The Project Gutenberg EBook of Mmoires pour servir  l'Histoire de France
sous Napolon, Tome 1/2, by Gaspard Gourgaud

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Title: Mmoires pour servir  l'Histoire de France sous Napolon, Tome 1/2
       crits  Sainte-Hlne par les gnraux qui ont partag sa captivit

Author: Gaspard Gourgaud

Release Date: November 29, 2011 [EBook #38166]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MMOIRES TOME I/II ***




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Notes de transcription: Les erreurs clairement introduites par le
typographe ont t corriges. L'orthographe d'origine a t conserve
et n'a pas t harmonise. Cette version intgre les corrections de
l'errata.

Dans le chapitre MARENGO, les paragraphes de l'original taient
numrots I, II, VII, VIII, V, VI VII, VIII, IX etc. Compte tenu que
le texte continue normalement et que les numros III et IV manquent,
les premiers numros VII et VIII ont t changs en III et IV dans ce
texte. Par ailleurs, les numros de page 123 et 124 figurent deux fois
dans l'original, mais comme le texte de ces pages est diffrent et se
suit sans interruption ou rptition, il faut en conclure que non
seulement le manuscrit du gnral Gourgaud tait difficile  lire,
comme il est dit au dbut de l'errata (en fin du livre), mais que
l'imprimeur voyait double.




    MMOIRES
    DE NAPOLON.




    DE L'IMPRIMERIE DE FIRMIN DIDOT,
    RUE JACOB, No 24.




    MMOIRES

    POUR SERVIR

    A L'HISTOIRE DE FRANCE,

    SOUS NAPOLON,

    CRITS A SAINTE-HLNE,

    Par les gnraux qui ont partag sa captivit,

    ET PUBLIS SUR LES MANUSCRITS ENTIREMENT CORRIGS DE LA MAIN

    DE NAPOLON.

    TOME PREMIER,

    CRIT PAR LE GNRAL GOURGAUD,

    SON AIDE-DE-CAMP.

    PARIS,

    FIRMIN DIDOT, PRE ET FILS, LIBRAIRES,

    RUE JACOB, No 24.

    BOSSANGE FRRES, LIBRAIRES,

    RUE DE SEINE, No 12.

    1823.




MMOIRES DE NAPOLON.




SIGE DE TOULON.

  Premires oprations de l'arme d'Italie, en 1792.--Expdition de
    Sardaigne.--Toulon livr aux Anglais.--Plan d'attaque adopt
    contre Toulon.--Sige et prise de la place.--Principes sur
    l'armement des ctes.--Armement des ctes de la
    Mditerrane.--Prise de Saorgio.--Positions de l'arme
    franaise.--Napolon accus.--Combat du
    Cair.--Montenotte.--Napolon se rend  Paris.--Kellermann,
    gnral en chef de l'arme d'Italie.--Schrer.--Loano.


 1er.

Le gnral Anselme,  la tte de 12  15,000 hommes, passa le Var, le
28 septembre 1792; il s'empara de Nice, du fort de Montalban, dit
chteau de Villefranche, sans presque prouver de rsistance.
L'attaque faite sur Chambry par le gnral Montesquiou, paraissant
plus pressante, avait attir l'attention de la cour de Sardaigne, qui
avait renonc  dfendre la ligne du Var; elle avait plac sa ligne de
dfense dans le comt de Nice, occupant les camps d'Hutel sur la
droite, de Lantosque sur le centre, et ceux de Rans et des Fourches 
Saorgio sur la gauche.

L'arme franaise trouva les forts de Montalban et de Villefranche
garnis de leur artillerie, soit que la rsolution d'abandonner ces
places n'ait t prise qu'au dernier moment, soit que l'on craignt de
rpandre l'alarme dans tout le pays.

A la fin de l'anne, on prit Sospello, l'ennemi le reprit de nouveau;
mais, en novembre, il resta dfinitivement aux Franais.

Le quartier-gnral de l'avant-garde fut port  l'Escarne: l'on se
trouva matre de Breglio, et l'on eut ainsi un point sur la Roya.

La ligne des camps sardes, ou la position de Saorgio, tait par
elle-mme inexpugnable: les ennemis s'y fortifirent, et y amenrent
un grand nombre de bouches  feu, en profitant de la chausse du col
de Tende; ils taient dgots des attaques malheureuses qu'ils
avaient tentes contre nos positions de Sospello; ils nous y
laissrent tranquilles. Les deux armes restrent long-temps en
prsence, en gardant leurs mmes positions. Le gnie construisit un
pont sur pilotis sur le Var, la limite de l'ancienne France. La
source, le centre et l'embouchure de cette rivire, sont dfendus par
les places de Colmars, Entrevaux et Antibes, construites par Vauban.
C'est un torrent guable; mais lors de la saison des pluies et de la
fonte des neiges, il devient trs-large, rapide et profond. La force
des eaux occasionne des affouillements considrables prs des piles
des ponts; les pilotis ont besoin de frquentes rparations.

L'artillerie fut charge d'tablir la dfense des hauteurs de Nice;
elle les arma d'une trentaine de bouches  feu, en appuyant ces
batteries au Poglion, petit torrent qui prend sa source dans les
monticules du troisime ordre; il baigne les murs de la ville. Ces
dispositions permettaient de disputer Nice quelque temps.

Les militaires attachaient peu d'importance  ces travaux, parce
qu'ils pensaient que, si on tait dans le cas d'tre menac dans Nice,
l'ennemi se porterait sur le Var, et qu'aussitt qu'on se verrait au
moment d'tre tourn, on serait contraint d'vacuer la ville et de
repasser le Var.

Le gnral Biron succda au gnral Anselme dans le commandement de
l'arme d'Italie; il y resta peu, et fut remplac par le gnral
Brunet. Ce dernier tait actif et entreprenant. Le 8 juin 1793, ce
gnral, fier d'avoir sous ses ordres 20  25,000 hommes d'lite, et
qui brlaient d'impatience et de patriotisme, prend la rsolution
d'attaquer l'ennemi. Son but tait de le jeter dans la plaine, de
s'emparer du comt de Nice, et de prendre position sur la grande
chane de montagnes des Alpes. En consquence, il excuta diverses
attaques contre les camps ennemis. Tout ce qu'il tait possible de
faire, les troupes franaises le firent dans cette attaque. L'ennemi
fut chass de toutes ses positions isoles; mais il se rfugia dans
toutes les positions centrales: l, il tait inexpugnable. Le gnral
s'obstina, mal  propos,  tenter de nouvelles attaques sur ce point.
Le rsultat fut d'y perdre l'lite de nos troupes, sans causer 
l'ennemi une perte proportionne  la ntre. Nous fmes, et nous
devions l'tre, repousss partout.


 II.

Au commencement de l'hiver de 1793, l'arme d'Italie avait prouv un
autre chec: la premire expdition maritime que tenta la rpublique,
l'expdition de Sardaigne tourna  notre confusion. Jamais expdition
ne fut conduite avec plus d'imprvoyance et moins de talent.

L'amiral Truguet, qui commandait l'escadre, tait matre de la mer: il
avait attaqu et brl la petite ville d'Oneille, qui appartient au
roi de Sardaigne; ses quipages y avaient commis des excs qui avaient
rvolt toute l'Italie.

Les uns croient que l'expdition de Sardaigne fut propose par cet
amiral; d'autres, qu'elle le fut par le conseil excutif: mais, dans
tous les cas, il fut charg en chef de la concerter et de la diriger.

Le gnral de l'arme d'Italie devait lui fournir des troupes; il ne
voulut point lui donner celles qui avaient pass le Var: il mit  la
disposition de l'amiral 4  5,000 hommes de la phalange marseillaise,
qui taient encore  Marseille. Le gnral Paoli, qui commandait en
Corse, mit aussi  sa disposition trois bataillons de troupes de
ligne, qui taient dans cette le. La phalange marseillaise tait
aussi indiscipline que lche, la composition des officiers aussi
mauvaise que celle des soldats; ils tranaient avec eux tous les
dsordres et les excs rvolutionnaires. Il n'y avait rien  attendre
de pareilles gens: mais les trois bataillons, tirs de la
vingt-troisime division, taient des troupes d'lite.

Dans le courant de dcembre, l'amiral mena sa flotte en Corse,
manoeuvra malheureusement, et perdit plusieurs frgates et vaisseaux
de haut-bord, entre autres le _Vengeur_, vaisseau tout neuf de
quatre-vingts canons, qui toucha en entrant  Ajaccio. Cependant cet
amiral, croyant pouvoir suffire  tout, ne s'tait point occup du
soin de dsigner le gnral qui devait commander les troupes  terre;
ce qui tait pourtant l'opration la plus importante et la plus
dcisive pour l'expdition. Il trouva en Corse le gnral de brigade
Casa-Bianca, depuis snateur, brave homme, mais sans exprience, et
qui n'avait jamais servi dans les troupes de ligne: l'amiral, sans le
connatre, le prit avec lui, et lui donna le commandement des troupes.
C'est avec de telles troupes et de tels gnraux que l'expdition se
dirigea sur Cagliari.

Cependant, comme cette escadre avait sjourn plus de deux mois en
Corse, et que d'ailleurs le plan de l'expdition tait public dans le
port de Marseille, toute la Sardaigne fut en alarme, toutes ses
troupes furent mises sur pied, et toutes les dispositions prises pour
repousser cette attaque.

Dans le courant de fvrier 1793, les troupes de l'expdition franaise
furent mises  terre malgr le feu des batteries, qui dfendaient les
plages de Cagliari. Le lendemain,  la pointe du jour, un rgiment de
dragons sardes chargea les avant-postes marseillais, qui, au lieu de
tenir, prirent la fuite en criant  la trahison: ils massacrrent un
bon officier de la ligne, qui leur avait t donn pour les conduire.
Ce rgiment de dragons aurait enlev toute la phalange marseillaise;
mais les trois bataillons de la ligne, venant de la Corse, arrtrent
cette charge, et donnrent le temps  l'amiral de venir rembarquer ses
troupes sans aucune perte. L'amiral regagna Toulon, aprs avoir perdu
plusieurs vaisseaux, qu'il brla lui-mme sur les plages de Cagliari.

Cette expdition ne pouvait avoir aucun but; elle eut lieu sous
prtexte de faciliter l'arrive des bls de l'Afrique en Provence, o
l'on en manquait, et mme de s'en procurer dans cette le abondante en
grains. Mais alors le conseil excutif aurait d faire choix d'un
officier-gnral propre  ce commandement, lui donner les officiers
d'artillerie et de gnie ncessaires: il aurait fallu quelques
escadrons de cavalerie et quelques chevaux d'artillerie; et ce n'tait
point des leves rvolutionnaires qu'il fallait y envoyer, mais bien
15,000 hommes de bonnes troupes.

On rejeta depuis la faute sur le gnral commandant l'arme d'Italie,
et ce fut  tort: ce gnral avait dsapprouv l'expdition; et il
avait agi conformment aux intrts de la rpublique, en conservant
les troupes de ligne pour dfendre la frontire et le comt de Nice.
Il fut jug, et il prit sur l'chafaud sous le prtexte de trahison,
tant en Sardaigne qu' Toulon; il tait aussi innocent d'un ct que
de l'autre.

L'escadre tait compose de bons vaisseaux, les quipages complets,
les matelots habiles, mais indisciplins et anarchistes,  la manire
de la phalange marseillaise, se runissant en clubs et socits
populaires: ils dlibraient et pesaient les intrts de la patrie;
dans tous les ports, ils signalaient leur arrive en voulant pendre
quelques citoyens, sous prtexte qu'ils taient nobles ou prtres: ils
portaient partout la terreur.


 III.

A la suite des vnements qui eurent lieu  Paris, le 31 mai,
Marseille s'insurgea, leva plusieurs bataillons, et les fit partir
pour aller au secours de Lyon. Le gnral Cartaux qui avait t
dtach de l'arme des Alpes avec 2,000 hommes, battit les
Marseillais,  Orange, les chassa d'Avignon et entra dans Marseille le
24 aot 1793. Toulon avait pris part  l'insurrection de Marseille:
elle reut dans ses murs les principaux sectionnaires marseillais; et,
de concert avec eux, les Toulonnais appelrent les Anglais, et leur
livrrent cette place, l'une de nos plus importantes: nous y avions
vingt  vingt-cinq vaisseaux de ligne, des tablissements superbes, un
matriel immense. A cette nouvelle, le gnral Lapoype partit de Nice
avec 4,000 hommes, accompagn des reprsentants du peuple, Frron et
Barras; il se porta sur Saulnier, observant les redoutes du cap Brun,
que les ennemis occupaient avec une partie de la garnison du fort la
Malgue, le rideau des forts de Pharaon, et la ligne comprise entre le
cap Brun et le fort Pharaon.

D'un autre ct, le gnral Cartaux, avec les reprsentants du peuple,
Albitte, Gasparin et Salicetty, se porta sur le Beausset, et observa
les gorges d'Ollioules, dont l'ennemi tait matre. Les coaliss
Anglais, Espagnols, Napolitains, Sardes, etc., accourus de partout,
taient non-seulement en possession de la place, mais encore des
dfils et avenues,  deux lieues de la ville.

Le 10 septembre, le gnral Cartaux attaqua les gorges d'Ollioules,
et s'en empara: ses avant-postes arrivrent  la vue de Toulon et de
la mer; on s'empara de Sixfours; on rarma le petit port de Nazer. La
division du gnral Cartaux n'tait que de 7  8,000 hommes, et elle
ne pouvait avoir de communications directes avec celle de l'arme
d'Italie, commande par le gnral Lapoype: s'en trouvant spare par
les montagnes du Pharaon, elle ne pouvait communiquer que trs en
arrire.

L'arme de Cartaux,  droite, et celle de Lapoype,  gauche, n'avaient
donc rien de commun: les postes mmes ne pouvaient pas s'apercevoir.


 IV.

De grandes discussions eurent lieu sur la conduite du sige. La
principale attaque devait-elle se faire par la gauche ou bien par la
droite? La gauche tait arrte par les forts Pharaon et la Malgue: ce
dernier est un des forts construits avec le plus de soin que nous
ayons dans aucune de nos places fortes. La droite n'avait  prendre
que le fort Malbosquet qui est plutt un ouvrage de campagne qu'un
ouvrage permanent, mais qui tire une certaine force de sa situation.
Matre de ce fort, on arrivait jusqu'aux remparts de la ville; ainsi
il n'tait pas douteux que la vritable attaque ne dt avoir lieu par
la droite. C'est aussi sur ce point que furent dirigs tous les
renforts envoys de l'intrieur.

Douze  quinze jours aprs la prise des gorges d'Ollioules, Napolon,
alors chef de bataillon d'artillerie, vint de Paris, envoy par le
comit de salut public, pour commander l'artillerie du sige. La
rvolution avait port au grade suprieur de l'artillerie les
sous-officiers et les lieutenants en troisime. Un grand nombre
d'entre eux taient susceptibles de faire de bons gnraux dans cette
arme; mais beaucoup n'avaient ni la capacit, ni les connaissances
ncessaires pour remplir les grades levs o l'anciennet et l'esprit
du temps, seulement, les avaient placs.

A son arrive, Napolon trouva le quartier gnral au Beausset; on
s'occupait des prparatifs  faire pour brler l'escadre coalise dans
la rade de Toulon. Le lendemain, le commandant de l'artillerie alla,
avec le gnral en chef, visiter les batteries. Quel fut son
tonnement de trouver une batterie de six pices de vingt-quatre,
place  un quart de lieue des gorges d'Ollioules,  trois portes de
distance des btiments anglais, et  deux du rivage; et tous les
volontaires de la Cte-d'Or et les soldats du rgiment de Bourgogne
occups  faire rougir les boulets dans toutes les bastides[1]! Il
tmoigna son mcontentement au commandant de la batterie, qui s'excusa
sur ce qu'il n'avait fait qu'obir aux ordres de l'tat-major.

  [1] Nom qu'on donne, dans le midi, aux maisons de campagne.

Le premier soin du commandant de l'artillerie fut d'appeler prs de
lui un grand nombre d'officiers de cette arme, que les circonstances
de la rvolution avaient loigns. Au bout de six semaines, il tait
parvenu  runir,  former et  approvisionner un parc de deux cents
bouches  feu. Le colonel Gassendi fut mis  la tte de l'arsenal de
construction de Marseille.

Les batteries furent avances et places sur les points les plus
avantageux du rivage: leur effet fut tel que de gros btiments ennemis
furent dmts, des btiments lgers couls, et les Anglais contraints
de s'loigner de cette partie de la rade.

Pendant que l'quipage de sige se complettait, l'arme se
grossissait. Le comit de salut public envoya des plans et des
instructions relatifs  la conduite du sige. Ils avaient t rdigs
au comit des fortifications par le gnral du gnie d'Aron, officier
d'un grand mrite. Le chef de bataillon, Marescot, et plusieurs
brigades d'officiers du gnie arrivrent.

Tout paraissait prt pour commencer. Un conseil fut runi sous la
prsidence de Gasparin, reprsentant, homme sage, clair, et qui
avait servi. On y lut les instructions envoyes de Paris; elles
indiquaient, en grand dtail, toutes les oprations  faire pour se
rendre matre de Toulon, par un sige en rgle.

Le commandant d'artillerie qui, depuis un mois, avait reconnu
exactement le terrain, qui en connaissait parfaitement tous les
dtails, proposa le plan d'attaque auquel on dut Toulon. Il regardait
toutes les propositions du comit des fortifications, comme inutiles
d'aprs les circonstances o l'on se trouvait: il pensait qu'un sige
en rgle n'tait pas ncessaire. En effet, en supposant qu'il y et un
emplacement tel, qu'en y plaant quinze  vingt mortiers, trente 
quarante pices de canon, et des grils  boulets rouges, l'on pt
battre tous les points de la petite et de la grande rade, il tait
vident que l'escadre combine abandonnerait ces rades; et ds-lors la
garnison serait bloque, ne pouvant communiquer avec l'escadre qui
serait dans la haute mer. Dans cette hypothse, le commandant
d'artillerie mettait en principe que les coaliss prfreraient
retirer la garnison, brler les vaisseaux franais, les
tablissements, plutt que de laisser dans la place 15  20,000 hommes
qui, tt ou tard, seraient pris sans pouvoir alors rien dtruire,
afin de se mnager une capitulation.

Enfin, il dclara que ce n'tait pas contre la place qu'il fallait
marcher, mais bien qu'il fallait marcher  la position suppose; que
cette position existait  l'extrmit du promontoire de Balagnier et
de l'guillette; que, depuis un mois qu'il avait reconnu ce point, il
l'avait indiqu au gnral en chef, en lui disant qu'en l'occupant
avec trois bataillons, il aurait Toulon en quatre jours; que, depuis
ce temps, les Anglais en avaient si bien senti l'importance, qu'ils y
avaient dbarqu 4,000 hommes, avaient coup tous les bois qui
couronnaient le promontoire du Cair qui domine toute la position, et
avaient employ toutes les ressources de Toulon, les forats mme,
pour s'y retrancher; ils en avaient fait, ainsi qu'ils l'appelaient,
un petit Gibraltar; que ce qui pouvait tre occup sans combat, il y a
un mois, exigeait actuellement une attaque srieuse; qu'il ne fallait
point en risquer une, de vive force, mais tablir en batterie des
pices de vingt-quatre, et des mortiers, afin de briser les
paulements qui taient en bois, rompre les palissades, et couvrir de
bombes l'intrieur du fort; qu'alors, aprs un feu trs-vif, pendant
quarante-huit heures, des troupes d'lite s'empareraient de
l'ouvrage; que deux jours aprs la prise de ce fort, Toulon serait 
la rpublique. Ce plan d'attaque fut longuement discut, mais les
officiers du gnie, prsents au conseil, ayant mis l'avis que le
projet du commandant d'artillerie tait un prliminaire ncessaire aux
siges en rgle, le premier principe de tout sige tant de bloquer
troitement la place, les opinions devinrent unanimes.


 V.

Les ennemis construisirent deux redoutes sur les deux mamelons qui
dominent immdiatement, l'un l'guillette, l'autre Balaguier. Ces deux
redoutes flanquaient le petit Gibraltar, et battaient les deux revers
du promontoire.

En consquence du plan adopt, les Franais levrent cinq ou six
batteries contre le petit Gibraltar, et construisirent des
plates-formes pour une quinzaine de mortiers. On avait lev une
batterie de huit pices de vingt-quatre, et de quatre mortiers contre
le fort Malbosquet: ce travail avait t fait dans un grand secret;
les ouvriers avaient t couverts par des oliviers qui en drobaient
la connaissance aux ennemis. On ne devait dmasquer cette batterie
qu'au moment de marcher contre le petit Gibraltar; mais, le 20
novembre, des reprsentants du peuple allrent la visiter. Les
canonniers leur dirent qu'elle tait termine depuis huit jours, et
qu'on ne s'en servait pas, quoiqu'elle dt faire un bon effet. Sans
autre explication, les reprsentants ordonnent de commencer le feu, et
aussitt les canonniers pleins de joie font un feu roulant.

Le gnral O'Hara, qui commandait l'arme combine dans Toulon, fut
trangement surpris de l'tablissement d'une batterie si considrable,
prs d'un fort de l'importance de Malbosquet, et il donna des ordres
pour faire une sortie  la pointe du jour. La batterie tait place au
centre de la gauche de l'arme; les troupes, dans cette partie,
montaient  environ 6,000 hommes: elles occupaient la ligne du fort
Rouge au Malbosquet, et taient disposes de manire  empcher toute
communication individuelle; mais trop dissmines partout, elles ne
pouvaient faire de rsistance nulle part.

Une heure avant le jour, le gnral O'Hara sort de la place avec 6,000
hommes; il ne rencontre pas d'obstacle, ses tirailleurs seulement
sont engags, et les pices de la batterie sont encloues.

La gnrale bat au quartier-gnral; Dugommier s'empresse de rallier
ses troupes: en mme temps, le commandant de l'artillerie se rend sur
un mamelon, en arrire de la batterie, et sur lequel il avait tabli
un dpt de munitions. La communication de ce mamelon avec la batterie
tait assure au moyen d'un boyau qui supplait  la tranche. De l
voyant que les ennemis s'taient forms  la droite et  la gauche de
la batterie, il conut l'ide de conduire, par le boyau, un bataillon
qui tait prs de lui. En effet, il dbouche, par ce moyen, sans tre
vu, au milieu des broussailles, prs de la batterie, et fait aussitt
feu sur les Anglais. Ceux-ci sont tellement surpris qu'ils croient que
ce sont les troupes de leur droite qui se trompent et qui tirent sur
celles de leur gauche. Le gnral O'Hara lui-mme s'avance vers les
Franais, pour faire cesser cette erreur: aussitt il est bless d'un
coup de fusil  la main. Un sergent le saisit et l'entrane prisonnier
dans ce boyau; de sorte que le gnral en chef anglais disparat, sans
que les troupes anglaises sachent ce qu'il est devenu.

Pendant ce temps, Dugommier, avec les troupes qu'il avait rallies,
s'tait plac entre la ville et la batterie: ce mouvement acheva de
dconcerter les ennemis qui firent  l'instant leur retraite. Ils
furent pousss vivement jusqu'aux portes de la place o ils rentrrent
dans la plus grande confusion, et sans savoir encore le sort de leur
gnral en chef. Dugommier fut lgrement bless dans cette affaire.
Un bataillon de volontaires de l'Isre s'y distingua.

Le gnral Cartaux avait commenc le sige; mais le comit de salut
public s'tait vu oblig de lui ter ce commandement. Cet homme qui,
de peintre, tait devenu adjudant dans les troupes parisiennes, avait
ensuite t employ  l'arme; ayant t heureux contre les
Marseillais, les dputs de la montagne l'avaient fait nommer dans le
mme jour gnral de brigade et gnral de division. Il tait
trs-ignorant, nullement militaire; du reste il n'tait pas mchant et
n'avait point fait de mal  Marseille, lors de la prise de cette
ville.

Le gnral Doppet avait succd  Cartaux: il tait savoyard, mdecin
et mchant; son esprit ne se fondait que sur des dnonciations. Il
tait ennemi dclar de tout ce qui avait des talents. Il n'avait
aucune ide de la guerre, et n'tait rien moins que brave. Cependant
ce Doppet, par un singulier hasard, faillit prendre Toulon, 48 heures
aprs son arrive. Un bataillon de la Cte-d'Or et un bataillon du
rgiment de Bourgogne tant de tranche contre le petit Gibraltar,
eurent un homme pris par une compagnie espagnole de garde  la
redoute; ils le virent maltraiter, btonner, et en mme temps les
Espagnols les insultrent par des cris et par des gestes indcents.
Furieux, les Franais courent aux armes; ils engagent une vive
fusillade et marchent contre la redoute.

Le commandant d'artillerie se rend aussitt chez le gnral en chef
qui ignorait lui-mme ce que c'tait; ils vont au galop sur le
terrain, et l, voyant ce qui se passait, Napolon engagea le gnral
 appuyer cette attaque, attendu qu'ils n'en coterait pas plus de
marcher en avant que de se retirer. Le gnral ordonna donc que toutes
les rserves se missent en mouvement: tout s'branla, Napolon marcha
 la tte; malheureusement un aide-de-camp est tu aux cts du
gnral en chef. La peur s'empare du gnral, il fait battre la
retraite sur tous les points, et rappelle ses troupes au moment o les
grenadiers, aprs avoir repouss les tirailleurs ennemis, parvenaient
 la gorge de la redoute et allaient s'en rendre matres. Les soldats
furent indigns; ils se plaignirent qu'on leur envoyait
des.......peintres et des mdecins pour les commander. Le comit de
salut public rappela Doppet et sentit enfin la ncessit d'y envoyer
un militaire; il envoya Dugommier, officier de 50 ans de service,
couvert de blessures et brave comme son pe.

L'ennemi recevait tous les jours des renforts dans la place: le public
voyait avec peine la direction des travaux du sige. On ne concevait
pas pourquoi tous les efforts se portaient contre le petit Gibraltar,
tout l'oppos de la place. On n'en est encore qu' assiger un fort
qui n'entre pas dans le systme permanent de la dfense de la place,
disait-on dans tout le pays, ensuite il faudra prendre Malbosquet et
ouvrir la tranche contre la ville. Toutes les socits populaires
faisaient dnonciations sur dnonciations  ce sujet. La Provence se
plaignit de la longueur du sige. La disette s'y faisait vivement
sentir; elle devint mme telle qu'ayant perdu l'espoir de la prompte
reddition de Toulon, Frron et Barras, saisis de terreur, crivirent
de Marseille,  la convention, pour l'engager  dlibrer, s'il ne
vaudrait pas mieux que l'arme levt le sige et repasst la Durance,
manoeuvre qui avait t faite par Franois Ier, lors de l'invasion de
Charles-Quint. Il se retira derrire la Durance; l'ennemi ravagea la
Provence; et, quand la famine fora ce dernier  la retraite, il le
fit attaquer vigoureusement.

Les reprsentants disaient qu'en vacuant la Provence, les Anglais
seraient obligs de la nourrir, et qu'aprs la rcolte on reprendrait
avantageusement l'offensive avec une arme bien entire et bien
repose. C'tait mme indispensable, disaient-ils: car enfin, aprs
quatre mois, Toulon n'est pas encore attaqu; et l'ennemi recevant
toujours des renforts, il est  craindre que nous ne soyons obligs de
faire prcipitamment, et en droute, ce que nous pouvons en ce moment
oprer en rgle et avec ordre.

Mais peu de jours aprs que la lettre fut parvenue  la convention,
Toulon fut pris. Elle fut alors dsavoue par ces reprsentants comme
apocryphe. Ce fut  tort; car cette lettre tait vraie et donnait une
juste ide de l'opinion que l'on avait de la mauvaise issue du sige,
et des embarras qui existaient en Provence. Dugommier s'tait dcid 
faire une attaque dcisive sur le petit Gibraltar. Le commandant de
l'artillerie y fit jeter 7  8,000 bombes, pendant qu'une trentaine de
pices de 24 en rasaient la dfense.

Le 18 dcembre,  quatre heures du soir, les troupes s'branlent de
leurs camps et se dirigent sur le village de la Seine; le projet
tait d'attaquer  minuit, afin d'viter le feu du fort et des
redoutes intermdiaires. Au moment o tout est prt, les reprsentants
du peuple convoquent un conseil pour dlibrer s'il faut attaquer ou
non: soit qu'ils craignissent l'issue de cette attaque, et voulussent
en rejeter toute la responsabilit sur le gnral Dugommier; soit
qu'ils se fussent laisss gagner par les raisons de beaucoup
d'officiers qui jugeaient cette entreprise impossible, surtout par le
temps affreux qu'il faisait, la pluie tombait par torrents.

Dugommier et le commandant d'artillerie se rient de ces craintes: deux
colonnes sont formes, et l'on marche  l'ennemi.

Les coaliss, pour viter l'effet des bombes et des boulets qui
foudroyaient le fort, avaient l'habitude de se tenir  une certaine
distance en arrire. Les Franais espraient arriver aux ouvrages
avant eux; mais les ennemis avaient tabli en avant du fort une
nombreuse ligne de tirailleurs, et la fusillade s'tant engage au
pied mme de la montagne, les troupes accoururent  la dfense du
fort, dont le feu devint des plus vifs. La mitraille pleuvait partout.
Enfin, aprs une attaque extrmement chaude, Dugommier qui, selon sa
coutume, marchait  la tte de la 1re colonne, fut oblig de cder.
Dsol, il s'crie, _Je suis perdu_.

En effet, dans ces temps, il fallait des succs: l'chafaud attendait
le gnral malheureux.

Cependant la canonnade et la fusillade duraient toujours. Muiron,
capitaine d'artillerie, jeune homme plein de bravoure et de moyens, et
qui tait l'adjoint du commandant d'artillerie, est dtach avec un
bataillon de chasseurs et soutenu par la 2e colonne qui le suit 
porte de fusil. Il connaissait parfaitement la position, et il
profita si bien des sinuosits du terrain, qu'il gravit la montagne
avec sa troupe, sans presque prouver de perte: il dbouche au pied du
fort, s'lance par une embrasure; son bataillon le suit, et le fort
est pris!

Tous les canonniers anglais ou espagnols sont tus sur leurs pices,
et Muiron est bless grivement d'un coup de pique par un Anglais.

Matres du fort, les Franais tournent aussitt les pices contre
l'ennemi.

Dugommier tait dja depuis trois heures dans la redoute, lorsque les
reprsentants du peuple vinrent, le sabre  la main, combler d'loges
les troupes qui l'occupaient. (Ceci dment positivement les relations
du temps, qui,  tort, disent que les reprsentants marchaient  la
tte des colonnes.)

A la pointe du jour, on marcha sur Balagnier et l'guillette. Les
ennemis avaient dja vacu ces deux positions. Les pices de 24 et
les mortiers furent mis en mouvement, pour armer ces batteries d'o
l'on esprait canonner la flotte combine avant midi; mais le
commandant d'artillerie jugea impossible de s'y tablir. Elles taient
en pierre, et les ingnieurs qui les avaient construites avaient
commis la faute de placer  leur gorge une grosse tour en maonnerie,
si prs des plates-formes que tous les boulets qui l'auraient frappe
seraient retombs sur les canonniers ainsi que les clats et les
dbris. On plaa des bouches  feu sur les hauteurs, derrire les
batteries. Elles ne purent commencer leur feu que le lendemain; mais
l'amiral Anglais Hood n'eut pas plutt vu les Franais matres de ces
positions, qu'il fit le signal de lever l'ancre et de quitter les
rades.

Cet amiral se rendit  Toulon, pour faire connatre qu'il ne fallait
pas perdre un moment et gagner au plutt la haute mer. Le temps tait
sombre, couvert de nuages, et tout annonait l'arrive prochaine du
vent d'Olliibech, terrible dans cette saison. Le conseil des coaliss
se runit aussitt, et, aprs une mre dlibration, les membres
tombrent d'accord que Toulon n'tait plus tenable. On se hta de
prendre toutes les mesures, tant pour l'embarquement que pour brler
ou couler les vaisseaux franais qu'on ne pouvait pas emmener, et
incendier les tablissements de la marine. Enfin, on prvint les
habitants que tous ceux qui voudraient quitter la ville pourraient
s'embarquer  bord des flottes anglaise et espagnole.

A l'annonce de ce dsastre, on se peindrait difficilement
l'tonnement, la confusion, le dsordre de la garnison et de cette
malheureuse population, qui, peu d'heures auparavant, en considrant
la grande distance o les assigeants taient de la place, le peu de
progrs du sige depuis quatre mois, et l'arrive prochaine des
renforts, s'attendaient  faire lever le sige et mme  envahir la
Provence.

Dans la nuit les Anglais firent sauter le fort Pon; une heure aprs,
on vit en feu une partie de l'escadre franaise; neuf vaisseaux de 74
et quatre frgates ou corvettes devinrent la proie des flammes.

Le tourbillon de flammes et de fume qui sortait de l'arsenal,
ressemblait  l'ruption d'un volcan, et les treize vaisseaux qui
brlaient dans la rade,  treize magnifiques feux d'artifice. Le feu
dessinait les mts et la forme des vaisseaux; il dura plusieurs heures
et prsentait un spectacle unique. Les Franais avaient l'ame dchire
en voyant se consumer, en si peu de temps, d'aussi grandes ressources
et tant de richesses. On craignit un instant que les Anglais ne
fissent sauter le fort la Malgue. Il parat qu'ils n'en ont point eu
le temps.

Le commandant de l'artillerie se rendit  Malbosquet. Ce fort tait
dja vacu. Il fit venir l'artillerie de campagne, pour balayer
sur-le-champ les remparts de la place, et accrotre le dsordre en
jetant des obus sur le port, jusqu' ce que les mortiers qui
arrivaient sur leurs caissons, fussent mis en batterie et pussent
envoyer des bombes dans la mme direction.

Le gnral Lapoype, de son ct, se porta contre le fort Pharaon que
l'ennemi vacuait, et s'en empara. Pendant tout ce temps les batteries
de l'guillette et de Balagnier ne cessaient de faire un feu des plus
vifs sur la rade. Plusieurs vaisseaux anglais prouvrent de notables
avaries, et un assez grand nombre d'embarcations charges de troupes
furent coules. Les batteries tirrent toute la nuit, et  la pointe
du jour on distingua la flotte anglaise hors la rade. Sur les neuf
heures du matin, il s'leva un trs-grand vent d'Olliibech; les
vaisseaux anglais furent obligs de chercher un refuge aux les
d'Hyres.

Plusieurs milliers de familles toulonnaises avaient suivi les Anglais,
de sorte que les tribunaux rvolutionnaires ne trouvrent que peu de
coupables dans la ville: tous les principaux en taient partis.
Nanmoins, dans la premire quinzaine, plus de cent malheureux furent
fusills.

Depuis, des ordres de la convention arrivrent pour dmolir les
maisons de Toulon; l'absurdit de cette mesure n'en arrta pas
l'excution: on en dmolit plusieurs qu'on fut oblig de rebtir
aprs.

Pendant le sige de Toulon, l'arme d'Italie avait t attaque sur le
Var. Les Pimontais avaient voulu essayer d'entrer en Provence: ils
s'taient approchs d'Entrevaux; mais, ayant t battus  Gillette,
ils se mirent en retraite et rentrrent dans leurs lignes.

La nouvelle de la prise de Toulon fit d'autant plus d'effet en
Provence et dans toute la France, qu'elle tait inattendue et presque
inespre.

Ce fut l que commena la rputation de Napolon. Il fut alors fait
gnral de brigade d'artillerie, et nomm au commandement de cette
arme  l'arme d'Italie. Le gnral Dugommier venait d'tre nomm
commandant en chef de l'arme des Pyrnes-Orientales.


 VI.

Avant de se rendre  l'arme d'Italie, Napolon arma les ctes de la
Provence et les les d'Hyres, aussitt aprs leur vacuation par les
Anglais.

On n'a en France aucun principe fixe sur l'armement des ctes. Ce qui
donne lieu  des discussions perptuelles, entre les officiers
d'artillerie et les autorits locales; celles-ci en voudraient
partout, les officiers d'artillerie en voudraient trop peu.

Il n'y a pas de rgles certaines sur le trac des batteries de ctes.
On tablit des magasins  poudre et des corps-de-garde dans de
mauvaises positions; ils sont souvent mal construits, quoique cotant
beaucoup, exigent de frquentes rparations, sont inutiles  la
dfense, et ne durent qu'une ou deux campagnes. On construit des
fourneaux  reverbre, on tablit des grils  rougir les boulets, sans
discernement; on les place dans des positions o, pendant le feu, il
est impossible aux canonniers de les approcher sans danger, etc., etc.

On doit distinguer trois espces de batteries de ctes, savoir: 1
celles destines  dfendre l'entre d'un grand port et  protger des
escadres de guerre;

2 Celles destines  protger l'entre d'un port marchand, des
rades, des mouillages et l'arrivage des convois marchands;

3 Celles tablies sur les extrmits des promontoires pour favoriser
le cabotage et dfendre un dbarquement sur une plage.

Les batteries de la premire classe doivent tre armes d'un grand
nombre de bouches  feu. Elles doivent avoir leur gorge ferme par une
tour (1er modle), capable de contenir sur sa plate-forme quatre
pices de campagne, ou caronades de vingt-quatre; et dans son
intrieur, un logement pour 60 hommes, et les vivres ncessaires pour
douze  quinze jours, ainsi que l'approvisionnement en poudre pour les
bouches  feu. De semblables tours ont t construites pour soixante
mille francs; et, comme on le voit, elles remplacent le magasin 
poudre, le corps-de-garde, et le magasin des vivres. Il y a donc
conomie. Les batteries dfendues par de pareilles tours se trouvent 
l'abri d'un coup de main, et ne craignent point un dbarquement de
plusieurs milliers d'hommes qui les auraient tournes. Ces batteries
doivent avoir un fourneau ou un gril  rougir les boulets: mais ce
fourneau ou ce gril ne doivent point tre placs au centre de la
batterie et en arrire des plates-formes; car c'est l que frappent
tous les projectiles ennemis. Il faut placer les fourneaux 
reverbre ou les grils contre l'paulement, en augmentant  cet effet
la ligne de la batterie: dans cette position on est  l'abri des
boulets ennemis, et l'on peut faire le service avec sret. Le service
du tir  boulets rouges est par lui-mme dangereux, pnible et
difficile; les canonniers y rpugnent tant, que pour peu qu'il y ait
encore d'autres dangers, ils y renoncent et ne tirent qu' boulets
froids. La tour  la gorge doit tre loigne de trente  quarante
toises au moins des plates-formes, afin que les clats et les boulets
qui la frappent, ne retombent pas sur la plate-forme.

Les batteries de la deuxime espce doivent, comme celles de la
premire, avoir  leur gorge une tour en maonnerie (2e modle), ne
contenant sur la plate-forme que deux pices de campagne ou caronades
de dix-huit, et ayant dans son intrieur des magasins et des logements
pour 25  30 hommes. On en a construit pour 40,000 francs. Les
batteries de la seconde espce n'ont pas besoin d'tre armes de
beaucoup de bouches  feu. Elles sont rarement susceptibles d'tre
attaques. Quelque intrt que l'ennemi ait  les prendre, il
n'emploiera jamais autant de moyens ni autant d'opinitret que pour
prendre des btiments de guerre.

Enfin, les batteries de la troisime classe doivent tre armes de peu
de pices. Dans de semblables batteries, un gril est inutile; car
aucun btiment ne viendra s'exposer assez long-temps  son feu, pour
que l'on puisse en faire usage: une tour  la gorge est ncessaire
comme aux deux premires classes; mais moins grande, et de troisime
modle, n'ayant qu'un canon ou caronade de douze sur la plate-forme.
Une pareille tour peut rsister  toute attaque de vive force; on en a
fait pour 6,000 francs; elles remplacent, comme les autres, le magasin
 poudre, le corps-de-garde, et ces tours de troisime espce n'ont ni
contre-coupe ni chemin couvert.

Lorsque ce systme sera tabli sur toutes les ctes de l'empire, il
n'y aura plus de discussions  chaque guerre sur la nature de
l'armement.

En temps de paix, on oprera un prompt dsarmement en entrant les
affts dans les tours; ce qui vitera des frais considrables de
transport. On a l'habitude aujourd'hui de ramener les affts dans les
arsenaux. D'aprs la nouvelle mthode, le rarmement peut tre aussi
rapide que les besoins peuvent l'exiger.

C'est faute de classer ainsi les batteries de ctes d'aprs leur but,
que l'on voit des batteries de cinq  six pices pour protger le
cabotage; on en voit d'autres destines  protger le mouillage
accidentel de btiments marchands, armes comme s'il tait question de
protger une escadre de guerre.

La premire dpense de l'armement des ctes, d'aprs ces principes,
serait compense bien au-del par l'conomie qui en rsulterait, tant
par la dure des affts qui en serait beaucoup augmente, que par la
non-construction et l'entretien des magasins  poudre et des
corps-de-garde.

L'artillerie a construit les affts de ctes de manire  ne pouvoir
tirer que sous l'angle de 17; elle a eu raison. Il ne fallait pas
mettre les canonniers  mme de tirer trop loin, ce qui abme l'afft
sans produire un grand effet. Cela a constamment donn lieu  des
rclamations qui ont jet l'alarme; c'est  cela qu'on doit la plupart
des plaintes contre la poudre, la porte de nos pices, etc. Les
boulets des vaisseaux arrivaient, et les ntres n'arrivaient pas aux
vaisseaux. Mais cela vient de ce que les canons des vaisseaux peuvent
tirer sur les affts marins  25. Cet angle, combin avec celui que
donne souvent la bande des btiments, en produit quelquefois un de 30
 40. Le gnral d'artillerie, charg de rarmer les ctes de la
Mditerrane, voyant que les officiers d'artillerie taient dnoncs
partout, parce que les boulets franais n'allaient pas si loin que
ceux des Anglais, prit le parti de faire disposer quelques affts de
cte pour tirer  43; de sorte que s'il arrivait une dnonciation, on
prouvait,  l'instant, que la poudre et la porte des boulets taient
aussi bonnes que celles des Anglais. Mais ces affts, ainsi disposs,
sont bien plutt hors de service que ceux qui tirent  17. Il n'en
faut faire usage que dans les batteries qui dfendent des mouillages
loigns de plus de 1,500 toises. Un vaisseau ne mouille jamais l o
il peut tomber des boulets  son bord. Les mortiers que M. de
Gribeauval a fait couler, n'ont qu'une faible porte, parce qu'on la
trouvait suffisante pour bombarder les places, et qu'avec une plus
grande porte le tir devient trop incertain. Il se prsente pourtant
des circonstances o les mortiers  grande porte sont utiles. La rade
d'Hyres, par exemple, a un mouillage loign de 1,800 toises de la
cte, et est par consquent hors de porte des pices sur affts de
cte ordinaire, des mortiers  la Gomer, et de ceux de dix pouces.
L'ennemi a donc pu impunment mouiller dans cette rade sans y tre
inquit; mais, aussitt qu'on eut plac aux batteries quelques
pices de 24 ou de 36 sur afft,  43, et des mortiers  la
Villantroys, ou de ceux de Sville qui envoient des bombes  deux
mille cinq cents et trois mille toises, les ennemis cessrent de
mouiller dans cette rade. Il en est de mme du golfe de la Spezzia;
les ennemis pourraient, sans rien craindre, mouiller au milieu de ce
golfe, si les batteries des ctes n'taient pas armes ainsi qu'on
vient de l'indiquer.

Ces principes ont reu, depuis, les plus grands dveloppements, et ont
t appliqus en grand, principalement pour dfendre de grandes
rivires, comme l'Escaut, la Gironde, les rades foraines de Brest, de
l'le d'Aix, etc. Ces principes ne sont point contraires  ceux de
l'artillerie de M. de Gribeauval; car il sera toujours vrai que
l'artillerie est de mauvais service, quand elle tire trop loin; elle
fait peu d'effet, et a l'inconvnient de briser les affts, les
plates-formes, et les pices mme. Notre mtal n'a pas assez de
tnacit pour rsister long-temps  une explosion de vingt  trente
livres de poudre.


 VII.

Napolon se rendit aux Bouches-du-Rhne, d'o il commena sa tourne
pour l'armement des ctes de la Mditerrane. Il eut dans toutes les
villes de vives discussions avec les autorits et les socits
populaires; elles auraient voulu voir des batteries tablies  chaque
village,  chaque hameau situ sur le bord de la mer.

Le fond du golfe de Lyon tait considr par les navigateurs de la
Mditerrane comme une mer impraticable; mais les Anglais ont chang
ces ides. On les a vus mouiller  l'embouchure du Rhne, et s'y tenir
par les plus gros temps. Ce mouillage les mettait  mme de profiter
du fleuve pour faire de l'eau. Le mouillage du Buc est bon, il est
dfendu par un petit chteau. La passe est trs-troite; mais les
vaisseaux de guerre peuvent y entrer.

Lorsque le canal d'Arles sera termin, le Buc sera le port du Rhne,
et fera viter la barre qui est difficile, n'ayant que sept pieds
d'eau; ce qui fait qu'il n'y passe que des allges qui naviguent mal
et ne vont que vent arrire. Le canal d'Arles mettra Marseille,
Toulon, l'arme d'Italie, en communication rgulire avec Lyon, Paris,
Strasbourg. Le Buc est destin  tre dans la Mditerrane le port de
construction des vaisseaux de guerre, comme Toulon et la Spezzia sont
des ports d'armement et de dsarmement.

Depuis le Buc jusqu' Marseille, il n'y a que de petites batteries
pour protger le cabotage, et de petites anses o des chaloupes
seulement peuvent mouiller.

A Marseille, le vrai mouillage est  l'Istac. Le gnral d'artillerie
y fit construire deux fortes batteries, armes chacune de huit pices.
Elles furent places de manire  pouvoir appuyer fortement les deux
ailes d'une ligne d'embossage: elles n'ont jamais servi; mais dans
l'infriorit o se trouvaient nos forces de mer, il tait utile
d'assurer la protection de ce mouillage. Le port de Marseille ne peut
recevoir que des frgates, et les forts Saint-Jean et Saint-Nicolas
l'assurent suffisamment. De Marseille  Toulon, il n'y a que des
batteries de la troisime espce, hormis celles qui protgent les
petits ports et mouillages de Cain, la Ciotat, Bandolle, qui sont de
la deuxime. Une tour est ncessaire sur la petite le en avant de la
Ciotat.

La dfense de Toulon est de la plus haute importance: c'est l o il
ne faut rien pargner. La rade est dfendue par les batteries du cap
Cep et du cap Brun. Il tait d'usage d'avoir beaucoup de batteries 
la presqu'le de Cep; ce qui avait le grand inconvnient, dans le cas
o,  la suite d'un dbarquement, l'ennemi s'emparerait brusquement de
cette presqu'le, de lui permettre d'en employer les batteries contre
notre escadre mouille dans la rade. Cette considration a fait
prendre la rsolution de n'avoir au cap Cep qu'une seule batterie,
protge par un fort appuy  la croix des signaux: en sorte que
l'ennemi, matre de la presqu'le, n'aurait pas en son pouvoir la
batterie qui dfend l'entre de la rade: cette batterie fut arme de
trente bouches  feu. De tout temps il a fallu, pour rassurer les
officiers de marine, avoir un camp dans la presqu'le, au lieu que
dsormais avec la seule garnison de la batterie on est  l'abri de
toute crainte.

La batterie du cap Brun est domine par la hauteur qui se trouve  six
cents toises du fort la Malgue. Ce qui fait que l'ennemi, qui aurait
dbarqu aux les d'Hyres, pourrait s'emparer de la batterie malgr
le fort la Malgue, et fermer ainsi les rades.

Le fort la Malgue aurait d tre plac sur la hauteur dite du cap
Brun. Il serait, il est vrai, plus loign de la place de six cents
toises; mais il protgerait le cap qui ferme la rade: d'ailleurs, il
aurait une force double, plac sur ce point culminant. Une redoute de
cent cinquante mille francs aurait t suffisante sur l'emplacement
actuel du fort la Malgue.

Les batteries de l'guillette et de Balagnier dfendent la petite
rade, et sont dfendues par les hauteurs du Cair o tait situ le
petit Gibraltar. L'ennemi, en s'emparant de ces hauteurs, aurait pu
brler l'escadre franaise en rade, mme en ngligeant la presqu'le
de Cep; aussi tait-il d'usage de placer l un deuxime camp. On a
tabli sur ce promontoire une redoute (modle no 1) d'un million, qui,
avec deux ou trois cents hommes de garnison, en assure la possession.

Les batteries de la grande tour, opposes  Balagnier et l'guillette,
se trouvent domines par le fort la Malgue.

Pour empcher l'ennemi de mouiller dans la rade d'Hyres, il faut des
mortiers dits  la Villantroys qui lancent leurs projectiles  deux
mille cinq cents toises au moins, ainsi que des pices sur afft de
43. Le mouillage est loign de deux mille trois cents toises de
toutes ctes; avant que les batteries de ces rades ne fussent ainsi
armes, les Anglais y mouillaient constamment. Des les d'Hyres 
Saint-Tropez, toutes les batteries sont de la troisime espce ou
seulement destines  protger les caboteurs. Saint-Tropez doit tre
considr comme batterie de la deuxime espce. Frjus et Juan offrent
des mouillages  des escadres de guerre; il tait ncessaire d'y
tablir des batteries de la premire espce.

Le golfe Juan qui touche  Antibes, est la meilleure rade des ctes de
Provence depuis Toulon. On y a vu des escadres de douze vaisseaux,
bloques par des escadres anglaises suprieures, y rester en sret
sous la protection des batteries que le gnral d'artillerie avait
fait construire. Le mouillage d'Antibes et de Nice ne doit tre
dfendu que par des batteries de la deuxime espce. Villefranche a
une excellente rade, capable de recevoir de grandes escadres. Elle fut
arme avec des batteries de la premire espce. Aucune escadre n'a
jamais t dans le cas de s'y refugier; mais tout avait t dispos
pour y assurer une bonne protection. De Nice  Vado, ce qui fait la
distance d'une trentaine de lieues, il n'y a que des batteries de la
troisime espce. Vado est une rade qui, quoique mdiocre, est
regarde comme la quatrime dans cette partie de la Mditerrane: on y
avait lev de fortes batteries.

De l  Gnes, il n'y a que des batteries pour la protection du
cabotage.

Gnes est un port mdiocre; il peut cependant servir de refuge 
quelques vaisseaux. On avait projet de faire une nouvelle leve pour
rendre le mouillage plus sr.


 VIII.

Napolon joignit  Nice le quartier-gnral de l'arme d'Italie, en
mars 1794. Elle tait alors commande par le gnral Dumerbion, vieil
et brave officier, qui avait t dix ans capitaine de grenadiers, dans
les troupes de ligne. Il avait des connaissances; mais la goutte le
retenait au lit, la moiti du temps: il avait fait la guerre entre le
Var et la Roya, et connaissait parfaitement toutes les positions des
montagnes qui couvraient Nice.

Le nouveau gnral d'artillerie alla visiter tous les avant-postes, et
reconnatre la ligne occupe par l'arme. Il est du devoir d'un
gnral d'artillerie de connatre l'ensemble des oprations de
l'arme, tant oblig de fournir les divisions d'armes et de
munitions. Ses relations avec les commandants d'artillerie, dans
chacune d'elles, le mettent au courant de tous les mouvements, et la
conduite de son grand parc dpend de ces renseignements.

Au retour de cette tourne, il remit au gnral Dumerbion un mmoire
sur l'attaque malheureuse du gnral Brunet, sur les moyens de prendre
Saorgio, et de rejeter l'ennemi au del des grandes Alpes, en
s'emparant du col de Tende. Si l'on russissait  se porter ainsi sur
la chane suprieure des Alpes, on aurait des positions inexpugnables,
qui, n'exigeant que peu de monde pour leur dfense, rendraient
disponibles beaucoup de troupes.

Ces ides, dveloppes devant un conseil o sigeaient Robespierre
jeune et Ricord, reprsentants du peuple, furent adoptes sans aucune
opposition. Depuis la prise de Toulon, la rputation du gnral
d'artillerie accrditait suffisamment ses projets.

Le territoire de Nice est compris entre le Var et la Roya. La chausse
de Nice  Turin qui passe  Saorgio ne suit aucune valle; elle passe
 travers les collines et les montagnes. La valle du col de Tende est
la Roya. Cette rivire prend sa source dans le col mme, et descend 
la mer prs de Vintimille; elle offre des dbouchs.

La Nervia prenant sa source prs de Montjove, plus bas que Saorgio et
que le col Ardente, ne descend pas de la haute chane des Alpes, non
plus que le Taggio, dont la source est entre Triola et le col Ardente.


 IX.

Le 8 avril, en consquence des plans du gnral d'artillerie, une
partie de l'arme, sous les ordres du gnral Massna (le gnral
Dumerbion tant retenu au lit par un accs de goutte), filant le long
de la corniche, par Menton, passa la Roya. Elle se divisa en quatre
colonnes: la premire remonta la Roya; la deuxime, la Nervia; la
troisime, le Taggio; la quatrime se dirigea sur Oneille.

La colonne d'Oneille rencontra un corps autrichien et pimontais, sur
les hauteurs de Sainte-Agathe, le battit et le repoussa: dans ce
combat, le gnral de brigade Brl fut tu. Le quartier-gnral fut
port  Oneille, et on mit sur-le-champ des troupes en marche, pour
s'emparer de Loano.

D'Oneille, les troupes franaises marchrent aux sources du Tanaro,
battirent les ennemis sur les hauteurs de Ponte-Dinave, s'emparrent
du chteau d'Orma, o elles firent 400 prisonniers; elles entrrent 
Garezzio, et se trouvrent matresses de la chausse qui conduit de
Garezzio  Turin. On communiqua avec Loano par Bardinetto et le petit
Saint-Bernard.

Cependant le mouvement des trois colonnes qui avaient suivi les
valles de la Roya, du Taggio, et de la Nervia, et celui des troupes
qui avaient dbouch en Pimont par les sources du Tanaro, rpandirent
de justes alarmes  la cour de Sardaigne. L'arme pimontaise,
occupant les camps appuys  Saorgio, allait tre coupe: elle pouvait
tre prise, et la perte d'une arme pimontaise de 20,000 hommes et
entran celle de la monarchie. L'arme pimontaise se hta donc
d'abandonner ces fameuses positions qui avaient t arroses de tant
de sang, et o les troupes pimontaises avaient acquis quelque gloire.
Saorgio fut aussitt investie, et cette place capitula. Le 29 avril,
les troupes pimontaises vinrent occuper le col de Tende; mais elles
n'y restrent pas long-temps: le 7 mai, aprs une attaque trs-vive,
elles en furent chasses. Ainsi tomba au pouvoir des Franais toute la
crte suprieure des Alpes.


 X.

La ligne de l'arme franaise fut tablie ainsi: la droite tait
appuye  Loano; ensuite la ligne passait  San-Bardinetto, et le
petit Saint-Bernard, dominait le Tanaro, traversait la valle,
arrivait au col de Terme qui domine les sources du Tanaro, sur la
gauche, au-del d'Orma; de l elle arrivait, par la crte suprieure
des Alpes, au col de Tende. La ligne continuait sur le col suprieur
qui domine la valle de Lastrera, et venait appuyer la gauche  la
droite de l'arme des Alpes, au camp de Tormes.

Le rsultat de ces manoeuvres avait mis au pouvoir de l'arme
d'Italie, plus de soixante bouches  feu. Saorgio avait t trouve
bien approvisionne en vivres et munitions de toute espce: c'tait le
dpt principal de toute l'arme pimontaise.

Le roi de Sardaigne fit juger et passer par les armes le commandant de
Saorgio: il fit bien. Ce commandant pouvait se dfendre encore douze
ou quinze jours. Il est vrai que le rsultat et t le mme; car les
Pimontais ne pouvaient le secourir. Mais,  la guerre, un commandant
de place n'est pas juge des vnements; il doit dfendre la place
jusqu' la dernire heure; il mrite la mort quand il la rend un
moment plus tt qu'il n'y est oblig. L'arme franaise resta dans ces
positions jusqu'en septembre, que l'on apprit  Nice qu'un corps
considrable d'Autrichiens se portait sur la Bormida: alors le gnral
Dumerbion mit en mouvement l'arme, pour aller reconnatre l'arme
autrichienne, et s'emparer de ses magasins que l'on disait avoir t
avancs jusqu' Cairo. Les reprsentants Albitte et Salicetti
accompagnaient l'arme franaise: le gnral, commandant de
l'artillerie, dirigeait les oprations; ce qui le sauva de comparatre
 la barre de la convention.


 XI.

Napolon, faisant son inspection  Marseille, fut interpel par le
reprsentant..........., qui lui fit connatre que les socits
populaires voulaient piller les magasins  poudre. Le gnral
d'artillerie lui remit un plan pour construire une petite muraille
crnele sur les ruines des forts Saint-Jacques et Saint-Nicolas: ces
deux forts avaient t dmolis par les Marseillais, au commencement de
la rvolution. C'tait un objet de peu de dpense; quelques mois
aprs, il y eut un dcret qui appela  la barre de la convention le
commandant d'artillerie de Marseille, comme ayant prsent un projet
de rtablir les forts Saint-Jacques et Saint-Nicolas, contre les
patriotes.

Le dcret dsignait le commandant d'artillerie de Marseille, et
Napolon tait gnral d'artillerie de l'arme d'Italie. Le colonel
Sugny, que cela regardait textuellement, se rendit, suivant la lettre
du dcret,  Paris.

Arriv  la barre, il prouva que le plan et les mmoires n'taient pas
de sa main, et que cette affaire lui tait trangre: le tout
s'claircit, et l'on revint  Napolon; mais les reprsentants prs de
l'arme d'Italie, qui avaient besoin de lui pour la direction des
affaires de cette arme, crivirent  Paris, et donnrent des
explications  la convention, qui s'en contenta.


 XII.

Les Franais se rendirent de Loano  Bardinetto, o l'on passa les
gorges de la Bormida; et, le 26 septembre, ils vinrent sur Balestrino,
d'o ils descendirent sur Cairo ou le Cair. On rencontra alors un
corps de 12  15,000 Autrichiens manoeuvrant dans la plaine, et qui, 
la vue de l'arme franaise, se mit aussitt en retraite et se porta
sur Dego. Les Franais l'y attaqurent bientt; et aprs un combat
d'arrire-garde, o les Autrichiens perdirent quelques prisonniers,
ceux-ci se retirrent sur Acqui. Matres de Dego, les Franais
s'arrtrent; leur but tait atteint: ils avaient pris plusieurs
magasins et reconnu que l'on n'avait rien  craindre de l'expdition
des Autrichiens. La marche des Franais jeta l'alarme dans toute
l'Italie. L'arme revint sur Savone, en traversant Montenotte
suprieure et Montenotte infrieure.

La droite de l'arme fut porte de Loano sur les hauteurs de Vado,
afin de rester matresse de cette rade qui est la meilleure et la plus
importante qui soit dans ces mers, et d'empcher les corsaires anglais
d'y venir mouiller. La ligne de l'arme franaise passait alors par
Settipani, Melogno, Saint-Jacques, et gagnait Bardinetto et le col de
Tende.

Le reste de l'anne 1794 se passa  mettre en tat de dfense les
positions occupes par l'arme, principalement Vado. La connaissance
que Napolon acquit, dans ces circonstances, de toutes les positions
de Montenotte, lui fut bientt utile, lorsqu'il vint commander en chef
la mme arme, et lui permit de faire la manoeuvre hardie qui lui
valut les succs de la bataille de Montenotte,  l'ouverture de la
campagne d'Italie, en 1796. Au mois de mai 1795, Napolon quitta le
commandement de l'arme d'Italie, et se rendit  Paris: il avait t
plac sur la liste des gnraux destins  servir dans l'arme de la
Vende. On lui avait donn le commandement d'une brigade d'infanterie:
il refusa cette destination, et rclama.


 XIII.

Cependant le commandement de l'arme d'Italie avait t confi 
Kellermann: ce gnral tait brave de sa personne: mais, n'ayant pas
l'habitude des grands commandements, il ne fit que de mauvaises
dispositions, et,  la fin de juin, l'arme perdit les positions de
Vado, de Saint-Jacques et de Bardinetto. Le gnral Kellermann menaa
mme d'vacuer la rivire de Gnes, et jeta l'alarme dans le comit de
salut public, o on avait runi tous les reprsentants qui avaient t
aux armes d'Italie, pour les consulter. Ils dsignrent Napolon,
comme connaissant parfaitement les localits; le comit le fit
appeler, et le mit en rquisition. Il se trouva attach au comit
topographique; il prescrivit  l'arme d'Italie la ligne de Borghetto,
ligne tellement forte, qu'il ne fallait, pour la garder, qu'une arme
moiti moins considrable que la ntre; elle sauva l'arme franaise,
et lui conserva la rivire de Gnes. Les ennemis l'attaqurent
plusieurs fois avec de grandes forces; ils furent toujours repousss,
et y perdirent un monde considrable.

A la fin de l'anne, le gouvernement, convaincu de l'incapacit du
gnral Kellermann, le remplaa, dans son commandement, par le gnral
Schrer.

Le 22 novembre, ce gnral, ayant reu quelques renforts de l'arme
des Pyrnes, attaqua le gnral ennemi Devins,  Loano, s'empara de
ses lignes, fit beaucoup de prisonniers, prit un nombre considrable
de canons; et, s'il et t entreprenant, il aurait fait la conqute
de l'Italie. Il ne pouvait y avoir un meilleur moment: mais Schrer
tait incapable d'une opration aussi importante; et, loin de chercher
 profiter de ces avantages, il retourna  Nice, et fit entrer ses
troupes dans les quartiers d'hiver.

Les gnraux ennemis, aprs avoir ralli les leurs, prirent galement
des quartiers d'hiver.




MMOIRES DE NAPOLON.




DIX-HUIT BRUMAIRE.

  Arrive de Napolon en France.--Sensation qu'elle
    produit.--Napolon  Paris.--Les directeurs Roger-Ducos,
    Moulins, Gohier, Siyes.--Conduite de Napolon. Roedrer,
    Lucien et Joseph, Talleyrand, Fouch, Ral.--tat des partis.
    Ils s'adressent tous  Napolon.--Barras.--Napolon d'accord
    avec Siyes.--Esprit des troupes de la capitale.--Dispositions
    adoptes pour le 18.--Journe du 18 brumaire. Dcret du conseil
    des anciens, qui transfre  Saint-Cloud le sige du
    corps-lgislatif.--Napolon aux anciens.--Sance orageuse 
    Saint-Cloud.--Ajournement des conseils,  trois mois.


Lorsqu'une dplorable faiblesse et une versatilit sans fin se
manifestent dans les conseils du pouvoir; lorsque cdant tour  tour 
l'influence de partis contraires, et vivant au jour le jour, sans
plan fixe, sans marche assure, il a donn la mesure de son
insuffisance, et que les citoyens les plus modrs sont forcs de
convenir que l'tat n'est plus gouvern; lorsqu'enfin,  sa nullit au
dedans, l'administration joint le tort le plus grave qu'elle puisse
avoir aux yeux d'un peuple fier, je veux dire l'avilissement au
dehors, alors une inquitude vague se rpand dans la socit, le
besoin de sa conservation l'agite, et promenant sur elle-mme ses
regards, elle semble chercher un homme qui puisse la sauver.

Ce gnie tutlaire, une nation nombreuse le renferme toujours dans son
sein; mais quelquefois il tarde  paratre. En effet, il ne suffit pas
qu'il existe, il faut qu'il soit connu; il faut qu'il se connaisse
lui-mme. Jusque-l toutes les tentatives sont vaines, toutes les
menes impuissantes; l'inertie du grand nombre protge le gouvernement
nominal, et, malgr son impritie et sa faiblesse, les efforts de ses
ennemis ne prvalent point contre lui. Mais que ce sauveur,
impatiemment attendu, donne tout  coup un signe d'existence,
l'instinct national le devine et l'appelle, les obstacles
s'applanissent devant lui, et tout un grand peuple volant sur son
passage semble dire: Le voil!


 1er.

Telle tait la situation des esprits en France, en l'anne 1799,
lorsque le 9 octobre (16 vendmiaire an VIII), les frgates _la
Muiron_, _la Carrre_, les chebecks _la Revanchae_ et _la Fortune_,
vinrent  la pointe du jour mouiller dans le golfe de Frjus.

Ds qu'on eut reconnu des frgates franaises, on souponna qu'elles
venaient d'gypte. Le desir d'avoir des nouvelles de l'arme fit
accourir en foule les citoyens sur le rivage. Bientt la nouvelle se
rpandit que Napolon tait  bord. L'enthousiasme fut tel que mme
les soldats blesss sortirent des hpitaux malgr les gardes, pour se
rendre au rivage. Tout le monde pleurait de joie. En un moment la mer
fut couverte de canots. Les officiers des batteries, les douaniers,
les quipages des btiments mouills dans la rade, enfin tout le
peuple, assaillirent les frgates. Le gnral Pereymont qui commandait
sur la cte, aborda le premier. C'est ainsi qu'elles eurent l'entre;
avant l'arrive des prposs de la sant, la communication avait eu
lieu avec toute la cte.

L'Italie venait d'tre perdue, la guerre allait tre reporte sur le
Var, et ds-lors Frjus craignait une invasion. Le besoin d'avoir un
chef  la tte des affaires tait trop imprieux; l'impression de
l'apparition soudaine de Napolon agitait trop vivement tous les
esprits pour laisser place  aucune des considrations ordinaires; les
prposs de la sant dclarrent qu'il n'y avait pas lieu  la
quarantaine, motivant leur procs-verbal _sur ce que la pratique avait
eu lieu  Ajaccio_. Cependant cette raison n'tait pas valable,
c'tait seulement un motif pour mettre la Corse en quarantaine.
L'administration de Marseille en fit quinze jours aprs l'observation
avec raison. Il est vrai que depuis cinquante jours que les btiments
avaient quitt l'gypte, aucune maladie ne s'tait dclare  bord, et
qu'avant leur dpart la peste avait cess depuis trois mois.

Sur les six heures du soir, Napolon, accompagn de Berthier, monta en
voiture pour se rendre  Paris.


 II.

Les fatigues de la traverse et les effets de la transition d'un
climat sec  une temprature humide, dcidrent Napolon  s'arrter
six heures  Aix. Tous les habitants de la ville et des villages
voisins accouraient en foule et tmoignaient le bonheur qu'ils
prouvaient de le revoir. Partout la joie tait extrme: ceux qui des
campagnes n'avaient pas le temps d'arriver sur la route sonnaient les
cloches, et plaaient des drapeaux sur les clochers. La nuit, ils les
couvraient de feux. Ce n'tait pas un citoyen qui rentrait dans sa
patrie, ce n'tait pas un gnral qui revenait d'une arme
victorieuse; c'tait dja un souverain qui retournait dans ses tats.
L'enthousiasme d'Avignon, Montlimar, Valence, Vienne, ne fut surpass
que par les lans de Lyon.

Cette ville, o Napolon sjourna douze heures, fut dans un dlire
universel. De tout temps les Lyonnais ont montr une grande affection
 Napolon, soit que cela tienne  cette gnrosit de caractre, qui
est propre aux Lyonnais; soit que Lyon se considrant comme la
mtropole du Midi, tout ce qui tait relatif  la sret des
frontires du ct de l'Italie, toucht vivement ses habitants; soit
enfin que cette ville, compose en grande partie de Bourguignons et de
Dauphinois, partaget les sentiments plus fortement existants dans ces
deux provinces. Toutes les imaginations taient encore exaltes par la
nouvelle qui circulait depuis huit jours de la bataille d'Aboukir et
des brillants succs des Franais en gypte, qui contrastaient tant
avec les dfaites de nos armes d'Allemagne et d'Italie. De toute
part le peuple semblait dire: Nous sommes nombreux, nous sommes
braves, et cependant nous sommes vaincus: il nous manque un chef pour
nous diriger; il arrive, nos jours de gloire vont revenir!

Cependant la nouvelle du retour de Napolon tait parvenue  Paris: on
l'annona sur tous les thtres; elle produisit une sensation extrme,
une ivresse gnrale. Les membres du directoire la durent partager.
Quelques membres de la socit du mange en plirent; mais, ainsi que
les partisans de l'tranger, ils dissimulrent et se livrrent au
torrent de la joie gnrale. Baudin, dput des Ardennes, homme de
bien, vivement tourment de la fcheuse direction qu'avaient prise les
affaires de la rpublique, mourut de joie en apprenant le retour de
Napolon.

Napolon avait dja pass Lyon, lorsque son dbarquement fut annonc 
Paris. Par une prcaution bien convenable  sa situation, il avait
indiqu  ses courriers une route diffrente de celle qu'il prit; de
sorte que sa femme, sa famille, ses amis, se tromprent en voulant
aller  sa rencontre: ce qui retarda de plusieurs jours le moment o
il put les revoir. Arriv ainsi  Paris, tout--fait inattendu, il
tait dans sa maison, rue Chantereine, qu'on ignorait encore son
arrive dans la capitale. Deux heures aprs il se prsenta au
directoire: reconnu par des soldats de garde, des cris d'allgresse
l'annoncrent. Chacun des membres du directoire semblait partager la
joie publique; il n'eut qu' se louer de l'accueil qu'il reut.

La nature des vnements passs l'instruisait de la situation de la
France, et les renseignements qu'il s'tait procurs sur la route,
l'avaient mis au fait de tout. Sa rsolution tait prise. Ce qu'il
n'avait pas voulu tenter  son retour d'Italie, il tait dtermin 
le faire aujourd'hui. Son mpris pour le gouvernement du directoire et
pour les meneurs des conseils tait extrme.

Rsolu de s'emparer de l'autorit, de rendre  la France ses jours de
gloire, en donnant une direction forte aux affaires publiques: c'tait
pour l'excution de ce projet qu'il tait parti d'gypte; et tout ce
qu'il venait de voir dans l'intrieur de la France avait accru ce
sentiment et fortifi sa rsolution.


 III.

De l'ancien directoire, il ne restait que Barras: les autres membres
taient Roger-Ducos, Moulins, Gohier, et Siyes.

--Ducos tait un homme d'un caractre born et facile.

--Moulins, gnral de division, n'avait pas fait la guerre, il sortait
des gardes-franaises, et avait reu son avancement dans l'arme de
l'intrieur. C'tait un honnte homme, patriote chaud et droit.

--Gohier tait un avocat de rputation, d'un patriotisme exalt,
jurisconsulte distingu; homme intgre et franc.

--Siyes tait depuis long-temps connu de Napolon. N  Frjus, en
Provence, il avait commenc sa rputation avec la rvolution; il avait
t nomm  l'assemble constituante par les lecteurs du tiers-tat
de Paris, aprs avoir t repouss par l'assemble du clerg, qui se
tint  Chartres. C'est lui qui fit la brochure, _Qu'est-ce que le
tiers_? qui eut une si grande vogue. Il n'est pas homme d'excution:
connaissant peu les hommes, il ne sait pas les faire agir. Ses tudes
ayant toutes t diriges vers la mtaphysique, il a les dfauts des
mtaphysiciens, et ddaigne trop souvent les notions positives; mais
il est capable de donner des avis utiles et lumineux dans les
circonstances et dans les crises les plus srieuses. C'est  lui que
l'on doit la division de la France en dpartements, qui a dtruit
l'esprit de province. Quoiqu'il n'ait jamais occup la tribune avec
clat, il a t utile au succs de la rvolution par ses conseils dans
les comits.

Il avait t nomm directeur, lors de la cration du directoire; mais,
ayant refus alors, Lareveillre le remplaa. Envoy depuis en
ambassade  Berlin, il puisa dans cette mission une grande dfiance de
la politique de la Prusse.

Il sigeait depuis peu au directoire, mais il avait dja rendu de
grands services, en s'opposant aux succs de la socit du mange,
qu'il voyait prte  saisir le timon de l'tat. Il tait en horreur 
cette faction; et, sans craindre de s'attirer l'inimiti de ce
puissant parti, il combattait avec courage les menes de ces hommes de
sang, pour sauver la rpublique du dsastre dont elle tait menace.

A l'poque du 13 vendmiaire, le trait suivant avait mis Napolon 
mme de le bien juger. Dans le moment le plus critique de cette
journe, lorsque le comit des quarante avait perdu la tte, Siyes
s'approcha de Napolon, l'emmena dans une embrasure de croise,
pendant que le comit dlibrait sur la rponse  faire  la sommation
des sections. Vous les entendez, gnral; ils parlent quand il
faudrait agir: les corps ne valent rien pour diriger les armes, car
ils ne connaissent pas le prix du temps et de l'occasion. Vous n'avez
rien  faire ici: allez, gnral, prenez conseil de votre gnie et de
la position de la patrie: l'esprance de la rpublique n'est qu'en
vous.


 IV.

Napolon accepta un dner chez chaque directeur, sous la condition que
ce serait en famille, et sans aucun tranger. Un repas d'apparat lui
fut donn par le directoire. Le corps-lgislatif voulut suivre cet
exemple: lorsque la proposition en fut faite au comit-gnral, il
s'leva une vive opposition; la minorit ne voulant rendre aucun
hommage au gnral Moreau, que l'on proposait d'y associer; elle
l'accusait de s'tre mal conduit au 18 fructidor. La majorit eut
recours, pour lever toute difficult,  l'expdient d'ouvrir une
souscription. Le festin fut donn dans l'glise Saint-Sulpice; la
table tait de sept cents couverts. Napolon y resta peu, y parut
inquiet et fort proccup. Chaque ministre voulait lui donner une
fte; il n'accepta qu'un dner chez celui de la justice, qu'il
estimait beaucoup: il desira que les principaux jurisconsultes de la
rpublique s'y trouvassent; il y fut fort gai, disserta longuement sur
le code civil et criminel, au grand tonnement de Tronchet, de
Treilhard, de Merlin, de Target, et exprima le desir qu'un code
simple, et appropri aux lumires du sicle, rgit les personnes et
les proprits de la rpublique.

Constant dans son systme, il gota peu ces ftes publiques, et adopta
le mme plan de conduite qu'il avait suivi  son premier retour
d'Italie. Toujours vtu de l'uniforme de membre de l'Institut, il ne
se montrait en public qu'avec cette socit: il n'admettait dans sa
maison que les savants, les gnraux de sa suite, et quelques amis;
Regnault-de-Saint-Jean-d'Angly, qu'il avait employ en Italie, en
1797, et que depuis il avait plac  Malte; Volney, auteur d'un
trs-bon _Voyage en gypte_; Roedrer, dont il estimait les nobles
sentiments et la probit; Lucien Bonaparte, un des orateurs les plus
influents du conseil des cinq-cents: il avait soustrait la rpublique
au rgime rvolutionnaire, en s'opposant  la dclaration de la patrie
en danger; Joseph Bonaparte, qui tenait une grande maison, et tait
fort accrdit.

Il frquentait l'Institut; mais il ne se rendait aux thtres qu'aux
moments o il n'y tait pas attendu, et toujours dans des loges
grilles.

Cependant toute l'Europe retentissait de l'arrive de Napolon; toutes
les troupes, les amis de la rpublique, l'Italie mme, se livraient
aux plus hautes esprances: l'Angleterre et l'Autriche frmirent. La
rage des Anglais se tourna contre Sidney-Smith et Nelson, qui
commandaient les forces navales anglaises dans la Mditerrane. Un
grand nombre de caricatures sur ce sujet tapissrent les rues de
Londres[2].

  [2] Dans l'une, on reprsentait Nelson s'amusant  draper lady
  Hamilton, pendant que la frgate _la Muiron_ passait entre les
  jambes de l'amiral.

--Talleyrand craignait d'tre mal reu de Napolon. Il avait t
convenu avec le directoire et avec Talleyrand qu'aussitt aprs le
dpart de l'expdition d'gypte, des ngociations seraient ouvertes
sur son objet, avec la Porte. Talleyrand devait mme tre le
ngociateur, et partir pour Constantinople vingt-quatre heures aprs
que l'expdition d'gypte aurait quitt le port de Toulon.

Cet engagement, formellement exig, et positivement consenti, avait
t mis en oubli; non-seulement Talleyrand tait rest  Paris, mais
aucune ngociation n'avait eu lieu. Talleyrand ne supposait pas que
Napolon en et perdu le souvenir; mais l'influence de la socit du
mange avait fait renvoyer ce ministre: sa position tait une
garantie; Napolon ne le repoussa point. Talleyrand d'ailleurs employa
toutes les ressources d'un esprit souple et insinuant, pour se
concilier un suffrage qu'il lui importait de captiver.

--Fouch tait ministre de la police depuis plusieurs mois; il avait
eu, aprs le 13 vendmiaire, quelques relations avec Napolon, qui
connaissait son immoralit et la versatilit de son esprit. Siyes
avait fait fermer le mange, sans sa participation. Napolon fit le 18
brumaire, sans mettre Fouch dans le secret.

--Ral, commissaire du directoire prs le dpartement de Paris,
inspirait plus de confiance  Napolon. Zl pour la rvolution, il
avait t, dans un temps d'orages et de troubles, substitut du
procureur de la commune de Paris. Son coeur tait ardent, mais pntr
de sentiments nobles et gnreux.


 V.

Toutes les classes de citoyens, toutes les contres de la France,
attendaient avec une grande impatience ce que ferait Napolon. De
toutes parts on lui offrait des bras et une soumission entire  ses
volonts.

Napolon passait son temps  couter les propositions qui lui taient
faites,  observer tous les partis; et enfin  se bien pntrer de la
vraie situation des affaires. Tous les partis voulaient un changement,
et tous le voulaient faire avec lui, mme les coryphes du mange.

Bernadotte, Augereau, Jourdan, Marbot, etc., qui taient  la tte des
meneurs de cette socit, offrirent  Napolon une dictature
militaire, lui proposrent de le reconnatre pour chef, et de lui
confier les destines de la rpublique, pourvu qu'il secondt les
principes de la socit du mange.

Siyes, qui disposait au directoire de la voix de Roger-Ducos et de la
majorit du conseil des anciens, et seulement d'une petite minorit
dans celui des cinq-cents, lui proposait de le placer  la tte du
gouvernement, en changeant la Constitution de l'an III, qu'il jugeait
mauvaise, et d'adopter les institutions et la constitution qu'il avait
mdites, et qui taient encore dans son porte-feuille.

Rgnier, Boulay, un parti nombreux du conseil des anciens, et beaucoup
de membres de celui des cinq-cents, voulaient aussi remettre entre ses
mains le sort de la rpublique.

Ce parti tait celui des modrs et des hommes les plus sages de la
lgislature; c'est celui qui s'tait oppos avec Lucien Bonaparte  la
dclaration de la patrie en danger.

Les directeurs Barras, Moulins, Gohier, lui insinuaient de reprendre
le commandement de l'arme d'Italie, de rtablir la rpublique
cisalpine et la gloire des armes franaises. Moulins et Gohier
n'avaient point d'arrire-pense: ils taient de bonne foi dans le
systme du moment; ils croyaient que tout irait bien, ds l'instant
que Napolon aurait donn de nouveaux succs  nos armes.

Barras tait loin de partager cette scurit: il savait que tout
allait mal, que la rpublique prissait; mais, soit qu'il et
contract des engagements avec le prtendant, comme on l'a dit dans
le temps[3], soit que s'abusant sur sa situation personnelle, car de
quelle erreur ne sont pas capables la vanit et l'amour-propre d'un
homme ignorant, il crut pouvoir se maintenir  la tte des affaires.
Barras fit les mmes propositions que Moulins et Gohier.

  [3] On sait aujourd'hui que Barras avait alors des entrevues avec
  des agents de la maison de Bourbon. Ce fut David Monnier qui
  servit d'intermdiaire  Barras, dans la ngociation qui fut
  entame  cette poque. Barras l'avait envoy en Allemagne; mais,
  comme il n'osait esprer que le roi lui pardonnerait sa conduite
  rvolutionnaire, il n'avait pu donner  cet missaire aucune
  espce d'instruction positive. Monnier ngocia donc en faveur de
  Barras, sans que celui-ci et connaissance d'aucune des clauses
  de la ngociation; et ce fut ainsi que Monnier stipula que Barras
  consentait  rtablir la monarchie en France,  condition que le
  roi Louis XVIII lui accorderait sret et indemnit: sret,
  c'est--dire l'entier oubli de sa conduite rvolutionnaire,
  l'engagement sacr du roi d'annuler, par son pouvoir souverain,
  toutes recherches  cet gard; indemnit, c'est--dire une somme
  au moins quivalente  celle que pourraient lui valoir deux
  annes qu'il devait passer au directoire, somme qu'il valuait 
  douze millions de livres tournois, y compris les deux millions
  qu'il devait distribuer entre ses cooprateurs. Sa majest
  voulut bien, en cette occasion, accorder des lettres-patentes,
  qui furent transmises  Barras par le chevalier Trops-de-Guerin,
  et changes contre l'engagement souscrit par ce directeur, pour
  le rtablissement de la monarchie. Barras prit alors des mesures
  pour rappeler en France les Bourbons. Le 29 vendmiaire, dix-neuf
  jours avant le 18 brumaire, il se croyait assur du succs; mais
  ce grand dessein choua, et par le trop de confiance de Barras,
  et par les lenteurs qu'occasionna, dans l'excution, un des
  agents du roi, qui, afin de se rendre ncessaire, leva des
  contestations sur les pouvoirs que sa majest avait donns au duc
  de Fleury, pour ngocier cette affaire, etc.

  _Biographie des hommes vivants._ Michaud, 1816, tom. I, page 214.

Cependant toutes les factions taient en mouvement. Celle des
fructidoriss paraissait persuade de son influence; mais elle n'avait
aucun partisan dans les autorits existantes. Napolon pouvait choisir
entre plusieurs partis  prendre.

Consolider la constitution existante, et donner de l'appui au
directoire en se faisant nommer directeur: mais cette constitution
tait tombe dans le mpris, et une magistrature partage ne pouvait
conduire  aucun rsultat satisfaisant; c'et t s'associer aux
prjugs rvolutionnaires, aux passions de Barras et de Siyes, et par
contre-coup se mettre en butte  la haine de leurs ennemis.

Changer la constitution et parvenir au pouvoir par le moyen de la
socit du mange; elle renfermait un grand nombre des plus chauds
jacobins; ils avaient la majorit dans le conseil des cinq-cents, et
une minorit nergique dans celui des anciens. En se servant de ces
hommes, la victoire tait assure, on n'prouverait aucune rsistance.
C'tait la voie la plus sre pour culbuter ce qui existait: mais les
jacobins ne s'affectionnent  aucun chef; ils sont exclusifs, extrmes
dans leurs passions. Il faudrait donc aprs tre arriv par eux, s'en
dfaire et les perscuter. Cette trahison tait indigne d'un homme
gnreux.

--Barras offrait l'appui de ses amis; mais c'taient des hommes de
moeurs suspectes et publiquement accuss de dilapider la fortune
publique: comment gouverner avec de pareilles gens? car sans une
rigide probit il tait impossible de rtablir les finances et de
faire rien de bien.

A Siyes s'attachaient un grand nombre d'hommes instruits, probes et
rpublicains par principes, ayant en gnral peu d'nergie, et fort
intimids de la faction du mange et des mouvements populaires, mais
qui pouvaient tre conservs aprs la victoire et tre employs avec
succs dans un gouvernement rgulier. Le caractre de Siyes ne
donnait aucun ombrage, dans aucun cas, ce ne pouvait tre un rival
dangereux. Mais, en prenant ce parti, c'tait se dclarer contre
Barras et contre le mange qui avaient Siyes en horreur.

--Le 8 brumaire (30 octobre), Napolon dna chez Barras: il y avait
peu de monde. Une conversation eut lieu aprs le dner: La rpublique
prit, dit le directeur: rien ne peut plus aller; le gouvernement est
sans force; il faut faire un changement, et nommer Hdouville,
prsident de la rpublique. Quant  vous, gnral, votre intention est
de vous rendre  l'arme; et moi, malade, dpopularis, us, je ne
suis bon qu' rentrer dans une classe prive.

Napolon le regarda fixement sans lui rien rpondre. Barras baissa les
yeux et demeura interdit. La conversation finit l. Le gnral
Hdouville tait un homme d'une excessive mdiocrit. Barras ne disait
pas sa pense; sa contenance trahissait son secret.


 VI.

Cette conversation fut dcisive. Peu d'instants aprs, Napolon
descendit chez Siyes: il lui fit connatre que depuis dix jours tous
les partis s'adressaient  lui; qu'il tait rsolu de marcher avec lui
Siyes et la majorit du conseil des anciens, et qu'il venait lui en
donner l'assurance positive. On convint que, du 15 au 20 brumaire, le
changement pourrait se faire.

Rentr chez lui, Napolon y trouva Talleyrand, Fouch, Roedrer et
Ral. Il leur raconta navement, avec simplicit, et sans aucun
mouvement de physionomie qui pt faire prjuger son opinion, ce que
Barras venait de lui dire. Ral et Fouch qui taient attachs  ce
directeur, sentirent tout ce qu'avait d'intempestif sa dissimulation.
Ils se rendirent chez lui pour lui en faire des reproches. Le
lendemain Barras vint  huit heures chez Napolon, qui tait encore au
lit: il voulut absolument le voir, entra et lui dit qu'il craignait de
s'tre mal expliqu la veille; que Napolon seul pouvait sauver la
rpublique; qu'il venait se mettre  sa disposition; faire tout ce
qu'il voudrait, et prendre tel rle qu'il lui donnerait. Il le pria de
lui donner l'assurance que s'il mditait quelque projet, il compterait
sur Barras.

Mais Napolon avait dja pris son parti: il rpondit qu'il ne voulait
rien; qu'il tait fatigu, indispos; qu'il ne pouvait s'accoutumer 
l'humidit de l'atmosphre de la capitale, sortant du climat sec des
sables de l'Arabie; et il termina l'entretien par de semblables lieux
communs.

Cependant Moulins se rendait tous les matins, entre huit et neuf
heures, chez Napolon, pour lui demander conseil sur les affaires du
jour. C'taient des nouvelles militaires ou des affaires civiles sur
lesquelles il desirait avoir une direction. Sur ce qui avait rapport
au militaire, Napolon rpondait d'aprs son opinion; mais sur les
affaires civiles, ne croyant pas devoir lui faire connatre toute sa
pense, il ne lui rpondait que des choses vagues.

Gohier venait aussi de temps  autre faire visite  Napolon, lui
faire des propositions et demander des conseils.


 VII.

Le corps des officiers de la garnison, ayant  sa tte le gnral
Morand, commandant la place de Paris, demanda  tre prsent 
Napolon; il ne put l'tre: remis de jour en jour, les officiers
commenaient  se plaindre du peu d'empressement qu'il montrait 
revoir ses anciens camarades.

Les quarante adjudants de la garde nationale de Paris, qui avaient t
nomms par Napolon lorsqu'il commandait l'arme de l'intrieur,
avaient sollicit la faveur de le voir. Il les connaissait presque
tous; mais, pour cacher ses desseins, il diffra l'instant de les
recevoir.

Les huitime et neuvime rgiments de dragons qui taient en garnison
dans Paris, taient de vieux rgiments de l'arme d'Italie; ils
ambitionnaient de dfiler devant leur ancien gnral. Napolon accepta
cette offre, et leur fit dire qu'il leur indiquerait le jour.

Le vingt-unime des chasseurs  cheval, qui avait contribu au succs
de la journe du 13 vendmiaire, tait aussi  Paris. Murat sortait de
ce corps, et tous les officiers allaient sans cesse chez lui pour lui
demander quel jour Napolon verrait le rgiment. Ils n'obtenaient pas
davantage que les autres.

Les citoyens de Paris se plaignaient de l'incognito du gnral; ils
allaient aux thtres, aux revues, o il tait annonc, et il n'y
venait pas. Personne ne pouvait concevoir cette conduite; l'impatience
gagnait tout le monde. On murmurait contre Napolon: Voil quinze
jours qu'il est arriv, disait-on, et il n'a encore rien fait.
Prtend-il agir comme  son retour d'Italie, et laisser prir la
rpublique dans l'agonie des factions qui la dchirent?

Le moment dcisif approchait.


 VIII.

Le 15 brumaire, Siyes et Napolon eurent une entrevue, dans laquelle
ils arrtrent toutes les dispositions pour la journe du 18. Il fut
convenu que le conseil des anciens profitant de l'article 102 de la
constitution, dcrterait la translation du corps-lgislatif 
Saint-Cloud, et nommerait Napolon commandant en chef de la garde du
corps-lgislatif, des troupes de la division militaire de Paris et de
la garde nationale.

Ce dcret devant passer le 18,  sept heures du matin;  huit heures,
Napolon devait se rendre aux Tuileries o les troupes seraient
runies, et prendre l le commandement de la capitale.

Le 17, Napolon fit prvenir les officiers qu'il les recevrait le
lendemain  six heures du matin. Comme cette heure pouvait paratre
indue, il prtexta un voyage; il fit donner la mme invitation aux
quarante adjudants de la garde nationale; et il fit dire aux trois
rgiments de cavalerie qu'il les passerait en revue aux Champs-lyses
le mme jour 18,  sept heures du matin. Il prvint en mme temps les
gnraux qui taient revenus d'gypte avec lui, et tous ceux dont il
connaissait les sentiments, qu'il serait bien aise de les voir  cette
heure-l. Chacun d'eux crut que l'invitation tait pour lui seul, et
supposait que Napolon avait des ordres  lui donner; car on savait
que le ministre de la guerre Dubois-Cranc avait port chez lui les
tats de l'arme, et prenait ses conseils sur tout ce qu'il fallait
faire, tant sur les frontires du Rhin qu'en Italie.

--Moreau, qui avait t du dner du conseil lgislatif, et que
Napolon avait vu l pour la premire fois, ayant appris par le bruit
public qu'il se prparait un changement, dclara  Napolon qu'il se
mettait  sa disposition, qu'il n'avait pas besoin d'tre mis dans
aucun secret, et qu'il ne fallait que le prvenir une heure d'avance.

--Macdonald, qui se trouvait aussi  Paris, avait fait les mmes
offres de service.

A deux heures du matin, Napolon leur fit dire qu'il desirait les voir
 sept heures chez lui et  cheval. Il ne prvint ni Augereau, ni
Bernadotte; cependant Joseph amena ce dernier[4].

  [4] Lorsque Napolon se rendait au conseil des anciens,
  Bernadotte, au lieu de suivre le cortge, s'esquiva et fut se
  joindre  la faction du mange.

--Le gnral Lefvre commandait la division militaire; il tait tout
dvou au directoire. Napolon lui envoya,  minuit, un aide-de-camp,
pour lui dire de venir chez lui  six heures.


 IX.

Tout se passa comme il avait t convenu. Sur les sept heures du
matin, le conseil des anciens s'assembla sous la prsidence de
Lemercier. Cornudet, Lebrun, Fargues, peignirent vivement les malheurs
de la rpublique, les dangers dont elle tait environne, et la
conspiration permanente des coryphes du mange pour rtablir le rgne
de la terreur. Rgnier, dput de la Meurthe, demanda, par motion
d'ordre, qu'en consquence de l'article 102 de la constitution, le
sige des sances du corps-lgislatif ft transfr  Saint-Cloud, et
que Napolon ft investi du commandement en chef des troupes de la 17e
division militaire, et charg de faire excuter cette translation. Il
dveloppa alors sa motion: La rpublique est menace, dit-il, par les
anarchistes et le parti de l'tranger: il faut prendre des mesures de
salut public; on est assur de l'appui du gnral Bonaparte; ce sera 
l'ombre de son bras protecteur, que les conseils pourront dlibrer
sur les changements que ncessite l'intrt public. Aussitt que la
majorit du conseil se fut assure que cela tait d'accord avec
Napolon, le dcret passa, mais non sans une forte opposition. Il
tait conu en ces termes:

   _Dcret du conseil des anciens._

   Le conseil des anciens, en vertu des articles 102, 103 et 104, de
   la constitution, dcrte ce qui suit:

   Art. 1er Le corps lgislatif est transfr  Saint-Cloud; les
   deux conseils y sigeront dans les deux ailes du palais.

   2. Ils y seront rendus demain, 19 brumaire,  midi; toute
   continuation de fonctions, de dlibrations, est interdite
   ailleurs et avant ce terme.

   3. Le gnral Bonaparte est charg de l'excution du prsent
   dcret. Il prendra toutes les mesures ncessaires pour la sret
   de la reprsentation nationale. Le gnral commandant la 17e
   division militaire, les gardes du corps-lgislatif, les gardes
   nationales sdentaires, les troupes de ligne qui se trouvent dans
   la commune de Paris, et dans toute l'tendue de la 17e division
   militaire, sont mis immdiatement sous ses ordres, et tenus de le
   reconnatre en cette qualit; tous les citoyens lui prteront
   main-forte  sa premire rquisition.

   4. Le gnral Bonaparte est appel dans le sein du conseil pour y
   recevoir une expdition du prsent dcret, et prter serment; il
   se concertera avec les commissions des inspecteurs des deux
   conseils.

   5. Le prsent dcret sera de suite transmis par un messager au
   conseil des cinq-cents, et au directoire excutif; il sera
   imprim, affich, promulgu, et envoy dans toutes les communes
   de la rpublique par des courriers extraordinaires.

Ce dcret fut rendu  huit heures; et  huit heures et demie, le
messager d'tat qui en tait porteur arriva au logement de Napolon.
Il trouva les avenues remplies d'officiers de la garnison; d'adjudants
de la garde nationale, de gnraux, et des trois rgiments de
cavalerie. Napolon fit ouvrir les battants des portes; et sa maison
tant trop petite pour contenir tant de personnes, il s'avana sur le
perron, reut les compliments des officiers, les harangua, et leur dit
qu'il comptait sur eux tous pour sauver la France. En mme temps, il
leur fit connatre que le conseil des anciens, autoris par la
constitution, venait de le revtir du commandement de toutes les
troupes; qu'il s'agissait de prendre de grandes mesures, pour tirer la
patrie de la position affreuse o elle se trouvait; qu'il comptait sur
leurs bras et leur volont; qu'il allait monter  cheval, pour se
rendre aux Tuileries. L'enthousiasme ft extrme: tous les officiers
tirrent leurs pes, et promirent assistance et fidlit. Alors
Napolon se tourna vers Lefvre, lui demandant s'il voulait rester
prs de lui, ou retourner prs du directoire. Lefvre, fortement mu,
ne balana pas. Napolon monta aussitt  cheval, et se mit  la tte
des gnraux et officiers, et des 1,500 chevaux auxquels il avait fait
faire halte sur le boulevard, au coin de la rue du Mont-Blanc. Il
donna ordre aux adjudants de la garde nationale de retourner dans
leurs quartiers, d'y faire battre la gnrale, de faire connatre le
dcret qu'ils venaient d'entendre, et d'annoncer qu'on ne devait plus
reconnatre que les ordres mans de lui.


 X.

Il se rendit  la barre du conseil des anciens, environn de ce
brillant cortge. Il dit: Vous tes la sagesse de la nation, c'est 
vous d'indiquer dans cette circonstance les mesures qui peuvent sauver
la patrie: je viens, environn de tous les gnraux, vous promettre
l'appui de tous leurs bras. Je nomme le gnral Lefvre mon
lieutenant.

Je remplirai fidlement la mission que vous m'avez confie: qu'on ne
cherche pas dans le pass des exemples sur ce qui se passe. Rien dans
l'histoire ne ressemble  la fin du XVIIIe sicle; rien dans le XVIIIe
sicle ne ressemble au moment actuel.

Toutes les troupes taient runies aux Tuileries; il en passa la revue
aux acclamations unanimes des citoyens et des soldats. Il donna le
commandement des troupes charges de la garde du corps-lgislatif, au
gnral Lannes; et au gnral Murat, le commandement de celles
envoyes  Saint-Cloud.

Il chargea le gnral Moreau de garder le Luxembourg; et, pour cet
effet, il mit sous ses ordres 500 hommes du 86e rgiment. Mais, au
moment de partir, ces troupes refusrent d'obir, elles n'avaient pas
de confiance en Moreau, qui, disaient-elles, n'tait pas patriote.
Napolon fut oblig de les haranguer, en les assurant que Moreau
marcherait droit. Moreau avait acquis cette rputation depuis sa
conduite en fructidor.

Le bruit se rpandit bientt dans toute la capitale, que Napolon
tait aux Tuileries, et que ce n'tait qu' lui seul qu'il fallait
obir. Le peuple y courut en foule: les uns, mus par la simple
curiosit de voir un gnral si renomm, les autres, par lan
patriotique et par zle, pour lui offrir leur assistance. La
proclamation suivante fut affiche partout.

Citoyens, le conseil des anciens, dpositaire de la sagesse
nationale, vient de rendre un dcret; il y est autoris par les
articles 102 et 103 de l'acte constitutionnel: il me charge de prendre
des mesures pour la sret de la reprsentation nationale. Sa
translation est ncessaire et momentane; le corps-lgislatif se
trouvera  mme de tirer la rpublique du danger imminent o la
dsorganisation de toutes les parties de l'administration nous
conduit. Il a besoin, dans cette circonstance essentielle, de l'union
et de la confiance. Ralliez-vous autour de lui: c'est le seul moyen
d'asseoir la rpublique sur les bases de la libert civile, du bonheur
intrieur, de la victoire, et de la paix.

   Il dit aux soldats:

Soldats, le dcret extraordinaire du conseil des anciens, est
conforme aux articles 102 et 103 de l'acte constitutionnel. Il m'a
remis le commandement de la ville et de l'arme. Je l'ai accept pour
seconder les mesures qu'il va prendre et qui sont tout entires en
faveur du peuple. La rpublique est mal gouverne depuis deux ans;
vous avez espr que mon retour mettrait un terme  tant de maux. Vous
l'avez clbr avec une union qui m'impose des obligations que je
remplis; vous remplirez les vtres, et vous seconderez votre gnral
avec l'nergie, la fermet, et la confiance que j'ai toujours eue en
vous. La libert, la victoire et la paix, replaceront la rpublique
franaise au rang qu'elle occupait en Europe, et que l'ineptie et la
trahison ont pu seules lui faire perdre.

En ce moment, Napolon envoya un aide-de-camp  la garde du
directoire, pour lui communiquer le dcret, et lui prescrire de ne
recevoir d'ordre que de lui. La garde sonna  cheval; le chef consulta
ses soldats, ils rpondirent par des cris de joie. A l'instant mme
venait d'arriver un ordre du directoire, contraire  celui de
Napolon; mais les soldats n'obissant qu'au sien, se mirent en marche
pour le joindre. Siyes et Roger-Ducos s'taient dja rendus ds le
matin aux Tuileries. On dit que Barras, en voyant Siyes monter 
cheval, se moqua de la gaucherie du nouvel cuyer. Il tait loin de se
douter o ils allaient. Peu aprs, instruit du dcret, il se runit
avec Gohier et Moulins; ils apprirent alors que toutes les troupes
environnaient Napolon; ils virent mme leur garde les abandonner.
Ds-lors Moulins se rendit aux Tuileries, et donna sa dmission, comme
l'avaient dja fait Siyes et Roger-Ducos. Bottot, secrtaire de
Barras, se rendit prs de Napolon, qui lui tmoigna toute son
indignation sur les dilapidations qui avaient perdu la rpublique, et
insista pour que Barras donnt sa dmission. Talleyrand fut chez ce
directeur, et la rapporta. Barras se rendit  Gros-Bois, accompagn
d'une garde d'honneur de dragons. Ds ce moment, le directoire se
trouva dissous, et Napolon seul charg du pouvoir excutif de la
rpublique.

Cependant le conseil des cinq-cents s'tait assembl sous la
prsidence de Lucien. La constitution tait prcise, le dcret du
conseil des anciens tait dans ses attributions: il n'y avait rien 
objecter. Les membres du conseil, en traversant les rues de Paris et
les Tuileries, avaient appris les vnements qui se passaient; ils
avaient t tmoins de l'enthousiasme public. Ils taient dans
l'tonnement et la stupeur de tout le mouvement qu'ils voyaient. Ils
se conformrent  la ncessit, et ajournrent la sance pour le
lendemain 19,  Saint-Cloud.

--Bernadotte avait pous la belle-soeur de Joseph Bonaparte. Il avait
t deux mois au ministre de la guerre, et ensuite renvoy par
Siyes: il n'y faisait que des fautes.

C'tait un des membres les plus chauds de la socit du mange dont
les opinions politiques taient alors fort exaltes et rprouves par
tous les gens de bien. Joseph l'avait men le matin chez Napolon,
mais, lorsqu'il vit ce dont il s'agissait, il s'esquiva, et alla
instruire ses amis du mange de ce qui se passait.

Jourdan et Augereau vinrent trouver Napolon aux Tuileries, lorsqu'il
passait la revue des troupes: il leur conseilla de ne pas retourner 
Saint-Cloud  la sance du lendemain, de rester tranquilles, de ne pas
compromettre les services qu'ils avaient rendus  la patrie; car aucun
effort ne pouvait s'opposer au mouvement qui tait commenc. Augereau
l'assura de son devouement et du desir qu'il avait de marcher sous ses
ordres. Il ajouta mme: Eh quoi! gnral, est-ce que vous ne comptez
pas toujours sur votre petit Augereau?

Cambacrs, ministre de la justice; Fouch, ministre de la police, et
tous les autres ministres furent aux Tuileries, et reconnurent la
nouvelle autorit. Fouch fit de grandes protestations d'attachement
et de dvouement; extrmement oppos  Siyes, il n'avait pas t dans
le secret de la journe. Il avait ordonn de fermer les barrires,
d'arrter le dpart des courriers et des diligences: Eh, bon dieu!
lui dit le gnral, pourquoi toutes ces prcautions? nous marchons
avec la nation et par sa seule force; qu'aucun citoyen ne soit
inquit, et que le triomphe de l'opinion n'ait rien de commun avec
ces journes faites par une minorit factieuse.

Les membres de la majorit des cinq-cents, de la minorit des anciens,
et les coryphes du mange, passrent toute la journe et la nuit en
conciliabules.

A sept heures du soir, Napolon tint un conseil aux Tuileries. Siyes
proposait d'arrter les quarante principaux meneurs opposants. Cet
avis tait sage; mais Napolon croyait avoir trop de force, pour
employer tant de prudence. J'ai jur ce matin, dit-il, de protger la
reprsentation nationale; je ne veux point ce soir violer mon serment:
je ne crains pas de si faibles ennemis. Tout le monde se rangea au
conseil de Siyes; mais rien ne put vaincre cette obstination ou cette
dlicatesse du gnral. On verra bientt qu'il eut tort.

C'est dans cette runion que l'on convint de l'tablissement de trois
consuls provisoires, qui seraient Siyes, Roger-Ducos et Napolon; de
l'ajournement des conseils  trois mois. Les meneurs des deux
conseils s'entendirent sur la manire dont ils devaient se conduire
dans la sance de Saint-Cloud. Lucien, Boulay, mile Gaudin, Chazal,
Cabanis, taient les meneurs du conseil des cinq-cents; Rgnier,
Lemercier, Cornudet, Fargues, l'taient des anciens.

Le gnral Murat, ainsi qu'on l'a dit, commandait la force publique 
Saint-Cloud; Ponsard commandait le bataillon de la garde du
corps-lgislatif; le gnral Serrurier avait sous ses ordres une
rserve, place au Point-du-Jour.

On travaillait avec activit pour prparer les salles du palais de
Saint-Cloud. L'orangerie fut destine au conseil des cinq-cents; et la
galerie de Mars,  celui des anciens: les appartements, devenus depuis
le salon des princes et le cabinet de l'empereur, furent prpars pour
Napolon et son tat-major. Les inspecteurs de la salle occuprent les
appartements de l'impratrice. Il tait deux heures aprs-midi, et le
local destin au conseil des cinq-cents n'tait pas encore prt. Ce
retard de quelques heures devint funeste. Les dputs, arrivs depuis
midi, se formrent en groupes dans le jardin: les esprits
s'chauffrent; ils se sondrent rciproquement, se communiqurent,
et organisrent leur opposition. Ils demandaient au conseil des
anciens ce qu'il voulait, pourquoi il les avait fait venir 
Saint-Cloud? tait-ce pour changer le directoire? Ils convenaient
gnralement que Barras tait corrompu, Moulins sans considration;
ils nommeraient sans difficult, disaient-ils, Napolon et deux autres
citoyens pour complter le gouvernement. Le petit nombre d'individus
qui taient dans le secret laissrent alors percer que l'on voulait
rgnrer l'tat, en amliorant la constitution, et ajourner les
conseils. Ces insinuations ne russissant pas, une hsitation se
manifesta parmi les membres sur lesquels on comptait le plus.


 XI.

La sance s'ouvrit enfin. mile Gaudin monta  la tribune, peignit
vivement les dangers de la patrie, et proposa de remercier le conseil
des anciens des mesures de salut public dont il avait pris
l'initiative, et de lui demander, par un message, qu'il ft connatre
sa pense toute entire. En mme temps, il proposa de nommer une
commission de sept personnes pour faire un rapport sur la situation de
la rpublique.

Les vents, renferms dans les outres d'ole, s'en chappant avec
furie, n'excitrent jamais une plus grande tempte. L'orateur fut
prcipit avec fureur en bas de la tribune. L'agitation devint
extrme.

Delbred demanda que les membres prtassent de nouveau serment  la
constitution de l'an III. Lucien, Boulay et leurs amis, plirent.
L'appel nominal eut lieu.

Pendant cet appel nominal, qui dura plus de deux heures, les nouvelles
de ce qui se passait circulrent dans la capitale. Les meneurs de
l'assemble du mange, les tricoteuses, etc., accoururent. Jourdan et
Augereau se tenaient  l'cart; croyant Napolon perdu, ils
s'empressrent d'arriver. Augereau s'approcha de Napolon, et lui dit:
_Eh bien! vous voici dans une jolie position!_--Augereau, reprit
Napolon, souviens-toi d'Arcole: les affaires paraissaient bien plus
dsespres. Crois-moi, reste tranquille, si tu ne veux pas en tre la
victime. Dans une demi-heure tu verras comme les choses tourneront.

L'assemble paraissait se prononcer avec tant d'unanimit, qu'aucun
dput n'osa refuser de prter serment  la constitution: Lucien
lui-mme y fut contraint. Des hurlements, des bravos, se faisaient
entendre dans toute la salle. Le moment tait pressant. Beaucoup de
membres, en prononant ce serment, y ajoutrent des dveloppements, et
l'influence de tels discours pouvaient se faire sentir sur les
troupes. Tous les esprits taient en suspens: les zls devenaient
neutres; les timides avaient dja chang de bannire. Il n'y avait pas
un instant  perdre. Napolon traversa le salon de Mars, entra au
conseil des anciens, et se plaa vis--vis le prsident. (C'tait la
barre.)

Vous tes sur un volcan, leur dit-il: la rpublique n'a plus de
gouvernement; le directoire est dissous; les factions s'agitent;
l'heure de prendre un parti est arrive. Vous avez appel mon bras et
celui de mes compagnons d'armes au secours de votre sagesse: mais les
instants sont prcieux; il faut se prononcer. Je sais que l'on parle
de Csar, de Cromwell, comme si l'poque actuelle pouvait se comparer
aux temps passs. Non, je ne veux que le salut de la rpublique, et
appuyer les dcisions que vous allez prendre..... Et vous, grenadiers,
dont j'aperois les bonnets aux portes de cette salle, dites-le: vous
ai-je jamais tromps? Ai-je jamais trahi mes promesses, lorsque, dans
les camps, au milieu des privations, je vous promettais la victoire,
l'abondance, et lorsqu' votre tte, je vous conduisais de succs en
succs? Dites-le maintenant: tait-ce pour mes intrts, ou pour ceux
de la rpublique?

Le gnral parlait avec vhmence. Les grenadiers furent comme
lectriss; et, agitant en l'air leurs bonnets, leurs armes, ils
semblaient tous dire: Oui, c'est vrai! il a toujours tenu parole!

Alors un membre (Linglet) se leva, et d'une voix forte dit: Gnral,
nous applaudissons  ce que vous dites: jurez donc avec nous
obissance  la constitution de l'an III, qui peut seule maintenir la
rpublique.

L'tonnement que causa ces paroles produisit le plus grand silence.

Napolon se recueillit un moment; aprs quoi, il reprit avec force:
La constitution de l'an III, vous n'en avez plus: vous l'avez viole
au 18 fructidor, quand le gouvernement a attent  l'indpendance du
corps-lgislatif; vous l'avez viole au 30 prairial an VII, quand le
corps-lgislatif a attent  l'indpendance du gouvernement; vous
l'avez viole au 22 floral, quand, par un dcret sacrilge, le
gouvernement et le corps-lgislatif ont attent  la souverainet du
peuple, en cassant les lections faites par lui. La constitution
viole, il faut un nouveau pacte, de nouvelles garanties.

La force de ce discours, l'nergie du gnral, entranrent les trois
quarts des membres du conseil, qui se levrent en signe d'approbation.
Cornudet et Rgnier parlrent avec force dans le mme sens: un membre
s'leva contre; il dnona le gnral comme le seul conspirateur qui
voulait attenter  la libert publique. Napolon interrompit
l'orateur, dclara qu'il avait le secret de tous les partis, que tous
mprisaient la constitution de l'an III; que la seule diffrence qui
existait entre eux tait que les uns voulaient une rpublique modre,
o tous les intrts nationaux, toutes les proprits, fussent
garantis; tandis que les autres voulaient un gouvernement
rvolutionnaire, motiv sur les dangers de la patrie. En ce moment on
vint prvenir Napolon que, dans le conseil des cinq-cents, l'appel
nominal tait termin, et que l'on voulait forcer le prsident Lucien
 mettre aux voix la mise hors la loi de son frre. Napolon se rend
aussitt aux cinq-cents, entre dans la salle, le chapeau bas, ordonne
aux officiers et soldats qui l'accompagnent de rester aux portes; il
voulait se prsenter  la barre pour rallier son parti, qui tait
nombreux, mais qui avait perdu tout ralliement et toute audace. Mais,
pour arriver  la barre, il fallait traverser la moiti de la salle,
parce que le prsident sigeait sur un des cts latraux. Lorsque
Napolon se fut avanc seul au tiers de l'orangerie, deux ou trois
cents membres se levrent subitement, en s'criant: Mort au tyran! 
bas le dictateur!

Deux grenadiers que l'ordre du gnral avait retenus  la porte, et
qui n'avaient obi qu' regret et en lui disant, Vous ne les
connaissez pas, ils sont capables de tout, culbutrent, le sabre  la
main, ce qui s'opposait  leur passage, pour rejoindre leur gnral,
l'investir et le couvrir de leurs corps. Tous les autres grenadiers
suivirent cet exemple et entranrent Napolon en dehors de la salle.
Dans ce tumulte, l'un d'eux nomm Thom fut lgrement bless d'un
coup de poignard; un autre reut plusieurs coups dans ses habits.

Le gnral descendit dans la cour du chteau, fit battre au cercle,
monta  cheval, et harangua les troupes: J'allais, dit-il, leur faire
connatre les moyens de sauver la rpublique, et de nous rendre notre
gloire. Ils m'ont rpondu  coups de poignard. Ils voulaient ainsi
raliser le desir des rois coaliss. Qu'aurait pu faire de plus
l'Angleterre!

Soldats, puis-je compter sur vous?

Des acclamations unanimes rpondirent  ce discours. Napolon aussitt
ordonna  un capitaine d'entrer avec dix hommes dans la salle des
cinq-cents, et de dlivrer le prsident.

Lucien venait de dposer sa toge. Misrables! s'criait-il, vous
exigez que je mette hors la loi mon frre, le sauveur de la patrie,
celui dont le nom seul fait trembler les rois! Je dpose les marques
de la magistrature populaire; je me prsente  cette tribune comme
dfenseur de celui que vous m'ordonnez d'immoler sans l'entendre.

En disant ces mots, il quitte le fauteuil et s'lance  la tribune.
L'officier de grenadiers se prsente alors  la porte de la salle, en
criant, Vive la rpublique! On croit que les troupes envoient une
dputation pour exprimer leur dvouement aux conseils. Ce capitaine
est accueilli par un mouvement d'allgresse. Il profite de cette
erreur, s'approche de la tribune, s'empare du prsident, en lui disant
 voix basse, _C'est l'ordre de votre frre_. Les grenadiers crient en
mme temps, A bas les assassins!

A ces cris, la joie se change en tristesse; un morne silence tmoigne
l'abattement de toute l'assemble. On ne met aucun obstacle au dpart
du prsident, qui sort de la salle, se rend dans la cour, monte 
cheval, et s'crie de sa voix de Stentor: Gnral, et vous, soldats,
le prsident du conseil des cinq-cents vous dclare que des factieux,
le poignard  la main, en ont viol les dlibrations. Il vous
requiert d'employer la force contre ces factieux. Le conseil des
cinq-cents est dissous.

Prsident, rpondit le gnral, cela sera fait.

Il ordonne en mme temps  Murat de se porter dans la salle en colonne
serre. En cet instant le gnral B*** osa lui demander cinquante
hommes pour se placer en embuscade sur la route et fusiller les
fuyards. Napolon ne rpondit  sa demande qu'en recommandant aux
grenadiers de ne pas commettre d'excs. Je ne veux pas, leur dit-il,
qu'il y ait une goutte de sang verse.

Murat se prsente  la porte, et somme le conseil de se sparer. Les
cris, les vocifrations continuent. Le colonel Moulins, aide-de-camp
de Brune, qui venait d'arriver de Hollande, fait battre la charge. Le
tambour mit fin  ces clameurs. Les soldats entrent dans la salle, la
baonnette en avant. Les dputs sautent par les fentres, et se
dispersent en abandonnant les toges, les toques, etc.: en un instant
la salle fut vide. Les membres de ce conseil qui s'taient le plus
prononcs, s'enfuient en toute hte jusqu' Paris.

Une centaine de dputs des cinq-cents se rallirent au bureau et aux
inspecteurs de la salle. Ils se rendirent en corps au conseil des
anciens. Lucien fit connatre que les cinq-cents avaient t dissous
sur son rquisitoire; que charg de maintenir l'ordre dans
l'assemble, il avait t environn de poignards; qu'il avait envoy
des huissiers pour runir de nouveau le conseil; que rien n'tait
contraire aux formes, et que les troupes n'avaient fait qu'obir  son
rquisitoire. Le conseil des anciens, qui voyait avec inquitude ce
coup d'autorit du pouvoir militaire, fut satisfait de cette
explication. A onze heures du soir, les deux conseils se runirent de
nouveau, ils taient en trs-grande majorit. Deux commissions furent
charges de faire leur rapport sur la situation de la rpublique. On
dcrta, sur le rapport de Branger, des remerciements  Napolon et
aux troupes. Boulay de la Meurthe aux Cinq-cents, Villetard aux
Anciens, exposrent la situation de la rpublique et les mesures 
prendre. La loi du 19 brumaire fut dcrte; elle ajournait les
conseils au 1er ventose suivant; elle crait deux commissions de
vingt-cinq membres chacune, pour les remplacer provisoirement. Elles
devaient aussi prparer un code civil. Une commission consulaire
provisoire, compose de Siyes, Roger-Ducos et Napolon, fut charge
du pouvoir excutif.

Cette loi mit fin  la constitution de l'an III.

Les consuls provisoires se rendirent le 20,  deux heures du matin,
dans la salle de l'orangerie o s'taient runis les deux conseils.
Lucien, prsident, leur adressa la parole en ces termes:

Citoyens consuls,

Le plus grand peuple de la terre vous confie ses destines. Sous trois
mois l'opinion vous attend. Le bonheur de 30 millions d'hommes, la
tranquillit intrieure, les besoins des armes, la paix, tel est le
mandat qui vous est donn. Il faut sans doute du courage et du
dvouement pour se charger d'aussi importantes fonctions: mais la
confiance du peuple et des guerriers vous environne, et le
corps-lgislatif sait que vos ames sont tout entires  la patrie.
Citoyens consuls; nous venons, avant de nous ajourner, de prter le
serment que vous allez rpter au milieu de nous: le serment sacr de
fidlit inviolable  la souverainet du peuple,  la rpublique
franaise une et indivisible,  la libert,  l'galit, et au systme
reprsentatif.

L'assemble se spara, et les consuls se rendirent  Paris, au palais
du Luxembourg.

La rvolution du 18 brumaire fut ainsi consomme.

Siyes, pendant le moment le plus critique, tait rest dans sa
voiture  la grille de Saint-Cloud, afin de pouvoir suivre la marche
des troupes. Sa conduite dans le danger fut convenable; il fit preuve
de fermet, de rsolution et de sang-froid.




MMOIRES DE NAPOLON.




CONSULS PROVISOIRES.

  tat de la capitale.--Proclamation de Napolon.--Premire sance
    des consuls; Napolon, prsident.--Ministre: divers
    changements.--Maret, Dubois-Cranc, Robert-Lindet, Gaudin,
    Reinhart, Forfait, Laplace.--Premiers actes des
    consuls.--Honneurs funbres rendus au pape.--Naufrags de
    Calais. Nappertandy, Blackwell.--Suppression de la fte du 21
    janvier.--Entrevue de deux agents royalistes avec
    Napolon.--Vende. Chtillon, Bernier, d'Autichamp;
    Georges.--Pacification. Discussion sur la
    constitution.--Opinions de Siyes et de
    Napolon.--Daunou.--Constitution.--Nomination des consuls
    Cambacrs, Lebrun.


 1er.

On se peindrait difficilement les angoisses qu'avait prouves la
capitale, pendant cette rvolution du 18 brumaire; les bruits les
plus sinistres circulaient partout, on disait Napolon renvers, on
s'attendait au rgne de la terreur. C'tait encore moins le danger de
la chose publique qui effrayait, que celui o chaque famille allait se
trouver.

Sur les neuf heures du soir, les nouvelles de Saint-Cloud se
rpandirent, et l'on apprit les vnements arrivs; alors la joie la
plus vive succda aux plus cruelles alarmes. La proclamation suivante
fut faite aux flambeaux.

   _Proclamation de Napolon._

   Citoyens!

   A mon retour  Paris, j'ai trouv la division dans toutes les
   autorits, et l'accord tabli sur cette seule vrit _que la
   constitution tait  moiti dtruite et ne pouvait plus sauver la
   libert_. Tous les partis sont venus  moi, m'ont confi leurs
   desseins, dvoil leurs secrets, et m'ont demand mon appui; j'ai
   refus d'tre l'homme d'un parti. Le conseil des anciens m'a
   appel. J'ai rpondu  son appel. Un plan de restauration
   gnrale avait t concert par des hommes en qui la nation est
   accoutume  voir des dfenseurs de la libert, de l'galit, de
   la proprit; ce plan demandait un examen calme, libre, exempt
   de toute influence et de toute crainte. En consquence le conseil
   des anciens a rsolu la translation du corps-lgislatif 
   Saint-Cloud. Il m'a charg de la disposition de la force
   ncessaire  son indpendance. J'ai cru devoir  nos concitoyens,
   aux soldats prissant dans nos armes,  la gloire acquise au
   prix de leur sang, d'accepter le commandement. Les conseils se
   rassemblent  Saint-Cloud; les troupes rpublicaines garantissent
   la sret au dehors; mais des assassins tablissent la terreur au
   dedans. Plusieurs dputs du conseil des cinq-cents, arms de
   stylets et d'armes  feu, font circuler autour d'eux des menaces
   de mort. Les plans qui devaient tre dvelopps sont resserrs,
   la majorit dsorganise, les orateurs les plus intrpides
   dconcerts, et l'inutilit de toute proposition sage, vidente.
   Je porte mon indignation et ma douleur au conseil des anciens: je
   lui demande d'assurer l'excution de mes gnreux desseins; je
   lui reprsente les maux de la patrie qui les ont fait concevoir.
   Il s'unit  moi par de nouveaux tmoignages de sa constante
   volont. Je me prsente au conseil des cinq-cents, seul, sans
   armes, la tte dcouverte, tel que les anciens m'avaient reu et
   applaudi. Je venais rappeler  la majorit sa volont et
   l'assurer de son pouvoir. Les stylets qui menaaient les dputs
   sont aussitt levs sur leur librateur. Vingt assassins se
   prcipitent sur moi et cherchent ma poitrine. Les grenadiers du
   corps lgislatif, que j'avais laisss  la porte de la salle,
   accourent et se mettent entre les assassins et moi. L'un de ces
   braves grenadiers (Thom) est frapp d'un coup de stylet dont ses
   habits sont percs. Ils m'enlvent. Au mme moment, des cris de
   hors la loi se font entendre contre le dfenseur _de la loi_.
   C'tait le cri farouche des assassins contre la force destine 
   les rprimer. Ils se pressent autour du prsident, la menace  la
   bouche, les armes  la main; ils lui ordonnent de prononcer la
   mise hors la loi. L'on m'avertit, je donne ordre de l'arracher 
   leur fureur, et dix grenadiers du corps-lgislatif entrent au pas
   de charge dans la salle et la font vacuer. Les factieux
   intimids se dispersent et s'loignent. La majorit, soustraite 
   leurs coups, rentre librement et paisiblement dans la salle de
   ses sances, entend les propositions qui devaient lui tre faites
   pour le salut public; dlibre et prpare la rsolution salutaire
   qui doit devenir la loi nouvelle et provisoire de la rpublique.
   Franais! vous reconnatrez sans doute  cette conduite le zle
   d'un soldat de la libert, d'un citoyen dvou  la rpublique.
   Les ides conservatrices, tutlaires, librales, sont rentres
   dans leurs droits par la dispersion des factieux qui opprimaient
   les conseils, et qui, pour n'tre pas devenus les plus odieux des
   hommes, n'ont pas cess d'tre les plus misrables.


 II.

Dans la matine du 11 novembre, les consuls tinrent leur premire
sance. Il s'agissait d'abord de nommer  la prsidence. La question
devait tre dcide par le suffrage de Roger-Ducos; l'opinion de
celui-ci avait toujours t, dans le directoire, subordonne  celle
de Siyes; ce dernier s'attendait donc  lui voir tenir une pareille
conduite dans le consulat. Il en fut tout autrement. Le consul
Roger-Ducos,  peine entr dans le cabinet, dit, en se tournant vers
Napolon: Il est bien inutile d'aller aux voix pour la prsidence;
elle vous appartient de droit. Napolon prit donc le fauteuil.
Roger-Ducos continua de voter dans le sens de Napolon. Il eut mme
avec Siyes de vives explications  ce sujet; mais il resta
inbranlable dans son systme. Cette conduite tait le rsultat de la
conviction o il tait, que Napolon seul pouvait tout rtablir et
tout maintenir. Roger-Ducos n'tait pas un homme d'un grand talent;
mais il avait le sens droit et tait bien intentionn.

Le secrtaire du directoire Lagarde ne jouissait pas d'une rputation
 l'abri du reproche. Maret, depuis duc de Bassano, fut nomm  cette
place. Il tait n  Dijon. Il montra de l'attachement aux principes
de la rvolution de 89. Il fut employ dans les ngociations avec
l'Angleterre avant le 10 aot; depuis il traita avec lord Malmesbury 
Lille. Maret est un homme trs-habile, d'un caractre doux, de fort
bonnes manires, d'une probit et d'une dlicatesse  toute preuve.
Il avait chapp au rgne de la terreur; ayant t arrt avec
Smonville comme il traversait le pays des Grisons pour se rendre 
Venise, devant de l se rendre  Naples en qualit d'ambassadeur.
Aprs le 9 thermidor il fut chang contre Madame fille de Louis XVI,
qui tait alors prisonnire au Temple.

La premire sance des consuls dura plusieurs heures. Siyes avait
espr que Napolon ne se mlerait que des affaires militaires, et lui
laisserait la conduite des affaires civiles; mais il fut trs-tonn
lorsqu'il reconnut que Napolon avait des opinions faites sur la
politique, sur les finances, sur la justice, mme sur la
jurisprudence, et enfin sur toutes les branches de l'administration;
qu'il soutenait ses ides avec une logique pressante et serre, et
qu'il n'tait pas facile  convaincre. Il dit le soir en entrant chez
lui, en prsence de Chazal, Talleyrand, Boulay, Roedrer, Cabanis,
etc.: Messieurs, vous avez un matre, Napolon veut tout faire, sait
tout faire, et peut tout faire. Dans la position dplorable o nous
nous trouvons, il vaut mieux nous soumettre que d'exciter des
divisions qui ameneraient une perte certaine.


 III.

Le premier acte du gouvernement fut l'organisation du ministre.
Dubois-Cranc tait ministre de la guerre. Il tait incapable de
remplir de telles fonctions; c'tait un homme de parti, peu estim, et
qui n'avait aucune habitude du travail et de l'ordre. Ses bureaux
taient occups par des gens de la faction, qui, au lieu de faire leur
besogne, passaient le temps en dlibrations; c'tait un vrai chaos.
On aura peine  croire que Dubois-Cranc ne put fournir au consul un
seul tat de situation de l'arme. Berthier fut nomm ministre de la
guerre. Il fut oblig d'envoyer de suite une douzaine d'officiers dans
les divisions militaires et aux corps d'arme, pour obtenir les tats
de situation des corps, leur emplacement, l'tat de leur
administration. Le bureau de l'artillerie tait le seul o l'on et
des renseignements. Un grand nombre de corps avaient t crs, tant
par les gnraux que par les administrations dpartementales; ils
existaient sans qu'on le st au ministre. On disait  Dubois-Cranc:
Vous payez l'arme, vous pouvez du moins nous donner les tats
de la solde.--Nous ne la payons pas.--Vous nourrissez l'arme,
donnez-nous les tats du bureau des vivres.--Nous ne la nourrissons
pas.--Vous habillez l'arme, donnez-nous les tats du bureau de
l'habillement.--Nous ne l'habillons pas.

L'arme dans l'intrieur tait paye au moyen des violations de
caisse; elle tait nourrie et habille au moyen des requisitions, et
les bureaux n'exeraient aucun contrle. Il fallut un mois avant que
le gnral Berthier pt avoir un tat de l'arme, et ce ne fut
qu'alors qu'on put procder  sa rorganisation.

L'arme du nord tait en Hollande; elle venait d'en chasser les
Anglais. Sa situation tait satisfaisante. La Hollande, d'aprs les
traits, fournissait  tous ses besoins.

Les armes du Rhin et de l'Helvtie souffraient beaucoup; le dsordre
y tait extrme.

L'arme d'Italie accule sur la rivire de Gnes tait sans
subsistances et prive de tout. L'insubordination y tait devenue
telle, que des corps quittaient sans ordre leur position devant
l'ennemi pour se porter sur des points o ils espraient trouver des
vivres.

L'administration ayant t amliore, la discipline fut bientt
rtablie.

--Le ministre des finances tait occup par Robert Lindet, qui avait
t membre du comit de salut public, du temps de Robespierre. C'tait
un homme probe, mais n'ayant aucune des connaissances ncessaires pour
l'administration des finances d'un grand empire. Sous le gouvernement
rvolutionnaire, il avait cependant obtenu la rputation d'un grand
financier; mais sous ce gouvernement, le vrai ministre des finances,
c'tait le prote de la planche aux assignats.

--Lindet fut remplac par Gaudin, depuis duc de Gate, qui avait
occup pendant long-temps la place de premier commis des finances.
C'tait un homme de moeurs douces et d'une svre probit.

Le trsor tait vide, il ne s'y trouvait pas de quoi expdier un
courrier. Toutes les rentres se faisaient en bons de requisitions,
cdules, rescriptions, papiers de toutes espces avec lesquels on
avait dvor d'avance toutes les recettes de l'arme. Les
fournisseurs, pays avec des dlgations, puisaient eux-mmes
directement dans la caisse des receveurs, au fur et  mesure des
rentres, et cependant ils ne faisaient aucun service. La rente tait
 six francs. Toutes les sources taient taries, le crdit ananti;
tout tait dsordre, dilapidation, gaspillage. Les payeurs, qui
faisaient en mme temps les fonctions de receveurs, s'enrichissaient
par un agiotage d'autant plus difficile  rprimer, que tous ces
papiers avaient des valeurs relles diffrentes.

Le nouveau ministre Gaudin prit des mesures qui mirent un frein aux
abus, et rtablirent la confiance. Il supprima l'emprunt forc et
progressif[5].

  [5] La loi de l'emprunt forc et progressif de cent millions
  avait eu sur les proprits des effets plus funestes encore que
  ceux de la loi des tages sur la libert des citoyens. L'emprunt
  forc et progressif pesait sur toutes les proprits agricoles et
  commerciales, meubles et immeubles. Les citoyens devaient
  contribuer en vertu d'une cotte dlibre par un jury, et fonde:
  1 sur la quotit de l'imposition directe; 2 sur une base
  arbitraire. Tout contribuable au-dessous de trois cents francs
  n'tait pas passible de cet emprunt. Tout contribuable qui payait
  cinq cents francs, tait tax aux quatre diximes, celui de
  quatre mille francs et au-dessus, pour la totalit de son revenu.
  La deuxime base tait relative  l'opinion: les parents
  d'migrs, les nobles pouvaient tre taxs arbitrairement par le
  jury: l'effet de cette loi fut ce qu'il devait tre.
  L'enregistrement cessa de produire, car il n'y eut plus de
  transactions. Les domaines nationaux cessrent de se vendre, car
  la proprit fut dcrie; les riches devinrent pauvres sans que
  les pauvres devinssent plus riches: cette loi absurde produisit
  un effet contraire  celui qu'en avaient attendu ses auteurs:
  elle tarit toutes les sources du revenu public. Le ministre
  Gaudin ne voulut pas se coucher ni dormir une seule nuit, charg
  du porte-feuille des finances, sans avoir rdig et propos une
  loi pour rapporter cette loi dsastreuse, qu'il remplaa par
  vingt-cinq centimes additionnels aux contributions directes ou
  indirectes, qui rentrrent sans effort, et produisirent cinquante
  millions. Les sommes dja verses  l'emprunt forc, furent
  reues  compte sur les centimes additionnels ou liquides sur le
  grand-livre.

Plusieurs citoyens offrirent au gouvernement des sommes considrables.
Le commerce de Paris remplit un emprunt de 12 millions; ce qui dans ce
moment tait d'une grande importance. La vente des domaines de la
maison d'Orange que la France s'tait rserve par le trait de la
Haye fut ngocie et produisit 24 millions. On cra pour 150 millions
de bons de rescription de rachats de rente.

Les impositions directes ne rentraient pas  cause du retard
qu'prouvait la confection des rles. Le ministre cra une commission
des contributions publiques. L'assemble constituante, dont les
principes en administration taient fautifs, parce qu'ils taient le
rsultat d'une vaine thorie et non le fruit de l'exprience, avait
charg les municipalits de la formation des rles qui taient rendus
excutoires par la dcision des administrateurs de dpartement. Cette
organisation tait dsastreuse; on y fut peu sensible: en 1792, 93,
94, les assignats pourvoyaient  tout. Lors de la constitution de l'an
III, cinq mille prposs furent chargs de la formation des rles. On
avait adopt en mme temps une administration mixte qui cotait 5
millions d'extraordinaire, et n'atteignait pas plus le but que la loi
de la constituante. Gaudin, clair par l'exprience, confia la
confection de ces rles  cent directeurs gnraux ayant sous eux cent
inspecteurs et huit cent quarante contrleurs, qui ne cotaient que 3
millions. L'conomie tait de 2 millions.

Il cra la caisse d'amortissement, soumit les receveurs des finances 
un cautionnement du vingtime de leurs recettes, et organisa le
systme des obligations des receveurs-gnraux, payables par douzime
par mois du montant de leurs recettes. Ds ce moment, toutes les
contributions directes rentrrent au trsor avant le commencement de
l'exercice et en masse; il put en disposer pour le service dans toutes
les parties de la France. Il n'y eut plus aucune incertitude que les
recouvrements prouvassent plus ou moins de retard, ou s'oprassent
avec plus ou moins d'activit; cela n'influait pas sur les oprations
du trsor. Cette loi a t une des sources de la prosprit et de
l'ordre qui ont depuis rgn dans les finances.

La rpublique possdait pour 40 millions de rentes en forts; mais
elles taient mal administres: la rgie de l'enregistrement, prpose
pour recevoir ce revenu, celui du timbre, et exercer des droits
domaniaux, ne convenait pas pour diriger une administration qui
exigeait des connaissances particulires et de l'activit. Le ministre
Gaudin tablit une administration spciale. Ce changement excita des
rclamations. On craignit de voir se renouveler les abus attachs 
l'ancienne administration des eaux et forts. On tablit, disait-on,
l'administration; on ne tardera pas  tablir sa juridiction, les
tribunaux spciaux; nous verrons renatre tous les abus qui ont excit
nos rclamations en 1789. Ces craintes taient chimriques: les abus
de l'ancienne administration avaient disparu pour toujours, et la
nouvelle administration forestire soigna bien l'amnagement des
forts, leur vente, leur coupe, et porta une attention toute
particulire aux semis et plantations. Elle fit aussi rentrer au
domaine une grande quantit de bois usurps par les communes ou les
particuliers; enfin elle n'eut que de bons effets, et se concilia
l'opinion publique.

Tout ce qu'il est possible de faire en peu de jours, pour dtruire les
abus d'un rgime vicieux et fcheux, remettre en honneur les principes
du crdit et de la modration, le ministre Gaudin le fit. C'tait un
administrateur, de probit et d'ordre, qui savait se rendre agrable 
ses subordonns, marchant doucement, mais srement. Tout ce qu'il fit
et proposa dans ces premiers moments, il l'a maintenu et perfectionn
pendant quinze annes d'une sage administration. Jamais il n'est
revenu sur aucune mesure, parce que ses connaissances taient
positives et le fruit d'une longue exprience.

Cambacrs conserva le ministre de la justice. Un grand nombre de
changements furent faits dans les tribunaux.

Talleyrand avait t renvoy du ministre des relations extrieures
par l'influence de la socit du mange. Reinhart qui l'avait
remplac tait natif de Wurtemberg. C'tait un homme honnte et d'une
capacit ordinaire. Cette place tait naturellement due  Talleyrand;
mais, pour ne pas trop froisser l'opinion publique fort indispose
contre lui, surtout pour les affaires d'Amrique, Reinhart fut
conserv dans les premiers moments; d'ailleurs, ce poste tait de peu
d'importance dans la situation critique o la rpublique se trouvait.
On ne pouvait en effet entamer aucune espce de ngociation avant
d'avoir rtabli l'ordre dans l'intrieur, runi la nation, et remport
des victoires sur les ennemis extrieurs.

--Bourdon fut remplac au ministre de la marine par Forfait, et nomm
commissaire de la marine  Anvers. Forfait, n en Normandie, avait la
rputation d'tre le meilleur ingnieur constructeur de vaisseaux;
mais c'tait un homme  systme, et il n'a pas justifi ce que l'on
attendait de lui. Le ministre de la marine tait trs-important par
la ncessit o se trouvait la rpublique, de secourir l'arme
d'gypte, la garnison de Malte, et les colonies.

--A l'intrieur, le ministre Quinette fut remplac par Laplace,
gomtre du premier rang; mais qui ne tarda pas  se montrer
administrateur plus que mdiocre; ds son premier travail, les
consuls s'aperurent qu'ils s'taient tromps: Laplace ne saisissait
aucune question sous son vrai point de vue; il cherchait des
subtilits partout, n'avait que des ides problmatiques, et portait
enfin l'esprit des infiniment petits dans l'administration.

--Les nominations furent faites par les consuls d'un commun accord; la
premire dissension d'opinion eut lieu pour Fouch, qui tait ministre
de la police. Siyes le hassait, et croyait la sret du gouvernement
compromise, si la direction de la police restait dans ses mains.
Fouch, n  Nantes, avait t oratorien avant la rvolution; il avait
ensuite exerc un emploi subalterne dans son dpartement, et s'tait
distingu par l'exaltation de ses principes. Dput  la convention,
il marcha dans la mme direction que Collot d'Herbois. Aprs la
rvolution de thermidor, il fut proscrit comme terroriste. Sous le
directoire, il s'tait attach  Barras, et avait commenc sa fortune
dans des compagnies de fournitures, o l'on avait imagin de faire
entrer un grand nombre d'hommes de la rvolution: ide qui avait jet
une nouvelle dconsidration sur des hommes que les vnements
politiques avaient dja dpopulariss. Fouch, appel au ministre de
la police depuis plusieurs mois, avait pris parti contre la faction
du mange qui s'agitait encore, et qu'il fallait dtruire; mais Siyes
n'attribuait pas cette conduite  des principes fixes, et seulement 
la haine qu'il portait  ces socits, o sans aucune retenue, on
dclamait constamment contre les dilapidations et contre ceux qui
avaient eu part aux fournitures. Siyes proposait Alquier pour
remplacer Fouch: ce changement ne parut pas indispensable; quoique
Fouch n'et pas t dans le secret du 18 brumaire, il s'tait bien
comport. Napolon convenait avec Siyes, qu'on ne pouvait, en rien,
compter sur la moralit d'un tel ministre et sur son esprit versatile,
mais enfin sa conduite avait t utile  la rpublique. _Nous formons
une nouvelle poque_, disait Napolon; _du pass, il ne faut nous
souvenir que du bien et oublier le mal. L'ge, l'habitude des affaires
et l'exprience, ont form bien des ttes et modifi bien des
caractres_. Fouch conserva son ministre.

La nomination de Gaudin au ministre des finances, laissa vacante la
place de commissaire du gouvernement prs l'administration des postes,
place de confiance fort importante. Elle fut confie  Lafort, qui
alors tait chef de la division des fonds aux relations extrieures.
C'tait un homme habile qui avait t long-temps consul-gnral de
France, en Amrique.


 IV.

L'cole polytechnique n'tait qu'bauche; Monge fut charg d'en
rdiger l'organisation dfinitive, qui depuis a t sanctionne par
l'exprience. Cette cole est devenue la plus clbre du monde. Elle a
fourni une foule d'officiers, de mcaniciens, de chimistes, qui ont
recrut les corps savants de l'arme, ou qui, rpandus dans les
manufactures, ont port si haut la perfection des arts, et donn 
l'industrie franaise sa haute supriorit.

Cependant le nouveau gouvernement tait environn d'ennemis qui
s'agitaient publiquement. La Vende, le Languedoc et la Belgique
taient dchirs par les troubles et les insurrections. Le parti de
l'tranger, qui, depuis plusieurs mois, faisait tous les jours des
progrs, voyait avec dpit un changement qui dtruisait ses
esprances. Les anarchistes n'coutaient que leur animosit contre
Siyes[6]. La loi rendue le 19 brumaire  Saint-Cloud, avait charg
le gouvernement de prendre les mesures qui seraient ncessaires pour
rtablir la tranquillit de la rpublique. Elle avait expuls du
corps-lgislatif cinquante-cinq dputs. Un grand nombre d'autres
taient mcontents de l'ajournement des chambres; ils persistaient 
rester  Paris et  s'y runir. C'tait la premire fois, depuis la
rvolution, que la tribune tait muette et le corps-lgislatif en
vacances. Les bruits les plus sinistres agitaient l'opinion; le
ministre de la police proposa en consquence des mesures qui devaient
rprimer l'audace du parti anarchiste. Un dcret condamna  la
dportation cinquante-neuf des principaux meneurs: trente-sept  la
Guyane, et vingt-deux  l'le d'Olron; ce dcret fut gnralement
dsapprouv, l'opinion rpugnait  toute mesure violente: cependant il
eut un effet salutaire. Les anarchistes, frapps  leur tour de
terreur, se dispersrent. C'tait tout ce qu'on voulait, et peu de
temps aprs le dcret de dportation fut converti en une simple mesure
de surveillance qui cessa bientt elle-mme.

  [6] Siyes tait frquemment alarm de ce que les jacobins
  tramaient dans Paris, et des menaces qu'ils faisaient d'enlever
  les consuls. Ce qui fit dire  Napolon rveill  trois heures
  du matin par ce consul que venait d'inquiter un rapport de
  police: _Laissez-les faire, en guerre comme en amour, pour en
  finir, il faut se voir de prs; qu'ils viennent. Autant terminer
  aujourd'hui qu'un autre jour._

  Ces craintes taient exagres. Les menaces sont plus faciles 
  faire qu' effectuer, et dans la manire des anarchistes, elles
  prcdent toujours de beaucoup toute espce d'excution.

Le public s'attribua le rapport de ce dcret. On crut que
l'administration avait rtrograd: on eut tort, elle n'avait voulu
qu'pouvanter; elle avait atteint son but.

Bientt l'esprit public changea dans toute la France. Les citoyens
s'taient runis, les actes d'adhsion des dpartements arrivaient en
foule, et les malveillants de quelque parti qu'ils fussent, cessaient
d'tre dangereux. La loi des tages, qui avait jet un grand nombre de
citoyens dans les prisons fut rapporte[7]. Des lois intolrantes
avaient t rendues contre les prtres par les gouvernements
prcdents; la perscution avait t pousse aussi loin que le pouvait
faire la haine des thophilanthropes. Prtres rfractaires ou prtres
asserments, tous taient cependant dans la mme proscription; les uns
avaient t dports  l'le de Rh, d'autres  la Guyane, d'autres 
l'tranger, d'autres gmissaient dans les prisons. On adopta pour
principe que la conscience n'tait pas du domaine de la loi, et que le
droit du souverain devait se borner  exiger obissance et fidlit.

  [7] La loi des tages avait t rendue le 12 juillet 1799: elle
  avait t dicte par les jacobins du mange; elle pesait sur cent
  cinquante  deux cents mille citoyens qu'elle mettait hors de la
  protection des lois; elle les rendait responsables, dans leurs
  personnes et leurs proprits, de tous les vnements provenant
  des troubles civils. Ces individus taient les parents des
  migrs, les nobles, les aeuls, aeules, pres et mres de tout
  ce qui faisait partie des bandes armes, chouans ou voleurs de
  diligence. Par l'article 5, les administrateurs des dpartements
  taient autoriss  runir des tages pris dans ces classes, dans
  une commune centrale de leur dpartement, et  dporter,  la
  Guyane, quatre de ces tages pour tout fonctionnaire public,
  militaire ou acqureur de domaines nationaux, assassin: ces
  classes devaient en outre pourvoir, par des amendes
  extraordinaires, aux dpenses qu'occasioneraient les
  dnonciateurs et surveillants; ils taient passibles des
  indemnits dues aux patriotes par l'effet des troubles civils. En
  consquence de cette loi, plusieurs milliers de vieillards, de
  femmes, taient arrts. Un grand nombre tait en fuite. Cette
  loi fut rapporte. Des courriers furent envoys aussitt dans
  tous les dpartements pour faire ouvrir les prisons.


 V.

Si la question et t ainsi pose  l'assemble constituante, et
qu'on n'et point exig un serment  la constitution civile du
clerg, ce qui tait entrer dans des discussions thologiques, aucun
prtre n'et t rfractaire. Mais Talleyrand et d'autres membres de
cette assemble imposrent ce serment, dont les consquences ont t
si funestes  la France.

La constitution civile du clerg, devenue loi de l'tat, il fallait
protger les prtres, en assez grand nombre, qui s'y taient
conforms, et il est probable que ce clerg aurait form l'glise
nationale; mais, quand l'assemble lgislative et la convention firent
fermer les glises, supprimrent les dimanches, et traitrent avec le
mme mpris les prtres asserments et les rfractaires, on donna gain
de cause  ces derniers.

Napolon, qui avait beaucoup mdit sur les matires de religion, en
Italie et en gypte, avait  cet gard des ides arrtes; il se hta
de faire cesser les perscutions. Son premier acte fut d'ordonner la
mise en libert de tous les prtres maris ou asserments, qui taient
dtenus ou dports. L'emportement des factions avait t tel, que
mme ces deux classes avaient t perscutes en masse.--On dcrta
que tout prtre dport, emprisonn, etc., qui ferait serment d'tre
fidle au gouvernement tabli, serait sur-le-champ mis en libert. Peu
de temps aprs ce dcret, plus de vingt mille vieillards rentrrent
dans leurs familles. Quelques prtres ignorants persistrent dans leur
obstination, ils restrent dans l'exil. Mais alors ils se condamnaient
eux-mmes; car les prceptes du christianisme ne sont pas susceptibles
d'interprtation, et le serment de fidlit au gouvernement ne peut
tre refus sans crime.

Dans le mme temps, les lois sur les dcades furent rapportes, les
glises rendues au culte et des pensions accordes aux religieux et
religieuses qui prteraient serment de fidlit au gouvernement. La
plupart se soumirent, et, par l, des milliers d'individus furent
arrachs  la misre. Les glises se rouvrirent dans les campagnes,
les crmonies intrieures furent permises, tous les cultes furent
protgs, et le nombre des thophilanthropes diminua beaucoup.


 VI.

Le pape Pie VI tait mort,  l'ge de quatre-vingt-deux ans, 
Valence, o il s'tait retir aprs les vnements d'Italie. Napolon,
revenant d'gypte, s'tait entretenu quelques instants dans cette
ville avec monsignor Spina, aumnier du pape, et que depuis il fit
nommer cardinal et archevque de Gnes. Il apprit qu'aucun honneur
funbre n'avait t rendu  ce pontife; et que son corps tait dpos
dans la sacristie de la cathdrale. Un dcret des consuls ordonna que
les honneurs accoutums lui fussent dcerns, et qu'un monument en
marbre ft lev sur sa tombe. C'tait un hommage  un souverain
malheureux, et au chef de la religion du premier consul et de la
pluralit des Franais.

Chaque jour le gouvernement consulaire, par des actes de justice et de
gnrosit, s'efforait de rparer les fautes et les injustices des
gouvernements prcdents. Les membres de l'assemble constituante, qui
avaient reconnu la souverainet du peuple, furent rays de la liste
des migrs par une dcision adopte comme principe. Cela excita
beaucoup d'inquitudes; les migrs vont rentrer en foule, disait-on;
le parti royal va relever la tte, comme en fructidor; les
rpublicains vont tre massacrs.

La Fayette[8], Latour-Maubourg, Bureau de Puzy, etc., rentrrent en
France, et dans la jouissance de leurs biens, qui n'taient pas
alins.

  [8] Le gnral La Fayette qui avait commenc la rvolution, avait
  abandonn son arme devant Sedan, et pass  l'tranger. Arrt
  par les Prussiens, il avait t livr au gouvernement autrichien,
  qui le tenait en prison. A l'poque du trait de Loben, quoique
  le gouvernement franais ne prt aucun intrt  ce gnral,
  Napolon crut de l'honneur de la France, d'exiger que la cour
  d'Autriche le mt en libert; il l'obtint; mais La Fayette tait
  sur la liste des migrs, et ne pouvait encore rentrer en France.

  Cet homme, qui a jou un si grand rle dans nos premires
  dissensions politiques, est n en Auvergne. Lors de la guerre
  d'Amrique, il avait servi sous Washington, et s'y tait
  distingu. C'tait un homme sans talents, ni civils ni militaires;
  esprit born, caractre dissimul, domin par des ides vagues de
  libert, mal digres chez lui et mal conues. Du reste, dans la
  vie prive, La Fayette tait un honnte homme.

Depuis le 18 fructidor un grand nombre d'individus restaient dports
 la Guyane,  Sinnamary,  l'le d'Olron. Ils avaient t traits
ainsi sans jugement. Plusieurs d'entre eux taient plus distingus par
leurs talents que par leur caractre. Napolon voulut user
d'indulgence  leur gard, mais le parti  prendre tait difficile et
fort contest; c'tait faire le procs au 18 fructidor. Les
commissions lgislatives taient composes de dputs qui avaient pris
part  la loi du 19. Rapporter cette loi et t une vritable
raction; Pichegru, Imbert Colombs, Willot, rentreraient donc en
France! D'ailleurs, la rvolution de fructidor, quelque injuste,
quelque illgale qu'elle ft, avait videmment sauv la rpublique; et
ds lors, on ne pouvait pas la condamner. On conut l'ide de dclarer
que les dports seraient considrs comme migrs. C'tait les mettre
 la disposition du gouvernement, qui ne tarda pas de laisser rentrer
tous ceux qui n'avaient pas eu des intelligences coupables avec
l'tranger. Leur conduite fut surveille pendant quelque temps, et ils
finirent par tre dfinitivement rays de la liste des migrs.
Plusieurs d'entre eux, tels que Portalis, Carnot, Barb-Marbois, etc.,
furent mme appels  remplir des fonctions publiques. C'tait le
rgne d'un gouvernement fort et au-dessus des factions. Napolon
disait: J'ai ouvert un grand chemin; qui marchera droit sera protg;
qui se jettera  droite ou  gauche, sera puni.


 VII.

D'autres malheureux gmissaient entre la vie et la mort. Il y avait
quelques annes qu'un btiment parti d'Angleterre, pour se rendre dans
la Vende, ayant  bord neuf personnes des plus anciennes familles de
France, des Talmont, des Montmorency, des Choiseul, avait fait
naufrage sur la cte de Calais; ces passagers taient des migrs. On
les avait arrts, et, depuis lors, ils avaient t trans de prisons
en prisons, de tribunaux en tribunaux, sans que leur sort ft dcid.
Le fait de leur arrive en France n'tait pas de leur volont;
c'taient des naufrags: mais on arguait contre eux du lieu de leur
destination. Ils disaient bien qu'ils allaient dans l'Inde; mais le
btiment, ses provisions, tout tmoignait qu'ils allaient dans la
Vende. Sans entrer dans ces discussions, Napolon vit que la position
de ces hommes tait sacre; ils taient sous les lois de
l'hospitalit. Envoyer au supplice des malheureux qui avaient mieux
aim se livrer  la gnrosit de la France, que de se jeter dans les
flots, et t une singulire barbarie. Napolon jugea que les lois
contre les migrs taient des lois politiques, et que la politique
de ces lois ne serait pas viole, s'il usait d'indulgence envers des
personnes qui se trouvaient dans un cas tout--fait extraordinaire.

Il avait dja jug une question pareille, lorsque tant gnral
d'artillerie, il armait les ctes du midi. Des membres de la famille
Chabrillant, se rendant d'Espagne en Italie, avaient t pris par un
corsaire, et amens  Toulon; ils avaient t aussitt jets dans les
prisons. Le peuple, sachant qu'ils taient migrs, voulait les
massacrer. Napolon profita de sa popularit; par le moyen des
canonniers et des ouvriers de l'arsenal, qui taient les plus exalts,
il prserva cette famille de tout malheur; mais craignant une nouvelle
insurrection du peuple, il la fit monter dans des caissons vides qu'il
envoya aux les d'Hyres, et la sauva.

Le gouvernement anglais ne montra pas une gnrosit pareille envers
Napper-Thandy, Blackwell et autres Irlandais, qui, jets par un
naufrage sur les ctes de Norwge, traversaient le territoire de
Hambourg pour retourner  Paris. Ils avaient t naturaliss Franais,
et taient officiers au service de la rpublique. Le ministre anglais,
 Hambourg, fora le snat de les arrter  leur passage; et, qui le
croirait? l'Europe entire s'ameuta contre ces malheureux! Les
gouvernements russe et autrichien appuyaient les demandes de celui
d'Angleterre, pour qu'ils lui fussent remis. Les citoyens de Hambourg
avaient rsist quelque temps; mais, voyant la France dchue de sa
considration, et accable de revers, tant en Allemagne qu'en Italie,
ils avaient fini par cder.

La France avait d'autant plus de raisons de se trouver offense de
cette conduite, que la ville de Hambourg avait t long-temps le
refuge de vingt mille migrs franais, qui, de l, avaient organis
des armes, et tram des complots contre la rpublique; tandis que
deux malheureux officiers au service de la rpublique, ayant le
caractre sacr du malheur et du naufrage, taient livrs  leurs
bourreaux.

Un dcret des consuls mit un embargo sur les btiments hambourgeois
qui se trouvaient dans les ports de France, rappela de Hambourg les
agents diplomatiques et commerciaux franais, et renvoya ceux de cette
ville.

Bientt, aprs ce temps, les armes franaises ayant eu des succs, et
les heureux changements du 18 brumaire se faisant sentir chaque jour,
le snat se hta d'crire une longue lettre  Napolon pour lui
tmoigner son repentir. Napolon rpondit celle-ci:

J'ai reu votre lettre, messieurs; elle ne vous justifie pas. Le
courage et la vertu sont les conservateurs des tats: la lchet et le
crime sont leur ruine. Vous avez viol l'hospitalit, ce qui n'est
jamais arriv parmi les hordes les plus barbares du dsert. Vos
concitoyens vous le reprocheront  jamais. Les deux infortuns que
vous avez livrs meurent illustres; mais leur sang fera plus de mal 
leurs perscuteurs que ne le pourrait faire une arme.

Une dputation solennelle du snat vint aux Tuileries faire des
excuses publiques  Napolon. Il leur tmoigna de nouveau toute son
indignation, et lorsque ces envoys allgurent leur faiblesse, il
leur dit: Eh bien! n'aviez-vous pas la ressource des tats faibles?
n'tiez-vous pas les matres de les laisser chapper?

Le directoire avait adopt le principe d'entretenir les prisonniers
franais en Angleterre, pendant que l'Angleterre entretiendrait les
siens en France: nous avions en Angleterre, plus de prisonniers que
cette puissance n'en avait en France. Les vivres en Angleterre taient
plus chers qu'en France; ds lors cet tat de choses tait onreux
pour celle-ci. A cet inconvnient se joignait celui d'autoriser le
gouvernement anglais  avoir, sous le prtexte de comptabilit, des
intelligences dans l'intrieur de la rpublique. Le gouvernement
consulaire s'empressa de changer cet arrangement. Chaque nation se
trouva charge du soin des prisonniers qu'elle gardait.


 VIII.

Dans la situation o se trouvaient les esprits, on avait besoin de
rallier, de runir les diffrents partis qui avaient divis la nation,
afin de pouvoir l'opposer tout entire  ses ennemis extrieurs.

Le serment de haine  la royaut fut supprim comme inutile et
contraire  la majest de la rpublique, qui, reconnue partout,
n'avait pas besoin de pareils moyens. Il fut galement dcid qu'on ne
clbrerait plus le 21 janvier. Cet anniversaire ne pouvait tre
considr que comme un jour de calamit nationale. Napolon s'en tait
dja expliqu au sujet du 10 aot. On clbre une victoire, disait-il;
mais on pleure sur les victimes mme ennemies. La fte du 21 janvier
est immorale, continuait-il, sans juger si la mort de Louis XVI fut
juste ou injuste, politique ou impolitique, utile ou inutile; et mme
dans le cas o elle serait juge juste, politique et utile, ce n'en
serait pas moins un malheur. En pareille circonstance, l'oubli est ce
qu'il y a de mieux.

Les emplois furent donns  des hommes de tous les partis et de toutes
les opinions modres. L'effet fut tel, qu'en peu de jours il se fit
un changement gnral dans l'esprit de la nation. Celui qui, hier,
prtait l'oreille aux propositions de l'tranger et aux commissaires
des Bourbons, parce qu'il craignait par-dessus tout les principes de
la socit du Mange et le retour de la terreur, prenant aujourd'hui
confiance dans le gouvernement vraiment national, fort et gnreux,
qui venait de s'tablir, rompait ses engagements, et se replaait dans
le parti de la nation et de la rvolution. La faction de l'tranger en
fut un moment tonne; bientt elle se consola, et voulut donner le
change  l'opinion, en cherchant  persuader que Napolon travaillait
pour les Bourbons.


 IX.

Un des principaux agents du corps diplomatique demanda et obtint une
audience de Napolon. Il lui avoua qu'il connaissait le comit des
agents des Bourbons,  Paris; que, dsesprant du salut de la patrie,
il avait pris des engagements avec eux, parce qu'il prfrait tout au
rgne de la terreur: mais, le 18 brumaire, venant de recrer un
gouvernement national, non-seulement il renonait  ses relations,
mais venait lui faire connatre ce qu'il savait,  condition toutefois
que son honneur ne serait pas compromis, et que ces individus
pourraient s'loigner en sret.

Il prsenta mme  Napolon deux des agents, Hyde-de-Neuville et
Dandign. Napolon les reut  dix heures du soir dans un des petits
appartements du Luxembourg. Il y a peu de jours, lui dirent-ils, nous
tions assurs du triomphe, aujourd'hui tout a chang. Mais, gnral,
seriez-vous assez imprudent pour vous fier  de pareils vnements!
vous tes en position de rtablir le trne, de le rendre  son matre
lgitime; nous agissons de concert avec les chefs de la Vende, nous
pouvons les faire tous venir ici. Dites-nous ce que vous voulez faire;
comment vous voulez marcher; et si vos intentions s'accordent avec les
ntres, nous serons tous  votre disposition.

Hyde-de-Neuville parut un jeune homme spirituel, ardent sans tre
passionn. Dandign parut un furibond. Napolon leur rpondit: Qu'il
ne fallait pas songer  rtablir le trne des Bourbons en France,
qu'ils n'y pourraient arriver qu'en marchant sur cinq cent mille
cadavres; que son intention tait d'oublier le pass, et de recevoir
les soumissions de tous ceux qui voudraient marcher dans le sens de la
nation; qu'il traiterait volontiers avec Chtillon, Bernier, Bourmont,
Suzannet, d'Autichamp, etc.: mais  condition que ces chefs seraient
dsormais fidles au gouvernement national, et cesseraient toute
intelligence avec les Bourbons et l'tranger.

Cette confrence dura une demi-heure, et l'on se convainquit de part
et d'autre, qu'il n'y avait pas moyen de s'entendre sur une pareille
base.

Les nouveaux principes adopts par les consuls, et les nouveaux
fonctionnaires firent disparatre les troubles de Toulouse, les
mcontents du midi, et l'insurrection de la Belgique. La rputation de
Napolon tait chre aux Belges, et influa heureusement sur les
affaires publiques dans ces dpartements, que la perscution des
prtres avait mis en feu l'anne prcdente.

Cependant la Vende et la chouannerie troublaient dix-huit
dpartements de la rpublique. Les affaires allaient si mal, que
Chtillon, chef des Vendens, s'tait empar de Nantes; il est vrai
qu'il n'avait pu s'y maintenir vingt-quatre heures. Mais les chouans
exeraient leurs ravages jusqu'aux portes de la capitale. Les chefs
repondaient aux proclamations du gouvernement par d'autres
proclamations, o ils disaient qu'ils se battaient pour le
rtablissement du trne et de l'autel, et qu'ils ne voyaient dans le
directoire ou les consuls que des usurpateurs.

Un grand nombre de gnraux et d'officiers de l'arme, trahissaient la
rpublique, et s'entendaient avec les chefs des chouans. Le peu de
confiance que leur avait inspir le directoire, l'ancien dsordre qui
rgnait dans toutes les parties de l'administration, avaient port ces
officiers  oublier leur honneur et leur devoir, pour se mnager un
parti qu'ils croyaient au moment de triompher. Plusieurs furent assez
honts pour en venir faire la confidence  Napolon, en lui dclarant
avoir obi aux circonstances, et lui offrant de racheter ce moment
d'incertitude par des services d'autant plus importants, qu'ils
taient dans la confidence des chouans et des Vendens.

Des ngociations furent ouvertes avec des chefs de la Vende, en mme
temps que des forces considrables furent diriges contre eux. Tout
annonait la destruction prochaine de leurs bandes; mais les causes
morales agissaient davantage. La renomme de Napolon qui tait grande
dans la Vende, fit craindre aux chefs que l'opinion du pays ne les
abandonnt.

Le 17 janvier,  Montluon, Chtillon, Suzannet, d'Autichamp, l'abb
Bernier, chefs de l'insurrection de la rive gauche de la Loire, se
soumirent.

Le gnral Hdouville ngocia le trait qui fut sign, le 17 janvier,
 Montluon. Cette pacification n'avait rien de commun avec celles qui
avaient prcd: c'taient des Franais qui rentraient dans le sein de
la nation, et se soumettaient avec confiance au gouvernement. Toutes
les mesures administratives, financires, ecclsiastiques,
consolidrent de jour en jour davantage la tranquillit de ces
dpartements.

Ces chefs vendens furent reus plusieurs fois  la Malmaison. La paix
une fois faite, Napolon n'eut qu' se louer de leur conduite.

Bernier tait cur de Saint-L. C'tait un homme de peu de taille et
d'une mince apparence. Il tait bon prdicateur, rus, et savait
inspirer le fanatisme  ses paysans sans le partager. Il avait eu une
grande influence dans la Vende; son crdit avait un peu diminu, mais
restait cependant encore assez considrable pour rendre des services
au gouvernement. Il s'attacha au premier consul, et fut fidle  ses
engagements: il fut charg de ngocier le concordat avec la cour de
Rome. Napolon le nomma vque d'Orlans.

--Chtillon tait un vieux gentilhomme de soixante ans, bon, loyal,
ayant peu d'esprit, mais quelque vigueur. Il venait de se marier, ce
qui contribua  le rendre fidle  ses promesses. Il habitait
alternativement Paris, Nantes, et ses terres. Il obtint dans la suite
plusieurs graces du premier consul. Chtillon pensait qu'on aurait pu
continuer la guerre de la Vende quelques mois de plus; mais que,
depuis le 18 brumaire, les chefs ne pouvaient plus compter sur la
masse de la population. Il avouait aussi que vers la fin des campagnes
d'Italie, la rputation du gnral Bonaparte avait tant exalt
l'imagination des paysans vendens, qu'on avait t au moment de
laisser l les droits des Bourbons, et d'envoyer une dputation pour
lui proposer de se mettre sous son influence.

--d'Autichamp avait fait plusieurs campagnes comme simple hussard dans
les troupes de la rpublique, pendant la grande terreur. C'tait un
homme d'un esprit born; mais ayant le ton, les manires et l'lgance
que comportaient son ducation et l'usage du grand monde.

--Sur la rive droite de la Loire, Georges et la Prvelaye taient  la
tte des bandes de Bretagne; Bourmont commandait celles du Maine;
Frott, celles de Normandie. La Prevelaye et Bourmont se soumirent, et
vinrent  Paris. Georges et Frott voulurent continuer la guerre.
C'tait un tat de licence qui leur permettait, sous des couleurs
politiques, de se livrer  toute espce de brigandage; de ranonner
les riches, sous prtexte qu'ils taient acqureurs de domaines
nationaux; de voler les diligences, parce qu'elles portaient les
dniers de l'tat; de piller les banquiers, parce qu'ils avaient des
relations avec les caisses publiques, etc. Ils interceptaient les
communications entre Brest et Paris. Ils entretenaient des
intelligences avec tout ce que la capitale nourrit de plus vil, avec
des hommes qui vivent dans les antres de jeu et les mauvais lieux: ils
y apportaient leurs rapines, y faisaient leurs enrlements, y
puisaient des renseignements pour rendre profitables les guet-apens
qu'ils tendaient sur les routes.

Les gnraux Chambarlhac et Gardanne entrrent dans le dpartement de
l'Orne,  la tte de deux colonnes mobiles, pour se saisir de Frott.
Ce chef, jeune, actif, rus, tait redout et causait beaucoup de
dsordres. Il fut surpris dans la maison du nomm Guidal, gnral
commandant  Alenon, qui avait des intelligences avec lui, qui
jouissait de sa confiance, et qui le trahit. Il fut jug, et passa par
les armes.

Ce coup d'clat rtablit la tranquillit dans cette province. Il ne
resta plus que Brulard et quelques chefs de peu de valeur, qui,
profitant de la facilit que leur offrait la croisire anglaise,
dbarquaient sur les ctes, rpandaient des libelles, et exeraient
l'espionnage en faveur de l'Angleterre.

Georges se soutenait dans le Morbihan, au moyen des secours d'armes et
d'argent que lui fournissaient les Anglais. Attaqu, battu, cern 
Grand-Champ par le gnral Brune, il capitula, rendit ses canons, ses
armes, et promit de vivre en bon et paisible sujet. Il demanda
l'honneur d'tre prsent au premier consul, et reut la permission de
se rendre  Paris. Napolon chercha inutilement  faire sur lui
l'impression qu'il avait faite sur un grand nombre de Vendens, 
faire parler la fibre franaise, l'honneur national, l'amour de la
patrie: aucune de ces cordes ne vibra....

La guerre de l'Ouest se trouvait ainsi termine; plusieurs bons
rgiments devinrent disponibles.

Pendant que tout s'amliorait, le travail de la constitution touchait
 sa fin; les deux consuls et les deux commissions s'en occupaient
sans relche. Le gouvernement s'occupa peu de politique extrieure.
Toutes ses dmarches se bornrent  la Prusse. Le roi avait une arme
sur pied au moment o le duc d'Yorck avait dbarqu en Hollande; cela
avait donn de l'inquitude.

L'aide-de-camp Duroc fut envoy  Berlin avec une lettre au roi; son
but tait de sonder les dispositions du cabinet. Il russit dans sa
mission, fut accueilli avec distinction, avec bienveillance, par la
reine. Les courtisans de cette cour, toute militaire, se complaisaient
dans le rcit des guerres d'Italie et d'gypte; ils taient fort
satisfaits du triomphe qu'avait obtenu le parti militaire en France,
en arrachant aux avocats les rnes du gouvernement. On eut tout lieu
d'tre content des dispositions de la Prusse, qui peu aprs mit son
arme sur le pied de paix.


 X.

La commission lgislative, intermdiaire des cinq-cents, fut
successivement prside par Lucien, Boulay de la Meurthe, Daunou,
Jacqueminot; celle des anciens, par Lemercier, Lebrun, Regnier.

Boulay fut depuis ministre d'tat, prsident de la section de
lgislation au conseil d'tat.

Daunou tait oratorien, dput du Pas-de-Calais, homme de bonnes
moeurs, bon crivain: il avait rdig la constitution de l'an III, il
fut le rdacteur de celle de l'an VIII: il a t archiviste imprial.

Jacqueminot tait de Nancy, il est mort snateur.

Lebrun fut troisime consul.

Regnier devint grand-juge et duc de Massa.

Les commissions lgislatives intermdiaires dlibraient en secret. Il
et t d'un mauvais effet de rendre publiques les discussions d'une
assemble qui ne se trouvait souvent forme que de 15 ou 16 membres.
Ces deux commissions, aux termes de la loi du 19 brumaire, ne
pouvaient rien sans l'initiative du gouvernement qui l'exerait, en
provoquant l'attention de la commission des cinq-cents sur un objet
dtermin; celle-ci rdigeait sa rsolution, qui tait convertie en
loi par la commission des anciens.

La premire loi importante de cette session extraordinaire fut
relative au serment. On ne pouvait le prter qu' la constitution qui
n'existait plus; il fut conu en ces termes: Je jure fidlit  la
rpublique une et indivisible, fonde sur la souverainet du peuple,
le rgime reprsentatif, le maintien de l'galit, la libert et la
sret des personnes et des proprits.

Les deux conseils se runissaient de droit, le 19 fvrier 1800; le
seul moyen de les prvenir tait de promulguer une nouvelle
constitution, et de la prsenter  l'acceptation du peuple, avant
cette poque. Les trois consuls et les deux commissions lgislatives
intermdiaires se runirent  cet effet en comit, pendant le mois de
dcembre, dans l'appartement de Napolon, depuis neuf heures du soir
jusqu' trois heures du matin. Daunou fut charg de la rdaction. La
confiance de l'assemble reposait entirement dans la rputation et
les connaissances de Siyes. On vantait depuis long-temps la
constitution qu'il avait dans son porte-feuille. Il en avait laiss
percer quelques ides qui avaient germ parmi ses nombreux partisans,
et qui de l s'tant rpandues dans le public, avaient port au plus
haut point cette rputation que, ds la constituante, Mirabeau s'tait
plu  lui faire, lorsqu'il disait  la tribune: _Le silence de Siyes
est une calamit nationale._ En effet, il s'tait fait connatre par
plusieurs crits profondment penss: il avait suggr,  la chambre
du tiers-tat, l'ide-mre de se dclarer assemble nationale; il
avait propos le serment du jeu de paume, la suppression des
provinces et le partage du territoire de la rpublique en
dpartements: il avait profess une thorie du gouvernement
reprsentatif et de la souverainet du peuple, pleine d'ides
lumineuses et qui taient passes en principes. Le comit s'attendait
 prendre connaissance de son projet de constitution, tant mdit; il
pensait n'avoir  s'occuper que de le reviser, le modifier, et le
perfectionner par des discussions profondes. Mais,  la premire
sance, Siyes ne dit rien: il avoua qu'il avait beaucoup de matriaux
en porte-feuille, mais qu'ils n'taient ni classs, ni coordonns. A
la sance suivante, il lut un rapport sur les listes de notabilit. La
souverainet tait dans le peuple; c'tait le peuple qui devait
directement ou indirectement commettre  toutes les fonctions; or, le
peuple, qui est merveilleusement propre  distinguer ceux qui mritent
sa confiance, ne l'est pas  assigner le genre de fonctions qu'ils
doivent occuper. Il tablissait trois listes de notabilit: 1
communale, 2 dpartementale, 3 nationale. La premire se composait
du dixime de tous les citoyens de chaque commune, choisis parmi les
habitants eux-mmes; la deuxime, du dixime des citoyens ports sur
les listes communales du dpartement; la troisime, du dixime des
individus inscrits sur les listes dpartementales: cette liste se
rduisait  six mille personnes, qui formaient la notabilit
nationale. Cette opration devait se faire tous les cinq ans; et tous
les fonctionnaires publics, dans tous les ordres, devaient tre pris
sur ces listes, savoir: le gouvernement, les ministres, la
lgislature, le snat ou grand-jury, le conseil-d'tat, le tribunal de
cassation, et les ambassadeurs, sur la liste nationale; les prfets,
les juges, les administrateurs, sur la liste dpartementale; les
administrations communales, les juges-de-paix, sur la liste communale.
Par l, tout fonctionnaire public, les ministres mme seraient
reprsentants du peuple, auraient un caractre populaire. Ces ides
eurent le plus grand succs: rpandues dans le public, elles firent
concevoir les plus heureuses esprances; elles taient neuves, et l'on
tait fatigu de tout ce qui avait t propos depuis 1789; elles
venaient d'ailleurs d'un homme qui avait une grande rputation dans le
parti rpublicain; elles paraissaient tre une analyse de ce qui avait
exist dans tous les sicles. Ces listes de notabilit taient des
espces de listes de noblesse non hrditaire, mais de choix.
Cependant les gens senss virent tout d'abord le dfaut de ce
systme, qui gnerait le gouvernement, en l'empchant d'employer un
grand nombre d'individus propres aux fonctions, parce qu'ils ne
seraient pas sur les listes nationale, dpartementale, communale.
Cependant le peuple serait priv de toute influence directe dans la
nomination de la lgislature; il n'y aurait qu'une participation fort
illusoire et toute mtaphysique.

Encourag par ce succs, Siyes fit connatre dans les sances
suivantes la thorie de son jury constitutionnel, qu'il consentit 
nommer snat conservateur. Il avait cette ide ds la constitution de
l'an III, mais elle avait t repousse par la convention. La
constitution, disait-il, n'est pas vivante, il faut un corps de juges
en permanence, qui prennent ses intrts, et l'interprtent dans tous
les cas douteux. Quelle que soit l'organisation sociale, elle sera
compose de divers corps: l'un aura le soin de gouverner; l'autre de
discuter et de sanctionner les lois. Ces corps, dont les attributions
seront fixes par la constitution, se choqueront souvent,
l'interprteront diffremment, le jury national sera l, pour les
raccorder et faire rentrer chaque corps dans son orbite. Le nombre
des membres fut fix  quatre-vingts, au moins gs de quarante ans.
Ces quatre-vingts sages, dont la carrire politique tait termine, ne
pourraient plus occuper aucune fonction publique. Cette ide plut
gnralement, et fut commente de diverses manires: les snateurs
taient  vie, c'tait une nouveaut depuis la rvolution, et
l'opinion souriait  toute ide de stabilit; elle tait fatigue des
incertitudes et de la varit qui s'taient succd depuis dix ans.

Peu aprs il fit connatre sa thorie de la reprsentation nationale;
il la composait de deux branches: un corps-lgislatif de deux-cents
cinquante dputs, ne discutant pas, mais qui semblable  la
grand'chambre du parlement, voterait et dlibrerait au scrutin; un
tribunal de cent dputs, qui, semblable aux enqutes, discuterait,
rapporterait, plaiderait contre les rsolutions rdiges par un
conseil d'tat, nomm par le gouvernement, qui se trouverait investi
de la prrogative de rdiger les lois. Au lieu d'un corps-lgislatif,
turbulent, agit par des factions et par ses motions d'ordre si
intempestives, on aurait un corps grave, qui dlibrerait aprs avoir
cout une longue discussion dans le silence des passions. Cependant
le tribunat aurait la double fonction de dnoncer au snat les actes
du gouvernement inconstitutionnels, mme les lois adoptes par le
corps-lgislatif; et,  cet effet, le gouvernement ne pourrait les
proclamer que dix jours aprs leur adoption par le corps-lgislatif.
Ces ides furent accueillies favorablement du comit et du public. On
tait si ennuy des bavardages des tribunes, de ces intempestives
motions d'ordre qui avaient fait tant de mal et si peu de bien, et
d'o taient nes tant de sottises et si peu de bonnes choses, qu'on
se flatta de plus de stabilit dans la lgislation, et de plus de
tranquillit et de repos; c'tait ce que l'on desirait.

Plusieurs sances furent employes  la rdaction, et  des objets de
dtails relatifs  la comptabilit et aux lois. Le moment vint enfin
o Siyes fit connatre l'organisation de son gouvernement; c'tait le
chapiteau, la portion la plus importante de cette belle architecture,
et dont l'influence devait tre le plus sentie par le peuple. Il
proposa un grand-lecteur  vie, choisi par le snat conservateur,
ayant un revenu de six millions, une garde de trois mille hommes, et
habitant le palais de Versailles: les ambassadeurs trangers seraient
accrdits prs de lui; il accrditerait les ambassadeurs et ministres
franais dans les cours trangres. Les actes du gouvernement, les
lois, la justice, seraient rendus en son nom. Il serait le seul
reprsentant de la gloire, de la puissance, de la dignit nationales;
il nommerait deux consuls, un de la paix, un de la guerre; mais l se
bornerait toute son influence sur les affaires: il pourrait, il est
vrai, destituer les consuls et les changer; mais aussi le snat
pourrait, lorsqu'il jugerait cet acte arbitraire et contraire 
l'intrt national, _absorber le grand-lecteur_. L'effet de cette
absorption quivaudrait  une destitution; la place devenait vacante,
le grand-lecteur prenait place dans le snat pour le reste de sa vie.


 XI.

Napolon avait peu parl dans les sances prcdentes, il n'avait
aucune exprience des assembles: il ne pouvait que s'en rapporter 
Siyes, qui avait assist aux constitutions de 1791, 93, 95;  Daunou,
qui passait pour un des principaux auteurs de cette dernire; enfin,
aux trente ou quarante membres des commissions, qui tous s'taient
distingus dans la lgislature, et qui prenaient d'autant plus
d'intrt  l'organisation des corps, qui devaient faire la loi,
qu'ils taient appels  faire partie de ces corps. Mais le
gouvernement le regardait; il s'leva donc contre des ides si
extraordinaires. Le grand-lecteur disait-il, s'il s'en tient
strictement aux fonctions que vous lui assignez, sera l'ombre, mais
l'ombre dcharne d'un roi fainant. Connaissez-vous un homme d'un
caractre assez vil pour se complaire dans une pareille singerie; s'il
abuse de sa prrogative, vous lui donnez un pouvoir absolu. Si, par
exemple, j'tais grand-lecteur, je dirais, en nommant le consul de la
guerre et celui de la paix, Si vous faites un ministre, si vous signez
un acte sans que je l'approuve, je vous destitue. Mais, dites-vous, le
snat  son tour absorbera le grand-lecteur: le remde est pire que
le mal, personne, dans ce projet, n'a de garantie. D'un autre ct,
quelle sera la situation de ces deux premiers ministres? l'un aura
sous ses ordres les ministres de la justice, de l'intrieur, de la
police, des finances, du trsor; l'autre, ceux de la marine, de la
guerre, des relations extrieures. Le premier ne sera environn que de
juges, d'administrateurs, de financiers, d'hommes en robes longues; le
deuxime, que d'paulettes et d'hommes d'pe: l'un voudra de l'argent
et des recrues pour ses armes; l'autre n'en voudra pas donner. Un
pareil gouvernement est une cration monstrueuse, compose d'ides
htrognes, qui n'offrent rien de raisonnable. C'est une grande
erreur de croire que l'ombre d'une chose puisse tenir lieu de la
ralit.

Siyes rpondit mal, fut rduit au silence, montra de l'indcision, de
l'embarras; cachait-il quelque vue profonde? tait-il dupe de sa
propre analyse? c'est ce qui sera toujours incertain; quoiqu'il en
soit, cette ide fut trouve insense. S'il et commenc le
dveloppement de tout son projet de constitution, par le titre de
gouvernement, rien n'et pass, il et t discrdit tout d'abord;
mais dja tout tait adopt en partie, sur la foi qu'on avait en lui.

L'adoption des formes purement rpublicaines fut propose: la cration
d'un prsident,  l'instar des tats-Unis, le fut aussi; celui-ci
aurait le gouvernement de la rpublique pour dix ans, et aurait le
choix de ses ministres, de son conseil-d'tat et de tous les agents de
l'administration. Mais les circonstances taient telles, que l'on
pensa qu'il fallait encore dguiser la magistrature unique du
prsident. On concilia les opinions diverses, en composant un
gouvernement de trois consuls, dont l'un serait le chef du
gouvernement, aurait toute l'autorit, puisque seul il nommait 
toutes les places, et seul avait voix dlibrative; et les deux
autres, ses conseillers ncessaires. Avec un premier consul, on avait
l'avantage de l'unit dans la direction; avec les deux autres
consuls, qui devaient ncessairement tre consults, et qui avaient le
droit d'inscrire leurs opinions au procs-verbal, on conserverait
l'unit, et l'on mnagerait l'esprit rpublicain. Il parut que les
circonstances et l'esprit public du temps ne pouvaient alors rien
suggrer de meilleur. Le but de la rvolution qui venait de s'oprer
n'tait pas d'arriver  une forme de gouvernement plus ou moins
aristocratique, plus ou moins dmocratique; mais le succs dpendait
de la consolidation de tous les intrts, du triomphe de tous les
principes pour lesquels le voeu national s'tait prononc unanimement,
en 1789. Napolon tait convaincu que la France ne pouvait tre que
monarchique; mais le peuple franais tenant plus  l'galit qu' la
libert, et le principe de la rvolution tant fond sur l'galit de
toutes les classes, il y avait absence absolue d'aristocratie. Si une
rpublique tait difficile  constituer fortement, sans aristocratie,
la difficult tait bien plus grande pour une monarchie. Faire une
constitution dans un pays qui n'aurait aucune espce d'aristocratie,
ce serait tenter de naviguer dans un seul lment. La rvolution
franaise a entrepris un problme aussi insoluble que celui de la
direction des ballons.

Siyes et pu, s'il l'et voulu, obtenir la place de deuxime consul;
mais il desira se retirer: il fut nomm snateur, contribua 
organiser ce corps, et en fut le premier prsident. En reconnaissance
des services qu'il avait rendus en tant de circonstances importantes,
les commissions lgislatives, par une loi, lui firent don de la terre
de Crosne,  titre de rcompense nationale. Il dit depuis 
l'empereur: Je n'avais pas suppos que vous me traiteriez avec tant
de distinction, et que vous laisseriez tant d'influence aux consuls,
qui paraissaient devoir vous importuner et vous embarrasser. Siyes
tait l'homme du monde le moins propre au gouvernement; mais essentiel
 consulter, car quelquefois il avait des aperus lumineux et d'une
grande importance. Il aimait l'argent; mais il tait d'une probit
svre, ce qui plaisait fort  Napolon: c'tait la qualit premire
qu'il estimait dans un homme public.

Pendant tout le mois de dcembre, la sant de Napolon fut fort
altre. Ces longues veilles, ces discussions o il fallait entendre
tant de sottises, lui faisaient perdre un temps prcieux, et
cependant ces discussions lui inspiraient un certain intrt. Il
remarqua que des hommes, qui crivaient trs-bien, et qui avaient de
l'loquence, taient cependant privs de toute solidit dans le
jugement, n'avaient pas de logique, et discutaient pitoyablement:
c'est qu'il est des personnes qui ont reu de la nature le don
d'crire et de bien exprimer leurs penses, comme d'autres ont le
gnie de la musique, de la peinture, de la sculpture, etc. Pour les
affaires publiques, administratives et militaires, il faut une forte
pense, une analyse profonde, et la facult de pouvoir fixer
long-temps les objets, sans tre fatigu.


 XII.

Napolon choisit pour deuxime consul Cambacrs, et pour troisime
Lebrun. Cambacrs, d'une famille honorable de Languedoc, tait g de
cinquante ans; il avait t membre de la convention, et s'tait
conserv dans une mesure de modration: il tait gnralement estim.
Sa carrire politique n'avait t dshonore par aucun excs. Il
jouissait,  juste titre, de la rputation d'un des premiers
jurisconsultes de la rpublique. Lebrun, g de soixante ans, tait
de Normandie. Il avait rdig toutes les ordonnances du chancelier
Maupeou, il s'tait fait remarquer par la puret et l'lgance de son
style. C'tait un des meilleurs crivains de France. Dput au conseil
des anciens, par le dpartement de la Manche, il tait d'une probit
svre, n'approuvant les changements de la rvolution que sous le
point de vue des avantages qui en rsultaient pour la masse du peuple;
car il tait n d'une famille de paysans.

La constitution de l'an VIII, si vivement attendue de tous les
citoyens, fut publie et soumise  la sanction du peuple, le 13
dcembre 1799, et proclame le 24 du mme mois; la dure du
gouvernement provisoire fut ainsi de quarante-trois jours.

Les ides de Napolon taient fixes; mais il lui fallait, pour les
raliser, le secours du temps et des vnements. L'organisation du
consulat n'avait rien de contradictoire avec elles; il accoutumait 
l'unit, et c'tait un premier pas. Ce pas fait, Napolon demeurait
assez indiffrent aux formes et dnominations des diffrents corps
constitus. Il tait tranger  la rvolution. La volont des hommes
qui en avaient suivi toutes les phases, dut prvaloir dans des
questions aussi difficiles qu'abstraites. La sagesse tait de marcher
 la journe sans s'carter d'un point fixe, toile polaire sur
laquelle Napolon va prendre sa direction pour conduire la rvolution
au port o il veut la faire aborder.




MMOIRES DE NAPOLON.




ULM.--MOREAU.

  Dfauts des plans de campagne, suivis en 1795, 1796,
    1797.--Position des armes franaises en 1800.--3. Position des
    armes autrichiennes.--Plan du premier consul. Dispositions
    qu'il prend.--Ouverture de la campagne.--Bataille
    d'Engen.--Bataille de Moeskirch.--Bataille de
    Biberach.--Manoeuvres et combats autour d'Ulm.--Kray quitte
    Ulm. Prise de Munich. Combat de Neubourg.--11. Armistice de
    Parsdorf, le 15 juillet 1800.--Remarques critiques.

 1er.

La rpublique franaise avait eu sur le Rhin trois armes pendant les
campagnes de 1795, 1796 et 1797. L'une, dsigne sous le nom d'arme
du Nord, avait son quartier-gnral  Amsterdam, et tait compose
des troupes bataves, environ vingt mille hommes, et d'un pareil nombre
de troupes franaises. Par les traits existants entre les deux
rpubliques, celle de Hollande devait entretenir un corps de
vingt-cinq mille Franais pour protger ce pays. Cette arme de
quarante  quarante-cinq mille hommes, tait charge de la garde des
ctes de la Hollande depuis l'Escaut jusqu' l'Ems, et du ct de
terre des frontires jusque vis--vis Wsel. La deuxime arme, sous
le nom de Sambre-et-Meuse, avait son quartier-gnral  Dusseldorf,
bloquait Mayence et Erenbreisten. La troisime, sous le nom d'arme du
Rhin, avait son quartier-gnral  Strasbourg; elle s'appuyait  la
Suisse, et formait le blocus de Philisbourg.

L'arme du Nord n'tait en ralit qu'une arme d'observation, qui
n'avait plus pour but, que de contenir les partisans de la maison
d'Orange, et de s'opposer aux tentatives que l'Angleterre pourrait
faire pour dbarquer des troupes en Hollande. La paix conclue  Ble
avec la Prusse, les maisons de Saxe et de Hesse, avait rtabli la
tranquillit dans tout le nord de l'Allemagne.

L'arme de Sambre-et-Meuse, ncessaire tant que la Prusse faisait
partie de la coalition, tait devenue inutile du moment que la
rpublique franaise n'avait plus  soutenir la guerre que contre
l'Autriche et l'Allemagne mridionale. Dans la campagne de 1796, cette
arme, commande par Jourdan, marcha sur le Mein, s'empara de
Wurtzbourg et prit position sur le Rednitz; sa gauche appuye au
dbouch de la Bohme par Egra, tandis que sa droite dbouchait sur la
valle du Danube. L'arme du Rhin, commande par Moreau, partit de
Strasbourg, traversa les montagnes noires et le Vurtemberg, passa le
Lech et entra en Bavire. Pendant que ces deux armes manoeuvraient
sous le commandement de deux gnraux indpendants l'un de l'autre,
l'arme autrichienne, oppose  ces deux armes du Rhin et de
Sambre-et-Meuse, tait runie sous le commandement unique de
l'archiduc Charles. Elle se centralisa sur le Danube  Ingolstadt et
Ratisbonne et se trouva place entre les armes franaises, dont elle
parvint  empcher la jonction. L'archiduc battit Bernadotte qui
commandait la droite de l'arme de Sambre-et-Meuse, l'accula sur
Vurtzbourg et enfin le rejeta au del du Rhin. L'arme du Rhin resta
spectatrice de cette marche de l'Archiduc sur l'arme de
Sambre-et-Meuse; et ce fut trop tard que Moreau ordonna  la division
Desaix de passer sur la rive gauche du Danube pour secourir Jourdan;
ce dfaut de rsolution du gnral de l'arme du Rhin, obligea bientt
cette mme arme  se mettre en retraite. Elle repassa le Rhin, et
reprit la premire position sur la rive gauche. Ainsi l'arme
autrichienne, en nombre trs-infrieur aux armes franaises runies,
fit chouer, sans aucune bataille gnrale, le plan de campagne des
Franais, et reconquit toute l'Allemagne.

Le plan des Franais tait vicieux pour la dfensive comme pour
l'offensive. Du moment que l'on n'avait pour ennemie que l'Autriche,
il ne fallait avoir qu'une seule arme, n'agissant que sur une seule
ligne et conduite par une seule tte.

En 1799, la France tait matresse de la Suisse. On forma deux armes:
l'une appele arme du Rhin; l'autre, arme d'Helvtie. La premire
qui prit ensuite le nom d'arme du Danube, sous le commandement de
Jourdan, passa le Rhin, traversa les montagnes noires, arriva 
Stockach, o ayant t battue par l'archiduc, elle fut oblige de
repasser le Rhin, dans le temps mme que l'arme d'Helvtie restait
dans ses positions, matresse de toute la Suisse. On commit donc
encore la mme faute, d'avoir deux armes indpendantes au lieu d'une
seule; et lorsque Jourdan fut battu  Stockach, c'est sur la Suisse
qu'il aurait d se replier, et non sur Strasbourg et Brisack. Depuis,
l'arme du Rhin fut charge de la dfense de la rive gauche du fleuve,
vis--vis Strasbourg; et l'arme d'Helvtie, qui devenait l'arme
principale de la rpublique, perdit une partie de la Suisse, et garda
long-temps la Limath; mais  Zurich, conduite par Massna, et
profitant de la faute que firent les allis en se divisant aussi en
deux armes, elle battit les Russes, et reprit toute la Suisse.


 II.

Au mois de janvier 1800, cette arme d'Helvtie tait cantonne en
Suisse; celle du Bas-Rhin, sous le gnral Lecourbe, dans ses
quartiers d'hiver, sur la rive gauche du Rhin; celle de Hollande, sous
Brune, voyait s'embarquer la dernire division du duc d'Yorck[9].

  [9] Les gnraux Massna, Brune, Lecourbe, Championnet taient
  attachs  la personne de Napolon, mais fort ennemis de Siyes;
  ils partageaient plus ou moins les opinions des jacobins du
  mange: il devenait ncessaire de rompre tous les fils en
  changeant sans retard tous les gnraux en chef. Si jamais
  l'arme devait donner de l'inquitude, ce ne serait que par
  l'influence du parti exagr et non pas celui des modrs, qui
  tait alors en grande minorit.

L'arme d'Italie, battue  Genola, se ralliait en dsordre sur les
cols des Apennins; Coni capitulait; Gnes tait menace, mais le
lieutenant-gnral Saint-Cyr repoussa un des corps de l'arme
autrichienne au del de la Bocchetta, ce qui lui mrita un sabre
d'honneur; ce fut la premire rcompense nationale que Napolon
dcerna, comme chef de l'tat.

Les deux armes entrrent en quartier d'hiver: les Autrichiens sur les
belles plaines du Pimont et du Mont-Ferrat; les Franais, sur les
revers de l'Apennin, de Gnes au Var. Ce pays, bloqu par mer depuis
long-temps, sans communication avec la valle du P, tait puis.
L'administration franaise mal organise, tait confie  des mains
infidles.

La cavalerie, les charrois prirent de misre; les maladies
contagieuses et la dsertion dsorganisrent l'arme; enfin le mal
empira au point que des corps entiers, tambour battant, drapeau
dploy, abandonnrent leur position, et repassrent le Var. Ce qui
donna lieu  divers ordres du jour de Napolon aux soldats d'Italie.
Il leur disait:

Soldats, les circonstances qui me retiennent  la tte du
gouvernement, m'empchent de me trouver au milieu de vous; vos besoins
sont grands; toutes les mesures sont prises pour y pourvoir. La
premire qualit du soldat est la constance  supporter la fatigue et
la privation; la valeur n'est que la seconde. Plusieurs corps ont
quitt leurs positions; ils ont t sourds  la voix de leurs
officiers: la dix-septime lgre est de ce nombre. Sont-ils donc
morts les braves de Castiglione, de Rivoli, de Newmarkt! Ils eussent
pri plutt que de quitter leurs drapeaux, et ils eussent ramen leurs
jeunes camarades  l'honneur et au devoir. Soldats, vos distributions
ne vous sont pas rgulirement faites, dites-vous? Qu'eussiez-vous
fait, si comme les quatrime et vingt-deuxime lgres, les
dix-huitime et trente-deuxime de ligne, vous vous fussiez trouvs au
milieu du dsert, sans pain, ni eau, mangeant du cheval et du chameau?
_La victoire nous donnera du pain_, disaient-elles; et vous, vous
dsertez vos drapeaux! Soldats d'Italie, un nouveau gnral vous
commande; il fut toujours  l'avant-garde, dans les plus beaux moments
de votre gloire; entourez-le de votre confiance, il ramnera la
victoire dans vos rangs. Je me ferai rendre un compte journalier de la
conduite de tous les corps, et spcialement de la dix-septime lgre
et de la soixante-troisime de ligne; _elles se ressouviendront de la
confiance que j'avais en elles_.

Ces paroles magiques arrtrent le mal comme par enchantement: l'arme
se rorganisa, les subsistances furent assures, les dserteurs
rjoignirent.

Napolon rappela Massna d'Helvtie, et lui confia l'arme d'Italie;
ce gnral, qui connaissait parfaitement les dbouchs des Apennins,
tait plus propre que personne  cette guerre de chicane; il arriva le
10 fvrier  son quartier-gnral de Gnes.

Le gnral Brune, d'abord appel au conseil-d'tat, fut quelques
semaines aprs envoy sur la Loire pour commander l'arme de l'Ouest;
le gnral Augereau le remplaa dans le commandement de la Hollande;
la proclamation suivante fut mise  l'ordre des armes:

Soldats! en promettant la paix au peuple franais, j'ai t votre
organe, je connais votre valeur, vous tes les mmes hommes qui
conquirent la Hollande, le Rhin, l'Italie, et donnrent la paix sous
les murs de Vienne. Soldats! ce ne sont plus vos frontires qu'il faut
dfendre, ce sont les tats ennemis qu'il faut envahir. Il n'est aucun
de vous qui n'ait fait campagne, qui ne sache que la qualit la plus
essentielle d'un soldat, c'est de savoir supporter les privations avec
constance: plusieurs annes d'une mauvaise administration ne peuvent
tre rpares dans un jour. Premier magistrat de la rpublique, il me
sera doux de faire connatre  la nation entire les corps qui
mriteront, par leur discipline et leur valeur, d'tre les soutiens de
la patrie. Soldats! lorsqu'il en sera temps je serai au milieu de
vous, et l'Europe se souviendra que vous tes de la race des braves.

Telle tait la position des armes; le premier consul ordonna
sur-le-champ la runion de celles du Rhin et d'Helvtie en une seule
sous le nom d'arme du Rhin; il en donna le commandement au gnral
Moreau, qui lui avait montr le dvouement le plus absolu dans la
journe du 18 brumaire[10]. Les troupes franaises manquaient de tout,
leur dnuement tait extrme, tout l'hiver fut employ  recruter,
habiller, solder cette arme. Un dtachement de l'arme de Hollande
fut dirig sur Mayence, et bientt l'arme du Rhin devint une des
plus belles qu'ait jamais eues la rpublique; elle comptait 150,000
hommes, et tait forme de toute les vieilles bandes.

  [10] Moreau tait ennemi du directoire, et surtout de la socit
  du mange; quoiqu'il n'et eu que des revers dans la campagne qui
  venait de se terminer, qu'il et alors moins de considration que
  les gnraux qui venaient de sauver la Suisse,  Zurich, et la
  Hollande  Alkmaer, en faisant capituler le fils du roi
  d'Angleterre, il avait une connaissance particulire du champ
  d'opration de l'arme d'Allemagne: ce qui dcida le premier
  consul  lui donner toute sa confiance, et  le mettre  la tte
  de l'arme.


 III.

Paul I tait mcontent de la politique de l'Autriche et de
l'Angleterre; l'lite de son arme avait pri en Italie sous Suvarow,
en Suisse sous Korsakow, en Hollande sous Hermann. Les prtentions
anciennes et nouvelles des Anglais sur la navigation des neutres,
l'indisposaient tous les jours davantage; le commerce des neutres,
surtout celui des puissances de la Baltique tait troubl; des convois
escorts par des btiments de guerre taient insults et soumis  des
visites. D'un autre ct les changemens survenus dans les principes du
gouvernement franais, depuis le 18 brumaire, avaient neutralis,
suspendu sa haine contre la rvolution: il estimait le caractre que
le premier consul avait montr en Italie, en gypte, et qu'il
dployait tous les jours; ces dernires circonstances dterminrent sa
conduite, et s'il n'abandonna pas la coalition, du moins ordonna-t-il
 ses armes de quitter le champ de bataille et de repasser la
Vistule.

L'abandon de l'arme russe ne dcouragea pas l'Autriche, elle dploya
tous ses moyens et mit deux grandes armes sur pied.

L'une en Italie, forte de 140,000 hommes, sous les ordres du
feld-marchal Mlas, fut destine  prendre l'offensive, s'emparer de
Gnes, de Nice et de Toulon. Sous les murs de cette place, elle devait
tre rejointe par l'arme anglaise de 18,000 hommes qui devaient se
rassembler  Mahon, et par l'arme napolitaine de 20,000 hommes.
Willot tait au quartier-gnral de Mlas, pour insurger le Midi de la
rpublique, o les Bourbons pensaient avoir des partisans.

L'autre en Allemagne, commande par le feld-marchal Kray, forte de
120,000 hommes, y comprises les troupes de l'empire et celles  la
solde de l'Angleterre. Cette dernire arme tait destine  rester
sur la dfensive pour couvrir l'Allemagne. L'exprience de la campagne
passe avait convaincu l'Autriche de toutes les difficults attaches
 la guerre de Suisse.

Le feld-marchal Kray avait son quartier-gnral  Donau-Schingen; ses
principaux magasins  Stockach, Engen, Moerskirch, Biberach. Son arme
tait compose de quatre corps.

Celui de droite, command par le feld-marchal-lieutenant Starray,
tait sur le Mein.

Celui de gauche, sous les ordres du prince de Reuss, tait en Tyrol.

Les deux autres taient sur le Danube, tenant des avant-gardes: l'une
sous le gnral Kienmayer, vis--vis de Kehl; l'autre sous les ordres
du gnral-major Giulay, dans le Brisgaw; une troisime sous les
ordres du prince Ferdinand, dans les villes forestires aux environs
de Ble; une quatrime sous les ordres du prince de Vaudmont,
vis--vis Schaffhouse.

Dans ces circonstances, il devenait donc urgent que l'arme du Rhin
prt vigoureusement l'offensive; ses forces taient presque doubles de
celles de l'ennemi, tandis que l'arme autrichienne d'Italie tait
plus que double de l'arme franaise, qui, complte  40,000 hommes,
gardait l'Apennin et les hauteurs de Gnes. Une arme de rserve de
35,000 hommes fut runie sur la Sane, pour se porter au soutien de
l'arme d'Allemagne si cela tait ncessaire, dboucher par la Suisse
sur le P, et prendre l'arme autrichienne d'Italie  revers.

Le cabinet de Vienne comptait que ses armes seraient, au milieu de
l't, au coeur de la Provence; et celui des Tuileries avait calcul
que son arme du Rhin serait avant ce temps-l sur l'Inn.


 IV.

Le premier consul ordonna au gnral Moreau de prendre l'offensive et
d'entrer en Allemagne, afin d'arrter le mouvement de l'arme
autrichienne d'Italie, qui dja tait arrive sur Gnes. Toute l'arme
du Rhin devait se runir en Suisse et passer le Rhin  la hauteur de
Schaffhouse; le mouvement de la gauche de l'arme sur sa droite devant
se faire derrire le rideau du Rhin, et d'ailleurs, tant prpar
beaucoup  l'avance, l'ennemi n'en aurait aucune connaissance. En
jetant quatre ponts  la fois  la hauteur de Schaffhouse, toute
l'arme franaise passerait en vingt-quatre heures, arriverait sur
Stockach, et culbuterait la gauche de l'ennemi, prendrait par derrire
tous les Autrichiens placs entre la rive droite du Rhin et les
dfils de la fort Noire. En six ou sept jours de l'ouverture de la
campagne, l'arme serait devant Ulm; ce qui pourrait s'chapper de
l'arme autrichienne se rejetterait en Bohme. Ainsi, le premier
mouvement de la campagne aurait eu pour rsultat de sparer l'arme
autrichienne de Ulm, Philisbourg et Ingolstadt, et de mettre en notre
pouvoir le Wurtemberg, toute la Souabe et la Bavire. Ce plan
d'opration devait donner lieu  des vnements plus ou moins
dcisifs, selon les chances de la fortune, l'audace et la rapidit des
mouvements du gnral franais. Le gnral Moreau tait incapable
d'excuter et mme de comprendre un pareil mouvement; il envoya le
gnral Dessolles  Paris, prsenter un autre projet au ministre de la
guerre, suivant la routine des campagnes de 1796 et 1797; il proposait
de passer le Rhin  Mayence, Strasbourg et Ble. Le premier consul,
fortement contrari, pensa un moment  aller lui-mme se mettre  la
tte de cette arme, il calculait qu'il serait sous les murs de Vienne
avant que l'arme autrichienne d'Italie ne ft devant Nice. Mais
l'agitation intrieure de la rpublique s'opposa  ce qu'il quittt sa
capitale, et s'en loignt pour autant de temps: le projet de Moreau
fut modifi, et le gnral fut autoris  excuter un projet mitoyen,
qui consistait  faire passer le fleuve par sa gauche  Brisach, par
son centre  Ble, par sa droite au-dessus de Schaffhouse. Il lui
tait surtout prescrit de n'avoir qu'une seule ligne d'opration;
encore dans l'excution ce dernier plan lui parut-il trop hardi, et il
y fit des changements.


 V.

Moreau avait son quartier-gnral  Ble; son arme tait compose de
quatre corps d'infanterie, d'une rserve de grosse cavalerie et de
deux divisions dtaches, savoir

Le lieutenant-gnral Sainte-Suzanne commandant la gauche: les
divisions Souham et Legrand; le lieutenant-gnral Saint-Cyr
commandant le centre: les divisions Baraguai-d'Hilliers et Ney; le
gnral en chef commandant la rserve: les divisions Delmas, Leclerc
et Richepanse; le lieutenant-gnral Lecourbe commandant la droite:
les divisions Vandamme, Montrichard et Lorge.

Le gnral d'Hautpoult commandant la rserve de grosse cavalerie; le
gnral bl, l'artillerie.

Les corps dtachs taient commands par les gnraux Collaud et
Moncey, en Suisse.

Le 25 avril Sainte-Suzanne, commandant la gauche, passa le Rhin 
Strasbourg; Saint-Cyr, avec le centre, le passa le mme jour 
Brisach; le gnral Moreau,  la tte d'un corps de rserve, passa le
27  Ble.

Le corps de Sainte-Suzanne culbuta un corps ennemi de 12  15,000
hommes, qui tait en position en avant d'Offembourg; Saint-Cyr entra
 Fribourg, que l'ennemi ne lui disputa pas; de l il se porta sur
Saint-Blaise, o dja la rserve, qui avait pass  Ble, tait
arrive. Richepanse resta  Saint-Blaise, les deux autres divisions,
remontant la rive droite du Rhin, se portrent  l'embouchure de
l'Alb. Le 26 et le 27, les trois divisions se runirent sur le
Wuttach; le 28, elles prirent position  Neukirch; Saint-Cyr se porta
de Saint-Blaise sur le Wuttach  Sthlingen.

Cependant Moreau sentit la ncessit de rappeler Sainte-Suzanne, qui
dut passer  Kehl le 27, pour venir par la rive gauche du Rhin 
Vieux-Brisach, passer de nouveau le fleuve et se trouver en deuxime
ligne du corps de Saint-Cyr; il marcha sur Fribourg, traversa le
Val-d'Enfer, et prit position  Neustadt.

Telle tait la position de la rserve du centre et de la gauche
franaise, lorsque le 1er mai la droite, sous Lecourbe, passa le Rhin
prs Stein, sans presque aucun obstacle, et se porta sur le fort
Hohentwoel, qui capitula. Il avait quatre-vingts bouches  feu; ainsi,
ce fut cinq jours aprs le signal de l'ouverture de la campagne, que
Lecourbe put entrer en opration. Le 2 mai, l'arme resta inactive
dans ses positions, o elle se trouvait en bataille sur une ligne de
quinze lieues obliques au Danube, depuis le fort Hohentwoel jusqu'
Neustadt.


 VI.

Le feld-marchal Kray eut ainsi le temps de runir ses troupes le 2
mai; il tait en position avec 45,000 hommes en avant de la petite
ville d'Engen, ayant sur sa gauche,  Stockach,  six lieues, le
prince de Vaudmont, avec un corps de 12,000 hommes, liant sa position
d'Engen avec le lac de Constance, gardant ses magasins, et assurant sa
retraite sur Moeskirch. Le 3,  la pointe du jour, Lecourbe, avec ses
trois divisions, se dirigea sur Stockach; Moreau, avec les trois
divisions de la rserve, sur Engen; Saint-Cyr et Sainte-Suzanne, trop
loigns du champ de bataille, ne purent y arriver  temps. Lecourbe
marcha sur trois colonnes; Vandamme,  la droite, tourna Stockach;
Montrichard, au centre, entra au pas de charge dans la ville; le
gnral Lorge,  la gauche, coupa avec une brigade la communication de
Stockach avec Engen, et seconda avec son autre brigade l'attaque de la
rserve. Le prince de Vaudmont fut mis en droute; il se retira en
toute hte sur Moeskirch, laissant 3,000 prisonniers, cinq pices de
canon et des drapeaux au pouvoir de Lecourbe. Pendant ce temps, les
trois divisions de la rserve s'engagrent avec les avant-gardes du
feld-marchal Kray sur un chemin d'Engen, aux approches de la rivire
d'Aach. Le combat devint bientt vif  Wetterdingen,  Mulhausem; mais
Moreau tendit bientt sa ligne sur sa gauche: il fit attaquer par
Richepanse le mamelon de Hohenhoven, celui-ci l'attaqua en vain toute
la journe; les trois divisions de la rserve, avec la brigade de la
division Lorge et la rserve de grosse cavalerie, formaient une force
de 40,000 hommes, c'est--dire un peu moins que l'ennemi n'avait
devant Engen. La victoire penchait en faveur des Autrichiens, lorsque
Kray fut instruit de la dfaite du prince de Vaudmont, des grands
succs de Lecourbe et de l'arrive de Saint-Cyr sur Hohenhoven; il
battit en retraite. Saint-Cyr tait parti le matin de Sthlingen; il
avait remont la rive droite du Wuttach, et il fut arrt au dfil de
Zollhaus;  la nuit, sa brigade d'avant-garde, commande par le
gnral Roussel, occupa le plateau de Hohenhoven. La perte fut de 6 
7,000 hommes de chaque ct, les Autrichiens perdirent en outre 4,000
prisonniers et quelques pices de canon, la plupart pris par Lecourbe
 Stockach.

    _Bataille de Moeskirch._

Pendant la journe du 4, le feld-marchal Kray joignit  Moeskirch le
prince de Vaudmont, et fut rejoint par la division que commandait
l'archiduc Ferdinand; il ordonna l'vacuation de ses magasins, et fit
ses dispositions pour se porter sur le Danube, qu'il voulait passer
sur le pont de Sigmaringen: pendant cette journe l'arme franaise ne
fit aucun mouvement; mais le gnral Lecourbe se porta de Stockach sur
Moeskirch. St.-Cyr, qui n'avait pas donn  Engen, se porta sur
Liptingen: les trois divisions de la rserve marchrent en deuxime
ligne  l'appui de Lecourbe; celui-ci marcha sur Moeskirch sur trois
colonnes; Vandamme  la droite sur Kloster-Wald; Montrichard au
centre, appuy par la rserve de grosse cavalerie; Lorge  la gauche,
par Neuhausen: il couvrait ainsi un front de deux grandes lieues. La
rencontre des troupes lgres de l'ennemi ne tarda pas  lui indiquer
la prsence de l'arme: bientt les trois divisions furent aux mains
contre toute l'arme autrichienne; elles taient fort compromises,
lorsque, dans l'aprs-midi, elles furent soutenues par trois divisions
de la rserve. Le combat devint fort chaud, les armes se maintinrent
sur leur champ de bataille. Saint-Cyr eut dcid de la victoire; mais
il n'arriva  Liptingen que la nuit, encore loign du champ de
bataille de plusieurs lieues. Pendant la nuit Kray battit en retraite:
la moiti de ses troupes avaient pass le Danube  Sigmaringen;
l'autre moiti tait sur la rive droite, lorsque Saint-Cyr, qui avait
suivi la rive droite du Danube, arriva le 6 sur les hauteurs qui
dominent ce fleuve. Si Moreau et march, de son ct,  la suite de
l'ennemi, une partie de l'arme autrichienne aurait t dtruite, mais
Moreau ne connaissait pas le prix du temps; il le passait toujours le
lendemain des batailles, dans une fcheuse indcision.

    _Bataille de Biberach._

Quelques jours aprs la bataille de Moeskirch, Lecourbe se porta sur
Wurzach et envoya ses flanqueurs au pied des montagnes du Tyrol.
Saint-Cyr se porta sur Buchau; Moreau, avec la rserve, marcha en
deuxime ligne; Sainte-Suzanne continua son mouvement par la rive
gauche du Danube, et se porta  Geissingen, spar de l'arme par le
fleuve. Kray avait fait sa retraite sans tre inquit. Se trouvant le
7  Riedlingen, et ayant eu avis du mouvement dcousu de la droite de
l'arme sur le Tyrol, et de celui de Sainte-Suzanne sur la rive gauche
du Danube, il passa ce fleuve au pont de Riedlingen, et se porta
derrire Biberach, plaant une avant-garde de dix mille hommes sur la
route de Buchau, et toute son arme derrire la Riess, la gauche 
Ochsenhausen, la droite sur le plateau de Mettenberg. Le 9 mai,
Saint-Cyr partit de Buchau, attaqua cette avant-garde, qui tait
spare du corps de bataille par la Riess, la culbuta dans la rivire,
lui fit quinze cents prisonniers, et lui prit du canon; il la suivit
sur la rive droite; deux divisions de la rserve taient survenues
dans ces entrefaites. Kray se mit en route sur l'Iller; Lecourbe
l'attaqua  Memmingen, lui fit douze cents prisonniers, et lui prit du
canon; il se refugia dans son camp d'Ulm.

    _Manoeuvres et combats autour d'Ulm._

Du 10 au 12 mai, l'arme franaise occupait les positions suivantes:
la droite, sous Lecourbe, avait son quartier-gnral  Memmingen; la
rserve et le centre le long de l'Iller, jusqu'au Danube; le gnral
Sainte-Suzanne, sur la gauche du Danube,  une journe d'Ulm. L'arme
autrichienne tait toute runie dans le camp retranch d'Ulm, hormis
le corps du prince de Reuss, de 20,000 hommes, qui tait dans le
Tyrol. Ulm avait une enceinte bastionne; le mont Saint-Michel qui la
domine, tait occup par des fortifications de campagne faites avec
soin, et armes d'une nombreuse artillerie: sur la rive droite, de
forts retranchements protgeaient deux ponts. De grands magasins de
fourrages, vivres et munitions de guerre y taient runis. Le gnral
autrichien pouvait manoeuvrer sur les deux rives du Danube, protgeant
 la fois la Souabe et la Bavire, couvrant la Bohme comme
l'Autriche; il recevait tous les jours des recrues, des vivres, et
paraissait rsolu  vouloir se maintenir dans cette position centrale,
malgr l'infriorit bien constate de ses forces, et les checs qu'il
avait essuys.

Moreau, pour le dposter, rsolut de marcher en avant, la droite en
tte: Lecourbe quitta Memmingen, et s'approcha du Lech. Le
quartier-gnral passa le Gnt; Saint-Cyr, avec le centre, le suivit
en chelon, longeant le Danube; Sainte-Suzanne s'approcha d'Ulm par la
rive gauche. La division Legrand prit position  Erbach sur le Danube,
 deux lieues de la place; la division Souham,  la mme distance sur
la Blau. Les deux divisions couvraient ainsi une ligne de deux lieues.
Sainte-Suzanne n'avait aucun pont sur le Danube; il affrontait avec
son seul corps toute l'arme de Kray, qui s'tait content d'envoyer
le gnral Merfeld derrire le Lech, et continua  occuper en force
toute la rive gauche du Danube, depuis Ulm jusqu' l'embouchure de
cette rivire, poussant des avant-gardes jusque sur la chausse
d'Augsbourg, o elles escarmouchaient avec les flanqueurs de gauche de
l'arme franaise.

Le 16,  la pointe du jour, l'archiduc Ferdinand dboucha sur le
gnral Legrand, ainsi qu'une autre colonne sur le gnral Souham. Les
avant-postes des deux divisions franaises furent bientt reploys,
leurs communications coupes, le corps des divisions rejet deux
lieues en arrire;  mesure qu'elles reculaient, la distance qui les
sparait s'augmentait.

Sainte-Suzanne tait perc; il ordonna au gnral Legrand d'abandonner
le Danube, afin de se rapprocher de la division Souham: ce mouvement
de concentration, avantageux sous ce point de vue, avait le terrible
inconvnient de l'loigner de l'arme; mais Saint-Cyr, au bruit de la
canonade, rtrograda avec son arrire-garde, et plaa sur la rive
droite du Danube des batteries, qui battaient la route d'Ulm 
Erbach, et donnrent de l'inquitude  l'archiduc: il crut que toute
l'arme allait passer ce fleuve, et le couper; il se reploya sur Ulm.
La perte du corps de Sainte-Suzanne fut considrable en tus et
blesss, moindre cependant qu'elle n'aurait d l'tre, vu la fausse
position o on l'avait abandonn: l'intrpidit des troupes,
l'habilet du gnral, sauvrent ce corps d'une destruction totale.

Moreau, tonn de cet vnement, contremanda la marche sur le Lech;
ordonna  Saint-Cyr et  d'Hautpoult de passer le Danube  Erbach,
pour soutenir Sainte-Suzanne; se porta lui-mme sur l'Iller, et
rappela Lecourbe. Sainte-Suzanne passa la Blau, de sorte que des onze
divisions qui composaient son arme, cinq taient sur la rive gauche,
et six taient sur la rive droite du Danube,  cheval sur ce fleuve,
occupant une ligne de quatorze lieues; il passa plusieurs jours dans
cette position.

Attaquera-t-il Kray sur la rive gauche? repassera-t-il sur la rive
droite? il se dcida de nouveau  ce dernier parti. Lecourbe se
reporta sur Landsberg, o il arriva le 27 mai; le 28, sur Augsbourg,
o il passa le Lech; St.-Cyr se porta sur la Gnzt; Sainte-Suzanne
passa sur la droite du Danube, et prit position  cheval sur l'Iller.
L'arme franaise se trouva en bataille, la gauche au Danube, la
droite au Lech, occupant une ligne de vingt lieues. Le 24 mai, le
feld-marchal Kray fit passer une avant-garde sur la rive droite, qui
attaqua  la fois les deux divisions de Sainte-Suzanne: le combat fut
vif, il dura toute la journe: la perte de part et d'autre fut
considrable; mais le soir, les Autrichiens repassrent le Danube.

A cette nouvelle, le gnral Moreau changea encore de rsolution: il
arrta son mouvement, et se rapprocha du Danube. Lecourbe abandonna
pour la deuxime fois le Lech. Mais le 4 juin, le feld-marchal Kray,
ayant runi une partie de ses forces, passa sur le pont d'Ulm, et
attaqua le corps de Sainte-Suzanne, conduit par Richepanse.
Sainte-Suzanne avait t prendre le commandement des troupes de
Mayence, qui se trouvaient en position sur l'Iller. Richepanse,
environn par des forces suprieures, se reploya toute la journe: sa
position devenait des plus critiques, lorsque le gnral Grenier (il
avait remplac Saint-Cyr, renvoy de l'arme par Moreau), fit
dboucher par le pont de Kellmuntz sur l'Iller la division Ney; le
combat se rtablit. Le gnral Moreau se concentra tout--fait sur
l'Iller: c'tait justement ce que voulait Kray, qui, trop faible pour
faire tte  l'arme franaise, voulait l'empcher de cheminer, et la
consumer dans des combats de dtail.

Aprs avoir sjourn plusieurs jours dans cette position, enhardi par
l'attitude dfensive de Kray, qui ne faisait aucun mouvement, et
restait dans son camp retranch, Moreau reprit pour la troisime fois
son projet d'attaque sur la Bavire; il fit mine de passer le Lech.

Lecourbe repassa de nouveau le Lech, et les 10, 11 et 12 juin, toute
l'arme se rapprocha de cette rivire. Ainsi il y avait un mois que le
combat de Biberach avait eu lieu, et l'arme tait toujours dans la
mme position; elle avait perdu ce temps en marches et contre-marches,
qui l'avaient compromise, et avaient donn lieu  des combats o les
troupes franaises, en nombre infrieur, avaient perdu beaucoup de
monde. L'arrire-garde de Lecourbe avait perdu deux mille hommes, en
vacuant Augsbourg, au combat de Shwamunchen. Cette hsitation avait
indispos quelques gnraux de l'arme. Moreau avait renvoy
Saint-Cyr, qu'il avait remplac par le gnral Grenier; il reprochait
 ce gnral les lenteurs de sa marche  Engen, surtout  Moeskirch,
et d'tre mauvais camarade, de laisser craser les divisions voisines,
lorsqu'il pouvait les secourir; de son ct, Saint-Cyr critiquait
amrement la conduite de son gnral en chef, et manifestait
hautement la dsapprobation des manoeuvres qui avaient t faites
depuis l'ouverture de la campagne. On voit dans les dpches de
Lecourbe plusieurs lettres pleines d'nergie et de plaintes sur ses
lenteurs, ses incertitudes, ses hsitations, ses ordres et
contre-ordres. Cela dcida enfin le gnral en chef  se porter sur la
rive gauche du Danube, en passant la rivire, du 19 au 20 juin, 40
jours aprs tre arriv sur le fleuve,  la hauteur d'Ulm.


 VII.

Lecourbe, avec la droite, se porta vis--vis Hochstet; Moreau, avec la
rserve, vis--vis Dillingen; Grenier, avec le centre,  Guntzbourg;
Richepanse, avec la gauche, resta en observation sur l'Iller,
vis--vis Ulm. Le 19,  la pointe du jour, Lecourbe fit raccommoder le
pont du Danube  Blindheim, fit passer son corps d'arme, se porta
avec une division sur Schwoningen, en descendant  deux lieues, du
ct de Donawert, et renvoya deux autres sur Lauingen, en remontant le
Danube. A peine arriv  Schwoningen, la division fut attaque par une
brigade de quatre mille hommes que commandait le gnral Devaux, qui
avait son quartier-gnral  Donawert. Le combat fut assez vif, mais
ce corps fut dfait, la moiti resta sur le champ de bataille, et dans
les mains des Franais. Peu aprs, l'ennemi attaqua les divisions
places sur Lauingen; aprs un combat fort vif, il fut repouss.
Moreau, avec la rserve, passa au pont de Dillingen. Grenier voulut
rtablir le pont de Gunztbourg, mais il en fut empch par le gnral
Giulay; ce qui l'obligea  aller passer au pont de Dillingen. Aussitt
que Kray apprit que le passage tait effectu, il rsolut de se
retirer; ce qu'il fit, sous la protection d'un corps de cavalerie
qu'il plaa sur la Brenzt: mais, pendant les journes du 20, 21, 22 et
23, l'arme franaise resta immobile et ne fit rien. C'tait perdre un
temps prcieux, et qui, bien employ, pouvait devenir funeste  son
ennemi: le gnral autrichien en profita; il passa par Neresheim,
Nordlingen, et arriva sur la Wernitz le 23 au soir. Le gnral
Richepanse cerna Ulm, avec son corps. L'arme se mit trop tard  la
suite de l'arme autrichienne, dont elle n'atteignit que
l'arrire-garde. La division Decaen fut dirige sur Munich; aprs un
lger combat contre le gnral Merfeld, il entra dans cette capitale.

Lecourbe repassa sur la rive droite du Danube, se porta sur Rain et
Neubourg. Kray tait en position avec vingt-cinq mille hommes. En
avant de cette ville, sur la rive droite du Danube, Montrichard, qui
osa l'y attaquer, fut vivement repouss et ramen pendant deux lieues.
Lecourbe rtablit le combat avec la division Grandjean: la valeur des
troupes et l'nergie du gnral remdirent au mal qui et pu tre
beaucoup plus grand. Le champ de bataille resta  l'ennemi; mais dans
la nuit il sentit qu'il n'tait plus  temps de gagner le Lech, et que
le reste de l'arme franaise allait l'accabler; il repassa le Danube,
se porta sur Ingolstadt, passa de nouveau le fleuve, et porta son
quartier-gnral  Landshut, derrire l'Iser. Le gnral Moreau entra
 Ausgbourg; y plaa son quartier-gnral, il envoya la division
Leclerc sur Freysing, qui y entra aprs un combat trs-vif contre
l'avant-garde autrichienne.

Dans ce temps, Sainte-Suzanne sortit de Mayence avec deux divisions
runies de ce ct, et il entra dans la Franconie, se rapprochant du
Danube.

Cependant le prince de Reuss, occupant toujours Feldkirch, Fuessen et
tous les dbouchs du Tyrol, Lecourbe repassa le Lech, avec vingt
mille hommes, et se porta sur trois colonnes, la gauche sur Scharnitz,
le centre sur Fuessen, et la droite sur Feldkirch. Le 14 juillet,
Molitor entra dans cette place; l'ennemi lui abandonna le camp
retranch. Le prince de Reuss se retira derrire les dfils et les
retranchements qui couvraient le Tyrol.


 VIII.

L'armistice fut conclue le 15 juillet  Parsdorf: les trois places
d'Ingolstadt, Ulm, Philipsbourg durent rester bloques, mais
approvisionnes jour par jour, pendant le temps de la suspension
d'armes. Tout le Tyrol resta au pouvoir de l'Autriche, et la ligne de
dmarcation passa par l'Iser, au pied des montagnes du Tyrol. Ds le
24 juin, le feld-marchal Kray avait propos de se conformer 
l'armistice conclu  Marengo, dont il venait de recevoir la nouvelle.
Le reste de juillet, aot, septembre, octobre, novembre, les armes
restrent en prsence, et les hostilits ne recommencrent qu'en
novembre. L'armistice disait:

Article premier. Il y aura armistice et suspension des hostilits
entre l'arme de sa majest impriale et de ses allis, en Allemagne,
dans la Suisse, le Tyrol et les Grisons, et l'arme franaise dans les
mmes pays. La reprise des hostilits devra tre annonce
respectivement douze jours d'avance.--Art. 2. L'arme franaise
occupera tout le pays qui est compris dans la ligne de dmarcation
suivante: cette ligne s'tend depuis Balzers, dans les Grisons, sur la
rive droite du Rhin, jusqu'aux sources de l'Inn, dont elle comprend
toute la valle; de l aux sources du Lech, par le revers des
montagnes du Vorarlberg, jusqu' Reuti, le long de la rive gauche du
Lech. L'arme autrichienne reste en possession de tous les passages
qui conduisent  la rive droite du Lech; elle forme une ligne qui
comprend Reuti, s'tend au del de Scebach, prs de Breitenwang, le
long de la rive septentrionale du lac dont sort le Scebach, s'lve
sur la gauche, dans Lechtal, jusqu' la source de l'Ammer; del, par
les frontires, du comt de Werdenfels, jusqu' la Loisach. Elle
s'tend jusqu' la rive gauche de cette rivire, jusqu' Kochelse,
qu'elle traverse, jusqu'au Walchense, o elle coupe le lac de ce nom,
et se prolonge le long de la rive septentrionale de la Jachnai jusqu'
son embouchure dans l'Iser; et, traversant cette rivire, elle se
dirige sur Reitu, sur le Tegernse, au del de la Manguald, prs de
Gmnd, et sur la rive gauche de celle-ci, au del de la Falley: de l,
elle prend la direction par Ob-Laus, Reifing, Elkhofin, Frafing,
Ecking, bersberg, Malckirchen, Hohenlinden, Krainacher, Weting,
Reting, Aidberg, Isen, Penzing, Zuphtenbach, le long de l'Iser jusqu'
Furden et Sendorff, o elle passe vers la source de la Vilz, qu'elle
suit jusqu' son embouchure dans le Danube, et ensuite sur la rive
droite de la Vilz jusqu' Vilsbibourg, et au del de cette rivire
jusqu' Binabibourg, o elle suit le cours de la Bina jusqu'
Dornaich. Elle coupe prs de Sculmshansen, s'tend vers la source du
Colbach, ensuite la rive gauche jusqu' son embouchure dans la Vilz,
et, se portant sur la gauche, vers la Vilz, se prolonge jusqu' son
embouchure dans le Danube. La mme ligne s'tend sur la rive droite du
Danube jusqu' Kehlheim, o elle passe le fleuve, et se prolonge sur
la rive droite de l'Altmhl jusqu' Pappenheim; elle se dirige ensuite
par la ville de Weissembourg, vers la Bednitz, dont elle longe la rive
gauche jusqu'au point o elle se jette dans le Mein; elle suit de l
la rive gauche de cette dernire rivire jusqu' son embouchure. La
ligne de dmarcation, sur la rive droite du Mein, entre cette rivire
et Dusseldorff, ne s'tendra plus vers Mayence jusqu' la Nidda. Dans
le cas o les troupes franaises auraient fait, dans l'intervalle, des
progrs de ce ct, elles conserveront ou reprendront la mme ligne
qu'elles occupent aujourd'hui, 15 juillet.--Art. 3. L'arme impriale
occupera de nouveau le haut et bas Engadin, c'est--dire la partie des
Grisons, dont les rivires se jettent dans l'Inn, et de la valle de
Sainte-Marie, dans l'Adige. La ligne de dmarcation franaise
s'tendra depuis Balzers, sur le lac de Como, par Coire, Tossana,
Splugen, Chiavenna, y compris le Luciensteig. La partie des Grisons,
situe entre cette ligne et l'Engadin, sera vacue par les deux
parties. Ce pays conservera sa forme de gouvernement actuelle.--Art.
4. Les places qui sont dans la ligne de dmarcation, telles que Ulm,
Ingolstadt et Philipsbourg, lesquelles sont occupes par les
impriaux, resteront, sous tous les rapports, dans l'tat o elles
auront t trouves par les commissaires nomms  cet effet, par les
gnraux en chef; la garnison n'en sera pas augmente, et elles ne
troubleront point la navigation sur les rivires, et le passage sur
les grandes routes. Le territoire de ces places fortes s'tend jusqu'
deux mille toises des fortifications; elles s'approvisionneront tous
les dix jours, et, pour ce qui regarde cet approvisionnement
dtermin, elles ne seront pas censes comprises dans les pays occups
par l'arme franaise, laquelle, de son ct, ne pourra pas non plus
empcher les transports des munitions dans lesdites places.--Art. 5.
Le gnral, commandant l'arme impriale, est autoris  envoyer dans
chacune de ces places une personne charge d'informer les commandants
de la conduite qu'il auront  tenir.--Art. 6. Il n'y aura pas de ponts
sur les rivires qui sparent les deux armes,  moins que ces
rivires ne soient coupes par la ligne de dmarcation, et alors les
ponts ne pourront tre tablis que derrire cette ligne, sans
prjudice cependant des dispositions qui pourraient tre faites 
l'avenir pour l'utilit des armes et du commerce. Les chefs
respectifs s'entendront sur cet article.--Art. 7. Partout o des
rivires navigables sparent les deux armes, la navigation sera libre
pour elles et pour les habitants. La mme chose aura lieu pour les
grandes routes comprises dans la ligne de dmarcation, et cela pendant
le temps de l'armistice.--Art. 8. Les territoires de l'empire et des
tats autrichiens qui se trouvent dans la ligne de dmarcation de
l'arme franaise, sont sous la sauve-garde de la loyaut et de la
bonne foi. Les proprits et les gouvernements actuels seront
respects, et aucun des habitants de ces contres ne pourra tre
inquit, soit pour services rendus  l'arme impriale, soit pour
opinion politique, soit pour avoir pris une part effective  la
guerre.--Art. 9. La prsente convention sera expdie avec la plus
grande clrit possible.--Art. 10. Les avant-postes des deux armes
ne communiqueront pas entre eux.

    _Plan de campagne._

_Premire remarque._--1 Un plan de campagne doit avoir prvu tout ce
que l'ennemi peut faire, et contenir en lui-mme les moyens de le
djouer. La frontire d'Allemagne tait, dans cette campagne, la
frontire prdominante; la frontire de la rivire de Gnes tait la
frontire secondaire. Effectivement, les vnements, qui auraient lieu
en Italie, n'auraient aucune action directe, immdiate et ncessaire
sur les affaires du Rhin; tandis que les vnements, qui auraient lieu
en Allemagne, auraient une action ncessaire et immdiate sur
l'Italie. En consquence, le premier consul runit toutes les forces
de la rpublique sur la frontire prdominante, savoir: l'arme
d'Allemagne, qu'il renfora, et l'arme de Hollande et du Bas-Rhin;
l'arme de rserve, qu'il runit sur la Sane,  porte d'entrer en
Allemagne, si cela tait ncessaire.

Le conseil aulique runit sa principale arme sur la frontire
secondaire, en Italie. Ce contre-sens, cette violation de ce grand
principe, fut la vritable cause de la catastrophe des Autrichiens
dans cette campagne.

2 Le gouvernement avait ordonn au gnral Moreau de runir son arme
derrire le lac de Constance, par la Suisse; de drober cette marche 
l'ennemi, en interdisant toute communication de la rive gauche  la
rive droite du Rhin; de jeter,  la fin d'avril, quatre ponts entre
Schaffhausen, Stein et le lac de Constance; de passer sur la rive
droite du Danube avec toute son arme; de se porter sur Stockach et
Engen; d'appuyer sa droite au Danube, sa gauche au lac de Constance;
de prendre  dos toutes les divisions ennemies qui se trouveraient en
position sur les Montagnes Noires et dans la valle du Rhin, de les
sparer de leurs magasins, de se porter ensuite sur Ulm avant
l'ennemi. Moreau ne comprit pas ce plan; il envoya le gnral
Dessolles au ministre de la guerre, pour proposer de passer le Rhin 
Mayence, Strasbourg et Ble. Napolon rsolut alors de se mettre
lui-mme  la tte de cette arme; mais les vnements exigrent
qu'elle entrt en opration en avril, et les circonstances intrieures
de la rpublique ne lui permettant pas de quitter alors Paris, il se
contenta de prescrire que l'arme du Rhin n'et qu'une seule ligne
d'opration.

_Deuxime remarque._ MOREAU.--1 Sainte-Suzanne passa le Rhin  Kelh;
Saint-Cyr,  Neuf-Brisach: ils devaient se joindre dans le Brisgaw.
Moreau en sentit le danger; il rappela Sainte-Suzanne sur la rive
gauche, pour lui faire repasser le Rhin sur le pont de Neuf-Brisach:
ce fut un faux mouvement, et non pas une ruse de guerre. La marche de
trente lieues, depuis Vieux-Brisach  Ble et Schaffhausen, par la
rive droite du Rhin, tait fcheuse, l'arme prtait son flanc droit
au Rhin, et son flanc gauche  l'ennemi; elle tait dans un
cul-de-sac, au milieu des ravins, des forts et des dfils. Le
feld-marchal Kray fut ainsi prvenu o voulait aller son ennemi; il
eut huit jours pour se concerter; aussi ft-il runi en bataille 
Engen et Stobach, et en mesure de couvrir ses magasins et Ulm avant le
gnral franais, qui cependant avait l'initiative du mouvement. Si
Moreau et dbouch par le lac de Constance avec toute l'arme, il et
surpris, dfait et pris la moiti de l'arme autrichienne; les dbris
n'auraient pu se rallier que sur le Necker: il fut arriv  Ulm avant
elle. Que de grands rsultats! La campagne et t dcide dans les
quinze premiers jours.

2 L'arme franaise tait beaucoup plus forte que celle de l'ennemi
dans un arrondissement de quinze lieues, et cependant l'ennemi fut
suprieur en nombre sur le champ de bataille d'Engen. Moreau parpilla
son arme, et la compromit; il manoeuvra par sa gauche pour se runir
 Saint-Cyr, qui tait trop loin; il fit attaquer, par Richepanse
seul, le pic de Hohenhoven, qui tait une position forte. Il et d
tenir ses troupes runies, et manoeuvrer par sa droite, s'appuyer 
Lecourbe, et couper la ligne de retraite de l'ennemi; l il n'et t
arrt par aucune forte position.

3 Kray fit sa retraite, dans la nuit du 3 au 4, sur Moeskirch; il en
tait loign de six lieues: Lecourbe n'en tait loign que de trois
lieues. Si celui-ci et reu l'ordre de marcher, le 4, il et coup
l'arme ennemie, l'et attaque en tte et en flanc, dans le temps que
Saint-Cyr et la rserve eussent attaqu en queue; Kray et t fort
compromis, la bataille de Moeskirch n'et pas eu lieu. Moreau est
rest, le 4, oisif, sans aucune raison. Cette fatale indcision remit
en question, le lendemain, ce qui avait t dcid  Engen, et rendit
inutile le sang vers sur le champ de bataille.

4 Sainte-Suzanne tait  Donauschingen pendant la bataille d'Engen:
il et pu au moins se trouver  la bataille de Moeskirch; il n'y fut
pas non plus que Saint-Cyr, de sorte que les six divisions de Lecourbe
et de la rserve s'y trouvrent seules; ce qui faisait une force
infrieure  celle de l'ennemi.

5 La conduite de Saint-Cyr a donn lieu  des plaintes; il n'est
arriv que la nuit  Liptingen,  plusieurs lieues du champ de
bataille.

6 Si Moreau et march, le 6,  la pointe du jour,  la poursuite de
l'ennemi; qu'il et appuy Saint-Cyr, le 6, il et dtruit une partie
de l'arme ennemie pendant qu'elle tait occupe au passage du Danube:
mais, le 6, comme le 4, Moreau resta inactif sur son champ de
bataille.

7 Que devait faire le gnral franais pour dposter le feld-marchal
Kray, de son camp retranch? Une seule chose: avoir une volont,
suivre un plan; car l'initiative tait  lui: il tait vainqueur, plus
nombreux, et avait une meilleure arme. Le 14 mai, il et d passer
l'Iller, se mettre en marche sur trois colonnes, ne pas occuper plus
de six lieues de terrain, passer le Lech, et arriver en deux jours, au
plus en trois  Augsbourg passer le Lech. Le gnral autrichien et
aussitt suivi le mouvement par la rive gauche du Danube, se ft port
par Neubourg, derrire le Lech, pour couvrir la Bavire et les tats
hrditaires; il ne se ft pas expos  suivre l'arme franaise sur
la rive droite, puisqu'il aurait fallu qu'il s'avant sous les murs
d'Augsbourg pour l'atteindre, et que, faisant volte-face, elle
l'aurait battu, coup d'Ulm, et rejet dans les Montagnes Noires.
L'arme autrichienne pouvait avoir encore la prtention de combattre
et de vaincre des divisions isoles; mais elle n'avait plus celle de
lutter contre l'arme franaise runie.

Les Franais devaient tre le 18 mai  Munich, et matres de la
Bavire. Kray se serait estim fort heureux de regagner l'Inn  temps:
on voit par ses dpches, qu'il juge parfaitement de l'irrsolution de
son ennemi. Lorsque celui-ci poussa un corps sur Augsbourg, il
crivit: l'arme franaise fait une dmonstration sur la Bavire, qui
n'est pas srieuse, puisque ses divisions sont en chelons jusqu'
l'Iller, et que sa ligne est dja trop tendue; il avait raison.

7 Moreau a trois fois, en quarante jours, ritr les mmes
dmonstrations; mais toutes les trois fois, sans leur donner un
caractre de vrit, il n'a reussi qu' enhardir son rival, et lui a
offert des occasions de battre des divisions isoles. En effet,
l'arme franaise avait dans ses manoeuvres, la gauche sur Ulm, et la
droite  vingt lieues, menaant la Bavire; c'tait dfier l'arme
ennemie et la fortune. Pendant cette campagne, l'arme franaise qui
tait plus nombreuse, a presque toujours t infrieure en nombre sur
le champ de bataille; c'est ce qui arrive aux gnraux qui sont
irrsolus, et agissent sans principes et sans plans; les ttonnements,
les _mezzo termine_ perdent tout  la guerre.

8 Le projet de passer sur la rive gauche du Danube, au-dessous d'Ulm,
tait prilleux et fort hasardeux; si Kray et le prince de Reuss
runis eussent manoeuvr la gauche au Danube, la droite au Tyrol,
l'arme franaise pouvait tre prise en flagrant dlit et tre fort
compromise. Mais, puisque le gnral franais tait rsolu  cette
opration inutile et tmraire, il la fallait faire avec rsolution et
d'un seul trait; il fallait que le passage ayant t surpris le 19, le
20 toute l'arme se trouvt sur la rive gauche, laissant seulement
quelques colonnes mobiles en observation sur la rive droite, et
qu'elle se portt droit sur Ulm et Nordlingen, afin d'attaquer en
flanc l'arme autrichienne, et de l'obliger, si Kray prenait le parti
de la retraite,  recevoir la bataille, et de s'emparer de son camp
retranch, si Kray se dcidait  passer sur la rive droite pour
marcher sur l'arme franaise. De cette manire le gnral Moreau
n'avait rien  redouter; son arme suprieure comme elle l'tait en
forces et en moral, si elle perdait la rive droite, s'tablissait sur
la rive gauche: toutes les chances taient pour elle; elle profitait
de son initiative pour marcher runie, surprendre l'ennemi pendant ses
mouvements, dans le temps qu'elle ne laissait rien expos aux coups de
l'initiative de l'ennemi. C'est l'avantage de toute arme qui marche
toujours runie; qu'et pu faire le gnral Richepanse, qui tait le
plus prs d'Ulm, si Kray et le prince de Reuss l'eussent attaqu avec
60,000 hommes; et que ft devenue l'arme, si le corps de Richepanse
et t dfait, qu'elle et perdu sa ligne d'opration sur la rive
droite, en y prouvant un si grand chec, lorsqu'elle n'avait pas
encore pris pied sur la rive gauche?

9 La marche du gnral Decaen sur Munich, celle de Lecourbe sur
Neubourg, celle de Leclerc sur Freysing, taient des mouvements
isols, o les troupes franaises se sont trouves en nombre infrieur
de l'ennemi; elles y ont pay d'audace, atteint le point qu'elles
voulaient occuper, ont obtenu peu de rsultat, et perdu autant que
l'ennemi.

10 La marche rtrograde de Lecourbe sur le Vorarlberg tait inutile:
il fallait qu'il marcht sur Inspruck; il y serait arriv dix jours
plus tt avec moins de difficults, et en perdant moins de monde qu'il
n'en a perdu  tous ces dbouchs du Tyrol, pour n'obtenir aucun
rsultat: la possession d'Inspruck tait d'une toute autre importance,
l'arme se ft alors trouve en ligne sur l'Inn.

11 L'armistice ne remplit pas le but du gouvernement qui voulait
avoir les quatre places d'Ulm, Philipsbourg, Ingolstadt et Inspruck,
pour bien assurer la position des armes.

_Troisime remarque._--KRAY.--1 le feld-marchal Kray compromit son
arme en la tenant dissmine  l'approche de l'ouverture de la
campagne; son quartier-gnral  Donauschingen et surtout ses magasins
de Stockach, Engen, Moeskirch, taient mal placs. Il agissait comme
si la Suisse et t neutre; son quartier-gnral et ses magasins
eussent alors t couverts par les dfils des Montagnes Noires. Mais
les Franais taient matres de la Suisse et de tout le cours du Rhin
de Constance  Ble; ses magasins se trouvaient  une demi-journe
d'eux, et tout--fait aux avant-postes.

2 Le feld-marchal Kray a montr de l'habilet autour d'Ulm: il a
obtenu un grand succs, puisque avec une arme battue trois fois en un
mois, et fort infrieure, il a retenu, pendant quarante jours sous le
canon de son camp retranch, une arme suprieure et victorieuse; les
marches, les manoeuvres, les fortifications n'ont pas d'autre but.
Mais ce marchal n'et-il pas pu faire davantage, lorsque
Sainte-Suzanne, avec moins de 20,000 hommes, se trouvait, le 16 mai,
spar par le Danube du reste de l'arme,  une heure de marche de son
camp retranch; pourquoi ne l'attaqua-t-il pas avec ses forces
runies? De si belles occasions sont rares; il fallait dboucher sur
les deux divisions de Sainte-Suzanne avec 60,000 hommes, et les
dtruire.

3 Lorsque, le 26 mai, l'arme franaise tait dissmine sur une
ligne de vingt lieues du Danube au Lech, pourquoi n'a-t-il pas
dbouch avec toutes ses forces sur les deux divisions Sainte-Suzanne
et Richepanse? Il ne les a attaques qu'avec 16,000 hommes; son
attaque sur l'Iller, le 4 juin, fut faite avec trop de circonspection
et avec trop peu de troupes: le prince de Reuss aurait d y
concourir, en descendant du Tyrol avec toutes ses forces. Si le
gnral autrichien et profit de ses avantages, de l'indcision de
son adversaire, de ses fausses manoeuvres, il l'et, malgr ses succs
et sa supriorit, rejet en Suisse.




MMOIRES DE NAPOLON.




GNES.--MASSNA.

1800.

  Positions respectives des armes d'Italie.--Gnes.--Mlas coupe
    en deux l'arme franaise.--Massna tente inutilement de
    rtablir ses communications avec sa gauche. Il est investi dans
    Gnes.--Blocus de Gnes. Mlas marche sur le Var: Suchet
    abandonne Nice.--Massna cherche  faire lever le
    blocus.--Massna, press par la famine, entre en ngociation.
    Reddition de Gnes.--Les Autrichiens repassent les Alpes pour
    se porter  la rencontre de l'arme de rserve. Suchet les
    poursuit.--Effets de la victoire de Marengo. Suchet prend
    possession de Gnes.--Remarques critiques.


 1er.

La principale arme de la maison d'Autriche tait celle d'Italie; le
feld-marchal Mlas la commandait; son effectif tait de 140,000
hommes, 130,000 sous les armes. Toute l'Italie tait sous le
commandement des Autrichiens, de Rome  Milan, de l'Isonzo aux Alpes
cotiennes: ni le grand-duc, ni le roi de Sardaigne, ni le pape,
n'avaient pu obtenir la permission de rentrer dans leurs tats; le
ministre Thugut retenait le premier  Vienne, le second  Florence, et
le troisime  Venise.

L'action de l'administration autrichienne s'tendait sur toute
l'Italie. Rien ne la contrariait: toutes les richesses de ce beau pays
taient employes  raviver, amliorer le matriel de l'arme, qui,
fire des succs qu'elle avait obtenus dans la campagne prcdente,
avait  se rendre digne de fixer l'attention de l'Europe, d'tre
appele  jouer le principal rle dans la campagne qui allait
s'ouvrir. Rien ne lui semblait au-dessus de ses destines: elle se
flattait d'entrer dans Gnes, dans Nice; de passer le Var, de se
runir  l'arme anglaise de Mahon, dans le port de Toulon, de planter
l'aigle autrichienne sur les tours de l'antique Marseille, et de
prendre ses quartiers d'hiver sur le Rhne et la Durance.

Ds le commencement de mars, le feld-marchal Mlas leva ses
cantonnements; il laissa toute sa cavalerie, ses parcs de rserve,
sa grosse artillerie, dans les plaines d'Italie: tout cela ne
lui tait utile que lorsqu'il aurait pass le Var. Il mit 30,000
hommes d'infanterie sous les ordres des gnraux Wuccassowich,
Laudon, Haddich et Kaim, pour garder les places et les dbouchs
du Splugen, du Saint-Gothard, du Simplon, du Saint-Bernard,
du mont Cenis, du mont Genvre, d'Argentire, et avec 70  80,000
hommes il s'approcha del'Apennin ligurien. Sa gauche, sous les ordres
du feld-marchal-lieutenant Ott, se porta sur Bobbio, d'o il poussa
une avant-garde sur Sestri de Levante, pour communiquer avec l'escadre
anglaise, et attirer de ce ct l'attention du gnral franais. Avec
le centre et le quartier gnral, il se porta  Acqui; il confia sa
droite au feld-marchal-lieutenant Elsnitz.

L'arme franaise voyait avec confiance  sa tte le vainqueur de
Zurich; elle tait appele  combattre sur un terrain o chaque pas
lui retraait un souvenir de gloire. Il n'y avait pas encore quatre
ans rvolus qu'elle avait, quoique peu nombreuse et dans le plus grand
dnuement, supplant  tout par son courage et la force de sa volont,
remport de nombreuses victoires, plant en cinquante jours ses
drapeaux sur les rives de l'Adige, sur les confins du Tyrol, et port
si haut la gloire du nom franais. L'administration avait t
organise pendant janvier, fvrier et mars; la solde tait aligne,
et des convois considrables de subsistances avaient fait succder
l'abondance  la disette; les ports de Marseille, Toulon, Antibes,
taient encore pleins de btiments employs  son approvisionnement:
elle commenait  perdre le souvenir des dfaites qu'elle avait
prouves l'anne prcdente; elle tait aussi bien que le pouvait
permettre la pauvret du pays o elle se trouvait. Cette arme se
montait  40,000 hommes; mais elle avait des cadres pour une arme de
100,000. Toutes les nouvelles qui lui arrivaient de l'intrieur de la
France, pendant la dernire campagne, excitaient l'esprit de faction,
de division et de dcouragement; la rpublique tait alors dans les
angoisses de l'agonie: mais aujourd'hui tout tait propre  autoriser
son mulation; la France tait rgnre. Ces trente millions de
Franais, runis autour de leur chef, si forts de la confiance
rciproque qu'ils s'inspiraient, offraient le spectacle de l'Hercule
gaulois arm de sa massue, prt  terrasser les ennemis de sa libert
et de son indpendance.

Le quartier-gnral tait  Gnes; le gnral de brigade Oudinot tait
chef d'tat-major; le gnral Lamartellire commandait l'artillerie.
Massna avait confi la gauche de son arme au lieutenant-gnral
Suchet, qui avait sous ses ordres quatre divisions: la premire
occupait Rocca-Barbena; la deuxime, Settepani et Mlogno; la
troisime, Saint-Jacques et Notre-Dame de Nve; la quatrime tait en
rserve  Finale et sur les hauteurs de San-Pantalone: sa force tait
de 12,000 hommes. Le lieutenant-gnral Soult commandait le centre,
fort de 12,000 hommes, et partag en trois divisions: celle du gnral
Gardanne dfendait Cadibone, Vado, Montlegino, Savone; les
flanqueurs, les hauteurs de Stella; le gnral Gasan dfendait les
dbouchs en avant et en arrire, et sur les flancs de la Bocchetta;
le gnral Marbot commandait la rserve; le lieutenant-gnral Miollis
commandait la droite, forte de 5,000 hommes: il barrait la rivire du
Levant, occupant Recco par sa droite, le Mont-Cornua par son centre,
et par sa gauche le col de Toriglio, situ  la naissance de la valle
de la Trbia. Une rserve de 5,000 hommes tait dans la ville; l'arme
entire tait forte de 34  36,000 hommes. Les cols, depuis Argentire
jusqu'aux sources du Tanaro, taient encore obstrus de neige. Une
division de 4,000 hommes, sous les ordres du gnral Garnier, tait
repartie pour les observer, et fournir aux garnisons de Saorgio, de
Nice, de Montalban, de Vintimille et des batteries des ctes.
L'approche de l'arme ennemie dcida le gnral en chef  ordonner la
leve des cantonnements; et, quoique la saison ft rigoureuse, qu'il y
et encore des neiges sur les hauteurs, les troupes prirent leurs
camps, et occuprent des positions culminantes. Des escarmouches ne
tardrent pas  avoir lieu entre les avant-postes. La situation de
l'arme franaise tait dlicate; elle exigeait beaucoup de vigilance:
tous les jours elle poussait en avant de fortes reconnaissances, dans
lesquelles elle avait toujours l'avantage; elle faisait des
prisonniers, enlevait des magasins et des bagages. L'occupation de
Sestri de Levante gnait l'arrive des convois de bl; les paysans de
la valle de la Fontana-Bona, de tout temps, dvous  l'oligarchie,
profitant du voisinage de l'arme autrichienne, s'taient mis sous les
armes, et dclars pour l'ennemi. Le lieutenant-gnral Miollis y
marcha sur deux colonnes: l'une entra dans la valle, dsarma les
insurgs, brla cinq de leurs villages, et prit des tages; l'autre
longea la mer, chassa de Sestri l'avant-garde de Ott, la poussa au
del des Apennins, et se saisit d'un convoi de six mille quintaux de
bl qu'elle fit entrer dans Gnes.


 II.

La ville de Gnes est situe au bord de la mer, sur le revers d'une
arte de l'Apennin, qui se dtache au-dessus de la Bocchetta. Cette
arte est coupe  pic par deux torrents, la Polcevera  l'ouest, et
la Bisagno  l'est, qui ont leur embouchure dans la mer,  deux mille
toises l'un de l'autre. Gnes a deux enceintes bastionnes; la
premire est un triangle de neuf mille toises de dveloppement: le
ct du sud, bord par la mer, s'tend depuis la lanterne, 
l'embouchure de la Polcevera, jusqu'au lazaret,  l'embouchure du
Bisagno; les deux mles, le port, les quais l'occupent dans toute son
tendue: le ct d'ouest longe la rive gauche de la Polcevera; celui
de l'est, la rive droite du Bisagno: ils ont chacun trois mille cinq
cents toises d'tendue, et se joignent en formant un angle aigu au
fort de l'peron. Le plan qui passe par ces trois angles fait un angle
de 15 avec l'horizon. Cette enceinte est bien revtue, bien trace,
bien flanque; le terrain a t saisi avec art. Le ct de l'ouest
domine toute la valle de la Polcevera, o est le faubourg de
Saint-Pierre-d'Arena: le ct de l'est, au contraire, est domin par
les mamelons de Monte-Ratti et du Monte-Faccio; ce qui a oblig
l'ingnieur  les occuper par les trois forts extrieurs de Quezzi sur
Monte Valpura, de Richelieu sur le Manego, de San Tecla, entre le
Monte Albaro et la Madone-del-Monte. Au-del de ces montagnes est le
torrent de Sturla; au-dessus du fort de l'peron est le plateau des
Deux-Frres, parallle  la mer, et domin, pris  revers, par le fort
de Diamant, situ  douze cents toises du fort de l'peron. La ville
de Gnes est btie prs de l'embouchure du Bisagno; elle est couverte
par la deuxime enceinte, dessine avec art, et susceptible de quelque
rsistance. Elle ne peut tre bombarde ni du ct du nord, ni du ct
de l'ouest, puisqu'elle se trouve  plus de deux mille toises du fort
de l'peron, et  neuf cents toises de la lanterne; elle ne peut
l'tre du ct de l'est que par celui qui serait matre des trois
forts extrieurs, et qui occuperait la position de Notre-Dame del
Monte. La premire enceinte a t btie en 1632; la deuxime est plus
ancienne. Le port n'est prcd par aucune rade; la mer bat avec force
dans l'intrieur; ce qui rend ncessaire la prolongation des mles,
tel que cela avait t projet en 1807. Les deux enceintes taient
parfaitement armes; l'arsenal abondamment fourni de toutes espces
de munitions de guerre. Le parti dmocratique qui gouvernait la
rpublique depuis la convention de Montebello tait exclusivement
dvou  la France. La rpugnance du peuple pour les Autrichiens avait
t soigneusement entretenue par le snat depuis 1747. Gnes, par
l'esprit de ceux qui la gouvernaient, par son opinion, par son
dvouement, tait une ville franaise.

Le vice-amiral Keith, commandant l'escadre anglaise dans la
Mditerrane, notifia, en mars, aux consuls des diverses nations le
blocus de tous les ports et ctes de la rpublique de Gnes, depuis
Vintimille  Sarzane: il interdisait aux neutres le commerce avec
soixante lieues de ctes, qu'il ne pouvait cependant pas surveiller
rellement; c'tait, d'un coup de plume, les dclarer dchus de la
protection du pavillon de leur souverain. Dans les premiers jours
d'avril, il tablit sa croisire devant Gnes; ce qui rendit
difficiles les communications avec la Provence et l'arrive des
approvisionnements qui taient en abondance dans les magasins de
Marseille, Toulon, Antibes, Nice, etc.


 III.

Le 6 avril les grandes oprations commencrent. Le feld-marchal Mlas
avec quatre divisions attaqua  la fois Montelegino et Stella: le
lieutenant-gnral Soult accourut avec sa rserve au secours de la
gauche. Le combat fut assez vif tout le jour: la division Palfy entra
dans Cadibone et Vado; celles de Saint-Julien et de Lattermann
entrrent  Montelegino et Arbizola; Soult rallia sa gauche sur
Savone, complta la garnison de la citadelle, et se retira sur
Varaggio pour couvrir Gnes; trois vaisseaux de guerre anglais
mouillrent dans la rade de Vado. Mlas porta son quartier-gnral 
la Madona de Savone, et fit investir le fort: il trouva  Vado
plusieurs pices de 36 et de gros mortiers qui armaient les batteries
des ctes. Ds cette premire journe la ligne franaise se trouva
coupe. Suchet, avec la gauche, fut spar du reste de l'arme; mais
il conserva sa communication avec la France.

Le mme jour, Ott, avec la gauche, dboucha par trois colonnes sur
Miollis; celle de gauche, le long de la mer, celle du centre par
Monte-Cornua, celle de droite par le col de Toriglio: il fut partout
vainqueur; occupa le Monte-Faccio, le Monte-Ratti, et investit les
trois forts de Quezzi, de Richelieu et de San-Tecla; il tablit le feu
de ses bivouacs  une porte de canon de cette ville. L'atmosphre,
jusqu'au ciel, en tait embras: les Gnois, hommes, femmes,
vieillards, enfants, accoururent sur les murailles pour considrer un
spectacle si nouveau et si important pour eux: ils attendaient le jour
avec impatience; ils allaient donc devenir la proie de ces Allemands,
que leurs pres avaient repousss, chasss de leur ville avec tant de
gloire! Le parti oligarque souriait en secret, et dissimulait mal sa
joie; mais le peuple tout entier tait constern. Au premier rayon du
soleil, Massna fit ouvrir les portes; il sortit avec la division
Miollis et la rserve, attaqua le Monte-Faccio, le Monte-Ratti, les
prit  revers, et prcipita dans les ravins et les fondrires les
divisions de l'imprudent Ott, qui s'tait approch avec tant
d'inconsidration, seul et si loin du reste de son arme. La victoire
fut complte; le Monte-Cornua, Recco, le col de Toriglio, furent
repris. Le soir, mille cinq cents prisonniers, un gnral, des canons
et sept drapeaux, trophes de cette journe, entrrent dans Gnes au
bruit des acclamations et des lans de joie de tout ce bon peuple.

Pendant cette mme journe du 7, Elsnitz, avec la droite de Mlas,
attaqua par cinq colonnes le lieutenant-gnral Suchet; celle qui
dboucha par le Tanaro et le Saint-Bernard fut battue, rejete au-del
du fleuve par la division franaise qui tait  Rocca-Barbena; celles
qui attaqurent Settepani, Melogno, Notre-Dame de Nve, Saint-Jacques,
eurent des succs varis; le gnral Sras se maintint  Melogno; mais
Saint-Jacques fut occup par Elsnitz, comme les hauteurs de Vado
l'taient de la veille par le gnral Palfy. Suchet se retira sur la
Pietra et Loano; il prit la ligne de Borghetto, et renfora sa gauche
pour assurer ses communications avec la France, sa seule retraite.

Le 9, le feld-marchal-lieutenant Ott fit attaquer et occuper par le
gnral Hohenzollern la Bocchetta. Mlas avait obtenu son principal
objet; il avait coup l'arme franaise de la France, et en avait
spar un corps: mais il fallait prvenir le retour offensif des
Franais, marcher sur Gnes, cerner la ville, et concentrer son arme.
L'intervalle de quatorze lieues qui existait entre sa gauche et son
centre tait bien prilleux; il dboucha, le 10, avec son centre sur
plusieurs colonnes: celle de droite, commande par Lattermann, longea
la mer par Varaggio; celle du centre, conduite par Palfy, se porta
sur les hauteurs de cette ville; celle de Saint-Julien partit de
Sospello pour se porter sur Monte-Fayale, dans le temps que
Hohenzollern de la Bocchetta, se portait sur Ponte-Decimo, et
dirigeait ses flanqueurs de droite par Marcarolo sur les hauteurs de
la Madona-dell'Aqua, prs Voltri, pour effectuer sa jonction avec le
centre.


 IV.

Massna, le mme jour, 9 avril, tait  Varaggio avec la moiti de ses
forces; Soult,  Voltri, avec l'autre moiti; Miollis gardait Gnes;
Suchet, prvenu par mer, sortait des lignes de Borghetto, et se
portait  l'attaque de Saint-Jacques. Le but du gnral Massna tait
de rtablir,  quelque prix que ce ft, ses communications avec sa
gauche et la France. Soult devait se porter de Voltri sur Sassello;
Massna sur Melta; Suchet sur Cadibone: sa jonction devait se faire
sur Montenotte-Suprieur. A l'aube du jour, Soult se mit en marche;
mais, ses coureurs ayant eu connaissance que des flanqueurs de
Hohenzollern s'approchaient de Voltri, il quitta sa route, fit un 
droite, marcha sur eux, les poussa de hauteurs en hauteurs, les
prcipita, le soir, dans la fondrire du torrent de la Piota, tua,
blessa ou prit 3,000 hommes. Le 11, il excuta son mouvement sur
Sassello, o il entra, et apprit que le gnral Saint-Julien en tait
parti le matin pour se porter sur Monte-Fayale; il marcha aussitt 
lui, le dfit et le rejeta sur Montenotte, aprs lui avoir fait grand
nombre de prisonniers; de l, il se porta sur le Monte-l'Hermette,
dont il s'empara, aprs des combats fort vifs, o l'audace,
l'intrpidit et la ncessit de vaincre, supplrent au nombre.
Pendant ce temps, Massna avait t moins heureux; il attendit, le 10,
avec impatience que Soult arrivt sur sa droite: ne le voyant pas
venir, il partit, le 11, de Varaggio, et marcha sur Stella; mais
Lattermann, qui longeait la mer, entra dans Varaggio, et menaa
Voltri, dans le temps que Palfy et Bellegarde l'attaquaient de front;
il craignit d'tre cern: il battit en retraite sur Cogareto. Le
lendemain, il dtacha le gnral Fressinet par sa droite pour soutenir
Soult: Fressinet arriva  propos; il dcida de l'occupation du
Monte-l'Hermette. De son ct, Suchet attaqua et prit Settepani,
Melogno, San-Pantaleone; mais il fut repouss  Saint-Jacques. Les 10,
11, 12, 13, 14 et 15 se passrent en marches, manoeuvres et combats:
souvent les colonnes des deux armes se ctoyrent en sens inverse,
spares entre elles par des torrents, des fondrires, qui les
empchaient de se combattre dans leurs marches, quoique trs-prs
l'une de l'autre. Massna reconnut l'impossibilit de rtablir ses
communications: le dfaut de concert entre les attaques de Massna et
celles de Suchet empcha qu'elles ne fussent simultanes; mais la
perte de l'ennemi, dans les combats, fut double de celle des Franais.
Le 21, Massna vacua Voltri pour s'approcher des remparts de Gnes,
dans laquelle il fit dfiler devant lui cinq mille prisonniers. Le
colonel Mouton, du troisime de ligne, depuis le comte de Lobau, se
couvrit de gloire dans toutes ces attaques; il sauva l'arrire-garde
au passage du pont de Voltri, par sa bonne contenance. Le peuple de
Gnes, tmoin de l'intrpidit du soldat franais, du dvouement, de
la rsolution des gnraux, se prit d'enthousiasme et d'amour pour
l'arme.

L'arme de Massna, ds ce jour, 21 avril, cessa d'avoir l'attitude
d'une arme en campagne; elle n'eut plus que celle d'une forte et
courageuse garnison d'une place de premier ordre. Cette situation lui
offrit encore des lauriers  cueillir; peu de positions taient plus
avantageuses que celle que Massna occupait. Matre d'un aussi grand
camp retranch, qui barre toute la chane de l'Apennin, il pouvait en
peu d'heures se porter de la droite  la gauche, en traversant la
ville; ce que l'ennemi n'aurait pu faire qu'en plusieurs jours de
marche. Le gnral autrichien ne tarda pas  sentir tous les avantages
que donnait  son ennemi un pareil thtre. Le 30, par une attaque
combine, il s'approcha des murailles de Gnes, dans le temps que
l'amiral Keith engageait une vive canonnade avec les batteries des
mles et des quais. La fortune sourit d'abord  toutes ses
combinaisons, il s'empara du plateau des Deux-Frres, cerna le fort de
Diamant, surprit le fort de Quezzi, bloqua celui de Richelieu, occupa
tous les revers de Monte Ratti, de Monte Faccio, et mme de la Madone
del Monte; il voulait y mettre vingt mortiers en batterie, pendant la
nuit, sur la position d'Albana, brler la superbe Gnes, et y porter
l'incendie et la rvolte. Mais, dans l'aprs-midi, Massna, ayant
concentr toutes les forces derrire ses remparts, confia la garde de
la ville  la garde nationale, et dboucha sur Monte-Faccio, qu'il
cerna de tous cts, le reprit malgr la plus vive rsistance: ses
troupes rentrrent dans le fort de Quezzi. Soult marcha alors par le
plateau des Deux-Frres; il s'en rendit matre. L'ennemi perdit toutes
les positions qu'il avait prises le matin. Le soir, le gnral en chef
rentra dans Gnes, menant  sa suite douze cents prisonniers, des
drapeaux, les chelles dont l'arme autrichienne s'tait munie pour
l'escalade qu'elle avait voulu tenter au point de runion des deux
enceintes, du ct de Bisogno.

Suchet se maintint long-temps matre de Saint-Pantalone et de
Melogno; mais enfin il se retira dans la position de Borghetto,
n'esprant plus rien de ses efforts pour rtablir la ligne de l'arme.


 V.

Aprs le dsastre de cette journe, les gnraux autrichiens
renoncrent  toute attaque de vive force sur un thtre qui leur
tait si contraire. Gnes n'avait pas de vivres, et ne pouvait tarder
 capituler. Conformment aux principes de la guerre de montagnes, ils
occuprent de fortes positions autour de cette place, pour empcher
les vivres d'y entrer par terre, comme l'escadre anglaise les
interceptait par mer: ce serait donc au gnral franais  prendre
l'offensive,  les dposter s'il voulait communiquer avec la
campagne, ouvrir les routes pour se procurer les fourrages et les
vivres qui lui taient indispensables.

D'un autre ct, la cour de Vienne tait alarme de la grande
supriorit de l'arme franaise du Rhin, et des immenses prparatifs
que faisait le premier consul pour porter la guerre sur le Danube:
elle pressait une diversion sur la Provence. Mlas se porta sur le
Var, et laissa le feld-marchal-lieutenant Ott avec 30,000 hommes,
pour bloquer Gnes de concert avec l'escadre anglaise. Ott occupa
plusieurs camps, dja fortifis par la nature, et auxquels il ajouta
tous les secours de l'art, qui lui donnait le double avantage de
matriser les dbouchs, de s'opposer ainsi  l'arrive des convois,
et de placer les troupes dans de fortes positions, o elles n'avaient
rien  redouter de la _furie franaise_.

Tranquille sur le sort de Gnes, qui devait lui ouvrir ses portes sous
quinze jours, Mlas avec 30,000 hommes marchait  Suchet; il fit
tourner la ligne de Borghetto par une division qui dboucha par Ormea,
Ponte di Nave et la Pieva. Il attaqua, le 7 mai, les hauteurs de
San-Bartolomeo, esprant couper aux Franais le chemin de la Corniche
 port Maurice, et obliger ainsi Suchet  poser les armes. Mais le
gnral Pujet, qui tait en position  Saint-Pantalone, donna le
temps  son gnral de faire sa retraite, bien qu'avec quelque
dsordre, et une assez grande perte, derrire la Taggia, o il et pu
tenir quelques jours, si la brigade Gorrup, partie de Coni, ne s'tait
pas empare, ds le 6, du col de Tende. Dja ses avant-postes taient
au dfil de Saorgio. Suchet jugea, avec raison, devoir repasser la
Roya et le Var en toute hte. Il fit aussitt travailler  retrancher
la tte de pont et fit venir de la grosse artillerie d'Antibes, et des
canonniers de la cte. Il avait laiss garnison dans le fort
Vintimille, dans le chteau de Ville-Franche, et au fort Montalban,
qui, situ sur la hauteur qui spare le golfe de Ville-Franche de la
rade de Nice, domine ces deux villes et tout le cours du Paglione. Il
y fit tablir un tlgraphe, et eut ainsi sur les derrires de
l'ennemi une vedette qui l'instruisait de tous ses mouvements, soit
sur le chemin de Gnes par le col de Turbie, soit sur la chausse de
Turin par la valle du Paglione.

Le gnral de division Saint-Hilaire commandait la 8 division
militaire: il accourut sur le Var ramassant  Marseille et  Toulon
toutes les troupes disponibles; des compagnies de garde nationale se
rangrent aussi sous ses ordres. Les places de Colmars, Entrevaux,
Antibes, taient en bon tat de dfense; ds le 15 mai, le corps de
troupes runies sur le Var tait de 14,000 hommes.

Tous les courriers de Paris apportaient en Provence des nouvelles de
la marche de l'arme de rserve; dja l'avant-garde arrivait sur le
Saint-Bernard. Le rsultat de cette manoeuvre tait vident pour les
soldats comme pour les citoyens; le moral des troupes, comme celui des
habitants, tait au plus haut degr d'esprance. Le gnral Willot,
qui se trouvait  la suite de l'arme autrichienne, formait une lgion
de dserteurs. Pichegru devait se mettre  la tte des mcontents du
Midi. Willot avait command en Provence en 1797, avant le 18
fructidor, dans ce moment de raction, o les ennemis de la rpublique
exeraient tant d'influence dans l'intrieur. Il correspondait avec
eux; il avait sous main organis, dans les dpartements du Var et des
Bouches-du-Rhne, une espce de chouannerie. Dans le midi, les
passions sont vives; les partisans de la rpublique taient exalts,
c'taient les anarchistes les plus forcens de France: le parti oppos
n'tait pas plus modr. Il avait lev l'tendard de la rvolte et de
la guerre civile aprs le 31 mai; et livr Toulon, le principal
arsenal de la France,  son plus mortel ennemi. Marseille ne vit que
par le commerce: la supriorit maritime des Anglais l'avait rduite
au simple cabotage, ce qui pesait beaucoup sur elle; c'est d'ailleurs
le pays de France o il s'est moins vendu de domaines nationaux, les
moines et les prtres y avaient peu de biens-fonds, et hormis dans le
district de Tarascon, les proprits y ont prouv peu de changements.
Cependant tous les efforts des partisans des Bourbons furent
impuissants; les principes du 18 brumaire avaient runi la trs-grande
majorit des citoyens; et enfin les mouvements de l'arme de rserve
suspendaient les penses, fixaient toutes les attentions, excitaient
tous les intrts.

Le 11 mai, Mlas fit son entre  Nice: l'ivresse des officiers
autrichiens tait extrme; ils arrivaient enfin sur le territoire de
la rpublique, aprs avoir vu les armes franaises aux portes de
Vienne. Une croisire anglaise mouilla  l'embouchure du Var; elle
annonait l'arrive de l'arme embarque  Mahon, qui devait investir
la place de Toulon. Pour cette fois l'Angleterre voulait faire sauter
les superbes bassins et dtruire de fond en comble cet arsenal, d'o
tait sortie l'arme qui menaait son empire des Indes.

Le Var est un torrent guable, mais qui en peu d'heures grossit. Les
gus n'y sont pas srs, d'ailleurs la ligne que dfendait Suchet
tait courte, la gauche s'appuyait  des montagnes difficiles, la
droite  la mer,  six cents toises. Il avait eu le temps de couvrir
de retranchements et de batteries de gros calibre la tte de pont
qu'il occupait en avant du village de Saint-Laurent. Ds la premire
entre des Franais dans le comt de Nice, en 1792, le gnie avait
construit grand nombre de batteries sur la rive droite pour protger
le pont qui a trois cents toises de longueur; un dfil aussi
considrable avait attir toute la sollicitude des gnraux franais,
pendant les annes 1792, 1793, 1794, 1795. Le champ de bataille
qu'allait dfendre Suchet tait prpar de longue main. Le 14, aprs
quelques jours de repos, les divisions Elsnitz, Bellegarde et
Lattermann, attaqurent la tte de pont avec opinitret: la dfense
fut brillante; l'ennemi, cras par les batteries de la rive droite,
reconnut l'impossibilit de russir; il prit position; il poussa par
la gauche des postes jusqu' la croisire anglaise, et appuya sa
droite aux montagnes. Mlas tait rsolu  passer le Var plus haut: le
corps de Suchet tourn et t oblig de se reployer sur Cagnes et les
dfils de l'Esterelles, lorsque le 21 il reut enfin les nouvelles du
passage du Saint-Bernard par l'arme de rserve, et de l'arrive de
Napolon  Aoste. Mlas partit aussitt avec deux divisions, passa le
col de Tende, entra  Coni le 23; le 24 il apprit  Savigliano la
prise d'Ivre: il s'tait fait prcder depuis quelques jours par la
division Palfy. Il se flattait encore que toutes ces nouvelles taient
exagres; que cette arme, si redoutable, ne serait qu'un corps de 15
 20,000 hommes au plus qu'il pouvait facilement contenir avec les
troupes qu'il amenait avec lui et ce qu'il avait runi dans la plaine
d'Italie, sans renoncer  Gnes, ajournant seulement ses projets sur
la Provence. Il ordonna  Elsnitz de conserver, de prendre position
derrire la ligne de la Roya, appuyant sa droite au col de Tende, son
centre sur les hauteurs de Breglio, sa gauche  Vintimille. Des
officiers de gnie, de nombreux corps de sapeurs, se rendirent sur
cette ligne de retraite pour y construire des retranchements. La Roya
est effectivement la meilleure ligne pour couvrir Gnes du ct de la
France, en mme temps que la chausse de Tende; car la Taggia qui est
en arrire, laisse  dcouvert la chausse de Nice  Sospello, Tende
et Turin.


 VI.

Aussitt que Massna fut instruit qu'il n'tait plus bloqu que par
30  35,000 hommes, que Mlas avec une partie de l'arme s'tait port
sur le Var, il sortit de Gnes avec l'esprance fonde de culbuter le
corps d'arme du blocus, et de terminer la campagne. 15,000 Franais
dans sa position valaient mieux que 30,000 Autrichiens: l'ennemi fut
effectivement repouss de tous ses postes avancs.

Le 10 mai, le lieutenant-gnral Soult avec 6,000 hommes, se porta
dans la rivire du Levant sur les derrires de la gauche de Ott, et
rentra dans Gnes avec des vivres et des prisonniers par Monte-Faccio;
les attaques furent renouveles le 13 mai. Ott concentra ses troupes
sur Monte-Creto: le combat fut opinitre et sanglant; Soult, aprs
avoir fait des prodiges de valeur, tomba grivement bless et resta au
pouvoir de l'ennemi.

Massna rentra dans Gnes, ayant perdu l'espoir de faire lever le
blocus; les vivres devenaient rares et fort chers. La population
souffrait, la ration du soldat avait t diminue; cependant, malgr
la vigilance des Anglais, quelques btiments de Marseille, de Toulon,
et de Corse, parvinrent  entrer dans Gnes. Ce secours et t
suffisant pour l'arme, mais tait bien faible pour une population de
cinquante mille ames. On parlait de capituler, lorsque, le 26 mai,
arriva le chef d'escadron Franceschi, qui, le 24 avril, avait quitt
cette ville pour se rendre  Paris: tmoin du passage du
Saint-Bernard, il annonait la prochaine arrive de Napolon sous les
murs de Gnes. Cet intrpide officier s'tait embarqu  Antibes sur
un btiment lger; au moment d'entrer dans le port, sa flouque tant
sur le point d'tre prise, il n'eut d'autre ressource, pour sauver les
dpches, que de se jeter  la nage. Les nouvelles qu'il apportait
remplirent d'allgresse l'arme et les Gnois: l'ide d'une prompte
dlivrance fit endurer avec patience les maux prsents. Les ennemis de
la France furent consterns, leurs complots s'vanouirent; le peuple
suivait sur les cartes exposes aux portes des boutiques le mouvement
d'une arme en laquelle il avait plac sa confiance, et que conduisait
un gnral qu'il aimait: il savait, par l'exprience des campagnes
prcdentes, tout ce qu'il devait en attendre.


 VII.

Cependant un convoi de bl, annonc de Marseille, tait attendu avec
la plus grande impatience; un des btiments qui en faisait partie,
entra le 30 mai dans le port, et annona qu'il tait suivi par le
reste du convoi: la population tout entire se porta sur le quai, ds
la pointe du jour, pour devancer l'arrive de ce secours si ardemment
attendu. Son esprance fut trompe, rien n'arriva, et le soir on
annona qu'il tait tomb au pouvoir de l'ennemi. Le dcouragement
devint extrme, les magistrats de la ville eurent recours aux magasins
de cacao, dont il existait une grande quantit chez les ngociants.
Cette ville est l'entrept qui en fournit  toute l'Italie. Il s'y
trouvait aussi des magasins de millet, d'orge, de fves. Ds le 24
mai, la distribution du pain avait cess; on ne recevait plus que du
cacao. Les denres de premire ncessit taient hors de prix: une
livre de mauvais pain cotait trente francs; la livre de viande, six
francs; une poule, trente-deux francs. Dans la nuit du premier au
deux, on crut entendre le canon. Les soldats, les habitants se
portrent avant le jour sur les remparts; vaine illusion, ces
esprances dchues accroissaient le dcouragement: la dsertion tait
assez considrable, ce qui est rare dans les troupes franaises; mais
les soldats n'avaient pas une nourriture suffisante. 8,000 prisonniers
autrichiens taient sur les pontons et dans les bagnes: ils avaient
reu jusque alors les mmes distributions que les soldats; mais enfin
il n'tait plus possible de leur en dlivrer. Massna le fit
connatre au gnral Ott; il demanda qu'il leur ft passer des vivres,
et donna sa parole qu'il n'en serait rien distrait. Ott pria l'amiral
anglais d'en envoyer  ses prisonniers, celui-ci s'y refusa; ce qui
fut une premire source d'aigreur entre eux. L'arme de blocus
elle-mme ne vivait que par le secours de la mer, et dpendait en cela
de la flotte. Le 2 juin, la patience du peuple parut  bout; les
femmes s'assemblrent tumultueusement, demandant du pain ou la mort.
Il y avait tout  craindre du dsespoir d'une aussi nombreuse
population; il n'y avait que dix jours que le colonel Franceschi tait
arriv, mais dja dix jours sont longs pour des affams! Depuis qu'on
nous annonce l'arme de rserve, disaient-ils, si elle devait venir,
elle serait dja arrive; ce n'est point avec cette lenteur que marche
Napolon, il a t arrt par des obstacles qu'il n'a pu surmonter, il
a eu quatre fois le temps de faire le chemin. L'arme autrichienne est
trop forte, la sienne trop faible, il n'a pu dboucher des montagnes,
nous n'avons aucune chance, cependant la population entire de notre
ville contracte des maladies qui vont nous faire tous prir.
N'avons-nous donc pas montr assez de patience et d'attachement  la
cause de nos allis? N'y a-t-il pas de la frocit  exiger davantage
d'une population si nombreuse, compose de vieillards, de femmes et
d'enfants, de citoyens paisibles peu accoutums aux horreurs de la
guerre?

Massna cda enfin  la ncessit: il promit au peuple que si, sous
vingt-quatre heures, il n'tait pas secouru, il ngocierait. Il tint
parole: le 3 juin, il envoya l'adjudant-gnral Andrieux au gnral
Ott. Fatalit des choses humaines! Il se rencontra dans l'antichambre
de ce gnral avec un officier d'ordonnance autrichien qui arrivait en
poste du quartier-gnral de Mlas: il tait porteur de l'ordre de
lever le blocus et de se rendre en toute hte sur le P; il lui
annonait que Napolon tait  Chivasso depuis le 26, et marchait sur
Milan. Il n'y avait plus un moment  perdre pour sauver l'arme.

Andrieux entra  son tour; il dbuta, comme c'est l'usage, par
dclarer que son gnral avait encore des vivres pour un mois pour son
arme; mais que la population souffrait, que son coeur en tait mu et
qu'il rendrait la place si on consentait qu'il sortt avec ses armes,
bagages et canons sans tre prisonnier.

Ott accepta avec empressement en dguisant sa surprise et sa joie.
Les ngociations commencrent de suite; elles durrent vingt-quatre
heures. Massna se rendit en personne aux confrences, au pont de
Conegliano, o se trouvrent l'amiral Keith et le gnral Ott:
l'embarras de ce dernier tait extrme; d'un ct, le temps tait bien
prcieux, il sentait toute la consquence d'une heure de retard dans
de pareilles circonstances. Le 4, dans la journe, il apprit que
l'arme de rserve avait forc le passage du Tsin, tait entre 
Milan, occupant Pavie, et que dja les coureurs taient sur l'Adda:
cependant, s'il accdait aux demandes de Massna, et qu'il le laisst
sortir de Gnes sans tre prisonnier de guerre, avec armes et canons,
il n'aurait rien gagn. Le gnral avait encore 12,000 hommes, il se
runirait  Suchet qui en avait autant, et, ainsi runis,
manoeuvrerait contre lui Ott, qui se serait affaibli d'une division
qu'il fallait qu'il laisst  Gnes. Il ne pourrait donc se porter sur
le P qu'avec environ trente bataillons, qui, rduits par les pertes
de la campagne, fourniraient  peine 15,000 hommes.

Ott proposa que l'arme franaise se rendt  Antibes par mer, avec
armes et bagages, et sans tre prisonnire. Cela fut rejet, et on
convint que 8,500 hommes de la garnison sortiraient par terre et
prendraient la chausse de Voltri, et que le reste serait transport
par mer. (Voyez la capitulation.) Le lendemain 6, la plus grande
partie de la garnison sortit au nombre de 8,500 hommes avec armes et
bagages, mais sans canons, et se rendit  Voltri: le gnral en chef
s'embarqua  bord de cinq corsaires franais avec 1,500 hommes et 20
pices de campagne; les malades, les blesss, restrent dans les
hpitaux sous le soin des officiers de sant franais. Ott confia
Gnes au gnral Hohenzollern, auquel il laissa 10,000 hommes.
L'amiral anglais prit possession du port et des tablissements
maritimes; des convois de subsistances arrivrent de tous cts: en
peu de jours la plus grande abondance remplaa la disette. La conduite
des Anglais indisposa le peuple; ils mirent la main sur tout:  les
entendre c'taient eux qui avaient pris Gnes, puisqu'elle ne s'tait
rendue que par famine, et que c'tait la croisire qui avait arrt
tous les convois de vivres.


 VIII.

Le gnral Elsnitz avait employ six jours  prparer sa retraite; il
avait quitt Nice, dans la nuit du 28 au 29 mai, avec l'intention de
prendre la ligne de la Roya et de couvrir le blocus de Gnes. Avant de
dmasquer son mouvement de retraite, et conformment  un usage assez
habituel des gnraux autrichiens, il insulta deux fois, le 22 et le
26 mai, la tte du pont du Var. Il fut repouss et eut 5  600 hommes
hors de combat.

Le but de ces attaques tait d'en imposer  Suchet, de lui masquer son
vritable projet, et de l'empcher de dtacher une colonne, par la
crte suprieure des Alpes, sur le col de Tende. Suchet ne fut
instruit, que le 29, par le tlgraphe du fort Montalban, de la
retraite de son ennemi; il passa sur-le-champ le pont, et entra 
Nice, dans la journe. Les habitants envoyrent une dputation
implorer sa clmence. Ils en avaient besoin; leur conduite avait t
mauvaise.

Les gnraux Menard et Rochambeau marchrent avec rapidit, par la
chausse de Nice  Turin, pour joindre la droite de l'ennemi; ils
rattraprent le temps perdu, et rencontrrent, sur les hauteurs de
Breglio, Braillo et Saorgio, les troupes du gnral Gorrup, qui
formaient la droite autrichienne; ils le dbordrent, le battirent, et
l'obligrent  se jeter du ct de la mer, abandonnant ainsi la route
du col de Tende, dont ils s'emparrent. Cependant le gnral Elsnitz
avait conserv long-temps la volont de se maintenir sur la Roya. Il
venait de recevoir l'ordre de se rendre en toute hte sur le P, par
le col de Tende, ce qui ne lui tait plus possible depuis la dfaite
du corps du gnral Gorrup. Il se dcida  excuter ce mouvement de
retraite par le chemin de la Corniche. Arriv  Oneille, il se porta
sur Pieva, Ormea et Ceva. Cette marche tait pleine de difficults; il
l'excuta avec bonheur. Son arrire-garde, attaque  Pieva, prouva
un chec; cependant, dans ce mouvement si difficile, il ne perdit que
1,500  2,000 hommes, quelques canons et quelques bagages. Suchet
arriva le 6 juin  Savone, il y fut rejoint par le gnral Gazan qui
commandait les 8,500 hommes sortis de Gnes par terre. Il prit des
cantonnements sur la Bormida, et cerna la citadelle de Savone, qui
avait garnison autrichienne. Du 29 mai au 6 juin, o les troupes
franaises poussrent l'ennemi avec la plus grande activit, elles
firent de 1,500  2,000 prisonniers, et dployrent, dans plusieurs
combats, la plus grande intrpidit. Elles avaient un avantage
inapprciable sur leur ennemi, la connaissance du pays: d'ailleurs les
habitants leur taient en tout favorables.


 IX.

Aprs la bataille de Marengo, Suchet eut ordre de se porter sur Gnes:
il tablit son quartier-gnral  Conegliano, entra dans la place le
24 juin, conformment  la convention d'Alexandrie; cependant, ds le
20 juin, il signa une convention particulire avec le gnral
Hohenzollern, (voy. Pices officielles). Aussitt que le peuple gnois
ne sentit plus les angoisses de la famine, il revint  ses sentiments
naturels. L'avidit des Anglais excitait vivement son indignation; ils
voulaient tout emporter. Ils convoitaient jusqu'aux marchandises en
port franc. Il y eut des discussions vives, des voies de fait avec le
peuple: plusieurs Anglais furent massacrs. Suchet, instruit de la
conduite de l'amiral anglais, rclama les dispositions de la
convention; ce qui donna lieu  une correspondance curieuse entre lui
et le gnral Hohenzollern, qui s'opposa  toutes les entreprises des
Anglais, mit des gardes  l'arsenal et au port pour les empcher de
rien enlever: il se comporta avec honneur.

La premire nouvelle de la reddition de Gnes fut apporte  Napolon
par quelques patriotes milanais rfugis dans cette ville, et qui
avaient regagn leur patrie par les montagnes; ce ne fut que
vingt-quatre heures plus tard, qu'il en reut la nouvelle officielle.
Quand les Gnois apprirent la victoire de Marengo, leur joie fut
extrme; leur patrie tait dlivre. Ils s'associrent sincrement 
la gloire de leurs allis. Le parti oligarque rentra dans le nant.
Les Anglais et les Autrichiens furent davantage en butte aux menaces
et aux insultes de la populace; le sang coula; un rgiment autrichien
fut presque entirement dtruit. Hohenzollern fut oblig de s'adresser
 Suchet pour demander justice et son intervention pour que, pendant
le peu de jours qu'il avait  rester encore dans la place, jusqu'au
moment dsign pour sa remise, le peuple restt tranquille. L'entre
de Suchet dans cette grande ville fut un triomphe: 400 demoiselles,
habilles aux couleurs franaises et liguriennes, accueillirent
l'arme. Le gnral Hohenzollern remplit tous ses engagements;
l'escadre anglaise prit le large; les Gnois se livrrent au regret
de n'avoir pas tenu plus long-temps. Ils s'accusaient rciproquement
d'avoir t pusillanimes; d'avoir eu peu de confiance dans la destine
du premier magistrat de la France: car, s'ils eussent t assurs
qu'il ne fallait plus souffrir que cinq  six jours, ils eussent
encore trouv la force de le faire.

Pendant que ces importants vnements se succdaient, Massna
dbarquait  Antibes et y sjournait. Il arriva enfin  Milan, avant
le dpart de Napolon pour retourner  Paris, et prit le commandement
de la nouvelle arme d'Italie.

    _Remarques critiques._

_Premire observation._--MASSNA.--L'arme autrichienne tait plus que
double de l'arme franaise; mais les positions que pouvait occuper
celle-ci, taient tellement fortes, qu'elle et d triompher. Massna
fit une faute essentielle dans sa dfense.

Les deux armes taient spares par les Alpes et l'Apennin, dont les
Autrichiens occupaient le revers du ct de l'Italie, depuis le pied
du col d'Argentire jusqu' Bobbio; les Franais, la crte suprieure
et tout le revers du ct de la mer: leur quartier-gnral tait 
Gnes. De Gnes  Nice il y a quarante lieues, tandis que la division
Kuinel, qui tait en avant de Coni, n'tait qu' dix-huit lieues de
Nice; Oneille est  vingt lieues de Gnes. La division autrichienne
qui occupait le Tanaro, n'est qu' neuf lieues; Savone est  dix
lieues de Gnes: la division qui occupait la Bormida, n'tait qu'
trois lieues de Savone. L'arme autrichienne tait plus nombreuse;
elle prenait l'offensive; elle avait l'initiative, et elle pouvait
arriver  Nice,  Oneille,  Savone, avant le quartier-gnral
franais. Le pays de Gnes  Nice est appel du nom de rivire, 
cause de son peu de largeur: ce pays est compris entre la crte des
Apennins et la mer; par rapport  sa longueur, c'est un boyau qui n'a
pas assez de profondeur et de largeur, pour tre dfendu dans toute
cette longueur. Il fallait donc opter, ou porter son quartier-gnral
 Nice, en mettant la dfensive sur la crte suprieure d'Argentire 
Tende, de l au Tanarello,  la Taggia ou  la Roya, ou bien
concentrer la dfense autour de Gnes: ce dernier parti tait conforme
au plan de campagne du premier consul. Gnes est une trs-grande ville
qui offre beaucoup de ressources; c'est une place forte; elle est en
outre couverte par la petite place de Gavi, et a, sur son flanc
gauche, la citadelle de Savone. Ce parti une fois adopt, le gnral
Massna eut d agir comme s'il et t gnral de la rpublique
ligurienne, et que son unique objet ft d'en dfendre la capitale. La
division de 3  4,000 hommes qu'il laissa dans Nice, et pour
l'observation des cols, tait suffisante. Le gnral Massna ne sut
pas opter; il voulut conserver les communications de son arme avec
Nice et avec Gnes: cela tait impossible; il fut coup. Il et d
placer son arme d'une des trois manires suivantes:

1 Donner au gnral Suchet, qui commandait la gauche, 14,000 hommes,
et l'tablir avec ses principales forces sur les hauteurs de
Monte-Legino, en les couvrant de retranchements; observer Settpani,
la tour de Melogno, la Madone di Neve, Saint-Jacques, Cadibone, par
des colonnes mobiles; retirer toute l'artillerie des forts de Vado;
donner au lieutenant-gnral Soult, qui commandait le centre, 10,000
hommes pour dfendre la Bocchetta et le Monte-Fayale; donner au
gnral Miollis, qui commandait la droite, 3,000 hommes, qui se
seraient retranchs derrire le torrent de Sturt, sur Monte-Ratti et
Monte-Faccio. Enfin, garder 7,000 hommes de rserve dans la ville.
L'attaque de Monte-Legino, de la Bocchetta, de Montefaccio eut t
difficile; l'ennemi, oblig de se diviser en un grand nombre de
colonnes, et pu tre attaqu et battu en dtail; au lieu de vingt
lieues d'tendue qu'avait la position qu'occupa Massna, celle-ci n'en
aurait eu que dix: l'arme ennemie et coup la route de la Corniche,
et tourn toute l'arme par sa gauche; elle se ft empare de
Saint-Jacques, de Cadibone, de Vado; mais l'arme franaise ft reste
entire et concentre. Lorsque sa gauche aurait t force sur les
hauteurs de Monte-Legino, elle se ft replie sur Monte-Fayale, sous
le canon de Voltri, et enfin sur Gnes.

2 Ou placer la gauche sur Voltri,  la Madone dell'aqua, le centre
derrire la Bocchetta, et la droite derrire la Sturla. Cette ligne,
beaucoup moins tendue, pouvait tre occupe par beaucoup moins de
troupes; les fortifications eussent pu tre faites avec plus de soin;
plus de moiti de l'arme et pu tre tenue en rserve aux portes de
Gnes. Massna et pu prendre l'offensive par la rivire du Levant,
par la valle de Bisogno, par la Bocchetta, par les montagnes de
Sassello, par la rivire du Ponent, et craser les colonnes ennemies,
obliges de se diviser dans ce pays difficile.

3 Ou occuper, sur les hauteurs de Gnes, un camp retranch, menaant
l'Italie; en appuyer les flancs  deux forts de campagne, en couvrir
le front par des redoutes et une centaine de pices de canon, non
atteles, indpendamment de l'quipage de campagne; enfin tenir une
rserve, en garnison,  Gnes. Une arme franaise de 30,000 hommes,
commande par Massna, place dans cette formidable position, n'aurait
pu tre force par une arme de 60,000 Autrichiens. Si Mlas
respectait cette arme, et manoeuvrait pour la couper de Nice, cela
n'tait d'aucune consquence; Massna ft entr en Pimont. Si Mlas
et manoeuvr sur Gnes, les places de Gavi et de Seravale, la nature
du terrain, ne lui eussent pas permis, ou eussent offert  Massna,
des occasions avantageuses de prendre l'initiative de tomber sur le
flanc de l'arme ennemie, et de la dfaire.

_Deuxime observation._ 1 Gnes a ouvert ses portes lorsqu'elle tait
sauve. Le gnral Massna savait que l'arme de secours tait arrive
sur le P: il tait assur qu'elle n'avait prouv depuis aucun chec,
car l'ennemi se ft empress de le lui faire connatre. Quand Csar
assigea Alise, il la bloqua avec tant de soin, que cette place n'eut
aucune nouvelle de ce qui se passait au dehors. L'poque o l'arme
de secours avait promis d'arriver, tait passe; le conseil des
Gaulois s'assembla sous la prsidence de Vercingtorix; Crotogno se
leva, et dit: Vous n'avez pas de nouvelles de votre arme de secours;
mais Csar ne vous en donne-t-il pas tous les jours? Croyez-vous qu'il
travaillerait, avec tant d'ardeur,  lever retranchements sur
retranchements, s'il ne craignait l'arme que les Gaulois ont runie,
et qui s'approche? ayez donc de la persvrance, vous serez sauv.
Effectivement, l'arme gauloise arriva forte de 20,000 hommes, et
attaqua les lgions de Csar.

2 La proposition admise par le gnral Ott et l'amiral Keith, de
permettre  la garnison de sortir de la ville, avec ses armes, et sans
tre prisonnire de guerre, n'tait-elle pas aussi explicative qu'une
lettre mme de Napolon, qui et annonc son approche? Quand cette
base fut accepte par l'ennemi, quand il insista pour que la garnison
se rendt  Nice, par mer, ne dclait-il pas la position critique
dans laquelle il se trouvait? Massna et d rompre alors, bien
certain que, sous quatre ou cinq jours, il serait dbloqu; par le
fait, il l'et t douze heures aprs. Les gnraux ennemis savaient
l'extrme disette qui rgnait dans la ville: ils n'eussent jamais
accord la capitulation,  l'arme franaise, d'en sortir, sans tre
prisonnire de guerre, si dja l'arme de secours n'et t proche, et
en position de faire lever le sige.

3. 5,500 hommes de la garnison sortirent de la ville de Gnes, par
terre, mais sans canons. Massna s'embarqua avec vingt pices de canon
de campagne, 1,500 hommes, et dbarqua  Antibes. Il laissa 1,500
hommes, dans la ville, pour garder ses malades: son devoir tait de
partager le sort de ces troupes; et il devait bien comprendre
l'intrt que mettait l'ennemi,  l'en sparer. Effectivement, les
troupes ne furent pas plutt arrives  Voltri, qu'elles apprirent
l'approche de l'arme de secours et du corps de Suchet,  Finale. Si
Massna et t  leur tte, il et renforc Suchet, march sur le
champ de bataille de Marengo. Sa conduite, dans cette dernire
circonstance, n'est point  imiter. C'est une faute bien fcheuse, et
qui eut des suites funestes; ses motifs sont encore inconnus. On a
beaucoup parl des flatteries que les gnraux ennemis lui
prodigurent pendant les confrences; mais elles eussent d accrotre
sa mfiance. Lorsque Napolon voulait accrditer le gnral
autrichien, Provera, officier trs-mdiocre, il le loua beaucoup, et
parvint  en imposer  la cour de Vienne qui le remploya de nouveau.
Il fut repris plus tard  la Favorite. Lorsque le gnral franais qui
commandait  Mantoue, rendit cette place, le feld-marchal Kray lui
fit cadeau d'un drapeau, en vantant beaucoup sa valeur. Les louanges
des ennemis sont suspectes; elles ne peuvent flatter un homme
d'honneur, que lorsqu'elles sont donnes aprs la cessation des
hostilits.

A Dieu ne plaise que l'on veuille comparer le hros de Rivoli et de
Zurich  un homme sans nergie et sans caractre. Massna tait
minemment noble et brillant au milieu du feu et du dsordre des
batailles: le bruit du canon lui claircissait les ides, lui donnait
de l'esprit, de la pntration et de la gaiet.

On a fort exagr le mauvais tat de l'arme d'Italie; le mal avait
t grand, mais il avait t, en grande partie, rpar pendant
fvrier, mars et avril. On a dit que l'arme n'avait que 25,000
hommes: elle tait de 40,000 hommes sous les armes, depuis le Var 
Gnes; et, en outre, la garde nationale de Gnes tait dvoue, forme
de la faction dmocratique, et passionnment attache  la France. Il
y avait aussi,  Gnes, beaucoup de patriotes, d'Italiens rfugis,
qui furent forms en bataillon.

Au moment de la reddition de Gnes, il s'y trouvait 12,000 Franais
sous les armes; 3,000 Italiens, Liguriens ou Sardes, qui ne suivirent
pas l'arme; il y avait 6,000 hommes dans les hpitaux: Suchet avait,
 son arrive  Savone, 10,000 hommes. C'tait donc 25,000 hommes qui
restaient sous les armes, de cette arme qui avait perdu en morts,
blesss ou prisonniers, ou vacus sur la France, 17,000 hommes.

       *       *       *       *       *

   Le 6 prairial, le chef d'escadron, Franceschi, aide-de-camp du
   gnral Soult, envoy par le gnral Massna, au premier consul,
   dans les premiers jours de floral, arrive et apporte les
   dpches de Bonaparte, qui donnent lieu  la notice suivante,
   transmise officiellement et de suite  l'arme et au gouvernement
   ligurien.

   Un des officiers que j'ai envoys prs du premier consul, 
   Paris, est revenu cette nuit.

   Il a laiss le gnral Bonaparte descendant le grand
   Saint-Bernard, et ayant avec lui le gnral Carnot, ministre de
   la guerre.

   Le gnral Bonaparte me mande que, du 28 au 30 floral, il sera
   arriv, avec toute son arme,  Yvre, et que de l, il marchera,
    grandes journes, sur Gnes.

   Le gnral Lecourbe fait, en mme temps, son mouvement sur
   Milan, par la Valteline.

   L'arme du Rhin a obtenu de nouveaux avantages sur l'ennemi;
   elle a remport une victoire dcisive  Biberach, elle a fait
   beaucoup de prisonniers, et a dirig sa marche sur Ulm.

   Le gnral Bonaparte,  qui j'ai fait connatre la conduite des
   habitants de Gnes, me tmoigne toute la confiance qu'il a en
   eux, et m'crit: _Vous tes dans une position difficile; mais ce
   qui me rassure, c'est que vous tes dans Gnes._ Cette ville
   dirige par un excellent esprit, et claire sur ses vritables
   intrts, trouvera bientt, dans sa dlivrance, le prix des
   sacrifices qu'elle a faits.

    _Sign_, MASSNA.

   SOLDATS,

   Les rapports qu'on me fait m'annoncent que votre patience et
   votre courage s'teignent, qu'il s'lve quelques plaintes et
   quelques manoeuvres dans vos rangs, que quelques-uns d'entre vous
   dsertent  l'ennemi, et qu'il se forme des complots pour
   excuter, en troupes, des desseins aussi lches.

   Je dois vous rappeler la gloire de votre dfense dans Gnes, et
   ce que vous devez  l'accomplissement de vos devoirs,  votre
   honneur et  votre dlivrance qui ne tient plus qu' quelques
   jours de persvrance.

   Que la conduite de vos gnraux et de vos chefs soit votre
   exemple: voyez-les partager vos privations, manger le mme pain
   et les mmes aliments que vous; songez encore que, pour assurer
   votre subsistance, il faut veiller le jour et la nuit. Vous
   souffrez de quelques besoins physiques; ils souffrent ainsi que
   vous, et ont, de plus, les inquitudes de votre position.
   N'auriez-vous fait, jusqu' ce jour, tant de sacrifices, que pour
   vous abandonner  des sentiments de faiblesse ou de lchet?
   cette ide doit rvolter des soldats franais.

   Soldats, une arme, commande par Bonaparte, marche  nous; il
   ne faut qu'un instant pour nous dlivrer; et, cet instant perdu,
   nous perdrions avec lui tout le prix de nos travaux, et un
   avenir de captivit et de privation bien plus amre s'ouvrirait
   devant vous.

   Soldats, je charge vos chefs de vous rassembler, et de vous lire
   cette proclamation; j'espre que vous ne donnerez pas  ces
   braves, si respectables par leur vertu, et dont le sang a coul
   si souvent, en combattant  votre tte;  ces braves qui ont
   toute mon estime, et qui mritent toute votre confiance, la
   douleur de m'entretenir de nouvelles plaintes, et  moi celle de
   punir.

   L'honneur et la gloire furent toujours les plus puissants
   aiguillons des soldats franais, et vous prouverez encore que
   vous tes dignes de ce titre respectable.

   Cette proclamation sera mise  l'ordre, et lue  la tte des
   compagnies.

    _Sign_, MASSNA.

       *       *       *       *       *

   SUCHET, _lieutenant du gnral en chef_,

   _Aux habitants de la Ligurie._

   Au quartier-gnral de Conegliano, le 5 messidor an VIII de la
     rpublique.

    LIGURIENS,

   La clbre bataille de Marengo vient d'entraner la conclusion
   d'une convention entre les gnraux et chefs Berthier et Mlas,
   approuve par le premier consul Bonaparte. Elle porte en
   substance: Qu'il y aura armistice et suspension d'hostilits
   entre l'arme impriale et celle de la rpublique franaise, en
   Italie, jusqu' la rponse de Vienne; que les hostilits ne
   peuvent recommencer sans s'tre prvenus dix jours  l'avance.

   Que l'arme autrichienne se retirera derrire l'Oglio et sur la
   rive gauche du P; que les Franais prendront de suite possession
   des places de Tortone, d'Alexandrie, du chteau de Milan, de la
   citadelle de Turin, de Pizzighottone, d'Arona et de Plaisance; et
   que la place de Coni, les forteresses de Ceva et Savone, la ville
   de Gnes, seront remises  l'arme franaise, du 16 au 24 juin,
   ou 27 prairial au 5 messidor.

   Le fort Urbin, le 26 juin, ou 7 messidor.

   Que les individus qui auraient t arrts dans la rpublique
   cisalpine, pour opinions politiques, et qui se trouveraient
   encore dans les forteresses occupes par les troupes impriales,
   seront sur-le-champ relchs.

   Qu'aucun individu ne pourra tre maltrait pour raison de
   services rendus  l'arme autrichienne, ou pour opinions
   politiques.

   Charg par le gnral en chef Massna, de conduire les troupes
   franaises dans votre capitale, j'y entre avec la ferme volont
   de faire respecter les personnes et les proprits, de protger
   votre culte et ses ministres, d'empcher toute vengeance
   particulire....

   Habitants des valles de Fontana-Bona, de la Polcevera et de
   Bisagno, retournez dans le sein de vos familles; allez cueillir
   vos moissons, dposer des armes que vos pres n'eussent jamais
   tournes contre des Franais; et dsormais soumettez-vous aux
   lois; mfiez-vous de ces brigands sans patrie, qui ont troubl
   votre repos et gar vos bras: le gnral en chef vous promet
   oubli du pass.

   Peuple de la Ligurie, le gnie du premier consul, Bonaparte, de
   ce hros du monde, veille dsormais sur les destines de
   l'Italie. Encore une fois, la victoire fidle  ses armes, vient
   de lui en ouvrir les portes: il y fixera le bonheur et sans doute
   la paix. La Ligurie entire sera libre sous peu de jours. Que le
   bienfait qui vous est encore offert par une nation gnreuse,
   soit apprci et vous rende  toutes vos vertus.

   Habitants de Gnes, la paix est prte  cicatriser toutes vos
   plaies: les ravages de la guerre, les souffrances d'un blocus qui
   vous honore, seront bientt oublis.

   Le gnral en chef Massna, les soldats qu'il commande, et qui
   ont dploy, sous nos yeux, tant de bravoure et de fermet, ont
   partag vos privations, ont t tmoins de vos souffrances; ils
   le publient dja  l'Europe tonne de votre constance.

   Ne vous alarmez pas, Liguriens, des mesures de ces insulaires
   accoutums  violer tous les traits, qui n'ont pour dieu que le
   crime, et pour but, que ruine et destruction. La victoire et les
   Franais vous offrent et vous assurent l'abondance: les plaines
   du Pimont, celles de la Cisalpine, sont charges d'une rcolte
   superbe. Encore quelques jours, et la rage des Anglais sera, de
   nouveau, aussi impuissante que leurs tentatives sur le continent
   mprises.

    _Sign_, LOUIS-GABRIEL SUCHET.

       *       *       *       *       *

   KELLERMAN, _gnral de brigade_,

   _Au gnral Dupont, chef de l'tat-major-gnral_.

   Au quartier-gnral, le 3 messidor an VIII.

    MON GNRAL,

   Je m'empresse de vous rendre compte que la ville de Gnes ne
   sera vacue que le 24 du courant. J'ai vu le gnral
   Hohenzollern, qui m'a dit avoir reu de M. de Mlas ordre de
   remettre la ville et les forts de Gnes aux troupes franaises,
   avec les munitions et artillerie convenues, le 24 juin,  quatre
   heures du matin. Il m'a assur, d'une manire  n'en pas douter,
   que les ordres qu'il avait reus seraient excuts par lui, avec
   toute l'exactitude et la loyaut possibles, quoiqu'il ne se soit
   pas cach du mcontentement qu'il prouve de la convention, dont
   Mlas ne lui a pas donn connaissance.

   Vous pouvez donc tre tranquille sur son compte, ainsi que sur
   celui des Anglais qui, ds hier, taient prts  mettre  la
   voile, mais qui s'en vont de fort mauvaise humeur: ils avaient la
   prtention de s'emparer de toutes les munitions et de
   l'artillerie; mais M. Hohenzollern s'y est oppos, et a mme fait
   marcher deux bataillons pour l'empcher. Nous ne pouvons que nous
   louer de sa franchise et de sa loyaut, et les Gnois eux-mmes
   n'ont eu contre lui aucun motif de plaintes.

   Les Anglais enlvent tout le grain qui n'est pas dbarqu:
   soixante mille charges de bl vont sortir de Gnes, pour
   retourner  Livourne, quoique les ngociants aient offert six
   francs de gratification par charge. Cette fois, le dpit des
   Anglais l'a emport sur leur cupidit; et lord Keith a dclar
   qu'il allait recommencer, plus strictement que jamais, le blocus
   du port et de la rivire, pour se venger sur cette ville
   innocente de nos victoires.

   Hier, le gnral Willot s'est embarqu avec un corps form de
   quelques aventuriers, et pay par l'Angleterre. Pichegru tait
   attendu incessamment: c'est du comte de Bussy que je le tiens.
   Gnes a t impose  un million de contributions, en a dja pay
   deux cent mille francs.

   La ville a cruellement souffert, et cependant elle a conserv de
   l'attachement pour les Franais. Ds que la convention a t
   connue, le peuple a voulu reprendre la cocarde; il en est
   rsult quelques rixes qui ont t apaises: la cocarde a t
   permise aux officiers de ligne.

    Salut et respect.

    _Sign_, KELLERMAN.

       *       *       *       *       *

   CONVENTION

   _Faite pour l'occupation de la ville de Gnes et de ses forts, le
   5 messidor an VIII, ou 24 juin 1800, conformment au trait fait
   entre les gnraux en chef Berthier et Mlas._

   Les commissaires et officiers, munis d'ordres du gnral Suchet,
   pourront entrer demain  huit heures.

   --Convenu.

   Les forts extrieurs seront occups par les troupes franaises, 
   trois heures du soir.

   --Convenu.

   Les trois ou quatre cents malades, qui ne sont pas
   transportables, auront les mmes soins que ceux des troupes
   franaises.

   --Convenu.

   La flottille restera dans le port jusqu' ce que les vents lui
   permettent de sortir: elle sera neutre jusqu' Livourne.

   --Convenu.

   A quatre heures du matin, le 5 messidor (24 juin), M. le comte
   Hohenzollern sortira avec la garnison.

   --Convenu.

   Les dpches, les transports de recrues et de boeufs, qui
   arriveront aprs le dpart, seront libres de suivre l'arme
   autrichienne.

   --Convenu.

   Sur la demande de M. le gnral comte de Hohenzollern, il ne sera
   point rendu d'honneur  sa troupe.

   --Convenu.

    _Sign_, le comte DE BUSSY, gnral-major, fond
    de pouvoir de M. le comte de Hohenzollern.

   Conegliano, le 3 messidor, an VIII de la rpublique franaise, ou
   22 juin 1800.

    _Pour copie conforme_:

    Le lieutenant-gnral, _sign_, L. G. SUCHET.

       *       *       *       *       *

   NGOCIATION

   _Pour l'vacuation de Gnes, par l'aile droite de l'arme
   franaise, entre le vice-amiral lord Keith, commandant en chef la
   flotte anglaise; le lieutenant-gnral baron d'Ott, commandant le
   blocus, et le gnral en chef Massna._

   Art. 1er L'aile droite de l'arme franaise, charge de la
   dfense de Gnes, le gnral en chef et son tat-major,
   sortiront, avec armes et bagages, pour aller rejoindre le centre
   de ladite arme.

   Rponse: _L'aile droite, charge de la dfense de Gnes, sortira
   au nombre de huit mille cent dix hommes, et prendra la route de
   terre pour aller, par Nice, en France: le reste sera transport
   par mer  Antibes. L'amiral Keith s'engage  fournir  cette
   troupe la subsistance en biscuits, sur le pied de la troupe
   anglaise. Par contre, tous les prisonniers autrichiens, faits
   dans la rivire de Gnes, par l'arme de Massna, dans la
   prsente anne, seront rendus en masse. Se trouvent excepts ceux
   dja changs au terme d' prsent; au surplus, l'article premier
   sera excut en entier._

   2. Tout ce qui appartient  ladite aile droite, comme artillerie
   et munitions en tous genres, sera transport par la flotte
   anglaise,  Antibes, ou au golfe de Jouan.

   Rponse: _Accord._

   3. Les convalescents et ceux qui ne sont pas en tat de marcher,
   seront transports par mer jusqu' Antibes, et nourris ainsi
   qu'il est dit dans l'article premier.

   Rponse: _Ils seront transports par la flotte anglaise, et
   nourris._

   4. Les soldats franais, rests dans les hpitaux de Gnes, y
   seront traits comme les Autrichiens;  mesure qu'ils seront en
   tat de sortir, ils seront transports ainsi qu'il est dit dans
   l'article premier.

   Rponse: _Accord._

   5. La ville de Gnes, ainsi que son port, seront dclars
   neutres: la ligne qui dterminera sa neutralit, sera fixe par
   les parties contractantes.

   Rponse: _Cet article roulant sur des objets purement politiques,
   il n'est pas au pouvoir des gnraux des troupes allies, d'y
   donner un assentiment quelconque. Cependant les soussigns sont
   autoriss  dclarer que S. M. l'empereur, s'tant dtermine 
   accorder, aux habitants de Gnes, son auguste protection, la
   ville de Gnes peut tre assure que tous les tablissements
   provisoires, que les circonstances exigeront, n'auront d'autre
   but que la flicit et la tranquillit publiques._

   6. L'indpendance du peuple ligurien sera respecte aucune
   puissance, actuellement en guerre avec la rpublique ligurienne,
   ne pourra oprer aucun changement dans son gouvernement.

   Rponse: _Comme  l'article prcdent._

   7. Aucun Ligurien, ayant exerc ou exerant encore des fonctions
   publiques, ne pourra tre recherch pour ses opinions politiques.

   Rponse: _Personne ne sera molest pour ses opinions, ni pour
   avoir pris part au gouvernement prcdent,  l'poque actuelle._

   _Les perturbateurs du repos public, aprs l'entre des
   Autrichiens dans Gnes, seront punis conformment aux lois._

   8. Il sera libre aux Franais, Gnois, et aux Italiens domicilis
   ou refugis  Gnes, de se retirer avec ce qui leur appartient,
   soit argent, marchandises, meubles, ou tels autres effets, soit
   par la voie de mer ou par celle de terre, partout o ils le
   jugeront convenable: il leur sera dlivr,  cet effet, des
   passe-ports, lesquels seront valables pour six mois.

   Rponse: _Accord._

   9. Les habitants de la ville de Gnes seront libres de
   communiquer avec les deux rivires, et de continuer de commercer
   librement.

   Rponse: _Accord d'aprs la rponse  l'article 5._

   10. Aucun paysan arm ne pourra entrer, ni individuellement, ni
   en corps,  Gnes.

   Rponse: _Accord._

   11. La population de Gnes sera approvisionne dans le plus court
   dlai.

   Rponse: _Accord._

   12. Les mouvements de l'vacuation de la troupe franaise, qui
   doivent avoir lieu, conformment  l'article premier, seront
   rgls, dans la journe, avec le chef de l'tat-major des armes
   respectives.

   Rponse: _Accord._

   13. Le gnral autrichien, commandant  Gnes, accordera toutes
   les gardes et escortes ncessaires pour la sret des
   embarcations des effets appartenant  l'arme franaise.

   Rponse: _Accord._

   14. Il sera laiss un commissaire franais, pour le soin des
   blesss malades, et pour surveiller leur vacuation: il sera
   nomm un autre commissaire des guerres, pour assurer, recevoir et
   distribuer les subsistances de la troupe franaise, soit  Gnes,
   soit en marche.

   Rponse: _Accord._

   15. Le gnral Massna enverra en Pimont, ou partout ailleurs,
   un officier au gnral Bonaparte, pour le prvenir de
   l'vacuation de Gnes: il lui sera fourni passeport et
   sauve-garde.

   Rponse: _Accord._

   16. Les officiers de tous grades de l'arme du gnral en chef
   Massna, faits prisonniers de guerre depuis le commencement de la
   prsente anne, rentreront en France sur parole, et ne pourront
   servir qu'aprs leur change.

   Rponse: _Accord._

   ARTICLES ADDITIONNELS.

   La porte de la Lanterne, o se trouve le pont-levis, et l'entre
   du port, seront remises  un dtachement de la troupe
   autrichienne, et  douze vaisseaux anglais, aujourd'hui 4 mars, 
   deux heures aprs-midi.

   Immdiatement aprs la signature, il sera donn des tages de
   part et d'autre.

   L'artillerie, les munitions, plans et autres effets militaires,
   appartenant  la ville de Gnes et  son territoire, seront remis
   fidlement, par les commissaires franais, aux commissaires des
   troupes allies.

   Fait double sur le pont de Conegliano, le 4 mai 1800.

    _Sign_, B. D'OTT, lieutenant gnral;

    KEITH, vice-amiral, commandant en chef.

       *       *       *       *       *




MMOIRES DE NAPOLON.




MARENGO.

  Arme de rserve.--Dpart du premier consul. Revue de Dijon.--Le
    quartier-gnral  Genve. Lausanne.--Passage du
    Saint-Bernard.--L'arme franaise passe la Ssia, la Trebbia.
    Entre  Milan.--Position de l'arme franaise, lorsqu'elle
    apprend la prise de Gnes.--Combat de Montebello.--Arrive du
    gnral Desaix au grand-quartier-gnral.--Bataille de
    Marengo.--Armistice de Marengo.--Gnes remise aux
    Franais.--Retour du premier consul en France.


 1er.

Le 7 janvier 1800, un arrt des consuls ordonna la formation d'une
arme de rserve.--Un appel fut fait  tous les anciens soldats, pour
venir servir la patrie sous les ordres du premier consul. Une leve de
30,000 conscrits fut ordonne pour recruter cette arme. Le gnral
Berthier, ministre de la guerre, partit de Paris, le 2 avril, pour la
commander; car les principes de la constitution de l'an VIII, ne
permettaient pas au premier consul d'en prendre lui-mme le
commandement. La magistrature consulaire tant essentiellement civile,
le principe de la division des pouvoirs et de la responsabilit des
ministres, ne voulait pas que le premier magistrat de la rpublique
commandt immdiatement en chef une arme; mais aucune disposition,
comme aucun principe, ne s'opposait  ce qu'il y ft prsent. Dans le
fait, le premier consul commanda l'arme de rserve, et Berthier, son
major-gnral, eut le titre de gnral en chef.

Aussitt que l'on eut des nouvelles du commencement des hostilits, en
Italie, et de la tournure que prenaient les oprations de l'ennemi, le
premier consul jugea indispensable de marcher directement au secours
de l'arme d'Italie; mais il prfra dboucher par le grand
Saint-Bernard, afin de tomber sur les derrires de l'arme de Mlas,
enlever ses magasins, ses parcs, ses hpitaux, et enfin lui prsenter
la bataille, aprs l'avoir coup de l'Autriche. La perte d'une seule
bataille devait entraner la perte totale de l'arme autrichienne, et
oprer la conqute de toute l'Italie. Un pareil plan exigeait, pour
son excution, de la clrit, un profond secret, et beaucoup
d'audace: le secret tait le plus difficile  conserver; comment tenir
cach aux nombreux espions de l'Angleterre et de l'Autriche, le
mouvement de l'arme? Le moyen que le premier consul jugea le plus
propre, fut de le divulguer lui-mme, d'y mettre une telle ostentation
qu'il devnt un objet de raillerie par l'ennemi, et de faire en sorte
que celui-ci considrt toutes ces pompeuses annonces comme un moyen
de faire une diversion aux oprations de l'arme autrichienne qui
bloquait Gnes. Il tait ncessaire de donner aux observateurs et aux
espions un point de direction prcis: on dclara donc par des
messages, au corps-lgislatif, au snat, et par des dcrets, par la
publication dans les journaux, et enfin par des intimations de toute
espce, que le point de runion de l'arme de rserve tait Dijon; que
le premier consul en passerait la revue, etc. Aussitt tous les
espions et les observateurs se dirigrent sur cette ville: ils y
virent, dans les premiers jours d'avril, un grand tat-major sans
arme; et dans le courant de ce mois, 5  6,000 conscrits et
militaires retirs, dont mme plusieurs estropis consultaient plutt
leur zle que leurs forces. Bientt cette arme devint un objet de
ridicule; et, lorsque le premier consul en passa lui-mme la revue, le
6 mai, on fut tonn de n'y voir que 7  8,000 hommes, la plupart
n'tant pas mme habills. On s'tonna comment le premier magistrat de
la rpublique quittait son palais pour passer une revue que pouvait
faire un gnral de brigade.--Ces doubles rapports allrent par la
Bretagne, Genve, Ble,  Londres,  Vienne et en Italie: l'Europe fut
pleine de caricatures: l'une d'elles reprsentait un enfant de douze
ans, et un invalide avec une jambe de bois; au bas on lisait: _Arme
de rserve de Bonaparte._

Cependant la vritable arme s'tait forme en route; sur divers
points de rendez-vous, les divisions s'taient organises. Ces lieux
taient isols, et n'avaient point de rapports entre eux.--Les mesures
conciliantes qui avaient t employes par le gouvernement consulaire,
pendant l'hiver, jointes  la rapidit des oprations militaires,
avaient pacifi la Vende et la chouannerie.--Une grande partie des
troupes qui composaient l'arme de rserve, avait t retire de ce
pays. Le directoire avait senti le besoin d'avoir  Paris plusieurs
rgiments pour sa garde, et pour comprimer les factieux.--Le
gouvernement du premier consul tant minemment national, la prsence
de ces troupes dans la capitale devenait tout--fait inutile: elles
furent diriges sur l'arme de rserve.--Bon nombre de ces rgiments
n'avaient pas fait la dsastreuse campagne de 1799, et avaient tout
entier le sentiment de leur supriorit et de leur gloire.--Le parc
d'artillerie s'tait form avec des pices, des caissons envoys
partiellement d'un grand nombre d'arsenaux et de places fortes. Le
plus difficile  cacher, tait le mouvement des vivres indispensables
pour une arme qui doit faire un passage de montagnes arides, et o
l'on ne peut rien trouver: l'ordonnateur Lambret fit confectionner 
Lyon deux millions de rations de biscuits. On en expdia sur Toulon
une centaine de mille, pour tre envoyes  Gnes; mais dix-huit cent
mille rations furent diriges sur Genve, embarques sur le lac, et
dbarques  Ville-Neuve, au moment o l'arme y arrivait.

En mme temps que l'on annonait, avec la plus grande ostentation, la
formation de l'arme de rserve, on faisait faire  la main des petits
bulletins, o, au milieu de beaucoup d'anecdotes scandaleuses sur le
premier consul et sa cour, on prouvait que l'arme de rserve
n'existait pas et ne pouvait pas exister; qu'au plus, on pourrait
runir 12  15,000 conscrits. On en donnait la preuve par les efforts
qui avaient t faits, la campagne prcdente, pour former les
diverses armes qui avaient t battues en Italie, par ceux qu'on
avait faits pour complter cette formidable arme du Rhin; enfin,
disait-on, laisserait-on l'arme d'Italie si faible, si on avait pu la
renforcer? L'ensemble de tous ces moyens de donner le change aux
espions, fut couronn du plus heureux succs. On disait  Paris, comme
 Dijon, comme  Vienne: Il n'y a point d'arme de rserve. Au
quartier-gnral de Mlas, on ajoutait: L'arme de rserve dont on
nous menace tant, est une bande de 7  8,000 conscrits ou invalides,
avec laquelle on espre nous tromper pour nous faire quitter le sige
de Gnes. Les Franais comptent trop sur notre simplicit: ils
voudraient nous faire raliser la fable du chien qui quitte sa proie
pour l'ombre.


 II.

Le 6 mai 1800, le premier consul partit de Paris; il se rendit  Dijon
pour passer, comme nous venons de le dire, cette revue des militaires
isols, et des conscrits qui s'y trouvaient. Il arriva  Genve, le 8.
Le fameux Necker qui tait dans cette ville, brigua l'honneur d'tre
prsent au premier consul de la rpublique franaise: il s'entretint
une heure avec lui, parla beaucoup du crdit public, de la moralit
ncessaire  un ministre des finances; il laissa percer, dans tout son
discours, le desir et l'espoir d'arriver  la direction des finances
de la France, et il ne connaissait pas mme de quelle manire on
faisait le service avec des obligations du trsor. Il loua beaucoup
l'opration militaire qu'il voyait faire sous ses yeux.--Le premier
consul fut mdiocrement satisfait de sa conversation.

Le 13 mai, le premier consul passa,  Lausanne, la revue de la
vritable avant-garde de l'arme de rserve; c'tait le gnral Lannes
qui la commandait: elle tait compose de six vieux rgiments d'lite,
parfaitement habills, quips et munis de tout. Elle se dirigea
aussitt sur Saint-Pierre; les divisions suivaient en chelons: cela
formait une arme de 36,000 combattants, en qui l'on pouvait avoir
confiance; elle avait un parc de quarante bouches  feu. Les gnraux
Victor, Loison, Vatrin, Boudet, Chambarlhac, Murat, Monnier,
commandaient dans cette arme.


 III.

Le premier consul avait prfr le passage du Grand-Saint-Bernard, 
celui du Mont-Cenis: l'un n'tait pas plus difficile que l'autre. Il y
a de Lausanne  Saint-Pierre, village au pied du Saint-Bernard, un
chemin praticable pour l'artillerie; et depuis le village de
Saint-Remi  Aoste, on trouve galement un chemin praticable aux
voitures. La difficult ne consistait donc que dans la monte et dans
la descente du Saint-Bernard: cette difficult tait la mme pour le
passage du Mont-Cenis; mais, en passant par le Saint-Bernard, on avait
l'avantage de laisser Turin sur sa droite, et d'agir dans un pays plus
couvert et moins connu, et o les mouvements seraient plus cachs que
sur la grande communication de la Savoie, o l'ennemi devait
ncessairement avoir beaucoup d'espions. Le passage prompt de
l'artillerie paraissait une chose impossible. On s'tait pourvu d'un
grand nombre de mulets; on avait fabriqu une grande quantit de
petites caisses pour contenir les cartouches d'infanterie et les
munitions des pices. Ces caisses devaient tre portes par les
mulets, ainsi que des forges de montagne, de sorte que la difficult
relle  vaincre, tait le transport des pices. Mais on avait prpar
 l'avance une centaine de troncs d'arbre, creuss de manire 
pouvoir recevoir les pices qui y taient fixes par les tourillons: 
chaque bouche  feu ainsi dispose, 100 soldats devaient s'atteler;
les affts devaient tre dmonts et ports  dos de mulets. Toutes
ces dispositions se firent avec tant d'intelligence, par les gnraux
d'artillerie, Gassendy et Marmont, que la marche de l'artillerie ne
causa aucun retard: les troupes mme se piqurent d'honneur de ne
point laisser leur artillerie en arrire, et se chargrent de la
traner. Pendant toute la dure du passage, la musique des rgiments
se faisait entendre; ce n'tait que dans les pas difficiles, que le
pas de charge donnait une nouvelle vigueur aux soldats. Une division
entire aima mieux, pour attendre son artillerie, bivouaquer sur le
sommet de la montagne, au milieu de la neige et d'un froid excessif,
que de descendre dans la plaine, quoiqu'elle en et eu le temps avant
la nuit. Deux demi-compagnies d'ouvriers d'artillerie avaient t
tablies dans les villages de Saint-Pierre et de Saint-Remi, avec
quelques forges de campagne, pour le dmontage et le remontage de
diverses voitures d'artillerie. On parvint  passer une centaine de
caissons.

Le 16 mai, le premier consul alla coucher au couvent de Saint-Maurice,
et toute l'arme passa le Saint-Bernard, les 17, 18, 19 et 20 mai. Le
premier consul passa lui-mme le 20; il montait, dans les plus mauvais
pas, le mulet d'un habitant de Saint-Pierre, dsign par le prieur du
couvent, comme le mulet le plus sr de tout le pays. Le guide du
premier consul tait un grand et vigoureux jeune homme de vingt-deux
ans, qui s'entretint beaucoup avec lui, en s'abandonnant  cette
confiance propre  son ge et  la simplicit des habitants des
montagnes: il confia au premier consul toutes ses peines, ainsi que
les rves de bonheur qu'il faisait pour l'avenir. Arriv au couvent,
le premier consul qui jusque-l ne lui avait rien tmoign, crivit un
billet, et le donna  ce paysan, pour le remettre  son adresse; ce
billet tait un ordre qui prescrivait diverses dispositions qui eurent
lieu immdiatement aprs le passage, et qui ralisaient toutes les
esprances du jeune paysan; telles que la btisse d'une maison,
l'achat d'un terrain, etc. Quelque temps aprs son retour,
l'tonnement du jeune montagnard fut bien grand de voir tant de monde
s'empresser de satisfaire ses desirs, et la fortune lui arriver de
tous cts.

Le premier consul s'arrta une heure au couvent des hospitaliers,
et opra la descente  la Ramasse, sur un glacier presque
perpendiculaire. Le froid tait encore vif; la descente du
Grand-Saint-Bernard fut plus difficile pour les chevaux, que ne
l'avait t la monte; nanmoins on n'eut que peu d'accidents. Les
moines du couvent taient approvisionns d'une grande quantit de
vins, pains, fromages; et en passant, chaque soldat recevait de ces
bons religieux une forte ration.

Le 16 mai, le gnral Lannes, avec les sixime demi-brigade lgre,
vingt-huitime et quarante-quatrime de ligne, onzime, douzime
rgiments de hussards, et vingt-unime de chasseurs, arriva  Aoste,
ville qui fut pour l'arme, d'une grande ressource. Le 17, cette
avant-garde arriva  Chtillon, o un corps autrichien de 4  5,000
hommes, que l'on avait cru suffisant pour dfendre la valle, tait en
position; il fut aussitt attaqu et culbut: on lui prit trois pices
et quelques centaines de prisonniers.

L'arme franaise croyait avoir franchi tous les obstacles; elle
suivait une valle assez belle, o elle retrouvait des maisons, de la
verdure et le printemps, lorsque tout--coup elle fut arrte par le
canon du fort de Bard.

Ce fort, entre Aoste et Ivre, est situ sur un mamelon conique, et
entre deux montagnes,  vingt-cinq toises l'une de l'autre;  son pied
coule le torrent de la Doria, dont il ferme absolument la valle; la
route passe dans les fortifications de la ville de Bard, qui a une
enceinte et est domine par le feu du fort. Les officiers du gnie,
attachs  l'avant-garde, s'approchrent pour reconnatre un passage,
et firent le rapport qu'il n'en existait pas d'autre que celui de la
ville. Le gnral Lannes ordonna, dans la nuit, une attaque pour tter
le fort; mais il tait partout  l'abri d'un coup de main. Comme il
arrive toujours, en pareille circonstance, l'alarme se communiqua
rapidement dans toute l'arme, et reflua sur ses derrires. Des ordres
mme furent donns pour arrter le passage de l'artillerie sur le
Saint-Bernard; mais le premier consul, dja arriv  Aoste, se porta
aussitt devant Bard: il gravit sur la montagne de gauche, le rocher
Albardo, qui domine  la fois et la ville et le fort, et bientt
reconnut la possibilit de s'emparer de la ville. Il n'y avait pas un
moment  perdre: le 25,  la nuit tombante, la cinquante-huitime
demi-brigade, conduite par le chef Dufour, escalada l'enceinte, et
s'empara de la ville qui n'est spare du fort que par le torrent de
la Doria. Vainement, toute la nuit, il plut une grle de mitraille, 
une demi-porte de fusil, sur les Franais qui taient dans la ville:
ils s'y maintinrent, et enfin, par considration pour les habitants,
le feu du fort cessa.

L'infanterie et la cavalerie passrent un  un, par le sentier de la
montagne de gauche, qu'avait gravie le premier consul, et o jamais
n'avait pass aucun cheval: c'tait un sentier connu seulement des
chevriers.

Les nuits suivantes, les officiers d'artillerie, avec une rare
intelligence, et les canonniers, avec la plus grande intrpidit,
firent passer leurs pices par la ville. Toutes les prcautions
avaient t prises pour en cacher la connaissance au commandant du
fort: le chemin avait t couvert de matelas et de fumier; les pices
couvertes de branchages et de paille, taient tranes,  la bricole,
dans le plus grand silence. On traversait ainsi un espace de plusieurs
centaines de toises,  la porte de pistolet des batteries du fort. La
garnison ne se doutant de rien, faisait cependant des dcharges de
temps en temps, qui turent ou blessrent bon nombre de canonniers;
mais cela ne ralentit en rien leur zle: le fort ne se rendit que dans
les premiers jours de juin. On tait alors parvenu, avec des peines
extrmes,  monter plusieurs pices sur l'Albaredo, d'o elles
foudroyrent les batteries du fort. S'il en et fallu attendre la
prise, pour faire passer l'artillerie, tout l'espoir de la campagne
et t perdu.

Cet obstacle fut plus considrable que celui du Grand-Saint-Bernard
lui-mme; et cependant ni l'un ni l'autre ne retardrent d'un seul
jour la marche de l'arme. Le premier consul connaissait bien
l'existence du fort de Bard; mais tous les plans et tous les
renseignements  ce sujet, permettaient de le supposer facile 
enlever. Cette difficult, une fois surmonte, eut un effet
avantageux. L'officier autrichien qui commandait le fort, expdia
lettre sur lettre  Mlas, pour l'instruire qu'il voyait passer plus
de 30,000 hommes au moins, 3 ou 4,000 chevaux, et un nombreux
tat-major; que ces masses se dirigeaient sur sa droite, par un
escalier dans le rocher Albardo: mais qu'il promettait que ni un
caisson, ni une pice d'artillerie, ne pourraient passer; qu'il
pouvait tenir un mois, et qu'ainsi, jusqu' cette poque, il n'tait
pas probable que l'arme franaise ost se hasarder en plaine, n'ayant
pas encore reu son artillerie. Lors de la reddition du fort, tous les
officiers de la garnison furent trangement surpris d'apprendre que
toute l'artillerie franaise avait pass de nuit,  trente ou quarante
toises de leurs remparts.

S'il et t tout--fait impossible de faire passer l'artillerie par
la ville de Bard, l'arme franaise aurait-elle repass le
Grand-Saint-Bernard? Non: elle aurait galement dbouch jusqu'
Ivre, mouvement qui et ncessairement rappel Mlas de Nice. Elle
n'avait rien  craindre, mme sans artillerie, dans les excellentes
positions que lui offrait l'entre des gorges, d'o, protgeant le
sige du fort de Bard, elle en et attendu la prise.--Ce fort est
tomb naturellement au pouvoir des Franais, le 1er juin; mais il est
probable qu'il et t pris plus tt, s'il avait arrt le passage de
l'arme, et qu'il en et attir tous les efforts, au lieu de ceux
d'une brigade de conscrits commands par le gnral Chabran, qui avait
t laisse pour en faire le sige. Ce dernier corps avait pass par
le Petit-Saint-Bernard.

Cependant, depuis le 12 mai, Mlas avait fait refluer des troupes sur
Turin et renforc les divisions qui gardaient la valle d'Aoste et
celle du Mont-Cenis; lui-mme, de sa personne, tait arriv le 22 
Turin. Le mme jour, le gnral Turreau, qui commandait sur les Alpes,
attaqua avec 3,000, hommes le Mont-Cenis, s'en empara, fit des
prisonniers, et prit position entre Suse et Turin: diversion qui
inquita Mlas, et l'empcha de porter tous ses efforts sur la Dora
Balta.

Le 24, le gnral Lannes, avec l'avant-garde, arriva devant Ivre; il
y trouva une division de 5  6,000 hommes: depuis huit jours, on avait
commenc l'armement de cette place et de la citadelle, quinze bouches
 feu taient dja en batterie; mais sur cette division de 6,000
hommes, il y en avait 3,000 de cavalerie qui n'taient pas propres 
la dfense d'Ivre, et l'infanterie tait celle qui avait t dja
battue  Chtillon. La ville, attaque avec la plus grande
intrpidit, d'un ct par le gnral Lannes et de l'autre par le
gnral Vatrin, fut bientt enleve, ainsi que la citadelle, o l'on
trouva de nombreux magasins de toutes espces: l'ennemi se retira
derrire la Chiusella, et prit position  Romano pour couvrir Turin,
d'o il reut des renforts considrables.

Le 26, le gnral Lannes marcha contre l'ennemi, il l'attaqua dans sa
position; et, aprs un combat fort chaud, le culbuta et le rejeta en
dsordre sur Turin. L'avant-garde prit aussitt la position de
Chivasso, d'o elle intercepta le cours du P, et s'empara d'un grand
nombre de barques charges de vivres, de blesss, et enfin de toute
l'vacuation de Turin. Le premier consul passa, le 28 mai, la revue de
l'avant-garde  Chivasso, harangua les troupes, et distribua des
loges aux corps qui la composaient.

Cependant on disposa les barques prises sur le P pour la construction
d'un pont; cette menace produisit l'effet qu'on en attendait: Mlas
affaiblit les troupes qui couvraient Turin sur la rive gauche, et
envoya ses principales forces pour s'opposer  la construction du
pont.

C'tait ce que souhaitait le premier consul, afin de pouvoir oprer
sur Milan sans tre inquit.

Un parlementaire autrichien, choisi parmi les officiers de l'arme
autrichienne, qui avait l'honneur de connatre le premier consul, fut
envoy aux avant-postes par le gnral Mlas. Son tonnement fut
extrme en voyant le premier consul si prs de l'arme autrichienne;
cette nouvelle, rapporte par cet officier  Mlas, le remplit de
terreur et de confusion. Toute l'arme de rserve, avec son
artillerie, arriva  Ivre les 26 et 27 mai.


 IV.

Le quartier-gnral de l'arme autrichienne tait  Turin; mais la
moiti des forces ennemies tait devant Gnes, et l'autre moiti tait
suppose, et tait effectivement en chemin pour venir par le col de
Tende, renforcer les corps qui taient  Turin. Dans cette
circonstance, quel parti prendra le premier consul? marchera-t-il sur
Turin, pour en chasser Mlas, se runir avec Turreau et se trouver
ainsi assur de ses communications avec la France et avec ses arsenaux
de Grenoble et de Brianon? jettera-t-il un pont  Chivasso, profitant
des barques que la fortune a fait tomber en son pouvoir? et se
dirigera-t-il  tire-d'aile sur Gnes pour dbloquer cette place
importante? ou bien, laissant Mlas sur ses derrires, passera-t-il la
Ssia, le Tsin, pour se porter sur Milan et sur l'Adda, faire sa
jonction avec le corps de Moncey, compos de 15,000 hommes, qui
venaient de l'arme du Rhin, et qui avaient dbouch par le
Saint-Gothard?

De ces trois partis, le premier tait contraire aux vrais principes de
la guerre, puisque Mlas avait des forces assez considrables avec
lui: l'arme franaise courait donc la chance de livrer une bataille,
n'ayant pas de retraite assure; le fort de Bard n'tant pas encore
pris. D'ailleurs, si Mlas abandonnait Turin et se portait sur
Alexandrie, la campagne tait manque, chaque arme se trouvait dans
une position naturelle: l'arme franaise appuye au Mont-Blanc et au
Dauphin; et celle de Mlas aurait eu sa gauche  Gnes: et derrire
elle les places de Mantoue, Plaisance et Milan.

Le deuxime parti ne paraissait pas praticable: comment s'aventurer au
milieu d'une arme aussi puissante que l'arme autrichienne, entre le
P et Gnes, sans avoir aucune ligne d'opration, aucune retraite
assure?

Le troisime parti, au contraire, offrait tous les avantages: l'arme
franaise, matresse de Milan, on s'emparait de tous les magasins, de
tous les dpts, de tous les hpitaux de l'arme ennemie; on se
joignait  la gauche que commandait le gnral Moncey; on avait une
retraite assure par le Simplon et le Saint-Gothard. Le Simplon
conduisait sur le Valais et sur Sion, o l'on avait dirig tous les
magasins de vivres pour l'arme. Le Saint-Gothard conduisait sur la
Suisse, dont nous tions en possession depuis deux ans, et que
couvrait l'arme du Rhin alors sur l'Iller? Dans cette position, le
gnral franais pouvait agir selon sa volont: Mlas marchait-il avec
son arme runie de Turin, sur la Ssia et le Tsin; l'arme franaise
pouvait lui livrer bataille avec l'immense avantage que, si elle tait
victorieuse, Mlas, sans retraite, serait poursuivi et jet en Savoie;
et, dans le cas o l'arme franaise serait battue, elle se retirait
par le Simplon et le Saint-Gothard. Si Mlas, comme il tait naturel
de le supposer, se dirigeait sur Alexandrie pour s'y runir  l'arme
qui venait de Gnes, on pouvait esprer, en se portant  sa rencontre,
en passant le P, de le prvenir et de lui livrer bataille. L'arme
franaise, ayant ses derrires assurs sur le fleuve et Milan, le
Simplon et le Saint-Gothard; tandis que l'arme autrichienne, ayant sa
retraite coupe, et n'ayant aucune communication avec Mantoue et
l'Autriche, serait expose  tre jete sur les montagnes de la
rivire du Ponent, et entirement dtruite ou prise au pied des Alpes,
au col de Tende et dans le comt de Nice. Enfin, en adoptant le
troisime parti, si une fois matre de Milan, il convenait au gnral
franais de laisser passer Mlas, et de rester entre le P, l'Adda et
le Tsin; il avait ainsi, sans bataille, reconquis la Lombardie et le
Pimont, les Alpes maritimes, la rivire de Gnes, et fait lever le
blocus de cette ville: c'taient des rsultats assez beaux.

Un corps de 2,000 Italiens rfugis, command par le gnral Lecchi,
s'tait port, le 21 mai, de Chtillon sur la haute Ssia. Ce corps
eut un combat avec la lgion de Rohan, la battit; et vint prendre
position aux dbouchs du Simplon, dans la valle de Domo-d'Ossola,
afin d'assurer les communications de l'arme par le Simplon.

Le 27, le gnral Murat se dirigea sur Verceil et passa la Ssia.

Le 31 mai, le premier consul se porta rapidement sur le Tsin; les
corps d'observation, que le gnral Mlas avait laisss contre les
dbouchs de la Suisse, et les divisions de cavalerie et d'artillerie
qu'il n'avait pas menes avec lui au sige de Gnes, se runirent pour
dfendre le passage du fleuve et couvrir Milan. Le Tsin est
extrmement large et rapide.

L'adjudant-gnral Girard, officier du plus haut mrite et de la plus
rare intrpidit, passa le premier le fleuve. Le combat fut chaud
toute la journe sur la rive gauche. L'arme franaise n'avait pas de
pont, elle passait sur quatre nacelles: mais comme le pays est
trs-coup et bois, et que l'on tait favoris par la position du
Naviglio de Milan, la cavalerie ennemie ne s'engagea qu'avec
rpugnance sur un tel terrain.

Le 2 juin, le premier consul entra dans Milan; il fit aussitt cerner
la citadelle. Le gnral Lannes, avec l'avant-garde, s'tait mis en
marche force le 30; et, laissant un corps d'observation sur la gauche
de la Dora Balta, et une garnison dans Ivre, il marcha en toute hte
sur Pavie, o il entra le 1er juin. Il y trouva des magasins
considrables et deux cents bouches  feu, dont trente de campagne.

Cependant, le 4, la division Duhesme entra  Lodi; le 15, elle cerna
Pizzighitone, sa cavalerie lgre occupa Crmone: l'alarme fut bientt
dans Mantoue, dsapprovisionne et sans garnison. Le corps de Moncey,
avec 15,000 hommes de l'arme du Rhin, arriva  Belinzona le 31 mai.

On se peindrait difficilement l'tonnement et l'enthousiasme des
Milanais, en voyant arriver l'arme franaise: le premier consul
marchait avec l'avant-garde, de sorte qu'une des premires personnes
qui s'offrit aux regards des Milanais, que l'enthousiasme et la
curiosit faisaient arriver par tous les chemins dtourns au-devant
de l'arme franaise, fut le gnral Bonaparte. Le peuple de Milan ne
voulait pas le croire: on avait dit qu'il tait mort dans la mer
Rouge, et que c'tait un de ses frres qui commandait l'arme
franaise.

Du 2 au 8 juin, c'est--dire, pendant six jours, le premier consul fut
occup  recevoir les dputations, et  se montrer aux peuples
accourus de tous les points de la Lombardie, pour voir leur
librateur. Le gouvernement de la rpublique cisalpine fut rorganis;
mais un grand nombre des plus chauds patriotes italiens gmissaient
dans les cachots de l'Autriche. Le premier consul adressa  l'arme la
proclamation suivante.

       *       *       *       *       *

ARME DE RSERVE.

    Milan, le 17 prairial an VIII.

    LE PREMIER CONSUL A L'ARME.

    Soldats!

   Un de nos dpartements tait au pouvoir de l'ennemi; la
   consternation tait dans tout le midi de la France.

   La plus grande partie du territoire du peuple ligurien, le plus
   fidle ami de la rpublique, tait envahie.

   La rpublique cisalpine, anantie ds la campagne passe, tait
   devenue le jouet du grotesque rgime fodal.

   Soldats! vous marchez..... et dja le territoire franais est
   dlivr! La joie et l'esprance succdent, dans notre patrie, 
   la consternation et  la crainte.

   Vous rendrez la libert et l'indpendance au peuple de Gnes; il
   sera pour toujours dlivr de ses ternels ennemis.

   Vous tes dans la capitale de la Cisalpine!

   L'ennemi, pouvant, n'aspire plus qu' regagner les frontires.
   Vous lui avez enlev ses hpitaux, ses magasins, ses parcs de
   rserve.

   Le premier acte de la campagne est termin.

   Des millions d'hommes, vous l'entendez tous les jours, vous
   adressent des actes de reconnaissance.

   Mais aura-t-on donc impunment viol le sol franais?
   Laisserez-vous retourner dans ses foyers l'arme qui a port
   l'alarme dans vos familles? Vous courez aux armes!.... Eh bien!
   marchez  sa rencontre, opposez-vous  sa retraite; arrachez-lui
   les lauriers dont elle s'est pare, et par l apprenez au monde
   que la maldiction est sur les insenss qui osent insulter le
   territoire du grand peuple.

   Le rsultat de tous nos efforts sera, _Gloire sans nuage et paix
   solide_.

    Le premier consul, _Sign_, BONAPARTE.


 V.

Les 15,000 hommes, que conduisait le gnral Moncey, arrivaient
lentement; leur marche ne se faisait que par rgiment. Ce retard fut
nuisible; le premier consul passa la revue de ces troupes, les 6 et 7
juin. Le 9, il partit pour se rendre  Pavie.

Le gnral Murat s'tait port, le 6 mai, devant Plaisance, l'ennemi y
avait un pont et une tte de pont; Murat eut le bonheur de surprendre
la tte de pont et de s'emparer de la presque totalit des bateaux. Le
mme jour, il intercepta une dpche du ministre de Vienne  M. de
Mlas; cette dpche contenait des renseignements curieux sur la
prtendue arme de rserve de Bonaparte. Elle n'existait pas, et l'on
prescrivait  Mlas de continuer avec vigueur ses oprations
offensives en Provence. Le ministre esprait que Gnes aurait
capitul, et que l'arme anglaise serait arrive. On lui mandait
galement qu'il fallait des succs; que l'arme franaise du Rhin
tait au coeur de l'Allemagne, et que des succs forceraient  la
rappeler au secours de la Provence; que des mouvements, qui avaient eu
lieu  Paris, avaient oblig le premier consul  retourner promptement
de Genve en cette capitale; que la cour de Vienne mettait toute sa
confiance dans les talents du gnral Mlas et dans l'intrpidit de
sa victorieuse arme d'Italie.

Le corps d'observation, que nous avions sur la rive gauche de la Dora
Balta, tait tranquille, ainsi que la garnison d'Ivre. Depuis le 1er
juin, le fort de Bard tait pris, et Ivre se remplissait de toute
espce de munitions de guerre, de vivres et des embarras de l'arme.
Mlas avait abandonn Turin, et paraissait se porter sur Alexandrie
pour oprer sur la rive droite du P.

Le premier consul envoya la division Lapoype, du corps du gnral
Moncey, pour border le P depuis Pavie jusqu' la Dora Balta, et
clairer le mouvement de l'ennemi vis--vis Plaisance; et rsolut de
se porter  la Stradella, sur la rive droite du P, afin de couper 
Mlas la route de Mantoue, et l'obliger  recevoir une bataille, ayant
sa ligne d'opration coupe; dbloquer  la fois Gnes, et poursuivre
l'ennemi en l'acculant aux Alpes.

Le gnral Lannes, avec l'avant-garde, passa le P vis--vis Pavie 
Belgiojoso, dans la journe du 6.--Le 7, le gnral Murat passa le P
 Nocetta, et s'empara de Plaisance, o il trouva des magasins
considrables. Le lendemain, il battit un corps autrichien qui tait
venu l'attaquer, et lui fit 2,000 prisonniers. Le gnral Murat eut
l'ordre de se porter sur la Stradella pour s'y joindre 
l'avant-garde; toute l'arme se runissait sur ce point important.

Cependant, au milieu de si grands succs, et l'esprit livr aux plus
belles esprances, on apprit une fcheuse nouvelle: Gnes avait
capitul le 4, et les troupes autrichiennes, du blocus, revenaient 
marche force se joindre  l'arme de Mlas sur Alexandrie. Des
refugis milanais, qui avaient t renferms dans Gnes, donnrent des
dtails sur les oprations de ce sige. Massna, aprs la
capitulation, avait commis la faute impardonnable de s'embarquer de sa
personne sur un corsaire pour se rendre  Antibes. Une partie de son
arme avait t galement embarque pour la mme destination;
seulement un corps de 8,500 hommes se dirigeait par terre.--Les
troupes avaient conserv leurs armes, munitions, etc. La capitulation
ne pouvait pas tre plus honorable; mais cette funeste disposition du
gnral Massna, d'autant moins excusable, qu'il connaissait l'arrive
de l'arme du premier consul sur le P, annula tout ce que les
conditions de la capitulation avaient d'avantageux. Si, d'aprs la
capitulation, Massna tait sorti  la tte de toutes ses troupes (et
il avait encore 12,000 hommes disponibles, arms, et son artillerie),
et qu'arriv  Voltri, il et repris ses oprations, il aurait contenu
un pareil nombre de troupes autrichiennes; il et t promptement
joint par les troupes du gnral Suchet, qui taient en marche sur
Port-Maurice, et aurait alors manoeuvr contre l'ennemi avec une
vingtaine de mille hommes. Mais ces troupes sortirent sans leur
gnral; elles se dirigrent par la rivire de Gnes: leur mouvement
ne fut arrt que lorsqu'elles furent rencontres par le gnral
Suchet. Trois ou quatre jours avaient t ainsi perdus; ces troupes
furent inutiles. La victoire de Marengo avait remdi  tout.


 VI.

Le premier consul vit alors qu'il ne pouvait compter que sur ses
propres forces, et qu'il allait avoir affaire  toute l'arme. Le 8,
au soir, les coureurs ennemis vinrent observer les Franais, qui
avaient pass le P, et taient bivouaqus sur la rive droite; ils les
crurent peu nombreux, et une avant-garde de quatre  cinq mille
Autrichiens vint les attaquer; mais toute l'avant-garde et une partie
de l'arme franaise avaient dja pass. Le gnral Lannes mena
battant cette avant-garde ennemie; et,  la nuit, il prit position
devant l'arme autrichienne, qui occupait Montebello et Casteggio.

Cette arme tait commande par le gnral Ott, le mme qui avait
command le blocus de Gnes. Ce corps tait venu en trois marches.
L'observation des feux des bivouacs, le rapport des prisonniers et des
dserteurs, faisaient monter cette partie de l'arme autrichienne 
trente bataillons, formant 18,000 hommes. Les grenadiers d'Ott,
l'lite de l'arme autrichienne, en faisaient partie.

Le gnral Lannes tait en position, et, attendant  chaque instant
des renforts, il n'avait pas intrt d'attaquer; mais le gnral
autrichien,  la pointe du jour, engagea la bataille. Le gnral
Lannes n'avait avec lui que 8,000 hommes; mais la division Victor, qui
avait pass le fleuve, n'tait qu' trois lieues. La bataille fut
sanglante: Lannes s'y couvrit de gloire; ses troupes firent des
prodiges d'intrpidit. Sur le midi, l'arrive de la division Victor
dcida entirement la victoire. Les Autrichiens se battirent en
dsesprs: ils taient encore fiers des succs qu'ils avaient
obtenus, la campagne prcdente; ils sentaient que leur position les
mettait dans la ncessit d'tre vainqueurs.

Le premier consul,  la premire nouvelle de l'attaque de l'ennemi
contre l'avant-garde franaise, tait accouru sur le champ de
bataille; mais,  son arrive, la victoire tait dja dcide: les
ennemis avaient perdu 3,000 hommes tus, et six mille prisonniers. Le
champ de bataille tait tout jonch de morts. Le gnral Lannes tait
couvert de sang: les troupes, qui avaient le sentiment de s'tre bien
comportes, taient extnues de fatigue, mais ivres de joie.

Les 10, 11 et 12, le premier consul resta  la position de la
Stradella, employant ce temps  runir son arme,  assurer sa
retraite par l'tablissement de deux ponts sur le P, avec des ttes
de pont. Plus rien ne le pressait; Gnes tait tombe.

Il envoya par des affids,  travers les montagnes, l'ordre au gnral
Suchet de marcher sur la Scrivia par le dbouch du col de Cadibone.

L'ennemi avait une cavalerie formidable et une artillerie
trs-nombreuse. Ni l'une ni l'autre de ces armes n'avaient
souffert, tandis que notre cavalerie et notre artillerie taient
trs-infrieures en nombre: il tait donc hasardeux de s'engager dans
la plaine de Marengo. Si l'ennemi voulait rouvrir ses communications,
et regagner Mantoue, c'tait par la Stradella qu'il fallait qu'il
passt, et qu'il marcht sur le ventre de l'arme franaise. Cette
position de la Stradella semblait avoir t faite exprs pour l'arme
franaise: la cavalerie ennemie ne pouvait rien contre elle, et la
trs-grande supriorit de son artillerie tait moindre l que partout
ailleurs. La droite de l'arme du premier consul s'appuyait au P et
aux plaines marcageuses et impraticables qui l'avoisinaient: le
centre, plac sur la chausse, tait appuy de gros villages, ayant de
grandes maisons en maonnerie solide; et la gauche, sur de belles
hauteurs.


 VII.

Dans la journe du 11, Desaix, qui revenait d'gypte, et qui avait
fait la quarantaine  Toulon, arriva au quartier-gnral de Montebello
avec ses aides-de-camp, Rapp et Savary. La nuit entire se passa en
longues confrences entre le premier consul et Desaix sur tout ce qui
s'tait pass en gypte depuis que le premier consul en tait parti;
sur les dtails de la campagne de la Haute-gypte; sur les
ngociations d'El-Arisch, et la composition de la grande-arme turque
du grand-visir; enfin sur la bataille d'Hliopolis, et la situation
actuelle de l'arme franaise. Comment, dit le premier consul,
avez-vous pu, vous, Desaix, attacher votre nom  la capitulation
d'El-Arisch?--Je l'ai fait, rpondit Desaix; je le ferais encore,
parce que le gnral en chef ne voulait plus rester en gypte; et que,
dans une arme loigne et hors de l'influence du gouvernement, les
dispositions du gnral en chef, quivalent  celles des cinq siximes
de l'arme. J'ai toujours eu le plus grand mpris pour l'arme du
grand-visir, que j'ai observe de prs. J'ai crit  Klber que je me
faisais fort de la repousser avec ma seule division. Si vous m'aviez
laiss le commandement de l'arme d'gypte, et que vous eussiez emmen
Klber, je vous aurais conserv cette belle province, et vous
n'eussiez jamais entendu parler de capitulation: mais enfin les choses
ont bien tourn; et Klber,  Hliopolis, a rpar les fautes qu'il
avait faites depuis six mois.

Desaix brlait de se signaler. Son coeur tait ulcr des mauvais
traitements que lui avait fait prouver,  Livourne, l'amiral Keith;
il avait soif de se venger. Le premier consul lui donna sur-le-champ
le commandement de la division Boudet.


 VIII.

Mlas avait son quartier-gnral  Alexandrie: toute son arme y tait
runie depuis deux jours; sa position tait critique, parce qu'il
avait perdu sa ligne d'opration. Plus il tardait  prendre un parti,
plus sa position s'empirait, parce que d'un ct le corps de Suchet
arrivait sur les derrires, et que d'un autre ct l'arme du premier
consul se fortifiait et se retranchait, chaque jour davantage,  sa
position de la Stradella.

Cependant le gnral Mlas ne faisait aucun mouvement; dans la
situation o il se trouvait il avait trois partis  prendre: le
premier tait de passer sur le ventre de l'arme du premier consul,
l'arme autrichienne lui tait trs-suprieure en nombre, de gagner
Plaisance, et de reprendre sa ligne d'opration sur Mantoue.

Le deuxime parti tait de passer le P  Turin, ou entre cette ville
et l'embouchure de la Szia, de se porter ensuite  grandes marches
sur le Tsin, de le passer; et, arrivant  Milan avant l'arme du
premier consul, de lui couper sa ligne et le jeter derrire l'Adda.

Le troisime parti tait de se jeter d'Alexandrie sur Novi, de
s'appuyer  Gnes et  l'escadre anglaise de l'amiral Keith, de ne
point prendre l'offensive jusqu' l'arrive de l'arme anglaise dja
runie  Mahon. L'arme autrichienne tait sre de ne point manquer de
vivres ni de munitions, et mme de recevoir des renforts, puisque par
sa droite elle et communiqu avec Florence et Bologne; qu'en Toscane,
il y avait une division napolitaine, et qu'en outre les communications
par mer taient en son pouvoir. De cette position le gnral Mlas
pouvait, quand il le voulait, regagner Mantoue, en faisant
transporter, par mer, en Toscane, une grande partie de sa grosse
artillerie.

Le gnral Lapoype, qui tait le long du P, avait l'ordre de se plier
sur le Tsin dans le cas o l'ennemi se porterait sur la rive gauche;
il y aurait t joint par cinq ou six mille hommes, que pouvait runir
le gnral Moncey qui commandait  Milan. Ces dix mille hommes taient
plus que suffisants pour retarder le passage, et donner le temps au
premier consul de revenir par les deux ponts, derrire le Tsin.

Le 12, dans l'aprs midi, le premier consul, surpris de l'inaction du
gnral Mlas, conut des inquitudes, et craignit que l'arme
autrichienne ne se ft porte sur Gnes ou sur le Tsin, ou bien
qu'elle n'et march contre Suchet, pour l'craser et revenir ensuite
contre le premier consul; ce dernier rsolut de quitter la Stradella,
et de se porter sur la Scrivia en forme d'une grande reconnaissance,
afin de pouvoir agir selon le parti que prendrait l'ennemi. Le soir,
l'arme franaise[11] prit position sur la Scrivia, Tortone tait
cerne, le quartier-gnral fut plac  Voghera: dans ce mouvement, on
n'obtint aucune nouvelle de l'ennemi; on n'aperut que quelques
coureurs de cavalerie, qui n'indiquaient pas la prsence d'une arme
dans les plaines de Marengo.--Le premier consul ne douta plus que
l'arme autrichienne ne lui et chapp.

  [11] Arme franaise, les 12 et 13 juin.

  Divisions Vatrin et Mainoni. Lannes; aile droite  Castelnovo di
  Scrivia.

  Divisions Boudet et Monnier. Desaix; centre. Ponte Curone.

  Division Lapoype; ordre de rejoindre Desaix.

  La cavalerie sous Murat, entre Ponte-Curone et Tortone, ayant une
  avant-garde au del de Tortone, sous Kellermann.

  Divisions Gardanne et Chambarlhac. Victor; aile gauche en avant de
  Tortone, et soutenant l'avant-garde Kellermann.

Le 13,  la pointe du jour, il passa la Scrivia, et se porta 
Saint-Juliano, au milieu de l'immense plaine de Marengo. La cavalerie
lgre ne reconnut pas d'ennemi; il n'y eut plus aucun doute qu'il ne
ft en pleine manoeuvre, puisque, s'il et voulu attendre l'arme
franaise, il n'et pas nglig le beau champ de bataille que lui
offrait la plaine de Marengo, si avantageuse au dveloppement de son
immense cavalerie: il parut probable que l'ennemi marchait sur Gnes.

Le premier consul, dans cette pense, dirigea en toute hte le corps
de Desaix en forme d'avant-garde sur son extrme gauche, avec ordre
d'observer la chausse qui de Novi conduit  Alexandrie: il ordonna 
la division Victor de se porter sur le village de Marengo, et
d'envoyer des coureurs sur la Bormida, pour s'assurer si l'ennemi n'y
avait point de pont. Victor arriva  Marengo: il y trouva une
arrire-garde de trois  quatre mille Autrichiens; il l'attaqua, la
mit en droute, et s'empara du village. Ses coureurs arrivrent sur la
Bormida  la nuit tombante; ils mandrent que l'ennemi n'y avait point
de pont, et qu'il n'y avait qu'une simple garnison dans Alexandrie;
ils ne donnrent point de nouvelles de l'arme de Mlas.

Le corps de Lannes bivouaqua diagonalement en arrire de Marengo, sur
la droite.

Le premier consul tait fort inquiet;  la nuit, il rsolut de se
rendre  son quartier-gnral de la veille, afin d'aller  la
rencontre des nouvelles du gnral Moncey, du gnral Lapoype et des
agents qui avaient t envoys du ct de Gnes, et qui avaient
rendez-vous  ce quartier-gnral, mais la Scrivia tait dborde. Ce
torrent en peu d'heures grossit considrablement, et peu d'heures lui
suffisent aussi pour le remettre en son premier tat. Cela dcida le
premier consul  arrter son quartier-gnral  Torre di Garafolo
entre Tortone et Alexandrie. La nuit se passa dans cette situation.

Cependant la plus horrible confusion rgnait dans Alexandrie, depuis
le combat de Montebello. Les plus sinistres pressentiments agitaient
le conseil autrichien; il voyait l'arme autrichienne, coupe de sa
ligne d'opration, de ses dpts, et place entre l'arme du premier
consul et celle du gnral Suchet, dont les avant-postes avaient pass
les montagnes, et commenaient  se faire sentir sur les derrires du
flanc droit des Autrichiens. La plus grande irrsolution agitait les
esprits.

Aprs bien des hsitations, le 11, Mlas se dcida  faire un gros
dtachement sur Suchet, le reste de l'arme autrichienne restant
couvert par la Bormida et la citadelle d'Alexandrie; mais, dans la
nuit du 11 au 12, Mlas apprit le mouvement du premier consul sur la
Scrivia. Il rappela, le 12, son dtachement, et passa, tout le 13 et
la nuit du 13 au 14, en dlibrations: enfin, aprs de vives et
orageuses discussions, le conseil de Mlas dcida que l'existence de
l'arme de rserve lui avait t inconnue; que les ordres et les
instructions du conseil aulique n'avaient mentionn que l'arme de
Massna; que la fcheuse position o l'on se trouvait devait donc tre
attribue au ministre, et non au gnral; que dans cette circonstance
imprvue, de braves soldats devaient faire leur devoir; qu'il fallait
donc passer sur le ventre de l'arme du premier consul, et rouvrir
ainsi les communications avec Vienne; que si l'on russissait, tout
tait gagn, puisque l'on tait matre de la place de Gnes, et qu'en
retournant trs-vite sur Nice, on excuterait le plan d'oprations
arrt  Vienne; et qu'enfin, si l'on chouait et que l'on perdt la
bataille, la position serait affreuse sans doute, mais que la
responsabilit en tomberait tout entire sur le ministre.

Ce raisonnement fixa toutes les opinions; il n'y eut plus qu'un cri:
Aux armes! aux armes! et chacun alla faire ses dispositions pour la
bataille du lendemain.

Toutes les chances, pour le succs de la bataille, taient en faveur
de l'arme autrichienne; cette arme tait trs-nombreuse; sa
cavalerie tait au moins triple de celle de l'arme franaise. On ne
savait pas positivement quelle tait la force de celle-ci; mais
l'arme autrichienne, malgr la perte prouve  la bataille de
Montebello, malgr celles essuyes du ct de Gnes et du ct de Nice
depuis la retraite, l'arme autrichienne devait tre encore bien
suprieure  l'arme de rserve. (_Voyez_ le tableau ci-contre.)

Le 14,  l'aube du jour, les Autrichiens dfilrent sur les trois
ponts de la Bormida, et attaqurent avec fureur le village de Marengo.
La rsistance fut opinitre et longue.

Le premier consul, instruit par la vivacit de la canonnade, que
l'arme autrichienne attaquait, expdia sur-le-champ l'ordre au
gnral Desaix de revenir avec son corps sur San-Juliano. Il tait 
une demi-marche de distance, sur la gauche.

Le premier consul arriva sur le champ de bataille  dix heures du
matin, entre San-Juliano et Marengo. L'ennemi avait enfin emport
Marengo, et la division Victor, aprs la plus vive rsistance, ayant
t force, s'tait mise dans une complte droute. La plaine sur la
gauche tait couverte de nos fuyards, qui rpandaient partout
l'alarme, et mme plusieurs faisaient entendre ce cri funeste: Tout
est perdu!

Le corps du gnral Lannes, un peu en arrire de la droite de Marengo,
tait aux mains avec l'ennemi, qui, aprs la prise de ce village, se
dployant sur sa gauche, se mettait en bataille devant notre droite
qu'elle dbordait dja. Le premier consul envoya aussitt son
bataillon de la garde consulaire, compos de huit cents grenadiers,
l'lite de l'arme, se placer  cinq cents toises sur la droite de
Lannes, dans une bonne position, pour contenir l'ennemi. Le premier
consul se porta lui-mme, avec la soixante-douzime demi-brigade au
secours du corps de Lannes, et dirigea la division de rserve Cara
Saint-Cyr sur l'extrme droite  Castel-Criolo, pour prendre en flanc
toute la gauche de l'ennemi.

Cependant, au milieu de cette immense plaine, l'arme reconnat le
premier consul, entour de son tat-major et de deux cents grenadiers
 cheval, avec leurs bonnets  poil; ce seul aspect suffit pour rendre
aux troupes l'espoir de la victoire: la confiance renat; les fuyards
se rallient sur San-Juliano, en arrire de la gauche du gnral
Lannes. Celui-ci, attaqu par une grande partie de l'arme ennemie,
oprait sa retraite au milieu de cette vaste plaine, avec un ordre et
un sang-froid admirables. Ce corps mit trois heures pour faire en
arrire trois-quarts de lieue, expos en entier au feu de mitraille de
quatre-vingts bouches  feu, dans le temps que, par un mouvement
inverse, Cara Saint-Cyr marchait en avant sur l'extrme droite, et
tournait la gauche de l'ennemi.

Sur les trois heures aprs midi, le corps de Desaix arriva: le premier
consul lui fit prendre position sur la chausse, en avant de
San-Juliano.

Mlas qui croyait la victoire dcide, accabl de fatigue, repassa les
ponts et rentra dans Alexandrie, laissant au gnral Zach, son chef
d'tat-major, le soin de poursuivre l'arme franaise. Celui-ci
croyant que la retraite de cette arme s'oprait sur la chausse de
Tortone, cherchait  arriver sur cette chausse derrire San-Juliano;
mais, au commencement de l'action, le premier consul avait chang sa
ligne de retraite, et l'avait dirige entre Sale et Tortone, de sorte
que la chausse de Tortone n'tait d'aucune importance pour l'arme
franaise.

En oprant sa retraite, le corps de Lannes refusait constamment sa
gauche, se dirigeant ainsi sur le nouveau point de retraite; et Cara
Saint-Cyr, qui tait  l'extrmit de la droite, se trouvait presque
sur la ligne de retraite dans le temps que le gnral Zach croyait ses
deux corps coups.

Cependant la division Victor s'tait rallie et brlait d'impatience
d'en venir de nouveau aux mains. Toute la cavalerie de l'arme tait
masse en avant de San-Juliano, sur la droite de Desaix, et en arrire
de la gauche du gnral Lannes. Les boulets et les obus tombaient sur
San-Juliano; une colonne de six mille grenadiers de Zach en avait dja
gagn la gauche. Le premier consul envoya l'ordre au gnral Desaix de
se prcipiter, avec sa division toute frache, sur cette colonne
ennemie. Desaix fit aussitt ses dispositions pour excuter cet ordre;
mais, comme il marchait  la tte de deux cents claireurs de la
neuvime lgre, il fut frapp d'une balle au coeur, et tomba roide
mort au moment o il venait d'ordonner la charge: ce coup enleva 
l'empereur l'homme qu'il jugeait le plus digne de devenir son
lieutenant.

Ce malheur ne drangea en rien le mouvement, et le gnral Boudet fit
passer facilement dans l'ame de ses soldats ce vif desir dont il tait
lui-mme pntr, de venger  l'instant un chef tant aim. La
neuvime lgre, qui, l, mrita le titre d'incomparable, se couvrit
de gloire. En mme temps le gnral Kellermann, avec 800 hommes,
grosse cavalerie, faisait une charge intrpide sur le milieu du flanc
gauche de la colonne: en moins d'une demi-heure, ces six mille
grenadiers furent enfoncs, culbuts, disperss; ils disparurent.

Le gnral Zach et tout son tat-major furent faits prisonniers.

Le gnral Lannes marcha sur-le-champ en avant au pas de charge. Cara
Saint-Cyr, qui  notre droite se trouvait en potence sur le flanc
gauche de l'ennemi, tait beaucoup plus prs des ponts sur la Bormida
que l'ennemi lui-mme. Dans un moment, l'arme autrichienne fut dans
la plus pouvantable confusion. Huit  dix mille hommes de cavalerie,
qui couvraient la plaine, craignant que l'infanterie de Saint-Cyr
n'arrivt au pont avant eux, se mirent en retraite au galop, en
culbutant tout ce qui se trouvait sur leur passage. La division Victor
se porta en toute hte pour reprendre son champ de bataille au village
de Marengo. L'arme ennemie tait dans la plus horrible droute;
chacun ne pensait plus qu' fuir. L'encombrement devint extrme sur
les ponts de la Bormida, o la masse des fuyards tait oblige de se
resserrer; et  la nuit tout ce qui tait rest sur la rive gauche
tomba au pouvoir de la rpublique.


 IX.

Il serait difficile de se peindre la confusion et le dsespoir de
l'arme autrichienne. D'un ct, l'arme franaise tait sur les bords
de la Bormida, et il tait  croire qu' la pointe du jour elle la
passerait; d'un autre ct, le gnral Suchet, avec son arme, tait
sur ses derrires, dans la direction de sa droite.

O oprer sa retraite? En arrire, elle se trouverait accule aux
Alpes et aux frontires de France; sur la droite, vers Gnes, elle et
pu faire ce mouvement avant la bataille: mais elle ne pouvait plus
esprer pouvoir le faire aprs sa dfaite, et presse par l'arme
victorieuse. Dans cette position dsespre, le gnral Mlas rsolut
de donner toute la nuit pour rallier et faire reposer ses troupes, de
profiter pour cela du rideau de la Bormida et de la protection de la
citadelle d'Alexandrie, et ensuite, s'il le fallait, de repasser le
Tanaro, et de se maintenir ainsi dans cette position; que cependant on
chercherait, en ouvrant des ngociations,  sauver l'arme par une
capitulation.

Le 15,  la pointe du jour, un parlementaire autrichien vint proposer
une suspension d'armes; ce qui donna lieu le mme jour  la convention
suivante, par laquelle la place de Gnes, toutes celles du Pimont, de
la Lombardie, des lgations, furent remises  l'arme franaise; et
l'arme autrichienne obtint ainsi la permission de retourner derrire
Mantoue, sans tre prisonnire de guerre. Par l toute l'Italie fut
conquise.

       *       *       *       *       *

CONVENTION

_Entre les gnraux en chef des armes franaise et impriale._

Art. 1er. Il y aura armistice et suspension d'hostilits entre l'arme
de sa majest impriale et celle de la rpublique franaise en Italie,
jusqu' la rponse de la cour de Vienne.

2. L'arme de sa majest impriale occupera tous les pays compris
entre le Mincio, la Fossa-Maestra et le P; c'est--dire, Peschiera,
Mantoue, Borgo-Forte, et depuis l, la rive gauche du P; et,  la
rive droite, la ville et citadelle de Ferrare.

3. L'arme de sa majest impriale occupera galement la Toscane et
Ancne.

4. L'arme franaise occupera le pays compris entre la Chiesa,
l'Oglio et le P.

5. Le pays, entre la Chiesa et le Mincio, ne sera occup par aucune
des deux armes. L'arme de sa majest impriale pourra tirer des
vivres des pays qui faisaient partie du duch de Mantoue. L'arme
franaise tirera des vivres des pays qui faisaient partie de la
province de Brescia.

6. Les chteaux de Tortone, d'Alexandrie, de Milan, de Turin, de
Pizzighettone, d'Arona, de Plaisance, seront remis  l'arme
franaise, du 27 prairial au 1er messidor (ou du 16 juin au 20 du mme
mois).

7. La place de Coni, les chteaux de Ceva, Savone, la ville de Gnes,
seront remis  l'arme franaise, du 16 au 24 juin (ou du 27 prairial
au 5 messidor).

8. Le fort Urbin sera remis le 26 juin (7 messidor).

9. L'artillerie des places sera classe de la manire suivante: 1
toute l'artillerie des calibres et fonderies autrichiennes
appartiendra  l'arme autrichienne; 2 celle des calibres et
fonderies italiennes, pimontaises et franaises,  l'arme franaise;
3 les approvisionnements de bouche seront partags; moiti sera  la
disposition du commissaire ordonnateur de l'arme franaise, et moiti
 celle du commissaire ordonnateur de l'arme autrichienne.

10. Les garnisons sortiront avec les honneurs militaires, et se
rendront, avec armes et bagages, par le plus court chemin,  Mantoue.

11. L'arme autrichienne se rendra  Mantoue par Plaisance en trois
colonnes: la premire, du 27 prairial au 1er messidor (du 16 au 20
juin); la seconde, du 1er messidor au 5 messidor (ou du 20 au 24
juin); la troisime, du 5 au 7 messidor (ou du 24 au 26 juin).

12. Messieurs _le gnral St.-Julien_, _de Schvertinck_, de
l'artillerie; _de Brun_, du gnie; _Telsieg_, commissaire des vivres;
et les citoyens _Dejean_, conseiller d'tat, et _Daru_, inspecteur des
revues; l'adjudant-gnral _Lopold Stabedrath_, et le chef de brigade
d'artillerie _Mossel_, sont nomms commissaires,  l'effet de pourvoir
 l'excution des articles de la prsente convention, soit  la
formation des inventaires, aux subsistances et aux transports, soit
pour tout autre objet.

13. Aucun individu ne pourra tre maltrait pour raison de services
rendus  l'arme autrichienne, ou pour opinions politiques. Le gnral
en chef de l'arme autrichienne fera relcher les individus qui
auraient t arrts dans la rpublique cisalpine, pour opinions
politiques, et qui se trouveraient dans les forteresses sous son
commandement.

14. Quelle que soit la rponse de Vienne, aucune des deux armes ne
pourra attaquer l'autre qu'en se prvenant dix jours d'avance.

15. Pendant la suspension d'armes, aucune arme ne fera des
dtachements pour l'Allemagne.

Alexandrie, le 26 prairial an VIII de la rpublique franaise (15 juin
1800).

    _sign_, ALEXANDRE BERTHIER;

    MLAS, gnral de cavalerie.

       *       *       *       *       *

Le gnral Mlas agit conformment aux intrts de son souverain, en
sauvant le fond de l'arme autrichienne; et rendant des places, qui,
mal approvisionnes, mal pourvues de garnisons, ne pouvaient pas faire
de longues rsistances, et tre d'ailleurs d'aucune utilit, l'arme
tant dtruite.

De l'autre part, le premier consul considrait qu'une arme de vingt
mille Anglais allait arriver  Gnes; ce qui, avec les dix mille
Autrichiens qui taient rests dans cette place, formait une arme;
que, sans aucune place forte en Italie, la position des Franais tait
chanceuse; qu'ils avaient beaucoup souffert aux batailles de
Montebello et de Marengo; que l'arme franaise de Gnes et celle de
Suchet avaient galement fait de grandes pertes, tant avant le sige,
que pendant sa dure, tant pendant les mouvements sur Nice, qu' la
poursuite des Autrichiens; que le gnral Mlas, en passant le Tanaro
tait pour plusieurs jours  l'abri de toute attaque; qu'il pouvait
donc parfaitement se rallier, se remettre, et qu'une fois l'arme
autrichienne rorganise, il suffirait qu'il surprt une marche
d'avance, pour se dgager, soit en se jetant sur Gnes, soit en
gagnant par une marche de nuit la Stradella; que sa grande supriorit
en cavalerie lui donnait beaucoup d'avantages pour cacher ses
mouvements; et que, enfin, si l'arme autrichienne, perdant mme son
artillerie et ses bagages, parvenait  se dgager, il faudrait bien du
temps et bien des peines pour reprendre tant de places fortes.


 X.

Le gnral Suchet, avec son corps, se dirigea sur Gnes, et entra le
24 juin dans cette ville, que lui remit le prince Hohenzollern, au
grand dplaisir des Anglais, dont l'avant-garde venant de Mahon, tait
arrive  la vue du port, pour prendre possession de cette place. Les
places de Tortone, Alexandrie, Coni, Fenestrelles, Milan,
Pizzighitone, Peschiera, Urbin et Ferrare furent successivement
remises  l'arme franaise, avec toute leur artillerie. L'arme de
Mlas traversa la Stradella et Plaisance, par divisions, et reprit sa
position derrire Mantoue.

La joie des Pimontais, des Gnois, des Italiens, ne peut s'exprimer;
ils se voyaient rendus  la libert, sans passer par les horreurs
d'une longue guerre, que dja ils voyaient reporte sur leurs
frontires, et sans prouver les inconvnients de sige de places
fortes, toujours si dsastreux pour les villes et les campagnes
environnantes.

En France, cette nouvelle parut d'abord incroyable. Le premier
courrier, arriv  Paris, fut un courrier du commerce: il portait la
nouvelle que l'arme franaise avait t battue; il tait parti le 14
juin entre dix heures et midi, au moment o le premier consul arrivait
sur le champ de bataille. La joie n'en fut que plus grande, quand on
apprit la victoire remporte par le premier consul, et tout ce que ses
suites avaient d'avantageux pour la rpublique. Les soldats de l'arme
du Rhin furent honteux du peu qu'ils avaient fait; et une noble
mulation les poussa  ne conclure d'armistice, que lorsqu'ils
seraient matres de toute la Bavire.

Les troupes anglaises entasses sur le rocher de Mahon, furent en
proie  de nombreuses maladies, et perdirent beaucoup de soldats.

Peu de jours aprs cette clbre journe du 14 juin, tous les
patriotes italiens sortirent des cachots de l'Autriche, et entrrent
en triomphe dans la capitale de leur patrie, au milieu des
acclamations de tous leurs compatriotes, et des _Viva el liberatore
dell' Italia!_


 XI.

Le premier consul partit le 17 juin, de Marengo, et se rendit  Milan,
o il arriva de nuit: il trouva la ville illumine, et dans la plus
vive allgresse; il dclara le rtablissement de la rpublique
cisalpine; mais la constitution qui l'avait gre, tant susceptible
de modification, il tablit un gouvernement provisoire, qui laissait
plus de facilits pour terminer,  la paix, l'organisation complte et
dfinitive de cette rpublique. Il chargea l'ordonnateur Petiet, qui
avait t ministre de la guerre, en France, de remplir les fonctions
de ministre de France, prs la rpublique cisalpine, d'en diriger
l'administration, et de pourvoir aux besoins de l'arme franaise, en
surveillant et en s'opposant  tous les abus.

La rpublique ligurienne fut aussi rorganise, et racquit son
indpendance. Les Autrichiens, lorsqu'ils taient matres du Pimont,
n'y avaient pas rtabli le roi de Sardaigne, et avaient administr ce
pays  leur profit. Ils avaient en cela diffr de sentiment avec les
Russes, qui auraient voulu le rtablissement du roi dans le Pimont:
ce prince qui avait dbarqu de la Sardaigne, tait en Toscane, et
n'avait pas eu la permission de se rendre  Turin.

Le premier consul tablit un gouvernement provisoire en Pimont, et
nomma le gnral Jourdan, ministre de la rpublique franaise prs de
ce gouvernement. Il tait charg de le diriger, et de concilier les
intrts des peuples du Pimont avec ceux de la rpublique franaise.
Ce gnral, dont la conduite avait t douteuse, lors du 18 brumaire,
fut reconnaissant de voir que le premier consul, non-seulement avait
oubli entirement les vnements passs, mais encore qu'il lui
donnait une si haute marque de confiance. Il consacra tout son zle au
bien public.

Quoique le gnral Massna et commis une faute, en s'embarquant de
Gnes, au lieu de conduire son arme par terre, il avait toutefois
montr beaucoup de caractre et d'nergie: les services qu'il avait
rendus dans les premires campagnes, et dernirement  Zurich,
parlaient aussi en sa faveur. Le premier consul le nomma au
commandement en chef de l'arme d'Italie.

Les affaires de la rpublique franaise ncessitaient la prsence du
premier consul,  Paris. Il partit le 5 messidor (24 juin), passa 
Turin, et ne s'y arrta que deux heures, pour en visiter la citadelle;
il traversa le Mont-Cenis, et arriva  Lyon, o il s'arrta pour
donner une consolation  cette ville, et poser la premire pierre de
la reconstruction de la place Bellecourt; cette crmonie fut belle
par le concours et l'enthousiasme d'un peuple immense. Il arriva 
Paris, le 13 messidor (2 juillet) au milieu de la nuit, et sans tre
attendu; mais aussitt que, le lendemain, la nouvelle en fut rpandue
dans les divers quartiers de cette vaste capitale, toute la ville et
les faubourgs accoururent dans les cours et les jardins du palais des
Tuileries: les ouvriers quittaient leurs ateliers, simultanment;
toute la population se pressait sous les fentres, dans l'espoir de
voir celui  qui la France devait tant. Dans le jardin, les cours et
sur les quais, partout les acclamations de la joie se faisaient
entendre. Le soir, riche ou pauvre, chacun  l'envi illumina sa
maison.

Ce fut un bien beau jour.




PICES JUSTIFICATIVES.

_Lettre de Barras et Frron, reprsentants du peuple, prs l'arme
  sous Toulon_,

_A leurs collgues composant le comit de salut public._

  Marseille, 11 frimaire, l'an II de la rpublique franaise, une
    et indivisible. (1793.)


Citoyens nos collgues, dans ce moment, nous renonons  tout autre
objet, pour vous entretenir exclusivement de notre position dans les
dpartements du Var et des Bouches-du-Rhne; vous qui tes au timon de
la rpublique, vous avez reconnu que l'arme la plus meurtrire des
despotes coaliss contre notre libert, c'est l'espoir de nous
affamer. Malheureusement nos greniers, dans l'intrieur, ne nous
laissent pas sans inquitudes; nos efforts, depuis long-temps, se sont
runis ainsi que ceux de tous les dputs dans les dpartements, au
zle des bons citoyens, pour trouver des mesures qui nous procurassent
du bl. Depuis l'entre des troupes de la rpublique dans le pays
rebelle, nous vivons au jour le jour, et c'est avec une peine
excessive que nous faisons vivre et notre arme en Italie, et celle
sous Toulon. Ces deux dpartements taient dja affams par la longue
prsence des escadres combines, avant mme que la ville sacrilge
tombt en leur pouvoir; nous nous flattions de parvenir  tirer
considrablement des grains de l'Italie et du Levant; il faut y
renoncer depuis que Naples et la Toscane sont entrs dans la ligue.
Tunis, selon toutes les apparences, vient d'tre gagne par les forces
et l'or des Anglais; tout annonce que le Dey devient notre ennemi; le
convoi immense qui s'y trouvait est perdu pour la rpublique, trois
frgates seulement ont chapp et ont pu se refugier en Corse; mais y
seront-elles long-temps en sret, et de quels secours pour nous?

D'un autre ct, les esclaves s'accumulent  Toulon; d'aprs le
rapport de tous nos espions, il y sont en force de trente-cinq mille
hommes, et en attendent encore trente mille; les Portugais y
paraissent fournir. Il est certain que s'ils se dployaient, ils
forceraient nos lignes; mais ils craignent l'arme de Nice, qui
pourrait les mettre entre deux feux, et il y a un plan de la couper.
La valeur de nos troupes et la surveillance de nos gnraux djoueront
sans doute ces combinaisons; mais nos dfenseurs courent risque d'tre
affams. Le mauvais temps dgrade les chemins, les greniers y sont
vides, tout y est transport  dos de mulet; avec les pluies, ces
braves gens sont exposs. Robespierre jeune est ici, et nous confirme
ces tristes dtails. Quinze jours de pluies pourraient nous jeter dans
le plus grand malheur. Ds le second, la rivire de la Durance
dborde et nous tue; elle nous retient des bestiaux depuis long-temps.

Il faut observer en outre que le vent d'Est, qui nous prive de tout
secours par mer, soit d'Arles, soit de Cette, est presque continuel,
et ce mme vent mne tout  nos ennemis. Enfin, ne recevraient-ils pas
d'autres forces, avec la position de Toulon, ils sont plus que
suffisants pour ne pas craindre nos attaques. Il faudrait mieux de la
moiti de monde que nous sommes; faire des tentatives avec ce nombre,
c'est sacrifier inutilement nos frres; attendre d'tre renforcs, nos
ennemis peuvent l'tre proportionnellement, et la famine est certaine.

Qu'est-ce qui fait la force de la ci-devant Provence? c'est
exclusivement Toulon. Pourquoi ne leur abandonnerions-nous pas tout le
terrain strile jusqu' la Durance, aprs avoir enlev les provisions
en tout genre? Les gostes de Marseille ont dja pay de leur bourse;
alors il se forme un boulevard immense sur les bords de cette rivire;
vous y accumulez deux cent mille hommes, et les y nourrissez avec
aisance; vous laissez aux infmes Anglais le soin de nourrir toute la
Provence. La belle saison revient, le temps des moissons approche, les
vgtaux rendent dja; comme un torrent les rpublicains repoussent la
horde esclave, et les rendent  la mer qui les vomit. Ce serait la
faon de penser des gnraux; la crainte de manquer de vivres enlve
le courage aux soldats. Pesez ces rflexions en comit, et dlibrez.
Nous ferons excuter les ordres qui nous seront donns; mais il n'y a
pas un instant  perdre. Salut et fraternit.

    Vos cooprateurs, BARRAS, FRRON.

       *       *       *       *       *

_Sance du 7 nivose._

Carnot, au nom du comit de salut public, donne lecture des lettres
suivantes:

_Frron et Paul Barras, reprsentants du peuple prs l'arme sous
Toulon_,

_A leurs collgues composant le comit de salut public._

    Au quartier-gnral de Toulon, ce 30 frimaire, l'an II
    de la rpublique, une et indivisible.

Nous avons lu avec indignation, citoyens collgues, la lettre fausse
qui nous tait attribue, et dont le comit n'a pas t la dupe. Ce
trait est parti de Marseille, dans le mme temps que cette ville a
tent de produire un mouvement contre-rvolutionnaire que nous avons
touff.

Remarquez que c'est au moment que nous allions nous runir  Ollioule,
avec nos collgues, pour frapper le grand coup, que l'on a voulu nous
perdre; que nos calomniateurs, que nos dnonciateurs continuaient 
nous noircir,  nous prter des crimes. Nous avons contribu 
prendre Toulon, nous avons rpondu.

    Sign, BARRAS et FRRON.

_P. S._ Un patriote de Toulon, qui n'tait sorti de prison que depuis
quinze jours, et qui, depuis cinq mois n'a pas lu les papiers publics,
nous a dit qu'on avait rpandu le bruit ici pendant le sige, et que
l'on disait publiquement que les reprsentants du peuple avaient
dcid de faire rtrograder l'arme franaise jusqu'aux bords de la
Durance, et que c'tait Robespierre an qui avait fait prdominer cet
avis au comit de salut public. Ce fut pour nous un trait de lumire;
il est vident que ce sont les missaires de Pitt qui sont les auteurs
de cette calomnie et de la lettre o nos signatures ont t
contrefaites.

       *       *       *       *       *

_Adresse de la Convention nationale_,

_A l'arme de la rpublique, sous les murs de Toulon._

    30 frimaire, l'an II de la rpublique, une et
    indivisible.

Soldats rpublicains, vous avez trop long-temps diffr la vengeance
nationale; trop long-temps vous avez ajourn votre gloire. Les infmes
tratres de Toulon sont debout; nos ennemis nous bravent; la tyrannie
nous menace, et vous demeurez les tranquilles tmoins de ce spectacle
honteux: n'existeriez-vous donc plus, puisqu'ils vivent encore!

A vos yeux flotte le drapeau du royalisme; il dfie votre courage et
vous drobe la vue de la Mditerrane. L'tendard tricolore a-t-il
donc perdu ses couleurs? ne rallie-t-il plus les dfenseurs de la
patrie?

Un vil troupeau d'esclaves, parqu dans des murs odieux, insulte  la
rpublique, et ses nombreux bataillons cernent en vain les brigands de
Londres et de Madrid.

Le Nord a triomph; les rebelles sont vaincus dans la Sarthe. Le Midi
serait-il seul deshrit de la portion qu'il doit avoir dans la gloire
nationale?

Habitants des contres mridionales, vous, dans l'ame de qui un ciel
de feu a vers des passions gnreuses et cet enthousiasme brlant qui
fait les grands succs, non, vous n'avez pas t assez fortement
indigns des trahisons toulonnaises, de la corruption anglaise et de
la lchet espagnole. Les travaux du sige languissent. Faudra-t-il
donc appeler le Nord pour vous dfendre? Faudra-t-il d'autres bras
pour remuer la terre qui doit former les retranchements protecteurs de
la vie du soldat, et garants de la victoire? Direz-vous que la
conqute de Toulon est votre gloire, si le Nord doit l'mouvoir pour
l'obtenir? Laisserez-vous moissonner par d'autres mains les lauriers
que la libert a fait natre  ct de vous?

Oseriez-vous rentrer dans vos foyers, si la victoire ne vous en ouvre
bientt la route glorieuse? Souffrirez-vous qu'on dise en France, en
Europe, dans l'avenir: La rpublique leur commanda de vaincre, ils
craignirent de mourir.

Ombre malheureuse et respectable des reprsentants du peuple victimes
de la barbarie anglaise! apparais  nos troupes, et montre-leur le
chemin de la gloire. Que le bruit des chanes des patriotes franais
dports  Gibraltar retentisse  vos oreilles; ils demandent
vengeance, ils doivent l'obtenir.

Oui, braves rpublicains, la convention nationale la confie  votre
courage; vous rendrez  la France le domaine de la Mditerrane, aux
subsistances leur circulation, au commerce ses ports,  la marine ses
vaisseaux, et  la politique les routes de l'Italie et des
Dardanelles.

Marchez, soldats de la patrie, que le crime de Toulon ne reste plus
impuni! La rpublique vous commande la victoire.

Soldats, vous tes Franais, vous tes libres: voil des Espagnols,
des Anglais, des esclaves; la libert vous observe!

       *       *       *       *       *

_Sance du 4 nivose an II._

_Les reprsentants du peuple auprs de l'arme dirige contre Toulon_,

_Au comit de salut public._

    Au quartier-gnral d'Ollioule, le 28 frimaire, l'an II
    de la rpublique, une et indivisible.

Nous vous avions annonc, citoyens collgues, que le rsultat de
l'affaire du 10, n'tait que l'avant-coureur de plus grands succs.
L'vnement vient de justifier notre prdiction.

En conformit de votre arrt, toutes les mesures avaient t prises
pour que les brigands qui s'taient lchement empars de l'infme
Toulon, en fussent bientt chasss avec ignominie.

Nous n'avons pas perdu un seul instant, et avant mme que toutes les
forces attendues fussent runies, nous avons commenc notre attaque;
elle a t principalement dirige sur la redoute anglaise, dominant
les forts de l'Aiguillette et de Balaguier, dfendue par plus de trois
mille hommes, vingt pices de canon et plusieurs mortiers.

Les ennemis avaient puis les ressources de l'art pour la rendre
imprenable; et nous vous assurons qu'il est peu de forts qui
prsentent une dfense aussi inexpugnable que cette redoute, cependant
elle n'a pu tenir  l'ardeur et au courage des braves dfenseurs de
la patrie. Les forces de cette division, sous les ordres du gnral
Laborde, et o le gnral Dugommier s'est honorablement distingu, ont
attaqu la redoute  cinq heures du matin, et  six heures le pavillon
de la rpublique y flottait. Si ce premier succs cote  la patrie
environ deux cents hommes tus et plus de cinq cents blesss, l'ennemi
y a perdu toute la garnison dont 500 hommes sont prisonniers, parmi
lesquels on compte huit officiers et un principal napolitain.

La malveillance n'avait rien nglig pour faire manquer cette
importante expdition; mais, distribus dans les diffrentes colonnes,
nous avons ralli ceux qu'on avait effrays un instant. A notre voix,
au nom de la libert, au nom de la rpublique, tous ont vol  la
victoire, et la redoute anglaise et les forts de l'Aiguillette et de
Balaguier ont t emports de vive force.

La prise de cette redoute, dans laquelle les ennemis mettaient tout
leur espoir, et qui tait pour ainsi dire le boulevard de toutes les
puissances coalises, les a drouts; effrays de ce succs, ils ont
abandonn, pendant la nuit, les forts de _Malbosquet_ et du _Tomet_;
ils ont fait sauter le dernier de dsespoir; ils ont vacu aussi les
redoutes _rouge_ et _blanche_, la redoute et le fort _Pharon_; ils ont
pris des mesures pour mettre leur flotte  l'abri de nos canons et de
nos bombes, qui n'ont cess de les accabler.

La flotte est dans ce moment hors de la grande rade: les ennemis ont
embarqu beaucoup de Toulonnais et la plus grande partie de leurs
forces; ils ont pourtant laiss des troupes au fort _Lamalgue_, et
dans la ville, pour protger leur retraite. Nous sommes matres de la
croix des signaux, du fort l'_Artigue_ et du cap _Brun_. Nous esprons
que dans la nuit nous serons matres du fort _Lamalgue_, et demain
nous serons dans Toulon, occups  venger la rpublique.

Plus de quatre cents boeufs, des moutons, des cochons, seules troupes
que le pape ait envoyes avec quelques moines, des fourrages, des
provisions de toutes espces, des tentes, tous les quipages que les
ennemis avaient dans leurs forts et redoutes, et plus de cent pices
de gros calibre sont en notre pouvoir; nous vous donnerons, sous peu
de jours, l'tat de ceux qui se sont le plus distingus, et  qui nous
aurons accord des rcompenses. Vous verrez par cet tat que nous
avions tir de la diversion de Nice toutes les forces qui se
trouvaient disponibles, et que nous n'avons rien nglig pour prendre
cette ville  jamais excrable. Notre premire lettre sera date des
ruines de Toulon. Nous ne vous avons pas crit plutt, par la raison
qu'tant  cheval depuis plusieurs jours et plusieurs nuits, tous nos
moments ont t tellement employs, que nous n'avons pu disposer d'un
seul pour vous crire.

    _Signs_, RICORD, FRRON et ROBESPIERRE jeune.

_P. S._ Notre collgue Barras, qui se trouve  la division commande
par le gnral Lapoype, nous a annonc la prise de vive force de
toutes les hauteurs de la montagne du Pharon, et de l'vacuation de la
redoute du fort de ce nom, et de quatre-vingt prisonniers, y compris
un lieutenant anglais. Il vous fera part des succs que cette division
a obtenus, et qui sont le rsultat de l'excution du plan arrt par
le comit de salut public.

En un mot, l'attaque gnrale a t si bien combine, que, dans
vingt-quatre heures, tous les postes ont t attaqus et occups par
les deux divisions de l'arme de la rpublique.

    Salut et fraternit.

       *       *       *       *       *

_Lettre du gnral en chef Dugommier, au ministre de la guerre._

    Du quartier-gnral d'Ollioule, le 10 frimaire, l'an II
      de la rpublique, une et indivisible.

    Citoyen ministre,

Cette journe a t chaude, mais heureuse; depuis deux jours une
batterie essentielle faisait feu sur Malbosquet et inquitait
beaucoup, vraisemblablement, ce poste et ses environs. Ce matin, 
cinq heures, l'ennemi a fait une sortie vigoureuse, qui l'a rendu
matre d'abord, de tous nos avant-postes de la gauche et de cette
batterie,  la premire fusillade. Nous nous sommes transports avec
clrit  l'aile gauche, je trouvai presque toutes ses forces en
droute; le gnral Garnier se plaignant que ses troupes l'avaient
abandonn, je lui ordonnai de les rallier et de se porter  la reprise
de notre batterie; je me mis  la tte du troisime bataillon de
l'Isre, pour me porter de mme par un autre chemin  la mme
batterie. Nous avons eu le bonheur de russir; bientt ce poste est
repris; les ennemis vivement repousss se replient de tous cts, en
laissant sur le terrain un grand nombre de morts et de blesss; cette
sortie enlve  leur arme plus de douze cents hommes, tant tus que
blesss et faits prisonniers; parmi ces derniers, plusieurs officiers
d'un grade suprieur; et enfin, leur gnral en chef, M. Ohara, bless
d'un coup de feu au bras droit; les deux gnraux devaient tre
touchs dans cette action, car j'ai reu deux fortes contusions, dont
une au bras droit, et l'autre  l'paule, mais sans danger. Aprs
avoir renvoy vivement l'ennemi d'o il revenait, nos rpublicains,
par un lan gnreux, mais dsordonn, ont march vers Malbosquet,
sous le feu vraiment formidable de ce fort; ils ont enlev les tentes
d'un camp qu'ils avaient fait vacuer par leur intrpidit; cette
action, qui est un vrai triomphe pour les armes de la rpublique, est
d'un excellent augure pour nos oprations ultrieures; car, que ne
devons-nous pas attendre d'une attaque concerte et bien mesure,
lorsque nous faisons bien  l'improviste.

Je ne saurais trop louer la bonne conduite de tous ceux de nos frres
d'armes qui ont voulu se battre; parmi ceux qui se sont le plus
distingus, et qui m'ont le plus aid  rallier et pousser en avant,
ce sont les citoyens Buonaparte, commandant l'artillerie; Arena et
Gervoni, adjudants-gnraux.

    DUGOMMIER, _gnral en chef_.

       *       *       *       *       *

_Lettre adresse au ministre de la guerre par le gnral en chef de
  l'arme d'Italie._

    Du quartier-gnral d'Ollioule, le 29 frimaire an II
      de la rpublique, une et indivisible.

Citoyen ministre, Toulon est rendu  la rpublique, et le succs de
nos armes est complet. Le promontoire de l'Aiguillette devant dcider
le sort de la ville infme, comme je vous l'avais mand, les positions
qu'il prsente devant assurer la retraite des ennemis, ou le brlement
de leurs vaisseaux par l'effet de nos bombes, le 26 frimaire, tous les
moyens furent runis pour la conqute de cette position; le temps nous
contraria et nous perscuta jusqu' prs d'une heure du matin; mais
rien ne put teindre l'ardeur des hommes libres combattant des tyrans.
Ainsi, malgr tous les obstacles du temps, nos frres s'lancrent
dans le chemin de la gloire aussitt l'ordre donn.

Les reprsentants du peuple, Robespierre, Salicetti, Ricord et Frron,
taient avec nous; ils donnaient  nos frres l'exemple du dvouement
le plus signal. Cet ensemble fraternel et hroque tait bien fait
pour mriter la victoire; aussi ne tarda-t-elle pas  se dclarer pour
nous, et nous livra bientt, par un prodige  citer dans l'histoire,
la redoute anglaise dfendue par une double enceinte, un camp
retranch de buissons compos des chevaux de frise, des abattis, des
ponts, treize pices de canons de 36, 24, etc., cinq mortiers, et deux
mille hommes de troupes choisies; elle tait soutenue en outre par les
feux croiss de trois autres redoutes qui renfermaient trois mille
hommes.

L'imptuosit des rpublicains et l'enlvement subit de cette terrible
redoute, qui paraissait  ses hauteurs un volcan inaccessible,
pouvantrent tellement l'ennemi, qu'il nous abandonna bientt le
reste du promontoire, et rpandit dans Toulon une terreur panique qui
acquit son dernier degr, lorsqu'on apprit que les escadres venaient
d'vacuer les rades.

Je fis continuer, dans la mme journe, les attaques de Malbosquet et
autres postes; alors Toulon perdit tout espoir, et les redoutes
rouges, celles des Pommets, de Pharon, et plusieurs autres, furent
abandonnes dans la nuit suivante.

Enfin, Toulon fut aussi vacu  son tour; mais l'ennemi, en se
retirant, eut l'adresse de couvrir sa fuite, et nous ne pmes le
poursuivre. Il tait garanti par les remparts de la ville, dont les
portes, fermes avec le plus grand soin, rendaient impossible le
moindre avis.

Le feu qui parut  la tte du port fut le seul indice de son dpart;
nous nous approchmes aussitt de Toulon, et ce ne fut qu'aprs
minuit, que nous fmes assurs qu'il tait abandonn par ses vils
habitants, et l'infme coalition qui prtendait follement nous
soumettre  son rvoltant rgime.

La prcipitation avec laquelle l'vacuation gnrale a t faite, nous
a sauv presque toutes nos proprits et la plus grande partie des
vaisseaux. Toulon nous rend par la force tout ce que sa trahison nous
avait ravi. Je vous enverrai incessamment l'tat que je fais dresser
de tous les objets qui mritent attention.

Tandis que la division de l'ouest de notre arme prparait ce grand
vnement, celle de l'est, commande par le gnral Lapoype, s'tait
porte avec le citoyen Barras, reprsentant du peuple, sur la montagne
de Pharon, et avait enlev la premire redoute; toutes les autres,
ainsi que le fort Pharon, furent vacues par l'ennemi comme celles de
l'ouest. Nous avons perdu soixante-quinze  quatre-vingt de nos
frres, et le nombre des blesss est d'environ deux cent cinquante. Il
n'est gure possible de connatre la perte de l'ennemi que par leurs
blesss arrivs dans notre ambulance; mais on peut assurer qu'en y
ajoutant les morts et les prisonniers, nous lui avons enlev dans
cette journe plus de douze mille combattants.

Ainsi se termine, citoyen ministre, la contre-rvolution du Midi:
nous le devons aux braves rpublicains formant cette arme, qui toute
entire a bien mrit de la patrie, et dont quelques individus doivent
tre distingus par la reconnaissance nationale. Je vous en envoie la
liste, et vous prie de bien accueillir mes demandes; elle vous fera
connatre tous ceux qui ont t les plus saillants dans l'action, et
j'attends avec confiance l'avancement que je sollicite pour eux.

    Salut et fraternit, DUGOMMIER.

       *       *       *       *       *

_Lettre de Fouch  Collot-d'Herbois son collgue et son ami, membre
  du comit de salut public._

    Toulon, 28 frimaire l'an II de la rpublique, une
      et indivisible.

Et nous aussi, mon ami, nous avons contribu  la prise de Toulon, en
portant l'pouvante parmi les lches qui y sont entrs en offrant 
leurs regards des milliers de cadavres de leurs complices.

La guerre est termine, si nous savons mettre  profit cette mmorable
victoire. Soyons terribles, pour ne pas craindre de devenir faibles ou
cruels; anantissons dans notre colre et d'un seul coup tous les
rebelles, tous les conspirateurs, tous les tratres, pour nous
pargner la douleur, le long supplice de les punir en rois. Exerons
la justice  l'exemple de la nature, vengeons-nous en peuple; frappons
comme la foudre, et que la cendre mme de nos ennemis disparaisse du
sol de la libert.

Que de toutes parts les perfides et froces Anglais soient assaillis;
que la rpublique entire ne forme qu'un volcan qui lance sur eux la
lave dvorante; que l'le infme qui produisit ces monstres, qui
n'appartiennent plus  l'humanit, soit  jamais ensevelie sous les
flots de la mer!

Adieu, mon ami, les larmes de la joie coulent de mes yeux, elles
inondent mon ame. Le courrier part, je t'crirai par le courrier
ordinaire.

    _Sign_, FOUCH.

_P. S._ Nous n'avons qu'une manire de clbrer la victoire; nous
envoyons ce soir deux cent treize rebelles sous le feu de la foudre.
Des courriers extraordinaires vont partir dans le moment pour donner
la nouvelle aux armes.

       *       *       *       *       *

_Salicetti, Ricord, Frron, Robespierre, Barras, reprsentants du
  peuple prs l'arme dirige contre Toulon_,

_A leurs collgues composant le comit de salut public_.

    Toulon, au quartier-gnral, le 30 frimaire l'an II
      de la rpublique, une et indivisible.

L'arme de la rpublique, chers collgues, est entre dans Toulon, le
29 frimaire,  sept heures du matin, aprs cinq jours et cinq nuits de
combats et de fatigues; elle brlait d'impatience de donner l'assaut;
quatre mille chelles taient prtes: mais la lchet des ennemis, qui
avaient vacu la place aprs avoir enclou tous les canons des
remparts, a rendu l'escalade inutile.

Quand ils surent la prise de la redoute anglaise et de tout le
promontoire, et que, d'un autre ct, ils virent toutes les hauteurs
du Pharon occupes par la division du gnral Lapoype, l'pouvante les
saisit; ils taient entrs ici en tratres, ils s'y sont maintenus en
lches, ils en sont sortis en sclrats. Ils ont fait sauter en l'air
le _Thmistocle_, qui servait de prison aux patriotes: heureusement
ces derniers,  l'exception de six, ont trouv le moyen de se sauver
pendant l'incendie. Ils nous ont brl neuf vaisseaux, et en ont
emmen trois; quinze sont conservs  la rpublique, parmi lesquels il
faut remarquer le superbe sans-culotte, de cent trente pices de
canon; des canots s'en sont approchs jusque dans le port, tandis que
nous tions dans Toulon; deux pices de campagne, places sur le quai,
les ont carts. Dja quatre frgates brlaient, quand les galriens,
qui sont les plus honntes gens qu'il y ait  Toulon, ont coup les
cbles et teint le feu. La corderie et le magasin de bois ne sont pas
endommags; des flammes menaaient de dvorer le magasin gnral, nous
avons command cinq cents travailleurs qui ont coup la communication.
Il nous reste encore des frgates, de manire que la rpublique a
encore ici des forces navales respectables. Nous avons trouv des
provisions de toute espce; on travaille  en faire un tat que nous
vous enverrons.

La vengeance nationale se dploie, l'on fusille  force; dja tous les
officiers de la marine sont extermins; la rpublique sera venge
d'une manire digne d'elle: les mnes des patriotes seront apaiss.

Comme quelques soldats, dans l'ivresse de la victoire, se portrent au
pillage, nous avons fait proclamer dans toute la ville que le butin de
tous les rebelles tait la proprit de l'arme triomphante, mais
qu'il fallait dposer tous les meubles et effets dans un vaste local
que nous avons indiqu, pour tre estims et vendus sur-le-champ au
profit de nos braves dfenseurs, et nous avons promis en sus un
million  l'arme. Cette proclamation a produit le plus heureux effet.
Beauvais a t dlivr de son cachot; il est mconnaissable; nous
l'avons fait transfrer dans une maison commode; il nous a embrasss
avec attendrissement; quand il a pass au travers des rangs, l'arme a
fait en l'air un feu gnral en signe d'allgresse. Le pre de Pierre
Bagle est aussi dlivr. Une de nos batteries a coul bas une frgate
anglaise.

A demain d'autres dtails: vous concevez facilement nos occupations et
nos fatigues.

    Salut et fraternit.

    _Sign_, SALICETTI, FRRON, RICORD, ROBESPIERRE
    et BARRAS.

       *       *       *       *       *

_Extrait du Moniteur universel, du 20 brumaire an VIII de la
  rpublique franaise, une et indivisible._

Le 19 brumaire,  neuf heures du matin, le directoire ignorait encore
ce qui se passait: Gohier, Moulins et Barras taient runis: Siyes se
promenait dans le jardin du Luxembourg, et Roger-Ducos tait chez lui;
Siyes ayant t instruit du dcret du conseil des anciens, se rendit
aux Tuileries. Roger-Ducos demanda  ses trois autres collgues quelle
foi on devait ajouter aux bruits qui se rpandaient? Ceux-ci n'ayant
pu lui donner d'claircissements, se rendirent au conseil des anciens.

A dix heures, Gohier, Barras et Moulin formant la majorit du
directoire, ont mand le gnral Lefvre, commandant la dix-septime
division militaire, pour rendre compte de sa conduite et de ce qui se
passait: Lefvre rpondit que, d'aprs le dcret que venait de rendre
le conseil des anciens, il n'avait plus de compte  rendre qu'
Bonaparte, qui tait devenu son gnral.

A cette nouvelle, les trois directeurs furent consterns. Moulin entra
en fureur et voulait envoyer un bataillon pour cerner la maison
Bonaparte: mais il n'y avait plus moyen de faire excuter aucun ordre;
la garde du directoire l'avait quitt pour se rendre aux Tuileries.
Cependant les barrires furent fermes pendant quelques instants, et
l'on croit que l'ordre en fut donn par les trois directeurs.

Dans la matine, on vit venir au conseil des anciens, Bellot,
secrtaire de Barras, qui venait parler  Bonaparte. Il entretint le
gnral pendant quelque temps en particulier, puis Bonaparte levant
la voix, lui dit en prsence d'une foule d'officiers et de soldats:
Qu'avez-vous fait de cette France que je vous ai laisse si
brillante? Je vous ai laiss la paix, j'ai retrouv la guerre; je vous
ai laiss des victoires, j'ai trouv partout des lois spoliatrices et
la misre. Qu'avez-vous fait de cent mille Franais que je
connaissais, tous mes compagnons de gloire? ils sont morts!

Cet tat de choses ne peut durer. Avant trois ans il nous menerait au
despotisme. Mais nous voulons la rpublique, la rpublique assise sur
les bases de l'galit, de la morale, de la libert civile, et de la
tolrance politique: avec une bonne administration, tous les
individus oublieront les factions dont on les fit membres, pour leur
permettre d'tre Franais. Il est temps enfin que l'on rende aux
dfenseurs de la patrie la confiance  laquelle ils ont tant de
droits. A entendre quelques factieux, bientt nous serions tous des
ennemis de la rpublique, nous qui l'avons affermie par nos travaux et
notre courage. Nous ne voulons pas de gens plus patriotes que les
braves qui sont mutils au service de la rpublique.

       *       *       *       *       *

_Lettre de Barras, adresse au conseil des Cinq-Cents._

    18 brumaire.

Engag dans les affaires publiques, uniquement par ma passion pour la
libert, je n'ai consenti  accepter la premire magistrature de
l'tat que pour la soutenir dans les prils par mon dvouement; pour
prserver des atteintes de ses ennemis les patriotes compromis dans sa
cause, et pour assurer aux dfenseurs de la patrie ces soins
particuliers qui ne pouvaient leur tre plus constamment donns que
par un citoyen anciennement tmoin de leurs vertus hroques, et
toujours touch de leurs besoins.

La gloire qui accompagne le retour du guerrier illustre  qui j'ai eu
le bonheur d'ouvrir le chemin de la gloire, les marques clatantes de
confiance que lui donne le corps lgislatif, et le dcret de la
reprsentation nationale, m'ont convaincu que quelque soit le poste o
m'appelle dsormais l'intrt public, les prils de la libert sont
surmonts et les intrts des armes garantis. Je rentre avec joie
dans les rangs de simple citoyen; heureux, aprs tant d'orages, de
remettre entiers et plus respectables que jamais les destins de la
rpublique, dont j'ai partag le dpt!

    Salut et respect, BARRAS.

       *       *       *       *       *

PROCLAMATION

_Du ministre de la police gnrale_,

_A ses concitoyens._

    18 brumaire.

La rpublique tait menace d'une dissolution prochaine.

Le corps lgislatif vient de saisir la libert sur le penchant du
prcipice, pour la replacer sur d'inbranlables bases.

Les vnements sont enfin prpars pour notre bonheur et pour celui de
la postrit.

Que tous les rpublicains soient calmes, puisque leurs voeux doivent
tre remplis; qu'ils rsistent aux suggestions perfides de ceux qui
ne cherchent dans les vnements politiques que les moyens de
troubles, et dans les troubles que la perptuit des mouvements et des
vengeances.

Que les faibles se rassurent, ils sont avec les forts; que chacun
suive avec scurit le cours de ses affaires et de ses habitudes
domestiques.

Ceux-l seuls ont  craindre et doivent s'arrter, qui sment les
inquitudes, garent les esprits et prparent le dsordre. Toutes les
mesures de rpression sont prises et assures; les instigateurs des
troubles, les provocateurs  la royaut, tous ceux qui pourraient
attenter  la sret publique ou particulire, seront saisis et livrs
 la justice.

_Sign_, FOUCH.

       *       *       *       *       *

_Sance du conseil des Anciens._

    18 brumaire.

Le conseil des anciens s'assembla le 19 brumaire,  deux heures, dans
la grande galerie du chteau de Saint-Cloud. A quatre heures, le
gnral Bonaparte fut introduit, et ayant reu du prsident le droit
de parler, il s'exprima ainsi:

Reprsentants du peuple, vous n'tes point dans des circonstances
ordinaires; vous tes sur un volcan. Permettez-moi de vous parler
avec la franchise d'un soldat, avec celle d'un citoyen zl pour le
bien de son pays, et suspendez, je vous en prie, votre jugement
jusqu' ce que vous m'ayez entendu jusqu' la fin.

J'tais tranquille  Paris, lorsque je reus le dcret du conseil des
anciens, qui me parla de ses dangers, de ceux de la rpublique. A
l'instant j'appelai, je retrouvai mes frres d'armes, et nous vnmes
vous donner notre appui; nous vnmes vous offrir les bras de la
nation, parce que vous en tiez la tte. Nos intentions furent pures,
dsintresses; et pour prix du dvouement que nous avons montr hier,
aujourd'hui dja on nous abreuve de calomnies. On parle d'un nouveau
Csar, d'un nouveau Cromwell; on rpand que je veux tablir un
gouvernement militaire.

Reprsentants du peuple, si j'avais voulu opprimer la libert de mon
pays, si j'avais voulu usurper l'autorit suprme, je ne me serais pas
rendu aux ordres que vous m'avez donns, je n'aurais pas eu besoin de
recevoir cette autorit du snat. Plus d'une fois, et dans des
circonstances trs-favorables, j'ai t appel  la prendre. Aprs nos
triomphes en Italie, j'y ai t appel par le voeu de mes camarades,
par celui de ces soldats qu'on a tant maltraits depuis qu'ils ne sont
plus sous mes ordres; de ces soldats qui sont obligs, encore
aujourd'hui, d'aller faire dans les dserts de l'ouest une guerre
horrible, que la sagesse et le retour aux principes avaient calme,
et que l'ineptie ou la trahison vient de rallumer.

Je vous le jure, reprsentants du peuple, la patrie n'a pas de plus
zl dfenseur que moi; je me dvoue tout entier pour faire excuter
vos ordres; mais c'est sur vous seuls que repose son salut: car il n'y
a plus de directoire; quatre des membres qui en faisaient partie ont
donn leur dmission, et le cinquime a t mis en surveillance pour
sa sret. Les dangers sont pressants, le mal s'accrot; le ministre
de la police vient de m'avertir que dans la Vende plusieurs places
taient tombes entre les mains des chouans. Reprsentants du peuple,
le conseil des anciens est investi d'un grand pouvoir; mais il est
encore anim d'une plus grande sagesse: ne consultez qu'elle et
l'imminence du danger, prvenez les dchirements; vitons de perdre
ces deux choses pour lesquelles nous avons fait tant de sacrifices, la
libert et l'galit!....

(Interrompu par un membre qui lui rappelait la constitution, Bonaparte
continua de cette manire):

La constitution! vous l'avez viole au 18 fructidor; vous l'avez
viole au 22 floral; vous l'avez viole au 30 prairial. La
constitution! elle est invoque par toutes les factions, et elle a t
viole par toutes; elle est mprise par toutes; elle ne peut plus
tre pour nous un moyen de salut, parce qu'elle n'obtient plus le
respect de personne. Reprsentants du peuple, vous ne voyez pas en moi
un misrable intrigant qui se couvre d'un masque hypocrite. J'ai fait
mes preuves de dvouement  la rpublique, et toute dissimulation
m'est inutile. Je ne vous tiens ce langage que parce que je desire que
tant de sacrifices ne soient pas perdus. La constitution, les droits
du peuple ont t viols plusieurs fois: et puisqu'il ne nous est plus
permis de rendre  cette constitution le respect qu'elle devait avoir,
sauvons les bases sur lesquelles elle se repose; sauvons l'galit, la
libert; trouvons des moyens d'assurer  chaque homme la libert qui
lui est due et que la constitution n'a pas su lui garantir. Je vous
dclare qu'aussitt que les dangers qui m'ont fait confier des
pouvoirs extraordinaires seront passs, j'abdiquerai ces pouvoirs. Je
ne veux tre,  l'gard de la magistrature que vous aurez nomme, que
le bras qui la soutiendra et fera excuter ses ordres.

(Un membre demande que le gnral Bonaparte fournisse des preuves des
dangers qu'il annonce.)

_Bonaparte._ S'il faut s'expliquer tout--fait; s'il faut nommer les
hommes, je les nommerai; je dirai que les directeurs Barras et Moulin
m'ont propos de me mettre  la tte d'un parti tendant  renverser
tous les hommes qui ont des ides librales....

(On discute si Bonaparte continuera de s'noncer publiquement et si
l'assemble ne se formera pas en comit secret. Il est dcid que le
gnral sera entendu en public.)

_Bonaparte._ Je vous le rpte, reprsentants du peuple; la
constitution, trois fois viole, n'offre plus de garantie aux
citoyens; elle ne peut entretenir l'harmonie, parce qu'elle n'est
respecte de personne. Je le rpte encore, qu'on ne croie point que
je tiens ce langage pour m'emparer du pouvoir aprs la chute des
autorits; le pouvoir, on me l'a offert encore depuis mon retour 
Paris. Les diffrentes factions sont venues sonner  ma porte, je ne
les ai pas coutes, parce que je ne suis d'aucune cotterie, parce que
je ne suis que du grand parti du peuple franais.

Plusieurs membres du conseil des anciens savent que je les ai
entretenus des propositions qui ont t faites, et je n'ai accept
l'autorit que vous m'avez confie que pour soutenir la cause de la
rpublique. Je ne vous le cache pas, reprsentants du peuple, en
prenant le commandement, je n'ai compt que sur le conseil des
anciens. Je n'ai point compt sur le conseil des cinq-cents qui est
divis, sur le conseil des cinq-cents o se trouvent des hommes qui
voudraient nous rendre la convention, les comits rvolutionnaires et
les chafauds; sur le conseil des cinq-cents o les chefs de ce parti
viennent de prendre sance en ce moment; sur le conseil des
cinq-cents, d'o viennent de partir des missaires chargs d'aller
organiser un mouvement  Paris.

Que ces projets criminels ne vous effraient point, reprsentants du
peuple: environn de mes frres d'armes, je saurai vous en prserver;
j'en atteste votre courage, vous mes braves camarades, vous aux yeux
de qui l'on voudrait me peindre comme un ennemi de la libert; vous
grenadiers dont j'aperois les bonnets, vous braves soldats dont
j'aperois les baonnettes que j'ai si souvent fait tourner  la
honte de l'ennemi,  l'humiliation des rois, que j'ai employes 
fonder des rpubliques: et si quelque orateur, pay par l'tranger,
parlait de me mettre _hors la loi_, qu'il prenne garde de porter cet
arrt contre lui-mme! S'il parlait de me mettre _hors la loi_, j'en
appellerais  vous, mes braves compagnons d'armes;  vous, braves
soldats que j'ai tant de fois mens  la victoire;  vous, braves
dfenseurs de la rpublique avec lesquels j'ai partag tant de prils
pour affermir la libert et l'galit: je m'en remettrais, mes braves
amis, au courage de vous tous et  ma fortune.

Je vous invite, reprsentants du peuple,  vous former en comit
gnral, et  y prendre des mesures salutaires que l'urgence des
dangers commande imprieusement. Vous trouverez toujours mon bras pour
faire excuter vos rsolutions.

(Le prsident invite le gnral, au nom du conseil,  dvoiler dans
toute son tendue le complot dont la rpublique tait menace.)

_Bonaparte._ J'ai eu l'honneur de dire au conseil que la constitution
ne pouvait sauver la patrie, et qu'il fallait arriver  un ordre de
choses tel que nous puissions la retirer de l'abyme o elle se trouve.
La premire partie de ce que je viens de vous rpter, m'a t dite
par deux membres du directoire que je vous ai nomms, et qui ne
seraient pas plus coupables qu'un trs-grand nombre d'autres Franais,
s'ils n'eussent fait qu'articuler une chose qui est connue de la
France entire. Puisqu'il est reconnu que la constitution ne peut pas
sauver la rpublique, htez-vous donc de prendre des moyens pour la
retirer du danger, si vous ne voulez pas recevoir de sanglants et
d'ternels reproches du peuple franais, de vos familles et de
vous-mmes.

       *       *       *       *       *

_Dcret de dportation du 29 brumaire an VIII de la rpublique
  franaise, une et indivisible._

Les consuls de la rpublique, en excution de l'article III de la loi
du 19 de ce mois, qui les charge spcialement de rtablir la
tranquillit intrieure, ont arrt, le 25 brumaire:

ART. Ier Les individus ci-aprs nomms: Destrem, ex-dput; Arna,
ex-dput; Marquesi, ex-dput; Truc, ex-dput; Flix Lepelletier;
Charles Hesse; Scipion-du-Roure; Gagny; Massard; Fournier; Giraud;
Fiquet; Basch; Marchand; Gabriel; Mamin; J. Sabathier; Clmence;
Marn; Jourdeuil; Metge; Mourgoing; Corchaut; Maignant (de Marseille);
Henriot; Lebois; Soulavie; Dubrueil; Didier; Lambert; Daubigny;
Xavier Audouin, sortiront du territoire continental de la rpublique
franaise. Ils seront  cet effet tenus de se rendre  Rochefort pour
tre ensuite conduits et retenus dans le dpartement de la Guyane
franaise.

II. Les individus ci-aprs nomms: Briot; Antonelle; Lachevardire;
Poulain-Grandpr; Grandmaison; Talot; Quirot; Daubermesnil; Frison;
Declercq; Jourdan (de la Haute-Vienne); Lesage-Snault; Prudhon;
Groscassand-Dorimond; Guesdon; Julien (de Toulouse); Sonthonax; Tilly,
ex-charg des affaires de Gnes; Stvenette; Castaing; Bouvier et
Delbrel, seront tenus de se rendre dans la commune de la Rochelle,
dpartement de la Charente-Infrieure, pour tre ensuite conduits et
retenus dans tel lieu de ce dpartement qui sera indiqu par le
ministre de la police gnrale.

III. Immdiatement aprs la publication du prsent arrt, les
individus compris dans les deux articles prcdents, seront dssaisis
de l'exercice de tout droit de proprit, et la remise ne leur en sera
faite que sur la preuve authentique de leur arrive au lieu fix par
le prsent arrt.

IV. Seront pareillement dssaisis de ce droit, ceux qui quitteront le
lieu o ils se seront rendus, ou celui o ils auront t conduits en
vertu des dispositions prcdentes.

V. Le prsent arrt sera insr au bulletin des lois; les ministres
de la police gnrale, de la marine et des finances seront chargs,
chacun en ce qui le concerne, d'en surveiller et d'en assurer
l'excution.

    _Par les consuls de la rpublique_,

    SIYES, ROGER-DUCOS, BONAPARTE.

       *       *       *       *       *

_Arrt du directoire excutif, en date du 26 vendmiaire._

Le directoire excutif, sur le rapport du ministre des relations
extrieures; considrant, 1 Que l'emprisonnement dans les cachots de
Hambourg, des citoyens Napper-Tandy et Blackwell, naturaliss
franais, et attachs au service de la rpublique, ainsi que celui des
citoyens Morris et Corbett, et leur extradition dans les mains des
agens de l'Angleterre, est un attentat contre le droit des gens, un
crime contre l'humanit, une grave offense faite  la rpublique
franaise;

2 Que les lois de la neutralit imposent aux tats qui jouissent de
ses bienfaits, des devoirs qui tiennent  tout ce que les principes de
la sociabilit et ceux du droit public ont de plus sacr;

3 Que le plus imprieux de ces devoirs est d'loigner tout acte
d'hostilit du territoire neutre, et par-l, d'offrir  la personne de
tous les citoyens et sujets des nations belligrantes, une protection
assure et un asyle gal contre toute violence exerce en vertu des
lois de la guerre;

4 Considrant que depuis que l'orgueil et le fanatisme de quelques
gouvernements sont parvenus  rallumer le feu de la guerre, les
attentats contre le droit des gens, se multiplient d'une manire
effrayante; que c'est surtout le chef d'un empire recul au nord de
l'Europe et de l'Asie, qui, sans provocation de la part des Franais,
s'est fait l'instrument de la haine du gouvernement anglais contre la
rpublique franaise, et contre les principes libraux et
philanthropiques sur lesquels elle est fonde; que ce chef prodigua
les menaces et les insultes  tous les gouvernements qui ne partagent
pas sa politique aveugle et passionne;

5 Que si le cours de cette corruption morale et politique n'tait pas
arrt par un appel  tous les gouvernements qui n'ont pas encore
particip  cet tat de dgradation, et par la punition de ceux qui en
ont partag la honte; si, enfin, ces attentats n'taient pas signals
 l'opinion publique avec la rprobation qu'ils mritent, on pourrait
craindre qu'un jour les lois de la guerre fussent sans frein, et les
droits de la paix sans garantie; qu'il n'existt plus de barrires
contre les progrs d'une dissolution gnrale, et que l'Europe
rtrogradt rapidement vers l'tat de barbarie;

Considrant enfin que la dfrence d'un gouvernement  des ordres
atroces, ne peut tre excuse par la considration de sa faiblesse,
surtout quand ce gouvernement s'est rendu coupable de la dpendance de
la position dans laquelle il s'est volontairement plac, et que tel
est le cas o se sont mis les magistrats de Hambourg, en ordonnant
l'incarcration des citoyens Napper-Tandy, Blackwell, Moris et
Corbett, et en refusant leur dlivrance sur la preuve officielle
qu'ils taient citoyens et officiers franais;

A arrt, le 17 vendmiaire:

ART. Ier. L'attentat commis par le gouvernement de Hambourg, sera
dnonc  tous les gouvernements allis et neutres, par les ministres
de la rpublique, en rsidence auprs de ces gouvernements.

II. Les agents consulaires et diplomatiques, en rsidence auprs du
snat de Hambourg, quitteront sur le champ la ville et son territoire.

III. Tout agent du gouvernement Hambourgeois, rsidant en France,
recevra l'ordre de quitter le lieu de sa rsidence dans les
vingt-quatre heures, et le territoire franais dans huit jours.

IV. Un embargo gnral sera mis sur tous les btiments et vaisseaux
portant pavillon Hambourgeois, et existants dans les ports de la
rpublique.

       *       *       *       *       *

PROCLAMATION

_De Bonaparte, gnral en chef_,

_Aux citoyens composant la garde nationale sdentaire de Paris._

    18 brumaire, an VIII de la rpublique, une et indivisible.

Citoyens, le conseil des anciens, dpositaire de la sagesse nationale,
vient de rendre le dcret ci-joint; il est autoris par les articles
102 et 103 de l'acte constitutionnel.

Il me charge de prendre les mesures ncessaires pour la sret de la
reprsentation nationale. Sa translation est ncessaire et
momentane. Le corps lgislatif se trouvera  mme de tirer la
reprsentation du danger imminent o la dsorganisation nous conduit.

Il a besoin, dans cette circonstance essentielle, de l'union et de la
confiance des patriotes. Ralliez-vous autour de lui: c'est le seul
moyen d'asseoir la rpublique sur les bases de la libert civile, du
bonheur intrieur, de la victoire et de la paix.

    BONAPARTE.

       *       *       *       *       *

PROCLAMATION

_De Bonaparte gnral en chef_,

_A l'arme._

Le gnral Lefebvre conserve le commandement de la dix-septime
division militaire.

Les troupes rentreront dans leurs quartiers respectifs; le service se
fera comme  l'ordinaire.

Le gnral Bonaparte est trs-satisfait de la conduite des troupes de
ligne, des invalides, des gardes nationales sdentaires, qui, dans la
journe d'hier, si heureuse pour la rpublique, se sont montrs les
vrais amis du peuple; il tmoigne sa satisfaction particulire aux
braves grenadiers prs la reprsentation nationale, qui se sont
couverts de gloire en sauvant la vie  leur gnral prs de tomber
sous les coups de reprsentants arms de poignards.

    BONAPARTE.

       *       *       *       *       *

PROCLAMATION

_Des consuls de la rpublique_,

_Au peuple franais_.

La constitution de l'an III prissait; elle n'avait su, ni garantir
vos droits, ni se garantir elle-mme. Des atteintes multiplies lui
ravissaient sans retour le respect du peuple; des factions haineuses
et cupides se partageaient la rpublique. La France approchait enfin
du dernier terme d'une dsorganisation gnrale.

Les patriotes se sont entendus. Tout ce qui pouvait vous nuire a t
cart; tout ce qui pouvait vous servir, tout ce qui tait rest pur
dans la reprsentation nationale, s'est runi sous les bannires de la
libert.

Franais, la rpublique, affermie et replace dans l'Europe au rang
qu'elle n'aurait jamais d perdre, verra se raliser toutes les
esprances des citoyens, et accomplira ses glorieuses destines.

Prtez avec nous le serment que nous faisons _d'tre fidles  la
rpublique, une et indivisible, fonde sur l'galit, la libert et le
systme reprsentatif_.

Par les consuls de la rpublique,

    ROGER-DUCOS, BONAPARTE, SIYES.

       *       *       *       *       *

_Les consuls de la Rpublique_,

_A la commission lgislative du conseil des cinq-cents._

    24 brumaire.

    Citoyens reprsentants,

Par un rapport joint au prsent message, le ministre des finances
vient d'exposer aux consuls de la rpublique la ncessit de rapporter
la loi sur l'emprunt forc, et de lui substituer une subvention de
guerre, rgle dans la proportion des vingt-cinq centimes des
contributions foncire, mobilire et somptuaire.

En conformit de l'art. 9 de la loi du 19 de ce mois, les consuls de
la rpublique vous font la proposition formellement ncessaire de
statuer sur cet objet.

Par les consuls de la rpublique,

    ROGER-DUCOS, BONAPARTE, SIYES.

       *       *       *       *       *

_Bonaparte, premier consul de la rpublique_,

_Aux Franais._

Rendre la rpublique chre aux citoyens, respectable aux trangers,
formidable aux ennemis, telles sont les obligations que nous avons
contractes en acceptant la premire magistrature.

Elle sera chre aux citoyens, si les lois, si les actes de l'autorit
sont toujours empreints de l'esprit d'ordre, de justice, de
modration.

Sans l'ordre, l'administration n'est qu'un chaos; point de finances,
point de crdit public; et avec la fortune de l'tat s'croulent les
fortunes particulires. Sans justice, il n'y a que des partis, des
oppresseurs et des victimes.

La modration imprime un caractre auguste aux gouvernements comme aux
nations. Elle est toujours la compagne de la force et de la dure des
institutions sociales.

La rpublique sera imposante aux trangers, si elle sait respecter
dans leur indpendance le titre de sa propre indpendance; si ses
engagements prpars par la sagesse, forms par la franchise, sont
gards par la fidlit.

Elle sera enfin formidable aux ennemis, si ses armes de terre et de
mer sont fortement constitues, si chacun de ses dfenseurs trouve une
famille dans le corps auquel il appartient, et dans cette famille un
hritage de vertus et de gloire; si l'officier form par de longues
tudes, obtient par un avancement rgulier la rcompense due  ses
talents et  ses services.

A ces principes tiennent la stabilit du gouvernement, les succs du
commerce et de l'agriculture, la grandeur et la prosprit des
nations.

En les dveloppant, nous avons trac la rgle qui doit nous juger.
Franais, nous avons dit nos devoirs; ce sera vous qui nous direz si
nous les avons remplis.

    BONAPARTE.

       *       *       *       *       *

_Le premier consul_,

_Au snat conservateur._

    6 nivose.

    Snateurs,

Les consuls de la rpublique s'empressent de vous faire connatre que
le gouvernement est install. Ils emploieront dans toutes les
circonstances, tous leurs moyens pour dtruire l'esprit de faction,
crer l'esprit public, et consolider la constitution qui est l'objet
des esprances du peuple franais. Le snat conservateur sera anim du
mme esprit, et par sa runion avec les consuls, seront djous les
mal intentionns, s'il pouvait en exister dans les premiers corps de
l'tat.

    _Le premier consul_, BONAPARTE.

       *       *       *       *       *

PROCLAMATION

_Du premier consul_,

_Aux habitants des dpartements de l'Ouest._

Une guerre impie menace d'embraser une seconde fois les dpartements
de l'Ouest. Le devoir des premiers magistrats de la rpublique est
d'en arrter les progrs et de l'teindre dans son foyer; mais ils ne
veulent dployer la force qu'aprs avoir puis les voies de la
persuasion et de la justice.

Les artisans de ces troubles sont des tratres vendus  l'Anglais, et
instruments de ses fureurs, ou des brigands qui ne cherchent dans les
discordes civiles que l'aliment et l'impunit de leurs forfaits.

A de tels hommes, le gouvernement ne doit ni mnagement, ni
dclaration de ses principes.

Mais il est des citoyens chers  la patrie qui ont t sduits par
leurs artifices; c'est  ces citoyens que sont dues les lumires et la
vrit.

Des lois injustes ont t promulgues et excutes; des actes
arbitraires ont alarm la scurit des citoyens et la libert des
consciences; partout des inscriptions hasardes sur des listes
d'migrs, ont frapp des citoyens qui n'avaient jamais abandonn ni
leur patrie, ni mme leurs foyers; enfin, de grands principes d'ordre
social ont t viols.

C'est pour rparer ces injustices et ces erreurs qu'un gouvernement,
fond sur les bases sacres de la libert, de l'galit, du systme
reprsentatif, a t proclam et reconnu par la nation. La volont
constante, comme l'intrt et la gloire des premiers magistrats
qu'elle s'est donns, sera de fermer toutes les plaies de la France,
et dja cette volont est garantie par des actes qui sont mans
d'eux.

Ainsi la loi dsastreuse de l'emprunt forc, la loi plus dsastreuse
des tages, ont t rvoques; des individus dports sans jugement
pralable, sont rendus  leur patrie et  leur famille. Chaque jour
est et sera marqu par des actes de justice; et le conseil d'tat
travaille sans relche  prparer la rformation des mauvaises lois,
et une combinaison plus heureuse des contributions publiques.

Les consuls dclarent encore que la libert des cultes est garantie
par la constitution; qu'aucun magistrat ne peut y porter atteinte;
qu'aucun homme ne peut dire  un autre: _Tu exerceras un tel culte, tu
ne l'exerceras qu'un tel jour._

La loi du II prairial an III qui laisse aux citoyens l'usage des
difices destins au culte religieux, sera excute.

Tous les dpartements doivent tre galement soumis  l'empire des
lois gnrales; mais les premiers magistrats accorderont toujours et
des soins et un intrt plus marqu  l'agriculture, aux fabriques et
au commerce, dans ceux qui ont prouv de plus grandes calamits.

Le gouvernement pardonnera; il fera grace au repentir; l'indulgence
sera entire et absolue: mais il frappera quiconque, aprs cette
dclaration, oserait encore rsister  la souverainet nationale.

Franais habitants des dpartements de l'Ouest, ralliez-vous autour
d'une constitution qui donne aux magistrats qu'elle a crs, la force
comme le devoir de protger les citoyens, qui les garantit galement
et de l'instabilit et de l'intemprance des lois!

Que ceux qui veulent le bonheur de la France, se sparent des hommes
qui persisteraient  vouloir les garer pour les livrer au fer de la
tyrannie, ou  la domination de l'tranger!

Que les bons habitants des campagnes rentrent dans leurs foyers et
reprennent leurs utiles travaux; qu'ils se dfendent des insinuations
de ceux qui voudraient les ramener  la servitude fodale!

Si, malgr toutes les mesures que vient de prendre le gouvernement, il
tait encore des hommes qui osassent provoquer la guerre civile, il ne
resterait aux premiers magistrats qu'un devoir triste, mais ncessaire
 remplir, celui de les subjuguer par la force.

Mais non: tous ne connatront qu'un seul sentiment, l'amour de la
patrie. Les ministres d'un Dieu de paix seront les premiers moteurs de
la rconciliation et de la concorde; qu'ils parlent aux coeurs le
langage qu'ils apprirent  l'cole de leur matre; qu'ils aillent dans
ces temples qui se rouvrent pour eux, offrir, avec leurs concitoyens,
le sacrifice qui expiera les crimes de la guerre et le sang qu'elle a
fait verser.

    _Le premier consul_, BONAPARTE.

       *       *       *       *       *

PROCLAMATION

_Du premier consul_,

_A l'arme de l'Ouest._

    15 nivose.

    Soldats!

Le gouvernement a pris les mesures pour clairer les habitants gars
des dpartements de l'Ouest; avant de prononcer, il les a entendus. Il
a fait droit  leurs griefs, parce qu'ils taient raisonnables. La
masse des bons habitants a pos les armes. Il ne reste plus que des
brigands, des migrs, des stipendis de l'Angleterre.

Des Franais stipendis de l'Angleterre! ce ne peut tre que des
hommes sans aveu, sans coeur et sans honneur. Marchez contre eux; vous
ne serez pas appels  dployer une grande valeur.

L'arme est compose de plus de soixante mille braves: que j'apprenne
bientt que les chefs des rebelles ont vcu. Que les gnraux donnent
l'exemple de l'activit! La gloire ne s'acquiert que par les fatigues,
et si l'on pouvait l'acqurir en tenant son quartier-gnral dans les
grandes villes, ou en restant dans de bonnes casernes, qui n'en aurait
pas?

Soldats, quel que soit le rang que vous occupiez dans l'arme, la
reconnaissance de la nation vous attend. Pour en tre dignes, il faut
braver l'intemprie des saisons, les glaces, les neiges, le froid
excessif des nuits; surprendre vos ennemis  la pointe du jour, et
exterminer ces misrables, le dshonneur du nom franais.

_Faites une campagne courte et bonne._ Soyez inexorables pour les
brigands; mais observez une discipline svre.

    BONAPARTE.

       *       *       *       *       *

PROCLAMATION

_Du premier consul_,

_Aux habitants des dpartements de l'Ouest._

    21 nivose an VIII.

Tout ce que la raison a pu conseiller, le gouvernement l'a fait pour
ramener le calme et la paix au sein de vos foyers; aprs de longs
dlais, un nouveau dlai a t donn pour le repentir. Un grand nombre
de citoyens a reconnu ses erreurs et s'est ralli au gouvernement qui,
sans haine et sans vengeance, sans crainte et sans soupon, protge
galement tous les citoyens, et punit ceux qui en mconnaissent les
devoirs.

Il ne peut plus rester arms contre la France que des hommes sans foi
comme sans patrie, des perfides instruments d'un ennemi tranger, ou
des brigands noircis de crimes, que l'indulgence mme ne saurait
pardonner.

La sret de l'tat et la scurit des citoyens veulent que de pareils
hommes prissent par le fer, et tombent sous le glaive de la force
nationale; une plus longue patience ferait le triomphe des ennemis de
la rpublique.

Des forces redoutables n'attendent que le signal pour disperser et
dtruire ces brigands, que le signal soit donn.

Gardes nationales, joignez les efforts de vos bras  celui des troupes
de ligne! Si vous connaissez parmi vous des hommes partisans des
brigands, arrtez-les; que nulle part ils ne trouvent d'asyle contre
le soldat qui va les poursuivre; et s'il tait des tratres qui
osassent les recevoir et les dfendre, qu'ils prissent avec eux!

Habitants de l'Ouest, de ce dernier effort dpend la tranquillit de
votre pays, la scurit de vos familles, la sret de vos proprits;
d'un mme coup vous terrasserez et les sclrats qui vous dpouillent,
et l'ennemi qui achte et paie leurs forfaits!

    _Le premier consul_, BONAPARTE.

       *       *       *       *       *

_Proclamation de la constitution._

    18 pluviose an VIII.

Les consuls de la rpublique, en conformit de l'art. 5 de la loi du
23 frimaire, qui rgle la manire dont la constitution sera prsente
au peuple franais, aprs avoir entendu le rapport des ministres de la
justice, de l'intrieur, de la guerre et de la marine.

Proclament le rsultat des votes mis par les citoyens franais sur
l'acte constitutionnel.

Sur trois millions douze mille cinq cent soixante-neuf votants, 1562
ont rejet; trois millions onze mille sept cents ont accept la
constitution.

    _Le premier consul_, BONAPARTE.

       *       *       *       *       *

_Extrait du rapport du ministre de la police gnrale, sur les
naufrags de Calais._

Je suis loin d'attnuer le dlit d'hommes coupables envers la patrie,
et d'affaiblir le sentiment d'une juste indignation qu'ils inspirent;
mais les migrs naufrags  Calais ont subi plusieurs fois la peine
porte contre le crime de l'migration: car la mort n'est pas dans le
coup qui frappe et qui nous enlve  la vie, elle est dans les
angoisses et les tourments qui la prcdent. Depuis quatre annes
rvolues, ces individus, jets par la tempte sur le sol de leur
patrie, n'y ont respir que l'air des tombeaux. Quel que soit leur
dsir, ils l'ont donc expi, et ils en sont absous par le naufrage. A
la suite de ce rapport, les consuls ont adopt l'arrt suivant:

Les consuls de la rpublique, chargs spcialement du rtablissement
de l'ordre dans l'intrieur, aprs avoir entendu le rapport du
ministre de la police gnrale;

Considrant 1, que les migrs dtenus au chteau de Ham, ont fait
naufrage sur les ctes de Calais;

2 Qu'ils ne sont dans aucun cas prvu par les lois sur les migrs;

3 Qu'il est hors du droit des nations polices de profiter de
l'accident d'un naufrage, pour livrer, mme au juste courroux des
lois, des malheureux chapps aux flots, arrtent:

ART. Ier. Les migrs franais, naufrags  Calais le 23 brumaire an
IV, et dnomms dans le jugement de la commission militaire tablie 
Calais le 9 nivse an IV, _seront dports hors du territoire de la
rpublique_.

II. Les ministres de la police gnrale et de la guerre sont chargs,
chacun en ce qui le concerne, de l'excution du prsent arrt, qui
sera imprim au bulletin des lois.

    _Sign_, ROGER-DUCOS, SIYES et BONAPARTE.

    _Le ministre de la police gnrale_,

    Sign, FOUCH.

       *       *       *       *       *

_Lettre du ministre des relations extrieures de la rpublique
franaise_,

_Au lord Grenville, ministre des affaires trangres._

    Paris, 5 nivose, an VIII de la rpublique.

    Milord,

J'expdie, par l'ordre du gnral Bonaparte, premier consul de la
rpublique franaise, un courrier  Londres. Il est porteur d'une
lettre du premier consul de la rpublique, pour Sa Majest le roi
d'Angleterre. Je vous prie de donner les ordres ncessaires pour qu'il
puisse vous la remettre sans intermdiaire. Cette dmarche annonce
d'elle-mme l'importance de son objet.

Recevez, milord, l'assurance de ma plus haute considration.

    Ch. Mau. TALLEYRAND.

       *       *       *       *       *

RPUBLIQUE FRANAISE.--SOUVERAINET DU PEUPLE.--LIBERT.--GALIT.

_Bonaparte, premier consul de la rpublique_,

_A S. M. le roi de la Grande-Bretagne et d'Irlande._

Appel par les voeux de la nation franaise  occuper la premire
magistrature de la rpublique, je crois convenable, en entrant en
charge, d'en faire directement part  votre majest.

La guerre qui, depuis huit ans, ravage les quatre parties du monde,
doit-elle tre ternelle? N'est-il donc aucun moyen de s'entendre?

Comment les deux nations les plus claires de l'Europe, puissantes et
fortes plus que ne l'exigent leur sret et leur indpendance,
peuvent-elles sacrifier  des ides de vaine grandeur le bien du
commerce, la prosprit intrieure, le bonheur des familles? Comment
ne sentent-elles pas que la paix est le premier des besoins comme la
premire des gloires?

Ces sentiments ne peuvent pas tre trangers au coeur de votre majest
qui gouverne une nation libre et dans le seul but de la rendre
heureuse.

Votre majest ne verra dans cette ouverture que mon desir sincre de
contribuer efficacement, pour la seconde fois,  la pacification
gnrale, par une dmarche prompte, toute de confiance, et dgage de
ces formes qui, ncessaires peut-tre pour dguiser la dpendance des
tats faibles, ne dclent dans les tats forts que le dsir mutuel de
se tromper.

La France, l'Angleterre, par l'abus de leurs forces, peuvent
long-temps encore, pour le malheur de tous les peuples, en retarder
l'puisement; mais, j'ose le dire, le sort de toutes les nations
civilises est attach  la fin d'une guerre qui embrase le monde
entier.

    _De votre majest, etc., etc._

    BONAPARTE.

       *       *       *       *       *

_Rponse de lord Grenville_,

_Au Ministre des relations extrieures,  Paris._

    Monsieur,

J'ai reu et remis sous les yeux de sa majest les deux lettres que
vous m'avez adresses. Sa majest ne voyant point de raison pour se
dpartir des formes depuis long-temps tablies en Europe, au sujet des
affaires qui se transigent entre les tats, m'a ordonn de vous
rendre, en son nom, la rponse officielle qui se trouve incluse dans
cette note.

_J'ai l'honneur d'tre, avec une haute considration, monsieur, votre
trs-humble serviteur_,

    GRENVILLE.

       *       *       *       *       *

_Note au ministre des relations extrieures,  Paris._

    Downing-Street, 4 janvier 1800.

Le roi a donn des preuves frquentes de son desir sincre pour le
rtablissement d'une tranquillit sre et permanente en Europe. Il
n'est, ni n'a t engag dans aucune contestation pour une vaine et
fausse gloire. Il n'a eu d'autres vues que celles de maintenir,
contre toute agression, les droits et le bonheur de ses sujets.

C'est pour ces objets que jusque ici il a lutt contre une attaque non
provoque; c'est pour les mmes objets qu'il est forc de lutter
encore; et il ne saurait esprer, dans le moment actuel, qu'il pt
carter cette ncessit, en ngociant avec ceux qu'une rvolution
nouvelle a si rcemment investis du pouvoir en France. En effet, il ne
peut rsulter d'une telle ngociation aucun avantage rel, pour ce
grand objet si desirable d'une paix gnrale, jusqu' ce qu'il
paraisse distinctement qu'elles ont cess d'agir, ces causes qui
originairement ont produit la guerre, qui en ont depuis prolong la
dure, et qui, plus d'une fois, en ont renouvel les effets.

Ce mme systme, dont la France accuse  juste titre l'influence
dominante, comme la cause de ses malheurs prsents, est aussi celui
qui a envelopp le reste de l'Europe dans une guerre longue et
destructive, et d'une nature inconnue, depuis bien des annes, aux
usages des nations civilises.

C'est pour tendre ce systme et exterminer tous les gouvernements
tablis, que, d'anne en anne, les ressources de la France ont t
prodigues et puises, au milieu mme d'une dtresse sans exemple.

A cet esprit de destruction qui ne savait rien distinguer, on a
sacrifi les Pays-Bas, les Provinces-Unies, et les Cantons Suisses,
ces anciens amis et allis de sa majest. L'Allemagne a t ravage;
l'Italie, maintenant arrache  ses envahisseurs, a t le thtre de
rapines et d'anarchie sans bornes. Sa majest s'est vue elle-mme dans
la ncessit de soutenir une lutte difficile et onreuse, pour
garantir l'indpendance et l'existence de ses royaumes.

Et ces calamits ne sont pas bornes  l'Europe seule; elles se sont
tendues aux parties les plus recules du monde, et mme jusqu' des
pays si loigns de la contestation prsente, tant par leur situation
que par leurs intrts, que l'existence mme de la guerre tait
peut-tre inconnue  ceux qui se sont trouvs subitement envelopps
dans toutes ses horreurs.

Tant que dominera un systme pareil, et que le sang et les trsors
d'une nation populeuse et puissante peuvent tre prodigus pour
soutenir ce systme, l'exprience a dmontr qu'on ne pouvait s'en
garantir efficacement d'aucune autre manire que par des hostilits
ouvertes et fermes. Les traits les plus solennels n'ont fait que
prparer la voie  de nouvelles agressions. C'est uniquement  une
rsistance dtermine que l'on doit aujourd'hui la conservation de ce
qui reste en Europe, de stabilit pour les proprits, pour la libert
personnelle, l'ordre social, et le libre exercice de la religion.

En veillant donc  la garantie de ces objets essentiels, sa majest ne
peut placer sa confiance dans le simple renouvellement de profession
gnrale, annonant des dispositions pacifiques. Ces professions ont
t ritrativement proclames par tous ceux qui ont successivement
dirig les ressources de la France vers la destruction de l'Europe;
par ceux-l mmes que les gouvernants actuels de la France ont
dclars, depuis le commencement et dans tous les temps, tre tous
incapables de maintenir les rapports d'amiti et de paix.

Sa majest ne pourra que ressentir un plaisir particulier, ds qu'elle
s'apercevra qu'il n'existe plus rellement, ce danger qui a si
long-temps menac et ses propres domaines, et ceux de ses allis; ds
qu'elle pourra se convaincre que la rsistance n'est plus une
ncessit; qu'enfin, aprs l'exprience de tant d'annes de crimes et
de malheurs, elle verra rgner en France de meilleurs principes; en un
mot, quand on aura totalement abandonn ces projets gigantesques
d'ambition, et les plans inquiets de destruction qui ont mis en
problme jusqu' l'existence de la socit civile.

Mais la conviction d'un pareil changement, quelque agrable qu'il
doive tre au voeu de sa majest, ne peut rsulter que de l'exprience
et de l'vidence des faits.

Le garant le plus naturel et le meilleur, en mme temps, et de la
ralit et de la stabilit de ce changement, se trouverait dans le
rtablissement de cette race de princes qui, durant tant de sicles,
surent maintenir au dedans la prosprit de la nation franaise, et
lui assurer de la considration et du respect au dehors. Un tel
vnement aurait cart  l'instant, et dans tous les temps il
cartera les obstacles qui s'opposeraient aux ngociations de paix.
Il assurerait  la France la jouissance inconteste de son ancien
territoire, et donnerait  toutes les nations de l'Europe, par des
moyens tranquilles et paisibles, la scurit qu'elles sont maintenant
forces de chercher par d'autres moyens.

Mais, quelque desirable que puisse tre un pareil vnement, et pour
la France et pour le monde entier, sa majest n'y attache pas
exclusivement la possibilit d'une pacification solide et durable. Sa
majest ne prtend pas prescrire  la France quelle sera la forme de
son gouvernement, ni dans quelles mains elle dposera l'autorit
ncessaire pour conduire les affaires d'une grande et puissante
nation.

Sa majest ne regarde que la scurit de ses propres tats, de ceux de
ses allis, ainsi que celle de l'Europe en gnral. Ds qu'elle jugera
que cette scurit peut s'obtenir d'une manire quelconque, soit
qu'elle rsulte de la situation intrieure de ce pays-l, dont la
situation intrieure a caus le danger primitif; soit qu'elle
provienne de toute autre circonstance qui mne  la mme fin, sa
majest embrassera avec ardeur l'occasion de se concerter avec ses
allis sur les moyens d'une pacification immdiate et gnrale.

Malheureusement jusque ici il n'existe point une telle scurit: nulle
garantie des principes qui doivent diriger le nouveau gouvernement;
nul motif raisonnable pour juger de sa stabilit.

Dans cette situation, il ne reste pour le prsent  sa majest, qu'
poursuivre de concert avec les autres puissances une guerre juste et
dfensive; que son zle pour le bonheur de ses sujets ne lui permettra
jamais, ni de continuer au-del de la ncessit  laquelle elle doit
son origine, ni de cesser  d'autres conditions que celles qu'elle
croira devoir contribuer  leur garantir la jouissance de leur
tranquillit, de leur constitution et de leur indpendance.

    GRENVILLE.

       *       *       *       *       *

PROCLAMATION

_Du premier consul de la rpublique_,

_Aux Franais._

    Franais!

Vous desirez la paix; votre gouvernement la desire avec plus d'ardeur
encore. Ses premiers voeux, ses dmarches constantes ont t pour
elle. Le ministre anglais la repousse; le ministre anglais a trahi
le secret de son horrible politique. Dchirer la France, dtruire sa
marine et ses ports, l'effacer du tableau de l'Europe, ou l'abaisser
au rang des puissances secondaires, tenir toutes les nations du
continent divises, pour s'emparer du commerce de toutes et s'enrichir
de leurs dpouilles; c'est pour obtenir ces affreux succs que
l'Angleterre rpand l'or, prodigue les promesses, et multiplie les
intrigues.

Mais ni l'or, ni les promesses, ni les intrigues de l'Angleterre
n'enchaneront  ses vues les puissances du continent. Elles ont
entendu le voeu de la France; elles connaissent la modration des
principes qui la dirigent; elles couteront la voix de l'humanit et
la voix puissante de leur intrt.

S'il en tait autrement, le gouvernement, qui n'a pas craint d'offrir
et de solliciter la paix, se souviendra que c'est  vous de la
commander. Pour la commander, il faut de l'argent, du fer et des
soldats.

Que tous s'empressent de payer le tribut qu'ils doivent  la dfense
commune; que les jeunes citoyens marchent; ce n'est plus pour le choix
des tyrans qu'ils vont s'armer: c'est pour la garantie de ce qu'ils
ont de plus cher; c'est pour l'honneur de la France; c'est pour les
intrts sacrs de l'humanit et de la libert. Dja les armes ont
repris cette attitude, prsage de la victoire;  leur aspect, 
l'aspect de la nation entire, runie dans les mmes intrts et dans
les mmes voeux, n'en doutez point, Franais, vous n'aurez plus
d'ennemis sur le continent. Que si quelque puissance encore veut
tenter le sort des combats, le premier consul a promis la paix; il ira
la conqurir  la tte de ces guerriers qu'il a plus d'une fois
conduits  la victoire. Avec eux il saura retrouver ces champs encore
pleins du souvenir de leurs exploits; mais, au milieu des batailles,
il invoquera la paix, et il jure de ne combattre que pour le bonheur
de la France et le repos du monde.

    _Le premier consul_, BONAPARTE.

       *       *       *       *       *

CONSTITUTION CONSULAIRE DE 1799.

_Loi qui supprime le directoire excutif, et organise un gouvernement
  provisoire._

    19 brumaire an VIII (10 novembre 1799).

Le conseil des anciens, adoptant les motifs de la dclaration
d'urgence qui prcde la rsolution ci-aprs, approuve l'acte
d'urgence.

(_Teneur de la dclaration d'urgence et de la rsolution du 19
brumaire._)

Le conseil des cinq-cents, considrant la situation de la rpublique,
dclare l'urgence, et prend la rsolution suivante:

ART. 1er. Il n'y a plus de directoire; et ne sont plus membres de la
reprsentation nationale, pour les excs et les attentats auxquels ils
se sont constamment ports, et notamment le plus grand nombre d'entre
eux, dans la sance de ce matin, les individus ci-aprs nomms[12].

  [12] Dnomms dans l'article, au nombre de soixante-un dputs du
  conseil des cinq-cents.

2. Le corps lgislatif cre provisoirement une commission consulaire
excutive, compose des citoyens _Siyes_, _Roger-Ducos_,
ex-directeurs, et _Bonaparte_, gnral, qui porteront le nom de
_consuls de la rpublique franaise_.

3. Cette commission est investie de la plnitude du pouvoir
directorial, et spcialement charge d'organiser l'ordre dans toutes
les parties de l'administration, de rtablir la tranquillit
intrieure, et de procurer une paix honorable et solide.

4. Elle est autorise  envoyer des dlgus, avec un pouvoir
dtermin, et dans les limites du sien.

5. Le corps lgislatif s'ajourne au premier ventse prochain; il se
runira de plein droit  cette poque,  Paris, dans ses palais.

6. Pendant l'ajournement du corps lgislatif, les membres ajourns
conservent leur indemnit, et leur garantie constitutionnelle.

7. Ils peuvent, sans perdre leur qualit de reprsentants du peuple,
tre employs comme ministres, agents diplomatiques, dlgus de la
commission consulaire excutive, et dans toutes les autres fonctions
civiles. Ils sont mme invits, au nom du bien public,  les accepter.

8. Avant sa sparation, et sance tenante, chaque conseil nommera
dans son sein une commission compose de vingt-cinq membres.

9. Les commissions nommes par les deux conseils, statueront, avec la
proposition formelle et ncessaire de la commission consulaire
excutive, sur tous les objets urgents de police, de lgislation et de
finances.

10. La commission des cinq-cents exercera l'initiative; la commission
des anciens, l'approbation.

11. Les deux commissions sont encore charges de prparer dans le mme
ordre de travail et de concours, les changements  apporter aux
dispositions organiques de la constitution, dont l'exprience a fait
sentir les vices et les inconvnients.

12. Ces changements ne peuvent avoir pour but que de consolider,
garantir et consacrer inviolablement la souverainet du peuple
franais, la rpublique une et indivisible, le systme reprsentatif,
la division des pouvoirs, la libert, l'galit, la sret, et la
proprit.

13. La commission consulaire excutive pourra leur prsenter ses vues
 cet gard.

14. Enfin, les deux commissions sont charges de prparer un code
civil.

15. Elles sigeront  Paris, dans les palais du corps lgislatif, et
elles pourront le convoquer extraordinairement pour la ratification de
la paix, ou dans un plus grand danger public.

16. La prsente sera imprime, envoye par des courriers
extraordinaires dans les dpartements, et solennellement publie et
affiche dans toutes les communes de la rpublique.

Aprs une seconde lecture, le conseil des anciens approuve la
rsolution ci-dessus.

A Saint-Cloud, le 19 brumaire an VIII de la rpublique franaise.

Les consuls de la rpublique ordonnent que la loi ci-dessus sera
publie, excute, et qu'elle sera munie du sceau de la rpublique.

Fait au palais national des consuls de la rpublique franaise, le 20
brumaire an VIII de la rpublique.

    ROGER-DUCOS, BONAPARTE, SIYES.

       *       *       *       *       *

CONSTITUTION DE LA RPUBLIQUE FRANAISE,

DCRTE PAR LES COMMISSIONS LGISLATIVES DES DEUX CONSEILS, ET PAR
  LES CONSULS.

  22 frimaire an VIII (13 dcembre 1799).


TITRE Ier.

De l'Exercice des Droits de cit.

Art. 1er. La rpublique franaise est une et indivisible.

Son territoire europen est distribu en dpartements et
arrondissements communaux.

2. Tout homme n et rsidant en France, qui, g de vingt-un ans
accomplis, s'est fait inscrire sur le registre civique de son
arrondissement communal, et qui a demeur depuis pendant un an sur le
territoire de la rpublique, est citoyen franais.

3. Un tranger devient citoyen franais, lorsque aprs avoir atteint
l'ge de vingt-un ans accomplis, et avoir dclar l'intention de se
fixer en France, il y a rsid pendant dix annes conscutives.

4. La qualit de citoyen franais se perd,

Par la naturalisation en pays tranger;

Par l'acceptation de fonctions ou de pensions offertes par un
gouvernement tranger;

Par l'affiliation  toute corporation trangre qui supposerait des
distinctions de naissance;

Par la condamnation  des peines afflictives ou infamantes.

5. L'exercice des droits de citoyen franais est suspendu, par l'tat
de dbiteur failli, ou d'hritier immdiat dtenteur  titre gratuit
de la succession totale ou partielle d'un failli;

Par l'tat de domestique  gages, attach au service de la personne ou
du mnage;

Par l'tat d'interdiction judiciaire, d'accusation ou de contumace.

6. Pour exercer les droits de cit dans un arrondissement communal, il
faut y avoir acquis domicile par une anne de rsidence, et ne l'avoir
pas perdu par une anne d'absence.

7. Les citoyens de chaque arrondissement communal dsignent par leurs
suffrages ceux d'entre eux qu'ils croient les plus propres  grer les
affaires publiques. Il en rsulte une liste de confiance, contenant un
nombre de noms gal au dixime du nombre des citoyens ayant droit d'y
cooprer. C'est dans cette premire liste communale que doivent tre
pris les fonctionnaires publics de l'arrondissement.

8. Les citoyens compris dans les listes communales d'un dpartement,
dsignent galement un dixime d'entre eux. Il en rsulte une seconde
liste dpartementale, dans laquelle doivent tre pris les
fonctionnaires publics du dpartement.

9. Les citoyens ports dans la liste dpartementale, dsignent
pareillement un dixime d'entre eux: il en rsulte une troisime liste
qui comprend les citoyens de ce dpartement ligibles aux fonctions
publiques nationales.

10. Les citoyens ayant droit de cooprer  la formation de l'une des
listes mentionnes aux trois articles prcdents, sont appels tous
les trois ans  pourvoir au remplacement des inscrits dcds, ou
absents pour toute autre cause que l'exercice d'une fonction publique.

11. Ils peuvent, en mme temps, retirer de la liste les inscrits
qu'ils ne jugent pas  propos d'y maintenir, et les remplacer par
d'autres citoyens dans lesquels ils ont une plus grande confiance.

12. Nul n'est retir d'une liste que par les votes de la majorit
absolue des citoyens ayant droit de cooprer  sa formation.

13. On n'est point retir d'une liste d'ligibles par cela seul qu'on
n'est pas maintenu sur une autre liste d'un degr infrieur ou
suprieur.

14. L'inscription sur une liste d'ligibles n'est ncessaire qu'
l'gard de celles des fonctions publiques pour lesquelles cette
condition est expressment exige par la constitution ou par la loi.
Les listes d'ligibles seront formes pour la premire fois dans le
cours de l'an IX.

Les citoyens qui seront nomms pour la premire formation des
autorits constitues, feront partie ncessaire des premires listes
d'ligibles.


TITRE II.

_Du Snat conservateur._

15. Le snat conservateur est compos de quatre-vingts membres,
inamovibles et  vie, gs de quarante ans au moins.

Pour la formation du snat, il sera d'abord nomm soixante membres: ce
nombre sera port  soixante-deux dans le cours de l'an VIII, 
soixante-quatre en l'an IX, et s'lvera ainsi graduellement 
quatre-vingts par l'addition de deux membres en chacune des dix
premires annes.

16. La nomination  une place de snateur se fait par le snat, qui
choisit entre trois candidats prsents: le premier, par le corps
lgislatif; le second, par le tribunat; et le troisime, par le
premier consul.

Il ne choisit qu'entre deux candidats, si l'un d'eux est propos par
deux des trois autorits prsentantes: il est tenu d'admettre celui
qui serait propos  la fois par les trois autorits.

17. Le premier consul sortant de place, soit par l'expiration de ses
fonctions, soit par dmission, devient snateur de plein droit et
ncessairement.

Les deux autres consuls, durant le mois qui suit l'expiration de leurs
fonctions, peuvent prendre place dans le snat, et ne sont pas obligs
d'user de ce droit.

Ils ne l'ont point quand ils quittent leurs fonctions consulaires par
dmission.

18. Un snateur est  jamais inligible  toute autre fonction
publique.

19. Toutes les listes faites dans les dpartements en vertu de l'art.
9, sont adresses au snat: elles composent la liste nationale.

20. Il lit dans cette liste les lgislateurs, les tribuns, les
consuls, les juges de cassation, et les commissaires  la
comptabilit.

21. Il maintient ou annulle tous les actes qui lui sont dfrs comme
inconstitutionnels par le tribunat ou par le gouvernement. Les listes
d'ligibles sont comprises parmi ces actes.

22. Des revenus de domaines nationaux dtermins sont affects aux
dpenses du snat. Le traitement annuel de chacun de ses membres se
prend sur ces revenus, et il est gal au vingtime de celui du premier
consul.

23. Les sances du snat ne sont pas publiques.

24. Les citoyens _Siyes_ et _Roger-Ducos_, consuls sortants, sont
nomms membres du snat conservateur; ils se runiront avec le second
et le troisime consul nomms par la prsente constitution. Ces quatre
citoyens nomment la majorit du snat, qui se complte ensuite
lui-mme, et procde aux lections qui lui sont confies.


TITRE III.

_Du Pouvoir lgislatif._

25. Il ne sera promulgu des lois nouvelles que lorsque le projet en
aura t propos par le gouvernement, communiqu au tribunat, et
dcrt par le corps lgislatif.

26. Les projets que le gouvernement propose, sont rdigs en articles.
En tout tat de la discussion de ces projets, le gouvernement peut les
retirer; il peut les reproduire modifis.

27. Le tribunat est compos de cent membres, gs de vingt-cinq ans au
moins, ils sont renouvels par cinquime tous les ans, et indfiniment
rligibles tant qu'ils demeurent sur la liste nationale.

28. Le tribunat discute les projets de loi; il en vote l'adoption ou
le rejet.

Il envoie trois orateurs pris dans son sein, par lesquels les motifs
du voeu qu'il a exprim sur chacun de ces projets, sont exposs et
dfendus devant le corps lgislatif.

Il dfre au snat, pour cause d'inconstitutionnalit seulement, les
listes d'ligibles, les actes du corps lgislatif, et ceux du
gouvernement.

29. Il exprime son voeu sur les lois faites et  faire, sur les abus 
corriger, sur les amliorations  entreprendre dans toutes les parties
de l'administration publique, mais jamais sur les affaires civiles ou
criminelles portes devant les tribunaux.

Les voeux qu'il manifeste, en vertu du prsent article, n'ont aucune
suite ncessaire, et n'obligent aucune autorit constitue  une
dlibration.

30. Quand le tribunat s'ajourne, il peut nommer une commission de dix
 quinze membres, charge de le convoquer si elle le juge convenable.

31. Le corps lgislatif est compos de trois cents membres, gs de
trente ans au moins: ils sont renouvels par cinquime tous les ans.

Il doit toujours s'y trouver un citoyen au moins de chaque dpartement
de la rpublique.

32. Un membre sortant du corps lgislatif ne peut y rentrer qu'aprs
un an d'intervalle; mais il peut tre immdiatement lu  toute autre
fonction publique y compris celle de tribun, s'il y est d'ailleurs
ligible.

33. La session du corps lgislatif commence chaque anne le 1er
frimaire, et ne dure que quatre mois; il peut tre extraordinairement
convoqu durant les huit autres par le gouvernement.

34. Le corps lgislatif fait la loi en statuant par scrutin secret, et
sans aucune discussion de la part de ses membres, sur les projets de
loi dbattus devant lui par les orateurs du tribunat et du
gouvernement.

35. Les sances du tribunat et celles du corps lgislatif sont
publiques; le nombre des assistants, soit aux unes, soit aux autres,
ne peut excder deux cents.

36. Le traitement annuel d'un tribun est de quinze mille francs; celui
d'un lgislateur, de dix mille francs.

37. Tout dcret du corps lgislatif, le dixime jour aprs son
mission, est promulgu par le premier consul,  moins que,
dans ce dlai, il n'y ait eu recours au snat pour cause
d'inconstitutionnalit. Ce recours n'a point lieu contre les lois
promulgues.

38. Le premier renouvellement du corps lgislatif et du tribunat,
n'aura lieu que dans le cours de l'an X.


TITRE IV.

_Du Gouvernement._

39. Le gouvernement est confi  trois consuls nomms pour dix ans et
indfiniment rligibles.

Chacun d'eux est lu individuellement, avec la qualit distincte ou de
premier, ou de second, ou de troisime consul.

La constitution nomme premier consul le citoyen _Bonaparte_, ex-consul
provisoire; second consul, le citoyen _Cambacrs_, ex-ministre de la
justice; et troisime consul, le citoyen _Lebrun_, ex-membre de la
commission du conseil des anciens.

Pour cette fois, le troisime consul n'est nomm que pour cinq ans.

40. Le premier consul a des fonctions et des attributions
particulires, dans lesquelles il est momentanment suppl, quand il
y a lieu, par un de ses collgues.

41. Le premier consul promulgue les lois; il nomme et rvoque 
volont les membres du conseil d'tat, les ministres, les ambassadeurs
et les autres agents extrieurs en chef, les officiers de l'arme de
terre et de mer, les membres des administrations locales, et les
commissaires du gouvernement prs les tribunaux. Il nomme tous les
juges criminels et civils, autres que les juges de paix et les juges
de cassation, sans pouvoir les rvoquer.

42. Dans les autres actes du gouvernement, le second et le troisime
consul ont voix consultative; ils signent le registre de ces actes
pour constater leur prsence; et s'ils le veulent, ils y consignent
leurs opinions: aprs quoi la dcision du premier consul suffit.

43. Le traitement du premier consul sera de cinq cent mille francs en
l'an VIII. Le traitement de chacun des deux autres consuls est gal
aux trois diximes de celui du premier.

44. Le gouvernement propose les lois, et fait les rglements
ncessaires pour assurer leur excution.

45. Le gouvernement dirige les recettes et les dpenses de l'tat,
conformment  la loi annuelle qui dtermine le montant des unes et
des autres; il surveille la fabrication des monnaies, dont la loi
seule ordonne l'mission, fixe le titre, le poids, et le type.

46. Si le gouvernement est inform qu'il se trame quelque conspiration
contre l'tat, il peut dcerner des mandats d'amener et des mandats
d'arrt contre les personnes qui en sont prsumes les auteurs ou les
complices; mais si, dans un dlai de dix jours aprs leur arrestation,
elles ne sont mises en libert ou en justice rgle, il y a de la part
du ministre signataire du mandat, crime de dtention arbitraire.

47. Le gouvernement pourvoit  la sret intrieure et  la dfense
extrieure de l'tat; il distribue les forces de terre et de mer, et
en rgle la direction.

48. La garde nationale en activit est soumise aux rglements
d'administration publique: la garde nationale sdentaire n'est soumise
qu' la loi.

49. Le gouvernement entretient des relations politiques au-dehors,
conduit les ngociations, fait les stipulations prliminaires, signe,
fait signer et conclut tous les traits de paix, d'alliance, de trve,
de neutralit, de commerce, et autres conventions.

50. Les dclarations de guerre et les traits de paix, d'alliance et
de commerce, sont proposs, discuts, dcrts et promulgus comme des
lois.

Seulement les discussions et dlibrations sur ces objets, tant dans
le tribunat que dans le corps lgislatif, se font en comit secret
quand le gouvernement le demande.

51. Les articles secrets d'un trait ne peuvent tre destructifs des
articles patents.

52. Sous la direction des consuls, le conseil d'tat est charg de
rdiger les projets de lois et les rglements d'administration
publique, et de rsoudre les difficults qui s'lvent en matire
administrative.

53. C'est parmi les membres du conseil d'tat que sont toujours pris
les orateurs chargs de porter la parole au nom du gouvernement devant
le corps lgislatif.

Ces orateurs ne sont jamais envoys au nombre de plus de trois pour la
dfense d'un mme projet de loi.

54. Les ministres procurent l'excution des lois et des rglements
d'administration publique.

55. Aucun acte du gouvernement ne peut avoir d'effet, s'il n'est sign
par un ministre.

56. L'un des ministres est spcialement charg de l'administration du
trsor public: il assure les recettes, ordonne les mouvements de fonds
et les paiements autoriss par la loi. Il ne peut rien faire payer
qu'en vertu, 1 d'une loi, et jusqu' la concurrence des fonds qu'elle
a dtermins pour un genre de dpenses; 2 d'un arrt du
gouvernement; 3 d'un mandat sign par un ministre.

57. Les comptes dtaills de la dpense de chaque ministre, signs et
certifis par lui, sont rendus publics.

58. Le gouvernement ne peut lire ou conserver pour conseillers
d'tat, pour ministres, que des citoyens dont les noms se trouvent
inscrits sur la liste nationale.

59. Les administrations locales tablies, soit pour chaque
arrondissement communal, soit pour des portions plus tendues du
territoire, sont subordonnes aux ministres. Nul ne peut devenir ou
rester membre de ces administrations, s'il n'est port ou maintenu sur
l'une des listes mentionnes aux art. 7 et 8.


TITRE V.

_Des Tribunaux._

60. Chaque arrondissement communal a un ou plusieurs juges de paix,
lus immdiatement par les citoyens pour trois annes.

Leur principale fonction consiste  concilier les parties, qu'ils
invitent, dans le cas de non-conciliation,  se faire juger par des
arbitres.

61. En matire civile, il y a des tribunaux de premire instance et
des tribunaux d'appel. La loi dtermine l'organisation des uns et des
autres, leur comptence, et le territoire formant le ressort de
chacun.

62. En matire de dlits emportant peine afflictive ou infamante, un
premier jury admet ou rejette l'accusation: si elle est admise, un
second jury reconnat le fait, et les juges, formant un tribunal
criminel, appliquent la peine. Leur jugement est sans appel.

63. La fonction d'accusateur public prs un tribunal criminel est
remplie par le commissaire du gouvernement.

64. Les dlits qui n'emportent pas peine afflictive ou infamante,
sont jugs par des tribunaux de police correctionnelle, sauf l'appel
aux tribunaux criminels.

65. Il y a, pour toute la rpublique, un tribunal de cassation, qui
prononce sur les demandes en cassation contre les jugements en dernier
ressort rendus par les tribunaux, sur les demandes en renvoi d'un
tribunal  un autre pour cause de suspicion lgitime ou de sret
publique, sur les prises  partie contre un tribunal entier.

66. Le tribunal de cassation ne connat point du fond des affaires;
mais il casse les jugements rendus sur des procdures dans lesquelles
les formes ont t violes, ou qui contiennent quelque contravention
expresse  la loi, et il renvoie le fond du procs au tribunal qui
doit en connatre.

67. Les juges composant les tribunaux de premire instance, et les
commissaires du gouvernement tablis prs ces tribunaux, sont pris
dans la liste communale ou dans la liste dpartementale.

Les juges formant les tribunaux d'appel, et les commissaires placs
prs d'eux, sont pris dans la liste dpartementale.

Les juges composant le tribunal de cassation, et les commissaires
tablis prs ce tribunal, sont pris dans la liste nationale.

68. Les juges, autres que les juges de paix, conservent leurs
fonctions toute leur vie,  moins qu'ils ne soient condamns pour
forfaiture, ou qu'ils ne soient pas maintenus sur les listes
d'ligibles.


TITRE VI.

_De la Responsabilit des fonctionnaires publics._

69. Les fonctions des membres soit du snat, soit du corps lgislatif,
soit du tribunat, celles des consuls et des conseillers d'tat, ne
donnent lieu  aucune responsabilit.

70. Les dlits personnels emportant peine afflictive ou infamante,
commis par un membre, soit du snat, soit du tribunat, soit du corps
lgislatif, soit du conseil d'tat, sont poursuivis devant les
tribunaux ordinaires, aprs qu'une dlibration du corps auquel le
prvenu appartient, a autoris cette poursuite.

71. Les ministres prvenus de dlits privs emportant peine afflictive
ou infamante, sont considrs comme membres du conseil d'tat.

72. Les ministres sont responsables, 1 de tout acte de gouvernement
sign par eux, et dclar inconstitutionnel par le snat; 2 de
l'inexcution des lois et des rglements d'administration publique; 3
des ordres particuliers qu'ils ont donns, si ces ordres sont
contraires  la constitution, aux lois, et aux rglements.

73. Dans les cas de l'article prcdent, le tribunat dnonce le
ministre par un acte sur lequel le corps lgislatif dlibre dans les
formes ordinaires, aprs avoir entendu ou appel le dnonc. Le
ministre mis en jugement par un dcret du corps lgislatif, est jug
par une haute-cour, sans appel et sans recours en cassation.

La haute-cour est compose de juges et de jurs. Les juges sont
choisis par le tribunal de cassation, et dans son sein; les jurs sont
pris dans la liste nationale: le tout suivant les formes que la loi
dtermine.

74. Les juges civils et criminels sont, pour les dlits relatifs 
leurs fonctions, poursuivis devant les tribunaux auxquels celui de
cassation les renvoie aprs avoir annul leurs actes.

73. Les agents du gouvernement, autres que les ministres, ne peuvent
tre poursuivis pour des faits relatifs  leurs fonctions, qu'en vertu
d'une dcision du conseil d'tat: en ce cas, la poursuite a lieu
devant les tribunaux ordinaires.


TITRE VII.

_Dispositions gnrales._

76. La maison de toute personne habitant le territoire franais, est
un asyle inviolable.

Pendant la nuit, nul n'a le droit d'y entrer que dans le cas
d'incendie, d'inondation, ou de rclamation faite de l'intrieur de la
maison.

Pendant le jour, on peut y entrer pour un objet spcial dtermin, ou
par une loi, ou par un ordre man d'une autorit publique.

77. Pour que l'acte qui ordonne l'arrestation d'une personne puisse
tre excut, il faut, 1 qu'il exprime formellement le motif de
l'arrestation, et la loi en excution de laquelle elle est ordonne;
2 qu'il mane d'un fonctionnaire  qui la loi ait donn formellement
ce pouvoir; 3 qu'il soit notifi  la personne arrte, et qu'il lui
en soit laiss copie.

78. Un gardien ou geolier ne peut recevoir ou dtenir aucune personne
qu'aprs avoir transcrit sur son registre l'acte qui ordonne
l'arrestation: cet acte doit tre un mandat donn dans les formes
prescrites par l'article prcdent, ou une ordonnance de prise de
corps, ou un dcret d'accusation, ou un jugement.

79. Tout gardien ou geolier est tenu sans qu'aucun ordre puisse l'en
dispenser, de reprsenter la personne dtenue  l'officier civil ayant
la police de la maison de dtention, toutes les fois qu'il en sera
requis par cet officier.

80. La reprsentation de la personne dtenue ne pourra tre refuse 
ses parents et amis porteurs de l'ordre de l'officier civil, lequel
sera toujours tenu de l'accorder,  moins que le gardien ou geolier ne
reprsente une ordonnance du juge pour tenir la personne au secret.

81. Tous ceux qui, n'ayant point reu de la loi le pouvoir de faire
arrter, donneront, signeront, excuteront l'arrestation d'une
personne quelconque; tous ceux qui, mme dans le cas de l'arrestation
autorise par la loi, recevront ou retiendront la personne arrte,
dans un lieu de dtention non publiquement et lgalement dsign comme
tel, et tous les gardiens ou geoliers qui contreviendront aux
dispositions des trois articles prcdents, seront coupables du crime
de dtention arbitraire.

82. Toutes rigueurs employes dans les arrestations, dtentions ou
excutions, autres que celles autorises par les lois, sont des
crimes.

83. Toute personne a le droit d'adresser des ptitions individuelles 
toute autorit constitue, et spcialement au tribunat.

84. La force publique est essentiellement obissante; nul corps arm
ne peut dlibrer.

85. Les dlits des militaires sont soumis  des tribunaux spciaux, et
 des formes particulires de jugement.

86. La nation franaise dclare qu'il sera accord des pensions  tous
les militaires blesss  la dfense de la patrie, ainsi qu'aux veuves
et enfants des militaires morts sur le champ de bataille ou des suites
de leurs blessures.

87. Il sera dcern des rcompenses nationales aux guerriers qui
auront rendu des services clatants en combattant pour la rpublique.

88. Un institut national est charg de recueillir les dcouvertes, de
perfectionner les sciences et les arts.

89. Une commission de comptabilit nationale rgle et vrifie les
comptes des recettes et des dpenses de la rpublique. Cette
commission est compose de sept membres choisis par le snat dans la
liste nationale.

90. Un corps constitu ne peut prendre de dlibration que dans une
sance o les deux tiers au moins de ses membres se trouvent prsents.

91. Le rgime des colonies franaises est dtermin par des lois
spciales.

92. Dans le cas de rvolte  main arme, ou de troubles qui menacent
la sret de l'tat, la loi peut suspendre, dans les lieux et pour le
temps qu'elle dtermine, l'empire de la constitution.

Cette suspension peut tre provisoirement dclare dans les mmes cas,
par un arrt du gouvernement, le corps lgislatif tant en vacance,
pourvu que ce corps soit convoqu au plus court terme par un article
du mme arrt.

93. La nation franaise dclare qu'en aucun cas elle ne souffrira le
retour des Franais qui, ayant abandonn leur patrie depuis le 14
juillet 1789, ne sont pas compris dans les exceptions portes aux lois
rendues contre les migrs; elle interdit toute exception nouvelle sur
ce point.

Les biens des migrs sont irrvocablement acquis au profit de la
rpublique.

94. La nation franaise dclare qu'aprs une vente lgalement
consomme de biens nationaux, quelle qu'en soit l'origine, l'acqureur
lgitime ne peut en tre dpossd, sauf aux tiers rclamants  tre,
s'il y a lieu, indemniss par le trsor public.

95. La prsente constitution sera offerte de suite  l'acceptation du
peuple franais.

Fait  Paris, le 22 frimaire an VIII de la rpublique franaise, une
et indivisible.

       *       *       *       *       *

_Loi qui rgle la manire dont la constitution sera prsente au
peuple franais._

    23 frimaire an VIII (14 dcembre 1799).

La commission du conseil des anciens, cre par la loi du 19 brumaire,
adoptant les motifs de la dclaration d'urgence qui prcde la
rsolution ci-aprs, approuve l'acte d'urgence.

(_Teneur de la dclaration d'urgence et de la rsolution du 23
frimaire._)

La commission du conseil des cinq-cents, cre par la loi du 19
brumaire dernier;

Dlibrant sur la proposition formelle contenue dans le message des
consuls en date de ce jour, de rgler par une loi la manire dont la
constitution sera prsente au peuple franais;

Considrant que la constitution qui doit substituer  un gouvernement
provisoire un ordre de choses dfinitif et invariable, doit tre sans
dlai prsente  l'acceptation des citoyens;

Que le mode d'acceptation le plus convenable et le plus populaire est
celui qui rpond le plus promptement et le plus facilement aux besoins
et  la juste impatience de la nation,

Dclare qu'il y a urgence.

La commission, aprs avoir dclar l'urgence, prend la rsolution
suivante:

Art. Ier. Il sera ouvert dans chaque commune des registres
d'acceptation et de non-acceptation: les citoyens sont appels  y
consigner ou y faire consigner leur vote sur la constitution.

II. Les registres seront ouverts au secrtariat de toutes les
administrations, aux greffes de tous les tribunaux, entre les mains
des agents communaux, des juges de paix, et des notaires: les citoyens
ont droit de choisir  leur gr entre ces divers dpts.

III. Le dlai pour voter dans chaque dpartement est de quinze jours,
 dater de celui o la constitution est parvenue  l'administration
centrale: il est de trois jours pour chaque commune,  dater de celui
o l'acte constitutionnel est arriv au chef-lieu du canton.

IV. Les consuls de la rpublique sont chargs de rgulariser et
d'activer la formation, l'ouverture, la tenue, la clture, et l'envoi
des registres.

V. Les consuls sont pareillement chargs d'en proclamer le rsultat.

VI. La prsente rsolution sera imprime.

Aprs une seconde lecture, la commission du conseil des anciens
approuve la rsolution ci-dessus (23 frimaire an VIII).

LES CONSULS de la rpublique ordonnent que la loi ci-dessus sera
publie, excute, et qu'elle sera munie du sceau de la rpublique.

Fait au palais national des consuls de la rpublique, le 23 frimaire
an VIII de la rpublique.

    ROGER-DUCOS, BONAPARTE, SIYES.

       *       *       *       *       *

PROCLAMATION

_Des consuls de la rpublique._

    24 frimaire an VIII (15 dcembre 1799).


LES CONSULS de la rpublique, aux Franais.

Une constitution vous est prsente.

Elle fait cesser les incertitudes que le gouvernement provisoire
mettait dans les relations extrieures, et dans la situation
intrieure et militaire de la rpublique.

Elle place dans les institutions qu'elle tablit, les premiers
magistrats dont le dvouement a paru ncessaire  son activit.

La constitution est fonde sur les vrais principes du gouvernement
reprsentatif, sur les droits sacrs de la proprit, de l'galit, de
la libert.

Les pouvoirs qu'elle institue, seront forts et stables, tels qu'ils
doivent tre pour garantir les droits des citoyens et les intrts de
l'tat.

Citoyens, la rvolution est fixe aux principes qui l'ont commence:
elle est finie.

    ROGER-DUCOS, BONAPARTE, SIYES.

       *       *       *       *       *

_Loi concernant les oprations et communications respectives des
autorits charges par la constitution de concourir  la formation de
la loi._

    19 nivose an VIII (9 janvier 1800).

AU NOM DU PEUPLE FRANAIS, Bonaparte, premier consul, proclame loi de
la rpublique le dcret suivant, rendu par le corps lgislatif le 19
nivse an VIII, sur la proposition faite par le gouvernement le 12
dudit mois, communique au tribunat le 13 du mme mois.

_Dcret._

Le corps lgislatif, runi au nombre des membres prescrit par l'art.
90 de la constitution;

Lecture faite du projet de loi concernant les oprations et
communications respectives des autorits charges par la constitution
de concourir  la formation de la loi, propos par le gouvernement le
12 nivose prsent mois, et communiqu au tribunat le lendemain;

Les orateurs du tribunat et ceux du gouvernement entendus dans la
sance du 19 nivose; les suffrages recueillis au scrutin secret,

Dcrte:

Art. 1er. Quand le gouvernement a arrt qu'un projet de loi sera
propos, il en prvient le corps lgislatif par un message.

2. Le gouvernement indique le jour auquel il croit que doit tre
ouverte la discussion sur le projet de loi.

3. Aprs qu'un orateur du conseil d'tat a lu au corps lgislatif le
projet de loi, et en a expos les motifs, il en dpose sur le bureau
trois expditions.

4. Sur l'une de ces expditions mention est faite de la proposition de
la loi; et elle est remise, signe du prsident et des secrtaires, 
l'orateur ou aux orateurs du gouvernement.

5. Une des autres expditions est dpose aux archives du corps
lgislatif.

6. La troisime expdition est adresse, sans dlai, par le corps
lgislatif au tribunat.

7. Au jour indiqu par le gouvernement, le tribunat envoie au corps
lgislatif ses orateurs pour faire connatre son voeu sur la
proposition de loi.

8. Si, au jour indiqu, le tribunat demande une prorogation de dlai,
le corps lgislatif, aprs avoir entendu l'orateur ou les orateurs du
gouvernement, prononce s'il y a eu lieu ou non  la prorogation
demande.

9. Si le corps lgislatif dcide qu'il y a lieu  prorogation, le
gouvernement propose un nouveau dlai.

10. Si le corps lgislatif dcide qu'il n'y a pas lieu  prorogation,
la discussion est ouverte.

11. Si le tribunat ne fait pas connatre son voeu sur le projet de
loi, il est cens en consentir la proposition.

12. Le bureau du corps lgislatif ne peut fermer la discussion ni sur
les propositions de loi, ni sur les demandes de nouveau dlai,
qu'aprs que chacun des orateurs du gouvernement ou du tribunat aura
t entendu au moins une fois, s'il le demande.

13. Pour mettre le gouvernement en tat de dlibrer s'il y a lieu ou
non  retirer le projet de loi, les orateurs du gouvernement peuvent
toujours demander l'ajournement, et l'ajournement ne peut leur tre
refus.

14. Le Corps lgislatif vote, dans tous les cas, de la manire
suivante: deux urnes sont places sur le bureau; un secrtaire fait
l'appel nominal des votants;  mesure qu'ils se prsentent au bureau,
un autre secrtaire remet  chacun une boule blanche destine 
exprimer le _oui_, et une boule noire destine  exprimer le _non_:
une des urnes seulement est destine  recevoir les votes; dans
l'autre sont jetes les boules inutiles. Quand l'appel est achev, les
secrtaires ouvrent,  la vue de l'assemble, l'urne du scrutin, et
font le compte des voix; le prsident proclame le rsultat.

Soit la prsente loi revtue du sceau de l'tat, insre au bulletin
des lois, inscrite dans les registres des autorits judiciaires et
administratives, et le ministre de la justice charg d'en surveiller
la publication.

A Paris, le 29 nivose an VIII de la rpublique.

    BONAPARTE, premier consul.

       *       *       *       *       *

PROCLAMATION.

_Des consuls de la rpublique._

    18 pluviose an VIII (7 fvrier 1800)

LES CONSULS DE LA RPUBLIQUE, en conformit de l'article 5 de la loi
du 23 frimaire, qui rgle la manire dont la constitution sera
prsente au peuple franais; aprs avoir entendu le rapport des
ministres de la justice, de l'intrieur, de la guerre, et de la
marine,

Proclament le rsultat des votes mis par les citoyens franais sur
l'acte constitutionnel:

Sur trois millions douze mille cinq cent soixante-neuf votants, quinze
cent soixante-deux ont rejet, trois millions onze mille sept ont
accept la constitution.

Les consuls de la rpublique, arrtent:

Art. 1er. Le rsultat des votes mis, sur la constitution, sera
proclam, publi et affich dans toutes les communes de la rpublique.

2. Il sera clbr dans toutes les communes, pour l'acceptation de la
constitution, une fte nationale consacre  l'union des citoyens
franais.

3. Cette fte sera clbre dans la dcade qui suivra l'entire
pacification des dpartements de l'Ouest.

       *       *       *       *       *

    Paris, 29 ventose an VIII (20 mars).

_Aux jeunes Franais._

Le premier consul reoit beaucoup de lettres de jeunes citoyens
empresss de lui tmoigner leur attachement  la rpublique et le
desir qu'ils ont de s'associer aux efforts qu'il va faire pour
conqurir la paix. Touch de leur dvouement, il en reoit l'assurance
avec un vif intrt; la gloire les attend  Dijon. C'est lorsqu'il
les verra runis sous les drapeaux de l'arme de rserve, qu'il se
propose de les remercier et d'applaudir  leur zle.

    BONAPARTE.

       *       *       *       *       *

    Paris, le 12 germinal an VIII (2 avril 1800).

_Au gnral Berthier, ministre de la guerre._

Les talents militaires dont vous avez donn tant de preuves, citoyen
gnral, et la confiance du gouvernement vous appellent au
commandement d'une arme[13]. Vous avez pendant l'hiver rorganis le
ministre de la guerre; vous avez pourvu, autant que les circonstances
l'ont permis, aux besoins de nos armes; il vous reste  conduire
pendant le printemps et l't, nos soldats  la victoire, moyen
efficace d'arriver  la paix et de consolider la rpublique.

Recevez, je vous prie, citoyen gnral, les tmoignages de
satisfaction du gouvernement sur votre conduite au ministre.

    BONAPARTE.

  [13] Celui de l'arme de rserve, auquel il tait nomm par un
  arrt transmis avec la lettre.

       *       *       *       *       *

    Au quartier-gnral de Martigni, le 28 floral an VIII
     (18 mai 1800).

_Au ministre de l'intrieur._

    Citoyen ministre,

Je suis au pied des grandes Alpes, au milieu du Valais.

Le grand Saint-Bernard a offert bien des obstacles qui ont t
surmonts avec ce courage hroque qui distingue les troupes
franaises dans toutes les circonstances. Le tiers de l'artillerie est
dja en Italie; l'arme descend  force; Berthier est en Pimont; dans
trois jours tout sera pass.

    BONAPARTE.

       *       *       *       *       *

    Au quartier-gnral de Milan, le 20 prairial
      an VIII (9 juin 1800).

_Aux deux consuls rests  Paris._

Vous aurez vu, citoyens consuls, par les lettres de M. de Mlas, qui
taient jointes  ma prcdente lettre, que le mme jour que l'ordre
de lever le blocus de Gnes arrivait au gnral Ott, le gnral
Massna, forc par le manque absolu de vivres, a demand  capituler.
Il parat que le gnral Massna a dix mille combattants; le gnral
Suchet en a  peu prs autant; si ces deux corps se sont, comme je le
pense, runis entre Oneille et Savone, ils pourront entrer rapidement
en Pimont par le Tanaro, et tre fort utiles, dans le temps que
l'ennemi serait oblig de laisser quelques troupes dans Gnes.

La plus grande partie de l'arme est dans ce moment  Stradella. Nous
avons un pont  Plaisance, et plusieurs trailles vis--vis Pavie.
Orsi, Novi, Brescia et Crmone sont  nous.

Vous trouverez ci-joints plusieurs bulletins et diffrentes lettres
interceptes, qu'il vous paratra utile de rendre publiques.

Je vous salue.

    BONAPARTE.

       *       *       *       *       *

Au quartier-gnral de Broui, le 21 prairial an VIII (10 juin 1800).

    _Au citoyen Petiet, conseiller d'tat._

Nous avons eu hier une affaire fort brillante. Sans exagration,
l'ennemi a eu quinze cents hommes tus, deux fois autant de blesss;
nous avons fait quatre mille prisonniers et pris cinq pices de canon.
C'est le corps du lieutenant-gnral Ott, qui est venu de Gnes 
marches forces; il voulait rouvrir la communication avec Plaisance.

Comme je n'ai pas le temps d'expdier un courrier  Paris, je vous
prie de donner ces nouvelles aux consuls par un courrier
extraordinaire.

L'arme continue sa marche sur Tortone et Alexandrie.

La division de l'arme du Rhin est arrive en entier; il y en a dja
une partie au-del du P.

    BONAPARTE.

       *       *       *       *       *

Au quartier-gnral de Torre de Garofola, le 7 prairial an VII
  (16 juin 1800).

_Aux consuls de la rpublique._

Le lendemain de la bataille de Marengo, citoyens consuls, le gnral
Mlas a fait demander aux avant-postes qu'il lui ft permis de
m'envoyer le gnral Zach. On a arrt, dans la journe, la convention
dont vous trouverez ci-joint la copie[14]. Elle a t signe dans la
nuit, par le gnral Berthier et le gnral Mlas. J'espre que le
peuple franais sera content de son arme.

    BONAPARTE.

  [14] C'est la fameuse capitulation du gnral Mlas  Alexandrie.
  Voyez page 246.

       *       *       *       *       *

    Lyon, le 10 messidor an VIII (29 juin 1800).

_Aux consuls de la rpublique._

J'arrive  Lyon, citoyens consuls; je m'y arrte pour poser la
premire pierre des faades de la place Bellecourt, que l'on va
rtablir. Cette seule circonstance pouvait retarder mon arrive 
Paris; mais je n'ai pas tenu  l'ambition d'acclrer le
rtablissement de cette place que j'ai vue si belle et qui est
aujourd'hui si hideuse. On me fait esprer que dans deux ans elle sera
entirement acheve.

J'espre qu'avant cette poque, le commerce de cette ville, dont
s'norgueillissait l'Europe entire, aura repris sa premire
prosprit.

Je vous salue.

    BONAPARTE.


FIN DU PREMIER VOLUME DES MMOIRES.




ERRATA

DU TOME PREMIER DES MMOIRES.

(NOTA. M. le gnral Gourgaud se trouvant hors de France lors de
l'impression de ce volume, et le manuscrit tant trs-difficile 
lire, il s'est gliss plusieurs erreurs ou omissions que nous nous
empressons de rtablir.)


    Page 2, ligne 21, un pont, _lisez_: un point.

    -- 11, ligne 4, aprs _de l'intrieur_, il doit y avoir (.) un point
    et l'alina suivant commencera par ces mots: _douze  quinze
    jours aprs, etc... Napolon_.

    --  18, ligne 23, considrations, _lisez_: dnonciations.

    --  19, dernire ligne, des......, _lisez_: des peintres.

    --  26, ligne 10, caissons, _lisez_: camions.

    --  36, ligne 21, il ne fut rien pargn, _lisez_: il ne faut
            rien pargner.

    --  43, ligne 11, le 20 avril, _lisez_: le 29 avril.

    --  47, ligne 9, Malague, _lisez_: Melogno.

    --  79, ligne 24, Moreau marcherait, _ajoutez_: droit.

    --  86, ligne 7, nommrent, _lisez_: nommeraient sans difficult,
           disaient-ils.

    --  86, ligne 10, laissaient, _lisez_: laissrent.

    -- 109, ligne 7, incertitude, _lisez_: incertitude;

    -- _ib._, ligne 9, activit; _lisez_: activit,

    -- 130, ligne 16, marches, _lisez_: mesures.

    -- 145, ligne 4, noms, _lisez_: opinions.

    -- 166, ligne 16, supprimer _y_.

    -- 172, ligne 5, Fellichel, _lisez_: Saint-Michel.

    -- 173, ligne 3, point, _lisez_: pont.

    -- 177, ligne 10, aprs 20 juin, _lisez_: 40 jours.

    -- 177, ligne 21, environ, _lisez_: renvoya.

    -- 179, ligne 2, (deux mille cinq cents) _lisez_: vingt-cinq mille.

    -- 187, lignes 10 et 11, tant fcheuse, l'arme pressait, _lisez_:
            tait fcheuse, l'arme prtait.

    -- 189, lignes 25 et 26, passer le Lech etc., _lisez_: et arriver en
            deux jours, au plus en trois  Augsbourg passer le Lech.

    -- 190, ligne 5, pour l'attendre, _lisez_: atteindre.

    -- 191, ligne 12, au-dessus, _lisez_: au-dessous.

    -- 199, ligne 9, sa droite, _lisez_: sa gauche.

    -- 209, ligne 13, par moi, _lisez_: par mer.

    -- 212, ligne 25, de la ville, _ajoutez_:  la garde nationale.

    -- 235, ligne 17, aprs _offert_, _ajoutez_:  Massna.

    -- 254, ligne 19, sous, _lisez_: sur.

    -- 256, ligne 2, consul, _ajoutez_: et sa cour.

    -- 266, ligne 18, trouve, _lisez_: trouva.

    -- 283, ligne 15, mouvement dans, _lisez_: mouvement; dans

    -- _id._, ligne _id._, se trouvait; _lisez_: se trouvait


[Illustration: PLAN _DU SIEGE DE_ TOULON.]

[Illustration: CAMPAGNE D'ALLEMAGNE _DE L'ARME FRANAISE_ commande
par Moreau _en 1800_.]

[Illustration: CARTE _DE LA DFENSE DE GNES ET DU VAR_, par Massna
et Suchet _en 1800_.]

[Illustration: _CAMPAGNE_ DE L'ARME DE RSERVE Commande par le 1er
Consul _en 1800_.]





End of the Project Gutenberg EBook of Mmoires pour servir  l'Histoire de
France sous Napolon, Tome 1/2, by Gaspard Gourgaud

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MMOIRES TOME I/II ***

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