Project Gutenberg's La fabrique de mariages, Vol. II, by Paul Fval

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Title: La fabrique de mariages, Vol. II

Author: Paul Fval

Release Date: November 24, 2011 [EBook #38122]

Language: French

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*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA FABRIQUE DE MARIAGES, VOL. II ***




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Notes de transcription:


Les erreurs clairement introduites par le typographe ont t corriges.
L'orthographe d'origine a t conserve et n'a pas t harmonise.




  COLLECTION HETZEL.


  LA FABRIQUE DE MARIAGES

  PAR

  PAUL FVAL.

  II

  dition autorise pour la Belgique et l'tranger,
  interdite pour la France.


  [Illustration: logo de l'diteur]

  LEIPZIG,

  ALPH. DURR, LIBRAIRE-EDITEUR.


  1858


  BRUXELLES.--TYP. DE J. VANBUGGENHOUDT,
  Rue de Schaerbeek. 12.




PREMIRE PARTIE.

LA PETITE BONNE FEMME.
(SUITE.)




IX

--La marquise de Sainte-Croix.--


Vous voyez bien que ce pauvre Jean-Franois Vaterlot, dit Barbedor,
n'tait pas un coquin. Il y allait de bon coeur et n'et pas demand
mieux en ce moment que de prodiguer  Garnier de Clrambault tout ce
qu'un fort-et-adroit peut fournir de coups de poing, de coups de pied,
etc., etc.

Malheureusement, Barbedor avait une passion.

L'habit bleu tira sa bote  cigares de sa poche, ce qui tait sa
ressource dans les grandes occasions. Il choisit un havane sans dfauts
et s'en alla paisiblement l'allumer au cigare que Jean avait laiss sur
la table.

--Niaiseries, niaiseries que tout cela, dit-il;--nous nous connaissons
bien tous les trois, que diable!... Quand M. Lagard aura l'ide de
m'assommer, on lui montrera ce qu'on sait faire... En attendant, comme
il peut jeter des btons dans nos roues, on ne refuse pas de lui faire
de temps en temps un petit cadeau pour entretenir l'amiti... mais mille
francs d'un coup, c'est sec!... Pour ne pas se manger entre _camaros_,
on n'a pas besoin de s'entr'adorer.

Ces termes d'argot ont quelque chose de plus ignoble quand ils sont
prononcs par flatterie.

Ds que l'habit bleu eut remis le cigare de Jean sur la table, celui-ci
le prit, le jeta par terre et l'crasa sous son pied.

--Allons, dit le bonhomme,--en voil assez, monsieur Garnier... Au
large!

Mais sa voix n'tait plus dj si ferme. L'habit bleu avait clign de
l'oeil en le regardant.--Jean Lagard mit ses mains dans ses poches et
se promena de long en large en sifflant.

--Mon vieux Barbedor, murmura Garnier au moment o il avait le dos
tourn,--notre intrt serait de vous planter l; car nous n'avons plus
gure besoin de vous... Il y en aurait joliment qui vous prendraient au
mot et qui fileraient sans rien dire... mais, moi... la loyaut, je ne
connais que a... Je ne veux pas vous priver de votre part dans les
bnfices pour un petit instant d'humeur...--Ne vous gnez pas!
s'interrompit-il en voyant revenir Jean Lagard;--faites semblant de me
dire des injures... a fera bien... Il n'en est pas moins vrai que j'ai
dans ma poche un journal qui vaut de l'argent pour vous...

--Un journal! rpta Barbedor.

--Le _Journal des Dbats_.

--Qui vaut de l'argent pour moi?

--Grondez, papa!... le neveu vous regarde!...

Jean avait, en effet, les yeux fixs sur son oncle. Il s'arrta un
instant, puis il eut un sourire et tourna le dos.

L'habit bleu n'attendait que cela pour frapper le grand coup.

Il tira lestement de sa poche un numro du _Journal des Dbats_ et mit
le doigt sur un fait divers ainsi conu:

  Sur l'initiative du ministre de l'intrieur, avec l'approbation du
  ministre des travaux publics et du directeur des douanes, la prfecture
  de la Seine va, dit-on, ouvrir une enqute pour le percement de la
  barrire des Paillassons.

Barbedor saisit le journal  deux mains; mais ses mains tremblaient, il
ne pouvait pas lire.--Il chercha ses lunettes dans la poche de sa veste.

--Paillassons!... murmurait-il;--j'ai vu qu'il s'agissait de la
barrire!

--Le pauvre vieux est repinc en grand, pensait Jean Lagard;--ma foi, va
comme je te pousse!... Qu'y faire?

C'tait l'insouciance personnifie. Du moment qu'il s'agissait d'autre
chose que de donner ou de recevoir des coups, le courage lui manquait.

--C'est un bon journal, disait cependant Barbedor en lisant le titre
empt de la feuille ministrielle;--je me souviens qu'il disait de
belles choses sur les droits du peuple le 30 juillet 1830.

Il pela pniblement le paragraphe que nous venons de transcrire.

--Hein! s'cria-t-il tout ple de bonheur,--l'avais-je dit?... Il faut
faire afficher cela sur les propres piliers des deux coquines!

--Et c'est au moment o je vous apportais cette nouvelle..., reprit
l'habit bleu.

--On est vif, monsieur Garnier, interrompit le bonhomme.--O donc est
all mon neveu Jean?

Celui-ci avait fait le tour de la maison et se promenait sous les
marronniers.

--C'est l'enfant qui est cause de cela, reprit le bonhomme;--vous avez
bien vu, pas vrai? Et dites-moi... quand et comment avez-vous obtenu la
chose?

M. Garnier n'avait rien obtenu du tout. Il avait corrompu les ciseaux du
_Journal des Dbats_; ces ciseaux coupables avaient gliss, parmi les
faits divers, cette nouvelle, qui pouvait tre vraie et qui, dans tous
les cas, ne devait nuire  personne.

Un peu de clmence pour les ciseaux du _Journal des Dbats_!

--Madame la marquise, rpondit l'habit bleu,  qui l'absence de Jean
laissait le champ libre,--a tant fait des pieds et des mains auprs du
ministre...

--Mais il y a encore autre chose! interrompit Barbedor:--je vois encore
une fois le mot Paillassons... nom d'un coeur! et voil que le chteau
de la Savate est imprim... en toutes lettres!

L'motion dbordait de son coeur. Il tendit la main  l'habit bleu,
qui la toucha lgrement et avec dignit.

--Voyons ce qu'ils disent! voyons ce qu'ils disent! reprit le bonhomme,
qui rajusta ses lunettes.

Il lut:

  Beaucoup de Parisiens ignorent le nom et la position de cette
  barrire...

--Des oies que ces Parisiens! grommela Barbedor entre parenthse.

  ... De cette barrire qui n'en est pas une...

--Elle le sera, nom d'un nom!... Je l'ai toujours dit!

  ... Qui n'en est pas une. Elle consiste en un btiment d'aspect
  singulier qui fut construit en mme temps que le mur d'octroi, sous
  Louis XVI, vers l'anne 1783, sur les sollicitations des fermiers
  gnraux. Comme toutes les autres barrires, elle a eu Ledoux pour
  architecte. Les plus remarquables de ces constructions sont celles de
  Montmartre, du Roule, du Trne, de l'toile, du Maine, d'Enfer et
  d'Italie...

--La ntre le sera aussi, remarquable!

  ... Et d'Italie. Quant au dveloppement total du mur d'octroi, il est
  de vingt-huit mille deux cent quatre-vingt-sept mtres...

--a, je m'en fiche! s'interrompit Barbedor en sautant plusieurs
lignes;--j'arrive au chteau de la Savate.

  ... Un tablissement... hum! hum!... connu sous le nom du chteau de la
  Savate... rendez-vous des _forts-et-adroits_...

--Il aurait bien pu mettre aussi: Et de la bonne socit!...

  ... Va se trouver sur l'alignement de la nouvelle rue des Paillassons
  et acqurir tout  coup une vogue extraordinaire... L'homme dvou qui a
  voulu faire renatre chez nous les ftes du gymnase antique est clbre
  parmi ses confrres sous le nom de Barbedor... C'est lui qui lutta, en
  1828, contre Maxwell, au thtre de la Porte-Saint-Martin, pour soutenir
  l'honneur des athltes franais... On assure que son crdit personnel
  n'est pas tranger au percement de la nouvelle barrire.

Le bonhomme replia le journal. Il tait rouge comme une pivoine et sa
joie orgueilleuse l'touffait.

--Asseyez-vous l, monsieur Garnier, dit-il, et prenez un verre
d'absinthe avec moi... Ceux qui ne seront pas contents, voil!...
Combien que a dure, une enqute?

--Un mois... deux mois...

--Nous aurions a au mois d'aot... le temps de faire des rparations 
mon immeuble... Je veux mettre la baraque sur un pied... vous verrez...
Trinquons!

--Si le neveu revenait?... objecta l'habit bleu en riant avec malice.

--Je me moque du neveu comme d'une guigne! s'cria Barbedor;--est-ce
que je ne suis pas matre chez moi?

--C'est que, tout  l'heure...

--Bon! bon!... A votre sant, monsieur Garnier... et  celle de madame,
nom d'un coeur!...

--C'est l'argent qui me chiffonne, reprit-il aprs avoir siffl son
verre d'absinthe;--pour faire les rparations, il faut de l'argent.

--Un bonheur ne vient jamais seul, mon bon, rpliqua l'habit bleu;--vos
fonds ont gagn cinquante pour cent...

--Est-ce vrai?...

--Peut-tre le double.

--Et vous tes en mesure de me rembourser?

--Aujourd'hui, non... mais sous peu... Nous avons une affaire...

Il se baisa le bout des doigts et ajouta:

--Je ne vous dis que a!

--C'est que, fit Barbedor un peu refroidi,--nous en avons eu dj tant
comme a, des affaires...

Il baisa, lui aussi, le bout de ses doigts, mais d'un air incrdule.

--Huit cent mille livres de rente! pronona solennellement l'habit bleu.

--Et amoureux?

--Comme un fou.

--De la petite Maxence?

--De mademoiselle Maxence de Sainte-Croix.

--Ah! diable! on lui a donn les honneurs du nom,  celle-l?

--C'est la fille unique de madame la marquise, rpondit gravement
l'habit bleu.

--A la bonne heure! repartit le bonhomme, qui riait innocemment,-- la
bonne heure! Nous avons eu assez de nices, a ne cote pas davantage et
a sonne mieux... Fera-t-on quelque chose ici?

--Peut-tre... En tous cas, peut-on compter sur vous?

--A la vie,  la mort! rpliqua le bonhomme, qui posa le journal sur son
coeur.

--Le neveu ne mettra pas de btons dans nos roues?

--Le neveu ira au diable!

--Ne le brusquez pas!... Qu'est-il venu faire ici?

--Dner.

--Tout seul?

--Avec maman Carabosse et un grand garon que vous ne connaissez pas...
un militaire.

--Je connais plus de monde que vous ne pensez, papa... Comment
appelez-vous ce militaire?

--Le lieutenant Vital.

--L'amant de mademoiselle la comtesse de Mersanz! s'cria Garnier,
tandis que Barbedor le regardait bahi;--celui-l, mon vieux, est de nos
amis sans le savoir... je ne donnerais pas sa besogne pour vingt mille
cus!... Maman Carabosse nous sert aussi  sa manire... Donnez-leur un
bon dner et laissez-nous faire.

--Par ici, lieutenant, par ici! cria en ce moment Jean Lagard, qui tait
 une fentre du premier tage.

Garnier se leva aussitt.

--Je ne veux pas qu'il me voie, dit-il;--la petite bonne femme non
plus... Venez! j'ai encore quelque chose  vous dire.

--Lagard leur apprendra que vous tes ici, objecta Barbedor.

--Vous irez les retrouver comme si nous tions partis... Madame la
marquise et moi, nous sommes espionns... je ne peux plus la recevoir
chez moi ni me prsenter chez elle... Nous choisissons dcidment votre
maison pour nous runir, vous sentez bien, mon bon, comme nous en
pourrions choisir une autre: ce n'est pas l l'embarras... Remarquez un
fait qui tonne toujours les observateurs: c'est quand on est prs de
toucher le but que les obstacles augmentent...

Il entrana Barbedor vers le bosquet, au moment o le lieutenant Vital
se montrait au tournant de la ruelle.

--Est-ce ici que dnent les officiers? demanda celui-ci de loin.

--Juste, mon lieutenant, rpondit Jean Lagard par la fentre.

Vital regarda la maison, puis les alentours. Cet examen ne fut pas en
faveur du chteau de la Savate, car un sourire d'tonnement se montra
sous la fine moustache du beau lieutenant.

--Drle de pays! murmura-t-il;--je n'aurais jamais choisi cet endroit-l
pour faire un repas de corps!

--Voil la chose, disait Garnier de Clrambault sous les
marronniers.--Vous avez connu le capitaine Roger autrefois?

--C'est mon cousin issu de germain..., rpondit Barbedor, ce qui fait
que la comtesse de Mersanz, sa fille, est un peu ma nice... et, si un
autre que vous avait parl d'amant  propos d'elle, il aurait fallu
s'aligner!

--Vous savez..., fit l'habit bleu;--on dit a... le monde...

--Et puis, reprit le bonhomme,--c'est devenu fier depuis que c'est
comtesse... Je n'ai seulement jamais eu l'ide d'aller la voir.

--Il faut y aller, dit Clrambault,--ds demain.

--Pourquoi faire?

--Pas pour la fille... pour le pre.

--Bah!... le vieux Roger est  Paris?

--Et il a bonne envie d'en fumer une vieille avec vous.

--Vrai?... Il se souvient des anciens?

--Pour ce qui est de moi, rpliqua Clrambault avec embarras,--nous
avons eu quelque chose ensemble... il me garde rancune... mais je sais
par le sergent Michel qu'il a parl de vous.

--Et il est install  l'htel du comte?

--Install, c'est le mot... comme chez lui... Toute la maison est  sa
disposition... il tient table ouverte... et la cave du comte est bonne.

--Oui-da! fit Barbedor:--eh bien, quand j'irai de ce ct-l...

--Vous ne m'avez donc pas compris? dit l'habit bleu, qui le prit par un
bouton de sa houppelande:--c'est demain qu'il y faut aller.

--Pourquoi faire? demanda Barbedor tonn.

--Causer, fumer, boire...

--Voil tout?

--Causer haut, fumer fort, boire beaucoup.

--Mais tout a doit mal aller dans l'htel du comte.

--Tout a va trs-bien... et puis a n'est pas inutile pour le succs de
notre affaire.

Barbedor passa une bonne minute  se creuser la cervelle. Il ne pouvait
pas deviner en quoi une bamboche commmorative, faite en compagnie du
vieux Roger, pouvait aider aux projets de madame la marquise de
Sainte-Croix.

Car Barbedor savait que celle-ci tait le vritable chef de file.

--J'irai, dit-il enfin,--puisque le vin est bon... Si a ne fait pas de
bien, a ne peut pas faire de mal.

       *       *       *       *       *

C'tait dans la chambre o nous avons vu dj une fois runis M. Garnier
de Clrambault, Barbedor et une femme voile, lors de l'entrevue
projete entre Justine et le baron allemand. Cette chambre, comme nous
avons d le dire, communiquait par un escalier de service avec la sortie
ouverte sur les derrires de la maison.

Clrambault et la marquise l'avaient choisie pour le lieu de leurs
runions. Seulement, l'exprience avait port fruit. Pour viter les
yeux et les oreilles indiscrets, on avait mis une double porte du ct
du corridor, en souvenir de Jean Lagard.

Cette marquise de Sainte-Croix, qui buvait de l'eau-de-vie et qui
venait s'installer sans faon au chteau de la Savate, n'tait pourtant
pas une aventurire  la douzaine. On en voit tant de ces grandes dames
pour rire qui ont ramass leur titre au pied d'une borne! C'est la mode,
et toute fille de concierge qui a pu se faire donner un coup, s'offre 
elle-mme un petit cusson qu'elle timbre pour le moins d'une couronne
comtale. Une lorette qui n'est que baronne fait preuve de trop de
modestie.

Ce sont, en gnral, des noms allemands. Leur pre tait chambellan d'un
prince rgnant dans les contes fantastiques d'Hoffmann. Leur mari, qui
n'a pas pu les comprendre,--elles l'ont pous si jeunes!--occupe un
poste diplomatique en Russie. Il leur fait une pension qui ne suffit pas
 leurs besoins.

Il est  Paris trois ou quatre cents gaillards, frais et bien portants,
qui arrtent les passants avec cette formule: Nous sommes sept enfants
 la maison et nous n'avons pas de pain.

Quelle bourse ne dnoue pas ses cordons  cet appel.

Et pourtant, quand on rflchit, est-il vraisemblable que ces jeunes
gaillards aient tout justement six petits frres.

Jamais la formule ne varie, jamais! Ils sont toujours sept enfants  la
maison.

L'histoire de la dame qui a une couronne de comtesse ne varie pas
davantage: fille de chambellan, femme de diplomate tranger... force de
s'ingnier un peu  cause de l'insuffisance de la libralit conjugale.

Il se trouve sans cesse des simples pour les croire,--si elles sont
jolies,--et mme si elles sont laides. Certains architectes vivent 
faire exclusivement le petit htel pour la femme de diplomate, fille de
chambellan, que son mari a eu le tort de ne point comprendre.

Pourquoi l'pousa-t-elle si jeune!

Vers l'anne 1810, au coeur de l'Empire, une petite demoiselle
dbarqua  Paris par le coche de Bordeaux. Elle avait ces traits
affils, ce type de furet de celles qui vont fouillant, sapant, et qui
prennent la fortune par la mine; mais elle avait aussi le regard
vaillant des conqurantes. La brche ouverte, celle-l devait monter 
l'assaut bravement.

Elle n'tait pas jolie, mais elle avait une de ces figures qui frappent
fort et qu'on n'oublie pas. Cela vaut mieux parfois que d'tre jolie. Du
reste,  cet gard, on ne pouvait gure la juger. Sa taille n'tait
point encore forme; elle tait dans la mue. En outre, sa pauvre
toilette ne la montrait point  son avantage.

C'tait la fille d'un courtier de commerce de Bordeaux. Elle se nommait
Flavie Soyer. Elle avait bientt quinze ans. Elle s'tait enfuie de la
maison paternelle toute seule pour venir  Paris.

Il s'en trouve comme cela: des natures belliqueuses et hardies qui n'ont
pas besoin de l'amour pour s'envoler hors du nid avant l'ge. Flavie
Soyer avait rv Paris. Ce n'tait point pour y tre aime; c'tait pour
y combattre, pour y vaincre, que sais-je! une ambition dj implacable
et nave encore cependant, comme tout ce qui est dans l'esprit d'une
fillette innocente.

Nous voudrions avoir le temps de vous dire au juste et en dtail ce que
c'tait que l'innocence de Flavie Soyer.--Son coeur n'avait point
encore parl, mais il devait toujours se taire. Ses sens restaient dans
les limbes: on pouvait deviner qu'ils auraient le rveil violent. Elle
n'avait jamais lu ni romans ni posies: son pre la faisait travailler
aux livres de commerce comme un petit employ.

Mais son intelligence diabolique avait devin le monde par des trous de
serrure. Elle savait  peu prs. Il ne lui fallait qu'un grain
d'exprience pour jouer sous jambe les prudents et les forts.

Dans le compartiment de la voiture o elle avait lou sa place se
trouvait un jeune militaire nomm Garnier, qui allait rejoindre  Paris.
Ce Garnier et t bon commis voyageur: il voulut s'amuser aux dpens de
la fillette. Celle-ci vcut  ses crochets tout le long de la route
(quatre jours et quatre nuits en 1810) et se moqua de lui.

On arriva. Garnier tait le fils d'un honnte homme qui remplissait le
rle de domestique de confiance auprs de M. le marquis de Sainte-Croix,
vieux gentilhomme fort riche encore, malgr les pertes essuyes sous la
Rpublique. Flavie avait racont  Garnier ce qu'elle avait voulu.
Garnier la mena chez sa mre, prs de qui Flavie joua le rle de colombe
perscute avec une rare perfection.

Madame la marquise de Sainte-Croix, pour son malheur, eut besoin d'une
lectrice. Le pre et la mre Garnier taient dj pris de cette petite
Flavie presque autant que leur fils. Elle fut prsente  madame la
marquise comme un trsor. La marquise la mit auprs d'elle.

Deux ans aprs, la marquise tait en terre, et Flavie se nommait madame
la marquise de Sainte-Croix.

Une chose semblable peut arriver tout naturellement, et nous n'avons
rien  en dire.

Garnier vint passer un semestre chez le marquis.--Celui-ci tait un
bonhomme assez doux de moeurs qui n'aimait ni le monde, ni le luxe, ni
le bruit, ni rien de ce qu'adorait Flavie. Par une belle nuit d't, le
marquis se laissa mourir en son chteau de la Sologne. Il fut assist 
ses derniers moments par Flavie et Garnier fils. Le mdecin de campagne,
arriva trop tard.

Quand elle devint veuve ainsi, Flavie avait dix-neuf ans.

Feu son mari lui laissait tous ses biens par testament.

Les hritiers du marquis de Sainte-Croix lui firent un procs qu'elle
gagna. Elle prit tout de suite la position d'une jeune femme
trs-svre, trs-amie du luxe, trs-prodigue et trs-dcide  ne point
se remarier.

La fortune du marquis de Sainte-Croix, toute considrable qu'elle tait,
ne pouvait suffire  ses dpenses. Elle songea au jeu pour augmenter ses
revenus. Du premier coup, elle fut une joueuse frntique. Le sort ne
lui fut pas favorable. Sa fortune croula--mais sans bruit.

Elle garda son apparence et son crdit.

Ce fut vers le moment de sa ruine qu'elle fit la connaissance de M.
Rodelet, ancien fournisseur des armes et qui comptait par millions. M.
Rodelet avait une fille unique, nomme Ernestine, qui passait pour un
des meilleurs partis du commerce.--Garnier tait alors un beau garon,
jeune, hardi et ne manquant pas d'exprience auprs des femmes. Pendant
que la marquise s'attaquait au pre, Garnier aurait pu se charger de la
fille; mais Flavie ne l'entendait pas ainsi. Elle tait jalouse de ce
Garnier, si infrieure  elle sous tous les rapports: ils s'taient
promis de se marier quand leur fortune serait faite.

On choisit un commis du fournisseur; Garnier l'endoctrina. Ernestine
tait charmante, et le commis voyait au dnoment de cette intrigue
d'amour l'blouissante perspective de la dot. La marquise, introduite
dans l'intimit de la famille, fit natre les occasions; elle jeta
elle-mme dans le coeur d'Ernestine, naf et tout neuf, le germe d'une
passion qui devait servir ses intrts.

Cela dura un an.--Le lieu de la scne tait le n 81 de la rue de
l'Universit, o il y avait pour concierge une femme du nom de
Marguerite Vital. Nous parlons ici de cette Marguerite Vital, parce
qu'elle monta une fois chez M. Rodelet, avant la catastrophe, et qu'elle
l'entretint pendant une grosse demi-heure. A la suite de cette entrevue,
M. Rodelet tait rsolu  chasser son commis,  rompre avec la marquise
et  fermer sa porte  Garnier.

Voici maintenant ce qui rsulta pour le public de toutes les peines et
soins que voulurent bien se donner madame la marquise de Sainte-Croix et
M. Garnier, son fidle ami.

D'abord, Ernestine devint enceinte. Le commis coupable s'embarqua un
beau matin pour l'Amrique.--La raison de ce dpart fut une scne
admirablement joue par Flavie et son ternel complice. On effraya le
commis; on lui montra M. Rodelet implacable et les tribunaux toujours
prts  punir un dtournement de mineure.

Sans le dpart du commis, Flavie et Garnier eussent perdu le meilleur de
leur proie, car M. Rodelet, excellent homme et qui n'avait d'autre
dfaut que l'excs mme de sa bont dgnrant en faiblesse, aurait
mari les deux enfants,--et tout et t dit.

Une fois le commis loign, les deux associs taient matres de la
place.

Les amis de M. Rodelet apprirent un jour avec stupfaction et tout  la
fois les faits suivants qui s'taient passs en quelques semaines.

L'ancien fournisseur avait maudit et chass sa fille dshonore. Il
s'tait jet  corps perdu, pour s'tourdir sans doute, dans une vie de
dsordres qui contrastait avec son ge et plus encore avec son
caractre.--On l'avait vu ivre dans les maisons de jeu du Palais-Royal,
o le dvouement de ce bon Garnier lui avait pargn encore quelques
extravagances; car ce pauvre Garnier le suivait comme un chien
et le suppliait sans relche de mettre un terme  ses folies
dsespres.--Madame la marquise de Sainte-Croix avait fait aussi tout
ce qu'elle avait pu.

Rodelet avait ralis toute sa fortune le jour mme o il avait appris
la faute de sa fille.--En quelques mois, cet norme capital avait fondu
comme la neige au printemps. Comment? C'est l'ternelle question quand
les millionnaires se tuent.

Rodelet avait mme manqu  plusieurs de ses engagements,--et, auprs de
son corps, pendu  l'anneau du lustre dans son cabinet, on trouva une
liasse de papiers timbrs.

Marguerite Vital, la portire, fut chasse d'abord, puis mise en prison,
pour avoir dit que madame la marquise de Sainte-Croix et Garnier
savaient bien o s'en tait alle la fortune de l'ancien fournisseur.

Cette mort violente du chef de la maison Rodelet fit beaucoup de bruit.
Il fallut pour l'touffer le retentissement des vnements politiques
qui prcipitrent la chute de l'Empire. Mais une chose surnagea, ce fut
le souvenir de la digne conduite de Garnier et des efforts gnreux de
madame la marquise de Sainte-Croix pour arrter ce malheureux sur le
penchant de sa ruine.

Madame la marquise fit,  quelque temps de l, un hritage
considrable,--une vieille parente qu'elle avait en Hongrie. Les dettes
furent payes et son train augmenta.

Quant  Ernestine Rodelet, elle alla cacher sa honte loin de Paris, et
le monde qui tressait des couronnes  madame la marquise de
Sainte-Croix, le monde clairvoyant et juste, l'accusa tout naturellement
d'avoir caus la mort de son pre.

Cette Marguerite Vital, qui avait os accuser madame la marquise et son
ami Garnier, tait une petite femme de jolie figure, bien qu'elle et
dpass la trentaine. Son propritaire l'avait expulse  regret, car
elle tenait sa loge et la maison dans un tat de propret admirable.
Mais le moyen de garder une portire qui fait de pareils cancans!

Marguerite, cite devant le tribunal, fut oblige de raconter sa petite
histoire. Elle tait veuve de militaire,  ce qu'elle disait,--mais elle
ne put reprsenter l'acte de dcs de son mari, qui ne portait point le
mme nom qu'elle.--Elle avait un beau garon de sept ans qui tait
enfant de troupe  la 7e demi-brigade.

Nous sommes forc de nous occuper un peu du pass de Marguerite, parce
que, parmi les personnages de l'humble drame de sa jeunesse, se trouvait
le digne M. Garnier.




X

--La Perlette.--


Garnier tait, au temps de la jeunesse de Marguerite Vital, tambour de
la 7e demi-brigade, en garnison  Paris. Il avait pour collgue et
camarade intime un gros garon du nom de Roger qu'on appelait Roger
Bontemps,  cause de son joyeux caractre. Garnier et Roger taient deux
insparables. Comme presque tous les tambours et trompettes de rgiment,
qui sont exposs  de frquentes railleries, ils taient fort assidus 
la salle d'armes et passaient pour de dangereux tireurs.

Roger Bontemps n'tait pas querelleur, mais il allait sur le terrain
comme on va  la noce. Garnier, au contraire, se montrait singulirement
pointilleux; il faisait le crne  tout propos et se donnait le plaisir
de tailler en pices les conscrits imprudents qui traduisaient tambour
par _tapin_.--Seulement, on avait pu remarquer que Garnier laissait
volontiers  Roger, son Pylade, le soin de punir les troupiers qui
passaient pour malins au noble jeu de la pointe.

C'tait sous le Consulat. Roger avait vingt-quatre ans; Garnier
atteignait  peine sa vingtime anne. Roger attendait avec impatience
l'occasion d'aller au feu; Garnier faisait semblant d'avoir la mme
envie.

Et tous deux taient amoureux, tous deux amoureux de la Perlette, une
petite vivandire comme on n'en vit jamais, leste, pimpante, plus jolie
qu'un amour, gracieuse, avise, bonne, et sachant des milliers de
chansons qu'elle disait, le sourire aux lvres, d'une voix sonore et
gaillarde; un bijou de vivandire. Tout le rgiment (pour ne plus parler
de demi-brigade, ce qui est fatigant), tout le rgiment tait fou de la
Perlette, qui tait notre Marguerite Vital,  l'ge de vingt ans. Elle
aurait pu pouser un sergent-major!

Ce fut elle-mme qui alla demander au colonel la permission de prendre
Roger Bontemps pour mari. Un tambour!

Garnier flicita chaudement son camarade et ils firent gamelle  trois.
N'ayez aucune inquitude sur les entreprises de ce Garnier vis--vis de
la Perlette. La Perlette n'avait, parbleu! besoin de personne pour se
dfendre contre les galants. C'tait un petit diable avec son baril sur
le dos, et le sabre du fantassin n'tait point du tout trop lourd pour
elle.

Au bout de neuf mois, un beau petit enfant vint: un garon qui fut
baptis Vital pour garder le nom de sa mre avec le nom de son pre.

Presque aussitt aprs, le rgiment partit. Marguerite, faible encore,
voulut suivre son Roger.

--Je n'en ai qu'un de plus  qui donner  boire, disait-elle en montrant
le maillot de son poupon;--ne voil-t-il pas une belle affaire?

Toutes les compagnies de tous les bataillons intercdrent avec ensemble
pour que le colonel la laisst venir. On lui fit une petite place dans
un fourgon, et en route!

Je ne sais trop o ils allrent, mais ce fut loin et l'on se battit
ferme. La Perlette ne resta pas longtemps dans son fourgon. Elle reprit
son poste derrire son mari, toujours leste, toujours pimpante, portant
son tonneau  droite, son enfant  gauche, chantant comme un loriot et
ne manquant jamais de mots pour rire.

Ce Roger Bontemps tait bien le plus heureux des tambours!

En secret, Garnier, son bon ami, son frre de baguettes, tait jaloux de
lui terriblement et le dtestait de tout son coeur.

Au bout d'un an, Garnier et Roger passaient caporaux le mme jour. La
Perlette avait dj vu le feu, et Dieu sait qu'elle ne se gnait gure
pour courir dans les rangs  l'heure la plus chaude. Son petit Vital
restait au dpt. Elle disait:

--Est-ce que le bon Dieu voudrait faire un orphelin de ce chrubin-l!
C'est lui qui nous garde.

Les jours de bataille, son tonneau tait intarissable. Elle allait
porter la goutte aux avant-postes. Chemin faisant, elle soignait les
blesss, et ses poches taient toujours pleines de charpie.

L'admiration et la tendresse que tout le rgiment avait pour elle
rejaillissait sur Roger, qui, du reste, tait un trs-bon soldat. Il fut
sous-officier avant son ami Garnier.

Un soir, aprs une marche force, celui-ci lui dit:

--Sommes-nous toujours des frres?

--Pourquoi pas? demanda Roger.

--Peut-on te parler franchement comme autrefois?

--Je t'coute.

--J'ai un secret  te rvler, fit Garnier, qui semblait hsiter.

--On te dit qu'on t'coute!

--C'est que... Tu aimes bien Marguerite, n'est-ce pas, mon pauvre Roger?

Celui-ci devint tout ple.

--Je ne l'ai pas vue ce soir..., dit-il;--est-ce qu'il lui serait arriv
malheur?

--Non... je prfrerais cela pour toi.

Roger le regarda dans le blanc des yeux et Garnier dtourna la tte.

--Est-ce que tu as quelque chose  me dire contre Marguerite? demanda
Roger, qui affectait un grand calme, mais dont la voix tait change.

--Contre elle, rpondit Garnier,--non... pas encore... mais un malheur
est bien vite arriv... Le lieutenant Moreau la regarde.

Roger respira bruyamment, puis il s'tendit sur sa paille et mit son sac
en manire d'oreiller sous sa tte.

--Tu m'as fait peur, dit-il en riant.--Bien, bien, vieux... je te
remercie... tout le monde la regarde, parbleu!

Il ronflait dj.

Garnier resta longtemps assis, la tte appuye sur sa main.

--Je ne sais plus si je l'aime ou si je la dteste!... murmura-t-il
enfin.

Ceci se passait en 1809. Le petit Vital avait deux ans.--Le lieutenant
Moreau tait un beau jeune homme, brave comme son pe et que l'empereur
avait dcor de sa propre main.

Roger avait dormi toute la nuit sur les deux oreilles; le lendemain, il
fit attention  ce lieutenant Moreau.--Par hasard, il vit la Perlette
lui sourire.

Garnier ne lui parla plus de cela. Le coup tait port.

Au combat de Kehl, le lieutenant Moreau fut frapp d'une balle en pleine
poitrine. La Perlette passait. Elle s'agenouilla prs de lui et voulut
le panser. Le lieutenant lui dit:

--Il n'est plus temps, ma belle... Sais-tu ta prire?

Marguerite rcita bien pieusement le _Pater_ et l'_Ave_.--Il n'et pas
fallu lui en demander davantage.

Le lieutenant dtacha sa croix et la lui donna.--Comme Marguerite
tendait sa main pour la prendre, le lieutenant toucha cette main de ses
lvres mourantes et lui dit:

--Tu porteras ce baiser  ma mre... La croix est  toi.

La charge battait. Le bataillon de Roger et de Garnier passait au pas
redoubl.--Garnier montra du doigt,  Roger, le groupe form par le
lieutenant et la vivandire, au moment o Moreau confiait  Marguerite
le baiser d'adieu pour sa mre.

Roger, ce jour-l, ne fit point de quartier.

Le soir, la Perlette tait triste.

--Porteras-tu le deuil de veuve? lui demanda Roger amrement.

Marguerite ne comprit point.

Pendant qu'elle dormait, Roger fouilla dans son sac et trouva la croix
du lieutenant.

Il tait jaloux. Garnier triompha.

Vers le commencement de l'anne 1810, Marguerite Vital devint enceinte
pour la seconde fois. Vital avait trois ans. On lui avait fait un petit
costume d'enfant de troupe. Quand Marguerite venait le voir au dpart,
c'taient des joies et des caresses.

--Voyez-vous bien cet enfant-l, disait-elle,--je parie qu'il sera
gnral!

Et tout le monde acceptait l'augure. Aprs Marguerite, ce que le
rgiment aimait le mieux, c'tait son petit Vital.

Un soir du mois de fvrier, l'arme marchait malgr la neige. Il
s'agissait de tourner la position des allis, et il fallait, pour cela,
s'ouvrir un passage  travers les grands bois d'Einengen. La nuit tait
sans lune; la marche n'tait claire que par les vagues rverbrations
de ce linceul blanc qui couvrait au loin la campagne.

Des coups de feu se firent entendre sous bois,  quatre ou cinq cents
pas de distance.--Le colonel, qui tait tout prs de la Perlette, dit:

--C'est sous le chteau d'Einengen... Cela devait arriver... Le gnral
S*** aura voulu revoir une dernire fois sa belle comtesse.

Il fit faire halte et attendit quelques minutes.

On crut entendre comme des gmissements sous le couvert.

--Dix hommes de bonne volont et une battue de trois minutes! dit le
colonel,--mais pas de bruit!... Le mouvement que nous oprons dcidera
peut-tre du sort de la campagne!

Dix hommes s'engagrent aussitt sous bois. Un officier les commandait;
c'tait le neveu du colonel.

--Est-ce que celui-l a remplac le lieutenant Moreau? dit Roger, qui
toucha le bras de Garnier.

Il en tait l dj.

--Le neveu du colonel est riche, rpondit Garnier;--mais tu vas trop
loin!

--Les femmes! grommela Roger.

--Quant  a, reprit Garnier, si tu n'avais pas une vivandire au cou,
avec tes talents militaires, tu ferais un fier chemin!

La Perlette s'tait lance sur les pas du dtachement.

Au bout de trois minutes, montre en main, le dtachement revint, mais
sans l'officier ni la Perlette.

Le colonel ordonna:

--En avant, marche!

Sa voix tremblait et il avait les larmes aux yeux.

Roger fit un mouvement pour se jeter hors des rangs.

--Dsertion en face de l'ennemi!... murmura Garnier  son oreille.

Le rgiment continua sa route dans la nuit.--A l'appel du matin, le
neveu du colonel ne rpondit pas. Ce fut Marguerite Vital qui rendit
compte de sa mort plus tard. Le jeune officier, ardent et dsireux de
rendre un bon office personnel  l'un des gnraux les plus distingus
de l'arme franaise, avait devanc imprudemment son dtachement. Un
corps ennemi l'avait cern. Il tait tomb comme d'Assas; car, au moment
o les baonnettes autrichiennes s'appuyaient dj sur sa poitrine, il
avait pu faire  haute et intelligible voix le commandement de rallier.

Les dix hommes de bonne volont, ignorant le sort de leur chef, avaient
d obir.

C'tait tout prs de la lisire du bois d'Einengen,  quelques centaines
de pieds de la grille du parc. Il y avait, sur la droite, un ravin
profond o les arbres, plants drus, se croisaient au-dessus d'un cours
d'eau qui tait alors gel. Marguerite avait fait comme le neveu du
colonel; elle avait pris les devants. Le hasard l'avait fait passer 
cinquante ou soixante pas de la patrouille autrichienne. Elle entendit
le dernier cri du jeune officier franais.

Elle entendit encore autre chose. Des plaintes s'levaient du fond du
ravin. Marguerite tait leste et brave. Elle descendit en s'aidant des
pieds et des mains. Au bord du ravin, elle trouva un homme bless auprs
d'un cheval abattu.

L'homme avait deux coups de feu, sans compter les blessures reues dans
sa chute. Le cheval ne bougeait plus. La Perlette fit fondre de la neige
dans ses mains et lava les plaies avant de les bander. Tout  coup, au
moment de poser la charpie, elle mit brusquement sa main sur la bouche
du bless, qui continuait de gmir par intervalles.

Il se dbattit; elle le maintint de toute sa force.

On voyait une ombre noire qui rampait dans la neige sur le bord du
ravin et qui descendait lentement vers l'eau.

La Perlette resta un instant immobile et retenant son souffle. L'ombre
avanait toujours. Quand la Perlette eut acquis la conviction que
l'ombre venait droit  eux, elle ta sa main qui comprimait la bouche du
bless. Celui-ci respira fortement et rendit une plainte.

L'ombre s'arrta;--puis elle recommena  descendre tout doucement,
comme et pu faire un animal sauvage en qute de sa proie dans cette
sombre nuit.

La Perlette laissa chapper ses bandes et sa charpie. Il ne s'agissait
plus de cela. Elle glissa sa main droite derrire le corps du bless et
dgaina sans bruit son pe, qui tait engage sous le cheval.--L'pe
n'avait pas t brise dans la chute.--La Perlette eut comme un sourire.

Elle attendit, immobile et calme.--Elle devinait bien que le groupe
form par elle, le bless et sa monture, apparaissait vivement, comme
une large tache noire parmi la blancheur de la neige, mais qu'on ne
pouvait point voir de loin les mouvements ni la pose des personnages
composant le groupe.

Elle attendit.

Arrive au fond du ravin, l'ombre se releva.--C'tait un grand diable
de sous-officier bavarois avec un bonnet  poil long d'une aune et un
costume tout chamarr de clinquant.

Au moment o il dgainait sa latte, le bless se rveilla en sursaut et
le vit.

--Mon pe! s'cria-t-il en faisant un effort pour se mettre sur ses
genoux.

La Perlette ne bougea pas plus que si elle et t une statue de pierre.

Le Bavarois poussa un hourra en brandissant son sabre. La Perlette le
laissa venir.--A l'instant o le sabre tournoyait au-dessus de la tte
nue du bless, elle plongea l'pe jusqu' la garde dans le coeur du
Bavarois, qui tomba lourdement sans pousser un seul cri.

Le bless s'appuya de ses deux mains au sol pour la regarder, stupfait
qu'il tait. Il ne l'avait pas encore aperue.

--Qui tes-vous? demanda-t-il.

--La paix, s'il vous plat, mon gnral, rpondit-elle  voix basse,--il
y en a d'autres ici prs, et nous ne sommes peut-tre pas au bout de nos
peines!

Le gnral se tut. La faiblesse le reprit. Marguerite pansa ses
blessures adroitement et vite.

--Maintenant, dit-elle,--il faut tcher de vous en aller.

On entendait sous bois des pas sourds qui frappaient pesamment la neige
et qui allaient tantt s'loignant, tantt se rapprochant. Les
Autrichiens continuaient leur battue.

Le bless regarda tristement son cheval immobile.

--Il n'est pas mort, dit la Perlette.

--Tchez de le saigner sous la langue avec la pointe de mon pe, dit le
bless.

--Jamais bon animal n'a trop de sang, rpondit Marguerite;--je ferai
mieux,--vous allez voir.

Elle emplit sa main de neige et versa dessus de l'eau-de-vie. Avec ce
mlange, elle frotta les naseaux du cheval, qui souffla bruyamment. Elle
lui ouvrit la bouche et y introduisit le reste de son vulnraire
improvis.

Elle fut oblige de se jeter de ct pour n'tre point renverse par le
cheval, qui se remettait brusquement sur ses pieds.

--Plt  Dieu, mon gnral, dit-elle,--que vous en fussiez quitte  si
bon march que lui... Allons! ne craignez pas de vous appuyer sur moi:
je suis forte comme un Turc!... Les voil qui se rapprochent: nous
n'avons que le temps de nous mettre en selle.

Le bless parvint  remonter sur son cheval. La Perlette sauta en
croupe.

--Je vais vous tenir, mon gnral, dit-elle encore;--car, ce soir, vous
faites un pauvre cavalier!

Il tait temps. Les silhouettes noires des soldats ennemis se
dtachaient au sommet du ravin.--Deux ou trois coups de feu retentirent.

--Jouons des perons! cria la Perlette;--tournez  gauche et suivez le
cours de l'eau!

Une dcharge gnrale illumina le bois. Une grle de balles siffla aux
oreilles des fugitifs.--Le cheval prit le galop.

--Vous avez de la chance, mon gnral, fit la Perlette;--mon paule
droite vous a gar d'une balle.

--Seriez-vous blesse? s'cria vivement le gnral.

--Bah! rpliqua tranquillement Marguerite;--a me connat!... La balle
s'est releve et n'a fait qu'une gratignure... J'ai dans mon tonneau de
quoi gurir cent mille plaisanteries comme a... Tournez  droite
maintenant, car il ne faut pas leur laisser le temps de recharger.

Une demi-heure aprs, ils taient au village d'Einengen, encore occup
par l'arrire-garde de l'arme franaise.

--Aussi jolie que brave! dit le gnral en la voyant pour la premire
fois aux lumires...--Mon enfant, reprit-il d'un accent srieux et
pntr,--vous m'avez sauv plus que la vie, car il est des jeux o un
gnral franais n'a pas le droit de risquer sa tte... Quelle
rcompense voulez-vous?

--Mon gnral, rpondit la Perlette,--j'ai mon mari qui est sergent:
s'il passait officier, a le rendrait bien content.

--Et vous? demanda S***.

Marguerite hsita.

--Moi, rpliqua-t-elle enfin,--je ne sais trop... Il a dj honte de moi
parce que je suis vivandire.

--Alors, choisissez une autre rcompense.

--Non.--Je choisis celle-l... Je l'aime.

Le gnral prit le nom de Roger sur ses tablettes.

Napolon portait  la garde de son pe le roi des diamants: le Rgent.
Cela faisait mode. La plupart des officiers gnraux avaient  leur
ceinturon une agrafe de diamants. Le gnral S*** en avait une
trs-belle. Il y porta la main.

--Excusez si je vous demande une dernire grce, mon gnral, dit la
Perlette;--je voudrais que la chose ft arrange de manire que mon mari
ne st point que son avancement lui est venu par moi.

S*** caressa paternellement la joue rougissante de Marguerite.

--Ce sergent Roger est plus heureux que bien des ducs et princes,
dit-il; vous tes une bonne femme!

Il dtacha en mme temps sa belle agrafe de diamants.

--Comment avez-vous nom? interrogea-t-il.

--Marguerite Vital, femme Roger.

--Je ne veux crire ce nom-l que dans ma mmoire, dit le gnral en
souriant;--si jamais je pouvais l'oublier, prenez ceci, mon enfant... A
quelque heure, en quelque lieu que ce soit, quand vous aurez besoin de
moi, venez: ceci est un gage entre nous.

--Ah! mon gnral! s'cria Marguerite tristement, ceci doit valoir
beaucoup d'argent et vous voulez me payer!

--Qu'importe le prix, Marguerite, si vous ne le vendez jamais?

Marguerite tendit la main et le gnral serra doucement cette main entre
les siennes.

--Ceci ne me quittera point, dit-elle en glissant l'agrafe dans son sac;
a me rappellera que j'ai sauv la vie d'un hros... je mourrais de faim
auprs!

--Et maintenant, Marguerite, reprit S***,--il faut aller vous reposer.

--Je suis de la septime, rpliqua-t-elle;--j'ai plus de trois lieues 
faire pour rejoindre... Que Dieu vous bnisse, mon gnral, et au
revoir!

Elle s'en alla, suivant les traces de la septime dans la neige. Quand
elle arriva au bivac, Roger dormait, la tte sur un fagot. Marguerite
s'tendit prs de lui et le sommeil la prit tout de suite. D'ordinaire,
elle tait toujours sur pied avant le premier roulement de tambour, mais
elle avait tant travaill cette nuit, qu'elle n'entendit point battre le
rveil.

Roger et Garnier s'veillrent avant elle.

--Tiens! fit Roger, qui affectait maintenant une sorte de ddain pour
celle qu'il avait tant aime,--voil mon pouse!

--Le pauvre sous-lieutenant n'est pas revenu, repartit Garnier;--elle
les tue tous... Dis donc! l'autre lui avait donn sa croix... celui-ci
n'avait pas de croix, mais je lui ai vu de beaux bijoux au bal, quand
l'empereur vint  Aix...

--On peut regarder, dit Roger, qui ouvrit le sac de la Perlette.

Ils se penchrent tous deux curieusement et se relevrent, blouis  la
vue de l'agrafe du gnral S***.

--A la bonne heure! dit Garnier.

Ce mot avait dans sa bouche une porte si outrageante, que Roger mit la
main  son sabre.

Mais il se ravisa, lcha un juron, referma le sac et dit:

--C'est fini!

Ce Roger n'tait pas du tout un mchant coeur.--Seulement, il ne
venait pas  la cheville de sa femme Marguerite.

On ne s'expliqua point, parce que Garnier avait dit: Si tu lui fais des
reproches, elle t'entortillera.

Quelques jours aprs, Roger reut son brevet de
sous-lieutenant.--Garnier en faillit mourir de jalousie. Il tait
toujours caporal. Il se dit:

--Du moins, je lui prendrai sa femme!

S'il avait su au juste ce que valait l'agrafe de diamants, c'et t
l'agrafe qu'il et prise la premire.

En passant officier, Roger quittait la septime demi-brigade pour entrer
dans l'infanterie lgre. Marguerite voulut le suivre; il lui remit une
feuille de route toute signe qui la dirigeait sur Paris pour cause
d'enceintement.

Elle se pendit  son cou.

--Mon homme, lui dit-elle,--je pense bien que je ne te reverrai plus...
Ce Garnier t'a perdu, et puis tu as bien de l'orgueil... Adieu! aie de
la chance... Dans vingt ans comme aujourd'hui, si tu as besoin de moi,
je suis ta femme!

A cette heure de la sparation, le coeur de Roger se rvolta contre sa
propre conduite. Il serra Marguerite sur sa poitrine. Elle eut un moment
d'espoir, car une larme brillait dans les yeux de Roger.--Mais, sous la
tente, une voix trop connue se mit  chanter la chanson de Panard:

  Je ris
  De ces maris,
  Bonnes mes!...

C'tait Garnier.

Les bras de Roger tombrent.

--Baise ton garon! lui dit la Perlette d'un ton ferme.

Et, quand Roger eut embrass le petit Vital, la Perlette tourna le dos.
Elle ne pleurait pas.

Elle vint comme cela jusqu' Paris, o elle arriva bien malade. C'tait
son coeur qui tait bless.--Elle accoucha bientt d'un second enfant:
une fille.

Elle crivit  Roger, qui ne lui rpondit point.

Il y avait pour elle, dans ce quartier des Invalides o elle avait lou
une chambrette, tout un monde de souvenirs. Au temps o son Roger,
tambour, lui faisait les doux yeux, ils taient caserns tous deux 
l'cole militaire. Que d'hommages en ce temps-l! et comme elle tait
bien la petite reine de ce brave rgiment!--Le colonel lui-mme avait
pour elle des sourires, et les officiers disaient quand elle passait:

--Bonjour, petite Perlette.

O sont les jeunes fleurs du printemps, quand vient le vent d'automne?

Tout cela tait mort, il n'en restait plus rien.

Elle allait, avec sa petite fille dans ses bras et tenant par la main
son Vital chri, sur les terre-pleins de ce Champ de Mars o tant de
fois elle avait suivi la septime demi-brigade parmi les nuages de
poussire poudroyant au soleil.

C'taient d'autres soldats qui tenaient l'cole. Ils ne la connaissaient
plus. Seulement, comme Vital tait habill en enfant de troupe, les
vieux lui faisaient signe de la tte en disant:

--Salut, la petite mre.

Quelques-uns lui demandaient si son homme tait mort. Sa tristesse
profonde parlait de veuvage mieux qu'une robe de deuil.

Un soir qu'elle tait seule avec ses deux enfants dans sa chambrette, on
frappa  sa porte.--Cela n'arrivait pas souvent.

Vital dormait dans son berceau; la petite Batrice pendait au sein.

Marguerite ouvrit; ce fut Garnier qui entra. Il avait le costume de
sergent-major.

Il y a des choses honteuses et hideuses qu'on ne peut point raconter en
dtail. Garnier trouva Marguerite plus belle dans ses larmes. Il parla
d'amour, ou plutt il proposa un march infme. Il dit  Marguerite:

--Si vous voulez, Roger vous rappellera prs de lui, je me charge de
cela.

Les ddains de la jeune femme le rendirent furieux.

Nous connaissons Marguerite: elle le chassa.

En s'en allant, Garnier dit:

--Je me vengerai.

Et il se vengea tout de suite, car il ajouta:

--Roger veut un de ses enfants. Prparez-vous, car je repars dans huit
jours, et c'est moi qui le lui mnerai.

Quand il fut sorti, Marguerite s'affaissa sur elle-mme. Elle n'avait
point prvu cette nouvelle torture.--Choisir entre ses deux enfants.

La petite Batrice souriait dj, et si vous saviez comme elle tait
jolie! Mais Vital, le premier-n, Vital, qui tait le coeur mme de sa
mre!

Ce fut une nuit de larmes et de sanglots. Vital dormait, le cher
enfant! Batrice pleurait, parce que le sein qui l'allaitait venait de
se tarir sous le coup de cette immense douleur. Marguerite regardait
tour  tour Vital et Batrice.

Comment se sparer de celle-ci, qui avait tant besoin de sa mre?--Mais
une chose encore plus impossible, c'tait d'abandonner Vital!

A force de pleurer, Batrice ferma les yeux et s'endormit. Marguerite,
engourdie par l'angoisse, resta jusqu'au jour entre les deux berceaux.

Elle se disait:

--Il faut choisir!... il faut choisir!

Et, chaque fois qu'elle voulait faire ce choix navrant, son me se
dchirait.

Ds le matin, elle alla consulter un homme de loi pour savoir si son
mari avait le droit de lui enlever un de ses enfants. L'homme de loi lui
fit une rponse trs-catgorique, appuye sur des textes nombreux. De
cette rponse, il rsultait que certaines cours avaient dcid
l'affirmative, tandis que d'autres avaient consacr la ngative.

La loi, disait l'avocat, tait plus claire que le jour,--_luce
clarior_;--mais on pouvait l'appliquer de diffrentes manires,--selon
le point de vue.

Pour obtenir les enfants jusqu' l'ge de sept ans, la premire chose 
faire tait de provoquer un jugement en sparation de corps;--ensuite...

Marguerite n'attendit pas le reste. Elle paya l'avocat et retourna
toujours courant  sa chambrette, o les deux petits avaient pu
s'veiller en son absence.

Le lait ne revint pas. Batrice fut ainsi sevre.

La Perlette quitta sa petite chambre et alla se cacher ailleurs.

Mais elle ne voulait point dsobir  son mari; c'tait seulement pour
viter l'entrevue de cet odieux Garnier.--Le jour et la nuit, la
Perlette pleurait entre les deux berceaux, se rptant  elle-mme comme
une pauvre folle:

--Il faut choisir!... il faut choisir!

La chambre o elle avait cherch un refuge tait dans les combles du n
81, rue de l'Universit. Garnier lui avait appris que son mari, pass
lieutenant, tait de retour en France et tenait garnison  Bordeaux. La
Perlette mit Batrice dans un petit berceau bien blanc et la descendit
chez M. Rodelet, qui faisait partir chaque semaine des voyageurs pour le
Midi. C'tait un brave homme que ce pre Rodelet. Il fut touch de la
situation de Marguerite. Non-seulement il se chargea de faire voyager le
petit ange qui tait dans le berceau, mais encore il obtint pour
Marguerite le poste de concierge de la maison.

A dater de cet instant, Marguerite Vital n'entendit plus parler de son
mari.--Mais elle devait avoir encore, et cela bien souvent, des
nouvelles de l'ami Garnier.

Ce fut lors de ce voyage de Bordeaux  Paris que Garnier se trouva dans
le coche avec cette petite Flavie, fille d'un courtier de commerce, qui
devait jouer plus tard un si lugubre rle sous le nom de marquise de
Sainte-Croix.

Garnier, par suite de sa liaison avec la marquise, quitta bientt l'tat
militaire et s'tablit dcidment  Paris.

Il cessa toutes relations avec Roger, qu'il avait toujours ha et
jalous du meilleur de son coeur,--et n'eut pas mieux demand que
d'oublier la Perlette, qui tait maintenant beaucoup trop au-dessous de
lui, si le hasard ne l'et jete de temps en temps sur son chemin comme
une menace vivante de chtiment.




XI

--La premire femme du comte Achille.--


Pendant les premires annes de la Restauration, vous n'auriez certes
pas reconnu Flavie, cette ple et maigre petite fille qui avait, un beau
jour, dsert la maison de son pre, sans regret comme sans entranement
de coeur. La pubert l'avait agrandie en tous sens. Elle tait belle,
non point de cette beaut rgulire qui charme par les lignes et
l'harmonie des contours, mais de cette splendeur, si l'on peut ainsi
s'exprimer, qui rayonne au front des filles du soleil.

Vous avez vu l-bas, au del de Bordeaux, et d'autant plus souvent qu'on
se rapproche des Pyrnes, vous avez d voir de ces tonnantes
transformations. On dirait que la fillette humble et noire jette sa peau
de chrysalide pour se faire femme, comme ces chenilles velues qui
s'lancent tout  coup, radieux papillons, parmi les fleurs amoureuses
et charmes.

On dirait cela, tant la mtamorphose est brusque et complte. Entre deux
printemps, Cendrillon s'est veille princesse.

coutez! ce sont l les reines de la sduction. Dieu mit  rendre plus
exquis les enchantements de ces sirnes toutes les longues annes de
l'enfance et de la jeunesse.

Il y a eu l un travail latent et merveilleux. C'est un jet qui monte
plus haut pour avoir t mieux comprim.

Flavie eut les enviables honneurs de la mode. Elle put, sans se
compromettre aucunement placer M. Garnier sur un assez bon pied,--non
pas pour faire des mariages, on ne fait pas de mariages, surtout dans le
grand monde, mais pour plumer pigeons errants et colombes gares sous
prtexte de mariage. Vers cette poque, Garnier s'tablit seigneur de
Clrambault. Clrambault est un petit tas de boue situ entre Pontoise
et Meaux. Il y a trois maisons. Garnier avait t l en nourrice.

Mais il eut beau s'anoblir. C'tait le domestique de Flavie et non point
son gal. Quelque troite que ft leur association pour mal faire, une
distance norme restait entre eux deux.--Le vent qui porte sur la
montagne nue la semence des cdres peut laisser tomber une graine de
grande dame dans la boutique d'un courtier de commerce. La graine germe
o le sort l'a mise, et la grande dame en herbe, souffrant  respirer
cet air hypobourgeois, s'envole un matin pour fleurir  Paris, qui est
la patrie unique des grandes dames honntes et des grandes dames
perdues.--Flavie tait grande dame. Elle et t grande dame en vendant
des pommes  deux sous le tas,--contrairement  ces paquets de soie, de
velours et d'or qui ont beau se guinder tout au haut de leurs millions,
et qui ne peuvent tre jamais que d'anciennes dbitantes, faisant honte
 leur toilette et dconcertes devant leur fille de chambre.

Flavie tait grande dame comme Molire tait pote, comme Cromwell
tait gnral, comme Colomb tait navigateur, en dehors de tout et
malgr tout. Ses vices n'y faisaient rien. Elle les cachait, s'il le
fallait; si elle pouvait, elle se drapait dedans. Ce monde dlicieux du
faubourg Saint-Germain o tant de haute vertu est dupe et non salie par
tant de turpitudes trangres, ce monde tait son domaine. Elle avait la
quintessence de son esprit, elle avait la perfection de ses lgances.
Elle y tait reine du consentement de ses rivales illustres.

Cela dura peu: qu'importe? Cela fut.

M. Garnier de Clrambault, esprit vantard, grossirement finaud et
ne se sauvant que par une sorte de rondeur brutale que certains
confondent obstinment avec la franchise,--parleur emphatique et
vulgaire,--ignorant, gauche malgr son aplomb, timide hors de propos,
trop hardi quand l'occasion exigeait de la mesure, M. Garnier de
Clrambault n'et pas mme pu tre tolr dans ce monde qui demande
avant tout du tact et de la tenue.--On y excusait ses rares apparitions
en le faisant passer pour un ancien officier de cavalerie.

L'ancien officier de cavalerie a, en gnral, d'alarmants privilges.

M. Garnier de Clrambault tait, en somme, un faiseur de mauvais ton. A
peine aurait-on pu lui pardonner son habit bleu s'il et t le plus
honnte homme de la terre.--Mais il savait par coeur sa marquise
depuis le coche de Bordeaux jusqu' l'heure prsente.

C'tait beaucoup.--Ce n'tait pas assez. Flavie tait femme  se
dbarrasser d'un fcheux en un tour de main.

Mais M. Garnier de Clrambault avait pour lui la force de
l'habitude.--Demandez aux sculpteurs combien est prcieux l'outil qui
est _ la main_.

La matire ici est insignifiante. La gouge que l'on connat, les burins
d'habitude, eussent-ils des manches de sapin, sont mille fois
prfrables  des lames inconnues, emmanches qu'elles seraient d'argent
ou d'or.

Voil pourquoi madame la marquise de Sainte-Croix ne se dfaisait point
de son Garnier. Il ne la gnait point; elle avait us ses asprits.
Pour un geste, il venait; pour un signe, il rentrait sous terre. Il et
fallu du temps pour former un autre instrument pareil.

Comme on le pense bien, la marquise, avec ou sans son Garnier, fit
travailler rudement l'argent de ce malheureux Rodelet. Elle mit  bien,
sous Louis XVIII et Charles X, quelques belles oprations, mais sa manie
de joueuse dvorait tout. Elle jouait  la bourse,  la loterie; elle
jouait par procureurs  tous les tripots de Paris. La chance la
poursuivait. Nous l'avons dit: le jeu faisait d'elle un gouffre.

Nous laisserons de ct l'histoire de ses entreprises pendant la
Restauration. La haute place qu'elle s'tait acquise dans les salons
flchit peu  peu par des bruits qui coururent, mais elle tait trop
profondment habile pour tomber jamais au-dessous d'un certain niveau.
Elle conserva toujours des dehors princiers, mme en faisant cette
volution qui s'appelle se retirer du monde, et qui consiste  mettre
de ct certaines obligations gnantes, des devoirs niais, des fatigues,
des corves, pour ne garder du monde que ses avantages rels et ses
vraies joies.

On est bonne me au faubourg et charitable avec ostentation; les
mdisances y profitent souvent  la victime dsigne. Certaines
marchales de la France lgante ont gagn leur bton fleuri en se
drapant dignement dans ces lches mdisances,  propos dprcies par
l'adroite substitution du mot _calomnie_.

Il y a tant d'intressant attrait autour d'une femme calomnie!

Si Flavie n'et pas t joueuse incorrigiblement, et, par consquent,
toujours rduite  payer de sa personne pour conqurir des proies
nouvelles, nul ne peut savoir jusqu' quelle hauteur cette noble foule,
toujours un petit peu myope, et lev son pidestal.

Arrivons tout de suite  un vnement qui se lie trs-intimement  notre
drame et qui eut lieu peu de temps avant la rvolution de juillet.

Madame la marquise de Sainte-Croix fut amoureuse une fois en sa vie. Le
diable dut rire  gorge dploye. Voici l'aventure telle quelle:

Au mois de fvrier 1828, le 4e hussards vint en garnison  Paris. Le
colonel, M. le comte Achille de Mersanz, tait un homme de trente ans 
peu prs et le plus beau cavalier qui se pt voir. En 1828, ce n'tait
pas comme sous la royaut de juillet; le faubourg partageait franchement
avec M. Scribe, la passion des jeunes colonels. D'ailleurs, M. de
Mersanz, que l'on disait homme de haute distinction et qu'on savait fort
riche, tenait, par alliance ou parent,  toutes les familles
considrables de la ville noble. Il arriva, prcd de l'avant-got le
plus flatteur.

Il n'y a pas  dire, et M. Scribe avait raison: un jeune colonel de
hussards est une chose charmante, surtout quand il a huit cent mille
livres de rente, beau nom et belle mine. M. de Mersanz eut un fort joli
succs, et sa femme eut un succs de vogue.

Elle avait vingt-quatre ans. Elle adorait son mari. C'tait un visage
doux et fin, aux traits lgrement effacs, au sourire ple: une de ces
ttes de vierge qui passaient dans les nuits d'Abbotsford quand Walter
Scott peignait Alice Lee ou Lucy Bertram. Elle avait une petite fille de
sept ans, jolie comme un ange et qu'elle aimait passionnment.--Je ne
sais trop pourquoi le monde lui faisait cette fte bruyante et
brillante, car elle ne semblait chercher ni le bruit ni l'clat.

C'tait  cause de cela peut-tre.

Le comte Achille tait, au contraire, un homme de plaisirs. Il aimait
beaucoup sa femme, mais sans se montrer exclusif. La jeune comtesse,
sentimentale et un peu triste, souffrait.

Csarine, sa petite fille, blond lutin dont le sourire petillait comme
une flamme, lui demandait souvent:

--Mre, pourquoi pleures-tu?

Ce fut de M. le comte Achille de Mersanz que Flavie devint amoureuse.

Jusqu'alors, elle n'avait jamais eu l'ombre d'une intrigue dans le monde
o elle vivait. Nous ne vous la donnons pas pour vertueuse, mais pour
habile. On garde si aisment les dehors quand on se distrait hors de son
cercle! La marquise n'avait qu'une vraie passion: le jeu. Or, jamais
elle ne touchait une carte dans son monde.

Elle ne dansait plus depuis longtemps, bien qu'elle n'et que
trente-quatre ans et qu'elle ft dans toute la maturit de son
charme.--Le jour o le comte lui fut prsent, elle ne lui parla que de
sa femme et de sa fille.

En rsultat, ils se dplurent. Flavie jugea que M. le comte tait un
fat; elle le dit. Achille trouva et dclara que madame la marquise
tournait  la vieille femme.

Huit jours aprs, M. le comte faisait  madame la marquise une cour
assidue.

Personne n'est  l'abri de ces orateurs idiots qui font d'odieux
discours sur toutes choses. Qui n'a entendu un petit rentier disserter
sur les moeurs du grand monde? Moins on connat une chose, mieux on en
parle _ex professo_. Il y a vraiment une certaine gaiet dans les
fantastiques harangues de ces messieurs. Par quelle porte d'antichambre
mal ferme ont-ils vu le grand monde? Voil la question.

Toujours est-il que c'est l'abomination de la dsolation. Le grand monde
est un spulcre blanchi. Toute cette soie, tout ce velours ne servent
qu' recouvrir des infamies.--Connaissez-vous la _Tour de Nesle_?--Il y
a au moins trois ou quatre Marguerite de Bourgogne dans chaque htel de
la rue de Varennes.

La civilisation leur a seulement appris  ne plus jeter leurs amants 
la rivire,--ce qui tait une prodigalit.

Les grandes dames sont capables de tout! Je crois que les marquis vont
rtablir le droit du seigneur! On ne sait pas, on ne saura jamais ce qui
se passe dans ces rues froides et svres o la vertu fugitive ne peut
mme pas s'abriter dans les magasins de modistes!--Horreur! Il n'y a pas
de boutiques dans ce quartier maudit! Comment l'assainir?

Au fond de la btise paisse de ces fadaises, il y a pourtant quelque
chose de vrai. Le faubourg Saint-Germain aime les aventuriers. Cela le
compromet.--Et c'est pour cette raison que tous les coquins un peu
distingus prennent tout d'abord titre de vicomte. Qu'il vienne  Paris
un forat dguis en prtre, un faussaire habill en marquis, une
chappe de Saint-Lazare grime en duchesse, soyez srs et certains que
le faubourg lui ouvrira avidement ses deux bras!

Il faut dire encore que quand une fois les vrais marquis s'garent
l-bas du ct de la petite bourse... mais ils ont bien promis de n'y
plus aller.

Au fond, les orateurs rentiers ou autres ont tort de parler de ce qu'ils
ne connaissent point.--Mry nous raconterait-il si savamment les
miracles de l'Inde s'il n'y avait pass les trente plus belles annes de
sa vie, sans franchir les limites de la vrit vraie.

On pourrait dire  ces orateurs pudibonds: Dans cette Tour de Nesle,
les moeurs sont un peu meilleures que chez vous, ce qui ne les fait
pas toujours bonnes. Le commerce franais, qui est pourtant
trs-honorable, compte une fcheuse minorit d'escrocs. De mme, le
faubourg Saint-Germain, cette bergerie chevaleresque, donne
malheureusement asile  plus d'un loup.

On y trouve aussi des louves.

Mais la galanterie, nous y revenons parce que c'est votre grand cheval
de bataille, la galanterie n'y descend jamais si bas que dans vos
arrire-magasins, quoiqu'elle y prenne des formes beaucoup plus dignes
et un aspect infiniment plus aimable.

Madame la marquise de Sainte-Croix fut flatte des assiduits de ce
brillant jeune homme que les meilleurs salons s'arrachaient. En outre,
elle entendait trop parler de la jeune comtesse de Mersanz: cela lui
rompait les oreilles. Elle la vit; elle la dtesta. Mais les affaires du
comte Achille n'en avancrent pas beaucoup plus pour cela. Entre toutes
les conqutes, dans de certaines conditions, celle d'une femme comme
Flavie est et sera toujours la plus difficile.

Cependant, elle aimait,--comme elle pouvait aimer.

Le comte Achille devenait fou. Cela lui arrivait chaque fois qu'on lui
rsistait.

Le comte Achille et soulev des montagnes pour vaincre la rsistance
de cette femme qui lui laissait voir sa tendresse, mais qui se
retranchait, tout mue, derrire son inexpugnable vertu.

Dans le tte--tte, on laisse chapper de ces choses qui ont, selon les
cas, beaucoup ou pas du tout de porte. Un soir que le comte Achille et
Flavie taient seuls dans le boudoir de cette dernire, elle dit:

--J'ai cinq ans de plus que vous.

--Vous le dites, il faut bien le croire, rpliqua le comte;--moi, je
vous vois plus jeune et plus belle que mon premier rve d'amour.

--Ce n'est pas votre femme que vous avez aime la premire? demanda
Flavie.

Achille se mit  rire. Il tait colonel.

--Dites..., insista la marquise.

--Je ne m'en souviens plus, repartit le comte, qui souriait toujours.

--Vous tes trop militaire de comdie quelquefois, murmura Flavie.

Elle eut un soupir et reprit:

--Je n'ai jamais vu de femme si charmante que la comtesse.

Achille s'inclina.

--Je vous en veux de ne plus l'aimer, ajouta Flavie.

--Si madame la comtesse de Mersanz connaissait l'intrt que vous
voulez bien lui porter, dit Achille, qui se mordit la lvre,--elle en
serait assurment trs-reconnaissante.

--Vous ne dites pas ce que vous pensez, rpliqua Flavie.

Il y eut un silence.

Achille esprait. Jamais l'entretien n'avait entam un sujet si brlant.

C'tait en quelque sorte la marquise qui entrait aujourd'hui d'elle-mme
dans ce sentier prilleux.

--Le jour o vous m'avez dit: Je vous aime, reprit Flavie, qui
semblait rver,--j'ai eu l'enfantillage de me sentir tout heureuse...

--Ah! madame... commena le comte, qui vit le moment excellent pour
livrer l'assaut.

--Laissez!... interrompit la marquise;--vous vous trompez... Ne vous
mettez jamais dans l'esprit prs de moi, mon pauvre beau colonel, que
vous tes au thtre du Gymnase... La comdie m'amuse quelquefois... il
ne m'arrive jamais d'y prendre un rle.

Achille resta muet.

Il avait cru la brche ouverte, et le rempart tout neuf n'tait mme pas
entam.

Ce fut encore la marquise qui parla.

--Depuis votre mariage, dit-elle,-- combien de femmes avez-vous dit
cela: Je vous aime?

--Je ne sais, madame.

--A beaucoup?

--Eh! madame! s'cria le comte avec colre,--en vrit, vous me traitez
comme un enfant.

--C'est que, dit srieusement Flavie,--je suis si vieille auprs de
vous!

Il y avait dans son accent une mlancolie profonde.

Le comte se demandait:

--O veut-elle en venir?

Pour rpondre  pareil scrupule, il avait dj parl de son premier rve
d'amour. Ce sont l des phrases dures  prononcer, et la marquise venait
de traiter svrement le Gymnase. Il essaya nanmoins de protester.

--Taisez-vous, dit la marquise,--si vous tiez libre, vous ne
m'pouseriez pas.

--Sur mon honneur! s'cria le comte chaleureusement,--je vous jure que
je serais trop heureux d'obtenir votre main.

--Ces choses-l se disent...

--Quel gage pourrais-je vous donner?

Elle regardait le comte Achille en face. Celui-ci crut voir ses beaux
yeux se charger de langueur.

Tout  coup elle tressaillit violemment, et changeant de ton:

--Ah ! dit-elle,--savez-vous que nous sommes fous  lier, tous
deux!... Que Dieu vous conserve votre femme, qui est un ange!

Elle se leva et sonna.

Le comte Achille prit cong.

Elles ont beau tre habiles et mme pis que cela, elles restent femmes.
En cherchant le sommeil sur son oreiller, ce soir-l, Flavie se disait:

--Il est sincre, j'en suis sre... Si elle mourait, il m'pouserait...

A quelques jours de l, on pouvait dj remarquer un changement dans la
personne de la jeune comtesse de Mersanz. Elle avait maigri; sa jolie
pleur se plombait. Un cercle sombre se creusait sous ses yeux.

Son mari la surprit plusieurs fois  pleurer. Elle ne voulut point lui
dire la cause de ses larmes.

Une nuit, il crut entendre parler dans la chambre de sa femme. Il vint.
La comtesse avait un spasme. Une expression de terreur profonde tait
sur son visage.

A toutes les questions affectueuses et empresses de son mari, elle
refusa obstinment de rpondre.

Les nuits suivantes, le comte tait absent.

Il n'entendit plus jamais cette voix qui l'avait effray.

La jeune comtesse avait une femme de chambre nomme Thrse, qui prit,
 dater de cette poque, un caractre taciturne et sombre. Elle avait
toujours t fort gaie avant cela. On ne l'avait jamais entendue parler
d'conomie. Elle mit de l'argent  la caisse d'pargne.

Le mdecin de M. de Mersanz lui dclara que sa femme se mourait d'une
maladie de langueur. Il conseilla la distraction, les eaux, les bains de
mer.

La comtesse ne voulut point quitter Paris.

Le comte Achille avait bon coeur. Il aimait tendrement la mre de sa
fille, mais la vie d'intrieur lui pesait. Il y a des gens comme cela.

Pour gurir la tristesse que lui causait la maladie de sa femme, le
comte Achille allait un peu plus souvent chez la marquise de
Sainte-Croix.

Si vous saviez comme celle-ci prenait intrt  la sant de cette pauvre
petite comtesse. Mourir comme cela, toute jeune et si heureuse! Il
fallait s'ingnier, il fallait consulter d'autres mdecins...

Que sais-je?... Enfin on ne laisse pas mourir comme cela une jeune
femme!...

Il y avait dans la maison occupe par les de Mersanz, au n 34 de la
rue de Grenelle, une concierge qui ne ressemblait gure  ses pareilles.
Elle tait propre jusqu' la minutie, complaisante, vigilante et
discrte.

Nous avons hsit longtemps avant d'crire ce dernier mot, craignant de
perdre en une seule fois toute la confiance que le lecteur peut avoir en
nous. Mais l'audacieux Boileau Despraux, ami des roides antithses, a
dit: Le vrai peut quelquefois n'tre pas vraisemblable. Nous
soutenons, mordieu, que la portire dont nous parlons tait
discrte.--C'tait Marguerite Vital, qui avait maintenant un grand fils
de vingt-deux ans.

Elle aimait madame la comtesse de Mersanz, parce que, dans une maladie
que son fils avait faite, la comtesse, gracieuse et charitable, n'avait
cess de prodiguer  Marguerite les mille petites douceurs qui consolent
et amusent la souffrance.

Il s'tait pass bien des annes depuis le temps o Marguerite Vital
courait les bivacs d'Allemagne sous le gentil sobriquet de la Perlette,
bien du temps aussi depuis l'poque funeste o la marquise de
Sainte-Croix et son complice Garnier avaient apport la dsolation dans
la maison du malheureux Rodelet; mais Marguerite avait peu chang:
c'tait toujours la mme nature vaillante et originale.

Pour justifier cette dernire pithte, nous fournirons un exemple.

Le fils de Marguerite tait sergent, et sur le point de passer
officier. Pendant sa maladie, Marguerite n'avait point voulu qu'il
restt  l'hpital, mais elle n'avait pas voulu non plus le mettre dans
sa loge. Elle n'avait pas honte pour elle-mme de son tat, exerc si
honntement, mais pour son fils, c'tait diffrent. Son fils allait
porter l'paulette; sa place n'tait pas dans la loge. Marguerite avait
lou une chambre, ou plutt madame de Mersanz, qui tait la bont mme,
avait feint de lui affermer une chambre. Le jeune sergent tait l,
soign et choy par tous les domestiques de l'htel.

Marguerite avait ouvert son coeur  la comtesse, qui savait son
histoire et ne croyait point droger en se faisant la confidente de sa
concierge. Marguerite lui avait dit:

--Mon fils n'avancerait pas sous les drapeaux, si on savait l'tat de sa
mre.

Elle avait suivi l'arme; elle connaissait ces choses mieux que nous.

Et son ambition tait si ardente--pour son fils.

Marguerite Vital se serait mise au feu pour madame la comtesse de
Mersanz.

Le sergent tait rtabli et parti.

--Tous les jours, plutt dix fois qu'une, depuis que la comtesse tait
malade, Marguerite montait. Le plus souvent, la comtesse la faisait
entrer dans sa chambre.

Elle lui parlait de sa mort prochaine.

videmment, quelque accident qui tait un mystre pour tout le monde
avait frapp l'imagination de la jeune femme.

Comme Marguerite s'tonnait de la voir toujours seule, garde par des
domestiques, elle qui avait  Paris tant d'amis et de parents, la
comtesse lui dit un jour de sa voix brve et toute change:

--Vous vous trompez: je n'ai ni amis ni parents  qui je puisse me
confier.

Puis elle ajouta tout bas et avec un frisson:

--Ma mre me l'a dit...

Or, la comtesse avait perdu sa mre ds sa petite enfance.

Marguerite et l'ide qu'elle tait folle.

--Votre mre... rpta-t-elle;--vous avez donc eu des visions, ma chre
madame?

La comtesse se leva toute droite sur son lit.

--Qui vous a dit cela? demanda-t-elle avec force;--ce n'est pas moi qui
vous ai dit cela!

Elle retomba sur son oreiller et ne voulut plus parler.

Le lendemain, elle dit  Marguerite, qui lui trouvait l'air un peu moins
dfait:

--Je veux aller au bois aujourd'hui.

Marguerite lui tta le pouls.

--Vous avez la fivre, dit-elle.

--Je sais bien, rpliqua la comtesse, mais je veux aller au bois tout de
mme... Il le faut... on me l'a ordonn.

--Qui vous l'a ordonn? demanda Marguerite.

La comtesse la regarda d'un air dfiant et effray.

--Sonnez, dit-elle; c'est une voiture de louage que je veux.

Marguerite sonna.

Le comte tait absent, suivant son habitude.

On n'osa point dsobir  la pauvre malade.

L'air tait doux; il faisait beau soleil. Marguerite enveloppa elle-mme
la comtesse dans une douillette et l'aida  descendre le perron. La
comtesse tait si faible, qu'elle eut peine  monter en voiture. Quand
elle fut enfin assise, elle fit signe  Marguerite d'approcher son
oreille.

--Venez, pronona-t-elle tout bas,--montez prs de moi... ma mre ne m'a
jamais dit de me dfier de vous.

Marguerite obit. La comtesse lui fit fermer tous les stores du coup.

--Il ne nous verra pas!... murmura-t-elle.

Puis elle se tut aprs avoir ajout:

--Qu'on nous mne au rond-point de la Muette.

Elle tint les yeux baisss pendant toute la route, comme si la lumire
l'et blesse.

Marguerite se sentait venir des larmes,  la voir si change et si ple.

Quand la voiture s'arrta, la comtesse souleva l'toffe du store.

--C'est ici, dit-elle en reconnaissant le saut de loup de la Muette;--si
j'avais pris une de nos voitures, cela n'aurait rien valu... Nous allons
voir si ma mre a dit vrai.

Marguerite ouvrait la bouche pour rpondre. La comtesse lui imposa
silence d'un geste et resta immobile, les yeux fixs sur la grille qui
ferme l'avenue du Ranelagh.

Elle ne parla qu'une fois, ce fut pour dire:

--Ma mre n'a pu mentir... mais ce sont peut-tre des rves.--Oh!
Seigneur mon Dieu! s'interrompit-elle avec une ferveur passionne,--faites
que j'aie rv tout cela!

Au moment o elle achevait, sa bouche resta bante et sa respiration
siffla dans sa poitrine tout  coup oppresse.

--L-bas! l-bas! fit-elle;--ma mre a dit vrai!...

Sa main, crispe convulsivement, montrait un objet qu'elle-mme ne
voyait plus, car il y avait un voile sur ses yeux. Marguerite, qui avait
soulev la portire  son tour, et dont le regard suivait tous les
mouvements de la comtesse, aperut une calche dcouverte qui venait
d'entrer au bois par la grille du Ranelagh.

Elle poussa un grand cri et retomba comme paralyse au fond de la
voiture.

Dans la calche dcouverte, elle avait reconnu le comte Achille de
Mersanz et madame la marquise de Sainte-Croix.

Elle eut cette angoisse du mdecin honnte homme qui dcouvre chez un
malade le premier symptme de l'empoisonnement.

Elle devina vaguement que cette pauvre jeune femme se mourait
assassine.

Que s'tait-il pass? Pourquoi la comtesse parlait-elle si souvent de sa
mre?--Marguerite, ne l'oublions pas, savait l'histoire du premier
mariage de madame de Sainte-Croix.

Elle regarda encore par la portire. La calche s'loignait au grand
trot de ses deux beaux chevaux.

Elle prit dans ses bras la comtesse qui tait raide et glace. Elle la
rchauffa de son mieux, et le cocher eut ordre de retourner  l'htel.

A l'heure du dner, le comte ne revint pas.

Vers six heures, la comtesse demanda son confesseur. Il sortit de la
chambre  sept heures. Elle tait plus calme.

On lui amena sa petite Csarine qui joua un quart d'heure auprs de son
lit.

Le comte Achille n'tait pas encore rentr  huit heures.

Marguerite entendit soupirer, puis sangloter dans le cabinet de toilette
voisin. Elle y courut. Thrse, la femme de chambre, tait  genoux sur
le tapis. Elle se frappait la poitrine en pleurant.

Marguerite l'interrogea. Thrse rpondit:

--Est-ce vrai qu'elle va mourir?

Puis elle ajouta en se tordant les bras:

--Si elle meurt, je mourrai!

La comtesse appelait.

Neuf heures sonnaient aux horloges des ministres.

La comtesse dit:

Fermez les portes de ma chambre, Marguerite; j'ai  vous parler.

Quand les portes furent fermes:

--J'ai embrass ma petite Csarine pour la dernire fois, reprit la
comtesse.

Marguerite voulut se rcrier.

--Je sens que je m'en vais, poursuivit la jeune femme;--je serai morte
quand M. le comte rentrera...

Ne me parlez pas, dit-elle encore;--quand j'entends parler, ma pense
s'chappe... Il n'pousera jamais cette femme... mais elle lui fera
encore bien du mal... Essuyez mon front: la sueur s'y glace.

Marguerite, navre, passa un mouchoir sur le front de la jeune comtesse,
o se mlaient les boucles nagure si brillantes de son admirable
chevelure.

Elle n'avait plus de regard, et vous eussiez dit une morte sans le
mouvement de ses lvres blmes.

--Merci, reprit-elle;--j'ai des choses  dire et je ne peux pas... l'air
ne passe pas bien dans ma gorge... essayez de me donner  boire.

A l'aide d'une petite cuiller, Marguerite parvint  lui faire avaler
quelques gorges d'eau.

--Merci, fit-elle;--vous vous souviendrez toujours de moi, ma pauvre
Marguerite... on n'oublie pas ceux qu'on a vus mourir... Prenez ma bague
de mariage et conservez-la pour l'amour de moi: c'est ce que j'avais de
plus cher au monde. Vous rappelez-vous?... je ne sais plus combien il y
a de temps de cela... je commenai tout  coup  maigrir et  plir...
C'est que j'avais appris qu'il aimait une autre femme... Ma mre me
l'avait dit la nuit... et j'tais bien veille... ce n'tait pas un
rve.

--Et vous l'avez vue, madame? interrompit Marguerite, en qui une ide
confuse essayait de natre; vous avez vu votre mre?

--Non, rpondit la comtesse;--jamais elle ne s'est montre  moi... Elle
me parlait...

--Vous reconnaissiez sa voix?...

--Je n'avais que six ans quand je l'ai perdue.

--Comment pouviez vous savoir?...

--Elle me l'a dit... elle m'a dit: Je suis ta mre... Une fois, la
nuit, mon mari vint pendant qu'elle parlait... mais elle se tut... elle
ne voulait tre entendue que de moi... J'ai su par elle le nom de cette
marquise, les heures o Achille va la voir... j'ai su tout... tout!

Marguerite avait peine  matriser son agitation.

Elle sonna.

Ce fut un domestique qui vint  son appel.

--Madame veut parler  Thrse, dit-elle.

--Pourquoi?... demanda la mourante quand le domestique fut parti.

--Ayez de la force, au nom du ciel, madame! s'cria Marguerite en
joignant les mains;--votre mari vous aime... vous serez heureux.

La malade sourit tristement et secoua la tte.

A ce moment, le domestique revint.

--On ne trouve Thrse nulle part, dit-il.

--Ma mre ne m'a jamais cach que j'en mourrais, reprit la comtesse;--je
savais jour par jour le progrs de cette passion qui me tue... Ah! ma
pauvre Marguerite, que j'ai eu une terrible agonie!

Je ne sais pas pourquoi un doute, s'interrompit-elle, me vint. Je crois
que c'tait avant-hier... je dis  Thrse pendant que nous tions  ma
toilette:--Je veux prendre le dessus; je me fais des ides... je veux
retourner dans le monde... je veux vivre... je veux lutter.

--A Thrse!... pensa tout haut Marguerite;--c'est  Thrse que vous
parltes ainsi!

--La pauvre fille ne pouvait gure savoir ce que cela signifiait,
n'est-ce pas? reprit la malade dont la voix s'affaiblissait;--elle fut
tout tonne.

--Et sortit-elle ce jour l?

--Oui... longtemps.

--Et qu'arriva-t-il la nuit suivante?

--Les morts entendent tout ce qui se dit sur la terre. Ma mre vint la
nuit suivante. Mes doutes l'avaient courrouce. Elle me dit:--Rends-toi
demain  trois heures au rond-point de la Muette: tu verras si j'ai
menti...

--Horrible! horrible comdie! s'cria Marguerite, qui comprenait tout
dsormais.

--J'y suis alle, murmura la comtesse.--Vous savez ce que j'ai vu.

Elle eut un spasme. Le docteur, qui avait pris le temps de bien dner,
arriva. Il lui donna je ne sais quoi de bien bon. Elle mourut vers dix
heures aprs avoir pass son anneau de mariage au doigt de Marguerite.

Le comte rentra sur les onze heures.

Il y avait dans la cour un grand puits ouvert.

On trouva le lendemain le corps de la femme de chambre Thrse au fond
de l'eau. Cela donna des soupons.

L'autopsie de la comtesse eut lieu.

Il n'y avait nulle trace de poison.

Comment accuser? quelles preuves fournir? Marguerite Vital acquit la
certitude que durant ces dernires semaines, Thrse avait t plusieurs
fois chez madame la marquise de Sainte-Croix.

Mais Thrse tait morte.

Et quand on se sert de ce poison subtil: la pense, qui opre sur le
coeur et ne laisse point de trace, que peut la justice humaine?

Marguerite se tut, mme vis--vis du comte, parce que le comte partit
pour son chteau de Saintonge sans revoir la marquise de Sainte-Croix.

Ce coup l'avait frapp en plein coeur. Sa femme tait l'amour de sa
jeunesse. Il fut du temps avant d'avoir le courage d'embrasser Csarine.

On la mit en pension, le lendemain de la mort de sa mre, chez les
demoiselles Gran.

Garnier n'avait t ml  tout ceci que trs-indirectement. Il avait
voulu profiter du moment o le fer tait chaud et (pour employer son
style) dcouper une aile  M. le comte pendant que le caprice de ce
dernier tait  son comble. Il y avait mme eu commencement d'excution,
car, un soir que Garnier et Achille taient seuls, il fut parl
d'affaires. Le chteau de Sainte-Croix allait tre vendu, au dire de
Garnier, faute d'une misrable somme de cent mille cus.

Le comte proposa aussitt ses services.

Mais la marquise arrta le zle de son Garnier, qu'elle accusa de
chasser la petite bte. Ce n'tait pas trois cent mille francs qu'il lui
fallait.

Quand elle apprit le dpart prcipit du comte, elle ne s'tonna point.
Elle dit:

--Lchons la ligne... nous le tenons.

Des mois se passrent. Elle disait toujours:

--Il reviendra.

Il revint au bout de deux ans, et madame la marquise en faillit touffer
de rage.

Il revint mari  une femme de dix-huit ans, qui tait plus belle que
la premire comtesse de Mersanz et que le comte Achille entourait d'une
vritable adoration.

--Vous voyez bien, dit  ce sujet le sage Garnier de Clrambault,--que
nous aurions bien fait de prendre toujours les cent mille cus.

La marquise dit:

--Tout n'est pas fini... Je dclare la guerre  celle-l: une guerre 
mort.

--Le diable, pensait Clrambault ce soir-l en allant se
coucher,--c'est que nous attaquons notre huitime lustre... Nous avons
juste le double de l'ge de notre rivale, ou dix-huit ans contre
trente-six!... Je maintiens que nous aurions bien fait de prendre les
cent mille cus.




XII

--Madame la marquise de Sainte-Croix.--


Six annes avaient pass depuis le retour du comte Achille  Paris;
c'tait huit ans depuis la mort si trange et si malheureuse de sa
premire femme.

Nous revenons  ce beau jour du mois de mai 1836, qui claira le dbut
de ce rcit dans l'avenue de Saxe, entre la pension Gran et la porte de
ce chantier du _Vrai Garde national_, o travaillait Jean Lagard.

Quand j'tais lecteur avant d'tre crivain (et que c'est un bien
meilleur mtier!), j'aimais ces histoires o l'esprit, libre en son
caprice, peut se porter en arrire aussi bien qu'en avant, trouvant
partout les personnages du drame, ici tout jeunes, l vieillis dj,
toujours vivants.

Il me semblait que ces histoires taient vraies.

Frdric Souli, le grand conteur qui n'est plus, me disait: Les choses
se passent-elles autrement dans le monde? Ne vit-on pas longtemps avec
son voisin sans connatre le secret de son existence? L'ordre logique
existe seulement dans les drames invents  plaisir.

J'cris une histoire vraie. Je la laisse aller comme les vnements la
firent. Je ne sais si je reviendrai encore sur mes pas, mais o serait
le mal?

Il est huit heures du soir, et nous sommes au chteau de la Savate, chez
Jean-Franois Vaterlot, dit Barbedor.

Cette femme que nous avons laisse toute seule, devant une bouteille
d'eau-de-vie, dans la chambre donnant sur l'escalier de service, cette
femme tait bien la marquise de Sainte-Croix, la petite voyageuse du
coche de Bordeaux, la lectrice de la premire marquise de Sainte-Croix,
morte on ne sait comment, l'amie du fournisseur Rodelet, dont le dcs
violent s'entoura de mystre, la rivale de la premire comtesse de
Mersanz, pauvre faible crature qui fut empoisonne par un rve; c'tait
bien Flavie, la fire, l'implacable, la belle Flavie.

Mais il vous et fallu, en vrit, le deviner, car elle tait bien
misrablement change.

Six annes de russites et de victoires psent lourdement sur un front
de conqurant. Est-ce un poids double ou triple qui charge, durant le
mme espace de temps, le front dsol du vaincu?

Ces six annes avaient t, pour madame la marquise, une priode de
revers et de dcadence.

Elle vieillissait vite et beaucoup. Son crdit tombait.

Elle avait dcidment dit adieu au monde, pour que le monde, prenant les
devants, n'et pas l'ide de lui donner cong.

Seulement, elle s'tait retire avec les honneurs de la guerre, et le
peu de relations conserves par elle taient minemment respectables.

Elle pouvait encore se relever par un coup d'clat.--Elle tait ici  sa
besogne.

Quand le garon qui l'avait introduite eut apport la bouteille
d'eau-de-vie et le verre qu'on avait l'habitude de lui servir sans
qu'elle le demandt, la marquise lui montra du doigt la porte.

Il sortit. Elle releva son voile.

C'tait un visage osseux, pli et ravag. A quinze ans, elle tait
laide. Elle atteignait maintenant sa quarante-deuxime anne. La laideur
n'tait pas revenue, mais il y avait quelque chose d'effrayant dans ces
restes ruines de beaut. Elle avait nglig sa toilette, sachant
d'avance l'emploi de sa soire. Ses cheveux mal en ordre laissaient voir
quelques poils blancs vers les tempes; les rides de son front se
creusaient vivement. La maigreur avait rendu plus apparente la saillie
un peu exagre de son nez trs-mince et aquilin; des plis profonds et
amers arrtaient les coins de sa bouche. Il n'y avait de vraiment beau
que ses yeux aux rayons fauves et chauds qui semblaient brler sous la
ligne trop touffue de ses sourcils.

Ces yeux, grands, hardiment fendus, et qui concentraient en eux toute la
vie de cette physionomie morne, teignaient souvent leur flamme.--Alors,
il y avait sur ce visage une expression indicible de cynisme et
d'abrutissement.

En revanche, sa taille avait gard toute sa noble richesse, et sa robe
noire amplement drape lui donnait, quand elle se redressait, un port de
reine.

Elle avait des pieds de fe et d'admirables mains.

Elle consulta sa montre et se versa la valeur de quatre petits verres
d'eau-de-vie, qu'elle but d'un trait, comme vous avaleriez une gorge
d'eau.

Un peu de sang remonta  ses joues; sa prunelle eut un clair. Elle
repoussa la bouteille et le verre.

Ce n'tait pas tout  fait un vice; c'tait le rsultat d'un ensemble de
vices. puise et presque anantie, cette femme buvait l'eau-de-vie en
guise de potion. Cela la rchauffait pour quelques minutes. En dehors de
la vie transitoire et factice qu'elle trouvait au fond du verre, elle
n'prouvait  boire ni dgot ni plaisir. Elle ne cherchait pas
l'ivresse, mais l'ivresse l'avait parfois surprise.

--Est-ce que le Garnier me ferait attendre! se dit-elle;--coeur de
maraud!... s'il me voit  terre, il lvera le pied pour m'craser.

Cette parole tait bien injuste. Nous savons que Garnier tait en bas,
prs de Barbedor, et qu'il travaillait pour elle.

--Quand donc aurai-je fini de combattre? poursuivit-elle;--les
ngociants achtent des chteaux, les procureurs vendent leur tude,
toutes les rapines mnent au repos honorable et bouffi... il n'y a pas
jusqu'aux soldats eux-mmes, ces brebis enrages, qui n'aient une
retraite sur leurs vieux jours... Moi, je tombe, je tombe, je tombe...
et pourtant j'ai gagn assez d'argent pour enrichir et mettre en chteau
dix ngociants obses, vingt procureurs crochus... pour retraiter toute
une arme... J'tais habile; j'avais la veine... Est-ce qu'il y a une
Providence... et prend-elle la peine de se moquer de moi?

Son regard fit le tour de la chambre. Elle croisa les mains sur ses
genoux.

--Ignoble! ignoble! murmura-t-elle;--il faut la jeunesse que je n'ai
plus pour affronter gaiement ces aventures... L'endroit est bon... il y
a deux cents pas d'ici  la rue de Varennes... mais cela soulve le
coeur.

Elle eut un sourire et rpta:

--Le coeur!

Son accent vous et mis du froid dans les veines.

--Ma foi, oui, l'endroit est bon, reprit-elle;--on y peut jouer encore
plus d'une partie.

Elle avana la main machinalement pour prendre la bouteille, mais son
bras retomba avec fatigue.

--Je voudrais aimer cela, dit-elle;--j'ai entendu parler de femmes qui
s'enferment pour s'enivrer toutes seules... ce doit tre une vie de
prestige et de fivre... Si j'aimais cela, je m'y noierais... je
deviendrais folle... Et qu'est-ce que la folie, sinon le repos?

Sa paupire alourdie se baissa. Elle pensait:

--C'est sans doute ce qui fait la supriorit des hommes. La nause
leur vient moins vite. Les femmes naissent avec le tort de leur
faiblesse.

Puis, comme en un rve:

--Soixante-quinze centimes de hausse sur la nouvelle de la dfaite des
christinos en Navarre... C'est fait pour moi... Deux fois... deux fois
dans la mme soire, trouver brelan carr contre brelan d'as!...

On frappa  la porte. Elle ne s'veilla point en sursaut. Elle tait de
celles qui ont de la peine  secouer l'engourdissement du corps et de
l'esprit. Elle ouvrit seulement les yeux  moiti.

--Eh bien, fit M. Garnier de Clrambault en entrant,--quelles nouvelles?

En attendant la rponse, il referma soigneusement les deux portes
derrire lui.

--Cela n'arriverait pas, dit la marquise au lieu de rpondre,--si l'on
pouvait jouer soi-mme;--mais l'entre de la bourse est interdite aux
femmes, mais une femme ne peut pas mettre le pied  Frascati sans se
perdre... et il n'y a que les petites folles ou les vieilles abandonnes
pour oser prendre les cartes dans un salon  une table un peu
srieuse... J'ai ma tribune chez la Sauvel... mais on se mange le sang
dans ces loges grilles... et mon joueur ne traduit pas toujours comme
il faut les sons du timbre.

Ceci demande une courte explication.

Au temps o la ferme des jeux avait ses maisons ouvertes, et la clture
n'en eut lieu que deux ans aprs, en 1838, il y avait comme aujourd'hui
des tripots particuliers. Bien que la police ft trs-svre pour
sauvegarder les bnfices de l'tat, associ au monopole, on comptait 
Paris deux ou trois tablissements trs-connus et monts sur une
magnifique chelle. Madame veuve Sauvel de Bellefonds avait le sien rue
Bthisy, dans un ancien htel o Gondez, cardinal de Retz, avait,
dit-on, rassembl bien souvent les mcontents  l'poque de la Fronde.
C'tait un vrai palais. Outre la roulette, le trente et quarante, etc.,
il y avait d'immenses salons o se jouaient toutes sortes de jeux. On
tait l merveilleusement  l'aise pour se ruiner. Les gens qui ne
voulaient pas tre connus avaient l'entre particulire donnant sur la
rue Tirechasse et les tribunes. Dans chaque salle, en effet, il y avait
un rang de loges grilles; chaque loge avait un timbre. Les personnes
discrtes qui voulaient tenter la fortune sans tre vues avaient leur
_joueur_ assis  la table commune. La tribune dirigeait les volutions
de ce joueur  l'aide du timbre et de certains signaux tlgraphiques.

Le lecteur doit comprendre maintenant de quoi se plaignait madame la
marquise de Sainte-Croix.--Ces pauvres femmes sont, en vrit, bien
malheureuses!

--Nous avons encore perdu! dit Clrambault avec mauvaise humeur.

--Pas  la loterie, repartit la marquise,--j'ai eu un terne: trente-huit
mille six cents francs et une fraction... J'avais plac environ dix-huit
mille francs dans les divers bureaux; a fait une mise double... nous
n'avons plus que trois tirages avant la suppression... Au moment o je
commenais  gagner...

--Et chez la Sauvel?

--Vous ai-je dit pour mes deux brelans d'as... deux fois mon tout: un de
six mille et l'autre de quinze mille!... Au dernier tour, dcave de
treize cent louis avec trente et un et as, moi premire... j'avais la
carre... A la roulette, le manque m'a pass neuf fois sur le corps:
j'avais commenc au cinquime coup; cela fait quatorze coups... au
quinzime, j'ai pass, le trente-six est venu!

--Et la bourse?

--Une hausse absurde!

--Vous tiez  la baisse?

--Je crois bien!... Cabrera est entr  Pampelune... Vous aurez  payer
demain un mandat de soixante-douze mille francs.

--Et o diable voulez-vous que je les prenne? s'cria Clrambault, dont
les oreilles taient rouges comme du sang.

--O vous voudrez, rpondit tranquillement la marquise.

Clrambault fit deux ou trois tours de chambre  grands pas.

--Voyons, Flavie, dit-il en s'arrtant devant elle,--madame... vous
savez bien que je suis  bout de ressources... Vous-mme vous n'avez
plus aucune valeur commerable... Nous sommes sur le point de faire un
coup de fortune: ne pouvez-vous demeurer en repos pendant quelques
jours.

--Je gagnerai demain, rpliqua Flavie;--j'en suis sre.

Et, comme Garnier haussa les paules, elle ajouta:

--Vous devenez insolent!

Autre injustice. L'habit bleu, que nous avons vu toujours et partout si
impertinent, tait auprs de madame la marquise d'une amnit parfaite.

Au lieu de se cabrer, il fit un souriant salut.

--Vous avez de l'humeur ce soir, madame, dit-il;--c'est sans doute parce
que vous sentez aussi bien que moi l'impossibilit o je suis
d'acquitter ce mandat.

--Ce mandat sera pay de manire ou d'autre, repartit la
marquise;--vous vous saignerez aux quatre membres... n'en parlons plus.

Elle se renversa sur son sige et ferma les yeux avec lassitude.

--Demeurer en repos! rpta-t-elle,--cela veut dire ne plus jouer,
n'est-ce pas? Ils sont comme cela! Ceux mmes qui se prtendent les plus
dvous et les plus soumis! Ils disent  une femme: Dpouillez votre
vie comme un vtement!... Car il est certaines passions qui sont
l'existence mme... Jetez de ct l'aimant qui vous attire,
loignez-vous de l'objet qui vous fait battre le coeur si vous tes
jeune, le pouls si le coeur fatigu ne bat plus... Pourquoi? Parce que
vous tes femme et qu'il est toujours quelqu'un qui pense vous tenir en
tutelle... Je suis trop vieille pour tre votre pupille, monsieur
Garnier, et je n'ai jamais t, que je sache, votre matresse
entretenue... Si nous faisions notre compte, nous verrions bien lequel a
cot de l'argent  l'autre.

--Madame..., voulut interrompre Garnier.

--Vous n'tiez qu'un sous-officier quand vous m'avez rencontre dans la
diligence de Bordeaux, reprit Flavie, qui s'animait;--combien, depuis ce
temps-l, o vous vous seriez damn pour trois ou quatre cus de six
livres, combien de mille livres vous ont pass par les mains?

--Pass, rpta Clrambault,--sous le nez!... Si j'avais gard mes parts
de prises, je serais un gros bonnet, c'est vrai; mais vous avez toujours
fini par manger ma part avec la vtre... Nous travaillons pour la
Sauvel, pour l'administration de la loterie et la respectable compagnie
des agents de change... C'est bte, voil mon opinion... Mais ne vous
fchez pas, ma souveraine; vous tes plus forte que moi, je le sais
bien... Le jour o vous cesserez de jeter votre gain dans un puits sans
fond, vous serez riche comme le roi... et vous m'indemniserez... Demain,
je payerai votre mandat... avec vos diamants, que j'engagerai.

Ils se mirent tous deux  rire. Garnier prit un cigare dans sa bote.

--La fume de tabac vous incommode-t-elle? dit-il;--c'est comme a que
je commenai la conversation, il y a tantt vingt-six ans, dans le coche
de Bordeaux.

Flavie cessa de rire.

--Qu'ai-je fait pendant ces longues annes? murmura-t-elle;--j'ai
souffert.

--Il y a bien eu un peu de bon temps, soyons juste!

--Je ne m'en souviens pas.

--Comment!... la joie d'tre marquise?...

--Cela dura quinze jours.

--Le premier hritage?...

--Huit jours.

--Et les beaux millions de Rodelet?...

Flavie passa la main sur son front.

--Est-ce que vous n'avez jamais eu envie de vous tuer, vous?
demanda-t-elle.

--Pour a, non, rpondit Garnier.

--Moi, pronona lentement la marquise,--cette ide-l me vient
souvent... Si je savais ce qu'il y a au del de la mort...

--Ah ! s'cria l'habit bleu, qui et forfait  toutes les promesses de
sa physionomie et de sa tournure s'il n'et t un voltairien
fini,--nous croyons donc tout de mme en Dieu un petit peu?

La marquise rpliqua:

--Il y a des nuits o je crois  l'enfer.

Elle se versa un grand verre d'eau-de-vie.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Elle parlait maintenant d'un ton bref et prcis. Son oeil avait de
sombres lueurs. La fivre sourde mettait deux taches rouges aux
pommettes saillantes de ses joues.

--J'ai aim le comte Achille, dit-elle;--voil longtemps que je ne
l'aime plus... mais je harai toujours cette Batrice... Maxence est une
admirable enfant qui comprend tout... Maxence est ambitieuse comme moi,
plus hardie que moi... J'tais dix fois moins belle que Maxence... Si
Maxence tait ma vraie fille, je baiserais la terre pour obtenir de Dieu
mon pardon et je deviendrais une sainte.--Ne souriez pas! tout 
l'heure, je vais dire des choses qui seront  votre porte... Je n'aime
pas Maxence, parce que je n'aime personne: je donnerais le reste de ma
vie pour l'aimer... Il n'y a qu'une joie ici-bas, je le sais bien, c'est
la folie des mres... Rien qu' penser que j'aurais pu tre mre, je
sens un coeur dans le vide de ma poitrine... Ne prenez pas non plus
cet air srieux: c'est une illusion; je n'ai pas de coeur... Maxence
nous secondera... Seulement, j'ai peur qu'elle ne l'aime.

--Bah! fit Garnier;--elle a seize ans.

--C'est une noble crature!... Mais vous avez beau regarder ce livre. Il
est crit tout entier en une langue qui vous est inconnue... Le comte
est amoureux fou de Maxence... fou, vous entendez bien... Le comte m'a
dit,  moi...--Mais que ne disent pas ces malades d'amour!
s'interrompit-elle.

--Les amours de M. le comte ne durent pas trs-longtemps, objecta
Clrambault.

--Jugez! s'cria Flavie, qui n'coutait pas; jugez s'il aime avec
aveuglement... avec extravagance!... Il est venu  moi...  moi!... me
demander mon aide!... Et il n'a pas mme eu l'ide que je pourrais me
venger!

--Il n'a pas parl de mariage?

--Il a pleur comme une femme...

--Il n'a pas parl de mariage? rpta Garnier.

--Il s'est roul  mes pieds...

--Nous allons savoir dans une heure s'il est ou non mari, dit Garnier.

Il raconta la mission qu'il avait donne  Lon.

--Cette femme souffrira plus si on la chasse que si on la tue...,
murmura Flavie.

--Est-ce adroit, ce que j'ai fait? demanda Clrambault.

Flavie rflchissait.

--Il faut que ce jeune homme nous serve encore  autre chose, dit-elle.

--Quand vous saurez son nom, rpliqua Garnier  voix basse,--vous aurez
peut-tre de la rpugnance  trop vous servir de lui.

--Comment donc s'appelle-t-il?

--Lon Rodelet.

Flavie eut un imperceptible tressaillement. Garnier l'examinait.
L'motion, si elle en eut, ne dura pas le temps que nous mettons 
crire cette ligne.

--C'est vrai, murmura-t-elle;--et c'est tonnant comme tous ces
souvenirs sont en moi prsents et prcis... Cette pauvre Rodelet
s'appelait Ernestine... je reconnatrais le grand nigaud de commis que
nous lanmes en Amrique... Le temps passe; il y a de cela vingt-trois
ans: l'enfant d'Ernestine doit tre un homme... on peut l'employer.

--Vous n'y rpugneriez pas?... commena l'habit bleu.

--Non, rpondit Flavie.

--J'avoue, moi, dit Garnier,--que, si je n'avais pas eu vis--vis de
moi-mme une sorte de prtexte... car, en dfinitive, je l'ai empch de
se brler la cervelle... j'avoue que je n'y allais pas de bon coeur.

La marquise rpliqua froidement:

--Il y a des races de dupes.

--Et que voulez-vous faire de Lon Rodelet? demanda Garnier.

--Cette petite Csarine, rpondit Flavie,--est l'pine la plus gnante
que nous ayons au pied... Je veux que le comte Achille l'loigne et la
dshrite.

--Par exemple! s'cria Garnier, ne comptez pas l-dessus!

--Pourquoi, s'il vous plat?

--Parce que le comte adore sa fille...

--Le comte est comme tous les hommes  femmes, il est aux trois quarts
femme... Le comte est un honnte seigneur, trs-lgant, trs-spirituel,
trs-probe mme quand il ne s'agit que d'argent... Mais avez-vous
rencontr parfois de ces mres de trente-six ans qui sont belles encore
et qui ont de grandes filles? Il y a un moment o ces mres, si bonnes
que vous le puissiez supposer, dtestent leurs filles: cela est
positif... Eh bien, le comte Achille, amoureux d'une fillette de seize
ans, est vieilli par sa fille, qui atteint sa dix-septime anne... Sa
fille lui dplat auprs de Maxence; la vue de sa fille lui crie: Tu
pourrais tre amplement et largement le pre de ta matresse... Un
monsieur comme le comte Achille se tuerait s'il se voyait ridicule dans
son miroir... le cuisinier Vatel n'est pas le plus grotesque des
suicideurs... Et croyez-moi, je ne fais point ici de vaines thories, je
parle d'affaire; je dis ce qui est... Si l'on donne un prtexte au comte
Achille,--qui adore sa fille,--pour envoyer sa fille aux antipodes, le
comte Achille se jettera sur le prtexte comme un enfant gourmand sur
une pomme... Conclusion: Lon Rodelet enlvera bel et bien mademoiselle
Csarine de Mersanz.

Voil pourquoi M. Garnier de Clrambault tait l'esclave de cette
femme. Elle avait de ces aperus rapides et profonds qui gagnent les
batailles. Elle cotait cher, mais elle rapportait gros. Il fallait son
malfaisant gnie pour faire aboutir ces spculations impossibles.

Ici, par exemple, le problme se posait ainsi: tant donn un homme
jeune, mari  une jeune femme et pre d'une fille en pleine sant,
recueillir  courte chance l'hritage de cet homme.

Nous disons mari, bien qu'il y et des doutes  cet gard.

Le fait du mariage n'inquitait pas autrement la marquise. C'tait M.
Garnier de Clrambault qui n'tait pas  la hauteur et qui prtait  ce
dtail une importance dmesure.

Il va sans dire que, dans l'nonc du problme nous avons sous-entendu
cette condition ncessaire: la razzia devait avoir lieu doucement, sans
trop de bruit ni de scandale, avec toutes garanties de scurit pour les
membres de l'expdition.

L'emploi du fer, du feu, du poison et de toutes autres navets
sclrates tait expressment prohib comme dangereux.

Garnier ne fit qu'une objection.

--Maxence aime Csarine de tout son coeur, dit-il.

--Maxence aime le comte Achille, rpondit Flavie.--Maintenant, aux
dtails!... Le pre de Batrice est arriv?

--Depuis longtemps.

--A-t-il commenc son rle?

--En perfection... mais il fera mieux encore... Barbedor ira le voir
demain.

--Demain, moi aussi, je travaillerai, reprit la marquise;--il faut que
l'affaire marche!

--Mais, dit Garnier,--j'y songe... Si Maxence aime le comte comme vous
le dites...

--On ne dteste bien que les gens qu'on a aims, repartit Flavie;--quand
nous en serons l, fiez-vous  moi!

Elle consulta sa montre.

--Dix heures, reprit-elle;--allez me chercher votre Lon Rodelet.

Garnier se leva.

--Voulez-vous que je vous envoie Barbedor? demanda-t-il.

--Non...  quoi bon?

En ce moment, un joyeux clat de rire monta du rez-de-chausse par la
fentre entr'ouverte.

Clrambault, qui tait dj tout prs de la porte, se retourna vivement.

--A propos, s'cria-t-il en se frappant le front,--vous ai-je dit quels
gens nous avons en bas?... On conspire contre nous... Ceux que vous
entendez ne sont pas nos amis.

--Avons-nous des amis? dit Flavie avec son rire amer;--qui donc est en
bas?

--Jean Lagard, le lieutenant Vital et maman Carabosse.

--Ah!... fit la marquise d'un air d'indiffrence.

Puis elle ajouta tranquillement:

--Allez en paix... nous ne mourrons qu'une fois.

Quand l'habit bleu fut parti, elle se leva et gagna la croise, qu'elle
ouvrit toute grande. La nuit commenait  tre noire. Elle se pencha en
dehors pour entendre ce qui se disait dans la chambre du
rez-de-chausse.

Mais il ne lui venait que des sons confus, entremls de rires.

--Quand mme j'entendrais?... murmura-t-elle;--ai-je besoin d'entendre
pour savoir?

Elle resta un instant accoude contre l'appui de la croise.

C'tait une belle soire du mois de mai. Le ciel tait sans lune, mais
les astres pendaient plus brillants au firmament limpide. L'air tait
calme; une faible brise du nord apportait les murmures de la grande
ville, qui ressemblent si bien aux voix lointaines de la mer. L'ombre,
qui allait s'paississant, donnait au paysage je ne sais quels aspects
pittoresques et mystrieux. La nuit est une enchanteresse; elle sait
draper son voile sur la platitude de nos ralits, et chaque objet que
touche sa baguette magique revt en se transformant les capricieuses
beauts du rve.

Nous l'avons dit: autour du chteau de la Savate, c'tait un vilain
marais au sol bas, uniforme et pourri, tout maill de cloches de verre,
tout noirci par le fumier, o l'arrosoir, promen sans cesse, faisait
pousser des choux aqueux et des artichauts lymphatiques.

En thse gnrale, il n'y a rien de hideux comme un marais de Paris.

Mais la nuit peut changer un carr de choux en noble pelouse, la nuit
jette son manteau sur un champ d'artichauts et mme sur ces sillons
aligns selon l'art o pousse la visqueuse laitue. Tout cela se fait
plaine. Pour peu qu'il y ait  et l quelques plants d'humbles cassis,
vous avez des buissons;--la couche o fermente le melon prend un aspect
de colline;--j'ai vu des pruniers rabougris grandir et se camper comme
d'orgueilleux sycomores.

Nous n'exagrons point. Il n'est pas ncessaire d'aller dans le dsert
ni mme aux terribles grves du mont Saint-Michel pour connatre le
phnomne du mirage. Toute nuit en plein air produit le mirage. On
dirait que l'lment prosaque se met au lit chaque soir en mme temps
que le soleil, dieu des vers alexandrins. Aussitt que ce blond Phbus
est couch, ds qu'il a rabattu son bonnet de coton sur ses oreilles
frileuses, la posie des rveurs sort de son nid et plane dans
l'atmosphre rafrachie. Les fleurs pandent violemment leurs parfums,
le rossignol chante et le firmament allume la splendeur infinie de ses
girandoles.

Eh bien, oui, c'tait une vaste plaine qui entourait Flavie.-- et l
des fantmes blancs paraissaient dans le noir.--Au loin, les maisons de
Grenelle tranchaient sur le clair-obscur du ciel, affectant de bizarres
architectures.

Il n'y avait pas jusqu'aux tilleuls malades, plants au revers de la rue
de l'cole, qui ne prissent une grandiose apparence.

Flavie n'essayait plus de saisir les quelques paroles qui venaient d'en
bas jusqu' elle. Sa tte se penchait sur sa main. Elle rvait.

--Si j'avais eu une mre!... murmura-t-elle.

tait-ce l l'expression indirecte d'un remords?

Elle resta longtemps sans parler, puis elle dit:

--Si j'avais une fille!...

Sa voix tait douce et avait des caresses.--C'tait bien l'expression
d'un dsir et d'un regret.

Elle frissonna bientt au souffle de cette brise frache qui venait du
dehors. Elle se retira vivement et ferma la fentre.

La lumire de la lampe claira le sarcasme de son sourire.

--Je n'ai pas eu de mre et je n'ai pas de fille, pronona-t-elle d'un
coeur dgag;--tant mieux!

Elle revint s'asseoir auprs de la table. Elle avait froid. Elle se
versa une troisime rasade.--Elle dit en reposant son verre, vid d'un
trait:

--Si Maxence tait ma fille, je me tuerais, parce que je serais sans
armes contre les autres et contre ma conscience... mais je n'ai pas
d'enfant... je suis libre, grce au hasard... Maxence est une machine de
guerre... Par elle, nous entrerons dans la place... Et je mourrai dans
mon lit, avant d'avoir vu la fin des millions du comte Achille...




XIII

--Repas de corps.--


M. Garnier de Clrambault s'tait tromp en plaant maman Carabosse au
nombre des convives du rez-de-chausse. La petite bonne femme manquait 
l'appel. Il n'y avait l que le beau lieutenant Vital, Jean Lagard et le
pre Barbedor, qui s'tait gris tout doucement  force de couper sa
bire par des gouttes d'eau-de-vie, en lisant le fameux article du
_Journal des Dbats_ sur la barrire des Paillassons.

Le bruit et les rires venaient de l'office, o marmitons et garons
festoyaient, grce aux largesses du neveu Lagard, qui faisait ainsi
danser les finances de l'habit bleu.

Ce jour-l, vers midi, Vital avait reu une lettre ainsi conue:

  Les officiers du 3e lger sont convoqus  un repas de corps qui aura
  lieu  Grenelle, chteau de la Savate, ruelle Saint-Fiacre, derrire la
  barrire des Paillassons.--Six heures et demie.

Vital ne connaissait rien de tout cela. Un repas de corps ne fait pas
vnement. Il avait vaqu  ses occupations ordinaires, et,  l'heure
dite, il s'tait dirig vers l'tablissement indiqu.

Nous avons vu son tonnement  l'aspect du lieu choisi par ses
collgues.

Jean Lagard vint au-devant de lui dans le vestibule.

--Bonjour, lieutenant, dit-il,--c'est moi qui suis les officiers du 3e
lger, pour le moment.

Et comme Vital ne comprenait pas, Lagard ajouta:

--C'est une petite surprise qu'on a voulu vous faire, mon lieutenant,
histoire de rire et de badiner.

--Et qui me fait ainsi des surprises? demanda Vital, qui n'tait pas
vhmentement attir par l'extrieur du bon Jean.

--C'est moi, rpondit Lagard en touchant son chapeau,--qu'ai l'avantage
d'tre votre cousin par droit de naissance... et qu'avais envie depuis
pas mal de temps d'en casser un avec vous.

--Vous vous nommez?

--Jean Lagard, neveu et filleul de ma marraine, qui est votre bonne et
respectable mre.

Le lieutenant devint trs-ple.--Jean Lagard frona le sourcil.

--Vous n'avez pas honte de ma marraine, pas vrai? demanda-t-il en
baissant la voix.

Le sang remonta vivement aux joues du lieutenant, qui eut un franc
sourire et tendit la main  Lagard. Celui-ci la serra de bon coeur
entre les siennes.

--C'est que, voyez vous, cousin, dit-il,--je me mfie des beaux, et vous
tes firement beau, sans vous faire de compliments... n'y en a pas
beaucoup dans l'arme qui soient taps comme vous... Ah! mais non!... La
premire fois que ma marraine vous montra  moi dans les rangs, je dis:
Excusez, maman, vous avez fameusement russi ce garon l!... Qu'elle
me rpondit: Un peu, mon neveu, car elle n'a pas la rplique dans son
pays,--comme moi mes papiers, chaque fois que je suis pour me marier...

Il se mit  rire.

--Cousin, dit le lieutenant,--je ne sais pas o sont vos papiers; mais
on ne peut pas vous accuser d'avoir la langue dans votre poche.

--Vous me trouvez bavasse?... c'est rapport au contentement de la
rencontre... Prenez-vous l'absinthe?

--Avec plaisir!

Lagard dmolit une table d'un coup de poing. Les garons accoururent
tous  la fois, escorts de Barbedor.

--Vous, l'oncle, dit Lagard,--allez un petit peu voir  Montparnasse si
j'y suis... vous mangez de la chvre et du chou, a ne me va pas... Les
autres, amenez de la vieille-vieille qu'est  la cave, sous le cognac,
l-bas, juste en face de la porte...  moins que vous n'ayez tout bu,
papa?

Barbedor lui faisait des signes et l'appelait en lui montrant de loin le
_Journal des Dbats_. Lagard tourna le dos.

--N'y a pas longtemps que je sais les affaires de ma marraine, dit-il
tout bas au lieutenant;--et encore, les affaires... je n'en sais qu'un
tout petit bout... Elle a tourn plus d'un mois autour du pot avant de
me dire: Ce beau garon-l est mon petit... coutez donc, lui fallait
bien quelqu'un,  c'te femme, pour parler de vous!

--Ce n'est pas moi qui m'loigne d'elle..., commena Vital.

--Je sais... je sais! interrompit Jean Lagard;--si j'ai pris cette
couleur pour vous faire arriver ici, c'est histoire de plaisanter entre
cousins, pas vrai?... La maman dit comme a que vous avez le coeur
plus beau encore que le visage...

--Pauvre digne et sainte femme! murmura Vital avec motion.

--Vous l'aimez bien?

--Est-ce qu'on peut jamais l'aimer assez?

--Touchez l! s'cria Jean Lagard; a me fait plus de plaisir d'entendre
a que si l'on me nommait  une place du gouvernement o il y aurait
bonne paye et pas beaucoup d'ouvrage.

Il tressaillit. Une main venait de se poser sur son paule par derrire.
Barbedor tait auprs de lui, tenant le _Journal des Dbats_ ouvert.

--Lis a, neveu! dit-il en mettant le doigt sur son cher article;--lis
a et dis-moi ton avis.

Lagard parcourut les premires lignes.

--Qu'est-ce que c'est que c'te charge-l? fit-il.

--Une charge!... une chose imprime!... On va l'ouvrir: c'est comme qui
dirait officiel!

Lagard avait lu. Il rflchissait.

--Qu sclrate de diablerie veulent-ils lui faire faire? grommela-t-il
 part lui.

--On va l'ouvrir, reprit Barbedor de cet air mystrieusement mu qui est
un des premiers symptmes de l'ivresse;--ce n'est pas des gens du commun
qui m'auraient obtenu a au ministre... On plantera une alle d'acacias
depuis la barrire des Paillassons jusque chez moi.

Jamais amant ne mit plus de douceur  prononcer le joli nom de sa
matresse. Certes, ces mots: barrire des Paillassons, n'ont rien en eux
de particulirement potique. Eh bien, dans la bouche de Jean-Franois
Vaterlot, ils prenaient une euphonie comparable aux plus sonores
hmistiches de Lamartine.

--Et vous avez aval le poisson, papa? dit Jean Lagard.

Barbedor ferma ses deux poings.

--Tu m'hrisses  la fin! s'cria-t-il;--poisson toi mme!... Si tu es
du parti des deux coquines, c'est bon!

L'ide lui venait que son neveu Jean Lagard tait peut-tre soudoy par
la barrire de Svres et par la barrire des coles.

Il replia son _Journal des Dbats_ et le remit dans sa poche.

--Si c'est comme a, grommela-t-il,--tu peux leur dire, aux deux
coquines, qu'on ne les craint pas, entends-tu bien?... Et, quand l'alle
d'acacias sera plante, tu viendras me demander  travailler dans ma
salle... trois francs les premires, deux francs les secondes, vingt
sous les pourtours et dix francs pour entre dans la loge des
artistes... C'est chez moi que se feront toutes les rputations... Il y
aura ici plus de gants jaunes qu'au grand Opra... Est-ce que tu crois
que je me passerai d'orchestre? J'aurai l'orchestre de Souflard: trente
instruments  vent pour vingt-cinq francs... a me ruinera-t-il?... Et
le dimanche soir, on dansera: un bal comme il faut, tous bonnes et
militaires... dix sous d'entre pour les cavaliers, en consommation, les
dames _ l'oeil_; vingt centimes contredanses, valses et polkas... Et
je ne veux plus de ce nom de chteau de la Savate... j'en ai honte!...
Je vais faire peindre un grand tableau des dieux de la Fable, pas cher,
avec un cadre... Mon enseigne sera: _Aux travaux d'Hercule et  la
ceinture de Vnus_... les travaux d'Hercule pour la force et l'adresse,
jeux olympiques et autres; la ceinture de Vnus pour la chose de la
danse et des intrigues entre les deux sexes...

Il fit un pied de nez  son neveu et courut chercher une choppe, car sa
gorge le brlait. Il avait la fivre du bonheur.

--Dans quel diable de taudis m'avez-vous amen ici, cousin? demanda le
lieutenant Vital.

--Ce n'est pas moi qui peux rpondre  cela, cousin, rpliqua l'ancien
fort-et-adroit,--et je trouve que maman Marguerite commence  se faire
diantrement attendre!

--Oh! Casseur! cria-t-il en se tournant vers la maison; servez toujours
le potage pour deux, sans vous commander... Vous en tiendrez une bonne
assiette chaude.

Et, quand ils furent attabls:

--N'empche, reprit Lagard,--que je ne suis pas fch de me trouver un
petit instant seul avec vous... Voil, je ne vous ressemble gure,
cousin, comme quoi vous avez gagn tous vos grades par la bonne conduite
et la tenue... Le potage n'est pas piqu, pas vrai? quoique a soit ici
un taudis, comme vous dites, chez mon vnrable oncle... Et a nous
donne un fameux exemple de la fragilit humaine, de voir un homme qu'est
pas n mchant natif, et qui tourne au sauvage par rapport  une fixit
qu'il a d'humilier cens les barrires de droite et de gauche... C'est
comme a une mlomanie qu'on dit, je crois, quand la jugeotte n'y est
plus... J'ai ou parler d'un juif riche  milliasses, qui voulait
prendre la lune parce qu'il avait dans la tte que c'tait un louis
compos de tout l'or du monde... et a y prte un tantinet quand la lune
est dans son plein... Mon oncle se fiche de la lune, mais il veut faire
un trou dans le mur d'enceinte pour qu'y ait une barrire des
Paillassons... Je disais donc que vous tiez, comme a, le vrai modle
des bons sujets, par la sagesse en tout... Prenez-vous un coup de blanc
par-dessus la soupe?

Vital tendit son verre. Jean Lagard continua:

--Moi, diffremment, j'ai pris des habitudes avec les forts-et-adroits,
dont j'tais un des plus universels... Par quoi, ma marraine ne me dit
pas tout, s'en faut!... Mangez-moi a pendant que a fume, cousin...
J'ai roul, voyez-vous, de-ci de-l, sans amasser de mousse... La
marraine m'a empch de faire pas mal de btises, mais j'en ai fait pas
mal aussi, malgr elle... Voil donc la chose: c'est un coeur d'or, et
n'y a pas sa pareille au monde. Je l'aime, la, ce qui s'appelle  fond.
Je me battrais pour elle avec n'importe quoi!... En plus,  cause d'elle
qui vous adore, je vous aime aussi, cousin, et je vous le dis  la bonne
franquette... Portez-vous bien!

Il choqua son verre contre celui de Vital et le replaa bruyamment sur
la table.

--En sorte que, reprit-il sans transition, pendant que ses yeux hardis
et rieurs se fixaient sur le jeune lieutenant,--nous faisons comme a la
cour  une comtesse?

Vital tressaillit violemment et fut sur le point de laisser tomber son
verre.

--On dit a, reprit Jean Lagard, qui le considrait toujours;--moi, je
n'en sais pas plus long, vous sentez bien.

--Qui est-ce qui dit cela? demanda le lieutenant.

--Les uns... les autres..., rpondit Lagard... Tenez,
s'interrompit-il,--ce gros bonhomme que vous venez de voir vous
connat... Il y a ici un autre personnage dont nous parlerons tout 
l'heure plus amplement. Le vieux Barbedor savait par moi que vous alliez
venir... Il savait par d'autres que par moi ce que votre mre voudrait
cacher  tous... Quand il a prononc votre nom devant le personnage en
question, j'ai entendu celui-ci qui s'criait: Ah! ah! l'amant de la
comtesse de Mersanz!

--Mais c'est une abominable calomnie! s'cria Vital.

--Ta ta ta! fit Lagard;--quant  ce qui est de moi, je n'en ai pas eu la
chair de poule... Un joli garon et une jolie femme, c'est fait pour
s'entendre de toute ternit... Vous ne mangez plus, cousin?

--Non, rpondit Vital;--je veux savoir le nom de l'homme qui a dit
cela.

--Garnier de Clrambault, mon cousin... Et, si vous voulez que je lui
casse quelque chose de votre part, a va!

--Garnier de Clrambault! rpta le lieutenant, qui interrogeait
vainement ses souvenirs.

Pendant qu'il rflchissait, Lagard poursuivit:

--Avez-vous entendu parler jamais de madame la marquise de Sainte-Croix?

--Je la connais, repartit vivement Vital,--et je me souviens d'avoir vu
chez elle ce Garnier de Clrambault.

--Vous allez donc chez cette marquise de Sainte-Croix?

--C'est elle qui m'a prsent  madame la comtesse de Mersanz.

A son tour, Lagard se prit  rflchir. Il y alla de bon coeur et prit
sa bonne grosse tte  deux mains pour n'avoir point de distraction.

--Au diable! s'cria-t-il au bout de quelques secondes,--tout a n'est
pas mon affaire. Je n'y vois goutte, l dedans; a regarde ma
marraine... Si elle voulait me dire tout ce qu'elle complote, quoi! je
finirais peut-tre par comprendre... mais un mot par-ci, un mot par-l,
a ne me suffit pas... Tel que vous me voyez, je lui donnerais mes deux
bras et ma tte,  vot' maman, mon cousin... Eh bien, je dis qu'elle
devrait avoir plus de confiance en moi!...

Vital gardait le silence. Un nom, prononc par Jean Lagard, le fit
tressaillir pour la seconde fois.

Jean Lagard avait dit, suivant le cours de sa vagabonde mditation:

--Ce n'est pas pour le roi de Prusse qu'elle va voir tous les jours
cette Maxence et la petite demoiselle Csarine.

Vital fixa les yeux sur lui avec une sorte d'effroi. On et dit que cet
homme, sciemment ou sans dessein, scrutait un  un tous les replis de
son me.

Ce roman n'a point de hros, parce que notre beau Vital n'tait pas un
hros de roman. Nous vous le donnons tel qu'il tait, n'ayant ni les
vices prestigieux ni les vertus tragiques des jeunes premiers rles de
nos drames. Il portait l'paulette de lieutenant  vingt-huit ans, ce
qui exclut toute ide de splendeur. Il respectait les femmes, et ses
camarades se moquaient de lui, disant qu'il tait rang comme une
demoiselle.

Je crois qu'il avait eu deux ou trois duels en sa vie, mais c'tait bien
 son corps dfendant. Il avait gagn son paulette en Afrique, o il
s'tait battu comme un diable.

Il avait deux amours dans le coeur: l'un qui avait commenc avec sa
vie, l'amour de sa mre; l'autre qui tait tout jeune, sa passion timide
et sans espoir pour mademoiselle Csarine de Mersanz.

Une troisime affection tait en lui, douce, tendre, mle d'admiration
et de respect: c'tait la comtesse Batrice qui lui avait inspir ce
dernier sentiment.

Peut-tre parce qu'elle tait la seconde mre de Csarine.

Il tait loyal, mais timide  l'excs. Dieu ne l'avait point fait ainsi.
Sa timidit venait des circonstances. Sa mre, exagrant jusqu' la
manie un sentiment raisonnable  son point de dpart, sa mre lui avait
inculqu cette dfiance de lui-mme et cette crainte du monde.

Sa mre lui avait dfendu de la reconnatre en public.

Depuis qu'il avait l'paulette d'officier, sa mre lui cachait sa
demeure.

Elle avait honte, comment exprimer cette bizarrerie? elle avait honte
d'tre sa mre, pour lui qui tait son orgueil et son coeur. Trop
humble  force d'tre glorieuse, elle s'loignait de lui, qu'elle et
voulu voir sans cesse; elle faisait abstinence de ce grand amour
maternel qui tait sa vie, elle jenait de tendresse et de caresses.

Elle se souvenait. Son mari l'avait abandonne autrefois, parce qu'il
tait devenu officier et qu'elle restait vivandire. Depuis lors, elle
avait sans cesse descendu, selon sa propre apprciation. Elle avait t
concierge, ce qui est bien au-dessous de cantinire; elle tait
maintenant marchande de plaisirs et connue comme le loup blanc dans le
quartier des Invalides.

Elle se disait: si l'on savait que Vital est le fils de maman Carabosse,
sa carrire serait perdue; ses chefs l'abandonneraient, il flchirait
sous la raillerie de ses camarades.

Y avait-il quelque chose de fond dans ces apprhensions? Personne ne
peut dire non d'une manire absolue. Pour quiconque connat les moeurs
militaires, le doute est de rigueur. En garnison, le mme fait, produit
dans les mmes circonstances, peut amener des rsultats directement
opposs. Il y a le coeur qui est bon; il y a l'esprit qui est parfois
un peu troit.--Il y a un troisime lment dont nous demandons bien
pardon de prononcer le nom: LA BLAGUE.

Tout dpend de _la blague_.

La blague est un souverain absolu, un autocrate qui ne connat ni frein
ni contrle. Elle a droit de vie et de mort.

La blague est une puissance toute franaise. Nos allis nous la
reprochent et nous l'envient. Nos ennemis en ont peur.

Comme toutes les grandes choses, elle a beaucoup de bon et beaucoup de
mauvais.

Elle soutient le soldat; elle est partie intgrante de sa gaiet,
peut-tre de son courage; elle pique l'mulation, elle exalte le point
d'honneur.

Elle a de l'esprit; mais, nous le rptons, son esprit n'est ni
trs-haut ni trs-large. La blague a besoin d'applaudissements pour
vivre: c'est une chose d'art. Comme les applaudissements se comptent, la
blague est l'esclave du nombre. Elle a son niveau, qui est juste 
hauteur de grenadier. Elle berne aussi volontiers ce qui est au-dessus
de cette taille que ce qui est au-dessous.

Rectifions: plus volontiers.

Jusqu' l'heure o quelque coup de tonnerre consacre cette supriorit
dont on s'est tant moqu.

La blague admet le succs, quitte  mordiller un peu le talon du
triomphateur.

Quand le triomphe est complet, universel, brillant comme le soleil, la
blague se couche  ses pieds et jappe comme un petit chien.

Elle prend alors les ridicules du hros sous sa protection; elle le
rend populaire par le bout qu'elle dchirait la veille. S'il a des
verrues, elle place ces verrues parmi les constellations du ciel,--ou
bien encore, elle force la postrit  voir toujours sur les paules
d'un demi-dieu je ne sais quelle redingote grise.

Grattez un peu la blague, vous trouverez dessous Chauvin. Or, Chauvin
est un ours muni du pav bienveillant et fatal qui craserait la gloire
si la gloire n'avait la vie dure.

La mre de Vital connaissait tout cela. Elle avait peut-tre vu la
blague mettre son pied lourd sur de l'herbe de grand capitaine. Elle
avait peur.

Et comme elle tait ardente et, en toutes choses, extrme; comme Vital
tait son espoir et son trsor, elle ne voulait voir que le danger, afin
de l'en mieux garder. Ds que Vital tait en jeu, elle se dfiait de ses
chers tourlourous qu'elle aimait tant et qu'elle suivait, au pas, en
promenade.

Voulez-vous que nous prcisions les faits? Elle voyait Vital, l'pe 
la main, sur le pr, parce qu'un camarade en mchante humeur l'avait
appel: le fils  maman Carabosse.--Elle voyait le chef du personnel au
ministre de la guerre rester, la plume suspendue au-dessus de
l'ordonnance qui nommait Vital capitaine, parce que le fils d'une
marchande de plaisirs...

Mettons qu'elle et grand tort. Elle tait comme cela.

Vital avait dit l'exacte vrit: ce n'tait pas lui qui fuyait sa mre;
au contraire, Vital faisait ce qu'il pouvait pour vaincre les tranges
scrupules de la petite bonne femme, c'tait en vain. Son humilit ne
l'empchait point d'tre obstine. Quand elle avait dit: Je veux, il
n'y avait pas  rpliquer.

C'taient de vraies parties fines, quand ils se voyaient. On se donnait
rendez-vous en cachette. La petite bonne femme avait des joies d'enfant;
elle faisait des surprises. Jugez! l'attrait du fruit dfendu, ajout 
cet immense bonheur de la mre dans les bras de son fils!

Il y avait cependant une chose qui troublait cette joie et qui mettait
un peu d'amertume dans ce plaisir. Marguerite Vital avait un reproche 
se faire. Le lecteur se souvient de cette mission donne par Roger 
Garnier, lequel s'tait prsent dans le pauvre logis de la Perlette et
lui avait signifi que son mari voulait un des deux enfants. Depuis
lors, Marguerite avait vcu dans la crainte continuelle de se voir
spare de son fils. C'est pour cela qu'elle avait abandonn son petit
baril de vivandire. Si elle ft reste au rgiment, son mari l'et trop
aisment retrouve. L'tat de concierge n'est ni brillant ni bruyant;
Marguerite se crut bien cache au fond d'une loge, et, par le fait, son
mari ne l'inquita jamais.

L n'tait pas le mal.--Dans sa frayeur d'tre spare de son fils,
Marguerite s'tait creus la cervelle. Elle ne pouvait ter au petit
Vital sa position d'enfant de troupe qui lui donnait des droits. Elle
s'ingnia; l'adresse ne lui manquait pas. Elle commena par intervertir
l'ordre des nom et prnom du petit Vital. Au lieu de Vital Roger, elle
fit inscrire Roger (Vital) sur le registre du dpt; puis, peu  peu, la
parenthse disparut; l'enfant se nomma Roger Vital,--puis Vital tout
court.

De sorte que, par le fait, Marguerite avait enlev  son fils le nom de
son pre.

Bien plus, le voulant toujours  elle et tout  elle, dans sa jalousie
de mre, elle avait lud ses curiosits d'enfant et ses questions de
jeune homme. Vital croyait son pre mort.

Quant  Roger, l'ancien tambour de la septime, s'il et voulu chercher,
ne ft-ce qu'un peu, la ruse nave de la pauvre Perlette aurait t bien
vite djoue; mais Roger ne chercha pas, ou, s'il fit quelques
dmarches, ce fut trop tard et lorsque dj Vital avait compltement
chang de nom.

--Deux jolis brins de filles, cette Maxence et cette Csarine, reprit
Lagard sans prendre garde au trouble de Vital;--mais vous ne vous tes
jamais souci d'elles probablement, cousin, puisque vous vous occupez
d'une autre... Moi, j'ai travaill dans le chantier qui fait face  la
pension... et j'ai vu des choses...

Il s'arrta.

--Qu'avez-vous vu? demanda Vital.

--Parlons peu et parlons bien! fit Jean, qui eut par hasard fantaisie de
discrtion;--m'est avis que ces choses-l ne nous regardent ni l'un ni
l'autre... N'empche qu'on peut causer, n'est-ce pas?... Eh bien, je
vous dis, moi, qu'il y a tout un polisson de mystre l-dessous?

--Mais, enfin, quel mystre?

--Quel mystre? rpta Lagard.

Il rflchit un instant et reprit, suivant le vagabond caprice de sa
pense:

--La maman vous le dira, si elle veut, cousin... Moi, je donnerais dix
francs de bon coeur pour la voir ici.

Le lieutenant regarda  sa montre.

--Neuf heures! murmura-t-il.

La physionomie de Jean Lagard exprima un commencement d'inquitude.

--Le Garnier est l-haut... La Vipre aussi... S'il arrive malheur 
maman Marguerite, tonnerre du ciel, il y aura des pots casss!...

--Au nom du ciel! s'cria Vital,--expliquez-vous!... Que parlez-vous de
malheur  propos de ma mre?

--Est-ce qu'on peut vous dire? rpliqua Jean, qui frappa la table de son
gros poing ferm;--est-ce qu'on sait quelque chose en dehors de ce que
maman Marguerite veut donner de son secret?

--Ce Garnier est son ennemi?

--Elle ne veut pas qu'on y touche!

--Et qui donc appelez-vous la Vipre?

--La marquise de Sainte-Croix.

Vital le regarda stupfait.

--Cette femme si bonne et si pieuse!... murmura-t-il;--vous tes fou,
mon garon!

--Si vous en tes encore l, vous, s'cria Jean Lagard en se
levant,--j'en aurais trop long  vous conter... Nous n'avons pas le
temps... je veux savoir ce qui est arriv  ma marraine.

--Oh! mon oncle! appela-t-il.

Barbedor n'eut garde d'entendre. Il tait  l'office, o le chef, les
marmitons et les garons festoyaient. Lagard avait pay un banquet 
trois francs par tte. Barbedor leur lisait l'article du _Journal des
Dbats_ et prdisait des jours de gloire  la ruelle Saint-Fiacre,
aussitt que les acacias seraient plants. Le chef n'avait pas acquis
son beau surnom de Casseur sans tre un loustic assez agrable. Il
donnait la rplique au bonhomme. Marmitons et garons s'amusaient comme
des bienheureux.

--Voil! dit Lagard au lieutenant,--a m'aurait fait plaisir de voir la
petite bonne femme embrasser son grand fils. J'attendais toujours
d'avoir de l'argent pour me payer cette fantaisie... La noce n'a pas
russi: bonsoir!... Oh! mon oncle! avance ici qu'on te paye!

Comme l'oncle Barbedor ne se pressait point, Lagard remit son chapeau
sur l'oreille et se dirigea vers la maison. Le lieutenant l'arrta par
le bras.

--Restez, dit-il.

Lagard imprima une brusque secousse  son bras pour le dgager; mais la
main du beau lieutenant tait inflexible comme un tau. Lagard s'arrta,
saisi d'admiration pour un poignet pareil.

--Restez, rpta Vital;--vous m'en avez dit trop et vous ne m'en avez
pas dit assez.

--Plus que a de tenailles! grommela Jean, qui n'essayait plus de se
dgager,--est-ce que vous en tes, cousin?

Vital ne comprit pas. Jean Lagard poursuivit:

--Quand vous tenez un homme comme a par le bras, sauriez-vous bien
l'empcher de vous casser une patte.

--Oui, rpliqua Vital.

--En quoi faisant?

--En lui cassant le bras.

--Voyons voir! s'cria Lagard, qui ne put rsister au dsir de faire un
petit assaut.

Il adressa en mme temps une ruade de premier choix au _tibia_ gauche de
Vital, qui changea de pied sur place.--Lagard poussa un cri de douleur
et tomba sur ses deux genoux.

--Grce! cria-t-il, moiti riant, moiti en colre.

Vital le lcha. Lagard frotta son poignet meurtri et presque lux.

--Cousin, dit-il avec admiration,--vous lveriez le deux cents  bras
tendus!... Si vous voulez, je vous ferai recevoir _fort-et-adroit_...

--Je ne veux qu'une chose, rpondit Vital, savoir quel danger menace ma
mre et pourquoi vous traitez avec si peu de respect madame la marquise
de Sainte-Croix.

--D'abord, a fait deux choses, dit Lagard; quant  la Vipre, du
respect? Excusez... Je vous rpte, cousin, que je donnerais cinquante
francs pour que ma marraine...

Il n'acheva pas. Le lieutenant vit sa physionomie changer deux fois coup
sur coup: la premire fois pour rprimer une joie soudaine, la seconde
fois, une vive et profonde anxit.

Les yeux de Lagard taient fixs sur la porte d'entre. Vital se
retourna. La petite bonne femme tait l, debout, dans son costume des
grands jours, appuye contre le chambranle de la porte, mais si dfaite
et si ple, qu'elle semblait prs de s'affaisser sur elle-mme.

--Qu'avez-vous, ma mre? s'cria-t-il.

--Nom de nom! gronda Lagard,--parat que a ne va pas comme elle veut!

La petite bonne femme passa le revers de sa main sur son front, qui
dgouttait de sueur.

--coutez! fit-elle au moment o son fils s'lanait vers elle.

Son geste tait si imprieux, que Vital s'arrta.--Lagard, pench de
ct, prtait l'oreille.

On entendit un bruit lointain de voiture.

--J'ai t plus vite que le fiacre... murmura la petite bonne femme;--ce
sont eux.

--Eux, qui? demanda Lagard.

--La marquise est seule en haut et les attend, dit la bonne femme au
lieu de rpondre.

--Seule avec le Clrambault, repartit Jean Lagard.

--Je viens de voir Clrambault rue de Babylone, pronona la vieille
Marguerite lentement et avec fatigue.

Puis, elle dit encore:

--coutez!

Un bruit de porte qui se ferme eut lieu  l'tage suprieur.

Elle s'appuya sur l'paule de Vital et pensa tout haut:

--Les voil runis tous les trois!

--La marquise, dit Lagard,--le Garnier... et puis qui?

--Lon Rodelet, rpliqua maman Marguerite.

--Lon Rodelet! s'cria Vital;--je le connais, celui-l!... c'est un
ami!

La petite bonne femme fixa sur lui ses yeux perants et profonds.

--Lon Rodelet vient de tuer ta soeur, dit-elle.

Jean Lagard ferma ses deux poings.--Vital chancela comme s'il et reu
un coup en pleine poitrine.

--Ma soeur! rpta-t-il;--j'ai donc une soeur!...

Sa tte se courba; il ajouta les larmes aux yeux:

--J'avais une soeur... je ne la verrai que morte!

Il prenait au pied de la lettre les paroles de la petite bonne femme.
Nulle expression ne saurait dire le chemin prodigieux que fait la pense
en ces moments suprmes. Il faudrait des volumes pour analyser le monde
d'ides que peut enfanter un cerveau humain dans l'espace de quelques
secondes.

Vital ne savait rien de sa famille, et les soins mmes que sa mre
mettait  l'isoler d'elle exagraient l'opinion qu'il pouvait avoir de
l'humilit de sa naissance. Il aimait et respectait sa mre: chaque fois
que sa raison avait fait effort pour deviner le vrai de sa situation de
famille, son coeur avait prononc une sorte de _veto_ dont la source
tait dans sa pit filiale. En cherchant, il craignait de trouver
quelque chose qui ft contre sa mre.

Puis sa tendresse se rvoltait contre cette crainte. N'tait-ce pas l
une insulte tacite et un manque de confiance?

Vital se dbattait depuis son enfance au milieu de ces contradictions
insolubles. Il n'interrogeait jamais sa mre. Leurs entrevues, rares et
trop courtes, n'taient pleines que de caresses.

C'tait la premire fois qu'il entendait parler de sa soeur.

Que pouvait tre cette soeur dont on lui disait: Elle vient d'tre
tue par un homme?

Je vous le dis: ce fut un monde entier de suppositions terribles et
navrantes. Cette soeur, dont on lui avait cach jusqu'alors
l'existence, ne pouvait tre qu'une honte vivante pour son nom. Il tait
homme, lui; son sexe l'avait aid  sortir de ces bas-fonds o se
perdait son origine.--Mais une femme! une jeune fille!...

Une chose lui donna le frisson jusqu'aux fibres les mieux abrites du
coeur. Si bas place que ft sa mre dans l'chelle sociale, il avait
reu beaucoup d'elle. Souvent il s'tait tonn de ses gnrosits
inpuisables. Elle lui disait toujours: a me donne de la chance de
travailler pour toi, enfant chri; grce  Dieu, je gagne gros dans mon
petit mtier.

Vital se dit en ce moment, au fond de son me bourrele:

--Si tout cet argent venait de ma soeur!...

A la faon dont il l'entendait, ce soupon tait une torture.

Et ne l'accusez pas. L'homme entour de mystres croit  tout.
D'ailleurs, l'esprit n'est point complice de ce travail acharn qui
s'opre en dehors de la volont. C'est l'oeuvre de la fivre.

S'il fallait une preuve, nous dirions que Vital, en dpit de ce
laborieux combat qui se livrait en lui malgr lui-mme, sentait natre
et grandir dans son coeur une tendresse ardente pour cette soeur
inconnue.

--Oh! se disait-il,--comme je l'aurais aime!

La petite bonne femme avait sur lui ses yeux noirs brillants comme des
escarboucles. Nous ne pouvons affirmer qu'elle et devin en dtail et 
la lettre les mditations complexes du beau lieutenant. Nous
n'affirmerions pas le contraire non plus: c'tait la dernire fe.

La premire parole qu'elle pronona donnera peut-tre au lecteur la
mesure de sa science physiognomonique.

--Ta soeur, dit-elle,--a nom madame la comtesse de Mersanz.

--Batrice! s'cria Vital stupfait.

--Tiens, tiens! fit Lagard;--petit  petit, on saura l'histoire.

--Ma mre, reprit Vital tremblant,--vous avez parl de mort...

La petite bonne femme s'tait laisse tomber sur la chaise o Lagard
s'asseyait tout  l'heure auprs de la table. Elle essuya son front
baign de sueur.

--Oui, oui..., j'ai parl de mort, dit-elle.

Puis elle ajouta tout bas:

--Je les aurais bien empchs de la tuer comme ils ont tu l'autre...

Vital vint  elle et la prit par la main en disant:

--Ma mre, ma mre, rpondez-moi, je vous en prie!

La petite bonne femme le regarda fixement, puis elle le repoussa d'un
geste convulsif.

--J'ai parl de mort, rpta-t-elle;--n'est-ce pas mourir que de perdre
 la fois son bonheur et son honneur?... Va, je me souviens du jour o
je fus abandonne et du jour o je l'abandonnai, pauvre enfant qui, la
veille encore, pendait, souriante,  mon sein... Je n'ai vcu que pour
toi... Elle n'a pas d'enfant pour qui vivre... elle est morte.

--Mais de quoi faut-il la venger? s'cria Vital;--que lui a-t-on fait?

--Ce qu'on lui a fait! repartit la petite bonne femme avec amertume.--Tu
avais six ans, tu tais dj fort... N'tait-ce pas un crime de te
garder pour la livrer  son pre?... Ah! je t'aimais mieux qu'elle!...
Maintenant qu'elle est malheureuse, je vais l'aimer mieux que toi.

--Vous ferez bien, ma mre, dit le lieutenant, qui pressa contre son
coeur la main froide de Marguerite;--aimez-la!... aimons-la!...
Dites-moi seulement ce qu'il faut faire pour la sauver ou pour la
venger!

--Et parlez haut, sans vous commander, marraine, ajouta Lagard en
s'avanant;--s'il faut de l'argent, j'ai le gousset en bon tat; s'il
faut des poignets, je croyais avoir le n 1, mais votre garon est le
coq  ce sujet... N'empche que je garde le n 2 et que c'est  votre
service.

       *       *       *       *       *

--Victoire! s'cria M. Garnier de Clrambault en rentrant dans la
chambre o madame la marquise de Sainte-Croix l'attendait.

--Je vous prsente M. Lon Rodelet, ajouta-t-il en refermant la porte
derrire le cinquime clerc.

La marquise ne leva pas les yeux tout de suite sur Lon. Quand elle le
regarda enfin, un tic nerveux agita lgrement les ailes de son nez et
ses tempes.

--N'est-ce pas, dit tout bas Clrambault, qu'il ressemble comme deux
gouttes d'eau  la pauvre Ernestine?

La marquise rpondit schement:

--Il y a longtemps que je l'ai oublie.

--Pas moi, grommela Garnier;--c'tait une jolie fille.

La marquise se tourna vers Lon, qui restait prs de la porte.

--Approchez, monsieur Lon, dit-elle.

Quand elle voulait, elle avait des airs de reine.

Lon avait trouv l'habit bleu fidle au rendez-vous, rue de Babylone, 
la porte de matre Adalbert Souf. Lon croyait apporter une mauvaise
nouvelle, car il avait eu beau compulser pice  pice le dossier du
comte Achille de Mersanz, le contrat de mariage tait rest introuvable.
Il fut fort tonn lorsqu'il vit Clrambault se frotter les mains avec
enthousiasme en apprenant ce rsultat.

--a ne vous fera pourtant pas gagner votre gageure, dit-il.

--Venez avec moi, mon cher enfant! s'cria l'habit bleu au lieu de
rpondre, venez avec moi.

Clrambault avait une voiture dans laquelle il fit monter Lon. Ils ne
virent ni l'un ni l'autre une forme exigu qui se dtacha du noir d'une
porte cochre et qui s'lana dans la mme direction qu'eux, trottinant
sur le pav.

La petite bonne femme avait tout entendu.

Lon, cependant, n'tait pas au bout de ses tonnements.

Le lieu o on le conduisait, d'abord, lui sembla de fort mauvais augure,
et certes il ne s'attendait pas  trouver l une femme qu'on appelait
madame la marquise. En chemin, M. Garnier de Clrambault lui avait bien
fourni de longues et amphigouriques explications; mais Lon, distrait et
rflchissant  l'trange succession d'vnements qui avait rempli sa
journe, n'aurait point su dire de quel sujet l'habit bleu l'avait
entretenu.

Avant d'entrer au chteau de la Savate par la porte de derrire, donnant
sur les marais, Lon s'arrta devant cette maison  l'aspect
vritablement sauvage, dont l'isolement paraissait complet, nous l'avons
dit. De ce ct, rien n'indiquait la guinguette.

--Qu'allons-nous faire l? demanda-t-il.

--Avez-vous peur? rpliqua l'habit bleu en riant.

--Je n'ai pas peur, dit Lon;--au point o j'en suis, on ne craint
rien... mais je veux savoir.

--Au point o vous en tes, on a beaucoup  perdre, mon bon, pronona
lentement Clrambault;--depuis quelques heures, vous avez regagn
diablement du terrain... Vous allez trouver ici une personne qui a votre
avenir entre les mains.

Il voulut entrer. Lon le retint.

--Une question encore, dit-il.

--Faites, mais faites vite!

--Pourquoi ne m'avez-vous pas dit ce que vous savez sur ma mre?

Il faisait nuit noire. Lon ne put distinguer  ce moment la physionomie
de M. Garnier. La voix de celui-ci tait calme quand il rpondit:

--Vous connatrez mes raisons, mon petit homme... Je suis franc comme
l'or... Je ne vous cacherai rien... Entrez, entrez!

Il le poussa dans l'escalier, qu'ils montrent  ttons.

Un des premiers soins de l'habit bleu fut de dire tout bas  la
marquise:

--Carabosse a parl... Coupez dans le vif... attaquez l'histoire de la
mre et arrangez a comme vous pourrez.

Elle prit la main de Lon et l'attira vers elle.

--C'est bien le visage que je m'attendais  voir, dit-elle  demi-voix
en se tournant vers Clrambault, attentif  donner la rplique, car il
flairait quelque scne d'effronte comdie;--je l'aurais reconnu rien
qu'au souvenir de mon amie.

--Vous avez t l'amie de ma mre? s'cria Lon.

--Il demande si j'ai t l'amie d'Ernestine! dclama la marquise, qui
sembla prendre Clrambault  tmoin.

Son accent tait mlancolique et plein d'motion contenue.

L'habit bleu ne put que lever les yeux au ciel d'un air attendri. Il
pensait  part lui:

--Cette femme l est le diable.

--coutez-moi, monsieur Lon, reprit la marquise avec bont;--j'ignore
ce que notre pauvre Ernestine a pu vous confier de son secret. Le
malheur est dfiant; attendez, pour lui annoncer que vous m'avez vue, le
moment prochain o vous pourrez la rendre  l'aisance et au bonheur...

Elle s'interrompit en caressant la main du jeune homme maternellement,
et dit  Clrambault, qui l'admirait:

--Elle avait ce regard doux et inquiet, vous souvenez-vous?

--Si je m'en souviens!... soupira l'habit bleu; ah! certes, je m'en
souviens.

--Il est impossible, mon jeune ami, poursuivit la marquise,--que vous
puissiez comprendre ce qui vous arrive aujourd'hui. Ne l'essayez pas. Il
y a bien longtemps que je suis votre vie avec toute la sollicitude d'une
mre. Ernestine tait plus jeune que moi: je la regardais comme ma
soeur cadette.

--Jamais, au grand jamais, balbutia Lon,--ma mre ne m'a parl...

--Que vous disais-je! interrompit Flavie en regardant l'habit
bleu;--j'aurais gag que cette pauvre Ernestine ne lui et pas dit un
mot de moi!

--Madame la marquise avait, ma foi, devin, appuya Clrambault.

--Tout ici doit vous sembler trange et incomprhensible, continua
Flavie, qui souriait bonnement;--le lieu mme o nous nous trouvons...
et ce moyen bizarre que M. de Clrambault a cru devoir employer pour se
mettre en rapport avec vous.

Elle attira Lon tout contre elle et lui dit  l'oreille:

--C'est un vieux et fidle serviteur qui a ses caprices. Il aurait pu
vous dire tout uniment: Ne vous tuez pas, pauvre enfant: vous avez 
Paris une seconde mre...

--Mais..., objecta Lon,--cette mission chez le notaire.

La marquise prit un ton srieux.

--Cette mission tait dans votre intrt au moins autant que dans le
ntre... Je n'ai point d'explication  vous donner en ce lieu, mon jeune
ami; mais je puis bien vous dire que nous sommes engags dans une grande
entreprise. Nous soutenons le faible contre le fort, et, si jamais le
malheur dont votre mre fut la victime est rpar, n'aurez-vous pas
quelque joie d'y avoir contribu mme indirectement?

--Madame, dit Lon, qui se laissait prendre compltement  cette
mystrieuse mise en scne,--je vous en supplie, dites-moi ce que vous
voulez faire.

La marquise de Sainte-Croix secoua la tte avec lenteur.

--Nos ennemis sont puissants, murmura-t-elle,--et vous tes bien jeune!
Rflchissez seulement, Lon, mon cher enfant, et jugez s'il faut des
circonstances extraordinaires pour amener une femme comme moi dans un
lieu pareil  celui-ci... Nous sommes entours de dangers; la puret de
notre cause nous donnera la victoire, mais la moindre imprudence peut
nous perdre... Lon, vous tes jeune, vous avez du coeur sans doute...
vous aimez... Voulez-vous tre  la fois le bon ange de votre mre et le
sauveur de Csarine de Mersanz?

--Ah! madame!... s'cria le pauvre Lon, qui joignit les mains comme
s'il et t devant une madone.

--Vous le voulez, c'est bien. Il ne faut pour cela qu'un peu de
discrtion et de courage. Vous avez fait dj aujourd'hui plus que vous
ne pensez... Demain, je vous recevrai seul  mon htel de la rue de
l'Universit. Ne vous effrayez de rien. Votre histoire s'engage comme un
roman, mais elle se dnouera au grand jour, honnte et heureuse... Ne
vous tonnez de rien: ce lieu o nous sommes est un cabaret mal fam qui
se nomme le chteau de la Savate. Vous vous souviendrez de ce lieu toute
votre vie, comme du temple pur o vous retes le premier baiser de
votre meilleure amie, et nous y clbrerons bientt dans le mystre la
premire fte de vos jeunes amours.

Ses lvres effleurrent le front de Lon.

--Adieu, mon fils, ajouta-t-elle.--Ne retournez pas  l'tude. Soyez
prt  toute heure. Vous tes  nous. Je rponds de votre fortune et de
votre bonheur.

Elle fit un geste; Clrambault se leva et dit:

--En route!

Il salua la marquise respectueusement.

--A dater d'aujourd'hui, dit Flavie tout haut,--cet enfant est riche.
Veillez  ce qu'il ne manque de rien.

FIN DE LA PREMIRE PARTIE.




DEUXIME PARTIE.

L'HOTEL DE MERSANZ.




I

--Une scne d'antichambre.--


L'esplanade des Invalides est borne  l'est par le faubourg
Saint-Germain,  l'ouest par le Gros-Caillou. Elle spare deux mondes.
Vers l'orient, ce sont de nobles htels, pas si nobles que ceux du
Marais, car le faubourg Saint-Germain sentait encore  plein nez son
parvenu du temps de Louis XIV, mais enfin des htels de qualit,
puisqu'ils portent pour enseignes Rohan, Larochefoucault, Chastellux,
Mortemart, etc.;--vers l'occident, ce sont des maisons bourgeoises, des
guinguettes ou des usines.

L'esplanade, qui s'tale entre ces deux cits, est une belle et triste
promenade, dont les bosquets silencieux donnent asile  quelques
valtudinaires, vivants dbris de la guerre ou du travail. Les bonnes
d'enfants n'aiment pas ces parages, qui sont froids et tristes. Tout ce
qui s'assied sur ces bancs a un aspect pauvre et surann. C'est une
infirmerie  ciel ouvert.

Parfois, cependant, on voit tout  coup une activit inaccoutume
rveiller ce paysage morne. C'est alors comme une rsurrection bizarre
au-devant de la faade dessine par le grand roi. Un mouvement se fait
dans le parterre; d'antiques uniformes montrent au soleil leurs dorures
fanes. On voit s'agiter ce peuple de vieillards mutils, qui vient our
encore une fois la voix des gants de bronze et s'enivrer aux fumets du
salptre.

Le canon gronde,--la ville coute.

Tantt c'est un hritier qui pousse son premier cri dans la couche
souveraine.--Cent un coups pour dire  la France de saluer le berceau de
son matre.

Tantt c'est comme un cho lointain de cet autre canon qui tonne contre
l'tranger.--Cent un coups encore, c'est une victoire!

Il gronde, le canon des Invalides, pour clbrer les ftes nationales;
il gronde pour solenniser les illustres funrailles.

Ah! c'est une voix puissante, celle-l,--mais vaine.

Nous l'avons entendue quand tomba Charles de Bourbon, le dernier roi
gentilhomme; quand Louis-Philippe d'Orlans vint aux Tuileries, elle
tonna, cette voix, solennelle et vide comme les serments des hommes;
elle tonna encore quand Louis-Philippe, roi, prit ce chemin obscur qui
le menait  l'exil. La jeune rpublique lui dit: clate! Elle s'enfla
pour obir  la jeune rpublique. Le peuple est roi! criait-elle. Et
du mme ton, quelques annes aprs: Vive l'empereur!

Ils sont l, prts  tout, ces hurleurs de bronze. Ils sont l qui
attendent.

Ils crient la mort et la vie, impassibles qu'ils sont dans leur
esclavage turbulent.

C'est l'histoire qui n'a pas d'entrailles.

C'est la voix du destin,--et, chez nous, le destin parle si souvent!

Louis XIV n'aimait pas  voir les flches de Saint-Denis, o tait la
spulture royale.--Louis XIV, vivant et rgnant de notre temps, ne
passerait pas volontiers devant les canons des Invalides.

       *       *       *       *       *

L'htel de Mersanz, situ vers l'extrmit de la rue Saint-Dominique,
avait vue sur l'esplanade par ses jardins. C'tait un grand btiment qui
ne montrait point son importance au dehors. Le mur qui formait la cour
intrieure tait haut et lourd; on l'attribuait au comte Honor de
Mersanz, qui vivait sous Louis XVI et qui avait voulu fortifier sa
demeure contre l'ventualit des attaques populaires.

Le peuple prit la Bastille, mais ce ne fut point pour se moquer de M. le
comte Honor de Mersanz.

La famille de Mersanz tait flamande d'origine et de trs-ancienne
noblesse; mais,  dater du XVIIIe sicle, ses membres s'taient
plus ou moins mls de spculations et d'agiotage.--Hector Mers,
chevalier, baron de Mersanz, s'tait ruin trois fois et avait
refait trois fois son immense fortune durant le rgne de Law, sous la
Rgence.--D'autres de Mersanz avaient accept  diverses reprises des
fonctions de robe et de finance.--C'tait une race ambitieuse et avide,
qui, de temps  autre, donnait naissance  quelque fastueux grand
seigneur.

Le titre de comte leur vint sous Louis XV et fut accord au baron
Achille de Mersanz, qui avait amus le roi pendant trois jours entiers
dans son chteau de Saintonge.

Derrire cette haute muraille, perce d'une porte lourde et charge
d'une corniche qui aurait pu supporter le crnelage, s'ouvrait une vaste
cour, prcde d'un perron carr en granit brun couvert de mousse. La
faade, de ce ct, prsentait un aspect uniforme et svre. Elle datait
des premires annes du XVIIe sicle, et l'encadrement des
fentres montrait encore ces briquetages alterns qu'affectionnaient les
architectes du temps de Louis XIII. Les croises taient dmesurment
hautes et sans ornements. Quand madame la comtesse Batrice de Mersanz
recevait, les voisins voyaient s'illuminer les normes chssis derrire
lesquels apparaissaient alors les plis floconneux de la mousseline des
Indes. Les salons de l'htel taient de ce ct.

Sur le jardin, l'aspect changeait. La faade, primitivement dessine
par Mansard neveu, avait subi de nombreux changements et enjolivements.
Le got Louis XV avait pass par l. Le perron coquet se contournait,
ferm  droite et  gauche par une balustrade de pierre, ventrue et
charge de vases pompadour.--Au pignon, et c'tait ce qui donnait 
l'htel son caractre le plus singulier, on avait eu l'ide de btir,
vers ce mme temps de Louis XV, un pristyle corinthien qui servait de
marquise. C'tait sous ce vestibule extrieur que se trouvait la
vritable entre. Le portail de la grande cour tait condamn. On
arrivait au pristyle par une courte alle d'ormes, aboutissant  une
grille qui donnait sur l'esplanade mme, derrire la maison bourgeoise
formant l'encoignure de la rue Saint-Dominique. Une masure servant de
boutique  un marchand de vin s'levait  gauche de la grille, et
s'enclavait dans la proprit du comte. Une autre grille qui fermait le
jardin se dressait au del de la masure.

La masure valait bien mille cus, prix fort; le comte Achille venait de
l'acheter cinquante mille francs pour la faire disparatre. Le marchand
de vin n'avait plus qu'un mois ou deux  vendre ses demi-setiers aux
Invalides.

De ce ct de l'htel, tout tait neuf ou en rparation. La grille, d'un
beau modle et frachement dore, laissait voir un coin du jardin
admirablement entretenu. Une fois la masure partie, tout cela devait
prendre un aspect vritablement seigneurial. Le comte tait un homme de
got; la comtesse Batrice, sa femme, avait un esprit charmant et d'une
distinction rare. Avec la fortune qu'ils avaient, ce vieil htel de
Mersanz ne pouvait manquer de devenir un palais entre leurs mains.

Nous savons que le comte Achille n'avait pas toujours habit cet htel,
puisque le drame bizarre et triste qui avait eu pour dnoment la mort
de la premire comtesse de Mersanz s'tait pass au n 81 de la rue de
l'Universit. L'htel, vendu comme bien national en 93, tait rest
jusqu' la fin de la Restauration entre des mains trangres. Le comte
Achille ne l'avait rachet qu'aprs avoir quitt le service en 1830.

C'tait trois jours aprs les vnements que nous avons raconts, et
c'est encore le matin, par le joli soleil de mai, que nous reprenons
notre histoire. Nous sommes  l'htel de Mersanz. Nous montons le
matre-escalier, large et haut, un de ces escaliers o il y a _tant de
terrain perdu_, pour employer le langage de nos maons terribles; nous
admirons en passant les moulures de la cage et la belle rampe en fer
forg qui entrelace ses M courants autour d'cussons de forme ovale,
timbrs du diadme de baron. Nous arrivons ainsi au vestibule du premier
tage, o nous trouvons  qui parler.

Baptiste, valet de chambre de monsieur, faisait _faire_ ses habits par
un jeune surnumraire qui apprenait l le bel art du chambellan.
Antoine, simple frotteur, tait  sa besogne, et mademoiselle Jenny,
camriste de madame, surveillait une lieutenante  elle qui _faisait_ la
volire.

Ce verbe _fait_ s'emploie pour toute oeuvre domestique
indistinctement. On _fait_ les bottes, les harnais, les chambres, les
lits, les cuivres, les tapis, les pantalons, les couleurs.--On _fait_
aussi les matres, dans une acception plus gaie et moins honnte.

M. Baptiste menait son employ comme aucun matre n'oserait traiter son
valet: c'est la rgle; mademoiselle Jenny trillait sa subalterne de
tout son coeur et la regardait travailler les mains dans ses poches.
Le trotteur, arm de son bton fendu, donnait de temps en temps un coup
de brosse pour ne pas s'engourdir les jambes.

--Voil le plus triste des mtiers, disait M. Baptiste,--former un
domestique!... Voyons, Martin, mon garon, puisque vous vous appelez
Martin, comme celui de la foire, donnez donc un peu de libert  vos
mouvements; n'ayez pas l'air emprunt comme cela...--Dire qu'un pataud
semblable est de la mme pte que nous! s'interrompit-il en jetant un
regard  mademoiselle Jenny, qui lui dcocha un sourire.

M. Baptiste tait un trs-beau fonctionnaire de trente  trente-deux
ans, l'air grave et calme, le front haut, la taille droite. Mademoiselle
Jenny pouvait avoir vingt-six ans. Sa principale prtention tait
d'avoir l'air distingu. Sans cela, elle n'et pas t trop mal.

Mademoiselle Jenny dit  Mariette, son esclave, qui _faisait_ les
oiseaux:

--Mon Dieu, ma fille, nous ne sommes pas ici dans une vacherie. On doit
mettre  tout un certain moelleux que je ne peux pas vous donner, moi,
si vous ne l'avez pas... Ce n'est pas une raison pour me regarder avec
de gros yeux hbts... Est-ce pour votre bien ou pour le mien que je
vous parle?

Elle tourna le dos en haussant les paules et se rapprocha de M.
Baptiste.

--En vrit, reprit-elle,--on est aussi par trop  plaindre quand on est
oblig d'avoir affaire aux domestiques!

Il y avait bien longtemps que mademoiselle Jenny, dame d'atours, et M.
Baptiste, chambellan, ne se regardaient plus comme des domestiques.

M. Baptiste ne put manquer de faire chorus, et tous deux, d'un accord
tacite, se dirigrent vers la porte ouverte d'un petit salon situ 
droite du vestibule. Il y avait l un autre frotteur que M. Baptiste
congdia d'un geste souverain.

--Fermez la porte, ordonna mademoiselle Jenny.

Le frotteur obissant sortit et rejoignit son collgue.--Aussitt aprs
le dpart de M. Baptiste et de mademoiselle Jenny, ce premier frotteur
s'tait appuy sur son bton en homme bien dcid  ne plus rien faire.
Mariette quitta la volire, Martin laissa les habits, et tous quatre
commencrent  goter ces loisirs qu'un dieu faisait aux bergers de
Virgile.

Bel tat! superbe tat! A contempler ces marauds des deux sexes, si
gras, si heureux, si parfaitement exempts de soucis de toute sorte, on
s'tonne de voir en notre univers des gens qui ont choisi volontairement
une autre carrire que celle du _service_.

Ils sont libres comme l'air, figurez-vous bien cela. C'est vous qui tes
leurs serviteurs, vous qui leur payez des gages. Ils se moquent de vous:
oseriez-vous leur rendre la pareille?--Eux seuls en l'univers ont droit
d'insolence impunie. Ils reoivent sans cesse et ne donnent jamais. Le
monde leur appartient par la base;--le mpris qu'on a pour eux n'est que
pure et simple jalousie.

Oh! dmence des langues issues de la tour de Babel! On a coutume de dire
par tous pays: heureux comme un roi, et le monde est plein de valets. Le
jour o la philosophie entrera dans la grammaire, on dira: heureux comme
un domestique,--et, dans les mtaphores, l'antichambre envie remplacera
ce vieux paradis terrestre que personne n'a connu.

Mademoiselle Jenny s'assit sur la causeuse de madame, M. Baptiste se
vautra dans le fauteuil de monsieur.

--Eh bien, dit M. Baptiste,--avons-nous du nouveau?

--C'est  vous qu'il faut demander cela, riposta mademoiselle Jenny.

--Eh! eh! fit le valet de chambre,--la lune de miel a dur onze ans.

--C'est honnte!

--C'est ridicule!

Disant cela, M. Baptiste croisa ses jambes l'une sur l'autre. Les
Crispins du Thtre-Franais n'auraient pu retenir un mouvement
d'admiration.

Je crois mme qu'il se toucha le jabot.

--Ah! les hommes! les hommes! soupira mademoiselle Jenny.

--Ah! les femmes! les femmes! pronona du mme ton le valet de comdie.

--C'est monsieur qui a commenc, posa la soubrette.

--Pardonnez-moi, c'est madame.

--Elle a encore pleur toute la nuit.

--Parce que ce grand beau garon de Vital n'est pas venu depuis trois
jours.

--Ah! monsieur Baptiste!... fit Jenny indigne.

--Ah! mademoiselle Jenny!...

--Vous tes mchant! murmura-t-elle.

Baptiste changea de jambe. Il avait un mollet de mille cus par an.

Jenny ajouta:

--C'est bien malheureux pour une pauvre jeune femme quand son mari
l'abandonne, parce que le coeur parle, voyez-vous, monsieur
Baptiste...

--Oui, rpliqua celui-ci;--mais un lieutenant!

--Le fait est, dit Jenny,--que a n'a pas de bon sens.

--J'ai t dans bien des maisons, mademoiselle Jenny... monsieur est mon
cinquime comte... mais je n'ai jamais vu de comtesse... Que diable! un
militaire...

--Je comprends bien, monsieur Baptiste, je comprends bien... moi...
D'abord, les militaires... je crois que, si un gnral voulait me
parler...

--Vous feriez trs-bien, mademoiselle Jenny, l'interrompit Baptiste.
Vous rappelez-vous ce major qui voulait se familiariser avec moi?... il
court encore!... M. le comte a command le 4e hussards, mais c'tait
avant les immortelles...

On appelait ainsi par raillerie, dans le faubourg Saint-Germain, au
salon et  l'office, ces pauvres journes de juillet.

Mademoiselle Jenny ouvrit sans faon le flacon de la comtesse Batrice
et versa de l'odeur dans son mouchoir.

--Aprs a, dit-elle,--moi, je ne trouve pas que a soit compromettant,
un lieutenant... En bonne justice, a ne commence  tre homme, les
troupiers, qu'au grade de colonel.

--Rptez donc a devant le vieux Roger! s'cria Baptiste en riant.

Jenny se bouchonna le nez avec son mouchoir comme une grande soubrette
qui va se trouver mal.

--Ne me parlez pas de cette caricature! fit-elle avec un ddain
profond,--une vieille moustache grotesque!... Voil le vrai, le grand,
le seul tort que madame la comtesse a envers son mari, c'est de n'avoir
pas pu se procurer un autre pre!

M. Baptiste daigna sourire, car il tait trs-fort connaisseur en bons
mots, et il encourageait volontiers le talent encore novice de Jenny.

--Une perruque de brigand de la Loire, quoi! dit-il;--j'ai vu Vernet aux
Varits dans un rle comme cela, mais Vernet tait  cent piques du
bonhomme Roger... Pour en revenir, ma chre enfant, vous me demandiez
s'il y a du nouveau... sur le grand sujet, vous savez?...

--Quel grand sujet?

Baptiste se rapprocha d'elle et glissa quelques mots  son oreille.

--Pas possible! s'cria Jenny, qui s'venta vivement avec son
mouchoir;--j'aurais t la femme de chambre d'une comtesse entretenue...
moi!

--Ne vous vanouissez pas, conseilla Baptiste,--c'est inutile... on dit
bien des choses dans ce Paris... La place est bonne, ici!... motus,
jusqu' ce que la rvolution soit faite.

--Vous croyez donc qu'il va se passer quelque chose? demanda
mademoiselle Jenny.

--Je crois, rpondit Baptiste,--que, si j'avais un beau-pre comme le
capitaine Roger, je rtablirais le divorce de ma propre autorit.

--Ne plaisantez pas!... vous ne dites pas tout ce que vous savez.

Baptiste prit un air de diplomate. Les diplomates ont un air connu.

--Si on disait tout ce qu'on sait, ma chre enfant..., commena-t-il.

--Je vous en prie, Baptiste, ne me cachez rien! interrompit Jenny
caressante.

Elle disposa, ma foi, les plis de sa robe assez joliment. En somme,
aprs certaines comdiennes, bons singes, ce qui ressemble le plus  une
grande dame, c'est sa fille de chambre.

Baptiste la lorgna et dit:

--Charmante... charmante... on ne peut rien vous refuser... M. le comte
est amoureux.

--Ah bah!

--De fond en comble!

--Il vous l'a dit?

--Il me l'a prouv.

--Et peut-on savoir...?

--N'est-ce donc pas assez, mademoiselle Jenny? interrompit Baptiste,
qui reprit son air grave;--que vous faut-il de plus?... Monsieur est
rentr  dix heures ce matin, et, d'aprs votre aveu, madame a pass la
nuit  pleurer... Moi, je trouve a complet.

--Sans doute, dit la camriste,--sans doute... c'est quelque chose...
comme symptme... mais je ne vois rien de positif.

Le valet de chambre la considra un instant en dessous.

--Vous avez donc bien envie de voir quelque chose de positif,
mademoiselle Jenny? pronona-t-il  voix basse.

--Moi... pourquoi cela?...

--Madame a t dure avec vous, peut-tre.

--Madame!... c'est la douceur mme.

--Bien vrai?

--Madame ne m'a pas rprimande une seule fois depuis que je suis auprs
d'elle... Aprs a, vous savez, quand on est irrprochable...

Le Frontin salua.

Il y eut un silence, ensuite duquel M. Baptiste reprit, les yeux
toujours fixs sur ceux de la camriste:

--Ne connatriez-vous pas une dame bien charitable et bien respectable
qu'on nomme la marquise de Sainte-Croix.

La comtesse Batrice de Mersanz avait du rouge dans un tiroir de sa
toilette et n'en mettait jamais. Mademoiselle Jenny n'avait pas de
rouge, mais elle mettait celui de la comtesse Batrice. Cela n'empcha
point M. Baptiste, qui tait un finaud, de remarquer son trouble.

--Si vous connaissez la marquise de Sainte-Croix..., reprit-il.

--Mais, interrompit mademoiselle Jenny,--je ne vous ai pas dit...

--C'est une supposition que je me permets... Si vous connaissez la
marquise, monsieur doit ncessairement avoir quelque notion du
lieutenant et de ses assiduits...

--Pourquoi cela?

--Parce que cela sert madame la marquise, et parce que madame la
marquise paye comme un ange.

--Vous la connaissez donc, vous, monsieur Baptiste? demanda la femme de
chambre.

Leurs regards cyniques se croisrent effrontment.

Ils eurent tous deux le mme sourire.

--Moi, j'ai fait tout le faubourg, rpliqua Baptiste;--madame la
marquise a t fort rpandue en un temps.

--Est-ce vrai qu'il y a eu quelque chose autrefois entre elle et
monsieur? demanda Jenny.

--J'ai d trouver quelques lettres par-ci par-l, rpondit le
chambellan,--mais c'est de l'histoire ancienne.

--Ce n'est pas de madame la marquise que monsieur est amoureux?

Baptiste se mit  rire.

--Dame! fit Jenny,--quand elle veut... Je l'ai vue quter 
Saint-Thomas-d'Aquin le mercredi des cendres... elle tait belle comme
un astre.

--Monsieur a trente-huit ans, dit Baptiste, qui couvait un _mot_ depuis
le commencement de l'entretien;--il laisse l les vieux astres et
dcouvre de jeunes plantes.

Jenny ne comprit pas, parce qu'elle ngligeait trop la lecture des
feuilletons qui rendent compte des travaux de l'Acadmie des sciences.
M. Baptiste se promit de rpter son _mot_, le soir, au caf de
l'Industrie, qu'il honorait de sa prdilection.

--Dans tout cela, reprit cependant Jenny,--je ne vois rien de positif,
et, si j'tais  la place de madame, je dormirais sur les deux oreilles.

--Je ne prtends pas que la position soit sans ressources, repartit M.
Baptiste;--par exemple, moi, dans un cas pareil, si j'tais jolie femme,
je crois sincrement que je me tirerais d'affaire...

--Et moi donc!

--Vous aussi, mon ange... quoique vous n'ayez pas saisi mon mot sur les
vieux astres et les jeunes plantes... Mais il n'en est pas moins vrai
qu'elle a bien des choses contre elle. Comptons sur nos
doigts:--d'abord, elle n'a pas d'enfants...

--a, c'est vrai, interrompit Jenny,--c'est fichant pour une femme.

--Fichant! rpta M. Baptiste scandalis;--on dirait quelquefois que
vous avez t grisette, ma chre mademoiselle Jenny.

--Moi, grisette! s'cria celle-ci;--je vous prie, monsieur Baptiste, de
voir  mnager vos expressions... Je parle avec vous familirement,
n'est-ce pas?... je ne dirais pas fichant dans le grand monde.

--Deuximement, continua M. Baptiste,--elle a une belle-fille de
dix-sept ans.

--Elles s'aiment toutes deux.

--Permettez-moi de n'avoir pas confiance en ces amitis-l... C'est
comme la France et l'Angleterre... mais ne parlons pas politique...
Troisimement, elle voit un lieutenant; quatrimement, monsieur est
amoureux; cinquimement, elle a un pre terrible qui suffirait, lui tout
seul,  motiver le divorce; siximement, elle n'a pas de particule  son
nom de demoiselle...

--Voil! s'cria la femme de chambre,--voil. Tenez, moi, je suis
franche... C'est pour a que je l'ai prise en grippe... Elle a eu trop
de chance!... La fille d'un vieux tourlourou pouser le comte Achille de
Mersanz!

--a crie vengeance! fit M. Baptiste en riant.--Moi, reprit-il,--j'avoue
que je suis un peu libral, au fond, et que je me moque de la particule.

--Vous serviriez un bourgeois, vous?...

--Ah! par exemple! s'cria M. Baptiste grandissant d'un demi-pied;--je
parle pour me marier... La comtesse Batrice a donc contre elle tout ce
que j'ai eu l'avantage de vous numrer... Mais tout cela n'est rien; si
le monde trouve  mettre son doigt dans le joint, ce sera, ma foi, bien
autre chose... coutez bien aux portes, mademoiselle Jenny, et, le jour
o vous entendrez par le trou de la serrure ces paroles sacramentelles:
RGULARISEZ VOTRE POSITION...

--Mais il faudrait pour cela..., voulut interrompre la camriste.

--Laissez-moi poursuivre: le jour o vous entendrez un oncle, une tante,
un sportman, un prtre, un franc-maon ou mme le perroquet de monsieur
prononcer ces mots: _Rgularisez votre position_, vous pouvez bien vous
dire: Madame est perdue.

--Vous croyez, monsieur Baptiste.

--L'oncle, mademoiselle Jenny, la tante, le membre du Jockey-Club, le
prtre, le franc-maon et le perroquet, composent ce qu'on appelle le
monde, et je ne crains pas de vous dire...

Ici, M. Baptiste et mademoiselle Jenny sautrent tous deux sur leur
sige respectif comme s'ils eussent ressenti une secousse de tremblement
de terre. La porte venait de s'ouvrir et une voix de tonnerre clata
dans le petit salon.

--Cartouchibus! gronda-t-elle,--je deviendrai paresseux ici... Je ne me
suis veill, foutrimaquette! qu'au moment o le soleil est venu me
brler le bout du nez!

C'tait une basse-taille insolente dans ses vibrations et du genre
ophiclide. Elle appartenait  un vieillard maigre, droit, tout d'une
pice, boutonn dans la redingote demi-solde. Sa redingote, ferme
jusqu'au cou, tait orne d'un norme ruban rouge. Au-dessus de son
revers un peu mr se dressait un col de crin haut de quatre pouces.
Au-dessus du col pendait une mchoire maigre, ombrage par des
moustaches de couleur gristre.

Un beau vieillard, du reste, nez aquilin, front troit mais haut, oeil
vif sous des sourcils touffus, physionomie honnte et franche.

Mademoiselle Jenny et M. Baptiste se levrent prestement.

--Monsieur le capitaine, dit Baptiste, qui essaya un salut
militaire,--j'ai l'honneur de vous prsenter mes respects.

Jenny fit une rvrence de cour.

--Ne vous drangez pas, mes enfants, ne vous drangez pas, dit le vieux
Roger;--je ne suis pas fier, moi... Les domestiques sont des hommes,
n'est-ce pas?... Bonjour, Baptiste, ma vieille... Bonjour, chiffon.

Il prit le menton de Jenny, qui eut un sourire protecteur.

--Que vous faites donc un bon diable, capitaine, dit-elle.

--C'est a! s'cria Roger;--bon diable!... on m'appelait Roger Bontemps
 l'poque... Cartouchibus! si j'avais seulement quinze  vingt ans de
moins.

--Foutrimaquette, capitaine, qu'est-ce que vous feriez? demanda la
soubrette.

Le bonhomme lui lcha le menton. Il eut trs-vaguement la conscience de
s'tre expos  trop de familiarit.

--Vous tes curieuse, ma fille, dit-il.

--Voil! reprit-il, dj guri de son remords;--c'est le chambertin de
mon coquin de gendre qui m'a tap la coloquinte hier au soir... Comment
se porte ma fille?

--Madame la comtesse repose encore, rpondit Jenny.

--Et mon gendre?

--M. le comte n'a pas encore sonn, rpliqua Baptiste.

--Foutrimaon! s'cria Roger en prenant ses moustaches  poigne,--je ne
sais pas pourquoi a me fait toujours plaisir d'entendre parler comme a
comte et comtesse!... je suis pourtant un ancien de la Rpublique, ayant
fait avec gloire les campagnes d'Italie et d'gypte... Il y chauffait...
En Italie, a allait encore: les _si signor_ ressemblent un petit peu 
l'Auvergnat, quoique diffremment attifs, et portant le stylet au lieu
de seaux d'eau... Mais les Turcs, voil des citoyens bcasses avec leurs
turbans et leur clinquant, le long du Nil, dont les inondations
fertilisent la campagne... et des momies dans tous les trous, dont nos
victoires ont procur l'chantillon au muse du Louvre... Vous n'avez
pas d'ide des pyramides avec quarante sicles au balcon pour contempler
la bonne tenue de nos troupiers... C'est des souvenirs, mes enfants, qui
sont gravs dans le dedans du coeur, ineffaables jusqu'au dernier
soupir o il cesse de battre pour la gloire et le pays!

Il avait les mains derrire le dos, et sa taille noble se redressait
firement devant le valet de chambre et la soubrette, qui avaient
grand'peine  tenir leur srieux.

--J'tais donc tambour de la septime, reprit Roger,--il y a du temps
de a... En marche, dans ces pays lointains et sauvages, quoiqu'ils
soient l'ancien berceau de la civilisation, dit l'histoire... en marche,
le sable vous brle les pieds... comme quoi, aux environs des ruines de
Memphis, clbre par Joseph et Putiphar,  l'poque du roi Pharaon,
poursuivi par des songes, je me trouvai en arrire du peloton pour
extirper une pine qui m'tait entre dans les pieds... a arrive quand
on ne prend pas garde... Je vois arriver un grand Soliman de Turc qui
s'avance sur moi avec son cimeterre... C'est pour vous dire qu'avec le
sang-froid et la valeur on passe partout, pour peu que l'adresse s'y
mlange... J'tais sans armes, hormis ma caisse et mes baguettes. Je
laisse venir le Mustapha qui me chante: Allah ibah allah, patati,
carabo, patata! dans sa langue maternelle. a voulait dire qu'il
nourrissait l'intention de me couper le cou. Au moment o son cimeterre
me sifflait dj aux oreilles, je plonge, je passe entre ses jambes, je
le mets sur le dos, et, revenant pendant qu'il cumait comme un dmon,
je le coiffe de ma caisse dfonce.--Ah! cartouchibus! quand je le
ramenai comme a  la queue du bataillon, le major me dit que j'tais un
drle de petit tonnerre de foutrimaquet... Fallait entendre le Bajazet
dans la caisse, a enfle la voix: vous auriez dit d'un boeuf... outre
l'humiliation d'tre pris par un bambin... C'est des souvenirs
ineffaables!

--Ah! monsieur le capitaine, s'cria Jenny, que j'aime  vous entendre
raconter des histoires!

--Quant  a, appuya le valet de chambre, si M. Roger voulait narrer
quelque vnement comme a au salon, les jours de rception, tout le
monde se l'arracherait!

--Il y ajustement fte ce soir, reprit la camriste.

--Une fte? dit le vieux soldat;--j'en suis... Prenez mon uniforme en
haut et donnez-lui un fion, l'ami Baptiste... vous brosserez tout ce qui
est drap, vous passerez au tripoli tout ce qui est bouton et vous ferez
revenir les paulettes  l'eau seconde. Quelle heure est-il? Dix
heures?... le sergent Niquet n'est pas venu me demander?

--Non, capitaine.

--Ni l'adjudant Palaproie... J'en ai vu encore hier, au travers de la
grille, des anciens... Je vas les appeler aujourd'hui, s'ils passent.

M. Baptiste et madame Jenny changrent un regard  la drobe. Le
premier dit:

--M. Roger est ici chez lui.

--Je le crois pardieu bien! fit le bonhomme;--sans cela, ce ne serait
pas la peine d'avoir un gendre!

Le petit salon donnait sur les jardins. On entendit en ce moment deux
voix chevrotantes qui chantaient:

  Soldat du drapeau tricolore,
  D'Orlans, toi qui l'as port...

Roger tendit l'oreille qu'il avait un peu paresseuse.

--Voil Niquet et Palaproie! s'cria-t-il joyeusement.

--Il faudrait leur dire, s'cria Baptiste cdant  un premier
mouvement,--que, dans l'htel du comte de Mersanz, on ne chante pas de
pareilles platitudes.

--On chante ce qu'on veut partout, mon garon, rpondit superbement le
vieux soldat,--quand on a l'honneur d'tre l'ami du capitaine Roger...
cartouchibus! Je ne serais pas libre chez mon gendre,  prsent!

Mademoiselle Jenny toucha le bras du valet de chambre, qui s'inclina
trs-bas et dit en changeant soudain de ton:

--J'ai parl sans rflexion et j'en demande bien pardon  M. le
capitaine, d'autant que M. le comte a t deux fois aux Tuileries cet
hiver... Nous nous rallions tout doucement... On ne peut pas toujours
bouder.

Roger billa, puis il gagna la fentre et l'ouvrit brusquement.

--On y va, les vieux, on y va! cria-t-il.

Sous les massifs ombreux o les grands lilas se mlaient aux cytises, on
apercevait quelque chose de mouvant et d'informe: une masse de couleur
bleue au-dessus de laquelle deux bonnets de police s'agitaient.

--a va bien? demanda Roger par la fentre.

La masse bleue s'branla. On vit s'avancer cahin-caha deux respectables
invalides, dj un peu pris de vin malgr l'heure matinale. Ils avaient
une paire de jambes pour deux. Le sergent Niquet tait amput  droite,
l'adjudant Palaproie tait amput  gauche, de sorte que, quand ils se
mettaient au pas, ils taient toujours srs de marcher au moins sur une
bonne jambe. La bonne tait, bien entendu, la jambe de bois. A chaque
instant, on aurait cru qu'ils allaient perdre l'quilibre; mais le
joyeux tat o ce coup du matin les avait mis leur donnait je ne sais
quel chancelant aplomb. Ils taient comme cette tour de Pise qui penche
toujours et qui ne tombe jamais.

--Ah! les bonnes ttes! les bonnes ttes! s'cria Roger, qui referma la
fentre  tour de bras.

Toutes les vitres du salon vibrrent et un coup de sonnette violent
retentit dans l'antichambre.

--C'est mon gendre qui appelle, dit Roger en sortant  grands pas pour
rejoindre sa paire d'invalides;--souhaitez-lui bien le bonjour de ma
part.

Au lieu de se rendre  l'appel de son matre, M. Baptiste se rapprocha
de la fentre o tait mademoiselle Jenny. Tous deux se mirent 
regarder la rencontre de Roger avec ses deux vieux camarades.

--Le fait est, dit Jenny,--que ce bonhomme Roger est une machine 
dmarier.

--De la force de cinq cents chevaux, ajouta M. Baptiste.

Second coup de sonnette, qui clata sec et court.

--Cette fois, grommela le valet,--le cordon a d lui rester dans la
main... j'y vais.

La chambre  coucher de M. le comte Achille de Mersanz, charmante et
pourvue de tout ce que le confortable d'hier peut ajouter au grand luxe
d'autrefois, tait situe de l'autre ct du salon.

M. Baptiste traversa le salon  pas compts. Il entr'ouvrit la porte du
comte et vit celui-ci assis sur son lit, le visage empourpr par la
colre.

--Qui donc fait tout ce tapage? demanda le comte doucement.

--C'est le beau-pre de M. le comte, rpliqua Baptiste.

Le comte touffa une exclamation courrouce.

--Et pourquoi avez-vous tant tard  venir?

--Le beau-pre de M. le comte me retenait.

M. de Mersanz ouvrait la bouche pour parler, lorsqu'un grand fracas de
rires avins se fit dans le jardin.

--Qu'est cela? demanda-t-il.

--C'est le beau-pre de M. le comte qui se divertit avec ses amis,
rpondit Baptiste.

--Quels amis?

--Deux militaires avec des jambes de bois... un sergent et un adjudant.

--Allez! dit le comte Achille, qui retomba, touff de rage, sur son
oreiller.

En rentrant au petit salon, M. Baptiste dit  mademoiselle Jenny, qui
l'attendait:

--La situation est comme le cordon de la sonnette, si tendue, qu'elle
va casser!




II

--Trois invalides.--


--Quoi donc! disait Niquet, le sergent,--n'y en avait pas un seul comme
Roger dans toute la brigade!

--Ah! mais non! appuya l'adjudant Palaproie.

Niquet tait un grand bouffi aux cheveux blancs, jadis blonds, aux yeux
 fleur de tte sous des sourcils incolores,  la langue paisse, mais
trop active, bredouillant le lieu commun soldatesque avec un aplomb
imperturbable,--rond comme une boule, malgr ses infirmits, et fervent
adorateur de Bacchus.

Palaproie avait la gravit de l'ivrogne mrite. Sa moustache encore
noire couvrait compltement sa bouche mince et dmeuble.--Il tait
oblig de la pousser de ct pour boire. Sa capote d'invalide, propre
partout except aux coudes o trop souvent elle essuyait les tables des
cabarets, faisait des plis si bizarres sur ce corps maigre et djet,
qu'on et dit qu'elle enveloppait une planche. La guerre et la petite
vrole l'avaient balafr cruellement. Il gardait cependant quelques
prtentions au titre d'ancien bourreau des coeurs.

Roger tait le plus grand des trois, le plus jeune et le mieux conserv.
Il ressortait entre ces deux caricatures comme un troupier hro-comique
de Charlet.

Palaproie et Niquet, les vieux braves, taient un peu Picards. Ils
mettaient depuis quelques jours Roger en coupe rgle et n'avaient qu'
s'entretenir un peu le matin  leurs frais, pour ne jamais rester entre
deux vins.

C'tait devant un admirable massif de lilas en pleines fleurs. Il y
avait une table de jardin en fer avec cinq ou six siges rustiques
alentour. Sur la table, on voyait une double canette et trois verres,
flanqus, chacun, d'une _blague_. Les pipes taient en bouche.

Les blagues du sergent et de l'adjudant taient vides systmatiquement.
Il y avait du tabac pour trois dans celle du capitaine.

Nos trois amis se carraient sur leurs siges et semblaient tre les plus
heureux gaillards du monde. Ils avaient choisi le meilleur endroit du
jardin. Le massif de lilas auquel ils s'adossaient, les protgeait
contre le soleil et ne leur masquait point la vue. Ils avaient  leur
droite une belle alle de tilleuls qui conduisait  l'htel,  leur
gauche un labyrinthe dont les arbres au feuillage encore rare laissaient
voir les htels voisins, donnant rue de Grenelle. Au-devant d'eux
s'talait la grande pelouse, entourant comme une mer l'archipel
capricieux des petits lots de fleurs. Aprs la pelouse, c'tait
l'esplanade qu'on apercevait  travers la grille.

--Hein! fit Niquet, c'est-il une chose tonnante que nous nous
retrouvons tous les trois aprs tant d'annes de traverses, et juste
dans le quartier o tait caserne la septime!

--Ah! mais oui! dit Palaproie.

Niquet avait une voix de tnor; Palaproie tait baryton; Roger,
basse-taille, fournit aussi sa note avec plaisir.

--C'est tonnant et ce n'est pas tonnant, pronona-t-il
sentencieusement.--Paris est le rendez-vous de l'univers.

--a y est, dit Palaproie.

--Jamais embarrass, Roger Bontemps! ajouta Niquet.

Et Palaproie conclut.

--Ah! mais non!

Ainsi taient faites gnralement les conversations de ce valeureux
trio. Niquet poussait une flatterie, Palaproie l'approuvait 
l'unanimit. Roger discutait un petit peu; le sergent et l'adjudant se
rangeaient aussitt  son opinion avec cette rigueur et cet ensemble qui
distinguent les exercices militaires.

--Nous tions tout de mme trois fameux lurons! reprit Niquet,--quoique
Roger Bontemps nous ft la barbe  tous deux.

PALAPROIE: Ah! mais oui!

NIQUET: Il buvait mieux, il se battait mieux, il plaisait
davantage aux femmes, ce coquin de Roger!

PALAPROIE: Coquin! coquin!... a y est!

Roger ta sa pipe de sa bouche, et il se fit un grand silence.

--Chacun, dit-il, nat avec les avantages varis que la nature lui a
communiqus. J'tais d'un temprament vigoureux et mme robuste; j'avais
du courage, je possdais une tournure sduisante. C'est de quoi se
pousser dans sa carrire, si l'on sait s'en servir, et jouir de plus
d'agrment que le commun des martyrs.

NIQUET: Il en a eu, de l'agrment, ce Roger Bontemps!

PALAPROIE: Ah! mais oui!

NIQUET: Sans compter les paulettes.

PALAPROIE: a y est!

NIQUET: A la sant de l'ami Roger!

PALAPROIE: Des deux mains, par exemple!

ROGER: Cartouchibus! les vieux, vous tes de bons enfants!

PALAPROIE: Ah! mais oui!

NIQUET, _aprs avoir bu_: C'est froid, la bire.

PALAPROIE: Il y a bire et bire, quant  a.

NIQUET, _frappant sur l'paule de Roger_: En voil un qui
est l'heureux des heureux, quoi!... S'il trouve la bire trop froide,
eh bien, il se fait servir du vin.

PALAPROIE: Ah! mais oui.

NIQUET: Et il serait bien bte de se gner!

Roger se mit  sourire en caressant  poigne sa grosse moustache.

--On a un gendre ou l'on n'en a pas, dit-il avec fatuit.

--Un gendre, appuya le sergent Niquet, qu'est la fleur des pois de
l'ancien rgime et qui a des millions de milliasses.

Palaproie dit:

--a y est!

--Et bon diable! reprit Roger, pas fier du tout... Moi, quand a me rit,
je lui tape tout uniment sur le ventre.

--Dame, fit Niquet, c'est comme qui dirait un enfant  toi, ce
comte-l... Et dire que nous avons vu ce Roger petit tambour de la
septime.

ROGER: Tu tais dj caporal, toi, Niquet.

PALAPROIE: Ah! mais oui.

ROGER: Et toi, fourrier, je crois.

PALAPROIE: a y est!

NIQUET, _joignant les mains_: Comme il nous a march sur
le corps, ce galopin-l, tout de mme... mais je n'ai pas de rancune...
Tu as mont parce que tu tais digne de ton sort... n'y a pas eu de
passe-droit...

PALAPROIE: Ah! mais non!

NIQUET: A la sant de Roger Bontemps... quoique a soit dommage de
porter a avec de la petite bire... Si j'avais un gendre, moi...

PALAPROIE: Ah! ah!... et moi donc!

ROGER: Qu'est-ce que vous feriez si vous aviez un gendre?

NIQUET, _caressant_: Dame, vieux... un gendre a une cave
ou il n'en a pas...

PALAPROIE: a y est!

ROGER: La cave de mon gendre, foutrimaquette! Les anciens, il
y a de quoi noyer dedans les invalides depuis le premier jusqu'au
dernier!

--Oh! oh!... fit le sergent Niquet d'un air de doute.

Palaproie souffla dans ses joues et sa longue figure s'enfla comme une
vessie. On put voir clairement que ce genre de mort ne lui tait point
du tout antipathique.

Roger se renversa sur sa chaise pour lancer au ciel une orgueilleuse
bouffe de tabac.

--J'y suis descendu, reprit-il en scandant chaque syllabe,--histoire
d'inspecter tout a... car ils sont maris, pas vrai?... La chose
appartient  ma fille aussi bien qu' mon gendre.

--Parbleu! fit Niquet.

--Ah! mais oui! ajouta Palaproie.

--a tombe sous le sens, continua Roger;--j'ai donc jet un coup de pied
jusqu' la cave avec le sommelier, un jour que j'tais de bonne
humeur... On dirait un chais du quai Saint-Bernard, ma parole! Il y a
des perspectives de tonneaux, des horizons de planches  bouteilles...
un caveau tout entier, rien que pour le rhum!

--Rien que pour le rhum! rpta le sergent.

L'adjudant rpta:

--Rien que pour le rhum!

Et tous deux ajoutrent ensemble:

--Un caveau tout entier!

--Et pour le cognac aussi, poursuivit Roger,--et pour le kirsch de la
fort Noire... a vous a un flair quand on entre l dedans!

Les narines des deux invalides se gonflrent.

--Le fait est, dit Niquet,--que a doit sentir firement bon!

--Je ne parle pas des liqueurs, poursuivit encore Roger;--si quelqu'un
s'amusait  aligner les bouteilles de curaao et d'anisette qu'il y a,
a irait d'ici jusqu'au perron.

--C'est moi qui voudrais bien jouer  ce jeu-l, avoua Palaproie.

--Quant aux vins, dame, vous entendez. Le pre du comte tait un
gourmet; le comte ne boit pas beaucoup, mais il a la gloriole de sa
cave.

--A-t-il du beaune? demanda Niquet.

--Oh! le beaune! fit Palaproie avec mlancolie.

Roger haussa les paules.

--Pour ces gens-l, dit-il,--le beaune est vin ordinaire, le mdoc
aussi... C'est une range de grands fts qui n'en finit pas... Ce qu'il
faut voir, c'est la chambre des hauts-bordeaux: le beranne-mouton, le
cos d'Argels, le chteau-laffitte, le chteau-margaux... tout bonnes
annes... un beaune!... Le chambertin et consorts ont aussi leur
chapelle tout auprs de la premire cave aux vins blancs.

--Eh! eh! dit Niquet,--le petit blanc!

--Sauterne  vingt francs la bouteille, riposta Roger.

L'adjudant et le sergent faillirent tomber  la renverse.

--Mais ce qui est curieux pour les connaisseurs, continua Roger,--ce
sont les pierres  fusil, le vin du Rhin; corbleu! le plus beau vin du
monde! Le comte a habit Aix et Cologne. Le cellier o sont ses
rheinwein et ses moselwein est un palais. Il a de l'eucharinsberger de
1799, dont chaque bouteille vaut vingt thalers.

La langue de Niquet vint caresser ses lvres. Palaproie but avec
tristesse le reste de son verre de bire.

--Il a, reprit Roger,--du drohnerhofberger des crus du prince de
Wagram, qui ressemble  de l'or liquide; il a du schwarzhofberger
_nonpareil_, que les dieux de la Fable n'auraient pas pu se procurer...
Je ne parle pas de son marckbrunner ni de son rdesheimer, c'est du
nectar... mais son rauenthaler-hinterhaus est au-dessus de tout,--et,
quand M. le prince de Metternich vint goter son schloss-johannisberg, 
Cologne, en 1827, Son Altesse avoua qu'elle n'en avait pas de pareil!

--Mais c'est un paradis que c'te cave-l! s'cria Niquet.

--a y est! approuva Palaproie.

Roger se prit deux poignes de moustaches.

--On a un gendre, dit-il en souriant avec orgueil,--qui n'est pas
absolument piqu des chenilles.

--Et tu nous auras mis comme a l'eau  la bouche..., commena le
sergent.

--Le vin, rectifia l'adjudant.

--Pour nous servir un mchant verre de bire! acheva Niquet;--a n'est
pas gentil!

--Ah! mais non! fit Palaproie.

Un lger embarras se peignit sur les traits du brave capitaine.

--C'est que..., dit-il,--M. le comte de Mersanz...

--Il te refuserait une demi-douzaine de bouteilles?

--Les convenances, mes braves, les convenances!... Vous n'tes pas
trs-forts l-dessus, je le sais bien, parce que vous n'avez pas
frquent la grande socit... mais...

--On a un gendre ou l'on n'en a pas! s'cria Niquet,--c'est toi qui
l'as dit.

--Ah! mais oui! soutint Palaproie.

--Est-ce boire que vous voulez? dit Roger;--on peut faire venir du blanc
et du rouge de chez le dbitant ici prs.

Palaproie et Niquet se regardrent.

--En voil une situation! grommela Niquet;--avoir un comte pour
gendre... un comte qui possde une cave comme celle de la Socit
oenophile! et envoyer chercher son vin au cabaret!

--C'est que a y est! ricana Palaproie.

Roger frona le sourcil.

--Ne te fche pas, vieux, reprit Niquet;--tu as peur de ton gendre. a
se voit, ces choses-l... on ne t'en veut pas.

--Cartouchibus! s'cria Roger piqu au vif, vous allez voir si j'ai peur
de quelqu'un.

Il prit le pot de bire vide et frappa  tour de bras sur la table de
fer. La table ainsi maltraite rendit ce son clatant qui sort parfois
des ateliers de taillanderie.

En ce moment, la fentre de l'htel de Tresnoy qui donnait sur le jardin
s'ouvrit; plusieurs dames parurent sur le balcon et de petits clats de
rire s'levrent. En mme temps, une cavalcade passa devant la grille,
quatre ou cinq parfaits gentlemen, bien  cheval et merveilleusement
monts.

L'un d'eux s'arrta.

--Voici Achille qui djeune en plein air, dit-il avec tonnement.

Il salua de la main.

--Prends ton lorgnon, vicomte! lui cria un de ceux qui taient en avant.

Le vicomte, suivant ce conseil, mit son lorgnon  l'oeil.

--Charmant, charmant! s'cria-t-il en riant de tout son
coeur,--j'aurais d m'en douter, c'est le fameux beau-pre!

Il rejoignit ses compagnons, qui riaient aussi.

--Ah ! dit-il,--ce pauvre Achille est afflig l d'un bien terrible
inconvnient!... O diable a-t-il pch un pareil entourage?

--Achille est un original, rpondit M. Frmieux, gentleman bourgeois,
ennobli par le commerce des btes.

--Et la comtesse Batrice est ravissante! ajouta le baron Montmorin, qui
se baissa jusqu' la crinire de son cheval pour saluer le groupe de
femmes que nous venons de voir au balcon de l'htel du Tresnoy.

Les autres cavaliers firent de mme.

Le vicomte de Grvy, celui qui avait pris le vieux Roger pour Achille,
demanda:

--Qui donc saluons-nous l-bas?... Les dames du Tresnoy ne sont pas
seules.

--Ma parole d'honneur! s'cria Frmieux,--la myopie de Grvy devient
intressante! Il ne reconnat plus sa femme!

--Dangereux! fit observer Montmorin;--Grvy nous donnera quelque jour un
sujet de comdie: il fera la cour  sa femme sans le savoir.

Le vicomte salua de nouveau ces dames et riposta:

--Frmieux me chercherait querelle!

--Outre la vicomtesse, reprit Montmorin,--nous avons l-haut une
revenante et un astre nouveau... Madame la marquise de Sainte-Croix, qui
rentre dans le monde pour prsenter sa fille.

--On la dit adorable! s'cria Grvy.

--Un miracle de beaut, tout simplement, rpliqua Frmieux.

--Est-elle plus belle que la comtesse Batrice?

--Elle est plus neuve... C'est une figure qui promet un esprit de dmon!

--D'o sort cette comte?

--D'un horizon un peu bourgeois, la pension Gran.

--Peste! dit Montmorin,--bonne provenance! C'est de l que sort aussi
la petite Csarine de Mersanz, un astre blond, rieur... ou plutt un
bouton de rose; car la mtaphore cleste est naturellement fatigante...

--Un bouton de rose, interrompit Frmieux,--dont la tige a huit cent
mille livres de rente!

--Chre fleur! conclut le vicomte de Grvy en soupirant.

--Ne parle-t-on de rien pour ces demoiselles? reprit-il.

Ils arrivaient au boulevard des Invalides. Montmorin mit son cheval au
pas; les autres firent comme lui.

--Serez-vous discrets? demanda-t-il.

--Parbleu! lui fut-il rpondu  l'unanimit.

Il sembla hsiter.

--Allons! fit la cavalcade,--fallait-il te promettre d'tre indiscrets?

--C'est que, dit Montmorin,--la chose est grave.

--Voyons! voyons!

--Eh bien, il y a des bruits tonnant, voil!

--Quels bruits?

--Vous savez qu'Achille s'est mari en Belgique.

--A Namur, dit Frmieux,--qui tait alors au roi de Hollande.

Montmorin arrta tout  fait son cheval et pronona tout bas:

--En Belgique, ils ont le divorce.

--Chansons! s'cria Grvy.

--Chansons! rpta Frmieux,--en ce sens que les nouvelles de Montmorin
sont de l'eau sucre  ct des miennes... Pour pouser la belle
Maxence, Achille n'aurait pas mme besoin de la loi belge ni du
divorce...

--Comment? comment?

--Expliquez-vous!

--Oh! devinez! dit Frmieux, qui poussa son alezan et prit un temps de
galop.--La comtesse Batrice reoit ce soir; allez-y: vous verrez!...

Sur le balcon de l'htel du Tresnoy, on causait aussi. Madame la
vicomtesse de Grvy, charmante blonde un peu passe, aussi clairvoyante
que son mari tait myope, jalouse de la comtesse Batrice parce que
celle-ci est plus jeune qu'elle et plus belle, tournait de bien bon
coeur en ridicule la position du comte Achille. Les dames du Tresnoy,
la mre et deux demoiselles, faisaient chorus tant qu'elles pouvaient.
Maxence coutait, silencieuse et froide; madame la marquise de
Sainte-Croix n'ouvrait la bouche que pour placer quelque douce et bonne
parole.

C'tait l qu'on pouvait bien voir si le faubourg Saint-Germain avait
raison de regarder la marquise de Sainte-Croix comme la meilleure
personnification de la charit chrtienne embellie et pare de tout
l'esprit du monde.

Madame du Tresnoy, veuve de l'illustre jurisconsulte, pair de France,
qui prsida dans les dernires annes de la Restauration  la police
parisienne, tait fort lance dans les bonnes oeuvres. Son mari ne lui
avait laiss qu'une fortune modeste: c'tait un vrai gentilhomme de
robe, austre en ses moeurs, probe jusqu'au scrupule et gnreux de
son labeur. Ceux-l n'atteignent que bien rarement les jours de la
vieillesse; ils ne font jamais fortune. Madame la marquise de
Sainte-Croix, en se retirant du monde, avait gard avec la baronne du
Tresnoy des relations de bienfaisance. Aujourd'hui qu'elle dsirait
produire sa fille, madame du Tresnoy tait sa premire visite.

Les deux demoiselles du Tresnoy taient laides, grandes et
trs-lgantes. Au bal, elles ne dansaient pas toujours autant qu'elles
l'eussent voulu. Cela les rendait un peu libres avec les hommes qu'elles
voulaient attirer et trs-peu charitables vis--vis des femmes. Elles
accablaient, ce matin, Maxence de compliments et de gentillesses. Elles
la dtestaient dj. On la regardait trs-spcialement parmi leurs
connaissances comme de la graine de vieilles filles. L'ane avait vingt
ans, la cadette dix-huit. Elles s'appelaient Juliette et Dorothe.

--Est-ce qu'il y a longtemps qu'il se passe ainsi de joyeuses choses 
l'htel de Mersanz? demandait madame la vicomtesse de Grvy.

--Au moins trois semaines, rpondit Dorothe;--nous ne nous serions
jamais douts que ce brave homme ft le pre de madame la vicomtesse.

--Oh!... fit madame de Grvy;--j'ai toujours pens... il y a en elle
quelque chose...

--C'est une des plus charmantes femmes que j'aie eu occasion d'admirer
en ma vie, dit trs-simplement la marquise de Sainte-Croix.

Madame de Grvy sourit avec malice en mordillant le coin de son mouchoir
brod.

Vous ne l'eussiez pas reconnue, cette marquise de Sainte-Croix. Si
quelqu'un vous et dit, quelqu'un de srieux et de croyable: J'ai vu
cette femme dans un bouge du boulevard extrieur, attable devant une
bouteille d'eau-de-vie, vous auriez rpondu: Vous mentez, ou vous tes
fou. Elle tait belle, mais sans aucune arrire-nuance de prtentions 
plaire; elle tait belle de la sereine et grave beaut des mres. Sa
beaut se compltait et s'clairait en quelque sorte par celle de
Maxence.

Les deux demoiselles du Tresnoy s'taient dj dit en regardant
celle-ci:

--En voici une qui n'a pas l'air embarrass!

Par le fait, l'air pensif et un peu triste de cette belle Maxence ne se
mlait  aucune apparence de timidit.--Elle semblait indiffrente  ce
qui l'entourait, et ces petits mois qui prennent les fillettes  leur
entre dans le monde ne se montraient point en elle.

--Figurez-vous, reprit Juliette du Tresnoy en s'adressant 
Maxence,--que ce bonhomme fait notre joie! On l'entend d'ici raconter
ses batailles!

--Il connat tous les invalides, ajouta Dorothe, la jeune soeur.

--Tous ces vieux, dit madame de Grvy, vont finir par se croire un peu
les beaux-pres du comte.

Les deux demoiselles du Tresnoy clatrent de rire et la vicomtesse
acheva:

--De sorte que M. Mersanz fera pendant  la fille du rgiment: ce sera
le gendre de l'htel royal des Invalides.

--Que vous tes mchante, chre belle! fit madame du Tresnoy quand la
gaiet fut calme; vous scandalisez madame la marquise.

--Je ne suis plus du monde, madame, rpliqua Flavie en souriant
doucement;--madame la vicomtesse a la bonne humeur du bonheur et de la
jeunesse... A mon ge, on ne voit plus les choses de la mme faon: la
conduite de M. le comte de Mersanz envers l'homme que vous appelez son
beau pre me plat et m'attire... Ne peut-on passer quelques lgers
ridicules  ces pauvres vieux soldats qui ont t notre gloire?... A
juger le fait d'un esprit plus srieux, depuis quand y a-t-il dshonneur
pour un gentilhomme franais  pouser la fille d'un soldat?

--Dshonneur, non..., dit la vicomtesse;--je n'emploie gure ces gros
mots, madame.

--Ridicule, aurais-je d dire... Chez nous, le ridicule tue mieux encore
que le dshonneur... Si donc M. le comte Achille de Mersanz a pris pour
femme la fille de ce pauvre capitaine Roger, je ne vois que le ct
honorable et mme touchant de sa conduite...

--Notez, dit tout bas la vicomtesse  madame du Tresnoy,--que madame la
marquise va beaucoup plus loin que moi, sans avoir l'air d'y toucher...
Avez-vous remarqu comme elle parle? L'homme que _vous appelez_ son
beau pre... _Si_ M. le comte a pris pour femme... Le doute est
honntement exprim... et je trouve, moi, que la charit chrtienne est
une bien admirable vertu!

Dorothe et Juliette avaient des oreilles de mohicans. On avait beau
baisser la voix, elles entendaient toujours. Elles se pincrent les
lvres en changeant un regard moqueur.

Maxence avait les yeux fixs sur les fentres de l'htel de Mersanz,
qu'on voyait au travers des arbres. Elle rvait.

--Vous tes l'intime amie de mademoiselle Csarine? lui demanda
Juliette.

--Je l'aime de tout mon coeur, rpondit Maxence.

--Quelle ravissante enfant! s'cria Dorothe.

--J'espre, madame la marquise, reprit la baronne,--que nous aurons le
plaisir de vous voir  la runion de ce soir?

--Non, madame, rpondit Flavie.

--M'est-il permis de vous demander pourquoi?

La marquise baissa les yeux et joua l'embarras.

--Maxence est si jeune!... pronona-t-elle du bout des lvres;--voil
trois jours, elle tait encore en pension... Notez que je ne crois pas
un mot de tout ce qui se dit; mais enfin...

--Qu'est-ce qui se dit? interrompit vivement madame de Grvy.

--Si vous ne le savez pas, madame, rpondit Flavie avec une gravit
presque svre,--Dieu me garde de vous en instruire.

Elle prit cong au moment o on apportait des siges sur la terrasse.
Dorothe et Juliette embrassrent Maxence.

--Quelle poupe! dit Juliette quand madame de Sainte-Croix et sa fille
furent parties.

--Et un air de supriorit! ajouta Dorothe.

La mre frona les lvres pour les faire taire.

--Mon Dieu! s'cria madame la vicomtesse de Grvy,--je n'ai pas l'ge
qu'il faut pour connatre  fond l'histoire ancienne, mais il me semble
que cette madame de Sainte-Croix n'est pas en position de donner comme
cela des leons  tout le monde.

--C'est une femme d'une grande vertu, dit la baronne.

Elle ne riait pas, cette prsidente, mais on sentait en quelque sorte la
pointe du sarcasme entre cuir et chair.

--Bon, bon! fit madame de Grvy,--je sais qu'elle s'est faite ermite, 
l'instar du diable devenu vieux...

--Oh! chre belle!...

Dorothe et Juliette taient aux anges.

--Mais, reprit la vicomtesse,--j'ai ou dire...

Un regard de madame du Tresnoy l'arrta.

Juliette et Dorothe restrent la bouche ouverte. On leur tait le pain
d'entre les dents.

--Puisque vous m'interrompez, dit la vicomtesse,--c'est que vous en
savez plus long que moi... Maintenant, je ne vous tiens pas quitte d'un
renseignement que vous pouvez me fournir, j'en suis certaine. Que
signifient ses dernires paroles? J'ai vraiment honte d'tre si peu au
courant! cela m'humilie!... On dit donc quelque chose?

--J'ignore compltement..., commena la baronne.

--Ah! maman!... interrompit Juliette.

Elle ne continua pas et rougit jusqu'aux oreilles sans rire, tandis que
sa soeur Dorothe riait en rougissant.

--On n'est jamais trahi que par les siens! s'cria la
vicomtesse;--voyons, bonne amie, dites-moi cela  l'oreille, bien bas...
Ces demoiselles n'ont pas besoin d'entendre l'histoire, puisqu'elles la
savent dj.

Elle s'inclina de faon  mettre son oreille curieuse au niveau des
lvres de la baronne. Celle-ci se recula en souriant et se fit prier
durant une bonne minute. Juliette et Dorothe taient sur le gril. C'est
dans ces moments qu'on sent tout le malheur de l'tat de demoiselle.--Si
Tantale, fils de Jupiter, et t une demoiselle, les dieux, pour punir
ses forfaits, ne l'auraient condamn ni  la faim ni  la soif; les
dieux l'eussent plonge, cette demoiselle Tantale, dans un ocan de
mdisances aprs lui avoir pralablement coup la langue.

La baronne pronona enfin quelques mots  l'oreille de la vicomtesse de
Grvy. Juliette et Dorothe respirrent comme si on leur et t un
poids de la poitrine.

--Vraiment! fit la vicomtesse;--on dit cela!

--Le monde est mchant, formula mollement la baronne.

--Trs-mchant! approuva madame de Grvy;--mais voulez-vous savoir mon
opinion? je crois que le monde se trompe.

Les deux demoiselles sourirent d'un air incrdule et madame du Tresnoy
se hta de rpliquer:

--Pour ce qui me regarde, je le souhaite de tout mon coeur.

--Je crois que le monde se trompe, reprit la vicomtesse,--parce qu'il y
a quelque chose.

--Quelle chose?

--J'admets parfaitement que le comte Achille ait pu braver les
biensances. Il se sent fort, il est de qualit, il a huit cent mille
livres de rente... mais je n'admets pas que le comte Achille, fait comme
il est, entour d'un troupeau de lions toujours prts  rugir la
raillerie, ait gard seulement vingt-quatre heures un beau-pre comme
celui-ci (elle montrait le bon capitaine Roger), s'il avait un moyen
facile de le mettre  la porte. Le comte Achille est de ceux qui
craignent le ridicule plus que la mort. Il n'a pas ce qu'il faut de
courage pour me faire croire ce que dit ici la chronique...

--Vous sentez bien, chre petite..., voulut dire la baronne.

--Je sais que vous avez bon coeur, vous, madame, interrompit la
vicomtesse pendant que Dorothe et Juliette pinaient leurs lvres
moqueuses; je sais aussi que je suis mchante... c'est convenu: ma
langue ne vaut rien... Mais, si Batrice est malheureuse, je prends son
parti, voyez-vous! je me fais son amie, et, toute mchante que je suis,
je me mets sans faons entre elles et les bonnes mes qui sont jalouses
d'elle... Croyez que je ne parle pas pour vous: vous savez que je ne me
gne pas.

Elle tait jolie en ce moment, cette vicomtesse de Grvy; son teint
s'animait, ses yeux brillaient. La jeunesse de son coeur rajeunissait
son charmant visage.

La baronne lui serra la main.--Dorothe montra du doigt la table o
Roger et ses complices festoyaient. Juliette s'cria:

--S'ils boivent toutes ces bouteilles, nous allons avoir une
reprsentation complte.

Le trio des anciens militaires devenait de plus en plus bruyant. A
l'appel de Roger, frappant sur la table avec son pot de bire, un
domestique tait venu. C'tait Martin, l'esclave de M. Baptiste. Roger
lui avait dit:

--Monte-moi une bouteille de chambertin, une bouteille de sauterne, une
bouteille de romane, une bouteille de clos-vougeot et une bouteille de
marckbrunner...

Et, comme Martin le regardait, bahi, Roger avait ajout firement:

--J'en tiendrai compte  mon gendre, cartouchibus!

--Allons, pied plat! s'cria Niquet,--en route! on a de quoi payer!

--Oh! mais oui! sanctionna Palaproie.

Martin alla consulter son commandant, M. Baptiste. M. Baptiste manda le
sommelier. Celui-ci descendit  la cave et se rendit lui-mme au jardin,
escort de deux valets, portant les bouteilles demandes.

Les domestiques de l'htel de Mersanz taient tous aux fentres pour
voir cela.

--C'est bon! dit Roger au sommelier;--nous allons dguster a!

--Et nous vous en dirons des nouvelles, l'ami, ajouta Niquet.

Palaproie garda le silence, cette fois, occup qu'il tait  rejeter 
droite et  gauche ses immenses moustaches pour faire un passage au
liquide gnreux contenu dans les bouteilles.

La premire fut dbouche: c'tait le chambertin.--On dposa les pipes,
et la tourne eut lieu.

--Hein? demande Roger en faisant claquer sa langue.

--Ah! fichtre! rpliqua Niquet.

--Tonnerre! gronda Palaproie.

--Redoublons!

--C'est du baume.

--Ah! mais oui!

--On a un gendre ou on n'en a pas! conclut Roger.

Madame du Tresnoy venait de serrer la main de la vicomtesse.

--Bonne petite, dit-elle, vous intressez-vous vritablement  la
comtesse Batrice?

--Depuis dix minutes, passionnment, rpondit madame de Grvy;--je ne
sais pourquoi il me semble qu'il y a contre elle une ligue sourde et
dloyale, forme par les mchants dont les sots se font les complices...
Je sens que je dteste les ennemis de la comtesse.

Madame du Tresnoy surprit les regards sournoisement avides de Dorothe
et de Juliette.

--Mesdemoiselles, dit-elle,--allez au piano. Vous devez chanter demain,
Dorothe, et Juliette ne sait pas l'accompagnement.

Quand elle fut seule avec madame de Grvy:

--Je ne vous ai pas tout dit, reprit-elle,--et moi-mme, je suis loin de
tout savoir... Vous avez raison: il y a une ligue contre cette pauvre
jeune femme... Madame de Sainte-Croix a un rle l-dedans... On va
jusqu' parler du mariage du comte Achille avec cette belle Maxence que
vous venez de voir...

Comme la vicomtesse, tonne, ouvrait la bouche pour demander de plus
amples renseignements, un grand bruit se fit dans le jardin. Les trois
vieux compagnons s'taient levs et criaient tous  la fois en agitant
leurs verres. En mme temps, madame de Grvy aperut  l'entre de la
grille un homme d'norme corpulence, portant la veste toupe du
marchand de vin et coiff d'une grosse casquette de loutre.

Les trois vieux soldats s'lancrent vers lui les bras ouverts, Roger en
tte. Le gros homme les embrassa tour  tour, et on l'entrana vers la
table charge de bouteilles.--Ainsi fit son entre solennelle  l'htel
de Mersanz Jean-Franois Vaterlot, dit Barbedor, matre, aprs Dieu, du
chteau de la Savate.

FIN DU DEUXIME VOLUME.




TABLE DES CHAPITRES.


PREMIRE PARTIE.--LA PETITE BONNE FEMME.

(SUITE.)

    IX. La marquise de Sainte-Croix                7

     X. La Perlette                               29

    XI. La premire femme du comte Achille        53

   XII. La dcadence de Flavie                    83

  XIII. Repas de corps                           107


DEUXIME PARTIE.--L'HOTEL DE MERSANZ.

     I. Une scne d'antichambre                  145

    II. Trois invalides                          173

FIN DE LA TABLE DU DEUXIME VOLUME.





End of Project Gutenberg's La fabrique de mariages, Vol. II, by Paul Fval

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Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


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