipit mon jugement; pour m'en assurer, je prends de la paille, je
fais  la hte un mannequin, que j'habille; je le prsente  l'issue que
nous avions pratique; au mme instant, un coup de sabre  pourfendre
une enclume m'apprend que je l'ai chapp belle, et me confirme de plus
en plus dans cette opinion, qu'il ne faut pas toujours se fier aux
conscrits. Soudain la prison est envahie par les gendarmes; on dresse un
procs-verbal, on nous interroge, on veut tout savoir; je dclare que
j'ai donn trois louis; le conscrit nie; je persiste dans ma
dclaration; on le fouille, et l'argent se retrouve dans ses souliers;
on le met au cachot.

Quant  nous, on nous fit de terribles menaces, mais comme on ne pouvait
pas nous punir, on se contenta de doubler nos gardes.... Il n'y avait
plus moyen de s'chapper,  moins d'une de ces occasions que j'piais
sans cesse; elle se prsenta plus tt que je ne l'aurais espr. Le
lendemain tait le jour de notre dpart; nous tions descendus dans la
cour de la caserne; il y rgnait une grande confusion, cause par la
prsence simultane d'un nouveau transport de condamns et d'un
dtachement de conscrits des Ardennes, qui se rendaient au camp de
Boulogne. Les adjudants disputaient le terrain aux gendarmes pour former
les pelotons et faire l'appel. Pendant que chacun comptait ses hommes,
je me glisse furtivement dans la civire d'une voiture de bagage qui se
disposait  sortir de la cour.... Je traversai ainsi la ville, immobile,
et me faisant petit autant que je le pouvais, afin de n'tre pas
dcouvert. Une fois hors des remparts, il ne me restait plus qu'
m'esquiver; je saisis le moment o le charretier, toujours altr, comme
les gens de son espce, tait entr dans un bouchon pour se rafrachir;
et tandis que ses chevaux l'attendaient sur la route, j'allgeai sa
voiture d'un poids dont il ne la supposait pas charge. J'allai aussitt
me cacher dans un champ de colza; et quand la nuit fut venue, je
m'orientai.




CHAPITRE XVII.

     Le camp de Boulogne.--La rencontre.--Les recruteurs sous l'ancien
     rgime.--M. Belle-Rose.


Je me dirigeai  travers la Picardie sur Boulogne. A cette poque,
Napolon avait renonc  son projet d'une descente en Angleterre; il
tait all faire la guerre  l'Autriche avec sa grande arme; mais il
avait encore laiss sur les bords de la Manche de nombreux bataillons.
Il y avait dans les deux camps, celui de gauche et celui de droite, des
dpts de presque tous les corps et des soldats de tous les pays de
l'Europe, des Italiens, des Allemands, des Pimontais, des Hollandais,
des Suisses, et jusqu' des Irlandais.

Les uniformes taient trs varis; leur diversit pouvait tre favorable
pour me cacher..... Cependant je crus que ce serait mal me dguiser que
d'emprunter l'habit militaire. Je songeai un instant  me faire soldat
en ralit. Mais, pour entrer dans un rgiment, il et fallu avoir des
papiers; et je n'en avais pas. Je renonai donc  mon projet. Cependant
le sjour  Boulogne tait dangereux, tant que je n'aurais pas trouv 
me fourrer quelque part.

Un jour que j'tais plus embarrass de ma personne et plus inquiet que
de coutume, je rencontrai sur la place de la haute ville un sergent de
l'artillerie de marine, que j'avais eu l'occasion de voir  Paris; comme
moi, il tait Artsien; mais, embarqu presque enfant sur un vaisseau de
l'tat, il avait pass la plus grande partie de sa vie aux colonies;
depuis, il n'tait pas revenu au pays, et il ne savait rien de ma
msaventure. Seulement il me regardait comme un bon vivant; et quelques
affaires de cabaret, dans lesquelles je l'avais soutenu avec nergie,
lui avaient donn une haute opinion de ma bravoure.

Te voil, me dit-il, Roger-Bontemps; et que fais-tu donc 
Boulogne?--Ce que j'y fais? Pays, je cherche  m'employer  la suite de
l'arme.--Ah! tu cours aprs un emploi; sais-tu que c'est diablement
difficile de se placer aujourd'hui; tiens, si tu veux suivre un
conseil.... Mais, coute, ce n'est pas ici que l'on peut s'expliquer 
son aise; entrons chez Galand. Nous nous dirigemes vers une espce de
rogomiste, dont le modeste tablissement tait situ  l'un des angles
de la place. Ah! bonjour, Parisien, dit le sergent au
cantinier.--Bonjour, pre Dufailli, que peut-on vous offrir? une
_pote_; du doux ou du rude?--Vingt-cinq dieu! papa Galand, nous
prenez-vous pour des rafals? C'est la fine rmoulade qu'il nous faut,
et du vin  trente, entendez-vous? Puis il s'adressa  moi: N'est-il
pas vrai, mon vieux, que les amis des amis sont toujours des amis. Tope
l, ajouta-t-il en me frappant dans la main; et il m'entrana dans un
cabinet o M. Galand recevait les pratiques de prdilection.

J'avais grand apptit, et je ne vis pas sans une bien vive satisfaction
les apprts d'un repas dont j'allais prendre ma part. Une femme de
vingt-cinq  trente ans, de la taille, de la figure et de l'humeur de
ces filles qui peuvent faire le bonheur de tout un corps-de-garde, vint
nous mettre le couvert: c'tait une petite Ligeoise bien vive, bien
enjoue, baragouinant son patois, et dbitant  tout propos de grosses
polissonneries, qui provoquaient le rire du sergent, charm qu'elle et
autant d'esprit. C'est la belle-soeur de notre hte, me dit-il;
j'espre qu'elle en a _des bossoirs_; c'est gras comme une pelotte, rond
comme une _boue_; aussi est-ce un plaisir. En mme temps Dufailli,
arrondissant la forme de ses mains, lui faisait des agaceries de
matelot, tantt l'attirant sur ses genoux (car il tait assis), tantt
appliquant sur sa joue luisante un de ces baisers retentissants, qui
rvlent un amour sans discrtion.

J'avoue que je ne voyais pas sans peine ce mange, qui ralentissait le
service, lorsque mademoiselle Jeannette (c'tait le nom de la
belle-soeur de M. Galand) s'tant brusquement chappe des bras de mon
Amphitryon, revint avec une moiti de dinde fortement assaisonne de
moutarde, et deux bouteilles qu'elle plaa devant nous.

A la bonne heure! s'cria le sergent; voil de quoi chiquer les vivres
et pomper les huiles, et je vais m'en acquitter du bon coin. Aprs ,
nous verrons, car, dans la cassine, tout est  notre discrtion; je n'ai
qu' faire signe. N'est-il pas vrai, mademoiselle Jeannette? Oui, mon
camarade, continua-t-il, je suis le patron de cans.

Je le flicitai sur tant de bonheur; et nous commenmes l'un et l'autre
 manger et  boire largement. Il y avait long-temps que je ne m'tais
trouv  pareille fte; je me lestai d'importance. Force bouteilles
furent vides; nous allions, je crois, dboucher la septime, lorsque le
sergent sortit, probablement pour satisfaire un besoin, et rentra
presque aussitt, ramenant avec lui deux nouveaux convives; c'taient un
fourrier et un sergent-major. Vingt-cinq dieu! j'aime la socit,
s'cria Dufailli; aussi, Pays, viens-je de faire deux recrues: je m'y
entends  recruter; demandez plutt  ces Messieurs.

Oh, c'est vrai, rpartit le fourrier,  lui le coq, le papa Dufailli,
pour inventer des emblmes et embter le conscrit: quand j'y pense,
fallait-il que je fusse loff pour donner dans un godan pareil!--Ah! tu
t'en souviens encore?--Oui, oui, notre ancien, je m'en souviens, et le
major aussi, puisque vous avez eu le toupet de l'engager en qualit de
notaire du rgiment.

--Eh bien! n'a-t-il pas fait son chemin? et, mille noms d'une pipe! ne
vaut-il pas mieux tre le premier comptable d'une compagnie de
canonniers, que de gratter le papier dans une tude? Qu'en dis-tu,
fourrier?--Je suis de votre avis; pourtant...--Pourtant, pourtant, tu me
diras peut-tre, toi, que tu tais plus heureux, quand, ds le patron
minet, il te fallait empoigner l'arrosoir, et te morfondre  jeter du
ratafia de grenouilles sur tes tulipes. Nous allions nous embarquer 
Brest sur _l'Invincible_; tu ne voulais partir que comme jardinier
fleuriste du bord: allons t'ai-je dit, va pour jardinier fleuriste; le
capitaine aime les fleurs, chacun son got, mais aussi chacun son
mtier; j'ai fait le mien. Il me semble que je te vois encore: tais-tu
emprunt, lorsqu'au lieu de t'employer  cultiver des plantes marines,
comme tu t'y attendais, on t'envoya faire la manoeuvre de haubans sur
du trente-six, et lorsqu'il te fallut mettre le feu au mortier sur la
bombarde! c'tait l le bouquet! Mais ne parlons plus de , et buvons
un coup. Allons, Pays, verse donc  boire aux camarades.

Je me mis en train d'emplir les verres. Tu vois, me dit le sergent,
qu'ils ne m'en veulent plus: aussi  nous trois maintenant ne
faisons-nous plus qu'une paire d'amis. Ce n'est pas l'embarras, je les
ai fait _joliment_ donner dans le panneau; mais tout  n'est rien; nous
autres recruteurs de la marine, nous ne sommes que de la Saint-Jean
auprs des recruteurs d'autre fois; vous tes encore des blancs-becs, et
vous n'avez pas connu Belle-Rose; c'est celui-l qui avait le truque.
Tel que vous me voyez, je n'tais pas trop niolle, et cependant il
m'emmaillota le mieux du monde. Je crois que je vous ai dj cont ,
mais,  tout hasard, je vais le rpter pour le Pays.

Dans l'ancien rgime, voyez-vous, nous avions des colonies, l'le de
France, Bourbon, la Martinique, la Guadeloupe, le Sngal, la Guyane, la
Louisiane, Saint-Domingue, etc. A prsent,  fait brosse; nous n'avons
plus que l'le d'Olron; c'est un peu plus que rien, ou, comme dit cet
autre, c'est un pied  terre, en attendant le reste. La descente aurait
pu nous rendre tout . Mais bah! la descente, il n'y faut plus songer,
c'est une affaire faite: la flottille pourrira dans le port et puis on
fera du feu avec la dfroque. Mais je m'aperois que je cours une borde
et que je vais  la drive; en avant donc Belle-Rose! car je crois que
c'est de Belle-Rose que je vous parlais.

Comme je vous le disais c'tait un gaillard qui avait le fil; et puis
dans ce temps l, les jeunes gens n'taient pas si allurs
qu'aujourd'hui.

J'avais quitt Arras  quatorze ans, et j'tais depuis six mois  Paris
en apprentissage chez un armurier, quand un matin le patron me chargea
de porter au colonel des carabiniers, qui demeurait  la Place Royale,
une paire de pistolets qu'il lui avait remis en tat. Je m'acquittai
assez lestement de la commission; malheureusement ces maudits pistolets
devaient faire rentrer dix-huit francs  la boutique; le colonel me
compta l'argent et me donna la pice. Jusque l c'tait  merveille;
mais ne voil-t-il pas, qu'en traversant la rue du Plican, j'entends
frapper  un carreau. Je m'imagine que c'est quelqu'un de connaissance,
je lve le nez, qu'est-ce que je vois? une madame de Pompadour qui, ses
appas  l'air, se carrait derrire une vitre plus claire que les
autres; et qui, par un signe de la tte, accompagn d'un aimable
sourire, m'engageait  monter. On et dit d'une miniature mouvante dans
son cadre. Une gorge magnifique, une peau blanche comme de la neige, une
poitrine large, et par-dessus le march une figure ravissante, il n'en
fallait pas tant pour me mettre en feu; j'enfile l'alle, je monte
l'escalier quatre  quatre, on m'introduit prs de la princesse: c'tait
une divinit!--Approche, mon miston, me dit-elle, en me frappant
lgrement sur la joue, tu vas me faire ton petit cadeau, n'est-ce pas?

Je fouille alors en tremblant dans ma poche, et j'en tire la pice que
le colonel m'avait donne.--Dis-donc petit, continua-t-elle, je crois,
ma foi de Dieu, que t'es Picard. Eh bien! je suis ta payse: oh! tu
paieras bien un verre de vin  ta payse!

La demande tait faite de si bonne grce! je n'eus pas la force de
refuser; les dix-huit francs du colonel furent entams. Un verre de vin
en amne un autre, et puis deux, et puis trois et puis quatre, si bien
que je m'enivrai de boisson et de volupt. Enfin la nuit arriva, et, je
ne sais comment cela se fit, mais je m'veillai dans la rue, sur un banc
de pierre,  la porte de l'htel des Fermes...

Ma surprise fut grande, en regardant autour de moi; elle fut plus
grande encore quand je vis le fond de ma bourse:..... les oiseaux
taient dnichs......

Quel moyen de rentrer chez mon bourgeois? O aller coucher? Je pris le
parti de me promener en attendant le jour; je n'avais point d'autre but
que de tuer le temps, ou plutt de m'tourdir sur les suites d'une
premire faute. Je tournai machinalement mes pas du ct du march des
Innocents. Fiez-vous donc aux payses! me disais-je en moi-mme; me voil
dans de beaux draps! encore s'il me restait quelque argent...

J'avoue que, dans ce moment, il me passa de drles d'ides par la
tte..... J'avais vu souvent afficher sur les murs de Paris:
Portefeuille perdu, avec mille, deux mille et trois mille francs de
rcompense  qui le rapporterait. Est-ce que je ne m'imaginai pas que
j'allais trouver un de ces portefeuilles; et dvisageant les pavs un 
un, marchant comme un homme qui cherche quelque chose; j'tais trs
srieusement proccup de la possibilit d'une si bonne aubaine, lorsque
je fus tir de ma rverie par un coup de poing qui m'arriva dans le
dos.--Eh bien! Cadet, que fais-tu donc par ici si matin?--Ah! c'est toi,
Fanfan, et par quel hasard dans ce quartier  cette heure?

Fanfan tait un apprenti ptissier, dont j'avais fait la connaissance
aux Porcherons; en un instant, il m'eut appris que depuis six semaines
il avait dsert le four, qu'il avait une matresse qui fournissait aux
appointements, et que, pour le quart d'heure, il se trouvait sans asile,
parce qu'il avait pris fantaisie au monsieur de sa particulire de
coucher avec elle. Au surplus, ajouta-t-il, je m'en bats l'oeil; si je
passe la nuit  la Souricire, le matin je reviens au gte, et je me
rattrappe dans la journe. Fanfan le ptissier me paraissait un garon
dgourdi; je supposais qu'il pourrait m'indiquer quelque expdient pour
me tirer d'affaire; je lui peignis mon embarras.

--Ce n'est que , me dit-il; viens me rejoindre  midi au cabaret de
la barrire des Sergents; je te donnerai peut-tre un bon conseil: dans
tous les cas, nous djeunerons ensemble.

Je fus exact au rendez-vous. Fanfan ne se fit pas attendre; il tait
arriv avant moi: aussitt que j'entrai, on me conduisit dans un cabinet
o je le trouvai en face d'une cloyre d'hutres, attabl entre deux
femelles, dont l'une, en m'apercevant, partit d'un grand clat de
rire.--Et qu'a-t-elle donc celle-l, s'cria Fanfan?--Eh! Dieu me
pardonne, c'est le _pays_!--C'est la _payse_! dis-je  mon tour, un peu
confus.--Oui, mon minet, c'est la payse. Je voulus me plaindre du
mchant tour qu'elle m'avait jou la veille; mais, en embrassant Fanfan,
qu'elle appelait _son lapin_, elle se prit  rire encore plus fort, et
je vis que ce qu'il y avait de mieux  faire, tait de prendre mon parti
en brave.

--Eh bien! me dit Fanfan, en me versant un verre de vin blanc, et
m'alongeant une douzaine d'hutres, tu vois qu'il ne faut jamais
dsesprer de la Providence; les pieds de cochon sont sur le gril:
aimes-tu les pieds de cochon? Je n'avais pas eu le temps de rpondre 
sa question, que dj ils taient servis. L'apptit avec lequel je
dvorais tait tellement affirmatif, que Fanfan n'eut plus besoin de
m'interroger sur mon got. Bientt le Chablis m'eut mis en gait;
j'oubliai les dsagrments que pourrait me causer le mcontentement de
mon bourgeois, et comme la compagne de ma payse m'avait donn dans
l'oeil, je me lanai  lui faire ma dclaration. Foi de Dufailli! elle
tait gentille  croquer; elle me rendit la main.

--Tu m'aimes donc bien, me dit Fanchette, c'tait le nom de la
perronnelle.--Si je vous aime!--Eh bien! si tu veux, nous nous marierons
ensemble.--C'est , dit Fanfan, mariez-vous; pour commencer, nous
allons faire la noce. Je te marie, Cadet, entends-tu? Allons,
embrasses-vous; et en mme-temps, il nous empoigna tous deux par la tte
pour rapprocher nos deux visages.--Pauvre chri, s'cria Fanchette, en
me donnant un second baiser, sans l'aide de mon ami; sois tranquille, je
te mettrai au pas.

J'tais aux anges; je passai une journe dlicieuse. Le soir, j'allai
coucher avec Fanchette; et, sans vanit, elle s'y prit si bien qu'elle
et tout lieu d'tre satisfaite de moi.

Mon ducation fut bientt faite. Fanchette tait toute fire d'avoir
rencontr un lve qui profitait si bien de ses leons; aussi me
rcompensait-elle gnreusement.

A cette poque, les notables venaient de s'assembler. Les notables
taient de bons pigeons; Fanchette les plumait, et nous les mangions en
commun. Chaque jour c'taient des bombances  n'en plus finir. Nous
ont-ils fait faire des gueuletons, ces notables, nous en ont-ils fait
faire! Sans compter que j'avais toujours le gousset garni!

Fanchette et moi nous ne nous refusions rien: mais que les instants du
bonheur sont courts!... Oh! oui, trs-courts!

Un mois de cette bonne vie s'tait  peine coul, que Fanchette et ma
payse furent arrtes et conduites  la Force. Qu'avaient-elles fait? je
n'en sais rien; mais comme les mauvaises langues parlaient du saut d'une
montre  rptition, moi, qui ne me souciais pas de faire connaissance
avec M. le lieutenant gnral de police, je jugeai prudent de ne pas
m'en informer.

Cette arrestation tait un coup que nous n'avions pas prvu; Fanfan et
moi, nous en fmes attrs. Fanchette tait si bonne enfant! Et puis,
maintenant que devenir, plus de ressources, me disais-je; la marmite
est renverse; adieu les hutres, adieu le Chablis, adieu les petits
soins. N'aurait-il pas mieux valu rester  mon tau? De son ct, Fanfan
se reprochait d'avoir renonc  ses brioches.

Nous nous avancions ainsi tristement sur le quai de la Ferraille,
lorsque nous fmes tout  coup rveills par le bruit d'une musique
militaire, deux clarinettes, une grosse caisse et des cimballes. La
foule s'tait rassemble autour de cet orchestre port sur une
charrette, au-dessus de laquelle flottaient un drapeau et des panaches
de toutes les couleurs. Je crois qu'on jouait l'air, _O peut-on tre
mieux qu'au sein de sa famille?_ Quand les musiciens eurent fini, les
tambours battirent un banc; un monsieur galonn sur toutes les coutures
se leva et prit la parole, en montrant au public une grande pancarte sur
laquelle tait reprsent un soldat en uniforme.--Par l'autorisation de
Sa Majest, dit-il, je viens ici pour expliquer aux sujets du roi de
France les avantages qu'il leur fait en les admettant dans ses colonies.
Jeunes gens qui m'entourez, vous n'tes pas sans avoir entendu parler du
pays de Cocagne; c'est dans l'Inde qu'il faut aller pour le trouver ce
fortun pays; c'est l que l'on a de tout  gogo.

Souhaitez-vous de l'or, des perles, des diamants? les chemins en sont
pavs; il n'y a qu' se baisser pour en prendre, et encore ne vous
baissez vous pas, les Sauvages les ramassent pour vous.

Aimez-vous les femmes? il y en a pour tous les gots: vous avez d'abord
les ngresses, qui appartiennent  tout le monde; viennent ensuite les
croles, qui sont blanches comme vous et moi, et qui aiment les blancs 
la fureur, ce qui est bien naturel dans un pays o il n'y a que des
noirs; et remarquez bien qu'il n'est pas une d'elles qui ne soit riche
comme un Crsus, ce qui, soit dit entre nous, est fort avantageux pour
le mariage.

Avez-vous la passion du vin? c'est comme les femmes, il y en a de
toutes les couleurs, du Malaga, du Bordeaux, du Champagne, etc. Par
exemple, vous ne devez pas vous attendre  rencontrer souvent du
Bourgogne; je ne veux pas vous tromper, il ne supporte pas la mer, mais
demandez de tous les autres crus du globe,  six blancs la bouteille, vu
la concurrence, on sera trop heureux de vous en abreuver. Oui,
messieurs,  six blancs, et cela ne vous surprendrais quand vous saurez
que, quelquefois cent, deux cents, trois cents navires tous chargs de
vins, sont arrivs en mme temps dans un seul port. Peignez-vous alors
l'embarras des capitaines: presss de s'en retourner, ils dposent leur
cargaison  terre, en faisant annoncer que ce sera leur rendre service
de venir puiser gratis  mme les tonneaux.

Ce n'est pas tout: croyez-vous que ce ne soit pas une grande douceur
que d'avoir sans cesse le sucre sous sa main?

Je ne vous parle pas du caf, des limons, des grenades, des oranges,
des ananas, et de mille fruits dlicieux qui viennent l sans culture
comme dans le Paradis terrestre, je ne dis rien non plus de ces liqueurs
des Iles, dont on fait tant de cas, et qui sont si agrables, que, sauf
votre respect, il semble, en les buvant, que le bon Dieu et les anges
vous pissent dans la bouche.

Si je m'adressais  des femmes ou  des enfants, je pourrais leur
vanter toutes ces friandises; mais je m'explique devant des hommes.

Fils de famille, je n'ignore pas les efforts que font ordinairement les
parents pour dtourner les jeunes gens de la voie qui doit les conduire
 la fortune; mais soyez plus raisonnables que les papas et surtout que
les mamans.

Ne les coutez-pas, quand ils vous diront que les Sauvages mangent les
Europens  la croque-au-sel: tout cela tait bon au temps de Christophe
Colomb, ou de Robinson Cruso.

Ne les coutez-pas, quand ils vous feront un monstre de la fivre
jaune; la fivre jaune? eh! messieurs, si elle tait aussi terrible
qu'on le prtend, il n'y aurait que des hpitaux dans le pays: et Dieu
sait qu'il n'y en a pas un seul?

Sans doute on vous fera encore peur du climat, je suis trop franc pour
ne pas en convenir: le climat est trs chaud, mais la nature s'est
montre si prodigue de rafrachissements, qu'en vrit il faut y faire
attention pour s'en apercevoir.

On vous effraiera de la piqre des maringouins, de la morsure des
serpents  sonnettes. Rassurez-vous; n'avez-vous pas vos esclaves
toujours prts  chasser les uns? quant aux autres, ne font-ils pas du
bruit tout exprs pour vous avertir?

On vous fera des contes sur les naufrages. Apprenez que j'ai travers
les mers cinquante-sept fois; que j'ai vu et revu le _bon homme
tropique_; que je me soucie d'aller d'un ple  l'autre comme d'avaler
un verre d'eau, et que sur l'Ocan o il n'y a ni trains de bois, ni
nourrices, je me crois plus en sret  bord d'un vaisseau de 74, que
dans les casemates du coche d'Auxerre, ou sur la galliote qui va de
Paris  Saint-Cloud. En voil bien assez pour dissiper vos craintes. Je
pourrais ajouter au tableau de ces agrments;... je pourrais vous
entretenir de la chasse, de la pche: figurez-vous des forts o le
gibier est si confiant, qu'il ne songe pas mme  prendre la fuite, et
si timide, qu'il suffit de crier un peu fort pour le faire tomber;
imaginez des fleuves et des lacs o le poisson est si abondant, qu'il
les fait dborder. Tout cela est merveilleux, tout cela est vrai.

J'allais oublier de vous parler des chevaux: des chevaux, messieurs, on
ne fait pas un pas sans en rencontrer par milliers;.... on dirait des
troupeaux de moutons; seulement ils sont plus gros: tes-vous amateurs?
voulez-vous vous monter? vous prenez une corde dans votre poche; il est
bon qu'elle soit un peu longue; vous avez la prcaution d'y faire un
noeud coulant; vous saisissez l'instant o les animaux sont  patre,
alors ils ne se doutent de rien; vous vous approchez doucement, vous
faites votre choix, et quand votre choix est fait, vous lancez la corde;
le cheval est  vous, il ne vous reste plus qu' l'enfourcher ou 
l'emmener  la longe, si vous le jugez  propos: car notez bien qu'ici
chacun est libre de ses actions.

Oui, messieurs, je le rpte, tout cela est vrai, trs vrai,
excessivement vrai: la preuve, c'est que le roi de France, Sa Majest
Louis XVI, qui pourrait presque m'entendre de son palais, m'autorise 
vous offrir de sa part tant de bienfaits. Oserais-je vous mentir si prs
de lui?

Le roi veut vous vtir, le roi veut vous nourrir, il veut vous combler
de richesses; en retour, il n'exige presque rien de vous: point de
travail, bonne paie, bonne nourriture, se lever et se coucher  volont,
l'exercice une fois par mois, la parade  la Saint-Louis; pour celle-l,
par exemple, je ne vous dissimule pas que vous ne pouvez pas vous en
dispenser,  moins que vous n'en ayez obtenu la permission, et on ne la
refuse jamais. Ces obligations remplies, tout votre temps est  vous.
Que voulez-vous de plus? un bon engagement? vous l'aurez; mais
dpchez-vous, je vous en prviens; demain peut-tre il ne sera plus
temps; les vaisseaux sont en partance, on n'attend plus que le vent pour
mettre  la voile... Accourez donc, Parisiens, accourez. Si, par hasard,
vous vous ennuyez d'tre bien, vous aurez des congs quand vous voudrez:
une barque est toujours dans le port, prte  ramener en Europe ceux qui
ont la maladie du pays; elle ne fait que a. Que ceux qui dsirent avoir
d'autres dtails viennent me trouver; je n'ai pas besoin de leur dire
mon nom, je suis assez connu; ma demeure est  quatre pas d'ici, au
premier rverbre, maison du marchand de vin. Vous demanderez M.
Belle-Rose.

Ma situation me rendit si attentif  ce discours, que je le retins mot
pour mot, et quoiqu'il y ait bientt vingt ans que je l'ai entendu, je
ne pense pas en avoir omis une syllabe.

Il ne fit pas moins d'impression sur Fanfan. Nous tions  nous
consulter, lorsqu'un grand escogriffe, dont nous ne nous occupions pas
le moins du monde, appliqua une calotte  Fanfan, et fit rouler son
chapeau par terre.--Je t'apprendrai, lui dit-il, Malpot,  me regarder
de travers. Fanfan tait tout tourdi du coup; je voulus prendre sa
dfense; l'escogriffe leva  son tour la main sur moi; bientt nous
fmes entours; la rixe devenait srieuse; le public prenait ses places;
c'tait  qui serait aux premires. Tout  coup un individu perce la
foule; c'tait M. Belle-Rose: Eh bien! qu'est-ce qu'il y a? dit-il; et
en dsignant Fanfan, qui pleurait, je crois que monsieur a reu un
soufflet: cela ne peut pas s'arranger; mais monsieur est brave, je lis
a dans ses yeux; cela s'arrangera. Fanfan voulut dmontrer qu'il
n'avait pas tort, et ensuite qu'il n'avait pas reu de soufflet. C'est
gal, mon ami, rpliqua Belle-Rose; il faut absolument
s'allonger.--Certainement, dit l'escogriffe, cela ne se passera pas
comme a. Monsieur m'a insult, il m'en rendra raison; il faut qu'il y
en ait un des deux qui reste sur la place.

--Eh bien! soit, l'on vous rendra raison, rpondit Belle-Rose; je
rponds de ces messieurs: votre heure?--La vtre?--Cinq heures du
matin, derrire l'archevch. J'apporterai des fleurets.

La parole tait donne, l'escogriffe se retira, et Belle-Rose frappant
sur le ventre de Fanfan,  l'endroit du gilet o l'on met l'argent, y
fit rsonner quelques pices, derniers dbris de notre splendeur
clipse: Vraiment, mon enfant, je m'intresse  vous, lui dit-il, vous
allez venir avec moi; monsieur n'est pas de trop, ajouta-t-il en me
frappant aussi sur le ventre, comme il avait fait  Fanfan.

M. Belle-Rose nous conduisit dans la rue de la Juiverie, jusqu' la
porte d'un marchand de vin, o il nous fit entrer. Je n'entrerai pas
avec vous, nous dit-il; un homme comme moi doit garder le dcorum; je
vais me dbarrasser de mon uniforme, et je vous rejoins dans la minute.
Demandez du cachet rouge et trois verres. M. Belle-Rose nous quitta. Du
cachet rouge, rpta-t-il en se retournant, du cachet rouge.

Nous excutmes ponctuellement les ordres de M. Belle-Rose, qui ne
tarda pas  revenir, et que nous remes chapeau bas.--Ah a! mes
enfants, nous dit-il, couvrez-vous; entre nous, pas de crmonies; je
vais m'asseoir; o est mon verre? le premier venu, je le saisis  la
premire capucine, (il l'avale d'un trait). J'avais diablement soif;
j'ai de la poussire plein la gorge.

Tout en parlant, M. Belle-Rose lampa un second coup; puis, s'tant
essuy le front avec son mouchoir, il se mit les deux coudes sur la
table, et prit un air mystrieux qui commena  nous inquiter.

Ah a! mes bons amis, c'est donc demain que nous allons en dcoudre.
Savez-vous, dit-il  Fanfan, qui n'tait rien moins que rassur, que
vous avez affaire  forte partie, une des premires lames de France: il
pelotte Saint-Georges.--Il pelotte Saint-Georges! rptait Fanfan d'un
ton piteux en me regardant.--Ah mon Dieu oui, il pelotte Saint-Georges;
ce n'est pas tout, il est de mon devoir de vous avertir qu'il a la main
extrmement malheureuse.--Et moi donc! dit Fanfan.--Quoi! vous
aussi?--Parbleu! je crois bien, puisque, quand j'tais chez mon
bourgeois, il ne se passait pas de jour que je ne cassasse quelque
chose, ne ft-ce qu'une assiette.--Vous n'y tes pas, mon garon, reprit
Belle-Rose: on dit d'un homme qu'il a la main malheureuse, quand il ne
peut pas se battre sans tuer son homme.

L'explication tait trs claire; Fanfan tremblait de tous ses membres;
la sueur coulait de son front  grosses gouttes; des nuages blancs et
bleus se promenaient sur ses joues rosaces d'apprenti ptissier, sa
face s'alongeait, il avait le coeur gros, il suffoquait; enfin il
laissa chapper un norme soupir.

Bravo! s'cria Belle-Rose, en lui prenant la main dans la sienne;
j'aime les gens qui n'ont pas peur... N'est-ce pas que vous n'avez pas
peur? Puis, frappant sur la table: Garon! une bouteille, du mme,
entends-tu? c'est monsieur qui rgale... Levez-vous donc un peu, mon
ami, fendez-vous, relevez-vous, alongez le bras, pliez la saigne,
effacez-vous; c'est a. Superbe, superbe, dlicieux! Et pendant ce
temps, M. Belle-Rose vidait son verre. Foi de Belle-Rose, je veux faire
de vous un tireur. Savez-vous que vous tes bien pris; vous seriez trs
bien sous les armes, et il y en a plus de quatre parmi les matres qui
n'avaient pas autant de dispositions que vous. Que c'est dommage que
vous n'ayez pas t montr. Mais non, c'est impossible; vous avez
frquent les salles:--Oh! je vous jure que non, rpondit
Fanfan.--Avouez que vous vous tes battu.--Jamais.--Pas de modestie; 
quoi sert de cacher votre jeu? est-ce que je ne vois pas bien....--Je
vous proteste, m'criai-je alors, qu'il n'a jamais tenu un fleuret de sa
vie.--Puisque monsieur l'atteste, il faut bien que je m'en rapporte:
mais, tenez, vous tes deux malins; ce n'est pas aux vieux singes qu'on
enseigne  faire des grimaces: confessez-moi la vrit, ne craignez-vous
pas que j'aille vous trahir? ne suis-je plus votre ami? Si vous n'avez
pas de confiance en moi, il vaut autant que je me retire. Adieu
messieurs, continua Belle-Rose d'un air courrouc, en s'avanant vers la
porte, comme pour sortir.

Ah! monsieur Belle-Rose, ne nous abandonnez pas, s'cria Fanfan;
demandez plutt  Cadet si je vous ai menti: je suis ptissier de mon
tat; est-ce de ma faute si j'ai des dispositions? j'ai tenu le rouleau,
mais...--Je me doutais bien, dit Belle-Rose, que vous aviez tenu
quelque chose. J'aime la sincrit; la sincrit, vous l'avez; c'est la
principale des vertus pour l'tat militaire; avec celle-l l'on va loin;
je suis sr que vous ferez un fameux soldat. Mais pour le moment, ce
n'est pas de cela qu'il s'agit. Garon, une bouteille de vin. Puisque
vous ne vous tes jamais battu, le diable m'emporte si j'en crois
rien..... et aprs une minute de silence: c'est gal; mon bonheur  moi,
c'est de rendre service  la jeunesse: je veux vous enseigner un coup,
un seul coup. (Fanfan ouvrait de grands yeux.) Vous me promettez bien de
ne le montrer  qui que ce soit.--Je le jure, dit Fanfan.--Eh bien, vous
serez le premier  qui j'aurai dit mon secret. Faut-il que je vous aime!
un coup auquel il n'y a pas de parade! un coup que je gardais pour moi
seul. N'importe, demain il fera jour, je vous initierai.

Ds ce moment Fanfan parut moins constern, il se confondit en
remercments envers M. Belle-Rose, qu'il regardait comme un sauveur; on
but encore quelques rasades au milieu des protestations d'intrt d'une
part, et de reconnaissance de l'autre; enfin, comme il se faisait tard,
M. Belle-Rose prit cong de nous, mais en homme qui connat son monde.
Avant de nous quitter, il eut l'attention de nous indiquer un endroit o
nous pourrions aller nous reposer. Prsentez-vous de ma part, nous
dit-il, au Griffon, rue de la Mortellerie; recommandez-vous de moi,
dormez tranquilles, et vous verrez que tout se passera bien. Fanfan ne
se fit pas tirer l'oreille pour payer l'cot; au revoir, nous dit
Belle-Rose, je vendrai vous rveiller.

Nous allmes frapper  la porte du Griffon, o l'on nous donna 
coucher. Fanfan ne put fermer l'oeil: peut-tre tait-il impatient de
connatre le coup que M. Belle-Rose devait lui montrer; peut-tre
tait-il effray; c'tait plutt a.

A la petite pointe du jour, la clef tourne dans la serrure: quelqu'un
entre, c'est M. Belle-Rose. Morbleu! est-ce qu'on dort les uns sans les
autres? branle-bas gnral partout, s'crie-t-il. En un instant nous
sommes sur pied. Quand nous fmes prts, il disparut un moment avec
Fanfan, et bientt aprs ils revinrent ensemble.--Partons, dit
Belle-Rose; surtout pas de btises; vous n'avez rien  faire, quarte
bande, et il s'enfilera de lui-mme.

Fanfan, malgr la leon, n'tait pas  la noce: arriv sur le terrain,
il tait plus mort que vif; notre adversaire et son tmoin taient dj
au poste.--C'est ici qu'on va s'aligner, dit Belle-Rose, en prenant les
fleurets qu'il m'avait remis, et dont il fit sauter les boutons; puis,
mesurant les lames: Il n'y en aura pas un qui en ait dans le ventre six
pouces de plus que l'autre. Allons! prenez moi , M. Fanfan,
continua-t-il, en prsentant les fleurets en croix.

Fanfan hsite; cependant, sur une seconde invitation, il saisit la
monture, mais si gauchement qu'elle lui chappe. Ce n'est rien, dit
Belle-Rose en ramassant le fleuret qu'il remet  la main de Fanfan,
aprs l'avoir plac vis--vis de son adversaire. Allons! en garde! on va
voir qui est-ce qui empoignera les zharicots.

Un moment, s'crie le tmoin de ce dernier, j'ai une question  faire
auparavant.--Monsieur, dit-il en s'adressant  Fanfan, qui pouvait 
peine se soutenir, n'est ni prvt ni matre?--Qu'est-ce que c'est?
rpond Fanfan du ton d'un homme qui se meurt.--D'aprs les lois du
duel, reprit le tmoin, mon devoir m'oblige  vous sommer de dclarer
sur l'honneur si vous tes prvt ou matre? Fanfan garde le silence et
adresse un regard  M. Belle-Rose, comme pour l'interroger sur ce qu'il
doit dire. Parlez donc, lui dit encore le tmoin.--Je suis,... je
suis,... je ne suis qu'apprenti, balbutia Fanfan.--Apprenti, on dit
amateur, observa Belle-Rose.--En ce cas, continua le tmoin, monsieur
l'amateur va se dshabiller, car c'est  sa peau que nous en
voulons.--C'est juste, dit Belle-Rose, je n'y songeais pas; on se
dshabillera: vite, vite, M. Fanfan, habit et chemise bas.

Fanfan faisait une fichue mine; les manches de son pourpoint n'avaient
jamais t si troites: il se dboutonnait par en bas et se reboutonnait
par en haut. Quand il fut dbarrass de son gilet, il ne put jamais
venir  bout de dnouer les cordons du col de sa chemise, il fallut les
couper; enfin, sauf la culotte, le voil nu comme un ver. Belle-Rose lui
redonne le fleuret: Allons! mon ami, lui dit-il, en garde!--Dfends-toi,
lui crie son adversaire; les fers sont croiss, la lame de Fanfan
frmit et s'agite: l'autre lame est immobile; il semble que Fanfan va
s'vanouir.--C'en est assez, s'crient tout--coup Belle-Rose et le
tmoin, en se jetant sur les fleurets; c'en est assez, vous tes deux
braves; nous ne souffrirons pas que vous vous gorgiez; que la paix soit
faite, embrassez-vous, et qu'il n'en soit plus question. Sacredieu! il
ne faut pas tuer tout ce qui est gras.... Mais c'est un intrpide ce
jeune homme. Appaisez-vous donc, M. Fanfan.

Fanfan commena  respirer; il se remit tout--fait quand on lui eut
prouv qu'il avait montr du courage; son adversaire fit pour la frime
quelques difficults de consentir  un arrangement; mais  la fin il se
radoucit; on s'embrassa; et il fut convenu que la rconciliation
s'achverait en djenant au parvis Notre-Dame,  la buvette des
chantres; c'tait l qu'il y avait du bon vin!

Quand nous arrivmes, le couvert tait mis, le djener prt: on nous
attendait.

Avant de nous attabler, M. Belle-Rose prit Fanfan et moi en
particulier.--Eh bien! mes amis, nous dit-il, vous savez  prsent ce
que c'est qu'un duel; ce n'est pas la mer  boire; je suis content de
vous, mon cher Fanfan, vous vous en tes tir comme un ange. Mais il
faut tre loyal jusqu'au bout: vous comprenez ce que parler veut dire;
il ne faut pas souffrir que ce soit lui qui paie.

A ces mots le front de Fanfan se rembrunit, car il connaissait le fond
de notre bourse. Eh! mon Dieu, laissez bouillir le mouton, ajouta
Belle-Rose, qui s'aperut de son embarras, si vous n'tes pas en argent,
je rponds pour le reste; tenez, en voulez-vous de l'argent? voulez-vous
trente francs? en voulez-vous soixante? entre amis, on ne se gne pas;
et l-dessus il tira de sa poche douze cus de six livres:  vous deux,
dit-il, ils sont tous  la vache, cela porte bonheur.

Fanfan balanait: Acceptez, vous rendrez quand vous pourrez. A cette
condition, on ne risque rien d'emprunter. Je poussai le coude  Fanfan,
comme pour lui dire: prends toujours. Il comprit le signe, et nous
empochmes les cus, touchs du bon coeur de M. Belle-Rose.

Il allait bientt nous en cuire. Ce que c'est quand on n'a pas
d'exprience. Oh! il avait du service M. Belle-Rose!

Le djeuner se passa fort gaiement: on parla beaucoup de l'avarice des
parents, de la ladrerie des matres d'apprentissage, du bonheur d'tre
indpendant, des immenses richesses que l'on amasse dans l'Inde: les
noms du Cap, de Chandernagor, de Calcutta, de Pondichry, de Tipoo-Sab,
furent adroitement jets dans la conversation; on cita des exemples de
fortunes colossales faites par des jeunes gens que M. Belle-Rose avait
rcemment engags. Ce n'est pas pour me vanter, dit-il, mais je n'ai pas
la main malheureuse; c'est moi qui ai engag le petit Martin, eh bien!
maintenant, c'est un Nabab; il roule sur l'or et sur l'argent. Je
gagerais qu'il est fier; s'il me revoyait, je suis sr qu'il ne me
reconnatrait plus. Oh! j'ai fait diablement des ingrats dans ma vie!
Que voulez-vous? c'est la destine de l'homme!

La sance fut longue... Au dessert, M. Belle-Rose remit sur le tapis
les beaux fruits des Antilles; quand on but des vins fins: Vive le vin
du Cap; c'est celui-l qui est exquis, s'criait-il; au caf, il
s'extasiait sur le Martinique; on apporta du Coignac: Oh! oh! dit-il, en
faisant la grimace, a ne vaut pas le tafia, et encore moins l'excellent
rhum de la Jamaque; on lui versa du parfait-amour:  se laisse boire,
observa Belle-Rose, mais ce n'est encore que de la petite bierre auprs
des liqueurs de la clbre madame Anfous.

M. Belle-Rose s'tait plac entre Fanfan et moi. Tout le temps du repas
il eut soin de nous. C'tait toujours la mme chanson: _videz donc vos
verres_, et il les remplissait sans cesse. Qui m'a bti des poules
mouilles de votre espce? disait-il d'autres fois; allons! un peu
d'mulation, voyez-moi, comme j'avale .

Ces apostrophes et bien d'autres produisirent leur effet. Fanfan et
moi, nous tions ce qu'on appelle bien panss, lui surtout.--M.
Belle-Rose, c'est-il encore bien loin les colonies, Chambernagor,
Sering-a-patame? c'est-il encore bien loin? rptait-il de temps 
autre, et il se croyait embarqu, tant il tait dans les
branguesindes.--Patience! lui rpondit enfin Belle-Rose, nous
arriverons: en attendant, je vais vous conter une petite histoire. Un
jour que j'tais en faction  la porte du gouverneur...--Un jour qu'il
tait gouverneur, redisait aprs lui Fanfan.--Taisez-vous donc, lui dit
Belle-Rose, en lui mettant la main sur la bouche, c'est quand je n'tais
encore que soldat, poursuivit-il. J'tais tranquillement assis devant
ma gurite, me reposant sur un sopha, lorsque mon ngre, qui portait mon
fusil...... Il est bon que vous sachiez que dans les colonies, chaque
soldat a son esclave mle et femelle; c'est comme qui dirait ici un
domestique des deux sexes,  part que vous en faites tout ce que vous
voulez, et que s'ils ne vont pas  votre fantaisie, vous avez sur eux
droit de vie et de mort, c'est--dire que vous pouvez les tuer comme on
tue une mouche. Pour la femme, a vous regarde encore, vous vous en
servez  votre ide.... j'tais donc en faction, comme je vous disais
tout  l'heure; mon ngre portait mon fusil.....

M. Belle-Rose  peine achevait de prononcer ces mots, qu'un soldat en
grande tenue entra dans la salle o nous tions, et lui remit une lettre
qu'il ouvrit avec prcipitation: C'est du ministre de la marine, dit-il;
M. de Sartine m'crit que le service du roi m'appelle  Surinam. Eh
bien! va pour Surinam. Diable, ajouta-t-il en s'adressant  Fanfan et 
moi, voil pourtant qui est embarrassant; je ne comptais pas vous
quitter sitt; mais, comme dit cet autre, qui compte sans son hte
compte deux fois; enfin, c'est gal.

M. Belle-Rose, prenant alors son verre de la main droite, frappait 
coups redoubls sur la table. Pendant que les autres convives
s'esquivaient un  un, enfin une fille de service accourut. La carte, et
faites venir le bourgeois. Le bourgeois arrive en effet, avec une note
de la dpense.--C'est tonnant! comme cela se monte! observa Belle-Rose,
cent quatre-vingt-dix livres douze sols, six deniers! Ah! pour le coup,
M. Nivet, vous voulez nous corcher tout vifs? Voil d'abord un article
que je ne vous passerai pas: quatre citrons vingt-quatre sols. Il n'y en
a eu que trois; premire rduction. Peste, papa Nivet, je ne suis plus
surpris si vous faites vos orges. Sept demi-tasses; c'est joli; il
parat qu'il fait bon vrifier: nous n'tions que six. Je suis sr que
je vais encore dcouvrir quelque erreur....... Asperges, dix-huit
livres; c'est trop fort.--En avril! dit M. Nivet, de la primeur!--C'est
juste, continuons: petits pois, artichaux, poisson. Le poisson d'avril
n'est pas plus cher que l'autre, voyons un peu les fraises...
vingt-quatre livres...... il n'y a rien  dire..... Quant au vin, c'est
raisonnable... A prsent, c'est  l'addition que je vous attends: pose
zro, retiens un, et trois de retenus.... Le total est exact, les 12
sols sont  rabattre, puis les 6 deniers, reste 190 livres. Me
trouvez-vous bon pour la somme, papa Nivet?...--Oh! oh! rpondit le
traiteur; hier oui, aujourd'hui non;.... crdit sur terre tant que vous
voudrez, mais une fois que vous serez dans le sabot, o voulez-vous que
j'aille vous chercher?  Surinam? au Diable les pratiques
d'outre-mer!... Je vous prviens que c'est de l'argent qu'il me faut, et
vous ne sortirez pas d'ici sans m'avoir satisfait. D'ailleurs, je vais
envoyer chercher le guet, et nous verrons....

M. Nivet sortit fort courrouc en apparence.

Il est homme  le faire, nous dit Belle-Rose; mais il me vient une
ide, aux grands maux les grands remdes. Sans doute que vous ne vous
souciez pas plus que moi d'tre conduits  M. Lenoir, entre quatre
chandelles. Le roi donne 100 francs par homme qui s'engage; vous tes
deux, cela fait 200 francs,... vous signez votre enrlement, je cours
toucher les fonds, je reviens et je vous dlivre. Qu'en dites-vous?

Fanfan et moi nous gardions le silence.--Quoi! vous hsitez? j'avais
meilleure opinion de vous, moi qui me serais mis en quatre... et puis,
en vous engageant vous ne faites pas un si mauvais march...... Dieu!
que je voudrais avoir votre ge, et savoir ce que je sais!..... Quand on
est jeune il y a toujours de la ressource. Allons! continua-t-il en nous
prsentant du papier, voil le moment de battre monnaie, mettez votre
nom au bas de cette feuille.

Les instances de M. Belle-Rose taient si pressantes, et nous avions
une telle apprhension du guet, que nous signmes.--C'est heureux,
s'cria-t-il. A prsent, je vais payer; si vous tes fchs, il sera
toujours temps, il n'y aura rien de fait; pourvu cependant que vous
rendiez les espces; mais nous n'en viendrons pas l..... Patience, mes
bons amis, je serai promptement de retour.

M. Belle-Rose sortit aussitt, et bientt aprs nous le vmes
revenir.--La consigne est leve,  prsent, nous dit-il, libre  nous
d'vacuer la place ou de rester;... mais vous n'avez pas encore vu
madame Belle-Rose, je veux vous faire faire connaissance avec elle;
c'est a une femme! de l'esprit jusqu'au bout des ongles.

M. Belle-Rose nous conduisit chez lui; son logement n'tait pas des
plus brillants: deux chambres sur le derrire d'une maison d'assez mince
apparence,  quelque distance de l'arche Marion. Madame Belle-Rose tait
dans un alcove au fond de la seconde pice, la tte exhausse par une
pile d'oreillers. Prs de son lit taient deux bquilles, et non loin de
l, une table de nuit, sur laquelle taient un crachoir, une tabatire
en coquillage, un gobelet d'argent et une bouteille d'eau de vie en
vuidange. Madame Belle-Rose pouvait avoir de quarante-cinq  cinquante
ans; elle tait dans un nglig galant, une fontange et un peignoir
garnis de malines. Son visage lui faisait honneur. Au moment o nous
parmes, elle fut saisie d'une quinte de toux.--Attendez qu'elle ait
fini, nous dit M. Belle-Rose. Enfin, la toux se calma. Tu peux parler,
ma mignonne?--Oui mon minet, rpondit-elle.--Eh bien! tu vas me faire
l'amiti de dire  ces messieurs quelle fortune on fait dans les
colonies.--Immense, M. Belle-Rose, immense!--Quels partis on y trouve
pour le mariage.--Quels partis? superbes, M. Belle-Rose, superbes! la
plus mince hritire a des millions de piastres.--Quelle vie on y
fait?--Une vie de chanoine, M. Belle-Rose.

--Vous l'entendez, dit le mari, je ne le lui fais pas dire.

La farce tait joue. M. Belle-Rose nous offrit de nous rafrachir d'un
coup de rhum: nous trinqumes avec son pouse, en buvant  sa sant, et
elle but  notre bon voyage.--Car je pense bien, ajouta-t-elle, que ces
messieurs sont des ntres. Cher ami, dit-elle  Fanfan, vous avez une
figure comme on les aime dans ce pays-l: paules carres, poitrine
large, jambe faite au tour, nez  la Bourbon. Puis, en s'adressant 
moi:--Et vous aussi; oh! vous tes des gaillards bien membrs.....--Et
des gaillards qui ne se laisseront pas marcher sur le pied, reprit
Belle-Rose; monsieur, tel que tu le vois, a fait ses preuves ce
matin.--Ah! monsieur a fait ses preuves, je lui en fais mon compliment,
approchez donc, mon pauvre Jsus, que je vous baise; j'ai toujours aim
les jeunes gens, c'est ma passion  moi; chacun la sienne. Tu n'es pas
jaloux, Belle-Rose, n'est-ce pas?--Jaloux! et de quoi? monsieur s'est
conduit comme un Bayard: aussi j'en informerai le corps; le colonel le
saura; c'est de l'avancement tout de suite, caporal au moins, si on ne
le fait pas officier;... Hein! quand vous aurez l'paulette, vous
redresserez-vous! Fanfan ne se sentait pas de joie. Quant  moi, sr de
n'tre pas moins brave que lui, je me disais: S'il avance, je ne
reculerai pas. Nous tions tous deux assez contents.

--Je dois vous avertir d'une chose, poursuivit le recruteur:
recommands comme vous l'tes, il est impossible que vous ne fassiez pas
des jaloux; d'abord, il y a partout des envieux, dans les rgiments
comme ailleurs,... mais souvenez-vous que si l'on vous manque d'une
syllabe, c'est  moi qu'ils auront affaire.... Une fois que j'ai pris
quelqu'un sous ma protection.... enfin, suffit. crivez-moi.--Comment!
dit Fanfan, vous ne partez donc pas avec nous?--Non, rpondit
Belle-Rose,  mon grand regret; le ministre a encore besoin de moi: je
vous rejoindrai  Brest. Demain,  huit heures, je vous attends ici,
pas plus tard; aujourd'hui je n'ai pas le loisir de rester plus
long-temps avec vous; il faut que le service se fasse;  demain.

Nous prmes cong de madame Belle-Rose, qui voulut aussi m'embrasser.
Le lendemain nous accourmes  sept heures et demie, rveills par les
punaises qui logeaient avec nous au Griffon.--Vivent les gens qui sont
exacts! s'cria Belle-Rose, en nous voyant; moi je le suis aussi. Puis,
prenant le ton svre: Si vous avez des amis et des connaissances, il
vous reste la journe pour leur faire vos adieux. Actuellement, voici
votre feuille de route: il vous revient trois sous par lieue et le
logement, place au feu et  la chandelle. Vous pouvez brler des tapes
tant qu'il vous plaira,  ne me regarde pas; mais n'oubliez pas surtout
que si l'on vous rencontre demain soir dans Paris, c'est la marchausse
qui vous conduira  votre destination.

Cette menace cassa bras et jambes  Fanfan ainsi qu' moi. Le vin tait
tir, il fallait le boire: nous prmes notre parti. De Paris  Brest, il
y a un fameux ruban de queue; malgr les ampoules, nous faisions nos
dix lieues par jour. Enfin nous arrivmes; et ce ne fut pas sans avoir
mille fois maudit Belle-Rose. Un mois aprs, nous fmes embarqus. Dix
ans aprs, jour pour jour, je passai caporal d'emble, et Fanfan devint
appoint; il est crev  Saint-Domingue pendant l'expdition de Leclerc;
c'est le pian des Ngres qui l'a emport: c'tait un fameux lapin. Quant
 moi, j'ai encore bon pied bon oeil; le coffre est solide, et s'il
n'y a pas d'avarie, je me fais fort de vous enterrer tous. J'ai essuy
bien des traverses dans ma vie; j'ai t trimball d'une colonie 
l'autre; j'ai roul ma bosse partout, je n'en ai pas amass davantage;
c'est gal, les enfants de la joie ne priront pas.... Et puis quand il
n'y en a plus il y en a encore, poursuivit le sergent Dufailli, en
frappant sur les poches de son uniforme rp, et en relevant son gilet
pour nous montrer une ceinture de cuir qui crevait de plnitude. Je dis
qu'il y en a du beurre  la cambuse, et du jaune, sans compter qu'avant
peu les Anglais nous feront le prt. La compagnie des Indes me doit
encore un dcompte; c'est quelque trois mts qui me l'apporte.--En
attendant, il fait bon avec vous, pre Dufailli, dit le fourrier.--Trs
bon, rpta le sergent-major.--Oui, trs bon, pensai-je tout bas, en me
promettant bien de cultiver une connaissance que le hasard me rendait si
 propos.




CHAPITRE XIX.

     Continuation de la mme journe.--La Contemporaine.--Un adjudant de
     place.--Les filles de la mre Thomas.--Le lion d'argent.--Le
     capitaine Paulet et son lieutenant.--Les corsaires.--Le
     bombardement.--Le dpart de lord Landerdale.--La comdienne
     travestie.--Le bourreau des crnes.--Neuvime Henri et ses
     demoiselles.--Je m'embarque.--Combat naval.--Le second de Paulet
     est tu.--Prise d'un brick de guerre.--Mon sosie; je change de
     nom.--Mort de Dufailli.--Le jour des rois.--Une frgate coule.--Je
     veux sauver deux amants.--Une tempte.--Les femmes des pcheurs.


Tout en faisant la scne du recruteur, le pre Dufailli avait bu presque
 chaque phrase. Il tait d'opinion que les paroles coulent mieux quand
elles sont humectes; il aurait pu tout aussi-bien les tremper avec de
l'eau, mais il en avait horreur, depuis, disait-il, qu'il tait tomb 
la mer: c'tait en 1789 que cet accident lui tait arriv. Aussi
advint-il que, moiti parlant, moiti buvant, il s'enivra sans s'en
apercevoir. Enfin il vint un moment o il fut saisi d'une incroyable
difficult de s'exprimer: il avait ce qu'on appelle la langue paisse.
Ce fut alors que le fourrier et le sergent-major songrent  se retirer.

Dufailli et moi nous restmes seuls; il s'endormit, se pencha sur la
table, et se mit  ronfler, pendant qu'en digrant de sang-froid,
j'tais livr  mes rflexions. Trois heures s'taient coules, et il
n'avait pas achev son somme. Quand il se rveilla, il fut tout surpris
de voir quelqu'un auprs de lui; il ne m'aperut d'abord qu' travers un
pais brouillard, qui ne lui permit pas de distinguer mes traits;
insensiblement cette vapeur se dissipa, et il me reconnut; c'tait tout
ce qu'il pouvait. Il se leva en chancelant, se fit apporter un bol de
caf noir, dans lequel il renversa une salire, avala ce liquide 
petites gorges et, ayant pass son demi-espadon, il se pendit  mon
bras, en m'entranant vers la porte; mon appui lui tait on ne peut plus
ncessaire: il tait la vigne qui s'attache  l'ormeau. Tu vas me
remorquer, me dit-il, et moi je te piloterai. Vois-tu le tlgraphe,
Qu'est-ce qu'il dit avec ses bras en l'air? il signale que le Dufailli
est vent dessus vent dedans;... le Dufailli, mille Dieu! navire de
trois cents tonneaux au moins. Ne t'inquite pas, il ne perd pas le nord
Dufailli.--En mme temps, sans me quitter le bras, il retira son
chapeau, et le posant sur le bout de son doigt, il le fit pirouetter,
Voil,.... ma boussole; attention! Je retiens la corne du ct de la
cocarde;... le cap sur la rue des Prcheurs; en avant, marche! commanda
Dufailli, et nous prmes ensemble le chemin de la basse ville, aprs
qu'il se ft recoiff en tapageur.

Dufailli m'avait promis un conseil, mais il n'tait gures en tat de me
le donner. J'aurais bien dsir qu'il recouvrt sa raison;
malheureusement le grand air et le mouvement avaient produit sur lui un
effet tout contraire. En descendant la grande rue, il nous fallut entrer
dans cette multitude de cabarets dont le sjour de l'arme l'avait
peuple; partout nous faisions une station plus ou moins longue, que
j'avais soin d'abrger le plus possible; chaque bouchon, selon
l'expression de Dufailli, tait une relche qu'il tait indispensable de
visiter, et chaque relche augmentait la charge qu'il avait dj tant de
peine  porter.--Je suis soul comme un gredin, me disait-il par
intervalles, et pourtant je ne suis pas un gredin, car il n'y a que les
gredins qui se solent, n'est-ce pas, mon ami?

Vingt fois je fus tent de l'abandonner, mais Dufailli  jeun pouvait
tre ma providence; je me rappelai sa ceinture pleine, et pour le perdre
de vue, je comprenais trop bien qu'il avait d'autres ressources que sa
paie de sergent. Parvenu en face de l'glise, sur la place d'Alton, il
lui prit la fantaisie de faire cirer se souliers. A la cire franaise,
dit-il, en posant le pied sur la sellette: c'est de l'oeuf,
entends-tu?--Suffit, mon officier, rpondit l'artiste. A ce moment,
Dufailli perdit l'quilibre; je crus qu'il allait tomber, et m'approchai
pour le soutenir. Eh! pays, n'as-tu pas peur, parce qu'il y a du
roulis? j'ai le pied marin. En attendant, le pinceau, remu avec
agilit, donnait un nouveau lustre  sa chaussure. Quand elle fut
compltement barbouille de noir:--Et le coup de fion, dit Dufailli,
c'est-il pour demain? En mme temps il offrait un sou pour
salaire.--Vous ne me faites pas riche, mon sergent.--Je crois qu'il
raisonne: prends garde que je te f... ma botte... Dufailli fait le
geste; mais, dans ce mouvement, son chapeau branl tombe  terre;
chass par le vent, il roule sur le pav; le dcrotteur court aprs et
le lui rapporte.--Il ne vaut pas deux liards, s'crie Dufailli;
n'importe, tu es un bon enfant. Puis, fouillant dans sa poche, il en
ramne une poigne de guines: Tiens, voil pour boire  ma
sant.--Merci, mon colonel, dit alors le dcrotteur, qui proportionnait
les titres  la gnrosit.

Actuellement, me dit Dufailli, qui semblait peu  peu reprendre ses
esprits, il faut que je te mne dans les bons endroits. J'tais dcid
 l'accompagner partout o il irait; je venais d'tre tmoin de sa
libralit, et je n'ignorais pas que les ivrognes sont gens les plus
reconnaissants du monde envers les personnes qui se dvouent  leur
faire compagnie. Je me laissai donc piloter suivant son dsir, et nous
arrivmes dans la rue des Prcheurs. A la porte d'une maison neuve d'une
construction assez lgante, tait une sentinelle et plusieurs soldats
de planton: C'est l, me dit-il.--Quoi! c'est l? est-ce que vous me
conduisez  l'tat-major?--L'tat-major, tu veux rire; je te dis que
c'est l la belle blonde, Magdelaine; ou, pour mieux dire, madame
quarante mille hommes, comme on l'appelle ici.--Impossible, pays, vous
vous trompez.--Je n'ai pas la berlue peut-tre, ne vois-je pas le
factionnaire? Dufailli s'avana aussitt, et demande si l'on peut
entrer.--Retirez-vous, lui rpond brusquement un marchal-des-logis de
dragons, vous savez bien que ce n'est pas votre jour.--Dufailli
insiste.--Retirez-vous, vous dis-je, reprend le sous-officier, o je
vous conduis  la place. Cette menace me fit trembler.

L'obstination de Dufailli pouvait me perdre; cependant il n'et pas t
prudent de lui communiquer mes craintes; ce n'tait d'ailleurs pas le
lieu: je me bornai  lui faire quelques observations qu'il retorquait
toujours, il ne connaissait rien.--Je me f... de la consigne, le soleil
luit pour tout le monde: libert, galit ou la mort, rptait-il, en
se tordant pour chapper aux efforts que je faisais afin de le
retenir.--galit, te dis-je; et, dans une attitude renverse, il me
regardait sous le nez avec cette fixit stupide de l'homme que l'excs
des liqueurs fermentes a rduit  l'tat de la brute.

Je dsesprais d'en venir  bout, lorsqu' ce cri: _Aux armes_, suivi de
cet avis: Canonnier, sauvez-vous, voil l'adjudant, voil Bvignac, il
se redresse tout--coup. Une douche qui descend de cinquante pieds, sur
la tte d'un maniaque, n'a pas un effet si rapide, pour le rendre  son
bon sens. Ce nom de Bvignac fit une singulire impression sur les
militaires qui formaient tapisserie devant le rez-de-chausse de
l'habitation occupe par la belle blonde. Ils s'entre-regardaient les
uns les autres sans oser, pour ainsi dire, respirer, tant ils taient
terrifis. L'adjudant, qui tait un grand homme sec, dj sur le retour,
se mit  les compter en gesticulant avec sa canne; jamais je n'avais vu
de visage plus courrouc; sur cette face maigre et alonge,
qu'accompagnaient deux ailes de pigeon sans poudre, il y avait quelque
chose qui indiquait que, par habitude, M. Bvignac tait en rvolte
ouverte contre l'indiscipline. Chez lui la colre tait passe  l'tat
chronique; ses yeux taient pleins de sang; une horrible contraction de
sa mchoire annona qu'il allait parler.--Trou d dious! tout est
tranquille! vous savez l'ordre, rien qui les officiers, trou d dious!
et chaque son tour. Puis, nous apercevant, et avanant sur nous la
canne leve:--Eh! qu'est-ce qu'il fait ici c sergent des biguernaux?
J'imaginai qu'il voulait nous frapper.--Allons! c'est rien,
poursuivit-il, je vois qu _tu es ivre_, s'adressant  Dufailli; un
coup de boisson, c'est pardonnable, mais va t coucher, et qu j t
rencontr plus.--Oui mon commandant, rpondit Dufailli, 
l'exhortation, et nous redescendmes la rue des Prcheurs.

Je n'ai pas besoin de dire quelle tait la profession de la belle
blonde; je l'ai suffisamment indique. Magdelaine la Picarde tait une
grande fille, ge de vingt-trois ans environ, remarquable par la
fracheur de son teint autant que par la beaut de ses formes; elle se
faisait gloire de n'appartenir  personne, et par principe de
conscience, elle croyait se devoir tout entire  l'arme et  l'arme
tout entire: fifre ou marchal d'empire, tout ce qui portait l'uniforme
tait galement bien accueilli chez elle; mais elle professait un grand
mpris pour ce qu'elle appelait les pquins. Il n'y avait pas un
bourgeois qui pt se vanter d'avoir eu part  ses faveurs; elle ne
faisait mme pas grand cas des marins, qu'elle qualifiait de culs
goudronns, et qu'elle ranonnait  plaisir, parce qu'elle ne pouvait
pas se dcider  les regarder comme des soldats: aussi disait-elle
plaisamment qu'elle avait la marine pour entreteneur, et la ligne pour
amant. Cette fille, que j'eus l'occasion de visiter plus tard, fit
long-temps les dlices des camps, sans que sa sant en ft altre; on
la supposait riche. Mais, soit que Magdelaine, comme j'ai pu m'en
convaincre, ne ft pas intresse, soit que, comme dit le proverbe, ce
qui vient de la flte s'en retourne au tambour, Magdelaine mourut en
1812  l'hpital d'Ardres, pauvre, mais fidle  ses drapeaux; deux ans
de plus, et comme une autre fille trs connue dans Paris, depuis le
dsastre de Waterloo, elle aurait eu la douleur de se dire la _veuve de
la grande arme_.

Le souvenir de Magdelaine vit encore dissmin sur tous les points de la
France, je dirais mme de l'Europe, parmi les dbris de nos vieilles
phalanges. Elle tait la Contemporaine de ce temps-l, et si je n'avais
pas la certitude qu'elle n'est plus, je croirais la retrouver dans la
Contemporaine de ce temps-ci. Toutefois, je ferai observer que
Magdelaine, bien qu'elle et les traits un peu hommasses, n'avait rien
d'ignoble dans la figure; la nuance de ses cheveux n'tait pas de ce
blond fade qui frise la filasse; les reflets dors de ses tresses
taient en parfaite harmonie avec le bleu tendre de ses yeux; son nez ne
se dessinait point disgracieusement dans la courbe anguleuse de la
prominence aquiline. Il y avait du messalin dans sa bouche, mais aussi
quelque chose de gracieux et de franc; et puis, Magdelaine ne faisait
que son mtier; elle n'crivait pas, et ne connaissait de la police que
les sergents de ville ou les gardes de nuit,  qui elle payait  boire
pour son repos.

La satisfaction que j'prouve, aprs plus de vingt ans,  tracer le
portrait de Magdelaine, m'a fait un instant oublier Dufailli. Il est
bien difficile de draciner une ide d'un cerveau troubl par les fumes
du vin. Dufailli avait fourr dans sa tte de terminer la journe chez
les filles; il n'en voulut pas dmordre. A peine avions-nous fait
quelques pas, que, regardant derrire lui, Il est fil, me dit-il,
allons! viens ici, et, abandonnant mon bras, il monta trois marches
pour heurter  une petite porte, qui, aprs quelques minutes,
s'entr'ouvrit afin de livrer passage  un visage de vieille femme. Qui
demandez-vous?--Qui nous demandons, rpondit Dufailli; et nom d'un nom!
vous ne reconnaissez plus les amis?--Ah! c'est vous, papa Dufailli; il
n'y a plus de place.--Il n'y a plus de place pour les amis!!! tu veux
rire, la mre, c'est un plan que tu nous tires l.--Non, foi d'honnte
femme; tu sais bien, vieux coquin, que je ne demanderais pas mieux;
mais j'ai Thrse, mon ane, qui est en occupation avec le capitaine
des guides-interprtes, et Pauline, la cadette, avec le gnral
Chamberlhac; repassez dans un quart d'heure mes enfants. Vous serez bien
sages, n'est-ce pas?--A qui dites-vous a? est-ce que nous avons l'air
de tapageurs?--Je ne dis pas, mes enfants; mais, voyez-vous, la maison
est tranquille; jamais plus de bruit que vous n'en entendez; aussi c'est
tous gens comme il faut qui viennent ici: le gnral en chef, le
commissaire-ordonnateur, le munitionnaire gnral; ce ne sont pas les
pratiques qui manquent, Dieu merci! j'aurais cinquante filles que je
n'en serais pas embarrasse.--C'est a une bonne mre, s'cria Dufailli.
Ah ! maman Thomas, reprit-il, en se posant sur l'oeil une pice
d'or, tu n'y songes pas, de vouloir nous faire droguer pendant un quart
d'heure; est-ce qu'il n'y aurait pas quelque petit coin?--Toujours
farceur comme  son ordinaire, papa Dufailli; il n'y a pas mche  lui
refuser: allons! vite, vite! entrez qu'on ne vous voie pas; cachez-vous
l, mes enfants, et _motus_.

Madame Thomas nous avait mis en entrept derrire un vieux paravent,
dans une salle basse, qu'il tait indispensable de traverser pour
sortir. Nous n'emes pas le temps de perdre patience: mademoiselle
Pauline vint nous trouver la premire; aprs avoir reconduit le gnral,
elle dit quelques paroles  l'oreille de sa mre, et s'attabla avec nous
autour d'un flacon de vin du Rhin.

Pauline n'avait pas encore atteint sa quinzime anne, et dj elle
avait le teint plomb, le regard impudique, le langage ordurier, la voix
rauque, et le dgotant fumet de nos courtisanes de carrefour. Cette
ruine prcoce m'tait destine; ce fut  moi qu'elle prodigua ses
caresses. Thrse tait mieux assortie au front chauve de mon compagnon;
 qui il tardait qu'elle ft libre; enfin, un mouvement rapide de bottes
 la hussarde, garnies de leurs perons, annona que le cavalier prenait
cong de sa belle. Dufailli, trop empress, se lve brusquement de son
sige, mais ses jambes se sont embarrasses dans son demi-espadon; il
tombe, entranant avec lui le paravent, la table, les bouteilles et les
verres. Excusez, mon capitaine, dit-il, en cherchant  se remettre
debout; c'est la faute de la muraille.--Oh! il n'y a pas
d'indiscrtion, repartit l'officier, qui, bien qu'un peu confus, se
prtait de bonne grce  le relever, pendant que Pauline, Thrse et
leur mre, taient saisies d'un rire inextinguible. Dufailli une fois
sur ses pieds, le capitaine se retira, et comme la chute n'avait
occasion ni contusion ni blessure, rien n'empcha de nous livrer  la
gat. Je jetterai un voile sur le reste des vnements de cette soire:
nous tions dans un des bons endroits que connaissait Dufailli, tout s'y
passa comme dans un mauvais lieu. Plus d'un de mes lecteurs sait  quoi
s'en tenir; qu'il me suffise de leur apprendre qu' une heure du matin
j'tais enseveli dans le plus profond sommeil, lorsque je fus subitement
rveill par un pouvantable vacarme. Sans souponner ce que ce pouvait
tre, je m'habillai en toute hte, et bientt les cris  la garde, 
l'assassin, pousss par la mre Thomas, m'avertirent que le danger
approchait de nous. J'tais sans armes; je courus aussitt  la chambre
de Dufailli, pour lui demander son briquet, dont j'tais assur de faire
un meilleur usage que lui. Il tait temps, le gte venait d'tre envahi
par cinq ou six matelots de la garde, qui, le sabre en main,
accouraient tumultueusement pour nous remplacer. Ces messieurs ne
s'taient promis ni plus ni moins que de nous faire sauter par la
fentre; et comme ils menaaient, en outre, de mettre tout  feu et 
sang dans la maison, madame Thomas, de sa voix aigu, sonnait  tue tte
un tocsin d'alarme qui mit tout le quartier en moi. Quoique je ne fusse
pas homme  m'effrayer facilement, j'avoue que je ne pus me dfendre
d'un mouvement de crainte. La scne quelle qu'elle ft, pouvait avoir
pour moi un dnouement trs fcheux.

Toutefois, j'tais rsolu  faire bonne contenance. Pauline voulait 
toute force que je m'enfermasse avec elle. Mets le verrou, me
disait-elle, mets le verrou, je t'en supplie. Mais le galetas dans
lequel nous tions n'tait pas inexpugnable; je pouvais y tre bloqu;
je prfrai dfendre les approches de la place, plutt que de m'exposer
 y tre pris comme un rat dans la souricire. Malgr les efforts de
Pauline pour me retenir, je tentai une sortie. Bientt je fus aux prises
avec deux des assaillants: je fonai sur eux, le long d'un troit
corridor, et j'y allais avec tant d'imptuosit, qu'avant qu'ils se
fussent reconnus, acculs, en rompant prcipitamment,  la dernire
marche d'une espce d'chelle de meunier par laquelle ils taient
monts, ils firent la culbute en arrire et dgringolrent jusqu'en bas,
o ils s'arrtrent moulus et briss. Alors Pauline, sa soeur, et
Dufailli, pour rendre la victoire plus dcisive, lancrent sur eux tout
ce qui leur tomba sous la main, des chaises, des pots de chambre, une
table de nuit, un vieux dvidoir et divers autres ustensiles de mnage.
A chaque projectile qui leur arrivait, mes adversaires, tendus sur le
carreau, poussaient des cris de douleur et de rage. En un instant
l'escalier fut encombr. Ce tapage nocturne ne pouvait manquer de donner
l'veil dans la place: des gardes de nuit, des agents de police et des
patrouilles s'introduisirent dans le domicile de madame Thomas. Il y
avait, je crois, plus de cinquante hommes sous les armes; il se faisait
un tumulte pouvantable. Madame Thomas essayait de dmontrer que sa
maison tait tranquille; on ne l'coutait pas; et ces mots, dont
quelques-uns taient trs significatifs: Emmenez cette femme! allons,
coquine, suis-nous...... allez chercher une civire..... empoignez-moi
tout a, nous arrivaient du rez-de-chausse. Rafle gnrale, rafle
gnrale, et dsarmez-les. Je vous apprendrai, tas d canaille,  faire
du train. Ces paroles, prononces avec l'accent provenal et
entremles de quelques interjections occitaniques, qui, de mme que
l'ail et le piment, sont des fruits du pays, nous firent assez connatre
que l'adjudant Bvignac tait  la tte de l'expdition. Dufailli ne se
souciait pas de tomber en son pouvoir. Quant  moi, on sait que j'avais
d'excellentes raisons pour vouloir lui chapper. _A l'escalier, bloquez
l passage,  l'escalier, trou d dious_, commandait Bvignac. Mais
pendant qu'il s'poumonait de la sorte, j'avais eu le temps d'attacher
un drap  la croise, et les obstacles qui nous sparaient de la force
arme, n'avaient pas encore disparu, que Pauline, Thrse, Dufailli et
moi, tions dj hors d'atteinte. Cette menace: _Ne vous inquitez pas,
je vous repcherai_, que nous entendmes de loin, ne fit qu'exciter
notre hilarit; le danger tait pass.

Nous dlibrmes o nous irions achever la nuit; Thrse et Pauline
proposrent de sortir de la ville et de faire une excursion pastorale
dans la campagne, o il y a toujours des lits pour tout le monde. Non,
non, dit Dufailli, au plus prs, au _Lion d'argent_, chez Boutrois. Il
fut convenu que l'on se rfugierait dans cet htel. M. Boutrois, bien
qu'il ft heure indue, nous ouvrit avec une cordialit enchanteresse.
Eh bien! dit-il  Dufailli, j'ai appris que vous aviez touch votre
part des prises; c'est fort bien fait  vous de venir nous voir; j'ai de
l'excellent Bordeaux. Ces dames souhaitent-elles quelque chose? Une
chambre  deux lits, je vois . En mme temps M. Boutrois, arm d'un
trousseau de clefs et la chandelle  la main, se mit en devoir de nous
conduire  la chambre qu'il nous destinait. Vous serez l comme chez
vous. D'abord, on ne viendra pas vous troubler; quand on donne la pte
au commandant d'armes, au chef militaire de la marine et  notre
commissaire gnral de police, vous sentez qu'on n'oserait pas.... Par
exemple, ajouta-t-il, il y a madame Boutrois qui ne plaisante pas; aussi
me garderai-je bien de lui dire que vous n'tes pas seuls; c'est une
bonne femme madame Boutrois, mais les moeurs; voyez-vous, les
moeurs! sur cet article elle n'entend pas raison; elle est stricte.
Des femmes ici! si elle le souponnait seulement, elle croirait que tout
est perdu: avec a qu'elle a des filles! Eh! mon Dieu, ne faut-il pas
vivre avec les vivants? Je suis philosophe moi, pourvu qu'il n'y ait pas
de scandale.... Et quand il y en aurait;... chacun se divertit  sa
manire, l'essentiel est que a ne porte prjudice  personne.

M. Boutrois nous dbita encore bon nombre de maximes de cette force,
aprs quoi il nous dclara que sa cave tait bien fournie, et qu'elle
tait toute  notre service. Quant  la crmaillre, ajouta-t-il, 
l'heure qu'il est, elle est un peu froide, mais que votre seigneurie
donne ses ordres, et en deux coups de temps tout sera prt. Dufailli
demanda du Bordeaux et du feu, quoiqu'il ft assez chaud pour que l'on
pt s'en passer.

On apporta le Bordeaux; cinq ou six grosses bches furent jetes dans le
foyer, et une ample collation s'tala devant nous; une volaille froide
occupait le centre de la table, et formait la pice de rsistance d'un
repas improvis, o tout avait t calcul pour un norme apptit.
Dufailli voulait que rien ne nous manqut, et M. Boutrois, certain
d'tre bien pay, tait de son avis. Thrse et sa soeur dvoraient
tout des yeux; pour moi, je n'tais pas non plus en trop mauvaise
disposition.

Pendant que je dcoupais la volaille, Dufailli dgustait le Bordeaux.
_Dlicieux! dlicieux_! rptait-il, en le savourant en gourmet; puis
il se mit  boire  grand verre, et  peine avions-nous commenc 
manger, qu'un sommeil invincible le cloua dans son fauteuil, o il
ronfla jusqu'au dessert comme un bienheureux. Alors il se rveille:
Diable, dit-il, il vente grand frais; o suis-je donc? Est-ce qu'il
glerait par hasard? Je suis tout je ne sais comment?--Oh! il a plus de
la moiti de son pain de cuit, s'cria Pauline, qui me tenait tte ni
plus ni moins qu'un sapeur de la garde.--Il est mort dans le dos le
papa, dit  son tour Thrse, en ouvrant une espce de bonbonnire
d'caille, dans laquelle tait du tabac; une prise, mon ancien,  vous
claircira la vue. Dufailli accepta la prise; et si je mentionne cette
circonstance, trs peu importante en elle-mme, c'est que j'oubliais de
dire que la soeur de Pauline avait dj dpass la trentaine, et que
de ce seul fait qu'elle reniflait du tabac comme un greffier ou comme un
clerc de commissaire, on peut aisment tirer la consquence qu'elle
n'tait plus de la premire jeunesse.

Quoi qu'il en soit, Dufailli en faisait ses choux gras. Je l'aime la
petite, s'cria-t-il quelquefois; c'est une bonne enfant.--Oh! tu ne
m'apprends rien de neuf, lui rpondait Thrse, depuis qu'il y a une
pniche dans la rade, il n'est pas un quipage que je n'aie pass en
revue, et je dfie qu'un matelot puisse me dire plus haut que mon nom;
quand on sait se faire respecter.....--L'enfant dit vrai, reprenait
Dufailli, je l'aime, moi, parce qu'elle est franche; aussi prtends-je
lui faire un sort.--Ah! ah! ah! un sort, s'cria Pauline en riant; puis
s'adressant  moi, et toi, m'en feras-tu un de sort?

La conversation allait se continuer sur ce pied, lorsque nous entendmes
venir du ct du port une troupe d'hommes botts qui faisaient grand
bruit en marchant. _Vive le capitaine Paulet!_ criaient-ils, _vive le
capitaine!_ Bientt cette troupe s'arrta devant l'htel. Eh! _pre
Boutrois, pre Boutrois_, appelait-on coup sur coup et en mme temps.
Les uns essayaient d'branler la porte, d'autres secouaient le marteau
d'une force incroyable, ceux-ci se pendaient au cordon de la sonnette,
ceux-l lanaient des pierres dans les volets.

A ce carillon, je tressaillis, j'imaginais que notre asile allait tre
viol de nouveau; Pauline et sa soeur n'taient pas trop rassures;
enfin l'on descend l'escalier quatre  quatre, la porte s'ouvre, il
semble que ce soit une digue qui vient de se briser. Le torrent se
prcipite, un mlange confus de voix articule des sons auxquels nous ne
comprenons rien. _Pierre, Paul, Jenny, Elisa, toute la maison; ma
femme, lve-toi._ Ah! mon Dieu! ils dorment comme des souches. On et
dit que le feu tait  la maison. Bientt nous entendmes aller et venir
les portes; c'est un mouvement, un bruit inconcevables, c'est une
servante qui se plaint en termes grossiers d'une familiarit indcente,
ce sont des clats d'un rire bruyant; des bouteilles s'entre-choquent.
Les plats, les assiettes, les verres remus prcipitamment, le
tournebroche qu'on remonte, concourent  ce charivari; l'argenterie
rsonne, et des jurons anglais et franais, jets ple-mle au milieu
du vacarme, font retentir les airs. Pays, me dit Dufailli, c'est de la
joie, ou je ne m'y connais pas. Qu'ont-ils donc ces mlins-l,
qu'ont-ils donc? Est-ce qu'ils ont enlev les gallions d'Espagne? ce
n'est pas la route pourtant!

Dufailli se creusait l'esprit pour trouver la cause de cette allgresse,
sur laquelle je ne pouvais lui donner aucun claircissement, quand M.
Boutrois, la face toute radieuse, entra pour nous demander du feu. Vous
ne savez pas, nous dit-il, _la Revanche_ vient de rentrer dans le port.
Notre Paulet a encore fait des siennes: a-t-il du bonheur!... une
capture de trois millions sous le canon de Douvres.--Trois millions!
s'cria Dufailli, et je n'y tais pas!--Dis donc, ma soeur, trois
millions! s'cria de son ct Pauline, en bondissant comme un jeune
chevreau.--Trois millions! rpta Thrse; Dieu! que je suis contente!
allons-nous en avoir!--Voil bien les femmes, reprit Dufailli, l'intrt
avant tout; et songez donc plutt  votre mre, dans ce moment
peut-tre, elle est  l'ombre.--La mre Thomas, une vieille,.... je
n'ose pas rpter ici la qualification que lui donna Thrse.--C'est
joli! observa M. Boutrois, une fille! tes pre et mre honorera, afin de
vivre longuement.--Je n'en puis pas revenir, trois millions, disait
Dufailli; contez-nous donc a, papa Boutrois.... Notre hte s'excusa sur
ce qu'il n'en avait pas le loisir; d'ailleurs, ajouta-t-il, je ne sais
pas, et je suis press.

Le tintamarre se continue; je reconnais que l'on range des chaises; un
instant aprs, le silence qui se fit m'annona que les mchoires taient
occupes. Il tait vraisemblable que la suspension du tapage serait de
quelques heures; je proposai alors  la socit de se mettre dans le
porte-feuille; chacun fut de mon avis, nous nous couchmes pour la
seconde fois, et comme nous touchions aux approches du jour; pour ne pas
tre incommods par la lumire, et rcuprer  notre aise le temps
perdu, nous emes la prcaution de tirer le rideau... Le lecteur ne
trouvera pas mauvais que la cottonnade flambe qui devait prolonger pour
nous la dure de cette nuit orageuse, drobe  ses regards les actes
clandestins d'une orgie dont il ne tardera pas  connatre le dnoment.

Tout ce que je puis dire, c'est que notre rveil tait moins loign que
je ne le pensais; les marins mangent vite et boivent long-temps. Des
chants  faire frmir les vitres vinrent tout  coup interrompre notre
repos; quarante voix discordantes entre elles rptaient en choeur, le
refrain fameux de l'hymne de _Roland_. Au Diable les chanteurs! s'cria
Dufailli, je faisais le plus beau rve;... j'tais  Toulon: y es-tu
all  Toulon, pays?--Je rpondis  Dufailli, que je connaissais Toulon,
mais que je ne voyais pas quel rapport il pouvait y avoir entre le plus
beau rve et cette ville--J'tais forat, reprit-il, je venais de
m'vader. Dufailli s'aperoit que le rcit de ce songe fait sur moi une
impression pnible, que je n'tais pas le matre de dissimuler. Eh!
bien, qu'as-tu donc, pays? n'est-ce pas un rve que je te raconte? je
venais de m'vader; ce n'est pas un mauvais rve, je crois, pour un
forat; mais ce n'est pas tout, je m'tais enrl parmi des corsaires,
et j'avais de l'or gros comme moi.

Quoique je n'aie jamais t superstitieux, j'avoue que je pris le rve
de Dufailli pour une prdiction sur mon avenir; c'tait peut-tre un
avis du ciel pour me dicter une dtermination. Cependant, disais-je en
moi-mme, jusqu' prsent, je ne vaux gure la peine que le ciel
s'occupe de moi, et je ne vois pas non plus qu'il s'en soit trop occup.
Bientt je fis une autre rflexion; il me passa par la tte, que le
vieux sergent pourrait bien avoir voulu faire une allusion. Cette ide
m'attrista; je me levai, Dufailli s'aperut que je prenais un air plus
sombre que de coutume. Eh! qu'as-tu donc, pays? s'cria-t-il; il est
triste comme un bonnet de nuit.--Est-ce que par hazard on t'aurait vendu
des pois qui ne veulent pas cuire? me dit Pauline en me saisissant
brusquement par le bras, comme pour me tirer de ma rverie.--Est-il
maussade, observa Thrse.--Taisez-vous, reprit Dufailli; vous parlerez
quand on vous le permettra; en attendant, dormez; dormez esclaves,
rpta-t-il, et ne bougez-pas; nous allons revenir.

Aussitt il me fit signe de le suivre; j'obis, et il me conduisit dans
une salle basse, o tait le capitaine Paulet, avec les hommes de son
quipage, la plupart ivres d'enthousiasme et de vin. Des que nous
parmes, ce ne fut qu'un cri: Voil _Dufailli_! voil
_Dufailli_!--Honneur  l'ancien, dit Paulet; puis, offrant  mon
compagnon un sige  ct de lui: Pose toi l, mon vieux: on a bien
raison de dire que la providence est grande. M. Boutrois, appelait-il,
M. Boutrois, du bichops, comme s'il en pleuvait; va! il n'y aura pas de
misre aprs ce temps-ci, reprit Paulet, en pressant la main de
Dufailli. Depuis un moment Paulet ne cessait pas d'avoir les yeux sur
moi. Il me semble que je te connais, me dit-il; tu as dj port le
hulot, mon cadet.

Je lui rpondis que j'avais t embarqu sur le corsaire _le Barras_,
mais que quant  lui, je pensais ne l'avoir jamais vu.--En ce cas nous
ferons connaissance; je ne sais, ajouta-t-il, mais tu m'as encore l'air
d'un bon chien; d'un chien  tout faire, comme on dit. Eh! les autres,
n'est-ce pas qu'il a l'air d'un bon chien? j'aime des trognes comme a.
Assieds-toi  ma droite, main fieux, queu carrure! en a-t-il des
paules! Ce blondin fera encore un fameux pqueux de rougets (pcheur
d'Anglais.) En achevant de prononcer ces mots, Paulet me coiffa de son
bonnet rouge. Il ne lui sied point mal,  cet fant, remarqua-t-il
avec un accent picard, dans lequel il y avait beaucoup de bienveillance.

Je vis tout d'un coup que le capitaine ne serait pas fch de me
compter parmi les siens. Dufailli, qui n'avait pas encore perdu l'usage
de la parole, m'exhorta vivement  profiter de l'occasion; c'tait le
bon conseil qu'il avait promis de me donner, je le suivis. Il fut
convenu que je ferais la course, et que, ds le lendemain, on me
prsenterait  l'armateur, M. Choisnard, qui m'avancerait quelqu'argent.

Il ne faut pas demander si je fus ft par mes nouveaux camarades; le
capitaine leur avait ouvert un crdit de mille cus dans l'htel, et
plusieurs d'entre eux avaient en ville des rserves dans lesquelles ils
allrent puiser. Je n'avais pas encore vu pareille profusion. Rien de
trop cher ni de trop recherch pour des corsaires. M. Boutrois, pour les
satisfaire, fut oblig de mettre  contribution la ville et les
environs; peut-tre mme dpcha-t-il des courriers, afin d'alimenter
cette bombance, dont la dure ne devait pas se borner  un jour. Nous
tions le lundi, mon compagnon n'tait pas dgris le dimanche suivant.
Quant  moi, mon estomac rpondait de ma tte, elle ne reut pas le
moindre chec.

Dufailli avait oubli la promesse que nous avions faite  nos
particulires; je l'en fis souvenir, et, quittant un instant la
socit, je me rendis auprs d'elles, prsumant bien qu'elles
s'impatientaient de ne pas nous voir revenir. Pauline tait seule; sa
soeur tait alle s'informer de ce qu'tait devenue sa mre: elle
rentra bientt.--Ah! malheureuses que nous sommes, s'cria-t-elle en se
jetant sur le lit, avec un mouvement de dsespoir.--Eh! bien, qu'y
a-t-il donc? lui dis-je.--Nous sommes perdues, me rpondit-elle, le
visage inond de larmes: on en a transport deux  l'hpital; ils ont
les reins casss; un garde de nuit a t bless, et le commandant de
place vient de faire fermer la maison. Qu'allons-nous devenir? o
trouver un asile?--Un asile, lui dis-je, on vous en trouvera toujours
un; mais la mre, o est-elle? Thrse m'apprit que sa mre, d'abord
emmene au violon, venait d'tre conduite  la prison de la ville, et
qu'il tait bruit qu'elle n'en serait pas quitte  bon march.

Cette nouvelle me donna de srieuses inquitudes: la mre Thomas allait
tre interroge, peut-tre avait-elle dj comparu au bureau de la
place, ou chez le commissaire-gnral de police: sans doute qu'elle
aurait nomm ou qu'elle nommerait Dufailli. Dufailli compromis, je
l'tais aussi; il tait urgent de prvenir le coup. Je redescendis en
toute hte pour me concerter avec mon sergent, sur le parti  prendre.
Heureusement, il n'tait pas encore hors d'tat d'entendre raison: je ne
lui parlai que du danger qui le menaait; il me comprit, et, tirant de
sa ceinture une vingtaine de guines: Voil, me dit-il, de quoi
m'assurer du silence de la mre Thomas; puis, appelant un domestique de
l'htel, il lui remit la somme, en lui recommandant de la faire tenir
sur-le-champ  la prisonnire. C'est le fils du concierge, me dit
Dufailli; il a les pieds blancs, il passe partout, et avec , c'est un
garon discret.

Le commissionnaire fut promptement de retour; il nous raconta que la
mre Thomas, interroge deux fois, n'avait nomm personne; qu'elle avait
accept avec reconnaissance la gratification, et qu'elle tait bien
rsolue, _la tte sur le billot_,  ne rien dire qui pt nous porter
prjudice; ainsi, il devint clair pour moi que je n'avais rien 
craindre de ce ct. Et les filles, qu'en ferons-nous, dis-je 
Dufailli?--Les filles, il n'y a qu' les emballer pour Dunkerque, je
fais les frais du voyage. Aussitt nous montons ensemble pour signifier
l'ordre de ce dpart. D'abord, elles parurent tonnes; cependant, aprs
quelques raisonnements pour leur prouver qu'il tait de leur intrt de
ne pas rester plus long-temps  Boulogne; elles se dcidrent  nous
faire leurs adieux. Ds le soir mme elles se mirent en route. La
sparation s'opra sans efforts; Dufailli avait largement financ; et
puis, il y avait de l'espoir que nous nous reverrions: deux montagnes ne
se rencontrent pas... on sait le reste du proverbe. En effet, nous
devions les retrouver plus tard, dans un musicos qu'achalandait la
grande renomme du clbre Jean-Bart, dont une descendante, au sein de
sa patrie mme, se consacrait aux plaisirs des mules de son aeul.

La mre Thomas recouvra sa libert, aprs une dtention de six mois.
Pauline et sa soeur, alors ramenes dans le giron maternel, par
l'amour du sol natal, reprirent leur train de vie habituel. J'ignore si
elles ont fait fortune; ce ne serait pas impossible. Mais faute de
renseignements, je termine ici leur histoire, et je continue la mienne.

Paulet et les siens s'taient  peine aperus de notre absence; que
dj nous tions de retour; l'on chanta, l'on but, l'on mangea,
alternativement, et tout  la fois, sans dsemparer, jusqu' minuit,
confondant ainsi tous les repas dans un seul. Paulet et Fleuriot, son
second, taient les hros de la fte: au physique comme au moral, ils
taient les vritables antipodes l'un de l'autre. Le premier tait un
gros homme court, rbl, carr; il avait un cou de taureau, des paules
larges, une face rebondie, et dans ses traits quelque chose du lion; son
regard tait toujours ou terrible ou affectueux; dans le combat, il
tait sans piti, partout ailleurs il tait humain, compatissant. Au
moment d'un abordage, c'tait un dmon; au sein de sa famille, prs de
sa femme et de ses enfants, sauf quelque reste de brusquerie, il avait
la douceur d'un ange; enfin c'tait un bon fermier, simple, naf et rond
comme un patriarche, impossible de reconnatre le corsaire; une fois
embarqu, il changeait tout  coup de moeurs et de langage, il
devenait rustre et grossier outre mesure, son commandement tait celui
d'un despote d'Orient, bref et sans rplique; il avait un bras et une
volont de fer, malheur  qui lui rsistait. Paulet tait intrpide et
bon homme, sensible et brutal, personne plus que lui n'avait de la
franchise et de la loyaut.

Le lieutenant de Paulet tait un des tres les plus singuliers que
j'eusse rencontrs: dou d'une constitution des plus robustes, trs
jeune encore, il l'avait use dans des excs de tous genres; c'tait un
de ces libertins qui,  force de prendre par anticipation des -compte
sur la vie, dvorent leur capital en herbe. Une tte ardente, des
passions vives, une imagination exalte, l'avaient de bonne heure pouss
en avant. Il ne touchait pas  sa vingtime anne et le dlbrement de
sa poitrine, accompagn d'un dprissement gnral, l'avaient contraint
de quitter l'arme de l'artillerie dans laquelle il tait entr 
dix-huit ans; maintenant, ce pauvre garon n'avait plus que le souffle,
il tait effrayant de maigreur; deux grands yeux, dont la noirceur
faisait ressortir la pleur mlancolique de son teint, taient en
apparence tout ce qui avait survcu dans ce cadavre, o respirait
cependant une ame de feu. Fleuriot n'ignorait pas que ses jours taient
compts. Les oracles de la facult lui avaient annonc son arrt de
mort, et la certitude de sa fin prochaine lui avait suggr une trange
rsolution: voici ce qu'il me conta  ce sujet. Je servais, me dit-il,
dans le cinquime d'artillerie lgre, o j'tais entr comme enrl
volontaire. Le rgiment tenait garnison  Metz: les femmes, le mange,
les travaux de nuit au polygone, m'avaient mis sur les dents; j'tais
sec comme un parchemin. Un matin on sonne le bouteselle; nous partons;
je tombe malade en route, on me donne un billet d'hpital, et, peu de
jours aprs, les mdecins voyant que je crache le sang en abondance,
dclarant que mes poumons sont hors d'tat de s'accommoder plus
long-temps des mouvements du cheval: en consquence, on dcide que je
serai envoy dans l'artillerie  pied; et  peine suis-je rtabli, que
la mutation propose par les docteurs est effectue. Je quitte un
calibre pour l'autre, le petit pour le gros, le six pour le douze,
l'peron pour la gutre; je n'avais plus  panser le poulet-dinde, mais
il fallait faire valser la demoiselle sur la plate-forme, embarrer,
dbarrer  la chvre, rouler la brouette, piocher  l'paulement,
endosser la bricolle, et, pis que cela, me coller sur l'chine la valise
de La Rame, cette ternelle peau de veau, qui a tu  elle seule plus
de conscrits que le canon de Marengo. La peau de veau me donna comme on
dit, le coup de bas; il n'y avait plus moyen d'y rsister. Je me
prsente  la rforme, je suis admis; il ne s'agissait plus que de
passer l'inspection du gnral; c'tait ce gueusard de Sarrazin; il vint
 moi:--Je parie qu'il est encore poitrinaire celui-l, n'est-ce pas que
tu es poitrinaire?--Phtysiaque du second degr, rpond le major.--C'est
a, je m'en doutais; je le disais, ils le seront tous, paules
rapproches, poitrine troite, taille effile, visage maci. Voyons tes
jambes; il y a quatre campagnes l dedans, continua le gnral, en me
frappant sur le mollet: maintenant que veux-tu? ton cong? tu ne l'auras
pas. D'ailleurs, ajouta-t-il, il n'y a de mort que celui qui s'arrte:
vas ton train...  un autre... Je voulus parler... A un autre, rpta le
gnral, et tais-toi.

L'inspection termine, j'allai me jeter sur le lit de camp. Pendant que
j'tais tendu sur la plume de cinq pieds, rflchissant  la duret du
gnral, il me vint  la pense que peut-tre je le trouverais plus
traitable, si je lui tais recommand par un de ses confrres. Mon pre
avait t li avec le gnral Legrand; ce dernier tait au camp
d'Ambleteuse; je songeai  m'en faire un protecteur. Je le vis. Il me
reut comme le fils d'un ancien ami, et me donna une lettre pour
Sarrazin, chez qui il me fit accompagner par un de ses aides-de-camp. La
recommandation tait pressante; je me croyais certain du succs. Nous
arrivons ensemble au camp de gauche, nous nous informons de la demeure
du gnral, un soldat nous l'enseigne, et nous voici  la porte d'une
barraque dlabre, que rien ne signale comme la rsidence du chef; point
de sentinelle, point d'inscription, pas mme de gurite. Je heurte avec
la monture de mon sabre: _Entrez_, nous crie-t-on, avec l'accent et le
ton de la mauvaise humeur; une ficelle que je tire soulve un loquet de
bois, et le premier objet qui frappe nos regards en pntrant dans cet
asile, c'est une couverture de laine dans laquelle, couchs cte  cte
sur un peu de paille, sont envelopps le gnral et son ngre. Ce fut
dans cette situation qu'ils nous donnrent audience. Sarrazin prit la
lettre, et, aprs l'avoir lue sans se dranger, il dit 
l'aide-de-camp:--Le gnral Legrand s'intresse  ce jeune homme, eh
bien! que dsire-t-il? que je le rforme? il n'y pense pas.--Puis,
s'adressant  moi:--Tu en seras bien plus gras quand je t'aurai rform!
oh! tu as une belle perspective dans tes foyers: si tu es riche, mourir
 petit feu par le supplice des petits soins; si tu es pauvre, ajouter 
la misre de tes parents, et finir dans un hospice: je suis mdecin,
moi, c'est un boulet qu'il te faut, la gurison au bout; si tu ne
l'attrappes pas, le sac sera ton affaire, ou bien la marche et
l'exercice te remettront, c'est encore une chance. Au surplus, fais
comme moi, bois du chenic, cela vaut mieux que des juleps ou du
petit-lait. En mme-temps il tendit le bras, saisit par le cou une
norme dame-jeanne qui tait auprs de lui, et emplit une _canette_
qu'il me prsenta; j'eus beau m'en dfendre, il me fallut avaler une
grande partie du liquide qu'elle contenait; l'aide-de-camp ne put pas
non plus se drober  cette trange politesse: le gnral but aprs
nous, son ngre,  qui il passa la _canette_, acheva ce qui restait.

Il n'y avait plus d'espoir de faire rvoquer la dcision de laquelle
j'avais appel; nous nous retirmes trs mcontents. L'aide-de-camp
regagna Ambleteuse, et moi le fort Chtillon, o je rentrai plus mort
que vif. Ds ce moment, je fus en proie  cette tristesse apathique qui
absorbe toutes les facults; alors j'obtins une exemption de service;
nuit et jour je restais couch sur le ventre, indiffrent  tout ce qui
se passait autour de moi, et je crois que je serais encore dans cette
position, si, par une nuit d'hiver, les Anglais ne se fussent aviss de
vouloir incendier la flottille. Une fatigue inconcevable, quoique je ne
fisse rien, m'avait conduit  un pnible sommeil. Tout  coup je suis
rveill en sursaut par une dtonnation; je me lve, et,  travers les
carreaux d'une petite fentre, j'aperois mille feux qui se croisent
dans les airs. Ici ce sont des tranes immenses comme l'arc-en-ciel;
ailleurs des toiles qui semblent bondir en rugissant: l'ide qui me
vint d'abord fut celle d'un feu d'artifice. Cependant un bruit pareil 
celui des torrents qui se prcipitent en cascades du haut des rochers,
me causa une sorte de frmissement; par intervalles, les tnbres
faisaient place  cette lumire rougetre, qui doit tre le jour des
enfers; la terre tait comme embrase. J'tais dj agit par la
fivre, je m'imagine que mon cerveau grossit. On bat la gnrale;
j'entends crier aux armes! et de la plante des pieds aux cheveux, la
terreur me galoppe; un vritable dlire s'empare de moi. Je saute sur
mes bottes, j'essaie de les mettre; impossible, elles sont trop
troites; mes jambes sont engages dans les tiges, je veux les retirer,
je ne puis pas en venir  bout. Durant ces efforts, chaque seconde
accrot ma peur: enfin tous les camarades sont habills; le silence qui
rgne autour de moi m'avertit que je suis seul, et tandis que de toutes
parts on court aux pices, sans m'inquiter de l'incommodit de ma
chaussure, je fuis en toute hte  travers la campagne, emportant mes
vtements sous mon bras.

Le lendemain, je reparus au milieu de tout mon monde, que je retrouvai
vivant. Honteux d'une poltronnerie dont je m'tonnais moi-mme, j'avais
fabriqu un conte qui, si on et pu le croire, m'aurait fait la
rputation d'un intrpide. Malheureusement on ne donna pas dans le
paquet aussi facilement que je l'avais imagin; personne ne fut la dupe
de mon mensonge; c'tait  qui me lancerait des sarcasmes et des
brocards; je crevais dans ma peau, de dpit et de rage; dans toute autre
circonstance, je me serais battu contre toute la compagnie; mais j'tais
dans l'abattement, et ce ne fut que la nuit suivante que je recouvrai un
peu d'nergie.

Les Anglais avaient recommenc  bombarder la ville; ils taient trs
prs de terre, leurs paroles venaient jusqu' nous, et les projectiles
des mille bouches de la cte, lancs de trop haut, ne pouvaient plus que
les dpasser. On envoya sur la grve des batteries mobiles, qui, pour se
rapprocher d'eux le plus possible, devaient suivre le flux et reflux.
J'tais premier servant d'une pice de douze; parvenus  la dernire
limite des flots, nous nous arrtons. Au mme instant, on dirige sur
nous une grle de boulets; des obus clatent sous nos caissons, d'autres
sous le ventre des chevaux. Il est vident que malgr l'obscurit, nous
sommes devenus un point de mire des Anglais. Il s'agit de riposter, on
ordonne de changer d'encastrement, la manoeuvre s'excute; le caporal
de ma pice, presqu'aussi troubl que je l'tais la veille, veut
s'assurer si les tourillons sont passs dans l'encastrement de tir, il
y pose une main; soudain il jette un cri de douleur que rptent tous
les chos du rivage; ses doigts se sont aplatis sous vingt quintaux de
bronze; on s'efforce de les dgager, la masse qui les comprime ne pse
plus sur eux, qu'il se sent encore retenu; il s'vanouit, quelques
gouttes de chenaps me servent  le ranimer, et je m'offre  le ramener
au camp; sans doute on crut que c'tait un prtexte pour m'loigner.

Le caporal et moi nous cheminions ensemble: au moment d'entrer dans le
parc, que nous devions traverser, une fuse incendiaire tombe entre deux
caissons pleins de poudre; le pril est imminent; quelques secondes
encore, le parc va sauter. En gagnant au large, je puis trouver un abri;
mais je ne sais quel changement s'est opr en moi, la mort n'a plus
rien qui m'effraie; plus prompt que l'clair, je m'lance sur le tube de
mtal, d'o s'chappent le bitume et la roche enflamms: je veux
touffer le projectile, mais, ne pouvant y parvenir, je le saisis,
l'emporte au loin, et le dpose  terre, dans l'instant mme o les
grenades qu'il renferme clatent et dchirent la tole avec fracas.

Il existait un tmoin de cette action: mes mains, mon visage, mes
vtements brls, les flancs dj charbonns d'un caisson, tout dposait
de mon courage. J'aurais t fier sans un souvenir; je n'tais que
satisfait: mes camarades ne m'accableraient plus de leurs grossires
plaisanteries. Nous nous remettons en route. A peine avons-nous fait
quelques pas, l'atmosphre est en feu, sept incendies sont allums  la
fois, le foyer de cette vive et terrible lumire est sur le port; les
ardoises ptillent  mesure que les toits sont embrass; on croirait
entendre la fusillade; des dtachements, tromps par cet effet, dont ils
ignorent la cause, circulent dans tous les sens pour chercher l'ennemi.
Plus prs de nous,  quelque distance des chantiers de la marine, des
tourbillons de fume et de flamme s'lvent d'un chaume, dont les
ardents dbris se dispersent au gr des vents; des cris plaintifs
viennent jusqu' nous, c'est la voix d'un enfant; je frmis; il n'est
plus temps peut-tre; je me dvoue, l'enfant est sauv, et je le rends 
sa mre, qui, s'tant carte un moment, accourait plore pour le
secourir.

Mon honneur tait suffisamment rpar: on n'et plus os me taxer de
lchet; je revins  la batterie, o je reus les flicitations de tout
le monde. Un chef de bataillon qui nous commandait alla jusqu' me
promettre la croix, qu'il n'avait pu obtenir pour lui-mme, parce que,
depuis trente ans qu'il servait, il avait eu le malheur de se trouver
toujours derrire le canon, et jamais en face. Je me doutais bien que je
ne serais pas dcor avant lui, et grces  ses recommandations, je ne
le fus pas non plus. Quoi qu'il en soit, j'tais en train de
m'illustrer, toutes les occasions taient pour moi. Il y avait entre la
France et l'Angleterre des pourparlers pour la paix. Lord Lauderdale
tait  Paris en qualit de plnipotentiaire, quand le tlgraphe y
annona le bombardement de Boulogne; c'tait le second acte de celui de
Copenhague. A cette nouvelle, l'Empereur, indign d'un redoublement
d'hostilits sans motif, mande le lord, lui reproche la perfidie de son
cabinet, et lui enjoint de partir sur-le-champ. Quinze heures aprs,
Lauderdale descend ici au _Canon d'Or_. C'est un Anglais, le peuple
exaspr veut se venger sur lui; on s'attroupe, on s'ameute, on se
presse sur son passage, et quand il parat, sans respect pour
l'uniforme des deux officiers qui sont sa sauve-garde, de toutes parts
on fait pleuvoir sur lui des pierres et de la boue. Ple, tremblant,
dfait, le lord s'attend  tre sacrifi; mais, le sabre au poing, je me
fais jour jusqu' lui: _Malheur  qui le frapperait!_ m'criai-je alors.
Je harangue, j'carte la foule, et nous arrivons sur le port, o, sans
tre expos  d'autres insultes, il s'embarque sur un btiment
parlementaire. Il fut bientt  bord de l'escadre anglaise, qui, le soir
mme, continuai de bombarder la ville. La nuit suivante, nous tions
encore sur le sable. A une heure du matin, les Anglais, aprs avoir
lanc quelques congrves, suspendent leur feu: j'tais excd de
fatigue, je m'tends sur un afft, et je m'endors. J'ignore combien de
temps se prolongea mon sommeil, mais quand je m'veillai, j'tais dans
l'eau jusqu'au cou, tout mon sang tait glac; mes membres engourdis, ma
vue, comme ma mmoire, s'tait gare. Boulogne avait chang de place,
et je prenais les feux de la flottille pour ceux de l'ennemi. C'tait l
le commencement d'une maladie fort longue, pendant laquelle je refusai
opinitrement d'entrer  l'hpital. Enfin l'poque de la convalescence
arriva; mais comme j'tais trop lent  me rtablir, on me proposa de
nouveau pour la rforme, et cette fois je fus congdi malgr moi, car
j'tais maintenant de l'avis du gnral Sarrazin.

Je ne voulais plus mourir dans mon lit, et m'appliquant le sens de ces
paroles, _il n'y a de mort que celui qui s'arrte_, pour ne pas
m'arrter, je me jetai dans une carrire o, sans travaux trop pnibles,
il y a de l'activit de toute espce. Persuad qu'il me restait peu de
temps  vivre, je pris la rsolution de bien l'employer: je me fis
corsaire; que risquais-je? je ne pouvais qu'tre tu, et alors je
perdais peu de chose; en attendant, je ne manque de rien, motions de
tous les genres, prils, plaisirs, enfin je ne m'arrte pas.

Le lecteur sait  prsent quels hommes taient le capitaine Paulet et
son second. A peine restait-il le soufle  ce dernier, et au combat,
comme partout, il tait le boute-en-train. Parfois semblait-il absorb
dans de sombres pensers, il s'en arrachait par une brusque secousse, sa
tte donnait l'impulsion  ses nerfs, et il devenait d'une turbulence
qui ne connaissait pas de bornes: point d'extravagance, point de
saillie singulire dont il ne ft capable; dans cette excitation
factice, tout lui tait possible, il et tent d'escalader le ciel. Je
ne puis pas dire toutes les folies qu'il fit dans le premier banquet
auquel Dufailli m'avait prsent; tantt il proposait un divertissement,
tantt un autre; enfin le spectacle lui passa par l'esprit: Que
donne-t-on aujourd'hui? _Misanthropie et Repentir._ J'aime mieux les
_Deux Frres_. Camarades! qui de vous veut pleurer? Le capitaine pleure
tous les ans  sa fte. Nous autres garons, nous n'avons pas de ces
joies-l. Ce que c'est quand on est pre de famille! Allez-vous
quelquefois  la comdie, notre suprieur? il faut voir , il y aura
foule. Tout beau monde, des pcheuses de crevettes en robes de soie;
c'est la noblesse du pays. O Dieu! le ciel est poignard! des manchettes
 des cochons. N'importe; il faut la comdie  ces dames; encore, si
elles entendaient le franais? le franais! ah bien oui! allez donc vous
y faire mordre; je me souviens du dernier bal; des particulires, quand
on les invite  danser, qui vous rpondent, _je suis reteinte_.--Ah !
auras-tu bientt fini d'corner le pays? dit Paulet  son lieutenant,
qu'aucun des corsaires n'avait interrompu.--Capitaine, reprit celui-ci,
j'ai fait ma motion; personne ne dit mot, personne ne veut pleurer; au
revoir, je vais pleurer tout seul.

Fleuriot sortit aussitt; alors le capitaine commena de nous faire son
loge: c'est un cerveau brl, dit-il, mais pour la bravoure, il n'y a
pas son pareil sous la calotte des cieux. Puis il poursuivit en nous
racontant comment il devait  la tmrit de Fleuriot la riche capture
qu'il venait de faire. Le rcit tait anim et piquant, malgr les cuirs
dont l'assaisonnait Paulet, qui avait une habitude bien bizarre, celle
de fausser la liaison en prodiguant le _t_ toutes les fois qu'il tait
avec ses compagnons de bord, et l'_s_ lorsque, dans les relations
civiles, ou dans les jours de fte, il se croyait oblig  plus
d'urbanit: ce fut avec force _t_ qu'il fit la description presque
burlesque d'un combat dans lequel, suivant sa coutume, il avait avec la
barre du cabestan assomm une douzaine d'Anglais. La soire s'avanait;
Paulet, qui n'avait pas encore revu sa femme et ses enfants, allait se
retirer, lorsque revint Fleuriot; il n'tait pas seul: Capitaine,
dit-il, en entrant, comment trouvez-vous le gentil matelot que je viens
d'engager? j'espre que le bonnet rouge n'a jamais coiff un plus joli
visage?--C'est vrai, rpondit Paulet, mais est-ce un mousse que tu
m'amnes-l? il n'a pas de barbe... eh! parbleu, ajouta-t-il, en levant
la voix avec surprise, c'est une femme! Puis continuant avec un
tonnement encore plus marqu: Je ne me trompe pas, c'est la Saint
***[1]--Oui, reprit Fleuriot, c'est lisa, l'aimable moiti du directeur
de la troupe qui fait les dlices de Boulogne, elle vient avec nous se
rjouir de notre bonheur.--Madame parmi des corsaires, je lui en fais
mon compliment, poursuivit le capitaine, en lanant  la comdienne
travestie ce regard du mpris qui n'est que trop expressif; elle va
entendre de belles choses; il faut avoir le diable au corps; une
femme!--Allons donc! notre chef, s'cria Fleuriot, ne dirait-on pas que
des corsaires sont des cannibales; ils ne la mangeront pas. D'ailleurs,
vous savez le refrain:

    Elle aime  rire, elle aime  boire,
    Elle aime  chanter comme nous.

Quel mal y a-t-il  a?--Aucun, mais la saison est propice pour la
course, tout mon quipage est en parfaite sant, et il n'y a pas besoin
ici de madame pour qu'il se porte bien. A ces mots, prononcs avec
humeur, lisa baissa la vue. Chre enfant, ne rougissez pas, dit
Fleuriot, le capitaine plaisante...--Non, morbleu! je ne plaisante pas,
je me souviens de la Saint-Napolon, o tout l'tat-major,  commencer
par le marchal Brune, tait  pied; il n'y eut pas de petite guerre ce
jour-l: madame sait pourquoi, ne me forcez pas  en dire davantage.

lisa, que ce langage humiliait, n'tait pas  se repentir d'avoir
accompagn Fleuriot: dans le trouble qui l'agitait, elle essaya de
justifier son apparition _au Lion d'argent_, avec cette douceur de ton,
ces manires gracieuses, cette amnit de physionomie, que des moeurs
trs licencieuses semblent exclure: elle parla d'_admiration_, de
_gloire_, de _vaillance_, d'_hrosme_, et, afin de prendre Paulet par
les sentiments, elle fit un appel  sa galanterie, en le qualifiant de
chevalier franais. La flatterie a toujours plus ou moins d'empire sur
les mes; Paulet devint presque poli, les _s_ lui revinrent  la bouche
avec autant de profusion que s'il et t endimanch; il s'excusa du
mieux qu'il put, obtint son pardon d'lisa, et prit cong de ses
convives, en leur recommandant de s'amuser: sans doute, ils ne
s'ennuyrent pas. Quant  moi, il me fut impossible de rester veill;
je gagnai donc mon lit, o je ne vis et n'entendis rien. Le lendemain,
j'tais frais et gaillard... Fleuriot me conduisit chez l'armateur, qui,
sur ma bonne mine, me fit l'avance de quelques pices de cinq francs.
Sept jours aprs, huit d'entre nos camarades taient entrs 
l'hpital... Le nom de la comdienne Saint *** avait disparu de
l'affiche. On dit qu'afin de se mettre promptement en lieu sr, elle
avait profit de la chaise de poste d'un colonel, qui, tourment du
besoin de jouer jusqu'aux plumets de son rgiment, avait fait tout
exprs le voyage de Paris.

J'attendais avec impatience le moment de nous embarquer. Les pices de
cinq francs de M. Choisnard taient comptes, et si elles me faisaient
vivre, elles ne me mettaient gure  mme de faire figure; d'un autre
ct, tant que j'tais  terre, j'avais  redouter quelque fcheuse
rencontre: Boulogne tait infest d'un grand nombre de mauvais
garnements. Les Mansui, les Tribout, les Sal, tenaient des jeux sur le
port, o ils dpouillaient les conscrits, sous la direction d'un autre
bandit, le nomm Canivet, qui,  la face de l'arme et de ses chefs,
osait s'intituler _le bourreau des crnes_. Il me semble encore voir
cette lgende sur son bonnet de police, o taient figurs une tte de
mort, des fleurets et des ossements en sautoir. Canivet tait comme le
fermier ou plutt le suzerain de petit paquet, des ds, etc. C'tait de
lui que relevaient une foule de matres, prvts, btonistes, tireurs de
savattes et autres praticiens, qui lui payaient tribut pour avoir le
droit d'exercer le mtier d'escroc; il les surveillait sans cesse, et
quand il les souponnait de quelqu'infidlit, d'ordinaire il les
punissait par des coups d'pe. J'imaginais que dans cette lie, il tait
impossible qu'il n'y et pas quelque chapp des bagnes; je craignais
une reconnaissance, et mes apprhensions taient d'autant plus fondes,
que j'avais entendu dire que plusieurs forats librs avaient t
placs, soit dans le corps des sapeurs, soit dans celui des ouvriers
militaires de la marine. Depuis quelque temps, on ne parlait que de
meurtres, d'assassinats, de vols, et tous ces crimes prsentaient les
caractres auxquels on peut reconnatre l'oeuvre de sclrats exercs;
peut-tre dans le nombre des brigands s'en trouvait-il quelques-uns de
ceux avec qui j'avais t li  Toulon. Il m'importait de les fuir, car,
mis de nouveau en contact avec eux, j'aurais eu bien de la peine 
viter d'tre compromis. On sait que les voleurs sont comme les filles:
quand on se propose d'chapper  leur socit et  leurs vices, tous se
liguent pour empcher la conversion; tous revendiquent le camarade qui
renonce au mal, et c'est pour eux une espce de gloire de le retenir
dans l'tat abject dont ils ne veulent ni sortir, ni laisser sortir les
autres. Je me rappelais mes dnonciateurs de Lyon, et les motifs qui les
avaient ports  me faire arrter. Comme l'exprience tait rcente, je
fus dispos tout naturellement  en faire mon profit et  me mettre sur
mes gardes: en consquence, je me montrais dans les rues le plus
rarement possible; je passais presque tout mon temps  la basse ville,
chez une madame Henri, qui prenait des corsaires en pension, et leur
faisait crdit sur la perspective de leurs parts de prises. Madame
Henri, dans la supposition o elle aurait t marie, tait une fort
jolie veuve encore trs avenante, bien qu'elle approcht de ses
trente-six ans; elle avait auprs d'elle deux filles charmantes, qui,
sans cesser d'tre sages, avaient la bont de donner des esprances 
tout beau garon que la fortune favorisait. Quiconque dpensait son or
dans la maison tait le bien venu; mais celui qui dpensait le plus
tait toujours le plus avant dans les bonnes grces de la mre et des
filles, aussi long-temps qu'il dpensait. La main de ces demoiselles
avait t promise vingt fois, vingt fois peut-tre elles avaient t
fiances, et leur rputation de vertu n'en avait reu aucun chec. Elles
taient libres dans leurs paroles; dans leur conduite elles taient
rserves, et quoiqu'elles ne se fissent pas blanches de leur innocence,
personne ne pouvait se vanter de leur avoir fait faire un faux pas.
Cependant, combien de hros de la mer avaient subi l'influence de leurs
attraits! combien de soupirants, tromps par des agaceries sans
consquence, s'taient flatts d'une prdilection, qui devait les
conduire au bonheur! et puis, comment ne pas se mprendre sur les
vritables sentiments de ces chastes personnes, dont l'amabilit
constante avait toujours l'air d'une prfrence? Le matador
d'aujourd'hui tait ft, choy; on lui prodiguait mille petits soins,
en lui permettait certaines privauts, un baiser, par exemple, pris  la
drobe; on l'encourageait par des oeillades, on lui donnait des
conseils d'conomie, en poussant adroitement  la consommation; on
rglait l'emploi de son argent, et si les fonds baissaient, ce qui avait
lieu ordinairement  son insu, ce n'tait que par l'offre gnreuse d'un
prt qu'il apprenait la pnurie de ses finances; jamais on ne
l'conduisait: sans tmoigner ni indiffrence ni tideur, on attendait
que la ncessit et l'amour le fissent voler  de nouveaux prils. Mais
 peine le navire qui emportait l'amant avait-il mis  la voile, et
voguait-il vers les chances heureuses sur lesquelles taient hypothqus
un hymen ventuel, et une somme lgre que l'on avait pris l'engagement
de rendre au centuple, que dj il tait remplac par quelqu'autre
fortun mortel; si bien que dans la maison de madame Henri, les
adorateurs faisaient la navette, et que ses deux demoiselles taient
comme deux citadelles qui, toujours investies, toujours prs de se
rendre, en apparence, ne succombaient jamais. Quand l'un levait le
sige, l'autre le reprenait; il y avait de l'illusion pour tout le
monde, et il n'y avait que de l'illusion. Ccile, l'une des filles de
madame Henri, avait pourtant dpass sa vingtime anne; elle tait
enjoue, rieuse  l'excs, coutait tout sans rougir, jusqu' la
gravelure, et ne se fchait qu' l'attouchement. Hortense, sa soeur,
ne s'en fchait mme pas; elle tait plus jeune, et son caractre tait
plus naf; parfois elle disait des choses... mais il semblait que du
miel et de l'eau de fleur d'orange coulaient dans les veines de ces deux
enfants, tant, en toute occasion, elles taient douces et calmes. Dans
leur coeur, il n'y avait rien d'inflammable, et quoiqu'elles ne se
signassent pas pour un propos leste, ou qu'elles ne s'tonnassent pas du
geste un peu trop familier d'un matelot, elles n'en mritaient pas
moins, assure-t-on, le surnom qu'on a donn  la bergre de Vaucouleurs,
ainsi qu' une petite ville de la Picardie.

Ce fut au foyer de cette famille si recommandable, que je vins m'asseoir
pendant un mois avec une assiduit dont je m'tonnais moi-mme,
partageant mes heures entre le piquet, la gaudriole et la petite bire:
cet tat d'une inaction qui me pesait, cessa enfin. Paulet voulut
reprendre le cours de ses exploits habituels: nous nous mmes en chasse;
mais les nuits n'taient plus assez obscures, et les jours taient
devenus trop longs: toutes nos captures se rduisirent  quelques
misrables bateaux de charbon, et  un sloop de peu de valeur, sur
lequel nous trouvmes je ne sais plus quel lord, qui, dans l'espoir de
recouvrer de l'apptit, avait entrepris avec son cuisinier une promenade
maritime. On l'envoya dpenser ses revenus et manger des truites 
Verdun.

La morte-saison approchait, et nous n'avions presque pas fait de butin.
Le capitaine tait taciturne et triste comme un bonnet de nuit; Fleuriot
se dsesprait, il jurait, il temptait du matin au soir; du soir au
matin il tait dans un vritable accs de rage; tous les hommes de
l'quipage, suivant une expression fort usite parmi les gens du peuple,
se mangeaient les sangs... Je crois qu'avec des dispositions semblables,
nous aurions attaqu un vaisseau  trois ponts. Il tait minuit: sortis
d'une petite anse auprs de Dunkerque, nous nous dirigions vers les
ctes d'Angleterre; tout  coup la lune, apparaissant  travers une
clairire de nuages, rpand sa lumire sur les flots du dtroit;  peu
de distance, des voiles blanchissent; c'est un brick de guerre qui
sillonne la vague luisante; Paulet l'a reconnu: Mes enfants, nous
crie-t-il, il est  nous, tout le monde  plat-ventre, et je vous
rponds du poste. En un instant il nous eut conduits  l'abordage. Les
Anglais se dfendaient avec fureur; une lutte terrible s'engagea sur
leur pont. Fleuriot, qui, selon sa coutume, y tait mont le premier,
tomba au nombre des morts: Paulet fut bless; mais il se vengea, et
vengea son second: il assomma tout autour de lui; jamais je n'avais vu
une boucherie pareille. En moins de dix minutes, nous fmes les matres
du bord, et le pavillon aux trois couleurs fut hiss  la place du
pavillon rouge. Douze des ntres avaient succomb dans cette action, o
de part et d'autre fut dploy un gal acharnement.

Entre ceux qui avaient pri, tait un nomm Lebel, dont la ressemblance
avec moi tait si frappante, que journellement elle donnait lieu aux
plus singulires mprises. Je me rappelai que mon _Sosie_ avait des
papiers fort en rgle. Parbleu! ruminai-je en moi-mme, l'occasion est
belle; on ne sait pas ce qui peut arriver: Lebel va tre jet aux
poissons; il n'a pas besoin de passeport, et le sien m'irait 
merveille.

L'ide me paraissait excellente: je ne craignais qu'une chose, c'tait
que Lebel n'et dpos son portefeuille dans les bureaux de l'armateur.
Je fus au comble de la joie, en le palpant sur sa poitrine; aussitt je
m'en emparai sans tre vu de personne, et quand on eut lanc  la mer
les sacs de sable, dans lesquels, pour mieux les retenir  fond, on
avait plac les cadavres, je me sentis soulag d'un grand poids, en
songeant que dsormais j'tais dbarrass de ce Vidocq qui m'avait jou
tant de mauvais tours.

Cependant, je n'tais pas encore compltement rassur; Dufailli, qui
tait notre capitaine d'armes, connaissait mon nom. Cette circonstance
me contrariait: pour n'avoir rien  redouter de lui, je rsolus de le
dterminer  me garder le secret, en lui faisant une fausse confidence.
Inutile prcaution: j'appelle Dufailli, je le cherche sur le brick, il
n'y tait pas; je vais  bord de _la Revanche_, je cherche, j'appelle
encore, point de rponse; je descends dans la soute aux poudres, pas de
Dufailli. Qu'est-il devenu? Je monte  la cambuse: auprs d'un baril de
genivre et de quelques bouteilles, j'aperois un corps tendu: c'est
lui; je le secoue, je le retourne... il est noir... il est mort.

Telle fut la fin de mon protecteur, une congestion crbrale, une
apoplexie foudroyante ou une asphyxie, cause par l'ivresse, avait
termin sa carrire. Depuis qu'il existait des sergents d'artillerie de
marine, on n'en citait pas un qui et bu avec autant de persvrance. Un
seul trait le caractrisera: ce prince des ivrognes le racontait comme
le plus beau de sa vie. C'tait le jour des Rois, Dufailli avait attrap
la fve: pour honorer sa royaut, ses camarades le font asseoir sur une
civire porte par quatre canonniers; c'tait le pavois sur lequel on
l'levait. A chaque brancard pendaient des bidons d'eau-de-vie provenant
de la distribution du matin; juch sur cette espce de palanquin
improvis, Dufailli faisait une pose devant chaque baraque du camp, o
il buvait et faisait boire aux acclamations d'usage. Ces stations furent
si souvent ritres, qu' la fin la tte lui tourna; et que sa majest
phmre, introduite dans une escouade, avala, presque sans la mcher,
une livre de lard qu'elle prit pour du fromage de Gruyre: la substance
tait indigeste, Dufailli, rentr dans sa baraque, se jette sur son
lit; il prouve des soulvements de coeur, il veut rprimer ces
mouvements expansifs, l'ruption a lieu, la crise passe, il s'endort, et
n'est tir de sa lthargie profonde que par le grognement d'un chien et
les coups de griffes d'un chat, qui, posts  proximit du cratre, se
disputaient... O dignit de l'homme, qu'tais-tu devenue? A ce hideux
tableau, qui ne reconnatrait que nul, plus que Dufailli, n'tait fait
pour donner des leons de temprance aux enfants des Spartiates?

Je me suis arrt un instant pour donner un dernier coup de pinceau 
_mon pays_; il n'est plus, que Dieu lui fasse paix! Je reviens  bord du
brick, o Paulet m'avait laiss avec le capitaine de prise et cinq
hommes de l'quipage de la _Revanche_. A peine avions-nous ferm les
coutilles pour nous assurer de nos prisonniers, que nous nous
rapprochmes de la cte afin de la longer le plus possible jusqu'
Boulogne; mais quelques coups de canon, tirs par les Anglais avant
l'abordage, avaient appel dans notre direction une de leurs frgates.
Elle fora de voiles pour nous canonner, et bientt elle fut si prs de
nous, que ses boulets nous dpassrent; elle nous suivit ainsi jusqu'
la hauteur de Calais. Alors la mer devenant houleuse, et un vent
imptueux chassant au rivage, nous crmes qu'elle s'loignerait, dans la
crainte de se briser sur des rescifs; elle n'tait dj plus matresse
de ses manoeuvres; pousse vers la terre, elle eut  lutter  la fois
contre tous les lments dchans: s'chouer tait pour elle l'unique
moyen de salut, il ne fut pas tent. En un clin-d'oeil, la frgate fut
prcipite sous les feux croiss des batteries _de la cte de fer_, de
la jete, du fort Rouge: de partout on faisait pleuvoir sur elle des
bombes, des boulets rams et des obus. Au milieu du bruit effroyable de
mille dtonations, un cri de dtresse se fait entendre, et la frgate
s'abme dans les flots, sans qu'il soit possible de lui porter secours.

Une heure aprs, le jour parut; de loin en loin; soulevs par les
vagues, flottaient quelques dbris. Un homme et une femme s'taient
attachs sur un mt, ils agitaient un mouchoir; nous allions doubler le
cap Grenet lorsque nous apermes leurs signaux. Il me semblait que nous
pouvions sauver ces malheureux; j'en fis la proposition au capitaine de
prises, et sur son refus de mettre la chaloupe  notre disposition,
dans l'lan d'une piti que je n'avais pas encore ressentie, je me
laissai emporter  la menace de lui faire sauter la cervelle. Allons
donc! me dit-il avec un sourire ddaigneux, et en haussant les paules,
le capitaine Paulet a plus d'humanit que toi, il les a vus, et ne bouge
pas: c'est qu'il n'y a rien  faire. Ils sont l-bas, nous sommes ici,
avec le gros temps, chacun pour soi; nous avons fait assez de pertes
comme , quand il n'y aurait que Fleuriot.

Cette rponse me rendit  mon sang-froid, et me fit comprendre que nous
courions nous-mmes un danger plus grand que je ne le supposais: en
effet, les vagues s'amoncelaient; au-dessus; se jouant les guoilans et
les mauves qui mlaient leurs cris aigus au sifflement de l'aquilon; 
l'horizon, de plus en plus obscurci, se projetaient de longues bandes
noires et rouges; l'aspect du ciel tait affreux, tout annonait une
tempte. Heureusement Paulet avait habilement calcul le temps et les
distances; nous manqumes la passe de Boulogne, mais, non loin de l, au
Portel, nous trouvmes un refuge et la scurit du rivage. En dbarquant
dans cet endroit, nous vmes couchs sur la grve les deux infortuns
que j'aurais si bien voulu secourir; le reflux les avait apports sans
vie sur la terre trangre, o nous devions leur donner la spulture:
c'taient peut-tre deux amans. Je fus touch de leur sort, mais
d'autres soins m'arrachrent  mes regrets. Toute la population du
village, femmes, enfants, vieillards, tait accourue sur la cte. Les
familles de cent cinquante pcheurs se livraient au dsespoir,  la vue
de frles embarcations que foudroyaient six vaisseaux de ligne anglais,
dont les masses solides affrontaient la mer en courroux. Chaque
spectateur, avec une anxit qu'il est plus ais de concevoir que de
dcrire, ne suivait des yeux que la barque  laquelle il s'intressait,
et, selon qu'elle tait submerge ou se trouvait hors de pril,
c'taient des cris, des pleurs, des lamentations, ou des transports
d'une joie extravagante. Des femmes, des filles, des mres, des pouses,
s'arrachaient les cheveux, dchiraient leurs vtements, se roulaient par
terre, en vomissant des imprcations et des blasphmes; d'autres, sans
croire insulter  tant de douleur, et sans songer  remercier le ciel,
vers lequel l'instant d'auparavant elles levaient des mains suppliantes,
dansaient, chantaient, et, le visage encore inond de pleurs,
manifestaient tous les symptmes de l'allgresse la plus vive; les
voeux les plus fervents, le patronage du bienheureux saint Nicolas,
l'efficacit de son intercession, tout tait oubli. Peut-tre, un jour
plus tard, allait-on s'en souvenir, peut-tre devait-il y avoir un peu
de compassion pour le prochain, mais pendant la tempte l'goisme tait
l... On me l'avait dit: _chacun pour soi_.




CHAPITRE XX.

     Je suis admis dans l'artillerie de marine.--Je deviens
     caporal.--Sept prisonniers de guerre.--Socits secrtes de
     l'arme, _les olympiens_.--Duels singuliers.--Rencontre d'un
     forat.--Le comte de L***, mouchard politique.--Il
     disparat.--L'incendiaire.--On me promet de l'avancement.--Je suis
     trahi.--Encore une fois la prison.--Licenciement de l'arme de la
     Lune.--Le soldat graci.--Un de mes compagnon est pass par les
     armes.--Le bandit pimontais.--Le sorcier du camp.--Quatre
     assassins mis en libert.--Je m'vade.


Ds le soir mme je retournai  Boulogne, o j'appris que, d'aprs un
ordre du gnral en chef, tous les individus qui, dans chaque corps,
taient signals comme mauvais sujets, devaient tre immdiatement
arrts et embarqus  bord des btiments arms en course. C'tait une
espce de presse qu'on allait exercer pour purger l'arme, et mettre un
terme  sa dmoralisation, qui commenait  devenir alarmante. Ainsi,
dsormais il n'y avait plus moyen de m'isoler qu'en quittant _la
Revanche_, sur laquelle, pour rparer les pertes du dernier combat,
l'armateur ne manquerait pas d'envoyer quelques-uns de ces hommes dont
le gnral jugeait  propos de se dfaire. Puisque Canivet et ses
affids ne devaient plus reparatre dans les camps, je crus qu'il n'y
avait plus aucun inconvnient  me faire soldat. Muni des papiers de
Lebel, je m'enrlai dans une compagnie de canonniers de marine, qui
faisait alors le service de la cte; et comme Lebel avait autrefois t
caporal dans cette arme, j'obtins ce grade  la premire vacance,
c'est--dire quinze jours aprs mon admission. Une conduite rgulire et
la parfaite intelligence des manoeuvres, que je connaissais comme un
artilleur de la vieille roche, me valurent promptement la bienveillance
de mes chefs. Une circonstance qui aurait d me la faire perdre acheva
de me concilier leur estime.

J'tais de garde au fort de l'Eure: c'tait pendant les grandes mares,
il faisait un temps affreux; des montagnes d'eau balayaient la
plate-forme avec une telle violence, que les pices de trente-six
n'taient plus immobiles dans leurs embrasures;  chaque renouvellement
de la lame, on et dit que le fort entier allait tre emport. Tant que
la Manche ne serait pas plus calme, il tait plus qu'vident qu'aucun
navire ne se montrerait: la nuit venue, je supprimai donc les
sentinelles, permettant ainsi aux soldats du poste que je commandais de
goter les douceurs du lit de camp jusqu'au lendemain. Je veillais pour
eux, ou plutt je ne dormais pas, parce que je n'avais pas besoin de
sommeil, lorsque sur les trois heures du matin, quelques mots que je
reconnais pour de l'anglais, frappent mon oreille, en mme temps que
l'on heurte  la porte place au bas de l'escalier qui conduit  la
batterie. Je crus que nous tions surpris: aussitt j'veille tout le
monde; je fais charger les armes, et dj je m'apprte  vendre
chrement ma vie, quand,  travers la porte, j'entends la voix et les
gmissements d'une femme qui implore notre assistance. Bientt je
distingue clairement ces paroles franaises: _Ouvrez, nous sommes des
naufrags_.--J'hsite un moment; cependant, aprs avoir pris mes
prcautions, pour immoler le premier qui se prsenterait avec des
intentions hostiles, j'ouvre, et je vois entrer une femme, un enfant et
cinq matelots, qui taient plus morts que vifs. Mon premier soin fut de
les faire rchauffer; ils taient mouills jusqu'aux os, et transis de
froid. Mes canonniers et moi, nous leur prtmes des chemises et des
vtements, et ds qu'ils se furent un peu remis, ils me racontrent
l'accident qui nous procurait l'honneur de leur visite. Partis de la
Havane sur un trois-mts, et  la veille de terminer une heureuse
traverse, ils taient venus se briser contre le mle de pierre qui nous
renfermait, et n'avaient chapp  la mort qu'en se prcipitant des
hunes sur la batterie. Dix-neuf de leurs compagnons de voyage, parmi
lesquels le capitaine, avaient t engloutis dans les flots.

La mer nous tint encore bloqus huit jours, sans que l'on ost envoyer
une chaloupe pour nous relever. Au bout de ce temps, je fus ramen 
terre avec mes naufrags, que je conduisis moi-mme chez le chef
militaire de la marine, qui me flicita comme si je les eusse fait
prisonniers. Si c'tait l une brillante capture, c'tait bien le cas de
dire qu'elle ne m'avait _cot qu'une peur_. Quoi qu'il en soit, dans la
compagnie, elle fit concevoir la plus haute opinion de moi.

Je continuai  remplir mes devoirs avec une exactitude exemplaire; trois
mois s'coulrent, et je ne mritais que des loges; je me proposais
d'en mriter toujours; mais une carrire aventureuse ne cesse pas de
l'tre tout d'un coup. Une fatale propension  laquelle j'obissais
malgr moi, et souvent  mon insu, me rapprochait constamment des
personnes ou des objets qui devaient le plus s'opposer  ce que je
matrisasse ma destine: ce fut  cette singulire propension, que, sans
tre agrg aux socits secrtes de l'arme, je dus d'tre initi 
leurs mystres.

C'est  Boulogne que ces socits prirent naissance. La premire de
toutes, quoi qu'en ait pu dire M. Nodier, dans son Histoire des
_Philadelphes_[2], fut celle des _olympiens_, dont le fondateur apparent
fut un nomm Crombet de Namur; elle ne se composa d'abord que
d'aspirants et d'enseignes de la marine, mais elle ne tarda pas 
prendre de l'accroissement, et l'on y admit des militaires de toutes les
armes, principalement de l'artillerie.

Crombet, qui tait fort jeune, (il n'tait qu'aspirant de premire
classe), se dmit de son titre de chef des olympiens, et rentra dans les
rangs des frres, qui lurent un _vnrable_, et se constiturent avec
des formes maonniques. La socit n'avait pas encore de but politique,
ou du moins si elle en avait un, il n'tait connu que des membres
influents. Le but avou tait l'avancement mutuel: l'_olympien_ qui
s'levait devait concourir de tout son pouvoir  l'lvation des
_olympiens_ qui taient dans des grades infrieurs. Pour tre reu, si
l'on appartenait  la marine, il fallait tre au moins aspirant de
seconde classe, et au plus capitaine de vaisseau; si l'on servait dans
les troupes de terre, la limite allait du colonel 
l'adjudant-sous-officier inclusivement. Je n'ai pas entendu dire que
dans leurs runions, les olympiens aient jamais agit des questions qui
eussent trait  la conduite du gouvernement, mais on y proclamait
l'galit, la fraternit, et l'on y prononait des discours qui
contrastaient beaucoup avec les doctrines impriales.

A Boulogne, les olympiens se rassemblaient habituellement chez une
madame Hervieux, qui tenait une espce de caf borgne peu frquent.
C'tait l qu'ils tenaient leurs sances, et qu'ils faisaient leurs
rceptions, dans une salle qui leur tait consacre.

Il y avait  l'Ecole militaire, ainsi qu' l'cole polytechnique, des
loges qui taient affilies aux olympiens. En gnral, l'initiation se
rduisait  des mots de passe,  des signes et  des attouchements que
l'on enseignait aux rcipiendaires; mais les vritables adeptes savaient
et voulaient autre chose. Le symbole de la socit expliquait assez les
intentions de ces derniers; un bras arm d'un poignard sortait de la
nue; au-dessous l'on voyait un buste renvers: c'tait celui de Csar.
Ce symbole, dont le sens se rvle de lui-mme, tait empreint sur le
sceau des diplmes. Ce sceau avait t model en relief par un canonnier
nomm Beaugrand ou Belgrand, employ  la direction de l'artillerie; on
en avait ensuite obtenu le creux en cuivre au moyen de la fonte
rectifie par la ciselure.

Pour tre reu olympien, il fallait avoir fait preuve de courage, de
talent et de discrtion. Les militaires d'un mrite distingu taient
ceux que l'on cherchait  enrler de prfrence. On faisait en sorte,
autant que possible, d'attirer dans la socit les fils des patriotes
qui avaient protest contre l'rection du trne imprial, ou qui avaient
t perscuts. Sous l'empire, il suffisait d'appartenir  une famille
de mcontents, pour se trouver dans la catgorie des admissibles.

Les chefs vritables de cette association taient dans l'ombre, et ne
communiquaient pas leurs projets. Ils complotaient le renversement du
despotisme, mais ils ne mettaient personne dans leur confidence. Il
fallait que les hommes au moyen desquels ils espraient que ce rsultat
s'accomplirait, fussent des conjurs  leur insu. Personne ne devait
leur proposer de conspirer, mais ils devaient en trouver la force et la
volont dans leur propre situation. C'est en vertu de cette combinaison
que les olympiens finirent par se recruter jusque dans les derniers
rangs des armes tant de terre que de mer.

Un sous-officier ou un soldat marquait-il, par son instruction, par
l'nergie de son caractre, par sa fermet, par son esprit
d'indpendance, les olympiens l'attiraient  eux, et bientt il entrait
dans cette confraternit, o l'on s'engageait, sous la foi du serment, 
se donner les uns aux autres _aide et protection_. L'appui rciproque
que l'on se promettait semblait tre le seul lien de la socit; mais au
fond il y avait une prmditation cache. On savait, d'aprs une longue
exprience, que sur cent individus admis,  peine dix obtiendraient un
avancement proportionn  leur mrite: ainsi, sur cent individus, il
tait probable qu'avant peu d'annes on compterait quatre-vingt-dix
ennemis de l'ordre de choses dans lequel il leur avait t impossible de
se caser. C'tait le comble de l'adresse d'avoir class de la sorte,
sous une dnomination commune, des hommes entre lesquels on tait
certain qu'il y aurait plus tard l'affinit du mcontentement, des
hommes qui seraient irrits, et qui, fatigus de l'injustice, ne
manqueraient pas de saisir avec empressement l'occasion de se venger.
Ainsi se trouvait fomente une ligue qui, pour s'ignorer elle-mme, n'en
avait pas une existence moins relle. Les lments d'une conspiration
taient rapprochs: ils se perfectionnaient, se dveloppaient de plus en
plus; mais il ne devait point y avoir de conspirateurs tant que cette
conspiration n'claterait pas; on attendait le moment propice.

Les olympiens prcdrent de plusieurs annes les _philadelphes_, avec
lesquels ils se confondirent plus tard. L'origine de leur socit est un
peu antrieure  l'poque du sacre de Napolon. On assure qu'ils se
runirent pour la premire fois  l'occasion de la disgrce de l'amiral
Truguet, destitu parce qu'il avait vot contre le consulat  vie. Aprs
la condamnation de Moreau, la socit, constitue sur des bases plus
larges, compta un grand nombre de Bretons et de Francs-Comtois. Parmi
ces derniers, tait Oudet, qui puisa chez les olympiens la premire ide
de la philadelphie.

Les olympiens existrent prs de deux annes sans que le gouvernement
part s'en inquiter. Enfin, en 1806, M. Devilliers, commissaire-gnral
de police  Boulogne, crivit  Fouch pour lui dnoncer leurs
rassemblements; il ne les signalait pas comme dangereux, mais il croyait
de son devoir de les faire surveiller, et il n'avait prs de lui aucun
agent  qui il pt confier une pareille tche; il priait, en
consquence, le ministre d'envoyer  Boulogne un de ces mouchards
exercs que la police politique a toujours sous la main. Le ministre
rpondit au commissaire-gnral, qu'il le remerciait beaucoup de son
zle pour le service de l'Empereur, mais que depuis long-temps on avait
l'oeil sur les _olympiens_, ainsi que sur plusieurs autres socits du
mme genre; que le gouvernement tait assez fort pour ne pas les
craindre dans le cas o elles conspireraient; que, d'ailleurs, il ne
pouvait plus y avoir que des trames d'idologues, dont l'Empereur ne se
souciait nullement, et que, selon toute apparence, les olympiens taient
des rveurs, et leur runion une de ces purilits maonniques inventes
pour amuser des niais.

Cette scurit de Fouch n'tait pas relle, car  peine eut-il reu
l'avis qui lui avait t transmis par M. Devilliers, qu'il manda dans
son cabinet le jeune comte de L...., qui tait initi aux secrets de
presque toutes les socits de l'Europe. L'on m'crit de Boulogne, lui
dit-il, qu'il vient de se former dans l'arme une espce de socit
secrte sous le titre d'_olympiens_: on ne me fait pas connatre le but
de l'association; mais on m'annonce qu'elle a des ramifications trs
tendues..... Peut-tre se rattache-t-elle aux conciliabules qui se
tiennent chez Bernadotte ou chez la Stal. Je sais bien ce qui se passe
ici: Garat, qui me croit son ami, et qui a la bonhommie de supposer que
je suis encore patriote, ni plus ni moins qu'en 93, me raconte tout. Il
y a des jacobins qui imaginent que je regrette la rpublique, et que je
pourrais travailler  la rtablir: ce sont des sots que j'exile ou que
je place, suivant que cela me convient.... Truguet, Rousselin, Ginguen
ne font pas un pas, ne disent pas un mot que je n'en sois aussitt
averti... Ce sont des gens peu redoutables, comme toute la clique de
Moreau; ils bavardent beaucoup et agissent peu. Cependant, depuis
quelque temps, ils semblent vouloir se faire un parti dans l'arme; il
m'importe de savoir ce qu'ils veulent; les olympiens sont peut-tre une
de leurs crations. Il serait bien utile que vous vous fissiez recevoir
olympien; vous me rvleriez les mystres de ces messieurs, et alors je
verrais quelles mesures il faut prendre.

Le comte de L*** rpondit  Fouch que la mission qu'il lui proposait
tait dlicate; que les olympiens ne faisaient probablement aucune
rception sans avoir pris auparavant des informations sur le compte du
rcipiendaire; qu'en outre, on ne pouvait pas tre admis, si l'on
n'appartenait pas  l'arme. Fouch rflchit un instant sur ces
obstacles, puis, prenant la parole: J'ai, dit-il, dcouvert un moyen de
vous faire initier promptement. Vous vous rendrez  Gnes: l vous
trouverez un dtachement de conscrits liguriens qui doivent
incessamment tre dirigs sur Boulogne, pour y tre incorpors dans le
huitime rgiment d'artillerie  pied. Parmi eux est un comte Boccardi,
que sa famille a vainement cherch  faire remplacer.... Vous offrez de
partir  la place du noble Gnois; et, pour lever  cet gard toute
espce de difficults, je vous fais remettre un certificat constatant
que vous avez, sous le nom de _Bertrand_, satisfait aux lois sur la
conscription. Au moyen de cette pice, vous tes agr, et vous partez
avec le dtachement. Arriv  Boulogne, vous aurez affaire  un
colonel[3] fanatique de maonnerie, d'illuminisme, d'hermtisme, etc.
Vous vous ferez reconnatre, et comme vous tes dans les hauts grades,
il ne manquera pas de vous protger. Vous pourrez alors lui faire, au
sujet de votre origine, toutes les ouvertures que vous jugerez  propos.
Ces confidences auront d'abord pour effet d'attnuer l'espce de
dfaveur qui s'attache toujours  la qualit de remplaant; elles vous
attireront ensuite la considration des autres chefs. Mais il est
indispensable que l'on croie qu'il y a eu pour vous ncessit de vous
faire soldat: Sous votre vritable nom, vous tiez en butte  des
perscutions de la part de l'Empereur: c'est pour chapper  la
proscription que vous vous tes cach dans un rgiment. Voil votre
histoire: elle circulera dans les camps, et l'on ne doutera pas que vous
ne soyez une victime et un ennemi du systme imprial.... Je n'ai pas
besoin d'entrer dans de plus longs dtails.... Le reste s'effectuera
tout seul.... Au surplus, je m'en remets entirement  votre sagacit.

Muni de ces instructions, le comte de L*** partit pour l'Italie, et
bientt aprs il revint en France avec les conscrits liguriens. Le
colonel Aubry l'accueillit comme un frre que l'on revoit aprs une
longue absence. Il le dispensa des manoeuvres et de l'exercice,
assembla la loge du rgiment pour le recevoir et le fter, lui fit mille
politesses, l'autorisa  se mettre en bourgeois, et le traita, en un
mot, avec la plus grande distinction.

En peu de jours, toute l'arme sut que M. Bertrand tait un personnage:
on ne pouvait pas lui donner les paulettes; on le nomma sergent, et
les officiers, oubliant pour lui seul qu'il tait sur les degrs
infrieurs de la hirarchie militaire, n'hsitrent pas  l'admettre
dans leur intimit. M. Bertrand tait devenu vritablement l'oracle du
corps; il avait de l'esprit, une instruction trs varie, et l'on tait
dispos  le trouver plus instruit et plus spirituel encore qu'il ne
l'tait. Quoi qu'il en fut, il ne tarda pas  se lier avec plusieurs
olympiens, qui tinrent  singulier honneur de le prsenter  leurs
frres. M. Bertrand fut initi, et ds qu'il eut russi  se mettre en
communication avec les sommits de l'Olympe, il adressa des rapports au
ministre de la police.

Ce que je viens de raconter de la socit des olympiens et de M.
Bertrand, je le tiens de M. Bertrand lui-mme, et pour lgitimer la
vrit de mon rcit, il ne sera peut-tre pas superflu de dire par
quelles circonstances il fut amen  me faire confidence de la mission
dont il tait charg et  me rvler des particularits dont il est fait
mention ici pour la premire fois.

Rien de plus frquent  Boulogne que le duel, dont la funeste manie
avait gagn jusqu'aux paisibles Nerlandais de la flotille sous les
ordres de l'amiral Werhwel. Il y avait surtout, non loin du camp de
gauche, au pied d'une colline, un petit bois dans le voisinage duquel on
ne passait jamais, quelle que fut l'heure du jour, sans voir sur la
lisire une douzaine d'individus engags dans ce qu'on appelle une
affaire d'honneur. C'est dans cet endroit qu'une amazone clbre, la
demoiselle Div... tomba sous le fer d'un ancien amant, le colonel
Camb...., qui ne l'ayant pas reconnue sous des habits d'homme, avait
accept d'elle une provocation  un combat singulier. La demoiselle
Div.., qu'il avait abandonne pour une autre, avait voulu prir de sa
main.

Un jour que, de l'extrmit du plateau que peuplait la longue file des
baraques du camp de gauche, j'abaissais mon regard sur le thtre de
cette scne sanglante, j'aperus  quelque distance du petit bois deux
hommes dont l'un marchait sur l'autre, qui battait en retraite  travers
la plaine;  leurs pantalons blancs, je reconnus les champions pour
Hollandais; je m'arrtai un instant  les considrer. Bientt
l'assaillant rtrograda  son tour; enfin se faisant mutuellement peur,
ils rtrogradrent en mme temps, en agitant leurs sabres, puis l'un
d'eux venant  s'enhardir, lana son briquet  son adversaire, et le
poursuivit jusqu' la berge d'un foss, que cet adversaire ne put
franchir. Alors chacun d'eux renonant  se servir de son sabre, mme
comme projectile, un combat  coups de poing s'engagea entre ces hommes
qui vidrent ainsi leur querelle. Je m'amusais de ce duel grotesque,
quand je vis tout prs d'une ferme o nous allions quelquefois manger du
_codiau_ (espce de bouillie blanche faite avec de la farine et des
oeufs), deux individus qui, dbarrasss de leurs habits, se
prparaient  mettre l'pe  la main, en prsence de leurs tmoins, qui
taient d'un ct un marchal-des-logis du dixime rgiment de dragons,
et de l'autre, un fourrier de l'artillerie. Bientt les fers se
croisrent; le plus petit des combattants tait un sergent des
canonniers, il rompait avec une intrpidit sans gale; enfin aprs
avoir parcouru de la sorte une cinquantaine de pas, je crus qu'il allait
tre perc de part en part, lorsque tout  coup il disparut comme si la
terre se ft entr'ouverte sous lui; aussitt un grand clat de rire se
fit entendre. Aprs ce premier mouvement d'une gaiet bruyante, les
assistants se rapprochrent, je les vis se baisser. Pouss par un
sentiment de curiosit, je me dirigeai vers eux, et j'arrivai fort 
propos pour les aider  retirer d'un trou pratiqu pour l'coulement
d'une auge  pourceaux, le pauvre diable dont la disparition subite
m'avait frapp d'tonnement. Il tait presque asphyxi, et tout couvert
de fange des pieds  la tte; le grand air lui rendit assez vite l'usage
de ses sens, mais il n'osait respirer, il craignait d'ouvrir la bouche
et les yeux, tant le liquide dans lequel il avait t plong tait
infect. Dans cette fcheuse situation, les premires paroles qu'il
entendit furent des plaisanteries: je me sentis rvolt de ce manque de
gnrosit, et cdant  ma trop juste indignation, je lanai 
l'antagoniste de la victime ce coup-d'oeil provocateur qui, de soldat
 soldat, n'a pas besoin d'tre interprt. Il suffit, me dit-il, je
t'attends de pied ferme. A peine suis-je en garde, que sur ce bras qui
oppose un fleuret  celui que j'ai ramass, je remarque un tatouage
qu'il me semble reconnatre: c'tait la figure d'une ancre, dont la
branche tait entoure des replis d'un serpent. Je vois la queue,
m'criai-je, gare  la tte; et en donnant cet avertissement, je me
fendis sur mon homme que j'atteignis au tton droit. Je suis bless,
dit-il alors, est-ce au premier sang?--Oui, au premier sang, lui
rpondis-je. et sans plus attendre, je me mis en devoir de dchirer ma
chemise, pour panser sa blessure. Il fallut lui dcouvrir la poitrine;
j'avais devin la place de la tte du serpent, qui venait comme lui
mordre l'extrmit du sein; c'tait l que j'avais vis.

En voyant que j'examinais alternativement ce signe et les traits de son
visage, mon adversaire ne laissait pas de concevoir de l'inquitude; je
m'empressai de le rassurer, par ces paroles: que je lui dis  l'oreille:
Je sais qui tu es; mais ne crains rien, je suis discret.--Je te
connais aussi, me rpondit-il, en me serrant la main, et je me tairai.
Celui qui me promettait ainsi son silence, tait un forat vad du
bagne de Toulon. Il m'indiqua son nom d'emprunt, et m'apprit qu'il tait
marchal-des-logis-chef au 10e de dragons, o il clipsait par son
luxe tous les officiers du rgiment.

Tandis qu'avait lieu cette reconnaissance, l'individu dont j'avais pris
la dfense, en vritable redresseur de torts, essayait de laver, dans
un ruisseau, le plus gros de la souillure dont il tait couvert; il
revint promptement auprs de nous: tout le monde tait plus calme; il ne
fut plus question du diffrend, et l'envie de rire avait fait place  un
dsir sincre de rconciliation.

Le marchal-des-logis-chef, que je n'avais bless que trs lgrement,
proposa de signer la paix _au Canon d'or_, o il y avait toujours
d'excellentes matelottes, et des canards plums d'avance. Il nous y paya
un djener de prince, qui se prolongea jusqu'au souper, dont sa partie
adverse fit les frais.

La journe complte on se spara. Le marchal-des-logis-chef me fit
promettre de le revoir, et le sergent ne fut pas content que je ne
l'eusse accompagn chez lui.

Ce sergent tait M. Bertrand; il occupait dans la haute ville, un
logement d'officier suprieur; ds que nous y fmes seuls, il me
tmoigna sa reconnaissance avec toute la chaleur dont est capable, aprs
boire, un poltron que l'on a sauv d'un grand danger: il me fit des
offres de service de toute espce, et comme je n'en acceptais aucune,
Vous croyez peut-tre, me dit-il, que je ne puis rien; il n'est point
de petit protecteur, mon camarade; si je ne suis que sous-officier,
c'est que je ne veux pas tre autre chose; je n'ai point d'ambition, et
tous les olympiens sont comme moi; ils font peu de cas d'une misrable
distinction de grade.--Je lui demandai ce qu'taient les
olympiens.--Ce sont, me rpondit-il, des gens qui adorent la libert et
prconisent l'galit: voudriez-vous tre olympien? pour peu que cela
vous tente, je me charge de vous faire recevoir.

Je remerciai M. Bertrand, et j'ajoutai que je ne voyais pas trop la
ncessit de m'enrler dans une socit sur laquelle devait tt ou tard
se porter l'attention de la police.--Vous avez raison, reprit-il, en me
marquant un vritable intrt, ne vous faites pas recevoir, car tout
cela finira mal. Et alors il commena  me donner sur les olympiens les
dtails que j'ai consigns dans ces mmoires; puis comme il tait encore
sous l'influence confidentielle et singulirement expansive du
Champagne, dont nous nous tions abreuvs: il me rvla sous le sceau du
secret, la mission qu'il tait venu remplir  Boulogne.

Aprs cette premire entrevue, je continuai de voir M. Bertrand, qui
resta encore quelque temps  son poste d'_observateur_. Enfin, l'poque
arriva o, suffisamment instruit, il demanda et obtint un cong d'un
mois: il allait, disait-il, recueillir une succession considrable; mais
le mois expir, M. Bertrand ne revint pas; le bruit se rpandit qu'il
avait emport une somme de douze mille francs que lui avait confie le
colonel Aubry,  qui il devait ramener un quipage et des chevaux: une
autre somme destine  des empltes pour le compte du rgiment, tait
passe de la mme manire dans l'actif de M. Bertrand. On sut qu'
Paris, il tait descendu rue Notre-Dame-des-Victoires,  l'htel de
Milan, o il avait exploit  outrance un crdit imaginaire.

Toutes ces particularits constituaient une mystification, dont les
dupes n'osrent pas mme se plaindre srieusement. Seulement il fut
constat que M. Bertrand avait disparu: on le jugea, et comme dserteur
il fut condamn  cinq ans de travaux publics. Peu de temps aprs,
arriva l'ordre d'arrter les principaux d'entre les olympiens, et de
dissoudre leur socit. Mais cet ordre ne put tre excut qu'en partie:
les chefs, avertis que le gouvernement allait svir contre eux, et les
jeter dans les cachots de Vincennes, ou de toute autre prison d'tat,
prfrrent la mort  une si misrable existence. Cinq suicides eurent
lieu le mme jour. Un sergent-major du vingt-cinquime de ligne et deux
sergents d'un autre corps, se firent sauter la cervelle. Un capitaine
qui, la veille, avait reu son brevet de chef de bataillon, se coupa la
gorge avec un rasoir... Il tait log au _Lion d'argent_; l'aubergiste,
M. Boutrois, tonn de ce que, suivant sa coutume, il ne descendait pas
pour djeuner avec les autres officiers, frappe  la porte de sa
chambre: le capitaine tait alors plac au-dessus d'une cuvette qu'il
avait dispose pour recevoir son sang; il remet prcipitamment sa
cravatte, ouvre, essaie de parler, et tombe mort. Un officier de marine
qui montait une prame charge de poudre, y mit le feu, ce qui entrana
l'explosion de la prame voisine. La terre trembla  plusieurs lieues 
la ronde; toutes les vitres de la basse ville furent brises; les
faades de plusieurs maisons sur le port s'croulrent; des dbris de
grement, des mtures brises, des lambeaux de cadavres furent jets 
plus de dix-huit cents toises. Les quipages des deux btiments
prirent..... Un seul homme fut sauv, comme par miracle: c'tait un
matelot qui tait dans les hunes; le mt avec lequel il fut emport
jusque dans la nue, retomba perpendiculairement dans la vase du bassin,
qui tait  sec, et s'y planta  une profondeur de plus de six pieds. On
trouva le matelot vivant; mais ds ce moment il eut perdu l'oue et la
parole, qu'il ne recouvra jamais.

A Boulogne, on fut surpris de la concidence de ces vnements. Des
mdecins prtendirent que cette simultanit de suicides avait t
dtermine par une disposition rsultant d'un tat particulier de
l'atmosphre. Ils invoquaient  l'appui de leur opinion une observation
faite  Vienne en Autriche, o, l't prcdent, grand nombre de jeunes
filles, entranes comme par une sorte de frnsie s'taient prcipites
le mme jour.

Quelques personnes croyaient expliquer ce qu'il y avait d'extraordinaire
dans cette circonstance, en disant que rarement un suicide, quand il est
bruit, n'est pas accompagn de deux ou trois autres. En rsum, le
public sut d'autant moins  quoi s'en tenir, que la police, qui
craignait de laisser apercevoir tout ce qui pouvait caractriser
l'opposition au rgime imprial, faisait,  dessein, circuler les bruits
les plus tranges; les prcautions furent si bien prises qu' cette
occasion le nom d'olympien ne fut pas mme prononc une seule fois dans
les camps; cependant la cause de tant d'aventures tragiques tait dans
les dnonciations de M. Bertrand. Sans doute il fut rcompens, j'ignore
de quelle manire; mais ce qui me parat probable, c'est que la haute
police, satisfaite de ses services, dut continuer de l'employer,
puisque, quelques annes plus tard, on le rencontra en Espagne, dans le
rgiment d'Isembourg, o devenu lieutenant, il n'tait pas regard comme
un moins bon gentilhomme que les Montmorenci, les Saint-Simon, et autres
rejetons de quelques-unes des plus illustres maisons de France qui
avaient t placs dans ce corps.

Peu de temps aprs la disparition de M. Bertrand, la compagnie dont je
faisais partie fut dtache  Saint-Lonard, petit village  une lieue
de Boulogne. L notre tche se bornait  la garde d'une poudrire, dans
laquelle avait t emmagasine une grande quantit de munitions de
guerre. Le service n'tait pas pnible, mais le poste tait rput
dangereux: plusieurs factionnaires y avaient t assassins, et l'on
croyait que les Anglais avaient rsolu de faire sauter ce dpt.
Quelques tentatives du mme genre, qui avaient eu lieu dans les dunes
sur divers points, ne laissaient aucun doute  cet gard. Nous avions
donc des raisons assez fortes pour dployer une continuelle vigilance.

Une nuit que c'tait mon tour de garde, nous sommes subitement rveills
par un coup de fusil: aussitt tout le poste est sur pied; je
m'empresse, suivant l'usage, d'aller relever la sentinelle: c'tait un
conscrit dont la bravoure ne m'inspirait pas une grande confiance; je
l'interroge; et, d'aprs ses rponses, je conclus qu'il s'est effray
sans motif. Je visite les dehors de la poudrire, qui tait une vieille
glise; je fais fouiller les approches: on n'aperoit rien, aucun
vestige de pas d'homme. Persuad alors que c'tait une fausse alerte, je
rprimande le conscrit, et le menace de la salle de police. Cependant,
de retour au corps de garde, je lui fais de nouvelles questions; et le
ton affirmatif avec lequel il proteste qu'il a vu quelqu'un, les dtails
qu'il me donne, commencent  me faire croire qu'il ne s'est point laiss
aller  une vaine terreur; il me vient des pressentiments; je sors, et
me dirige une seconde fois vers la poudrire, dont je trouve la porte
entre-baille; je la pousse, et, de l'entre, mes regards sont frapps
des faibles reflets d'une lumire qui se projette entre deux hautes
ranges de caisses  cartouche. J'enfile prcipitamment cette espce de
corridor; parvenu  l'extrmit, je vois...... une lampe allume sous
une des caisses qui dbordait les autres; la flamme touche au sapin, et
dj se rpand une odeur de rsine. Il n'y a pas un instant  perdre;
sans hsiter, je renverse la lampe, je retourne la caisse, et avec mon
urine j'teins les restes de l'incendie. L'obscurit la plus complte me
garantissait que j'avais coup court  l'embrasement. Mais je ne fus pas
sans inquitude tant que l'odeur ne se fut pas entirement dissipe.
J'attendis ce moment pour me retirer. Quel tait l'incendiaire? je
l'ignorais, seulement il s'levait de fortes prsomptions dans mon
esprit; je souponnai le garde-magasin, et afin de connatre la vrit,
je me rendis sur-le-champ  son domicile. Sa femme y tait seule; elle
me dit que, retenu  Boulogne pour des affaires, il y avait couch, et
qu'il rentrerait le lendemain matin. Je demandai les clefs de la
poudrire; il les avait emportes. L'enlvement des clefs acheva de me
convaincre qu'il tait coupable. Toutefois, avant de faire mon rapport,
je revins  dix heures pour m'assurer s'il tait de retour; il n'avait
pas encore reparu.

Un inventaire auquel on procda dans la mme journe, prouva que le
garde devait avoir le plus grand intrt  anantir le dpt qui lui
tait confi: c'tait l'unique moyen de couvrir les vols considrables
qu'il avait commis. Quarante jours se passrent sans qu'on st ce que
cet homme tait devenu. Des moissonneurs trouvrent son cadavre dans un
champ de bl; un pistolet tait prs de lui.

C'tait ma prsence d'esprit qui avait prvenu l'explosion de la
poudrire: j'en fus rcompens par de l'avancement; je devins sergent,
et le gnral en chef, qui voulut me voir, promit de me recommander  la
bienveillance du ministre. Comme je me croyais le pied  l'trier, et
que je dsirais faire mon chemin, je m'appliquais surtout  faire perdre
 Lebel toutes les mauvaises habitudes de Vidocq, et si la ncessit
d'assister aux distributions de vivres, ne m'avait de temps  autre
appel  Boulogne, j'aurais t un sujet accompli; mais  chaque fois
que je venais en ville, je devais une visite au marchal-des-logis-chef
des dragons, contre lequel j'avais pris le parti de M. Bertrand, non
qu'il l'exiget; mais je sentais la ncessit de le mnager: alors
c'tait un jour entier consacr  la ribotte, et malgr moi je drogeais
 mes projets de rforme.

A l'aide de la supposition d'un oncle snateur, dont la succession,
disait-il, lui tait assure, mon ancien collgue du bagne menait une
vie fort agrable; le crdit dont il jouissait en sa qualit de fils de
famille tait en quelque sorte illimit. Point de richard boulonnais qui
ne tnt  honneur d'attirer chez lui un personnage d'une si haute
distinction. Les papas les plus ambitieux ne souhaitaient rien tant que
de l'avoir pour gendre, et parmi les demoiselles, c'tait  qui
russirait  fixer son choix; aussi avait-il le privilge de puiser 
volont dans la bourse des uns, et de tout obtenir de la complaisance
des autres. Il avait un train de colonel, des chiens, des chevaux, des
domestiques: il affectait le ton et les manires d'un grand seigneur, et
possdait au suprme degr l'art de jeter de la poudre aux yeux et de se
faire valoir. C'tait au point que les officiers eux-mmes, qui
d'ordinaire sont si btement jaloux des prrogatives de l'paulette,
trouvaient trs naturel qu'il les clipst. Ailleurs qu' Boulogne, cet
aventurier et tard d'autant moins  tre reconnu pour un chevalier
d'industrie, qu'il n'avait, pour ainsi dire, reu aucune ducation;
mais, dans une cit o la bourgeoisie, de cration toute rcente,
n'avait pu encore adopter de la bonne compagnie que le costume, il lui
tait facile d'en imposer.

Fessard tait le vritable nom du marchal-des-logis-chef, que l'on ne
connaissait dans le bagne que sous celui d'_Hippolyte_; il tait, je
crois, de la Basse-Normandie: avec tous les dehors de la franchise, une
physionomie ouverte et l'air vapor d'un jeune tourdi, il avait ce
caractre cauteleux que la mdisance attribue aux habitants de Domfront;
c'tait, en un mot, un garon retors, et pourvu de toutes les rubriques
propres  inspirer de la confiance. Un pouce de terre dans son pays lui
aurait fourni l'occasion de mille procs, et serait devenu son point de
dpart pour arriver  la fortune en ruinant le voisin; mais Hippolyte ne
possdait rien au monde; et, ne pouvant se faire plaideur, il s'tait
fait escroc, puis faussaire, puis..... on va voir; je n'anticiperai pas
sur les vnements.

Chaque fois que je venais en ville, Hippolyte me payait  dner. Un
jour, entre la poire et le fromage, il me dit: Sais-tu que je
t'admire; vivre en ermite  la campagne, se mettre  la portion congrue,
et n'avoir pour tout potage que vingt-deux sous par jour; je ne conois
pas que l'on puisse se condamner  des privations pareilles; quant 
moi, j'aimerais mieux mourir. Mais tu fais tes _chopins_ (coups)  la
sourdine, et tu n'es pas sans avoir quelque ressource. Je lui rpondis
que ma solde me suffisait, que d'ailleurs j'tais nourri, habill, et
que je ne manquais de rien. A la bonne heure, reprit-il; cependant il y
a ici des _grinchisseurs_, et tu as sans doute entendu parler de
_l'arme de la Lune_; il faut te faire affilier; si tu veux, je
t'assignerai un arrondissement: tu exploiteras les environs de
Saint-Lonard.

J'tais instruit que l'arme de la Lune tait une association de
malfaiteurs, dont les chefs s'taient jusque l drobs aux
investigations de la police. Ces brigands, qui avaient organis
l'assassinat et le vol dans un rayon de plus de dix lieues,
appartenaient  tous les rgiments. La nuit, ils rdaient dans les camps
ou s'embusquaient sur les routes, faisant de fausses rondes et de
fausses patrouilles, et arrtant quiconque prsentait l'espoir du plus
lger butin. Afin de n'prouver aucun obstacle dans la circulation, ils
avaient  leur disposition des uniformes de tous les grades. Au besoin,
ils taient capitaines, colonels, gnraux, et ils faisaient  propos
usage des mots d'ordre et de ralliement, dont quelques affids, employs
probablement  l'tat-major, avaient soin de leur communiquer la srie
par quinzaine.

D'aprs ce que je savais, la proposition d'Hippolyte tait bien faite
pour m'effrayer: ou il tait un des chefs de l'arme de la Lune, ou il
tait un des agents secrets envoys par la police pour prparer le
licenciement de cette arme, peut-tre tait-il l'un et l'autre..... Ma
situation vis--vis de lui tait embarrassante.... Le fil de ma destine
allait se nouer encore..... Je ne pouvais plus, comme  Lyon, me tirer
d'affaire en dnonant le provocateur. A quoi m'et servi la
dnonciation dans le cas o Hippolyte aurait t un agent? Je me bornai
donc  rejeter sa proposition, en lui dclarant avec fermet que j'tais
rsolu  rester honnte homme. Tu ne vois pas que je plaisante, me
dit-il, et tu prends la chose au srieux: je voulais seulement te
sonder. Je suis charm, mon camarade, de te trouver dans de tels
sentiments, C'est tout comme moi, ajouta-t-il; je suis rentr dans le
bon chemin; le Diable  prsent ne m'en ferait pas sortir. Puis, la
conversation changeant d'objet, il ne fut plus question de l'arme de la
Lune.

Huit jours aprs l'entrevue pendant laquelle Hippolyte m'avait fait une
ouverture si promptement rtracte, mon capitaine, en passant
l'inspection des armes, me condamna  vingt-quatre heures de salle de
police, pour une tache qu'il prtendait avoir aperu dans mon
fourniment. Cette maudite tache, j'eus beau me crever les yeux pour la
dcouvrir, je ne pus jamais en venir  bout. Quoiqu'il en soit, je me
rendis  la garde du camp sans me plaindre: vingt-quatre heures, c'est
sitt coul! C'tait le lendemain  midi que devait expirer ma
peine.... A cinq heures du matin, j'entends le trot des chevaux, et
bientt aprs le dialogue suivant s'tablit: _Qui vive?_--France.--Quel
rgiment?--Corps imprial de la gendarmerie. A ce mot de gendarmerie,
j'prouvai un frmissement involontaire. Tout  coup la porte s'ouvre,
et l'on appelle _Vidocq_. Jamais ce nom, tomb  l'improviste au milieu
d'une troupe de sclrats, ne les a plus consterns que je ne le fus en
ce moment. Allons, suis-nous, me cria le brigadier; et, pour tre sr
que je ne m'chapperai pas, il prend la prcaution de m'attacher. On me
conduisit aussitt  la prison, o je me fis donner un lit  la pistole.
J'y trouvai nombreuse et bonne compagnie. Ne le disais-je pas? s'crie,
en me voyant entrer, un soldat de l'artillerie, qu' son accent je
reconnais pour Pimontais; tout le camp va arriver ici... En voil
encore un d'enflaqu; je parie ma tte  couper que c'est ce gueux de
marchal-des-logis-chef de dragons qui lui a jou le tour. On ne lui
cassera pas la gueule  ce brigand l!--Et va donc le chercher, ton
marchal-des-logis-chef, interrompit un second prisonnier, qui me parut
aussi tre du nombre des nouveaux venus; s'il a march toujours, il est
bien loin  prsent, depuis la semaine dernire qu'il a lev le pied.
Tout de mme, avouez, camarades, que c'est un fin matois. En moins de
trois mois, quarante mille francs de dettes dans la ville. C'est-il a
du bonheur! Et les enfants qu'il a faits.... Pour ceux-l je ne voudrais
pas tre oblig de les reconnatre.... Six demoiselles enceintes, des
premires bourgeoises!!! Elles croyaient tenir le bon Dieu par les
pieds.... les voil bien loties!....--Oh! oui, dit un porte-clefs qui
s'occupait de prparer mon coucher; il a fait bien du dgt, ce
monsieur; aussi gare  lui, s'il se laisse mettre le grappin dessus: on
l'a port dserteur. On le rattrappera.--Prends garde de le perdre,
rpartis-je; on le rattrappera comme on a rattrapp M. Bertrand.--Et
quand on le rattrapperait, reprit le Pimontais; a m'empcherait-il
d'aller me faire guillotiner  Turin? D'ailleurs, je le rpte! je
parierais bien ma tte  couper..... Eh que veut-il donc le _boudsarone_
avec sa tte  couper? s'cria un quatrime interlocuteur; nous sommes
enfoncs; il n'y a plus  y revenir. Eh bien! n'importe par qui! Ce
dernier avait raison. D'ailleurs, il tait tout--fait superflu de
s'garer dans le champ des conjectures, et il fallait tre aveugle pour
ne pas reconnatre dans Hippolyte l'auteur de notre arrestation. Quant 
moi, je ne pouvais pas m'y tromper, puisqu' Boulogne il tait le seul
qui st que je fusse un vad du bagne.

Plusieurs militaires de diffrentes armes vinrent contre leur gr
complter une chambre, dans laquelle taient runis les principaux
chefs de l'arme de la Lune. Rarement la prison d'une petite ville
prsente un plus curieux assemblage de dlinquants: le _prvt_,
c'est--dire l'ancien de la salle, nomm Lelivre, tait un pauvre
diable de soldat qui, condamn  mort depuis trois ans, avait sans cesse
en perspective la possibilit de l'expiration du sursis en vertu duquel
il vivait encore. L'empereur,  la clmence de qui il avait t
recommand, lui avait fait grce; mais comme ce pardon n'avait point t
constat, et que l'avis officiel indispensable pour qu'il ret son
effet n'avait pas t transmis au grand-juge, Lelivre continuait  tre
retenu prisonnier; tout ce que l'on avait os en faveur de ce
malheureux, c'tait de suspendre l'excution jusqu'au moment o se
prsenterait une occasion d'appeler une seconde fois sur lui l'attention
de l'empereur. Dans cet tat, o son sort tait fort incertain, Lelivre
flottait entre l'espoir de la libert, et la crainte de la mort: il
s'endormait avec l'un et s'veillait avec l'autre. Tous les soirs il se
croyait  la veille de sortir, et tous les matins il s'attendait  tre
fusill; tantt gai jusqu' la folie, tantt sombre et rveur, il
n'avait jamais un instant de calme parfait. Faisait-il sa partie  la
drogue ou au mariage, tout  coup il s'interrompait au milieu de son
jeu, jetait les cartes, se frappait le front avec les poings, faisait
cinq ou six sauts, en se dmenant comme un possd, puis finissait par
se jeter sur son grabat, o, couch sur le ventre, il restait des heures
entires dans l'abattement. L'hpital tait la maison de plaisance de
Lelivre, et s'il s'ennuyait par trop, il allait y chercher les
consolations de soeur Alexandrine, qui avait toutes les dvotions du
coeur, et sympathisait avec toutes les infortunes. Cette fille si
compatissante s'intressait vivement au prisonnier, et il le mritait,
car Lelivre n'tait point un criminel, mais une victime, et l'arrt
port contre lui tait l'effet injuste de cette conviction trop souvent
impose aux Conseils de guerre, que, dt prir l'innocent, quand il y a
urgence de rprimer certains dsordres, la conscience et l'humanit des
juges doivent se taire devant la ncessit de faire un exemple. Lelivre
tait du trs petit nombre de ces hommes qui, bronzs contre le vice,
peuvent sans danger pour leur moralit rester en contact avec ce qu'il y
a de plus impur. Il s'acquittait des fonctions de prvt avec autant
d'quit que s'il et t revtu d'une magistrature relle; jamais il ne
ranonnait un arrivant; se bornant  lui expliquer la rgle de ses
devoirs de dtenu, il tchait de lui rendre plus supportables les
premiers instants de sa captivit, et faisait en quelque sorte plutt
les honneurs de la prison, qu'il n'en exerait l'autorit.

Un autre caractre s'attirait le respect et l'affection des prisonniers,
_Christiern_, que nous nommions le Danois, ne parlait pas franais, il
ne comprenait que par signes, mais son intelligence semblait deviner la
pense; il tait triste, mditatif, bienveillant; dans ses traits, il y
avait un mlange de noblesse, de candeur et de mlancolie, qui sduisait
et touchait en mme temps. Il portait l'habit de matelot, mais les
boucles flottantes et artistement arranges de sa longue chevelure
noire, l'clatante blancheur de son linge, la dlicatesse de son teint
et de ses manires, la beaut de ses mains, tout annonait en lui un
homme d'une condition plus releve. Quoique le sourire ft souvent sur
ses lvres, Christiern paraissait en proie  un profond chagrin, mais il
le renfermait en lui, et personne ne savait mme pour quelle cause il
tait dtenu. Un jour cependant on l'appelle; il tait occup  tracer
sur la vtre avec un silex le dessin d'une marine, c'tait l sa seule
distraction; quelquefois c'tait le portrait d'une femme dont il aimait
 reproduire la ressemblance. Nous le vmes sortir; bientt aprs on le
ramena, et  peine le guichet se fut-il referm sur lui, que tirant d'un
petit sac de cuir un livre de prires, il y lut avec ferveur. Le soir il
s'endormit comme de coutume jusqu'au lendemain, que le son du tambour
nous avertit qu'un dtachement pntrait dans la cour de la prison;
alors il s'habilla prcipitamment, donna sa montre et son argent 
Lelivre, qui tait son camarade de lit; puis, ayant bais  plusieurs
reprises un petit Christ, qu'il portait habituellement sur la poitrine,
il serra la main  chacun de nous. Le concierge, qui avait assist 
cette scne, tait vivement mu. Lorsque Christiern fut parti: On va le
fusiller, nous dit-il, toute la troupe est assemble: ainsi dans un
quart d'heure tous ses maux seront finis. Voyez un peu ce que c'est
quand on n'est pas heureux. Ce matelot, que vous avez pris pour un
Danois, est n natif de Dunkerque; son vritable nom est Vandermot; il
servait sur la corvette l'Hirondelle, quand il fut fait prisonnier par
les Anglais; jet  bord des pontons, comme tant d'autres, il tait
fatigu de respirer un air infect, et de crever de faim, lorsqu'on lui
offrit de le tirer de ce tombeau s'il consentait  s'embarquer sur un
btiment de la compagnie des Indes. Vandermot accepta, au retour le
btiment fut captur par un corsaire. Vandermot fut conduit ici avec le
reste de l'quipage. Il devait tre transfr  Valenciennes; mais, au
moment du dpart, un interprte l'interroge, et l'on s'aperoit  ses
rponses qu'il n'est pas familiaris avec la langue anglaise: aussitt,
des soupons s'lvent, il dclare qu'il est sujet du roi de Danemarck,
mais comme il ne peut fournir aucune preuve  l'appui de cette
dclaration, on dcide qu'il restera sous ma garde jusqu' ce que le
fait soit clairci. Quelques mois s'coulent: on ne songeait plus
vraisemblablement  Vandermot: une femme, accompagne de deux enfants se
prsente  la gele; elle demande Christiern;--mon mari! s'crie-t-elle,
en le voyant.--Mes enfants, ma femme! et il se prcipite dans leurs
bras.--Que vous tes imprudent? dis-je tout bas  l'oreille de
Christiern. Si je n'tais pas seul!--le lui promis d'tre discret, il
n'tait plus temps: dans la joie de recevoir de ses nouvelles, sa
femme,  qui il avait crit, et qui le croyait mort, avait montr sa
lettre  ses voisins, et dj parmi eux des officieux l'avaient dnonc:
les misrables! ce sont eux aujourd'hui qui l'envoient  la mort. Pour
quelques vieux pierriers dont tait arm le navire qu'il montait, un
navire qui a amen sans combattre, on le traite comme s'il avait port
les armes contre sa patrie. Convenez que les lois sont injustes.--Oh!
oui, les lois sont injustes, rptrent plusieurs des assistants, que
je vis se grouper autour d'un lit pour jouer aux cartes, et boire du
chenic. A la ronde, mon pre en aura, dit l'un d'eux en faisant passer
le verre.--Allons donc! dit un second, qui remarquait l'air de
consternation de Lelivre, dont il secoua le bras, ne va-t-il pas se
dsoler celui-l? aujourd'hui son tour, demain le ntre.

Ce colloque, atrocement prolong, dgnra en horribles plaisanteries;
enfin le son du tambour et des fifres, que l'cho de la rive rptait
sur plusieurs points, nous indiqua que les dtachements des divers corps
se mettaient en marche pour regagner le camp. Un morne silence rgna
dans la prison pendant quelques minutes; nous pensions tous que
Christiern avait subi son sort; mais au moment o, les yeux couverts du
fatal bandeau, il venait de s'agenouiller, un aide-de-camp tait
accouru, et avait rvoqu le signal donn  la mousqueterie. Le patient
avait revu la lumire; il allait tre rendu  sa femme et  ses enfants,
et c'tait au marchal Brune, qui avait accd  leurs prires, qu'il
tait redevable du bienfait de la vie. Christiern, ramen sous les
verroux, ne se possdait pas de joie; on lui avait donn l'assurance
qu'il recouvrerait promptement sa libert. L'empereur tait suppli de
lui accorder sa grce, et la demande, faite au nom du marchal lui-mme,
tait si gnreusement motive, qu'il tait impossible de douter du
succs.

Le retour de Christiern tait un vnement dont nous ne manqumes pas de
le fliciter: on but  la sant du revenant, et l'arrive de six
nouveaux prisonniers, qui payrent leur bienvenue avec une grande
libralit, fut un sujet de plus de rjouissance. Ces derniers, que
j'avais connus la plupart pour avoir fait partie de l'quipage de
Paulet, venaient subir une dtention de quelques jours, punition qui
leur avait t inflige parce que, laisss  bord d'une prise, ils
avaient, au mpris des lois de la guerre, dpouill un capitaine
anglais. Comme ils n'avaient pas t contraints  restituer, ils
apportaient avec eux des guines, qu'ils dpensaient rondement. Nous
tions tous satisfaits: le gelier, qui recueillait jusqu'aux moindres
gouttes de cette pluie d'or, tait si content de ses htes nouveaux,
qu'il se relchait  plaisir de sa surveillance. Cependant, il y avait
dans notre salle trois individus condamns  la peine capitale,
Lelivre, Christiern, et le Pimontais Orsino, ancien chef de barbets,
qui, ayant rencontr, prs d'Alexandrie un dtachement de conscrits
dirigs sur la France, s'tait gliss dans leurs rangs, o il avait pris
la place et le nom d'un dserteur de bonne volont. Orsino, depuis qu'il
tait sous les drapeaux, avait tenu une conduite irrprochable; mais il
s'tait perdu par une indiscrtion: sa tte avait t mise  prix dans
son pays, et c'tait  Turin qu'elle devait tomber. Cinq autres
prisonniers taient sous le poids des plus graves accusations. C'taient
d'abord quatre marins de la garde, deux Corses et deux Provenaux,  qui
l'on imputait l'assassinat d'une paysanne dont ils avaient vol la croix
d'or et les boucles d'argent. Le cinquime avait, ainsi qu'eux, fait
partie de l'arme de la Lune; on lui attribuait d'tranges facults: au
dire des soldats, il avait la puissance de se rendre invisible; il se
mtamorphosait aussi comme il lui plaisait, et avait en outre le don de
l'omniprsence; enfin c'tait un sorcier, et tout cela parce qu'il tait
bossu _ad libitum_, factieux, caustique, grand conteur, et qu'ayant
escamot sur les places, il excutait assez adroitement quelques tours
de gibecire. Avec de tels pensionnaires, peu de geliers n'eussent pas
pris des prcautions extraordinaires; le ntre ne nous considrait que
comme d'excellentes pratiques, il fraternisait avec nous. Puisque,
moyennant salaire, il pourvoyait  tous nos besoins, il ne pouvait pas
se figurer que nous voulussions le quitter, et jusqu' un certain point
il avait raison; car Lelivre et Christiern n'avaient pas la moindre
envie de s'vader; Orsino tait rsign; les marins de la garde ne se
doutaient pas mme que l'on pt leur faire un mauvais parti, le sorcier
comptait sur l'insuffisance des preuves, et les corsaires, toujours en
goguette, n'engendraient pas de mlancolie. J'tais le seul  nourrir
des projets; mais, justement pour ne pas me laisser pntrer,
j'affectais d'tre sans souci, si bien qu'il semblait que la prison ft
mon lment, et que chacun tait induit  prsumer que je m'y trouvais
comme le poisson dans l'eau. Je ne m'y grisai pourtant qu'une seule
fois, ce fut en l'honneur du retour de Christiern. La nuit tout le monde
ronflait, sur les deux heures du matin, j'prouve une soif ardente,
j'avais le feu dans le corps; je me lve et  demi veill je me dirige
vers la croise: je veux boire; infernale mprise! Je m'aperois qu'au
lieu de puiser au bidon, c'est dans le baquet que j'ai plong mon
gogueneau; je suis empoisonn. Au jour, je n'tais pas encore parvenu 
rprimer les plus pouvantables contractions d'estomac: un porte-clefs
entre pour annoncer que l'on va faire la corve; c'est une occasion de
prendre le grand air, et cela contribuera peut-tre  me remettre le
coeur; je m'offre  la place d'un corsaire, dont je revts les habits;
et, en traversant la cour, je rencontre un sous-officier de ma
connaissance, qui arrivait la capote sur le bras. Il m'annona qu'ayant
fait du bruit au spectacle, et condamn  un mois de prison, il venait
de lui-mme se faire crouer. En ce cas, lui dis-je, tu vas commencer
tes fonctions ds  prsent; voici le baquet. Le sous-officier tait
accommodant; il ne se fit pas tirer l'oreille; et, pendant qu'il faisait
la corve, je passai roide devant la sentinelle, qui ne fit pas
attention  moi.

Sorti du chteau, je pris aussitt mon essor vers la campagne, et ne
m'arrtai qu'au pont de Brique, dans un petit ravin, o je rflchis un
instant aux moyens de djouer les poursuites; j'eus d'abord la fantaisie
de me rendre  Calais, mais ma mauvaise toile m'inspira de revenir 
Arras. Ds le soir mme, j'allai coucher dans une espce de ferme qui
tait un relais de maryeurs. L'un d'eux, qui tait parti de Boulogne
trois heures aprs moi, m'apprit que toute la ville tait plonge dans
la tristesse par l'excution de Christiern. On ne parle que de a, me
dit-il; on s'attendait que l'Empereur lui ferait grce, mais le
tlgraphe a rpondu qu'il fallait le fusiller.... Il l'avait dj
chapp belle; aujourd'hui on lui a fait son affaire. C'tait une piti
de l'entendre demander _pardon! pardon!_ en essayant de se relever,
aprs la premire dcharge; et les cris des chiens qui se trouvaient
derrire, et qui avaient attrap des balles! il y avait de quoi
arracher l'ame, mais ils ne l'ont pas moins achev  bout portant;
c'est-il a une destine!

Quoique la nouvelle que me donnait le maryeur m'affliget, je ne pus
pas m'empcher de penser que la mort de Christiern faisait diversion 
mon vasion, et comme rien de ce qu'il me disait ne m'indiquait qu'on se
ft aperu que je manquais  l'appel, j'en conus une trs grande
scurit. J'arrivai  Bthune sans accident; je voulus aller y loger
chez une ancienne connaissance de rgiment. Je fus fort bien accueilli,
mais, quelque prudent que l'on soit, il y a toujours des imprvisions.
J'avais prfr  l'auberge l'hospitalit d'un ami: j'tais venu me
brler  la chandelle, car l'ami s'tait mari rcemment, et le frre de
sa femme tait du nombre de ces rfractaires dont le coeur, insensible
 la gloire, ne palpitait que pour la paix. Il s'ensuivait tout
naturellement que le domicile que j'avais choisi, et mme celui de tous
les parents du jeune homme, taient frquemment visits par messieurs
les gendarmes. Ces derniers envahirent la demeure de mon ami long-temps
avant le jour; sans respecter mon sommeil, ils me sommrent d'exhiber
mes papiers. A dfaut de passeport que je pusse leur montrer, j'essayai
de leur donner quelques explications; c'tait peine perdue. Le
brigadier, qui depuis un instant me considrait avec une attention toute
particulire, s'cria tout  coup: Je ne me trompe pas, c'est bien lui,
j'ai vu ce drle  Arras: c'est Vidocq! Il fallut me lever, et un quart
d'heure aprs j'tais install dans la prison de Bthune.

Peut-tre qu'avant d'aller plus loin le lecteur ne sera pas fch
d'apprendre ce que devinrent les camarades de captivit que j'avais
laisss  Boulogne; je puis ds  prsent satisfaire leur curiosit, du
moins  l'gard de quelques-uns. On a vu que Christiern avait t
fusill; c'tait un excellent sujet. Lelivre, qui tait galement un
brave homme, continua d'esprer et de craindre jusqu'en 1811, que le
typhus mit un terme  cette alternative. Les quatre matelots de la garde
taient des assassins: par une belle nuit ils furent mis en libert, et
envoys en Prusse, o deux d'entre eux reurent la croix d'honneur sous
les murs de Dantzick; quant au sorcier, il fut aussi relax sans
jugement. En 1814, il se nommait Collinet, et tait devenu
quartier-matre d'un rgiment westphalien, dont il avait imagin de
sauver la caisse  son profit. Cet aventurier, press de placer son
argent, se dirigeait  tire d'ailes sur la Bourgogne, lorsqu'aux
environs de Fontainebleau, il tomba au milieu d'un pulk de cosaques, 
qui il fut oblig de rendre ses comptes; ce fut son dernier jour, ils le
turent  coups de lances.

Mon sjour  Bthune ne fut pas long: ds le lendemain de mon
arrestation, on me mit en route pour Douai, o je fus conduit sous bonne
escorte.




CHAPITRE XXI.

     On me ramne  Douai.--Recours en grce.--Ma femme se marie.--Le
     plongeon dans la Scarpe.--Je voyage en officier.--La lecture des
     dpches.--Sjour  Paris.--Un nouveau nom.--La femme qui me
     convient.--Je suis marchand forain.--Le commissaire de
     Melun.--Excution d'Herbaux.--Je dnonce un voleur; il me
     dnonce.--La chane  Auxerre.--Je m'tablis dans la
     capitale.--Deux chapps du bagne.--Encore ma femme.--Un recel.


A peine avais-je mis le pied dans le prau que le procureur-gnral
Rauson, que mes vasions ritres avaient irrit contre moi, parut  la
grille, en s'criant: Eh bien! Vidocq est arriv?Lui a-t-on mis les
fers?--Eh! monsieur, lui dis-je, que vous ai-je donc fait pour me
vouloir tant de mal? Parce que je me suis vad plusieurs fois? est-ce
donc un si grand crime? Ai-je abus de cette libert qui a tant de prix
 mes yeux? Lorsqu'on m'a repris, n'tais-je pas toujours occup de me
crer des moyens honntes d'existence? Oh! je suis moins coupable que
malheureux! Ayez piti de moi, ayez piti de ma pauvre mre; s'il faut
que je retourne an bagne, elle en mourra!

Ces paroles et l'accent de vrit avec lequel je les prononai, firent
quelque impression sur M. Rauson: il revint le soir, me questionna
longuement sur la manire dont j'avais vcu depuis ma sortie de Toulon,
et comme  l'appui de ce que je disais, je lui offrais des preuves
irrcusables, il commena  me tmoigner quelque bienveillance. Que ne
formez-vous, me dit-il, une demande en grce, ou tout au moins en
commutation de peine? Je vous recommanderai au grand-juge. Je remerciai
le magistrat de ce qu'il voulait bien faire pour moi; et, le mme jour,
un avocat de Douai, M. Thomas, qui me portait un vritable intrt, vint
me faire signer une supplique qu'il avait eu la bont de rdiger.

J'tais dans l'attente de la rponse, lorsqu'un matin on me fit appeler
au greffe: je croyais que c'tait la dcision du ministre qu'on allait
me transmettre. Impatient de la connatre, je suivis le porte-clefs avec
la prestesse d'un homme qui court au-devant d'une bonne nouvelle. Je
comptais voir le procureur-gnral, c'est ma femme qui s'offre  mes
regards; deux inconnus l'accompagnent. Je cherche  deviner quel peut
tre l'objet de cette visite, lorsque, du ton le plus dgag, madame
Vidocq me dit: Je viens vous faire signifier le jugement qui prononce
notre divorce: comme je vais me remarier, il m'a fallu remplir cette
formalit. Au surplus, voici l'huissier qui va vous donner lecture de
l'acte.

Sauf ma mise en libert, on ne pouvait rien m'annoncer de plus agrable
que la dissolution de ce mariage; j'tais  jamais dbarrass d'un tre
que je dtestais. Je ne sais plus si je fus le matre de contenir ma
joie, mais  coup sr ma physionomie dut l'exprimer, et si, comme j'ai
de fortes raisons de le croire, mon successeur tait prsent, il put se
retirer convaincu que je ne lui enviais nullement le trsor qu'il allait
possder.

Ma dtention  Douai se prolongeait horriblement. J'tais  l'ombre
depuis cinq grands mois, et rien n'arrivait de Paris. M. le
procureur-gnral m'avait tmoign beaucoup d'intrt, mais l'infortune
rend dfiant, et je commenai  craindre qu'il m'et leurr d'un vain
espoir, afin de me dtourner de m'enfuir jusqu'au moment du dpart de la
chane: frapp de cette ide, je revins avec ardeur  mes projets
d'vasion.

Le concierge, le nomm Wettu, me regardant d'avance comme amnisti,
avait pour moi quelques gards; nous dnions mme frquemment
tte--tte dans une petite chambre, dont l'unique croise donnait sur
la Scarpe. Il me sembla qu'au moyen de cette ouverture, qu'on avait
nglig de griller, sur la fin d'un repas, un jour ou l'autre, il me
serait facile de lui brler la politesse; seulement il tait essentiel
de m'assurer d'un dguisement,  la faveur duquel, une fois sorti, je
pourrais me drober aux recherches. Je mis quelques amis dans ma
confidence, et ils tinrent  ma disposition une petite tenue d'officier
d'artillerie lgre, dont je me promettais bien de faire usage  la
premire occasion. Un dimanche soir, j'tais  table avec le concierge
et l'huissier Hurtrel; le Beaune avait mis ces messieurs en gat; j'en
avais fait venir force bouteilles. Savez-vous, mon gaillard, me dit
Hurtrel, qu'il n'aurait pas fait bon vous mettre ici, il y a sept ans.
Une fentre sans barreaux! Peste! je ne m'y serais pas fi.--Allons
donc, papa Hurtrel, il faudrait tre de lige, lui rpliquai-je, pour se
risquer  faire le plongeon de si haut; la Scarpe est bien profonde pour
quelqu'un qui ne sait pas nager.--C'est vrai, observa le concierge; et
la conversation en resta l; mais mon parti tait pris. Bientt il
survint du monde, le concierge se mit  jouer, et au moment o il tait
le plus occup de sa partie, je me prcipitai dans la rivire.

Au bruit de ma chute, toute la socit courut  la fentre, tandis que
Wettu appelait  grands cris la garde et les porte-clefs pour se mettre
 ma poursuite. Heureusement le crpuscule permettait  peine de
distinguer les objets; mon chapeau, que j'avais d'ailleurs jet 
dessein sur la rive, fit croire que j'tais immdiatement sorti de la
rivire, pendant que je continuai  nager dans la direction de la _porte
d'eau_, sous laquelle je passai avec d'autant plus de peine, que j'tais
transi de froid, et que mes forces commenaient  s'puiser. Une fois
hors la ville, je gagnai la terre; mes vtements, tremps d'eau,
pesaient plus de cent livres; je n'en pris pas moins ma course, et ne
m'arrtai qu'au village de Blangy, situ  deux lieues d'Arras. Il tait
quatre heures du matin; un boulanger qui chauffait son four, fit scher
mes habits, et me fournit quelques aliments. Ds que je fus restaur, je
me remis en route, et me dirigeai vers Duisans, o restait la veuve d'un
ancien capitaine de mes amis. C'tait chez elle qu'un exprs devait
m'apporter l'uniforme que l'on s'tait procur pour moi  Douai. Je ne
l'eus pas plutt reu, que je me rendis  Hersin, o je ne me cachai que
peu de jours chez un de mes cousins. Des avis, qui me parvinrent fort 
propos, m'engagrent  dguerpir: je sus que la police, convaincue que
j'tais dans le pays, allait ordonner une battue; elle tait mme sur la
voie de ma retraite; rsolu  lui chapper, je ne l'attendis pas.

Il tait clair que Paris seul pouvait m'offrir un refuge: mais pour
aller  Paris, il tait ncessaire de revenir sur Arras, et si je
passais dans cette ville, j'tais infailliblement reconnu. J'avisai donc
au moyen d'luder la difficult: la prudence me suggra de monter dans
la carriole d'osier de mon cousin, qui avait un excellent cheval, et
tait le premier homme du monde pour la connaissance des chemins de
traverse. Il me rpondit, sur sa rputation de parfait conducteur, de me
faire tourner, les remparts de ma cit natale, il ne m'en fallait pas
davantage, mon travestissement devait faire le reste. Je n'tais plus
Vidocq,  moins qu'on n'y regardt de trop prs, aussi en arrivant au
pont du Gy, vis-je sans trop d'effroi, huit chevaux de gendarmes
attachs  la porte d'une auberge. J'avoue que je me fusse bien pass de
la rencontre, mais elle se prsentait face  face, et ce n'tait qu'en
l'affrontant qu'elle pouvait cesser d'tre prilleuse. Allons! dis-je 
mon cousin, c'est ici qu'il faut payer de toupet; pied  terre, et vite,
vite, fais-toi servir quelque chose. Aussitt il descend et se prsente
dans l'auberge avec cette allure d'un luron dgourdi, qui ne redoute pas
l'oeil de la brigade. Eh bien! lui dirent les gendarmes, est-ce ton
cousin Vidocq que tu conduis?--Peut-tre, rpondit-il en riant,
regardez-y. Un gendarme s'approcha en effet de la carriole, mais plutt
par un simple mouvement de curiosit que pouss par un soupon. A la vue
de mon uniforme, il porta respectueusement la main au chapeau. Salut,
capitaine, me dit-il, et bientt aprs il monta  cheval avec ses
camarades. Bon voyage, leur cria mon cousin, en faisant claquer son
fouet; si vous l'empoignez, vous nous l'crirez.--Va ton train, reprit
le marchal-des-logis qui commandait le peloton, nous savons le gte, et
le mot d'ordre est Hersin: demain,  cette heure, il sera coffr.

Nous continumes notre route fort paisiblement; cependant il me vint une
crainte: des insignes militaires pouvaient m'exposer  quelques chicanes
qui auraient pour moi un rsultat dsagrable. La guerre de Prusse tait
commence, et l'on voyait peu d'officiers  l'intrieur,  moins qu'ils
n'y fussent ramens par quelque blessure. Je me dcidai  porter le bras
en charpe: c'tait  Ina que j'avais t mis hors de combat, et si
l'on m'interrogeait, j'tais prt  donner sur cette journe
non-seulement tous les dtails que j'avais lus dans les bulletins, mais
encore tous ceux que j'avais pu recueillir, en entendant une foule de
rcits vrais ou mensongers faits par des tmoins, oculaires ou non. Au
total, j'tais ferr sur ma bataille d'Ina, et je pouvais en parler 
tout venant avec connaissance de cause: personne n'en savait plus long
que moi: Je m'acquittai parfaitement de mon rle  Beaumont, o la
lassitude du cheval, qui avait fait trente-cinq lieues en un jour et
demi, nous obligea de faire halte. J'avais dj pris langue dans
l'auberge, lorsque je vis un marchal-des-logis de gendarmes aller droit
 un officier de dragons, et l'inviter  exhiber ses papiers. Je
m'approchai  mon tour du marchal-des-logis, et je le questionnai sur
le motif de cette prcaution. Je lui ai demand sa feuille de route, me
rpondit-il, parce que quand tout le monde est  l'arme, ce n'est pas
en France qu'est la place d'un officier valide.--Vous avez raison mon
camarade, lui dis-je, il faut que le service se fasse; et en mme
temps, pour qu'il ne lui prt pas la fantaisie de s'assurer si j'tais
en rgle, je l'invitai  dner avec moi. Pendant le repas, je gagnai
tellement sa confiance, qu'il me pria, quand je serais  Paris, de
m'occuper de lui faire obtenir son changement de rsidence. Je promis
tout, et il tait content: car, afin de le servir, je devais user de mon
crdit, qui tait trs grand, et de celui des autres, qui l'tait encore
davantage. En gnral, on n'est point chiche de ce qu'on n'a pas. Quoi
qu'il en soit, les flacons se vuidaient avec rapidit, et mon convive,
dans l'enthousiasme d'une protection qui lui venait si  propos,
commenait  me tenir de ces discours sans suite, prcurseurs de
l'ivresse, lorsqu'un gendarme lui remit un paquet de dpches. Il
rompit les bandes d'une main incertaine, et voulut essayer de lire, mais
ses yeux obscurcis ayant rendu inutile toute tentative de ce genre, il
me pria de le suppler dans ses fonctions; j'ouvre une lettre, et les
premiers mots qui frappent mes regards sont ceux-ci: _brigade d'Arras_.
Je parcours de la vue, c'tait l'avis de mon passage  Beaumont; on
ajoutait que je devais avoir pris la diligence du _Lion d'argent_.
Malgr mon trouble, je lus le signalement en le dnaturant: bon! bon!
dit le trs sobre et trs vigilant marchal-des-logis, la voiture ne
passe que demain matin, on s'en occupera, et il voulut recommencer 
boire sur de nouveaux frais, mais ses forces tromprent son courage; on
fut oblig de l'emporter dans son lit, au grand scandale de toute
l'assistance, qui rptait avec indignation: Un marchal-de-logis! un
homme grad! se mettre dans des tats pareils!

On pense bien que je n'attendis pas le rveil de l'homme grad;  cinq
heures, je pris place dans la diligence de Beaumont, qui le mme jour me
conduisit sans encombre  Paris, o ma mre, qui n'avait pas cess
d'habiter Versailles, vint me rejoindre. Nous demeurmes ensemble
quelques mois dans le faubourg Saint-Denis, o nous ne voyions
personne,  l'exception d'un bijoutier nomm Jacquelin, que je dus,
jusqu' un certain point, mettre dans ma confidence, parce qu' Rouen il
m'avait connu sous le nom de _Blondel_. Ce fut chez Jacquelin que je
rencontrai une dame de B...., qui tient le premier rang dans les
affections de ma vie. Madame de B..., ou Annette, car c'est ainsi que je
l'appelais, tait une assez jolie femme, que son mari avait abandonne
par suite de mauvaises affaires. Il s'tait enfui en Hollande, et depuis
long-temps il ne lui donnait plus de ses nouvelles. Annette tait donc
entirement libre; elle me plut; j'aimais son esprit, son intelligence,
son bon coeur; j'osai le lui dire; elle vit d'abord, sans trop de
peine, mes assiduits, et bientt nous ne pmes plus exister l'un sans
l'autre. Annette vint demeurer avec moi; et, comme je reprenais l'tat
de marchand de nouveauts ambulant, il fut dcid qu'elle
m'accompagnerait dans mes courses. La premire tourne que nous fmes
ensemble fut des plus heureuses. Seulement,  l'instant ou je quittais
Melun, l'aubergiste chez lequel j'tais descendu m'avertit que le
commissaire de police avait tmoign quelque regret de n'avoir pas
examin mes papiers, mais que ce qui tait diffr n'tait pas perdu,
et qu' mon prochain passage, il se proposait de me faire une visite.
L'avis me surprit; il fallait que j'eusse dj t dsign comme
suspect. Aller plus loin, c'tait peut-tre me compromettre: je rabattis
aussitt sur Paris, me promettant bien de ne plus faire d'excursion tant
que je n'aurais pas russi  rendre moins dfavorables les chances qui
se runissaient contre moi.

Parti de trs grand matin, j'arrivai de bonne heure au faubourg
Saint-Marceau:  mon entre, j'entends des colporteurs hurler cette
finale: _qui condamne deux particuliers trs connus  tre fait mourir
aujourd'hui en place de Grve_. J'coute: il me semble que le nom
d'Herbaux a rsonn  mon oreille; Herbaux, l'auteur du faux qui a caus
tous mes malheurs! J'coute plus attentivement encore, mais avec un
saisissement involontaire, et cette fois le crieur, dont je me suis
approch, rpte la sentence avec des variantes: _Voici l'arrt du
tribunal criminel du dpartement de la Seine, qui condamne  la peine de
mort les nommes Armand Saint-Lger, ancien marin, n  Bayonne, et Csar
Herbaux, forat libr, n  Lille, atteints et convaincus
d'assassinat_, etc.

Il n'y avait plus  en douter: le misrable qui m'avait perdu allait
porter sa tte sur l'chafaud. L'avouerai-je? ce fut une impression de
joie que je ressentis, et pourtant je frmissais. Tourment de nouveau
dans mon existence, agit d'inquitudes sans cesse renaissantes, j'eusse
voulu anantir cette population des prisons et des bagnes, qui, aprs
m'avoir lanc dans l'abme, pouvait m'y maintenir par ses cruelles
rvlations. On ne s'tonnera donc pas de l'empressement avec lequel je
courus au Palais de Justice, afin de m'assurer par moi-mme de la
vrit: il n'tait pas encore midi, et j'eus toutes les peines du monde
 arriver jusqu' la grille, auprs de laquelle je pris position, en
attendant l'instant fatal.

Quatre heures sonnent enfin. Le guichet s'ouvre: un homme parat le
premier dans la charrette....; c'est Herbaux. La figure couverte d'une
pleur mortelle, il affiche une fermet que dment l'agitation
convulsive de ses traits. Il affecte de parler  son compagnon, qui dj
est hors d'tat de l'entendre. Au signal du dpart, Herbaux, d'un front
qu'il s'efforce de rendre audacieux, promne ses regards sur la foule;
ses yeux rencontrent les miens.... Il fait un mouvement; son teint
s'anime... Le cortge a pass. Je restai aussi immobile que les
faisceaux de bronze auxquels je m'tais attach, et je me serais sans
doute encore long-temps oubli dans cette attitude, si un inspecteur du
Palais ne m'et enjoint de me retirer. Vingt minutes aprs, une voiture
charge d'un panier rouge, et escorte par un gendarme, traversa au trot
le Pont-au-Change, se dirigeant vers le cimetire des condamns. Alors,
le coeur serr, je m'loignai, et regagnai le logis en faisant les
plus tristes rflexions.

J'ai appris depuis que, pendant sa dtention  Bictre, Herbaux avait
exprim le regret de m'avoir fait condamner innocent. Le crime qui avait
conduit ce sclrat  l'chafaud tait un assassinat commis de
complicit avec Saint-Lger sur une dame de la place Dauphine. Ces deux
misrables s'taient introduits chez leur victime, sous le prtexte de
lui donner des nouvelles de son fils, qu'ils avaient vu, disaient-ils, 
l'arme.

Quoiqu'en dfinitive l'excution d'Herbaux ne dt avoir aucune influence
directe sur ma position, elle me consterna: j'tais pouvant de m'tre
trouv en contact avec des brigands, destins au bourreau; mes
souvenirs me ravalaient  mes propres yeux; je rougissais en quelque
sorte en face de moi-mme; j'aurais souhait perdre la mmoire, et mener
une dmarcation impntrable entre le pass et le prsent, car, je ne le
voyais que trop, l'avenir tait dans la dpendance du pass, et j'tais
d'autant plus malheureux, qu'une police  qui il n'est pas toujours
donn d'agir avec discernement, ne me permettait pas de m'oublier. Je me
voyais de nouveau  la veille d'tre traqu comme une bte fauve. La
persuasion qu'il me serait interdit de devenir honnte homme me livrait
presque au dsespoir: j'tais silencieux, morose, dcourag. Annette
s'en aperut; elle demanda  me consoler; elle proposait de se dvouer
pour moi; elle me pressait de questions; mon secret m'chappa: je n'ai
jamais eu lieu de m'en repentir. L'activit, le zle et la prsence
d'esprit de cette femme me devinrent trs utiles. J'avais besoin d'un
passeport; elle dtermina Jacquelin  me prter le sien; et, pour me
mettre  mme d'en faire usage, celui-ci me donna, sur sa famille et sur
ses relations, les renseignements les plus complets. Muni de ces
instructions, je me remis en voyage, et parcourus toute la
Basse-Bourgogne. Presque partout il me fallut montrer que j'tais en
rgle: si l'on et compar l'homme avec le signalement, il et t
facile de dcouvrir la fraude; mais nulle part on ne me fit
d'observation; et, pendant plus d'un an,  quelques alertes prs qui ne
valent pas la peine d'tre ici mentionnes, le nom de Jacquelin me porta
bonheur.

Un jour que j'avais dball  Auxerre, en me promenant tranquillement
sur le port, je rencontrai le nomm Paquay, voleur de profession, que
j'avais vu  Bictre, o il subissait une dtention de six annes. Il
m'et t fort agrable de l'viter, mais il m'accosta presque 
l'improviste; et, ds les premires paroles qu'il m'adressa, je pus me
convaincre qu'il ne serait pas prudent d'essayer de le mconnatre. Il
tait trs curieux de savoir ce que je faisais; et comme j'entrevis dans
sa conversation qu'il se proposait de m'associer  des vols, j'imaginai,
pour me dbarrasser de lui, de parler de la police d'Auxerre, que je lui
reprsentai comme trs vigilante; et par consquent trs redoutable. Je
crus observer que l'avis faisait impression; je chargeai le tableau,
jusqu' ce qu'enfin, aprs m'avoir cout avec une trs inquite
attention, il s'cria tout  coup: Diable! il parat qu'il ne fait pas
bon ici; le coche part dans deux heures; si tu veux, nous
dtalerons.--C'est cela, lui rpondis-je; s'il s'agit de filer, je suis
ton homme. Puis, sur ce, je le quittai, aprs avoir promis de le
rejoindre aussitt que j'aurais termin quelques prparatifs qui me
restaient  faire. C'est une si pitoyable condition que celle du forat
vad, que, s'il ne veut pas tre dnonc, ou tre impliqu dans quelque
attentat, il est toujours rduit  prendre l'initiative, c'est--dire 
se faire dnonciateur. Rendu  l'auberge, j'crivis donc la lettre
suivante au lieutenant de gendarmerie, que je savais tre  la piste des
auteurs d'un vol rcemment commis dans les bureaux de la diligence.

       *       *       *       *       *

  MONSIEUR,

Une personne qui ne veut pas tre connue vous prvient que l'un des
auteurs du vol commis dans les bureaux des messageries de votre ville,
va partir,  six heures, par le coche, pour se rendre  Joigny, o
l'attendent probablement ses complices. Afin de ne pas le manquer, et de
l'arrter en temps utile, il serait bon que deux gendarmes dguiss
montassent avec lui dans le coche; il est important que l'on s'y prenne
avec prudence, et qu'on ne perde pas de vue l'individu, car c'est un
homme fort adroit.

Cette missive tait accompagne d'un signalement si minutieusement
trac, qu'il tait impossible de s'y mprendre. L'instant du dpart
arriv, je me rends sur les quais en prenant des chemins dtourns, et
de la fentre d'un cabaret, o je m'tais post, j'aperois Paquay qui
entre dans le coche: bientt aprs s'embarquent les deux gendarmes, que
je reconnais  certaine encolure que l'on conoit, mais qu'on ne saurait
analyser. Par intervalles, ils se passent mutuellement un papier sur
lequel ils jettent les yeux; enfin leurs regards s'arrtent sur mon
homme, dont le costume, contre l'habitude des voleurs, tait une
mauvaise enseigne. Le coche dmarre, et je le vois s'loigner avec
d'autant plus de plaisir, qu'il emporte tout  la fois Paquay, ses
propositions et mme ses rvlations, si, comme je n'en doutais pas, il
avait eu la fantaisie d'en faire.

Le surlendemain de cette aventure, tandis que j'tais en train de faire
l'inventaire de mes marchandises, j'entends un bruit extraordinaire, je
mets la tte  la fentre: c'est la chane, que conduisent Thiry et ses
argouzins! A cet aspect si terrible et si dangereux pour moi, je me
retire brusquement, mais dans mon trouble je casse un carreau; soudain
tous les regards se portent de ce ct; j'aurais voulu tre aux
entrailles de la terre. Ce n'est pas tout, pour mettre le comble  mon
inquitude, quelqu'un ouvre ma porte, c'est l'aubergiste _du Faisan_,
madame _Gelat_. Venez donc, M. Jacquelin, venez donc voir passer la
chane, me crie-t-elle!..... Oh! il y a long-temps qu'on n'en a pas vu
une si belle!... ils sont au moins cent cinquante, et de fameux
gaillards encore!... Entendez-vous comme ils chantent? Je remerciai mon
htesse de son attention, et, feignant d'tre occup, je lui dis que je
descendrais dans un moment. Oh! ne vous pressez pas, me rpondit-elle,
vous avez le temps,... ils couchent ici dans nos curies. Et puis, si
vous souhaitez causer avec leur chef, on va lui donner la chambre  ct
de la vtre. Le lieutenant Thiry, mon voisin! A cette nouvelle, je ne
sais pas ce qui se passa dans moi; mais je pense que si madame Gelat
m'et observ, elle aurait vu mon visage plir et tous mes membres
s'agiter comme par une espce de tressaillement. Le lieutenant Thiry,
mon voisin! Il pouvait me reconnatre, me signaler, un geste, un rien
pouvait me trahir: aussi me donnais-je bien garde de me montrer. La
ncessit d'achever mon inventaire lgitimait mon manque de curiosit.
Je passai une nuit affreuse. Enfin,  quatre heures du matin, le dpart
de l'infernal cortge me fut annonc par le cliquetis des fers: je
respirai.

Il n'a pas souffert celui qui n'a pas connu des transes pareilles 
celles dans lesquelles me jeta la prsence de cette troupe de bandits et
de leurs gardiens. Reprendre des fers que j'avais briss au prix de tant
d'efforts, cette ide me poursuivait sans cess: mon secret, je ne le
possdais pas seul, il y avait des forats par le monde, si je les
fuyais, je les voyais prts  me livrer: mon repos, mon existence
taient menacs partout, et toujours. Un coup d'oeil, le nom d'un
commissaire, l'apparition d'un gendarme, la lecture d'un arrt, tout
devait exciter et entretenir mes alarmes. Que de fois j'ai maudit les
pervers qui, trompant ma jeunesse, avaient souri  l'lan dsordonn de
mes passions, et ce tribunal qui, par une condamnation injuste, m'avait
prcipit dans un gouffre dont je ne pouvais plus secouer la souillure,
et ces institutions qui ferment la porte au repentir!...... J'tais hors
de la socit, et pourtant je ne demandais qu' lui donner des
garanties; je lui en avais donn, j'en atteste ma conduite invariable 
la suite de chacune de mes vasions, mes habitudes d'ordre, et ma
fidlit scrupuleuse  remplir tous mes engagements.

Maintenant il s'levait dans mon esprit quelques craintes au sujet de ce
Paquay, dont j'avais provoqu l'arrestation; en y rflchissant, il me
sembla que dans cette circonstance j'avais agi bien lgrement; j'avais
le pressentiment de quelque malheur: ce pressentiment se ralisa.
Paquay, conduit  Paris, puis ramen  Auxerre, pour une confrontation,
apprit que j'tais encore dans la ville; il m'avait toujours souponn
de l'avoir dnonc, il prit sa revanche. Il raconta au gelier tout ce
qu'il savait sur mon compte. Celui-ci fit son rapport  l'autorit, mais
ma rputation de probit tait si bien tablie dans Auxerre, o je
faisais des sjours de trois mois, que, pour viter un clat fcheux, un
magistrat dont je tairai le nom me fit appeler et m'avertit de ce qui
se passait. Je n'eus pas besoin de lui confesser la vrit, mon trouble
la lui rvla tout entire; je n'eus que la force de lui dire: Ah!
monsieur! je voulais tre honnte homme! Sans me rpondre, il sortit et
me laissa seul; je compris son gnreux silence. En un quart d'heure
j'eus perdu de vue Auxerre, et, de ma retraite, j'crivis  Annette,
pour l'instruire de cette nouvelle catastrophe. Afin de dtourner les
soupons, je lui recommandai de rester encore une quinzaine de jours _au
Faisan_, et de dire  tout le monde que j'tais all  Rouen pour y
faire des emplettes, ce terme expir, Annette devait me rejoindre 
Paris; elle y arriva en effet le jour que je lui avais indiqu. Elle
m'apprit que le lendemain de mon dpart, des gendarmes dguiss
s'taient prsents  mon magasin pour m'arrter, et que ne m'ayant pas
trouv, ils avaient dit qu'on ne s'en tiendrait pas l, et qu'on
finirait par me dcouvrir.

Ainsi on allait continuer les recherches: c'tait l un contre-temps qui
drangeait tous mes projets: signal sous le nom de Jacquelin, je me vis
rduit  le quitter et  renoncer encore une fois  l'industrie que je
m'tais cre.

Il n'y avait plus de passeport, quelque bon qu'il ft, qui pt me mettre
 l'abri dans les cantons que je parcourais d'ordinaire; et dans ceux o
l'on ne m'avait jamais vu, il tait vraisemblable que mon apparition
insolite veillerait des soupons. La conjoncture devenait terriblement
critique. Quel parti prendre? c'tait l mon unique proccupation,
lorsque le hasard me procura la connaissance d'un marchand tailleur de
la cour Saint-Martin: il dsirait vendre son fonds. J'en traitai avec
lui, persuad que je ne serais nulle part plus en sret qu'au coeur
d'une capitale, o il est si ais de se perdre dans la foule. En effet,
il s'coula prs de huit mois sans que rien vnt troubler la
tranquillit dont nous jouissions, ma mre, Annette et moi. Mon
tablissement prosprait: chaque jour il prenait de l'accroissement. Je
ne me bornais plus, comme mon prdcesseur  la confection des habits;
je faisais aussi le commerce des draps, et j'tais peut-tre sur le
chemin de la fortune, quand tout pour un matin mes tribulations
recommencrent.

J'tais dans mon magasin; un commissionnaire se prsente et me dit que
l'on m'attend chez un traiteur de la rue Aumaire; je prsume qu'il
s'agit de quelque march  conclure, je me rends aussitt dans l'endroit
indiqu. On m'introduit dans un cabinet, et j'y trouve deux chapps du
bagne de Brest: l'un d'eux tait ce Blondy, qu'on a vu diriger la
malheureuse vasion de Pont--Luzen: Nous sommes ici depuis dix jours,
me dit-il, et nous n'avons pas le sou. Hier, nous t'avons aperu dans un
magasin; nous avons appris qu'il tait  toi, et a m'a fait plaisir, je
l'ai dit  l'ami..... Maintenant nous ne sommes plus si inquiets, car on
te connat, tu n'es pas homme  laisser des camarades dans l'embarras.

L'ide de me voir  la merci de deux bandits que je savais capables de
tout, mme de me vendre  la police, ne ft-ce que pour me faire pice,
quitte  se perdre eux-mmes, tait accablante. Je ne laissai pas
d'exprimer combien j'tais satisfait de me trouver avec eux; j'ajoutai
que n'tant pas riche, je regrettais de ne pouvoir disposer en leur
faveur que de cinquante francs: ils parurent se contenter de cette
somme, et, en me quittant, ils m'annoncrent qu'ils taient dans
l'intention de se rendre  Chlons-sur-Marne, o ils avaient,
disaient-ils, des _affaires_. J'eusse t trop heureux qu'ils se
fussent pour toujours loigns de Paris, mais, en me faisant leurs
adieux, ils me promettaient de revenir bientt, et je restais effray de
leur prochain retour. N'allaient-ils pas me considrer comme leur vache
 lait, et mettre un prix  leur discrtion? Ne seraient-ils pas
insatiables....? Qui me rpondait que leurs exigences se borneraient 
la possibilit? Je me voyais dj le banquier de ces messieurs et de
beaucoup d'autres, car il tait  prsumer que, suivant la coutume
usite parmi les voleurs, si je me lassais de les satisfaire, ils me
repasseraient  leurs connaissances pour me ranonner sur de nouveaux
frais; je ne pouvais tre bien avec eux que jusqu'au premier refus;
parvenu  ce terme, il tait hors de doute qu'ils me joueraient quelque
mchant tour. Avec de tels garnements  mes trousses, on comprendra que
je n'tais pas  mon aise! Il s'en fallait que ma situation ft
plaisante, elle fut encore empire par une bien funeste rencontre.

On se souvient, ou on ne se souvient pas, que ma femme, aprs son
divorce, avait convol  de secondes noces: je la croyais dans le
dpartement du Pas-de-Calais, tout occupe de faire son bonheur et celui
de son nouveau mari, lorsque dans la rue du Petit-Carreau, je me
trouvai nez  nez avec elle; impossible de l'viter, elle m'avait
reconnue. Je lui parlai donc, et, sans lui rappeler ses torts  mon
gard, comme le dlabrement de sa toilette me montrait de reste qu'elle
n'tait pas des plus heureuses, je lui donnai quelque argent. Peut-tre
imagina-t-elle alors que c'tait-l une gnrosit intresse, cependant
il n'en tait rien. Il ne m'tait pas mme venu  la pense que
l'ex-dame Vidocq pt me dnoncer. A la vrit, en me remmoriant plus
tard nos anciens demls, je jugeai que mon coeur m'avait tout--fait
conseill dans le sens de la prudence; je m'applaudis alors de ce que
j'avais fait, et il me parut trs convenable que cette femme, dans sa
dtresse, pt compter sur moi pour quelques secours; dtenu ou loign
de Paris, je n'tais plus  mme de soulager sa misre. Ce devait tre
pour elle une considration qui devait la dterminer  garder le
silence, je le crus du moins; on verra plus tard si je m'tais tromp.

L'entretien de mon ex-femme tait une charge  laquelle je m'tais
rsign, mais cette charge, je n'en connaissais pas tout le poids. Une
quinzaine s'tait coule depuis notre entrevue; un matin, on me fait
prier de passer rue de l'chiquier: je m'y rends, et au fond d'une cour,
dans un rez-de-chausse assez propre quoique mdiocrement meubl, je
revois non-seulement ma femme, mais encore, ses nices et leur pre, le
terroriste Chevalier, qui venait de subir une dtention de six mois,
pour vol d'argenterie: un coup d'oeil suffit pour me convaincre que
c'tait une famille qui me tombait sur les bras. Tous ces gens-l
taient dans le plus absolu dnuement; je les dtestais, je les
maudissais, et pourtant je n'avais rien de mieux  faire que de leur
tendre la main. Je me saignai pour eux. Les rduire au dsespoir, c'et
t me perdre, et plutt que de revenir en la puissance des argouzins,
j'tais rsolu  faire le sacrifice de mon dernier sou.

A cette poque, il semblait que le monde entier se ft ligu contre moi;
 chaque instant il me fallait dnouer les cordons de ma bourse, et pour
qui? pour des tres qui, regardant ma libralit comme obligatoire,
taient prts  me trahir aussitt que je ne leur paratrais plus une
ressource assure. Quand je rentrai de chez ma femme, j'eus encore une
preuve du malheur attach  la condition de forat vad, Annette et ma
mre taient en pleurs. En mon absence, deux hommes ivres m'avaient
demand, et sur la rponse que je n'y tais pas, ils s'taient rpandus
en invectives et en menaces, qui ne me laissaient aucun doute sur la
perfidie de leurs intentions. Au portrait que me fit Annette de ces deux
individus, il me fut ais de reconnatre Blondy et son camarade Duluc.
Je n'eus pas la peine de deviner leurs noms; d'ailleurs ils avaient
donn une adresse avec injonction formelle d'y porter _quarante francs_,
c'tait plus qu'il ne fallait pour me mettre sur la voie; car,  Paris,
il n'y avait qu'eux de capables de m'intimer un pareil ordre. Je fus
obissant, trs obissant; seulement, en payant ma contribution  ces
deux coquins, je ne pus m'empcher de leur faire observer qu'ils avaient
agi fort inconsidrement. Voyez le beau coup que vous avez fait, leur
dis-je, on ne savait rien  la _cassine_ et vous avez _mang le
morceau_! (vous avez tout dit) ma femme, qui a l'tablissement en son
nom, va peut-tre vouloir me mettre  la porte, et alors il me faudra
_gratter les pavs_ (vivre dans la misre).--Tu viendras _grinchir_
(voler) avec nous, me rpondirent les deux brigands.

J'essayai de leur dmontrer qu'il vaut infiniment mieux devoir son
existence au travail que d'avoir sans cesse  redouter l'action d'une
police, qui, tt ou tard, enveloppe les malfaiteurs dans ses filets.
J'ajoutai que souvent un crime conduit  un autre; que tel croit risquer
le carcan, qui court tout droit  la guillotine, et la conclusion de mon
discours fut qu'ils feraient sagement de renoncer  la prilleuse
carrire qu'ils avaient embrasse.

Pas mal! s'cria Blondy, quand j'eus achev ma mercuriale.. Pas mal!
Pourrais-tu pas en attendant nous indiquer quelque _cambriole  rincer_
(quelque chambre  dvaliser)? c'est que, vois-tu, nous sommes comme
Arlequin, nous avons plus besoin d'argent que d'avis. Et ils me
quittrent en me riant au nez. Je les rappelai pour leur protester de
mon dvouement, et les priai de ne plus reparatre  la maison. Si ce
n'est que , me dit Duluc, on s'en abstiendra.--Eh! oui, l'on s'en
abstiendra, rpta Blondy, puisque  dplat  madame.

Ce dernier ne s'abstint pas long-temps. Ds le surlendemain,  la tombe
de la nuit, il se prsenta  mon magasin, et demanda  me parler en
particulier. Je le fis monter dans ma chambre. Nous sommes seuls, me
dit-il, en faisant d'un coup d'oeil la revue du local; et quand il se
crut assur qu'il n'y avait pas de tmoins, il tira de sa poche onze
couverts d'argent et deux montres d'or, qu'il posa sur le guridon:
quatre cents _balles_ (francs) tout cela... ce n'est pas cher... les
_bogues d'orient et la blanquelle_ (les montres d'or et l'argenterie).
Allons, _aboule du carle_ (compte-moi de l'argent).--Quatre cents
balles, rpondis-je tout troubl par une aussi brusque sommation, je ne
les ai pas.--Peu m'importe. Va _bloquir_ (vendre).--Mais si l'on veut
savoir!...--Arrange-toi; il me faut du _poussier_ (de la monnaie), ou si
tu aimes mieux, je t'enverrai des chalands de la prfecture..... Tu
entends ce que parler veut dire..... Du poussier, et pas tant de faon.

Je ne l'entendais que trop bien... Je me voyais dj dnonc, priv de
l'tat que je m'tais fait, reconduit au bagne... Les quatre cents
francs furent compts.




CHAPITRE XXII.

     Encore un brigand.--Ma carriole d'osier.--Arrestation des deux
     forats.--Dcouverte pouvantable.--Saint-Germain veut m'embaucher
     pour un vol.--J'offre de servir la police.--Perplexits
     horribles.--On veut me prendre au chaud du lit.--Ma
     cachette.--Aventure comique.--Travestissements sur
     travestissements.--Chevalier m'a dnonc.--Annette au dpt de la
     Prfecture.--Je me prpare  quitter Paris.--Deux faux
     monnoyeurs.--On me saisit en chemise.--Je suis conduit  Bictre.


Me voil recleur! J'tais criminel malgr moi; mais enfin je l'tais,
puisque je prtais les mains au crime: on ne conoit pas d'enfer pareil
 celui dans lequel je vivais. Sans cesse j'tais agit; remords et
crainte, tout venait m'assaillir  la fois; la nuit, le jour,  chaque
instant, j'tais sur le qui vive. Je ne dormais plus, je n'avais plus
d'apptit, le soin de mes affaires ne m'occupait plus, tout m'tait
odieux. Tout! non, j'avais prs de moi Annette et ma mre. Mais ne me
faudrait-il pas les abandonner?... Tantt, je frmis  cette
rminiscence de mes apprhensions, ma demeure se transformait en un
abominable repaire, tantt elle tait envahie par la police, et la
perquisition mettait au grand jour les preuves d'un mfait qui allait
attirer sur moi la vindicte des lois. Harcel par la famille Chevalier,
qui me dvorait; tourment par Blondy, qui ne se lassait pas de me
soutirer de l'argent; pouvant de ce qu'il y avait d'horrible et
d'incurable dans ma position, honteux d'tre tyrannis par les plus
viles cratures que la terre et port, irrit de ne pouvoir briser
cette chane morale qui me liait irrvocablement  l'opprobre du genre
humain, je me sentis pouss au dsespoir, et pendant huit jours je
roulai dans ma tte les plus sinistres projets. Blondy, l'excrable
Blondy, tait celui surtout contre qui se tournait toute ma rage. Je
l'aurais trangl de bon coeur, et pourtant je l'accueillais encore,
je le mnageais. Emport, violent comme je l'tais, tant de patience
tait un miracle, c'tait Annette qui me la commandait. Oh! que je
faisais alors des voeux bien sincres pour que, dans une des
excursions frquentes que faisait Blondy, quelque bon gendarme pt lui
mettre la main sur le collet! Je me flattais que c'tait l un
vnement trs prochain, mais chaque fois qu'une absence un peu plus
longue que de coutume me faisait prsumer que j'tais enfin dlivr de
ce sclrat, il reparaissait, et avec lui revenaient tous mes soucis.

Un jour, je le vis arriver avec Duluc et un ex-employ des droits
runis, nomm Saint-Germain, que j'avais connu  Rouen, o, comme tant
d'autres, il ne jouissait que provisoirement de la rputation d'honnte
homme. Saint-Germain, pour qui j'tais le ngociant Blondel, fut fort
tonn de la rencontre; mais il suffit de deux mots de Blondy pour lui
donner la clef de toute mon histoire: j'tais un _fieff coquin_; la
confiance prit la place de l'tonnement, et Saint-Germain, qui,  mon
aspect, avait d'abord fronc le sourcil, se drida. Blondy m'apprit
qu'ils allaient partir tous trois pour les environs de Senlis, et me
pria de lui prter la carriole d'osier dont je me servais pour courir
les foires. Heureux d'tre dbarrass de ces garnements  ce prix, je
m'empressai de leur donner une lettre pour la personne qui la remisait.
On leur livra la voiture avec les harnais; ils se mirent en route, et je
restai dix jours sans recevoir de leurs nouvelles: ce fut Saint-Germain
qui m'en apporta. Un matin, il entra chez moi, il avait l'air effar et
paraissait excd de fatigue. Eh bien! me dit-il, les camarades sont
arrts. Arrts! m'criai-je, dans le transport d'une joie que je ne
pus contenir; mais, reprenant aussitt mon sang-froid, je demandai des
dtails, en affectant d'tre constern. Saint-Germain me raconta fort
brivement comme quoi Blondy et Duluc avaient t arrts, uniquement
parce qu'ils voyageaient sans papiers; je ne crus rien de ce qu'il
disait, et je ne doutai pas qu'ils n'eussent fait quelque coup. Ce qui
me confirma dans mes soupons, c'est qu' la proposition que je fis de
leur envoyer de l'argent, Saint-Germain rpondit qu'ils n'en avaient que
faire. En s'loignant de Paris, ils possdaient cinquante francs  eux
trois; certes, avec une somme aussi modique il leur aurait t bien
difficile de faire des conomies; comment advenait-il qu'ils ne fussent
pas encore au dpourvu? la premire ide qui me vint fut qu'ils avaient
commis quelque vol considrable, dont ils ne se souciaient pas de me
faire confidence; je dcouvris bientt qu'il s'agissait d'un attentat
beaucoup plus grave.

Deux jours aprs le retour de Saint-Germain, il me prit la fantaisie
d'aller voir ma carriole, qu'il avait ramene: je remarquai d'abord
qu'on en avait chang la plaque. En visitant l'intrieur, j'aperus sur
la doublure de coutil blanc et bleu des taches rouges frachement
laves; puis, ayant ouvert le coffre pour prendre la clef d'crou, je le
trouvai rempli de sang, comme si l'on y et dpos un cadavre. Tout
tait clairci, la vrit s'annonait plus pouvantable encore que mes
conjectures; je n'hsitai pas: plus intress peut-tre que les auteurs
du meurtre,  en faire disparatre les traces, la nuit suivante je
conduisis la voiture sur les bords de la Seine; parvenu au-dessus de
Bercy, dans un lieu isol, je mis le feu  de la paille et  du bois sec
dont je l'avais bourre, et je ne me retirai que lorsqu'elle et t
rduite en cendres.

Saint-Germain,  qui je communiquai le lendemain mes remarques, sans lui
dire toutefois que j'eusse brl ma carriole, m'avoua enfin que le
cadavre d'un roulier assassin par Blondy, entre Louvres et Dammartin, y
avait t cach jusqu' ce qu'on eut trouv l'occasion de le jeter dans
un puits. Cet homme, l'un des plus audacieux sclrats que j'aie
rencontrs, parlait de ce forfait comme s'il se ft entretenu de
l'action la plus innocente: c'tait le rire sur les lvres et du ton le
plus dtach, qu'il en numrait jusqu'aux moindres circonstances. Il me
faisait horreur, je l'coutais dans une sorte de stupfaction; quand je
l'entendis me dclarer qu'il lui fallait l'empreinte des serrures d'un
appartement dont je connaissais le locataire, mes terreurs furent  leur
comble. Je voulus lui faire quelques observations. Eh que a me fait 
moi? me rpondit-il, en affaires comme en affaires; parce que tu le
connais!... raison de plus: tu sais les tres, tu me conduiras et nous
partagerons... Allons! ajouta-t-il, il n'y a pas  tortiller, il me faut
l'empreinte. Je feignis de me rendre  son loquence: Des scrupuleux
comme a!... tais-toi donc! reprit Saint-Germain, tu me fais _suer_
(l'expression dont il se servit tait un peu moins congrue). Enfin, 
prsent c'est dit, nous sommes de moiti.Grand Dieu! quelle
association! ce n'tait gures la peine de me rjouir de la msaventure
de Blondy: je tombais vritablement de fivre en chaud mal. Blondy
pouvait encore cder  certaines considrations, Saint-Germain jamais,
et il tait bien plus imprieux dans ses exigences. Expos  me voir
compromis d'un instant  l'autre, je me dterminai  faire une dmarche
auprs de M. Henry, chef de la division de sret  la prfecture de
police: j'allai le voir; et aprs lui avoir dvoil ma situation, je lui
dclarai que si l'on voulait tolrer mon sjour  Paris, je donnerais
des renseignements prcieux sur un grand nombre de forats vads, dont
je connaissais la retraite et les projets.

M. Henry me reut avec assez de bienveillance, mais, aprs avoir
rflchi un moment  ce que je lui disais, il me rpondit qu'il ne
pouvait prendre aucun engagement vis--vis de moi. Cela ne doit point
vous empcher de me faire des rvlations, continua-t-il, on jugera
alors  quel point elles sont mritoires, et peut-tre...--Ah!
Monsieur, point de peut-tre, ce serait risquer ma vie: vous n'ignorez
pas de quoi sont capables les individus que je dsire vous signaler, et
si je dois tre reconduit au bagne aprs que quelque partie d'une
instruction juridique aura constat que j'ai eu des rapports avec la
police, je suis un homme mort.--En ce cas, n'en parlons plus. Et il me
laissa partir sans mme me demander mon nom.

J'avais l'ame navre de l'insuccs de cette tentative. Saint-Germain ne
pouvait manquer de revenir: il allait me sommer de lui tenir ma parole;
je ne savais plus que faire: devais-je avertir la personne que nous
tions convenus de dvaliser ensemble? S'il et t possible de me
dispenser d'accompagner Saint-Germain, il aurait t moins dangereux de
donner un pareil avis; mais j'avais promis de l'assister, il n'y avait
pas d'apparence que je pusse, sous aucun prtexte, me dgager de ma
promesse; je l'attendais comme on attend un arrt de mort. Une semaine,
deux semaines, trois semaines se passrent dans ces perplexits. Au bout
de ce temps je commenai  respirer; aprs deux mois je fus tranquillis
tout--fait; je croyais que, comme ses deux camarades, il s'tait fait
arrter quelque part. Annette, je m'en souviendrai toujours, fit une
neuvaine, et _brla_ au moins une douzaine de cierges, _ leur
intention_. Mon Dieu! s'criait-elle quelquefois, faites-moi la grce
qu'ils restent o ils sont! La tourmente avait t de longue dure; les
instants de calme furent bien courts, ils prcdrent la catastrophe qui
devait dcider de mon existence.

Le 3 mai 1809, au point du jour, je suis veill par quelques coups
frapps  la porte de mon magasin; je descends pour voir de quoi il
s'agit, et je me dispose  ouvrir, lorsque j'entends un colloque  voix
basse: C'est un homme vigoureux, disent les interlocuteurs, prenons nos
prcautions! Plus de doute sur les motifs de cette visite matinale; je
remonte  la hte dans ma chambre; Annette est instruite de ce qui se
passe; elle ouvre la fentre, et, tandis qu'elle entame la conversation
avec les agents, m'esquivant en chemise par une issue qui donne sur le
carr, je gagne rapidement les tages suprieurs. Au quatrime, je vois
une porte entre ouverte, et m'introduis: je regarde; j'coute: je suis
seul. Dans un renfoncement au-dessous du lambris, se trouve un lit cach
par un lambeau de damas cramoisi en forme de rideau: press par la
circonstance, et certain que dj l'escalier est gard, je me jette sous
les matelas; mais  peine m'y suis-je blotti, quelqu'un entre; on parle,
je reconnais la voix, c'est celle d'un jeune homme nomm Foss, dont le
pre, monteur en cuivre, tait couch dans la pice contigu; un
dialogue s'tablit:


     SCNE PREMIRE

     _Le Pre, la Mre, le Fils._


     _Le fils._ Vous ne savez pas, papa? on cherche le tailleur;... on
     veut l'arrter; toute la maison est en l'air... Entendez-vous la
     sonnette?... Tiens, tiens, les voil qui sonnent chez l'horloger.

_La mre._ Laisse-les sonner, te mle pas de ; les affaires des
     autres nous regardent pas: (_ son mari_) allons mon homme,
     habille-toi donc, ils n'auraient qu' venir.

     _Le pre._(_Billant; il est  prsumer qu'en mme temps il se
     frottait le front_). Le diable les emporte! et qu'est-ce qu'ils
     veulent donc au tailleur?

     _Le fils._Je ne sais pas, papa; mais ils sont joliment du monde,
     et des mouchards, et des gendarmes, qui mnent le commissaire avec
     eux.

     _Le pre._C'est pt'tre rien du tout seulement.

     _La mre._Et qu'est-ce qu'il peut avoir fait? un tailleur!

     _Le pre._Qu'est-ce qu'il peut avoir fait...? il peut avoir
     fait;... ah! j'y suis...! puisqu'il vend du drap; il aura fait des
     habits avec des marchandises anglaises.

     _La mre._Il aura, comme on dit, employ des denres coroniales;
     tu me fais rire, toi: est-ce qu'on l'arrterait pour a?

     _Le pre._Je le crois bien qu'on l'arrterait pour a, et le
     blocus continental, c'est-il pour des prunes qu'on l'a dcrt?

     _Le fils._Le blocus continental! qu'est-ce que a veut dire
     papa...? a va-t-il sur l'eau?

     _La mre._Ah oui! dis-nous donc ce que a veut dire, et mets-nous
     a au plus juste?

     _Le pre._a veut dire, que le tailleur va pt'tre bien tre
     bloqu.

     _La mre._Oh! mon Dieu! le pauvre homme! je suis sre qu'ils vont
     l'emmener... des criminels comme a, qui ne sont pas coupables, si
     a ne dpendait que de moi... je crois que je les cacherais dans ma
     chemise.

     _Le pre._Sais-tu qui fait du volume le tailleur? c'est un fameux
     corps!

     _La mre._C'est gal, je le cacherais tout de mme. Je voudrais
     qu'il vienne ici. Tu te souviens de ce dserteur?...

     _Le pre._Chut! chut! les voil qui montent.

     SCNE DEUXIME

     _Les prcdents, le Commissaire, des Gendarmes, des Mouchards._

     Dans ce moment, le commissaire et ses estafiers, aprs avoir
     parcouru la maison du haut en bas, arrivent sur le pallier du
     quatrime.

     _Le commissaire._ Ah! la porte est ouverte. Je vous demande pardon
     du drangement, mais c'est dans l'intrt de la socit.... Vous
     avez pour voisin un grand sclrat, un homme capable de tuer pre
     et mre.

     _La femme._Quoi, monsieur _Vidocq_?

     _Le commissaire._Oui, _Vidocq_, madame, et je vous enjoins, dans
     le cas o vous ou votre mari lui auriez donn asile, de me le
     dclarer sans dlai.

     _La femme._Ah! monsieur le commissaire, vous pouvez chercher
     partout, si a vous fait plaisir,.... nous, donner asile 
     quelqu'un!...

     _Le commissaire._D'abord, cela vous regarde, la loi est
     excessivement svre! c'est un article sur lequel elle ne
     plaisante pas, et vous vous exposeriez  des peines trs graves;
     pour un condamn  la peine capitale, il n'y va rien moins que
     de...

     _Le mari_ (vivement).Nous ne craignons rien, monsieur le
     commissaire.

     _Le commissaire._Je le crois,..... je m'en rapporte parfaitement 
     vous. Cependant pour n'avoir rien  me reprocher, vous me
     permettrez de faire ici une petite perquisition, c'est une simple
     formalit d'usage. (_S'adressant  sa suite._) Messieurs, les
     issues sont bien gardes?

Aprs une visite assez minutieuse de la pice du fond, le commissaire
revient dans celle o je suis.--Et dans ce lit, dit-il, en levant le
lambeau de damas cramoisi, pendant que du ct des pieds, je sentais
remuer un des coins du matelas, que l'on laissa retomber
nonchalamment.--Pas plus de Vidocq que sur la main. Allons! il se sera
rendu invisible, reprit le commissaire, il faut y renoncer. On
n'imaginerait jamais de quel norme poids ces paroles me soulagrent.
Enfin toute la bande des alguasils se retira; la femme du monteur en
cuivre les accompagna avec force politesses, et je me trouvais seul
avec le pre, le fils et une petite fille, qui ne me croyaient pas si
prs d'eux. Je les entendis me plaindre. Mais bientt madame Foss
accourut en montant l'escalier quatre  quatre; elle tait tout
essoufle; j'eus encore la vedette.


     SCNE TROISIME

     _Le Mari, la Femme et le Fils._

     _La femme._Oh! mon Dieu, mon Dieu! Combien qu'il y a de monde
     d'amass dans la rue..... Allez! on en dit de belles sur le compte
     de M. Vidocq, j'espre qu'on en dgoise, et de toutes les couleurs.
     Tout de mme, il faut qu'il y ait quelque chose de vrai; il n'y a
     jamais de feu sans fume... Je sais bien toujours que c'tait un
     fier _faigniant_ que ton monsieur Vidocq: pour un matre tailleur,
     il avait plus souvent les bras que les jambes croises.

     _Le mari._Te voil encore comme les autres  faire des
     suppositions; vois-tu comme t'es mauvaise langue;... d'ailleurs, il
     n'y a qu'un mot qui serve, a nous regarde pas. Je suppose encore
     que a nous regarderait; eh bien! de quoi qu'ils l'accusent,
     qu'est-ce qu'ils chantent? je ne suis pas curieux...

     _La femme._Qu'est-ce qu'ils chantent, a fait trembler seulement
     rien que d'y penser... Quand on dit d'un homme qu'il a t condamn
      tre fait mourir pour assassinat. Je voudrais que t'entende le
     petit tailleur de dessus de la place.

     _Le mari._Bah! jalousie de mtier.

     _La femme._Et la portire du n 27, qui dit comme a qu'elle est
     bien sre qu'elle l'a vu sortir tous les soirs avec un gros bton,
     si bien dguis qu'elle ne le reconnaissait pas.

     _Le mari._La portire dit a?

     _La femme._Et qu'il allait attendre le monde dans les
     Champs-Elyses.

     _Le mari._Faut-il que tu sois bte!

     _La femme._Ah! faut-il que je sois bte! le rogomiste est p't-tre
     bte aussi, quand il dit que c'est tous voleurs qui viennent l
     dedans, et qu'il a vu M. Vidocq avec des visages qui avaient
     mauvaise mine.

     _Le mari._Eh bien! qui avaient mauvaise mine, aprs....

     _La femme._Aprs, aprs, toujours est-il que le commissaire a dit
      l'picier que c'est rien qui vaille,... et pire que a,
     puisqu'il a ajout que c'tait un grand coupable, que la justice ne
     pouvait venir  bout de rattraper.

     _Le mari._Et tu la gobes.... t'es joliment encore de ton pays;...
     tu crois le commissaire, toi, tu ne vois pas que c'est un quart
     qu'il bat; et puis, tiens, on ne me mettra jamais dans la tte que
     M. Vidocq soit un malhonnte homme, il m'est avis, au contraire,
     que c'est un bon enfant, un homme rang. Au surplus, qu'il soit ce
     qu'il voudra, a nous regarde pas; mlons-nous de notre ouvrage;
     voil l'heure qui s'avance,... il faut valser. Allons, _preste_ au
     travail!

La sance est leve: le pre, la mre, le fils et une petite fille,
toute la famille Foss part, et je reste sous clef, rflchissant aux
insinuations perfides de la police, qui, pour me priver de l'assistance
des voisins, s'attachait  me reprsenter comme un infme sclrat. J'ai
vu souvent depuis employer cette tactique, dont le succs se fonde
toujours sur d'atroces calomnies, tactique rvoltante, en ce qu'elle est
injuste; tactique maladroite, en ce qu'elle produit un effet tout
contraire  celui qu'on en attend, puisqu'alors les personnes qui
eussent prt main-forte pour l'arrestation d'un voleur, peuvent en tre
empches par la crainte de lutter contre un homme que le sentiment de
son crime et la perspective de l'chafaud doivent pousser au dsespoir.

Il y avait prs de deux heures que j'tais enferm: il ne se faisait
aucun bruit dans la maison, ni dans la rue; les groupes s'taient
disperss; je commenais  me rassurer, lorsqu'une circonstance bien
ridicule vint compliquer ma situation. Un besoin des plus pressants
s'annonait par des coliques d'une telle violence, que, ne voyant dans
la chambre aucun vase appropri  la ncessit, je me trouvais dans le
plus cruel embarras;  force de fureter dans tous les coins et recoins,
j'aperois enfin une marmite en fonte... Il tait temps, je la dcouvre,
et.........  peine ai-je termin, que j'entends fourrer une clef dans
la serrure; je replace prcipitamment le couvercle, et vite je me glisse
de nouveau dans ma retraite: on entre; c'est la femme Foss avec sa
fille; un instant aprs viennent le pre et le fils.


     SCNE DERNIRE

     _Le Pre, la Mre, les Enfants et Moi._

     _Le pre._ Eh bien! ce restant de soupe d'hier n'est pas encore
     rchauff?

     _La mre._Il n'est pas arriv qu'il crie dj: on va le mettre sur
     le feu, ton restant de soupe;... avec lui, on dirait que la foire
     est sur le pont.

     _Le pre._Est-ce que tu crois qu'ils n'ont pas faim, ces enfants?

     _La mre._Eh mon Dieu! on ne peut pas aller plus vite que les
     violons;... ils attendront; ils feront comme moi: tu ferais bien
     mieux de souffler, que de bougonner.

     _Le pre_ (_soufflant_).Elle est donc gele ta marmite?... ah je
     crois qu'elle chante,... entends-tu?

     _La mre._Non; mais je sens..., ce n'est pas possible autrement,
     il y a quelqu'un.....

     _Le pre._C'est les choux d'hier;.... c'est pt'tre bien toi...?
     Franois rit, je parie que c'est lui...?

     _Le fils._Voil comme il est papa, il inculpe tout le monde.

     _Le pre._C'est que vois-tu, comme on connat les singes on les
     adore; je sais que tu es un cadet sujet  caution. Oh Dieu! que a
     pue! ah a? crois-tu tre dans une curie (_haussant le ton_)?
     Est-ce dans une curie que tu crois tre (_s'adressant  sa
     femme_)? Voyons, si c'est toi, dis-le moi?

     _La mre._Est-il drle,  prsent? il veut toujours que ce soit
     moi...; c'est qu'elle ne se passe pas cette odeur.

     _Le pre._C'est de plus fort en plus fort.

     _La petite fille._Maman, a bout.

     _La mre._Maudit couvercle! je me suis brle.

     _Tous ensemble._O Dieu! quelle infection!

     _La mre._C'est une peste: on n'y tient pas... Foss ouvre donc la
     fentre.

     _Le pre._Vous le voyez, madame, c'est encore un des tours de
     votre fils...

     _Le fils._Papa, je te jure que non.

     _Le pre._Tais-toi, fichu paresseux... la preuve n'est pas
     convaincante...? monsieur ne peut pas aller au cinquime...; il
     serait trop fatigu de monter un tage...; il se foulerait la
     rate..., tu plains donc bien tes pas...; sois tranquille, je te
     corrigerai.

     _Le fils._Mais papa...

     _Le pre._Ne me raisonne pas..., tu vois ce manche  ballet..., il
     ne tient  rien que je te le casse sur le dos: avance ici que je te
     donne ta danse... avance, te dis-je? je t'apprendrai... Ah! tu me
     nies...

     _Le fils_ (_pleurant_.)Mais, oui, puisque ce n'est pas moi.

     _Le pre._Tu es capable de tout:... comme dit cet autre, tous
     menteurs, tous voleurs.

     _La mre._Pourquoi ne pas dire la vrit?

     _Le pre._Oh non! il aimera mieux que je lui fiche une paye...,
     d'aussi bien, il va l'avoir... Ah! tu veux que je te donne ta
     tourne? ma femme, ferme la fentre,  cause des voisins.

     _La mre._Gare  toi! Franois, a se gte..., gare  toi!

Nul doute, l'action va s'engager; sans hsiter, je soulve matelas,
draps, couverture, et cartant brusquement le lambeau de damas, je me
montre  la famille stupfaite de mon apparition. Ou imaginerait
difficilement  quel point ces braves gens furent surpris. Pendant
qu'ils s'entre-regardent sans mot dire, j'entreprends de leur raconter
le plus brivement possible comme quoi je m'tais introduit chez eux;
comme quoi je m'tais cach sous les matelas, comme quoi... Il est
inutile de dire que l'on rit beaucoup de l'aventure de la marmite, et
qu'il ne fut plus question de battre personne. Le mari et la femme
s'tonnaient que je n'eusse pas t touff dans ma cachette; ils me
plaignirent, et, avec une cordialit dont les exemples ne sont pas rares
parmi les gens du peuple, ils m'offrirent des rafrachissements, qui
taient bien ncessaires aprs une matine si laborieuse.

On doit penser que je fus sur les pines, aussi long-temps que cette
scne n'eut pas touch au dnouement... Je suais  grosses gouttes; dans
tout autre moment, je m'en fusse amus; mais je songeais aux suites de
la dcouverte invitable qui se prparait, et personne moins que moi
n'tait en tat d'apprcier tout ce qu'il y avait de burlesque dans la
situation... Me croyant perdu, j'aurais pu hter l'instant fatal; c'et
t couper court  mes perplexits: une rflexion sur la mobilit des
circonstances m'inspira de voir venir: je savais par plus d'une
exprience qu'elles dconcertent quelquefois les plans les mieux conus,
comme aussi elles triomphent des cas les plus dsesprs.

D'aprs l'accueil que me faisait la famille Foss, il tait probable
que je n'aurais pas  me repentir d'avoir attendu l'vnement: toutefois
je n'tais pas pleinement rassur; cette famille n'tait pas heureuse;
et ne pouvait-il pas se faire que cette premire impression de
bienveillance et de compassion, dont ne se dfendent pas toujours les
hommes les plus pervers, fit place  l'espoir d'obtenir quelque
rcompense en me livrant  la police? et puis, en supposant mme que mes
htes fussent ce qu'on appelle _francs du collier_, tais-je  l'abri
d'une indiscrtion? Sans tre dou d'une grande perspicacit, Foss
devina le secret de mes inquitudes, qu'il russit  dissiper par des
protestations dont la sincrit ne devait pas se dmentir.

Ce fut lui qui se chargea de veiller  ma sret; il commena par
pousser des reconnaissances  la suite desquelles il m'informa que les
agents de police, persuads que je n'avais pas quitt le quartier,
s'taient tablis en permanence dans la maison et dans les rues
adjacentes; il m'apprit aussi qu'il tait question de faire une seconde
visite chez tous les locataires. De tous ces rapports, je conclus qu'il
tait urgent de dguerpir, car il tait vraisemblable que cette fois
l'on fouillerait  fond les logements.

La famille Foss, comme la plupart des ouvriers de Paris, tait dans
l'usage d'aller souper chez un marchand de vin du voisinage, ou elle
portait ses provisions; il fut convenu que j'attendrais ce moment pour
sortir avec elle. Jusqu' la nuit, j'avais le temps de prendre mes
mesures: je m'occupai d'abord  faire parvenir de mes nouvelles 
Annette: ce fut Foss qui organisa le message. Il et t de la dernire
imprudence qu'il se mt en communication directe avec elle. Voici ce
qu'il fit: il se rendit dans la rue de Grammont, o il acheta un pt,
dans lequel il glissa le billet qu'on va lire:

Je suis en sret. Tiens-toi sur tes gardes: ne te fie  personne. Ne
te laisse pas prendre  des promesses qu'on n'a ni l'intention ni le
pouvoir de tenir. Renferme-toi dans ces quatre mots, _je ne sais pas_.
Fais la bte, c'est le meilleur moyen de me prouver que tu as de
l'esprit. Je ne peux pas te donner de rendez-vous, mais quand tu
sortiras, prends toujours la rue Saint-Martin et les boulevarts. Surtout
ne te retourne pas, je rponds de tout.

Le pt confi  un commissionnaire de la place Vendme, et adress 
_madame Vidocq_, tomba, ainsi que je l'avais prvu, dans les mains des
agents qui en permirent la remise, aprs avoir pris connaissance de la
dpche; ainsi je me trouvai avoir atteint deux buts  la fois, celui de
les tromper, en leur persuadant que je n'tais plus dans le quartier, et
celui de rassurer Annette, en lui faisant savoir que j'tais hors de
danger. L'expdient m'avait russi; enhardi par ce premier succs, je
fus un peu plus calme pour effectuer les prparatifs de ma retraite.
Quelqu'argent que j'avais pris  tout hasard sur ma table de nuit,
servit  me procurer un pantalon, des bas, des souliers, une blouse
ainsi qu'un bonnet de coton bleu destin  complter mon dguisement.
Quand l'heure du souper fut venue, je sortis de la chambre avec toute la
famille, portant sur ma tte, par surcrot de prcautions, une norme
plate de haricots et de mouton, dont l'apptissant fumet expliquait
assez quel tait le but de notre excursion. Le coeur ne m'en battit
pas moins en me trouvant face  face, sur le carr du second, avec un
agent que je n'avais pas d'abord aperu, cach dans une encoignure.
Soufflez votre chandelle, cria-t-il brusquement  Foss.--Et pourquoi?
rpliqua celui-ci, qui n'avait pris de la lumire que pour ne pas
veiller les soupons.--Allons! pas tant de raisons, reprit le
mouchard, et il souffla lui-mme la chandelle. Je l'aurais volontiers
embrass! Dans l'alle, nous tombmes encore sur plusieurs de ses
confrres qui, plus polis que lui, se rangrent pour nous livrer
passage. Enfin nous tions dehors. Lorsque nous emes dtourn l'angle
de la place, Foss prit le plat, et nous nous sparmes. Afin de ne pas
attirer l'attention, je marchai fort lentement jusqu' la rue des
Fontaines: une fois l, je ne m'amusais pas, comme disent les Allemands,
 compter les boutons de mon habit, je pris ma course dans la direction
du boulevard du Temple, et fendant l'air, j'tais arriv  la rue de
Bondy, qu'il ne m'tait pas encore venu  l'ide de me demander o
j'allais.

Cependant il ne suffisait pas d'avoir chapp  une premire
perquisition, les recherches pouvaient devenir des plus actives. Il
m'importait de drouter la police, dont les nombreux limiers ne
manqueraient pas, suivant l'usage, de tout ngliger pour ne s'occuper
que de moi. Dans cette conjoncture trs critique, je rsolus d'utiliser
pour mon salut les individus que je regardais comme mes dnonciateurs.
C'taient les Chevalier, que j'avais vus la veille, et qui dans la
conversation que j'avais eue avec eux, avaient laiss chapper
quelques-uns de ces mots qu'on ne s'explique qu'aprs coup: convaincu
que je n'avais plus aucun mnagement  garder vis--vis de ces
misrables, je rsolus de me venger d'eux, en mme temps que je les
forcerais  rendre gorge autant qu'il dpendrait de moi. C'tait  une
condition tacite que je les avais obligs, ils avaient viol la foi des
traits; contrairement  leur intrt mme, ils avaient fait le mal, je
me proposais de les punir d'avoir mconnu leur intrt.

Le chemin n'est pas trop long du boulevard  la rue de l'Echiquier; je
tombai comme une bombe au domicile des Chevalier, dont la surprise en me
voyant libre, confirma tous mes soupons. Chevalier imagina d'abord un
prtexte pour sortir; mais, fermant la porte  double tour, et mettant
la clef dans ma poche, je sautai sur un couteau de table, et dis  mon
beau-frre que s'il poussait un cri, c'tait fait de lui et des siens.
Cette menace ne pouvait manquer de produire son effet; j'tais au milieu
d'un monde qui me connaissait, et que devait pouvanter la violence de
mon dsespoir. Les femmes restrent plus mortes que vives, et Chevalier,
ptrifi, immobile comme la fontaine de grs sur laquelle il s'appuyait,
me demanda, d'une voix teinte, ce que j'exigeais de lui: Tu vas le
savoir, lui rpondis-je.

Je dbutai par la rclamation d'un habit complet que je lui avais fourni
le mois d'auparavant, il me le rendit; je me fis donner en outre une
chemise, des bottes et un chapeau; tous ces objets avaient t achets
de mes deniers, c'tait une restitution qui m'tait faite. Chevalier
s'excuta en rechignant; je crus lire dans ses yeux qu'il mditait
quelque projet, peut-tre avait-il  sa disposition un moyen de faire
savoir aux voisins l'embarras dans lequel le jetait ma prsence: la
prudence me prescrivit d'assurer ma retraite en cas d'une perquisition
nocturne. Une fentre donnant sur un jardin tait ferme par deux
barreaux de fer, j'ordonnai  Chevalier d'en enlever un, et comme, en
dpit de mes instructions, il s'y prenait avec une excessive maladresse,
je me mis moi-mme  l'ouvrage, sans qu'il s'apert que le couteau qui
lui avait tant inspir d'effroi tait pass de mes mains dans les
siennes. L'opration termine, je ressaisis cette arme. Maintenant, lui
dis-je, ainsi qu'aux femmes, qui taient terrifies, vous pouvez aller
vous coucher. Quant  moi, je n'tais gures en train de dormir; je me
jetai sur une chaise, o je passai une nuit fort agite. Toutes les
vicissitudes de ma vie me revinrent successivement  l'esprit; je ne
doutai pas qu'il n'y et une maldiction sur moi;... en vain fuyais-je
le crime, le crime venait me chercher, et cette fatalit, contre
laquelle je me roidissais avec toute l'nergie de mon caractre,
semblait prendre plaisir  bouleverser mes plans de conduite en me
mettant incessamment aux prises avec l'infamie et la plus imprieuse
ncessit.

Au point du jour je fis lever Chevalier, et lui demandai s'il tait en
fonds. Sur sa rponse, qu'il ne possdait que quelques pices de
monnaie, je lui fis l'injonction de se munir de quatre couverts d'argent
qu'il devait  ma libralit, de prendre son permis de sjour et de me
suivre. Je n'avais pas prcisment besoin de lui, mais il et t
dangereux de le laisser au logis, car il aurait pu donner l'veil  la
police et la diriger sur mes traces avant que j'eusse pu prendre mes
dimensions. Chevalier obit. Je redoutais moins les femmes: comme
j'emmenais avec moi un otage prcieux, et que d'ailleurs elles ne
partageaient pas tout--fait les sentiments de ce dernier, je me
contentai, en partant, de les enfermer  double tour, et par les rues
les plus dsertes de la capitale, mme en plein midi, nous gagnmes les
Champs-lyses. Il tait quatre heures du matin; nous ne rencontrmes
personne. C'tait moi qui portait les couverts; je me serais bien gard
de les laisser  mon compagnon, il fallait que je pusse disparatre sans
inconvnient, s'il lui tait arriv de s'insurger ou de faire une
esclandre. Heureusement, il fut fort docile; au surplus, j'avais sur moi
le terrible couteau, et Chevalier, qui ne raisonnait pas, tait persuad
qu'au moindre mouvement qu'il ferait, je le lui plongerais dans le
coeur: cette terreur salutaire, qu'il prouvait d'autant plus vivement
qu'il n'tait pas irrprochable, me rpondait de lui.

Nous nous promenmes long-temps aux alentours de Chaillot; Chevalier,
qui ne prvoyait pas comment tout cela finirait, marchait machinalement
 mes cts; il tait ananti et comme frapp d'idiotisme. A huit
heures, je le fis monter dans un fiacre et le conduisis au passage du
bois de Boulogne, o il engagea en ma prsence, et sous son nom, les
quatre couverts, sur lesquels on lui prta cent francs. Je m'emparai de
cette somme; et, satisfait d'avoir si  propos recouvr en masse ce
qu'il m'avait extorqu en dtail, je remontai avec lui dans la voiture,
que je fis arrter sur la place de la Concorde. L, je descendis, mais
aprs lui avoir fait cette recommandation, Souviens-toi d'tre plus
circonspect que jamais; si je suis arrt, quel que soit l'auteur de mon
arrestation, prends garde  toi. J'intimai au cocher de le mener grand
train, rue de l'chiquier, n 23; et pour tre certain qu'il ne prenait
pas une autre direction, je restai un instant  l'examiner; ensuite de
quoi je me rendis en cabriolet, chez un fripier de la _Croix-Rouge_, qui
me donna des habits d'ouvrier en change des miens. Sous ce nouveau
costume, je m'acheminai vers l'esplanade des Invalides, pour m'informer
s'il y aurait possibilit d'acheter un uniforme de cet tablissement.
Une jambe de bois, que je questionnai sans affectation, m'indiqua, rue
Saint-Dominique, un brocanteur chez qui je trouverais l'quipement
complet. Ce brocanteur tait,  ce qu'il parat, assez bavard de son
naturel. Je ne suis pas curieux, me dit-il (c'est le prambule
ordinaire de toutes les demandes indiscrtes): vous avez tous vos
membres, sans doute l'uniforme n'est pas pour vous.--Pardon, lui
rpondis-je; et comme il manifestait de l'tonnement, j'ajoutai que je
devais jouer la comdie.--Et dans quelle pice?--Dans l'_Amour
filial_.

Le march conclu, j'allai aussitt  Passy, o, chez un logeur qui tait
dans mes intrts, je me htai d'effectuer la mtamorphose. Il ne fallut
pas cinq minutes pour faire de moi le plus manchot des invalides; mon
bras rapproch vers le dfaut de ma poitrine et tenu adhrent au torse
par une sangle et par la ceinture de ma culotte, dans laquelle il tait
engag, avait entirement disparu: quelques chiffons introduits dans la
partie suprieure d'une des manches, dont l'extrmit venait se
rattacher sur le devant du frac, jouaient le moignon  s'y mprendre, et
portaient l'illusion au plus haut degr: une pommade dont je me servis
pour teindre en noir mes cheveux et mes favoris, acheva de me rendre
mconnaissable. Sous ce travestissement, j'tais tellement sr de
dconcerter le savoir physiognomonique des observateurs de la rue de
Jrusalem et autres, que ds le soir mme j'osai me montrer dans le
quartier Saint-Martin. J'appris que la police, non-seulement occupait
toujours mon logement, mais encore qu'on y faisait l'inventaire des
marchandises et du mobilier. Au nombre des agents que je vis allant et
venant, il fut ais de me convaincre que les recherches se poursuivaient
avec un redoublement d'activit bien extraordinaire pour cette poque,
o la vigilante administration n'tait pas trop zle toutes les fois
qu'il ne s'agissait pas d'arrestations politiques. Effray d'un
semblable appareil d'investigation, tout autre que moi aurait jug
prudent de s'loigner de Paris sans dlai, au moins pour quelque temps.
Il et t convenable de laisser passer l'orage; mais je ne pouvais me
dcider  abandonner Annette au milieu des tribulations que lui causait
son attachement pour moi. Dans cette occasion, elle eut beaucoup 
souffrir; enferme au dpt de la prfecture, elle y resta vingt-cinq
jours au secret, d'o on ne la tirait que pour lui faire la menace de la
faire pourrir  Saint-Lazarre, si elle s'obstinait  ne pas vouloir
indiquer le lieu de ma retraite. Le poignard sur le sein, Annette
n'aurait pas parl. Qu'on juge si j'tais chagrin de la savoir dans une
si dplorable situation; je ne pouvais pas la dlivrer: ds qu'il
dpendit de moi, je m'empressai de la secourir. Un ami  qui j'avais
prt quelques centaines de francs, me les ayant rendus, je lui fis
tenir une partie de cette somme; et, plein de l'espoir que sa dtention
finirait bientt, puisqu'aprs tout on n'avait  lui reprocher que
d'avoir vcu avec un forat vad, je me disposais  quitter Paris, me
rservant, si elle n'tait pas largie avant mon dpart, de lui faire
connatre plus tard sur quel point je me serais dirig.

Je logeais rue Tiquetonne, chez un mgissier, nomm Bouhin, qui
s'engagea, moyennant rtribution,  prendre pour lui, un passeport qu'il
me cderait. Son signalement et le mien taient exactement conformes:
comme moi, il tait blond, avait les yeux bleus, le teint color, et,
par un singulier hasard, sa lvre suprieure droite tait marque d'une
lgre cicatrice; seulement sa taille tait plus petite que la mienne;
mais pour se grandir et atteindre ma hauteur, avant de se prsenter sous
la toise du commissaire, il devait mettre deux ou trois jeux de cartes
dans ses souliers. Bouhin recourut en effet  cet expdient, et bien
qu'au besoin je pusse user de l'trange facult de me rappetisser 
volont de quatre  cinq pouces, le passeport qu'il me vendit me
dispensait de cette rduction. Pourvu de cette pice, je m'applaudissais
d'une ressemblance qui garantissait ma libert, lorsque Bouhin (j'tais
install dans son domicile depuis huit jours), me confia un secret qui
me fit trembler: cet homme fabriquait habituellement de la fausse
monnaie, et pour me donner un chantillon de son savoir-faire, il coula
devant moi huit pices de cinq francs, que sa femme passa dans la mme
journe. On ne devine que trop tout ce qu'il y avait d'alarmant pour moi
dans la confidence de Bouhin.

D'abord j'en tirai la consquence que vraisemblablement, d'un instant 
l'autre, son passeport serait une trs mauvaise recommandation aux yeux
de la gendarmerie; car, d'aprs le mtier qu'il faisait, Bouhin devait
tt ou tard se trouver sous le coup d'un mandat d'amener; partant,
l'argent que je lui avais donn tait furieusement aventur, et il s'en
fallait qu'il y et de l'avantage  tre pris pour lui. Ce n'tait pas
tout: vu cet tat de suspicion qui, dans les prventions du juge et du
public, est toujours insparable de la condition de forat vad,
n'tait-il pas prsumable que Bouhin, traduit comme faux monnoyeur, je
serais considr comme son complice? La justice a commis tant d'erreurs!
condamn une premire fois quoique innocent, qui me garantissait que je
ne le serais pas une seconde? Le crime, qui m'avait t  tort imput,
par cela seul qu'il me constituait faussaire, rentrait nominalement
dans l'espce de celui dont Bouhin se rendait coupable. Je me voyais
succombant sous une masse de prsomptions et d'apparences telles,
peut-tre, que mon avocat, honteux de prendre ma dfense, se croirait
rduit  implorer pour moi la piti de mes juges. J'entendais prononcer
mon arrt de mort. Mes apprhensions redoublrent, quand je sus que
Bouhin avait un associ: c'tait un mdecin nomm Terrier, qui venait
frquemment  la maison. Cet homme avait un visage patibulaire; il me
semblait qu' la seule inspection de sa figure, toutes les polices du
monde dussent se mettre  ses trousses; sans le connatre, je me serais
fait l'ide qu'en le suivant il tait presque impossible de ne pas
remonter  la source de quelque attentat. En un mot il tait une
fcheuse enseigne pour tout endroit dans lequel on le voyait entrer.
Persuad que ses visites porteraient malheur au logis, j'engageai Bouhin
 renoncer  une industrie aussi chanceuse que celle qu'il exerait; les
meilleures raisons ne purent rien sur son esprit; tout ce que j'obtins 
force de supplications, fut que, pour viter de donner lieu  une
perquisition qui certainement me livrerait  la police, il suspendrait
et la fabrication, et l'mission des pices aussi long-temps que je
resterais chez lui, ce qui n'empcha pas que deux jours aprs je le
surprisse  travailler encore au grand oeuvre. Cette fois je jugeai 
propos de m'adresser  son collaborateur; je lui reprsentai sous les
couleurs les plus vives les dangers auxquels ils s'exposaient. Je vois,
me rpondit le mdecin, que vous tes encore un peureux comme il y en a
tant. Quand on nous dcouvrirait, qu'est-ce qu'il en serait? il y en a
bien d'autres qui ont fait le trbuchet sur la place de Grve; et puis
nous n'en sommes pas l: voil quinze ans que j'ai pris _messieurs de la
chambre_ pour mes changeurs, et personne ne s'est jamais dout de rien:
a ira tant que a ira: au surplus, mon camarade, ajouta-il avec humeur,
si j'ai un conseil  vous donner, c'est de vous mler de vos affaires.

A la tournure que prenait la discussion, je vis qu'il tait superflu de
la continuer, et que je ferais sagement de me tenir sur mes gardes: je
sentis plus que jamais la ncessit de quitter Paris le plus tt
possible. On tait au mardi; j'aurais voulu partir ds le lendemain;
mais, averti qu'Annette serait mise en libert  la fin de la semaine,
je me proposais de diffrer mon dpart jusqu' sa sortie, lorsque le
vendredi, sur les trois heures du matin, j'entendis frapper lgrement 
la porte de la rue: la nature du coup, l'heure, la circonstance, tout me
fait pressentir que l'on vient m'arrter: sans rien dire  Bouhin, je
sors sur le carr; je monte: parvenu au haut de l'escalier, je saisis la
gouttire, je grimpe sur le toit, et vais me blottir derrire un tuyau
de chemine.

Mes pressentiments ne m'avaient pas tromp: en un instant la maison fut
remplie d'agents de police, qui furetrent partout. Surpris de ne pas me
trouver, et avertis sans doute par mes vtements laisss auprs de mon
lit, que je m'tais enfui en chemise, ce qui ne me permettait pas
d'aller bien loin, ils induisirent que je ne pouvais pas avoir pris la
voie ordinaire. A dfaut de cavaliers que l'on pt envoyer  ma
poursuite, on manda des couvreurs, qui explorrent toute la toiture, o
je fus trouv et saisi, sans que la nature du terrain me permt de
tenter une rsistance qui n'aurait abouti qu' un saut des plus
prilleux. A quelques gourmades prs, que je reus des agents, mon
arrestation n'offrit rien de remarquable: conduit  la prfecture, je
fus interrog par M. Henry, qui, se rappelant parfaitement la dmarche
que j'avais faite quelques mois auparavant, me promit de faire tout ce
qui dpendrait de lui pour adoucir ma position; on ne m'en transfra pas
moins  la Force, et de l  Bictre, o je devais attendre le prochain
dpart de la chane.




CHAPITRE XXIII.

     On me propose de m'vader.--Nouvelle dmarche auprs de M.
     Henry.--Mon pacte avec la police.--Dcouvertes
     importantes.--Coco-Lacour.--Une bande de voleurs.--Les inspecteurs
     sous clef.--La marchande d'asticots et les assassins.--Une fausse
     vasion.


Je commenai  me dgoter des vasions et de l'espce de libert
qu'elles procurent: je ne me souciais pas de retourner au bagne; mais, 
tout prendre, je prfrais encore le sjour de Toulon  celui de Paris,
s'il m'et fallu continuer de recevoir la loi d'tres semblables aux
Chevalier, aux Blondy, aux Duluc, aux Saint-Germain. J'tais dans ces
dispositions, au milieu de bon nombre de ces piliers de galres, que je
n'avais que trop bien eu l'occasion de connatre, lorsque plusieurs
d'entre eux me proposrent de les aider  tenter une _fugue_ par la
cour des _Bons Pauvres_. Autrefois le projet m'et souri; je ne le
rejetai pas, mais j'en fis la critique en homme qui a tudi les
localits, et de manire  me conserver cette prpondrance que me
valaient mes succs rels, et ceux que l'on m'attribuait, je pourrais
dire aussi ceux que je m'attribuais moi-mme; car ds qu'on vit avec des
coquins, il y a toujours avantage  passer pour le plus sclrat et le
plus adroit: telle tait aussi ma rputation trs bien tablie. Partout
o l'on comptait quatre condamns, il y en avait au moins trois qui
avaient entendu parler de moi; pas de fait extraordinaire depuis qu'il
existait des galriens, qu'on ne rattacht  mon nom. J'tais le gnral
 qui l'on fait honneur de toutes les actions des soldats: on ne citait
pas les places que j'avais emportes d'assaut, mais il n'y avait pas de
gelier dont je ne pusse tromper la vigilance, pas de fers que je ne
vinsse  bout de rompre, pas de muraille que je ne russisse  percer.
Je n'tais pas moins renomm pour mon courage et mon habilet, et l'on
avait l'opinion que j'tais capable de me dvouer en cas de besoin. A
Brest,  Toulon,  Rochefort,  Anvers, partout enfin, j'tais considr
parmi les voleurs comme le plus rus et le plus intrpide. Les plus
malins briguaient mon amiti, parce qu'ils pensaient qu'il y avait
encore quelque chose  apprendre avec moi, et les plus novices
recueillaient mes paroles comme des instructions dont ils pourraient
faire leur profit. A Bictre, j'avais vritablement une cour, on se
pressait autour de ma personne, on m'entourait, c'taient des
prvenances, des gards, dont on se ferait difficilement une ide....
Mais maintenant toute cette gloire des prisons m'tait odieuse; plus je
lisais dans l'ame des malfaiteurs, plus ils se mettaient  dcouvert
devant moi, plus je me sentais port  plaindre la socit de nourrir
dans son sein une engeance pareille. Je n'prouvai plus ce sentiment de
la communaut du malheur qui m'avait autrefois inspir; de cruelles
expriences et la maturit de l'ge m'avaient rvl le besoin de me
distinguer de ce peuple de brigands, dont je mprisais les secours et
l'abominable langage. Dcid, quoiqu'il en pt advenir,  prendre parti
contre eux dans l'intrt des honntes gens, j'crivis  M. Henry pour
lui offrir de nouveau mes services, sans autre condition que de ne pas
tre reconduit au bagne, me rsignant  finir mon temps dans quelque
prison que ce ft.

Ma lettre indiquait avec tant de prcision l'espce de renseignements
que je pourrais donner, que M. Henry en fut frapp; une seule
considration l'arrtait, c'tait l'exemple de plusieurs individus
prvenus ou condamns, qui, aprs avoir pris l'engagement de guider la
police dans ses recherches, ne lui avaient donn que des avis
insignifiants, ou bien encore avaient fini eux-mmes par se faire
prendre en flagrant dlit. A cette considration si puissante, j'opposai
la cause de ma condamnation[4], la rgularit de ma conduite toutes les
fois que j'avais t libre, la constance de mes efforts pour me procurer
une existence honnte; enfin j'exhibai ma correspondance, mes livres, ma
comptabilit, et j'invoquai le tmoignage de toutes les personnes avec
lesquelles je m'tais trouv en relation d'affaires, et spcialement
celui de mes cranciers, qui tous avaient la plus grande confiance en
moi.

Les faits que j'allguais militaient puissament en ma faveur: M. Henry
soumit ma demande au prfet de police M. Pasquier qui dcida qu'elle
serait accueillie. Aprs un sjour de deux mois  Bictre, je fus
transfr  la Force; et, pour viter de m'y rendre suspect, on affecta
de rpandre parmi les prisonniers que j'tais retenu comme impliqu dans
une fort mauvaise affaire dont l'instruction allait commencer. Cette
prcaution, jointe  ma renomme, me mit tout--fait en bonne odeur. Pas
de dtenu qui ost rvoquer en doute la gravit du cas qui m'tait
imput. Puisque j'avais montr tant d'audace et de persvrance pour me
soustraire  une condamnation de huit ans de fers, il fallait bien que
j'eusse la conscience charge de quelque grand crime, capable si jamais
j'en tais reconnu l'auteur, de me faire monter sur l'chafaud. On
disait donc tout bas et mme tout haut,  la Force, en parlant de moi:
C'est _un escarpe_ (un assassin); et comme dans le lieu o j'tais, un
assassin inspire d'ordinaire une grande confiance, je me gardais bien de
rfuter une erreur si utile  mes projets. J'tais alors loin de prvoir
qu'une imposture que je laissais volontairement s'accrditer, se
perptuerait au-del de la circonstance, et qu'un jour, en publiant mes
Mmoires, il ne serait pas superflu de dire que je n'ai jamais commis
d'assassinat. Depuis qu'il est question de moi dans le public, on lui a
tant dbit de contes absurdes sur ce qui m'tait personnel! quels
mensonges n'ont pas invents pour me diffamer des agents intresss  me
reprsenter comme un vil sclrat! Tantt j'avais t marqu et condamn
aux travaux forcs  perptuit; tantt l'on ne m'avait sauv de la
guillotine qu' condition de livrer  la police un certain nombre
d'individus par mois, et aussitt qu'il en manquait un seul, le march
devenait rsiliable; c'est pourquoi, affirmait-on,  dfaut de
vritables dlinquants, j'en amenais de ma faon. N'est-on pas all
jusqu' m'accuser d'avoir, au _caf Lamblin_, introduit un couvert
d'argent dans la poche d'un tudiant? J'aurai plus tard l'occasion de
revenir sur quelques-unes de ces calomnies dans plusieurs chapitres des
volumes suivants, o je mettrai au grand jour les moyens de la police,
son action, ses mystres; enfin tout ce qui m'a t dvoil,... tout ce
que j'ai su.

L'engagement que j'avais pris n'tait pas aussi facile  remplir que
l'on pourrait le croire. A la vrit, j'avais connu une foule de
malfaiteurs, mais, incessamment dcime par les excs de tous genres,
par la justice, par l'affreux rgime des bagnes et des prisons, par la
misre, cette hideuse gnration avait pass avec une inconcevable
rapidit; une gnration nouvelle occupait la scne, et j'ignorais
jusqu'aux noms des individus qui la composaient: je n'tais pas mme au
fait des notabilits. Une multitude de voleurs exploitaient alors la
capitale, et il m'aurait t impossible de fournir la plus mince
indication sur les principaux d'entre eux; il n'y avait que ma vieille
renomme qui pt me mettre  mme d'avoir des intelligences dans
l'tat-major de ces Bdouins de notre civilisation; elle me servit, je
ne dirai pas au-del, mais autant que je pouvais le dsirer. Il
n'arrivait pas un voleur  la Force qu'il ne s'empresst de rechercher
ma compagnie; ne m'et-il jamais vu, pour se donner du relief aux yeux
des camarades, il tenait  amour-propre de paratre avoir t li avec
moi. Je caressais cette singulire vanit; par ce moyen, je me glissai
insensiblement sur la voie des dcouvertes; les renseignements me
vinrent en abondance, et je n'prouvai plus d'obstacles  m'acquitter de
ma mission.

Pour donner la mesure de l'influence que j'exerais sur l'esprit des
prisonniers, il me suffira de dire que je leur inoculais  volont mes
opinions, mes affections, mes ressentiments; ils ne pensaient et ne
juraient que par moi: leur arrivait-il de prendre en grippe un de nos
codtenus, parce qu'ils croyaient voir en lui ce qu'on appelle un
_mouton_, je n'avais qu' rpondre de lui, il tait rhabilit
sur-le-champ. J'tais  la fois un protecteur puissant et un garant de
la franchise quand elle tait suspecte. Le premier dont je me rendis
ainsi caution tait un jeune homme que l'on accusait d'avoir servi la
police, en qualit d'agent secret. On prtendait qu'il avait t  la
solde de l'inspecteur gnral Veyrat, et l'on ajoutait qu'allant au
rapport chez ce chef, il avait enlev le panier  l'argenterie.... Voler
chez l'inspecteur, ce n'tait pas l le mal, mais aller au rapport!...
Tel tait pourtant le crime norme imput  _Coco Lacour_ aujourd'hui
mon successeur. Menac par toute la prison, chass, rebut, maltrait,
n'osant plus mme mettre le pied dans les cours, o il aurait t
infailliblement assomm, Coco vint solliciter ma protection, et pour
mieux me disposer en sa faveur, il commena par me faire des confidences
dont je sus tirer parti. D'abord j'employai mon crdit  lui faire faire
sa paix avec les dtenus, qui abandonnrent leurs projets de vengeance;
on ne pouvait lui rendre un plus signal service. Coco, autant par
reconnaissance que par dsir de parler, n'et bientt plus rien de cach
pour moi. Un jour, il venait de paratre devant le juge d'instruction:
Ma foi, dit-il  son retour, je joue de bonheur,... aucun des
plaignants ne m'a reconnu: cependant, je ne me regarde pas comme sauv;
il y a par le monde un diable de portier  qui j'ai vol une montre
d'argent: comme j'ai t oblig de causer long-temps avec lui, mes
traits ont d se graver dans sa mmoire; et s'il tait appel, il
pourrait bien se faire qu'il y et du dchet  la confrontation;
d'ailleurs, ajouta-t-il, par tat, les portiers sont physionomistes.
L'observation tait juste; mais je fis observer  Coco, qu'il n'tait
pas prsumable que l'on dcouvrt cet homme, et que vraisemblablement il
ne se prsenterait jamais de lui-mme, puisque jusqu'alors il avait
nglig de le faire; afin de le confirmer dans cette opinion, je lui
parlai de l'insouciance ou de la paresse de certaines gens, qui n'aiment
pas  se dplacer. Ce que je dis du dplacement amena Coco  nommer le
quartier dans lequel habitait le propritaire de la montre: s'il m'avait
indiqu la rue et le numro, je n'aurais eu plus rien  dsirer. Je me
gardai bien de demander un renseignement si complet, c'et t me
trahir; et puis la donne pour l'investigation me semblait suffisante:
je l'adressai  M. Henry, qui mit en campagne ses explorateurs. Le
rsultat des recherches fut tel que je l'avais prvu: on dterra le
portier, et Coco, confront avec lui, fut accabl par l'vidence. Le
tribunal le condamna  deux ans de prison.

A cette poque, il existait  Paris une bande de forats vads, qui
commettaient journellement des vols, sans qu'il y et espoir de mettre
un terme  leurs brigandages. Plusieurs d'entre eux avaient t arrts
et absous faute de preuves: opinitrement retranchs dans la dngation,
ils bravaient depuis long-temps la justice, qui ne pouvait leur opposer
ni le flagrant dlit ni des pices de conviction; pour les surprendre
nantis il aurait fallu connatre leur domicile, et ils taient si
habiles  le cacher, qu'on n'tait jamais parvenu  le dcouvrir. Au
nombre de ces individus tait un nomm France, dit _Tormel_, qui en
arrivant  la Force, n'eut rien de plus press que de me faire demander
dix francs pour passer  la pistole: j'tais tout aussi press de les
lui envoyer. Ds lors il vint me rejoindre, et comme il tait touch du
procd, il n'hsita pas  me donner toute sa confiance. Au moment de
son arrestation, il avait soustrait deux billets de mille francs aux
recherches des agents de police, il me les remit, en me priant de lui
avancer de l'argent au fur et  mesure de ses besoins. Tu ne me connais
pas, me dit-il, mais les billets rpondent; je te les confie, parce que
je sais qu'ils sont mieux dans tes mains que dans les miennes: plus tard
nous les changerons, aujourd'hui a serait louche, il vaut mieux
attendre. Je fus de l'avis de France, et, suivant qu'il le dsirait, je
lui promis d'tre son banquier: je ne risquais rien.

Arrt pour vol avec effraction, chez un marchand de parapluies du
passage Feydeau, France avait t interrog plusieurs fois, et
constamment il avait dclar n'avoir point de domicile. Pourtant la
police tait instruite qu'il en avait un; et elle tait d'autant plus
intresse  le connatre, qu'elle avait presque la certitude d'y
trouver des instruments  voleurs, ainsi qu'un dpt d'objets vols.
C'et t l une dcouverte de la plus haute importance, puisqu'alors on
aurait eu des preuves matrielles. M. Henry me fit dire qu'il comptait
sur moi pour arriver  ce rsultat: je manoeuvrai en consquence, et
je sus bientt qu'au moment de son arrestation, France occupait, au coin
de la rue Montmartre et de la rue Notre-Dame-des-Victoires, un
appartement lou au nom d'une receleuse appele Josphine Bertrand.

Ces renseignements taient positifs; mais il tait difficile d'en faire
usage sans me compromettre vis--vis de France, qui, ne s'tant ouvert
qu' moi seul, ne pourrait souponner que moi de l'avoir trahi: je
russis cependant, et il se doutait si peu que j'eusse abus de son
secret, qu'il me racontait toutes ses inquitudes,  mesure que se
poursuivait l'excution du plan que j'avais concert avec M. Henry. Du
reste, la police s'tait arrange de telle sorte, qu'elle semblait
n'tre guide que par le hasard: voici comment elle s'y prit.

Elle mit dans ses intrts un des locataires de la maison qu'avait
habit France; ce locataire fit remarquer au propritaire que depuis
environ trois semaines, on n'apercevait plus aucun mouvement dans
l'appartement de madame Bertrand: c'tait donner l'veil et ouvrir le
champ aux conjectures. On se souvint d'un individu qui allait et venait
habituellement dans cet appartement; on s'tonna de ne plus le
rencontrer; on parla de son absence, le mot de disparition fut prononc;
d'o la ncessit de faire intervenir le commissaire, puis l'ouverture
en prsence de tmoins; puis la dcouverte d'un grand nombre d'objets
vols dans le quartier, et, enfin, la saisie des instruments dont on
s'tait servi pour consommer les vols. Il s'agissait maintenant de
savoir ce qu'tait devenue Josphine Bertrand: on alla chez les
personnes qu'elle avait indiques pour les informations lorsqu'elle
tait venue louer, mais on ne put rien apprendre sur le compte de cette
femme; seulement on sut qu'une fille Lambert, qui lui avait succd dans
le logement de la rue Montmartre, venait d'tre arrte; et comme cette
fille tait connue pour la matresse de France, on en a vite conclu que
les deux individus devaient avoir un gte commun. France fut en
consquence conduit sur les lieux: reconnu par tous les voisins, il
prtendit qu'il y avait mprise de leur part; mais les jurs devant qui
il fut amen en dcidrent autrement, et il fut condamn  huit ans de
fers.

France une fois convaincu, on put aisment se porter sur les traces de
ses affids: deux des principaux taient les nomms Fossard et
Legagneur. On se ft empar d'eux, mais la lchet et la maladresse des
agents les firent chapper aux recherches que je dirigeais. Le premier
tait un homme d'autant plus dangereux, qu'il excellait dans la
fabrication des fausses clefs. Depuis quinze mois, il semblait dfier la
police, lorsqu'un jour j'appris qu'il demeurait chez un perruquier
Vieille rue du Temple, en face de l'got. L'arrter hors de chez lui
tait chose  peu prs impossible, attendu qu'il tait fort habile  se
dguiser, et qu'il devinait un agent de plus de deux cents pas; d'un
autre ct, il valait bien mieux le saisir au milieu de l'attirail de sa
profession et des produits de ses labeurs. Mais l'expdition prsentait
des obstacles; Fossard, quand on frappait  sa porte, ne rpondait
jamais, et il tait probable qu'en cas de surprise, il s'tait mnag
une issue et des facilits pour gagner les toits. Il me parut que le
seul moyen de s'emparer de lui, c'tait de profiter de son absence pour
s'introduire et s'embusquer dans son logement. M. Henry fut de mon avis:
on fit crocheter la porte en prsence d'un commissaire, et trois agents
se placrent dans un cabinet contigu  l'alcove. Prs de soixante et
douze heures se passrent sans que personne arrivt:  la fin du
troisime jour, les agents, dont les provisions taient puises,
allaient se retirer, lorsqu'ils entendirent mettre une clef dans la
serrure: c'tait Fossard qui rentrait. Aussitt deux des agents,
conformment aux ordres qu'ils avaient reus, s'lancent du cabinet et
se prcipitent sur lui; mais Fossard s'armant d'un couteau qu'ils
avaient oubli sur la table, leur fit une si grande peur, qu'ils lui
ouvrirent eux-mmes la porte que leur camarade avait ferme; aprs les
avoir mis  son tour sous clef, Fossard descendit tranquillement
l'escalier, laissant aux trois agents tout le loisir ncessaire pour
rdiger un rapport auquel il ne manquait rien, si ce n'est la
circonstance du couteau, que l'on se garda bien de mentionner. On verra
dans la suite de ces Mmoires comment, en 1814, je parvins  arrter
Fossard; et les particularits de cette expdition ne sont pas les moins
curieuses de ce rcit.

Avant d'tre transfr  la conciergerie, France, qui n'avait pas cess
de croire  mon dvouement, m'avait recommand l'un de ses amis intimes;
c'tait Legagneur, forat vad, arrt rue de la Mortellerie, au moment
o il excutait un vol  l'aide de fausses clefs, cet homme priv de
ressources par suite du dpart de son camarade, songea  retirer de
l'argent qu'il avait dpos chez un receleur de la rue Saint-Dominique,
au Gros-Caillou. Annette, qui venait me voir trs assidument  la
Force, et me secondait quelquefois avec beaucoup d'adresse dans mes
recherches, fut charge de la commission; mais, soit mfiance, soit
volont de s'approprier le dpt, le receleur accueillit fort mal la
messagre, et comme elle insistait, il alla jusqu' la menacer de la
faire arrter. Annette revint nous annoncer qu'elle avait chou dans sa
dmarche. A cette nouvelle, Legagneur voulait dnoncer le receleur:
cette rsolution n'tait que l'effet d'un premier mouvement de colre.
Devenu plus calme, Legagneur jugea plus convenable d'ajourner sa
vengeance, et surtout de se la rendre profitable. Si je le dnonce, me
dit-il, non-seulement il ne m'en reviendra rien, mais il peut se faire
qu'on ne le trouve pas en dfaut, j'aime mieux attendre  ma sortie, je
saurai bien le faire _chanter_ (contribuer).

Legagneur n'ayant plus d'espoir en son receleur, se dtermina  crire 
deux de ses complices, Marguerit et Victor Desbois, qui taient des
voleurs en renom: convaincu de cette vrit bien ancienne, que les
petits prsents entretiennent l'amiti, en change des secours qu'il
demandait, il leur envoya quelques empreintes de serrures qu'il avait
prises pour son usage particulier. Legagneur eut encore recours 
l'intermdiaire d'Annette; elle trouva les deux amis rue des Deux-Ponts,
dans un misrable entresol, espce de taudis o ils ne se rendaient
jamais sans avoir pris auparavant toutes leurs prcautions. Ce n'tait
pas l leur demeure. Annette,  qui j'avais recommand de faire tout ce
qui dpendrait d'elle pour la connatre, eut le bon esprit de ne pas les
perdre de vue. Elle les suivit pendant deux jours sous des dguisements
diffrents, et, le troisime, elle put m'affirmer qu'ils couchaient
petite rue Saint-Jean, dans une maison ayant issue sur des jardins. M.
Henry,  qui je ne laissai pas ignorer cette circonstance, prescrivit
toutes les mesures qu'exigeaient la nature de la localit, mais ses
agents ne furent ni plus braves ni plus adroits que ceux  qui Fossard
avait chapp. Les deux voleurs se sauvrent par les jardins, et ce ne
fut que plus tard que l'on parvint  les arrter rue
Saint-Hyacinthe-Saint-Michel.

Legagneur ayant t  son tour conduit  la Conciergerie, fut remplac
dans ma chambre par le fils d'un marchand de vin de Versailles, le nomm
Robin, qui, li avec tous les escrocs de la capitale, me donna par forme
de conversation, les renseignements les plus complets, tant sur leurs
antcdents que sur leur position actuelle et leurs projets. Ce fut lui
qui me signala comme forat vad le prisonnier _Mardargent_, qui
n'tait retenu que comme dserteur. Celui-ci avait t condamn 
vingt-quatre ans de fers. Il avait vcu dans le bagne;  l'aide de mes
notes et de mes souvenirs, nous fmes promptement en pays de
connaissance; il crut, et il ne se trompait pas, que je serais joyeux de
retrouver d'anciens compagnons d'infortune; il m'en indiqua plusieurs
parmi les dtenus, et je fus assez heureux pour faire rintgrer aux
galres bon nombre de ces individus, que la justice,  dfaut de preuves
suffisantes, aurait peut-tre lancs de nouveau dans la circulation
sociale. Jamais on n'avait fait de plus importantes dcouvertes que
celles qui marqurent mon dbut dans la police:  peine m'tais-je
enrl dans cette administration, et dj j'avais fait beaucoup pour la
sret de la capitale et mme pour celle de la France entire. Raconter
tous mes succs en ce genre, ce serait abuser de la patience des
lecteurs; cependant je ne crois pas devoir passer sous silence une
aventure qui prcda de peu de mois ma sortie de prison.

Une aprs-midi, il se manifesta quelque tumulte dans la cour; il s'y
livrait un furieux combat  coups de poings. A pareille heure, c'tait
un vnement fort ordinaire, mais cette fois il y avait autant  s'en
tonner que d'un duel entre Oreste et Pilade. Les deux champions,
Blignon et Charpentier, dit _Chante--l'heure_, taient connus pour
vivre dans cette intimit rvoltante qui n'a pas mme d'excuse dans la
plus rigoureuse claustration. Une rixe violente s'tait engage entre
eux; on prtendait que la jalousie les avait dsunis: quoi qu'il en
soit, lorsque l'action eut cess, _Chante--l'heure_, couvert de
contusions, entra  la cantine pour se faire bassiner; je faisais alors
ma partie de piquet. _Chante--l'heure_, irrit de sa dfaite, ne se
possdait plus; bientt l'eau-de-vie du pansement qu'il buvait sans s'en
apercevoir, l'animant encore, il se trouva dans cette situation d'esprit
o les panchements deviennent un besoin.

--Mon ami, me dit-il, car tu es mon ami, toi;... vois-tu comme il m'a
arrang ce gueux de Blignon?... mais il ne le portera pas en paradis!...

--Laisse tout cela, lui rpartis-je, il est plus fort que toi,... il
faut prendre ton parti. Quand tu te ferais assommer une seconde fois?

--Oh! ce n'est pas  que je veux dire!... Si je voulais, il ne
battrait plus personne, ni moi, ni d'autres. On sait ce que l'on
sait!...

--Eh! que sais-tu? m'criai-je, frapp du ton dont il avait prononc
ces derniers mots.

--Oui, oui, reprit _Chante--l'heure_, toujours plus exaspr, il a
bien fait de me pousser  bout; je n'aurais qu' _jaspiner_ (jaser)...
Il serait bientt _fauch_ (guillotin).

--Eh! tais-toi donc, lui dis-je en affectant d'tre incrdule; vous
tes tous taills sur le mme patron; quand vous en voulez  quelqu'un,
on dirait qu'il n'y a qu' souffler sur sa tte pour la faire tomber.

--Tu crois a, s'cria _Chante--l'heure_, en frappant du poing sur la
table; si je te disais qu'_il a escarp une largue_ (assassin une
femme)!

--Pas si haut, _Chante--l'heure_, pas si haut, lui dis-je, en me
mettant mystrieusement un doigt sur la bouche. Tu sais bien qu' la
_Lorcefe_ (la Force) les murs ont des oreilles. Il ne s'agit de
_servir de belle_ (dnoncer  faux) un camarade.

--Qu'appelles-tu _servir de belle_, rpliqua-t-il, plus irrit  mesure
que je feignais de vouloir l'empcher de parler; quand je te dis qu'il
ne tient qu' moi de lui donner un _redoublement de fivre_ (rvler un
nouveau fait  charge.)

--Tout cela est bon, repris-je, mais pour faire mettre un homme sur _la
planche au pain_ (traduire devant la cour d'assises), il faut des
preuves!

--Des preuves, est-ce que le _boulanger_ (le diable) en manque
jamais?... coute.... tu connais bien la marchande d'asticots qui se
tient au bas du pont Notre-Dame?

--Une ancienne _ogresse_ (femme qui loue des effets aux filles), la
matresse de Chatonnet, la femme du bossu.--Tout juste!--Eh bien! il y a
trois mois que Blignon et moi nous tions  _bouffarder_ tranquillement
dans un estaminet de la rue Planche-Mibray, lorsqu'elle vint nous y
trouver. Il y a gras, nous dit-elle, et pas loin d'ici, rue de la
Sonnerie! Puisque vous tes de bons enfants, je veux vous l'enseigner.
C'est une vieille femme qui reoit de l'argent pour beaucoup de monde;
il y a des jours qu'elle a quinze et vingt mille francs, or ou billets;
comme elle rentre souvent  la _sorgue_ ( la nuit), il faudrait lui
couper le cou et la f.....  la rivire, aprs avoir _poiss ses
philippes_ (pris son argent). D'abord qu'elle nous a fait la
proposition, nous ne voulions pas en entendre parler, parce que nous ne
faisions pas l'_escarpe_ (l'assassinat), mais cette emblmeuse nous a
tant tourments, en nous rptant qu'il y avait _gras_ (beaucoup
d'argent), et que d'ailleurs il n'y avait pas grand mal  _tourdir_
(tuer) une vieille femme, que nous nous sommes laisss aller. On tomba
d'accord que la marchande d'asticots nous avertirait du jour et du
moment favorables. a me contrariait pourtant de m'_enflaquer_
l-dedans, parce que, vois-tu, quand on n'est pas habitu  faire la
chose, a fait toujours un effet. Enfin, n'importe, tout tait convenu,
lorsque le lendemain, aux _Quatre-Chemines_, prs de Svres, nous avons
rencontr Voivenel avec un autre _grinche_ (voleur). Blignon leur a
parl de l'affaire, mais en tmoignant qu'il avait de la rpugnance pour
le crime. Alors ils proposrent de nous donner un coup de main, si
toutefois nous y consentions.--Volontiers, rpondit Blignon, quand il y
en a pour deux, il y en a pour quatre. Voil donc qu'est dcid, ils
devaient tre de _mche_ (de complicit) avec nous. Depuis ce jour le
camarade de Voivenel tait toujours sur notre dos; il n'aspirait qu'au
moment. Enfin la marchande d'asticots nous fait prvenir; c'tait le 30
dcembre. Il faisait du brouillard. C'est pour aujourd'hui, me dit
Blignon. Vous me croirez si vous le voulez, foi de grinche, j'avais
envie de ne pas y aller, mais entran, je suivis la vieille avec les
autres, et, le soir, au moment o, sa recette termine, elle sortait de
chez un M. Rousset, loueur de carosses, dans le cul de sac de la Pompe,
nous l'avons expdie. C'est l'ami de Voivenel qui l'a _chourine_
(frappe  coups de couteau), pendant que Blignon, aprs l'avoir
entortille dans son mantelet, la tenait par derrire. Il n'y a que moi
qui ne m'en suis pas ml, mais j'ai tout vu, puisqu'ils m'avaient
plant  faire le _gaf_ (le guet), et j'en sais assez pour faire _gerber
 la passe_ (guillotiner) ce gueux de Blignon.

_Chante--l'heure_ me raconta en dtail et avec une rare insensibilit
toutes les circonstances de ce meurtre. J'entendis jusqu'au bout ce
rcit abominable, faisant  chaque instant d'incroyables efforts pour
cacher mon indignation: chaque parole qu'il prononait tait de nature 
faire dresser les cheveux de l'homme le moins susceptible d'motions.
Quand ce sclrat eut achev de me retracer avec une horrible fidlit
les angoisses de la victime, je l'engageai de nouveau  ne pas perdre
son ami Blignon; mais, en mme temps, je jetai habilement de l'huile sur
le feu, que je semblais vouloir teindre. Je me proposais d'amener
_Chante--l'heure_  faire de sang froid  l'autorit l'horrible
rvlation  laquelle l'avait pouss la colre. Je dsirais en outre
pouvoir fournir  la justice les moyens de conviction qui lui taient
ncessaires pour frapper les assassins. Il y avait beaucoup  claircir.
Peut-tre _Chante--l'heure_ ne m'avait-il fait qu'une fable qui lui
aurait t suggre par le vin et l'esprit de vengeance. Quoi qu'il en
soit, je fis  M. Henry un rapport, dans lequel je lui exposais mes
doutes, et bientt il me fit savoir que le crime que je lui dnonais
n'tait que trop rel. M. Henry m'engageait en mme temps  faire en
sorte de lui procurer des renseignements prcis sur toutes les
circonstances qui avaient prcd et suivi l'assassinat, et ds le
lendemain je dressai mes batteries pour les obtenir. Il tait difficile
de faire arrter les complices sans que l'on pt souponner d'o partait
le coup; dans cette occasion comme dans beaucoup d'autres, le hasard se
mit de moiti avec moi. Le jour venu, j'allai veiller
_Chante--l'heure_ qui, encore malade de la veille, ne put se lever; je
m'assis sur son lit, et lui parlai de l'tat complet d'ivresse dans
lequel je l'avais vu, ainsi que des indiscrtions qu'il avait commises:
le reproche parut l'tonner; je lui rptai un ou deux mots de
l'entretien que j'avais eu avec lui, sa surprise redoubla; alors il me
protesta qu'il tait impossible qu'il eut tenu un pareil langage, et
soit qu'effectivement il eut perdu la mmoire, soit qu'il se dfit de
moi, il essaya de me persuader qu'il n'avait pas le moindre souvenir de
ce qui s'tait pass. Qu'il mentt ou non, je saisis cette assertion
avec avidit, et j'en profitai pour dire  _Chante--l'heure_ qu'il ne
s'tait pas born  me raconter confidentiellement toutes les
circonstances de l'assassinat, mais encore qu'il les avait exposes 
haute voix dans le chauffoir, en prsence de plusieurs dtenus qui
avaient tout aussi-bien entendu que moi.--Ah! malheureux que je suis,
s'cria-t-il, en montrant la plus grande affliction: qu'ai-je fait? A
prsent comment me tirer de l?--Rien de plus ais, lui rpondis-je, si
l'on te questionne au sujet de la scne d'hier, tu diras: ma foi, quand
je suis ivre, je suis capable de tout, surtout si j'en veux  quelqu'un,
je ne sais pas ce que je n'inventerais pas.

_Chante--l'heure_ prit le conseil pour argent comptant. Le mme jour,
un nomm _Pinson_ qui passait pour un mouton, fut conduit de la Force 
la prfecture de police: cette translation ne pouvait s'effectuer plus 
propos; je m'empressai de l'annoncer  _Chante--l'heure_, en ajoutant
que tous les prisonniers pensaient que Pinson n'tait extrait que parce
qu'il allait faire quelques rvlations. A cette nouvelle, il parut
constern. Etait-il dans le chauffoir? me demanda-t-il aussitt; je lui
dis que je n'y avais pas fait attention. Alors il me communiqua plus
franchement ses alarmes, et j'obtins de lui de nouveaux renseignements
qui, transmis sur-le-champ  M. Henry, firent tomber sous la main de la
police tous les complices de l'assassinat, parmi lesquels la marchande
d'asticots et son mari. Les uns et les autres furent mis au secret;
_Blignon_ et _Chante--l'heure_, dans le btiment neuf; la marchande
d'asticots, son mari, Voivenel et le quatrime assassin dans
l'infirmerie, ou ils restrent trs long-temps. La procdure
s'instruisit, et je ne m'en occupai plus: elle n'eut aucun rsultat,
parce qu'elle avait t mal commence ds le principe: les accuss
furent absous.

Mon sjour, tant  Bictre qu' la Force, embrasse une dure de vingt-un
mois, pendant laquelle il ne se passa pas de jours que je ne rendisse
quelque important service; je crois que j'aurais t un _mouton
perptuel_, tant on tait loin de supposer la moindre connivence entre
les agents de l'autorit et moi. Les concierges et les gardiens ne se
doutaient mme pas de la mission qui m'tait confie. Ador des voleurs;
estim des bandits les plus dtermins, car ces gens-l ont aussi un
sentiment qu'ils appellent de l'estime, je pouvais compter en tout temps
sur leur dvouement: tous se seraient fait hacher pour moi; ce qui le
prouve c'est qu' Bictre le nomm _Mardargent_, dont j'ai dj parl,
s'est battu plusieurs fois contre des prisonniers qui avaient os dire
que je n'tais sorti de la Force que pour servir la police. Coco-Lacour
et Goreau, dtenus dans la mme maison comme voleurs incorrigibles, ne
prirent pas ma dfense avec moins de gnrosit. Alors, peut-tre,
auraient-ils eu quelque raison de me taxer d'ingratitude puisque je ne
les ai pas plus mnags que les autres, mais le devoir commandait;
qu'ils reoivent aujourd'hui le tribut de ma reconnaissance, ils ont
plus concouru qu'ils ne pensent aux avantages que la socit a pu
retirer de mes services.

M. Henry ne laissa pas ignorer au prfet de police les nombreuses
dcouvertes qui taient dues  ma sagacit. Ce fonctionnaire,  qui il
me reprsenta comme un homme sur lequel l'on pouvait compter, consentit
enfin  mettre un terme  ma dtention. Toutes les mesures furent prises
pour que l'on ne crut pas que j'eusse recouvr ma libert. On vint me
chercher  la Force, et l'on m'emmena sans ngliger aucune des
prcautions rigoureuses: on me mit les menotes, et je montai dans la
cariole d'osier, mais il tait convenu que je m'vaderais en route; et
en effet je m'vadai. Le mme soir toute la police tait  ma
recherche. Cette vasion fit grand bruit, surtout  la Force, o mes
amis la clbrrent par des rjouissances: ils burent  ma sant et me
souhaitrent un bon voyage!




CHAPITRE XXIV.

     M. Henry surnomm l'_Ange malin_.--MM. Bertaux et Parisot.--Un mot
     sur la Police.--Ma premire capture.--Bouhin et Terrier sont
     arrts d'aprs mes indications.


Les noms de M. le baron Pasquier et de M. Henry ne s'effaceront jamais
de mon souvenir. Ces deux hommes gnreux furent mes librateurs!
combien je leur dois d'actions de grces! ils m'ont rendu plus que la
vie; pour eux je la sacrifierais mille fois, et je pense que l'on me
croira quand on saura que souvent je l'exposai pour obtenir d'eux une
parole, un regard de satisfaction.

Je respire, je circule librement, je ne redoute plus rien: devenu agent
secret, j'ai maintenant des devoirs tracs, et c'est le respectable M.
Henry qui se charge de m'en instruire: car c'est sur lui que repose
presque toute la sret de la capitale. Prvenir les crimes, dcouvrir
les malfaiteurs, et les livrer  l'autorit, c'est  ces points
principaux que l'on doit rapporter les fonctions qui m'taient confies.
La tche tait difficile  remplir. M. Henry prit le soin de guider mes
premiers pas; il m'aplanit les difficults, et si par la suite j'ai
acquis quelque clbrit dans la police, je l'ai due  ses conseils,
ainsi qu'aux leons qu'il m'a donnes... Dou d'un caractre froid et
rflchi, M. Henry possdait au plus haut degr ce tact d'observation
qui fait dmler la culpabilit sous les apparences les plus innocentes;
il avait une mmoire prodigieuse, et une tonnante pntration: rien ne
lui chappait; ajoutez  cela qu'il tait excellent physionomiste. Les
voleurs ne l'appelaient que l'_Ange malin_, et  tous gards il mritait
ce surnom; car chez lui l'amnit tait la compagne de la ruse. Rarement
un grand criminel, interrog par lui, sortait de son cabinet sans avoir
avou son crime, ou donn  son insu quelques indices, qui laissaient
l'espoir de le convaincre. Chez M. Henry, il y avait une sorte
d'instinct qui le conduisait  la dcouverte de la vrit; ce n'tait
pas de l'acquis, et quiconque aurait voulu prendre sa manire pour
arriver au mme rsultat, se serait fourvoy; car sa manire n'en tait
pas une; elle changeait avec les circonstances: personne plus que lui
n'tait attach  son tat: il couchait comme on dit dans l'ouvrage, et
tait  toute heure  la disposition du public. On n'tait pas oblig
alors de ne venir dans les bureaux qu' midi, et de faire souvent
antichambre pendant des quarts de journes, ainsi que cela se pratique
aujourd'hui. Passionn pour le travail, il n'tait rebut par aucune
espce de fatigue; aussi aprs trente-cinq ans de service, est-il sorti
de l'administration accabl d'infirmits. J'ai vu quelquefois ce chef
passer deux ou trois nuits par semaine, et la plupart du temps pour
mditer sur les instructions qu'il allait me donner, et pour parvenir 
la prompte rpression des crimes de tous genres. Les maladies, et il en
a eu de trs graves, n'interrompaient presque pas ses labeurs: c'tait
dans son cabinet qu'il se faisait traiter; enfin c'tait un homme comme
il y en a peu: peut-tre mme comme il n'y en a point. Son nom seul
faisait trembler les voleurs, et quand ils taient amens devant lui,
tant audacieux fussent-ils, presque toujours ils se troublaient, ils se
coupaient dans leurs rponses; car tous taient persuads qu'il lisait
dans leur intrieur.

Une remarque que j'ai souvent eu l'occasion de faire, c'est que les
hommes capables sont toujours les mieux seconds; serait-ce en vertu de
ce vieux proverbe, _qui se ressemble s'assemble_? Je n'en sais rien;
mais ce que je n'ai pas oubli, c'est que M. Henry avait des
collaborateurs dignes de lui: de ce nombre tait M. Bertaux,
interrogateur d'un grand mrite: il avait un talent particulier pour
saisir une affaire, quelle qu'elle ft: ses trophes sont dans les
dossiers de la prfecture. Prs de lui, j'aime  mentionner le chef des
prisons, M. Parisot, qui supplait M. Henry avec une grande habilet.
Enfin, MM. Henry, Bertaux et Parisot formaient un vritable _triumvirat_
qui conspirait sans cesse contre le brigandage: l'extirper de Paris, et
procurer aux habitants de cette immense cit une scurit  toute
preuve, tel tait leur but, telle tait leur unique pense, et les
effets rpondaient pleinement  leur attente. Il est vrai qu' cette
poque, il existait entre les chefs de la police une franchise, un
accord, une cordialit qui ont disparu depuis cinq  six ans.
Aujourd'hui, chefs ou employs, tous sont dans la dfiance les uns des
autres; tous se craignent rciproquement; c'est un tat d'hostilits
continuelles; chacun dans son confrre redoute un dnonciateur, il n'y a
plus de convergence, plus d'harmonie entre les divers rouages de
l'administration: et d'o cela vient-il? de ce qu'il n'y a plus
d'attributions distinctes et parfaitement dfinies; de ce que personne,
 commencer par les sommits, ne se trouve  sa place. D'ordinaire  son
avnement, le prfet lui-mme tait tranger  la police; et c'est dans
l'emploi le plus minent qu'il vient y faire son apprentissage: il
trane  sa suite une multitude de protgs, dont le moindre dfaut est
de n'avoir aucune capacit spciale; mais qui, faute de mieux, savent le
flatter et empcher la vrit d'arriver jusqu' lui. C'est ainsi que
tantt sous une direction, tantt sous une autre, j'ai vu s'organiser,
ou plutt se dsorganiser la police: chaque mutation de prfet y
introduisait des novices, et faisait liminer quelques sujets
expriments. Je dirai plus tard quelles sont les consquences de ces
changements, qui ne sont commands que par le besoin de donner des
appointements aux cratures du dernier venu. En attendant je vais
reprendre le fil de ma narration.

Ds que je fus install en qualit d'agent secret, je me mis  battre le
pav, afin de me reconnatre, et de me mettre  mme de travailler
utilement. Ces courses, dans lesquelles je fis un grand nombre
d'observations, me prirent une vingtaine de jours, pendant lesquels je
ne fis que me prparer  agir: j'tudiais le terrain. Un matin je fus
mand par le chef de la division: il s'agissait de dcouvrir un nomm
Watrin, prvenu d'avoir fabriqu et mis en circulation de la
fausse-monnaie et des billets de banque. Watrin avait dj t arrt
par les inspecteurs de police; mais suivant leur usage, ils n'avaient
pas su le garder. M. Henry me donna toutes les indications qu'il jugeait
propres  me mettre sur ses traces; malheureusement ces indications
n'taient que de simples donnes sur ses anciennes habitudes; tous les
endroits qu'il avait frquents m'taient signals; mais il n'tait pas
vraisemblable qu'il y vnt de sitt, puisque dans sa position, la
prudence lui prescrivait de fuir tous les lieux o il tait connu. Il ne
me restait donc que l'espoir de parvenir jusqu' lui par quelque voie
dtourne; lorsque j'appris que dans une maison garnie o il avait log,
sur le boulevart du Mont-Parnasse, il avait laiss des effets. On
prsumait que tt ou tard il se prsenterait pour les rclamer, ou tout
au moins qu'il les ferait rclamer par une autre personne: c'tait aussi
mon avis. En consquence, je dirigeai sur ce point toutes mes
recherches, et aprs avoir pris connaissance du manoir, je m'embusquai
nuit et jour  proximit, afin de surveiller les allant et les venant.
Cette surveillance durait dj depuis prs d'une semaine; enfin las de
ne rien apercevoir, j'imaginai de mettre dans mes intrts le matre de
la maison, et de louer chez lui un appartement ou je m'tablis avec
Annette, ma prsence ne pouvait paratre suspecte. J'occupais ce poste
depuis une quinzaine, quand un soir, vers les onze heures, je fus averti
que Watrin venait de se prsenter, accompagn d'un autre individu.
Lgrement indispos, je m'tais couch plus tt que de coutume: je me
lve prcipitamment, je descends l'escalier quatre  quatre; mais
quelque diligence que je fisse, je ne pus atteindre que le camarade de
Watrin. Je n'avais pas le droit de l'arrter; mais je pressentais qu'en
l'intimidant, je pourrais obtenir de lui quelques renseignements; je le
saisis, je le menace, bientt il me dclare en tremblant qu'il est
cordonnier, et que Watrin demeure avec lui, rue des
Mauvais-Garons-St.-Germain, n 4; il ne m'en fallait pas davantage. Je
n'avais pass qu'une mauvaise redingotte sur ma chemise: sans prendre
d'autres vtements, je cours  l'adresse qui m'tait donne, et j'arrive
devant la maison au moment o quelqu'un va sortir, persuad que c'est
Watrin, je veux le saisir, il m'chappe, je m'lance aprs lui dans
l'escalier; mais au moment de l'atteindre, un coup de pied qu'il
m'envoie dans la poitrine me prcipite de vingt marches; je m'lance de
nouveau, et d'une telle vitesse, que pour se drober  la poursuite, il
est oblig de s'introduire chez lui par une croise du carr: alors
heurtant  sa porte, je le somme d'ouvrir, il s'y refuse. Annette
m'avait suivi, je lui ordonne d'aller chercher la garde, et tandis
qu'elle se dispose  m'obir, je simule le bruit d'un homme qui descend.
Watrin tromp par cette feinte, veut s'assurer si effectivement je
m'loigne, il met la tte  la croise: c'tait l ce que je demandais,
aussitt je le prends aux cheveux; il m'empoigne de la mme manire, et
une lutte s'engage. Cramponn au mur de refend qui nous spare, il
m'oppose une rsistance opinitre; cependant je sens qu'il faiblit; je
rassemble toutes mes forces pour une dernire secousse; dj il n'a plus
que les pieds dans sa chambre, encore un effort et il est  moi; je le
tire avec vigueur, et il tombe dans le corridor. Lui arracher le
tranchet dont il tait arm; l'attacher, et l'entraner dehors fut
l'affaire d'un instant: accompagn seulement d'Annette, je le conduisis
 la prfecture, o je reus d'abord les flicitations de M. Henry, et
ensuite celles du prfet de police, qui m'accorda une rcompense
pcuniaire. Watrin tait un homme d'une adresse rare, il exerait une
profession grossire, et pourtant il s'tait adonn  des contre-faons
qui exigent une grande dlicatesse de main. Condamn  mort il obtint un
sursis  l'heure mme o il devait tre conduit au supplice; l'chafaud
tait dress, on le dmonta, les amateurs en furent pour un dplacement
inutile: tout Paris s'en souvient. Le bruit s'tait rpandu qu'il allait
faire des rvlations, mais comme il n'avait rien  dire, quelques jours
aprs la sentence reut son excution.

Watrin tait ma premire capture: elle tait importante; le succs de
ce dbut veilla la jalousie des officiers de paix et des agents sous
leurs ordres; les uns et les autres se dchanrent contre moi; mais ce
fut vainement. Ils ne me pardonnaient pas d'tre plus adroit qu'eux: les
chefs m'en savaient au contraire beaucoup de gr. Je redoublai de zle
pour mriter de plus en plus la confiance de ces derniers.

Vers cette poque, un grand nombre de pices de cinq francs fausses
avaient t jetes dans la circulation du commerce. On m'en montra
plusieurs; en les examinant, il me sembla reconnatre le faire de mon
dnonciateur _Bouhin_ et de son ami le docteur _Terrier_. Je rsolus de
m'assurer de la vrit: en consquence je me mis  pier les dmarches
de ces deux individus, mais comme je ne pouvais les suivre de trop prs,
attendu qu'ils me connaissaient, et que je leur aurais inspir de la
dfiance, il m'tait difficile d'obtenir les lumires dont j'avais
besoin. Toutefois,  force de persvrance, je parvins  acqurir la
certitude que je ne m'tais pas tromp, et les deux faux-monnoyeurs
furent arrts au moment de la fabrication: quelque temps aprs ils
furent condamns  mort et excuts. On a rpt dans le public, d'aprs
un bruit accrdit par les inspecteurs de police, que le mdecin
Terrier avait t entran par moi, et que je lui avais en quelque sorte
mis  la main les instruments de son crime. Que le lecteur se rappelle
la rponse qu'il me fit lorsque, chez Bouhin, j'essayai de le dterminer
 renoncer  sa coupable industrie, et il jugera si Terrier tait homme
 se laisser entraner.




CHAPITRE XXV.

     Je revois Saint-Germain.--Il me propose l'assassinat de deux
     vieillards.--Les voleurs de rverbres.--Le petit-fils de
     Cartouche.--Discours sur les agens provocateurs.--Grandes
     perplexits.--Annette me seconde encore.--Tentative de vol chez un
     banquier de la rue Hauteville.--Je suis tu.--Arrestation de
     Saint-Germain et de Boudin, son complice.--Portraits de ces deux
     assassins.


Dans une capitale aussi populeuse que Paris, les mauvais lieux sont
d'ordinaire en assez grand nombre; c'est l que tous les hommes tars se
donnent rendez-vous: afin de les rencontrer et de les surveiller, je
frquentais assiduement les endroits mal fams, m'y prsentant tantt
sous un nom, tantt sous un autre, et changeant trs souvent de costume
comme une personne qui a besoin de se drober  l'oeil de la police.
Tous les voleurs que je voyais habituellement auraient jur que j'tais
un des leurs. Persuads que j'tais fugitif, ils se seraient mis en
quatre pour me cacher, car non-seulement ils avaient en moi pleine et
entire confiance, mais encore ils m'affectionnaient; aussi
m'instruisaient-ils de leurs projets, et s'ils ne me proposaient pas de
m'y associer, c'est qu'ils craignaient de me compromettre, attendu ma
position de forat vad. Tous n'avaient pourtant pas cette dlicatesse,
on va le voir.

Il y avait quelques mois que je me livrais  mes investigations
secrtes, lorsque le hasard me fit rencontrer ce Saint-Germain dont les
visites m'avaient constern tant de fois. Il tait avec un nomm
_Boudin_, que j'avais vu restaurateur, rue des Prouvaires, et que je
connaissais comme on connat un hte chez qui l'on va de temps  autre
prendre sa rfection en payant. Boudin n'et pas de peine  me remettre,
il m'aborda mme avec une espce de familiarit,  laquelle j'affectais
de ne pas rpondre: Vous ai-je donc fait quelque chose, me dit-il, pour
que vous ayiez l'air de ne pas vouloir me parler?--Non; mais j'ai appris
que vous avez t mouchard.--Ce n'est que a, eh bien! oui, je l'ai t
mouchard; mais lorsque vous en saurez la raison, je suis sr que vous ne
m'en voudrez pas.

--Certainement, me dit Saint-Germain, tu ne lui en voudras pas: Boudin
est un bon garon, et je rponds de lui comme de moi. Dans la vie il y a
souvent des passes qu'on ne peut pas prvoir; si Boudin a accept la
place dont tu parles, ce n'a t que pour sauver son frre; au surplus,
tu dois savoir que s'il avait de mauvais principes, je ne serais pas son
ami. Je trouvai la garantie de Saint-Germain excellente, et je ne fis
plus aucune difficult de parler  Boudin.

Il tait bien naturel que Saint-Germain me racontt ce qu'il tait
devenu depuis sa dernire disparition, qui m'avait fait tant de plaisir.
Aprs m'avoir compliment sur mon vasion, il m'apprit que depuis que
j'avais t arrt, il avait recouvr son emploi, mais qu'il n'avait pas
tard  le perdre de nouveau, et qu'il se trouvait encore une fois
rduit aux expdients. Je le priai de me donner des nouvelles de Blondi
et de Duluc.--Mon ami, dit-il, les deux qui ont escarp le roulier avec
moi, on les a fauchs  Beauvais. Quand il m'annona que ces deux
sclrats avaient enfin port la peine de leurs crimes, je n'prouvai
qu'un seul regret, c'est que la tte de leur complice ne ft pas tombe
sur le mme chafaud.

Aprs que nous emes vid ensemble plusieurs bouteilles de vin, nous
nous sparmes. En me quittant, Saint-Germain ayant remarqu que j'tais
assez mesquinement vtu, me demanda ce que je faisais, et comme je lui
dis que je ne faisais rien, il me promit de songer  moi, si jamais il
se prsentait une bonne occasion. Je lui fis observer que, sortant
rarement dans la crainte d'tre arrt, il pourrait bien se faire que
nous ne nous rencontrassions pas de sitt;--Tu me verras quand tu
voudras, me dit-il, j'exige mme que tu viennes me voir? Quand je le
lui es promis, il me remit son adresse, sans s'informer de la mienne.

Saint-Germain n'tait plus un tre aussi redoutable pour moi, je me
croyais mme intress  ne le plus perdre de vue; car si je devais
m'attacher  surveiller les malfaiteurs, personne plus que lui n'tait
signal  mon attention. Je concevais enfin l'espoir de purger la
socit d'un pareil monstre. En attendant, je faisais la guerre  toute
la tourbe de coquins qui infestaient la capitale. Il y eut un moment o
les vols de tous genres se multiplirent d'une manire effrayante: on
n'entendait parler que de rampes enleves, de devantures forces, de
plombs drobs; plus de vingt rverbres furent pris successivement,
rue Fontaine-au-Roi, sans que l'on pt atteindre les voleurs qui taient
venus les dcrocher. Pendant un mois conscutif, des inspecteurs avaient
t aux aguets afin de les surprendre, et la premire nuit qu'ils
suspendirent leur surveillance, les rverbres disparurent encore:
c'tait comme un dfi port  la police. Je l'acceptai pour mon compte,
et, au grand dsappointement de tous les Argus du quai du Nord, en peu
de temps je parvins  livrer  la justice ces effronts voleurs, qui
furent tous envoys aux galres. L'un d'entre eux se nommait
_Cartouche_: j'ignore s'il avait subi l'influence du nom, ou s'il
exerait un talent de famille: peut-tre tait-il un descendant du
clbre Cartouche? Je laisse aux gnalogistes le soin de dcider la
question.

Chaque jour je faisais de nouvelles dcouvertes; on ne voyait entrer
dans les prisons que des gens qui y taient envoys d'aprs mes
indications, et pourtant aucun d'eux n'avait mme la pense de m'accuser
de l'avoir fait crouer. Je m'arrangeai si bien, qu'au dedans comme au
dehors, rien ne transpirait; les voleurs de ma connaissance me tenaient
pour le meilleur de leurs camarades, les autres s'estimaient heureux de
pouvoir m'initier  leurs secrets, soit pour le plaisir de s'entretenir
avec moi, soit aussi parfois pour me consulter. C'tait notamment hors
barrire que je rencontrais tout ce monde. Un jour que je parcourais les
boulevarts extrieurs, je fus accost par Saint-Germain, Boudin tait
encore avec lui. Ils m'invitrent  dner; j'acceptai, et au dessert,
ils me firent l'honneur de me proposer d'tre le troisime dans un
assassinat. Il s'agissait d'expdier deux vieillards qui demeuraient
ensemble dans la maison que Boudin avait habite rue des Prouvaires.
Tout en frmissant de la confidence que me firent ces sclrats, je
bnis le pouvoir invisible qui les avait pousss vers moi: j'hsitai
d'abord  entrer dans le complot, mais  la fin je feignis de me rendre
 leurs vives et pressantes sollicitations, et il fut convenu qu'on
attendrait le moment favorable pour mettre  excution cet abominable
projet. Cette rsolution prise, je dis au revoir  Saint-Germain ainsi
qu' son compagnon; et, dcid  prvenir le crime, je me htai de faire
un rapport  M. Henry, qui me manda aussitt, afin d'obtenir de plus
amples dtails au sujet de la rvlation que je venais de lui faire. Son
intention tait de s'assurer si j'avais t rellement sollicit, ou
si, par un dvouement mal entendu, je n'aurais pas eu recours  des
provocations. Je lui protestai que je n'avais pris aucune espce
d'initiative, et comme il crut reconnatre la vrit de cette
dclaration, il m'annona qu'il tait satisfait; ce qui ne l'empcha pas
de me faire sur les agents provocateurs un discours dont je fus pntr
jusqu'au fond de l'ame. Que ne l'ont-ils entendu comme moi ces
misrables qui, depuis la restauration, ont fait tant de victimes, l're
renaissante de la lgitimit n'aurait pas, dans quelques circonstances,
rappel les jours sanglants d'une autre poque? Retenez bien, me dit M.
Henry, en terminant, que le plus grand flau dans les socits est
l'homme qui provoque. Quand il n'y a point de provocateurs, ce sont les
forts qui commettent les crimes, parce que ce ne sont que les forts qui
les conoivent. Des tres faibles peuvent tre entrans, excits; pour
les prcipiter dans l'abme, il suffit souvent de chercher un mobile
dans leurs passions ou dans leur amour-propre: mais celui qui tente ce
moyen de les faire succomber est un monstre! C'est lui qui est le
coupable, et c'est lui que le glaive devrait frapper. En police,
ajouta-t-il, il vaut mieux ne pas faire d'affaire que d'en crer.

Quoique la leon ne me ft pas ncessaire, je remerciai M. Henry, qui me
recommanda de m'attacher aux pas des deux assassins et de ne rien
ngliger pour les empcher d'arriver  l'excution. La police, me
dit-il encore, est institue autant pour rprimer les malfaiteurs que
pour les empcher de faire le mal, et il vaut toujours mieux avant
qu'aprs. Conformment aux instructions que m'avait donn M. Henry, je
ne laissai pas passer un jour sans voir Saint-Germain et son ami Boudin.
Comme le coup qu'ils avaient projet devait leur procurer assez
d'argent, j'en conclus qu'il ne leur semblerait pas extraordinaire que
je montrasse un peu d'impatience. Eh bien!  quand la fameuse affaire?
leur disais-je chaque fois que nous tions ensemble?--A quand? me
rpondait Saint-Germain, la poire n'est pas mre: lorsqu'il sera temps,
ajoutait-il, en me dsignant Boudin, voil l'ami qui nous avertira.
Dj plusieurs runions avaient eu lieu, et rien ne se dcidait;
j'adressai encore la question d'usage. Ah! cette fois, me rpondit
Saint-Germain, c'est pour demain, nous t'attendons pour dlibrer.

Le rendez-vous fut donn hors de Paris; je n'eus garde d'y manquer;
Saint-Germain ne fut pas moins exact. coute, me dit-il, nous avons
rflchi  l'affaire, elle ne peut s'excuter quant  prsent, mais nous
en avons une autre  te proposer, et je te prviens d'avance qu'il faut
y mettre de la franchise et rpondre oui ou non. Avant de nous occuper
de l'objet qui nous amne ici, je te dois une confidence qui nous a t
faite hier: le nomm _Carr_, qui t'a connu  la Force, prtend que tu
n'en es sorti qu' la condition de servir la police, et que tu es un
agent secret.

A ces mots d'_agent secret_, je me sentis comme suffoqu; mais bientt
je me fus remis, et il faut bien que rien n'ait paru extrieurement,
puisque Saint-Germain qui m'observait attendit que je lui donnasse une
explication. Cette prsence d'esprit qui ne m'abandonne jamais me la fit
trouver sur-le-champ. Je ne suis pas surpris, lui dis-je, que l'on
m'ait reprsent comme un agent secret, je sais la source d'un pareil
conte. Tu n'ignores pas que je devais tre transfr  Bictre; chemin
faisant, je me suis vad, et je suis rest  Paris, faute de pouvoir
aller ailleurs. Il faut vivre o l'on a ses ressources. Malheureusement
je suis oblig de me cacher; c'est en me dguisant que j'chappe aux
recherches, mais il est toujours quelques individus qui me
reconnaissent, ceux, par exemple, avec lesquels j'ai vcu dans une
certaine intimit. Parmi ces derniers, ne peut-il pas s'en trouver qui,
soit dessein de me nuire, soit motif d'intrt, jugent  propos de me
faire arrter? Eh bien! pour leur en ter l'envie, toutes les fois que
je les ai crus capables de me dnoncer, je leur ai dit que j'tais
attach  la police.

--Voil qui est bien, reprit Saint-Germain, je te crois; et pour te
donner une preuve de la confiance que j'ai en toi, je vais te faire
connatre ce que nous devons faire ce soir. Au coin de la rue d'Enghien
et de la rue Hauteville, il demeure un banquier dont la maison donne sur
un assez vaste jardin, qui peut favoriser notre expdition et notre
fuite. Aujourd'hui le banquier est absent, et la caisse, dans laquelle
il y a beaucoup d'or et d'argent, ainsi que des billets de banque, n'est
garde que par deux personnes; nous sommes dtermins  nous en emparer
ds ce soir mme. Jusqu' prsent, nous ne sommes que trois pour
excuter le coup, il faut que tu sois le quatrime. Nous avons compt
sur toi; si tu refuses, tu nous confirmeras dans l'opinion que tu es un
mouchard.

Comme j'ignorais l'arrire-pense de Saint-Germain, j'acceptai avec
empressement: Boudin et lui parurent contents de moi. Bientt je vis
arriver le troisime, que je ne connaissais pas, c'tait un cocher de
cabriolet, nomm _Debenne_: il tait pre de famille, et s'tait laiss
entraner par ces misrables. L'on se mit  causer de choses et
d'autres; quant  moi j'avais dj prmdit comment je m'y prendrais
pour les faire arrter sur le fait, mais quel ne fut pas mon tonnement,
lorsqu'au moment de payer l'cot, j'entendis Saint-Germain nous adresser
la parole en ces termes: Mes amis, quand il s'agit de jouer sa tte, on
doit y regarder de prs; c'est aujourd'hui que nous allons faire cette
partie que je ne veux pas perdre; pour que la chance soit de notre ct,
voici ce que j'ai dcid, et je suis sr que vous applaudirez tous  la
mesure: c'est vers minuit que nous devons nous introduire tous quatre
dans la maison en question; Boudin et moi nous nous chargeons de
l'intrieur; quant  vous deux, vous resterez dans le jardin, prts 
nous seconder en cas de surprise. Cette opration, si elle russit,
comme je le pense, doit nous donner de quoi vivre tranquilles pendant
quelque temps; mais il importe pour notre sret rciproque que nous ne
nous quittions plus jusqu' l'heure de l'excution.

Cette finale, que je feignis de ne pas avoir bien entendue, fut rpte.
Pour cette fois, me disais-je, je ne sais pas trop comment je me tirerai
d'affaire: quel moyen employer? Saint-Germain tait un homme d'une
tmrit rare, avide d'argent, et toujours prt  verser beaucoup de
sang pour s'en procurer. Il n'tait pas encore dix heures du matin,
l'intervalle jusqu' minuit tait assez long; j'esprais que pendant le
temps qui nous restait  attendre, il se prsenterait une occasion de me
drober adroitement et d'avertir la police. Quoi qu'il dt en arriver,
j'adhrai  la proposition de Saint-Germain, et ne fis pas la moindre
objection contre une prcaution, qui tait bien la meilleure garantie
que l'on pt avoir de la discrtion de chacun. Quand il vit que nous
tions de son avis, Saint-Germain, qui, par ses qualits nergiques et
sa conception, tait vritablement le chef du complot, nous adressa des
paroles de satisfaction. Je suis bien aise, nous dit-il, de vous
trouver dans ces sentiments; de mon ct, je ferai tout ce qui dpendra
de moi pour mriter d'tre long-temps votre ami.

Il tait convenu que nous irions tous ensemble chez lui,  l'entre de
la rue Saint-Antoine: un fiacre nous conduisit jusqu' sa porte. Arrivs
l, nous montmes dans sa chambre, o il devait nous tenir en charte
prive jusqu' l'instant du dpart. Confin entre quatre murailles, face
 face avec ces brigands, je ne savais  quel saint me vouer: inventer
un prtexte pour sortir tait impossible, Saint-Germain m'et devin de
suite, et au moindre soupon, il tait capable de me faire sauter la
cervelle. Que devenir? je pris mon parti, et me rsignai  l'vnement,
quel qu'il ft; il n'y avait rien de mieux  faire que d'aider de bonne
grce aux apprts du crime: ils commencrent aussitt. Des pistolets
sont apports sur la table pour tre dchargs et rechargs: on les
examine; Saint-Germain en remarque une paire qui lui semble hors d'tat
de faire le service: il la met de ct. Pendant que vous allez dmonter
les batteries, nous dit-il, je vais aller changer _ces pieds de
cochon_. Et il se dispose  sortir.--Un moment, lui fis-je observer,
d'aprs notre convention personne ne doit quitter ce lieu sans tre
accompagn.--C'est vrai, me rpond-il, j'aime que l'on soit fidle  ses
engagements; aussi, viens avec moi.--Mais ces messieurs?--Nous les
enfermerons  double tour. Ce qui fut dit fut fait: j'accompagne
Saint-Germain; nous achetons des balles, de la poudre et des pierres;
les mauvais pistolets sont changs contre d'autres, et nous rentrons.
Alors on achve des prparatifs qui me font frmir: le calme de Boudin,
aiguisant sur un grs deux couteaux de table, tait horrible  voir.

Cependant le temps s'coulait, il tait une heure, et aucun expdient de
salut ne s'tait prsent. Je bille, je m'tends, je simule l'ennui,
et, passant dans une pice voisine de celle o nous tions, je vais me
jeter sur un lit comme pour me reposer: aprs quelques minutes, je
parais encore plus fatigu de cette inaction, et je m'aperois que les
autres ne le sont pas moins que moi. Si nous buvions, me dit
Saint-Germain.--Admirable ide, m'criai-je en sautant d'aise, j'ai
justement chez moi un panier d'excellent vin de Bourgogne; si vous
voulez nous allons l'envoyer chercher. Tout le monde fut d'avis qu'il
ne pourrait arriver plus  point, et Saint-Germain dpcha son portier
vers Annette,  qui il tait recommand de venir avec la provision. On
tomba d'accord de ne rien dire devant elle, et tandis que l'on se promet
de faire honneur  ma largesse, je me jette une seconde fois sur le lit,
et je trace au crayon ces lignes: Sortie d'ici, dguise-toi, et ne nous
quitte plus, Saint-Germain, Boudin, ni moi; prends garde surtout d'tre
remarque: aie bien soin de ramasser tout ce que je laisserai tomber, et
de le porter l bas. Quoique trs courte, l'instruction tait
suffisante: Annette en avait dj reu de semblables, j'tais sr
qu'elle en comprendrait tout le sens.

Annette ne tarda pas  paratre avec le panier de vin. Son aspect fit
renatre la gaiet; chacun la complimenta; quant  moi, pour lui faire
fte, j'attendis qu'elle se dispost  repartir, et alors en
l'embrassant je lui glissai le billet.

Nous fmes un dner copieux, aprs lequel j'ouvris l'avis d'aller seul
avec Saint-Germain reconnatre les lieux, et en examiner de jour la
disposition, afin de parer  tout en cas d'accident. Cette prudence
tait naturelle, Saint-Germain ne s'en tonna pas; seulement j'avais
propos de prendre un fiacre, et il jugea plus convenable d'aller 
pied. Parvenu  l'endroit qu'il me dsigna comme le plus favorable 
l'escalade, je le remarquai assez bien pour l'indiquer de manire  ce
qu'on ne s'y mprit pas. La reconnaissance effectue, Saint-Germain me
dit qu'il nous fallait du crpe noir pour nous couvrir la figure: nous
nous dirigeons vers le Palais-Royal, afin d'en acheter, et tandis qu'il
entre dans une boutique, je prtexte un besoin, et vais m'enfermer dans
un cabinet d'aisance, o j'eus le temps d'crire tous les renseignements
qui pouvaient mettre la police  mme de prvenir le crime.

Saint-Germain, qui n'avait pas cess de me garder  vue autant que
possible, me conduisit ensuite dans un estaminet, o nous bmes quelques
bouteilles de bire. Sur le point de rentrer au repaire, j'aperois
Annette qui piait mon retour: tout autre que moi ne l'aurait pas
reconnue sous son dguisement. Certain qu'elle m'a vu, prs de franchir
le seuil, je laisse tomber le papier et m'abandonne  mon sort.

Il m'est impossible de rendre toutes les terreurs auxquelles je fus en
proie, en attendant le moment de l'expdition. Malgr les
avertissements que j'avais donns, je craignais que les mesures ne
fussent tardives, et alors le crime tait consomm: pouvais-je seul
entreprendre d'arrter Saint-Germain et ses complices? je l'eusse tent
sans succs; et puis, qui me rpondait que, l'attentat commis, je ne
serais pas jug et puni comme l'un des fauteurs? Il m'tait revenu que
dans maintes circonstances, la police avait abandonn ses agents; et que
dans d'autres elle n'avait pu empcher les tribunaux de les confondre
avec les coupables. J'tais dans ces transes cruelles, lorsque
Saint-Germain me chargea d'accompagner _Debenne_, dont le cabriolet
destin  recevoir les sacs d'or et d'argent, devait stationner au coin
de la rue. Nous descendons; en sortant je revois encore Annette, qui me
fait signe qu'elle s'est acquitte de mon message. Au mme instant
Debenne me demande o sera le rendez-vous; je ne sais quel bon gnie me
suggra alors la pense de sauver ce malheureux; j'avais observ qu'il
n'tait pas foncirement mchant, et il me semblait plutt pouss vers
l'abme par le besoin et par des conseils perfides, que par la funeste
propension au crime. Je lui assignai donc son poste  un autre endroit
que celui qui m'avait t indiqu, et je rejoignis Saint-Germain et
Boudin,  l'angle du boulevart Saint-Denis. Il n'tait encore que dix
heures et demie; je leur dis que le cabriolet ne serait prt que dans
une heure, que j'avais donn la consigne  Debenne, qu'il se placerait
au coin de la rue du Faubourg-Poissonnire, et qu'il accourrait  un
signal convenu; je leur fis entendre que trop prs du lieu o nous
devions agir, la prsence d'un cabriolet pouvant veiller des soupons,
j'avais jug plus convenable de le tenir  distance: et ils approuvrent
cette prcaution.

Onze heures sonnent: nous buvons la goutte dans le Faubourg-Saint-Denis,
et nous nous dirigeons vers l'habitation du banquier. Boudin et son
complice marchaient la pipe  la bouche; leur tranquillit m'effrayait.
Enfin, nous sommes au pied du poteau qui doit servir d'chelle.
Saint-Germain me demande mes pistolets;  ce moment je crus qu'il
m'avait devin, et qu'il voulait m'arracher la vie: je les lui remets;
je m'tais tromp: il ouvre le bassinet, change l'amorce, et me les
rend. Aprs avoir fait une opration semblable aux siens et  ceux de
Boudin, il donne l'exemple de grimper au poteau, et tous deux, sans
discontinuer de fumer, s'lancent dans le jardin. Il faut les suivre;
parvenu, en tremblant, au sommet du mur, toutes mes apprhensions se
renouvellent: la police a-t-elle eu le temps de dresser son embuscade?
Saint-Germain ne l'aurait-il pas devance? Telles taient les questions
que je m'adressais  moi-mme, tels taient mes doutes; enfin, dans
cette terrible incertitude, je prends une rsolution, celle d'empcher
le crime, duss-je succomber dans une lutte ingale, lorsque
Saint-Germain, me voyant encore  cheval sur le chaperon, et
s'impatientant de ma lenteur, me crie: Allons donc, descends. A peine
il achevait ces mots, qu'il est tout  coup assailli par un grand nombre
d'hommes, Boudin et lui font une vigoureuse rsistance. On fait feu de
part et d'autre, les balles sifflent, et, aprs un combat de quelques
minutes, on s'empare des deux assassins. Plusieurs agents furent blesss
dans cette action; Saint-Germain et son accolyte le furent aussi. Simple
spectateur de l'engagement, je ne devais avoir prouv aucun accident
fcheux; cependant pour soutenir mon rle jusqu'au bout, je tombai sur
le champ de bataille comme si j'eusse t mortellement frapp: l'instant
d'aprs on m'enveloppa dans une couverture, et je fus ainsi transport
dans une chambre o taient Boudin et Saint-Germain: ce dernier parut
vivement touch de ma mort; il rpandit des larmes, et il fallut
employer la force pour l'empcher de se prcipiter sur ce qu'il croyait
n'tre plus qu'un cadavre.

Saint-Germain tait un homme de cinq pieds huit pouces, dont les muscles
taient vigoureusement tracs; il avait une tte norme, et de petits
yeux, un peu couverts, comme ceux des oiseaux de nuit; son visage,
profondment sillonn par la petite vrole, tait fort laid, et pourtant
il ne laissait pas que d'tre agrable, parce qu'on y dcouvrait de
l'esprit et de la vivacit: en dtaillant ses traits, on lui trouvait
quelque chose de la hyne ou du loup, surtout si l'on faisait attention
 la largeur de ses mchoires, dont les saillies taient des plus
prononces. Tout ce qui tait de l'instinct des animaux de proie
prdominait dans cette organisation; il aimait la chasse avec fureur, et
la vue du sang le rjouissait; ses autres passions taient le jeu, les
femmes et la bonne chair. Comme il avait le ton et les manires de la
bonne compagnie, qu'il s'exprimait avec facilit, et tait presque
toujours vtu avec lgance, on pouvait dire qu'il tait un brigand
bien lev; quand il y tait intress, personne n'avait plus d'amnit
et de liant que lui: dans toute autre circonstance, il tait dur et
brutal. A quarante-cinq ans, il avait vraisemblablement commis plus d'un
meurtre; et il n'en tait pas moins joyeux compagnon lorsqu'il se
trouvait avec des gens de son espce. Son camarade Boudin tait d'une
bien plus petite stature: il avait  peine cinq pieds deux pouces; il
tait gros et maigre; avec un teint livide, il avait l'oeil noir et
vif, quoique trs enfonc. L'habitude de manier le couteau de cuisine,
et de couper des viandes, l'avait rendu froce. Il avait les jambes
arques: c'est une difformit que j'ai observe chez plusieurs assassins
de profession, et chez quelques autres individus rputs mchants.

Je ne me souviens pas qu'aucun vnement de ma vie m'ait procur plus de
joie que la capture de ces deux sclrats: je m'applaudissais d'avoir
dlivr la socit de deux monstres, en mme temps que je m'estimais
heureux d'avoir drob au sort qui leur tait rserv, le cocher
Debenne, qu'ils eussent entran avec eux. Cependant tout ce que
j'prouvais de contentement n'tait que relatif  ma situation, et je
n'en gmissais pas moins de cette fatalit qui me plaait sans cesse
dans l'alternative de monter sur l'chafaud ou d'y faire monter les
autres.

La qualit d'_agent secret_ prservait, il est vrai, ma libert, je ne
courais plus les mmes dangers auxquels un forat vad est expos, je
n'avais plus les mmes craintes; mais tant que je n'tais pas graci,
cette libert dont je jouissais n'tait qu'un tat prcaire, puisqu' la
volont de mes chefs, elle pouvait m'tre ravie d'un instant  l'autre.
D'un autre ct, je n'ignorais pas quel mpris s'attache au ministre
que je remplissais. Pour ne pas me dgoter de mes fonctions et des
devoirs qui m'taient prescrits, j'eus besoin de les raisonner, et dans
ce mpris qui planait sur moi, je ne vis plus que l'effet d'un prjug.
Ne me dvouais-je pas chaque jour dans l'intrt de la socit? C'tait
le parti des honntes gens que je prenais contre les artisans du mal, et
l'on me mprisait!... J'allais chercher le crime dans l'ombre, je
djouais des trames homicides, et l'on me mprisait!... Harcelant les
brigands jusque sur le thtre de leurs forfaits, je leur arrachais le
poignard dont ils s'taient arms, je bravais leur vengeance, et l'on
me mprisait!... Dans un rle diffrent, mais plus prs du glaive de
Thmis, il y avait de l'honneur  provoquer sans prils la vindicte des
lois, et l'on me mprisait!... Ma raison l'emporta, et j'osai affronter
l'ingratitude, l'iniquit de l'opinion.




CHAPITRE XXVI.

     Je hante les mauvais lieux.--Les inspecteurs me
     trahissent.--Dcouverte d'un receleur.--Je l'arrte.--Stratagme
     employ pour le convaincre.--Il est condamn.


Les voleurs, un instant effrays par quelques arrestations que j'avais
fait effectuer coup sur coup, ne tardrent pas  reparatre plus
nombreux et plus audacieux peut-tre qu'auparavant. Parmi eux taient
plusieurs forats vads, qui ayant perfectionn dans les bagnes un
savoir-faire trs dangereux, taient venus l'exercer dans Paris, o leur
prsence rpandait la terreur. La police rsolut de mettre un terme aux
expditions de ces bandits. Je fus en consquence charg de les
pourchasser, et je reus l'ordre de me concerter  l'avance avec les
officiers de paix et de sret, toutes les fois que je serais  porte
de leur faire oprer une capture: on voit quelle tait ma tche, je me
mis  parcourir tous les mauvais lieux de l'intrieur et des environs.
En peu de jours je parvins  connatre tous les repaires o je pourrais
rencontrer les malfaiteurs: la barrire de la Courtille, celles du
Combat et de Mnilmontant taient les endroits o ils se rassemblaient
de prfrence. C'tait l leur quartier-gnral, ils y taient
constamment en force, et malheur  l'agent qui serait venu les y
trouver, n'importe pour quel motif: ils l'auraient infailliblement
assomm; les gendarmes n'osaient mme plus s'y montrer, tant cette
runion de mauvais sujets tait imposante. Moins timide, je n'hsitai
pas  me risquer au milieu de cette tourbe de misrables, je les
frquentais, je fraternisais avec eux, et j'eus bientt l'avantage
d'tre regard par eux comme un des leurs. C'est en buvant dans la
compagnie de ces messieurs, que j'apprenais les crimes qu'ils avaient
commis ou ceux qu'ils prmditaient; je les circonvenais avec tant
d'adresse, qu'ils ne faisaient pas difficult de me dcouvrir leur
demeure ou celle des femmes avec lesquelles ils vivaient en
concubinage. Je puis dire que je leur inspirais une confiance sans
bornes, et si quelqu'un d'entre eux, plus avis que ses confrres, se
ft permis d'exprimer sur mon compte le moindre soupon, je ne doute pas
qu'ils ne l'en eussent puni  l'instant mme. Aussi obtins-je d'eux tous
les renseignements dont j'avais besoin, de telle sorte que quand je
donnais le signal d'une arrestation, il tait presque certain que les
individus seraient pris ou en flagrant dlit ou nantis d'objets vols
qui lgitimeraient leur condamnation.

Mes explorations _intra muros_ n'taient pas moins fructueuses: je
hantais successivement tous les tripots des environs du Palais-Royal,
l'htel d'Angleterre, les boulevarts du Temple, les rues de la Vannerie,
de la Mortellerie, de la Planche-Mibray, le march Saint-Jacques, la
Petite-Chaise, les rues de la Juiverie, de la Calandre; le Chtelet, la
place Maubert et toute la Cit. Il ne se passait pas de jour que je ne
fisse les plus importantes dcouvertes; point de crimes commis ou 
commettre dont toutes les circonstances ne me fussent rvles; j'tais
partout, je savais tout, et l'autorit, quand je l'appelais 
intervenir, n'tait jamais trompe par mes indications. M. Henry
s'tonnait de mon activit et de mon omniprsence: il m'en flicita,
tandis que plusieurs officiers de paix et des agents subalternes ne
rougirent pas de s'en plaindre. Les inspecteurs, peu habitus  passer
plusieurs nuits par semaine, trouvaient trop pnible le service en
quelque sorte permanent, que je leur occasionnais; ils murmuraient.
Quelques-uns mme furent assez indiscrets, ou assez lches, pour trahir
l'_incognito_  la faveur duquel je manoeuvrais si utilement. Cette
conduite leur attira des rprimandes svres, mais ils n'en furent ni
plus circonspects, ni plus dvous.

Il n'tait gures possible de vivre presque constamment parmi les
malfaiteurs, sans qu'ils me proposassent de m'associer  leurs coups; je
ne refusais jamais, mais  l'approche de l'excution, j'inventais
toujours un prtexte pour ne pas aller au rendez-vous. Les voleurs sont
en gnral des tres si stupides, qu'il n'y avait pas d'excuse absurde
que je ne pusse leur faire admettre: j'affirmerai mme que souvent, pour
les tromper, il n'a pas fallu me mettre en frais de ruse. Une fois
arrts, ils n'en voyaient pas plus clair; au surplus, en les supposant
moins btes, les mesures avaient t prises de telle faon qu'il ne
pouvait pas leur venir  la pense de me suspecter. J'en ai vu
s'chapper au moment de l'arrestation et accourir  l'endroit o ils
savaient me rencontrer, pour me donner la fcheuse nouvelle de la prise
de leurs camarades.

Rien de plus ais quand on est bien avec les voleurs, que d'arriver 
connatre les recleurs; je parvins  en dcouvrir plusieurs, et les
indices que je donnai pour les convaincre furent si positifs, qu'ils ne
manqurent pas de suivre leur clientelle dans les bagnes. On ne lira
peut-tre pas sans intrt, le rcit des moyens que j'employai pour
dlivrer la capitale de l'un de ces hommes dangereux.

Depuis plusieurs annes, on tait  sa piste, et l'on n'avait pas encore
russi  le prendre en flagrant dlit. De frquentes perquisitions
faites  son domicile n'avaient produit aucun rsultat, pas la moindre
marchandise qui pt fournir une preuve contre lui: pourtant on tait
assur qu'il achetait aux voleurs, et plusieurs d'entre eux, qui taient
loin de me croire attach  la police, me l'avaient indiqu comme un
homme solide,  qui l'on pouvait se confier. Les renseignements sur son
compte ne manquaient pas; mais il fallait le saisir nanti d'objets
vols. M. Henry avait tout mis en oeuvre pour parvenir  ce but: soit
maladresse de la part des agents, soit adresse de la part du recleur,
on avait toujours chou. On voulut savoir si je serais plus heureux; je
tentai l'entreprise, et voici ce que je fis: post  quelque distance de
la demeure du recleur, je le guettai sortir. Il se montre enfin, ds
qu'il est dehors, je le suis quelques pas dans la rue, et l'accoste tout
 coup en l'appelant d'un autre nom que le sien; il affirme que je me
trompe, je soutiens le contraire; il persiste  dire que je suis dans
l'erreur, je lui dclare  mon tour que je le reconnais parfaitement
pour un individu qui, depuis long-temps, est l'objet des recherches de
la police de Paris et des dpartements. Mais vous vous mprenez, me
dit-il, je m'appelle un tel, et je demeure  tel endroit.--Je n'en crois
rien.--Ah! pour le coup, c'est trop fort, voulez-vous que je vous le
prouve? Et je consens  ce qu'il demande, sous la condition qu'il
m'accompagnera au poste le plus voisin. Volontiers, me dit-il.
Aussitt nous nous acheminons ensemble vers un corps-de-garde, nous
entrons; je l'invite  m'exhiber ses papiers: il n'en a pas. Je demande
alors qu'on le fouille, et l'on trouve sur lui trois montres et
vingt-cinq doubles napolons, que je mets en dpt en attendant qu'il
soit conduit chez le commissaire. Un mouchoir enveloppait ces objets, je
m'en empare; et aprs m'tre dguis en commissionnaire, je cours  la
maison du recleur: sa femme y tait avec quelques autres personnes;
elle ne me connaissait pas, je lui dis que je dsire lui parler en
particulier: et quand je suis seul avec elle, je tire de ma poche le
mouchoir, et le lui prsente comme un signe de reconnaissance. Elle
ignore encore quel est le motif de ma visite, et pourtant ses traits se
dcomposent; elle se trouble: Je ne vous apporte pas une trop bonne
nouvelle, lui dis-je: votre mari vient d'tre arrt, on le retient au
poste o l'on a saisi tout ce qu'il avait sur lui, et, d'aprs quelques
mots chapps aux mouchards, il craint d'avoir t vendu; c'est pourquoi
il vous prie de dmnager de suite ce que vous savez bien, si vous le
souhaitez je vous donnerai un coup de main; mais je vous prviens qu'il
n'y a pas de temps  perdre.

L'avis tait pressant; la vue du mouchoir et la description des objets
auxquels il avait servi d'enveloppe, ne laissait aucun doute sur la
vrit du message. La femme du recleur donna  plein collier dans le
pige que je lui tendais. Elle me chargea d'aller chercher trois
fiacres, et de revenir aussitt. Je sortis pour m'acquitter de la
commission; mais, chemin faisant, je donnai  l'un de mes affids
l'ordre de ne pas perdre de vue les voitures, et de les faire arrter
ds qu'il en recevrait le signal. Les fiacres sont  la porte; je
remonte au logis, et dj le dmnagement se prpare: la maison est
encombre d'objets de tous genres, pendules, candelabres, vases
trusques, draps, casimirs, toile, mousseline, etc. Toutes ces
marchandises taient extraites d'un cabinet dont l'entre tait masque
par une grande armoire si bien adapte, qu'il aurait t impossible de
s'apercevoir de la fraude. J'aidai au chargement, et quand il fut
termin, l'armoire ayant t remise en place, la femme du recleur me
pria de la suivre; je fis ce qu'elle dsirait, et ds qu'elle fut dans
l'un des fiacres, prte  se mettre en route, je levai une des glaces,
et soudain nous fumes entours. Les deux poux, traduits devant la cour
d'assises, succombrent sous le poids d'une accusation  l'appui de
laquelle il existait une masse formidable de tmoignages matriels
irrcusables.

Peut-tre blmera-t-on le stratagme auquel j'ai recouru, afin de
dbarrasser Paris d'un recleur qui tait un vritable flau pour cette
capitale. Que l'on approuve ou non, j'ai la conscience d'avoir fait mon
devoir; d'ailleurs, lorsqu'il s'agit d'atteindre des sclrats qui sont
en guerre ouverte avec la socit, tous les moyens sont bons, sauf la
provocation.




CHAPITRE XXVII.

     La bande de Gueuvive.--Une fille me met sur les traces du chef.--Je
     dne avec les voleurs.--L'un d'eux me donne  coucher.--Je passe
     pour un forat vad.--J'entre dans un complot contre moi-mme.--Je
     m'attends  ma porte.--Un vol, rue Cassette.--Grande
     surprise.--Gueuvive et quatre des siens sont arrts.--La fille
     Cornevin me dsigne les autres.--Une fourne de dix-huit.


A peu prs vers le temps o je fis succomber le recleur, une espce de
bande s'tait forme dans le faubourg Saint-Germain, qu'elle exploitait
de prfrence aux autres quartiers de Paris. Elle se composait
d'individus qui paraissaient dans la dpendance d'un chef, nomm
_Gueuvive_, dit _Constantin_, dit _Antin_, par abrviation; car parmi
les voleurs, de mme que parmi les souteneurs de filles, les claqueurs
et les escrocs, c'est un usage de ne se faire appeler que par la
dernire syllabe du prnom.

Gueuvive, ou Antin, tait un ancien matre d'armes, qui, aprs avoir
fait le mtier de spadassin, aux gages des courtisanes du plus bas
tage, accomplissait dans l'tat de voleur, les vicissitudes de la vie
de mauvais sujet. Il tait, assurait-on, capable de tout, et bien qu'on
ne pt pas prouver qu'il et commis des meurtres, on ne doutait pas
qu'au besoin il hsitt  verser le sang. Sa matresse avait t
assassine dans les Champs-lyses, et on l'avait fortement souponn
d'tre l'auteur de ce crime. Quoi qu'il en soit, Gueuvive tait un homme
trs entreprenant, d'une audace  toute preuve, et d'une effronterie
extraordinaire; du moins ses camarades le tenaient pour tel, et il
jouissait parmi eux d'une sorte de clbrit.

Depuis long-temps la police avait l'oeil fix sur Gueuvive et sur ses
complices; mais elle n'avait pu les atteindre, et chaque jour quelque
nouvel attentat contre la proprit, annonait qu'ils n'taient pas
oisifs. Enfin, on rsolut bien srieusement de mettre un terme aux
mfaits de ces brigands, je reus en consquence l'ordre de me porter 
leur recherche, et de tcher de les prendre, comme on dit, la main dans
le sac. On insistait principalement sur ce dernier point, qui tait de
la plus haute importance. Je m'affublai donc d'un costume convenable,
et le soir mme je me mis en campagne dans le faubourg Saint-Germain,
dont je parcourus les mauvais lieux. A minuit, j'entre chez un nomm
Boucher, rue Neuve-Guillemain, je prends un petit verre avec des filles
publiques, et tandis que je suis dans leur compagnie, j'entends,  une
table voisine de la mienne, rsonner le nom de Constantin; j'imagine
d'abord qu'il est prsent, je questionne adroitement une fille. Il
n'est pas l, me dit-elle, mais il y vient tous les jours avec ses
amis. Au ton dont elle me parla, je crus m'apercevoir qu'elle tait
trs au fait des habitudes de ces messieurs; je l'engageai  souper avec
moi, dans l'espoir de la faire jaser; elle accepta, et lorsqu'elle fut
passablement anime par l'effet des liqueurs fermentes, elle s'expliqua
d'autant plus ouvertement, que mon costume, mes gestes et surtout mon
langage la confirmaient dans l'ide que j'tais un _ami_ (voleur). Nous
passmes une partie de la nuit ensemble, et je ne me retirai que
lorsqu'elle m'eut instruit des endroits que frquentait Gueuvive.

Le lendemain,  midi, je me rendis chez Boucher. J'y retrouvai ma
particulire de la veille;  peine suis-je entr, elle me reconnat.
Te voil, me dit-elle, si tu veux parler  Gueuvive, il est ici; et
elle m'indiqua un individu de 28  30 ans, vtu assez proprement,
quoiqu'en veste; il avait environ cinq pieds six pouces, une assez jolie
figure, des cheveux noirs, de beaux favoris, de belles dents; c'tait
bien ainsi qu'on me l'avait dpeint. Sans hsiter, je l'accoste, en le
priant de me donner une pipe de tabac; il m'examine, me demande si j'ai
t militaire; je lui rponds que j'ai servi dans les hussards, et
bientt, le verre  la main, nous entamons une conversation sur les
armes.

Tout en buvant, le temps se passe, on parle de dner, Gueuvive me dit
qu'il a arrang une partie, et que si je veux en tre, je lui ferais
plaisir. Ce n'tait pas le cas de refuser, je me rends sans plus de
faon  son invitation, et nous allons  la barrire du Maine, o
l'attendaient quatre de ses amis. En arrivant, nous nous mmes  table;
aucun des convives ne me connaissait; j'tais pour eux un visage
nouveau; aussi fut-on assez circonspect. Nanmoins, quelques mots
d'argot, lchs par intervalles, ne tardrent pas  m'apprendre que tous
les membres de cette aimable compagnie taient des _ouvriers_
(voleurs).

Ils voulurent savoir ce que je faisais; je leur btis un conte  ma
manire, et d'aprs ce que je leur dis, ils crurent non-seulement que je
venais de la province, mais encore que j'tais un voleur qui cherchait 
s'accrocher  quelque chose. Je ne m'expliquai pas positivement  cet
gard, mais affectant certaines manires qui trahissent la profession,
je leur laissai entrevoir que j'tais assez embarrass de ma personne.

Le vin ne fut pas pargn, il dlia toutes les langues, si bien qu'avant
la fin du repas, je sus la demeure de Gueuvive, celle de Joubert, son
digne acolyte, ainsi que les noms de plusieurs de leurs camarades. Au
moment de nous sparer, je fis entendre que je ne savais trop o aller
coucher; Joubert offrit de m'emmener chez lui, et il me conduisit rue
Saint-Jacques, n 99, o il occupait une chambre au second tage sur le
derrire; l, je partageai avec lui le lit de sa matresse, la fille
Cornevin.

L'entretien fut long: avant de nous endormir Joubert m'accablait de
questions. Il tenait absolument  connatre quels taient mes moyens
d'existence, il s'enqurait si j'avais des papiers sa curiosit tait
inpuisable: pour la satisfaire, j'ludais ou je mentais, mais en
cherchant toujours  lui faire concevoir que j'tais un confrre. Enfin
il me dit, comme s'il m'avait devin: _Ne battez plus, vous tes un
grinche._ (Ne dissimulez plus, vous tes un voleur.) Je parus ne pas
comprendre ces paroles, il me les expliqua en franais; et ayant l'air
de prendre la mouche, je lui rpondis qu'il se trompait, que s'il
prtendait me plaisanter de la sorte, je serais oblig de me retirer.
Joubert se tut, et il ne fut plus question de rien jusqu'au lendemain
dix heures, que Gueuvive vint nous rveiller.

Il fut convenu que nous irions djener  la Glacire. Nous partmes.
Chemin faisant, Gueuvive me prit  part, et me dit: coute, je vois que
tu es un bon garon, je veux te rendre service; ne sois pas si
dissimul, dis-moi qui tu es et d'o tu sors? Quelques demi-confidences
lui ayant donn  penser que je pourrais bien tre un chapp du bagne
de Toulon, il me recommanda d'tre discret avec ses camarades: Ce sont,
ajouta-t-il, les meilleurs enfants du monde, mais un peu bavards.

--Oh! je suis sur mes gardes, lui rpliquai-je; et puis je ne crois pas
moisir  Paris, il y a trop de mouchards pour que j'y sois en sret.

--C'est vrai, me dit-il, mais si tu n'es pas connu de Vidocq, tu n'as
rien  craindre, surtout avec moi, qui flaire ces gredins-l comme les
corbeaux sentent la poudre.

--Quant  moi, repris-je, je ne suis pas si malin. Cependant si j'tais
en prsence de Vidocq, d'aprs la description qu'on m'en a faite, ses
traits sont si bien gravs dans ma tte, qu'il me semble que je le
reconnatrais tout de suite.

--Tais-toi donc, on voit bien que tu ne connais pas le plerin!
Figure-toi qu'il se change  volont: le matin, par exemple, il sera
habill comme te voil;  midi, ce n'est plus a; le soir c'est encore
autre chose. Pas plus tard qu'hier, ne l'ai-je pas rencontr en
gnral?... mais je n'ai pas t dupe du dguisement; d'ailleurs, il a
beau faire, lui comme les autres, je les devine au premier coup
d'oeil, et si tous mes amis taient comme moi, il y a long-temps qu'il
aurait saut le pas.

--Bah! lui fis-je observer, tous les Parisiens en disent autant, et il
est toujours l.

--Tu as raison, me dit-il; mais, pour te prouver que je ne suis pas
comme ces badauds, si tu veux m'accompagner, ds ce soir nous irons
l'attendre  sa porte, et nous lui ferons son affaire.

J'tais bien aise de savoir s'il savait effectivement ma demeure; je lui
promis de le seconder, et, vers la brune, il fut convenu que chacun de
nous mettrait dans son mouchoir dix pices de deux sous en cuivre, afin
d'en administrer quelques bons coups  ce gueux de Vidocq, lorsqu'il
entrerait chez lui ou en sortirait.

Les mouchoirs sont prpars, et nous nous mettons en route; Constantin
tait dj un peu dans le train, il nous conduisit rue
Neuve-Saint-Franois, tout juste devant la maison n 14, o je demeurais
en effet. Je ne concevais pas comment il s'tait procur mon adresse;
j'avoue que cette circonstance m'inquita, et que ds lors il me sembla
bien trange qu'il ne me connt pas physiquement. Nous fmes plusieurs
heures de faction, et Vidocq, comme on le pense bien, ne parut pas.
Constantin tait on ne peut plus contrari de ce contretemps. Il nous
chappe aujourd'hui, me dit-il, mais, je te jure que je le
rencontrerai, et il me paiera cher la garde qu'il nous a fait monter.

A minuit nous nous retirmes, en remettant la partie au lendemain. Il
tait assez piquant de me voir mettre en rquisition pour cooprer  un
guet-apens dirig contre moi. Constantin me sut beaucoup de gr de ma
bonne volont: ds ce moment, il n'eut plus de secret pour moi; il
projetait de commettre un vol rue Cassette, il me proposa d'en tre; je
lui promis d'y participer, mais en mme temps je lui dclarai que je ne
pouvais ni ne voulais sortir la nuit sans papiers. Eh bien! me dit-il,
tu nous attendras  la chambre.

Enfin le vol eut lieu, et comme l'obscurit tait grande, Constantin et
ses compagnons, qui voulaient voir clair en marchant, eurent la
hardiesse de dcrocher un rverbre, que l'un d'eux portait devant le
cortge. En rentrant, ils plantrent ce fanal au milieu de la chambre,
et se mirent  faire la revue du butin. Ils taient au comble de la
joie, en contemplant les rsultats de leur expdition; mais  peine
cinquante minutes s'taient coules depuis leur retour, qu'on frappe 
la porte; les voleurs tonns se regardent les uns les autres sans
rpondre. C'tait une surprise que je leur avais mnag. On frappe
encore; Constantin alors, commandant par un signe le silence, dit  voix
basse: C'est la police, j'en suis sr. Soudain, je me lve et me
glisse sous un lit: les coups redoublent, on est forc d'ouvrir.

Au mme instant, un essaim d'inspecteurs envahit la chambre, on arrte
Constantin et quatre autres voleurs; on fait une perquisition gnrale:
on visite le lit dans lequel est la matresse de Joubert, on sonde mme
le dessous de la couchette avec une canne, et l'on ne me trouve pas. Je
m'y attendais.

Le commissaire de police dresse un procs-verbal; on inventorie les
marchandises voles, et on les emballe pour la prfecture avec les cinq
voleurs.

L'opration termine, je sortis de ma cachette; j'tais alors avec la
fille Cornevin, qui, ne pouvant assez s'tonner de mon bonheur auquel
elle ne comprenait rien, m'engagea  rester chez elle: Y songez-vous?
lui rpondis-je? la police n'aurait qu' revenir! et je la quittai, en
lui promettant de la rejoindre  l'Estrapade.

J'allai chez moi prendre du repos, et  l'heure indique, je fus exact
au rendez-vous. La fille Cornevin m'y attendait. C'tait sur elle que je
comptais pour obtenir la liste complte de tous les amis de Joubert et
de Constantin: comme j'tais bon enfant avec elle, elle me mit
promptement en rapport avec eux, et en moins de quinze jours, grace  un
auxiliaire que je lanais dans la troupe, je russis  les faire arrter
les mains pleines; ils taient au nombre de dix-huit: ainsi que
Constantin, ils furent tous condamns aux galres.

Au moment du dpart de la chane, Constantin, m'ayant aperu, devint
furieux; il voulut se rpandre en invectives contre moi; mais, sans
m'offenser de ses grossires apostrophes, je m'approchai de lui et lui
dis avec sang-froid, qu'il tait bien surprenant qu'un homme tel que
lui, qui connaissait Vidocq, et jouissait de la prcieuse facult de
sentir un mouchard d'aussi loin que les corbeaux sentent la poudre, se
ft laiss dindonner de la sorte.

Attr, confondu, par cette foudroyante rplique, Constantin baissa les
yeux et se tut.




CHAPITRE XXVIII.

     Les agens de police pris parmi les forats librs, les voleurs,
     les filles publiques et les souteneurs.--Le vol tolr.--Mollesse
     des inspecteurs.--Coalition des mouchards.--Ils me
     dnoncent.--Destruction de trois classes de voleurs.--Formation
     d'une bande de nouvelle espce.--Les frres Delzve.--Comment
     dcouverts.--Arrestation de Delzve jeune.--Les trennes d'un
     prfet de police.--Je m'affranchis du joug des officiers de paix et
     des inspecteurs.--On en veut  mes jours.--Quelques anecdotes.


Je n'tais pas le seul agent secret de la police de sret: un Juif
nomm Gaffr m'tait adjoint. Il avait t employ avant moi, mais comme
ses principes n'taient pas les miens, nous ne fmes pas long-temps
d'accord. Je m'aperus qu'il avait une mauvaise conduite, j'en avertis
le chef de division, qui, ayant reconnu la vrit de mon rapport,
l'expulsa et lui donna l'ordre de quitter Paris. Quelques individus sans
autre aptitude au mtier que cette espce de rouerie que l'on acquiert
dans les prisons, taient galement attachs  la police de sret,
mais ils n'avaient point de traitement fixe, et n'taient rtribus que
par capture. Ces derniers taient des condamns librs. Il y avait
aussi des voleurs en exercice, dont on tolrait la prsence  Paris, 
la condition de faire arrter les malfaiteurs qu'ils parviendraient 
dcouvrir: souvent, quand ils ne pouvaient mieux faire, il leur arrivait
de livrer leurs camarades. Aprs les voleurs tolrs, venaient en
troisime ou en quatrime ligne, toute cette multitude de mchants
garnements qui vivaient avec des _filles publiques mal fames_. Cette
caste ignoble donnait par fois des renseignements fort utiles pour
arrter les filous et les escrocs; d'ordinaire, ils taient prts 
fournir toute espce d'indications pour obtenir la libert de leurs
matresses, lorsqu'elles taient dtenues. On tirait encore parti des
femmes qui vivaient avec ces voleurs connus et incorrigibles qu'on
envoyait de temps en temps faire un tour  Bictre: c'tait l le rebut
de l'espce humaine, et pourtant il avait t jusqu'alors indispensable
de s'en servir; car une exprience malheureusement trop longue avait
dmontr que l'on ne pouvait compter ni sur le zle ni sur
l'intelligence des inspecteurs. L'intention de l'administration n'tait
pas d'employer  la recherche des voleurs des hommes non soudoys, mais
elle tait bien aise de profiter de la bonne volont de ceux qui, par un
intrt quelconque, ne se dvouaient  la police que sous la rserve
qu'ils resteraient derrire le rideau, et jouiraient de certaines
immunits. M. Henry avait compris depuis long-temps combien il tait
dangereux de faire usage de ces couteaux  deux tranchants; depuis
long-temps il avait song  s'en dlivrer, et c'tait dans cette vue
qu'il m'avait enrl dans la police, qu'il voulait purger de tous les
hommes dont le penchant au vol tait bien avr. Il est des cures que
les mdecins n'oprent qu'en faisant usage du poison: il peut se faire
que la lpre sociale ne puisse se gurir que par des moyens analogues;
mais ici le poison avait t administr  trop forte dose; ce qui le
prouve, c'est que presque tous les agents secrets de cette poque ont
t arrts par moi en flagrant dlit, et que la plupart sont encore
dans les bagnes.

Lorsque j'entrai  la police, tous ces agents secrets des deux sexes
durent naturellement se liguer contre moi: prvoyant que leur rgne
allait finir, ils firent tout ce qui dpendait d'eux pour le prolonger.
Je passais pour inflexible et impartial; je ne voulais pas ce qu'ils
appelaient prendre des deux mains, il tait juste qu'ils se dclarassent
mes ennemis. Ils n'pargnrent pas les attaques pour me faire succomber:
inutiles efforts! je rsistai  la tempte, comme ces vieux chnes dont
la tte se courbe  peine, malgr la violence de l'ouragan.

Chaque jour j'tais dnonc, mais la voix de mes calomniateurs tait
impuissante. M. Henry, qui avait l'oreille du prfet, lui rpondait de
mes actions, et il fut dcid que toute dnonciation dirige contre moi
me serait immdiatement communique, et qu'il me serait permis de la
rfuter par crit. Cette marque de confiance me fit plaisir, et sans me
rendre ni plus dvou ni plus attach  mes devoirs, elle me prouva du
moins que mes chefs savaient me rendre justice, et rien au monde
n'aurait t capable de me faire droger au plan de conduite que je
m'tais trac.

En toutes choses, pour russir, il faut un peu d'enthousiasme. Je
n'esprais pas rendre honorable la qualit d'_agent secret_; mais je me
flattais d'en remplir les fonctions avec honneur. Je voulais que l'on
me juget intgre, incorruptible, intrpide, infatigable; j'aspirais
aussi  paratre en toute occasion capable et intelligent: le succs de
mes oprations contribua  donner de moi cette opinion. Bientt M. Henry
ne fit plus rien sans me consulter; nous passions ensemble les nuits 
combiner des moyens de rpression, qui devinrent si efficaces, qu'en peu
de temps le nombre des plaintes en vol fut considrablement diminu:
c'est que le nombre des voleurs de tout genre s'tait rduit en
proportion. Je puis mme dire qu'il y eut un moment o les voleurs
d'argenterie dans l'intrieur des maisons, ceux qui dvalisent les
voitures et chaises de poste, ainsi que les filous faisant la montre et
la bourse, ne donnaient plus signe de vie. Plus tard, il devait s'en
former une gnration nouvelle, mais pour la dextrit il tait
impossible qu'elle galt jamais les Bombance, les Marquis, les
Boucault, les Compre, les Bouthey, les Pranger, les Dorl, les La Rose,
les Gavard, les Martin, et autres russ coquins, que j'ai rduits 
l'inaction. Je n'tais pas dcid  laisser  leurs successeurs le
loisir d'acqurir une si rare habilet.

Depuis environ six mois, je marchais seul, sans autres auxiliaires que
quelques femmes publiques, qui s'taient dvoues, lorsqu'une
circonstance imprvue vint me faire sortir de la dpendance des
officiers de paix, qui jusqu'alors avaient su adroitement faire
rejaillir sur eux le mrite de mes dcouvertes. Cette circonstance eut
l'avantage pour moi de mettre en vidence la mollesse et l'ineptie des
inspecteurs, qui s'taient plaint avec tant d'amertume de ce que je leur
donnais trop d'occupations. Pour arriver au fait, je vais reprendre la
narration de plus haut.

En 1810, des vols d'un genre nouveau et d'une hardiesse inconcevable
vinrent tout  coup donner l'veil  la police sur l'existence d'une
bande de malfaiteurs d'une nouvelle espce.

La presque totalit des vols avait t commise  l'aide d'escalade et
d'effraction; des appartements situs au premier et mme au deuxime
tage avaient t dvaliss par ces voleurs extraordinaires, qui
jusqu'alors ne s'taient attaqus qu'aux maisons riches: il tait mme
ais de remarquer que ces coquins s'y prenaient de manire  indiquer
qu'ils avaient une parfaite connaissance des localits.

Tous mes efforts pour dcouvrir ces adroits voleurs taient rests sans
succs, lorsqu'un vol dont l'excution semblait prsenter
d'insurmontables obstacles fut commis rue Saint-Claude, prs celle de
Bourbon-Villeneuve, dans un appartement au deuxime au-dessus de
l'entresol, dans la maison mme o demeurait le commissaire de police du
quartier. La corde de la lanterne suspendue  la porte de ce
fonctionnaire avait servi d'chelle.

Une musette (petit sac de toile dans lequel on donne l'avoine aux
chevaux stationnaires) avait t laisse sur le lieu du crime; ce qui
fit prsumer que les voleurs pouvaient tre des cochers de fiacre, ou
tout au moins que des fiacres avaient aid  l'expdition.

M. Henry m'engagea  prendre des renseignements sur les cochers, et je
parvins  savoir que la musette avait appartenue  un nomm _Husson_,
conduisant le fiacre n 712; je fis mon rapport, Husson fut arrt, et
par lui on eut des notions sur deux frres nomms _Delzve_, dont l'an
ne tarda pas non plus  tre sous la main de la police: ce dernier,
interrog par M. Henry, fut amen  faire quelques rvlations
importantes, qui firent arrter le nomm _Mtral_, employ en qualit
de frotteur dans la maison de l'impratrice Josphine. Ce dernier tait
signal comme le recleur de la bande, compose presqu'en entier de
Savoyards, ns dans le dpartement du Lman. La continuation de mes
recherches me conduisit  m'assurer de la personne des frres _Pissard_,
de _Grenier_, de _Lebrun_, de _Piessard_, de _Mabou_, dit
l'_Apothicaire_, de _Serass_, de _Durand_, enfin de vingt-deux, qui
plus tard furent tous condamns aux fers.

Ces voleurs taient pour la plupart commissionnaires, frotteurs ou
cochers, c'est--dire qu'ils appartenaient  une classe d'individus dans
laquelle la probit tait une tradition, et qui de temps immmorial
tait rpute honnte parmi les Parisiens; tous dans leur quartier
taient regards comme des hommes prouvs, incapables de convoiter mme
le bien d'autrui, et cette considration qu'on leur accordait les
rendait d'autant plus redoutables que les personnes qui les employaient,
soit  scier le bois, soit  tout autre ouvrage, taient sans dfiance 
leur gard, et les laissaient s'introduire partout. Quand on sut qu'ils
taient impliqus dans une affaire criminelle,  peine osait-on croire
qu'ils fussent coupables; moi-mme je balanai quelque temps  le
supposer. Cependant, il fallut se rendre  l'vidence des faits, et la
vieille renomme des Savoyards, dans une capitale ou elle tait reste
intacte durant des sicles, s'vanouit sans retour.

Dans le courant de 1812, j'avais livr  la justice les principaux
membres de la bande. Cependant Delzve jeune n'avait pas encore t
atteint, et continuait de se drober aux investigations de la police,
lorsque, le 31 dcembre, M. Henry me dit: Je crois que si nous nous y
prenions bien, nous viendrions  bout d'arrter l'_crevisse_ (surnom de
Delzve); voici le jour de l'an, il ne peut manquer d'aller voir la
blanchisseuse qui lui a si souvent donn asile, ainsi qu' son frre:
j'ai le pressentiment qu'il y viendra, soit ce soir, soit dans la nuit,
soit enfin demain dans la matine.

Je fus de l'avis de M. Henry, et il m'ordonna en consquence d'aller,
avec trois inspecteurs, me placer en surveillance  proximit du
domicile de la blanchisseuse, qui restait rue des Grsillons, faubourg
Saint-Honor,  la Petite-Pologne.

Je reus cet ordre avec cette satisfaction qui m'a constamment prsag
la russite. Accompagn des trois inspecteurs, je me rends  sept
heures du soir au lieu indiqu. Il faisait un froid excessif; la terre
tait couverte de neige, l'hiver n'avait pas encore t si rigoureux.

Nous nous postons aux aguets: aprs plusieurs heures, les inspecteurs
transis, et ne pouvant plus rsister, me proposent de quitter la
station; j'tais moi-mme  moiti gel, n'ayant pour me garantir qu'un
vtement fort lger de commissionnaire; je fis d'abord quelques
observations, et quoiqu'il m'et t fort agrable de me retirer, il fut
convenu que nous resterions jusqu' minuit. A peine cette heure fixe
pour notre dpart a-t-elle sonn, ils me somment de tenir ma promesse,
et nous voil abandonnant un poste qu'il nous tait prescrit de garder
jusqu'au jour.

Nous nous dirigeons vers le Palais-Royal, un caf est encore ouvert;
nous entrons pour nous rchauffer, et aprs avoir pris un bol de vin
chaud, nous nous sparons, chacun dans l'intention de gagner notre
logis. Tout en m'acheminant vers le mien, je rflchis  ce que je viens
de faire: eh quoi! me disais-je, oublier si vite les instructions qui
m'ont t donnes! tromper de la sorte la confiance du chef, c'est une
lchet impardonnable! Ma conduite me semblait non-seulement
rprhensible, mais encore je pensais qu'elle mritait la punition la
plus svre. J'tais au dsespoir d'avoir suivi l'impulsion des
inspecteurs: dcid  rparer ma faute, je prends le parti de retourner
seul au poste qui m'tait assign, bien rsolu  y passer la nuit,
duss-je mourir sur la place. Je reviens donc  la Pologne, et me
blottis dans un coin pour ne pas tre aperu par Delzve, dans le cas o
il lui prendrait fantaisie de venir.

Il y avait une heure et demie que j'tais dans cette position; mon sang
se congelait; je sentais faiblir mon courage, tout  coup il me vient
une ide lumineuse: non loin de l est un dpt de fumier et d'autres
immondices, dont la vapeur rvle un tat de fermentation: ce dpt est
ce que l'on nomme la voierie; j'y cours, et aprs avoir creus dans un
endroit une fosse assez profonde pour y descendre jusqu' hauteur de la
ceinture, je m'enfonce dans le trou, o une douce chaleur rtablit la
circulation dans mes veines.

A cinq heures du matin, je n'avais pas quitt ma retraite, o, sauf
l'odeur, j'tais assez bien. Enfin la porte de la maison qui m'tait
signale s'ouvre pour donner passage  une femme qui ne la referme pas.
Aussitt, sans faire de bruit, je m'chappe de la voierie, et peu
d'instants aprs j'entre dans la cour; j'examine, mais je ne vois de
lumire nulle part.

Je savais que les associs de Delzve avaient une manire de s'appeler
en sifflant; leur coup de sifflet qui tait celui des cochers, m'tait
connu; je l'imite, et  la deuxime fois j'entends crier: _Qui
appelle?_

--C'est le _Chauffeur_ (cocher de qui Delzve avait appris  conduire)
qui siffle l'_crevisse_.

--Est-ce toi, me crie encore la mme voix (c'tait Delzve).

--Oui, c'est le Chauffeur qui te demande, descends.

--J'y vais, attends-moi une minute.

--Il fait trop froid, lui rpliquai-je; je vais t'attendre chez le
rogomiste du coin, dpche-toi, entends-tu?

Le rogomiste avait dj ouvert: on sait qu'un premier jour de l'an, ils
ont des pratiques matinales. Quoi qu'il eu ft, je n'tais pas tent de
boire. Afin de tromper Delzve par une feinte, j'ouvre la port de
l'alle, et l'ayant laisse bruyamment retomber sans sortir, je vais me
cacher sous un escalier dans la cour. Bientt aprs Delzve descend, je
l'aperois: marchant alors droit  lui, je le saisis au collet, et lui
mettant le pistolet sur la poitrine, je lui notifie qu'il est mon
prisonnier. Suis-moi, lui dis-je, et songe bien qu'au moindre geste je
te casse un membre: au surplus, je ne suis pas seul.

Muet de stupfaction, Delzve ne rpond mot et me suit machinalement; je
lui ordonne de me remettre ses bretelles, il obit: ds ce moment je fus
matre de lui, il ne pouvait plus me rsister ni fuir.

Je me htai de l'emmener. L'horloge frappait six heures comme nous
entrions dans la rue du Rocher, un fiacre vint  passer, je lui fis
signe d'arrter; l'tat o le cocher me voyait dut lui inspirer quelque
crainte pour la propret de sa voiture; mais j'offris de lui payer
double course; et, sduit par l'appt du gain, il consentit  nous
recevoir. Nous voici donc roulant sur le pav de Paris. Pour tre plus
en sret, je garrotte mon compagnon, qui, ayant repris ses sens,
pouvait avoir le dsir de s'insurger: j'aurais pu, comptant sur ma
force, ne pas employer ce moyen, mais comme je me proposais de le
confesser, je ne voulais pas me brouiller avec lui, et des voies de
fait, lors mme qu'il les aurait provoques par une rbellion, auraient
eu infailliblement ce rsultat.

Delzve rduit  l'impossibilit de s'vader, je tchai de lui faire
entendre raison; afin de l'amadouer, je lui offre de se rafrachir, il
accepte; le cocher nous procure du vin, et sans avoir de but fixe, nous
continuons de nous promener en buvant.

Il tait encore de bonne heure: persuad qu'il y aurait quelque avantage
pour moi  prolonger le tte--tte, je propose  Delzve de l'emmener
djeuner dans un endroit o nous trouverons des cabinets particuliers.
Il tait alors tout--fait apais et paraissait sans rancune; il ne
repousse pas l'invitation, et je le conduis au _Cadran bleu_. Mais avant
d'y arriver, il m'avait dj donn de prcieux renseignements sur bon
nombre de ses affids, encore libres dans Paris, et j'tais convaincu
qu' table, il se dboutonnerait compltement. Je lui fis entendre que
le seul moyen de se rendre intressant aux yeux de la justice, tait de
faire des rvlations; et afin de fortifier sa rsignation, je lui
dcochai quelques arguments d'une certaine philosophie que j'ai toujours
employe avec succs pour la consolation des prvenus; enfin, il tait
parfaitement dispos quand la voiture s'arrta  la porte du
restaurateur. Je le fis aussitt monter devant moi, et au moment de
faire ma carte, je lui dis que, dsirant pouvoir manger avec
tranquillit, je le priais de me permettre de l'attacher  ma manire.
Je consentais  lui laisser dans toute sa plnitude le jeu des bras et
de la fourchette,  table on ne saurait dsirer d'autre libert. Il ne
s'offensa point de la prcaution, et voici ce que je fis: avec les deux
serviettes, je lui liai chaque jambe aux pieds de sa chaise,  trois ou
quatre pouces du parquet, ce qui l'empchait de tenter de se mettre
debout, sans risquer de se briser la tte.

Il djena avec beaucoup d'apptit, et me promit de rpter en prsence
de M. Henry tout ce qu'il m'avait confess. A midi, nous prmes le caf;
Delzve tait en pointe de vin, et nous repartmes en fiacre,
tout--fait rconcilis et bons amis: dix minutes aprs, nous tions 
la prfecture. M. Henry tait alors entour de ses officiers de paix,
qui lui faisaient leur cour du jour de l'an. J'entre et lui adresse ce
salut: J'ai l'honneur de vous souhaiter la bonne et heureuse anne,
accompagn du fameux Delzve.

Voil ce qu'on appelle des trennes, me dit M. Henry, en apercevant le
prisonnier. Puis s'adressant aux officiers de paix et de sret: Il
serait  dsirer, messieurs, que chacun de vous en et de semblables 
offrir  M. le prfet. Immdiatement aprs, il me remit l'ordre de
conduire Delzve au dpt, et me dit avec bont: Vidocq, allez vous
reposer, je suis content de vous.

L'arrestation de Delzve me valut d'clatants tmoignages de
satisfaction; mais en mme-temps elle ne fit qu'augmenter la haine que
me vouaient les officiers de paix, et leurs agents. Un seul, M. Thibaut,
ne cessa pas de me rendre justice.

Faisant chorus avec les voleurs, et les malveillants, tous les employs
qui n'taient pas heureux en police, jetaient feu et flamme contre moi:
 les entendre, c'tait un scandale, une abomination, d'utiliser mon
zle pour purger la socit des malfaiteurs qui troublent son repos.
J'avais t un voleur clbre, il n'y avait sorte de crimes que je
n'eusse commis: tels taient les bruits qu'ils se plaisaient 
accrditer. Peut-tre en croyaient-ils une partie; les voleurs du moins
taient persuads que j'avais, comme eux, exerc le mtier; en le disant
ils taient de bonne foi. Avant de tomber dans mes filets, il fallait
bien qu'ils pussent supposer que j'tais un des leurs; une fois pris,
ils me regardaient comme un faux-frre; mais je n'en tais pas moins, 
leurs yeux, _un grinche de la haute pgre_ (voleur du grand genre);
seulement je volais avec impunit, parce que la police avait besoin de
moi: c'tait l le conte que l'on faisait dans les prisons. Les
officiers de paix et les agents en sous-ordre n'taient pas fchs de le
rpandre comme une vrit, et puis peut-tre, en devenant l'cho des
misrables qui avaient  se plaindre de moi, ne prsumaient-ils pas
mentir autant qu'ils le faisaient; car, en ne se donnant pas la peine de
vrifier mes antcdents, jusqu' un certain point, ils taient
excusables de penser que j'avais t voleur, puisque de temps
immmorial, tous les agents secrets avaient exerc cette noble
profession. Ils savaient qu'ainsi avaient commenc les _Goupil_, les
_Compre_, les _Florentin_, les _Lvesque_, les _Coco-Lacour_, les
_Bourdarie_, les _Cadet Herriez_, les _Henri Lami_, les _Csar-Vioque_,
les _Bouthey_, les _Gafr_, les _Manigant_, enfin tous ceux qui
m'avaient prcd ou qui m'taient adjoints; ils avaient vu la plupart
de ces agents tomber en rcidive, et comme je leur semblais, avec
raison, beaucoup plus rus, beaucoup plus actif, beaucoup plus
entreprenant qu'eux, ils en conclurent que j'tais le plus adroit des
mouchards, c'est que si j'avais t le plus adroit des voleurs. Cette
erreur de raisonnement, je la leur pardonne; il n'en est pas de mme de
cette assertion, intentionnellement calomnieuse, que je volais tous les
jours.

M. Henry, frapp de l'absurdit d'une pareille imputation, leur rpondit
par cette observation: S'il est vrai, leur dit-il, que Vidocq commet
journellement des vols, c'est une raison de plus pour vous accuser
d'incapacit: il est seul, vous tes nombreux, vous tes instruits qu'il
vole, comment se fait-il que vous ne le preniez pas sur le fait? seul il
est parvenu  saisir en flagrant dlit plusieurs de vos collgues, et
vous ne pouvez,  vous tous, lui rendre la pareille!!!

Les inspecteurs auraient t fort embarrasss de rpondre, ils se
turent; mais comme il tait trop vident que l'inimiti qu'ils me
portaient irait toujours croissant, le prfet de police prit le parti de
me rendre indpendant. Ds ce moment, je fus libre d'agir comme je le
jugerais convenable au bien du service, je ne reus plus d'ordre direct
que de M. Henry, et ne fus astreint  rendre compte de mes oprations
qu' lui seul.

J'eusse redoubl de zle, s'il et t possible. M. Henry ne craignait
pas que mon dvouement se ralentit; mais comme dj il se trouvait des
gens qui en voulaient  mes jours, il me donna un auxiliaire qui fut
charg de me suivre  distance, et de veiller sur moi, afin de prvenir
les coups qu'on aurait eu l'intention de me porter dans l'ombre.
L'isolement dans lequel on m'avait plac favorisa singulirement mes
succs; j'arrtai une multitude de voleurs qui auraient encore
long-temps chapp aux recherches, si je n'eusse pas t affranchi de la
tutelle des officiers de paix et du cortge des inspecteurs; mais plus
souvent en action, je finis aussi par tre plus connu. Les voleurs
jurrent de se dfaire de moi: maintes fois je faillis tomber sous leurs
coups; ma force physique, et, j'ose dire, mon courage, me firent sortir
victorieux des guets-apens les mieux combins. Plusieurs tentatives,
dans lesquelles les assaillants furent toujours maltraits, leur
apprirent que j'tais dcid  vendre chrement ma vie.




CHAPITRE XXIX.

     Je cherche deux _grinches_ fameux.--La matresse de piano ou encore
     _une mre des voleurs_.--Une mtamorphose, ce n'est pas la
     dernire.--Quelques scnes d'hospitalit.--La fabrique de fausses
     clefs.--Combinaison pour un coup de filet superbe.--Perfidie d'un
     agent.--La mche est vente.--La mre Nol se vole et m'accuse de
     l'avoir vole.--Mon innocence reconnue.--La calomniatrice 
     Saint-Lazarre.


Il est bien rare qu'un forat s'vade avec l'intention de s'amender; le
plus souvent il ne se propose que de gagner la capitale, afin d'y
exercer la funeste habilet qu'il a pu acqurir dans les bagnes, qui,
ainsi que la plupart de nos prisons, sont des coles o l'on se
perfectionne dans l'art de s'approprier le bien d'autrui. Presque tous
les grands voleurs ne sont devenus experts qu'aprs avoir sjourn aux
galres plus ou moins de temps. Quelques-uns ont subi cinq ou six
condamnations avant d'tre des _grinches_ en renom: tels taient le
fameux _Victor Desbois_ et son camarade _Mongenet_, dit le _Tambour_,
qui, dans diverses apparitions  Paris, ont commis un grand nombre de
ces vols que le peuple aime  raconter comme preuve d'adresse et
d'audace.

Ces deux hommes qui, depuis plusieurs annes, taient de tous les
dparts de la chane, et parvenaient toujours  s'chapper, taient
encore une fois  Paris: la police en fut informe, et je reus l'ordre
de me mettre  leur recherche. Tout faisait prsumer qu'ils avaient des
accointances avec d'autres condamns, non moins dangereux. On
souponnait une matresse de piano, dont le fils, le nomm _Nol_, dit
aux _bsicles_, tait un clbre brigand, de donner par fois asile  ces
derniers. Madame Nol tait une femme bien leve; elle tait excellente
musicienne, et, dans la classe moyenne des bourgeois qui l'appelaient 
donner des leons  leurs demoiselles, elle passait pour une artiste
distingue. Elle courait le cachet dans le Marais et dans le quartier
Saint-Denis, o l'lgance de ses manires, la puret de son langage,
une lgre recherche dans le costume, et certains airs de cette grandeur
qui ne s'efface pas tout--fait par des revers de fortune, laissaient
croire qu'elle pouvait appartenir  l'une de ces nombreuses familles
auxquelles la rvolution n'avait plus laiss que de la morgue et des
regrets. A la voir et  l'entendre, quand on ne la connaissait pas,
madame Nol tait une petite femme fort intressante; bien plus, il y
avait quelque chose de touchant dans son existence; c'tait un mystre,
on ne savait ce qu'tait devenu son mari. Quelques personnes assuraient
qu'elle tait tombe de bonne heure dans le veuvage; d'autres qu'elle
avait t dlaisse; on prtendait aussi qu'elle tait une victime de la
sduction. J'ignore laquelle de ces conjectures se rapprochait le plus
de la vrit, mais ce que je sais bien, c'est que madame Nol tait une
petite brune, dont l'oeil vif et le regard lutin, se conciliaient
cependant avec des apparences de douceur que semblaient confirmer
l'amabilit de son sourire et le son de sa voix dans laquelle il y avait
beaucoup de charme. Il y avait de l'ange et du dmon dans cette figure,
mais plus du dmon que de l'ange; car les annes avaient dvelopp les
traits qui caractrisent les mauvaises penses.

Madame Nol tait obligeante et bonne, mais c'tait uniquement pour les
individus qui avaient eu quelque dml avec la justice; elle les
accueillait comme la mre d'un soldat accueille les camarades de son
fils. Pour tre bien venu auprs d'elle il suffisait d'tre du _mme
rgiment_ que _Nol aux besicles_, et alors autant par amour pour lui
que par got peut-tre, elle aimait  rendre service; aussi tait-elle
regarde comme la mre des voleurs, c'tait chez elle qu'ils
descendaient; c'tait elle qui pourvoyait  tous leurs besoins; elle
poussait la complaisance jusqu' leur chercher de l'_ouvrage_, et quand
un passeport tait indispensable pour leur sret, elle n'tait pas
tranquille qu'elle n'et russi  le leur procurer. Madame Nol avait
beaucoup d'amies parmi les personnes de son sexe; c'tait, d'ordinaire
au nom de l'une d'elles que le passeport tait pris;  peine tait-il
dlivr, une bonne lessive d'acide muriatique oxygn faisait
disparatre l'criture, et le signalement du monsieur, ainsi que le nom
qu'il lui convenait de prendre remplaaient le signalement fminin.
Madame Nol avait mme d'habitude sous sa main une raisonnable provision
de ces passeports lavs, qui taient comme des chevaux  toute selle.

Tous les galriens taient les enfans de madame Nol, seulement elle
choyait plus particulirement ceux qui s'taient trouvs en relation
avec son fils: elle avait pour eux un dvouement sans bornes; sa maison
tait ouverte  tous les vads dont elle tait le rendez-vous; et il
faut bien que parmi ces gens-l il y ait de la reconnaissance, puisque
la police tait informe qu'ils venaient souvent chez _la mre Nol_
pour le seul plaisir de la voir: elle tait la confidente de tous leurs
projets, de toutes leurs aventures, de toutes leurs alarmes: enfin ils
se confiaient  elle sans restriction, et ils taient certains de sa
fidlit.

La mre Nol ne m'avait jamais vu, mes traits lui taient tout--fait
inconnus, bien que souvent elle et entendu prononcer mon nom. Il ne
m'tait donc pas difficile de me prsenter  elle sans lui inspirer de
craintes, mais l'amener  m'indiquer la retraite des hommes qu'il
m'importait de dcouvrir, tait le but que je me proposais, et je
prsumais que je n'y parviendrais pas sans beaucoup d'adresse. D'abord,
je rsolus de me faire passer pour un vad; mais il tait ncessaire
d'emprunter le nom d'un voleur que son fils ou les camarades de son fils
lui eussent peint sous des rapports avantageux. Un peu de ressemblance
tait en outre indispensable: je cherchai si dans le nombre des forats
de ma connaissance il n'en existait pas un qui et t li avec _Nol
aux besicles_, et je n'en dcouvris aucun qui ft  peu prs de mon ge,
ou dont le signalement et quelque analogie avec le mien. Enfin,  force
de me mettre l'esprit  la torture et de solliciter ma mmoire, je me
souvins d'un nomm _Germain_, dit _Royer_, dit _Capitaine_, qui avait
t dans l'intimit de Nol, et quoiqu'il ne me ressemblt pas le moins
du monde, il fut le personnage que je me proposais de reprsenter.

Germain, ainsi que moi, s'tait plusieurs fois chapp des bagnes,
c'tait l tout ce qu'il y avait de commun entre nous; il avait 
peu-prs mon ge, mais il tait plus petit que moi: il avait les cheveux
bruns, les miens taient blonds; il tait maigre, et je ne manquais pas
d'embonpoint; son teint tait basan, j'avais la peau trs blanche et le
teint fort clair; ajoutez  cela que Germain tait pourvu d'un nez
excessivement long, qu'il prenait une grande quantit de tabac, et qu'il
avait constamment au dehors comme au dedans les narines obstrues par
une roupie considrable, ce qui lui donnait une voix nazillarde.

J'avais fort  faire pour jouer le personnage de Germain. La difficult
ne m'effraya pas: mes cheveux, coups  la manire du bagne, furent
teints en noir ainsi que ma barbe, aprs que je l'eus laisse crotre
pendant huit jours; afin de me brunir le visage, je le lavai avec une
dcoction de brou de noix; et pour complter l'imitation, je simulai la
roupie en me garnissant le dessous du nez d'une espce de couche de caf
rendue adhrente au moyen de la gomme arabique; cet agrment n'tait pas
superflu, car il contribuait  me donner l'accent nazillard de Germain.
Mes pieds furent galement arrangs avec beaucoup d'art; je me fis venir
des ampoules, en me frottant d'une espce de composition dont on m'avait
communiqu la recette  Brest. Je dessinai les stigmates des fers; et
quand toute cette toilette fut termine, je pris l'accoutrement qui
convient  la position. Je n'avais rien nglig pour donner de la
vraisemblance  la mtamorphose, ni les souliers ni la chemise marqus
des terribles lettres G. A. L.: le costume tait parfait, il n'y
manquait que quelques centaines de ces insectes qui peuplent les
solitudes de la pauvret et qui furent je crois, avec les sauterelles et
les crapauds, une des sept plaies de la vieille Egypte; je m'en
procurai  prix d'argent; et ds qu'ils se furent acclimats, ce qui est
l'affaire d'une minute, je me dirigeai vers la demeure de la mre Nol,
qui restait rue Ticquetone.

J'arrive, je frappe; elle ouvre, un coup-d'oeil la met au fait; elle
me fait entrer, je vois que je suis seul avec elle, je vais lui dire qui
je suis. Ah! mon pauvre garon, s'cria-t-elle, on n'a pas besoin de
demander d'o vous venez; je suis sre que vous avez faim?--Ah? oui,
bien faim, lui rpondis-je, il y a vingt-quatre heures que je n'ai rien
pris. Aussitt, sans attendre d'explication, elle sort et revient avec
une assiette de charcuterie et une bouteille de vin qu'elle dpose
devant moi. Je ne mange pas, je dvore, je m'touffais, pour aller plus
vite; tout avait disparu, qu'entre une bouche et l'autre je n'avais pas
plac un mot. La mre Nol tait enchante de mon apptit; quand la
table fut rase, elle m'apporta la goutte. Ah! maman, lui dis-je, en me
jetant  son cou pour l'embrasser, vous me rendez la vie, Nol m'avait
bien dit que vous tiez bonne. Et je partis de l pour lui raconter que
j'avais quitt son fils depuis dix-huit jours, et pour lui donner des
nouvelles de tous les condamns auxquels elle s'intressait. Les dtails
dans lesquels j'entrais taient si vrais et si connus, qu'il ne pouvait
lui venir  l'ide que je fusse un imposteur.

Vous n'tes pas sans avoir entendu parler de moi, continuai-je, j'ai
essuy beaucoup de traverses, on me nomme _Germain_, dit _Capitaine_,
vous devez me connatre de nom?

--Oui, oui, mon ami, me dit-elle, je ne connais que vous,  mon Dieu,
mon fils et ses amis m'ont assez entretenu de vos malheurs: soyez le
bien venu, mon cher Capitaine. Mais grand Dieu! comme vous tes fait;
vous ne pouvez pas rester dans l'tat o je vous vois. Il parat mme
que vous tes incommod par un vilain btail qui vous tourmente:
attendez, je vais vous faire changer de linge et faire en sorte de vous
vtir plus convenablement.

J'exprimai ma reconnaissance  la mre Nol, et quand je crus pouvoir le
faire sans inconvnient, je m'informai de ce qu'taient devenus Victor
Desbois et son camarade Mongenet. Desbois et le Tambour, ah! mon cher,
ne m'en parlez pas, me rpondit-elle, ce coquin de Vidocq leur a caus
bien de la peine: depuis qu'un nomm Joseph (Joseph Longueville, ancien
inspecteur de police), dont ils ont fait deux fois la rencontre dans
cette rue, leur a dit qu'ils venaient dans ce quartier, pour ne pas
tomber sous sa coupe ils ont t contraints d'vacuer.

--Quoi! ils ne sont plus dans Paris, m'criai-je, un peu dsappoint.

--Oh! ils ne sont pas loin, reprit la mre Nol, ils n'ont pas quitt
les environs de la _Grande vergne_, j'ai mme encore l'avantage de les
voir de loin  loin, j'espre bien qu'ils ne tarderont pas  me faire
une petite visite. Je crois qu'ils seront bien aise de vous trouver ici.

--Oh! je vous assure, lui dis-je, qu'ils n'en seront pas plus
satisfaits que moi, et si vous pouviez leur crire, je suis bien certain
qu'ils s'empresseraient de m'appeler auprs d'eux.

--Si je savais o ils sont, reprit madame Nol, j'irais moi-mme les
chercher pour vous faire plaisir; mais j'ignore leur retraite, et ce que
nous avons de mieux  faire, c'est de prendre patience et de les
attendre.

En ma qualit d'arrivant, j'excitais toute la sollicitude de la mre
Nol, elle ne s'occupait que de moi. Etes-vous connu de Vidocq et de
ses deux chiens, Lvesque et Compre, me demanda-t-elle?

--Hlas! oui, rpondis-je, ils m'ont dj arrt deux fois.

--En ce cas, prenez garde, Vidocq est souvent dguis; il revt tous
les costumes pour arrter les malheureux comme vous.

Nous causions depuis environ deux heures, lorsque madame Nol offrit de
me faire prendre un bain de pieds; j'acceptai, il fut bientt prt.
Quand je me dchaussai, elle faillit se trouver mal. Que je vous
plains, me dit-elle dans un accs de sa sensibilit maternelle, combien
vous devez souffrir; mais aussi pourquoi ne pas l'avoir dit tout de
suite, ne mriteriez-vous pas d'tre grond? Et tout en m'adressant des
reproches, elle se mit en devoir de me visiter les pieds; puis aprs
avoir perc chaque ampoule, elle y passa de la laine, et m'oignit avec
une pommade dont elle m'assura que l'effet serait des plus prompts. Il y
avait quelque chose d'antique dans les soins de cette touchante
hospitalit, seulement ce qui manquait  la posie de l'action, c'est
que je fusse quelque illustre voyageur, et la mre Nol une noble
trangre. Le pansement termin, elle m'apporta du linge blanc, et
comme elle songeait  tout, elle me remit en mme temps un rasoir en me
recommandant de me faire la barbe. Je verrai ensuite, ajouta-t-elle, 
vous acheter des vtements d'ouvrier au Temple, c'est le vestiaire
gnral des gens dans la dbigne. Enfin, n'importe, le hasard vaut
souvent du neuf.

Ds que je fus appropri, la mre Nol me conduisit dans le dortoir:
c'tait une pice qui servait aussi d'attelier pour la fabrication des
fausses-clefs; l'entre en tait masque par des robes pendues  un
porte-manteau. Voil, me dit-elle, un lit dans lequel vos amis ont
couch plus de quatre fois: il n'y a pas de danger que la police vous
dterre ici; vous pouvez dormir sur l'une et l'autre oreille.

--Ce n'est pas sans faute, rpondis-je; et je sollicitai d'elle la
permission de prendre quelque repos: elle me laissa seul. Trois heures
aprs je fus cens m'tre veill; je me levai et la conversation
recommena. Il fallait tre ferr pour tenir tte  la mre Nol: pas
une habitude des bagnes qu'elle ne connt sur le bout du doigt: elle
avait retenu non-seulement les noms de tous les voleurs qu'elle avait
vus; mais encore elle tait instruite des moindres particularits de la
vie de la plupart des autres; et elle racontait avec enthousiasme
l'histoire des plus fameux, notamment celle de son fils, pour qui elle
avait presque autant de vnration que d'amour.

Ce cher fils, vous seriez donc bien contente de le revoir, lui dis-je?

--Oh! oui bien contente.

--Eh bien! c'est un bonheur dont je crois que vous jouirez bientt,
Nol a tout dispos pour une vasion,  prsent il n'attend plus que le
moment propice.

Madame Nol tait heureuse de l'espoir d'embrasser son fils; elle
versait des larmes d'attendrissement. J'avoue que j'tais moi-mme
vivement mu; c'tait au point que je mis un instant en dlibration si,
pour cette fois, je ne transigerais pas avec mes devoirs d'agent secret;
mais en rflchissant aux crimes que la famille Nol avait commis, en
songeant surtout  l'intrt de la socit, je restai ferme et
inbranlable dans ma rsolution de poursuivre mon entreprise jusqu'au
bout.

Dans le cours de notre conversation, la mre Nol me demanda si j'avais
_quelque affaire en vue_ (un projet de vol), et aprs avoir offert de
m'en procurer une, dans le cas o je n'en aurais pas, elle me questionna
pour savoir si j'tais habile  fabriquer les clefs; je lui rpondis que
j'tais aussi adroit que _Fossard_. S'il en est ainsi, me dit-elle, je
suis tranquille, vous serez bientt remont, et elle ajouta, puisque
vous tes adroit, je vais acheter chez le quincailler une clef que vous
ajusterez  mon verrou de sret, afin de la garder sur vous de manire
 pouvoir entrer et sortir quand il vous plaira.

Je lui tmoignai combien j'tais pntr de son obligeance; et comme il
se faisait tard, j'allai me coucher en songeant au moyen de me tirer de
ce gupier sans courir le risque d'tre assassin, si par hasard les
coquins que je cherchais y venaient avant que j'eusse pris mes mesures.

Je ne dormis pas, et me levai aussitt que j'entendis la mre Nol
allumer son feu: elle trouva que j'tais matinal, et me dit qu'elle
allait me chercher ce dont j'avais besoin. Un instant aprs, elle
m'apporta une clef non vide, me donna des limes avec un petit tau que
je fixai au pied du lit, et ds que je fus pourvu de ces outils, je me
mis  l'oeuvre, en prsence de mon htesse, qui voyant que je m'y
connaissais, me fit compliment sur mon travail; ce qu'elle admirait le
plus, c'tait la manire expditive dont je m'y prenais; en effet, en
moins de quatre heures j'eus fait une clef trs ouvrage; je l'essayai,
elle ouvrait presque dans la perfection, quelques coups de lime en
firent un chef-d'oeuvre: et comme les autres je me trouvai matre de
m'introduire au logis quand bon me semblerait.

J'tais le pensionnaire de madame Nol. Aprs le dner, je lui dis que
j'avais envie de faire un tour  la brune, afin de m'assurer si une
affaire que j'avais _en vue_ tait encore faisable, elle approuva mon
ide, mais en me recommandant de bien faire attention  moi. Ce brigand
de Vidocq, observa-t-elle, est bien  craindre, et si j'tais  votre
place, avant de rien entreprendre, j'aimerais mieux attendre que mes
pieds fussent guris.--Oh! je n'irai pas loin, lui rpondis-je, et je ne
tarderai pas  tre de retour. L'assurance que je reviendrais
promptement parut la tirer d'inquitude. Eh! bien allez, me dit-elle,
et je sortis en botant.

Jusque l tout s'arrangeait au gr de mes dsirs; on ne pouvait tre
plus avant dans les bonnes graces de la mre Nol: mais en restant dans
sa maison, qui me rpondait que je n'y serais pas assomm? Deux ou
trois forats ne pouvaient-ils pas venir  la fois, me reconnatre et me
faire un mauvais parti? Alors, adieu les combinaisons, il fallait donc
sans perdre le fruit des amitis de la mre Nol, me prmunir contre un
pareil danger; il eut t trop imprudent de lui laisser souponner que
j'avais des raisons d'viter les regards de ses habitus, en consquence
je tchai de l'amener  m'conduire elle-mme, c'est--dire  me
conseiller dans mon intrt de ne plus coucher chez elle.

J'avais remarqu que la femme Nol tait trs lie avec une fruitire
qui habitait dans la maison; je dtachai  cette femme le nomm Manceau,
l'un de mes affids que je chargeai de lui demander secrtement et avec
maladresse des renseignements sur le compte de madame Nol. J'avais
dict les questions, et j'tais d'autant plus certain que la fruitire
ne manquerait pas de divulguer la dmarche, que j'avais prescrit  mon
affid de lui recommander la discrtion.

L'vnement prouva que je ne m'tais pas tromp, mon agent n'et pas
plutt rempli sa mission que la fruitire s'empressa d'aller rendre
compte de ce qui s'tait pass  la mre Nol, qui,  son tour, ne
perdit pas de temps pour me faire part de la confidence. Poste en
vedette sur le pas de la maison de l'officieuse voisine, d'aussi loin
qu'elle m'aperut, elle vint droit  moi, et, sans prambule, elle
m'invita  la suivre; je rebroussai chemin, et quand nous fmes sur la
place des Victoires, elle s'arrta, regarda autour d'elle, et aprs
s'tre assure que personne ne nous avait remarqus, elle s'approcha de
moi, et me raconta ce qu'elle avait appris. Ainsi, dit-elle en
finissant, vous voyez, mon pauvre Germain, qu'il ne serait pas prudent 
vous de coucher  la maison, vous ferez mme bien de vous abstenir d'y
venir dans le jour. La mre Nol ne se doutait gures que ce
contre-temps, dont elle se montrait vritablement afflige, tait mon
ouvrage. Afin de dtourner de plus en plus les soupons, je feignis
d'tre encore plus chagrin qu'elle, je maudis, avec accompagnement de
deux ou trois jurons, ce gueux de Vidocq, qui ne nous laissait point de
repos; je pestai contre la ncessit o il me rduisait d'aller chercher
un gte hors de Paris, et je pris cong de la mre Nol, qui, en me
souhaitant bonne chance et un prompt retour, me glissa dans la main une
pice de trente sous.

Je savais que Desbois et Montgenet taient attendus; j'tais en outre
inform qu'il y avait des allants et des venants qui hantaient le logis,
que la mre Nol y ft ou qu'elle n'y ft pas; c'tait mme assez
ordinairement pendant qu'elle donnait ses leons en ville. Il
m'importait de connatre tous ces abonns.... Pour y parvenir, je fis
dguiser quelques auxiliaires, et les appostai au coin de la rue, o,
confondus avec les commissionnaires, leur prsence ne pouvait tre
suspecte.

Ces prcautions prises, pour me donner toutes les apparences de la
crainte je laissai s'couler deux jours sans aller voir la mre Nol. Ce
dlai expir, je me rendis un soir chez elle, accompagn d'un jeune
homme que je prsentai comme le frre d'une femme avec laquelle j'avais
vcu, et qui m'ayant rencontr par hasard, au moment o je me disposais
 sortir de Paris, m'avait donn asile. Le jeune homme tait un agent
secret; j'eus soin de dire  la mre Nol qu'il avait toute ma
confiance, qu'elle pouvait le considrer comme un second moi-mme, et
que comme il n'tait pas connu des mouchards, je l'avais choisi pour en
faire mon messager auprs d'elle, toutes les fois que je ne jugerais pas
prudent de me montrer. Dsormais, ajoutai-je, c'est lui qui sera notre
intermdiaire, il viendra tous les deux ou trois jours afin d'avoir de
vos nouvelles et de celles de nos amis.

--Ma foi, me dit la mre Nol, vous avez bien perdu, vingt minutes plus
tt vous auriez vu ici une femme qui vous connat bien.

--Eh qui donc?

--La soeur de Marguerit.

--C'est juste, elle m'a vu souvent avec son frre.

--Aussi, quand je lui ai parl de vous, vous a-t-elle dpeint trait
pour trait; un maigriot, m'a-t-elle dit, qui a toujours du tabac plein
le nez.

Madame Nol regrettait beaucoup que je ne fusse pas arriv avant le
dpart de la soeur de Marguerit, mais pas autant sans doute que je
m'applaudissais d'avoir chapp  une entrevue qui aurait djou tous
mes projets: car si cette femme connaissait Germain, elle connaissait
aussi Vidocq, et il tait impossible qu'elle prt l'un pour l'autre, la
diffrence tait si grande! Quoique je me fusse grimm de manire 
faire illusion, la ressemblance, si parfaite dans la description,
n'tait pas  l'preuve d'un examen approfondi, et surtout des souvenirs
de l'intimit. La mre Nol me donna donc un avertissement trs utile,
en me racontant qu'elle avait assez souvent la visite de la soeur de
Marguerit. Ds lors je me promis bien que cette fille ne me verrait
jamais en face, et, pour viter de me trouver avec elle, toutes les fois
que je devais venir, je me faisais prcder de mon prtendu beau-frre,
qui, lorsqu'elle n'y tait pas, avait ordre de me le faire savoir, en
appliquant du bout du doigt un pain  cacheter sur la vitre. A ce
signal, j'accourais, et mon aide-de-camp allait se mettre aux aguets
dans les environs, afin de m'pargner toute surprise dsagrable. Non
loin de l taient d'autres auxiliaires  qui j'avais remis la clef de
la mre Nol, pour qu'ils fussent prts  me secourir en cas de danger;
car, d'un instant  l'autre, il pouvait se faire que je tombasse 
l'improviste au milieu des vads, ou que les vads m'ayant reconnu
tombassent sur moi, et alors un coup de poing lanc dans un carreau de
l'une des croises, devait indiquer que j'avais besoin de renfort pour
galiser la partie.

On voit que toutes mes mesures taient prises. Le dnouement approchait;
nous tions au mardi; une lettre des hommes que je cherchais annona
leur arrive pour le vendredi suivant. Le vendredi devait tre pour eux
un jour _nfaste_. Ds le matin, j'allai m'tablir dans un cabaret du
voisinage, et afin de ne pas leur fournir une occasion de m'observer,
dans la supposition o, suivant leur usage, ils passeraient et
repasseraient dans la rue avant d'entrer au domicile de la mre Nol,
j'y envoyai mon prtendu beau-frre, qui revint bientt aprs me dire
que la soeur de Marguerit n'y tait pas, et que je pouvais me
prsenter en toute sret. Tu ne me trompes pas? observai-je  cet
agent dont la voix me parut sensiblement altre; aussitt je le
regardai de cet oeil qui plonge jusqu'au fond de l'ame, et je crus
remarquer dans les muscles de son visage quelques-unes de ces
contractions encore mal arrtes qui dnotent un individu qui se compose
pour mentir; enfin, un je ne sais quoi semblait m'indiquer que j'avais
affaire  un tratre. C'tait la premire impression qui me frappait
comme un jet de lumire: nous tions dans un cabinet particulier; sans
balancer, je saisis mon homme au collet, et lui dis, en prsence de ses
camarades, que j'tais instruit de sa perfidie; et que si,  l'instant
mme, il ne me l'avouait pas, c'en tait fait de lui. pouvant, il
balbutia quelques mots d'excuse, et en tombant  mes genoux, il confessa
qu'il avait tout dit  la mre Nol.

Cette indiscrtion, si je ne l'avais pas devine, m'aurait peut-tre
cot la vie: cependant je n'coutai pas mon ressentiment personnel, ce
n'tait que dans l'intrt de la socit que j'tais fch d'chouer si
prs du port. Le tratre Manceau fut arrt, et tout jeune qu'il tait,
comme il avait de vieux pchs  expier, on l'envoya  Bictre, et
ensuite  l'le d'Olron, o il a fini sa carrire.

On se doute bien que les vads ne revinrent plus dans la rue
Tiquetonne, mais ils n'en furent pas moins arrts peu de temps aprs.

La mre Nol ne me pardonnait pas le mauvais tour que je lui avais jou;
afin de prendre sa revanche, elle imagina, tout pour un jour, de faire
disparatre de chez elle la presque totalit de ses effets, et quand
elle eut opr cet enlvement, elle sortit sans fermer sa porte, et
revint en criant qu'elle tait vole. Les voisins sont pris  tmoins,
une dclaration est faite chez le commissaire, et la mre Nol me
dsigne comme le voleur, attendu, assurait-elle, que j'avais eu une clef
de sa chambre. L'accusation tait grave: elle fut envoye sur-le-champ 
la prfecture de police, et le surlendemain j'en reus communication. Ma
justification n'tait pas difficile. M. le prfet ainsi que M. Henry
virent de suite l'imposture, et les perquisitions qu'ils ordonnrent
furent si bien diriges, que les effets soustraits par la mre Nol
furent tous retrouvs. On eut la preuve qu'elle m'avait calomni, et
pour lui donner le temps de s'en repentir, on l'enferma six mois 
Saint-Lazare.

Telles furent l'issue et la suite d'une entreprise dans laquelle je
n'avais pourtant pas manqu de prvoyance; j'ai souvent russi avec des
combinaisons moins faites pour conduire au succs.




CHAPITRE XXX.

     Les officiers de paix envoys  la poursuite d'un voleur
     clbre.--Ils ne parviennent pas  le dcouvrir.--Grande colre de
     l'un d'entre eux.--Je promets de nouvelles trennes au prfet.--Les
     rideaux jaunes et la bossue.--Je suis un bon bourgeois.--Un
     commissionnaire me _fait aller_.--La caisse de la prfecture de
     police.--Me voici charbonnier.--Les terreurs d'un marchand de vin
     et de madame son pouse.--Le petit Normand qui pleure.--Le danger
     de donner de l'eau de Cologne.--Enlvement de mademoiselle
     Tonneau.--Une perquisition.--Le voleur me prend pour son
     compre.--Inutilit des serrures.--Le saut par la croise.--La
     glissade, et les coutures rompues.


On a vu quels dsagrments m'a caus l'infidlit d'un agent: je savais
depuis long-temps qu'il n'est de secret bien gard que celui qu'on ne
confie pas; mais la triste exprience qu'il m'avait fallu faire me
convainquit de plus en plus de la ncessit d'oprer seul toutes les
fois que je le pourrais, et c'est ce que je fis, ainsi qu'on va le voir,
dans une occasion trs importante.

Aprs avoir subi plusieurs condamnations, deux vads des les, les
nomms Goreau et Florentin, dit _Chatelain_, dont j'ai dj parl,
taient dtenus  Bictre comme voleurs incorrigibles. Las du sjour
dans ces cabanons, o l'on est comme enterr vivant, ils firent parvenir
 M. Henry une lettre dans laquelle ils offraient de fournir des
indices, au moyen desquels il serait possible de se saisir de plusieurs
de leurs camarades qui commettaient journellement des vols dans Paris.
Le nomm Fossard, condamn  perptuit, et plusieurs fois vad des
bagnes, tait celui qu'ils dsignaient comme le plus adroit de tous, en
mme-temps qu'ils le reprsentaient comme le plus dangereux. Il tait,
crivaient-ils, d'une intrpidit sans gale, et il ne fallait l'aborder
qu'avec des prcautions, attendu que, toujours arm jusqu'aux dents, il
avait form la rsolution de brler la cervelle  l'agent de police qui
serait assez hardi pour vouloir l'arrter.

Les chefs suprieurs de l'administration ne demandaient pas mieux que de
dlivrer la capitale d'un garnement pareil: leur premire ide fut de
m'employer  le dcouvrir; mais les donneurs d'avis ayant fait observer
 M. Henry que j'tais trop connu de Fossard et de sa concubine pour ne
pas faire manquer une opration si dlicate, dans le cas o l'on m'en
chargerait, il fut dcid que l'on recourrait au ministre des
officiers de paix. On mit donc  leur disposition les renseignements
propres  les diriger dans leurs recherches; mais, soit qu'ils ne
fussent pas heureux, soit qu'ils ne se souciassent pas de rencontrer
Fossard, _qui tait arm jusqu'aux dents_, ce dernier continua ses
exploits, et les nombreuses plaintes auxquelles son activit donna lieu
annoncrent que, malgr leur zle apparent, ces messieurs, suivant leur
coutume, faisaient plus de bruit que de besogne.

Il en rsulta que le prfet, qui aimait que l'on fit plus de besogne que
de bruit, les manda un jour, et leur adressa des reproches qui durent
tre assez svres,  en juger par le mcontentement qu'en cette
occasion ils ne purent s'empcher de manifester.

On venait justement de leur laver la tte, lorsqu'il m'arriva, sur le
march Saint-Jean, de faire la rencontre de M. Yvrier, l'un d'entre eux:
je le salue; il vient  moi, et, presque bouffi de colre, il m'aborde
en me disant: Ah! vous voil, monsieur le grand faiseur, vous tes la
cause que nous venons de recevoir des rprimandes au sujet d'un nomm
Fossard, forat vad, que l'on prtend tre  Paris. A entendre M. le
prfet, on croirait que dans l'administration il n'est que vous qui
soyez capable de quelque chose. Si Vidocq, nous a-t-il dit, et t
envoy  sa poursuite, nul doute qu'il ne fut depuis long-temps arrt.
Allons, voyons, M. Vidocq, tchez un peu de le trouver, vous qui tes si
adroit, prouvez que vous avez autant de malice qu'on vous en attribue.

M. Yvrier tait un vieillard, et j'eus besoin de respecter son ge pour
ne pas rtorquer avec humeur son impertinente apostrophe. Quoique je me
sentisse piqu du ton d'aigreur qu'il prenait en me parlant, je ne me
fchai point, et me contentai de lui rpondre que pour le moment je
n'avais gure le loisir de m'occuper de Fossard; que c'tait une capture
que je rservais pour le premier janvier, afin de l'offrir en trennes 
M. le prfet, comme l'anne d'auparavant j'avais offert le fameux
Delzve.

Allez votre train, reprit M. Yvrier, irrit de ce persiflage, la suite
nous montrera qui vous tes; un prsomptueux, un faiseur d'embarras. Et
il me quitta en murmurant entre ses dents quelques autres qualifications
que je ne compris pas.

Aprs cette scne, j'allai au bureau de M. Henry,  qui je la racontai.
Ah! ils sont courroucs, me dit-il en riant; tant mieux! c'est une
preuve qu'ils reconnaissent votre habilet: ces messieurs, je le vois,
ajouta M. Henry, sont comme les eunuques du srail, parce qu'ils ne
peuvent rien faire, ils ne veulent pas que les autres fassent. Il me
donna ensuite l'indication suivante:

_Fossard demeure  Paris, dans une rue qui conduit de la halle au
boulevard, c'est--dire  partir de la rue Comtesse-d'Artois jusqu' la
rue Poissonnire, en passant par la rue Montorgueil, et le
Petit-Carreau; on ignore  quel tage il habite, mais on reconnatra les
croises de son appartement  des rideaux jaunes en soie, et  d'autres
rideaux en mousseline brode. Dans la mme maison, reste une petite
bossue, couturire de son tat, et amie de la fille qui vit avec
Fossard._

Le renseignement, ainsi qu'on le voit, n'tait pas tellement prcis que
l'on pt aller droit au but.

Une femme bossue et des rideaux jaunes, avec accompagnement d'autres
rideaux de mousseline brode, n'taient certes pas faciles  trouver
sur un espace aussi vaste que celui que je devais explorer. Sans doute
le concours de ces trois circonstances devait s'y prsenter plus d'une
fois. Combien de bossues, tant vieilles que jeunes, ne compte-t-on pas
dans Paris; et puis des rideaux jaunes, qui pourrait les nombrer? En
rsum, les donnes taient assez vagues: cependant il fallait rsoudre
le problme. J'essayai si,  force de recherches, mon bon gnie ne me
ferait pas mettre le doigt sur le bon endroit.

Je ne savais pas trop par o commencer; toutefois, comme je prvoyais
que dans mes courses, c'tait principalement  des femmes du peuple,
c'est--dire  des commres, filles ou non, que j'allais avoir  faire,
je fus bientt fix sur l'espce de dguisement qu'il me convenait de
prendre. Il tait vident que j'avais besoin de l'_air d'un monsieur
bien respectable_. En consquence, au moyen de quelques rides factices,
de la queue, du crp  frimas, de la grande canne  pomme d'or, du
chapeau  trois cornes, des boucles, de la culotte et de l'habit 
l'avenant, je me mtamorphosai en un de ces bons bourgeois de soixante
ans, que toutes les vieilles filles trouvent bien conserv: j'avais
tout--fait l'aspect et la mise d'un de ces richards du Marais, dont la
face rougeaude et engageante accuse l'aisance, et la vellit de faire
le bonheur de quelque infortune sur le retour. J'tais bien sr que
toutes les bossues auraient voulu de moi, et puis j'avais la mine d'un
si brave homme, qu'il tait impossible que l'on ne se ft pas scrupule
de me tromper.

Travesti de la sorte, je me mis  parcourir les rues, le nez en l'air,
en prenant note de tous les rideaux de la couleur qui m'tait signale.
J'tais si occup de ce recensement, que je n'entendais et ne voyais
rien autour de moi. Si j'eusse t un peu moins cossu, on m'et pris
pour un mtaphysicien, ou peut-tre pour un pote qui cherche un
hmistiche dans la rgion des chemines: vingt fois je faillis tre
cras par des cabriolets; de tous cts j'entendais crier _gare!_
_gare!_ et en me retournant, je me trouvais sous la roue, ou bien encore
j'embrassais un cheval: quelquefois aussi, pendant que j'essuyais
l'cume dont ma manche tait couverte, un coup de fouet m'arrivait  la
figure, ou, quand le cocher tait moins brutal, c'taient des
gentillesses de la nature de celles-ci: _Ote-toi donc, vieux sourdieau_;
on alla mme, je m'en souviens, jusqu' m'appeler _vieux lampion_.

Ce n'tait pas l'affaire d'un jour, que cette revue des rideaux jaunes;
j'en inscrivis plus de cent cinquante sur mon carnet, j'espre qu'il y
avait du choix. Maintenant, n'avais-je pas travaill, comme on dit, pour
le roi de Prusse? ne se pouvait-il pas que les rideaux derrire lesquels
se cachait Fossard, eussent t envoys chez le dgraisseur, et
remplacs par des rideaux blancs, verts ou rouges? n'importe, si le
hasard pouvait m'tre contraire, il pouvait aussi m'tre favorable. Je
pris donc courage, et quoiqu'il soit trs pnible pour un sexagnaire de
monter et de descendre cent cinquante escaliers, c'est--dire de passer
et de repasser devant environ sept cent cinquante tages; de devider
plus de trente mille marches, ou deux fois la hauteur du Chimboraao,
comme je me sentais bonnes jambes et longue haleine, j'entrepris cette
tche, soutenu par un espoir du mme genre que celui qui faisait voguer
les Argonautes  la conqute de la Toison d'or. C'tait ma bossue que je
cherchais: dans ces ascensions, sur combien de carrs n'ai-je pas fait
sentinelle pendant des heures entires, dans la persuasion que mon
heureuse toile me la montrerait? L'hroque don Quichote n'tait pas
plus ardent  la poursuite de Dulcine; je frappais chez toutes les
couturires, je les examinais toutes les unes aprs les autres: point de
bossues, toutes taient faites  ravir; ou si, par cas fortuit, elles
avaient une bosse, ce n'tait point une dviation de la colonne
vertbrale, mais l'une de ces exubrances qui peuvent se rsoudre  la
maternit, ou partout ailleurs, sans le secours de l'orthopdie.

Plusieurs jours se passrent ainsi, sans que je rencontrasse l'ombre de
mon objet; je faisais un mtier d'enfer, tous les soirs j'tais chin,
et il fallait recommencer tous les matins. Encore si j'avais os faire
des questions, peut-tre quelque ame charitable m'et-elle mis sur la
voie; mais je craignais de me brler  la chandelle: enfin, fatigu de
ce mange, j'avisai  un autre moyen.

J'avais remarqu que les bossues sont en gnral babillardes et
curieuses; presque toujours ce sont elles qui font les propos du
quartier, et quand elles ne les font pas, elles les enregistrent pour
les besoins de la mdisance: rien ne doit se passer qu'elles n'en soient
averties. Partant de cette donne, je fus induit  en conclure que, sous
le prtexte de faire sa petite provision, l'inconnue qui m'avait dj
fait faire tant de pas, ne devait pas plus que les autres, ngliger de
venir tailler la bavette oblige prs de la laitire, du boulanger, de
la fruitire, de la mercire, ou de l'picier. Je rsolus en consquence
de me mettre en croisire  porte du plus grand nombre possible de ces
organes du cancan; et comme il n'est pas de bossue qui, dans la
convoitise d'un mari, ne s'attache  faire parade de tous les mrites de
la mnagre, je me persuadai que la mienne se levant matin, je devais,
pour la voir, arriver de bonne heure sur le thtre de mes observations:
j'y vins ds le point du jour.

J'employai la premire sance  m'orienter:  quelle laitire une bossue
devait-elle donner la prfrence? nul doute, y et-il un peu plus de
chemin  faire, que ce ne ft  la plus bavarde et  la mieux
achalande. Celle du coin de la rue Thvenot me parut runir cette
double condition: il y avait autour d'elle des petits pots pour tout le
monde, et au milieu d'un cercle trs bien garni, elle ne cessait pas de
parler et de servir; les pratiques y faisaient la queue, et
vraisemblablement aussi elle faisait la queue aux pratiques; mais ce
n'tait pas ce qui m'inquitait; l'important pour moi, c'est que j'avais
reconnu un point de runion, et je me promis bien de ne pas le perdre de
vue.

J'en tais  ma seconde sance; aux aguets comme la veille, j'attendais
avec impatience l'arrive de quelque sope femelle, il ne venait que de
jeunes filles, bonnes ou grisettes  la tournure dgage,  la taille
svelte, au gentil corsage, pas une d'elles qui ne ft droite comme un I;
j'en tais au dsespoir..... Enfin mon astre parat  l'horizon: c'est
le prototype, la Vnus des bossues, Dieu! qu'elle tait jolie, et que la
partie la plus sensible de son signalement tait admirablement tourne;
je ne me lassais pas de contempler cette saillie que les naturalistes
auraient d, je crois, prendre en considration, pour compter une race
de plus dans l'espce humaine; il me semblait voir une de ces fes du
moyen ge, pour lesquelles une difformit tait un charme de plus. Cet
tre surnaturel, ou plutt _extra-naturel_, s'approcha de la laitire,
et aprs avoir caus quelque temps, comme je m'y tais attendu, elle
prit sa crme; c'tait du moins ce qu'elle demandait; ensuite elle entra
chez l'picier, puis elle s'arrta un moment vers la tripire qui lui
donna du mou, probablement pour son chat; puis, ses emplettes termines,
elle enfila, dans la rue du Petit-Carreau, l'alle d'une maison dont le
rez-de-chausse tait occup par un marchand boisselier. Aussitt mes
regards se portrent sur les croises; mais ces rideaux jaunes aprs
lesquels je soupirais, je ne les aperus pas. Cependant, faisant cette
rflexion, qui s'tait dj prsente  mon esprit, que des rideaux,
quelle qu'en soit la nuance, n'ont pas l'inamovibilit d'une bosse de
premire origine, je projetai de ne pas me retirer sans avoir eu un
entretien avec le petit prodige dont l'aspect m'avait tant rjoui. Je me
figurais malgr mon dsappointement sur l'une des circonstances
capitales d'aprs lesquelles je devais me guider, que cet entretien me
fournirait quelques lumires.

Je pris le parti de monter: parvenu  l'entresol, je m'informe  quel
tage demeure une petite dame tant soit peu bossue. C'est de la
couturire que vous voulez parler, me dit-on, en me riant au nez.--Oui,
c'est la couturire que je demande, une personne qui a une paule un peu
hasarde. On rit de nouveau, et l'on m'indique le troisime sur le
devant. Bien que les voisins fussent trs obligeants, je fus sur le
point de me fcher de leur hilarit goguenarde: c'tait une vritable
impolitesse; mais ma tolrance tait si grande, que je leur pardonnai
volontiers de la trouver comique, et puis n'tais-je pas un bon homme?
je restai dans mon rle. On m'avait dsign la porte, je frappe, on
m'ouvre: c'est la bossue, et aprs les excuses d'usage sur l'importunit
de la visite, je la prie de vouloir bien m'accorder un instant
d'audience; ajoutant que j'avais  l'entretenir d'une affaire qui
m'tait personnelle.

--Mademoiselle, lui dis-je avec une espce de solennit, aprs qu'elle
m'eut fait prendre un sige en face d'elle, vous ignorez le motif qui
m'amne prs de vous, mais quand vous en serez instruite, peut-tre que
ma dmarche vous inspirera quelque intrt.

La bossue imaginait que j'allais lui faire une dclaration; le rouge lui
montait au visage, et son regard s'animait, bien qu'elle s'effort de
baisser la vue. Je continuai:

--Sans doute vous allez vous tonner qu' mon ge on puisse tre pris
comme  vingt ans.

--Eh! monsieur, vous tes encore vert, me dit l'aimable bossue, dont je
ne voulais pas plus long-temps prolonger l'erreur.

--Je me porte assez bien, repris-je, mais ce n'est pas de cela qu'il
s'agit. Vous savez que dans Paris il n'est pas rare qu'un homme et une
femme vivent ensemble sans tre maris.

--Pour qui me prenez-vous? monsieur, me faire une proposition
pareille? s'cria la bossue, sans attendre que j'eusse achev ma
phrase.--La mprise me fit sourire. Je ne viens point vous faire de
proposition, repartis-je; seulement je dsire que vous ayez la bont de
me donner quelques renseignements sur une jeune dame qui, m'a-t-on dit,
habite dans cette maison avec un monsieur qu'elle fait passer pour son
mari.--Je ne connais pas cela, rpondit schement la bossue.--Alors je
lui donnai _grosso modo_ le signalement de Fossard et de la demoiselle
Tonneau, sa matresse.--Ah! j'y suis, me dit-elle, un homme de votre
taille et de votre corpulence  peu prs, ayant environ de trente 
trente-deux ans, beau cavalier; la dame, une brune piquante, beaux yeux,
belles dents, grande bouche, des cils superbes, une petite moustache; un
nez retrouss, et avec tout cela une apparence de douceur et de
modestie. C'est bien ici qu'ils ont demeur, mais ils sont dmnags
depuis peu de temps. Je la priai de me donner leur nouvelle adresse, et
sur sa rponse qu'elle ne la savait pas, je la suppliai en pleurant de
m'aider  retrouver une malheureuse crature que j'aimais encore malgr
sa perfidie.

La couturire tait sensible aux larmes que je rpandais; je la vis tout
mue, je chauffai de plus en plus le pathtique. Ah! son infidlit me
causera la mort; ayez piti d'un pauvre mari, je vous en conjure; ne me
cachez pas sa retraite, je vous devrai plus que la vie.

Les bossues sont compatissantes; de plus, un mari est  leurs yeux un si
prcieux trsor; tant qu'elles ne l'ont pas en leur possession, elles ne
conoivent pas que l'on puisse devenir infidle: aussi ma couturire
avait-elle l'adultre en horreur; elle me plaignit bien sincrement, et
me protesta qu'elle dsirerait m'tre utile. Malheureusement,
ajouta-t-elle, leur dmnagement ayant t fait par des commissionnaires
trangers au quartier, j'ignore compltement o ils sont passs et ce
qu'ils sont devenus, mais si vous voulez voir le propritaire? La bonne
foi de cette femme tait manifeste. J'allai voir le propritaire; tout
ce qu'il put me dire, c'est qu'on lui avait pay son terme, et qu'on
n'tait pas venu aux renseignements.

A part la certitude d'avoir dcouvert l'ancien logement de Fossard, je
n'tais gures plus avanc qu'auparavant. Nanmoins je ne voulus pas
abandonner la partie sans avoir puis tous les moyens d'enqute.
D'ordinaire, d'un quartier  l'autre, les commissionnaires se
connaissent; je questionnai ceux de la rue du Petit-Carreau,  qui je me
reprsentai comme un mari tromp, et l'un d'eux me dsigna l'un de ses
confrres qui avait coopr  la translation du mobilier de mon rival.

Je vis l'individu qui m'tait indiqu, et je lui contai ma prtendue
histoire: il m'couta; mais c'tait un malin, il avait l'intention de me
faire aller. Je feignis de ne pas m'en apercevoir, et pour le
rcompenser de m'avoir promis qu'il me conduirait le lendemain 
l'endroit o Fossard tait emmnag, je lui donnai deux pices de cinq
francs, qui furent dpenses le mme jour,  la Courtille, avec une
fille de joie.

Cette premire entrevue eut lieu le surlendemain de Nol (27 dcembre).
Nous devions nous revoir le 28. Pour tre en mesure au 1er janvier,
il n'y avait pas de temps  perdre. Je fus exact au rendez-vous; le
commissionnaire, que j'avais fait suivre par des agents, n'eut garde
d'y manquer. Quelques pices de cinq francs passrent encore de ma
bourse dans la sienne; je dus aussi lui payer  djener; enfin il se
dcida  se mettre en route, et nous arrivmes tout prs d'une jolie
maison, situe au coin de la rue Duphot et de celle Saint-Honor. C'est
ici, me dit-il; nous allons voir chez le marchand de vin du bas, s'ils y
sont toujours. Il souhaitait que je le rgalasse une dernire fois. Je
ne me fis pas tirer l'oreille; j'entrai, nous vidmes ensemble une
bouteille de Beaune, et quand nous l'emes achev, je me retirai avec la
certitude d'avoir enfin trouv le gte de ma prtendue pouse et de son
sducteur. Je n'avais plus que faire de mon guide; je le congdiai, en
lui tmoignant toute ma reconnaissance; et pour m'assurer que, dans
l'espoir de recevoir des deux mains, il ne me trahirait pas, je
recommandai aux agents de le veiller de prs, et surtout de l'empcher
de revenir chez le marchand de vin. Autant que je m'en souviens, afin de
lui en ter la fantaisie, on le mit  l'ombre: dans ce temps-l, on n'y
regardait pas de si prs; et puis soyons plus francs: ce fut moi qui le
fis coffrer; c'tait une juste reprsaille. Mon ami, lui dis-je, j'ai
remis  la police, un billet de cinq cents francs, destin 
rcompenser celui qui me ferait retrouver ma femme. C'est  vous qu'il
appartient, aussi vais-je vous donner une petite lettre pour aller le
toucher. Je lui donnai en effet la petite lettre qu'il porta  M.
Henri. Conduisez monsieur  la caisse, commanda ce dernier  un garon
de bureau; et la caisse tait la chambre Sylvestre, c'est--dire le
dpt, o mon commissionnaire et le temps de revenir de sa joie.

Il ne m'tait pas encore bien dmontr que ce ft la demeure de Fossard
qui m'avait t indique. Cependant je rendis compte  l'autorit de ce
qui s'tait pass, et,  toute chance, je fus immdiatement pourvu du
mandat ncessaire pour effectuer l'arrestation. Alors le richard du
Marais se changea tout--coup en charbonnier, et dans cette tenue, sous
laquelle, ni ma mre ni les employs de la prfecture qui me voyaient le
plus frquemment, ne surent pas me deviner, je m'occupai  tudier le
terrain sur lequel j'tais appel  manoeuvrer.

Les amis de Fossard, c'est--dire ses dnonciateurs, avaient recommand
de prvenir les agents chargs de l'arrter, qu'il avait toujours sur
lui un poignard et des pistolets dont un  deux coups tait cach dans
un mouchoir de batiste, qu'il tenait constamment  la main. Cet avis
ncessitait des prcautions; d'ailleurs, d'aprs le caractre connu de
Fossard, on tait convaincu que, pour se soustraire  une condamnation
pire que la mort, un meurtre ne lui coterait rien. Je voulus faire en
sorte de ne pas tre victime, et il me sembla qu'un moyen de diminuer
considrablement le danger tait de s'entendre  l'avance avec le
marchand de vin dont Fossard tait le locataire. Ce marchand de vin
tait un brave homme[5], mais la police a si mauvaise renomme, qu'il
n'est pas toujours ais de dterminer les honntes gens  lui prter
assistance. Je rsolus de m'assurer de sa coopration en le liant par
son propre intrt. J'avais dj fait quelques sances chez lui sous mes
deux dguisements, et j'avais eu tout le loisir de prendre connaissance
des localits, et de me mettre au courant du personnel de la boutique;
j'y revins sous mes habits ordinaires, et, m'adressant au bourgeois, je
lui dis que je dsirais lui parler en particulier. Il entra avec moi
dans un cabinet, et l je lui tins  peu-prs ce discours: Je suis
charg de vous avertir de la part de la police que vous devez tre vol,
le voleur qui a prpar le coup, et qui peut-tre doit l'excuter
lui-mme, loge dans votre maison, la femme qui vit avec lui vient
quelquefois s'installer dans votre comptoir, auprs de votre pouse, et
c'est en causant avec elle, qu'elle est parvenue  se procurer
l'empreinte de la clef qui sert  ouvrir la porte par laquelle on doit
s'introduire. Tout a t prvu: le ressort de la sonnette destine 
vous avertir, sera coup avec des cisailles, pendant que la porte sera
encore entre-baille. Une fois dedans, on montera rapidement  votre
chambre, et si l'on redoute le moins du monde votre rveil, comme vous
avez affaire  un sclrat consomm, je n'ai pas besoin de vous
expliquer le reste.--On nous _escofiera_, dit le marchand de vin
effray; et il appela aussitt sa femme pour lui faire part de la
nouvelle. Eh bien! ma chre amie, fiez-vous donc au monde! cette madame
Hazard,  qui l'on donnerait le bon Dieu sans confession, est-ce qu'elle
ne veut pas nous faire couper le cou? Cette nuit mme, on doit venir
nous gorger.--Non, non, dormez tranquilles, repris-je, ce n'est pas
pour cette nuit: la recette ne serait pas assez bonne; on attend que les
Rois soient passs; mais si vous tes discrets, et que vous consentiez 
me seconder, nous y mettrons bon ordre.

Madame Hazard tait la demoiselle Tonneau, qui avait pris ce nom le seul
sous lequel Fossard ft connu dans la maison; j'engageai le marchand de
vin et sa femme, qui taient pouvants de ma confidence,  accueillir
les locataires dont je leur avais rvl le projet, avec la mme
bienveillance que de coutume. Il ne faut pas demander s'ils furent tout
disposs  me servir. Il fut convenu entre nous que, pour voir passer
Fossard et tre plus  mme d'pier l'occasion de le saisir, je me
cacherais dans une petite pice au bas d'un escalier.

Le 29 dcembre, de grand matin, je vins m'tablir  ce poste; il faisait
un froid excessif; la faction fut longue, et d'autant plus pnible que
nous tions sans feu; immobile et l'oeil coll contre un trou pratiqu
dans le volet, il s'en fallait que je fusse  mon aise. Enfin, vers les
trois heures, il sort, je le suis: c'est bien lui; jusqu'alors il
m'tait rest quelques doutes. Certain de l'identit, je veux
sur-le-champ mettre le mandat  excution, mais l'agent qui m'accompagne
prtend avoir aperu le terrible pistolet: afin de vrifier le fait, je
prcipite ma marche, je dpasse Fossard, et, revenant sur mes pas, j'ai
le regret de voir que l'agent ne s'est pas tromp. Tenter l'arrestation,
c'et t s'exposer, et peut-tre inutilement. Je me dcidai donc 
remettre la partie, et en me rappelant que quinze jours auparavant, je
m'tais flatt de ne livrer Fossard que le 1er janvier, je fus
presque satisfait de ce retard; jusque-l je ne devais point me relcher
de ma surveillance.

Le 31 dcembre,  onze heures, au moment o toutes mes batteries taient
dresses, Fossard rentre; il est sans dfiance, il monte l'escalier en
fredonnant; vingt minutes aprs, la disparition de la lumire indique
qu'il est couch: voici le moment propice. Le commissaire et des
gendarmes avertis par mes soins attendaient au plus prochain
corps-de-garde que je les fisse appeler: ils s'introduisent sans bruit,
et aussitt commence une dlibration sur les moyens de s'emparer de
Fossard, sans courir le risque d'tre tu ou bless; car on tait
persuad qu' moins d'une surprise, ce brigand se dfendrait en
dtermin.

Ma premire pense fut de ne pas agir avant le jour. J'tais inform que
la compagne de Fossard descendait de trs bonne heure pour aller
chercher du lait; on se ft alors saisi de cette femme, et aprs lui
avoir enlev sa clef, on serait entr  l'improviste dans la chambre de
son amant; mais ne pouvait-il pas arriver que, contre son habitude,
celui-ci sortt le premier? cette rflexion me conduisit  imaginer un
autre expdient.

La marchande de vin, pour qui, suivant ce que j'avais appris, M. Hazard
tait plein de prvenances, avait prs d'elle un de ses neveux: c'tait
un enfant de dix ans, assez intelligent pour son ge, et d'autant plus
prcoce dans le dsir de gagner de l'argent, qu'il tait normand. Je lui
promis une rcompense,  condition que sous prtexte d'indisposition de
sa tante, il irait prier madame Hazard de lui donner de l'eau de
Cologne. J'exerai le petit bonhomme  prendre le ton piteux qui
convient en pareille circonstance, et quand je fus content de lui, je me
mis en devoir de distribuer les rles. Le dnouement approchait: je fis
dchausser tout mon monde, et je me dchaussai moi-mme, afin de ne pas
tre entendu en montant. Le petit bonhomme tait en chemise; il sonne,
on ne rpond pas; il sonne encore: Qui est l? demanda-t-on.--C'est
moi, madame Hazard; c'est Louis; ma tante se trouve mal et vous prie de
lui donner un peu d'eau de Cologne: elle se meurt! j'ai de la lumire.

La porte s'ouvre; mais  peine la fille Tonneau se prsente, deux
gendarmes vigoureux l'entranent en lui posant une serviette sur la
bouche pour l'empcher de crier. Au mme instant, plus rapide que le
lion qui se jette sur sa proie, je m'lance sur Fossard; stupfait de
l'vnement, et dj li, garott dans son lit, il est mon prisonnier,
qu'il n'a pas eu le temps de faire un seul geste, de profrer un seul
mot: son tonnement fut si grand, qu'il fut prs d'une heure avant de
pouvoir articuler quelques paroles. Quand on eut apport de la lumire,
et qu'il vit mon visage noirci, et mes vtements de charbonnier, il
prouva un tel redoublement de terreur que je pense qu'il se crut au
pouvoir du Diable. Revenu  lui, il songea  ses armes, ses pistolets,
son poignard, qui taient sur la table de nuit, son regard se porta de
ce ct, il fit un soubresaut, mais ce fut tout: rduit  l'impuissance
de nuire, il fut souple et se contenta de ronger son frein.

Perquisition fut faite au domicile de ce brigand rput si redoutable,
on y trouva une grande quantit de bijoux, des diamants et une somme de
huit  dix mille francs. Pendant que l'on procdait  la recherche,
Fossard ayant repris ses esprits me confia que sous le marbre du
_somno_, il y avait encore dix billets de mille francs: prends-les, me
dit-il, nous partagerons ou plutt tu garderas pour toi ce que tu
voudras. Je pris en effet les billets comme il le dsirait. Nous
montmes en fiacre et bientt nous arrivmes au bureau de M. Henry, o
les objets trouvs chez Fossard furent dposs. On les inventoria de
nouveau; lorsqu'on vint au dernier article: Il ne nous reste plus qu'
clore le procs-verbal, dit le commissaire, qui m'avait accompagn pour
la rgularit de l'expdition.--Un moment, m'criai-je, voici encore dix
mille francs que m'a remis le prisonnier. Et j'exhibai la somme, au
grand regret de Fossard, qui me lana un de ces coups d'oeil, dont le
sens est: _voil un tour que je ne te pardonnerai pas_.

Fossard dbuta de bonne heure dans la carrire du crime. Il appartenait
 une famille honnte, et avait mme reu une assez bonne ducation. Ses
parents firent tout ce qui dpendait d'eux pour l'empcher de
s'abandonner  ses inclinations vicieuses. Malgr leurs conseils, il se
jeta  corps perdu dans la socit des mauvais sujets. Il commena par
voler des objets de peu de valeur; mais bientt ayant pris got  ce
dangereux mtier et rougissant sans doute d'tre confondu avec les
voleurs ordinaires, il adopta ce que ces messieurs appellent _un genre
distingu_. Le fameux Victor Desbois et Nol aux bsicles, que l'on
compte encore aujourd'hui parmi les notabilits du bagne de Brest,
taient ses associs: ils commirent ensemble les vols qui ont motiv
leur condamnation  perptuit. Nol,  qui son talent de musicien et sa
qualit de professeur de piano, donnaient accs dans une foule de
maisons riches, y prenait des empreintes, et Fossard se chargeait
ensuite de fabriquer les clefs. C'tait un art dans lequel il et dfi
les Georget, et tous les serruriers mcaniciens du globe. Point
d'obstacles qu'il ne vnt  bout de vaincre: les serrures les plus
compliques, les secrets les plus ingnieux et les plus difficiles 
pntrer ne lui rsistaient pas long-temps.

On conoit quel parti devait tirer d'une si pernicieuse habilet, un
homme qui avait en outre tout ce qu'il faut pour s'insinuer dans la
compagnie des honntes gens et y faire des dupes; ajoutez qu'il avait un
caractre dissimul et froid, et qu'il alliait le courage  la
persvrance. Ses camarades le regardaient comme le prince des voleurs;
et de fait, parmi les _grinches de la haute pgre_, c'est--dire, dans
la haute aristocratie des larrons, je n'ai connu que Cognard, le
prtendu Pontis, comte de Sainte-Hlne, et Jossas, dont il est parl
dans le premier volume de ces Mmoires, qui puissent lui tre compars.

Depuis que je l'ai fait rintgrer au bagne, Fossard a fait de
nombreuses tentatives pour s'vader. Des forats librs qui l'ont vu
rcemment, m'ont assur qu'il n'aspirait  la libert que pour avoir le
plaisir de se venger de moi. Il s'est, dit-on, promis de me tuer. Si
l'accomplissement de ce dessein dpendait de lui, je suis bien sr qu'il
tiendrait parole, ne ft-ce que pour donner une preuve d'intrpidit.
Deux faits que je vais rapporter donneront une ide de l'homme.

Un jour Fossard tait en train de commettre un vol dans un appartement
situ  un deuxime tage: ses camarades qui faisaient le guet 
l'extrieur, eurent la maladresse de laisser monter le propritaire,
qu'ils n'avaient sans doute pas reconnu: celui-ci met la clef dans la
serrure, ouvre, traverse plusieurs pices, arrive dans un cabinet et
voit le voleur en besogne: il veut le saisir; mais Fossard se mettant en
dfense, lui chappe; une croise est ouverte devant lui, il s'lance,
tombe dans la rue sans se faire de mal, et disparat comme l'clair.

Une autre fois, pendant qu'il s'vade, il est surpris sur les toits de
Bictre; on lui tire des coups de fusil; Fossard, que rien ne saurait
dconcerter, continue de marcher sans rallentir ni presser le pas, et
parvenu au bord du ct de la campagne, il se laisse glisser. Il y avait
de quoi se rompre le coup cent fois, il n'eut pas la moindre blessure,
seulement la commotion fut si forte que tous ses vtements clatrent.




CHAPITRE XXXI.

     Une rafle  la Courtille.--La Croix-Blanche.--Il est avr que je
     suis un mouchard.--Opinion du peuple sur mes agens.--Prcis sur la
     brigade de sret.--772 arrestations.--Conversion d'un grand
     pcheur.--Biographie de _Coco-Lacour_.--M. Delavau et le _trou
     madame_.--Enterrinement de mes lettres de grce.--Coup-d'oeil sur
     la suite de ces mmoires.--Je puis parler, je parlerai.


A l'poque de l'arrestation de Fossard, la brigade de sret existait
dj, et depuis 1812, poque  laquelle elle fut cre, je n'tais plus
agent secret. Le nom de Vidocq tait devenu populaire, et beaucoup de
gens pouvaient l'appliquer  une figure qui tait la mienne. La premire
expdition qui m'avait mis en vidence, avait t dirige contre les
principaux lieux de rassemblement de la Courtille. Un jour M. Henry
ayant exprim l'intention d'y faire faire une rafle chez Dnoyez,
c'est--dire, dans la guinguette la plus frquente par les tapageurs et
les mauvais sujets de toute espce; M. Yvrier, l'un des officiers de
paix prsents, observa que pour excuter cette mesure, ce ne serait pas
assez d'un bataillon. Un bataillon, m'criai-je aussitt, et pourquoi
pas la grande-arme? Quant  moi, continuai-je, qu'on me donne huit
hommes et je rponds du succs. On a vu que M. Yvrier est fort
irritable de son naturel, il se fcha tout rouge, et prtendit que je
n'avais que du babil.

Quoi qu'il en soit, je maintins ma proposition, et l'on me donna l'ordre
d'agir. La croisade que j'allais entreprendre tait dirige contre des
voleurs, des vads, et bon nombre de dserteurs des bataillons
coloniaux. Aprs avoir fait ample provision de menottes, je partis avec
deux auxiliaires et huit gendarmes. Arriv chez Dnoyez, suivi de deux
de ces derniers, j'entre dans la salle; j'invite les musiciens  faire
silence, ils obissent; mais bientt se fait entendre une rumeur 
laquelle succde le cri ritr de _ la porte_, _ la porte_. Il n'y a
pas de temps  perdre, il faut imposer aux vocifrateurs, avant qu'ils
s'chauffent au point d'en venir  des voies de fait. Sur-le-champ
j'exhibe mon mandat, et au nom de la loi, je somme tout le monde de
sortir, les femmes exceptes. On fit quelque difficult d'obtemprer 
l'injonction; cependant au bout de quelques minutes, les plus mutins se
rsignrent, et l'on se mit en train d'vacuer. Alors je me postai au
passage, et ds que je reconnaissais un ou plusieurs des individus que
l'on cherchait, avec de la craie blanche je les marquais d'une croix sur
le dos: c'tait un signe pour les dsigner aux gendarmes qui les
attendant  l'extrieur, les arrtaient, et les attachaient au fur et 
mesure qu'ils sortaient. On se saisit de la sorte de trente-deux de ces
misrables, dont on forma un cordon qui fut conduit au plus prochain
corps-de-garde, et de l  la prfecture de police.

La hardiesse de ce coup de main fit du bruit parmi le peuple qui
frquente les barrires; en peu de temps il fut avr pour tous les
crocs et autres mchants garnements qu'il y avait par le monde un
mouchard qui s'appelait _Vidocq_. Les plus crnes d'entre eux se
promirent de me tuer  la premire rencontre. Quelques-uns tentrent
l'aventure; mais ils furent repousss avec perte, et les checs qu'ils
prouvrent me firent une telle renomme de terreur, qu' la longue elle
rejaillit sur tous les individus de ma brigade: il n'y avait pas de
criquet parmi eux qui ne passt pour un Alcide: c'tait au point
qu'oubliant de qui il s'agissait je me sentais presque le frisson,
lorsque des gens du peuple sans me connatre, s'entretenaient en ma
prsence, ou de mes agents ou de moi. Nous tions tous des colosses: le
_vieux de la montagne_ inspirait moins d'effroi, les sdes n'taient ni
plus dvous, ni plus terribles. Nous cassions bras et jambes; rien ne
nous rsistait; et nous tions partout. J'tais invulnrable; d'autres
prtendaient que j'tais cuirass des pieds  la tte, ce qui revient au
mme quand on n'est pas rput peureux.

La formation de la brigade suivit de fort prs l'expdition de la
Courtille. J'eus d'abord quatre agents, puis six, puis dix, puis douze.
En 1817 je n'en avais pas davantage, et cependant avec cette poigne de
monde, du 1er janvier au 31 dcembre, j'effectuai sept cent
soixante-douze arrestations et trente-neuf perquisitions ou saisies
d'objets vols[6].

Du moment o les voleurs surent que je devais tre appel aux fonctions
d'agent principal de la police de sret, ils se crurent perdus. Ce qui
les inquitait le plus, c'tait de me voir entour d'hommes qui, ayant
vcu et _travaill_ avec eux, les connaissaient tous. Les captures que
je fis en 1813 n'taient pas encore aussi nombreuses qu'en 1817, mais
elles le furent assez pour augmenter leurs alarmes. En 1814 et 1815, un
essaim de voleurs parisiens, librs des pontons anglais, o ils taient
prisonniers, revint dans la capitale, o ils ne tardrent pas 
reprendre leur premier mtier: ceux-l ne m'avaient jamais vu, je ne les
avais pas vus non plus, et ils se flattaient d'chapper facilement  ma
surveillance; aussi  leur dbut furent-ils d'une activit et d'une
audace prodigieuses. En une nuit seulement, il y eut au faubourg
Saint-Germain dix vols avec escalade et effraction; pendant plus de six
semaines, on n'entendit parler que de hauts faits de ce genre. M. Henry,
dsespr de ne trouver aucun moyen de rprimer ce brigandage, tait
constamment aux aguets, et je ne dcouvrais rien. Enfin, aprs bien des
veilles, un ancien voleur que j'arrtai, me fournit quelques indices, et
en moins de deux mois, je parvins  mettre sous la main de la justice
une bande de vingt-deux voleurs, une de vingt-huit, une troisime de
dix-huit, et quelques autres de douze, de dix, de huit, sans compter les
isols, et bon nombre de recleurs qui allrent grossir la population
des bagnes. Ce fut  cette poque que l'on m'autorisa  recruter ma
brigade de quatre nouveaux agents, pris parmi les voleurs qui avaient eu
l'avantage de connatre les nouveaux dbarqus avant leur dpart.

Trois de ces vtrans, les nomms _Goreau_, _Florentin_ et
_Coco-Lacour_, depuis long-temps dtenus  Bictre, demandaient avec
instance  tre employs, ils se disaient tout--fait convertis, et
juraient de vivre dsormais honntement du produit de leur travail,
c'est--dire du traitement que leur allouerait la police. Ils taient
entrs ds l'enfance dans la carrire du crime, je pensais que s'ils
taient fermement dcids  changer de conduite, personne ne serait plus
 mme qu'eux de rendre d'importants services; j'appuyai donc leur
demande, et bien que, pour les retenir, on m'oppost la crainte des
rcidives, auxquelles les deux derniers surtout taient sujets,  force
de sollicitations et de dmarches, motives sur l'utilit dont ils
pouvaient tre, j'obtins qu'ils fussent mis en libert. Coco-Lacour,
contre lequel on tait le plus prvenu, parce qu'tant agent secret, on
lui avait imput  tort ou  raison, l'enlvement de l'argenterie de
l'inspecteur-gnral Veyrat, est le seul qui ne m'ait pas donn lieu de
me repentir d'avoir alors en quelque sorte rpondu de lui. Les deux
autres me forcrent bientt  les expulser: j'ai su depuis qu'ils
avaient subi une nouvelle condamnation  Bordeaux. Quant  Coco, il me
parut qu'il tiendrait parole et je ne me trompai pas. Comme il avait
beaucoup d'intelligence et un commencement d'instruction, je le
distinguai et j'en fis mon secrtaire. Plus tard,  l'occasion de
quelques remontrances que je lui fis, il donna sa dmission, avec deux
de ses camarades, _Decostard_ dit _Procureur_ et un nomm _Chrtien_.
Aujourd'hui que Coco-Lacour est  la tte de la police de sret, en
attendant qu'il publie ses mmoires, peut-tre sera-t-il intressant de
montrer par quelles vicissitudes il a d passer avant d'arriver au poste
que j'ai occup si long-temps. Il y a dans sa vie bien des motifs d'tre
indulgent  son gard, et dans son amendement radical sous les rapports
capitaux de puissantes raisons de ne jamais dsesprer qu'un homme
perverti vienne enfin  rsipiscence. Les documents d'aprs lesquels je
vais esquisser les principaux traits de l'histoire de mon successeur
sont des plus authentiques. Voici d'abord quelles traces de son
existence, il a laisses  la prfecture de police; j'ouvre les
_registres de sret_, et je transcrits:

_Lacour_, Marie-Barthlemy, g de onze ans, demeurant rue du Lyce,
crou  la Force le 9 ventse an IX, comme prvenu de tentative de vol;
et onze jours aprs, condamn  un mois de prison par le tribunal
correctionnel.

_Le mme_, arrt le 2 prairial suivant, et reconduit de nouveau  la
Force, comme prvenu de vol de dentelles dans une boutique. Mis en
libert ledit jour par l'officier de police judiciaire du 2e
arrondissement.

_Le mme_, enferm  Bictre le 23 thermidor an X, par ordre de M. le
prfet; mis en libert le 28 pluviose an XI, et conduit  la prfecture.

_Le mme_, entr  Bictre le 6 germinal an XI, par ordre du prfet;
remis  la gendarmerie le 22 floral suivant, pour tre conduit au
Hvre.

_Le mme_, g de 17 ans, filou connu, dj plusieurs fois arrt comme
tel, enrl volontairement  Bictre, en juillet 1807, pour servir dans
les troupes coloniales; remis le 31 dudit mois  la gendarmerie pour
tre conduit  sa destination. vad de l'le de Rh dans la mme anne.

_Le mme Lacour_ dit _Coco_, (Barthlemy) ou Louis, _Barthlemy_, g
de 21 ans, n  Paris, commissionnaire en bijoux, demeurant faubourg
Saint-Antoine, n 297. Conduit  la Force le 1er dcembre 1809, comme
prvenu de vol; condamn  deux ans de prison par jugement du tribunal
correctionnel le 18 janvier 1810, conduit ensuite au ministre de la
marine comme dserteur.

_Le mme_, conduit  Bictre le 22 janvier 1812, comme voleur
incorrigible. Conduit  la prfecture le 3 juillet 1816.

Lacour dans sa jeunesse a offert un bien triste exemple des dangers
d'une mauvaise ducation. Tout ce que je sais de lui depuis sa
libration semble dmontrer qu'il tait n avec un excellent naturel.
Malheureusement il appartenait  des parents pauvres. Son pre, tailleur
et portier dans la rue du Lyce, ne s'occupa pas trop de lui pendant ces
premires annes d'o dpendent souvent la destine des hommes. Je crois
mme que _Coco_ resta orphelin en bas-ge. Ce qu'il y a de certain,
c'est qu'il grandit, pour ainsi dire, sur les genoux de ses voisines,
les courtisanes et les modistes du _palais galit_; comme elles le
trouvaient gentil, elles lui prodiguaient des douceurs et des caresses,
et lui inculquaient en mme temps ce qu'elles appellent de la malice. Ce
furent ces dames qui prirent soin de son enfance; constamment elles
l'attiraient auprs d'elles: il tait leur rcration, leur bijou, et
lorsque les devoirs de l'tat ne leur laissaient pas le loisir de tant
d'innocence, le petit Coco allait dans le jardin se mler  ces
grouppes de polissons qui, entre le bouchon et la toupie, tiennent
l'cole mutuelle des tours de passe-passe. Eduqu par des filles,
instruit par des apprentis filous, il n'est pas besoin de dire de quels
genres taient les progrs qu'il fit. La route qu'il suivait tait seme
d'cueils. Une femme qui se croyait sans doute, appele  lui imprimer
une meilleure direction, le recueillit chez elle: c'tait la _Marchal_,
qui tenait une maison de prostitution, place des Italiens. L Coco fut
trs bien nourri, mais sa complaisance tait la seule des qualits
morales que son htesse prit  tche de dvelopper. Il devint trs
complaisant: il tait au service de tout le monde, et s'accommodait 
tous les besoins de l'tablissement dont les moindres dtails lui
taient familiers. Cependant le jeune Lacour avait ses jours et ses
heures de sortie, il sut,  ce qu'il parat, les employer, puisque avant
sa douzime anne il tait cit comme l'un des plus adroits voleurs de
dentelles, et qu'un peu plus tard ses arrestations successives lui
assignrent le premier rang parmi les voleurs _au bonjour_, dits les
_chevaliers grimpants_. Quatre ou cinq ans de sjour  Bictre o, par
mesure administrative, il fut enferm comme voleur dangereux et
incorrigible, ne le corrigrent pas; mais l du moins, il apprit l'tat
de bonnetier, et reut quelque instruction. Insinuant, flexible, pourvu
d'une voix douce et d'un visage effmin sans tre joli, il plut  un M.
Mulner qui, condamn  seize ans de travaux forcs, avait obtenu la
faveur d'attendre  Bictre l'expiration de sa peine. Ce prisonnier, qui
tait le frre d'un banquier d'Anvers, ne manquait pas de connaissances:
afin de se procurer une distraction, il fit de Coco son lve, et il est
 prsumer qu'il le poussa avec amour, puisqu'en trs peu de temps Coco
fut en tat de parler et d'crire sa langue  peu prs correctement. Les
bonnes grces de M. Mulner ne furent pas l'unique avantage que Lacour
dut  un extrieur agrable. Durant toute sa captivit, une nomme
_Elisa l'Allemande_, qui tait prise de lui, ne cessa pas de lui
prodiguer des secours: cette fille qui lui sauva vritablement la vie,
n'a, dit-on, prouv de sa part que de l'ingratitude.

Lacour est un homme dont la taille n'excde pas cinq pieds deux pouces,
il est blond et chauve, a le front troit, on pourrait dire humili,
l'oeil bleu mais terne, les traits fatigus, et le nez lgrement
avin  son extrmit: c'est la seule portion de sa figure sur laquelle
la pleur ne soit pas empreinte. Il aime  l'excs la parure et les
bijoux, et fait un grand talage de chanes et de breloques; dans son
langage il affectionne aussi beaucoup les expressions les plus
recherches dont il affecte de se servir  tout propos. Personne n'est
plus poli que lui, ni plus humble; mais au premier coup d'oeil on
s'aperoit que ce ne sont pas l les manires de la bonne compagnie: ce
sont les traditions du beau monde, telles qu'elles peuvent encore
arriver dans les prisons, et dans les endroits que Lacour a d
frquenter. Il a toute la souplesse des reins qu'il faut pour se
maintenir dans les emplois, et de plus, une tonnante facilit de
gnuflexion. Tartuffe, avec qui il a, du reste, quelque ressemblance, ne
s'en acquitterait pas mieux.

Lacour devenu mon secrtaire, ne put jamais comprendre que, pour le
_decorum_ de la place qu'il occupait, sa compagne successivement
fruitire et blanchisseuse, depuis qu'elle n'tait plus autre chose, ne
ferait pas mal de se choisir une industrie un peu plus releve. Une
discussion s'leva entre nous  ce sujet, et plutt que de me cder, il
prfra abandonner le poste. Il se fit marchand colporteur et vendit des
mouchoirs dans les rues. Mais bientt, rapporte la chronique, il se
donna  la congrgation, et s'enrla sous la bannire des jsuites: ds
lors il fut en odeur de saintet auprs de MM. Duplessis et Delavau.
Lacour a toute la dvotion qui devait le rendre recommandable  leurs
yeux. Un fait que je puis attester, c'est qu' l'poque de son mariage,
son confesseur, qui tenait les cas rservs, lui ayant inflig une
pnitence des plus rigoureuses, il l'accomplit dans toute son tendue.
Pendant un mois, se levant  l'aube du jour, il alla les pieds nus de la
rue Sainte-Anne au Calvaire, seul endroit o il lui ft encore permis de
rencontrer sa femme, qui tait aussi en expiation.

Aprs l'avnement de M. Delavau, Lacour eut un redoublement de ferveur;
il demeurait alors rue Zacharie, et bien que l'glise Saint-Sverin ft
sa paroisse, pour entendre la messe il se rendait tous les dimanches 
Notre-Dame, o le hasard le plaait toujours prs ou en face du nouveau
prfet et de sa famille. On ne peut que savoir gr  Lacour d'avoir fait
un si complet retour sur lui-mme; seulement il est  regretter qu'il ne
s'y soit pas pris vingt ans plus tt: mieux vaut tard que jamais.

Lacour a des moeurs fort douces, et s'il ne lui arrivait pas parfois
de boire outre mesure, on ne lui connatrait d'autre passion que celle
de la pche: c'est aux environs du Pont-Neuf qu'il jette sa ligne; de
temps  autre il consacre encore quelques heures  ce silencieux
exercice; prs de lui est assez habituellement une femme, occupe de lui
tendre le ver: c'est madame Lacour, habile autrefois  prsenter de plus
sduisantes amorces. Lacour se livrait  cet innocent plaisir, dont il
partage le got avec Sa Majest Britannique et le pote Coupigny,
lorsque les honneurs vinrent le chercher: les envoys de M. Delavau le
trouvrent sous l'arche Marion: ils le prirent  sa ligne, comme les
envoys du snat romain prirent Cincinnatus  sa charrue. Il y a
toujours dans la vie des grands hommes des rapports sous lesquels on
peut les comparer: peut-tre madame Cincinnatus vendait-elle aussi des
effets aux filles de son temps. C'est aujourd'hui le commerce de la
lgitime moiti de Coco-Lacour: mais c'en est assez sur le compte de mon
successeur; je reviens  l'historique de la brigade de sret.

Ce fut dans le cours des annes 1823 et 1824 qu'elle prit son plus grand
accroissement: le nombre des agents dont elle se composait fut alors,
sur la proposition de M. Parisot, port  vingt et mme  vingt-huit, en
y comprenant huit individus aliments du produit des jeux que le prfet
autorisait  tenir sur la voie publique[7]. C'tait avec un personnel
si mince qu'il fallait surveiller plus de douze cents librs des fers,
de la rclusion ou des prisons; excuter annuellement de quatre  cinq
cents mandats, tant du prfet que de l'autorit judiciaire; se procurer
des renseignements, entreprendre des recherches et des dmarches de
toute espce, faire les rondes de nuit, si multiplies et si pnibles
pendant l'hiver; assister les commissaires de police dans les
perquisitions ou dans l'excution des commissions rogatoires, explorer
les diverses runions publiques, au dedans comme au dehors; se porter 
la sortie des spectacles, aux boulevards, aux barrires, et dans tous
les autres lieux, rendez-vous ordinaires des voleurs et des filous.
Quelle activit ne devaient pas dployer vingt-huit hommes pour suffire
 tant de dtails, sur un si vaste espace, et sur tant de points  la
fois! Mes agents avaient le talent de se multiplier, et moi celui de
faire natre et d'entretenir chez eux l'mulation du zle et du
dvouement: je leur donnai l'exemple. Point d'occasion prilleuse o je
n'aie pay de ma personne, et si les criminels les plus redoutables ont
t arrts par mes soins, sans vouloir tirer gloire de ce que j'ai
fait, je puis dire que les plus hardis ont t saisis par moi. Agent
principal de la police particulire de sret, j'aurais pu, en ma
qualit de chef, me confiner, rue Sainte-Anne, en mon bureau; mais, plus
activement, et surtout plus utilement occup, je n'y venais que pour
donner mes instructions de la journe, pour recevoir les rapports, ou
pour entendre les personnes qui, ayant  se plaindre de vols, espraient
que je leur en ferais dcouvrir les auteurs.

Jusqu' l'heure de ma retraite, la police de sret, la seule
ncessaire, celle qui devrait absorber la majeure partie des fonds
accords par le budjet, parce que c'est  elle principalement qu'ils
sont affects, la police de sret, dis-je, n'a jamais employ plus de
trente hommes, ni cot plus de 50,000 francs par an, sur lesquels il
m'en tait allou cinq.

Tels ont t, en dernier lieu, l'effectif et la dpense de la brigade de
sret: avec un si petit nombre d'auxiliaires, et les moyens les plus
conomiques, j'ai maintenu la scurit au sein d'une capitale peuple de
prs d'un million d'habitants; j'ai ananti toutes les associations de
malfaiteurs, je les ai empches de se reproduire, et depuis un an que
j'ai quitt la police, s'il ne s'en est pas form de nouvelles, bien que
les vols se soient multiplis, c'est que tous les _grands matres_ ont
t relgus dans les bagnes, lorsque j'avais la mission de les
poursuivre, et le pouvoir de les rprimer.

Avant moi, les trangers et les provinciaux regardaient Paris comme un
repaire, o jour et nuit il fallait tre constamment sur le _qui vive_;
o tout arrivant, bien qu'il ft sur ses gardes, tait certain de payer
sa bienvenue. Depuis moi, il n'est pas de dpartement o, anne commune,
il ne se soit commis plus de crimes, et des crimes plus horribles que
dans le dpartement de la Seine: il n'en est pas non plus o moins de
coupables soient rests ignors, o moins d'attentats aient t impunis.
A la vrit, depuis 1814 la continuelle vigilance de la garde nationale
avait puissamment contribu  ces rsultats. Nulle part cette vigilance
des citoyens arms n'tait plus ncessaire, plus imposante; mais l'on
conviendra aussi qu'au moment o le licenciement forc de nos troupes et
la dsertion des soldats trangers dversaient dans nos cits, et plus
particulirement dans la mtropole, une multitude de mauvais sujets,
d'aventuriers, et de ncessiteux de toutes les nations, malgr la
prsence de la garde nationale, il dut encore beaucoup rester  faire,
soit  la brigade de sret, soit  son chef. Aussi avons-nous fait
beaucoup, et si j'aime  payer aux gardes nationaux le tribut d'loges
qu'ils mritent; si, clair par l'exprience de ce que j'ai vu durant
leur existence et depuis l'ordonnance de dissolution, je dclare que
sans eux Paris ne saurait offrir aucune scurit, c'est que toujours
j'ai trouv chez eux une intelligence, une volont d'assistance, un
concert de dvouement au bien public que je n'ai jamais rencontrs ni
parmi les soldats ni parmi les gendarmes, dont le zle ne se manifeste,
la plupart du temps, que par des actes de brutalit, aprs que le danger
est pass. J'ai cr pour la police de sret actuelle une infinit de
prcdents, et les traditions de ma manire n'y seront pas de sitt
oublies; mais, quelle que soit l'habilet de mon successeur, aussi
long-temps que Paris restera priv de sa garde civique, on ne parviendra
pas  rduire  l'inaction les malfaiteurs dont une gnration nouvelle
s'lve, du moment qu'on ne peut plus les surveiller  toutes les heures
et sur tous les points  la fois. Le chef de la police de sret ne peut
tre partout, et chacun de ses agents n'a pas cent bras comme Briare.
En parcourant les colonnes des journaux, on est effray de l'norme
quantit de vols avec effraction qui se commettent chaque nuit, et
pourtant les journaux en ignorent plus des neuf diximes. Il semble
qu'une colonie de forats soit venue rcemment s'tablir sur les bords
de la Seine. Le marchand mme, dans les rues les plus passagres et les
plus populeuses, n'ose plus dormir; le Parisien apprhende de quitter
son logis pour la plus petite excursion  la campagne; on n'entend plus
parler que d'escalades, de portes ouvertes  l'aide de fausses-clefs,
d'appartements dvaliss, etc., etc., et pourtant nous sommes encore
dans la saison la plus favorable aux malheureux: que sera-ce donc quand
l'hiver fera sentir ses rigueurs, et que, par l'interruption des
travaux, la misre atteindra un plus grand nombre d'individus? car en
dpit des assertions de quelques procureurs du Roi, qui veulent  toute
force ignorer ce qui se passe autour d'eux, la misre doit enfanter des
crimes; et la misre, dans un tat social mal combin, n'est pas un
flau dont on puisse se prserver toujours, mme quand on est laborieux.
Les moralistes d'un temps o les hommes taient clair-sems ont pu dire
que les paresseux seuls sont exposs  mourir de faim; aujourd'hui tout
est chang, et si l'on observe, on ne tarde pas  se convaincre,
non-seulement qu'il n'y a pas de l'ouvrage pour tout le monde, mais
encore que dans le salaire de certains labeurs, il n'y a pas de quoi
satisfaire aux premiers besoins. Si les circonstances se prsentent
aussi graves que l'on peut les prvoir, quand le commerce est
languissant, que l'industrie s'vertue en vain  chercher un coulement
 ses produits; et qu'elle s'appauvrit  mesure qu'elle cre, comment
rmdier  un mal si grand? Sans doute il vaudrait mieux soulager les
ncessiteux, que de songer  rprimer leur dsespoir; mais, dans
l'impuissance de faire mieux, et si prs de la crise, ne doit-on pas,
avant tout, fortifier les garanties de l'ordre public? et quelle
garantie est prfrable  la prsence continuelle d'une garde
bourgeoise, qui veille et agit sans cesse sous les auspices de la
lgalit et de l'honneur? Supplera-t-on  une institution si noble, si
gnreuse par une police lastique, dont les cadres puissent s'tendre
ou se restreindre  volont? ou mettra-t-on sur pied des lgions
d'agents pour les congdier aussitt que l'on croira pouvoir se passer
de leurs services. Il faudrait ignorer que la police de sret s'est
recrute jusqu' ce jour dans les prisons et dans les bagnes, qui sont
comme l'cole normale des mouchards  voleurs et la ppinire d'o l'on
doit les tirer. Employez de tels gens en grand nombre, et essayez de les
renvoyer aprs qu'ils auront acquis la connaissance des moyens de
police, ils reviendront  leur premier mtier, avec quelques chances de
succs de plus. Toutes les liminations, lorsque j'ai jug  propos d'en
oprer parmi mes auxiliaires, m'ont dmontr la vrit d'une semblable
assertion. Ce n'est pas que des membres de ma brigade, et elle tait
toute compose d'individus ayant subi des condamnations, ne soient
devenus incapables d'une action contraire  la probit; j'en citerais
plusieurs  qui je n'aurais pas hsit  confier des sommes
considrables sans en exiger de reu; sans mme les compter, mais ceux
qui s'taient amends de la sorte taient toujours en minorit: ce qui
ne veut pas dire (sauf la profession) qu'il y et l moins d'honntes
gens, proportion garde, que dans d'autres classes auxquelles il est
honorable d'appartenir. J'ai vu parmi les notaires, parmi les agents de
change, parmi les banquiers, des dtenteurs infidles, accepter presque
gament l'infamie dont ils s'taient couverts. J'ai vu un de mes
subordonns, forat libr, se brler la cervelle, parce qu'il avait eu
le malheur de perdre au jeu la somme de cinq cents francs, dont il
n'tait que le dpositaire. Consignerait-on beaucoup de pareils suicides
dans les annales de la Bourse, et pourtant!.... mais il ne s'agit point
ici de faire l'apologie de la brigade de sret sous un point de vue
tranger  son service. C'tait l'inconvnient d'un personnel
considrable de mouchards que je me proposais de prouver, et cet
inconvnient ressort de tout ce que j'ai dit, mme abstraction faite du
danger qu'il y a pour la moralit du peuple,  le laisser se
familiariser avec cette ide que toute condamnation est un noviciat ou
un acheminement  une existence assure, et que la police n'est autre
chose que les invalides des galres.

C'est  partir de la formation de la brigade de sret qu'aura commenc
vritablement l'intrt de ces Mmoires. Peut-tre trouvera-t-on que
j'ai trop long-temps entretenu le public de ce qui ne m'tait que
personnel, mais il fallait bien que l'on st par quelles vicissitudes
j'ai d passer pour devenir cet Hercule  qui il tait rserv de purger
la terre d'pouvantables monstres et de balayer l'table d'Augias. Je ne
suis pas arriv en un jour; j'ai fourni une longue carrire
d'observations et de pnibles expriences. Bientt, et j'ai dj donn
quelques chantillons de mon savoir-faire, je raconterai mes travaux,
les efforts que j'ai d entreprendre, les prils que j'ai affronts, les
ruses, les stratagmes auxquels j'ai eu recours pour remplir ma mission
dans toute son tendue, et faire de Paris la rsidence la plus sre du
monde. Je dvoilerai les expdients des voleurs, les signes auxquels on
peut les reconnatre. Je dcrirai leurs moeurs, leurs habitudes; je
rvlerai leur langage et leur costume, suivant la spcialit de chacun;
car les voleurs, selon le fait dont ils sont coutumiers, ont aussi un
costume qui leur est propre. Je proposerai des mesures infaillibles pour
anantir l'escroquerie et paralyser la funeste habilet de tous ces
_faiseurs d'affaires_, chevaliers d'industrie, faux courtiers, faux
ngociants, etc., qui, malgr Sainte-Plagie, et justement en raison du
maintien inutile et barbare de la _contrainte par corps_, enlvent
chaque jour des millions au commerce. Je dirai les manges et la
tactique de tous ces fripons pour faire des dupes. Je ferai plus, je
dsignerai les principaux d'entre eux, en leur imprimant sur le front un
sceau qui les fera reconnatre. Je classerai les diffrentes espces de
malfaiteurs, depuis l'assassin jusqu'au filou, et les formerai en
catgories plus utiles que les catgories de La Bourdonnaie,  l'usage
des proscripteurs de 1815, puisque du moins elles auront l'avantage de
faire distinguer  la premire vue les tres et les lieux auxquels la
mfiance doit s'attacher. Je mettrai sous les yeux de l'honnte homme
tous les piges qu'on peut lui tendre, et je signalerai au criminaliste
les divers chappatoires au moyen desquels les coupables ne russissent
que trop souvent  mettre en dfaut la sagacit des juges.

Je mettrai au grand jour les vices de notre instruction criminelle et
ceux plus grands encore de notre systme de pnalit, si absurde dans
plusieurs de ses parties. Je demanderai des changements, des rvisions,
et l'on accordera ce que j'aurai demand, parce que la raison, de
quelque part qu'elle vienne, finit toujours par tre entendue. Je
prsenterai d'importantes amliorations dans le rgime des prisons et
des bagnes; et, comme je suis plus touch qu'aucun autre des souffrances
de mes anciens compagnons de misre, condamns ou librs, je mettrai le
doigt sur la plaie, et serai peut-tre assez heureux pour offrir au
lgislateur philanthrope les seules donnes d'aprs lesquelles il est
possible d'apporter  leur sort un adoucissement qui ne soit point
illusoire. Dans des tableaux aussi varis que neufs, je prsenterai les
traits originaux de plusieurs classes de la socit, qui se drobent
encore  la civilisation, ou plutt qui sont sorties de son sein pour
vivre  ct d'elle, avec tout ce qu'elle a de hideux. Je reproduirai
avec fidlit la physionomie de ces castes de parias, et je ferai en
sorte que la ncessit de quelques institutions propres  purer, ainsi
qu' rgulariser les moeurs d'une portion du peuple, rsulte de ce
qu'ayant t plus  porte de les tudier que personne, j'ai pu en
donner une connaissance plus parfaite. Je satisferai la curiosit, sous
plus d'un rapport; mais ce n'est pas l le dernier but que je me
propose, il faut que la corruption en soit diminue, que les atteintes 
la proprit soient plus rares, que la prostitution cesse d'tre une
consquence force de certains malheurs de position, et que des
dpravations si honteuses, que ceux qui s'y abandonnent ont t mis hors
la loi pour la peine qu'elle devrait infliger, comme pour la protection
qu'elle rserve  chacun, disparaissent enfin ou ne soient plus, par
leur impudente publicit, un perptuel sujet de scandale pour l'homme
qui comprend le voeu de la nature, et sait le respecter. Ici le mal
vient de haut; pour l'extirper, c'est aux sommits sociales qu'il est
besoin de s'attaquer. De grands personnages sont entachs de cette
lpre, qui dans ces derniers temps a fait d'effrayants progrs. A
l'aspect des noms vnrs inscrits sur la liste de ces modernes
Sardanapales, on ne peut s'empcher de gmir sur les faiblesses de
l'humanit, et cette liste ne mentionne encore que ceux qui ont t
rduits  faire ou  laisser intervenir la police  propos des
dsagrments qu'ils s'taient attirs par leur turpitude.

L'on a rpandu dans le public que je ne parlerais pas de la police
politique; je parlerai de toutes les polices possibles, depuis celle des
jsuites jusqu' celle de la Cour; depuis la police des filles (bureau
des moeurs) jusqu' la police diplomatique (espionnage pour le compte
des trois puissances, la Russie, l'Angleterre et l'Autriche); je
montrerai tous les rouages grands et petits de ces machines qui sont
toujours montes non en vue du bien gnral, mais pour le service de
celui qui y introduit la goutte d'huile, c'est--dire pour le compte du
premier venu s'il dispose des deniers du trsor; car qui dit police
politique dit institution cre et maintenue par le dsir de s'enrichir
aux dpens d'un gouvernement dont on entretient les alarmes; qui dit
police politique dit aussi besoin d'tre inscrit au budjet pour des
dpenses secrtes, besoin d'assigner une destination occulte  des fonds
visiblement et souvent illgalement perus (l'impt sur les filles et
mille autres tributs de dtails), besoin pour certains administrateurs
de se rendre indispensables, importants, en faisant croire  des dangers
pour l'tat; besoin enfin de concussions au profit d'un vil ramas
d'aventuriers, d'intrigants, de joueurs, de banqueroutiers, de
dlateurs, etc. Peut-tre serai-je assez heureux pour dmontrer
l'inutilit de ces agents perptuels destins  prvenir des attentats
qui ne se rptent que de loin  loin, des crimes qu'ils n'ont jamais
prvus, des complots qu'ils n'ont jamais djous lorsqu'ils taient
rels, ou lorsqu'ils n'en avaient pas eux-mmes ourdi la trame. Je
m'expliquerai sur toutes ces choses sans mnagements, sans crainte, sans
passion; je dirai toute la vrit, soit que je parle comme tmoin, soit
que je parle comme acteur.

J'ai toujours eu un profond mpris pour les mouchards politiques, par
deux motifs: c'est que, ne remplissant pas leur mission, ils sont des
frippons, et la remplissant, ds qu'ils arrivent  des personnalits,
ils sont des sclrats. Cependant, par ma position, je me suis trouv
en relation avec la plupart de ces espions gags; ils m'taient tous
connus directement ou indirectement, je les nommerais tous.... je le
puis, je n'ai point partag leur infamie; seulement j'ai vu la mine et
la contre-mine d'un peu plus prs qu'un autre. Je sais quels ressorts
les polices et les contre-polices mettent en jeu. J'ai appris et
j'enseignerai comment on peut se garantir de leur action: comment on
peut se jouer d'elles, les drouter dans leurs combinaisons perfides ou
malveillantes, et mme quelquefois les mystifier. J'ai tout observ,
tout entendu, rien ne m'est chapp, et ceux qui m'ont mis  mme de
tout observer et de tout entendre, n'taient pas de faux-frres, puisque
j'tais  la tte d'une des fractions de la police, et qu'ils pouvaient
avoir l'opinion que j'tais un des leurs: ne puisions nous pas  la mme
caisse?

L'on me croira ou l'on ne me croira pas, mais jusqu'ici j'ai fait
quelques aveux assez humiliants pour que l'on ne doute pas que si
j'eusse t dvou  la police politique, je ne le confessasse sans
dtours. Les journaux, qui ne sont pas toujours bien informs, ont
prtendu que l'on m'avait aperu dans divers rassemblements; que
j'avais t d'expdition avec ma brigade pendant les troubles de juin,
pendant les missions,  l'enterrement du gnral Foy,  l'anniversaire
de la mort du jeune Lallemand, aux coles de droit et de mdecine,
lorsqu'il s'agissait de faire triompher les doctrines de la
congrgation. On aurait pu m'apercevoir partout ou il y avait foule;
mais qu'aurait-il t juste d'en conclure? que je cherchais les voleurs
et les filous o il est probable qu'ils viendront _travailler_. Je
surveillais les coupeurs de bourse, partisans ou non de la Charte, mais
je dfie qu'aucun _empoign_ pour cri qualifi sditieux ait pu
reconnatre dans _l'empoigneur_ l'un de mes agents. Il n'y a point
d'change possible entre le mouchard politique et le mouchard  voleurs.
Leurs attributions sont distinctes: l'un n'a besoin que du courage
ncessaire pour arrter d'honntes gens, qui d'ordinaire ne font point
de rsistance. Le courage de l'autre est tout diffrent, les coquins ne
sont pas si dociles. Un bruit qui dans le temps prit quelque
consistance, c'est que, reconnu par un porteur d'eau, au milieu d'un
groupe d'tudiants qui ne voulaient pas des leons de M. le professeur
Rcamier, j'avais failli tre assomm par eux. Je dclare ici que ce
bruit n'avait aucun fondement. Un mouchard fut effectivement signal,
menac et mme maltrait; ce n'tait pas moi, et j'avoue que je n'en fus
pas fch; mais je me fusse trouv en prsence des jeunes gens qui lui
firent cette avanie, je n'aurais pas balanc  leur dcliner mon nom;
ils auraient bientt compris que Vidocq ne pouvait avoir rien  dmler
avec des fils de famille qui _ne faisaient ni la bourse ni la montre_.
Si je fusse venu parmi eux, je me serais conduit de faon  ne m'attirer
aucune espce de dsagrments, et il aurait t vident pour tous que ma
mission ne consistait pas  tourmenter des individus dj trop
exasprs. L'homme qui se sauva dans une alle pour se drober  leur
courroux tait le nomm Godin, officier de paix. Au surplus, je le
rpte, ni les cris sditieux, ni les autres dlits d'opinion n'taient
de ma comptence, et et-on profr, moi prsent, la plus
insurrectionnelle de toutes les acclamations, je ne me serais pas cru
oblig de m'en apercevoir. La police politique se passe de troupes
rgulires, elle a toujours pour les grandes occasions des volontaires,
solds ou non, prts  seconder ses desseins; en 1793, elle dchana les
_septembriseurs_, ils sortaient de dessous terre, ils y rentrrent
aprs les massacres. Les briseurs de vitres, qui, en 1827, prludrent
au carnage de la rue Saint-Denis, n'taient pas, je le pense, de la
brigade de sret. J'en appelle  M. Delavau, j'en appelle au directeur
Franchet; les condamns librs ne sont pas ce qu'il y a de pire dans
Paris, et dans plus d'une circonstance on a pu acqurir la preuve qu'ils
ne se plient pas  tout ce qu'on peut exiger d'eux. Mon rle, en matire
de police politique, s'est born  l'excution de quelques mandats du
procureur du roi et des ministres; mais ces mandats eussent t excuts
sans moi, et ils prsentaient d'ailleurs toutes les conditions de la
lgalit. Et puis aucune puissance humaine, aucun appt de rcompense,
ne m'aurait dtermin  agir conformment  des principes et  des
sentiments qui ne sont pas les miens; l'on restera convaincu de ma
vracit en ce point, lorsqu'on saura pour quels motifs je me suis
volontairement dmis de l'emploi que j'occupais depuis quinze ans;
lorsqu'on connatra la source et le pourquoi de ce conte ridicule,
d'aprs lequel j'aurais t pendu  Vienne pour avoir tent d'assassiner
le fils de Napolon; lorsque j'aurai dit  quelle trame jsuitique se
rattache le fait controuv de l'arrestation d'un voleur, qui aurait t
saisi rcemment derrire ma voiture, au moment o je passais place
Baudoyer.

En composant ces Mmoires, je m'tais d'abord rsign  des mnagements
et  des restrictions que prescrivait ma situation personnelle, c'tait
l de la prudence. Quoique graci depuis 1818, je n'tais pas hors de
l'atteinte des rigueurs administratives: les lettres de pardon que j'ai
obtenues,  dfaut d'une rvision qui m'et fait absoudre, n'taient pas
entrines; et il pouvait arriver que l'autorit, encore matresse
d'user envers moi du plus ample arbitraire, me ft repentir de
rvlations qui n'excdent pas les limites de notre libert
constitutionnelle. Maintenant qu'en son audience solennelle du 1er
juillet dernier, la cour de Douai a proclam que les droits qui
m'avaient t ravis par une erreur de la justice, m'taient enfin
rendus, je n'omettrai rien, je ne dguiserai rien de ce qu'il convient
de dire, et ce sera encore dans l'intrt de l'tat et du public que je
serai indiscret: cette intention ressortira de toutes les pages qui vont
suivre. Afin de la remplir de manire  ne rien laisser  dsirer, et de
ne tromper sous aucun rapport l'attente gnrale, je me suis impos une
tche bien pnible pour un homme plus habitu  agir qu' raconter,
celle de refondre la plus grande partie de ces Mmoires. Ils taient
termins, j'aurais pu les donner tels qu'ils taient, mais, outre
l'inconvnient d'une funeste circonspection, le lecteur aurait pu y
reconnatre les traces d'une influence trangre, qu'il m'avait fallu
subir  mon insu. En dfiance contre moi-mme, et peu fait aux exigences
du monde littraire, je m'tais soumis  la rvision et aux conseils
d'_un soi-disant homme de lettres_. Malheureusement, dans ce censeur,
dont j'tais loin de souponner le mandat clandestin, j'ai rencontr
celui qui, moyennant une prime, s'tait charg de dnaturer mon
manuscrit, et de ne me prsenter que sous des couleurs odieuses, afin de
dconsidrer ma voix et d'ter toute importance  ce que je me proposais
de dire. Un accident des plus graves, la fracture de mon bras droit dont
j'ai failli subir l'amputation, tait une circonstance favorable 
l'accomplissement d'un pareil projet. Aussi s'est-on ht de mettre 
profit le temps pendant lequel j'tais en proie  d'horribles
souffrances. Dj le premier volume et partie du second taient imprims
lorsque toute cette intrigue s'est dcouverte. Pour la djouer
compltement, j'aurais pu recommencer sur de nouveaux frais, mais
jusqu'alors il ne s'agissait que de mes propres aventures, et bien qu'on
m'y montre constamment sous le jour le plus dfavorable, j'ai espr,
qu'en dpit de l'expression et du mauvais arrangement puisque, en
dernire analyse, les faits s'y trouvent, on saurait les ramener  leur
juste valeur et en tirer des consquences plus justes. Toute cette
portion du rcit qui n'est relative qu' ma vie prive, je l'ai laisse
subsister; j'tais bien le matre de souscrire  un sacrifice
d'amour-propre: ce sacrifice, je l'ai fait, au risque d'tre tax
d'impudeur pour une confession dont on a dissimul ou perverti les
motifs; il marque la limite entre ce que je devais conserver et ce que
je devais dtruire. Depuis mon admission parmi les corsaires de
Boulogne, on s'appercevra facilement que c'est moi seul qui tiens la
plume. Cette prose est celle que M. le baron Pasquier avait la bont
d'approuver, pour laquelle il avait mme une prdilection qu'il ne
cachait pas. J'aurais d me souvenir des loges qu'il donnait  la
rdaction des rapports que je lui adressais: quoi qu'il en soit, j'ai
rpar le mal autant qu'il tait en mon pouvoir, et malgr le surcrot
d'occupation qui rsulte pour moi de la direction d'un grand
tablissement industriel que je viens de former, rsolu  ce que mes
_Mmoires soient vritablement la police dvoile et mise  nu_, je n'ai
pas hsit  y reprendre en sous-oeuvre tout ce qui est relatif 
cette police. La ncessit d'un pareil travail a d occasionner des
retards, mais elle les justifie en mme temps, et le public n'y perdra
rien. Plutt, Vidocq sous le coup d'une condamnation, n'et parl
qu'avec une certaine rserve, aujourd'hui c'est Vidocq, citoyen libre,
qui s'explique avec franchise.


FIN DU TOME SECOND.




TABLE

DES MATIRES

Du Tome second.


                                                                  Pages.

CHAPITRE XV Un recleur.--Dnonciation.--Premiers
rapports avec la police.--Dpart de
Lyon.--La mprise                                                      1

CHAPITRE XVI Sjour  Arras.--Travestissements.--Le
faux Autrichien.--Dpart.--Sjour 
Rouen.--Arrestation                                                   20

CHAPITRE XVII Le camp de Boulogne.--La rencontre.--Les
recruteurs sous l'ancien rgime.--M.
Belle-Rose                                                            42

CHAPITRE XIX Continuation de la mme journe.--La
Contemporaine.--Un adjudant de place.--Les
filles de la mre Thomas.--Le lion
d'argent.--Le capitaine Paulet et son lieutenant.--Les
corsaires.--Le bombardement.--Le
dpart de lord Lauderdale.--La comdienne
travestie.--Le bourreau des crnes.--Madame
Henri et ses demoiselles.--Je
m'embarque.--Combat naval.--Le second de
Paulet est tu.--Prise d'un brick de guerre.--Mon
Sosie; je change de nom.--Mort de
Dufailli.--Le jour des Rois.--Une frgate
coule.--Je veux sauver deux amants.--Une
tempte.--Les femmes des pcheurs                                     86

CHAPITRE XX Je suis admis dans l'artillerie de
marine.--Je deviens caporal.--Sept prisonniers
de guerre.--Socits secrtes de l'arme,
_les Olympiens_.--Duels singuliers.--Rencontre
d'un forat.--Le comte de L*, mouchard politique.--Il
disparat.--L'incendiaire.--On
me promet de l'avancement.--Je suis trahi.--Encore
une fois la prison.--Licenciement de
l'arme de la lune.--Le soldat graci.--Un
de mes compagnons est pass par les armes.--Le
bandit pimontais.--Le sorcier du camp.--Quatre
assassins mis en libert.--Je m'vade                                149

CHAPITRE XXI On me ramne  Douai.--Recours
en grce.--Ma femme se marie.--Le plongeon
dans la Scarpe.--Je voyage en officier.--La
lecture des dpches.--Sjour  Paris.--Un
nouveau nom.--La femme qui me convient.--Je
suis marchand forain.--Le commissaire
de Melun.--Excution d'Herbaux.--Je dnonce
un voleur, il me dnonce.--La chane
 Auxerre.--Je m'tablis dans la capitale.--Deux
chapps du bagne.--Encore ma femme.--Un
recel                                                                198

CHAPITRE XXII Encore un brigand.--Ma
carriole d'osier.--Arrestation des deux forats.--Dcouverte
pouvantable.--Saint-Germain veut
m'embaucher pour un vol.--J'offre de servir
la police.--Perplexits horribles.--On veut
me prendre au chaud du lit.--Ma cachette.--Aventure
comique.--Travestissements sur travestissements.--Chevalier
m'a dnonc.--Annette
au dpt de la Prfecture.--Je me
prpare  quitter Paris.--Deux faux monnoyeurs.--On
me saisit en chemise.--Je suis
conduit  Bictre                                                    228

CHAPITRE XXIII On me propose de m'vader.--Nouvelle
dmarche auprs de M. Henry.--Mon
pacte avec la police.--Dcouvertes importantes.--Coco-Lacour.--Une
bande de voleurs.--Les
inspecteurs sous clef.--La marchande
d'asticots et les assassins.--Une fausse vasion                     266

CHAPITRE XXIV M. Henry surnomm l'_Ange
malin_.--MM. Bertaux et Parisot.--Un mot
sur la Police.--Ma premire capture.--Bouhin
et Terrier sont arrts d'aprs mes indications                      296

CHAPITRE XXV Je revois Saint-Germain.--Il me
propose l'assassinat de deux vieillards.--Les
voleurs de rverbres.--Le petit-fils de Cartouche.--Discours
sur les agents provocateurs.
Grandes perplexits.--Annette me seconde
encore.--Tentative de vol chez un banquier
de la rue Hauteville.--Je suis tu.--Arrestation
de Saint-Germain et de Bouhin, son
complice.--Portraits de ces deux assassins                           307

CHAPITRE XXVI Je hante les mauvais lieux.--Les
inspecteurs me trahissent.--Dcouverte d'un
recleur.--Je l'arrte.--Stratagme employ
pour le convaincre.--Il est condamn                                 330

CHAPITRE XXVII La bande de Gueuvive.--Une
fille me met sur les traces du chef.--Je dne
avec les voleurs.--L'un d'eux me donne 
coucher.--Je passe pour un forat vad.--J'entre
dans un complot contre moi-mme.--Je
m'attends  ma porte.--Un vol, rue Cassette.--Grande
surprise.--Gueuvive et quatre des
siens sont arrts.--La fille Cornevin me dsigne
les autres.--Une fourne de dix-huit                                 339

CHAPITRE XXVIII Les agents de police pris parmi
les forats librs, les voleurs, les filles publiques
et les souteneurs.--Le vol tolr.--Mollesse
des inspecteurs.--Coalition des mouchards.--Ils
me dnoncent.--Destruction
de trois classes de voleurs.--Formation d'une
bande de nouvelle espce.--Les frres Delzve.
Comment dcouverts.--Arrestation de Delzve
jeune.--Les trennes d'un prfet de
police.--Je m'affranchis du joug des officiers
de paix et des inspecteurs.--On en veut  mes
jours.--Quelques anecdotes                                           350

CHAPITRE XXIX Je cherche deux _grinches_ fameux.--La
matresse de piano, ou _encore une mre
des voleurs_.--Une mtamorphose, ce n'est
pas la dernire.--Quelques scnes d'hospitalit.--La
fabrique de fausses clefs.--Combinaisons
pour un coup de filet.--Perfidie d'un
agent.--La mche est vente.--La mre
Nol se vole et m'accuse de l'avoir vole.--Mon
innocence reconnue.--La calomniatrice 
Saint-Lazare                                                         369

CHAPITRE XXX Les officiers de paix envoys  la
poursuite d'un voleur clbre.--Ils ne parviennent
pas  le dcouvrir.--Grande colre de
l'un d'entre eux.--Je promets de nouvelles
trennes au prfet.--Les rideaux jaunes et la
bossue.--Je suis un bon bourgeois.--Un commissionnaire
me _fait aller_.--La caisse de la
prfecture de police.--Me voici charbonnier.--Les
terreurs d'un marchand de vin et de
madame son pouse.--Le petit Normand qui
pleure.--Le danger de donner de l'eau de Cologne.--Enlvement
de mademoiselle Tonneau.--Une
perquisition.--Le voleur me prend
pour son compre.--Inutilit des serrures.--Le
saut par la croise.--La glissade, et les
coutures rompues                                                     392

CHAPITRE XXXI Une rafle  la Courtille.--La
Croix-Blanche.--Il est avr que je suis un
mouchard.--Opinion du peuple sur mes agents.--Prcis
sur la brigade de sret.--772 arrestations.--Conversion
d'un grand pcheur.--Biographie
de _Coco-Lacour_.-- . Delavau et
le _trou-madame_.--Entrinement de mes lettres
de grce.--Coup-d'oeil sur la suite de ces Mmoires.--Je
puis parler, je parlerai                                             420


FIN DE LA TABLE DU TOME SECOND.



NOTES:

[1]
Le nom tait sur le point de m'chapper, quand je me suit souvenu fort 
propos qu'il est souvent imprudent de dsigner les masques. Le mari de
la femme dont il est ici question a t quelque temps le directeur d'un
des thtres de la capitale. Il est vivant; on ne blmera pas ma
discrtion.

[2] _Histoire des Socits secrtes de l'arme, et des Conspirations
militaires qui ont eu pour objet la destruction du gouvernement de
Bonaparte_; 2e dition, Paris, chez Gide fils, rue St-Marc, n 20.

[3] Le colonel Aubry, inspecteur-gnral de l'artillerie, mort 
trente-trois ans. Il succomba peu de jours aprs la bataille de Dresde,
o il avait eu les deux jambes emportes par un boulet.

[4] Entre les pices que je produisis tait la suivante que je transcris
ici parce qu'elle relate les motifs de ma condamnation, en mme temps
qu'elle prouve la dmarche faite en ma faveur par M. le
procureur-gnral Ranson, pendant ma dernire dtention  Douai.

     Douai, le 20 janvier 1809.

LE PROCUREUR-GNRAL IMPRIAL _prs la cour de justice criminelle du
dpartement du Nord_.

Atteste que le nomm _Vidocq_ a t condamn le 7 nivse an 5,  huit
ans de fers, pour avoir fait un faux ordre de mise en libert.

Qu'il parat que _Vidocq_ tait dtenu pour cause d'insubordination, ou
autre dlit militaire, et que le faux pour raison duquel il a t
condamn n'a eu d'autre but que celui de favoriser l'vasion d'un de ses
compagnons de prison.

Le procureur-gnral atteste encore que d'aprs les renseignemens par
lui pris au greffe de la Cour, que ledit _Vidocq_ s'est vad de la
maison de justice au moment o l'on allait le transfrer au bagne, qu'il
a t repris, qu'il s'est encore vad, et que repris de nouveau. M.
_Ranson_ alors procureur-gnral a eu l'honneur d'crire  son
Excellence le ministre de la justice pour le consulter sur la question
de savoir, si, le temps coul depuis la condamnation de _Vidocq_ et sa
rarestation pourrait compter pour le librer de sa peine.

Qu'une premire lettre tant reste sans rponse, M. Ranson en a crit
plusieurs, et que _Vidocq_ interprtant le silence de son Excellence
d'une manire dfavorable pour lui, s'est vad de rechef.

Le procureur-gnral ne peut reprsenter aucune de ces lettres, parce
que les registres et papiers de M. Ranson son prdcesseur, ont t
enlev par sa famille, qui a refus de les rintgrer au parquet.

     ROSIE.

[5] Il est aujourd'hui tabli rue Neuve-de-Seine. C'est  sa porte qu'a
t assassine la _belle ecuillre_.

[6] Le Tableau suivant, qui offre la rcapitulation des arrestations
pendant l'anne 1817, montre l'importance des oprations de la brigade
de sret:

  _D'autre part_                                        128
   Assassins ou meurtriers                               15
   Voleurs avec attaques ou par violences                 5
     -- avec effraction, escalade ou fausses clefs      108
   Voleurs dans les maisons garnies                      12
     --  la dtourne et au bonjour                     126
     --  la tire et filous                              73
     --  la gne et au flouant                          17
   Recleurs nantis d'objets vols                       38
   vads des fers ou des prisons                        14
   Forats librs ayant rompu leur ban                  43
   Faussaires, escrocs, prvenus d'abus de confiance     46
   Vagabonds, voleurs renvoys de Paris                 229
   En vertu de mandats de Son Excellence                 46
   Perquisitions et saisies d'objets vols               39
                                                       ----
                        TOTAL                           811



[7] Lorsqu'il tait allou des millions pour les dpenses de la police,
on ne conoit pas que l'on pt recourir  de si pitoyables ressources.
Du 20 juillet au 4 aot, les jeux tenus sous l'autorisation de M.
Delavau rapportrent une somme de 4,364 fr. 20 cent. C'tait l'argent
des ouvriers, des apprentifs, auxquels on inoculait ainsi la plus
funeste de toutes les passions. On ne croirait pas qu'un fonctionnaire,
qu'un magistrat essentiellement religieux, ait pu se prter  une mesure
d'une telle immoralit: qu'on lise cependant la pice suivante.

     PRFECTURE DE POLICE.

     Paris, le 13 janvier 1823

     Nous, conseiller d'tat, prfet de police, etc.,

     Arrtons ce qui suit:

     A compter de ce jour, les sieurs DRISSENN et RIPAUD, prcdemment
     autoriss  tenir sur la voie publique un jeu de _trou-madame_,
     feront partie de la brigade particulire de sret, sous les ordres
     du sieur VIDOCQ, chef de cette brigade.

     Ils continueront  tenir ce jeu, mais il leur sera adjoint six
     autres personnes qui feront galement le service d'agents secrets.

     Le conseiller d'tat, prfet, etc.

     _Sign_ G. DELAVAU.

     Pour copie conforme, le secrtaire-gnral,

      L. DEFOUGERES.










End of the Project Gutenberg EBook of Mmoires de Vidocq, chef de la police
de Suret jusqu'en 1827, tome II, by Eugne Franois Vidocq

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Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


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editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


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