The Project Gutenberg EBook of Oeuvres, Tome II, by 
Constantin Francois Chasseboeuf Boisgirais Volney

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Title: Oeuvres, Tome II
       Voyage en gypte et en Syrie

Author: Constantin Francois Chasseboeuf Boisgirais Volney

Release Date: December 7, 2011 [EBook #38242]

Language: French

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VOYAGE

EN GYPTE ET EN SYRIE,

PENDANT

LES ANNES 1783, 1784 ET 1785,

SUIVI

DE CONSIDRATIONS SUR LA GUERRE DES RUSSES ET DES TURKS,

PUBLIES EN 1788 ET 1789.

PAR C. F. VOLNEY,

COMTE ET PAIR DE FRANCE, MEMBRE DE L'ACADMIE FRANAISE,
HONORAIRE DE LA SOCIT ASIATIQUE SANTE A CALCUTA.

TOME PREMIER.

[Illustration: colophon]

PARIS,

PARMANTIER, LIBRAIRE, RUE DAUPHINE.
FROMENT, LIBRAIRE, QUAI DES AUGUSTINS.

M DCCC XXV.




OEUVRES

DE C. F. VOLNEY.

DEUXIME DITION COMPLTE.

TOME II.

IMPRIMERIE DE FIRMIN DIDOT,

RUE JACOB, N 24.




TAT PHYSIQUE

DE

L'GYPTE.




CHAPITRE PREMIER.

De l'gypte en gnral, et de la ville d'Alexandrie.


C'est en vain que l'on se prpare, par la lecture des livres, au
spectacle des usages et des moeurs des nations; il y aura toujours loin
de l'effet des rcits sur l'esprit  celui des objets sur les sens. Les
images traces par des sons n'ont point assez de correction dans le
dessin, ni de vivacit dans le coloris; leurs tableaux conservent
quelque chose de nbuleux, qui ne laisse qu'une empreinte fugitive et
prompte  s'effacer. Nous l'prouvons surtout, si les objets que l'on
veut nous peindre nous sont trangers; car l'imagination ne trouvant pas
alors des termes de comparaison tout forms, elle est oblige de
rassembler des membres pars pour en composer des corps nouveaux; et
dans ce travail prescrit vaguement et fait  la hte, il est difficile
qu'elle ne confonde pas les traits et n'altre pas les formes. Doit-on
s'tonner si, venant ensuite  voir les modles, elle n'y reconnat pas
les copies qu'elle s'en est traces, et si elle en reoit des
impressions qui ont tout le caractre de la nouveaut?

Tel est le cas d'un Europen qui arrive, transport par mer, en Turkie.
Vainement a-t-il lu les histoires et les relations; vainement, sur leurs
descriptions, a-t-il essay de se peindre l'aspect des terrains, l'ordre
des villes, les vtements, les manires des habitants; il est neuf 
tous ces objets, leur varit l'blouit; ce qu'il en avait pens se
dissout et s'chappe, il reste livr aux sentiments de la surprise et de
l'admiration.

Parmi les lieux propres  produire ce double effet, il en est peu qui
runissent autant de moyens qu'Alexandrie en gypte. Le nom de cette
ville, qui rappelle le gnie d'un homme si tonnant; le nom du pays, qui
tient  tant de faits et d'ides; l'aspect du lieu, qui prsente un
tableau si pittoresque; ces palmiers qui s'lvent en parasol; ces
maisons  terrasse, qui semblent dpourvues de toit; ces flches grles
des minarets, qui portent une balustrade dans les airs, tout avertit le
voyageur qu'il est dans un autre monde. Descend-il  terre, une foule
d'objets inconnus l'assaille par tous ses sens; c'est une langue dont
les sons barbares et l'accent cre et guttural effraient, son oreille;
ce sont des habillements d'une forme bizarre, des figures d'un
caractre trange. Au lieu de nos visages nus, de nos ttes enfles de
cheveux, de nos coiffures triangulaires, et de nos habits courts et
serrs, il regarde avec surprise ces visages brls, arms de barbe et
de moustaches; cet amas d'toffe roule en plis sur une tte rase; ce
long vtement qui, tombant du cou aux talons, voile le corps plutt
qu'il ne l'habille; et ces pipes de six pieds; et ces longs chapelets
dont toutes les mains sont garnies; et ces hideux chameaux qui portent
l'eau dans des sacs de cuir; et ces nes sells et brids, qui
transportent lgrement leur cavalier en pantoufles; et ce march mal
fourni de dattes et de petits pains ronds et plats; et cette foule
immonde de chiens errants dans les rues; et ces espces de fantmes
ambulants qui, sous une draperie d'une seule pice, ne montrent d'humain
que deux yeux de femme. Dans ce tumulte, tout entier  ses sens, son
esprit est nul pour la rflexion; ce n'est qu'aprs tre arriv au gte
si dsir quand on vient de la mer, que, devenu plus calme, il considre
avec rflexion ces rues troites et sans pav, ces maisons basses et
dont les jours rares sont masqus de treillages, ce peuple maigre et
noirtre, qui marche nu-pieds, et n'a pour tout vtement qu'une chemise
bleue, ceinte d'un cuir ou d'un mouchoir rouge. Dj l'air gnral de
misre qu'il voit sur les hommes, et le mystre qui enveloppe les
maisons, lui font souponner la rapacit de la tyrannie, et la dfiance
de l'esclavage. Mais un spectacle qui bientt attire toute son
attention, ce sont les vastes ruines qu'il aperoit du ct de la terre.
Dans nos contres, les ruines sont un objet de curiosit:  peine
trouve-t-on, aux lieux carts, quelque vieux chteau dont le
dlabrement annonce plutt la dsertion du matre, que la misre du
lieu. Dans Alexandrie, au contraire,  peine sort-on de la ville neuve
dans le continent, que l'on est frapp de l'aspect d'un vaste terrain
tout couvert de ruines. Pendant deux heures de marche, on suit une
double ligne de murs et de tours, qui formaient l'enceinte de l'ancienne
Alexandrie. La terre est couverte des dbris de leurs sommets; des pans
entiers sont crouls; les votes enfonces, les crneaux dgrads, et
les pierres ronges et dfigures par le salptre. On parcourt un vaste
intrieur sillonn de fouilles, perc de puits, distribu par des murs 
demi enfouis, sem de quelques colonnes anciennes, de tombeaux modernes,
de palmiers, de nopals[1], et o l'on ne trouve de vivant, que des
chacals, des perviers et des hiboux. Les habitants, accoutums  ce
spectacle, n'en reoivent aucune impression; mais l'tranger, en qui les
souvenirs qu'il rappelle s'exaltent par l'effet de la nouveaut,
prouve une motion qui souvent passe jusqu'aux larmes, et qui donne
lieu  des rflexions dont la tristesse attache autant le coeur que leur
majest lve l'ame.

Je ne rpterai point les descriptions faites par tous les voyageurs,
des antiquits remarquables d'Alexandrie. On trouve dans Norden, Pocoke,
Niebhur, et dans les lettres que vient de publier Savary, tous les
dtails sur les bains de Cloptre, sur ses deux oblisques, sur les
catacombes, les citernes, et sur la colonne mal appele de Pompe[2].
Ces noms ont de la majest; mais les objets vus en original perdent de
l'illusion des gravures. La seule colonne, par la hardiesse de son
lvation, par le volume de sa circonfrence, et par la solitude qui
l'environne, imprime un vrai sentiment de respect et d'admiration.

Dans son tat moderne, Alexandrie est l'entrept d'un commerce assez
considrable. Elle est la porte de toutes les denres qui sortent de
l'gypte vers la Mditerrane, les riz de Damit excepts. Les Europens
y ont des comptoirs, o des facteurs traitent de nos marchandises par
changes. On y trouve toujours des vaisseaux de Marseille, de Livourne,
de Venise, de Raguse et des tats du grand-seigneur; mais l'hivernage y
est dangereux. Le port neuf, le seul o l'on reoive les Europens,
s'est tellement rempli de sable, que dans les temptes les vaisseaux
frappent le fond avec la quille; de plus, ce fond tant de roche, les
cbles des ancres sont bientt coups par le frottement; et alors un
premier vaisseau chass sur un second le pousse sur un troisime, et de
l'un  l'autre ils se perdent tous. On en eut un exemple funeste il y a
16  18 ans; 42 vaisseaux furent briss contre le mle, dans un coup de
vent du nord-ouest; et depuis cette poque, on a de temps  autre essuy
des pertes de 14, de 8, de 6, etc. Le port vieux, dont l'entre est
ouverte par la bande de terre appele cap des Figues[3], n'est pas sujet
 ce dsastre; mais les Turks n'y reoivent que des btiments musulmans.
Pourquoi, dira-t-on en Europe, ne rparent-ils pas le port neuf? C'est
qu'en Turkie l'on dtruit sans jamais rparer. On dtruira aussi le port
vieux, o l'on jette depuis 200 ans le lest des btiments. L'esprit turk
est de ruiner les travaux du pass et l'espoir de l'avenir; parce que
dans la barbarie d'un despotisme ignorant, il n'y a point de lendemain.

Considre comme ville de guerre, Alexandrie n'est rien. On n'y voit
aucun ouvrage de fortification; le _phare_ mme, avec ses hautes tours,
n'en est pas un. Il n'a pas quatre canons en tat, et pas un canonnier
qui sache pointer. Les 500 janissaires qui doivent former sa garnison,
rduits  moiti, sont des ouvriers qui ne savent que fumer la pipe. Les
Turks sont heureux que les _Francs_ soient intresss  mnager cette
ville. Une frgate de Malte ou de Russie suffirait pour la mettre en
cendres: mais cette conqute serait inutile. Un tranger ne pourrait s'y
maintenir, parce que le terrain est sans eau. Il faut la tirer du Nil
par un _kalidj_[4], ou un canal de 12 lieues, qui l'amne chaque anne
lors de l'inondation. Elle remplit les souterrains ou citernes creuss
sous l'ancienne ville, et cette provision doit durer jusqu' l'anne
suivante. L'on sent que si un tranger voulait s'y tablir, le canal lui
serait ferm.

C'est par ce canal seulement qu'Alexandrie tient  l'gypte; car, par sa
position hors du Delta, et par la nature de son sol, elle appartient
rellement au dsert d'Afrique: ses environs sont une campagne de sable,
plate, strile, sans arbres, sans maisons, o l'on ne trouve que la
plante[5] qui donne la soude, et une ligne de palmiers qui suit la trace
des eaux du Nil par le _kalidj_.

Ce n'est qu' Rosette, appele dans le pays _Rachid_, que l'on entre
vraiment en gypte: l, l'on quitte les sables blanchtres qui sont
l'attribut de la plage, pour entrer sur un terreau noir, gras et lger,
qui fait le caractre distinctif de l'gypte; alors, aussi pour la
premire fois, on voit les eaux de ce Nil si fameux: son lit, encaiss
dans deux rives  pic, ressemble assez bien  la Seine entre Auteuil et
Passy. Les bois de palmiers qui le bordent, les vergers que ses eaux
arrosent, les limoniers, les orangers, les bananiers, les pchers et
d'autres arbres, donnent par leur verdure perptuelle, un agrment 
Rosette, qui tire surtout son illusion du contraste d'Alexandrie et de
la mer que l'on quitte. Ce que l'on rencontre de l au Kaire est encore
propre  la fortifier.

Dans ce voyage, qui se fait en remontant par le fleuve, on commence 
prendre une ide gnrale du sol, du climat et des productions de ce
pays si clbre. Rien n'imite mieux son aspect, que les marais de la
basse Loire, ou les plaines de la Flandre; mais il faut en supprimer la
foule des maisons de campagne et des arbres, et y substituer quelques
bois clairs de palmiers et de sycomores, et quelques villages de terre
sur des lvations factices. Tout ce terrain est d'un niveau si gal et
si bas, que lorsqu'on arrive par mer, on n'est pas  trois lieues de la
cte, au moment o l'on dcouvre  l'horizon les palmiers et le sable
qui les supporte; de l, en remontant le fleuve, on s'lve par une
pente si douce, qu'elle ne fait pas parcourir  l'eau plus d'une lieue 
l'heure. Quant au tableau de la campagne, il varie peu; ce sont toujours
des palmiers isols ou runis, plus rares  mesure que l'on avance; des
villages btis en terre et d'un aspect ruin; une plaine sans bornes,
qui, selon les saisons, est une mer d'eau douce, un marais fangeux, un
tapis de verdure ou un champ de poussire; de toutes parts un horizon
lointain et vaporeux, o les yeux se fatiguent et s'ennuient; enfin,
vers la jonction des deux bras du fleuve, l'on commence  dcouvrir dans
l'est les montagnes du Kaire, et dans le sud tirant vers l'ouest, trois
masses isoles que l'on reconnat  leur forme angulaire pour les
pyramides. De ce moment, l'on entre dans une valle qui remonte au midi,
entre deux chanes de hauteurs parallles. Celle d'orient, qui s'tend
jusqu' la mer Rouge, mrite le nom de montagne par son lvation
brusque, et celui de dsert par son aspect nu et sauvage; mais celle du
couchant n'est qu'une crte de rocher couvert de sable, que l'on a bien
dfinie en l'appelant digue ou chausse naturelle. Pour se peindre en
deux mots l'gypte, que l'on se reprsente d'un ct une mer troite et
des rochers; de l'autre d'immenses plaines de sable, et au milieu, un
fleuve coulant dans une valle longue de 150 lieues, large de 3  7,
lequel, parvenu  30 lieues de la mer, se divise en deux branches, dont
les rameaux s'garent sur un terrain libre d'obstacles, et presque sans
pente.

Le got de l'histoire naturelle, ce got si rpandu  l'honneur du
sicle, demandera sans doute des dtails sur la nature du sol et des
minraux de ce grand terrain; mais malheureusement la manire dont on y
voyage est peu propre  satisfaire sur cette partie. Il n'en est pas de
la Turkie comme de l'Europe; chez nous, les voyages sont des promenades
agrables; l, ils sont des travaux pnibles et dangereux. Ils sont tels
surtout pour les Europens, qu'un peuple superstitieux s'opinitre 
regarder comme des sorciers, qui viennent enlever par magie des trsors
gards sous les ruines par des gnies. Cette opinion ridicule, mais
enracine, jointe  l'tat de guerre et de trouble habituel, te toute
sret et s'oppose  toute dcouverte. On ne peut s'carter seul dans
les terres; on ne peut pas mme s'y faire accompagner. On est donc born
aux rivages du fleuve, et  une route connue de tout le monde; et cette
marche n'apprend rien de neuf. Ce n'est qu'en rassemblant ce que l'on a
vu par soi-mme et ce que d'autres ont observ, que l'on peut acqurir
quelques ides gnrales. D'aprs un pareil travail, on est port 
tablir que la charpente de l'gypte entire, depuis _Asouan_ (ancienne
Syne) jusqu' la Mditerrane, est un lit de pierre calcaire,
blanchtre et peu dure, tenant des coquillages dont les analogues se
trouvent dans les deux mers voisines[6]. Elle a cette qualit dans les
pyramides et dans le rocher libyque qui les supporte. On la retrouve la
mme dans les citernes, dans les catacombes d'Alexandrie, et dans les
cueils de la cte o elle se prolonge. On la retrouve, encore dans la
montagne de l'Est,  la hauteur du Kaire et les matriaux de cette ville
en sont composs. Enfin, c'est cette mme pierre calcaire, qui forme les
immenses carrires qui s'tendent de _Saoudi_  _Manfalot_, dans un
espace de plus de 25 lieues, selon le tmoignage de Siccard. Ce
missionnaire nous apprend aussi que l'on trouve des marbres dans la
valle des _Chariots_, au pied des montagnes qui bordent la mer Rouge,
et dans les montagnes au nord-est d'_Asouan_. Entre cette ville et la
cataracte, sont les principales carrires de granit rouge; mais il doit
en exister d'autres plus bas, puisque sur la rive oppose de la mer
Rouge, les montagnes d'Oreb, de Sina, et leurs dpendances,  deux
journes vers le nord, en sont formes[7]. Non loin d'_Asouan_, vers-le
nord-est, est une carrire de pierre serpentine, employe brute par les
habitants  faire des vases qui vont au feu. Dans la mme ligne, sur la
mer Rouge, tait jadis une mine d'meraudes dont on a perdu la trace. Le
cuivre est le seul mtal dont les anciens aient fait mention pour ces
contres. La route de Suez est le local o l'on trouve le plus de
cailloux dits d'gypte, quoique le fonds soit une pierre calcaire, dure
et sonnante: c'est aussi l qu'on a recueilli des pierres que leur forme
a fait prendre pour du bois ptrifi. En effet, elles ressemblent  des
bches tailles en biseau par les bouts, et sont perces de petits trous
que l'on prendrait volontiers pour des traches; mais le hasard, en
m'offrant une veine considrable de cette espce, dans la route des
Arabes Haouatt[8], m'a prouv que c'tait un vrai minral[9].

Des objets plus intressants sont les deux lacs de Natron, dcrits par
le mme Siccard; ils sont situs dans le dsert de _Chaat_ ou de
Saint-Macaire,  l'ouest du Delta. Leur lit est une espce de fosse
naturelle, de 3  4 lieues de long, sur un quart de large; le fond en
est solide et pierreux. Il est sec pendant 9 mois de l'anne; mais en
hiver il transsude de la terre une eau d'un rouge violet, qui remplit
le lac  5 ou 6 pieds de hauteur; le retour des chaleurs la faisant
vaporer, il reste une couche de sel paisse de 2 pieds, et trs-dure,
que l'on dtache  coups de barre de fer. On en retire jusqu' 36,000
quintaux par an. Ce phnomne, qui indique un sol imprgn de sel, est
rpt dans toute l'gypte. Partout o l'on creuse, on trouve de l'eau
saumtre, contenant du natron, du sel marin et un peu de nitre. Lors
mme qu'on inonde les jardins pour les arroser, on voit, aprs
l'vaporation et l'absorption de l'eau, le sel effleurir  la surface de
la terre; et ce sol, comme tout le continent de l'Afrique et de
l'Arabie, semble tre de sel, ou le former.

Au milieu de ces minraux de diverses qualits, au milieu de ce sable
fin et rougetre, propre  l'Afrique, la terre de la valle du Nil se
prsente avec des attributs qui en font une classe distincte. Sa couleur
noirtre, sa qualit argileuse et liante, tout annonce son origine
trangre; et en effet, c'est le fleuve qui l'apporte du sein de
l'Abissinie: l'on dirait que la nature s'est plu  former par art une
le habitable dans une contre  qui elle avait tout refus. Sans ce
limon gras et lger, jamais l'gypte n'et rien produit: lui seul semble
contenir les germes de la vgtation et de la fcondit; encore ne les
doit-il qu'au fleuve qui le dpose.




CHAPITRE II.

Du Nil, et de l'extension du Delta.


Toute l'existence physique et politique de l'gypte dpend du Nil: lui
seul subvient  ce premier besoin des tres organiss, le besoin de
l'eau, si frquemment senti dans les climats chauds, si vivement irrit
par la privation de cet lment. Le Nil seul, sans le secours d'un ciel
avare de pluie, porte partout l'aliment de la vgtation; par un sjour
de trois mois sur la terre, il l'imbibe d'une somme d'eau capable de lui
suffire le reste de l'anne. Sans son dbordement, on ne pourrait
cultiver qu'un terrain trs-born, et avec des soins trs-dispendieux;
et l'on a raison de dire qu'il est la mesure de l'abondance, de la
prosprit, de la vie. Si le Portugais Albukerque et pu excuter son
projet de le driver de l'thiopie dans la mer Rouge, cette contre si
riche ne serait qu'un dsert aussi sauvage que les solitudes qui
l'environnent. A voir l'usage que l'homme fait de ses forces, doit-on
reprocher  la nature de ne lui en avoir pas accord davantage?

C'est donc  juste titre que les gyptiens ont eu dans tous les temps,
et conservent mme de nos jours, un respect religieux pour le Nil[10];
mais il faut pardonner  un Europen, si, lorsqu'il les entend vanter la
beaut de ses eaux, il sourit de leur ignorance. Jamais ces eaux
troubles et fangeuses n'auront pour lui le charme des claires fontaines
et des ruisseaux limpides; jamais,  moins d'un sentiment exalt par la
privation, le corps d'une gyptienne, hl et ruisselant d'une eau
jauntre, ne lui rappellera les Naades sortant du bain. Six mois de
l'anne l'eau du fleuve est si bourbeuse, qu'il faut la faire dposer
pour la boire[11]: pendant les trois mois qui prcdent l'inondation,
rduite  une petite profondeur, elle s'chauffe dans son lit, devient
verdtre, ftide et remplie de vers; et il faut recourir  celle que
l'on a reue et conserve dans les citernes. Dans toutes les saisons,
les gens dlicats ont soin de la parfumer. Au reste, l'on ne fait en
aucun pays un aussi grand usage d'eau. Dans les maisons, dans les rues,
partout, le premier objet qui se prsente est un vase d'eau, et le
premier mouvement d'un gyptien est de le saisir et d'en boire un grand
trait, qui n'incommode point, grace  l'extrme transpiration. Ces
vases, qui sont de terre cuite non vernisse, laissent filtrer l'eau au
point qu'ils se vident en quelques heures. L'objet que l'on se propose
par ce mcanisme est d'entretenir l'eau bien frache, et l'on y parvient
d'autant mieux qu'on l'expose  un courant d'air plus vif. Dans quelques
lieux de la Syrie l'on boit l'eau qui a transsud; mais en gypte l'on
boit celle qui reste dans le vase.

Depuis quelques annes, l'action du Nil sur le terrain de l'gypte est
devenue un problme qui partage les savants et les naturalistes. En
considrant la quantit de limon que le fleuve dpose, et en rapprochant
les tmoignages des anciens des observations des modernes, plusieurs
pensent que le Delta a pris un accroissement considrable tant en
lvation qu'en tendue. Savary vient de donner plus de poids  cette
opinion, dans les Lettres qu'il a publies sur l'gypte; mais comme les
faits et les autorits qu'il allgue me donnent des rsultats diffrents
des siens, je crois devoir porter nos contradictions au tribunal du
public. La discussion en devient d'autant plus ncessaire que ce
voyageur ayant demeur deux ans sur les lieux, son tmoignage ne
tarderait pas de passer en loi: tablissons les questions, et traitons
d'abord de l'agrandissement du Delta.

Un historien grec, qui a dit sur l'gypte ancienne presque tout ce que
nous en savons, et ce que chaque jour constate, Hrodote d'Halicarnasse,
crivait, il y a 22 sicles:

L'gypte, o abordent les Grecs (le Delta), est une terre acquise, un
don du fleuve, ainsi que tout le pays marcageux qui s'tend en
remontant jusqu' trois jours de navigation[12].

Les raisons qu'il allgue de cette assertion prouvent qu'il ne la
fondait pas sur des prjugs. En effet, ajoute-t-il, le terrain de
l'gypte, qui est un limon noir et gras, diffre absolument, et du sol
de l'Afrique, qui est de sable rouge, et de celui de l'Arabie, qui est
argileux et rocailleux... Ce limon est apport de l'thiopie par le
Nil... et les coquillages que l'on trouve dans le dsert prouvent assez
que jadis la mer s'tendait plus avant dans les terres.

En reconnaissant cet empitement du fleuve si conforme  la nature,
Hrodote n'en a pas dtermin les proportions. Savary a cru pouvoir le
suppler: examinons son raisonnement.

_En croissant en hauteur_, l'gypte[13] s'est aussi augmente en
longueur; entre plusieurs faits que l'histoire prsente, j'en choisirai
un seul. Sous le rgne de Psammtique, les Milsiens abordrent avec
trente vaisseaux  l'embouchure Bolbitine, aujourd'hui celle de Rosette,
et s'y fortifirent. Ils btirent une ville qu'ils nommrent _Metelis_
(_Strabo_, lib. XVII): c'est la mme que _Faou_, qui, dans les
vocabulaires coptes, a conserv le nom de _Messil_. Cette ville,
autrefois port de mer, s'en trouve actuellement loigne de 9 lieues:
c'est l'espace dont le Delta s'est prolong depuis Psammtique jusqu'
nous.

Rien de si prcis au premier aspect que ce raisonnement; mais en
recourant  l'original, dont Savary s'autorise, on trouve que le fait
principal manque. Voici le texte de Strabon, traduit  la lettre[14].

Aprs l'embouchure Bolbitine, est un cap sablonneux et bas, appel
_Corne de l'Agneau_, lequel s'tend assez loin (en mer); puis vient la
_Gurite de Perse_ et le _Mur des Milsiens_: car les Milsiens, au
temps de Kyaxares, roi des Mdes, qui fut aussi le temps de Psammtique,
roi d'gypte, ayant abord avec trente vaisseaux  l'embouchure
Bolbitine, ils descendirent  terre, et construisirent l'ouvrage qui
porte leur nom. Quelque temps aprs, s'tant avancs vers le nome de
Sas, et ayant battu les troupes d'_Inars_ dans un combat sur le
fleuve, ils fondrent la ville de _Naucratis_, un peu au-dessous de
_Schedia_. Aprs le _Mur des Milsiens_, en allant vers l'embouchure
Sebennytique, sont des lacs, tels que celui de Rutos, etc.

Tel est le passage de Strabon au sujet des Milsiens; on n'y voit pas la
moindre mention de _Metelis_, dont le nom mme n'existe pas dans son
ouvrage. C'est Ptolome qui l'a fourni  d'Anville[15], sans le
rapporter aux Milsiens: et  moins que Savary ne prouve l'identit de
_Metelis_ et du _mur Milsien_ par des recherches faites sur les lieux,
on ne doit pas admettre ses conclusions.

Il a pens qu'Homre lui offrait un tmoignage analogue dans les
passages o il parle de la distance de l'le du Phare  l'gypte: le
lecteur va juger s'il est plus fond. Je cite la traduction de madame
Dacier[16], moins brillante, mais plus littrale qu'aucune autre; et ici
le littral nous importe le plus.

Dans la mer d'gypte, vis--vis du Nil, raconte Mnlas, il y a une
certaine le qu'on appelle le Phare; elle est loigne d'une des
embouchures de ce fleuve, d'autant de chemin qu'en peut faire en un jour
un vaisseau qui a le vent en poupe. Et plus bas, Prote dit  Mnlas:
Le destin inflexible ne vous permet pas de revoir votre patrie.... que
vous ne soyez retourn encore dans le fleuve gyptus, et que vous n'ayez
offert des hcatombes parfaites aux immortels.

Il dit, reprend Mnlas, et mon coeur fut saisi de douleur et de
tristesse, parce que ce dieu m'ordonnait de rentrer dans le fleuve
gyptus, dont le chemin est difficile et dangereux.

De ces passages, et surtout du premier, Savary veut induire que le
Phare, aujourd'hui joint au rivage, en tait jadis trs-loign: mais
lorsque Homre parle de la distance de cette le, il ne l'applique pas 
ce _rivage_ en face, comme l'a traduit le voyageur; il l'applique _ la
terre d'gypte_, au _fleuve du Nil_. En second lieu, par _journe de
navigation_, on aurait tort d'entendre l'espace indfini que pouvaient
parcourir les vaisseaux ou, pour mieux dire, les bateaux des anciens. En
usitant ce terme, les Grecs lui attribuaient une valeur fixe de 540
stades. Hrodote[17], qui nous apprend expressment ce fait, en donne
un exemple quand il dit que le Nil a empit sur la mer le terrain qui
va en remontant jusqu' trois jours de navigation; et les 1,620 stades
qui en rsultent, reviennent au calcul plus prcis de 1,500 stades,
qu'il compte ailleurs d'Hliopolis  la mer. Or, en prenant avec
d'Anville les 540 stades pour 27,000 toises, ou prs d'un
demi-degr[18], on trouve, par le compas, que cette mesure est la
distance du Phare au Nil mme; elle s'applique surtout  deux tiers de
lieue au-dessus de Rosette, dans un local o l'on a quelque droit de
placer la ville qui donnait son nom  l'embouchure Bolbitine; et il est
remarquable que c'tait celle que frquentaient les Grecs, et o
abordrent les Milesiens, un sicle et demi aprs Homre. Rien ne prouve
donc l'empitement du Delta ou du continent aussi rapide qu'on le
suppose; et si l'on voulait le soutenir, il resterait  expliquer
comment ce rivage, qui n'a pas gagn une demi-lieue depuis Alexandre, en
gagna 11 dans le temps infiniment moindre qui s'coula de Mnlas  ce
conqurant[19].

Il existait un moyen plus authentique d'valuer cet empitement; c'est
la mesure positive de l'gypte, donne par Hrodote. Voici son texte:
La largeur de l'gypte sur la mer, depuis le golfe Plintinite jusqu'au
marais Serbonide, prs du Casius, est de 3,600 stades; et sa longueur de
la mer  Hliopolis est de 1,500 stades.

Ne parlons que de ce dernier article, le seul qui nous intresse. Par
des comparaisons faites avec cette sagacit qui lui tait propre,
d'Anville a prouv que le stade d'Hrodote doit s'valuer entre 50 et 51
toises de France. En prenant ce dernier terme, les 1,500 stades
quivalent  76,000 toises, qui,  raison de 57,000 au degr sous ce
parallle, donnent un degr et prs de 20 minutes et demie. Or, d'aprs
les observations astronomiques de Niebuhr, voyageur du roi de Danemarck
en 1761[20], la diffrence de latitude entre Hliopolis (aujourd'hui la
Matare) et la mer, tant d'un degr 29 minutes sous Damit, et d'un
degr 24 minutes sous Rosette, il en rsulte d'un ct 3 minutes et
demie, ou une lieue et demie d'empitement; et 8 minutes et demie, ou 3
lieues et demie de l'autre: c'est--dire que l'ancien rivage rpond 
11,800 toises au-dessous de Rosette; ce qui s'loigne peu du sens que je
trouve au passage d'Homre, tandis que, sur la branche de Damit,
l'application tombe 950 toises au-dessous de cette ville. Il est vrai
qu'en mesurant immdiatement par le compas, la ligne du rivage remonte
environ 3 lieues plus haut du ct de Rosette, et tombe sur Damit mme;
ce qui vient du triangle opr par la diffrence de longitude. Mais
alors _Bolbitine_, mentionne par Hrodote, est hors de limite; et il
n'est plus vrai que Busiris (Abousir) soit, comme le dit Hrodote[21],
au milieu du Delta. On ne doit pas le dissimuler; ce que les anciens
rapportent, et ce que nous connaissons du local, n'est point assez
prcis pour dterminer rigoureusement les empitements successifs. Pour
raisonner srement, il faudrait des recherches semblables  celles de
Choiseul-Gouffier sur le Mandre[22], il faudrait des fouilles sur le
terrain; et de pareils travaux exigent une runion de moyens qui n'est
donne qu' peu de voyageurs. Il y a surtout ici cette difficult que le
terrain sablonneux qui forme le bas Delta, subit d'un jour  l'autre de
grands changements. Le Nil et la mer n'en sont pas les seuls agents; le
vent lui-mme en est un puissant: tantt il comble des canaux et
repousse le fleuve, comme il a fait pour l'ancien bras Canopique; tantt
il entasse le sable et ensevelit les ruines, au point d'en faire perdre
le souvenir. Niebuhr en cite un exemple remarquable. Pendant qu'il tait
 Rosette (en 1762), le hasard fit dcouvrir dans les collines de sable
qui sont au sud de la ville, diverses ruines anciennes, et entre autres
vingt belles colonnes de marbre d'un travail grec, sans que la tradition
pt dire quel avait t le nom du lieu[23]. Tout le dsert adjacent m'a
paru dans le mme cas. Cette partie jadis coupe de grands canaux et
remplie de villes, n'offre plus que des collines d'un sable jauntre,
trs-fin, que le vent entasse au pied de tout obstacle, et qui souvent
submerge les palmiers. Aussi, malgr le travail de d'Anville, ne peut-on
se tenir assur de l'application qu'il a faite de plusieurs lieux
anciens au local actuel.

Savary a t beaucoup plus exact dans ce qu'il rapporte d'une de ces
rvolutions du Nil[24], par laquelle il parat que jadis ce fleuve coula
tout entier dans la Libye, au sud de Memphis. Mais le rcit d'Hrodote
lui-mme, dont il tire ce fait, souffre des difficults. Ainsi, lorsque
cet historien dit, d'aprs les prtres d'Hliopolis, que Mens, premier
roi d'gypte, barra le coude que faisait le fleuve, deux lieues et quart
(cent stades) au-dessus de Memphis[25], et qu'il creusa un lit nouveau 
l'orient de cette ville, ne s'ensuit-il pas que Memphis avait t
jusqu'alors dans un dsert aride, loin de toute eau; cette hypothse
peut-elle s'admettre? Peut-on croire littralement  ces immenses
travaux de _Mens_, qui aurait fond une ville cite comme existante
avant lui; qui aurait creus des canaux et des lacs, jet des ponts,
construit des palais, des temples, des quais, etc.: et tout cela dans
l'origine premire d'une nation, et dans l'enfance de tous les arts? Ce
Mens lui-mme est-il un tre historique, et les rcits des prtres sur
cette antiquit ne sont-ils pas tous mythologiques? Je suis donc port 
croire que le cours barr par Mens tait seulement une drivation
nuisible  l'arrosement du Delta; et cette conjecture parat d'autant
plus probable, que, malgr le tmoignage d'Hrodote, cette partie de la
valle, vue des pyramides, n'offre aucun tranglement qui fasse croire 
un ancien obstacle. D'ailleurs, il me semble que Savary a trop pris sur
lui de faire aboutir  la digue mentionne au-dessus de Memphis, le
grand ravin appel _bahr bela ma_, ou _fleuve sans eau_, comme indiquant
l'ancien lit du Nil. Tous les voyageurs cits par d'Anville le font
aboutir au Faoume, dont il parat une suite plus naturelle[26]. Pour
tablir ce fait nouveau, il faudrait avoir vu les lieux; et je n'ai
jamais ou dire au Kaire que Savary se soit avanc plus au sud que les
pyramides de _Djiz_. La formation du Delta, qu'il dduit de ce
changement, rpugne galement  se concevoir; car, _dans cette
rvolution subite_, comment imaginer _que le poids norme des eaux, qui
vint se jeter  l'entre du golfe[27], fit refluer celles de la mer_? Le
choc de deux masses liquides ne produit qu'un mlange, dont il rsulte
bientt un niveau commun; en faisant abonder plus d'eau, on dut couvrir
davantage. Il est vrai que le voyageur ajoute: _Les sables et le limon
que le Nil entrane s'y amoncelrent; l'le du Delta, peu considrable
d'abord, sortit des eaux de la mer, dont elle recula les limites_. Mais
comment une le sort-elle de la mer? Les eaux courantes aplanissent
bien plus qu'elles n'amoncellent: ceci nous conduit  la question de
l'exhaussement.




CHAPITRE III.

De l'exhaussement du Delta.


Hrodote, qui l'a connue aussi bien que la prcdente, ne s'est pas
expliqu davantage sur ses proportions; mais il a rapport un fait dont
Savary s'appuie pour tirer des consquences positives. Voici le prcis
de son raisonnement:

Du temps de Moeris, qui vivait 500 ans avant la guerre de Troie[28], 8
coudes suffisaient pour inonder le Delta (_Hrod._, lib. II) dans toute
son tendue. Lorsque Hrodote vint en gypte, il en fallait 15; sous
l'empire des Romains, 16; sous les Arabes, 17: aujourd'hui le terme
favorable est 18, et le Nil crot jusqu' 22. Voil donc, dans l'espace
de 3,284 ans, le Delta lev de quatorze coudes.

Oui, si l'on admet les faits tels qu'ils sont prsents; mais en les
reprenant dans leurs sources, on trouve des accessoires qui dnaturent
et les principes et les consquences. Citons d'abord le texte
d'Hrodote.

Les prtres gyptiens, dit cet auteur[29], rapportent qu'au temps du
roi Moeris, le Nil inondait le Delta, en s'levant seulement  8
coudes. De nos jours, s'il n'en atteint 16 ou au moins 15, il ne se
rpand pas sur le pays. Or, depuis la mort de Moeris jusqu' ce moment,
il ne s'est pas encore coul 900 ans.

Calculons: de Moeris  Hrodote, 900 ans.

    d'Hrodote  l'an 1777, 2,237, ou,
    si l'on veut,                        2,240
                                        ______
          TOTAL                 3,140

Pourquoi cette diffrence de 144 ans en excs dans le calcul de Savary?
pourquoi suit-il d'autres comptes que ceux de son auteur? Mais passons
sur la chronologie.

Du temps d'Hrodote, il fallait 16 coudes, ou au moins 15 pour inonder
le Delta. Du temps des Romains, il n'en fallait pas davantage: 15 et 16
sont toujours le terme dsign:

_Avant Ptrone_, dit Strabon[30], _l'abondance ne rgnait en gypte que
quand le Nil s'levait  quatorze coudes_. Mais ce gouverneur obtenant
par art ce que refusait la nature, on a vu _sous sa prfecture
l'abondance rgner _ 12. Les Arabes ne s'expriment pas autrement. Il
existe un livre en leur langue qui contient le tableau de toutes les
crues du Nil, depuis la 27^{e} anne de l'hgire (622) jusqu' la
875^{e} (1470); et cet ouvrage constate que, dans les poques les plus
rcentes, toutes les fois que le Nil a 14 coudes de profondeur dans son
lit, il y a rcolte et provision pour une anne; que s'il en a 16, il y
a provision pour deux ans; mais au-dessous de 14 et arrivant  18, il y
a disette; ce qui revient exactement au rcit d'Hrodote. Le livre que
je cite est arabe, mais ses rsultats sont aux mains de tout le monde;
il suffit de consulter le mot _Nil_ dans la Bibliothque orientale de
d'Herbelot, ou les _extraits_ de Klkchenda, dans le _Voyage_ du
docteur Shaw.

La nature des coudes ne peut faire quivoque. Frret, d'Anville et
Bailly ont prouv que la coude gyptienne, toujours dfinie 24 doigts,
galait 20 et demi de nos pouces[31]; et la coude actuelle, appele
_dra masri_, est prcisment divise en 24 doigts, et revient  20 et
demi de nos pouces. Mais les colonnes employes pour mesurer la hauteur
du fleuve ont subi une altration qu'il importe de ne pas omettre.

Dans les premiers temps que les Arabes occuprent l'gypte, a dit
_Klkchenda_, ils s'aperurent que, lorsque le Nil n'atteignait pas le
terme de l'abondance, chacun s'empressait de faire sa provision pour
l'anne; ce qui troublait incontinent l'ordre public. On en porta
plainte au kalif Omar, qui donna ordre  _Amrou_ d'examiner la chose; et
voici ce qu'Amrou lui manda: Ayant fait les recherches que vous nous
avez prescrites, nous avons trouv que quand le Nil monte  14 coudes,
il procure une rcolte _suffisante_ pour l'anne; que s'il atteint 16
coudes, elle est _abondante_; mais qu' 12 et  18 elle est mauvaise.
Or, ce fait tant connu du peuple par les proclamations d'usage, il
s'ensuit des mesures qui portent du trouble dans le commerce.

Omar, pour remdier  cet abus, et peut-tre voulu abolir les
proclamations; mais la chose n'tant pas praticable, il imagina, sur
l'avis d'Abou-taaleb, un expdient qui vint au mme but. Jusqu'alors la
_colonne de mesure_, dite _nilomtre_[32], avait t divise par coudes
de 24 doigts; Omar la fit dtruire, et, lui en substituant une autre
qu'il tablit dans l'le de Rouda, il prescrivit que les 12 coudes
infrieures fussent composes de 28 doigts au lieu de 24, pendant que
les coudes suprieures resteraient comme auparavant  24. De l il
arriva que dsormais, lorsque le Nil marqua 12 coudes sur la colonne,
il en avait rellement 14; car ces 12 coudes ayant chacune 4 doigts en
excs, il en rsultait une surabondance de 48 doigts ou deux coudes.
Alors, quand on proclama 14 coudes, terme d'une rcolte _suffisante_,
l'inondation tait rellement au degr _d'abondance_: la multitude,
partout trompe par les mots, s'en laissa imposer. Mais cette altration
n'a pu chapper aux historiens arabes; et ils ajoutrent que les
colonnes du _Said_ ou haute gypte continurent d'tre divises par 24
doigts; que le terme 18 (vieux style) fut toujours nuisible; que 19
tait trs-rare, et 20 presqu'un prodige[33].

Rien n'est donc moins constant que la progression allgue, et nous
pouvons tablir contre elle un premier fait: que dans une priode connue
de 18 sicles, l'tat du Nil n'a pas chang. Comment arrive-t-il donc
aujourd'hui qu'il se montre si diffrent? Comment, depuis l'an 1473,
a-t-il pass si subitement de 15  22? Ce problme me parat facile 
rsoudre. Je n'en chercherai pas l'explication dans les faits physiques,
mais dans les accessoires de la chose. Ce n'est point le Nil qui a
chang; c'est la colonne, ce sont ses dimensions. Le mystre dont les
Turcs l'enveloppent empche la plupart des voyageurs de s'en assurer;
mais Pocoke, qui parvint  la voir en 1739, rapporte que tout tait
confus et ingal dans l'chelle des coudes. Il observe mme qu'elle lui
parut neuve, et cette circonstance fait penser que les Turks, 
l'imitation d'Omar, se sont permis une nouvelle altration. Enfin, il
est un fait qui lve tout doute  cet gard: Niebuhr[34], qu'on ne
suspectera pas d'avoir imagin une observation, ayant mesur en 1762 les
vestiges de l'inondation sur un mur de Djiz, a trouv que, le 1^{er}
juin, le Nil avait baiss de vingt-quatre pieds de France. Or
vingt-quatre pieds rduits en coudes,  raison de vingt pouces et demi
chacune, font prcisment quatorze coudes un pouce. Il est vrai qu'il
reste encore dix-huit jours de dcroissance; mais en les portant  une
demi-coude par une estimation dont Pocoke fournit les termes de
comparaison,[35] on n'a que quatorze coudes et demie, qui reviennent
exactement au calcul ancien.

Il est un dernier fait allgu par Savary, auquel je ne puis non plus
souscrire sans restrictions. _Depuis mon sjour en gypte_, dit-il,
lettre 1^{re}, p. 14, j'ai fait deux fois le tour du Delta, je l'ai mme
travers par le canal de Menoufe. Le fleuve coulait  pleines rives dans
les grandes branches de Rosette, de Damiette, et dans celles qui
traversent l'intrieur du pays; mais il ne dbordait pas sur la terre,
except dans les lieux bas, o l'on saignait les digues pour arroser les
campagnes couvertes de riz.

_De l il conclut_ que le Delta est actuellement dans la situation la
plus favorable pour l'agriculture, parce qu'en perdant l'inondation,
cette le a gagn, chaque anne, les trois mois que la Thbade reste
sous les eaux. Il faut l'avouer, rien de plus trange que ce gain. Si
le Delta a gagn  n'tre plus inond, pourquoi dsira-t-on si fort de
tout temps l'inondation?--_Les saignes y supplent._--Mais on a tort de
comparer le Delta aux marais de la Seine. L'eau n'est  fleur de terre
que vers la mer; partout ailleurs, elle est infrieure au niveau du sol,
et le rivage s'lve d'autant plus qu'on remonte davantage. Enfin, si
je dois citer mon tmoignage, j'atteste que descendant du Kaire 
Rosette par le canal de Menoufe, j'ai observ, les 26, 27 et 28
septembre 1783, que, quoique les eaux se retirassent depuis plus de
quinze jours, les campagnes taient encore submerges en partie, et
qu'elles portaient aux lieux dcouverts les traces de l'inondation. Le
fait allgu par Savary ne peut donc tre attribu qu' une mauvaise
inondation; et l'on ne doit point croire que l'exhaussement ait chang
l'tat du Delta[36], ni que les gyptiens soient rduits  n'avoir plus
d'eau que par des moyens mcaniques, aussi dispendieux que borns.[37]

Il nous reste  rsoudre la difficult des huit coudes de Moeris, et je
ne pense pas qu'elle ait des causes d'une autre nature. Il parat
qu'aprs ce prince, il arriva une rvolution dans les mesures, et que
d'une coude l'on en fit deux. Cette conjecture est d'autant plus
probable, que du temps de Moeris, l'gypte ne formait pas un mme
royaume; il y en avait au moins trois d'Asouan  la mer. Ssostris, qui
fut postrieur  Moeris, les runit par conqute. Mais aprs ce prince,
ils rentrrent dans leur division, qui dura jusqu' Psammetik. Cette
rvolution dans les mesures conviendrait trs-bien  Ssostris qui en
opra une gnrale dans le gouvernement. C'est lui qui tablit des lois
et une administration nouvelles; qui fit lever des digues et des
chausses pour asseoir les villes et les villages, et creuser une
quantit de canaux telle, dit Hrodote,[38] que l'gypte abandonna les
chariots dont elle avait jusqu'alors fait usage.

Au reste, il est bon d'observer que les degrs de l'inondation ne sont
pas les mmes par toute l'gypte. Ils suivent au contraire une rgle de
diminution graduelle,  mesure que le fleuve descend. A Asouan, le
dbordement est d'un sixime plus fort qu'au Kaire; et lorsque dans
cette dernire ville on compte vingt-sept pieds,  peine en a-t-on
quatre  Rosette et  Damit. La raison en est qu'outre la masse d'eau
qu'absorbent les terrains, le fleuve resserr dans un seul lit et dans
une valle troite, s'lve davantage: quand au contraire il a pass le
Kaire, n'tant plus contenu par les montagnes, et se divisant en mille
rameaux, il arrive ncessairement que sa nappe perd en profondeur ce
qu'elle gagne en surface.

On jugera sans doute, d'aprs ce que j'ai dit, que l'on s'est trop tt
flatt de connatre les termes prcis de l'agrandissement et de
l'exhaussement du Delta. Mais en rejetant des circonstances illusoires,
je ne prtends pas nier le fond mme des faits; leur existence est trop
bien atteste par le raisonnement et par l'inspection du terrain. Par
exemple, l'exhaussement du sol me parat prouv par un fait sur lequel
on a peu insist. Quand on va de Rosette au Kaire, dans les eaux basses,
comme en mars, on remarque,  mesure que l'on remonte, que le rivage
s'lve graduellement au-dessus de l'eau; en sorte que si  Rosette il
en excde de deux pieds de niveau, il l'excde de trois et quatre ds
Faou, et de plus de douze au Kaire[39]: or, en raisonnant sur ce fait,
on en peut tirer la preuve d'un exhaussement par dpt; car la couche du
limon tant en proportion avec l'paisseur des nappes d'eau qui la
dposent, elle doit tre plus forte ou plus faible, selon que ces
nappes sont plus ou moins profondes, et nous ayons vu qu'elles observent
une gradation analogue d'Asouan  la mer.

D'un autre ct, l'accroissement du Delta s'annonce d'une manire
frappante par la forme de l'gypte sur la Mditerrane. Quand on en
considre la projection sur une carte, on voit que le terrain qui est
dans la ligne du fleuve, ce terrain form d'une matire trangre, a
pris une saillie demi-circulaire, et que les lignes du rivage d'Arabie
et d'Afrique qu'il dborde, ont une direction rentrante vers le fond du
Delta, qui dcle que jadis ce terrain fut un golfe que le temps a
rempli.

Ce comblement, commun  tous les fleuves, s'est excut par un mcanisme
qui leur est galement commun: les eaux des pluies et des neiges roulant
des montagnes dans les valles, ne cessent d'entraner les terres
qu'elles arrachent par leur chute. La partie pesante de ces dbris,
comme les cailloux et les sables, s'arrte bientt, si un courant rapide
ne la chasse. Mais si les eaux ne trouvent qu'un terreau fin et lger,
elles s'en chargent en abondance, et en roulent les bancs avec facilit.
Le Nil, qui a trouv de pareils matriaux dans l'Abissinie et l'Afrique
intrieure, s'en est servi pour hter ses travaux; ses eaux s'en sont
charges, son lit s'en est rempli; souvent mme il s'en embarrasse au
point d'tre gn dans son cours. Mais quand l'inondation lui rend ses
forces, il chasse ces bancs vers la mer, en mme temps qu'il en amne
d'autres pour la saison suivante: arrives  son embouchure, les boues
s'entassent et forment des grves, parce que la pente ne donne plus
assez d'action au courant, et parce que la mer forme un quilibre de
rsistance. La stagnation qui s'ensuit force la partie tnue, qui
jusqu'alors avait surnag,  se dposer, et elle se dpose surtout aux
lieux o il y a moins de mouvement, tels que les rivages. Ainsi la cte
s'enrichit peu  peu des dbris du pays suprieur du Delta mme; car si
le Nil enlve  l'Abissinie pour donner  la Thbade, il enlve  la
Thbade pour porter au Delta, et au Delta pour porter  la mer. Partout
o ses eaux ont un courant, il dpouille le mme sol qu'il enrichit.
Quand on remonte au Kaire dans les eaux basses, on voit partout les
bords taills  pic, s'crouler par pans. Le Nil qui les mine par le
pied, privant d'appui leur terre lgre, elle tombe dans son lit. Dans
les grandes eaux, elle s'imbibe, se dlaye; et lorsque le soleil et la
scheresse reviennent, elle se gerce et s'croule encore par grands pans
que le Nil entrane. C'est ainsi que plusieurs canaux se sont combls,
et que d'autres se sont largis, en levant sans cesse le lit du fleuve.
Le plus frquent de nos jours, celui qui vient de _Nadir_  la branche
de Damit, est dans ce cas. Ce canal, creus d'abord de main d'homme,
est devenu semblable  la Seine en plusieurs endroits. Il supple mme
 la branche-mre qui va de _Batn el Baqara_  _Nadir_, et qui se comble
au point que si on ne la dgorge pas, elle finira par devenir terre
ferme: la raison en est que le fleuve tend sans cesse  la ligne droite
dans laquelle il a plus de force; c'est par cette mme raison qu'il a
prfr la branche Bolbitine, qui n'tait d'abord qu'un canal factice, 
la branche Canopique[40].

De ce mcanisme du fleuve, il rsulte encore que les principaux
comblemens doivent se faire sur la ligne des plus grandes embouchures et
du plus fort courant; l'aspect du terrain est conforme  cette thorie.
En jetant l'oeil sur la carte, on s'aperoit que la saillie des terres
est surtout dans la direction des branches de Rosette et de Damit. Le
terrain latral et l'intermdiaire sont demeurs lac et marais indivis
entre le continent et la mer, parce que les petits canaux qui s'y
rendent n'ont pu oprer qu'un comblement imparfait. Ce n'est qu'avec la
plus grande lenteur que les dpts et les limons s'lvent; sans doute
mme ce moyen ne parviendrait jamais  les porter au-dessus des eaux,
s'il ne s'y joignait un autre agent plus actif qui est la mer. C'est
elle qui travaille sans relche  lever le niveau des rives basses
au-dessus de ses propres eaux. En effet, les flots venant expirer sur
le rivage, poussent le sable et le limon qu'ils rencontrent en arrivant;
leur battement accumule ensuite cette digue lgre, et lui donne un
exhaussement qu'elle n'et jamais pris dans les eaux tranquilles. Ce
fait est sensible pour quiconque marche au bord de la mer, sur un rivage
bas et mouvant: mais il faut que la mer n'ait pas de courant sur la
plage; car si elle perd aux lieux o elle est en _remous_, elle gagne 
ceux o elle est en mouvement. Quand les grves sont enfin  fleur
d'eau, la main des hommes s'en empare. Mais au lieu de dire qu'elle en
lve le niveau au-dessus de l'eau, on devrait dire qu'elle abaisse le
niveau de l'eau au-dessous, vu que les canaux que l'on creuse,
rassemblent en de petits espaces les nappes qui taient rpandues sur de
plus grands[41]. C'est ainsi que le Delta a d se former avec une
lenteur qui a demand plus de sicles que nous n'en connaissons; mais le
temps ne manque pas  la nature[42].

Il reste certainement beaucoup d'observations  faire ou  recommencer
dans ce pays; mais, comme je l'ai dja dit, elles ont de grandes
difficults. Pour les vaincre, il faudrait du temps, de l'adresse et de
la dpense;  bien des gards mme, les obstacles accessoires sont plus
graves que ceux du fond. M. le baron de Tott en a fait une preuve
rcente pour le nilomtre. En vain a-t-il tent de sduire les gardiens;
en vain a-t-il donn et promis des sequins aux _crieurs_, pour en
obtenir les vraies hauteurs du Nil; leurs rapports contradictoires ont
prouv leur mauvaise foi ou leur ignorance commune. On dira peut-tre
qu'il faudrait tablir des colonnes dans des maisons particulires; mais
ces oprations, simples en thorie, sont impossibles en pratique: on
s'exposerait  des risques trop graves. Cette curiosit mme que les
Francs portent avec eux, chagrine de plus en plus les Turks. Ils pensent
que l'on en veut  leur pays; et ce qui se passe de la part des Russes,
joint  des prjugs rpandus, affermit leurs soupons. C'est un bruit
gnral dans l'empire  ce moment, que _les temps prdits sont arrivs;
que la puissance et la religion des Musulmans vont tre dtruites; que
le roi Jaune va venir tablir un empire nouveau, etc._ Mais il est temps
de reprendre nos ides.

Je passe lgrement sur la saison[43] du dbordement, assez connue; sur
sa gradation insensible et non subite comme celle de nos rivires; sur
ses diversits qui le montrent tantt faible et tantt fort, quelquefois
mme nul: cas trs-rare, mais dont on cite deux ou trois exemples. Tous
ces objets sont trop connus pour les rpter; on sait galement que les
causes de ces phnomnes qui furent une nigme pour les anciens[44],
n'en sont plus une pour les Europens. Depuis que leurs voyageurs leur
ont appris que l'Abissinie et la partie adjacente de l'Afrique sont
inondes de pluie en mai, juin et juillet, ils ont conclu, avec raison,
que ce sont ces pluies qui, par la disposition du terrain, affluant de
mille rivires, se rassemblent dans une mme valle, pour venir sur des
rives lointaines offrir le spectacle imposant d'une masse d'eau qui
emploie trois mois  s'couler. On laisse aux physiciens grecs cette
action des vents de nord ou tsiens, qui, par une prtendue pression,
arrtaient le cours du fleuve; il est mme tonnant qu'ils aient jamais
admis cette explication; car le vent n'agissant que sur la surface de
l'eau, il n'empche point le fond d'obir  la pente. En vain des
modernes ont allgu l'exemple de la Mditerrane, qui, par la dure des
vents d'est, dcouvre la cte de Syrie d'un pied ou un pied et demi,
pour recouvrir de la mme quantit celles d'Espagne et de Provence, et
qui, par les vents d'ouest, opre l'inverse: il n'y a aucune comparaison
entre une mer sans pente et un fleuve, entre la nappe de la Mditerrane
et celle du Nil, entre vingt-six pieds et dix-huit pouces.




CHAPITRE IV.

Des vents et de leurs phnomnes.


Ces vents du nord, dont le retour a lieu chaque anne aux mmes poques,
ont un emploi plus vrai, celui de porter en Abissinie une prodigieuse
quantit de nuages. Depuis avril jusqu'en juillet, on ne cesse d'en
voir remonter vers le sud, et l'on serait quelquefois tent d'en
attendre de la pluie; mais cette terre brle leur demande en vain un
bienfait qui doit lui revenir sous une autre forme. Jamais il ne pleut
dans le Delta en t; dans tout le cours de l'anne mme, il y pleut
rarement, et en petite quantit. L'anne 1761, observe par Niebuhr, fut
un cas extraordinaire que l'on cite encore. Les accidens que les pluies
causrent dans la basse gypte, dont une foule de villages, btis en
terre, s'croulrent, prouvent assez qu'on y regarde comme rare cette
abondance d'eau. Il faut d'ailleurs observer qu'il pleut d'autant moins
que l'on s'lve davantage vers le Sad. Ainsi, il pleut plus souvent 
Alexandrie et  Rosette qu'au Kaire, et au Kaire qu' _Mini_. La pluie
est presque un prodige  _Djirdj_. Nous autres habitants de contres
humides, nous ne concevons pas comment un pays peut subsister sans
pluie[45]; mais dans l'gypte, outre la somme d'eau dont la terre fait
provision lors de l'inondation, les roses qui tombent dans les nuits
d't suffisent  la vgtation. Les melons d'eau, connus  Marseille
sous le nom de _pastques_, du mot arabe _battik_, en sont une preuve
sensible; car souvent ils n'ont au pied qu'une poussire sche; et
cependant leurs feuilles ne manquent pas de fracheur. Ces roses ont de
commun avec les pluies qu'elles sont plus abondantes vers la mer, et
plus faibles  mesure qu'elles s'en loignent; et elles en diffrent en
ce qu'elles sont moindres l'hiver, et plus fortes l't. A Alexandrie,
ds le coucher du soleil, en avril, les vtements et les terrasses sont
tremps comme s'il avait plu. Comme les pluies encore, ces roses sont
fortes ou faibles,  raison de l'espce du vent qui souffle. Le sud et
le sud-est n'en donnent point; le nord en apporte beaucoup, et l'ouest
encore davantage. On explique aisment ces diffrences, quand on observe
que les deux premiers viennent des dserts de l'Afrique et de l'Arabie,
o ils ne trouvent pas une goutte d'eau; que le nord, au contraire, et
l'ouest chassent sur l'gypte l'vaporation de la Mditerrane, qu'ils
traversent, l'un dans sa largeur, et l'autre dans toute sa longueur. Je
trouve mme, en comparant mes observations  ce sujet en Provence, en
Syrie et en gypte,  celles de Niebuhr en Arabie et  Bombai, que cette
position respective des mers et des continents est la cause des diverses
qualits d'un mme vent qui se montre pluvieux dans un pays, pendant
qu'il est toujours sec dans l'autre; ce qui drange beaucoup les
systmes des astrologues anciens et modernes, sur les influences des
plantes.

Un autre phnomne aussi remarquable, est le retour priodique de chaque
vent, et son appropriation, pour ainsi dire,  certaines saisons de
l'anne. L'gypte et la Syrie offrent en ce genre une rgularit digne
de fixer l'attention.

En gypte, lorsque le soleil se rapproche de nos zones, les vents qui se
tenaient dans les parties de l'est, passent aux rumbs de nord, et s'y
fixent. Pendant juin, ils soufflent constamment nord et nord-ouest;
aussi est-ce la vraie saison du passage au Levant, et un vaisseau peut
esprer de jeter l'ancre en Cypre ou  Alexandrie, le quatorzime et
quelquefois le onzime jour de son dpart de Marseille. Les vents
continuent en juillet de souffler nord, variant  droite et  gauche du
nord-ouest au nord-est. Sur la fin de juillet, dans tout le cours d'aot
et la moiti de septembre, ils se fixent nord pur, et ils sont modrs,
plus vifs le jour, plus calmes la nuit; alors mme il rgne sur la
Mditerrane une bonace gnrale, qui prolonge les retours en France
jusqu' soixante-dix et quatre-vingt jours.

Sur la fin de septembre, lorsque le soleil repasse la ligne, les vents
reviennent vers l'est, et sans y tre fixs, ils en soufflent plus que
d'aucun autre rumb, le nord seul except. Les vaisseaux profitent de
cette saison, qui dure tout octobre et une partie de novembre, pour
revenir en Europe, et les traverses pour Marseille sont de trente 
trente-cinq jours. A mesure que le soleil passe  l'autre tropique, les
vents deviennent plus variables, plus tumultueux; leurs rgions les plus
constantes sont le nord, le nord-ouest et l'ouest. Ils se maintiennent
tels en dcembre, janvier et fvrier, qui, pour l'gypte comme pour
nous, sont la saison d'hiver. Alors les vapeurs de la Mditerrane,
entasses et appesanties par le froid de l'air, se rapprochent de la
terre, et forment les brouillards et les pluies. Sur la fin de fvrier
et en mars, quand le soleil revient vers l'quateur, les vents tiennent
plus que dans aucun autre temps des rumbs du midi. C'est dans ce dernier
mois, et pendant celui d'avril, qu'on voit rgner le sud-est, le sud pur
et le sud-ouest. Ils sont mls d'ouest, de nord et d'est; celui-ci
devient le plus habituel sur la fin d'avril; et pendant mai, il partage
avec le nord l'empire de la mer, et rend les retours en France encore
plus courts que dans l'autre quinoxe.


DU VENT CHAUD, OU KAMSN.

Ces vents du sud dont je viens de parler, ont en gypte le nom gnrique
de vents de _cinquante_ (jours)[46], non qu'ils durent cinquante jours
de suite, mais parce qu'ils paraissent plus frquemment dans les 50
jours qui entourent l'quinoxe. Les voyageurs les ont fait connatre en
Europe sous le nom de vents _empoisonns_[47], ou, plus correctement,
_vents chauds du dsert_. Telle est en effet leur proprit; elle est
porte  un point si excessif, qu'il est difficile de s'en faire une
ide sans l'avoir prouve; mais on en peut comparer l'impression 
celle qu'on reoit de la bouche d'un four banal, au moment qu'on en tire
le pain. Quand ces vents commencent  souffler, l'air prend un aspect
inquitant. Le ciel, toujours si pur en ces climats, devient trouble; le
soleil perd son clat, et n'offre plus qu'un disque violac. L'air n'est
pas nbuleux, mais gris et poudreux, et rellement il est plein d'une
poussire trs-dlie qui ne se dpose pas et qui pntre partout. Ce
vent, toujours lger et rapide, n'est pas d'abord trs-chaud; mais 
mesure qu'il prend de la dure, il crot en intensit. Les corps anims
le reconnaissent promptement au changement qu'ils prouvent. Le poumon,
qu'un air trop rarfi ne remplit plus, se contracte et se tourmente. La
respiration devient courte, laborieuse; la peau est sche, et l'on est
dvor d'une chaleur interne. On a beau se gorger d'eau, rien ne
rtablit la transpiration. On cherche en vain la fracheur; les corps
qui avaient coutume de la donner trompent la main qui les touche. Le
marbre, le fer, l'eau, quoique le soleil soit voil, sont chauds. Alors
on dserte les rues, et le silence rgne comme pendant la nuit. Les
habitants des villes et des villages s'enferment dans leurs maisons, et
ceux du dsert dans leurs tentes ou dans les puits creuss en terre, o
ils attendent la fin de ce genre de tempte. Communment elle dure trois
jours: si elle passe, elle devient insupportable. Malheur aux voyageurs
qu'un tel vent surprend en route loin de tout asile! ils en subissent
tout l'effet, qui est quelquefois port jusqu' la mort. Le danger est
surtout au moment des rafales; alors la vitesse accrot la chaleur au
point de tuer subitement avec des circonstances singulires; car tantt
un homme tombe frapp entre deux autres qui restent sains, et tantt il
suffit de se porter un mouchoir aux narines, ou d'enfoncer le nez dans
un trou de sable, comme font les chameaux, ou de fuir au galop comme
font les Arabes qui sentent venir la _mofette_, nom qui parat en effet
convenir  cet air: il est d'ailleurs constant qu'il est plus dangereux
de Mossul  Bagdad qu'en aucun autre lieu; ce que l'on attribue  la
qualit sulfureuse et minralogique du pays qu'il parcourt depuis
l'Euphrate. Il est remarquable qu'il n'incommode pas les caravanes qui
sont alors sur la route de Damas  Alep;  Bagdad, il est mortel sur
les minarets, sur les terrasses, sur le pont, et non dans les lieux bas.
Si l'on ajoute qu'aussitt aprs la mort il y a hmorrhagie par le nez
et par la bouche, que le cadavre demeure chaud, enfle, devient bleu, et
se dchire aisment, il paratra de plus en plus probable que cet air
meurtrier est un air inflammable, charg dans certains cas d'acide
sulfureux.

Une autre qualit de ce vent est son extrme scheresse; elle est telle,
que l'eau dont on arrose un appartement s'vapore en peu de minutes. Par
cette extrme aridit, il fltrit et dpouille les plantes; et en
pompant trop subitement l'manation des corps anims, il crispe la peau,
ferme les pores, et cause cette chaleur fbrile qui accompagne toute
transpiration supprime.

Ces vents chauds ne sont point particuliers  l'gypte; ils ont lieu en
Syrie, plus cependant sur la cte et dans le dsert que sur les
montagnes. Niebuhr les a trouvs en Arabie,  Bombai, dans le Diarbekr;
l'on en prouve aussi en Perse, en Afrique, et mme en Espagne: partout
leurs effets se ressemblent, mais leur direction diffre selon les
lieux. En gypte, le plus violent vient du sud-sud-ouest;  la _Mekke_,
il vient de l'est;  _Surate_, du nord;  _Barsa_, du nord-ouest; 
_Bagdad_, de l'ouest; et en _Syrie_, du sud-est. Ce contraste, qui
embarrasse au premier coup d'oeil, devient  la rflexion le moyen de
rsoudre l'nigme. En examinant les sites gographiques, on trouve que
c'est toujours des continents dserts que vient le vent chaud; et en
effet, il est naturel que l'air qui couvre les immenses plaines de la
Lybie et de l'Arabie, n'y trouvant ni ruisseaux, ni lacs, ni forts, s'y
chauffe par l'action d'un soleil ardent, par la rflexion du sable, et
prenne le degr de chaleur et de scheresse dont il est capable. S'il
survient une cause quelconque qui dtermine un courant  cette masse,
elle s'y prcipite, et porte avec elle les qualits tonnantes qu'elle a
acquises. Il est si vrai que ces qualits sont dues  l'action du soleil
sur les sables, que ces mmes vents n'ont point dans toutes les saisons
la mme intensit. En gypte, par exemple, on assure que les vents du
sud, en dcembre et janvier, sont aussi froids que le nord; et la raison
en est que le soleil, pass  l'autre tropique, n'embrase plus l'Afrique
septentrionale, et que l'Abissinie, si montueuse, est couverte de neige:
il faut que le soleil se soit rapproch de l'quateur pour produire ces
phnomnes. Par une raison semblable, le sud a un effet bien moindre en
Chypre, o il arrive rafrachi par les vapeurs de la Mditerrane. Dans
cette le, c'est le nord qui le remplace; on s'y plaint qu'en t il est
d'une chaleur insupportable, pendant qu'il est glacial en hiver: ce qui
rsulte videmment de l'Asie mineure, qui, dans l't, est embrase,
pendant qu'en hiver elle est couverte de glaces. Au reste, ce sujet
offre une foule de problmes faits pour piquer la curiosit d'un
physicien. Ne serait-il pas en effet intressant de savoir:

1 D'o vient ce rapport des saisons et de la marche du soleil 
l'espce des vents et aux rgions d'o ils soufflent?

2 Pourquoi, sur toute la Mditerrane, les rumbs de nord sont les plus
habituels, au point que sur 12 mois on peut dire qu'ils en rgnent 9?

3 Pourquoi les vents d'est reviennent si rgulirement aprs les
quinoxes, et pourquoi  cette poque il y a communment un coup de vent
plus fort?

4 Pourquoi les roses sont plus abondantes en t qu'en hiver; et
pourquoi les nuages tant un effet de l'vaporation de la mer, et
l'vaporation tant plus forte l't que l'hiver, il y a cependant plus
de nuages l'hiver que l't?

5 Enfin pourquoi la pluie est si rare en gypte, et pourquoi les nuages
se rendent de prfrence en Abissinie?

Mais il est temps d'achever le tableau physique que j'ai commenc.




CHAPITRE V.

Du climat et de l'air.


Le climat de l'gypte passe avec raison pour trs-chaud, puisqu'en
juillet et aot le thermomtre de Raumur se soutient, dans les
appartements les plus temprs,  24 et 25 degrs au-dessus de la
glace[48]. Au Sad, il monte encore plus haut, quoique je ne puisse rien
dire de prcis  cet gard. Le voisinage du soleil, qui dans l't est
presque perpendiculaire, est sans doute une cause premire de cette
chaleur; mais quand on considre que d'autres pays, sous la mme
latitude, sont plus frais, on juge qu'il en existe une seconde cause
aussi puissante que la premire, laquelle est le niveau du terrain peu
lev au-dessus de la mer. A raison de cette temprature, l'on ne doit
distinguer que deux saisons en gypte, le printemps et l't,
c'est--dire la fracheur et les chaleurs. Ce second tat dure depuis
mars jusqu'en novembre, et mme ds la fin de fvrier le soleil,  neuf
heures du matin, n'est pas supportable pour un Europen. Dans toute
cette saison, l'air est embras, le ciel tincelant, et la chaleur
accablante pour les corps qui n'y sont pas habitus. Sous l'habit le
plus lger, et dans l'tat du plus grand repos, on fond en sueur. Elle
devient mme si ncessaire, que la moindre suppression est une maladie;
en sorte qu'au lieu du salut ordinaire, _Comment vous portez-vous?_ on
devrait dire: _Comment suez-vous?_ L'loignement du soleil tempre un
peu ces chaleurs. Les vapeurs de la terre, abreuve par le Nil, et
celles qu'apportent les vents d'ouest et du nord, absorbant le feu
rpandu dans l'air, procurent une fracheur agrable, et mme des froids
piquants, si l'on en voulait croire les naturels et quelques ngociants
europens; mais les gyptiens, presque nus et accoutums  suer,
frissonnent  la moindre fracheur. Le thermomtre, qui se tient au plus
bas en fvrier  9 et 8 degrs de Raumur au-dessus de la glace, fixe
nos ides  cet gard, et l'on peut dire que la neige et la grle sont
des phnomnes que tel gyptien de cinquante ans n'a jamais vus. Quant 
nos ngociants, ils doivent leur sensibilit  l'abus des fourrures; il
est port au point que dans l'hiver ils ont souvent deux ou trois
enveloppes de renard, et que dans les ardeurs de juin ils conservent
l'hermine ou le petit-gris; ils prtendent que la fracheur qu'on
prouve  l'ombre en est une raison indispensable; et en effet les
courants du nord et d'ouest, qui rgnent presque toujours, tablissent
une assez grande fracheur partout o le soleil ne donne pas: mais le
noeud secret et plus vritable est que la pelisse est le galon de la
Turkie et l'objet favori du luxe; elle est l'enseigne de l'opulence,
l'tiquette de la dignit, parce que l'investiture des places
importantes est toujours constate par le prsent d'une pelisse, comme
si l'on voulait dire  l'homme qu'on revt, qu'il est dsormais assez
grand seigneur pour ne s'occuper qu' transpirer.

Avec ces chaleurs et l'tat marcageux qui dure trois mois, on pourrait
croire que l'gypte est un pays malsain: ce fut ma premire pense en y
arrivant; et lorsque je vis au Kaire les maisons de nos ngociants
assises le long du _Kalidi_, o l'eau croupit jusqu'en avril, je crus
que les exhalaisons devaient leur causer bien des maladies; mais leur
exprience trompe cette thorie: les manations des eaux stagnantes, si
meurtrires en Chypre et  Alexandrette, n'ont point cet effet en
gypte. La raison m'en parat due  la siccit habituelle de l'air,
tablie, et par le voisinage de l'Afrique et de l'Arabie, qui aspirent
sans cesse l'humidit, et par les courants perptuels des vents qui
passent sans obstacle. Cette siccit est telle, que les viandes
exposes, mme en t, au vent du nord, ne se putrfient point, mais se
desschent et se durcissent  l'gal du bois. Les dserts offrent des
cadavres ainsi desschs, qui sont devenus si lgers, qu'un homme
soulve aisment d'une seule main la charpente entire d'un chameau[49].

A cette scheresse, l'air joint un tat salin dont les preuves s'offrent
partout. Les pierres sont ronges de natron, et l'on en trouve dans les
lieux humides de longues aiguilles cristallises que l'on prendrait pour
du salptre. Le mur du jardin des jsuites au Kaire, bti avec des
briques et de la terre, est partout recouvert d'une crote de ce natron,
paisse comme un cu de 6 livres; et lorsqu'on a inond les carrs de ce
jardin avec l'eau du _Kalidj_, on voit,  sa retraite, la terre
brillante de toutes parts de cristaux blancs que l'eau n'a certainement
pas apports, puisqu'elle ne donne aucun indice de sel au got et  la
distillation.

C'est sans doute cette proprit de l'air et de la terre, jointe  la
chaleur, qui donne  la vgtation une activit presque incroyable dans
nos climats froids. Partout o les plantes ont de l'eau, leurs
dveloppements se font avec une rapidit prodigieuse. Quiconque va au
Kaire ou  Rosette peut constater que l'espce de courge appele _qara_,
pousse en 24 heures des filons de prs de 4 pouces de long. Mais une
observation importante, par laquelle je termine, est que ce sol parat
exclusif et intolrant. Les plantes trangres y dgnrent rapidement:
ce fait est constat par des observations journalires. Nos ngociants
sont obligs de renouveler chaque anne les graines, et de faire venir
de Malte des choux-fleurs, des betteraves, des carottes et des salsifis.
Ces graines semes russissent d'abord trs-bien; mais si l'on sme
ensuite les graines qu'elles produisent, il n'en rsulte que des plantes
tioles. Pareille chose est arrive aux abricots, aux poires et aux
pches qu'on a transports  Rosette. La vgtation de cette terre
parat trop brusque pour bien nourrir des tissus spongieux et charnus;
il faudrait que la nature s'y ft accoutume par gradation, et que le
climat se les ft appropris par les soins de la culture.




TAT POLITIQUE

DE

L'GYPTE.




CHAPITRE PREMIER.

Des diverses races des habitants de l'gypte.


Au milieu des rvolutions qui n'ont cess d'agiter la fortune des
peuples, il est peu de pays qui aient conserv purs et sans mlange leur
habitants naturels et primitifs. Partout cette mme cupidit qui porte
les individus  empiter sur leurs proprits respectives, a suscit les
nations les unes contre les autres: l'issue de ce choc d'intrts et de
forces a t d'introduire dans les tats un tranger vainqueur, qui,
tantt usurpateur insolent, a dpouill la nation vaincue du domaine que
la nature lui avait accord; et tantt conqurant plus timide ou plus
civilis, s'est content de participer  des avantages que son sol natal
lui avait refuss. Par-l se sont tablies dans les tats des races
diverses d'habitants, qui quelquefois, se rapprochant de moeurs et
d'intrts, ont ml leur sang; mais qui, le plus souvent, diviss par
des prjugs politiques ou religieux, ont vcu rassembls sur le mme
sol sans jamais se confondre. Dans le premier cas, les races, perdant
par leur mlange les caractres qui les distinguaient, ont form un
peuple homogne o l'on n'a plus aperu les traces de la rvolution.
Dans le second, demeurant distinctes, leurs diffrences perptues sont
devenues un monument qui a survcu aux sicles, et qui peut, en quelques
cas, suppler au silence de l'histoire.

Tel est le cas de l'gypte: enleve depuis 23 sicles  ses
propritaires naturels, elle a vu s'tablir successivement dans son sein
des Perses, des Macdoniens, des Romains, des Grecs, des Arabes, des
Gorgiens, et enfin cette race de Tartares connus sous le nom de Turks
ottomans. Parmi tant de peuples, plusieurs y ont laiss des vestiges de
leur passage; mais comme dans leur succession ils se sont mls, il en
est rsult une confusion qui rend moins facile  connatre le caractre
de chacun. Cependant on peut encore distinguer dans la population de
l'gypte quatre races principales d'habitants.

La 1^{re} et la plus rpandue est celle des Arabes, qu'on doit diviser
en 3 classes: 1 La postrit de ceux qui, lors de l'invasion de ce pays
par Amrou, l'an 640, accoururent de l'Hedjz et de toutes les parties
de l'Arabie s'tablir dans ce pays justement vant par son abondance.
Chacun s'empressa d'y possder des terres, et bientt le Delta fut
rempli de ces trangers, au prjudice des Grecs vaincus. Cette premire
race, qui s'est perptue dans la classe actuelle des _fellhs ou
laboureurs_ et des artisans, a conserv sa physionomie originelle; mais
elle a pris une taille plus forte et plus leve: effet naturel d'une
nourriture plus abondante que celle des dserts. En gnral les paysans
d'gypte atteignent 5 pieds 4 pouces; plusieurs vont  5 pieds 6 et 7;
leur corps est musculeux sans tre gras, et robuste comme il convient 
des hommes endurcis  la fatigue. Leur peau hle par le soleil est
presque noire; mais leur visage n'a rien de choquant. La plupart ont la
tte d'un bel oval, le front large et avanc, et sous un sourcil noir un
oeil noir, enfonc et brillant; le nez assez grand, sans tre aquilin;
la bouche bien taille et toujours de belles dents. Les habitans des
villes, plus mlangs, ont une physionomie moins uniforme, moins
prononce. Ceux des villages, au contraire, ne s'alliant jamais que dans
leurs familles, ont des caractres plus gnraux, plus constants, et
quelque chose de rude dans l'aspect, qui tire sa cause des passions
d'une ame sans cesse aigrie par l'tat de guerre et de tyrannie qui les
environne.

2 Une deuxime classe d'Arabes est celle des Africains ou
Occidentaux[50], venus  diverses reprises et sous divers chefs se
runir  la premire; comme elle, ils descendent des conqurants
musulmans qui chassrent les Grecs de la Mauritanie; comme elle, ils
exercent l'agriculture et les mtiers; mais ils sont plus spcialement
rpandus dans le _Sad_, o ils ont des villages et mme des princes
particuliers.

3. La 3^{e} classe est celle des _Bedouins_ ou hommes des dserts[51],
connus des anciens sous le nom de _Scenites_, c'est--dire habitant sous
des tentes. Parmi ceux-l, les uns, disperss par familles, habitent les
rochers, les cavernes, les ruines et les lieux carts o il y a de
l'eau; les autres, runis par tribus, campent sous des tentes basses et
enfumes, et passent leur vie dans un voyage perptuel. Tantt dans le
dsert, tantt sur les bords du fleuve, ils ne tiennent  la terre
qu'autant que l'intrt de leur sret ou la subsistance de leurs
troupeaux les y attachent. Il est des tribus qui, chaque anne, aprs
l'inondation, arrivent du sein de l'Afrique pour profiter des herbes
nouvelles, et qui au printemps se renfoncent dans le dsert; d'autres
sont stables en gypte, et y louent des terrains qu'ils ensemencent et
changent annuellement. Toutes observent entre elles des limites
convenues qu'elles ne franchissent point, sous peine de guerre. Toutes
ont  peu prs le mme genre de vie, les mmes usages, les mmes moeurs.
Ignorants et pauvres, les Bdouins conservent un caractre original,
distinct des nations qui les environnent. Pacifiques dans leur camp, ils
sont partout ailleurs dans un tat habituel de guerre. Les laboureurs,
qu'ils pillent, les hassent; les voyageurs, qu'ils dpouillent, en
mdisent; les Turks, qui les craignent, les divisent et les corrompent.
On estime que leurs tribus en gypte pourraient former trente mille
cavaliers; mais ces forces sont tellement disperses et dsunies, qu'on
les y traite comme des voleurs et des vagabonds.

Une seconde race d'habitants est celle des _Coptes_, appels en arabe
_el Qoubt_. On en trouve plusieurs familles dans le Delta; mais le grand
nombre habitent le _Sad_, o ils occupent quelquefois des villages
entiers. L'histoire et la tradition attestent qu'ils descendent du
peuple dpouill par les Arabes, c'est--dire de ce mlange d'gyptiens,
de Perses, et surtout de Grecs qui, sous les Ptolmes et les
Constantins, ont si long-temps possd l'gyte. Ils diffrent des Arabes
par leur religion, qui est le christianisme; mais ils sont encore
distincts des chrtiens par leur secte, qui est celle d'Eutychs. Leur
adhsion aux opinions thologiques de cet homme leur a attir de la part
des autres Grecs des perscutions qui les ont rendus irrconciliables.
Lorsque les Arabes conquirent le pays, ils en profitrent pour les
affaiblir mutuellement. Les _Coptes_ ont fini par expulser leurs rivaux;
et comme ils connaissent de tout temps l'administration intrieure de
l'gypte, ils sont devenus les dpositaires des registres des terres et
des tribus. Sous le nom d'_crivains_, ils sont au Kaire les
_intendants_, les _secrtaires_ et les _traitants_ du gouvernement et
des beks. Ces _crivains_, mpriss des _Turks_ qu'ils servent, et has
des paysans qu'ils vexent, forment une espce de corps dont est chef
l'crivain du _commandant_ principal. C'est lui qui dispose de tous les
emplois de cette partie, qu'il n'accorde, selon l'esprit de ce
gouvernement, qu' prix d'argent.

On prtend que le nom de _Coptes_ leur vient de la ville de _Coptos_, o
ils se retirrent, dit-on, lors des perscutions des Grecs; mais je lui
crois une origine plus naturelle et plus ancienne. Le terme arabe
_Qoubti_, un _Copte_, me semble une altration vidente du grec
_Ai-goupti-os_, un _gyptien_; car on doit remarquer que _y_ tait
prononc _ou_ chez les anciens Grecs, et que les Arabes n'ayant, ni _g_
devant _a o u_, ni la lettre _p_, remplacent toujours ces lettres par
_q_ et _b_: les _Coptes_ sont donc proprement les reprsentans des
_gyptiens_[52]; et il est un fait singulier qui rend cette acception
encore plus probable. En considrant le visage de beaucoup d'individus
de cette race, j'y ai trouv un caractre particulier qui a fix mon
attention: tous ont un ton de peau jauntre et fumeux, qui n'est ni grec
ni arabe; tous ont le visage bouffi, l'oeil gonfl, le nez cras, la
lvre grosse; en un mot, une vraie figure de multre. J'tais tent de
l'attribuer au climat[53], lorsque, ayant t visiter le Sphinx, son
aspect me donna le mot de l'nigme. En voyant cette tte caractrise
_ngre_ dans tous ses traits, je me rappelai ce passage remarquable
d'Hrodote, o il dit[54]: _Pour moi, j'estime que les Colches sont une
colonie des gyptiens, parce que, comme eux, ils ont la peau noire et
les cheveux crpus_; c'est--dire, que les anciens gyptiens taient de
vrais ngres de l'espce de tous les naturels d'Afrique[55]; et ds lors
on explique comment leur sang, alli depuis plusieurs sicles  celui
des Romains et des Grecs, a d perdre l'intensit de sa premire
couleur, en conservant cependant l'empreinte de son moule originel. On
peut mme donner  cette observation une tendue trs-gnrale, et poser
en principe que la physionomie est une sorte de monument propre en bien
des cas  constater ou claircir les tmoignages de l'histoire, sur les
origines des peuples. Parmi nous, un laps de neuf cents ans n'a pu
effacer la nuance qui distinguait les habitans des Gaules, de ces
_hommes du Nord_, qui, sous Charles-le-Gros, vinrent occuper la plus
riche de nos provinces. Les voyageurs qui vont par mer de Normandie en
Danemarck, parlent avec surprise de la ressemblance fraternelle des
habitans de ces deux contres, conserve malgr la distance des lieux et
des temps. La mme observation se prsente, quand on passe de Franconie
en Bourgogne; et si l'on parcourait avec attention la France,
l'Angleterre ou toute autre contre, on y trouverait la trace des
migrations crite sur la face des habitans. Les Juifs n'en portent-ils
pas d'ineffaables, en quelque lieu qu'ils soient tablis? Dans les
tats o la noblesse reprsente un peuple tranger introduit par
conqute, si cette noblesse ne s'est point allie aux indignes, ses
individus ont une empreinte particulire. Le sang kalmouque se distingue
encore dans l'Inde; et si quelqu'un avait tudi les diverses nations
de l'Europe et du nord de l'Asie, il retrouverait peut-tre des
analogies qu'on a oublies.

Mais en revenant  l'gypte, le fait qu'elle rend  l'histoire offre
bien des rflexions  la philosophie. Quel sujet de mditation, de voir
la barbarie et l'ignorance actuelle des Coptes, issues de l'alliance du
gnie profond des gyptiens et de l'esprit brillant des Grecs; de penser
que cette race d'hommes noirs, aujourd'hui notre esclave et l'objet de
nos mpris, est celle-l mme  laquelle nous devons nos arts, nos
sciences, et jusqu' l'usage de la parole; d'imaginer enfin que c'est au
milieu des peuples qui se disent les plus amis de la libert et de
l'humanit, que l'on a sanctionn le plus barbare des esclavages, et mis
en problme _si les hommes noirs ont une intelligence de l'espce des
blancs_!

Le langage est un autre monument dont les indications ne sont pas moins
justes ni moins instructives. Celui dont usaient ci-devant les _Coptes_,
s'accorde  constater les faits que j'tablis. D'un ct, la forme de
leurs lettres et la majeure partie de leurs mots dmontrent que la
nation grecque, dans un sjour de mille ans, a imprim fortement son
empreinte sur l'gypte[56]; mais d'autre part, l'alphabet copte a cinq
lettres, et le dictionnaire beaucoup de mots qui sont comme les dbris
et les restes de l'ancien gyptien. Ces mots, examins avec critique,
ont une analogie sensible avec les idiomes des anciens peuples
adjacents, tels que les Arabes, les thiopiens, les Syriens et mme les
riverains de l'Euphrate; et l'on peut tablir comme un fait certain que
toutes ces langues ne furent que des dialectes drivs d'un fonds
commun. Depuis plus de trois sicles, celui des Coptes est tomb en
dsutude; les Arabes conqurants, en ddaignant l'idiome des peuples
vaincus, leur ont impos avec leur joug, l'obligation d'apprendre leur
langue. Cette obligation mme devint une loi, lorsque, sur la fin du
premier sicle de l'_hedjire_, le kalife _Ouled I^{er}_ prohiba la
langue grecque dans tout son empire: de ce moment l'arabe prit un
ascendant universel; et les autres langues, relgues dans les livres,
ne subsistrent plus que pour les savants qui les ngligrent. Tel a t
le sort du copte dans les livres de dvotion et d'glise, les seuls
connus o il existe: les prtres et les moines ne l'entendent plus; et
en gypte comme en Syrie, musulman ou chrtien, tout parle arabe et
n'entend que cette langue.

Il se prsente  ce sujet des observations qui, dans la gographie et
l'histoire, ne sont pas sans importance. Les voyageurs, en traitant des
pays qu'ils ont vus, sont dans l'usage et souvent dans l'obligation de
citer des mots de la langue qu'on y parle. C'est une obligation, par
exemple, s'il s'agit de noms propres de peuples, d'hommes, de villes, de
rivires et d'autres objets particuliers au pays; mais de l est survenu
l'abus, que transportant les mots d'une langue  l'autre, on les a
dfigurs  les rendre mconnaissables. Ceci est arriv surtout aux pays
dont je traite; et il en est rsult, dans les livres d'histoire et de
gographie, un chaos incroyable. Un Arabe qui saurait le franais, ne
reconnatrait pas dans nos cartes dix mots de sa langue, et nous-mmes
lorsque nous l'avons apprise, nous prouvons le mme inconvnient. Il a
plusieurs causes.

1 L'ignorance o sont la plupart des voyageurs de la langue arabe, et
surtout de sa prononciation; et cette ignorance a t cause que leur
oreille, novice  des sons trangers, en a fait une comparaison vicieuse
aux sons de leur propre langue.

2 La nature de plusieurs prononciations qui n'ont point d'analogies
dans la langue o on les transporte. Nous l'prouvons tous les jours
dans le _th_ des Anglais et dans le _jota_ des Espagnols: quiconque ne
les a pas entendus, ne peut s'en faire une ide; mais c'est bien pis
avec les Arabes, dont la langue a trois voyelles et sept  huit
consonnes trangres aux Europens. Comment les peindre pour leur
conserver leur nature, et ne les pas confondre avec d'autres qui font
des sens diffrents[57]?

3 Enfin, une troisime cause de dsordre est la conduite des crivains
dans la rdaction des livres de cartes. En empruntant leurs
connaissances de tous les Europens qui ont voyag en Orient, ils ont
adopt l'orthographe des noms propres, telle qu'ils l'ont trouve dans
chacun; mais ils n'ont pas fait attention que les diverses nations de
l'Europe, en usant galement des lettres romaines, leur donnent des
valeurs diffrentes. Par exemple, l'_u_ des Italiens n'est pas notre
_u_, mais _ou_; leur _gh_, n'est pas _g_, mais _gu_; leur _c_, n'est
pas _c_, mais _tch_: de l une diversit apparente de mots qui sont
cependant les mmes. C'est ainsi que celui qu'on doit crire en
franais, _chaik_ ou _chk_, est crit tour  tour _schek_[58], _shekh_,
_schech_, _sciek_, selon qu'on l'a tir de l'anglais, de l'allemand ou
de l'italien, chez qui ces combinaisons de _sh_, _sch_, _sc_, ne sont
que notre _che_. Les Polonais criraient _szech_, et les Espagnols,
_chej_; cette diffrence de finale, _j_, _ch_, et _kh_, vient de ce que
la lettre arabe est le _jota_ espagnol, _ch_ allemand[59], qui n'existe
point chez les Anglais, les Franais et les Italiens. C'est encore par
des raisons semblables, que les Anglais crivent _Rooda_, l'le que les
Italiens crivent _Ruda_, et que nous devons prononcer comme les Arabes,
_Rouda_; que Pocoke crit _haramm_, pour _harmi_, un _voleur_; que
Niebuhr crit _dsjebel_, pour _djebel_, une _montagne_; que d'Anville,
qui a beaucoup us de mmoires anglais, crit _Shm_ pour _Chm_, la
_Syrie_, _wadi_ pour _oudi_, une valle, et mille autres exemples.

Par l, comme je l'ai dit, s'est introduit un dsordre d'orthographe qui
confond tout; et si l'on n'y remdie, il en rsultera pour le moderne,
l'inconvnient dont on se plaint pour l'ancien. C'est avec leur
ignorance des langues _barbares_, et avec leur manie d'en plier les sons
 leur gr, que les Grecs et les Romains nous ont fait perdre la trace
des noms originaux, et nous ont privs d'un moyen prcieux de
reconnatre l'tat ancien dans celui qui subsiste. Notre langue, comme
la leur, a cette dlicatesse; elle dnature tout, et notre oreille
rejette comme barbare tout ce qui lui est inusit. Sans doute il est
inutile d'introduire des sons nouveaux; mais il serait  propos de nous
rapprocher de ceux que nous traduisons, et de leur assigner, pour
reprsentants, les plus rapprochs des ntres, en leur ajoutant des
signes convenus. Si chaque peuple en faisait autant, la nomenclature
deviendrait une, comme ses modles[60]; et ce serait un premier pas vers
une opration qui devient de jour en jour plus pressante et plus facile,
un alphabet gnral qui puisse convenir  toutes les langues, ou du
moins  celles de l'Europe. Dans le cours de cet ouvrage, je citerai le
moins qu'il me sera possible de mots arabes; mais lorsque j'y serai
oblig, qu'on ne s'tonne pas si je m'loigne souvent de l'orthographe
de la plupart des voyageurs. A en juger par ce qu'ils ont crit, il ne
parat pas qu'aucun ait saisi les vrais lments de l'alphabet arabe, ni
connu les principes  suivre dans la translation des mots  notre
criture[61]. Je reviens  mon sujet.

Une troisime race d'habitants en gypte est celle des _Turks_, qui sont
les matres du pays, ou qui du moins en ont le titre. Dans l'origine,
ce nom de Turk n'tait point particulier  la nation  qui nous
l'appliquons; il dsignait en gnral des peuples rpandus  l'orient et
mme au nord de la mer Caspienne, jusqu'au-del du lac Aral, dans les
vastes contres qui ont pris d'eux leur dnomination de
_Tourk-estn_[62]. Ce sont ces mmes peuples dont les anciens Grecs ont
parl sous le nom de Parthes, de Massagtes, et mme de Scythes, auquel
nous avons substitu celui de _Tartares_. Pasteurs et vagabonds comme
les Arabes bedouins, ils se montrrent, dans tous les temps, guerriers
farouches et redoutables. Ni Kyrus ni Alexandre ne purent les subjuguer;
mais les Arabes furent plus heureux. Environ quatre-vingts ans aprs
Mahomet, ils entrrent, par ordre du kalife _Ouled I_, dans les pays
des Turks, et leur firent connatre leur religion et leurs armes. Ils
leur imposrent mme des tributs; mais l'anarchie s'tant glisse dans
l'empire, les gouverneurs rebelles se servirent d'eux pour rsister aux
_kalifes_, et ils furent mls dans toutes les affaires. Ils ne
tardrent pas d'y prendre un ascendant qui drivait de leur genre de
vie. En effet, toujours sous des tentes, toujours les armes  la main,
ils formaient un peuple guerrier, et une milice rompue  toutes les
manoeuvres des combats. Ils taient diviss, comme les Bedouins, en
tribus ou _camps_, appels dans leur langue _ordou_, dont nous avons
fait _horde_, pour dsigner leurs peuplades. Ces tribus, allies ou
divises entre elles pour leurs intrts, avaient sans cesse des guerres
plus ou moins gnrales; et c'est  raison de cet tat, que l'on voit
dans leur histoire plusieurs peuples galement nomms _Turks_,
s'attaquer, se dtruire et s'expulser tour  tour. Pour viter la
confusion, je rserverai le nom de _Turks_ propres  ceux de
Constantinople, et j'appellerai _Turkmans_ ceux qui les prcdrent.

Quelques hordes de _Turkmans_ ayant donc t introduites dans l'empire
arabe, elles parvinrent en peu de temps  faire la loi  ceux qui les
avaient appeles comme allies ou comme stipendiaires. Les _kalifes_ en
firent eux-mmes une exprience remarquable. _Motazzam_[63], frre et
successeur d'_Almamoun_, ayant pris pour sa garde un corps de Turkmans,
se vit contraint de quitter Bagdad  cause de leurs dsordres. Aprs
lui, leur pouvoir et leur insolence s'accrurent au point qu'ils
devinrent les arbitres du trne et de la vie des princes; ils en
massacrrent trois en moins de trois ans. Les kalifes, dlivrs de cette
premire tutelle, ne devinrent pas plus sages. Vers 935,
_Radi-b'ellah_[64] ayant encore dpos son autorit dans les mains d'un
Turkman, ses successeurs retombrent dans les premires chanes; et sous
la garde des _emirs-el-omara_, ils ne furent plus que des fantmes de
puissance. Ce fut dans les dsordres de cette anarchie qu'une foule de
_hordes_ turkmanes pntrrent dans l'empire, et qu'elles fondrent
divers tats indpendants, plus ou moins passagers, dans le _Kerman_, le
_Korasan_,  _Iconium_,  _Alep_,  _Damas_ et en _gypte_.

Jusqu'alors les Turks actuels, distingus par le nom d'_Ogouzians_,
taient rests  l'orient de la Caspienne et vers le Djihoun; mais dans
les premires annes du 13^{e} sicle, _Djenkiz-Kan_ ayant amen toutes
les tribus de la haute Tartarie contre les princes de _Balk_ et de
_Samarqand_, les Ogouzians ne jugrent pas  propos d'attendre les
_Mogols_: ils partirent sous les ordres de leur chef _Soliman_, et
poussant devant eux leurs troupeaux, ils vinrent (en 1214) camper dans
l'_Aderbedjn_, au nombre de cinquante mille cavaliers. Les Mogols les y
suivirent, et les poussrent plus  l'ouest dans l'Armnie. Soliman
s'tant noy (en 1220) en voulant passer l'Euphrate  cheval, _Ertogrul_
son fils prit le commandement des hordes, et s'avana dans les plaines
de l'Asie mineure, o des pturages abondants attiraient ses troupeaux.
La bonne conduite de ce chef lui procura dans ces contres une force et
une considration qui firent rechercher son alliance par d'autres
princes. De ce nombre fut le Turkman _Ala-el-din_, sultan  Iconium. Cet
Ala-el-din se voyant vieux et inquit par les Tartares de
_Djenkiz-Kan_, accorda des terres aux Turks d'Ertogrul, et le fit mme
gnral de toutes ses troupes. Ertogrul rpondit  la confiance du
sultan, battit les _Mogols_, acquit de plus en plus du crdit et de la
puissance, et les transmit  son fils _Osman_, qui reut d'un
_Ala-el-din_, successeur du premier, le Qofetn, le tambour et les
queues de cheval, symboles du commandement chez tous les Tartares. Ce
fut cet _Osman_ qui, pour distinguer ses _Turks_ des autres, voulut
qu'ils portassent dsormais son nom, et qu'on les appelt _Osmanls_,
dont nous avons fait Ottomans[65]. Ce nouveau nom devint bientt
redoutable aux Grecs de Constantinople, sur qui Osman envahit des
terrains assez considrables pour en faire un royaume puissant. Bientt
il lui en donna le titre, en prenant lui-mme, en 1300, la qualit de
_soltn_, qui signifie _souverain absolu_. On sait comment ses
successeurs, hritiers de son ambition et de son activit, continurent
de s'agrandir aux dpens des Grecs; comment de jour en jour, leur
enlevant des provinces en Europe et en Asie, ils les resserrrent jusque
dans les murs de Constantinople; et comment enfin Mahomet II, fils
d'Amurat, ayant emport cette ville en 1453, anantit ce rejeton de
l'empire de Rome. Alors les Turks, se trouvant libres des affaires
d'Europe, reportrent leur ambition sur les provinces du midi. Bagdd,
subjugue par les Tartares, n'avait plus de kalifes depuis deux cents
ans[66]; mais une nouvelle puissance forme en Perse, avait succd 
une partie de leurs domaines. Une autre, forme dans l'gypte, ds le
dixime sicle, et subsistant alors sous le nom de _Mamlouks_, en avait
dtach la Syrie et le Diarbekr. Les Turks se proposrent de dpouiller
ces rivaux. _Bayazid_, fils de Mahomet, excuta une partie de ce dessein
contre le _sofi_ de Perse, en s'emparant de l'Armnie; et Slim son fils
le complta contre les _Mamlouks_. Ce sultan les ayant attirs prs
d'Alep en 1517, sous prtexte de l'aider dans la guerre de Perse, tourna
subitement ses armes contre eux, et leur enleva de suite la Syrie et
l'gypte, o il les poursuivit. De ce moment le sang des Turks fut
introduit dans ce pays; mais il s'est peu rpandu dans les villages. On
ne trouve presque qu'au Kaire des individus de cette nation: ils y
exercent les arts, et occupent les emplois de religion et de guerre.
Ci-devant ils y joignaient toutes les places du gouvernement; mais
depuis environ trente ans, il s'est fait une rvolution tacite, qui,
sans leur ter le titre, leur a drob la ralit du pouvoir.

Cette rvolution a t l'ouvrage d'une quatrime et dernire race, dont
il nous reste  parler. Ses individus, ns tous au pied du Caucase, se
distinguent des autres habitans par la couleur blonde de leurs cheveux,
trangre aux naturels de l'gypte. C'est cette espce d'hommes que nos
croiss y trouvrent dans le treizime sicle, et qu'ils appelrent
_Mamelus_, ou plus correctement _Mamlouks_. Aprs avoir demeur presque
anantis pendant deux cent trente ans sous la domination des Ottomans,
ils ont trouv moyen de reprendre leur prpondrance. L'histoire de
cette milice, les faits qui l'amenrent pour la premire fois en gypte,
la manire dont elle s'y est perptue et rtablie, enfin son genre de
gouvernement, sont des phnomnes politiques si bizarres, qu'il est
ncessaire de donner quelques pages  leur dveloppement.




CHAPITRE II.

Prcis de l'histoire des Mamlouks.


Les Grecs de Constantinople, avilis par un gouvernement despotique et
bigot, avaient vu, dans le cours du septime sicle, les plus belles
provinces de leur empire devenir la proie d'un peuple nouveau. Les
Arabes, exalts par le fanatisme de _Mahomet_, et plus encore par le
dlire de jouissances jusqu'alors inconnues, avaient conquis, en
quatre-vingts ans, tout le nord de l'Afrique jusqu'aux Canaries, et tout
le midi de l'Asie jusqu' l'Indus et aux dserts tartares. Mais le livre
du _prophte_, qui enseignait la mthode des ablutions, des jenes et
des prires, n'avait point appris la science de la lgislation, ni ces
principes de la morale naturelle, qui sont la base des empires et des
socits. Les Arabes savaient vaincre et nullement gouverner: aussi
l'difice informe de leur puissance ne tarda-t-il pas de s'crouler. Le
vaste empire des _kalifes_, pass du despotisme  l'anarchie, se
dmembra de toutes parts. Les gouverneurs temporels, dsabuss de la
saintet de leur chef spirituel, s'rigrent partout en souverains, et
formrent des tats indpendants. L'gypte ne fut pas la dernire 
suivre cet exemple; mais ce ne fut qu'en 969[67] qu'il s'y tablit une
puissance rgulire, dont les princes, sous le nom de _kalifes
ftmtes_, disputrent  ceux de Bagdd jusqu'au titre de leur dignit.
Ces derniers,  cette poque, privs de leur autorit par la milice
turkmane, n'taient plus capables de rprimer ces prtentions. Ainsi les
_kalifes_ d'gypte restrent matres paisibles de ce riche pays, et ils
en eussent pu former un tat puissant. Mais toute l'histoire des Arabes
s'accorde  prouver que cette nation n'a jamais connu _la science du
gouvernement_. Les souverains d'gypte, despotes comme ceux de Bagdd,
marchrent par les mmes routes  la mme destine. Ils se mlrent de
querelles de sectes, ils en firent mme de nouvelles, et perscutrent
pour avoir des proslytes. L'un d'eux, nomm _Hkem-b'amr-ellh_[68],
eut l'extravagance de se faire reconnatre pour dieu incarn, et la
barbarie de mettre le feu au Kaire pour se dsennuyer. D'autres
dissiprent les fonds publics par un luxe bizarre. Le peuple foul les
prit en aversion; et leurs courtisans, enhardis par leur faiblesse,
aspirrent  les dpouiller. Tel fut le cas d'_Adhad-el-dn_, dernier
rejeton de cette race. Aprs une invasion des croiss, qui lui avaient
impos un tribut, un de ses gnraux, dpos, le menaa de lui enlever
un pouvoir dont il se montrait peu digne. Se sentant incapable de
rsister par lui-mme, et sans espoir dans sa nation qu'il avait
aline, il eut recours aux trangers. En vain le raisonnement et
l'exprience de tous les temps lui dictaient que ces trangers,
dpositaires de sa personne, en seraient aussi les matres; une premire
imprudence en ncessita une seconde: il appela une race de Turkmans et
de Kourdes qui s'taient fait un tat dans le nord de la Syrie, et il
implora _Nour-el-dn_, souverain d'Alep, qui dvorant dja l'gypte, se
hta d'y envoyer une arme. Elle dlivra effectivement _Adhad_ du tribut
des Francs et des prtentions de son gnral; mais le kalife ne fit que
changer d'ennemis: on ne lui laissa que l'ombre de la puissance; et
_Selh-el-dn_, qui prit, en 1171, le commandement des troupes, finit
par le faire trangler. C'est ainsi que les Arabes d'gypte furent
assujettis  des trangers, dont les princes commencrent une nouvelle
dynastie dans la personne de _Selh-el-dn_.

Pendant que ces choses se passaient en gypte, pendant que les croiss
d'Europe se faisaient chasser de Syrie pour leurs dsordres, des
mouvements extraordinaires prparaient d'autres rvolutions dans la
haute Asie. Djenkiz-Kan, devenu seul chef de presque toutes les hordes
tartares, n'attendait que le moment d'envahir les tats voisins: une
insulte faite  des marchands sous sa protection, dtermina sa marche
contre le sultan de Balk et l'orient de la Perse. Alors, c'est--dire
vers 1218, ces contres devinrent le thtre d'une des plus sanglantes
calamits dont l'histoire des conqurants fasse mention. Les Mogols, le
fer et la flamme  la main, pillant, gorgeant, brlant, sans
distinction d'ge ni de sexe, rduisirent tout le pays du Sihoun au
Tigre en un dsert de cendres et d'ossements. Ayant pass au nord de la
Caspienne, ils poussrent leurs ravages jusque dans la Russie et le
Cuban. Ce fut cette expdition, arrive en 1227, dont les suites
introduisirent les Mamlouks en gypte. Les Tartares, las d'gorger,
avaient ramen une foule de jeunes esclaves des deux sexes; leurs camps
et les marchs de l'Asie en taient remplis. Les successeurs de
_Selh-el-dn_, qui,  titre de _Turkmans_, conservaient des
correspondances vers la Caspienne, virent dans cette rencontre une
occasion de se former  bon march une milice dont ils connaissaient la
beaut et le courage. Vers l'an 1230, l'un d'eux fit acheter jusqu'
12,000 jeunes gens qui se trouvrent _Tcherksses_, _Mingreliens_ et
_Abazans_. Il les fit lever dans les exercices militaires, et en peu de
temps il eut une lgion des plus beaux et des meilleurs soldats de
l'Asie, mais aussi des plus mutins, comme il ne tarda pas de
l'prouver. Bientt cette milice, semblable aux gardes prtoriennes,
lui fit la loi. Elle fut encore plus audacieuse sous son successeur,
qu'elle dposa. Enfin, en 1250, peu aprs le dsastre de saint Louis,
ces soldats turent le dernier prince _turkman_, et lui substiturent un
de leurs chefs, avec le titre de _sultan_[69], en gardant pour eux celui
de _Mamlouks_, qui signifie un esclave militaire[70].

Telle est cette milice d'esclaves devenus despotes, qui depuis plusieurs
sicles rgit les destins de l'gypte. Ds l'origine, les effets
rpondirent aux moyens: sans contrat social entre eux que l'intrt du
moment, sans droit public avec la nation que celui de la conqute, les
Mamlouks n'eurent pour rgle de conduite et de gouvernement que la
violence d'une soldatesque effrene et grossire. Le premier chef qu'ils
lurent, ayant occup cet esprit turbulent  la conqute de la Syrie, il
obtint un rgne de 17 ans; mais depuis lui pas un seul n'est parvenu 
ce terme. Le fer, le cordon, le poison, le meurtre public ou
l'assassinat priv, ont t le sort d'une suite de tyrans, dont on
compte 47 dans une espace de 257 ans. Enfin, en 1517, Slim, sultan des
Ottomans, ayant pris et fait pendre Toumm-bek, leur dernier chef, mit
fin  cette dynastie[71].

Selon les principes de la politique turke, Slim devait exterminer tout
le corps des Mamlouks; mais une vue plus raffine le fit pour cette fois
droger  l'usage. Il sentit, en tablissant un pacha dans l'gypte, que
l'loignement de la capitale deviendrait une grande tentation de
rvolte, s'il lui confiait la mme autorit que dans les autres
provinces. Pour parer  cet inconvnient, il combina une forme
d'administration telle, que les pouvoirs, partags entre plusieurs
corps, gardassent un quilibre qui les tnt tous dans sa dpendance: la
portion des Mamlouks chapps  son premier massacre lui parut propre 
ce dessein. Il tablit donc un _dioun_, ou _conseil_ de rgence, qui
fut compos du pacha et des chefs des 7 corps militaires. L'office du
pacha fut de notifier  ce conseil les ordres de la _Porte_, de faire
passer le tribut, de veiller  la sret du pays contre les ennemis
extrieurs, de s'opposer  l'agrandissement des divers partis; de leur
ct, les membres du conseil eurent le droit de rejeter les ordres du
pacha, en motivant les refus; de le dposer mme, et de ratifier toutes
les ordonnances civiles ou politiques. Quant aux _Mamlouks_, il fut
arrt qu'on prendrait parmi eux les 24 gouverneurs ou beks des
provinces: on leur confia le soin de contenir les Arabes, de veiller 
la perception des tributs et  toute la police intrieure; mais leur
autorit fut purement passive, et ils ne durent tre que les instruments
des volonts du conseil. L'un d'eux, rsidant au Kaire, eut le titre de
_chaik-el-beled_[72], qu'on doit traduire par _gouverneur de la ville_,
dans un sens purement civil, c'est--dire, sans aucun pouvoir militaire.

Le sultan tablit aussi des tributs, dont une partie fut destine 
soudoyer 20,000 hommes de pied et un corps de 12,000 cavaliers,
rsidants sur le pays: l'autre,  procurer  la Mekke et  Mdine des
provisions de bl dont elles manquent; et la troisime,  grossir le
kazn ou trsor de Constantinople, et  soutenir le luxe du _srail_.
Du reste, le peuple, qui devait subvenir  ces dpenses, ne fut compt,
comme l'a trs-bien observ Savary, que comme un agent passif, et resta
soumis comme auparavant  toute la rigueur d'un despotisme militaire.

Cette forme de gouvernement n'a pas mal rpondu aux intentions de Slim,
puisqu'elle a dur plus de 2 sicles; mais depuis 50 ans, la Porte
s'tant relche de sa vigilance, il s'est introduit des nouveauts dont
l'effet a t de multiplier les _Mamlouks_; de reporter en leurs mains
les richesses et le crdit, et enfin, de leur donner sur les Ottomans un
ascendant qui a rduit  peu de chose le pouvoir de ceux-ci. Pour
concevoir cette rvolution, il faut connatre par quels moyens les
_Mamlouks_ se sont perptus et multiplis en gypte.

En les voyant subsister en ce pays depuis plusieurs sicles, on croirait
qu'ils s'y sont reproduits par la voie ordinaire de la gnration; mais
si leur premier tablissement fut un fait singulier, leur perptuation
en est un autre qui n'est pas moins bizarre. Depuis 550 ans qu'il y a
des _Mamlouks_ en gypte, pas un seul n'a donn ligne subsistante; il
n'en existe pas une famille  la seconde gnration: tous leurs enfants
prissent dans le premier ou le second ge. Les Ottomans sont presque
dans le mme cas, et l'on observe qu'ils ne s'en garantissent qu'en
pousant des femmes indignes, ce que les _Mamlouks_ ont toujours
ddaign[73]. Qu'on explique pourquoi des hommes bien constitus, maris
 des femmes saines, ne peuvent naturaliser sur les bords du Nil un sang
form aux pieds du Caucase, et qu'on se rappelle que les plantes
d'Europe refusent galement d'y maintenir leur espce; on pourra hsiter
de croire ce double phnomne; mais il n'en est pas moins constant, et
il ne parat pas nouveau; les anciens ont des observations qui y sont
analogues: ainsi, lorsque Hippocrate[74] dit que chez les Scythes et les
gyptiens, tous les individus se ressemblent, et que ces deux nations
ne ressemblent  aucune autre; lorsqu'il ajoute que dans le pays de ces
deux peuples, le climat, les saisons, les lments et le terrain ont une
uniformit qu'ils n'ont point ailleurs, n'est-ce pas reconnatre cette
espce d'intolrance dont je parle? Quand de tels pays impriment un
caractre si particulier  ce qui leur appartient, n'est-ce pas une
raison de repousser tout ce qui leur est tranger? Il semble alors que
le seul moyen de naturalisation pour les animaux et pour les plantes,
est de se mnager une affinit avec le climat, en s'alliant aux espces
indignes; et les _Mamlouks_, ainsi que je l'ai dit, s'y sont refuss.
Le moyen qui les a perptus et multiplis est donc le mme qui les y a
tablis; c'est--dire qu'ils se sont rgnrs par des esclaves
transports de leur pays originel. Depuis les Mogols, ce commerce n'a
pas cess sur les bords du Kuban et du Phase[75]; comme en Afrique, il
s'y entretient, et par les guerres que se font les nombreuses peuplades
de ces contres, et par la misre des habitants qui vendent leurs
propres enfants pour vivre. Ces esclaves des deux sexes, transports
d'abord  Constantinople, sont ensuite rpandus dans tout l'empire, o
ils sont achets par les gens riches. Les Turks, en s'emparant de
l'gypte, auraient d sans doute y prohiber cette dangereuse
marchandise: ne l'ayant pas fait, ils se sont attir le revers qui
aujourd'hui les dpossde; ce revers a t prpar de longue main par
plusieurs abus. Depuis long-temps la Porte ngligeait les affaires de
cette province. Pour contenir les pachas, elle avait laiss le divan
tendre son pouvoir, et les chefs des _janissaires_ et des _azbs_
taient devenus tout-puissants. Les soldats eux-mmes, devenus citoyens
par les mariages qu'ils avaient contracts, n'taient plus les cratures
de Constantinople. Un changement arriv dans la discipline avait aggrav
le dsordre. Dans l'origine, les sept corps militaires avaient des
caisses communes; et quoique la socit ft riche, les particuliers, ne
disposant de rien, ne pouvaient rien. Les chefs, que cette disposition
gnait, eurent le crdit de la faire abolir, et ils obtinrent la
permission de possder des proprits foncires, des terres et des
villages. Or, comme ces terres et ces villages dpendaient des
gouverneurs _mamlouks_, il fallut les mnager, pour qu'ils ne les
grevassent point. De ce moment, les _beks_ acquirent une influence sur
les gens de guerre, qui jusqu'alors les avaient ddaigns; et cette
influence devint d'autant plus grande, que leur gestion leur procurait
des richesses considrables: ils les employrent  se faire des amis et
des cratures; ils multiplirent leurs esclaves, et aprs les avoir
affranchis, ils les poussrent de tout leur crdit aux grades de la
milice et du gouvernement. Ces parvenus conservant pour leurs patrons un
respect que l'usage de l'Orient consacre, ils leur formrent des
factions dvoues  toutes leurs volonts. Telle fut la marche par
laquelle _Ybrahim_, l'un des kiyas[76] ou colonels vtrans des
_janissaires_, parvint vers 1746  se saisir de tous les pouvoirs: il
avait tellement multipli et avanc ses affranchis, que sur les 24 beks
que l'on devait compter, il y en avait 8 de sa _maison_. Il en retirait
une prpondrance d'autant plus certaine, que le pacha laissait toujours
des places vacantes pour en percevoir les moluments. D'autre part, ses
largesses lui avaient attach les officiers et les soldats de son corps.
Enfin l'association de _Rodoan_, le plus accrdit des colonels _azbs_,
mettait le sceau  sa puissance. Le pacha, matris par cette faction,
ne fut plus qu'un fantme, et les ordres du sultan s'vanouirent devant
ceux d'Ybrahim. A sa mort, arrive en 1757, sa _maison_, c'est--dire
ses affranchis, diviss entre eux, mais runis contre les autres,
continurent de faire la loi. Rodoan, qui avait succd  son collgue,
ayant t chass et tu par une cabale de jeunes _beks_, on vit divers
_commandants_ se succder dans un assez court espace. Enfin, vers 1766,
un des principaux acteurs des troubles, _Ali-bek_, qui pendant plusieurs
annes a fix l'attention de l'Europe, prit un ascendant dcid sur ses
rivaux, et sous le titre d'_mir-hadj_ et de _chaik-el-beled_, parvint 
s'arroger toute la puissance. L'histoire des Mamlouks tant lie  la
sienne, nous allons continuer l'une en exposant l'autre.




CHAPITRE III.

Prcis de l'histoire d'Ali-Bek[77].


La naissance d'Ali-bek est soumise aux mmes incertitudes que celle de
la plupart des _Mamlouks_. Vendus en bas ge par leurs parents, ou
enlevs par des ennemis, ces enfants conservent peu le souvenir de leur
origine et de leur patrie, souvent mme ils les clent. L'opinion l
plus accrdite sur Ali est qu'il naquit parmi les Abazans, l'un des
peuples qui habitent le Caucase, et dont les esclaves sont les plus
recherchs[78]. Les marchands qui font ce commerce le transportrent,
dans l'une de leurs cargaisons annuelles, au Kaire: il y fut achet par
les frres Isaac et Yousef, juifs douaniers, qui en firent prsent 
Ybrahim Kiya. On estime qu'il pouvait avoir alors 12  14 ans; mais les
Orientaux, tant musulmans que chrtiens, ne tenant point de registres de
naissance, on ne sait jamais leur ge prcis. Ali, chez son nouveau
patron, remplit les fonctions des Mamlouks, qui sont presque en tout
celles des pages chez les princes. Il reut l'ducation d'usage, qui
consiste  bien manier un cheval,  tirer la carabine et le pistolet, 
lancer le _djerid_,  frapper du sabre, et mme un peu,  lire et 
crire. Dans tous ces exercices, il montra une ptulance qui lui valut
le surnom turk de _djendli_, c'est--dire, _fou_. Mais les soucis de
l'ambition parvinrent  le calmer. Vers l'ge de 18  20 ans, son patron
lui laissa crotre la barbe, c'est--dire, qu'il l'affranchit; car chez
les Turks un visage sans moustaches et sans barbe n'appartient qu'aux
esclaves et aux femmes, et de l cette impression dfavorable qu'ils
reoivent du premier aspect de tout Europen. En l'affranchissant,
Ybrahim lui donna une femme, des revenus, et le promut au grade de
_kchef_ ou _gouverneur_ de district; enfin il le mit au rang des 24
beks. Ces divers grades, le crdit et les richesses qu'il y acquit,
veillrent l'ambition d'Ali-bek. La mort de son patron, arrive en
1757, ouvrit  ses projets une libre carrire. Il se mla dans toutes
les intrigues qui se firent pour lever ou supplanter les commandants.
Rodoan Kiya lui dut sa ruine. Aprs Rodoan, diverses factions portrent
tour  tour leurs chefs  sa place. Celui qui l'occupait en 1762, tait
Abd-el-Rahmn, peu puissant par lui-mme, mais soutenu par plusieurs
maisons confdres. Ali tait alors _chaik-el-beled_; il saisit le
moment qu'Abd-el-Rahmn conduisait la caravane de la Mekke, pour le
faire exiler; mais lui-mme eut bientt son tour, et fut condamn 
passer  Gaze. Gaze, dpendant d'un pacha turk, n'tait point un lieu
assez agrable ni assez sr pour qu'il acceptt cet exil; aussi n'en
prit-il la route que par feinte, et ds le troisime jour il tourna vers
_Sad_, o il fut rejoint par ses partisans. Ce fut  Djirdj qu'un
sjour de 2 ans mrit sa tte, et qu'il prpara les moyens d'obtenir et
d'assurer le pouvoir qu'il ambitionnait. Les amis que son argent lui fit
au Kaire l'ayant enfin rappel en 1766, il parut subitement dans cette
ville, et en une seule nuit il tua 4 beks de ses ennemis, en exila 4
autres, et se trouva dsormais chef du parti le plus nombreux. Devenu
dpositaire de toute l'autorit, il rsolut de l'employer  s'agrandir
encore davantage. Son ambition ne se borna plus au simple titre de
_commandant_ ni de _quaiem-maquam_. La suzerainet de Constantinople
offensa son orgueil, et il n'aspira pas moins qu'au titre de _sultan_
d'gypte. Toutes ses dmarches furent relatives  ce but: il chassa le
pacha, qui n'tait plus qu'un tre de reprsentation; il refusa le
tribut accoutum; enfin, en 1768, il battit monnaie  son propre
coin[79]. La Porte ne vit pas sans indignation ces atteintes  son
autorit; mais pour les rprimer il et fallu une guerre ouverte, et les
circonstances n'taient pas favorables. L'Arabe _Dher_, tabli dans
_Acre_, tenait en chec la Syrie; et le divan de Constantinople, occup
des affaires de la Pologne et des prtentions des Russes, n'avait
d'attention que pour le Nord. On tenta la voie usite des capidjis; mais
le poison ou le poignard surent toujours prvenir le cordon qu'ils
portaient. _Ali-bek_, profitant des circonstances, poussa de plus en
plus ses entreprises et ses succs. Depuis plusieurs annes, une partie
du Sad tait occupe par des chaiks arabes peu soumis. L'un d'eux,
nomm _Hammm_, y formait une puissance capable d'inquiter. Ali
commena par se dlivrer de ce souci, et sous prtexte que ce chaik
reclait un dpt confi par Ybrahim Kiya, et qu'il accueillait des
rebelles, il envoya contre lui, en 1769, un corps, de Mamlouks command
par son favori Mohammad-bek qui dtruisit en une seule journe Hammm et
sa puissance.

La fin de cette mme anne vit une autre expdition dont les suites
devaient rejaillir jusque sur l'Europe. Ali-bek arma des vaisseaux 
_Suez_, et les chargeant de Mamlouks, il ordonna au bek _Hasan_ d'aller
occuper Djedda, port de la Mekke, pendant qu'un corps de cavalerie, sous
la conduite de _Mohammad-bek_, marcha par terre  la Mekke mme, qui fut
prise sans coup frir et livre au pillage. Son dessein tait de faire
de Djedda l'entrept du commerce de l'Inde; et ce projet suggr par un
jeune ngociant vnitien[80] admis  sa confiance, devait faire
abandonner le trajet par le cap de Bonne-Esprance, et lui substituer
l'ancienne route de la Mditerrane et de la mer Rouge. Mais, sans
parler du revers qui termina cette entreprise[81], la suite des faits a
prouv qu'on s'tait trop press, et qu'avant d'introduire l'or dans un
pays, il faut y tablir des lois.

Cependant Ali-bek, vainqueur d'un chaik du Sad, et du chrif de la
Mekke, se crut fait dsormais pour commander au monde entier. Ses
courtisans lui dirent qu'il tait aussi puissant que le sultan de
Constantinople, et il le crut comme ses courtisans. Un peu de
raisonnement lui et dmontr que la proportion de l'gypte au reste de
l'empire n'en fait qu'un bien petit tat, et que 7 ou 8,000 cavaliers
qu'il commandait taient peu de chose en comparaison de 100,000
janissaires dont le sultan pouvait disposer; mais les Mamlouks ne savent
point de gographie; et Ali, qui voyait l'gypte de prs, la trouvait
plus grande que la Turkie qu'il voyait de loin. Il rsolut donc de
commencer le cours de ses conqutes. La Syrie, qui tait  sa porte, fut
naturellement la premire qu'il se proposa: tout favorisait ses vues. La
guerre des Russes, ouverte en 1769, occupait toutes les forces des Turks
dans le Nord. Le chaik Dher, rvolt, tait un alli puissant et
fidle; enfin les concussions du pacha de Damas, en disposant les
esprits  la rvolte, offraient la plus belle occasion d'envahir son
gouvernement, et de mriter le titre de librateur des peuples. Ali
saisit trs-bien cet ensemble, et il ne diffra de se mettre en
mouvement, qu'autant que l'exigeaient les prparatifs ncessaires.
Toutes les mesures tant prises, il publia, en dcembre 1770, un
manifeste contre _Osman_, pacha de Damas, et il envoya 500 Mamlouks
occuper Gaze, pour s'assurer l'entre de la Palestine. Osman n'apprit
pas plus tt l'invasion, qu'il accourut. Les Mamlouks, effrays de sa
diligence et du nombre de ses troupes, se tinrent, la bride en main,
prts  fuir au premier signal; mais _Dher_, l'homme le plus diligent
qu'ait vu depuis long-temps la Syrie, _Dher_ accourut d'Acre, et les
tira d'embarras. Osman, camp prs de Yfa, prit la fuite sans rendre de
combat. Dher occupa Yfa, Raml et toute la Palestine, et la route
resta ouverte  la grande arme qu'on attendait.

Elle arriva sur la fin de fvrier 1771: les gazettes du temps, qui
comptrent 60,000 hommes, ont fait croire en Europe que c'tait une
arme semblable  celles de Russie ou d'Allemagne; mais les Turks, et
surtout ceux de l'Asie, diffrent encore plus des Europens par l'tat
militaire que par les usages et les moeurs. Il s'en faut beaucoup que
60,000 hommes, chez eux, soient 60,000 soldats comme les ntres. L'arme
dont il s'agit en est un exemple: elle pouvait monter rellement 
40,000 ttes qu'il faut classer comme il suit; savoir, 5,000 Mamlouks,
tous  cheval, et c'tait l vritablement l'arme; environ 1,500
Barbaresques  pied, et pas d'autre infanterie. Les Turks n'en
connaissent pas; chez eux, l'homme  cheval est tout. En outre, chaque
Mamlouk ayant  sa suite deux valets  pied arms d'un bton, il en
rsulte 10,000 valets; plus, un excdant de valets et de _serrdjs_ ou
valets  cheval pour les beks et kchefs, valu 2,000, et tout le reste
vivandiers et goujats: voil cette arme, telle que me l'ont dpeinte
en Palestine des personnes qui l'ont vue et suivie. Elle tait commande
par le favori d'_Ali-bek, Mohammad-bek_, surnomm _Aboudhb_, ou pre
de l'or,  raison du luxe de sa tente et de ses harnais. Quant  l'ordre
et  la discipline, il n'en faut pas faire mention. Les armes des
Mamlouks et des Turks ne sont qu'un amas confus de cavaliers sans
uniformes, de chevaux de toute taille et de toutes couleurs, marchant
sans observer ni rangs, ni distributions. Cette foule s'achemina vers
Acre, laissant sur son passage les traces de son indiscipline et de sa
rapacit: l se fit la runion des troupes du chaik Dher, qui
consistaient en 1,500 _Safadiens_[82]  cheval, commands par son fils
_Ali_; en 1,200 cavaliers _Mottoulis_, ayant pour chef le chaik
_Nsif_, et  peu prs 1,000 Barbaresques  pied. Cette runion opre,
et le plan concert, l'on marcha vers Damas dans le courant d'avril.
Osman, qui avait eu le loisir de se prparer, avait de son ct
rassembl une arme nombreuse et aussi mal ordonne. Les pachas de
Sad[83], de Tripoli et d'Alep s'taient joints  lui, et ils
attendaient l'ennemi sous les murs mmes de Damas. Il ne faut pas
s'imaginer ici des mouvements combins, tels que ceux qui, depuis 100
ans, ont fait de la guerre parmi nous une science de calcul et de
rflexion. Les Asiatiques n'ont pas les premiers lments de cette
conduite. Leurs armes sont des _cohues_, leurs marches des pillages,
leurs campagnes des incursions, leurs batailles des batteries; le plus
fort ou le plus hardi va chercher l'autre, qui souvent fuit sans combat;
s'il attend de pied ferme, on s'aborde, on se mle; on tire les
carabines, on rompt des lances, on se taille  coups de sabre; on n'a
presque jamais de canon, et lorsqu'il y en a, il est de peu de service.
La terreur se rpand souvent sans raison: un parti fuit; l'autre le
presse, et crie victoire. Le vaincu subit la loi du vainqueur, et
souvent la campagne finit avec la bataille.

Tel fut en partie ce qui se passa en Syrie en 1771. L'arme d'Ali-bek et
de Dher marcha contre Damas. Les pachas l'attendirent; on s'approcha,
et le 6 juin on en vint  une affaire dcisive: les Mamlouks et les
Safadiens fondirent avec tant de fureur sur les Turks, que ceux-ci,
pouvants du carnage, prirent la fuite; les pachas ne furent pas les
derniers  se sauver; les allis, matres du terrain, s'emparrent sans
effort de la ville qui n'avait ni soldats ni murs. Le chteau seul
rsista. Ses murailles ruines n'avaient pas un canon, encore moins de
canonniers; mais il y avait un foss marcageux, et derrire les ruines
quelques fusiliers; et cela suffit pour arrter cette arme de
cavaliers: cependant, comme les assigs taient vaincus par l'opinion,
ils capitulrent le troisime jour, et la place devait tre livre le
lendemain, lorsque le point du jour amena la plus trange des
rvolutions. Au moment que l'on attendait le signal de la reddition,
Mohammad fait tout  coup crier la retraite, et tous ses cavaliers
tournent vers l'gypte. En vain Ali-Dher et Nsif surpris, accourent et
demandent la cause d'un retour si incroyable: le _Mamlouk_ ne rpond 
leurs instances que par une menace hautaine, et tout dcampe en
confusion. Ce ne fut pas une retraite, mais une fuite; on et dit que
l'ennemi les chassait l'pe dans les reins; la route de Damas au Kaire
fut couverte de pitons, de cavaliers pars, de munitions et de bagages
abandonns. On attribua dans le temps cette aventure bizarre  un
prtendu bruit de la mort d'Ali-bek; mais le vrai noeud de l'nigme fut
une confrence secrte qui se passa de nuit dans la tente de
Mohammad-bek. Osman ayant vu que la force tait sans succs, employa la
sduction. Il trouva moyen d'introduire chez le gnral gyptien un
agent dli qui, sous prtexte de traiter de pacification, tenta de
semer la rvolte et la discorde. Il insinua  Mohammad que le rle qu'il
jouait tait aussi peu convenable  son honneur qu' sa sret; qu'il se
trompait s'il croyait que le sultan dt laisser impunies les saillies
d'Ali-bek; que c'tait un sacrilge de violer une ville sainte comme
Damas, l'une des deux portes de la _Kab_[84]; qu'il s'tonnait que lui
Mohammad prfrt  la faveur du sultan celle d'un de ses esclaves, et
qu'il plat un second matre entre son souverain et lui; que d'ailleurs
on savait que ce matre, en l'exposant chaque jour  de nouveaux
dangers, le sacrifiait, et  son ambition personnelle, et  la jalousie
de son kiya, le Copte _Rezq_. Ces raisons, et surtout ces deux
dernires, qui portaient sur des faits connus, frapprent vivement
Mohammad et ses beks: aussitt ils dlibrrent, et se lirent par
serment sur le _sabre_ et le _Qran_; ils dcidrent qu'on partirait
sans dlai pour le Kaire. Ce fut en consquence de ce dessein qu'ils
dcamprent si brusquement, en abandonnant leur conqute: ils marchrent
avec tant de prcipitation, que le bruit de leur arrive ne les prcda
au Kaire que de six heures. Ali-bek en fut pouvant, et il et dsir
de punir sur-le-champ son gnral; mais Mohammad parut si bien
accompagn, qu'il n'y eut pas moyen de rien tenter contre sa personne:
il fallut dissimuler, et Ali-bek s'y soumit d'autant plus aisment,
qu'il devait sa fortune bien plus encore  cet art qu' son courage.

Priv tout  coup des fruits d'une guerre dispendieuse, Ali-bek ne
renona pas  ses projets. Il continua d'envoyer des secours  son
alli Dher, et il prpara une seconde arme pour l'anne 1772; mais la
fortune, lasse de faire pour lui plus que sa prudence, cessa de le
favoriser. Un premier revers fut la perte de plusieurs _caysses_ ou
bateaux qu'un corsaire russe enleva  la vue de Damit, au moment qu'ils
portaient des riz  Dher; mais un autre accident bien plus grave, fut
l'vasion de Mohammad-bek. Ali-bek avait de la peine  oublier l'affaire
de Damas; nanmoins, par un reste de cet amour que l'on a pour ceux 
qui l'on a fait du bien, il ne pouvait se dcider  un coup violent,
quand un propos gliss par le ngociant vnitien qui jouissait de sa
confiance, vint l'y dterminer. Les sultans des Francs, disait un jour
Ali-bek  cet Europen, de qui je le tiens, les sultans des Francs
ont-ils des enfants aussi riches que mon fils Mohammad? Non, seigneur,
lui rpondit le courtisan: ils s'en donnent bien de garde; car ils
prtendent que les enfants trop grands sont souvent presss d'hriter de
leurs pres. Ce mot pntra comme un trait dans le coeur d'Ali-bek. De
ce moment il vit dans Mohammad un rival dangereux, et il rsolut sa
perte. Pour l'effectuer sans risques, il envoya d'abord un ordre 
toutes les portes du Kaire de ne laisser sortir aucun Mamlouk dans la
soire ou pendant la nuit; puis il fit signifier  Mohammad d'aller
sur-le-champ en exil au Sad. Il comptait, par cette contradiction, que
Mohammad serait arrt aux portes, et que les gardiens s'emparant de sa
personne, on en aurait bon march; mais le hasard trompa ces mesures
vagues et timides. La fortune voulut que par un malentendu, on crt
Mohammad charg d'ordres particuliers d'Ali. On le laissa passer avec sa
suite, et de ce moment tout fut perdu. Ali-bek, instruit de la mprise,
le fit poursuivre; mais Mohammad tint une contenance si menaante, qu'on
n'osa l'attaquer. Il se retira au Sad, frmissant de colre et plein du
dsir de la vengeance. Un autre danger l'y attendait. Ayoub-bek,
lieutenant d'Ali, feignant d'entrer dans les ressentiments de l'exil,
l'accueillit avec transport, et jura sur le sabre et le Qran de faire
cause commune avec lui. Peu de temps aprs on surprit des lettres de cet
Ayoub  Ali, par lesquelles il lui promettait incessamment la tte de
son ennemi. Mohammad, ayant dcouvert la trame, fit saisir le tratre;
et, aprs lui avoir coup les poings et la langue, il l'envoya au Kaire
recevoir la rcompense de son patron.

Cependant les Mamlouks, jaloux de la fortune et las des hauteurs
d'Ali-bek, dsertrent en foule vers son rival. Les Arabes de _Hammm_,
par ressentiment et par espoir de butin, se joignirent  eux. En
quarante jours Mohammad se vit assez fort pour descendre du Sad et
venir camper  4 lieues du Kaire. Ali-bek, troubl de son approche,
hsita sur le parti qu'il devait prendre, et prit le plus mauvais.
Craignant de se voir trahi s'il marchait en personne, il fit avancer un
corps de troupes sous la conduite d'Ismal-bek, dont il avait lieu de se
dfier, et lui-mme campa avec sa maison aux portes du Kaire. Ismal,
qui avait tremp dans l'affaire de Damas, ne fut pas plus tt en
prsence de l'ennemi, qu'il passa de son ct; ses troupes,
dconcertes, se replirent en fuyant vers le Kaire: pendant qu'elles se
rejoignaient au corps de rserve, les Arabes et les Mamlouks qui les
poursuivaient les attaqurent si brusquement que la droute devint
gnrale. Ali-bek perdant courage ne songea plus qu' sauver ses trsors
et sa personne. Il rentra prcipitamment dans la ville, et, pillant  la
hte sa propre maison, il prit la fuite vers Gaze, suivi de 800 Mamlouks
qui s'attachrent  sa fortune. Il voulait passer sur-le-champ jusqu'
Acre, chez son alli Dher; mais les habitants de Nblous et de Yfa lui
fermrent la route. Il fallut que Dher vnt lui-mme lever les
obstacles. L'Arabe le reut avec cette simplicit et cette franchise qui
de tout temps ont fait le caractre de sa nation, et il l'emmena  Acre.
Sade alors assige par les troupes d'Osman et par les Druzes,
demandait des secours. Il alla les porter, et Ali l'y accompagna. Leurs
troupes runies formaient environ 7,000 cavaliers. A leur approche les
Turks levrent le sige, et se retirrent  une lieue au nord de la
ville, sur la rivire d'_Aoula_. Ce fut l que se livra, en juillet
1772, la bataille la plus considrable et la plus mthodique de toute
cette guerre. L'arme turke, trois fois plus forte que celle des deux
allis, fut compltement battue. Les sept pachas qui la commandaient
prirent la fuite, et Sade resta  _Dher_, et  son gouverneur
_Degnizl_. De retour  _Acre_, Ali-bek et Dher allrent chtier les
habitants de Yfa, qui s'taient rvolts pour garder  leur profit un
dpt de munitions et de vtements qu'une flottille d'Ali y avait laiss
avant qu'il ft chass du Kaire. La ville, occupe par un chaik de
_Nblous_, ferma ses portes, et il fallut l'assiger. Cette expdition
commena en juillet, et dura 8 mois, quoique Yfa n'et pour enceinte
qu'un vrai mur de jardin sans foss; mais en Syrie et en gypte on est
encore plus novice dans la guerre de sige que dans celle de campagne:
enfin les assigs capitulrent en fvrier 1773. Ali, dsormais libre,
ne songea plus qu' repasser au Kaire. _Dher_ lui offrait des secours;
les Russes, avec qui Ali avait contract une alliance en traitant
l'affaire du corsaire, promettaient de le seconder: seulement il fallait
du temps pour rassembler ces moyens pars, et Ali s'impatientait. Les
promesses de Rezq, son oracle et son kiya, irritaient encore sa
ptulance. Ce Copte ne cessait de lui dire que l'heure de son retour
tait venue; que les astres en prsentaient les signes les plus
favorables; que la perte de Mohammad tait prsage de la manire la
plus certaine. Ali, qui, comme tous les Turks, croyait fermement 
l'astrologie, et qui se fiait d'autant plus  Rezq, que souvent ses
prdictions avaient russi, ne pouvait plus supporter de dlais. Les
nouvelles du Kaire achevrent de lui faire perdre patience. Dans les
premiers jours d'avril on lui remit des lettres signes de ses amis, par
lesquelles ils lui marquaient qu'on tait las de son ingrat esclave, et
qu'on n'attendait que sa prsence pour le chasser. Sur-le-champ il
arrta son dpart, et sans donner aux Russes le temps d'arriver, il
partit avec ses Mamlouks et 1,500 Safadiens commands par _Osman_, fils
de _Dher_; mais il ignorait que les lettres du Kaire taient une ruse
de Mohammad; que ce bek les avait exiges par violence pour le tromper
et l'attirer dans un pige qu'il lui tendait. En effet, Ali, s'tant
engag dans le dsert qui spare Gaze de l'gypte, rencontra prs de
_Salhie_ un corps de 1,000 Mamlouks d'lite qui l'attendaient. Ce corps
tait conduit par le jeune bek _Mourd_, qui, pris de la femme
d'Ali-bek, l'avait obtenue de Mohammad au cas qu'il livrt la tte de
cet illustre infortun. A peine Mourd eut-il aperu la poussire qui
annonait au loin les ennemis, que fondant sur eux avec sa troupe, il
les mit en dsordre; pour comble de bonheur il rencontra Ali-bek dans la
mle, l'attaqua, le blessa au front d'un coup de sabre, le prit et le
conduisit  Mohammad. Celui-ci, camp deux lieues en arrire, reut son
ancien matre avec ce respect exagr si familier aux _Turks_ et cette
sensibilit que sait feindre la perfidie. Il lui donna une tente
magnifique, recommanda qu'on en prt le plus grand soin, se dit mille
fois _son esclave, baisant la poussire de ses pieds_; mais le troisime
jour ce spectacle se termina par la mort d'Ali-bek, due, selon les uns,
aux suites de sa blessure, selon les autres, au poison: les deux cas
sont si galement probables, qu'on n'en peut rien dcider.

Ainsi se termina la carrire de cet homme, qui, pendant quelque temps,
avait fix l'attention de l'Europe, et donn  bien des politiques
l'esprance d'une grande rvolution. On ne peut nier qu'il n'ait t un
homme extraordinaire; mais l'on s'en fait une ide exagre, quand on le
met dans la classe des grands hommes: ce que racontent de lui des
tmoins dignes de foi, prouve que s'il eut le germe des grandes
qualits, le dfaut de culture les empcha de prendre ce dveloppement
qui en fait de grandes vertus. Passons sur sa crdulit en astrologie,
qui dtermina plus souvent ses actions que des motifs rflchis. Passons
aussi sur ses trahisons, ses parjures, l'assassinat mme de ses
bienfaiteurs[85], par lesquels il acquit ou maintint sa puissance. Sans
doute, la morale d'une socit anarchique est moins svre que celle
d'une socit paisible; mais en jugeant les ambitieux par leurs propres
principes, on trouvera qu'Ali-bek a mal connu ou mal suivi son plan
d'agrandissement, et qu'il a lui-mme prpar sa perte. On a droit
surtout de lui reprocher trois fautes: 1 Cette imprudente passion de
conqutes, qui puisa sans fruit ses revenus et ses forces, et lui fit
ngliger l'administration intrieure de son propre pays. 2 Le repos
prcoce auquel il se livra, ne faisant plus rien que par ses
lieutenants; ce qui diminua parmi les Mamlouks le respect qu'on avait
pour lui, et enhardit les esprits  la rvolte. 3 Enfin, les richesses
excessives qu'il entassa sur la tte de son favori, et qui lui
procurrent le crdit dont il abusa. En supposant Mohammad vertueux, Ali
ne devait-il pas craindre la sduction des adulateurs, qui en tout pays
se rassemblent autour de l'opulence? Cependant il faut admirer dans
Ali-bek une qualit qui le distingue de la foule des tyrans qui ont
gouvern l'gypte: si les vices d'une mauvaise ducation l'empchrent
de connatre la vraie gloire, il est du moins constant qu'il en eut le
dsir; et ce dsir ne fut jamais celui des mes vulgaires. Il ne lui
manqua que d'tre approch par des hommes qui en connussent les routes;
et parmi ceux qui commandent, il en est peu dont on puisse faire cet
loge.

Je ne puis passer sous silence une observation que j'ai entendu faire
au Kaire. Ceux des ngocians europens qui ont vu le rgne d'Ali-bek et
sa ruine, aprs avoir vant la bont de son administration, son zle
pour la justice et sa bienveillance pour les Francs, ajoutent avec
surprise que le peuple ne le regretta point; ils en prennent occasion de
rpter ces reproches d'inconstance et d'ingratitude qu'on a coutume de
faire au peuple; mais en examinant tous les accessoires, ce fait ne m'a
pas paru si bizarre qu'il en a l'apparence. En gypte, comme en tous
pays, les jugements du peuple sont dicts par l'intrt de sa
subsistance; c'est selon que ses gouverneurs la lui rendent aise ou
difficile, qu'il les aime ou les hait, les blme ou les approuve: et
cette manire de juger ne peut tre ni aveugle ni injuste. En vain lui
diront-ils que l'honneur de l'empire, la gloire de la nation,
l'encouragement du commerce et des beaux-arts exigent telle ou telle
opration. Le besoin de vivre doit passer avant tout; et quand la
multitude manque de pain, elle a du moins le droit de refuser sa
reconnaissance et son admiration. Qu'importait au peuple d'gypte
qu'Ali-bek conqut le Sad, la Mekke et la Syrie, si ses conqutes ne
rendaient pas son sort meilleur? Et il en devint pire; car ces guerres
aggravrent les contributions par leurs frais. La seule expdition de la
Mekke cota vingt-six millions de France. Les sorties de bl
qu'occasionnrent les armes, jointes au monopole de quelques
ngociants en faveur, causrent une famine qui dsola le pays pendant
tout le cours de 1770 et 1771. Or, quand les habitans du Kaire et les
paysans des villages mouraient de faim, avaient-ils tort de murmurer
contre Ali-bek? avaient-ils tort de condamner le commerce de l'Inde, si
tous ses avantages devaient se concentrer en quelques mains? Quand Ali
dpensait 225,000 livres pour l'inutile poigne d'un _kandjar_[86], si
les joailliers vantaient sa magnificence, le peuple n'avait-il pas le
droit de dtester son luxe? Cette libralit, que ses courtisans
appelaient vertu, le peuple, aux dpens de qui elle s'exerait,
n'avait-il pas raison de l'appeler vice? tait-ce un mrite  cet homme
de prodiguer un or qui ne lui cotait rien? tait-ce une justice de
satisfaire, aux dpens du public, ses affections ou ses obligations
particulires, comme il fit avec son panetier[87]? On ne peut le nier,
la plupart des actions d'Ali-bek offrent bien moins les principes
gnraux de la justice et de l'humanit, que les motifs d'une ambition
et d'une vanit personnelles. L'gypte n'tait  ses yeux qu'un domaine,
et le peuple un troupeau dont il pouvait disposer  son gr. Doit-on
s'tonner aprs cela, si les hommes qu'il traita en matre imprieux,
l'ont jug en mercenaires mcontents?




CHAPITRE IV.

Prcis des vnements arrivs depuis la mort d'Ali-bek jusqu'en 1785.


Depuis la mort d'Ali-bek, le sort des gyptiens ne s'est pas amlior:
ses successeurs n'ont pas mme imit ce qu'il y avait de louable dans sa
conduite. _Mohammad-bek_, qui prit sa place au mois d'avril 1773, n'a
montr, pendant deux ans de rgne, que les fureurs d'un brigand et les
noirceurs d'un tratre. D'abord, pour colorer son ingratitude envers son
patron, il avait feint de n'tre que le vengeur des droits du sultan, et
le ministre de ses volonts; en consquence, il avait envoy 
Constantinople le tribut interrompu depuis six ans, et le serment d'une
obissance sans bornes. Il renouvela sa soumission  la mort d'Ali-bek;
et, sous prtexte de prouver son zle pour le sultan, il demanda la
permission de faire la guerre  l'Arabe _Dher_. La Porte, qui et
elle-mme sollicit cette dmarche comme une faveur, se trouva trop
heureuse de l'accorder comme une grace: elle y ajouta le titre de pacha
du Kaire, et Mohammad ne songea plus qu' cette expdition. On pourra
demander quel intrt politique avait un gouverneur d'gypte  dtruire
l'Arabe _Dher_, rebelle en Syrie. Mais ici la politique n'tait pas
plus consulte qu'en d'autres occasions. Les mobiles taient des
passions particulires, et entre autres un ressentiment personnel 
Mohammad-bek. Il ne pouvait oublier une lettre sanglante que _Dher_ lui
avait crite lors de la rvolution de Damas, ni toutes les dmarches
hostiles que le chaik avait faites contre lui en faveur d'Ali-bek.
D'ailleurs la cupidit se joignait  la haine. Le ministre de Dher,
_Ybrahim-Sabbr_[88], passait pour avoir entass des trsors
extraordinaires, et l'gyptien voyait, en perdant Dher, le double
avantage de s'enrichir et de se venger. Il ne balana donc pas 
entreprendre cette guerre, et il en fit les prparatifs avec toute
l'activit que donne la haine. Il se munit d'un train d'artillerie
extraordinaire; il fit venir des canonniers trangers, et il en confia
le commandement  l'Anglais Robinson; il fit transporter de Suez un
canon de 16 pieds de longueur, qui restait depuis long-temps inutile.
Enfin, au mois de fvrier 1776, il parut en Palestine avec une arme
gale  celle qu'il avait mene contre Damas. A son approche, les gens
de Dher qui occupaient _Gaze_, ne pouvant esprer de s'y soutenir, se
retirrent; il s'en empara, et sans s'arrter il marcha contre Yf.
Cette ville, qui avait une garnison, et dont les habitants avaient tous
l'habitude de la guerre, se montra moins docile que Gaze, et il fallut
l'assiger. L'histoire de ce sige serait un monument curieux de
l'ignorance de ces contres dans l'art militaire; quelques faits
principaux en donneront une ide suffisante.

_Yf_, l'ancienne Iopp, est situe sur un rivage dont le niveau
gnral est peu lev au-dessus de la mer. Le seul emplacement de la
ville se trouve tre une colline en pain de sucre, d'environ 130 pieds
perpendiculaires. Les maisons, distribues sur la pente, offrent le coup
d'oeil pittoresque des gradins d'un amphithtre; sur la pointe est une
petite citadelle qui domine le tout; le bas de la colline est enceint
d'un mur sans rempart, de 12  14 pieds de haut, sur 2 ou 3
d'paisseur. Les crneaux qui rgnent sur son fate sont les seuls
signes qui le distinguent d'un mur de jardin. Ce mur, qui n'a point de
foss, est entour de jardins, o les limons, les oranges et les
poncires acquirent dans un sol lger une grosseur prodigieuse: voil la
ville qu'attaquait Mohammad. Elle avait pour dfenseurs 5  600
_Safadiens_ et autant d'habitants, qui,  la vue de l'ennemi, prirent
leur sabre et leur fusil  pierre et  mche. Ils avaient quelques
canons de bronze de 24 livres de balles, sans affts; il les levrent
tant bien que mal sur quelques charpentes faites  la hte: et comptant
le courage et la haine pour la force, ils rpondirent aux sommations de
l'ennemi par des menaces et des coups de fusil.

Mohammad, voyant qu'il fallait les emporter de vive force, vint asseoir
son camp devant la ville; mais le Mamlouk savait si peu les rgles de
l'art, qu'il se plaa  demi-porte du canon; les boulets qui tombrent
sur ses tentes l'avertirent de sa faute: il recula: nouvelle exprience,
nouvelle leon; enfin il trouva la mesure, et se fixa: on planta sa
tente, o le luxe le plus effrn fut dploy de toutes parts: on dressa
tout autour et sans ordre, celles des Mamlouks; les Barbaresques firent
des huttes avec les troncs et les branches des orangers et des
limoniers; et la suite de l'arme s'arrangea comme elle put: on
distribua, tant bien que mal, quelques gardes, et, sans faire de
retranchements, on se rputa camp. Il fallait dresser des batteries; on
choisit un terrain un peu lev vers le sud-est de la ville, et l,
derrire quelques murs de jardin, on pointa 8 pices de gros canons 
200 pas de la ville, et l'on commena de tirer, malgr les fusiliers de
l'ennemi, qui, du haut des terrasses, turent plusieurs canonniers. Tout
cet ordre paratra si trange en Europe, que l'on sera tent d'en
douter; mais ces faits n'ont pas 11 ans: j'ai vu les lieux, j'ai entendu
nombre de tmoins oculaires, et je regarde comme un devoir de n'altrer
ni en bien ni en mal des faits sur lesquels l'esprit d'une nation doit
tre jug.

On sent qu'un mur de 3 pieds d'paisseur et sans rempart fut bientt
ouvert d'une large brche; il fallut, non pas y monter, mais la
franchir. Les Mamlouks voulaient qu'on le ft  cheval; mais on leur fit
comprendre que cela tait impossible; et, pour la premire fois, ils
consentirent  marcher  pied. Ce dut tre un spectacle curieux de les
voir avec leurs immenses culottes de _sailles_ de Venise, embarrasss de
leurs beniches retrousss, le sabre courbe  la main et le pistolet au
ct, avancer en trbuchant parmi les dcombres d'une muraille. Ils
crurent avoir tout surmont, quand ils eurent franchi cet obstacle; mais
les assigs, qui jugeaient mieux, attendirent qu'ils eussent dbouch
sur le terrain vide qui est entre la ville et le mur; l ils les
assaillirent, du haut des terrasses et des fentres des maisons, d'une
telle grle de balles, que les Mamlouks n'eurent pas mme l'envie de
mettre le feu; ils se retirrent, persuads que cet endroit tait un
coupe-gorge impntrable, puisqu'on n'y pouvait entrer  cheval.
Mourd-bek les ramena plusieurs fois, toujours inutilement. Mohammad-bek
schait de dsespoir, de rage et de soucis: 46 jours se passrent ainsi.
Cependant les assigs, dont le nombre diminuait par les attaques
ritres, et qui ne voyaient pas qu'on leur prpart des secours du
ct d'_Acre_, s'ennuyaient de soutenir seuls la cause de Dher. Les
musulmans surtout se plaignaient que les chrtiens, occups  prier, se
tenaient plus dans les glises qu'au champ de bataille. Quelques
personnes ouvrirent des pourparlers: on proposa d'abandonner la place si
les gyptiens donnaient des srets: on arrta des conditions, et l'on
pouvait regarder le trait comme conclu, lorsque dans la scurit qu'il
occasionait, quelques Mamlouks entrrent dans la ville. La foule les
suivit, ils voulurent piller, on voulut se dfendre, et l'attaque
recommena; l'arme alors s'y prcipita en foule, et la ville prouva
les horreurs du sac; femmes, enfants, vieillards, hommes faits, tout fut
pass au fil du sabre; et Mohammad, aussi lche que barbare, fit riger
sous ses yeux, pour monument de sa victoire, une pyramide de toutes les
ttes de ces infortuns: on assure qu'elles passaient 1200. Cette
catastrophe, arrive le 19 mai 1776, rpandit la terreur dans tout le
pays. Le chaik Dher mme s'enfuit d'Acre, o son fils Ali le remplaa.
Cet Ali, dont la Syrie clbre encore l'active intrpidit, mais qui en
a terni la gloire par ses rvoltes perptuelles contre son pre; cet Ali
crut que Mohammad, avec qui il avait fait un trait, le respecterait;
mais le Mamlouk, arriv aux portes d'Acre, lui dclara que, pour prix de
son amiti, il voulait la tte de Dher mme. Ali, tromp, rejeta le
parricide, et abandonna la ville aux gyptiens; ils la pillrent
compltement:  peine les ngociants franais furent-ils pargns;
bientt mme ils se virent dans un danger affreux. Mohammad, instruit
qu'ils taient dpositaires des richesses d'Ybrahim, Kiya de Dher,
leur dclara que s'ils ne les restituaient, il les ferait tous gorger.
Le dimanche suivant tait assign pour cette terrible recherche, quand
le hasard vint les dlivrer, eux et la Syrie, de ce flau. Mohammad,
saisi d'une fivre maligne, prit en 2 jours  la fleur de l'ge[89].
Les chrtiens de Syrie sont persuads que cette mort fut une punition du
prophte lie, dont il viola l'glise sur le Carmel. Ils racontent mme
que, dans son agonie, il le vit plusieurs fois sous la forme d'un
vieillard, et qu'il s'criait sans cesse: _Otez-moi ce vieillard qui
m'assige et m'pouvante_. Mais ceux qui approchrent de ce gnral dans
ses derniers moments, ont rapport au Kaire,  des personnes dignes de
foi, que cette vision, effet du dlire, avait son origine dans le
souvenir de meurtres particuliers, et que la mort de Mohammad fut due
aux causes bien naturelles d'un climat connu pour malsain, d'une chaleur
excessive, d'une fatigue immodre et des soucis cuisants que lui avait
causs le sige de Yfa. Il n'est pas hors de propos de remarquer  ce
sujet, que si l'on crivait l'histoire des chrtiens de Syrie et
d'gypte, elle serait aussi remplie de prodiges et d'apparitions qu'au
temps pass.

Cette mort ne fut pas plus tt connue, que toute cette arme, par une
droute semblable  celle de Damas, prit en tumulte le chemin de
l'gypte. Mourd-bek,  qui la faveur de Mohammad avait acquis un grand
crdit, se hta de regagner le Kaire, pour y disputer le commandement 
Ybrahim-bek. Celui-ci, galement affranchi et favori du mort, n'eut pas
plus tt appris l'tat des affaires, qu'il prit des mesures pour
s'assurer une autorit dont il tait dpositaire depuis l'absence de son
patron. Tout annonait une guerre ouverte; mais les deux rivaux,
mesurant chacun leurs moyens, se trouvrent une galit qui leur fit
craindre l'issue d'un combat. Ils prirent le parti de la paix, et ils
passrent un accord, par lequel l'autorit resta indivise,  condition
cependant qu'Ybrahim conserverait le titre de _chaik-el-beled_, ou de
_commandant_: l'intrt de leur sret commune dcida surtout cet
arrangement. Depuis la mort d'Ali-bek, les beks et les kachefs, issus de
sa _maison_[90], frmissaient en secret de voir la puissance passe aux
mains d'une faction nouvelle; la supriorit de Mohammad, ci-devant leur
gal, avait bless leurs prtentions; celle de ses esclaves leur parut
encore plus insupportable: ils rsolurent de s'en affranchir; et ils
commencrent des intrigues et des cabales qui aboutirent  former une
ligue contre Ybrahim et Mourd. Elle eut pour chef cet Ismal-bek qui
avait trahi Ali-bek, et qui restait seul bek de la cration d'Ybrahim
Kifa. Il se conduisit avec tant d'artifice, que Mourd et Ybrahim
furent obligs d'vacuer le Kaire de leur propre mouvement; ils se
rfugirent sous la protection du chteau; mais Ismal les y ayant
assigs, ils prirent le parti de passer au Sad. Peu aprs, la conduite
tyrannique de ce chef leur procura une foule de transfuges avec lesquels
ils revinrent l'attaquer, et ils le chassrent  leur tour. Ismal
dpossd s'enfuit  Gaze, d'o il passa par mer  _Dern_  l'ouest
d'Alexandrie, et se rendit par le dsert au Sad. D'autre part,
_Hasan-bek_, ci-devant gouverneur de Djedda, ayant t exil du Kaire et
s'tant pareillement rfugi au Sad, ces deux chefs s'unirent
d'intrts, et formrent un parti qui subsiste encore. Mourd et
Ybrahim, inquiets de sa dure, ont tent plusieurs fois de le dtruire,
sans en pouvoir venir  bout. Ils avaient fini par accorder aux rebelles
un district au-dessus de Djirdj; mais ces Mamlouks, qui ne soupirent
qu'aprs les dlices du Kaire, ayant fait quelques mouvements en 1783,
Mourd-bek crut devoir faire une tentative pour les exterminer:
j'arrivai dans le temps qu'il en faisait les prparatifs. Ses gens,
rpandus sur le Nil, arrtaient tous les bateaux qu'ils rencontraient,
et, le bton  la main, foraient les malheureux patrons de les suivre
au Kaire; chacun fuyait pour se drober  une corve qui ne devait
rapporter aucun salaire. Dans la ville, on avait impos une contribution
de 500,000 dahlers[91] sur le commerce; on forait les boulangers et les
divers marchands  fournir leurs denres au-dessous du prix qu'elles
leur cotaient, et toutes ces extorsions, si abhorres en Europe,
taient des choses d'usage. Tout fut prt dans les premiers jours
d'avril, et Mourd partit pour le Sad. Les nouvelles de Constantinople
et celles d'Europe qui les rptent, peignirent dans le temps cette
expdition comme une guerre considrable, et l'arme de Mourd comme une
puissante arme; elle l'tait relativement  ses moyens et  l'tat de
l'gypte; mais il n'en est pas moins vrai qu'elle ne passait pas 2,000
cavaliers. A voir l'altration habituelle des nouvelles de
Constantinople, il faut croire, ou que les Turks de la capitale
n'entendent rien aux affaires de l'gypte et de la Syrie, ou qu'ils
veulent en imposer aux Europens. Le peu de communication qu'il y a
entre ces parties loignes de l'empire, rend le premier cas plus
probable que le second. D'un autre ct, il semblerait que la rsidence
de nos ngociants dans les diverses chelles dt nous claircir; mais
les ngociants, renferms dans leurs _kans_ comme dans des prisons, ne
s'embarrassent que peu de tout ce qui est tranger  leur commerce, et
ils se contentent de rire des gazettes qu'on leur envoie d'Europe.
Quelquefois ils ont voulu les redresser; mais on a fait un si mauvais
emploi de leurs renseignements, qu'ils ont renonc  un soin onreux et
sans profit.

Mourd, parti du Kaire, conduisit ses cavaliers  grandes journes le
long du fleuve; les quipages, les munitions, suivaient dans les
bateaux, et le vent du nord, qui rgne le plus souvent, favorisait leur
diligence. Les exils, au nombre d'environ 500, taient placs
au-dessus de Djirdj. Lorsqu'ils apprirent l'arrive de l'ennemi, la
division se mit parmi eux: quelques-uns voulaient combattre, d'autres
voulaient capituler; plusieurs prirent ce dernier parti, et se rendirent
 Mourd-bek; mais Hasan et Ismal, toujours inbranlables, remontrent
vers Asouan, suivis d'environ 250 cavaliers. Mourd les poursuivit
jusque vers la cataracte, o ils s'tablirent sur des lieux escarps si
avantageux, que les Mamlouks, toujours ignorants dans la guerre de
poste, tinrent pour impossible de les forcer. D'ailleurs, craignant
qu'une trop longue absence du Kaire n'y ft clore des nouveauts contre
lui-mme, Mourd se hta d'y revenir, et les exils, sortis d'embarras,
revinrent prendre possession de leur poste au Sade, comme ci-devant.

Dans une socit o les passions des particuliers ne sont point diriges
vers un but gnral; o chacun, ne pensant qu' soi, ne voit dans
l'incertitude du lendemain que l'intrt du moment; o les chefs,
n'imprimant aucun sentiment de respect, ne peuvent maintenir la
subordination: dans une pareille socit, un tat fixe et constant est
une chose impossible; le choc tumultueux des parties incohrentes doit
donner une mobilit perptuelle  la machine entire: c'est ce qui ne
cesse d'arriver dans la socit des Mamlouks au Kaire. A peine Mourd
fut-il de retour, que de nouvelles combinaisons d'intrts excitrent
de nouveaux troubles; outre sa faction et celles d'Ybrahim et de la
maison d'Ali-bek, il y avait encore au Kaire divers beks sortis d'autres
maisons trangres  celles-l. Ces beks, que leur faiblesse
particulire faisait ngliger par les factions dominantes, s'avisrent,
au mois de juillet 1783, de runir leurs forces, jusqu'alors isoles, et
de former un parti qui et aussi ses prtentions au commandement. Le
hasard voulut que cette ligue ft vente, et leurs chefs, au nombre de
5, se virent condamns  l'improviste  passer en exil dans le Delta.
Ils feignirent de se soumettre; mais  peine furent-ils sortis de la
ville, qu'ils prirent la route du Sade, refuge ordinaire et commode de
tous les mcontents: on les poursuivit inutilement pendant une journe
dans le dsert des pyramides; ils chapprent aux Mamlouks et aux
Arabes, et ils arrivrent sans accident  Mini, o ils s'tablirent. Ce
village, situ 40 lieues au-dessus du Kaire, et plac sur le bord du Nil
qu'il domine, tait trs-propre  leur dessein. Matres du fleuve, ils
pouvaient arrter tout ce qui descendait du Sade: ils surent en
profiter; l'envoi de bl que cette province fait chaque anne en cette
saison tait une circonstance favorable; ils la saisirent; et le Kaire,
frustr de son approvisionnement, se vit menac de la famine. D'autre
part, les beks et les propritaires dont les terres taient dans le
_Faoum_ et au-del perdirent leurs revenus, parce que les exils les
mirent  contribution. Ce double dsordre exigeait une nouvelle
expdition. Mourd-bek, fatigu de la prcdente, refusa d'en faire une
autre; Ybrahim-bek s'en chargea. Ds le mois d'aot, malgr le
_Ramdan_, on en fit les prparatifs: comme  l'autre, on saisit tous
les bateaux et leurs patrons; on imposa des contributions; on
contraignit les fournisseurs. Enfin, dans les premiers jours d'octobre,
Ybrahim partit avec une arme qui passait pour formidable, parce qu'elle
tait d'environ 3,000 cavaliers. La marche se fit par le Nil, attendu
que les eaux de l'inondation n'avaient pas encore vacu tout le pays,
et que le terrain restait fangeux. En peu de jours on fut en prsence.
Ybrahim, qui n'a pas l'humeur si guerrire que Mourd, n'attaqua point
les confdrs; il entra en ngociation, et il conclut un trait verbal,
dont les conditions furent le retour des beks et leur rtablissement.
Mourd, qui souponna quelque trame contre lui dans cet accord, en fut
trs-mcontent: la dfiance s'tablit plus que jamais entre lui et son
rival. L'arrogance que les exils montrrent dans un divan gnral
acheva de l'alarmer: il se crut trahi; et, pour en prvenir l'effet, il
sortit du Kaire avec ses agents, et il se retira au Sade. On crut qu'il
y avait une guerre ouverte; mais Ybrahim temporisa. Au bout de 4 mois,
Mourd vint  Djiz, comme pour dcider la querelle par une bataille:
pendant 25 jours, les deux partis, spars par le fleuve, restrent en
prsence sans rien faire. On pourparla; mais Mourd, mcontent des
conditions, et ne se trouvant pas assez fort pour en dicter de vive
force, retourna au Sade. Il y fut suivi par des envoys qui, aprs 4
mois de ngociations, parvinrent enfin  le ramener au Kaire: les
conditions furent qu'il continuerait de partager l'autorit avec
Ybrahim, et que les 5 beks seraient dpouills de leurs biens. Ces beks,
se voyant sacrifis par Ybrahim, prirent la fuite; Mourd les
poursuivit, et, les ayant fait prendre par les Arabes du dsert, il les
ramena au Kaire pour les y garder  vue. Alors la paix sembla rtablie;
mais ce qui s'tait pass entre les deux commandants leur avait trop
dvoil  chacun leurs vritables intentions, pour qu'ils pussent
dsormais vivre comme amis. Chacun d'eux, bien convaincu que son rival
n'piait que l'occasion de le perdre, veilla pour viter une surprise,
ou la prparer. Cette guerre sourde en vint au point d'obliger
Mourd-bek de quitter le Kaire en 1784; mais, en se campant aux portes,
il y tint une si bonne contenance, qu'Ybrahim, effray  son tour,
s'enfuit avec ses gens au Sade. Il y resta jusqu'en mars 1785, que, par
un nouvel accord, il est revenu au Kaire. Il y partage comme ci-devant
l'autorit avec son rival, en attendant que quelque nouvelle intrigue
lui fournisse l'occasion de prendre sa revanche. Tel est le sommaire
des rvolutions qui ont agit l'gypte dans ces dernires annes. Je
n'ai point dtaill la foule d'incidents dont les vnements ont t
compliqus, parce que, outre leur incertitude, ils ne portent ni intrt
ni instruction: ce sont toujours des cabales, des intrigues, des
trahisons, des meurtres, dont la rptition finit par ennuyer; c'en est
assez si le lecteur saisit la chane des faits principaux, et en tire
des ides gnrales sur les moeurs et l'tat politique du pays qu'il
tudie. Il nous reste  joindre sur ces deux objets de plus grands
claircissements.




CHAPITRE V.

tat prsent de L'gypte.


Depuis la rvolution d'Ybrahim Kiya, et surtout depuis celle d'Ali-bek,
le pouvoir des Ottomans en gypte est devenu plus prcaire que dans
aucune autre province. Il est bien vrai que la Porte y conserve toujours
un pacha; mais ce pacha, resserr et gard  vue dans le chteau du
Kaire, est plutt le prisonnier des Mamlouks que le substitut du sultan.
On le dpose, on l'exile, on le chasse  volont; et, sur la simple
sommation d'un hraut vtu de noir[92], il _descend_ de son palais
comme le plus simple particulier. Quelques pachas, choisis  dessein par
la Porte, ont tent, par des manges secrets, de rtablir les pouvoirs
de leur dignit; mais les beks ont rendu ces intrigues si dangereuses,
qu'ils se bornent maintenant  passer tranquillement les trois ans que
doit durer leur captivit, et  manger en paix la pension qu'on leur
alloue.

Cependant les beks, dans la crainte de porter le divan  quelque parti
violent, n'osent dclarer leur indpendance. Tout continue de se faire
au nom du sultan: ses ordres sont reus, comme l'on dit, _sur la tte et
sur les yeux_, c'est--dire avec le plus grand respect; mais cette
apparence illusoire n'est jamais suivie de l'excution. Le tribut est
souvent suspendu, et il subit toujours des dfalcations. On passe en
compte des dpenses, telles que le curage des canaux, le transport des
dcombres du Kaire  la mer, le paiement des troupes, la rparation des
mosques, etc., etc., qui sont autant de dpenses fausses et simules.
On trompe sur le degr de l'inondation des terres: la crainte seule des
caravelles qui, chaque anne, viennent  Damit et  Alexandrie, fait
acquitter la contribution des riz et des bls; encore trouve-t-on le
moyen d'altrer les fournissements effectifs en capitulant avec ceux
qui les reoivent. De son ct, la Porte, fidle  sa politique
ordinaire, ferme les yeux sur tous ces abus; elle sent que, pour les
rprimer, il faudrait des efforts coteux, et peut-tre mme une guerre
ouverte qui compromettrait sa dignit: d'ailleurs, depuis plusieurs
annes, des intrts plus pressants l'obligent de rassembler vers le
nord toutes ses forces; occupe de sa propre sret dans Constantinople,
elle laisse aux circonstances le soin de rtablir son pouvoir dans les
provinces loignes: elle fomente les divisions des divers partis, pour
empcher qu'aucun ne prenne consistance; et cette mthode, qui ne l'a
point encore trompe, est galement avantageuse  ses grands officiers,
qui se font de gros revenus en vendant aux rebelles leur protection et
leur influence. L'amiral actuel, _Hasan-Pacha_, a su plus d'une fois
s'en prvaloir vis--vis de Mourd et d'Ybrahim, de manire  en obtenir
des sommes considrables.




CHAPITRE VI.

Constitution de la Milice des Mamlouks.


En s'emparant du gouvernement de l'gypte, les Mamlouks ont pris des
mesures qui semblent leur en assurer la possession. La plus efficace,
sans doute, est l'a prcaution qu'ils ont eue d'avilir les corps
militaires des _azbs_ et des _janissaires_. Ces deux corps, qui jadis
taient la terreur du pacha, ne sont plus que des simulacres aussi vains
que lui-mme. La Porte a encore cette faute  se reprocher: car, ds
avant l'instruction d'Ybrahim _Kiya_, le nombre des troupes turkes, qui
devait tre de 40,000 hommes, partie cavalerie, avait t rduit  plus
de moiti par l'avarice des commandants, qui dtournaient les payes 
leur profit; aprs Ybrahim, Ali-bek complta ce dsordre. D'abord il se
dfit de tous les chefs qui pouvaient lui faire ombrage; il laissa
vaquer les places sans les remplir; il ta aux commandants toute
influence, et il avilit toutes les troupes turkes, au point
qu'aujourd'hui les janissaires, les azbs et les 5 autres corps ne sont
qu'un ramas d'artisans, de goujats et de vagabonds qui gardent les
portes de qui les paie, et qui tremblent devant les Mamlouks comme la
populace du Kaire. C'est vritablement dans le corps de ces Mamlouks que
consiste toute la force militaire de l'gypte: parmi eux, quelques
centaines sont rpandues dans le pays et les villages pour y maintenir
l'autorit, y percevoir les tributs, et veiller aux exactions; mais la
masse est rassemble au Kaire. D'aprs les supputations de personnes
instruites, leur nombre ne doit pas excder 8,500 hommes, tant beks,
kchefs, que simples affranchis et Mamlouks encore esclaves; dans ce
nombre, il y a une foule de jeunes gens qui n'ont pas atteint 20 et 22
ans. La plus forte maison est celle d'_Ybrahim-bek_, qui a environ 600
Mamlouks: aprs lui vient Mourd, qui n'en a pas plus de 400, mais qui,
par son audace et sa prodigalit, fait contre-poids  l'opulence avare
de son rival; le reste des beks, au nombre de 18  20, en a depuis 50
jusqu' 200. Il y a en outre un grand nombre de Mamlouks que l'on
pourrait appeler vagues, en ce qu'tant issus de maisons teintes, ils
s'attachent  l'une ou  l'autre, selon leur intrt, prts  changer
pour qui leur donnera davantage. Il faut encore compter quelques
_Serrdjes_, espce de domestiques  cheval, qui portent les ordres des
beks, et remplissent les fonctions d'huissiers: le tout ensemble ne va
pas  10,000 cavaliers. On ne doit point compter d'infanterie: elle
n'est point estime en Turkie, et surtout dans les provinces d'Asie. Les
prjugs des anciens Perses et des Tartares rgnent encore dans ces
contres: la guerre n'y tant que l'art de fuir ou de poursuivre,
l'homme de cheval qui remplit le mieux ce double but est rput le seul
homme de guerre; et comme chez les barbares, l'homme de guerre est le
seul homme distingu, il en est rsult, pour la marche  pied, quelque
chose d'avilissant qui l'a fait rserver au peuple. C'est  ce titre que
les Mamlouks ne permettent aux habitants de l'gypte que les mulets et
les nes, et qu'eux seuls ont le privilge d'aller  cheval; ils en
usent dans toute son tendue:  la ville,  la campagne, en visite, mme
de porte en porte, on ne les voit jamais qu' cheval. Leur habillement
est venu se joindre aux prjugs pour leur en imposer l'obligation. Cet
habillement, qui, pour la forme, ne diffre point de celui de tous les
gens aiss en Turkie, mrite d'tre dcrit.




 I.

Vtements des Mamlouks.


D'abord c'est une ample chemise de toile de coton claire et jauntre,
par-dessus laquelle on revt une espce de robe de chambre en toile des
Indes, ou en toffes lgres de Damas et d'Alep. Cette robe appele
_antari_, tombe du cou aux chevilles, et croise sur le devant du corps
jusque vers les hanches, o elle se fixe par 2 cordons. Sur cette
premire enveloppe vient une seconde, de la mme forme, de la mme
ampleur, et dont les larges manches tombent galement jusqu'au bout des
doigts. Celle-ci s'appelle _coftn_; elle se fait ordinairement
d'toffes de soie plus riches que la premire. Une longue ceinture serre
ces deux vtements  la taille, et partage le corps en deux paquets.
Par-dessus ces deux pices en vient une 3^{e}, que l'on appelle
_djoub_; elle est de drap sans doublure, elle a la mme forme gnrale,
except que ses manches sont coupes au coude. Dans l'hiver, et souvent
mme dans l't, ce _djoub_ est garni d'une fourrure, et devient
_pelisse_. Enfin on met par-dessus ces 3 enveloppes une dernire, que
l'on appelle _beniche_. C'est le manteau ou l'habit de crmonie. Son
emploi est de couvrir exactement tout le corps, mme le bout des doigts,
qu'il serait trs-indcent de laisser paratre devant les grands. Sous
ce beniche, le corps a l'air d'un long sac d'o sortent un cou nu et une
tte sans cheveux, couverte d'un turban. Celui des Mamlouks, appel
_qouq_, est un cylindre jaune, garni en dehors d'un rouleau de
mousseline artistement compass. Leurs pieds sont couverts d'un chausson
de cuir jaune qui remonte jusqu'aux talons, et d'une pantoufle sans
quartier, toujours prte  rester en chemin. Mais la pice la plus
singulire de cet habillement est une espce de pantalon dont l'ampleur
est telle, que dans sa hauteur, il arrive au menton, et que chacune de
ses jambes pourrait recevoir le corps entier: ajoutez que les Mamlouks
le font de ce drap de Venise qu'on appelle _saille_, qui, quoique aussi
moelleux que l'elbeuf, est plus pais que la bure; et que, pour marcher
plus  l'aise, ils y renferment, sous une ceinture  coulisse, toute la
partie pendante des vtements dont nous avons parl. Ainsi emmaillots,
on conoit que les Mamlouks ne sont pas des pitons agiles; mais ce que
l'on ne conoit qu'aprs avoir vu les hommes de divers pays, est qu'ils
regardent leur habillement comme trs-commode. En vain leur objecte-t-on
qu' pied il empche de marcher, qu' cheval il charge inutilement, et
que tout cavalier dmont est un homme perdu; ils rpondent: _C'est
l'usage_, et ce mot rpond  tout.




 II.

quipage des Mamlouks.


Voyons si l'quipage de leur cheval est mieux raisonn. Depuis que l'on
a pris en Europe le bon esprit de se rendre compte des motifs de chaque
chose, on a senti que le cheval, pour excuter ses mouvements sous le
cavalier, avait besoin d'tre le moins charg qu'il est possible, et
l'on a allg son harnais autant que le permettait la solidit. Cette
rvolution, que le 18^{e} sicle a vu clore parmi nous, est encore bien
loin des Mamlouks, dont l'esprit est rest au 12^{e} sicle. Toujours
guids par l'usage, ils donnent au cheval une selle dont la charpente
grossire est charge de fer, de bois et de cuir. Sur cette selle
s'lve un troussequin de 8 pouces de hauteur, qui couvre le cavalier
jusqu'aux reins, pendant que, sur le devant, un pommeau, saillant de 4 
5 pouces, menace sa poitrine quand il se penche. Sous la selle, au lieu
de coussins, ils tendent 3 paisses couvertures de laine: le tout est
fix par une sangle qui passe sur la selle, et s'attache, non par des
boucles  ardillon, mais par des noeuds de courroies peu solides et
trs-compliqus. D'ailleurs, ces selles ont un large poitrail et
manquent de croupire, ce qui les jette trop sur les paules du cheval.
Les triers sont une plaque de cuivre plus longue et plus large que le
pied, et dont les cts, relevs d'un pouce, viennent mourir  l'anse
d'o ils pendent. Les angles de cette plaque sont tranchants, et
servent, au lieu d'peron,  ouvrir les flancs par de longues blessures.
Le poids ordinaire d'une paire de ces triers est de 9  10 livres, et
souvent ils passent 12 et 13. La selle et les couvertures n'en psent
pas moins de 25; ainsi le cheval porte d'abord un poids de 36 livres, ce
qui est d'autant plus ridicule, que les chevaux d'gypte sont
trs-petits. La bride est aussi mal conue dans son genre; elle est de
l'espce qu'on appelle _ la genette_, sans articulation. La gourmette,
qui n'est qu'un anneau de fer, serre le menton, au point d'en couper la
peau; aussi tous ces chevaux ont les barres brises, et manquent
absolument de _bouche_: c'est un effet ncessaire des pratiques des
Mamlouks, qui, au lieu de la mnager comme nous, la dtruisent par des
saccades violentes; ils les emploient surtout pour une manoeuvre qui
leur est particulire: elle consiste  lancer le cheval  bride abattue,
puis  l'arrter subitement au plus fort de la course; saisi par le
mords, le cheval roidit les jambes, plie les jarrets, et termine sa
carrire en glissant d'une seule pice, comme un cheval de bois: on
conoit combien cette manoeuvre rpte perd les jambes et la bouche;
mais les Mamlouks lui trouvent de la grace, et elle convient  leur
manire de combattre. Du reste, malgr leurs jambes en crochets, et les
perptuels mouvements de leurs corps, on ne peut nier qu'ils ne soient
des cavaliers fermes et vigoureux, et qu'ils n'aient quelque chose de
guerrier qui flatte l'oeil mme d'un tranger; il faut convenir aussi
qu'ils ont mieux raisonn le choix de leurs armes.




 III.

Armes des Mamlouks.


La premire est une carabine anglaise d'environ 30 pouces de longueur,
et d'un calibre tel, qu'elle peut lancer  la fois 10  12 balles, dont
l'effet, mme sans adresse, est toujours meurtrier. En second lieu, ils
portent  la ceinture 2 grands pistolets qui tiennent au vtement par
un cordon de soie. A l'aron pend quelquefois une masse d'armes dont ils
se servent pour assommer; enfin, sur la cuisse gauche pend  une
bandoulire un sabre courbe, d'une espce peu connue en Europe; sa lame,
prise en ligne droite, n'a pas plus de 24 pouces, mais, mesure dans sa
courbure, elle en a 30. Cette forme, qui nous parat bizarre, n'a pas
t adopte sans motifs; l'exprience apprend que l'effet d'une lame
droite est born au lieu et au moment de sa chute, parce qu'elle ne
coupe qu'en appuyant: une lame courbe, au contraire, prsentant le
tranchant en retraite, glisse par l'effort du bras, et continue son
action dans un long espace. Les barbares, dont l'esprit s'exerce de
prfrence sur les arts meurtriers, n'ont pas manqu cette observation,
et de l l'usage des cimeterres, si gnral et si ancien dans l'Orient.
Le commun des Mamlouks tire les siens de Constantinople et d'Europe;
mais les beks se disputent les lames de Perse et des anciennes fabriques
de Damas[93], qu'ils paient jusqu' 40 et 50 louis. Les qualits qu'ils
en estiment sont la lgret, la trempe gale et bien sonnante, les
ondulations du fer, et surtout la finesse du tranchant: il faut avouer
qu'elle est exquise; mais ces lames ont le dfaut d'tre fragiles comme
le verre.




 IV.

ducation et exercices des Mamlouks.


L'art de se servir de ces armes fait le sujet de l'ducation des
Mamlouks, et l'occupation de toute leur vie. Chaque jour, de grand
matin, la plupart se rendent dans une plaine hors du Kaire; et l,
courant  toute bride, ils s'exercent  sortir prestement la carabine de
la bandoulire,  la tirer juste,  la jeter sous la cuisse, pour saisir
un pistolet qu'ils tirent et jettent par-dessus l'paule: puis un
second, dont ils font de mme, se fiant au cordon qui les attache, sans
perdre de temps  les replacer. Les beks prsents les encouragent; et
quiconque brise le vase de terre qui sert de but reoit des loges et de
l'argent. Ils s'exercent aussi  bien manier le sabre, et surtout 
donner le coup de revers, qui prend de bas en haut, et qui est le plus
difficile  parer. Leurs tranchants sont si bons, et leurs mains si
adroites, que plusieurs coupent une tte de coton mouill, comme un pain
de beurre. Ils tirent aussi l'arc, quoiqu'ils l'aient banni des combats;
mais leur exercice favori est celui du _Djerid_: ce nom, qui signifie
proprement _roseau_, se donne en gnral  tout bton qu'on lance  la
main selon des principes qui ont d tre ceux des Romains pour le
_pilum_; au lieu de bton, les Mamlouks emploient des branches fraches
de palmier effeuilles. Ces branches, qui ont la forme d'une tige
d'artichaut, ont 4 pieds de longueur, et psent 5  6 livres. Arms de
ce trait, les cavaliers entrent en lice, et courant  toute bride, ils
se le lancent d'assez loin. Sitt lanc, l'agresseur tourne bride, et
celui qui fuit poursuit et jette  son tour. Les chevaux, dresss par
l'habitude, secondent si bien leurs matres, qu'on dirait qu'ils y
prennent autant de plaisir; mais ce plaisir est dangereux, car il y a
des bras qui lancent avec tant de roideur, que souvent le coup blesse,
et mme devient mortel. Malheur  qui n'esquivait pas le djerid
d'Ali-bek! Ces jeux, qui nous semblent barbares, tiennent de prs 
l'tat politique des nations. Il n'y a pas 3 sicles qu'ils existaient
parmi nous, et leur extinction est bien moins due  l'accident de Henri
II, ou  un esprit philosophique, qu' un tat de paix intrieure qui
les a rendus inutiles. Chez les Turks, au contraire, et chez les
Mamlouks, ils se sont conservs, parce que l'anarchie de leur socit a
continu de faire un besoin de tout ce qui est relatif  la guerre.
Voyons si leurs progrs dans cette partie sont proportionns  leur
pratique.




 V.

Art Militaire des Mamlouks.


Dans notre Europe, quand on parle de troupes et de guerre, on se figure
sur-le-champ une distribution d'hommes par compagnies, par bataillons,
par escadrons; des uniformes de tailles et de couleurs, des formations
par rangs et lignes, des combinaisons de manoeuvres particulires ou
d'volutions gnrales; en un mot, tout un systme d'oprations fondes
sur des principes rflchis. Ces ides sont justes par rapport  nous;
mais quand on les transporte aux pays dont nous traitons, elles
deviennent autant d'erreurs. Les Mamlouks ne connaissent rien de notre
art militaire; ils n'ont ni uniformes, ni ordonnance, ni formation, ni
discipline, ni mme de subordination. Leur runion est un attroupement,
leur marche est une cohue, leur combat est un duel, leur guerre est un
brigandage; ordinairement elle se fait dans la ville mme du Kaire: au
moment qu'on y pense le moins, une cabale clate, des beks montent 
cheval, l'alarme se rpand, leurs adversaires paraissent: on se charge
dans la rue le sabre  la main; quelques meurtres dcident la querelle,
et le plus faible ou le plus timide est exil. Le peuple n'est pour rien
dans ces combats; que lui importe que les tyrans s'gorgent? Mais on ne
doit pas le croire spectateur tranquille, au milieu des balles et des
coups de cimeterre; ce rle est toujours dangereux: chacun fuit du champ
de bataille, jusqu'au moment o le calme se rtablit. Quelquefois la
populace pille les maisons des exils, et les vainqueurs n'y mettent pas
d'obstacle. A ce sujet, il est bon d'observer que ces phrases usites
dans les nouvelles d'Europe: _les beks ont fait des recrues, les beks
ont ameut le peuple, le peuple a favoris un parti_, sont peu propres 
donner des ides exactes. Dans les dmls des Mamlouks, le peuple n'est
jamais qu'un acteur passif.

Quelquefois la guerre est transporte  la campagne, et les combattants
n'y dploient pas plus d'art. Le parti le plus fort ou le plus audacieux
poursuit l'autre; s'ils sont gaux en courage, ils s'attendent ou se
donnent un rendez-vous; et l, sans gard pour les avantages de
position, les deux troupes s'approchent en peloton, les plus hardis
marchent en tte; on s'aborde, on se dfie, on s'attaque; chacun choisit
son homme: on tire, si l'on peut, et l'on passe vite au sabre; c'est l
que se dploient l'art du cavalier et la souplesse du cheval. Si
celui-ci tombe, l'autre est perdu. Dans les droutes, les valets,
toujours prsents, relvent leur matre; et, s'il n'y a pas de tmoins,
ils l'assomment pour prendre la ceinture de sequins qu'il a soin de
porter. Souvent la bataille se dcide par la mort de 2 ou 3 personnes.
Depuis quelque temps surtout, les Mamlouks ont compris que leurs
patrons, tant les principaux intresss, devaient courir les plus
grands risques, et ils leur en laissent l'honneur. S'ils ont l'avantage,
tant mieux pour tout le monde; s'ils sont vaincus, l'on capitule avec le
vainqueur, qui souvent a fait ses conditions d'avance. Il n'y a que
profit  rester tranquille; on est sr de trouver un matre qui paie, et
l'on revient au Kaire vivre  ses dpens jusqu' nouvelle fortune.




 VI.

Discipline des Mamlouks.


Ce caractre, qui cause la mobilit de cette milice, est une suite
ncessaire de sa constitution. Le jeune paysan vendu en Mingrelie ou en
Gorgie n'a pas plus tt mis le pied en gypte, que ses ides subissent
une rvolution. Une carrire immense s'ouvre  ses regards. Tout se
runit pour veiller son audace et son ambition; encore esclave, il se
sent destin  devenir matre, et dja il prend l'esprit de sa future
condition. Il calcule le besoin qu'a de lui son patron, et il lui fait
acheter ses services et son zle: il les mesure sur le salaire qu'il en
reoit, ou sur celui qu'il en attend. Or, comme cette socit ne connat
pas d'autre mobile que l'argent, il en rsulte que le soin principal
des matres est de satisfaire l'avidit de leurs serviteurs pour
maintenir leur attachement. De l cette prodigalit des beks, ruineuse 
l'gypte qu'ils pillent; de l cette insubordination des Mamlouks,
fatale  leurs chefs qu'ils dpouillent; de l ces intrigues qui ne
cessent d'agiter les grands et les petits. A peine un esclave est-il
affranchi, qu'il porte dja ses regards sur les premiers emplois. Qui
pourrait arrter ses prtentions? Rien dans ceux qui commandent ne lui
offre cette supriorit de talents qui imprime le respect. Il n'y voit
que des soldats comme lui, parvenus  la puissance _par les dcrets du
sort_; et s'il plat au sort de le favoriser, il parviendra de mme, et
il ne sera pas moins habile dans l'art de gouverner, puisque cet art ne
consiste qu' prendre de l'argent et  donner des coups de sabre. De cet
ordre de choses est encore n un luxe effrn qui, levant les barrires
 tous les besoins, a donn  la rapacit des grands une tendue sans
bornes. Ce luxe est tel, qu'il n'y a point de Mamlouk dont l'entretien
ne cote par an 2,500 livres, et il en est beaucoup qui cotent le
double. A chaque ramdan, il faut un habillement neuf, il faut des draps
de France, des sailles de Venise, des toffes de Damas et des Indes. Il
faut souvent renouveler les chevaux, les harnais. On veut des pistolets
et des sabres damasquins, des triers dors d'or moulu, des selles et
des brides plaques d'argent. Il faut aux chefs, pour les distinguer du
vulgaire, des bijoux, des pierres prcieuses, des chevaux arabes de 2 et
300 louis, des chles de Kachemire[94] de 25 et 50 louis, et une foule
de pelisses, dont les moindres cotent 500 livres[95]. Les femmes ont
rejet, comme trop simple, l'ancien usage des garnitures de sequins sur
la tte et sur la poitrine; elles y ont substitu les diamants, les
meraudes, les rubis, les perles fines; et,  la passion des chles et
des fourrures, elles ont joint celle des toffes et des galons de Lyon.
Quand de tels besoins se trouvent dans une classe qui a en main toute
l'autorit, et qui ne connat de droits ni de proprit, ni de vie,
qu'on juge des consquences qu'ils doivent avoir, et pour les classes
obliges d'y fournir, et pour les moeurs mmes de ceux qui les ont.




 VII.

Moeurs des Mamlouks.


Les moeurs des Mamlouks sont telles, qu'il est  craindre, en conservant
les simples traits de la vrit, d'encourir le soupon d'une
exagration passionne. Ns la plupart dans le rit grec, et circoncis au
moment qu'on les achte, ils ne sont aux yeux des Turks mmes que des
_rengats_, sans foi ni religion. trangers entre eux, ils ne sont point
lis par ces sentiments naturels qui unissent les autres hommes. Sans
parents, sans enfants, le pass n'a rien fait pour eux; ils ne font rien
pour l'avenir. Ignorants et superstitieux par ducation, ils deviennent
farouches par les meurtres, sditieux par les tumultes, perfides par les
cabales, lches par la dissimulation, et corrompus par toute espce de
dbauche. Ils sont surtout adonns  ce genre honteux qui fut de tout
temps le vice des Grecs et des Tartares; c'est la premire leon qu'ils
reoivent de leur matre d'armes. On ne sait comment expliquer ce got,
quand on considre qu'ils ont tous des femmes,  moins de supposer
qu'ils recherchent dans un sexe le piquant des refus dont ils ont
dpouill l'autre; mais il n'en est pas moins vrai qu'il n'y a pas un
seul Mamlouk sans tache; et leur contagion a dprav les habitants du
Kaire, mme les chrtiens de Syrie qui y demeurent.




 VIII.

Gouvernement des Mamlouks.


Telle est l'espce d'hommes qui fait en ce moment le sort de l'gypte;
ce sont des esprits, de cette trempe qui sont  la tte du
gouvernement: quelques coups de sabre heureux, plus d'astuce ou d'audace
mnent  cette prminence; mais on conoit qu'en changeant de fortune,
les parvenus ne changent point de caractre, et qu'ils portent l'ame des
esclaves dans la condition des rois. La souverainet n'est pas pour eux
l'art difficile de diriger vers un but commun les passions diverses
d'une socit nombreuse, mais seulement un moyen d'avoir plus de femmes,
de bijoux, de chevaux, d'esclaves, et de satisfaire leurs fantaisies.
L'administration,  l'intrieur et  l'extrieur, est conduite dans cet
esprit. D'un ct, elle se rduit  manoeuvrer vis--vis de la cour de
Constantinople, pour luder le tribut ou les menaces du sultan; de
l'autre,  acheter beaucoup d'esclaves,  multiplier les amis, 
prvenir les complots,  dtruire les ennemis secrets par le fer ou le
poison; toujours dans les alarmes, les chefs vivent comme les anciens
tyrans de Syracuse. Mourd et Ybrahim ne dorment qu'au milieu des
carabines et des sabres. Du reste, nulle ide de police ni d'ordre
public[96]. L'unique affaire est de se procurer de l'argent; et le
moyen employ comme le plus simple est de le saisir partout o il se
montre, de l'arracher par violence  quiconque en possde, d'imposer 
chaque instant des contributions arbitraires sur les villages et sur la
douane, qui les reverse sur le commerce.




CHAPITRE VII.




 I.

tat du peuple en gypte.


On jugera aisment que, dans un tel pays, tout est analogue  un tel
rgime. L o le cultivateur ne jouit pas du fruit de ses peines, il ne
travaille que par contrainte, et l'agriculture est languissante: l o
il n'y a point de sret dans les jouissances, il n'y a point de cette
industrie qui les cre, et les arts sont dans l'enfance: l o les
connaissances ne mnent  rien, l'on ne fait rien pour les acqurir, et
les esprits sont dans la barbarie. Tel est l'tat de l'gypte. La
majeure partie des terres est aux mains des beks, des Mamlouks, des
gens de loi; le nombre des autres propritaires est infiniment born, et
leur proprit est sujette  mille charges. A chaque instant c'est une
contribution  payer, un dommage  rparer; nul droit de succession ni
d'hritage pour les immeubles; tout rentre au gouvernement, dont il faut
tout racheter. Les paysans y sont des manoeuvres  gages,  qui l'on ne
laisse pour vivre que ce qu'il faut pour ne pas mourir. Le riz et le bl
qu'ils cueillent passent  la table des matres, pendant qu'eux ne se
rservent que le _doura_, dont ils font un pain sans levain et sans
saveur quand il est froid. Ce pain, cuit  un feu form de la fiente
sche des buffles et des vaches[97], est, avec l'eau et les ognons
crus, leur nourriture de toute l'anne: ils sont heureux s'ils y peuvent
ajouter de temps en temps du miel, du fromage, du lait aigre et des
dattes. La viande et la graisse, qu'ils aiment avec passion, ne
paraissent qu'aux plus grands jours de fte, et chez les plus aiss.
Tout leur vtement consiste en une chemise de grosse toile bleue, et en
un manteau noir d'un tissu clair et grossier. Leur coiffure est une
toque d'une espce de drap, sur laquelle ils roulent un long mouchoir de
laine rouge. Les bras, les jambes, la poitrine sont nus, et la plupart
ne portent pas de caleon. Leurs habitations sont des huttes de terre,
o l'on touffe de chaleur et de fume, et o les maladies causes par
la malpropret, l'humidit et les mauvais aliments, viennent souvent les
assiger: enfin, pour combler la mesure, viennent se joindre  ces maux
physiques des alarmes habituelles, la crainte des pillages des Arabes,
des visites des Mamlouks, des vengeances des familles, et tous les
soucis d'une guerre civile continue. Ce tableau, commun  tous les
villages, n'est gure plus riant dans les villes. Au Kaire mme,
l'tranger qui arrive est frapp d'un aspect gnral de ruine et de
misre; la foule qui se presse dans les rues n'offre  ses regards que
des haillons hideux et des nudits dgotantes. Il est vrai qu'on y
rencontre souvent des cavaliers richement vtus; mais ce contraste de
luxe ne rend que plus choquant le spectacle de l'indigence. Tout ce que
l'on voit ou que l'on entend annonce que l'on est dans le pays de
l'esclavage et de la tyrannie. On ne parle que de troubles civils, que
de misre publique, que d'extorsions d'argent, que de bastonnades et de
meurtres. Nulle sret pour la vie ou la proprit. On verse le sang
d'un homme comme celui d'un boeuf. La justice mme le verse sans
formalit. L'officier de nuit dans ses rondes, l'officier de jour dans
ses tournes, jugent, condamnent et font excuter en un clin d'oeil et
sans appel. Des bourreaux les accompagnent, et au premier ordre la tte
d'un malheureux tombe dans le sac de cuir, o on la reoit de peur de
souiller la place. Encore si l'apparence seule du dlit exposait au
danger de la peine! mais souvent, sans autre motif que l'avidit d'un
homme puissant et la dlation d'un ennemi, on cite devant un bek un
homme souponn d'avoir de l'argent; on exige de lui une somme; et s'il
la dnie, on le renverse sur le dos, on lui donne 2 et 300 coups de
bton sur la plante des pieds, et quelquefois on l'assomme. Malheur 
qui est souponn d'avoir de l'aisance! Cent espions sont toujours prts
 le dnoncer. Ce n'est que par les dehors de la pauvret qu'il peut
chapper aux rapines de la puissance.




 II.

Misre et famine des dernires annes.


C'est surtout dans les trois dernires annes que cette capitale et
l'gypte entire ont offert le spectacle de la misre la plus
dplorable. Aux maux habituels d'une tyrannie effrne,  ceux qui
rsultaient des troubles des annes prcdentes, se sont joints des
flaux naturels encore plus destructeurs. La peste, apporte de
Constantinople au mois de novembre 1783, exera pendant l'hiver ses
ravages accoutums; on compta jusqu' 1,500 morts sortis dans un jour
par les portes du Kaire[98]. Par un effet ordinaire dans ce pays, l't
vint la calmer. Mais  ce premier flau en succda bientt un autre
aussi terrible. L'inondation de 1783 n'avait pas t complte; une
grande partie des terres n'avait pu tre ensemence faute d'arrosement;
une autre ne l'avait pas t faute de semences: le Nil n'ayant pas
encore atteint, en 1784, les termes favorables, la disette se dclara
sur-le-champ. Ds la fin de novembre, la famine enlevait au Kaire
presque autant de monde que la peste; les rues, qui d'abord taient
pleines de mendiants, n'en offrirent bientt pas un seul: tout prit ou
dserta. Les villages ne furent pas moins ravags; un nombre infini de
malheureux, qui voulurent chapper  la mort, se rpandirent dans les
pays voisins. J'en ai vu la Syrie inonde; en janvier 1785, les rues de
Sade, d'Acre, et la Palestine taient pleines d'gyptiens,
reconnaissables partout  leur peau noirtre; et il en a pntr jusqu'
Alep et  Diarbekr. L'on ne peut valuer prcisment la dpopulation de
ces 2 annes, parce que les Turks ne tiennent pas des registres de
morts, de naissances, ni de dnombrement[99]; mais l'opinion commune
tait que le pays avait perdu le sixime de ses habitants.

Dans ces circonstances, on a vu se renouveler tous ces tableaux dont le
rcit fait frmir, et dont la vue imprime un sentiment d'horreur et de
tristesse qui s'efface difficilement. Ainsi que dans la famine arrive
au Bengale, il y a quelques annes, les rues et les places publiques
taient jonches de squelettes extnus et mourants; leurs voix
dfaillantes imploraient en vain la piti des passants; la crainte d'un
danger commun endurcissait les coeurs; ces malheureux expiraient adosss
aux maisons des beks, qu'ils savaient tre approvisionns de riz et de
bl, et souvent les Mamlouks, importuns par leurs cris, les chassaient
 coups de bton. Aucun des moyens rvoltants d'assouvir la rage de la
faim n'a t oubli; ce qu'il y a de plus immonde tait dvor; et je
n'oublierai jamais que, revenant de Syrie en France, au mois de mars
1785, j'ai vu sous les murs de l'ancienne Alexandrie, deux malheureux
assis sur le cadavre d'un chameau, et disputant aux chiens ses lambeaux
putrides.

Il se trouve parmi nous des ames nergiques qui, aprs avoir pay le
tribut de compassion d  de si grands malheurs, passent, par un retour
d'indignation,  en faire un crime aux hommes qui les endurent. Ils
jugent dignes de la mort ces peuples qui n'ont pas le courage de la
repousser, ou qui la reoivent sans se donner la consolation de la
vengeance. On va mme jusqu' prendre ces faits en preuve d'un paradoxe
moral tmrairement avanc; et l'on veut en appuyer ce prtendu axiome,
_que les habitants des pays chauds, avilis par temprament et par
caractre, sont destins par la nature  n'tre jamais que les esclaves
du despotisme_.

Mais a-t-on bien examin si des faits semblables ne sont jamais arrivs
dans les climats qu'on veut honorer du privilge exclusif de la libert?
A-t-on bien observ si les faits gnraux dont on s'autorise, ne sont
point accompagns de circonstances et d'accessoires qui en dnaturent
les rsultats? Il en est de la politique comme de la mdecine, o des
phnomnes isols jettent dans l'erreur sur les vraies causes du mal. On
se presse trop d'tablir en rgles gnrales des cas particuliers: ces
principes universels qui plaisent tant  l'esprit ont presque toujours
le dfaut d'tre vagues. Il est si rare que les faits sur lesquels on
raisonne soient exacts, et l'observation en est si dlicate, que l'on
doit souvent craindre d'lever des systmes sur des bases imaginaires.

Dans le cas dont il s'agit, si l'on approfondit les causes de
l'accablement des gyptiens, on trouvera que ce peuple, matris par des
circonstances cruelles, est bien plus digne de piti que de mpris. En
effet, il n'en est pas de l'tat politique de ce pays comme de celui de
notre Europe. Parmi nous, les traces des anciennes rvolutions
s'affaiblissant chaque jour, les trangers vainqueurs se sont rapprochs
des indignes vaincus; et ce mlange a form des corps de nations
identiques, qui n'ont plus eu que les mmes intrts. Dans l'gypte, au
contraire, et dans presque toute l'Asie, les peuples indignes, asservis
par des rvolutions encore rcentes  des conqurants trangers, ont
form des corps mixtes dont les intrts sont tous opposs. L'tat est
proprement divis en deux factions: l'une, celle du peuple vainqueur,
dont les individus occupent tous les emplois de la puissance civile et
militaire; l'autre, celle du peuple vaincu, qui remplit toutes les
classes subalternes de la socit. La faction gouvernante, s'attribuant
 titre de conqute le droit exclusif de toute proprit, ne traite la
faction gouverne que comme un instrument passif de ses jouissances; et
celle-ci  son tour, dpouille de tout intrt personnel, ne rend 
l'autre que le moins qu'il lui est possible: c'est un esclave  qui
l'opulence de son matre est  charge, et qui s'affranchirait volontiers
de sa servitude, s'il en avait les moyens. Cette impuissance est un
autre caractre qui distingue cette constitution des ntres. Dans les
tats de l'Europe, les gouvernements, tirant du sein mme des nations
les moyens de les gouverner, il ne leur est ni facile ni avantageux
d'abuser de leur puissance; mais si, par un cas suppos, ils se
formaient des intrts personnels et distincts, ils n'en pourraient
porter l'usage qu' la tyrannie. La raison en est qu'outre cette
multitude qu'on appelle _peuple_, qui, quoique forte par sa masse, est
toujours faible par sa dsunion, il existe un ordre mitoyen, qui,
participant des qualits du peuple et du gouvernement, fait en quelque
sorte quilibre entre l'un et l'autre. Cet ordre est la classe de tous
ces citoyens opulents et aiss, qui, rpandus dans les emplois de la
socit, ont un intrt commun qu'on respecte les droits de sret et de
proprit dont ils jouissent. Dans l'gypte, au contraire, point d'tat
mitoyen, point de ces classes nombreuses de nobles, de gens de robe ou
d'glise, de ngociants, de propritaires, etc., qui sont en quelque
sorte un corps intermdiaire entre le peuple et le gouvernement. L,
tout est militaire ou homme de loi, c'est--dire homme du gouvernement;
ou tout est laboureur, artisan, marchand, c'est--dire _peuple_; et le
_peuple_ manque surtout du premier moyen de combattre l'oppression,
l'art d'unir et de diriger ses forces. Pour dtruire ou rformer les
Mamlouks, il faudrait une ligue gnrale des paysans, et elle est
impossible  former: le systme d'oppression est mthodique; on dirait
que partout les tyrans en ont la science infuse. Chaque province, chaque
district a son gouverneur, chaque village a son _lieutenant_[100] qui
veille aux mouvements de la multitude. Seul contre tous, s'il parat
faible, la puissance qu'il reprsente le rend fort. D'ailleurs,
l'exprience prouve que partout o un homme a le courage de se faire
matre, il en trouve qui ont la bassesse de le seconder. Ce lieutenant
communique de son autorit  quelques membres de la socit qu'il
opprime, et ces individus deviennent ses appuis: jaloux les uns des
autres, ils se disputent sa faveur, et il se sert de chacun tour  tour
pour les dtruire tous galement. Les mmes jalousies, et des haines
invtres divisent aussi les villages; mais en supposant une runion
dja si difficile, que pourrait, avec des btons ou mme des fusils, une
troupe de paysans  pied et presque nus, contre des cavaliers exercs et
arms de pied en cap? Je dsespre surtout du salut de l'gypte, quand
je considre la nature du terrain trop propre  la cavalerie. Parmi
nous, si l'infanterie la mieux constitue redoute encore la cavalerie en
plaine, que sera-ce chez un peuple qui n'a pas les premires ides de la
tactique, qui ne peut mme les acqurir, parce qu'elles sont le fruit de
la pratique, et que la pratique est impossible? Ce n'est que dans les
pays de montagnes que la libert a de grandes ressources; c'est l qu'
la faveur du terrain, une petite troupe supple au nombre par
l'habilet. Unanime, parce qu'elle est d'abord peu nombreuse, elle
acquiert chaque jour de nouvelles forces par l'habitude de les employer.
L'oppresseur moins actif, parce qu'il est dja puissant, temporise; et
il arrive enfin que ces troupes de paysans ou de voleurs qu'il mprisait
deviennent des soldats aguerris qui lui disputent dans les plaines l'art
des combats et le prix de la victoire. Dans les pays plats, au
contraire, le moindre attroupement est dissip, et le paysan novice, qui
ne sait pas mme faire un retranchement, n'a de ressource que dans la
piti de son matre et la continuation de son servage. Aussi, s'il tait
un principe gnral  tablir, nul ne serait plus vrai que celui-ci:
_que les pays de plaine sont le sige de l'indolence et de l'esclavage;
et les montagnes, la patrie de l'nergie et de la libert_[101]. Dans la
situation prsente des gyptiens, il pourrait encore se faire qu'ils ne
montrassent point de courage, sans qu'on pt dire que le germe leur en
manque, et que le climat le leur a refus. En effet, cet effort continu
de l'ame, qu'on appelle _courage_, est une qualit qui tient bien plus
au moral qu'au physique. Ce n'est point le plus ou le moins de chaleur
du climat, mais plutt l'nergie des passions et la confiance en ses
forces qui donnent l'audace d'affronter les dangers. Si ces deux
conditions n'existent pas, le courage peut rester inerte; mais ce sont
les circonstances qui manquent, et non la facult. D'ailleurs, s'il est
des hommes capables d'nergie, ce doit tre ceux dont l'ame et le corps
tremps, si j'ose dire, par l'habitude de souffrir, ont pris une roideur
qui mousse les traits de la douleur; et tels sont les gyptiens. On se
fait illusion quand on se les peint comme nervs par la chaleur, ou
amollis par le libertinage. Les habitants des villes et les gens aiss
peuvent avoir cette mollesse, qui dans tout climat est leur apanage;
mais les paysans si mpriss, sous le nom _fellhs_, supportent des
fatigues tonnantes. On les voit passer des jours entiers  tirer de
l'eau du Nil, exposs nus  un soleil qui nous tuerait. Ceux d'entre eux
qui servent de valets aux Mamlouks font tous les mouvements du
cavalier. A la ville,  la campagne,  la guerre, partout ils le
suivent, et toujours  pied; ils passent des journes entires  courir
devant ou derrire les chevaux; et quand ils sont las, ils s'attachent 
leur queue, plutt que de rester en arrire. Des traits moraux
fournissent des inductions analogues  ces traits physiques.
L'opinitret que ces paysans montrent dans leurs haines et leurs
vengeances[102], leur acharnement dans les combats qu'ils se livrent
quelquefois de village  village, le point d'honneur qu'ils mettent 
souffrir la bastonnade sans dceler leur secret[103], leur barbarie mme
 punir dans leurs femmes et leurs filles le moindre chec  la
pudeur[104], tout prouve que si le prjug a su leur trouver de
l'nergie sur certains points, cette nergie n'a besoin que d'tre
dirige, pour devenir un courage redoutable. Les meutes et les
sditions que leur patience lasse excite quelquefois, surtout dans la
province de _Charqi_, indiquent un feu couvert qui n'attend, pour faire
explosion, que des mains qui sachent l'agiter.




 III.

tats des arts et des esprits.


Mais un obstacle puissant  toute heureuse rvolution en gypte c'est
l'ignorance profonde de la nation; c'est cette ignorance qui, aveuglant
les esprits sur les causes des maux et sur leurs remdes, les aveugle
aussi sur les moyens d'y remdier.

Me proposant de revenir  cet article qui, comme plusieurs des
prcdents, est commun  toute la Turkie, je n'insiste pas sur les
dtails. Il suffit d'observer que cette ignorance rpandue sur toutes
les classes tend ses effets sur tous les genres de connaissances
morales et physiques, sur les sciences, sur les beaux-arts, mme sur les
arts mcaniques. Les plus simples y sont encore dans une sorte
d'enfance. Les ouvrages de menuiserie, de serrurerie, d'arquebuserie, y
sont grossiers. Les merceries, les quincailleries, les canons de fusil
et de pistolet viennent tous de l'tranger. A peine trouve-t-on au Kaire
un horloger qui sache raccommoder une montre, et il est europen. Les
joailliers y sont plus communs qu' Smyrne et Alep; mais ils ne savent
pas monter proprement la plus simple rose. On y fait de la poudre 
canon, mais elle est brute. Il y a des raffineries, mais le sucre est
plein de mlasse, et celui qui est blanc devient trop coteux. Les seuls
objets qui aient quelque perfection sont les toffes de soie; encore le
travail en est bien moins fini, et le prix beaucoup plus fort qu'en
Europe.




CHAPITRE VIII.

tat du commerce.


Dans cette barbarie gnrale, on pourra s'tonner que le commerce ait
conserv l'activit qu'il dploie encore au Kaire; mais l'examen
attentif des sources d'o il la tire donne la solution du problme.

Deux causes principales font du Kaire le sige d'un grand commerce: la
premire est la runion de toutes les consommations de l'gypte dans
l'enceinte de cette ville. Tous les grands propritaires, c'est--dire
les Mamlouks et les gens de loi, y sont rassembls, et ils y attirent
leurs revenus, sans rien rendre au pays qui les fournit.

La seconde est la position qui en fait un lieu de passage, un centre de
circulation dont les rameaux s'tendent par la mer Rouge dans l'Arabie
et dans l'Inde; par le Nil, dans l'Abissinie et l'intrieur de
l'Afrique; et par la Mditerrane, dans l'Europe et l'empire turk.
Chaque anne il arrive au Kaire une caravane d'Abissinie, qui apporte
1,000  1,200 esclaves noirs, et des dents d'lphant, de la poudre
d'or, des plumes d'autruche, des gommes, des perroquets et des
singes[105]. Une autre, forme aux extrmits de Maroc, et destine pour
la Mekke, appelle les plerins, mme des rives du Sngal[106]. Elle
ctoie la Mditerrane en recueillant ceux d'Alger, de Tunis, de
Tripoli, etc., et arrive par le dsert  Alexandrie, forte de 3  4,000
chameaux. De l elle va au Kaire, o elle se joint  la caravane
d'gypte. Toutes deux de concert partent ensuite pour la Mekke, d'o
elles reviennent 100 jours aprs. Mais les plerins de Maroc, qui ont
encore 600 lieues  faire, n'arrivent chez eux qu'aprs une absence
totale de plus d'un an. Le chargement de ces caravanes consiste en
toffes de l'Inde, en _chles_, en gommes, en parfums, en perles, et
surtout en cafs de l'_Ymen_. Ces mmes objets arrivent par une autre
voie  Suez, o les vents de sud amnent en mai 26  28 voiles parties
du port de Djedda. Le Kaire ne garde pas la somme entire de ces
marchandises; mais, outre la portion qu'il en consomme, il profite
encore des droits de passage et des dpenses des plerins. D'autre part,
il vient de temps en temps de Damas de petites caravanes qui apportent
des toffes de soie et de coton, des huiles et des fruits secs. Dans la
belle saison la rade de Damit a toujours quelques vaisseaux qui
dbarquent les tabacs  pipe de _Lataq_. La consommation de cette
denre est norme en gypte. Ces vaisseaux prennent du riz en change,
pendant que d'autres se succdent sans cesse  Alexandrie, et apportent
de Constantinople des vtements, des armes, des fourrures, des passagers
et des merceries. D'autres encore arrivent de Marseille, de Livourne et
de Venise, avec des draps, des cochenilles, des toffes et des galons de
Lyon, des piceries, du papier, du fer, du plomb, des sequins de Venise,
et des dahlers d'Allemagne. Tous ces objets, transports par mer 
Rosette sur des bateaux qu'on appelle _djerm_[107], y sont d'abord
dposs, puis rembarqus sur le Nil et envoys au Kaire. D'aprs ce
tableau, il n'est pas tonnant que le commerce offre un spectacle
imposant dans cette capitale[108]; mais si l'on examine en quels canaux
se versent ces richesses, si l'on considre qu'une grande partie des
marchandises de l'Inde, et du caf, passe  l'tranger; que la dette en
est acquitte avec des marchandises d'Europe et de Turkie; que la
consommation du pays consiste presque toute en objets de luxe qui ont
reu leur dernier travail; enfin, que les produits donns en retour
sont, en grande partie, des matires brutes, l'on jugera que tout ce
commerce s'excute sans qu'il en rsulte beaucoup d'avantages pour la
richesse de l'gypte et le bien-tre de la nation.




CHAPITRE IX.

De l'isthme de Suez, et de la jonction de la Mer Rouge  la
Mditerrane.


J'ai parl du commerce que le Kaire entretient avec l'Arabie et l'Inde
par la voie de Suez; ce sujet rappelle une question dont on s'occupe
assez souvent en Europe: savoir, s'il ne serait pas possible de couper
l'isthme qui spare la mer Rouge de la Mditerrane, afin que les
vaisseaux pussent se rendre dans l'Inde par une route plus courte que
celle du cap de Bonne-Esprance. On est port  croire cette opration
praticable,  raison du peu de largeur de l'isthme. Mais dans un voyage
que j'ai fait  Suez, il m'a sembl voir des raisons de penser le
contraire.

1 Il est bien vrai que l'espace qui spare les deux mers n'est pas de
plus de 18  19 lieues communes; il est bien vrai encore que ce terrain
n'est point travers par des montagnes, et que du haut des terrasses de
Suez l'on ne dcouvre avec la lunette d'approche sur une plaine nue et
rase,  perte de vue, qu'un seul rideau dans la partie du nord-ouest:
ainsi ce n'est point la diffrence des niveaux qui s'oppose  la
jonction[109]; mais le grand obstacle est que dans toute la partie o
la Mditerrane et la mer Rouge se rpondent, le rivage de part et
d'autre est un sol bas et sablonneux, o les eaux forment des lacs et
des marais sems de grves; en sorte que les vaisseaux ne peuvent
s'approcher de la cte qu' une grande distance. Or, comment pratiquer
dans les sables mouvants un canal durable? D'ailleurs la plage manque de
ports, et il faudrait les construire de toutes pices; enfin le terrain
manque absolument d'eau douce, et il faudrait pour une grande population
la tirer de fort loin, c'est--dire du Nil.

Le meilleur et le seul moyen de jonction est donc celui qu'on a dja
pratiqu plusieurs fois avec succs; savoir, de faire communiquer les
deux mers par l'intermde du fleuve mme: le terrain s'y prte sans
effort; car le mont Moqattam, s'abaissant tout  coup  la hauteur du
Kaire, ne forme plus qu'une esplanade basse et demi-circulaire, autour
de laquelle rgne une plaine d'un niveau gal depuis le bord du Nil
jusqu' la pointe de la mer Rouge. Les anciens, qui saisirent de bonne
heure l'tat de ce local, en prirent l'ide de joindre les deux mers par
un canal conduit au fleuve. Strabon observe que le premier fut construit
sous Ssostris, qui rgnait du temps de la guerre de Troie[110]; et cet
ouvrage avait fait assez de sensation pour qu'on et not _qu'il avait
100 coudes (ou 170 pieds de large) sur une profondeur suffisante  un
grand vaisseau_. Aprs l'invasion des Grecs, les Ptolmes le
rtablirent. Sous l'empire des Romains, Trajan le renouvela. Enfin il
n'y a pas jusqu'aux Arabes qui n'aient suivi ces exemples. _Du temps
d'Omar ebn-el Kattab_ (en 640), dit l'historien el-Makin, _les villes de
la Mekke et de Mdine souffrant de la disette, ce kalife ordonna au
gouverneur d'gypte, Amrou, de tirer un canal du Nil  Qolzoum, afin de
faire passer dsormais par cette voie les contributions de bl et d'orge
destines  l'Arabie_. Cent trente-quatre ans aprs, le kalife
Abou-Djafar-al-Mansor le fit obstruer par le motif inverse de couper les
vivres  un descendant d'Ali rvolt  Mdine; et depuis ce temps il n'a
pas t rouvert. Ce canal est le mme qui, de nos jours, passe au Kaire,
et qui va se perdre dans la campagne au nord-est de _Berket-el-Hadj_, ou
_lac des Plerins_. _Qolzoum_, le _Clysma_ des Grecs, o il aboutissait,
est ruin depuis plusieurs sicles; mais le nom et l'emplacement
subsistent encore dans un monticule de sable, de briques et de pierres,
situ  300 pas au nord de Suez, sur le bord de la mer, en face du gu
qui conduit  la source d'_el-Nab_. J'ai vu cet endroit comme Niebuhr,
et les Arabes m'ont dit, comme  lui, qu'il s'appelait _Qolzoum_; ainsi
d'Anville s'est tromp lorsque, sur une indication vicieuse de Ptolme,
il a rejet _Clysma_ 8 lieues plus au sud. Je le crois galement en
erreur dans l'application qu'il fait de Suez  l'ancienne _Arsino_.
Cette ville ayant t, selon les Grecs et les Arabes, au nord de Clysma,
on doit en chercher les traces, d'aprs l'indication de Strabon[111],
_tout au fond du golfe, en tirant vers l'gypte_, sans aller nanmoins,
comme Savary, jusqu' _Adjeroud_, qui est trop dans l'ouest: l'on doit
se borner au terrain bas qui s'tend environ 2 lieues au bout du golfe
actuel, cet espace tant tout ce qu'on peut accorder de retraite  la
mer depuis 17 sicles. Jadis ces cantons taient peupls de villes qui
ont disparu avec l'eau du Nil; les canaux qui l'apportaient se sont
dtruits, parce que dans ce terrain mouvant ils s'encombrent rapidement,
et par l'action du vent, et par la cavalerie des Arabes bedouins.
Aujourd'hui le commerce du Kaire avec Suez ne s'exerce qu'au moyen des
caravanes qui ont lieu lors de l'arrive et du dpart des vaisseaux,
c'est--dire sur la fin d'avril, ou au commencement de mai, et dans le
cours de juillet et d'aot. Celle que j'accompagnai en 1783 tait
compose d'environ 3,000 chameaux et de 5  6,000 hommes[112]. Le
chargement consistait en bois, voiles et cordages pour les vaisseaux de
Suez; en quelques ancres portes chacune par 4 chameaux; en barres de
fer, en tain, en plomb; en quelques ballots de draps et barils de
cochenille; en bls, orges, fves, etc.; en piastres de Turkie, sequins
de Venise, et dahlers de l'Empire. Toutes ces marchandises taient
destines pour _Djedda_, la _Mekke_ et _Moka_, o elles acquittent la
dette des marchandises venues de l'Inde et du caf d'Arabie, qui fait la
base des retours. Il y avait en outre une grande quantit de plerins,
qui prfraient la route de mer  celle de terre, et enfin les
provisions ncessaires, telles que le riz, la viande, le bois, et mme
l'eau; car Suez est l'endroit du monde le plus dnu de tout. Du haut
des terrasses, la vue porte sur la plaine sablonneuse du nord et de
l'ouest, ou sur les rochers blanchtres de l'Arabie  l'est, ou sur la
mer et le _Moqattam_ dans le sud, ne rencontre pas un arbre, pas un brin
de verdure o se reposer. Des sables jaunes, ou une plaine d'eau
verdtre, voil tout ce qu'offre le sjour de Suez; l'tat de ruine des
maisons en augmente la tristesse. La seule eau potable des environs
vient de _el-Nab_, c'est--dire la _source_, situe  3 heures de
marche sur le rivage d'Arabie; elle est si saumtre qu'il n'y a qu'un
mlange de _rum_ qui puisse la rendre supportable  des Europens. La
mer pourrait fournir quantit de poissons et de coquillages; mais les
Arabes pchent peu et mal: aussi, lorsque les vaisseaux sont partis, ne
reste-t-il  Suez que le Mamlouk qui en est le gouverneur, et 12  15
personnes qui forment sa maison et la garnison. Sa forteresse est une
masure sans dfense, que les Arabes regardent comme une citadelle, 
cause de 6 canons de bronze de 4 livres de balle, et de 2 canonniers
grecs qui tirent en dtournant la tte. Le port est un mauvais quai, o
les plus petits bateaux ne peuvent aborder que dans la mare haute:
c'est l nanmoins qu'on prend les marchandises pour les conduire, 
travers les bancs de sable, aux vaisseaux qui mouillent dans la rade.
Cette rade, situe  une lieue de la ville, en est spare par une plage
dcouverte au temps du reflux; elle n'a aucune protection, en sorte
qu'on y attaquerait impunment les 28 btiments que j'y ai compts. Ces
btiments, par eux-mmes, sont incapables de rsistance, n'ayant chacun
pour toute artillerie que 4 pierriers rouills. Chaque anne leur nombre
diminue, parce que, naviguant terre  terre sur une cte pleine
d'cueils, il en prit toujours au moins 1 sur 9. En 1783, l'un d'eux
ayant relch  _el-Tor_ pour faire de l'eau, il fut surpris par les
Arabes pendant que l'quipage dormait  terre. Aprs en avoir dbarqu
1,500 fardes de caf, ils abandonnrent le navire au vent, qui le jeta
sur la cte. Le chantier de Suez est peu propre  rparer ces pertes; on
y btit  peine une _cayasse_ en 3 ans. D'ailleurs, la mer, qui, par son
flux et reflux, accumule les sables sur cette plage, finira par
encombrer le _chenal_, et il arrivera  Suez ce qui est arriv 
_Qolzoum_ et  _Arsino_. Si l'gypte avait alors un bon gouvernement,
il profiterait de cet accident pour lever une autre ville dans la rade
mme, o l'on pourrait l'exploiter par une chausse de 7  8 pieds
d'lvation seulement, attendu que la mare ne monte pas  plus de 3 et
demi  l'ordinaire. Il rparerait ou recreuserait le canal du Nil, et il
conomiserait les 500,000 livres que cote chaque anne l'escorte des
Arabes _Haouatt_ et _Ayadi_. Enfin, pour viter la barre si dangereuse
du _Bogz_ de Rosette, il rendrait navigable le canal d'Alexandrie, d'o
les marchandises se verseraient immdiatement dans le port. Mais de tels
soins ne seront jamais ceux du gouvernement actuel. Le peu de faveur
qu'il accorde au commerce n'est pas mme fond sur des motifs
raisonnables; s'il le tolre, ce n'est que parce qu'il y trouve un moyen
de satisfaire sa rapacit, une source o il puise sans s'embarrasser de
la tarir. Il ne sait pas mme profiter du grand intrt que les
Europens mettent  communiquer avec l'Inde. En vain les Anglais et les
Franais ont essay de prendre des arrangements avec lui pour s'ouvrir
cette route, il s'y est refus, ou il les a rendus inutiles. L'on se
flatterait  tort de succs durables; car, lors mme qu'on aurait conclu
des traits, les rvolutions, qui du soir au matin changent le Kaire, en
annuleraient l'effet, comme il est arriv au trait que le gouverneur du
Bengale avait conclu en 1775 avec Mohammad-bek. Telle est d'ailleurs
l'avidit et la mauvaise foi des _Mamlouks_, qu'ils trouveront toujours
des prtextes pour vexer les ngociants, ou qu'ils augmenteront, contre
leur parole, les droits de douane. Ceux du caf sont normes en ce
moment. La balle ou _farde_ de cette denre, pesant 370  375 livres, et
cotant  _Moka_ 45 pataques[113], ou 236 livres tournois, paie  Suez
en droit de _bahr_ ou de mer 147 livres: plus, une addition de 69
livres, impose en 1783[114]; en sorte que, si l'on y joint les 6 pour
100 perus  _Djedda_, on trouvera que les droits galent presque le
prix d'achat[115].




CHAPITRE X.

Des douanes et des impts.


La rgie des douanes forme en gypte, comme par toute la Turquie, un des
principaux emplois du gouvernement. L'homme qui l'exerce est tout  la
fois contrleur et fermier gnral. Tous les droits d'entre, de sortie
et de circulation dpendent de lui. Il nomme tous les subalternes qu'il
lui plat pour les percevoir. Il y joint les _paltes_ ou _privilges_
exclusifs des natrons de Tern, des soudes d'Alexandrie, de la casse de
Thbade, et des sns de Nubie; en un mot, il est le despote du
commerce, qu'il rgle  son gr. Son bail n'est jamais que pour un an.
Le prix de sa ferme, en 1783, tait de 1,000 bourses, qui,  raison de
500 piastres la bourse, et de 2 livres 10 sous la piastre, font
1,250,000 livres. Il est vrai qu'on y peut joindre un casuel
d'_avanies_, ou de demandes accidentelles; c'est--dire, que lorsque
_Mourd-bek_ ou _Ibrahim_ ont besoin de 500,000 livres, ils font venir
le douanier, qui ne se dispense jamais de les compter. Mais sur le
rescrit qu'ils lui dlivrent, il a la facult de reverser l'_avanie_ sur
le commerce, dont il taxe  l'amiable les divers corps ou nations, tels
que les Francs, les Barbaresques, les Turks, etc., et il arrive souvent
que cela mme devient une aubaine pour lui. Dans quelques provinces de
Turkie, le douanier est aussi charg de la perception du _miri_, espce
d'impt qui porte uniquement sur les terres. Mais en gypte cette rgie
est confie aux crivains coptes, qui l'exercent sous la direction du
secrtaire du commandant. Ces crivains ont les registres de chaque
village, et sont chargs de recevoir les paiements, et de les compter au
trsor; souvent ils profitent de l'ignorance des paysans pour ne point
porter en reu les -compte, et les font payer deux fois: souvent ils
font vendre les boeufs, les buffles, et jusqu' la natte de ces
malheureux: l'on peut dire qu'ils sont en tout des agents dignes de
leurs matres. La taxe ordinaire devrait revenir  33 piastres par
_feddn_, c'est--dire,  prs de 83 livres par couple de boeufs; mais
elle se trouve quelquefois porte, par abus, jusqu' 200 livres. On
estime que la somme totale du _miri_, perue tant en argent qu'en bls,
orges, fves, riz, etc., peut se monter de 46  50 millions de France,
lorsque le pain se vend un _fadda_ le _rotle_, c'est--dire 5 liards la
livre de 14 onces.

Pour en revenir aux douanes, elles taient ci-devant exerces, selon
l'ancien usage, par les Juifs; mais Ali-bek les ayant compltement
ruins en 1769, par une avanie norme, la douane a pass aux mains des
chrtiens de Syrie, qui la conservent encore. Ces chrtiens, venus de
Damas au Kaire il y a environ 50 ans, n'taient d'abord que 2 ou 3
familles; leurs bnfices en attirrent d'autres, et le nombre s'en est
multipli jusqu' prs de 500. Leur modestie et leur conomie les mirent
 porte de s'emparer d'une branche de commerce, puis d'une autre; enfin
ils se trouvrent en tat d'affermer la douane lors du dsastre des
Juifs; et de ce moment ils ont acquis une opulence et pris des
prtentions qui pourront finir par le sort des Juifs. On en crut le
moment venu, lorsque leur chef, Antoine _Farouan_, dserta furtivement
l'gypte (en 1784), et vint  Livourne chercher la sret ncessaire
pour jouir d'une fortune de 3 millions; mais cet vnement, qui n'avait
pas d'exemple[116], n'a pas eu de suites.




Du commerce des Francs au Kaire.


Aprs ces chrtiens, le corps des ngociants le plus considrable est
celui des Europens, connus dans le Levant sous le nom de _Francs_. Ds
long-temps les Vnitiens ont eu au Kaire des tablissements o ils
avaient des sailles, des toffes de soie, des glaces, des merceries,
etc. Les Anglais y ont aussi particip en envoyant des draps, des armes
et quincailleries qui ont conserv jusqu' ce jour une rputation de
supriorit. Mais les Franais, en fournissant des objets semblables 
bien meilleur march, ont depuis 20 ans obtenu la prfrence et donn
l'exclusion  leurs rivaux. Le pillage de la caravane qui voulut passer
de Suez au Kaire en 1779[117] a port le dernier coup aux Anglais; et
depuis cette poque on n'a pas vu dans ces deux villes, mme un seul
facteur de cette nation. La base du commerce des Franais en Egypte
consiste, comme dans tout le Levant, en draps lgers de Languedoc,
appels _londrins_ premiers et _londrins_ seconds. Ils en dbitent,
anne commune, entre 900 et 1,000 ballots. Le bnfice est de 35 et 40
pour cent; mais les retraits qu'ils font leur donnant une perte de 20 et
25, le produit net reste de 15 pour cent. Les autres objets
d'importation sont du fer, du plomb, des piceries, 120 barils de
cochenille, quelques galons, des toffes de Lyon, divers articles de
mercerie, enfin des dahlers et des sequins.

En change, ils prennent des cafs d'Arabie, des gommes d'Afrique, des
toiles grossires de coton fabriques  Manouf, et qu'on envoie en
Amrique; des cuirs crus, du safranon, du sel ammoniac et du riz[118].
Ces objets acquittent rarement la dette, et l'on est toujours embarrass
pour les retours; ce n'est pas cependant faute de productions varies,
puisque l'gypte rend du bl, du riz, du doura[119], du millet, du
ssame, du coton, du lin, du sn, de la casse, des cannes  sucre, du
nitre, du natron, du sel ammoniac, du miel et de la cire. L'on pourrait
avoir des soies et du vin; mais l'industrie et l'activit manquent,
parce que l'homme qui cultiverait n'en jouirait pas. On estime que
l'importation des Franais peut s'lever de 2 millions et demi  3
_millions de livres_. La France avait entretenu un consul jusqu'en 1777;
mais  cette poque, les dpenses qu'il causait engagrent  le retirer:
on le transfra  Alexandrie, et les ngociants, qui le laissrent
partir sans rclamer d'indemnits, sont demeurs au Kaire  leur risques
et fortune. Leur situation, qui n'a pas chang, est  peu prs celle des
Hollandais  Nangazaki, c'est--dire que, renferms dans un grand
cul-de-sac, ils vivent entre eux sans beaucoup de communications au
dehors; ils les craignent mme, et ne sortent que le moins qu'il est
possible, pour ne pas s'exposer aux insultes du peuple, qui hait le nom
des Francs, ou aux outrages des Mamlouks, qui les forcent dans les rues
de descendre de leurs nes. Dans cette espce de dtention habituelle,
ils tremblent  chaque instant que la peste ne les oblige de se clore
dans leurs maisons, ou que quelque meute n'expose leur _contre_ au
pillage, ou que le commandant ne fasse quelque demande d'argent[120], ou
qu'enfin des beks ne les forcent  des fournissements toujours
dangereux. Leurs affaires ne leur causent pas moins de soucis. Obligs
de vendre  crdit, rarement sont-ils pays aux termes convenus. Les
lettres de change mme n'ont aucune police, aucun recours en justice,
parce que la justice est un mal pire qu'une banqueroute: tout se fait
sur conscience, et cette conscience depuis quelque temps s'altre de
plus en plus: on leur diffre des payements pendant des annes entires;
quelquefois on n'en fait pas du tout, presque toujours on les tronque.
Les chrtiens, qui sont leur principaux correspondants, sont  cet gard
plus infidles que les Turks mmes; et il est remarquable que, dans tout
l'empire, le caractre des chrtiens est trs-infrieur  celui des
musulmans; cependant on s'est rduit  faire tout par leurs mains.
Ajoutez qu'on ne peut jamais raliser les fonds, parce que l'on ne
recouvre sa dette qu'en s'engageant d'une crance plus considrable. Par
toutes ces raisons, le Kaire est l'chelle la plus prcaire et la plus
dsagrable de tout le Levant: il y a 15 ans, l'on y comptait 9 maisons
franaises; en 1785, elles taient rduites  3, et bientt peut-tre
n'en restera-t-il pas une seule. Les chrtiens qui se sont tablis
depuis quelque temps  Livourne, portent une atteinte fatale  cet
tablissement par la correspondance immdiate qu'ils entretiennent avec
leurs compatriotes; et le grand-duc de Toscane, qui les traite comme ses
sujets, concourt de tout son pouvoir  l'augmentation de leur commerce.




CHAPITRE XI.

De la ville du Kaire.


Le Kaire, dont j'ai dja beaucoup parl, est une ville si clbre, qu'il
convient de la faire encore mieux connatre par quelques dtails. Cette
capitale de l'gypte ne porte point dans le pays le nom d'_el-Qhera_,
que lui donna son fondateur; les Arabes ne la connaissent que sous celui
de _Masr_, qui n'a pas de sens connu, mais qui parat l'ancien nom
oriental de la basse gypte[121]. Cette ville est situe sur la rive
orientale du Nil,  un quart de lieue de ce fleuve, ce qui la prive d'un
grand avantage. Le canal qui l'y joint ne saurait l'en ddommager,
puisqu'il n'a d'eau courante que pendant l'inondation. A entendre parler
du _grand Kaire_, il semblerait que ce dt tre une capitale au moins
semblable aux ntres; mais si l'on observe que chez nous-mmes les
villes n'ont commenc  se dcorer que depuis 100 ans, on jugera que
dans un pays o tout est encore au 10^{e} sicle, elles doivent
participer  la barbarie commune. Aussi le Kaire n'a-t-il pas de ces
difices publics ou particuliers, ni de ces places rgulires, ni de ces
rues alignes, o l'architecture dploie ses beauts. Les environs sont
masqus par des collines poudreuses, formes des dcombres qui
s'accumulent chaque jour[122]; et prs d'elles la multitude des tombeaux
et l'infection des voiries choquent  la fois l'odorat et les yeux. Dans
l'intrieur, les rues sont troites et tortueuses; et comme elles ne
sont point paves, la foule des hommes, des chameaux, des nes et des
chiens qui s'y pressent, lve une poussire incommode; souvent les
particuliers arrosent devant leurs portes, et  la poussire succdent
la boue et des vapeurs mal odorantes. Contre l'usage ordinaire de
l'Orient, les maisons sont  deux et trois tages, termins par une
terrasse pave ou glaise; la plupart sont en terre et en briques mal
cuites; le reste est en pierres molles d'un beau grain, que l'on tire du
mont Moqattam, qui est voisin; toutes ces maisons ont un air de prison,
parce qu'elles manquent de jour sur la rue. Il est trop dangereux en
pareil pays d'tre clair; l'on a mme la prcaution de faire la porte
d'entre fort basse; l'intrieur est mal distribu; cependant chez les
grands on trouve quelques ornements et quelques commodits; on doit
surtout y priser de vastes salles o l'eau jaillit dans des bassins de
marbre. Le pav, form d'une marqueterie de marbre et de faence
colors, est couvert de nattes, de matelas, et, par-dessus le tout, d'un
riche tapis sur lequel on s'assied jambes croises. Autour du mur rgne
une espce de sofa charg de coussins mobiles propres  appuyer le dos
ou les coudes. A 7 ou 8 pieds de hauteur, est un rayon de planches
garnies de porcelaines de la Chine et du Japon. Les murs, d'ailleurs
nus, sont bigarrs de sentences tires du Qran, et d'arabesques en
couleurs, dont on charge aussi le portail des beks. Les fentres n'ont
point de verres ni de chssis mobiles, mais seulement un treillage 
jour, dont la faon cote quelquefois plus que nos glaces. Le jour
vient des cours intrieures, d'o les sycomores renvoient un reflet de
verdure qui plat  l'oeil. Enfin, une ouverture au nord ou au sommet du
plancher, procure un air frais, pendant que, par une contradiction assez
bizarre, on s'environne de vtements et de meubles chauds, tels que les
draps de laine et les fourrures. Les riches prtendent; par ces
prcautions, carter les maladies, mais le peuple, avec sa chemise bleue
et ses nattes dures, s'enrhume moins et se porte mieux.




Population du Kaire et de l'gypte.


On fait souvent des questions sur la population du Kaire: si l'on en
veut croire le douanier Antoun _Faroun_, cit par le baron de Tott,
elle approche de 700,000 ames, y compris _Boulq_, faubourg et port
dtach de la ville; mais tous les calculs de population en Turkie sont
arbitraires, parce qu'on n'y tient point de registres de naissances, de
morts ou de mariages. Les musulmans ont mme des prjugs superstitieux
contre les dnombrements. Les seuls chrtiens pourraient tre recenss
au moyen des billets de leur capitation[123]. Tout ce qu'on peut dire de
certain, c'est que, d'aprs le plan gomtrique de Niebuhr, lev en
1761, le Kaire a 3 lieues de circuit, c'est--dire  peu prs le circuit
de Paris, pris par la ligne des boulevards. Dans cette enceinte il y a
quantit de jardins, de cours, de terrains vides et de ruines. Or, si
Paris, dans l'enceinte des boulevards, ne donne pas plus de 700,000
ames, quoique bti  cinq tages, il est difficile de croire que le
Kaire, qui n'en a que deux, tienne plus de 250,000 ames. Il est
galement impossible d'apprcier au juste la population de l'gypte
entire. Nanmoins, puisqu'il est connu que le nombre des villes et des
villages ne passe pas 2,300[124], le nombre des habitants de chaque
lieu, ne pouvant s'valuer l'un portant l'autre  plus de 1,000 mes,
mme en y confondant le Kaire, la population totale ne doit s'lever
qu' 2,300,000 ames. La consistance des terres cultivables est, selon
d'Anville, de 2,000 et 100 lieues carres: de l rsulte, par chaque
lieue carre, 1,142 habitants. Ce rapport, plus fort que celui de France
mme, pourra faire croire que l'gypte n'est pas si dpeuple qu'on
l'imagine; mais si l'on observe que les terres ne se reposent jamais,
et qu'elles sont toutes fcondes, on conviendra que cette population est
trs-faible en comparaison de ce qu'elle a t, et de ce qu'elle
pourrait tre.

Parmi les singularits qui frappent un tranger au Kaire, on peut citer
la quantit prodigieuse de chiens hideux qui vaguent dans les rues, et
de milans, qui planent sur les maisons, en jetant des cris importuns et
lugubres. Les musulmans ne tuent ni les uns ni les autres, quoiqu'ils
les rputent galement immondes[125]; au contraire, ils leur jettent
souvent les dbris des tables, et les dvots font pour les chiens des
fondations d'eau et de pain. Ces animaux ont d'ailleurs la ressource des
voiries, qui,  la vrit, n'empche pas qu'ils n'endurent quelquefois
la faim et la soif; mais ce qui doit tonner, c'est que ces extrmits
ne sont jamais suivies de la rage. _Prosper Alpin_ en a dja fait la
remarque dans son _Trait de la mdecine des gyptiens_. La rage est
galement inconnue en Syrie; cependant le nom de cette maladie existe
dans la langue arabe, et n'y a point une origine trangre.




CHAPITRE XII.

Des maladies de l'gypte.




 I.

De la perte de la vue.


Ce phnomne dans le genre des maladies n'est pas le seul remarquable en
gypte; il en est plusieurs autres qui mritent d'tre rapports.

Le plus frappant de tous est la quantit prodigieuse des vues perdues ou
gtes; elle est au point que, marchant dans les rues du Kaire, j'ai
souvent rencontr, sur 100 personnes, 20 aveugles, 18 borgnes, et 20
autres dont les yeux taient rouges, purulents ou tachs. Presque tout
le monde porte des bandeaux, indice d'une ophthalmie naissante ou
convalescente; ce qui ne m'a pas moins tonn est le sang-froid ou
l'apathie avec laquelle on supporte un si grand malheur. _C'tait
crit,_ dit le musulman; _louange  Dieu! Dieu l'a voulu,_ dit le
chrtien; _qu'il soit bni!_ Cette rsignation est sans doute ce qu'il y
a de mieux  faire quand le mal est arriv; mais par un abus funeste, en
empchant de rechercher les causes, elle en devient une elle-mme.
Parmi nous, quelques mdecins ont trait cette question; mais n'ayant
point connu toutes les circonstances du fait, ils n'en ont pu parler que
vaguement. J'en vais faire un tableau gnral, afin que l'on puisse en
tirer la solution du problme.

1 Les fluxions des yeux et leurs suites ne sont point particulires 
l'gypte; on les retrouve galement en Syrie, avec cette diffrence
qu'elles y sont moins rpandues; et il est remarquable que la cte de la
mer y est seule sujette.

2 La ville du Kaire, toujours pleine d'immondices, y est plus sujette
que tout le reste de l'gypte[126]; le peuple, plus que les gens aiss;
les naturels, plus que les trangers: rarement les Mamlouks en sont-ils
attaqus. Enfin, les paysans du Delta y sont plus sujets que les Arabes
bedouins.

3 Les fluxions n'ont pas de saison bien marque, quoi qu'en ait dit
_Prosper Alpin;_ c'est une endmie commune  tous les mois et  tous les
ges.

En raisonnant sur ces lments, il m'a sembl que l'on ne pouvait pas
admettre pour cause principale les vents du midi, parce qu'alors
l'pidmie devrait tre propre au mois d'avril, et que les bedouins en
seraient affects comme les paysans: on ne peut admettre non plus la
poussire fine rpandue dans l'air, parce que les paysans y sont plus
exposs que les habitants de la ville: l'habitude de dormir sur les
terrasses a plus de ralit, mais cette cause n'est point unique ni
simple; car dans les pays intrieurs et loin de la mer, tels que la
valle du Balbek, le Diarbekr, les plaines de Haurn et dans les
montagnes, on dort sur les terrasses, sans que la vue en soit affecte.
Si donc au Kaire, dans tout le Delta et sur les ctes de la Syrie, il
est dangereux de dormir  l'air, il faut que cet air prenne du voisinage
de la mer une qualit nuisible: cette qualit, sans doute, est
l'humidit jointe  la chaleur, qui devient alors un principe premier de
maladies. La salinit de cet air, si marque dans le Delta, y contribue
encore par l'irritation et les dmangeaisons qu'elle cause aux yeux,
ainsi que je l'ai prouv; enfin, le rgime des gyptiens me parat
lui-mme un agent puissant. Le fromage, le lait aigre, le miel, le
raisin, les fruits verts, les lgumes crus, qui sont la nourriture
ordinaire du peuple, produisent dans le bas-ventre un trouble qui, selon
l'observation des praticiens, se porte sur la vue; les oignons crus
surtout, dont ils abusent, ont pour l'chauffer une vertu que les moines
de Syrie m'ont fait remarquer sur moi-mme. Des corps ainsi nourris
abondent en humeurs corrompues qui cherchent sans cesse un couloir.
Dtournes des voies internes par la sueur habituelle, elles viennent 
l'extrieur, et s'tablissent o elles trouvent moins de rsistance.
Elles doivent prfrer la tte, parce que les gyptiens, en la rasant
toutes les semaines, et en la couvrant d'une coiffure prodigieusement
chaude, en font un foyer principal de sueur. Or, pour peu que cette tte
reoive une impression de froid en se dcouvrant, la transpiration se
supprime et se jette sur les dents, ou plus volontiers sur les yeux,
comme partie moins rsistante. A chaque fluxion l'organe s'affaiblit et
il finit par se dtruire. Cette disposition, transmise par la
gnration, devient une nouvelle cause de maladie: de l vient que les
naturels y sont plus exposs que les trangers. L'excessive
transpiration de la tte est un agent d'autant plus probable, que les
anciens gyptiens, qui la portaient nue, n'ont point t cits par les
mdecins pour tre si affligs d'ophthalmies[127]; et les Arabes du
dsert qui se la couvrent peu, surtout dans le bas ge, en sont de mme
exempts.




 II.

De la petite-vrole.


Une grande partie des ccits en gypte est cause par les suites de la
petite-vrole. Cette maladie, qui y est trs-meurtrire, n'y est point
traite selon une bonne mthode: dans les 3 premiers jours on y donne
aux malades du _debs_ ou raisin, du miel et du sucre; et ds le 7^{e}
on leur permet le laitage et le poisson sal, comme en pleine sant:
dans la dpuration, on ne les purge jamais, et l'on vite surtout de
leur laver les yeux, encore qu'ils les aient pleins de pus, et que les
paupires soient colles par la srosit dessche: ce n'est qu'au bout
de 40 jours que l'on fait cette opration, et alors le sjour du pus, en
irritant le globe, y a dtermin un cautre qui ronge l'oeil entier. Ce
n'est pas que l'inoculation y soit inconnue, mais on s'en sert peu. Les
Syriens et les habitants de _l'Anadolie_, qui la connaissent depuis
long-temps, n'en usent gure davantage[128].

L'on doit regarder ces vices de rgime comme des agents plus pernicieux
que le climat, qui n'a rien de malsain[129]; c'est  la mauvaise
nourriture surtout que l'on doit attribuer et les hideuses formes des
mendiants, et l'air misrable et avort des enfants du Kaire. Ces
petites cratures n'offrent nulle part ailleurs un extrieur si
affligeant; l'oeil creux, le teint hve et bouffi, le ventre gonfl
d'obstructions, les extrmits maigres et la peau jauntre, ils ont
l'air de lutter sans cesse contre la mort. Leurs mres ignorantes
prtendent que c'est _le regard malfaisant_ de quelque envieux qui les
ensorcelle, et ce prjug ancien[130] est encore gnral et enracin
dans la Turkie; mais la vraie cause est dans la mauvaise nourriture.
Aussi, malgr les talismans[131], en prit-il une quantit incroyable;
et cette ville possde, plus qu'aucune capitale, la funeste proprit
d'engloutir la population.

Une maladie trs-rpandue au Kaire est celle que le vulgaire y appelle
_mal bnit_, et que nous nommons assez improprement _mal de Naples_: la
moiti du Kaire en est attaque. La plupart des habitants croient que ce
mal leur vient par _frayeur_, par _malfice_ ou par _malpropret_.
Quelques-uns se doutent de la vraie cause; mais comme elle tient  un
article sur lequel ils sont infiniment rservs, ils n'osent s'en
vanter. Ce mal bnit est trs-difficile  gurir: le mercure, sous
quelque forme qu'il soit, choue ordinairement; les vgtaux
sudorifiques russissent mieux, sans cependant tre infaillibles;
heureusement que le virus est peu actif,  raison de la grande
transpiration naturelle et artificielle. L'on voit, comme en Espagne,
des vieillards le porter jusqu' 80 ans. Mais ses effets sont funestes
aux enfants qui en naissent infects. Le danger est imminent pour
quiconque le rapporte dans un pays froid; il y fait des progrs rapides,
et se montre toujours plus rebelle dans cette transplantation. En Syrie,
 Damas et dans les montagnes, il est plus dangereux, parce que l'hiver
y est plus rigoureux: faute de soins, il s'y termine avec tous les
symptmes qu'on lui connat, ainsi que j'en ai vu deux exemples.

Une incommodit particulire au climat d'gypte, est une ruption  la
peau, qui revient toutes les annes. Vers la fin de juin ou le
commencement de juillet, le corps se couvre de rougeurs et de boutons
dont la cuisson est trs-importune. Les mdecins, qui se sont aperus
que cet effet venait constamment  la suite de l'eau nouvelle, lui en
ont rapport la cause. Plusieurs ont pens qu'elle dpendait des sels
dont ils ont suppos cette eau charge; mais l'existence de ces sels
n'est point dmontre, et il parat que cet accident a une raison plus
simple. J'ai dit que les eaux du Nil se corrompaient vers la fin d'avril
dans le lit du fleuve. Les corps qui s'en abreuvent depuis ce moment
forment des humeurs d'une mauvaise qualit. Lorsque l'eau nouvelle
arrive, il se fait dans le sang une espce de fermentation, dont l'issue
est de sparer les humeurs vicieuses et de les chasser vers la peau, o
la transpiration les appelle: c'est une vraie dpuration purgative, et
toujours salutaire.

Un autre mal encore trop commun au Kaire est une enflure de bourses, qui
souvent devient une norme _hydrocle_. On observe qu'il attaque de
prfrence les Grecs et les Coptes; et par l, le soupon de sa cause
tombe sur l'abus de l'huile dont ils usent plus des deux tiers de
l'anne. L'on souponne aussi que les bains chauds y concourent, et leur
usage immodr a d'autres effets qui ne sont pas moins nuisibles[132].
Je remarquerai,  cette occasion, que, dans la Syrie comme dans
l'gypte, une exprience constante a prouv que l'eau-de-vie tire des
figues ordinaires, ou de celles des sycomores, ainsi que l'eau-de-vie
des dattes et des fruits de _nopal_, a un effet trs-prompt sur les
bourses, qu'elle rend douloureuses et dures ds le 3^{e} ou 4^{e} jour
que l'on a commenc d'en boire; et si l'on n'en cesse pas l'usage, le
mal dgnre en hydrocle complte.

L'eau-de-vie des raisins secs n'a pas le mme inconvnient; elle est
toujours anise et trs-violente, parce qu'on la distille jusqu' 3
fois. Les chrtiens de Syrie et les coptes d'gypte en font beaucoup
d'usage; ces derniers, surtout, en boivent des pintes entires  leur
souper: j'avais tax ce fait d'exagration; mais il a fallu me rendre
aux preuves de l'vidence, sans cesser nanmoins de m'tonner que de
pareils excs ne tuent pas sur-le-champ, ou ne procurent pas du moins
les symptmes de la profonde ivresse.

Le printemps, qui dans l'gypte est l't de nos climats, amne des
fivres malignes dont l'issue est toujours trs-prompte. Un mdecin
franais qui en a trait beaucoup a remarqu que le kina, donn dans les
rmissions  la dose de 2 et 3 onces, a frquemment sauv des malades
aux portes de la mort[133]. Sitt que le mal se dclare, il faut
s'astreindre rigoureusement au rgime vgtal acide; on s'interdit la
viande, le poisson, et surtout les oeufs; ils sont une espce de poison
en gypte. Dans ce pays comme en Syrie, les observations constatent que
la saigne est toujours plus nuisible qu'avantageuse, mme lorsqu'elle
parat le mieux indique: la raison en est que les corps nourris
d'aliments malsains, tels que les fruits verts, les lgumes crus, le
fromage, les olives, ont peu de sang et beaucoup d'humeurs; leur
temprament est gnralement bilieux, ainsi que l'annoncent leurs yeux
et leurs soucils noirs, leur teint brun, et leurs corps maigres. Leur
maladie habituelle est le mal d'estomac; presque tous se plaignent
d'crets  la gorge et de nauses acides; aussi l'mtique et la crme
de tartre ont-ils du succs dans presque tous les cas.

Les fivres malignes deviennent quelquefois pidmiques, et alors on les
prendrait volontiers pour la peste, dont il me reste  parler.




 III.

De la peste.


Quelques personnes ont voulu tablir parmi nous l'opinion que la peste
tait originaire d'gypte; mais cette opinion, fonde sur des prjugs
vagues, parat dmentie par les faits. Nos ngociants tablis depuis
longues annes  Alexandrie assurent, de concert avec les gyptiens, que
la peste ne vient jamais de l'intrieur du pays[134], mais qu'elle
parat d'abord sur la cte  Alexandrie; d'Alexandrie elle passe 
Rosette, de Rosette au Kaire, du Kaire  Damit et dans le reste du
Delta. Ils observent encore qu'elle est toujours prcde de l'arrive
de quelque btiment venant de Smyrne ou de Constantinople, et que si la
peste a t violente dans l'une de ces villes pendant l't, le danger
est plus grand pour la leur pendant l'hiver qui suit. Il parat constant
que son vrai foyer est Constantinople; qu'elle s'y perptue par
l'aveugle ngligence des Turks; elle est au point que l'on vend
publiquement les effets des morts pestifrs. Les vaisseaux qui viennent
ensuite  Alexandrie, ne manquent jamais d'apporter des fournitures et
des habits de laine qui sortent de ces ventes, et ils les dbitent au
bazar de la ville, o ils jettent d'abord la contagion. Les Grecs, qui
font ce commerce, en sont presque toujours les premires victimes. Peu 
peu l'pidmie gagne Rosette, et enfin le Kaire, en suivant la route
journalire des marchandises. Aussitt qu'elle est constate, les
ngociants europens s'enferment dans leur _kan_ ou _contre,_ eux et
leurs domestiques, et ils ne communiquent plus au dehors. Leurs vivres,
dposs  la porte du _kan,_ y sont reus par un portier, qui les prend
avec des tenailles de fer, et les plonge dans une tonne d'eau destine 
cet usage. Si l'on veut leur parler, ils observent toujours une distance
qui empche tout contact de vtements ou d'haleine; par ce moyen ils se
prservent du flau,  moins qu'il n'arrive quelque infraction  la
police. Il y a quelques annes qu'un chat, pass par les terrasses chez
nos ngociants du Kaire, porta la peste  deux d'entre eux, dont l'un
mourut.

L'on conoit combien cet emprisonnement est ennuyeux: il dure jusqu' 3
et 4 mois, pendant lesquels les amusements se rduisent  se promener le
soir sur les terrasses, et  jouer aux cartes.

La peste offre plusieurs phnomnes trs-remarquables. A Constantinople,
elle rgne pendant l't, et s'affaiblit ou se dtruit pendant l'hiver.
En gypte, au contraire, elle rgne pendant l'hiver, et juin ne manque
jamais de la dtruire. Cette bizarrerie apparente s'explique par un mme
principe. L'hiver dtruit la peste  Constantinople, parce que le froid
y est trs-rigoureux. L't l'allume, parce que la chaleur y est humide,
 raison des mers, des forts et des montagnes voisines. En gypte,
l'hiver fomente la peste, parce qu'il est humide et doux; l't la
dtruit, parce qu'il est chaud et sec. Il agit sur elle comme sur les
viandes, qu'il ne laisse pas pourrir. La chaleur n'est malfaisante
qu'autant qu'elle se joint  l'humidit[135]. L'gypte est afflige de
la peste tous les 4 ou 5 ans; les ravags qu'elle y cause devraient la
dpeupler, si les trangers qui y affluent sans cesse de tout l'empire
ne rparaient une grande partie de ses pertes.

En Syrie, la peste est beaucoup plus rare: il y a 25 ans qu'on ne l'y a
ressentie. La raison en est sans doute la raret des vaisseaux venant en
droiture de Constantinople. D'ailleurs on observe qu'elle ne se
naturalise pas aisment dans cette province. Transporte de l'Archipel,
ou mme de Damit, dans les rades de Lataq, Sad ou Acre, elle n'y
prend point racine; elle veut des circonstances prliminaires et une
route combine: il faut qu'elle passe du Kaire, en droiture  Damit:
alors toute la Syrie est sre d'en tre infecte.

L'opinion enracine du fatalisme, et bien plus encore la barbarie du
gouvernement, ont empch jusqu'ici les Turks de se mettre en garde
contre ce flau meurtrier: cependant le succs des soins qu'ils ont vu
prendre aux Francs a fait depuis quelque temps impression sur plusieurs
d'entre eux. Les chrtiens du pays qui traitent avec nos ngociants
seraient disposs  s'enfermer comme eux; mais il faudrait qu'ils y
fussent autoriss par la Porte. Il parat qu'en ce moment elle s'occupe
de cet objet, s'il est vrai qu'elle ait publi l'anne dernire un dit
pour tablir un lazaret  Constantinople, et 3 autres dans l'empire;
savoir,  Smyrne, en Candie et  Alexandrie. Le gouvernement de Tunis a
pris ce sage parti depuis quelques annes; mais la police turke est
partout si mauvaise, qu'on doit esprer peu de succs de ces
tablissements, malgr leur extrme importance pour le commerce, et pour
la sret des tats de la Mditerrane[136].




CHAPITRE XIII.

Tableau rsum de l'gypte.


L'gypte fournirait encore matire  beaucoup d'autres observations;
mais comme elles sont trangres  mon objet, ou qu'elles rentrent dans
celles que j'aurai occasion de faire sur la Syrie, je ne m'tendrai pas
davantage.

Si l'on se rappelle ce que j'ai expos de la nature et de l'aspect du
sol; si l'on se peint un pays plat, coup de canaux, inond pendant 3
mois, fangeux et verdoyant pendant 3 autres, poudreux et gerc le reste
de l'anne; si l'on se figure sur ce terrain des villages de boue et de
briques ruins, des paysans nus et hls, des buffles, des chameaux,
des sycomores, des dattiers clair-sems, des lacs, des champs cultivs,
et de grands espaces vides; si l'on y joint un soleil tincelant sur
l'azur d'un ciel presque toujours sans nuages, des vents plus ou moins
forts, mais perptuels: l'on aura pu se former une ide rapproche de
l'tat physique du pays[137]. On a pu juger de l'tat civil des
habitants, par leurs divisions en races, en sectes, en conditions; par
la nature d'un gouvernement qui ne connat ni proprit, ni sret de
personnes, et par l'image d'un pouvoir illimit confi  une soldatesque
licencieuse et grossire: enfin l'on peut apprcier la force de ce
gouvernement en rsumant son tat militaire, la qualit de ses troupes;
en observant que dans toute l'gypte et sur les frontires il n'y a ni
fort, ni redoute, ni artillerie, ni ingnieurs, et que, pour la marine,
on ne compte que les 28 vaisseaux et cayasses de Suez, arms chacun de 4
pierriers rouills, et monts par des marins qui ne connaissent pas la
boussole. C'est au lecteur  tablir sur ces faits l'opinion qu'il doit
prendre d'un tel pays. S'il trouvait, par hasard, que je le lui prsente
sous un point de vue diffrent de quelques autres relations, cette
diversit ne devrait point l'tonner. Rien de moins unanime que les
jugements des voyageurs sur les pays qu'ils ont vus: souvent
contradictoires entre eux, celui-ci dprime ce que celui-l vante; et
tel peint comme un lieu de dlices ce qui pour tel autre n'est qu'un
lieu fort ordinaire. On leur reproche cette contradiction; mais ils la
partagent avec leurs censeurs mmes, puisqu'elle est dans la nature des
choses. Quoi que nous puissions faire, nos jugements sont biens moins
fonds sur les qualits relles des objets, que sur les affections que
nous recevons, ou que nous portons dja en les voyant. Une exprience
journalire prouve qu'il s'y mle toujours des ides trangres, et de
l vient que le mme pays qui nous a paru beau dans un temps nous parat
quelquefois dsagrable dans un autre. D'ailleurs, le prjug des
habitudes premires est tel, que jamais l'on ne peut s'en dgager.
L'habitant des montagnes hait les plaines; l'habitant des plaines
dprise les montagnes. L'Espagnol veut un ciel ardent; le Danois un
temps brumeux. Nous aimons la verdure des forts; le Sudois prfre la
blancheur des neiges: le Lapon, transport de sa chaumire enfume dans
les bosquets de Chantilly, y est mort de chaleur et de mlancolie.
Chacun a ses gots, et juge en consquence. Je conois que, pour un
gyptien, l'gypte est et sera toujours le plus beau pays du monde,
quoiqu'il n'ait vu que celui-l. Mais, s'il m'est permis d'en dire mon
avis comme tmoin oculaire, j'avoue que je n'en ai pas pris une ide si
avantageuse. Je rends justice  son extrme fertilit,  la varit de
ses produits,  l'avantage de sa position pour le commerce: je conviens
que l'gypte est peu sujette aux intempries qui font manquer nos
rcoltes; que les ouragans de l'Amrique y sont inconnus; que les
tremblements qui de nos jours ont dvast le Portugal et l'Italie y sont
trs-rares, quoique non pas sans exemples[138]; je conviens mme que la
chaleur qui accable les Europens n'est pas un inconvnient pour les
naturels: mais c'en est un grave que ces vents meurtriers de sud; c'en
est un autre que ce vent de nord-est qui donne des maux de tte
violents; c'en est encore un que cette multitude de scorpions, de
cousins, et surtout de mouches, telle que l'on ne peut manger sans
courir risque d'en avaler. D'ailleurs, nul pays d'un aspect plus
monotone; toujours une plaine nue  perte de vue; toujours un horizon
plat et uniforme[139]; des dattiers sur leur tige maigre, ou des huttes
de terre sur des chausses: jamais cette richesse de paysages, o la
varit des objets, o la diversit des sites occupent l'esprit et les
yeux par des scnes et des sensations renaissantes: nul pays n'est moins
pittoresque, moins propre aux pinceaux des peintres et des potes: on
n'y trouve rien de ce qui fait le charme et la richesse de leurs
tableaux; et il est remarquable que ni les Arabes ni les anciens ne font
mention des potes d'gypte. En effet, que chanterait l'gyptien sur le
chalumeau de Gessner et de Thocrite? Il n'a ni clairs ruisseaux, ni
frais gazons, ni antres solitaires; il ne connat ni les vallons, ni les
coteaux, ni les roches pendantes. Thompson n'y trouverait ni le
sifflement des vents dans les forts, ni les roulements du tonnerre dans
les montagnes, ni la paisible majest des bois antiques, ni l'orage
imposant, ni le calme touchant qui lui succde: un cercle ternel des
mmes oprations ramne toujours les gras troupeaux, les champs
fertiles, le fleuve boueux, la mer d'eau douce, et les villages
semblables aux les. Que si la pense se porte  l'horizon qu'embrasse
la vue, elle s'effraie de n'y trouver que des dserts sauvages, o le
voyageur gar, puis de soif et de fatigue, se dcourage devant
l'espace immense qui le spare du monde; il implore en vain la terre et
le ciel; ses cris, perdus sur une plaine rase, ne lui sont pas mme
rendus par des chos: dnu de tout, et seul dans l'univers, il prit de
rage et de dsespoir devant une nature morne, sans la consolation mme
de voir verser une larme sur son malheur. Ce contraste si voisin est
sans doute ce qui donne tant de prix au sol de l'gypte. La nudit du
dsert rend plus saillante l'abondance du fleuve, et l'aspect des
privations ajoute au charme des jouissances: elles ont pu tre
nombreuses dans les temps passs, et elles pourraient renatre sous
l'influence d'un bon gouvernement; mais, dans l'tat actuel, la richesse
de la nature y est sans effet et sans fruit. En vain clbre-t-on les
jardins de Rosette et du Kaire; l'art des jardins, cet art si cher aux
peuples polics, est ignor des Turks, qui mprisent les champs et la
culture. Dans tout l'empire les jardins ne sont que des vergers sauvages
o les arbres, jets sans soin, n'ont pas mme le mrite du dsordre. En
vain se rcrie-t-on sur les orangers et les cdrats qui croissent en
plein air: on fait illusion  notre esprit, accoutum d'allier  ces
arbres les ides d'opulence et de culture qui chez nous les
accompagnent. En gypte, arbres vulgaires, ils s'associent  la misre
des cabanes qu'ils couvrent, et ne rappellent que l'ide de l'abandon et
de la pauvret. En vain peint-on le Turk mollement couch sous leur
ombre, heureux de fumer sa pipe sans penser: l'ignorance et la sottise
ont sans doute leurs jouissances, comme l'esprit et le savoir; mais, je
l'avoue, je n'ai pu envier le repos des esclaves, ni appeler bonheur
l'apathie des automates. Je ne concevrais pas mme d'o peut venir
l'enthousiasme que des voyageurs tmoignent pour l'gypte, si
l'exprience ne m'en et dvoil les causes secrtes.




Des exagrations des voyageurs.


On a ds long-temps remarqu dans les voyageurs une affectation
particulire  vanter le thtre de leurs voyages, et les bons esprits,
qui souvent ont reconnu l'exagration de leurs rcits, ont averti, par
un proverbe, de se tenir en garde contre leur prestige[140]; mais l'abus
subsiste, parce qu'il tient  des causes renaissantes. Chacun de nous en
porte le germe; et souvent le reproche appartient  ceux mmes qui
l'adressent. En effet, qu'on examine un arrivant de pays lointains,
dans une socit oisive et curieuse: la nouveaut de ses rcits attire
l'attention sur lui; elle mne jusqu' la bienveillance pour sa
personne; on l'aime parce qu'il amuse, et parce que ses prtentions sont
d'un genre qui ne peut choquer. De son ct, il ne tarde pas de sentir
qu'il n'intresse qu'autant qu'il excite des sensations nouvelles. Le
besoin de soutenir, l'envie mme d'augmenter l'intrt, l'engagent 
donner des couleurs plus fortes  ses tableaux; il peint les objets plus
grands pour qu'ils frappent davantage: les succs qu'il obtient
l'encouragent; l'enthousiasme qu'il produit se rflchit sur lui-mme;
et bientt il s'tablit entre ses auditeurs et lui une mulation et un
commerce par lequel il rend en tonnement ce qu'on lui paie en
admiration. Le merveilleux de ce qu'il a vu rejaillit d'abord sur
lui-mme; puis, par une seconde gradation, sur ceux qui l'ont entendu,
et qui  leur tour le racontent: ainsi la vanit, qui se mle  tout,
devient une des causes de ce penchant que nous avons tous, soit pour
croire, soit pour raconter les prodiges. D'ailleurs, nous voulons moins
tre instruits qu'amuss, et c'est par ces raisons que les faiseurs de
contes, en tout genre, ont toujours occup un rang distingu dans
l'estime des hommes et dans la classe des crivains.

Il est pour les voyageurs une autre cause d'enthousiasme: loin des
objets dont elle a joui, l'imagination prive s'enflamme; l'absence
rallume les dsirs, et la satit de ce qui nous environne prte un
charme  ce qui est hors de notre porte. On regrette un pays d'o l'on
dsira souvent de sortir, et l'on se peint en beau les lieux dont la
prsence pourrait tre encore  charge. Les voyageurs qui ne font que
passer en gypte ne sont pas dans cette classe, parce qu'ils n'ont pas
le temps de perdre l'illusion de la nouveaut; mais quiconque y sjourne
peut y tre rang. Nos ngociants le savent, et ils ont fait  ce sujet
une observation qu'on doit citer: ils ont remarqu que ceux mme d'entre
eux qui ont le plus senti les dsagrments de cette demeure ne sont pas
plus tt retourns en France, que tout s'efface de leur mmoire; leurs
souvenirs prennent de riantes couleurs; en sorte que 2 ans aprs on
n'imaginerait pas qu'ils y eussent jamais t. Comment pensez-vous
encore  nous? m'crivait dernirement un rsident au Kaire; comment
conservez-vous les ides vraies de ce lieu de misre[141], lorsque nous
avons prouv que tous ceux qui repassent les oublient au point de nous
tonner nous-mmes? Je l'avoue, des causes si gnrales et si
puissantes n'eussent pas t sans effet sur moi-mme; mais j'ai pris un
soin particulier de m'en dfendre, et de conserver mes impressions
premires, pour donner  mes rcits le seul mrite qu'ils pussent avoir,
celui de la vrit. Il est temps de les reporter sur des objets d'un
intrt plus vaste; mais comme le lecteur ne me pardonnerait pas de
quitter l'gypte sans parler des ruines et des pyramides, j'en dirai
deux mots.




CHAPITRE XIV.

Des ruines et des pyramides[142].


J'ai dja expos comment la difficult habituelle des voyages en gypte,
devenue plus grande en ces dernires annes, s'opposait aux recherches
sur les antiquits. Faute de moyens, et surtout de circonstances
propres, on est rduit  ne voir que ce que d'autres ont vu, et  ne
dire que ce qu'ils ont dja publi. Par cette raison, je ne rpterai
pas ce qui se trouve dja rpt plus d'une fois dans _Paul Luca_,
_Maillet_, _Siccard_, _Pocoke_, _Graves_, _Norden_, _Niebuhr_, et
rcemment dans les Lettres de Savary. Je me bornerai  quelques
considrations gnrales.

Les pyramides de Djiz sont un exemple frappant de cette difficult
d'observer dont j'ai fait mention. Quoique situes  4 lieues seulement
du Kaire, o il rside des Francs, quoique visites par une foule de
voyageurs, on n'est point encore d'accord sur leurs dimensions. On a
mesur plusieurs fois leur hauteur par les procds gomtriques, et
chaque opration a donn un rsultat diffrent[143]. Pour dcider la
question, il faudrait une nouvelle mesure solennelle, faite par des
personnes connues; mais en attendant, on doit taxer d'erreur tous ceux
qui donnent  la grande pyramide autant d'lvation que de base, attendu
que son triangle est trs-sensiblement cras. La connaissance de cette
base me parat d'autant plus intressante, que je lui crois du rapport
 l'une des mesures carres des gyptiens; et dans la coupe des pierres,
si l'on trouvait des dimensions revenant souvent les mmes, peut-tre en
pourrait-on dduire leurs autres mesures.

On se plaint ordinairement de ne point comprendre la description de
l'intrieur de la pyramide; et en effet,  moins d'tre vers dans l'art
des plans, on a peine  se reconnatre sur la gravure. Le meilleur moyen
de s'en faire une ide, serait d'excuter en terre crue ou cuite, une
pyramide dans des proportions rduites, par exemple, d'un pouce par
toise. Cette masse aurait 8 pieds 4 pouces de base, et  peu prs 7 et
demi de hauteur: en la coupant en 2 portions de haut en bas, on y
pratiquerait le premier canal qui descend obliquement, la galerie qui
remonte de mme, et la chambre spulcrale qui est  son extrmit.
Norden fournirait les meilleurs dtails; mais il faudrait un artiste
habitu  ce genre d'ouvrages.

La ligne du rocher sur lequel sont assises les pyramides ne s'lve pas
au-dessus du niveau de la plaine de plus de 40  50 pieds. La pierre
dont il est form, est, comme je l'ai dit, une pierre calcaire
blanchtre, d'un grain pareil au beau moellon, ou  cette pierre connue
dans quelques provinces sous le nom de _rairie_. Celle des pyramides est
d'une nature semblable. Au commencement du sicle, on croyait, sur
l'autorit d'Hrodote, que les matriaux en avaient t transports
d'ailleurs; mais des voyageurs, observant la ressemblance dont nous
parlons, ont trouv plus naturel de les faire tirer du rocher mme; et
l'on traite aujourd'hui de fable le rcit d'Hrodote, et d'absurdit
cette translation de pierres. On calcule que l'aplanissement du rocher
en a d fournir la majeure partie; et, pour le reste, on suppose des
souterrains invisibles, que l'on agrandit autant qu'il est besoin. Mais
si l'opinion ancienne a des invraisemblances, la moderne n'a que des
suppositions. Ce n'est point un motif suffisant de juger, que de dire:
_Il est incroyable que l'on ait transport des carrires loignes_; _il
est absurde d'avoir multipli des frais qui deviennent normes_, _etc._
Dans les choses qui tiennent aux opinions et aux gouvernements des
peuples anciens, la mesure des probabilits est dlicate  saisir:
aussi, quelque invraisemblable que paraisse le fait dont il s'agit, si
l'on observe que l'historien qui le rapporte a puis dans les archives
originales; qu'il est trs-exact dans tous ceux que l'on peut vrifier;
que le rocher libyque n'offre en aucun endroit des lvations semblables
 celles qu'on veut supposer, et que les souterrains sont encore 
connatre; si l'on se rappelle les immenses carrires qui s'tendent de
Saoudi  Manfalout, dans un espace de 25 lieues; enfin, si l'on
considre que leurs pierres, qui sont de la mme espce, n'ont aucun
autre emploi apparent[144]; on sera port tout au moins  suspendre son
jugement, en attendant une vidence qui le dtermine. Pareillement
quelques crivains se sont lasss de l'opinion que les pyramides taient
des tombeaux, et ils en ont voulu faire des temples ou des
observatoires; ils ont regard comme absurde qu'une nation sage et
police ft une affaire d'tat du spulcre de son chef, et comme
extravagant qu'un monarque crast son peuple de corves, pour enfermer
un squelette de 5 pieds dans une montagne de pierres: mais, je le
rpte, on juge mal les peuples anciens, quand on prend pour terme de
comparaison nos opinions, nos usages. Les motifs qui les ont anims
peuvent nous paratre extravagants, peuvent l'tre mme aux yeux de la
raison, sans avoir t moins puissants, moins efficaces. On se donne des
entraves gratuites de contradictions, en leur supposant une sagesse
conforme  nos principes; nous raisonnons trop d'aprs nos ides, et pas
assez d'aprs les leurs. En suivant ici, soit les unes, soit les autres,
on jugera que les pyramides ne peuvent avoir t des observatoires
d'astronomie[145]; parce que le mont Moqattam en offrait un plus lev,
et qui borne ceux-l; parce que tout observatoire lev est inutile en
gypte, o le sol est trs-plat, et o les vapeurs drobent les toiles
plusieurs degrs au-dessus de l'horizon; parce qu'il est impossible de
monter sur la plupart des pyramides; enfin, parce qu'il tait inutile de
rassembler 11 observatoires aussi voisins que le sont les pyramides,
grandes et petites, que l'on dcouvre du local de Djiz. D'aprs ces
considrations, on pensera que Platon, qui a fourni l'ide en question,
n'a pu avoir en vue que des cas accidentels; ou qu'il n'a ici que son
mrite ordinaire d'loquent orateur. Si, d'autre part, on pse les
tmoignages des anciens et les circonstances des lieux, si l'on fait
attention qu'auprs des pyramides il se trouve 30  40 moindres
monuments, offrant des bauches de la mme figure pyramidale; que ce
lieu strile, cart de la terre cultivable, a la qualit requise des
gyptiens pour tre un cimetire, et que prs de l tait celui de toute
la ville de Memphis, la plaine des Momies; on sera persuad que les
pyramides ne sont que des tombeaux. L'on croira que les despotes d'un
peuple superstitieux ont pu mettre de l'importance et de l'orgueil 
btir pour leur squelette une demeure impntrable, quand on saura que,
ds avant Mose, il tait de dogme  Memphis que les ames reviendraient
au bout de 6,000 ans habiter les corps qu'elles avaient quitts:
c'tait par cette raison que l'on prenait tant de soin de prserver ces
mmes corps de la dissolution, et que l'on s'efforait d'en conserver
les formes au moyen des aromates, des bandelettes et des sarcophages.
Celui qui est encore dans la chambre spulcrale de la grande pyramide
est prcisment dans les dimensions naturelles; et cette chambre, si
obscure et si troite[146], n'a jamais pu convenir qu' loger un mort.
On veut trouver du mystre  ce conduit souterrain qui descend
perpendiculairement dans le dessous de la pyramide; mais on oublie que
l'usage de toute l'antiquit fut de mnager des communications avec
l'intrieur des tombeaux, pour y pratiquer, aux jours prescrits par la
religion, les crmonies funbres, telles que les libations et les
offrandes d'aliments aux morts. Il faut donc revenir  l'opinion, toute
vieille qu'elle peut tre, que les pyramides sont des tombeaux[147]; et
cet emploi, indiqu par toutes les circonstances locales, l'est encore
par un usage des Hbreux, qui, comme l'on sait, ont presque en tout
imit les gyptiens, et qui,  ce titre, donnrent la forme pyramidale
aux tombeaux d'Absalon et de Zakarie, que l'on voit encore dans la
valle de Josaphat: enfin, il est constat par le nom mme de ces
monuments, qui, selon une analyse conforme  tous les principes de la
science, me donne mot  mot, _chambre_ ou _caveau_ du _mort_[148].

La grande pyramide n'est pas la seule qui ait t ouverte. Il y en a une
autre  _Saqra_ qui offre les mmes dtails intrieurs. Depuis quelques
annes, un bek a tent d'ouvrir la 3^{e} en grandeur du local de Djiz,
pour en tirer le trsor suppos. Il l'a attaque par le mme ct et 
la mme hauteur que la grande est ouverte; mais aprs avoir arrach 2 ou
300 pierres, avec des peines et une dpense considrable, il a quitt
sans succs son avaricieuse entreprise. L'poque de la construction de
la plupart des pyramides n'est pas connue; mais celle de la grande est
si vidente, qu'on n'et jamais d la contester. Hrodote l'attribue 
_Cheops_, avec un dtail de circonstances qui prouve que ses auteurs
taient bien instruits[149]. Or ce Cheops, dans sa liste, la meilleure
de toutes, se trouve le second roi aprs _Prote_[150], qui fut
contemporain de la guerre de Troie; et il en rsulte, par l'ordre des
faits, que sa pyramide fut construite vers les annes 140 et 160 de la
fondation du temple de Salomon, c'est--dire, 850 ans avant
Jsus-Christ.

La main du temps, et plus encore celle des hommes, qui ont ravag tous
les monuments de l'antiquit, n'ont rien pu jusqu'ici contre les
pyramides. La solidit de leur construction, et l'normit de leur
masse, les ont garanties de toute atteinte, et semblent leur assurer une
dure ternelle. Les voyageurs en parlent tous avec enthousiasme, et cet
enthousiasme n'est point exagr. L'on commence  voir ces montagnes
factices 10 lieues avant d'y arriver. Elles semblent s'loigner  mesure
qu'on s'en approche; on en est encore  une lieue, et dja elles
dominent tellement sur la terre, qu'on croit tre  leur pied; enfin
l'on y touche, et rien ne peut exprimer la varit des sensations qu'on
y prouve[151]: la hauteur de leur sommet, la rapidit de leur pente;
l'ampleur de leur surface, le poids de leur assiette, la mmoire des
temps qu'elles rappellent; le calcul du travail qu'elles ont cot,
l'ide que ces immenses rochers sont l'ouvrage de l'homme si petit et si
faible, qui rampe  leurs pieds; tout saisit  la fois le coeur et
l'esprit d'tonnement, de terreur, d'humiliation, d'admiration, de
respect: mais, il faut l'avouer, un autre sentiment succde  ce premier
transport. Aprs avoir pris une si grande opinion de la puissance de
l'homme, quand on vient  mditer l'objet de son emploi, on ne jette
plus qu'un oeil de regret sur son ouvrage; on s'afflige de penser que,
pour construire un vain tombeau, il a fallu tourmenter 20 ans une nation
entire; on gmit sur la foule d'injustices et de vexations qu'ont d
coter les corves onreuses et du transport, et de la coupe, et de
l'entassement de tant de matriaux. On s'indigne contre l'extravagance
des despotes qui ont command ces barbares ouvrages; ce sentiment
revient plus d'une fois en parcourant les monuments de l'gypte: ces
labyrinthes, ces temples, ces pyramides, dans leur massive structure,
attestent bien moins le gnie d'un peuple opulent et ami des arts, que
la servitude d'une nation tourmente par le caprice de ses matres.
Alors on pardonne  l'avarice, qui, violant leurs tombeaux, a frustr
leur espoir; on en accorde moins de piti  ces ruines; et tandis que
l'amateur des arts s'indigne dans Alexandrie de voir scier les colonnes
des palais, pour en faire des _meules_ de moulin, le philosophe, aprs
cette premire motion que cause la perte de toute belle chose, ne peut
s'empcher de sourire  la justice secrte du sort, qui rend au peuple
ce qui lui cota tant de peines, et qui soumet au plus humble de ses
besoins l'orgueil d'un luxe inutile.

C'est l'intrt de ce peuple, sans doute, plus que celui des monuments,
qui doit dicter le souhait de voir passer en d'autres mains l'gypte;
mais, ne ft-ce que sous cet aspect, cette rvolution serait toujours
trs-dsirable. Si l'gypte tait possde par une nation amie des
beaux-arts, on y trouverait, pour la connaissance de l'antiquit, des
ressources que dsormais le reste de la terre nous refuse; peut-tre y
dcouvrirait-on mme des livres. Il n'y a pas 3 ans qu'on dterra prs
de Damit plus de 100 _volumes_ crits en langue inconnue[152]; ils
furent incontinent brls sur la dcision des chaiks du Kaire. A la
vrit le Delta n'offre plus de ruines bien intressantes, parce que les
habitants ont tout dtruit par besoin ou par superstition. Mais le Sad
moins peupl, mais la lisire du dsert moins frquente en ont encore
d'intactes. On en doit surtout esprer dans les _Oasis_; dans ces les
spares du monde par une mer de sable, o nul voyageur connu n'a
pntr depuis Alexandre. Ces cantons, qui jadis avaient des villes et
des temples, n'ayant point subi les dvastations des barbares, ont d
garder leurs monuments, par cela mme que leur population a dpri ou
s'est anantie; et ces monuments, enfouis dans les sables, s'y
conservent comme en dpt pour la gnration future. C'est  ce temps,
moins loign peut-tre qu'on ne pense, qu'il faut remettre nos souhaits
et notre espoir. C'est alors qu'on pourra fouiller de toutes parts la
terre du Nil et les sables de la Libye; qu'on pourra ouvrir la petite
pyramide de Djiz, qui, pour tre dmolie de fond en comble, ne
coterait pas 50,000 livres: c'est peut-tre encore  cette poque qu'il
faut remettre la solution des hiroglyphes, quoique les secours actuels
me paraissent suffisants pour y arriver.

Mais c'en est assez sur des sujets de conjectures: il est temps de
passer  l'examen d'une autre contre qui, sous les rapports de l'tat
ancien et de l'tat moderne, n'est pas moins intressante que l'gypte
elle-mme.




NOTE.


Le premier des deux manuscrits arabes dont j'ai parl, page 85, est
numrot 786. Il parat avoir t compos vers l'an 1620, par un homme
de loi, le chaik Mer, fils de Yousef le Hanbalite.

C'est une espce de chronique  la manire des Orientaux, qui trace de
suite, mais sans cohrence de discours, les vnements saillants des
rgnes des princes, leur avnement au trne, leurs guerres, leurs
fondations pieuses, leur mort et quelques traits de leur caractre.
L'auteur en conduit la srie depuis les premiers kalifes, sous qui se
fit la conqute de l'gypte, jusqu'au pacha turk qui de son temps y
tait vice-roi du sultan de Constantinople. Un extrait dtaill de cet
ouvrage serait  la fois tranger  mon sujet et trop long. Il me
suffira d'en donner les rsultats principaux qui sont--que, depuis
l'invasion d'_Amrou_, lieutenant du kalife Omar, l'gypte fut gouverne
par les vice-rois des kalifes ses successeurs, dont le sige fut d'abord
 Damas, puis  Bagdad.--Que l'un de ces kalifes (_Maimoun_) s'tant
compos une garde d'esclaves turkmans, cette soldatesque finit par
envahir tous les emplois militaires de l'empire, et le gouvernement des
provinces.--Qu'un fils de ces soldats esclaves, nomm Ahmed-Ben-Touloun,
se rendit indpendant en gypte vers 872, et forma un empire qui
s'tendit depuis Rahb, prs de Moussel, jusqu'en Barbarie.--(Le tribut
de l'gypte passait 41,111,111 tournois, et il y avait 7,000 juments de
race dans les haras d'Ahmed)--Qu'aprs 30 ans, l'gypte retourna aux
kalifes, qui ne furent pas plus prudents.--Qu'en 934, un soldat de
fortune, nomm Akchid, se dclara encore indpendant, et entretint
jusqu' 400,000 hommes.--Qu' sa mort, un esclave noir, appel Kafour,
saisit le sceptre et rgna avec un talent transcendant.--Qu'aprs lui,
en 968, les descendants de Fatime et d'Ali, reconnus pour kalifes en
Barbarie, s'emparrent de l'gypte, o ils rgnrent sous le nom de
fatimites.--Que l'un d'eux fonda en 969 la ville du Kaire actuel.--Que
cette famille rgna jusqu'en 1200 dans une suite de princes qui, selon
la remarque de Mer, furent tous des fous furieux ou stupides.--Sous
eux, l'gypte tomba dans un gouffre de calamits, de pestes et de
famines, dont une dura 7 ans. L'auteur  cette occasion recense les
famines et les pestes, et en trouve 21 depuis 635 jusqu'en 1440.

Les kalifes d'gypte, comme ceux de Bagdad, s'tant form une garde
d'trangers, en devinrent comme eux la victime. Selah-el-din, Kourde
d'extraction, vizir du dernier fatimite, dpose son matre, et fonde la
dynastie dite d'Aoub, du nom de son pre.--Ce fut lui qui fit
construire le puits  escalier en limaon, appel puits de Josef. Son
arme tait surtout compose de _cavaliers_ nomms en arabe _serrdjin_,
dont les croiss firent leur mot _Sarrazins_. Cette dynastie rgna 85
ans sous 10 sultans.

L'arme, alors compose de Mamlouks turkmans, ayant tu le dernier
aoubite, un Turkman, nomm Ibek, saisit le sceptre, et tablit la
dynastie des _Mamlouks_ turkmans.--Sous le court rgne du fils d'Ibek,
Holagou-Kan et ses Mogols dtruisent Bagdad et le kalifat en 1258.--Le
dixime sultan turkman, Qalaoun, s'tant form une garde de 12,000
Mamlouks tcherkasses, achets dans les marchs de l'Asie, cette milice
devient la matresse, lit les princes, les dpose, les trangle,
etc.--Un chef de ce corps, nomm Barqouq, est lu et ouvre la dynastie
des Mamlouks tcherkasses; il laissa en monnaie 25,000,000 tournois et
14,000,000 en meubles.--Le 23^{e} de cette dynastie fut attaqu par
Slim II, qui, l'ayant tu dans une bataille livre prs d'Alep,
poursuivit en gypte son successeur Toummbek, en qui finit le premier
empire des Mamlouks.--Rsumant la srie de ces princes, il se trouve que
48 sultans, dont 24 Turkmans et 24 Tcherkasses, n'ont rgn que 263 ans:
que, sur les 24 Turkmans, 11 furent assassins et 6 dposs: que sur
les 24 Tcherkasses, 6 furent assassins et 11 dposs, et que nombre
d'entre eux n'ont rgn que quelques mois: que tous ces princes ne
surent que faire la guerre, piller, ravager, et faire ensuite des
fondations pieuses de mosques, d'coles, etc.: que, sous le 11^{e} de
la race turkmane, on fut au moment de dtourner le Nil dans la mer
Rouge, par le pied du mont Moqattam, et que les frais furent valus
2,250,000 fr. Enfin Mer donne la srie des pachas, qui est de peu
d'intrt, et termine par les principes du gouvernement musulman, qui
sont purement le despotisme de droit divin.

Le second manuscrit, numrot 695, est un _miroir_ ou tableau de
l'empire des Mamlouks, sultans d'gypte, compos par Kalil, fils de
Chhin el Zher, vizir du sultan Malek-el-_acheraf_ (8^{e} de la
dynastie tcherkasse).

Cet ouvrage, d'un genre dont je ne connais aucun exemple parmi les
Arabes, est une espce de statistique de l'empire des Mamlouks, au temps
de l'crivain; on dirait, en le lisant, qu'il a dcrit la cour de Louis
XIV. La table seule des chapitres en donnera une ide capable de le
faire apprcier, et j'y joindrai quelques-uns des dtails qui m'ont paru
les plus curieux et les plus instructifs.

Aprs une prface trs-emphatique, selon l'usage musulman, aprs avoir
attest qu'il n'y a qu'un Dieu, que Mahomet est son seul prophte,
Chhin dcrit les qualits minentes qui doivent composer le caractre
de tout mortel  qui _la plume du destin a trac sur ses tables
indlbiles_ une carrire glorieuse; il prvient qu'ayant d'abord fait
un gros livre, il a ensuite trouv plus sage de le rduire et de le
faire trs-petit (ce qui est digne d'imitation), et il procde  la
table mthodique des chapitres.

CHAPITRE I^{er}. Des titres qui assurent  l'gypte la supriorit sur
les autres empires de la terre.--De ses lieux de dvotion et de
plerinage.--De ses monuments merveilleux, tant anciens que
modernes.--De ses limites.--De ses villes.--De ses frontires.--Des
provinces et des pays o s'tend sa domination.

CHAPITRE II. Du pouvoir souverain.--Des qualits ncessaires  un
sultan.--De ses devoirs.--Des jours de _gala_ et de crmonies
publiques.--Des habits d'uniforme de chaque classe d'officiers attachs
au sultan.

CHAPITRE III. Du commandant des fidles; de son rang; de son tat.--Des
grands qdis (juges) auxquels appartient de _lier_ et de _dlier_.--Des
imms.--Des gens de loi et des qdis particuliers.

CHAPITRE IV. Du vizir,  la fois premier ministre et surintendant des
finances de la maison du sultan.--Du trsor du sultan et de ses
administrateurs.--Des secrtaires d'tat, ayant le dpartement de la
chambre et des dpches.--De l'inspecteur gnral des armes.--Du
parleur (ou grand avocat) du divan (conseil).--Du premier matre de la
bouche (matre d'htel) du sultan, ayant l'administration du trsor
particulier et du domaine, et gnralement de tous les bureaux tablis
pour l'administration des finances.

CHAPITRE V. Des enfants du sultan rgnant, et des princes du sang
royal.--Du rgent.--Du vicaire de l'empire.--Du matre des curies (ou
conntable).--Des mirs commandant  1,000 Mamlouks.--Des mirs de la
musique guerrire, commandant  40 Mamlouks; et des mirs infrieurs,
commandant  20,  10 et  5 Mamlouks.

CHAPITRE VI. Des grands officiers de la couronne, et gnralement de
tous ceux qui remplissent des fonctions publiques et particulires
auprs du sultan.--Des officiers kavanis et des officiers khassekis,
tirs des Mamlouks affranchis, et faisant dans le palais l'office de
chambellans et de gardes du corps.--De leurs services et des places de
garnison o ils sont tablis.--Des colombiers affects  l'entretien des
pigeons messagers.--Du transport de la neige de la Syrie en gypte, et
des postes royales tablies dans tout l'empire.

CHAPITRE VII. Des maisons des princesses, et du sous-intendant des
harems.--Des eunuques et des domestiques libres, faisant le service du
srail.--Du garde-meuble de la couronne.--De la salle d'armes.--Des
magasins du sultan.--Des deux grands greniers royaux, et de tout ce qui
est relatif  cette administration, tant pour l'entre que pour la
sortie des grains.

CHAPITRE VIII. Des officiers du palais.--De la cuisine.--Des
curies.--De la fauconnerie.--Des parties de chasse du sultan, et des
lieux affects  l'entrept des filets et au logement des oiseleurs pour
la chasse des oiseaux aquatiques.

CHAPITRE IX. Des inspecteurs du terrain, chargs de faire construire et
rparer les ponts, creuser les canaux, lever les digues et les
chausses, et de prsider  tous les travaux publics pendant la crue et
la diminution des eaux du Nil.--Des gouverneurs des provinces de
l'gypte.--Des commandants particuliers.--Des gens en place dans les
villes et dans les villages, et du rgime tabli pour la perception des
impts.

CHAPITRE X. Des vice-rois prposs au gouvernement des 8 provinces de
Syrie.--Des grands qdis.--Des mirs.--Des administrateurs et des autres
officiers employs dans les capitales de ces provinces.--Du nombre des
giundis et halq qui y sont en garnison, et des commandants particuliers
des villes et des chteaux rpandus dans cet empire.

CHAPITRE XI. Des mirs et des cheiks arabes.--Des mirs turkmans et
curdes, au service de l'tat.--Des expditions militaires.--Des camps
volants.--De la conqute de l'Yemen, du Diarbekr et de l'le de Cypre,
sous le rgne du sultan _Malek-el-Acheraf_.

CHAPITRE XII. Recueil de quelques faits historiques qu'il convient 
chacun de connatre et de mditer, pour en tirer des principes de
conduite. Ce chapitre est termin par quelques morceaux de posie
morale, composs par Malek-el-Kimel, prince souverain de la forteresse
de Heifa; et par une rponse de Malek-el-Acheraf  Mirza-Chah-Rok (fils
de Tamerlan.)

CHAPITRE I^{er}. SECTION V. _Limites de l'gypte._--Au sud, les limites
de l'gypte partent des rives de la mer de _Qolzoum_ (mer Rouge), prs
de la ville d'_Aidab_, et embrassant le pays des Haribs de Nubie, lequel
commence  la grande Cataracte, derrire le mont Djenadel, elles
s'tendent jusqu'aux monts d'Aden et aux rochers de _Habeche_
(Abissinie). A l'est, ses bornes sont la mer Rouge, dont la cte est
aride et pleine de rochers. Depuis Suez, cette cte s'largit vers
l'est. Sa plus grande largeur est depuis l'tang de Gorandel jusqu'au
_Tih_. L est la frontire de Syrie.

Au nord, elle est borne par la mer, depuis les villes de Zqat, de
Refah et d'Amedj, plus connue sous le nom d'_el-Arich_, frontire de
Syrie sur le golfe de Gaze.

A l'ouest, elle comprend le territoire d'Alexandrie, le pays de Loounet
et d'_el-Amidain_, jusqu' l'_Acab_ inclusivement (jadis _Catabathmus
magnus_, ou la grande descente); l, se dtournant et resserrant les
deux Oasis, la ligne se rapproche du _Sad_ (haute gypte), pour se
joindre aux frontires du sud.

Le Nil prend sa source au pied des monts de la Lune.--Pendant 60
journes de marche, il coule en des pays habits.--Pendant 10 autres, en
des terres striles.--Arriv en Nubie, il y coule 60 journes, puis il
passe en des dserts 120 journes; enfin il rentre dans une terre
fertile jusqu' la mer, o il se jette par les deux embouchures de
Damiette et de Rosette.

SECTION VII. _Du Kaire et de ses faubourgs._--Le nouveau Kaire
(Masr-el-Qhera) a 12 milles (ou 4 lieues) de long, depuis
_Tr-el-nabi_, jusqu' _Sebt-oudjouh_. Cet espace comprend le vieux
Kaire (_Masr-el-Qadim_), et 7 grands faubourgs. L'auteur entre dans de
longs dtails de collges, de mosques, de palais, de parcs, et il
compare chaque faubourg  une grande ville de l'empire; l'un quivaut 
_Alep_; un autre,  _Alexandrie_; un troisime,  _Hems_; un quatrime,
 _Acre_: et il conclut 700,000 ames de population (ce qui me parat
l'origine de l'opinion qui a subsist depuis; mais les temps sont bien
changs.)

Le vieux Kaire est le port de la haute gypte. Sous le sultan
Nadjm-el-din, l'on y compta 1,800 bateaux.

SECTION IX. _Division de l'gypte._--L'gypte se divise en 14 provinces:
7 au midi, et 7 au nord. Chaque province a 360 villages et plusieurs
villes.

_Miniet_ est le nom gnral des ports et abords du Nil.

_Monfalout_, territoire dtach de la province d'Ousiout, avec 30
villages, fait de l'indigo superbe (en 1442). L'on y dpose le tribut de
cette province, qui se monte  1,150,000 _ardeb_ de grains (l'ardeb de
192 livres.)

A 3 journes ouest d'Ousiout, par un dsert sablonneux et pierreux, est
_el-Ouah_ (oasis), ainsi nomm de son chef-lieu.

Une autre oasis _du milieu_ a 2 villages, appels _el-Qasr_, et
_el-Hindan_.

Une troisime oasis, plus voisine de la haute gypte, s'appelle _Dakil_
(intrieure), et a 2 villages dont les habitants vivent d'orge, de mas
et de dattes.

SECTION XI. _De la ville d'Alexandrie._--Alexandrie est le port le plus
frquent des trangers; les nations franques y ont des consuls, gens
distingus, qui servent d'otages au sultan. Lorsqu'une de ces nations
fait tort  l'islamisme, on prend  partie son reprsentant, et on
l'oblige de rparer le mal.--La douane rend 1,000 dinars. Hors de la
ville se voit la fameuse colonne appele _el-Saouri_, ou le grand mt.
(Abulfeda a dit la mme chose; et c'est ce mot _Saouri_ que
quelques-uns ont pris pour _Svre_, _empereur_.) J'ai ou dire qu'une
personne avait trouv le moyen de monter dessus et de s'asseoir sur son
chapiteau.

CHAPITRE IV. _Du vizir ou grand ministre._--Le vizir est un ministre qui
a la prminence sur tous les grands officiers.--Il est d'institution
divine. Aaron fut le vizir de Mose.

Le vizir surveille toutes les parties du gouvernement, tous les agents
de l'administration; il les tablit et les dpose; les punit et les
rcompense.

Il tient le registre des recettes et des dpenses de l'tat; il en
accrot le revenu, non par tyrannie, mais par sagesse et conomie.

Les revenus de l'empire consistent en revenus fixes, en revenus casuels,
et en droits seigneuriaux sur les cultivateurs. Les revenus fixes sont
la taxe en deniers comptants sur les terres productives; la douane, de
10 pour 100 en nature, sur le commerce d'importation et exportation; le
tribut des peuples conquis, la capitation des non-musulmans dite
_karadje_; les fermes de monopoles, dits _paltes_; les dmes sur les
fruits de la terre; les impositions sur les fabriques et boutiques, et
la 5^{e} partie du butin lgal.

Les revenus casuels sont le 20^{e} sur les hritages collatraux; les
amendes; le prix du sang vers; les impts extraordinaires et les
investitures; le droit d'aubaine; les paves; les trsors dcouverts; la
dme sur les troupeaux _paissants_ et _passants_, et non sur les animaux
domestiques.

Les droits seigneuriaux sur les cultivateurs sont: 1 droit d'arpentage;
2 droit de partage d'une terre lgue  divers cohritiers; 3 droit
d'accroissement des terres et pturages par l'effet du Nil; 4 droit de
bornage, ou limites de proprits; 5 droit sur les machines  eau,
leves sur le Nil pour les arrosages.

Voil les revenus lgaux: on les lve selon des usages fixes, et ils ont
une destination utile  l'tat, de manire que le sultan n'en est que le
dpositaire.

De mme que le vizir surveille les officiers, le sultan doit surveiller
le vizir; et le vizir conseiller le sultan, l'avertir et mme le
reprendre.

SECTION II. Le trsor royal est un dpartement charg d'une foule de
recettes grosses et petites.

1 Droits sur la frontire d'gypte vers la Syrie.

2 Droits d'entre sur tout ce qui entre au Kaire et en gypte, except
sur ce qui est attribu au trsor priv.

3 Aubaine sur les successions des trangers.

4 Rgies et fermes du Kaire, telles que les boucheries, les cuirs, les
moulins  huile,  _sucre_; droits sur l'entre des comestibles.

Droits sur les natrons de Terrn.

Droit de Monfalout.

Droits d'investiture, et redevances des fiefs afferms ou des pays
protgs.

Droit de curage des canaux que doivent faire plusieurs provinces.

Produit des cannes  sucre et des colqz, cultives pour le compte du
sultan.

Produit des mtairies et jardins du sultan, enrichis par les puits 
roue.

Sur ces revenus le trsor paie et dfraie:

1 L'orge des curies du sultan.

2 La nourriture des curies des courriers.

3 La table du palais.

4 Les rparations des maisons royales.

5 La viande et toute la cuisine des Mamlouks du sultan; celle de tout
son domestique.

6 L'entretien de ses offices.

7 Les pensions de charit assignes sur l'aubaine.

8 L'entretien des boeufs des mtairies.--Le transport des trfles et
pailles pour les curies.

Sous le sultan Barqoq, tous ces frais se montaient par mois  50,000
dinars ou sequins de 7 livres.

Le trsor est rgi par un chef et une quantit de subalternes. Ce
dpartement a pour huissiers et sbires une compagnie de Maures qui
portent les ordres et les excutent.

SECTION III. _Du premier secrtaire d'tat, chef des dpches et de la
chancellerie._--C'est un officier important, qui a toute la confiance du
sultan; il doit savoir citer le Qoran, les anecdotes des rois, les
sentences des sages, les beaux vers des potes, etc.

Son art est de faire parler dans tous ses crits le sultan avec
noblesse, grandeur, esprit, grace; il doit faire des phrases rimes et
pompeuses; il expdie les actes d'alliance des kalifes et sultans;
l'installation des qdis et des gouverneurs, les commissions de
bnfices militaires en faveur des mirs et djondis, etc., et enfin les
lettres du sultan.

Ces lettres ont un formulaire plein d'art, selon le rang des personnes.
Celles aux sujets s'appellent _moktebt_; celles aux trangers,
_morselt_.

Le plus haut titre pour les trangers est _el maqm, el li_.

Le moindre est _el madjlas_ ou _megeles, el li_.

Pour les sujets, le plus haut titre est _el-maqarr, el-karim_ (votre
grace).

Puis _maqarr-el-li_ (excellence).

Puis _djenb-el-kerim_ (cour magnifique).

Puis _djenb-el-li_ (cour trs-haute); enfin _sadr-el-adjal_ (prsence
auguste); _hadrat_ (prsence simple).

SECTION VI. _Trsor priv._ Le trsor priv est rgi par un grand
officier qui administre les terres affectes  la solde des Mamlouks du
sultan, et plusieurs branches de revenus, dont la masse se nomme _trsor
priv_. Ces officiers ont souvent acquis d'immenses richesses.

De ce dpartement dpendent 160 villages, auxquels il faut ajouter
plusieurs pays de protection et de fermes. Les seuls villages de Menzal
et de Faraskout, prs Damiette, rendent chacun par an 30,000 dinars:
plus, les droits d'investiture des gouverneurs de province, des
inspecteurs du terrain, des commandants de bourgs et villages, des
commissaires de police.--Des gens instruits m'ont assur que tout ce
trsor se montait  400,000 dinars, et  300,000 ardebs de bl, orge et
fves.

La dpense consiste en solde et entretien des Mamlouks du sultan; en
orge pour leurs chevaux; entretien des princesses et du harem; solde et
entretien de tout le service du palais, etc.

SECTION VII. _Du Domaine._ Le domaine est le revenu propre du sultan; il
comprend:

1 La douane d'Alexandrie sur le commerce des Francs.

2 Les droits sur les piceries venant des Indes.

3 La vente des muges et poutargues de Damiette.

4 Les droits sur les arts, mtiers, cabarets, danseuses et filles
publiques.

5 Droits sur les courtiers et interprtes.

6 Produit des briqueteries.

7 Ferme des chameaux pour le transport d'Alexandrie  Rosette.

8 Douane des marchandises de l'Inde, place  _el Tor_.

9 Droits  Damiette sur beaucoup d'objets, et entre autres sur _la
raffinerie du sucre_.

10 Le quint du butin lgal.

11 Ferme du lac Semanaoui et autres tangs.

12 Droits sur Foua, entrept des Francs quand le canal d'Alexandrie
tait navigable, ce qui a cess depuis 120 ans (1320).

13 Droits sur les terres de Broulos, de Nesterouh, du port de Rosette.

14 Douanes du Sad (haute gypte) sur les Abissins qui apportent des
esclaves noirs, de la poudre d'or, etc., et paltes (monopoles) du sen
et de la casse.

15 Droits des pays protgs et des pays afferms aux Arabes.

Produit des nombreuses mtairies et terres du domaine, arroses par des
roues.

Le loyer de Fondouq-el-Kerim, situ au vieux Kaire.

Succession de tous les grands qui, dans l'gypte, meurent sans hritiers
lgitimes.

Bnfices de l'Htel des monnaies.

Droit de la ville de Bairout.

Douanes des marchandises de l'Inde, voitures  Bedr,  Honain, 
Bouaib-el-aqab.

Voici maintenant les charges:

1 Munitions de guerre pour toute expdition.

2 Dpenses de la caravane et de la fte du sacrifice.

3 Distribution des victimes aux grands et petits officiers.

4 Dpenses de la fte pascale, du banquet et des rjouissances.

5 Renouvellement de la garde-robe et des meubles du harem.

6 _Idem_, du vtement des Mamlouks.

7 Veste d'honneur aux grands officiers, aux qdis, aux mirs de 1^{re}
classe, aux kchefs. (Au Bairam, tous les musulmans s'habillent  neuf,
eux et leur maison; cela s'appelle _kesou_.)

8 Entretien complet des employs pour l'impt.

9 Fourniture du harem et sera, en sucreries, confitures, sorbets,
fruits, etc.

10 Prsents  faire aux souverains.

11 Veste d'honneur (ou caftan annuel)  tous les gens en place de
l'empire (dans tout l'Islamisme les places ne sont que pour l'anne
courante; le revtu paie un don ou prix de babouches: le plus riche
l'emporte). Chacune de ces vestes diffre de forme, de couleur, de
richesse, selon le rang (en gnral le vtement est trs-dispendieux,
surtout pour les pelisses.)

SECTION V. _Le grand avocat du conseil._--Lorsque pour une affaire
majeure le sultan assemble le conseil (dioun), il mande le prince des
croyants, les 4 grands qdis, le vizir, les mirs de 1,000 cavaliers, et
le conntable.

Avant la sance, le sultan explique ses intentions  un homme de
confiance et loquent, qui est charg de prsenter l'affaire et de
rpondre  toutes les objections. Le sultan garde le silence.

On a imagin cet officier, afin que le sultan ne soit jamais compromis,
et qu'on puisse faire des objections librement, toute erreur tombant sur
l'avocat ou rapporteur.

CHAPITRE V. Les enfants des sultans sont levs avec soin dans le harem.
C'est un usage ancien de faire enfermer tous ceux qui existent 
l'avnement d'un prince. Malek-el-acheraf donna la libert  40; mais
ils moururent dans la peste de l'an 1429, qui enleva jusqu' 10,500
ttes par jour.

Quand un prince est mineur, il y a un rgent que l'on nomme
nezm-el-molk (celui qui met l'ordre dans le royaume). Quand le sultan
s'absente, il y a un vicaire _neb-el-molk_.

Le chef des mirs, ou _tabek-el-sker_, est une espce de conntable.

Les mirs sont diviss en plusieurs classes.

Ceux de la 1^{re} possdent 100 Mamlouks, et commandent  1,000: ils
devraient tre 24.

Ceux de la 2^{e} possdent 40 Mamlouks: ils devraient tre 40. La
musique guerrire joue  la porte de leurs htels  l'sr (ou heure de
la 3^{e} prire); elle est compose de timbales, tambours et
clarinettes. Ces derniers instruments sont de date rcente.

Les mirs de 3^{e} classe devraient tre au nombre de 20: ils ont chacun
20 Mamlouks.

Les mirs de 4^{e} classe devraient tre 50, et avoir chacun 10
Mamlouks.

Enfin la 5^{e} et dernire classe est de 30 mirs, qui ont chacun 5
Mamlouks pour cortge.

Parmi ces mirs, les uns ont de l'emploi dans l'tat, d'autres n'ont que
leur titre et grade.

L'arme se divise en plusieurs corps. Karabal Couli, prince tartare,
ayant, il y a plusieurs annes, envoy demander un tribut, sous peine
d'envoyer contre l'gypte 20 toumans de cavaliers (200,000), le sultan
d'alors lui envoya pour toute rponse l'tat suivant de ses troupes:

    1 Les djendis el halqa, ou escorte du sultan. -- (_Maison
    du roi._)                                     24,000 cavaliers.

    2 Mamlouks du sultan.                        10,000

    Mamlouks des mirs.                            8,000

    Gendarmes  Damas.                            12,000

    Mamlouks des mirs de Damas.                   3,000

    Gendarmes  Alep.                              6,000

    Mamlouks des mirs d'Alep.                     2,000

    Gendarmes de Tripoli.                          4,000

    Mamlouks des mirs.                            1,000

    Gendarmes de Safad.                            1,000

    Mamlouks des mirs.                            1,000

    Garnisons des chteaux de Syrie, les
    Mamlouks compris.                             60,000
                                                 -----------------
                                                 132,000 cavaliers.

_Arabes sujets._

    Tribu Bli-fadl, enfants de Nour.           24,000

    Arabes de Hedjaz.                             24,000

    Tribu d'el-Ali.                               2,000

    Arabes d'Irq.                                 2,000

    --d'Yemen.                                     2,000

    --de Djezire.                                  2,000

    --de Metrouq.                                  1,000

    --de Djarm.                                    1,000

    --Beni-oqb et Beni-mehdi.                     1,000

    --el-Omara.                                    1,000

    --de Hindam.                                   1,000

    --Ad.                                        1,000

    --Fezrt.                                     1,000

    --Mohrib.                                     1,000

    --Qarl.                                       1,000

    --Qattb.                                      1,000

    --d'gypte ensemble.                           3,000

    --Haoura.                                    24,000

    Turkmans rpandus en hordes ou _camps_
    sur les terres de Syrie et de Diarbekr,
    ports sur les registres au nombre de        180,000

    Les Ochrn (l'on ne sait ce que c'est,
    sinon d'autres Turkmans) diviss en
    35 districts,  chacun 1,000 cavaliers.       35,000

    Kourdes.                                      20,000

    Milices de l'gypte,  raison de 33,000
    villages et de 2 cavaliers par village:
    total                                         66,000
                                                  -------------------
    En tout                                       526,000 cavaliers.

_Des magasins et greniers du sultan._--Le sultan a des magasins o
s'entreposent tous les produits en nature de ses douanes, le poivre, la
cannelle, les piceries, les sucres, les bois de construction.

Il a aussi 2 greniers qui sont des merveilles.

Dans l'un, nomm Chioun, s'entreposent les grains, bls, riz, bois,
pailles, etc., pour l'usage du palais.

Dans l'autre, nomm Hir, se dposent des grains auxquels on ne touche
qu'en cas de ncessit; quelquefois on prohibe la sortie. Ce grenier se
remplit et subvient aux disettes. C'est de l que se tirent les aumnes.
Dans une anne le bnfice de la vente se monta  300,000 dinars (de 10
liv. 3 s.).

Il y a eu en gypte 26 pestes et famines en 800 ans; quelquefois 3 en 25
ans; et cela toujours en temps de trouble et de mauvais gouvernement.

CHAPITRE IX.  1^{er}. _Des inspecteurs du terrain labourable_,
Kochf-el-Torb.--Les inspecteurs du terrain sont choisis parmi les
mirs de la 1^{re} classe; ils sont expdis tous les ans au
commencement du printemps, dans toutes les provinces de l'gypte, pour
faire excuter les travaux ncessaires  l'entretien des canaux, 
l'lvation des digues et chausses, et tout ce qui est relatif  la
hausse et  la baisse des eaux du Nil.

Le dpartement du trsor royal est charg, sur les droits qu'il peroit,
de faire creuser certains canaux publics, qui facilitent l'coulement
des eaux. Mais tout ce qui tient aux digues et chausses ncessaires 
la solidit des ponts, se doit faire par corves et contributions
rparties sur chaque village, en raison de l'tendue et de la fertilit
de son territoire. Lorsque le Nil commence  dborder, l'on ne saurait
trop veiller  la conservation des digues, chausses et ponts, jusqu'
ce que les terres soient assez abreuves; car s'ils taient emports,
les eaux, s'coulant de suite, laisseraient sans arrosement des contres
entires.

Quand le Nil dcrot, il faut au contraire faciliter l'coulement, afin
d'ensemencer les terres  temps.

Quant aux ponts tablis pour l'utilit locale de certains villages,
c'est aux possdant-biens de les entretenir. Les inspecteurs n'ont rien
 y voir.

 II. _Des kchefs_, ou _inspecteurs des provinces_.--Les gouverneurs,
dits kchefs, de l'gypte, taient autrefois au nombre de 3.

L'un commandait des confins de Gizah exclusivement jusqu' Genadel. Il
nommait 7 mirs, qui administraient sous ses ordres immdiats les 7
provinces mridionales (Heptanomis et Thbas).

Le second gouvernait la partie nord (Delta), ayant aussi sous lui 7
mirs.

Le troisime gouvernait la province de Gizah seulement. Celui-ci tait
quelquefois un mir de la 1^{re} classe, chef de 1,000 cavaliers, comme
les 2 premiers; quelquefois un mir de la musique guerrire.

Depuis quelque temps l'on a tabli trois kchefs pour le sud; l'un au
Faoum, l'autre au Sad infrieur, le troisime au Sad suprieur. De
mme on a divis le nord en 3 kchefliks. L'un contient les provinces de
l'est (Charqi); l'autre celle de l'ouest (Garbe); le troisime, la
Bhir, ou province du Lac, qui de tout temps a t un gouvernement
particulier.

Mais, s'il m'est permis d'en dire mon avis, ces dispositions sont moins
favorables au bon ordre.

En divisant les places, l'on a attnu la puissance et l'influence qui,
ci-devant runies en peu de mains, permettaient aux commandants de
dployer cet appareil et cette magnificence toujours si imposants  la
multitude.

Ci-devant, lorsqu'un _kchef_ du Sad ou du nord faisait sa tourne, le
calme devanait ses pas, et sa suite de 1,000 cavaliers occasionait une
circulation d'espces qui vivifiait le commerce et l'agriculture.

Parmi les mirs subalternes, quelques-uns sont encore nomms par les
kchefs; mais le grand nombre est tomb  la nomination de
l'administrateur du trsor priv (oustadar), qui vend ces places et
paralyse le pouvoir des kchefs.

 III. _Des fonctionnaires en chaque village et de la perception de
l'impt._--Dans chaque ville et village principal il y a un qdi, un
percepteur des droits pour le trsor royal, un autre pour le trsor
priv, un autre pour le domaine; plus, un commissaire royal de la
navigation (du Nil), un officier militaire pour la police, un fermier
adjudicataire, un inspecteur des canaux, et des syndics ou vieillards
bourgmestres.

Autrefois l'impt ne se levait qu'en nature, maintenant et depuis
long-temps tout est afferm, et les fermiers adjudicataires des villages
tiennent un tat de maison si opulent, que beaucoup de petits souverains
d'Asie vivent avec moins d'clat.

Les fermiers de Menzal et de Faraskour, rendent au domaine chacun
36,000 dinars[153].

Les autres villages, dont plusieurs rendent 12  20,000 dinars, sont
galement afferms pour des sommes qui ne varient point[154].

Les terres affectes  l'apanage des djendis sont divises par kirts;
et chaque kirt est valu  1,000 dinars, environ 11,000 livres.

CHAPITRE X. _Administration des provinces._

1 Province de Damas.

2 Karak.

3 Halab (Alep.)

4 Tarbolos (Tripoli.)

5 Homs (Hems.)

6 Safad.

7 Gazzah (Gaze.)

La premire et la plus considrable province de la Syrie est celle de
Damas.

Son vice-roi (kafil) a un appareil gal au sultan qu'il reprsente. Il
dispose  son gr de toutes les places civiles et militaires de son
gouvernement.

Les grands officiers militaires sont l'mir gnralissime des troupes,
le chef des portiers, 12 mirs de 1^{re} classe, 20 mirs de 2^{e}
classe, et 60 mirs  10 et  5 Mamlouks.

Le tribunal de justice est compos de 4 grands qdis des 4 coles ou
sectes orthodoxes, et chacun d'eux nomme des substituts dans Damas et
dans les autres villes de la province, pour juger au civil et au
criminel.

Les grands officiers de plume (mobcherin) sont le secrtaire des
dpches, le grand inspecteur de l'arme, l'oustadar ou chef du trsor
priv, celui du domaine, celui du trsor royal, et le vizir.

Les agents excutifs (arbb-el-ouazaef) sont 2 inspecteurs titrs
kchefs faisant leur tourne  tour de rle; les mirs des gnralits,
les commandants de places, le grand marchal des logis, le tribun de
l'arme, etc., presque comme au Kaire.

Le chteau de Damas est confi au lieutenant du sultan et  7
officiers-portiers (capidjis).

Quant aux djendis de garnison dans la province, ils devraient tre
12,000, dont 2,000 prs du vice-roi; le reste prs des mirs, par
escadron de 500 hommes et non de 1,000 hommes, comme en gypte.

Karak tient le second rang de province. L'on crit  son vice-roi sur du
papier rouge, parce que l'un des successeurs de Selheldin, ayant donn
 ses 3 enfants son empire, savoir:  l'un l'gypte;  l'autre la Syrie,
depuis Bisan jusqu'au Diarbekr; au 3^{e} le reste de la Syrie et Karak,
l'tiquette de ces sultans a pass  leurs vice-rois.

Depuis quelque temps Karak n'a plus pour gouverneur que 2 capidjis; pour
tribunal, que 2 qdis; pour garnison, que quelques Mamlouks et Babrites
(gens de la marine), avec un prince arabe qui commande  toutes les
tribus du ressort.

Les 5 autres gouvernements sont administrs sur le mme plan que celui
de Damas, mais avec moins de faste et de dpense: celui de Hama tait
ds-lors ruin.

Il y a des forts et des chteaux qui ont des mirs particuliers. Leur
garnison est compose d'un lieutenant du sultan, d'un corps
d'affranchis-babrites, d'un chef de ronde, d'un tribun de l'arme, de
quelques Mamlouks du sultan, des portiers, et de quelques soldats du
pays qui montent la garde.

L'auteur ne sait s'il doit regarder Malati comme un chteau ou comme le
chef-lieu d'une province. C'est l que commandait Doqmaq, de qui fut
esclave Malek-el-acheraf sultan (matre du vizir auteur).

CHAPITRE XI. _Des mirs et chaiks, arabes, turkmans et kourdes._--Les
Arabes rpandus sur les terres d'gypte et de Syrie sont diviss par
tribus, dont chacune a son mir. Cet mir a sous lui des chaiks chargs
du maintien de l'ordre et de la leve des contributions dont ils sont
fermiers, chacun dans leur district respectif.

 I. _Des expditions militaires._--On distingue 2 espces d'expditions
(tedjrid), l'une contre l'tranger, l'autre contre le sujet rebelle.
Dans l'un et l'autre cas, l'arme est compose de cavaliers et d'archers
 pied, en nombre capable d'craser l'ennemi qui ose se mesurer.

On fait des camps volants, soit pour renforcer une place, soit pour
garder un poste, observer un ennemi, etc.

L'ordre invariable des camps est que la tente du suprieur soit toujours
poste derrire celle de son subordonn, de manire que celle du sultan
est  la queue de toutes les autres.

(Suivent ici 2 articles sur la conqute de l'Yemen par ordre de
Malek-el-acheraf, et de l'le de Cypre, qui la suivit peu de temps
aprs. Dans tous ces faits on ne voit que des boucheries d'hommes, sans
raison, et sans instruction pour le lecteur).

CHAPITRE XII. Il contient, en 3 sections, des anecdotes historiques et
des maximes arabes qui se rsument  dire, 1 que les princes sont
renverss par ceux qu'ils lvent; 2 que la fatalit rgit tout, et
qu'il faut tre patient et rsign; 3 que l'inconstance et la mauvaise
foi sont la base du coeur humain. Et la conclusion est une lettre de
Malek-el-acheraf  Chh Rok, fils de Timour (Tamerlan), dans laquelle le
sultan gyptien rpond des injures grossires au sultan tatar.

_Des ouqfs_, ou _fondations en gypte_.--Les kalifes Ommiades et
Abbasides ont souvent fait des aumnes; mais ils prenaient les sommes
sur leur trsor; et il ne me parat pas qu'ils aient jamais affect des
terres  perptuit.

En gypte ce fut Malek-el-Shl, 16^{e} qualaounide, qui le premier
affecta 2 villages  l'entretien des Mahmals, fonds par Bibars.

Aujourd'hui les rentes foncires en faveur de la Mekke et de Mdine sont
si multiplies en Turkie, que, sans le gaspillage des rgies, ces 2
villes seraient les plus riches du globe. La raison en est que l'on
lgue souvent son bien  ces villes pour le conserver en usufruit  sa
race, en le prservant de la rapacit du gouvernement. D'autre part, les
princes et les riches font des legs pieux et expiatifs aux desservants
des riches et pauvres de ces villes. L'gypte seule en est greve, selon
Mohammad-ben-eshq, savoir, de 6 grands legs principaux, appels
_dechchet-el-kobra_, ou grosse semoule.

    1 Le legs de Djaqmaq, 10^{e} sultan circassien.

    2 Le legs de Qiet-ba[155], 17^{e} circassien.

    3 De Tenm,   } mirs riches du temps des Tcherkasses.

    4 De Kouend, }

    5 De Slim 1^{er}.

    6 De Soliman son fils.

Les terres affectes par ces legs sont, savoir:

    Pour le premier, 6 villages dans le Kaliob.

    Pour le second, 5 villages dans le Monof.

    Pour le troisime, 6 villages et une le dans le Garbi.

    Pour le quatrime, 9 villages dans le Daq-Hali, prs de la Charq.

    Pour le cinquime, 2 villages dans la Bhair.

    Pour le sixime, 5 villages dans le district de Foua.

    7 Dans celui de Djizah, 3 villages.

    8 Dans le Faoum, 2 villages.

    9 Dans le Behensao, 7 villages.

    10 Dans le Sad, 7 villages: total, 52 villages et l'le.

Anne commune, le produit de toutes ces terres, en froment, orge, fves,
lentilles, pois-chiches, riz, est de 48,880 ardeb (l'ardeb pesant 192
livres).

Les mmes terres donnent de plus en redevances pcuniaires 70 bourses
(87,000 fr.).

A cette somme se joignent d'autres parties de rentes foncires, fondes
en divers endroits par des sultans, des pachas, des particuliers, tant
sur des terres que sur des maisons et boutiques; c'est ce que l'on
appelle el _sourer_. Ces aumnes s'lvent, selon Mohammad-ben-ezhq, 
164 bourses (205,000 fr.). Mais les dtails des comptes n'en offrent que
141.

A quoi il faut ajouter de semblables legs faits en Natolie (Roum-ili),
Alep, Damas, et tous les autres pays musulmans; ce qui constitue une
norme richesse pour la Mekke et Mdine.

Soliman a d'ailleurs fond 80 chameaux pour des pauvres qui veulent
faire le plerinage.

_Colombiers des pigeons de message._--Ces colombiers sont tablis dans
des tours construites de distance en distance sur toute l'tendue de
l'empire, dans l'intention de surveiller  la sret et  la
tranquillit publique.

C'est  Moussel que l'on a commenc de se servir de pigeons pour porter
des lettres[156]. Lorsque les Ftmtes envahirent l'gypte, ils y
tablirent ces postes ariennes, et ils y attachrent un si vif intrt,
qu'ils assignrent des fonds propres  une rgie spciale  cet objet.
Parmi les registres de ce bureau en tait un o se trouvaient classes
les races de pigeons reconnus les plus propres. Le vertueux Madj-el-dn
Abd-el-Dher a compos sur cette matire un livre curieux, intitul
_Tamm-el-Hmm, Amulettes des pigeons_.

Depuis long-temps les colombiers du _Sad_ sont dtruits par suite des
troubles qui ont ruin le pays; mais ceux de la basse gypte subsistent
(en 1450), et en voici l'tat ainsi que pour la Syrie.

_N. B._ Les distances ont t ajoutes par le traducteur, d'aprs
d'Anville et d'aprs ses propres connaissances.

 I^{er}. _Correspondance du Kaire avec Alexandrie._


    COLOMBIERS.

    Chteau de la Montagne (au Kaire)       0
    Monouf-el-ouli                        39
    Damanhour-el-ouhech                   45
    Skanderi (Alexandrie)                 36
                                          ------------
                                          120 milles.


 II. _Du Kaire  Damiette._

    Chteau de la Montagne       0
    Tour de Beni baid          36
    Echmoun-el-rommn           36
    Doumit                     30
                               ----------
                               102 milles.


 III. _Du Kaire  Gazzah._

    Du Kaire  Bilbais          27
    De Bilbais  Salhi        27
    De Salhi  Qtia          42
    De Qtia  Ouarrd         48
    De Ouarrd  Gazz[157]    81
                               -----------
                                225 milles.

     IV. De Gazz  Jrusalem, 1 colombier      81
     Nablous, 1 colombier                       36
                                                ----------
                                                117 milles.

    De Gazz  Habroun                      30
     Sfi, sur un ruisseau de ce nom      45
     Karak                                 48
                                           ----------
                                           123 milles.


 V. _De Gazz  Safad._

     El-qods (Jrusalem)      48
     Djenn                   30
     Bisan                    24
     Safad                    24
                              ----------
                              126 milles.


 VI. _De Gazz  Damas, 7 colombiers._

    De Gazz  Jrusalem, 1 colombier      48
     Genin                                30
     Bisn                                24
     Tfs.                               30
     el-Snemain                          24
     Damas.                               30
                                          ----------
                                          186 milles.

    _De Damas  Balbek, 1 colombier_      48 milles.

_De Damas  Halab, 7 colombiers._

     Damas, 1 colombier.
     Cara.                         45
     Hems.                         36
     Hama                          24
     Mrra.                        30
     Kan-tounm.                   30
     Halab.                        28
                                   -----------
                                   193 milles.

_De Halab  Behesna, 4 colombiers._

     Halab.
     el-Bir, sur la rive est de l'Euphrate.      66
     Qalt-el-Roum.                               27
     Behesna.                                     45
                                                   ----------
                                                   138 milles.


_De Halab  Rahb, 4 colombiers._

     Halab.
     Qbqib.                 75
     Tadmour (Palmyre).       75
     el-Rahb.              108
                              -----------
                              258 milles.


_De Damas  Tarbolos (Tripoli), 5 colombiers._

     Damas[158]
     Saida.           63
     Bairout          24
     Terbel.         30
     Tarbolos.       24
                     ------------
                      141 milles.

Tels sont les colombiers entretenus dans l'empire pour la clrit des
dpches. Chaque colombier a son directeur et ses _veilleurs_, qui
attendent  tour de rle l'arrive des pigeons: il y a en outre des
domestiques et des mules  chaque colombier pour les changes respectifs
des pigeons. La dpense totale ne laisse pas que d'tre considrable.


_Du transport de la neige, et des relais de hedjin pour cet effet._

Avant le sultan Barqouq, la neige venait de Damas au Kaire par des
bateaux qui partaient de Sad et Bairout pour Damiet, o des bateaux
plus petits les relayaient jusqu' Boulq. L, des chameaux la
transportaient au chteau, o on la dposait dans des citernes. Sous
Barqouq, et depuis lui, on l'a expdie par des _hedjines_ (chameaux
coureurs) dont il se fait 70 dparts depuis le 1^{er} juin jusqu'au 30
novembre.... un toutes les 54 heures.

Tous les 2 jours il part de Damas 5 _hedjines_ chargs, et guids par un
homme expert et par un courrier porteur d'ordres au relais. Dans chaque
relais on entretient 6 hedjines.

Les relais sont comme il suit:

    De Damas  el-Snemain.      30
     Tafs.                     24
     Erbed.                     18
     Djenn.                    36
     Qqoun.                    18
     Loudd.                     18
     Gazz.                     36
                                -----------
                                180 milles.

     el-Arich.                  57
     Ouarrd.                  24
     Moutailem.                 24
     Qti.                     24
     Salhi                    42
     Bilbeis                    24
    au chteau du Kaire          27
                               ------------
                                222 milles.


_Postes  cheval, dites bard._

Le gouvernement a tabli des postes sur les principaux chemins de
l'empire, les voici:

(Il faut savoir que par _bard_ (course) on entend un espace de 2  4
lieues (un relais).

La lieue est de 3 milles; le mille de 3,000 coudes, mesure d'el-Hachm,
l'une des premires tribus arabes.

La coude est de 24 doigts; le doigt de 6 grains d'orge par le travers;
et le grain de 6 crins de la queue d'un mulet.


_Route du Kaire au Sad._

    Du Kaire  Gizah, en traversant le Nil      15
     Bernecht                                  15
     Minet-el-Qd                            18
     Ouena                                     18
     Sitem                                    18
     Dehrout                                   15
     Iqlosena                                  18
     Minet Ebukasib                           18
     Achmounain                                15
     Dehrout-el-Cherif                         12
     Menhi                                     12
     Manfalout                                 12
     Ousiout                                   13
     Tima                                      21
     Maragat                                   12
     Belensoun                                 12
     Djirdg                                   12
     Belienet                                  15
     Hou                                       21
     Qm-el-Ahmar                              12
     Derenbe                                   15
     Kous, en traversant le Nil                12
    de Kous  Hedjr                            15
     Edoua                                     15
     Esna, poste double                        24
                                             -----------
                                             385 milles.

L finissent les relais. Pour aller plus loin on loue les chevaux chez
des particuliers.

D'Esna l'on se rend  Adab sur la mer Rouge, entrept de l'Ymen et de
Habach (Abissinie).

Du Kaire  Scanderi, il y a deux routes; l'une par le Delta au milieu
des villages, l'autre par le dsert  gauche du fleuve;

    Par le Delta, il y a du Kaire                0
     Kalioub                                    9
     Monouf                                    18
     Mohallet-el-Marhoum                       24
     N'harar                                 24
     Turkmni                                 24
     Scanderi                                 24
                                               -----------
                                               123 milles.

    Par le dsert ou chemin sec, il y a du
      Kaire  Djaziret-el-Qt                   18
     Ouardan                                   12
     Terrn                                   12
     Zouiet-el-Mobarek                        12
     Damanhour                                 21
     Louqn                                    18
     Skanderi                                 24
                                               ----------
                                               117 milles.

_Du Kaire  Doumit._

    Du Kaire  Kalioub.                          9
     Bilbais                                   18
     Saleh                                   24
     Sad                                     12
     Bainounet                                 12
     Achmoun-el-Roumman                        12
     Faraskour                                 21
     Doumit                                    9
                                               ----------
                                               117 milles.


_Du Kaire  Gazz._

    Du Kaire  Sdi ci-dessus                  63
     Gorbi                                    18
     Qti                                     12
     Mn                                      12
     Motilem                                  12
     Seoud                                   12
     Ouarrd                                  12
     Bir-el-Qdi                               12
     el-Arich                                  12
     Karrob                                  12
     Sqa                                     12
     Refah                                      9
     Salqa                                     12
     Gazz                                     12
                                               -----------
                                               222 milles.

_De Gazz a Karak._

    De Gazz  Belaqis                          12
     Habroun                                   18
    a Djenba                                    12
     Zouair                                    18
     Safi                                     15
     Kafar                                     24
     Karak                                     21
                                               -----------
                                               120 milles.

De Karak  Choubak, extrmit nord de l'Arabie ptre, il n'y a que 3
relais pour environ 90.

_De Gazz  Damas._

    De Gazz  Djenn        12
     Bait-Ders             12
     Loudd                  12
     el-Oudja               6
     Tiret                   6
     Qqoun                  6
     Fmi                   9
     Djenin (en Safad)       9
     Hettin                  6
     Zern                   6
     n-Djalout             6
     Bisan                   6
     Erbed                  12
     Tfes                  18
     Rs-el-M              12
     el-Snemain            12
     Gbgib                12
     Kesou                  9
     Damas                   9
                            -----------
                            180 milles.


_De Damas  el-Bir sur l'Euphrate._

    De Damas  Kousair au nord       9
     Qatif,  l'est               12
     Efterq, au nord               6
     Kastel                         9
     Qara                           9
     Gasoul                       12
     Semsin                        12
     Hems                          12
     Rousten                       12
     Hama                          12
     Latmn                         9
     Djerabolos                     9
     Marra                         12
     Ebad                          12
     Emr                          12
     Kinesrin                       9
     Halab                         12
     el-Bab                        30
     Bait-Ber                     30
     el-Bir                       15
                                   ----------
                                   255 milles.


_De Damas  Djabar, boulevard de l'empire sur l'Euphrate._

    De Damas  Homs; voyez ci-dessus      81
    De Homs vers l'est  Masn            24
     Qarnain                             18
     el-Baida                            24
     Tadmour                             24
     Kerbe                               24
     Sakn                               18
     Qabqab                              18
     Kaouamel                            24
     Rahb                              24
     Djabar                             110
                                         -----------
                                         389 milles.


_De Damas  Safad._

    De Damas  Bouraid, nord-ouest      12
     Qoulous                           12
     Orainb                           18
     Nouran                            12
     Djabb Yousef                      18
     Safad                             12
                                        ---------
                                        84 milles.


_De Damas  Bairout._

    De Damas  Kan-Maiseloun      12
     Harin, sur la Qasme        18
     Sad, par le Liban          33
     Bairout                     24
                                  ----------
                                  87 milles.


_De Damas  Balbek._

     Zebdani     15
     Boura       12
     Balbek      13
                  ----------
                  40 milles.


_De Damas  Tarbolos._

    De Damas  Gazoub. (Voyez route de Halab)      55
     Qadis                                         18
     Aqmar                                         21
     el-Akra                                       18
     el-Arq                                       12
     Tarbolos                                     15
                                                   ----------
                                                   139 milles.


_De Damas  Karak._

    De Damas  el-Qatib      12
     Bardi                 18
     Bordj el-Abiad          18
     Hosbn                  18
     Qanbes                  24
     Dibin                  24
     Qt-el-Modjeb          24
     Safra                   24
     Karak                   24
                             -----------
                             186 milles.


_De Halab  Behesna et  Qasari (Czare), frontire de l'empire en
Armnie._

    De Halab  el-Semoqa      12
     Istidra                  12
     Bait-el-Fr              18
     Antab                    12
     Dair-Kon                 9
     Qona                    12
     Arban                    12
     Behesna                   9
     el-Qasar             120
                              ----------
                              216 milles.

Depuis l'an 1412, le gouvernement a cess d'entretenir des relais de
Behesna  Qasar.

L'auteur traite ensuite de la Syrie dans les sections XII et XIII, d'une
manire tendue et intressante, mais qu'il serait trop long de copier:
il suffira de dire qu'il divise, avec les gographes musulmans, la Syrie
en 5 contres:

1 La Palestine, depuis _el-Ariche_ jusqu' Lajdoun, prs le Qarmel.

2 Le Haurn, pays vari de plaines et de montagnes dont la capitale est
Tabari.

3 Le Gouth (ou pays creux) dont les principales villes sont Damas,
Tripoli, Safad, Balbek.

4 Le pays des Hems, o l'on ne voit ni scorpions ni serpents.

5 Le Kinesrin, qui a pour capitale Halab, et pour dpendances Antioche,
Ama, Serbin, etc.

Dans l'administration de l'empire, la Syrie est divise en 6 provinces
qui tirent leurs noms de leurs capitales.

La premire s'appelle province de _Gaza_, ville situe en une plaine
fertile. Le district de Karak, dit aussi Moab, en est dtach, et
s'tend depuis _Oula_, dans l'Arabie ptre, jusqu'au ruisseau Zizal,
qui tombe dans le Jourdain: c'est un espace de 20 journes de chameaux
( 6 lieues la journe). Le pays a beaucoup de villages; mais il y a
disette d'eau sur les routes, et une grande quantit de dfils entre
des rocs o un seul homme peut arrter 100 cavaliers.--Karak est une des
plus fortes citadelles connues; on ne l'a jamais prise de force.

La seconde est appele province de _Safad_, et contient plus de 1,200
villages. La ville est situe trs-agrablement sur le lac Tabari, et a
une excellente forteresse. Sour (Tyr), qui en dpend, n'est qu'un
hameau.

La troisime, dite province de Damas, est la plus riche en tout genre de
productions et en villages. L'auteur en compte plus de dix-huit cents,
et omet ceux de divers districts.

La quatrime, dite province de Tripoli, contient plus de 3000 villages:
Hesn-el-akrad, chteau fort, forme sa limite  l'est.

La cinquime, dite province de Hama, est riche en villages et en
chteaux forts: celui de Hama fut dtruit par Tamerlan.

La sixime, dite province de _Halab_, est trs-tendue et trs-riche. Le
chteau de Halab est fait de main d'homme, (il veut dire le monticule
qui porte le chteau).

De Halab dpendent _Antioche_ sur l'Oronte; _Djabar_ sur l'Euphrate;
_Rahb_ au sud de Djabar, sur la rive orientale du mme fleuve; _Sis_ en
Armnie, peupl de chrtiens; _Tarsous_ au bord de la mer en face de
Cypre; _Bir_ sur l'Euphrate, o il y a un pont de bateaux et un
trs-grand nombre de chteaux et villes importantes que l'auteur dcrit
en dtail. (En sorte qu' cette poque l'on ne peut pas valuer la Syrie
 moins de 20,000 villes et villages: et en les supposant, l'un portant
l'autre, contenir 300 ttes, ce serait 6,000,000 d'habitants; tat bien
diffrent de l'actuel, et je pense trs-infrieur  l'ancien, du temps
de Titus et de Vespasien.

(Je termine cette notice par quelques ides du vizir Chhin sur les
principes de la souverainet).

CHAPITRE II. SECTION I^{re}.--_De la puissance souveraine._ La puissance
souveraine est un rayon de la divinit. C'est par un effet miraculeux du
caractre sacr imprim sur le front du despote (_sultan, matre
absolu_), que le bon ordre subsiste, que la rvolte et la licence sont
chties, etc.

Le but du pouvoir suprme est la conservation des particuliers et
l'accroissement du bien public par un gouvernement juste. Le sultan doit
user avec sagesse du sabre que Dieu a remis en ses mains pour dfendre
l'empire, pour faire fleurir la religion, et faire observer les lois
divines et humaines.

(_Mer_, l'historien homme de loi ci-devant cit, rpte souvent que
les principes de la loi sont de faire la guerre aux infidles.--Que dans
les villes conquises l'on ne doit point leur permettre de btir ou
rparer leurs temples.--Que mme il faudrait les dtruire sans
exception).

En mme temps que Dieu ordonne au sultan de travailler au bonheur des
sujets, il ordonne aux sujets d'obir aveuglment au sultan, d'excuter
ses ordres sans examen, parce qu'il est dpositaire de la loi de Dieu et
du prophte.

Le prophte a reu de Dieu l'empire universel du monde; sa puissance,
quant aux lois et au sacerdoce, a t transmise  ses successeurs de
main en main jusqu' ce jour et  _l'mir el-Moumenin_, qui donne au
sultan l'investiture du consentement des grands juges, des docteurs de
la loi, des grands officiers de la couronne et des commandants de
l'arme (ce qui modifie _la grace de Dieu_, presque comme en Europe).

Par cette sanction le souverain _lu_ devient le matre du trsor de
l'tat, le gnralissime des troupes, le gouverneur des places,
l'administrateur de toutes les affaires de l'empire; et chacun doit
placer sa gloire  lui obir.

SECTION II. _Des devoirs du despote._--(Ce chapitre est un vrai trait
de morale chrtienne. Le sultan doit tre pieux, pratiquer les actes de
la religion devant le peuple; il doit repousser l'orgueil, la
prsomption, l'avarice, le mensonge; rprimer sa colre, avoir un
maintien digne, silencieux, imposant; tre patient, juste, et en un mot
avoir les bonnes qualits d'esprit et de coeur qui, dans toute espce de
gouvernement composent l'art _un_ de gouverner, quant  l'individu, mais
non quant aux bases du contrat social.)

SECTION IV. _Devoirs des sujets._--Les devoirs des sujets consistent
dans le profond respect pour le sultan, dans l'excution _aveugle_ de
ses ordres, le dvouement  son service, les bons conseils pour ses
succs.

Le grand point du gouvernement est que chaque classe, chaque individu,
se tiennent dans les bornes qui leur sont assignes.




TAT PHYSIQUE DE LA SYRIE.




CHAPITRE PREMIER.

Gographie et Histoire Naturelle de la Syrie.


En sortant de l'_gypte_ par l'isthme qui spare l'_Afrique_ de
l'_Asie_, si l'on suit le rivage de la _Mditerrane_, l'on entre dans
une seconde province des Turks, connue parmi nous sous le nom de
_Syrie_. Ce nom, qui, comme tant d'autres, nous a t transmis par les
_Grecs_, est une altration de celui d'_Assyrie_, introduite chez les
_Ioniens_, qui en frquentaient les ctes, aprs que les Assyriens de
Ninive eurent rduit cette contre en province de leur empire[159]. Par
cette raison, le nom de _Syrie_ n'eut pas d'abord l'extension qu'il a
prise ensuite. On n'y comprenait ni la _Phnicie_ ni la _Palestine_. Les
habitants actuels, qui, selon l'usage constant des Arabes, n'ont point
adopt la nomenclature grecque, mconnaissent le nom de _Syrie_[160];
ils le remplacent par celui de _Barr-el-Chm_[161], qui signifie _pays
de la gauche_; et par l ils dsignent tout l'espace compris entre deux
lignes tires, l'une d'_Alexandrette_  l'_Euphrate_, l'autre de _Gaze_
dans le dsert d'_Arabie_, ayant pour bornes  l'_est_ ce mme dsert,
et  l'_ouest_ la _Mditerrane_. Cette dnomination de _pays de la
gauche_, par son contraste  celle de l'_Yamn_ ou _pays de la droite_,
indique pour chef-lieu un local intermdiaire, qui doit tre la Mekke;
et par son allusion au culte du soleil[162], elle prouve  la fois une
origine antrieure  Mahomet, et l'existence dja connue de ce culte au
temple de la _Kab_.




 I.

Aspect de la Syrie.


Quand on jette les yeux sur la carte de la _Syrie_, on observe que ce
pays n'est en quelque sorte qu'une chane de montagnes, qui d'un rameau
principal se distribuent  droite et  gauche en divers sens: la vue du
terrain est analogue  cet expos. En effet, soit que l'on aborde par la
mer, soit que l'on arrive par les immenses plaines du dsert, on
commence toujours  dcouvrir de trs-loin l'horizon bord d'un rempart
nbuleux qui court nord et sud, tant que la vue peut s'tendre:  mesure
que l'on approche, on distingue des entassements gradus de sommets,
qui, tantt isols, et tantt runis en chanes, vont se terminer  une
ligne principale qui domine sur tout. On suit cette ligne sans
interruption, depuis son entre par le nord jusque dans l'Arabie.
D'abord elle serre la mer entre _Alexandrette_ et l'_Oronte_; puis,
aprs avoir cd passage  cette rivire, elle reprend sa route au midi
en s'cartant un peu du rivage, et par une suite de sommets continus,
elle se prolonge jusqu'aux sources du Jourdain, o elle se divise en
deux branches, pour enfermer, comme en un bassin, ce fleuve et ses trois
lacs. Pendant ce trajet, il se dtache de cette ligne, comme d'un tronc
principal, une infinit de rameaux qui vont se perdre, les uns dans le
dsert, o ils forment divers bassins, tels que celui de _Damas_, de
_Haurn_, etc., les autres vers la mer, o ils se terminent quelquefois
par des chutes rapides, comme il arrive au _Carmel_,  la _Nakoure_, au
cap _Blanc_, et  presque tout le terrain entre _Bairout_[163] et
_Tripoli_. Plus communment ils conservent des pentes douces qui se
terminent en plaines, telles que celles d'_Antioche_, de _Tripoli_, de
_Tyr_, d'_Acre_, etc.




 II.

Des montagnes.


Ces montagnes, en changeant de niveaux et de lieux, changent aussi
beaucoup de formes et d'aspect. Entre _Alexandrette_ et l'_Oronte_, les
sapins, les mlzes, les chnes, les buis, les lauriers, les ifs et les
myrtes qui les couvrent, leur donnent un air de vie qui dride le
voyageur attrist de la nudit de Cypre[164]. Il rencontre mme sur
quelques pentes des cabanes environnes de figuiers et de vignes; et
cette vue adoucit la fatigue d'une route qui, par des sentiers raboteux,
le conduit sans cesse du fond des ravins  la cime des hauteurs, et de
la cime des hauteurs le ramne au fond des ravins. Les rameaux
infrieurs, qui vont dans le nord d'_Alep_, n'offrent au contraire que
des rochers nus, sans verdure et sans terre. Au midi d'_Antioche_ et sur
la mer, les coteaux se prtent  porter des oliviers, des tabacs et des
vignes[165]; mais du ct du dsert, le sommet et la pente de cette
chane ne sont qu'une suite presque continue de roches blanches. Vers le
Liban, les montagnes s'lvent, et cependant se couvrent en beaucoup
d'endroits d'autant de terre qu'il en faut pour devenir cultivables 
force d'industrie et de travail. L, parmi les rocailles, se prsentent
les restes peu magnifiques des cdres si vants[166], et plus souvent
des sapins, des chnes, des ronces, des mriers, des figuiers et des
vignes. En quittant le pays des _Druzes_, les montagnes perdent de leur
hauteur, de leur asprit, et deviennent plus propres au labourage;
elles se relvent dans le sud-est du Carmel, et se revtent de futaies
qui forment d'assez beaux paysages; mais en avanant vers la _Jude_,
elles se dpouillent, resserrent leurs valles, deviennent sches,
raboteuses, et finissent par n'tre plus sur la mer _Morte_ qu'un
entassement de roches sauvages, pleines de prcipices et de
cavernes[167]; pendant qu' l'est du Jourdain et du lac, une autre
chane de rocs plus hauts et plus hrisss offre une perspective encore
plus lugubre, et annonce dans le lointain l'entre du dsert et la fin
de la terre habitable.

La vue des lieux atteste que le point le plus lev de toute la Syrie
est le _Liban_, au sud-est de Tripoli. A peine sort-on de _Larneca_, en
_Cypre_, que dja,  30 lieues de distance, on voit  l'horizon sa
pointe nbuleuse. D'ailleurs, le mme fait s'indique sensiblement sur
les cartes, par le cours des rivires. L'_Oronte_, qui des montagnes de
Damas va se perdre sous Antioche; la _Qsmie_, qui du nord de _Balbek_
se rend vers _Tyr_; le _Jourdain_, que sa pente verse au midi, prouvent
que le sommet gnral est au local indiqu. Aprs le Liban, le point le
plus saillant est le mont _Aqqar_: on le voit ds la sortie de _Marra_
dans le dsert, comme un norme cne cras, que l'on ne cesse pendant
2 journes d'avoir devant les yeux. Personne jusqu' ce jour n'a eu le
loisir ou la facult de porter le baromtre sur ces montagnes pour en
connatre la hauteur; mais on peut la dduire d'une mesure naturelle, la
neige: dans l'hiver, tous les sommets en sont couverts depuis
_Alexandrette_ jusqu' _Jrusalem_; mais ds mars, elle fond partout, le
Liban except: cependant elle n'y persiste toute l'anne que dans les
sinuosits les plus leves, et au _nord-est_, o elle est  l'abri des
vents de mer et de l'action du soleil. C'est ainsi que je l'ai vue  la
fin d'aot 1784, lorsque j'touffais de chaleur dans la valle de
_Balbek_. Or, tant connu que la neige  cette latitude exige une
lvation de 15  1600 toises, on en doit conclure que le Liban atteint
cette hauteur, et qu'il est par consquent bien infrieur aux Alpes, et
mme aux Pyrnes[168].

Le _Liban_, dont le nom doit s'tendre  toute la chane du _Kesraoun_
et du pays des _Druzes_, prsente tout le spectacle des grandes
montagnes. On y trouve  chaque pas ces scnes o la nature dploie,
tantt de l'agrment ou de la grandeur, tantt de la bizarrerie,
toujours de la varit. Arrive-t-on par la mer, et descend-on sur le
rivage: la hauteur et la rapidit de ce rempart, qui semble fermer la
terre, le gigantesque des masses qui s'lancent dans les nues, inspirent
l'tonnement et le respect. Si l'observateur curieux se transporte
ensuite jusqu' ces sommets qui bornaient sa vue, l'immensit de
l'espace qu'il dcouvre devient un autre sujet de son admiration: mais
pour jouir entirement de la majest de ce spectacle, il faut se placer
sur la cime mme du Liban ou du _Sannine_. L, de toutes parts, s'tend
un horizon sans bornes; l, par un temps clair, la vue s'gare et sur le
dsert qui confine au golfe Persique, et sur la mer qui baigne l'Europe:
l'ame croit embrasser le monde. Tantt les regards, errant sur la chane
successive des montagnes, portent l'esprit, en un clin d'oeil,
d'_Antioche_  _Jrusalem_; tantt, se rapprochant de ce qui les
environne, ils sondent la lointaine profondeur du rivage. Enfin,
l'attention, fixe par des objets distincts, examine avec dtail les
rochers, les bois, les torrents, les coteaux, les villages et les
villes. On prend un plaisir secret  trouver petits ces objets qu'on a
vus si grands. On regarde avec complaisance la valle couverte de nues
orageuses, et l'on sourit d'entendre sous ses pas ce tonnerre qui gronda
si long-temps sur la tte; on aime  voir  ses pieds ces sommets, jadis
menaants, devenus dans leur abaissement, semblables aux sillons d'un
champ, ou aux gradins d'un amphithtre; on est flatt d'tre devenu le
point le plus lev de tant de choses, et un sentiment d'orgueil les
fait regarder avec plus de complaisance.

Lorsque le voyageur parcourt l'intrieur de ces montagnes, l'asprit
des chemins, la rapidit des pentes, la profondeur des prcipices
commencent par l'effrayer. Bientt l'adresse des mulets qui le portent
le rassure, et il examine  son aise les incidents pittoresques qui se
succdent pour le distraire. L, comme dans les Alpes, il marche des
journes entires, pour arriver dans un lieu qui, ds le dpart, est en
vue; il tourne, il descend; il ctoie, il grimpe; et dans ce changement
perptuel de sites, on dirait qu'un pouvoir magique varie  chaque pas
les dcorations de la scne. Tantt ce sont des villages prs de glisser
sur des pentes rapides, et tellement disposs, que les terrasses d'un
rang de maisons servent de rue au rang qui les domine. Tantt c'est un
couvent plac sur un cne isol, comme _Mar-Chi_ dans la valle du
_Tigre_. Ici, un rocher perc par un torrent est devenu une arcade
naturelle, comme  _Nahr-el-Leben_[169]. L, un autre rocher taill 
pic, ressemble  une haute muraille; souvent, sur les cteaux, les
bancs de pierres, dpouills et isols par les eaux, ressemblent  des
ruines que l'art aurait disposes. En plusieurs lieux, les eaux,
trouvant des couches inclines, ont min la terre intermdiaire, et
form des cavernes, comme  _Nahr-el-Kelb_, prs d'Antoura: ailleurs,
elles se sont pratiqu des cours souterrains, o coulent des ruisseaux
pendant une partie de l'anne, comme  _Mar-Elis-el-Roum_, et 
_Mar-Hanna_[170]; quelquefois ces incidents pittoresques sont devenus
tragiques. On a vu par des dgels et des tremblements de terre, des
rochers perdre leur quilibre, se renverser sur les maisons voisines,
et en craser les habitans; il y a environ 20 ans qu'un accident
semblable ensevelit, prs de _Mardjordjs_, un village qui n'a laiss
aucune trace. Plus rcemment et prs du mme lieu, le terrain d'un
coteau charg de mriers et de vignes s'est dtach par un dgel subit,
et glissant sur le talus de roc qui le portait, est venu, semblable  un
vaisseau qu'on lance du chantier, s'tablir tout d'une pice dans la
valle infrieure. Il en est rsult un procs bizarre, quoique juste,
entre le propritaire du fonds indigne et celui du fonds migr, et il
a t port jusqu'au tribunal de l'mir Yousef, qui a compens les
pertes. Il semblerait que ces accidents dussent jeter du dgot sur
l'habitation de ces montagnes; mais, outre qu'ils sont rares, ils sont
compenss par un avantage qui rend leur sjour prfrable  celui des
plus riches plaines; je veux dire par la scurit contre les vexations
des Turks. Cette scurit a paru un bien si prcieux aux habitants,
qu'ils ont dploy dans ces rochers une industrie que l'on chercherait
vainement ailleurs. A force d'art et de travail, ils ont contraint un
sol rocailleux  devenir fertile. Tantt, pour profiter des eaux, ils
les conduisent par mille dtours sur les pentes, ou ils les arrtent
dans les vallons par des chausses; tantt ils soutiennent les terres
prtes  s'crouler, par des terrasses et des murailles. Presque toutes
les montagnes ainsi travailles, prsentent l'aspect d'un escalier ou
d'un amphithtre, dont chaque gradin est un rang de vignes ou de
mriers. J'en ai compt sur une mme pente jusqu' 100 et 120, depuis le
fond du vallon jusqu'au fate de la colline; j'oubliais alors que
j'tais en Turkie, ou si je me le rappelais, c'tait pour sentir plus
vivement combien est puissante l'influence mme la plus lgre de la
libert.




 III.

Structure des montagnes.


La charpente de ces montagnes est forme d'un banc de pierre calcaire
dure, blanchtre et sonnante comme le grs, dispose par lits
diversement inclins. Cette pierre se reprsente presque la mme dans
toute l'tendue de la Syrie; tantt elle est nue, et elle a l'aspect des
rochers pels de la cte de Provence: telle est la chane qui borde au
nord le chemin d'Antioche  Alep, et qui sert de lit au cours suprieur
du ruisseau qui coule en cette dernire ville. _Ermenz_, village situ
entre _Serkin_ et _Kaftin_, a un dfil qui rassemble parfaitement 
ceux qu'on passe en allant de Marseille  Toulon. Si l'on va d'_Alep_ 
_Hama_, l'on rencontre sans cesse les veines du mme roc dans la plaine,
tandis que les montagnes qui courent sur la droite, en offrent des
entassements qui figurent de grandes ruines de villes et de chteaux.
C'est encore cette mme pierre qui, sous une forme plus rgulire,
compose la masse du _Liban_, de l'_Anti-Liban_, des montagnes des
_Druzes_, de la _Galile_, du _Carmel_, et se prolonge jusqu'au _sud_ du
_lac Asphaltite_; partout les habitants en construisent leurs maisons et
en font de la chaux. Je n'ai jamais vu ni entendu dire que ces pierres
tinssent des coquillages ptrifis dans les parties hautes du Liban;
mais il existe entre _Btroun_ et _Djebal_ au _Kesrouan_,  peu de
distance de la mer, une carrire de pierres schisteuses, dont les lames
portent des empreintes de plantes, de poissons, de coquillages, et
surtout d'ognons de mer. Le torrent d'_Azqlan_, en Palestine, et aussi
pav d'une pierre lourde, poreuse et sale, qui contient beaucoup de
petites volutes et de bivalves de la Mditerrane. Enfin Pocoke en a
trouv une quantit dans les rochers qui bordent la mer Morte.

En minraux, le fer seul est abondant; les montagnes du Kesrouan et des
Druzes en sont remplies. Chaque anne, les habitants en exploitent
pendant l't des mines qui sont simplement ocreuses. La Jude n'en doit
pas manquer, puisque Mose observait, il y a plus de 3,000 ans, que ses
pierres taient _de fer_. On parle d'une mine de cuivre  Antabs, au
nord d'Alep; mais elle est abandonne: on m'a dit aussi chez les
Druzes, que dans l'boulement de cette montagne dont j'ai parl, on
avait trouv un minral qui rendit du plomb et de l'argent; mais comme
une pareille dcouverte aurait ruin le canton, en y attirant
l'attention des Turks, l'on s'est ht d'en touffer tous les indices.




 IV.

Volcans et tremblements.


Le midi de la Syrie, c'est--dire le bassin du Jourdain, est un pays de
volcans; les sources bitumineuses et soufres du lac Asphaltite, les
laves, les pierres-ponces jetes sur ces bords, et le bain chaud de
_Tabari_, prouvent que cette valle a t le sige d'un feu qui n'est
pas encore teint. On observe qu'il s'chappe souvent du lac des
trombons de fume, et qu'il se fait de nouvelles crevasses sur ses
rivages. Si les conjectures en pareille matire n'taient pas sujettes 
tre trop vagues, on pourrait souponner que toute la valle n'est due
qu' l'affaissement violent d'un terrain qui jadis versait le Jourdain
dans la Mditerrane. Il parat du moins certain que l'accident des 5
villes foudroyes, eut pour cause l'ruption d'un volcan alors embras.
Strabon dit expressment[171], que la _tradition des habitants du
pays_, c'est--dire des Juifs mmes, tait que _jadis la valle du lac
tait peuple de 13 villes florissantes, et qu'elles furent englouties
par un volcan_. Ce rcit semble confirm par les ruines que les
voyageurs trouvent encore en grand nombre sur le rivage occidental. Les
ruptions ont cess depuis long-temps; mais les tremblements de terre
qui en sont le supplment se montrent encore quelquefois dans ce canton:
la cte en gnral y est sujette, et l'histoire en cite plusieurs
exemples qui ont chang la face d'_Antioche_, de _Laodike_, de
_Tripoli_, de _Bryte_, de _Sidon_, de _Tyr_, etc. De nos jours, en
1759, il en est arriv un qui a caus les plus grands ravages: on
prtend qu'il tua dans la valle de Balbek plus de 20,000 ames, dont la
perte ne s'est point rpare. Pendant 3 mois, ses secousses inquitrent
les habitants du Liban, au point qu'ils abandonnrent leurs maisons, et
demeurrent sous des tentes. Rcemment (le 14 dcembre 1783), lorsque
j'tais  Alep, on ressentit dans cette ville une commotion qui fut si
forte, qu'elle fit tinter la sonnette du consul de France. On a observ
en Syrie que les tremblements n'arrivent presque jamais que dans
l'hiver, aprs les pluies d'automne; et cette observation, conforme 
celle du docteur _Ch_ (Shaw), en Barbarie, semblerait indiquer que
l'action des eaux sur la terre et les minraux desschs est la cause de
ces mouvements convulsifs. Il n'est pas hors de propos de remarquer que
l'_Asie mineure_ y est galement sujette.




 V.

Des sauterelles.


La Syrie partage avec l'gypte, la Perse et presque tout le midi de
l'Asie, un autre flau non moins redoutable, les nues de sauterelles
dont les voyageurs ont parl. La quantit de ces insectes est une chose
incroyable pour quiconque ne l'a pas vue par lui-mme: la terre en est
couverte sur un espace de plusieurs lieues. On entend de loin le bruit
qu'elles font en broutant les herbes et les arbres comme d'une arme qui
fourrage  la drobe. Il vaudrait mieux avoir affaire  des Tartares
qu' ces petits animaux destructeurs: on dirait que le feu suit leurs
traces. Partout o leurs lgions se portent, la verdure disparat de la
campagne, comme un rideau que l'on plie; les arbres et les plantes,
dpouills de feuilles, et rduits  leurs rameaux et  leurs tiges,
font succder en un clin d'oeil le spectacle hideux de l'hiver aux
riches scnes du printemps. Lorsque ces nues de sauterelles prennent
leur vol pour surmonter quelque obstacle, ou traverser plus rapidement
un sol dsert, on peut dire,  la lettre, que le ciel en est obscurci.
Heureusement que ce flau n'est pas trop rpt; car il n'en est point
qui amne aussi srement la famine, et les maladies qui la suivent. Des
habitants de la Syrie ont fait la double remarque que les sauterelles
n'avaient lieu qu' la suite des hivers trop doux, et qu'elles venaient
toujours du dsert d'Arabie. A l'aide de cette remarque, l'on explique
trs-bien comment le froid ayant mnag les oeufs de ces insectes, ils
se multiplient si subitement, et comme les herbes venant  s'puiser
dans les immenses plaines du dsert, il en sort tout  coup des lgions
si nombreuses. Quand elles paraissent sur la frontire du pays cultiv,
les habitants s'efforcent de les dtourner, en leur opposant des
torrents de fume; mais souvent les herbes et la paille mouille leur
manquent: ils creusent aussi des fosses o il s'en ensevelit beaucoup;
mais les deux agents les plus efficaces contre ces insectes sont les
vents de sud et de sud-est, et l'oiseau appel _samarmar_: cet oiseau,
qui ressemble bien au loriot, les suit en troupes nombreuses, comme
celles des tourneaux; et non-seulement il en mange  satit, mais il
en tue tout ce qu'il en peut tuer: aussi les paysans le respectent-ils,
et l'on ne permet en aucun temps de le tirer. Quant aux vents de sud et
de sud-est, ils chassent violemment les nuages de sauterelles sur la
Mditerrane; et ils les y noient en si grande quantit, que lorsque
leurs cadavres sont rejets sur le rivage, ils infectent l'air pendant
plusieurs jours  une grande distance.




 VI.

Qualits du sol.


On prsume aisment que dans un pays aussi tendu que la Syrie, la
qualit du sol n'est pas partout la mme: en gnral la terre des
montagnes est rude; celle des plaines est grasse, lgre, et annonce la
plus grande fcondit. Dans le territoire d'Alep, jusque vers Antioche,
elle ressemble  de la brique pile trs-fine, ou  du tabac d'Espagne.
L'Oronte cependant, qui traverse ce district, a ses eaux teintes en
blanc; ce qui vient des terres blanches dont elles se sont charges vers
leur source. Presque partout ailleurs la terre est brune, et ressemble 
un excellent terreau de jardin. Dans les plaines, telles que celles de
Hauran, de Gaze et de Balbek, souvent on aurait peine  trouver un
caillou. Les pluies d'hiver y font des boues profondes, et lorsque l't
revient, la chaleur y cause, comme en gypte, des gerures qui ouvrent
la terre  plusieurs pieds de profondeur.




 VII.

Des rivires et des lacs.


Les ides exagres, ou, si l'on veut, les grandes ides que l'histoire
et les relations aiment  donner des objets lointains, nous ont
accoutums  parler des eaux de la Syrie avec un respect qui flatte
notre imagination. Nous aimons  dire le fleuve _Jourdain,_ le fleuve
_Oronte,_ le fleuve _Adonis._ Cependant, si l'on voulait conserver aux
noms le sens que l'usage leur assigne, nous ne trouverions gure en ce
pays que des _ruisseaux._ A peine l'_Oronte_ et le _Jourdain,_ qui sont
les plus considrables, ont-ils 60 pas de canal[172]; les autres ne
mritent pas que l'on en parle. Si, pendant l'hiver, les pluies et la
fonte des neiges leur donnent quelque importance, le reste de l'anne on
ne reconnat leur place que par les cailloux rouls ou les blocs de roc
dont leur lit est rempli. Ce ne sont que des torrents  cascades, et
l'on conoit que les montagnes qui les fournissent n'tant qu' deux pas
de la mer, leurs eaux n'ont pas le temps de s'assembler dans de longues
valles, pour former des _rivires_. Les obstacles que ces mmes
montagnes opposent en plusieurs lieux  leur issue, ont form divers
lacs, tels que celui d'Antioche, d'Alep, de Damas, de _Houl_, de
_Tabari_, et celui que l'on a dcor du nom de _mr Morte_ ou lac
_Asphaltite_. Tous ces lacs,  la rserve du dernier, sont d'eau douce,
et contiennent plusieurs espces de poissons trangres[173] aux ntres.

Le seul lac _Asphaltite_ ne contient rien de vivant ni mme de vgtant.
On ne voit ni verdure sur ses bords, ni poisson dans ses eaux; mais il
est faux que son air soit empest au point que les oiseaux ne puissent
le traverser impunment. Il n'est pas rare de voir des hirondelles voler
 sa surface, pour y prendre l'eau ncessaire  btir leurs nids. La
vraie cause de l'absence des vgtaux et des animaux, est la salure cre
de ses eaux, infiniment plus forte que celle de la mer. La terre qui
l'environne, galement imprgne de cette salure, se refuse  produire
des plantes; l'air lui-mme qui s'en charge par l'vaporation, et qui
reoit encore les vapeurs du soufre et du bitume, ne peut convenir  la
vgtation: de l cet aspect de mort qui rgne autour du lac. Du reste,
ses eaux ne prsentent point un marcage; elles sont limpides et
incorruptibles, comme il convient  une dissolution de sel. L'origine de
ce minral n'y est pas quivoque; car sur le rivage du sud-ouest il y a
des mines de sel gemme, dont j'ai rapport des chantillons. Elles sont
situes dans le flanc des montagnes qui rgnent de ce ct, et elles
fournissent de temps immmorial  la consommation des Arabes de ces
cantons, et mme de la ville de Jrusalem. On trouve aussi sur ce rivage
des morceaux de bitume et de soufre, dont les Arabes font un petit
commerce; des fontaines chaudes, et des crevasses profondes, qui
s'annoncent de loin par de petites pyramides qu'on a bties sur le bord.
On y rencontre encore une espce de pierre qui exhale, en la frottant,
une odeur infecte, brle comme le bitume, se polit comme l'albtre, et
sert  paver les cours. Enfin l'on y voit, d'espace en espace, des blocs
informes, que des yeux prvenus prennent pour des statues mutiles, et
que les plerins ignorants et superstitieux regardent comme un monument
de l'aventure de la femme de Loth, quoiqu'il ne soit pas dit que cette
femme ft change en pierre comme Niob, mais en sel, qui a d se fondre
l'hiver suivant.

Quelques physiciens, embarrasss des eaux que le Jourdain ne cesse de
verser dans le lac, ont suppos qu'il avait une communication
souterraine avec la Mditerrane; mais, outre que l'on ne connat aucun
gouffre qui puisse confirmer cette ide, _Hales_ a dmontr par des
calculs prcis, que l'vaporation tait plus que suffisante pour
consommer les eaux du fleuve. Elle est en effet trs-considrable;
souvent elle devient sensible  la vue, par des brouillards dont le lac
parat tout couvert au lever du soleil, et qui se dissipent ensuite par
la chaleur.




 VIII.

Du climat.


On est assez gnralement dans l'opinion que la Syrie est un pays
trs-chaud; mais cette ide, pour tre exacte, demande des distinctions:
1  raison des latitudes qui ne laissent pas que de diffrer de 150
lieues du fort au faible; en second lieu,  raison de la division
naturelle du terrain en pays bas et plat, et en pays haut ou de
montagnes: cette division cause des diffrences bien plus sensibles;
car, tandis que le thermomtre de Raumur atteint sur les bords de la
mer 25 et 29 degrs,  peine dans les montagnes s'lve-t-il  20 et
21[174]. Aussi dans l'hiver, toute la chane des montagnes se couvre de
neige, pendant que les terrains infrieurs n'en ont jamais, ou ne la
gardent qu'un instant. On devrait donc tablir deux climats gnraux:
l'un trs-chaud, qui est celui de la cte et des plaines intrieures,
telles que celles de _Balbek_, _Antioche_, _Tripoli_, _Acre_, _Gaze_,
_Hauran_, etc.; l'autre tempr et presque semblable au ntre, lequel
rgne dans les montagnes, surtout quand elles prennent une certaine
lvation. L't de 1784 a pass chez les Druzes pour un des plus chauds
dont on et mmoire; cependant je ne lui ai rien trouv de comparable
aux chaleurs de _Sade_ ou de _Bairout_.

Sous ce climat, l'ordre des saisons est presque le mme qu'au milieu de
la France: l'hiver, qui dure de novembre en mars, est vif et rigoureux.
Il ne se passe point d'annes sans neiges, et souvent elles y couvrent
la terre de plusieurs pieds, et pendant des mois entiers; le printemps
et l'automne y sont doux, et l't n'y a rien d'insupportable. Dans les
plaines, au contraire, ds que le soleil revient  l'quateur, on passe
subitement  des chaleurs accablantes, qui ne finissent qu'avec octobre.
En rcompense, l'hiver est si tempr, que les orangers, les dattiers,
les bananiers et autres arbres dlicats, croissent en pleine terre:
c'est un spectacle pittoresque pour un Europen, dans Tripoli, de voir
sous ses fentres, en janvier, des orangers chargs de fleurs et de
fruits, pendant que sur sa tte le Liban est hriss de frimas et de
neiges. Il faut nanmoins remarquer que dans les parties du nord, et 
l'est des montagnes, l'hiver est plus rigoureux, sans que l't soit
moins chaud. A _Antioche_,  _Alep_,  _Damas_, on a tous les hivers
plusieurs semaines de glace et de neige; ce qui vient du gissement des
terres, encore plus que des latitudes. En effet, toute la plaine  l'est
des montagnes est un pays fort lev au-dessus du niveau de la mer,
ouvert aux vents secs de nord et de nord-est, et  l'abri des vents
humides d'ouest et de sud-ouest. Enfin Antioche et Alep reoivent des
montagnes d'Alexandrette, qui sont en vue, un air que la neige dont
elles sont long-temps couvertes, ne peut manquer de rendre trs-piquant.

Par cette disposition, la Syrie runit sous un mme ciel des climats
diffrents, et rassemble dans une enceinte troite des jouissances que
la nature a disperses ailleurs  de grandes distances de temps et de
lieux. Chez nous, par exemple, elle a spar les saisons par des mois;
l, on peut dire qu'elles ne le sont que par des heures. Est-on
importun dans _Sade_ ou _Tripoli_ des chaleurs de juillet, six heures
de marche transportent sur les montagnes voisines,  la temprature de
mars. Par inverse, est-on tourment  Becharrai des frimas de dcembre,
une journe ramne au rivage parmi les fleurs de mai[175]. Aussi les
potes arabes ont-ils dit, que le _Sannne_ portait l'hiver sur sa tte,
le printemps sur ses paules, l'automne dans son sein, pendant que l't
dormait  ses pieds. J'ai connu par moi-mme la vrit de cette image
dans le sjour de huit mois que j'ai fait au monastre de
_Mar-Hanna_[176],  sept lieues de Barout. J'avais laiss  Tripoli,
sur la fin de fvrier, les lgumes nouveaux en pleine saison, et les
fleurs closes: arriv  _Antoura_[177]; je trouvai les herbes seulement
naissantes; et  _Mar-Hanna_, tout tait encore sous la neige. Le
_Sannne_ n'en fut dpouill que sur la fin d'avril, et dja dans le
vallon qu'il domine, on commenait  voir boutonner les roses. Les
figues primes taient passes  Barout, quand nous mangions les
premires, et les vers  soie y taient en cocons, lorsque parmi nous
l'on n'avait effeuill que la moiti des mriers. A ce premier avantage,
qui perptue les jouissances par leur succession, la Syrie en joint un
second, celui de les multiplier par la varit de ses productions. Si
l'art venait au secours de la nature, on pourrait y rapprocher dans un
espace de vingt lieues celles des contres les plus distantes. Dans
l'tat actuel, malgr la barbarie d'un gouvernement ennemi de toute
activit et de toute industrie, l'on est tonn de la liste que fournit
cette province. Outre le froment, le seigle, l'orge, les fves et le
coton-plante qu'on y cultive partout, on y trouve encore une foule
d'objets utiles ou agrables, appropris  divers lieux. La Palestine
abonde en _ssame_ propre  l'huile, et en _doura_ pareil  celui
d'gypte[178]. Le mas prospre dans le sol lger de Balbek, et le riz
mme est cultiv avec succs sur les bords du marcage de _Haoul_. On
ne s'est avis que depuis peu de planter des cannes  sucre dans les
jardins de Sade et de Barout; elles y ont gal celle du Delta.
L'indigo crot sans art sur les bords du Jourdain au pays de _Bisn_; et
il ne demande que des soins pour acqurir de la qualit. Les coteaux de
_Lataq_ produisent des tabacs  fumer, qui font la base des relations
de commerce avec Dami et le Kaire. Cette culture est rpandue
dsormais dans toutes les montagnes. En arbres, l'olivier de Provence
crot  _Antioche_ et  _Raml_,  la hauteur des htres. Le mrier
blanc fait la richesse de tout le pays des Druzes, par les belles soies
qu'il procure; et la vigne leve en chalas, ou grimpant sur les
chnes, y donne des vins rouges et blancs qui pourraient galer ceux de
Bordeaux. Avant le ravage des derniers troubles, _Yfa_ voyait dans ses
jardins deux plants du coton-arbre de l'Inde, qui grandissaient  vue
d'oeil; et cette ville n'a pas perdu ses limons ni ses poncires
normes[179] ni ses pastques, prfres  celles de _Broulos_[180]
mme. Gaze a des dattes comme la Mekke, et des grenades comme Alger.
Tripoli produit des oranges comme Malte; Barout, des figues comme
Marseille, et des bananes comme Saint-Domingue; Alep a le privilge
exclusif des pistaches, et Damas se vante avec justice de runir tous
les fruits de nos provinces. Son sol pierreux convient galement aux
pommes de la Normandie; aux prunes de la Touraine, et aux pches de
Paris. On y compte vingt espces d'abricots, dont l'une contient une
amande qui la fait rechercher dans toute la Turkie. Enfin, la plante 
cochenille qui crot sur toute la cte, nourrit peut-tre dja cet
insecte prcieux comme au Mexique et  Saint-Domingue[181]; et si l'on
fait attention que les montagnes de l'Yemen, qui produisent un caf si
prcieux, sont une suite de celles de la Syrie, et que leur sol et leur
temprature sont presque les mmes[182], on sera port  croire que la
_Jude_, surtout pourrait s'approprier cette denre de l'_Arabie_. Avec
ces avantages nombreux de climat et de sol, il n'est pas tonnant que la
Syrie ait pass de tout temps pour un pays dlicieux, et que les Grecs
et les Romains l'aient mise au rang de leurs plus belles provinces, 
l'gal mme de l'gypte. Aussi, dans ces derniers temps, un pacha qui
les connat toutes les deux, tant interrog  laquelle il donnait la
prfrence, rpondit: _L'gypte, sans doute, est une excellente
mtairie; mais la Syrie est une charmante maison de campagne_[183].




 IX.

Qualits de l'air.


Je ne dois point oublier de parler des qualits de l'air et des eaux:
ces lments offrent en Syrie quelques phnomnes remarquables. Sur les
montagnes, et dans toute la plaine leve qui rgne  leur orient, l'air
est lger, pur et sec; sur la cte, au contraire, et surtout depuis
Alexandrette jusqu' Yfa, il est humide et pesant: ainsi la Syrie est
partage dans toute sa longueur en deux rgions diffrentes, dont la
chane des montagnes est le terme de sparation, et mme la cause; car
en s'opposant par sa hauteur au libre passage des vents d'ouest, elle
occasione dans la valle l'entassement des vapeurs qu'ils apportent de
la mer; et comme l'air n'est lger qu'autant qu'il est pur, ce n'est
qu'aprs s'tre dcharg de tout poids tranger, qu'il peut s'lever
jusqu'au sommet de ce rempart, et le franchir. Les effets relatifs  la
sant sont que l'air du dsert et des montagnes, salubre pour les
poitrines bien constitues, est dangereux pour les dlicates, et l'on
est oblig d'envoyer d'Alep  _Lataq_ ou  Sade les Europens menacs
de la pulmonie. Cet avantage de l'air de la cte est compens par de
plus graves inconvnients, et l'on peut dire qu'en gnral il est
malsain, qu'il fomente les fivres intermittentes et putrides, et les
fluxions des yeux dont j'ai parl  l'occasion du Delta. Les roses du
soir et le sommeil sur les terrasses y sont suivis d'accidents qui ont
d'autant moins lieu dans les montagnes et dans les terres, qu'on
s'loigne davantage de la mer; ce qui confirme ce que j'ai dja dit 
cet gard.




 X.

Qualits des eaux.


Les eaux ont une autre diffrence: dans les montagnes, celles des
sources sont lgres et de trs-bonne qualit; mais dans la plaine, soit
 l'_est_, soit  l'_ouest_, si l'on n'a pas une communication naturelle
ou factice avec les sources, l'on n'a que de l'eau saumtre. Elle le
devient d'autant plus, qu'on s'avance davantage dans le dsert, o il
n'y en a pas d'autre. Cet inconvnient rend les pluies si prcieuses aux
habitants de la frontire, qu'ils se sont de tout temps appliqus  les
recueillir dans des puits et des souterrains hermtiquement ferms;
aussi, dans tous les lieux ruins, les citernes sont-elles toujours le
premier objet qui se prsente.

L'tat du ciel en Syrie, principalement sur la cte et dans le dsert,
est en gnral plus constant et plus rgulier que dans nos climats:
rarement le soleil s'y voile deux jours de suite; pendant tout l't,
l'on voit peu de nuages et encore moins de pluies: elles ne commencent 
paratre que vers la fin d'octobre, et alors elles ne sont ni longues ni
abondantes; les laboureurs les dsirent pour ensemencer ce qu'ils
appellent _la rcolte d'hiver_, c'est--dire, le froment et l'orge[184];
elles deviennent plus frquentes et plus fortes en dcembre et janvier,
o elles prennent souvent la forme de neige dans le pays lev; il en
parat encore quelques-unes en mars et en avril; l'on en profite pour
les _semences d't_, qui sont le ssame, le doura, le tabac, le coton,
les fves et les pastques. Le reste de l'anne est uniforme, et l'on se
plaint plus de scheresse que d'humidit.




 XI.

Des vents.


Ainsi qu'en gypte, la marche des vents a quelque chose de priodique et
d'appropri  chaque saison. Vers l'quinoxe de septembre, le nord-ouest
commence  souffler plus souvent et plus fort; il rend l'air sec, clair,
piquant; et il est remarquable que sur la cte il donne mal  la tte
comme en gypte le nord-est, et cela plus dans la partie du nord que
dans celle du midi, nullement dans les montagnes. On doit encore
remarquer qu'il dure le plus souvent trois jours de suite, comme le sud
et le sud-est  l'autre quinoxe; il dure jusqu'en novembre,
c'est--dire environ cinquante jours, _alternant_ surtout avec le vent
d'est. Ces vents sont remplacs par le nord-ouest, l'ouest et le
sud-ouest, qui rgnent de novembre en fvrier. Ces deux derniers sont,
pour me servir de l'expression des Arabes, _les pres des pluies_; en
mars paraissent les pernicieux vents des parties du sud, avec les mmes
circonstances qu'en gypte; mais ils s'affaiblissent en s'avanant dans
le nord, et ils sont bien plus supportables dans les montagnes que dans
le pays plat. Leur dure  chaque reprise est ordinairement de
vingt-quatre heures ou de trois jours. Les vents d'est qui les relvent,
continuent jusqu'en juin, que s'tablit un vent de nord qui permet
d'aller et de revenir  la voile sur toute la cte; il arrive mme en
cette saison, que chaque jour le vent fait le tour de l'horizon, et
passe avec le soleil de l'est au sud, et du sud  l'ouest, pour revenir
par le nord recommencer le mme cercle. Alors aussi rgne pendant la
nuit sur la cte un vent local, appel _vent de terre_; il ne s'lve
qu'aprs le coucher du soleil, il dure jusqu' son lever, et ne s'tend
qu' deux ou trois lieues en mer.

Les raisons de tous ces phnomnes sont sans doute des problmes
intressants pour la physique, et ils mriteraient qu'on s'occupt de
leur solution. Nul pays n'est plus propre aux observations de ce genre
que la Syrie. On dirait que la nature y a prpar tous les moyens
d'tudier ses oprations. Nous autres, dans nos climats brumeux,
enfoncs dans de vastes continents, nous pouvons rarement suivre les
grands changements qui arrivent dans l'air; l'horizon troit qui borne
notre vue, borne aussi notre pense; nous ne dcouvrons qu'une petite
scne; et les effets qui s'y passent ne se montrent qu'altrs par mille
circonstances. L, au contraire, une scne immense est ouverte aux
regards; les grands agens de la nature y sont rapprochs dans un espace
qui rend faciles  saisir leurs jeux rciproques. C'est  l'ouest, la
vaste plaine liquide de la Mditerrane; c'est  l'est, la plaine du
dsert, aussi vaste et absolument sche: au milieu de ces deux plateaux
s'lvent des montagnes dont les pics sont autant d'observatoires d'o
la vue porte  trente lieues. Quatre observateurs embrasseraient toute
la longueur de la Syrie; et l, des sommets du Casius, du Liban et du
Thabor, ils pourraient saisir tout ce qui se passe dans un horizon
infini: ils pourraient observer comment, d'abord claire, la rgion de la
mer se voile de vapeurs; comment ces vapeurs se coupent, se partagent,
et, par un mcanisme constant, grimpent et s'lvent sur les montagnes;
comment, d'autre part, la rgion du dsert, toujours transparente,
n'engendre jamais de nuages, et ne porte que ceux qu'elle reoit de la
mer: ils rpondraient  la question de Michalis[185], _si le dsert
produit des roses_, que le dsert n'ayant d'eau qu'en hiver aprs les
pluies, il ne peut donner de vapeurs qu' cette poque. En voyant d'un
coup d'oeil la valle de Balbek brle de chaleur, pendant que la tte
du Liban blanchit de glace et de neige, ils sentiraient la vrit des
axiomes dsormais tablis: _que la chaleur est plus grande,  mesure
qu'on se rapproche du plan de la terre, et moindre,  mesure que l'on
s'en loigne_; en sorte qu'elle semble n'tre qu'un effet de l'action
des rayons du soleil sur la terre. Enfin ils pourraient tenter avec
succs la solution de la plupart des problmes qui tiennent  la
mtorologie du globe.




CHAPITRE II.

Considrations sur les phnomnes des vents, des nuages, des pluies, des
brouillards et du tonnerre.


En attendant que quelqu'un entreprenne ce travail avec les dtails qu'il
mrite, je vais exposer en peu de mots quelques ides gnrales que la
vue des objets m'a fait natre. J'ai parl des rapports que les vents
ont avec les saisons; et j'ai indiqu que le soleil, par l'analogie de
sa marche annuelle avec leurs accidents, s'annonait pour en tre
l'agent principal: son action sur l'air qui enveloppe la terre, parat
tre la cause premire de tous les mouvements qui se passent sur notre
tte. Pour en concevoir clairement le mcanisme, il faut reprendre la
chane des ides  son origine, et se rappeler les proprits de
l'lment mis en action.

1 L'air, comme l'on sait, est un fluide dont toutes les parties,
naturellement gales et mobiles, tendent sans cesse  se mettre de
niveau, comme l'eau; en sorte que si l'on suppose une chambre de six
pieds en tous sens, l'air qu'on y introduira la remplira partout
galement.

2 Une seconde proprit de l'air est de se dilater ou de se resserrer,
c'est--dire, d'occuper un espace plus grand ou plus petit, avec une
mme quantit donne. Ainsi, dans l'exemple de la chambre suppose, si
l'on vide les deux tiers de l'air qu'elle contient, le tiers restant
s'tendra  leur place, et remplira encore toute la capacit; si, au
lieu de vider l'air, on y en ajoute le double, le triple, etc., la
chambre le contiendra galement; ce qui n'arrive point  l'eau.

Cette proprit de se dilater est surtout mise en action par la
prsence du feu; et alors l'air chauff rassemble dans un espace gal
moins de parties que l'air froid; il devient plus lger que lui, et il
en est pouss en haut. Par exemple, si dans la chambre suppose l'on
introduit un rchaud plein de feu, sur-le-champ l'air qui en sera touch
s'lvera au plancher; et l'air qui tait voisin prendra la place. Si
cet air est encore chauff, il suivra le premier, et il s'tablira un
courant de bas en haut,[186] par l'affluence de l'air latral; en sorte
que l'air plus chaud se rpandra dans la partie suprieure, et le moins
chaud dans l'infrieure, tous deux continuant de chercher  se mettre en
quilibre par la premire loi de la fluidit.[187]

Si maintenant on applique ce jeu  ce qui se passe en grand sur le
globe, on trouvera qu'il explique la plupart des phnomnes des vents.

L'air qui enveloppe la terre, peut se considrer comme un ocan
trs-fluide dont nous occupons le fond, et dont la surface est  une
hauteur inconnue. Par la premire loi, c'est--dire par sa fluidit, cet
ocan tend sans cesse  se mettre en quilibre et  rester stagnant;
mais le soleil faisant agir la loi de la dilatation, y excite un
trouble qui en tient toutes les parties dans une fluctuation
perptuelle. Ses rayons, appliqus  la surface de la terre, produisent
prcisment l'effet du rchaud suppos dans la chambre; ils y
tablissent une chaleur par laquelle l'air voisin se dilate et monte
vers la rgion suprieure. Si cette chaleur tait la mme partout, le
jeu gnral serait uniforme; mais elle se varie par une infinit de
circonstances qui deviennent les raisons des agitations que nous
remarquons.

D'abord, il est de fait que la terre s'chauffe d'autant plus qu'elle se
rapproche davantage de la perpendiculaire du soleil: la chaleur est
nulle au ple; elle est extrme sous la ligne. C'est par cette raison
que nos climats sont plus froids l'hiver, plus chauds l't; et c'est
encore par-l que dans un mme lieu et sous une mme latitude, la
temprature peut tre trs-diffrente, selon que le terrain, inclin au
nord ou au midi, prsente sa surface plus ou moins obliquement aux
rayons du soleil[188].

En second lieu, il est encore de fait que la surface des eaux produit
moins de chaleur que celle de la terre: ainsi, sur la mer, sur les lacs
et sur les rivires, l'air sera moins chauff  mme latitude que sur
le continent; partout mme l'humidit est un principe de fracheur, et
c'est par cette raison qu'un pays couvert de forts et rempli de
marcages, est plus froid que lorsque les marais sont desschs et les
forts abattues[189].

3 Enfin, une troisime considration galement importante, est que la
chaleur diminue  mesure que l'on s'lve au-dessus du plan gnral de
la terre. Le fait en est dmontr par l'observation des hautes
montagnes, dont les pics, sous la ligne mme, portent une neige
ternelle, et attestent l'existence d'un froid permanent dans la rgion
suprieure.

Si maintenant on se rend compte des effets combins de ces diverses
circonstances, on trouvera qu'ils remplissent les indications de la
plupart des phnomnes que nous avons  expliquer.

Premirement, l'air des rgions polaires tant plus froid et plus pesant
que celui de la zone quinoxiale, il en doit rsulter, par la loi des
quilibres, une pression qui tend sans cesse  faire courir l'air des
deux ples vers l'quateur. Et en ceci, le raisonnement est soutenu par
les faits, puisque l'observation de tous les voyageurs constate que les
vents les plus ordinaires dans les deux hmisphres, l'austral et le
boral, viennent du quart d'horizon dont le ple occupe le milieu,
c'est--dire, d'entre le nord-ouest et le nord-est. Ce qui se passe sur
la Mditerrane en particulier est tout--fait analogue.

J'ai remarqu, en parlant de l'gypte, que sur cette mer les rumbs de
nord sont les plus habituels, en sorte que sur douze mois de l'anne ils
en rgnent neuf. On explique ce phnomne d'une manire trs-plausible,
en disant: le rivage de la Barbarie, frapp des rayons du soleil,
chauffe l'air qui le couvre; cet air dilat s'lve, ou prend la route
de l'intrieur des terres; alors l'air de la mer trouvant de ce ct une
moindre rsistance, s'y porte incontinent; mais comme il s'chauffe
lui-mme, il suit le premier, et de proche en proche la Mditerrane se
vide; par ce mcanisme, l'air qui couvre l'Europe n'ayant plus d'appui
de ce ct, s'y panche, et bientt le courant gnral s'tablit. Il
sera d'autant plus fort que l'air du nord sera plus froid; et de l
cette imptuosit des vents plus grande l'hiver que l't: il sera
d'autant plus faible, qu'il y aura plus d'galit entre l'air des
diverses contres; et de l cette marche des vents plus modre dans la
belle saison, et qui, mme en juillet et aot, finit par une espce de
calme gnral, parce qu'alors le soleil, plus voisin de nous, chauffe
presque galement tout l'hmisphre jusqu'au ple. Ce cours uniforme et
constant que le nord-ouest prend en juin, vient de ce que le soleil,
rapproch jusqu'au parallle d'_Asouan_ et presque des _Canaries_,
tablit derrire l'_Atlas_ une aspiration voisine et rgulire. Ce
retour priodique des vents d'est,  la suite de chaque quinoxe, a sans
doute aussi une raison gographique; mais pour la trouver, il faudrait
avoir un tableau gnral de ce qui se passe en d'autres lieux du
continent; et j'avoue que par-l elle m'chappe. J'ignore galement la
raison de cette dure de _trois jours_, que les vents de _sud_ et de
_nord_ affectent d'observer  chaque fois qu'ils paraissent dans le
temps des quinoxes.

Il arrive quelquefois dans la marche gnrale d'un mme vent, des
diffrences qui viennent de la conformation des terrains; c'est--dire,
que si un vent rencontre une valle, il en prend la direction  la
manire des courants de mer. De l sans doute vient que sur le golfe
Adriatique l'on ne connat presque que le nord-ouest et le sud-est,
parce que telle est la direction de ce bras de mer: par une raison
semblable, tous les vents deviennent sur la mer Rouge _nord_ ou _sud_;
et si dans la Provence le nord-ouest ou _mistral_ est si frquent, ce ne
doit tre que parce que les courants d'air qui tombent des _Cvennes_ et
des _Alpes_, sont forcs de suivre la direction de la valle du _Rhne_.

Mais que devient la masse d'air pompe par la cte d'Afrique et la zone
torride? C'est ce dont on peut rendre raison de deux manires:

1 L'air arriv sous ces latitudes y forme un grand courant connu sous
le nom de _vent aliz d'est_, lequel rgne, comme l'on sait, des
Canaries  l'Amrique[190]: parvenu l, il parat qu'il y est rompu par
les montagnes du continent, et que dtourn de sa premire direction, il
revient dans un sens contraire former ce vent d'ouest qui rgne sous le
parallle du Canada; en sorte que par ce retour, les pertes des rgions
polaires se trouvent rpares.

2 L'air qui afflue de la Mditerrane sur l'Afrique, s'y dilatant par
la chaleur, s'lve dans la rgion suprieure; mais comme il se
refroidit  une certaine hauteur, il arrive que son premier volume se
rduit infiniment par la condensation. On pourrait dire qu'ayant alors
repris son poids, il devrait retomber; mais outre qu'en se rapprochant
de la terre, il se rchauffe et rentre en dilatation, il prouve encore
de la part de l'air infrieur un effort puissant et continu qui le
soutient; ces deux couches de l'air suprieur refroidi et de l'air
infrieur dilat, sont dans un effort perptuel l'une  l'gard de
l'autre. Si l'quilibre se rompt, l'air suprieur obissant  son poids,
peut fondre dans la rgion infrieure jusqu' terre: c'est  des
accidents de ce genre que l'on doit ces torrents subits d'air glac,
connus sous le nom d'_ouragans_ ou de _grains_ qui semblent tomber du
ciel, et qui apportent dans les saisons et les rgions les plus chaudes,
le froid des zones polaires. Si l'air environnant rsiste, leur effet
est born  un court espace; mais s'ils rencontrent des courants dja
tablis, ils en accroissent leurs forces, et ils deviennent des temptes
de plusieurs heures. Ces temptes sont sches quand l'air est pur; mais
s'il est charg de nuages, elles s'accompagnent d'un dluge d'eau et de
grle que l'air froid condense en tombant. Il peut mme arriver qu'il
s'tablisse  l'endroit de la rupture une chute d'eau continue, 
laquelle viendront se rsoudre les nuages environnants; et il en
rsultera ces colonnes d'eau, connues sous le nom de _trombes_ et de
_typhons_[191]; ces trombes ne sont pas rares sur la cte de Syrie,
vers le cap _Ouedjh_ et vers le _Carmel_; et l'on observe qu'elles ont
lieu surtout au temps des quinoxes, et par un ciel orageux et couvert
de nuages.

Les montagnes d'une certaine hauteur fournissent des exemples habituels
de cette chute de l'air refroidi dans la rgion suprieure. Lorsqu'aux
approches de l'hiver, leurs sommets se couvrent de nuages, il en mane
des torrents imptueux que les marins appellent _vents de neige_. Ils
disent alors que les _montagnes se dfendent_, parce que ces vents en
repoussent, de quelque ct que l'on veuille en approcher. Le golfe de
Lyon et celui d'Alexandrette sont clbres sur la Mditerrane par des
circonstances de cette espce.

On explique par les mmes principes, les phnomnes de ces vents de
ctes, vulgairement appels _vents de terre_. L'observation des marins
constate sur la Mditerrane, que pendant le jour ils viennent de la
mer; pendant la nuit, de la terre; qu'ils sont plus forts prs des ctes
leves, et plus faibles prs des ctes basses. La raison en est que
l'air, tantt dilat par la chaleur du jour, tantt condens par le
froid de la nuit, monte et descend tour  tour de la terre sur la mer,
et de la mer sur la terre. Ce que j'ai observ en Syrie rend cet effet
palpable. La face du Liban qui regarde la mer, tant frappe du soleil
pendant le cours de la journe, et surtout depuis midi, il s'y excite
une chaleur qui dilate la couche d'air qui couvre la pente. Cet air
devenant plus lger, cesse d'tre en quilibre avec celui de la mer; il
en est press, chass en haut: mais le nouvel air qui le remplace
s'chauffant  son tour, marche bientt  sa suite; et de proche en
proche il se forme un courant semblable  ce que l'on observe le long
des tuyaux de pole ou de chemine[192]. Lorsque le soleil se couche,
cette action cesse; la montagne se refroidit, l'air se condense; en se
condensant, il devient plus lourd, il retombe, et ds lors forme un
torrent qui coule le long de la pente  la mer: ce courant cesse le
matin, parce que le soleil revenu sur l'horizon, recommence le jeu de la
veille. Il ne s'avance en mer qu' deux ou trois lieues, parce que
l'impulsion de sa chute est dtruite par la rsistance de la masse d'air
o il entre. C'est en raison de la hauteur et de la rapidit de cette
chute, que le cours du vent de terre se prolonge; il est plus tendu au
pied du _Liban_ et de la chane du nord, parce que dans cette partie les
montagnes sont plus leves, plus rapides, plus voisines de la mer. Il a
des rafales violentes et subites  l'embouchure de la _Qsm_[193];
parce que la profonde valle de _Bq_ rassemblant l'air dans son
canal troit, le lance comme par un tuyau. Il est moindre sur la cte de
Palestine, parce que les montagnes y sont plus basses, et qu'entre elles
et la mer il y a une plaine de quatre  cinq lieues. Il est nul  Gaze
et sur le rivage d'gypte, parce que ce terrain plat n'a point une pente
assez marque. Enfin, partout il est plus fort l't, plus faible
l'hiver, parce qu'en cette dernire saison, la chaleur et la dilatation
sont bien moindres.

Cet tat respectif de l'air de la mer et de l'air des continents, est la
cause d'un phnomne observ ds long-temps: la proprit qu'ont les
terres en gnral, et surtout les montagnes, d'attirer les nuages.
Quiconque a vu diverses plages, a pu se convaincre que les nuages
toujours crs sur la mer, s'lvent ensuite par une marche constante
vers les continents, et se dirigent de prfrence vers les plus hautes
montagnes qui s'y trouvent. Quelques physiciens ont voulu voir en ceci
une _vertu d'attraction_; mais outre que cette _cause occulte_ n'a rien
de plus clair que l'_ancienne horreur du vide_, il est ici des agens
matriels qui rendent une raison mcanique de ce phnomne; je veux dire
les lois de l'quilibre des fluides, par lesquelles les masses de l'air
lourd poussent en haut les masses de l'air lger. En effet, les
continents tant toujours,  galit de latitude et de niveau, plus
chauffs que les mers, il en doit rsulter un courant habituel qui
porte l'air, et par consquent les nuages, de la mer sur la terre. Ils
s'y dirigeront d'autant plus que les montagnes seront plus chauffes,
plus _aspirantes_: s'ils trouvent un pays plat et uni, ils glisseront
dessus sans s'y arrter, parce que ce terrain tant galement chauff,
rien ne les y condense; c'est par cette raison qu'il ne pleut jamais, ou
que trs-rarement, pendant l't, en gypte et dans les dserts d'Arabie
et d'Afrique. L'air de ces contres chauff et dilat, repousse les
nuages, parce qu'ils sont une _vapeur_, et que toute vapeur est
constamment leve par l'air chaud. Ils sont contraints de surnager dans
la rgion moyenne, o le courant rgnant les porte vers les parties
leves du continent, qui font en quelque sorte office de chemine,
ainsi que je l'ai dja dit. L, plus loigns du plan de la terre, qui
est le grand foyer de la chaleur, ils sont refroidis, condenss, et, par
un mcanisme semblable  celui des chapiteaux dans la dilatation, leurs
particules se rsolvent en pluies ou en neiges; en hiver, les effets
changent avec les circonstances: alors que le soleil est loign des
pays dont nous parlons, la terre n'tant plus si chauffe, l'air y
prend un tat rapproch de celui des hautes montagnes; il devient plus
froid et plus dense; les vapeurs ne sont plus enleves aussi haut; les
nuages se forment plus bas; souvent mme ils tombent jusqu' terre, o
nous les voyons sous le nom et la forme de _brouillards_. A cette
poque, accumuls par les vents d'ouest, et par l'absence des courants
qui les emportent pendant l't, ils sont contraints de se rsoudre sur
la plaine; et de l l'explication de ce problme:[194]_Pourquoi
l'vaporation tant plus forte en t qu'en hiver, il y a cependant plus
de nuages, de brouillards et de pluies en hiver qu'en t?_ De l encore
la raison de cet autre fait commun  l'gypte et  la Palestine:[195]Que
_s'il y a une pluie continue et douce, elle se fera plutt de nuit que
de jour_. Dans ces pays, on observe en gnral que les nuages et les
brouillards s'approchent de terre pendant la nuit, et s'en loignent
pendant le jour, parce que la prsence du soleil excite encore une
chaleur suffisante pour les repousser: j'en ai eu des preuves frquentes
au Kaire, dans les mois de juillet et d'aot 1783. Souvent au lever du
soleil nous avions du brouillard, le thermomtre tant  17 degrs; 2
heures aprs, le thermomtre tant  20, et montant jusqu' 24 degrs,
le ciel tait couvert et parsem de nuages qui couraient au sud.
Revenant de Suez  la mme poque, c'est--dire du 24 au 25 juillet,
nous n'avions point eu de brouillard pendant les deux nuits que nous
avions couch dans le dsert; mais tant arriv  l'aube du jour en vue
de la valle d'gypte, je la vis couverte d'un lac de vapeurs qui me
parurent stagnantes:  mesure que le jour parut, elles prirent du
mouvement et de l'lvation; et il n'tait pas 8 heures du matin, que la
terre tait dcouverte, et l'air n'avait plus que des nuages pars qui
remontaient la valle. L'anne suivante, tant chez les Druzes,
j'observai des phnomnes presque semblables. D'abord, sur la fin de
juin il rgna une suite de nuages que l'on attribua au dbordement du
Nil sur l'gypte[196], et qui effectivement venaient de cette partie, et
passaient au _nord-est_[197]. Aprs cette premire irruption, il survint
sur la fin de juillet et en aot une seconde saison de nuages. Tous les
jours, vers 11 heures ou midi, le ciel se couvrait, souvent le soleil ne
paraissait pas de la soire; le pic du _Sannin_ se chargeait de nuages;
et plusieurs grimpant sur les pentes, couraient parmi les vignes et les
sapins: souvent tant  la chasse ils m'ont envelopp d'un brouillard
blanc, humide, tide et opaque, au point de ne pas voir  4 pas. Vers
les 10 ou 11 heures de nuit, le ciel se dmasquait, les toiles
tincelaient, la nuit se passait sereine, le soleil se levait brillant,
et vers le midi l'effet de la veille recommenait. Cette rptition
m'inquita d'autant plus, que je concevais moins ce que devenait toute
cette somme de nuages. Une partie,  la vrit, passait la chane du
_Sannin_, et je pouvais supposer qu'elle allait sur l'Anti-Liban ou dans
le dsert; mais celle qui tait en route sur la pente, au moment o le
soleil se couchait, que devenait-elle, surtout ne laissant ni rose ni
pluie capable de la consommer? Pour en dcouvrir la raison, j'imaginai
de monter plusieurs jours de suite,  l'aube du matin, sur un sommet
voisin, et l, plongeant sur la valle et sur la mer par une ligne
oblique d'environ cinq lieues, j'examinai ce qui se passait. D'abord je
n'apercevais qu'un lac de vapeurs qui voilaient les eaux, et cet horizon
maritime me paraissait obscur, pendant que celui des montagnes tait
trs-clair:  mesure que le soleil l'clairait, je distinguais des
nuages par le reflet de ses rayons; ils me paraissaient d'abord
trs-bas, mais  mesure que la chaleur croissait, ils se sparaient,
montaient, et prenaient toujours la route de la montagne, pour y passer
le reste du jour, ainsi que je l'ai dit. Alors je supposai que ces
nuages que je voyais ainsi monter, taient en grande partie ceux de la
veille qui, n'ayant pas achev leur ascension, avaient t saisis par
l'air froid, et rejets  la mer par le vent de terre. Je pensai qu'ils
y taient retenus toute la nuit, jusqu' ce que le vent de mer se
levant, les reportt sur la montagne, et les fit passer en partie
par-dessus le sommet, pour aller se rsoudre de l'autre ct en rose,
ou abreuver l'air altr du dsert.

J'ai dit que ces nuages ne nous apportaient point de rose; et j'ai
souvent remarqu que lorsque le temps tait ainsi couvert, il y en avait
moins que lorsque le soleil tait clair. En tout temps la rose est
moins abondante sur ces montagnes qu' la cte et dans l'gypte: et cela
s'explique trs-bien, en disant que l'air ne peut lever  cette hauteur
l'excs d'humidit dont il se charge; car la rose est, comme l'on sait,
cet excs d'humide que l'air chauff dissout pendant le jour, et qui,
se condensant par la fracheur du soir, retombe avec d'autant plus
d'abondance, que le lieu est plus voisin de la mer[198]: de l les
roses excessives dans le Delta, moindres dans la Thbade et dans
l'intrieur du dsert, selon ce que l'on m'en a dit; et si l'humidit ne
tombe point lorsque le ciel est voil, c'est parce qu'elle a pris la
forme de nuages, ou que ces nuages l'interceptent.

Dans d'autres cas, le ciel tant serein, l'on voit des nuages se
dissiper et se dissoudre comme de la fume; d'autres fois se former 
vue d'oeil, et d'un point premier, devenir des masses immenses. Cela
arrive surtout sur la pointe du Liban, et les marins ont prouv que
l'apparition d'un nuage sur ce pic tait un prsage infaillible du vent
d'ouest. Souvent au coucher du soleil, j'ai vu de ces fumes s'attacher
aux flancs des rochers de _Nahr-el-Kelb_, et s'accrotre si rapidement,
qu'en une heure la valle n'tait qu'un lac. Les habitants disent que ce
sont des vapeurs de la valle; mais cette valle tant toute de pierre
et presque sans eau, il est impossible que ce soient des manations; il
est plus naturel de dire que ce sont les vapeurs de l'atmosphre, qui,
condenses  l'approche de la nuit, tombent en une pluie imperceptible,
dont l'entassement forme le lac fumeux que l'on voit. Les brouillards
s'expliquent par les mmes principes; il n'y en a point dans les pays
chauds loin de la mer, ni pendant les scheresses de l't, parce qu'en
ces cas l'air n'a point d'humide excdent. Mais ils se montrent dans
l'automne aprs des pluies, et mme en t aprs les ondes d'orages,
parce qu'alors la terre a reu une matire d'vaporation, et pris un
degr de fracheur convenable  la condensation. Dans nos climats ils
commencent toujours  la surface des prairies, de prfrence aux champs
labours. Souvent au coucher du soleil on voit se former sur l'herbe une
nappe de fume, qui bientt crot en hauteur et en tendue. La raison en
est que les lieux humides et frais runissent, plus que les lieux
poudreux, les qualits ncessaires  condenser les vapeurs qui tombent.
Il y a d'ailleurs une foule de considrations  faire sur la formation
et la nature de ces vapeurs, qui, quoique les mmes, prennent  terre le
nom de _brouillards_, et dans l'air, celui de _nuages_. En combinant
leurs divers accidents, on s'aperoit qu'ils suivent ces lois de
_combinaison_, de _dissolution_, de _prcipitation_, et de _saturation_,
dont la physique moderne, sous le nom de _chimie_, s'occupe  dvelopper
la thorie. Pour en traiter ici, il faudrait entrer dans des dtails qui
m'carteraient trop de mon sujet: je me bornerai  une dernire
observation relative au tonnerre.

Le tonnerre a lieu dans le Delta comme dans la Syrie; mais il y a cette
diffrence entre ces deux pays, que dans le Delta et la plaine de
Palestine, il est infiniment rare l't, et plus frquent l'hiver; dans
les montagnes, au contraire, il est plus commun l't, et infiniment
rare l'hiver. Dans les deux contres, sa vraie saison est celle des
pluies, c'est--dire le temps des quinoxes, et surtout de celui
d'automne; il est encore remarquable qu'il ne vient jamais des parties
du continent, mais de celles de la mer: c'est toujours de la
Mditerrane que les orages arrivent sur le Delta[199] et la Syrie.
Leurs instants de prfrence dans la journe sont le soir et le
matin;[200] ils sont accompagns d'ondes violentes et quelquefois de
grle qui couvrent une heure de temps la campagne de petits lacs. Ces
circonstances, et surtout cette association perptuelle des nuages au
tonnerre, donnent lieu au raisonnement suivant: si le tonnerre se forme
constamment avec les nuages, s'il a un besoin absolu de leur intermde
pour se manifester, il est donc le produit de quelques-uns de leurs
lments. Or, comment se forment les nuages? Par l'vaporation des
eaux. Comment se fait l'vaporation? Par la prsence de l'lment du
feu. L'eau par elle-mme n'est point volatile; il lui faut un agent pour
l'lever: cet agent est le feu, et de l ce fait dja observ, que
_l'vaporation est toujours en raison de la chaleur applique  l'eau_.
Chaque molcule d'eau est rendue volatile par une molcule de feu, et
sans doute aussi par une molcule d'air qui s'y combine. On peut
regarder cette combinaison comme un sel neutre, et la comparant au
nitre, l'on peut dire que l'eau y reprsente l'alkali, et le feu l'acide
nitreux. Les nuages ainsi composs, flottent dans l'air, jusqu' ce que
des circonstances propres viennent les dissoudre; s'il se prsente un
agent qui ait la facult de rompre subitement la combinaison des
molcules, il arrive une dtonation, accompagne, comme dans le nitre,
de bruit et de lumire; par cet effet, la matire du feu et de l'air se
trouvant tout  coup dissipe, l'eau qui y tait combine, rendue  sa
pesanteur naturelle, tombe prcipitamment de la hauteur o elle s'tait
leve: de l, ces ondes violentes qui suivent les grands coups de
tonnerre, et qui arrivent de prfrence  la fin des orages, parce
qu'alors la matire du feu n'tant combine qu'avec l'air seul, elle
fuse  la manire du nitre; et c'est sans doute ce qui produit ces
clairs qu'on appelle _feux d'horizon_. Mais cette matire du feu
est-elle distincte de la matire lectrique? Suit-elle, dans ses
combinaisons et ses dtonations, des affinits et des lois
particulires? C'est ce que je n'entreprendrai pas d'examiner. Ces
recherches ne peuvent convenir  une relation de voyage: je dois me
borner aux faits, et c'est dja beaucoup d'y avoir joint quelques
explications qui en dcoulaient naturellement.[201]




TAT POLITIQUE

DE

LA SYRIE.




CHAPITRE PREMIER.

Des habitants de la Syrie.


Ainsi que l'gypte, la Syrie a ds long-temps subi des rvolutions qui
ont mlang les races de ses habitants. Depuis 2500 ans, l'on peut
compter dix invasions qui ont introduit et fait succder des peuples
trangers. D'abord ce furent les _Assyriens_ de _Ninive_ qui, ayant
pass l'Euphrate vers l'an 750 avant notre re, s'emparrent en soixante
annes de presque tous le pays qui est au nord de la Jude. Les
_Chaldens_ de _Babylone_ ayant dtruit cette puissance dont ils
dpendaient, succdrent comme par droit d'hritage  ses possessions,
et achevrent de conqurir la Syrie, la seule le de Tyr excepte. Aux
Chaldens succdrent les _Perses_ de _Cyrus_, et aux Perses les
Macdoniens d'_Alexandre_. Alors il sembla que la Syrie allait cesser
d'tre vassale de puissances trangres, et que, selon le droit naturel
de chaque pays, elle aurait un gouvernement propre; mais les peuples,
qui ne trouvrent dans les Sleucides que des despotes durs et
oppresseurs, rduits  la ncessit de porter un joug, choisirent le
moins pesant, et la Syrie devint, par les armes de Pompe, province de
l'empire de Rome.

Cinq sicles aprs, lorsque les enfants de _Thodose_ se partagrent
leur immense patrimoine, elle changea de mtropole sans changer de
matre, et elle fut annexe  l'empire de Constantinople. Telle tait sa
condition, lorsque l'an 622 les tribus de l'Arabie, rassembles sous
l'tendard de _Mahomet_, vinrent la possder ou plutt la dvaster.
Depuis ce temps, dchire par les guerres civiles des Ftmites et des
Ommiades, soustraite aux kalifes par leurs lieutenants rebelles, ravie 
ceux-ci par les milices turkmanes, dispute par les Europens croiss,
reprise par les Mamlouks d'gypte, ravage par _Tamerlan_ et ses
Tartares, elle est enfin reste aux mains des Turks ottomans, qui,
depuis 268 annes, en sont les matres.

Du trouble de tant de vicissitudes est rest un dpt de population,
vari comme les parties dont il s'est form; en sorte qu'il ne faut pas
regarder les habitants de la Syrie comme une mme nation, mais comme un
alliage de nations diverses.

On peut en faire trois classes principales:

1 La postrit du peuple conquis par les Arabes, c'est--dire, les
Grecs du Bas-Empire.

2 La postrit des Arabes conqurants.

3 Le peuple dominant aujourd'hui, les Turks ottomans.

De ces trois classes, les deux premires exigent des subdivisions 
raison des distinctions qui y sont survenues. Ainsi il faut diviser les
Grecs:

1 En Grecs propres, dits vulgairement _schismatiques_, ou _spars_ de
la communion de Rome.

2 En Grecs latins, runis  cette communion.

3 En Maronites ou Grecs de la secte du moine Maron, ci-devant
indpendants des deux communions, aujourd'hui runis  la dernire.

Il faut diviser les Arabes, 1 en descendants propres des conqurants,
lesquels ont beaucoup ml leur sang, et qui sont la portion la plus
considrable.

2 En Motoulis, distincts de ceux-ci par des opinions religieuses.

3 En Druzes, galement distincts par une raison semblable.

4 Enfin en _Ansri_, qui sont aussi drivs des Arabes.

A ces peuples, qui sont les habitants agricoles et sdentaires de la
Syrie, il faut encore ajouter trois autres peuples _errants_ et
pasteurs: savoir, 1 les _Turkmans_; 2 les Kourdes; et 3 les Arabes
bedouins.

Telles sont les races qui sont rpandues sur le terrain compris entre la
mer et le dsert, depuis Gaze jusqu' Alexandrette.

Dans cette numration, il est remarquable que les peuples anciens n'ont
pas de reprsentants sensibles; leurs caractres se sont tous confondus
dans celui des Grecs, qui, en effet, par un sjour continu depuis
Alexandre, ont bien eu le temps de s'identifier l'ancienne population:
la terre seule, et quelques traits de moeurs et d'usages, conservent des
vestiges des sicles reculs.

La Syrie n'a pas, comme l'gypte, refus d'adopter les races trangres.
Toutes s'y naturalisent galement bien; le sang y suit  peu prs les
mmes lois que dans le midi de l'Europe, en observant les diffrences
qui rsultent de la nature du climat. Ainsi, les habitants des plaines
du midi sont plus basans que ceux du nord, et ceux-l beaucoup plus que
les habitants des montagnes. Dans le Liban et le pays des Druzes, le
teint ne diffre pas de celui de nos provinces du milieu de la France.
On vante les femmes de Damas et de Tripoli pour leur blancheur, et mme
pour la rgularit des traits: sur ce dernier article il faut en croire
la renomme, puisque le voile qu'elles portent sans cesse ne permet 
personne de faire des observations gnrales. Dans plusieurs cantons,
les paysannes sont moins scrupuleuses, sans tre moins chastes. En
Palestine, par exemple, on voit presque  dcouvert les femmes maries;
mais la misre et la fatigue n'ont point laiss d'agrments  leur
figure; les yeux seuls sont presque toujours beaux partout; la longue
draperie qui fait l'habillement gnral, permet dans les mouvements du
corps d'en dmler la forme; elle manque quelquefois d'lgance, mais du
moins ses proportions ne sont pas altres. Je ne me rappelle pas avoir
vu en Syrie et mme en gypte, deux sujets bossus ou contrefaits; il est
vrai que l'on y connat peu ces tailles trangles que parmi nous on
recherche: elles ne sont pas estimes en Orient; et les jeunes filles,
d'accord avec leurs mres, emploient de bonne heure jusqu' des recettes
superstitieuses pour acqurir de l'embonpoint: heureusement la nature,
en rsistant  nos fantaisies, a mis des bornes  nos travers, et l'on
ne s'aperoit pas qu'en Syrie, o l'on ne se serre pas la taille, les
corps deviennent plus gros qu'en France, o on l'trangle.

Les Syriens sont en gnral de stature moyenne. Ils sont, comme dans
tous les pays chauds, moins replets que les habitants du Nord. Cependant
on trouve dans les villes quelques individus dont le ventre prouve, par
son ampleur, que l'influence du rgime peut, jusqu' un certain point,
balancer celle du climat.

Du reste, la Syrie n'a de maladie qui lui soit particulire, que le
bouton d'Alep, dont je parlerai en traitant de cette ville. Les autres
maladies sont les dyssenteries, les fivres inflammatoires, les
intermittentes, qui viennent  la suite des mauvais fruits dont le
peuple se gorge. La petite-vrole y est quelquefois trs-meurtrire.
L'incommodit gnrale et habituelle est le mal d'estomac; et l'on en
conoit aisment les raisons, quand on considre que tout le monde y
abuse de fruits non mrs, de lgumes crus, de miel, de fromage,
d'olives, d'huile forte, de lait aigre et de pain mal ferment. Ce sont
l les aliments ordinaires de tout le monde; et les sucs acides qui en
rsultent, donnent des crets, des nauses, et mme des vomissements de
bile assez frquents. Aussi la premire indication en toute maladie
est-elle presque toujours l'mtique, qui cependant n'y est connu que
des mdecins franais. La saigne, comme je l'ai dja dit, n'est jamais
bien ncessaire ni fort utile. Dans les cas moins urgents, la crme de
tartre et les tamarins ont le succs le plus marqu.

L'idiome gnral de la Syrie est la langue arabe. Niebuhr rapporte, sur
un ou-dire, que le syriaque est encore usit dans quelques villages des
montagnes; mais quoique j'aie interrog  ce sujet des religieux qui
connaissent le pays dans le plus grand dtail, je n'ai rien appris de
semblable: seulement on m'a dit que les bourgs de _Maloula_ et de
_Sidna_, prs de Damas, avaient un idiome si corrompu, que l'on avait
beaucoup de peine  l'entendre. Mais cette difficult ne prouve rien,
puisque dans la Syrie, comme dans tous les pays arabes, les dialectes
varient et changent  chaque endroit. On peut donc regarder le syriaque
comme une langue morte pour ces cantons. Les Maronites, qui l'ont
conserv dans leur liturgie et dans leur messe, ne l'entendent pas pour
la plupart en le rcitant. Le grec est dans le mme cas. Parmi les
moines et les prtres schismatiques ou catholiques, il en est trs-peu
qui le comprennent; il faut qu'ils en aient fait une tude particulire
dans les les de l'Archipel: on sait d'ailleurs que le grec moderne est
tellement corrompu, qu'il ne suffit pas plus pour entendre Dmosthnes,
que l'italien pour lire Cicron. La langue turke n'est usite en Syrie
que par les gens de guerre et du gouvernement, et par les hordes
turkmanes[202]. Quelques naturels l'apprennent pour le besoin de leurs
affaires, comme les Turks apprennent l'Arabe; mais la prononciation et
l'accent de ces deux langues ont si peu d'analogie, qu'elles demeurent
toujours trangres l'une  l'autre. Les bouches turkes, habitues  une
prosodie nasale et pompeuse, parviennent rarement  imiter les sons
cres et les aspirations fortes de l'arabe. Cette langue fait un usage
si rpt de voyelles et de consonnes gutturales, que lorsqu'on l'entend
pour la premire fois, on dirait des gens qui se gargarisent. Ce
caractre la rend pnible  tous les Europens; mais telle est la
puissance de l'habitude, que lorsque nous nous plaignons aux Arabes de
son asprit, ils nous taxent de manquer d'oreille, et rejettent
l'inculpation sur nos propres idiomes. L'italien est celui qu'ils
prfrent, et ils comparent avec quelque raison le franais au turk, et
l'anglais au persan. Entre eux ils ont presque les mmes diffrences.
L'arabe de Syrie est beaucoup plus rude que celui de l'gypte; la
prononciation des gens de loi au Kaire passe pour un modle de facilit
et d'lgance. Mais, selon l'observation de Niebuhr, celle des habitants
de l'Yemen et de la cte du sud est infiniment plus douce, et donne 
l'arabe un coulant dont on ne l'et pas cru susceptible. On a voulu
quelquefois tablir des analogies entre les climats et les
prononciations des langues; l'on a dit, par exemple, que les habitants
du nord parlaient plus des lvres et des dents que les habitants du
midi. Cela peut tre vrai pour quelques parties de notre continent; mais
pour en faire une application gnrale, il faudrait des observations
plus dtailles et plus tendues. L'on doit tre rserv dans ces
jugements gnraux sur les langues et sur leurs caractres, parce que
l'on raisonne toujours d'aprs la sienne, et par consquent d'aprs un
prjug d'habitude qui nuit beaucoup  la justesse du raisonnement.

Parmi le peuple de la Syrie dont j'ai parl, les uns sont rpandus
indiffremment dans toutes les parties, les autres sont borns  des
emplacements particuliers qu'il est  propos de dterminer.

Les Grecs propres, les Turks et les Arabes paysans sont dans le premier
cas; avec cette diffrence, que les Turks ne se trouvent que dans les
villes, o ils exercent les emplois de guerre et de magistrature, et les
arts. Les Arabes et les Grecs peuplent les villages, et forment la
classe des laboureurs  la campagne, et le bas peuple dans les villes.
Le pays qui a le plus de villages grecs, est le pachalic de Damas.

Les Grecs de la communion de Rome, bien moins nombreux que les
schismatiques, sont tous retirs dans les villes, o ils exercent les
arts et le ngoce. La protection des _Francs_ leur a valu, dans ce
dernier genre, une supriorit marque partout o il y a des comptoirs
d'Europe.

Les _Maronites_ forment un corps de nation qui occupe presque
exclusivement tous les pays compris entre _Nahr-el-kelb_ (_rivire du
chien_) et _Nahr-el-bared_ (_rivire froide_), depuis le sommet des
montagnes  l'orient, jusqu' la Mditerrane  l'occident.

Les _Druzes_ leur sont limitrophes, et s'tendent depuis _Nahr-el-kelb_
jusque prs de _Sour_ (Tyr), entre la valle de _Beq_ et la mer.

Le pays des _Motoulis_ comprenait ci-devant la valle de _Beq_
jusqu' _Sour_. Mais ce peuple, depuis quelque temps, a essuy une
rvolution qui l'a presque ananti.

A l'gard des _Ansri_, ils sont rpandus dans les montagnes, depuis
_Nahr-qqar_ jusqu' Antki: on les distingue en diverses peuplades,
telles que les _Kelbi_, les _Qadmousi_, les _Chamsi_, etc.

Les _Turkmans_, les _Kourdes_ et les _Bedouins_ n'ont pas de demeures
fixes, mais ils errent sans cesse avec leurs tentes et leurs troupeaux
dans des districts limits dont ils se regardent comme les
propritaires: les hordes _turkmanes_ campent de prfrence dans la
plaine d'Antioche; les _Kourdes_, dans les montagnes, entre Alexandrette
et l'Euphrate; et les _Arabes_ sur toute la frontire de la Syrie
adjacente  leurs dserts, et mme dans les plaines de l'intrieur,
telles que celles de Palestine, de Beq et de Galile.




CHAPITRE II.

Des peuples pasteurs ou errants de la Syrie.




 I.

Des Turkmans.


Les _Turkmans_ sont du nombre de ces peuplades tartares qui, lors des
grandes rvolutions de l'empire des kalifes, migrrent de l'orient de
la mer _Caspienne_, et se rpandirent dans les plaines de l'_Armnie_ et
de l'_Asie mineure_. Leur langue est la mme que celle des Turks. Leur
genre de vie est assez semblable  celui des Arabes-Bedouins; comme eux,
ils sont pasteurs, et par consquent obligs de parcourir de grands
espaces pour faire subsister leurs nombreux troupeaux. Mais il y a cette
diffrence, que les pays frquents par les Turkmans tant riches en
pturages, ils peuvent en nourrir davantage, et se disperser moins que
les tribus du dsert. Chacun de leurs _ordous_ ou camps reconnat un
chef, dont le pouvoir n'est point dtermin par des statuts, mais
seulement dirig par l'usage et par les circonstances; il est rarement
abusif, parce que la socit est resserre, et que la nature des choses
maintient assez d'galit entre les membres. Tout homme en tat de
porter les armes, s'empresse de les porter, parce que c'est de sa force
individuelle que dpendent sa considration et sa sret. Tous les biens
consistent en bestiaux, tels que les chameaux, les buffles, les chvres
et surtout les moutons. Les Turkmans se nourrissent de laitage, de
beurre et de viande qui abondent chez eux. Ils en vendent le superflu
dans les villes et dans les campagnes, et ils suffisent presque seuls 
fournir les boucheries. Ils prennent en retour des armes, des habits, de
l'argent et des grains. Leurs femmes filent des laines, et font des
tapis dont l'usage existe dans ces contres de temps immmorial, et
par-l indique l'existence d'un tat toujours le mme. Quant aux hommes,
toute leur occupation est de fumer la pipe et de veiller  la conduite
des troupeaux: sans cesse  cheval, la lance sur l'paule, le sabre
courbe au ct, le pistolet  la ceinture, ils sont cavaliers vigoureux
et soldats infatigables. Souvent ils ont des discussions avec les Turks,
qui les redoutent; mais comme ils sont diviss entre eux de camp  camp,
ils ne prennent pas la supriorit que leur assureraient leurs forces
runies. On peut compter environ 30,000 Turkmans errants dans le
pachalic d'Alep et celui de Damas, qui sont les seuls qu'ils frquentent
dans la Syrie. Une grande partie de ces tribus passe en t dans
l'Armnie et la Caramanie, o elle trouve des herbes plus abondantes,
et revient l'hiver dans ses quartiers accoutums. Les Turkmans sont
censs musulmans, et ils en portent assez communment le signe
principal, la circoncision. Mais les soins de religion les occupent peu,
et ils n'ont ni les crmonies ni le fanatisme des peuples sdentaires.
Quant  leurs moeurs, il faudrait avoir vcu parmi eux pour en parler
sciemment. Seulement ils ont la rputation de n'tre point voleurs comme
les Arabes, quoiqu'ils ne soient ni moins gnreux qu'eux ni moins
hospitaliers; et quand on considre qu'ils sont aiss sans tre riches,
exercs par la guerre, et endurcis par les fatigues et l'adversit, on
juge que ces circonstances doivent loigner d'eux la corruption des
habitants des villes et l'avilissement de ceux des campagnes.




 II.

Des Kourdes.


Les Kourdes sont un autre corps de nation dont les tribus divises se
sont galement rpandues dans la basse Asie, et ont pris surtout depuis
cent ans, une assez grande extension. Leur pays originel est la chane
des montagnes d'o partent les divers rameaux du Tigre, laquelle
enveloppant le cours suprieur du grand Zab, passe au midi jusqu'aux
frontires de l'Irak-Adjami ou _Persan_[203]. Dans la gographie
moderne, ce pays est dsign sous le nom de _Kourd-estan_. Il est
trs-fertile en grains, en lin, en ssame, en riz, en excellents
pturages, en noix de galle et mme en soie. L'on y recueille un gland
doux, long de 2 ou 3 pouces, dont on fait une espce de pain. Les plus
anciennes traditions et histoires de l'Orient en ont fait mention, et y
ont plac le thtre de plusieurs vnements mythologiques. Le Chalden
Brose, et l'Armnien Mariaba, cits par Mose de Chorne, rapportent
que ce fut dans les monts _Gord-oues_[204] qu'aborda Xisuthrus, chapp
du dluge; et les circonstances de position qu'ils ajoutent, prouvent
l'identit, d'ailleurs sensible, de _Gord_ et _Kourd_. Ce sont ces mmes
Kourdes que Xnophon cite sous le nom de _Kard_-uques, qui s'opposrent
 la retraite des 10,000. Cet historien observe que, quoique enclavs de
toutes parts dans l'empire des Perses, ils avaient toujours brav la
puissance du _grand roi_, et les armes de ses _satrapes_. Ils ont peu
chang dans leur tat moderne; et quoiqu'en apparence tributaires des
Ottomans, ils portent peu de respect aux ordres du grand-seigneur et de
ses pachas. Niebuhr, qui passa en 1769 dans ces cantons, rapporte
qu'ils observent dans leurs montagnes une espce de gouvernement fodal
qui me parat semblable  ce que nous verrons chez les Druzes. Chaque
village a son chef; toute la nation est partage en trois factions
principales et indpendantes. Les brouilleries naturelles  cet tat
d'anarchie ont spar de la nation un grand nombre de tribus et de
familles, qui ont pris la vie errante des Turkmans et des Arabes. Elles
se sont rpandues dans le Diarbekr, dans les plaines d'Arzroum,
d'rivan, de Sivas, d'Alep et de Damas: on estime que toutes leurs
peuplades runies passent 140,000 _tentes_, c'est--dire, 140,000 hommes
arms. Comme les Turkmans, ces Kourdes sont pasteurs et vagabonds; mais
ils en diffrent par quelques points de moeurs. Les Turkmans dotent
leurs filles pour les marier: les Kourdes ne les livrent qu' prix
d'argent. Les Turkmans ne font aucun cas de cette anciennet
d'extraction qu'on appelle _noblesse_: les Kourdes la prisent par-dessus
tout. Les Turkmans ne volent point: les Kourdes passent presque partout
pour des brigands. On les redoute  ce titre dans le pays d'Alep et
d'Antioche, o ils occupent, sous le nom de _Bagdachli_, les montagnes
 l'est de _Beilam_, jusque vers _Kls_. Dans ce pachalic et dans celui
de Damas, leur nombre passe 20,000 tentes et cabanes, car ils ont aussi
des habitations sdentaires; ils sont censs _musulmans_, mais ils ne
s'occupent ni de dogmes ni de rites. Plusieurs parmi eux, distingus par
le nom de _Yazdi_, honorent le _Chaitn_ ou _Satan_, c'est--dire, le
gnie _ennemi_ (de Dieu): cette ide, conserve surtout dans le Diarbekr
et sur les frontires de la Perse, est une trace de l'ancien systme des
deux _principes_ du _bien_ et du _mal_, qui, sous des formes tour  tour
persanes, juives, chrtiennes et musulmanes, n'a cess de rgner dans
ces contres. L'on a coutume de regarder _Zoroastre_ comme son premier
auteur; mais long-temps avant ce prophte, l'gypte connaissait _Ormuzd_
et _Ahrimane_ sous les noms d'_Osiris_ et de _Typhon_. On a tort
galement de croire que ce systme ne fut rpandu qu'au temps de Darius,
fils d'Hystaspe, puisque Zoroastre, qui en fut l'aptre, vcut en Mdie
dans un temps parallle au rgne de Salomon.

La langue, qui est le principal indice de fraternit des peuples, a chez
les Kourdes quelques diversits de dialecte, mais le fond en est persan,
ml de quelques mots arabes et chaldens. Leurs lettres alphabtiques
sont purement persanes; la propagande en a fait imprimer  Rome un
vocabulaire compos par Maurice Garzoni, qui fournit des renseignements
satisfaisants sur cet objet. Il est  dsirer que les gouvernements
encouragent cette branche de recherches. Depuis quelque temps le docteur
Pallas a publi un grand nombre de vocabulaires compars:
malheureusement ils sont en caractres russes, et il est difficile de
croire que la nation russe amne toute l'Europe  admettre ses
caractres, de prfrence aux romains.




 III.

Des Arabes-Bedouins.


Un troisime peuple errant dans la Syrie sont ces _Arabes-Bedouins_ que
nous avons dja trouvs en gypte. Je n'en ai parl que lgrement 
l'occasion de cette province, parce que ne les ayant vus qu'en passant
et sans savoir leur langue, leur nom ne me rappelait que peu d'ides;
mais les ayant mieux connus en Syrie, ayant mme fait un voyage  un de
leurs camps prs de _Gaze_, et vcu plusieurs jours avec eux, ils me
fournissent maintenant des faits et des observations que je vais
dvelopper avec quelque dtail.

En gnral, lorsqu'on parle des _Arabes_, on doit distinguer s'ils sont
_cultivateurs_, ou s'ils sont _pasteurs_; car cette diffrence dans le
genre de vie en tablit une si grande dans les moeurs et le gnie,
qu'ils se deviennent presque trangers les uns aux autres. Dans le
premier cas, vivant sdentaires, attachs  un mme sol, et soumis  des
gouvernements rguliers, ils ont un tat social qui les rapproche
beaucoup de nous. Tels sont les habitants de l'_Yemen_; et tels encore
les descendants des anciens conqurants, qui forment, en tout ou en
partie, la population de la Syrie, de l'gypte et des tats
barbaresques. Dans le second cas, ne tenant  la terre que par un
intrt passager, transportant sans cesse leurs tentes d'un lieu 
l'autre, n'tant contraints par aucunes lois, ils ont une manire d'tre
qui n'est ni celle des peuples polics, ni celle des sauvages, et qui
par cela mme mrite d'tre tudie. Tels sont les _Bedouins_ ou
_habitants_ des vastes _dserts_ qui s'tendent depuis les confins de la
_Perse_ jusqu'aux rivages de _Maroc_. Quoique diviss par socits ou
tribus indpendantes, souvent mme ennemies, on peut cependant les
considrer tous comme un mme corps de nation. La ressemblance de leurs
langues est un indice vident de cette fraternit. La seule diffrence
qui existe entre eux, est que les tribus d'Afrique sont d'une formation
plus rcente, tant postrieures  la conqute de ces contres par les
_kalifes_ ou _successeurs_ de Mahomet; pendant que les tribus du dsert
propre de l'_Arabie_ remontent, par une succession non interrompue, aux
temps les plus reculs. C'est de celles-ci spcialement que je vais
traiter, comme appartenant de plus prs  mon sujet: c'est  elles que
l'usage de l'Orient approprie le nom d'_Arabes_, comme en tant la race
la plus ancienne et la plus pure. On y joint en synonyme celui de
_Bedoui_, qui, ainsi que je l'ai observ, signifie _homme du dsert_;
et ce synonyme me parat d'autant plus exact, que dans les anciennes
langues de ces contres, le terme _Arab_ dsigne proprement une
_solitude_, un _dsert_.

Ce n'est pas sans raison que les habitants du dsert se vantent d'tre
la race la plus pure et la mieux conserve des peuples arabes: jamais en
effet ils n'ont t conquis; ils ne se sont pas mme mlangs en
conqurant; car les conqutes dont on fait honneur  leur nom en
gnral, n'appartiennent rellement qu'aux tribus de l'_Hedjz_ et de
l'_Yemen_: celles de l'intrieur des terres n'migrrent point lors de
la rvolution de Mahomet; ou si elles y prirent part, ce ne fut que par
quelques individus que des motifs d'ambition en dtachrent: aussi le
prophte, dans son _Qran_, traite-t-il les Arabes du dsert de
_rebelles_, d'_infidles_; et le temps les a peu changs. On peut dire
qu'ils ont conserv  tous gards leur indpendance et leur simplicit
premires. Ce que les plus anciennes histoires rapportent de leurs
usages, de leurs moeurs, de leurs langues et mme de leurs prjugs, se
trouve encore presque en tout le mme; et si l'on y joint que cette
unit de caractre conserve dans l'loignement des temps, subsiste
aussi dans l'loignement des lieux, c'est--dire que les tribus les plus
distantes se ressemblent infiniment, on conviendra qu'il est curieux
d'examiner les circonstances qui accompagnent un tat moral si
particulier.

Dans notre Europe, et surtout dans notre France, o nous ne voyons point
de peuples errants, nous avons peine  concevoir ce qui peut dterminer
des hommes  un genre de vie qui nous rebute. Nous concevons mme
difficilement ce que c'est qu'un _dsert_, et comment un terrain a des
habitants s'il est strile, ou n'est pas mieux peupl s'il est
cultivable. J'ai prouv ces difficults comme tout le monde, et, par
cette raison, je crois devoir insister sur les dtails qui m'ont rendu
ces faits palpables.

La vie errante et pastorale que mnent plusieurs peuples de l'Asie,
tient  deux causes principales. La premire est la nature du sol,
lequel se refusant  la culture, force de recourir aux animaux qui se
contentent des herbes sauvages de la terre. Si ces herbes sont
clair-semes, un seul animal puisera beaucoup de terrain, et il faudra
parcourir de grands espaces. Tel est le cas des Arabes dans le dsert
propre de l'Arabie et dans celui de l'Afrique.

La seconde cause pourrait s'attribuer aux habitudes, puisque le terrain
est cultivable et mme fcond en plusieurs lieux, tels que la frontire
de Syrie, le _Diarbekr_, l'_Anadoli_, et la plupart des cantons
frquents par les Kourdes et les Turkmans. Mais en analysant ces
habitudes, il m'a paru qu'elles n'taient elles-mmes qu'un effet de
l'tat politique de ces pays; en sorte qu'il faut en rapporter la cause
premire au gouvernement lui-mme. Des faits journaliers viennent 
l'appui de cette opinion; car toutes les fois que les hordes et les
tribus errantes trouvent dans un canton la paix et la scurit jointes 
la _suffisance_, elles s'y habituent, et passent insensiblement  l'tat
cultivateur et sdentaire. Dans d'autres cas, au contraire, lorsque la
tyrannie du gouvernement pousse  bout les habitants d'un village, les
paysans dsertent leurs maisons, se retirent avec leurs familles dans
les montagnes, ou errent dans les plaines, avec l'attention de changer
souvent de domicile pour n'tre pas surpris. Souvent mme il arrive que
des individus, devenus voleurs pour se soustraire aux lois ou  la
tyrannie, se runissent et forment de petits camps qui se maintiennent 
main arme, et deviennent, en se multipliant, de nouvelles hordes ou de
nouvelles tribus. On peut donc dire que dans les terrains cultivables,
la vie errante n'a pour cause que la dpravation du gouvernement, et il
parat que la vie sdentaire et cultivatrice est celle  laquelle les
hommes sont le plus naturellement ports.

A l'gard des Arabes, ils semblent condamns d'une manire spciale  la
vie vagabonde par la nature de leurs _dserts_. Pour se peindre ces
dserts, que l'on se figure, sous un ciel presque toujours ardent et
sans nuages, des plaines immenses et  perte de vue, sans maisons, sans
arbres, sans ruisseaux, sans montagnes; quelquefois les yeux s'garent
sur un horizon ras et uni comme la mer. En d'autres endroits le terrain
se courbe en ondulations, ou se hrisse de rocs et de rocailles. Presque
toujours galement nue, la terre n'offre que des plantes ligneuses
clair-semes, et des buissons pars, dont la solitude n'est que rarement
trouble par des gazelles, des livres, des sauterelles et des rats. Tel
est presque tout le pays qui s'tend depuis Alep jusqu' la mer
d'Arabie, et depuis l'gypte jusqu'au golfe Persique, dans un espace de
six cents lieues de longueur sur trois cents de large.

Dans cette tendue cependant il ne faut pas croire que le sol ait
partout la mme qualit; elle varie par veines et par cantons. Par
exemple, sur la frontire de Syrie, la terre est en gnral grasse,
cultivable, mme fconde: elle est encore telle sur les bords de
l'Euphrate; mais en s'avanant dans l'intrieur et vers le midi, elle
devient crayeuse et blanchtre, comme sur la ligne de Damas; puis
rocailleuse, comme dans le _Th_ et l'_Hdjz_; puis enfin un pur sable,
comme  l'orient de l'_Yemen_. Cette diffrence dans les qualits du sol
produit quelques nuances dans l'tat des _Bedouins_. Par exemple, dans
les cantons striles, c'est--dire mal garnis de plantes, les tribus
sont faibles et trs-distantes: tels sont le dsert de Suez, celui de la
mer Rouge, et la partie intrieure du grand dsert, qu'on appelle le
_Nadjd_.[205] Quand le sol est mieux garni, comme entre Damas et
l'Euphrate, les tribus sont moins rares, moins cartes; enfin, dans les
cantons cultivables, tels que le pachalic d'Alep, le Haurn et le pays
de Gaze, les camps sont nombreux et rapprochs. Dans les premiers cas,
les Bdouins sont purement pasteurs, et ne vivent que du produit des
troupeaux, de quelques dattes et de chair frache ou sche au soleil,
que l'on rduit en farine. Dans le dernier, ils ensemencent quelques
terrains, et joignent le froment, l'orge et mme le riz,  la chair et
au laitage.

Quand on se rend compte des causes de la strilit et de l'inculture du
dsert, on trouve qu'elles viennent surtout du dfaut de fontaines, de
rivires, et en gnral du manque d'eau. Ce manque d'eau lui-mme vient
de la disposition du terrain, c'est--dire, qu'tant plan et priv de
montagnes, les nuages glissent sur sa surface chauffe, comme sur
l'gypte: ils ne s'y arrtent qu'en hiver, lorsque le froid de
l'atmosphre les empche de s'lever, et les rsout en pluie. La nudit
de ce terrain est aussi une cause de scheresse, en ce que l'air le
couvre, s'chauffe plus aisment, et force les nuages de s'lever. Il
est probable que l'on produirait un changement dans le climat, si l'on
plantait tout le dsert en arbres, par exemple, en sapins.

L'effet des pluies qui tombent en hiver, est d'occasioner dans le lieu
o le sol est bon, comme sur la frontire de Syrie, une culture assez
semblable  celle de l'intrieur mme de cette province; mais comme ces
pluies n'tablissent ni sources, ni ruisseaux durables, les habitants
prouvent l'inconvnient d'tre sans eau pendant l't. Pour y obvier,
il a fallu employer l'art, et construire des puits, des rservoirs et
des citernes, o l'on en amasse une provision annuelle. De tels ouvrages
exigent des avances de fonds et de travail, et sont encore exposs 
bien des risques. La guerre peut dtruire en un jour le travail de
plusieurs mois, et la ressource de l'anne. Un cas de scheresse, qui
n'est que trop frquent, peut faire avorter une rcolte, et rduire  la
disette mme de l'eau. Il est vrai qu'en creusant la terre, on en trouve
presque partout depuis 6 jusqu' 20 pieds de profondeur; mais cette eau
est saumtre, comme dans tout le dsert d'Arabie et d'Afrique[206],
souvent mme elle tarit: alors la soif et la famine surviennent; et si
le gouvernement ne prte pas des secours, les villages se dsertent. On
sent qu'un tel pays ne peut avoir qu'une agriculture prcaire, et que
sous un rgime comme celui des Turks, il est plus sr de vivre pasteur
errant, que laboureur sdentaire.

Dans les cantons o le sol est rocailleux et sablonneux, comme dans le
_Th_, l'_Hedjh_ et le _Nadj_, ces pluies font germer les graines des
plantes sauvages, raniment les buissons, les renoncules, les absinthes,
les _qalis_, etc., et forment dans les bas-fonds des lagunes o
croissent des roseaux et des herbes: alors la plaine prend un aspect
assez riant de verdure; c'est la saison de l'abondance pour les
troupeaux et pour leurs matres; mais au retour des chaleurs, tout se
dessche, et la terre, poudreuse et gristre, n'offre plus que des tiges
sches et dures comme le bois, que ne peuvent brouter ni les chevaux, ni
les boeufs, ni mme les chvres. Dans cet tat, le dsert deviendrait
inhabitable, et il faudrait le quitter, si la nature n'y et attach un
animal d'un temprament aussi dur et aussi frugal que le sol est ingrat
et strile, si elle n'y et plac le chameau. Aucun animal ne prsente
une analogie si marque et si exclusive  son climat: on dirait qu'une
_intention prmdite_ s'est plu  rgler les qualits de l'un sur
celles de l'autre. Voulant que le chameau habitt un pays o il ne
trouverait que peu de nourriture, la nature a conomis la matire dans
toute sa construction. Elle ne lui a donn la plnitude des formes ni du
boeuf, ni du cheval, ni de l'lphant; mais le bornant au plus troit
ncessaire, elle lui a plac une petite tte sans oreilles, au bout d'un
long cou sans chair. Elle a t  ses jambes et  ses cuisses tout
muscle inutile  les mouvoir; enfin elle n'a accord  son corps
dessch que les vaisseaux et les tendons ncessaires pour en lier la
charpente. Elle l'a muni d'une forte mchoire pour broyer les plus durs
aliments; mais de peur qu'il n'en consommt trop, elle a rtrci son
estomac, et l'a oblig  _ruminer_. Elle a garni son pied d'une masse de
chair qui, glissant sur la boue, et n'tant pas propre  grimper, ne lui
rend praticable qu'un sol sec, uni et sablonneux comme celui de
l'Arabie; enfin elle l'a destin visiblement  l'esclavage, en lui
refusant toutes dfenses contre ses ennemis. Priv des cornes du
taureau, du sabot du cheval, de la dent de l'lphant et de la lgret
du cerf, que peut le chameau contre les attaques du lion, du tigre, ou
mme du loup? Aussi, pour en conserver l'espce, la nature le
cacha-t-elle au sein des vastes dserts, o la disette des vgtaux
n'attirait nul gibier, et d'o la disette du gibier repoussait les
animaux voraces. Il a fallu que le sabre des tyrans chasst l'homme de
la terre habitable, pour que le chameau perdt sa libert. Pass 
l'tat domestique, il est devenu le moyen d'habitation de la terre la
plus ingrate. Lui seul subvient  tous les besoins de ses matres. Son
lait nourrit la famille arabe, sous les diverses formes de caill, de
fromage et de beurre; souvent mme on mange sa chair. On fait des
chaussures et des harnais de sa peau, des vtements et des tentes de son
poil. On transporte par son moyen de lourds fardeaux; enfin, lorsque la
terre refuse le fourrage au cheval si prcieux au Bedouin, le chameau
subvient par son lait  la disette, sans qu'il en cote, pour tant
d'avantages, autre chose que quelques tiges de ronces ou d'absinthes, et
des noyaux de dattes pils. Telle est l'importance du chameau pour le
dsert, que si on l'en retirait, on en soustrairait toute la population,
dont il est l'unique pivot[207].

Voil les circonstances dans lesquelles la nature a plac les Bedouins,
pour en faire une race d'hommes singulire au moral et au physique.
Cette singularit est si tranchante, que leurs voisins, les Syriens
mmes, les regardent comme des hommes extraordinaires. Cette opinion a
lieu surtout pour les tribus du fond du dsert, telles qu'_Anaz_,
_Kaibar_, _Ta_ et autres, qui ne s'approchent jamais des villes.
Lorsque, du temps de Dher, il en vint des cavaliers jusqu' _Acre_, ils
y firent la mme sensation que feraient parmi nous des sauvages de
l'Amrique. On considrait avec surprise ces hommes plus petits, plus
maigres et plus noirs qu'aucuns Bedouins connus: leurs jambes sches
n'avaient que des tendons sans mollets; leur ventre tait coll  leur
dos; leurs cheveux taient crps presque autant que ceux des ngres. De
leur ct, tout les tonnait; ils ne concevaient ni comment les maisons
et les minarets pouvaient se tenir debout, ni comment on osait habiter
dessous, et toujours au mme endroit; mais surtout ils s'extasiaient 
la vue de la mer, et ils ne pouvaient comprendre ce _dsert d'eau_. On
leur parla de mosques, de prires, d'ablutions; et ils demandrent ce
que cela signifiait, ce que c'tait que Mose, Jsus-Christ et Mahomet,
et pourquoi les habitants, n'tant pas de tribus spares, suivaient des
chefs opposs.

On sent que les Arabes des frontires ne sont pas si novices; il en est
mme plusieurs petites tribus, qui vivant au sein du pays, comme dans la
valle de _Beq_, dans celle du Jourdain, et dans la Palestine, se
rapprochent de la condition des paysans; mais ceux-l sont mpriss des
autres, qui les regardent comme des _Arabes btards_, et des _rayas_ ou
_esclaves des Turks_.

En gnral, les Bedouins sont petits, maigres et hls, plus cependant
au sein du dsert, moins sur la frontire du pays cultiv, mais l mme,
toujours plus que les laboureurs du voisinage: un mme camp offre aussi
cette diffrence, et j'ai remarqu que les _chaiks_, c'est--dire les
_riches_ et leurs serviteurs, taient toujours plus grands et plus
charnus que le peuple. J'en ai vu qui passaient 5 pieds 5 et 6 pouces,
pendant que la taille gnrale n'est que de 5 pieds 2 pouces. On n'en
doit attribuer la raison qu' la nourriture, qui est plus abondante pour
la premire classe que pour la dernire[208]. On peut mme dire que le
commun des Bedouins vit dans une misre et une famine habituelles. Il
paratra peu croyable parmi nous, mais il n'en est pas moins vrai que la
somme ordinaire des aliments de la plupart d'entre eux ne passe pas 6
onces par jour: c'est surtout chez les tribus du Nadj et de l'Hedjz,
que l'abstinence est porte  son comble. Six ou sept dattes trempes
dans du beurre fondu, quelque peu de lait doux ou caill, suffisent  la
journe d'un homme. Il se croit heureux, s'il y joint quelques pinces
de farine grossire ou une boulette de riz. La chair est rserve aux
plus grands jours de fte; et ce n'est que pour un mariage ou une mort
que l'on tue un chevreau; ce n'est qu'aux chaiks riches et gnreux
qu'il appartient d'gorger de jeunes chameaux, de manger du riz cuit
avec de la viande. Dans sa disette, le vulgaire, toujours affam, ne
ddaigne pas les plus vils aliments: de l l'usage o sont les Bedouins
de manger des sauterelles, des rats, des lzards et des serpents grills
sur des broussailles; de l leurs rapines dans les champs cultivs, et
leurs vols sur les chemins; de l aussi leur constitution dlicate, et
leur corps petit et maigre, plutt agile que vigoureux. Il y a ceci de
remarquable pour un mdecin, dans leur temprament, que leurs
dperditions en tout genre, mme en sueurs, sont trs-faibles; leur
sang est si dpouill de srosit, qu'il n'y a que la grande chaleur qui
puisse le maintenir dans sa fluidit. Cela n'empche pas qu'ils ne
soient d'ailleurs assez sains, et que les maladies ne soient plus rares
parmi eux que parmi les habitants du pays cultiv.

D'aprs ces faits, on ne jugera point que la frugalit des Arabes soit
une vertu purement de choix, ni mme de climat. Sans doute l'extrme
chaleur dans laquelle ils vivent, facilite leur abstinence, en tant 
l'estomac l'activit que le froid lui donne. Sans doute aussi l'habitude
de la dite, en empchant l'estomac de se dilater, devient un moyen de
la supporter; mais le motif principal et premier de cette habitude, est,
comme pour tous les autres hommes, la ncessit des circonstances o ils
se trouvent, soit de la part du sol, comme je l'ai expliqu, soit de la
part de leur tat social qu'il faut dvelopper.

J'ai dja dit que les Arabes-Bedouins taient diviss par tribus, qui
constituent autant de peuples particuliers. Chacune de ces tribus
s'approprie un terrain qui forme son domaine; elles ne diffrent  cet
gard des nations agricoles, qu'en ce que ce terrain exige une tendue
plus vaste, pour fournir  la subsistance des troupeaux pendant toute
l'anne. Chacune de ces tribus compose un ou plusieurs camps qui sont
rpartis sur le pays, et qui en parcourent successivement les parties 
mesure que les troupeaux les puisent: de l il arrive que sur un grand
espace il n'y a jamais d'habits que quelques points qui varient d'un
jour  l'autre; mais comme l'espace entier est ncessaire  la
subsistance annuelle de la tribu, quiconque y empite, est cens violer
la proprit; ce qui ne diffre point encore du droit public des
nations. Si donc une tribu ou ses sujets entrent sur un terrain
tranger, ils sont traits en voleurs, en ennemis, et il y a guerre. Or,
comme les tribus ont entre elles des affinits par alliance de sang ou
par conventions, il s'ensuit des ligues qui rendent les guerres plus ou
moins gnrales. La manire d'y procder est trs-simple. Le dlit
connu, l'on monte  cheval, l'on cherche l'ennemi, l'on se rencontre, on
parlemente; souvent on se pacifie, sinon l'on s'attaque par pelotons ou
par cavaliers; on s'aborde ventre  terre, la lance baisse; quelquefois
on la darde, malgr sa longueur, sur l'ennemi qui fuit: rarement la
victoire se dispute; le premier choc la dcide; les vaincus fuient 
bride abattue sur la plaine rase du dsert. Ordinairement la nuit les
drobe au vainqueur. La tribu qui a du dessous lve le camp, s'loigne 
marche force, et cherche un asile chez les allis. L'ennemi satisfait
pousse les troupeaux plus loin, et les fuyards reviennent  leur
domaine. Mais, du meurtre de ces combats, il reste des motifs de haine
qui perptuent les dissensions. L'intrt de la sret commune  ds
long-temps tabli chez les Arabes une loi gnrale, qui veut que le sang
de tout homme tu soit veng par celui de son meurtrier; c'est ce qu'on
appelle le _tr_ ou _talion_: le droit en est dvolu au plus proche
parent du mort. Son honneur devant tous les Arabes y est tellement
compromis, que s'il nglige de prendre son _talion_, il est  jamais
deshonor. En consquence, il pie l'occasion de se venger; si son
ennemi prit par des causes trangres, il ne se tient point satisfait,
et sa vengeance passe sur le plus proche parent. Ces haines se
transmettent comme un hritage du pre aux enfants, et ne cessent que
par l'extinction de l'une des races,  moins que les familles ne
s'accordent en sacrifiant le coupable, ou en _rachetant le sang_ pour un
prix convenu en argent ou en troupeaux. Hors cette satisfaction, il n'y
a ni paix, ni trve, ni alliance entre elles, ni mme quelquefois entre
les tribus rciproques: _Il y a du sang entre nous_, se dit-on en toute
affaire; et ce mot est une barrire insurmontable. Les accidents s'tant
multiplis par le laps de temps, il est arriv que la plupart des tribus
ont des querelles, et qu'elles vivent dans un tat habituel de guerre;
ce qui, joint  leur genre de vie, fait des Bedouins un peuple
militaire, sans qu'ils soient nanmoins avancs dans la pratique de cet
art. La disposition de leurs camps est un _rond_ assez irrgulier,
form par une seule ligne de tentes plus ou moins espaces. Ces tentes,
tissues de poil de chvre ou de chameau, sont noires ou brunes,  la
diffrence de celles des Turkmans, qui sont blanchtres. Elles sont
tendues sur 3 ou 5 piquets de 5  6 pieds de hauteur seulement, ce qui
leur donne un air trs-cras; dans le lointain, un tel camp ne parat
que comme des taches noires; mais l'oeil perant des Bedouins ne s'y
trompe pas. Chaque tente, habite par une famille, est partage par un
rideau en deux portions, dont l'une n'appartient qu'aux femmes. L'espace
vide du grand _rond_ sert  parquer chaque soir les troupeaux. Jamais il
n'y a de retranchement; les seules gardes avances et les patrouilles
sont des chiens; les chevaux restent sells, et prts  monter  la
premire alarme; mais comme il n'y a ni ordre ni distribution, ces
camps, dja faciles  surprendre, ne seraient d'aucune dfense en cas
d'attaque: aussi arrive-t-il chaque jour des accidents, des enlvements
de bestiaux; et cette guerre de maraude est une de celles qui occupent
davantage les Arabes.

Les tribus qui vivent dans le voisinage des Turks, ont une position
encore plus orageuse: en effet, ces trangers s'arrogeant,  titre de
conqute, la proprit de tout le pays, ils traitent les Arabes comme
des vassaux rebelles, ou des ennemis inquiets et dangereux. Sur ce
principe, ils ne cessent de leur faire une guerre sourde ou dclare.
Les pachas se font une tude de profiter de toutes les occasions de les
troubler. Tantt ils leur contestent un terrain qu'ils leur ont lou;
tantt ils exigent un tribut dont on n'est pas convenu. Si l'ambition ou
l'intrt divise une famille de chaiks, ils secourent tour  tour l'un
et l'autre parti, et finissent par les ruiner tous les deux. Souvent ils
font empoisonner ou assassiner les chefs dont ils redoutent le courage
ou l'esprit, fussent-ils mme leurs allis. De leur ct, les Arabes
regardant les Turks comme des usurpateurs et des tratres, ne cherchent
que les occasions de leur nuire. Malheureusement le fardeau tombe plus
sur les innocents que sur les coupables: ce sont presque toujours les
paysans qui paient les dlits des gens de guerre. A la moindre alarme,
on coupe leurs moissons, on enlve leurs troupeaux, on intercepte les
communications et le commerce: les paysans crient aux voleurs, et ils
ont raison; mais les Bedouins rclament le droit de la guerre, et
peut-tre n'ont-ils pas tort. Quoi qu'il en soit, ces dprdations
tablissent entre les Bdouins et les habitants du pays cultiv, une
msintelligence qui les rend mutuellement ennemis.

Telle est la situation des Arabes  l'extrieur. Elle est sujette  de
grandes vicissitudes, selon la bonne ou mauvaise conduite des chefs.
Quelquefois une tribu faible s'lve et s'agrandit, pendant qu'une
autre, d'abord puissante, dcline ou mme s'anantit; non que tous ses
membres prissent, mais parce qu'ils s'incorporent  une autre; et ceci
tient  la constitution intrieure des tribus. Chaque tribu est compose
d'une ou de plusieurs familles principales, dont les membres portent le
titre de _chaiks_ ou _seigneurs_. Ces familles reprsentent assez bien
les _patriciens_ de Rome, et les _nobles_ de l'Europe. L'un de ces
chaiks commande en chef  tous les autres; c'est le gnral de cette
petite arme. Quelquefois il prend le titre d'_mir_, qui signifie
_commandant_ et prince. Plus il a de parens, d'enfants et d'allis, plus
il est fort et puissant. Il y joint des serviteurs qu'il s'attache d'une
manire spciale, en fournissant  tous leurs besoins. Mais en outre, il
se range autour de ce chef de petites familles qui, n'tant point assez
fortes pour vivre indpendantes, ont besoin de protection et d'alliance.
Cette runion s'appelle _qbil_ ou _tribu_. On la distingue d'une autre
par le nom de son chef, ou par celui de la famille commandante. Quand on
parle de ses individus en gnral, on les appelle _enfants_ d'un tel,
quoiqu'ils ne soient pas rellement tous de son sang, et que lui-mme
soit un homme mort depuis long-temps. Ainsi l'on dit: _beni Temn_,
_ould Ta_; les enfants de _Temn_ et de _Ta_. Cette faon de
s'exprimer est mme passe par mtaphore aux noms de pays; la phrase
ordinaire pour en dsigner les habitants, est de dire _les enfants de
tel lieu_. Ainsi les Arabes disent _ould Masr_, les gyptiens; _ould
Chm_, les Syriens; ils diraient _ould Fransa_, les Franais; _ould
Mosqou_, les Russes; ce qui n'est pas sans importance pour l'histoire
ancienne.

Le gouvernement de cette socit est tout  la fois rpublicain,
aristocratique et mme despotique, sans tre dcidment aucun de ces
tats. Il est rpublicain, parce que le peuple y a une influence
premire dans toutes les affaires, et que rien ne se fait sans un
consentement de majorit. Il est aristocratique, parce que les familles
des _chaiks_ ont quelques-unes des prrogatives que la force donne
partout. Enfin il est despotique, parce que le _chaik_ principal a un
pouvoir indfini et presque absolu. Quand c'est un homme de caractre,
il peut porter son autorit jusqu' l'abus; mais dans cet abus mme il
est des bornes que l'tat des choses rend assez troites. En effet, si
un chef commettait une grande injustice; si, par exemple, il tuait un
Arabe, il lui serait presque impossible d'en viter la peine: le
ressentiment de l'offense n'aurait nul respect pour son titre; il
subirait le _talion_; et s'il ne payait pas le sang, il serait
infailliblement assassin; ce qui serait facile, vu la vie simple et
prive des chaiks dans le camp. S'il fatigue ses sujets par sa duret,
ils l'abandonnent, et passent dans une autre tribu. Ses propres parents
profitent de ses fautes, pour le dposer et s'tablir  sa place. Il n'a
point contre eux la ressource des troupes trangres; ses sujets
communiquent entre eux trop aisment, pour qu'il puisse les diviser
d'intrt et se faire une faction subsistante. D'ailleurs, comment la
soudoyer, puisqu'il ne retire de la tribu aucune espce d'impt; que la
plupart de ses sujets sont borns au plus juste ncessaire, et qu'il est
rduit lui-mme  des proprits assez mdiocres et dja charges de
grosses dpenses?

En effet, c'est le chaik principal qui, dans toute tribu, est charg de
dfrayer les allants et les venants; c'est lui qui reoit les visites
des allis et de quiconque a des affaires. Sur le prolongement de sa
tente, est un grand pavillon qui sert d'hospice  tous les trangers et
aux passants. C'est l que se tiennent les assembles frquentes des
chaiks et des notables, pour dcider des campements, des dcampements,
de la paix, de la guerre, des dmls avec les gouverneurs turks et les
villages, des procs et querelles des particuliers, etc. A cette foule
qui se succde, il faut donner le caf, le pain cuit sous la cendre, le
riz et quelquefois le chevreau ou le chameau rti; en un mot, il faut
tenir table ouverte; et il est d'autant plus important d'tre gnreux,
que cette gnrosit porte sur des objets de ncessit premire. Le
crdit et la puissance dpendent de l: l'Arabe affam place avant toute
vertu la libralit qui le nourrit; et ce prjug n'est pas sans
fondement; car l'exprience a prouv que les _chaiks_ avares n'taient
jamais des hommes  grandes vues: de l ce proverbe, aussi juste que
prcis: _Main serre, coeur troit_. Pour subvenir  ces dpenses, le
_chaik_ n'a que ses troupeaux, quelquefois des champs ensemencs, le
casuel des pillages avec les pages des chemins; et tout cela est born.
Celui chez qui je me rendis sur la fin de 1784, dans le pays de Gaz,
passait pour le plus puissant des cantons: cependant il ne m'a pas paru
que sa dpense ft suprieure  celle d'un gros fermier: son mobilier,
consistant en quelques pelisses, en tapis, en armes, en chevaux et en
chameaux, ne peut s'valuer  plus de 50,000 livres; et il faut observer
que dans ce compte, quatre juments de race sont portes  6,000 livres,
et chaque tte de chameau  10 louis. On ne doit donc pas, lorsqu'il
s'agit des Bedouins, attacher nos ides ordinaires aux mots de _prince_
et de _seigneur_: on se rapprocherait beaucoup plus de la vrit en les
comparant aux bons fermiers des pays de montagnes, dont ils ont la
simplicit dans les vtements comme dans la vie domestique et dans les
moeurs. Tel chaik qui commande  500 chevaux, ne ddaigne pas de seller
et de brider le sien, de lui donner l'orge et la paille hache. Dans sa
tente, c'est sa femme qui fait le caf, qui bat la pte, qui fait cuire
la viande. Ses filles et ses parentes lavent le linge, et vont, la
cruche sur la tte et le voile sur le visage, puiser l'eau  la
fontaine: c'est prcisment l'tat dpeint par Homre, et par la Gense
dans l'histoire d'Abraham. Mais il faut avouer qu'on a de la peine 
s'en faire une juste ide, quand on ne l'a pas vu de ses propres yeux.

La simplicit, ou, si l'on veut, la pauvret du commun des Bedouins, est
proportionne  celle de leurs chefs. Tous les biens d'une famille
consistent en un mobilier, dont voici  peu prs l'inventaire: quelques
chameaux mles et femelles, des chvres, des poules, une jument et son
harnais, une tente, une lance de treize pieds de long, un sabre courbe,
un fusil rouill  pierre ou  rouet, une pipe, un moulin portatif, une
marmite, un seau de cuir, une polette  griller le caf, une natte,
quelques vtements, un manteau de laine noire; enfin, pour tous bijoux,
quelques anneaux de verre ou d'argent que la femme porte aux jambes et
au bras. Si rien de tout cela ne manque, le mnage est riche. Ce qui
manque au pauvre, et ce qu'il dsire le plus, est la jument: en effet,
cet animal est le grand moyen de fortune; c'est avec la jument que le
Bedouin va en course contre les tribus ennemies, ou en maraude dans les
campagnes et sur les chemins. La jument est prfre au cheval, parce
qu'elle ne hennit point, parce qu'elle est plus docile, et qu'elle a du
lait qui, dans l'occasion, apaise la soif et mme la faim de son
matre.

Ainsi restreints au plus troit ncessaire, les Arabes ont aussi peu
d'industrie que de besoins; tous leurs arts se rduisent  ourdir des
tentes grossires,  faire des nattes et du beurre. Tout leur commerce
consiste  changer des chameaux, des chevreaux, des chevaux mles et
des laitages, contre des armes, des vtements, quelque peu de riz ou de
bl, et contre de l'argent qu'ils enfouissent. Leurs sciences sont
absolument nulles; ils n'ont aucune ide ni de l'astronomie, ni de la
gomtrie, ni de la mdecine. Ils n'ont aucun livre, et rien n'est si
rare, mme parmi les chaiks, que de savoir lire. Toute leur littrature
consiste  rciter des contes et des histoires, dans le genre des _Mille
et une nuits_. Ils ont une passion particulire pour ces narrations;
elles remplissent une grande partie de leurs loisirs, qui sont
trs-longs. Le soir ils s'asseyent  terre  la porte des tentes, ou
sous leur couvert, s'il fait froid, et l, rangs en cercle autour d'un
petit feu de fiente, la pipe  la bouche, et les jambes croises, ils
commencent d'abord par rver en silence, puis,  l'improviste, quelqu'un
dbute par un _il y avait au temps pass_, et il continue jusqu' la fin
les aventures d'un jeune chaik et d'une jeune Bedouine: il raconte
comment le jeune homme aperut d'abord sa matresse  la drobe, et
comme il en devint perdument amoureux; il dpeint trait par trait la
jeune beaut, vante ses yeux noirs, grands et doux comme ceux d'une
gazelle; son regard mlancolique et passionn; ses sourcils courbs
comme deux arcs d'bne; sa taille droite et souple comme une lance: il
n'omet ni sa dmarche lgre comme celle d'une _jeune pouline_, ni ses
paupires noircies de _kohl_, ni ses lvres peintes de bleu, ni ses
ongles teints de _henn_ couleur d'or, ni sa gorge semblable  une
couple de grenades, ni ses paroles douces comme le miel. Il conte le
martyre du jeune amant, _qui se consume tellement de dsirs et d'amour,
que son corps ne donne plus d'ombre_. Enfin, aprs avoir dtaill ses
tentatives pour voir sa matresse, les obstacles des parents, les
enlvements des ennemis, la captivit survenue aux deux amants, etc., il
termine,  la satisfaction de l'auditoire, par les ramener unis et
heureux  la tente paternelle; et chacun de payer  son loquence le _ma
cha allah_[209] qu'il a mrit. Les Bedouins ont aussi des chansons
d'amour, qui ont plus de naturel et de sentiment que celles des Turks et
des habitants des villes; sans doute parce que ceux-l ayant des moeurs
chastes, connaissent l'amour; pendant que ceux-ci, livrs  la dbauche,
ne connaissent que la jouissance.

En considrant que la condition des Bedouins, surtout dans l'intrieur
du dsert, ressemble  beaucoup d'gards  celle des sauvages de
l'Amrique, je me suis quelquefois demand pourquoi ils n'avaient point
la mme frocit; pourquoi, prouvant de grandes disettes, l'usage de la
chair humaine tait inou parmi eux; pourquoi, en un mot, leurs moeurs
sont plus douces et plus sociables. Voici les raisons que me donne
l'analyse des faits.

Il semblerait d'abord que l'Amrique tant riche en pturages, en lacs
et en forts, ses habitants dussent avoir plus de facilit pour la vie
pastorale que pour toute autre. Mais si l'on observe que ces forts, en
offrant un refuge ais aux animaux, les soustraient au pouvoir de
l'homme, on jugera que le sauvage a t conduit par la nature du sol, 
tre chasseur, et non pasteur. Dans cet tat, toutes ses habitudes ont
concouru  lui donner un caractre violent. Les grandes fatigues de la
chasse ont endurci son corps; les faims extrmes, suivies tout--coup de
l'abondance du gibier, l'ont rendu vorace. L'habitude de verser du sang
et de dchirer sa proie, l'a familiaris avec le meurtre et avec le
spectacle de la douleur. Si la faim l'a perscut, il a dsir la chair;
et trouvant  sa porte celle de son semblable, il a d en manger; il a
pu se rsoudre  le tuer pour s'en repatre. La premire preuve faite,
il s'en est fait une habitude; il est devenu anthropophage,
sanguinaire, atroce; et son ame a pris l'insensibilit de tous ses
organes.

La position de l'Arabe est bien diffrente. Jet sur de vastes plaines
rases, sans eau, sans forts, il n'a pu, faute de gibier et de poisson,
tre chasseur ou pcheur. Le chameau a dtermin sa vie au genre
pastoral, et tout son caractre s'en est compos. Trouvant sous sa main
une nourriture lgre, mais suffisante et constante, il a pris
l'habitude de la frugalit; content de son lait et de ses dattes, il n'a
point dsir la chair, il n'a point vers le sang: ses mains ne se sont
point accoutumes au meurtre, ni ses oreilles aux cris de la douleur: il
a conserv un coeur humain et sensible.

Lorsque ce sauvage pasteur connut l'usage du cheval, son tat changea un
peu de forme. La facilit de parcourir rapidement de grands espaces le
rendit vagabond: il tait avide par disette, il devint voleur par
cupidit; et tel est rest son caractre. Pillard plutt que guerrier,
l'Arabe n'a point un courage sanguinaire; il n'attaque que pour
dpouiller; et si on lui rsiste, il ne juge pas qu'un peu de butin
vaille la peine de se faire tuer. Il faut verser son sang pour
l'irriter; mais alors on le trouve aussi opinitre  se venger, qu'il a
t prudent  se compromettre.

On a souvent reproch aux Arabes cet esprit de rapine; mais, sans
vouloir l'excuser, on ne fait point assez d'attention qu'il n'a lieu
que pour l'tranger rput ennemi, et par consquent il est fond sur le
droit public de la plupart des peuples. Quant  l'intrieur de leur
socit, il y rgne une bonne foi, un dsintressement, une gnrosit
qui feraient honneur aux hommes les plus civiliss. Quoi de plus noble
que ce droit d'asile tabli chez toutes les tribus! Un tranger, un
ennemi mme, a-t-il touch la tente du Bedouin, sa personne devient,
pour ainsi dire, inviolable. Ce serait une lchet, une honte ternelle,
de satisfaire mme une juste vengeance aux dpens de l'hospitalit. Le
Bedouin a-t-il consenti  _manger le pain et le sel_ avec son hte, rien
au monde ne peut le lui faire trahir. La puissance du sultan ne serait
pas capable de retirer un rfugi[210] d'une tribu,  moins de
l'exterminer tout entire. Ce Bedouin, si avide hors de son camp, n'y a
pas plus tt remis le pied, qu'il devient libral et gnreux. Quelque
peu qu'il ait, il est toujours prt  le partager. Il a mme la
dlicatesse de ne pas attendre qu'on le lui demande: s'il prend son
repas, il affecte de s'asseoir  la porte de sa tente, afin d'inviter
les passants; sa gnrosit est si vraie, qu'il ne la regarde pas comme
un mrite, mais comme un devoir: aussi prend-il sur le bien des autres
le droit qu'il leur donne sur le sien. A voir la manire dont en usent
les Arabes entre eux, on croirait qu'ils vivent en communaut de biens.
Cependant ils connaissent la proprit; mais elle n'a point chez eux
cette duret que l'extension des faux besoins du luxe lui a donne chez
les peuples agricoles. On pourra dire qu'ils doivent cette modration 
l'impossibilit de multiplier beaucoup leurs jouissances; mais si les
vertus de la foule des hommes ne sont dues qu' la ncessit des
circonstances, peut-tre les Arabes n'en sont-ils pas moins dignes
d'estime: ils sont du moins heureux que cette ncessit tablisse chez
eux un tat de choses qui a paru aux plus sages lgislateurs la
perfection de la police, je veux dire une sorte d'galit ou de
rapprochement dans le partage des biens et l'ordre des conditions. Priv
d'une multitude de jouissances que la nature a prodigues  d'autres
pays, ils ont moins de moyens de se corrompre et de s'avilir. Il est
moins facile  leurs chaiks de se former une faction qui asservisse et
appauvrisse la masse de la nation. Chaque individu pouvant se suffire 
lui-mme, en garde mieux son caractre, son indpendance; et la pauvret
particulire devient la cause et le garant de la libert publique.

Cette libert s'tend jusque sur les choses de religion: il y a cette
diffrence remarquable entre les Arabes des villes et ceux du dsert,
que pendant que les premiers portent le double joug du despotisme
politique et du despotisme religieux, ceux-l vivent dans une franchise
absolue de l'un et de l'autre: il est vrai que sur les frontires des
Turks, les Bedouins gardent par politique des apparences musulmanes;
mais elles sont si peu rigoureuses, et leur dvotion est si relche,
qu'ils passent gnralement pour des infidles, sans loi et sans
prophtes. Ils disent mme assez volontiers que la religion de Mahomet
n'a point t faite pour eux: Car, ajoutent-ils, comment faire des
ablutions, puisque nous n'avons point d'eau? Comment faire des aumnes,
puisque nous ne sommes pas riches? Pourquoi jener le ramadan, puisque
nous jenons toute l'anne? Et pourquoi aller  la Mekke, si Dieu est
partout? Du reste, chacun agit et pense comme il veut, et il rgne chez
eux la plus parfaite tolrance. Elle se peint trs-bien dans un propos
que me tenait un jour un de leurs chaiks, nomm _Ahmed_, fils de
_Bhir_, chef de la tribu des _Ouahidi_. Pourquoi, _me disait ce
chaik_, veux-tu retourner chez les Francs? Puisque tu n'as pas
d'aversion pour nos moeurs, puisque tu sais porter la lance et courir un
cheval comme un Bedouin, reste parmi nous. Nous te donnerons des
pelisses, une tente, une honnte et jeune Bdouine, et une bonne jument
de race. Tu vivras dans notre maison.... Mais ne sais-tu pas, _lui
rpondis-je_, que n parmi les Francs, j'ai t lev dans leur
religion? Comment les Arabes verront-ils un _infidle_, ou que
penseront-ils d'un _apostat_?.... Et toi-mme, _rpliqua-t-il_, ne
vois-tu pas que les Arabes vivent sans soucis du prophte et du _livre_
(le Qran)? Chacun parmi nous suit la route de sa conscience. Les
actions sont devant les hommes; mais la religion est devant Dieu. Un
autre chaik, conversant un jour avec moi, m'adressa par mgarde la
formule triviale: _coute, et prie sur le prophte;_ au lieu de la
rponse ordinaire, _J'ai pri;_ je rpondis en souriant: _J'coute_. Il
s'aperut de sa mprise, et sourit  son tour. Un Turk de Jrusalem qui
tait prsent, prit la chose plus srieusement. O chaik, _lui dit-il,_
comment peux-tu adresser les paroles des vrais croyants  un infidle?
_La langue est lgre_, rpondit le chaik, _encore que le coeur soit
blanc_ (pur); _mais toi qui connais les coutumes des Arabes, comment
peux-tu offenser un tranger avec qui nous avons mang le pain et le
sel?_ Puis se tournant vers moi: _Tous ces peuples du Frankestan dont tu
m'as parl, qui sont hors de la loi du prophte, sont-ils plus nombreux
que les musulmans? On pense_, lui rpondis-je, _qu'ils sont 5 ou 6 fois
plus nombreux, mme en comptant les Arabes.... Dieu est juste_,
reprit-il, _il psera dans ses balances_[211].

Il faut l'avouer, il est peu de nations polices qui aient une morale
aussi gnralement estimable que les Arabes bedouins; et il est
remarquable que les mmes vertus se retrouvent presque galement chez
les hordes turkmanes, et chez les Kourdes; en sorte qu'elles semblent
attaches  la vie pastorale. Il est d'ailleurs singulier que ce soit
chez ce genre d'hommes que la religion a le moins dformes extrieures,
au point que l'on n'a jamais vu chez les Bedouins, les Turkmans, ou les
Kourdes, ni prtres, ni temples, ni culte rgulier. Mais il est temps de
continuer la description des autres peuples de la Syrie, et de porter
nos considrations sur un tat social tout diffrent de celui que nous
quittons, sur l'tat des peuples agricoles et sdentaires.




CHAPITRE III.

Des peuples agricoles de la Syrie.




 I.

Des Ansri.


Le premier peuple agricole qu'il faut distinguer dans la Syrie du reste
de ses habitants, est celui que l'on appelle dans le pays du nom pluriel
d'_Ansri_, rendu sur les cartes de Delisle par celui d'_Ensyriens_, et
sur celles de d'Anville par celui de _Nassaris_. Le terrain qu'occupent
ces _Ansri_, est la chane de montagnes qui s'tend depuis _Antki_,
jusqu'au ruisseau dit _Nahr-el-Kbir_, ou la _Grande rivire_. Leur
origine est un fait historique peu connu, et cependant assez instructif.
Je vais le rapporter tel que le cite un crivain qui a puis aux sources
primitives[212].

L'an des Grecs 1202 (c'est--dire, 891 de J-C.), il y avait dans les
environs de Koufa, au village de _Nasar_, un vieillard que ses jenes,
ses prires assidues et sa pauvret faisaient passer pour un saint:
plusieurs gens du peuple s'tant dclars ses partisans, il choisit
parmi eux 12 sujets pour rpandre sa doctrine. Mais le commandant du
lieu, alarm de ses mouvements, fit saisir le vieillard, et le fit
mettre en prison. Dans ce revers, son tat toucha une fille esclave du
gelier, et elle se proposa de le dlivrer. Il s'en prsenta bientt une
occasion qu'elle ne manqua pas de saisir. Un jour que le gelier s'tait
couch ivre, et dormait d'un profond sommeil, elle prit tout doucement
les clefs qu'il tenait sous son oreiller, et aprs avoir ouvert la porte
au vieillard, elle vint les remettre en place, sans que son matre s'en
aperut: le lendemain, lorsque le geolier vint pour visiter son
prisonnier, il fut d'autant plus tonn de trouver le lieu vide, qu'il
ne vit aucune trace de violence. Il crut alors que le vieillard avait
t dlivr par un ange, et il s'empressa de rpandre ce bruit pour
viter la rprhension qu'il mritait. De son ct, le vieillard raconta
la mme chose  ses disciples, et il se livra plus que jamais  la
prdication de ses ides. Il crivit mme un livre dans lequel on lit
entre autres choses: _Moi un tel, du village de Nasar, j'ai vu Christ,
qui est la parole de Dieu, qui est Ahmad, fils de Mohammad, fils de
Hanafa, de la race d'Ali, qui est aussi Gabriel; et il m'a dit_: _Tu es
celui qui lit (avec intelligence)_; _tu es l'homme qui dit vrai; tu es
le chameau qui prserve les fidles de la colre; tu es la bte de
charge qui porte leur fardeau; tu es l'esprit (saint), et Jean, fils de
Zacharie. Va, et prche aux hommes qu'ils fassent_ 4 _gnuflexions en
priant;  savoir, deux avant le lever du soleil, et deux avant son
coucher, en tournant le visage vers Jrusalem; et qu'ils disent trois
fois_: _Dieu tout-puissant, Dieu trs-haut, Dieu trs-grand; qu'ils
n'observent plus que la_ 2^{e} _et_ 3^{e} _fte; qu'ils ne jenent que
deux jours par an; qu'ils ne se lavent point le prpuce, et qu'ils ne
boivent point de bire, mais du vin tant qu'il en voudront; enfin,
qu'ils s'abstiennent de la chair des btes carnassires._ Ce vieillard
tant pass en Syrie, rpandit ces opinions chez les gens de la
campagne et du peuple, qui le crurent en foule; et aprs quelques
annes, il s'vada, sans qu'on ait su ce qu'il devint.

Telle fut l'origine de ce _Ansriens_, qui se trouvrent, pour la
plupart, tre des habitants de ces montagnes dont nous avons parl. Un
peu plus d'un sicle aprs cette poque, les Croiss portant la guerre
dans ces cantons, et marchant de _Marrah_ par l'Oronte vers le Liban,
rencontrrent de ces _Nasirens_, dont ils turent un grand nombre.
Guillaume de Tyr[213], qui rapporte ce fait, les confond avec les
_assassins_, et peut-tre ont-ils eu des traits communs. Quant  ce
qu'il ajoute que le terme _assassins_ avait cours chez les Francs comme
chez les Arabes, sans pouvoir en expliquer l'origine, il est facile d'en
rsoudre le problme. Dans l'usage vulgaire de la langue arabe,
_Hasssin_[214] signifie _des voleurs de nuit_, des gens qui tuent _en
guet-apens_; on emploie ce terme encore aujourd'hui dans ce sens au
Kaire et dans la Syrie: par cette raison il convint aux _Btniens_, qui
tuaient par surprise; les Croiss qui le trouvrent en Syrie au moment
que cette secte faisait le plus de bruit, durent en adopter l'usage. Ce
qu'ils ont racont du _vieux de la Montagne_, est une mauvaise
traduction de la phrase _Chaik-el-Djebal_, qu'il faut expliquer
_seigneur des montagnes_; et par-l, les Arabes ont dsign le chef des
_Btniens_, dont le sige principal tait  l'orient du _Kourdestan_,
dans les _montagnes_ de l'ancienne Mdie.

Les _Ansri_ sont, comme je l'ai dit, diviss en plusieurs peuplades ou
sectes; on y distingue les _Chamsis_, ou adorateurs du _soleil_; les
_Kelb_, ou adorateurs du _chien_; et les _Quadmousi_, qu'on assure
rendre un culte particulier  l'organe qui, dans les femmes, correspond
 _Priape_[215]. Niebuhr,  qui l'on a fait les mmes rcits qu' moi,
n'a pu les croire, _parce que_, dit-il, _il n'est pas probable que des
hommes se dgradent  ce point_; mais cette manire de raisonner est
dmentie, et par l'histoire de tous les peuples, qui prouve que l'esprit
humain est capable des carts les plus extravagants, et mme par l'tat
actuel de la plupart des pays, et surtout de ceux de l'Orient, o l'on
trouve un degr d'ignorance et de crdulit propre  recevoir ce qu'il y
a de plus absurde. Les cultes bizarres dont nous parlons, sont d'autant
plus croyables chez les _Ansri_, qu'ils paraissent s'y tre conservs
par une transmission continue des sicles anciens o ils rgnrent. Les
historiens[216] remarquent que malgr le voisinage d'Antioche, le
christianisme ne pntra qu'avec la plus grande peine dans ces cantons;
il y comptait peu de proslytes, mme aprs le rgne de Julien: de l,
jusqu' l'invasion des Arabes, il eut peu le temps de s'tablir; car il
n'en est pas toujours des rvolutions d'opinions dans les campagnes
comme dans les villes. Dans celles ci, la communication facile et
continue rpand plus promptement les ides, et dcide en peu de temps de
leur sort par une chute ou un triomphe marqu. Les progrs que cette
religion put faire chez ces montagnards grossiers, ne servirent qu'
aplanir les routes au mahomtisme, plus analogue  leurs gots; et il
rsulta des dogmes anciens et modernes, un mlange informe auquel le
vieillard de _Nasar_ dut son succs. Cent cinquante ans aprs lui,
_Mohammad-el-Dourzi_ ayant  son tour fait une secte, les _Ansriens_
n'en admirent point le principal article, qui tait la divinit du
_kalife Hakem_: par cette raison, ils sont demeurs distincts des
Druzes, quoiqu'ils aient d'ailleurs divers traits de ressemblance avec
eux. Plusieurs des _Ansri_ croient  la mtempsycose; d'autres
rejettent l'immortalit de l'ame; et en gnral, dans l'anarchie civile
et religieuse, dans l'ignorance et la grossiret qui rgnent chez eux,
ces paysans se font telles ides qu'ils jugent  propos, et suivent la
secte qui leur plat, ou n'en suivent point du tout.

Leurs pays est divis en 3 districts principaux, tenus  _ferme_ par des
_chefs_ appels _Moqaddamim_. Ils reportent leur tribut au pacha de
Tripoli, dont ils reoivent leur titre chaque anne. Leurs montagnes
sont communment moins escarpes que celles du Liban; elles sont en
consquence plus propres  la culture, mais aussi elles sont plus
ouvertes aux Turks; et c'est par cette raison sans doute qu'avec une
plus grande fcondit en grain, en tabac  fumer, en vigne et en olives,
elles sont cependant moins peuples que celles de leurs voisins les
Maronites et les Druzes, dont il faut nous occuper.




 II.

Des Maronites.


Entre les _Ansri_ au nord, et les _Druzes_ au midi, habite un petit
peuple connu ds long-temps sous le nom de _Maourn_, ou _Maronites_.
Leur origine premire, et la nuance qui les distingue des _Latins_, dont
ils suivent la communion, ont t longuement discutes par des crivains
ecclsiastiques; ce qu'il y a de plus clair et de plus intressant dans
ces questions, peut se rduire  ce qui suit.

Sur la fin du sixime sicle de l'glise, lorsque l'esprit rmitique
tait encore dans la ferveur de la nouveaut, vivait sur les bords de
l'_Oronte_ un nomm _Mroun_, qui, par ses jenes, sa vie solitaire et
ses austrits, s'attira la considration du peuple d'alentour. Il
parat que dans les querelles qui dja rgnaient entre Rome et
Constantinople, il employa son crdit en faveur des Occidentaux. Sa
mort, loin de refroidir ses partisans, donna une nouvelle force  leur
zle: le bruit se rpandit qu'il se faisait des miracles prs de son
corps: et sur ce bruit, il s'assembla de _Kinsrin_, d'_Aousem_ et
autres lieux, des gens qui lui dressrent, dans _Hama_, une chapelle et
un tombeau; bientt mme il s'y forma un couvent qui prit une grande
clbrit dans toute cette partie de la Syrie. Cependant les querelles
des deux mtropoles s'chauffrent, et tout l'empire partagea les
dissensions des prtres et des princes. Les affaires en taient  ce
point, lorsque sur la fin du 7^{e} sicle, un moine du couvent de Hama,
nomm _Jean le Maronite_, parvint, par son talent pour la prdication, 
se faire considrer comme un des plus fermes appuis de la cause des
_Latins_ ou partisans du pape. Leurs adversaires, les partisans de
l'empereur, nomms par cette raison _melkites_, c'est--dire
_royalistes_, faisaient alors de grands progrs dans le Liban. Pour s'y
opposer avec succs, les Latins rsolurent d'y envoyer _Jean le
Maronite_; en consquence, ils le prsentrent  l'agent du pape, 
Antioche, lequel, aprs l'avoir sacr vque de _Djebail_, l'envoya
prcher dans ces contres. Jean ne tarda pas  rallier ses partisans et
 en augmenter le nombre; mais travers par les intrigues et mme par
les attaques ouvertes des melkites, il jugea ncessaire d'opposer la
force  la force; il rassembla tous les Latins, et il s'tablit avec eux
dans le Liban, o ils formrent une socit indpendante pour l'tat
civil comme pour l'tat religieux. C'est ce qu'indiqu un historien du
Bas-Empire[217], en ces termes: L'an 8 de Constantin Pogonat (676 de
Jsus-Christ), les _Mardates_ s'tant attroups, s'emparrent du Liban,
qui devint le refuge des vagabonds, des esclaves et de toute sorte de
gens. Ils s'y renforcrent au point qu'ils arrtrent les progrs des
Arabes, et qu'ils contraignirent le kalife Moouia  demander aux Grecs
une trve de 30 ans, sous l'obligation d'un tribut de 50 chevaux de
race, de 100 esclaves, et de 10,000 pices d'or.

Le nom de _mardates_ qu'emploie ici l'auteur, est un terme _syriaque_
qui signifie _rebelle_, et par son opposition  _melkite_ ou royaliste,
il prouve  la fois que le syriaque tait encore usit  cette poque,
et que le schisme qui dchirait l'empire tait autant civil que
religieux. D'ailleurs, il parat que l'origine de ces deux factions et
l'existence d'une insurrection dans ces contres, sont antrieures 
l'poque allgue; car ds les premiers temps du mahomtisme (622 de
Jsus-Christ) on fait mention de deux petits princes particuliers, dont
l'un, nomm _Youseph_, commandait  _Djebail_; et l'autre, nomm
_Kesrou_, gouvernait l'intrieur du pays, qui prit de lui le nom de
_Kesraoun_. On en cite encore aprs eux un autre qui fit une expdition
contre Jrusalem, et qui mourut trs-g  _Beskonta_[218], o il
faisait sa rsidence. Ainsi, ds avant Constantin Pogonat, ces montagnes
taient devenues l'asile des _mcontents_ ou des _rebelles_, qui
fuyaient l'intolrance des empereurs et de leurs agents. Ce fut sans
doute par cette raison, et par une analogie d'opinions, que Jean et ses
disciples s'y rfugirent; et ce fut par l'ascendant qu'ils y prirent,
ou qu'ils y avaient dja, que toute la nation se donna le nom de
_maronites_, qui n'tait point injurieux comme celui de _mardates_.
Quoi qu'il en soit, Jean ayant tabli chez ces montagnards un ordre
rgulier et militaire, leur ayant donn des armes et des chefs, ils
employrent leur libert  combattre les ennemis communs de l'empire et
de leur petit tat; bientt ils se rendirent matres de presque toutes
les montagnes jusqu' Jrusalem. Le schisme qui arriva chez les
musulmans  cette poque, facilita leurs succs: _Moouia_ rvolt 
Damas contre Ali, kalife  Koufa, se vit oblig, pour n'avoir pas deux
guerres ensemble, de faire (en 678) un trait onreux avec les Grecs.
Sept ans aprs, Abd-el-Malek le renouvela avec Justinien II, en exigeant
toutefois que l'empereur le dlivrt des Maronites. Justinien eut
l'imprudence d'y consentir, et il y ajouta la lchet de faire
assassiner leur chef par un envoy que cet homme trop gnreux avait
reu dans sa maison sous des auspices de paix. Aprs ce meurtre, cet
agent employa la sduction et l'intrigue si heureusement, qu'il emmena
12,000 hommes du pays; ce qui laissa une libre carrire aux progrs des
musulmans. Peu aprs, une autre perscution menaa les Maronites d'une
ruine entire; car le mme Justinien envoya contre eux des troupes, sous
la conduite de Marcien et de Maurice, qui dtruisirent le monastre de
Hama, et y gorgrent 500 moines. De l ils vinrent porter la guerre
jusque dans le Kesraoun; mais heureusement que sur ces entrefaites
Justinien fut dpos,  la veille de faire excuter un massacre gnral
dans Constantinople; et les Maronites, autoriss par son successeur,
ayant attaqu Maurice, taillrent son arme en pices dans un combat o
il prit lui-mme. Depuis cette poque, on les perd de vue jusqu'
l'invasion des Croiss, avec qui ils eurent tantt des alliances et
tantt des dmls: dans cet intervalle, qui fut de plus de trois
sicles, une partie de leurs possessions leur chappa, et ils furent
restreints, vers le Liban, aux bornes actuelles; sans doute mme ils
payrent des tributs lorsqu'il se trouva des gouverneurs arabes ou
turkmans assez forts pour les exiger. Ils taient dans ce cas vis--vis
du kalife d'gypte _Hakem-B'amr-Ellah_, lorsque vers l'an 1014 il cda
leur cte  un prince turkman d'Alep. Deux cents ans aprs,
_Selah-eldn_ ayant chass les Europens de ces cantons, il fallut plier
sous sa puissance, et acheter la paix par des contributions. Ce fut
alors, c'est--dire vers l'an 1215, que les Maronites effecturent avec
Rome une runion dont ils n'avaient jamais t loigns, et qui subsiste
encore. Guillaume de Tyr, qui rapporte le fait, observe qu'ils avaient
40,000 hommes en tat de porter les armes. Leur tat, assez paisible
sous les Mamlouks, fut troubl par Slim II; mais ce prince, occup par
de plus grands soins, ne se donna pas la peine de les assujettir. Cette
ngligence les enhardit; et de concert avec les Druzes et leur mir, le
clbre Fakr-el-dn, ils empitrent de jour en jour sur les Ottomans;
mais ces mouvements eurent une issue malheureuse; car Amurat III ayant
envoy contre eux Ibrahim, pacha du Kaire, ce gnral les rduisit en
1588  l'obissance, et les soumit  un tribut annuel qu'ils paient
encore.

Depuis ce temps, les pachas, jaloux d'tendre leur autorit et leurs
rapines, ont souvent tent d'introduire dans les montagnes des
Maronites leurs garnisons et leurs agas; mais toujours repousss, ils
ont t forcs de s'en tenir  la premire capitulation. La sujtion des
Maronites se borne donc  payer un tribut au pacha de Tripoli dont leur
pas relve; chaque anne il en donne la ferme  un ou plusieurs
_chaiks_[219], c'est--dire,  des _notables_ qui en font la rpartition
par districts et par villages. Cet impt est assis presque entier sur
les mriers et les vignes, qui sont les principaux et presque les seuls
objets de culture. Il varie en plus et en moins, selon la rsistance que
l'on peut opposer au pacha. Il y a aussi des douanes tablies aux bords
maritimes, tels que _Djebail_ et _Btroun_; mais cet objet n'est pas
considrable.

La forme du gouvernement n'est point fonde sur des conventions
expresses, mais seulement sur les usages et les coutumes. Cet
inconvnient et eu sans doute des long-temps de fcheux effets, s'ils
n'eussent t prvenus par plusieurs circonstances heureuses. La
premire est la religion, qui mettant une barrire insurmontable entre
les Maronites et les musulmans, a empch les ambitieux de se liguer
avec les trangers pour asservir leur nation. La deuxime est la nature
du pays, qui offrant partout de grandes dfenses, a donn  chaque
village, et presque  chaque famille, le moyen de rsister par ses
propres forces, et par consquent d'arrter l'extension d'un seul
pouvoir; enfin l'on doit compter pour une troisime raison, la faiblesse
mme de cette socit, qui depuis son origine, environne d'ennemis
puissants, n'a pu leur rsister qu'en maintenant l'union entre ses
membres; et cette union n'a lieu, comme l'on sait, qu'autant qu'ils
s'abstiennent de l'oppression les uns des autres, et qu'ils jouissent
rciproquement de la sret de leurs personnes et de leurs proprits.
C'est ainsi que le gouvernement s'est maintenu de lui-mme dans un
quilibre naturel, et que les moeurs tenant lieu de lois, les Maronites
ont t prservs jusqu' ce jour de l'oppression du despotisme et des
dsordres de l'anarchie.

On peut considrer la nation comme partage en deux classes, le _peuple_
et les _chaiks_. Par ce mot, on entend les plus _notables_ des
habitants,  qui l'anciennet de leurs familles et l'aisance de leur
fortune donnent un tat plus distingu que celui de la foule. Tous
vivent rpandus dans les montagnes par villages, par hameaux, mme par
maisons isoles; ce qui n'a pas lieu dans la plaine. La nation entire
est agricole; chacun fait valoir de ses mains le petit domaine qu'il
possde ou qu'il tient  ferme. Les chaiks mme vivent ainsi, et ils ne
se distinguent du peuple que par une mauvaise pelisse, un cheval, et
quelques lgers avantages dans la nourriture et le logement: tous
vivent frugalement, sans beaucoup de jouissances, mais aussi sans
beaucoup de privations, attendu qu'ils connaissent peu d'objets de luxe.
En gnral, la nation est pauvre, mais personne n'y manque du
ncessaire; et si l'on y voit des mendiants, ils viennent plutt des
villes de la cte que du pays mme. La proprit y est aussi sacre
qu'en Europe, et l'on n'y voit point ces spoliations ni ces avanies si
frquentes chez les Turks. On voyage de nuit et de jour avec une
scurit inconnue dans le reste de l'empire. L'tranger y trouve
l'hospitalit comme chez les Arabes; cependant l'on observe que les
Maronites sont moins gnreux, et qu'ils ont un peu le dfaut de la
lsine. Conformment aux principes du christianisme, ils n'ont qu'une
femme, qu'ils pousent souvent sans l'avoir vue, toujours sans l'avoir
frquente. Contre les prceptes de cette mme religion, ils ont admis
ou conserv l'usage arabe du _talion_, et le plus proche parent de tout
homme assassin doit le venger. Par une habitude fonde sur la dfiance
et l'tat politique du pays, tous les hommes, chaiks ou paysans,
marchent sans cesse arms du fusil et du poignard; c'est peut-tre un
inconvnient; mais il en rsulte cet avantage, qu'ils ne sont pas
novices  l'usage des armes dans les circonstances ncessaires, telles
que la dfense de leur pays contre les Turcs. Comme le pays
n'entretient point de troupes rgulires, chacun est oblig de marcher
lorsqu'il y a guerre; et si cette milice tait bien conduite, elle
vaudrait mieux que bien des troupes d'Europe. Les recensements que l'on
a eu occasion de faire dans les dernires annes, portent  trente-cinq
mille le nombre des hommes en tat de manier le fusil. Dans les rapports
ordinaires, ce nombre supposerait une population totale d'environ
105,000 ames. Si l'on y ajoute un nombre de prtres, de moines et de
religieuses, rpartis dans plus de 200 couvents; plus, le peuple des
villes maritimes, telles que _Djebail_, _Btroun_, etc, l'on pourra
porter le tout  115,000 ames.

Cette quantit, compare  la surface du pays, qui est d'environ 150
lieues carres, donne 760 habitants par lieue carre, ce qui ne laisse
pas d'tre considrable, attendu qu'une grande partie du Liban est
compose de rochers incultivables, et que le terrain, mme aux lieux
cultivs, est rude et peu fertile.

Pour la religion, les Maronites dpendent de Rome. En reconnaissant la
suprmatie du pape, leur clerg a continu, comme par le pass, d'lire
un chef qui a le titre de _batraq_ ou _patriarche_ d'Antioche. Leurs
prtres se marient comme aux premiers temps de l'glise; mais leur femme
doit tre vierge et non veuve, et ils ne peuvent passer  de secondes
noces. Ils clbrent la messe en syriaque, dont la plupart ne
comprennent pas un mot. L'vangile seul se lit  haute voix en arabe,
afin que le peuple l'entende. La communion se pratique sous les deux
espces. L'hostie est un petit pain rond, non lev, pais du doigt, et
un peu plus large qu'un cu de six livres. Le dessus porte un cachet qui
est la portion du clbrant. Le reste se coupe en petits morceaux, que
le prtre met dans le calice avec le vin, et qu'il administre  chaque
personne, au moyen d'une cuiller qui sert  tout le monde. Ces prtres
n'ont point, comme parmi nous, de bnfices ou de rentes assignes; mais
ils vivent en partie du produit de leurs messes, des dons de leurs
auditeurs, et du travail de leurs mains. Les uns exercent des mtiers;
d'autres cultivent un petit domaine; tous s'occupent pour le soutien de
leur famille et l'dification de leur troupeau. Ils sont un peu
ddommags de leur dtresse par la considration dont ils jouissent; ils
en prouvent  chaque instant des effets flatteurs pour la vanit:
quiconque les aborde, pauvre ou riche, grand ou petit, s'empresse de
leur baiser la main: ils n'oublient pas de la prsenter; et ils ne
voient pas avec plaisir les Europens s'abstenir de cette marque de
respect, qui rpugne  nos moeurs, mais qui ne cote rien aux naturels
accoutums ds l'enfance  la prodiguer. Du reste, les crmonies de la
religion ne sont pas pratiques en Europe avec plus de publicit et de
libert que dans le _Kesraoun_. Chaque village a sa chapelle, son
desservant, et chaque chapelle a sa cloche; chose inoue dans le reste
de la Turkie. Les Maronites en tirent vanit; et pour s'assurer la dure
de ces franchises, ils ne permettent  aucun musulman d'habiter parmi
eux. Ils s'arrogent aussi le privilge de porter le turban vert, qui,
hors de leurs limites, coterait la vie  un chrtien.

L'Italie ne compte pas plus d'vques que ce petit canton de la Syrie;
ils y ont conserv la modestie de leur tat primitif: on en rencontre
souvent dans les routes, monts sur une mule, suivis d'un seul
sacristain. La plupart vivent dans les couvents, o ils sont vtus et
nourris comme les simples moines. Leur revenu le plus ordinaire ne passe
pas 1,500 livres; et dans ce pays, o tout est  bon march, cette somme
suffit pour leur procurer mme l'aisance. Ainsi que les prtres, ils
sont tirs de la classe des moines; leur titre, pour tre lus, est
communment une prminence de savoir: elle n'est pas difficile 
acqurir, puisque le vulgaire des religieux et des prtres ne connat
que le catchisme et la Bible. Cependant il est remarquable que ces deux
classes subalternes sont plus difiantes par leurs moeurs et par leur
conduite; qu'au contraire les vques et le patriarche, toujours livrs
aux cabales et aux disputes de prminence et de religion, ne cessent de
rpandre le scandale et le trouble dans le pays, sous prtexte
d'exercer, selon l'ancien usage, la correction ecclsiastique: ils
s'excommunient mutuellement eux et leurs adhrents; ils suspendent les
prtres, interdisent les moines, infligent des pnitences publiques aux
laques; en un mot, ils ont conserv l'esprit brouillon et tracassier
qui a t le flau du Bas-Empire. La cour de Rome, souvent importune de
leurs dbats, tche de les pacifier, pour maintenir en ces contres le
seul asile qu'y conserve sa puissance. Il y a quelque temps qu'elle fut
oblige d'intervenir dans une affaire singulire, dont le tableau peut
donner une ide de l'esprit des Maronites.

Vers l'an 1755, il y avait dans le voisinage de la mission des jesuites,
une fille maronite, nomme _Hend_, dont la vie extraordinaire commena
de fixer l'attention du peuple. Elle jenait, elle portait le cilice,
elle avait le don des larmes; en un mot, elle avait tout l'extrieur des
anciens ermites, et bientt elle en eut la rputation. Tout le monde la
regardait comme un modle de pit, et plusieurs la rputrent pour
sainte: de l aux miracles le passage est court; et bientt en effet le
bruit courut qu'elle faisait des miracles. Pour bien concevoir
l'impression de ce bruit, il ne faut pas oublier que l'tat des esprits
dans le Liban est presque le mme qu'aux premiers sicles. Il n'y eut
donc ni incrdules ni plaisans, pas mme de _douteurs_. _Hend_ profita
de cet enthousiasme pour l'excution de ses projets; et se modelant en
apparence sur ses prdcesseurs dans la mme carrire, elle dsira
d'tre fondatrice d'un ordre nouveau. Le coeur humain a beau faire; sous
quelque forme qu'il dguise ses passions, elles sont toujours les mmes:
pour le conqurant comme pour le cnobite, c'est toujours galement
l'ambition du pouvoir; et l'orgueil de la prminence se montre mme
dans l'excs de l'humilit. Pour btir le couvent, il fallait des fonds;
la fondatrice sollicita la pit de ses partisans, et les aumnes
abondrent; elles furent telles, que l'on put lever en peu d'annes
deux vastes maisons en pierre de taille, dont la construction a d
coter quarante mille cus. Le lieu, nomm le _Kourket_, est un dos de
colline au nord-ouest d'_Antoura_, dominant  l'ouest, sur la mer qui en
est trs-voisine, et dcouvrant au sud jusqu' la rade de _Barout_,
loigne de quatre lieues. Le _Kourket_ ne tarda pas de se peupler de
moines et de religieuses. Le patriarche actuel fut le directeur-gnral;
d'autres emplois, grands et petits, furent confrs  divers prtres ou
candidats, que l'on tablit dans l'une des maisons. Tout russissait 
souhait: il est vrai qu'il mourait beaucoup de religieuses; mais on en
rejetait la faute sur l'air, et il tait difficile d'en imaginer la
vraie cause. Il y avait prs de vingt ans que _Hend_ rgnait dans ce
petit empire, quand un accident, impossible  prvoir, vint tout
renverser. Dans des jours d't, un commissionnaire venant de Damas 
Barout, fut surpris par la nuit prs de ce couvent: les portes taient
fermes, l'heure indue; il ne voulut rien troubler; et content d'avoir
pour lit un monceau de paille, il se coucha dans la cour extrieure en
attendant le jour. Il y dormait depuis quelques heures, lorsqu'un bruit
clandestin de portes et de verrous vint l'veiller. De cette porte,
sortirent trois femmes qui tenaient en main des pioches et des pelles;
deux hommes les suivaient, portant un long paquet blanc, qui paraissait
fort lourd. La troupe s'achemina vers un terrain voisin plein de pierres
et de dcombres. L, les hommes dposrent leur fardeau, creusrent un
trou o ils le mirent, recouvrirent le trou de terre qu'ils foulrent,
et aprs cette opration, rentrrent avec les femmes qui les suivirent.
Des hommes avec des religieuses, une sortie faite de nuit avec mystre,
un paquet dpos dans un trou cach, tout cela donna  penser au
voyageur. La surprise l'avait d'abord retenu en silence; bientt les
rflexions firent natre l'inquitude et la peur, et il se droba ds
l'aube du jour pour se rendre  Barout. Il connaissait dans la ville un
marchand qui depuis quelques mois avait plac ses deux filles au
_Kourket_, avec une dot de 10,000 livres. Il alla le trouver hsitant
encore, et cependant brlant d'impatience de raconter son aventure. L'on
s'assit jambes croises, l'on alluma la longue pipe, et l'on prit le
caf. Le marchand fait des questions sur le voyage; l'homme rpond
qu'il a pass la nuit prs du _Kourket_. On demande des dtails; il en
donne: enfin il s'panche, et conte ce qu'il a vu  l'oreille de son
hte. Les premiers mots tonnent celui-ci; le paquet en terre
l'inquite; bientt la rflexion vient l'alarmer. Il sait qu'une de ses
filles est malade; il observe qu'il meurt beaucoup de religieuses. Ces
penses le tourmentent; il n'ose admettre des soupons trop graves, et
il ne peut les rejeter; il monte  cheval avec un ami; ils vont ensemble
au couvent; ils demandent  voir les deux novices: elles sont malades.
Le marchand insiste, et veut qu'on les apporte; on le refuse avec
humeur: il s'opinitre; on s'obstine: alors ses soupons se tournent en
certitude. Il part le dsespoir dans le coeur, et va trouver 
_Dair-el-Qamar_, _Saad_, kiya[220] du prince _Yousef_, commandant de la
montagne. Il lui expose le fait et tous ses accessoires. Le kiya en est
frapp; il lui donne des cavaliers et un ordre d'ouvrir de gr ou de
force: le qdi se joint au marchand, et l'affaire devient juridique;
d'abord l'on fouille la terre, et l'on trouve que le paquet dpos est
un corps mort, que l'infortun pre reconnat pour sa fille cadette: on
pntre dans le couvent et l'on trouve l'autre en prison et prs
d'expirer. Elle rvla des abominations qui firent frmir, et dont elle
allait, comme sa soeur, devenir la victime. On saisit la sainte, qui
soutint son rle avec constance; l'on actionna les prtres et le
patriarche. Ses ennemis se runirent pour le perdre et profiter de sa
dpouille: il fut suspendu, dpos. L'affaire a t port en 1776 
Rome; la _Propagande_ a inform, et l'on a dcouvert des infamies de
libertinage, et des horreurs de cruaut. Il a t constat que _Hend_
faisait prir ses religieuses, tantt pour profiter de leurs dpouilles,
tantt parce qu'elle les trouvait rebelles  ses volonts; que cette
femme non-seulement communiait, mais mme consacrait et disait la messe;
qu'elle avait sous son lit des trous par lesquels on introduisait des
parfums, au moment qu'elle prtendait avoir des extases et des visites
du Saint-Esprit; qu'elle avait une faction qui la prnait et publiait
qu'elle tait la mre de Dieu, revenue en terre, et mille autres
extravagances. Malgr cela, elle a conserv un parti assez puissant pour
s'opposer  la rigueur du traitement qu'elle mritait: on l'a renferme
dans divers couvents, d'o elle s'est souvent vade. En 1783, elle
tait  la visitation d'Antoura, et le frre de l'mir des Druzes
voulait la dlivrer. Grand nombre de personnes croient encore  sa
saintet; et sans l'accident du voyageur, ses ennemis actuels y
croiraient de mme. Que penser des rputations, s'il en est qui tiennent
 si peu de chose?

Dans le petit espace qui compose le pays des Maronites, on compte plus
de 200 couvents d'hommes ou de femmes. Leur rgle est celle de saint
Antoine; ils la pratiquent avec une exactitude qui rappelle les temps
passs. Le vtement des moines est une toffe de laine brune et
grossire, assez semblable  la robe des capucins. Leur nourriture est
celle des paysans, avec cette exception, qu'ils ne mangent jamais de
viande. Ils ont des jenes frquents, et de longues prires de jour et
de nuit; le reste de leur temps est employ  cultiver la terre, 
briser les rochers pour former les murs des terrasses qui soutiennent
les plants des vignes et des mriers. Chaque couvent a un frre
cordonnier, un frre tailleur, un frre tisserand, un frre boulanger;
en un mot, un artiste de chaque mtier ncessaire: on trouve presque
toujours un couvent de femmes  ct d'un couvent d'hommes; et cependant
il est rare d'entendre parler de scandales. Ces femmes elles-mmes
mnent une vie trs-laborieuse; et cette activit est sans doute ce qui
les garantit de l'ennui et des dsordres qui accompagnent l'oisivet:
aussi, loin de nuire  la population, on peut dire que ces couvents y
ont contribu, en multipliant par la culture les denres dans une
proportion suprieure  leur consommation. La plus remarquable des
maisons des moines maronites, est _Qoz-ha_,  6 heures  l'est de
Tripoli. C'est l qu'on exorcise, comme aux premiers temps de l'glise,
les possds du diable. Il s'en trouve encore dans ces cantons: il y a
peu d'annes que nos ngociants de Tripoli en virent un qui exera la
patience et le savoir des religieux. Cet homme, sain  l'extrieur,
avait des convulsions subites qui le faisaient entrer dans une fureur,
tantt sourde, et tantt clatante. Il dchirait, il mordait, il
cumait; sa phrase ordinaire tait: _Le soleil est ma mre, laissez-moi
l'adorer_. On l'inonda d'ablutions, on le tourmenta de jenes et de
prires, et l'on parvint, dit-on,  chasser le diable; mais d'aprs ce
qu'en rapportent des tmoins clairs, il parat que ces possds ne
sont pas autre chose que des hommes frapps de folie, de manie et
d'pilepsie; et il est trs-remarquable que le mme mot arabe dsigne 
la fois l'_pilepsie_ et l'_obsession_[221].

La cour de Rome, en s'affiliant des Maronites, leur a donn un hospice
dans Rome, o ils peuvent envoyer plusieurs jeunes gens que l'on y lve
gratuitement. Il semblerait que ce moyen et d introduire parmi eux les
arts et les ides de l'Europe; mais les sujets de cette cole, borns 
une ducation purement monastique, ne rapportent dans leur pays que
l'italien, qui leur devient inutile, et un savoir thologique qui ne les
conduit  rien; aussi ne tardent-ils pas  rentrer dans la classe
gnrale. Trois ou quatre missionnaires que les capucins de France
entretiennent  Gzir,  Tripoli et  Barout, n'ont pas opr plus de
changements dans les esprits. Leur travail consiste  prcher dans leur
glise,  enseigner aux enfants le catchisme, l'Imitation et les
Psaumes, et  leur apprendre  lire et  crire. Ci-devant les jsuites
en avaient deux  leur maison d'Antoura; les lazaristes ont pris leur
place et continu leur mission. L'avantage le plus solide qui ait
rsult de ces travaux apostoliques, est que l'art d'crire s'est rendu
plus commun chez les Maronites, et qu' ce titre, ils sont devenus dans
ces cantons ce que sont les Coptes en gypte, c'est--dire qu'ils se
sont empars de toutes les places d'crivains, d'intendants et de kiyas
chez les Turks, et surtout chez les Druzes, leur allis et leurs
voisins.




 III.

Des Druzes.


Les _Druzes_ ou _Derouz_, dont le nom fit quelque bruit en Europe sur la
fin du 16^{e} sicle, sont un petit peuple qui, pour le genre de vie, la
forme du gouvernement, la langue et les usages, ressemble infiniment aux
Maronites. La religion forme leur principale diffrence. Long-temps
celle des Druzes fut un problme; mais enfin l'on a perc le mystre, et
dsormais l'on peut en rendre un compte assez prcis, ainsi que de leur
origine,  laquelle elle est lie. Pour en bien saisir l'histoire, il
convient de reprendre les faits jusque dans leurs premires sources.

Vingt-trois ans aprs la mort de Mahomet, la querelle d'_Ali_ son
gendre, et de _Moouia_, gouverneur de Syrie, avait caus dans l'empire
arabe un premier schisme qui subsiste encore; mais  le bien prendre, la
scission ne portait que sur la puissance; et les musulmans, partags
d'avis sur les reprsentants du prophte, demeuraient d'accord sur les
dogmes[222]. Ce ne fut que dans le sicle suivant que la lecture des
livres grecs suscita parmi les Arabes un esprit de discussion et de
controverse, jusqu'alors tranger  leur ignorance. Les effets en furent
tels que l'on devait les attendre; c'est--dire, que raisonnant sur des
matires qui n'taient susceptibles d'aucune dmonstration, et se
guidant par les principes abstraits d'une logique inintelligible, ils se
partagrent en une foule d'opinions et de sectes. Dans le mme temps, la
puissance civile tomba dans l'anarchie; et la religion, qui en tire les
moyens de garder son unit, suivit son sort: alors il arriva aux
musulmans ce qu'avaient dja prouv les chrtiens. Les peuples qui
avaient adopt le systme de Mahomet, y joignirent leurs prjugs, et
les anciennes ides rpandues dans l'Asie, se remontrrent sous de
nouvelles formes: on vit renatre chez les musulmans, et la
mtempsycose, et les transmigrations, et les _deux principes_ du bien et
du mal, et la rsurrection au bout de 6,000 ans, telle que l'avait
enseigne Zoroastre: dans le dsordre politique et religieux de l'tat,
chaque inspir se fit aptre, chef de secte. On en compta plus de 60,
remarquables par le nombre de leurs partisans; toutes diffrant sur
quelques points de dogme, toutes s'inculpant d'hrsie et d'erreurs.
Les choses en taient  ce point, lorsque dans le commencement du 11^{e}
sicle, l'gypte devint le thtre de l'un des plus bizarres spectacles
que l'histoire offre en ce genre. coutons les crivains originaux[223].
L'an de l'hedjire 386 (996 de Jsus-Christ), dit _El-Makin_, parvint au
trne d'gypte,  l'ge de 11 ans, le 3^{e} calife de la race des
Ftmites, nomm _Hakem-b'amr-ellah_. Ce prince fut l'un des plus
extravagants dont la mmoire des hommes ait gard le souvenir. D'abord
il fit maudire dans les mosques les premiers kalifes, compagnons de
Mahomet; puis il rvoqua l'anathme: il fora les juifs et les chrtiens
d'abjurer leur culte; puis il leur permit de le reprendre. Il dfendit
de faire des chaussures aux femmes, afin qu'elles ne pussent sortir de
leurs maisons. Pour se dsennuyer, il fit brler la moiti du Kaire,
pendant que ses soldats pillaient l'autre. Non content de ces fureurs,
il interdit le plerinage de la Mekke, le jene, les 5 prires; enfin,
il porta la folie au point de vouloir se faire passer pour Dieu. Il fit
dresser un registre de ceux qui le reconnurent pour tel, et il s'en
trouva jusqu'au nombre de 16,000: cette ide fut appuye par un faux
prophte qui tait alors venu de la Perse en gypte. Cet imposteur,
nomm _Mohammad-ben-Ismal_, enseignait qu'il tait inutile de pratiquer
le jene, la prire, la circoncision, le plerinage, et d'observer les
ftes; que les prohibitions du porc et du vin taient absurdes; que le
mariage des frres, des soeurs, des pres et des enfants tait licite.
Pour tre bien venu de _Hakem_, il soutint que ce kalife tait Dieu
lui-mme incarn; et au lieu de son nom _Hakem-b'amr-ellah_, qui
signifie _gouvernant par l'ordre de Dieu_, il l'appela _Hakem-b'amr-eh_,
qui signifie _gouvernant par son propre ordre_. Par malheur pour le
prophte, son nouveau Dieu n'eut pas le pouvoir de le garantir de la
fureur de ses ennemis: ils le turent dans un meute aux pieds mme du
kalife, qui peu aprs fut aussi massacr sur le mont _Moqattam_, o il
entretenait, disait-il, commerce avec les anges.

La mort de ces deux chefs n'arrta point les progrs de leurs opinions:
un disciple de Mohammad-ben-Ismal, nomm _Hamz-ben-Ahmad_, les rpandit
avec un zle infatigable dans l'gypte, dans la Palestine et sur la cte
de Syrie, jusqu' Sidon et Bryte. Il parat que ses proslytes
prouvrent le mme sort que les Maronites, c'est--dire que, perscuts
par la communion rgnante, ils se rfugirent dans les montagnes du
Liban, o ils pouvaient mieux se dfendre; du moins est-il certain que
peu aprs cette poque, on les y trouve tablis et formant une socit
indpendante comme leurs voisins. Il semblerait que la diffrence de
leurs cultes et d les rendre ennemis; mais l'intrt pressant de leur
sret commune les fora de se tolrer mutuellement; et depuis lors, ils
se montrrent presque toujours runis, tantt contre les Croiss ou
contre les sultans d'Alep, tantt contre les Mamlouks et les Ottomans.
La conqute de la Syrie par ces derniers, ne changea point d'abord leur
tat. Slim I, qui au retour de l'gypte ne mditait pas moins que la
conqute de l'Europe, ne daigna pas s'arrter devant les rochers du
Liban. Soliman II, son successeur, sans cesse occup de guerres
importantes, tantt contre les chevaliers de Rhodes, les Persans ou
l'Yemen, tantt contre les Hongrois, les Allemands et Charles-Quint,
Soliman II n'eut pas davantage le temps de songer aux Druzes. Ces
distractions les enhardirent; et non contents de leur indpendance, ils
descendirent souvent de leurs montagnes pour piller les sujets des
Turks. Les pachas voulurent en vain rprimer leurs incursions: leurs
troupes furent toujours battues ou repousses. Ce ne fut qu'en 1588,
qu'Amurat III, fatigu des plaintes qu'on lui portait, rsolut, 
quelque prix que ce ft, de rduire ces rebelles, et eut le bonheur d'y
russir. Son gnral Ybrahim Pacha, parti du Kaire, attaqua les Druzes
et les Maronites avec tant d'adresse ou de vigueur, qu'il parvint  les
forcer dans leurs montagnes. La discorde survint parmi les chefs, et il
en profita pour tirer une contribution de plus d'un million de piastres,
et pour imposer un tribut qui a continu jusqu' ce jour.

Il parat que cette expdition fut l'poque d'un changement dans la
constitution mme des Druzes. Jusqu'alors ils avaient vcu dans une
sorte d'anarchie, sous le commandement de divers _chaiks_ ou
_seigneurs_. La nation tait surtout partage en deux factions, que l'on
retrouve chez tous les peuples arabes, et que l'on appelle parti
_Qasi_, et parti _Yamni_.[224] Pour simplifier la rgie, Ybrahim
voulut qu'il n'y et qu'un seul chef qui ft responsable du tribut, et
charg de la police. Par la nature mme de son emploi, cet agent ne
tarda pas d'obtenir une grande prpondrance, et sous le nom de
gouverneur, il devint presque le roi de la rpublique; mais comme ce
gouverneur fut tir de la nation, il en rsulta un effet que les Turks
n'avaient pas prvu et qui manqua de leur tre funeste. Cet effet fut
que le gouverneur rassemblant dans ses mains tous les pouvoirs de la
nation, put donner  ses forces une direction unanime qui en rendit
l'action bien plus puissante. Elle fut naturellement tourne contre les
Turks, parce que les Druzes, en devenant leurs sujets, ne cessrent pas
d'tre leurs ennemis. Seulement ils furent obligs de prendre dans leurs
attaques les dtours qui sauvassent des apparences, et ils firent une
guerre sourde, plus dangereuse peut-tre qu'une guerre dclare.

Ce fut alors, c'est--dire dans les premires annes du XVII^{e} sicle,
que la puissance des Druzes acquit son plus grand dveloppement: elle le
dut aux talents et  l'ambition du clbre mir _Fakr-el-dn_,
vulgairement appel _Fakar-dn_. A peine ce prince se vit-il chef et
gouverneur de la nation, qu'il appliqua tous ses soins  diminuer
l'ascendant des Ottomans,  s'agrandir mme  leurs dpens; et il y mit
un art dont peu de commandants en Turquie ont offert l'exemple. D'abord
il gagna la confiance de la Porte par toutes les dmonstrations du
dvouement et de la fidlit. Les Arabes infestaient la plaine de
_Balbek_, et les pays de _Sour_ et d'_Acre_; il leur fit la guerre, en
dlivra les habitants, et prpara ainsi les esprits  dsirer son
gouvernement. La ville de _Barout_ tait  sa biensance en ce qu'elle
lui ouvrait une communication avec les trangers, et entre autres avec
les Vnitiens, ennemis naturels des Turks. _Fakr-el-dn_ se prvalut des
malversations de l'aga, et l'expulsa: il fit plus; il sut se faire un
mrite de cette hostilit auprs du divan, en payant un tribut plus
considrable. Il en usa de la mme manire  l'gard de _Sade_, de
_Balbek_ et de _Sour_; enfin, ds 1613, il se vit matre du pays jusqu'
_Adjaloun_ et _Safad_. Les pachas de Damas et de Tripoli ne voyaient pas
d'un oeil tranquille ces empitements. Tantt ils s'y opposaient  force
ouverte, sans pouvoir arrter _Fakr-el-dn_; tantt ils essayaient de le
perdre  la Porte par des instigations secrtes; mais l'mir qui y
entretenait aussi des espions et des protecteurs, en ludait toujours
l'effet. Cependant le divan finit par s'alarmer des progrs des Druzes,
et fit les prparatifs d'une expdition capable de les craser. Soit
politique, soit frayeur, _Fakr-el-dn_ ne jugea pas  propos d'attendre
cet orage. Il entretenait en Italie des relations, sur lesquelles il
fondait de grandes esprances: il rsolut d'aller lui-mme solliciter
les secours qu'on lui promettait, persuad que sa prsence chaufferait
le zle de ses amis, pendant que son absence refroidirait la colre de
ses ennemis: en consquence, il s'embarqua  Barout, et aprs avoir
remis les affaires dans les mains de son fils Ali, il se rendit  la
cour des Mdicis  Florence. L'arrive d'un prince d'Orient en Italie ne
manqua pas d'veiller l'attention publique: l'on demanda quelle tait sa
nation, et l'on rechercha l'origine des _Druzes_. Les faits historiques
et les caractres de religion se trouvrent si quivoques, que l'on ne
sut si l'on en devait faire des musulmans ou des chrtiens. L'on se
rappela les croisades, et l'on supposa qu'un peuple rfugi dans les
montagnes et ennemi des naturels, devait tre une race de Croiss. Ce
prjug tait trop favorable  _Fakr-el-dn_, pour qu'il le dcrditt;
il eut l'adresse au contraire de rclamer de prtendues alliances avec
la maison de _Lorraine_: il fut second par les missionnaires et les
marchands, qui se promettaient un nouveau thtre de conversions et de
commerce. Dans la vogue d'une opinion, chacun renchrit sur les preuves.
Des savants  _origines_, frapps de la ressemblance des noms, voulurent
que _Druzes_ et _Dreux_ ne fussent qu'une mme chose, et ils btirent
sur ce fondement le systme d'une prtendue colonie de croiss franais,
qui, sous la conduite d'un comte de Dreux, se serait tablie dans le
Liban. La remarque que l'on a faite ensuite, que Benjamin de Tudle cite
le nom de Druzes avant le temps des croisades, a port coup  cette
hypothse. Mais un fait qui et d la ruiner ds son origine, est
l'idiome dont se servent les Druzes. S'ils fussent descendus des Francs,
ils eussent conserv au moins quelques traces de nos langues; car une
socit retire dans un canton spar o elle vit isole, ne perd point
son langage. Cependant celui des Druzes est un arabe trs-pur et qui n'a
pas un mot d'origine europenne. La vritable tymologie du nom de ce
peuple tait depuis long-temps dans nos mains sans qu'on pt s'en
douter. Il vient du fondateur mme de la secte, de Mohammad-ben-Ismal
qui s'appelait en surnom _el-Dorzi_, et non pas _el-Darari_, comme le
portent nos imprims. La confusion de ces deux mots, si divers dans
notre criture, tient  la figure des deux lettres arabes _r_ et _z_,
lesquelles ne diffrent qu'en ce que le _z_ porte un point, qu'on a
trs-souvent omis ou effac dans les manuscrits[225].

Aprs neuf ans de sjour en Italie, _Fakr-el-dn_ revint reprendre le
gouvernement de son pays. Pendant son absence, Ali son fils avait
repouss les Turks, calm les esprits, et maintenu les affaires en assez
bon ordre. Il ne restait plus  l'mir qu' employer les lumires qu'il
avait d acqurir,  perfectionner l'administration intrieure et 
augmenter le bien-tre de sa nation; mais au lieu de l'art srieux et
utile de gouverner, il se livra tout entier aux arts frivoles et
dispendieux dont il avait pris la passion en Italie. Il btit de toutes
parts des maisons de plaisance; il construisit des bains et des jardins.
Il osa mme, sans gard pour les prjugs du pays, les orner de
peintures et de sculptures qu'a proscrites le Qran. Les effets de
cette conduite ne tardrent pas  se manifester. Les Druzes, dont le
tribut continuait comme en pleine guerre, s'indisposrent. La faction
_Yamni_ se rveilla; l'on murmura contre les dpenses du prince: le
faste qu'il talait ralluma la jalousie des pachas. Ils voulurent
augmenter les contributions: ils recommencrent les hostilits.
_Fakr-el-dn_ les repoussa: ils prirent occasion de sa rsistance pour
le rendre odieux et suspect au sultan mme. Le violent Amurat IV
s'offensa qu'un de ses sujets ost entrer en comparaison avec lui, et il
rsolut de le perdre. En consquence, le pacha de Damas reut ordre de
marcher avec toutes ses forces contre Barout, rsidence ordinaire de
_Fakr-el-dn_. D'autre part, quarante galres durent investir cette
ville par mer, pour lui interdire tout secours. L'mir, qui comptait sur
sa fortune et sur un secours d'Italie, rsolut d'abord de faire tte 
cet orage. Son fils Ali, qui commandait  _Safad_, fut charg d'arrter
l'arme turke; et en effet, il osa lutter contre elle, malgr une grande
disproportion de forces; mais aprs deux combats o il eut l'avantage,
ayant t tu dans une troisime attaque, les affaires changrent tout 
coup de face, et tournrent  la dcadence. _Fakr-el-dn_, effray de la
perte de ses troupes, afflig de la mort de son fils, amolli mme par
l'ge et par une vie voluptueuse, _Fakr-el-dn_ perdit le conseil et le
courage. Il ne vit plus de ressource que dans la paix; il envoya son
second fils la solliciter  bord de l'amiral turk, essayant de le
sduire par des prsents; mais l'amiral retenant les prsents et
l'envoy, dclara qu'il voulait la personne mme du prince.
_Fakr-el-dn_ pouvant prit la fuite; les Turks, matres de la
campagne, le poursuivirent; il se rfugia sur le lieu escarp de _Niha_;
ils l'y assigrent. Aprs un an, voyant leurs efforts inutiles, ils le
laissrent libre; mais peu de temps aprs, les compagnons de son
adversit, las de leurs disgrces, le trahirent et le livrrent aux
Turks. _Fakr-el-dn_, dans les mains de ses ennemis, conut un espoir de
pardon, et se laissa conduire  Constantinople. Amurat, flatt de voir 
ses pieds un prince aussi clbre, eut d'abord pour lui cette
bienveillance que donne l'orgueil de la supriorit; mais bientt revenu
au sentiment plus durable de la jalousie, il se rendit aux instigations
de ses courtisans; et dans un accs de son humeur violente, il le fit
trangler vers 1632.

Aprs la mort de _Fakr-el-dn_, la postrit de ce prince ne continua
pas moins de possder le commandement, sous le bon plaisir et la
suzerainet des Turks: cette famille tant venue  manquer de ligne
mle au commencement de ce sicle, l'autorit fut dfre, par
l'lection des _chaiks_,  la maison de _Chebak_, qui gouverne encore
aujourd'hui. Le seul mir de cette maison qui mrite quelque souvenir,
est l'mir _Melhem_, qui a rgn depuis 1740 jusqu'en 1759. Dans cet
intervalle, il est parvenu  rparer les pertes que les Druzes avaient
essuyes  l'intrieur, et  leur rendre  l'extrieur la considration
dont ils taient dchus depuis le revers de _Fakr-el-dn_. Sur la fin de
sa vie, c'est--dire vers 1745, _Melhem_ se dgota des soucis du
gouvernement, et il abdiqua pour vivre dans une retraite religieuse, 
la manire des _Oqqls_. Mais les troubles qui survinrent le rappelrent
aux affaires jusqu'en 1759, qu'il mourut gnralement regrett. Il
laissa 3 fils en bas ge: l'an, nomm _Yousef_, devait, selon la
_coutume_, lui succder; mais comme il n'avait encore que onze ans, le
commandement fut dvolu  son oncle _Mansour_, par une disposition assez
gnrale du droit public de l'Asie, qui veut que les peuples soient
gouverns par un homme en ge de raison. Le jeune prince tait peu
propre  soutenir ses prtentions; mais un Maronite nomm
_Sad-el-Kouri_,  qui Melhem avait confi son ducation, se chargea de
ce soin. Aspirant  voir son pupille un prince puissant, pour tre un
puissant visir, il travailla de tout son pouvoir  lever sa fortune.
D'abord il se retira avec lui  _Djebail_, au Kesraoun, o l'mir
_Yousef_ possdait de grands domaines; et l il prit  tche de
s'affectionner les Maronites, en saisissant toutes les occasions de
servir les particuliers et la nation. Les gros revenus de son pupille,
et la modicit de ses dpenses, lui en fournirent de puissants moyens.
La ferme du Kesraoun tait divise entre plusieurs chaiks dont on tait
peu content; _Sad_ en traita avec le pacha de Tripoli, et s'en rendit le
seul adjudicataire. Les _Motoulis_ de la valle de Balbek avaient fait,
depuis quelques annes, des empitements sur le Liban, et les Maronites
s'alarmaient du voisinage de ces musulmans intolrants. _Sad_ acheta du
pacha de Damas la permission de leur faire la guerre, et il les expulsa
en 1763. Les Druzes taient toujours diviss en deux factions[226]:
_Sad_ lia ses intrts  celle qui contrariait _Mansour_, et il prpara
sourdement la trame qui devait perdre l'oncle, pour lever le neveu.

C'tait alors le temps que l'Arabe Dher, matre de la Galile, et
rsidant  Acre, inquitait la Porte par ses progrs et ses prtentions:
pour y opposer un obstacle puissant, elle venait de runir les pachalics
de Damas, de Sade et de Tripoli, dans les mains d'Osman et de ses
enfants, et l'on voyait clairement qu'elle avait le dessein d'une guerre
ouverte et prochaine. _Mansour_, qui craignait les Turks sans oser les
braver, usa de la politique ordinaire en pareil cas; il feignit de les
servir, et favorisa leur ennemi. Ce fut pour _Sad_ une raison de prendre
la route oppose: il s'appuya des Turks contre la faction de _Mansour_,
et il manoeuvra avec assez d'adresse ou de bonheur, pour faire dposer
cet mir en 1770, et porter _Yousef_  sa place. L'anne suivante clata
la guerre d'Ali-Bek contre Damas. _Yousef_, appel par les Turks, entra
dans leur querelle; cependant il n'eut point le crdit de faire sortir
les Druzes de leurs montagnes, pour aller grossir l'arme ottomane.
Outre la rpugnance qu'ils ont en tout temps  combattre hors de leur
pays, ils taient en cette occasion trop diviss  l'intrieur pour
quitter leurs foyers, et ils eurent lieu de s'en applaudir. La bataille
de Damas se donna, et les Turks, comme nous l'avons vu, furent
compltement dfaits. Le pacha de Sade, chapp de la droute, ne se
crut pas en sret dans sa ville, et vint chercher un asile dans la
maison mme de l'mir _Yousef_. Le moment tait peu favorable; mais la
fuite de Mohammad-Bek changea la face des affaires. L'mir croyant
Ali-Bek mort, et ne jugeant pas Dher assez fort pour soutenir seul sa
querelle, se dcida ouvertement contre lui. Sade tait menace d'un
sige; il y dtacha 1,500 hommes de sa faction pour l'en garantir.
Lui-mme, dterminant les Druzes et les Maronites  le suivre, descendit
avec 25,000 paysans dans la valle de _Beqa_; et dans l'absence des
_Motoulis_ qui servaient chez Dher, il mit tout  feu et  sang,
depuis _Balbek_ jusqu' _Sour_ (_Tyr_). Pendant que les Druzes, fiers de
cet exploit, marchaient en dsordre vers cette dernire ville, 500
Motoulis, informs de ce qui se passait, accoururent d'Acre, saisis de
fureur et de dsespoir, et fondirent si brusquement sur cette arme,
qu'ils la jetrent dans la droute la plus complte: telles furent la
surprise et la confusion des Druzes, que se croyant attaqus par Dher
lui-mme, et trahis les uns par les autres, ils s'entre-turent
mutuellement dans leur fuite. Les pentes rapides de _Djezn_, et les
bois de sapins qui se trouvrent sur la route des fuyards, furent
jonchs de morts, dont trs-peu prirent de la main des Motoulis.
L'mir Yousef, honteux de cet chec, se sauva  _Dair-el-Qamar_. Peu
aprs, il voulut prendre sa revanche; mais ayant encore t battu dans
la plaine qui rgne entre Sade et Sour, il fut contraint de remettre 
son oncle Mansour l'anneau, qui, chez les Druzes, est le symbole du
commandement. En 1773, une nouvelle rvolution le replaa; mais ce ne
fut qu'au prix d'une guerre civile qu'il put maintenir sa puissance. Ce
fut alors que pour s'assurer _Barout_ contre la faction adverse, il
invoqua le secours des Turks, et demanda au pacha de Damas un homme de
tte qui st dfendre cette ville. Le choix tomba sur un aventurier qui,
par sa fortune subsquente, et le rle qu'il joue aujourd'hui, mrite
qu'on le fasse connatre. Cet homme, nomm _Ahmad_, est n en Bosnie, et
a pour langue naturelle le sclavon, ainsi que l'assurent les capitaines
de Raguse, avec qui il converse de prfrence  tous les autres. On
prtend qu'il s'est banni de son pays  l'ge de 16 ans, pour viter les
suites d'un viol qu'il voulut commettre sur sa belle-soeur; il vint 
Constantinople; et l ne sachant comment vivre, il se vendit aux
marchands d'esclaves, pour tre transport en gypte. Arriv au Kaire,
Ali-Bek l'acheta, et le plaa au rang de ses Mamlouks. Abmad ne tarda
pas  se distinguer par son courage et son adresse. Son patron l'employa
en plusieurs occasions  des coups de main dangereux, tels que les
assassinats des beks et des kchefs qu'il suspectait. Ahmad s'acquitta
si bien de ces commissions, qu'il en acquit le surnom de _Djezzr_, qui
signifie _gorgeur_. Il jouissait  ce titre de la faveur d'Ali, quand
un accident la troubla. Ce bek ombrageux ayant jug  propos de
proscrire un de ses bienfaiteurs, nomm _Slh-Bek_, chargea _Djezzr_
de lui couper la tte. Soit remords, soit intrt secret, _Djezzr_
rpugna; il fit mme des reprsentations. Mais apprenant le lendemain
que Mohammad-Bek avait rempli la commission, et qu'Ali tenait des
propos, il se jugea perdu; et pour viter le sort de Slh-Bek, il
s'chappa clandestinement, et gagna Constantinople. Il y sollicita des
emplois proportionns au rang qu'il avait tenu; mais y trouvant cette
affluence de concurrents qui assigent toutes les capitales, il se traa
un autre plan, et vint  titre de simple soldat chercher du service en
Syrie. Le hasard le fit passer chez les Druzes, et il reut
l'hospitalit dans la maison mme du kiya de l'mir Yousef. De l il se
rendit  Damas, o il obtint bientt le titre d'Aga, avec un
commandement de 5 _drapeaux_, c'est--dire de 50 hommes: ce fut dans ce
poste que le sort vint le chercher pour en faire le commandant de
Barout. Djezzr ne s'y vit pas plus tt tabli, qu'il s'en empara pour
les Turks. Yousef fut confondu de ce revers. Il demanda justice  Damas;
mais voyant qu'on se moquait mme de ses plaintes, il traita par dpit
avec Dher, et conclut avec lui une alliance offensive et dfensive 
_Rs-el-an_, prs de _Sour_. Aussitt Dher uni aux Druzes, vint
assiger Barout par terre, pendant que deux frgates russes, dont on
acheta le service pour 600 bourses, vinrent la canonner par mer. Il
fallut cder  la force. Aprs une rsistance assez vigoureuse, Djezzr
rendit sa personne et sa ville. Le chaik charm de son courage, et
flatt de la prfrence qu'il lui avait donne sur l'mir, l'emmena 
Acre, et le traita avec toutes sortes de bonts. Il crut mme pouvoir
lui confier une petite expdition en Palestine; mais Djezzr arriv prs
de Jrusalem, repassa chez les Turks, et s'en retourna  Damas. La
guerre de Mohammad-Bek survint: Djezzr se prsenta au capitan-pacha, et
gagna sa confiance. Il l'accompagna au sige d'Acre; et lorsque l'amiral
eut dtruit Dher, ne voyant personne, plus propre que Djezzr  remplir
les vues de la Porte dans ces contres, il le nomma pacha de Sade.
Devenu par cette rvolution suzerain de l'mir Yousef, Djezzr a
d'autant moins oubli son injure, qu'il a lieu de s'accuser
d'ingratitude. Par une conduite vraiment turke, feignant tour  tour la
reconnaissance et le ressentiment, il s'est tour  tour brouill et
rconcili avec lui, en exigeant toujours de l'argent pour prix de la
paix ou pour indemnit de la guerre. Ce mange lui a si bien russi,
qu'en un espace de 5 annes, il a tir de l'mir environ 4,000,000 de
France, somme d'autant plus tonnante, que la ferme du pays des Druzes
ne se montait pas alors  100,000 francs. En 1784, il lui fit la guerre,
le dposa, et mit  sa place l'mir du pays de _Hasbya_, appel
_Ismal_. Yousef ayant de nouveau rachet ses bonnes graces, rentra sur
la fin de l'anne  Dair-el-Qamar. Il poussa mme la confiance jusqu'
l'aller trouver  Acre, d'o l'on ne croyait pas qu'il revnt; mais
Djezzr est trop habile pour verser le sang, quand il y a encore espoir
d'argent: il a fini par relcher le prince, et le renvoyer mme avec des
dmonstrations d'amiti. Depuis lors, la Porte l'a nomm pacha de Damas,
o il rside aujourd'hui. L, conservant la suzerainet du pachalic
d'_Acre_ et du pays des Druzes, il a saisi _Sd_, kiya de l'mir, et
sous le prtexte qu'il est l'auteur des derniers troubles, il a menac
de les lui faire payer de sa tte. Les Maronites, alarms pour cet homme
qu'ils rvrent, ont offert 900 bourses pour sa ranon. Le pacha
marchande, et en aura 1,000; mais si, comme il est probable, l'or
s'puise par tant de contributions, malheur au ministre et au prince! Le
sort de tant d'autres les attend; et l'on pourra dire qu'ils l'ont
mrit; car c'est l'impritie de l'un et l'ambition de l'autre, qui, en
mlant les Turks aux affaires des Druzes, ont port  la tranquillit et
 la sret de leur nation, une atteinte dont elle sera long-temps  se
relever, si elle ne suit que le cours naturel des vnements.

Revenons  la religion des Druzes. Ce qu'on a vu des opinions de
_Mahommad-ben-Ismal_, peut en tre regard comme la dfinition. Ils ne
pratiquent ni circoncision, ni prires, ni jene; ils n'observent ni
prohibitions, ni ftes. Ils boivent du vin, mangent du porc, et se
marient de soeur  frre. Seulement on ne voit plus chez eux d'alliance
publique entre les enfants et les pres. D'aprs ceci, l'on conclura
avec raison que les Druzes n'ont pas de culte: cependant il faut en
excepter une classe qui a des usages religieux marqus. Ceux qui la
composent, sont au reste de la nation ce qu'taient les _initis_ aux
_profanes_, ils se donnent le nom d'_Oqqls_, qui veut dire
_spirituels_, par oppos au vulgaire qu'ils appellent _Djhel_
(_ignorant_). Ils ont divers grades d'initiation, dont le plus lev
exige le clibat. On les reconnat au turban blanc qu'ils affectent de
porter, comme un symbole de leur puret; et ils mettent tant d'orgueil 
cette puret, qu'ils se croient souills par l'attouchement de tout
profane. Si l'on mange dans leur plat, si l'on boit dans leur vase, ils
les brisent, et de l l'usage assez rpandu dans le pays, d'une espce
de vase  robinet d'o l'on boit sans y porter les lvres. Toutes leurs
pratiques sont enveloppes de mystres: ils ont des _oratoires_ toujours
_isols_, toujours placs sur des _lieux hauts_, et ils y tiennent des
assembles secrtes, o les femmes sont admises. On prtend qu'ils y
pratiquent quelques crmonies en prsence d'une petite statue qui
reprsente un boeuf ou un veau; et l'on a voulu dduire de l qu'ils
descendaient des Samaritains. Mais outre que ce fait n'est pas avr, le
culte du boeuf pourrait avoir d'autres origines. Ils ont un ou deux
livres qu'ils cachent avec le plus grand soin; mais le hasard a tromp
leur jalousie; car dans une guerre civile qui arriva il y a six  sept
ans, l'mir Yousef, qui est _Djhel_, en trouva un dans le pillage d'un
de leurs oratoires. Des personnes qui l'ont lu, assurent qu'il ne
contient qu'un jargon mystique, dont l'obscurit fait sans doute le
prix pour les adeptes. On y parle du _Hakem B'amr-eh_, par lequel ils
dsignent _Dieu_ incarn dans la personne du kalife: on y fait mention
d'une autre vie, d'un lieu de peines et d'un lieu de bonheur, o les
_Oqqls_ auront, comme de raison, la premire place. On y distingue
divers degrs de perfection auxquels on arrive par des preuves
successives. Du reste, ces sectaires ont toute la morgue et tous les
scrupules de la superstition: ils sont incommuniquants, parce qu'ils
sont faibles; mais il est probable que s'ils taient puissants, ils
seraient promulgateurs et intolrants. Le reste des Druzes, tranger 
cet esprit, est tout--fait insouciant des choses religieuses. Les
chrtiens qui vivent dans leur pays, prtendent que plusieurs admettent
la mtempsycose; que d'autres adorent le soleil, la lune, les toiles:
tout cela est possible; car, ainsi que chez les _Ansri_, chacun livr
 son sens suit la route qui lui plat; et ces opinions sont celles qui
se prsentent le plus naturellement aux esprits simples. Lorsqu'ils vont
chez les Turks, ils affectent des dehors musulmans; ils entrent dans les
mosques et font les ablutions et la prire. Passent-ils chez les
Maronites, ils les suivent  l'glise et prennent l'eau bnite comme
eux. Plusieurs, importuns par les missionnaires, se sont fait baptiser;
puis sollicits par des Turks, ils se sont laiss circoncire, et ont
fini par mourir sans tre ni chrtiens, ni musulmans; ils ne sont pas si
inconsquents en matires politiques.




 IV.

Du gouvernement des Druzes.


Ainsi que les Maronites, les Druzes peuvent se partager en deux classes:
le peuple, et les _notables_ dsigns par le nom de _chaiks_ et par
celui d'_mirs_, c'est--dire _descendants_ des _princes_. La condition
gnrale est celle de cultivateur. Soit comme fermier, soit comme
propritaire, chacun vit sur son hritage, travaillant  ses mriers et
 ses vignes: en quelques cantons l'on y joint les tabacs, les cotons et
quelques grains, mais ces objets sont peu considrables. Il parat que
dans l'origine, toutes les terres furent, comme jadis parmi nous, aux
mains d'un petit nombre de familles. Mais pour les mettre en valeur, il
a fallu que les grands propritaires fissent des ventes et des
arrentements; cette subdivision est devenue le principal mobile de la
force de l'tat, en ce qu'elle a multipli le nombre des intresss  la
chose publique; cependant il subsiste des traces de l'ingalit
premire, qui ont encore aujourd'hui des effets pernicieux. Les grands
biens que conservent quelques familles, leur donnent trop d'influence
sur toutes les dmarches de la nation. Leurs intrts particuliers ont
trop de poids dans la balance des intrts publics. Ce qui s'est pass
dans ces derniers temps en a donn des exemples faits pour servir de
leon. Toutes les guerres civiles ou trangres qui ont troubl le pays,
ont t suscites par l'ambition et les vues personnelles de quelques
maisons principales, telles que les _Lesbeks_, les _Djambelts_, les
_Ismals de Solyma_, etc. Les chaiks de ces maisons, qui possdent  eux
seuls le 10^{e} du pays, se sont fait des cratures par leur argent, et
ils ont fini par entraner le reste des Druzes dans leurs dissensions.
Il est vrai que c'est peut-tre  ce conflit de partis divers, que la
nation entire a d l'avantage de n'tre point asservie par son chef.

Ce chef, appel _hkem_ ou _gouverneur_, et aussi _mir_ ou _prince_,
est une espce de roi ou gnral qui runit en sa personne les pouvoirs
civils et militaires. Sa dignit passe tantt du pre aux enfants,
tantt du frre au frre, selon le droit de la force bien plus que selon
des lois convenues. Les femmes, dans aucun cas, ne peuvent y former des
prtentions  titre d'hritage. Elles sont dja exclues de la succession
dans l'tat civil;  plus forte raison le seront-elles dans l'tat
politique. En gnral les tats de l'Asie sont trop orageux, et
l'administration y exige trop ncessairement les talents militaires,
pour que les femmes osent s'en mler. Chez les Druzes, lorsque la ligne
mle manque dans la famille rgnante, c'est  l'homme de la nation qui
runit le plus de suffrages et de moyens, que passe l'autorit. Mais
avant tout, il doit obtenir l'agrment des Turks dont il devient le
vassal et le tributaire. Il arrive mme qu' raison de leur suzerainet,
ils peuvent nommer le _hkem_ contre le gr de la nation, ainsi que l'a
pratiqu Djezzr dans la personne d'_Ismal de Hasbya_; mais cet tat
de contrainte ne dure qu'autant qu'il est maintenu par la violence qui
l'tablit. Les fonctions du gouverneur sont de veiller  l'ordre public,
d'empcher les mirs, les chaiks et les villages de se faire la guerre;
il a droit de les rprimer par la force, s'ils dsobissent. Il est
aussi chef de la justice, et nomme les _qdis_, en se rservant
toutefois  lui seul le droit de vie et de mort; il peroit le tribut,
dont il paie au pacha une somme convenue chaque anne. Ce tribut varie
selon que la nation sait se faire redouter: au commencement du sicle,
il tait de 160 bourses (200,000 livres). _Melhem_ fora les Turks de le
rduire  60. En 1784, l'mir Yousef en payait 80, et en promettait 90.
Ce tribut, que l'on appelle _miri_, est impos sur les mriers, sur les
vignes, sur les cotons et sur les grains. Tout terrain ensemenc paie 
raison de son tendue; chaque pied de mrier est tax 3 medins,
c'est--dire 3 sous 9 deniers. Le cent de pieds de vigne paie une
piastre ou 40 medins. Souvent l'on refait  neuf les rles de
dnombrement; afin de conserver l'galit dans l'imposition. Les chaiks
et mirs n'ont aucun privilge  cet gard, et l'on peut dire qu'ils
contribuent aux fonds publics  raison de leur fortune. La perception se
fait presque sans frais; chacun paie son contingent  _Dair-el-Qamar_,
s'il lui plat, ou  des collecteurs du prince qui parcourent le pays
aprs la rcolte des soies. Le bnfice du tribut est pour le prince, en
sorte qu'il est intress  rduire les demandes des Turks: il le serait
aussi  augmenter l'impt; mais cette opration exige le consentement
des notables, qui ont le droit de s'y opposer. Leur consentement est
galement ncessaire pour la guerre et pour la paix. Dans ces cas,
l'_mir_ doit convoquer des assembles gnrales, et leur exposer l'tat
des affaires. Tout _chaik_ et tout paysan qui, par son esprit ou son
courage, a quelque crdit, a droit d'y donner sa voix; en sorte que l'on
peut regarder le gouvernement comme un mlange tempr d'aristocratie,
de monarchie et de dmocratie. Tout dpend des circonstances: si le
gouverneur est homme de tte, il est absolu; s'il en manque, il n'est
rien. La raison de cette vicissitude est qu'il n'y a point de lois
fixes; et ce cas, qui est commun  toute l'Asie, est la cause radicale
de tous les dsordres de ses gouvernements.

Ni l'mir principal, ni les mirs particuliers n'entretiennent de
troupes: ils n'ont que des gens attachs au service domestique de leur
maison, et quelques esclaves noirs. S'il s'agit de faire la guerre,
tout homme, chaik ou paysan, en tat de porter les armes, est appel 
marcher. Chacun alors prend un petit sac de farine, un fusil, quelques
balles, quelque peu de poudre fabrique dans le village, et il se rend
au lieu dsign par le gouverneur. Si c'est une guerre civile, comme il
arrive quelquefois, les serviteurs, les fermiers, les amis s'arment
chacun pour leur patron, ou pour leur chef de famille, et se rangent
autour de lui. Souvent en pareil cas l'on croirait que les partis
chauffs vont se porter aux derniers dsordres; mais rarement
passent-ils aux voies de fait, et surtout au meurtre: il intervient
toujours des mdiateurs, et la querelle s'apaise d'autant plus vite, que
chaque patron est oblig d'entretenir ses partisans de vivres et de
munitions. Ce rgime, qui a d'heureux effets dans les troubls civils,
n'est pas sans abus pour les guerres du dehors: celle de 1784 en a fait
preuve. Djezzr, qui savait que toute l'arme vivait aux frais de l'mir
Yousef, affecta de temporiser; les Druzes qui trouvaient doux d'tre
nourris sans rien faire, prolongrent les oprations; mais l'mir
s'ennuya de payer, et il conclut un trait dont les conditions ont t
fcheuses et pour lui, et par contrecoup pour la nation, puisqu'il est
constant que les vrais intrts du prince et des sujets sont toujours
insparables.

Les usages dont j'ai t tmoin dans ces circonstances, reprsentent
assez bien ceux des temps anciens. Lorsque l'mir et les chaiks eurent
dcid la guerre  _Dair-el-Qamar_, des crieurs montrent le soir sur
les sommets de la montagne; et l ils commencrent  crier  haute voix:
_A la guerre,  la guerre; prenez le fusil, prenez les pistolets; nobles
chaiks, montez  cheval; armez-vous de la lance et du sabre; rendez-vous
demain  Dair-el-Qamar. Zle de Dieu! zle des combats!_ Cet appel,
entendu des villages voisins, y fut rpt; et comme tout le pays n'est
qu'un entassement de hautes montagnes et de valles profondes, les cris
passrent en peu d'heures jusqu'aux frontires. Dans le silence de la
nuit, l'accent des cris et le long retentissement des chos, joints  la
nature du sujet, avaient quelque chose d'imposant et de terrible. Trois
jours aprs, il y avait 15,000 _fusils_  Dair-el-Qamar, et l'on et pu
sur-le-champ entamer les oprations.

L'on conoit aisment que des troupes de ce genre ne ressemblent en rien
 notre militaire d'Europe; elles n'ont ni uniformes, ni ordonnance, ni
distribution; c'est un attroupement de paysans en casaque courte, les
jambes nues et le fusil  la main. A la diffrence des Turks et des
Mamlouks, ils sont tous  pied; les mirs seuls et les chaiks ont des
chevaux d'assez peu de service, vu la nature pre et raboteuse du
terrain. La guerre qu'on y peut faire est purement une guerre de poste.
Jamais les Druzes ne se risquent en plaine; et ils ont raison: ils y
supporteraient d'autant moins le choc de la cavalerie, qu'ils n'ont pas
mme de baonnettes  leurs fusils. Tout leur art consiste  gravir sur
les rochers,  se glisser parmi les broussailles et les blocs de pierre,
et  faire de l un feu assez dangereux, en ce qu'ils sont  couvert,
qu'ils tirent  leur aise, et qu'ils ont acquis par la chasse et des
jeux d'mulation, l'habitude de tirer juste. Ils entendent assez bien
les irruptions  l'improviste, les surprises de nuit, les embuscades et
tous les coups de main o l'on peut aborder l'ennemi promptement et
corps  corps. Ardents  pousser leurs succs, prompts  se dcourager
et  reprendre courage, hardis jusqu' la tmrit, quelquefois mme
froces, ils ont surtout deux qualits qui font les excellentes troupes:
ils obissent exactement  leurs chefs, et sont d'une sobrit et d'une
vigueur de sant dsormais inconnues chez les nations civilises. Dans
la campagne de 1784, ils passrent trois mois en plein air, sans tentes,
et n'ayant pour tout meuble qu'une peau de mouton; cependant il n'y eut
pas plus de malades et de morts que s'ils eussent t dans leurs
maisons. Leurs vivres consistaient, comme en tout autre temps, en petits
pains cuits sous la cendre ou sur une brique, en oignons crus, en
fromage, en olives, en fruit et quelque peu de vin. La table des chefs
tait presque aussi frugale, et l'on peut assurer qu'ils ont vcu 100
jours, o un mme nombre de Franais et d'anglais ne vivrait pas 10. Ils
ne connaissent ni la science des fortifications, ni l'artillerie, ni les
campements, en un mot, rien de ce qui fait l'art de la guerre. Mais s'il
se trouvait parmi eux quelques hommes qui en eussent l'ide, ils en
prendraient facilement le got, et deviendraient une milice redoutable.
Elle serait d'autant plus aise  former, que les mriers et les vignes
ne suffisent pas pour les occuper toute l'anne, et qu'il leur reste
beaucoup de temps[227] que l'on pourrait employer aux exercices
militaires. Dans les derniers recensements des hommes arms, on en a
compt prs de 40,000; ce qui suppose pour le total de la population
environ 120,000 ames: il y a peu  y ajouter, parce qu'il n'y a point de
Druzes dans les villes de la cte. La surface du pays tant de 110
lieues carres, il en rsulte pour chaque lieue, 1,090 ames; ce qui
gale la population de nos meilleures provinces. Pour sentir combien est
forte cette proportion, l'on observera que le sol est rude, qu'il reste
encore beaucoup de sommets incultes, que l'on ne recueille pas en
grains de quoi se nourrir 3 mois par an, qu'il n'y a aucune manufacture,
que toutes les exportations se bornent aux soies et aux cotons, dont la
balance surpasse de bien peu l'entre du bl de _Haurn_, des huiles de
Palestine, du riz et du caf que l'on tire de _Barout_. D'o vient donc
cette affluence d'hommes sur un si petit espace? Toute analyse faite, je
n'en puis voir de cause, que le rayon de libert qui y luit. L,  l
diffrence du pays turk, chacun jouit, dans la scurit, de sa proprit
et de sa vie. Le paysan n'y est pas plus ais qu'ailleurs; mais il est
tranquille: _il ne craint point_, comme je l'ai entendu dire plusieurs
fois, _que l'aga, le quiemmaqum, ou le bacha envoient des djendis[228]
piller la maison, enlever la famille, donner la bastonnade, etc._ Ces
excs sont inouis dans la montagne. La scurit y a donc t un premier
moyen de population, par l'attrait que tous les hommes trouvent  se
multiplier partout o il y a de l'aisance. La frugalit de la nation,
qui consomme peu en tout genre, a t un second moyen aussi puissant.
Enfin un troisime est l'migration d'une foule de familles chrtiennes
qui dsertent journellement les provinces turkes pour venir s'tablir
dans le Liban; elles y sont accueillies des Maronites par fraternit de
religion, et des Druzes par tolrance et par l'intrt bien entendu de
multiplier dans leur pays le nombre des cultivateurs, des consommateurs
et des allis. Tous vivent en paix; mais je dois dire que les Chrtiens
montrent souvent un zle indiscret et tracassier, propre  la troubler.

La comparaison que les Druzes ont souvent lieu de faire de leur sort, 
celui des autres sujets turks, leur a donn une opinion avantageuse de
leur condition, qui, par une gradation naturelle, a rejailli sur leurs
personnes. Exempts de la violence et des insultes du despotisme, ils se
regardent comme des hommes plus parfaits que leurs voisins, parce qu'ils
ont le bonheur d'tre moins avilis. De l s'est form un caractre plus
fier, plus nergique, plus actif, un vritable esprit rpublicain. On
les cite dans tout le Levant pour tre inquiets, entreprenants, hardis
et braves jusqu' la tmrit: on les a vus en plein jour fondre dans
Damas, au nombre de 300 seulement, et y rpandre le dsordre et le
carnage. Il est remarquable qu'avec un rgime presque semblable, les
Maronites n'ont point ces qualits au mme degr: j'en demandai un jour
la raison dans une assemble o l'on en faisait l'observation, au sujet
de quelques faits passs rcemment; aprs un moment de silence, un
vieillard maronite cartant sa pipe de sa bouche, et roulant le bout de
sa barbe dans ses doigts, me rpondit: _Peut-tre les Druzes
craindraient-ils plus la mort, s'ils croyaient  ce qui la suit_. Ils
n'admettent pas non plus la morale du pardon des injures. Personne n'est
aussi ombrageux qu'eux sur le point d'honneur. Une insulte dite ou faite
 ce nom et  _la barbe_, est sur-le-champ punie de coups de _kandjar_
ou de fusil, pendant que chez le peuple des villes, elle n'aboutit qu'
des cris d'injures. Cette dlicatesse a caus dans les manires et le
propos une rserve ou, si l'on veut, une politesse que l'on est surpris
de trouver chez les paysans. Elle passe mme jusqu' la dissimulation et
 la fausset, surtout dans les chefs, que de plus grands intrts
obligent  de plus grands mnagements. La circonspection est ncessaire
 tous, par les consquences redoutables du _talion_, dont j'ai parl.
L'usage peut nous en paratre barbare; mais il a le mrite de suppler 
la justice rgulire, toujours incertaine et lente dans des tats
troubls et presque anarchiques.

Les Druzes ont un autre point d'honneur arabe, celui de l'hospitalit.
Quiconque se prsente  leur porte  titre de suppliant ou de passager
est sr de recevoir le logement et la nourriture de la manire la plus
gnreuse et la moins affecte. J'ai vu en plusieurs rencontres de
simples paysans donner le dernier morceau de pain de leur maison au
passant affam; et lorsque je leur faisais l'observation qu'ils
manquaient de prudence: _Dieu est libral et magnifique_,
rpondaient-ils, _et tous les hommes sont frres_. Aussi personne ne
s'avise de tenir auberge dans leur pays, non plus que dans le reste de
la Turkie. Lorsqu'ils contractent avec leur hte l'engagement sacr du
_pain_ et du _sel_, rien ne peut par la suite le leur faire violer: on
en cite des traits qui font le plus grand honneur  leur caractre. Il y
a quelques annes qu'un aga de janissaires, coupable de rbellion,
s'enfuit de Damas, et se retira chez les Druzes. Le pacha le sut et le
demanda  l'mir, sous peine de guerre; l'mir le demanda au chaik
_Talhouq_ qui l'avait reu; mais le chaik indign rpondit: _Depuis
quand a-t-on vu les Druzes livrer leurs htes? Dites  l'mir que tant
que Talhouq gardera sa barbe, il ne tombera pas un cheveu de la tte de
son rfugi_. L'mir menaa de l'enlever de force; Talhouq arma sa
famille. L'mir, craignant une meute, prit une voie usite comme
juridique dans le pays; il dclara au chaik qu'il ferait couper 50
mriers par jour, jusqu' ce qu'il rendt l'aga. On en coupa 1,000, et
Talhouq resta inbranlable. A la fin, les autres chaiks indigns prirent
fait et cause, et le soulvement allait devenir gnral, quand l'aga, se
reprochant d'occasioner tant de dsordres, s'vada  l'insu mme de
Talhouq[229].

Les Druzes ont aussi le prjug des Bedouins sur la naissance: comme
eux, ils attachent un grand prix  l'anciennet des familles: cependant
l'on ne peut pas dire qu'il en rsulte des inconvnients essentiels. La
noblesse des mirs et des chaiks ne les dispense pas de payer le tribut,
en proportion de leurs revenus; elle ne leur donne aucune prrogative,
ni dans la possession des biens-fonds, ni dans celle des emplois. On ne
connat dans le pays, non plus que dans toute la Turkie, ni droits de
chasse, ni glbe, ni dmes seigneuriales ou ecclsiastiques, ni
francs-fiefs, ni lods et ventes: tout est, comme l'on dit, en
_franc-aleu_: chacun, aprs avoir pay son miri, sa ferme ou sa rente,
est matre chez soi. Enfin, par un avantage particulier, les Druzes et
les Maronites ne paient point le rachat des successions, et l'mir ne
s'arroge pas, comme le sultan, la proprit foncire et universelle:
nanmoins il existe dans la loi des hritages un abus qui a de fcheux
effets. Les pres ont, comme dans le droit romain, la facult
d'avantager tel de leurs enfants qu'il leur plat; et de l il est
arriv, dans plusieurs familles de chaiks, que tous les biens se sont
rassembls sur un mme sujet, qui s'en est servi pour intriguer et
cabaler, pendant que ses parents sont demeurs, comme l'on dit, _princes
d'olives et de fromage_; c'est--dire, pauvres comme des paysans.

Par une suite de leurs prjugs, les Druzes n'aiment pas  s'allier hors
de leurs familles. Ils prfrent toujours leur parent, ft-il pauvre, 
un tranger riche; et l'on a vu plus d'une fois de simples paysans
refuser leurs filles  des marchands de Sade et de Barout, qui
possdaient 12 et 15,000 piastres. Ils conservent aussi jusqu' un
certain point l'usage des Hbreux, qui voulait que le frre poust la
veuve du frre; mais il ne leur est pas particulier, et ils le
partagent, ainsi que plusieurs autres de cet ancien peuple, avec les
habitants de la Syrie, et en gnral avec les peuples arabes.

En rsum, le caractre propre et distinctif des Druzes est, comme je
l'ai dit, une sorte d'esprit rpublicain qui leur donne plus d'nergie
qu'aux autres sujets turks, et une insouciance de religion qui contraste
beaucoup avec le zle des musulmans et des chrtiens. Du reste, leur vie
prive, leurs usages, leurs prjugs sont ceux des autres Orientaux. Ils
peuvent pouser plusieurs femmes, et les rpudier quand il leur plat;
mais,  l'exception de l'mir et de quelques notables, les cas en sont
trs-rares. Occups de leurs travaux champtres, ils n'prouvent point
ces besoins factices, ces passions exagres que le dsoeuvrement donne
aux habitants des villes. Le voile que portent leurs femmes est lui-mme
un prservatif de ces dsirs qui troublent la socit. Chaque homme ne
connat de visage de femme que celui de la sienne, de sa mre, de sa
soeur et de sa belle-soeur. Chacun vit au sein de sa famille et se
rpand peu au dehors. Les femmes, celles mme des chaiks, ptrissent le
pain, brlent le caf, lavent le linge, font la cuisine, en un mot,
vaquent  tous les ouvrages domestiques. Les hommes cultivent les vignes
et les mriers, construisent des murs d'appui pour les terres, creusent
et conduisent, des canaux d'arrosement. Seulement le soir ils
s'assemblent quelquefois dans la cour, l'aire ou la maison du chef du
village ou de la famille; et l, assis en rond, les jambes croises, la
pipe  la bouche, le poignard  la ceinture, ils parlent de la rcolte
et des travaux, de la disette ou de l'abondance, de la paix ou de la
guerre, de la conduite de l'mir, de la quantit de l'impt, des faits
du pass, des intrts du prsent, des conjectures de l'avenir. Souvent
les enfants, las de leurs jeux, viennent couter en silence; et l'on est
tonn de les voir,  10 ou 12 ans, raconter d'un air grave pourquoi
_Djezzr_ a dclar la guerre  l'mir _Yousef_, combien le prince a
dpens de bourses, de combien l'on augmentera le miri, combien il y
avait de _fusils_ au camp, et qui possdait la meilleure jument. Ils
n'ont pas d'autre ducation: on ne leur fait lire ni les psaumes, comme
chez les Maronites, ni le _Qran_, comme chez les musulmans;  peine les
chaiks savent-ils crire un billet. Mais, si leur esprit est vide de
connaissances utiles ou agrables, du moins n'est-il pas proccup
d'ides fausses et nuisibles; et sans doute cette ignorance de la nature
vaut bien la sottise de l'art. Il en est du moins rsult un avantage,
qui est que les esprits tant tous  peu prs gaux, l'ingalit des
conditions ne s'est pas rendue aussi sensible. En effet, l'on ne voit
point chez les Druzes cette grande distance entre les rangs qui, dans la
plupart des socits, avilit les petits sans amliorer les grands.
Chaiks ou paysans, tous se traitent avec cette familiarit raisonnable
qui ne tient ni de la licence, ni de la servitude. Le grand mir
lui-mme n'est point un homme diffrent des autres: c'est un bon
gentilhomme campagnard, qui ne ddaigne pas de faire asseoir  sa table
le plus simple fermier. En un mot, ce sont les moeurs des temps anciens,
c'est--dire les moeurs de la vie champtre, par laquelle toute nation a
t oblige de commencer; en sorte que l'on peut tablir que tout peuple
chez qui on les trouve n'est encore qu' la premire poque de son tat
social.




 V.

Des Motoulis.


A l'orient du pays des Druzes, dans la valle profonde qui spare leurs
montagnes de celles du pays de Damas, habite un autre petit peuple connu
en Syrie sous le nom de _Motoulis_. Le caractre qui les distingue des
autres habitants de la Syrie est qu'ils suivent le parti d'Ali, comme
les Persans, pendant que tous les Turks suivent celui d'_Omar_ ou de
_Moouia_. Cette distinction, fonde sur le schisme qui, l'an 36 de
l'hedjire, partagea les Arabes sur les _successeurs_ de Mahomet,
entretient, comme je l'ai dit, une haine irrconciliable entre les deux
partis. Les sectateurs d'Omar, qui se regardent comme seuls
_orthodoxes_, se qualifient de _Sonnites_, qui a le mme sens, et
appellent leurs adversaires _Chiites_, c'est--dire _sectateurs_
(d'Ali). Le mot de _motouli_ a la mme signification dans le dialecte
de Syrie. Les sectateurs d'Ali, qui prennent ce nom en mauvaise part, y
substituent celui d'_Adli_, qui veut dire partisans de la _justice_
(littralement justiciers); et ils ont pris cette dnomination en
consquence d'un point de doctrine qu'ils ont lev contre la croyance
des _sonnites_. Voici ce qu'en dit un petit ouvrage arabe, intitul:
_Fragments thologiques sur les sectes et religions du monde_[230].

On appelle _Adli_ ou _Justiciers_, des sectaires qui prtendent que
Dieu n'agit que par des principes de justice conformes  la raison des
hommes. Dieu ne peut, disent-ils, proposer un culte impraticable, ni
ordonner des actions impossibles, ni obliger  des choses hors de
porte: mais en ordonnant l'obissance, il donne la facult, il loigne
la cause du mal, il permet le raisonnement; il demande ce qui est
facile, et non ce qui est difficile; il ne rend point responsable de la
faute d'autrui; il ne punit point d'une action trangre; il ne trouve
pas mauvais dans l'homme ce que lui-mme a cr en lui, et il n'exige
pas qu'il prvienne ce que la destine a dcrt sur lui, parce que cela
serait une _injustice_ et une _tyrannie_ dont Dieu est incapable par la
perfection de son tre. A cette doctrine, qui choque diamtralement
celle des _Sonnites_, les Motoulis ajoutent des pratiques exterieures
qui entretiennent leur aversion mutuelle. Par exemple, ils maudissent
Omar et Moouia comme usurpateurs et rebelles: ils clbrent Ali et
Hosain comme saints et martyrs. Ils commencent les ablutions par le
coude, au lieu de les commencer par le bout du doigt, comme les Turks;
ils se rputent souills par l'attouchement des trangers; et, contre
l'usage gnral du Levant, ils ne boivent ni ne mangent dans le vase qui
a servi  une personne qui n'est pas de leur secte, ils ne s'asseyent
mme pas  la mme table.

Ces principes et ces usages, en isolant les Motoulis de leurs voisins,
en ont fait une socit distincte. On prtend qu'ils existent depuis
long-temps en corps de nation dans cette contre; cependant leur nom n'a
point paru avant ce sicle dans les livres; il n'est pas mme sur les
cartes de d'Anville: La Roque, qui parlait de leur pays il y a moins de
cent ans, ne les dsigne que par celui d'_Amdiens_. Quoi qu'il en soit,
ils ont dans ces derniers temps fix l'attention de la Syrie par leurs
guerres, leurs brigandages, leurs progrs et leurs revers. Avant le
milieu du sicle, ils ne possdaient que Balbek, leur chef-lieu, et
quelques cantons dans la valle et dans l'Anti-Liban, d'o ils
paraissent originaires. A cette poque on les trouve gouverns comme les
Druzes, c'est--dire partags sous un nombre de _chaiks_ ayant un chef
principal, tir de la famille de _Harfouche_. Aprs 1750, ils
s'tendirent dans le haut du Beq, et s'introduisirent dans le Liban,
o ils occuprent des terrains appartenants aux Maronites jusque vers
_Becharrai_. Ils les incommodrent mme par leurs brigandages, au point
que l'mir Yousef se vit oblig de les attaquer  force ouverte et de
les chasser. D'autre part, leurs progrs les avaient conduits le long de
leur rivire jusqu'auprs de _Sour_ (Tyr). Ce fut dans ces
circonstances, en 1760, que Dher et l'adresse de se les attacher. Les
pachas de Sade et de Damas rclamaient des tributs qu'on ngligeait de
leur payer; ils se plaignaient de divers dgts causs  leurs sujets
par les Motoulis: ils eussent voulu les chtier; mais la vengeance
n'tait ni sre ni facile. Dher intervint; il se rendit caution du
tribut, promit de surveiller les dprdations, et par ce moyen, il
s'acquit des allis qui pouvaient, disait-on, armer dix mille cavaliers,
tous gens rsolus et redouts. Peu de temps aprs, ils s'emparrent de
_Sour_ (Tyr), et ils firent de ce village leur entrept maritime: en
1771, ils servirent utilement Ali-Bek et Dher contr les Ottomans. Mais
pendant leur absence, l'mir Yousef ayant arm les Druzes, vint saccager
leur pays. Il tait devant le chteau de Djezn, quand les Motoulis
revenant de Damas, apprirent la nouvelle de cette invasion. Au rcit des
barbaries qu'avaient commises les Druzes, un corps avanc de 500 hommes
seulement fut tellement saisi de rage, qu'il poussa sur-le-champ vers
l'ennemi, rsolu de prir en se vengeant. Mais la surprise et le
dsordre qu'ils jetrent, et la discorde qui rgnait entre les factions
de Mansour et de Yousef, favorisrent cette manoeuvre dsespre, au
point que toute l'arme, compose de vingt-cinq mille hommes, subit la
droute la plus complte. Dans les annes suivantes, les affaires de
Dher ayant pris une fcheuse tournure, les Motoulis se refroidirent
pour lui; enfin ils l'abandonnrent dans la catastrophe o il perdit la
vie. Mais ils ont port la peine de leur imprudence sous
l'administration du pacha qui lui a succd. Depuis l'anne 1777,
Djezzr, matre d'_Acre_ et de _Sade_, n'a cess de travailler  leur
perte. Sa perscution les fora en 1784 de se rconcilier avec les
Druzes et de faire cause commune avec l'mir Yousef, pour lui rsister.
Quoique rduits  moins de 700 fusils, ils firent plus dans cette
campagne que 15  20,000 Druzes et Maronites rassembls sous
Dair-el-Qamar. Eux seuls enlevrent le lieu fort de _Mar-Djbaa_, et
passrent au fil du sabre 50  60 _Arnautes_[231] qui le gardaient. Mais
la msintelligence des chefs druzes ayant fait avorter toutes les
oprations, le pacha a fini par s'emparer de toute la valle et de la
ville mme de Balbek. A cette poque, on ne comptait pas plus de 500
familles de Motoulis, qui se sont rfugies dans l'Anti-Liban et dans
le Liban des Maronites; et dsormais proscrites de leur sol natal, il
est probable qu'elles finiront par s'anantir, et par emporter avec
elles le nom mme de cette nation.

Tels sont les peuples particuliers qui se trouvent compris dans
l'enceinte de la Syrie. Le reste de la population qui forme la plus
grande masse, est, comme je l'ai dit, compos de Turks, de Grecs, et de
la race arabe. Il me reste  faire un tableau de la distribution
gographique du pays, selon l'administration turke, et  y joindre
quelques considrations gnrales sur le rsultat des forces et des
revenus, sur la forme du gouvernement, et enfin sur le caractre et les
moeurs de ces peuples.

Mais avant de passer  ces objets, je crois devoir donner une ide des
mouvements qui ont failli dans ces derniers temps causer une rvolution
importante, et susciter en Syrie une puissance indpendante: je veux
parler de l'insurrection du chaik _Daher_, qui pendant plusieurs annes
a attir les regards des politiques. Un expos succinct de son histoire
sera d'autant plus intressant, qu'il est neuf, et que ce que l'on en a
appris par les nouvelles publiques, a t peu propre  donner une ide
juste de l'tat des affaires dans ces pays loigns.

FIN DU TOME PREMIER.




TABLE DES MATIRES

CONTENUES DANS CE VOLUME.



  TAT PHYSIQUE DE L'GYPTE.

                                                                      Page.

  CHAPITRE PREMIER.--De l'gypte en gnral, et de la
  ville d'Alexandrie                                                     1

  CHAP. II.--Du Nil, et de l'extension du Delta                         14

  CHAP. III.--De l'exhaussement du Delta                                27

  CHAP. IV.--Des vents et de leurs phnomnes                           44

  CHAP. V.--Du climat et de l'air                                       54


  TAT POLITIQUE DE L'GYPTE.

  CHAPITRE I^{er}.--Des diverses races des habitants de
  l'gypte                                                              59

  CHAP. II.--Prcis de l'histoire des Mamlouks                          80

  CHAP. III.--Prcis de l'histoire d'Ali-Bek                            92

  CHAP. IV.--Prcis des vnements arrivs depuis la
  mort d'Ali-Bek jusqu'en 1785                                         114

  CHAP. V.--tat prsent de l'gypte                                   129

  CHAP. VI.--Constitution de la milice des Mamlouks                    131

     I. Vtements des Mamlouks                                        134

     II. quipage des Mamlouks                                        136

     III. Armes des Mamlouks                                          138

     IV. ducation et exercices des Mamlouks                          140

     V. Art militaire des Mamlouks                                    142

     VI. Discipline des Mamlouks                                      144

     VII. Moeurs des Mamlouks                                         146

     VIII. Gouvernement des Mamlouks                                  147

  CHAP. VII                                                            149

     I. tat du peuple en gypte                                    _ibid._

     II. Misre et famine des dernires annes                        152

     III. tat des arts et des esprits                                162

  CHAP. VIII.--tat du commerce                                        163

  CHAP. IX.--De l'isthme de Suez, et de la jonction de
  la mer Rouge  la Mditerrane                                       166

  CHAP. X.--Des douanes et des impts.                                 175

    Du commerce des Francs au Kaire                                    178

  CHAP. XI.--De la ville du Kaire                                      183

    Population du Kaire et de l'gypte                                 186

  CHAP. XII.--Des maladies de l'gypte                                 189

     I. De la perte de la vue                                       _ibid._

     II. De la petite-vrole                                          193

     III. De la peste                                                 199

  CHAP. XIII.--Tableau rsum de l'gypte                              203

    Des exagrations des voyageurs                                     210

  CHAP. XIV. Des ruines et des pyramides                               213

  Note                                                                 226


  TAT PHYSIQUE DE LA SYRIE.

  CHAPITRE I^{er}.--Gographie et histoire naturelle de la
  Syrie                                                                258

     I. Aspect de la Syrie                                            260

     II. Des montagnes                                                261

     III. Structure des montagnes                                     269

     IV. Volcans et tremblements                                      271

     V. Des sauterelles                                               273

     VI. Qualits du sol                                              275

     VII. Des rivires et des lacs                                    276

     VIII. Du climat                                                  279

     IX. Qualits de l'air                                            286

     X. Qualits des eaux                                             288

     XI. Des vents                                                    289

  CHAP. II.--Considrations sur les phnomnes des vents,
  des nuages, des pluies, des brouillards et du tonnerre               292

  TAT POLITIQUE DE LA SYRIE.

  CHAPITRE I^{er}.--Des habitants de la Syrie                          314

  CHAP. II.--Des peuples pasteurs ou errants de la Syrie.              324

     I. Des Turkmans                                                _ibid._

     II. Des Kourdes                                                  326

     III. Des Arabes-Bdouins                                         330

  CHAP. III.--Des peuples agricoles de la Syrie                        363

     I. Des Ansri                                                 _ibid._

     II. Des Maronites                                                369

     III. Des Druzes                                                  388

     IV. Du gouvernement des Druzes                                   411

     V. Des Motoulis                                                 427

FIN DE LA TABLE.

[Illustration: VUE DE SPHYINX]

[Illustration: VUE DE PYRAMIDES DE DJIZ]

[Illustration: CARTE DE L'GYPTE]


NOTES:

[1] _Vulg_, raquette, arbre  cochenille.

[2] Le calcul le plus suivi  Alexandrie porte la hauteur du ft, y
compris le chapiteau,  96 pieds, et la circonfrence  28 pieds 3
pouces.

[3] Ras el-tin: prononcez, _tne_.

[4] Prononcez _kalidge_.

[5] En arabe _el qali_, dont on a fait le nom du sel al-kali.

[6] Ces coquillages sont surtout des hrissons, des volutes, des
bivalves, et une espce en forme de lentilles. Voyez le docteur Shaw,
_Voyage au Levant_.

[7] Celui-l est gris, tach de noir et quelquefois de rouge.

[8] Chaque tribu a ses routes particulires, pour viter les disputes.

[9] D'ailleurs il n'existe pas dix arbres dans ce dsert, et il parat
incapable d'en produire.

[10] Ils l'appellent _saint_, _bni_, _sacr_; et lors des nouvelles
eaux, c'est--dire de l'ouverture des canaux, on voit les mres plonger
les enfants dans le courant, avec le prjug que ces eaux ont une vertu
purifiante et divine, telle que la supposrent les anciens  tous les
fleuves.

[11] On se sert, pour cet effet, d'amandes amres, dont on frotte le
vase, et alors elle est rellement lgre et bonne. Mais il n'y a que la
soif, ou la prvention, qui puisse la mettre au-dessus de nos fontaines
et de nos grandes rivires, telles que la Seine et la Loire.

[12] _Herod._, lib. II, p. 105, dit. Wesseling, in-fol.

[13] _Lettres sur l'gypte_, tom. 1, p. 16.

[14] _Geogr. Strabonis, interpret. Casaubon._ dit. 1707, lib. XVII. p.
1152.

[15] Voyez l'excellent _Mmoire de d'Anville sur l'gypte_, in-4, 1765,
p. 77.

[16] Odysse, liv. IV.

[17] _Herod._, lib. II, p. 106 et 107.

[18] Il ne s'en faut que de 1,300 toises.

[19] On peut reprocher  Homre de n'tre pas exact, quand il dit que le
Phare tait vis--vis du Nil; mais pour l'excuser on peut dire que,
parlant de l'gypte comme du bout du monde, il n'a pas d se piquer
d'une prcision stricte. En second lieu, la branche Canopique allait
jadis par les lacs s'ouvrir prs d'Abouqir; et si, comme la vue du
terrain me le fait penser, elle passa jadis  l'ouest mme d'Abouqir,
qui aurait t une le, Homre a pu dire, avec raison, que le Phare
tait vis--vis du Nil.

[20] Voyez _Voyage en Arabie_, par C. Niebuhr, in-4, qu'il faut
distinguer de la _Description de l'Arabie_, par le mme, 2 vol. in-4.

[21] Lib. II, p. 123.

[22] Voyez _Voyage pittoresque de la Grce_, tom. II.

[23] Cette position convient beaucoup  Bolbitine.

[24] _Lettre_ 1, p. 12.

[25] _Herod._, lib. II.

[26] En effet, on serait plus port, sur l'inspection de la carte, 
croire que ce fut l jadis le cours du fleuve; quant aux ptrifications
de mts et de vaisseaux entiers dont parle Siccard, elles auraient bien
besoin, pour tre crues, d'tre constates par des voyageurs plus
clairs que ce missionnaire.

[27] Pag. 12 et suiv.

[28] _Lettre 1_, p. 12.

[29] Lib. II, p. 109.

[30] Lib. XVII.

[31] J'en ai mesur plusieurs avec un pied-de-roi de cuivre, mais j'ai
trouv qu'elles variaient toutes depuis une jusqu' 3 lignes. Le dr
Stambouli a 28 doigts, ou 24 pouces moins une ligne.

[32] En arabe, _meqis, instrument mesureur, mesuroir_.

[33] Le docteur Pocoke, qui a fait plusieurs bonnes observations sur le
Nil, s'est tout--fait perdu dans l'explication du texte de Klkchenda:
il a cru, sur un premier passage louche, que le nilomtre du temps
d'Omar n'tait que de douze coudes; et il a bti sur cette erreur un
difice de conjectures fausses. _Voyage de Pocoke_, tom. II, p. 278.

[34] _Voyage en Arabie_, tom. 1, p. 102.

[35] Le 17 mai, la colonne avait onze pieds hors de l'eau, le 3 juin
elle en avait onze et demi; donc en dix-sept jours il y eut une
demi-coude. _Voyage de Pocoke_, tom. II.

[36] Le lit du fleuve s'est exhauss lui-mme comme le reste du terrain.

[37] Dans le bas Delta, on arrose par le moyen des roues, parce que
l'eau est  fleur de terre; mais dans le haut Delta, il faut tablir des
chapelets sur les roues, ou lever l'eau par des potences mobiles. On en
voit beaucoup sur la route de Rosette au Kaire, et l'on se convaincra
que ce travail pnible a un effet trs-born.

[38] _Herod._, lib. II. Cette anecdote chagrine beaucoup les
chronologistes modernes, qui placent Ssostris avant Mose, au temps
duquel les chariots subsistaient encore; mais ce n'est pas la faute
d'Hrodote, si l'on n'a pas entendu son systme de chronologie, le
meilleur de l'antiquit.

[39] Il serait curieux de constater en quelle proportion il continue
jusqu' Asouan. Des Coptes que j'ai interrogs  ce sujet, m'ont assur
qu'il tait infiniment plus lev dans tout le Sad qu'au Kaire.

[40] _Hrod._, lib. II.

[41] Cette quantit de canaux est une raison qui peut faire varier les
degrs de l'inondation: car s'il y en a beaucoup, et qu'ils soient
profonds, l'eau s'coulera plus vite, et s'lvera moins; s'il y en a
peu, et qu'ils soient superficiels, il arrivera le contraire.

[42] Depuis la publication de ce voyage, l'on m'a fait connatre un
mmoire de Frret (Acad. des Inscrip., tom. XVI), dans lequel ces
questions se trouvent avoir t dbattues ds 1745. Dans ce Mmoire, ce
savant critique, attaquant de front le rcit d'Hrodote et le tmoignage
des prtres gyptiens, prtend que le Delta n'a subi aucun changement
depuis les sicles les plus reculs: il fonde ses raisons contre son
accroissement, sur la position des villes de _Tanis_, de _Damit_ et de
_Rosette_, mais les faits qu'il cite sont vagues, et la diffrence de la
mesure de Niebuhr en excs sur celle d'Hrodote, est un argument
premptoire contre son sentiment. A l'gard de son exhaussement, il
prouve par plus d'auteurs que je n'en ai cits, que depuis Moeris
jusqu' la fin du quinzime sicle, l'inondation n'a pas cess d'tre la
mme: ce n'est que depuis ce temps que les voyageurs ont parl d'une
inondation de 22 et 23 coudes. Le prince Radzivil est le premier qui en
ait fait mention en l'anne 1583. Frret, rejetant son tmoignage et
celui des autres, soutient que l'inondation est toujours la mme, et que
la diffrence des anciens aux modernes vient de ce que les uns comptent
depuis le fond de l'eau, pendant que les autres ne comptaient que depuis
la surface des eaux basses. Il invoque les observations de Shaw et de
Pocoke; mais en appuyant sa consquence, elles dmentent son
explication: en effet, d'aprs ces observations, la crue du Nil
au-dessus des plus basses eaux fut en 1714 de 10 coudes 26 doigts, qui,
jointes  5 coudes et quelques doigts qu'avait dja le fleuve, donnent
16 coudes et quelques doigts au-dessus du fond: en 1715 la crue
au-dessus des basses eaux fut de 10 coudes, qui, jointes  6 coudes
qu'avaient dja les eaux, forment 16 coudes: en 1738 elle fut de 11
coudes 15 doigts, qui, jointes  5 qu'avait le fleuve, font 16 coudes,
et non pas 20, comme le dit Frret, p. 353. Donc les anciens ont compt
comme nous depuis le fond, et l'tat reste le mme que de tout temps. En
se trompant  cet gard, Frret rapporte un fait qui, s'il est vrai, est
le noeud de l'nigme; car il dit avoir vu une coude du nilomtre qui
n'a que 15 pouces 8 lignes de France; or 22 coudes de 15 pouces 8
lignes font 344 pouces 8 lignes, tandis que 16 coudes en donnent 328,
ce qui ne laisse qu'un pied 4 pouces de diffrence; en sorte qu'il
serait possible que cette nouvelle coude ft une innovation des Turks,
et que le mqas portt plusieurs espces de coudes. Du reste il n'a
point compris l'altration d'Omar, cite par _Klkchenda_; et il est
loin de rsoudre les 8 coudes de Moeris, en disant qu'elles proviennent
de la drivation de Soulac. Ainsi, sans droger au respect d  Frret,
je persiste dans mes conclusions.

[43] On l'assigne au 19 juin prcis, mais il serait difficile d'en
dterminer les premiers instans aussi rigoureusement que le veulent
faire les Coptes.

[44] Cependant Dmocrite l'avait devine. Voyez l'_Histoire_ de Diodore
de Sicile, liv. II. Je suis mme port  croire qu'Homre en a eu
connaissance; car l'pithte qu'il donne au Nil (_diipets_, tirant son
origine du ciel) est une allusion sensible aux pluies: et j'en conclus
que les anciens prtres gyptiens ont eu une _physique_ plus tendue que
l'on ne pense; et que les traditions qui avaient cours dans la Grce,
n'taient qu'une manation de leurs livres sacrs.

[45] Lorsqu'il tombe de la pluie en gypte et en Palestine, c'est une
joie gnrale de la part du peuple; il s'assemble dans les rues, il
chante, il s'agite et crie  pleine tte, _Ya, allah! ya mobrek!_
c'est--dire: _O dieu!  bni! etc._

[46] En arabe, _kamsn_; mais le _k_ reprsente le _jota_ espagnol, ou
_ch_ allemand.

[47] Les Arabes du dsert les appellent _semoum_ ou _poison_; et les
Turks _chmyel_ ou vent de Syrie, dont on a fait vent _samiel_.

[48] L'astronome Beauchamp a souvent observ 37 et 38 degrs  Basra, et
cette chaleur a lieu sur la plupart des plages de la Perse, de l'Arabie
et de l'Inde.--Trente-deux et 33 degrs, qui sont la chaleur du sang,
sont trs-frquents en Floride et en Gorgie (d'Amrique). Ainsi
l'gypte ne peut se classer que dans les pays de moyenne chaleur.

[49] Cependant il faut observer que l'air, sur la cte, est infiniment
moins sec qu'en remontant dans les terres; aussi ne peut-on laisser, 
Alexandrie et  Rosette, du fer expos 24 heures  l'air, qu'il ne soit
tout rouill.

[50] En arabe, _magrbe_, pluriel de _magrebi_, homme de _garb_, ou
_couchant_: ce sont nos _Barbaresques_.

[51] En Arabe, _bedoui_, form de _bd, dsert, pays sans habitations_.

[52] D'autant mieux qu'on les trouve au Sade ds avant Diocltien; et
qu'il parat que le Sade fut moins rempli par les Grecs que le Delta.

[53] En effet, j'observe que la figure des ngres reprsente prcisment
cet tat de contraction que prend notre visage lorsqu'il est frapp par
la lumire et par une forte rverbration de chaleur. Alors le sourcil
se fronce; la pomme des joues s'lve; la paupire se serre; la bouche
fait la _moue_. Cette contraction des parties mobiles n'a-t-elle pas pu
et d  la longue influer sur les parties solides, et mouler la
charpente mme des os? Dans les pays froids, le vent, la neige, l'air
vif oprent presque le mme effet que l'excs de lumire dans les pays
chauds: et nous voyons que presque tous les sauvages ont quelque chose
de la tte du ngre; ensuite viennent les coutumes de mouler la tte des
enfants, et mme le genre de coiffure, qui, par exemple, chez les
Tartares tant un bonnet haut, lequel serre les tempes et relve le
sourcil, me semble la cause du _sourcil de chvre_ qu'on remarque chez
les Chinois et les Kalmouks: dans les zones tempres et chez les
peuples qui habitent sous des toits, ces diverses circonstances n'ayant
pas lieu, les traits se montrent allongs par le repos des muscles, et
les yeux  fleur de tte, parce qu'ils sont protgs contre l'action de
l'air.

[54] Lib. II, p. 150.

[55] Cette observation qui, lors de la publication de ce voyage, en
1787, sembla plutt neuve et piquante que fonde en vrit, se trouve
aujourd'hui porte  l'vidence par des faits eux-mmes aussi piquants
que dcisifs. Blumenbach, professeur trs-distingu d'anatomie 
Gottingue, a publi en 1794 un mmoire duquel il rsulte:

1 Qu'il a eu l'occasion de dissquer plusieurs momies gyptiennes.

2 Que les crnes de ces momies appartiennent  trois diffrentes races
d'hommes, savoir: l'une, la race thiopienne caractrise par les joues
leves, les lvres paisses, le nez large et pat, les prunelles
saillantes; ainsi, ajoute-t-il, que Volney nous reprsente les Coptes
d'aujourd'hui.

La seconde race qui porte le caractre des Hindous, et la troisime qui
est mixte et participe des deux premires.

Le docteur Blumenbach cite aussi, en preuve de la premire race, le
sphinx grav dans Norden, auquel les plus savants antiquaires n'avaient
pas fait attention jusque-l. J'y ajoute en cette dition pour nouveau
tmoin, le mme sphinx dessin par l'un des artistes les plus distingus
de nos jours, M. Cassas, auteur du _Voyage pittoresque de la Syrie, de
l'Egypte, etc._ L'on y remarquera, outre des proportions gigantesques,
une disposition de traits qui tablit de plus en plus ce que j'ai
avanc.

[56] Voyez _le Dict. copte_, par Lacroze.

[57] Il n'y a pas jusqu'au savant Pocoke qui, expliquant si bien les
livres, ne put jamais se passer d'interprte. Rcemment, Vonhaven,
professeur d'arabe en Danemarck, ne put pas entendre mme le _salam alai
kom_ (le bonjour), lorsqu'il vint en gypte; et son compagnon, le jeune
Forskal, au bout d'un an, fut plus avanc que lui.

[58] Pour faire sentir ces diffrences  la lecture, il faut appeler les
lettres une  une.

[59] Pas dans tous les cas, mais aprs l'_o_ et l'_u_, comme dans
_buch_, un livre.

[60] Lorsque les voyageurs franais qui font actuellement le tour du
monde seront revenus, on verra la confusion qu'apportera dans leurs
rcits la varit des orthographes anglaise et franaise.

[61] Le lecteur curieux de ce genre d'tude peut consulter un ouvrage
que j'ai publi pour remplir l'objet que j'indique ici. Il est intitul
_Simplification des langues orientales_, in-8, et se trouve chez
Bossange frres, libraires, rue de Seine, n 12,  Paris.

[62] _Estn_ est un terme persan qui signifie _pays_, et s'applique en
finale aux noms propres; ainsi l'on dit _Arab-estn_, _Frank-estn_,
etc.

[63] En 834.

[64] _Qui se plat en Dieu._

[65] Cette diffrence du _t_  l'_s_, vient de ce que la lettre
originale est le _th_ anglais, que les trangers traduisent tantt _t_,
tantt _s_.

[66] En 1239, Holagou-kan, descendant de Djenkiz, abolit le kalifat dans
la personne de _Mostzem_.

[67] Ou 972, selon d'Herbelot.

[68] _Commandant par ordre de Dieu._

[69] Nos anciens en firent _soldan_ et soudan, par le changement
frquent d'_ol_ en _ou_; fol, _fou_; mol, _mou_.

[70] _Mamlouk_, participe passif de _malak_, possder, signifie _l'homme
possd_ en proprit; ce qui a le sens d'_esclave_; mais cette espce
est distingue des esclaves domestiques, ou noirs, qu'on appelle _abd_.

[71] L'histoire de ce premier empire des Mamlouks, et en gnral celle
de l'gypte depuis l'invasion des Arabes, a laiss jusqu' ce jour une
lacune dans nos connaissances: nanmoins il existe  la bibliothque
nationale deux manuscrits arabes capables de satisfaire notre curiosit
 cet gard. La dcouverte en est due  M. Venture, interprte des
langues orientales, qui aujourd'hui accompagne le gnral Buonaparte, et
qui dans nos relations d'amiti et d'estime m'en a montr une traduction
presque acheve. Il est  dsirer qu'elle soit un jour publie; mais
comme le moment en parat encore recul, je crois faire une chose
agrable aux lettres et  l'amiti, en insrant une notice de ces
manuscrits que le lecteur trouvera  la fin de l'article de l'gypte.

[72] _Chaik_ signifie proprement un _vieillard, senior populi_; il a
pris la mme acception en Orient que parmi nous; et il dsigne un
_seigneur_, un commandant.

[73] Les femmes des Mamlouks sont, comme eux, des esclaves transportes
de Gorgie, de Mingrelie, etc. On parle toujours de leur beaut, et il
faut y croire sur la foi de la renomme. Mais un Europen qui n'a t
qu'en Turkie n'a pas le droit d'en rendre tmoignage. Ces femmes y sont
encore plus invisibles que les autres, et c'est sans doute  ce mystre
qu'elles doivent l'ide qu'on se fait de leur beaut. J'ai eu occasion
d'en demander des nouvelles  l'pouse d'un de nos ngociants au Kaire,
 laquelle le commerce des galons et des toffes de Lyon ouvrait tous
les _harem_. Cette dame, qui a plus d'un droit d'en bien juger, m'a
assur que sur 1,000  1,200 femmes d'lite qu'elle a vues, elle n'en a
pas trouv 10 qui fussent d'une vraie beaut; mais les Turks ne sont pas
si difficiles; pourvu qu'une femme soit blanche, elle est belle; si elle
est grasse, elle est admirable. _Son visage est comme la pleine lune;
ses hanches sont comme des coussins_, disent-ils pour exprimer le
superlatif de la beaut. On peut dire qu'ils la mesurent au quintal. Ils
ont d'ailleurs un proverbe remarquable pour les physiciens: _Prends une
blanche pour tes yeux; mais pour le plaisir, prends une gyptienne_.
L'exprience leur a prouv que les femmes du Nord sont rellement plus
froides que celles du Midi.

[74] _Hippocrates, lib. de Aere, Locis et Aquis._

[75] Ce pays fut de tout temps une ppinire d'esclaves: il en
fournissait aux Grecs, aux Romains et  l'ancienne Asie. Mais n'est-il
pas singulier de lire dans Hrodote que jadis la Colchide (aujourd'hui
la Gorgie) reut des habitants noirs de l'gypte, et de voir
qu'aujourd'hui elle lui en rende de si diffrents?

[76] Les corps militaires des janissaires, azbs, etc., taient
commands par des kiyas, qui, aprs un an d'exercice, se dmettaient de
leur emploi, et devenaient vtrans, avec voix au _dioun_.

[77] J'avais depuis long-temps rdig cet article, lorsque Savary a
publi deux nouveaux volumes sur l'gypte, dans l'un desquels se trouve
la vie de ce mme Ali-bek. Je comptais y trouver des rcits propres 
vrifier ou  redresser les miens; mais quel a t mon tonnement de
voir que nous n'avons presque rien de commun! Cette diversit m'a t
d'autant plus dsagrable, que dja ne m'tant pas trouv du mme avis
sur d'autres objets, il pourra sembler  bien des lecteurs que je prends
 tche de contrarier ce voyageur. Mais, outre que je ne connais point
la personne de Savary, je proteste que de telles partialits n'entrent
point dans mon caractre. Par quel accident arrive-t-il donc qu'ayant
t sur les mmes lieux, ayant d voir les mmes tmoins, nos rcits
soient si divers? J'avoue que je n'en vois pas bien la raison: tout ce
que je puis assurer, c'est que pendant 6 mois que j'ai vcu au Kaire,
j'ai interrog avec soin ceux de nos ngociants et des marchands
chrtiens  qui une longue rsidence et un esprit sage m'ont paru donner
un tmoignage plus authentique. Je les ai trouvs d'accord sur les faits
principaux, et j'ai eu l'avantage d'entendre confirmer leurs rcits par
un ngociant vnitien (C. Rosetti), qui a t l'un des conseillers
intimes d'Ali-bek, et le promoteur de ses liaisons avec les Russes, et
de ses projets sur le commerce de l'Inde. Dans la Syrie, j'ai trouv une
foule de tmoins oculaires des vnements communs au chaik Dher et 
Ali-bek, et j'ai pu juger du degr d'instruction de mes auteurs
d'gypte. Pendant huit mois que j'ai demeur chez les Druzes, j'ai
appris de l'vque d'Alep, alors vque d'Acre, mille particularits
d'autant plus certaines, que le ministre de Dher, _Ibrahim-Sabbr_,
tait frquemment dans sa maison. En Palestine, j'ai vcu avec des
chrtiens et des musulmans qui ont command des troupes de Dher, fait
le premier sige de Yfa avec Ali-bek, et soutenu le second contre
Mohammad-bek. J'ai vu les lieux, j'ai entendu les tmoins; j'ai reu des
notes historiques de l'agent de Venise  _Yfa_, qui a essuy sa part de
tous les troubles. Voil les matriaux sur lesquels j'ai rdig ma
narration. Ce n'est pas que je n'aie trouv quelques _variantes_ de
circonstances: quels faits n'en ont pas? La bataille de Fontenoi
n'a-t-elle pas dix versions diffrentes? Il suffit d'obtenir les
principaux rsultats, d'admettre les plus grandes probabilits, et j'ai
pu apprendre par moi-mme, en cette occasion, combien la stricte vrit
des faits historiques est difficile  tablir.

Ce n'est pas non plus que je n'aie entendu quelques-uns des rcits de
Savary; et lui-mme ne peut tre tax de les avoir imagins; car sa
narration est, mot pour mot, celle d'un livre anglais imprim en 1783,
et intitul _Prcis de la rvolte d'Ali-bek_*, quoiqu'il n'y ait que
quarante pages consacres  ce sujet, et que le reste ne traite que de
lieux communs, de moeurs et de gographie. J'tais au Kaire lorsque les
papiers publics rendirent compte de cet ouvrage; et je me rappelle bien
que lorsque nos ngociants entendirent parler d'une Marie, femme
d'Ali-bek; d'un Grec Doud, pre de ce commandant; d'une reconnaissance
comme celle de Joseph, ils se regardrent avec tonnement, et finirent
_par rire des contes qu'on faisait en Europe_. Ainsi le facteur anglais,
qui tait en gypte en 1771, a beau rclamer l'autorit du kiya
d'Ali-bek et d'une foule de beks qu'il a consults _sans savoir
l'arabe_, on ne peut le regarder comme bien instruit. Je le suspecte
d'autant plus d'erreur, qu'il dbute par une faute impardonnable, en
disant que le pays d'_Abaza_ est la mme chose qu'_Amase_, puisque l'un
est une contre du Caucase, en tirant vers le Kuban, et l'autre une
ville de l'ancienne Cappadoce ou Natolie moderne.

* An account of the history of the revolt of Ali-bek, etc. _London_,
1783, 1 vol. in-8.

[78] Les Turks estiment en premier lieu les esclaves Tchercasses ou
Circassiens, puis les Abazans; 3 les Mingreliens; 4 les Gorgiens; 5
les Russes et les Polonais; 6 les Hongrois et les Allemands; 7 les
Noirs; et enfin les derniers de tous sont les Espagnols, les Maltais et
autres Francs, qu'ils dprisent comme tant ivrognes, dbauchs, mutins
et de peu de travail.

[79] Lors de sa ruine, ses piastres perdirent vingt pour cent, parce
qu'on prtendit qu'elles taient surcharges d'alliage. Un ngociant en
fit passer 10,000  Marseille, et elles rendirent  la fonte un bnfice
assez considrable.

[80] C. Rosetti; son frre Balthasar Rosetti devait tre douanier de
Djedda.

[81] Peu aprs, les habitants de la Mekke chassrent les Mamlouks du
port et de la ville, et rtablirent le chrif que l'on avait dpossd.

[82] Les gens de Dher portaient ce nom, parce que le sige originel de
l'tat de Dher tait  Safad, village de Galile.

[83] Prononcez _Sde_; c'est la ville qui a succd  Sidon.

[84] A raison du plerinage, dont les deux grandes caravanes partent du
Kaire et de Damas.

[85] Tel que Slh-bek.

[86] Poignard qu'on porte  la ceinture.

[87] Ali-bek, partant pour un exil (car il fut exil jusqu' trois
fois), tait camp prs du Kaire, ayant un dlai de 24 heures pour payer
ses dettes: un nomm Hasan, janissaire,  qui il devait 500 sequins
(3,750 liv.), vint le trouver. Ali, croyant qu'il demandait son argent,
commena de s'excuser; mais Hasan, tirant 500 autres sequins, lui dit:
Tu es dans le malheur, prends encore ceux-ci. Ali, confondu de cette
gnrosit, jura, par la tte du prophte, que s'il revenait, il ferait
 cet homme une fortune sans exemple. En effet,  son retour, il le cra
son fournisseur gnral des vivres; et quoiqu'on l'avertt des
concussions scandaleuses de Hasan, jamais il ne les rprima.

[88] _Sabbr_ en grasseyant l'_r_, ce qui signifie _teinturier_; avec
l'_r_ ordinaire ce mot signifierait _sondeur_.

[89] Au mois de juin 1776.

[90] C'est--dire dont il avait t patron: chez les Mamlouks,
l'affranchi passe pour l'enfant de la _maison_.

[91] 2,625,000 livres.

[92] La formule de dposition consiste en ce mot: _Enzel_; c'est--dire,
_descends_ du chteau.

[93] Je dis anciennes, car aujourd'hui on n'y fabrique plus d'acier.

[94] Voyez, _Voyage_, tom. II, tat politique de la Syrie, chap. III, la
note relative aux _chles_.

[95] Les ngociants europens, qui ont pris got  ce luxe, ne croient
pas avoir une garde-robe dcente quand elle ne passe pas 12 ou 15,000
francs.

[96] Lorsque j'tais au Kaire, des Mamlouks enlevrent la femme d'un
Juif qui passait le Nil avec elle. Ce Juif ayant fait porter des
plaintes  Mourd, ce bek rpondit de sa voix de charretier: _Eh,
laissez ces jeunes gens s'battre!_ Le soir, les Mamlouks firent dire au
Juif qu'ils lui rendraient sa femme s'il comptait 100 piastres pour
_leurs peines,_ et il fallut en passer par-l. Il est remarquable que
dans les moeurs du pays, l'article des femmes est une chose plus sacre
que la vie mme.

[97] On se rappelle que l'gypte est un pays nu et sans bois.

[98] En Turkie, les tombeaux, selon l'usage des anciens, sont toujours
hors des villes; et comme chaque tombeau a ordinairement une grande
pierre et une petite maonnerie, il en rsulte presque une seconde
ville, que l'on pourrait appeler, comme jadis  Alexandrie, _Ncropolis,
la ville des morts_.

[99] Ils ont contre cet usage des prjugs superstitieux.

[100] En arabe _qiem maqm_, mot  mot _tenant lieu_, dont on a fait
_camacan_.

[101] En effet, la plupart des peuples anciens et modernes qui ont
dploy une grande activit se trouvent tre des montagnards. Les
Assyriens, qui conquirent depuis l'Indus jusqu' la Mditerrane,
vinrent des montagnes d'Atourie. Les Kaldens taient originaires des
mmes contres; les Perses de Cyrus sortirent des montagnes de
l'lymade, les Macdoniens, des monts Rhodope. Dans les temps modernes,
les Suisses, les cossais, les Savoyards, les Miquelets, les Asturiens,
les habitants des Cvennes, toujours libres, ou difficiles  soumettre,
prouveraient la gnralit de cette rgle, si l'exception des Arabes et
des Tartares n'indiquait qu'il est une autre cause morale qui appartient
aux plaines comme aux montagnes.

[102] Quand un homme est tu par un autre, la famille du mort exige de
celle de l'assassin un _talion_, dont la poursuite se transmet de race
en race, sans jamais l'oublier.

[103] Quand un homme a subi cette torture sans dceler son argent, on
dit de lui: _C'est un homme_, et ce mot l'indemnise.

[104] Souvent, sur un soupon, ils les gorgent; et ce prjug a lieu
galement dans la Syrie. Lorsque j'tais  Raml, un paysan se promena
plusieurs jours dans le march, ayant son manteau tach du sang de sa
fille qu'il avait ainsi gorge; le grand nombre l'approuvait: la
justice turke ne se mle pas de ces choses.

[105] Cette caravane vient par terre le long du Nil; c'est avec elle que
Bruce, Anglais, revint en 1772 de l'Abissinie, o il avait fait le
voyage le plus hardi qu'on ait tent dans ce sicle. En traversant le
dsert, la caravane manqua de vivres, et vcut pendant plusieurs jours
de gomme seulement.

[106] J'ai vu au Kaire plusieurs noirs arrivs par cette caravane, qui
venaient du pays des _Foulis_, au nord du Sngal, qui disaient avoir vu
des Francs dans leurs contres.

[107] Espce de bateaux qui portent une immense voile latine raye de
bleu et de brun comme du coutil.

[108] En 1784, l'gypte consommait pour 2 millions et demi de nos
denres, et nous en rendait pour 3 millions. Or, cette branche tant au
moins le cinquime de tout son commerce, il ne peut s'valuer  plus de
15 millions d'actif au total.

[109] Les anciens ont pens que la mer Rouge tait plus leve que la
Mditerrane; en effet, si l'on observe que, depuis le canal de Qolzoum
jusqu' la mer, le Nil a encore une pente l'espace de 30 lieues, l'on ne
croira pas cette ide si ridicule, encore qu'il semble que le niveau dt
s'tablir par le cap de Bonne-Esprance. Ajoutez qu'il est de fait que
des vents continus d'un mme ct lvent les eaux sur les rives
opposes: ainsi les vents d'est lvent de 12  18 pouces le niveau de
la mer dans les ports de Toulon, de Marseille et de la Catalogne; et la
mousson de sud doit produire un effet semblable dans le canal long et
troit de la mer Rouge: mais par inverse la mousson de nord doit
produire l'effet contraire; dans tous les cas l'exprience des anciens
est  recommencer.

[110] Strabo, lib. XVII: or la guerre de Troie, selon des calculs qui me
sont particuliers, correspond au temps de Salomon. Voyez un _Mmoire sur
la chronologie ancienne_, insr dans le _Journal des savants_, janvier
1782; et dans l'_Encyclopdie par ordre de matires_, tom. III des
Antiquits.

[111] Lib. XVII.

[112] Elle resta plus de 40 jours assemble, diffrant son dpart par
diverses raisons, entre autres  cause des jours _malheureux_ dont les
Turks ont la superstition comme les Romains. Enfin elle partit le 27
juillet, et arriva le 29  Suez, ayant march 29 heures par la route des
Haouats, 1 lieue plus au sud que le lac des Plerins.

[113] C'est le nom que les Provenaux donnent au dahler de l'Empire,
d'aprs les Arabes, qui l'appellent _Ril oboutq_, ou _pre de la
fentre_,  cause de son cusson, qui ressemble, selon eux,  une
fentre. Le dahler vaut 5 livres 5 sous de France.

[114] En mai 1783, la flotte de Djedda, consistant en 28 voiles, dont 4
vaisseaux percs pour 60 canons, apporta prs de 30,000 fardes de caf,
qui,  raison de 370 livres la farde, font un poids total de 11,100,000
livres, ou 101,000 quintaux; mais il faut observer que les demandes de
cette anne furent un tiers plus fortes qu' l'ordinaire. Ainsi l'on
doit compter 60  70,000 quintaux par an. La farde payant 216 livres de
droits  Suez, les 30,000 fardes ont rendu  la douane 6,480,000 livres
tournois.

[115]

    A Moka                16 liv.
    A Suez               147
    Plus                  69

    Total des droits     232
    Achat                236
                         ---
    TOTAL       468

A quoi joignant le fret, les pertes, les dchets, on ne doit pas
s'tonner si le caf moka se vend 45 et 50 sous la livre en gypte, et 3
francs  Marseille.

[116] En gnral les Orientaux ont une aversion pour les moeurs
d'Europe, qui les loigne de toute ide d'migration.

[117] Les nouvelles du temps parlrent beaucoup de ce pillage, 
l'occasion de M. de Saint-Germain, de l'le de Bourbon, dont le dsastre
fit du bruit en France. La caravane tait compose d'officiers et de
passagers anglais et de quelques prisonniers franais, qui taient venus
sur 2 vaisseaux dbarquer  Suez, pour passer en Europe par la voie du
Kaire. Les Arabes bedouins de _Tr_, informs que ces passagers seraient
accompagns d'un riche chargement, rsolurent de les piller, et les
pillrent en effet  cinq lieues de Suez. Les Europens, dpouills nus
comme la main, et disperss par la frayeur, se partagrent en deux
bandes. Les uns retournrent  Suez; les autres, au nombre de 7, croyant
pouvoir arriver au Kaire, s'enfoncrent dans le dsert. Bientt la
fatigue, la soif, la faim et l'ardeur du soleil, les firent prir les
uns aprs les autres. Le seul M. de Saint-Germain rsista  tous ces
maux. Pendant 3 jours et 2 nuits, il erra dans ce dsert aride et nu,
glac du vent de nord pendant la nuit (c'tait en janvier), brl du
soleil pendant le jour, sans autre ombrage qu'un seul buisson, o il se
plongea la tte parmi les pines, sans autre boisson que son urine.
Enfin, le troisime jour, ayant aperu l'eau de _Berket-el-Hadj_, il
s'effora de s'y rendre; mais dja il tait tomb trois fois de
faiblesse, et sans doute il ft rest  sa dernire chute, si un paysan,
mont sur son chameau, ne l'et aperu d'une grande distance. Cet homme
charitable le transporta chez lui, et l'y soigna pendant trois jours
avec la plus grande humanit. Au bout de ce terme, les ngociants du
Kaire, informs de son aventure, firent apporter M. de Saint-Germain 
la ville; il y arriva dans l'tat le plus dplorable. Son corps n'tait
qu'une plaie; son haleine tait celle d'un cadavre, et il ne lui restait
que le souffle de la vie. Cependant,  force de soins et d'attentions,
Charles Magallon, qui l'avait reu dans sa maison, eut la satisfaction
de le sauver, et mme de le rtablir. On a beaucoup parl, dans le
temps, de la barbarie des Arabes, qui cependant ne turent personne;
aujourd'hui l'on doit blmer l'imprudence des Europens, qui dans toute
cette affaire se conduisirent comme des fous. Il rgnait parmi eux la
plus grande discorde, et ils avaient pouss la ngligence au point de
n'avoir pas un pistolet en tat. Toutes les armes taient au fond des
caisses. D'ailleurs, il parat que les Arabes n'agirent pas de leur
propre mouvement: des personnes bien instruites assurent que l'affaire
avait t prpare  Constantinople par la compagnie anglaise de l'Inde,
qui voyait de mauvais oeil que des particuliers entrassent en
concurrence avec elle pour le dbit des marchandises du Bengale; et ce
qui s'est pass dans le cours des poursuites a prouv la vrit de cette
assertion.

[118] Le bl est prohib, et Pocoke remarquait en 1737 que cela avait
nui  la culture.

[119] Espce de grain assez semblable aux lentilles, qui crot par
touffes, sur un roseau de 6  7 pieds de haut: c'est le _holcus
arundinaccus_ de Linn.

[120] Ils ont observ que ces avanies vont, anne commune,  63,000
livres tournois.

[121] Ce nom de _Masr_ a les mmes consonnes que celui de _Mesr_-am,
allgu par les Hbreux; lequel,  raison de sa forme plurielle, semble
dsigner proprement les habitants du Delta, pendant que ceux de la
Thbade s'appelaient _Benikous_ ou _enfants de kous_.

[122] Le sultan Slim avait assign des bateaux pour les porter sans
cesse  la mer; mais on a dtruit cet tablissement pour en dtourner
les deniers.

[123] Elle s'appelle _karadj_; _k_ est ici le _jota_ espagnol.

[124] D'Anville a connu deux listes des villages de l'gypte: l'une, du
sicle dernier, compte 2,696 villes et villages; l'autre, du milieu de
celui-ci, 2,395, dont 957 au Sad, et 1,439 dans le Delta (ce qui fait
cependant, comme l'observe aussi d'Anville, 2,396). Le rsum que je
donne est de l'anne 1783.

[125] Les tourterelles, dont il y a une prodigieuse quantit, font leurs
nids dans les maisons, et les enfants mmes n'y touchent pas.

[126] Il faut observer que les aveugles des villages viennent s'tablir
 la mosque des Fleurs (_el-Azhar_), o ils ont une espce d'hpital.
Lazaret me parat venir de l.

[127] Cependant, l'histoire observe que plusieurs des Faraons moururent
aveugles.

[128] Ils la pratiquent en insrant un fil dans la chair, ou en faisant
respirer ou avaler de la poudre de boutons dessche.

[129] On peut citer en preuve les Mamlouks, qui, au moyen d'une bonne
nourriture et d'un rgime bien entendu, jouissent de la sant la plus
robuste.

[130]

    _Nescio quis teneros oculus mihi fascinat agnos._
                                           VIRG.


[131] On voit souvent en gypte pendre sur le visage des enfants, et
mme sur celui des hommes faits, de petits morceaux d'toffes rouges, ou
des rameaux de corail et de verre color; leur usage est de fixer, par
leur couleur et leur mouvement, le premier coup d'oeil de _l'envieux_,
parce que c'est celui-l, disent-ils, qui _frappe_.

[132] Les gyptiens et les Turks en gnral ont pour le bain d'tuve une
passion difficile  concevoir dans un pays aussi chaud que le leur; mais
elle me parat venir moins des sensations que des prjugs. La loi du
_Qran_, qui ordonne aux hommes une forte ablution aprs le devoir
conjugal, est elle seule un motif trs-puissant; et la vanit qu'ils
attachent  l'excuter en devient un autre qui n'est pas moins efficace.
Pour les femmes, il se joint  ces motifs, 1 que le bain est le seul
lieu d'assemble o elles puissent faire parade de leur luxe et se
rgaler de melons et fruits, de ptisserie et autres friandises; 2
qu'elles croient, ainsi que l'a remarqu Prosper Alpin, que le bain leur
donne cet embonpoint qui passe pour la beaut. Quant aux trangers,
leurs opinions diffrent comme leurs sensations. Plusieurs ngociants du
Kaire aiment le bain, d'autres s'en sont trouvs maltraits, et je leur
ai ressembl. Il m'a donn des vertiges et des tremblements de genoux
qui durrent 2 jours. J'avoue qu'une eau vraiment brlante, et qu'une
sueur arrache par les convulsions du poumon autant que par la chaleur,
m'ont paru des plaisirs d'une espce trange, et je n'envierai plus aux
Turks ni leur opium, ni leurs tuves, ni leurs _masseurs trop
complaisants_.

[133] Le lendemain il donne toujours un lavement pour vacuer ce kina.

[134] Prosper Alpin, mdecin vnitien, qui crivait en 1591, dit
galement que la peste n'est point originaire d'gypte; qu'elle y vient
de Grce, de Syrie, de Barbarie; que les chaleurs la tuent, etc. Voyez
_de Medicin gyptiorum_, p. 28.

[135] Au Kaire, on a observ que les porteurs d'eau, sans cesse arross
de l'eau frache qu'ils portent dans une outre sur leur dos, ne sont
jamais attaqus de la peste: mais ici c'est _lotion,_ et non pas
humidit; d'autre part, l'astronome Beauchamp m'observe, dans une lettre
crite de Bagdad, que la peste qui prcda 1787 moissonna tous les
porteurs d'eau de la ville. Les Europens mme, malgr leurs lotions de
vinaigre, n'chapprent pas, et cependant l'un d'eux qui en but des
verres entiers se sauva. Beauchamp fait d'ailleurs la remarque curieuse
que la peste ne passe jamais dans la Perse, dont le climat est en
gnral plus tempr, et le sol montueux et couvert de vgtaux.

[136] L'anne dernire en fait preuve, puisqu'il a clat dans Tunis une
peste aussi violente qu'on en ait jamais prouv. Elle fut apporte par
des btiments venant de Constantinople, qui corrompirent les gardes et
entrrent en fraude sans faire de quarantaine.

[137] Lorsque j'crivais ceci en 1786, je ne connaissais pas la lettre
d'Amrou au kalife Omar, laquelle traite prcisment sous les mmes
rapports du mme sujet. Le lecteur ne peut que me savoir gr de lui
citer ce morceau curieux de l'loquence orientale.


_Lettre du kalife Omar ebn-el-Kattb,  Amrou, son lieutenant en
gypte._

O Amrou, fils d'el-As, ce que je dsire de toi,  la rception de cette
lettre, c'est que tu me fasses de l'gypte une peinture assez exacte et
assez vive pour que je puisse m'imaginer voir de mes propres yeux cette
belle contre. Salut.


_Rponse d'Amrou._

O prince des fidles! peins-toi un dsert aride, et une campagne
magnifique au milieu de deux montagnes, dont l'une a la forme d'une
colline de sable, et l'autre du ventre d'un cheval tique ou du dos d'un
chameau: voil l'gypte! Toutes ses productions et toutes ses richesses,
depuis Asouan (Syne) jusqu' Mench, viennent d'un fleuve bni qui
coule avec majest au milieu d'elle. Le moment de la crue et de la
retraite de ses eaux est aussi rgl que le cours du soleil et de la
lune; il y a une poque fixe dans l'anne o toutes les sources de
l'univers viennent payer  ce roi des fleuves le tribut auquel la
Providence les a assujetties envers lui. Alors les eaux augmentent,
sortent de son lit, et couvrent toute la face de l'gypte pour y dposer
un limon productif. Il n'y a plus de communication d'un village 
l'autre, que par le moyen de barques lgres, aussi nombreuses que les
feuilles de palmier.

Lorsqu'ensuite arrive le moment o ses eaux cessent d'tre ncessaires 
la fertilit du sol, ce fleuve docile rentre dans les bornes que le
destin lui a prescrites, pour laisser recueillir le trsor qu'il a cach
dans le sein de la terre.

Un peuple protg du ciel, et qui comme l'abeille ne semble destin qu'
travailler pour les autres, sans profiter lui-mme du prix de ses
sueurs, ouvre lgrement les entrailles de la terre, et y dpose des
semences dont il attend la fcondit du bienfait de cet _tre_ qui fait
crotre et mrir les moissons.--Le germe se dveloppe, la tige s'lve,
l'pi se forme par le secours d'une rose qui supple aux pluies, et qui
entretient le suc nourricier dont le sol est imbu. A la plus abondante
rcolte succde tout  coup la strilit. C'est ainsi,  prince des
fidles! que l'gypte offre tour  tour l'image d'un dsert poudreux,
d'une plaine liquide et argente, d'un marcage noir et limoneux, d'une
prairie verte et ondoyante, d'un parterre orn de fleurs varies, et
d'un guret couvert de moissons jaunissantes: bni soit le crateur de
tant de merveilles!

Trois choses,  prince des fidles! contribuent essentiellement  la
prosprit de l'gypte et au bonheur de ses habitants. La premire, de
ne point adopter lgrement des projets invents par l'avidit fiscale,
et tendants  accrotre l'impt; la seconde, d'employer le tiers des
revenus  l'entretien des canaux, des ponts et des digues; la troisime,
de ne lever l'impt qu'en nature, sur les fruits que la terre produit.
Salut.

[138] Il y en eut un trs-violent entre autres l'an 1112.

[139] On peut,  ce sujet, consulter les planches de _Norden_, qui
rendent cet tat sensible.

[140] _Multum mentitur qui multum vidit_

[141] Personne n'a moins que moi de sujets d'humeur contre l'gypte: j'y
ai prouv, de la part de nos ngociants, l'accueil le plus gnreux et
le plus honnte; jamais il ne m'est arriv aucun accident dsagrable,
pas mme de mettre pied  terre devant les Mamlouks. Il est vrai que le
plus souvent, et malgr la honte qu'on y attribue, je ne marchais qu'
pied dans les rues.

[142] La vue des pyramides, que je joins  cette dition, et qui manque
aux premires, n'est pas prise du bord du fleuve mme, qui en est trop
distant, mais du bord du canal qui se trouve dans la plaine avant
d'arriver au rocher, et qui n'est rempli qu'au temps de l'inondation. Le
talent de l'artiste me parat avoir donn dans ce dessin circonscrit
l'ide la plus tendue et la plus exacte de ces prodigieux monuments.

[143] A la liste de ces diffrences, allgue par Savary, il faut
ajouter la mesure rcente de Niebuhr qui donne  la grande pyramide 480
pieds de hauteur perpendiculaire.

[144] Je n'entends pas les seules pyramides de Djiz, mais toutes en
gnral. Quelques-unes, comme celle de Bayamont, n'ont de rochers ni
dessous, ni aux environs. Voyez _Pocoke_.

[145] Nanmoins je ne conteste pas  la plus grande des pyramides la
proprit que lui a dcouverte l'ingnieux et savant Dupuis.

[146] Elle a 13 pas de long sur 11 de large, et  peu prs autant de
hauteur.

[147] La grande pyramide elle-mme en est un; mais s'il est constat que
le ct de sa base quivaut juste  1 stade alexandrin (de 684 pieds 9
pouces 60 centimes), et se trouve tre exactement la 500 partie d'un
degr du cercle terrestre, tel que nous-mmes le connaissons; si, comme
l'observe l'ingnieux et savant Dupuis, ses pans sont disposs sous un
angle tel qu' l'entre du soleil dans les signes quinoxiaux son disque
parat plac au sommet pour le spectateur  genoux  la base, il faut
convenir que dans la construction de celle-l l'on a combin d'autres
motifs. Au reste, ces questions seront bientt claircies par les
savants qui sont en gypte.

[148] Voici la marche de cette tymologie. Le mot franais _pyramide_,
est le grec _pyramis, idos_; mais dans l'ancien grec, l'_y_ tait
prononc _ou_; donc il faut dire _pouramis_. Lorsque les Grecs, aprs la
guerre de Troie, frquentrent l'gypte, ils ne devaient point avoir,
dans leur langue, le nom de cet objet nouveau pour eux; ils drent
l'emprunter des gyptiens. _Pouramis_ n'est donc pas grec, mais
gyptien. Or, il parat constant que les dialectes de l'gypte, qui
taient varis, ont eu de grandes analogies avec ceux des pays voisins,
tels que l'Arabie et la Syrie. Il est vrai que, dans ces langues, _p_
est une prononciation inconnue; mais il est de fait aussi que les Grecs,
en adoptant des mots _barbares_, les altraient presque toujours, et
confondaient souvent un son avec un autre  peu prs semblable. Il est
de fait encore, que, dans des mots connus, _p_ se trouve sans cesse pris
pour _b_, qui n'en diffre presque pas. Dans cette donne, _pouramis_
devient _bouramis_. Or, dans le dialecte de la Palestine, _bour_
signifie _toute excavation_ en terre, une _citerne_, une _prison_
proprement _souterraine_, un _spulcre_. Voyez _Buxtorf_, _Lexicon
hebr._ Reste _amis_, o l's finale me parat une terminaison substitue
au _t_, qui n'tait point dans le gnie grec, et qui faisait l'oriental,
_a-mit, du mort_; _bour a-mit, caveau du mort_; cette substitution de
l'_s_ au _t_ a un exemple dans _atribis_, bien connu pour tre
_atribit_: c'est aux connaisseurs  juger s'il est beaucoup
d'tymologies qui runissent autant de conditions que celle-ci.

[149] Ce prince, dit-il, rgna cinquante ans, et il en employa vingt 
btir la pyramide. Le tiers de l'gypte fut employ, par corves, 
tailler,  transporter et  lever les pierres.

[150] Il est remarquable que si l'on crivait le nom gyptien allgu
par les Grecs, en caractres phniciens, on se servirait des mmes
lettres que nous prononons _pharao_; l'_o_ final est dans l'hbreu un
_h_, qui  la fin des mots devient trs-souvent _t_.

[151] Je ne connais rien de plus propre  figurer les pyramides, 
Paris, que l'Htel des Invalides, vu du Cours-la-Reine. La longueur du
btiment tant de six cents pieds, gale prcisment la base de la
grande pyramide; mais pour s'en figurer la hauteur et la solidit, il
faut supposer que la face mentionne s'lve en un triangle dont la
pointe excde la hauteur du dme des deux tiers de ce dme mme (il a
300 pieds): de plus, que la mme face doit se rpter sur 4 cts en
carr, et que tout le massif qui en rsulte, est plein, et n'offre 
l'extrieur qu'un immense talus dispos, par gradins.

[152] Je tiens ce fait des ngociants d'Acre, qui le racontent sur la
foi d'un capitaine de Marseille, qui, dans le temps, chargeait du riz 
Damit.

[153] Environ 437,000 livres. En 1780, Mourad-bek retirait de Faraskour
100,000 pataques ou 525,000 livres.

[154] Voil pourquoi tout prosprait, car l'impt foncier variable
chaque anne tue l'industrie et perd les tats. (_Note de Volney_).

[155] _Ba_ en turkman signifie _riche;_ c'est le _bey_ tunisien. _Da_
ou _dey_ signifie _brave_.

[156] Ces lettres, appeles btaq, contenaient l'avis pur et simple;
elles s'attachaient sous l'aile: elles taient dates du lieu, du jour,
de l'heure. On expdiait par duplicata:  l'arrive de l'oiseau, la
sentinelle le portait au sultan mme, qui dtachait l'crit. Les pigeons
bien dresss taient hors de prix. Ces tablissements taient fort
coteux, mais trs-utiles. On appelait les pigeons les _anges des rois_.

[157] Le traducteur croit que l'on a oubli un colombier  el-Arich,
fond sur la trop grande distance incommode au transport des pigeons.

[158] On suppose ici l'omission d'un colombier sur les montagnes.

[159] C'est--dire vers l'an 750 avant Jsus-Christ. Voil pourquoi
Homre, qui crivit au commencement de ce sicle-l, ne l'a point cite,
quoiqu'il fasse mention des habitants du pays: il s'est servi du nom
oriental _Aram_, altr dans _Arimn_, et _Erembos_.

[160] Les gographes le citent cependant quelquefois, en l'crivant
_Souria_, selon la traduction perptuelle de l'_y_ en _ou_ arabe.

[161] Prononcez _chm_ et non _km_; et, rgle gnrale dans les mots
arabes que je cite, prononcez _ch_ comme dans _charme_, ft-il  la fin
du mot. D'Anville crit _shm_, parce qu'il suit l'orthographe anglaise,
dans laquelle _sh_ est notre _ch_: _El-Chm_ tout seul est le nom de la
ville de _Damas_, rpute capitale de la Syrie. J'ignore pourquoi Savary
en a fait _El-Chams_, ville du soleil.

[162] Dans l'antiquit, les peuples qui adoraient le soleil, lui rendant
leur hommage au moment de son lever, se supposrent toujours la face
tourne  l'orient. Le nord fut _la gauche_, le midi _la droite_, et le
couchant _le derrire_, appel, en oriental, _acheron_ et _akaron_.

[163] L'ancienne _Bryte_.

[164] Tous les vaisseaux qui vont  Alexandrette touchent en Cypre, dont
la partie mridionale est une plaine nue et ravage.

[165] Il faut en excepter le mont _Casius,_ qui s'lve sur Antioche
comme un norme pic. Mais Pline passe l'hyperbole, quand il dit que de
sa pointe on dcouvre en mme temps l'aurore et le crpuscule.

[166] Il n'y a plus que 4 ou 5 de ces arbres qui aient quelque
apparence.

[167] C'est le terrain appel grottes d'Engaddi, o se retirrent de
tout temps les vagabonds. Il y en a qui tiendraient 1,500 hommes.

[168] On estime que le mont Blanc, le plus lev des Alpes, a 2,400
toises au-dessus du niveau de la mer; et le pic d'Ossian dans les
Pyrnes, 1,900.

[169] La rivire du Lait, qui se verse dans _Nahr-el-Salib_, appele
aussi rivire du _Bairout_; cette arcade a plus de 160 pieds de long sur
85 de large, et prs de 200 pieds d'lvation au-dessus du torrent.

[170] Ces ruisseaux souterrains sont communs dans toute la Syrie; il y
en a prs de Damas, aux sources de l'Oronte, et  celles du Jourdain.
Celui de _Mar-Hanna_, couvent de Grecs, prs du village de _Chouar_,
s'ouvre par un gouffre appel _el-Blou_, c'est--dire
_l'engloutisseur_; c'est une bouche d'environ 10 pieds de large, situe
au fond d'un entonnoir. A 15 pieds de profondeur est une espce de
premier fond; mais il ne fait que masquer une ouverture latrale
trs-profonde. Il y a quelques annes qu'on le ferma, parce qu'il avait
servi  receler un meurtre. Les pluies d'hiver tant venues, les eaux
s'accumulrent et firent un lac assez profond; mais quelques filets
d'eau s'tant fait jour parmi les pierres, elles furent bientt
dgarnies de la terre qui les liait: alors la masse des eaux faisant
effort, l'obstacle creva tout--coup avec une explosion semblable  un
coup de tonnerre; la raction de l'air comprim fut telle, qu'il jaillit
une trombe d'eau  plus de 200 pas sur une maison voisine. Le courant
tabli par cette issue forma un tournoiement qui engloutit les arbres et
les vignes plants dans l'entonnoir, et alla les rejeter par la seconde
issue.

[171] Lib. XVI, p. 264.

[172] Il est vrai que le Jourdain est profond; mais si l'Oronte n'tait
arrt par des barres multiplies, il resterait  sec pendant l't.

[173] Le lac d'Antioche abonde surtout en anguilles et en une espce de
poisson rouge de mdiocre qualit. Les Grecs, qui sont des jeneurs
perptuels, en font une grande consommation. Le lac de Tabari est
encore plus riche; il est surtout rempli de crabes; mais comme ses
environs ne sont peupls que de musulmans, il est peu pch.

[174] Sur toute la cte de Syrie, et notamment  Tripoli, les plus bas
degrs du thermomtre en hiver sont 9 et 8 degrs au-dessus de la glace;
en t, dans les appartements bien clos, il va jusqu' 25 et demi et 26.
Quant au baromtre, il est remarquable que, dans les derniers jours de
mai, il se fixe  28 pouces, et ne varie plus jusqu'en octobre.

[175] C'est ce que pratiquent plusieurs des habitants de ce canton, qui
passent l'hiver prs de Tripoli, pendant que leurs maisons sont
ensevelies sous la neige.

[176] Mar-_Hanna_ el-_Chouair_; c'est--dire _Saint-Jean_ prs du
village de _Chouair_. Ce monastre est dans une valle de rocailles, qui
verse dans celle de _Nahr-el-Kelb_, ou _torrent du Chien_. Les religieux
sont grecs-catholiques, de l'ordre de Saint-Basile: j'aurai occasion
d'en parler plus amplement.

[177] Maison ci-devant des jsuites, occupe aujourd'hui par les
lazaristes.

[178] Je n'ai jamais vu en Syrie de sarrasin, et l'avoine y est rare. On
n'y donne aux chevaux que de l'orge et de la paille.

[179] J'en ai vu qui pesaient 18 livres.

[180] _Broulos_, sur la cte d'gypte, a des pastques meilleures que
dans le reste du Delta, o les fruits sont en gnral trop aqueux.

[181] On a long-temps cru que l'insecte de la cochenille appartenait
exclusivement au Mexique; et les Espagnols, pour s'en assurer la
proprit, ont dfendu l'exportation de la cochenille vivante, sous
peine de mort; mais Thierri, qui russit  l'enlever en 1771, et qui la
transporta  Saint-Domingue, a trouv que les nopals de cette le en
avaient ds avant son arrive. Il parat que la nature ne spare presque
jamais les insectes des plantes qui leur sont appropries.

[182] La disposition du terrain de l'Yemen et du Thama a beaucoup
d'analogie avec celle de la Syrie. Voyez Niebuhr, _Voyage en Arabie_.

[183] Pour complter l'histoire naturelle de la Syrie, il convient de
dire qu'elle produit tous nos animaux domestiques; mais elle y ajoute le
buffle et le chameau, dont l'utilit est si connue. En fauves, on y
trouve dans les plaines des gazelles qui remplacent notre chevreuil;
dans les montagnes et les marais, quantit de sangliers moins grands et
moins froces que les ntres. Le cerf et le daim n'y sont point connus;
le loup et le vrai renard le sont trs-peu; mais il y a une prodigieuse
quantit de l'espce mitoyenne appele _chacal_ (en Syrie ou le nomme
_ououi_, par imitation de son cri; et en gypte _db_ ou _loup_). Les
chacals habitent par troupes aux environs des villes, dont ils mangent
les charognes; ils n'attaquent jamais personne, et ne savent dfendre
leur vie que par la fuite. Chaque soir ils semblent se donner le mot
pour hurler, et leurs cris, qui sont trs-lugubres, durent quelquefois
un quart d'heure. Il y a aussi dans les lieux carts des hynes (en
arabe _daba_) et des onces, faussement appels tigres _(Nmr)_. Le
Liban, le pays des Druzes et de Nblous, le mont Carmel et les environs
d'Alexandrette, sont leurs principaux sjours. En rcompense, on est
exempt des lions et des ours; le gibier d'eau est trs-abondant; celui
de terre n'est que par cantons. Le livre et la grosse perdrix rouge
sont les plus communs; le lapin, s'il y en a, est infiniment rare; le
francolin ne l'est point  Tripoli, et prs de Yfa. Enfin, il ne faut
pas oublier d'observer que l'espce du colibri existe dans le territoire
de Sad. M. J.-B. Adanson, ci-devant interprte en cette ville, qui
cultive l'histoire naturelle avec autant de got que de succs, en a
trouv un dont il a fait prsent  son frre l'acadmicien. C'est, avec
le plican, le seul oiseau bien remarquable de la Syrie.

[184] Les semailles de _la rcolte d'hiver_, qu'on appelle _chetou_,
n'ont lieu dans toute la Syrie qu' l'arrive des pluies d'automne,
c'est--dire vers la Toussaint. L'poque de cette rcolte varie ensuite
selon les lieux. En _Palestine_, et dans le _Haurn_, on coupe le
froment et l'orge ds la fin d'avril et dans le courant de mai. Mais 
mesure que l'on va dans le nord, ou que l'on s'lve dans les montagnes,
la moisson se retarde jusqu'en juin et juillet.

Les semailles de _la rcolte d't_ ou _safi_ se font aux pluies de
printemps, c'est--dire en mars et avril, et leur moisson a lieu dans
les mois de septembre et d'octobre.

Les vendanges, dans les montagnes, se font sur la fin de septembre; les
vers  soie y closent en avril et mai, et font leurs cocons en juillet.

[185] Voyez _les questions_ de Michalis, proposes aux voyageurs du roi
de Danemarck.

[186] C'est le mcanisme des chemines et des bains d'tuves.

[187] Il y a d'ailleurs un effort de l'air dilat contre les barrires
qui l'emprisonnent; mais cet effet est indiffrent  notre objet.

[188] Voil pourquoi, comme l'a trs-bien observ Montesquieu, la
Tartarie, sous le parallle de l'Angleterre et de la France, est
infiniment plus froide que ces contres.

[189] Ceci explique pourquoi la Gaule tait plus froide jadis que de nos
jours.

[190] Franklin a pens que la cause du vent _aliz d'est_ tenait  la
rotation de la terre; mais si cela est, pourquoi le vent d'est n'est-il
pas perptuel? Comment d'ailleurs expliquer dans cette hypothse les
deux moussons de l'Inde, tellement disposes que leurs alternatives sont
marques prcisment par le passage du soleil dans la ligne quinoxiale;
c'est--dire que les vents d'ouest et de sud rgnent pendant les 6 mois
que le soleil est dans la zone borale, et les vents d'est et de nord
pendant les 6 mois qu'il est dans la zone australe. Ce rapport ne
prouve-t-il pas que tous les accidents des vents dpendent uniquement de
l'action du soleil sur l'atmosphre du globe? La lune, qui a un effet si
marqu sur l'ocan, peut en avoir aussi sur les vents; mais l'influence
des autres plantes parat une chimre qui ne convient qu' l'astrologie
des anciens.

[191] Franklin en donne la mme explication.

[192] Il est souvent sensible  la vue; mais on le rend encore plus
vident en approchant des tuyaux une soie effile ou la flamme d'une
petite bougie.

[193] Ces rafales sont si brusques, qu'elles font quelquefois _chavirer_
les bateaux. Peu s'en est fallu que je n'en aie fait l'exprience.

[194] Voyez article de l'gypte.

[195] J'en ai fait l'observation en Palestine dans les mois de novembre,
dcembre et janvier 1784 et 85. La plaine de Palestine, surtout vers
Gaze, est  peu prs dans les mmes circonstances de climat que
l'gypte.

[196] Il n'est pas inutile d'observer que le Nil tablit alors un
courant sur toute la cte de Syrie, qui porte de Gaze en Cypre.

[197] Il me parat que c'est la mme colonne dont parle le baron de
Tott. J'ai pareillement constat l'tat vaporeux de l'horizon d'gypte,
dont il fait mention.

[198] Ceci rsout un problme qu'on m'a propos  _Yfa_: savoir,
pourquoi l'on sue plus  _Yfa_ sur les bords de la mer qu' _Raml_ qui
est  trois lieues dans les terres. La raison en est que l'air de Yfa
tant satur d'humidit, ne pompe qu'avec lenteur l'manation du corps,
pendant qu' Raml l'air plus avide la pompe plus vite. C'est aussi par
cette raison que dans nos climats l'haleine est visible en hiver, et non
en t.

[199] J'ignore ce qui se passe  cet gard dans la haute gypte: quant
au Delta, il parat que quelquefois il reoit des nuages et du tonnerre
de la mer Rouge. Le jour que je quittai le Kaire (26 septembre 1783), 
la nuit tombante, il parut un orage dans le sud-est qui bientt donna
plusieurs coups de tonnerre, et finit par une grle violente de la
grosseur des pois ronds de la plus forte espce. Elle dura 10  12
minutes, et nous emes le temps, mes compagnons de voyage et moi, d'en
ramasser dans le bateau assez pour en remplir deux grands verres, et
dire que nous avons bu  la glace en gypte. Il est d'ailleurs bon
d'observer que c'tait l'poque o la mousson de sud commence sur la mer
Rouge.

[200] Niebuhr a galement observ  Moka et  Bombai que les orages
venaient toujours de la mer.

[201] Il semble aussi que les toiles volantes sont une combinaison
particulire de la matire du feu. Les Maronites de _Mar-Elias_ m'ont
assur qu'une de ces toiles tombe il y a 3 ans sur deux mulets du
couvent, les tua en faisant un bruit semblable  un coup de pistolet,
sans laisser plus de traces que le tonnerre.

[202] Alexandrette et _Beilan_ qui en est voisin, parlent turk; mais on
peut les regarder comme _frontires_ de la Caramanie, o le turk est la
langue vulgaire.

[203] _Adjam_ est le nom des Perses en arabe. Les Grecs l'ont connu et
exprim par _achemen-ides_.

[204] Strabon, liv. II, dit que le Niphate et sa chane sont dits
_Gordoni_.

[205] Prononcez _Najd_.

[206] Cette qualit saline est si inhrente au sol, qu'elle passe jusque
dans les plantes. Toutes celles du dsert abondent en soude et en sel de
Glauber. Il est remarquable que la dose de ces sels diminue en se
rapprochant des montagnes, o elle finit par tre presque nulle; et,
tout considr, cette qualit saline doit tre la vraie cause de la
strilit du dsert.

[207] Je connais 4 espces distinctes de chameaux: la 1^{re}, le chameau
tel que je viens de le dcrire, et qui est proprement le chameau arabe,
porteur de fardeaux, n'ayant qu'une bosse et trs-peu de poil sur le
corps.

La 2^{e} est le chameau _coureur_, appel _hedjin_ au Kaire, plus svelte
dans toutes ses formes, n'ayant qu'une bosse; c'est le vritable
_dromadaire_ des Grecs. Nous en avons maintenant deux  Paris, que l'on
a vus aux ftes du Champ-de-Mars. Ces deux espces sont rpandues depuis
Maroc jusqu'en Perse.

La 3^{e} espce est le chameau _turkman_, rpandu d'Alep 
Constantinople et au nord de la Perse. Il n'a qu'une bosse; il est moins
haut que le chameau arabe; il a les jambes plus courtes, plus grosses,
le corps plus trapu et infiniment mieux couvert de poil. Celui du cou
pend jusqu' terre et est gnralement brun.

La 4^{e} est le chameau _tartare_ ou _bactrien_, rpandu dans toute la
Chine et la Tartarie. Celui-l a deux bosses. L'on ne voit que de
ceux-l  Pkin, tandis qu'ils sont si rares dans la basse Asie, que je
citerais une foule de voyageurs, mme Arabes, qui, comme moi, n'y en ont
jamais vu aucun.--Buffon a totalement confondu ces espces.

[208] Cette cause est galement sensible dans la comparaison des
chameaux arabes aux chameaux turkmans, car ces derniers, vivant dans des
pays riches en fourrages, sont devenus une espce plus forte en membres,
et plus charnue que les premiers.

[209] Exclamation d'loge, comme si l'on disait, _admirablement bien_.

[210] Les Arabes font une distinction de leurs htes, en hte
_mostadjir_, ou _implorant protection_; et en hte _matnoub_, ou _qui
plante sa tente au rang des autres_, c'est--dire qui se naturalise.

[211] Niebuhr rapporte dans sa _Description de l'Arabie_, tome II, page
208, dition de Paris, que depuis 30 ans il s'est lev dans le _Najd_
une nouvelle religion, dont les principes sont analogues aux
dispositions d'esprit dont je parle. Ces principes sont, dit ce
voyageur, que Dieu seul doit tre invoqu et ador comme auteur de tout;
qu'on ne doit faire mention d'aucun prophte en priant, parce que cela
touche  l'idoltrie; que Mose, Jsus-Christ, Mahomet, etc., sont  la
vrit de grands hommes, dont les actions sont difiantes; mais que nul
livre n'a t inspir par l'ange Gabriel, ou par tout autre esprit
cleste. Enfin, que les voeux faits dans un pril menaant ne sont
d'aucun mrite ni d'aucune obligation.

Je ne sais, ajoute Niebuhr, jusqu'o l'on peut compter sur le rapport
du Bedouin qui m'a racont ces choses. Peut-tre tait-ce sa faon mme
de penser; car les Bedouins se disent bien mahomtans, mais ils ne
s'embarrassent ordinairement ni de Mohammed ni du Qran.

Cette insurrection a eu pour auteurs deux Arabes, qui, aprs avoir
voyag, pour affaires de commerce, dans la Perse et le Malabar, ont
form des raisonnements sur la diversit des religions qu'ils ont vues,
et en ont dduit cette tolrance gnrale. L'un d'eux, nomm
_Abel-el-Ouaheb_, s'tait form dans le _Najd_ un tat indpendant ds
1760: le second, appel _Mekrmi_, chaik de _Nadjern_, avait adopt les
mmes opinions, et par sa valeur il s'tait lev  une assez grande
puissance dans ces contres. Ces deux exemples me rendent encore plus
probable une conjecture que j'avais dja forme, que rien n'est plus
facile que d'oprer une grande rvolution politique et religieuse dans
l'Asie.

[212] Assemani, _Bibliothque orientale_.

[213] Liv. XX, chap. 30.

[214] La racine _Hass_, par une _H_ majeure, signifie tuer,
_assassiner_, couter pour _surprendre_; mais le compos _hasss_ manque
dans Golius.

[215] On assure qu'ils ont des assembles nocturnes, o aprs quelques
lectures ils teignent la lumire, et se mlent comme les anciens
Gnostiques.

[216] _Oriens Christ._, tom. II, pag. 680.

[217] Cedrenus.

[218] Village du Kesraoun.

[219] Dans les montagnes, le mot _chaik_ signifie proprement un notable,
un seigneur campagnard.

[220] Nom des ministres des petits princes.

[221] _Kabal_ et _Kabat_. Le _K_ est ici le jota espagnol.

[222] L cause radicale de toute cette grande querelle fut l'aversion
qu'_Acha_, femme de Mahomet, avait conue contre _Ali_,  l'occasion,
dit-on, d'une infidlit qu'il avait rvle au prophte: elle ne put
lui pardonner cette indiscrtion; et aprs lui avoir donn trois fois
l'exclusion au kalifat par ses intrigues, voyant qu'il l'emportait  la
quatrime, elle rsolut de le perdre  force ouverte. Dans ce dessein,
elle souleva contre lui divers chefs des Arabes, et entre autres
_Amron_, gouverneur d'gypte, et _Moouia_, gouverneur de Syrie. Ce
dernier se fit proclamer _kalife_ ou _successeur_ dans la ville de
Damas. _Ali_, pour le dpossder, lui dclara la guerre; mais la
nonchalance de sa conduite perdit ses affaires. Aprs quelques
hostilits, o les avantages furent balancs, il prit,  Koufa, par la
main d'un _assassin_ ou _btenien_. Ses partisans lurent  sa place son
fils _Hosain_; mais ce jeune homme, peu propre  des circonstances aussi
pineuses que celles o il se trouvait, fut tu dans une rencontre par
les partisans de Moouia. Cette mort acheva de rendre les deux factions
irrconciliables. Leur haine devint une raison de ne plus s'accorder sur
les commentaires du _Qran_. Les docteurs des deux partis prirent
plaisir  se contrarier, et ds-lors se forma le partage des musulmans
en deux sectes, qui se traitent mutuellement d'hrtiques. Les Turks
suivent celle qui regarde _Omar_ et _Moouia_, comme successeurs
lgitimes du prophte. Les Persans au contraire suivent le parti d'Ali.

[223] El-Makin, lib. I, _Hist. Arab._

[224] Ces factions se distinguent par la couleur qu'elles affectent 
leurs drapeaux; celui des _Qasis_ est rouge, et celui des _Yamnis_
blanc.

[225] Cette dcouverte appartient  un Michel Drogman, barataire de
France  Sade sa patrie; il a fait un _Mmoire sur les Druzes_, dont il
a donn les deux seules copies qu'il et, l'une au chevalier de
_Tauls_, consul  Sade, et l'autre au baron de _Tott_, lorsqu'il passa
en 1777 pour inspecter cette chelle.

[226] Le parti _Qasi_ et le _Yamni_, qui portent aujourd'hui le nom
des deux familles qui sont  la tte, les _Djambelts_ et les _Lesbeks_.

[227] A raison de ce loisir, lorsque la rcolte des soies est faite dans
le Liban, il en part beaucoup de paysans, qui vont, comme nos Limousins,
faire les rcoltes dans la plaine.

[228] Gens de guerre.

[229] J'ai trouv dans un recueil manuscrit d'anecdotes arabes un autre
trait qui, quoique tranger aux Druzes, me semble trop beau pour tre
omis.

Au temps des kalifes, dit l'auteur, lorsque _Abdalah_ le _verseur de
sang_ eut gorg tout ce qu'il put saisir de descendants d'_Ommiah_,
l'un d'eux, nomm _brahim_, fils de _Soliman_, fils d'_Abd-el-Malek_,
eut le bonheur d'chapper, et se sauva  Koufa, o il entra dguis. Ne
connaissant personne  qui il pt se confier, il entra au hasard sous le
portique d'une grande maison, et s'y assit. Peu aprs le matre arrive,
suivi de plusieurs valets, descend de cheval, entre, et, voyant
l'tranger, il lui demande _qui il est_. Je suis un infortun, rpond
brahim, qui te demande _l'asyle_. Dieu te protge, dit l'homme riche;
entre, et sois en paix. brahim vcut plusieurs mois dans cette maison,
sans que son hte lui ft de questions. Mais lui-mme, tonn de le voir
tous les jours sortir et rentrer  cheval  la mme heure, se hasarda un
jour  lui en demander la raison. J'ai appris, rpondit l'homme riche,
qu'un nomm brahim, fils de Soliman, est cach dans cette ville: il a
tu mon pre, et je le cherche pour prendre mon _talion_. _Alors je
connus_, dit brahim, _que Dieu m'avait conduit l  dessein; j'adorai
son dcret, et, me rsignant  la mort_, je rpliquai: _Dieu_ a pris ta
cause; _homme offens_, _ta victime est  tes pieds_. L'homme riche
tonn rpondit: O tranger! je vois que l'adversit te pse, et
qu'ennuy de la vie, tu cherches un moyen de la perdre; mais ma main est
lie pour le crime. Je ne te trompe pas, dit brahim: ton pre tait un
tel; nous nous rencontrmes en tel endroit, et l'affaire se passa de
telle et telle manire. Alors un tremblement violent saisit l'homme
riche; ses dents se choqurent comme  un homme transi de froid, ses
yeux tincelrent de fureur, et se remplirent de larmes. Il resta ainsi
quelque temps le regard fix contre terre; enfin, levant la tte vers
brahim: Demain le sort, dit-il, te joindra  mon pre; et Dieu aura
pris mon talion. Mais, moi, comment violer l'asyle de ma maison?
Malheureux tranger, fuis de ma prsence; tiens, voil 100 sequins; sors
promptement; et que je ne te revoie jamais.

[230] Abrt-el-Motka lamin fi mazheb oua Diant-el-Dnia.

[231] Nom que les Turks donnent aux soldats Macdoniens et aux pirotes.









End of the Project Gutenberg EBook of Oeuvres, Tome II, by 
Constantin Francois Chasseboeuf Boisgirais Volney

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