The Project Gutenberg EBook of Histoire de France - Moyen ge; (Vol. 2/10),
by Jules Michelet

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Title: Histoire de France - Moyen ge; (Vol. 2/10)

Author: Jules Michelet

Editor: Gabriel Monod

Release Date: December 7, 2011 [EBook #38244]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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Ligne 14.904: I II II I reprsente un arc enjambant II II.]




  OEUVRES COMPLTES DE J. MICHELET

  HISTOIRE

  DE FRANCE


  MOYEN GE


  DITION DFINITIVE, REVUE ET CORRIGE

  TOME DEUXIME


  PARIS
  ERNEST FLAMMARION, DITEUR
  26, RUE RACINE, PRS L'ODON
  Tous droits rservs.




  IMPRIMERIE E. FLAMMARION, 26, RUE RACINE, PARIS.




HISTOIRE

DE FRANCE




LIVRE III

TABLEAU DE LA FRANCE.


L'histoire de France commence avec la langue franaise. La langue est le
signe principal d'une nationalit. Le premier monument de la ntre est
le serment dict par Charles-le-Chauve  son frre, au trait de 843.
C'est dans le demi-sicle suivant que les diverses parties de la France,
jusque-l confondues dans une obscure et vague unit, se caractrisent
chacune par une dynastie fodale. Les populations, si longtemps
flottantes, se sont enfin fixes et assises. Nous savons maintenant o
les prendre, et, en mme temps qu'elles existent et agissent  part,
elles prennent peu  peu une voix; chacune a son histoire, chacune se
raconte elle-mme.

La varit infinie du monde fodal, la multiplicit d'objets par
laquelle il fatigue d'abord la vue et l'attention, n'en est pas moins la
rvlation de la France. Pour la premire fois elle se produit dans sa
forme gographique. Lorsque le vent emporte le vain et uniforme
brouillard dont l'empire allemand avait tout couvert et tout obscurci,
le pays apparat, dans ses diversits locales, dessin par ses
montagnes, par ses rivires. Les divisions politiques rpondent ici aux
divisions physiques. Bien loin qu'il y ait, comme on l'a dit, confusion
et chaos, c'est un ordre, une rgularit invitable et fatale. Chose
bizarre! nos quatre-vingt-six dpartements rpondent,  peu de chose
prs, aux quatre-vingt-six districts des Capitulaires, d'o sont sorties
la plupart des souverainets fodales, et la Rvolution, qui venait
donner le dernier coup  la fodalit, l'a imite malgr elle.

Le vrai point de dpart de notre histoire doit tre une division
politique de la France, forme d'aprs sa division physique et
naturelle. L'histoire est d'abord toute gographie. Nous ne pouvons
raconter l'poque fodale ou _provinciale_ (ce dernier nom la dsigne
aussi bien) sans avoir caractris chacune des provinces. Mais il ne
suffit pas de tracer la forme gographique de ces diverses contres;
c'est surtout par leurs fruits qu'elles s'expliquent, je veux dire par
les hommes et les vnements que doit offrir leur histoire. Du point o
nous nous plaons, nous prdirons ce que chacune d'elles doit faire et
produire, nous leur marquerons leur destine, nous les doterons  leur
berceau.

Et d'abord contemplons l'ensemble de la France, pour la voir se diviser
d'elle-mme.

Montons sur un des points levs des Vosges, ou, si vous voulez, au
Jura. Tournons le dos aux Alpes. Nous distinguerons (pourvu que notre
regard puisse percer un horizon de trois cents lieues) une ligne
onduleuse, qui s'tend des collines boises du Luxembourg et des
Ardennes aux ballons des Vosges; de l, par les coteaux vineux de la
Bourgogne, aux dchirements volcaniques des Cvennes, et jusqu'au mur
prodigieux des Pyrnes. Cette ligne est la sparation des eaux: du ct
occidental, la Seine, la Loire et la Garonne descendent  l'Ocan;
derrire, s'coulent la Meuse au nord, la Sane et le Rhne au midi. Au
loin, deux espces d'les continentales: la Bretagne, pre et basse,
simple quartz et granit, grand cueil plac au coin de la France pour
porter le coup des courants de la Manche; d'autre part, la verte et rude
Auvergne, vaste incendie teint avec ses quarante volcans.

Les bassins du Rhne et de la Garonne, malgr leur importance, ne sont
que secondaires. La vie forte est au nord. L s'est opr le grand
mouvement des nations. L'coulement des races a eu lieu de l'Allemagne 
la France dans les temps anciens. La grande lutte politique des temps
modernes est entre la France et l'Angleterre. Ces deux peuples sont
placs front  front comme pour se heurter; les deux contres, dans
leurs parties principales, offrent deux pentes en face l'une de l'autre;
ou si l'on veut, c'est une seule valle dont la Manche est le fond. Ici
la Seine et Paris; l Londres et la Tamise. Mais l'Angleterre prsente
 la France sa partie germanique; elle retient derrire elle les Celtes
de Galles, d'cosse et d'Irlande. La France, au contraire, adosse  ses
provinces de langue germanique (Lorraine et Alsace), oppose un front
celtique  l'Angleterre. Chaque pays se montre  l'autre par ce qu'il a
de plus hostile.

L'Allemagne n'est point oppose  la France, elle lui est plutt
parallle. Le Rhin, l'Elbe, l'Oder vont aux mers du Nord, comme la Meuse
et l'Escaut. La France allemande sympathise d'ailleurs avec l'Allemagne,
sa mre. Pour la France romaine et ibrienne, quelle que soit la
splendeur de Marseille et de Bordeaux, elle ne regarde que le vieux
monde de l'Afrique et de l'Italie, et d'autre part le vague Ocan. Le
mur des Pyrnes nous spare de l'Espagne, plus que la mer elle-mme ne
la spare de l'Afrique. Lorsqu'on s'lve au-dessus des pluies et des
basses nues jusqu'au _por_ de Vnasque, et que la vue plonge sur
l'Espagne, on voit bien que l'Europe est finie; un nouveau monde
s'ouvre: devant, l'ardente lumire d'Afrique; derrire, un brouillard
ondoyant sous un vent ternel.

En latitude, les zones de la France se marquent aisment par leurs
produits. Au nord, les grasses et basses plaines de Belgique et de
Flandre avec leurs champs de lin et de colza, et le houblon, leur vigne
amre du Nord. De Reims  la Moselle commence la vraie vigne et le vin;
tout esprit en Champagne, bon et chaud en Bourgogne, il se charge,
s'alourdit en Languedoc pour se rveiller  Bordeaux. Le mrier,
l'olivier paraissent  Montauban; mais ces enfants dlicats du Midi
risquent toujours sous le ciel ingal de la France[1]. En longitude, les
zones ne sont pas moins marques. Nous verrons les rapports intimes qui
unissent, comme en une longue bande, les provinces frontires des
Ardennes, de Lorraine, de Franche-Comt et de Dauphin. La ceinture
ocanique, compose d'une part de Flandre, Picardie et Normandie,
d'autre part de Poitou et Guyenne, flotterait dans son immense
dveloppement, si elle n'tait serre au milieu par ce dur noeud de la
Bretagne.

[Footnote 1: _App. 1._]

       *       *       *       *       *

On l'a dit, _Paris, Rouen, le Havre sont une mme ville dont la Seine
est la grand'rue._ loignez-vous au midi de cette rue magnifique, o les
chteaux touchent aux chteaux, les villages aux villages; passez de la
Seine infrieure au Calvados, et du Calvados  la Manche, quelles que
soient la richesse et la fertilit de la contre, les villes diminuent
de nombre, les cultures aussi; les pturages augmentent. Le pays est
srieux; il va devenir triste et sauvage. Aux chteaux altiers de la
Normandie vont succder les bas manoirs bretons. Le costume semble
suivre le changement de l'architecture. Le bonnet triomphal des femmes
de Caux, qui annonce si dignement les filles des conqurants de
l'Angleterre, s'vase vers Caen, s'aplatit ds Villedieu;  Saint-Malo,
il se divise, et figure au vent, tantt les ailes d'un moulin, tantt
les voiles d'un vaisseau. D'autre part, les habits de peau commencent 
Laval. Les forts qui vont s'paississant, la solitude de la Trappe, o
les moines mnent en commun la vie sauvage, les noms expressifs des
villes Fougres et Rennes (Rennes veut dire aussi fougre), les eaux
grises de la Mayenne et de la Vilaine, tout annonce la rude contre.

C'est par l, toutefois, que nous voulons commencer l'tude de la
France. L'ane de la monarchie, la province celtique, mrite le premier
regard. De l nous descendrons aux vieux rivaux des Celtes, aux Basques
ou Ibres, non moins obstins dans leurs montagnes que le Celte dans ses
landes et ses marais. Nous pourrons passer ensuite aux pays mls par la
conqute romaine et germanique. Nous aurons tudi la gographie dans
l'ordre chronologique, et voyag  la fois dans l'espace et dans le
temps.

La pauvre et dure Bretagne, l'lment rsistant de la France, tend ses
champs de quartz et de schiste depuis les ardoisires de Chteaulin prs
Brest jusqu'aux ardoisires d'Angers. C'est l son tendue gologique.
Toutefois, d'Angers  Rennes, c'est un pays disput et flottant, un
_border_ comme celui d'Angleterre et d'cosse, qui a chapp de bonne
heure  la Bretagne. La langue bretonne ne commence pas mme  Rennes,
mais vers Elven, Pontivy, Loudac et Chtelaudren. De l, jusqu' la
pointe du Finistre, c'est la vraie Bretagne, la Bretagne _bretonnante_,
pays devenu tout tranger au ntre, justement parce qu'il est rest trop
fidle  notre tat primitif; peu franais, tant il est gaulois; et qui
nous aurait chapp plus d'une fois, si nous ne le tenions serr, comme
dans des pinces et des tenailles, entre quatre villes franaises d'un
gnie rude et fort: Nantes et Saint-Malo, Rennes et Brest.

Et pourtant cette pauvre vieille province nous a sauvs plus d'une fois;
souvent, lorsque la patrie tait aux abois et qu'elle dsesprait
presque, il s'est trouv des poitrines et des ttes bretonnes plus dures
que le fer de l'tranger. Quand les hommes du Nord couraient impunment
nos ctes et nos fleuves, la rsistance commena par le Breton Nomno;
les Anglais furent repousss au quatorzime sicle par Duguesclin; au
quinzime, par Richelieu; au dix-septime, poursuivis sur toutes les
mers par Duguay-Trouin. Les guerres de la libert religieuse et celles
de la libert politique n'ont pas de gloires plus innocentes et plus
pures que Lanoue et Latour d'Auvergne, le premier grenadier de la
Rpublique. C'est un Nantais, si l'on en croit la tradition, qui aurait
pouss le dernier cri de Waterloo: _La garde meurt et ne se rend pas._

Le gnie de la Bretagne, c'est un gnie d'indomptable rsistance et
d'opposition intrpide, opinitre, aveugle; tmoin Moreau, l'adversaire
de Bonaparte. La chose est plus sensible encore dans l'histoire de la
philosophie et de la littrature. Le Breton Plage, qui mit l'esprit
stocien dans le christianisme, et rclama le premier dans l'glise en
faveur de la libert humaine, eut pour successeurs le Breton Abailard et
le Breton Descartes. Tous trois ont donn l'lan  la philosophie de
leur sicle. Toutefois, dans Descartes mme, le ddain des faits, le
mpris de l'histoire et des langues, indiquent assez que ce gnie
indpendant, qui fonda la psychologie et doubla les mathmatiques, avait
plus de vigueur que d'tendue[2].

[Footnote 2: _App. 2._]

Cet esprit d'opposition, naturel  la Bretagne, est marqu au dernier
sicle et au ntre par deux faits contradictoires en apparence. La mme
partie de la Bretagne (Saint-Malo, Dinan et Saint-Brieuc) qui a produit,
sous Louis XV, Duclos, Maupertuis et La Mettrie, a donn, de nos jours,
Chateaubriand et La Mennais.

Jetons maintenant un rapide coup d'oeil sur la contre.

 ses deux portes, la Bretagne a deux forts, le Bocage normand et le
Bocage venden; deux villes, Saint-Malo et Nantes, la ville des
corsaires et celle des ngriers[3]. L'aspect de Saint-Malo est
singulirement laid et sinistre; de plus, quelque chose de bizarre que
nous retrouverons par toute la presqu'le, dans les costumes, dans les
tableaux, dans les monuments[4]. Petite ville, riche, sombre et triste,
nid de vautours ou d'orfraies, tour  tour le et presqu'le selon le
flux ou reflux; tout bord d'cueils sales et ftides, o le varech
pourrit  plaisir. Au loin, une cte de rochers blancs, anguleux,
dcoups comme au rasoir. La guerre est le bon temps pour Saint-Malo;
ils ne connaissent pas de plus charmante fte. Quand ils ont eu
rcemment l'espoir de courir sus aux vaisseaux hollandais, il fallait
les voir sur leurs noires murailles avec leurs longues-vues, qui
couvaient dj l'Ocan[5].

[Footnote 3: _App. 3._]

[Footnote 4: Par exemple, dans les clochers penchs, ou dcoups en jeux
de cartes, ou lourdement tages de balustrades, qu'on voit  Trguier
et  Landerneau; dans la cathdrale tortueuse de Quimper, o le choeur
est de travers par rapport  la nef; dans la triple glise de Vannes,
etc. Saint-Malo n'a pas de cathdrale, malgr ses belles lgendes.]

[Footnote 5: L'auteur tait  Saint-Malo au mois de septembre 1831.]

 l'autre bout, c'est Brest, le grand port militaire, la pense de
Richelieu, la main de Louis XIV; fort, arsenal et bagne, canons et
vaisseaux, armes et millions, la force de la France entasse au bout de
la France: tout cela dans un port serr, o l'on touffe entre deux
montagnes charges d'immenses constructions. Quand vous parcourez ce
port, c'est comme si vous passiez dans une petite barque entre deux
vaisseaux de haut bord; il semble que ces lourdes masses vont venir 
vous et que vous allez tre pris entre elles. L'impression gnrale est
grande, mais pnible. C'est un prodigieux tour de force, un dfi port 
l'Angleterre et  la nature. J'y sens partout l'effort, et l'air du
bagne et la chane du forat. C'est justement  cette pointe o la mer,
chappe du dtroit de la Manche, vient briser avec tant de fureur que
nous avons plac le grand dpt de notre marine. Certes, il est bien
gard. J'y ai vu mille canons[6]. L'on y entrera pas; mais l'on n'en
sort pas comme on veut. Plus d'un vaisseau a pri  la passe de
Brest[7]. Toute cette cte est un cimetire. Il s'y perd soixante
embarcation chaque hiver. La mer est anglaise d'inclination; elle
n'aime pas la France; elle brise nos vaisseaux; elle ensable nos
ports[8].

[Footnote 6:  l'arsenal, sans compter les batteries (1833).]

[Footnote 7: Par exemple, le _Rpublicain_, vaisseau de cent vingt
canons, en 1793.]

[Footnote 8: Dieppe, le Havre, La Rochelle, Cette, etc.]

Rien de sinistre et formidable comme cette cte de Brest; c'est la
limite extrme, la pointe, la proue de l'ancien monde. L, les deux
ennemis sont en face: la terre et la mer, l'homme et la nature. Il faut
voir quand elle s'meut, la furieuse, quelles monstrueuses vagues elle
entasse  la pointe de Saint-Mathieu,  cinquante,  soixante, 
quatre-vingts pieds; l'cume vole jusqu' l'glise o les mres et les
soeurs sont en prire[9]. Et mme dans les moments de trve, quand
l'Ocan se tait, qui a parcouru cette cte funbre sans dire ou sentir
en soi: _Tristis usque ad mortem?_

[Footnote 9:

        _Golans, golans,
  Ramenez-nous nos maris, nos amans!_]

C'est qu'en effet il y a l pis que les cueils, pis que la tempte. La
nature est atroce, l'homme est atroce, et ils semblent s'entendre. Ds
que la mer leur jette un pauvre vaisseau, ils courent  la cte, hommes,
femmes et enfants; ils tombent sur cette cure. N'esprez pas arrter
ces loups, ils pilleraient tranquillement sous le feu de la
gendarmerie[10]. Encore s'ils attendaient toujours le naufrage, mais on
assure qu'ils l'ont souvent prpar. Souvent, dit-on, une vache,
promenant  ses cornes un fanal mouvant, a men les vaisseaux sur les
cueils. Dieu sait alors quelles scnes de nuit! On en a vu qui, pour
arracher une bague au doigt d'une femme qui se noyait, lui coupaient le
doigt avec les dents[11].

[Footnote 10: Attest par les gendarmes mmes. Du reste, ils semblent
envisager le _bris_ comme une sorte de droit d'alluvion. Ce terrible
droit de _bris_ tait, comme on sait, l'un des privilges fodaux les
plus lucratifs. Le vicomte de Lon disait, en parlant d'un cueil: J'ai
l une pierre plus prcieuse que celles qui ornent la couronne des
rois.]

[Footnote 11: Je rapporte cette tradition du pays sans la garantir. Il
est superflu d'ajouter que la trace de ces moeurs barbares disparat
chaque jour.]

L'homme est dur sur cette cte. Fils maudit de la cration, vrai Can,
pourquoi pardonnerait-il  Abel? La nature ne lui pardonne pas. La vague
l'pargne-t-elle quand, dans les terribles nuits de l'hiver, il va par
les cueils attirer le varech flottant qui doit engraisser son champ
strile, et que si souvent le flot apporte l'herbe et emporte l'homme?
L'pargne-t-elle quand il glisse en tremblant sous la pointe du Raz, aux
rochers rouges o s'abme _l'enfer de Plogoff_,  ct de la _baie des
Trpasss_, o les courants portent les cadavres depuis tant de sicles?
C'est un proverbe breton: Nul n'a pass le Raz sans mal ou sans
frayeur. Et encore: Secourez-moi, grand Dieu,  la pointe du Raz, mon
vaisseau est si petit, et la mer est si grande[12]!

[Footnote 12: _Voyage de Cambry._]

L, la nature expire, l'humanit devient morne et froide. Nulle posie,
peu de religion; le christianisme y est d'hier. Michel Noblet fut
l'aptre de Batz en 1648. Dans les les de Sein, de Batz, d'Ouessant,
les mariages sont tristes et svres. Les sens y semblent teints; plus
d'amour, de pudeur, ni de jalousie. Les filles font, sans rougir, les
dmarches pour leur mariage[13]. La femme y travaille plus que l'homme,
et dans les les d'Ouessant elle y est plus grande et plus forte. C'est
qu'elle cultive la terre; lui, il reste assis au bateau, berc et battu
par la mer, sa rude nourrice. Les animaux aussi s'altrent et semblent
changer de nature. Les chevaux, les lapins sont d'une trange petitesse
dans ces les.

[Footnote 13: _Ibid._--Dans les Hbrides et autres les, l'homme prenait
la femme  l'essai pour un an; si elle ne lui convenait pas, il la
cdait  un autre. _App. 4._]

Asseyons-nous  cette formidable pointe du Raz, sur ce rocher min, 
cette hauteur de trois cents pieds, d'o nous voyons sept lieues de
ctes. C'est ici, en quelque sorte, le sanctuaire du monde celtique. Ce
que vous apercevez par del la baie des Trpasss, est l'le de Sein,
triste banc de sable sans arbres et presque sans abri; quelques familles
y vivent, pauvres et compatissantes, qui, tous les ans, sauvent des
naufrags. Cette le tait la demeure des vierges sacres qui donnaient
aux Celtes beau temps ou naufrage. L, elles clbraient leur triste et
meurtrire orgie; et les navigateurs entendaient avec effroi de la
pleine mer le bruit des cymbales barbares. Cette le, dans la tradition,
est le berceau de Myrdhyn, le Merlin du moyen ge. Son tombeau est de
l'autre ct de la Bretagne, dans la fort de Brocliande, sous la
fatale pierre o sa Vyvyan l'a enchant.

Tous ces rochers que vous voyez, ce sont des villes englouties; c'est
Douarnenez, c'est Is, la Sodome bretonne; ces deux corbeaux, qui vont
toujours volant lourdement au rivage, ne sont rien autre que les mes du
roi Grallon et de sa fille; et ces sifflements qu'on croirait ceux de la
tempte, sont les _crierien_, ombres des naufrags qui demandent la
spulture.

 Lanvau, prs Brest, s'lve, comme la borne du continent, une grande
pierre brute. De l, jusqu' Lorient, et de Lorient  Quiberon et
Carnac, sur toute la cte mridionale de la Bretagne, vous ne pouvez
marcher un quart d'heure sans rencontrer quelques-uns de ces monuments
informes qu'on appelle druidiques. Vous les voyez souvent de la route
dans des landes couvertes de houx et de chardons. Ce sont de grosses
pierres basses, dresses et souvent un peu arrondies par le haut; ou
bien, une table de pierre portant sur trois ou quatre pierres droites.
Qu'on veuille y voir des autels, des tombeaux, ou de simples souvenirs
de quelque vnement, ces monuments ne sont rien moins qu'imposants,
quoi qu'on ait dit. Mais l'impression en est triste, ils ont quelque
chose de singulirement rude et rebutant. On croit sentir dans ce
premier essai de l'art une main dj intelligente, mais aussi dure,
aussi peu humaine que le roc qu'elle a faonn. Nulle inscription, nul
signe, si ce n'est peut-tre sous les pierres renverses de
Loc-Maria-Ker, encore si peu distincts qu'on est tent de les prendre
pour des accidents naturels. Si vous interrogez les gens du pays, ils
rpondront brivement que ce sont les maisons des Korrigans, des
Courils, petits hommes lascifs qui, le soir, barrent le chemin, et vous
forcent de danser avec eux jusqu' ce que vous en mouriez de fatigue.
Ailleurs, ce sont les fes qui, descendant des montagnes en filant, ont
apport ces rocs dans leur tablier[14]. Ces pierres parses sont toute
une noce ptrifie. Une pierre isole, vers Morlaix, tmoigne du malheur
d'un paysan qui, pour avoir blasphm, a t aval par la lune[15].

[Footnote 14: C'est la forme que la tradition prend dans l'Anjou.
Transplante dans les belles provinces de la Loire, elle revt ainsi un
caractre gracieux, et toutefois grandiose dans sa navet.]

[Footnote 15: Cet astre est toujours redoutable aux populations
celtiques. Ils lui disent pour en dtourner la malfaisante influence:
Tu nous trouves bien, laisse-nous bien. Quand elle se lve, ils se
mettent  genoux, et disent un _Pater_ et un _Ave_. Dans plusieurs
lieux, ils l'appellent Notre-Dame. _App. 5._]

Je n'oublierai jamais le jour o je partis de grand matin d'Auray, la
ville sainte des chouans, pour visiter,  quelques lieues, les grands
monuments druidiques de Loc-Maria-Ker et de Carnac. Le premier de ces
villages,  l'embouchure de la sale et ftide rivire d'Auray, _avec ses
les du Morbihan_, _plus nombreuses qu'il n'y a de jours dans l'an_,
regarde par-dessus une petite baie la plage de Quiberon, de sinistre
mmoire. Il tombait du brouillard, comme il y en a sur ces ctes la
moiti de l'anne. De mauvais ponts sur des marais, puis le bas et
sombre manoir avec la longue avenue de chnes qui s'est religieusement
conserve en Bretagne; des bois fourrs et bas, o les vieux arbres mme
ne s'lvent jamais bien haut; de temps en temps un paysan qui passe
sans regarder; mais il vous a bien vu avec son oeil oblique d'oiseau de
nuit. Cette figure explique leur fameux cri de guerre, et le nom de
_chouans_, que leur donnaient les _bleus_. Point de maisons sur les
chemins; ils reviennent chaque soir au village. Partout de grandes
landes, tristement pares de bruyres roses et de diverses plantes
jaunes; ailleurs, ce sont des campagnes blanches de sarrasin. Cette
neige d't, ces couleurs sans clat et comme fltries d'avance,
affligent l'oeil plus qu'elles ne le rcrent, comme cette couronne de
paille et de fleurs dont se pare la folle d'_Hamlet_. En avanant vers
Carnac, c'est encore pis. Vritables plaines de roc o quelques moutons
noirs paissent le caillou. Au milieu de tant de pierres, dont plusieurs
sont dresses d'elles-mmes, les alignements de Carnac n'inspirent aucun
tonnement. Il en reste quelques centaines debout; la plus haute a
quatorze pieds.

Le Morbihan est sombre d'aspect et de souvenirs; pays de vieilles
haines, de plerinages et de guerre civile, terre de caillou et race de
granit. L, tout dure; le temps y passe plus lentement. Les prtres y
sont trs forts. C'est pourtant une grave erreur de croire que ces
populations de l'Ouest, bretonnes et vendennes, soient profondment
religieuses: dans plusieurs cantons de l'Ouest, le saint qui n'exauce
pas les prires risque d'tre vigoureusement fouett[16]. En Bretagne,
comme en Irlande, le catholicisme est cher aux hommes comme symbole de
la nationalit. La religion y a surtout une influence politique. Un
prtre irlandais qui se fait ami des Anglais est bientt chass du pays.
Nulle glise, au moyen ge, ne resta plus longtemps indpendante de Rome
que celle d'Irlande et de Bretagne. La dernire essaya longtemps de se
soustraire  la primatie de Tours, et lui opposa celle de Dol.

[Footnote 16: Dans la Cornouaille.--Il leur est arriv de mme dans les
guerres des chouans de battre leurs chefs, et de leur obir un moment
aprs.]

La noblesse innombrable et pauvre de la Bretagne tait plus rapproche
du laboureur. Il y avait l aussi quelque chose des habitudes du clan.
Une foule de familles de paysans se regardaient comme nobles;
quelques-uns se croyaient descendus d'Arthur ou de la fe Morgane, et
plantaient, dit-on, des pes pour limites  leurs champs. Ils
s'asseyaient et se couvraient devant leur seigneur en signe
d'indpendance. Dans plusieurs parties de la province, le servage tait
inconnu: les domaniers et quevaisiers, quelque dure que ft leur
condition, taient libres de leur corps, si leur terre tait serve.
Devant le plus fier des Rohan[17], ils se seraient redresss en disant,
comme ils font, d'un ton si grave: _Me zo deuzar armoriq_: Et moi aussi
je suis Breton. Un mot profond a t dit sur la Vende, et il
s'applique aussi  la Bretagne: _Ces populations sont au fond
rpublicaines_[18]; rpublicanisme social, non politique.

[Footnote 17: On connat les prtentions de cette famille descendue des
Mac Tiern de Lon. Au seizime sicle, ils avaient pris cette devise qui
rsume leur histoire: _Roi ne puis, prince ne daigne, Rohan suis._]

[Footnote 18: _App. 6._]

Ne nous tonnons pas que cette race celtique, la plus obstine de
l'ancien monde, ait fait quelques efforts dans les derniers temps pour
prolonger encore sa nationalit; elle l'a dfendue de mme au moyen ge.
Pour que l'Anjou prvalt au douzime sicle sur la Bretagne, il a fallu
que les Plantagenets devinssent, par deux mariages, rois d'Angleterre et
ducs de Normandie et d'Aquitaine. La Bretagne, pour leur chapper,
s'est donne  la France, mais il leur a fallu encore un sicle de
guerre entre les partis franais et anglais, entre les Blois et les
Montfort. Quand le mariage d'Anne avec Louis XII eut runi la province
au royaume, quand Anne eut crit sur le chteau de Nantes la vieille
devise du chteau des Bourbons (_Qui qu'on grogne, tel est mon
plaisir_), alors commena la lutte lgale des tats, du Parlement de
Rennes, sa dfense du droit coutumier contre le droit romain, la guerre
des privilges provinciaux contre la centralisation monarchique.
Comprime durement par Louis XIV[19], la rsistance recommena sous
Louis XV, et La Chalotais, dans un cachot de Brest, crivit avec un
cure-dents son courageux factum contre les jsuites.

[Footnote 19: Voy. les Lettres de madame de Svign, 1675, de septembre
en dcembre. Il y eut un trs grand nombre d'hommes rous, pendus,
envoys aux galres. Elle en parle avec une lgret qui fait mal.]

Aujourd'hui la rsistance expire, la Bretagne devient peu  peu toute
France. Le vieil idiome, min par l'infiltration continuelle de la
langue franaise, recule peu  peu. Le gnie de l'improvisation
potique, qui a subsist si longtemps chez les Celtes d'Irlande et
d'cosse, qui chez nos Bretons mme n'est pas tout  fait teint,
devient pourtant une singularit rare. Jadis, aux demandes de mariage,
le bazvalan[20] chantait un couplet de sa composition; la jeune fille
rpondait quelques vers; aujourd'hui ce sont des formules apprises par
coeur qu'ils dbitent. Les essais, plus hardis qu'heureux des Bretons
qui ont essay de raviver par la science la nationalit de leur pays,
n'ont t accueillis que par la rise. Moi-mme j'ai vu  T*** le savant
ami de Le Brigant, le vieux M. D*** (qu'ils ne connaissent que sous le
nom de M. Systme). Au milieu de cinq ou six mille volumes dpareills,
le pauvre vieillard, seul, couch sur une chaise sculaire, sans soin
filial, sans famille, se mourait de la fivre entre une grammaire
irlandaise et une grammaire hbraque. Il se ranima pour me dclamer
quelques vers bretons sur un rythme emphatique et monotone qui,
pourtant, n'tait pas sans charme. Je ne pus voir, sans compassion
profonde, ce reprsentant de la nationalit celtique, ce dfenseur
expirant d'une langue et d'une posie expirantes.

[Footnote 20: Le bazvalan tait celui qui se chargeait de demander les
filles en mariage. C'tait le plus souvent un tailleur, qui se
prsentait avec un bas bleu et un bas blanc.]

Nous pouvons suivre le monde celtique, le long de la Loire, jusqu'aux
limites gologiques de la Bretagne, aux ardoisires d'Angers; ou bien
jusqu'au grand monument druidique de Saumur, le plus important peut-tre
qui reste aujourd'hui; ou encore jusqu' Tours, la mtropole
ecclsiastique de la Bretagne, au moyen ge.

Nantes est un demi-Bordeaux, moins brillant et plus sage, ml
d'opulence coloniale et de sobrit bretonne. Civilis entre deux
barbaries, commerant entre deux guerres civiles, jet l comme pour
rompre la communication.  travers passe la grande Loire, tourbillonnant
entre la Bretagne et la Vende; le fleuve des noyades. _Quel torrent!_
crivait Carrier, enivr de la posie de son crime, _quel torrent
rvolutionnaire que cette Loire!_

C'est  Saint-Florent, au lieu mme o s'lve la colonne du Venden
Bonchamps, qu'au neuvime sicle le Breton Nomno, vainqueur des
Northmans, avait dress sa propre statue; elle tait tourne vers
l'Anjou, vers la France, qu'il regardait comme sa proie[21]. Mais
l'Anjou devait l'emporter. La grande fodalit dominait chez cette
population plus disciplinable; la Bretagne, avec son innombrable petite
noblesse, ne pouvait faire de grande guerre ni de conqute. La _noire
ville_ d'Angers porte, non seulement dans son vaste chteau et dans sa
tour du Diable, mais sur sa cathdrale mme, ce caractre fodal. Cette
glise de Saint-Maurice est charge, non de saints, mais de chevaliers
arms de pied en cap: toutefois ses flches boiteuses, l'une sculpte,
l'autre nue, expriment suffisamment la destine incomplte de l'Anjou.
Malgr sa belle position sur le triple fleuve de la Maine, et si prs de
la Loire, o l'on distingue  leur couleur les eaux des quatre
provinces, Angers dort aujourd'hui. C'est bien assez d'avoir quelque
temps runi sous ses Plantagenets l'Angleterre, la Normandie, la
Bretagne et l'Aquitaine; d'avoir plus tard, sous le bon Ren et ses
fils, possd, disput, revendiqu du moins les trnes de Naples,
d'Aragon, de Jrusalem et de Provence, pendant que sa fille Marguerite
soutenait la Rose rouge contre la Rose blanche, et Lancastre contre
York. Elles dorment aussi au murmure de la Loire, les villes de Saumur
et de Tours, la capitale du protestantisme, et la capitale du
catholicisme[22] en France; Saumur, le petit royaume des prdicants et
du vieux Duplessis-Mornay, contre lesquels leur bon ami Henri IV btit
La Flche aux jsuites. Son chteau de Mornay, et son prodigieux
_dolmen_[23] font toujours de Saumur une ville historique. Mais bien
autrement historique est la bonne ville de Tours, et son tombeau de
saint Martin, le vieil asile, le vieil oracle, le Delphes de la France,
o les Mrovingiens venaient consulter les sorts, ce grand et lucratif
plerinage pour lequel les comtes de Blois et d'Anjou ont tant rompu de
lances. Mans, Angers, toute la Bretagne, dpendaient de l'archevch de
Tours; ses chanoines, c'taient les Capets et les ducs de Bourgogne, de
Bretagne, et le comte de Flandre et le patriarche de Jrusalem, les
archevques de Mayence, de Cologne, de Compostelle. L, on battait
monnaie, comme  Paris; l, on fabriqua de bonne heure la soie, les
tissus prcieux et aussi, s'il faut le dire, ces confitures, ces
rillettes, qui ont rendu Tours et Reims galement clbres; villes de
prtres et de sensualit. Mais Paris, Lyon et Nantes ont fait tort 
l'industrie de Tours. C'est la faute aussi de ce doux soleil, de cette
molle Loire; le travail est chose contre nature dans ce paresseux climat
de Tours, de Blois et de Chinon, dans cette patrie de Rabelais, prs du
tombeau d'Agns Sorel. Chenonceaux, Chambord, Montbazon, Langeais,
Loches, tous les favoris et favorites de nos rois, ont leurs chteaux le
long de la rivire. C'est le pays du _rire_ et du _rien faire_. Vive
verdure en aot comme en mai, des fruits, des arbres. Si vous regardez
du bord, l'autre rive semble suspendue en l'air, tant l'eau rflchit
fidlement le ciel: le sable au bas, puis le saule qui vient boire dans
le fleuve; derrire, le peuplier, le tremble, le noyer et les les
fuyant parmi les les; en montant, des ttes rondes d'arbres qui s'en
vont moutonnant doucement les uns sur les autres. Molle et sensuelle
contre! c'est bien ici que l'ide dut venir de faire la femme reine des
monastres, et de vivre sous elle dans une voluptueuse obissance, mle
d'amour et de saintet. Aussi jamais abbaye n'eut la splendeur de
Fontevrault[24]. Il en reste aujourd'hui cinq glises. Plus d'un roi
voulut y tre enterr: mme le farouche Richard Coeur-de-Lion leur lgua
son coeur; il croyait que ce coeur meurtrier et parricide finirait par
reposer peut-tre dans une douce main de femme, et sous la prire des
vierges.

[Footnote 21: Charles-le-Chauve,  son tour, s'en fit lever une en
regard de la Bretagne.]

[Footnote 22: Du moins  l'poque mrovingienne].

[Footnote 23: _App. 7._]

[Footnote 24: _App. 8._]

Pour trouver sur cette Loire quelque chose de moins mou et de plus
svre, il faut remonter au coude par lequel elle s'approche de la
Seine, jusqu' la srieuse Orlans, ville de lgistes au moyen ge, puis
calviniste, puis jansniste, aujourd'hui industrielle. Mais je parlerai
plus tard du centre de la France; il me tarde de pousser au midi; j'ai
parl des Celtes de Bretagne, je veux m'acheminer vers les Ibres, vers
les Pyrnes.

Le Poitou, que nous trouvons de l'autre ct de la Loire, en face de la
Bretagne et de l'Anjou, est un pays form d'lments trs divers, mais
non point mlangs. Trois populations fort distinctes y occupent trois
bandes de terrains qui s'tendent du nord au midi. De l les
contradictions apparentes qu'offre l'histoire de cette province. Le
Poitou est le centre du calvinisme au seizime sicle, il recrute les
armes de Coligny, et tente la fondation d'une rpublique protestante;
et c'est du Poitou qu'est sortie de nos jours l'opposition catholique et
royaliste de la Vende. La premire poque appartient surtout aux hommes
de la cte; la seconde, surtout au Bocage venden. Toutefois l'une et
l'autre se rapportent  un mme principe, dont le calvinisme
rpublicain, dont le royalisme catholique n'ont t que la forme: esprit
indomptable: d'opposition au gouvernement central.

Le Poitou, est la bataille du Midi et du Nord. C'est prs de Poitiers
que Clovis a dfait les Goths, que Charles-Martel a repouss les
Sarrasins, que l'arme anglo-gasconne du prince Noir a pris le roi Jean.
Ml de droit romain et de droit coutumier, donnant ses lgistes au
Nord, ses troubadours au Midi, le Poitou est lui-mme comme sa
Mlusine[25], assemblage de natures diverses, moiti femme et moiti
serpent. C'est dans le pays du mlange, dans le pays des mulets et des
vipres[26], que ce mythe trange a d natre.

[Footnote 25: Voy. les claircissements.]

[Footnote 26: _App. 9._]

Ce gnie mixte et contradictoire a empch le Poitou de rien achever; il
a tout commenc. Et d'abord la vieille ville romaine de Poitiers,
aujourd'hui si solitaire, fut, avec Arles et Lyon, la premire cole
chrtienne des Gaules. Saint-Hilaire a partag les combats d'Athanase
pour la divinit de Jsus-Christ. Poitiers fut pour nous, sous quelques
rapports, le berceau de la monarchie, aussi bien que du christianisme.
C'est de sa cathdrale que brilla pendant la nuit la colonne de feu qui
guida Clovis contre les Goths. Le roi de France tait abb de
Saint-Hilaire de Poitiers, comme de Saint-Martin de Tours. Toutefois
cette dernire glise, moins lettre, mais mieux situe, plus populaire,
plus fconde en miracles, prvalut sur sa soeur ane. La dernire lueur
de la posie latine avait brill  Poitiers avec Fortunat; l'aurore de
la littrature moderne y parut au douzime sicle; Guillaume VII est le
premier troubadour. Ce Guillaume, excommuni pour avoir enlev la
vicomtesse de Chtellerault, conduisit, dit-on, cent mille hommes  la
terre sainte[27], mais il emmena aussi la foule de ses matresses.[28]
C'est de lui qu'un vieil auteur dit: Il fut bon troubadour, bon
chevalier d'armes, et courut longtemps le monde pour tromper les dames.
Le Poitou semble avoir t alors un pays de libertins spirituels et de
libres penseurs. Gilbert de la Pore, n  Poitiers, et voque de cette
ville, collgue d'Abailard  l'cole de Chartres, enseigna avec la mme
hardiesse, fut comme lui attaqu par saint Bernard, se rtracta comme
lui, mais ne se releva pas comme le logicien breton. La philosophie
poitevine nat et meurt avec Gilbert.

[Footnote 27: Il arriva avec six hommes devant Antioche.]

[Footnote 28: L'vque d'Angoulme lui disait: Corrigez-vous; le comte
lui rpondit: Quand tu te peigneras. L'vque tait chauve.]

La puissance politique du Poitou n'eut gure meilleure destine. Elle
avait commenc au neuvime sicle par la lutte que soutint contre
Charles-le-Chauve, Aymon, pre de Renaud, comte de Gascogne, et frre de
Turpin, comte d'Angoulme. Cette famille voulait tre issue des deux
fameux hros de romans, saint Guillaume de Toulouse et Grard de
Roussillon, comte de Bourgogne. Elle fut en effet grande et puissante,
et se trouva quelque temps  la tte du Midi. Ils prenaient le titre de
ducs d'Aquitaine, mais ils avaient trop forte partie dans les
populations de Bretagne et d'Anjou, qui les serraient au nord; les
Angevins leur enlevrent partie de la Touraine, Saumur, Loudun, et les
tournrent en s'emparant de Saintes. Cependant les comtes de Poitou
s'puisaient pour faire prvaloir dans le Midi, particulirement sur
l'Auvergne, sur Toulouse, ce grand titre de ducs d'Aquitaine; ils se
ruinaient en lointaines expditions d'Espagne et de Jrusalem; hommes
brillants et prodigues, chevaliers troubadours souvent brouills avec
l'glise, moeurs lgres et violentes, adultres clbres, tragdies
domestiques. Ce n'tait pas la premire fois qu'une comtesse de
Poitiers assassinait sa rivale, lorsque la jalouse lonore de Guyenne
fit prir la belle Rosemonde dans le labyrinthe o son poux l'avait
cache.

Les fils d'lonore, Henri, Richard Coeur-de-Lion et Jean, ne surent
jamais s'ils taient Poitevins ou Anglais, Angevins ou Normands. Cette
lutte intrieure de deux natures contradictoires se reprsenta dans leur
vie mobile et orageuse. Henri III, fils de Jean, fut gouvern par les
Poitevins; on sait quelles guerres civiles il en cota  l'Angleterre.
Une fois runi  la monarchie, le Poitou du _marais_ et de la plaine se
laissa aller au mouvement gnral de la France. Fontenay fournit de
grands lgistes, les Tiraqueau, les Besly, les Brisson. La noblesse du
Poitou donna force courtisans habiles (Thouars, Mortemart, Meilleraye,
Maulon). Le plus grand politique et l'crivain le plus populaire de la
France appartiennent au Poitou oriental: Richelieu et Voltaire; ce
dernier, n  Paris, tait d'une famille de Parthenay[29].

[Footnote 29: Il y aurait encore des Arouet dans les environs de cette
ville, au village de Saint-Loup.]

Mais ce n'est pas l toute la province. Le plateau des deux Svres verse
ses rivires, l'une vers Nantes, l'autre vers Niort et La Rochelle. Les
deux contres excentriques qu'elles traversent, sont fort isoles de la
France. La seconde, petite Hollande[30], rpandue en marais, en canaux,
ne regarde que l'Ocan, que La Rochelle. La _ville blanche_[31] comme la
ville noire, La Rochelle comme Saint-Malo, fut originairement un asile
ouvert par l'glise aux juifs, aux serfs, aux _coliberts_ du Poitou. Le
pape protgea l'une comme l'autre[32] contre les seigneurs. Elles
grandirent affranchies de dme et de tribut. Une foule d'aventuriers,
sortis de cette populace sans nom, exploitrent les mers comme
marchands, comme pirates; d'autres exploitrent la cour et mirent au
service des rois leur gnie dmocratique, leur haine des grands. Sans
remonter jusqu'au serf Leudaste, de l'le de Rh, dont Grgoire de Tours
nous a conserv la curieuse histoire, nous citerons le fameux cardinal
de Sion, qui arma les Suisses pour Jules II, les chanceliers Olivier
sous Charles IX, Balue et Doriole sous Louis XI; ce prince aimait  se
servir de ces intrigants, sauf  les loger ensuite dans une cage de fer.

[Footnote 30: _App. 10._]

[Footnote 31: Les Anglais donnaient autrefois ce nom  La Rochelle, 
cause du reflet de la lumire sur les rochers et les falaises.]

[Footnote 32: _App. 11._]

La Rochelle crut un instant devenir une Amsterdam, dont Coligny et t
le Guillaume d'Orange. On sait les deux fameux siges contre Charles IX
et Richelieu, tant d'efforts hroques, tant d'obstination, et ce
poignard que le maire avait dpos sur la table de l'Htel de Ville,
pour celui qui parlerait de se rendre. Il fallut bien qu'ils cdassent
pourtant, quand l'Angleterre, trahissant la cause protestante et son
propre intrt, laissa Richelieu fermer leur port; on distingue encore 
la mare basse les restes de l'immense digue. Isole de la mer, la ville
amphibie ne fit plus que languir. Pour mieux la museler, Rochefort fut
fond par Louis XIV  deux pas de La Rochelle, le port du roi  ct du
port du peuple.

Il y avait pourtant une partie du Poitou qui n'avait gure paru dans
l'histoire, que l'on connaissait peu et qui s'ignorait elle-mme. Elle
s'est rvle par la guerre de la Vende. Le bassin de la Svre
nantaise, les sombres collines qui l'environnent, tout le Bocage
venden, telle fut la principale et premire scne de cette guerre
terrible qui embrasa tout l'Ouest. Cette Vende qui a quatorze rivires,
et pas une navigable[33] pays perdu dans ses haies et ses bois, n'tait,
quoi qu'on ait dit, ni plus religieuse, ni plus royaliste que bien
d'autres provinces frontires, mais elle tenait  ses habitudes.
L'ancienne monarchie, dans son imparfaite centralisation, les avait peu
troubles; la Rvolution voulut les lui arracher et l'amener d'un coup 
l'unit nationale; brusque et violente, portant partout une lumire
subite, elle effaroucha ces fils de la nuit. Ces paysans se trouvrent
des hros. On sait que le voiturier Cathelineau ptrissait son pain
quand il entendit la proclamation rpublicaine; il essuya tout
simplement ses bras et prit son fusil[34]. Chacun en fit autant et l'on
marcha droit aux _bleus_. Et ce ne fut pas homme  homme, dans les bois,
dans les tnbres, comme les chouans de Bretagne, mais en masse, en
corps de peuple et en plaine. Ils taient prs de cent mille au sige
de Nantes. La guerre de Bretagne est comme une ballade guerrire du
_border_ cossais, celle de Vende une iliade.

[Footnote 33: _App. 12._]

[Footnote 34: Il rsulte de l'interrogatoire de d'Elbe que la vritable
cause de l'insurrection vendenne fut la leve de 300.000 hommes
dcrte par la Rpublique. Les Vendens hassent le service militaire,
qui les loigne de chez eux. Lorsqu'il a fallu fournir un contingent
pour la garde de Louis XVIII, il ne s'est pas trouv un seul
volontaire.]

En avanant vers le Midi, nous passerons la sombre ville de Saintes et
ses belles campagnes, les champs de bataille de Taillebourg et de
Jarnac, les grottes de la Charente et ses vignes dans les marais
salants. Nous traverserons mme rapidement le Limousin, ce pays lev,
froid, pluvieux[35], qui verse tant de fleuves. Ses belles collines
granitiques, arrondies en demi-globes, ses vastes forts de
chtaigniers, nourrissent une population honnte, mais lourde, timide et
gauche par indcision. Pays souffrant, disput si longtemps entre
l'Angleterre et la France. Le bas Limousin est autre chose; le caractre
remuant et spirituel des Mridionaux y est dj frappant. Les noms des
Sgur, des Saint-Aulaire, des Noailles, des Ventadour, des Pompadour, et
surtout des Turenne, indiquent assez combien les hommes de ce pays se
sont rattachs au pouvoir central et combien ils y ont gagn. Ce drle
de cardinal Dubois tait de Brives-la-Gaillarde.

[Footnote 35: Proverbe: Le Limousin ne prira pas par scheresse.]

Les montagnes du haut Limousin se lient  celles de l'Auvergne, et
celles-ci avec les Cvennes. L'Auvergne est la valle de l'Allier,
domine  l'ouest par la masse du Mont-Dore qui s'lve entre le Pic ou
Puy-de-Dme et la masse du Cantal. Vaste incendie teint, aujourd'hui
par presque partout d'une forte et rude vgtation[36]. Le noyer
pivote sur le basalte, et le bl germe sur la pierre ponce[37]. Les feux
intrieurs ne sont pas tellement assoupis que certaine valle ne fume
encore, et que les _touffis_ du Mont-Dore ne rappellent la Solfatare et
la Grotte du Chien. Villes noires, bties de lave (Clermont,
Saint-Flour, etc.). Mais la campagne est belle, soit que vous parcouriez
les vastes et solitaires prairies du Cantal et du Mont-Dore, au bruit
monotone des cascades, soit que, de l'le basaltique o repose Clermont,
vous promeniez vos regards sur la fertile Limagne et sur le Puy-de-Dme,
ce joli _d  coudre_ de sept cents toises, voil, dvoil tour  tour
par les nuages qui l'aiment et qui ne peuvent ni le fuir ni lui rester.
C'est qu'en effet l'Auvergne est battue d'un vent ternel et
contradictoire, dont les valles opposes et alternes de ses montagnes
animent, irritent les courants. Pays froid sous un ciel dj mridional,
o l'on gle sur les laves. Aussi, dans les montagnes, la population
reste l'hiver presque toujours blottie dans les tables, entoure d'une
chaude et lourde atmosphre[38]. Charge, comme les Limousins, de je ne
sais combien d'habits pais et pesants, on dirait une race
mridionale[39] grelottant au vent du nord, et comme resserre, durcie,
sous ce ciel tranger. Vin grossier, fromage amer[40], comme l'herbe
rude d'o il vient. Ils vendent aussi leurs laves, leurs pierres ponces,
leurs pierreries communes[41], leurs fruits communs qui descendent
l'Allier par bateau. Le rouge, la couleur barbare par excellence, est
celle qu'ils prfrent; ils aiment le gros vin rouge, le btail rouge.
Plus laborieux qu'industrieux, ils labourent encore souvent, les terres
fortes et profondes de leurs plaines avec la petite charrue du Midi qui
gratigne  peine le sol[42]. Ils ont beau migrer tous les ans des
montagnes, ils rapportent quelque argent, mais peu d'ides.

[Footnote 36: Les produits de la terre, comme de l'industrie, sont
communs et grossiers, abondants il est vrai.]

[Footnote 37: Au nord de Saint-Flour, la terre est couverte d'une couche
paisse de pierres ponces, et n'en est pas moins trs fertile.]

[Footnote 38: _App. 13._]

[Footnote 39: En Limagne, race laide, qui semble mridionale; de Brioude
jusqu'aux sources de l'Allier, on dirait des crtins ou des mendiants
espagnols. (De Pradt.)]

[Footnote 40: L'amertume de leurs fromages tient, soit  la faon, soit
 la duret et l'aigreur de l'herbe, les pturages ne sont jamais
renouvels.]

[Footnote 41: Jusqu'en 1784, les Espagnols venaient acheter les
pierreries grossires de l'Auvergne.]

[Footnote 42: Dans le pays d'outre-Loire, on n'emploie gure que
l'_araire_, petite charrue insuffisante pour les terres fortes. Dans
tout le Midi, les chariots et outils sont petits et faibles.--Arthur
Young vit avec indignation cette petite charrue qui effleurait la terre,
et calomniait sa fertilit.]

Et pourtant il y a une force relle dans les hommes de cette race, une
sve amre, acerbe peut-tre, mais vivace comme l'herbe du Cantal. L'ge
n'y fait rien. Voyez quelle verdeur dans leurs vieillards, les Dulaure,
les de Pradt; et ce Montlosier octognaire, qui gouverne ses ouvriers et
tout ce qui l'entoure, qui plante et qui btit, et qui crirait au
besoin un nouveau livre contre le _parti-prtre_ ou pour la fodalit,
ami et en mme temps ennemi du moyen ge[43].

[Footnote 43: 1833.]

Le gnie inconsquent et contradictoire que nous remarquions dans
d'autres provinces de notre zone moyenne, atteint son apoge dans
l'Auvergne. L se trouvent ces grands lgistes[44], ces logiciens du
parti gallican, qui ne surent jamais s'ils taient pour ou contre le
pape: le chancelier de l'Hospital; les Arnauld; le svre Domat,
Papinien jansniste, qui essaya d'enfermer le droit dans le
christianisme; et son ami Pascal, le seul homme du dix-septime sicle
qui ait senti la crise religieuse entre Montaigne et Voltaire, me
souffrante o apparat si merveilleusement le combat du doute et de
l'ancienne foi.

[Footnote 44: Domat, de Clermont; les Laguesle, de Vic-le-Comte; Duprat
et Barillon, son secrtaire, d'Issoire; l'Hospital, d'Aigueperse; Anne
Dubourg, de Riom; Pierre Lizel, premier prsident du Parlement de Paris,
au seizime sicle; les Du Vair, d'Aurillac, etc.]

Je pourrais entrer par le Rouergue dans la grande valle du Midi. Cette
province en marque le coin d'un accident bien rude[45]. Elle n'est
elle-mme, sous ses sombres chtaigniers, qu'un norme monceau de
houille, de fer, de cuivre, de plomb. La houille y brle en plusieurs
lieues, consume d'incendies sculaires qui n'ont rien de
volcanique[46]. Cette terre, maltraite et du froid et du chaud dans la
varit de ses expositions et de ses climats, gerce de prcipices,
tranche par deux torrents, le Tarn et l'Aveyron, a peu  envier 
l'pret des Cvennes. Mais j'aime mieux entrer par Cahors. L tout se
revt de vignes. Les mriers commencent avant Montauban. Un paysage de
trente ou quarante lieues s'ouvre devant vous, vaste ocan
d'agriculture, masse anime, confuse, qui se perd au loin dans
l'obscur; mais par-dessus s'lve la forme fantastique des Pyrnes aux
ttes d'argent. Le boeuf attel par les cornes laboure la fertile
valle, la vigne monte  l'orme. Si vous appuyez  gauche vers les
montagnes, vous trouvez dj la chvre suspendue au coteau aride, et le
mulet, sous sa charge d'huile, suit  mi-cte le petit sentier.  midi,
un orage, et la terre est un lac; en une heure, le soleil a tout bu d'un
trait. Vous arrivez le soir dans quelque grande et triste ville, si vous
voulez,  Toulouse.  cet accent sonore, vous vous croiriez en Italie;
pour vous dtromper, il suffit de regarder ces maisons de bois et de
brique; la parole brusque, l'allure hardie et vive vous rappelleront
aussi que vous tes en France. Les gens aiss du moins sont Franais; le
petit peuple est tout autre chose, peut-tre Espagnol ou Maure. C'est
ici cette vieille Toulouse, si grande sous ses comtes; sous nos rois,
son Parlement lui a donn encore la royaut, la tyrannie du Midi. Ces
lgistes violents qui portrent  Boniface VIII le soufflet de
Philippe-le-Bel, s'en justifirent souvent aux dpens des hrtiques;
ils en brlrent quatre cents en moins d'un sicle. Plus tard, ils se
prtrent aux vengeances de Richelieu, jugrent Montmorency et le
dcapitrent dans leur belle salle marque de rouge[47]. Ils se
glorifiaient d'avoir le capitule de Rome, et la cave aux morts[48] de
Naples, o les cadavres se conservaient si bien. Au capitule de
Toulouse, les archives de la ville taient gardes dans une armoire de
fer, comme celles des flamines romains; et le snat gascon avait crit
sur les murs de sa curie: _Videant consules ne quid respublica
detrimenti capiat._[49]

[Footnote 45: _App. 14._]

[Footnote 46: La houille forme plus des deux tiers du sol de ce
dpartement.]

[Footnote 47: Elle l'tait encore au dernier sicle. (Piganiol de la
Force.)]

[Footnote 48: On y conservait des morts de cinq cents ans.]

[Footnote 49: Millin.]

Toulouse est le point central du grand bassin du Midi. C'est l, ou 
peu prs, que viennent les eaux des Pyrnes et des Cvennes, le Tarn et
la Garonne, pour s'en aller ensemble  l'Ocan. La Garonne reoit tout.
Les rivires sinueuses et tremblotantes du Limousin et de l'Auvergne y
coulent au nord, par Prigueux, Bergerac; de l'est et des Cvennes, le
Lot, la Viaur, l'Aveyron et le Tarn s'y rendent avec quelques coudes
plus ou moins brusques, par Rodez et Alby. Le Nord donne les rivires,
le Midi les torrents. Des Pyrnes descend l'Arige; et la Garonne, dj
grosse du Gers et de la Baize, dcrit au nord-ouest une courbe lgante,
qu'au midi rpte l'Adour dans ses petites proportions. Toulouse spare
 peu prs le Languedoc de la Guyenne, ces deux contres si diffrentes
sous la mme latitude. La Garonne passe la vieille Toulouse, le vieux
Languedoc romain et gothique, et, grandissant toujours, elle s'panouit
comme une mer en face de la mer, en face de Bordeaux. Celle-ci,
longtemps capitale de la France anglaise, plus longtemps anglaise de
coeur, est tourne, par l'intrt de son commerce, vers l'Angleterre,
vers l'Ocan, vers l'Amrique. La Garonne, disons maintenant la Gironde,
y est deux fois plus large que la Tamise  Londres.

Quelque belle et riche que soit cette valle de la Garonne, on ne peut
s'y arrter; les lointains sommets des Pyrnes ont un trop puissant
attrait. Mais le chemin est srieux. Soit que vous preniez par Nrac,
triste seigneurie des Albret, soit que vous cheminiez le long de la
cte, vous ne voyez qu'un ocan de landes, tout au plus des arbres 
lige, de vastes _pinadas_, route sombre et solitaire, sans autre
compagnie que les troupeaux de moutons noirs [50] qui suivent leur
ternel voyage des Pyrnes aux Landes, et vont, des montagnes  la
plaine, chercher la chaleur au nord, sous la conduite du pasteur
landais. La vie voyageuse des bergers est un des caractres pittoresques
du Midi. Vous les rencontrez montant des plaines du Languedoc aux
Cvennes, aux Pyrnes, et de la Crau provenale aux montagnes de Gap et
de Barcelonnette. Ces nomades, portant tout avec eux, compagnons des
toiles, dans leur ternelle solitude, demi-astronomes et demi-sorciers,
continuent la vie asiatique, la vie de Loth et d'Abraham, au milieu de
notre Occident. Mais en France les laboureurs, qui redoutent leur
passage, les resserrent dans d'troites routes. C'est aux Apennins, aux
plaines de la Pouille ou de la campagne de Rome qu'il faut les voir
marcher dans la libert du monde antique. En Espagne, ils rgnent; ils
dvastent impunment le pays. Sous la protection de la toute-puissante
compagnie de la _Mesta_, qui emploie de quarante  soixante mille
bergers, le triomphant mrinos mange la contre, de l'Estramadure  la
Navarre,  l'Aragon. Le berger espagnol, plus farouche que le ntre, a
lui-mme l'aspect d'une de ses btes, avec sa peau de mouton sur le dos,
et aux jambes son _abarca_ de peau velue de boeuf, qu'il attache avec
des cordes.

[Footnote 50: _App. 15._]

La formidable barrire de l'Espagne nous apparat enfin dans sa
grandeur. Ce n'est point, comme les Alpes, un systme compliqu de pics
et de valles, c'est tout simplement un mur immense qui s'abaisse aux
deux bouts[51].Tout autre passage est inaccessible aux voitures, et
ferm au mulet,  l'homme mme, pendant six ou huit mois de l'anne.
Deux peuples  part, qui ne sont rellement ni Espagnols ni Franais,
les Basques  l'ouest,  l'est les Catalans et Roussillonnais[52], sont
les portiers des deux mondes. Ils ouvrent et ferment; portiers
irritables et capricieux, las de l'ternel passage des nations, ils
ouvrent  Abdrame, ils ferment  Roland; il y a bien des tombeaux entre
Roncevaux et la Seu d'Urgel.

[Footnote 51: Le mot basque _murua_ signifie muraille et Pyrnes. (W.
de Humboldt.)]

[Footnote 52: A. Young, I. Le Roussillon est vraiment une partie de
l'Espagne, les habitants sont Espagnols de langage et de moeurs. Les
villes font exception; elles ne sont gure peuples que d'trangers. Les
pcheurs des ctes ont un aspect tout moresque.--La partie centrale des
Pyrnes, le comt de Foix (Arige), est toute franaise d'esprit et de
langage; peu ou point de mots catalans.]

Ce n'est pas  l'historien qu'il appartient de dcrire et d'expliquer
les Pyrnes. Vienne la science de Cuvier et d'lie de Beaumont, qu'ils
racontent cette histoire ant-historique. Ils y taient, eux, et moi je
n'y tais pas, quand la nature improvisa sa prodigieuse pope
gologique, quand la masse embrase du globe souleva l'axe des
Pyrnes, quand les monts se fendirent, et que la terre, dans la torture
d'un titanique enfantement, poussa contre le ciel la noire et chauve
_Maladetta_. Cependant une main consolante revtit peu  peu les plaies
de la montagne de ces vertes prairies, qui font plir celles des
Alpes[53]. Les pics s'moussrent et s'arrondirent en belles tours; des
masses infrieures vinrent adoucir les pentes abruptes, en retardrent
la rapidit, et formrent du ct de la France cet escalier colossal
dont chaque gradin est un mont[54].

[Footnote 53: Ramond. Ces pelouses des hautes montagnes, prs de qui la
verdure mme des valles infrieures a je ne sais quoi de cru et de
faux.--Laboulinire. Les eaux des Pyrnes sont pures, et offrent la
jolie nuance appele _vert d'eau_.--Dralet. Les rivires des Pyrnes,
dans leurs dbordements ordinaires, ne dposent pas, comme celles des
Alpes, un limon malfaisant, au contraire...]

[Footnote 54: _App. 16._]

Montons donc, non pas au Vignemale, non pas au Mont-Perdu[55], mais
seulement au por de Paillers, o les eaux se partagent entre les deux
mers, ou bien entre Bagnres et Barges, entre le beau et le
sublime[56]. L vous saisirez la fantastique beaut des Pyrnes, ces
sites tranges, incompatibles, runis par une inexplicable ferie[57];
et cette atmosphre magique, qui tour  tour rapproche, loigne les
objets[58]; ces gaves cumants ou vert d'eau, ces prairies d'meraude.
Mais bientt succde l'horreur sauvage des grandes montagnes, qui se
cachent derrire, comme un monstre sous un masque de belle jeune fille.
N'importe, persistons, engageons-nous le long du gave de Pau, par ce
triste passage,  travers ces entassements infinis de blocs de trois et
quatre mille pieds cubes; puis les rochers aigus, les neiges
permanentes, puis les dtours du gave, battu, rembarr durement d'un
mont  l'autre; enfin, le prodigieux Cirque et ses tours dans le ciel.
Au pied, douze sources alimentent le gave, qui mugit sous des _ponts de
neige_, et cependant tombe de treize cents pieds, la plus haute cascade
de l'ancien monde[59].

[Footnote 55: On sait que le grand pote des Pyrnes, M. Ramond, a
cherch le Mont-Perdu pendant dix ans.--Quelques-uns, dit-il,
assuraient, que le plus hardi chasseur du pays n'avait atteint la cime
du Mont-Perdu qu' l'aide du diable, qui l'y avait conduit par dix-sept
degrs.--Le Mont-Perdu est la plus haute montagne des Pyrnes
franaises, comme le Vignemale est la plus haute des Pyrnes
espagnoles.]

[Footnote 56: C'est entre ces deux valles, sur le plateau appel la
_Hourquette des cinq Ours_, que le vieil astronome Plantade expira prs
de son quart de cercle, en s'criant: Grand Dieu! que cela est beau!]

[Footnote 57: Ramond.  peine on pose le pied sur la corniche, que la
dcoration change, et le bord de la terrasse coupe toute communication
entre deux sites incompatibles. De cette ligne, qu'on ne peut aborder
sans quitter l'un ou l'autre, et qu'on ne saurait outre-passer sans en
perdre un de vue, il semble impossible qu'ils soient rels  la fois; et
s'ils n'taient point lis par la chane du Mont-Perdu, qui en sauve un
peu le contraste, on serait tent de regarder comme une vision, ou celui
qui vient de disparatre, ou celui qui vient de le remplacer.]

[Footnote 58: Laboulinire.]

[Footnote 59: Elle a mille deux cent soixante-dix pieds de hauteur.
(Dralet.)]

Ici finit la France. Le _por_ de Gavarnie, que vous voyez l-haut, ce
passage temptueux, o, comme ils disent, le fils n'attend pas le
pre[60], c'est la porte de l'Espagne. Une immense posie historique
plane sur cette limite des deux mondes, o vous pourriez voir  votre
choix, si le regard tait assez perant, Toulouse ou Saragosse. Cette
embrasure de trois cents pieds dans les montagnes, Roland l'ouvrit en
deux coups de sa durandal. C'est le symbole du combat ternel de la
France et de l'Espagne, qui n'est autre que celui de l'Europe et de
l'Afrique. Roland prit, mais la France a vaincu. Comparez les deux
versants: combien le ntre a l'avantage[61]! Le versant espagnol, expos
au midi, est tout autrement abrupt, sec et sauvage; le franais, en
pente douce, mieux ombrag, couvert de belles prairies, fournit 
l'autre une grande partie des bestiaux dont il a besoin. Barcelone vit
de nos boeufs[62]. Ce pays de vins et de pturages est oblig d'acheter
nos troupeaux et nos vins. L, le beau ciel, le doux climat et
l'indigence; ici, la brume et la pluie, mais l'intelligence, la richesse
et la libert. Passez la frontire, comparez nos routes splendides et
leurs pres sentiers[63], ou seulement, regardez ces trangers aux eaux
de Cauterets, couvrant leurs haillons de la dignit du manteau, sombres,
ddaigneux de se comparer. Grande et hroque nation, ne craignez pas
que nous insultions  vos misres!

[Footnote 60: Ibid.]

[Footnote 61: L'bre coule  l'est, vers Barcelone; la Garonne, 
l'ouest, vers Toulouse et Bordeaux. Au canal de Louis XIV rpond celui
de Charles-Quint. C'est toute la ressemblance.]

[Footnote 62: _App. 17._]

[Footnote 63: A. Young. Entre Jonquires et Perpignan, sans passer une
ville, une barrire, ou mme une muraille, on entre dans un nouveau
monde. Des pauvres et misrables routes de la Catalogne, vous passez
tout d'un coup sur une noble chausse, faite avec toute la solidit et
la magnificence qui distinguent les grands chemins de France; au lieu de
ravines, il y a des ponts bien btis; ce n'est plus un pays sauvage,
dsert et pauvre.]

Qui veut voir toutes les races et tous les costumes des Pyrnes, c'est
aux foires de Tarbes qu'il doit aller. Il y vient prs de dix mille
mes: on s'y rend de plus de vingt lieues. L, vous trouverez souvent 
la fois le bonnet blanc du Bigorre, le brun de Foix, le rouge du
Roussillon, quelquefois mme le grand chapeau plat d'Aragon, le chapeau
rond de Navarre, le bonnet pointu de Biscaye[64]. Le voiturier basque y
viendra sur son ne, avec sa longue voiture  trois chevaux; il porte le
berret du Barn; mais vous distinguerez bien vite le Barnais et le
Basque; le joli petit homme smillant de la plaine, qui a la langue si
prompte, la main aussi, et le fils de la montagne, qui la mesure
rapidement de ses grandes jambes, agriculteur habile et fier de sa
maison, dont il porte le nom. Si vous voulez trouver quelque analogue au
Basque, c'est chez les Celtes de Bretagne, d'cosse ou d'Irlande qu'il
faut le chercher. Le Basque, an des races de l'Occident, immuable au
coin des Pyrnes, a vu toutes les nations passer devant lui:
Carthaginois, Celtes, Romains, Goths et Sarrasins. Nos jeunes antiquits
lui font piti. Un Montmorency disait  l'un d'eux: Savez-vous que nous
datons de mille ans?--Et nous, dit le Basque, nous ne datons plus.

[Footnote 64: _App. 18._]

Cette race a un instant possd l'Aquitaine. Elle y a laiss pour
souvenir le nom de Gascogne. Refoule en Espagne au neuvime sicle,
elle y fonda le royaume de Navarre, et en deux cents ans, elle occupa
tous les trnes chrtiens d'Espagne (Galice, Asturies et Lon, Aragon,
Castille). Mais la croisade espagnole poussant vers le Midi, les
Navarrois, isols du thtre de la gloire europenne, perdirent tout peu
 peu. Leur dernier roi, Sanche-l'_Enferm_, qui mourut d'un cancer, est
le vrai symbole des destines de son peuple. Enferme en effet dans ses
montagnes par des peuples puissants, ronge pour ainsi dire par les
progrs de l'Espagne et de la France, la Navarre implora mme les
musulmans d'Afrique, et finit par se donner aux Franais. Sanche
anantit son royaume en le lguant  son gendre Thibault, comte de
Champagne; c'est Roland brisant sa durandal pour la soustraire 
l'ennemi. La maison de Barcelone, tige des rois d'Aragon et des comtes
de Foix, saisit la Navarre  son tour, la donna un instant aux Albret,
aux Bourbons, qui perdirent la Navarre pour gagner la France. Mais, par
un petit-fils de Louis XIV, descendu de Henri IV, ils ont repris non
seulement la Navarre, mais l'Espagne entire. Ainsi s'est vrifie
l'inscription mystrieuse du chteau de Coaraze, o fut lev Henri IV:
_Lo que a de ser no puede faltar_: Ce qui doit tre ne peut manquer.
Nos rois se sont intituls rois de France et de Navarre. C'est une belle
expression des origines primitives de la population franaise comme de
la dynastie.

Les vieilles races, les races pures, les Celtes et les Basques, la
Bretagne et la Navarre, devaient cder aux races mixtes, la frontire au
centre, la nature  la civilisation. Les Pyrnes prsentent partout
cette image du dprissement de l'ancien monde. L'antiquit y a disparu;
le moyen ge s'y meurt. Ces chteaux croulants, ces tours des _Maures_,
ces ossements des Templiers qu'on garde  Gavarnie, y figurent, d'une
manire toute significative, le monde qui s'en va. La montagne
elle-mme, chose bizarre, semble aujourd'hui attaque dans son
existence. Les cimes dcharnes qui la couronnent tmoignent de sa
caducit[65]. Ce n'est pas en vain qu'elle est frappe de tant d'orages;
et d'en bas l'homme y aide. Cette profonde ceinture de forts qui
couvraient la nudit de la vieille mre, il l'arrache chaque jour. Les
terres vgtales, que le gramen retenait sur les pentes, coulent en bas
avec les eaux. Le rocher reste nu; gerc, exfoli par le chaud, par le
froid, min par la fonte des neiges, il est emport par les avalanches.
Au lieu d'un riche pturage, il reste un sol aride et ruin: le
laboureur, qui a chass le berger, n'y gagne rien lui-mme. Les eaux qui
filtraient doucement dans la valle,  travers le gazon et les forts, y
tombent maintenant en torrents, et vont couvrir ses champs des ruines
qu'il a faites. Quantits de hameaux ont quitt les hautes valles faute
de bois de chauffage, et recul vers la France, fuyant leurs propres
dvastations[66].

[Footnote 65: Plusieurs espces animales disparaissent des Pyrnes. Le
chat sauvage y est devenu rare; le cerf en a disparu depuis deux cents
ans, selon Buffon.]

[Footnote 66: _App. 19._]

Ds 1673, on s'alarma. Il fut ordonn  chaque habitant de planter tous
les ans un arbre dans les forts du domaine, deux dans les terrains
communaux. Des forestiers furent tablis. En 1669, en 1756, et plus
tard, de nouveaux rglements attestrent l'effroi qu'inspirait le
progrs du mal. Mais  la Rvolution, toute barrire tomba; la
population pauvre commena d'ensemble cette oeuvre de destruction. Ils
escaladrent, le feu et la bche en main, jusqu'au nid des aigles,
cultivrent l'abme, pendus  une corde. Les arbres furent sacrifis
aux moindres usages; on abattait deux pins pour faire une paire de
sabots[67]. En mme temps le petit btail, se multipliant sans nombre,
s'tablit dans la fort, blessant les arbres, les arbrisseaux, les
jeunes pousses, dvorant l'esprance. La chvre surtout, la bte de
celui qui ne possde rien, bte aventureuse, qui vit sur le commun,
animal niveleur, fut l'instrument de cette invasion dvastatrice, la
Terreur du dsert. Ce ne fut pas le moindre des travaux de Bonaparte de
combattre ces monstres rongeants. En 1813, les chvres n'taient plus le
dixime de leur nombre en l'an X[68]. Il n'a pu arrter pourtant cette
guerre contre la nature.

[Footnote 67: Dralet.]

[Footnote 68: Id.]

Tout ce Midi, si beau, c'est nanmoins, compar au Nord, un pays de
ruines. Passez les paysages fantastiques de Saint-Bertrand-de-Comminges
et de Foix, ces villes qu'on dirait jetes l par les fes; passez notre
petite Espagne de France, le Roussillon, ses vertes prairies, ses brebis
noires, ses romances catalanes, si douces  recueillir le soir de la
bouche des filles du pays. Descendez dans ce pierreux Languedoc,
suivez-en les collines mal ombrages d'oliviers, au chant monotone de la
cigale. L, point de rivires navigables; le canal des deux mers n'a pas
suffi pour y suppler; mais force tangs sals, des terres sales aussi,
o ne crot que le salicor[69]; d'innombrables sources thermales, du
bitume et du baume, c'est une autre Jude. Il ne tenait qu'aux rabbins
des coles juives de Narbonne de se croire dans leur pays. Ils n'avaient
pas mme  regretter la lpre asiatique; nous en avons eu des exemples
rcents  Carcassonne[70].

[Footnote 69: L'arrondissement de Narbonne en fournit la manufacture des
glaces de Venise.]

[Footnote 70: Trouv.]

C'est que, malgr le _cers_ occidental, auquel Auguste dressa un autel,
le vent chaud et lourd d'Afrique pse sur ce pays. Les plaies aux jambes
ne gurissent gure  Narbonne[71]. La plupart de ces villes sombres,
dans les plus belles situations du monde, ont autour d'elles des plaines
insalubres: Albi, Lodve, Agde _la noire_[72],  ct de son cratre.
Montpellier, hritire de feu Maguelone, dont les ruines sont  ct;
Montpellier, qui voit  son choix les Pyrnes, les Cvennes, les Alpes
mme, a prs d'elle et sous elle une terre malsaine, couverte de fleurs,
tout aromatique et comme profondment mdicamente; ville de mdecine,
de parfums et de vert-de-gris[73].

[Footnote 71: Selon le mme auteur, il en est de mme des plaies  la
tte  Bordeaux.--Le cers et l'autan dominent alternativement en
Languedoc. Le cers (_cyrch_, imptuosit, en gallois) est le vent
d'ouest, violent, mais salubre.--L'autan est le vent du sud-est, le vent
d'Afrique, lourd et putrfiant. _App. 20._]

[Footnote 72: Proverbe: _Agde, ville noire, caverne de voleurs._ Elle
est btie de laves. Lodve est noire aussi.]

[Footnote 73: Montpellier est clbre par ses distilleries et
parfumeries. On attribue la dcouverte de l'eau-de-vie  Arnaud de
Villeneuve, qui cra les parfumeries dans cette ville.--Autrefois
Montpellier fabriquait seule le vert-de-gris; on croyait que les caves
de Montpellier y taient seules propres.]

C'est une bien vieille terre que ce Languedoc. Vous y trouvez partout
les ruines sous les ruines; les Camisards sur les Albigeois, les
Sarrasins sur les Goths, sous ceux-ci les Romains, les Ibres. Les murs
de Narbonne sont btis de tombeaux, de statues, d'inscriptions[74].
L'amphithtre de Nmes est perc d'embrasures gothiques, couronn de
crneaux sarrasins, noirci par les flammes de Charles-Martel. Mais ce
sont encore les plus vieux qui ont le plus laiss; les Romains ont
enfonc la plus profonde trace: leur Maison carre, leur triple pont du
Gard, leur norme canal de Narbonne qui recevait les plus grands
vaisseaux[75].

[Footnote 74: Sous Franois Ier, les murs de Narbonne furent rpars et
couverts de fragments de monuments antiques. L'ingnieur a plac les
inscriptions sur les murs, et les fragments de bas-relief prs des
portes et sur les votes. C'est un muse immense, amas de jambes, de
ttes, de mains, de troncs, d'armes, de mots sans aucun sens; il y a
prs d'un million d'inscriptions presque entires, et qu'on ne peut
lire, vu la largeur du foss, qu'avec une lunette.--Sur les murs
d'Arles, on voit encore grand nombre de pierres sculptes, provenant
d'un thtre.]

[Footnote 75: Le canal tait large de cent pas, long de deux mille et
profond de trente.]

Le droit romain est bien une autre ruine, et tout autrement imposante.
C'est  lui, aux vieilles franchises qui l'accompagnaient, que le
Languedoc a d de faire exception  la maxime fodale: Nulle terre sans
seigneur. Ici la prsomption tait toujours pour la libert. La
fodalit ne put s'y introduire qu' la faveur de la croisade, comme
auxiliaire de l'glise, comme _familire_ de l'Inquisition. Simon de
Monfort y tablit quatre cent trente-quatre fiefs. Mais cette colonie
fodale, gouverne par la coutume de Paris, n'a fait que prparer
l'esprit rpublicain de la province  la centralisation monarchique.
Pays de libert politique et de servitude religieuse, plus fanatique
que dvot, le Languedoc a toujours nourri un vigoureux esprit
d'opposition. Les catholiques mme y ont eu leur protestantisme sous la
forme jansniste. Aujourd'hui encore,  Alet, on gratte le tombeau de
Pavillon, pour en boire la cendre qui gurit la fivre. Les Pyrnes ont
toujours fourni des hrtiques, depuis Vigilance et Flix d'Urgel. Le
plus obstin des sceptiques, celui qui a cru le plus au doute, Bayle,
est de Carlat. De Limoux, les Chnier[76], les frres rivaux, non
pourtant, comme on l'a dit, jusqu'au fratricide; de Carcassonne, Fabre
d'glantine. Au moins l'on ne refusera pas  cette population la
vivacit et l'nergie. nergie meurtrire, violence tragique. Le
Languedoc, plac au coude du Midi, dont il semble l'articulation et le
noeud, a t souvent froiss dans la lutte des races et des religions.
Je parlerai ailleurs de l'effroyable catastrophe du treizime sicle.
Aujourd'hui encore, entre Nmes et la montagne de Nmes, il y a une
haine traditionnelle qui, il est vrai, tient de moins en moins  la
religion: ce sont les Guelfes et les Gibelins. Ces Cvennes sont si
pauvres et si rudes; il n'est pas tonnant qu'au point de contact avec
la riche contre de la plaine, il y ait un choc plein de violence et de
rage envieuse. L'histoire de Nmes n'est qu'un combat de taureaux.

[Footnote 76: _App. 21._]

Le fort et dur gnie du Languedoc n'a pas t assez distingu de la
lgret spirituelle de la Guyenne et de la ptulance emporte de la
Provence. Il y a pourtant entre le Languedoc et la Guyenne la mme
diffrence qu'entre les Montagnards et les Girondins, entre Fabre et
Barnave, entre le vin fumeux de Lunel et le vin de Bordeaux. La
conviction est forte, intolrante en Languedoc, souvent atroce, et
l'incrdulit aussi. La Guyenne, au contraire, le pays de Montaigne et
de Montesquieu, est celui des croyances flottantes; Fnelon, l'homme le
plus religieux qu'ils aient eu, est presque un hrtique. C'est bien pis
en avanant vers la Gascogne, pays de pauvres diables, trs nobles et
trs gueux, de drles de corps, qui auraient tous dit, comme leur Henri
IV: _Paris vaut bien une messe_; ou, comme il crivait  Gabrielle, au
moment de l'abjuration: _Je vais faire le saut prilleux!_[77] Ces
hommes veulent  tout prix russir, et russissent. Les Armagnacs
s'allirent aux Valois; les Albret, mls aux Bourbons, ont fini par
donner des rois  la France.

[Footnote 77: Un proverbe gascon dit: Tout bon Gascon peut se ddire
trois fois. (_Tout boun Gascoun qus pot rprenqu trs coqs._)]

Le gnie provenal aurait plus d'analogie, sous quelque rapport, avec le
gnie gascon qu'avec le languedocien. Il arrive souvent que les peuples
d'une mme zone sont alterns ainsi; par exemple, l'Autriche, plus
loigne de la Souabe que de la Bavire, en est plus rapproche par
l'esprit. Riveraines du Rhne, coupes symtriquement par des fleuves ou
torrents qui se rpondent (le Gard  la Durance, et le Var  l'Hrault),
les provinces de Languedoc et de Provence forment  elles deux notre
littoral sur la Mditerrane. Ce littoral a des deux cts ses tangs,
ses marais, ses vieux volcans. Mais le Languedoc est un systme complet,
un dos de montagnes ou collines avec les deux pentes: c'est lui qui
verse les fleuves  la Guyenne et  l'Auvergne. La Provence est adosse
aux Alpes; elle n'a point les Alpes, ni les sources de ses grandes
rivires; elle n'est qu'un prolongement, une pente des monts vers le
Rhne et la mer; au bas de cette pente, et le pied dans l'eau, sont ses
belles villes, Marseille, Arles, Avignon. En Provence toute la vie est
au bord. Le Languedoc, au contraire, dont la cte est moins favorable,
tient ses villes en arrire de la mer et du Rhne. Narbonne,
Aigues-Mortes et Cette ne veulent point tre des ports[78]. Aussi
l'histoire du Languedoc est plus continentale que maritime; ses grands
vnements sont les luttes de la libert religieuse. Tandis que le
Languedoc recule devant la mer, la Provence y entre, elle lui jette
Marseille et Toulon; elle semble lance aux courses maritimes, aux
croisades, aux conqutes d'Italie et d'Afrique.

[Footnote 78: Trois essais impuissants des Romains, de saint Louis, et
de Louis XIV.]

La Provence a visit, a hberg tous les peuples. Tous ont chant les
chants, dans les danses d'Avignon, de Beaucaire; tous se sont arrts
aux passages du Rhne,  ces grands carrefours des routes du Midi[79].
Les saints de Provence (de vrais saints que j'honore) leur ont bti des
ponts[80] et commenc la fraternit de l'Occident. Les vives et belles
filles d'Arles et d'Avignon, continuant cette oeuvre, ont pris par la
main le Grec, l'Espagnol, l'Italien, leur ont, bon gr mal gr, men la
farandole[81]. Et ils n'ont plus voulu se rembarquer. Ils ont fait en
Provence des villes grecques, mauresques, italiennes. Ils ont prfr
les figues fivreuses de Frjus[82]  celles d'Ionie ou de Tusculum,
combattu les torrents, cultiv en terrasses les pentes rapides, exig le
raisin des coteaux pierreux qui ne donnent que thym et lavande.

[Footnote 79: Ce pont d'Avignon, tant chant, succdait au pont de bois
d'Arles qui, dans son temps, avait reu ces grandes runions d'hommes,
comme depuis Avignon et Beaucaire.]

[Footnote 80: Le berger saint Benezet reut, dans une vision, l'ordre de
construire le pont d'Avignon; l'vque n'y crut qu'aprs que Benezet eut
port sur son dos, pour premire pierre, un roc norme. Il fonda l'ordre
des _frres pontifes_, qui contriburent  la construction du pont du
Saint-Esprit, et qui en avaient commenc un sur la Durance.]

[Footnote 81: L'une des quatre espces de farandoles que distingue
Fischer s'appelle la _Turque_; une autre, la _Moresque_. Ces noms et les
rapports de plusieurs de ces danses avec le _bolero_, doivent faire
prsumer que ce sont les Sarrasins qui en ont laiss l'usage en France.]

[Footnote 82: _App. 22._]

Cette potique Provence n'en est pas moins un rude pays. Sans parler de
ses marais pontins, et du val d'Olioulles, et de la vivacit de tigre du
paysan de Toulon, ce vent ternel qui enterre dans le sable les arbres
du rivage, qui pousse les vaisseaux  la cte, n'est gure moins funeste
sur terre que sur mer. Les coups de vent, brusques et subits, saisissent
mortellement. Le Provenal est trop vif pour s'emmailloter du manteau
espagnol. Et ce puissant soleil aussi, la fte ordinaire de ce pays de
ftes, il donne rudement sur la tte, quand d'un rayon il transfigure
l'hiver en t. Il vivifie l'arbre, il le brle. Et les geles brlent
aussi. Plus souvent des orages, des ruisseaux qui deviennent des
fleuves. Le laboureur ramasse son champ au bas de la colline, ou le suit
voguant  grande eau, et s'ajoutant  la terre du voisin. Nature
capricieuse, passionne, colre et charmante.

Le Rhne est le symbole de la contre, son ftiche, comme le Nil est
celui de l'gypte. Le peuple n'a pu se persuader que ce fleuve ne ft
qu'un fleuve; il a bien vu que la violence du Rhne tait de la
colre[83], et reconnu les convulsions d'un monstre dans ses gouffres
tourbillonnants. Le monstre, c'est le _drac_, la _tarasque_, espce de
tortue-dragon, dont on promne la figure  grand bruit dans certaines
ftes[84]. Elle va jusqu' l'glise, heurtant tout sur son passage. La
fte n'est pas belle s'il n'y a pas au moins un bras cass.

[Footnote 83: _App. 23._]

[Footnote 84: Le jour de Sainte-Marthe, une jeune fille mne le monstre
enchan  l'glise pour qu'il meure sous l'eau bnite qu'on lui jette.]

Ce Rhne, emport comme un taureau qui a vu du rouge, vient donner
contre son delta de la Camargue, l'le des taureaux et des beaux
pturages. La fte de l'le, c'est la _Ferrade_. Un cercle de chariots
est charg de spectateurs. On y pousse  coups de fourche les taureaux
qu'on veut marquer. Un homme adroit et vigoureux renverse le jeune
animal, et, pendant qu'on le tient  terre, on offre le fer rouge  une
dame invite; elle descend et l'applique elle-mme sur la bte cumante.

Voil le gnie de la basse Provence, violent, bruyant, barbare, mais non
sans grce. Il faut voir ces danseurs infatigables danser la moresque,
les sonnettes aux genoux, ou excuter  neuf,  onze,  treize, la danse
des pes, le _bacchuber_, comme disent leurs voisins de Gap; ou bien, 
Riez, jouer tous les ans la _bravade_ des Sarrasins[85]. Pays de
militaires, des Agricola, des Baux, des Crillon; pays des marins
intrpides; c'est une rude cole que ce golfe de Lion. Citons le bailli
de Suffren, et ce rengat qui mourut capitan-pacha en 1706; nommons le
mousse Paul (il ne s'est jamais connu d'autre nom); n sur mer, d'une
blanchisseuse, dans une barque battue par la tempte, il devint amiral
et donna sur son bord une fte  Louis XIV; mais il ne mconnaissait pas
pour cela ses vieux camarades, et voulut tre enterr avec les pauvres,
auxquels il laissa tout son bien.

[Footnote 85: Dans les Pyrnes, c'est Renaud, mont sur son bon cheval
Bayard, qui dlivre une jeune fille des mains des infidles.]

Cet esprit d'galit ne peut surprendre dans ce pays de rpubliques, au
milieu des cits grecques et des municipes romains. Dans les campagnes
mme, le servage n'a jamais pes comme dans le reste de la la France.
Ces paysans taient leurs propres librateurs et les vainqueurs des
Maures; eux seuls pouvaient cultiver la colline abrupte, et resserrer le
lit du torrent. Il fallait contre une telle nature des mains libres,
intelligentes.

Libre et hardi fut encore l'essor de la Provence dans la littrature,
dans la philosophie. La grande rclamation du Breton Plage en faveur de
la libert humaine fut accueillie, soutenue en Provence par Faustus,
par Cassien, par cette noble cole de Lrins, la gloire du cinquime
sicle. Quand le Breton Descartes affranchit la philosophie de
l'influence thologique, le Provenal Gassendi tenta la mme rvolution
au nom du sensualisme. Et au dernier sicle, les athes de Saint-Malo,
Maupertuis et La Mettrie, se rencontrrent chez Frdric, avec un athe
provenal (d'Argens).

Ce n'est pas sans raison que la littrature du Midi, au douzime et au
treizime sicle, s'appelle la littrature provenale. On vit alors tout
ce qu'il y a de subtil et de gracieux dans le gnie de cette contre.
C'est le pays des beaux parleurs, abondants, passionns (au moins pour
la parole), et quand ils veulent, artisans obstins de langage; ils ont
donn Massillon, Mascaron, Flchier, Maury, les orateurs et les
rhtheurs. Mais la Provence entire, municipes, Parlement et noblesse,
dmagogie et rhtorique, le tout couronn d'une magnifique insolence
mridionale s'est rencontr dans Mirabeau, le col du taureau, la force
du Rhne.

Comment ce pays-l n'a-t-il pas vaincu et domin la France? Il a bien
vaincu l'Italie au treizime sicle. Comment est-il si terne maintenant,
en exceptant Marseille, c'est--dire la mer? Sans parler des ctes
malsaines, et des villes qui se meurent, comme Frjus[86], je ne vois
partout que ruines. Et il ne s'agit pas ici de ces beaux restes de
l'antiquit, de ces ponts romains, de ces aqueducs, de ces arcs de
Saint-Remi et d'Orange, et de tant d'autres monuments. Mais dans
l'esprit du peuple, dans sa fidlit aux vieux usages[87], qui lui
donnent une physionomie si originale et si antique; l aussi je trouve
une ruine. C'est un peuple qui ne prend pas le temps pass au srieux,
et qui pourtant en conserve la trace[88]. Un pays travers par tous les
peuples, aurait d, ce semble, oublier davantage; mais non, il s'est
obstin dans ses souvenirs. Sous plusieurs rapports, il appartient,
comme l'Italie,  l'antiquit.

[Footnote 86: _App. 24._]

[Footnote 87: Dans ses jolies danses moresques, dans les _romrages_ de
ses bourgs, dans les usages de la bche _calendaire_, des pois chiches 
certaines ftes, dans tant d'autres coutumes. _App. 25._]

[Footnote 88: La procession du bon roi Ren,  Aix, est une parade
drisoire de la fable, de l'histoire et de la Bible. _App. 26._]

Franchissez les tristes embouchures du Rhne obstrues et marcageuses,
comme celles du Nil et du P. Remontez  la ville d'Arles. La vieille
mtropole du christianisme dans nos contres mridionales, avait cent
mille mes au temps des Romains; elle en a vingt mille aujourd'hui; elle
n'est riche que de morts et de spulcres[89]. Elle a t longtemps le
tombeau commun, la ncropole des Gaules. C'tait un bonheur souhait de
pouvoir reposer dans ses champs lysiens (les Aliscamps). Jusqu'au
douzime sicle, dit-on, les habitants des deux rives mettaient, avec
une pice d'argent, leurs morts dans un tonneau enduit de poix, qu'on
abandonnait au fleuve; ils taient fidlement recueillis. Cependant
cette ville a toujours dclin. Lyon l'a bientt remplace dans la
primatie des Gaules; le royaume de Bourgogne, dont elle fut la capitale,
a pass rapide et obscur; ses grandes familles se sont teintes.

[Footnote 89:

  Si come ad Arli, ove 'l Rodano stagna,
  Fanno i sepolcri tutto 'l loco varo.

  DANTE, Inferno, c. IX.]

Quand de la cte et des pturages d'Arles on monte aux collines
d'Avignon, puis aux montagnes qui approchent des Alpes, on s'explique la
ruine de la Provence. Ce pays tout excentrique n'a de grandes villes
qu' ses frontires. Ces villes taient en grande partie des colonies
trangres; la partie vraiment provenale tait la moins puissante. Les
comtes de Toulouse finirent par s'emparer du Rhne, les Catalans de la
cte et des ports; les Baux, les Provenaux indignes, qui avaient jadis
dlivr le pays des Maures, eurent Forcalquier, Sisteron, c'est--dire
l'intrieur. Ainsi allaient en pices les tats du Midi, jusqu' ce que
vinrent les Franais qui renversrent Toulouse, rejetrent les Catalans
en Espagne, unirent les Provenaux, et les menrent  la conqute de
Naples. Ce fut la fin des destines de la Provence. Elle s'endormit avec
Naples sous un mme matre. Rome prta son pape  Avignon; les richesses
et les scandales abondrent. La religion tait bien malade dans ces
contres, surtout depuis les Albigeois; elle fut tue par la prsence
des papes. En mme temps s'affaiblissaient et venaient  rien les
vieilles liberts des municipes du Midi. La libert romaine et la
religion romaine, la rpublique et le christianisme, l'antiquit et le
moyen ge, s'y teignaient en mme temps. Avignon fut le thtre de
cette dcrpitude. Aussi ne croyez pas que ce soit seulement pour Laure
que Ptrarque ait tant pleur  la source de Vaucluse; l'Italie aussi
fut sa Laure, et la Provence, et tout l'antique Midi qui se mourait
chaque jour[90].

[Footnote 90: Je ne sais lequel est le plus touchant des plaintes du
pote sur les destines de l'Italie, ou de ses regrets lorsqu'il a perdu
Laure. Je ne rsiste pas au plaisir de citer ce sonnet admirable o le
pauvre vieux pote s'avoue enfin qu'il n'a poursuivi qu'une ombre:

Je le sens et le respire encore, c'est mon air d'autrefois. Les voil,
les douces collines o naquit la belle lumire, qui, tant que le ciel le
permit, remplit mes yeux de joie et de dsir, et maintenant les gonfle
de pleurs.

 fragile espoir!  folles penses!... l'herbe, est veuve, et troubles
sont les ondes. Il est vide et froid, le nid qu'elle occupait, ce nid o
j'aurais voulu vivre et mourir!

J'esprais, sur ses douces traces, j'esprais de ses beaux yeux qui ont
consum mon coeur, quelque repos aprs tant de fatigues.

Cruelle, ingrate servitude! j'ai brl tant qu'a dur l'objet de mes
feux, et aujourd'hui je vais pleurant sa cendre.

  Sonnet CCLXXIX.]

La Provence, dans son imparfaite destine, dans sa forme incomplte, me
semble un chant des troubadours, un canzone de Ptrarque; plus d'lan
que de porte. La vgtation africaine des ctes est bientt borne par
le vent glacial des Alpes. Le Rhne court  la mer, et n'y arrive pas.
Les pturages font place aux sches collines, pares tristement de myrte
et de lavande, parfumes et striles.

La posie de ce destin du Midi semble reposer dans la mlancolie de
Vaucluse, dans la tristesse ineffable et sublime de la Sainte-Baume,
d'o l'on voit les Alpes et les Cvennes, le Languedoc et la Provence,
au del, la Mditerrane. Et moi aussi, j'y pleurerais comme Ptrarque
au moment de quitter ces belles contres.

Mais il faut que je fraye ma route vers le nord, aux sapins du Jura, aux
chnes des Vosges et des Ardennes, vers les plaines dcolores du Berry
et de la Champagne. Les provinces que nous venons de parcourir, isoles
par leur originalit mme, ne me pourraient servir  composer l'unit de
la France. Il y faut des lments plus liants, plus dociles; il faut des
hommes plus disciplinaires, plus capables de former un noyau compact,
pour fermer la France du Nord aux grandes invasions de terre et de mer,
aux Allemands et aux Anglais. Ce n'est pas trop pour cela des
populations serres du centre, des bataillons normands, picards, des
massives et profondes lgions de la Lorraine et de l'Alsace.

Les Provenaux appellent les Dauphinois les _Franciaux_. Le Dauphin
appartient dj  la vraie France, la France du Nord. Malgr la
latitude, cette province est septentrionale. L commence cette zone de
pays rudes et d'hommes nergiques qui couvrent la France  l'est.
D'abord le Dauphin, comme une forteresse sous le vent des Alpes; puis
le marais de la Bresse; puis dos  dos la Franche-Comt et la Lorraine,
attaches ensemble par les Vosges, qui versent  celle-ci la Moselle, 
l'autre la Sane et le Doubs. Un vigoureux gnie de rsistance et
d'opposition signale ces provinces. Cela peut tre incommode au dedans,
mais c'est notre salut contre l'tranger. Elles donnent aussi  la
science des esprits svres et analytiques: Mably et Condillac son
frre, sont de Grenoble; d'Alembert est Dauphinois par sa mre; de
Bourg-en-Bresse, l'astronome Lalande, et Bichat, le grand
anatomiste[91].

[Footnote 91: Mme esprit critique en Franche-Comt; ainsi Guillaume de
Saint-Amour, l'adversaire du mysticisme des ordres mendiants, le
grammairien d'Olivet, etc. Si nous voulions citer quelques-uns des plus
distingus de nos contemporains, nous pourrions nommer Charles Nodier,
Jouffroy et Droz. Cuvier tait de Montbliard; mais le caractre de son
gnie fut modifi par une ducation allemande.]

Leur vie morale et leur posie,  ces hommes de la frontire, du reste
raisonneurs et intresss[92], c'est la guerre. Qu'on parle de passer
les Alpes ou le Rhin, vous verrez que les Bayard ne manqueront pas au
Dauphin, ni les Ney, les Fabert,  la Lorraine. Il y a l, sur la
frontire, des villes hroques o c'est de pre en fils un invariable
usage de se faire tuer pour le pays[93]. Et les femmes s'en mlent
souvent comme les hommes[94]. Elles ont dans toute cette zone du
Dauphin aux Ardennes un courage, une grce d'amazones, que vous
chercheriez en vain partout ailleurs. Froides, srieuses et soignes
dans leur mise, respectables aux trangers et  leurs familles, elles
vivent au milieu des soldats, et leur imposent. Elles-mmes, veuves,
filles de soldats, elles savent ce que c'est que la guerre, ce que c'est
que souffrir et mourir; mais elles n'y envoient pas moins les leurs,
fortes et rsignes; au besoin elles iraient elles-mmes. Ce n'est pas
seulement la Lorraine qui sauva la France par la main d'une femme: en
Dauphin, Margot de Lay dfendit Montlimart, et Philis La
Tour-du-Pin.--La Charce ferma la frontire au duc de Savoie (1692). Le
gnie viril des Dauphinoises a souvent exerc sur les hommes une
irrsistible puissance: tmoin la fameuse madame Tencin, mre de
d'Alembert; et cette blanchisseuse de Grenoble qui, de mari en mari,
finit par pouser le roi de Pologne; on la chante encore dans le pays
avec Mlusine et la fe de Sassenage.

[Footnote 92: _App. 27._]

[Footnote 93: La petite ville de Sarrelouis, qui compte  peine cinq
mille habitants, a fourni en vingt annes cinq ou six cents officiers et
militaires dcors, presque tous morts au champ de bataille.]

[Footnote 94: On conserve, au Muse d'artillerie, la riche et galante
armure des princesses de la maison de Bouillon.]

Il y a dans les moeurs communes du Dauphin une vive et franche
simplicit  la montagnarde, qui charme tout d'abord. En montant vers
les Alpes surtout, vous trouverez l'honntet savoyarde[95], la mme
bont, avec moins de douceur. L, il faut bien que les hommes s'aiment
les uns les autres; la nature, ce semble, ne les aime gure[96]. Sur ces
pentes exposes au nord, au fond de ces sombres entonnoirs o siffle le
vent maudit des Alpes, la vie n'est adoucie que par le bon coeur et le
bon sens du peuple. Des greniers d'abondance fournis par les communes
supplent aux mauvaises rcoltes. On btit gratis pour les veuves, et
pour elles d'abord[97]. De l partent des migrations annuelles. Mais
ce ne sont pas seulement des maons, des porteurs d'eau, des rouliers,
des ramoneurs, comme dans le Limousin, l'Auvergne, le Jura, la Savoie;
ce sont surtout des instituteurs ambulants[98] qui descendent tous les
hivers des montagnes de Gap et d'Embrun. Ces matres d'cole s'en vont
par Grenoble dans le Lyonnais, et de l'autre ct du Rhne. Les familles
les reoivent volontiers; ils enseignent les enfants et aident au
mnage. Dans les plaines du Dauphin, le paysan, moins bon et moins
modeste, est souvent bel esprit: il fait des vers, et des vers
satiriques.

[Footnote 95: Cette simplicit, ces moeurs presque patriarcales,
tiennent en grande partie  la conservation de traditions antiques. Le
vieillard est l'objet du respect et le centre de la famille, et deux ou
trois gnrations exploitent souvent ensemble la mme ferme.--Les
domestiques mangent  la table des matres.--Au 1er novembre (c'est le
_misdu_ de Bretagne), on sert pour les morts un repas d'oeufs et de
farines bouillies; chaque mort a son couvert. Dans un village, on
clbre encore la fte du soleil, selon M. Champollion.--On retrouve en
Dauphin, comme en Bretagne, les _brayes_ celtiques.]

[Footnote 96: Malgr la pauvret du pays, leur bon sens les prserve de
toute entreprise hasardeuse. Dans certaines valles on croit qu'il
existe de riches mines; mais une vierge vtue de blanc en garde l'entre
avec une faulx.]

[Footnote 97: Quand une veuve ou un orphelin fait quelque perte de
btail, etc., on se cotise pour la rparer.]

[Footnote 98: Sur quatre mille quatre cents migrants, sept cents
instituteurs. (Peuchet.)]

Jamais dans le Dauphin la fodalit ne pesa comme dans le reste de la
France. Les seigneurs, en guerre ternelle avec la Savoie[99], eurent
intrt de mnager leurs hommes; les _vavasseurs_ y furent moins des
arrire-vassaux que des petits nobles  peu prs indpendants[100]. La
proprit s'y est trouve de bonne heure divise  l'infini. Aussi la
Rvolution franaise n'a point t sanglante  Grenoble; elle y tait
faite d'avance[101]. La proprit est divise au point que telle maison
a dix propritaires, chacun d'eux possdant et habitant une
chambre[102]. Bonaparte connaissait bien Grenoble, quand il la choisit
pour sa premire station en revenant de l'le d'Elbe[103]; il voulait
alors relever l'empire par la rpublique.

[Footnote 99: Ces guerres jetrent un grand clat sur la noblesse
dauphinoise. On l'appelait l'_carlate des gentilshommes_. C'est le pays
de Bayard, et de ce Lesdiguires qui fut roi du Dauphin, sous Henri IV.
Le premier y laissa un long souvenir; on disait _prouesse de Terrail_,
comme _loyaut de Salvaing_, _noblesse de Sassenage_.--Prs de la valle
du Graisivaudan est le territoire de Royans, _la valle Chevallereuse_.]

[Footnote 100: Le noble faisait hommage debout; le bourgeois  genoux et
baisant le dos de la main du seigneur, l'homme du peuple, aussi 
genoux, mais baisant seulement le pouce de la main du seigneur.--De mme
 Metz, le matre chevin parlait au roi debout, et non  genoux.]

[Footnote 101: Dans la Terreur, les ouvriers y maintinrent l'ordre avec
un courage et une humanit admirables,  peu prs comme  Florence le
cardeur de laine Michel Lando, dans l'insurrection des Ciompi.]

[Footnote 102: Perrin Dulac. (Grenoble.)]

[Footnote 103: Il descendit dans une auberge tenue par un vieux soldat,
qui lui avait donn une orange dans la campagne d'gypte.]

 Grenoble, comme  Lyon, comme  Besanon, comme  Metz et dans tout le
Nord, l'industrialisme rpublicain est moins sorti, quoi qu'on ait dit,
de la municipalit romaine que de la protection ecclsiastique; ou
plutt l'une et l'autre se sont accordes, confondues, l'vque s'tant
trouv, au moins jusqu'au neuvime sicle, de nom ou de fait, le
vritable _defensor civitatis_. L'vque Izarn chassa les Sarrasins du
Dauphin en 965; et jusqu'en 1044, o l'on place l'avnement des comtes
d'Albon comme dauphins, Grenoble, disent les chroniques, avait toujours
t un franc-aleu de l'vque. C'est aussi par des conqutes sur les
vques que commencrent les comtes poitevins de Die et de Valence. Ces
barons s'appuyrent tantt sur les Allemands, tantt sur les mcrants
du Languedoc[104].

[Footnote 104: D'abord les Vaudois, plus tard les protestants. Dans le
seul dpartement de la Drme, il y a environ trente-quatre mille
calvinistes (Peuchet). On se rappelle la lutte atroce du baron des
Adrets et de Montbrun.--Le plus clbre des protestants dauphinois fut
Isaac Casaubon, fils du ministre de Bourdeaux sur le Roubion, n en
1559; il est enterr  Westminster.]

Besanon[105], comme Grenoble, est encore une rpublique
ecclsiastique, sous son archevque, prince d'empire, et son noble
chapitre[106]. Mais l'ternelle guerre de la Franche-Comt contre
l'Allemagne, y a rendu la fodalit plus pesante. La longue muraille du
Jura avec ses deux portes de Joux et de la Pierre-Pertuis, puis les
replis du Doubs, c'taient de fortes barrires[107]. Cependant
Frdric-Barberousse n'y tablit pas moins ses enfants pour un sicle.
Ce fut sous les serfs de l'glise,  Saint-Claude, comme dans la pauvre
Nantua de l'autre ct de la montagne, que commena l'industrie de ces
contres. Attachs  la glbe, ils taillrent d'abord, des chapelets
pour l'Espagne et pour l'Italie; aujourd'hui qu'ils sont libres, ils
couvrent les routes de la France de rouliers et de colporteurs.

[Footnote 105: L'ancienne devise de Besanon tait: _Plt  Dieu!_--
Salins, on lisait sur la porte d'un des forts o taient les salines, la
devise de Philippe-le-Bon: _Autre n'auray._ Plusieurs monuments de Dijon
portaient celle de Philippe-le-Hardi: _Moult me tarde._-- Besanon
naquit l'illustre diplomate Granvelle, chancelier de Charles-Quint, mort
en 1564.]

[Footnote 106: De mme  l'abbaye de Saint-Claude, transforme en vch
en 1741, les religieux devaient faire preuve de noblesse jusqu' leur
trisaeul, paternel et maternel. Les chanoines devaient prouver seize
quartiers, huit de chaque ct.]

[Footnote 107: La Franche-Comt est le pays le mieux bois de la France.
On compte trente forts sur la Sane, le Doubs et le Lougnon.--Beaucoup
de fabriques de boulets, d'armes, etc. Beaucoup de chevaux et de boeufs,
peu de moutons; mauvaises laines.]

Sous son vque mme, Metz tait libre, comme Lige, comme Lyon; elle
avait son chevin, ses Treize, ainsi que Strasbourg. Entre la grande
Meuse et la petite (la Moselle, _Mosula_), les trois villes
ecclsiastiques, Metz, Toul et Verdun[108], places en triangle,
formaient un terrain neutre, une le, un asile aux serfs fugitifs. Les
juifs mme, proscrits partout, taient reus dans Metz. C'tait le
_border_ franais entre nous et l'Empire. L, il n'y avait point de
barrire naturelle contre l'Allemagne, comme en Dauphin et en
Franche-Comt. Les beaux ballons des Vosges, la chane mme de l'Alsace,
ces montagnes  formes douces et paisibles, favorisaient d'autant mieux
la guerre. Cette terre ostrasienne, partout marque des monuments
carlovingiens[109], avec ses douze grandes maisons, ses cent vingt
pairs, avec son abbaye souveraine de Remiremont, o Charlemagne et son
fils faisaient leurs grandes chasses d'automne, o l'on portait l'pe
devant l'abbesse[110], la Lorraine offrait une miniature de l'empire
germanique. L'Allemagne y tait partout ple-mle avec la France,
partout se trouvait la frontire. L aussi se forma, et dans les valles
de la Meuse et de la Moselle, et dans les forts des Vosges, une
population vague et flottante, qui ne savait pas trop son origine,
vivait sur le commun, sur le noble et le prtre, qui les prenaient tour
 tour  leur service. Metz tait leur ville,  tous ceux qui n'en
avaient pas, ville mixte s'il en fut jamais. On a essay en vain de
rdiger en une coutume les coutumes contradictoires de cette Babel.

[Footnote 108: _App. 28._]

[Footnote 109: On voyait  Metz le tombeau de Louis-le-Dbonnaire et
l'original des Annales de Metz, mss. de 894.--Les abeilles, dont il est
si souvent question dans les Capitulaires, donnaient  Metz son hydromel
si vant.]

[Footnote 110: Pour tre _dame de Remiremont_, il fallait prouver deux
cents ans de noblesse des deux cts.--Pour tre chanoinesse, ou
_demoiselle_  pinal, il fallait prouver quatre gnrations de pres et
mres nobles. _App. 29._]

La langue franaise s'arrte en Lorraine, et je n'irai pas au del. Je
'm'abstiens de franchir la montagne, de regarder l'Alsace. Le monde
germanique est dangereux pour moi. Il y a l un tout-puissant lotos qui
fait oublier la patrie. Si je vous dcouvrais, divine flche de
Strasbourg, si j'apercevais mon hroque Rhin, je pourrais bien m'en
aller au courant du fleuve, berc par leurs lgendes[111] vers la rouge
cathdrale de Mayence, vers celle de Cologne, et jusqu' l'Ocan; ou
peut-tre resterais-je enchant aux limites solennelles des deux
empires, aux ruines de quelque camp romain, de quelque fameuse glise de
plerinage, au monastre de cette noble religieuse qui passa trois cents
ans  couter l'oiseau de la fort[112].

[Footnote 111: _App. 30._]

[Footnote 112:  ct de cette belle lgende, o l'extase produite par
l'harmonie prolonge la vie pendant des sicles, plaons l'histoire de
cette femme qui, sous Louis-le-Dbonnaire, entendit l'orgue pour la
premire fois, et mourut de ravissement. Ainsi, dans les lgendes
allemandes, la musique donne la vie et la mort.]

Non, je m'arrte sur la limite des deux langues, en Lorraine, au combat
des deux races, au _Chne des Partisans_, qu'on montre encore dans les
Vosges. La lutte de la France et de l'Empire, de la ruse hroque et de
la force brutale, s'est personnifie de bonne heure dans celle de
l'Allemand Zwentebold et du Franais Rainier (Renier, Renard?), d'o
viennent les comtes de Hainaut. La guerre du Loup et du Renard est la
grande lgende du nord de la France, le sujet des fabliaux et des pomes
populaires: un picier de Troyes a donn au quinzime sicle le dernier
de ces pomes. Pendant deux cent cinquante ans la Lorraine eut des ducs
alsaciens d'origine, cratures des empereurs, et qui, au dernier
sicle, ont fini par tre empereurs. Ces ducs furent presque toujours en
guerre avec l'vque et la rpublique de Metz[113], avec la Champagne,
avec la France; mais l'un d'eux ayant pous, en 1255, une fille du
comte de Champagne, devenus Franais par leur mre, ils secondrent
vivement la France contre les Anglais, contre le parti anglais de
Flandre et de Bretagne. Ils se firent tous tuer ou prendre en combattant
pour la France,  Courtray,  Cassel,  Crcy,  Auray. Une fille des
frontires de Lorraine et Champagne, une pauvre paysanne, Jeanne d'Arc,
fit davantage: elle releva la moralit nationale; en elle apparut, pour
la premire fois, la grande image du peuple, sous une forme virginale et
pure. Par elle, la Lorraine se trouvait attache  la France. Le duc
mme, qui avait un instant mconnu le roi et li les pennons royaux  la
queue de son cheval, maria pourtant sa fille  un prince du sang, au
comte de Bar, Ren d'Anjou. Une branche cadette de cette famille a donn
dans les Guise des chefs au parti catholique contre les calvinistes
allis de l'Angleterre et de la Hollande.

[Footnote 113:  Metz, naquirent le marchal Fabert, Custines, et cet
audacieux et infortun Piltre des Rosiers, qui le premier osa
s'embarquer dans un ballon. L'dit de Nantes en chassa les Ancillon.]

En descendant de Lorraine aux Pays-Bas par les Ardennes, la Meuse,
d'agricole et industrielle, devient de plus en plus militaire. Verdun et
Stenay, Sedan, Mzires et Givet, Mastricht, une foule de places
fortes, matrisent son cours. Elle leur prte ses eaux, elle les couvre
ou leur sert de ceinture. Tout ce pays est bois, comme pour masquer la
dfense et l'attaque aux approches de la Belgique. La grande fort
d'Ardenne, la _profonde_ (ar duinn), s'tend de tous cts, plus vaste
qu'imposante. Vous rencontrez des villes, des bourgs, des pturages;
vous vous croyez sorti des bois, mais ce ne sont l que des clairires.
Les bois recommencent toujours; toujours les petits chnes, humble et
monotone ocan vgtal, dont vous apercevez de temps  autre, du sommet
de quelque colline, les uniformes ondulations. La fort tait bien plus
continue autrefois. Les chasseurs pouvaient courir, toujours  l'ombre,
de l'Allemagne, du Luxembourg en Picardie, de Saint-Hubert 
Notre-Dame-de-Liesse. Bien des histoires se sont passes sous ces
ombrages; ces chnes tout chargs de gui, ils en savent long, s'ils
voulaient raconter. Depuis les mystres des druides jusqu'aux guerres du
Sanglier des Ardennes, au quinzime sicle; depuis le cerf miraculeux
dont l'apparition convertit saint Hubert, jusqu' la blonde Iseult et
son amant. Ils dormaient, sur la mousse, quand l'poux d'Iseult les
surprit; mais il les vit si beaux, si sages, avec la large pe qui les
sparait, qu'il se retira discrtement.

Il faut voir, au del de Givet, le Trou du Han, o nagure on n'osait
encore pntrer; il faut voir les solitudes de Layfour et les noirs
rochers de la Dame de Meuse, la table de l'enchanteur Maugis,
l'ineffaable empreinte que laissa dans le roc le pied du cheval de
Renaud. Les quatre fils Aymon sont  Chteau-Renaud comme  Uzs, aux
Ardennes comme en Languedoc. Je vois encore la fileuse qui, pendant son
travail, tient sur les genoux le prcieux volume de la Bibliothque
bleue, le livre hrditaire, us, noirci dans la veille[114].

[Footnote 114: L se lit comment le bon Renaud joua maint tour 
Charlemagne, comment il eut pourtant bonne fin, s'tant fait humblement
chevalier maon, et portant sur son dos des blocs normes pour btir la
sainte glise de Cologne.]

Ce sombre pays des Ardennes ne se rattache pas naturellement  la
Champagne. Il appartient  l'vch de Metz, au bassin de la Meuse, au
vieux royaume d'Ostrasie. Quand vous avez pass les blanches et
blafardes campagnes qui s'tendent de Reims  Rethel, la Champagne est
finie. Les bois commencent; avec les bois, les pturages et les petits
moutons des Ardennes. La craie a disparu; le rouge mat de la tuile fait
place au sombre clat de l'ardoise; les maisons s'enduisent de limaille
de fer. Manufactures d'armes, tanneries, ardoisires, tout cela n'gaye
pas le pays. Mais la race est distingue: quelque chose d'intelligent,
de sobre, d'conome; la figure un peu sche, et taille  vives artes.
Ce caractre de scheresse et de svrit n'est point particulier  la
petite Genve de Sedan; il est presque partout le mme. Le pays n'est
pas riche, et l'ennemi  deux pas; cela donne  penser. L'habitant est
srieux. L'esprit critique domine. C'est l'ordinaire chez les gens qui
sentent qu'ils valent mieux que leur fortune.

       *       *       *       *       *

Derrire cette rude et hroque zone de Dauphin, Franche-Comt,
Lorraine, Ardennes, s'en dveloppe une autre tout autrement douce, et
plus fconde des fruits de la pense. Je parle des provinces du
Lyonnais, de la Bourgogne et de la Champagne. Zone vineuse, de posie
inspire, d'loquence, d'lgante et ingnieuse littrature. Ceux-ci
n'avaient pas, comme les autres,  recevoir et renvoyer sans cesse le
choc de l'invasion trangre. Ils ont pu, mieux abrits, cultiver 
loisir la fleur dlicate de la civilisation.

D'abord, tout prs du Dauphin, la grande et aimable ville de Lyon, avec
son gnie minemment sociable, unissant les peuples comme les
fleuves[115]. Cette pointe du Rhne et de la Sane semble avoir t
toujours un lieu sacr. Les Segusii de Lyon dpendaient du peuple
druidique des dues. L, soixante tribus de la Gaule dressrent l'autel
d'Auguste, et Caligula y tablit ces combats d'loquence o le vaincu
tait jet dans le Rhne, s'il n'aimait mieux effacer son discours avec
sa langue.  sa place, on jetait des victimes dans le fleuve, selon le
vieil usage celtique et germanique. On montre au pont de Saint-Nizier
l'_arc merveilleux_ d'o l'on prcipitait les taureaux.

[Footnote 115: La Sane jusqu'au Rhne, et le Rhne jusqu' la mer,
sparaient la France de l'Empire. Lyon, btie surtout sur la rive gauche
de la Sane, tait une cit impriale; mais les comtes de Lyon
relevaient de la France pour les faubourgs de Saint-Just et de
Saint-Irne.]

La fameuse table de bronze, o on lit encore le discours de Claude pour
l'admission des Gaulois dans le snat, est la premire de nos antiquits
nationales, le signe de notre initiation dans le monde civilis. Une
autre initiation, bien plus sainte, a son monument dans les catacombes
de Saint-Irne, dans la crypte de Saint-Pothin, dans Fourvires, la
montagne des plerins. Lyon fut le sige de l'administration romaine,
puis de l'autorit ecclsiastique pour les quatre Lyonnaises (Lyon,
Tours, Sens et Rouen), c'est--dire pour toute la Celtique. Dans les
terribles bouleversements des premiers sicles du moyen ge, cette
grande ville ecclsiastique ouvrit son sein  une foule de fugitifs, et
se peupla de la dpopulation gnrale,  peu prs comme Constantinople
concentra peu  peu en elle tout l'empire grec, qui reculait devant les
Arabes ou les Turcs. Cette population n'avait ni champs ni terre, rien
que ses bras et son Rhne; elle fut industrielle et commerante.
L'industrie y avait commenc ds les Romains. Nous avons des
inscriptions tumulaires: _ la mmoire d'un vitrier africain_, habitant
de Lyon. _ la mmoire d'un vtran des lgions, marchand de
papier_[116]. Cette fourmilire laborieuse, enferme entre les rochers
et la rivire, entasse dans les rues sombres qui y descendent, sous la
pluie et l'ternel brouillard, elle eut sa vie morale pourtant et sa
posie. Ainsi notre matre Adam, le menuisier de Nevers, ainsi les
meistersaengers de Nuremberg et de Francfort, tonneliers, serruriers,
forgerons, aujourd'hui encore le ferblantier de Nuremberg. Ils rvrent
dans leurs cits obscures la nature qu'ils ne voyaient pas, et ce beau
soleil qui leur tait envi. Ils martelrent dans leurs noirs ateliers
des idylles sur les champs, les oiseaux et les fleurs.  Lyon,
l'inspiration potique ne fut point la nature, mais l'amour: plus d'une
jeune marchande, pensive dans le demi-jour de l'arrire-boutique,
crivit, comme Louise Labb, comme Pernette Guillet, des vers pleins de
tristesse et de passion, qui n'taient pas pour leurs poux. L'amour de
Dieu, il faut le dire, et le plus doux mysticisme, fut encore un
caractre lyonnais. L'glise de Lyon fut fonde par l'_homme du dsir_
([Grec: Potheinos], saint Pothin). Et c'est  Lyon que, dans les
derniers temps, saint Martin, l'_homme du dsir_, tablit son
cole[117]. Ballanche y est n[118]. L'auteur de l'_Imitation_, Jean
Gerson, voulut y mourir[119].

[Footnote 116: Millin.]

[Footnote 117: Il tait n  Amboise en 1743.--Il n'y a pas longtemps
encore, on chantait l'office  Lyon sans orgues, livres, ni instruments
comme au premier ge du christianisme.]

[Footnote 118: Ainsi que Ampre, De Gerando, Camille Jordan, de
Senancour. Leurs familles du moins sont lyonnaises.]

[Footnote 119: En 1429.--Saint Rmi de Lyon soutint contre Jean Scot le
parti de Gotteschalk et de la grce.--Selon Du Boulay, c'est  Lyon que
fut enseign d'abord le dogme de l'Immacule Conception.--Sous Louis
XIII, un seul homme, Denis de Marquemont, fonda  Lyon quinze couvents.]

C'est une chose bizarre et contradictoire en apparence que le mysticisme
ait aim  natre dans ces grandes cits industrielles, comme
aujourd'hui Lyon et Strasbourg. Mais c'est que nulle part le coeur de
l'homme n'a plus besoin du ciel. L o toutes les volupts grossires
sont  porte, la nause vient bientt. La vie sdentaire aussi de
l'artisan, assis  son mtier, favorise cette fermentation intrieure de
l'me. L'ouvrier en soie, dans l'humide obscurit des rues de Lyon, le
tisserand d'Artois et de Flandre, dans la cave o il vivait, se
crrent un monde, au dfaut du monde, un paradis moral de doux songes
et de visions; en ddommagement de la nature qui leur manquait, ils se
donnrent Dieu. Aucune classe d'hommes n'alimenta de plus de victimes
les bchers du moyen ge. Les Vaudois d'Arras eurent leurs martyrs,
comme ceux de Lyon. Ceux-ci, disciples du marchand Valdo, Vaudois ou
pauvres de Lyon, comme on les appelait, tchaient de revenir aux
premiers jours de l'vangile. Ils donnaient l'exemple d'une touchante
fraternit; et cette union des cours ne tenait pas uniquement  la
communaut des opinions religieuses. Longtemps aprs les Vaudois, nous
trouvons  Lyon des contrats o deux amis s'adoptent l'un l'autre, et
mettent en commun leur fortune et leur vie[120].

[Footnote 120: Aprs avoir rdig cet acte, les frres adoptifs
s'envoyaient des chapeaux de fleurs et des coeurs d'or.]

Le gnie de Lyon est plus moral, plus sentimental du moins, que celui de
la Provence; cette ville appartient dj au Nord. C'est un centre du
Midi, qui n'est point mridional, et dont le Midi ne veut pas. D'autre
part la France a longtemps reni Lyon, comme trangre, ne voulant point
reconnatre la primatie ecclsiastique d'une ville impriale. Malgr sa
belle situation sur deux fleuves, entre tant de provinces, elle ne
pouvait s'tendre. Elle avait derrire les deux Bourgognes, c'est--dire
la fodalit franaise, et celle de l'Empire; devant, les Cvennes, et
ses envieuses, Vienne et Grenoble.

En remontant de Lyon au nord, vous avez  choisir entre Chalon et
Autun. Les Segusii lyonnais taient une colonie de cette dernire
ville[121], Autun, la vieille cit druidique[122], avait jet Lyon au
confluent du Rhne et et de la Sane,  la pointe de ce grand triangle
celtique dont la base tait l'Ocan, de la Seine  la Loire. Autun et
Lyon, la mre et la fille, ont eu des destines toutes diverses. La
fille, assise sur la grande route des peuples, belle, aimable et facile,
a toujours prospr et grandi; la mre, chaste et svre, est reste
seule sur son torrentueux Arroux, dans l'paisseur de ses forts
mystrieuses, entre ses cristaux et ses laves. C'est elle qui amena les
Romains dans les Gaules, et leur premier soin fut d'lever Lyon contre
elle. En vain, Autun quitta son nom sacr de Bibracte pour s'appeler
Augustodunum, et enfin Flavia; en vain elle dposa sa divinit[123], et
se fit de plus en plus romaine. Elle dchut toujours; toutes les grandes
guerres des Gaules se dcidrent autour d'elle et contre elle. Elle ne
garda pas mme ses fameuses coles. Ce qu'elle garda, ce fut son gnie
austre. Jusqu'aux temps modernes, elle a donn des hommes d'tat, des
lgistes, le chancelier Rolin, les Montholon, les Jeannin, et tant
d'autres. Cet esprit svre s'tend loin  l'ouest et au nord. De
Vzelay, Thodore de Bze, l'orateur du calvinisme, le verbe de Calvin.

[Footnote 121: _App. 31._]

[Footnote 122: Autun avait dans ses armes d'abord le serpent druidique,
puis le porc, l'animal qui se nourrit du gland celtique.]

[Footnote 123: _App. 32._]

La sche et sombre contre d'Autun et du Morvan n'a rien de l'amnit
bourguignonne. Celui qui veut connatre la vraie Bourgogne, l'aimable
et vineuse Bourgogne, doit remonter la Sane par Chalon, puis tourner
par la Cte-d'Or au plateau de Dijon, et redescendre vers Auxerre; bon
pays, o les villes mettent des pampres dans leurs armes[124], o tout
le monde s'appelle frre ou cousin, pays de bons vivants et de joyeux
nols[125]. Aucune province n'eut plus grandes abbayes, plus riches,
plus fcondes en colonies lointaines: Saint-Benigne  Dijon; prs de
Mcon, Cluny; enfin Cteaux,  deux pas de Chalon. Telle tait la
splendeur de ces monastres, que Cluny reut une fois le pape, le roi de
France, et je ne sais combien de princes avec leur suite, sans que les
moines se drangeassent. Cteaux fut plus grande encore, ou du moins
plus fconde. Elle est la mre de Clairvaux, la mre de saint Bernard;
son abb, l'_abb des abbs_, tait reconnu pour chef d'ordre, en 1491,
par trois mille deux cent cinquante-deux monastres. Ce sont les moines
de Cteaux qui, au commencement du treizime sicle, fondrent les
ordres militaires d'Espagne, et prchrent la croisade des Albigeois,
comme saint Bernard avait prch la seconde croisade de Jrusalem. La
Bourgogne est le pays des orateurs, celui de la pompeuse et solennelle
loquence. C'est de la partie leve de la province, de celle qui verse
la Seine, de Dijon et de Montbar, que sont parties les voix les plus
retentissantes de la France, celles de saint Bernard, de Bossuet et de
Buffon. Mais l'aimable sentimentalit de la Bourgogne est remarquable
sur d'autres points, avec plus de grce au nord, plus d'clat au midi.
Vers Semur, madame de Chantal et sa petite-fille, madame de Svign; 
Mcon, Lamartine, le pote de l'me religieuse et solitaire; 
Charolles, Edgar Quinet, celui de l'histoire et de l'humanit[126].

[Footnote 124: Voyez les armes de Dijon et de Beaune. _App. 33._]

[Footnote 125: Voy. le curieux recueil de la Monnoye.--Piron tait de
Dijon (n en 1640, mort en 1727.)]

[Footnote 126: Notre cher et grand Quinet, n  Bourg, a t lev 
Charolles. _App. 34._]

La France n'a pas d'lment plus liant que la Bourgogne, plus capable de
rconcilier le Nord et le Midi. Ses comtes ou ducs, sortis de deux
branches des Capets, ont donn, au douzime sicle, des souverains aux
royaumes d'Espagne; plus tard,  la Franche-Comt,  la Flandre,  tous
les Pays-Bas. Mais ils n'ont pu descendre la valle de la Seine, ni
s'tablir dans les plaines du centre, malgr le secours des Anglais. Le
pauvre _roi de Bourges_[127], d'Orlans et de Reims, l'a emport sur le
grand duc de Bourgogne. Les communes de France, qui avaient d'abord
soutenu celui-ci, se rallirent peu  peu contre l'oppresseur des
communes de Flandre.

[Footnote 127: Charles VII.]

Ce n'est pas en Bourgogne que devait s'achever le destin de la France.
Cette province fodale ne pouvait lui donner la forme monarchique et
dmocratique  laquelle elle tendait. Le gnie de la France devait
descendre dans les plaines dcolores du centre, abjurer l'orgueil et
l'enflure, la forme oratoire elle-mme, pour porter son dernier fruit,
le plus exquis, le plus franais. La Bourgogne semble avoir encore
quelque chose de ses Burgundes; la sve enivrante de Beaune et de Mcon
trouble comme celle du Rhin. L'loquence bourguignonne tient de la
rhtorique. L'exubrante beaut des femmes de Vermanton et d'Auxerre
n'exprime pas mal cette littrature et l'ampleur de ses formes. La chair
et le sang dominent ici; l'enflure aussi, et la sentimentalit vulgaire.
Citons seulement Crbillon, Longepierre et Sedaine. Il nous faut quelque
chose de plus sobre et de plus svre pour former le noyau de la France.

C'est une triste chute que de tomber de la Bourgogne dans la Champagne,
de voir, aprs ces riants coteaux, des plaines basses et crayeuses. Sans
parler du dsert de la Champagne-Pouilleuse, le pays est gnralement
plat, ple, d'un prosasme dsolant. Les btes sont chtives; les
minraux, les plantes peu varis. De maussades rivires tranent leur
eau blanchtre entre deux rangs de jeunes peupliers. La maison, jeune
aussi, et caduque en naissant, tche de dfendre un peu sa frle
existence en s'encapuchonnant tant qu'elle peut d'ardoises, au moins de
pauvres ardoises de bois; mais sous sa fausse ardoise, sous sa peinture
dlave par la pluie, perce la craie, blanche, sale, indigente.

De telles maisons ne peuvent pas faire de belles villes. Chlons n'est
gure plus gaie que ses plaines. Troyes est presque aussi laide
qu'industrieuse. Reims est triste dans la largeur solennelle de ses
rues, qui fait paratre les maisons plus basses encore; ville autrefois
de bourgeois et de prtres, vraie soeur de Tours, ville sucre et tant
soit peu dvote; chapelets et pains d'pice, bons petits draps, petit
vin admirable, des foires et des plerinages.

Ces villes, essentiellement dmocratiques et antifodales, ont t
l'appui principal de la monarchie. La coutume de Troyes, qui consacrait
l'galit des partages, a de bonne heure divis et ananti les forces de
la noblesse. Telle seigneurie qui allait ainsi toujours se divisant put
se trouver morcele en cinquante, en cent parts,  la quatrime
gnration. Les nobles appauvris essayrent de se relever en mariant
leurs filles  de riches roturiers. La mme coutume dclare que _le
ventre anoblit_[128]. Cette prcaution illusoire n'empcha pas les
enfants des mariages ingaux de se trouver fort prs de la roture. La
noblesse ne gagna pas  cette addition de nobles roturiers. Enfin ils
jetrent la vaine honte, et se firent commerants.

[Footnote 128: _App. 35._]

Le malheur, c'est que ce commerce ne se relevait ni par l'objet ni par
la forme. Ce n'tait point le ngoce lointain, aventureux, hroque, des
Catalans ou des Gnois. Le commerce de Troyes, de Reims, n'tait pas de
luxe; on n'y voyait pas ces illustres corporations, ces Grands et Petits
Arts de Florence, o des hommes d'tat, tels que les Mdicis,
trafiquaient des nobles produits de l'Orient et du Nord, de soie, de
fourrures, de pierres prcieuses. L'industrie champenoise tait
profondment plbienne. Aux foires de Troyes, frquentes de toute
l'Europe, on vendait du fil, de petites toffes, des bonnets de coton,
des cuirs[129]: nos tanneurs du faubourg Saint-Marceau sont
originairement une colonie troyenne. Ces vils produits, si ncessaires 
tous, firent la richesse du pays. Les nobles s'assirent de bonne grce
au comptoir, et firent politesse au manant. Ils ne pouvaient, dans ce
tourbillon d'trangers qui affluaient aux foires, s'informer de la
gnalogie des acheteurs, et disputer du crmonial. Ainsi peu  peu
commena l'galit. Et le grand comte de Champagne aussi, tantt roi de
Jrusalem, et tantt de Navarre, il se trouvait fort bien de l'amiti de
ces marchands. Il est vrai qu'il tait mal vu des seigneurs, et qu'ils
le traitaient comme un marchand lui-mme, tmoin l'insulte brutale du
fromage mou que Robert d'Artois lui fit jeter au visage.

[Footnote 129: Urbain IV tait fils d'un cordonnier de Troyes. Il y
btit Saint-Urbain, et ft reprsenter sur une tapisserie son pre
faisant des souliers.]

Cette dgradation prcoce de la fodalit, ces grotesques
transformations de chevaliers en boutiquiers, tout cela ne dut pas peu
contribuer  gayer l'esprit champenois, et lui donner ce tour ironique
de niaiserie maligne qu'on appelle, je ne sais pourquoi, navet[130]
dans nos fabliaux. C'tait le pays des bons contes, des factieux rcits
sur le noble chevalier, sur l'honnte et dbonnaire mari, sur M. le
cur et sa servante. Le gnie narratif qui domine en Champagne, en
Flandre, s'tendit en longs pomes, en belles histoires. La liste de nos
potes romanciers s'ouvre par Chrtien de Troyes et Guyot de Provins.
Les grands seigneurs du pays crivent eux-mmes leurs gestes:
Villehardouin, Joinville et le cardinal de Retz nous ont cont eux-mmes
les croisades et la Fronde. L'histoire et la satire sont la vocation de
la Champagne. Pendant que le comte Thibault faisait peindre ses posies
sur les murailles de son palais de Provins, au milieu des roses
orientales, les piciers de Troyes griffonnaient sur leurs comptoirs les
histoires allgoriques et satiriques de Renard et Isengrin. Le plus
piquant pamphlet de la langue est d en grande partie  des procureurs
de Troyes[131]: c'est la _Satyre Mnippe_.

[Footnote 130: L'ancien type du paysan du nord de la France est
l'honnte Jacques, qui pourtant finit par faire la Jacquerie. Le mme,
considr comme simple et dbonnaire, s'appelle Jeannot; quand il tombe
dans un dsespoir enfantin, et qu'il devient _rageur_, il prend le nom
de Jocrisse. Enrl par la Rvolution, il s'est singulirement dniais,
quoique sous la Restauration on lui ait rendu le nom de Jean-Jean.--Ces
mots divers ne dsignent pas des ridicules locaux, comme ceux
d'Arlequin, Pantalon, Polichinelle en Italie.--Les noms le plus
communment ports par les domestiques, dans la vieille France
aristocratique, taient des noms de provinces: Lorrain, Picard, et
surtout la Brie et Champagne. Le Champenois est en effet le plus
disciplinable des provinciaux, quoique sous sa simplicit apparente il y
ait beaucoup de malice et d'ironie.]

[Footnote 131: Passerat et Pithou, _App. 36._]

Ici, dans cette nave et maligne Champagne, se termine la longue ligne
que nous avons suivie, du Languedoc et de la Provence par Lyon et la
Bourgogne. Dans cette zone vineuse et littraire, l'esprit de l'homme a
toujours gagn en nettet, en sobrit. Nous y avons distingu trois
degrs: la fougue et l'ivresse spirituelle du Midi, l'loquence et la
rhtorique bourguignonne[132]; la grce et l'ironie champenoise. C'est
le dernier fruit de la France et le plus dlicat. Sur ces plaines
blanches, sur ces maigres coteaux, mrit le vin lger du Nord, plein de
caprice[133] et de saillies.  peine doit-il quelque chose  la terre;
c'est le fils du travail, de la socit[134]. L crut aussi cette _chose
lgre_[135], profonde pourtant, ironique  la fois et rveuse, qui
retrouva et ferma pour toujours la veine des fabliaux.

[Footnote 132: Sur la montagne de Langres, naquit Diderot. C'est la
transition entre la Bourgogne et la Champagne. Il runit les deux
caractres.]

[Footnote 133: Cela doit s'entendre, non seulement du vin, mais de la
vigne. Les terres qui donnent le vin de Champagne semblent capricieuses.
Les gens du pays assurent que dans une pice de trois arpents
parfaitement semblables il n'y a souvent que celui du milieu qui donne
de bon vin.]

[Footnote 134: Une terre qui, seme de froment, occuperait cinq ou six
mnages, occupe quelquefois six ou sept cents personnes, hommes, femmes
et enfants, lorsqu'elle est plante de vignes. On sait combien le vin de
Champagne exige de faons.]

[Footnote 135: La Fontaine dit de lui-mme:

  Je suis chose lgre, et vole  tout sujet,
  Je vais de fleur en fleur, et d'objet en objet.
   beaucoup de plaisir je mle un peu de gloire.
  J'irais plus haut peut-tre au temple de Mmoire,
  Si dans un genre seul j'avais us mes jours;
  Mais quoi! je suis volage en vers comme en amours.

Le pote, dit Platon, est chose lgre et sacre.]

Par les plaines plates de la Champagne s'en vont nonchalamment le fleuve
des Pays-Bas, le fleuve de la France, la Meuse et la Seine avec la Marne
son acolyte. Ils vont, mais grossissant, pour arriver avec plus de
dignit  la mer. Et la terre elle-mme surgit peu  peu en collines
dans l'le-de-France, dans la Normandie, dans la Picardie. La France
devient plus majestueuse. Elle ne veut pas arriver la tte basse en face
de l'Angleterre; elle se pare de forts et de villes superbes, elle
enfle ses rivires, elle projette en longues ondes de magnifiques
plaines, et prsente  sa rivale cette autre Angleterre de Flandre et de
Normandie[136].

[Footnote 136: Du ct de Coutances particulirement les figures et le
paysage sont singulirement anglais.]

Il y a l une mulation immense. Les deux rivages se hassent et se
ressemblent. Des deux cts, duret, avidit, esprit srieux et
laborieux. La vieille Normandie regarde obliquement sa fille
triomphante, qui lui sourit avec insolence du haut de son bord. Elles
existent pourtant encore les tables o se lisent les noms des Normands
qui conquirent l'Angleterre. La conqute n'est-elle pas le point d'o
celle-ci a pris l'essor? Tout ce qu'elle a d'art,  qui le doit-elle?
Existaient-ils avant la conqute, ces monuments dont elle est si fire?
Les merveilleuses cathdrales anglaises que sont-elles, sinon une
imitation, une exagration de l'architecture normande? Les hommes
eux-mmes et la race, combien se sont-ils modifis par le mlange
franais? L'esprit guerrier et chicaneur, tranger aux Anglo-Saxons, qui
a fait de l'Angleterre, aprs la conqute, une nation d'hommes d'armes
et de scribes, c'est l le pur esprit normand. Cette sve acerbe est la
mme des deux cts du dtroit. Caen, la _ville de sapience_, conserve
le grand monument de la fiscalit anglo-normande, l'chiquier de
Guillaume-le-Conqurant. La Normandie n'a rien  envier, les bonnes
traditions s'y sont perptues. Le pre de famille, au retour des
champs, aime  expliquer  ses petits, attentifs, quelques articles du
Code civil[137].

[Footnote 137: Voyez-vous ce petit champ? me disait M. D., ex-prsident
d'un des tribunaux de la basse Normandie; si demain il passait  quatre
frres, il serait  l'instant coup par quatre haies. Tant il est
ncessaire, ici, que les proprits soient nettement spares.--Les
Normands sont si adonns aux tudes de l'loquence, dit un auteur du
onzime sicle, qu'on entend jusqu'aux petits enfants parler comme des
orateurs...]

Le Lorrain et le Dauphinois ne peuvent rivaliser avec le Normand pour
l'esprit processif. L'esprit breton, plus dur, plus ngatif, est moins
avide et moins absorbant. La Bretagne est la rsistance, la Normandie la
conqute; aujourd'hui conqute sur la nature, agriculture,
industrialisme. Ce gnie ambitieux et conqurant se produit d'ordinaire
par la tnacit, souvent par l'audace et l'lan; et l'lan va parfois au
sublime: tmoin tant d'hroques marins[138], tmoin le grand Corneille.
Deux fois la littrature franaise a repris l'essor par la Normandie,
quand la philosophie se rveillait par la Bretagne. Le vieux pome de
Rou parat au douzime sicle avec Abailard; au dix-septime sicle,
Corneille avec Descartes. Pourtant, je ne sais pourquoi la grande et
fconde idalit est refuse au gnie normand. Il se dresse haut, mais
tombe vite. Il tombe dans l'indigente correction de Malherbe, dans la
scheresse de Mzeray, dans les ingnieuses recherches de la Bruyre et
de Fontenelle. Les hros mmes du grand Corneille, toutes les fois
qu'ils ne sont pas sublimes, deviennent volontiers d'insipides
plaideurs, livrs aux subtilits d'une dialectique vaine et strile.

[Footnote 138: Il parat que les Dieppois avaient dcouvert avant les
Portugais la route des Indes; mais ils en gardrent si bien le secret,
qu'ils en ont perdu la gloire.]

Ni subtil, ni strile,  coup sr, n'est le gnie de notre bonne et
forte Flandre, mais bien positif et rel, bien solidement fond;
_solidis fundatum ossibus intus_. Sur ces grasses et plantureuses
campagnes, uniformment riches d'engrais, de canaux, d'exubrante et
grossire vgtation, herbes, hommes et animaux, poussent  l'envi,
grossissent  plaisir. Le boeuf et le cheval y gonflent,  jouer
l'lphant. La femme vaut un homme et souvent mieux. Race pourtant un
peu molle dans sa grosseur, plus forte que robuste, mais d'une force
musculaire immense. Nos hercules de foire sont venus souvent du
dpartement du Nord.

La force prolifique des Bolg d'Irlande se retrouve chez nos Belges de
Flandre et des Pays-Bas. Dans l'pais limon de ces riches plaines, dans
ces vastes et sombres communes industrielles d'Ypres, de Gand, de
Bruges, les hommes grouillaient comme les insectes aprs l'orage. Il ne
fallait pas mettre le pied sur ces fourmilires. Ils en sortaient 
l'instant, piques baisses, par quinze, vingt, trente mille hommes, tous
forts et bien nourris, bien vtus, bien arms. Contre de telles masses
la cavalerie fodale n'avait pas beau jeu.

Avaient-ils si grand tort d'tre fiers, ces braves Flamands? Tout gros
et grossiers qu'ils taient[139], ils faisaient merveilleusement leurs
affaires. Personne n'entendait comme eux le commerce, l'industrie,
l'agriculture. Nulle part le bon sens, le sens du positif, du rel ne
fut plus remarquable. Nul peuple peut-tre au moyen ge ne comprit mieux
la vie courante du monde, ne sut mieux agir et conter. La Champagne et
la Flandre sont alors les seuls pays qui puissent lutter pour
l'histoire avec l'Italie. La Flandre a son Villani dans Froissart, et
dans Commines son Machiavel. Ajoutez-y ses empereurs-historiens de
Constantinople. Ses auteurs de fabliaux sont encore des historiens, au
moins en ce qui concerne les moeurs publiques.

[Footnote 139: Cette grossiret de la Belgique est sensible dans une
foule de choses. On peut voir  Bruxelles la petite statue du
_Mannekenpiss_, le plus vieux bourgeois de la ville; on lui donne un
habit neuf aux grandes ftes.]

Moeurs peu difiantes, sensuelles et grossires. Et plus on avance au
nord dans cette grasse Flandre, sous cette douce et humide atmosphre,
plus la contre s'amollit, plus la sensualit domine, plus la nature
devient puissante[140]. L'histoire, le rcit ne suffisent plus 
satisfaire le besoin de la ralit, l'exigence des sens. Les arts du
dessin viennent au secours. La sculpture commence en France mme avec le
fameux disciple de Michel-Ange, Jean de Boulogne. L'architecture aussi
prend l'essor; non plus la sobre et svre architecture normande,
aiguise en ogives et se dressant au ciel, comme un vers de Corneille;
mais une architecture riche et pleine en ses formes. L'ogive s'assouplit
en courbes molles, en arrondissements voluptueux. La courbe tantt
s'affaisse et s'avachit, tantt se boursoufle et tend au ventre. Ronde
et onduleuse dans tous ses ornements, la charmante tour d'Anvers s'lve
doucement tage, comme une gigantesque corbeille tresse des joncs de
l'Escaut.

[Footnote 140: _App. 37._]

Ces glises, soignes, laves, pares, comme une maison flamande,
blouissent de propret et de richesse, dans la splendeur de leurs
ornements de cuivre, dans leur abondance de marbres blancs et noirs.
Elles sont plus propres que les glises italiennes, et non pas moins
coquettes. La Flandre est une Lombardie prosaque,  qui manquent la
vigne et le soleil. Quelque autre chose manque aussi; on s'en aperoit
en voyant ces innombrables figures de bois que l'on rencontre de
plain-pied dans les cathdrales; sculpture conomique qui ne remplace
pas le peuple de marbre des cits d'Italie[141]. Par-dessus ces glises,
au sommet de ces tours, sonne l'uniforme et savant carillon, l'honneur
et la joie de la commune flamande. Le mme air, jou d'heure en heure
pendant des sicles, a suffi au besoin musical de je ne sais combien de
gnrations d'artisans, qui naissaient et mouraient fixs sur
l'tabli[142].

[Footnote 141: La seule cathdrale de Milan est couronne de cinq mille
statues et figurines.]

[Footnote 142: Il est juste de remarquer que cet instinct musical s'est
dvelopp d'une manire remarquable, surtout dans la partie wallonne.]

Mais la musique et l'architecture sont trop abstraites encore. Ce n'est
pas assez de ces sons, de ces formes; il faut des couleurs, de vives et
vraies couleurs, des reprsentations vivantes de la chair et des sens.
Il faut dans les tableaux de bonnes et rudes ftes, o des hommes rouges
et des femmes blanches boivent, fument et dansent lourdement[143]. Il
faut des supplices atroces, des martyrs indcents et horribles, des
Vierges normes, fraches, grasses, scandaleusement belles. Au del de
l'Escaut, au milieu des tristes marais, des eaux profondes, sous les
hautes digues de Hollande, commence la sombre et srieuse peinture;
Rembrandt et Grard Dow peignent o crivent rasme et Grotius[144].
Mais dans la Flandre, dans la riche et sensuelle Anvers, le rapide
pinceau de Rubens fera les bacchanales de la peinture. Tous les mystres
seront travestis[145] dans ses tableaux idoltriques qui frissonnent
encore de la fougue et de la brutalit du gnie[146]. Cet homme
terrible, sorti du sang slave[147], nourri dans l'emportement des
Belges, n  Cologne, mais ennemi de l'idalisme allemand, a jet dans
ses tableaux une apothose effrne de la nature.

[Footnote 143: Voy. au Muse du Louvre le tableau intitul: _Fte
Flamande_. C'est la plus effrne et la plus sensuelle bacchanale.]

[Footnote 144: Selon moi, la haute expression du gnie belge, c'est pour
la partie flamande Rubens, et pour la wallonne ou celtique Grtry. La
spontanit domine en Belgique, la rflexion en Hollande. Les penseurs
ont aim ce dernier pays. Descartes est venu y faire l'apothose du moi
humain, et Spinoza, celle de la nature. Toutefois la philosophie propre
 la Hollande, c'est une philosophie pratique qui s'applique aux
rapports politiques des peuples: Grotius.]

[Footnote 145: Son lve, Van Dyck, peint dans un de ses tableaux un ne
 genoux devant une hostie.]

[Footnote 146: Nous avons ici la belle suite des tableaux commands 
Rubens par Marie de Mdicis, mais cette peinture allgorique et
officielle ne donne pas l'ide de son gnie. C'est dans les tableaux
d'Anvers et de Bruxelles que l'on comprend Rubens. Il faut voir  Anvers
la Sainte Famille, o il a mis ses trois femmes sur l'autel, et lui,
derrire, en saint Georges, un drapeau au poing et les cheveux au vent.
Il fit ce grand tableau en dix-sept jours.--Sa Flagellation est horrible
de brutalit; l'un des flagellants, pour frapper plus fort, appuie le
pied sur le mollet du Sauveur; un autre regarde par dessous sa main, et
rit au nez du spectateur. La copie de Van Dyck semble bien ple  ct
du tableau original. Au Muse de Bruxelles, il y a le Portement de
Croix, d'une vigueur et d'un mouvement qui va au vertige. La Madeleine
essuie le sang du Sauveur avec le sang-froid d'une mre qui dbarbouille
son enfant.--On peut voir au mme Muse le Martyre de saint Livin, une
scne de boucherie; pendant qu'on dchiqute la chair du martyr, et
qu'un des bourreaux en donne aux chiens avec une pince, un autre tient
dans les dents son stylet qui dgoutte de sang. Au milieu de ses
horreurs, toujours un talage de belles et immodestes carnations.--Le
Combat des Amazones lui a donn une belle occasion de peindre une foule
de corps de femmes dans des attitudes passionnes; mais son
chef-d'oeuvre est peut-tre cette terrible colonne de corps humains
qu'il a tissus ensemble dans son Jugement dernier.]

[Footnote 147: Sa famille tait de Styrie. Ce qu'il y a de plus
imptueux en Europe est aux deux bouts:  l'orient, les Slaves de
Pologne, Illyrie, Styrie, etc.;  l'occident, les Celtes d'Irlande,
cosse, etc.]

Cette frontire des races et des langues[148] europennes est un grand
thtre des victoires de la vie et de la mort. Les hommes poussent vite,
multiplient  touffer, puis les batailles y pourvoient. L se combat 
jamais la grande bataille des peuples et des races. Cette bataille du
monde, qui eut lieu, dit-on, aux funrailles d'Attila, elle se
renouvelle incessamment en Belgique, entre la France, l'Angleterre et
l'Allemagne, entre les Celtes et les Germains. C'est l le coin de
l'Europe, le rendez-vous des guerres. Voil pourquoi elles sont si
grasses, ces plaines; le sang n'a pas le temps d'y scher! Lutte
terrible et varie!  nous les batailles de Bouvines, Roosebeck, Lens,
Steinkerke, Denain, Fontenoy, Fleurus, Jemmapes;  eux, celles des
perons, de Courtray. Faut-il nommer Waterloo[149]?

[Footnote 148: La Flandre hollandaise est compose de places cdes par
le trait de 1648 et par le _trait de la Barrire_ (1715). Ce nom est
significatif.--_App. 38._]

[Footnote 149: La grande bataille des temps modernes s'est livre
prcisment sur la limite des deux langues,  Waterloo.  quelques pas
en de de ce nom flamand, on trouve le _Mont-Saint-Jean_.--Le monticule
qu'on a lev dans cette plaine semble un _tumulus_ barbare, celtique ou
germanique.]

Angleterre! Angleterre! vous n'avez pas combattu ce jour-l seul  seul:
vous aviez le monde avec vous. Pourquoi prenez-vous pour vous toute la
gloire? Que veut dire votre pont de Waterloo? Y a-t-il tant 
s'enorgueillir, si le reste mutil de cent batailles, si la dernire
leve de la France, lgion imberbe, sortie  peine des lyces et du
baiser des mres, s'est brise contre votre arme mercenaire, mnage
dans tous les combats, et garde contre nous comme le poignard _de
misricorde_ dont le soldat aux abois assassinait son vainqueur?

Je ne tairai rien pourtant. Elle me semble bien grande, cette odieuse
Angleterre, en face de l'Europe, en face de Dunkerque[150] et d'Anvers
en ruines[151]. Tous les autres pays, Russie, Autriche, Italie, Espagne,
France, ont leurs capitales  l'ouest et regardent au couchant; le grand
vaisseau europen semble flotter, la voile enfle du vent qui jadis
souffla de l'Asie. L'Angleterre seule a la proue  l'est, comme pour
braver le monde, _unum omnia contra_. Cette dernire terre du vieux
continent est la terre hroque, l'asile ternel des bannis, des hommes
nergiques. Tous ceux qui ont jamais fui la servitude, druides
poursuivis par Rome, Gaulois-Romains chasss par les barbares, Saxons
proscrits par Charlemagne, Danois affams, Normands avides, et
l'industrialisme flamand perscut, et le calvinisme vaincu, tous ont
pass la mer, et pris pour patrie la grande le: _Arva, beata petamus
arva, divites et insulas_... Ainsi l'Angleterre a engraiss de malheurs
et grandi de ruines. Mais  mesure que tous ces proscrits, entasss dans
cet troit asile, se sont mis  se regarder,  mesure qu'ils ont
remarqu les diffrences de races et de croyances qui les sparaient,
qu'ils se sont vus Kymry, Gals, Saxons, Danois, Normands, la haine et
le combat sont venus. 'a t comme ces combats bizarres dont on
rgalait Rome, ces combats d'animaux tonns d'tre ensemble:
hippopotames et lions, tigres et crocodiles. Et quand les amphibies,
dans leur cirque ferm de l'Ocan, se sont assez longtemps mordus et
dchirs, ils se sont jets  la mer, ils ont mordu la France. Mais la
guerre intrieure, croyez-le bien, n'est pas finie encore. La Bte
triomphante a beau narguer le monde sur son trne des mers. Dans son
amer sourire se mle un furieux grincement de dents, soit qu'elle n'en
puisse plus  tourner l'aigre et criante roue de Manchester, soit que le
taureau de l'Irlande, qu'elle tient  terre, se retourne et mugisse.

[Footnote 150: Les magistrats de Dunkerque supplirent vainement la
reine Anne; ils essayrent de prouver que les Hollandais gagneraient
plus que les Anglais  la dmolition de leur ville. Il n'est point de
lecture plus douloureuse et plus humiliante pour un Franais. Cherbourg
n'existait pas encore; il ne resta plus un port militaire, d'Ostende 
Brest.]

[Footnote 151: J'ai l, disait Bonaparte, un pistolet charg au coeur
de l'Angleterre. La place d'Anvers, disait-il  Saint-Hlne, est une
des grandes causes pour lesquelles je suis ici: la cession d'Anvers est
un des motifs qui m'avaient dtermin  ne pas signer la paix de
Chatillon.]

La guerre des guerres, le combat des combats, c'est celui de
l'Angleterre et de la France; le reste est pisode. Les noms franais
sont ceux des hommes qui tentrent de grandes choses contre l'Anglais.
La France n'a qu'un saint, la Pucelle; et le nom de Guise qui leur
arracha Calais des dents, le nom des fondateurs de Brest, de Dunkerque
et d'Anvers[152], voil, quoi que ces hommes aient fait du reste, des
noms chers et sacrs. Pour moi, je me sens personnellement oblig
envers ces glorieux champions de la France et du monde, envers ceux
qu'ils armrent, les Duguay-Trouin, les Jean-Bart, les Surcouf, ceux qui
rendaient pensifs les gens de Plymouth, qui leur faisaient secouer
tristement la tte  ces Anglais, qui les tiraient de leur taciturnit,
qui les obligeaient d'allonger leurs monosyllabes.

[Footnote 152: Il faut entendre ici Richelieu, Louis XIV et Bonaparte.]

La lutte contre l'Angleterre a rendu  la France un immense service.
Elle a confirm, prcis sa nationalit.  force de se serrer contre
l'ennemi, les provinces se sont trouves un peuple. C'est en voyant de
prs l'Anglais qu'elles ont senti qu'elles taient France. Il en est des
nations comme de l'individu, il connat et distingue sa personnalit par
la rsistance de ce qui n'est pas elle, il remarque le moi par le
non-moi. La France s'est forme ainsi sous l'influence des grandes
guerres anglaises, par opposition  la fois, et par composition.
L'opposition est plus sensible dans les provinces de l'Ouest et du Nord,
que nous venons de parcourir. La composition est l'ouvrage des provinces
centrales, dont il nous reste  parler.

       *       *       *       *       *

Pour trouver le centre de la France, le noyau autour duquel tout devait
s'agrger, il ne faut pas prendre le point central dans l'espace; ce
serait vers Bourges, vers le Bourbonnais, berceau de la dynastie; il ne
faut pas chercher la principale sparation des eaux, ce seraient les
plateaux de Dijon ou de Langres, entre les sources de la Sane, de la
Seine et de la Meuse; pas mme le point de sparation des races, ce
serait sur la Loire, entre la Bretagne, l'Auvergne et la Touraine. Non,
le centre s'est trouv marqu par des circonstances plus politiques que
naturelles, plus humaines que matrielles. C'est un centre excentrique,
qui drive et appuie au Nord, principal thtre de l'activit nationale,
dans le voisinage de l'Angleterre, de la Flandre et de l'Allemagne.
Protg, et non pas isol, par les fleuves qui l'entourent, il se
caractrise selon la vrit par le nom d'le-de-France.

On dirait,  voir les grands fleuves de notre pays, les grandes lignes
de terrains qui les encadrent, que la France coule avec eux  l'Ocan.
Au Nord, les pentes sont peu rapides, les fleuves sont dociles. Ils
n'ont point empch la libre action de la politique de grouper les
provinces autour du centre qui les attirait. La Seine est en tout sens
le premier de nos fleuves, le plus civilisable, le plus perfectible.
Elle n'a ni la capricieuse et perfide mollesse de la Loire, ni la
brusquerie de la Garonne, ni la terrible imptuosit du Rhne, qui tombe
comme un taureau chapp des Alpes, perce un lac de dix-huit lieues, et
vole  la mer, en mordant ses rivages. La Seine reoit de bonne heure
l'empreinte de la civilisation. Ds Troyes, elle se laisse couper,
diviser  plaisir, allant chercher les manufactures et leur prtant ses
eaux. Lors mme que la Champagne lui a vers la Marne, et la Picardie
l'Oise, elle n'a pas besoin de fortes digues; elle se laisse serrer dans
nos quais, sans s'en irriter davantage. Entre les manufactures de Troyes
et celles de Rouen, elle abreuve Paris. De Paris au Havre, ce n'est plus
qu'une ville. Il faut la voir entre Pont-de-l'Arche et Rouen, la belle
rivire, comme elle s'gare dans ses les innombrables, encadres au
soleil couchant dans des flots d'or, tandis que, tout du long, les
pommiers mirent leurs fruits jaunes et rouges sous des masses
blanchtres. Je ne puis comparer  ce spectacle que celui du lac de
Genve. Le lac a de plus, il est vrai, les vignes de Vaud, Meillerie et
les Alpes. Mais le lac ne marche point; c'est l'immobilit, ou du moins
l'agitation sans progrs visible. La Seine marche et porte la pense de
la France, de Paris vers la Normandie, vers l'Ocan, l'Angleterre, la
lointaine Amrique.

Paris a pour premire ceinture Rouen, Amiens, Orlans, Chlons, Reims,
qu'il emporte dans son mouvement.  quoi se rattache une ceinture
extrieure, Nantes, Bordeaux, Clermont et Toulouse, Lyon, Besanon, Metz
et Strasbourg. Paris se reproduit en Lyon pour atteindre par le Rhne
l'excentrique Marseille. Le tourbillon de la vie nationale a toute sa
densit au Nord; au Midi, les cercles qu'il dcrit se relchent et
s'largissent.

Le vrai centre s'est marqu de bonne heure; nous le trouvons dsign au
sicle de saint Louis, dans les deux ouvrages qui ont commenc notre
jurisprudence: TABLISSEMENTS DE FRANCE ET D'ORLANS;--COUTUMES DE
FRANCE ET DE VERMANDOIS[153]. C'est entre l'Orlanais et le Vermandois,
entre le coude de la Loire et les sources de l'Oise, entre Orlans et
Saint-Quentin, que la France a trouv enfin son centre, son assiette et
son point de repos. Elle l'avait cherch en vain, et dans les pays
druidiques de Chartres et d'Autun, et dans les chefs-lieux des clans
galliques, Bourges, Clermont (_Agendicum, urbs Arvernorum_). Elle
l'avait cherch dans les capitales de l'glise Mrovingienne et
Carlovingienne, Tours et Reims[154].

[Footnote 153:  Orlans, la science et l'enseignement du droit romain;
en Picardie, l'originalit du droit fodal et coutumier; deux Picards,
Beaumanoir et Desfontaines, ouvrent notre jurisprudence.]

[Footnote 154: _App. 39._]

La France captienne du _roi de Saint-Denys_, entre la fodale Normandie
et la dmocratique Champagne, s'tend de Saint-Quentin  Orlans, 
Tours. Le roi est abb de Saint-Martin de Tours, et premier chanoine de
Saint-Quentin. Orlans se trouvant place au lieu o se rapprochent les
deux grands fleuves, le sort de cette ville a t souvent celui de la
France; les noms de Csar, d'Attila, de Jeanne d'Arc, des Guises,
rappellent tout ce qu'elle a vu de siges et de guerres. La srieuse
Orlans[155] est prs de la Touraine, prs de la molle et rieuse patrie
de Rabelais, comme la colrique Picardie  ct de l'ironique Champagne.
L'histoire de l'antique France semble entasse en Picardie. La royaut,
sous Frdgonde et Charles-le-Chauve, rsidait  Soissons[156],  Crpy,
Verberie, Attigny; vaincue par la fodalit, elle se rfugia sur la
montagne de Laon. Laon, Pronne, Saint-Mdard de Soissons, asiles et
prisons tour  tour, reurent Louis-le-Dbonnaire, Louis-d'Outremer,
Louis XI. La royale tour de Laon a t dtruite en 1832; celle de
Pronne dure encore. Elle dure, la monstrueuse tour fodale des
Coucy[157].

  Je ne suis roi, ne duc, prince, ne comte aussi,
      Je suis le sire de Coucy.

[Footnote 155: La raillerie orlanaise tait amre et dure. Les
Orlanais avaient reu le sobriquet de _gupins_. On dit aussi: La
glose d'Orlans est pire que le texte.--La Sologne a un caractre
analogue: Niais de Sologne, qui ne se trompe qu' son profit.]

[Footnote 156: Pepin y fut lu, en 750. Louis-d'Outre-mer y mourut.]

[Footnote 157: _App. 40._]

Mais en Picardie la noblesse entra de bonne heure dans la grande pense
de la France. La maison de Guise, branche picarde des princes de
Lorraine, dfendit Metz contre les Allemands, prit Calais aux Anglais,
et faillit prendre aussi la France au roi. La monarchie de Louis XIV fut
dite et juge par le Picard Saint-Simon[158].

[Footnote 158: Cette famille rcente, qui prtendait remonter 
Charlemagne, a bien assez d'avoir produit l'un des plus grands crivains
du dix-septime sicle, et l'un des plus hardis penseurs du ntre.]

Fortement fodale, fortement communale et dmocratique fut cette ardente
Picardie. Les premires communes de France sont les grandes villes
ecclsiastiques de Noyon, de Saint-Quentin, d'Amiens, de Laon. Le mme
pays donna Calvin, et commena la Ligue contre Calvin. Un ermite
d'Amiens[159] avait enlev toute l'Europe, princes et peuples, 
Jrusalem, par l'lan de la religion. Un lgiste de Noyon[160] la
changea, cette religion, dans la moiti des pays occidentaux; il fonda
sa Rome  Genve, et mit la rpublique dans la foi. La rpublique, elle
fut pousse par les mains picardes dans sa course effrne, de Condorcet
en Camille Desmoulins, de Desmoulins en Gracchus Baboeuf[161]. Elle fut
chante par Branger, qui dit si bien le mot de la nouvelle France: Je
suis vilain et trs vilain. Entre ces vilains, plaons au premier rang
notre illustre gnral Foy, l'homme pur, la noble pense de
l'arme[162].

[Footnote 159: Pierre-l'Ermite.]

[Footnote 160: Calvin, n en 1509, mort en 1564.]

[Footnote 161: Condorcet, n  Ribemont en 1743, mort en 1794.--Camille
Desmoulins, n  Guise en 1762, mort en 1794.--Baboeuf, n 
Saint-Quentin, mort en 1797.--Branger est n  Paris, mais d'une
famille picarde.]

[Footnote 162: N  Pithon ou  Ham. Plusieurs gnraux de la Rvolution
sont sortis de la Picardie: Dumas, Dupont, Serrurier, etc.--Ajoutons 
la liste de ceux qui ont illustr ce pays fcond en tout genre de
gloire: Anselme, de Laon; Ramus, tu  la Saint-Barthlemy; Boutillier,
l'auteur de la Somme rurale; l'historien Guibert de Nogent; Charlevoix;
les d'Estres et les Genlis.]

Le Midi et les pays vineux n'ont pas, comme l'on voit, le privilge de
l'loquence. La Picardie vaut la Bourgogne: ici il y a du vin dans le
coeur. On peut dire qu'en avanant du centre  la frontire belge le
sang s'anime, et que la chaleur augmente vers le Nord[163]. La plupart
de nos grands artistes, Claude Lorrain, le Poussin, Lesueur, Goujon,
Cousin, Mansart, Lentre, David[164], appartiennent aux provinces
septentrionales; et si nous passons la Belgique, si nous regardons cette
petite France de Lige, isole au milieu de la langue trangre, nous y
trouvons notre Grtry[165].

[Footnote 163: J'en dis autant de l'Artois qui a produit tant de
mystiques. _App. 41._]

[Footnote 164: Claude-le-Lorrain, n  Chamagne en Lorraine, en 1600,
mort en 1682.--Poussin, originaire de Soissons, n aux Andelys en 1594,
mort en 1665.--Lesueur, n  Paris en 1617, mort en 1665.--Jean Cousin,
fondateur de l'cole franaise, n  Soucy prs Sens, vers 1501.--Jean
Goujon, n  Paris, mort en 1572.--Germain Pilon, n  Lou,  six
lieues du Mans, mort  la fin du seizime sicle.--Pierre Lescot,
l'architecte  qui l'on doit la fontaine des Innocents, n  Paris en
1510, mort en 1571.--Callot, ce rapide et spirituel artiste qui grava
quatorze cents planches, n  Nancy en 1593, mort en 1635.--Mansart,
l'architecte de Versailles et des Invalides, n  Paris en 1645, mort en
1708.--Lentre, n  Paris en 1613, mort en 1700, etc.]

[Footnote 165: N en 1741, mort en 1813.]

Pour le centre du centre, Paris, l'le-de-France, il n'est qu'une
manire de les faire connatre, c'est de raconter l'histoire de la
monarchie. On les caractriserait mal en citant quelques noms propres;
ils ont reu, ils ont donn l'esprit national; ils ne sont pas un pays,
mais le rsum du pays. La fodalit mme de l'le-de-France exprime des
rapports gnraux. Dire les Montfort, c'est dire Jrusalem, la croisade
du Languedoc, les communes de France et d'Angleterre et les guerres de
Bretagne; dire les Montmorency, c'est dire la fodalit rattache au
pouvoir royal, d'un gnie mdiocre, loyal et dvou. Quant aux crivains
si nombreux qui sont ns  Paris, ils doivent beaucoup aux provinces
dont leurs parents sont sortis, ils appartiennent surtout  l'esprit
universel de la France qui rayonna en eux. En Villon, en Boileau, en
Molire et Regnard, en Voltaire, on sent ce qu'il y a de plus gnral
dans le gnie franais; ou si l'on veut y chercher quelque chose de
local, on y distinguera tout au plus un reste de cette vieille sve
d'esprit bourgeois, esprit moyen, moins tendu que judicieux, critique
et moqueur, qui se forma d'abord de bonne humeur gauloise et d'amertume
parlementaire entre le parvis Notre-Dame et les degrs de la
Sainte-Chapelle.

Mais ce caractre indigne et particulier est encore secondaire: le
gnral domine. Qui dit Paris, dit la monarchie tout entire. Comment
s'est form en une ville ce grand et complet symbole du pays? Il
faudrait toute l'histoire du pays pour l'expliquer: la description de
Paris en serait le dernier chapitre. Le gnie parisien est la forme la
plus complexe  la fois et la plus haute de la France. Il semblerait
qu'une chose qui rsultait de l'annihilation de tout esprit local, de
toute provincialit, dt tre purement ngative. Il n'en est pas ainsi.
De toutes ces ngations d'ides matrielles, locales, particulires,
rsulte une gnralit vivante, une chose positive, une force vive. Nous
l'avons vu en Juillet[166].

[Footnote 166: crit en 1833.]

C'est un grand et merveilleux spectacle de promener ses regards du
centre aux extrmits, et d'embrasser de l'oeil ce vaste et puissant
organisme, o les parties diverses sont si habilement rapproches,
opposes, associes, le faible au fort, le ngatif au positif, de voir
l'loquente et vineuse Bourgogne entre l'ironique navet de la
Champagne, et l'pret critique, polmique, guerrire, de la
Franche-Comt et de la Lorraine; de voir le fanatisme languedocien entre
la lgret provenale et l'indiffrence gasconne; de voir la
convoitise, l'esprit conqurant de la Normandie contenus entre la
rsistante Bretagne et l'paisse et massive Flandre.

Considre en longitude, la France ondule en deux longs systmes
organiques, comme le corps humain est double d'appareil, gastrique et
crbro-spinal. D'une part, les provinces de Normandie, Bretagne et
Poitou, Auvergne et Guyenne; de l'autre, celles de Languedoc et
Provence, Bourgogne et Champagne, enfin celles de Picardie et de
Flandre, o les deux systmes se rattachent. Paris est le sensorium.

La force et la beaut de l'ensemble consistent dans la rciprocit des
secours, dans la solidarit des parties, dans la distribution des
fonctions, dans la division du travail social. La force rsistante et
guerrire, la vertu d'action est aux extrmits, l'intelligence au
centre; le centre se sait lui-mme et sait tout le reste. Les provinces
frontires, cooprant plus directement  la dfense, gardent les
traditions militaires, continuent l'hrosme barbare, et renouvellent
sans cesse d'une population nergique le centre nerv par le
froissement rapide de la rotation sociale. Le centre, abrit de la
guerre, pense, innove dans l'industrie, dans la science, dans la
politique; il transforme tout ce qu'il reoit. Il boit la vie brute, et
elle se transfigure. Les provinces se regardent en lui; en lui elles
s'aiment et s'admirent sous une forme suprieure; elles se reconnaissent
 peine:

  Miranturque novas frondes et non sua poma.

Cette belle centralisation, par quoi la France est la France, elle
attriste au premier coup d'oeil. La vie est au centre, aux extrmits;
l'intermdiaire est faible et ple. Entre la riche banlieue de Paris et
la riche Flandre, vous traversez la vieille et triste Picardie; c'est le
sort des provinces centralises qui ne sont pas le centre mme. Il
semble que cette attraction puissante les ait affaiblies, attnues.
Elles le regardent uniquement, ce centre, elles ne sont grandes que par
lui. Mais plus grandes sont-elles par cette proccupation de l'intrt
central, que les provinces excentriques ne peuvent l'tre par
l'originalit qu'elles conservent. La Picardie centralise a donn
Condorcet, Foy, Branger, et bien d'autres, dans les temps modernes. La
riche Flandre, la riche Alsace, ont-elles eu de nos jours des noms
comparables  leur opposer? Dans la France, la premire gloire est
d'tre Franais. Les extrmits sont opulentes, fortes, hroques, mais
souvent elles ont des intrts diffrents de l'intrt national; elles
sont moins franaises. La Convention eut  vaincre le fdralisme
provincial avant de vaincre l'Europe.

C'est nanmoins une des grandeurs de la France que sur toutes ses
frontires elle ait des provinces qui mlent au gnie national quelque
chose du gnie tranger.  l'Allemagne, elle oppose une France
allemande,  l'Espagne une France espagnole,  l'Italie une France
italienne. Entre ces provinces et les pays voisins, il y a analogie et
nanmoins opposition. On sait que les nuances diverses s'accordent
souvent moins que les couleurs opposes; les grandes hostilits sont
entre parents. Ainsi la Gascogne ibrienne n'aime pas l'ibrienne
Espagne. Ces provinces analogues et diffrentes en mme temps, que la
France prsente  l'tranger, offrent tour  tour  ses attaques une
force rsistante ou neutralisante. Ce sont des puissances diverses par
quoi la France touche le monde, par o elle a prise sur lui. Pousse
donc, ma belle et forte France, pousse les longs flots de ton onduleux
territoire au Rhin,  la Mditerrane,  l'Ocan. Jette  la dure
Angleterre la dure Bretagne, la tenace Normandie;  la grave et
solennelle Espagne oppose la drision gasconne;  l'Italie la fougue
provenale; au massif Empire germanique, les solides et profonds
bataillons de l'Alsace et de la Lorraine;  l'enflure,  la colre
belge, la sche et sanguine colre de la Picardie, la sobrit, la
rflexion, l'esprit disciplinable et civilisable des Ardennes et de la
Champagne.

Pour celui qui passe la frontire et compare la France aux pays qui
l'entourent, la premire impression n'est pas favorable. Il est peu de
cts o l'tranger ne semble suprieur. De Mons  Valenciennes, de
Douvres  Calais, la diffrence est pnible. La Normandie est une
Angleterre, une ple Angleterre. Que sont pour le commerce et
l'industrie, Rouen, le Havre,  ct de Manchester et de Liverpool?
L'Alsace est une Allemagne, moins ce qui fait la gloire de l'Allemagne:
l'omniscience, la profondeur philosophique, la navet potique[167].
Mais il ne faut pas prendre ainsi la France pice  pice, il faut
l'embrasser dans son ensemble. C'est justement parce que la
centralisation est puissante, la vie commune, forte et nergique, que la
vie locale est faible. Je dirai mme que c'est l la beaut de notre
pays. Il n'a pas cette tte de l'Angleterre monstrueusement forte
d'industrie, de richesse; mais il n'a pas non plus le dsert de la
Haute-cosse, le cancer de l'Irlande. Vous n'y trouvez pas, comme en
Allemagne et en Italie, vingt centres de science et d'art; il n'en a
qu'un, un de vie sociale. L'Angleterre est un empire, l'Allemagne un
pays, une race; la France est une personne.

[Footnote 167: Je ne veux pas dire que l'Alsace n'ait rien de tout cela,
mais seulement qu'elle l'a gnralement dans un degr infrieur 
l'Allemagne. Elle a produit, elle possde encore plusieurs illustres
philologues. Toutefois la vocation de l'Alsace est plutt pratique et
politique. La seconde maison de Flandre et celle de Lorraine-Autriche
sont alsaciennes d'origine.]

La personnalit, l'unit, c'est par l que l'tre se place haut dans
l'chelle des tres. Je ne puis mieux me faire comprendre qu'en
reproduisant le langage d'une ingnieuse physiologie.

Chez les animaux d'ordre infrieur, poissons, insectes, mollusques et
autres, la vie locale est forte. Dans chaque segment de sangsues se
trouve un systme complet d'organes, un centre nerveux, des anses et des
renflements vasculaires, une paire de lobes gastriques, des organes
respiratoires, des vsicules sminales. Aussi a-t-on remarqu qu'un de
ces segments peut vivre quelque temps, quoique spar des autres. 
mesure qu'on s'lve dans l'chelle animale, on voit les segments s'unir
plus intimement les uns aux autres, et l'individualit du grand tout se
prononcer davantage.... L'individualit dans les animaux composs ne
consiste pas seulement dans la soudure de tous les organismes, mais
encore dans la jouissance commune d'un nombre de parties, nombre qui
devient plus grand  mesure qu'on approche des degrs suprieurs. La
centralisation est plus complte,  mesure que l'animal monte dans
l'chelle[168]. Les nations peuvent se classer comme les animaux. La
jouissance commune d'un grand nombre de parties, la solidarit de ces
parties entre elles, la rciprocit de fonctions qu'elles exercent l'une
 l'gard de l'autre, c'est l la supriorit sociale. C'est celle de la
France, le pays du monde o la nationalit, o la personnalit
nationale, se rapproche le plus de la personnalit individuelle.

[Footnote 168: Dugs.]

Diminuer, sans la dtruire, la vie locale, particulire, au profit de la
vie gnrale et commune, c'est le problme de la sociabilit humaine. Le
genre humain approche chaque jour plus prs de la solution de ce
problme. La formation des monarchies, des empires, sont les degrs par
o il y arrive. L'Empire romain a t un premier pas, le christianisme
un second. Charlemagne et les Croisades, Louis XIV et la Rvolution,
l'Empire franais qui en est sorti, voil de nouveaux progrs dans cette
route. Le peuple le mieux centralis est aussi celui qui, par son
exemple et par l'nergie de son action, a le plus avanc la
centralisation du monde.

Cette unification de la France, cet anantissement de l'esprit
provincial est considr frquemment comme le simple rsultat de la
conqute des provinces. La conqute peut attacher ensemble, enchaner
des partis hostiles, mais jamais les unir. La conqute et la guerre
n'ont fait qu'ouvrir les provinces aux provinces, elles ont donn aux
populations isoles l'occasion de se connatre; la vive et rapide
sympathie du gnie gallique, son instinct social ont fait le reste.
Chose bizarre! ces provinces, diverses de climats, de moeurs et de
langage, se sont comprises, se sont aimes; toutes se sont senties
solidaires. Le Gascon s'est inquit de la Flandre, le Bourguignon a
joui ou souffert de ce qui se faisait aux Pyrnes; le Breton, assis au
rivage de l'Ocan, a senti les coups qui se donnaient sur le Rhin.

Ainsi s'est form l'esprit gnral, universel, de la contre. L'esprit
local a disparu chaque jour; l'influence du sol, du climat, de la race,
a cd  l'action sociale et politique. La fatalit des lieux a t
vaincue, l'homme a chapp  la tyrannie des circonstances matrielles.
Le Franais du Nord a got le Midi, s'est anim  son soleil; le
Mridional a pris quelque chose de la tnacit, du srieux, de la
rflexion du Nord. La socit, la libert, ont dompt la nature,
l'histoire a effac la gographie. Dans cette transformation
merveilleuse, l'esprit a triomph de la matire, le gnral du
particulier, et l'ide du rel. L'homme individuel est matrialiste, il
s'attache volontiers  l'intrt local et priv; la socit humaine est
spiritualiste, elle tend  s'affranchir sans cesse des misres de
l'existence locale,  atteindre la haute et abstraite unit de la
patrie.

       *       *       *       *       *

Plus on s'enfonce dans les temps anciens, plus on s'loigne de cette
pure et noble gnralisation de l'esprit moderne. Les poques barbares
ne prsentent presque rien que de local, de particulier, de matriel.
L'homme tient encore au sol, il y est engag, il semble en faire
partie. L'histoire alors regarde la terre, et la race elle-mme, si
puissamment influence par la terre. Peu  peu la force propre qui est
en l'homme le dgagera, le dracinera de cette terre. Il en sortira, la
repoussera, la foulera; il lui faudra, au lieu de son village natal, de
sa ville, de sa province, une grande patrie, par laquelle il compte
lui-mme dans les destines du monde. L'ide de cette patrie, ide
abstraite qui doit peu aux sens, l'amnera par un nouvel effort  l'ide
de la patrie universelle, de la cit de la Providence.

       *       *       *       *       *

 l'poque o cette histoire est parvenue, au dixime sicle, nous
sommes bien loin de cette lumire des temps modernes. Il faut que
l'humanit souffre et patiente, qu'elle mrite d'arriver... Hlas! 
quelle longue et pnible initiation elle doit se soumettre encore!
quelles rudes preuves elle doit subir! Dans quelles douleurs elle va
s'enfanter elle-mme! Il faut qu'elle sue la sueur et le sang pour
amener au monde le moyen ge, et qu'elle le voie mourir, quand elle l'a
si longtemps lev, nourri, caress. Triste enfant, arrach des
entrailles mme du christianisme, qui naquit dans les larmes, qui
grandit dans la prire et la rverie, dans les angoisses du cour, qui
mourut sans achever rien; mais il nous a laiss de lui un si poignant
souvenir, que toutes les joies, toutes les grandeurs des ges modernes
ne suffiront, pas  nous consoler.




LIVRE IV




CHAPITRE PREMIER

     L'an 1000. Le roi de France et le pape franais. Robert et
     Gerbert. France fodale.


Cette vaste rvlation de la France, que nous venons d'indiquer dans
l'espace, et que nous allons suivre dans le temps, elle commence au
dixime sicle,  l'avnement des Capets. Chaque province a ds lors son
histoire; chacune prend une voix, et se raconte elle-mme. Cet immense
concert de voix naves et barbares, comme un chant d'glise dans une
sombre cathdrale pendant la nuit de Nol, est d'abord pre et
discordant. On y trouve des accents tranges, des voix grotesques,
terribles,  peine humaines; et vous douteriez quelquefois si c'est la
naissance du Sauveur, ou la Fte des fous, la Fte de l'ne. Fantastique
et bizarre harmonie,  quoi rien ne ressemble, o l'on croit entendre 
la fois tout cantique, et des _Dies ir_, et des _Alleluia_.

C'tait une croyance universelle au moyen ge, que le monde devait finir
avec l'an 1000 de l'Incarnation[169]. Avant le christianisme, les
trusques aussi avaient fix leur terme  dix sicles, et la prdiction
s'tait accomplie. Le christianisme, passager sur cette terre, hte
exil du ciel, devait adopter aisment ces croyances. Le monde du moyen
ge n'avait pas la rgularit extrieure de la cit antique, et il tait
bien difficile d'en discerner l'ordre intime et profond. Ce monde ne
voyait que chaos en soi; il aspirait  l'ordre, et l'esprait dans la
mort. D'ailleurs, en ces temps de miracles et de lgendes, o tout
apparaissait bizarrement color comme  travers de sombres vitraux, on
pouvait douter que cette ralit visible ft autre chose qu'un songe.
Les merveilles composaient la vie commune. L'arme d'Othon avait bien vu
le soleil en dfaillance et jaune comme du safran[170]. Le roi Robert,
excommuni pour avoir pous sa parente, avait,  l'accouchement de la
reine, reu dans ses bras un monstre. Le diable ne prenait plus la peine
de se cacher: on l'avait vu  Rome se prsenter solennellement devant un
pape magicien. Au milieu de tant d'apparitions, de visions, de voix
tranges, parmi les miracles de Dieu et les prestiges du dmon, qui
pouvait dire si la terre n'allait pas un matin se rsoudre en fume, au
son de la fatale trompette? Il et bien pu se faire alors que ce que
nous appelons la vie ft en effet la mort, et qu'en finissant, le monde,
comme ce saint du Lgendaire, _comment de vivre et cesst de mourir_.
Et tunc vivere incepit, morique desiit.

[Footnote 169: _App. 42._]

[Footnote 170: Raoul Glaber.]

Cette fin d'un monde si triste tait tout ensemble l'espoir et l'effroi
du moyen ge. Voyez ces vieilles statues dans les cathdrales du dixime
et du onzime sicle, maigres, muettes et grimaantes dans leur roideur
contracte, l'air souffrant comme la vie, et laides comme la mort. Voyez
comme elles implorent, les mains jointes, ce moment souhait et
terrible, cette seconde mort de la rsurrection, qui doit les faire
sortir de leurs ineffables tristesses et les faire passer du nant 
l'tre, du tombeau en Dieu. C'est l'image de ce pauvre monde sans espoir
aprs tant de ruines. L'empire romain avait croul, celui de Charlemagne
s'en tait all aussi; le christianisme avait cru d'abord pouvoir
remdier aux maux d'ici-bas, et ils continuaient. Malheur sur malheur,
ruine sur ruine. Il fallait bien qu'il vnt autre chose, et l'on
attendait. Le captif attendait dans le noir donjon, dans le spulcral
_in-pace_; le serf attendait sur son sillon,  l'ombre de l'odieuse
tour; le moine attendait, dans les abstinences du clotre, dans les
tumultes solitaires du cour, au milieu des tentations et des chutes, des
remords et des visions tranges, misrable jouet du diable qui foltrait
cruellement autour de lui, et qui le soir, tirant sa couverture, lui
disait gaiement  l'oreille: Tu es damn[171]!

[Footnote 171: _App. 43._]

Tous souhaitaient sortir de peine, et n'importe  quel prix! Il leur
valait mieux tomber une fois entre les mains de Dieu et reposer 
jamais, ft-ce dans une couche ardente. Il devait d'ailleurs avoir aussi
son charme, ce moment o l'aigu et dchirante trompette de l'archange
percerait l'oreille des tyrans. Alors, du donjon, du clotre, du sillon,
un rire terrible et clat au milieu des pleurs.

       *       *       *       *       *

Cet effroyable espoir du jugement dernier s'accrut dans les calamits
qui prcdrent l'an 1000, ou suivirent de prs. Il semblait que l'ordre
des saisons se ft interverti, que les lments suivissent des lois
nouvelles. Une peste terrible dsola l'Aquitaine; la chair des malades
semblait frappe par le feu, se dtachait de leurs os, et tombait en
pourriture. Ces misrables couvraient les routes des lieux de
plerinage, assigeaient les glises, particulirement Saint-Martial, 
Limoges; ils s'touffaient aux portes, et s'y entassaient. La puanteur
qui entourait l'glise ne pouvait les rebuter. La plupart des vques du
Midi s'y rendirent, et y firent porter les reliques de leurs glises. La
foule augmentait, l'infection aussi; ils mouraient sur les reliques des
saints[172].

[Footnote 172: _App. 44._]

Ce fut encore pis quelques annes aprs. La famine ravagea tout le monde
depuis l'Orient, la Grce, l'Italie, la France, l'Angleterre. Le muid
de bl, dit un contemporain[173], s'leva  soixante sols d'or. Les
riches maigrirent et plirent; les pauvres rongrent les racines des
forts; plusieurs, chose horrible  dire, se laissrent aller  dvorer
des chairs humaines. Sur les chemins, les forts saisissaient les
faibles, les dchiraient, les rtissaient, les mangeaient. Quelques-uns
prsentaient  des enfants un oeuf, un fruit, et les attiraient 
l'cart pour les dvorer. Ce dlire, cette rage alla au point que la
bte tait plus en sret que l'homme. Comme si c'et t dsormais une
coutume tablie de manger de la chair humaine, il y en eut un qui osa en
taler  vendre dans le march de Tournus. Il ne nia point, et fut
brl. Un autre alla pendant la nuit dterrer cette mme chair, la
mangea, et fut brl de mme.

[Footnote 173: Glaber.--Sur soixante-treize ans, il y en eut
quarante-huit de famines et d'pidmies.--An 987, grande famine et
pidmie--989, grande famine.--990-994, famine et mal des
_ardents_.--1001, grande famine.--1003-1008, famine et mortalit.--1010,
famine, mal des _ardents_, mortalit.--1027-1029, famine
(anthropophages).--1031-1033, famine atroce.--1035, famine,
pidmie.--1045-1046, famine en France et en Allemagne.--1053-1058,
famine et mortalit pendant cinq ans.--1059, famine de sept ans,
mortalit.]

...Dans la fort de Mcon, prs l'glise de Saint-Jean de Castanedo, un
misrable avait bti une chaumire, o il gorgeait la nuit ceux qui lui
demandaient l'hospitalit. Un homme y aperut des ossements, et parvint
 s'enfuir. On y trouva quarante-huit ttes d'hommes, de femmes et
d'enfants. Le tourment de la faim tait si affreux que plusieurs, tirant
de la craie du fond de la terre, la mlaient  la farine. Une autre
calamit survint: c'est que les loups, allchs par la multitude des
cadavres sans spulture, commencrent  s'attaquer aux hommes. Alors les
gens craignant Dieu ouvrirent des fosses, o le fils tranait le pre,
le frre son frre, la mre son fils, quand ils les voyaient dfaillir;
et le survivant lui-mme, dsesprant de la vie, s'y jetait souvent
aprs eux. Cependant les prlats des cits de la Gaule, s'tant
assembls en concile pour chercher remde  de tels maux, avisrent que,
puisqu'on ne pouvait alimenter tous ces affams, on sustentt comme on
pourrait ceux qui semblaient les plus robustes, de peur que la terre ne
demeurt sans culture.

Ces excessives misres brisrent les coeurs et leur rendirent un peu de
douceur et de piti. Ils mirent le glaive dans le fourreau, tremblants
eux-mmes sous le glaive de Dieu. Ce n'tait plus la peine de se battre,
ni de faire la guerre pour cette terre maudite qu'on allait quitter. De
vengeance, on n'en avait plus besoin; chacun voyait bien que son ennemi,
comme lui-mme, avait peu  vivre.  l'occasion de la peste de Limoges,
ils coururent de bon coeur aux pieds des vques, et s'engagrent 
rester dsormais paisibles,  respecter les glises,  ne plus infester
les grands chemins,  mnager du moins ceux qui voyageraient sous la
sauvegarde des prtres ou des religieux. Pendant les jours saints de
chaque semaine (du mercredi soir au lundi matin), toute guerre tait
interdite: c'est ce qu'on appela _la paix_, plus tard _la trve de
Dieu_[174].

[Footnote 174: _App. 45._]

Dans cet effroi gnral, la plupart ne trouvaient un peu de repos qu'
l'ombre des glises. Ils apportaient en foule, ils mettaient sur l'autel
des donations de terres, de maisons, de serfs. Tous ces actes portent
l'empreinte d'une mme croyance: Le soir du monde approche, disent-ils;
chaque jour entasse de nouvelles ruines; moi, comte ou baron, j'ai donn
 telle glise pour le remde de mon me... Ou encore: Considrant que
le servage est contraire  la libert chrtienne, j'affranchis un tel,
mon serf de corps, lui, ses enfants et ses hoirs.

Mais le plus souvent tout cela ne les rassurait point, ils aspiraient 
quitter l'pe, le baudrier, tous les signes de la milice du sicle; ils
se rfugiaient parmi les moines et sous leur habit; ils leur demandaient
dans leurs couvents une toute petite place o se cacher. Ceux-ci
n'avaient d'autre peine que d'empcher les grands du monde, les ducs et
les rois de devenir moines, ou frres convers. Guillaume Ier, duc de
Normandie, aurait tout laiss pour se retirer  Jumiges, si l'abb le
lui et permis. Au moins, il trouva moyen d'enlever un capuchon et une
tamine, les emporta avec lui, les dposa dans un petit coffre, et en
garda toujours la clef  sa ceinture[175]. Hugues Ier, duc de Bourgogne,
et avant lui l'empereur Henri II, auraient bien voulu aussi se faire
moines. Hugues en fut empch par le pape. Henri, entrant dans l'glise
de l'abbaye de Saint-Vanne,  Verdun, s'tait cri avec le Psalmiste:
Voici le repos que j'ai choisi, et mon habitation aux sicles des
sicles! Un religieux l'entendit, et avertit l'abb. Celui-ci appela
l'empereur dans le chapitre des moines, et lui demanda quelle tait son
intention. Je veux, avec la grce de Dieu, rpondit-il en pleurant,
renoncer  l'habit du sicle, revtir le vtre, et ne plus servir que
Dieu avec vos frres.--Voulez-vous donc, reprit l'abb, promettre, selon
notre rgle et  l'exemple de Jsus-Christ, l'obissance jusqu' la
mort?--Je le veux, reprit l'empereur.--Eh bien! je vous reois comme
moine, ds ce jour j'accepte la charge de votre me; et ce que
j'ordonnerai, je veux que vous le fassiez avec la crainte du Seigneur.
Or, je vous ordonne de retourner au gouvernement de l'empire que Dieu
vous a confi, et de veiller de tout votre pouvoir, avec crainte et
tremblement, au salut de tout le royaume[176]. L'empereur, li par son
voeu, obit  regret. Au reste, il tait moine depuis longtemps; il
avait toujours vcu en frre avec sa femme. L'glise l'honore sous le
nom de saint Henri.

[Footnote 175: Guillaume de Jumiges.]

[Footnote 176: _Vie de saint Richard._]

Un autre saint, qu'elle n'a pas canonis, est notre Robert, roi de
France. Robert, dit l'auteur de la Chronique de Saint-Bertin, tait
trs pieux, sage et lettr, passablement philosophe et excellent
musicien. Il composa la prose du Saint-Esprit: _Adsit nobis gratia_; les
rythmes _Judea et Hierusalem, Concede nobis qusumus_, et _Cornelius
centurio_, qu'il offrit, mis en musique et nots, sur l'autel de
Saint-Pierre  Rome, de mme que l'antiphone _Eripe_, et plusieurs
autres belles choses. Il avait pour femme Constance, qui lui demanda un
jour de faire quelque chose en mmoire d'elle; il crivit alors le
rythme _O constantia martyrum_! que la reine,  cause du nom de
Constantia, crut avoir t fait pour elle. Le roi venait  l'glise de
Saint-Denis dans ses habits royaux, et couronn de sa couronne, pour
diriger le choeur  matines,  vpres et  la messe, chanter avec les
moines et les dfier au combat du chant. Aussi, comme il assigeait
certain chteau le jour de Saint-Hippolyte, pour qui il avait une
dvotion particulire, il quitta le sige pour venir  Saint-Denis
diriger le choeur pendant la messe; et tandis qu'il chantait dvotement
avec les moines _Agnus Dei, dona nobis pacem_, les murs du chteau
tombrent subitement, et l'arme du roi en prit possession; ce que
Robert attribua toujours aux mrites de saint Hippolyte[177].

[Footnote 177: Chronique de Sithiu.]

Un jour qu'il revenait de faire sa prire, o il avait, comme
d'habitude, rpandu une pluie de larmes, il trouva sa lance garnie par
sa vaniteuse pouse d'ornements d'argent. Tout en considrant cette
lance, il regardait s'il ne verrait pas dehors quelqu'un  qui cet
argent ft ncessaire; et trouvant un pauvre en haillons, il lui demande
prudemment quelque outil pour ter l'argent. Le pauvre ne savait ce
qu'il en voulait faire; mais le serviteur de Dieu lui dit d'en chercher
au plus vite. Cependant il se livrait  la prire. L'autre revient avec
un outil; le roi et le pauvre s'enferment ensemble, et enlvent l'argent
de la lance, et le roi le met lui-mme de ses saintes mains dans le sac
du pauvre en lui recommandant, selon sa coutume, de bien prendre garde
que sa femme ne le vt. Lorsque la reine vint, elle s'tonna fort de
voir sa lance ainsi dpouille; et Robert jura par plaisanterie le nom
du Seigneur qu'il ne savait comment cela s'tait fait[178].

[Footnote 178: Helgaud.]

Il avait une grande horreur pour le mensonge. Aussi, pour justifier
ceux dont il recevait le serment, aussi bien que lui-mme, il avait fait
faire une chsse de cristal toute entoure d'or, o il eut soin de ne
mettre aucune relique: c'est sur cette chsse qu'il faisait jurer ses
grands, qui n'taient point instruits de sa fraude pieuse. De mme, il
faisait jurer les gens du peuple sur une chsse o il avait mis un oeuf.
Oh! avec quelle exactitude se rapportent  ce saint homme les paroles du
Prophte: Il habitera dans le tabernacle du Trs-Haut, celui qui dit la
vrit selon son coeur, celui dont la langue ne trompe pas, et qui n'a
jamais fait de mal  son prochain[179]!

[Footnote 179: Id.]

La charit de Robert s'tendait  tous les pcheurs. Comme il soupait 
tampes, dans un chteau que Constance venait de lui btir, il ordonna
d'ouvrir la porte  tous les pauvres. L'un d'eux vint se mettre aux
pieds du roi, qui le nourrissait sous la table. Mais le pauvre, ne
s'oubliant pas, lui coupa avec un couteau un ornement d'or de six onces
qui pendait de ses genoux, et s'enfuit au plus vite. Lorsqu'on se leva
de table, la reine vit son seigneur dpouill, et, indigne, se laissa
emporter contre le saint  des paroles violentes: Quel ennemi de Dieu,
bon seigneur, a dshonor votre robe d'or?--Personne, rpondit-il, ne
m'a dshonor; cela tait sans doute plus ncessaire  celui qui l'a
pris qu' moi, et, Dieu aidant, lui profitera.--Un autre voleur lui
coupant la moiti de la frange de son manteau, Robert se retourna, et
lui dit: Va-t'en, va-t'en; contente-toi de ce que tu as pris; un autre
aura besoin du reste. Le voleur s'en alla tout confus.--Mme indulgence
pour ceux qui volaient les choses saintes. Un jour qu'il priait dans sa
chapelle, il vit un clerc nomm Ogger qui montait furtivement  l'autel,
posait un cierge par terre, et emportait le chandelier dans sa robe. Les
clercs se troublent, qui auraient d empcher ce vol. Ils interrogent le
seigneur roi, et il proteste qu'il n'a rien vu. Cela vint aux oreilles
de la reine Constance; enflamme de fureur, elle jure par l'me de son
pre qu'elle fera arracher les yeux aux gardiens, s'ils ne rendent ce
qu'on a vol au trsor du saint et du juste. Ds qu'il le sut, ce
sanctuaire de pit, il appela le larron, et lui dit: Ami Ogger,
va-t'en d'ici, que mon inconstante Constance ne te mange pas. Ce que tu
as te suffit pour arriver au pays de ta naissance. Que le Seigneur soit
avec toi! Il lui donna mme de l'argent pour faire sa route; et quand
il crut le voleur en sret, il dit gaiement aux siens: Pourquoi tant
vous tourmenter  la recherche de ce chandelier? Le Seigneur l'a donn 
son pauvre.--Une autre fois enfin, comme il se relevait la nuit pour
aller  l'glise, il vit deux amants couchs dans un coin; aussitt il
dtacha une fourrure prcieuse qu'il portait au cou, et la jeta sur ces
pcheurs. Puis il alla prier pour eux[180].

[Footnote 180: Helgaud.]

Telle fut la douceur et l'innocence du premier roi captien. Je dis le
premier roi; car son pre, Hugues-Capet[181], se dfia de son droit, et
ne voulut jamais porter la couronne; il lui suffit de porter la chape,
comme abb de Saint-Martin de Tours. C'est sous ce bon Robert que se
passa cette terrible poque de l'an 1000; et il sembla que la colre
divine fut dsarme par cet homme simple, en qui s'tait comme incarne
la paix de Dieu. L'humanit se rassura et espra durer encore un peu;
elle vit, comme zchias, que le Seigneur voulait bien ajouter  ses
jours. Elle se leva de son agonie, se remit  vivre,  travailler, 
btir:  btir d'abord les glises de Dieu. Prs de trois ans aprs
l'an 1000, dit Glaber, dans presque tout l'univers, surtout dans
l'Italie et dans les Gaules, les basiliques des glises furent
renouveles, quoique la plupart fussent encore assez belles pour n'en
avoir nul besoin. Et cependant les peuples chrtiens semblaient
rivaliser  qui lverait les plus magnifiques. On et dit que le monde
se secouait et dpouillait sa vieillesse, pour revtir la robe blanche
des glises[182].

[Footnote 181: _App. 46._]

[Footnote 182: Glaber.]

Et en rcompense il y eut d'innombrables miracles. Des rvlations, des
visions merveilleuses firent partout dcouvrir de saintes reliques,
depuis longtemps enfouies, et caches  tous les yeux: Les saints
vinrent rclamer les honneurs d'une rsurrection sur la terre, et
apparurent aux regards des fidles, qu'ils remplirent de
consolations[183]. Le Seigneur lui-mme descendit sur l'autel; le dogme
de la prsence relle, jusque-l obscur et cach  demi dans l'ombre,
clata dans la croyance des peuples: ce fut comme un flambeau d'immense
posie qui illumina, transfigura l'Occident et le Nord. Tout cela se
trouvait annonc comme par un prsage certain dans la position mme de
la croix du Seigneur quand le Sauveur y tait suspendu sur le Calvaire.
En effet, pendant que l'Orient avec ses peuples froces tait cach
derrire la face du Sauveur, l'Occident, plac devant ses regards,
recevait de ses yeux la lumire de la foi dont il devait tre bientt
rempli. Sa droite toute-puissante, tendue pour le grand oeuvre de
misricorde, montrait le Nord qui allait tre adouci par l'effet de la
parole divine, pendant que sa gauche tombait en partage aux nations
barbares et tumultueuses du Midi[184].

[Footnote 183: Glaber.]

[Footnote 184: Id.]

La lutte de l'Occident et de l'Orient, cette grande ide qui vient de
tomber en paroles enfantines de la bouche ignorante du moine, c'est la
pense de l'avenir et le mouvement de l'humanit. De grands signes
clatent, des multitudes d'hommes s'acheminent dj un  un, et comme
plerins,  Rome, au mont Cassin,  Jrusalem. Le premier pape franais,
Gerbert, proclame dj la croisade; sa belle lettre, o il appelle tous
les princes au nom de la cit sainte[185], prcde d'un sicle les
prdications de Pierre-l'Ermite. Prche alors par un Franais et sous
un pape franais, Urbain II, excute surtout par des Franais, la
grande entreprise commune du moyen ge, celle qui fit de tous les Francs
une nation, elle nous appartiendra, elle rvlera la profonde
sociabilit de la France. Mais il faut encore un sicle, il faut que le
monde s'assoie avant d'agir. En l'an 1000, un politique fonde la
papaut, un saint fonde la royaut: je parle de deux Franais, de
Gerbert et de Robert.

[Footnote 185: _App. 47._]

Ce Gerbert, disent-ils, n'tait pas moins qu'un magicien. Moine 
Aurillac, chass, rfugi  Barcelone, il se dfroque pour aller tudier
les lettres et l'algbre  Cordoue. De l,  Rome; le grand Othon le
fait prcepteur de son fils, de son petit-fils. Puis il professe aux
fameuses coles de Reims; il a pour disciple notre bon roi Robert.
Secrtaire et confident de l'archevque, il le fait dposer, et obtient
sa place par l'influence d'Hugues-Capet. Ce fut une grande chose pour
les Capets d'avoir pour eux un tel homme; s'ils aident  le faire
archevque, il aide  les faire rois.

Oblig de se retirer prs d'Othon III, il devient archevque de Ravenne,
enfin pape. Il juge les grands, il nomme des rois (Hongrie, Pologne),
donne des lois aux rpubliques; il rgne par le pontificat et par la
science. Il prche la croisade; un astrologue a prdit qu'il ne mourra
qu' Jrusalem. Tout va bien; mais un jour qu'il sigeait  Rome dans
une chapelle qu'on appelait Jrusalem, le diable se prsente et rclame
le pape. C'est un march qu'ils ont pass en Espagne chez les musulmans.
Gerbert tudiait alors; trouvant l'tude longue, il se donna au diable
pour abrger. C'est de lui qu'il apprit la merveille des chiffres
arabes, et l'algbre, et l'art de construire une horloge, et l'art de se
faire pape. Et-il pu sans cela? Il s'est donn; donc il est  son
matre. Le diable prouve, et puis l'emporte. _Tu ne savais pas que
j'tais logicien!_[186]

[Footnote 186: Dante, _Inferno_, c. XXVIII:

  Tu non pensavi qu'io loico fossi!

Les deux grands mythes du savant identifi avec le magicien, ce sont,
dans les lgendes du moyen ge, Gerbert et Albert-le-Grand. Ce qui est
remarquable, c'est qu'ici la France ait sur l'Allemagne l'initiative de
deux sicles. En rcompense, le sorcier allemand laisse une plus forte
trace, et ressuscite au quinzime sicle dans Faust, l'inventeur de
l'imprimerie.]

Sauf leur amiti pour cet homme diabolique, il n'y eut dans les premiers
Capets aucune mchancet. Le bon Robert, indulgent et pieux, fut un roi
homme, un roi peuple et moine. Les Capets passaient gnralement pour
une race plbienne, Saxonne d'origine. Leur aeul Robert-le-Fort avait
dfendu le pays contre les Normands; Eudes combattit sans cesse les
empereurs qui soutenaient les derniers Carlovingiens; mais les rois qui
suivent jusqu' Louis-le-Gros n'ont rien de militaire. Les chroniques ne
manquent pas de nous dire,  l'avnement de chacun de ces princes, qu'il
tait fort _chevalereux_; nous voyons cependant qu'ils ne se soutiennent
gure que par le secours des Normands et des vques, surtout celui de
Reims. Vraisemblablement les vques payaient, les Normands combattaient
pour eux. Ces princes, amis des prtres, auxquels ils devaient leur
grandeur, cherchaient sans doute par leur conseil  se rattacher au
pass, et, par de lointaines alliances avec le monde grec,  primer les
Carlovingiens en antiquit. Hugues-Capet demanda pour son fils la main
d'une princesse de Constantinople[187]. Son petit-fils Henri Ier pousa
la fille du czar de Russie, princesse byzantine par une de ses aeules,
qui appartenait  la maison macdonienne. La prtention de cette maison
tait de remonter  Alexandre-le-Grand,  Philippe, et par eux 
Hercule. Le roi de France appela son fils Philippe, et ce nom est rest
jusqu' nous commun parmi les Capets. Ces gnalogies flattaient les
traditions romanesques du moyen ge, qui expliquait  sa manire la
parent relle des races indo-germaniques, en tirant les Francs des
Troyens et les Saxons des Macdoniens, soldats d'Alexandre[188].

[Footnote 187: Lettre de Gerbert.]

[Footnote 188: _App. 48._]

L'lvation de cette dynastie fut, comme nous l'avons dit, l'ouvrage des
prtres, auxquels Hugues-Capet rendit ses nombreuses abbayes; l'ouvrage
aussi du duc de Normandie, Richard-sans-Peur. Celui-ci, trait si mal
dans son enfance par Louis-d'Outre-mer[189], plus d'une fois trahi par
Lothaire, avait de bonnes raisons de har les Carlovingiens.
Hugues-Capet tait son pupille et son beau-frre. Il convenait
d'ailleurs au Normand de se rattacher au parti ecclsiastique et  la
dynastie que ce parti levait; il esprait sans doute y primer par
l'pe. C'tait de mme l'esprance de la maison normande de Blois,
Tours et Chartres; ceux-ci, qui possdaient en outre les tablissements
loigns de Provins, Meaux et Beauvais, descendaient d'un Thibolt,
selon quelques-uns parent de Rollon, mais li avec le roi Eudes, comme
Rollon avec Charles-le-Simple. Thibolt avait pous une soeur d'Eudes,
s'tait fait donner Tours, et avait acquis Chartres du vieux pirate
Hastings[190]. Son fils, Thibault-le-Tricheur, pousa une fille
d'Herbert de Vermandois, l'ennemi des Carlovingiens, et soutint les
Capets contre les empereurs d'Allemagne. Rivaux jaloux des Normands de
Normandie, les Normands de Blois refusrent quelque temps de reconnatre
Hugues-Capet, en haine de ceux qui l'avaient fait roi. Mais il les
apaisa en faisant pouser  son fils, le roi Robert, la fameuse Berthe,
veuve d'Eudes Ier de Blois (fils de Thibault-le-Tricheur). Cette veuve,
hritire du royaume de Bourgogne par le roi Rodolphe, son frre,
pouvait donner aux Capets quelques prtentions sur ce royaume, lgu par
Rodolphe  l'Empire. Aussi, le pape allemand, Grgoire V, crature des
empereurs, saisit-il le prtexte d'une parent loigne pour forcer
Robert de quitter sa femme et l'excommunier sur son refus. On connat
l'histoire ou la fable de l'abandon de Robert, dlaiss de ses
serviteurs, qui jetaient au feu tout ce qu'il avait touch, et la
lgende de Berthe qui accoucha d'un monstre. On voit au portail de
plusieurs cathdrales la statue d'une reine qui a un pied d'oie, et qui
semble dsigner l'pouse de Robert[191].

[Footnote 189: Louis le tenait prisonnier, mais un de ses serviteurs le
sauva en l'emportant dans une botte de fourrage. (Guillaume de
Jumiges.)]

[Footnote 190: Alberic, ad ann. 904.]

[Footnote 191: _App. 49._]

Berthe avait eu du comte de Blois, son premier poux, un fils nomm
Eudes, comme son pre, et surnomm _le Champenois_, parce qu'il ajouta 
ses vastes domaines une partie de la Brie et de la Champagne. Eudes osa
entreprendre une guerre contre l'Empire. Il se mit en possession du
royaume de Bourgogne, auquel il avait droit par sa mre; il soumit tout
jusqu'au Jura, et fut reu dans Vienne. Appel  la fois par la Lorraine
et par l'Italie, qui le voulait pour roi[192], il prtendit relever
l'ancien royaume d'Ostrasie. Il prit Bar, et marcha vers
Aix-la-Chapelle, ou il comptait se faire couronner aux ftes de Nol.
Mais le duc de Lorraine, le comte de Namur, les vques de Lige et de
Metz, tous les grands du pays vinrent  sa rencontre et le dfirent. Tu
en fuyant, il ne put tre reconnu que par sa femme, qui retrouva sur son
corps un signe cach[193] (1037).

[Footnote 192: Glaber.]

[Footnote 193: Id. C'est l'Histoire d'Harold reconnu par sa matresse
dith. Elle se reproduit  la mort de Charles-le-Tmraire.]

Ses tats, diviss ds lors en comts de Blois et de Champagne,
cessrent de composer une puissance redoutable. Famille plus aimable que
guerrire, potes, plerins, croiss, les comtes de Blois et Champagne
n'eurent ni l'esprit de suite ni la tnacit de leurs rivaux de
Normandie et d'Anjou.

La maison d'Anjou n'tait ni normande comme celles de Blois et de
Normandie, ni saxonne comme les Capets, mais indigne. Elle dsignait
comme son premier auteur un Breton de Rennes, Tortulf, le fort
chasseur[194]. Son fils se mit au service de Charles-le-Chauve, et
combattit vaillamment les Normands; il eut en rcompense quelques terres
dans le Gtinais, et la fille du duc de Bourgogne. Ingelger, petit-fils
de Tortulf, et les deux Foulques, qui vinrent ensuite, furent
d'implacables ennemis des Normands de Blois et de Normandie, aussi bien
que des Bretons, disputant aux premiers et aux seconds la Touraine et le
Maine; aux troisimes ce qui s'tend d'Angers  Nantes. Plus unis et
plus disciplinables que les Bretons; plus vaillants que les Poitevins et
Aquitains, les Angevins remportrent au midi de grands avantages,
s'tendirent de l'autre ct de la Loire, et poussrent jusqu' Saintes.
Ils succdrent  la prpondrance qu'avaient eue un instant les comtes
de Blois et de Champagne. Quand le roi Robert fut oblig de quitter
Berthe, veuve et mre de ces comtes, l'Angevin Foulques Nerra lui fit
pouser sa nice Constance, fille du comte de Toulouse[195]. Le frre de
Foulques, Bouchard, tait dj comte de Paris, et possdait les chteaux
importants de Melun et de Corbeil; le fils de Bouchard devint vque de
Paris. Ainsi le bon Robert, dans la main des Angevins, docile  sa femme
Constance et  son oncle Bouchard, put  son aise composer des hymnes et
vaquer au lutrin. Hugues de Beauvais, un de ses serviteurs, qui essaya
de rappeler Berthe, fut tu impunment sous ses yeux. Beauvais
appartenait aux comtes de Blois, dont Berthe tait la veuve et la mre.
L'vque de Chartres, Fulbert, crivit  Foulques une lettre o il le
dsignait comme auteur de ce crime. Foulques, dj fort mal avec
l'glise pour les biens, qu'il lui enlevait chaque jour, partit pour
Rome avec une forte somme d'argent, acheta l'absolution du pape, ft un
plerinage  Jrusalem, et btit au retour l'abbaye de Beaulieu prs
Loches: un lgat la consacra, au refus des vques. Toute la vie de ce
mchant homme fut une alternative de victoires signales, de crimes et
de plerinages; il alla trois fois  la terre sainte. La dernire fois,
il revint  pied et mourut de fatigue  Metz. De ses deux femmes, il
avait relgu l'une  Jrusalem et brl l'autre comme adultre. Mais il
fonda une foule de monastres (Beaulieu, Saint-Nicolas d'Angers, etc.),
btit force chteaux (Montrichard, Montbazon, Mirebeau,
Chteau-Gonthier). On montre encore  Angers sa noire TOUR DU DIABLE.
C'est le vrai fondateur de la puissance des comtes d'Anjou. Son fils,
Geoffroy Martel, dfit et tua le comte de Poitiers, prit celui de Blois
et exigea la Touraine pour ranon. Il gouvernait aussi le Maine comme
tuteur du jeune comte. Malgr ses discordes intrieures, la maison
d'Anjou finit par prvaloir sur celles de Blois et Champagne. Toutes
deux se lirent par mariage aux Normands conqurants de l'Angleterre.
Mais les comtes de Blois n'occuprent le trne d'Angleterre qu'un
instant, tandis que les Angevins le gardrent du douzime au treizime
sicle, sous le nom de _Plantagenets_[196], y joignirent quelque temps
tout notre littoral de la Flandre aux Pyrnes, et faillirent y joindre
la France.

[Footnote 194: Voy. tome I, p. 323, et _App. 186._]

[Footnote 195: Raoul Glaber se plaint de ce que la nouvelle reine attire
 la cour une foule d'Aquitains et d'Auvergnats, pleins de frivolit,
bizarres d'habits comme de moeurs, rass comme des histrions, sans foi
ni loi. _App. 50._]

[Footnote 196: Ce nom est expressif pour qui a vu la Loire.]

L'le-de-France et le roi, que les Angevins avaient eus quelque
temps dans leurs mains, leur chapprent de bonne heure. Ds l'an
1012, nous voyons l'Angevin Bouchard se retirer  l'abbaye de
Saint-Maur-des-Fosss, et laisser Corbeil aux Normands. Ceux-ci
dominent alors sous le nom du roi Robert, et essayent de lui donner
la Bourgogne. Ce qui les et rendus matres de tout le cours de la
Seine. Le pauvre Robert qu'ils tenaient avec eux, voyant contre lui
les vques et les abbs de Bourgogne, leur demandait pardon de leur
faire la guerre[197]. La liaison tait ancienne entre les Capets et
les ducs de Bourgogne. Le premier duc, Richard-le-Justicier, pre de
Boson, roi de Bourgogne cisjurane, eut pour fils Raoul, qui fit roi
de France le duc Robert en l'an 922, et le fut ensuite lui-mme;
puis un gendre de Richard fit passer le duch de Bourgogne  deux
frres de Hugues-Capet. Le dernier de ces deux frres adopta le fils
de sa femme, Otto-Guillaume, Lombard par son pre, mais Bourguignon
par sa mre. Cet Otto-Guillaume, fondateur de la maison de
Franche-Comt, attaqu par les Normands et Robert, menac d'un autre
ct par l'empereur, qui rclamait le royaume de Bourgogne, fut
oblig de renoncer au titre de duch. Je dis au titre, car les
seigneurs taient si puissants dans ce pays que la dignit ducale
n'tait gure alors qu'un vain nom. Le fils cadet de Robert, nomm
comme lui, fut le premier duc captien de Bourgogne (1032). On sait
que cette maison donna des rois au Portugal, comme celle de
Franche-Comt  la Castille.

[Footnote 197: Il allait entreprendre le sige du couvent de
Saint-Germain-d'Auxerre, lorsqu'un brouillard pais s'leva de la
rivire; le roi crut que saint Germain venait le combattre en personne,
et toute l'arme prit la fuite. (Glaber.)]

 l'poque o les Angevins gouvernaient les Captiens, sous Hugues-Capet
et Robert, ils semblent avoir essay de se servir d'eux contre le
Poitou, comme les Normands s'en servirent ensuite contre la Bourgogne.
Mais, malgr ce que l'on nous conte d'une prtendue victoire
d'Hugues-Capet sur le comte de Poitou, le Midi resta fort indpendant du
Nord. C'est mme plutt le Midi qui exera quelque influence sur les
moeurs et le gouvernement de la France septentrionale. Constance, fille
du comte de Toulouse, nice de celui d'Anjou, rgna, comme on a vu, sous
Robert. Pour prolonger cette domination aprs la mort de son mari
(1031), elle voulait lever au trne son second fils Robert, au
prjudice de l'an, Henri; mais l'glise se dclara pour l'an. Les
vques de Reims, Laon, Soissons, Amiens, Noyon, Beauvais, Chlons,
Troyes et Langres assistrent  son sacre, ainsi que les comtes de
Champagne et de Poitou. Le duc des Normands le prit sous sa protection,
et fora Robert de se contenter du duch de Bourgogne. C'est la tige de
cette premire maison de Bourgogne qui fonda le royaume de Portugal.
Toutefois le Normand ne donna la royaut  Henri qu'affaiblie et
dsarme pour ainsi dire. Il se fit cder le Vexin, et se trouva ainsi
tabli  six lieues de Paris. Henri essaya en vain d'chapper  cette
servitude et de reprendre le Vexin,  la faveur des rvoltes qui eurent
lieu contre le nouveau duc de Normandie, Guillaume-le-Btard. Ce
Guillaume, dont nous parlerons tout au long dans le chapitre suivant,
battit ses barons et battit le roi. Ce fut peut-tre le salut de
celui-ci, que le duc ait tourn contre l'Angleterre ses armes et sa
politique.

Henri et son fils, Philippe Ier (1031-1108), restrent spectateurs
inertes et impuissants des grands vnements qui bouleversrent l'Europe
sous leur rgne. Ils ne prirent part ni aux croisades normandes de
Naples et d'Angleterre, ni  la croisade europenne de Jrusalem, ni 
la lutte des papes et des empereurs; ils laissrent tranquillement
l'empereur Henri III tablir sa suprmatie en Europe, et refusrent de
seconder les comtes de Flandre, Hollande, Brabant et Lorraine, dans la
grande guerre des Pays-Bas contre l'Empire. La royaut franaise n'est
gure encore qu'une esprance, un titre, un droit. La France fodale,
qui doit s'absorber en elle, a jusqu'ici un mouvement tout excentrique.
Qui veut suivre ce mouvement, il faut qu'il dtourne les yeux du centre
encore impuissant, qu'il assiste  la grande lutte de l'Empire et du
Sacerdoce, qu'il suive les Normands en Sicile, en Angleterre, sous le
drapeau de l'glise, qu'enfin il s'achemine  la terre sainte avec toute
la France. Alors il sera temps de revenir aux Capets, et de voir
comment l'glise les prit pour instruments  la place des Normands, trop
indociles; comment elle ft leur fortune, et les leva si haut qu'ils
furent en tat de l'abaisser elle-mme.




CHAPITRE II

     Onzime sicle.--Grgoire VII.--Alliance des Normands et de
     l'glise.--Conqute des Deux-Siciles et de l'Angleterre.


Ce n'est pas sans raison que les papes ont appel la France la fille
ane de l'glise. C'est par elle qu'ils ont partout combattu
l'opposition politique et religieuse au moyen ge. Ds le onzime
sicle,  l'poque o la royaut captienne, faible et inerte, ne peut
les seconder encore, l'pe des Franais de Normandie repousse
l'empereur des murs de Rome, chasse les Grecs et les Sarrasins d'Italie
et de Sicile, assujettit les Saxons dissidents de l'Angleterre. Et
lorsque les papes parviennent  entraner l'Europe  la croisade, la
France a la part principale dans cet vnement, qui contribue si
puissamment  leur grandeur, et les arme d'une si grande force dans la
lutte du Sacerdoce et de l'Empire.

       *       *       *       *       *

Au onzime sicle, la querelle est entre le Saint-Pontificat romain,
et le Saint-Empire romain. L'Allemagne, qui a renvers Rome par
l'invasion des barbares, prend son nom pour lui succder; non
seulement elle veut lui succder dans la domination temporelle (dj
tous les rois reconnaissent la suprmatie de l'empereur), mais elle
affecte encore une suprmatie morale; elle s'intitule le
_Saint-Empire_; hors de l'Empire, point d'ordre ni de saintet. De
mme que l-haut les puissances clestes, trnes, dominations,
archanges, relvent les unes des autres; de mme l'empereur a droit
sur les rois, les rois sur les ducs, ceux-ci sur les margraves et
les barons. Voil une prtention superbe, mais en mme temps une
ide bien fconde dans l'avenir. Une socit sculire prend le
titre de socit sainte, et prtend rflchir dans la vie civile
l'ordre cleste et la hirarchie divine, mettre le ciel sur la
terre. L'empereur tient le globe dans sa main aux jours de
crmonie; son chancelier appelle les autres souverains les _rois
provinciaux_[198], ses jurisconsultes le dclarent la _loi
vivante_[199]; il prtend tablir sur la terre une sorte de paix
perptuelle, et substituer un tat lgal  l'tat de nature qui
existe encore entre les nations.

[Footnote 198: C'est ainsi que le chancelier de l'Empire qualifia tous
les rois dans une dite solennelle, sous Frdric-Barberousse: _Reges
provinciales._]

[Footnote 199: Imperator est _animata lex_ in terris.]

Maintenant, en a-t-il le droit, de faire cette grande chose? En est-il
digne, ce prince fodal, ce barbare de Franconie ou de Souabe? Lui
appartient-il d'tre, sur la terre, l'instrument d'une si grande
rvolution? Cet idal de calme et d'ordre, que le genre humain poursuit
depuis si longtemps, est-ce bien l'empereur d'Allemagne qui va le
donner, ou bien serait-il ajourn  la fin du monde,  la consommation
des temps?

Ils disent que leur grand empereur Frdric-Barberousse n'est pas mort;
il dort seulement. C'est dans un vieux chteau dsert, sur une montagne.
Un berger l'y a vu, ayant pntr  travers les ronces et les
broussailles; il tait dans son armure de fer, accoud sur une table de
pierre, et sans doute il y avait longtemps, car sa barbe avait cr
autour de la table et l'avait embrasse neuf fois. L'empereur, soulevant
 peine sa tte appesantie, dit seulement au berger: Les corbeaux
volent-ils encore autour de la montagne?--Oui, encore.--Ah! bon, je puis
me rendormir.

Qu'il dorme, ce n'est ni  lui, ni aux rois, ni aux empereurs, ni au
Saint-Empire du moyen ge, ni  la Sainte-Alliance des temps modernes
qu'il appartient de raliser l'idal du genre humain: la paix sous la
loi, la rconciliation dfinitive des nations.

Sans doute, c'tait un noble monde que ce monde fodal qui s'endort avec
la maison de Souabe; on ne peut le traverser, mme aprs la Grce et
Rome, sans lui jeter un regard et un regret. Il y avait l des
compagnons bien fidles, bien loyalement dvous  leur seigneur et  la
dame de leur seigneur; joyeux  sa table et  son foyer, tout aussi
joyeux quand il fallait passer avec lui les dfils des Alpes, ou le
suivre  Jrusalem et jusqu'au dsert de la mer Morte; de pieuses et
candides mes d'hommes sous la cuirasse d'acier. Et ces magnanimes
empereurs de la maison de Souabe, cette race de potes et de parfaits
chevaliers, avaient-ils si grand tort de prtendre  l'empire du monde?
Leurs ennemis les admiraient en les combattant. On les reconnaissait
partout  leur beaut. Ceux qui cherchaient Enzio, le fils fugitif de
Frdric II, le dcouvrirent sur la vue d'une boucle de ses cheveux. Ah!
disaient-ils, il n'y a dans le monde que le roi Enzio qui ait de si
beaux cheveux blonds[200]. Ces beaux cheveux blonds, et ces posies, et
ce grand courage, tout cela ne servit de rien. Le frre de saint Louis
n'en fit pas moins couper la tte au pauvre jeune Conradin, et la maison
de France succda  la prpondrance des empereurs.

[Footnote 200: Une jeune fille vint le consoler dans sa prison; ils
eurent un fils qui s'appela _Bentivoglio_ (_je te veux du bien_). C'est,
selon la tradition, la tige de l'illustre famille de ce nom.]

L'empereur doit prir, l'Empire doit prir, et le monde fodal, dont il
est le centre et la haute expression. Il y a en ce monde-l quelque
chose qui le condamne et le voue  la ruine; c'est son matrialisme
profond. L'homme s'est attach  la terre, il a pris racine dans le
rocher o s'lve sa tour. _Nulle terre sans seigneur_, nul seigneur
sans terre. L'homme appartient  un lieu; il est jug selon qu'on peut
dire qu'il est de _haut_ ou de _bas lieu_. Le voil localis, immobile,
fix sous la masse de son pesant chteau, de sa pesante armure.

La terre, c'est l'homme;  elle appartient la vritable personnalit.
Comme personne, elle est indivisible; elle doit rester une et passer 
l'an. Personne immortelle, indiffrente, impitoyable, elle ne connat
point la nature ni l'humanit. L'an possdera seul; que dis-je? c'est
lui qui est possd: les usages de sa terre le dominent, ce fier baron;
sa terre le gouverne, lui impose ses devoirs; selon la forte expression
du moyen ge, il faut _qu'il serve son fief_.

Le fils aura tout, le fils an. La fille n'a rien  demander;
n'est-elle pas dote du petit chapeau de roses et du baiser de sa
mre[201]? Les puns, oh! leur hritage est vaste! Ils n'ont pas moins
que toutes les grandes routes, et par-dessus, toute la vote du ciel.
Leur lit, c'est le seuil de la maison paternelle; ils pourront de l,
les soirs d'hiver, grelottants et affams, voir leur an seul au foyer
o ils s'assirent eux aussi dans le bon temps de leur enfance, et
peut-tre leur fera-t-il jeter quelques morceaux, nonobstant le
grognement de ses chiens. Doucement, mes dogues, ce sont mes frres; il
faut bien qu'ils aient quelque chose aussi.

[Footnote 201: Par exemple dans les anciennes Coutumes de Normandie.]

Je conseille aux puns de se tenir contents, et de ne pas risquer de
s'tablir sous un autre seigneur: de pauvres, ils pourraient bien
devenir serfs. Au bout d'un an de sjour, ils lui appartiendraient corps
et biens. _Bonne aubaine_ pour lui; ils deviendraient ses _cubains;_
autant presque vaudrait dire ses _serfs_, ses _juifs_. Tout malheureux
qui cherche asile, tout vaisseau qui brise au rivage, appartient au
seigneur; il a l'_aubaine_ et le _bris_.

Il n'est qu'un asile sr, l'glise. C'est l que se rfugient les cadets
des grandes maisons. L'glise, impuissante pour repousser les barbares,
a t oblige de laisser la force  la fodalit; elle devient elle-mme
peu  peu toute fodale. Les chevaliers restent chevaliers sous l'habit
de prtres. Ds Charlemagne, les vques s'indignent qu'on leur prsente
la pacifique mule, et qu'on veuille les aider  monter. C'est un
destrier qu'il leur faut, et ils s'lancent d'eux-mmes[202]. Ils
chevauchent, ils chassent, ils combattent, ils bnissent  coups de
sabre, et _imposent avec la masse d'armes de lourdes pnitences_. C'est
une oraison funbre d'vque: _bon clerc et brave soldat._  la bataille
d'Hastings, un abb saxon amne douze moines, et tous les treize se font
tuer. Les vques d'Allemagne dposent un des leurs, comme pacifique et
_peu vaillant_[203]. Les vques deviennent barons, et les barons
vques. Tout pre prvoyant mnage  ses cadets un vch, une abbaye;
ils font lire par leurs serfs leurs petits enfants aux plus grands
siges ecclsiastiques. Un archevque de six ans monte sur une table,
balbutie deux mots de catchisme[204], il est lu; il prend charge
d'mes, il gouverne une province ecclsiastique. Le pre vend en son nom
les bnfices, reoit les dmes, le prix des messes, sauf  n'en pas
faire dire. Il fait confesser ses vassaux, les fait tester, lguer, bon
gr, mal gr, et recueille. Il frappe le peuple des deux glaives; tour 
tour il combat, il excommunie, il tue, damne  son choix.

[Footnote 202: Moine de Saint-Gall. Un jeune clerc venait d'tre nomm
par Charlemagne  un vch. Comme il s'en allait tout joyeux, ses
serviteurs considrant la gravit piscopale, lui amenrent sa monture
prs d'un perron; mais lui, indign, et croyant qu'on le prenait pour
infirme, s'lana  cheval si lestement, qu'il faillit passer de l'autre
ct. Le roi le vit par le treillage du palais, et le fit appeler
aussitt: Ami, lui dit-il, tu es vif et lger, fort leste et fort
agile. Or, tu sais combien de guerres troublent la srnit de notre
Empire; j'ai besoin d'un tel clerc dans mon cortge ordinaire, sois donc
le compagnon de tous nos travaux. _App. 51._]

[Footnote 203: C'tait Christian, archevque de Mayence; il eut beau
citer ces mots de l'vangile: _Mets ton pe au fourreau_; on obtint du
pape sa dposition.]

[Footnote 204: Atto de Verceil.]

Il ne manquait qu'une chose  ce systme. C'est que ces nobles et
vaillants prtres n'achetassent plus la jouissance des biens de l'glise
par les abstinences du clibat[205]; qu'ils eussent la splendeur
sacerdotale, la dignit des saints, et, de plus, les consolations du
mariage; qu'ils levassent autour d'eux des fourmilires de petits
prtres; qu'ils gayassent du vin de l'autel leurs repas de famille, et
que du pain sacr ils gorgeassent leurs petits. Douce et sainte
esprance! ils grandiront ces petits, s'il plat  Dieu! ils succderont
tout naturellement aux abbayes, aux vchs de leur pre. Il serait dur
de les ter de ces palais, de ces glises: l'glise elle leur
appartient; c'est leur fief,  eux. Ainsi l'hrdit succde 
l'lection, la naissance au mrite. L'glise imite la fodalit et la
dpasse; plus d'une fois elle fit part aux filles, une fille eut en dot
un vch[206]. La femme du prtre marche prs de lui  l'autel; celle
de l'vque dispute le pas  l'pouse du comte.

[Footnote 205: _App. 52._]

[Footnote 206: Il y avait en Bretagne quatre vques maris: ceux de
Quimper, Vannes, Rennes et Nantes; leurs enfants devenaient prtres et
vques; celui de Dol pillait son glise pour doter ses filles. (Lettres
du clerg de Noyon, 1079, et de Cambrai, 1076, conserves par
Mabillon.)--Les clercs se plaignaient comme d'une injustice de ce qu'on
refusait l'ordination  leurs enfants. Ils donnaient mme leurs
bnfices en dot  leurs filles (au neuvime sicle). Leurs femmes
prenaient publiquement la qualit de prtresses.]

C'tait fait du christianisme[207], si l'glise se matrialisait dans
l'hrdit fodale. Le sel de la terre s'vanouissait, et tout tait
dit. Ds lors plus de force intrieure, ni d'lan au ciel. Jamais une
telle glise n'aurait soulev la vote du choeur de Cologne, ni la
flche de Strasbourg; elle n'aurait enfant ni l'me de saint Bernard,
ni le pntrant gnie de saint Thomas:  de tels hommes, il faut le
recueillement solitaire. Ds lors, point de croisade. Pour avoir droit
d'attaquer l'Asie, il faut que l'Europe dompte la sensualit asiatique,
qu'elle devienne plus Europe, plus pure, plus chrtienne.

[Footnote 207: Quand je parle du christianisme, j'entends toujours
l'humanit pendant les ges chrtiens. Elle les a traverss et dpasss.
(1860.)]

L'glise en pril se contracta pour vivre encore. La vie se concentra au
coeur. Le monde, depuis la tempte de l'invasion barbare, s'tait
rfugi dans l'glise et l'avait souille; l'glise se rfugia dans les
moines, c'est--dire dans sa partie la plus svre et la plus mystique;
disons encore, la plus dmocratique alors; cette vie d'abstinences tait
moins recherche des nobles. Les clotres se peuplaient de fils de
serfs[208]. En face de cette glise splendide et orgueilleuse, qui se
parait d'un faste aristocratique, se dressa l'autre, pauvre, sombre,
solitaire, l'glise des souffrances contre celle des jouissances. Elle
la jugea, la condamna, la purifia, lui donna l'unit.  l'aristocratie
piscopale succda la monarchie pontificale: l'glise s'incarna dans un
moine.

[Footnote 208: _App. 53._]

Le rformateur, comme le fondateur, tait fils d'un charpentier. C'tait
un moine de Cluny, un Italien, n  Saona; il appartenait  cette
potique et positive Toscane qui a produit Dante et Machiavel. Cet
ennemi de l'Allemagne portait le nom germanique d'Hildebrand.

Lorsqu'il tait encore  Cluny, le pape Lon IX, parent de l'empereur,
et nomm par lui, passa par ce monastre; et telle tait l'autorit
religieuse du moine, qu'il dcida le pape  se rendre  Rome pieds nus,
et comme plerin,  renoncer  la nomination impriale pour se soumettre
 l'lection du peuple. C'tait le troisime pape que l'empereur
nommait, et il semblait  peine que l'on pt s'en plaindre; ces papes
allemands taient exemplaires. Leur nomination avait fait cesser les
pouvantables scandales de Rome, quand deux femmes donnaient tour  tour
la papaut  leurs amants; quand le fils d'un juif, quand un enfant de
douze ans fut mis  la tte de la chrtient. Toutefois, c'tait
peut-tre encore pis que le pape ft nomm par l'empereur, et que les
deux pouvoirs se trouvassent ainsi runis. Il devait arriver, comme 
Bagdad, comme au Japon, que la puissance spirituelle ft anantie: la
vie, c'est la lutte et l'quilibre des forces; l'unit, l'identit,
c'est la mort.

Pour que l'glise chappt  la domination des laques, il fallait
qu'elle cesst d'tre laque elle-mme, qu'elle recouvrt sa force par
la vertu de l'abstinence et des sacrifices, qu'elle se plonget dans les
froides eaux du Styx, qu'elle se trempt dans la chastet. C'est par l
que commena le moine. Dj sous les deux papes qui le prcdrent au
pontificat, il fit dclarer qu'un prtre mari n'tait plus prtre.
L-dessus grande rumeur; ils s'crivent, ils se liguent, enhardis par
leur nombre, ils dclarent hautement qu'ils veulent garder leurs femmes.
Nous quitterons plutt, dirent-ils, nos vchs, nos abbayes, nos cures;
qu'il garde ses bnfices. Le rformateur ne recula pas; le fils du
charpentier n'hsita pas  lcher le peuple contre les prtres. Partout
la multitude se dclara contre les pasteurs maris, et les arracha de
l'autel. Le peuple une fois dbrid, un brutal instinct de nivellement
lui fit prendre plaisir  outrager ce qu'il avait ador,  fouler aux
pieds ceux dont il baisait les pieds,  dchirer l'aube et briser la
mitre. Ils furent battus, soufflets, mutils dans leurs cathdrales; on
but leur vin consacr, on dispersa leurs hosties. Les moines poussaient,
prchaient; un hardi mysticisme s'infiltrait dans le peuple; il
s'habituait  mpriser la forme,  la briser comme pour en dgager
l'esprit. Cette puration rvolutionnaire de l'glise lui communiqua un
immense branlement. Les moyens furent atroces. Le moine Dunstan avait
fait mutiler la femme ou concubine du roi d'Angleterre. Pietro Damiani,
l'anachorte farouche, courut l'Italie au milieu des menaces et des
maldictions, sans souci de sa vie, dvoilant avec un pieux cynisme la
turpitude de l'glise[209]. C'tait dsigner les prtres maris  la
mort. Le thologien Manegold enseigna que les adversaires de la rforme
taient tuables sans difficult. Grgoire VII lui-mme approuva la
mutilation d'un moine rvolt[210]. L'glise, arme d'une puret
farouche, ressembla aux vierges sanguinaires de la Gaule druidique et de
la Tauride.

[Footnote 209: Damiani: Lorsqu' Lodi les boeufs gras de l'glise
m'entourrent, lorsque beaucoup de veaux rebelles grincrent des dents,
comme s'ils eussent voulu me cracher tout leur fiel au visage, ils se
fondrent sur le canon d'un concile tenu  Tribur, qui permettait le
mariage aux prtres; mais je leur rpondis: Peu m'importe votre concile;
je regarde comme nuls et non avenus tous les conciles qui ne s'accordent
pas avec les dcisions des vques de Rome. Ailleurs, s'adressant aux
femmes des clercs, il leur dit: C'est  vous que je m'adresse,
sductrices des clercs, amorce de Satan, cume du Paradis, poison des
mes, glaive des coeurs, huppes, chouettes, louves, sangsues
insatiables, etc.]

[Footnote 210: Il dclara qu'il tait satisfait de la conduite de
l'abb, et peu de temps aprs le fit vque.]

Il y eut alors dans le monde une chose trange. De mme que le moyen ge
repoussait les Juifs et les souffletait comme meurtriers de
Jsus-Christ, la femme fut honnie comme meurtrire du genre humain: la
pauvre ve paya encore pour la pomme. On vit en elle la Pandore qui
avait lch les maux sur la terre. Les docteurs enseignrent que le
monde tait assez peupl, et dclarrent que le mariage tait un pch,
tout au moins un pch vniel[211].

[Footnote 211: Ce fut toutefois, je pense, Pierre Lombard, qui vivait un
peu plus tard.]

Ainsi s'accomplit cette violente rforme de l'glise: elle se rdima de
la chair en la maudissant. C'est alors qu'elle attaqua l'Empire. Alors,
dans la fiert sauvage de sa virginit, ayant repris sa vertu et sa
force, elle interrogea le sicle, et le somma de lui rendre la primatie
qui lui tait due. L'adultre et la simonie du roi de France[212],
l'isolement schismatique de l'glise d'Angleterre, la monarchie fodale
elle-mme personnifie dans l'empereur, furent appels  rendre compte.
Cette terre, que l'empereur ose infoder aux vques, de qui la
tient-il, si ce n'est de Dieu? De quel droit la matire entend-elle
dominer l'esprit? La vertu a dompt la la nature; il faut que l'idal
commande au rel, l'intelligence  la force, l'lection  l'hrdit.
Dieu a mis au ciel deux grands luminaires, le soleil, et la lune qui
emprunte sa lumire au soleil; sur la terre, il y a le pape, et
l'empereur qui est le reflet du pape[213]; simple reflet, ombre ple,
qu'il reconnaisse ce qu'il est. Alors, le monde revenant  l'ordre
vritable, Dieu rgnera, et le vicaire de Dieu: il y aura hirarchie
selon l'esprit et la saintet. L'lection lvera le plus digne. Le pape
mnera le monde chrtien  Jrusalem, et sur le tombeau dlivr du
Christ son vicaire recevra le serment de l'empereur, et l'hommage des
rois.

[Footnote 212: _App. 54._]

[Footnote 213: _App. 55._]

Ainsi se dtermina dans l'glise, sous la forme du pontificat et de
l'empire, la lutte de la loi et de la nature. L'empereur, c'tait le
fougueux Henri IV, aussi emport dans la nature que Grgoire VII fut dur
dans la loi. Les forces semblaient d'abord bien ingales. Henri III
avait lgu  son fils de vastes tats patrimoniaux; la toute-puissance
fodale en Allemagne, une immense influence en Italie, et la prtention
de faire les papes. Hildebrand n'avait pas mme Rome: il n'avait rien,
et il avait tout. C'est la vraie nature de l'esprit de n'occuper aucun
lieu. Chass partout et triomphant, il n'eut pas une pierre  mettre
sous sa tte, et dit en mourant ces paroles: J'ai suivi la justice et
fui l'iniquit; voil pourquoi je meurs dans l'exil[214] (1073-86.)

[Footnote 214: Il crivait  l'abb de Cluny: Ma douleur et ma
dsolation sont au comble lorsque je vois l'glise d'Orient spare par
la fourbe du diable de la foi catholique; et si je tourne mes regards
vers l'Occident, vers le Midi ou vers le Nord, je n'y trouve presque
plus d'vques qui le soient lgitimement, soit par leur conduite dans
l'piscopat, soit par la manire dont ils y sont parvenus. Ils
gouvernent leurs troupeaux, non pour l'amour de Jsus, mais par une
ambition toute profane, et parmi les princes sculiers je n'en trouve
aucun qui prfrt l'honneur de Dieu au sien propre, et la justice  son
intrt. Les Romains, les Lombards et les Normands, parmi lesquels je
vis, seront bientt (et je le leur dis souvent) plus excrables que les
juifs et les paens. Et lorsque mes regards se reportent sur moi-mme,
je vois que ma vaste entreprise est au-dessus de mes forces; de sorte
que je dois perdre toute esprance d'assurer jamais le salut de
l'glise, si la misricorde de Jsus-Christ ne vient  mon secours; car
si je n'esprais une meilleure vie, et si ce n'tait pour le salut de la
sainte glise, j'en prends Dieu  tmoin, je ne resterais plus  Rome,
o je vis dj depuis vingt ans malgr moi. Je suis donc comme frapp de
mille foudres, comme un homme qui souffre d'une douleur qui se
renouvelle sans cesse, et dont toutes les esprances ne sont
malheureusement que trop loignes.]

On a accus l'obstination des deux partis; et l'on n'a pas vu que ce
n'tait pas l une lutte d'hommes. Les hommes essayrent de se
rapprocher, et ne purent jamais. Lorsque Henri IV resta trois jours en
chemise sur la neige dans les cours du chteau de Canossa[215], il
fallut bien que le pape l'admt. Des deux cts on voulait la paix.
Grgoire communia avec son ennemi, demandant la mort s'il tait
coupable, et appelant le jugement de Dieu. Dieu ne dcida pas. Le
jugement, comme la rconciliation tait impossible. Rien ne rconciliera
l'esprit et la matire, la chair et l'esprit, la loi et la nature.

[Footnote 215: Gregor. cp.--Il se jeta aux pieds du pape, les bras
tendus en croix, et demanda pardon.--C'tait la premire fois, dit
Otton de Freysingen, qu'un pape avait os excommunier un empereur. J'ai
beau lire et relire nos histoires, je n'en trouve pas un exemple.]

La nature fut vaincue, mais d'une faon dnature. Ce fut le fils
d'Henri IV qui excuta l'arrt de l'glise. Quand le pauvre vieil
empereur fut saisi  l'entrevue de Mayence, et que les vques qui
taient rests purs de simonie lui arrachrent la couronne et les
vtements royaux[216], il supplia avec larmes ce fils qu'il aimait
encore, de s'abstenir de ces violences parricides dans l'intrt de son
salut ternel. Dpouill, abandonn, en proie au froid et  la faim, il
vint  Spire,  l'glise mme de la Vierge qu'il avait btie, demander 
tre nourri comme clerc; il allguait qu'il savait lire et qu'il
pourrait chanter au lutrin. Il n'obtint pas cette faveur. La terre mme
fut refuse  son corps; il resta cinq ans sans spulture dans une cave
de Lige.

[Footnote 216: Il crivit au roi de France, en 1106: Sitt que je le
vis, touch jusqu'au fond du coeur, de douleur autant que d'affection
paternelle, je me jetai  ses pieds, le suppliant, le conjurant au nom
de son Dieu, de sa foi, du salut de son me, lors mme que mes pchs
auraient mrit que je fusse puni par la main de Dieu, de s'abstenir,
lui du moins, de souiller,  mon occasion, son me, son honneur et son
nom; car jamais aucune sanction, aucune loi divine, n'tablit les fils
vengeurs des fautes de leurs pres. (Sigebert de Gembloux.)]

Dans cette lutte terrible que le saint-sige poursuivit dans toute
l'Europe, il eut deux auxiliaires, deux instruments temporels: d'abord
la fameuse comtesse Mathilde, si puissante en Italie, la fidle amie de
Grgoire VII. Cette princesse, Franaise d'origine, avait grandi dans
l'exil et sous la perscution des Allemands. Elle tait allie  la
famille de Godefroi de Bouillon. Mais Godefroi tait pour Henri IV. Il
portait le drapeau de l'Empire  la bataille o fut tu Rodolphe, le
rival d'Henri, et c'est Godefroi qui le tua. Mathilde au contraire ne
connut pas d'autre drapeau que celui de l'glise. Elle rhabilitait la
femme aux yeux du monde. Pure et courageuse comme Grgoire lui-mme,
cette femme hroque faisait la grce et la force de son parti. Elle
soutenait le pape, combattait l'empereur et intercdait pour lui[217].

[Footnote 217:  l'entrevue de Canossa.]

Aprs cette princesse franaise, les meilleurs soutiens du pape taient
nos Normands de Naples et d'Angleterre. Longtemps avant la croisade de
Jrusalem, ce peuple aventureux faisait la croisade par toute l'Europe.
Il est curieux d'examiner comment ces pieux brigands devinrent les
soldats du saint-sige.

J'ai parl ailleurs de l'origine des Normands. C'tait un peuple mixte,
o l'lment neustrien dominait de beaucoup l'lment scandinave. Sans
doute  les voir sur la tapisserie de Bayeux avec leurs armures en forme
d'cailles, avec leurs casques pointus et leurs nazaires[218], on serait
tent de croire que ces poissons de fer sont les descendants lgitimes
et purs des vieux pirates du Nord. Cependant ils parlaient franais ds
la troisime gnration, et n'avaient plus alors parmi eux personne qui
entendt le danois; ils taient obligs d'envoyer leurs enfants
l'apprendre chez les Saxons de Bayeux[219]. Les noms de ceux qui suivent
Guillaume-le-Btard, sont purement franais[220]. Les conqurants de
l'Angleterre abhorraient, dit Ingulf, la langue anglo-saxonne. Leur
prfrence tait pour la civilisation romaine et ecclsiastique. Ce
gnie de scribes et de lgistes qui a rendu leur nom proverbial en
Europe, nous le trouvons chez eux ds le dixime et le onzime sicle.
C'est ce qui explique en partie cette multitude prodigieuse de
fondations ecclsiastiques chez un peuple qui n'tait pas autrement
dvot. Le moine Guillaume de Poitiers nous dit que la Normandie tait
une gypte, une Thbade pour la multitude des monastres. Ces
monastres taient des coles d'criture, de philosophie, d'art et de
droit. Le fameux Lanfranc, qui donna tant d'clat  l'cole du Bec,
avant de passer le dtroit avec Guillaume et de devenir en quelque sorte
pape d'Angleterre, c'tait un lgiste italien.

[Footnote 218: Voy. la tapisserie de Bayeux.]

[Footnote 219: _App. 56._]

[Footnote 220: Aumerle, Archer, Avenans, Basset, Barhason, Blundel,
Breton, Beauchamp, Bigot, Camos, Colet, Clarvaile, Champaine, Dispencer,
Devaus, Durand, Estrange, Gascogne, Jay, Longspes, Lonschampe,
Malebranche, Musard, Mautravers, Perot, Picard, Rose, Rous, Rond,
Saint-Amand, Saint-Lger, Sainte-Barbe, Truflot, Trusbut, Taverner,
Valence, Verdon, Vilan, etc., etc. On remarque dans cette liste
plusieurs noms de provinces et de villes de France. Il reste encore
plusieurs autres listes.]

Les historiens de la conqute d'Angleterre et de Sicile se sont plu 
prsenter leurs Normands sous les formes et la taille colossale des
hros de chevalerie. En Italie, un d'eux tue d'un coup de poing le
cheval de l'envoy grec[221]. En Sicile, Roger, combattant cinquante
mille Sarrasins, avec cent trente chevaliers, est renvers sous son
cheval, mais se dgage seul, et rapporte encore la selle. Les ennemis
des Normands, sans nier leur valeur, ne leur attribuent point ces forces
surnaturelles. Les Allemands qui les combattirent en Italie, se
moquaient de leur petite taille. Dans leur guerre contre les Grecs et
les Vnitiens, ces descendants de Rollon et d'Hastings, se montrent peu
marins, et fort effrays des temptes de l'Adriatique.

[Footnote 221: Un autre prend par la queue un lion qui tenait une
chvre, et les jette par-dessus une muraille.]

Mlange d'audace et de ruse, conqurants et chicaneurs comme les anciens
Romains, scribes et chevaliers, rass comme les prtres et bons amis des
prtres (au moins pour commencer), ils firent leur fortune par l'glise,
et malgr l'glise. La lance y fit, mais aussi la _lance de Judas_,
comme parle Dante[222]. Le hros de cette race, c'est Robert-l'AVIS
(Guiscard, _Wise_).

[Footnote 222: Ubi vires non successissent, non minus dolo et pecunia
corrumpere. (Guillaume de Malmesbury.)]

La Normandie tait petite, et la police y tait trop bonne pour qu'ils
pussent butiner grand'chose les uns sur les autres[223]. Il leur fallait
donc aller, comme ils disaient, _gaaignant_[224] par l'Europe. Mais
l'Europe fodale, hrisse de chteaux, n'tait pas au onzime sicle
facile  parcourir. Ce n'tait plus le temps o les petits chevaux des
Hongrois galopaient jusqu'au Tibre, jusqu' la Provence. Chaque passe
des fleuves, chaque poste dominant avait sa tour;  chaque dfil, on
voyait descendre de la montagne quelque homme d'armes avec ses varlets
et ses dogues, qui demandait page ou bataille; il visitait le petit
bagage du voyageur, prenait part, quelquefois prenait tout, et l'homme
par-dessus. Il n'y avait pas beaucoup  _gaaigner_ en voyageant ainsi.
Nos Normands s'y prenaient mieux. Ils se mettaient plusieurs ensemble,
bien monts, bien arms, mais de plus affubls en plerins de bourdons
et coquilles; ils prenaient mme volontiers quelque moine avec eux.
Alors, qui et voulu les arrter, ils auraient rpondu doucement, avec
leur accent tranant et nasillard, qu'ils taient de pauvres plerins,
qu'ils s'en allaient au mont Cassin, au Saint-Spulcre, 
Saint-Jacques-de-Compostelle; on respectait d'ordinaire une dvotion si
bien arme. Le fait est qu'ils aimaient ces lointains plerinages: il
n'y avait pas d'autre moyen d'chapper  l'ennui du manoir. Et puis,
c'taient des routes frquentes; il y avait de bons coups  faire sur
le chemin, et l'absolution au bout du voyage. Tout au moins, comme ces
plerinages taient aussi des foires, on pouvait faire un peu de
commerce, et gagner plus de cent pour cent en faisant son salut[225]. Le
meilleur ngoce tait celui des reliques: on rapportait une dent de
saint George, un cheveu de la Vierge. On trouvait  s'en dfaire  grand
profit; il y avait toujours quelque vque qui voulait achalander son
glise, quelque prince prudent qui n'tait pas fch  tout vnement
d'avoir en bataille quelque relique sous sa cuirasse.

[Footnote 223: Guillaume de Jumiges raconte que le bracelet d'une jeune
fille resta suspendu pendant trois ans a un arbre au bord d'une rivire,
sans que personne y toucht.]

[Footnote 224: Wace, _Roman de Rou_.]

[Footnote 225: Baronius.]

C'est un plerinage qui conduisit d'abord les Normands dans l'Italie du
'sud, o ils devaient fonder un royaume. Il y avait l, si je puis dire,
trois dbris, trois ruines de peuples: des Lombards dans les montagnes,
des Grecs dans les ports, des Sarrasins de Sicile et d'Afrique qui
voltigeaient sur toutes les ctes. Vers l'an 1000, des plerins normands
aident les habitants de Salerne  chasser les Arabes qui les
ranonnaient. Bien pays, ces Normands en attirent d'autres. Un Grec de
Bari, nomm Melo ou Mels, en loue pour combattre les Grecs byzantins,
et affranchir sa ville. Puis la rpublique grecque de Naples les tablit
au fort d'Aversa, entre elle et ses ennemis, les Lombards de Capoue
(1026). Enfin arrivent les fils d'un pauvre gentilhomme du
Cotentin[226], Tancrde de Hauteville. Tancrde avait douze enfants;
sept des douze taient de la mme mre.

[Footnote 226: _App. 57._]

Pendant la minorit de Guillaume, lorsque tant de barons essayrent de
se soustraire au joug du Btard, les fils de Tancrde s'acheminrent
vers l'Italie, o l'on disait qu'un simple chevalier normand tait
devenu comte d'Aversa. Ils s'en allrent sans argent, se dfrayant sur
les routes avec leur pe (1037?). Le gouverneur (ou _kata pan_)
byzantin les embaucha, les mena contre les Arabes. Mais  mesure qu'il
leur vint des compatriotes, et qu'ils se virent assez forts, ils
tournrent contre ceux qui les payaient, s'emparrent de la Pouille et
la partagrent en douze comts. Cette rpublique de condottieri avait
ses assembles  Melphi. Les Grecs essayrent en vain de se dfendre.
Ils runirent contre les Normands jusqu' soixante mille Italiens. Les
Normands, qui taient, dit-on, quelques centaines d'hommes bien arms,
dissiprent cette multitude. Alors les Byzantins appelrent  leur
secours les Allemands leurs ennemis. Les deux empires d'Orient et
d'Occident se confdrrent contre les fils du gentilhomme de Coutances.
Le tout-puissant empereur, Henri-le-Noir (Henri III), chargea son pape
Lon IX, qui tait un Allemand de la famille impriale, d'exterminer ces
brigands. Le pape mena contre eux quelques Allemands et une nue
d'Italiens. Au moment du combat les Italiens s'vanouirent, et
laissrent le belliqueux pontife entre les mains des Normands. Ceux-ci
n'eurent garde de le maltraiter; ils s'agenouillrent dvotement aux
pieds de leur prisonnier, et le contraignirent de leur donner comme fief
de l'glise tout ce qu'ils avaient pris et pourraient prendre dans la
Pouille, la Calabre, et de l'autre ct du dtroit. Le pape devint,
malgr lui, suzerain du royaume des Deux-Siciles (1052-1053). Cette
scne bizarre fut renouvele un sicle aprs. Un descendant de ces
premiers Normands fit encore un pape prisonnier; il le fora de recevoir
son hommage, et se fit de plus dclarer lui et ses successeurs lgats du
saint-sige en Sicile. Cette dpendance nominale les rendait
effectivement indpendants, et leur assurait ce droit d'investiture qui
fit par toute l'Europe l'objet de la guerre du Sacerdoce et de l'Empire.

La conqute de l'Italie mridionale fut acheve par Robert-l'_Avis_
(Guiscard). Il se fit duc de Pouille et de Calabre, malgr ses
neveux[227], qui rclamaient comme fils d'un frre an. Robert ne
traita pas mieux le plus jeune de ses frres, Roger, qui tait venu un
peu tard rclamer part dans la conqute. Roger vcut quelque temps en
volant des chevaux[228], puis il passa en Sicile et en fit la conqute
sur les Arabes, aprs la lutte la plus ingale et la plus romanesque.
Malheureusement nous ne connaissons ces vnements que par les
pangyristes de cette famille. Un descendant de Roger runit l'Italie
mridionale  ses tats insulaires, et fonda le royaume des
Deux-Siciles.

[Footnote 227: Gauttier d'Arc. Guiscard fit dire  son neveu Abailard
qu'il venait de s'emparer de son jeune frre, mais que si sa place de
San-Severino tait remise  ses troupes, il rendrait le captif  la
libert, aussitt que lui, Guiscard, serait arriv au mont Gargano.
Abailard n'hsita pas: les portes de San-Severino furent ouvertes par
ses ordres; et il alla trouver en toute hte son oncle, pour le prier
d'excuter sa promesse, en se rendant  Gargano: Mon neveu, lui dit
Guiscard, je n'y compte pas arriver avant sept ans.]

[Footnote 228: Gaufridus Malaterra.]

Ce royaume fodal au bout de la pninsule, parmi des cits grecques, au
milieu du monde de l'Odysse, fut de grande utilit  l'Italie. Les
mahomtans n'osrent plus gure en approcher avant la cration des tats
barbaresques au seizime sicle. Les Byzantins en sortirent, et leur
empire fut mme envahi par Robert Guiscard et ses successeurs. Les
Allemands enfin, dans leur ternelle expdition d'Italie, vinrent plus
d'une fois heurter lourdement contre nos Franais de Naples. Les papes
vraiment italiens, comme Grgoire VII, fermrent les yeux sur les
brigandages des Normands et s'unirent troitement avec eux contre les
empereurs grecs et allemands. Robert Guiscard chassa de Rome Henri IV
victorieux, et recueillit Grgoire VII, qui mourut chez lui  Salerne.

Cette prodigieuse fortune d'une famille de simples gentilshommes inspira
de l'mulation au duc de Normandie (1035-87). Guillaume-_le-Btard_ (il
s'intitule ainsi lui-mme dans ses chartes) tait de basse naissance du
ct de sa mre. Le duc Robert l'avait eu par hasard de la fille d'un
tanneur de Falaise. Il n'en rougit point, et s'entoura volontiers des
autres fils de sa mre[229]. Il eut d'abord bien de la peine  mettre 
la raison ses barons qui le mprisaient, mais il en vint  bout. C'tait
un gros homme chauve, trs brave, trs avide, et trs _saige_,  la
manire du temps, c'est--dire, horriblement perfide. On prtendait
qu'il avait empoisonn le duc de Bretagne, son tuteur. Un comte qui lui
disputait le Maine tait mort en sortant d'un dner de rconciliation,
et il avait mis la main sur cette province. L'Anjou et la Bretagne,
dchires par des guerres civiles, le laissaient en repos. Il avait eu
l'adresse de suspendre la lutte habituelle de la Flandre et de la
Normandie, en pousant sa cousine Mathilde, fille du comte de Flandre.
Cette alliance faisait sa force; aussi il entra dans une grande colre
quand il apprit que le fameux thologien et lgiste lombard, Lanfranc
qui enseignait  l'cole monastique du Bec, parlait contre ce mariage
entre parents. Il ordonna de brler la ferme dont subsistaient les
moines, et de chasser Lanfranc. L'Italien ne s'effraya pas; en homme
d'esprit, au lieu de s'enfuir, il vint trouver le duc. Il tait mont
sur un mauvais cheval boiteux: Si vous voulez que je m'en aille de
Normandie, lui dit-il, fournissez-m'en un autre. Guillaume comprit le
parti qu'il pouvait tirer de cet homme; il l'envoya lui-mme  Rome, et
le chargea de faire trouver bon au pape le mariage contre lequel il
avait prch. Lanfranc russit. Guillaume et Mathilde en furent quittes
pour fonder  Caen les deux magnifiques abbayes que nous voyons encore.

[Footnote 229: On sait d'ailleurs que Guillaume ne supportait gure les
outrages que lui attirait la bassesse de son origine maternelle. Des
assigs, pour la lui reprocher, criaient en battant sur des cuirs: La
peau! la peau! Il fit couper les pieds et les mains  trente-deux
d'entre eux. (Guill. de Jumiges.) _App. 58._]

C'est que l'amiti de Guillaume tait prcieuse pour l'glise romaine,
dj gouverne par Hildebrand, qui fut bientt Grgoire VII. Leurs
projets s'accordaient. Les Normands avaient en face d'eux, de l'autre
ct de la Manche, une autre Sicile  conqurir[230]. Celle-ci, pour
n'tre pas occupe par les Arabes, n'en tait gure moins odieuse au
saint-sige. Les Anglo-Saxons, d'abord dociles aux papes, et opposs par
eux  l'glise indpendante d'cosse et d'Irlande, avaient pris bientt
cet esprit d'opposition, qui tait, ce semble, ncessaire et fatal en
Angleterre. Mais cette opposition n'tait point philosophique, comme
celle de la vieille glise irlandaise, au temps de saint Colomban et de
Jean-l'rigne. L'glise saxonne, comme le peuple, semble avoir t
grossire et barbare[231]. Cette le tait, depuis des sicles, un
thtre d'invasions continuelles. Toutes les races du Nord, Celtes,
Saxons, Danois, semblaient s'y tre donn rendez-vous, comme celles du
Midi en Sicile. Les Danois y avaient domin cinquante ans, vivant 
discrtion chez les Saxons; les plus vaillants de ceux-ci s'taient
enfuis dans les forts, taient devenus _ttes de loup_, comme on
appelait ces proscrits. Les discordes des vainqueurs avaient permis le
retour et le rtablissement d'douard-le-Confesseur, fils d'un roi saxon
et d'une Normande, et lev en Normandie. Ce bon homme, qui est devenu
un saint, pour tre rest vierge dans le mariage, ne put faire ni bien
ni mal. Mais le peuple lui a su gr de son bon vouloir, et a regrett en
lui son dernier souverain national, comme la Bretagne s'est souvenue
d'Anne de Bretagne, et la Provence du roi Ren. Son rgne ne fut qu'un
court entr'acte qui spara l'invasion danoise de l'invasion normande.
Ami des Normands plus civiliss et chez qui il avait pass ses belles
annes, il ft de vains efforts pour chapper  la tutelle d'un puissant
chef saxon, nomm Godwin, qui l'avait rtabli en chassant les Danois,
mais qui dans la ralit rgnait lui-mme; possdant par lui ou par ses
fils le duch de Wessex, et les comts de Kent, Sussex, Surrey,
Hereford et Oxford, c'est--dire tout le midi de l'Angleterre. On
accusait Godwin, d'avoir autrefois appel Alfred, frre d'douard, et de
l'avoir livr aux Danois. Cette puissante famille ne se souciait ni du
roi ni de la loi; Sweyn, l'un des fils de Godwin, avait tu son cousin
Beorn, et le pauvre roi douard n'avait pu venger ce meurtre. Les
Normands qu'il opposait  Godwin furent chasss  main arme; les fils
de Godwin devinrent matres[232], et l'un d'eux, nomm Harold, qui avait
en effet de grandes qualits, prit assez d'empire sur le faible roi pour
se faire dsigner par lui pour son successeur.

[Footnote 230: Il y avait longtemps que la Normandie faisait peur 
l'Angleterre. En 1003, Ethelred avait envoy une expdition contre les
Normands. _App. 59._]

[Footnote 231: _App. 60._]

[Footnote 232: Guillaume de Poitiers.]

Les Normands, qui comptaient bien rgner aprs douard, persvrrent
avec la tnacit qu'on leur connat. Ils assurrent qu'il avait dsign
Guillaume. Harold prtendait que son droit tait meilleur, qu'douard
l'avait nomm sur son lit de mort, et qu'en Angleterre on regardait
comme valables les donations faites au dernier moment. Guillaume dclara
cependant qu'il tait prt  plaider selon les lois de Normandie ou
celles d'Angleterre[233]. Un hasard singulier avait donn  leur duc une
apparence de droit sur l'Angleterre et sur Harold, son nouveau roi.

[Footnote 233: Id.]

Harold, pouss par une tempte sur les terres du comte de Ponthieu,
vassal de Guillaume, fut livr par lui  son suzerain. Il prtendit
qu'il tait parti d'Angleterre pour redemander au duc de Normandie son
frre et son neveu, qu'il retenait comme otages. Guillaume le traita
bien, mais il ne le laissa pas aller si aisment. D'abord, il le fit
chevalier, et Harold devint ainsi son fils d'armes; puis il lui fit
jurer sur des reliques qu'il l'aiderait  conqurir l'Angleterre[234]
aprs la mort d'douard. Harold devait en outre pouser la fille de
Guillaume, et marier sa soeur  un comte normand. Pour mieux confirmer
cette promesse de dpendance et de vasselage, Guillaume le mena avec lui
contre les Bretons. C'est ainsi que, dans les _Niebelungen_, Siegfried
devient vassal du roi Gunther en combattant pour lui[235]. Dans les
ides du moyen ge, Harold s'tait donc fait l'_homme_ de Guillaume.

[Footnote 234: _App. 61._]

[Footnote 235: C'est ce que la femme de Gunther rappelle  celle de
Siegfried, pour l'humilier.]

 la mort d'douard, comme Harold s'tablissait tranquillement dans sa
nouvelle royaut, il vit arriver un messager de Normandie, qui lui parla
en ces termes: Guillaume, duc des Normands, te rappelle le serment que
tu lui as jur de ta bouche et de ta main, sur de bons et saints
reliquaires[236]. Harold rpondit que le serment n'avait pas t libre,
qu'il avait promis ce qui n'tait pas  lui; que la royaut tait au
peuple. Quant  ma soeur, dit-il, elle est morte dans l'anne. Veut-il
que je lui envoie son corps? Guillaume rpliqua sur un ton de douceur
et d'amiti, priant le roi de remplir au moins une des conditions de
son serment, et de prendre en mariage la jeune fille qu'il avait promis
d'pouser. Mais Harold prit une autre femme. Alors Guillaume jura que
dans l'anne il viendrait exiger toute sa dette et poursuivre son
parjure jusqu'aux lieux o il croirait avoir le pied le plus sr et le
plus ferme.

[Footnote 236: Chronique de Normandie: Sire, je suis message de
Guillaume le duc de Northmandie, qui m'envoie devers vous, et vous fait
savoir que vous ayez mmoire du serment que vous lui feistes en
Northmandie publiquement, et sur tant de bons saintuaires.]

Cependant, avant de prendre les armes, le Normand dclara qu'il s'en
rapportait au jugement du pape[237], et le procs de l'Angleterre fut
plaid dans les rgles au conclave de Latran. Quatre motifs d'agression
furent allgus: le meurtre d'Alfred trahi par Godwin, l'expulsion d'un
Normand port par douard  l'archevch de Kenterbury, et remplac par
un Saxon, enfin le serment d'Harold et une promesse qu'douard aurait
faite  Guillaume de lui laisser la royaut. Les envoys normands
comparurent devant le pape: Harold fit dfaut. L'Angleterre fut adjuge
aux Normands. Cette dcision hardie fut prise  l'instigation
d'Hildebrand, et contre l'avis de plusieurs cardinaux. Le diplme en fut
envoy  Guillaume avec un tendard bnit et un cheveu de saint Pierre.

[Footnote 237: Quant  Harold, il ne se souciait gure du jugement du
pape. (Ingulf.)]

L'invasion prenant ainsi le caractre d'une croisade, une foule d'hommes
d'armes afflurent de toute l'Europe prs de Guillaume. Il en vint de la
Frandre et du Rhin, de la Bourgogne, du Pimont, de l'Aquitaine. Les
Normands, au contraire, hsitaient  aider leur seigneur dans une
entreprise hasardeuse dont le succs pouvait faire de leur pays une
province de l'Angleterre. La Normandie tait d'ailleurs menace par
Conan, duc de Bretagne. Ce jeune homme avait adress  Guillaume le plus
outrageant dfi. Toute la Bretagne s'tait mise en mouvement comme pour
conqurir la Normandie, pendant que celle-ci allait conqurir
l'Angleterre. Conan, amenant une grande arme, entra solennellement en
Normandie, jeune, plein de confiance et sonnant du cor, comme pour
appeler l'ennemi. Mais pendant qu'il sonnait, les forces lui manqurent
peu  peu, il laissa aller les rnes, le cor tait empoisonn. Cette
mort vint  point pour Guillaume, elle le tira d'un grand embarras; une
foule de Bretons prirent parti dans ses troupes, au lieu de l'attaquer,
et le suivirent en Angleterre.

Le succs de Guillaume devenait alors presque certain. Les Saxons
taient diviss. Le frre mme de Harold appela les Normands, puis les
Danois, qui en effet attaqurent l'Angleterre par le nord, tandis que
Guillaume l'envahissait par le midi. La brusque attaque des Danois fut
aisment repousse par Harold, qui les tailla en pices. Celle de
Guillaume fut lente; le vent lui manqua longtemps. Mais l'Angleterre ne
pouvait lui chapper. D'abord les Normands avaient sur leurs ennemis une
grande supriorit d'armes et de discipline; les Saxons combattaient 
pied avec de courtes haches, les Normands  cheval avec de longues
lances[238]. Depuis longtemps Guillaume faisait acheter les plus beaux
chevaux en Espagne, en Gascogne et en Auvergne[239]; c'est peut-tre lui
qui a cr ainsi la belle et forte race de nos chevaux normands. Les
Saxons ne btissaient point de chteaux[240]; ainsi une bataille perdue,
tout tait perdu, ils ne pouvaient plus gure se dfendre; et cette
bataille, il tait probable qu'ils la perdraient, combattant dans un
pays de plaine contre une excellente cavalerie. Une flotte seule pouvait
dfendre l'Angleterre; mais celle d'Harold tait si mal approvisionne,
qu'aprs avoir crois quelque temps dans la Manche, elle fut oblige de
rentrer pour prendre des vivres.

[Footnote 238: Voy. la tapisserie de Bayeux.]

[Footnote 239: Guillaume de Poitiers.]

[Footnote 240: Orderic Vital.]

Guillaume, dbarqu  Hastings, ne rencontra pas plus d'arme que de
flotte. Harold tait alors  l'autre bout de l'Angleterre, occup de
repousser les Danois. Il revint enfin avec des troupes victorieuses,
mais fatigues, diminues, et, dit-on, mcontentes de la parcimonie avec
laquelle il avait partag le butin. Lui-mme tait bless. Cependant le
Normand ne se hta point encore. Il chargea un moine d'aller dire au
Saxon qu'il se contenterait de partager le royaume avec lui: S'il
s'obstine, ajouta Guillaume,  ne point prendre ce que je lui offre,
vous lui direz, devant tous ses gens, qu'il est parjure et menteur, que
lui et tous ceux qui le soutiendront sont excommunis de la bouche du
pape, et que j'en ai la bulle[241]. Ce message produisit son effet. Les
Saxons doutrent de leur cause. Les frres mme d'Harold l'engagrent 
ne pas combattre de sa personne, puisqu'aprs tout, disaient-ils, il
avait jur[242].

[Footnote 241: Chronique de Normandie.]

[Footnote 242: Guillaume, au contraire, proposa le combat singulier.]

Les Normands employrent la nuit  se confesser dvotement, tandis que
les Saxons buvaient, faisaient grand bruit, et chantaient leurs chants
nationaux. Le matin, l'vque de Bayeux, frre de Guillaume, clbra la
messe et bnit les troupes, arm d'un haubert sous son rochet. Guillaume
lui-mme tenait suspendues  son col les plus rvres des reliques sur
lesquelles Harold avait jur, et faisait porter prs de lui l'tendard
bnit par le pape.

D'abord les Anglo-Saxons, retranchs derrire des palissades, restrent
sous les flches des archers de Guillaume, immobiles et impassibles.
Quoique Harold et l'oeil crev d'une flche, les Normands eurent
d'abord le dessous. La terreur gagnait parmi eux, le bruit courait que
le duc tait tu; il est vrai qu'il eut dans cette bataille trois
chevaux tus sous lui. Mais il se montra, se jeta devant les fuyards et
les arrta. L'avantage des Saxons fut justement ce qui les perdit. Ils
descendirent en plaine, et la cavalerie normande reprit le dessus. Les
lances prvalurent sur les haches. Les redoutes furent enfonces. Tout
fut tu, ou se dispersa (1066).

Sur la colline o la vieille Angleterre avait pri avec le dernier roi
saxon, Guillaume btit une belle et riche abbaye, l'_abbaye de la
Bataille_, selon le voeu qu'il avait fait  saint Martin, patron des
soldats de la Gaule. On y lisait nagure encore les noms des
conqurants, gravs sur des tables; c'est le Livre d'or de la noblesse
d'Angleterre. Harold fut enterr par les moines sur cette colline, en
face de la mer. Il gardait la cte, dit Guillaume, qu'il la garde
encore.

Le Normand s'y prit d'abord avec quelque douceur et quelques gards pour
les vaincus. Il dgrada un des siens qui avait frapp de son pe le
cadavre d'Harold; il prit le titre de roi des Anglais; il promit de
garder les bonnes lois d'douard-le-Confesseur; il s'attacha Londres, et
confirma les privilges des hommes de Kent. C'tait le plus belliqueux
des comts, celui qui avait l'avant-garde dans l'arme anglaise, celui
o les vieilles liberts celtiques s'taient le mieux conserves.
Lorsque Lanfranc, le nouvel archevque de Kenterbury, rclama contre la
tyrannie du frre de Guillaume, les privilges des hommes de Kent, il
fut cout favorablement du roi. Le conqurant essaya mme d'apprendre
l'anglais[243], afin de pouvoir rendre bonne justice aux hommes de cette
langue. Il se piquait d'tre justicier, jusqu' dposer son oncle d'un
archevch pour une conduite peu difiante. Cependant il fondait une
garde de chteaux, et s'assurait de tous les lieux forts.

[Footnote 243: _App. 62._]

Peut-tre Guillaume n'et-il pas mieux demand que de traiter les
vaincus avec douceur. C'tait son intrt. Il n'et t que plus absolu
en Normandie. Mais ce n'tait pas le compte de tant de gens auxquels il
avait promis des dpouilles, et qui attendaient. Ils n'avaient pas
combattu  Hastings pour que Guillaume s'arranget avec les Saxons. Il
repassa en Normandie et y resta plusieurs annes, sans doute pour
luder, pour ajourner, pour donner aux trangers qui l'avaient suivi le
temps de se rebuter et de se disperser. Mais, pendant son absence,
clata une grande rvolte. Les Saxons ne pouvaient se persuader qu'en
une bataille ils eussent t vaincus sans retour. Guillaume eut alors
grand besoin de ses hommes d'armes, et, cette fois, il fallut un
partage. L'Angleterre tout entire fut mesure, dcrite; soixante mille
fiefs de chevaliers y furent crs aux dpens des Saxons, et le rsultat
consign dans le livre noir de la conqute, le _Doomsday book_, le livre
du jour du Jugement. Alors commencrent ces effroyables scnes de
spoliation dont nous avons une si vive et si dramatique histoire[244].
Toutefois il ne faudrait pas croire que tout fut t aux vaincus.
Beaucoup d'entre eux conservrent des biens, et cela dans tous les
comts. Un seul est port pour quarante et un manoirs dans le comt
d'York[245].

[Footnote 244: Voy. l'ouvrage de M. Augustin Thierry.]

[Footnote 245: Hallam.]

On ne verra pas sans intrt comment les Saxons eux-mmes jugrent le
conqurant:

Si quelqu'un dsire connatre quelle espce d'homme c'tait, et quels
furent ses honneurs et possessions, nous allons le dcrire comme nous
l'avons connu; car nous l'avons vu et nous nous sommes trouvs
quelquefois  sa cour. Le roi Guillaume tait un homme trs sage et
trs puissant, plus puissant et plus honor qu'aucun de ses
prdcesseurs. Il tait doux avec les bonnes gens qui aimaient Dieu, et
svre  l'excs pour ceux qui rsistaient  sa volont. Au lieu mme o
Dieu lui permit de vaincre l'Angleterre, il leva un noble monastre, y
plaa des moines et les dota richement... Certes, il fut trs honor;
trois fois chaque anne, il portait sa couronne, lorsqu'il tait en
Angleterre:  Pques, il la portait  Winchester;  la Pentecte, 
Westminster, et  Nol,  Glocester. Et alors il tait accompagn de
tous les riches hommes de l'Angleterre, archevques et vques
diocsains, abbs et comtes, thanes et chevaliers. Il tait au surplus
trs rude et trs svre; aussi personne n'osait rien entreprendre
contre sa volont. Il lui arriva de charger de chanes des comtes qui
lui rsistaient. Il renvoya des vques de leurs vchs, des abbs de
leurs abbayes, et mit des comtes en captivit; enfin, il n'pargna pas
mme son propre frre Odon: il le mit en prison. Toutefois, entre autres
choses, nous ne devons pas oublier le bon ordre qu'il tablit dans cette
contre; toute personne recommandable pouvait voyager  travers le
royaume avec sa ceinture pleine d'or sans aucune vexation; et aucun
homme n'en aurait os tuer un autre, en et-il reu la plus forte
injure. Il donna des lois  l'Angleterre, et par son habilet il tait
parvenu  la connatre si bien, qu'il n'y a pas un hide de terre dont il
ne st  qui il tait et de quelle valeur, et qu'il n'ait inscrit sur
ses registres. Le pays de Galles tait sous sa domination, et il y btit
des chteaux. Il gouverna aussi l'le de Man; de plus, sa puissance lui
soumit l'cosse; la Normandie tait  lui de droit. Il gouverna le comt
appel Mans; et s'il et vcu deux ans de plus, il et conquis l'Irlande
par la seule renomme de son courage et sans recourir aux armes.
Certainement les hommes de son temps ont souffert bien des douleurs et
mille injustices. Il laissa construire des chteaux et opprimer les
pauvres. Ce fut un roi rude et cruel. Il prit  ses sujets bien des
marcs d'or, des livres d'argent par centaines; quelquefois avec justice,
mais presque toujours injustement et sans ncessit. Il tait fort avare
et d'une ardente rapacit. Il donnait ses terres  rentes aussi cher
qu'il pouvait. S'il se prsentait quelqu'un qui en offrt plus que le
premier n'avait donn, le roi lui adjugeait  l'instant; un troisime
venait-il encore enchrir, le roi cdait encore au plus offrant. Il se
souciait peu de la manire criminelle dont ses baillis prenaient
l'argent des pauvres, et combien de choses ils faisaient illgalement.
Car plus ils parlaient de loi, plus ils la violaient. Il tablit
plusieurs deer-friths[246], et il fit  cet gard des lois portant que
quiconque tuerait un cerf ou une biche perdrait la vue. Ce qu'il avait
tabli pour les biches, il le fit pour les sangliers; car il aimait
autant les btes fauves que s'il et t leur pre. Il en fit autant
pour les livres, qu'il ordonna de laisser courir en paix. Les riches se
plaignirent, et les pauvres murmuraient; mais il tait si dur qu'il
n'avait aucun souci de la haine d'eux tous. Il fallait suivre en tout
la volont du roi si l'on voulait vivre, si l'on voulait avoir des
terres, ou des biens, ou sa faveur. Hlas! un homme peut-il tre aussi
capricieux, aussi bouffi d'orgueil, et se croire lui-mme autant
au-dessus de tous les autres hommes! Puisse Dieu tout-puissant avoir
merci de son me, et lui accorder le pardon de ses fautes[247]!

[Footnote 246: Les _deer-friths_ taient des forts dans lesquelles les
btes fauves taient sous la protection ou _frith_ du roi.]

[Footnote 247: Chronic. Saxon.]

Quels qu'aient t les maux de la conqute, le rsultat en fut, selon
moi, immensment utile  l'Angleterre et au genre humain. Pour la
premire fois, il y eut un gouvernement. Le lien social, lche et
flottant en France et en Allemagne, fut tendu  l'excs en Angleterre.
Peu nombreux au milieu d'un peuple entier qu'ils opprimaient, les barons
furent obligs de se serrer autour du roi. Guillaume reut le serment
des arrire-vassaux comme celui des vassaux. Le roi de France obtenait
aisment l'hommage des vassaux, mais il n'et pas t bien venu 
demander au duc de Guienne, au comte de Flandre, celui des barons, des
chevaliers qui dpendaient d'eux. Tout tait l cependant; une royaut
qui ne portait que sur l'hommage des grands vassaux tait purement
nominale. loigne, par son lvation dans la hirarchie, des rangs
infrieurs qui faisaient la force relle, elle restait solitaire et
faible  la pointe de cette pyramide, tandis que les grands vassaux,
placs au milieu, en tenaient sous eux la base puissante.

Ce danger continuel o se trouvait l'aristocratie normande dans le
premier sicle lui faisait supporter d'tranges choses de la part du
roi. Dpositaire de l'intrt commun de la conqute, dfenseur de cette
immense et prilleuse injustice, on lui laissa tout moyen de s'assurer
que la terre serait bien dfendue. Il fut le tuteur universel de tous
les mineurs nobles; il maria les nobles hritires  qui il voulut.
Tutelles et mariages, il ft argent de tout, mangeant le bien des
enfants dont il avait la garde-noble, tirant finance de ceux qui
voulaient pouser des femmes riches, et des femmes qui refusaient ses
protgs[248]. Ces droits fodaux existaient sur le continent, mais sous
forme bien diffrente. Le roi de France pouvait rclamer contre un
mariage qui et nui  ses intrts, mais non pas imposer un mari  la
fille de son vassal; la garde-noble des mineurs tait exerce, mais
conformment  la hirarchie fodale; celle des arrire-vassaux l'tait
au profit des vassaux et non du roi.

[Footnote 248: L'vque de Winchester payait une pice de bon vin pour
n'avoir pas fait ressouvenir le roi Jean de donner une ceinture  la
comtesse d'Albemarle; et Robert de Vaux, cinq chevaux de la meilleure
espce pour que le mme roi tint sa paix avec la femme de Henri Pinel;
un autre payait quatre marcs pour avoir la permission de manger (_pro
licentia comedendi_). (Hallam.)]

Indpendamment du _danegeld_, lev sur tous, sous prtexte de pourvoir 
la dfense contre les Danois, indpendamment des tailles exiges des
vaincus, des non-nobles, le roi d'Angleterre tira de la noblesse mme un
impt, sous l'honorable nom d'_escuage_. C'tait une dispense d'aller 
la guerre. Les barons, fatigus d'appels continuels, aimaient mieux
donner quelque argent que de suivre leur aventureux souverain dans les
entreprises o il s'embarquait; et lui, il s'arrangeait fort de cet
change. Au lieu du service capricieux et incertain des barons, il
achetait celui des soldats mercenaires, Gascons, Brabanons, Gallois et
autres. Ces gens-l ne tenaient qu'au roi, et faisaient sa force contre
l'aristocratie. Elle se trouvait payer la bride et le mors que le roi
lui mettait  la bouche.

Ainsi la royaut se constitua, et l'glise  ct: une glise forte et
politique, comme celle que Charlemagne avait fonde en Saxe pour
discipliner les anciens Saxons. Nulle part le clerg n'eut si forte
part; aujourd'hui encore le revenu de l'glise anglicane surpasse  lui
seul ceux de toutes les glises du monde mis ensemble. Cette glise eut
son unit dans l'archevque de Kenterbury. Ce fut comme une espce de
patriarche ou de pape, qui ne tint pas toujours compte des ordres de
celui de Rome, et qui d'autre part s'interposa souvent entre le roi et
le peuple, quelquefois mme au profit des Saxons, des vaincus[249].
L'archevque Lanfranc, conseiller et confesseur de Guillaume, anim et
arm de la faveur du pape et de celle du roi, attaqua, crasa les
prlats et les grands qui se montraient rebelles  l'autorit
royale[250]. C'est lui qui gouvernait l'Angleterre, lorsque Guillaume
passait sur le continent.

[Footnote 249: Voy. plus bas Lanfranc, saint Anselme, Th. Becket, Et.
Langton, etc.]

[Footnote 250: Mathieu Paris.]

Cette forte organisation de la royaut et de l'glise anglo-normande fut
un exemple pour le monde. Les rois envirent la toute-puissance de ceux
de l'Angleterre, les peuples la police tyrannique mais rgulire qui
rgnait dans la Grande-Bretagne.

Les vaincus avaient, il est vrai, chrement pay cet ordre et cette
organisation. Mais  la longue les villes se peuplrent de la dsolation
des campagnes[251]. Leur forte et compacte population prpara 
l'Angleterre une destine nouvelle. Le roi avait maintenu les tribunaux
saxons des comts et des _hundred_, pour resserrer d'autant les
juridictions fodales, qui d'autre part rencontraient par en haut un
obstacle dans l'autorit souveraine de la cour du roi. Ainsi
l'Angleterre, enferme par la conqute dans un cadre de fer, commena 
connatre l'ordre public. Cet ordre dveloppa une prodigieuse force
sociale. Dans les deux sicles qui suivirent la conqute, malgr tant de
calamits, s'levrent ces merveilleux monuments que toute la puissance
du temps prsent pourrait  peine galer. Les basses et sombres glises
saxonnes s'lancrent en flches hardies, en majestueuses tours. Si la
diversit des races et des langues retarda l'essor de la littrature,
l'art du moins commena. C'est sur ces monuments, sur la force sociale
qu'ils rvlent qu'il faut juger la conqute, et non sur les calamits
passagres qui l'ont accompagne.

[Footnote 251: Hallam.]

       *       *       *       *       *

Quoique les Normands fussent loin de tenir tout ce que l'glise de Rome
s'tait promis de leurs victoires, elle y gagna nanmoins infiniment.
Ceux de Naples ds leur origine, ceux de l'Angleterre au temps d'Henri
II et de Jean, se reconnurent pour feudataires du saint-sige. Les
Normands d'Italie tinrent souvent en respect les empereurs d'Orient et
d'Occident. Les Normands d'Angleterre, vassaux formidables du roi de
France, l'obligrent longtemps de se livrer sans rserve aux papes. En
mme temps, les Captiens de Bourgogne concouraient aux victoires du
Cid, occupaient par mariage le royaume de Castille et fondaient celui de
Portugal (1094 ou 1095). De toutes parts l'glise triomphait dans
l'Europe par l'pe des Franais. En Sicile et en Espagne, en Angleterre
et dans l'empire grec, ils avaient commenc ou accompli la croisade
contre les ennemis du pape et de la foi.

Toutefois, ces entreprises avaient t trop indpendantes les unes des
autres, et aussi trop gostes, trop intresses, pour accomplir le
grand but de Grgoire VII et de ses successeurs: l'unit de l'Europe
sous le pape, et l'abaissement des deux empires. Pour approcher de ce
grand but de l'unit, il fallait que l'glise s'en mlt, que le
christianisme vnt au secours. Le monde du onzime sicle avait dans sa
diversit un principe commun de vie, la religion; une forme commune,
fodale et guerrire. Une guerre religieuse pouvait seule l'unir; il ne
devait oublier les diversits de races et d'intrts politiques qui le
dchiraient qu'en prsence d'une diversit gnrale et plus grande si
grande qu'en comparaison toute autre s'effat. L'Europe ne pouvait se
croire une et le devenir qu'en se voyant en face de l'Asie. C'est 
quoi travaillrent les papes, ds l'an 1000. Un pape franais, Gerbert,
Sylvestre II, avait crit aux princes chrtiens au nom de Jrusalem.
Grgoire VII et voulu se mettre  la tte de cinquante mille chevaliers
pour dlivrer le Saint-Spulcre. Ce fut Urbain II, Franais comme
Gerbert, qui en eut la gloire. L'Allemagne avait sa croisade en Italie;
l'Espagne chez elle-mme. La guerre sainte de Jrusalem, rsolue en
France au concile de Clermont, prche par le Franais Pierre-l'Ermite,
fut accomplie surtout par des Franais. Les croisades ont leur idal en
deux Franais: Godefroi de Bouillon les ouvre; elles sont fermes par
saint Louis. Il appartenait  la France de contribuer plus que tous les
autres au grand vnement qui fit de l'Europe une nation.




CHAPITRE III

     La Croisade. 1095-1099.


Il y avait bien longtemps que ces deux soeurs, ces deux moitis de
l'humanit, l'Europe et l'Asie, la religion chrtienne et la musulmane,
s'taient perdues de vue, lorsqu'elles furent replaces en face par la
croisade, et qu'elles se regardrent. Le premier coup d'oeil fut
d'horreur. Il fallut quelque temps pour qu'elles se reconnussent et que
le genre humain s'avout son identit. Essayons d'apprcier ce qu'elles
taient alors, de fixer quel ge elles avaient atteint dans leur vie de
religion.

L'islamisme tait la plus jeune des deux, et dj pourtant la plus
vieille, la plus caduque. Ses destines furent courtes; ne six cents
ans plus tard que le christianisme, elle finissait au temps des
croisades. Ce que nous en voyons depuis, c'est une ombre, une forme
vide, d'o la vie s'est retire, et que les barbares hritiers des
Arabes conservent silencieusement sans l'interroger.

L'islamisme, la plus rcente des religions asiatiques, est aussi le
dernier et impuissant effort de l'Orient pour chapper au matrialisme
qui pse sur lui. La Perse n'a pas suffi, avec son opposition hroque
du royaume de la lumire contre celui des tnbres, d'Iran contre Turan.
La Jude n'a pas suffi, tout enferme qu'elle tait dans l'unit de son
Dieu abstrait, et toute concentre et durcie en soi. Ni l'une ni l'autre
n'a pu oprer la rdemption de l'Asie. Que sera-ce de Mahomet qui ne
fait qu'adopter ce dieu judaque, le tirer du peuple lu pour l'imposer
 tous? Ismal en saura-t-il plus que son frre Isral? Le dsert
arabique sera-t-il plus fcond que la Perse et la Jude?

Dieu est Dieu, voil l'islamisme, c'est la religion de l'unit.
Disparaisse l'homme, et que la chair se cache: point d'images, point
d'art. Ce Dieu terrible serait jaloux de ses propres symboles. Il veut
tre seul  seul avec l'homme. Il faut qu'il le remplisse et lui
suffise. La famille est  peu prs dtruite, la parent, la tribu
encore, tous ces vieux liens de l'Asie. La femme est cache au harem;
quatre pouses, mais des concubines sans nombre. Peu de rapports entre
les frres, les parents; le nom de musulman remplace ces noms. Les
familles sans nom commun, sans signes propres[252], sans perptuit,
semblent se renouveler  chaque gnration. Chacun se btit une maison,
et la maison meurt avec l'homme. L'homme ne tient ni  l'homme ni  la
terre. Isols et sans trace, ils passent comme la poussire vole au
dsert; gaux comme les grains de sable, sous l'oeil d'un Dieu niveleur,
qui ne veut nulle hirarchie.

[Footnote 252: Les Orientaux n'ont que des armoiries personnelles et non
hrditaires.]

Point de Christ, point de mdiateur, de Dieu-homme. Cette chelle que le
christianisme nous avait jete d'en haut, et qui montait vers Dieu par
les Saints, la Vierge, les Anges et Jsus, Mahomet la supprime; toute
hirarchie prit, la divine et l'humaine. Dieu recule dans le ciel  une
profondeur infinie, ou bien pse sur la terre, s'y applique et l'crase.
Misrables atomes, gaux dans le nant, nous gisons sur la plaine aride.
Cette religion, c'est vraiment l'Arabie elle-mme. Le ciel, la terre,
rien entre; point de montagne qui nous rapproche du ciel, point de douce
vapeur qui nous trompe sur la distance; un dme impitoyablement tendu
d'un sombre azur, comme un brlant casque d'acier.

L'islamisme, n pour s'tendre, ne demeurera pas dans ce sublime et
strile isolement. Il faut qu'il coure le monde, au risque de changer.
Ce Dieu que Mahomet a vol  Mose, il pouvait rester abstrait, pur et
terrible sur la montagne juive ou dans le dsert arabique; mais voil
que les cavaliers du Prophte le promnent victorieusement de Bagdad 
Cordoue, de Damas  Surate. Ds que la rotation du sabre, la ventilation
du cimeterre, n'allumera plus son ardeur farouche, il va s'humaniser. Je
crains pour son austrit les paradis du harem, et ses roses solitaires
et les fontaines jaillissantes de l'Alhambra. La chair maudite par cette
religion superbe[253] s'obstine  rclamer; la matire proscrite
revient sous autre forme, et se venge avec la violence d'un exil qui
rentre en matre. Ils ont enferm la femme au srail, mais elle les y
enferme avec elle; ils n'ont pas voulu de la Vierge, et ils se battent
depuis mille ans pour Fatema. Ils ont rejet le Dieu-homme et repouss
l'incarnation en haine du Christ; ils proclament celle d'Ali. Ils ont
condamn le magisme, le rgne de la lumire, et ils enseignent que
Mahomet est la lumire incarne; selon d'autres, Ali est cette lumire;
les imans, descendants et successeurs d'Ali, sont des rayons incarns.
Le dernier de ces imans, Ismal, a disparu de la terre; mais sa race
subsiste, inconnue; c'est un devoir de la chercher. Les califes
fatemites d'gypte taient les reprsentants visibles de cette famille
d'Ali et de Fatema. Avant eux, ces doctrines avaient prvalu dans les
montagnes orientales de l'ancien empire persan, o l'islamisme n'avait
pu touffer le magisme[254]. Elles clatrent au huitime et au neuvime
sicle, lorsque les fanatiques Karmathiens, qui s'appelaient eux-mmes
ISMALITES, se mirent  courir l'Asie, cherchant leur iman invisible, le
sabre  la main. Les Abassides les exterminrent par centaines de mille;
mais l'un d'eux, rfugi en gypte, fonda la dynastie fatemite, pour la
ruine des Abassides et du Coran.

[Footnote 253: _App. 63._]

[Footnote 254: Hammer.]

La mystrieuse gypte ressuscita ses vieilles initiations. Les Fatemites
fondrent au Caire la loge ou _maison de la sagesse_; immense et
tnbreux atelier de fanatisme et de science, de religion et
d'athisme[255]. La seule doctrine certaine de ces protes de
l'islamisme, c'tait l'obissance pure. Il n'y avait qu' se laisser
conduire; ils vous menaient par neuf degrs de la religion au
mysticisme, du mysticisme  la philosophie, au doute,  l'absolue
indiffrence. Leurs missionnaires pntraient dans toute l'Asie, et
jusque dans le palais de Bagdad, inondant le califat des Abassides de ce
dissolvant destructif. La Perse tait prpare de longue date  le
recevoir. Avant Karmath, avant Mahomet, sous les derniers Sassanides,
des sectaires avaient prch la communaut des biens et des femmes, et
l'indiffrence du juste et de l'injuste.

[Footnote 255: _App. 64._]

Cette doctrine ne porta tout son fruit que quand elle fut replace dans
les montagnes de la vieille Perse, vers Casbin, au lieu mme d'o
sortirent les anciens librateurs, le forgeron Kawe, avec son fameux
tablier de cuir, et le hros Feridun, avec sa massue  tte de buffle.
Ce protestantisme mahomtan, port au milieu de ces populations
intrpides, s'y associa avec le gnie de la rsistance nationale, et
leur enseigna un excrable hrosme d'assassinat. Ce fut d'abord un
certain Hassan-ben-Sabah-Homairi, rejet des Abassides et des Fatemites,
qui s'empara, en 1090, de la forteresse d'Alamut (c'est--dire _Repaire
des vautours_); il l'appela dans son audace la _Demeure de la fortune_.
Il y fonda une association dont le fatemisme tait le masque, mais dont
la secrte pense semble avoir t la ruine de toute religion. Cette
corporation avait, comme la loge du Caire, ses savants, ses
missionnaires; Alamut tait plein de livres et d'instruments de
mathmatiques. Les arts y taient cultivs; les sectaires pntraient
partout sous mille dguisements, comme mdecins, astrologues, orfvres,
etc. Mais l'art qu'ils exeraient le plus, c'tait l'assassinat. Ces
hommes terribles se prsentaient un  un pour poignarder un sultan, un
calife, et se succdaient sans peur, sans dcouragement,  mesure qu'on
les taillait en pices[256]. On assure que, pour leur inspirer ce
courage furieux, le chef les fascinait par des breuvages enivrants, les
portait endormis dans des lieux de dlices, et leur persuadait ensuite
qu'ils avaient got les prmices du paradis promis aux hommes
dvous[257]. Sans doute  ces moyens se joignit le vieil hrosme
montagnard, qui a fait de cette contre le berceau des vieux librateurs
de la Perse, et celui des modernes Wahabites. Comme  Sparte, les mres
se vantaient de leurs fils morts, et ne pleuraient que les vivants. Le
chef des Assassins prenait pour titre celui de _scheick de la Montagne_;
c'tait de mme celui des chefs indignes qui avaient leurs forts sur
l'autre versant de la mme chane.

[Footnote 256: Pour assassiner un sultan, il en vint, un  un, jusqu'
cent vingt-quatre.]

[Footnote 257: Henri, comte de Champagne, tant venu rendre visite au
grand prieur des Assassins, celui-ci le fit monter avec lui sur une tour
leve, garnie  chaque crneau de deux _fedavis_ (dvous); il fit un
signe, et deux de ces sentinelles se prcipitrent du haut de la tour.
Si vous le dsirez, dit-il au comt, tous ces hommes vont en faire
autant.]

Cet Hassan, qui pendant trente-cinq ans ne sortit pas une fois d'Alamut
ni deux fois de sa chambre, n'en tendit pas moins sa domination sur la
plupart des chteaux et lieux forts des montagnes entre la Caspienne et
la Mditerrane. Ses assassins inspiraient un inexprimable effroi. Les
princes, somms de livrer leurs forteresses, n'osaient ni les cder ni
les garder; ils les dmolissaient. Il n'y avait plus de sret pour les
rois. Chacun d'eux pouvait voir  chaque instant du milieu de ses plus
fidles serviteurs s'lancer un meurtrier. Un sultan qui perscutait les
Assassins voit le matin,  son rveil, un poignard plant en terre, 
deux doigts de sa tte: il leur paya tribut, et les exempta de tout
impt, de tout page.

Telle tait la situation de l'islamisme: le califat de Bagdad, esclave
sous une garde turque; celui du Caire, se mourant de corruption; celui
de Cordoue, dmembr et tomb en pices. Une seule chose tait forte et
vivante dans le monde mahomtan; c'tait cet horrible hrosme des
Assassins, puissance hideuse, plante fermement sur la vieille montagne
persane, en face du califat, comme le poignard prs de la tte du
sultan.

Combien le christianisme tait plus vivant et plus jeune au moment des
croisades! Le pouvoir spirituel, esclave du temporel en Asie, le
balanait, le primait en Europe; il venait de se retremper par la
chastet monastique, par le clibat des prtres. Le califat tombait, et
la papaut s'levait. Le mahomtisme se divisait, le christianisme
s'unissait. Le premier ne pouvait attendre qu'invasion et ruine; et en
effet il ne rsista qu'en recevant les Mongols et les Turcs,
c'est--dire en devenant barbare.

       *       *       *       *       *

Ce plerinage de la croisade n'est point un fait nouveau ni trange.
L'homme est plerin de sa nature; il y a longtemps qu'il est parti, et
je ne sais quand il arrivera. Pour le mettre en mouvement, il ne faut
pas grand'chose. Et d'abord, la nature le mne comme un enfant en lui
montrant une belle place au soleil, en lui offrant un fruit, la vigne
d'Italie aux Gaulois, aux Normands l'orange de Sicile[258]; ou bien
c'est sous la forme de la femme qu'elle le tente et l'attire. Le rapt
est la premire conqute. C'est la belle Hlne, puis, la moralit
s'levant, la chaste Pnlope, l'hroque Brynhild ou les Sabines.
L'empereur Alexis, en appelant nos Franais  la guerre sainte, ne
ngligeait pas de leur vanter la beaut des femmes grecques. Les belles
Milanaises taient, dit-on, pour quelque chose dans la persvrance de
Franois Ier pour la conqute d'Italie.

[Footnote 258: L'Islandais dit encore aujourd'hui, _dsir des figues_,
pour un ardent dsir.]

La patrie est une autre amante aprs laquelle nous courons aussi. Ulysse
ne se lassa point qu'il n'et vu fumer les toits de son Ithaque. Dans
l'Empire, les hommes du Nord cherchrent en vain leur Asgard, leur ville
des Ases, des hros et des dieux. Ils trouvrent mieux. En courant 
l'aveugle, ils heurtrent contre le christianisme. Nos croiss, qui
marchrent d'un si ardent amour  Jrusalem, s'aperurent que la patrie
divine n'tait point au torrent de Cdron, ni dans l'aride valle de
Josaphat. Ils regardrent plus haut alors, et attendirent dans un espoir
mlancolique une autre Jrusalem. Les Arabes s'tonnaient en voyant
Godefroi de Bouillon assis par terre. Le vainqueur leur dit tristement:
La terre n'est-elle pas bonne pour nous servir de sige, quand nous
allons rentrer pour si longtemps dans son sein[259]? Ils se retirrent
pleins d'admiration. L'Occident et l'Orient s'taient entendus.

[Footnote 259: Guillaume de Tyr.]

Il fallait pourtant que la croisade s'accomplt. Ce vaste et multiple
monde du moyen ge, qui contenait en soi tous les lments des mondes
antrieurs, grec, romain et barbare, devait aussi reproduire toutes les
luttes du genre humain. Il fallait qu'il reprsentt sous la forme
chrtienne, et dans des proportions colossales, l'invasion de l'Asie par
les Grecs et la conqute de la Grce par les Romains, en mme temps que
la colonne grecque et l'arc romain seraient relis et soulevs au ciel
dans les gigantesques piliers, dans les arceaux ariens de nos
cathdrales.

Il y avait dj longtemps que l'branlement avait commenc. Depuis l'an
1000 surtout, depuis que l'humanit croyait avoir chance de vivre et
esprait un peu, une foule de plerins prenaient leur bton et
s'acheminaient, les uns  Saint-Jacques, les autres au mont Cassin, aux
Saints-Aptres de Rome, et de l  Jrusalem. Les pieds y portaient
d'eux-mmes. C'tait pourtant un dangereux et pnible voyage. Heureux
qui revenait! plus heureux qui mourait prs du tombeau du Christ, et qui
pouvait lui dire selon l'audacieuse expression d'un contemporain:
Seigneur, vous tes mort pour moi, je suis mort pour vous[260]!

[Footnote 260: Pierre d'Auvergne.]

Les Arabes, peuple commerant, accueillaient bien d'abord les plerins.
Les Fatemites d'gypte, ennemis secrets du Coran, les traitrent bien
encore. Tout changea lorsque le calife Hakem, fils d'une chrtienne, se
donna lui-mme pour une incarnation. Il maltraita cruellement les
chrtiens qui prtendaient que le Messie tait dj venu, et les Juifs
qui s'obstinaient  l'attendre encore. Ds lors, on n'aborda gure le
saint tombeau qu' condition de l'outrager, comme aux derniers temps les
Hollandais n'entraient au Japon qu'en marchant sur la croix. On sait la
ridicule histoire de ce comte d'Anjou, Foulques Nerra, qui avait tant 
expier, et qui alla tant de fois  Jrusalem. Condamn par les infidles
 salir le saint tombeau, il trouva moyen de verser au lieu d'urine un
vin prcieux[261]. Il revint  pied de Jrusalem, et mourut de fatigue 
Metz.

[Footnote 261: Gesta Consulum Andegav.]

Mais les fatigues et les outrages ne les rebutaient bas. Ces hommes si
fiers, qui pour un mot auraient fait couler dans leur pays des torrents
de sang, se soumettaient pieusement  toutes les bassesses qu'il
plaisait aux Sarrasins d'exiger. Le duc de Normandie, les comtes de
Barcelone, de Flandre, de Verdun accomplirent, dans le onzime sicle,
ce rude plerinage. L'empressement augmentait avec le pril; seulement
les plerins se mettaient en plus grandes troupes. En 1054, l'vque de
Cambrai tenta le voyage avec trois mille Flamands et ne put arriver.
Treize ans aprs les vques de Mayence, de Ratisbonne, de Bamberg et
d'Utrecht s'associrent  quelques chevaliers Normands, et formrent une
petite arme de sept mille hommes. Ils parvinrent  grand'peine, et deux
mille tout au plus revirent l'Europe. Cependant les Turcs, matres de
Bagdad et partisans de son calife, s'tant empars de Jrusalem, y
massacrrent indistinctement tous les partisans de l'incarnation, Alides
et chrtiens. L'empire grec, resserr chaque jour, vit leur cavalerie
pousser jusqu'au Bosphore, en face de Constantinople. D'autre part les
Fatemites tremblaient derrire les remparts de Damiette et du Caire. Ils
s'adressrent, comme les Grecs, aux princes de l'Occident. Alexis
Comnne tait dj li avec le comte de Flandre, qu'il avait accueilli
magnifiquement  son passage; ses ambassadeurs clbraient avec le gnie
hbleur des Grecs les richesses de l'Orient, les empires, les royaumes
qu'on pouvait y conqurir; les lches allaient jusqu' vanter la beaut
de leurs filles et de leurs femmes[262], et semblaient les promettre aux
Occidentaux.

[Footnote 262: Guibert de Nogent.]

Tous ces motifs n'auraient pas suffi pour mouvoir le peuple et lui
communiquer cet branlement profond qui le porta vers l'Orient. Il y
avait dj longtemps qu'on lui parlait de guerres saintes. La vie de
l'Espagne n'tait qu'une croisade; chaque jour on apprenait quelque
victoire du Cid, la prise de Tolde ou de Valence, bien autrement
importantes que Jrusalem. Les Gnois, les Pisans, conqurants de la
Sardaigne et de la Corse, ne poursuivaient-ils pas la croisade depuis un
sicle? Lorsque Sylvestre II crivit sa fameuse lettre au nom de
Jrusalem, les Pisans armrent une flotte, dbarqurent en Afrique et y
massacrrent, dit-on, cent mille Maures. Toutefois, l'on sentait bien
que la religion tait pour peu de chose dans tout cela. Le danger
animait les Espagnols, l'intrt les Italiens. Ces derniers imaginrent
plus tard de couper court  toute croisade de Jrusalem, de dtourner et
d'attirer chez eux tout l'or que les plerins portaient dans l'Orient;
ils chargrent leurs galres de terre prise en Jude, rapprochrent ce
qu'on allait chercher si loin, et se firent une Terre-Sainte dans le
Campo-Santo de Pise.

Mais on ne pouvait donner ainsi le change  la conscience religieuse du
peuple, ni le dtourner du saint tombeau. Dans les extrmes misres du
moyen ge, les hommes conservaient des larmes pour les misres de
Jrusalem. Cette grande voix qui en l'an 1000 les avait menacs de la
fin du monde se fit entendre encore, et leur dit d'aller en Palestine
pour s'acquitter du rpit que Dieu leur donnait. Le bruit courait que la
puissance des Sarrasins avait atteint son terme. Il ne s'agissait que
d'aller devant soi par la grande route 12 que Charlemagne avait,
disait-on, fraye autrefois[263], de marcher sans se lasser vers le
soleil levant, de recueillir la dpouille toute prte, de ramasser la
bonne manne de Dieu. Plus de misre ni de servage; la dlivrance tait
arrive. Il y en avait assez dans l'Orient pour les faire tous riches.
D'armes, de vivres, de vaisseaux, il n'en tait besoin; c'et t tenter
Dieu. Ils dclarrent qu'ils auraient pour guides les plus simples des
cratures, une oie et une chvre[264]. Pieuse et touchante confiance de
l'humanit enfant!

[Footnote 263: Des prophtes annonaient que Charlemagne viendrait
lui-mme commander la croisade.]

[Footnote 264: C'est ainsi que les Sabins descendirent de leurs
montagnes sous la conduite d'un loup, d'un pic et d'un boeuf; qu'une
vache mena Cadmus en Botie, etc.]

Un Picard, qu'on nommait trivialement _Coucou Pitre_ (Pierre Capuchon,
ou Pierre-l'Ermite, _ Cucullo_), contribua, dit-on, puissamment par son
loquence  ce grand mouvement du peuple[265]. Au retour d'un plerinage
 Jrusalem, il dcida le pape franais Urbain II  prcher la croisade
 Plaisance, puis  Clermont (1095). La prdication fut  peu prs
inutile en Italie; en France tout le monde s'arma. Il y eut au concile
de Clermont quatre cents vques ou abbs mitrs. Ce fut le triomphe de
l'glise et du peuple. Les deux plus grands noms de la terre, l'empereur
et le roi de France, y furent condamns, aussi bien que les Turcs, et la
querelle des investitures mle  celle de Jrusalem. Chacun mit la
croix rouge  son paule; les toffes, les vtements rouges furent mis
en pices, et n'y suffirent pas[266].

[Footnote 265: _App. 65._]

[Footnote 266: Il y en eut qui s'imprimrent la croix avec un fer rouge
(Albric des Trois-Fontaines).]

Ce fut alors un spectacle extraordinaire, et comme un renversement du
monde. On vit les hommes prendre subitement en dgot tout ce qu'ils
avaient aim. Leurs riches chteaux, leurs pouses, leurs enfants: ils
avaient hte de tout laisser l. Il n'tait besoin de prdications; ils
se prchaient les uns les autres, dit le contemporain, et de parole et
d'exemple. C'tait, continue-t-il, l'accomplissement du mot de Salomon:
_Les sauterelles n'ont point de rois, et elles s'en vont ensemble par
bandes._ Elles n'avaient pas pris l'essor des bonnes oeuvres, ces
sauterelles tant qu'elles restaient engourdies et glaces dans leur
iniquit. Mais ds qu'elles se furent chauffes aux rayons du soleil de
justice, elles s'lancrent et prirent leur vol. Elles n'eurent point de
roi; toute me fidle prit Dieu seul pour guide, pour chef, pour
camarade de guerre... Bien que la prdication ne se ft fait entendre
qu'aux Franais, quel peuple chrtien ne fournit aussi des soldats?...
Vous auriez vu les cossais, couverts d'un manteau hriss, accourir du
fond de leurs marais... Je prends Dieu  tmoin qu'il dbarqua dans nos
ports des barbares de je ne sais quelle nation; personne ne comprenait
leur langue: eux, plaant leurs doigts en forme de croix, ils faisaient
signe qu'ils voulaient aller  la dfense de la foi chrtienne.

Il y avait des gens qui n'avaient d'abord nulle envie de partir, qui
se moquaient de ceux qui se dfaisaient de leurs biens, leur prdisant
un triste voyage et un plus triste retour. Et le lendemain, les moqueurs
eux-mmes, par un mouvement soudain, donnaient tout leur avoir pour
quelque argent et partaient avec ceux dont ils s'taient d'abord
raills. Qui pourrait dire les enfants, les vieilles femmes qui se
prparaient  la guerre? Qui pourrait compter les vierges, les
vieillards tremblants sous le poids de l'ge?... Vous auriez ri de voir
les pauvres ferrer leurs boeufs comme des chevaux, tranant dans des
chariots leurs minces provisions et leurs petits enfants; et ces petits,
 chaque ville ou chteau qu'ils apercevaient, demandaient dans leur
simplicit: N'est-ce pas l cette Jrusalem o nous allons[267]?

[Footnote 267: Guibert de Nogent.]

Le peuple partit sans rien attendre, laissant les princes dlibrer,
s'armer, se compter; hommes de peu de foi! Les petits ne s'inquitaient
de rien de tout cela: ils taient srs d'un miracle. Dieu en
refuserait-il un  la dlivrance du Saint-Spulcre? Pierre-l'Ermite
marchait  la tte, pieds nus, ceint d'une corde. D'autres suivirent un
brave et pauvre chevalier, qu'ils appelaient _Gautier-sans-avoir_. Dans
tant de milliers d'hommes, ils n'avaient pas huit chevaux. Quelques
Allemands imitrent les Franais et partirent sous la conduite d'un des
leurs, nomm Gotteschalk. Tous ensemble descendirent la valle du
Danube, la route d'Attila, la grande route du genre humain[268].

[Footnote 268: _App. 66._]

Chemin faisant, ils prenaient, pillaient, se payant d'avance de leur
sainte guerre. Tout ce qu'ils pouvaient trouver de Juifs, ils les
faisaient prir dans les tortures. Ils croyaient devoir punir les
meurtriers du Christ avant de dlivrer son tombeau. Ils arrivrent
ainsi, farouches, couverts de sang, en Hongrie et dans l'empire grec.
Ces bandes froces y firent horreur; on les suivit  la piste, on les
chassa comme des btes fauves. Ceux qui restaient, l'empereur leur
fournit des vaisseaux et les fit passer en Asie, comptant sur les
flches des Turcs. L'excellente Anne Comnne est heureuse de croire
qu'ils laissrent dans la plaine de Nice des montagnes d'ossements, et
qu'on en btit les murs d'une ville.

Cependant s'branlaient lentement les lourdes armes des princes, des
grands, des chevaliers. Aucun roi ne prit part  la croisade, mais bien
des seigneurs plus puissants que les rois. Le frre du roi de France,
Hugues de Vermandois, le gendre du roi d'Angleterre, le riche tienne de
Blois, Robert Courte-Heuse, fils de Guillaume-le-Conqurant, enfin le
comte de Flandre, partirent en mme temps. Tous gaux, point de chef.
Ceux-ci firent peu d'honneur  la croisade. Le gros Robert[269], l'homme
du monde qui perdit le plus gaiement un royaume, n'allait  Jrusalem
que par dsoeuvrement. Hugues et tienne revinrent sans aller jusqu'au
bout.

[Footnote 269: Voy. _App. 66._]

Le comte de Toulouse, Raymond de Saint-Gilles, tait, sans comparaison,
le plus riche de ceux qui prirent la croix. Il venait de runir les
comts de Rouergue, de Nmes et le duch de Narbonne. Cette grandeur lui
donnait bien d'autres esprances. Il avait jur qu'il ne reviendrait
pas; il emportait avec lui des sommes immenses[270]; tout le Midi le
suivait: les seigneurs d'Orange, de Forez, de Roussillon, de
Montpellier, de Turenne et d'Albret, sans parler du chef ecclsiastique
de la croisade, l'vque du Puy, lgat du pape, qui tait sujet de
Raymond. Ces gens du Midi, commerants, industrieux et civiliss comme
les Grecs, n'avaient gure meilleure rputation de pit ni de bravoure.
On leur trouvait trop de savoir et de savoir-faire, trop de loquacit.
Les hrtiques abondaient dans leurs cits demi-moresques; leurs moeurs
taient un peu mahomtanes. Les princes avaient force concubines.
Raymond, en partant, laissa ses tats  un de ses btards.

[Footnote 270: _App. 67._]

Les Normands d'Italie ne furent pas les derniers  la croisade. Moins
riches que les Languedociens, ils comptaient bien aussi y faire leurs
affaires. Les successeurs de Guiscard et Roger n'auraient pourtant pas
quitt leur conqute pour cette hasardeuse expdition; mais un certain
Bohmond, btard de Robert-l'Avis, et non moins avis que son pre,
n'avait rien eu en hritage que Tarente et son pe. Un Tancrde,
Normand par sa mre, mais,  ce qu'on croit, Pimontais du ct
paternel, prit aussi les armes. Bohmond assigeait Amalfi, quand on lui
apprit le passage des croiss. Il s'informa curieusement de leurs noms,
de leur nombre, de leurs armes et de leurs ressources[271]; puis, sans
mot dire, il prit la croix et laissa Amalfi. Il est curieux de voir le
portrait qu'en fait Anne Comnne, la fille d'Alexis, qui le vit 
Constantinople, et qui en eut si grand'peur. Elle l'a observ avec
l'intrt et la curiosit d'une femme. Il passait les plus grands d'une
coude; il tait mince du ventre, large des paules et de la poitrine;
il n'tait ni maigre ni gras. Il avait les bras vigoureux, les mains
charnues et un peu grandes.  y faire attention, on s'apercevait qu'il
tait tant soit peu courb. Il avait la peau trs blanche, et ses
cheveux tiraient sur le blond; ils ne passaient pas les oreilles, au
lieu de flotter, comme ceux des autres barbares. Je ne puis dire de
quelle couleur tait sa barbe; ses joues et son menton taient rass; je
crois pourtant qu'elle tait rousse. Son oeil, d'un bleu tirant sur le
vert de mer ([Grec: glauchon]), laissait entrevoir sa bravoure et sa
violence. Ses larges narines aspiraient l'air librement, au gr du cour
ardent qui battait dans cette vaste poitrine. Il y avait de l'agrment
dans cette figure, mais l'agrment tait dtruit par la terreur. Cette
taille, ce regard, il y avait en tout cela quelque chose qui n'tait
point aimable, et qui mme ne semblait pas de l'homme. Son sourire me
semblait plutt comme un frmissement de menace... Il n'tait
qu'artifice et ruse; son langage tait prcis, ses rponses ne donnaient
aucune prise[272].

[Footnote 271: _App. 68._]

[Footnote 272: Anne Comnne.]

Quelque grandes choses que Bohmond ait faites, la voix du peuple,
qui est celle de Dieu, a donn la gloire de la croisade 
Godefroi[273], fils du comte de Boulogne, margrave d'Anvers, duc de
Bouillon et de Lothier, roi de Jrusalem. La famille de Godefroi,
issue, dit-on, de Charlemagne, tait dj signale par de grandes
aventures et de grands malheurs. Son pre, Eustache de Boulogne,
beau-frre d'douard-le-Confesseur, avait manqu l'Angleterre, o
les Saxons l'appelaient contre Guillaume-le-Conqurant. Son
grand-pre maternel, Godefroi-le-Barbu, ou le Hardi, duc de Lothier
et de Brabant, qui choua de mme en Lorraine, combattit trente ans
les empereurs  la tte de toute la Belgique, et brla, dans
Aix-la-Chapelle, le palais des Carlovingiens. Il fut plusieurs fois
chass, banni, captif; sa femme, Batrix d'Este, mre de la fameuse
comtesse Mathilde, fut indignement retenue prisonnire par Henri
III, qui finit par lui ravir son patrimoine, et donner la Lorraine 
la maison d'Alsace. Toutefois, quand l'empereur Henri IV fut
perscut par les papes, et que tant de gens l'abandonnaient, le
petit-fils du proscrit, le Godefroi de la croisade, ne manqua pas 
son suzerain. L'empereur lui confia l'tendard de l'Empire, cet
tendard que la famille de Godefroi avait fait chanceler, et contre
lequel Mathilde soutenait celui de l'glise. Mais Godefroi le
raffermit: du fer de ce drapeau il tua l'anti-Csar, Rodolphe, le
roi des prtres (1080), et le porta ensuite, son victorieux drapeau,
sur les murs de Borne, o il monta le premier[274]. Toutefois,
d'avoir viol la ville de saint Pierre et chass le pape, ce fut une
grande tristesse pour cette me pieuse. Ds que la croisade fut
publie, il vendit ses terres  l'vque de Lige, et partit pour la
terre sainte. Il avait dit souvent, tant encore tout petit, qu'il
voulait aller avec une arme  Jrusalem[275]. Dix mille chevaliers
le suivirent avec soixante-dix mille hommes de pied, Franais,
Lorrains, Allemands.

[Footnote 273: N  Bezi prs Nivelle, dans un chteau qu'on montrait
encore  la fin du dernier sicle.]

[Footnote 274: La fatigue lui causa une fivre violente, il fit voeu de
se croiser et fut guri. (Albric.)]

[Footnote 275: Guibert de Nogent.-Sa mre, sainte Ida, rva un jour que
le soleil descendait dans son sein. Cela signifiait, dit le biographe
contemporain, que des rois sortiraient d'elle.]

Godefroi appartenait aux deux nations; il parlait les deux langues. Il
n'tait pas grand de taille, et son frre Beaudoin le passait de la
tte; mais sa force tait prodigieuse. On dit que d'un coup d'pe il
fendait un cavalier de la tte  la selle; il faisait voler d'un revers
la tte d'un boeuf ou d'un chameau[276]. En Asie, s'tant cart, il
trouva dans une caverne un des siens aux prises avec un ours: il attira
la bte sur lui, et la tua, mais resta longtemps alit de ses cruelles
morsures. Cet homme hroque tait d'une puret singulire. Il ne se
maria point, et mourut vierge  trente-huit ans[277].

[Footnote 276: Robert-le-Moine.--Une autre fois il coupa un Turc par le
milieu du corps... Turcus duo factus est Turci: ut inferior alter in
urbem equitaret, alter arcitenens in flumine nataret. (Raoul de Caen.)]

[Footnote 277: Il avait amen une colonie de moines qu'il tablit 
Jrusalem.]

Le concile de Clermont s'tait tenu au mois de novembre 1095. Le 15 aot
1096, Godefroi partit avec les Lorrains et les Belges, et prit sa route
par l'Allemagne et la Hongrie. En septembre, partirent le fils de
Guillaume-le-Conqurant, le comte de Blois, son gendre, le frre du roi
de France et le comte de Flandre; ils allrent par l'Italie jusqu' la
Pouille; puis les uns passrent  Durazzo, les autres tournrent la
Grce. En octobre, nos Mridionaux, sous Raymond de Saint-Gilles,
s'acheminrent par la Lombardie, le Frioul et la Dalmatie. Bohmond,
avec ses Normands et Italiens, pera sa route par les dserts de la
Bulgarie. C'tait le plus court et le moins dangereux; il valait mieux
viter les villes, et ne rencontrer les Grecs qu'en rase campagne. La
sauvage apparition des premiers croiss, sous Pierre-l'Ermite, avait
pouvant les Byzantins; ils se repentaient amrement d'avoir appel les
Francs, mais il tait trop tard; ils entraient en nombre innombrable par
toutes les valles, par toutes les avenues de l'Empire. Le rendez-vous
tait  Constantinople. L'empereur eut beau leur dresser des piges, les
barbares s'en jourent dans leur force et leur masse: le seul Hugues de
Vermandois se laissa prendre. Alexis vit tous ces corps d'arme, qu'il
avait cru dtruire, arriver un  un devant Constantinople, et saluer
leur bon ami l'empereur. Les pauvres Grecs, condamns  voir dfiler
devant eux cette effrayante revue du genre humain, ne pouvaient croire
que le torrent passt sans les emporter. Tant de langues, tant de
costumes bizarres, il y avait bien de quoi s'effrayer. La familiarit
mme de ces barbares, leurs plaisanteries grossires, dconcertaient les
Byzantins. En attendant que toute l'arme ft runie, ils
s'tablissaient amicalement, dans l'Empire, faisaient comme chez eux,
prenant dans leur simplicit tout ce qui leur plaisait: par exemple les
plombs des glises pour les revendre aux Grecs[278]. Le sacr palais
n'tait pas plus respect. Tout ce peuple de scribes et d'eunuques ne
leur imposait gure. Ils n'avaient pas assez d'esprit et d'imagination
pour se laisser saisir aux pompes terribles, au crmonial tragique de
la majest byzantine. Un beau lion d'Alexis, qui faisait l'ornement et
l'effroi du palais, ils s'amusrent  le tuer.

[Footnote 278: Ceci ne se rapporte, il est vrai, qu' la troupe conduite
par Pierre-l'Ermite.]

C'tait une grande tentation que cette merveilleuse Constantinople pour
des gens qui n'avaient vu que les villes de boue de notre Occident. Ces
dmes d'or, ces palais de marbre, tous les chefs-d'oeuvre de l'art
antique entasss dans la capitale depuis que l'empire s'tait tant
resserr; tout cela composait un ensemble tonnant et mystrieux qui les
confondait; ils n'y entendaient rien: la seule varit de tant
d'industries et de marchandises tait pour eux un inexplicable problme.
Ce qu'ils y comprenaient, c'est qu'ils avaient grande envie de tout
cela; ils doutaient mme que la ville sainte valt mieux. Nos Normands
et nos Gascons auraient bien voulu terminer l la croisade; ils auraient
dit volontiers comme les petits enfants dont parle Guibert: N'est-ce
pas l Jrusalem?

Ils se souvinrent alors de tous les piges que les Grecs leur avaient
dresss sur la route: ils prtendirent qu'ils leur fournissaient des
aliments nuisibles, qu'ils empoisonnaient les fontaines, et leur
imputrent les maladies pidmiques que les alternatives de la famine
et de l'intemprance avaient pu faire natre dans l'arme. Bohmond et
le comte de Toulouse soutenaient qu'on ne devait point de mnagements 
ces empoisonneurs, et qu'en punition il fallait prendre Constantinople.
On pourrait ensuite  loisir conqurir la terre sainte. La chose tait
facile s'ils se fussent accords; mais le Normand comprit qu'en
renversant Alexis, il pourrait fort bien donner seulement l'Empire au
Toulousain. D'ailleurs, Godefroi dclara qu'il n'tait pas venu pour
faire la guerre  des chrtiens. Bohmond parla comme lui, et tira bon
parti de sa vertu. Il se fit donner tout ce qu'il voulut par
l'empereur[279].

[Footnote 279: On le mena dans une galerie du palais o une porte,
ouverte comme par hasard, lui laissait voir une chambre remplie du haut
en bas d'or et d'argent, de bijoux et de meubles prcieux. Quelles
conqutes, s'cria-t-il, ne ferait-on pas avec un tel trsor!--Il est 
vous, lui dit-on aussitt. Il se fit peu prier pour accepter. (Anne
Comnne.)]

Telle fut l'habilet d'Alexis, qu'il trouva moyen de dcider ces
conqurants, qui pouvaient l'craser[280],  lui faire hommage et lui
soumettre d'avance leur conqute. Hugues jura d'abord, puis Bohmond,
puis Godefroi. Godefroi s'agenouilla devant le Grec, mit ses mains dans
les siennes et se fit son vassal. Il en cota peu  son humilit. Dans
la ralit, les croiss ne pouvaient se passer de Constantinople; ne la
possdant pas, il fallait qu'ils l'eussent au moins pour allie et pour
amie. Prts  s'engager dans les dserts de l'Asie, les Grecs seuls
pouvaient les prserver de leur ruine. Ceux-ci promirent tout ce qu'on
voulut pour se dbarrasser, vivres, troupes auxiliaires, des vaisseaux
surtout pour faire passer au plus tt le Bosphore.

[Footnote 280: Ils parlaient des Grecs avec un souverain mpris...
Grculos istos omnium inertissimos, etc. (Guibert de Nogent.)]

Godefroi ayant donn l'exemple, tous se runirent pour prter serment.
Alors un d'entre eux, c'tait un comte de haute noblesse, eut l'audace
de s'asseoir dans le trne imprial. L'empereur ne dit rien, connaissant
de longue date l'outrecuidance des Latins. Mais le comte Beaudoin prit
cet insolent par la main et l'ta de sa place, lui faisant entendre que
ce n'tait pas l'usage des empereurs de laisser assis  ct d'eux ceux
qui leur avaient fait hommage et qui taient devenus leurs hommes; il
fallait, disait-il, se conformer aux usages du pays o l'on vivait.
L'autre ne rpondait rien, mais il regardait l'empereur d'un air irrit,
murmurant en sa langue quelques mots qu'on, pourrait traduire ainsi:
Voyez ce rustre qui est assis tout seul, lorsque tant de capitaines sont
debout! L'empereur remarqua le mouvement de ses lvres, et se fit
expliquer ses paroles par un interprte, mais pour le moment il ne dit
rien encore. Seulement, lorsque les comtes, ayant accompli la crmonie,
se retiraient et saluaient l'empereur, il prit  part cet orgueilleux et
lui demanda qui il tait, son pays et son origine: Je suis pur Franc,
dit-il, et des plus nobles. Je ne sais qu'une chose, c'est que dans mon
pays il y a,  la rencontre de trois routes, une vieille glise o
quiconque a envie de se battre en duel vient prier Dieu et attendre son
adversaire. Moi, j'ai eu beau attendre  ce carrefour, personne n'a os
venir.--Eh bien! dit l'empereur, si vous n'avez pas encore trouv
d'ennemi, voici le temps o vous n'en manquerez pas[281].

[Footnote 281: Anne Comnne.]

Les voil dans l'Asie, en face des cavaliers turcs. La lourde masse
avance, harcele sur les flancs. Elle se pose d'abord devant Nice. Les
Grecs voulaient recouvrer cette ville; ils y menrent les croiss.
Ceux-ci, inhabiles dans l'art des siges, auraient pu, avec toute leur
valeur, y languir  jamais. Ils servirent du moins  effrayer les
assigs, qui traitrent avec Alexis. Un matin, les Francs virent
flotter sur la ville le drapeau de l'empereur, et il leur fut signifi
du haut des murs de respecter une ville impriale[282].

[Footnote 282: _App. 69._]

Ils continurent donc leur route vers le midi, fidlement escorts par
les Turcs, qui enlevaient tous les traneurs. Mais ils souffraient
encore plus de leur grand nombre. Malgr les secours des Grecs, aucune
provision ne suffisait, l'eau manquait  chaque instant sur ces arides
collines. En une seule halte, cinq cents personnes moururent de soif.
Les chiens de chasse des grands seigneurs, que l'on conduisait en
laisse, expirrent sur la route, dit le chroniqueur, et les faucons
moururent sur le poing de ceux qui les portaient. Des femmes
accouchrent de douleur; elles restaient toutes nues sur la plaine, sans
souci de leurs enfants nouveau-ns[283].

[Footnote 283: Albert d'Aix.]

Ils auraient eu plus de ressources s'ils eussent eu de la cavalerie
lgre contre celle des Turcs. Mais que pouvaient des hommes pesamment
arms contre ces nues de vautours? L'arme des croiss voyageait, si je
puis dire, captive dans un cercle de turbans et de cimeterres. Une seule
fois les Turcs essayrent de les arrter et leur offrirent la bataille.
Ils n'y gagnrent pas; ils sentirent ce que pesaient les bras de ceux
contre lesquels ils combattaient de loin avec tant d'avantage; toutefois
la perte des croiss fut immense.

Ils parvinrent ainsi par la Cilicie jusqu' Antioche. Le peuple aurait
voulu passer outre, vers Jrusalem, mais les chefs insistrent pour
qu'on s'arrtt. Ils taient impatients de raliser enfin leurs rves
ambitieux. Dj ils s'taient disput, l'pe  la main, la ville de
Tarse; Beaudoin et Tancrde soutenaient tous deux y tre entrs les
premiers. Une autre ville, qui allait exciter une semblable querelle,
fut dmolie par le peuple, qui se souciait peu des intrts des chefs et
ne voulait pas tre retard[284].

[Footnote 284: Raymond d'Agiles.]

La grande ville d'Antioche avait trois cent soixante glises, quatre
cent cinquante tours. Elle avait t la mtropole de cent
cinquante-trois vchs[285]. C'tait l une belle proie pour le comte
de Saint-Gilles et pour Bohmond. Antioche pouvait seule les consoler
d'avoir manqu Constantinople. Bohmond fut le plus habile. Il pratiqua
les gens de la ville. Les croiss, tromps comme  Nice, virent flotter
sur les murs le drapeau rouge des Normands[286]. Mais il ne put les
empcher d'y entrer, ni le comte Raymond de s'y fortifier dans quelques
tours. Ils trouvrent dans cette grande ville une abondance funeste
aprs tant de jenes. L'pidmie les emporta en foule. Bientt les
vivres prodigus s'puisrent, et ils se trouvaient rduits de nouveau 
la famine, quand une arme innombrable de Turcs vint les assiger dans
leur conqute. Un grand nombre d'entre eux, Hugues de France, tienne de
Blois, crurent l'arme perdue sans ressources et s'chapprent pour
annoncer le dsastre de la croisade.

[Footnote 285: Trois cent soixante glises. (Guibert de
Nogent.)--Albric ne compte que trois cent quarante glises.]

[Footnote 286: Foulcher de Chartres.]

Tel tait en effet l'excs d'abattement de ceux qui restaient, que
Bohmond ne trouva d'autre moyen pour les faire sortir des maisons, o
ils se tenaient blottis, que d'y mettre le feu. La religion fournit un
secours plus efficace. Un homme du peuple, averti par une vision,
annona aux chefs qu'en creusant la terre  telle place, on trouverait
la sainte lance qui avait perc le ct de Jsus-Christ[287]. Il prouva
la vrit de sa rvlation en passant dans les flammes, s'y brla, mais
on n'en cria pas moins au miracle[288]. On donna aux chevaux tout ce qui
restait de fourrage, et tandis que les Turcs jouaient et buvaient,
croyant tenir ces affams, ils sortent par toutes les portes, et en tte
la sainte lance. Leur nombre leur sembla doubl par les escadrons des
anges. L'innombrable arme des Turcs fut disperse, et les croiss se
retrouvrent matres de la campagne d'Antioche et du chemin de
Jrusalem.

[Footnote 287: _App. 70._]

[Footnote 288: Raymond d'Agiles: Il se brla, parce que lui-mme il
avait dout un instant; il le dit au peuple en sortant des flammes, et
le peuple glorifia Dieu. Selon Guibert de Nogent, il sortit du bcher
sain et sauf, mais la foule se prcipita sur lui pour dchirer ses
habits et en garder les morceaux comme des reliques, et le pauvre homme,
ballott et meurtri, mourut de fatigue et d'puisement.]

Antioche resta  Bohmond, malgr les efforts de Raymond pour en garder
les tours[289]. Le Normand recueillit ainsi la meilleure part de la
croisade. Toutefois il ne put se dispenser de suivre l'arme et de
l'aider  prendre Jrusalem. Cette prodigieuse arme tait, dit-on,
rduite alors  vingt-cinq mille hommes. Mais c'taient les chevaliers
et leurs hommes. Le peuple, avait trouv son tombeau dans l'Asie Mineure
et dans Antioche.

[Footnote 289: _App. 71._]

Les Fatemites d'gypte qui, comme les Grecs, avaient appel les Francs
contre les Turcs, se repentirent de mme. Ils taient parvenus  enlever
aux Turcs Jrusalem, et c'taient eux qui la dfendaient. On prtend
qu'ils y avaient runi jusqu' quarante mille hommes. Les croiss qui,
dans le premier enthousiasme o les jeta la vue de la cit sainte,
avaient cru pouvoir l'emporter d'assaut, furent repousss par les
assigs. Il leur fallut se rsigner aux lenteurs d'un sige, s'tablir
dans cette campagne dsole, sans arbres et sans eau. Il semblait que le
dmon et tout brl de son souffle,  l'approche de l'arme du Christ.
Sur les murailles paraissaient des sorcires qui lanaient des paroles
funestes sur les assigeants. Ce ne fut point par des paroles qu'on leur
rpondit. Des pierres lances par les machines des chrtiens frapprent
une des magiciennes pendant qu'elle faisait ses conjurations[290]. Le
seul bois qui se trouvt dans le voisinage avait t coup par les
Gnois et les Gascons, qui en firent des machines, sous la direction du
vicomte de Barn. Deux tours roulantes furent construites pour le comte
de Saint-Gilles et pour le duc de Lorraine. Enfin les croiss ayant
fait, pieds nus, pendant huit jours, le tour de Jrusalem, toute l'arme
attaqua; la tour de Godefroi fut approche des murs, et le vendredi 15
juillet 1099,  trois heures,  l'heure et au jour mme de la Passion,
Godefroi de Bouillon descendit de sa tour sur les murailles de
Jrusalem. La ville prise, le massacre fut effroyable[291]. Les croiss,
dans leur aveugle ferveur, ne tenant aucun compte des temps, croyaient
en chaque infidle qu'ils rencontraient  Jrusalem frapper un des
bourreaux de Jsus-Christ.

[Footnote 290: Guillaume de Tyr.]

[Footnote 291: Les chrtiens indignes avaient prouv, pendant le
sige, les plus cruels traitements de la part des infidles. (Guillaume
de Tyr.)]

Quand il leur sembla que le Sauveur tait assez veng, c'est--dire
quand il ne resta presque personne dans la ville, ils allrent, avec
larmes et gmissements, en se battant la poitrine, adorer le saint
tombeau. Il s'agit ensuite de savoir quel serait le roi de la conqute,
qui aurait le triste honneur de dfendre Jrusalem. On institua une
enqute sur chacun des princes, afin d'lire le plus digne; on
interrogea leurs serviteurs, pour dcouvrir leurs vices cachs. Le comte
de Saint-Gilles, le plus riche des croiss, et t lu probablement;
mais ses serviteurs craignant de rester avec lui  Jrusalem, ils
n'hsitrent pas  noircir leur matre, et lui pargnrent la royaut.
Ceux du duc de Lorraine, interrogs  leur tour, aprs avoir bien
cherch, ne trouvrent rien  dire contre lui, sinon qu'il restait trop
longtemps dans les glises, au del mme des offices, qu'il allait
toujours s'enqurant aux prtres des histoires reprsentes dans les
images et les peintures sacres, au grand mcontentement de ses amis,
qui l'attendaient pour le repas[292]. Godefroi se rsigna, mais il ne
voulut jamais prendre la couronne royale dans un lieu o le Sauveur en
avait port une d'pines. Il n'accepta d'autre titre que celui d'avou
et baron du Saint-Spulcre. Le patriarche rclamant Jrusalem et tout le
royaume, le conqurant ne fit point d'objection, il cda tout devant le
peuple, se rservant la jouissance seulement, c'est--dire la dfense.
Ds la premire anne, il lui fallut battre une arme innombrable
d'gyptiens, qui vinrent attaquer les croiss  Ascalon. C'tait une
guerre ternelle, une misre irrmdiable, un long martyre que Godefroi
se trouvait avoir conquis. Ds le commencement, le royaume se trouvait
infest par les Arabes jusqu'aux portes de la capitale; l'on osait 
peine cultiver les campagnes. Tancrde fut le seul des chefs qui voulut
bien rester avec Godefroi. Celui-ci put  peine garder en tout trois
cents chevaliers[293].

[Footnote 292: Guillaume de Tyr.]

[Footnote 293:  Antioche, Tancrde avait jur qu'il n'abandonnerait pas
la place tant qu'il lui resterait quarante chevaliers. (Guibert.)]

C'tait cependant une grande chose pour la chrtient d'occuper ainsi,
au milieu des infidles, le berceau de sa religion. Une petite Europe
asiatique y fut faite  l'image de la grande. La fodalit s'y organisa
dans une forme plus svre mme que dans aucun pays de l'Occident.
L'ordre hirarchique et tout le dtail de la justice fodale y fut rgl
dans les fameuses _Assises de Jrusalem_ par Godefroi et ses barons. Il
y eut un prince de Galile, un marquis de Jaffa, un baron de Sidon. Ces
titres du moyen ge attachs aux noms les plus vnrables de l'antiquit
biblique semblent un travestissement. Que la forteresse de David ft
crnele par un duc de Lorraine, qu'un gant barbare de l'Occident, un
Gaulois, une tte blonde masque de fer, s'appelt le marquis de Tyr,
voil ce que n'avait pas vu Daniel.

La Jude tait devenue une France. Notre langue, porte par les Normands
en Angleterre et en Sicile, le fut en Asie par la croisade. La langue
franaise succda, comme langue politique,  l'universalit de la langue
latine, depuis l'Arabie jusqu' l'Irlande. Le nom de Francs devint le
nom commun des Occidentaux[294]. Et quelque faible encore que ft la
royaut franaise, le frre du triste Philippe Ier, cet Hugues de
Vermandois qui se sauva d'Antioche, n'en tait pas moins appel par les
Grecs le frre du chef des princes chrtiens, et du roi des rois.

[Footnote 294: _App. 72._]




CHAPITRE IV

     Suites de la Croisade. Les Communes. Abailard. Premire moiti du
     douzime sicle.


Il appartient  Dieu de se rjouir sur son oeuvre et de dire: Ceci est
bon. Il n'en est pas ainsi de l'homme. Quand il a fait la sienne, quand
il a bien travaill, qu'il a bien couru et su, quand il a vaincu, et
qu'il le tient enfin, l'objet ador, il ne le reconnat plus, le laisse
tomber des mains, le prend en dgot, et soi-mme. Alors ce n'est plus
pour lui la peine de vivre; il n'a russi, avec tant d'efforts, qu'
s'ter son Dieu. Ainsi Alexandre mourut de tristesse quand il eut
conquis l'Asie, et Alaric, quand il eut pris Rome. Godefroi de Bouillon
n'eut pas plutt la terre sainte qu'il s'assit dcourag sur cette
terre, et languit de reposer dans son sein. Petits et grands, nous
sommes tous en ceci Alexandre et Godefroi. L'historien comme le hros.
Le sec et froid Gibbon lui-mme exprime une motion mlancolique, quand
il a fini son grand ouvrage[295]. Et moi, si j'ose aussi parler,
j'entrevois, avec autant de crainte que de dsir, l'poque o j'aurai
termin la longue croisade  travers les sicles, que j'entreprends pour
ma patrie.

[Footnote 295: Je songeai que je venais de prendre cong de l'ancien et
agrable compagnon de ma vie. (Mm. de Gibbon.)]

La tristesse fut grande pour les hommes du moyen ge, quand ils furent
au but de cette aventureuse expdition, et jouirent de cette Jrusalem
tant dsire. Six cent mille hommes s'taient croiss. Ils n'taient
plus que vingt-cinq mille en sortant d'Antioche; et quand ils eurent
pris la cit sainte, Godefroi resta pour la dfendre avec trois cents
chevaliers; quelques autres  Tripoli, avec Raymond;  desse, avec
Beaudoin;  Antioche, avec Bohmond. Dix mille hommes revirent l'Europe.
Qu'tait devenu tout le reste? Il tait facile d'en trouver la trace;
elle tait marque par la Hongrie, l'empire grec et l'Asie, sur une
route blanche d'ossements. Tant d'efforts et un tel rsultat! Il ne faut
pas s'tonner si le vainqueur lui-mme prit la vie en dgot, Godefroi
n'accusa pas Dieu, mais il languit et mourut[296].

[Footnote 296: _App. 73._]

C'est qu'il ne se doutait pas du rsultat vritable de la croisade. Ce
rsultat qu'on ne pouvait ni voir, ni toucher, n'en tait pas moins
rel. L'Europe et l'Asie s'taient approches, reconnues; les haines
d'ignorance avaient dj diminu. Comparons le langage des contemporains
avant et aprs la croisade.

C'tait chose amusante, dit le farouche Raymond d'Agiles, de voir les
Turcs, presss de tous cts par les ntres, se jeter en fuyant les uns
sur les autres et se pousser mutuellement dans les prcipices; c'tait
un spectacle assez amusant et dlectable[297].

[Footnote 297: _App. 74._]

Tout est chang aprs la croisade[298]. Le frre et successeur de
Godefroi, le roi Beaudoin, pouse une femme issue d'une famille illustre
parmi les gentils du pays. Lui-mme adopte leurs usages, prend une
robe longue, laisse crotre sa barbe, et se fait adorer  l'orientale.
Il commence  compter les Sarrasins pour des hommes. Bless, il refuse 
ses mdecins la permission de blesser un prisonnier pour tudier son
mal[299]. Il a piti d'une prisonnire musulmane qui accouche dans son
arme; il arrte sa marche, plutt que de l'abandonner dans le
dsert[300].

[Footnote 298: Guibert reconnat que les Sarrasins peuvent atteindre un
certain degr de vertu. Hospitabatur (Rothbertus Senior) apud
aliquem... vit, quantum ad eos, sanctioris.]

[Footnote 299: Guibert.--Albert d'Aix dit, en parlant des premiers
croiss: Dieu les punit pour avoir exerc d'affreuses violences contre
les juifs; car Dieu est juste, et ne veut pas qu'on emploie la force
pour contraindre personne  venir  lui.]

[Footnote 300: Il lui donna pour la couvrir son propre manteau.
(Guillaume de Tyr.)]

Que sera-ce des chrtiens eux-mmes? Quels sentiments d'humanit, de
charit, d'galit, n'ont-ils pas eu l'occasion d'acqurir dans cette
communaut de prils et d'extrmes misres! La chrtient, runie un
instant sous un mme drapeau, a connu une sorte de patriotisme
europen[301]. Quelques vues temporelles qui se soient mles  leur
entreprise, la plupart ont got de la vertu et rv la saintet. Ils
ont essay de valoir mieux qu'eux-mmes, et sont devenus chrtiens, au
moins en haine des infidles[302].

[Footnote 301: On a vu plus haut que les barons avaient tous renonc 
leurs cris d'armes pour adopter le cri de la croisade: Dieu le
veut!--Foulcher de Chartres: Qui jamais a entendu dire qu'autant de
nations, de langues diffrentes, aient t runies en une seule arme,
Francs, Flamands, Frisons, Gaulois, Bretons, Allobroges, Lorrains,
Allemands, Bavarois, Normands, cossais, Anglais, Aquitains, Italiens,
Apuliens, Ibres, Daces, Grecs, Armniens? Si quelque Breton ou Teuton
venait  me parler, il m'tait impossible de lui rpondre. Mais, quoique
diviss en tant de langues, nous semblions tous autant de frres et de
proches parents unis dans un mme esprit par l'amour du Seigneur. Si
l'un de nous perdait quelque chose de ce qui lui appartenait, celui qui
l'avait trouv le portait avec lui bien soigneusement, et pendant
plusieurs jours, jusqu' ce qu' force de recherches il et dcouvert
celui qui l'avait perdu, et le lui rendait de son plein gr, comme il
convient  des hommes qui ont entrepris un saint plerinage.]

[Footnote 302: _App. 75._]

Le jour o, sans distinction de libres et de serfs, les puissants
dsignrent ainsi ceux qui les suivaient, NOS PAUVRES, fut l're de
l'affranchissement[303]. Le grand mouvement de la croisade ayant un
instant tir les hommes de la servitude locale, les ayant mens au grand
air par l'Europe et l'Asie, ils cherchrent Jrusalem, et rencontrrent
la libert. Cette trompette libratrice de l'archange, qu'on avait cru
entendre en l'an 1000, elle sonna un sicle plus lard dans la
prdication de la croisade. Au pied de la tour fodale, qui l'opprimait
de son ombre, le village s'veilla. Cet homme impitoyable qui ne
descendait de son nid de vautour que pour dpouiller ses vassaux, les
arma lui-mme, les emmena, vcut avec eux, souffrit avec eux, la
communaut de misre amollit son coeur. Plus d'un serf put dire au
baron: Monseigneur, je vous ai trouv un verre d'eau dans le dsert; je
vous ai couvert de mon corps au sige d'Antioche ou de Jrusalem.

[Footnote 303: Raym. d'Agiles. Pauperes nostri...]

Il dut y avoir aussi des aventures bizarres, des fortunes tranges. Dans
cette mortalit terrible, lorsque tant de nobles avaient pri, ce fut
souvent un titre de noblesse d'avoir survcu. L'on sut alors ce que
valait un homme. Les serfs eurent aussi leur histoire hroque. Les
parents de tant de morts se trouvrent parents des martyrs. Ils
appliqurent  leurs pres,  leurs frres, les vieilles lgendes de
l'glise. Ils surent que c'tait un pauvre homme qui avait sauv
Antioche en trouvant la sainte lance, et que les fils et les frres des
rois s'taient sauvs d'Antioche. Ils surent que le pape n'tait point
all  la croisade, et que la saintet des moines et des prtres avait
t efface par la saintet d'un laque, de Godefroi de Bouillon.

L'humanit recommena alors  s'honorer elle-mme dans les plus
misrables conditions. Les premires rvolutions communales prcdent ou
suivent de prs l'an 1100. Ils s'avisrent que chacun devait disposer du
fruit de son travail, et marier lui-mme ses enfants; ils s'enhardirent
 croire qu'ils avaient droit d'aller et de venir, de vendre et
d'acheter, et souponnrent, dans leur outrecuidance, qu'il pouvait bien
se faire que les hommes fussent gaux.

Jusque-l cette formidable pense de l'galit ne s'tait pas nettement
produite. On nous dit bien que ds avant l'an 1000 les paysans de la
Normandie s'taient ameuts: mais cette tentative fut rprime sans
peine. Quelques cavaliers coururent les campagnes, dispersrent les
vilains, leur couprent les pieds et les mains; il n'en fut plus
parl[304]. Les paysans, en gnral, taient trop isols. Leurs
_jacqueries_ devaient chouer dans tout le moyen ge. Ils taient aussi,
malheureusement, il faut le dire, trop dgrads par l'esclavage, trop
brutes, trop effarouchs par l'excs de leurs maux: leur victoire et
t celle de la barbarie.

[Footnote 304: _App. 76._]

Mais c'tait surtout dans les bourgs populeux, qui s'taient forms au
pied des chteaux, que fermentaient les ides d'affranchissement. Les
seigneurs laques ou ecclsiastiques avaient encourag la population de
ces bourgades par des concessions de terre, dsireux d'augmenter leur
force et le nombre de leurs vassaux. Ce n'tait pas de grandes et
commerantes cits, comme dans le midi de la France et dans l'Italie;
mais il y avait un peu d'industrie grossire, quelques forgerons,
beaucoup de tisserands, des bouchers, des cabaretiers dans les villes de
passage. Quelquefois les seigneurs attiraient des artisans habiles, au
moins pour broder l'toffe ou forger l'armure. Il fallait bien laisser
un peu de libert  ces hommes: ils portaient tout dans leurs bras, ils
auraient quitt le pays.

C'tait donc par les villes que devait commencer la libert, par les
villes du centre de la France, qu'elles s'appelassent villes
privilgies ou communes, qu'elles eussent obtenu ou arrach leurs
franchises. L'occasion, en gnral, fut la dfense des populations
contre l'oppression et les brigandages des seigneurs fodaux; en
particulier, la dfense de l'le-de-France contre le pays fodal par
excellence, contre la Normandie.  cette poque, dit Orderic Vital, la
communaut populaire fut tablie par les vques, de sorte que les
prtres accompagnassent le roi aux siges ou aux combats, avec les
bannires de leurs paroisses et tous les paroissiens. Ce fut, selon le
mme historien, un Montfort (famille illustre qui devait, au sicle
suivant, dtruire les liberts du midi de la France et fonder celle
d'Angleterre), ce fut Amaury de Montfort qui conseilla  Louis-le-Gros,
aprs sa dfaite de Brenneville, d'opposer aux Normands les hommes des
communes marchant sous la bannire de leurs paroisses (1119). Mais ces
communes, rentres dans leurs murailles, devinrent plus exigeantes. Ce
fut pour leur humilit un coup mortel d'avoir vu une fois fuir devant
leur bannire paroissiale les grands chevaux et les nobles chevaliers,
d'avoir, avec Louis-le-Gros, mis fin aux brigandages des Rochefort,
d'avoir forc le repaire des Coucy. Ils se dirent avec le pote du
douzime sicle: Nous sommes hommes comme ils sont; tout aussi grand
coeur nous avons; tout autant souffrir nous pouvons[305]. Ils voulurent
tous quelques franchises, quelques privilges; ils offrirent de
l'argent; ils surent en trouver, indigents et misrables qu'ils taient;
pauvres artisans, forgerons ou tisserands, accueillis par grce au pied
d'un chteau, serfs rfugis autour d'une, glise: tels ont t les
fondateurs de nos liberts. Ils s'trent les morceaux de la bouche,
aimant mieux se passer de pain. Les seigneurs, le roi, vendirent 
l'envi ces diplmes si bien pays.

[Footnote 305: _App. 77._]

Cette rvolution s'accomplit partout sous mille formes et  petit bruit.
Elle n'a t remarque que dans quelques villes de l'Oise et de la
Somme, qui, places dans des circonstances moins favorables, partages
entre deux seigneurs laque et ecclsiastique, s'adressrent au roi pour
faire garantir solennellement des concessions souvent violes, et
maintinrent une libert prcaire au prix de plusieurs sicles de guerres
civiles. C'est  ces villes qu'on a plus particulirement donn le nom
de _communes_. Ces guerres sont un petit, mais dramatique incident de la
grande rvolution qui s'accomplissait silencieusement et sous des formes
diverses dans toutes les villes du nord de la France.

C'est dans la vaillante et colrique Picardie, dont les communes avaient
si bien battu les Normands, c'est dans le pays de Calvin et de tant
d'autres esprits rvolutionnaires, qu'eurent lieu ces explosions. Les
premires communes furent Noyon, Beauvais, Laon, les trois pairies
ecclsiastiques[306]. Joignez-y Saint-Quentin. L'glise avait jet l
les fondements d'une forte dmocratie. Que l'exemple ait t donn par
Cambrai, par les villes de la Belgique, c'est ce que nous examinerons
plus tard, quand nous rencontrerons les rvolutions tout autrement
importantes des communes de Flandre. Nous ne pourrions ici que montrer
en petit ce que nous trouverons plus loin sous des proportions
colossales. Qu'est-ce que la commune de Laon  ct de cette terrible et
orageuse cit de Bruges, qui faisait sortir trente mille soldats de ses
portes, battait le roi de France et emprisonnait l'empereur[307]?
Toutefois, grandes ou petites, elles furent hroques, nos communes
picardes, et combattirent bravement. Elles eurent aussi leur beffroi,
leur tour, non pas incline et vtue de marbre, comme les _miranda_
d'Italie[308], mais pare d'une cloche sonore qui n'appelait pas en vain
les bourgeois  la bataille contre l'vque ou le seigneur. Les femmes y
allaient comme les hommes. Quatre-vingts femmes voulurent prendre part 
l'attaque du chteau d'Amiens, et s'y firent toutes blesser[309]; ainsi
plus tard Jeanne Hachette au sige de Beauvais. Gaillarde et rieuse
population d'imptueux soldats et de joyeux conteurs, pays des moeurs
lgres, des fabliaux sals, des bonnes chansons et de Branger. C'tait
leur joie, au douzime sicle, de voir le comte d'Amiens sur son gros
cheval se risquer hors du pont-levis et caracoler lourdement; alors les
cabaretiers et les bouchers se mettaient hardiment sur leurs portes et
effarouchaient de leurs rises la bte fodale[310].

[Footnote 306: Voy. Thierry, _Lettres sur l'Histoire de France_.]

[Footnote 307: Maximilien, en 1492.]

[Footnote 308: _Miranda_, c'est--dire _les merveilles_.]

[Footnote 309: Guibert de Nogent.]

[Footnote 310: Id.]

On a dit que le roi avait fond les communes. Le contraire est plutt
vrai[311]. Ce sont les communes qui ont fond le roi. Sans elles, il
n'aurait pas repouss les Normands. Ces conqurants de l'Angleterre et
des Deux-Siciles auraient probablement conquis la France. Ce sont les
communes, ou pour employer un mot plus gnral et plus exact, ce sont
les _bourgeoisies_, qui, sous la bannire du saint de la paroisse,
conquirent la paix publique entre l'Oise et la Loire; et le roi  cheval
portait en tte la bannire de l'abbaye de Saint-Denis[312]. Vassal
comme comte de Vexin, abb de Saint-Martin de Tours, chanoine de
Saint-Quentin, dfenseur des glises, il guerroyait saintement le
brigandage des seigneurs de Montmorency et du Puiset, et l'excrable
frocit des Coucy.

[Footnote 311: Louis VI s'tait oppos  ce que les villes de la
couronne se constituassent en communes. Louis VII suivit la mme
politique;  son passage  Orlans, il rprima des efforts qu'il
regardait comme sditieux: L, apaisa l'orgueil et la forfennerrie
d'aucuns musards de la cit, qui, pour raison de la commune, faisoient
semblant de soi rebeller, et dresser contre la couronne, mais moult y en
eut de ceux qui cher le comparrent (payrent); car il en fit plusieurs
mourir et dtruire de male mort, selon le fait qu'ils avoient desservi.
(Gr. Chron. de Saint-Denis.)--Il abolit la commune de Vzelay.]

[Footnote 312: C'est le fameux oriflamme. Il devint l'tendard des rois
de France, lorsque Philippe Ier eut acquis le Vexin qui relevait de
l'abbaye de Saint-Denis.]

Il avait pour lui la bourgeoisie naissante et l'glise. La fodalit
avait tout le reste, la force et la gloire. Il tait perdu, ce pauvre
petit roi, entre les vastes dominations de ses vassaux. Et plusieurs de
ceux-ci taient des grands hommes, au moins des hommes puissants par la
vaillance, l'nergie, la richesse. Qu'tait-ce qu'un Philippe Ier, ou
mme le brave Louis VI, le gros homme ple[313], entre _les rouges_
Guillaume d'Angleterre et de Normandie, les Robert de Flandre,
conqurants et pirates, les opulents Raymond de Toulouse, les Guillaume
de Poitiers et les Foulques d'Anjou, troubadours ou historiens, enfin
les Godefroi de Lorraine, intrpides antagonistes des empereurs,
sanctifis devant toute la chrtient par la vie et la mort de Godefroi
de Bouillon?

[Footnote 313: Il fut empoisonn dans sa jeunesse, et en resta ple
toute sa vie. (Orderic Vital.)]

Le roi, qu'opposait-il  tant de gloire et de puissance? Pas
grand'chose,  ce qu'il semble; ce qu'on ne peut voir ni toucher... le
droit. Un vieux droit, rafrachi de Charlemagne, mais prch par les
prtres, et renouvel par les pomes qui commencent alors. En face de ce
droit royal, les droits fodaux semblaient usurps. Tout fief sans
hritier devait revenir au roi, comme  sa source. Cela lui donnait une
grande position et beaucoup d'amis. Il y avait avantage  tre bien avec
celui qui confrait les fiefs vacants. Cette qualit d'hritier
universel tait minemment populaire. En attendant, l'glise le
soutenait, l'alimentait; elle avait trop besoin d'un chef militaire
contre les barons pour abandonner jamais le roi. On le vit  l'poque o
Philippe Ier pousa scandaleusement Bertrade de Montfort, qu'il avait
enleve  son mari, Foulques d'Anjou. L'vque de Chartres, le fameux
Yves, fulmina contre lui, le pape lana l'interdit, le concile de Lyon
condamna le roi; mais toute l'glise du Nord lui resta favorable; il eut
pour lui les vques de Reims, Sens, Paris, Meaux, Soissons, Noyon,
Senlis, Arras, etc.

Louis VI qui, dans sa vieillesse, fut appel le Gros, avait t d'abord
surnomm l'_veill_. Son rgne est en effet le rveil de la royaut.
Plus vaillant que son pre, plus docile  l'glise, c'est pour elle
qu'il fit ses premires armes, pour l'abbaye de Saint-Denis, pour les
vchs d'Orlans et de Reims. Si l'on songe que les terres d'glise
taient alors les seuls asiles de l'ordre et de la paix, on sentira
combien leur dfenseur faisait oeuvre charitable et humaine. Il est vrai
qu'il y trouvait son compte; les vques,  leur tour, armaient leurs
hommes pour lui. C'est lui qui protgeait leurs plerins, leurs
marchands, qui affluaient  leurs foires,  leurs ftes; il assurait la
grande route de Tours et d'Orlans  Paris, et de Paris  Reims. Le roi
et le comte de Blois et de Champagne s'efforaient de mettre un peu de
scurit entre la Loire, la Seine et la Marne, petit cercle resserr
entre les grandes masses fodales de l'Anjou, de la Normandie, de la
Flandre; celle-ci avanait jusqu' la Somme. Le cercle compris entre ces
grands fiefs fut la premire arne de la royaut, le thtre de son
histoire hroque. C'est l que le roi soutint d'immenses guerres, des
luttes terribles contre ces lieux de plaisance qui sont aujourd'hui nos
faubourgs. Nos champs prosaques de Brie et de Hurepoix ont eu leurs
Iliades. Les Montfort et les Garlande soutenaient souvent le roi; les
Coucy, les seigneurs de Rochefort, du Puiset surtout, taient contre
lui; tous les environs taient infests de leurs brigandages. On pouvait
aller encore avec quelque sret de Paris  Saint-Denis; mais au del on
ne chevauchait plus que la lance sur la cuisse; c'tait la sombre et
malencontreuse fort de Montmorency. De l'autre ct, la tour de
Montlhry exigeait un page. Le roi ne pouvait voyager qu'avec une arme
de sa ville d'Orlans  sa ville de Paris.

La croisade fit la fortune du roi. Ce terrible seigneur de Montlhry
prit la croix, mais il n'alla pas plus loin qu'Antioche. Quand les
chrtiens y furent assigs, il laissa l ses compagnons d'armes, ses
frres de plerinage, se fit descendre des murs avec une corde, 
l'exemple de quelques autres, et revint d'Asie en Hurepoix avec le
surnom de _Danseur de corde_. Cela humanisa le fier baron; il donna 
l'un des fils du roi sa fille et son chteau[314]. C'tait lui donner la
route entre Paris et Orlans.

[Footnote 314: Philippe Ier disait  son fils, Louis-le-Gros: Age,
flli, serva excubans turrim, cujus devexatione pene consenui, cujus dolo
et fraudulenta nequitia nunquam pacem bonam et quietem habere potui.
(Suger.)]

L'absence des grands barons ne fut pas moins utile au roi. tienne de
Blois, qui avait fait comme le seigneur de Montlhry, voulut retourner
en Asie. Le brillant comte de Poitiers, le rou et le troubadour, sentit
qu'on n'tait point un chevalier accompli sans avoir t  la terre
sainte. Il comptait bien trouver romanesques aventures et matire 
quelques bons contes[315]. De son duch d'Aquitaine, ne lui souciait
gure. Il offrit au roi d'Angleterre de le lui cder pour quelque argent
comptant. Il partit avec une grande arme, tous ses hommes, toutes ses
matresses[316]. Pour les Languedociens, c'tait une croisade non
interrompue entre Tripoli et Toulouse. Alphonse _Jourdain_ tait comte
de Tripoli. Son pre avait manqu la royaut de Jrusalem: elle fut
offerte au comte d'Anjou, qui l'accepta et s'y ruina. Les Angevins
n'avaient que faire de la terre sainte. Pour les populations
commerantes et industrielles du Languedoc,  la bonne heure, c'tait un
excellent march; ils en tiraient les denres du Levant,  l'envi des
Pisans et des Vnitiens.

[Footnote 315: Il voyageait quelquefois dans ce seul but.]

[Footnote 316: Guibert de Nogent. Examina contraxerat puellarum.]

Ainsi la lourde fodalit s'tait mobilise, dracine de la terre. Elle
allait et venait, elle vivait sur les grandes routes de la croisade,
entre la France et Jrusalem. Pour les Normands, ils n'avaient pas
besoin d'autre croisade que l'Angleterre; elle suffisait bien  les
occuper. Le roi seul restait fidle au sol de la France, plus grand
chaque jour par l'absence et la proccupation des barons. Il commena 
devenir quelque chose dans l'Europe. Il reut, lui, cet adversaire des
petits seigneurs de la banlieue de Paris, une lettre de l'empereur Henri
IV, qui se plaignait au _roi des Celtes_ de la violence du pape[317].
Son titre faisait une telle illusion sur ses forces que, des Pyrnes,
le comte de Barcelone lui demanda du secours contre la terrible invasion
des Almoravides qui menaaient l'Espagne et l'Europe. De mme, quand le
hros de la croisade, ce glorieux Bohmond, prince d'Antioche, vint
implorer la compassion du peuple pour les chrtiens d'Asie, il crut
faire une chose populaire en pousant la soeur de Louis-le-Gros[318].
Bohmond n'avait garde de solliciter les secours des Normands, ses
compatriotes; le comte de Barcelone se dfiait de ses voisins de
Toulouse. Personne ne se dfiait du roi de France.

[Footnote 317: Sigebert de Gemblours.]

[Footnote 318: Suger.]

Ce qui faisait le danger de sa position, mais qui le rendait cher aux
glises et aux bourgeoisies du centre de la France, c'tait le voisinage
des Normands. Ils avaient pris Gisors au mpris des conventions, et de
l dominaient le Vexin presque jusqu' Paris. Ces conqurants ne
respectaient rien. La toute petite royaut de France ne leur aurait pas
tenu tte sans la jalousie de la Flandre et de l'Anjou. Le comte d'Anjou
demanda et obtint le titre de snchal du roi de France. C'tait le
droit de mettre les plats sur la table; mais la fodalit ennoblissait
tous les offices domestiques, et le comte d'Anjou tait trop puissant
pour croire qu'on pt tirer jamais parti contre lui de cette domesticit
volontaire, qui quivalait  une troite ligue contre les Normands.

Les Normands n'eurent aucun avantage dcisif; ils n'employaient contre
le roi de France que la moindre partie de leurs forces. Dans la ralit,
la Normandie n'tait pas chez elle, mais en Angleterre. Leur victoire 
Brenneville, dans un combat de cavalerie o les deux rois se
rencontrrent et firent assez bien de leur personne, n'eut point de
rsultat. Dans cette clbre bataille du douzime sicle, il y eut, dit
Orderic Vital, trois hommes de tus. Qu'on dise encore que les temps
chevaleresques sont les temps hroques (1119).

Cette dfaite fut cruellement venge par les milices des communes, qui
pntrrent en Normandie et y commirent d'affreux ravages. Elles taient
conduites par les vques eux-mmes, qui ne craignaient rien tant que de
tomber sous la fodalit normande. Le roi esprait tirer un parti bien
plus avantageux encore de la protection ecclsiastique, lorsque Calixte
II excommunia l'empereur Henri V au concile de Reims, o sigeaient
quinze archevques et deux cents vques. Louis s'y prsenta, accusa
humblement devant le pape le roi normand d'Angleterre, Henri Beauclerc,
comme le violateur du droit des gens et l'alli des seigneurs qui
dsolaient les campagnes. Les vques, dit-il, dtestaient avec raison
Thomas de Marle, brigand sditieux qui ravageait toute la province;
aussi m'ordonnrent-ils d'attaquer cet ennemi des voyageurs et de tous
les faibles: les loyaux barons de France se runirent  moi pour
rprimer les violateurs des lois, et ils combattirent pour l'amour de
Dieu avec toute l'assemble de l'arme chrtienne. Le comte de Nevers,
revenant paisiblement, avec mon cong, de cette expdition, a t pris
et retenu jusqu' ce jour par le comte Thibault, quoiqu'une foule de
seigneurs aient suppli Thibault de ma part de le remettre en libert,
et que les vques aient mis toute sa terre sous l'anathme. Lorsque le
roi eut parl, les prlats franais attestrent qu'il avait dit la
vrit. Mais le pape avait bien assez de sa lutte contre l'empereur,
sans se faire encore un ennemi du roi d'Angleterre.

Quoi qu'il en soit, le roi de France tait tellement l'homme de
l'glise, qu'elle lui laissait exercer paisiblement ce droit
d'investiture pour lequel le pape excommuniait l'empereur[319]. Ce droit
n'avait pas d'inconvnient dans la main du protg des vques. Louis
d'ailleurs inspirait tant de confiance! C'tait un prince selon Dieu et
selon le monde.

[Footnote 319: Les moines de Saint-Denis lurent Suger pour abb sans
attendre la prsentation royale. Louis s'en montra fort irrit, et mit
en prison plusieurs moines. (Suger.)--Ainsi l'exception prouve ici la
rgle.]

Henri Beauclerc avait supplant son frre Robert. Louis-le-Gros prit
sous sa protection Guillaume Cliton, fils de Robert. Il essaya en vain
de l'tablir en Normandie, mais il l'aida  se faire comte de Flandre.
Lorsque le comte de Flandre, Charles-le-Bon, eut t massacr par les
hommes de Bruges, Louis entreprit cette expdition lointaine, vengea le
comte d'une manire clatante, et dcida les Flamands  prendre pour
comte le Normand Guillaume Cliton. On s'habituait ainsi  regarder le
roi de France comme le ministre de la Providence.

Plus lointaines encore, et non moins clatantes, furent ses expditions
dans le Midi.  l'poque de la croisade, le comte de Bourges avait vendu
au roi son comt[320]. Cette possession, dont le roi tait spar par
tant de terres plus ou moins ennemies, acquit de l'importance lorsqu'en
1115 le seigneur du Bourbonnais, voisin du Berry, appela le roi  son
secours contre le frre de son prdcesseur, qui lui disputait cette
seigneurie. Louis-le-Gros y passa avec une arme et le protgea
efficacement. Ds lors, il eut pied dans le Midi. Par deux fois, il y
fit une espce de croisade en faveur de l'vque de Clermont, qui se
disait opprim par le comte d'Auvergne. Les grands vassaux du Nord,
comtes de Flandre, d'Anjou, de Bretagne, et plusieurs barons normands le
suivirent volontiers. C'tait un grand plaisir pour eux de faire une
campagne dans le Midi. Les rclamations du comte de Poitiers, duc
d'Aquitaine et suzerain du comte d'Auvergne, ne furent point coutes.
Quelques annes aprs, l'vque du Puy-en-Velay demanda un privilge au
roi de France, prtextant l'absence de son seigneur, le comte de
Toulouse, qui tait alors  la terre sainte (1134).

[Footnote 320: Il le lui avait achet 60.000 liv. Foulques-le-Rchin
avait aussi cd le Gtinais, pour obtenir sa neutralit.]

On vit, ds l'an 1124, combien le roi de France tait devenu puissant.
L'empereur Henri V, excommuni au concile de Reims, gardait rancune aux
vques et au roi. Son gendre, Henri Beauclerc, l'engageait d'ailleurs 
envahir la France. L'empereur en voulait, dit-on,  la ville de Reims. 
l'instant toutes les milices s'armrent[321]. Les grands seigneurs
envoyrent leurs hommes. Le duc de Bourgogne, le comte de Nevers, celui
de Vermandois, le comte mme de Champagne, qui faisait alors la guerre 
Louis-le-Gros en faveur du roi normand, les comtes de Flandre, de
Bretagne, d'Aquitaine, d'Anjou, accoururent contre les Allemands, qui
n'osrent pas avancer. Cette unanimit de la France du Nord, sous
Louis-le-Gros, contre l'Allemagne semblait annoncer, un sicle d'avance,
la victoire de Bouvines, comme son expdition en Auvergne fait dj
penser  la conqute du Midi au treizime sicle.

[Footnote 321: Suger.]

Telle fut, aprs la premire croisade, la rsurrection du roi et du
peuple. Peuple et roi se mirent en marche sous la bannire de
Saint-Denis. _Montjoye Saint-Denys_ fut le cri de la France. Saint-Denis
et l'glise, Paris et la royaut, en face l'un de l'autre. Il y eut un
centre, et la vie s'y porta; un coeur de peuple y battit. Le premier
signe, la premire pulsation, c'est l'lan des coles et la voix
d'Abailard. La libert, qui sonnait si bas dans le beffroi des communes
de Picardie, clata dans l'Europe par la voix du logicien breton. Le
disciple d'Abailard, Arnaldo de Brescia, fut l'cho qui rveilla
l'Italie. Les petites communes de France eurent, sans s'en douter, des
soeurs dans les cits lombardes, et dans Rome, cette grande commune du
monde antique.

La chane des libres penseurs rompue, ce sembl, aprs
Jean-le-Scot[322], s'tait renoue par notre grand Gerbert, qui fut pape
en l'an 1000. lve  Cordoue et matre  Reims[323], Gerbert eut pour
disciple Fulbert de Chartres, dont l'lve, Brenger de Tours, effraya
l'glise par le premier doute sur l'eucharistie. Peu aprs, le chanoine
Roscelin de Compigne osa toucher  la Trinit. Il enseignait de plus
que les ides gnrales n'taient que des mots: L'homme vertueux est
une ralit, la vertu n'est qu'un son. Cette rforme hardie habituait 
ne voir que des personnifications dans les ides qu'on avait ralises.
Ce n'tait pas moins que le passage de la posie  la prose. Cette
hrsie logique fit horreur aux contemporains de la premire croisade;
le nominalisme, comme on l'appelait, fut touff pour quelque temps.

[Footnote 322: Il y a moins de lacunes dans la suite des historiens. Les
plus distingus qui parurent furent d'abord des Allemands, comme Othon
de Freysingen, pour clbrer les grands empereurs de la maison de Saxe,
puis les Normands d'Italie et de France, Guillaume Malaterra, Guillaume
de Jumiges, et le chapelain du conqurant de l'Angleterre, Guillaume de
Poitiers. La France proprement dite avait eu le spirituel Raoul Glaber,
et un sicle aprs, entre une foule d'historiens de la croisade,
l'loquent Guibert de Nogent; Raymond d'Agiles appartient au Midi.]

[Footnote 323: Depuis longtemps des coles de thologie s'taient
formes aux grands foyers ecclsiastiques: d'abord,  Poitiers,  Reims,
puis au Bec, au Mans,  Auxerre,  Laon et  Lige. Orlans et Angers
professaient spcialement le droit. Des coles juives avaient os
s'ouvrir  Bziers,  Lunel,  Marseille. De savants rabbins
enseignaient  Carcassonne; dans le Nord mme, sous le comte de
Champagne,  Troyes et Vitry, et dans la ville royale d'Orlans.]

Les champions ne manqurent pas  l'glise contre les novateurs. Les
Lombards Lanfranc et saint Anselme, tous deux archevques de Kenterbury,
combattirent Brenger et Roscelin. Saint Anselme, esprit original,
trouva dj le fameux argument de Descartes pour l'existence de Dieu:
Si Dieu n'existait pas, je ne pourrais le concevoir[324]. Ce fut pour
lui une grande joie d'avoir fait cette dcouverte aprs une longue
insomnie. Il inscrivit sur son livre: L'insens a dit: Il n'y a pas de
Dieu. Un moine osa trouver la preuve faible, et intituler sa rponse:
Petit livre pour l'insens[325]. Ces premiers combats n'taient que
des prludes. Grgoire VII dfendit qu'on inquitt Brenger[326].
C'tait alors la querelle des investitures, la lutte matrielle, la
guerre contre l'empereur. Une autre lutte allait commencer, bien plus
grave, dans la sphre de l'intelligence, lorsque la question descendrait
de la politique  la thologie,  la morale, et que la moralit mme du
christianisme serait mise en question. Ainsi Plage vint aprs Arius,
Abailard aprs Brenger.

[Footnote 324: Proslogium, c. II.]

[Footnote 325: Libellus pro insipiente.]

[Footnote 326: Les partisans de l'empereur accusrent Grgoire d'avoir
ordonn un jene aux cardinaux, pour obtenir de Dieu qu'il montrt qui
avait raison sur le corps du Christ, Brenger ou l'glise romaine?]

L'glise semblait paisible. L'cole de Laon et celle de Paris taient
occupes par deux lves de saint Anselme de Kenterbury, Anselme de Laon
et Guillaume de Champeaux. Cependant, de grands signes apparaissaient:
les Vaudois avaient traduit la Bible en langue vulgaire, les Institutes
furent aussi traduites; le droit fut enseign en face de la thologie, 
Orlans et  Angers. L'existence de l'cole de Paris tait pour l'glise
un danger. Les ides, jusque-l disperses, surveilles dans les
diverses coles ecclsiastiques, allaient converger vers un centre. Ce
grand nom d'_Universit_ commenait, dans la capitale de la France, au
moment o l'universalit de la langue franaise semblait presque
accomplie. Les conqutes des Normands, la premire croisade, l'avaient
port partout, ce puissant idiome philosophique, en Angleterre, en
Sicile,  Jrusalem. Cette circonstance seule donnait  la France
centrale,  Paris, une force immense d'attraction. Le franais de Paris
devint peu  peu proverbial[327]. La fodalit avait trouv dans la
ville royale son centre politique; cette ville allait devenir la
capitale de la pense humaine.

[Footnote 327: Chaucer dit d'une abbesse anglaise de haut parage: Elle
parlait franais parfaitement et gracieusement, comme on l'enseigne 
Stratford-Athbow; car pour le franais de Paris, elle n'en savait
rien.]

Celui qui commena cette rvolution n'tait pas un prtre; c'tait un
beau jeune homme[328], brillant, aimable, de noble race[329]. Personne
ne faisait comme lui des vers d'amour en langue vulgaire; il les
chantait lui-mme. Avec cela, une rudition extraordinaire pour le
temps: lui seul alors savait le grec et l'hbreu. Peut-tre avait-il
frquent les coles juives (il y en avait plusieurs dans le Midi) ou
les rabbins de Troyes, de Vitry ou d'Orlans. Il y avait alors deux
coles principales  Paris, la vieille cole piscopale du parvis
Notre-Dame, et celle de Sainte-Genevive, sur la montagne, o brillait
Guillaume de Champeaux. Abailard vint s'asseoir parmi ses lves, lui
soumit des doutes, l'embarrassa, se joua de lui et le condamna au
silence. Il en et fait autant d'Anselme de Laon, si le professeur, qui
tait vque, ne l'et chass de son diocse. Ainsi allait ce chevalier
errant de la dialectique, dmontant les plus fameux champions. Il dit
lui-mme qu'il n'avait renonc  l'autre escrime,  celle des tournois,
que par amour pour les combats de la parole[330]. Vainqueur ds lors et
sans rival, il enseigna  Paris et  Melun, o rsidait Louis-le-Gros,
et o les seigneurs commenaient  venir en foule. Ces chevaliers
encourageaient un homme de leur ordre qui avait battu les prtres sur
leur propre terrain, et qui rduisait au silence les plus suffisants des
clercs.

[Footnote 328: _App. 78._]

[Footnote 329: N en 1079, prs de Nantes, il tait fils an, et
renona  son droit d'anesse.]

[Footnote 330: On voit par une de ses lettres qu'il avait d'abord tudi
les lois.]

Les prodigieux succs d'Abailard s'expliquent aisment. Il semblait que
pour la premire fois l'on entendait une voix libre, une voix humaine.
Tout ce qui s'tait produit dans la forme lourde et dogmatique de
l'enseignement clrical, sous la rude enveloppe du latin du moyen ge,
apparut dans l'lgance antique, qu'Abailard avait retrouve. Le hardi
jeune homme simplifiait, expliquait, popularisait, humanisait[331]. 
peine laissait-il quelque chose d'obscur et de divin dans les plus
formidables mystres. Il semblait que jusque-l l'glise et bgay, et
qu'Abailard parlait. Tout devenait doux et facile; il traitait poliment
la religion, la maniait doucement, mais elle lui fondait dans la main.
Il ramenait la religion  la philosophie, la morale  l'humanit[332].
_Le crime n'est pas dans l'acte_, disait-il, _mais dans l'intention_,
dans la conscience. Ainsi plus de pch d'habitude ni d'ignorance.
_Ceux-l mme n'ont pas pch qui ont crucifi Jsus, sans savoir qu'il
ft le Sauveur._ Qu'est-ce que le pch originel? _Moins un pch qu'une
peine._ Mais alors pourquoi la Rdemption, la Passion, s'il n'y a pas eu
pch? _C'est un acte de pur amour. Dieu a voulu substituer la loi de
l'amour  celle de la crainte._

[Footnote 331: _App. 79._]

[Footnote 332: C'est, comme on sait,  Sainte-Genevive, au pied de la
tour (trs mal nomme) de Clovis, qu'ouvrit cette grande cole. De cette
montagne sont descendues toutes les coles modernes. Je vois au pied de
cette tour une terrible assemble, non seulement les auditeurs
d'Abailard, cinquante vques, vingt cardinaux, deux papes, toute la
scolastique; non seulement la savante Hlose, l'enseignement des
langues et la Renaissance, mais Arnaldo de Brescia, la Rvolution.

Quel tait donc ce prodigieux enseignement, qui eut de tels effets?
Certes, s'il n'et t rien que ce qu'on en a conserv, il y aurait lieu
de s'tonner. Mais on entrevoit fort bien qu'il y eut tout autre chose.
C'tait plus qu'une science, c'tait un esprit, esprit surtout de grande
douceur, effort d'une logique humaine pour interprter la sombre et dure
thologie du moyen ge. C'est par l qu'il enleva le monde, bien plus
que par sa logique et sa thorie des universaux.]

Cette philosophie circula rapidement: elle passa en un instant la mer et
les Alpes[333]; elle descendit dans tous les rangs. Les laques se
mirent  parler des choses saintes. Partout, non plus seulement dans les
coles, mais sur les places, dans les carrefours, grands et petits,
hommes et femmes, discouraient sur les mystres. Le tabernacle tait
comme forc; le Saint des saints tranait dans la rue. Les simples
taient branls, les saints chancelaient, l'glise se taisait.

[Footnote 333: _App. 80._]

Il y allait pourtant du christianisme tout entier: il tait attaqu par
la base. Si le pch originel n'tait plus un pch, mais une peine,
cette peine tait injuste, et la Rdemption inutile. Abailard se
dfendait d'une telle conclusion; mais il justifiait le christianisme
par de si faibles arguments, qu'il l'branlait plutt davantage en
dclarant qu'il ne savait pas de meilleures rponses. Il se laissait
pousser  l'absurde, et puis il allguait l'autorit et la foi.

Ainsi l'homme n'tait plus coupable, la chair tait justifie,
rhabilite. Tant de souffrances, par lesquelles les hommes s'taient
immols, elles taient superflues. Que devenaient tant de martyrs
volontaires, tant de jenes et de macrations, et les veilles des
moines, et les tribulations des solitaires, tant de larmes verses
devant Dieu? Vanit, drision. Ce Dieu tait un Dieu aimable et facile,
qui n'avait que faire de tout cela[334].

[Footnote 334: Tel est le point de vue chrtien au moyen ge. Je l'ai
expos dans sa rigueur. Cela seul explique comment Abailard, dans sa
lutte avec saint Bernard, fut condamn sans tre examin, sans tre
entendu.]

L'glise tait alors sous la domination d'un moine, d'un simple abb de
Clairvaux, de saint Bernard. Il tait noble, comme Abailard. Originaire
de la haute Bourgogne[335], du pays de Bossuet et de Buffon, il avait
t lev dans cette puissante maison de Cteaux, soeur et rivale de
Cluny, qui donna tant de prdicateurs illustres, et qui fit, un
demi-sicle aprs, la croisade des Albigeois. Mais saint Bernard trouva
Cteaux trop splendide et trop riche; il descendit dans la pauvre
Champagne et fonda le monastre de Clairvaux, dans la _valle
d'Absinthe_. L, il put mener  son gr cette vie de douleurs qu'il lui
fallait. Rien ne l'en arracha; jamais il ne voulut entendre  tre autre
chose qu'un moine. Il et pu devenir archevque et pape. Forc de
rpondre  tous les rois qui le consultaient, il se trouva tout-puissant
malgr lui, et condamn  gouverner l'Europe. Une lettre de saint
Bernard fit sortir de la Champagne l'arme du roi de France. Lorsque le
schisme clata par l'lvation simultane d'Innocent II et d'Anaclet,
saint Bernard fut charg par l'glise de France de choisir, et choisit
Innocent[336]. L'Angleterre et l'Italie rsistaient: l'abb de Clairvaux
dit un mot au roi d'Angleterre; puis, prenant le pape par la main, il le
mena par toutes les villes d'Italie, qui le reurent  genoux. On
s'touffait pour toucher le saint, on s'arrachait un fil de sa robe;
toute sa route tait trace par des miracles.

[Footnote 335: Sa mre tait de Montbar, du pays de Buffon. Montbar
n'est pas loin de Dijon, la patrie de Bossuet.--Il tait n en 1091.]

[Footnote 336: Voy. sur cette affaire les lettres de saint Bernard aux
villes d'Italie ( Gnes,  Pise,  Milan, etc.),  l'impratrice, au
roi d'Angleterre et  l'empereur.]

Mais ce n'taient pas l ses plus grandes affaires; ses lettres nous
l'apprennent. Il se prtait au monde, et ne s'y donnait pas: son amour
et son trsor taient ailleurs. Il crivait dix lignes au roi
d'Angleterre, et dix pages  un pauvre moine. Homme de vie intrieure,
d'oraison et de sacrifice, personne, au milieu du bruit, ne sut mieux
s'isoler. Les sens ne lui disaient plus rien du monde. Il marcha, dit
son biographe, tout un jour le long du lac de Lausanne, et le soir
demanda o tait le lac. Il buvait de l'huile pour de l'eau, prenait du
sang cru pour du beurre. Il vomissait presque tout aliment. C'est de la
Bible qu'il se nourrissait, et il se dsaltrait de l'vangile.  peine
pouvait-il se tenir debout, et il trouva des forces pour prcher la
croisade  cent mille hommes. C'tait un esprit plutt qu'un homme qu'on
croyait voir, quand il paraissait ainsi devant la foule, avec sa barbe
rousse et blanche, ses blonds et blancs cheveux; maigre et faible, 
peine un peu de vie aux joues[337]. Ses prdications taient terribles;
les mres en loignaient leurs fils, les femmes leurs maris; ils
l'auraient tous suivi aux monastres; Pour lui, quand il avait jet le
souffle de vie sur cette multitude, il retournait vite  Clairvaux,
rebtissait prs du couvent sa petite loge de rame et de feuilles[338],
et calmait un peu dans l'explication du Cantique des cantiques, qui
l'occupa toute sa vie, son me malade d'amour.

[Footnote 337: Gaufridus: Subtilissima cutis in genis modice rubens.]

[Footnote 338: Guill. de S. Theod. Jusqu'ici tout ce qu'il a lu dans
les saintes critures, et ce qu'il y sent spirituellement, lui est venu
en mditant et en priant dans les champs et dans les forts, et il a
coutume de dire en plaisantant  ses amis qu'il n'a jamais eu en cela
d'autres matres que les chnes et les htres.--Saint Bernard crit 
un certain Murdach qu'il engage  se faire moine: Experto crede;
aliquid amplius in silvis invenies quam in libris. Ligna et lapides
docebunt te quod a magistris audire non possis... An non montes stillant
dulcedinem, et colles fluunt lac et mel, et valles abundant frumento?]

Qu'on songe avec quelle douleur un tel homme dut apprendre les progrs
d'Abailard, les envahissements de la logique sur la religion, la
prosaque victoire du raisonnement sur la foi... C'tait lui arracher
son Dieu!

Saint Bernard n'tait pas un logicien comparable  son rival; mais
celui-ci tait parvenu  cet excs de prosprit o l'infatuation
commune nous jette dans quelque grande faute. Tout lui russissait. Les
hommes s'taient tus devant lui; les femmes regardaient toutes avec
amour un jeune homme aimable et invincible, beau de figure et
tout-puissant d'esprit, tranant aprs soi tout le peuple. J'en tais
venu au point, dit-il, que quelque femme que j'eusse honore de mon
amour, je n'aurais eu  craindre aucun refus. Rousseau dit prcisment
le mme mot en racontant dans ses _Confessions_ le succs de la
_Nouvelle Hlose_.

L'Hlose du douzime sicle tait une pauvre orpheline, d'origine
incertaine, mais de naissance probablement clricale et monastique[339].
Ne vers 1101, elle tait de l'ge de la renomme d'Abailard. Le prieur
d'Argenteuil fut l'asile de son enfance dlaisse. De ce clotre, o
elle apprit le latin, le grec et mme l'hbreu, elle vint  l'ge de
dix-sept ans dans la maison de son oncle, prs de la cathdrale de
Paris. Toute jeune, belle, savante, dj clbre, elle reut les leons
d'Abailard. On sait le reste.

[Footnote 339: Elle tait fille,  ce qu'on croit, d'Hersendis, premire
abbesse de Sainte-Marie-aux-Bois, prs de Szanne en Champagne; ou,
selon d'autres suppositions, d'une autre mre inconnue et d'un vieux
prtre, qui la faisait passer pour sa nice, de Fulbert, chanoine de
Notre-Dame. (N. Peyrat, 1860.)]

Il renona au monde, et se fit bndictin  Saint-Denis (vers 1119). Les
dsordres des religieux le rvoltrent. Une occasion se prsenta pour
quitter l'abbaye. Ses anciens disciples vinrent rclamer son
enseignement. Il lui fallait le bruit, le mouvement, le monde. Il
reparut dans sa chaire et retrouva son auditoire, sa popularit, ses
triomphes. Le prieur de Maisoncelle[340], qui lui avait t offert pour
rouvrir son cole, ne pouvait plus contenir les clercs accourus dans
ses murs. Ils dvoraient le pays, ils desschaient les ruisseaux. Les
coles piscopales taient dsertes. On attaqua son droit d'enseigner.
On attaqua sa mthode. L'archevque de Reims, ami de saint Bernard,
assembla contre lui un concile  Soissons. Abailard faillit y tre
lapid par le peuple. Opprim par le tumulte de ses ennemis, il ne put
se faire entendre, brla ses livres et lut,  travers ses larmes, tout
ce qu'on voulut. Il fut condamn sans tre examin, ses ennemis
prtendirent qu'il suffisait qu'il et enseign sans l'autorisation de
l'glise.

[Footnote 340: Sur les terres de Thibault, comte de Champagne.]

Enferm  Saint-Mdard de Soissons, puis rfugi  Saint-Denis, il fut
oblig de fuir cet asile. Il s'tait avis de douter que saint
Denys-l'Aropagite ft jamais venu en France. Toucher  cette lgende,
c'tait s'attaquer  la religion de la monarchie[341]. La cour, qui le
soutenait, l'abandonna ds lors. Il se sauva sur les terres du comte de
Champagne, se cacha dans un lieu dsert, sur l'Arduzon,  deux lieues de
Nogent. Devenu pauvre alors, et n'ayant qu'un clerc avec lui, il se
btit de roseaux une cabane, et un oratoire en l'honneur de la Trinit,
qu'on l'accusait de nier. Il nomma cet ermitage le Consolateur, le
Paraclet. Mais ses disciples ayant appris o il tait afflurent autour
de lui; ils construisirent des cabanes, une ville s'leva dans le
dsert,  la science,  la libert; il fallut bien qu'il remontt en
chaire et recomment d'enseigner. Mais on le fora encore de se taire
et d'accepter le prieur de Saint-Gildas, dans la Bretagne bretonnante,
dont il n'entendait pas la langue. C'tait son sort de ne trouver aucun
repos. Ses moines bretons, qu'il voulait rformer, essayrent de
l'empoisonner dans le calice. Ds lors, l'infortun mena une vie
errante, et songea mme, dit-on,  se rfugier en terre infidle.
Auparavant, il voulut pourtant se mesurer une fois avec le terrible
adversaire qui le poursuivait partout de son zle et de sa saintet. 
l'instigation d'Arnaldo de Brescia, il demanda  saint Bernard un duel
logique par-devant le concile de Sens. Le roi, les comtes de Champagne
et de Nevers, une foule d'vques devaient assister et juger des coups.
Saint Bernard y vint avec rpugnance[342], sentant son infriorit. Mais
les menaces du peuple et les cruelles inimitis scholastiques le
tirrent d'affaire.

[Footnote 341: Il voulut aussi rformer les moeurs du couvent. Cela
dplut  la cour, dit-il lui mme. _App. 81._]

[Footnote 342: _App. 82._]

Abailard tait condamn d'avance. On se borne  lui lire les passages
incrimins extraits de ses livres par ses ennemis, au gr de leur haine.
On ne lui laisse d'autre alternative que le dsaveu ou la soumission.
Entre ces seigneurs prvenus, ces docteurs inexorables, et le peuple
ameut dont il entend les clameurs au dehors, Abailard se trouble,
s'irrite, s'gare; il dnie la comptence du concile dont il avait
sollicit la convocation et se contente d'en appeler au pape. Innocent
II devait tout  saint Bernard, et il hassait Abailard dans son
disciple Arnaldo de Brescia, qui courait alors l'Italie et appelait les
villes  la libert. Il ordonna d'enfermer Abailard. Celui-ci l'avait
prvenu en se rfugiant de lui-mme au monastre de Cluny. L'abb
Pierre-le-Vnrable rpondit d'Abailard; il y mourut au bout de deux
ans.

Telle fut la fin du restaurateur de la philosophie au moyen ge, fils de
Plage, pre de Descartes, et Breton comme eux[343]. Sous un autre point
de vue, il peut passer pour le prcurseur de l'cole _humaine et
sentimentale_, qui s'est reproduite dans Fnelon et Rousseau. On sait
que Bossuet, dans sa querelle avec Fnelon, lisait assidment saint
Bernard. Quant  Rousseau, pour le rapprocher d'Abailard, il faut
considrer en celui-ci ses deux disciples, Arnaldo et Hlose, le
rpublicanisme et l'loquence passionne. Dans Arnaldo est le germe du
_Contrat social_, et dans les lettres de l'ancienne _Hlose_, on
entrevoit la _Nouvelle_.

[Footnote 343: Jean de Salisbury explique parfaitement qu'aprs la
dispersion de l'cole d'Abailard et la victoire du mysticisme, plusieurs
s'enterrrent dans les clotres. D'autres, Jean lui-mme, qui devint le
client et l'ami du pape Adrien IV, se tournrent vers le nant des cours
(nugis curialibus). D'autres plus srieux partirent pour Salerne ou
Montpellier, o les croyants de la nature et de la science trouvaient un
abri. Voy. _Renaissance_, Introduction.]

Il n'est pas de souvenir plus populaire en France que celui de l'amante
d'Abailard. Ce peuple si oublieux, en qui la trace du moyen ge se
trouve si compltement efface; ce peuple qui se souvient des dieux de
la Grce plus que de nos saints nationaux, il n'a pas oubli Hlose. Il
visite encore le gracieux monument qui runit les deux poux[344], avec
autant d'intrt que si leur tombe et t creuse d'hier. C'est la
seule qui ait survcu de toutes nos lgendes d'amour.

[Footnote 344:  Paris, au cimetire de l'Est.]

La chute de l'homme fit la grandeur de la femme: sans le malheur
d'Abailard, Hlose et t ignore; elle ft reste obscure et dans
l'ombre; elle n'et voulu d'autre gloire que celle de son poux. 
l'poque de leur sparation, elle prit le voile, et lui btit le
Paraclet, dont elle devint abbesse. Elle y tint une grande cole de
thologie, de grec et d'hbreu. Plusieurs monastres semblables
s'levrent autour, et quelques annes aprs la mort d'Abailard, Hlose
fut dclare chef d'ordre par le pape. Mais sa gloire est dans son amour
si constant et si dsintress.

La froideur d'Abailard fait un trange contraste avec l'exaltation des
sentiments exprims par Hlose: Dieu le sait! en toi je ne cherchai
que toi! rien de toi, mais toi-mme, tel fut l'unique objet de mon
dsir. Je n'ambitionnai nul avantage, pas mme le lien de l'hymne; je
ne songeai, tu ne l'ignores pas,  satisfaire ni mes volonts, ni mes
volupts, mais les tiennes. Si le nom d'pouse est plus saint, je
trouvais plus doux celui de ta matresse, celui (ne te fche point) de
ta concubine (_concubin vel scorti_). Plus je m'humiliais pour toi,
plus j'esprais gagner dans ton coeur. Oui! quand le matre du monde,
quand l'empereur et voulu m'honorer du nom de son pouse, j'aurais
mieux aim tre appele ta matresse que sa femme et son impratrice
(_tua dici meretrix, quam illius imperatrix_). Elle explique d'une
manire singulire pourquoi elle refusa longtemps d'tre la femme
d'Abailard: N'et-ce pas t chose messante et dplorable, que celui
que la nature avait cr pour tous, une femme se l'approprit et le prt
pour elle seule... Quel esprit tendu aux mditations de la philosophie
ou des choses sacres, endurerait les cris des enfants, les bavardages
des nourrices, le trouble et le tumulte des serviteurs et des
servantes[345]?

[Footnote 345: C'est Abailard qui rapporte ces paroles.]

La forme seule des lettres d'Abailard et d'Hlose indique combien la
passion d'Hlose obtenait peu de retour. Il divise et subdivise les
lettres de son amante; il y rpond avec mthode et par chapitres. Il
intitule les siennes:  l'pouse de Christ, l'esclave de Christ. Ou
bien:  sa chre soeur en Christ, Abailard, son frre en Christ. Le
ton d'Hlose est tout autre:  son matre, non,  son pre;  son
poux, non,  son frre; sa servante, son pouse, non, sa fille, sa
soeur;  Abailard, Hlose[346]! La passion lui arrache des mots qui
sortent tout  fait de la rserve religieuse du douzime sicle: Dans
toute situation de ma vie, Dieu le sait, je crains de t'offenser plus
que Dieu mme; je dsire te plaire plus qu' lui. C'est ta volont, et
non l'amour divin, qui m'a conduite  revtir l'habit religieux[347].
Elle rpta ces tranges paroles  l'autel mme. Au moment de prendre le
voile, elle pronona les vers de Cornlie dans Lucain:  le plus grand
des hommes,  mon poux, si digne d'un si noble hymne! Faut-il que
l'insolente fortune ait pu quelque chose sur cette tte illustre? C'est
mon crime, je t'pousai pour ta ruine! je l'expierai du moins, accepte
cette immolation volontaire[348]!

[Footnote 346: Domino suo, imo patri; conjugi suo, imo fratri; ancilla
sua, imo filia; ipsius uxor, imo soror; Abelardo Heloissa.]

[Footnote 347: In omni (Deus scit!) vit me statu, te magis adhuc
offendere quam Deum vereor; tibi placere amplius quam ipsi appeto. Tua
me ad religionis habitum jussio, non divina traxit dilectio.]

[Footnote 348:

  ... O maxime conjux!
  O thalamis indigne meis! hoc juris habebat
  In tantum fortuna caput! Cur impia nupsi,
  Si miserum factura fui? Nunc accipe poenas,
  Sed quas sponte luam.]

Cet idal de l'amour pur et dsintress, Abailard, avant les mystiques,
avant Fnelon, l'avait pos dans ses crits comme la fin de l'me
religieuse[349]. La femme s'y leva pour la premire fois dans les
crits d'Hlose, en le rapportant  l'homme,  son poux,  son dieu
visible. Hlose devait revivre sous une forme spiritualiste en sainte
Catherine et sainte Thrse.

[Footnote 349: Comment. in epist. ad Romanos.]

La restauration de la femme eut lieu principalement au douzime sicle.
Esclave dans l'Orient, enferme encore dans le gynce grec, mancipe
par la jurisprudence impriale, elle fut dans la nouvelle religion
l'gale de l'homme. Toutefois le christianisme,  peine affranchi de la
sensualit paenne, craignait toujours la femme et s'en dfiait. Il
reconnaissait sa faiblesse et sa contradiction. Il repoussait la femme
d'autant plus qu'il avait plus ni la nature. De l, ces expressions
dures, mprisantes mme, par lesquelles il s'efforce de se prmunir. La
femme est communment dsigne, dans les crivains ecclsiastiques et
dans les Capitulaires, par ce mot dgradant: _Vas infirmius._ Quand
Grgoire VII voulut affranchir le clerg de son double lien, la femme et
la terre, il y eut un nouveau dchanement contre cette dangereuse ve,
dont la sduction a perdu Adam, et qui le poursuit toujours dans ses
fils.

Un mouvement tout contraire commena au douzime sicle. Le libre
mysticisme entreprit de relever ce que la duret sacerdotale avait
tran dans la boue. Ce fut surtout un Breton, Robert d'Arbrissel, qui
remplit cette mission d'amour. Il rouvrit aux femmes le sein du Christ,
fonda pour elles des asiles, leur btit Fontevrault, et il veut bientt
des Fontevrault par toute la chrtient[350]. L'aventureuse charit de
Robert s'adressait de prfrence aux grandes pcheresses; il enseignait
dans les plus odieux sjours la clmence de Dieu, son incommensurable
misricorde. Un jour qu'il tait venu  Rouen, il entra dans un mauvais
lieu, et s'assit au foyer pour se chauffer les pieds. Les courtisanes
l'entourent, croyant qu'il est venu pour faire folie. Lui, il prche les
paroles de vie, et promet la misricorde du Christ. Alors, celle qui
commandait aux autres lui dit:--Qui es-tu, toi qui dis de telles choses,
tiens pour certain que voil vingt ans que je suis entre en cette
maison pour commettre des crimes, et qu'il n'y est jamais venu personne
qui parlt de Dieu et de sa bont. Si pourtant je savais que ces choses
fussent vraies!...-- l'instant, il les fit sortir de la ville, il les
conduisit plein de joie au dsert, et l, leur ayant fait faire
pnitence, il les fit passer du dmon au Christ[351].

[Footnote 350: _App. 83._]

[Footnote 351: Manuscrit de l'abbaye de Vaux-Cernay (cit, par Bayle).]

C'tait chose bizarre de voir le bienheureux Robert d'Arbrissel
enseigner la nuit et le jour, au milieu d'une foule de disciples des
deux sexes qui reposaient ensemble autour de lui. Les railleries amres
de ses ennemis, les dsordres mme auxquels ces runions donnaient lieu,
rien ne rebutait le charitable et courageux Breton. Il couvrait tout du
large manteau de la grce.

La grce prvalant sur la loi, il se fit insensiblement une grande
rvolution religieuse. Dieu changea de sexe, pour ainsi dire. La Vierge
devint le dieu du monde; elle envahit presque tous les temples et tous
les autels. La pit se tourna en enthousiasme de galanterie
chevaleresque. L'glise mystique de Lyon clbra la fte de l'immacule
conception (1134).

La femme rgna dans le ciel, elle rgna sur la terre. Nous la voyons
intervenir dans les choses de ce monde et les diriger. Bertrade de
Montfort gouverne  la fois son premier poux Foulques d'Anjou, et le
second Philippe Ier, roi de France. Le premier, exclu de son lit, se
trouve trop heureux de s'asseoir sur l'escabeau de ses pieds[352]. Louis
VII date ses actes du couronnement de sa femme Adle[353]. Les femmes,
juges naturels des combats de posie et des cours d'amour, sigent aussi
comme juges,  l'gal de leurs maris, dans les affaires srieuses. Le
roi de France reconnat expressment ce droit[354]. Nous verrons Alix
de Montmorency conduire une arme  son poux, le fameux Simon de
Montfort.

[Footnote 352: Vit. Lud. Gross., ap. Scr. fr.]

[Footnote 353: Chart. ann. 1115. Si quelque plainte est porte devant
lui ou devant son pouse...--La septime anne de notre rgne, et le
premier de celui de la reine Adle--Adle prit la croix avec son
mari.--Philippe-Auguste,  son dpart pour la croisade, lui laissa la
rgence.]

[Footnote 354: En 1134, Ermengarde de Narbonne, succdant  son frre,
demande et obtient de Louis-le-Jeune l'autorisation de juger, chose
interdite aux femmes par Constantin et Justinien. _App. 84._]

Exclues jusque-l des successions par la barbarie fodale, les femmes y
rentrent partout dans la premire moiti du douzime sicle: en
Angleterre, en Castille, en Aragon,  Jrusalem, en Bourgogne, en
Flandre, Hainaut, Vermandois, en Aquitaine, Provence et bas Languedoc.
La rapide extinction des mles, l'adoucissement des moeurs et le progrs
de l'quit, rouvrent les hritages aux femmes. Elles portent avec elles
les souverainets dans des maisons trangres; elles mlent le monde,
elles acclrent l'agglomration des tats, et prparent la
centralisation des grandes monarchies.

Une seule entre les maisons royales, celle des Capets, ne reconnut point
le droit des femmes; elle resta  l'abri des mutations qui transfraient
les autres tats d'une dynastie  une autre. Elle reut, et elle ne
donna point. Des reines trangres purent venir; l'lment fminin,
l'lment mobile put s'y renouveler; l'lment mle n'y vint point du
dehors, il y resta le mme, et avec lui l'identit d'esprit, la
perptuit des traditions. Cette fixit de la dynastie est une des
choses qui ont le plus contribu  garantir l'unit, la personnalit de
notre mobile patrie.

       *       *       *       *       *

Le caractre commun de la priode qui suit la croisade, et que nous
venons de parcourir dans ce chapitre, c'est une tentative
d'affranchissement. La croisade, dans son mouvement immense, avait t
une occasion, une impulsion. L'occasion venue, la tentative eut lieu:
affranchissement du peuple dans les communes, affranchissement de la
femme, affranchissement de la philosophie, de la pense pure. Ce
retentissement de la croisade, comme la croisade elle-mme, devait avoir
toute sa puissance et son effet en France, chez le plus sociable des
peuples.




CHAPITRE V

     Le roi de France et le roi d'Angleterre, Louis-le-Jeune, Henri II
     (Plantagenet).--Seconde croisade; humiliation de Louis.--Thomas 
     Becket, humiliation d'Henri [seconde moiti du douzime sicle].


L'opposition de la France et de l'Angleterre, commence avec
Guillaume-le-Conqurant au milieu du onzime sicle, n'atteignit toute
sa violence qu'au douzime, sous les rgnes de Louis-le-Jeune et d'Henri
II, de Richard Coeur-de-Lion et de Philippe-Auguste. Elle eut sa
catastrophe vers 1200,  l'poque de l'humiliation de Jean et de la
confiscation de la Normandie. La France garda l'ascendant pour un sicle
et demi (1209-1346).

       *       *       *       *       *

Si le sort des peuples tenait aux souverains, nul doute que les rois
anglais n'eussent vaincu. Tous, de Guillaume-le-Btard  Richard
Coeur-de-Lion, furent des hros, au moins selon le monde. Les hros
furent battus; les pacifiques vainquirent. Pour s'expliquer ceci, il
faut pntrer le vrai caractre du roi de France et du roi
d'Angleterre, tels qu'ils apparaissent dans l'ensemble du moyen ge.

Le premier, suzerain du second, conserve gnralement une certaine
majest immobile[355]. Il est calme et insignifiant en comparaison de
son rival. Si vous exceptez les petites guerres de Louis-le-Gros et la
triste croisade de Louis VII que nous allons raconter, le roi de France
semble enfonc dans son hermine; il rgente le roi d'Angleterre, comme
son vassal et son fils; mchant fils qui bat son pre. Le descendant de
Guillaume-le-Conqurant[356], quel qu'il soit, c'est un homme rouge,
cheveux blonds et plats, gros ventre, brave et avide, sensuel et froce,
glouton et ricaneur, entour de mauvaises gens, volant et violent, fort
mal avec l'glise. Il faut dire aussi qu'il n'a pas si bon temps que le
roi de France. Il a bien plus d'affaires; il gouverne  coups de lance
trois ou quatre peuples dont il n'entend pas la langue. Il faut qu'il
contienne les Saxons par les Normands, les Normands par les Saxons,
qu'il repousse aux montagnes Gallois et cossais. Pendant ce temps-l,
le roi de France peut de son fauteuil lui jouer plus d'un tour. Il est
son suzerain d'abord; il est fils an de l'glise, fils lgitime;
l'autre est le btard, le fils de la violence. C'est Ismal et Isaac. Le
roi de France a la loi pour lui, _cette vieille mre avec son frein
rouill, qu'on appelle la loi_[357]. L'autre s'en moque; il est fort,
il est chicaneur, en sa qualit de Normand. Dans ce grand mystre du
douzime sicle, le roi de France joue le personnage du bon Dieu,
l'autre celui du Diable. Sa lgende gnalogique le fait remonter d'un
ct  Robert-le-Diable, de l'autre  la fe Mlusine. C'est l'usage
dans notre famille, disait Richard Coeur-de-Lion, que les fils hassent
le pre; du diable nous venons, et nous retournons au diable[358].
Patience, le roi du bon Dieu aura son tour. Il souffrira beaucoup sans
doute; il est n endurant: le roi d'Angleterre peut lui voler sa femme
et ses provinces[359]; mais il recouvrera tout un matin. Les griffes lui
poussent sous son hermine. Le _saint homme de roi_ sera tout  l'heure
Philippe-Auguste ou Philippe-le-Bel.

[Footnote 355: Cela est trs frappant dans leurs sceaux. Le roi
d'Angleterre est reprsent sur une face assis, sur l'autre  cheval, et
brandissant son pe. Le roi de France est toujours assis. _App. 85._]

[Footnote 356: _App. 86._]

[Footnote 357: The rusty curb of old father antic the law.
(Shakespeare.)]

[Footnote 358: De Diabolo venientes, et ad Diabolum transeuntes.]

[Footnote 359: Il enleva  Louis VII sa femme lonore, le Poitou, la
Guyenne, etc.]

Il y a dans cette ple et mdiocre figure une force immense qui doit se
dvelopper. C'est le roi de l'glise et de la bourgeoisie, le roi du
peuple et de la loi. En ce sens il a le droit divin. Sa force n'clate
pas par l'hrosme; il grandit d'une vgtation puissante, d'une
progression continue, lente et fatale comme la nature. Expression
gnrale d'une diversit immense, symbole d'une nation tout entire,
plus il la reprsente, plus il semble insignifiant. La personnalit est
faible en lui; c'est moins un homme qu'une ide; tre impersonnel, il
vit dans l'universalit, dans le peuple, dans l'glise, fille du peuple;
c'est un personnage profondment _catholique_ dans le sens tymologique
du mot.

Le bon roi Dagobert, Louis-le-Dbonnaire, Robert-le-Pieux,
Louis-le-Jeune, saint Louis, sont les types de cet honnte roi. Tous
vrais saints quoique l'glise n'ait canonis que le dernier[360], celui
qui fut puissant. Le scrupuleux Louis-le-Jeune est dj saint Louis,
mais moins heureux, et ridicule par ses infortunes politiques et
conjugales. La femme tient grande place dans l'histoire de ces rois. Par
ce ct, ils sont hommes; la nature est forte chez eux: c'est presque
l'unique intrt pour lequel ils se mettent quelquefois mal avec
l'glise; Louis-le-Dbonnaire pour sa Judith, Lothaire II pour Valdrade,
Robert pour la reine Berthe, Philippe Ier pour Bertrade;
Philippe-Auguste pour Agns de Mranie. Dans saint Louis, forme pure
de la royaut du moyen ge, la domination de la femme est celle d'une
mre, de Blanche de Castille. On sait qu'il se cachait dans une armoire
quand sa mre, l'altire Espagnole, le surprenait chez sa femme, la
bonne Marguerite.

[Footnote 360: _App. 87._]

       *       *       *       *       *

Louis-le-Gros, sur son lit de mort, reut le prix de cette rputation
d'honntet qu'il avait acquise  sa famille. Le plus riche souverain de
la France, le comte de Poitiers et d'Aquitaine, qui se sentait aussi
mourir, ne crut pouvoir mieux placer sa fille lonore et ses vastes
tats qu'en les donnant au jeune Louis VII, qui succda bientt  son
pre (1137). Sans doute aussi, il n'tait pas fch de faire de sa fille
une reine. Le jeune roi avait t lev bien dvotement dans le clotre
de Notre-Dame[361] c'tait un enfant sans aucune mchancet, et fort
livr aux prtres; le vrai roi fut son prcepteur, Suger, abb de
Saint-Denis[362]. Au commencement pourtant l'agrandissement de ses
tats, qui se trouvaient presque tripls par son mariage, semble lui
avoir enfl le coeur. Il essaya de faire valoir les droits de sa femme
sur le comt de Toulouse. Mais ses meilleurs amis parmi les barons, le
comte mme de Champagne, refusrent de le suivre  cette conqute du
Midi. En mme temps le pape Innocent II, croyant pouvoir tout oser sous
ce pieux jeune roi, avait risqu de nommer son neveu  l'archevch de
Bourges, mtropole des Aquitaines. Saint Bernard et Pierre-le-Vnrable
rclamrent en vain contre cette usurpation. Le neveu du pape se rfugia
sur les terres du comte de Champagne, dont la soeur venait d'tre
rpudie par un cousin de Louis VII. Louis et son cousin, frapps
d'anathme par le pape, se vengrent sur le comte de Champagne,
ravagrent ses terres et brlrent le bourg de Vitry. Les flammes
gagnrent malheureusement la principale glise, o la plupart des
habitants s'taient rfugis. Ils y taient au nombre de treize cents,
hommes, femmes et enfants. On entendit bientt leurs cris; le vainqueur
lui-mme ne pouvait plus les sauver, tous y prirent.

[Footnote 361: _App. 88._]

[Footnote 362: Suger tait n, probablement aux environs de Saint-Omer,
en 1081, d'un homme du peuple nomm Hlinand. Lorsque Philippe Ier
confia aux moines de Saint-Denis l'ducation de son fils Louis-le-Gros,
ce fut Suger que l'abb en chargea.--Sa conduite, comme celle de ses
moines, excita d'abord les plaintes de saint Bernard (Ep. 78); mais plus
tard il mena, de l'aveu de saint Bernard lui-mme (Ep. 309), une vie
exemplaire.--Il crivit lui-mme un livre sur les constructions qu'il
fit faire  Saint-Denis, etc. L'abb de Cluny ayant admir quelque
temps les ouvrages et les btiments que Suger avait fait construire, et
s'tant retourn vers la trs petite cellule que cet homme, minemment
ami de la sagesse, avait arrange pour sa demeure, il gmit
profondment, dit-on, et s'cria: Cet homme nous condamne tous, il
btit, non comme nous, pour lui-mme, mais uniquement pour Dieu. Tout
le temps, en effet, que dura son administration, il ne fit pour son
propre usage que cette humble cellule, d' peine dix pieds en largeur et
quinze en longueur, et la fit dix ans avant sa mort, afin d'y recueillir
sa vie, qu'il avouait avoir dissipe trop longtemps dans les affaires du
monde. C'tait l que, dans les heures qu'il avait de libres, il
s'adonnait  la lecture, aux larmes et  la contemplation; l, il
vitait le tumulte et fuyait la compagnie des hommes du sicle; l,
comme le dit un sage, il n'tait jamais moins seul que quand il tait
seul; l, en effet, il appliquait son esprit  la lecture des plus
grands crivains,  quelque sicle qu'ils appartinssent, s'entretenait
avec eux, tudiait avec eux; l, il n'avait pour se coucher, au lieu de
plume, que de la paille sur laquelle tait tendue, non pas une fine
toile, mais une couverture assez grossire de simple laine, que
recouvraient, pendant le jour, des tapis dcents. (_Vie de Suger_, par
Guillaume, moine de Saint-Denis.)]

Cet horrible vnement brisa le coeur du roi. Il devint tout  coup
docile au pape, se rconcilia  tout prix avec lui. Mais sa conscience
tait partage entre des scrupules divers. Il avait jur de ne jamais
permettre au neveu d'Innocent d'occuper le sige de Bourges. Le pontife
avait exig qu'il renont  ce serment, et Louis se repentait et
d'avoir fait un serment impie, et de ne l'avoir pas observ.
L'absolution pontificale ne suffisait pas pour le tranquilliser. Il se
croyait responsable de tous les sacrilges commis pendant les trois ans
qu'avait dur l'interdit. Au milieu de ces agitations d'une me timore,
il apprit l'effroyable massacre de tout le peuple d'desse, gorg en
une nuit. Des plaintes lamentables arrivaient tous les jours des
Franais d'outre-mer. Ils dclaraient que s'ils n'taient secourus, ils
n'avaient  attendre que la mort. Louis VII fut mu; il se crut
d'autant plus oblig d'aller au secours de la terre sainte, que son
frre an, mort avant Louis-le-Gros, avait pris la croix, et qu'en lui
laissant le trne il semblait lui avoir transmis l'obligation
d'accomplir son voeu (1147).

Combien cette croisade diffra de la premire, c'est chose vidente,
quoique les contemporains semblent avoir pris  tche de se le
dissimuler  eux-mmes. L'ide de la religion, du salut ternel, n'tait
plus attache  une ville,  un lieu. On avait vu de prs Jrusalem et
le Saint-Spulcre. On s'tait dout que la religion et la saintet
n'taient pas enfermes dans ce petit coin de terre qui s'tend entre le
Liban, le dsert et la mer Morte. Le point de vue matrialiste qui
localisait la religion avait perdu son empire. Suger dtourna en vain le
roi de la croisade. Saint Bernard lui-mme, qui la prcha  Vzelay et,
en Allemagne, n'tait pas convaincu qu'elle ft ncessaire au salut. Il
refusa d'y aller lui-mme, et de guider l'arme, comme on l'en
priait[363]. Il n'y eut point cette fois l'immense entranement de la
premire croisade. Saint Bernard exagre visiblement quand il nous dit
que pour sept femmes il restait un homme. Dans la ralit, on peut
valuer  deux cent mille hommes les deux corps d'arme qui descendirent
le Danube sous l'empereur Conrad et le roi Louis VII. Les Allemands
taient en grand nombre cette fois. Mais une foule de princes qui
relevaient de l'Empire, les vques de Toul et de Metz, les comts de
Savoie et de Montferrat, tous les seigneurs du royaume d'Arles, se
runirent de prfrence  l'arme de France. Dans celle-ci marchaient
sous le roi les comtes de Toulouse, de Flandre, de Blois, de Nevers, de
Dreux, les seigneurs de Bourbon, de Coucy, de Lusignan, de Courtenay, et
une foule d'autres. On y voyait aussi la reine lonore, dont la
prsence tait peut-tre ncessaire pour assurer l'obissance de ses
Poitevins et de ses Gascons. C'est la premire fois qu'une femme a cette
importance dans l'histoire.

[Footnote 363: _App. 89._]

Le plus sage et t de faire route par mer, comme le conseillait le roi
de Sicile. Mais le chemin de terre tait consacr par le souvenir de la
premire croisade et la trace de tant de martyrs. C'tait le seul que
pt prendre la multitude des pauvres, qui, sous la protection de
l'arme, voulait visiter les saints lieux. Le roi de France prfra
cette route. Il s'tait assur du roi de Sicile, de l'empereur
d'Allemagne, Conrad, du roi de Hongrie et de l'empereur de
Constantinople, Manuel Comnne. La parent des deux empereurs, Manuel et
Conrad, semblait promettre quelque succs  la croisade. Ainsi
l'expdition ne fut point entreprise  l'aveugle. Louis s'effora de
conserver quelque discipline dans l'arme de France. Les Allemands, sous
l'empereur Conrad et son neveu, taient dj partis; rien n'galait leur
impatience et leur brutal emportement. L'empereur Manuel Comnne, dont
les victoires avaient restaur l'empire grec, les servit  souhait; il
se hta d'expdier ces barbares au del du Bosphore, et les lana dans
l'Asie par la route la plus courte, mais la plus montagneuse, celle de
Phrygie et d'Iconium. L ils eurent occasion d'user leur bouillante
ardeur. Ces lourds soldats furent bientt puiss dans ces montagnes,
sur ces pentes rapides o la cavalerie turque voltigeait, apparaissant
tantt  leur ct et tantt sur leurs ttes. Ils prirent,  la grande
drision des Grecs, des Franais mme. _Pousse, pousse, Allemand_,
criaient ceux-ci. C'est un historien grec qui nous a conserv ces deux
mots sans les traduire[364].

[Footnote 364: [Grec: Potz, Alamne]]

Les Franais eux-mmes ne furent pas plus heureux. Ils prirent d'abord
la longue et facile route des rivages de l'Asie Mineure. Mais  force
d'en suivre les sinuosits, ils perdirent patience; ils s'engagrent,
eux aussi, dans l'intrieur du pays et y prouvrent les mmes
dsastres. D'abord la tte de l'arme, ayant pris les devants, faillit
prir. Chaque jour le roi, bien confess et administr, se lanait 
travers la cavalerie turque[365]. Mais rien n'y faisait. L'arme aurait
pri dans ces montagnes sans un chevalier nomm Gilbert, auquel le
commandement fut remis comme au plus digne et sur lequel nous ne savons
malheureusement aucun dtail. Les croiss accusaient de tous leurs maux
la perfidie des Grecs, qui leur donnaient de mauvais guides et leur
vendaient au poids de l'or les vivres, que Manuel s'tait engag 
fournir. L'historien Nictas avoue lui-mme que l'empereur trahissait
les croiss[366]. La chose fut visible lorsqu'ils arrivrent 
Antiochette. Les Grecs qui occupaient cette ville y reurent les fuyards
des Turcs. Cependant Louis s'tait conduit loyalement avec Manuel. 
l'exemple de Godefroi de Bouillon, il avait refus d'couter ceux qui
lui conseillaient  son passage de s'emparer de Constantinople.

[Footnote 365: Odon de Deuil: ...Et  son retour, il demandait toujours
vpres et compiles, faisant toujours de Dieu l'Alpha et l'Omga de
toutes ses oeuvres.]

[Footnote 366: L'empereur, dit-il, invitait par des lettres pressantes
le sultan des Turcs  marcher contre les Allemands.]

Enfin ils arrivrent  Satalie, dans le golfe de Chypre. Il y avait
encore quarante journes de marche pour aller par terre  Antioche en
faisant le tour du golfe. Mais la patience et le zle des barons taient
 bout. Il fut impossible au roi de les retenir. Ils dclarrent qu'ils
iraient par mer  Antioche. Les Grecs fournirent des vaisseaux  tous
ceux qui pouvaient payer. Le reste fut abandonn sous la garde du comte
de Flandre, du sire de Bourbon et d'un corps de cavalerie grecque que le
roi loua pour les protger. Il donna ensuite tout ce qui lui restait 
ces pauvres gens, et s'embarqua avec lonore. Mais les Grecs qui
devaient les dfendre les livrrent eux-mmes, ou les rduisirent en
esclavage; ceux qui chapprent le durent au proslytisme des Turcs, qui
leur firent embrasser leur religion.

Telle fut la honteuse issue de cette grande expdition. Ceux qui
s'taient embarqus formaient pourtant la force relle de l'arme. Ils
pouvaient tre de grande utilit aux chrtiens d'Antioche ou de la terre
sainte. Mais la honte pesait sur eux, et le souvenir des malheureux
qu'ils avaient abandonns en Cilicie. Louis VII ne voulut rien
entreprendre, pour le prince d'Antioche, Raymond de Poitiers, oncle de
sa femme lonore. C'tait le plus bel homme du temps, et sa nice
semblait trop bien avec lui. Louis craignit qu'il ne voult l'y retenir,
partit brusquement d'Antioche, et se rendit  la terre sainte. Il n'y
fit rien de grand. Conrad vint l'y retrouver. Leur rivalit leur fit
manquer le sige de Damas, qu'ils avaient entrepris. Ils retournrent
honteusement en Europe, et le bruit courut que Louis, pris un instant
par les vaisseaux des Grecs, n'avait t dlivr que par la rencontre
d'une flotte des Normands de Sicile.

C'tait une triste chose qu'un pareil retour et une grande drision.
Qu'taient devenus ces milliers de chrtiens abandonns, livrs aux
infidles? Tant de lgret et de duret en mme temps! Tous les barons
taient coupables, mais la honte fut pour le roi. Il porta le pch 
lui seul. Pendant la croisade, la fire et violente lonore avait
montr le cas qu'elle faisait d'un tel poux. Elle avait dclar ds
Antioche qu'elle ne pouvait demeurer la femme d'un homme dont elle tait
parente, que d'ailleurs elle ne voulait pas d'un moine pour mari[367].
Elle aimait, dit-on, Raymond d'Antioche; selon d'autres, un bel esclave
sarrasin. On disait qu'elle avait reu des prsents du chef des
infidles. Au retour, elle demanda le divorce au concile de Beaugency.
Louis se soumit au jugement du concile, et perdit d'un coup les vastes
provinces qu'lonore lui avait apportes. Voil le midi de la France
encore une fois isol du nord. Une femme va porter  qui elle voudra la
prpondrance de l'Occident.

[Footnote 367: Se monacho, non regi nupsisse.]

Il parat que la dame s'tait assure d'avance d'un autre poux. Le
divorce fut prononc le 18 mars; ds la Pentecte, Henri Plantagenet,
duc d'Anjou, petit-fils de Guillaume-le-Conqurant, duc de Normandie,
bientt roi d'Angleterre, avait pous lonore, et avec elle la France
occidentale, de Nantes aux Pyrnes. Avant mme qu'il ft roi
d'Angleterre, ses tats se trouvaient deux fois plus tendus que ceux du
roi de France. En Angleterre, il ne tarda pas  prvaloir sur tienne de
Blois, dont le fils avait pous une soeur de Louis VII. Ainsi tout
tournait contre celui-ci, tout russissait  son rival.

Il faut savoir un peu ce que c'tait que cette royaut d'Angleterre,
dont la rivalit avec la France va nous occuper.

La spoliation de tout un peuple, voil la base hideuse de la puissance
anglo-normande. Cette vie de brigandage et de violence que chaque baron
avait exerce en petit autour de son manoir, elle se reproduisit en
grand de l'autre ct du dtroit. L le serf fut tout un peuple, et le
servage approcha en horreur de l'esclavage antique, ou de celui de nos
colonies. Nul lien entre les vaincus et les vainqueurs; autre langue,
autre race; l'habitude de tout pouvoir, une excrable frocit, nul
respect humain, nul frein lgal; partout des seigneurs presque gaux du
roi, comme compagnons de sa conqute; le seul comte de Moreton avait
plus de six cents fiefs[368]. Ces barons voulaient bien se dire hommes
du roi; mais rellement il n'tait que le premier d'entre eux. Dans les
grandes occasions, ils devenaient les juges de ce roi. Cependant ils
auraient trop risqu  tre indpendants. Peu nombreux au milieu d'un
peuple immense, qu'ils foulaient si brutalement, ils avaient besoin d'un
centre o recourir en cas de rvolte, d'un chef qui put les rallier, qui
reprsentt la partie normande au milieu de la conqute. Voil ce qui
explique pourquoi l'ordre fodal fut si fort dans le pays mme o les
vassaux plus puissants devaient tre plus tents de le mpriser.

[Footnote 368: Hallam.--Il est vrai que ces possessions taient
disperses: 248 manoirs dans le Cornwall, 54 en Sussex, 196 en
Yorkshire, 99 dans le comt de Northampton, etc.]

La position de ce roi de la conqute tait extraordinairement critique
et violente. Cette socit nouvelle, btie de meurtres et de vols, elle
se maintenait par lui; en lui elle avait son unit. C'est  lui que
remontait ce sourd concert de maldictions, d'imprcations  voix basse.
C'est pour lui que le banni saxon, dans la _Fort nouvelle_[369], o le
poursuivait le shriff, gardait sa meilleure flche; les forts ne
valaient rien pour les rois normands. C'est contre lui, tout autant que
contre les Saxons, que le baron se faisait btir ces gigantesques
chteaux, dont l'insolente beaut atteste encore combien peu on y a
plaint la sueur de l'homme. Ce roi si dtest ne pouvait manquer d'tre
un tyran. Aux Saxons il lanait des lois terribles, sans mesure et sans
piti. Contre les Normands, il y fallait plus de prcautions; il
appelait sans cesse des soldats du continent, des Flamands, des Bretons;
gens  lui, d'autant plus redoutables  l'aristocratie normande, qu'ils
se rapprochaient par la langue, les Flamands des Saxons, les Bretons des
Gallois. Plusieurs fois il n'hsita pas  se servir des Saxons
eux-mmes[370]. Mais il y renonait bientt. Il n'eut pu devenir le roi
des Saxons qu'en renversant tout l'ouvrage de la conqute.

[Footnote 369: _Nove forest._ C'tait un espace de trente milles que le
Conqurant avait fait mettre en bois, en dtruisant trente-six paroisses
et en chassant les habitants.]

[Footnote 370: Ainsi Guillaume-le-Roux et son successeur Henri Beauclerc
appelrent tous deux un instant les Anglais contre les partisans de leur
frre an, Robert Courte-Heuse.]

Voil la situation o se trouva dj le fils du Conqurant,
Guillaume-le-Roux: bouillant d'une tyrannie impatiente, qui rencontrait
partout sa limite; terrible aux Saxons, terrible aux barons; passant et
repassant la mer; courant, avec la roideur d'un sanglier, d'un bout 
l'autre de ses tats; furieux d'avidit, _merveilleux marchand de
soldats_[371], dit le chroniqueur; destructeur rapide de toute richesse;
ennemi de l'humanit, de la loi, de la nature, l'outrageant  plaisir;
sale dans les volupts, meurtrier, ricaneur et terrible. Quand la colre
montait sur son visage rouge et couperos, sa parole se brouillait, il
bredouillait des arrts de mort. Malheur  qui se trouvait en face!

[Footnote 371: Mirabilis militum mercator et solidator. (Suger.)]

Les tonnes d'or passaient comme un schelling. Une pauvret incurable le
travaillait; il tait pauvre de toute sa violence, de toute sa passion.
Il fallait payer le plaisir, payer le meurtre. L'homme ingnieux et
inventif qui savait trouver l'or, c'tait un certain prtre, qui s'tait
d'abord fait connatre comme dlateur. Cet homme devint le bras droit de
Guillaume, son pourvoyeur. Mais c'tait un rude engagement que de
remplir ce gouffre sans fond. Pour cela, il fit deux choses: il refit le
_Doomsday book_, revit et corrigea le livre de la conqute, s'assura si
rien n'avait chapp. Il reprit la spoliation en sous-oeuvre, se mit 
ronger les os dj rongs, et sut encore en tirer quelque chose. Mais
aprs lui rien n'y restait. On l'avait baptis du nom de
_Flambard_[372]. Des vaincus, il passa aux vainqueurs, d'abord aux
prtres; il mit la main sur les biens d'glise. L'archevque de
Kenterbury serait mort de faim sans la charit de l'abb de Saint-Alban.
Les scrupules n'arrtaient point Flambard. Grand justicier, grand
trsorier, chapelain du roi encore (c'tait le chapelain qu'il fallait 
Guillaume), il suait l'Angleterre par trois bouches. Il en alla ainsi
jusqu' ce que Guillaume et rencontr sa fin dans cette belle fort que
le Conqurant semblait avoir plante pour la ruine des siens. Tire
donc, de par le diable! dit le roi Roux  son bon ami qui chassait avec
lui. Le diable le prit au mot, et emporta cette me qui lui tait si
bien due.

[Footnote 372: Orderic Vital.]

Le successeur, ce ne fut pas le frre an, Robert. La royaut du btard
Guillaume devait passer au plus habile, au plus hardi. Ce royaume vol
appartenait  qui le volerait. Quand le Conqurant expirant donna la
Normandie  Robert, l'Angleterre  Guillaume: Et moi, dit Henri, le
plus jeune, et moi donc, n'aurai-je rien?--Patience, mon fils, dit le
mourant, tout te reviendra tt ou tard. Le plus jeune tait aussi le
plus avis. On l'appelait Beauclerc, comme on dirait l'habile, le
suffisant, le scribe, le vrai Normand. Il commena partout promettre aux
Saxons, aux gens d'glise; il donna par crit des chartes, des liberts,
tout autant qu'on voulut[373]. Il battit Robert avec des soldats
mercenaires, l'attira, le garda, bien log, bien nourri dans un chteau
fort, o il vcut jusqu' quatre-vingt-quatre ans. Robert, qui n'aimait
que la table, s'y serait consol, n'et t que son frre lui fit crever
les yeux[374]. Au reste, le fratricide et le parricide taient, l'usage,
hrditaire de cette famille. Dj les fils du. Conqurant avaient
combattu et bless leur pre[375]. Sous prtexte de justice fodale,
Beauclerc, qui se piquait d'tre bon et rude justicier, livra ses
propres petites-filles, deux enfants,  un baron qui leur arracha les
yeux et le nez. Leur mre, fille de Beauclerc, essaya de les venger en
tirant elle-mme une flche contre la poitrine de son pre. Les
Plantagenets, qui ne descendaient de cette race diabolique que du ct
maternel, n'en dgnrrent pas.

[Footnote 373: Je me propose, leur dit-il, de vous maintenir dans vos
anciennes liberts; j'en ferai, si vous le demandez, un crit sign de
ma main, et je le confirmerai par serment.--On dressa la charte, on en
fit autant de copies qu'il y avait de comts. Mais quand le roi se
rtracta, il les reprit toutes; il n'en chappa que trois. (Math.
Paris.)]

[Footnote 374: Math. Paris.--Lingard en doute, parce qu'aucun
contemporain n'en fait mention. Mais celui qui laissa crever les yeux 
ses petites-filles, et qui fit passer sa fille en hiver, demi-nue, dans
un foss glac, mrite-t-il ce doute?]

[Footnote 375: C'tait Robert, rvolt contre son pre, et qui le
combattit sans le connatre. On les rconcilia, ils se brouillrent
encore, et Guillaume maudit son fils.]

Aprs Beauclerc (1135), la lutte fut entre son neveu, tienne de Blois,
et sa fille Mathilde, veuve de l'empereur Henri V et femme du comte
d'Anjou. tienne appartenait  cette excellente famille des comtes de
Blois et de Champagne qui,  la mme poque, encourageait les communes
commerantes, divisait  Troyes la Seine en canaux, et protgeait
galement saint Bernard et Abailard. Libres penseurs et potes, c'est
d'eux que descendra le fameux Thibault, le trouvre, celui qui fit
peindre ses vers  la reine Blanche dans son palais de Provins, au
milieu des roses transplantes de Jricho. tienne ne pouvait se
soutenir en Angleterre qu'avec des trangers, Flamands, Brabanons,
Gallois mme. Il n'avait pour lui que le clerg et Londres. Les autres
communes d'Angleterre taient encore  natre. Quant au clerg, tienne
ne resta pas longtemps bien avec lui. Il dfendit d'enseigner le droit
canon, et osa emprisonner des vques. Alors Mathilde reparut. Elle
dbarqua presque seule; vraie fille du Conqurant, insolente, intrpide,
elle choqua tout le monde, et brava tout le monde. Trois fois elle
s'enfuit la nuit,  pied sur la neige et sans ressources. tienne, qui
la tint une fois assige, crut, comme chevalier, devoir ouvrir passage
 son ennemie, et la laisser rejoindre les siens. Elle ne l'en traita
pas mieux, quand elle le prit  son tour, abandonn de ses barons
(1153). Il fut contraint de reconnatre pour son successeur cet heureux
Henri Plantagenet, comte d'Anjou et fils de Mathilde,  qui nous avons
vu tout  l'heure lonore de Guyenne remettre sa main et ses tats.

Telle tait la grandeur croissante du jeune Henri, lorsque le roi de
France, humili par la croisade, perdit lonore et tant de provinces.
Cet enfant gt de la fortune fut en quelques annes accabl de ses
dons. Roi d'Angleterre, matre de tout le littoral de la France, depuis
la Flandre jusqu'aux Pyrnes, il exera sur la Bretagne cette
suzerainet que les ducs de Normandie avaient toujours rclame en vain.
Il prit l'Anjou, le Maine et la Touraine  son frre, et le laissa en
ddommagement se faire duc de Bretagne (1156). Il rduisit la Gascogne,
il gouverna la Flandre, comme tuteur et gardien, en l'absence du comte.
Il prit le Quercy au comte de Toulouse, et il aurait pris Toulouse
elle-mme, si le roi de France ne s'tait jet dans la ville pour la
dfendre (1159). Le Toulousain fut du moins oblig de lui faire hommage.
Alli du roi d'Aragon, comte de Barcelone et de Provence, Henri voulait
pour un de ses fils une princesse de Savoie, afin d'avoir un pied dans
les Alpes, et de tourner la France par le midi. Au centre, il rduisit
le Berri, le Limousin, l'Auvergne, il acheta la Marche[376]. Il eut mme
le secret de dtacher les comtes de Champagne de l'alliance du roi.
Enfin  sa mort il possdait les pays qui rpondent  quarante-sept de
nos dpartements, et le roi de France n'en avait pas vingt.

[Footnote 376: Il eut la Marche pour quinze mille marcs d'argent. Le
comte partait pour Jrusalem et ne savait que faire de sa terre.
(Gaufred Vosiens.)]

Ds sa naissance, Henri II s'tait trouv environn d'une popularit
singulire, sans avoir rien fait pour la mriter. Son grand-pre, Henri
Beauclerc, tait Normand, sa grand'mre Saxonne; son pre Angevin. Il
runissait en lui toutes les races occidentales. Il tait le lien des
vainqueurs et des vaincus, du Midi et du Nord. Les vaincus surtout
avaient conu un grand espoir, ils croyaient voir en lui
l'accomplissement de la prophtie de Merlin, et la rsurrection
d'Arthur. Il se trouva, pour mieux appuyer la prophtie, qu'il obtint de
gr ou de force l'hommage des princes d'cosse, d'Irlande, de Galles et
de Bretagne, c'est--dire de tout le monde celtique. Il fit chercher et
trouver le tombeau d'Arthur, ce mystrieux tombeau dont la dcouverte
devait marquer la fin de l'indpendance celtique et la consommation des
temps.

Tout annonait que le nouveau prince remplirait les esprances des
vaincus. Il avait t lev  Angers, l'une des villes d'Europe o la
jurisprudence avait t professe de meilleure heure. C'tait l'poque
de la rsurrection du droit romain, qui, sous tant de rapports, devait
tre celle du pouvoir monarchique et de l'galit civile. L'galit
sous un matre, c'tait le dernier mot que le monde antique nous avait
lgu. L'an 1111, la fameuse comtesse Mathilde, la cousine de Godefroi
de Bouillon, l'amie de Grgoire VII, avait autoris l'cole de
Bologne, fonde par le Bolonais Irnerio. L'empereur Henri V avait
confirm cette autorisation, sentant tout le parti que le pouvoir
imprial tirerait des traditions de l'ancien Empire. Le jeune duc
d'Anjou, Henri Plantagenet, fils de la Normande Mathilde, veuve de ce
mme empereur Henri V, trouva  Angers,  Rouen, en Angleterre, les
traditions de l'cole de Bologne. Ds 1124, l'vque d'Angers tait un
savant juriste[377]. Le fameux Italien Lanfranc, l'homme de
Guillaume-le-Conqurant, le primat de la conqute, avait d'abord
enseign  Bologne, et concouru  la restauration du droit. Ce fut,
dit un des continuateurs de Sigebert de Gemblours, ce fut Lanfranc de
Pavie et son compagnon Garnerius, qui, ayant retrouv  Bologne les
lois de Justinien, se mirent  les lire et  les commenter. Garnerius
persvra, mais Lanfranc, enseignant en Gaule,  de nombreux
disciples, les arts libraux et les lettres divines, vint au Bec et
s'y fit moine[378].

[Footnote 377: Tout le clerg de cette ville tait compos de lgistes
au treizime et au quatorzime sicle. Sous l'piscopat de Guillaume Le
Maire (1290-1314), presque tous les chanoines de son glise taient
professeurs en droit (Bodin.) Sur dix-neuf vques qui formrent
l'assemble du clerg en 1339, quatre avaient profess le droit 
l'Universit d'Angers.]

[Footnote 378: Robert de Monte.--Orderic Vital: La renomm de sa
science se rpandit dans toute l'Europe, et une foule de disciples
accoururent pour l'entendre, de France, de Gascogne, de Bretagne et de
Flandre.]

Les principes de la nouvelle cole furent proclams prcisment, 
l'poque de l'avnement de Henri II (1154). Les jurisconsultes appels
par l'empereur Frdric-Barberousse,  la dite de Roncaglia (1158), lui
dirent, par la bouche de l'archevque de Milan, ces paroles
remarquables: Sachez que tout le droit lgislatif du peuple vous a t
accord; votre volont est le droit, car il est dit: _Ce qui a plu au
prince a force de loi; le peuple a remis tout son empire et son pouvoir
 lui et en lui_[379].

[Footnote 379: _App. 90._]

L'empereur lui-mme avait dit en ouvrant la dite: Nous, qui sommes
investi du nom royal, nous dsirons plutt exercer un empire lgal pour
la conservation du droit et de la libert de chacun, que de tout faire
impunment. Se donner toute licence, et changer l'office du commandement
en domination superbe et violente, c'est la royaut, la tyrannie[380].
Ce rpublicanisme pdantesque, extrait mot  mot de Tite-Live,
expliquait mal l'idal de la nouvelle jurisprudence. Au fond, ce n'tait
pas la libert qu'elle demandait, mais l'galit sous un monarque, la
suppression de la hirarchie fodale qui pesait sur l'Europe.

[Footnote 380: Radevicus.]

Combien ces lgistes devaient tre chers aux princes, on le conoit par
leur doctrine, on l'apprend par l'histoire, qui partout, dsormais, nous
les montrera prs d'eux et comme pendus  leur oreille, leur dictant
tout bas ce qu'ils doivent rpter. Guillaume-le-Btard s'attacha
Lanfranc, comme nous l'avons vu. Dans ses frquentes absences, il lui
confiait le gouvernement de l'Angleterre; plus d'une fois il lui donna
raison contre son propre frre. L'Angevin Henri, nouveau conqurant de
l'Angleterre, prit pour son Lanfranc un lve de Bologne, qui avait
aussi tudi le droit  Auxerre[381]. Thomas  Becket, c'tait son nom,
tait alors au service de l'archevque de Kenterbury. Il avait, par son
influence, retenu ce prlat dans le parti de Mathilde et de son fils.
Ayant reu seulement les premiers ordres, n'tant ainsi ni prtre ni
laque, il se trouvait propre  tout et prt  tout. Mais sa naissance
tait un grand obstacle; il tait, dit-on, fils d'une femme sarrasine,
qui avait suivi un Saxon revenu de la terre sainte[382]. Sa mre
semblait lui fermer les dignits de l'glise, et son pre celles de
l'tat. Il ne pouvait rien attendre que du roi. Celui-ci avait besoin de
pareilles gens pour excuter ses projets contre les barons. Ds son
arrive en Angleterre, Henri rasa, en un an, cent quarante chteaux.
Rien ne lui rsistait, il mariait les enfants des grandes maisons  ceux
des familles mdiocres[383], abaissant ceux-l, levant ceux-ci,
nivelant tout. L'aristocratie normande s'tait puise dans les guerres
d'tienne. Le nouveau roi disposait contre elle des hommes d'Anjou, de
Poitou et d'Aquitaine. Riche de ses tats patrimoniaux et de ceux de sa
femme, il pouvait encore acheter des soldats en Flandre et en Bretagne.
C'est le conseil que lui avait donn Becket. Celui-ci tait devenu
l'homme ncessaire dans les affaires et dans les plaisirs. Souple et
hardi, homme de science, homme d'expdients, et avec cela bon compagnon,
partageant ou imitant les gots de son matre. Henri s'tait donn sans
rserve  cet homme, et non seulement lui, mais son fils, son hritier.
Becket tait le prcepteur du fils, le chancelier du pre. Comme tel, il
soutenait prement les droits du roi contre les barons, contre les
vques normands. Il fora ceux-ci,  payer l'_escuage_, malgr leurs
rclamations et leurs cris. Puis, sentant que le roi, pour tre matre
en Angleterre, avait besoin d'une guerre brillante, il l'emmena, dans le
midi de la France,  la conqute de Toulouse, sur laquelle lonore de
Guyenne avait des prtentions. Becket conduisait en son propre nom, et
comme  ses dpens, douze cents chevaliers et plus de quatre mille
soldats, sans compter les gens de sa maison, assez nombreux pour former
plusieurs garnisons dans le Midi[384]. Il est vident qu'un armement si
disproportionn avec la fortune du plus riche particulier tait mis sous
le nom d'un homme sans consquence, pour moins alarmer les barons.

[Footnote 381: Lingard.]

[Footnote 382: Elle ne savait que deux mots intelligibles pour les
habitants de l'Occident, c'taient _Londres_, et _Gilbert_, le nom de
son amant.  l'aide du premier, elle s'embarqua pour l'Angleterre;
arrive  Londres, elle courait les rues en rptant: Gilbert!
Gilbert! et elle retrouva celui qu'elle appelait.]

[Footnote 383: Radulph. Niger.]

[Footnote 384: _App. 91._]

Une vaste ligue s'tait forme contre le comte de Toulouse, objet de la
jalousie universelle. Le puissant comte de Barcelone, rgent d'Aragon,
les comtes de Narbonne, de Montpellier, de Bziers, de Carcassonne,
taient d'accord avec le roi d'Angleterre. Celui-ci semblait prs de
conqurir ce que Louis VIII et saint Louis recueillirent sans peine
aprs la croisade des Albigeois. Il fallait donner l'assaut sur-le-champ
 Toulouse, sans lui laisser le temps de se reconnatre. Le roi de
France s'y tait jet, et dfendait  Henri comme suzerain de rien
entreprendre contre une ville qu'il protgeait. Ce scrupule n'arrtait
pas Becket; il conseillait de brusquer l'attaque. Mais Henri craignit
d'tre abandonn de ses vassaux, s'il risquait une violation si
clatante de la loi fodale. Le belliqueux chancelier n'eut pour
ddommagement que la gloire d'avoir combattu et dsarm un chevalier
ennemi.

L'entretien des troupes mercenaires que Becket avait conseilles 
Henri, et qui lui taient si ncessaires contre ses barons, exigeait des
dpenses pour lesquelles toutes les ressources de la fiscalit normande
eussent t insuffisantes. Le clerg seul pouvait payer; il avait t
richement dot, par la conqute. Henri voulut avoir l'glise dans sa
main. Il fallait d'abord s'assurer de la tte, je veux dire de
l'archevch de Kenterbury. C'tait presque un patriarcat, une papaut
anglicane, une royaut ecclsiastique, indispensable pour complter
l'autre. Henri rsolut de la prendre pour lui, en la donnant  un second
lui-mme,  son bon ami Becket; runissant alors les deux puissances, il
et lev la royaut  ce point qu'elle atteignit au seizime sicle,
entre les mains d'Henri VIII, de Marie et d'lisabeth. Il lui tait
commode de mettre la primatie sous le nom de Becket, comme nagure il y
avait mis une arme. C'tait, il est vrai, un Saxon; mais le Saxon
_Breakspear_[385] venait bien d'tre lu pape prcisment  l'poque de
l'avnement d'Henri II (Adrien IV). Becket lui-mme y rpugnait: Prenez
garde, dit-il, je deviendrai votre plus grand ennemi[386]. Le roi ne
l'couta pas, et le fit primat, au grand scandale du clerg normand.

[Footnote 385: C'est le seul Anglais qui ait t pape.]

[Footnote 386: Citissime a me auferes animum; et gratia, qu nunc inter
nos tanta est, in atrocissimum odium convertetur.]

Depuis les Italiens Lanfranc et Anselme, le sige de Kenterbury avait
t occup par des Normands. Les rois et les barons, n'auraient pas os
confier  d'autres cette grande et dangereuse dignit. Les archevques
de Kenterbury n'taient pas seulement primats d'Angleterre, ils se
trouvaient avoir en quelque sorte un caractre politique. Nous les
trouvons presque toujours  la tte des rsistances nationales, depuis
le fameux Dunstan[387], qui abaissa si impitoyablement la royaut
anglo-saxonne, jusqu' tienne Langton, qui fit signer la Grande Charte
au roi Jean. Ces archevques se trouvaient tre particulirement les
gardiens des liberts de Kent, le pays le plus libre de l'Angleterre.
Arrtons-nous un instant sur l'histoire de cette curieuse contre.

[Footnote 387: _App. 92._]

Le pays de Kent, bien plus tendu que le comt qui porte ce nom,
embrasse une grande partie de l'Angleterre mridionale. Il est plac
en face de la France,  la pointe de la Grande-Bretagne. Il en forme
l'avant-garde; et c'tait en effet le privilge des hommes de Kent
de former l'avant-garde de l'arme anglaise. Leur pays a dans tous
les temps livr la premire bataille aux envahisseurs; c'est le
premier  la descente. L dbarqurent Csar, puis Hengist, puis
Guillaume-le-Conqurant. L aussi commena l'invasion chrtienne.
Kent est une terre sacre. L'aptre de l'Angleterre, saint Augustin,
y fonda son premier monastre. L'abb de ce monastre et
l'archevque de Kenterbury taient seigneurs de ce pays et les
gardiens de ses privilges. Ils conduisirent les hommes de Kent
contre Guillaume-le-Conqurant. Lorsque celui-ci, vainqueur 
Hastings, marchait de Douvres  Londres, il aperut, selon la
lgende, une fort mouvante. Cette fort, c'taient les hommes de
Kent, portant devant eux un rempart mobile de branchages. Ils
tombrent sur les Normands, et arrachrent  Guillaume la garantie
de leurs liberts. Quoi qu'il en soit de cette douteuse victoire,
ils restrent libres, au milieu de la servitude universelle, et ne
connurent gure d'autre domination que celle de l'glise. C'est
ainsi que nos Bretons de la Cornouaille, sous les vques de
Quimper, conservaient une libert relative, et insultaient tous les
ans la fodalit dans la statue du vieux roi Grallon.

La principale des coutumes de Kent, celle qui distingue encore
aujourd'hui ce comt, c'est la loi de succession, le partage gal entre
les enfants. Cette loi, appele par les Saxons _gavel-kind_, par les
Irlandais _gabhal cine_ (tablissement de famille) est commune, avec
certaines modifications,  toutes les populations celtiques,  l'Irlande
et  l'cosse, au pays de Galles, en partie mme  notre Bretagne.

Les grands lgistes italiens, qui occuprent les premiers le sige de
Kenterbury, furent d'autant plus favorables aux coutumes de Kent
qu'elles s'accordaient sous plusieurs rapports avec les principes du
droit romain. Eudes, comte de Kent, frre de Guillaume-le-Conqurant,
voulant traiter les hommes de Kent comme l'taient les habitants des
autres provinces, Lanfranc lui rsista en face, et prouva devant tout
le monde la libert de sa terre par le tmoignage de vieux Anglais qui
taient verss dans les usages de leur patrie; et il dlivra ses hommes
des mauvaises coutumes qu'Eudes voulait leur imposer[388]. Dans une
autre occasion, le roi ordonna de convoquer sans dlai tout le comt et
de runir tous les hommes du comt, Franais et surtout Anglais, verss
dans la connaissance des anciennes lois et coutumes. Arrivs  Penendin,
ils s'assirent tous, et tout le comt fut retenu l pendant trois jours;
et par tous ces hommes sages et honntes il fut dcid, accord et jug:
que, tout aussi bien que le roi, l'archevque de Kenterbury doit
possder ses terres avec pleine juridiction, en toute indpendance et
scurit[389].

[Footnote 388: Vie de saint Lanfranc.]

[Footnote 389: Spence.]

Le successeur de Lanfranc, saint Anselme, se montra encore plus
favorable aux vaincus. Lanfranc lui parlait un jour du Saxon Elfeg qui
s'tait dvou pour dfendre contre les Normands les liberts du pays:
Pour moi, dit Anselme, je crois que c'est un vrai martyr, celui qui
aima mieux mourir que de faire du tort aux siens. Jean est mort pour la
vrit; de mme Elfeg pour la justice; tous deux pareillement pour
Christ, qui est la justice et la vrit. C'est Anselme qui contribua le
plus au mariage d'Henri Beauclerc avec la nice d'Edgar, dernier
hritier de la royaut saxonne; cette union de deux races dut prparer,
quoi qu'on ait dit, la rhabilitation des vaincus. Le mme archevque
de Kenterbury reut, comme reprsentant de la nation, les serments de
Beauclerc, lorsqu'il jura pour la seconde fois sa charte des privilges
fodaux et ecclsiastiques.

Ce fut une grande surprise pour le roi d'Angleterre d'apprendre que
Thomas Becket, sa crature, son joyeux compagnon, prenait au srieux sa
nouvelle dignit. Le chancelier, le mondain, le courtisan, se ressouvint
qu'il tait peuple. Le fils du Saxon redevint Saxon, et fit oublier sa
mre sarrasine par sa saintet. Il s'entoura des Saxons, des pauvres,
des mendiants, revtit leur habit grossier, mangea avec eux et comme
eux. Dsormais il s'loigna du roi, et rsigna le sceau. Il y eut alors
comme deux rois, et le roi des pauvres qui sigeait  Kenterbury, ne fut
pas le moins puissant[390].

[Footnote 390: Les conseillers du roi attriburent  Becket le projet de
se rendre indpendant. On rapporta qu'il avait dit  ses confidents que
la jeunesse de Henri demandait un matre, et qu'il savait combien il
tait lui-mme ncessaire  un roi incapable de tenir sans son
assistance les rnes du gouvernement.]

Henri, profondment bless, obtint du pape une bulle qui rendait
indpendant de l'archevque l'abb du monastre de saint Augustin. Il
l'tait effectivement sous les rois saxons. Thomas par reprsailles
somma plusieurs barons de restituer au sige de Kenterbury une terre que
leurs aeux avaient reue des rois en fief, dclarant qu'il ne
connaissait point de loi pour l'injustice, et que ce qui avait t pris
sans bon titre devait tre rendu. Il s'agissait ds lors de savoir si
l'ouvrage de la conqute serait dtruit, si l'archevque saxon
prendrait sur les descendants des vainqueurs la revanche de la bataille
d'Hastings. L'piscopat, que Guillaume-le-Btard avait rendu si fort
dans l'intrt de la conqute, tournait contre elle aujourd'hui.
Heureusement pour Henri, les vques taient plus barons qu'vques;
l'intrt temporel touchait ces Normands tout autrement que celui de
l'glise. La plupart se dclarrent pour le roi, et se tinrent prts 
jurer ce qui lui plairait. Ainsi l'alarme donne par Becket  cette
glise toute fodale mettait le roi  mme de se faire accorder par elle
une toute-puissance qu'autrement il n'et jamais os demander.

Voici les principaux points que stipulaient les coutumes de Clarendon
(1164): La garde de tout archevch et vch vacant sera donne au
roi, et les revenus lui en seront pays. L'lection sera faite d'aprs
l'ordre du roi, avec son assentiment, par le haut clerg de l'glise,
sur l'avis des prlats que le roi y fera assister.--Lorsque dans un
procs l'une des deux, ou les deux parties seront ecclsiastiques, le
roi dcidera si la cause sera juge par la cour sculire ou piscopale.
Dans le dernier cas, le rapport sera fait par un officier civil. Et si
le dfendeur est convaincu d'action criminelle, il perdra son bnfice
de clergie.--Aucun tenancier du roi ne sera excommuni sans que l'on se
soit adress au roi, ou, en son absence, au grand justicier.--Aucun
ecclsiastique en dignit ne passera la mer sans la permission du
roi.--Les ecclsiastiques tenanciers du roi tiennent leurs terres par
baronnie, et sont obligs aux mmes services que les laques.

Ce n'tait pas moins que la confiscation de l'glise au profit d'Henri.
Le roi percevant les fruits de la vacance, on pouvait tre sr que les
siges vaqueraient longtemps, comme sous Guillaume-le-Roux, qui avait
afferm un archevch, quatre vchs, onze abbayes. Les vchs
allaient tre la rcompense, non plus des barons peut-tre, mais des
agents du fisc, des scribes, des juges complaisants. L'glise, soumise
au service militaire, devenait toute fodale. Les institutions d'aumnes
et d'coles, d'offices religieux, devaient nourrir les Brabanons et les
Cotereaux, et les fondations pieuses payer le meurtre. L'glise
anglicane, perdant avec l'excommunication l'arme unique qui lui restt,
enferme dans l'le sans relation avec Rome, avec la communaut du monde
chrtien, allait perdre tout esprit d'universalit, de _catholicit_. Ce
qu'il y avait de plus grave, c'tait l'anantissement des tribunaux
ecclsiastiques et la suppression du _bnfice de clergie_. Ces droits
donnaient lieu  de grands abus sans doute; bien des crimes taient
impunment commis par des prtres; mais quand on songe  l'pouvantable
barbarie,  la fiscalit excrable des tribunaux laques au douzime
sicle, on est oblig d'avouer que la juridiction ecclsiastique tait
alors une ancre de salut. L'glise tait presque la seule voie par o
les races mprises pussent reprendre quelque ascendant. On le voit par
l'exemple des deux Saxons Breakspear (Adrien IV) et Becket.

Aussi toutes les races vaincues soutinrent l'vque de Kent avec courage
et fidlit. Sa lutte pour la libert fut imite avec plus de timidit
et de modration en Aquitaine par l'vque de Poitiers[391], et plus
tard dans le pays de Galles, par le fameux Giraud-le-Cambrien, auquel
nous devons, entre autres ouvrages, une si curieuse description de
l'Irlande[392]. Les Bas-Bretons taient pour Becket. Un Gallois le
suivit dans l'exil au pril de ses jours, ainsi que le fameux Jean de
Salisbury[393]. Il semblerait que les tudiants gallois aient port les
messages de Becket; car Henri II leur fit fermer les coles, et dfendre
d'entrer nulle part en Angleterre sans son consentement.

[Footnote 391: _App. 93._]

[Footnote 392: lu vque en 1176 par les moines de Saint-David, dans le
comt de Pembroke (pays de Galles), et chass par Henri II, qui mit  sa
place un Normand; rlu en 1198 par les mmes moines, et chass de
nouveau par Jean-sans-Terre. Trop faiblement soutenu, il choua dans sa
lutte courageuse pour l'indpendance de l'glise galloise; mais sa
patrie lui en garda une profonde reconnaissance. Tant que durera notre
pays, dit un pote gallois, ceux qui crivent et ceux qui chantent se
souviendront de ta noble audace.]

[Footnote 393: _App. 94._]

Ce serait pourtant rtrcir ce grand sujet, que de n'y voir autre chose
que l'opposition des races, de ne chercher qu'un Saxon dans Thomas
Becket. L'archevque de Kenterbury ne fut pas seulement le saint de
l'Angleterre, le saint des vaincus, Saxons et Gallois, mais tout autant
celui de la France et de la chrtient. Son souvenir ne resta pas moins
vivant chez nous que dans sa patrie. On montre encore la maison qui le
reut  Auxerre, et, en Dauphin, une glise qu'il y btit dans son
exil. Aucun tombeau ne fut plus visit, aucun plerinage plus en vogue
au moyen ge que celui de saint Thomas de Kenterbury. On dit qu'en une
seule anne il y vint plus de cent mille plerins. Selon une tradition,
on aurait, en un an, offert jusqu' 950 livres sterling  la chapelle de
saint Thomas, tandis que l'autel de la Vierge ne reut que quatre
livres; Dieu lui-mme n'eut pas une offrande.

Thomas fut cher au peuple entre tous les saints du moyen ge, parce
qu'il tait peuple lui-mme par sa naissance basse et obscure, par sa
mre sarrasine et son pre saxon. La vie mondaine qu'il avait mene
d'abord, son amour des chiens, des chevaux, des faucons[394], ces gots
de jeunesse dont il ne gurit jamais bien, tout cela leur plaisait
encore. Il conserva, sous l'habit de prtre, une me de chevalier,
loyale et courageuse, et il n'en rprimait qu'avec peine les lans. Dans
une des plus prilleuses circonstances de sa vie, lorsque les barons et
les vques d'Henri semblaient prts  le mettre en pices, l'un d'eux
osa l'appeler tratre; il se retourna vivement et rpliqua: Si le
caractre de mon ordre ne me le dfendait, le lche se repentirait de
son insolence.

[Footnote 394: Lorsque dans la suite il dbarqua en France, il aperut
des jeunes gens dont l'un tenait un faucon, et ne put s'empcher d'aller
voir l'oiseau; cela faillit le trahir.]

Ce qu'il y eut de grand, de magnifique et de terrible dans la destine
de cet homme, c'est qu'il se trouva charg, lui faible individu et sans
secours, des intrts de l'glise universelle, qui semblaient ceux du
genre humain. Ce rle, qui appartenait au pape, et que Grgoire VII
avait soutenu, Alexandre III n'osa le reprendre; il en avait bien assez
de la lutte contre l'antipape, contre Frdric-Barberousse, le
conqurant de l'Italie. Ce pape tait le chef de la ligue lombarde, un
politique, un patriote italien; il ngociait, combattait, fuyait et
revenait; il animait les partis, provoquait des dsertions, faisait des
traits, fondait des villes. Il se serait bien gard d'indisposer le
plus grand roi de la chrtient, je parle d'Henri II, lorsqu'il avait
dj contre lui l'empereur. Toute sa conduite avec Henri fut pleine de
timides et honteux mnagements; il ne cherchait qu' gagner du temps par
de misrables quivoques, par des lettres et des contre-lettres, vivant
au jour le jour, mnageant l'Angleterre et la France, agissant en
diplomate, en prince sculier, tandis que le roi de France acceptait le
patronage de l'glise, tandis que Becket souffrait et mourait pour elle.
trange politique, qui devait apprendre au peuple  chercher partout
ailleurs qu' Rome le reprsentant de la religion et l'idal de la
saintet.

Dans cette grande et dramatique lutte, Becket eut  soutenir toutes les
tentations, la terreur, la sduction, ses propres scrupules. De l, une
hsitation dans les commencements, qui ressembla  la crainte. Il
succomba d'abord dans l'assemble de Clarendon, soit qu'il et cru qu'on
en voulait  sa vie, soit qu'il ft retenu encore par ses obligations
envers le roi. Cette faiblesse est digne de piti dans un homme qui
pouvait tre combattu entre deux devoirs. D'une part, il devait beaucoup
 Henri, de l'autre, encore plus  son glise de Kent,  celle
d'Angleterre,  l'glise universelle, dont il dfendait seul les droits.
Cette incurable dualit du moyen ge, dchir entre l'tat et la
religion, a fait le tourment et la tristesse des plus grandes mes, de
Godefroi de Bouillon, de saint Louis, de Dante.

Malheureux! disait Thomas en revenant de Clarendon, je vois l'glise
anglicane, en punition de mes pchs, devenue servante  jamais! Cela
devait arriver; je suis sorti de la cour, et non de l'glise; j'ai t
chasseur de btes, avant d'tre pasteur d'hommes. L'amateur des mimes et
des chiens est devenu le conducteur des mes... Me voil donc abandonn
de Dieu.

Une autre fois, Henri essaya la sduction, au dfaut de la violence.
Becket n'avait qu' dire un mot; il lui offrait tout, il mettait tout 
ses pieds; c'tait la scne de Satan transportant Jsus sur la montagne,
lui montrant le monde et disant: Je te donnerai tout cela, si tu veux
tomber  genoux et m'adorer. Tous les contemporains reconnaissent
ainsi, dans la lutte de Thomas contre Henri, une image des tentations du
Christ, et dans sa mort un reflet de la Passion. Les hommes du moyen ge
aimaient  saisir de telles analogies. Le dernier livre en ce genre, et
le plus hardi, est celui des _Conformits du Christ et de saint
Franois_.

L'extension mme du pouvoir royal, qui faisait le fond, de la question,
devint de bonne heure un objet secondaire pour Henri. L'essentiel fut
pour lui la ruine, la mort de Thomas; il eut soif de son sang. Que toute
cette puissance qui s'tendait sur tant de peuples, se brist contre la
volont d'un homme; qu'aprs tant de succs faciles, il se prsentt un
obstacle, c'est aussi trop fort  supporter pour cet enfant gt de la
fortune. Il se dsolait, il pleurait.

Les gens zls ne manquaient pas pourtant pour consoler le roi, et
tcher de satisfaire son envie. On essaya ds 1164. L'archevque fut
contraint, malade et faible encore, de se prsenter devant la cour des
barons et des vques. Le matin, il clbra l'office de saint tienne,
premier martyr, qui commence par ces mots: Les princes se sont assis en
conseil pour dlibrer contre moi. Puis il marcha courageusement, et se
prsenta revtu de ses habits pontificaux et portant sa grande croix
d'argent. Cela embarrassa ses ennemis. Ils essayrent en vain de lui
arracher sa croix. Revenant aux formes juridiques, ils l'accusrent
d'avoir dtourn les deniers publics, puis d'avoir clbr la messe sous
l'invocation du diable, et ils voulaient le dposer. On l'aurait tu
alors en sret de conscience. Le roi attendait impatiemment. Les voies
de fait commenaient dj; quelques-uns rompaient des pailles et les lui
jetaient. L'archevque en appela au pape, se retira lentement, et les
laissa interdits. Ce fut l la premire tentation, la comparution devant
Hrode et Caphe. Tout le peuple attendait dans les larmes. Lui, il fit
dresser des tables, appela tout ce qu'on put trouver de pauvres dans la
ville, et fit comme la Cne avec eux[395]. La nuit mme il partit, et
parvint avec peine sur le continent.

[Footnote 395: Dixit: Sinite pauperes Christi..... omnes intrare
nobiscum, ut epulemur in Domino ad invicem. Et impleta sunt domus et
atria circumquaque discumbentium.]

Ce fut une grande douleur pour Henri que sa proie et chapp. Il mit au
moins la main sur ses biens, il partagea sa dpouille; il bannit tous
ses parents en ligne ascendante et descendante, les chassa tous,
vieillards, femmes enceintes et petits enfants. Encore exigeait-on d'eux
au dpart le serment d'aller se montrer dans leur exil  celui qui en
tait la cause. L'exil les vit en effet, au nombre de quatre cents,
arriver les uns aprs les autres, pauvres et affams, le saluer de leur
misre et de leurs haillons; il fallut qu'il endurt cette procession
d'exils. Par-dessus tout cela, lui arrivaient les lettres des vques
d'Angleterre, pleines d'amertume et d'ironie. Ils le flicitaient de la
pauvret apostolique o il tait rduit; ils espraient que ses
abstinences profiteraient  son salut. Ce sont les consolations des amis
de Job.

L'archevque accepta son malheur, et l'embrassa comme pnitence. Rfugi
 Saint-Omer, puis  Pontigny, couvent de l'ordre de Cteaux, il
s'essaya aux austrits de ces moines[396]. De l il crivit au pape,
s'accusant d'avoir t intrus dans son sige piscopal, et dclarant
qu'il dposait sa dignit. Alexandre III, rfugi alors  Sens, avait
peur de prendre parti, et de se mettre un nouvel ennemi sur les bras. Il
condamna plusieurs articles des constitutions de Clarendon, mais refusa
de voir Thomas, et se contenta de lui crire qu'il le rtablissait dans
sa dignit piscopale. Allez, crivait-il froidement  l'exil, allez
apprendre dans la pauvret  tre le consolateur des pauvres.

[Footnote 396: Il portait le cilice et se flagellait. Il obtint d'un
frre qu'outre le repas dlicat qu'on lui servait, il lui apportt
secrtement la pitance ordinaire des moines, et il s'en contenta 
l'avenir. Mais ce rgime, si contraire  ses habitudes, le rendit
bientt assez grivement malade. (Vita quadrip.)]

Le seul soutien de Thomas, c'tait le roi de France. Louis VII tait
trop heureux de l'embarras o cette affaire mettait son rival. C'tait
d'ailleurs, comme on a vu, un prince singulirement doux et pieux.
L'vque, perscut pour la dfense de l'glise, tait pour lui un
martyr. Aussi l'accueillit-il avec faveur, ajoutant que la protection
des exils tait un des anciens fleurons de la couronne de France. Il
accorda  Thomas et  ses compagnons d'infortune un secours journalier
en pain et autres vivres, et quand le roi d'Angleterre lui envoya
demander vengeance contre l'_ancien archevque_: Et qui donc l'a
dpos? dit Louis. Moi, je suis roi aussi, et je ne puis dposer dans ma
terre le moindre des clercs.

Abandonn du pape et nourri par la charit du roi de France, Thomas ne
recula point. Henri ayant pass en Normandie, l'archevque se rendit 
Vzelay, au lieu mme o vingt ans auparavant saint Bernard avait prch
la seconde croisade, et le jour de l'Ascension, au milieu du plus
solennel appareil, au son des cloches,  la lueur des cierges, il
excommunia les dfenseurs des constitutions de Clarendon, les dtenteurs
des biens de l'glise de Kenterbury, et ceux qui avaient communiqu avec
l'antipape que soutenait l'empereur. Il dsignait nominativement six des
favoris du roi; il ne le nommait pas lui-mme, et tenait encore le
glaive suspendu sur lui.

Cette dmarche audacieuse jeta Henri dans le plus violent accs de
fureur. Il se roulait par terre, il jetait son chaperon, ses habits,
arrachait la soie qui couvrait son lit, et rongeait comme une bte
enrage la laine et la paille. Revenu un peu  lui, il crivit et fit
crire au pape par le clerg de Kent, se montrant prt  recourir aux
dernires extrmits, priant et menaant tour  tour. D'une part il
envoyait  l'empereur des ambassadeurs pour jurer de reconnatre
l'antipape, et menaait mme de se faire musulman[397]; puis il
s'excusait auprs d'Alexandre III, assurait que ses envoys avaient
parl sans mission, puis il affirmait qu'il n'avait rien dit. En mme
temps il achetait les cardinaux, il envoyait de l'argent aux Lombards,
allis d'Alexandre. Il sollicitait les jurisconsultes de Bologne de lui
donner une rponse contre l'archevque. Il allait jusqu' offrir au pape
de tout abandonner, de lui sacrifier les constitutions de Clarendon.
Tant il languissait de perdre son ennemi!

[Footnote 397: Jean de Salisbury.]

Tout cela finit par agir. Il obtint des lettres pontificales d'aprs
lesquelles Thomas serait suspendu de toute autorit piscopale jusqu'
ce qu'il ft rentr en grce avec le roi. Henri montra publiquement ces
lettres, se vanta d'avoir dsarm Becket, et de tenir dsormais le pape
dans sa bourse[398]. Les moines de Cteaux, menacs par lui pour les
possessions qu'ils avaient dans ses tats, firent entendre doucement 
Becket qu'ils n'osaient plus le garder chez eux. Le roi de France,
scandalis de la lchet de ces moines, ne put s'empcher de s'crier:
 religion, religion, o es-tu donc? Voil que ceux que nous avons crus
morts au sicle, bannissent en vue des choses du sicle l'exil pour la
cause de Dieu[399]?

[Footnote 398: Id.]

[Footnote 399: Louis envoya au-devant de l'archevque une escorte de
trois cents hommes.]

Le roi de France lui-mme finit par cder. Henri, dans la rage de sa
passion contre Becket, s'tait humili devant le faible Louis, s'tait
reconnu son vassal, avait demand sa fille pour son fils, et promis de
partager ses tats entre ses enfants[400]. Louis se porta donc pour
mdiateur; il amena Becket  Montmirail en Perche, o se rendit le roi
d'Angleterre. Des paroles vagues furent changes, Henri rservant
l'honneur du royaume, et l'archevque l'honneur de Dieu.
Qu'attendez-vous donc? dit le roi de France; voil la paix entre vos
mains. L'archevque persistant dans ses rserves, tous les assistants
des deux nations l'accusaient d'obstination. Un des barons franais
s'cria que celui qui rsistait au conseil et  la volont unanime des
seigneurs des deux royaumes ne mritait plus d'asile. Les deux rois
remontrent  cheval sans saluer Becket, qui se retira fort abattu[401].

[Footnote 400:  Montmirail, Henri se remit, lui, ses enfants, ses
terres, ses hommes, ses trsors,  la discrtion de Louis.]

[Footnote 401: _App. 95._]

Ainsi furent complts l'abandon et la misre de l'archevque. Il n'eut
plus ni pain ni gte, et fut rduit  vivre des aumnes du peuple.
C'est peut-tre alors qu'il btit l'glise dont on lui attribue la
construction. L'architecture tait un des arts dont la tradition se
perptuait parmi les chefs de l'ordre ecclsiastique. Nous voyons un peu
aprs, dans la croisade des Albigeois, matre Thodise, archidiacre de
Notre-Dame de Paris, runir, comme Becket, les titres de lgiste et
d'architecte[402].

[Footnote 402: Ce fut Lanfranc qui btit, sur l'ordre de
Guillaume-le-Conqurant, l'glise de Saint-tienne de Caen, dernier et
magnifique produit de l'architecture romane.]

Cependant le roi d'Angleterre, pour porter le dernier coup au primat,
essaya de transporter  l'archevque d'York les droits de Kenterbury, et
lui fit sacrer son fils. Au banquet du couronnement, il voulut, dans
l'ivresse de sa joie, servir lui-mme  table le jeune roi, et ne
sachant plus ce qu'il faisait, il lui chappa de s'crier que depuis ce
jour il n'tait plus roi, parole fatale, qui ne tomba pas en vain dans
l'oreille du jeune roi et des assistants.

Thomas, frapp par Henri de ce nouveau coup, abandonn et vendu par la
cour de Rome, crivait au pape, aux cardinaux, des lettres terribles,
des paroles de condamnation: Pourquoi mettez-vous dans ma route la
pierre du scandale? pourquoi fermez-vous ma voie d'pines?... Comment
dissimulez-vous l'injure que le Christ endure en moi, en vous-mme, qui
devez tenir ici-bas la place du Christ? Le roi d'Angleterre a envahi les
biens ecclsiastiques, renvers les liberts de l'glise, port la main
sur les oints du Seigneur, les emprisonnant, les mutilant, leur
arrachant les yeux; d'autres, il les a forcs de se justifier par le
duel, ou par les preuves de l'eau et du feu. Et l'on veut, au milieu de
tels outrages, que nous nous taisions?... Ils se taisent, ils se tairont
les mercenaires; mais quiconque est un vrai pasteur de l'glise, se
joindra,  nous...

Je pouvais fleurir en puissance, abonder en richesses et en dlices,
tre craint et honor de tous. Mais puisqu'enfin le Seigneur m'a appel,
moi indigne et pauvre pcheur, au gouvernement des mes, j'ai choisi,
par l'inspiration de la grce, d'tre abaiss dans sa maison, d'endurer
jusqu' la mort la proscription, l'exil, les plus extrmes misres,
plutt que de faire bon march de la libert de l'glise. Qu'ils
agissent ainsi ceux qui se promettent de longs jours, et qui trouvent
dans leurs mrites l'esprance d'un temps meilleur. Moi, je sais que le
mien sera court, et que si je tais  l'impie son iniquit, je rendrai
compte de son sang. Alors, l'or et l'argent ne serviront de rien, ni les
prsents, qui aveuglent mme les sages... Nous serons bientt vous et
moi, trs saint pre, devant le tribunal du Christ. C'est au nom de sa
majest, et de son jugement formidable, que je vous demande justice
contre ceux qui veulent le tuer une seconde fois.

Il crivait encore: Nous sommes  peine soutenus de l'aumne trangre.
Ceux qui nous secouraient sont puiss; ceux qui avaient piti de notre
exil, dsesprent, en voyant comment agit le seigneur pape... crass
par l'glise romaine, nous qui, seuls dans le monde occidental,
combattons pour elle, nous serions forcs de dlaisser la cause du
Christ, si la grce ne nous soutenait... Le Seigneur verra cela du haut
de la montagne; elle jugera les extrmits de la terre, cette Majest
terrible, qui teint le souffle des rois. Pour nous, morts ou vivants,
nous sommes, nous serons  lui, prts  tout souffrir pour l'glise.
Plaise  Dieu qu'il nous trouve dignes d'endurer la perscution pour sa
justice!

...Je ne sais comment il se fait que devant cette cour, ce soit
toujours le parti de Dieu qu'on immole, de sorte que Barabas se sauve,
et que Christ soit mis  mort. Voil tout  l'heure six ans rvolus que,
par l'autorit de la cour pontificale, se prolongent ma proscription et
la calamit de l'glise. Chez vous, les malheureux exils, les innocents
sont condamns pour cela seul qu'ils sont les faibles, les pauvres de
Christ, et qu'ils n'ont pas voulu dvier de la justice de Dieu. Au
contraire, sont absous les sacrilges, les homicides, les ravisseurs
impnitents, des hommes dont j'ose dire librement que, s'ils
comparaissaient devant saint Pierre mme, le monde aurait beau les
dfendre, Dieu ne pourrait les absoudre... Les envoys du roi promettent
nos dpouilles aux cardinaux, aux courtisans. Eh bien! que Dieu voie et
juge. Je suis prt  mourir. Qu'ils arment pour ma perte le roi
d'Angleterre, et s'ils veulent, tous les rois du monde: moi, Dieu
aidant, je ne m'carterai de ma fidlit a l'glise, ni en la vie, ni en
la mort. Pour le reste, je remets  Dieu sa propre cause; c'est pour lui
que je suis proscrit; qu'il remdie et pourvoie. J'ai dsormais le
ferme propos de ne plus importuner la cour de Rome. Qu'ils s'adressent 
elle, ceux qui se prvalent de leur iniquit, et qui, dans leur triomphe
sur la justice et l'innocence, reviennent glorieux,  la contrition de
l'glise. Plt  Dieu que la voie de Rome n'et dj perdu tant de
malheureux et d'innocents!...

Ces paroles terribles retentirent si haut, que la cour de Rome trouva
plus de danger  abandonner Thomas qu' le soutenir. Le roi de France
avait crit au pape: Il faut que vous renonciez enfin  vos dmarches
trompeuses et dilatoires, et il n'tait, en cela, que l'organe de toute
la chrtient. Le pape se dcida  suspendre l'archevque d'York pour
usurpation des droits de Kenterbury, et il menaa le roi, s'il ne
restituait les biens usurps. Henri s'effraya; une entrevue eut lieu 
Chinon entre l'archevque et les deux rois. Henri promit satisfaction,
montra beaucoup de courtoisie envers Thomas, jusqu' vouloir lui tenir
l'trier au dpart. Cependant l'archevque et le roi, avant de se
quitter, se chargrent de propos amers, se reprochant ce qu'ils avaient
fait l'un pour l'autre, au moment de la sparation, Thomas fixa les yeux
sur Henri d'une manire expressive, et lui dit avec une sorte de
solennit: Je crois bien que je ne vous reverrai plus.--Me prenez-vous
donc pour un tratre? rpliqua, vivement le roi. L'archevque s'inclina
et partit.

Ce dernier mot d'Henri ne rassura personne. Il refusa  Thomas le baiser
de paix, et pour messe de rconciliation il fit dire une messe des
morts[403]. Cette messe fut dite dans une chapelle ddie aux martyrs.
Un clerc de l'archevque en fit la remarque, et dit: Je crois bien, en
effet, que l'glise ne recouvrera la paix que par un martyre;  quoi
Thomas rpondit: Plaise  Dieu qu'elle soit dlivre, mme au prix de
mon sang!--Le roi de France avait dit aussi: Pour moi, je ne voudrais
pas, pour mon pesant d'or, vous conseiller de retourner en Angleterre,
s'il vous refuse le baiser de paix. Et le comte Thibault de Champagne
ajouta: Ce n'est pas mme assez du baiser.

[Footnote 403: On avait choisi cette messe, parce qu'on ne s'y donnait
pas de baiser de paix  l'vangile, comme aux autres offices.]

Depuis longtemps Thomas prvoyait son sort, et s'y rsignait.  son
dpart du couvent de Pontigny, dit l'historien contemporain, l'abb lui
vit pendant le souper verser des larmes. Il s'tonna, lui demanda s'il
lui manquait quelque chose, et lui offrit tout ce qui tait en son
pouvoir. Je n'ai besoin de rien, dit l'archevque, tout est fini pour
moi. Le Seigneur a daign la nuit dernire apprendre  son serviteur la
fin qui l'attend.--Quoi de commun, dit l'abb en badinant, entre un bon
vivant et un martyr, entre le calice du martyre et celui que vous venez
de boire? L'archevque rpondit: Il est vrai, j'accorde quelque chose
aux plaisirs du corps[404], mais le Seigneur est bon, il justifie
l'indigne et l'impie.

[Footnote 404: Voyez cependant dans Hoveden la vie austre et mortifie
que menait le saint. Sa table tait splendide, et cependant il ne
prenait que du pain et de l'eau. Il priait la nuit, et le matin
rveillait tous les siens. Il se faisait donner la nuit trois ou cinq
coups de discipline, autant le jour, etc.]

Aprs avoir remerci le roi de France, Thomas et les siens
s'acheminrent vers Rouen. Ils n'y trouvrent rien de ce qu'Henri avait
promis, ni argent ni escorte. Loin de l, il apprenait que les
dtenteurs des biens de Kenterbury le menaaient de le tuer, s'il
passait en Angleterre. Renouf de Broc, qui occupait pour le roi tous les
biens de l'archevch, avait dit: Qu'il dbarque, il n'aura pas le
temps de manger ici un pain entier. L'archevque inbranlable crivit 
Henri qu'il connaissait son danger, mais qu'il ne pouvait voir plus
longtemps l'glise de Kenterbury, la mre de la Bretagne chrtienne,
prir pour la haine qu'on portait  son vque. La ncessit me ramne,
infortun pasteur,  mon glise infortune. J'y retourne, par votre
permission; j'y prirai pour la sauver, si votre pit ne se hte d'y
pourvoir. Mais que je vive ou que je meure, je suis et serai toujours 
vous dans le Seigneur. Quoi qu'il m'arrive  moi ou aux miens, Dieu vous
bnisse, vous et vos enfants!

Cependant il s'tait rendu sur la cte voisine de Boulogne. On tait au
mois de novembre dans la saison des mauvais temps de mer; le primat et
ses compagnons furent contraints d'attendre quelques jours au port de
Wissant, prs de Calais. Une fois qu'ils se promenaient sur le rivage,
ils virent un homme accourir vers eux, et le prirent d'abord pour le
patron de leur vaisseau venant les avertir de se prparer au passage;
mais cet homme leur rpondit qu'il tait clerc et doyen de l'glise de
Boulogne, et que le comte, son seigneur l'envoyait les prvenir de ne
point s'embarquer, parce que des troupes de gens arms se tenaient en
observation sur la cte d'Angleterre, pour saisir ou tuer l'archevque.
Mon fils, rpondit Thomas, quand j'aurais la certitude d'tre dmembr
et coup en morceaux sur l'autre bord, je ne m'arrterais point dans ma
route. C'est assez de sept ans d'absence pour le pasteur et pour le
troupeau.--Je vois l'Angleterre, dit-il encore, et j'irai, Dieu aidant.
Je sais pourtant certainement que j'y trouverai ma Passions. La fte de
Nol approchait, et il voulait,  tout prix, clbrer dans son glise la
naissance du Sauveur.

Quand il approcha du rivage, et qu'on vit sur sa barque la croix de
Kenterbury qu'on portait toujours devant le primat, la foule du peuple
se prcipita, pour se disputer sa bndiction. Quelques-uns se
prosternaient, et poussaient des cris. D'autres jetaient leurs vtements
sous ses pas, et criaient: Bni celui qui vient au nom du Seigneur! Les
prtres se prsentaient  lui  la tte de leurs paroisses. Tous
disaient que le Christ arrivait pour tre crucifi encore une fois,
qu'il allait souffrir pour Kent, comme  Jrusalem il avait souffert
pour le monde[405]. Cette foule intimida les Normands qui taient venus
avec de grandes menaces, et qui avaient tir leurs pes. Pour lui, il
parvint  Kenterbury au son des hymnes et des cloches, et montant en
chaire, il prcha sur ce texte: Je suis venu pour mourir au milieu de
vous. Dj il avait crit au pape pour lui demander de dire  son
intention les prires des agonisants[406].

[Footnote 405: Vita quadrip.; Jean de Salisbury.]

[Footnote 406: Roger de Hoveden.]

Le roi tait alors en Normandie. Il fut bien tonn, bien effray quand
on lui dit que le primat avait os passer en Angleterre. On racontait
qu'il marchait environn d'une foule de pauvres, de serfs, d'hommes
arms; ce roi des pauvres s'tait rtabli dans son trne de Kenterbury,
et avait pouss jusqu' Londres. Il apportait des bulles du pape pour
mettre de nouveau le royaume en interdit. Telle tait en effet la
duplicit d'Alexandre III. Il avait envoy l'absolution  Henri, et 
l'archevque la permission d'excommunier. Le roi, ne se connaissant
plus, s'cria: Quoi! un homme qui a mang mon pain, un misrable qui
est venu  ma cour sur un cheval boiteux, foulera aux pieds la royaut!
le voil qui triomphe, et qui s'assied sur mon trne! et pas un des
lches que je nourris n'aura le coeur de me dbarrasser de ce prtre!
C'tait la seconde fois que ces paroles homicides sortaient de sa
bouche, mais alors elles n'en tombrent pas en vain. Quatre des
chevaliers de Henri se crurent dshonors s'ils laissaient impuni
l'outrage fait  leur seigneur. Telle tait la force du lien fodal,
telle la vertu du serment rciproque que se prtaient l'un  l'autre le
seigneur et le vassal. Les quatre n'attendirent pas la dcision des
juges que le roi avait commis pour faire le procs  Becket. Leur
honneur tait compromis, s'il mourait autrement que de leur main.

Partis  diffrentes heures et de ports diffrents, ils arrivrent tous
en mme temps  Saltwerde. Renouf de Broc leur amena un grand nombre de
soldats. Voil donc que le cinquime jour aprs Nol, comme
l'archevque tait vers onze heures dans sa chambre et que quelques
clercs et moines y traitaient d'affaires avec lui, entrrent les quatre
satellites. Salus par ceux qui taient assis prs de la porte, ils leur
rendent le salut, mais  voix basse, et parviennent jusqu'
l'archevque; ils s'assoient  terre devant ses pieds, sans le saluer ni
en leur nom ni au nom du roi. Ils se tenaient en silence; le Christ du
Seigneur se taisait aussi.

Enfin Renaud-fils-d'Ours prit la parole: Nous t'apportons d'outre-mer
des ordres du roi. Nous voulons savoir si tu aimes mieux les entendre en
public ou en particulier. Le saint fit sortir les siens; mais celui qui
gardait la porte, la laissa ouverte, pour que du dehors on pt tout
voir. Quand Renaud lui eut communiqu les ordres, et qu'il vit bien
qu'il n'avait rien de pacifique  attendre, il fit rentrer tout le
monde, et leur dit: Seigneurs, vous pouvez parler devant ceux-ci.

Les Normands prtendirent alors que le roi Henri lui envoyait l'ordre de
faire serment au jeune roi, et lui reprochrent d'tre coupable de
lse-majest. Ils auraient voulu le prendre subtilement par ses paroles,
et  chaque instant ils s'embarrassaient dans les leurs. Ils
l'accusaient encore de vouloir se faire roi d'Angleterre; puis,
saisissant  tout hasard un mot de l'archevque, ils s'crirent:
Comment, vous accusez le roi de perfidie? Vous nous menacez, vous
voulez encore nous excommunier tous? Et l'un d'eux ajouta: Dieu me
garde! il ne le fera jamais, voil dj trop de gens qu'il a jets dans
les liens de l'anathme. Ils se levrent alors en furieux, agitant
leurs bras et tordant leurs gants. Puis s'adressant aux assistants, ils
leur dirent: Au nom du roi, vous nous rpondez de cet homme, pour le
reprsenter en temps et lieu.--Eh quoi, dit l'archevque, croiriez-vous
que je veux m'chapper? je ne fuirais ni pour le roi, ni pour aucun
homme vivant.--Tu as raison, dit l'un des Normands, Dieu aidant, tu
n'chapperas pas. L'archevque rappela en vain Hugues de Morville, le
plus noble d'entre eux, et celui qui semblait devoir tre le plus
raisonnable. Mais ils ne l'coutrent pas, et partirent en tumulte, avec
de grandes menaces.

La porte fut ferme aussitt derrire les conjurs; Renaud s'arma devant
l'avant-cour, et prenant une hache des mains d'un charpentier qui
travaillait, il frappa contre la porte pour l'ouvrir ou la briser. Les
gens de la maison, entendant les coups de hache, supplirent le primat
de se rfugier dans l'glise, qui communiquait  son appartement par un
clotre ou une galerie; il ne voulut point, et on allait l'y entraner
de force, quand un des assistants fit remarquer que l'heure des vpres
avait sonn. Puisque c'est l'heure de mon devoir, j'irai  l'glise,
dit l'archevque; et faisant porter sa croix devant lui, il traversa le
clotre  pas lents, puis marcha vers le grand autel, spar de la nef
par une grille entr'ouverte.

Quand il entra dans l'glise, il vit les clercs en rumeur qui fermaient
les verroux des portes: Au nom de votre voeu d'obissance,
s'cria-t-il, nous vous dfendons de fermer la porte. Il ne convient
pas de faire de l'glise une bastille. Puis il fit entrer ceux des
siens qui taient rests dehors.

 peine il avait le pied sur les marches de l'autel, que
Renaud-fils-d'Ours parut  l'autre bout de l'glise revtu de sa cotte
de mailles, tenant  la main sa large pe  deux tranchants, et criant:
 moi,  moi, loyaux servants du roi! Les autres conjurs le suivirent
de prs, arms comme lui de la tte aux pieds et brandissant leurs
pes. Les gens qui taient avec le primat voulurent alors fermer la
grille du choeur; lui-mme le leur dfendit et quitta l'autel pour les
en empcher; ils le conjurrent avec de grandes instances de se mettre
en sret dans l'glise souterraine ou de monter l'escalier par lequel,
 travers beaucoup de dtours, on arrivait au fate de l'difice. Ces
deux conseils furent repousss aussi positivement que les premiers.
Pendant ce temps, les hommes arms s'avanaient. Une voix cria: O est
le tratre? Becket ne rpondit rien. O est l'archevque?--Le voici,
rpondit Becket, mais il n'y a pas de tratre ici; que venez-vous faire
dans la maison de Dieu avec un pareil vtement? Quel est votre dessein?
--Que tu meures.--Je m'y rsigne; vous ne me verrez point fuir devant
vos pes; mais au nom de Dieu tout-puissant je vous dfends de toucher
 aucun de mes compagnons, clerc ou laque, grand ou petit. Dans ce
moment il reut par derrire un coup de plat d'pe entre les paules,
et celui qui le lui porta lui dit: Fuis, ou tu es mort. Il ne fit pas
un mouvement; les hommes d'armes entreprirent de le tirer hors de
l'glise, se faisant scrupule de l'y tuer. Il se dbattit contre eux, et
dclara fermement qu'il ne sortirait point, et les contraindrait 
excuter sur la place mme leurs intentions ou leurs ordres[407].--Et se
tournant vers un autre qu'il voyait arriver l'pe nue, il lui dit:
Qu'est-ce donc, Renaud? je t'ai combl de bienfaits, et tu approches de
moi tout arm, dans l'glise? Le meurtrier rpondit: Tu es
mort.--Puis il leva son pe, et d'un mme coup de revers trancha la
main d'un moine saxon appel Edward Cryn, et blessa Becket  la tte. Un
second coup, port par un autre Normand, le renversa la face contre
terre, et fut assn avec une telle violence que l'pe se brisa sur le
pav. Un homme d'armes, appel Guillaume Mautrait, poussa du pied le
cadavre immobile, en disant: Qu'ainsi meure le tratre qui a troubl le
royaume et fait insurger les Anglais.

[Footnote 407: Thierry.]

Ils disaient en s'en allant: Il a voulu tre roi, et plus que roi; eh
bien! qu'il soit roi maintenant[408]! Et au milieu de ces bravades, ils
n'taient pas rassurs. L'un d'eux rentra dans l'glise, pour voir s'il
tait bien mort; il lui plongea encore son pe dans la tte, et fit
jaillir la cervelle[409]. Il ne pouvait le tuer  son gr.

[Footnote 408: Modo sit rex, modo sit rex. Et in hoc similes illis qui
Domino in cruce pendenti insultabant. (Vit. quadrip.)]

[Footnote 409: _Ibid._]

C'est en effet une chose vivace que l'homme; il n'est pas facile de le
dtruire. Le dlivrer du corps, le gurir de cette vie terrestre, c'est
le purifier, l'orner et l'achever. Aucune parure ne lui va mieux que la
mort. Un moment avant que les meurtriers n'eussent frapp, les partisans
de Thomas taient las et refroidis, le peuple doutait, Rome hsitait.
Ds qu'il eut t touch du fer, inaugur de son sang, couronn de son
martyre, il se trouva d'un coup grandi de Kenterbury jusqu'au ciel. Il
fut roi, comme avaient dit les meurtriers, rptant, sans le savoir, le
mot de la Passion. Tout le monde fut d'accord sur lui, le peuple, les
rois, le pape. Rome qui l'avait dlaiss, le proclama saint et martyr.
Les Normands qui l'avaient tu, reurent  Westminster les bulles de
canonisation, pleins d'une componction hypocrite et pleurant  chaudes
larmes.

Au moment mme du meurtre, lorsque les assassins pillrent la maison
piscopale, et qu'ils trouvrent dans les habits de l'archevque les
rudes cilices dont il mortifiait sa chair, ils furent consterns; ils se
disaient tout bas, comme le centurion de l'vangile: Vritablement, cet
homme tait un juste. Dans les rcits de sa mort, tout le peuple
s'accordait  dire que jamais martyr n'avait reproduit plus compltement
la Passion du Sauveur. S'il y avait des diffrences, on les mettait 
l'avantage de Thomas. Le Christ, dit un contemporain, a t mis  mort
hors de la ville, dans un lieu profane et dans un jour que les Juifs ne
tenaient pas pour sacr; Thomas a pri dans l'glise mme, et dans la
semaine de Nol, le jour des Saints-Innocents.

Le roi Henri se trouvait dans un grand danger; tout le monde lui
attribuait le meurtre. Le roi de France, le comte de Champagne,
l'avaient solennellement accus par-devant le pape. L'archevque de
Sens, primat des Gaules, avait lanc l'excommunication. Ceux mmes qui
lui devaient le plus, s'loignaient de lui avec horreur. Il apaisa la
clameur publique  force d'hypocrisie. Ses vques normands crivirent 
Rome que pendant trois jours il n'avait voulu ni manger ni boire: Nous
qui pleurions le primat, disaient-ils, nous avons cru que nous aurions
encore le roi  pleurer. La cour de Rome, qui d'abord avait affect une
grande colre, finit pourtant par s'attendrir. Le roi jura qu'il n'avait
nulle part  la mort de Thomas; il offrit aux lgats de se soumettre 
la flagellation; il mit aux pieds du pape la conqute de l'Irlande,
qu'il venait de faire; il imposa, dans cette le, le denier de saint
Pierre sur chaque maison, il sacrifia les constitutions de Clarendon,
s'engagea  payer pour la croisade,  y aller lui-mme quand le pape
l'exigerait, et dclara l'Angleterre fief du saint-sige[410].

[Footnote 410: _App. 96._]

Ce n'tait pas assez d'avoir apais Rome; il et t quitte  trop bon
march. Voil bientt aprs que son fils an, le jeune roi Henri,
rclame sa part du royaume, et dclare qu'il veut venger la mort de
celui qui l'a lev, du saint martyr, Thomas de Kenterbury. Les motifs
qu'allguait le jeune prince pour revendiquer la couronne, paraissaient
alors fort graves, quelque faibles qu'ils puissent sembler aujourd'hui.
D'abord, le roi lui-mme, en le servant  table au jour de son
couronnement, avait dit imprudemment qu'il abdiquait. Le moyen ge
prenait toute parole au srieux. Celle d'Henri II suffisait pour rendre
la plupart des sujets incertains entre les deux rois. La lettre est
toute-puissante aux temps barbares. Tel est alors le principe de toute
jurisprudence: _Qui virgula cadit, causa cadit._

D'autre part, Henri n'avait fait pour la mort de saint Thomas qu'une
satisfaction incomplte. Aux uns il paraissait encore souill du sang
d'un martyr. Les autres, se souvenant qu'il avait offert de se soumettre
 la flagellation, le voyant payer annuellement pour la croisade un
tribut expiatoire, le croyaient encore en tat de pnitence. Un tel tat
semblait inconciliable avec la royaut. Louis-le-Dbonnaire en avait
paru dgrad, avili pour toujours.

Les fils d'Henri avaient encore une excuse spcieuse. Ils taient
encourags, soutenus par le roi de France, seigneur suzerain de leur
pre. Le lien fodal passait alors pour suprieur  tous ceux de la
nature. Nous avons vu qu'Henri Ier crut devoir sacrifier ses propres
enfants  son vassal. Les fils d'Henri II prtendaient devoir sacrifier
leur pre mme  leur seigneur. Dans la ralit, Henri lui-mme
regardait apparemment le serment fodal comme le lien le plus puissant,
puisqu'il ne se crut sr de ses fils que quand il les eut forcs de lui
faire hommage.

Dans un voyage qu'il faisait dans le Midi, il vit tous les siens, ses
fils, sa femme lonore, s'chapper un  un, et disparatre. Le jeune
Henri se rendit auprs de son beau-pre, le roi de France, et quand les
envoys d'Henri II vinrent le rclamer au nom du roi d'Angleterre, ils
le trouvrent sigeant prs de Louis VII, dans la pompe des habillements
royaux. De quel roi d'Angleterre me parlez-vous? dit Louis: le voici,
le roi d'Angleterre; mais si c'est le pre de celui-ci, le ci-devant roi
d'Angleterre,  qui vous donnez ce titre, sachez qu'il est mort depuis
le jour o son fils porte la couronne, et s'il se prtend encore roi,
aprs avoir,  la face du monde, rsign le royaume entre les mains de
son fils, c'est  quoi l'on portera remde avant qu'il soit peu.

Deux autres des fils d'Henri, Richard de Poitiers et Geoffroi, comte de
Bretagne, vinrent joindre leur an et firent hommage au roi de France.
Le danger devenait grand. Henri avait, il est vrai, pourvu, avec une
activit remarquable,  la dfense de ses tats continentaux. Mais il
entendait dire que son fils an allait passer le dtroit avec une
flotte et une arme du comte de Flandre, auquel il avait promis le comt
de Kent. D'autre part, le roi d'cosse devait envahir l'Angleterre. Il
se hta d'engager des mercenaires, des routiers brabanons et gallois.
Il acheta  tout prix la faveur de Rome. Il se dclara vassal du
saint-sige pour l'Angleterre comme pour l'Irlande, ajoutant cette
clause remarquable: Nous et nos successeurs, nous ne nous croirons
vritables rois d'Angleterre qu'autant que les seigneurs papes nous
tiendront pour rois catholiques. Dans une autre lettre, il prie
Alexandre III de dfendre son royaume, comme fief de l'glise romaine.

Il ne crut pas encore en avoir fait assez: il se rendit  Kenterbury. Du
plus loin qu'il vit l'glise, il descendit de cheval, et s'achemina en
habit de laine, nu-pieds par la boue et les cailloux. Parvenu au
tombeau, il s'y jeta  genoux, pleurant et sanglotant: C'tait un
spectacle  tirer les larmes des yeux de tous les assistants. Puis il
se dpouilla de ses vtements, et tout le monde, vques, abbs, simples
moines, fut invit  donner successivement au roi quelques coups de
discipline. Ce fut comme la flagellation du Christ, dit le chroniqueur;
la diffrence, toutefois, c'est que l'un fut fouett pour nos pchs,
l'autre pour les siens[411]. Tout le jour et toute la nuit il resta en
oraison auprs du saint martyr, sans prendre d'aliment, sans sortir pour
aucun besoin. Il resta tel qu'il tait venu; il ne permit pas mme qu'on
mt sous lui un tapis. Aprs matines, il fit le tour des autels et des
corps saints; puis, de l'glise suprieure, il redescendit encore dans
la crypte, au tombeau de saint Thomas. Quand le jour vint, il demanda 
entendre la messe; il but de l'eau bnite du martyr, en remplit un
flacon, et s'loigna joyeux de Kenterbury.

[Footnote 411: Robert du Mont.]

Il avait raison, ce semble, d'tre joyeux: pour le moment, la partie
tait gagne. On lui apprit ce jour mme que le roi d'cosse tait
devenu son prisonnier. Le comte de Flandre n'osa tenter l'invasion. Tous
les partisans du jeune roi en Angleterre furent forcs dans leurs
chteaux. En Aquitaine, la guerre eut des chances plus varies. Les
jeunes princes y taient soutenus par le roi de France, et surtout par
la haine du joug tranger. Au douzime sicle, comme au neuvime, les
guerres des fils contre le pre ne firent que couvrir celles des races
diverses qui voulaient s'affranchir d'une union contraire  leurs
intrts et  leur gnie. La Guyenne, le Poitou, faisaient effort pour
se dtacher de l'empire anglais, comme la France de Louis-le-Dbonnaire
et de Charles-le-Chauve avait bris l'unit de l'empire carlovingien.

La mobilit des Mridionaux, leurs rvolutions capricieuses, leurs
dcouragements faciles, donnaient beau jeu au roi Henri. Ils n'taient
point d'ailleurs soutenus par Toulouse, qui seule peut former le centre
d'une grande guerre dans l'Aquitaine. La prudence leur dfendait de
renouveler des tentatives d'affranchissement qui tournaient  leur
ruine. Mais c'tait moins le patriotisme que l'inquitude d'esprit, le
vain plaisir de briller dans les guerres qui armait les nobles du Midi.
On peut en juger par ce qui nous reste du plus clbre d'entre eux, le
troubadour Bertrand de Born. Son unique jouissance tait de jouer
quelque bon tour  son seigneur le roi Henri II, d'armer contre lui
quelqu'un de ses fils, Henri, Geoffroi ou Richard; puis, quand tout
tait en feu, d'en faire un beau sirvente dans son chteau de Hautefort,
comme ce Romain qui, du haut d'une tour, chantait l'incendie au milieu
de Rome embrase. S'il y avait chance d'un peu de repos, vite ce dmon
du trouble lanait aux rois une satire qui les faisait rougir du repos,
et les rejetait dans la guerre.

Ce n'tait dans cette famille que guerres acharnes et traits perfides.
Une fois, le roi Henri venant  une confrence avec ses fils, leurs
soldats tirrent l'pe contre lui. C'tait la tradition des deux
familles d'Anjou et de Normandie. Les enfants de Guillaume-le-Conqurant
et d'Henri Ier avaient plus d'une fois dirig l'pe contre la poitrine
de leur pre. Foulques avait mis le pied sur le cou de son fils vaincu.
La jalouse lonore, passionne et vindicative comme une femme du Midi,
cultiva l'indocilit et l'impatience de ses fils, les dressa au
parricide. Ces enfants, en qui se trouvaient le sang de tant de races
diverses, normande, aquitaine et saxonne, semblaient avoir en eux,
par-dessus l'orgueil et la violence des Foulques d'Anjou et des
Guillaume d'Angleterre, toutes les oppositions, toutes les haines et les
discordes de ces races d'o ils sortaient. Ils ne surent jamais s'ils
taient du Midi ou du Nord. Ce qu'ils savaient, c'est qu'ils se
hassaient les uns les autres, et leur pre encore plus. Ils ne
remontaient gure dans leur gnalogie sans trouver  quelque degr le
rapt, l'inceste ou le parricide. Leur grand-pre, comte de Poitou, avait
eu lonore d'une femme enleve  son mari, et un saint homme leur avait
dit: De vous il ne natra rien de bon. lonore elle-mme eut pour
amant le pre mme d'Henri II, et les fils qu'elle avait d'Henri
risquaient fort d'tre les frres de leur pre. On citait sur celui-ci
de mot de saint Bernard[412]: Il vient du Diable, au Diable il
retournera. Richard, l'un d'eux, en disait autant que saint
Bernard[413]. Cette origine diabolique tait pour eux un titre de
famille, et ils la justifiaient par leurs oeuvres. Lorsqu'un clerc vint,
la croix en main, supplier l'autre fils, Geoffroi, de se rconcilier
avec son pre et de ne pas imiter Absalon: Quoi! tu voudrais, rpondit
le jeune homme, que je me dessaisisse de mon droit de naissance?-- Dieu
ne plaise, mon seigneur! rpliqua le prtre, je ne veux rien  votre
dtriment.--Tu ne comprends pas mes paroles, dit alors le comte de
Bretagne. Il est dans la destine de notre famille que nous ne nous
aimions pas entre nous. C'est l notre hritage, et aucun de nous n'y
renoncera jamais.

[Footnote 412: J. Bromton.]

[Footnote 413: J. Bromton: Richardus... asserens non esse mirandum, si
de tali genere procedentes mutuo sese infestent, tanquam de Diabolo
revertentes et ad Diabolum transeuntes.]

Il y avait une tradition populaire sur une ancienne comtesse d'Anjou,
aeule des Plantagenets. Son mari, disait-on, avait remarqu qu'elle
n'allait gure  la messe, et sortait toujours  la secrte. Il s'avisa
de la faire tenir  ce moment par quatre cuyers. Mais elle leur laissa
son manteau dans les mains, ainsi que deux de ses enfants qu'elle avait
 sa droite; elle enleva les deux autres qu'elle tenait  gauche, sous
un pli du manteau, s'envola par une fentre et ne reparut jamais[414].
C'est  peu prs l'histoire de la Mlusine de Poitou et de Dauphin.
Oblige de redevenir tous les samedis moiti femme et moiti serpent,
Mlusine avait bien soin de se tenir cache ce jour-l. Son mari
l'ayant surprise, elle disparut. Ce mari, c'tait Geoffroi  la
Grand'Dent, dont on voyait encore l'image  Lusignan, sur la porte du
fameux chteau. Toutes les fois qu'il devait mourir quelqu'un de la
famille, Mlusine paraissait la nuit sur les tours, et poussait des
cris.

[Footnote 414: Id.]

La vritable Mlusine, mle de natures contradictoires, mre et fille
d'une gnration diabolique, c'est lonore de Guyenne. Son mari la
punit des rbellions de ses fils en la tenant prisonnire dans un
chteau fort, elle qui lui avait donn tant d'tats. Cette duret
d'Henri II est une des causes de la haine que lui portrent les hommes
du Midi. L'un d'eux, dans une chronique barbare et potique, exprime
l'esprance qu'lonore sera bientt dlivre par ses fils. Selon
l'usage de l'poque, il applique  toute cette famille la prophtie de
Merlin[415]:

[Footnote 415: La prophtie tait: _Aquila rupti foederis tertia
nidificatione gaudebit._]

Tous ces maux-l sont arrivs depuis que le roi de l'Aquilon a frapp
le vnrable Thomas de Kenterbury. C'est la reine Alinor que Merlin
dsigne comme l'Aigle du trait rompu... Rjouis-toi donc, Aquitaine,
rjouis-toi, terre de Poitou! le sceptre du roi de l'Aquilon va
s'loigner. Malheur  lui! Il a os lever la lance contre son seigneur,
le roi du Sud...

Dis-moi, aigle double[416], dis-moi, o donc tais-tu quand tes
aiglons, s'envolant du nid paternel, osrent dresser leurs serres contre
le roi de l'Aquilon?... Voil pourquoi tu as t enleve de ton pays et
amene dans la terre trangre. Les chants se sont changs en pleurs, la
cithare a fait place au deuil. Nourrie dans la libert royale au temps
de ta molle jeunesse, tes compagnes chantaient, tu dansais au son de
leur guitare... Aujourd'hui, je t'en conjure, reine double, modre du
moins un peu tes pleurs. Reviens, si tu peux, reviens  tes villes,
pauvre prisonnire.

[Footnote 416: _Aquila bispertita._ Il dsigne ainsi lonore.]

O est ta cour? o sont tes jeunes compagnes? o sont tes conseillers?
Les uns, trans loin de leur patrie, ont subi une mort ignominieuse;
d'autres ont t privs de la vue; d'autres, bannis, errent en
diffrents lieux. Toi, tu cries, et personne ne t'coute; car le roi du
Nord te tient resserre comme une ville qu'on assige. Crie donc, ne te
lasse point de crier; lve ta voix comme la trompette, pour que tes
fils l'entendent, car le jour approche o tes fils te dlivreront, o tu
reverras ton pays natal[417].

[Footnote 417: Richard de Poitiers.]

Ce fut le sort du roi Henri, dans ses dernires annes, d'tre le
perscuteur de sa femme et l'excration de ses fils. Il se plongeait
dans les plaisirs en dsespr. Tout vieilli qu'il tait, grisonnant,
charg d'un ventre norme, il variait tous les jours l'adultre et le
viol. Il ne lui suffisait pas de sa belle Rosamonde, dont il avait
toujours les btards autour de lui. Il viola sa cousine Alix[418],
hritire de Bretagne, qui lui avait t confie comme otage, et
lorsqu'il eut obtenu pour son fils une fille du roi de France, qui
n'tait pas encore nubile, il souilla encore cette enfant[419].

[Footnote 418: Jean de Salisbury: Impregnavit, ut proditor, ut adulter,
ut incestus.]

[Footnote 419: J. Bromton: Quam post mortem Rosamund defloravit.]

Cependant, la fortune ne se lassait pas de le frapper. Il avait repos
son coeur dans le plaisir, dans la sensualit, dans la nature. C'est
comme amant et comme pre qu'il fut frapp. Une tradition veut
qu'lonore ait pntr le labyrinthe o le vieux roi avait cru cacher
Rosamonde[420], et qu'elle l'ait tue de sa main. Son indigne conduite 
l'gard des princesses de Bretagne et de France souleva des haines qui
ne s'teignirent jamais. Il aimait surtout deux de ses fils, Henri et
Geoffroi; ils moururent. L'an avait souhait du moins voir son pre et
lui demander pardon; mais la trahison tait si ordinaire chez ces
princes, que le vieux roi hsita pour venir, et il apprit bientt qu'il
n'tait plus temps[421].

[Footnote 420: Id.: Huic puoll fecerat rex apud Wodestoke mirabilis
architectur cameram, operi Dedalino similem, ne forsan a regina facile
deprehenderetur.]

[Footnote 421: Peu de temps aprs la mort de son fils, il fit prisonnier
Bertrand de Born. Avant de prononcer l'arrt du vainqueur contre le
vaincu, Henri voulut goter quelque temps le plaisir de la vengeance, en
traitant avec drision l'homme qui s'tait fait craindre de lui, et
s'tait vant de ne pas le craindre. Bertrand, lui dit-il, vous qui
prtendiez n'avoir en aucun temps besoin de la moiti de votre sens,
sachez que voici une occasion o le tout ne vous ferait pas
faute.--Seigneur, rpondit l'homme du Midi, avec l'assurance habituelle
que lui donnait le sentiment de sa supriorit d'esprit, il est vrai que
j'ai dit cela, et j'ai dit la vrit.--Et moi, je crois, dit le roi, que
votre sens vous a failli.--Oui, seigneur, rpliqua Bertrand d'un ton
grave, il m'a failli le jour o le vaillant jeune roi, votre fils, est
mort; ce jour-l j'ai perdu le sens, l'esprit et la connaissance.--Au
nom de son fils, qu'il ne s'attendait nullement  entendre prononcer, le
roi d'Angleterre fondit en larmes et s'vanouit. Quand il revint  lui,
il tait tout chang; ses projets de vengeance avaient disparu, et il ne
voyait plus dans l'homme qui tait en son pouvoir que l'ancien ami du
fils qu'il regrettait. Au lieu de reproches amers, et de l'arrt de mort
ou de dpossession auquel Bertrand et pu s'attendre: Sire Bertrand,
sire Bertrand, lui dit-il, c'est  raison et de bon droit que vous avez
perdu le sens pour mon fils; car il vous voulait du bien plus qu' homme
qui ft au monde; et moi, pour l'amour de lui, je vous donne la vie,
votre avoir et votre chteau. Je vous rends mon amiti et mes bonnes
grces, et vous octroie cinq cents marcs d'argent pour les dommages que
vous avez reus. (Thierry.)]

Il lui restait deux fils. Le froce Richard, le lche et perfide Jean.
Richard trouvait que son pre vivait longtemps; il voulait rgner. Le
vieux Henri refusant de se dpouiller, Richard, en sa prsence mme,
abjura son hommage et se dclara vassal du nouveau roi de France,
Philippe-Auguste. Celui-ci affectait, en haine du roi d'Angleterre, une
intimit fraternelle avec son fils rvolt. Ils mangeaient au mme plat
et couchaient dans le mme lit. La prdication de la croisade suspendit
 peine les hostilits entre le pre et le fils. Le vieux roi se trouva
attaqu de toutes parts  la fois, au nord de l'Anjou par le roi de
France,  l'ouest par les Bretons, au sud par les Poitevins. Malgr
l'intercession de l'glise, il fut oblig d'accepter la paix que lui
dictrent Philippe et Richard; il fallut qu'il s'avout expressment
vassal du roi de France, et se remt  sa misricorde. Il aurait
consenti  dclarer Jean son hritier pour toutes ses provinces du
continent; c'tait le plus jeune de ses fils, et,  ce qui semblait, le
plus dvou. Quand les envoys du roi de France vinrent le trouver,
malade et alit qu'il tait, il demanda les noms des partisans de
Richard dont l'amnistie tait une condition du trait. Le premier qu'on
lui nomma fut Jean, son fils. En entendant prononcer ce nom, saisi
d'un mouvement presque convulsif, il se leva sur son sant, et promenant
autour de lui des yeux pntrants et hagards: Est-ce bien vrai, dit-il,
que Jean, mon coeur, mon fils de prdilection, celui que j'ai chri plus
que tous les autres, et pour l'amour duquel je me suis attir tous mes
malheurs, s'est aussi spar de moi?--On lui rpondit qu'il en tait
ainsi, qu'il n'y avait rien de plus vrai.--Eh bien, dit-il, en
retombant sur son lit et tournant son visage contre le mur, que tout
aille dornavant comme il pourra, je n'ai plus souci ni de moi ni du
monde[422].

[Footnote 422: Thierry.]

La chute d'Henri II fut un grand coup pour la puissance anglaise. Elle
ne se releva qu'imparfaitement sous Richard, et ce fut pour tomber sous
Jean. La cour de Rome profita de leurs revers pour faire reconnatre
deux fois sa souverainet sur l'Angleterre. Henri II et Jean s'avourent
expressment vassaux et tributaires du pape.

La puissance temporelle du saint-sige s'accrut; mais en peut-on dire
autant de son autorit spirituelle? Ne perdit-il pas quelque chose dans
le respect des peuples? Cette diplomatie ruse, patiente, qui savait si
bien amuser, ajourner, saisir l'occasion, et paratre au moment pour
escamoter un royaume, elle devait inspirer  coup sr une haute ide du
savoir-faire des papes, mais en mme temps quelques doutes sur leur
saintet. Alexandre III avait dfendu l'Italie contre l'Allemagne. Il
s'tait fort habilement dfendu lui-mme contre l'empereur et
l'antipape. Mais qui avait, pendant ce temps, combattu pour les liberts
de l'glise? Qui avait parl, souffert pour la cause chrtienne? Un
prtre, tantt dlaiss par le pape et tantt trahi. Le pape avait
accept l'hommage d'un roi en change du sang d'un martyr. Et
maintenant, ce martyr, il tait devenu le grand saint de l'Occident.
Rome avait t oblige de lui rendre hommage et de le proclamer
elle-mme. Au temps de Grgoire VII, la saintet s'tait trouve dans le
pape, et le sentiment religieux avait t d'accord avec la hirarchie.
Puis l'humanit, mancipe matriellement par la croisade que les papes
ne dirigrent pas, par le premier mouvement communal qu'ils frapprent
dans Arnaldo de Brescia, avait t remue par la voix d'Abailard dans ce
qu'elle a de plus profond. Pour continuer son mancipation religieuse,
Thomas de Kenterbury venait de lui apprendre  chercher ailleurs qu'
Rome l'hrosme sacerdotal et le zle des liberts de l'glise.

Ce ne fut point au pape que profitrent rellement la mort de Saint
Thomas et l'abaissement d'Henri; mais bien plutt au roi de France.
C'est lui qui avait donn asile au saint perscut; il ne l'avait
abandonn qu'un instant. Thomas, partant pour le martyre, lui avait fait
porter ses adieux par les siens, le dclarant son seul protecteur. Le
roi de France avait le premier dnonc  Rome le meurtre de
l'archevque; il avait immdiatement commenc la guerre, et quoiqu'il
et en cela suivi son intrt, les peuples lui en savaient gr. Le pape
lui-mme, lorsque l'empereur l'avait chass de l'Italie, c'est en
France qu'il tait venu chercher un asile. Aussi, quoique plus d'une
fois il protget l'Angleterre quand la France la menaait, c'est avec
celle-ci qu'taient ses relations les plus intimes, les moins
interrompues. Le seul prince sur qui l'glise pt compter, c'tait le
roi de France, ennemi de l'Anglais, ennemi de l'Allemand. Ton royaume,
crivait Innocent III  Philippe-Auguste, est si uni avec l'glise que
l'un ne peut souffrir sans que l'autre souffre galement. Dans les
temps mmes o l'glise chtiait le roi de France, elle lui conservait
une affection maternelle. Au temps de Philippe Ir, pendant que le roi et
le royaume taient frapps de l'interdit pour l'enlvement de Bertrade,
tous les vques du Nord restrent dans son parti, et le pape Pascal II
lui-mme ne se fit pas scrupule de le visiter.

En toute occasion, grande et petite, les vques lui prtaient leurs
milices. Sur les terres mmes du duc de Bourgogne, Louis VII se vit
appuy des milices de neuf diocses contre Frdric-Barberousse, dont on
craignait une invasion. Louis VI fut de mme soutenu  l'approche de
l'empereur Henri V, et Philippe-Auguste  Bouvines. Comment le clerg
n'et-il pas dfendu ces rois, levs par ses mains, et recevant de lui
une ducation toute clricale? Philippe Ir, couronn  sept ans, lut
lui-mme le serment qu'il devait prter[423]. Louis VI fut lev 
l'abbaye de Saint-Denis, et Louis VII dans le clotre de Notre-Dame.
Trois de ses frres furent moines. Personne plus que lui ne regarda
avec respect et terreur les privilges de l'glise[424]. Il rvrait les
prtres et faisait passer devant lui le moindre clerc. Il faisait trois
carmes, galant ou surpassant les austrits des moines. Protecteur de
Thomas de Kenterbury, il risqua un voyage prilleux en Angleterre pour
visiter le tombeau du saint. Que dis-je? le roi de France n'tait-il pas
saint lui-mme? Philippe Ir, Louis-le-Gros, Louis VII, touchaient les
crouelles, et ne pouvaient suffire  l'empressement du simple peuple.
Le roi d'Angleterre ne se serait pas avis de revendiquer ainsi le don
des miracles[425].

[Footnote 423: _App. 97._]

[Footnote 424: Comme il revenait d'un voyage (1154), la nuit le surprend
 Crteil. Il s'y arrte, et se fait dfrayer par les habitants, serfs
de l'glise de Paris. La nouvelle en tant venue aux chanoines, ils
cessent aussitt le service divin, rsolus de ne le reprendre qu'aprs
que le monarque aura restitu  leurs serfs de corps, dit tienne de
Paris, la dpense qu'il leur a occasionne. Louis fit rparation, et
l'acte en fut grav sur une verge que l'glise de Paris a longtemps
conserve en mmoire de ses liberts.]

[Footnote 425: Les rois d'Angleterre ne s'attriburent ce pouvoir
qu'aprs avoir pris le titre et les armes des rois de France.]

Aussi grandissait-il, ce bon roi de France, et selon Dieu et selon le
monde. Vassal de Saint-Denis, depuis qu'il avait acquis le Vexin, il
plaait le drapeau de l'abbaye, l'oriflamme,  son avant-garde. Il avait
mis dans ses armes la mystique fleur de lis, o le moyen ge croyait
voir la puret de sa foi. Comme protecteur des glises, il touchait la
rgale pendant les vacances, et s'essayait  imposer quelques sommes au
clerg, sous prtexte de croisade.

Philippe-Auguste ne dgnra pas. Sauf les deux poques de son divorce,
et de l'invasion d'Angleterre, aucun roi ne fut davantage selon le
coeur des prtres. C'tait un prince cauteleux, plus pacifique que
guerrier, quelles qu'aient t sous lui les acquisitions de la
monarchie. La _Philippide_ de Guillaume-le-Breton, imitation classique
de l'_nide_ par un chapelain du roi, nous a tromps sur le vritable
caractre de Philippe II. Les romans ont achev de le transfigurer en
hros de chevalerie. Dans le fait, les grands succs de son rgne, et la
victoire de Bouvines elle-mme, furent des fruits de sa politique et de
la protection de l'glise.

Appel Auguste pour tre n dans le mois d'aot, nous le voyons d'abord
 quatorze ans malade de peur, pour s'tre gar la nuit dans une
fort[426]. Le premier acte de son rgne est minemment populaire et
agrable  l'glise. D'aprs le conseil d'un ermite alors en grande
rputation dans les environs de Paris, il chasse et dpouille les Juifs.
C'tait dans l'opinion du temps une profession de pit, un soulagement
pour les chrtiens. Ceux que les Juifs ruinaient, enfermaient dans leurs
prisons, ne manquaient pas d'applaudir.

[Footnote 426: _App. 98._]

Les blasphmateurs, les hrtiques furent impitoyablement livrs 
l'glise et religieusement brls. Les soldats mercenaires que les rois
anglais avaient rpandus dans le Midi, et qui pillaient pour leur
compte, furent poursuivis par Philippe. Il encouragea contre eux
l'association populaire des _capuchons_[427]. Les seigneurs qui
vexaient les glises eurent le roi pour ennemi. Il attaqua le duc de
Bourgogne, son cousin, pour l'obliger  mnager les prlats de cette
province. Il dfendit l'glise de Reims contre une semblable oppression.
Il crivit au comte de Toulouse pour l'engager  respecter les saintes
glises de Dieu. Enfin sa victoire de Bouvines passa pour le salut du
clerg de France. On publiait que les barons d'Othon IV voulaient
partager les biens ecclsiastiques et spolier l'glise, comme faisaient
les allis d'Othon, le roi Jean d'Angleterre et les mcrants du
Languedoc.

[Footnote 427: Les membres de cette association n'taient lis par aucun
voeu; ils se promettaient seulement de travailler en commun au maintien
de la paix. Tous portaient un capuchon de toile, et une petite image de
la Vierge qui leur pendait sur la poitrine. En 1183, ils envelopprent
sept mille _routiers_ ou _cotereaux_, parmi lesquels se trouvaient
quinze cents femmes de mauvaise vie. Les coteriau ardoient les mostiers
et les glises, et tranoient aprs eux les prtres et les gens de
religion, et les appeloient _cantadors_ par drision; quand ils les
battoient et tormentoient, lors disoient-ils: _cantadors, cantets_.
(Chroniq. de Saint-Denis.)--Leurs concubines se faisaient des coiffes
avec les nappes de la communion, et brisaient les calices  coups de
pierres. (Guillaume de Nangis.)]




CHAPITRE VI

     1200. Innocent III.--Le pape prvaut, par les armes des Franais
     du Nord, sur le roi d'Angleterre et l'empereur d'Allemagne, sur
     l'empire grec et sur les Albigeois.--Grandeur du roi de France.


La face du monde tait sombre  la fin du douzime sicle. L'ordre
ancien tait en pril, et le nouveau n'avait pas commenc. Ce n'tait
plus la lutt matrielle du pape et de l'empereur, se chassant
alternativement de Rome, comme au temps d'Henri IV et de Grgoire VII.
Au onzime sicle, le mal tait  la superficie, en 1200 au coeur. Un
mal profond, terrible, travaillait le christianisme. Qu'il et voulu
revenir  la querelle des investitures, et n'avoir  combattre que sur
la question du bton droit ou courb! Alexandre III lui-mme, le chef de
la ligue lombarde, n'avait os appuyer Thomas Becket; il avait dfendu
les liberts italiennes, et trahi celle d'Angleterre. Ainsi l'glise
allait s'isoler du grand mouvement du monde. Au lieu de le guider et le
devancer, comme elle avait fait jusqu'alors, elle s'efforait de
l'immobiliser, ce mouvement, d'arrter le temps au passage, de fixer la
terre qui tournait sous elle et qui l'emportait. Innocent III parut y
russir; Boniface VIII prit dans l'effort.

Moment solennel, et d'une tristesse infinie. L'espoir de la croisade
avait manqu au monde. L'autorit ne semblait plus inattaquable; elle
avait promis, elle avait tromp. La libert commenait  poindre, mais
sous vingt aspects fantastiques et choquants, confuse et convulsive,
multiforme, difforme. La volont humaine enfantait chaque jour, et
reculait devant ses enfants. C'tait comme dans les jours sculaires de
la grande semaine de la cration: la nature, s'essayant, jeta d'abord
des produits bizarres, gigantesques, phmres, monstrueux avortons dont
les restes inspirent l'horreur.

Une chose perait dans cette mystrieuse anarchie du douzime sicle,
qui se produisait sous la main de l'glise irrite et tremblante:
c'tait un sentiment prodigieusement audacieux de la puissance morale et
de la grandeur de l'homme. Ce mot hardi des Plagiens: _Christ n'a rien
eu de plus que moi, je puis me diviniser par la vertu_, il est reproduit
au douzime sicle sous forme barbare et mystique. L'homme dclare que
la fin est venue, qu'en lui-mme est cette fin; il croit  soi, et se
sent Dieu; partout surgissent des messies. Et ce n'est pas seulement
dans l'enceinte du christianisme, mais dans le mahomtisme mme, ennemi
de l'incarnation, l'homme se divinise et s'adore. Dj les Fatemites
d'gypte en ont donn l'exemple. Le chef des Assassins dclare aussi
qu'il est l'iman si longtemps attendu, l'esprit incarn d'Ali. Le
mhdi des Almohades d'Afrique et d'Espagne est reconnu pour tel par les
siens. En Europe, un messie parat dans Anvers, et toute la populace le
suit[428]. Un autre, en Bretagne, semble ressusciter le vieux
gnosticisme d'Irlande[429]. Amaury de Chartres et son disciple, le
Breton David de Dinan, enseignent que tout chrtien est matriellement
un membre du Christ[430], autrement dit, que Dieu est perptuellement
incarn dans le genre humain. Le Fils a rgn assez, disent-ils; rgne
maintenant le Saint-Esprit. C'est sous quelque rapport l'ide de Lessing
sur l'ducation du genre humain.

[Footnote 428: Il proclamait l'inutilit des sacrements, de la messe et
de la hirarchie, la communaut des femmes, etc. Il marchait couvert
d'habits dors, les cheveux tresss avec des bandelettes, accompagn de
trois mille disciples, et leur donnait de splendides festins.--_App.
99._]

[Footnote 429: Il se nommait on de l'toile. Ce nom d'on rappelle les
doctrines gnostiques. C'tait un gentilhomme de Loudac; d'abord ermite
dans la fort de Brocliande, il y reut de Merlin le conseil d'couter
les premires paroles de l'vangile,  la messe. Il se crut dsign par
ces mots: Per Eum qui venturus est judicare, etc., et se donna ds lors
pour fils de Dieu. Il s'attirait de nombreux disciples, qu'il appelait
_Sapience_, _Jugement_, _Science_, etc. _App. 100._]

[Footnote 430: _App. 101._]

Rien n'gale l'audace de ces docteurs, qui pour la plupart professent 
l'universit de Paris (autorise par Philippe-Auguste en 1200). On a cru
touffer Abailard, mais il vit et parle dans son disciple
Pierre-le-Lombard, qui de Paris rgente toute la philosophie europenne;
on compte prs de cinq cents commentateurs de ce scolastique. L'esprit
d'innovation a reu deux auxiliaires. La jurisprudence grandit  ct de
la thologie qu'elle branle; les papes dfendent aux prtres de
professer le droit, et ne font qu'ouvrir l'enseignement aux laques. La
mtaphysique d'Aristote arrive de Constantinople, tandis que ses
commentateurs, apports d'Espagne, vont tre traduits de l'arabe par
ordre des rois de Castille et des princes italiens de la maison de
Souabe (Frdric II et Manfred). Ce n'est pas moins que l'invasion de la
Grce et de l'Orient dans la philosophie chrtienne. Aristote prend
place presque au niveau de Jsus-Christ[431]. Dfendu d'abord par les
papes, puis tolr, il rgne dans les chaires. Aristote tout haut, tout
bas les Arabes et les Juifs, avec le panthisme d'Averros et les
subtilits de la kabbale. La dialectique entre en possession de tous les
sujets, et se pose toutes les questions hardies. Simon de Tournay
enseigne  volont le pour et le contre. Un jour qu'il avait ravi
l'cole de Paris et prouv merveilleusement la vrit de la religion
chrtienne, il s'cria tout  coup:  petit Jsus, petit Jsus, comme
j'ai lev ta loi! Si je voulais, je pourrais encore mieux la
rabaisser[432].

[Footnote 431: _App. 102._]

[Footnote 432: Math. Paris: Dieu le punit: il devint si idiot que son
fils eut peine  lui faire rapprendre le _Pater_.]

Telle est l'ivresse et l'orgueil du moi  son premier rveil. L'cole de
Paris s'lve entre les jeunes communes de Flandre et les vieux
municipes du Midi, la logique entre l'industrie et le commerce.

Cependant un immense mouvement religieux clatait dans le peuple sur
deux points  la fois: le rationalisme vaudois dans les Alpes, le
mysticisme allemand sur le Rhin et aux Pays-Bas.

C'est qu'en effet le Rhin est un fleuve sacr, plein d'histoire et de
mystres. Et je ne parle pas seulement de son passage hroque entre
Mayence et Cologne, o il perce sa route  travers le basalte et le
granit. Au midi et au nord de ce passage fodal,  l'approche des villes
saintes, de Cologne, de Mayence et de Strasbourg, il s'adoucit, il
devient populaire, ses rives ondulent doucement en belles plaines; il
coule silencieux, sous les barques qui filent et les rets tendus des
pcheurs. Mais une immense posie dort sur le fleuve. Cela n'est pas
facile  dfinir; c'est l'impression vague d'une vaste, calme et douce
nature, peut-tre une voix maternelle qui rappelle l'homme aux lments,
et, comme dans la ballade, l'attire altr au fond des fraches ondes;
peut-tre l'attrait potique de la Vierge, dont les glises s'lvent
tout le long du Rhin jusqu' sa ville de Cologne, la ville des onze
mille vierges. Elle n'existait pas au douzime sicle, cette merveille
de Cologne, avec ses flamboyantes roses et ses rampes ariennes dont les
degrs vont au ciel; l'glise de la Vierge n'existait pas, mais la
Vierge existait. Elle tait partout sur le Rhin, simple femme allemande;
belle ou laide, je n'en sais rien, mais si pure, si touchante et si
rsigne. Tout cela se voit dans le tableau de l'Annonciation  Cologne.
L'ange y prsente  la Vierge, non un beau lis, comme dans les tableaux
italiens, mais un livre, une dure sentence, la passion du Christ avant
sa naissance, avant la conception toutes les douleurs du coeur maternel.
La Vierge aussi a eu sa Passion; c'est elle, c'est la femme qui a
restaur le gnie allemand. Le mysticisme s'est rveill par les
bguines d'Allemagne et des Pays-Bas[433]. Les chevaliers, les nobles
minnesingers chantaient la femme relle, la gracieuse pouse du
landgrave de Thuringe, tant clbre aux combats potiques de la
Wartbourg. Le peuple adorait la femme idale; il fallait un Dieu-femme 
cette douce Allemagne. Chez ce peuple, le symbole du mystre est la
rose; simplicit et profondeur, rveuse enfance d'un peuple  qui il est
donn de ne pas vieillir, parce qu'il vit dans l'infini, dans l'ternel.

[Footnote 433: Math. Paris: In Alemannia mulierum continentium, qu se
Beguinas volunt appellari, multitudo surrexit innumerabilis, adeo ut
solam Coloniam mille vel plures inhabitarent.--_Behgin_, du saxon
_beggen_, dans Ulphilas _bedgan_ (en allem. _beten_), prier.]

Ce gnie mystique devait s'teindre, ce semble, en descendant l'Escaut
et le Rhin, en tombant dans la sensualit flamande et l'industrialisme
des Pays-Bas. Mais l'industrie elle-mme avait cr l un monde d'hommes
misrables et sevrs de la nature, que le besoin de chaque jour
renfermait dans les tnbres d'un atelier humide; laborieux et pauvres,
mritants et dshrits, n'ayant pas mme en ce monde cette place au
soleil que le bon Dieu semble promettre  tous ses enfants, ils
apprenaient par ou-dire ce que c'tait que la verdure des campagnes, le
chant des oiseaux et le parfum des fleurs; race de prisonniers, moines
de l'industrie, clibataires par pauvret, ou plus malheureux encore par
le mariage, et souffrant des souffrances de leurs enfants. Ces pauvres
gens, tisserands la plupart, avaient bien besoin de Dieu; Dieu les
visita au douzime sicle, illumina leurs sombres demeures, et les bera
du moins d'apparitions et de songes. Solitaires et presque sauvages, au
milieu des cits les plus populeuses du monde, ils embrassrent le Dieu
de leur me, leur unique bien. Le Dieu des cathdrales, le Dieu riche
des riches et des prtres, leur devint peu  peu tranger. Qui voulait
leur ter leur foi, ils se laissaient brler, pleins d'espoir et
jouissant de l'avenir. Quelquefois aussi, pousss  bout, ils sortaient
de leurs caves, blouis du jour, farouches, avec ce gros et dur oeil
bleu si commun en Belgique, mal arms de leurs outils, mais terribles de
leur aveuglement et de leur nombre.  Gand, les tisserands occupaient
vingt-sept carrefours, et formaient  eux seuls un des trois membres de
la cit. Autour d'Ypres au treizime et au quatorzime sicle, ils
taient plus de deux cent mille.

Rarement l'tincelle fanatique tombait en vain sur ces grandes
multitudes. Les autres mtiers prenaient parti, moins nombreux, mais
gens forts, mieux nourris, rouges, robustes et hardis, de rudes hommes,
qui avaient foi dans la grosseur de leurs bras et la pesanteur de leurs
mains, des forgerons qui, dans une rvolte, continuaient de battre
l'ennemi sur la cuirasse des chevaliers; des foulons, des boulangers,
qui ptrissaient l'meute comme le pain; des bouchers qui pratiquaient
sans scrupule leur mtier sur des hommes. Dans la boue de ces rues, dans
la fume, dans la foule serre des grandes villes, dans ce triste et
confus murmure, il y a, nous l'avons prouv, quelque chose qui porte 
la tte: une sombre posie de rvolte. Les gens de Gand, de Bruges,
d'Ypres, arms, enrgiments d'avance, se trouvaient au premier coup de
cloche sous la bannire du burgmeister; pourquoi? Ils ne le savaient pas
toujours, mais ils ne s'en battaient que mieux. C'tait le comte,
c'tait l'vque, ou leurs gens qui en taient la cause. Ces Flamands
n'aimaient pas trop les prtres; ils avaient stipul, en 1193, dans les
privilges de Gand, qu'ils destitueraient leurs curs et chapelains 
volont.

Bien loin de l, au fond des Alpes, un principe diffrent amenait des
rvolutions analogues. De bonne heure, les montagnards pimontais,
dauphinois, gens raisonneurs et froids, sous le vent des glaciers,
avaient commenc  repousser les symboles, les images, les croix, les
mystres, toute la posie chrtienne. L, point de panthisme comme en
Allemagne, point d'illuminisme comme aux Pays-Bas; pur bon sens, raison
simple, solide et forte, sous forme populaire. Ds le temps de
Charlemagne, Claude de Turin entreprit cette rforme sur le versant
italien; elle fut reprise, au douzime sicle, sur le versant franais
par un homme de Gap ou d'Embrun, de ce pays qui fournit de matres
d'cole nos provinces du sud-est. Cet homme, appel Pierre de Bruys,
descendit dans le Midi, passa le Rhne, parcourut l'Aquitaine, toujours
prchant le peuple avec un succs immense. Henri, son disciple, en eut
encore plus; il pntra au nord jusque dans le Maine; partout la foule
les suivait; laissant l le clerg, brisant les croix, ne voulant plus
de culte que la parole. Ces sectaires, rprims un instant, reparaissent
 Lyon sous le marchand _Vaud_ ou Valdus; en Italie,  la suite
d'Arnaldo de Brescia. Aucune hrsie, dit un dominicain, n'est plus
dangereuse que celle-ci, _parce qu'aucune n'est plus durable_[434]. Il a
raison, ce n'est pas autre chose que la rvolte du raisonnement contre
l'autorit. Les partisans de Valdus, les Vaudois, s'annonaient d'abord
comme voulant seulement reproduire l'glise des premiers temps dans la
puret, dans la pauvret apostolique; on les appelait les pauvres de
Lyon. L'glise de Lyon, comme nous l'avons dit ailleurs, avait toujours
eu la prtention d'tre reste fidle aux traditions du christianisme
primitif. Ces Vaudois eurent la simplicit de demander autorisation au
pape; c'tait demander la permission de se sparer de l'glise.
Repousss, poursuivis, proscrits, ils n'en subsistrent pas moins dans
les montagnes, dans les froides valles des Alpes, premier berceau de
leur croyance, jusqu'aux massacres de Mrindol et de Cabrires, sous
Franois Ir, jusqu' la naissance du Zwinglianisme et du Calvinisme, qui
les adoptrent comme prcurseurs, et reconnurent en eux, pour leur
glise rcente, une sorte de perptuit secrte pendant le moyen ge,
contre la perptuit catholique.

[Footnote 434: Inter omnes sectas qu sunt vel fuerunt... est
diuturnior. (Reinerus.)]

Le caractre de la rforme au douzime sicle[435] fut donc le
rationalisme dans les Alpes et sur le Rhne, le mysticisme sur le Rhin.
En Flandre, elle fut mixte, et plus encore en Languedoc.

[Footnote 435: Nous renvoyons sur ce grand sujet au livre de M. N.
Peyrat: _Les Rformateurs de la France et de l'Italie au douzime
sicle._ 1860.]

Ce Languedoc tait le vrai mlange des peuples, la vraie Babel. Plac au
coude de la grande route de France, d'Espagne et d'Italie, il prsentait
une singulire fusion de sang ibrien, gallique et romain, sarrasin et
gothique. Ces lments divers y formaient de dures oppositions. L
devait avoir lieu le grand combat des croyances et des races. Quelles
croyances? Je dirais volontiers toutes. Ceux mmes qui les combattirent,
n'y surent rien distinguer, et ne trouvrent d'autre moyen de dsigner
ces fils de la confusion, que par le nom d'une ville: _Albigeois._

L'lment smitique, juif et arabe tait fort en Languedoc. Narbonne
avait t longtemps la capitale des Sarrasins en France. Les Juifs
taient innombrables. Maltraits, mais pourtant soufferts, ils
florissaient  Carcassonne,  Montpellier,  Nmes; leurs rabbins y
tenaient des coles publiques. Ils formaient le lien entre les chrtiens
et les mahomtans, entre la France et l'Espagne. Les sciences
applicables aux besoins matriels, mdecine et mathmatiques, taient
l'tude commune aux hommes des trois religions[436]. Montpellier tait
plus li avec Salerne et Cordoue qu'avec Rome. Un commerce actif
associait tous ces peuples, rapprochs plus que spars par la mer.
Depuis les croisades surtout, le Haut-Languedoc s'tait comme inclin 
la Mditerrane, et tourn vers l'Orient; les comtes de Toulouse taient
comtes de Tripoli. Les moeurs et la foi quivoque des chrtiens de la
terre sainte avaient reflu dans nos provinces du Midi. Les belles
monnaies, les belles toffes d'Asie[437] avaient fort rconcili nos
croiss avec le monde mahomtan. Les marchands du Languedoc s'en
allaient toujours en Asie la croix sur l'paule, mais c'tait beaucoup
plus pour visiter le march d'Acre que le Saint-Spulcre de Jrusalem.
L'esprit mercantile avait tellement domin les rpugnances religieuses,
que les vques de Maguelonne et de Montpellier faisaient frapper des
monnaies sarrasines, gagnaient sur les espces, et escomptaient sans
scrupule l'empreinte du croissant[438].

[Footnote 436: Que de choses nous leur devons: la distillation, les
sirops, les onguents, les premiers instruments de chirurgie, la
lithotritie, ces chiffres arabes que notre Chambre des comptes n'adopta
qu'au dix-septime sicle, l'arithmtique et l'algbre, l'indispensable
instrument des sciences (1860). Voy. _Renaissance_, Introduction.]

[Footnote 437: Richard portait  Chypre un manteau de soie brod de
croissants d'argent.]

[Footnote 438: _App. 103._]

La noblesse et d, ce semble, tenir mieux contre les nouveauts. Mais
ici ce n'tait point cette chevalerie du Nord, ignorante et pieuse, qui
pouvait encore prendre la croix en 1200. Ces nobles du Midi taient des
gens d'esprit qui savaient bien la plupart que penser de leur noblesse.
Il n'y en avait gure qui, en remontant un peu, ne rencontrassent dans
leur gnalogie quelque grand'mre sarrasine ou juive. Nous avons dj
vu qu'Eudes, l'ancien duc d'Aquitaine, l'adversaire de Charles-Martel,
avait donn sa fille  un mir sarrasin. Dans les romans carlovingiens,
les chevaliers chrtiens pousent sans scrupule leur belle libratrice,
la fille du sultan.  dire vrai, dans ce pays de droit romain, au
milieu des vieux municipes de l'Empire, il n'y avait pas prcisment de
nobles, ou plutt tous l'taient; les habitants des villes, s'entend.
Les villes constituaient une sorte de noblesse  l'gard des campagnes.
Le bourgeois avait, tout comme le chevalier, sa maison fortifie et
couronne de tours. Il paraissait dans les tournois, et souvent
dsaronnait le noble, qui n'en faisait que rire[439].

[Footnote 439: _App. 104._]

Si l'on veut connatre ces nobles, qu'on lise ce qui reste de Bertrand
de Born, cet ennemi jur de la paix, ce Gascon qui passa sa vie 
souffler, la guerre et  la chanter. Bertrand donne au fils d'lonore
de Guyenne, au bouillant Richard, un sobriquet: _Oui et non_[440]. Mais
ce nom lui va fort bien  lui-mme et  tous ces mobiles esprits du
Midi.

[Footnote 440: _Oc et non._]

Gracieuse, mais lgre, trop lgre littrature, qui n'a pas connu
d'autre idal que l'amour, l'amour de la femme. L'esprit scolastique et
lgiste envahit ds leur naissance les fameuses cours d'Amour. Les
formes juridiques y taient rigoureusement observes dans la discussion
des questions lgres de la galanterie[441]. Pour tre pdantesques, les
dcisions n'en taient pas moins immorales. La belle comtesse de
Narbonne, Ermengarde (1143-1197), l'amour des potes et des rois, dcide
dans un arrt conserv religieusement que l'poux divorc peut fort bien
redevenir l'amant de sa femme marie  un autre. lonore de Guyenne
prononce que le vritable amour ne peut exister entre poux; elle
permet de prendre pour quelque temps une autre amante afin d'prouver la
premire. La comtesse de Flandre, princesse de la maison d'Anjou (vers
1134), la comtesse de Champagne, fille d'lonore, avaient institu de
pareils tribunaux dans le nord de la France; et probablement ces
contres, qui prirent part  la croisade des Albigeois, avaient t
mdiocrement difies de la jurisprudence des dames du Midi.

[Footnote 441: _App. 105._]

Un mot sur la situation politique du Midi. Nous en comprendrons d'autant
mieux sa rvolution religieuse.

Au centre, il y avait la grande cit de Toulouse, rpublique sous un
comte. Les domaines de celui-ci s'tendaient chaque jour. Ds la
premire croisade, c'tait le plus riche prince de la chrtient. Il
avait manqu la royaut de Jrusalem, mais pris Tripoli. Cette
grande puissance tait, il est vrai, fort inquite. Au Nord, les
comtes de Poitiers, devenus rois d'Angleterre, au midi la grande
maison de Barcelone, matresse de la Basse-Provence et de l'Aragon,
traitaient le comte de Toulouse d'usurpateur, malgr une possession
de plusieurs sicles. Ces deux maisons de Poitiers et de Barcelone
avaient la prtention de descendre de saint Guilhem, le tuteur de
Louis-le-Dbonnaire, le vainqueur des Maures, celui dont le fils
Bernard avait t proscrit par Charles-le-Chauve. Les comtes de
Roussillon, de Cerdagne, de Conflant, de Bzalu, rclamaient la mme
origine. Tous taient ennemis du comte de Toulouse. Il n'tait gure
mieux avec les maisons de Bziers, Carcassonne, Albi et Nmes. Aux
Pyrnes, c'taient des seigneurs pauvres et braves, singulirement
entreprenants, gens  vendre, espces de condottieri que la fortune
destinait aux plus grandes choses; je parle des maisons de Foix,
d'Albret et d'Armagnac. Les Armagnac prtendaient aussi au comt de
Toulouse et l'attaquaient souvent. On sait le rle qu'ils ont jou
au quatorzime et au quinzime sicle; histoire tragique,
incestueuse, impie. Le Rouergue et l'Armagnac, placs en face l'un
de l'autre, aux deux coins de l'Aquitaine, sont, comme on sait, avec
Nmes, la partie nergique, souvent atroce, du Midi. Armagnac,
Comminges, Bziers, Toulouse, n'taient jamais d'accord que pour
faire la guerre aux glises. Les interdits ne les troublaient gure.
Le comte de Comminges gardait paisiblement trois pouses  la fois.
Si nous en croyons les chroniqueurs ecclsiastiques, le comte de
Toulouse, Raimond VI, avait un harem. Cette Jude de la France,
comme on a appel le Languedoc, ne rappelait pas l'autre seulement
par ses bitumes et ses oliviers; elle avait aussi Sodome et
Gomorrhe, et il tait  craindre que la vengeance des prtres ne lui
donnt sa mer Morte.

Que les croyances orientales aient pntr dans ce pays, c'est ce
qui ne surprendra pas. Toute doctrine y avait pris; mais le
manichisme, la plus odieuse de toutes dans le monde chrtien, a
fait oublier les autres. Il avait clat de bonne heure au moyen ge
en Espagne. Rapport, ce semble, en Languedoc de la Bulgarie et de
Constantinople[442], il y prit pied aisment. Le dualisme persan
leur sembla expliquer la contradiction que prsentent galement
l'univers et l'homme. Race htrogne, ils admettaient volontiers un
monde htrogne; il leur fallait  ct du bon Dieu un dieu mauvais
 qui ils pussent imputer tout ce que l'Ancien Testament prsente de
contraire au Nouveau[443];  ce dieu revenaient encore la
dgradation du christianisme et l'avilissement de l'glise. En
eux-mmes, et dans leur propre corruption, ils reconnaissaient la
main d'un crateur malfaisant, qui s'tait jou du monde. Au bon
Dieu l'esprit, au mauvais la chair. Celle-ci, il fallait l'immoler.
C'est l le grand mystre du manichisme. Ici se prsentait un
double chemin. Fallait-il la dompter, cette chair par l'abstinence,
jener, fuir le mariage, restreindre la vie, prvenir la naissance,
et drober au dmon crateur tout ce que lui peut ravir la volont?
Dans ce systme, l'idal de la vie c'est la mort, et la perfection
serait le suicide. Ou bien, faut-il dompter la chair, en
l'assouvissant, faire taire le monstre en emplissant sa gueule
aboyante, y jeter quelque chose de soi pour sauver le reste... au
risque d'y jeter tout, et d'y tomber soi-mme tout entier?

[Footnote 442: On appelait les hrtiques _Bulgares_, ou _Catharins_, du
mot grec [Grec: chatharhos], i.e. _pur_.

En conservant sur les Albigeois notre rcit bas sur le pome orthodoxe
qu'a publi M. Fauriel et sur la Chronique en prose qu'on en a tire au
quatorzime sicle, nous renvoyons  la savante histoire de M. Schmidt,
reconstruite avec les interrogatoires trouvs dans les archives de
Carcassonne et de Toulouse. Nous attendons impatiemment l'ouvrage de M.
N. Peyrat, qui a eu d'autres sources et va renouveler une histoire
crite jusqu'ici sur le seul tmoignage des perscuteurs (1860).]

[Footnote 443: Pierre de Vaux-Cernay.]

Nous savons mal quelles taient les doctrines prcises des manichens du
Languedoc. Dans les rcits de leurs ennemis, nous voyons qu'on leur
impute  la fois des choses contradictoires, qui sans doute s'appliquent
 des sectes diffrentes[444].

[Footnote 444: _App. 106._]

Ainsi  ct de l'glise s'levait une autre glise dont la Rome tait
Toulouse. Un Nictas de Constantinople avait prsid prs de Toulouse,
en 1167, comme pape, le concile des vques manichens. La Lombardie, la
France du Nord, Albi, Carcassonne, Aran, avaient t reprsentes par
leurs pasteurs. Nictas y avait expos la pratique des manichens
d'Asie, dont le peuple s'informait avec empressement. L'Orient, la Grce
byzantine, envahissaient dfinitivement l'glise occidentale. Les
Vaudois eux-mmes, dont le rationalisme semble un fruit spontan de
l'esprit humain, avaient fait crire leurs premiers livres par un
certain Ydros, qui,  en juger par son nom, doit aussi tre un Grec.
Aristote et les Arabes entraient en mme temps dans la science. Les
antipathies de langues, de races, de peuples, disparaissaient.
L'empereur d'Allemagne, Conrad, tait parent de Manuel Comnne. Le roi
de France avait donn sa fille  un Csar byzantin. Le roi de Navarre,
Sanche-l'Enferm, avait demand la main d'une fille du chef des
Almohades. Richard Coeur-de-Lion se dclara frre d'armes du sultan
Malek-Adhel, et lui offrit sa soeur. Dj Henri II avait menac le pape
de se faire mahomtan. On assure que Jean offrit rellement aux
Almohades d'apostasier pour obtenir leurs secours. Ces rois d'Angleterre
taient troitement unis avec le Languedoc et l'Espagne. Richard donna
une de ses soeurs au roi de Castille, l'autre  Raimond VI. Il cda mme
 celui-ci l'Agnois, et renona  toutes les prtentions de la maison
de Poitiers sur Toulouse. Ainsi les hrtiques, les mcrants,
s'unissaient, se rapprochaient de toutes parts. Des concidences
fortuites y contribuaient; par exemple, le mariage de l'empereur Henri
VI avec l'hritire de Sicile tablit des communications continuelles
entre l'Allemagne, l'Italie et cette le toute arabe. Il semblait que
les deux familles humaines, l'europenne et l'asiatique, allassent  la
rencontre l'une de l'autre; chacune d'elles se modifiait, comme pour
diffrer moins de sa soeur. Tandis que les Languedociens adoptaient la
civilisation moresque et les croyances de l'Asie, le mahomtisme s'tait
comme christianis dans l'gypte, dans une grande partie de la Perse et
de la Syrie, en adoptant sous diverses formes le dogme de
l'incarnation[445].

[Footnote 445: Le mahomtisme se rconcilie en ce moment dans l'Inde
avec les religions du pays, comme avec le christianisme au temps de
Frdric II. (Note de 1833.)]

Quels devaient tre dans ce danger de l'glise le trouble et
l'inquitude de son chef visible! Le pape avait depuis Grgoire VII
rclam la domination du monde et la responsabilit de son avenir.
Guind  une hauteur immense, il n'en voyait que mieux les prils qui
l'environnaient. Ce prodigieux difice du christianisme au moyen ge,
cette cathdrale du genre humain, il en occupait la flche, il y
sigeait dans la nue  la pointe de la croix, comme quand de celle de
Strasbourg vous embrassez quarante villes et villages sur les deux rives
du Rhin. Position glissante, et d'un vertige effroyable! Il voyait de l
je ne sais combien d'armes qui venaient marteau en main  la
destruction du grand difice, tribu par tribu, gnration par
gnration. La masse tait ferme, il est vrai; l'difice vivant, bti
d'aptres, de saints, de docteurs, plongeait bien loin son pied dans la
terre. Mais tous les vents battaient contre, de l'orient et de
l'occident, de l'Asie et de l'Europe, du pass et de l'avenir. Pas la
moindre nue  l'horizon qui ne promt un orage.

Le pape tait alors un Romain. Innocent III[446]. Tel pril, tel homme.
Grand lgiste, habitu  consulter le droit sur toute question, il
s'examina lui-mme, et crut  son droit. L'glise avait pour elle _la
possession actuelle_; possession ancienne, si ancienne qu'on pouvait
croire  la prescription. L'glise, dans ce grand procs, tait le
dfendeur, propritaire reconnu, tabli sur le fonds disput; elle en
avait les titres: le droit crit semblait pour elle. Le demandeur,
c'tait l'esprit humain; il venait un peu tard. Puis il semblait s'y
prendre mal, dans son inexprience, chicanant sur des textes, au lieu
d'invoquer l'quit. Qui lui et demand ce qu'il voulait, il tait
impossible de l'entendre; des voix confuses s'levaient pour rpondre.
Tous demandaient choses diffrentes. En politique, ils attestaient la
rpublique antique. En religion, les uns voulaient supprimer le culte,
et revenir aux aptres. Les autres remontaient plus haut, et rentraient
dans l'esprit de l'Asie; ils voulaient deux dieux; ou bien prfraient
la stricte unit de l'islamisme. L'islamisme avanait vers l'Europe; en
mme temps que Saladin reprenait Jrusalem, les Almohades d'Afrique
envahissaient l'Espagne, non avec des armes, comme les anciens Arabes,
mais avec le nombre et l'aspect effroyable d'une migration de peuple.
Ils 'taient trois ou quatre cent mille  la bataille de Tolosa. Que
serait-il advenu du monde si le mahomtisme et vaincu? On tremble d'y
penser. Il venait de porter un fruit terrible: l'ordre des Assassins.
Dj tous les princes chrtiens et musulmans craignaient pour leur vie.
Plusieurs d'entre eux communiquaient, dit-on, avec l'ordre, et
l'animaient au meurtre de leurs ennemis. Les rois anglais taient
suspects de liaison avec les Assassins. L'ennemi de Richard, Conrad de
Tyr et de Montferrat, prtendant au trne de Jrusalem, tomba sous leurs
poignards, au milieu de sa capitale. Philippe-Auguste affecta de se
croire menac, et prit des gardes, les premiers qu'aient eus nos rois.
Ainsi la crainte et l'horreur animaient l'glise et le peuple; les
rcits effrayants circulaient. Les Juifs, vivante image de l'Orient au
milieu du christianisme, semblaient l pour entretenir la haine des
religions. Aux poques de flaux naturels, de catastrophes politiques,
ils correspondaient, disait-on, avec les infidles, et les appelaient.
Riches sous leurs haillons, retirs, sombres et mystrieux, ils
prtaient aux accusations de toute espce. Dans ces maisons toujours
fermes, l'imagination du peuple souponnait quelque chose
d'extraordinaire. On croyait qu'ils attiraient des enfants chrtiens
pour les crucifier  l'image de Jsus-Christ[447]. Des hommes en butte 
tant d'outrages pouvaient en effet tre tents de justifier la
perscution par le crime.

[Footnote 446: On le nomma pape  trente-sept ans... propter honestatem
morum et scientiam litterarum, flentem, ejulantem et renitentem. _App.
107._]

[Footnote 447: On sait l'histoire du soufflet qu'un juif recevait chaque
anne  Toulouse, le jour de la Passion.--Au Puy, toutes les fois qu'il
s'levait un dbat entre deux juifs, c'taient les enfants de choeur qui
dcidaient: _afin que la grande innocence des juges corriget la grande
malice des plaideurs_. Dans la Provence, dans la Bourgogne, on leur
interdisait l'entre des bains publics, except le vendredi, le jour de
Vnus, o les bains taient ouverts aux baladins et aux prostitues.]

Tels apparaissaient alors les ennemis de l'glise. Les prjugs du
peuple, l'ivresse sanguinaire des haines et des terreurs, tout cela
remontait par tous les rangs du clerg jusqu'au pape. Ce serait aussi
faire trop grande injure  la nature humaine que de croire que l'gosme
ou l'intrt de corps anima seul les chefs de l'glise. Non, tout
indique qu'au treizime sicle ils taient encore convaincus de leur
droit. Ce droit admis, tous les moyens leur furent bons pour le
dfendre. Ce n'tait pas pour un intrt humain que saint Dominique
parcourait les campagnes du Midi, envoyant  la mort des milliers de
sectaires[448]. Et quelle qu'ait t dans ce terrible Innocent III la
tentation de l'orgueil et de la vengeance, d'autres motifs encore
l'animrent dans la croisade des Albigeois et la fondation de
l'inquisition dominicaine. Il avait vu, dit-on, en songe l'ordre des
dominicains comme un grand arbre sur lequel penchait et s'appuyait
l'glise de Latran, prs de tomber.

[Footnote 448: La date la plus sinistre, la plus sombre de toute
l'histoire est l'an 1200, le 93 de l'glise. C'est l'poque de
l'organisation de la grande police ecclsiastique base sur la
confession. Ils ont extermin un peuple et une civilisation. Voy.
_Renaissance_, Introduction.]

Plus elle penchait cette glise, plus son chef porta haut l'orgueil.
Plus on niait, plus il affirma.  mesure que ses ennemis croissaient de
nombre, il croissait d'audace, et se roidissait d'autant plus. Ses
prtentions montrent avec son pril, au-dessus de Grgoire VII,
au-dessus d'Alexandre III. Aucun pape ne brisa comme lui les rois. Ceux
de France et de Lon, il leur ta leurs femmes; ceux de Portugal,
d'Aragon, d'Angleterre, il les traita en vassaux, et leur fit payer
tribut. Grgoire VII en tait venu  dire, ou faire dire par ses
canonistes, que l'empire avait t fond par le diable, et le sacerdoce
par Dieu. Le sacerdoce, Alexandre III et Innocent III le concentrrent
dans leurs mains. Les vques,  les entendre, devaient tre nomms,
dposs par le pape, assembls  son plaisir, et leurs jugements
rforms  Rome[449]. L rsidait l'glise elle-mme, le trsor des
misricordes et des vengeances; le pape, seul juge du juste et du vrai,
disposait souverainement du crime et de l'innocence, dfaisait les rois,
et faisait les saints.

[Footnote 449: Dj Grgoire VII avait exig des mtropolitains un
serment d'hommage et de fidlit. _App. 108._]

Le monde civil se dbattait alors entre l'empereur, le roi d'Angleterre
et le roi de France; les deux premiers, ennemis du pape. L'empereur
tait le plus prs. C'tait l'habitude de l'Allemagne d'inonder
priodiquement l'Italie[450], puis de refluer, sans laisser grande
trace. L'empereur s'en venait, la lance sur la cuisse, par les dfils
du Tyrol,  la tte d'une grosse et lourde cavalerie, jusqu'en
Lombardie,  la plaine de Roncaglia. L paraissaient les juristes de
Ravenne et Bologne, pour donner leur consultation sur les droits
impriaux. Quand ils avaient prouv en latin aux Allemands que leur roi
de Germanie, leur Csar, avait tous les droits de l'ancien empire
romain, il allait  Monza prs Milan, au grand dpit des villes, prendre
la couronne de fer. Mais la campagne n'tait pas belle, s'il ne poussait
jusqu' Rome et ne se faisait couronner de la main du pape. Les choses
en venaient rarement jusque-l. Les barons allemands taient bientt
fatigus du soleil italien; ils avaient fait leur temps loyalement, ils
s'coulaient peu  peu; l'empereur presque seul repassait, comme il
pouvait, les monts. Il emportait du moins une magnifique ide de ses
droits. Le difficile tait de la raliser. Les seigneurs allemands, qui
avaient cout patiemment les docteurs de Bologne, ne permettaient gure
 leur chef de pratiquer ces leons. Il en prit mal de l'essayer aux
plus grands empereurs, mme  Frdric-Barberousse. Cette ide d'un
droit immense, d'une immense impuissance, toutes les rancunes de cette
vieille guerre, Henri VI les apporta en naissant. C'est peut-tre le
seul empereur en qui on ne retrouve rien de la dbonnairet germanique.
Il fut pour Naples et la Sicile, hritage de sa femme, un conqurant
sanguinaire, un furieux tyran. Il mourut jeune, empoisonn par sa femme,
ou consomm de ses propres violences. Son fils, pupille du pape Innocent
III, fut un empereur tout italien, un Sicilien, ami des Arabes, le plus
terrible ennemi de l'glise.

[Footnote 450: L'Allemagne, du sein de ses nuages, lanait une pluie de
fer sur l'Italie. (Cornel. Zanfliet.) Rome se dfendait par son climat:

  Roma, ferax febrium, necis est uberrima frugum;
  Roman febres stabili sunt jure fideles.

  (Pierre Damien.)]

Le roi d'Angleterre n'tait gure moins hostile au pape; son ennemi et
son vassal alternativement, comme un lion qui brise et subit sa chane.
C'tait justement alors le _Coeur-de-Lion_, l'Aquitain Richard, le vrai
fils de sa mre lonore, celui dont les rvoltes la vengeaient des
infidlits d'Henri II. Richard et Jean son frre aimaient le Midi, le
pays de leur mre: ils s'entendaient avec Toulouse, avec les ennemis de
l'glise. Tout en promettant ou faisant la croisade, ils taient lis
avec les musulmans.

Le jeune Philippe, roi  quinze ans sous la tutelle du comte de Flandre
(1180), et dirig par un Clment de Metz son gouverneur, et marchal du
palais, pousa la fille du comte de Flandre, malgr sa mre et ses
oncles, les princes de Champagne. Ce mariage rattachait les Captiens 
la race de Charlemagne, dont les comtes de Flandre taient
descendus[451]. Le comte de Flandre rendait au roi Amiens, c'est--dire
la barrire de la Somme, et lui promettait l'Artois, le Valois et le
Vermandois. Tant que le roi n'avait point l'Oise et la Somme, on pouvait
 peine dire que la monarchie ft fonde. Mais une fois matre de la
Picardie, il avait peu  craindre la Flandre, et pouvait prendre la
Normandie  revers. Le comte de Flandre essaya en vain de ressaisir
Amiens, en se confdrant avec les oncles du roi[452]. Celui-ci employa
l'intervention du vieil Henri II, qui craignait en Philippe l'ami de son
fils Richard, et il obtint encore que le comte de Flandre rendrait une
partie du Vermandois (Oise). Puis, quand le Flamand fut prs de partir
pour la croisade, Philippe, soutenant la rvolte de Richard contre son
pre, s'empara des deux places si importantes du Mans et de Tours; par
l'une il inquitait la Normandie et la Bretagne; par l'autre, il
dominait la Loire. Il avait ds lors dans ses domaines les trois grands
archevchs du royaume, Reims, Tours et Bourges, les mtropoles de
Belgique, de Bretagne et d'Aquitaine.

[Footnote 451: Beaudoin Bras-de-Fer avait enlev, puis pous Judith,
fille de Charles-le-Chauve.]

[Footnote 452: Lorsque Philippe apprit les premiers mouvements de grands
vassaux, il dit sans s'tonner, en prsence de sa cour, au rapport d'une
ancienne chronique manuscrite: Jaoit ce chose que il facent orendroit
(dornavant) lor forces; et lor grang outraiges et grang vilonies, si me
les convient  souffrir; se  Dieu plest, ils affoibloieront et
envieilliront, et je croistrai se Dieu plest, en force et en povoir: si
en serai en tores ( mon tour) vengi  mon talent.]

La mort d'Henri II fut un malheur pour Philippe; elle plaait sur le
trne son grand ami Richard, avec qui il mangeait et couchait, et qui
lui tait si utile pour tourmenter le vieux roi. Richard devenait
lui-mme le rival de Philippe, rival brillant qui avait tous les
dfauts des hommes du moyen ge, et qui ne leur plaisait que mieux. Le
fils d'lonore tait surtout clbr pour cette valeur emporte qui
s'est rencontre souvent chez les mridionaux[453].  peine l'enfant
prodigue eut-il en main l'hritage paternel qu'il donna, vendit, perdit,
gta. Il voulait  tout prix faire de l'argent comptant, et partir pour
la croisade. Il trouva pourtant  Salisbury un trsor de cent mille
marcs, tout un sicle de rapines et de tyrannie. Ce n'tait pas assez:
il vendit  l'vque de Durham le Northumberland pour sa vie. Il vendit
au roi d'cosse Berwick, Roxburgh, et cette glorieuse suzerainet qui
avait tant cot  ses pres. Il donna  son frre Jean, croyant se
l'attacher, un comt en Normandie et sept en Angleterre; c'tait prs
d'un tiers du royaume. Il esprait regagner en Asie bien plus qu'il ne
sacrifiait en Europe.

[Footnote 453: Par exemple chez le roi Murat et le marchal Lannes.]

La croisade devenait de plus en plus ncessaire. Louis VII et Henri II
avaient pris la croix, et taient rests. Leur retard avait entran la
ruine de Jrusalem (1187). Ce malheur tait pour les rois dfunts un
pch norme qui pesait sur leur me, une tache  leur mmoire que leurs
fils semblaient tenus de laver. Quelque peu impatient que pt tre
Philippe-Auguste d'entreprendre cette expdition ruineuse, il lui
devenait impossible de s'y soustraire. Si la prise d'desse avait dcid
cinquante ans auparavant la seconde croisade, que devait-il tre de
celle de Jrusalem? Les chrtiens ne tenaient plus la terre sainte, pour
ainsi dire, que par le bord. Ils assigeaient Acre, le seul port qui pt
recevoir les flottes des plerins, et assurer les communications avec
l'Occident.

Le marquis de Montferrat, prince de Tyr, et prtendant au royaume de
Jrusalem, faisait promener par l'Europe une reprsentation de la
malheureuse ville. Au milieu s'levait le Saint-Spulcre, et par-dessus
un cavalier sarrasin dont le cheval salissait le tombeau du Christ.
Cette image d'opprobre et d'amer reproche perait l'me des chrtiens
occidentaux; on ne voyait que gens qui se battaient la poitrine et
criaient: Malheur  moi[454]!

[Footnote 454: Boha-Eddin.]

Le mahomtisme prouvait depuis un demi-sicle une sorte de rforme et
de restauration, qui avait entran la ruine du petit royaume de
Jrusalem. Les Atabeks de Syrie, Zenghi et son fils Nuhreddin, deux
saints de l'islamisme[455], originaires de l'Irak (Babylonie), avaient
fond entre l'Euphrate et le Taurus une puissance militaire, rivale et
ennemie des Fatemites d'gypte et des Assassins. Les Atabeks
s'attachaient  la loi stricte du Koran, et dtestaient
l'interprtation, dont on avait tant abus. Ils se rattachaient au
calife de Bagdad; cette vieille idole, depuis longtemps esclave des
chefs militaires qui se succdaient, vit ceux-ci se soumettre  lui
volontairement et lui faire hommage de leurs conqutes. Les Alides, les
Assassins, les esprits forts, les _phelassef_ ou philosophes, furent
poursuivis avec acharnement et impitoyablement mis  mort, tout comme
les novateurs en Europe. Spectacle bizarre: deux religions ennemies,
trangres l'une  l'autre, s'accordaient  leur insu pour proscrire 
la mme poque la libert de la pense. Nuhreddin tait un lgiste,
comme Innocent III; et son gnral, Salaheddin (Saladin) renversa les
schismatiques musulmans d'gypte, pendant que Simon de Montfort
exterminait les schismatiques chrtiens du Languedoc.

[Footnote 455: _App. 109._]

Toutefois la pente  l'innovation tait si rapide et si fatale, que les
enfants de Nuhreddin se rapprochrent dj des Alides et des Assassins,
et que Salaheddin fut oblig de les renverser. Ce Kurde, ce barbare, le
Godefroi ou le saint Louis du mahomtisme, grande me au service d'une
toute petite dvotion[456], nature humaine et gnreuse qui s'imposait
l'intolrance, apprit aux chrtiens une dangereuse vrit, c'est qu'un
circoncis pouvait tre un saint, qu'un mahomtan pouvait natre
chevalier par la puret du coeur et la magnanimit.

[Footnote 456: Il jenait toutes les fois que sa sant le lui
permettait, et faisait lire l'Alcoran  tous ses serviteurs. Ayant vu un
jour un petit enfant qui le lisait  son pre, il en fut touch
jusqu'aux larmes.]

Saladin avait frapp deux coups sur les ennemis de l'islamisme. D'une
part, il envahit l'gypte, dtrna les Fatemites, dtruisit le foyer des
croyances hardies qui avaient pntr toute l'Asie. De l'autre, il
renversa le petit royaume chrtien de Jrusalem, dfit et prit le roi
Lusignan  la bataille de Tibriade[457], et s'empara de la ville
sainte. Son humanit pour ses captifs contrastait, d'une manire
frappante, avec la duret des chrtiens d'Asie pour leurs frres. Tandis
que ceux de Tripoli fermaient leurs portes aux fugitifs de Jrusalem,
Saladin employait l'argent qui restait des dpenses du sige  la
dlivrance des pauvres et des orphelins qui se trouvaient entre les
mains de ses soldats; son frre, Malek-Adhel, en dlivra pour sa part
deux mille.

[Footnote 457: Avec Lusignan furent faits prisonniers le prince
d'Antioche, le marquis de Montferrat, le comte d'desse, le conntable
du royaume, les grands matres du Temple et de Jrusalem, et presque
toute la noblesse de la terre sainte.]

La France avait, presque seule, accompli la premire croisade.
L'Allemagne avait puissamment contribu  la seconde. La troisime fut
populaire surtout en Angleterre. Mais le roi Richard n'emmena que des
chevaliers et des soldats, point d'hommes inutiles, comme dans les
premires croisades. Le roi de France en fit autant, et tous deux
passrent sur des vaisseaux gnois et marseillais. Cependant, l'empereur
Frdric-Barberousse tait dj parti par le chemin de terre avec une
grande et formidable arme. Il voulait relever sa rputation militaire
et religieuse, compromise par ses guerres d'Italie. Les difficults
auxquelles avaient succomb Conrad et Louis VII, dans l'Asie Mineure,
Frdric les surmonta. Ce hros, dj vieux et fatigu de tant de
malheurs, triompha encore et de la nature et de la perfidie des Grecs,
et des embches du sultan d'Iconium, sur lequel il remporta une
mmorable victoire[458]; mais ce fut pour prir sans gloire dans les
eaux d'une mchante petite rivire d'Asie. Son fils, Frdric de Souabe,
lui survcut  peine un an; languissant et malade, il refusa d'couter
les mdecins qui lui prescrivaient l'incontinence, et se laissa mourir,
emportant la gloire de la virginit[459], comme Godefroi de Bouillon.

[Footnote 458: L'historien prtend que les Turcs taient plus de trois
cent mille.]

[Footnote 459: Cum a physicis esset suggestum posse curari eum si rebus
venereis uti vellet, respondit: malle se mori, quam in peregrinatione
divin corpus suum per libidinem maculare.]

Cependant, les rois de France et d'Angleterre suivaient ensemble la
route de mer, avec des vues bien bien diffrentes. Ds la Sicile, les
deux amis taient brouills. C'tait, nous l'avons vu par l'exemple de
Bohmond et de Raymond de Saint-Gilles, c'tait la tentation des
Normands et des Aquitains, de s'arrter volontiers sur la route de la
croisade.  la premire, ils voulaient s'arrter  Constantinople, puis
 Antioche. Le Gascon-Normand Richard eut de mme envie de faire halte
dans cette belle Sicile. Tancrde, qui s'en tait fait roi, n'avait pour
lui que la voix du peuple et la haine des Allemands, qui rclamaient, au
nom de Constance, fille du dernier roi et femme de l'empereur. Tancrde
avait fait mettre en prison la veuve de son prdcesseur, qui tait
soeur du roi d'Angleterre. Richard n'et pas mieux demand que de venger
cet outrage. Dj, sur un prtexte, il avait plant son drapeau sur
Messine. Tancrde n'eut d'autre ressource que de gagner  tout prix
Philippe-Auguste, qui, comme suzerain de Richard, le fora d'ter son
drapeau. La jalousie en tait venue au point qu' entendre les
Siciliens, le roi de France les et sollicits de l'aider  exterminer
les Anglais. Il fallut que Richard se contentt de vingt mille onces
d'or, que Tancrde lui offrit comme douaire de sa soeur; il devait lui
en donner encore vingt mille pour dot d'une de ses filles qui pouserait
le neveu de Richard. Le roi de France ne lui laissa pas prendre tout
seul cette somme norme. Il cria bien haut contre la perfidie de
Richard, qui avait promis d'pouser sa soeur, et qui avait amen en
Sicile, comme fiance, une princesse de Navarre. Il savait fort bien que
cette soeur avait t sduite par le vieil Henri II; Richard demanda de
prouver la chose, et lui offrit dix mille marcs d'argent. Philippe prit
sans scrupule l'argent et la honte.

Le roi d'Angleterre fut plus heureux en Chypre. Le petit roi grec de
l'le ayant mis la main sur un des vaisseaux de Richard, o se
trouvaient sa mre et sa soeur, et qui avait t jet  la cte, Richard
ne manqua pas une si belle occasion. Il conquit l'le sans difficult,
et chargea le roi de chanes d'argent. Philippe-Auguste l'attendait dj
devant Acre, refusant de donner l'assaut avant l'arrive de son frre
d'armes.

Un auteur estime  six cent mille le nombre de ceux des chrtiens qui
vinrent successivement combattre dans cette arne du sige d'Acre[460].
Cent vingt mille y prirent[461]; et ce n'tait pas, comme  la premire
croisade, une foule d'hommes de toutes sortes, libres ou serfs, mlange
de toute race, de toute condition, tourbe aveugle, qui s'en allaient 
l'aventure o les menait la fureur divine, l'oestre de la croisade.
Ceux-ci taient des chevaliers, des soldats, la fleur de l'Europe. Toute
l'Europe y fut reprsente, nation par nation. Une flotte sicilienne
tait venue d'abord, puis les Belges, Frisons et Danois; puis, sous le
comte de Champagne, une arme de Franais, Anglais et Italiens; puis les
Allemands, conduits par le duc de Souabe, aprs la mort de
Frdric-Barberousse. Alors arrivrent avec les flottes de Gnes, de
Pise, de Marseille, les Franais de Philippe-Auguste, et les Anglais,
Normands-Bretons, Aquitains de Richard Coeur-de-Lion. Mme avant
l'arrive des deux rois, l'arme tait si formidable, qu'un chevalier
s'criait: Que Dieu reste neutre, et nous avons la victoire!

[Footnote 460: Boha-Eddin.]

[Footnote 461: Le catalogue des morts contient les noms de six
archevques, douze vques, quarante-cinq comtes et cinq cents
barons.--Suivant Aboulfarage, il prit cent quatre-vingt mille
musulmans.]

D'autre part, Saladin avait crit au calife de Bagdad et  tous les
princes musulmans pour en obtenir des secours. C'tait la lutte de
l'Europe et de l'Asie. Il s'agissait de bien autre chose que de la ville
d'Acre. Des esprits aussi ardents que Richard et Saladin devaient
nourrir d'autres penses. Celui-ci ne se proposait pas moins qu'une
anticroisade, une grande expdition, o il et perc  travers toute
l'Europe jusqu'au coeur du pays des Francs[462]. Ce projet tmraire et
pourtant effray l'Europe, si Saladin, renversant le faible empire
grec, et apparu dans la Hongrie et l'Allemagne, au moment mme o
quatre cent mille Almohades essayaient de forcer la barrire de
l'Espagne et des Pyrnes.

[Footnote 462: Boha-Eddin, qui rapporte ce propos, le tenait de la
bouche mme de Saladin.]

Les efforts furent proportionns  la grandeur du prix. Tout ce
qu'on savait d'art militaire fut mis en jeu, la tactique ancienne et
la fodale, l'europenne et l'asiatique, les tours mobiles, le feu
grgeois, toutes les machines connues alors. Les chrtiens, disent
les historiens arabes, avaient apport des laves de l'Etna et les
lanaient dans les villes, _comme les foudres dardes contre les
anges rebelles_. Mais la plus terrible machine de guerre, c'tait le
roi Richard lui-mme. Ce mauvais fils d'Henri II, le fils de la
colre, dont toute la vie fut comme un accs de violence furieuse,
s'acquit parmi les Sarrasins un renom imprissable de vaillance et
de cruaut. Lorsque la garnison d'Acre eut t force de capituler,
Saladin refusant de racheter les prisonniers, Richard les fit tous
gorger entre les deux camps. Cet homme terrible n'pargnait ni
l'ennemi, ni les siens, ni lui-mme. Il revient de la mle, dit un
historien, tout hriss de flches, semblable  une pelote couverte
d'aiguilles[463]. Longtemps encore aprs, les mres arabes faisaient
taire leurs petits enfants en leur nommant le roi Richard; et quand
le cheval d'un Sarrasin bronchait, le cavalier lui disait: Crois-tu
donc avoir vu Richard d'Angleterre[464]?

[Footnote 463: Gaut. de Vinisauf.]

[Footnote 464: Joinville. Le roy Richart fist tant d'armes outremer 
celle foys que il y fu, que quant les chevaus aus Sarrasins avoient
pouour d'aucun bisson, leur mestre leur disoient: Cuides-tu,
fesoient-ils  leur chevaus, que ce soit le roy Richart d'Angleterre? Et
quant les enfans aux Sarrasines broient, elles leur disoient: Tai-toy,
tay-toy, ou je irai querre le roy Richart qui te tuera.]

Cette valeur et tous ces efforts produisirent peu de rsultat. Toutes
les nations de l'Europe taient, nous l'avons dit, reprsentes au sige
d'Acre, mais aussi toutes les haines nationales. Chacun combattait comme
pour son compte, et tchait de nuire aux autres, bien loin de les
seconder; les Gnois, les Pisans, les Vnitiens, rivaux de guerre et de
commerce, se regardaient d'un oeil hostile. Les Templiers et les
Hospitaliers avaient peine  ne pas en venir aux mains. Il y avait dans
le camp deux rois de Jrusalem, Gui de Lusignan soutenu par
Philippe-Auguste, Conrad de Tyr et Montferrat appuy par Richard. La
jalousie de Philippe augmentait avec la gloire de son rival. tant tomb
malade, il l'accusait de l'avoir empoisonn. Il rclamait moiti de
l'le de Chypre et de l'argent de Tancrde. Enfin il quitta la croisade
et s'embarqua presque seul, laissant l les Franais honteux de son
dpart[465]. Richard, rest seul, ne russit pas mieux; il choquait tout
le monde par son insolence et son orgueil. Les Allemands ayant arbor
leurs drapeaux sur une partie des murs, il les fit jeter dans le foss.
Sa victoire d'Assur resta inutile; il manqua le moment de prendre
Jrusalem, en refusant de promettre la vie  la garnison. Au moment o
il approchait de la ville, le duc de Bourgogne l'abandonna avec ce qui
restait de Franais. Ds lors tout tait perdu; un chevalier lui
montrant de loin la ville sainte, il se mit  pleurer, et ramena sa
cotte d'armes devant ses yeux, disant: Seigneur, ne permettez pas que
je voie votre ville, puisque je n'ai pas su la dlivrer[466].

[Footnote 465: Devant Ptolmas, plusieurs barons franais passrent
sous les drapeaux d'Angleterre: la Chronique de Saint-Denis n'appelle
plus, depuis cette poque, le roi d'Angleterre du nom de _Richard_, mais
de _Trichard_.]

[Footnote 466: Joinville: Tandis qu'ils estoyent en ces paroles, un
sien chevalier lui escria: Sire, Sire, venez juesques ici, et je vous
monstrerai Jrusalem. Et quant il oy ce, il geta sa cote  armer devant
ses yex tout en plorant, et dit  Nostre-Seigneur: Biau Sire Diex, je
te pri que tu ne seuffres que je voie ta sainte cit, puisque je ne la
puis dlivrer des mains de tes ennemis.]

Cette croisade fut effectivement la dernire. L'Asie et l'Europe
s'taient approches et s'taient trouves invincibles. Dsormais, c'est
vers d'autres contres, vers l'gypte, vers Constantinople, partout
ailleurs qu' la terre sainte, que se dirigeront, sous des prtextes
plus ou moins spcieux, les grandes expditions des chrtiens.
L'enthousiasme religieux a d'ailleurs considrablement diminu; les
miracles, les rvlations qui ont signal la premire croisade,
disparaissent  la troisime. C'est une grande expdition militaire, une
lutte de races autant que de religion; ce long sige est pour le moyen
ge comme un sige de Troie. La plaine d'Acre est devenue  la longue
une patrie commune pour les deux partis. On s'est mesur, on s'est vu
tous les jours, on s'est connu, les haines se sont effaces. Le camp des
chrtiens est devenu une grande ville frquente par les marchands des
deux religions[467]. Ils se voient volontiers, ils dansent ensemble, et
les mnestrels chrtiens associent leurs voix au son des instrument
arabes[468]. Les mineurs des deux partis, qui se rencontrent dans leur
travail souterrain, conviennent de ne pas se nuire. Bien plus, chaque
parti en vient  se har lui-mme plus que l'ennemi. Richard est moins
ennemi de Saladin que de Philippe-Auguste, et Saladin dteste les
Assassins et les Alides plus que les chrtiens[469].

[Footnote 467: Par exemple le camp de Ptolmas, en 1191.]

[Footnote 468: Les croiss furent souvent admis  la table de Saladin,
et les mirs  celle de Richard.]

[Footnote 469: Saladin envoya aux rois chrtiens,  leur arrive, des
prunes de Damas et d'autres fruits; ils lui envoyrent des bijoux.
Philippe et Richard s'accusrent l'un l'autre de correspondance avec les
musulmans. Richard portait  Chypre un manteau parsem de croissants
d'argent.--Richard fit proposer en mariage  Malek-Adhel sa soeur, veuve
de Guillaume de Sicile; sous les auspices de Saladin et de Richard, les
deux poux devaient rgner ensemble sur les musulmans et les chrtiens,
et gouverner le royaume de Jrusalem. Saladin parut accepter cette
proposition sans rpugnance; les imans et les docteurs de la loi en
furent fort surpris; les vques chrtiens menacrent Jeanne et Richard
de l'excommunication. Saladin voulut connatre les statuts de la
chevalerie, et Malek-Adhel envoya son fils  Richard, pour que le jeune
musulman ft fait chevalier dans l'assemble des barons chrtiens.]

Pendant tout ce grand mouvement du monde, le roi de France faisait ses
affaires  petit bruit. L'honneur  Richard,  lui le profit; il
semblait rsign au partage. Richard reste charg de la cause de la
chrtient, s'amuse aux aventures, aux grands coups d'pe,
s'immortalise et s'appauvrit. Philippe, qui est parti en jurant de ne
point nuire  son rival, ne perd point de temps; il passe  Rome pour
demander au pape d'tre dli de son serment[470]. Il entre en France 
temps pour partager la Flandre,  la mort de Philippe d'Alsace; il
oblige sa fille et son gendre, le comte de Hainaut, d'en laisser une
partie comme douaire  sa veuve; mais il garde pour lui-mme l'Artois et
Saint-Omer, en mmoire de sa femme Isabelle de Flandre. Cependant, il
excite les Aquitains  la rvolte, il encourage le frre de Richard  se
saisir du trne. Les renards font leur main, dans l'absence du lion. Qui
sait s'il reviendra? il se fera probablement tuer ou prendre. Il fut
pris en effet, pris par des chrtiens, en trahison. Ce mme duc
d'Autriche qu'il avait outrag, dont il avait jet la bannire dans les
fosss de Saint-Jean d'Acre, le surprit passant incognito sur ses
terres, et le livra  l'empereur Henri VI[471]. C'tait le droit du
moyen ge. L'tranger qui passait sur les terres du seigneur sans son
consentement lui appartenait. L'empereur ne s'inquita pas du privilge
de la croisade. Il avait dtruit les Normands de Sicile, il trouva bon
d'humilier, ceux d'Angleterre. D'ailleurs Jean et Philippe-Auguste lui
offraient autant d'argent que Richard en et donn pour sa ranon. Il
l'et gard sans doute; mais la vieille lonore, le pape, les seigneurs
allemands eux-mmes, lui firent honte de retenir prisonnier le hros de
la croisade. Il ne le lcha toutefois qu'aprs avoir exig de lui une
norme ranon de cent cinquante mille marcs d'argent; de plus, il
fallut qu'tant son chapeau de sa tte, Richard lui ft hommage, dans
une dite de l'Empire. Henri lui concda en retour le titre drisoire du
royaume d'Arles. Le hros revint chez lui (1194), aprs une captivit de
treize mois, roi d'Arles, vassal de l'Empire et ruin. Il lui suffit de
paratre pour rduire Jean et repousser Philippe. Ses dernires annes
s'coulrent sans gloire dans une alternative de trves et de petites
guerres. Cependant les comtes de Bretagne, de Flandre, de Boulogne, de
Champagne et de Blois taient pour lui contre Philippe. Il prit au
sige de Chaluz, dont il voulait forcer le seigneur  lui livrer un
trsor (1199)[472]. Jean lui succda, quoiqu'il et dsign pour son
hritier le jeune Arthur, son neveu, duc de Bretagne.

[Footnote 470: Le pape refusa.]

[Footnote 471: Comme Richard venait d'arriver  Vienne, aprs trois
jours de marche, puis de fatigue et de faim, son valet, qui parlait le
saxon, alla changer des besants d'or et acheter des provisions au
march. Il fit beaucoup d'talage de son or, tranchant de l'homme de
cour et affectant de belles manires; on aperut  sa ceinture des gants
richement brods, tels qu'en portaient les grands seigneurs de l'poque;
cela le rendit suspect, le bruit du dbarquement de Richard s'tait
rpandu en Autriche: on l'arrta, et la torture lui fit tout avouer.]

[Footnote 472:

      TELUM LIMOGL

  OCCIDIT LEONEM AUGLI.

Une religieuse de Kenterbury fit  Richard cette pitaphe:

L'avarice, l'adultre, le dsir aveugle ont rgn dix ans sur le trne
d'Angleterre; une arbalte les a dtrns. (Rog. de Hoveden.)]

Cette priode ne fut pas plus glorieuse pour Philippe. Les grands
vassaux taient jaloux de son agrandissement; et il s'tait imprudemment
brouill avec le pape, dont l'amiti avait lev si haut sa maison.
Philippe, qui avait pous une princesse danoise dans l'unique espoir
d'obtenir contre Richard une diversion des Danois, prit en dgot la
jeune barbare ds le jour des noces; n'ayant plus besoin du secours de
son pre, il la rpudia pour pouser Agns de Mranie de la maison de
Franche-Comt. Ce malheureux divorce, qui le brouilla plusieurs annes
avec l'glise, le condamna  l'inaction, et le rendit spectateur
immobile et impuissant des grands vnements qui se passrent alors, de
la mort de Richard et de la quatrime croisade.

Les Occidentaux avaient peu d'espoir de russir dans une entreprise o
avait chou leur hros, Richard Coeur-de-Lion. Cependant, l'impulsion
donne depuis un sicle continuait de soi-mme. Les politiques
essayrent de la mettre  profit. L'empereur Henri VI prcha lui-mme
l'assemble de Worms, dclarant qu'il voulait expier la captivit de
Richard. L'enthousiasme fut au comble; tous les princes allemands
prirent la croix. Un grand nombre s'achemina par Constantinople,
d'autres se laissrent aller  suivre l'empereur, qui leur persuadait
que la Sicile tait le vritable chemin de la terre sainte. Il en tira
un puissant secours pour conqurir ce royaume dont sa femme tait
hritire, mais dont tout le peuple, normand, italien, arabe, tait
d'accord pour repousser les Allemands. Il ne s'en rendit matre qu'en
faisant couler des torrents de sang. On dit que sa femme elle-mme
l'empoisonna, vengeant sa patrie sur son poux. Henri, nourri par les
juristes de Bologne dans l'ide du droit illimit des Csars, comptait
se faire un point de dpart pour envahir l'empire grec, comme avait fait
Robert Guiscard, puis revenir en Italie, et rduire le pape au niveau du
patriarche de Constantinople.

Cette conqute de l'empire grec, qu'il ne put accomplir, fut la suite,
l'effet imprvu de la quatrime croisade. La mort de Saladin,
l'avnement d'un jeune pape, plein d'ardeur (Innocent III), semblaient
ranimer la chrtient. La mort d'Henri VI rassurait l'Europe alarme de
sa puissance. La croisade prche par Foulques de Neuilly fut surtout
populaire dans le nord de la France. Un comte de Champagne venait d'tre
roi de Jrusalem; son frre, qui lui succdait en France, prit la croix,
et avec lui la plupart de ses vassaux; ce puissant seigneur tait  lui
seul suzerain de dix-huit cents fiefs. Nommons en tte de ses vassaux
son marchal de Champagne, Geoffroi de Villehardouin, l'historien de
cette grande expdition, le premier historien de la France en langue
vulgaire; c'est encore un Champenois, le sire de Joinville, qui devait
raconter l'histoire de saint Louis et la fin des croisades. Les
seigneurs du nord de la France prirent la croix en foule, les comtes de
Brienne, de Saint-Paul, de Boulogne, d'Amiens, les Dampierre, les
Montmorency, le fameux Simon de Montfort, qui revenait de la terre
sainte, o il avait conclu une trve avec les Sarrasins au nom des
chrtiens de la Palestine. Le mouvement se communiqua au Hainaut,  la
Flandre; le comte de Flandre, beau-frre du comte de Champagne, se
trouva, par la mort prmature de celui-ci, le chef principal de la
croisade. Les rois de France et d'Angleterre avaient trop d'affaires;
l'Empire tait divis entre deux empereurs.

On ne songeait plus  prendre la route de terre. On connaissait trop
bien les Grecs. Tout rcemment, ils avaient massacr les Latins qui se
trouvaient  Constantinople[473], et essay de faire prir  son
passage l'empereur Frdric-Barberousse. Pour faire le trajet par mer,
il fallait des vaisseaux; on s'adressa aux Vnitiens[474]. Ces marchands
profitrent du besoin des croiss, et n'accordrent pas  moins de
quatre-vingt-cinq mille marcs d'argent. De plus, ils voulurent tre
associs  la croisade, en fournissant cinquante galres. Avec cette
petite mise, ils stipulaient la moiti des conqutes. Le vieux doge
Dandolo, octognaire et presque aveugle, ne voulut remettre  personne
la direction d'une entreprise qui pouvait tre si profitable  la
rpublique et dclara qu'il monterait lui-mme sur la flotte[475]. Le
marquis de Montferrat, Boniface, brave et pauvre prince, qui avait fait
les guerres saintes, et dont le frre Conrad s'tait illustr par la
dfense de Tyr, fut charg du commandement en chef, et promit d'amener
les Pimontais et les Savoyards.

[Footnote 473: Un lgat fut massacr, et sa tte trane  la queue d'un
chien par les rues de la ville. On passa au fil de l'pe jusqu'aux
malades de l'hpital Saint-Jean. On n'pargna que quatre mille des
Latins, qui furent vendus aux Turcs.]

[Footnote 474: Ce fut Villehardouin qui porta la parole.]

[Footnote 475: Villehardouin.]

Lorsque les croiss furent rassembls  Venise, les Vnitiens leur
dclarrent, au milieu des ftes du dpart, qu'ils n'appareilleraient
pas avant d'tre pays. Chacun se saigna et donna ce qu'il avait
emport; avec tout cela, il s'en fallait de trente-quatre mille marcs
que la somme ne ft complte[476]. Alors l'excellent doge intercda, et
remontra au peuple qu'il ne serait pas honorable d'agir  la rigueur
dans une si sainte entreprise. Il proposa que les croiss
s'acquittassent en assigeant pralablement, pour les Vnitiens, la
ville de Zara, en Dalmatie, qui s'tait soustraite au joug des
Vnitiens, pour reconnatre le roi de Hongrie. Le roi de Hongrie avait
lui-mme pris la croix; c'tait mal commencer la croisade que d'attaquer
une de ses villes. Le lgat du pape eut beau rclamer, le doge lui
dclara que l'arme pouvait se passer de ses directions, prit la croix
sur son bonnet ducal, et entrana les croiss devant Zara[477], puis
devant Trieste. Ils conquirent, pour leurs bons amis de Venise, presque
toutes les villes de l'Istrie.

[Footnote 476: Un grand nombre de croiss avaient craint les difficults
du passage par Venise, et s'taient alls embarquer  d'autres ports.
Ces divisions faillirent plusieurs fois faire avorter toute
l'entreprise.]

[Footnote 477: Le pape menaa les croiss de l'excommunication, parce
que le roi de Hongrie, ayant pris la croix, tait sous la protection de
l'glise.]

Pendant que ces braves et honntes chevaliers gagnent leur passage 
cette guerre, voici venir, dit Villehardouin, une grande merveille, une
aventure inespre et la plus trange du monde. Un jeune prince grec,
fils de l'empereur Isaac, alors dpossd par son frre, vient embrasser
les genoux des croiss, et leur promettre des avantages immenses, s'ils
veulent rtablir son pre sur le trne. Ils seront tous riches  jamais,
l'glise grecque se soumettra au pape, et l'empereur rtabli les aidera
de tout son pouvoir  reconqurir Jrusalem. Dandolo est le premier
touch de l'infortune du prince. Il dcida les croiss  _commencer la
croisade par Constantinople_. En vain le pape lana l'interdit, en vain
Simon de Montfort et plusieurs autres[478] se sparrent d'eux et
cinglrent vers Jrusalem. La majorit suivit les chefs, Beaudoin et
Boniface, qui se rangeaient  l'avis des Vnitiens.

[Footnote 478: _App. 110._]

Quelque opposition que mt le pape  l'entreprise, les croiss croyaient
faire oeuvre sainte en lui soumettant l'glise grecque malgr lui.
L'opposition et la haine mutuelle des Latins et des Grecs ne pouvaient
plus crotre. La vieille guerre religieuse, commence par Photius au
neuvime sicle[479], avait repris au onzime (vers l'an 1053)[480].
Cependant l'opposition commune contre les mahomtans, qui menaaient
Constantinople, semblait devoir amener une runion. L'empereur
Constantin Monomaque fit de grands efforts; il appela les lgats du
pape; les deux clergs se virent, s'examinrent, mais dans le langage de
leurs adversaires ils crurent n'entendre que des blasphmes, et, des
deux cts l'horreur augmenta. Ils se quittrent en consacrant la
rupture des deux glises par une excommunication mutuelle (1054).

[Footnote 479: En 858, le laque Photius fut mis  la place du
patriarche Ignace par l'empereur Michel III. Nicolas Ier prit le parti
d'Ignace. Photius anathmatisa le pape en 867.]

[Footnote 480: Par une lettre du patriarche Michel  l'vque de Trani,
sur les azymes et le sabbat, et les observances de l'glise romaine.]

Avant la fin du sicle, la croisade de Jrusalem, sollicite par les
Comnne eux-mmes, amena les Latins  Constantinople. Alors les haines
nationales s'ajoutrent aux haines religieuses; les Grecs dtestrent la
brutale insolence des Occidentaux; ceux-ci accusrent la trahison des
Grecs.  chaque croisade, les Francs qui passaient par Constantinople
dlibraient s'ils ne s'en rendraient pas matres, et ils l'auraient
fait sans la loyaut de Godefroi de Bouillon et de Louis-le-Jeune.
Lorsque la nationalit grecque eut un rveil si terrible sous le tyran
Andronic, les Latins tablis  Constantinople furent envelopps dans un
mme massacre (avril 1182)[481]. L'intrt du commerce en ramena un
grand nombre sous les successeurs d'Andronic, malgr le pril continuel.
C'tait au sein mme de Constantinople une colonie ennemie, qui appelait
les Occidentaux et devait les seconder, si jamais ils tentaient un coup
de main sur la capitale de l'empire grec. Entre tous les Latins, les
seuls Vnitiens pouvaient et souhaitaient cette grande chose.
Concurrents des Gnois pour le commerce du Levant, ils craignaient
d'tre prvenus par eux. Sans parler de ce grand nom de Constantinople
et des prcieuses richesses enfermes dans ses murs o l'empire romain
s'tait rfugi, sa position dominante entre l'Europe et l'Asie
promettait  qui pourrait la prendre le monopole du commerce et la
domination des mers. Le vieux doge Dandolo, que les Grecs avaient
autrefois priv de la vue, poursuivait ce projet avec toute l'ardeur du
patriotisme et de la vengeance. On assure enfin que le sultan
Malek-Adhel, menac par la croisade, avait fait contribuer toute la
Syrie pour acheter l'amiti des Vnitiens, et dtourner sur
Constantinople le danger qui menaait la Jude et l'gypte. Nictas,
bien plus instruit que Villehardouin des prcdents de la croisade,
assure que tout tait prpar, et que l'arrive du jeune Alexis ne fit
qu'augmenter une impulsion dj donne: Ce fut, dit-il, un flot sur un
flot.

[Footnote 481: Dans une lettre encyclique, o il raconte la prise de
Constantinople, Beaudoin accuse les Grecs d'avoir souvent contract des
alliances avec les infidles; de renouveler le baptme, de n'honorer le
Christ que par des peintures (Christum solis honorare picturis):
d'appeler les Latins du nom de _chiens_, de ne pas se croire coupables
en versant leur sang. Il rappelle la mort cruelle du lgat envoy 
Constantinople en 1183.]

Les croiss furent, dans la main de Venise, une force aveugle et brutale
qu'elle lana contre l'empire byzantin. Ils ignoraient et les motifs des
Vnitiens, et leurs intelligences, et l'tat de l'empire qu'ils
attaquaient. Aussi, quand ils se virent en face de cette prodigieuse
Constantinople, qu'ils aperurent ces palais, ces glises innombrables,
qui tincelaient au soleil avec leurs dmes dors, lorsqu'ils virent ces
myriades d'hommes sur les remparts, ils ne purent se dfendre de quelque
motion: Et sachez, dit Villehardouin, que il ne ot si hardi cui le
cuer ne frmist... Chacun regardoit ses armes... que par tems en aront
mestier.

La population tait grande, il est vrai, mais la ville tait dsarme.
Il tait convenu, entre les Grecs, depuis qu'ils avaient repouss les
Arabes, que Constantinople tait imprenable, et cette opinion faisait
ngliger tous les moyens de la rendre telle. Elle avait seize cents
bateaux pcheurs et seulement vingt vaisseaux. Elle n'en envoya aucun
contre la flotte latine; aucun n'essaya de descendre le courant pour y
jeter le feu grgeois. Soixante mille hommes apparurent sur le rivage,
magnifiquement arms, mais au premier signe des croiss ils
s'vanouirent[482]. Dans la ralit, cette cavalerie lgre n'et pu
soutenir le choc de la lourde gendarmerie des Latins. La ville n'avait
que ses fortes murailles et quelques corps d'excellentes troupes, je
parle de la garde varangienne, compose de Danois et de Saxons, rfugis
d'Angleterre. Ajoutez-y quelques auxiliaires de Pise. La rivalit
commerciale et politique armait partout les Pisans contre les Vnitiens.

[Footnote 482: Dans un autre engagement: Li Grieu lor tornrent les
dos, si furent desconfiz  la premire assemble (au premier choc).
(Villehardouin.)]

Ceux-ci avaient probablement des amis dans la ville. Ds qu'ils eurent
forc le port, ds qu'ils se prsentrent au pied des murs, l'tendard
de Saint-Marc y apparut, plant par une main invisible, et le doge
s'empara rapidement de vingt-cinq tours. Mais il lui fallut perdre cet
avantage pour aller au secours des Francs, envelopps par cette
cavalerie grecque qu'ils avaient tant mprise. La nuit mme, l'empereur
dsespra et s'enfuit; on tira de prison son prdcesseur, le vieil
Isaac Comnne, et les croiss n'eurent plus qu' entrer triomphants dans
Constantinople.

Il tait impossible que la croisade se termint ainsi. Le nouvel
empereur ne pouvait satisfaire l'exigence de ses librateurs qu'en
ruinant ses sujets. Les Grecs murmuraient, les Latins pressaient,
menaaient. En attendant, ils insultaient le peuple de mille manires,
et l'empereur lui-mme qui tait leur ouvrage. Un jour, en jouant aux
ds avec le prince Alexis, ils le coiffrent d'un bonnet de laine ou de
poil. Ils choquaient  plaisir tous les usages des Grecs, et se
scandalisaient de tout ce qui leur tait nouveau. Ayant vu une mosque
ou une synagogue, ils fondirent sur les infidles; ceux-ci se
dfendirent. Le feu fut mis  quelques maisons; l'incendie gagna, il
embrasa la partie la plus peuple de Constantinople, dura huit jours et
s'tendit sur une surface d'une lieue.

Cet vnement mit le comble  l'exaspration du peuple. Il se souleva
contre l'empereur dont la restauration avait entran tant de calamits.
La pourpre fut offerte pendant trois jours  tous les snateurs. Il
fallait un grand courage pour l'accepter. Les Vnitiens qui, ce semble,
eussent pu essayer d'intervenir, restaient hors des murs, et
attendaient. Peut-tre craignaient-ils de s'engager dans cette ville
immense o ils auraient pu tre crass. Peut-tre leur convenait-il de
laisser accabler l'empereur qu'ils avaient fait, pour rentrer en ennemis
dans Constantinople. Le vieil Isaac fut en effet mis  mort, et remplac
par un prince de la maison royale, Alexis Murzuphle, qui se montra digne
des circonstances critiques o il acceptait l'empire. Il commena par
repousser les propositions captieuses des Vnitiens, qui offraient
encore de se contenter d'une somme d'argent. Ils l'auraient ainsi ruin
et rendu odieux au peuple, comme son prdcesseur. Murzuphle leva de
l'argent, mais pour faire la guerre. Il arma des vaisseaux, et par deux
fois essaya de brler la flotte ennemie. Le pril tait grand pour les
Latins. Cependant, il tait impossible que Murzuphle improvist une
arme. Les croiss taient bien autrement aguerris; les Grecs ne purent
soutenir l'assaut; Nictas avoue navement que, dans ce moment terrible,
un chevalier latin, qui renversait tout devant lui, leur parut haut de
cinquante pieds[483].

[Footnote 483: Ailleurs il se contente de dire: Ces Francs taient
aussi hauts que leurs piques.]

Les chefs s'efforcrent de limiter les abus de la victoire; ils
dfendirent, sous peine de mort, le viol des femmes maries, des vierges
et des religieuses. Mais la ville fut cruellement pille. Telle fut
l'normit du butin, que cinquante mille marcs ayant t ajouts  la
part des Vnitiens, pour dernier payement de la dette, il resta aux
Francs cinq cent mille marcs[484]. Un nombre innombrable de monuments
prcieux, entasss dans Constantinople, depuis que l'empire avait perdu
tant de provinces, prirent sous les mains de ceux qui se les
disputaient, qui voulaient les partager, ou qui dtruisaient pour
dtruire. Les glises, les tombeaux, ne furent point respects. Une
prostitue chanta et dansa dans la chaire du patriarche[485]. Les
barbares dispersrent les ossements des empereurs; quand ils vinrent au
tombeau de Justinien, ils s'aperurent avec surprise que le lgislateur
tait encore tout entier dans son tombeau.

[Footnote 484: Villehardouin.]

[Footnote 485: Nictas: Les croiss se revtaient, non par besoin, mais
pour en faire sentir le ridicule, de robes peintes, vtement ordinaire
des Grecs; ils mettaient nos coiffures de toile sur la tte de leurs
chevaux, et leur attachaient au cou les cordons qui, d'aprs notre
coutume, doivent pendre par derrire; quelques-uns tenaient dans leurs
mains du papier, de l'encre et des critoires pour nous railler, comme
si nous n'tions que de mauvais scribes ou de simples copistes. Ils
passaient des jours entiers  table; les uns savouraient des mets
dlicats; les autres ne mangeaient, suivant la coutume de leur pays, que
du boeuf bouilli et du lard sal, de l'ail, de la farine, des fves et
une sauce trs forte.]

 qui devait revenir l'honneur de s'asseoir dans le trne de Justinien,
et de fonder le nouvel empire? Le plus digne tait le vieux Dandolo.
Mais les Vnitiens eux-mmes s'y opposrent; il ne leur convenait pas de
donner  une famille ce qui tait  la rpublique. Pour la gloire de
restaurer l'empire, elle les touchait peu; ce qu'ils voulaient, ces
marchands, c'taient des ports, des entrepts, une longue chane de
comptoirs, qui leur assurt toute la route de l'Orient. Ils prirent pour
eux les rivages et les les; de plus, trois des huit quartiers de
Constantinople, avec le titre bizarre de _seigneurs d'un quart et demi
de l'empire grec_[486].

[Footnote 486: Sanuto.]

L'empire, rduit  un quart, fut dfr  Beaudoin, comte de Flandre,
descendant de Charlemagne et parent du roi de France. Le marquis de
Montferrat se contenta du royaume de Macdoine. La plus grande partie de
l'empire, celle mme qui tait chue aux Vnitiens, fut dmembre en
fiefs.

Le premier soin du nouvel empereur fut de s'excuser auprs du pape.
Celui-ci se trouva embarrass de son triomphe involontaire. C'tait un
grand coup port  l'infaillibilit pontificale, que Dieu et justifi
par le succs une guerre condamne du saint-sige. L'union des deux
glises, le rapprochement des deux moitis de la chrtient, avait t
consomm par des hommes frapps de l'interdit. Il ne restait au pape
qu' rformer sa sentence et pardonner  ces conqurants qui voulaient
bien demander pardon. La tristesse d'Innocent III est visible dans sa
rponse  l'empereur Beaudoin. Il se compare au pcheur de l'vangile,
qui s'effraye de la pche miraculeuse; puis il prtend audacieusement
qu'il est pour quelque chose dans le succs; qu'il a, lui aussi, _tendu
le filet_: Hoc unum audacter affirmo, qui laxavi retia in
capturam[487]. Mais il tait au-dessus de sa toute-puissance de
persuader une telle chose, de faire que ce qu'il avait dit n'et pas t
dit, qu'il et approuv ce qu'il avait dsapprouv. La conqute de
l'empire grec branlait son autorit dans l'Occident plus qu'elle ne
retendait dans l'Orient.

[Footnote 487: Il crivit au clerg et  l'universit de France qu'on
envoyt aussitt des clercs et des livres pour instruire les habitants
de Constantinople.]

Les rsultats de ce mmorable vnement ne furent pas aussi grands qu'on
et pu le penser. L'empire latin de Constantinople dura moins encore que
le royaume latin de Jrusalem (1204-1261). Venise seule en tira
d'immenses avantages matriels. La France n'y gagna qu'en influence; ses
moeurs et sa langue, dj portes si loin par la premire croisade, se
rpandirent dans l'Orient. Beaudoin et Boniface, l'empereur et le roi de
Macdoine, taient cousins du roi de France. Le comte de Blois eut le
duch de Nice; le comte de Saint-Paul, celui de Demotica, prs
d'Andrinople. Notre historien, Geoffroi de Villehardouin, runit les
offices de marchal de Champagne et de Romanie. Longtemps encore aprs
la chute de l'empire latin de Constantinople, vers 1300, le Catalan
Montaner nous assure que dans la principaut de More et le duch
d'Athnes, on parlait franais aussi bien qu' Paris[488].

[Footnote 488: E parlaven axi bell frances, com dins en Paris.]




CHAPITRE VII

SUITE.

     Ruine de Jean.--Dfaite de l'empereur.--Guerre des
     Albigeois.--Grandeur du roi de France. (1204-1222.)


Voil le pape vainqueur des Grecs malgr lui. La runion des deux
glises est opre. Innocent est le seul chef spirituel du monde.
L'Allemagne, la vieille ennemie des papes, est mise hors de combat; elle
est dchire entre deux empereurs, qui prennent le pape pour arbitre.
Philippe-Auguste vient de se soumettre  ses ordres, et de reprendre une
pouse qu'il hait. L'occident et le midi de la France ne sont pas si
dociles. Les Vaudois rsistent sur le Rhne, les Manichens en Languedoc
et aux Pyrnes. Tout le littoral de la France sur les deux mers, semble
prt  se dtacher de l'glise. Le rivage de la Mditerrane et celui de
l'Ocan obissent  deux princes d'une foi douteuse, les rois d'Aragon
et d'Angleterre, et entre eux se trouvent les foyers de l'hrsie,
Bziers, Carcassonne, Toulouse, o le grand concile des Manichens
s'est assembl.

Le premier frapp fut le roi d'Angleterre, duc de Guyenne, voisin, et
aussi parent du comte de Toulouse, dont il levait le fils. Le pape et
le roi de France profitrent de sa ruine. Mais cet vnement tait
prpar de longue date. La puissance des rois anglo-normands ne
s'appuyait, nous l'avons vu, que sur les troupes mercenaires qu'ils
achetaient; ils ne pouvaient prendre confiance ni dans les Saxons, ni
dans les Normands. L'entretien de ces troupes supposait des ressources
et un ordre administratif tranger aux habitudes de cet ge. Ces rois
n'y supplaient que par les exactions d'une fiscalit violente, qui
augmentaient encore les haines, rendaient leur position plus prilleuse,
et les obligeaient d'autant plus  s'entourer de ces troupes qui
ruinaient et soulevaient le peuple. Dilemme terrible, dans la solution
duquel ils devaient succomber. Renoncer  l'emploi des mercenaires,
c'tait se mettre entre les mains de l'aristocratie normande; continuer
 s'en servir, c'tait marcher dans une route de perdition certaine. Le
roi devait trouver sa ruine dans la rconciliation des deux races qui
divisaient l'le; Normands et Saxons devaient finir par s'entendre pour
l'abaissement de la royaut; la perte des provinces franaises devait
tre le premier rsultat de cette rvolution.

Au moins Henri II avait amass un trsor. Mais Richard ruina
l'Angleterre ds son dpart pour la croisade. Je vendrais Londres,
disait-il, si je pouvais trouver un acheteur[489]. D'une mer 
l'autre, dit un contemporain, l'Angleterre se trouva pauvre[490]. Il
fallut pourtant trouver de l'argent pour payer l'norme ranon exige
par l'empereur. Il en fallut encore lorsque Richard, de retour, voulut
guerroyer le roi de France. Tout ce qu'il avait vendu  son dpart, il
le reprit sans rembourser les acheteurs. Aprs avoir ruin le prsent,
il ruinait l'avenir. Ds lors il ne devait plus se trouver un homme qui
voult rien prter ou acheter au roi d'Angleterre. Son successeur, bon
ou mauvais, habile ou inhabile, se trouvait d'avance condamn  une
pauvret irrmdiable,  une incurable impuissance.

[Footnote 489: Londonias quoque venderem si emptorem idoneum
invenirem. (Guill. Neubrig.)]

[Footnote 490: Roger de Hoveden.]

Cependant le progrs des choses aurait au contraire exig de nouvelles
ressources. La dsharmonie de l'empire anglais n'avait jamais t plus
loin. Cet empire se composait de populations qui toutes s'taient fait
la guerre avant d'tre runies sous un mme joug. La Normandie ennemie
de l'Angleterre avant Guillaume, la Bretagne ennemie de la Normandie, et
l'Anjou ennemi du Poitou, le Poitou qui rclamait sur tout le Midi les
droits de duch d'Aquitaine, tous maintenant se trouvaient ensemble, bon
gr mal gr. Sous les rgnes prcdents, le roi d'Angleterre avait
toujours pour lui quelqu'une de ces provinces continentales. Le Normand
Guillaume et ses deux premiers successeurs purent compter sur la
Normandie, Henri II sur les Angevins, ses compatriotes; Richard
Coeur-de-Lion plut gnralement aux Poitevins, aux Aquitains,
compatriotes de sa mre, lonore de Guyenne. Il releva la gloire des
mridionaux qui le regardaient comme un des leurs; il faisait des vers
en leur langue, il les avait en foule autour de lui: son principal
lieutenant tait le Basque Marcader. Mais peu  peu ces diverses
populations s'loignrent des rois d'Angleterre; elles s'apercevaient
qu'en ralit, Normand, Angevin ou Poitevin, ce roi, spar d'elles par
tant d'intrts diffrents, tait en ralit un prince tranger. La fin
du rgne de Richard acheva de dsabuser les sujets continentaux de
l'Angleterre.

Ces circonstances expliqueraient la violence, les emportements, les
revers de Jean, quand mme il et t meilleur et plus habile. Il lui
fallut recourir  des expdients inous pour tirer de l'argent d'un pays
tant de fois ruin. Que restait-il aprs l'avide et prodigue Richard?
Jean essaya d'arracher de l'argent aux barons, et ils lui firent signer
la Grande Charte; il se rejeta sur l'glise, elle le dposa. Le pape et
son protg, le roi de France, profitrent de sa ruine. Le roi
d'Angleterre, sentant son navire enfoncer, jeta  la mer la Normandie,
la Bretagne. Le roi de France n'eut qu' ramasser.

Ce dchirement infaillible et ncessaire de l'empire anglais se trouva
provoqu d'abord par la rivalit de Jean et d'Arthur son neveu.
Celui-ci, fils de l'hritire de Bretagne et d'un frre de Jean, avait
t ds sa naissance accept par les Bretons, comme un librateur et un
vengeur. Ils l'avaient, malgr Henri II, baptis du nom national
d'Arthur. Les Aquitains favorisaient sa cause. La vieille lonore seule
tenait contre son petit-fils pour Jean son fils, pour l'unit de
l'empire anglais que l'lvation d'Arthur aurait divis[491]. Arthur en
effet faisait bon march de cette unit: il offrait au roi de France de
lui cder la Normandie, pourvu qu'il et la Bretagne, le Maine, la
Touraine, l'Anjou, le Poitou et l'Aquitaine. Jean et t rduit 
l'Angleterre. Philippe acceptait volontiers, mettait ses garnisons dans
les meilleures places d'Arthur, et, n'esprant pas s'y maintenir, il les
dmolissait. Le neveu de Jean, trahi ainsi par son alli, se tourna de
nouveau vers son oncle; puis revint au parti de la France, envahit le
Poitou et assigea sa grand'mre lonore dans Mirebeau. Ce n'tait pas
chose nouvelle dans cette race de voir les fils arms contre leurs
parents. Cependant Jean vint au secours, dlivra sa mre, dfit Arthur
et le prit avec la plupart des grands seigneurs de son parti. Que devint
le prisonnier? c'est ce qu'on n'a bien su jamais. Mathieu Paris prtend
que Jean, qui l'avait bien trait d'abord, fut alarm des menaces et de
l'obstination du jeune Breton; Arthur disparut, dit-il, et Dieu veuille
qu'il en ait t autrement que ne le rapporte la malveillante renomme!
Mais Arthur avait excit trop d'esprances pour que l'imagination des
peuples se soit rsigne  cette incertitude. On assura que Jean l'avait
fait prir. On ajouta bientt qu'il l'avait tu de sa propre main. Le
chapelain de Philippe-Auguste raconte, comme s'il l'et vu, que Jean
prit Arthur dans un bateau, qu'il lui donna lui-mme deux coups de
poignard, et le jeta dans la rivire,  trois milles du chteau de
Rouen[492]. Les Bretons rapprochaient de leur pays le lieu de la scne;
ils la plaaient prs de Cherbourg, au pied de ces falaises sinistres
qui prsentent un prcipice tout le long de l'Ocan. Ainsi allait la
tradition grandissant de dtail et d'intrt dramatique. Enfin dans la
pice de Shakespeare, Arthur est un tout jeune enfant sans dfense, dont
les douces et innocentes paroles dsarment le plus farouche assassin.

[Footnote 491: Au fait, l'Aquitaine tait son hritage, et elle avait
transfr ses droits  Jean.]

[Footnote 492: Guillaume-le-Breton.]

Cet vnement plaait Philippe-Auguste dans la meilleure position. Il
avait dj nourri contre Richard le bruit de ses liaisons avec les
infidles, avec le Vieux de la Montagne; il avait pris des gardes pour
se prserver de ses missaires[493]. Il exploita contre Jean le bruit de
la mort d'Arthur. Il se porta pour vengeur et pour juge du crime. Il
assigna Jean  comparatre devant la cour des hauts barons de France, la
cour des pairs, comme on disait alors d'aprs les romans de Charlemagne.
Dj il l'y avait appel pour se justifier d'avoir enlev au comte de la
Marche, Isabelle de Lusignan. Jean demanda au moins un sauf-conduit. Il
lui fut refus. Condamn sans tre entendu, il leva une arme en
Angleterre et en Irlande, employant les dernires violences pour forcer
les barons de le suivre, jusqu' saisir les biens de ceux qui
refusaient,  d'autres, le septime de leur revenu. Tout cela ne servit
de rien. Ils s'assemblrent, mais une fois runis  Portsmouth, ils lui
firent dclarer par l'archevque Hubert qu'ils taient dcids  ne
point s'embarquer. Au fait, que leur importait cette guerre? La plupart,
quoique Normands d'origine, taient devenus trangers  la Normandie.
Ils ne se souciaient pas de se battre pour fortifier leur roi contre
eux, et le mettre  mme de rduire ses sujets insulaires avec ceux du
continent.

[Footnote 493: Mais il eut peine  persuader. Il suffit, pour dtruire
l'accusation, d'une fausse lettre du Vieux de la Montagne que Richard
fit circuler.]

Jean s'tait aussi adress au pape, accusant Philippe d'avoir rompu la
paix et viol ses serments. Innocent se porta pour juge, _non du fief,
mais du pch_[494]. Ses lgats ne dcidrent rien. Philippe s'empara de
la Normandie (1204). Jean, lui-mme avait dclar aux Normands qu'ils
n'avaient aucun secours  attendre. Il s'tait plong en dsespr dans
les plaisirs. Les envoys de Rouen le trouvrent jouant aux checs, et
avant de rpondre, il voulut achever la partie. Il dnait tous les
jours splendidement avec sa belle reine, et prolongeait le sommeil du
matin jusqu' l'heure du repas[495]. Cependant, s'il n'agissait point
lui-mme, il ngociait avec les ennemis de l'glise et du roi de France.
Il payait des subsides  l'empereur Othon IV, son neveu; il s'entendait
d'une part avec les Flamands, de l'autre avec les seigneurs du midi de
la France, et levait  sa cour son autre neveu, fils du comte de
Toulouse.

[Footnote 494: Lettre d'Innocent III.]

[Footnote 495: Math. Paris: Cum regina epulabatur quotidie splendide,
somnosque matutinales usque ad prandendi horam protraxit.--Omnimodis cum
regina sua vivebat deliciis.]

Ce comte, le roi d'Aragon, et le roi d'Angleterre, suzerains de tout le
Midi, semblaient rconcilis aux dpens de l'glise; ils gardaient 
peine quelques mnagements extrieurs. Le danger tait immense de ce
ct pour l'autorit ecclsiastique. Ce n'taient point des sectaires
isols, mais une glise tout entire qui s'tait forme contre l'glise.
Les biens du clerg taient partout envahis. Le nom mme de prtre tait
une injure. Les ecclsiastiques n'osaient laisser voir leur tonsure en
public[496]. Ceux qui se rsignaient  porter la robe clricale,
c'taient quelques serviteurs des nobles, auxquels ceux-ci la faisaient
prendre pour envahir sous leur nom quelque bnfice. Ds qu'un
missionnaire catholique se hasardait  prcher, il s'levait des cris de
drision. La saintet, l'loquence ne leur imposaient point. Ils avaient
hu saint Bernard[497].

[Footnote 496: Guillelm. de Podio Laur.]

[Footnote 497: Id.]

La lutte tait imminente en 1200. L'glise hrtique tait organise;
elle avait sa hirarchie, ses prtres, ses vques, son pape; leur
concile gnral s'tait tenu  Toulouse; cette ville et t sans doute
leur Rome, et son Capitole et remplac l'autre. L'glise nouvelle
envoyait partout d'ardents missionnaires: l'innovation clatait dans les
pays les plus loigns, les moins souponns, en Picardie, en Flandre,
en Allemagne, en Angleterre, en Lombardie, en Toscane, aux portes de
Rome,  Viterbe. Les populations du Nord voyaient parmi elles les
soldats mercenaires, les _routiers_, pour la plupart au service
d'Angleterre, raliser tout ce qu'on racontait de l'impit du Midi. Ils
venaient partie du Brabant, partie de l'Aquitaine; le Basque Marcader
tait l'un des principaux lieutenants de Richard Coeur-de-Lion. Les
montagnards du Midi, qui aujourd'hui descendent en France ou en Espagne
pour gagner de l'argent par quelque petite industrie, en faisaient
autant au moyen ge, mais alors la seule industrie tait la guerre. Ils
maltraitaient les prtres tout comme les paysans, habillaient leurs
femmes des vtements consacrs, battaient les clercs et leur faisaient
chanter la messe par drision. C'tait encore un de leurs plaisirs de
salir, de briser les images du Christ, de lui casser les bras et les
jambes, de le traiter plus mal que les Juifs  la Passion. Ces routiers
taient chers aux princes, prcisment  cause de leur impit, qui les
rendait insensibles aux censures ecclsiastiques. Un charpentier,
inspir de la Vierge Marie, forma l'association des _capuchons_ pour
l'extermination de ces bandes. Philippe-Auguste encouragea le peuple,
fournit des troupes, et, en une seule fois, on en gorgea dix
mille[498].

[Footnote 498: Le Velay ne tarde pas  faire hommage 
Philippe-Auguste.]

Indpendamment des ravages des routiers du Midi, les croisades avaient
jet des semences de haine. Ces grandes expditions, qui rapprochrent
l'Orient et l'Occident; eurent aussi pour effet de rvler  l'Europe
du Nord celle du Midi. La dernire se prsenta  l'autre sous l'aspect
le plus choquant; esprit mercantile plus que chevaleresque, ddaigneuse
opulence[499], lgance et lgret moqueuse, danses et costumes
moresques, figures sarrasines. Les aliments mmes taient un sujet
d'loignement entre les deux races; les mangeurs d'ail, d'huile et de
figues rappelaient aux croiss l'impuret du sang moresque et juif, et
le Languedoc leur semblait une autre Jude.

[Footnote 499: _App. 111._]

L'glise du treizime sicle se fit une arme de ces antipathies de races
pour retenir le Midi qui lui chappait. Elle transfra la croisade des
infidles aux hrtiques. Les prdicateurs furent les mmes, les
bndictins de Cteaux.

Plusieurs rformes avaient eu lieu dj dans l'institut de saint Benot;
mais cet ordre tait tout un peuple; au onzime sicle, se forma un
ordre dans l'ordre, une premire congrgation, la congrgation
bndictine de Cluny. Le rsultat fut immense: il en sortit Grgoire
VII. Ces rformateurs eurent pourtant bientt besoin d'une rforme[500].
Il s'en fit une en 1098,  l'poque mme de la premire croisade.
Cteaux s'leva  ct de Cluny, toujours dans la riche et vineuse
Bourgogne, le pays des grands prdicateurs, de Bossuet et de saint
Bernard. Ceux-ci s'imposrent le travail, selon la rgle primitive de
saint Benot, changrent seulement l'habit noir en habit blanc,
dclarrent qu'ils s'occuperaient uniquement de leur salut, et seraient
soumis aux vques, dont les autres moines tendaient toujours 
s'affranchir. Ainsi l'glise en pril resserrait sa hirarchie. Plus les
Cisterciens se faisaient petits, plus ils grandirent et s'accrurent. Ils
eurent jusqu' dix-huit cents maisons d'hommes et quatorze cents de
femmes. L'abb de Cteaux tait appel l'abb des abbs. Ils taient
dj si riches, vingt ans aprs leur institution, que l'austrit de
saint Bernard s'en effraya; il s'enfuit en Champagne pour fonder
Clairvaux. Les moines de Cteaux taient alors les seuls moines pour le
peuple. On les forait de monter en chaire et de prcher la croisade.
Saint Bernard fut l'aptre de la seconde, et le lgislateur des
Templiers. Les ordres militaires d'Espagne et de Portugal,
Saint-Jacques, Alcantara, Calatrava et Avis, relevaient de Cteaux et
lui taient affilis. Les moines de Bourgogne tendaient ainsi leur
influence spirituelle sur l'Espagne, tandis que les princes des deux
Bourgognes lui donnaient des rois.

[Footnote 500: _App. 112._]

Toute cette grandeur perdit Cteaux. Elle se trouva, pour la discipline,
presque au niveau de la voluptueuse Cluny. Celle-ci, du moins, avait de
bonne heure affect la douceur et l'indulgence. Pierre-le-Venrable y
avait reu, consol, enseveli Abailard. Mais Cteaux corrompue conserva,
dans la richesse et le luxe, la duret de son institution primitive.
Elle resta anime du gnie sanguinaire des croisades, et continua de
prcher la foi en ngligeant les oeuvres. Plus mme l'indignit des
prdicateurs rendait leurs paroles vaines et striles, plus ils
s'irritaient. Ils s'en prenaient du peu d'effet de leur loquence 
ceux qui sur leurs moeurs jugeaient leur doctrine. Furieux
d'impuissance, ils menaaient, ils damnaient, et le peuple n'en faisait
que rire.

Un jour que l'abb de Cteaux partait avec ses moines dans un magnifique
appareil pour aller en Languedoc travailler  la conversion des
hrtiques, deux Castillans, qui revenaient de Rome, l'vque d'Osma et
l'un de ses chanoines, le fameux saint Dominique, n'hsitrent point 
leur dire que ce luxe et cette pompe dtruiraient l'effet de leurs
discours: C'est pieds nus, dirent-ils, qu'il faut marcher contre les
fils de l'orgueil; ils veulent des exemples, vous ne les rduirez point
par des paroles. Les Cisterciens descendirent de leurs montures et
suivirent les deux Espagnols.

Les Espagnols se mirent  la tte de cette croisade spirituelle. Un
Durando d'Huesca, qui avait t Vaudois lui-mme, obtint d'Innocent III
la permission de former une confrrie des _pauvres catholiques_, o
pussent entrer les _pauvres de Lyon_, les Vaudois. La croyance
diffrait, mais l'extrieur tait le mme; mme costume, mme vie. On
esprait que les catholiques, adoptant l'habit et les moeurs des
Vaudois, les Vaudois prendraient en change les croyances des
catholiques; enfin, que la forme emporterait le fond. Malheureusement le
zl missionnaire imita si bien les Vaudois, qu'il en devint suspect aux
vques, et sa tentative charitable eut peu de succs.

En mme temps, l'vque d'Osma et saint Dominique furent autoriss par
le pape  s'associer aux travaux des Cisterciens. Ce Dominique, ce
terrible fondateur de l'inquisition, tait un noble Castillan[501].
Personne n'eut plus que lui le don des larmes qui s'allie si souvent au
fanatisme[502]. Lorsqu'il tudiait  Palencia, une grande famine rgnant
dans la ville, il vendit tout, et jusqu' ses livres, pour secourir les
pauvres.

[Footnote 501: Sa prire tait si ardente qu'il en devenait comme
insens. Une nuit qu'il priait devant l'autel, le diable, pour le
troubler, jeta du haut du toit une norme pierre qui tomba  grand bruit
dans l'glise, et toucha, dans sa chute, le capuchon du saint; il ne
bougea point, et le diable s'enfuit en hurlant. (Acta S. Dominici.)]

[Footnote 502: Lorsqu'on recueillit les tmoignages pour la canonisation
de saint Dominique, un moine dposa qu'il l'avait souvent vu pendant la
messe baign de larmes, qui lui coulaient en si grande abondance sur le
visage _qu'une goutte n'attendait pas l'autre_.]

L'vque d'Osma venait de rformer son chapitre d'aprs la rgle de
saint Augustin; Dominique y entra. Plusieurs missions l'ayant conduit en
France,  la suite de l'vque d'Osma, il vit avec une piti profonde
tant d'mes qui se perdaient chaque jour. Il y avait tel chteau, en
Languedoc, o l'on n'avait pas communi depuis trente ans[503]. Les
petits enfants mouraient sans baptme. La nuit d'ignorance couvrait ce
pays, et les btes de la fort du Diable s'y promenaient
librement[504].

[Footnote 503: Pierre de Vaux-Cernay.]

[Footnote 504: Guill. de Pod. Laur.]

D'abord, l'vque d'Osma, sachant que la pauvre noblesse confiait
l'ducation de ses filles aux hrtiques, fonda un monastre prs
Montral, pour les soustraire  ce danger. Saint Dominique donna tout ce
qu'il possdait; et entendant dire  une femme que si elle quittait les
Albigeois elle se trouverait sans ressources, il voulait se vendre comme
esclave, pour avoir de quoi rendre encore cette me  Dieu.

Tout ce zle tait inutile. Aucune puissance d'loquence ou de logique
n'et suffi pour arrter l'lan de la libert de penser; d'ailleurs,
l'alliance odieuse des moines de Cteaux tait tout crdit aux paroles
de saint Dominique. Il fut mme oblig de conseiller  l'un d'eux,
Pierre de Castelnau, de s'loigner quelque temps du Languedoc: les
habitants l'auraient tu. Pour lui, ils ne mirent point les mains sur sa
personne; ils se contentaient de lui jeter de la boue; ils lui
attachaient, dit un de ses biographes, de la paille derrire le dos.
L'vque d'Osma leva les mains au ciel, et s'cria: Seigneur, abaisse
ta main et punis-les: le chtiment seul pourra leur ouvrir les
yeux[505].

[Footnote 505: Acta S. Dominici: Domine, mitte manum, et corrige eos,
ut eis saltem hc vexatio tribuat intellectam!]

On pouvait prvoir, ds l'poque de l'exaltation d'Innocent III, la
catastrophe du Midi. L'anne mme o il monta sur le trne pontifical,
il avait crit aux princes des paroles de ruine et de sang[506]. Le
comte de Toulouse, Raymond VI, qui avait succd  son pre en 1194,
porta au comble le courroux du pape. Rconcili avec les anciens ennemis
de sa famille, les rois d'Aragon comtes de basse Provence, et les rois
d'Angleterre ducs de Guyenne, il ne craignait plus rien et ne gardait
aucun mnagement. Dans ses guerres de Languedoc et de haute Provence, il
se servit constamment de ces routiers que proscrivait l'glise[507]. Il
poussa la guerre sans distinguer les terres laques ou ecclsiastiques,
sans gard au dimanche ou au carme, chassa des vques et s'entoura
d'hrtiques et de juifs[508].

[Footnote 506: _App. 113._]

[Footnote 507: C'tait pour la plupart des Aragonais.]

[Footnote 508: _App. 114._]

Raymond VI tait triomphant sur le Rhne  la tte de son arme, quand
il reut d'Innocent III une lettre terrible qui lui prdisait sa ruine.
Le pape exigeait qu'il interrompt la guerre, souscrivt avec ses
ennemis un projet de croisade contre ses sujets hrtiques, et ouvrt
ses tats aux croiss. Raymond refusa d'abord, fut excommuni, et se
soumit; mais il cherchait  luder l'excution de ses promesses. Le
moine Pierre de Castelnau osa lui reprocher en face ce qu'il appelait sa
perfidie; le prince, peu habitu  de telles paroles, laissa chapper
des paroles de colre et de vengeance, des paroles telles peut-tre que
celles d'Henri II contre Thomas  Becket. L'effet fut le mme; le
dvouement fodal ne permettait pas que le moindre mot du seigneur
tombt sans effet; ceux qu'il nourrissait  sa table croyaient lui
appartenir corps et me, sans rserve de leur salut ternel. Un
chevalier de Raymond joignit Pierre de Castelnau sur le Rhne et le
poignarda. L'assassin trouva retraite dans les Pyrnes, auprs du comte
de Foix, alors ami du comte de Toulouse, et dont la mre et la soeur
taient hrtiques.

Tel fut le commencement de cette pouvantable tragdie (1208). Innocent
III ne se contenta pas, comme Alexandre III, des excuses et de la
soumission du prince, il fit prcher la croisade dans tout le nord de la
France par les moines de Cteaux. Celle de Constantinople avait habitu
les esprits  l'ide d'une guerre sainte contre les chrtiens. Ici la
proximit tait tentante; il ne s'agissait point de traverser les mers:
on offrait le paradis  celui qui aurait ici-bas pill les riches
campagnes, les cits opulentes du Languedoc. L'humanit aussi tait mise
en jeu pour rendre les mes cruelles; le sang du lgat rclamait,
disait-on, le sang des hrtiques[509].

[Footnote 509: Innoc. ep. ad Philipp. August.: Eia igitur, miles
Christi; cia, christianissime princeps!... Clamantem ad te justi
sanguinis vocom audias.--Ad Comit, Baron., etc.: Eia, Christi milites!
eia, strenui militio christiano tirones!]

La vengeance et t pourtant difficile, si Raymond VI et pu user de
toutes ses forces, et lutter sans mnagement contre le parti de
l'glise. C'tait un des plus puissants princes, et probablement le plus
riche de la chrtient. Comte de Toulouse, marquis de haute Provence,
matre du Quercy, du Rouergue, du Vivarais, il avait acquis Maguelonne;
le roi d'Angleterre lui avait cd l'Agnois, et le roi d'Aragon le
Gvaudan, pour dot de leurs soeurs. Duc de Narbonne, il tait suzerain
de Nmes, Bziers, Uzs, et des comts de Foix et Comminges dans les
Pyrnes. Mais cette grande puissance n'tait pas partout exerce au
mme titre. Le vicomte de Bziers, appuy de l'alliance du comte de
Foix, refusait de dpendre de Toulouse. Toulouse elle-mme tait une
sorte de rpublique. En 1202, nous voyons les consuls de cette cit
faire la guerre en l'absence de Raymond VI aux chevaliers de
l'Albigeois, et les deux partis prennent le comte pour arbitre et pour
mdiateur. Sous son pre, Raymond V, les commencements de l'hrsie
avaient t accompagns d'un tel essor d'indpendance politique, que le
comte lui-mme sollicita les rois de France et d'Angleterre
d'entreprendre une croisade (1178) contre les Toulousains et le vicomte
de Bziers. Elle eut lieu, cette croisade, mais sous Raymond VI, et 
ses dpens.

Toutefois, on commena par le bas Languedoc, Bziers, Carcassonne, etc.,
o les hrtiques taient plus nombreux. Le pape et risqu d'unir tout
le Midi contre l'glise et de lui donner un chef, s'il et frapp
d'abord le comte de Toulouse. Il feignit d'accepter ses soumissions,
l'admit  la pnitence. Raymond s'abaissa devant tout son peuple, reut
des mains des prtres la flagellation dans l'glise mme o Pierre de
Castelnau tait enterr, et l'on affecta de le faire passer devant le
tombeau. Mais la plus horrible pnitence, c'est qu'il se chargeait de
conduire lui-mme l'arme des croiss  la poursuite des hrtiques, lui
qui les aimait dans le coeur, de les mener sur les terres de son neveu,
le vicomte de Bziers, qui osait persvrer dans la protection qu'il
leur accordait. Le malheureux croyait viter sa ruine en prtant la main
 celle de ses voisins, et se dshonorait pour vivre un jour de plus.

Le jeune et intrpide vicomte avait mis Bziers en tat de rsistance et
s'tait enferm dans Carcassonne, lorsqu'arriva du ct du Rhne la
principale arme des croiss; d'autres venaient par le Velay, d'autres
par l'Agnois. Et fut tant grand le sige, tant de tentes que de
pavillons, qu'il semblait que tout le monde y ft runi[510].
Philippe-Auguste n'y vint pas: _il avait  ses cts deux grands et
terribles lions_[511], le roi Jean et l'empereur Othon, le neveu de
Jean. Mais les Franais y vinrent, si le roi n'y vint pas[512]:  leur
tte, les archevques de Reims, de Sens, de Rouen, les vques d'Autun,
Clermont, Nevers, Bayeux, Lisieux et Chartres; les comtes de Nevers, de
Saint-Pol, d'Auxerre, de Bar-sur-Seine, de Genve, de Forez, une foule
de seigneurs. Le plus puissant tait le duc de Bourgogne. Les
Bourguignons savaient le chemin des Pyrnes; ils avaient brill surtout
dans les croisades d'Espagne. Une croisade prche par les moines de
Cteaux tait nationale en Bourgogne. Les Allemands, les Lorrains,
voisins des Bourguignons, prirent aussi la croix en foule; mais aucune
province ne fournit  la croisade d'hommes plus habiles et plus
vaillants que l'le-de-France. L'ingnieur de la croisade, celui qui
construisait les machines et dirigeait les siges, fut un lgiste,
matre Thodise, archidiacre de l'glise Notre-Dame de Paris; c'est lui
encore qui fit,  Rome, devant le pape, l'apologie des croiss
(1215)[513].

[Footnote 510: Chron. Langued.]

[Footnote 511: Pierre de Vaux-Cernay.]

[Footnote 512: La religion semblait tre devenue plus sombre et plus
austre dans le nord de la France. Sous Louis VI, le jene du samedi
n'tait point de rgle; sous son fils Louis VII, il tait si
rigoureusement observ que les bouffons, les histrions, n'osaient s'en
dispenser.]

[Footnote 513: C'tait, dit Pierre de Vaux-Cernay, un homme
circonspect, prudent, et trs zl pour les affaires de Dieu, et il
aspirait sur toute chose  trouver dans le droit quelque prtexte pour
refuser au comte l'occasion de se justifier, que le pape lui avait
accorde.]

Entre les barons, le plus illustre, non pas le plus puissant, celui qui
a attach son nom  cette terrible guerre, c'est Simon de Montfort, du
chef de sa mre comte de Leicester. Cette famille des Montfort semble
avoir t possde d'une ambition atroce. Ils prtendaient descendre ou
d'un fils du roi Robert, ou des comtes de Flandre, issus de Charlemagne.
Leur grand'mre Bertrade, qui laissa son mari, le comte d'Anjou, pour le
roi Philippe Ier, et les gouverna l'un et l'autre en mme temps, essaya
d'empoisonner son beau-fils, Louis-le-Gros, et de donner la couronne 
ses fils. Louis eut pourtant confiance aux Montfort; c'est l'un d'eux
qui lui donna, dit-on, aprs sa dfaite de Brenneville, le conseil
d'appeler  son secours les milices des communes sous leurs bannires
paroissiales. Au treizime sicle, Simon de Montfort, dont nous allons
parler, faillit tre roi du Midi. Son second fils, cherchant en
Angleterre la fortune qu'il avait manque en France, combattit pour les
communes anglaises et leur ouvrit l'entre du parlement. Aprs avoir eu
dans ses mains le roi et le royaume, il fut vaincu et tu. Son fils
(petit-fils du clbre Montfort, chef de la croisade des Albigeois) le
vengea en gorgeant, en Italie, au pied des autels, le neveu du roi
d'Angleterre qui venait de la terre sainte[514]. Cette action perdit
les Montfort, on prit en horreur cette race nfaste, dont le nom
s'attachait  tant de tragdies et de rvolutions.

[Footnote 514: Pour venger sur lui la mort de son pre qui avait t tu
en combattant contre le roi d'Angleterre, il l'attaque au pied de
l'autel, et le perce de part en part de son estoc. Il sortit ainsi de
l'glise sans que Charles ost donner l'ordre de l'arrter. Arriv  la
porte, il y trouva ses chevaliers qui l'attendaient.--Qu'avez-vous fait?
lui dit l'un d'eux.--Je me suis veng.--Comment? Votre pre ne fut-il
pas tran?...-- ces mots Montfort rentre dans l'glise, saisit par les
cheveux le cadavre du jeune prince, et le trane jusque sur la place
publique.]

Simon de Montfort, le vritable chef de la guerre des Albigeois, tait
dj un vieux soldat des croisades, endurci dans les guerres  outrance
des Templiers et des Assassins.  son retour de la terre sainte, il
trouva  Venise l'arme de la quatrime croisade qui partait, mais il
refusa d'aller  Constantinople; il obit au pape et sauva l'abb de
Vaux-Cernay, lorsqu'au grand pril de sa vie il lut aux croiss la
dfense du pontife. Cette action signala Montfort et prpara sa
grandeur. Au reste, on ne peut nier que ce terrible excuteur des
dcrets de l'glise n'ait eu des vertus hroques. Raymond VI l'avouait,
lui dont Montfort avait fait la ruine[515]. Sans parler de son courage,
de ses moeurs svres et de son invariable confiance en Dieu, il
montrait aux moindres des siens des gards bien nouveaux dans les
croisades. Tous ses nobles ayant avec lui travers, sur leurs chevaux,
une rivire grossie par l'orage, les pitons, les faibles, ne pouvaient
passer; Montfort repassa  l'instant, suivi de quatre ou cinq cavaliers,
et resta avec les pauvres gens, en grand pril d'tre attaqu par
l'ennemi[516]. On lui tint compte aussi dans cette guerre horrible
d'avoir pargn les bouches inutiles qu'on repoussait d'une place, et
d'avoir fait respecter l'honneur des femmes prisonnires. Sa femme, 
lui-mme, Alix de Montmorency, n'tait pas indigne de lui; lorsque la
plupart des croiss eurent abandonn Montfort, elle prit la direction
d'une nouvelle arme et l'amena  son poux.

[Footnote 515: Guill. Podii Laur.: J'ai entendu le comte de Toulouse
vanter merveilleusement en Simon, son ennemi, la constance, la
prvoyance, la valeur, et toutes les qualits d'un prince.]

[Footnote 516: Pierre de Vaux-Cernay.]

L'arme assemble devant Bziers tait guide par l'abb de Cteaux et
par l'vque mme de la ville, qui avait dress la liste de ceux qu'il
dsignait  la mort. Les habitants refusrent de les livrer, et, voyant
les croiss tracer leur camp, ils sortirent hardiment pour le
surprendre. Ils ne connaissaient pas la supriorit militaire de leurs
ennemis. Les pitons suffirent pour les repousser; avant que les
chevaliers eussent pu prendre part  l'action, ils entrrent dans la
ville ple-mle avec les assigs et s'en trouvrent matres. Le seul
embarras tait de distinguer les hrtiques des orthodoxes: Tuez-les
tous, dit l'abb de Cteaux; le Seigneur connatra bien ceux qui sont 
lui[517].

[Footnote 517: Cdite eos; novit enim Dominus qui sunt ejus. (Csar
Heisterhach.)]

Voyant cela, ceux de la ville se retirrent, ceux qui le purent, tant
hommes que femmes, dans la grande glise de Saint-Nazaire: les prtres
de cette glise firent tinter les cloches jusqu' ce que tout le monde
ft mort. Mais il n'y eut ni son de cloche, ni prtre vtu de ses
habits, ni clerc qui pt empcher que tout ne passt par le tranchant de
l'pe. Un tant seulement n'en put chapper. Ces meurtres et tueries
furent la plus grande piti qu'on et depuis vue ni entendue. La ville
fut pille; on mit le feu partout, tellement que tout fut dvast et
brl, comme on le voit encore  prsent, et qu'il n'y demeura chose
vivante. Ce fut une cruelle vengeance, vu que le comte n'tait pas
hrtique ni de la secte.  cette destruction furent le duc de
Bourgogne, le comte de Saint-Pol, le comte Pierre d'Auxerre, le comte de
Genve, appel Gui-le-Comte, le seigneur d'Anduze, appel Pierre
Vermont; et aussi y taient les Provenaux, les Allemands, les Lombards;
il y avait des gens de toutes les nations du monde, lesquels y taient
venus plus de trois cent mille, comme on l'a dit,  cause du
pardon[518].

[Footnote 518: Chron. Langued.]

Quelques-uns veulent que soixante mille personnes aient pri; d'autres
disent trente-huit mille. L'excuteur lui-mme, l'abb de Cteaux, dans
sa lettre  Innocent III, avoue humblement qu'il n'en put gorger que
vingt mille.

L'effroi fut tel que toutes les places furent abandonnes sans combat.
Les habitants s'enfuirent dans les montagnes. Il ne resta que
Carcassonne, o le vicomte s'tait enferm. Le roi d'Aragon, son oncle,
vint inutilement intercder pour lui en abandonnant tout le reste. Tout
ce qu'il obtint, c'est que le vicomte pourrait sortir lui treizime:
Plutt me laisser corcher tout vif, dit le courageux jeune homme; le
lgat n'aura pas le plus petit des miens, car c'est pour moi qu'ils se
trouvent tous en danger. Cependant il y avait tant d'hommes, de femmes
et d'enfants rfugis de la campagne, qu'il fut impossible de tenir. Ils
s'enfuirent par une issue souterraine qui conduisait  trois lieues. Le
vicomte demanda un sauf-conduit pour plaider sa cause devant les
croiss, et le lgat le fit arrter en trahison. Cinquante prisonniers
furent, dit-on, pendus, quatre cents brls.

Tout ce sang et t vers en vain, si quelqu'un ne s'tait charg de
perptuer la croisade, de veiller en armes sur les cadavres et les
cendres. Mais qui pouvait accepter cette rude tche, consentir  hriter
des victimes, s'tablir dans leurs maisons dsertes et vtir leur
chemise sanglante? Le duc de Bourgogne n'en voulut pas: Il me semble,
dit-il, que nous avons fait bien assez de mal au vicomte, sans lui
prendre son hritage. Les comtes de Nevers et de Saint-Pol en dirent
autant. Simon de Montfort accepta, aprs s'tre fait un peu prier. Le
vicomte de Bziers, qui tait entre ses mains, mourut bientt, tout 
fait  propos pour Montfort[519]. Il ne lui resta plus qu' se faire
confirmer par le pape le don des lgats; il mit sur chaque maison un
tribut de trois deniers au profit de l'glise de Rome.

[Footnote 519: ... Donc fouc bruyt per tota la terre, que lo dit comte
de Montfort l'avia fait morir. (Chron. Langued.)]

Cependant il n'tait pas facile de conserver un bien acquis de cette
manire. La foule des croiss s'coulait; Montfort avait gagn, c'tait
 lui de garder, s'il pouvait. Il ne lui resta gure de cette immense
arme que quatre mille cinq cents Bourguignons et Allemands. Bientt il
n'eut plus de troupes que celles qu'il soldait  grand prix. Il lui
fallut donc attendre une nouvelle croisade et amuser les comtes de
Toulouse et de Foix qu'il avait d'abord menacs. Le dernier profita de
ce rpit pour se rendre auprs de Philippe-Auguste, puis  Rome, et
protester au pape de la puret de sa foi. Innocent lui fit bonne mine,
et le renvoya  ses lgats. Ceux-ci, qui avaient le mot, gagnrent
encore du temps, lui assignrent le terme de trois mois pour se
justifier, en stipulant je ne sais combien de conditions minutieuses,
sur lesquelles on pouvait quivoquer. Au terme fix, le malheureux
Raymond accourt, esprant enfin obtenir cette absolution qui devait lui
assurer le repos. Alors matre Thodise, qui conduisait tout, dclare
que toutes les conditions ne sont pas remplies: S'il a manqu aux
petites choses, dit-il, comment serait-il trouv fidle dans les
grandes? Le comte ne put retenir ses larmes. Quel que soit le
dbordement des eaux, dit le prtre par une allusion drisoire, elles
n'arriveront pas jusqu'au Seigneur[520].

[Footnote 520: Pierre de Vaux-Cernay: In diluvio aquarum multarum ad
Deum non approximabis.]

Cependant l'pouse de Montfort lui avait amen une nouvelle arme de
croiss. Les Albigeois, n'osant plus se fier  aucune ville, aprs le
dsastre de Bziers et de Carcassonne, s'taient rfugis dans quelques
chteaux forts, o une vaillante noblesse faisait cause commune avec
eux; ils avaient beaucoup de nobles dans leur parti, comme les
protestants du seizime sicle. Le chteau de Minerve, qui se trouvait 
la porte de Narbonne, tait une de leurs principales retraites.
L'archevque et les magistrats de Narbonne avaient espr dtourner la
croisade de leur pays, en faisant des lois terribles contre les
hrtiques; mais ceux-ci, traqus dans tous les anciens domaines du
vicomte de Bziers, se rfugirent en foule vers Narbonne. La multitude
enferme dans le chteau de Minerve ne pouvait subsister qu'en faisant
des courses jusqu'aux portes de cette ville. Les Narbonnais appelrent
eux-mmes Montfort et l'aidrent. Ce sige fut terrible. Les assigs
n'espraient et ne voulaient aucune piti. Forcs de se rendre, le lgat
offrit la vie  ceux qui abjureraient. Un des croiss s'en indignait:
N'ayez pas peur, dit le prtre, vous n'y perdrez rien; pas un ne se
convertira. En effet, ceux-ci taient des _parfaits_, c'est--dire les
premiers dans la hirarchie des hrtiques; tous, hommes et femmes, au
nombre de cent quarante, coururent au bcher et s'y jetrent
d'eux-mmes. Montfort, poussant au Midi, assigea le fort chteau de
Termes, autre asile de l'glise albigeoise. Il y avait trente ans que
personne dans ce chteau n'avait approch des sacrements. Les machines
ncessaires pour battre la place furent construites par l'archidiacre de
Paris. Il y fallut des efforts incroyables; les assigeants plantrent
le crucifix au haut de ces machines, pour dsarmer les assigs, ou pour
les rendre plus coupables encore s'ils continuaient de se dfendre, au
risque de frapper le Christ. Parmi ceux qu'on brla, il y en avait un
qui dclara vouloir se convertir; Montfort insista pour qu'il ft
brl[521]; il est vrai que les flammes refusrent de le toucher et ne
firent que consumer ses liens.

[Footnote 521: S'il ment, dit Montfort, il n'aura que ce qu'il mrite;
s'il veut rellement se convertir, le feu expiera ses pchs. (Pierre
de Vaux-Cernay.)]

Il tait visible qu'aprs s'tre empar de tant de lieux forts dans les
montagnes, Montfort reviendrait vers la plaine et attaquerait Toulouse.
Le comte, dans son effroi, s'adressait  tout le monde;  l'empereur, au
roi d'Angleterre, au roi de France, au roi d'Aragon. Les deux premiers,
menacs par l'glise et la France, ne pouvaient le secourir. L'Espagne
tait occupe des progrs des Maures. Philippe-Auguste crivit au pape.
Le roi d'Aragon en fit autant et essaya de gagner Montfort lui-mme. Il
consentait  recevoir son hommage pour les domaines du vicomte de
Bziers, et pour l'assurer de sa bonne foi il lui confiait son propre
fils. En mme temps, ce prince gnreux, voulant montrer qu'il
s'associait sans rserve  la fortune du comte de Toulouse, lui donna
une de ses soeurs en mariage, l'autre au jeune fils du comte, qui fut
depuis Raymond VII. Il alla lui-mme intercder pour le comt au concile
d'Arles. Mais ces prtres n'avaient pas d'entrailles. Les deux princes
furent obligs de s'enfuir de la ville, sans prendre cong des vques,
qui voulaient les faire arrter. Voici le trait drisoire auquel ils
voulaient que Raymond se soumt:

Premirement, le comte donnera cong incontinent  tous ceux qui sont
venus lui porter aide et secours, ou viendront lui en porter, et les
renverra tous, sans en retenir un seul. Il sera obissant  l'glise,
fera rparation de tous les maux et dommages qu'elle a reus, et lui
sera soumis tant qu'il vivra, sans aucune contradiction. Dans tout son
pays il ne se mangera que deux espces de viandes. Le comte Raymond
chassera et rejettera hors de ses terres tous les hrtiques et leurs
allis. Ledit comte baillera et dlivrera entre les mains desdits lgats
et comte de Montfort, pour en faire  leur volont et plaisir, tous et
chacun de ceux qu'ils lui diront et dclareront, et cela dans le terme
d'un an. Dans toutes ses terres, qui que ce soit, tant noble qu'homme de
bas lieu, ne portera aucun vtement de prix, mais rien que de mauvaises
capes noires. Il fera abattre et dmolir en son pays jusqu' ras de
terre, et sans en rien laisser, tous les chteaux et places de dfense.
Aucun des gentilshommes ou nobles de ce pays ne pourra habiter dans
aucune ville ou place, mais ils vivront tous dehors aux champs, comme
vilains et paysans. Dans toutes ses terres il ne se payera aucun page,
si ce n'est ceux qu'on avait accoutum de payer et lever par les anciens
usages. Chaque chef de maison payera chaque anne quatre deniers
toulousains au lgat, ou  ceux qu'il aura chargs de les lever. Le
comte fera rendre tout ce qui lui sera rentr des revenus de sa terre,
et tous les profits qu'il en aura eus. Quand le comte de Montfort ira et
chevauchera par ses terres et pays, lui ou quelqu'un de ses gens, tant
petits que grands, on ne lui demandera rien pour ce qu'il prendra, ni ne
lui rsistera en quoi que ce soit. Quand le comte Raymond aura fait et
accompli tout ce que dessus, il s'en ira outre-mer pour faire la guerre
aux Turcs et infidles dans l'ordre de Saint-Jean, sans jamais en
revenir que le lgat ne le lui ait mand. Quand il aura fait et accompli
tout ce que dessus, toutes ses terres et seigneuries lui seront rendues
et livres par le lgat ou le comte de Montfort, quand il leur
plaira[522].

[Footnote 522:  la prise de Lavaur, dit le moine de Vaux-Cernay, on
entrana hors du chteau Aimery, seigneur de Montral, et d'autres
chevaliers, jusqu'au nombre de quatre-vingts. Le noble comte ordonna
aussitt qu'on les suspendt tous  des potences; mais ds qu'Aimery,
qui tait le plus grand d'entre eux, et t pendu, les potences
tombrent, car, dans la grande hte o l'on tait, on ne les avait pas
suffisamment fixes en terre. Le comte, voyant que cela entranerait un
grand retard, ordonna qu'on gorget les autres; et les plerins,
recevant cet ordre avec la plus grande avidit, les eurent bientt tous
massacrs en ce mme lieu. La dame du chteau, qui tait soeur d'Aimery
et hrtique excrable, fut, par l'ordre du comte, jete dans un puits
que l'on combla de pierres; ensuite nos plerins rassemblrent les
innombrables hrtiques que contenait le chteau, et les brlrent vifs
avec une joie extrme.]

C'tait la guerre qu'une telle paix. Montfort n'attaquait pas encore
Toulouse. Mais son homme, Folquet, autrefois troubadour, maintenant
vque de Toulouse, aussi furieux dans le fanatisme et la vengeance
qu'il l'avait t autrefois dans le plaisir, travaillait dans cette
ville pour la croisade. Il y organisait le parti catholique sous le nom
de Compagnie blanche. La compagnie s'arma malgr le comte pour secourir
Montfort qui assigeait le chteau de Lavaur[523]. Ce refus de secours
fut le prtexte dont celui-ci se servit pour assiger Toulouse. Il
voulait profiter d'une arme de croiss qui venait d'arriver des
Pays-Bas et de l'Allemagne, et qui, entre autres grands seigneurs,
comptait le duc d'Autriche. Les prtres sortirent de Toulouse, en
procession, chantant des litanies et dvouant  la mort le peuple qu'ils
abandonnaient. L'vque demandait expressment que son troupeau ft
trait comme Bziers et Carcassonne.

[Footnote 523: Chron. Langued.]

Il tait dsormais visible que la religion tait moins intresse en
tout ceci que l'ambition et la vengeance. Les moines de Cteaux, cette
anne mme, prirent pour eux les vchs du Languedoc; l'abb eut
l'archevch de Narbonne, et prit par-dessus le titre de duc, du vivant
de Raymond, sans honte et sans pudeur. Peu aprs, Montfort ne sachant
plus o trouver des hrtiques  tuer pour une nouvelle arme qui lui
venait, conduisit celle-ci dans l'Agnois, et continua la croisade en
pays orthodoxe[524].

[Footnote 524: Cependant ils trouvrent au chteau de Maurillac sept
Vaudois, et les brlrent, dit Pierre de Vaux-Cernay, _avec une joie
indicible_.-- Lavaur, ils avaient brl d'innombrables hrtiques
_avec une joie extrme_.]

Alors tous les seigneurs des Pyrnes se dclarrent ouvertement pour
Raymond. Les comtes de Foix, de Barn, de Comminges, l'aidrent  forcer
Simon de lever le sige de Toulouse. Le comte de Foix faillit l'accabler
 Castelnaudary, mais les troupes plus exerces de Montfort ressaisirent
la victoire. Ces petits princes taient encourags en voyant les grands
souverains avouer plus ou moins ouvertement l'intrt qu'ils portaient 
Raymond. Le snchal du roi d'Angleterre, Savary de Maulon, tait avec
les troupes d'Aragon et de Foix  Castelnaudary[525]. Malheureusement
le roi d'Angleterre n'osait pas agir directement. Le roi d'Aragon tait
oblig de joindre toutes ses forces  celles des autres princes
d'Espagne pour repousser la terrible invasion des Almohades qui
s'avanaient au nombre de trois ou quatre cent mille. On sait avec
quelle gloire les Espagnols forcrent  las Navas de Tolosa les chanes
dont les musulmans avaient essay de se fortifier. Cette victoire est
une re nouvelle pour l'Espagne; elle n'a plus  dfendre l'Europe
contre l'Afrique; la lutte des races et des religions est termine (16
juillet 1212).

[Footnote 525: Jean lui-mme s'opposa formellement au sige de Marmande,
et menaa d'attaquer les croiss.]

Les rclamations du roi d'Aragon en faveur de son beau-frre semblrent
alors avoir quelque poids. Le pape fut un instant branl[526]. Le roi
de France ne cacha point l'intrt que lui inspirait Raymond. Mais le
pape ayant t confirm dans ses premires ides par ceux qui
profitaient de la croisade, le roi d'Aragon sentit qu'il fallait
recourir  la force et envoya dfier Simon. Celui-ci, toujours humble et
prudent autant que fort, fit demander d'abord au roi s'il tait bien
vrai qu'il l'et dfi, et en quoi, lui vassal fidle de la couronne
d'Aragon, il avait pu dmriter de son suzerain. En mme temps il se
tenait prt. Il avait peu de monde, et presque tout le peuple tait pour
ses adversaires; mais les hommes de Montfort taient des chevaliers
pesamment arms et comme invulnrables, ou bien des mercenaires d'un
courage prouv et qui avaient vieilli dans cette guerre. Don Pedro
avait force milices des villes, et quelques corps de cavalerie lgre,
habitue  voltiger comme les Maures. La diffrence morale des deux
armes tait plus forte encore. Ceux de Montfort taient confesss,
administrs, et avaient bais les reliques. Pour don Pedro, tous les
historiens, son fils lui-mme, nous le reprsentent comme occup de
toute autre pense.

[Footnote 526: _App. 115._]

Un prtre vint dire au comte: Vous avez bien peu de compagnons en
comparaison de vos adversaires, parmi lesquels est le roi d'Aragon, fort
habile et fort expriment dans la guerre, suivi de ses comtes et d'une
arme nombreuse, et la partie ne serait pas gale pour si peu de monde
contre le roi et une telle multitude.  ces mots, le comte tira une
lettre de sa bourse, et dit: Lisez cette lettre. Le prtre y trouva
que le roi d'Aragon saluait l'pouse d'un noble du diocse de Toulouse,
lui disant que c'tait pour l'amour d'elle qu'il venait chasser les
Franais de sa terre, et d'autres douceurs encore. Le prtre ayant lu,
rpondit: Que voulez-vous donc dire par l?--Ce que je veux dire?
reprit Montfort. Que Dieu m'aide autant que je crains peu un roi qui
vient traverser les desseins de Dieu pour l'amour d'une femme.

Quoi qu'il en soit de l'exactitude de ces circonstances, Montfort
s'tant trouv en prsence des ennemis,  Muret prs Toulouse, il
feignit de vouloir luder le combat, se dtourna, puis, tombant sur eux
de tout le poids de sa lourde cavalerie, ils les dispersa, et en tua,
dit-on, plus de quinze mille; il n'avait perdu que huit hommes et un
seul chevalier. Plusieurs des partisans de Montfort s'taient entendus
pour attaquer uniquement le roi d'Aragon. L'un d'eux prit d'abord pour
lui un des siens auquel il avait fait porter ses armes; puis il dit: Le
roi est pourtant meilleur chevalier. Don Pedro s'lana alors et dit:
Ce n'est pas le roi, le voici.  l'instant ils le percrent de coups.

Ce prince laissa une longue et chre mmoire. Brillant troubadour, poux
lger; mais qui aurait eu le coeur de s'en souvenir? Quand Montfort le
vit couch par terre et reconnaissable  sa grande taille, le farouche
gnral du Saint-Esprit ne put retenir une larme.

L'glise semblait avoir vaincu dans le midi de la France comme dans
l'empire grec. Restaient ses ennemis du Nord, les hrtiques de Flandre,
l'excommuni Jean, et l'anti-Csar, Othon.

Depuis cinq ans (1208-1213), l'Angleterre n'avait plus de relations avec
le saint-sige; la sparation semblait accomplie dj, comme au seizime
sicle. Innocent avait pouss Jean  l'extrmit, et lanc contre lui un
nouveau Thomas Becket. En 1208, prcisment  l'poque o le pontife
commenait la croisade du Midi, il en fit une sous forme moins
belliqueuse contre le roi d'Angleterre, en portant un de ses ennemis 
la primatie. L'archevque de Kenterbury, chef de l'glise anglicane,
tait en outre, comme nous l'avons vu, un personnage politique. C'tait
bien plus que les comtes et les lieutenants du roi, le chef de la
Kentie, de ces comts mridionaux de l'Angleterre qui en formaient la
partie la moins gouvernable, la plus fidle au vieil esprit breton et
saxon. Rien n'tait plus important pour le roi que de mettre dans une
telle place un homme  lui; il y faisait nommer par les prlats, par son
glise normande. Mais les moines du couvent de Saint-Augustin 
Kenterbury rclamaient toujours cette lection, comme un droit
imprescriptible de leur maison, mtropole primitive du christianisme
anglais.

Innocent profita de ce conflit. Il se dclara pour les moines; puis,
ceux-ci n'tant pas d'accord entre eux, il annula les premires
lections, et sans attendre l'autorisation du roi qu'il avait fait
demander, il fit lire par les dlgus des moines  Rome et sous ses
yeux un ennemi personnel de Jean. C'tait un savant ecclsiastique,
d'origine saxonne, comme Becket; son nom de Langton l'indique assez. Il
avait t professeur  l'Universit de Paris, puis chancelier de cette
Universit. Il nous reste de lui des vers galants adresss  la Vierge
Marie. Jean n'apprit pas plus tt la conscration de l'archevque qu'il
chassa d'Angleterre les moines de Kenterbury, mit la main sur leurs
biens, et jura que si le pape lanait contre lui l'interdit, il
confisquerait le bien de tout le clerg, et couperait le nez et les
oreilles  tous les Romains qu'il trouverait dans sa terre. L'interdit
vint et l'excommunication aussi. Mais il ne se trouva personne qui ost
en donner signification au roi. _Effecti sunt quasi canes muti, non
audentes latrare._ On se disait tout bas la terrible nouvelle; mais
personne n'osait ni la promulguer ni s'y conformer. L'archidiacre
Geoffroi s'tant dmis de l'chiquier, Jean le fit prir sous une chape
de plomb. De crainte d'tre abandonn de ses barons, il avait exig
d'eux des otages. Ils n'osrent pas refuser de communier avec lui. Pour
lui, il acceptait hardiment ce rle d'adversaire de l'glise; il
rcompensa un prtre qui avait prch au peuple que le roi tait le
flau de Dieu, qu'il fallait l'endurer comme le ministre de la colre
divine. Cet endurcissement et cette scurit de Jean faisaient trembler:
il semblait s'y complaire. Il mangeait  son aise les biens
ecclsiastiques, violait les filles nobles, achetait des soldats, et se
moquait de tout. De l'argent, il en prenait tant qu'il voulait aux
prtres, aux villes, aux Juifs; il enfermait ceux-ci quand ils
refusaient de financer, et leur arrachait les dents une  une. Il jouit
cinq ans de la colre de Dieu. Le serment de Jean c'tait: Par Dieu et
ses dents! _Per dentes Dei[527]!..._ C'tait le dernier terme de cet
esprit satanique que nous avons remarqu dans les rois d'Angleterre,
dans les violences furieuses de Guillaume-le-Roux et du Coeur-de-Lion,
dans le meurtre de Becket, dans les guerres parricides de cette famille.
_Mal! sois mon bien[528]!..._

[Footnote 527: Son pre jurait: Par les yeux de Dieu!]

[Footnote 528: Evil, be thou my good. (Milton.)--Je regrette que
Shakespeare n'ait pas os donner une seconde partie de _Jean_.]

Il n'avait rien  craindre tant que la France et l'Europe taient
tournes tout entires vers la croisade des Albigeois. Mais  mesure que
le succs de Montfort fut dcid, son danger augmenta[529]. Cette
terreur, cette vie sans Dieu, o les prtres officiaient sous peine de
mort, on sentait qu'elle ne pouvait durer. Quand plus tard Henri VIII
spara l'Angleterre du pape, c'est qu'il se fit pape lui-mme. La chose
n'tait pas faisable au treizime sicle; Jean n'essaya pas. En 1212,
Innocent III, rassur du ct du Midi, prche la croisade contre Jean,
et chargea le roi de France d'excuter la sentence apostolique. Une
flotte, une arme immense, furent assembles par Philippe. De son ct,
Jean runit, dit-on,  Douvres, jusqu' soixante mille hommes. Mais dans
cette multitude, il n'y avait gure de gens sur qui il pt compter. Le
lgat du pape, qui avait pass le dtroit, lui fit comprendre son pril;
la cour de Rome voulait abaisser Jean, mais non pas donner l'Angleterre
au roi de France. Il se soumit et fit hommage au pape, s'engageant de
lui payer un tribut de mille marcs sterling d'or[530]. La crmonie de
l'hommage fodal n'avait rien de honteux. Les rois taient souvent
vassaux de seigneurs peu puissants, pour quelques terres qu'ils
tenaient d'eux en fief. Le roi d'Angleterre avait toujours t vassal du
roi de France pour la Normandie ou l'Aquitaine. Henri II avait fait
hommage de l'Angleterre  Alexandre III et Richard  l'empereur. Mais
les temps avaient chang. Les barons affectrent de croire leur roi
dgrad par sa soumission aux prtres. Lui-mme cacha  peine sa fureur.
Un ermite avait prdit qu' l'Ascension Jean ne serait plus roi; il
voulut prouver qu'il l'tait encore, et fit traner le prophte  la
queue d'un cheval qui le mit en pices.

[Footnote 529: Le roi d'Angleterre tait l'ennemi personnel des
Montfort; le grand-pre de Simon, comte de Leicester, avait os mettre
la main sur Henri II. Le frre utrin de Simon, l'un des plus vaillants
chevaliers qui combattirent  la bataille de Muret, tait ce Guillaume
des Barres, homme d'une force prodigieuse, qui, en Sicile, lutta devant
les deux armes contre Richard Coeur-de-Lion, et lui donna l'humiliation
d'avoir trouv son gal.--Le second fils de Simon de Montfort doit,
comme nous l'avons dit, poursuivre, au nom des communes anglaises, la
lutte de sa famille contre les fils de Jean. Celui-ci n'osa pas envoyer
des troupes  Raymond, son beau-frre, mais il tmoigna la plus grande
colre  ceux de ses barons qui se joignaient  Montfort; lorsqu'il vint
en Guyenne, ils quittrent tous l'arme des croiss. Des seigneurs de la
cour de Jean dfendirent, contre Montfort, Castelnaudary et Marmande.]

[Footnote 530: _App. 116._]

Philippe-Auguste et peut-tre envahi l'Angleterre malgr les dfenses
du lgat, si le comte de Flandre ne l'et abandonn. La Flandre et
l'Angleterre avaient eu, de bonne heure, des liaisons commerciales; les
ouvriers flamands avaient besoin de laines anglaises. Le lgat
encouragea Philippe  tourner cette grande arme contre les Flamands.
Les tisserands de Gand et de Bruges n'avaient gure meilleure rputation
d'orthodoxie que les Albigeois du Languedoc. Philippe envahit en effet
la Flandre, et la ravagea cruellement. Dam fut pille, Cassel, Ypres,
Bruges, Gand, ranonnes. Les Franais assigeaient cette dernire
ville, lorsqu'ils apprirent que la flotte de Jean bloquait la leur. Ils
ne purent la soustraire  l'ennemi qu'en la brlant eux-mmes, et se
vengrent en incendiant les villes de Dam et de Lille[531].

[Footnote 531: O pourtant on parlait franais.]

Cet hiver mme, Jean tenta un effort dsespr. Son beau-frre, le comte
de Toulouse, venait de perdre toutes ses esprances avec la bataille de
Muret et la mort du roi d'Aragon (12 septembre 1213). Celui d'Angleterre
dut se repentir d'avoir laiss craser les Albigeois, qui auraient t
ses meilleurs allis. Il en chercha d'autres en Espagne, en Afrique; il
s'adressa, dit-on, aux mahomtans, au chef mme des Almohades[532],
aimant mieux se damner et se donner au diable qu' l'glise.

[Footnote 532: Math. Paris.]

Cependant il achetait une nouvelle arme (la sienne l'avait encore
abandonn  la dernire campagne); il envoyait des subsides  son neveu
Othon, et soulevait tous les princes de Belgique. Au coeur de l'hiver
(vers le 15 fvrier 1214), il passa la mer et dbarqua  La Rochelle. Il
devait attaquer Philippe par le Midi, tandis que les Allemands et les
Flamands tomberaient sur lui du ct du Nord. Le moment tait bien
choisi; les Poitevins, dj las du joug de la France, vinrent en foule
se ranger autour de Jean. D'autre part, les seigneurs du Nord taient
alarms des progrs de la puissance du roi. Le comte de Boulogne avait
t dpouill par lui des cinq comts qu'il possdait. Le comte de
Flandre redemandait en vain Aire et Saint-Omer. La dernire campagne
avait port au comble la haine des Flamands contre les Franais. Les
comtes de Limbourg, de Hollande, de Louvain, taient entrs dans cette
ligue, quoique le dernier ft gendre de Philippe. Il y avait encore
Hugues de Boves, le plus clbre des chefs de routiers; enfin, le pauvre
empereur de Brunswick, qui n'tait lui-mme qu'un routier au service de
son oncle, le roi d'Angleterre. On prtend que les confdrs ne
voulaient rien moins que diviser la France. Le comte de Flandre et eu
Paris; celui de Boulogne, Pronne et le Vermandois. Ils auraient donn
les biens des ecclsiastiques aux gens de guerre,  l'imitation de
Jean[533].

[Footnote 533: Othon avait dclar qu'un archevque ne devait avoir que
douze chevaux, un vque six, un abb trois.]

La bataille de Bouvines, si fameuse et si nationale, ne semble pas avoir
t une action fort considrable. Il est probable que chaque arme ne
passait gure quinze ou vingt mille hommes. Philippe ayant envoy contre
Jean la meilleure partie de ses chevaliers, avait compos en partie son
arme, qu'il conduisait lui-mme, des milices de Picardie. Les Belges
laissrent Philippe dvaster leurs terres _royalement_[534] pendant un
mois. Il allait s'en retourner sans avoir vu l'ennemi, lorsqu'il le
rencontra entre Lille et Tournay, prs du pont de Bouvines (27 aot
1214). Les dtails de la bataille nous ont t transmis par un tmoin
oculaire, Guillaume-le-Breton, chapelain de Philippe-Auguste, qui se
tenait derrire lui pendant la bataille. Malheureusement ce rcit,
videmment altr par la flatterie, l'est bien plus encore par la
servilit classique avec laquelle l'historien-pote se croit oblig de
calquer sa Philippide sur l'_nide_ de Virgile. Il faut,  toute force,
que Philippe soit ne et l'empereur Turnus. Tout ce qu'on peut adopter
comme certain, c'est que nos milices furent d'abord mises en dsordre,
que les chevaliers firent plusieurs charges, que dans l'une le roi de
France courut risque de la vie; il fut tir  terre par des fantassins
arms de crochets. L'empereur Othon eut son cheval bless par Guillaume
des Barres, ce frre de Simon de Montfort, l'adversaire de Richard
Coeur-de-Lion, et fut emport dans la droute des siens. La gloire du
courage, mais non pas la victoire, resta aux routiers brabanons; ces
vieux soldats, au nombre de cinq cents, ne voulurent pas se rendre aux
Franais, et se firent plutt tuer. Les chevaliers s'obstinrent moins,
ils furent pris en grand nombre; sous ces lourdes armures, un homme
dmont tait pris sans remde. Cinq comtes tombrent entre les mains de
Philippe-Auguste, ceux de Flandre de Boulogne, de Salisbury, de
Tecklembourg et de Dortmund. Les deux premiers, n'tant point rachets
par les leurs, restrent prisonniers de Philippe. Il donna d'autres
prisonniers  ranonner aux milices des communes qui avaient pris part
au combat.

[Footnote 534: Guillaume-le-Breton.]

Jean ne fut pas plus heureux dans le Midi qu'Othon dans le Nord; il eut
d'abord de rapides succs sur la Loire; il prit Saint-Florent, Ancenis,
Angers. Mais  peine les deux armes furent en prsence, qu'une terreur
panique leur fit tourner le dos en mme temps. Jean perdit plus vite
qu'il n'avait gagn. Les Aquitains firent  Louis tout aussi bon accueil
qu'ils avaient fait  Jean; il se tint heureux que le pape lui obtnt
une trve pour soixante mille marcs d'argent, et il repassa en
Angleterre, vaincu, ruin, sans ressource. L'occasion tait belle pour
les barons; ils la saisirent. Au mois de janvier 1215, et de nouveau le
15 juin, ils lui firent signer l'acte clbre, connu sous le nom de
_Grande Charte_. L'archevque de Kenterbury, Langton, ex-professeur de
l'Universit de Paris, prtendit que les liberts qu'on rclamait du roi
n'taient autres que les vieilles liberts anglaises, reconnues dj par
Henri Beauclerc dans une charte semblable[535]. Jean promettait aux
barons de ne plus marier leurs filles et veuves malgr elles; de ne plus
ruiner les pupilles sous prtexte de tutelle fodale ou garde-noble; aux
habitants des villes de respecter leurs franchises;  tous les hommes
libres de leur permettre d'aller et venir comme ils voudraient; de ne
plus emprisonner ni dpouiller personne arbitrairement; de ne point
faire saisir le _contenment_ des pauvres gens (outils, ustensiles,
etc.); de ne point lever, sans consentement du parlement des barons,
l'escuage ou taxe de guerre (hors les trois cas prvus par les lois
fodales); enfin, de ne plus faire prendre par ses officiers les denres
et les voitures ncessaires  sa maison. La cour royale des plaids
communs ne devait plus suivre le roi, mais siger au milieu de la cit,
sous l'oeil du peuple,  Westminster. Enfin, les juges, constables et
baillis devaient tre dsormais des personnes verses dans la science
des lois. Cet article seul transfrait la puissance judiciaire aux
scribes, aux clercs, aux lgistes, aux hommes de condition infrieure.
Ce que le roi accordait  ses tenanciers immdiats, ils devaient  leur
tour l'accorder  leurs tenanciers infrieurs. Ainsi, pour la premire
fois, l'aristocratie sentait qu'elle ne pouvait affermir sa victoire sur
le roi qu'en stipulant pour tous les hommes libres. Ce jour-l
l'ancienne opposition des vainqueurs et des vaincus, des fils des
Normands et des fils des Saxons, disparut et s'effaa.

[Footnote 535: Hallam souponne ici une fraude pieuse.]

Quand on lui prsenta cet acte, Jean s'cria: Ils pourraient tout aussi
bien me demander ma couronne[536]. Il signa et tomba ensuite dans un
horrible accs de fureur, rongeant la paille et le bois, comme une bte
enferme qui mord ses barreaux. Ds que les barons furent disperss, il
fit publier par tout le continent que les aventuriers brabanons,
flamands, normands, poitevins, gascons, qui voudraient du service,
pouvaient venir en Angleterre et prendre les terres de ses barons
rebelles[537]; il voulait refaire sur les Normands la conqute de
Guillaume sur les Saxons. Il s'en prsenta une foule. Les barons
effrays appelrent les rois d'cosse et de France. Le fils de celui-ci
avait pous Blanche de Castille, nice de Jean. Mais cette princesse
n'tait pas l'hritire immdiate de son oncle, elle ne pouvait
transmettre  son mari un droit qu'elle n'avait pas elle-mme. Le pape
intervenait d'ailleurs. Il trouvait que l'archevque de Kenterbury avait
t trop loin contre Jean. Il dfendait au roi de France d'attaquer le
roi d'Angleterre, vassal de l'glise. Le jeune Louis, fils de Philippe,
feignant d'agir contre le gr de son pre[538], n'en passa pas moins en
Angleterre  la tte d'une arme. Tous les comts de la Kentie,
l'archevque lui-mme et la ville de Londres se dclarrent pour les
Franais. Jean se trouva encore une fois abandonn, seul, exil dans son
propre royaume. Il fallut qu'il chercht sa vie chaque jour dans le
pillage, comme un chef de routiers. Le matin il brlait la maison o il
avait pass la nuit. Il passa quelques mois dans l'le de Wight et y
subsista de pirateries. Il portait cependant avec lui un trsor avec
lequel il comptait acheter encore des soldats. Cet argent prit au
passage d'un fleuve. Alors il perdit tout espoir, prit la fivre et
mourut. C'tait ce qui pouvait arriver de pis aux Franais. Le fils de
Jean, Henri III, tait innocent des crimes de son pre. Louis vit
bientt tous les Anglais rallis contre lui, et se tint heureux de
repasser en France, en renonant  la couronne d'Angleterre[539].

[Footnote 536: Il est dit dans la _Grande Charte_ que si les ministres
du roi la violent en quelque chose, il en sera rfr au conseil des
vingt-cinq barons. Alors ceux-ci, avec la communaut de toute la terre,
nous molesteront et poursuivront de toute faon: i.e. par la prise de
nos chteaux, etc..... La conscration de la guerre civile, tel est le
premier essai de garantie.]

[Footnote 537: Math. Paris.]

[Footnote 538: On assembla  Melun la cour des pairs. Louis dit 
Philippe: Monseigneur, je suis votre homme lige pour les fiefs que vous
m'avez donns en de de la mer; mais quant au royaume d'Angleterre, il
ne vous appartient point d'en dcider... Je vous demande seulement de ne
pas mettre obstacle  mes entreprises, car je suis dtermin a combattre
jusqu' la mort, s'il le faut, pour recouvrer l'hritage de ma femme.
Le roi dclara qu'il ne donnerait  son fils aucun appui.]

[Footnote 539:  en croire les Anglais, il aurait mme promis de rendre,
 son avnement, les conqutes de Philippe-Auguste.]

Innocent III tait mort deux mois avant le roi Jean (1216, 16 juillet,
19 octobre), aussi grand, aussi triomphant que l'ennemi de l'glise
tait abaiss. Et pourtant cette fin victorieuse avait t triste. Que
souhaitait-il donc? il avait cras Othon, et fait un empereur de son
jeune Italien Frdric II: la mort des rois d'Aragon et d'Angleterre
avait montr au monde ce que c'tait que de se jouer de l'glise;
l'hrsie des Albigeois avait t noye dans de tels flots de sang,
qu'on cherchait en vain un aliment aux bchers. Ce grand, ce terrible
dominateur du monde et de la pense, que lui manquait-il?

Rien qu'une chose, la chose immense, infinie,  quoi rien ne supple:
son approbation, la foi en soi. Sa confiance au principe de la
perscution ne s'tait peut-tre pas branle; mais il lui arrivait
par-dessus sa victoire un cri confus du sang vers, une plainte  voix
basse, douce, modeste, et d'autant plus terrible. Quand on venait lui
conter que son lgat de Cteaux avait gorg en son nom vingt mille
hommes dans Bziers, que l'vque Folquet avait fait prir dix mille
hommes dans Toulouse, tait-il possible que dans ces immenses excutions
le glaive ne se ft point tromp? Tant de villes en cendres, tant
d'enfants punis des fautes de leurs pres, tant de pchs pour punir le
pch! Les excuteurs avaient t bien pays: celui-ci tait comte de
Toulouse et marquis de Provence[540], celui-l archevque de Narbonne;
les autres, vques. L'glise, qu'y avait-elle gagn? Une excration
immense, et le pape un doute.

[Footnote 540: Dans une charte de l'an 1215. Monfort s'intitule: Simon,
providentia Dei dux Narbon, comes Tolos, et marchio Provinci et
Carcasson vice-comes, et dominus Montis-fortis.]

Ce fut surtout un an avant sa mort, en 1215, lorsque le comte de
Toulouse, le comte de Foix et les autres seigneurs du Midi, vinrent se
jeter  ses pieds, lorsqu'il entendit les plaintes, et qu'il vit les
larmes; alors il fut trangement troubl. Il voulut, dit-on[541],
rparer, et ne le put pas. Ses agents ne lui permirent point une
restitution qui les ruinait et les condamnait. Ce n'est pas impunment
qu'on immole l'humanit  une ide. Le sang vers rclame dans votre
propre coeur, il branle l'idole  laquelle vous avez sacrifi; elle
vous manque aux jours du doute, elle chancelle, elle plit, elle
chappe; la certitude qu'elle laisse, c'est celle du crime accompli pour
elle.

[Footnote 541: Chronique languedocienne. _App. 117._--Les actes
d'Innocent III donnent une ide toute contraire. On peut lire surtout
ses deux lettres, jusqu'ici indites (_Archives, Trsor des Chartes_,
reg. J. XIII-18, folio 32, et cart. J. 430), aux vques et barons du
Midi. Il y manifeste la joie la plus vive pour les rsultats de la
croisade et l'extermination de l'hrsie; bien loin d'encourager le
jeune Raymond VII  reprendre son patrimoine, il enjoint aux barons de
rester fidles  Simon de Montfort.]

Les souhaits ou plutt les remords d'un vieillard impuissant, s'ils
furent exprims, devaient rester striles. Ce ne furent ni les Raymond,
ni les Montfort qui recueillirent le patrimoine du comte de Toulouse.
L'hritier lgitime ne le recouvra que pour le cder bientt.
L'usurpateur, avec tout son courage et sa prodigieuse vigueur d'me,
tait vaincu dans le coeur, quand une pierre, lance des murs de
Toulouse, vint le dlivrer de la vie (1218)[542]. Son fils, Amaury de
Montfort, cda au roi de France ses droits sur le Languedoc; tout le
Midi, sauf quelques villes libres, se jeta dans les bras de
Philippe-Auguste[543]. En 1222, le lgat lui-mme et les vques du Midi
le suppliaient  genoux d'accepter l'hommage de Montfort. C'est qu'en
effet les vainqueurs ne savaient plus que faire de leur conqute et
doutaient de s'y maintenir. Les quatre cent trente fiefs que Simon de
Montfort avait donns pour tre rgis selon la Coutume de Paris,
pouvaient tre arrachs aux nouveaux possesseurs s'ils ne s'assuraient
un puissant protecteur. Les vaincus, qui avaient vu en plusieurs
occasions le roi de France oppos au pape, espraient de lui un peu plus
d'quit et de douceur.

[Footnote 542: Guill. de Pod. Laur.: Le comte tait malade de fatigue
et d'ennui, ruin par tant de dpenses et puis, et ne pouvait gure
supporter l'aiguillon dont le lgat le pressait sans relche pour son
insouciance et sa mollesse; aussi priait-il, dit-on, le Seigneur de
remdier  ses maux par le repos de la mort. La veille de
Saint-Jean-Baptiste, une pierre lance par un mangonnot lui tomba sur la
tte, et il expira sur la place.]

[Footnote 543: _App. 118._]

Si nous jetons  cette poque un regard sur l'Europe entire, nous
dcouvrirons dans tous les tats une faiblesse, une inconsquence de
principe et de situation qui devait tourner au profit du roi de France.

Avant l'effroyable guerre qui amena la catastrophe du Midi, don Pedro et
Raymond V avaient t ennemis des liberts municipales de Toulouse et de
l'Aragon. Le roi d'Aragon avait voulu tre couronn des mains du pape,
et lui rendre hommage pour tre moins dpendant des siens. Le comte de
Toulouse, Raymond V, avait sollicit lui-mme les rois de France et
d'Angleterre de faire une croisade contre les liberts religieuses et
politiques de la cit de Toulouse. Reprsentant du principe fodal, il
et voulu anantir le principe municipal qui gnait son pouvoir. Le roi
d'Angleterre continuait, contre Kenterbury, contre ses barons, la lutte
d'Henri II. Enfin, l'empereur Othon de Brunswick, fils d'Henri-le-Lion,
sorti d'une famille toute guelfe, tout ennemie des empereurs, mais
Anglais par sa mre, lev  la cour d'Angleterre, prs de ses oncles,
Richard et Jean, se souvint de sa mre plus que de son pre, tourna des
Guelfes aux Gibelins, tandis que la maison gibeline des princes de
Souabe tait releve par les papes, par Innocent III, tuteur du jeune
Frdric II. Othon, abandonn des Guelfes, abandonn des Gibelins, se
trouvait renferm dans ses tats de Brunswick, et recevait une solde de
son oncle Jean pour combattre l'glise et Philippe-Auguste, qui le dfit
 Bouvines. Telle tait l'immense contradiction de l'Europe. Les princes
taient contre les liberts municipales pour les liberts religieuses.
L'empereur tait guelfe et le pape gibelin. Le pape, en attaquant les
rois sous le rapport religieux, les soutenait contre les peuples sous le
rapport politique. Il sacra le roi d'Aragon, il annula la Grande Charte,
et blma l'archevque de Kenterbury, de mme qu'Alexandre III avait
abandonn Becket. Le pape renonait ainsi  son ancien rle de dfenseur
des liberts politiques et religieuses. Le roi de France, au contraire,
sanctionnait  cette poque une foule de chartes communales. Il prenait
part  la croisade du Midi, mais seulement autant qu'il fallait pour
constater sa foi. Lui seul, en Europe, avait une position forte et
simple;  lui seul tait l'avenir.




CHAPITRE VIII

     Premire moiti du treizime sicle. Mysticisme. Louis IX.
     Saintet du roi de France.


Cette lutte immense, dont nous avons prsent le tableau dans le
chapitre prcdent, s'est termine, ce semble,  l'avantage du pape. Il
a triomph partout, et de l'empereur, et du roi Jean, et des Albigeois
hrtiques, et des Grecs schismatiques. L'Angleterre et Naples sont
devenus deux fiefs du saint-sige, et la mort tragique du roi d'Aragon a
t un grand enseignement pour tous les rois. Cependant, ces succs
divers ont si peu fortifi le pape, que nous le verrons, au milieu du
treizime sicle, abandonn d'une grande partie de l'Europe, mendiant 
Lyon la protection franaise; au commencement du sicle suivant,
outrag, battu, soufflet par son bon ami le roi de France, oblig enfin
de venir se mettre sous sa main,  Avignon. C'est au profit de la France
qu'auront succomb les vaincus et les vainqueurs, les ennemis de
l'glise et l'glise elle-mme.

Comment expliquer cette dcadence prcipite d'Innocent III  Boniface
VIII, une telle chute aprs une telle victoire? D'abord, c'est que la
victoire a t plus apparente que relle. Le fer est impuissant contre
la pense; c'est plutt sa nature,  cette plante vivace, de crotre
sous le fer, de germer et fleurir sous l'acier. Combien plus, si le
glaive se trouve dans la main qui devait le moins user du glaive, si
c'est la main pacifique, la main du prtre; si l'agneau mord et dchire,
si le pre assassine!... L'glise perdant ainsi son caractre de
saintet, ce caractre va tout  l'heure passer  un laque,  un roi,
au roi de France. Les peuples vont transporter leur respect au sacerdoce
laque,  la royaut. Le pieux Louis IX porte ainsi,  son insu, un coup
terrible  l'glise.

Les remdes mmes sont devenus des maux. Le pape n'a vaincu le
mysticisme indpendant qu'en ouvrant lui-mme de grandes coles de
mysticisme, je parle des ordres mendiants. C'est combattre le mal par le
mal mme; c'est entreprendre la chose difficile et contradictoire entre
toutes, vouloir rgler l'inspiration, dterminer l'illumination,
constituer le dlire! On ne joue pas ainsi avec la libert, c'est une
lame  deux tranchants, qui blesse celui qui croit la tenir et veut s'en
faire un instrument.

Les ordres de saint Dominique et de saint Franois, sur lesquels le pape
essaya de soutenir l'glise en ruine, eurent une mission commune, la
prdication. Le premier ge des monastres, l'ge du travail et de la
culture, o les bndictins avaient dfrich la terre et l'esprit des
barbares, cet ge tait pass. Celui des prdicateurs de la croisade,
des moines de Cteaux et de Clairvaux, avait fini avec la croisade. Au
temps de Grgoire VII, l'glise avait dj t sauve par les moines
auxiliaires de la papaut. Mais les moines sdentaires et reclus ne
servaient plus gure, lorsque les hrtiques couraient le monde pour
rpandre leurs doctrines. Contre de tels prcheurs, l'glise eut ses
_prcheurs_, c'est le nom mme de l'ordre de saint Dominique. Le monde
venant moins  elle, elle alla  lui[544]. Le tiers ordre de saint
Dominique et de saint Franois reut une foule d'hommes qui ne pouvaient
quitter le sicle, et cherchaient  accorder les devoirs du monde et la
perfection monastique. Saint Louis et sa mre appartenaient au tiers
ordre de saint Franois.

[Footnote 544: Les universits venaient de quitter saint Augustin pour
Aristote: les Mendiants remontrent  saint Augustin.]

Telle fut l'influence commune des deux ordres. Toutefois ils eurent,
dans cette ressemblance, un caractre divers. Celui de saint Dominique,
fond par un esprit austre, par un gentilhomme espagnol, n sous
l'inspiration sanguinaire de Cteaux, au milieu de la croisade de
Languedoc, s'arrta de bonne heure dans la carrire mystique, et n'eut
ni la fougue ni les carts de l'ordre de saint Franois. Il fut le
principal auxiliaire des papes jusqu' la fondation des jsuites. Les
dominicains furent chargs de rgler et de rprimer. Ils eurent
l'inquisition et l'enseignement de la thologie dans l'enceinte mme du
palais pontifical[545]. Pendant que les franciscains couraient le monde
dans le dvergondage de l'inspiration, tombant, se relevant de
l'obissance  la libert, de l'hrsie  l'orthodoxie; embrassant le
monde et l'agitant des transports de l'amour mystique, le sombre esprit
de saint Dominique s'enferma au sacr palais de Latran, aux votes
granitiques de l'Escurial[546].

[Footnote 545: Honorius III approuva la rgle de saint Dominique, en
1216, et cra en sa faveur l'office de Matre du Sacr Palais.]

[Footnote 546: Fond par Philippe II.]

L'ordre de saint Franois fut moins embarrass; il se lana tte baisse
dans l'amour de Dieu[547]; il s'cria, comme plus tard Luther: Prisse
la loi, vive la grce! Le fondateur de cet ordre vagabond fut un
marchand ou colporteur d'Assise. On appelait cet Italien _Franois_,
parce qu'en effet il ne parlait gure que _franais_. C'tait, dit son
biographe, dans sa premire jeunesse, un homme de vanit, un bouffon, un
farceur, un chanteur; lger, prodigue, hardi... Tte ronde, front petit,
yeux noirs et sans malice, sourcils droits, nez droit et fin, oreilles
petites et comme dresses, langue aigu et ardente, voix vhmente et
douce; dents serres, blanches, gales; lvres minces, barbe rare, col
grle, bras courts, doigts longs, ongles longs, jambe maigre, pied
petit, de chair peu ou point[548]. Il avait vingt-cinq ans lorsqu'une
vision le convertit. Il monte  cheval, va vendre ses toffes  Foligno,
en rapporte le prix  un vieux prtre, et sur son refus, jette l'argent
par la croise. Il veut du moins rester avec le prtre, mais son pre le
poursuit; il se sauve, vit un mois dans un trou; son pre le rattrape,
le charge de coups; le peuple le poursuit  coups de pierres. Les siens
l'obligent de renoncer juridiquement  tout son bien en prsence de
l'vque. C'tait sa plus grande joie; il rend  son pre tous ses
habits, sans garder mme un caleon: l'vque lui jette son manteau.

[Footnote 547: Cet nervant mysticisme ne fit pas le salut de l'glise.
Le franciscain Eudes Rigaud, devenu archevque de Rouen (1248-1269),
enregistre chaque soir dans son journal les tmoignages les plus
accablants contre l'pouvantable corruption des couvents et des glises
de son diocse. Ce journal a t publi en 1845. D'autre part la
publication du cartulaire de Saint-Bertin jette le plus triste jour sur
la vie des moines aux onzime et douzime sicles (1860). Voy.
_Renaissance_, Introduction.]

[Footnote 548: _Vie de saint Franois_, par Thomas de Cellano. (Thomas
de Cellano fut son disciple, et crivit deux fois sa vie, par ordre de
Grgoire IX.)]

Le voil lanc sur la terre; il parcourt les forts en chantant les
louanges du Crateur. Des voleurs l'arrtent et lui demandent qui il
est: Je suis, dit-il, le hraut qui proclame le grand roi. Ils le
plongent dans une fondrire pleine de neige; nouvelle joie pour le
saint; il s'en tire et poursuit sa route. Les oiseaux chantent avec lui;
il les prche, ils coutent: Oiseaux, mes frres, disait-il,
n'aimez-vous pas votre Crateur, qui vous donne ailes et plumes et tout
ce qu'il vous faut? Puis, satisfait de leur docilit, il les bnit et
leur permet de s'envoler[549]. Il exhortait ainsi toutes les cratures 
louer et remercier Dieu. Il les aimait, sympathisait avec elles; il
sauvait, quand il pouvait, le livre poursuivi par les chasseurs, et
vendait son manteau pour racheter un agneau de la boucherie. La nature
morte elle-mme, il l'embrassait dans son immense charit. Moissons,
vignes, bois, pierres, il fraternisait avec eux tous et les appelait
tous  l'amour divin[550].

[Footnote 549: Th. Cellan.: Fratres mei aves, multum debetis laudare
Creatorem, etc... Un jour que des hirondelles l'empchaient de prcher
par leur ramage, il les pria de se taire: Sorores me hirundines, etc.
Elles obirent aussitt.]

[Footnote 550: Th. Cellan.: Segetes, vineas, lapides et silvas, et
omnia speciosa camporum... terramque et ignem, aerem et ventum ad
divinum monebat amorem, etc... Omnes creaturas _fratres_ nomine
nuncupabat; _frater_ cinis, _soror_ musca, etc.]

Cependant, un pauvre idiot d'Assise s'attacha  lui, puis un riche
marchand laissa tout pour le suivre. Ces premiers franciscains et ceux
qui se joignirent  eux, donnrent d'abord dans des austrits
forcenes, comparables  celles des fakirs de l'Inde, se pendant  des
cordes, se serrant de chanes de fer et d'entraves de bois. Puis, quand
ils eurent un peu calm cette soif de douleur, saint Franois chercha
longtemps en lui-mme lequel valait mieux de la prire ou de la
prdication[551]. Il y serait encore, s'il ne se ft avis de consulter
sainte Claire et le frre Sylvestre; ils dcidrent pour la prdication.
Ds lors, il n'hsita plus, se ceignit les reins d'une corde et partit
pour Rome. Tel tait son transport, dit le biographe, quand il parut
devant le pape, qu'il pouvait  peine contenir ses pieds, et
tressaillait comme s'il et dans[552]. Les politiques de la cour de
Rome le rebutrent d'abord; puis le pape rflchit et l'autorisa. Il
demandait pour grce unique de prcher, de mendier, de n'avoir rien au
monde, sauf une pauvre glise de Sainte-Marie-des-Anges, dans le petit
champ de la _Portiuncule_, qu'il rebtit de ce qu'on lui donnait. Cela
fait, il partagea le monde  ses compagnons, gardant pour lui l'gypte,
o il esprait le martyre; mais il eut beau faire, le sultan s'obstina 
le renvoyer.

[Footnote 551: _Vie de saint Franois_, par saint Bonaventure.]

[Footnote 552: Id.]

Tels furent les progrs du nouvel ordre, qu'en 1219 saint Franois
runit cinq mille franciscains en Italie, et il y en avait dans tout le
monde. Ces aptres effrns de la grce couraient partout pieds nus,
jouant tous les mystres dans leurs sermons, tranant aprs eux les
femmes et les enfants, riant  Nol, pleurant le Vendredi-Saint,
dveloppant sans retenue tout ce que le christianisme a d'lments
dramatiques. Le systme de la grce, o l'homme n'est plus rien qu'un
jouet de Dieu, le dispense aussi de toute dignit personnelle; c'est
pour lui un acte d'amour de s'abaisser, de s'annuler, de montrer les
cts honteux de sa nature; il semble exalter Dieu d'autant plus. Le
scandale et le cynisme deviennent une jouissance pieuse, une sensualit
de dvotion. L'homme immole avec dlices sa fiert et sa pudeur 
l'objet aim.

C'tait une grande joie pour saint Franois d'Assise de faire pnitence
dans les rues pour avoir rompu le jene et mang un peu de volaille par
ncessit. Il se faisait traner tout nu, frapper de coups de corde, et
l'on criait: Voici le glouton qui s'est gorg de poulet  votre insu!
 Nol il se prparait, pour prcher, une table, comme celle o naquit
le Sauveur. On y voyait le boeuf, l'ne, le foin; pour que rien n'y
manqut, lui-mme il blait comme un mouton, en prononant _Bethleem_,
et quand il en venait  nommer le doux Jsus, il passait la langue sur
les lvres et les lchait comme s'il et mang du miel[553].

[Footnote 553: Le foin de l'table fit des miracles; il gurissait les
animaux malades.]

Ces folles reprsentations, ces courses furieuses  travers l'Europe,
qu'on ne pouvait comparer qu'aux bacchanales ou aux pantomimes des
prtres de Cyble, donnaient lieu, on peut le croire,  bien des excs.
Elles ne furent mme pas exemptes du caractre sanguinaire qui avait
marqu les reprsentations orgiastiques de l'antiquit. Le tout-puissant
gnie dramatique qui poussait saint Franois  l'imitation complte de
Jsus, ne se contenta pas de le jouer dans sa vie et sa naissance; il
lui fallut aussi la passion. Dans ses dernires annes on le portait sur
une charrette, par les rues et les carrefours, versant le sang par le
ct, et imitant, par ces stigmates, ceux du Seigneur.

Ce mysticisme ardent fut vivement accueilli par les femmes, et en
revanche, elles eurent bonne part dans la distribution des dons de la
grce. Sainte Clara d'Assise commena les Clarisses[554]. Le dogme de
l'immacule conception devint de plus en plus populaire[555]. Ce fut le
point principal de la religion, la thse favorite que soutinrent les
thologiens, la croyance chre et sacre pour laquelle les Franciscains,
chevaliers de la Vierge, rompirent des lances. Une dvotion sensuelle
embrassa la chrtient. Le monde entier apparut  saint Dominique dans
le capuchon de la Vierge, comme l'Inde l'a vu dans la bouche de Crishna,
ou comme Brama reposant dans la fleur du lotos. La Vierge ouvrit son
capuchon devant son serviteur Dominique qui tait tout en pleurs, et il
se trouvait, ce capuchon, de telle capacit et immensit qu'il contenait
et embrassait doucement toute la cleste patrie.

[Footnote 554: Cet ordre obtint de saint Franois, en 1224, une rgle
particulire. Agns de Bohme l'tablit en Allemagne.]

[Footnote 555: _App. 119._]

Nous avons remarqu dj  l'occasion d'Hlose, d'lonore de Guyenne
et des Cours d'amour, que, ds le douzime sicle, la femme prit sur la
terre une place proportionne  l'importance nouvelle qu'elle avait
acquise dans la hirarchie cleste. Au treizime, elle se trouve, au
moins comme mre et rgente, assise sur plusieurs des trnes d'Occident.
Blanche de Castille gouverne au nom de son fils enfant, comme la
comtesse de Champagne pour le jeune Thibault, comme celle de Flandre
pour son mari prisonnier. Isabelle de la Marche exerce aussi la plus
grande influence sur son fils Henri III, roi d'Angleterre. Jeanne de
Flandre ne se contenta pas du pouvoir, elle en voulut les honneurs et
les insignes virils; elle rclama au sacre de saint Louis le droit du
comte de Flandre, celui de porter l'pe nue, l'pe de la France[556].

[Footnote 556: Par une singulire concidence, en 1250, une femme
succdait, pour la premire fois,  un sultan (Chegger-Eddour 
Almoadan).]

Avant d'expliquer comment une femme gouverna la France et brisa la force
fodale au nom d'un enfant, il faut pourtant se rappeler combien toute
circonstance favorisait alors les progrs du pouvoir royal. La royaut
n'avait qu' se laisser aller, le fil de l'eau la portait. La mort de
Philippe-Auguste n'y avait rien chang (1218). Son fils, le faible et
maladif Louis VIII, nomm, ce semble ironiquement, Louis-le-Lion, ne
joua pas moins le rle d'un conqurant. Il choua en Angleterre, il est
vrai, mais il prit aux Anglais le Poitou. En Flandre, il maintint la
comtesse Jeanne, lui rendant le service de garder son mari prisonnier 
la tour du Louvre. Cette Jeanne tait fille de Beaudoin, le premier
empereur de Constantinople, qu'on croyait tu par les Bulgares. Un jour
le voil qui reparat en Flandre; sa fille refuse de le reconnatre,
mais le peuple l'accueille, et elle est oblige de fuir prs de Louis
VIII, qui la ramne avec une arme. Le vieillard ne pouvait rpondre 
certaines questions; et vingt ans d'une dure captivit pouvaient bien
avoir altr sa mmoire. Il passa pour imposteur, et la comtesse le fit
prir. Tout le peuple la regarda comme parricide.

La Flandre se trouvait ainsi soumise  l'influence franaise; il en fut
bientt de mme du Languedoc. Louis VIII y tait appel par l'glise
contre les Albigeois, qui reparaissaient sous Raymond VII[557]. D'autre
part, une bonne partie des mridionaux dsirait finir  tout prix, par
l'intervention de la France, cette guerre de tigres qui se faisait chez
eux depuis si longtemps. Louis avait prouv sa douceur et sa loyaut au
sige de Marmande, o il essaya en vain de sauver les assigs.
Vingt-cinq seigneurs et dix-sept archevques et vques dclarrent
qu'ils conseillaient au roi de se charger de l'affaire des Albigeois.
Louis VIII se mit en effet en marche  la tte de toute la France du
Nord; les cavaliers seuls taient dans cette arme au nombre de
cinquante mille. L'alarme fut grande dans le Midi. Une foule de
seigneurs et de villes s'empressrent d'envoyer au-devant, et de faire
hommage. Les rpubliques de Provence, Avignon, Arles, Marseille et Nice
espraient pourtant que le torrent passerait  ct. Avignon offrit
passage hors de ses murs; mais en mme temps elle s'entendait avec le
comte de Toulouse pour dtruire tous les fourrages  l'approche de la
cavalerie franaise. Cette ville tait troitement unie avec Raymond,
elle tait reste douze ans excommunie pour l'amour de lui. Les
podestats d'Avignon prenaient le titre de bayles ou lieutenants du comte
de Toulouse. Louis VIII insista pour passer par la ville mme, et sur
son refus il l'assigea. Les rclamations de Frdric II, en faveur de
cette ville impriale, ne furent point coutes. Il fallut qu'elle payt
ranon, donnt des otages et abattt ses murailles. Tout ce qu'on trouva
dans la ville, de Franais et de Flamands, fut gorg par les
assigeants. Une grande partie du Languedoc s'effraya; Nmes, Albi,
Carcassonne, se livrrent, et Louis VIII tablit des snchaux dans
cette dernire ville et  Beaucaire. Il semblait qu'il dt accomplir
dans cette campagne toute la conqute du Midi. Mais le sige d'Avignon
avait t un retard fatal; les chaleurs occasionnrent une pidmie
meurtrire dans son arme. Lui-mme il languissait, lorsque le duc de
Bretagne et les comtes de Lusignan, de la Marche, d'Angoulme et de
Champagne s'entendirent pour se retirer. Ils se repentaient tous d'avoir
aid aux succs du roi; le comte de Champagne, amant de la reine (telle
est du moins la tradition), fut accus d'avoir empoisonn Louis, qui
mourut peu aprs son dpart (1226).

[Footnote 557: _App. 120._]

La rgence et la tutelle du jeune Louis IX et appartenu, d'aprs les
lois fodales,  son oncle Philippe-le-Hurepel (le grossier), comte de
Boulogne. Le lgat du pape et le comte de Champagne, qu'on disait
galement favoriss de la reine mre, Blanche de Castille, lui
assurrent la rgence. C'tait une grande nouveaut qu'une femme
commandt  tant d'hommes; c'tait sortir d'une manire clatante du
systme militaire et barbare qui avait prvalu jusque-l, pour entrer
dans la voie pacifique de l'esprit moderne. L'glise y aida. Outre le
lgat, l'archevque de Sens et l'vque de Beauvais voulurent bien
attester que le dernier roi avait, sur son lit de mort, nomm sa veuve
rgente. Son testament, que nous avons encore, n'en fait aucune
mention[558]. Il est douteux, d'ailleurs, qu'il et confi le royaume 
une Espagnole,  la nice du roi Jean,  une femme que le comte de
Champagne avait prise, dit-on, pour l'objet de ses galanteries
potiques. Ce comte, ennemi d'abord du roi, comme les autres grands
seigneurs, n'en fut pas moins le plus puissant appui de la royaut
aprs la mort de Louis VIII. Il aimait sa veuve, dit-on, et, d'autre
part, la Champagne aimait la France; les grandes villes industrielles de
Troyes, de Bar-sur-Seine, etc., devaient sympathiser avec le pouvoir
pacifique et rgulier du roi, plus qu'avec la turbulence militaire des
seigneurs. Le parti du roi, c'tait le parti de la paix, de l'ordre, de
la sret des routes. Quiconque voyageait, marchand ou plerin, tait, 
coup sr, pour le roi. Ceci explique encore la haine furieuse des grands
seigneurs contre la Champagne, qui avait de bonne heure abandonn leur
ligue. La jalousie de la fodalit contre l'industrialisme, qui entra
pour beaucoup dans les guerres de Flandre et de Languedoc, ne fut point
certainement trangre aux affreux ravages que les seigneurs firent dans
la Champagne, pendant la minorit de saint Louis.

[Footnote 558: _App. 121._]

Le chef de la ligue fodale, ce n'tait point Philippe, oncle du jeune
roi, ni les comtes de la Marche et de Lusignan, beau-pre et frre du
roi d'Angleterre, mais le duc de Bretagne, Pierre Mauclerc, descendu
d'un fils de Louis-le-Gros. La Bretagne, relevant de la Normandie, et
par consquent de l'Angleterre aussi bien que de la France, flottait
entre les deux couronnes. Le duc tait d'ailleurs l'homme le plus propre
 profiter d'une telle position. lev aux coles de Paris, grand
dialecticien, destin d'abord  la prtrise, mais de coeur lgiste,
chevalier, ennemi des prtres, il en fut surnomm _Mauclerc_.

Cet homme remarquable, certainement le premier de son temps, entreprit
bien des choses  la fois, et plus qu'il ne pouvait: en France,
d'abaisser la royaut; en Bretagne, d'tre absolu, malgr les prtres et
les seigneurs. Il s'attacha les paysans, leur accorda des droits de
pture, d'usage du bois mort, des exemptions de page. Il eut encore
pour lui les seigneurs de l'intrieur du pays, surtout ceux de la
Bretagne franaise (Avaugour, Vitr, Fougres, Chteaubriant, Dol,
Chteaugiron); mais il tcha de dpouiller ceux des ctes (Lon, Rohan,
le Faou, etc.). Il leur disputa ce prcieux droit de _bris_, qui leur
donnait les vaisseaux naufrags. Il luttait aussi contre l'glise,
l'accusait de simonie par-devant les barons, employait contre les
prtres la science du droit canonique qu'il avait apprise d'eux-mmes.
Dans cette lutte, il se montra inflexible et barbare; un cur refusant
d'enterrer un excommuni, il ordonna qu'on l'enterrt lui-mme avec le
corps.

Cette lutte intrieure ne permit gure  Mauclerc d'agir vigoureusement
contre la France. Il lui et fallu du moins tre bien appuy de
l'Angleterre. Mais les Poitevins qui gouvernaient et volaient le jeune
Henri III, ne lui laissaient point d'argent pour une guerre honorable.
Il devait passer la mer en 1226; une rvolte le retint. Mauclerc
l'attendait encore en 1229, mais le favori d'Henri III fut corrompu par
la rgente et rien ne se trouva prt. Elle eut encore l'adresse
d'empcher le comte de Champagne d'pouser la fille de Mauclerc[559].
Les barons, sentant la faiblesse de la ligue; n'osaient, malgr toute
leur mauvaise volont, dsobir formellement au roi enfant, dont la
rgente employait le nom. En 1228, somms par elle d'amener leurs hommes
contre la Bretagne, ils vinrent chacun avec deux chevaliers seulement.

[Footnote 559: _App. 122._]

L'impuissance de la ligue du Nord permit  Blanche et au lgat qui la
conseillait, d'agir vigoureusement contre le Midi. Une nouvelle croisade
fut conduite en Languedoc. Toulouse aurait tenu longtemps, mais les
croiss se mirent  dtruire mthodiquement toutes les vignes qui
faisaient la richesse du pays. Les indignes avaient rsist tant qu'il
n'en cotait que du sang. Ils obligrent leur comte  cder. Il fallut
qu'il rast les murs de sa ville, y reut garnison franaise, y
autorist l'tablissement de l'inquisition, confirmt  la France la
possession du bas Languedoc, promt Toulouse aprs sa mort, comme dot de
sa fille Jeanne, qu'un des frres du roi devait pouser[560]. Quant  la
haute Provence, il la donnait  l'glise: c'est l'origine du droit des
papes sur le comtat d'Avignon. Lui-mme il vint  Paris, s'humilia,
reut la discipline dans l'glise de Notre-Dame, et se constitua, pour
six semaines, prisonnier  la tour du Louvre. Cette tour, o six comtes
avaient t enferms aprs Bouvines, d'o le comte de Flandre venait 
peine de sortir, o l'ancien comte de Boulogne se tua de dsespoir,
tait devenue le chteau, la maison de plaisance, o les grands barons
logeaient chacun  son tour.

[Footnote 560: _App. 123._]

La rgente osa alors dfier le comte de Bretagne et le somma de
comparatre devant les pairs. Ce tribunal des douze pairs, calqu sur le
nombre mystique des douze aptres et sur les traditions potiques des
romans carlovingiens, n'tait point une institution fixe et rgulire.
Rien n'tait plus commode pour les rois. Cette fois, les pairs se
trouvrent l'archevque de Sens, les vques de Chartres et de Paris,
les comtes de Flandre, de Champagne, de Nevers, de Blois, de Chartres,
de Montfort, de Vendme, les seigneurs de Coucy et de Montmorency, et
beaucoup d'autres barons et chevaliers.

Leur sentence n'aurait pas fait grand'chose, si Mauclerc et t mieux
soutenu par les Anglais et par les barons. Ceux-ci traitrent sparment
avec la rgente. Toute la haine des seigneurs, forcs de cder 
Blanche, retomba sur le comte de Champagne; il fut oblig de se rfugier
 Paris, et ne rentra dans ses domaines qu'en promettant de prendre la
croix en expiation de la mort de Louis VIII; c'tait s'avouer coupable.

Tout le mouvement qui avait troubl la France du Nord, s'coula pour
ainsi dire vers le Midi et l'Orient. Les deux chefs opposs, Thibault et
Mauclerc, furent loigns par des circonstances nouvelles, et laissrent
le royaume en paix. Thibault se trouva roi de Navarre par la mort du
pre de sa femme; il vendit  la rgente Chartres, Blois, Sancerre et
Chteaudun. Une noblesse innombrable le suivit. Le roi d'Aragon, qui, 
la mme poque, commenait sa croisade contre Majorque et Valence,
amena aussi beaucoup de chevaliers, surtout un grand nombre de _faidits_
provenaux et languedociens; c'tait les proscrits de la guerre des
Albigeois. Peu aprs, Pierre Mauclerc, qui n'tait comte de Bretagne que
du chef de sa femme, abdiqua le comt, le laissa  son fils, et fut
nomm par le pape Grgoire IX gnral en chef de la nouvelle croisade
d'Orient.

Telle tait la favorable situation du royaume  l'poque de la majorit
de saint Louis (1236). La royaut n'avait rien perdu depuis
Philippe-Auguste. Arrtons-nous un instant ici, et rcapitulons les
progrs de l'autorit royale et du pouvoir central depuis l'avnement du
grand-pre de saint Louis.

Philippe-Auguste avait,  vrai dire, fond ce royaume en runissant la
Normandie  la Picardie. Il avait en quelque sorte fond Paris, en lui
donnant sa cathdrale, sa halle, son pav, des hpitaux, des aqueducs,
une nouvelle enceinte, de nouvelles armoiries, surtout en autorisant et
soutenant son Universit. Il avait fond la juridiction royale en
inaugurant l'assemble des pairs par un acte populaire et humain, la
condamnation de Jean et la punition du meurtre d'Arthur. Les grandes
puissances fodales s'affaissaient; la Flandre, la Champagne, le
Languedoc, taient soumis  l'influence royale. Le roi s'tait form un
grand parti dans la noblesse; il avait cr une dmocratie dans
l'aristocratie, si je puis dire; je parle des cadets: il fit consacrer
en principe qu'ils ne dpendraient plus de leurs ans.

Le prince dans les mains duquel tombait ce grand hritage, Louis IX,
avait vingt et un ans en 1236. Il fut dclar majeur, mais dans la
ralit, il resta longtemps encore dpendant de sa mre, la fire
Espagnole qui gouvernait depuis dix ans. Les qualits de Louis n'taient
pas de celles qui clatent de bonne heure; la principale fut un
sentiment exquis, un amour inquiet du devoir, et pendant longtemps le
devoir lui apparut comme la volont de sa mre. Espagnol du ct de
Blanche[561], Flamand par son aeule Isabelle, le jeune prince sua avec
le lait une pit ardente, qui semble avoir t trangre  la plupart
de ses prdcesseurs, et que ses successeurs n'ont gure connue
davantage.

[Footnote 561: _App. 124._]

Cet homme qui apportait au monde un tel besoin de croire, se trouva
prcisment au milieu de la grande crise, lorsque toutes les croyances
taient branles. Ces belles images d'ordre, que le moyen ge avait
rves, le Saint-Pontificat et le Saint-Empire, qu'taient-elles
devenues? La guerre de l'empire et du sacerdoce avait atteint le dernier
degr de violence, et les deux partis inspiraient presque une gale
horreur.

D'un ct, c'tait l'empereur, au milieu de son cortge de lgistes
bolonais et de docteurs arabes, penseur hardi, charmant pote et mauvais
croyant. Il avait des gardes sarrasines, une universit sarrasine, des
concubines arabes. Le sultan d'gypte tait son meilleur ami[562]. Il
avait, disait-on, crit ce livre horrible dont on parlait tant: _De
Tribus impostoribus_, Mose, Mahomet et Jsus, qui n'a jamais t crit.
Beaucoup de gens souponnaient que Frdric pouvait fort bien tre
l'Antchrist.

[Footnote 562: _App. 125._]

Le pape n'inspirait gure plus de confiance que l'empereur. La foi
manquait  l'un, mais  l'autre la charit. Quelque dsir, quelque
besoin qu'on et de rvrer encore le successeur des aptres, il tait
difficile de le reconnatre sous cette cuirasse d'acier qu'il avait
revtue depuis la croisade des Albigeois. Il semblait que la soif du
meurtre ft devenue la gnie mme du prtre. Ces hommes de paix ne
demandaient que mort et ruine, des paroles effroyables sortaient de leur
bouche. Ils s'adressaient  tous les peuples,  tous les princes, ils
prenaient tour  tour le ton de la menace et de la plainte: ils
demandaient, grondaient, priaient, pleuraient. Que voulaient-ils avec
tant d'ardeur? la dlivrance de Jrusalem? Aucunement. L'amlioration
des Chrtiens, la conversion des Gentils? Rien de tout cela. Eh! quoi
donc? Du sang. Une soif horrible de sang semblait avoir embras le leur,
depuis qu'une fois ils avaient got de celui des Albigeois.

La destine de ce jeune et innocent Louis IX fut d'tre l'hritier des
Albigeois et de tant d'autres ennemis de l'glise. C'tait pour lui que
Jean, condamn sans tre entendu, avait perdu la Normandie, et son fils
Henri le Poitou; c'tait pour lui que Montfort avait gorg vingt mille
hommes dans Bziers, et Folquet, dix mille dans Toulouse. Ceux qui
avaient pri taient, il est vrai, des hrtiques, des mcrants, des
ennemis de Dieu; il y avait pourtant dans tout cela bien des morts; et
dans cette magnifique dpouille, une triste odeur de sang. Voil, sans
doute, ce qui fit l'inquitude et l'indcision de saint Louis. Il avait
grand besoin de croire et de s'attacher  l'glise, pour se justifier 
lui-mme son pre et son aeul, qui avait accept de tels dons. Position
critique pour une me timore; il ne pouvait restituer sans dshonorer
son pre et indigner la France. D'autre part, il ne pouvait garder, ce
semble, sans consacrer tout ce qui s'tait fait, sans accepter tous les
excs, toutes les violences de l'glise.

Le seul objet vers lequel une telle me pouvait se tourner encore,
c'tait la croisade, la dlivrance de Jrusalem. Cette grande puissance,
bien ou mal acquise, qui se trouvait dans ses mains, c'tait l, sans
doute, qu'elle devait s'exercer et s'expier. De ce ct, il y avait tout
au moins la chance d'une mort sainte.

Jamais la croisade n'avait t plus ncessaire et plus lgitime.
Agressive jusque-l, elle allait devenir dfensive. On attendait dans
tout l'Orient un grand et terrible vnement; c'tait comme le bruit des
grandes eaux avant le dluge, comme le craquement des digues, comme le
premier murmure des cataractes du ciel. Les Mongols s'taient branls
du Nord, et peu  peu descendaient par toute l'Asie. Ces pasteurs,
entranant les nations, chassant devant eux l'humanit avec leurs
troupeaux, semblaient, dcids  effacer de la terre toute ville, toute
construction, toute trace de culture,  refaire du globe un dsert, une
libre prairie, o l'on pt dsormais errer sans obstacle. Ils
dlibrrent s'ils ne traiteraient pas ainsi toute la Chine
septentrionale, s'ils ne rendraient pas cet empire, par l'incendie de
cent villes et regorgement de plusieurs millions d'hommes,  cette
beaut primitive des solitudes du monde naissant. O ils ne pouvaient
dtruire les villes sans grand travail, ils se ddommageaient du moins
par le massacre des habitants; tmoin ces pyramides de ttes de morts
qu'ils firent lever dans la plaine de Bagdad[563].

[Footnote 563: Tamerlan, aprs avoir ruin Damas de fond en comble, fit
frapper des monnaies portant un mot arabe dont le sens tait:
DESTRUCTION.]

Toutes les sectes, toutes les religions qui se partageaient l'Asie,
avaient galement  craindre ces barbares, et nulle chance de les
arrter. Les sunnites et les schyytes, le calife de Bagdad et le calife
du Caire, les Assassins, les chrtiens de terre sainte, attendaient le
Jugement. Toute dispute allait tre finie, toute haine rconcilie; les
Mongols s'en chargeaient. De l, sans doute, ils passeraient en Europe,
pour accorder le pape et l'empereur, le roi d'Angleterre et le roi de
France. Alors, ils n'auraient plus qu' faire manger l'avoine  leurs
chevaux sur l'autel de Saint-Pierre de Rome, et le rgne de l'Antchrist
allait commencer.

Ils avanaient, lents et irrsistibles, comme la vengeance de Dieu; dj
ils taient partout prsents par l'effroi qu'ils inspiraient. En l'an
1238, les gens de la Frise et du Danemark n'osrent pas quitter leurs
femmes pouvantes pour aller pcher le hareng selon leur usage sur les
ctes d'Angleterre[564]. En Syrie, on s'attendait d'un moment  l'autre
 voir apparatre les grosses ttes jaunes et les petits chevaux
chevels. Tout l'Orient tait rconcili. Les princes mahomtans, entre
autres le Vieux de la Montagne, avaient envoy une ambassade suppliante
au roi de France, et l'un des ambassadeurs passa en Angleterre.

[Footnote 564: _App. 126._]

D'autre part, l'empereur latin de Constantinople venait exposer  saint
Louis son danger, son dnuement et sa misre. Ce pauvre empereur s'tait
vu oblig de faire alliance avec les Comans, et de leur jurer amiti, la
main sur un chien mort. Il en tait  n'avoir plus pour se chauffer que
les poutres de son palais. Quand l'impratrice vint, plus tard, implorer
de nouveau la piti de saint Louis, Joinville fut oblig, pour la
prsenter, de lui donner une robe. L'empereur offrait  saint Louis de
lui cder  bon compte un inestimable trsor, la vraie couronne d'pines
qui avait ceint le front du Sauveur. La seule chose qui embarrassait le
roi de France, c'est que ce commerce de reliques avait bien l'air d'tre
un cas de simonie; mais il n'tait pas dfendu pourtant de faire un
prsent  celui qui faisait un tel don  la France. Le prsent fut de
cent soixante mille livres, et de plus saint Louis donna le produit
d'une confiscation faite sur les Juifs, dont il se faisait scrupule de
profiter lui-mme. Il alla pieds nus recevoir les saintes reliques
jusqu' Vincennes, et plus tard, fonda pour elles la Sainte-Chapelle de
Paris.

La croisade de 1235 n'tait pas faite pour rtablir les affaires
d'Orient. Le roi champenois de Navarre, le duc de Bourgogne, le comte de
Montfort, se firent battre. Le frre du roi d'Angleterre n'eut d'autre
gloire que celle de racheter les prisonniers. Mauclerc seul y gagna
quelque chose. Cependant, le jeune roi de France ne pouvait quitter
encore son royaume, et rparer ces malheurs. Une vaste ligue se formait
contre lui; le comte de Toulouse, dont la fille avait pous le frre du
roi, Alphonse de Poitiers, voulait tenter encore un effort pour garder
ses tats, s'il n'avait pu garder ses enfants. Il s'tait alli aux rois
d'Angleterre, de Navarre, de Castille et d'Aragon. Il voulait pouser ou
Marguerite de la Marche, soeur utrine d'Henri III, ou Batrix de
Provence. Par ce dernier mariage, il et runi la Provence au Languedoc,
dshrit sa fille au profit des enfants qu'il et eus de Batrix, et
runi tout le Midi. La prcipitation fit avorter ce grand projet. Ds
1242, les inquisiteurs furent massacrs  Avignon; l'hritier lgitime
de Nmes, Bziers et Carcassonne, le jeune Trencavel, se hasarda 
reparatre. Les confdrs agirent l'un aprs l'autre, Raymond tait
rduit quand les Anglais prirent les armes. Leur campagne en France fut
pitoyable; Henri III avait compt sur son beau-pre, le comte de la
Marche, et les autres seigneurs qui l'avaient appel. Quand ils se
virent et se comptrent, alors commencrent les reproches et les
altercations. Les Franais n'avanaient pas moins; ils auraient tourn
et pris l'arme anglaise au pont de Taillebourg, sur la Charente, si
Henri n'et obtenu une trve par l'intercession de son frre Richard,
en qui Louis rvra le hros de la dernire croisade, celui qui avait
rachet et rendu  l'Europe tant de chrtiens[565]. Henri profita de ce
rpit pour dcamper et se retirer vers Saintes. Louis le serra de prs;
un combat acharn eut lieu dans les vignes, et le roi d'Angleterre finit
par s'enfuir dans la ville, et de l vers Bordeaux (1242).

[Footnote 565: Math. Paris.]

Une pidmie, dont le roi et l'arme languirent galement, l'empcha de
poursuivre ses succs. Mais le combat de Taillebourg n'en fut pas moins
le coup mortel pour ses ennemis, et en gnral pour la fodalit. Le
comte de Toulouse n'obtint grce que comme cousin de la mre de saint
Louis. Son vassal, le comte de Foix, dclara qu'il voulait dpendre
immdiatement du roi. Le comte de la Marche et sa femme, l'orgueilleuse
Isabelle de Lusignan, veuve de Jean et mre d'Henri III, furent obligs
de cder. Ce vieux comte, faisant hommage au frre du roi, Alphonse,
nouveau comte de Poitiers, un chevalier parut, qui se disait
mortellement offens par lui, et demandait  le combattre par-devant son
suzerain. Alphonse insistait durement pour que le vieillard fit raison
au jeune homme. L'vnement n'tait pas douteux, et dj Isabelle,
craignant de prir aprs son mari, s'tait rfugie au couvent de
Fontevrault. Saint Louis s'interposa et ne permit point ce combat
ingal. Telle fut pourtant l'humiliation du comte de la Marche que son
ennemi, qui avait jur de laisser pousser ses cheveux jusqu' ce qu'il
et veng son outrage, se les fit couper solennellement devant tous les
barons, et dclara qu'il en avait assez.

En cette occasion, comme en toutes, Louis montrait la modration d'un
saint et d'un politique. Un baron n'ayant voulu se rendre qu'aprs en
avoir obtenu l'autorisation de son seigneur, le roi d'Angleterre, Louis
lui en sut gr, et lui remit son chteau sans autre garantie que son
serment[566]. Mais afin de sauver de la tentation du parjure ceux qui
tenaient des fiefs de lui et d'Henri, il leur dclara, aux termes de
l'vangile, qu'on ne pouvait servir deux matres, et leur permit d'opter
librement[567]. Il et voulu, pour ter toute cause de guerre, obtenir
d'Henri la cession expresse de la Normandie;  ce prix, il lui et rendu
le Poitou.

[Footnote 566: Math. Paris.]

[Footnote 567: Id.]

Telles taient la prudence et la modration du roi. Il n'imposa pas 
Raymond d'autres conditions que celles du trait de Paris, qu'il avait
sign quatorze ans auparavant.

Cependant la catastrophe tant redoute avait lieu en Orient. Une aile de
la prodigieuse arme des Mongols avait pouss vers Bagdad (1258); une
autre entrait en Russie, en Pologne, en Hongrie. Les Karismiens,
prcurseurs des Mongols, avaient envahi la terre sainte; ils avaient
remport  Gaza, malgr l'union des chrtiens et des musulmans, une
sanglante victoire. Cinq cents templiers y taient rests; c'tait tout
ce que l'ordre avait alors de chevaliers  la terre sainte; puis les
Mongols avaient pris Jrusalem abandonne de ses habitants; ces
barbares, par un jeu perfide, mirent partout des croix sur les murs; les
habitants, trop crdules, revinrent et furent massacrs.

Saint Louis tait malade, alit, et presque mourant, quand ces tristes
nouvelles parvinrent en Europe. Il tait si mal qu'on dsesprait de sa
vie, et dj une des dames qui le gardaient voulait lui jeter le drap
sur le visage, croyant qu'il avait pass. Ds qu'il alla un peu mieux,
au grand tonnement de ceux qui l'entouraient, il fit mettre la croix
rouge sur son lit et sur ses vtements. Sa mre et autant aim le voir
mort. Il promettait, lui faible et mourant, d'aller si loin, outre-mer,
sous un climat meurtrier, donner son sang et celui des siens dans cette
inutile guerre qu'on poursuivait depuis plus d'un sicle. Sa mre, les
prtres eux-mmes le pressaient d'y renoncer. Il fut inflexible; cette
ide qu'on lui croyait si fatale fut, selon toute apparence, ce qui le
sauva; il espra, il voulut vivre, et vcut en effet. Ds qu'il fut
convalescent, il appela sa mre, l'vque de Paris, et leur dit:
Puisque vous croyez que je n'tais pas parfaitement en moi-mme quand
j'ai prononc mes voeux, voil ma croix que j'arrache de mes paules, je
vous la rends... Mais  prsent, continua-t-il, vous ne pouvez nier que
je ne sois dans la pleine jouissance de toutes mes facults; rendez-moi
donc ma croix; car celui qui sait toute chose sait aussi qu'aucun
aliment n'entrera dans ma bouche jusqu' ce j'aie t marqu de nouveau
de son signe.--C'est le doigt de Dieu, s'crirent tous les assistants;
ne nous opposons plus  sa volont. Et personne, ds ce jour, ne
contredit son projet.

Le seul obstacle qui restt  vaincre, chose triste et contre nature,
c'tait le pape. Innocent IV remplissait l'Europe de sa haine contre
Frdric II. Chass de l'Italie, il assembla contre lui un grand concile
 Lyon[568]. Cette ville impriale tenait pourtant  la France, sur le
territoire de laquelle elle avait son faubourg au del du Rhne. Saint
Louis, qui s'tait inutilement port pour mdiateur, ne consentit pas
sans rpugnance  recevoir le pape. Il fallut que tous les moines de
Cteaux vinssent se jeter aux pieds du roi, et il laissa attendre le
pape quinze jours pour savoir sa dtermination. Innocent, dans sa
violence, contrariait de tout son pouvoir la croisade d'Orient; il et
voulu tourner les armes du roi de France contre l'empereur ou contre le
roi d'Angleterre, qui tait sorti un moment de sa servilit  l'gard du
saint-sige. Dj, en 1239, il avait offert la couronne impriale 
saint Louis pour son frre, Robert d'Artois; en 1245, il lui offrit la
couronne d'Angleterre. trange spectacle, un pape n'oubliant rien pour
entraver la dlivrance de Jrusalem, offrant tout  un crois pour lui
faire violer son voeu[569].

[Footnote 568: Math. Paris.--crasons d'abord le dragon, disait-il, et
nous craserons bientt ces vipres de roitelets.]

[Footnote 569: Les barons anglais n'osaient passer  la terre sainte,
craignant les piges de la cour de Rome (muscipulas Roman curi
formidantes). (Math. Paris.)]

Louis ne songeait gure  acqurir. Il s'occupait bien plutt 
lgitimer les acquisitions de ses pres. Il essaya inutilement de se
rconcilier l'Angleterre par une restitution partielle. Il interrogea
mme les vques de Normandie pour se rassurer sur le droit qu'il
pouvait avoir  la possession de cette province. Il ddommagea par une
somme d'argent le vicomte Trencavel, hritier de Nmes et Bziers. Il
l'emmena  la croisade, avec tous les faidits, les proscrits de la
guerre des Albigeois, tous ceux que l'tablissement des compagnons de
Montfort avait privs de leur patrimoine. Ainsi il faisait de la guerre
sainte une expiation, une rconciliation universelle.

Ce n'tait pas une simple guerre, une expdition, que saint Louis
projetait, mais la fondation d'une grande colonie en gypte. On pensait
alors, non sans vraisemblance, que pour conqurir et possder la terre
sainte, il fallait avoir l'gypte pour point d'appui. Aussi il avait
emport une grande quantit d'instruments de labourage et d'outils de
toute espce[570]. Pour faciliter les communications rgulires, il
voulut avoir un port  lui sur la Mditerrane; ceux de Provence taient
 son frre Charles d'Anjou: il fit creuser celui d'Aigues-Mortes.

[Footnote 570: Ligones, Iridentes, trahas, vomeres, aratra, etc.
(Math. Paris.)]

Il cingla d'abord vers Chypre, o l'attendaient d'immenses
approvisionnements[571]. L il s'arrta, et longtemps, soit pour
attendre son frre Alphonse qui lui amenait sa rserve, soit peut-tre
pour s'orienter dans ce monde nouveau. Il y fut amus par les
ambassadeurs des princes d'Asie, qui venaient observer le grand roi des
Francs. Les chrtiens vinrent d'abord, de Constantinople, d'Armnie, de
Syrie; les musulmans ensuite, entre autres les envoys de ce Vieux de la
Montagne dont on faisait tant de rcits[572]. Les Mongols mmes
parurent. Saint Louis, qui les crut favorables au christianisme d'aprs
leur haine pour les autres mahomtans, se ligua avec eux contre les deux
papes de l'islamisme, les califes de Bagdad et du Caire.

[Footnote 571: Joinville: Et quant on les voit il sembloit que ce
fussent montaingnes; car la pluie qui avoit batu les blez de lonc-temps,
les avoit fait germer par desus, si que il n'i paroit que l'erbe vert.]

[Footnote 572: _App. 127._]

Cependant les Asiatiques revenaient de leurs premires craintes; ils se
familiarisaient avec l'ide de la grande invasion des Francs. Ceux-ci,
dans l'abondance, s'nervaient sous la sduction d'un climat corrupteur.
Les prostitues venaient placer leurs tentes autour mme de la tente du
roi et de sa femme, la chaste reine Marguerite, qui l'avait suivi.

Il se dcida enfin  partir pour l'gypte. Il avait  choisir entre
Damiette et Alexandrie. Un coup de vent l'ayant pouss vers la premire
ville[573], il eut hte d'attaquer; lui-mme il se jeta dans l'eau
l'pe  la main. Les troupes lgres des Sarrasins, qui taient en
bataille sur le rivage, tentrent une ou deux charges, et, voyant les
Francs inbranlables, elles s'enfuirent  toute bride. La forte ville de
Damiette, qui pouvait rsister, se rendit dans le premier effroi. Matre
d'une telle place, il fallait se hter de saisir Alexandrie ou le
Caire. Mais la mme foi qui inspirait la croisade faisait ngliger les
moyens humains qui en auraient assur le succs. Le roi d'ailleurs, roi
fodal, n'tait sans doute pas assez matre pour arracher ses gens au
pillage d'une riche ville; il en fut comme  Chypre, ils ne se
laissrent emmener que lorsqu'ils furent las eux-mmes de leurs excs.
Il y avait d'ailleurs une excuse; Alphonse et la rserve se faisaient
attendre. Le comte de Bretagne, Mauclerc, dj expriment dans la
guerre d'Orient, voulait qu'on s'assurt d'abord d'Alexandrie; le roi
insista pour le Caire. Il fallait donc s'engager dans ce pays coup de
canaux, et suivre la route qui avait t si fatale  Jean de Brienne. La
marche fut d'une singulire lenteur; les chrtiens, au lieu de jeter des
ponts, faisaient une leve dans chaque canal. Ils mirent ainsi un mois
pour franchir les dix lieues qui sont de Damiette  Mansourah[574]. Pour
atteindre cette dernire ville, ils entreprirent une digue qui devait
soutenir le Nil et leur livrer passage. Cependant ils souffraient
horriblement des feux grgeois que leur lanaient les Sarrasins, et qui
les brlaient sans remde, enferms dans leurs armures[575]. Ils
restrent ainsi cinquante jours, au bout desquels ils apprirent qu'ils
auraient pu s'pargner tant de peine et de travail. Un Bdouin leur
indiqua un gu (8 fvrier).

[Footnote 573: _App. 128._]

[Footnote 574: Bonaparte pensait que si saint Louis avait manoeuvr
comme les Franais en 1798, il aurait pu, en partant de Damiette le 8
juin, arriver le 12  Mansourah, et le 26 au Caire.]

[Footnote 575: Toutes les fois que nostre saint roi ooit que il nous
getoient le feu grejois, il se vestoit en son lit, et tendoit ses mains
vers notre Seigneur, et disoit en plourant: Biau Sire Diex, gardez-moy
ma gent. (Joinville.)]

L'avant-garde, conduite par Robert d'Artois, passa avec quelque
difficult. Les templiers, qui se trouvaient avec lui, l'engageaient 
attendre que son frre le rejoignt. Le bouillant jeune homme les traita
de lches et se lana, tte baisse, dans la ville dont les portes
taient ouvertes. Il laissait mener son cheval par un brave chevalier,
qui tait sourd, et qui criait  tue-tte: Sus! sus!  l'ennemi[576]!
Les templiers n'osrent rester derrire; tous entrrent, tous prirent.
Les mameluks, revenus de leur tonnement, barrrent les rues de pices
de bois, et des fentres ils crasrent les assaillants.

[Footnote 576: Joinville: Le bon comte de Soissons se moquoit  moy, et
me disoit: Seneschal, lessons huer cette chiennaille, que, par la
quoife Dieu, encore en parlerons-nous de ceste journe es chambres des
dames.]

Le roi, qui ne savait rien encore, passa, rencontra les Sarrasins; il
combattit vaillamment. L, o j'tois  pied avec mes chevaliers, dit
Joinville, aussi bless vint le roi avec toute sa bataille, avec grand
bruit et grande noise de trompes, de nacaires, et il s'arrta sur un
chemin lev; mais oncques si bel homme arm ne vis, car il paraissait
dessus toute sa gent des paules en haut, un haume d'or  son chef, une
pe d'Allemagne en sa main. Le soir on lui annona la mort du comte
d'Artois, et le roi rpondit que Dieu en feust ador de ce que il li
donnoit; et lors li choient les larmes des yex moult grosses. Quelqu'un
vint lui demander des nouvelles de son frre: Tout ce que je sais,
dit-il, c'est qu'il est en paradis[577].

[Footnote 577: Joinville.]

Les mameluks revenant de tous cts  la charge, les Franais
dfendirent leurs retranchements jusqu' la fin de la journe. Le comte
d'Anjou, qui se trouvait le premier sur la route du Caire, tait  pied
au milieu de ses chevaliers; il fut attaqu en mme temps par deux
troupes de Sarrasins, l'une  pied, l'autre  cheval; il tait accabl
par le feu grgeois, et on le tenait dj pour dconfit. Le roi le sauva
en s'lanant lui-mme  travers les musulmans. La crinire de son
cheval fut toute couverte de feu grgeois. Le comte de Poitiers fut un
moment prisonnier des Sarrasins; mais il eut le bonheur d'tre dlivr
par les bouchers, les vivandiers et les femmes de l'arme. Le sire de
Brianon ne put conserver son terrain qu' l'aide des machines du duc de
Bourgogne, qui tiraient au travers de la rivire. Gui de Mauvoisin,
couvert de feu grgeois, n'chappa qu'avec peine aux flammes. Les
bataillons du comte de Flandre, des barons d'outre-mer que commandait
Gui d'Ibelin, et de Gauthier de Chtillon, conservrent presque toujours
l'avantage sur les ennemis. Ceux-ci sonnrent enfin la retraite, et
Louis rendit grces  Dieu, au milieu de toute l'arme, de l'assistance
qu'il en avait reue; c'tait, en effet, un miracle d'avoir pu dfendre,
avec des gens  pied et presque tous blesss, un camp attaqu par une
redoutable cavalerie.

Il devait bien voir que le succs tait impossible, et se hter de
retourner vers Damiette; mais il ne pouvait s'y dcider. Sans doute, le
grand nombre de blesss qui se trouvaient dans le camp rendait la chose
difficile; mais les malades augmentaient chaque jour. Cette arme,
campant sur les vases de l'gypte, nourrie principalement des barbots du
Nil, qui mangeaient tant de cadavres, avait contract d'tranges et
hideuses maladies. Leur chair gonflait, pourrissait autour de leurs
gencives, et pour qu'ils avalassent, on tait oblig de la leur couper;
ce n'tait par tout le camp que des cris douloureux comme de femmes en
mal d'enfant; chaque jour augmentait le nombre des morts. Un jour,
pendant l'pidmie, Joinville malade, et entendant la messe de son lit,
fut oblig de se lever et de soutenir son aumnier prt  s'vanouir.
Ainsi soutenu, il acheva son sacrement, parchanta la messe tout
entirement: ne oncques plus ne chanta.

Ces morts faisaient horreur; chacun craignait de les toucher et de leur
donner la spulture; en vain le roi, plein de respect pour ces martyrs,
donnait l'exemple et aidait  les enterrer de ses propres mains. Tant de
corps abandonns augmentaient le mal chaque jour; il fallut songer  la
retraite pour sauver au moins ce qui restait. Triste et incertaine
retraite d'une arme amoindrie, affaiblie, dcourage. Le roi, qui avait
fini par tre malade comme les autres, et pu se mettre en sret, mais
il ne voulut jamais abandonner son peuple[578]. Tout mourant qu'il
tait, il entreprit d'excuter sa retraite par terre, tandis que les
malades taient embarqus sur le Nil. Sa faiblesse tait telle, qu'on
fut bientt oblig de le faire entrer dans une petite maison et de le
dposer sur les genoux d'une _bourgeoise de Paris_, qui se trouvait l.

[Footnote 578: Le roi de France et pu chapper aux mains des
gyptiens, soit  cheval, soit dans un bateau; mais ce prince gnreux
ne voulut jamais abandonner ses troupes. (Aboul-Mahassen.)--En revenant
de l'le de Chypre, le vaisseau de saint Louis toucha sur un rocher, et
trois toises de la quille furent emportes. On conseilla au roi de le
quitter.  ce respondi le roy: Seigneurs, je vois que se je descens de
ceste nef, que elle sera de refus, et voy que il a cans huit cents
personnes et plus; et pour ce que chascun aime autretant sa vie comme je
fais la moie, n'oseroit nulz demourez en ceste nef, ainois demourroient
en Cypre; parquoy, se Dieu plat, je ne mettrai ja tant de gent comme il
a cans en pril de mort; ainois demourrai cans pour mon peuple
sauver. (Joinville.)]

Cependant les chrtiens s'taient vus bientt arrts par les Sarrasins,
qui les suivaient par terre et les attendaient dans le fleuve. Un
immense massacre commena; ils dclarrent en vain qu'ils voulaient se
rendre; les Sarrasins ne craignaient autre chose que le grand nombre des
prisonniers; ils les faisaient donc entrer dans un clos, leur
demandaient s'ils voulaient renier le Christ. Un grand nombre obit,
entre autres tous les mariniers de Joinville.

Cependant le roi et les prisonniers de marque avaient t rservs. Le
sultan ne voulait pas les dlivrer,  moins qu'ils ne rendissent
Jrusalem; ils objectrent que cette ville tait  l'empereur
d'Allemagne, et offrirent Damiette avec quatre cent mille besans d'or.
Le sultan avait consenti, lorsque les mameluks, auxquels il devait sa
victoire, se rvoltent et l'gorgent au pied des galres o les Franais
taient dtenus. Le danger tait grand pour ceux-ci; les meurtriers
pntrrent en effet jusqu'auprs du roi. Celui mme qui avait arrach
le coeur au soudan vint au roi, sa main, tout ensanglante, et lui dit:
Que me donneras-tu, que je t'aie occi ton ennemi, qui t'et fait mourir
s'il et vcu? Et le roi ne lui rpondit oncques rien. Il en vint bien
trente, les pes toutes nues et les haches danoises aux mains dans
notre galre, continue Joinville. Je demandai  monseigneur Beaudoin
d'Ibelin, qui savoit bien le sarrasinois, ce que ces gens disoient, et
il me rpondit qu'ils disoient qu'ils nous venoient les ttes trancher.
Il y avoit tout plein de gens qui se confessoient  un frre de la
Trinit, qui toit au comte Guillaume de Flandre; mais, quant  moi, je
ne me souvins oncques de pch que j'eusse fait. Ainois me pensai que
plus je me dfendrois ou plus je me gauchirois, pis me vaudroit. Et lors
me signai et m'agenouillai aux pieds de l'un d'eux qui tenoit une hache
danoise  charpentier, et dis: Ainsi mourut sainte Agns. Messire Gui
d'Ibelin, conntable de Chypre, s'agenouilla  ct de moi, et je lui
dis: Je vous absous de tel pouvoir comme Dieu m'a donn. Mais quand je
me levai d'illec, il ne me souvint oncques de chose qu'il m'et dite ni
raconte[579].

[Footnote 579: Joinville. _App. 129._]

Il y avait trois jours que Marguerite avait appris la captivit de son
mari, lorsqu'elle accoucha d'un fils nomm Jean, et qu'elle surnomma
Tristan. Elle faisait coucher au pied de son lit, pour se rassurer, un
vieux chevalier g de quatre-vingts ans. Peu de temps avant
d'accoucher, elle s'agenouilla devant lui et lui requit un don, et le
chevalier le lui octroya par son serment, et elle lui dit: Je vous
demande, par la foi que vous m'avez baille, que si les Sarrasins
prennent cette ville, que vous me coupiez la tte avant qu'ils me
prennent, et le chevalier rpondit: Soyez certaine que je le ferai
volontiers, car je l'avois bien pens que je vous occirois avant qu'ils
vous eussent pris[580].

[Footnote 580: _App. 129._]

Rien ne manquait au malheur et  l'humiliation de saint Louis. Les
Arabes chantrent sa dfaite, et plus d'un peuple chrtien en fit des
feux de joie. Il resta pourtant un an  la terre sainte pour aider  la
dfendre, au cas que les mameluks poursuivissent leur victoire hors de
l'gypte. Il releva les murs des villes, fortifia Csare, Jaffa, Sidon,
Saint-Jean d'Acre, et ne se spara de ce triste pays que lorsque les
barons de la terre sainte lui eurent eux-mmes assur que son sjour ne
pouvait plus leur tre utile. Il venait d'ailleurs de recevoir une
nouvelle qui lui faisait un devoir de retourner au plus tt en France.
Sa mre tait morte: malheur immense pour un tel fils qui, pendant si
longtemps, n'avait pens que par elle, qui l'avait quitte malgr elle
pour cette dsastreuse expdition, o il devait laisser sur la terre
infidle un de ses frres, tant de loyaux serviteurs, les os de tant de
martyrs. La vue de la France elle-mme ne put le consoler: Si
j'endurais seul la honte et le malheur, disait-il  un vque, si mes
pchs n'avaient pas tourn au prjudice de l'glise universelle, je me
rsignerais. Mais, hlas! toute la chrtient est tombe par moi dans
l'opprobre et la confusion[581].

[Footnote 581: Math. Paris.]

L'tat o il retrouvait l'Europe n'tait pas propre  le consoler. Le
revers qu'il dplorait tait encore le moindre des maux de l'glise;
c'en tait un bien autre que cette inquitude extraordinaire qu'on
remarquait dans tous les esprits. Le mysticisme, rpandu dans le peuple
par l'esprit des croisades, avait dj port son fruit, l'enthousiasme
sauvage de la libert politique et religieuse. Ce caractre
rvolutionnaire du mysticisme, qui devait se produire nettement dans les
jacqueries des sicles suivants, particulirement dans la rvolte des
paysans de Souabe, en 1525, et des anabaptistes, en 1538, il apparut
dj dans l'insurrection des _Pastoureaux_[582], qui clata pendant
l'absence de saint Louis. C'taient les plus misrables habitants des
campagnes, des bergers surtout, qui, entendant dire que le roi tait
prisonnier, s'armrent, s'attrouprent, formrent une grande arme,
dclarrent qu'ils voulaient aller le dlivrer. Peut-tre fut-ce un
simple prtexte, peut-tre l'opinion que le pauvre peuple s'tait dj
forme de Louis, lui avait-elle donn un immense et vague espoir de
soulagement et de dlivrance. Ce qui est certain, c'est que ces bergers
se montraient partout ennemis des prtres et les massacraient; ils
confraient eux-mmes les sacrements. Ils reconnaissaient pour chef un
homme inconnu, qu'ils appelaient le grand matre de Hongrie[583]. Ils
traversrent impunment Paris, Orlans, une grande partie de la France.
On parvint cependant  dissiper et dtruire ces bandes[584].

[Footnote 582: _App. 130._]

[Footnote 583: Il prtendait avoir  la main une lettre de la Vierge
Marie, qui appelait les bergers  la terre sainte, et pour accrditer
cette fable il tenait cette main constamment ferme.]

[Footnote 584: Quasi canes rabidi passim detruncati. (Math. Paris.)]

Saint Louis de retour sembla repousser longtemps toute pense, toute
ambition trangre; il s'enferma avec un scrupule inquiet dans son
devoir de chrtien, comprenant toutes les vertus de la royaut dans les
pratiques de la dvotion, et s'imputant  lui-mme comme pch tout
dsordre public. Les sacrifices ne lui cotrent rien pour satisfaire
cette conscience timore et inquite. Malgr ses frres, ses enfants,
ses barons, ses sujets, il restitua au roi d'Angleterre le Prigord, le
Limousin, l'Agnois, et ce qu'il avait en Quercy et en Saintonge, 
condition qu'Henri renont  ses droits sur la Normandie, la Touraine,
l'Anjou, le Maine et le Poitou (1258). Les provinces cdes ne le lui
pardonnrent jamais, et quand il fut canonis, elles refusrent de
clbrer sa fte.

Cette proccupation excessive des choses de la conscience aurait t 
la France toute action extrieure. Mais la France n'tait pas encore
dans la main du roi. Le roi se resserrait, se retirait en soi. La France
dbordait au dehors.

D'une part, l'Angleterre gouverne par des Poitevins, par des Franais
du Midi, s'affranchit d'eux par le secours d'un Franais du Nord, Simon
de Montfort, comte de Leicester, second fils du fameux Montfort, chef de
la croisade des Albigeois. De l'autre ct, les Provenaux sous Charles
d'Anjou, frre de saint Louis, conquirent le royaume des Deux-Siciles,
et consommrent en Italie la ruine de la maison de Souabe.

Le roi d'Angleterre, Henri III, avait port la peine des fautes de Jean.
Son pre lui avait lgu l'humiliation et la ruine. Il n'avait pu se
relever qu'en se mettant sans rserve entre les mains de l'glise;
autrement les Franais lui prenaient l'Angleterre, comme ils avaient
pris la Normandie. Le pape usa et abusa de son avantage; il donna  des
Italiens tous les bnfices d'Angleterre, ceux mme que les barons
normands avaient fonds pour les ecclsiastiques de leur famille. Les
barons ne souffraient pas patiemment cette tyrannie de l'glise, et s'en
prenaient au roi qu'ils accusaient de faiblesse. Serr entre ces deux
partis, et recevant tous les coups qu'ils portaient,  qui le roi
pouvait-il se fier?  nul autre qu' nos Franais du Midi, aux Poitevins
surtout, compatriotes de sa mre.

Ces mridionaux, levs dans les maximes du droit romain, taient
favorables au pouvoir monarchique, et naturellement ennemis des barons.
C'tait l'poque o saint Louis accueillait les traditions du droit
imprial, et introduisait, bon gr, mal gr, l'esprit de Justinien dans
la loi fodale. En Allemagne, Frdric II s'efforait de faire prvaloir
les mmes doctrines. Ces tentatives eurent un sort diffrent; elles
contriburent  l'lvation de la royaut en France, et la ruinrent en
Angleterre et en Allemagne.

Pour imposer  l'Angleterre l'esprit du Midi, il et fallu des armes
permanentes, des troupes mercenaires, et beaucoup d'argent. Henri III ne
savait o en prendre; le peu qu'il obtenait, les intrigants qui
l'environnaient mettaient la main dessus. Il ne faut pas oublier
d'ailleurs une chose importante, c'est la disproportion qui se trouvait
ncessairement alors entre les besoins et les ressources. Les besoins
taient dj grands; l'ordre administratif commenait  se constituer;
on essayait des armes permanentes. Les ressources taient faibles, ou
nulles; la production industrielle, qui alimente la prodigieuse
consommation du fisc dans les temps modernes, avait  peine commenc.
C'tait encore l'ge du privilge; les barons, le clerg, tout le monde,
avaient  allguer tel ou tel droit pour ne rien payer. Depuis la Grande
Charte surtout, une foule d'abus lucratifs ayant t supprims, le
gouvernement anglais semblait n'tre plus qu'une mthode pour faire
mourir le roi de faim.

La Grande Charte ayant pos l'insurrection en principe et constitu
l'anarchie, une seconde crise tait ncessaire pour asseoir un ordre
rgulier, pour introduire entre le roi, le pape et le baronnage un
lment nouveau, le peuple, qui peu  peu les mit d'accord.  une
rvolution il faut un homme; ce fut Simon de Montfort; ce fils du
conqurant du Languedoc tait destin  poursuivre sur les ministres
poitevins d'Henri III la guerre hrditaire de sa famille contre les
hommes du Midi. Marguerite de Provence, femme de saint Louis, hassait
ces Montfort, qui avaient fait tant de mal  son pays. Simon pensa qu'il
ne gagnerait rien  rester  la cour de France, et passa en Angleterre.
Les Montfort, comtes de Leicester, appartenaient aux deux pays. Le roi
Henri combla Simon; il lui donna sa soeur, et l'envoya en Guyenne
rprimer les troubles de ce pays. Simon s'y conduisit avec tant de
duret qu'il fallut le rappeler. Alors il tourna contre le roi. Ce roi
n'avait jamais t plus puissant en apparence, ni plus faible en
ralit. Il s'imaginait qu'il pourrait acheter pice  pice les
dpouilles de la maison de Souabe. Son frre, Richard de Cornouailles,
venait d'acqurir, argent comptant, le titre d'empereur, et le pape
avait concd  son fils celui de roi de Naples. Cependant toute
l'Angleterre tait pleine de troubles. On n'avait su d'autre remde  la
tyrannie pontificale que d'assassiner les courriers, les agents du pape;
une association s'tait forme dans ce but[585]. En 1258, un _Parlement_
fut assembl  Oxford; c'est la premire fois que les assembles
prennent ce titre. Le roi y avait de nouveau jur la Grande Charte, et
s'tait mis en tutelle entre les mains de vingt-quatre barons. Au bout
de six ans de guerres, les deux partis invoqurent l'arbitrage de saint
Louis. Le pieux roi, galement inspir de la Bible et du droit romain,
dcida qu'_il fallait obir aux puissances_, et annula les statuts
d'Oxford, dj casss par le pape. Le roi Henri devait rentrer en
possession de toute sa puissance, sauf les chartes et louables coutumes
du royaume d'Angleterre antrieures aux statuts d'Oxford (1264).

[Footnote 585: _App. 131._]

Aussi les confdrs ne prirent cette sentence arbitrale que comme un
signal de guerre. Simon de Montfort eut recours  un moyen extrme. Il
intressa les villes  la guerre, en introduisant leurs reprsentants
dans le Parlement. trange destine de cette famille! Au douzime
sicle, un des anctres de Montfort avait conseill  Louis-le-Gros,
aprs la bataille de Brenneville, d'armer les milices communales. Son
pre, l'exterminateur des Albigeois, avait dtruit les municipes du midi
de la France. Lui, il appela les communes d'Angleterre  la
participation des droits politiques, essayant toutefois d'associer la
religion  ses projets, et de faire de cette guerre une croisade[586].

[Footnote 586: La veille de la bataille de Lewes, il ordonna  chaque
soldat de s'attacher une croix blanche sur la poitrine et sur l'paule,
et d'employer le soir suivant  des actes de religion.]

Quelque consciencieuse et impartiale que ft la dcision de saint Louis,
elle tait tmraire, ce semble; l'avenir devait juger ce jugement.
C'tait la premire fois qu'il sortait de cette rserve qu'il s'tait
jusqu'alors impose. Sans doute,  cette poque, l'influence du clerg
d'une part, de l'autre celle des lgistes, le proccupaient de l'ide du
droit absolu de la royaut. Cette grande et subite puissance de la
France, pendant les discordes et l'abaissement de l'Angleterre et de
l'Empire, tait une tentation. Elle portait Louis  quitter peu  peu le
rle de mdiateur pacifique qu'il s'tait content autrefois de jouer
entre le pape et l'empereur. L'illustre et infortune maison de Souabe
tait abattue; le pape mettait  l'encan ses dpouilles. Il les offrait
 qui en voudrait, au roi d'Angleterre, au roi de France. Louis refusa
d'abord pour lui-mme, mais il permit  son frre Charles d'accepter.
C'tait mettre un royaume de plus dans sa maison, mais aussi sur sa
conscience le poids d'un royaume. L'glise, il est vrai, rpondait de
tout. Le fils du grand Frdric II, Conrad, et le btard Manfred,
taient, disait-on, des impies, des ennemis du pape, des princes plus
mahomtans que chrtiens. Cependant, tout cela suffisait-il pour qu'on
leur prt leur hritage? et si Manfred tait coupable, qu'avait-il fait
le fils de Conrad, le pauvre petit Corradino, le dernier rejeton de tant
d'empereurs? Il avait  peine trois ans.

Ce frre de saint Louis, ce Charles d'Anjou, dont son admirateur Villani
a laiss un portrait si terrible, cet _homme noir, qui dormait
peu_[587], fut un dmon tentateur pour saint Louis. Il avait pous
Batrix, la dernire des quatre filles du comte de Provence. Les trois
anes taient reines[588], et faisaient asseoir Batrix sur un
escabeau  leurs pieds. Celle-ci irritait encore l'me violente et avide
de son mari; il lui fallait aussi un trne  elle, et n'importe  quel
prix. La Provence, comme l'hritire de Provence, devait souhaiter une
consolation pour l'hymen odieux qui la soumettait aux Franais; si les
vaisseaux de Marseille assujettie portaient le pavillon de France, il
fallait qu'au moins ce pavillon triompht sur les mers, et humilit ceux
des Italiens.

[Footnote 587: Ce Charles fut sage et prudent dans les conseils, preux
dans les armes, svre, et fort redout de tous les rois du monde,
magnanime, et de hautes penses qui l'galaient aux plus grandes
entreprises; inbranlable dans l'adversit, ferme et fidle dans toutes
ses promesses, parlant peu et agissant beaucoup, ne riant presque
jamais, dcent comme un religieux, zl catholique, pre  rendre
justice, froce dans ses regards. Sa taille tait grande et nerveuse, sa
couleur olivtre, son nez fort grand. Il paraissait plus fait qu'aucun
autre seigneur pour la majest royale. Il ne dormait presque point. Il
fut prodigue d'armes envers ses chevaliers; mais avide d'acqurir, de
quelque part que ce ft, des terres, des seigneuries et de l'argent pour
fournir  ses entreprises. Jamais il ne prit de plaisir aux mimes, aux
troubadours et aux gens de cour. (Villani.)]

[Footnote 588: Femmes des rois de France et d'Angleterre, et de
l'empereur Richard de Cornouailles.]

Je ne puis raconter la ruine de cette grande et malheureuse maison de
Souabe, sans revenir sur ses destines, qui ne sont autres que la lutte
du sacerdoce et de l'empire. Qu'on m'excuse de cette digression. Cette
famille prit; c'est la dernire fois que nous devons en parler.

La maison de Franconie et de Souabe, d'Henri IV  Frdric-Barberousse,
de celui-ci  Frdric II, et jusqu' Corradino en qui elle devait
s'teindre, prsenta, au milieu d'une foule d'actes violents et
tyranniques, un caractre qui ne permet pas de rester indiffrent  son
sort: ce caractre est l'hrosme des affections prives. C'tait le
trait commun de tout le parti gibelin: le dvouement de l'homme 
l'homme. Jamais, dans leurs plus grands malheurs, ils ne manqurent
d'amis prts  combattre et mourir volontiers pour eux. Et ils le
mritaient par leur magnanimit. C'est  Godefroi de Bouillon, au fils
des ennemis hrditaires de sa famille qu'Henri IV remit le drapeau de
l'Empire; on sait comment Godefroi reconnut cette confiance admirable.
Le jeune Corradino eut son Pylade dans le jeune Frdric d'Autriche,
enfants hroques que le vainqueur ne spara pas dans la mort. La patrie
elle-mme, que les Gibelins d'Italie troublrent tant de fois, elle leur
tait chre, alors mme qu'ils l'immolaient. Dante a plac dans l'enfer
le chef des Gibelins de Florence, Farinata degli Uberti. Mais, de la
faon dont il en parle, il n'est point de noble coeur qui ne voudrait
place  ct d'un tel homme sur la couche de feu. Hlas! dit l'ombre
hroque, je n'tais pas seul  la bataille o nous vainqumes Florence,
mais au conseil o les vainqueurs proposaient de la dtruire, je parlai
seul, et la sauvai.

Un tout autre esprit semble avoir domin chez les Guelfes. Ceux-ci,
vrais Italiens, amis de l'glise tant qu'elle le fut de la libert,
sombres niveleurs, vous au raisonnement svre et prts  immoler le
genre humain  une ide. Pour juger ce parti, il faut l'observer, soit
dans l'ternelle tempte qui fut la vie de Gnes, soit dans l'puration
successive par o Florence descendit, comme dans les cercles d'un autre
enfer de Dante, des Gibelins aux Guelfes, des Guelfes blancs aux Guelfes
noirs, puis de ceux-ci sous la terreur de la _Socit guelfe_. L, elle
demanda, comme remde, le mal mme qui lui avait fait horreur dans les
Gibelins, la tyrannie; tyrannie violente, et puis tyrannie douce, quand
le sentiment s'moussa.

Ce dur esprit guelfe, qui n'pargna pas mme Dante, qui fit sa route et
par l'alliance de l'glise et par celle de la France, crut atteindre son
but dans la proscription des nobles. On rasa leurs chteaux hors des
villes; dans les villes, on prit leurs maisons fortes; on les mit si
bas, ces Uberti de Florence, ces Doria de Gnes, que dans cette dernire
ville on anoblissait pour dgrader, et que pour rcompenser un noble, on
l'levait  la dignit de plbien. Alors les marchands furent contents
et se crurent forts. Ils dominrent les campagnes  leur tour, comme
avaient fait les citoyens des villes antiques. Toutefois, que
substiturent-ils  la noblesse, au principe militaire qu'ils avaient
dtruit? des soldats de louage qui les tromprent, les ranonnrent et
devinrent leurs matres, jusqu' ce que les uns et les autres furent
accabls par l'invasion des trangers.

Telle fut, en deux mots, l'histoire du vrai parti italien, du parti
guelfe. Quant au parti gibelin ou allemand, il prit ou changea de forme
ds qu'il ne fut plus allemand et fodal. Il subit une mtamorphose
hideuse, devint tyrannie pure, et renouvela, par Eccelino et Galas
Visconti, tout ce que l'antiquit avait racont ou invent des Phalaris
et des Agathocle.

L'acquisition du royaume de Naples qui, en apparence, levait si haut la
maison de Souabe, fut justement ce qui la perdit. Elle entreprit de
former le plus bizarre mlange d'lments ennemis, d'unir et de mler
les Allemands, les Italiens et les Sarrasins. Elle amena ceux-ci  la
porte de l'glise; et par ses colonies mahomtanes de Luceria et de
Nocra[589], elle constitua la papaut en tat de sige. Alors devait
commencer un duel  mort. D'autre part, l'Allemagne ne s'accommoda pas
mieux d'un prince tout Sicilien, qui voulait faire prvaloir chez elle
le droit romain, c'est--dire, le nivellement de l'ancien Empire; la
seule loi de succession, en rendant les partages gaux entre les frres,
et divis et abaiss toutes les grandes maisons. La dynastie de Souabe
fut hae en Allemagne comme italienne, en Italie comme allemande ou
comme arabe; tout se retira d'elle. Frdric II vit son beau-pre, Jean
de Brienne, saisir le temps o il tait  la terre sainte, pour lui
enlever Naples. Son propre fils, Henri, qu'il avait dsign son
hritier, renouvela contre lui la rvolte d'Henri V contre son pre,
tandis que son autre fils, le bel Enzio, tait enseveli pour toujours
dans les prisons de Bologne[590]. Enfin, son chancelier, son ami le plus
cher, Pierre des Vignes, tenta de l'empoisonner. Aprs ce dernier coup,
il ne restait plus qu' se voiler la tte, comme Csar aux ides de mars.
Frdric abjura toute ambition, demanda  rsigner tout pour se retirer
 la terre sainte; il voulait, du moins, mourir en paix. Le pape ne le
permit pas.

[Footnote 589: 1223, 1247. Nocra fut surnomme _Nocra de' Pagani_.]

[Footnote 590:  la mort de Corradino il voulut s'chapper, enferm dans
un tonneau; mais une boucle de ses cheveux le trahit. Ah! il n'y a que
le roi Enzio qui puisse avoir de si beaux cheveux blonds!....]

Alors le vieux lion s'enfona dans la cruaut; au sige de Parme, il
faisait chaque jour dcapiter quatre de ses prisonniers. Il protgea
l'horrible Eccelino, lui donna le vicariat de l'Empire, et l'on vit par
toute l'Italie mendier leur pain des hommes, des femmes, mutils, qui
racontaient les vengeances du vicaire imprial.

Frdric mourut  la peine[591], et le pape en poussa des cris de joie.
Son fils Conrad n'apparut dans l'Italie que pour mourir aussi[592].
Alors l'Empire chappa  cette maison; le frre du roi d'Angleterre et
le roi de Castille se crurent tous deux empereurs. Le fils de Conrad, le
petit Corradino, n'tait pas en ge de disputer rien  personne; mais le
royaume de Naples resta au btard Manfred, au vrai fils de Frdric II,
brillant, spirituel, dbauch, impie comme son pre, homme  part, que
personne n'aima ni ne hat  demi. Il se faisait gloire d'tre btard,
comme tant de hros et de dieux paens[593]. Tout son appui tait dans
les Sarrasins, qui lui gardaient les places et les trsors de son pre.
Il ne se fiait gure qu' eux; il en avait appel neuf mille encore de
Sicile, et dans sa dernire bataille c'est  leur tte qu'il chargeait
l'ennemi[594].

[Footnote 591: _App. 132._]

[Footnote 592: Au printemps de l'an 1254. Il n'avait que vingt-six ans.]

[Footnote 593: _App. 133._]

[Footnote 594: Dans sa fuite, en 1254, il ne trouva de refuge qu'
Luceria. Les Sarrasins l'y accueillirent avec des transports de joie.
Avant la bataille, Manfred envoya des ambassadeurs pour ngocier.
Charles rpondit: Va dire au sultan de Nocra que je ne veux que
bataille, et qu'aujourd'hui mme je le mettrai en enfer, ou il me mettra
en paradis.]

On prtend que Charles d'Anjou dut sa victoire  l'ordre dloyal qu'il
donna aux siens, _de frapper aux chevaux_. C'tait agir contre toute
chevalerie. Au reste, ce moyen tait peu ncessaire; la gendarmerie
franaise avait trop d'avantage sur une arme compose principalement
de troupes lgres. Quand Manfred vit les siens en fuite, il voulut
mourir et attacha son casque, mais il tomba par deux fois. _Hoc est
signum Dei_, dit-il; il se jeta  travers les Franais et y trouva la
mort. Charles d'Anjou voulait refuser la spulture au pauvre excommuni;
mais les Franais eux-mmes apportrent chacun une pierre, et lui
dressrent un tombeau[595].

[Footnote 595: Le lgat du pape le fit dterrer, et jeter sur les
confins du royaume de Naples et de la campagne de Rome.]

Cette victoire facile n'adoucit pas davantage le farouche conqurant de
Naples. Il lana par tout le pays une nue d'agents avides qui, fondant
comme des sauterelles, mangrent le fruit, l'arbre et presque la
terre[596]. Les choses allrent si loin que le pape lui-mme, qui avait
appel le flau, se repentit, et fit des remontrances  Charles d'Anjou.
Les plaintes retentissaient dans toute l'Italie, et au del des Alpes.
Tout le parti gibelin de Naples, de Toscane, Pise surtout, implorait le
secours du jeune Corradino. La mre de l'hroque enfant le retint
longtemps, inquite de le voir si jeune encore entrer dans cette funbre
Italie, o toute sa famille avait trouv son tombeau. Mais ds qu'il eut
quinze ans, il n'y eut plus moyen de le retenir. Son jeune ami, Frdric
d'Autriche, dpouill comme lui de son hritage, s'associa  sa fortune.
Ils passrent les Alpes avec une nombreuse chevalerie. Parvenus  peine
dans la Lombardie, le duc de Bavire s'alarma, et laissa le jeune fils
des empereurs poursuivre son prilleux voyage, avec trois ou quatre
mille hommes d'armes seulement. Quand ils passrent devant Rome, le pape
qu'on en avertit dit seulement: Laissons aller ces victimes.

[Footnote 596:  tous les emplois qui existaient dans l'ancienne
administration, Charles avait joint tous les emplois correspondants
qu'il connaissait en France, en sorte que le nombre des fonctionnaires
tait plus que doubl.]

Cependant la petite troupe avait grossi: outre les Gibelins d'Italie,
des nobles espagnols rfugis  Rome avaient pris parti pour lui, comme
dans un duel ils auraient tir l'pe pour le plus faible; Il y avait
une grande ardeur dans cette arme. Lorsqu'ils rencontrrent, derrire
le Tagliacozzo, l'arme de Charles d'Anjou, ils passrent hardiment le
fleuve et dispersrent tout ce qu'ils trouvrent devant eux. Ils
croyaient la victoire gagne, lorsque Charles, qui, sur l'avis d'un
vieux et rus chevalier, s'tait retir derrire une colline avec ses
meilleurs gendarmes, vint tomber sur les vainqueurs fatigus et
disperss. Les Espagnols seuls se rallirent et furent crass.

Corradino tait pris, l'hritier lgitime, le dernier rejeton de cette
race formidable; grande tentation pour le froce vainqueur. Il se
persuada, sans doute par une interprtation force du droit romain,
qu'un ennemi vaincu pouvait tre trait comme criminel de lse-majest;
et d'ailleurs l'ennemi de l'glise n'tait-il pas hors de tout droit? On
prtend que le pape le confirma dans ce sentiment et lui crivit: _Vita
Corradini mors Caroli_[597]. Charles nomma parmi ses cratures des
juges pour faire le procs  son prisonnier. Mais la chose tait si
inoue qu'entre ses juges mmes il s'en trouva pour dfendre Corradino;
les autres se turent. Un seul condamna, et il se chargea de lire la
sentence sur l'chafaud. Ce ne fut pas impunment. Le propre gendre de
Charles d'Anjou, Robert de Flandre, sauta sur l'chafaud, et tua le juge
d'un coup d'pe, en disant: Il ne t'appartient pas, misrable, de
condamner  mort si noble et si gentil seigneur!

[Footnote 597: Giannonne.]

Le malheureux enfant n'en fut pas moins dcapit avec son insparable
ami, Frdric d'Autriche. Il ne laissa chapper aucune plainte:  ma
mre, quelle dure nouvelle on va vous rapporter de moi! Puis il jeta
son gant dans la foule; ce gant, dit-on, fidlement ramass, fut port 
la soeur de Corradino,  son beau-frre le roi d'Aragon. On sait les
Vpres siciliennes.

Un mot encore, un dernier mot sur la maison de Souabe. Une fille en
restait, qui avait t marie au duc de Saxe, quand toute l'Europe tait
aux pieds de Frdric II. Lorsque cette famille tomba, lorsque les papes
poursuivirent par tout le monde ce qui restait _de cette race de
vipres_[598], le Saxon se repentit d'avoir pris pour femme la fille de
l'empereur. Il la frappa brutalement; il fit plus, il la blessa au coeur
en plaant  ct d'elle, dans son propre chteau et  sa table, une
odieuse concubine,  laquelle il voulait la forcer de rendre hommage.
L'infortune, jugeant bien que bientt il voudrait son sang, rsolut de
fuir. Un fidle serviteur de sa maison lui amena un bateau sur l'Elbe,
au pied de la roche qui dominait le chteau. Elle devait descendre par
une corde, au pril de sa vie. Ce n'tait pas le pril qui l'arrtait;
mais elle laissait un petit enfant. Au moment de partir, elle voulut le
voir encore et l'embrasser, endormi dans son berceau. Ce fut l un
dchirement!... Dans le transport de la douleur maternelle, elle ne
l'embrassa pas, elle le mordit. Cet enfant vcut; il est connu dans
l'histoire sous le nom de Frdric-_le-Mordu_; ce fut le plus implacable
ennemi de son pre.

[Footnote 598: De vipereo semine Frederici secundi.]

Jusqu' quel point saint Louis eut-il part  cette barbare conqute de
Charles d'Anjou, il est difficile de le dterminer. C'est  lui que le
pape s'tait adress pour avoir vengeance de la maison de Souabe, comme
 son dfenseur, comme  son bras droit[599]. Nul doute qu'il n'ait du
moins autoris l'entreprise de son frre. Le dernier et le plus sincre
reprsentant du moyen ge devait en pouser aveuglment la violence
religieuse. Cette guerre de Sicile tait encore une croisade. Faire la
guerre aux Hohenstaufen, allis des Arabes, c'tait encore combattre les
infidles; c'tait une oeuvre pieuse d'enlever  la maison de Souabe
cette Italie du Midi qu'elle livrait aux Arabes de Sicile, de fermer
l'Europe  l'Afrique, la chrtient au mahomtisme. Ajoutez que le
principe du moyen ge, dj attaqu de tout ct, devenait plus pre et
plus violent dans les mes qui lui restaient fidles. Personne ne veut
mourir, pas plus les systmes que les individus. Ce vieux monde, qui
sentait la vie lui chapper tout  l'heure, se contractait et devenait
plus farouche. Commenant lui-mme  douter de soi, il n'en tait que
plus cruel pour ceux qui doutaient. Les mes les plus douces prouvaient
sans se l'expliquer le besoin de se confirmer dans la foi par
l'intolrance.

[Footnote 599: Nangis.]

Croire et frapper, se donner bien de garde de raisonner et de discourir,
fermer les yeux pour anantir la lumire, combattre  ttons, telle
tait la pense enfantine du moyen ge. C'est le principe commun des
perscutions religieuses et des croisades. Cette ide s'affaiblissait
singulirement dans les mes au treizime sicle. L'horreur pour les
Sarrasins avait diminu[600]; le dcouragement tait venu et la
lassitude. L'Europe sentait confusment qu'elle avait peu de prise sur
cette massive Asie. On avait eu le temps, en deux sicles, d'apprendre 
fond ce que c'tait que ces effroyables guerres. Les croiss qui, sur la
foi de nos pomes chevaleresques, avaient t chercher des empires de
Trbizonde, des paradis de Jricho, des Jrusalem d'meraudes et de
saphirs, n'avaient trouv qu'pres valles, cavalerie de vautours,
tranchant acier de Damas, dsert aride, et la soif sous le maigre
ombrage du palmier. La croisade avait t ce fruit perfide des bords de
la mer Morte, qui aux yeux offrait une orange, et qui dans la bouche
n'tait plus que cendre. L'Europe regarda de moins en moins vers
l'Orient. On crut avoir assez fait, on ngligea la terre sainte, et
quand elle fut perdue, c'est  Dieu qu'on s'en prit de sa perte: Dieu a
donc jur, dit un troubadour, de ne laisser vivre aucun chrtien, et de
faire une mosque de Sainte-Marie de Jrusalem? Et puisque son Fils, qui
devrait s'y opposer, le trouve bon, il y aurait de la folie  s'y
opposer. Dieu dort, tandis que Mahomet fait clater son pouvoir. Je
voudrais qu'il ne ft plus question de croisade contre les Sarrasins,
puisque Dieu les protge contre les chrtiens[601].

[Footnote 600: _App. 134._]

[Footnote 601: Le Chevalier du Temple, ap. Raynouard, _Choix des posies
des Troubadours_.]

Cependant la Syrie nageait dans le sang. Aprs les Mongols, et contre
eux, arrivrent les mameluks d'gypte; cette froce milice, recrute
d'esclaves et nourrie de meurtres, enleva aux chrtiens les dernires
places qu'ils eussent alors en Syrie; Csare, Arzuf, Saphet, Japha,
Belfort, enfin la grande Antioche tombrent successivement. Il y eut je
ne sais combien d'hommes gorgs pour n'avoir pas voulu renier leur foi;
plusieurs furent corchs vifs. Dans la seule Antioche, dix-sept mille
furent passs au fil de l'pe, cent mille vendus en esclavage.

 ces terribles nouvelles il y eut en Europe tristesse et douleur, mais
aucun lan. Saint Louis seul reut la plaie dans son coeur. Il ne dit
rien, mais il crivit au pape qu'il allait prendre la croix. Clment IV,
qui tait un habile homme et plus lgiste que prtre, essaya de l'en
dtourner; il semblait qu'il juget la croisade de notre point de vue
moderne, qu'il comprt que cette dernire entreprise ne produirait rien
encore. Mais il tait impossible que l'homme du moyen ge, son vrai
fils, son dernier enfant abandonnt le service de Dieu, qu'il renit ses
pres, les hros des croisades, qu'il laisst au vent les os des
martyrs, sans entreprendre de les inhumer. Il ne pouvait rester assis
dans son palais de Vincennes, pendant que le mameluk gorgeait les
chrtiens, ou tuait leurs mes en leur arrachant leur foi. Saint Louis
entendait de la Sainte-Chapelle les gmissements des mourants de la
Palestine, et les cris des vierges chrtiennes. Dieu reni en Asie,
maudit en Europe pour les triomphes de l'infidle, tout cela pesait sur
l'me du pieux roi. Il n'tait d'ailleurs revenu qu' regret de la terre
sainte. Il en avait emport un trop poignant souvenir; la dsolation
d'gypte, les merveilleuses tristesses du dsert, l'occasion perdue du
martyre, c'taient l des regrets pour l'me chrtienne.

Le 25 mai 1267, ayant convoqu ses barons dans la grande salle du
Louvre, il entra au milieu d'eux tenant dans ses mains la sainte
couronne d'pines. Tout faible qu'il tait et maladif par suite de ses
austrits, il prit la croix, il la fit prendre  ses trois fils, et
personne n'osa faire autrement. Ses frres, Alphonse de Poitiers,
Charles d'Anjou l'imitrent bientt, ainsi que le roi de Navarre, comte
de Champagne, ainsi que les comtes d'Artois, de Flandre, le fils du
comte de Bretagne, une foule de seigneurs; puis les rois de Castille,
d'Aragon, de Portugal et les deux fils du roi d'Angleterre. Saint Louis
s'efforait d'entraner tous ses voisins  la croisade, il se portait
pour arbitre de leurs diffrends, il les aidait  s'quiper. Il donna
soixante-dix mille livres tournois aux fils du roi d'Angleterre. En mme
temps, pour s'attacher le Midi, il appelait pour la premire fois les
reprsentants des bourgeois aux assembles des snchausses de
Carcassonne et de Beaucaire. C'est le commencement des tats du
Languedoc.

La croisade tait si peu populaire que le snchal de Champagne,
Joinville, malgr son attachement pour le saint roi, se dispensa de le
suivre. Ses paroles,  ce sujet, peuvent tre donnes comme l'expression
de la pense du temps:

Avint ainsi comme Dieu voult que je me dormis  matines, et me fu avis
en dormant que je voie le roy devant un autel  genoillons, et m'estoit
avis que plusieurs prlas revestus le vestoient d'une chesuble vermeille
de sarge de Reins. Le chapelain de Joinville lui expliqua que ce rve
signifiait que le roi se croiserait, et que la serge de Reims voulait
dire que la croisade serait de petit esploit.--Je entendi que touz
ceulz firent pech mortel, qui li lorent l'alle.--De la voie que il
fist  Thunes ne weil-je riens conter ne dire, pource que je n'i fu pas,
la merci Dieu[602].

[Footnote 602: Joinville.]

Cette grande arme, lentement rassemble, dcourage d'avance et partant
 regret, trana deux mois dans les environs malsains d'Aigues-Mortes.
Personne ne savait encore de quel ct elle allait se diriger. L'effroi
tait grand en gypte. On ferma la bouche plusiaque du Nil, et depuis
elle est reste comble. L'empereur grec, qui craignait l'ambition de
Charles d'Anjou, envoya offrir la runion des deux glises.

Cependant l'arme s'embarqua sur des vaisseaux gnois. Les Pisans,
Gibelins et ennemis de Gnes, craignirent pour la Sardaigne, et
fermrent leurs ports. Saint Louis obtint  grand'peine que ses malades,
dj fort nombreux, fussent reus  terre. Il y avait plus de vingt
jours qu'on tait en mer. Il tait impossible, avec cette lenteur,
d'atteindre l'gypte ou la terre sainte. On persuada au roi de cingler
vers Tunis. C'tait l'intrt de Charles d'Anjou, souverain de la
Sicile. Il fit croire  son frre que l'gypte tirait de grands secours
de Tunis[603]; peut-tre s'imagina-t-il, dans son ignorance, que de
l'une il tait facile de passer dans l'autre. Il croyait d'ailleurs que
l'apparition d'une arme chrtienne dciderait le Soudan de Tunis  se
convertir. Ce pays tait en relations amicales avec la Castille et la
France. Nagure saint Louis faisant baptiser  Saint-Denis un juif
converti, il voulut que les ambassadeurs de Tunis assistassent  la
crmonie, et il leur dit ensuite: Rapportez  votre matre que je
dsire si fort le salut de son me, que je voudrais tre dans les
prisons des Sarrasins pour le reste de ma vie et ne jamais revoir la
lumire du jour, si je pouvais,  ce prix, rendre votre roi et son
peuple chrtiens comme cet homme.

[Footnote 603: De plus, les pirates de Tunisie nuisaient beaucoup aux
navires chrtiens.]

Une expdition pacifique qui et seulement intimid le roi de Tunis et
l'et dcid  se convertir, n'tait pas ce qu'il fallait aux Gnois,
sur les vaisseaux desquels saint Louis avait pass; la plupart des
croiss aimaient mieux la violence. On disait que Tunis tait une riche
ville, dont le pillage pouvait les ddommager de cette dangereuse
expdition. Les Gnois, sans gard aux vues de saint Louis, commencrent
les hostilits en s'emparant des vaisseaux qu'ils rencontrrent devant
Carthage. Le dbarquement eut lieu sans obstacle; les Maures ne
paraissaient que pour provoquer, se faire poursuivre et fatiguer les
chrtiens. Aprs avoir langui quelques jours: sur la plage brlante, les
chrtiens s'avancrent vers le chteau de Carthage. Ce qui restait de la
grande rivale de Rome se rduisait  un fort gard par deux cents
soldats. Les Gnois s'en emparrent; les Sarrasins, rfugis dans les
votes ou les souterrains, furent gorgs ou suffoqus par la fume ou
la flamme. Le roi trouva ces ruines pleines de cadavres, qu'il ft ter
pour y loger avec les siens[604]. Il devait attendre  Carthage son
frre, Charles d'Anjou, avant de marcher sur Tunis. La plus grande
partie de l'arme resta sous le soleil d'Afrique, dans la profonde
poussire du sable soulev par les vents, au milieu des cadavres et de
la puanteur des morts. Tout autour rdaient les Maures qui enlevaient
toujours quelqu'un. Point d'arbres, point de nourriture vgtale; pour
eau, des mares infectes, des citernes pleines d'insectes rebutants. En
huit jours la peste avait clat; les comtes de Vendme, de la Marche,
de Viane, Gaultier de Nemours, marchal de France; les sires de
Montmorency, de Piennes, de Brissac, de Saint-Brion, d'Apremont,
taient dj morts. Le lgat les suivit bientt. N'ayant plus la force
de les ensevelir, on les jetait dans le canal, et les eaux en taient
couvertes. Cependant le roi et ses fils taient eux-mmes malades: le
plus jeune mourut sur son vaisseau, et ce ne fut que huit jours aprs
que le confesseur de saint Louis prit sur lui de le lui apprendre.
C'tait le plus chri de ses enfants; sa mort, annonce  un pre
mourant, tait pour celui-ci une attache de moins  la terre, un appel
de Dieu, une tentation de mourir. Aussi, sans trouble et sans regret,
accomplit-il cette dernire oeuvre de la vie chrtienne, rpondant les
litanies et les psaumes, dictant pour son fils une belle et touchante
instruction, accueillant mme les ambassadeurs des Grecs, qui venaient
le prier d'intervenir en leur faveur auprs de son frre Charles
d'Anjou, dont l'ambition les menaait. Il leur parla avec bont, il leur
promit de s'employer avec zle, s'il vivait, pour leur conserver la
paix; mais, ds le lendemain, il entra lui-mme dans la paix de Dieu.

[Footnote 604: Joinville.]

       *       *       *       *       *

Dans cette dernire nuit, il voulut tre tir de son lit et tendu sur
la cendre. Il y mourut, tenant toujours les bras en croix. Et el jour,
le lundi, li benoiez rois tendi ses mains jointes au ciel, et dist:
Biau sire Diex, aies merci de ce pueple qui ici demeure, et le condui en
son pais, que il ne chie en la main de ses anemis, et que il ne soit
contreint renier ton saint nom.

En la nuit devant le jour que il trespassast, endementires (tandis)
que il se reposoit, il souspira et dit bassement:  Jrusalem! 
Jrusalem[605]!

[Footnote 605: Petri de Condeto epist.]

La croisade de saint Louis fut la dernire croisade. Le moyen ge avait
donn son idal, sa fleur et son fruit: il devait mourir. En
Philippe-le-Bel, petit-fils de saint Louis, commencent les temps
modernes; le moyen ge est soufflet en Boniface VIII, la croisade
brle dans la personne des Templiers.

L'on parlera longtemps encore de croisade, ce mot sera souvent rpt:
c'est un mot sonore, efficace pour lever des dcimes et des impts. Mais
les grands et les papes savent bien entre eux ce qu'ils doivent en
penser[606]. Quelque temps aprs (1327), nous voyons le Vnitien Sanuto
proposer au pape une croisade commerciale: Il ne suffisait pas,
disait-il, d'envahir l'gypte, il fallait la ruiner. Le moyen qu'il
proposait, c'tait de rouvrir au commerce de l'Inde la route de la
Perse, de sorte que les marchandises ne passassent plus par Alexandrie
et Damiette[607]. Ainsi s'annonce de loin l'esprit moderne; le commerce,
et non la religion, va devenir le mobile des expditions lointaines.

[Footnote 606: Ptrarque raconte qu'une fois on dlibrait  Rome sur le
chef que l'on donnerait  une croisade. Don Sanche, fils d'Alphonse, roi
de Castille, fut choisi. Il vint  Rome, et fut admis au consistoire, o
l'lection devait se faire. Comme il ignorait le latin, il fit entrer
avec lui un de ses courtisans pour lui servir d'interprte. Don Sanche
ayant t proclam roi d'gypte, tout le monde applaudit  ce choix. Le
prince, au bruit des applaudissements, demanda  son interprte de quoi
il tait question. Le pape, lui dit l'interprte, vient de vous crer
roi d'gypte.--Il ne faut pas tre ingrat, rpondit don Sanche, lve-toi
et proclame le saint-pre calife de Bagdad.]

[Footnote 607: Voy. t. III, _App. 144_ et _145._]

Que l'ge chrtien du monde ait eu sa dernire expression en un roi de
France, ce fut une grande chose pour la monarchie et la dynastie. C'est
l ce qui rendit les successeurs de saint Louis si hardis contre le
clerg. La royaut avait acquis, aux yeux des peuples, l'autorit
religieuse et l'ide de la saintet. Le vrai roi, juste et pieux,
quitable juge du peuple, s'tait rencontr. Quelle put tre sur les
consciencieuses dterminations de cette me pure et candide, l'influence
des lgistes, des modestes et russ conseillers qui, plus tard, se
firent si bien connatre? c'est ce que personne ne pouvait apprcier
encore.

L'intrt de la royaut n'tant alors que celui de l'ordre, le pieux roi
se voyait sans cesse conduit  lui sacrifier les droits fodaux, que par
conscience et dsintressement il et voulu respecter. Tout ce que ses
habiles conseillers lui dictaient pour l'agrandissement du pouvoir
royal, il le prononait pour le bien de la justice. Les subtiles penses
des lgistes taient acceptes, promulgues par la simplicit d'un
saint. Leurs dcisions, en passant par une bouche si pure, prenaient
l'autorit d'un jugement de Dieu.

Maintes foiz avint que en est, il aloit seoir au boiz de Vinciennes
aprs sa messe, et se acostoioit  un chesne et nous fesoit seoir entour
li; et tout ceulz qui avoient  faire venoient parler  li; sans
destourbier de huissier ne d'autre. Et lors il leur demandoit de sa
bouche: A yl ci nullui qui ait partie? Et cil se levoient qui partie
avoient; et lors il disoit: Taisiez vous touz, et en vous dliverra l'un
aprs l'autre. Et lors il appeloit monseigneur Pierre des Fontaines et
monseigneur Geoffroy de Villette, et disoit  l'un d'eulz: Dlivrez moi
ceste partie. Et quant il voit aucune chose  amender en la parole de
ceulz qui parloient pour autrui, il meisme l'amendoit de sa bouche. Je
le vi aucune fois en est, que pour dlivrer sagent, il venoit ou jardin
de Paris, une cote de chamelot vestue, un seurcot de tyreteinne sanz
manches, un mentel de cendal noir entour son col, moult bien pign et
sanz coife, et un chapel de paon blanc sur sa teste, et fesoit estendre
tapis pour nous seoir entour li.

Et tout le peuple qui avoit  faire par devant li, estoit entour li en
estant (debout), et lors il les faisoit dlivrer, en la manire que je
vous ai dit devant du bois de Vinciennes[608].

[Footnote 608: Joinville.]

En 1256 ou 1257, il rendit un arrt contre le seigneur de Vesnon, par
lequel il le condamna  ddommager un marchand, qui en plein jour avait
t vol dans un chemin de sa seigneurie. Les seigneurs taient obligs
de faire garder les chemins depuis le soleil levant jusqu'au soleil
couch.

Enguerrand de Coucy, ayant fait pendre trois jeunes gens qui chassaient
dans ses bois, le roi le fit prendre et juger; tous les grands vassaux
rclamrent et appuyrent la demande qu'il faisait du combat. Le roi
dit: Que aux fz des povres, des glises, ne des personnes dont on doit
avoir piti, l'on ne devoit pas ainsi aler avant par gage de bataille,
car l'on ne trouveroit pas de legier (facilement) aucun qui se
vousissent combatre pour teles manires de persones contre barons du
royaume...

Quand les barons (dit-il  Jean de Bretagne), qui de vous tenoient tout
nu  nu sanz autre moien, aportrent devant nos lor compleinte de vos
mesmes, et ils offroient  prouver lor entencion en certains cas par
bataille contre vos; ainois respondistes devant nos, que vos ne deviez
pas aler avant par bataille, mes par enquestes en tele besoigne; et
disiez encore _que bataille n'est pas voie de droit_[609]. Jean
Thourot, qui avait pris vivement la dfense d'Enguerrand de Coucy,
s'cria ironiquement: Si j'avais t le roi, j'aurais fait pendre tous
les barons; car un premier pas fait, le second ne cote plus rien. Le
roi qui entendit ce propos le rappela: Comment, Jean, vous dites que je
devrais faire pendre mes barons? Certainement je ne les ferai pas
pendre, mais je les chtierai s'ils mfont.

[Footnote 609: Le Confesseur.--Entre autres peines que saint Louis
infligea  Enguerrand, il lui ta toute haute justice de bois et de
viviers, et le droit de faire emprisonner ou mettre  mort.]

Quelques gentilshommes qui avaient pour cousin _un mal homme et qui ne
se vouloit chastier_, demandrent  Simon de Nielle, leur seigneur, et
qui avait haute justice en sa terre, la permission de le tuer, de peur
qu'il ne ft pris de justice et pendu  la honte de la famille. Simon
refusa, mais en rfra au roi; le roi ne le voulut pas permettre; car
il voloit que toute justice fut fte des malfteurs par tout son royaume
en apert et devant le pueple, et que nule justice ne fut fte en report
(secret)[610].

[Footnote 610: Le Confesseur.]

Un homme tant venu se plaindre  saint Louis de son frre Charles
d'Anjou, qui voulait le forcer  lui vendre une proprit qu'il
possdait dans son comt, le roi fit appeler Charles devant son conseil:
et li benoiez rois commanda que sa possession lui fust rendue, et que
il ne li feist d'ore en avant nul ennui de la possession puisque il ne
la voloit vendre ne eschangier[611].

[Footnote 611: Id.]

Ajoutons encore deux faits remarquables qui prouvent galement que, pour
se soumettre volontiers aux avis des prtres ou des lgistes, cette me
admirable conservait un sens lev de l'quit qui, dans les
circonstances douteuses, lui faisait immoler la lettre  l'esprit.

Regnault de Trie apporta une fois  saint Louis une lettre par laquelle
le roi avait donn aux hritiers de la comtesse de Boulogne le comt de
Dammartin. Le sceau tait bris, et il ne restait que les jambes de
l'image du roi. Tous les conseillers de saint Louis lui dirent qu'il
n'tait pas tenu  l'excution de sa promesse. Mais il rpondit:
Seigneurs, veez ci sel, de quoi je usoy avant que je alasse outremer,
et voit-on cler par ce sel que l'empreinte du sel bris est semblable
au sel entier; par quoy je n'oseroie en bonne conscience ladite conte
retenir[612].

[Footnote 612: Joinville.]

Un vendredi saint, tandis que saint Louis lisait le psautier, les
parents d'un gentilhomme dtenu au Chtelet vinrent lui demander sa
grce, lui reprsentant que ce jour tait un jour de pardon.

Le roi posa le doigt sur le verset o il en tait: _Beati qui
custodiunt judicium, et justitiam faciunt in omni tempore._ Puis il
ordonna de faire venir le prvt de Paris, et continua sa lecture. Le
prvt lui apprit que les crimes du dtenu taient normes. Sur cela
saint Louis lui ordonna de conduire sur-le-champ le coupable au gibet.

Saint Louis s'entourait de Franciscains et de Dominicains. Dans les
questions pineuses il consultait saint Thomas. Il envoyait des
Mendiants pour surveiller les provinces,  l'imitation des _missi
dominici_ de Charlemagne[613]. Cette glise mystique le rendait fort
contre l'glise piscopale et pontificale; elle lui donna le courage de
rsister au pape en faveur des vques, et aux vques eux-mmes.

[Footnote 613: _App. 135._]

Les prlats du royaume s'assemblrent un jour, et l'vque d'Auxerre dit
en leur nom  saint Louis: Sire, ces seigneurs qui ci sont,
arcevesques, evesques, m'ont dit que je vous deisse que la crestient
se prit entre vos mains. Le roi se seigna et dist: Or me dites
comment ce est?--Sire, fist-il, c'est pour ce que on prise si peu les
excommeniemens hui et le jour, que avant se lessent les gens mourir
excommenies, que il se facent absodre, et ne veulent faire satisfaction
 l'Esglise. Si vous requirent, sire, pour Dieu et pour ce que faire le
devez, que vous commandez  vos prvoz et  vos baillifs, que touz ceulz
qui se soufferront escommeniez an et jour, que on les contreingne par la
prise de leurs biens  ce que il se facent absoudre.-- ce respondi le
roys que il leur commanderoit volentiers de touz ceulz dont on le feroit
certein que il eussent tort... Et le roy dist que il ne le feroit
autrement; car ce seroit contre Dieu et contre raison, se il
contreignoit, la gent  eulz absoudre, quant les clercs leur feroient
tort[614].

[Footnote 614: Joinville.]

La France, si longtemps dvoue au pouvoir ecclsiastique, prenait au
treizime sicle un esprit plus libre. Ce royaume, alli du pape et
guelfe contre les empereurs, devenait d'esprit gibelin. Il y eut
toujours nanmoins une grande diffrence. Ce fut par les formes lgales
qu'elle poussa, cette opposition, qui n'en fut que plus redoutable. Ds
le commencement du treizime sicle, les seigneurs avaient vivement
soutenu Philippe-Auguste contre le pape et les vques. En 1225, ils
dclarent qu'ils laisseront leurs terres, ou prendront les armes si le
roi ne remdie aux empitements du pouvoir ecclsiastique; l'glise,
acqurant toujours et ne lchant rien, et en effet tout absorb  la
longue. En 1246, le fameux Pierre Mauclerc forme, avec le duc de
Bourgogne et les comtes d'Angoulme et de Saint-Pol, une ligue 
laquelle accde une grande partie de la noblesse. Les termes de cet acte
sont d'une extraordinaire nergie. La main des lgistes est visible; on
croirait lire dj les paroles de Guillaume de Nogaret[615].

[Footnote 615: Attendu que la superstition des clercs (oubliant que
c'est par la guerre et le sang rpandu, sous Charlemagne et d'autres,
que le royaume de France a t converti de l'erreur des gentils  la foi
catholique) absorbe tellement la juridiction des princes sculiers, que
ces fils de serfs jugent selon leur loi les libres et fils de libres,
bien que, suivant la loi des premiers conqurants, ce soient eux plutt
que nous devrions juger.... Nous tous grands du royaume, considrant
attentivement que ce n'est pas par le droit crit, ni par l'arrogance
clricale, mais par les sueurs guerrires qu'a t conquis le royaume...
nous statuons que personne, clerc ou lac, ne trane  l'avenir qui que
ce soit devant le juge ordinaire ou dlgu, sinon pour hrsie, pour
mariage et pour usure,  peine pour l'infracteur de la perte de tous ses
biens et de la mutilation d'un membre; nous avons envoy  cet effet nos
mandataires, afin que notre juridiction revive et respire enfin, et que
ces hommes enrichis de nos dpouilles soient rduits  l'tat de
l'glise primitive, qu'ils vivent dans la contemplation, tandis que nous
mnerons, comme nous le devons, la vie active, et qu'ils nous fassent
voir des miracles que depuis si longtemps notre sicle ne connat plus.
_App. 136._]

Saint Louis s'associa, dans la simplicit de son coeur,  cette lutte
des lgistes et des seigneurs contre les prtres, qui devait tourner 
son profit[616]; il s'associait avec la mme bonne foi  celle des
juristes contre les seigneurs. Il reconnut au suzerain le droit de
retirer une terre donne  l'glise.

[Footnote 616: En 1240, le pape ayant manifest le projet de rompre les
trves conclues entre lui et Frdric II, saint Louis, pour l'en
empcher, fait arrter les subsides qu'il avait fait lever sur son
clerg de France par son lgat.]

Plong  cette poque dans le mysticisme, il lui en cotait moins, sans
doute, d'exprimer une opposition si solennelle  l'autorit
ecclsiastique. Les revers de la croisade, les scandales dont le sicle
abondait, les doutes qui s'levaient de toutes parts, l'enfonaient
d'autant plus dans la vie intrieure. Cette me tendre et pieuse,
blesse au dehors dans tous ses amours[617], se retirait au dedans et
cherchait en soi. La lecture et la contemplation devinrent toute sa vie.
Il se mit  lire l'criture et les Pres, surtout saint Augustin. Il fit
copier des manuscrits[618], se forma une bibliothque: c'est de ce
faible commencement que la Bibliothque Royale devait sortir. Il se
faisait faire des lectures pieuses pendant le repas, et le soir au
moment de s'endormir. Il ne pouvait rassasier son coeur d'oraisons et de
prires. Il restait souvent si longtemps prostern, qu'en se relevant,
dit l'historien, il tait saisi de vertige et disait tout bas aux
chambellans: O suis-je? Il craignait d'tre entendu de ses
chevaliers[619].

[Footnote 617: _App. 137._]

[Footnote 618: Il aimoit mieux faire copier les manuscrits que de se
les faire donner par les couvents, afin de multiplier les livres.
(Gaufred. de Bello loco.)--Les manuscrits palimpsestes (c'est--dire
gratts et regratts par les moines copistes) furent comme une
Saint-Barthlemy des chefs-d'oeuvre de l'antiquit. Voir _Renaiss._,
Introd.]

[Footnote 619: Le Confesseur.]

Mais la prire ne pouvait suffire au besoin de son coeur.Li beneoiz
rois dsirroit merveilleusement grce de lermes, et se compleignoit 
son confesseur de ce que lermes li dfailloient, et li disoit
dbonnrement, humblement et privement, que quant l'en disoit en la
ltanie ces moz: Biau sire Diex, nous te prions que tu nous doignes
fontaine de lermes, li sainz rois disoit dvotement:  sire Diex, je
n'ose requerre fontaine de lermes; ainois me soufisissent petites
gotes de lermes  arouser la secherce de mon cuer... Et aucune foiz
reconnut-il  son confesseur privement, que aucune foiz li donna 
notre sires lermes en oroison: lesqueles, quant il les sentoit courre
par sa face souef (doucement), et entrer dans sa bouche, eles li
sembloient si savoureuses et trs douces, non pas seulement au cuer, ms
 la bouche[620].

[Footnote 620: Le Confesseur.]

Ces pieuses larmes, ces mystiques extases, ces mystres de l'amour
divin, tout cela est dans la merveilleuse petite glise de saint Louis,
dans la Sainte-Chapelle. glise toute mystique, toute arabe
d'architecture, qu'il fit btir au retour de la croisade par Eudes de
Montreuil, qu'il y avait men avec lui. Un monde de religion et de
posie, tout un Orient chrtien est en ces vitraux, dans cette fragile
et prcieuse peinture. Mais la Sainte-Chapelle n'tait pas encore assez
retire, et pas mme Vincennes, dans ses bois alors si profonds. Il lui
fallait la Thbade de Fontainebleau, ses dserts de grs et de silex;
cette dure et pnitente nature, ces rocs retentissants, pleins
d'apparitions et de lgendes. Il y btit un ermitage dont les murs ont
servi de base  ce bizarre labyrinthe,  ce sombre palais de volupt, de
crime et de caprice, o triomphe encore la fantaisie italienne des
Valois.

Saint Louis avait lev la Sainte-Chapelle pour recevoir la sainte
couronne d'pines venue de Constantinople. Aux jours solennels, il la
tirait lui-mme de la chsse et la montrait au peuple.  son insu, il
habituait le peuple  voir le roi se passer des prtres. Ainsi David
prenait lui-mme sur la table les pains de proposition. On montre
encore, au midi de la petite glise, une troite cellule qu'on croit
avoir t l'oratoire de saint Louis.

Ds le vivant de saint Louis, ses contemporains, dans leur simplicit,
s'taient douts qu'_il tait dj saint_, et plus saint que les
prtres. Tant com il vivoit, une parole pooit estre dite de li, qui est
escrite de saint Hylaire:  quant trs parft homme lai, duquel les
prestres mesmes dsirrent  s'ensivre la vie! Car mout de prestres et
de prlaz desirroient estre semblables au beneoit roi en ses vertuz et
en ses meurs; car l'on croit mesmement que il fust saint ds que il
vivoit[621].

[Footnote 621: Le Confesseur.--Il fesait fre le service Dieu si
solempnellement et si par loisir, que il ennuioit ausi comme  touz les
autres pour la longueur de l'ofice.]

Tandis que saint Louis enterrait les morts, iluecques estoient prsens
tous revestu, li arcevesques de Sur et li evesques de Damite, et leur
clergi, qui disoient le service des mors; ms ils estoupoient leur nez
pour la puour; mais onques ne fu veu au bon roy Loys estouper le sien,
tant le faisoit fermement et dvotement[622].

[Footnote 622: Guill. de Nangis.]

Joinville raconte qu'un grand nombre d'Armniens qui allaient en
plerinage  Jrusalem, vinrent lui demander de leur faire voir le
_saint roy_;--Je alai au roy l o il se soit en un paveillon, apui 
l'estache (colonne) du paveillon, et soit ou sablon sanz tapiz et sanz
nulle autre chose dezouz li. Je li dis: Sire, il a l hors un grant
peuple de la grant Hermnie qui vont en Jrusalem, et me proient, sire,
que je leur face monstrer le _saint roy_; ms je ne be j  baisier vos
(cependant je ne dsire pas encore avoir  baiser vos reliques). Et il
rist moult clrement, et me dit que je l'es alasse querre; et si fis-je.
Et quant ils orent veu le roy, ils le commandrent  Dieu et le roy
eulz[623].

[Footnote 623: Joinville.]

Cette saintet apparat d'une manire bien touchante dans les dernires
paroles qu'il crivit pour sa fille: Chire fille, la mesure par
laquele nous devons Dieu amer, est amer le sanz mesure[624].

[Footnote 624: Le Confesseur.]

Et dans l'instruction  son fils Philippe:

Se il avient que aucune querele qui soit meue entre riche et povre
viegne devant toi, sostien la querele de l'estrange devant ton conseil,
ne montre pas que tu aimmes mout ta querele, jusques  tant que tu
connoisses la vrit, car cil de ton conseil pourroient estre cremetus
(craintifs) de parler contre toi, et ce ne dois tu pas vouloir. Et se tu
entens que tu tiegnes nule chose  tort, ou de ton tens, ou du tens 
tes ancesseurs, fai le tantost rendre, combien que la chose soit grant,
ou en terre, ou en deniers, ou en autre chose[625].--L'amour qu'il
avoit  son peuple parut  ce qu'il dit  son aisn filz en une moult
grant maladie que il ot  Fontene Bliaut. Biau fils, fit-il, je te pri
que tu te faces amer au peuple de ton royaume; car vraiement je aimeraie
miex que un Escot venist d'Escosse et gouvernast le peuple du royaume
bien et loalement, que tu le gouvernasses mal apertement[626].

[Footnote 625: Le Confesseur.]

[Footnote 626: Joinville.]

Belles et touchantes paroles! il est difficile de les lire sans tre
mu.




CLAIRCISSEMENTS

     LUTTE DES MENDIANTS ET DE L'UNIVERSIT.--SAINT THOMAS.--DOUTES DE
     SAINT LOUIS.--LA PASSION, COMME PRINCIPE D'ART AU MOYEN GE.


L'ternel combat de la grce et de la loi fut encore combattu au temps
de saint Louis, entre l'Universit et les Ordres Mendiants. Voici
l'histoire de l'Universit: au douzime sicle, elle se dtache de son
berceau, de l'cole du parvis Notre-Dame, elle lutte contre l'vque de
Paris; au treizime, elle guerroie contre les Mendiants agents du pape;
au quatorzime contre le pape lui-mme. Ce corps formait une rude et
forte dmagogie, o quinze ou vingt mille jeunes gens de toute nation se
formaient aux exercices dialectiques, cit sauvage dans la cit qu'ils
troublaient de leurs violences et scandalisaient de leurs moeurs[627].
C'tait l toutefois depuis quelque temps la grande gymnastique
intellectuelle du monde. Dans le treizime sicle seulement, il en
sortit sept papes[628] et une foule de cardinaux et d'vques. Les plus
illustres trangers, l'Espagnol Raymond Lulle et l'Italien Dante,
venaient  trente et quarante ans s'asseoir au pied de la chaire de Duns
Scot. Ils tenaient  honneur d'avoir disput  Paris. Ptrarque fut
aussi fier de la couronne que lui dcerna notre Universit que de celle
du Capitole. Au seizime sicle, encore, lorsque Ramus rendait quelque
vie  l'Universit en attendant la Saint-Barthlemy, nos coles de la
rue du Fouarre furent visites de Torquato Tasso. Pur raisonnement
toutefois, vaine logique, subtile et strile chicane[629], nos
_artistes_ (les dialecticiens de l'Universit se donnaient ce nom)
devaient tre bientt prims.

[Footnote 627: Jacques de Vitri: Meretrices public ubique cleros
transeuntes quasi per violentiam pertrahebant. In una autem et cadem
domo schol erant superius, prostibula inferius.]

[Footnote 628: L'antipape Anaclet, Innocent II, Clestin II (disciple
d'Abailard), Adrien IV, Alexandre III, Urbain III et Innocent III.]

[Footnote 629: Pierre-le-Chantre et d'autres crivains contemporains
rapportent le trait suivant: En 1171, matre Silo, professeur de
philosophie, pria un de ses disciples mourant de revenir lui faire part
de l'tat o il se trouverait dans l'autre monde. Quelques jours aprs
sa mort, l'colier lui apparut revtu d'une chape toute couverte de
thses, de sophismatibus descripta et flamma ignis tota confecta. Il
lui dit qu'il venait du purgatoire, et que cette chape lui pesait plus
qu'une tour: Et est mihi data ut eam portem pro gloria quam in
sophismatibus habui. En mme temps il laissa tomber une goutte de sa
sueur sur la main du matre; elle la pera d'outre en outre. Le
lendemain Silo dit  ses coliers:

  Linquo coax ranis, cras corvis, vanaque vanis;
  Ad logicen pergo, qu mortis non timet ergo,

et il alla s'enfermer dans un monastre de Cteaux. (Bulus.)]

Les vrais artistes du peuple au treizime sicle, orateurs, comdiens,
mimes, bateleurs enthousiastes, c'taient les Mendiants. Ceux-ci
parlaient d'amour et au nom de l'amour. Ils avaient repris le texte de
saint Augustin: Aimez et faites ce que vous voudrez. La logique, qui
avait eu de si grands effets au temps d'Abailard, ne suffisait plus. Le
monde, fatigu dans ce rude sentier, et mieux aimer se reposer avec
saint Franois et saint Bonaventure sous les mystiques ombrages du
Cantique des Cantiques, ou rver avec un autre saint Jean une foi
nouvelle et un nouvel vangile.

Ce titre formidable: _Introduction  l'vangile ternel_, fut mis en
effet en tte d'un livre par Jean de Parme[630], gnral des
Franciscains. Dj l'abb Joachim de Flores, le matre des mystiques,
avait annonc que la fin des temps tait venue. Jean professa que, de
mme que l'ancien Testament avait cd la place au nouveau, celui-ci
avait aussi fait son temps; que l'vangile ne suffisait pas  la
perfection, qu'il avait encore six ans  vivre, mais qu'alors un
vangile plus durable allait commencer, un vangile d'intelligence et
d'esprit; jusque-l l'glise n'avait que la lettre[631].

[Footnote 630: Le pape avait crit  l'vque de Paris de faire dtruire
ce livre sans bruit. Mais l'Universit, dj en querelle avec les Ordres
Mendiants, le fit brler publiquement au parvis Notre-Dame. Jean de
Parme se dmit du gnralat; saint Bonaventure, qui lui succda,
commena une enqute contre lui, et fit jeter en prison deux de ses
adhrents. L'un y passa dix-huit ans, l'autre y mourut.]

[Footnote 631: Hermann Cornerus.]

Ces doctrines, communes  un grand nombre de Franciscains, furent
acceptes aussi par plusieurs religieux de l'ordre de Saint-Dominique.
C'est alors que l'Universit clata. Le plus distingu de ses docteurs
tait un esprit fin et dur, un Franc-Comtois, un homme du Jura,
Guillaume de Saint-Amour. Le portrait de cet intrpide champion de
l'Universit s'est vu longtemps sur une vitre de la Sorbonne[632]. Il
publia contre les Mendiants une suite de pamphlets loquents et
spirituels, o il s'efforait de les confondre avec les Bghards et
autres hrtiques, dont les prdicateurs taient de mme vagabonds et
mendiants: _Discours sur le publicain et le pharisien; Question sur la
mesure de l'aumne et sur le mendiant valide; Trait sur les prils
prdits  l'glise pour les derniers temps_, etc. Sa force est dans
l'criture, qu'il possde et dont il fait un usage admirable; ajoutez le
piquant d'une satire, qui s'exprime  demi-mot. Il est trop visible que
l'auteur a un autre motif que l'intrt de l'glise. Il y avait entre
les Universitaires et les Mendiants concurrence littraire et jalousie
de mtier. Les Mendiants avaient obtenu une chaire  Paris, en 1230,
poque o l'Universit, blesse de la duret de la rgente, se retira 
Orlans et  Angers. Ils l'avaient garde cette chaire, et l'Universit
se trouvait en lutte avec deux ordres, dont le savant tait
Albert-le-Grand et le logicien saint Thomas[633].

[Footnote 632: Ce portrait a t grav en tte de ses oeuvres.
(Constance, 1732, in-4{o}.)]

[Footnote 633: MM. Jourdain et Haurau ont dmontr sur quel terrain peu
solide nos deux grands scolastiques ont chemin (1860).--Voir
_Renaissance_, Introd.]

Ce grand procs fut dbattu  Anagni par-devant le pape. Guillaume de
Saint-Amour eut pour adversaire le dominicain Albert-le-Grand,
archevque de Mayence, et saint Bonaventure, gnral des
Franciscains[634]. Saint Thomas recueillit de mmoire toute la
discussion, et en fit un livre. Le pape condamna Guillaume de
Saint-Amour, mais en mme temps il censura le livre de Jean de Parme,
frappant galement les raisonneurs et les mystiques, les partisans de la
lettre et ceux de l'esprit[635].

[Footnote 634: _App. 138._]

[Footnote 635: Il condamna publiquement Guillaume de Saint-Amour, et
Jean de Parme avec moins d'clat. (Bulus.)]

Ce milieu si difficile  tenir, o l'glise essaya de s'tablir et de
s'arrter sans glisser  droite ni  gauche, il fut cherch par saint
Thomas. Venu  la fin du moyen ge, comme Aristote  la fin du monde
grec, il fut l'Aristote du christianisme, en dressa la lgislation,
essayant d'accorder la logique et la foi pour la suppression de toute
hrsie. Le colossal monument qu'il a lev ravit le sicle en
admiration. Albert-le-Grand dclara que saint Thomas avait fix la rgle
qui durerait jusqu' la consommation des temps[636]. Cet homme
extraordinaire fut absorb par cette tche terrible, rien autre ne s'est
plac dans sa vie; vie toute abstraite, dont les seuls vnements sont
des ides. Ds l'ge de cinq ans, il prit en main l'criture, et ne
cessa plus de mditer. Il tait du pays de l'idalisme, du pays o
fleurirent l'cole de Pythagore et l'cole d'le, du pays de Bruno et
de Vico. Aux coles, ses camarades l'appelaient le grand boeuf muet de
Sicile[637]. Il ne sortait de ce silence que pour dicter, et quand le
sommeil fermait les yeux du corps, ceux de l'me restaient ouverts, et
il continuait de dicter encore. Un jour, tant sur mer, il ne s'aperut
pas d'une horrible tempte; une autrefois, sa proccupation tait si
forte, qu'il ne lcha point une chandelle allume qui brlait dans ses
doigts. Saisi du danger de l'glise, il y rvait toujours et mme  la
table de saint Louis. Il lui arriva un jour de frapper un grand coup sur
la table, et de s'crier: Voici un argument invincible contre les
Manichens. Le roi ordonna qu' l'instant cet argument ft crit. Dans
sa lutte avec le manichisme, saint Thomas tait soutenu par saint
Augustin; mais dans la question de la grce, il s'carte visiblement de
ce docteur; il fait part au libre arbitre. Thologien de l'glise, il
fallait qu'il soutnt l'difice de la hirarchie et du gouvernement
ecclsiastiques. Or, si l'on n'admet le libre arbitre, l'homme est
incapable d'obissance, il n'y a plus de gouvernement possible. Et
pourtant s'carter de saint Augustin, c'tait ouvrir une large porte 
celui qui voudrait entrer en ennemi dans l'glise. C'est par cette porte
qu'est entr Luther.

[Footnote 636: _App. 139._]

[Footnote 637: Ce mot est significatif pour qui a prsente la figure
rveuse et monumentale des grands boeufs de l'Italie du sud.]

Tel est donc l'aspect du monde au treizime sicle. Au sommet, _le grand
boeuf muet de Sicile_, ruminant la question. Ici, l'homme et la libert;
l, Dieu, la grce, la prescience divine, la fatalit;  droite,
l'observation qui proteste de la libert humaine;  gauche, la logique
qui pousse invinciblement au fatalisme. L'observation distingue, la
logique identifie; si on laisse faire celle-ci, elle rsoudra l'homme en
Dieu, Dieu en la nature; elle immobilisera l'univers en une indivisible
unit, o se perdent la libert, la moralit, la vie pratique elle-mme.
Aussi le lgislateur ecclsiastique se roidit sur la pente, combattant
par le bon sens sa propre logique, qui l'et emport. Il s'arrta, ce
ferme gnie, sur le tranchant du rasoir entre les deux abmes, dont il
mesurait la profondeur. Solennelle figure de l'glise, il tint la
balance, chercha l'quilibre et mourut  la peine. Le monde qui le vit
d'en bas, distinguant, raisonnant, calculant dans une rgion suprieure,
n'a pas su tous les combats qui purent avoir lieu au fond de cette
abstraite existence.

Au-dessous de cette rgion sublime, battaient le vent et l'orage.
Au-dessous de l'ange il y avait l'homme, la morale sous la mtaphysique,
sous saint Thomas saint Louis. En celui-ci, le treizime sicle a sa
Passion: Passion de nature exquise, intime, profonde, que les sicles
antrieurs avaient  peine souponne. Je parle du premier dchirement
que le doute naissant fit dans les mes; quand toute l'harmonie du moyen
ge se troubla, quand le grand difice dans lequel on s'tait tabli
commena  branler, quand les saints criant contre les saints, le droit
se dressant contre le droit, les mes les plus dociles se virent
condamnes  juger,  examiner elles-mmes. Le pieux roi de France, qui
ne demandait qu' se soumettre et croire, fut de bonne heure forc de
lutter, de douter, de choisir. Il lui fallut, humble qu'il tait et
dfiant de soi, rsister d'abord  sa mre; puis se porter pour arbitre
entre le pape et l'empereur, juger le juge spirituel de la chrtient,
rappeler  la modration celui qu'il et voulu pouvoir prendre pour
rgle de saintet. Les Mendiants l'avaient ensuite attir par leur
mysticisme; il entra dans le tiers-ordre de Saint-Franois, il prit
parti contre l'Universit. Toutefois le livre de Jean de Parme, accept
d'un grand nombre de Franciscains, dut lui donner d'tranges dfiances.
On aperoit dans les questions naves qu'il adressait  Joinville toute
l'inquitude qui l'agitait. L'homme auquel le saint roi se confiait peut
tre pris pour le type de l'_honnte homme_ au treizime sicle. C'est
un curieux dialogue entre le mondain loyal et sincre, et l'me pieuse
et candide, qui s'avance d'un pas dans le doute, puis recule, et
s'obstine dans la foi.

Le roi faisait manger  sa table Robert de Sorbon et Joinville: Quant
le roi estoit en joie, si me disoit: Seneschal, or me dites les raisons
pourquoy preudomme vaut mieux que beguin (dvot). Lors si encommenoit
la noise de moy et de maistre Robert. Quant nous avions grant pice
desput, si rendoit sa sentence et disoit ainsi: Maistre Robert, je
vourroie avoir le nom de preudomme, ms que je le feusse, et tout le
remenant vous demourast: car _preudomme_ est si grant chose et si bonne
chose, que ucis au nommer emplist-il la bouche[638].

[Footnote 638: Joinville.]

Il m'appela une foiz et me dit: Je n'ose parler  vous pour le soutil
sens dont vous estes, de chose qui touche  Dieu; et pour ce ai-je
appel ces frres qui ci sont, que je vous weil faire une demande: la
demande fut telle: Seneschal, fit-il, quel chose est Dieu, etc...[639]

[Footnote 639: Joinville. Il demanda ensuite a Joinville lequel il
aimerait mieux d'avoir commis un pch mortel ou d'tre lpreux.
Joinville rpond qu'il aimerait mieux avoir fait trente pchs
mortels.--Et quand les frres s'en furent partis, il m'appela tout
seul, et me fit seoir  ses piez, et me dit: Comment me deistes vous
hier ce? Et je li dis que encore li disoie-je, et il me dit: Vous
deisles comme hastiz musarz; car nulle si laide mezelerie n'est comme
d'estre en pch mortel, etc.]

Saint Louis raconte  Joinville, qu'un chevalier assistant  une
discussion entre des moines et des juifs, posa une question  un des
docteurs juifs, et sur sa rponse, lui donna sur la tte un coup de son
bton qui le renversa.--Aussi vous di je, fist li roys, que nul, se il
n'est trs bon clerc, ne doit desputer  eulz; mes l'omme lay, quant il
ot mesdire de la loy crestienne, ne doit pas dfendre la loy crestienne,
sinon de l'pe, de quoi il doit donner parmi le ventre dedens, tant
comme elle y peut entrer[640].

[Footnote 640: Id. En la doctrine que il lessa au roi Phelipe, son
fiuz.... il y avoit une clause contenue, qui est tele: Fai  ton pooir
les bougres et les autres mal genz chacier de ton royaume, si que la
terre soit de ce bien purge. (Le Confesseur.)]

Saint Louis disait  Joinville qu'au moment de la mort, le diable
s'efforce d'branler la foi de l'agonisant: Et pour ce se doit on
garder et en tele manire dffendre de cest agait (pige), que en die 
l'ennemi quand il envoie tele temptacion, Va t'en, doit on dire 
l'ennemi: tu ne me tempteras j  ce que je ne croie fermement touz les
articles de la foy, etc...[641]

[Footnote 641: Joinville.]

Il disoit que foy et crance estoit une chose o nous devions bien
croire fermement, encore n'en feussions nous certeins mez que par oir
dire[642].

[Footnote 642: Id.--Villani. On vint un jour lui dire que la figure du
Christ avait apparu dans une hostie: Que ceux qui doutent aillent le
voir; pour moi, je le vois dans mon coeur.]

Il raconta  Joinville qu'un docteur en thologie vint trouver un jour
l'vque Guillaume de Paris, et lui exposa en pleurant qu'il ne pouvait
son coeur  hurter  croire au sacrement de l'autel. L'vque lui
demanda si lorsque le diable lui envoyait cette tentation, il s'y
complaisait: le thologien rpondit qu'elle le chagrinait fort, et qu'il
se ferait hacher plutt que de rejeter l'Eucharistie. L'vque alors le
consola en lui assurant qu'il avait plus de mrite que celui qui n'a
point de doutes[643].

[Footnote 643: Joinville.]

       *       *       *       *       *

Quelques lgers que paraissent ces signes, ils sont graves, ils mritent
attention. Lorsque saint Louis lui-mme tait troubl, combien d'mes
devaient douter et souffrir en silence! ce qu'il y avait de cruel, de
poignant dans cette premire dfaillance de la foi, c'est qu'on hsitait
 se l'avouer. Aujourd'hui nous sommes habitus, endurcis aux tourments
du doute, les pointes en sont mousses. Mais il faut se reporter au
premier moment o l'me, tide de foi et d'amour, sentit glisser en soi
le froid acier. Il y eut dchirement, mais il y eut surtout horreur et
surprise. Voulez-vous savoir ce qu'elle prouva, cette me candide et
croyante? Rappelez-vous vous-mme le moment o la foi vous manqua dans
l'amour, o s'leva en vous le premier doute sur l'objet aim.

Placer sa vie sur une ide, la suspendre  un amour infini, et voir que
cela vous chappe! Aimer, douter, se sentir ha pour ce doute, sentir
que le sol fuit, qu'on s'abme dans son impit, dans cet enfer de glace
o l'amour divin ne luit jamais... et cependant se raccrocher aux
branches qui flottent sur le gouffre, s'efforcer de croire qu'on croit
encore, craindre d'avoir peur, et douter de son doute... Mais si le
doute est incertain, si la pense n'est pas sre de la pense, cela
n'ouvre-t-il pas au doute une rgion nouvelle, un enfer sous l'enfer!...
Voil la tentation des tentations; les autres ne sont rien  ct.
Celle-ci resta obscure, elle eut honte d'elle-mme, jusqu'au quinzime
et au seizime sicle. Luther est l-dessus un grand matre; personne
n'a eu une plus horrible exprience de ces tortures de l'me: Ah! si
saint Paul vivait aujourd'hui, que je voudrais savoir de lui-mme quel
genre de tentation il a prouv. Ce n'tait pas l'aiguillon de la chair,
ce n'tait point la bonne Thcla, comme le rvent les papistes... Jrme
et les autres Pres n'ont pas connu les plus hautes tentations; ils n'en
ont senti que de puriles, celles de la chair, qui pourtant ont bien
aussi leurs ennuis. Augustin et Ambroise ont eu la leur; _ils ont
trembl devant le glaive_... Celle-l, c'est quelque chose de plus haut
que le dsespoir caus par les pchs... lorsqu'il est dit: Mon Dieu,
mon Dieu, pourquoi m'as-tu dlaiss; c'est comme s'il disait: Tu m'es
ennemi sans cause. Ou le mot de Job: Je suis juste et innocent.

Le Christ lui-mme a connu cette angoisse du doute, cette nuit de l'me,
o pas une toile n'apparat plus sur l'horizon. C'est l le dernier
terme de la Passion, le sommet de la croix.

Dans cet abme est la pense du moyen ge. Cet ge est contenu tout
entier dans le christianisme, le christianisme dans la Passion. La
littrature, l'art, les divers dveloppements de l'esprit humain, du
troisime sicle au quinzime, tout est suspendu  ce mystre.

ternel mystre, qui pour avoir eu au moyen ge son idal au Calvaire,
n'en continue pas moins encore. Oui, le Christ est encore sur la croix,
et il n'en descendra point. La Passion dure et durera. Le monde a la
sienne, et l'humanit dans sa longue vie historique, et chaque coeur
d'homme dans ce peu d'instants qu'il bat.  chacun sa croix et ses
stigmates.

Toutes les mes hroques, qui osrent de grandes choses pour le genre
humain, ont connu ces preuves. Toutes ont approch plus ou moins de cet
idal de douleur. C'est dans un tel moment que Brutus s'criait: Vertu,
tu n'es qu'un nom. C'est alors que Grgoire VII disait: J'ai suivi la
justice et fui l'iniquit. Voil pourquoi je meurs dans l'exil.

Mais d'tre dlaiss de Dieu, d'tre abandonn  soi,  sa force, 
l'ide du devoir contre le choc du monde, c'tait l une redoutable
grandeur. C'tait l apprendre le vrai mot de l'homme, c'tait goter
cette divine amertume du fruit de la science, dont il tait dit au
commencement du monde: Vous saurez que vous tes des dieux, vous
deviendrez des dieux.

Voil tout le mystre du moyen ge, le secret de ses larmes
intarissables, et son gnie profond. Larmes prcieuses, elles ont coul
en limpides lgendes, en merveilleux pomes, et s'amoncelant vers le
ciel, elles se sont cristallises en gigantesques cathdrales qui
voulaient monter au Seigneur!

Assis au bord de ce grand fleuve potique du moyen ge, j'y distingue
deux sources diverses  la couleur de leurs eaux. Le torrent pique,
chapp jadis des profondeurs de la nature paenne, pour traverser
l'hrosme grec et romain, roule ml et trouble des eaux du monde
confondues.  ct coule plus pur le flot chrtien qui jaillit du pied
de la croix.

Deux posies, deux littratures: l'une chevaleresque, guerrire,
amoureuse; celle-ci est de bonne heure aristocratique; l'autre
religieuse et populaire.

La premire aussi est populaire  sa naissance. Elle s'ouvre par la
guerre contre les infidles, par Charlemagne et Roland. Qu'il ait exist
chez nous, ds lors et mme avant, des pomes d'origine celtique o les
dernires luttes de l'Occident contre les Romains et les Allemands aient
t clbres par les noms de Fingal ou d'Arthur, je le crois
volontiers. Mais il ne faudrait pas s'exagrer l'importance du principe
indigne, de l'lment celtique. Ce qui est propre  la France, c'est
d'avoir peu en propre, d'accueillir tout, de s'approprier tout, d'tre
la France, et d'tre le monde. Notre nationalit est bien puissamment
attractive, tout y vient bon gr mal gr; c'est la nationalit la moins
exclusivement nationale, la plus humaine. Le fond indigne a t
plusieurs fois submerg, fcond par les alluvions trangres. Toutes
les posies du monde ont coul chez nous en ruisseaux, en torrents.
Tandis que des collines de Galles et de Bretagne distillaient les
traditions celtiques, comme la pluie murmurante dans les chnes verts de
mes Ardennes, la cataracte des romans carlovingiens tombait des
Pyrnes. Il n'est pas jusqu'aux monts de la Souabe et de l'Alsace qui
ne nous aient vers par l'Ostrasie un flot des Niebelungen. La posie
rudite d'Alexandre et de Troie dbordait, malgr les Alpes, du vieux
monde classique. Et cependant du lointain Orient, ouvert par la
croisade, coulaient vers nous, en fables, en contes, en paraboles, les
fleuves retrouvs du paradis.

L'Europe se sut Europe en combattant l'Afrique et l'Asie: de l Homre
et Hrodote; de l nos pomes carlovingiens, avec les guerres saintes
d'Espagne, la victoire de Charles-Martel, et la mort de Roland[644]. La
littrature est d'abord la conscience d'une nationalit. Le peuple est
unifi en un homme. Roland meurt aux passages solennels des montagnes
qui sparent l'Europe de l'africaine Espagne. Comme les Philnes
diviniss  Carthage, il consacre de son tombeau la limite de la patrie.
Grande comme la lutte, haute comme l'hrosme, est la tombe du hros,
son gigantesque _tumulus_; ce sont les Pyrnes elles-mmes. Mais le
hros qui meurt pour la chrtient est un hros chrtien, un Christ
guerrier, barbare; comme Christ, il est vendu avec ses douze compagnons;
comme Christ, il se voit abandonn, dlaiss. De son calvaire pyrnen,
il crie, il sonne de ce cor qu'on entend de Toulouse  Saragosse. Il
sonne, et le tratre Ganelon de Mayence, et l'insouciant Charlemagne, ne
veulent point entendre. Il sonne, et la chrtient, pour laquelle il
meurt, s'obstine  ne pas rpondre. Alors il brise son pe, il veut
mourir. Mais il ne mourra ni du fer sarrasin, ni de ses propres armes.
Il enfle le son accusateur, les veines de son col se gonflent, elles
crvent, son noble sang s'coule; il meurt de son indignation, de
l'injuste abandon du monde.

[Footnote 644: Voy. sur la _Chanson de Roland_, par Gnin,
_Renaissance_, Introd.]

Le retentissement de cette grande posie devait aller s'affaiblissant de
bonne heure, comme le son du cor de Roland,  mesure que la croisade,
s'loignant des Pyrnes, fut transfre des montagnes au centre de la
Pninsule,  mesure que le dmembrement fodal fit oublier l'unit
chrtienne et impriale qui domine encore les pomes carlovingiens. La
posie chevaleresque, prise de la force individuelle, de l'orgueil
hroque, qui fut l'me du monde fodal, prit en haine la royaut, la
loi, l'unit. La dissolution de l'Empire, la rsistance des seigneurs au
pouvoir central sous Charles-le-Chauve et les derniers Carlovingiens,
fut clbre, dans _Grard de Roussillon_, dans les _Quatre fils Aymon_,
galopant  quatre sur un mme coursier: pluralit significative. Mais
l'idal ne se pluralise pas; il est plac dans un seul, dans Renaud,
Renaud de _Montauban_[645], le hros sur sa montagne, sur sa tour; dans
la plaine les assigeants, roi et peuple, innombrables contre un seul,
et  peine rassurs. Le roi, cet homme-peuple, fort par le nombre, et
reprsentant l'ide du nombre, ne peut tre compris de cette posie
fodale; il lui apparat comme un lche[646]. Dj Charlemagne a fait
une triste figure dans l'autre cycle. Il a laiss prir Roland. Ici, il
poursuit lchement Renaud, Grard de Roussillon, il prvaut sur eux par
la ruse. Il joue le rle du lgitime et indigne Eurysthe, perscutant
Hercule et le soumettant  de rudes travaux.

[Footnote 645: _Alban_, _Alp._, mont.]

[Footnote 646: _App. 140._]

Cette contradiction apparente entre l'autorit et l'quit, qui n'est
ici, aprs tout, que la haine de la loi, la rvolte de l'individuel
contre le gnral, elle est mal soutenue par Renaud, par Grard, par
l'pe fodale. Le roi, quoi qu'ils en disent, est plus lgitime; il
reprsente une ide plus gnrale, plus divine. Il ne peut tre
dpossd que par une ide plus gnrale encore. Le roi prvaudra sur le
baron, et sur le roi le peuple. Cette dernire ide est dj
implicitement dans un drame satirique qui, de l'Asie  la France, a t
accueilli, traduit de toute nation; je parle du dialogue de Salomon et
de Morolf. Morolf est un sope, un bouffon grossier, un rustre, un
_vilain_; mais tout vilain qu'il est, il embarrasse par ses subtilits,
il humilie sur son trne le bon roi Salomon. Celui-ci, dot  plaisir de
tous les dons, beau, riche, tout-puissant, surtout savant et sage, se
voit vaincu par ce rustre malin[647]. Contre l'autorit, contre le roi
et la loi crite, l'arme du fodal Renaud, c'est l'pe, c'est la force;
celle du bouffon populaire, tout autrement perante, c'est le
raisonnement et l'ironie.

[Footnote 647: _Le Dit Marcoul et Salomon_, n 7218, et fonds de
Notre-Dame N., n 2.]

Le roi doit vaincre le baron, non seulement en puissance, mais en
popularit. L'pope des rsistances fodales doit perdre de bonne heure
tout caractre populaire, et se confiner dans la sphre borne de
l'aristocratie. Elle doit plir surtout dans le Midi, o la fodalit ne
fut jamais qu'une importation odieuse, o domina toujours dans les cits
l'existence municipale, reste vivace de l'antiquit.

La pense commune des deux cycles de Roland et de Renaud, c'est la
guerre, l'hrosme: la guerre extrieure, la guerre intrieure. Mais
l'ide de l'hrosme veut se complter, elle tend  l'infini. Elle tend
son horizon; l'inconnu potique qui flottait d'abord aux deux
frontires, aux Ardennes, aux Pyrnes, recule vers l'Orient, comme
celui des anciens poussa vers l'Occident avec leur Hesprie, de l'Italie
 l'Espagne, et de l'Espagne  l'Atlantide. Aprs les Iliades viennent
les Odysses. La posie s'en va cherchant aux terres lointaines.--Que
cherche-t-elle? L'infini, la beaut infinie, la conqute infinie. On se
souvient alors qu'un Grec, un Romain, ont conquis le monde. Mais
l'Occident n'adopte Alexandre et Csar qu' condition qu'ils deviennent
Occidentaux. On leur confre l'ordre de chevalerie. Alexandre devient un
paladin; les Macdoniens, les Troyens sont aeux des Franais; les
Saxons descendent des soldats de Csar, les Bretons de Brutus. La
parent des peuples indo-germaniques que la science devait dmontrer de
nos jours, la posie l'entrevoit dans sa divine prescience.

Cependant le hros n'est pas complet encore. En vain, pour y atteindre,
le moyen ge s'est exhauss sur l'antiquit, en vain pour complter la
conqute du monde, Aristote devenu magicien a conduit par l'air et
l'Ocan l'Alexandre chevaleresque[648]. L'lment tranger ne suffisant
pas, on remonte au vieil lment indigne jusqu'au dolmen celtique,
jusqu'au tombeau d'Arthur[649]. Arthur revient, non plus ce petit chef
de clan, aussi barbare que les Saxons ses vainqueurs; non, un Arthur
pur par la chevalerie. Il est bien ple, il est vrai, ce roi des
preux, avec sa reine Genevive et ses douze paladins autour de la
Table-Ronde. Ceux-ci, qu'apportent-ils au monde, aprs ce long sommeil
o la femme assoupit Merlin? Ils rapportent l'amour de la femme; la
femme, ce symbole de la nature, qui promet la joie infinie, et qui tient
le deuil et les pleurs. Qu'ils aillent donc, tristes amants, dans les
forts,  l'aventure, faibles et agits, tournant dans leur interminable
pope, comme dans ce cercle de Dante o flottent les victimes de
l'amour au gr d'un vent ternel.

[Footnote 648: Voy. le pome d'_Alexandre_, par Lambert-le-Court et
Alexandre de Paris, n  Bernay.]

[Footnote 649: _App. 141._]

Que servaient ces formes religieuses, ces initiations, cette Table des
douze, ces agapes chevaleresques  l'image de la Cne? Un effort est
tent pour transfigurer tout cela, pour corriger cette posie mondaine,
et l'amener  la pnitence.  ct de la chevalerie profane qui
cherchait la femme et la gloire, une autre est rige. On lui permet 
celle-ci les guerres et les courses aventureuses. Mais l'objet est
chang. On lui laisse Arthur et ses preux, mais pourvu qu'ils
s'amendent. La nouvelle posie les achemine, dvots plerins, au
mystrieux Temple o se garde le trsor sacr. Ce trsor, ce n'est point
la femme; ce n'est point la coupe profane de Dschemschid, d'Hyprion,
d'Hercule. Celle-ci est la chaste coupe de Joseph et de Salomon, la
coupe o Notre-Seigneur fit la Cne, o Joseph d'Arimathie recueillit
son prcieux sang. La simple vue de cette coupe, o Graal prolonge la
vie de Titurel pendant cinq cents annes. Les gardiens de la coupe et du
temple, les Templistes, doivent rester purs. Ni Arthur, ni Parceval ne
sont dignes de la toucher. Pour en avoir approch, l'amoureux Lancelot
reste comme sans vie pendant trente-quatre jours. La nouvelle chevalerie
du Graal est confre par des prtres; c'est un vque qui fait Titurel
chevalier. Cette posie sacerdotale place si haut son idal qu'il en est
strile et impuissant. Elle a beau exalter les vertus du Graal, il reste
solitaire; les enfants de Parceval, de Lancelot et de Gauvin, peuvent
seuls en approcher. Et quand on veut enfin raliser le vrai chevalier,
le digne gardien du Graal, on est oblig de prendre un sir Galahad,
parfait de tout point, saint ds son vivant, mais fort ignor. Ce hros
obscur, mis au monde tout exprs, n'a pas grande influence.

Telle fut l'impuissance de la posie chevaleresque. Chaque jour plus
sophistique et plus subtile, elle devint la soeur de la scolastique, une
scolastique d'amour comme de dvotion. Dans le Midi, o les jongleurs la
colportaient en petits pomes par les cours et les chteaux, elle
s'teignit dans les raffinements de la forme, dans les entraves de la
versification la plus artificielle et la plus laborieuse qui ft jamais.
Au Nord, elle tomba de l'pope au roman, du symbole  l'allgorie,
c'est--dire au vide. Dcrpite, elle grimaa encore pendant le
quatorzime sicle dans les tristes imitations du triste _Roman de la
Rose_, tandis que par-dessus s'levait peu  peu la voix de la drision
populaire dans les contes et les fabliaux.

La posie chevaleresque devait se rsigner  mourir. Qu'avait-elle fait
de l'humanit pendant tant de sicles? L'homme qu'elle s'tait plu dans
sa confiance  prendre simple, ignorant encore, muet comme Parceval,
brutal comme Roland et Renaud, elle avait promis de l'amener par les
degrs de l'initiation chevaleresque  la dignit de hros chrtien, et
elle le laissait faible, dcourag, misrable. Du cycle de Roland 
celui du Graal, sa tristesse a toujours augment. Elle l'a men errant
par les forts,  la poursuite des gants et des monstres,  la
recherche de la femme. Ce sont les courses de l'Hercule antique, et
aussi ses faiblesses.

La posie chevaleresque a peu dvelopp son hros; elle l'a retenu 
l'tat d'enfant, comme la mre imprvoyante de Parceval, qui prolonge
pour son fils l'imbcillit du premier ge. Aussi la laisse-t-il l,
cette mre. De mme que Grard de Roussillon a quitt la chevalerie et
s'est fait charbonnier, Renaud de Montauban se fait maon, et porte des
pierres sur son dos pour aider  la construction de la cathdrale de
Cologne.

L'pope chevaleresque, aristocratique, tait la posie de l'amour, de
la passion humaine, des prtendus heureux du monde. Le drame
ecclsiastique, autrement dit le culte, est la posie du peuple, la
posie de ceux qui ptissent, des patients, la Passion divine.

L'glise tait alors le domicile du peuple. La maison de l'homme, cette
misrable masure o il revenait le soir, n'tait qu'un abri momentan.
Il n'y avait qu'une maison,  vrai dire, la maison de Dieu. Ce n'est pas
en vain que l'glise avait droit d'asile[650]; c'tait alors l'asile
universel, la vie sociale s'y tait rfugie tout entire. L'homme y
priait, la commune y dlibrait, la cloche tait la voix de la cit.
Elle appelait aux travaux des champs[651], aux affaires civiles,
quelquefois aux batailles de la libert. En Italie, c'est dans les
glises que le peuple souverain s'assemblait. C'est  Saint-Marc que les
dputs de l'Europe vinrent demander une flotte pour la quatrime
croisade. Le commerce se faisait autour des glises: les plerinages
taient des foires. Les marchandises taient bnites. Les animaux, comme
aujourd'hui encore  Naples, taient amens  la bndiction; l'glise
ne la refusait point; elle laissait _approcher ces petits_. Nagure, 
Paris, les jambons de Pques taient vendus au parvis Notre-Dame, et
chacun, en les emportant, les faisait bnir. Autrefois, on faisait
mieux, on mangeait dans l'glise mme, et aprs le repas venait la
danse. L'glise se prtait  ces joies enfantines.

[Footnote 650: Ainsi  Paris, Saint-Jacques-la-Boucherie et
Sainte-Genevive, etc. L'abb Lebeuf a remarqu sur la faade de cette
dernire glise un norme anneau de fer o passaient leur bras ceux qui
venaient demander asile.--C'tait encore dans l'glise qu'on venait
dposer les malades, en particulier ceux qui taient atteints du _mal
des ardents_.]

[Footnote 651: La _cloche d'argent_,  Reims, sonnait le 1er mars, pour
annoncer la reprise des travaux agricoles.]

  ... Pandentemque sinus et tota veste vocantem
  Cruleum in gremium.

Le culte tait un dialogue tendre entre Dieu, l'glise et le peuple,
exprimant la mme pense. Elle et lui, sur un ton grave et passionn
tour  tour, mlaient la vieille langue sacre et la langue du peuple.
La solennit des prires tait rompue, dramatise de chants pathtiques,
comme ce dialogue des Vierges folles et des Vierges sages qui nous a t
conserv. Le peuple levait la voix, non pas le peuple fictif qui parle
dans le choeur, mais le vrai peuple venu du dehors, lorsqu'il entrait,
innombrable, tumultueux, par tous les vomitoires de la cathdrale, avec
sa grande voix confuse, gant enfant, comme le saint Christophe de la
lgende, brut, ignorant, passionn, mais docile, implorant l'initiation,
demandant  porter le Christ sur ses paules colossales. Il entrait,
amenant dans l'glise le hideux dragon du pch; il le tranait, sol
de victuailles, aux pieds du Sauveur, sous le coup de la prire qui doit
l'immoler[652]. Quelquefois aussi, reconnaissant que la bestialit tait
en lui-mme, il exposait dans des extravagances symboliques sa misre,
son infirmit. C'est ce qu'on appelait la fte des Fous,
_fatuorum_[653]. Cette imitation de l'orgie paenne, tolre par le
christianisme, comme l'adieu de l'homme  la sensualit qu'il abjurait,
se reproduisait aux ftes de l'enfance du Christ,  la Circoncision, aux
Rois, aux Saints-Innocents, et aussi aux jours o l'humanit, sauve du
dmon, tombait dans l'ivresse de la joie,  Nol et  Pques. Le clerg
lui-mme y prenait part. Ici les chanoines jouaient  la balle dans
l'glise, l on tranait outrageusement l'odieux hareng du carme[654].
La bte comme l'homme tait rhabilite. L'humble tmoin de la naissance
du Sauveur, le fidle animal qui de son haleine le rchauffa tout petit
dans la crche, qui le porta avec sa mre en gypte, qui l'amena
triomphant dans Jrusalem, il avait sa part de la joie[655]. Sobrit,
patience, ferme rsignation, le moyen ge distinguait en l'ne je ne
sais combien de vertus chrtiennes. Pourquoi et-on rougi de lui? Le
Sauveur n'en avait pas rougi[656]... Quel mal en tout cela? Tout
n'est-il pas permis  l'enfant? Plus tard, l'glise imposa silence au
peuple, l'loigna, le tint  distance. Mais aux premiers sicles du
moyen ge, l'glise s'effarouchait si peu de ces drames populaires
qu'elle en reproduisait sur ses murailles les traits les plus hardis. 
Rouen[657], un cochon joue du violon;  Chartres, c'est un ne[658]; 
Essonne, un vque tient une marotte[659]. Ailleurs, ce sont les images
des vices et des pchs sculpts dans la licence d'un pieux
cynisme[660]. L'artiste n'a pas recul devant l'inceste de Loth, ni les
infamies de Sodome[661].

[Footnote 652: Voy. _App. 31._]

[Footnote 653: Le lgat, Pierre de Capoue, dfendit en 1198 la
clbration de cette fte dans le diocse de Paris. Mais elle ne cessa
gure en France que vers 1444. On la trouve en Angleterre en 1530.--En
1671, les enfants de choeur de la Sainte-Chapelle prtendaient encore
commander le jour des Saints-Innocents, et occupaient les premires
stalles, avec la chape et le bton cantoral.-- Bayeux, le jour des
Innocents, les enfants de choeur, ayant  leur tte un petit vque qui
faisait l'office, occupaient les stalles hautes et les chanoines les
basses.]

[Footnote 654: Voy. _App. 36._]

[Footnote 655:  Beauvais,  Autun, etc., on clbrait la fte de
l'ne.--Ducange: In fine miss sacerdos versus ad populum vice: Ite,
missa est, ter hinnannabit; populus vero vice: Deo gratias, ter
respondebit: _Hinham, hinham, hinham._ _App. 142._]

[Footnote 656:

  Nostri nec poenitet illas,
  Nec te poeniteat pecoris, divine poeta.

  (VIRG.)]

[Footnote 657: Au portail septentrional de la cathdrale (portail des
Libraires).]

[Footnote 658: Sur un contrefort du clocher vieux.]

[Footnote 659:  l'glise de Saint-Guenault, des rats rongent le globe
du monde.--Aristote n'chappe pas  ce rire universel.  Rouen, il est
reprsent courb, les mains  terre, et portant une femme sur son dos.]

[Footnote 660: Voy. les stalles de Notre-Dame de Rouen, de Notre-Dame
d'Amiens, de Saint-Guenault d'Essonne, etc. Dans l'glise de l'pine,
petit village prs Chlon, il se trouve des sculptures trs
remarquables, mais aussi trs obscnes. Saint Bernard crit vers 1125, 
Guillaume de Saint-Thierry;  quoi bon tous ces monstres grotesques en
peinture ou en bosse qu'on met dans les clotres  la vue des gens qui
pleurent leurs pchs?  quoi sert cette belle difformit, ou cette
beaut difforme? Que signifient ces singes immondes, ces lions furieux,
ces centaures monstrueux?]

[Footnote 661: C'tait le sujet d'un bas-relief extrieur de la
cathdrale de Reims, que l'on a fait effacer.]

Il y avait alors un merveilleux gnie dramatique, plein de hardiesse et
de bonhomie, souvent empreint d'une purilit touchante. Personne ne
riait en Allemagne quand le nouveau cur, au milieu de sa messe
d'installation, allait prendre sa mre par la main et dansait avec elle.
Si elle tait morte, elle tait sauve sans difficult; il mettait _sous
le chandelier l'me de sa mre_. L'amour de la mre et du fils, de Marie
et de Jsus, tait pour l'glise une riche source de pathtique.
Aujourd'hui encore  Messine, le jour de l'Assomption, la Vierge, porte
par toute la ville, cherche son fils comme la Crs de la Sicile antique
cherchait Proserpine; enfin, quand elle est au moment d'entrer dans la
grande place, on lui prsente tout  coup l'image du Sauveur; elle
tressaille et recule de surprise, et douze oiseaux qui s'envolent de son
sein portent  Dieu l'effusion de la joie maternelle.

 la Pentecte, des pigeons blancs taient lchs dans l'glise parmi
des langues de feu; les fleurs pleuvaient, les galeries intrieures
taient illumines[662].  d'autres ftes, l'illumination tait au
dehors[663]. Qu'on se reprsente l'effet des lumires sur ces prodigieux
monuments, lorsque le clerg, circulant par les rampes ariennes,
animait de ses processions fantastiques les masses tnbreuses, passant
et repassant le long des balustrades, sous ces ponts dentels, avec les
riches costumes, les cierges et les chants; lorsque la lumire et la
voix tournaient de cercle en cercle, et qu'en bas, dans l'ombre,
rpondait l'ocan du peuple. C'tait l pour ce temps le vrai drame, le
vrai mystre, la reprsentation du voyage de l'humanit  travers les
trois mondes, cette intuition sublime que Dante reut de la ralit
passagre pour la fixer et l'terniser dans la _Divina Commedia_.

[Footnote 662:  la Sainte-Chapelle on voyait descendre de la vote la
figure d'un ange tenant un biberon d'argent, avec lequel il envoyait de
l'eau sur les mains du clbrant.-- Reims, le jour de la Ddicace, on
plaait un cierge allum entre chaque arcade.]

[Footnote 663: Sur la galerie de la Vierge,  Notre-Dame de Paris,
tait une Vierge et deux anges portant des chandeliers; aprs Laudes de
la Sexagsime, le chevecier y mettait deux cierges. (Gilbert.)--Dans
certaines glises, le prtre reprsentait au portail l'Ascension de
Notre-Seigneur.--Quelquefois mme le clerg devait tre oblig
d'accomplir la crmonie dans les parties les plus leves de l'glise;
par exemple, lorsqu'on scellait des reliques sous la flche, comme on
l'avait fait  celle de Notre-Dame de Paris.]

Ce colossal thtre du drame sacr est rentr, aprs sa longue fte du
moyen ge, dans le silence et dans l'ombre. La faible voix qu'on y
entend, celle du prtre, est impuissante  remplir des votes dont
l'ampleur tait faite pour embrasser et contenir le tonnerre de la voix
du peuple. Elle est veuve, elle est vide, l'glise. Son profond
symbolisme, qui parlait alors si haut, il est devenu muet. C'est
maintenant un objet de curiosit scientifique, d'explications
philosophiques, d'interprtations alexandrines. L'glise est un muse
gothique que visitent les habiles: ils tournent autour, regardent
irrvrencieusement, et louent au lieu de prier. Encore savent-ils bien
ce qu'ils louent? Ce qui trouve grce devant eux, ce qui leur plat dans
l'glise, ce n'est pas l'glise elle-mme; ce sera le travail dlicat
de ses ornements, la frange de son manteau, sa dentelle de pierre,
quelque ouvrage laborieux et subtil du gothique en dcadence.

Il y a ici quelque chose de grand, quel que soit le sort de telle ou
telle religion. L'avenir du christianisme n'y fait rien. Touchons ces
pierres avec prcaution, marchons lgrement sur ces dalles. Un grand
mystre s'est pass ici. Je n'y vois plus que la mort, et je suis tent
de pleurer. Le moyen ge, la France du moyen ge, ont exprim dans
l'architecture leur plus intime pense. Les cathdrales de Paris, de
Saint-Denis, de Reims, en disent plus que de longs rcits. La pierre
s'anime et se spiritualise sous l'ardente et svre main de l'artiste.
L'artiste en fait jaillir la vie. Il est fort bien nomm au moyen ge:
Le matre des pierres vives, _Magister de vivis lapidibus_[664].

[Footnote 664: Surnom d'un des architectes que Ludovic Sforza ft venir
d'Allemagne pour fermer les votes de la cathdrale de Milan. (Gaet.
Franchetti.)]

On sait que l'glise chrtienne n'est primitivement que la basilique du
tribunal romain. L'glise s'empare du prtoire mme o Rome l'a
condamne. Le tribunal s'largit, s'arrondit et forme le choeur. Cette
glise, comme la cit romaine, est encore restreinte, exclusive; elle ne
s'ouvre pas  tous. Elle prtend au mystre, elle veut une initiation.
Elle aime encore les tnbres des Catacombes o elle naquit; elle se
creuse de vastes cryptes qui lui rappellent son berceau. Les
catchumnes ne sont pas admis dans l'enceinte sacre, ils attendent
encore  la porte. Le baptistre est au dehors, au dehors le cimetire;
la tour elle-mme, l'organe et la voix de l'glise, s'lve  ct. La
pesante arcade romane scelle de son poids l'glise souterraine,
ensevelie dans ses mystres. Il en va ainsi tant que le christianisme
est en lutte, tant que dure la tempte des invasions, tant que le monde
ne croit pas  sa dure. Mais lorsque l're fatale de l'an 1000 a pass,
lorsque la hirarchie ecclsiastique se trouve avoir conquis le monde,
qu'elle s'est complte, couronne, ferme dans le pape, lorsque la
chrtient, enrle dans l'arme de la croisade, s'est aperue de son
unit, alors l'glise secoue son troit vtement, elle se dilate pour
embrasser le monde, elle sort des cryptes tnbreuses. Elle monte, elle
soulve ses votes, elle les dresse en crtes hardies, et dans l'arcade
romaine reparat l'ogive orientale.

Voil un prodigieux entassement, une oeuvre d'Encelade. Pour soulever
ces rocs  quatre,  cinq cents pieds dans les airs[665], les gants, ce
semble, ont su... Ossa sur Plion, Olympe sur Ossa... Mais non, ce
n'est pas l une oeuvre de gants, ce n'est pas un confus amas de choses
normes, une agrgation inorganique... Il y a eu l quelque chose de
plus fort que le bras des Titans... Quoi donc? le souffle de l'esprit.
Ce lger souffle qui passa devant la face de Daniel, emportant les
royaumes et brisant les empires; c'est lui encore qui a gonfl les
votes, qui a souffl les tours au ciel. Il a pntr d'une vie
puissante et harmonieuse toutes les parties de ce grand corps, il a
suscit d'un grain de snev la vgtation du prodigieux arbre. L'esprit
est l'ouvrier de sa demeure. Voyez comme il travaille la figure humaine
dans laquelle il est enferm, comme il imprime la physionomie, comme il
en forme et dforme les traits; il creuse l'oeil de mditations,
d'exprience et de douleurs, il laboure le front de rides et de penses,
les os mmes, la puissante charpente du corps, il la plie et la courbe
au mouvement de la vie intrieure. De mme, il fut l'artisan de son
enveloppe de pierre, il la faonna  son usage, il la marqua au dehors,
au dedans de la diversit de ses penses; il y dit son histoire, il prit
bien garde que rien n'y manqut de la longue vie qu'il avait vcue; il y
grava tous ses souvenirs, toutes ses esprances, tous ses regrets, tous
ses amours. Il y mit, sur cette froide pierre, son rve, sa pense
intime. Ds qu'une fois il eut chapp des catacombes, de la crypte
mystrieuse o le monde paen l'avait tenu[666], il la lana au ciel
cette crypte; d'autant plus profondment elle descendit, d'autant plus
haut elle monta; la flche flamboyante chappa comme le profond soupir
d'une poitrine oppresse depuis mille ans. Et si puissante tait la
respiration, si fortement battait ce coeur du genre humain, qu'il fit
jour de toutes parts dans son enveloppe; elle clata d'amour pour
recevoir le regard de Dieu. Regardez l'orbite amaigri et profond de la
croise gothique, de cet _oeil ogival_[667], quand il fait effort pour
s'ouvrir, au douzime sicle. Cet oeil de la croise gothique est le
signe par lequel se classe la nouvelle architecture. L'art ancien,
adorateur de la matire, se classait par l'appui matriel du temple, par
la colonne, colonne toscane, dorique, ionique. L'art moderne, fils de
l'me et de l'esprit, a pour principe, non la forme, mais la
physionomie, mais l'oeil; non la colonne, mais la croise; non le plein,
mais le vide. Au douzime et au treizime sicle, la croise, enfonce
dans la profondeur des murs, comme le solitaire de la Thbade dans une
grotte de granit, est toute retire en soi; elle mdite et rve. Peu 
peu elle avance du dedans au dehors; elle arrive  la superficie
extrieure du mur. Elle rayonne en belles roses mystiques, triomphantes
de la gloire cleste. Mais le quatorzime sicle est  peine pass que
ces roses s'altrent; elles se changent en figures flamboyantes; sont-ce
des flammes, des coeurs ou des larmes? Tout cela peut-tre  la fois.

[Footnote 665: Cette hauteur de cinq cents pieds semblerait avoir t
l'idal auquel aspirait l'architecture allemande. Ainsi les tours de la
cathdrale de Cologne devaient, d'aprs les plans qui subsistent encore,
s'lever  cinq cents pieds allemands (quatre cent quarante-trois pieds
de Paris); la flche de Strasbourg est haute de cinq cents pieds de
Strasbourg (quatre cent quarante-cinq pieds de Paris).]

[Footnote 666:  peine pourrait-on citer quelques exemples de cryptes
postrieures au douzime sicle. (Caumont.) C'est au douzime et au
treizime sicle qu'a lieu le grand lan de l'architecture ogivale.]

[Footnote 667: On donne pour racine au mot _ogive_ le mot allemand
_aug_, oeil; les angles curvilignes ressemblent aux coins de l'oeil.
(Gilbert.)]

Mme progrs dans l'agrandissement successif de l'glise. L'esprit, quoi
qu'il fasse, est toujours mal  l'aise dans sa demeure; il a beau
l'tendre[668], la varier, la parer, il n'y peut tenir, il touffe. Non,
tant belle soyez-vous, merveilleuse cathdrale, avec vos tours, vos
saints, vos fleurs de pierre, vos forts de marbre, vos grands christs
dans leurs auroles d'or, vous ne pouvez me contenir. Il faut qu'autour
de l'glise nous btissions de petites glises, qu'elle rayonne de
chapelles[669]. Au del de l'autel, dressons un autel, un sanctuaire
derrire le sanctuaire; cachons derrire le choeur la chapelle de la
Vierge; il me semble que l nous respirerons mieux; l il y aura des
genoux de femme pour que l'homme y pose sa tte qu'il ne peut plus
soutenir, un voluptueux repos par del la croix, l'amour par del la
mort... Mais que cette chapelle est petite encore, comme ces murs font
obstacle!... Faudra-t-il donc que le sanctuaire chappe du sanctuaire,
que l'arche se replace sous les tentes, sous le pavillon du ciel?

[Footnote 668: Au treizime sicle, le choeur devint plus long qu'il
n'tait comparativement  la nef. On prolongea les collatraux autour du
sanctuaire, et ils furent toujours bords de chapelles.]

[Footnote 669: Ce fut surtout au onzime sicle qu'on employa
gnralement cette disposition.]

Le miracle, c'est que cette vgtation passionne de l'esprit, qui
semblait devoir lancer au hasard le caprice de ses jets luxurieux, elle
se dveloppa dans une loi rgulire. Elle dompta son exubrante
fcondit au nombre, au rythme d'une gomtrie savante. La gomtrie et
l'art, le vrai et le beau se rencontrrent. C'est ainsi qu'on a calcul
dans les derniers temps que la courbe la plus propre  faire une vote
solide tait justement celle que Michel-Ange avait choisie comme la plus
belle, pour le dme de Saint-Pierre.

Cette gomtrie de la beaut clate dans le type de l'architecture
gothique, dans la cathdrale de Cologne[670]; c'est un corps rgulier
qui a cr dans la proportion qui lui tait propre, avec la rgularit
des cristaux. La croix de l'glise normale est strictement dduite de la
figure par laquelle Euclide construit le triangle quilatral[671]. Ce
triangle, principe de l'ogive normale, peut s'inscrire  l'arc des
votes; il tient ainsi l'ogive galement loigne et de la disgracieuse
maigreur des fentres aigus du Nord, et du lourd aplatissement des
arcades byzantines. Le nombre dix et le nombre douze, avec leurs
subdiviseurs et leurs multiples, dominent tout l'difice. Dix est le
nombre humain, celui des doigts; douze le nombre divin, le nombre
astronomique; ajoutez-y sept, en l'honneur des sept plantes. Dans les
tours[672] et dans tout l'difice, les parties infrieures drivent du
carr et se subdivisent en octogone; les suprieures, domines par le
triangle, s'exfolient en hexagone, en dodcagone[673]. La colonne a dans
le rapport de son diamtre  la hauteur les proportions de l'ordre
dorique[674]. La hauteur gale  la largeur de l'arcade, conformment au
principe de Vitruve et de Pline. Ainsi dans ce type de l'architecture
gothique subsistent les traditions de l'antiquit.

[Footnote 670: _App. 143._]

[Footnote 671: Nous empruntons cette observation, et gnralement tous
les dtails qui suivent,  la description de la cathdrale de Cologne,
par Boissere (fran. et allem.),1823.]

[Footnote 672: Les glises mtropolitaines avaient des tours; les
glises infrieures, seulement des clochers. Ainsi la hirarchie se
conservait jusque dans la forme extrieure de l'glise.]

[Footnote 673: De plus, le choeur est termin par cinq cts d'un
dodcagone, et chaque chapelle par trois cts d'un octogone.]

[Footnote 674: Ce rapport est celui de 1  6, et de 1  7.]

L'arcade jete d'un pilier  l'autre est large de cinquante pieds. Ce
nombre se rpte dans tout l'difice. C'est la mesure de la hauteur des
colonnes. Les bas-cts ont la moiti de la largeur de l'arcade, la
faade en a le triple. La longueur totale de l'difice a trois fois la
largeur totale, autrement dit neuf fois la largeur de l'arcade. La
largeur du tout est gale  la longueur du choeur et de la nef[675],
gale  la hauteur du milieu de la vote[676]. La longueur est  la
hauteur comme deux est  cinq. Enfin l'arcade, les bas-cts, se
reproduisent au dehors dans les contre-forts et les arcs-boutants qui
soutiennent l'difice. Le nombre sept, le nombre des sept dons du
Saint-Esprit, des sept sacrements, est aussi celui des chapelles du
choeur; deux fois sept, celui des colonnes qui le soutiennent.

[Footnote 675: Le porche, le carr de la transversale, les chapelles
avec le bas-ct qui les spare du choeur, sont chacun gaux  la
largeur de l'arcade principale, et en somme gaux  la largeur totale.
La largeur de la transversale, ou croise, est, avec sa longueur totale,
dans le rapport de 2  5, et avec la largeur du choeur et de la nef,
dans le rapport de 2  3.]

[Footnote 676: La hauteur des votes latrales gale 2/5 de la largeur
totale, c'est--dire 2 fois 150/5 ou 60 pieds.--Pour la vote du milieu,
la largeur dans l'oeuvre est  la hauteur dans le rapport de 2  7, et
pour les votes latrales, dans le rapport de 1  3.  l'extrieur, la
largeur principale de l'glise gale la hauteur totale. La longueur est
 la hauteur dans le rapport de 2  5. Mme rapport entre la hauteur de
chaque tage et celle de l'ensemble.]

Cette prdilection pour les nombres mystiques se retrouve dans toutes
les glises. Celle de Reims a 7 entres; celle de Reims et de Chartres 7
chapelles autour du choeur. Le choeur de Notre-Dame de Paris a 7
arcades. La croise est longue de 144 pieds (16 fois 9), large de 42 (6
fois 7); c'est aussi la largeur d'une des tours, et le diamtre d'une
des grandes roses; les tours de la mme glise ont 216 pieds (17 fois
12). On y compte 297 colonnes (297:3=99, qui, divis par 3=33, qui,
divis par 3=11), et 45 chapelles (5x9). Le clocher qui en surmontait la
croise avait 104 pieds comme la vote principale. Notre-Dame de Reims a
dans son oeuvre 408 pieds (:2 donne 204, hauteur des tours de Notre-Dame
de Paris; 204:17=12)[677]. Chartres 396 pieds (:6=66, qui divis par
2=33=3x11). Les nefs de Saint-Ouen de Rouen et des cathdrales de
Strasbourg et de Chartres sont toutes les trois de longueur gale (244
pieds). La Sainte-Chapelle de Paris est haute de 110 pieds (110:10=11),
longue de 110, large de 27 (3e puissance de 3)[678].

[Footnote 677: La longueur extrieure est de 348 p. 8 p.; 438 est
divisible par 3, par 2, par 4, par 12; divis par 12, il donne 365,5, le
nombre des jours de l'anne plus une fraction, ce qui est un degr
encore d'exactitude.--Il y a 36 piliers-butants extrieurs, 34
intrieurs.--L'arcade du milieu est large de 35 pieds; 35 statues, 21
arcades latrales.]

[Footnote 678: Nous sommes revenus sur ce point de vue dans
l'Introduction du volume sur la _Renaissance_.]

       *       *       *       *       *

 qui appartenait cette science des nombres, cette mathmatique sacre?
Au clerg seul? On l'a cru d'abord. Mais des travaux rcents (Vitet,
glise de Noyon, etc.) ont tabli ce fait trs-important, que
l'_architecture ogivale_, celle qu'on dit improprement gothique, est due
tout entire aux laques, au gnie mystique des maons. L'_architecture
romane_, celle des prtres, finit au douzime sicle.

Les maons, cette, vaste et obscure association partout rpandue, eurent
leurs loges principales  Cologne et  Strasbourg. Leur signe aussi
ancien que la Germanie, c'tait le marteau de Thor. Du marteau paen,
sanctifi dans leurs mains chrtiennes, ils continuaient par le monde le
grand ouvrage du Temple nouveau, renouvel du Temple de Salomon. Avec
quel soin ils ont travaill, obscurs qu'ils taient et perdus dans
l'association, avec quelle abngation d'eux-mmes, il faut, pour le
savoir, parcourir les parties les plus recules, les plus inaccessibles
des cathdrales. levez-vous dans ces dserts ariens, aux dernires
pointes de ces flches o le couvreur ne se hasarde qu'en tremblant,
vous rencontrerez souvent, solitaires sous l'oeil de Dieu, aux coups du
vent ternel, quelque ouvrage dlicat, quelque chef-d'oeuvre d'art et de
sculpture, o le pieux ouvrier a us sa vie. Pas un nom, pas un signe,
une lettre: il et cru voler sa gloire  Dieu. Il a travaill pour Dieu
seul, _pour le remde de son me_. Un nom qu'ils ont pourtant conserv
par une gracieuse prfrence, c'est celui d'une vierge qui travailla
pour Notre-Dame de Strasbourg; une partie des sculptures qui couronnent
la prodigieuse flche, y fut place par sa faible main[679]. Ainsi dans
la lgende, le roc que tous les efforts des hommes n'avaient pu
branler, roule sous le pied d'un enfant[680]. C'est aussi une vierge
que la patronne des _maons_, sainte Catherine, qu'on voit avec sa roue
gomtrique, sa rose mystrieuse, sur le plan de la cathdrale de
Cologne. Une autre vierge, sainte Barbe, s'y appuie sur sa tour, perce
d'une trinit de fentres.

[Footnote 679: Sabine de Steinbach, fille d'Erwin de Steinbach qui
commena les tours en 1277. (1833.) Il est tabli maintenant que la
flche est de 1439. (1860.)]

[Footnote 680: C'est la lgende du Mont Saint-Michel.]

Sorti du libre lan mystique, le gothique, comme on l'a dit sans le
comprendre, est le genre libre. Je dis libre, et non arbitraire. S'il
s'en ft tenu au mme type[681], s'il ft rest assujetti par l'harmonie
gomtrique, il et pri de langueur. En diverses parties de
l'Allemagne, en France, en Angleterre, moins domin par le calcul et
l'idalisme religieux, il a reu davantage l'empreinte varie de
l'histoire. Nos artistes ont marqu nos glises de leur ardente
personnalit[682]; on lit leur nom sur les murs de Notre-Dame de Paris,
sur les tombeaux de Rouen[683], sur les pierres tumulaires et les
mandres de l'glise de Reims[684]. L'inquitude du nom et de la gloire,
la rivalit des efforts poussa ces artistes  des actes dsesprs. 
Caen,  Rouen, on retrouve l'histoire de Ddale tuant son neveu par
envie. Vous voyez dans une glise de cette dernire ville, sur la mme
pierre, les figures hostiles et menaantes d'Alexandre de Berneval et de
son disciple poignard par lui. Leurs chiens, couchs  leurs pieds, se
menacent encore. L'infortun jeune homme, dans la tristesse d'un destin
inaccompli, porte sur sa poitrine l'incomparable rose o il eut le
malheur de surpasser son matres[685].

[Footnote 681: La vote du choeur est seule acheve; elle a deux cents
pieds de hauteur. M. Boissere a ajout  sa _Description_ un projet de
restauration et d'achvement, d'aprs les plans primitifs des
architectes qui ont t retrouvs, il y a peu annes.]

[Footnote 682: On voit Ingelramme diriger les travaux  Notre-Dame de
Rouen, et construire le Bec en 1214; Robert de Luzarche btir, en 1220,
la cathdrale d'Amiens; Pierre de Montereau, l'abbaye de Long-Pont, en
1227; Hugues Lebergier, Saint-Nicaise de Reims, en 1229; Jean Chelle, le
portail latral sud de Notre-Dame, en 1257, etc.]

[Footnote 683: Le tombeau de Marcdargent  Saint-Ouen.]

[Footnote 684: _App. 144._]

[Footnote 685: Berneval acheva, vers le commencement du quinzime
sicle, la croise de Saint-Ouen, et fit en 1439 la rose du midi. Son
lve fit celle du nord, et surpassa son matre. Berneval le tua, et fut
pendu.]

Comment compter nos belles glises du treizime sicle? Je voulais du
moins parler de Notre-Dame de Paris[686]. Mais quelqu'un a marqu ce
monument d'une telle griffe de lion, que personne dsormais ne se
hasardera d'y toucher. C'est sa chose dsormais, c'est son fief, c'est
le majorat de Quasimodo. Il a bti,  ct de la vieille cathdrale, une
cathdrale de posie, aussi ferme que les fondements de l'autre, aussi
haute que ses tours. Si je regardais cette glise, ce serait comme livre
d'histoire, comme le grand registre des destines de la monarchie. On
sait que son portail, autrefois charg des images de tous les rois de
France, est l'oeuvre de Philippe-Auguste; le portail sud-est de saint
Louis[687], le septentrional de Philippe-le-Bel[688]; celui-ci fut fond
de la dpouille des Templiers, pour dtourner sans doute la maldiction
de Jacques Molay[689]. Ce portail funbre a dans sa porte rouge le
monument de Jean-sans-Peur[690], l'assassin du duc d'Orlans. La grande
et lourde glise, toute fleurdelise, appartient  l'histoire plus qu'
la religion. Elle a peu d'lan, peu de ce mouvement d'ascension si
frappant dans les glises de Strasbourg et de Cologne. Les bandes
longitudinales qui coupent Notre-Dame de Paris, arrtent l'lan; ce sont
plutt les lignes d'un livre. Cela raconte au lieu de prier.

[Footnote 686: Alexandre III posa la premire pierre de Notre-Dame de
Paris, en 1163. La faade principale fut acheve au plus tard en 1223.
La nef est galement du commencement du treizime sicle.]

[Footnote 687: Il fut commenc en 1257.]

[Footnote 688: Il fut commenc en 1312 ou 1313.]

[Footnote 689: C'est au Parvis Notre-Dame qu'on le brla.]

[Footnote 690: 1404-19.]

Notre-Dame de Paris est l'glise de la monarchie; Notre-Dame de Reims,
celle du sacre. Celle-ci est acheve, contre l'ordinaire des
cathdrales. Riche, transparente, pimpante dans sa coquetterie
colossale, elle semble attendre une fte; elle n'en est que plus triste,
la fte ne revient plus. Charge et surcharge de sculptures, couverte
plus qu'aucune autre des emblmes du sacerdoce, elle symbolise
l'alliance du roi et du prtre. Sur les rampes extrieures de la croise
batifolent les diables, ils se laissent glisser aux pentes rapides, ils
font la moue  la ville, tandis qu'au pied du Clocher--l'Ange le peuple
est pilori.

Saint-Denis est l'glise des tombeaux; non pas une sombre et triste
ncropole paenne, mais glorieuse et triomphante, toute brillante de foi
et d'espoir, large et sans ombre, comme l'me de saint Louis qui l'a
btie; simple au dehors, belle au dedans; lance et lgre, comme pour
moins peser sur les morts. La nef s'lve au choeur par un escalier qui
semble attendre le cortge des gnrations qui doivent monter,
descendre, avec la dpouille des rois.

 l'poque o nous sommes parvenus, l'architecture gothique avait
atteint sa plnitude, elle tait dans la beaut svre de la virginit,
moment court, moment adorable, o rien ne peut rester ici-bas. Au moment
de la beaut pure, il en succde un autre que nous connaissons bien
aussi. Vous savez, cette seconde jeunesse, quand la vie a dj pes,
quand la science du bien et du mal perce dans un triste sourire, qu'un
pntrant regard s'chappe des longues paupires; alors ce n'est pas
trop de toutes les ftes pour donner le change aux troubles du coeur.
C'est le temps de la parure et des riches ornements. Telle fut l'glise
gothique  ce second ge; elle porta dans sa parure une dlicieuse
coquetterie. Riches croises coiffes de triangles imposants[691],
charmants tabernacles appendus aux portes, aux tours, comme des chatons
de diamants, fine et transparente dentelle de pierre file au fuseau des
fes; elle alla ainsi de plus en plus orne et triomphante,  mesure
qu'au dedans le mal augmentait. Vous avez beau faire, souffrante beaut,
le bracelet flotte autour d'un bras amaigri; vous savez trop, la pense
vous brle, vous languissez d'amour impuissant.

[Footnote 691: Ces triangles sont l'ornement de prdilection du
quatorzime sicle. On les ajouta alors  beaucoup de portes et de
croises du treizime. Voyez celles de Notre-Dame de Paris.]

L'art s'enfona chaque jour davantage dans cet amaigrissement. Il
s'acharna sur la pierre, s'en prit  elle de la vie qui tarissait, il la
creusa, la fouilla, l'amincit, la subtilisa. L'architecture devint la
soeur de la scolastique. Elle divisa et subdivisa. Son procd fut
aristotlique, sa mthode celle de saint Thomas. Ce fut comme une srie
de syllogismes de pierre qui n'atteignaient pas leur conclusion. On
trouve de la froideur dans ces raffinements du gothique, dans les
subtilits de la scolastique, dans la scolastique d'amour des
troubadours et de Ptrarque. C'est ne pas savoir ce que c'est que la
passion, combien elle est ingnieuse, opinitre, acharne, subtile et
aigu dans ses poursuites ardentes. Altre de l'infini dont elle a
entrevu la fugitive lueur, elle donne aux sens une vivacit
extraordinaire, elle devient un verre grossissant, qui distingue et
exagre les moindres dtails. Elle le poursuit, cet infini, dans
l'imperceptible bulle d'air o flotte un rayon du ciel, elle le cherche
dans l'paisseur d'un beau cheveu blond, dans la dernire fibre d'un
coeur palpitant. Divise, divise, scalpel acr, tu peux percer,
dchirer, tu peux fendre le cheveu et trancher l'atome, tu n'y trouveras
pas ton Dieu.

En poussant chaque jour plus avant cette ardente poursuite, ce que
l'homme rencontra, ce fut l'homme mme. La partie humaine et naturelle
du christianisme se dveloppa de plus en plus et envahit l'glise. La
vgtation gothique, lasse de monter en vain, s'tendit sur la terre et
donna ses fleurs. Quelles fleurs? des images de l'homme, des
reprsentations peintes et sculptes du christianisme, des saints, des
aptres. La peinture et la sculpture, les arts matrialistes qui
reproduisent le fini, touffrent peu  peu l'architecture[692];
celle-ci, l'art abstrait, infini, silencieux, ne put tenir contre ses
soeurs plus vives et plus parlantes. La figure humaine varia, peupla la
sainte nudit des murs. Sous prtexte de pit, l'homme mit partout son
image; elle y entra comme Christ, comme aptre ou prophte; puis en son
propre nom, humblement couche sur les tombeaux; qui et refus l'asile
du temple  ces pauvres morts? Ils se contentrent d'abord d'une simple
dalle, o l'image tait grave; puis la dalle se souleva, la tombe
s'enfla, l'image devint une statue; puis la tombe fut un mausole, un
catafalque de pierre qui emplit l'glise, que dis-je? ce fut une
chapelle, une glise elle-mme. Dieu, resserr dans sa maison, fut
heureux de garder lui-mme une chapelle[693].

[Footnote 692: La peinture sur vitres commence au onzime sicle. _App.
145._]

[Footnote 693: Le croirait-on, Dieu n'a pas eu un seul temple, un seul
autel, une seule image du premier au douzime sicle? Il s'agit, bien
entendu, de Dieu le Pre, du Crateur. Le moindre moine qui passait
saint avait son culte, sa fte, son glise. Dieu apparat pour la
premire fois  ct du Fils au commencement du treizime sicle et ne
sige  la premire place qu'en 1360. Voy. _Renaissance_, Introduction.
(1860.)]

La puissante colonne grecque, galement groupe, porte  son aise un
lger fronton; le faible porte sur le fort; cela est logique et humain.
L'art gothique est surnaturel, surhumain. Il est n de la croyance au
miraculeux, au potique,  l'absurde. Ceci n'est pas une drision;
j'emprunte le mot de saint Augustin: _Credo quia absurdum_. La maison
divine, par cela qu'elle est divine, n'a pas besoin de fortes colonnes;
si elle accepte un appui matriel, c'est pure condescendance; il lui
suffisait du souffle de Dieu. Ces appuis, elle les rduira  rien, s'il
est possible. Elle aimera  placer des masses normes sur de fines
colonnettes. Le miracle est vident. L est pour l'architecture gothique
le principe de vie: c'est l'architecture du miracle. Mais c'est aussi
son principe de mort. Le jour o l'amour manquera, l'tranget, la
bizarrerie des formes, ressortiront  loisir, et le sentiment du beau
sera choqu, tout aussi bien que la logique[694].

[Footnote 694: L'architecture tomba de la posie au roman, du
merveilleux  l'absurde, lorsqu'elle adopta les culs-de-lampe au
quinzime sicle, lorsque les formes pyramidales dirigrent leurs
pointes de haut en bas. Voir les clochers de Saint-Pierre de Caen, qui
semblent prts  vous craser.]

L'art au service d'une religion de la mort, d'une morale qui prescrit
l'annihilation de la chair, doit rencontrer et chrir le laid. La
laideur volontaire est un sacrifice, la laideur naturelle une occasion
d'humilit. La pnitence est laide, le vice plus laid. Le dieu du pch,
le hideux dragon, le diable, est dans l'glise, vaincu, humili; mais
enfin il y est. Le gnie grec divinise souvent la bte; les lions de
Rome, les coursiers du Parthnon sont rests des dieux. Le gothique
bestialise l'homme, pour le faire rougir de lui-mme, avant de le
diviniser. Voil la laideur chrtienne. O est la beaut chrtienne?
Elle est dans cette tragique image de macrations et de douleur, dans ce
pathtique regard, dans ces bras ouverts pour embrasser le monde. Beaut
effrayante, laideur adorable que nos vieux peintres n'ont pas craint
d'offrir  l'me sanctifie.

Dans tout le gothique, sculpture, architecture, il y avait, avouons-le,
quelque chose de complexe, de vieux, de pnible. La masse norme de
l'glise s'appuie sur d'innombrables contre-forts[695], laborieusement
dresse et soutenue, comme le Christ sur la croix. On fatigue  la voir
entoure d'tais innombrables qui donnent l'ide d'une vieille maison
qui menace, ou d'un btiment inachev.

[Footnote 695: Ces bquilles architecturales exigent un continuel
raccommodage. Ces cathdrales sont d'immenses dcorations qu'on ne
soutient debout que par des efforts constamment renouvels. Elles durent
parce qu'elles changent pice  pice. C'est le vaisseau de Thse. Voy.
_Renaissance_, Introduction. (1860.)]

Oui, la maison menaait, elle ne pouvait s'achever. Cet art, attaquable
dans sa forme, dfaillait aussi dans son principe social. La socit
d'o il est sorti, tait trop ingale et trop injuste. Le rgime des
castes, si peu attnu qu'il tait par le christianisme[696], subsistait
encore. L'glise sortie du peuple eut, de bonne heure, peur du peuple;
elle s'en loigna, elle fit alliance avec la fodalit, sa vieille
ennemie, puis avec la royaut victorieuse de la fodalit. Elle
s'associa aux tristes victoires de la royaut sur les communes
qu'elle-mme avait aides  leur naissance. La cathdrale de Reims porte
au pied d'un de ses clochers l'image des bourgeois du quinzime sicle,
punis d'avoir rsist  l'tablissement d'un impt[697]. Cette figure du
peuple pilori est un stigmate pour l'glise elle-mme. La voix des
supplicis s'levait avec les chants. Dieu acceptait-il volontiers un
tel hommage? Je ne sais; mais il semble que des glises bties par
corves, leves des dmes d'un peuple affam, toutes blasonnes de
l'orgueil des vques et des seigneurs, toutes remplies de leurs
insolents tombeaux, devaient chaque jour moins lui plaire. Sous ces
pierres il y avait trop de pleurs.

[Footnote 696: Qui a supprim l'esclavage? Personne, car il dure encore.
Le christianisme a-t-il transform l'esclave en serf  la chute de
l'empire romain? Non, puisque le servage existait dans l'empire mme
sous le nom de colonat. Les chrtiens eurent des esclaves tant que cette
forme de travail resta la plus productive. Ils en ont encore dans les
colonies. Le christianisme prche la rsignation  l'esclave et est
l'alli du matre. Voy. _Renaissance_, Introduction. (1860.)]

[Footnote 697: Ce sont huit figures de taille gigantesque servant de
cariatides. L'un des bourgeois tient une bourse d'o il tire de
l'argent, un autre porte des marques de fltrissure; d'autres, percs de
coups, prsentent des rles d'impts lacrs.]

Le moyen ge ne pouvait suffire au genre humain. Il ne pouvait soutenir
sa prtention orgueilleuse d'tre le dernier mot du monde, la
_consommation_. Le temple devait s'largir. L'humanit devait
reconnatre le Christ en soi-mme. Cette intuition mystique d'un Christ
ternel, renouvel sans cesse dans l'humanit, elle se reprsente
partout au moyen ge, confuse, il est vrai, et obscure, mais chaque jour
acqurant un nouveau degr de clart. Elle y est spontane et populaire,
trangre, souvent contraire  l'influence ecclsiastique. Le peuple,
tout en obissant au prtre, distingue fort bien du prtre le saint, le
Christ de Dieu. Il cultive d'ge en ge, il lve, il pure cet idal
dans la ralit historique. Ce Christ de douceur et de patience, il
apparat dans Louis-le-Dbonnaire conspu par les vques; dans le bon
roi Robert, excommuni par le pape; dans Godefroi de Bouillon, homme de
guerre et gibelin, mais qui meurt vierge  Jrusalem, simple _baron_ du
Saint-Spulcre. L'idal grandit encore dans Thomas de Kenterbury,
dlaiss de l'glise et mourant pour elle. Il atteint un nouveau degr
de puret en saint Louis, roi prtre et roi homme. Tout  l'heure
l'idal gnralis va s'tendre dans le peuple; il va se raliser au
quinzime sicle, non seulement dans l'homme du peuple, mais dans la
femme, dans Jeanne-la-Pucelle. Celle-ci, en qui le peuple meurt pour le
peuple, sera la dernire figure du Christ au moyen ge.

Cette transfiguration du genre humain qui reconnut l'image de son Dieu
en soi, qui gnralisa ce qui avait t individuel, qui fixa dans un
prsent ternel ce qu'on avait cru temporaire et pass, qui mit sur la
terre un ciel, elle fut la rdemption du monde moderne, mais elle parut
la mort du christianisme et de l'art chrtien. Satan poussa sur l'glise
inacheve un rire d'immense drision; ce rire est dans les grotesques du
quinzime et du seizime sicle. Il crut avoir vaincu; il n'a jamais pu
apprendre, l'insens, que son triomphe apparent n'est jamais qu'un
moyen. Il ne vit point que Dieu n'est pas moins Dieu, pour s'tre fait
humanit; que le temple n'est pas dtruit, pour tre devenu grand comme
le monde.

En attendant, il faut que le vieux monde passe, que la trace du moyen
ge achve de s'effacer, que nous voyions mourir tout ce que nous
aimions, ce qui nous allaita tout petit, ce qui fut notre pre et notre
mre, ce qui nous chantait si doucement dans le berceau. C'est en vain
que la vieille glise gothique lve toujours au ciel ses tours
suppliantes, en vain que ses vitraux pleurent, en vain que ses saints
font pnitence dans leurs niches de pierre... Quand le torrent des
grandes eaux dborderait, elles n'arriveront pas jusqu'au Seigneur...
Ce monde condamn s'en ira avec le monde romain, le monde grec, le monde
oriental. Il mettra sa dpouille  ct de leur dpouille. Dieu lui
accorde tout au plus, comme  zchias, un tour de cadran. (1833.)

J'ai tir ce volume, en grande partie, des Archives nationales. Un mot
seulement sur ces Archives, sur les fonctions qui ont fait  l'auteur un
devoir d'approfondir l'histoire de nos antiquits, sur le paisible
thtre de ses travaux, sur le lieu qui les a inspirs. Son livre, c'est
sa vie.

Le noyau des Archives est le Trsor des chartes et la collection des
registres du Parlement. Le Trsor des chartes, et la partie de beaucoup
la plus considrable des Archives (section historique, domaniale et
topographique, lgislative et administrative), occupent au Marais le
triple htel de Clisson, Guise et Soubise; antiquit dans l'antiquit,
histoire dans l'histoire. Une tour du quatorzime sicle garde l'entre
de la royale colonnade du palais des Soubise. On s'explique en entrant
la fire devise des Rohan, leurs aeux: Roi ne puis, prince ne daigne,
Rohan suis.

Le _Trsor des chartes_ contient dans ses registres la suite des actes
du gouvernement depuis le treizime sicle, dans ses chartes, les actes
diplomatiques du moyen ge, entre autres ceux qui ont amen la runion
des diverses provinces, les titres d'acquisition de la monarchie, ce qui
constituait, comme on le disait, _les droits du roi_. C'tait le vieil
arsenal dans lequel nos rois prenaient des armes pour battre en brche
la fodalit. Fix  Paris par Philippe-Auguste, ce dpt fut confi
tantt au garde des sceaux, tantt  un simple clerc du roi,  un
chanoine de la Sainte-Chapelle, en dernier lieu au procureur gnral.
Parmi ces _trsoriers des chartes_, il faut citer un Bud, deux de
Thou[698]. Les destines de ce prcieux dpt ne furent autres que
celles de la monarchie. Chaque fois que l'autorit royale prit plus de
nerf et de ressort, on s'inquita du Trsor des chartes; vritable
trsor, en effet, o l'on trouvait des titres  exploiter, o l'on
pchait des terres, des chteaux, mainte fois des provinces. Les fils de
Philippe-le-Bel, cette gnration avide, firent faire le premier
inventaire. Charles V, bon clerc et vrai prud'homme, quand la France,
aprs les guerres des Anglais, se cherchait elle-mme, visita le Trsor
et s'affligea de la confusion qui s'y tait mise (1371); le trsor tait
comme la France. Sous Louis XI, nouvel inventaire, autre sous Charles
VIII. Sous Henri III, le dsordre est au comble. De savants hommes y
aident: Brisson et du Tillet, _qui travaillent pour le roi_, emportent
et dissipent les pices. Du Tillet crivait alors son grand ouvrage de
la _France ancienne_, dont il a imprim diverses parties. Mais cet
inventaire des droits de la monarchie ne fut fait que sous Richelieu.
Personne ne sut comme lui enrichir et exploiter les Archives: par toute
la France il rasait les chteaux et il rassemblait les titres; ce fut un
grand et admirable collecteur d'antiquits en ce genre. Les limiers
qu'il employa  cette chasse de diplomatique, les Du Puy, les Godefroi,
les Galand, les Marca, poursuivirent infatigablement son oeuvre,
runissant, cataloguant, interprtant. Un des principaux fruits de ce
travail est le livre des _Droits du roy_, de Pierre Du Puy. C'est un
savant et curieux livre, tonnant d'rudition et de servilisme
intrpide. Vous verrez l que nos rois sont lgitimes souverains de
l'Angleterre, qu'ils ont toujours possd la Bretagne; que la Lorraine,
dpendance originaire du royaume _franais_ d'Austrasie et de
Lotharingie, n'a pass aux empereurs que par usurpation, etc. Une telle
rudition tait prcieuse pour le ministre dtermin  complter la
centralisation de la France. Du Puy allait, fouillant les archives,
trouvant des titres inconnus, colorant les acquisitions plus ou moins
lgitimes; l'archiviste conqurant marchait devant les armes. Ainsi
quand on voulut mettre la main sur la Lorraine, Du Puy fut envoy aux
archives des Trois-vchs; puis le duc fut somm de montrer ses titres.
Le Languedoc fut de mme dfi par Galand de prouver par crit son droit
de franc-aleu, de proprit libre. On allguait en vain les droits
anciens, la tradition, la possession immmoriale; nos archivistes
voulaient des crits.

[Footnote 698: Voir la notice du Du Puy, sur l'_Histoire du Trsor des
chartes_, manuscrit in-4{o} de la bibliothque du Roi; imprim  la fin
de son livre sur les _Droits du Roy_. (1655.) Voy. aussi Bonamy, dans
les _Mmoires de l'Acadmie des Inscriptions_.]

Ce magasin de procs politiques, ce dpt de tant de droits douteux,
notre Trsor des chartes tait environn d'un formidable mystre. Il
fallait une lettre de cachet au trsorier des chartes pour avoir droit
de le consulter, et cette charge de trsorier finit par tre runie 
celle de procureur gnral au Parlement de Paris. M. d'Aguesseau
provoqua le bannissement  trente lieues de Paris contre un homme qui
tait parvenu  se procurer quelques copies de pices dposes au Trsor
des chartes et qui en faisait trafic[699].

[Footnote 699: Voir les lettres originales de d'Aguesseau, en tte d'une
copie de l'inventaire du Trsor des chartes,  la Bibliothque du Roi,
fonds de Clairambault.]

La confiscation monarchique avait fait le Trsor des chartes; la
confiscation rvolutionnaire a fait nos archives telles que nous les
avons aujourd'hui. Au vieux Trsor des chartes, prescrit dsormais, sont
venus se joindre ses frres, les trsors de Saint-Denis, de
Saint-Germain-des-Prs et de tant d'autres monastres. Les vnrables et
fragiles papyri, qui portent encore les noms de Childebert, de Clotaire,
sont sortis de leur asile ecclsiastique et sont venus comparatre 
cette grande revue des morts. Dans cette concentration violente et
rapide de tant de titres, beaucoup prirent, beaucoup furent dtruits:
les parchemins eurent aussi leur tribunal rvolutionnaire sous le titre
de _Bureau du triage des titres_. La confiscation rvolutionnaire ne
s'appuyant pas sur l'autorit des textes, des titres crits, comme la
confiscation monarchique, n'avait que faire de ces parchemins. Son titre
unique tait le _Contrat social_, comme le _Coran_ pour celui qui brla
la bibliothque d'Alexandrie.

Si la Rvolution servit peu la science par l'examen et la critique des
monuments, elle la servit beaucoup par l'immense concentration qu'elle
opra. Elle secoua vivement toute cette poussire: monastres, chteaux,
dpts de tout genre, elle vida tout, versa tout sur le plancher, runit
tout. Le dpt du Louvre, par exemple, tait comble de papiers, les
fentres mmes taient obstrues, tandis que l'archiviste louait
plusieurs pices  l'Acadmie. Si l'on voulait faire des recherches, il
fallait de la chandelle en plein midi. La Rvolution, une fois pour
toutes, y porta le jour.

Les Du Puy, les Marca de cette seconde poque (je parle seulement de la
science) furent deux dputs de la Convention: MM. Camus et Daunou. M.
Camus, gallican comme son prdcesseur Du Puy, servit la rpublique avec
la mme passion que Du Puy la monarchie. M. Daunou, successeur de M.
Camus, fut,  proprement parler, le fondateur des Archives, et  cette
poque les archives de France devenaient celles du monde. Cette
prodigieuse classification lui appartient. C'tait alors un glorieux
temps pour les Archives. Pendant que M. Daru ouvrait, pour la premire
fois, les mystrieux dpts de Venise, M. Daunou recevait les dpouilles
du Vatican. D'autre part du Nord et du Midi, arrivaient  l'htel
Soubise les archives d'Allemagne, d'Espagne et de Belgique; deux de nos
collgues taient alls chercher celles de Hollande.

Aujourd'hui les Archives de la France ne sont plus celles de l'Europe.
On distingue encore sur les portes de nos salles la trace des
inscriptions qui nous rappellent nos pertes: Bulles, Daterie, etc.
Toutefois, il nous reste encore environ cent cinquante mille cartons.
Quoique les provinces refusent de laisser runir leurs archives, quoique
mme plusieurs ministres continuent de garder les leurs, l'encombrement
finira par les dcider  se dessaisir. Nous vaincrons, car nous sommes
la mort, nous en avons l'attraction puissante; toute rvolution se fait
 notre profit. Il nous suffit d'attendre: Patiens, quia ternus.

Nous recevons tt ou tard les vaincus et les vainqueurs. Nous avons la
monarchie bel et bien enclose de l'alpha  l'omga; la charte de
Childebert  ct du testament de Louis XVI; nous avons la Rpublique
dans notre armoire de fer, clefs de la Bastille[700], minute des Droits
de l'homme, urne des dputs, et la grande machine rpublicaine, le coin
des assignats. Il n'y a pas jusqu'au pontificat qui ne nous ait laiss
quelque chose; le pape nous a repris ses archives, mais nous avons gard
par reprsailles les brancards sur lesquels il fut port au sacre de
l'empereur.  ct de ces jouets sanglants de la Providence, est plac
l'immuable talon des mesures que chaque anne l'on vient consulter. La
temprature est invariable aux Archives.

[Footnote 700: Ces divers objets ont t dposs aux Archives en vertu
des dcrets de nos Assembles rpublicaines.]

Pour moi, lorsque j'entrai la premire fois dans ces catacombes
manuscrites, dans cette admirable ncropole des monuments nationaux,
j'aurais dit volontiers, comme cet Allemand entrant au monastre de
Saint-Vannes: Voici l'habitation que j'ai choisie et mon repos aux
sicles des sicles!

Toutefois je ne tardai pas  m'apercevoir, dans le silence apparent de
ces galeries, qu'il y avait un mouvement, un murmure qui n'tait pas de
la mort. Ces papiers, ces parchemins laisss l depuis longtemps ne
demandaient pas mieux que de revenir au jour. Ces papiers ne sont pas
des papiers, mais des vies d'hommes, de provinces, de peuples. D'abord,
les familles et les fiefs, blasonns dans leur poussire, rclamaient
contre l'oubli. Les provinces se soulevaient, allguant qu' tort la
centralisation avait cru les anantir. Les ordonnances de nos rois
prtendaient n'avoir pas t effaces par la multitude des lois
modernes. Si on et voulu les couter tous, comme disait ce fossoyeur au
champ de bataille, il n'y en aurait pas eu un de mort. Tous vivaient et
parlaient, ils entouraient l'auteur d'une arme  cent langues que
faisait taire rudement la grande voie de la Rpublique et de l'Empire.

Doucement, messieurs les morts, procdons par ordre, s'il vous plat.
Tous, vous avez droit sur l'histoire. L'individuel est beau comme
individuel, le gnral comme gnral; le Fief a raison, la Monarchie
davantage, encore plus la Rpublique!... La province doit revivre;
l'ancienne diversit de la France sera caractrise par une forte
gographie. Elle doit reparatre, mais  condition de permettre que, la
diversit s'effaant peu  peu, l'identification du pays succde  son
tour. Revive la monarchie, revive la France! Qu'un grand essai de
classification serve une fois de fil en ce chaos. Une telle
systmatisation servira, quoique imparfaite. Dt la tte s'emboter mal
aux paules, la jambe s'agencer mal  la cuisse, c'est quelque chose de
revivre.

Et  mesure que je soufflais sur leur poussire, je les voyais se
soulever. Ils tiraient du spulcre qui la main, qui la tte, comme dans
le _Jugement dernier_ de Michel-Ange, ou dans la _Danse des morts_.
Cette danse galvanique qu'ils menaient autour de moi, j'ai essay de la
reproduire en ce livre. Quelques-uns peut-tre ne trouveront cela ni
beau ni vrai; ils seront choqus surtout de la duret des oppositions
provinciales que j'ai signales. Il me suffit de faire observer aux
critiques qu'il peut fort bien se faire qu'ils ne reconnaissent point
leurs aeux, que nous avons entre tous les peuples, nous autres
Franais, ce don que souhaitait un ancien, le don d'oublier. Les chants
de Roland et de Renaud, etc., ont certainement t populaires; les
fabliaux leur ont succd; et tout cela tait dj si loin au seizime
sicle, que Joachim Du Bellay dit en propres termes: Il n'y a, dans
notre vieille littrature, que le _Roman de la Rose_. Du temps de Du
Bellay, la France a t Rabelais, plus tard Voltaire. Rabelais est
maintenant dans le domaine de l'rudition. Voltaire est dj moins lu.
Ainsi va ce peuple se transformant et s'oubliant lui-mme.

La France une et identifie aujourd'hui peut fort bien renier cette
vieille France htrogne que j'ai dcrite. Le Gascon ne voudra pas
reconnatre la Gascogne, ni le Provenal la Provence.  quoi je
rpondrai qu'il n'y a plus ni Provence, ni Gascogne, mais une France. Je
la donne aujourd'hui, cette France, dans la diversit de ses vieilles
originalits de provinces. Les derniers volumes de cette histoire la
prsenteront dans son unit (1833).




APPENDICE


1--page 4--_En latitude, les zones de la France se marquent par leurs
produits..._

Arthur Young, _Voyage agronomique_, t. II de la traduction, p. 189: La
France peut se diviser en trois parties principales, dont la premire
comprend les vignobles; la seconde, le mas; la troisime, les oliviers.
Ces plants forment les trois districts: 1 du Nord, o il n'y a pas de
vignobles; 2 du Centre, o il n'y a pas de mas; 3 du Midi, o l'on
trouve les vignes, les oliviers et le mas. La ligne de dmarcation
entre les pays vignobles et ceux o l'on ne cultive pas la vigne, est,
comme je l'ai moi-mme observ,  Coucy,  trois lieues du nord de
Soissons;  Clermont dans le Beauvoisis,  Beaumont dans le Maine, et 
Herbignai prs Gurande, en Bretagne.--Cette limitation, peut-tre trop
rigoureuse, est pourtant gnralement exacte.

Le tableau suivant des importations dont le rgne vgtal s'est enrichi
en France, donne une haute ide de la varit infinie de sol et de
climat qui caractrise notre patrie:

Le verger de Charlemagne,  Paris, passait pour unique, parce qu'on y
voyait des pommiers, des poiriers, des noisetiers, des sorbiers et des
chtaigniers. La pomme de terre, qui nourrit aujourd'hui une si grande
partie de la population, ne nous est venue du Prou qu' la fin du
seizime sicle. Saint Louis nous a apport la renoncule inodore des
plaines de la Syrie. Des ambassadeurs employrent leur autorit 
procurer  la France la renoncule des jardins. C'est  la croisade du
trouvre Thibault, comte de Champagne et de Brie, que Provins doit ses
jardins de roses. Constantinople nous a fourni le marronnier d'Inde au
commencement du dix-septime sicle. Nous avons longtemps envi  la
Turquie la tulipe, dont nous possdons maintenant neuf cents espces
plus belles que celles des autres pays. L'orme tait  peine connu en
France avant Franois Ier, et l'artichaut avant le seizime sicle. Le
mrier n'a t plant dans nos climats qu'au milieu du quatorzime
sicle. Fontainebleau est redevable de ses chasselas dlicieux  l'le
de Chypre. Nous sommes alls chercher le saule pleureur aux environs de
Babylone; l'acacia dans la Virginie; le frne noir et le thuya, au
Canada; la belle-de-nuit, au Mexique; l'hliotrope, aux Cordillires; le
rsda en gypte; le millet altier, en Guine; le ricin et le
micocoulier, en Afrique; la grenadille et le topinambour, au Brsil; la
gourde et l'agave, en Amrique; le tabac, au Mexique; l'amomon, 
Madre; l'anglique, aux montagnes de la Laponie; l'hmrocalle jaune,
en Sibrie; la balsamine, dans l'Inde; la tubreuse, dans l'le de
Ceylan; l'pine-vinette et le chou-fleur, dans l'Orient; le raifort, 
la Chine; la rhubarbe, en Tartane; le bl sarrasin, en Grce; le lin de
la Nouvelle-Zlande, dans les terres australes. Depping (_Description
de la France_, t. I, p. 51).--V. aussi de Candolle, sur la _Statistique
vgtale de la France_, et A. de Humboldt, _Gographie botanique_.


2--page 7--_Le gnie de la Bretagne_, etc...

Il a perc bien loin sur une ligne droite, sans regarder  droite ni 
gauche; et la premire consquence de cet idalisme qui semblait donner
tout  l'homme, fut, comme on le sait, l'anantissement de l'homme dans
la vision de Malebranche et le panthisme de Spinoza.


3--page 8--_Saint-Malo et Nantes_, etc...

Ce sont deux faits que je constate. Mais que ne faudrait-il pas ajouter
si l'on voulait rendre justice  ces deux villes, et leur payer tout ce
que leur doit la France?

Nantes a encore une originalit qu'il faut signaler: la perptuit des
familles commerantes, les fortunes lentes et honorables, l'conomie et
l'esprit de famille; quelque pret dans les affaires, parce qu'on veut
faire honneur  ses engagements. Les jeunes gens s'y observent, et les
moeurs y valent mieux que dans aucune ville maritime.


4--page 11, note 3--_Dans les Hbrides et autres les_, etc... V.
Tolland's Letters, p. 2-3 et Martin's Hbrides, etc. Nagure encore, le
paysan qui voulait se marier demandait femme au lord de Barra, qui
rgnait dans ces les depuis trente-cinq gnrations. Solin, c. XXII,
assure dj que le roi des Hbrides n'a point de femmes  lui, mais
qu'il use de toutes.


5--page 14 et note--_Superstitions bretonnes..._

D'autres se dcouvrent quand l'toile de Vnus se lve (Cambry, I,
193).--Le respect des lacs et des fontaines s'est aussi conserv: ils y
apportent  certain jour du beurre et du pain. (Cambry, III, 35. Voy.
aussi Depping, 1, 76.)--Jusqu'en 1788,  Lesneven, on chantait
solennellement, le premier jour de l'an: GUY-NA-N. (Cambry, II,
26.)--Dans l'Anjou, les enfants demandaient leurs trennes, en criant:
MA GULLANNEU (Bodin, _Recherches sur Saumur_).--Dans le dpartement de
la Haute-Vienne en criant: GUI-GNE-LEU.--Il y a peu d'annes que dans
les Orcades la fiance allait au temple de la Lune, et y invoquait Woden
(? Logan, II, 360.)--La fte du Soleil se clbrerait encore dans un
village du Dauphin, selon M. Champollion-Figeac (_Sur les Dialectes du
Dauphin_, p. 11).--Aux environs de Saumur, on allait,  la Trinit,
voir paratre _trois soleils_.-- la Saint-Jean, on allait voir danser
le soleil levant. (Bodin, _loco citato_.)--Les Angevins appelaient le
soleil _Seigneur_, et la lune _Dame_. (Idem, _Recherches sur l'Anjou_,
I, 86.)


6--page 16--_Un mot profond a t dit sur la Vende_, etc..

Tmoignage de M. le capitaine Galleran,  la cour d'assises de Nantes,
octobre 1832.


7--page 18--_Le dolmen de Saumur..._

C'est une espce de grotte artificielle de quarante pieds de long sur
dix de large et huit de haut, le tout form de onze pierres normes. Ce
dolmen, plac dans la valle, semble rpondre  un autre qu'on aperoit
sur une colline. J'ai souvent remarqu cette disposition dans les
monuments druidiques, par exemple,  Carnac.


8--page 21--_L'abbaye de Fontevrault..._

En 1821, il restait de l'abbaye trois clotres, soutenus de colonnes et
de pilastres, cinq grandes glises, et plusieurs statues, entre autres
celle de Henri II. Le tombeau de son fils, Richard Coeur-de-Lion, avait
disparu.


9--page 22--_Le Poitou, le pays du mlange, des mulets..._

Les mules du Poitou sont recherches par l'Auvergne, la Provence, le
Languedoc, l'Espagne mme.--La naissance d'une mule est plus fte que
celle d'un fils.--Vers Mirebeau, un ne talon vaut jusqu' 3,000
francs. (Dupin, _Statistique des Deux-Svres_.)

_Des vipres..._

Les pharmaciens en achetaient beaucoup dans le Poitou.--Poitiers
envoyait autrefois ses vipres jusqu' Venise. (_Stat. de la Vende_,
par l'ingnieur La Bretonnire.)


10--page 25--_Vers La Rochelle, une petite Hollande_, etc..

Le marais mridional est tout entier l'ouvrage de l'art. La difficult 
vaincre, c'tait moins le flux de la mer que les dbordements de la
Svre.--Les digues sont souvent menaces.--Les _cabaniers_ (habitants de
fermes appeles cabanes) marchent avec des btons de douze pieds pour
sauter les fosss et les canaux.--Le _Marais mouill_, au del des
digues, est sous l'eau tout l'hiver. (La Bretonnire.)--Noirmoutiers est
 douze pieds au-dessous du niveau de la mer, et on trouve des digues
artificielles sur une longueur de onze mille toises.--Les Hollandais
desschrent le _marais du Petit-Poitou_, par un canal appel _Ceinture
des Hollandais_. (_Statistique_ de Peuchet et Chanlaire. Voyez aussi la
_Description de la Vende_, par M. Cavoteau, 1812.)


11--page 26--_Le pape protgea La Rochelle contre les seigneurs..._

Raymond Perraud, n  La Rochelle, vque et cardinal, homme actif et
hardi, obtint en 1502, pour les Rochellois, des bulles qui dfendent 
tout juge forain de les citer  son tribunal.


12--page 27--_La Vende qui a quatorze rivires, et pas une
navigable..._

Voy. _Statist. du dpart. de la Vienne_, par le prfet Cochon, an
X.--Ds 1537, on proposa de rendre la Vienne navigable jusqu' Limoges;
depuis, de la joindre  la Corrze qui se jette dans la Dordogne; elle
et joint Bordeaux et Paris par la Loire; mais la Vienne a trop de
rochers.--On pourrait rendre le Clain navigable jusqu' Poitiers, de
manire  continuer la navigation de la Vienne. Chtellerault s'y est
oppos par jalousie contre Poitiers.--Si la Charente devenait navigable
jusqu'au-dessus de Civray, cette navigation, unie au Clain par un canal,
ferait communiquer en temps de guerre Rochefort, la Loire et
Paris.--Voy. aussi Texier, _Haute-Vienne_; et La Bretonnire, _Vende_.

_N'tait ni plus religieuse ni plus royaliste que bien d'autres
provinces frontires..._

J'ai dj cit le mot remarquable de M. le capitaine Galleran.--Genoude,
_Voyage en Vende_, 1821: Les paysans disent: Sous le rgne de M. Henri
(de Larochejaquelein).--Ils appelaient _patauds_ ceux des leurs qui
taient rpublicains. Pour dire le bon franais, ils disaient _le parler
noblat_.--Les prtres avaient peu de proprits dans la Vende; toutes
les forts nationales, dit La Bretonnire (p. 6), proviennent du comte
d'Artois ou des migrs; une seule, de cent hectares, appartenait au
clerg.


13--page 29--_Dans les montagnes d'Auvergne..._

L'hiver, ils vivent dans l'table, et se lvent  huit ou neuf heures.
(Legrand d'Aussy, p. 283.) Voy. divers dtails de moeurs, dans les
_Mmoires_ de M. le comte de Montlosier, 1{er} vol.--Consulter aussi
l'lgant tableau du Puy-de-Dme par M. Duch; les curieuses Recherches
de M. Gonod sur les antiquits de l'Auvergne; Delarbre, etc.


14--page 31--_Le Rouergue..._

C'est, je crois, le premier pays de France qui ait pay au roi (Louis
VII) un droit pour qu'il y ft cesser les guerres prives. Voy. le
_Glossaire_ de Laurire, t. I, p. 164, au mot _Commun de paix_, et la
Dcrtale d'Alexandre III sur le premier canon du concile de Clermont,
publi par Marca.--Sur le Rouergue, voyez Peuchet et Chanlaire,
_Statistique de l'Aveyron_, et surtout l'estimable ouvrage de M.
Monteil.


15--page 34--_Dans les Landes les troupeaux de moutons noirs_, etc...

Millin, t. IV, p. 347.--On trouve aussi beaucoup de moutons noirs dans
le Roussillon (Voy. Young, t. II, p. 59) et en Bretagne. Cette couleur
n'est pas rare dans les taureaux de la Camargue.

_Vous les rencontrez montant des plaines_, etc...

Arthur Young, t. III, p. 83.--En Provence, l'migration des moutons est
presque aussi grande qu'en Espagne. De la Crau aux montagnes de Gap et
de Barcelonnette, il en passe un million, par troupeaux de dix mille 
quarante mille. La route est de vingt  trente jours. (Darluc, _Hist.
nat. de Provence_, 1782, p. 303,329.)--_Statistique de la Lozre_, par
M. Jerphanion, prfet de ce dpartement, an X, p. 31: Les moutons
quittent les basses Cvennes et les plaines du Languedoc vers la fin de
floral, et arrivent sur les montagnes de la Lozre et de la Margride,
o ils vivent pendant l't. Ils regagnent le bas Languedoc au retour
des frimas.--Laboulinire, I, 245: Les troupeaux des Pyrnes migrent
l'hiver jusque dans les landes de Bordeaux.

_En Espagne, sous la protection de la compagnie de la Mesta_, etc..

_A year in Spain, by an American_, 1832: Au seizime sicle, les
troupeaux de la Mesta se composaient d'environ sept millions de ttes.
Tombs  deux millions et demi au commencement du dix-septime, ils
remontrent sur la fin  quatre millions, et maintenant ils s'lvent 
cinq millions,  peu prs la moiti de ce que l'Espagne possde de
btail.--Les bergers sont plus redouts que les voleurs mme; ils
abusent sans rserve du droit de traduire tout citoyen devant le
tribunal de l'association, dont les dcisions ne manquent jamais de leur
tre favorables. La _Mesta_ emploie des _alcades_, des _entregadors_,
des _achagueros_, qui, au nom de la corporation, harclent et accablent
les fermiers.


16--page 36--_L'escalier colossal des Pyrnes_, etc..

Dralet, 1,5,--Ramond: Au midi tout s'abaisse tout d'un coup et  la
fois. C'est un prcipice de mille  onze cents mtres, dont le fond est
le sommet des plus hautes montagnes de cette partie de l'Espagne. Elles
dgnrent bientt en collines basses et arrondies, au del desquelles
s'ouvre l'immense perspective des plaines de l'Aragon. Au nord, les
montagnes primitives s'enchanent troitement et forment une bande de
plus de quatre myriamtres d'paisseur... Cette bande se compose de sept
ou huit rangs, de hauteur graduellement dcroissante. Cette
description, contredite par M. Laboulinire, est confirme par M. lie
de Beaumont. L'axe granitique des Pyrnes est du ct de la France.


17--page 38--_Comparez les deux versants_, etc..

Dralet, II, p. 197: Le territoire espagnol, sujet  une vaporation
considrable, a peu de pturages assez gras pour nourrir les btes 
cornes; et comme les nes, les mules et mulets se contentent d'une
pture moins succulente que les autres animaux destins aux travaux de
l'agriculture, ils sont gnralement employs par les Espagnols pour le
labourage et le transport des denres. Ce sont nos dpartements
limitrophes et l'ancienne province de Poitou, qui leur fournissent ces
animaux; et la quantit en est considrable. Quant aux animaux destins
aux boucheries, c'est nous qui en approvisionnons aussi les provinces
septentrionales, particulirement la Catalogne et la Biscaye. La ville
seule de Barcelone traite avec des fournisseurs franais pour lui
fournir chaque jour cinq cents moutons, deux cents brebis, trente
boeufs, cinquante boucs chtrs, et elle reoit en outre plus de six
mille cochons qui partent de nos dpartements mridionaux pendant
l'automne de chaque anne. Ces fournitures cotent  la ville de
Barcelone deux millions huit cent mille francs par an, et l'on peut
valuer  une pareille somme celles que nous faisons aux autres villes
de la Catalogne. La Catalogne paie en piastres et quadruples, en huile
et liges, en bouchons. Les choses ont d, toutefois, changer beaucoup
depuis l'poque o crivait Dralet (1812).


18--page 38--_Aux foires de Tarbes_, etc..

Arthur Young, t. I, p. 57 et 116: Nous rencontrmes des montagnards
_qui me rappelrent ceux d'cosse_; nous avions commenc par en voir 
Montauban. Ils ont des bonnets ronds et plats, et de grandes
culottes.--On trouve des flteurs, des bonnets bleus, et de la farine
d'avoine, dit sir James Stewart, en Catalogne, en Auvergne et en Souabe,
ainsi qu' Lochabar.--Toutefois, indpendamment de la diffrence de
race et de moeurs, il y en a une autre essentielle entre les montagnards
d'cosse et ceux des Pyrnes: c'est que ceux-ci sont plus riches, et
sous quelques rapports plus polics que les diverses populations qui les
entourent.

_Le Barnais et le Basque..._

Iharce de Bidassouet, Gantabres et Basques, 1825, in-8{o}: Le peuple
basque, qui a conserv avec ses pturages le moyen d'amender ses champs,
et avec ses chnes celui de nourrir une multitude infinie de cochons,
vit dans l'abondance, tandis que dans la majeure partie des
Pyrnes...--Laboulinire, t. III, p. 416:

  Bearnes
  Faus et courtes.
  Bigordan
  Pir que can.

Le Barnais est rput avoir plus de finesse et de courtoisie que le
Bigordan, qui l'emporterait pour la franchise et la simple droiture
mle d'un peu de rudesse.--Dralet, I, 170: Ces deux peuples _ont
d'ailleurs peu de ressemblance_. Le Barnais, forc par les neiges de
mener ses troupeaux dans les pays de plaine, y polit ses moeurs et perd
de sa rudesse naturelle. Devenu fin, dissimul et curieux, il conserve
nanmoins sa fiert et son amour de l'indpendance... Le Barnais est
irascible et vindicatif autant que spirituel; mais la crainte de la
fltrissure et de la perte de ses biens le fait recourir aux moyens
judiciaires pour satisfaire ses ressentiments. Il en est de mme des
autres peuples des Pyrnes, depuis le Barn jusqu' la Mditerrane:
tous sont plus ou moins processifs, et l'on ne voit nulle part autant
d'hommes de loi que dans les villes du Bigorre, du Comminges, du
Conserans, du comt de Foix et du Roussillon, qui sont bties le long de
cette chane de montagnes.


19--page 41--_Quantit de hameaux ont quitt les hautes valles faute de
bois de chauffage..._

Dralet, II, 105. Les habitants allaient voler du bois jusqu'en
Espagne.--Il y a de fortes amendes pour quiconque couperait une branche
d'arbre dans une grande fort qui domine Cauterels, et la dfend des
neiges.-Diodore de Sicile disait dj (lib. II): Pyrnes vient du mot
grec _pur_ (feu), parce qu'autrefois, le feu ayant t mis par les
bergers, toutes les forts brlrent.--Procs-verbal du 8 mai 1670: Il
n'y a aucune fort qui n'ait t incendie  diverses reprises par la
malice des habitants, ou pour faire convertir les bois en prs ou
terrains labourables.


20--page 43, note 2--_Le Cers_, etc..

Senec. Qust. natur. I. III, c. XI: Infestat..... Galliam Circius: cui
dificia quassanti, tamen incol gratias agunt, tanquam salubritatem
coeli sui debeant ei. Divus certe Augustus templum illi, quum in Gallia
moraretur, et vovit et fecit.


21--page 45--_Les deux Chnier..._

Les deux Chnier naquirent  Constantinople, o leur pre tait consul
gnral; mais leur famille tait de Limoux, et leurs aeux avaient
occup longtemps la place d'inspecteur des mines de Languedoc et de
Roussillon.


22--page 48--_Ils ont prfr les figues fivreuses de Frjus..._

Millin, II, 487. Sur l'insalubrit d'Arles, id., III, 645.--Papon, I,
20, proverbe: Avenio ventosa, sine vento venenosa, cum vento
fastidiosa.--En 1213, les vques de Narbonne, etc., crivent  Innocent
III qu'un concile provincial ayant t convoqu  Avignon: multi ex
prlatis, quia generalis corruptio aeris ibi erat, nequivimus colloquio
interesse; sicque factura est ut necessario negotium differetur.(Epist.
Innoc. III, d. Baluze, II, 762.) Il y eut des lpreux  Martigues
jusqu'en 1731;  Vitrolles, jusqu'en 1807. En gnral, les maladies
cutanes sont communes en Provence. (Millin, IV, 35.)

_Les marais pontins de la Provence..._

Il y a quatre cent mille arpents de marais. (Peuchet et Chanlaire,
_Statistique des Bouches-du-Rhne_.) Voy. aussi la _Grande Statistique_
de M. de Villeneuve, 4 vol. in-4{o}.--Les marais d'Hyres rendent cette
ville inhabitable l't; on respire la mort avec les parfums des fruits
et des fleurs. De mme  Frjus. (_Statistique du Var_, par Fauchet,
prfet, an IX, p. 52, sqq.)


23--page 49--_Le Rhne symbole de la contre..._

On trouve le long de tout le cours du Rhne des traces du culte
sanguinaire de Mithra. On voit  Arles,  Tain et  Valence des autels
tauroboliques; un autre  Saint-Andol.  la Btie-Mont-Salon,
ensevelie par la formation d'un lac, et dterre en 1804, on a trouv un
groupe mithriaque.-- Fourvires, on a trouv un autel mithriaque
consacr  Adrien; il y en a encore un autre  Lyon consacr 
Septime-Svre. (Millin, _passim_.)


Page 52 et note 1--_Le drac, la tarasque..._

Millin, III, 453. Cette fte se retrouve, je crois, en Espagne.--L'Isre
est surnomme le _serpent_, comme le Drac le _dragon_; tous deux
menacent Grenoble:

  Le serpent et le dragon
  Mettront Grenoble en savon.

-- Metz, on promne le jour des Rogations un dragon qu'on nomme le
_graouilli_; les boulangers et les ptissiers lui mettent sur la langue
des petits pains et des gteaux. C'est la figure d'un monstre dont la
ville fut dlivre par son vque, saint Clment.-- Rouen, c'est un
mannequin d'osier, la _gargouille_,  qui on remplissait autrefois la
gueule de petits cochons de lait. Saint Romain avait dlivr la ville de
ce monstre, qui se tenait dans la Seine, comme saint Marcel dlivra
Paris du monstre de la Bivre, etc.


24--page 51--_Frjus..._

Cette ville devient plus dserte chaque jour, et les communes voisines
ont perdu, depuis un demi-sicle, neuf diximes de leur population.
(Fauchet, an IX, _loc. cit._)


25--page 52 et note I--_Fidlit du peuple provenal aux vieux
usages..._

Millin, III, 346. La fte patronale de chaque village s'appelle
_Romna-Vagi_, et par corruption _Romerage_, parce qu'elle prcdait
souvent un voyage de Rome que le seigneur faisait ou faisait faire
(?)--Millin, III, 336. C'est  Nol qu'on brle le _caligneau_ ou
_calandeau_; c'est une grosse bche de chne qu'on arrose de vin et
d'huile. On criait autrefois en la plaant: _Calene ven, tout ben ven_,
calende vient, tout va bien. C'est le chef de la famille qui doit mettre
le feu  la bche; la flamme s'appelle _caco fuech_, feu d'amis. On
trouve le mme usage en Dauphin. (Champollion-Figeac, p. 124.) On
appelle _chalendes_ le jour de Nol. De ce mot on a fait _chalendal_,
nom que l'on donne  une grosse bche que l'on met au feu la veille de
Nol au soir, et qui reste allume jusqu' ce qu'elle soit consume. Ds
qu'elle est place dans le foyer, on rpand dessus un verre de vin en
faisant le signe de la croix, et c'est ce qu'on appelle: _balisa la
chalendal_. Ds ce moment cette bche est pour ainsi dire sacre, et
l'on ne peut pas s'asseoir dessus sans risquer d'en tre puni, au moins
par la gale.-Millin, III, 339. On trouve l'usage de manger des pois
chiches  certaines ftes, non seulement  Marseille, mais en Italie, en
Espagne,  Gnes et  Montpellier. Le peuple de cette dernire ville
croit que, lorsque Jsus-Christ entra dans Jrusalem, il traversa une
_sesierou_, un champ de pois chiches, et que c'est en mmoire de ce jour
que s'est perptu l'usage de manger des _sess_.-- certaines ftes,
les Athniens mangeaient aussi des pois chiches (aux Panepsies.)


26--page 52, note 2--_Procession du bon roi Ren  Aix_, etc...

Millin, II, 299. On y voyait le duc d'Urbin (le malheureux gnral du
roi Ren) et la duchesse d'Urbin monts sur des nes; on y voyait une
me que se disputaient deux diables; les chevaux _frux_ ou fringants, en
carton; le roi Hrode, la reine de Saba, le temple de Salomon, et
l'toile des Mages au bout d'un bton, ainsi que la Mort, l'_abb de la
jeunesse_ couvert de poudre et de rubans, etc., etc.


27--page 56--_Ces hommes de la frontire, raisonneurs et intresss..._

On trouve dans les habitudes de langage des Dauphinois des traces
singulires de leur vieil esprit processif. Les propritaires qui
jouissent de quelque aisance parlent le franais d'une manire assez
intelligible, mais ils y mlent souvent les termes de l'ancienne
pratique, que le barreau n'ose pas encore abandonner. Avant la
Rvolution, quand les enfants avaient pass un an ou deux chez un
procureur,  mettre au net des exploits et des appointements, leur
ducation tait faite, et ils retournaient  la charrue.
(Champollion-Figeac, _Patois du Dauphin_, p. 67.)


28--page 60--_Metz, Toul et Verdun..._

Sur les moeurs des habitants des Trois-vchs et de la Lorraine en
gnral, voyez le Mmoire manuscrit de M. Turgot, qui se trouve  la
bibliothque publique de Metz: _Description exacte et fidle du pays
Messin_, etc.--Les trois vques taient princes du Saint-Empire.--Le
comt de Crange et la baronnie de Fenestrange taient deux
francs-alleus de l'Empire.


29--page 61--_On portail l'pe devant l'abbesse de Remiremont..._

Piganiol de la Force, XIII. Elle tait pour moiti dans la justice de la
ville, et nommait, avec son chapitre, des dputs aux tats de
Lorraine.--La doyenne et la sacristaine disposaient chacune de quatre
cures. La _sonzier_, ou receveuse, partageait avec l'abbesse la justice
de Valdajoz (val-de-joux), consistant en dix-neuf villages; tous les
essaims d'abeilles qui s'y trouvaient lui appartenaient de droit.
L'abbaye avait un grand prvt, un grand et un petit chancelier, un
grand _sonzier_, etc..


30--page 62--_Les lgendes du Rhin..._

Un duc d'Alsace et de Lorraine, au septime sicle, souhaitait un fils;
il n'eut qu'une fille aveugle, et la fit exposer. Un fils lui vint plus
tard, qui ramena la fille au vieux duc, devenu farouche et triste,
solitairement retir dans le chteau d'Hohenbourg. Il la repoussa
d'abord, puis se laissa flchir, et fonda pour elle un monastre, qui
depuis s'appela de son nom, sainte Odile. On dcouvre de la hauteur
Baden et l'Allemagne. De toutes parts les rois y venaient en plerinage:
l'empereur Charles IV, Richard Coeur-de-Lion, un roi de Danemark, un roi
de Chypre, un pape... Ce monastre reut la femme de Charlemagne et
celle de Charles-le-Gros.-- Winstein, au nord du Bas-Rhin, le diable
garde dans un chteau taill dans le roc de prcieux trsors.--Entre
Haguenau et Wissembourg, une flamme fantastique sort de la _fontaine de
la poix_ (Pechelbrunnen); cette flamme, c'est le _chasseur_, le fantme
d'un ancien seigneur qui expie sa tyrannie, etc.--Le gnie musical et
enfantin de l'Allemagne commence avec ses potiques lgendes. Les
mntriers d'Alsace tenaient rgulirement leurs assembles. Le sire de
Rapolstein s'intitulait le _Roi des Violons_. Les violons d'Alsace
dpendaient d'un seigneur, et devaient se prsenter, ceux de la
Haute-Alsace  Rapolstein, ceux de la Basse  Bischwiller.


31--page 70--_Les Segusii lyonnais taient une colonie d'Autun..._

_Gallia Christiana_, t. IV.--Dans un diplme de l'an 1189,
Philippe-Auguste reconnat que Lyon et Autun ont l'une sur l'autre,
quand l'un des siges vient  vaquer, le droit de rgale et
d'administration.--L'vque d'Autun tait de droit prsident des tats
de Bourgogne.--On se rappelle les liaisons qui existaient entre saint
Lger, le fameux vque d'Autun, et l'vque de Lyon.


32--page 70--_En vain Autun dposa sa divinit..._

Inscription trouve  Autun:

  DEAE BIBRACTI
  P. CAPRIL PACATUS
  I II II I VIR AUGUSTA,
  V. S. L. M.

  MILLIN, I, 337.

_Et se fit de plus en plus romaine..._

Il semble que l'aristocratie se livra entirement  Rome, tandis que le
parti druidique et populaire chercha  ressaisir l'indpendance. Le
sage gouvernement d'Autun, dit Tacite, comprima la rvolte des bandes
fanatiques de Maricus, Boe de la lie du peuple, qui se donnait pour un
dieu et pour le librateur des Gaules. (_Annal_, I. II, c. LXI.) On a
vu, au Ier vol., la rvolte de Sacrovir.--Enfin les Bagaudes saccagrent
deux fois Autun. Alors furent fermes les coles Moeniennes, que le Grec
Eumne rouvrit sous le patronage de Constance Chlore.--Franois Ier
visita Autun en 1521, et la nomma sa Rome franaise. Autun avait t
appele la soeur de Rome, selon Eumne, ap. Scr. fr. I, 712, 716, 717.

_Toutes les grandes guerres des Gaules_, etc....:

Elle fut presque ruine par Aurlien, au temps de sa victoire sur
Ttricus, qui y faisait frapper ses mdailles.-Saccage par les
Allemands en 280, par les Bagaudes sous Diocltien, par Attila en 451,
par les Sarrasins en 732, par les Normands en 886 et 895. En 924, on ne
put en loigner les Hongrois qu' prix d'argent. (_Histoire d'Autun_,
par Joseph de Rosny, 1802.)


33--page 71--_En Bourgogne les villes mettent des pampres dans leurs
armes..._

Un bas-relief de Dijon reprsente les triumvirs tenant chacun un
gobelet Ce trait est local.--La culture de la vigne, si ancienne dans
ce pays, a singulirement influ sur le caractre de son histoire, en
multipliant la population dans les classes infrieures. Ce fut le
principal thtre de la guerre des Bagaudes. En 1630, les vignerons se
rvoltrent sous la conduite d'un ancien soldat, qu'ils appelaient le
roi Mchas.

_Pays de bons vivants_, etc....

La _Fte des Fous_ se clbra  Auxerre jusqu'en 1407.--Les chanoines
jouaient  la balle (_pelota_), jusqu'en 1538, dans la nef de la
cathdrale. Le dernier chanoine fournissait la balle, et la donnait au
doyen; la partie finie, venaient les danses et le banquet. (Millin, I.)


34--page 72--_L'aimable sentimentalit de la Bourgogne_, etc...

N'oublions pas non plus la pittoresque et mystique petite ville de
Paray-le-Monial, o naquit la dvotion du Sacr-Coeur, o mourut madame
de Chantal. Il y a certainement un souffle religieux sur le pays du
traducteur de la _Symbolique_ et de l'auteur de l'_Histoire de la
Libert de conscience_, MM. Guigniaut et Dargaud.


35--page 74--_La coutume de Troyes dclare que_ _le ventre anoblit_...

Cette noblesse de mre se trouve ailleurs aussi en France, et mme sous
la premire race (Voy. Beaumanoir). Charles V (15 novembre 1370)
assujettit les nobles de mre au droit de franc fief.  la deuxime
rdaction de la Coutume de Chaumont, les nobles de pres rclament
contre; Louis XII ordonne que la chose reste en suspens.--La Coutume de
Troyes consacrait l'galit de partage entre les enfants; de l
l'affaiblissement de la noblesse. Par exemple, Jean, sire de Dampierre,
vicomte de Troyes, dcda, laissant plusieurs enfants qui partagrent
entre eux la vicomt. Par l'effet des partages successifs, Eustache de
Conflans en possda un tiers, qu'il cda  un chapitre de moines. Le
second tiers fut divis en quatre parts, et chaque part en douze lots,
lesquels se sont diviss entre diverses maisons et les domaines de la
ville et du roi.


36--page 76--_Les histoires allgoriques et satiriques de Renard et
Isengrin..._

L'esprit railleur du nord de la France clate dans les ftes populaires.

En Champagne et ailleurs, _roi de l'aumne_ (bourgeois lu: pour
dlivrer deux prisonniers, etc.); _roi de l'teuf_ (ou de la balle)
(Dupin, Deux-Svres); _roi des arbaltriers_ avec ses chevaliers
(Cambry, Oise, II); _roi des gutifs_ ou pauvres, encore en 1770
almanach d'Artois, 1770; _roi des rosiers_ ou des jardiniers,
aujourd'hui encore en Normandie, Champagne, Bourgogne, etc.-- Paris,
_ftes des sous-diacres_ ou _diacres sols_, qui faisaient un vque des
fous, l'encensaient avec du cuir brl; on chantait des chansons
obscnes; on mangeait sur l'autel.-- vreux, le 1er mai, le jour de
Saint-Vital, c'tait la _fte des cornards_; on se couronnait de
feuillages, les prtres mettaient leur surplis  l'envers, et se
jetaient les uns aux autres du son dans les yeux; les sonneurs lanaient
des _casse-museau_ (galettes).-- Beauvais, on promenait une fille et un
enfant sur un ne...  la messe, le refrain chant en choeur tait
_hihan!_- Reims, les chanoines marchaient sur deux files, tranant
chacun un hareng, chacun marchant sur le hareng de l'autre...--
Bouchain, fte du _prvt des tourdis_;  Chalon-sur-Sane, des
_gaillardons_;  Paris, des _enfants sans-souci_, du _rgiment de la
calotte_, et de la _confrrie de l'aloyau_.-- Dijon, procession de la
_mre folle_.-- Harfleur, au mardi gras, _fte de la scie_. (Dans les
armes du prsident Coss-Brissac, il y avait une scie.) Les magistrats
baisent les dents de la scie. Deux masques portent le _bton friseux_
(montants de la scie). Puis on porte le _bton friseux_  un poux qui
bat sa femme.--Ds le temps de la conqute de Guillaume existait
l'association de la _chevalerie d'Honfleur_.


37--page 81--_Plus on avance au nord dans cette grasse Flandre_, etc...

Voy. les _Coutumes du comt de Flandre_, traduites par Legrand, Cambrai.
1719, Ier vol. Coutume de Gand, p. 149, rub. 26: Niemandt en sal
bastaerdi wesen van de moeder: _Personne ne sera btard de la mre_;
mais ils succderont  la mre avec les autres lgitimes (non au pre).
Ceci montre bien que ce n'est pas le motif religieux ou moral qui les
exclut de la succession du pre, mais le doute de la paternit. Dans
cette Coutume, il y a communaut, partage gal dans les successions,
etc.

_La Flandre est une Lombardie prosaque..._

Vous y retrouvez la prdilection pour le cygne, qui, selon Virgile,
tait l'ornement du Mincius et des autres fleuves de Lombardie. Ds
l'entre de l'ancienne Belgique, Amiens, la petite Venise, comme
l'appelait Louis XIV, nourrissait sur la Somme les cygnes du roi. En
Flandre, une foule d'auberges ont pour enseigne le cygne.


38--page 84 et note 1--_Cette frontire des races et des langues..._

La Marche, ou marquisat d'Anvers, cre par Othon II, fut donne par
Henri IV au plus vaillant homme de l'Empire,  Godefroi de
Bouillon.--C'est au Sas de Gand qu'Othon fit creuser, en 980, un foss
qui sparait l'Empire de la France.  Louvain, dit un voyageur, la
langue est germanique, les moeurs hollandaises et la cuisine
franaise.--Avec l'idiome germanique commencent les noms astronomiques
(_Al-ost, Ost-ende_); en France, comme chez toutes les nations
celtiques, les noms sont emprunts  la terre (Lille, _l'le_).

_Les hommes poussent vite, multiplient  touffer..._

Avant l'migration des tisserands, en Angleterre, vers 1382, il y avait
 Louvain cinquante mille tisserands. (Forster, I, 364.)  Ypres (sans
doute en y comprenant la banlieue), il y en avait deux cent mille en
1342.--En 1380, ceux de Gand sortirent avec trois armes. (Oudegherst,
_Chronique de Flandre_, folio 301.)--Ce pays humide est dans plusieurs
parties aussi insalubre que fertile. Pour dire un homme blme, on
disait: Il ressemble  la mort d'Ypres.--Au reste, la Belgique a moins
souffert des inconvnients naturels de son territoire que des
rvolutions politiques. Bruges a t tue par la rvolte de 1492; Gand,
par celle de 1540; Anvers, par le trait de 1648, qui fit la grandeur
d'Amsterdam en fermant l'Escaut.


39--page 90--_... dans les chefs-lieux des clans galliques, Bourges_,
etc...

Bourges tait aussi un grand centre ecclsiastique. L'archevque de
Bourges tait patriarche, primat des Aquitaines, et mtropolitain. Il
tendait sa juridiction comme patriarche sur les archevques de Narbonne
et de Toulouse, comme primat sur ceux de Bordeaux et d'Auch
(mtropolitain de la 2me et 3me Aquitaine); comme mtropolitain, il
avait anciennement onze suffragants, les vques de Clermont,
Saint-Flour, le Puy, Tulle, Limoges, Mende, Rodez, Vabres, Castres,
Cahors. Mais l'rection de l'vch d'Albi en archevch ne lui laissa
sous sa juridiction que les cinq premiers de ces siges.


40--page 91--_La tour des Coucy..._

La tour de Coucy a cent soixante-douze pieds de haut, et trois cent cinq
de circonfrence. Les murs ont jusqu' trente-deux pieds d'paisseur.
Mazarin fit sauter la muraille extrieure en 1652, et, le 18 septembre
1692, un tremblement de terre fendit la tour du haut en bas.--Un ancien
roman donne  l'un des anctres des Coucy neuf pieds de hauteur.
Enguerrand VII, qui combattit  Nicopolis, fit placer aux Clestins de
Soissons son portrait et celui de sa premire femme, de grandeur
colossale.--Parmi les Coucy, citons seulement: Thomas de Marle, auteur
de la _Loi de Vervins_ (lgislation favorable aux vassaux), mort en
1130; Raoul Ier, le trouvre, l'amant, vrai ou prtendu, de Gabriel de
Vergy, mort  la croisade en 1191; Enguerrand VII, qui refusa l'pe de
conntable et la fit donner  Clisson, mort en 1397.--On a prtendu 
tort qu'Enguerrand III, en 1228, voulut s'emparer du trne pendant la
minorit de saint Louis. (_Art de vrifier les dates_, XII, 219, sqq.)


41--page 92 et note 3--_L'Artois..._

Arras est la patrie de l'abb Prvost. Le Boulonnais a donn en un mme
homme un grand pote et un grand critique, je parle de Sainte-Beuve.


42--page 103--_Le monde devait finir avec l'an 1000..._

Concil. Troslej., ann. 909 (Mansi, XVIII, p. 266): Dum jamjamque
adventus imminet illius in majestate terribili, ubi omnes cum gregibus
suis venient pastores in conspectum pastoris terni, etc.--Trithemii
Chronic., ann. 960: Diem jamjam imminere dicebat (Bernhardus, eremita
Thuringi) extremum, et mundum in brevi consummandum.--Abbas
Floriacensis, ann. 990 (Gallandius, XIV, 141): De fine mundi coram
populo sermonem in ecclesia Parisiorum audivi, quod statim finito mille
annorum numero Ante-christus adveniret, et non longo post tempore
universale judicium succederet.--Will. Godelli chronic., ap. Scr. fr.
X, 262: Ann. Domini MX, in multis locis per orbem tali rumore audito,
timor et moeror corda plurimorum occupavit, et suspicati sunt multi
finem sculi adesse.--Rad. Glaber, l. IV, ibid. 49: stimabatur enim
ordo temporum et elementorum prterita ab initio moderans secula in
chaos decidisse perpetuum, atque humani generis interitum.


43--page 104--_Le diable lui disait_: _Tu es damn!_...

Raoul Glaber, I. V, c. I: Astitit mihi ex parte pedum lectuli forma
homunculi teterrim speciei. Erat enim statura mediocris, collo gracili,
facie macilenta, oculis nigerrimis, fronte rugosa et contracta,
depressis naribus, os exporrectum, labellis tumentibus, mento subtracto
ac perangusto, barba caprina, aures hirtas et pracutas, capillis
stantibus et incompositis, dentibus caninis, occipitio acuto, pectore
tumido, dorso gibbato, clunibus agitantibus, vestibus sordidis, conatu
stuans, ac toto corpore prceps; arripiensque summitatem strati in quo
cubabam, totum terribiliter concussit lectum.....


44--page 105--_Calamits qui prcdent l'an 1000..._

Translatio S. Genulfi, ap. Scr. fr. X, 361.--Chronic. Ademari Cabannens,
ibid. 147.


Page 106--_Plusieurs tirant de la craie du fond de la terre_, etc...

Chronic. Virdunense, ap. Scr. fr. X, 209. On sait que les sauvages de
l'Amrique du Sud et les ngres de Guine mangent habituellement de la
glaise ou de l'argile pendant une partie de l'anne. On la vend frite
sur les marchs de Java.--Alex. de Humboldt, _Tableaux de la Nature_,
trad. par Eyris (1808), I, 200.


45--page 107--_La paix ou la trve de Dieu..._

Glaber, l. V, c. 1: On vit bientt aussi les peuples d'Aquitaine et
toutes les provinces des Gaules,  leur exemple, cdant  la crainte ou
 l'amour du Seigneur, adopter successivement une mesure qui leur tait
inspire par la grce divine. On ordonna que, depuis le mercredi soir
jusqu'au matin du lundi suivant, personne n'et la tmrit de rien
enlever par la violence, ou de satisfaire quelque vengeance
particulire, ou mme d'exiger caution; que celui qui oserait violer ce
dcret public payerait cet attentat de sa vie, ou serait banni de son
pays et de la socit des chrtiens. Tout le monde convint aussi de
donner  cette loi le nom de _treugue_ (trve) _de Dieu_.


46--page 113--_Capet..._

Quelques-uns ont cru que le mot de Capet tait une injure, et venait de
_Capito_, grosse tte. On sait que la grosseur de la tte est souvent un
signe d'imbcillit. Une chronique appelle _Capet_ Charles-le-Simple
(Karolus Stultus vel Capet. Chron. saint Florent., ap. Scr. fr. IX,
55).--Mais il est vident que Capet: est pris pour _Chapet_, ou
_Cappatus_.--Plusieurs chroniques franaises, crites longtemps aprs,
ont traduit _Hue Chapet_ ou _Chappet_. (Scr. fr. X, 293, 303,
313.)--Chronic. S. Medard. Suess., ibid. IX, 56: Hugo, cognominatus
_Chapet_. Voy. aussi Richard de Poitiers, ibid. 24, et Chronic.
Andegav., X, 272, etc. Alberic. Tr.-Font. IX, 286: Hugo _Cappatus_, et
plus loin: _Cappet_.--Guill. Nang.: IX, 82: Hugo _Capucii_.--Chron.
Sith., VII, 269.--Chron. Strozz. X, 273: Hugo _Caputius_.--Cette
dernire chronique ajoute que le fils d'Hugues, le pieux Robert,
chantait les vpres revtu d'une chape.--L'ancien tendard des rois de
France tait la chape de saint Martin; c'est de l, dit le moine de
Saint-Gall, qu'ils avaient donn  leur oratoire le nom de _Chapelle_:
Capella, quo nomine Francorum reges propter cappam S. Martini quam
secum ob sui tuitionem et hostium oppressionem jugiter ad bella
portabant, Sancta sua appellare solebant. (L. I, c. IV.)


47--page 114--_La lettre o Gerbert appelle tous les princes au nom de
la cit sainte..._

Gerberti epist. 107, ap. Scr. fr. X, 426: Ea qu est Hierosolymis,
universali Ecclesi sceptris regnorum imperanti: Cum bene vigeas,
immaculata sponsa Domini, cujus membrum esse me fateor, spes mihi maxima
per te caput attollendi jam pene attritum. An quicquam diffiderem de te,
rerum domina, si me recognoscis tuam? Quisquamne tuorum famosam cladem
illatam mihi putare debebit ad se minime pertinere utque rerum infima
abhorrere? Et quamvis nunc dejecta, tamen habuit me orbis terrarum
optimam sui partem: penes me Prophetarum oracula, Patriarcharum
insignia; hinc clara mundi lumina prodierunt Apostoli; hinc Christi
fidem repetit orbis terrarum, apud me redemptorem suum invenit. Etenim
quamvis ubique sit divinitate, tamen hic humanitate natus, passus,
sepultus, hinc ad coelos elatus. Sed cum Propheta dixerit: Erit
sepulchrum ejus gloriosum, paganis loca cuncta subvertentibus, tentat
Diabolus reddere inglorium. Enitere ergo, miles Christi, esto signifer
et compugnator, et quod armis nequis, consilii et opum auxilio subveni.
Quid est quod das, aut cui das? Nempe ex multo modicum, et ei qui omne
quod habes gratis dedit, nec tamen gratis recipit; et hic eum
multiplicat et in futuro rmunerat; per me benedicit tibi, ut largiendo
crescas; et peccata relaxat, ut secum regnando vivas.--Les Pisans
partirent sur cette lettre, et massacrrent, dit-on, un nombre
prodigieux d'infidles en Afrique. (Scr. fr. X, 426.)

_Ce Gerbert n'tait pas moins qu'un magicien..._

Guill. Malmsbur., I. II, ap. Scr. fr. X, 243: Non absurdum, si lilteris
mandemus qu per omnium ora volitant.....Divinationibus et
incantationibus more gentis familiari studentes ad Saracenos Gerbertus
perveniens, desiderio satisfecit..... Ibi quid cantus et volatus avium
portendit, didicil; ibi excire tenues ex inferno figuras.... Per
incantationes Diabolo accersito, perpetuum paciscitur hominium.--Fr.
Andre chronic, ibid. 289: A quibusdam etiam nigromancia arguitur.....
a Diabolo enim percussus dicitur obiisse.--Chronic. reg. Francorum,
ibid., 301..... Gerbertum monachum philosophum, quin potius
nigromanticum.


48--page 117--_Les traditions romanesques du moyen ge_, etc...

Dans le pangyrique allemand d'Hannon, archevque de Cologne, Csar,
excutant les ordres du Snat, envahit la Germanie, bat les Souabes, les
Bavarois, les Saxons, anciens soldats d'Alexandre. Il rencontre enfin
les Francs, descendus comme lui des Troyens, les gagne, les ramne en
Italie, chasse de Rome Caton et Pompe, et fonde la monarchie barbare.
(Schilter, t. I.)


49--page 118--_Une reine qui a un pied d'oie..._

P. Damiani epist., t. II, ap. Scr. fr. X, 492: Ex qua suscepit filium,
anserinum per omnia collum et caput habentem. Quos etiam, virum scilicet
et uxorem, omnes fere Galliarum episcopi communi simul excommunicavere
sententia. Cujus sacerdotalis edicti tantus omnem undique populum terror
invasit, ut ab ejus universi societate recederent, etc.--Voy. la
Dissertation de Bullet sur la reine _Pdauque_ (pied-d'oie).


50--page 120--_Constance, fille du comte de Toulouse_, etc...

Fragment historique, ap. Scr. fr. X, 211.--Will. Godellus, ibid. 262.
Cognomento, ob su pulchritudinis immensitatem, Candidam. (Rad.
Glaber, 1. III, c II.)--Guillaume Taille-Fer l'avait eue d'Arsinde,
fille de Geoffroi Grise-Gonelle, comte d'Anjou, et soeur de Foulques.

_Hugues de Beauvais fut tu impunment sous les yeux du roi Robert..._

Rad. Glaber, l. III, c. II: Missi a Fulcone.... Hugonem ante regem
trucidaverunt. Ipse vero rex, licet aliquanto tempore tali facto tristis
effectus, postea tamen, ut decebat, concors regin fuit.


51--page 131--_Ces prtres imposent des pnitences avec la masse
d'armes_, etc...

Voy. un chant suisse insr dans le _Des Knaben Wunderhorn_.--V. aussi
_Actes du concile de Vernon_, en 845, article 8. (Baluze, II,
17.)--Dithmar. chron., l. II, 34: Un vque de Ratisbonne accompagna
les princes de Bavire dans une guerre contre les Hongrois. Il y perdit
une oreille et fut laiss parmi les morts. Un Hongrois voulut
l'achever. Tunc ipse confortatus in Domino post longum mutui agonis
luctamen victor hostem prostravit; et inter multas itineris asperitates
incolumis notos pervenit ad fines. Inde gaudium gregi suo exoritur, et
omni Christum cognoscenti. Excipitur ab omnibus miles bonus in clero, et
servatur optimus pastor in populo, et fuit ejusdem mutilatio non ad
dedecus sed ad honorem magis.--Gieseler, Kirchengeschichte, t. II, p.
197.


52--page 132--_Il ne manquait  ces vaillants prtres_, etc...

Nicol. a Clemangis, de prsul., simon., p. 165: Denique laci usque
adeo persuasum habent nullos clibes esse, ut in plerisque parochiis non
aliter velint presbyterum tolerare, nisi concubinam habeat, quo vel sic
suis sit consultum uxoribus, qu nec sic quidem usquequaqu sunt extra
periculum.--Voy. aussi Muratori, VI, 335. On avait dclar que les
enfants ns d'an prtre et d'une femme libre seraient serfs de l'glise;
ils ne pouvaient tre admis dans le clerg, ni hriter selon la loi
civile, ni tre entendus comme tmoins. (Schroeckh, Kirchengeschichte,
p. 22, ap. Voigt, Hildebrand, als Papst Gregorius der siebente, und sein
Zeitalter, 1815.)

  Rex immortalis! quam longo tempore talis
  Mundit risus erunt, quos presbyteri genuerunt?

  Carmen pro nothis, ap. Scr. fr. XI, 444.


Page 132 et note 2--_Les prtres maris au moyen ge..._

D. Lobineau, 110. D. Morice, Preuves, I, 463, 542.--Il en tait de mme
en Normandie, d'aprs les biographes des bienheureux Bernard de Tiron et
Harduin, abb du Bec. Per totam Normanniam hoc erat ut presbyteri
publice uxores ducerent, filios ac filias procrearent, quibus
hereditatis jure ecclesias relinquerent et filias suas nuptui traductas,
si alia deesset possessio, ecclesiam dabant in dotem.


53--page 133--_Les clotres se peuplaient de fils de serfs..._

Le clerg de Laon reprocha un jour  son vque d'avoir dit au roi:
Clericos non esse reverendos, quia pene omnes ex regia forent servitute
progeniti. (Guibertus Novigentinus, de _Vita sua_, l. III, c.
VIII.)--Voy. plus haut comment l'glise se recrutait sous Charlemagne et
Louis-le-Dbonnaire. L'archevque de Reims, Ebbon, tait fils d'un
serf.--Voy. un passage de Thgan, _App. 162_, au 1er volume.


54--p. 137--_L'adultre et la simonie du roi de France..._

Gregor. VII. epist. ad episc: Francorum Rex vester qui non rex, sed
tyrannus dicendus est, omnem tatem suam flagitiis et facinoribus
polluit... Quod si vos audire noluerit, per universam Franciam omne
divinum officium publice celebrari interdicite.--Bruno, de Bello Sax.,
p. 121, ibid.: Quod si in his sacris canonibus noluisset rex obediens
existere... se eum velut putre membrum anathematis gladio ab unitate S.
Matris Ecclesi minabatur abscindere.


55--page 137--_Sur la terre il y a le pape, et l'empereur qui est le
reflet du pape_, etc...

Gregorii VII epist. ad reg. Angl., ibid. 6: Sicut ad mundi
pulchritudinem oculis carneis diversis temporibus reprasentandam, Solem
et Lunam omnibus aliis eminentiora disposuit (Deus) luminaria,
sic...--V. aussi Innoc. III, l. I, epist. 401.--Bonifacii VIII epist.,
ibid. 197: Fecit Deus duo luminaria magna, scilicet Solem, id est,
ecclesiasticam potestatem, et Lunam, hoc est, temporalem et imperialem.
Et sicut Luna nullum lumen habet nisi quod recipit a Sole, sic...--La
glose des Dcrtales fait le calcul suivant: Cum terra sit septies
major luna, sol autem octies major terra, restat ergo ut pontiflcatus
dignitas quadragies septies sit major regali dignitate.--Laurentius va
plus loin: ... Papam esse millies septingenties quater imperatore el
regibus sublimiorem. (Gieseler, II.)


56--page 141--_Les Normands parlaient franais ds la troisime
gnration_, etc...

Guill. Gemetic, l. III, c. VIII: Quem (Richard I) confestim pater
Baiocas mittens... ut ibi lingua eruditus danica suis exterisque
hominibus sciret aperte dare responsa.--Voy. Depping, _Hist. des
expditions normandes_, t. II; Estrup, _Remarques faites dans un voyage
en Normandie_, Copenhague, 1821; et _Antiquits des Ango-Normands_.--On
trouve aux environs de Bayeux _Saon_ et _Saonet_. Plusieurs familles
portent le nom de _Saisne_, _Sesne_. Un capitulaire de Charles-le-Chauve
(Scr. fr. VII, 616) dsigne le canton de Bayeux par le mot d'_Otlingua
Saxonia_.--Le nom de Caen est saxon aussi: _Cathim_, maison du conseil.
(_Mm. de l'Acad. des Inscript._, t. XXXI, p. 242.)--Beaucoup de
Normands m'ont assur que dans leur province on ne rencontrait gure le
blond prononc et le roux que dans le pays de Bayeux et de Vire.

Page 142--_Les Allemands se moquaient de leur petite taille..._

Guill. Apulus, l. II, ap. Muratori, V. 259.

  Corpora drident Normannica, qu breviora
  Esse videbantur.

_Dans leur guerre contre les Grecs et les Vnitiens, se montrent peu
marins..._

Gibbon, XI, 151.

_Rass comme les prtres..._

Guill. Malmsbur., ap. Scr. fr. XI, 183.

_Il leur fallait aller gaaignant par l'Europe..._

Gaufred. Malaterra, l. I, c. III: Est gens astutissima, injuriarum
ultrix; spe alias plus lucrandi, patrios agros vilipendens, qustus et
dominationis avida, cujuslibet rei simulatrix: inter largitatem et
avaritiam quoddam modium habens.--Guill. Malmsb., ap. Scr. fr. XI, 185:
Cum fato ponderare perfdiam, cum nummo mutare sententiam.--Guill.
Apulus, l. II, ap. Muratori, 259.

  Audit... quia gens semper Normannica prona
  Est id avaritiam; plus, qui plus prbet, amatur.

--Ceux qui ne pouvaient faire fortune dans leur pays, ou qui venaient 
encourir la disgrce de leur duc, partaient aussitt pour l'Italie.
(Guill. Gemetic, l. VII, XIX, XXX.)--Guill. Apul., l. I, p. 259.


57--page 144--_Les fils de Tancrde de Hauteville..._

Chronic. Malleac, ap. Scr. fr. XI, 644: Wiscardus... cum generis esset
ignoti et pauperculi.--Richard. Cluniac.: Robertus Wiscardi, vir
pauper, miles tamen.--Alberic. ap. Leibnitzii Access. histor., p. 124:
Mediocri parentela.

_Ils s'en allrent sans argent_, etc...

Gaufred. Malaterra, l. I, c. V: Per diversa loca militariter lucrum
qurentes.

_Le gouverneur_ (_ou Kata. pan_)...

[Grec: Kata pan], commandant gnral. C'est ce que Guillaume de Pouille
exprime par ce vers:

  Quod _Catapan_ Grc, nos _juxta_ dicimus _omne_.

  L. I, p. 254.

_Cette rpublique de condottieri_, etc...

Chacun des douze comtes y avait  part son quartier et sa maison:

  Pro numero comitum bis sex statuere plateas,
  Atque domus comitum totidem fabricantur in urbe.

  Id., _ibid._, p. 256.


58--page 147--_Guillaume-le-Btard_ (_il s'intitule ainsi lui-mme_).

Ego Guillelmus, cognomento Bastardus... Voy. une charte cite au
douzime volume du _Recueil des Historiens de France_, p. 568.--Ce nom
de Btard n'tait sans doute pas une injure en Normandie. On lit dans
Raoul Glaber, l. IV, c. VI (ap. Scr. fr., X, 51): Bobertus ex concubin
Willelmum genuerat... cui... universos sui ducaminis principes
militaribus adstrinxit sacramentis... Fuit enim usui a primo adventu
ipsius gentis in Gallias, ex hujusmodi concubinarum commixtione illorum
principes extitisse.


Page 156--_C'tait un gros homme chauve_, etc...

Will. Malmsb., l. III, ap. Scr. fr. XI, 190: Just fuit statur,
immens corpulenti: facie fera, fronte capillis nuda, roboris ingentis
in lacertis, magn dignitatis sedens et stans, quanquam obesitas ventris
nimium protensa.


59--page 148, note 1--_En 1003, Ethelred avait envoy une expdition
contre les Normands..._

Quand ses hommes revinrent, il leur demanda s'ils amenaient le duc de
Normandie: Nous n'avons point vu le duc, rpondirent-ils, mais nous
avons combattu pour notre perte, avec la terrible population d'un seul
comt. Nous n'y avons pas seulement trouv de vaillants gens de guerre,
mais des femmes belliqueuses, qui cassent la tte avec leurs cruches aux
plus robustes ennemis.  ce rcit, le roi, reconnaissant sa folie,
rougit, plein de douleur. (Will. Gemetic, l. V, c. IV, ap. Scr. fr. X,
186.) En 1034, le roi Canut, par crainte de Robert de Normandie, aurait
offert de rendre aux fils d'Ethelred moiti de l'Angleterre. (Id., l. V,
c. XII; ibid., XI, 37.)

60--page 149--_L'glise saxonne, comme le peuple, semble avoir t
grossire et barbare..._

Les Anglo-Saxons, dit Guillaume de Malmesbury, avaient, longtemps avant
l'arrive des Normands, abandonn les tudes des lettres et de la
religion. Les clercs se contentaient d'une instruction tumultuaire; 
peine balbutiaient-ils les paroles des sacrements, et ils
s'merveillaient tous si l'un d'eux savait la grammaire. Ils buvaient
tous ensemble, et c'tait l l'tude  laquelle ils consacraient les
jours et les nuits. Ils mangeaient leurs revenus  table, dans de
petites et misrables maisons. Bien diffrents des Franais et des
Normands, qui, dans leurs vastes et superbes difices, ne font que trs
peu de dpense. De l tous les vices qui accompagnent l'ivrognerie, qui
effminent le coeur des hommes. Aussi, aprs avoir combattu Guillaume
avec plus de tmrit et d'aveugle fureur que de science militaire,
vaincus sans peine en une seule bataille, ils tombrent eux et leur
patrie dans un dur esclavage.--Les habits des Anglais leur descendaient
alors jusqu'au milieu du genou; ils portaient des cheveux courts, et la
barbe rase; leurs bras taient chargs de bracelets d'or, leur peau
tait releve par des peintures et des stigmates colors; leur
gloutonnerie allait jusqu' la crapule, leur passion pour la boisson
jusqu' l'abrutissement. Ils communiqurent ces deux derniers vices 
leurs vainqueurs; et,  d'autres gards, ce furent eux qui adoptrent
les moeurs des Normands. De leur ct, les Normands taient et sont
encore (au milieu du douzime sicle, poque o crivait Guillaume de
Malmesbury) soigneux dans leurs habits jusqu' la recherche, dlicats
dans leur nourriture, mais sans excs, accoutums  la vie militaire et
ne pouvant vivre sans guerre; ardents  l'attaque, ils savent, lorsque
la force ne suffit pas, employer galement la ruse et la corruption.
Chez eux, comme je l'ai dit, ils font de grands difices et une dpense
modre pour la table. Ils sont envieux de leurs gaux; ils voudraient
dpasser leurs suprieurs, et, tout en dpouillant leurs infrieurs, ils
les protgent contre les trangers. Fidles  leurs seigneurs, la
moindre offense les rend pourtant infidles. Ils savent peser la
perfidie avec la fortune, et vendre leur serment. Au reste, de tous les
peuples ils sont les plus susceptibles de bienveillance; ils rendent aux
trangers autant d'honneur qu' leurs compatriotes, et ils ne ddaignent
point de contracter des mariages avec leurs sujets. (Willelm.
Malmesburiensis, de Gestis regum Anglorum, l. III, ap. Scr. fr. XI,
185.)--Math. Paris (d. 1644), p. 4: Optimates (Saxonum)... more
christiano ecclesiam mane non petebant, sed in cubiculis et inter
uxorios amplexus matutinarum solemnia ac missarum a presbytero
festinantes auribus tantum prlibabant... Clerici... ut esset stupori
qui grammaticam didicisset.--Order. Vital, l. IV, ap. Scr. fr. XI, 242:
Anglos agrestes et pene illiteratos invencrunt Normanni.


61--page 150--_Harold livr  Guillaume..._

Guill. Pictav., ap. Scr. fr. XI, 87: Heraldus ei fidelitatem sancto
ritu Christianorum juravit... Se in curia Edwardi, quamdiu superesset,
ducis Guillelmi vicarium fore, enisurum... ut anglica monarchia post
Edwardi decessum in ejus manu confirmaretur; traditurum interim...
castrum Doveram. (Voy. aussi Guill. Malmsb., ibid. 176, etc.).--Suivant
les uns, dit Wace (_Roman de Rou_, ap. Scr. fr. XIII, 223), le roi
douard dtourna Harold de ce voyage, lui disant que Guillaume le
hassait et lui jouerait quelque tour. (Voy. aussi Eadmer, XI, 192.)
Suivant les autres, il l'envoya pour confirmer au duc la promesse du
trne d'Angleterre:

  N'en sai mie voire ocoison,
  Mais l'un et l'autre escrit trovons.

Guillaume de Jumiges (ap. Scr. XI, 49), Ingulf de Croyland (ibid.,
154), Orderic Vital (ibid., 234), la _Chronique de Normandie_ (XIII,
222), affirment qu'douard avait dsign Guillaume pour son successeur.
Eadmer mme ne le nie point (XI, 192).--Au lit de mort, Edward, obsd
par les amis d'Harold, rtracta sa promesse. (Roger de Hoved., ap. Scr.
fr. XI, 312, _Roman de Rou_ et _Chronique de Normandie_, t. XIII, p.
224.)


62--page 156--_Le conqurant essaya mme d'apprendre l'anglais..._

Order. Vital, ap. Scr. fr. XI, 243. Anglicam locutionem plerumque
sategit ediscere... Ast a perceptione hujusmodi durior tas illum
compescebat.--Il avait commenc par rprimer par des rglements svres
la licence de ses mercenaires. Guill. Pictav., ibid., 101: Tut erant a
vi mulieres; etiam illa delicta qu fierent consensu impudicarum...
vetabantur. Potare militem in tabernis non multum concessit...
seditiones interdixit, cdem et omnem rapinam, etc. Portus et qulibet
itinera negotiatoribus patere, et nullam injuriam feri jussit. Ce
passage du pangyriste de Guillaume a t copi par le consciencieux
Orderic Vital, ibid., 238.--L'homme faible et sans armes, dit encore
Guillaume de Poitiers, s'en allait chantant sur son cheval, partout o
il lui plaisait, sans trembler  la vue des escadrons des
chevaliers.--Une fille charge d'or, dit Huntingdon, et impunment
travers tout le royaume.--(Scr. fr. XI, 211.) Plus tard, la rsistance
des Anglo-Saxons irrita Guillaume, et le poussa  ces violences dont
retentissent toutes les Chroniques.


63--page 168--_La chair maudite par l'islamisme..._

Chez les musulmans les mots femmes et objet dfendu par la
religion peuvent se dire l'un pour l'autre. (Bibl. des Croisades, t.
IV, p. 169.)

_Ils se battent depuis mille ans pour Fatema..._

Fatema entrera dans le Paradis la premire aprs Mahomet; les musulmans
l'appellent la Dame du Paradis.--Quelques Schyytes (sectateurs d'Ali)
soutiennent qu'en devenant mre Fatema n'en est pas moins reste vierge,
et que Dieu s'est incarn dans ses enfants. (_Description des Monuments
musulmans_ du cabinet de M. de Blacas, par M. Reinaud, II, 130, 202.)

_Ils proclament l'incarnation d'Ali..._

Aujourd'hui encore des provinces entires, en Perse et en Syrie, sont
dans la mme croyance. Ceux mmes des Schyytes qui n'ont pas os dire
qu'_Ali tait Dieu_ ont t persuads que peu s'en fallait, et les
Persans disent souvent: Je ne pense pas qu'Ali soit Dieu; mais je ne
crois pas qu'il en soit loin.--Les Schyytes disent  ce sujet que tel
tait l'clat qui reluisait sur la personne d'Ali, qu'il tait
impossible de soutenir ses regards. Ds qu'il paraissait, le peuple lui
criait: _Tu es Dieu!_-- ces mots, Ali les faisait mourir; ensuite il
les ressuscitait, et eux de crier encore plus fort: Tu es Dieu, tu es
Dieu! De l ils l'ont surnomm le Dispensateur des lumires; et, quand
ils peignent sa figure, il lui couvrent le visage. (Reinaud, II, 163.)

_Mahomet est la lumire incre..._

Suivant quelques docteurs, au moment de la cration, l'ide de Mahomet
tait sous l'oeil de Dieu, et cette ide, substance  la fois
spirituelle et lumineuse, jeta trois rayons: du premier, Dieu cra le
ciel; du second, la terre; du troisime, Adam et toute sa race. Ainsi la
Trinit rentre dans l'islamisme, comme l'incarnation.--Les Occidentaux
crurent y voir aussi la hirarchie chrtienne. Ces nations, dit Guibert
de Nogent, ont leur pape comme nous. (L. V, ap. Bongars, p. 312-13.)


64--169--_Les Fatemites fondrent au Caire la loge ou maison de la
sagesse..._

Hammer, _Histoire des Assassins_, p. 4.--La _maison de la sagesse_ n'est
peut-tre qu'une mme chose avec ce palais du Caire dont Guillaume de
Tyr nous a laiss une si pompeuse description. La progression de
richesses et de grandeur semblerait correspondre  des degrs
d'initiation. Quoi qu'il en soit, nous donnons la traduction de ce
prcieux monument:

Hugues de Csare et Geoffroi, de la milice du Temple, entrrent dans
la ville du Caire, conduits par le Soudan, pour s'acquitter de leur
mission; ils montrent au palais, appel _Casher_ dans la langue du
pays, avec une troupe nombreuse d'appariteurs qui marchaient en avant,
l'pe  la main et  grand bruit; on les conduisit  travers des
passages troits et privs de jour, et  chaque porte des cohortes
d'thiopiens arms rendaient leurs hommages au Soudan par des saluts
rpts. Aprs avoir franchi le premier et le second poste, introduits
dans un local plus vaste, o pntrait le soleil, et expos au grand
jour, ils trouvent des galeries en colonnes de marbre, lambrisses d'or
et enrichies de sculptures en relief, paves en mosaque, et dignes dans
toute leur tendue de ta magnificence royale; la richesse de la matire
et des ouvrages retenait involontairement les yeux, et le regard avide,
charm par la nouveaut de ce spectacle, avait peine  s'en rassasier.
Il y avait aussi des bassins remplis d'une eau limpide; on entendait les
gazouillements varis d'une multitude d'oiseaux inconnus  notre monde,
de forme et de couleur tranges, et pour chacun d'eux une nourriture
diverse et selon le got de son espce. Admis plus loin encore, sous la
conduite du chef des eunuques, ils trouvent des difices aussi
suprieurs aux premiers en lgance que ceux-ci l'emportaient sur la
plus vulgaire maison. L tait une tonnante varit de quadrupdes,
telle qu'en imagine le caprice des peintres, telle qu'en peuvent dcrire
les mensonges potiques, telle qu'on en voit en rve, telle enfin qu'on
en trouve dans les pays de l'Orient et du Midi, tandis que l'Occident
n'a rien vu et presque jamais rien ou de pareil.-Aprs beaucoup de
dtours et de corridors qui auraient pu arrter les regards de l'homme
le plus occup, on arriva au palais mme, o des corps plus nombreux
d'hommes arms et de satellites proclamaient par leur nombre et leur
costume la magnificence incomparable de leur matre; l'aspect des lieux
annonait aussi son opulence et ses richesses prodigieuses. Lorsqu'ils
furent entrs dans l'intrieur du palais, le Soudan, pour honorer son
matre selon la coutume, se prosterna deux fois devant lui, et lui
rendit en suppliant un culte qui ne semblait d qu' lui, une espce
d'adoration. Tout  coup s'cartrent avec une merveilleuse rapidit les
rideaux, tissus de perles et d'or, qui pendaient au milieu de la salle
et voilaient ainsi le trne; la face du calife fut alors rvle: il
apparut sur un trne d'or, vtu plus magnifiquement que les rois,
entour d'un petit nombre de domestiques et d'eunuques familiers.
Willelm. (Tyrens., l. XIX, c. XVII.)

_Ils menaient par neuf degrs de la, religion au mysticisme..._

Ce mysticisme des Alides leur a souvent fait appliquer,  la dvotion
le langage de l'amour, comme il leur a donn une tendance  s'lever de
l'amour du rel  celui de l'idal.

Un pote persan dit en s'adressant  Dieu:

C'est votre beaut,  Seigneur! qui, toute cache qu'elle est derrire
un voile, a fait un nombre infini d'amants et d'amantes;

C'est par l'attrait de vos parfums que Leyla ravit le coeur de
Medjnoun; c'est par le dsir de vous possder que Vamek poussa tant de
soupirs pour celle qu'il adorait. (Reinaud, I, 52.)

_Du mysticisme  l'absolue indiffrence..._

Le principe de la doctrine sotrique tait: _Rien n'est vrai et tout
est permis._ (Hammer, p. 87.) Un imam clbre crivit contre les
Hassanites un livre intitul: _De la Folie des partisans de
l'indiffrence en matire de religion._


65--page 178--_Pierre-l'Ermite..._

Guibert. Nov., l. II, c. VIII: Le petit peuple, dnu de ressources,
mais fort nombreux, s'attacha  un certain Pierre-l'Ermite, et lui obit
comme  son matre, du moins tant que les choses se passrent dans notre
pays. J'ai dcouvert que cet homme, originaire, si je ne me trompe, de
la ville d'Amiens, avait men d'abord une vie solitaire sous l'habit de
moine, dans je ne sais quelle partie de la Gaule suprieure. Il partit
de l, j'ignore par quelle inspiration; mais nous le vmes alors
parcourant les villes et les bourgs, et prchant partout: le peuple
l'entourait en foule, l'accablait de prsents, et clbrait sa saintet
par de si grands loges, que je ne me souviens pas que l'on ait jamais
rendu  personne de pareils honneurs. Il se montrait fort gnreux dans
la distribution de toutes les choses qui lui taient donnes. Il
ramenait  leurs maris les femmes prostitues, non sans y ajouter
lui-mme des dons, et rtablissait la paix et la bonne intelligence
entre ceux qui taient dsunis, avec une merveilleuse autorit. En tout
ce qu'il faisait ou disait, il semblait qu'il y et en lui quelque chose
de divin; en sorte qu'on allait jusqu' arracher les poils de son mulet,
pour les garder comme reliques: ce que je rapporte ici, non comme
louable, mais pour le vulgaire qui aime toutes les choses
extraordinaires. Il ne portait qu'une tunique de laine, et, par-dessus,
un manteau de bure qui lui descendait jusqu'aux talons: il avait les
bras et les pieds nus, ne mangeait point ou presque point de pain, et se
nourrissait de vin et de poissons.


66--page 180--_Tous ensemble descendirent la valle du Danube..._

Les environs du Rhin prirent peu de part  la croisade.--Orientales
Francos, Saxones, Thoringos, Bavarios, Alemannos, propter schisma quod
tempore inter regnum et sacerdotium fuit, hc expeditio minus permovit.
(Alberic, ap. Leibnit. Acces., p. 119.)--Voyez Guibert, l. II, c. I.


67--page 181--_Le comte de Toulouse, Raymond de Saint-Gilles..._

Willelm. Tyr., l. VIII, c. VI, 9, 10.--Guibert. Novig., l. VII, c. viii:
Au sige de Jrusalem il fit crier dans toute l'arme, par les hrauts,
que quiconque apporterait trois pierres pour combler le foss recevrait
un denier de lui. Or il fallut, pour achever cet ouvrage, trois jours et
trois nuits.--Radulph. Cadom., c. XV, ap. Muratori, V, 291: Il fut
tout d'abord un des principaux chefs, et plus tard, lorsque l'argent des
autres s'en fut all, le sien arriva et lui donna le pas. C'est qu'en
effet toute cette nation est conome et non point prodigue, mnageant
plus son avoir que sa rputation; effraye de l'exemple des autres, elle
travaillait non comme les Francs  se ruiner, mais  s'engraisser de son
mieux.--Raymond reut aussi force prsents d'Alexis (... quibus de die
in diem de domo regis augebatur. Albert. Aq., l. II, c. XXIV, ap.
Bongars, p. 205). Godefroi en reut galement, mais il distribua tout au
peuple et aux autres chefs. (Willelm. Tyr., l. II, c. XII.)

_Ces gens du Midi, commerants, industrieux, etc.._

Guibert. Nov., l. II, c. XVIII: L'arme de Raymond ne le cdait, 
aucune autre, si ce n'est  cause de l'ternelle loquacit de ces
Provenaux.--Radulph. Cadom., c. LXI: Autant la poule diffre du
canard, autant les Provenaux diffraient des Francs par les moeurs, le
caractre, le costume, la nourriture; gens conomes, inquiets et avides,
pres au travail; mais pour ne rien taire, peu belliqueux... Leur
prvoyance leur fut bien plus en aide pendant la famine que tout le
courage du monde  bien des peuples plus guerriers; pour eux, faute de
pain, ils se contentaient de racines, ne faisant pas fi des cosses de
lgumes; ils portaient  la main un long fer avec lequel ils cherchaient
leur vie dans les entrailles de la terre: de l ce dicton que chantent
encore les enfants: Les Francs  la bataille, les Provenaux  la
victuaille. Il y avait une chose qu'ils commettaient souvent par
avidit, et  leur grande honte; ils vendaient aux autres nations du
chien pour du livre, de l'ne pour de la chvre; et, s'ils pouvaient
s'approcher sans tmoin de quelque cheval ou de quelque mulet bien gras,
ils lui faisaient pntrer dans les entrailles une blessure mortelle, et
la bte mourait. Grande surprise de tous ceux qui, ignorant cet
artifice, avaient vu nagure l'animal gras, vif, robuste et fringant:
nulle trace de blessure, aucun signe de mort. Les spectateurs, effrays
de ce prodige, se disaient: Allons-nous-en, l'esprit du dmon a souffl
sur cette bte. L-dessus, les auteurs du meurtre approchaient sans
faire semblant de rien savoir, et comme on les prvenait de n'y pas
toucher: Nous aimons mieux, disaient-ils, mourir de cette viande que de
faim. Ainsi celui qui supportait la perte s'apitoyait sur l'assassin,
tandis que l'assassin se moquait de lui. Alors s'abattant tous comme des
corbeaux sur ce cadavre, chacun arrachait son morceau, et l'envoyait
dans son ventre ou au march.


68--page 183--_Bohmond..._

Guibert, 1. III, c. I: Lorsque cette innombrable arme, compose des
peuples venus de presque toutes les contres de l'Occident, eut dbarqu
dans la Fouille, Bohmond, fils de Robert Guiscard, ne tarda pas  en
tre inform. Il assigeait alors Amalfi. Il demanda le motif de ce
plerinage, et apprit qu'ils allaient enlever Jrusalem, ou plutt le
spulcre du Seigneur et les lieux saints,  la domination des Gentils.
On ne lui cacha pas non plus combien d'hommes, et de noble race et de
haut parage, abandonnant, pour ainsi dire, l'clat de leurs honneurs, se
portaient  cette entreprise avec une ardeur inoue. Il demanda s'ils
transportaient des armes, des provisions, quelles enseignes ils avaient
adoptes pour ce nouveau plerinage; enfin quels taient leurs cris de
guerre. On lui rpondit qu'ils portaient leurs armes  la manire
franaise; qu'ils faisaient coudre  leurs vtements, sur l'paule ou
partout ailleurs, une croix de drap ou de toute autre toffe, ainsi que
cela leur avait t prescrit; qu'enfin, renonant  l'orgueil des cris
d'armes, ils s'criaient tous humbles et fidles: Dieu le veut!


69--page 190--_Un matin les Francs virent flotter sur la ville le
drapeau de l'empereur_, etc...

Il envoya en mme temps de grands prsents aux chefs, sollicitant leur
bienveillance par ses lettres et par la voix de ses dputs; il leur
rendit mille actions de grces pour ce loyal service, et pour
l'accroissement qu'ils venaient de donner  l'empire. Willelm. Tyr., 1.
III, c. XII.--Il envoya, dit Guibert, I. III, c. IX, des dons infinis
aux princes, et aux plus pauvres d'abondantes aumnes; il jetait ainsi
des germes de haine parmi ceux de condition moyenne, dont sa
munificence semblait se dtourner. Voy. aussi Raymond d'Agiles, p. 142.


70--page 192--_Un homme du peuple, averti par une vision_, etc...

Raymond, de Agil., p. 155: Vidi ego hc qu loquor, et Dominicam
lanceam ibi (in pugna) ferebam.--Foulcher de Chartres s'crie: _Audile
fraudem et non fraudem!_ et ensuite: _Invenit lanceam, fallaciter
occultalam forsitan_, c. X.


71--page 193--_Antioche resta  Bohmond, malgr les efforts de
Raymond_, etc...

Tancrde, dit son historien Raoul de Caen, eut d'abord grande envie de
tomber sur les Provenaux; mais il se souvint qu'il est est dfendu de
verser le sang chrtien; il aima mieux recourir aux expdients de
Guiscard. Il fit entrer ses hommes pendant la nuit, et, lorsqu'ils
furent en nombre, ils tirrent leurs pes et chassrent les soldats de
Raymond, avec force soufflets.--L'origine de cette haine, ajoute-t-il,
c'tait une querelle pour du fourrage, au sige d'Antioche. Des
fourrageurs des deux nations s'taient trouvs ensemble au mme endroit,
et s'taient battus  qui aurait le bl.--Depuis lors, chaque fois
qu'ils se rencontraient, ils dposaient leurs fardeaux et se chargeaient
d'une grle de coups de poing; le plus fort emportait la proie. C. 98,
99, p. 316.--Ensuite Raymond et les siens soutinrent l'authenticit de
la sainte lance; parce que les autres nations, dans leur simplicit, y
apportaient des offrandes; ce qui enflait la bourse de Raymond. Mais le
rus Bohmond (_non imprudens, multividus_, Rad. Cad., p. 317; Robert.
Mon., ap. Bongars, p. 40) dcouvrit tout le mensonge. Cela envenima la
querelle. C. 101, 102.


72--page 196--_Le nom de Francs devint le nom commun des Occidentaux..._

Guibert, 1. II, c. I: L'anne dernire je m'entretenais avec un
archidiacre de Mayence au sujet de la rbellion des siens, et je
l'entendais vilipender notre roi et le peuple, uniquement parce que le
roi avait bien accueilli et bien trait partout le seigneur pape Pascal,
ainsi que ses princes: il se moquait des Franais  cette occasion,
jusqu' les appeler par drision _Francons_. Je lui dis alors: Si vous
tenez les Franais pour tellement faibles ou lches que vous croyiez
pouvoir insulter par vos plaisanteries  un nom dont la clbrit s'est
tendue jusqu' la mer indienne, dites-moi donc  qui le pape Urbain
s'adressa pour demander du secours contre les Turcs? N'est-ce pas aux
Franais?--Id., l. IV, c. III: Nos princes, ayant tenu conseil,
rsolurent alors de construire un fort sur le sommet d'une montagne
qu'ils avaient appele _Malreguard_, pour s'en faire un nouveau point de
dfense contre les agressions des Turcs. La langue franaise dominait
donc dans l'arme des croiss. Voyez aussi les suites de la quatrime
croisade.

_Le roi de France n'en tait pas moins appel par les Grecs_: [Grec: ho
basileus tn basilen, kai archgos tou Phraggichou stratou].

Mathieu Paris (ad ann. 1254) et Froissart (t. IV, p. 207) donnent au roi
de France le titre de _Rex regum_, et de chef de tous les rois
chrtiens.--Les Turcs eux-mmes voulurent descendre des Francs: Dicunt
se esse de Francorum generatione, et quia nullus homo naturaliter debet
esse miles nisi Turci et Franci. Gesta Francorum, ap. Bongars, p. 7.


73--page 198--_Godefroi languit et mourut..._

Guibert. Nov., l. VII, 22: Un prince d'une tribu voisine de Gentils lui
envoya des prsents infects d'un poison mortel. Godefroi s'en servit
sans dfiance, tomba tout  coup malade, s'alita, et mourut bientt
aprs. Selon d'autres, il mourut de mort naturelle.


74--page 198--_Le langage des contemporains avant la croisade..._

Raym. d'Agiles, ap. Bongars, p. 149: Jocundum spectaculum tandem post
multa tempora nobis factum... Accidit ibi quoddam satis nobis jocundum
atque delectabile.--Il raconte encore que le comte de Toulouse ft un
jour arracher les yeux, couper les pieds, les mains et le nez  ses
prisonniers, et il ajoute: Quanta ibi fortitudine et consilio comes
claruerit non facile referendum est.


75--page 200--_Les chrtiens de la croisade ont essay de valoir mieux
qu'eux-mmes..._

Guib. Nov., l. IV, c. XV: Unde fiebat, ut nec mentio scorti, nec nomen
prostibuli toleraretur haberi: prsertim cum pro hoc ipso scelere,
gladiis Deo judice vererentur addici. Quod si gravidam inveniri
constitisset aliquam earum mulierum qu probabantur carere maritis,
atrocibus tradebatur cum suo lenone suppliciis.--Les moeurs sensuelles
des Turcs contrastaient avec cette chastet chrtienne. Aprs la grande
bataille d'Antioche, on trouva dans les champs et les bois des enfants
nouveau-ns dont les femmes turques taient accouches pendant le cours
de l'expdition. Guibert, l. V.


76--page 201--_Avant l'an 1000 les paysans de la Normandie s'taient
ameuts..._

Will. Gemetic, l. V, ap. Scr. fr. X, 185: Rustici unanimes per diversos
totius normannic patri plurima agentes conventicula, juxta suos
libitus vivere decernebant; quatenus tam in silvarum compendiis quam in
aquarum commerciis, nullo obsistente ante statuti juris obice, legibus
uterentur suis... Truncatis manibus ac pedibus, inutiles suis remisit...
His rustici expertis, festinato concionibus omissis, ad sua aratra sunt
reversi.


77--page 203--_Ils se dirent avec le pote du douzime sicle..._

Rob. Wace, _Roman de Rou_, vers 5979-6038:

  Li pasan e li vilain
  Cil del boscage et cil del plain,
  Ne sai par kel entichement,
  Ne ki les meu primierement;
  Par vinz, par trentaines, par cenz
  Unt tenuz plusurs parlemenz...
  Privement ont porparl
  E plusurs l'ont entre els jur
  Ke jamez, par lur volont,
  N'arunt seingnur ne avo.
  Seingnur ne lur font se mal nun;
  Ne poent aveir od els raisun,
  Ne lur gaainz, ne lur laburs;
  Cheseun jur vunt a grant dolurs...
  Tute jur sunt lur bestes prises
  Pur aes e pur servises...

  Pur kei nus laissum damagier!
  Metum nus fors de lor dangier;
  Nus sumes homes cum il sunt,
  Tex membres avum cum il unt,
  Et altresi grans cors avum,
  Et altretant sofrir poum.
  Ne nus faut fors cuer sulement;
  Alium nus par serement,
  Nos aveir e nus defendum,
  E tuit ensemble nus tenum.
  Es nus voilent guerreier,
  Bien avum, contre un chevalier,
  Trente u quarante pasanz
  Maniables e cumbatans.


78--page 218--_Abailard tait un beau jeune homme..._

Epistola I, Heloiss ad Abel. (Abel. et Hel. opera, edid. Duchesne):
Quod enim bonum animi vel corporis tuam non exornabat
adolescentiam?--Abelardi Liber Calamitatum mearum, p. 10: Juvenlutis
ei form gratia.

_Personne ne faisait comme lui des vers d'amour en langue vulgaire_,
etc...

Abel. Liber Calam., p. 12: Jam ( l'poque de son amour) si qua
invenire licebat carmina, erant amatoria, non philosophi secreta.
Quorum etiam carminum pleraque, adhuc in multis, sicut et ipse nosti,
frequentantur et decantantur regionibus, ab bis maxime quos vita simul
oblectabat.--Heloiss epist. I{a}: Duo autem, fateor, tibi specialiter
inerant quibus feminarum quarumlibet animos statim allicere poteras:
dictandi videlicet, et cantandi gratia. Qu cteros minime philosophos
assecutos esse novimus. Quibus quidem quasi ludo quodam laborem exerciti
recreans philosophici, pleraque amatorio metro vel rhythmo composita
reliquisti carmina, qu pr nimia suavitate tam dictaminis quam cantus
spius frequentata, tuum in ore omnium nomen incessanter tenebant: ut
etiam illiteratos melodi dulcedo tui non sineret immemores esse. Atque
hinc maxime in amorem tuum femin suspirabant. Et cum horum pars maxima
earminum nostros decantaret amores, multis me regionibus brevi tempore
nunciavit, et multarum in me feminarum accendit invidiam.


Page 218--_Il avait renonc  l'escrime des tournois, par amour pour les
combats de la parole..._

Liber Calam., p. 4: Et quoniam dialecticorum rationum armaturam omnibus
philosophi documentis prtuli, bis armis alia commutavi et trophis
bellorum conflictus prtuli disputationum. Prinde diversas disputando
perambulans provincias...

_Les seigneurs l'encourageaient..._

Liber. Calam., p. 5: Quoniam de potentibus terr nonnullos ibidem
habebat (Guillelmus Campellensis) mulos, fretus eorum auxilio, voti mei
compos extiti.


79--page 219--_Le hardi jeune homme simplifiait, expliquait,
popularisait, humanisait..._

De l l'enivrement des laques et la stupfaction des docteurs. Nouveau
Pierre-l'Ermite d'une croisade intellectuelle, il entranait aprs lui
une jeunesse tourmente de l'inextinguible soif de savoir, aventureuse
et militante, impatiente de s'lancer vers un autre Orient inconnu, et
d'y conqurir, non pas le tombeau du Christ, mais le Verbe ternellement
vivant et Dieu lui-mme. De l'Europe entire accouraient par milliers
ces jeunes et ardents plerins de la pense, tout bards de logique et
tout hrisss de syllogismes. Rien ne les arrtait, dit un
contemporain, ni la distance, ni la profondeur des valles, ni la
hauteur des montagnes, ni la peur des brigands, ni la mer et ses
temptes. La France, la Bretagne, la Normandie, le Poitou, la Gascogne,
l'Espagne l'Angleterre, la Flandre, les Teutons et les Sudois
clbraient ton gnie, t'envoyaient leurs enfants; et Rome, cette
matresse des sciences, montrait en te passant ses disciples que ton
savoir tait encore suprieur au sien. (Foulques, prieur de Deuil.)
Lui seul, ajoute un autre de ses admirateurs, savait tout ce qu'il est
possible de savoir. De son cole, o cinq mille auditeurs ordinairement
venaient acheter sa doctrine  prix d'or, sortirent successivement un
pape (Clestin II), dix-neuf cardinaux, plus de cinquante vques ou
archevques, une multitude infinie de docteurs, et avec eux une espce
de rgnration intrieure de l'glise d'Occident. Les _Rformateurs au
douzime sicle_, par M. N. Peyrat, p. 128, 1860.


80--page 220--_Cette philosophie passa en un instant la mer et les
Alpes..._

Guill. de S. Theodor. epist. ad. S. Bern. (ap. S. Bernardi opera, t. I,
p. 302): Libri ejus transcunt maria, transvolant Alpes.--Saint Bernard
crit en 1140, aux cardinaux de Rome: Legite, si placet, librum Petri
Abelardi, quem dicit Theologi; ad manum enim est, cum, sicut gloriatur,
a pluribus lectitetur in Curia.

_Partout on discourait sur les mystres..._

Les vques de France crivaient au pape, en 1140: Cum per totam fere
Galliam, in civitatibus, vicis et castellis, a scholaribus, non solum
inter scholas, sed etiam triviatim, nec a litteratis aut provectis
tantum, sed a pueris et simplicibus, aut certe stultis, de S. Trinitate,
qu Deus est, disputaretur... S. Bernardi opera, I, 309.--S. Bern.
epist. 88 ad Cardinales: Irridetur simplicium fides, eviscerantur
arcana Dei, qustiones de altissimis rebus temerarie ventilantur.


81--page 224, note 1--_Abailard voulut rformer les moeurs de l'abbaye
de Saint-Denis..._

Sciebam in hoc regii consilii esse, ut quo minus regularis abbatia illa
esset, magis regi esset subjecta et utilis, quantum videlicet ad lucra
temporalia. Liber Calamit., p. 27.


82--page 226--_Saint Bernard vint avec rpugnance au concile de Sens..._

S. Bern. epist. 189: Abnui, tum quia puer sum, et ille vir bellator ab
adolescentia: tum quia judicarem indignum rationem fidei humanis
committi ratiunculis agitandam.

_Innocent II hassait Abailard dans son disciple Arnaldo de Brescia..._

S. Bern. epist. ad papam, p. 182: Procedit Golias (Ablardus.)...
antecedente quoque ipsum ejus armigero, Arnoldo de Brixia. Squama
squam conjungitur, et nec spiraculum incedit per eas. Si quidem
sibilavit apis, qu erat in Francia, api de Italia, et venerunt in unum
adversus Dominum.--Epist. ad episc. Constant, p. 187: Utinam tam san
esset doctrin quam district est vit! Et si vultis scire, homo est
neque manducans, neque bihens, solo cum diabolo esuriens et sitiens
sanguinem animarum.--Epist. ad Guid., p. 188: Cui caput columb, cauda
scorpionis est; quem Brixia evomuit, Roma exhorruit, Francia repulit,
Germania abominatur, Italia non vult recipere.--Il avait eu aussi pour
matre Pierre de Brueys. Bulus, _Hist. Universit. Paris._, II, 155.
Platina dit qu'on ne sait s'il fut prtre, moine ou ermite.--Trithemius
rapporte qu'il disait en chaire, en s'adressant aux cardinaux: Scio
quod me brevi clam occidetis?... Ego testem invoco coelum et terram quod
annuntiaverim vobis ea qu mihi Dominus prcepit. Vos autem contemnitis
me et creatorem vestrum. Nec mirum si hominem me peccatorem vobis
veritatem annuntiantem morti tradituri estis, cum etiam si S. Petrus
hodie resurgeret, ei vitia vestra qu nimis multiplicia sunt,
reprehenderet, et minime parceretis. Ibid., 106.


83--page 231--_Robert d'Arbrissel btit aux femmes Fontevrault_, etc...

L'ordre de Fontevrault eut trente abbayes en Bretagne.--Fond vers 1100,
il comptait dj, selon Suger, en 1145, prs de cinq mille
religieuses.--Les femmes taient clotres, chantaient et priaient; les
hommes travaillaient.--Malade, il appelle ses moines, et leur dit:
Deliberate vobiscum, dum adhuc vivo, utrum permanere velitis in vestro
proposito; ut scilicet, pro animarum vestrarum salute, obediatis
ancillarum Christi prcepto. Scitis enim quia qucumque, Deo cooprante,
alicubi diflcavi, earum potentatui atque dominatui subdidi... Quo
audito, pene omnes unanimi voce dixerunt: Absit hoc, etc. Avant de
mourir il voulut donner un chef aux siens. Scitis, dilectissimi mei,
quod quidquid in mundo dificavi, ad opus sanctimonialium nostrarum
feci: eisque potestatem omnem facultatum mearum prbui: et quod his
majus est, et me et meos discipulos, pro animarum nostrarum salute,
earum servitio submisi. Quamobrem disposui abbatissam ordinare.
Considrant qu'une vierge leve dans le clotre, ne connaissant que les
choses spirituelles et la contemplation, ne saurait gouverner les
affaires extrieures, et se reconnatre au milieu du tumulte du monde,
il nomme une femme veuve et lui recommande que jamais on ne prenne pour
abbesse une des femmes leves dans le clotre.--Il recommande aussi de
parler peu, de ne point manger de chair, de se vtir grossirement.

_Il enseignait la nuit et le jour au milieu d'une foule de disciples des
deux sexes_, etc...

Lettre de Marbodus, vque de Rennes,  Robert d'Arbrissel: Mulierum
cohabitationem, in quo genere quondam peccasti, diceris plus amare...
Has ergo non solum communi mensa per diem, sed et communi occubitu per
noctem digeris, ut referunt, accubante simul et discipulorum grege, ut
inter utrosque medius jaceas, utrique sexui vigiliarum et somni leges
prfigas. D. Morice, I, 499. Feminarum quasdam, ut dicitur, nimis
familiariter tecum habitare permittis et cum ipsis etiam et inter ipsas
noctu frequenter cubare non erubescis. Hoc si modo agis, vel aliquando
egisti, novum et inauditum, sed infructuosum martyrii genus invenisti...
Mulierum quibusdam, sicut fama sparsit, et nos ante diximus, spe
privatim loqueris earum accubitu novo martyrii genere cruciaris. Lettre
de Geoffroi, abb de Vendme,  Robert d'Arbrissel, publie par le P.
Sirmond (Daru, _Histoire de Bretagne_, I, 320): Taceo de juvenculis
quas sine examine religionem professas, mutata veste, per diversas
cellulas protinus inclusisti. Hujus igitur facti temeritatem miserabilis
exitus probat; ali enim, urgente partu, fractis ergastulis, elaps
sunt; ali in ipsis ergastulis pepereunt. Clypeus nascentis ordinis
Fontebraldensis, t. I, p. 69.


84--page 232 et note 1--_Louis VII reconnat expressment aux femmes le
droit de siger comme juges..._

Voy. dans Duchesne, t. IV, la rponse du roi... apud vos deciduntur
negotia legibus imperatorum; benignior longe est consuetudo regni
nostri, ubi si melior sexus defuerit, mulieribus succedere et
hreditatem administrare conceditur.


85--page 236, note 1--_Sur les sceaux, le roi de France est toujours
assis..._

Si Louis VII est quelquefois reprsent  cheval (1137, 1138, _Archives
du Royaume_, K. 40), c'est comme Dux Aquitanorum. L'exception confirme
la rgle.


86--page 236--_Le descendant de Guillaume-le-Conqurant, quel qu'il
soit_, etc...

On sait l'norme grosseur de Guillaume-le-Conqurant (Voy. plus haut).
Quand donc accouchera ce gros homme? disait le roi de France.
Lorsqu'il fallut l'enterrer, la fosse se trouva trop troite et le corps
creva. Il dpensait pour sa table des sommes normes (Gazas
ecclesiasticas conviviis profusioribus insumebal, Guill. Malmsb., 1.
III, ap. Scr. fr. XI, 188). Les auteurs de l'_Art de vrifier les Dates_
(XIII, 15) rapportent de lui, d'aprs une chronique manuscrite, un trait
de violence singulire. Lorsque Baudoin de Flandre lui refusa sa fille
Mathilde, il passa jusques en la chambre de la comtesse; il trouva la
fille au comte, si la prist par les trces, si la traisna parmi la
chambre et dfoula  ses pis.--Son fils an Robert tait surnomm
_Courte-Heuse_, ou _Bas-Court_ (Order. Vit., ap. Scr. fr. XII,
596:...facie obesa, corpore pingui, brevique stalura, unde vulgo
_Gambaron_ cognominatus est, et _Brevis-ocrea_); il se laissait ruiner
par les histrions et les prostitues (ibid., p. 602: Histrionibus et
parasitis ac meretricibus; item, p. 681).--Le second fils du Conqurant,
Guillaume-le-Roux, tait de petite taille et fort replet; il avait les
cheveux blonds et plats, et le visage couperos (Lingard, t. II de la
trad., p. 167). Quand il mourut, dit Orderic Vital, ce fut la ruine des
routiers, des dbauchs et des filles publiques, et bien des cloches ne
sonnrent pas pour lui, qui avaient retenti longtemps pour des indigents
ou de pauvres femmes (Scr. rer. fr. XII, 679).--Ibid. Legitimam
conjugem nunquam habuit; sed obsconis fornicationibus et frequentibus
moechiis inexplebiliter inhsit. P. 635: Protervus et lascivus. P.
624: se Erga Deum et ecclesi frequentationem cullumque frigidus
extitit.--Suger, ibid., p. 12: Lascivio et animi desideriis deditus...
Ecclesiarum crudelis exactor, etc.--Huntingd., p. 216: Luxurias scelus
lacendum exercebat, non occulte, sed ex impudentia coram sole,
etc.--Henri Beauclerc, son jeune frre, eut de ses nombreuses
matresses plus de quinze btards. Suivant plusieurs crivains, sa mort
fut cause par sa voracit en mangeant un plat de lamproies (Lingard,
II, 241). Ses fils, Guillaume et Richard, se souillaient des plus
infmes dbauches. (Huntingd., p. 218: Sodomitica tabe dicebantur, et
erant irretiti. Gervas., p. 1339: Luxuri et libidinis omni tabe
maculati.) Glaber (ap. Scr. fr. X, 51) remarque que ds leur arrive
dans les Gaules, les Normands eurent presque toujours pour princes des
btards.--Les Plantagenets semblrent continuer cette race souille.
Henri II tait roux, dfigur par la grosseur norme de son ventre, mais
toujours  cheval et  la chasse. (Petr. Bls., p. 98.) Il tait, dit
son secrtaire, plus violent qu'un lion (Leo et leone truculentior, dum
vehementius excandescit, p. 75); ses yeux bleus se remplissaient alors
de sang, son teint s'animait, sa voix tremblait d'motion (Girald.
Cairibr., ap. Camden, p. 783). Dans un accs de rage, il mordit un page
 l'paule. Humet, son favori, l'ayant un jour contredit, il le
poursuivit jusque sur l'escalier, et ne pouvant l'atteindre, il rongeait
de colre la paille qui couvrait le plancher. Jamais, disait un
cardinal, aprs une longue conversation avec Henri, je n'ai vu d'homme
mentir si hardiment (Ep. S. Thom., p. 566). Sur ses successeurs, Richard
et Jean, voyez plus bas.--L'idal, c'est Richard III, le Richard III de
Shakespeare, comme celui de l'histoire.


87--page 238--_Tous vrais saints quoique l'glise n'ait, canonis que le
dernier..._

Encore Louis VII est-il saint lui-mme, suivant quelques auteurs. On lit
dans une chronique franaise, insre au douzime volume du _Recueil des
historiens de France_, p. 226: Il fu mors...; sains est, bien le
savons; et dans une chronique latine (ibid.): ...Et sanctus reputatur,
prout alias in libro vit su legimus. 9


88--page 239--_Louis VII avait t lev dans le clotre de
Notre-Dame..._

Voy. une charte de Louis VII, ap. Scr. fr. XII, 90... Ecclesiam
parisiensem, in cujus claustro, quasi in quodam maternali gremio,
incipientis vito et pueriti nostr exegimus tempora.


89--page 241--_Saint Bernard refusa d'aller lui-mme a la croisade..._

En 1128, il dtourne un abb du plerinage de Jrusalem. (Operum, t. I,
p. 85; voy. aussi p. 323.)--En 1129, il crit  l'vque de Lincoln, au
sujet d'un Anglais nomm Philippe, qui, parti pour la terre sainte,
s'tait arrt  Clairvaux et y avait pris l'habit: Philippus vester
volens proficisci Jerosolymam, compendium vise invenit, et cito pervenit
quo volebat... Stantes sunt jam pedes ejus in atriis Jrusalem, et quem
audierat in Euphrata, inventum in campis silvo libenter adort in loco
ubi steterunt pedes ejus. Ingressus est sanctam civitatem... Factus est
ergo non curiosus tantum spectator, sed et devotus habitator, et civis
conscriptus Jrusalem, non autem terren hujus, cui Arabi mons Sina
conjunctus est, qu servit cum filiis suis, sed liber illius qu est
sursum mater nostra. Et si vultis scire, Clar-Vallis est (p.
64).--Voici un passage d'un auteur arabe, qui offre, avec les ides
exprimes par saint Bernard, une remarquable analogie: Ceux qui volent
 la recherche de la Caaba, quand ils ont enfin atteint le but de leurs
fatigues, voient une maison de pierre, haute, rvre, au milieu d'une
valle sans culture; ils y entrent, afin d'y voir Dieu; ils le cherchent
longtemps et ne le voient point. Quand avec tristesse ils ont parcouru
la maison, ils entendent une voix au-dessus de leurs ttes:  adorateurs
d'une maison! pourquoi adorer de la pierre et de la boue? Adorez l'autre
maison, celle que cherchent les lus! (Ce beau fragment, d  un jeune
orientaliste, M. Ernest Fouinet, a t insr par M. Victor Hugo dans
les notes de ses _Orientales_, p. 416 de la premire dition.)


90--page 254--_Les jurisconsultes appels par Frdric-Barberousse_,
etc...

Radevicus, II, c. IV, ap. Giesler, Kirchengeschichte, II, P. 2, p. 72.
Scias itaque omne jus populi in condendis legibustibi concessum, tua
voluntas jus est, sicuti dicitur: Quod principi placuit, legis habet
vigorem, cum populus et in eum omne suum imperium et poteslatem
concesserit.--Le conseiller de Henri II, le clbre Ramilfe de
Glanville, rpte cette maxime (de leg. et consuel. reg. anglic., in
proem.).


91--page 257--_Becket conduisait en son propre nom_, etc...

Newbridg., II, 10. Chron. Norm. Lingard, II, 325.--Lingard, p. 321: Le
lecteur verra sans doute avec plaisir dans quel appareil le chancelier
voyageait en France. Quand il entrait dans une ville, le cortge
s'ouvrait par deux cent cinquante jeunes gens chantant des airs
nationaux; ensuite venaient ses chiens, accoupls. Ils taient suivis de
huit chariots, trans chacun par cinq chevaux, et mens par cinq
cochers en habit neuf. Chaque chariot tait couvert de peaux, et protg
par deux gardes et par un gros chien, tantt enchan, tantt en
libert. Deux de ces chariots taient chargs de tonneaux d'ale pour
distribuer  la populace; un autre portait tous les objets ncessaires 
la chapelle du chancelier, un autre encore le mobilier de sa chambre 
coucher, un troisime celui de sa cuisine, un quatrime portait sa
vaisselle d'argent et sa garde-robe; les deux autres taient destins 
l'usage de ses suivants. Aprs eux venaient douze chevaux de somme sur
chacun desquels tait un singe, avec un valet (groom) derrire, sur ses
genoux; paraissaient ensuite les cuyers portant les boucliers et
conduisant les chevaux de bataille de leurs chevaliers; puis encore
d'autres cuyers, des enfants de gentilshommes, des fauconniers, les
officiers de la maison, les chevaliers et les ecclsiastiques, deux 
deux et  cheval, et le dernier de tous enfin, arrivait le chancelier
lui-mme, conversant avec quelques amis. Comme il passait, on entendait
les habitants du pays s'crier: Quel homme doit donc tre le roi
d'Angleterre, quand son chancelier voyage en tel quipage? Steph., 20,
2.


Page 258--_Un second lui-mme..._

Le prdcesseur de Becket, au sige de Kenterbury, lui crivait: In
aure et in vulgis sonat vobis esse cor unum et animam unam (Bls, epist.
78).--Petrus Cellensis: Secundum post regem in quatuor regnis quis te
ignorat? (Marten. Thes, anecd. III.)--Le clerg anglais crit  Thomas:
In familiarem gratiam tam lata vos mente suscepit, ut dominationis suo
loca qu boreali Oceano ad Pyrenum usque porrecta sunt, potestati
vestro cuncta subjecerit, ut in his solum hos beatos reputarit opinio,
qui in vestris poterant oculis complacere. Epist. S. Thom., p. 190.


92--page 259--_Depuis le fameux Dunstan..._

S. Dunstan, archev. de Kenterbury, fit des remontrances  Edgar, et lui
fit faire pnitence. Il ajouta deux clauses  leur trait de
rconciliation: 1 qu'il publierait un code de lois qui apportt plus
d'impartialit dans l'administration de la justice; 2 qu'il ferait
passer  ses propres frais dans les diffrentes provinces des copis des
saintes critures pour l'instruction du peuple.--Et mme, selon Lingard,
le vritable texte d'Osbern doit tre: ...Justas legum rationes
sanciret, _sancitas conscriberet_, _scriptas_ per omnes fines imperii
sui populis custodiendas mandaret au lieu de _sanctas conscriberet
seripluras_.--Lingard, _Antiquits de l'glise anglo-saxonne_, I, p.
489.


93--page 265--_La lutte de Becket fut imite par l'vque de
Poitiers..._

Henri II lui avait adress par deux de ses justiciers des instructions
plus dures encore que les coutumes de Clarendon. Voy. la lettre de
l'vque ap. Scr. fr. XVI, 216.--Voyez aussi (ibid., 572, 575, etc.) les
lettres que Jean de Salisbury lui crit pour le tenir au courant de
l'tat des affaires de Thomas  Becket.--En 1166, l'vque de Poitiers
cda, et fit sa paix avec Henri II. Joann. Saresber. epist., ibid., 523.


94--page 273--_Becket se retira fort abattu..._

Mais Louis, se repentit d'avoir abandonn Becket; peu de jours aprs, il
le fit appeler. Becket vint avec quelques-uns des siens pensant qu'on
allait lui intimer l'ordre de quitter la France.--Invenerunt regem
tristi vultu sedentem, nec, ut solebat, archiepiscopo assurgentem.
Considerantibus autem illis, et diutius facto silentio, rex tandem,
quasi invitus abeundi daret licentiam, subito mirantibus cunctis
prosiliens, obortis lacrymis projecit se ad pedes archiepiscopi, cum
singultu dicens: Domine mi pater, tu solus vidisti. Et congemirians
cum suspirio: Vere, ait, tu solus vidisti. Nos omnes cci sumus...
Poeniteo, pater, ignosce, rogo, et ab hac culpa me miserum absolve:
regnum meum et meipsum ex hac ora tibi offero. Gervas. Cantuar., ap.
Scr. fr. XIII, 33. _Vit. quadrip._, p. 96.


95--page 280--_Jean de Salisbury..._

Salisbury fait partie du pays de Kent, mais non du comt de ce nom. Du
temps de l'archevque Thibaut, ce fut Jean de Salisbury qu'on accusa de
toutes les tentatives de l'glise de Kenterbury pour reconqurir ses
privilges. Il crit, en 1159: Rgis tota in me incahduit indignatio...
Quod quis nomen romanum apud nos invocat mihi imponunt; quod in
electionibus celebrandis, in causis ecclesiasticis examinandis, vel
umbram libertatis audet sibi Anglorum ecclesia vindicare, mihi
imputatur, ac si dominum Cantuariensem et alios episcopos quid facere
oporteat solus instruam... J. Sareber. epist., ap. Scr. fr. XVI,
496.--Dans son Policraticus (Leyde 1639,. p. 206), il avance qu'il est
bon et juste de flatter le tyran pour le tromper, et de le tuer (Aures
tyranni mulcere... tyrannum occidere... quum et justum.).--Dans
l'affaire de Thomas Becket, sa correspondance trahit un caractre
intress (il s'inquite toujours de la confiscation de ses proprits,
Scr. fr. XVI, 508, 512, etc.), irrsolu et craintif, p. 509: il fait
souvent intercder pour lui auprs de Henri II, p. 514, etc., et donne 
Becket de timides conseils, p. 510, 527, etc. Il ne semble gure se
piquer de consquence. Ce dfenseur de la libert n'accorde au libre
arbitre de pouvoir que pour le mal (Policrat., p. 97). Il ne faut pas se
hter de rien conclure de ce qu'il reut les leons d'Abailard; il vante
saint Bernard et son disciple Eugne III. (Ibid., p. 311.)


96--page 287--_Henri II dclara l'Angleterre fief du saint-sige..._

Prterea ego et major filius meus rex, juramus quod a domino Alexandro
papa et catholicis ejus suceessoribus recipiemus et tenebimus regnum
Angli. Baron. Annal., XII, 637.-- la fin de la mme anne il crivait
encore au pape: Vestr jurisdictionis est regnum Angli, et quantum at
feudatirii juris obligationem, vobis duntaxat teneor et astringor.
Petr. Bls., epist., ap. Scr. fr. XVI, 650.


97--page 300--_Philippe Ier, couronn  sept ans, lut lui-mme le
serment qu'il devait prter..._

Coronatio Phil. I, ap. Scr. fr. XI, 32: Ipse legit, dum adhuc septennis
esset: Ego... defensionem exhibebo, sicut rex in suo regno unicuique
episcopo et ecclesi sibi commiss... debet.


98--page 302--_Philippe II  quatorze ans malade de peur_, etc...

Chronica reg. Franc, ibid., 214: .... Remansit in silva sine societate
Philippus; unde stupefactus concepit timorem, et tandem per carbonarium
fuit reductus Compendium; et ex hoc timore sibi contigit infirmitas, qu
distulit coronationem.

_Il chasse et dpouille les Juifs..._

Ibid... Fecit spoliari omnes una die... Recesserunt omnes qui baptizari
noluerunt. Ils donnrent pour se racheter 15.000 marcs. Rad. de
Diceto, ap. Scr. fr. XIII, 204.--Rigordus, _Vita Phil. Aug._, ap. Scr.
fr. XVII. Philippe remit aux dbiteurs des Juifs toutes leurs dettes, 
l'exception d'un cinquime qu'il se rserva. Voy. aussi la chronique de
Mailros, ap. Scr. fr. XIX, 250.

_Les hrtiques furent impitoyablement livrs  l'glise..._

Guillelmi Britonis Philippidos, I. I: Dans tout son royaume il ne
permit pas de vivre  une seule personne qui contredt les lois de
l'glise, qui s'cartt d'un seul des points de la foi catholique, ou
qui nit les sacrements.


99--page 306 et note 1--_Un messie parat dans Anvers..._

Bulus, _Historia Universit. Pariensis_, II, 98.--Per matronas et
mulierculas... errores suos spargere.--Veluti rex, stipatus
satellitibus, vexillum et gladium proferentibus... declamabat. Epistol.
Trajectens. eccles. ap. Gieseler, II, IIe partie, p. 479.


100--page 306 et note 2--_En Bretagne, on de l'toile..._

Guill. Neubrig., 1. I: Eudo, natione Brito, agnomen habens de Stella,
illiteratus et idiota... sermone gallico Eon;... eratque per diabolicas
prstigias potens ad capiendas simplicium animas... ecclesiarum maxime
ac monasterioirum infestator. Voy. aussi Othon de Freysingen, c. LIV,
LV, Robert du Mont, Guibert de Nogent; Bulus, 11, 241, D. Morice, p.
100, Roujoux, _Histoire des ducs de Bretagne_, t. II.


101--page 306--_Amaury de Chartres et David de Dinan_, etc...

Rigord., ibid., p. 375: ...Quod quilibet Christianus teneatur ceredere
se esse membrum Christi.--Concil. Paris, ibid.: Omnia unum, quia
quidquid est, est Deus, Deus visibilibus indutus instrumentis.--Filius
incarnatus, i.e. visibili form subjectus.--Filius usque nunc operatus
est, sed Spiritus sanctus ex hoc nune usque ad mundi consummationem
inchoat operari.


102--page 307--_Aristote prend place presque au niveau de
Jsus-Christ..._

Averros, ap. Gieseler, IIe partie, p. 378: Aristoteles est exemplar,
quod natura invenit ad demonstrandam ultimam perfectionem humanam.
Corneille Agrippa disait, au quatorzime sicle: Aristoteles fuit
prcursor Christi in naturalibus; sicut Joannes Baptista... in
gratuitis. Ibid.


103--page 314--_Les vques de Maguelonne et de Montpellier faisaient
frapper des monnaies sarrasines..._

Epistola pap Clementis IV, episc. Maglonensi, 1266; in Thes. novo
anecd., t. II, p. 403: Sane de moneta Miliarensi quam in tua dioecesi
facis cudi miramur plurimum cujus hoc agis consilio... Quis enim
catholicus monetam debet cudere cum titulo Machometi?... Si
consuetudinem forsan allegas, in adulterino negotio te et prdecessores
tuos accusas.--En 1268, saint Louis crit  son frre Alfonse, comte de
Toulouse, pour lui faire reproche de ce que dans son comtal Venaissin,
on bat monnaie avec une inscription mahomtane: In cujus (monet)
superscriptione sil mentio de nomine perfidi Mahometi, et dicatur ibi
esse propheta Dei; quod est ad laudem et exaltationem ipsius, et
detestationem et contemptum fidei et nominis christiani: rogamus vos
qualinus ab hujusmodi opere faciatis cudentes cessare.--Cette lettre,
selon Bonamy (ac. des Inscr., XXX, 725), se trouverait dans un registre
longtemps perdu, et restitu au Trsor des Chartes en 1748. Cependant ce
registre n'y existe point aujourd'hui, comme je m'en suis assur.


104--page 315--_Le bourgeois paraissait dans les tournois..._

Dans les _Preuves de l'Histoire gnrale du Languedoc_, t. III, p. 607,
on trouve une attestation de plusieurs _Damoisels_ (Domicelli),
chevaliers, juristes, etc. Quod usus et consuetudo sunt et fuerunt
longissimis temporibus observati, et tanto tempore quod in contrarium
memoria non existitit in senescallia Belliquadri et in Provincia, quod
Burgenses consueverunt a nobilibus et baronibus et etiam ab
archiepiscopis et episcopis, sine principis auctoritate et licentia,
impune cingulum militare assumere, et signa militaria habere et portare,
et gaudere privilegio militari.--Chron. Languedoc, ap. D. Vaisste,
_Preuves de l'Histoire du Languedoc_: Ensuite parla un autre baron
appel Valats, et il dit au comte: Seigneur, ton frre te donne un bon
conseil (le conseil d'pargner les Toulousains), et si tu me veux
croire, tu feras ainsi qu'il t'a dit et montr; car, seigneur, tu sais
bien que la plupart sont gentilshommes, et par honneur et noblesse, tu
ne dois pas faire ce que tu as dlibr.


105--page 315--_Les cours d'Amour..._

Raynouard, _Posies des troubadours_, II, p. 122. La cour d'Amour tait
organise sur le modle des tribunaux du temps. Il en existait encore
une sous Charles VI,  la cour de France; on y distinguait des
auditeurs, des matres des requtes, des conseillers, des substituts du
procureur gnral, etc., etc.; mais les femmes n'y sigeaient pas.


106--page 319--_Dans les rcits de leurs ennemis, on impute aux
Albigeois des choses contradictoires_, etc...

Selon les uns, Dieu a cr; selon d'autres, c'est le Diable (Mansi ap.
Gieseler). Les uns veulent qu'on soit sauv par les oeuvres (brard), et
les autres par la foi (Pierre de Vaux-Cernay). Ceux-l prchent un Dieu
matriel; ceux-ci pensent que Jsus-Christ n'est pas mort en effet, et
qu'on n'a crucifi qu'une ombre. D'autre part, ces novateurs disent
prcher pour tous, et plusieurs d'entre eux excluent les femmes de la
batitude ternelle (brard). Ils prtendent simplifier la loi, et
prescrivent cent gnuflexions par jour (Heribert). La chose dans
laquelle ils semblent s'accorder, c'est la haine du Dieu de l'Ancien
Testament. Ce Dieu qui promet et qui ne tient pas, disent-ils, c'est un
jongleur. Mose et Josu taient des routiers  son service.

D'abord il faut savoir que les hrtiques reconnaissaient deux
crateurs: l'un, des choses invisibles, qu'ils appelaient le bon Dieu;
l'autre, du monde visible, qu'ils nommaient le Dieu mchant. Ils
attribuaient au premier le Nouveau Testament, et au second l'Ancien,
qu'ils rejetaient absolument, hors quelques passages transports de
l'Ancien dans le Nouveau, et que leur respect pour ce dernier leur
faisait admettre.

Ils disaient que l'auteur de l'Ancien Testament tait un menteur, parce
qu'il est dit dans la Gense: En quelque jour que vous mangiez de
l'arbre de la science du bien et du mal, vous mourrez de mort; et
pourtant, disaient-ils, aprs en avoir mang, ils ne sont pas morts. Ils
le traitaient aussi d'homicide, pour avoir rduit en cendres ceux de
Sodome et de Gomorrhe, et dtruit le monde par les eaux du dluge, pour
avoir enseveli sous la mer Pharaon et les gyptiens. Ils croyaient
damns tous les pres de l'Ancien Testament, et mettaient saint
Jean-Baptiste au nombre des grands dmons. Ils disaient mme entre eux
que ce Christ qui naquit dans la Bethlem terrestre et visible et fut
crucifi  Jrusalem, n'tait qu'un faux Christ; que Marie-Madeleine
avait t sa concubine, et que c'tait l cette femme surprise en
adultre dont il est parl dans l'vangile. Pour le Christ,
disaient-ils, jamais il ne mangea ni ne but, ni ne revtit de corps
rel, et ne fut jamais en ce monde que spirituellement au corps de saint
Paul.

D'autres hrtiques disaient qu'il n'y a qu'un crateur, mais qu'il eut
deux fils, le Christ et le Diable. Ceux-ci disaient que toutes les
cratures avaient t bonnes, mais que ces filles dont il est parl dans
l'Apocalypse les avaient toutes corrompues.

Tous ces infidles, membres de l'Antchrist, premiers-ns de Satan,
semence de pch, enfants de crime,  la langue hypocrite, sduisant par
des mensonges le coeur des simples, avaient infect du venin de leur
perfidie toute la province de Narbonne. Ils disaient que l'glise
romaine n'tait gure qu'une caverne de voleurs, et cette prostitue
dont parle l'Apocalypse. Ils annulaient les sacrements de l'glise  ce
point qu'ils enseignaient publiquement que l'onde du sacr baptme ne
diffre point de l'eau des fleuves, et que l'hostie du trs saint corps
du Christ n'est rien de plus que le pain laque; insinuant aux oreilles
des simples ce blasphme horrible, que le corps du Christ, ft-il aussi
grand que les Alpes, il serait depuis bien longtemps consomm et rduit
 rien par tous ceux qui en ont mang. La confirmation, la confession
taient choses vaines et frivoles; le saint mariage une prostitution, et
nul ne pouvait tre sauv dans cet tat en engendrant fils et filles.
Niant aussi la rsurrection de la chair, ils forgeaient je ne sais
quelles fables inoues, disant que nos mes sont ces esprits angliques
qui, prcipits du ciel pour leur prsomptueuse apostasie, laissrent
dans l'air leurs corps glorieux, et que ces mes, aprs, avoir pass
successivement sur la terre par sept corps quelconque, retournent,
l'expiation ainsi termine, reprendre leurs premiers corps.

Il faut savoir en outre que quelques-uns de ces hrtiques s'appelaient
_Parfaits_ ou _Bons Hommes_; les autres s'appelaient les _Croyants_. Les
Parfaits portaient un habillement noir, feignaient de garder la
chastet, repoussaient avec horreur l'usage des viandes, des oeufs, du
fromage; ils voulaient passer pour ne jamais mentir, tandis qu'ils
dbitaient, sur Dieu principalement, un mensonge perptuel; ils disaient
encore que pour aucune raison on ne devait jurer. On appelait Croyants
ceux qui, vivant dans le sicle, et sans chercher  imiter la vie des
Parfaits, espraient pourtant tre sauvs dans la foi de ceux-ci; ils
taient diviss par le genre de vie, mais unis dans la foi et
l'infidlit. Les Croyants taient livrs  l'usure; au brigandage, aux
homicides et aux plaisirs de la chair, aux parjures et  tous les vices.
En effet, ils pchaient avec toute scurit et toute licence, parce
qu'ils croyaient que sans restitution du bien mal acquis, sans
confession ni pnitence, ils pouvaient se sauver, pourvu qu' l'article
de la mort ils pussent dire un _Pater_, et recevoir de leurs matres
l'imposition des mains. Les hrtiques prenaient parmi les Parfaits des
magistrats qu'ils appelaient diacres et vques; les Croyants pensaient
ne pouvoir se sauver s'ils ne recevaient d'eux en mourant l'imposition
des mains. S'ils imposaient les mains  un mourant, quelque criminel
qu'il ft, pourvu qu'il pt dire un _Pater_, ils le croyaient sauv, et,
selon leur expression, consol; sans faire aucune satisfaction et sans
autre remde, il devait s'envoler tout droit au ciel.

..... Certains hrtiques disaient que nul ne pouvait pcher depuis le
nombril et plus bas. Ils traitent d'idoltrie les images qui sont dans
les glises, et appelaient les cloches les trompettes du dmon. Ils
disaient encore que ce n'tait pas un plus grand pch de dormir avec sa
mre ou sa soeur qu'avec toute autre. Une de leurs plus grandes folies,
c'tait de croire que si quelqu'un des Parfaits pchait mortellement en
mangeant, par exemple, tant soit peu de viande, ou de fromage, ou
d'oeufs, ou de toute autre chose dfendue, tous ceux qu'il avait
consols perdaient l'Esprit-Saint, et il fallait les reconsoler; et ceux
mmes qui taient sauvs, le pch du consolateur les faisait tomber du
ciel.

Il y avait encore d'autres hrtiques appels Vaudois, du nom d'un
certain Valdus, de Lyon. Ceux-ci taient mauvais, mais bien moins
mauvais que les autres; car ils s'accordaient avec nous en beaucoup de
choses, et ne diffraient que sur quelques-unes. Pour ne rien dire de la
plus grande partie de leurs infidlits, leur erreur consistait
principalement en quatre points: en ce qu'ils portaient des sandales 
la manire des aptres; qu'ils disaient qu'il n'tait permis en aucune
faon de jurer ou de tuer; et en cela surtout que le premier venu
d'entre eux pouvait au besoin, pourvu qu'il portt des sandales, et sans
avoir reu les ordres de la main de l'vque, consacrer le corps de
Jsus-Christ.

Qu'il suffise de ce peu de mots sur les sectes des hrtiques.--Lorsque
quelqu'un se rend aux hrtiques, celui qui le reoit lui dit: Ami, si
tu veux tre des ntres, il faut que tu renonces  toute la foi que
tient l'glise de Rome. Il rpond: J'y renonce.--Reois donc des Bons
Hommes le Saint-Esprit. Et alors il lui souffle sept fois dans la
bouche. Il lui dit encore:--Renonces-tu  cette croix que le prtre t'a
faite, au baptme, sur la poitrine, les paules et la tte, avec l'huile
et le chrme?--J'y renonce.--Crois-tu que cette eau opre ton salut?--Je
ne le crois pas.--Renonces-tu  ce voile qu' ton baptme le prtre t'a
mis sur la tte?--J'y renonce. C'est ainsi qu'il reoit le baptme des
hrtiques et renie celui de l'glise. Alors tous lui imposent les mains
sur la tte et lui donnent un baiser, le revtent d'un vtement noir, et
ds lors il est comme un d'entre eux. Petrus Vall. Sarnaii, c. I, ap.
Scr. fr. XIX, 5, 7. Extrait d'un ancien registre de l'Inquisition de
Carcassonne. (_Preuves de l'Histoire du Languedoc_, III, 371.)

_Un Nictas de Constantinople avait prsid comme pape_, etc...

Voy. Gieseler, II, P. 2e, p. 494-Sandii Nucleus hist. eccles., IV, 404:
Veniens papa Nicetas nomine a Constantinopoli..

_Un certain Ydros..._

Steph. de Borb., ap. Gieseler, II, P. 2e, 508.


107--page 321 et note 1--_Innocent III..._

Fuit... matre Claricia, de nobilibus urbis, exercitatus in cantilena et
psalmodia, statura mediocris et decorus aspectu. Gesta Innoc. III
(Baluze, fol{o}), I, p. 1, 2.--Erfurt Chronic. S. Petrin. (1215): Nec
similem sui scientia, facundia, decretorum et legum peritia, strenuitate
judiciorum, nec adhuc visus est habere sequentem.


108--page 324--_Les vques devaient tre nomms, dposs par le pape_,
etc...

Dcretal. Greg., 1. II, til. 28, c. XI (Alex. III): De appellationibus
pro causis minimis interpositis volumus te tenere, quod eis, pro
quacumque levi causa fiant, non minus est, quam si pro majoribus
fierent, deferendum.

_Le pape dfaisait les rois et faisait les saints..._

Decr. Greg., 1. III, tit, 45. c. I (Alex. III): ... Etiamsi per eum
miracula plurima fierent, non liceret vobis ipsum pro Sancto, absque
auctoritate roman ecclesi publice venerari.--Conc. Lat. IV, c. LXII:
Reliquias inventas de novo nemo publice venerari prsumat, nisi prius
auctoritate romani pontificis fuerint approbat.--Innocent III en vint
 dire (l. II, ep. 209): Dominus Petro non solum universam ecclesiam,
sed totum reliquit seculum gubernandum.


109--page 329--_Zenghi et son fils Nurheddin, deux saints de
l'islamisme..._

Extraits des histor. arabes, par M. Keinaud (_Bibl. des Croisades_, III,
242): Lorsque Noureddin priait dans le temple, ses sujets croyaient
voir un sanctuaire dans un autre sanctuaire.--Il consacrait  la prire
un temps considrable, il se levait au milieu de la nuit, faisait son
ablution et priait jusqu'au jour.-Dans une bataille, voyant les siens
plier, il se dcouvrit la tte, se prosterna et dit tout haut: Mon
Seigneur et mon Dieu, mon souverain matre, je suis Mahmoud, ton
serviteur; ne l'abandonne pas. En prenant sa dfense, c'est ta religion
que tu dfends. Il ne cessa de s'humilier, de pleurer, de se rouler 
terre, jusqu' ce que Dieu lui et accord la victoire.--Il faisait
pnitence pour les dsordres auxquels on se livrait dans son camp, se
revtant d'un habit grossier, couchant sur la dure, s'abstenant de tout
plaisir, et crivant de tous cts aux gens pieux pour rclamer leurs
prires. Il btit beaucoup de mosques, de khans, d'hpitaux, etc.
Jamais il ne voulut lever de contributions sur les maisons des sophis,
des gens de loi, des lecteurs de l'Alcoran. Son plaisir tait de causer
avec les chefs des moines, les docteurs de la loi, les Oulamas; il les
embrassait, les faisait asseoir  ses cts sur son sopha, et
l'entretien roulait sur quelque matire de religion. Aussi les dvots
accouraient auprs de lui des pays les plus loigns. Ce fut au point
que les mirs en devinrent jaloux.--Les historiens arabes, ainsi que
Guillaume de Tyr, le peignent comme trs rus.

_Les esprits forts ou philosophes furent poursuivis avec acharnement..._

_Bibliothque des Croisades_, p. 370.--On accusait Kilig Arslan d'avoir
embrass cette secte. Noureddin lui fit renouveler sa profession de foi
 l'islamisme. Qu' cela ne tienne, dit Kilig Arslan; je vois bien que
Noureddin en veut surtout aux mcrants.


Page 330--_Nuhreddin tait un lgiste..._

Hist. des Atabeks, ibid. Il avait tudi le droit, suivant la doctrine
d'Abou-Hanifa, un des plus clbres jurisconsultes musulmans; il disait
toujours: Nous sommes les ministres de la loi, notre devoir est d'en
maintenir l'excution; et quand il avait quelque affaire, il plaidait
lui-mme devant le cadi.--Le premier il institua une cour de justice,
dfendit la torture, et y substitua la preuve testimoniale.--Saladin se
plaint dans une lettre  Noureddin de la douceur de ses lois. Cependant
il dit ailleurs: Tout ce que nous avons appris en fait de justice,
c'est de lui que nous le tenons.--Saladin lui-mme employait son loisir
 rendre la justice; on le surnomma le _Restaurateur de la justice sur
la terre_.


Page 330--_Salaheddin_, etc...

La gnrosit de Saladin  l'gard des chrtiens est clbre avec plus
d'clat par les historiens latins, et principalement par le continuateur
de G. de Tyr, que par les historiens arabes: on trouve dans ceux-ci
quelques passages, obscurs  la vrit, mais qui indiquent que les
musulmans avaient vu avec peine les sentiments gnreux du sultan.
Michaud, _Hist. des Croisades_, II, 346.


110--page 344--_En vain Simon de Montfort et plusieurs autres se
sparrent des croiss..._

Guy de Montfort, son frre, Simon de Nauphle, l'abb de Vaux-Cernay,
etc. Villehardouin, p. 171.-- Corfou, un grand nombre de croiss
rsolurent de rester dans cette le riche et plenteuroise. Quand les
chefs de l'arme en eurent avis, ils rsolurent de les en dtourner.
Alons  els et lor crions merci, que il aient por Dieu piti d'els et
de nos, et que il ne se honissent, et que il ne toillent la rescousse
d'oltremer. Ensi fu li conseils accordez, et allrent toz ensemble en
une valle o cil tenoient lor parlemenz, et menrent avec als le fils
l'empereor de Constantinople, et toz les evesques et toz les abbez de
l'ost. Et cm il vindrent l, si descendirent  pi. Et cil cm il les
virent, si descendirent de lor chevaus, et allrent encontre, et li
baron lor cheirent as piez, mult plorant, et distrent que il ne se
moveroient tresque cil aroient cranc que il ne se mouroient d'els
(avant qu'ils n'eussent promis de ne pas les abandonner). Et quant cil
virent ce, si orent mult grant piti, et plorrent mult durement.
Ibid., p. 173-177. Lorsque ceux de Zara vinrent proposer  Dandolo de
rendre la place: Endementires (tandis) que il alla parler as contes et
as barons, icle partie dont vos avez oi arrires, qui voloit l'ost
depecier, parlrent as messages, et distrent lor: Pourquoy volez vos
rendre vostre cit, etc. Ces manoeuvres firent rompre la
capitulation.--Dans Zara, il y eut un combat entre les Vnitiens et les
Franais.


111--page 363--_Dans le Midi, ddaigneuse opulence..._

Les princes et les seigneurs provenaux qui s'taient rendus en grand
nombre pendant l't au chteau de Beaucaire, y clbrrent diverses
ftes. Le roi d'Angleterre avait indiqu cette assemble pour y ngocier
la rconciliation de Raymond, duc de Narbonne, avec Alphonse, roi
d'Aragon; mais les deux rois ne s'y trouvrent pas, pour certaines
raisons; en sorte que tout cet appareil ne servit  rien. Le comte de
Toulouse y donna cent mille sols  Raymond d'Agout, chevalier, qui,
tant fort libral, les distribua aussitt  environ dix mille
chevaliers qui assistrent  cette cour. Bertrand Raimbaud fit labourer
tous les environs du chteau, et y fit semer jusques  trente mille sols
en deniers. On rapporte que Guillaume Gros de Martel, qui avait trois
cents chevaliers  sa suite, fit apprter tous les mets dans sa cuisine
avec des flambeaux de cire. La comtesse d'Urgel y envoya une couronne
estime quarante mille sols. Raimand de Venous fit brler, par
ostentation, trente de ses chevaux devant toute l'assemble. _Histoire
du Languedoc_, t. III, p. 37.--(D'aprs Gaufrid. Vos., p. 321.)


112--page 363--_Cluny eut bientt besoin d'une rforme..._

Dans une Apologie adresse  Guillaume de Saint-Thierry, saint Bernard,
tout en se justifiant du reproche qu'on lui avait fait d'tre le
dtracteur de Cluny, censure pourtant vivement les moeurs de cet ordre
(dit. Mabillon, t. IV, p. 33, sqq.), c. X: Mentior, si non vidi
abbalem sexaginta equos et eo amplius in suo ducere comilatu. c. XI:
Omitto oratoriorum immensas altitudines..... etc.

_Cteaux s'leva  ct de Cluny_, etc...

Ceux de Cluny rpondaient aux attaques de Cteaux: , , Pharisorum
novura genus!...vos sancti, vos singulares...unde et habitum insoliti
coloris prtenditis, et ad distinctionem cunctorum totius fere mundi
monachorum, inter nigros vos candidos ostentatis.


113--page 367--_Innocent III avait crit aux princes des paroles de
ruine et de sang..._

Innocent III crit  Guillaume, comte de Forcalquier, une lettre, sans
salut, pour l'exhorter  se croiser: Si ad actus tuos Dominus hactenus
secundum meritorum tuorum exigentiam respexisset, posuisset te ut rotam
et sicut stipulam ante faciem venti, quinimo multiplicasset fulgura, ut
iniquitatem tuam de superficie terr deleret, et justus lavaret munus
suas in sanguine peccatoris. Nos etiam et prdecessores nostri... non
solum in te (sicut fecimus) anathematis curassemus sententiam
promulgare, imo etiam universos fildelium populos in tuum excidium
armassemus. Epist. Inn. III, t. I, p. 239, anno 1198.


114--page 368--_Raymond VI, comte de Toulouse..._

Nous citons le fragment suivant comme un monument de la haine des
prtres.

D'abord, ds le berceau, il chrit et choya toujours les hrtiques; et
comme il les avait dans sa terre, il les honora de toutes manires.
Encore aujourd'hui,  ce que l'on assure, il mne partout avec lui des
hrtiques, afin que s'il venait  mourir, il meure entre leurs
mains.--Il dit un jour aux hrtiques, je le tiens de bonne source,
qu'il voulait faire lever son fils  Toulouse, parmi eux, afin qu'il
s'instruist dans leur foi, disons plutt dans leur infidlit.--Il dit
encore un jour qu'il donnerait bien cent marcs d'argent pour qu'un de
ses chevaliers pt embrasser la croyance des hrtiques; qu'il le lui
avait mainte fois conseill, et qu'il le faisait prcher souvent. De
plus, quand les hrtiques lui envoyaient des cadeaux ou des provisions,
il les recevait fort gracieusement, les faisait garder avec soin, et ne
souffrait pas que personne en gott, si ce n'est lui et quelques-uns de
ses familiers. Souvent aussi, comme nous le savons de science certaine,
il adorait les hrtiques en flchissant les genoux, demandait leur
bndiction et leur donnait le baiser. Un jour que le comte attendait
quelques personnes qui devaient venir le trouver, et qu'elles ne
venaient point, il s'cria: On voit bien que c'est le diable qui a fait
ce monde, puisque rien ne nous arrive  souhait. Il dit aussi au
vnrable vque de Toulouse, comme l'vque me l'a racont lui-mme,
que les moines de Cteaux ne pouvaient faire leur salut, puisqu'ils
avaient des ouailles livres  la luxure.  hrsie inoue!

Le comte dit encore  l'vque de Toulouse qu'il vnt la nuit dans son
palais, et qu'il entendrait la prdication des hrtiques; d'o il est
clair qu'il les entendait souvent la nuit.

Il se trouvait un jour dans une glise o on clbrait la messe; or,
il avait avec lui un bouffon, qui, comme font les bateleurs de cette
espce, se moquait des gens par des grimaces d'histrion. Lorsque le
clbrant se tourna vers le peuple en disant: _Dominus vobiscum_, le
sclrat de comte dit  son bouffon de contrefaire le prtre.--Il dit
une fois qu'il aimerait mieux ressembler  un certain hrtique de
Castres, dans le diocse d'Albi,  qui on avait coup les membres et qui
tranait une vie misrable, que d'tre roi ou empereur.

Combien il aima toujours les hrtiques, nous en avons la preuve
vidente en ce que jamais aucun lgat du sige apostolique ne put
l'amener  les chasser de sa terre, bien qu'il ait fait, sur les
instances de ces lgats, je ne sais combien d'abjurations.

Il faisait si peu de cas du sacrement de mariage, que toutes les fois
que sa femme lui dplut, il la renvoya pour en prendre une autre; en
sorte qu'il eut quatre pouses, dont trois vivent encore. Il eut d'abord
la soeur du vicomte de Bziers, nomme Batrix; aprs elle, la fille du
duc de Chypre; aprs elle, la soeur de Richard, roi d'Angleterre, sa
cousine au troisime degr; celle-ci tant morte, il pousa la soeur du
roi d'Aragon, qui tait sa cousine au quatrime degr. Je ne dois pas
passer sous silence que lorsqu'il avait sa premire femme, il l'engagea
souvent  prendre l'habit religieux. Comprenant ce qu'il voulait dire,
elle lui demanda exprs s'il voulait qu'elle entrt  Cteaux; il dit
que non. Elle lui demanda encore s'il voulait qu'elle se ft religieuse
 Fontevrault; il dit encore que non. Alors elle lui demanda ce qu'il
voulait donc: il rpondit que si elle consentait  se faire solitaire,
il pourvoirait  tous ses besoins; et la chose se fit ainsi....

Il fut toujours si luxurieux et si lubrique, qu'il abusait de sa propre
soeur au mpris de la religion chrtienne. Ds son enfance, il
recherchait ardemment les concubines de son pre et couchait avec elles;
et aucune femme ne lui plaisait gure s'il ne savait qu'elle et couch
avec son pre. Aussi son pre, tant  cause de son hrsie que pour ce
crime norme, lui prdisait souvent la perte de son hritage. Le comte
avait encore une merveilleuse affection pour les routiers, par les mains
desquels il dpouillait les glises, dtruisait les monastres, et
dpossdait tant qu'il pouvait tous ses voisins. C'est ainsi que se
comporta toujours ce membre du diable, ce fils de perdition, ce
premier-n de Satan, ce perscuteur acharn de la croix et de l'glise,
cet appui des hrtiques, ce bourreau des catholiques, ce ministre de
perdition, cet apostat couvert de crimes, cet gout de tous les pchs.

Le comte jouait un jour aux checs avec un certain chapelain, et tout
en jouant il lui dit: Le Dieu de Mose, en qui vous croyez, ne vous
aiderait gure  ce jeu, et il ajouta: Que jamais ce Dieu ne me soit
en aide!--Une autre fois, comme le comte devait aller de Toulouse en
Provence, pour combattre quelque ennemi, se levant au milieu de la nuit,
il vint  la maison o taient rassembls les hrtiques toulousains, et
leur dit: Mes seigneurs et mes frres, la fortune de la guerre est
variable; quoi qu'il m'arrive, je remets en vos mains mon corps et mon
me. Puis il emmena avec lui deux hrtiques en habit sculier, afin
que s'il venait  mourir il mourt entre leurs mains.--Un jour que ce
maudit comte tait malade dans l'Aragon, le mal faisant beaucoup de
progrs, il se fit faire une litire, et dans cette litire se ft
transporter  Toulouse; et comme on lui demandait pourquoi il se faisait
transporter en si grande hte, quoique accabl par une grave maladie, il
rpondit, le misrable! Parce qu'il n'y a pas de Bons Hommes dans
cette terre, entre les mains de qui je puisse mourir. Or, les
hrtiques se font appeler Bons Hommes par leurs partisans. Mais il se
montrait hrtique par ses signes et ses discours, bien plus clairement
encore; car il disait: Je sais que je perdrai ma terre pour ces Bons
Hommes; eh bien! la perte de ma terre, et encore celle de la tte, je
suis prt  tout souffrir.


115--page 383--_Le pape fut un instant branl..._

Il reprocha  Montfort d'tendre des mains avides jusque sur celles des
terres de Raymond qui n'taient nullement infectes d'hrsie, et de ne
lui avoir gure laiss que Montauban et Toulouse... Don Pedro d'Aragon
se plaignait qu'on envaht injustement les possessions de ses vassaux
les comtes de Foix, de Comminges et de Barn, et que Montfort lui vint
enlever ses propres terres tandis qu'il combattait les Sarrasins. Epist.
Inn, III, 708-10.


116--page 388--_Jean se soumit et fil hommage au pape..._

Rymer, t. I, p. 111: Johannes Dei gratia rex Angli.... libere
concedimus Deo et SS. Apostolis, etc., ac domino nostro pap Innocentio
ejusque catholicis successoribus totum regnum Angli, et totum regnum
Hiberni, etc.... illa tanquam feodatarius recipientes... Ecclesia
romana mille marcas sterlingorum percipiat annualim, etc.

_Les barons dclarrent leur roi dgrad par sa soumission aux
prtres..._

Malh. Paris, p. 271: Tu Johannes lugubris memori pro futuris sculis,
ut terra tua, ab antiquo libera, ancillaret, excogitasti, factus de rege
liberrimo tributarius, firmarius, et vasallus servitutis.


117--page 397--_Innocent III voulut, dit-on, rparer..._

Quand le saint-pre eut entendu tout ce que lui voulurent dire les uns
et les autres, il jeta un grand soupir; puis s'tant retir en son
particulier et avec son conseil, lesdits seigneurs se retirrent aussi
en leur logis, attendant la rponse que leur voudrait faire le
saint-pre.

Quand le saint-pre se fut retir, vinrent devers lui tous les prlats
du parti du lgat et du comte de Montfort, qui lui dirent et montrrent
que, s'il rendait  ceux qui taient venus recourir  lui leurs terres
et seigneuries et refusait de les croire eux-mmes, il ne fallait plus
qu'homme du monde se mlt des affaires de l'glise, ni ft rien pour
elle. Quand tous les prlats eurent dit ceci, le saint-pre prit un
livre, et leur montra  tous comment, s'ils ne rendaient pas lesdites
terres et seigneuries  ceux  qui on les avait tes, ce serait leur
faire grandement tort: car il avait trouv et trouvait le comte Ramon
fort obissant  l'glise et  ses commandements, ainsi que tous les
autres qui taient avec lui. Par laquelle raison, dit-il, je leur donne
cong et licence de recouvrer leurs terres et seigneuries sur ceux qui
les retiennent injustement. Alors vous auriez vu lesdits prlats
murmurer contre le saint-pre et les princes, en telle sorte qu'on et
dit qu'ils taient plutt gens dsesprs qu'autrement, et le saint-pre
fut tout bahi de se trouver en tel cas que les prlats fussent mus
comme ils l'taient contre lui.

Quand le chantre de Lyon d'alors, qui tait un des grands clercs que
l'on connt dans tout le monde, vit et out lesdits prlats murmurer en
cette sorte contre le saint-pre et les princes, il se leva, prit la
parole contre les prlats, disant et montrant au saint-pre que tout ce
que les prlats disaient et avaient dit n'tait autre chose sinon une
grande malice et mchancet combines contre lesdits princes et
seigneurs, et contre toute vrit: Car, seigneur, dit-il, tu sais bien,
en ce qui touche le comte Ramon, qu'il t'a toujours t obissant, et
que c'est une vrit qu'il fut des premiers  mettre ses places en tes
mains et ton pouvoir, ou celui de ton lgat. Il a t aussi un des
premiers qui se sont croiss; il a t au sige de Carcassonne contre
son neveu le vicomte de Bziers, ce qu'il fit pour te montrer combien il
t'tait obissant, bien que le vicomte ft son neveu, de laquelle chose
aussi ont t faites des plaintes. C'est pourquoi il me semble,
seigneur, que tu feras grand tort au comte Ramon, si tu ne lui rends et
fais rendre ses terres, et tu en auras reproche de Dieu et du monde, et
dornavant, seigneur, il ne sera homme vivant qui se fie en toi ou en
tes lettres, et qui y donne foi ni crance, ce dont toute l'glise
militante pourra encourir diffamation et reproche. C'est pourquoi je
vous dis que vous, vque de Toulouse, vous avez grand tort, et montrez
bien par vos paroles que vous n'aimez pas le comte Ramon, non plus que
le peuple dont vous tes pasteur; car vous avez allum un tel feu dans
Toulouse, que jamais il ne s'teindra; vous avez t la cause principale
de la mort de plus de dix mille hommes, et en ferez prir encore autant,
puisque, par vos fausses reprsentations, vous montrez bien persvrer
en les mmes torts; et par vous et votre conduite la cour de Rome a t
tellement diffame que par tout le monde il en est bruit et renomme, et
il me semble, seigneur, que pour la convoitise d'un seul homme tant de
gens ne devraient pas tre dtruits ni dpouills de leurs biens.

Le saint-pre pensa donc un peu  son affaire; et quand il eut pens,
il dit: Je vois bien et reconnais qu'il a t fait grand tort aux
seigneurs et princes qui sont venus devers moi; mais toutefois j'en suis
innocent, et n'en savais rien; ce n'est pas par mon ordre qu'ont t
faits ces torts, et je ne sais aucun gr  ceux qui les ont faits, car
le comte Ramon s'est toujours venu rendre vers moi comme vritablement
obissant, ainsi que les princes qui sont avec lui.

Alors donc se leva debout l'archevque de Narbonne. Il prit la parole,
et dit et montra au saint-pre comment les princes n'taient coupables
d'aucune faute pour qu'on les dpouillt ainsi, et qu'on ft ce que
voulait l'vque de Toulouse, qui toujours, continua-t-il, nous adonn
de trs damnables conseils, et le fait encore  prsent; car je vous
jure la foi que je dois  la sainte glise, que le comte Ramon a
toujours t obissant  toi, saint-pre, et  la sainte glise, ainsi
que tous les autres seigneurs qui sont avec lui; et s'ils se sont
rvolts contre ton lgat et le comte de Montfort, il n'ont pas eu tort;
car le lgat et le comte de Montfort leur ont t toutes leurs terres,
ont tu et massacr de leurs gens sans nombre, et l'vque de Toulouse,
ici prsent, est cause de tout le mal qui s'y fait, et tu peux bien
connatre, seigneur, que les paroles dudit vque n'ont pas
vraisemblance; car si les choses taient comme il le dit et le donne 
entendre, le comte Ramon et les seigneurs qui l'accompagnent ne seraient
venus vers toi, comme ils l'ont fait, et comme tu le vois.

Quand l'archevque eut parl, vint un grand clerc appel matre
Thodise, lequel dit et montra au saint-pre tout le contraire de ce que
lui avait dit l'archevque de Narbonne. Tu sais bien, seigneur, lui
dit-il, et es averti des trs grandes peines que le comte de Montfort et
le lgat ont prises nuit et jour avec grand danger de leurs personnes,
pour rduire et changer le pays des princes dont on a parl, lequel
tait tout plein d'hrtiques. Ainsi, seigneur, tu sais bien que
maintenant le comte de Montfort et ton lgat ont balay et dtruit
lesdits hrtiques, et pris en leurs mains le pays; ce qu'ils ont fait
avec grand travail et peine, ainsi que chacun le peut bien voir; et
maintenant que ceux-ci viennent  toi, tu ne peux rien faire ni user de
rigueur contre ton lgat. Le comte de Montfort a bon droit et bonne
cause pour prendre leurs terres; et si tu les lui tais maintenant, tu
lui ferais grand tort; car nuit et jour le comte de Montfort se
travaille pour l'glise et pour ses droits, ainsi qu'on te l'a dit.

Le saint-pre ayant ou et cout chacun des deux partis, rpondit 
matre Thodise et  ceux de sa compagnie qu'il savait bien tout le
contraire de leur dire, car il avait t bien inform que le lgat
dtruisait les bons et les justes, et laissait les mchants sans
punition, et grandes taient les plaintes qui chaque jour lui venaient
de toutes parts contre le lgat et le comte de Montfort. Tous ceux donc
qui tenaient le parti du lgat et du comte de Montfort se runirent et
vinrent devant le saint-pre lui dire et le prier qu'il voult laisser
au comte de Montfort, puisqu'il les avait conquis, les pays de Bigorre,
Carcassonne, Toulouse, Agen, Quercy, Albigeois, Foix et Comminges: Et
s'il arrive seigneur, lui dirent-ils, que tu lui veuilles ter lesdits
pays et terres, nous te jurons et promettons que tous nous l'aiderons et
secourrons envers et contre tous.

Quand ils eurent ainsi parl, le saint-pre leur dit et rpondit que,
ni pour eux, ni pour aucune chose qu'ils lui eussent dite, il ne ferait
rien de ce qu'ils voulaient, et qu'homme au monde ne serait dpouill
par lui; car, en pensant que la chose ft ainsi qu'ils le disaient, et
que le comte Ramon et fait tout ce qu'on a dit et expos, il ne devrait
pas pour cela perdre sa terre et son hritage; car Dieu a dit de sa
bouche que le pre ne payerait pas l'iniquit du fils, ni le fils celle
de son pre, et il n'est homme qui ose soutenir et maintenir le
contraire; d'un autre ct il tait bien inform que le comte de
Montfort avait fait mourir  tort et sans cause le vicomte de Bziers
pour avoir sa terre: Car, ainsi que je l'ai reconnu, dit-il, jamais le
vicomte de Bziers ne contribua  cette hrsie... Et je voudrais bien
savoir entre vous autres, puisque vous prenez si fort parti pour le
comte de Montfort, quel est celui qui voudra charger et inculper le
vicomte, et me dire pourquoi le comte de Montfort l'a fait ainsi mourir,
a ravag sa terre et la lui a te de cette sorte? Quand le saint-pre
eut ainsi parl, tous ses prlats lui rpondirent que bon gr mal gr,
que ce ft bien ou mal, le comte de Montfort garderait les terres et
seigneuries, car ils l'aideraient  se dfendre envers et contre tous,
vu qu'il les avait bien et loyalement conquises.

L'vque d'Osma, voyant ceci, dit au saint-pre: Seigneur, ne
t'embarrasse pas de leurs menaces, car je te le dis en vrit, l'vque
de Toulouse est un grand vantard, et leurs menaces n'empcheront pas que
le fils du comte Ramon ne recouvre sa terre sur le comte de Montfort. Il
trouvera pour cela aide et secours, car il est neveu du roi de France,
et aussi de celui de l'Angleterre et d'autres grands seigneurs et
princes. C'est pourquoi il saura bien dfendre son droit, quoiqu'il soit
jeune.

Le saint-pre rpondit: Seigneurs, ne vous inquitez pas de l'enfant,
car si le comte de Montfort lui retient ses terres et seigneuries, je
lui en donnerai d'autres avec quoi il reconquerra Toulouse, Agen et
aussi Beaucaire; je lui donnerai en toute proprit le comt de
Venaissin, qui a t  l'empereur, et s'il a pour lui Dieu et l'glise,
et qu'il ne fasse tort  personne au monde, il aura assez de terres et
seigneuries. Le comte Ramon vint donc devers le saint-pre avec tous
les princes et seigneurs, pour avoir rponse sur leurs affaires et la
requte que chacun avait faite au saint-pre, et le comte Ramon lui dit
et montra comment ils avaient demeur un long temps en attendant la
rponse de leur affaire et de la requte que chacun lui avait faite. Le
saint-pre dit donc au comte Ramon que pour le moment il ne pouvait rien
faire pour eux, mais qu'il s'en retournt et lui laisst son fils, et
quand le comte Ramon eut ou la rponse du saint-pre, il prit cong de
lui et lui laissa son fils; et le saint-pre lui donna sa bndiction.
Le comte Ramon sortit de Rome avec une partie de ses gens, et laissa les
autres  son fils, et entre autres y demeura le comte de Foix, pour
demander sa terre et voir s'il la pourrait recouvrer; et le comte Ramon
s'en alla droit  Viterbe pour attendre son fils et les autres qui
taient avec lui, comme on l'a dit.

Tout ceci fait, le comte de Foix se retira devers le saint-pre pour
savoir si la terre lui reviendrait ou non; et lorsque le saint-pre eut
vu le comte de Foix, il lui rendit ses terres et seigneuries, lui bailla
ses lettres comme il tait ncessaire en telle occasion, dont le comte
de Foix fut grandement joyeux et allgre, et remercia grandement le
saint-pre, lequel lui donna sa bndiction et absolution de toutes
choses jusqu'au jour prsent. Quand l'affaire du comte de Foix fut
finie, il partit de Rome, tira doit  Viterbe devers le comte Ramon, et
lui conta toute son affaire, comment il avait eu son absolution, et
comment aussi le saint-pre lui avait rendu sa terre et seigneurie; il
lui montra ses lettres, dont le comte Ramon fut grandement joyeux et
allgre; ils partirent donc de Viterbe, et vinrent droit  Gnes, o ils
attendirent le fils du comte Ramon.

Or, l'histoire dit qu'aprs tout ceci, et lorsque le fils du comte
Ramon eut demeur  Rome l'espace de quarante jours, il se retira un
jour devers le saint-pre avec ses barons et les seigneurs qui taient
de sa compagnie. Quand il fut arriv, aprs salutation faite par
l'enfant au saint-pre, ainsi qu'il le savait bien faire, car l'enfant
tait sage et bien morign, il demanda cong au saint-pre de s'en
retourner, puisqu'il ne pouvait avoir d'autre rponse; et quand le
saint-pre eut entendu et cout tout ce que l'enfant lui voulut dire et
montrer, il le prit par la main, le fit asseoir  ct de lui, et se
prit  lui dire: Fils, coute, que je te parle, et ce que je veux te
dire, si tu le fais, jamais tu ne fauldras en rien.

Premirement, que tu aimes Dieu et le serves, et ne prennes rien du
bien d'autrui: le tien, si quelqu'un veut te l'ter, dfends-le, en quoi
faisant tu auras beaucoup de terres et seigneuries; et afin que tu ne
demeures pas sans terres ni seigneuries, je te donne le comt de
Venaissin avec toutes ses appartenances, la Provence et Beaucaire, pour
servir  ton entretien, jusqu' ce que la sainte glise ait assembl son
concile. Alors tu pourras revenir de les monts pour avoir droit et
raison de ce que tu demandes contre le comte de Montfort.

L'enfant remercia donc le saint-pre de ce qu'il lui avait donn, et
lui dit: Seigneur, si je puis recouvrer ma terre sur le comte de
Montfort et ceux qui la retiennent, je te prie, seigneur, que tu ne me
saches pas mauvais gr, et ne sois pas courrouc contre moi. Le
saint-pre lui rpondit: Quoi que tu fasses, Dieu te permet de bien
commencer et mieux achever.

Nous avons copi mot pour mot une ancienne chronique qui n'est qu'une
traduction du _Pome des Albigeois_, sans oublier pourtant que la posie
est fiction, sans fermer les yeux sur ce que prsente d'improbable la
supposition du pote qui prte au pape l'intention de dfaire tout ce
qu'il a fait avec tant de peine et une si grande effusion de sang. Voy.
la note de la page 397.


118--page 398--_Tout le Midi se jeta dans les bras de
Philippe-Auguste..._

Raymond VII crit  Philippe-Auguste (juillet 1222): Ad vos, domine,
sicut ad meum unicum et principale recurro refugium... humiliter vos
deprecans et exorans quatenus mei misereri velitis. _Preuves de
l'Histoire du Langued._, III, 275.--(Dcembre 1222): Cum... Amalricus
supplicaverit nobis ut dignemini juxta beneplacitum vestrum, terram
accipere vobis et hredibus vestris in perpetuum, quam tenuit vel tenere
debuit, ipse, vel pater suus in partibus Albigensibus et sibi vicinis,
gaudemus super hoc, desiderantes Ecclesiam et terram illam sub umbra
vestri nominis gubernari et rogantes affectuose quantum possumus,
quatenus cels majestatis vestr regia potestas, intuitu regis regum, et
pro honore sanct matris Ecclesi ac regni vestri, terram prdictam ad
oblationem et resignationem dicti comitis recipiatis; et invenietis nos
et cteros prlatos paratos vires nostras effundere in hoc negotio pro
vobis, et expendere quidquid ecclesia in partibus illis habet, vel est
habitura. _Preuv. de l'Hist. du Langued._, III, 276.--(1223): Dum
dudum et diu soli sederemus in Biterris civitate, singulis momentis
mortem expectantes, optataque nobis fuit in desiderio, vita nobis
existente in supplicium, hostibus fidei et pacis undique gladios suos in
capita nostra exerentibus, ecce, rex reverende, intravit kal. Maii
cursor ad nos, qui... nuntiavit nobis verbum bonum, verbum
consolationis, et totius miseri nostr allevationis, quod videlicet
placet celsitudinis vestr magnificenti, convocatis prlatis et
baronibus regni vestri apud Melodunum, ad tractandum super remedio et
succursu terr, qu facta est in horrendam desolationem et in sibilum
sempiternum, nisi Dominus ministerio regi dexter vestr citius
succurratus, super quo, tanto moerore scalidi, tanta lugubratione
defecti respirantes, gratias primum, elevatis oculis ac manibus in
coelum, referimus altissimo, in cujus manu corda regum consistunt,
scientes hoc divinitus vobis esse inspiratum, etc.. Flexis itaque
genibus, reverendissime Rex, lacrymis in torrentem deductis, et
singultibus lacerati, regi supplicamus majestati quatenus vobis
inspirat grati Dei non deesse velitis... quod universalis Ecclesi
imminet subversio in regno vestro, nisi vos occurratis et succurratis,
etc... Ibid., 278.


119--page 407--_Le dogme de l'immacule conception_, etc...

L'glise de Lyon l'avait institue en 1134. Saint Bernard lui crivit
une longue lettre pour la tancer de cette nouveaut (Epist. 174). Elle
fut approuve par Alain de Lille et par Petrus Cellensis (L. VI, epist
23; IX, 9 et 10). Le concile d'Oxford la condamna en 1222.--Les
Dominicains se dclarrent pour saint Bernard, l'Universit pour
l'glise de Lyon. Bulus, _Hist. Univ. Paris_, II, 138, IV, 618, 964.
Voyez Duns Scot, Sententiarum liber III, dist. 3, qu. I, et dist. 18,
qu. I. Il disputa, dit-on, pour l'immacule conception, contre deux
cents Dominicains, et amena l'Universit  dcider: Ne ad ullos gradus
scholasticos admitteretur ullus, qui prius non juraret se defensurum B.
Virginem a noxa originaria. Wadding., Ann. Minorum, ann. 1394. Bulus,
IV, p. 71.

_La Vierge ouvrit son capuchon devant son serviteur Dominique, etc..._

Acta SS. Theodor. de Appoldia, p. 583. Totam coelestem patriam
amplexando dulciter continebat.--Pierre Damiani disait que Dieu
lui-mme avait t enflamm d'amour pour la Vierge. Il s'crie dans un
sermon (Sermo XI, de Annunt. B. Mar., p. 171): O venter
diffusiorcoelis, terris amplior, capacior elementis! etc.--Dans un
sermon sur la Vierge, de l'archevque de Kenterbury, tienne Langton, on
trouve ces vers:

  Bele Aliz matin leva,
  Sun cors vesti et para,
  Ens un vergier s'en entra,
  Cink fleurettes y truva;
  Un chapelet fit en a
  De bele rose flurie.
  Pur Dieu trahez vus en l,
  Vus ki ne amez mie;

Ensuite il applique mystiquement chaque vers  la mre du Sauveur, et
s'crie avec enthousiasme:

  Ceste est la belle Aliz,
  Ceste est la flur,
  Ceste est le lis.

  ROQUEFORT, _Posies_ du douzime et du treizime sicle.

On a attribu au franciscain saint Bonaventure le Psalterium minus et le
Psalterium majus B. Mari Virginis. Ce dernier est une sorte de parodie
srieuse o chaque verset est appliqu  la Vierge. Psalm. I: Universas
enim foeminas vincis pulchritudine carnis!


120--page 410--_Vingt-cinq seigneurs et dix-sept archevques et
vques_, etc...

Voy. la lettre des vques du Midi  Louis VIII, _Preuves de l'Histoire
du Lang._, p. 289, et les lettres d'Honorius III, ap. Scr. fr. XIX,
699-723.


121--page 411--_Le testament de Louis VIII_, etc...

_Archives du royaume_, J, carton 401, Lettre et tmoignage de
l'archevque de Sens et de l'vque de Beauvais.--J, carton 403,
_Testament de Louis VIII_.


122--page 413--_La rgente empcha le comte de Champagne d'pouser la
fille de Mauclerc..._

Elle lui crivit, dit-on: Sire Thibaud de Champaigne, j'ai entendu que
vous avez convenance et promis  prenre  femme la fille au comte Perron
de Bretaigne. Partant vous mande que si ne voulez perdre quan que vous
avez au royaume de France, que vous ne le faites. Si cher que avez tout
tant que amez au dit royaume, ne le faites pas. La raison pourquoy vous
savez bien. Je n'ai jamais trouv pis qui mal m'ait voulu faire que
luy. D. Morice, I, 158.


123--page 414--_Soumission du comte de Toulouse..._

Voy. les articles du Trait, insr au tome III des Preuves de
l'Histoire du Languedoc, p, 329, sqq., et au tome XIX du _Recueil des
Historiens de France_, p. 219, sqq.


124--page 417--_Saint Louis, Espagnol du cte de Blanche..._

Il tait parent par sa mre d'Alphonse X, roi de Castille; celui-ci lui
avait promis des secours pour la croisade; mais il mourut en 1252, et
saint Louis en fut fort afflig. Math. Paris, p. 565.-- son retour,
il ft frapper, dit Villani, des monnaies o les uns voient des
menottes, en mmoire de sa captivit; les autres, les tours de
Castille. Ce qui vient  l'appui de cette dernire opinion, c'est que
les frres de saint Louis, Charles et Alphonse, mirent les tours de
Castille dans leurs armes. Michaud, IV, 445.


125--page 417--_Le sultan d'gypte tait le meilleur ami de Frdric
II..._

Extraits d'historiens arabes, par Reinaud (_Bibl. des Croisades_, IV,
417, sqq.). L'mir Fakr-Eddin tait entr fort avant, dit Yafi, dans
la confiance de l'empereur; ils avaient de frquents entretiens sur la
philosophie, et leurs opinions paraissaient se rapprocher sur beaucoup
de points.--Ces troites relations scandalisrent beaucoup les
chrtiens... Je n'aurais pas tant insist, dit-il  Fakr-Eddin, pour
qu'on me remt Jrusalem, si je n'avais craint de perdre tout crdit en
Occident; mon but n'a pas t de dlivrer la ville sainte, ni rien de
semblable; j'ai voulu conserver l'estime des Francs.-L'empereur tait
roux et chauve: il avait la vue faible; s'il avait t esclave, on n'en
aurait pas donn deux cents drachmes. Ses discours montraient assez
qu'il ne croyait pas  la religion chrtienne; quand il en parlait,
c'tait pour s'en railler... etc.. Un moezzin rcita prs de lui un
verset de l'Alcoran qui nie la divinit de Jsus-Christ. Le sultan le
voulut punir; Frdric s'y opposa.--Il se fcha contre un prtre qui
tait entr dans une mosque l'vangile  la main, et jura de punir
svrement tout chrtien qui y entrerait sans une permission
spciale.--On a vu plus haut quelles relations amicales Richard
entretenait avec Salaheddin et Malek-Adhel.--Lorsque Jean de Brienne fut
assig dans son camp (en 1221), il fut combl par le sultan de
tmoignages de bienveillance. Ds lors, dit un auteur arabe (Makrizi),
il s'tablit entre eux une liaison sincre et durable, et tant qu'ils
vcurent, ils ne cessrent de s'envoyer des prsents et d'entretenir un
commerce d'amiti. Dans une guerre contre les Kharismiens, les
chrtiens de Syrie se mirent pour ainsi dire sous les ordres des
infidles. On voyait les chrtiens marcher leurs croix leves; les
prtres se mlaient dans les rangs, donnaient des bndictions, et
offraient  boire aux musulmans dans leurs calices. Ibid., 445, d'aprs
Ibn-Giouzi, tmoin oculaire.


126--page 420--_Les Mongols avanaient lents, irrsistibles..._

Ils avaient, dit Mathieu Paris, ravag et dpeupl la grande Hongrie:
ils avaient envoy des ambassadeurs avec des lettres menaantes  tous
les peuples. Leur gnral se disait envoy du Dieu trs haut pour
dompter les nations qui lui taient rebelles. Les ttes de ces barbares
sont grosses et disproportionnes avec leurs corps; ils se nourrissent
de chairs crues et mme de chair humaine; ce sont des archers
incomparables; ils portent avec eux des barques de cuir, avec lesquelles
ils passent tous les fleuves; ils sont robustes, impies, inexorables;
leur langue est inconnue  tous les peuples qui ont quelque rapport
avec nous (quos nostra attingit notitia). Ils sont riches en troupeaux
de moutons, de boeufs, de chevaux si rapides qu'ils font trois jours de
marche en un jour. Ils portent par devant une bonne armure, mais aucune
par derrire, pour n'tre jamais tents de fuir. Ils nomment khan leur
chef, dont la frocit est extrme. Habitant la plage borale, les mers
Caspiennes, et celles qui leur confinent, ils sont nomms Tartares, du
nom du fleuve Tar. Leur nombre est si grand qu'ils semblent menacer le
genre humain de sa destruction. Quoiqu'on et dj prouv d'autres
invasions de la part des Tartares, la terreur tait plus grande cette
anne, parce qu'ils semblaient plus furieux que de coutume; aussi les
habitants de la Gothie et de la Frise, redoutant leurs attaques, ne
vinrent point cette anne, comme ils le faisaient d'ordinaire, sur les
ctes d'Angleterre, pour charger leurs vaisseaux de harengs: les harengs
se trouvrent en consquence tellement abondants en Angleterre, qu'on
les vendait presque pour rien; mme dans les endroits loigns de la
mer, on en donnait quarante ou cinquante d'excellents pour une petite
pice de monnaie. Un messager sarrasin, puissant et illustre par sa
naissance, qui tait venu en ambassade solennelle auprs du roi de
France, principalement de la part du Vieux de la Montagne, annonait ces
vnements au nom de tous les Orientaux, et il demandait du secours aux
Occidentaux, pour rprimer la fureur des Tartares. Il envoya un de ses
compagnons d'ambassade au roi d'Angleterre pour lui exposer les mmes
choses, et lui dire que si les musulmans ne pouvaient soutenir le choc
de ces ennemis, rien ne les empcherait d'envahir tout l'Occident.
L'vque de Winchester, qui tait prsent  cette audience (c'tait le
favori d'Henri III), et qui avait dj revtu la croix, prit d'abord la
parole en plaisantant. Laissons, dit-il, ces chiens se dvorer les uns
les autres, pour qu'ils prissent plus tt. Quand ensuite nous
arriverons sur les ennemis du Christ qui resteront en vie, nous les
gorgerons plus facilement, et nous en purgerons la surface de la terre.
Alors le monde entier sera soumis  l'glise catholique, et il ne
restera plus qu'un seul Pasteur et une seule bergerie. Math. Paris, p.
318.


127--page 428--_Les envoys du Vieux de la Montagne_, etc...

Il envoya demander au roi l'exemption du tribut qu'il payait aux
Hospitaliers et aux Templiers. Darire l'amiral avoit un Bacheler bien
atourn, qui tenoit trois coutiaus en son poing, dont l'un entroit ou
manche de l'autre; pour ce que se l'amiral eust t refus, il eust
prsent au roy ces trois coutiaus pour li deffier. Darire celi qui
tenoit les trois coutiaus, avoit un autre qui tenoit un bouqueran (pice
de toile de coton) entorteill entour son bras, que il eust aussi
prsent au roi pour li ensevelir, se il eust refuse la requeste au
Vieil de la Montaigne. Joinville, p. 95.--Quand le viex chevauchoit,
dit encore Joinville, il avoit un crieur devant li qui portait une hache
danoise  lonc manche tout couvert d'argent,  tout pleins de coutiaus
frus ou manche et crioit: Tourns-vous de devant celi qui porte la
mort des rois entre ses mains. P. 97.

_Les Francs dans l'abondance s'nervaient..._

Joinville, p. 37: Le commun peuple se prist aus foles femmes, dont il
avint que le roy donna congi  tout plein de ses gens, quant nous
revinmes de prison; et je li demand pourquoy il avoit ce fait; et il me
dit que il avoit trouv de certein, que au giet d'une pierre menue,
entour son paveillon tenoient cil leur bordiaus  qui il avoit donn
congi, et ou temps du plus grant meschief que l'ost eust onques
t.--Les barons qui deussent garder le leur pour bien emploier en
lieu et en tens, se pristrent  donner les grans mangers et les
outrageuses viandes.


128--page 428--_Un coup de vent ayant pouss saint Louis vers
Damiette..._

Il est vraisemblable que saint Louis aurait opr sa descente sur le
mme point que Bonaparte ( une demi-lieue d'Alexandrie), si la tempte
qu'il avait essuye en sortant de Limisso, et les vents contraires
peut-tre, ne l'avaient port sur la cte de Damiette. Les auteurs
arabes disent que le soudan du Caire, instruit des dispositions de saint
Louis, avait envoy des troupes  Alexandrie comme  Damiette, pour
s'opposer au dbarquement. Michaud, IV, 236.


129--page 433--_Saint Louis prisonnier..._

On dit au roi que les amiraux avaient dlibr de le faire soudan de
Babylone... Et il me dit qu'il ne l'eust mie refus. Et sachiez que il
ne demoura (que ce dessein n'choua) pour autre chose que pource que ils
disoient que le Roy estoit le plus ferme crestien que en peust trouver;
et cest exemple en monstroient,  ce que quant ils se partoient de la
hberge, il prenoit sa croiz  terre et seignoit tout son cors; et
disoient que se celle gent fesoient soudanc de li, il les occiroit tous,
ou ils deviendroient crestiens. Joinville, p. 78.

_Les Arabes chantrent sa dfaite et plus d'un peuple chrtien_, etc...

Suivant M. Rifaut, la chanson qui fut compose  cette occasion se
chante encore aujourd'hui.--Reinaud, Extraits d'historiens arabes
(_Biblioth. des Croisades_, IV, 475).--Suivant Villani, Florence, o
dominaient les Gibelins, clbra par des ftes le revers des croiss.
Michaud, IV, 373.

_Sa mre tait morte..._

Joinville, p. 126:  Sayette vindrent les nouvelles au Roy que sa mre
estoit morte. Si grand deuil en mena, que de deux jours on ne pot
oncques parler  li. Aprs ce m'envoia querre par un vallet de sa
chambre. Quant je ving devant li en sa chambre, l o il estoit tout
seul, et il me vit et estandi ses bras et me dit: ! Seneschal! j'ai
pardu ma mre.--Lorsque saint Louis traitait avec le soudan pour sa
ranon, il lui dit que s'il voulait dsigner une somme raisonnable, il
manderait  sa mre qu'elle la payt. Et ils distrent: Comment est-ce
que vous ne nous voulez dire que vous ferez ces choses? et le roy
respondi que il ne savoit se la reine le vourroit faire pour ce que elle
estoit sa dame. Ibid., 73.


130--page 436--_L'insurrection des Pastoureaux..._

Math. Paris, p. 550, sqq.--Aux premiers soulvements du peuple de Sens,
les rebelles se crrent un clerg, des vques, un pape avec ses
cardinaux. Continuateur de Nangis, 1315.--Les Pastoureaux avaient aussi
une espce de tribunal ecclsiastique. Ibid., 1320.--Les Flamands
s'taient soumis  une hirarchie,  laquelle ils durent de pouvoir
prolonger longtemps leur opinitre rsistance. Grande Chron. de Flandre,
quatorzime sicle.--Les plus fameux routiers avaient pris le titre
d'archiprtres. Froissart, vol. I, ch. CLXXVII.--Les Jacques eux-mmes
avaient form une monarchie. Ibid., ch. CLXXXIV.--Les Maillotins
s'taient de mme classs en dizaines, cinquantaines et centaines.
Ibid., ch. CLXXXII-III-IV, Juvn. des Ursins, ann. 1382, et Anon. de
Saint-Denis, hist. de Ch. VI; Monteil, t. I, p. 286.


131--page 440--_Une association s'tait forme_, etc...

 la tte se trouvait Robert Twinge, chevalier du Yorkshire, qu'une
provision papale avait priv du droit d'lire  un bnfice provenant de
sa famille. Ces associs, bien qu'ils ne fussent que quatre-vingts,
parvinrent, par la clrit et le mystre de leurs mouvements, 
persuader au peuple qu'ils taient en bien plus grand nombre. Ils
assassinrent les courriers du pape, crivirent des lettres menaantes
aux ecclsiastiques trangers, etc. Au bout de huit mois, le roi
interposa son autorit. Twinge se rendit  Rome, o il gagna son procs,
et confra le bnfice, etc. Lingard, III, 161.


132--page 447--_L'empereur Frdric II..._

Frdric, dit Villani (l. VI, c. I), fut un homme dou d'une grande
valeur et de rares talents; il dut sa sagesse autant aux tudes qu' sa
prudence naturelle. Vers en toute chose, il parlait la langue latine,
notre langue vulgaire (l'italien), l'allemand, le franais, le grec et
l'arabe. Abondant en vertus, il tait gnreux, et  ses dons il
joignait encore la courtoisie; guerrier vaillant et sage, il fut aussi
fort redout. Mais il fut dissolu dans la recherche des plaisirs; il
avait un grand nombre de concubines, selon l'usage des Sarrasins; comme
eux, il tait servi par des mameluks; il s'abandonnait  tous les
plaisirs des sens, et menait une vie picurienne, n'estimant pas
qu'aucune autre vie dt venir aprs celle-ci... Aussi ce fut la raison
principale pour laquelle il devint l'ennemi de la sainte glise.

Frdric, dit Nicolas de Jamsila (Hist. Conradi et Manfredi, t. VIII,
p. 495), fut un homme d'un grand coeur; mais la sagesse, qui ne fut pas
moins grande en lui, temprait sa magnanimit, en sorte qu'une passion
imptueuse ne dterminait jamais ses actions, mais qu'il procdait
toujours avec la maturit de la raison... Il tait zl pour la
philosophie; il la cultiva pour lui-mme, il la rpandit dans ses tats.
Avant les temps heureux de son rgne, on n'aurait trouv en Sicile que
peu ou point de gens de lettres; mais l'empereur ouvrit dans son royaume
des coles pour les arts libraux et pour toutes les sciences; il appela
des professeurs de diffrentes parties du monde, et leur offrit des
rcompenses librales. Il ne se contenta pas de leur accorder un
salaire; il prit sur son propre trsor de quoi payer une pension aux
coliers les plus pauvres, afin que dans toutes les conditions les
hommes ne fussent point carts par l'indigence de l'tude de la
philosophie. Il donna lui-mme une preuve de ses talents littraires,
qu'il avait surtout dirigs vers l'histoire naturelle, en crivant un
livre sur la nature et le soin des oiseaux, o l'on peut voir combien
l'empereur avait fait de progrs dans la philosophie. Il chrissait la
justice, et la respectait si fort, qu'il tait permis  tout homme de
plaider contre l'empereur, sans que le rang du monarque lui donnt
aucune faveur auprs des tribunaux, ou qu'aucun avocat hsitt  se
charger contre lui de la cause du dernier de ses sujets. Mais, malgr
cet amour pour la justice, il en temprait quelquefois la rigueur par sa
clmence. (Traduction de Sismondi. Remarquez que Villani est guelfe, et
Jamsila gibelin.)


133--page 447--_Le royaume de Naples resta au btard Manfred, au vrai
fils de Frdric II..._

Voici le portrait qu'en font les contemporains, Math. Spinelli,
Ricordon, Summonte, Collonueio, etc. Il tait dou d'un grand courage,
aimait les arts, tait gnreux et avait beaucoup d'urbanit. Il tait
bien fait et beau de visage; mais il menait une vie dissolue; il
dshonora sa soeur, marie au comte de Caserte; il ne craignait ni Dieu
ni les saints; il se lia avec les Sarrasins, dont il se servit pour
tyranniser les ecclsiastiques, et s'adonna  l'astrologie
superstitieuse des Arabes.--Il se vantait de sa naissance illgitime, et
disait que les grands naissaient d'ordinaire d'unions dfendues.
Michaud, V, 43.


134--page 452--_L'horreur pour les Sarrasins avait diminu..._

Saint Louis montra pour les Sarrasins une grande douceur. Il fesait
riches moult de Sarrasins que il avait ft baptizer, et les assembloit
par mariages avecque crestiennes... Quand il estoit outre mer, il
commanda et fist commander  sa gent que ils n'occissent pas les femmes
ne les enfans des Sarrasins; ainois les preissent vis et les amenassent
pour fre les baptisier. Ausinc il commandoit en tant come il pooit, que
les Sarrasins ne fussent pas ocis, ms fussent pris et tenuz en prizon.
Et aucune foiz forfesait l'en en sa court d'escueles d'argent ou
d'autres choses de telle manire; et doncques li benoiez rois le
soufroit dbonnrement, et donnoit as larrons aucune somme d'argent, et
les envoit outre mer; et ce fist-il de plusieurs. Il fut tosjors 
autrui moult plein de misricorde et piteus. Le Confesseur, p. 302,
388.


135--page 464--_Saint Louis envoyait des Mendiants pour surveiller les
provinces_, etc...

Math. Paris, ad. ann. 1247, p. 493.--Par son testament (1269), il leur
lgua ses livres et de fortes sommes d'argent, et institua pour nommer
aux bnfices vacants un conseil compos de l'vque de Paris, du
chancelier, du prieur des Dominicains et du gardien des Franciscains.
Bulsus, III, 1269.--Aprs la premire croisade, il eut toujours deux
confesseurs, l'un dominicain, l'autre franciscain; Gaufred., de Bell.
loc, ap. Duchesne, V, 451.--Le confesseur de la reine Marguerite
rapporte qu'il eut la pense de se faire dominicain, et que ce ne fut
qu'avec peine que sa femme l'en empcha.--Il eut soin de faire
transmettre au pape le livre de Guillaume de Saint-Amour. Le pape l'en
remercia, en le priant de continuer aux moines sa protection. Bulus,
III, 313.


136--page 466 et note I--_En 1246, Pierre Mauclerc forme une ligue
contre le clerg_, etc...

_Trsor des chartes_, Champagne, VI, n 84; et ap. _Preuves des liberts
de l'glise gallicane_, I, 29.

1247. Ligue de Pierre de Dreux Mauclerc avec son fils le duc Jean, le
comte d'Angoulme et le comte de Saint-Pol, et beaucoup d'autres
seigneurs, contre le clerg.-- tous ceux qui ces lettres verront, nous
tuit, de qui le sel pendent en cet prsent escript, faisons  savoir
que nous, par la foy de nos corps, avons fiancez sommes tenu, nous et
notre hoir,  tousjours  aider li uns  l'autre, et  tous ceux de nos
terres et d'autres terres qui voudront estre de cette compagnie, 
pourchacier,  requerre et  dfendre nos droits et les leurs en bonne
foy envers le clergi. Et pour ce que grieffsve chose seroit, nous tous
assembler pour cette besogne, nous avons eleu, par le commun assent et
octroy de nous tous, le duc de Bourgogne, le comte Perron de Bretaigne,
le comte d'Angolesme et le comte de Sainct-Pol;... et si aucuns de cette
compagnie estoient excommuniez, par tort conneu par ces quatre, que le
clergi li feist, il ne laissera pas aller son droict ne sa querele pour
l'excommuniement, ne pour autre chose que on li face, etc. _Preuv. des
lib. de l'gl. gallic_, I, 99. Voy. aussi p. 95, 97, 98.


137--page 467--_Cette me tendre et pieuse, blesse dans tous ses
amours_, etc...

Lorsque saint Louis eut rsolu de retourner en France lors me dit robe
entre ly et moy sanz plus, et me mist mes deux mains entre les seues, et
le lgat que je le convoiasse jusques  son hostel. Lors s'enclost en sa
garde, commensa  plorer moult durement; et quand il pot parler, si me
dit: Seneschal, je sui moult li, si en rent graces  Dieu, de ce que le
roy et les autres plerins eschapent du grand pril l o vous avez est
en celle terre; et moult sui  msaise de crier de ce que il me
convendra lessier vos saintes compaingnies, et aler  la court de Rome,
entre cel desloial gent qui y sont.


138--page 475--_Guillaume de Saint-Amour contre les Mendiants..._

Les ordres Mendiants taient fort effrays. Cum prdicto volumini
respondere fuisset prdicto doctori (Thom), non sine singultu et
lacrymis, assignatum, qui de statu ordinis de pugna adversariorum tara
gravium dubitabant, Fr. Thomas ipsum volumen accipiens et se fratrum
orationibus recommendans..., Guill. de Thoco, vit. S. Thom, ap. Acta
SS. Martis, I.


139--page 476--_Albert-le-Grand dclara que saint Thomas avait fix la
rgle..._

Processus de S. Thom. Aquin., ap. Acta SS. Martis, I, p. 714: Concludit
quod Fr. Thomas in scripturis suis imposuit finem omnibus laborantibus
usque ad finem sculi, et quod omnes deinceps frustra
laborarent.--Fuit (S. Thomas) magnus in corpore et rect statur...
coloris triticei... magnum habens caput... aliquantulum calvus. Fuit
tenerrim complexionis in carne. Acta SS., p. 672.--Fuit grossus.
Processus de S. Thom., ibid.


140--page 482--_Le roi apparat  la posie fodale comme un lche..._

Passage de _Guill. au court nez_ (Paris, introd. de Berte aux grands
pieds), cit dans _Grard de Nevers_.

  Grant fu la cort en la sale  Loon,
  Moult ot as tables oiseax et venoison.
  Qui que manjast la char et le poisson,
  Oncques Guillaume n'en passa le menton:
  Ains menja tourte, et but aigue  foison.
  Quant mengier orent li chevalier baron,
  Les napes otent escuier et garon.
  Li quens Guillaume mist le roi  raison:
  --Qu'as en pens, dit-il, li fis Charlon?
  Secores-moi vers la geste Mahon.
  Dist Lois: Nous en consillerons,
  Et le matin savoir le vous ferons
  Ma volont, se je irai o non.
  Guillaume l'ot, si taint corne charbon,
  Il s'abaissa, si a pris un baston.
  Puis dit au roi: Vostre fiez tos rendon,
  N'en tenrai ms vaillant une esperon,
  Ne vostre ami ne serai ne voste hom,
  Et si venrez, o vous voiliez o non.

  (Ms. de _Grard de Nevers_, n 7498, treizime sicle, corrig sur le
  texte le plus ancien du ms. de _Guillaume au Corns_, n 6995.)


141--page 484--_On remonte au vieil lment indigne_, etc...

Le principal dpt des traditions bretonnes du moyen ge est l'ouvrage
du fameux Geoffroi de Monmouth. Sur la vracit de cet auteur et les
sources o il a puis, voyez Ellis, _Intr. metrical_ romances; Turner,
_Quarterly review_, janvier 1820; Delarue, _Bardes armoricains_; et
surtout la dernire dition de Warton (1834), avec notes de Douce et de
Park; voyez aussi les critiques de Ritson, quelques passages des posies
de Marie de France, publis par M. de Roquefort, 1820, etc.


142--page 487, note 2--_La fte de l'ne..._

On chantait la prose suivante:

    Orientis partibus
  Adventavit asinus
  Pulcher et fortissimus
  Sarcinis aptissimus.
  Hez, sire asnes, car chantez
  Belle bouche rechignez,
  Vous aurez du foin assez
  Et de l'avoine  plantez.
    Lentus erat pedibus
  Nisi foret baculus
  Et eum in clunibus
  Pungeret aculeus.
  Hez, sire asnes, etc.
    Hic in collibus Sichem
  Jam nutritus sub Ruben,
  Transiit per Jordanem,
  Saliit in Bethleem.
  Hez, sire asnes, etc.
    Ecce magnis auribus
  Subjugalis filius
  Asinus egregius
  Asinorum dominus.
  Hez, sire asnes, etc.
    Saltu vincit hinnulos,
  Damas et capreolos,
  Super dromedarios
  Velox Madianeos.
  Hez, sire asnes, etc.
    Aurum de Arabia,
  Thus et myrrham de Saba,
  Tulit in ecclesia
  Virtus asinaria.
  Hez, sire asnes, etc.
    Dum trahit vhicula
  Multa cum sarcinula,
  Illius mandibula
  Durat terit pabula.
  Hez, sire asnes, etc.
    Cum aristis hordeum
  Comedit et corduum;
  Triticum e palea
  Segregat in area.
  Hez, sire asnes, etc.
    Amen dicas Asine (hic genuflectebatur)
  Jam satur de gramine:
  Amen, amen itera,
  Aspernare vetera.
  Hez va! hez va! hez va hez!
  Biax sire asnes car allez
  Belle bouche car chantez.

  (Ms. du treizime sicle, ap. Ducange, _Glossar._)


143--page 493--_La cathdrale de Cologne, le type de l'architecture
gothique..._

Les matres de cette ville ont bti beaucoup d'autres glises. Jean
Hltz, de Cologne, continue le clocher de Strasbourg.--Jean de Cologne,
en 1369, btit les deux glises de Campen, au bord du Zuiderze, sur le
plan de la cathdrale de Cologne.--Celle de Prague s'lve sur le mme
plan.--Celle de Metz y ressemble beaucoup.--L'vque de Burgos, en 1442,
emmne deux tailleurs de pierres de Cologne pour terminer les tours de
sa cathdrale. Ils font les flches sur le plan de celle de
Cologne.--Des artistes de Cologne btissent Notre-Dame de l'pine, 
Chlons-sur-Marne. Boissere, p. 15.


144--page 496--_Les mandres de l'glise de Reims..._

On voyait dans plusieurs glises, entre autres  Chartres et  Reims,
une spirale de mosaque, ou labyrinthe, ou _ddalus_, plac au centre de
la croise. On y venait en plerinage; c'tait l'emblme de l'intrieur
du temple de Jrusalem. Le labyrinthe de Reims portait le nom des quatre
architectes de l'glise. Povillon-Pierard, _Description de Notre-Dame de
Reims_.--Celui de Chartres est surnomm _la lieue_; il a sept cent
soixante-huit pieds de dveloppement. Gilbert, _Description de
Notre-Dame de Chartres_, p. 44.


145--page 499--_La peinture sur vitres..._

Les Romains se servaient depuis Nron des vitres colores, surtout en
bleu. Le beau rouge est plus frquent dans les anciens vitraux; on
disait proverbialement: _Vin couleur des vitraux de la Sainte-Chapelle._
Ceux de cette glise sont du premier ge; ceux de Saint-Gervais, du
deuxime et du troisime, et de la main de Vinaigrier et de Jean Cousin.
Au deuxime ge, les figures, devenant gigantesques, sont coupes par
les vitres carres.  cette poque appartiennent encore les beaux
vitraux des grandes fentres de Cologne, qui portent la date de 1509,
apoge de l'cole allemande; ils sont traits dans une manire
monumentale et symtrique.--Angelico da Fiesole est le patron des
peintres sur verre. On cite encore Guillaume de Cologne et Jacques
Allemand. Jean de Bruges inventa les maux ou verres  deux couches.--La
Rforme rduisit cet art en Allemagne  un usage purement hraldique. Il
fleurit en Suisse jusqu'en 1700. La France avait acquis tant de
rputation en ce genre, que Guillaume de Marseille fut appel  Rome,
par Jules II, pour dcorer les fentres du Vatican.  l'poque de
l'influence italienne, le besoin d'harmonie et de clair obscur fait
employer la grisaille pour les fentres d'Anet et d'couen; c'est le
protestantisme entrant dans la peinture. En Flandre, l'cole des grands
coloristes (Rubens, etc.) amne le dgot de la peinture sur verre.
Voyez dans la _Revue franaise_ un extrait du rapport de M. Brongniart 
l'Acadmie des sciences sur la peinture sur verre; voyez aussi la notice
de M. Langlois sur les vitraux de Rouen.


FIN DU TOME DEUXIME.




TABLE DES MATIRES


  LIVRE III.--TABLEAU DE LA FRANCE.


  Les divisions fodales rpondent aux divisions naturelles et
  physiques.                                                         1

  L'histoire de la fodalit doit donc sortir d'une caractrisation
  gographique et physiologique de la France.                        2

  La France se spare en deux versants, occidental et oriental.      3

  La France peut se diviser par ses produits en zones
  latitudinales.                                                     5

  Bretagne.                                                          7

  Anjou.                                                            19

  Touraine.                                                         20

  Poitou.                                                           22

  Limousin.                                                         28

  Auvergne.                                                         29

  Rouergue.                                                         31

  Guyenne.                                                     _ibid._

  Pyrnes.                                                         33

  Languedoc.                                                        43

  Provence.                                                         47

  Dauphin.                                                         55

  Franche-Comt.                                                    59

  Lorraine.                                                         60

  Ardennes.                                                         65

  Lyonnais.                                                         66

  Autunois et Morvan.                                               70

  Bourgogne.                                                        71

  Champagne.                                                        73

  Normandie.                                                        78

  Flandre.                                                          80

  Centre de la France, Picardie, Orlanais, le-de-France.          87

  Centralisation.                                                   93


  LIVRE IV.


  CHAPITRE Ier. _L'an 1000. Le roi de France et le pape franais.
  Robert et Gerbert.--France fodale._                             102

    Croyance universelle  la fin prochaine du monde.              103

    Calamits qui prcdent l'an 1000.                             105

    Le monde aspire  entrer dans l'glise.                        107

    Le roi de France, Robert, est un saint.                        109

    Espoir du monde aprs l'an 1000. lan de l'architecture;
    dogme de la Prsence relle; plerinages.                      113

    Gerbert, ou Sylvestre II, ami des Capets.                      115

    Les Capets s'appuient sur l'glise et sur les Normands.        116

    Rivalit des maisons normandes de Normandie et de Blois.       117

    Robert pouse Berthe, de la maison de Blois.                   118

  1037. Mauvais succs d'Eudes-le-Champenois, hritier de la
    maison de Blois.                                               119

    La maison de Blois se divise en Blois et Champagne, et reste
    infrieure aux Normands de Normandie.                      _ibid._

    La maison indigne d'Anjou succde  sa puissance.             120

    Les Angevins gouvernent Robert, Bouchard, Foulques-Nerra.  _ibid._

  1012. Aprs eux les Normands de Normandie gouvernent Robert,
    et lui soumettent la Bourgogne.                                122

  1031. Henri Ier. Il se brouille avec les Normands.               124

  1031-1108. Nullit d'Henri Ier et de Philippe Ier.           _ibid._


  CHAPITRE II. _Onzime sicle.--Grgoire VII.--Alliance des
  Normands et de l'glise.--Conqute des Deux-Siciles et
  de l'Angleterre._                                                126

    Lutte entre le Saint-Pontificat et le Saint-Empire, entre la
    fodalit et l'glise.                                     _ibid._

    Matrialisme profond du monde fodal.                          129

    L'glise devient peu  peu fodale et se matrialise.          133

    Grgoire VII entreprend de la relever. Clibat des prtres.    136

    L'glise prtend  la domination universelle.                  137

    L'Empire est vaincu.                                           139

    Le pape s'allie aux Normands.                                  140

    Caractre conqurant et chicaneur des Normands.                141

  1000-1026. Leurs plerinages en Italie.                          144

  1026. Premiers tablissements des Normands en Italie.            145

  1037-1053. Les fils de Tancrde conquirent la Pouille et les
    Deux-Siciles.                                              _ibid._

    Guillaume-le-Btard, duc de Normandie.                         147

    Grossiret et esprit d'opposition de l'glise anglo-saxonne.  148

    douard, roi d'Angleterre, ami des Normands, gouvern par le
    Saxon Godwin.                                                  149

    Guillaume, soutenu par le pape, prtend rgner aprs douard,
     l'exclusion d'Harold, fils de Godwin.                        150

  1066. Bataille d'Hastings; conqute de l'Angleterre par les
    Normands.                                                      154

    Guillaume traite d'abord les vaincus avec quelque douceur.     156

    Rvolte des Saxons. Partage de toute l'Angleterre.             157

    Utilit de la conqute. Forte organisation sociale.            160

    Puissance de la royaut et de l'glise anglaise.           _ibid._

    Le saint-sige triomphe dans toute l'Europe par l'pe des
    Franais.                                                      164


  CHAPITRE III. _La Croisade._ (1095-1099.)                        166

    tat de l'Islamisme en Asie.                               _ibid._

    L'essence de l'Islamisme tait l'unit.                        167

    La dualit y rentre. Alides. Ismalites.                       169

    Doctrine mystique des Ismalites, ou Assassins. Puissance
    d'Hassan, 1090.                                                170

    Faiblesse des Califats.                                        172

    Jeunesse et vigueur du Christianisme.                      _ibid._

    Plerinages arms; commencement des croisades.                 173

    Les Grecs appellent les princes de l'Occident.                 176

  1095. Le pape franais Urbain II prche la croisade  Clermont.  178

    Grandeur du mouvement populaire.                               180

    Les chefs. Godefroi de Bouillon, Hugues de Vermandois, Raymond
    de Toulouse, etc.                                              181

    Les Provenaux et les Normands. Bohmond.                      182

    Godefroi de Bouillon.                                          184

  1096. Dpart des chefs. Arrive  Constantinople.                185

    Haine mutuelle des croiss et des Grecs.                       186

    Alexis Comnne reoit l'hommage des croiss.               _ibid._

    Les croiss passent en Asie Mineure. Prise de Nice.           189

    Prise d'Antioche. Souffrances des croiss. Bohmond garde
    Antioche.                                                      191

  1099. Prise de Jrusalem.                                        193

    Godefroi, roi de Jrusalem. tablissement de la fodalit
    franaise en Palestine.                                        194


  CHAPITRE IV. _Suites de la croisade. Les Communes. Abailard.
  Premire moiti du douzime sicle._                             197

    Rsultat de la croisade. L'aversion de l'Europe et de l'Asie
    a diminu.                                                     198

    La pense de l'galit s'est dveloppe.                       199

    Tentatives d'affranchissement. Communes.                       200

    Le roi s'appuie sur les communes contre les barons.            203

  1108. Louis VI. Il fait ses premires armes pour l'glise et les
    marchands.                                                     208

    La royaut avait gagn  l'absence des seigneurs, partis pour
    la croisade.                                                   209

    Guerre de Louis contre les Normands. Bataille de Brennerille,
    1119.                                                          211

  1115. Expdition dans le Midi.                                   213

  1124. L'empereur Henri V veut envahir la France. Toute la France
    s'arme pour Louis VI.                                          214

    La libert se produit dans la philosophie.                     215

    Mouvement de la pense. Gerbert, Brenger, Roscelin, cole de
    droit; universit de Paris.                                _ibid._

    Le Breton Abailard essaye de ramener le christianisme  la
    philosophie. Immense popularit de son enseignement.           219

    Saint Bernard; sa puissance.                                   221

    Il attaque Abailard et son disciple Arnaldo de Brescia.        223

  1119. Abailard se retire  Saint-Denis.                          224

    Il fonde le Paraclet pour Hlose.                             225

    Il est condamn au concile de Sens.                            226

    Hlose. La femme se relve par l'amour dsintress.          227

    Robert d'Arbrissel la place au-dessus de l'homme. Ordre de
    Fontevrault, 1106.                                             231

    Progrs du culte de la Vierge.                                 232

    La femme rgne aussi sur la terre. Elle succde, etc.      _ibid._


  CHAPITRE V. _Le roi de France et le roi d'Angleterre.
  Louis-le-Jeune, Henri II (Plantagenet).--Seconde croisade;
  humiliation de Louis.--Thomas Becket, humiliation d'Henri
  (seconde moiti du douzime sicle)._                            235

    Le roi d'Angleterre violent, hroque, impie.              _ibid._

    Le roi de France, figure ple et impersonnelle; mais il a
    pour lui le peuple et la loi, l'glise et la bourgeoisie.      237

    Il est le symbole et le centre de la nation.               _ibid._

  1137. Dvotion de Louis VII.                                     239

  1142. Guerre avec la Champagne. Incendie de Vitry.               240

  1147. Seconde croisade, prche par saint Bernard. Diffrence
    entre la seconde croisade et la premire.                      241

    L'empereur Conrad et une foule de princes prennent la
    croix.                                                     _ibid._

    Mauvais succs des croiss dans l'Asie Mineure.                243

    Retour honteux de Louis VII.                                   244

    La femme de Louis, lonore, obtient le divorce, se marie 
    Henri Plantagenet et lui apporte l'Aquitaine.                  246

    Situation de la royaut anglaise. Oppression des vaincus;
    puissance de la fodalit.                                     247

    Le roi s'appuie contre ses barons sur des mercenaires.
    Ncessit d'une fiscalit violente.                        _ibid._

  1087. Guillaume-le-Roux.                                         248

  1100. Henri Beauclerc.                                           250

  1135. tienne de Blois. Il reconnat pour son successeur Henri
    Plantagenet, comte d'Anjou.                                    251

  1154. Henri II. Ses vastes possessions.                          252

    Les vaincus esprent sous Henri II.                            253

    Rsurrection du droit romain.                              _ibid._

    Le Saxon Becket, lve de Bologne, favori et chancelier
    d'Henri II.                                                    255

    Guerre d'Henri II contre le comte de Toulouse.                 257

    Henri II donne  Becket l'archevch de Kenterbury.            258

    Rle populaire des archevques de Kenterbury. Ils dfendent
    les liberts de Kent.                                          259

    Becket accepte ce rle et se brouille avec Henri.              262

  1163. Henri fait signer aux vques les coutumes de
    Clarendon.                                                     263

    Les races vaincues soutiennent Becket.                         265

    Becket, dfenseur de leur libert et de la libert de
    l'glise.                                                  _ibid._

  1164. Il se rfugie en France.                                   270

    Louis VII l'accueille et le protge.                           271

    Il excommunie ses perscuteurs.                                271

    Le pape se dclare contre lui.                                 272

    Entrevue de Becket et des deux rois  Chinon.                  277

  1170. Menaces d'Henri II Quatre chevaliers normands assassinent
    l'archevque dans son glise. _Passion_ de Becket.             281

    Henri obtient son pardon du saint-sige.                       287

    Rvolte de ses fils et de sa femme lonore.                   288

    Il fait pnitence au tombeau de Thomas Becket.                 290

    Il reprend avec nergie la guerre contre ses fils.             291

    Caractre impie et parricide de cette famille.                 292

    Attachement des Mridionaux pour lonore de Guyenne.          294

  1189. Malheur et mort d'Henri II.                                296

    Le roi de France surtout profite de la chute du roi
    d'Angleterre.                                                  299

    Son dvouement  l'glise fait sa grandeur.                    300

  1180. Philippe-Auguste.                                          301


  CHAPITRE VI. 1200. _Innocent III.-- Le pape prvaut, par les armes
  des Franais du Nord, sur le roi d'Angleterre et l'empereur
  d'Allemagne, sur l'empire grec et sur les Albigeois--Grandeur
  du roi de France._                                               304

    Situation du monde  la fin du douzime sicle.            _ibid._

    Rvolte contre l'glise.                                       305

    Mysticisme sur le Rhin et aux Pays-Bas.                        307

    En Flandre, mysticisme industriel.                             309

    Rationalisme dans les Alpes.                                   311

    Vaudois.                                                   _ibid._

    Albigeois.                                                     313

    Liaison du Midi avec les juifs et les musulmans.           _ibid._

    Incrdulit et corruption.                                     314

    Littrature Troubadours.                                       315

    Situation politique du Midi.                                   316

    Doctrines albigeoises, croyances manichennes.                 317

    Danger de l'glise.                                            319

    Innocent III.                                                  321

    Prtentions croissantes du saint-sige.                        324

    Opposition de l'empereur et du roi d'Angleterre.               325

    Philippe-Auguste.                                              327

    Richard Coeur-de-Lion.                                         328

  1187. Prise de Jrusalem.                                        329

    Rgne des Atabecks de Syrie, Zenghi et Nuhreddin.              330

    Saladin.                                                       331

    Troisime croisade Frdric-Barberousse meurt en chemin.       332

    Les rois de France et d'Angleterre prennent la route de mer.   333

    Leurs querelles en Sicile.                                 _ibid._

    Sige de Saint-Jean d'Acre.                                    334

    Divisions des croiss. Philippe retourne en France.            337

    L'empereur retient Richard prisonnier.                         341

  1199. Retour et mort de Richard.                             _ibid._

    Le divorce de Philippe-Auguste le brouille avec l'glise.      342

  1202-1204. Quatrime croisade.                               _ibid._

    Les croiss empruntent des vaisseaux  Venise.                 343

    L'empereur grec implore leur secours.                          345

    Haines mutuelles des Grecs et des Latins.                      346

    Sige et prise de Constantinople.                              348

    Soulvement du peuple. Murzuphle.                              350

    Seconde prise de Constantinople.                               351

    Partage de l'empire grec. Baudoin de Flandre, empereur.        352


  CHAPITRE VII (Suite).--_Ruine de Jean. Dfaite de l'empereur.
  Guerre des Albigeois. Grandeur du roi de France._ (1204-1222).   354

    L'glise frappe d'abord le roi d'Angleterre.                   355

    Danger continuel des rois d'Angleterre; mercenaires et
    fiscalit.                                                 _ibid._

    Dsharmonie croissante de l'empire anglais.                    356

    Rivalit de Jean et de son neveu Arthur de Bretagne.           358

  1204. Meurtre d'Arthur.                                          359

    Philippe-Auguste cite Jean devant sa cour.                     360

    Jean se ligue avec l'empereur et le comte de Toulouse.         361

    Situation prcaire de l'glise dans le Languedoc.          _ibid._

    Antipathie du Nord pour le Midi.                               362

    Ravages des routiers.                                      _ibid._

    Opposition des deux races dans les croisades.                  363

    La croisade est prche par l'ordre de Cteaux. Sa splendeur.  364

    Durando d'Huesca.                                              365

    Saint Dominique.                                           _ibid._

    Le comte de Toulouse favorise les hrtiques.                  367

  1208. Assassinat du lgat Pierre de Castelnau.                   368

    Innocent III fait prcher la croisade dans le nord de la
    France.                                                        369

     la tte des croiss, Simon de Montfort. Destines de cette
    famille.                                                       372

    Sige et massacre de Bziers.                                  374

    Prise de Carcassonne.                                          375

    Montfort accepte la dpouille du vicomte de Bziers.           376

    Sige des chteaux de Minerve et de Termes.                    377

    Le comte de Toulouse se soumet  des conditions humiliantes.   379

    Sige de Toulouse.                                             381

    Tous les seigneurs des Pyrnes se dclarent pour Raymond.     382

    Le roi d'Aragon fait dfier Montfort.                          383

    Opposition des armes de Montfort et de don Pedro.             384

  1213. Bataille de Muret.                                     _ibid._

    Querelle de Jean et des moines de Kenterbury.                  386

    Le pape se dclare contre Jean et l'excommunie.            _ibid._

    Le pape arme la France. Jean se soumet.                        388

    Guerre de Philippe contre les Flamands.                        389

    Jean se ligue avec l'empereur Othon.                           390

  1214. Bataille de Bouvines.                                      391

  1215. Soulvement des barons d'Angleterre. Grande Charte.        392

    Louis, fils de Philippe, descend en Angleterre.                395

  1216. Mort de Jean. Mort d'Innocent III.                     _ibid._

    Doutes, et peut-tre remords du pape.                          396

  1222. Le Midi se jette dans les bras du roi de France.           398

    Situation de l'Europe. L'avenir est au roi de France.      _ibid._


  CHAPITRE VIII. _Premire moiti du treizime sicle. Mysticisme.
  Louis IX. Saintet du roi de France._                            400

    Dcadence de la papaut.                                   _ibid._

    Ordres mendiants, Dominicains et Franciscains.                 401

    Esprit austre des Dominicains.                                402

    Mysticisme des Franciscains.                                   403

    Lgende de saint Franois.                                 _ibid._

    Drames et farces mystiques.                                    406

    Le mysticisme franciscain accueilli par les femmes. Clarisses
    Dvotion  la Vierge.                                          407

    Influence des femmes au treizime sicle.                  _ibid._

  1218. Louis VIII s'empare du Poitou et tend son influence en
    Flandre.                                                       409

    Il reprend la croisade contre les Albigeois.                   410

  1226. Il meurt. Rgence de Blanche de Castille.                  411

    Elle s'appuie sur le comte de Champagne.                       412

    Ligue des barons. Pierre Mauclerc, duc de Bretagne.            413

    Nouvelle croisade en Languedoc. Soumission du comte de Toulouse.
    Soumission des barons.                                         415

  1236. Saint Louis. Situation favorable du royaume.               416

    Discrdit de l'empereur et du pape.                            418

    Saint Louis hrite des dpouilles des ennemis de l'glise. _ibid._

    Ravages des Mongols en Asie.                                   419

    L'empereur grec implore le secours de la France.               421

    Saint Louis retenu par la guerre contre Henri III.             422

  1241. Batailles de Taillebourg et de Saintes.                    423

  1258. Prise de Jrusalem par les Mongols.                        424

    Saint Louis, malade, prend la croix.                           425

    Sjour des croiss en Chypre.                                  427

    Sige de Damiette.                                             428

    Dfaite de Mansourah.                                          429

    Maladies dans le camp.                                         432

    Prise du roi et d'une foule de croiss.                        433

    Il fortifie les places de la terre sainte et revient en
    France.                                                        436

    Le mysticisme produit l'insurrection des Pastoureaux.          436

    Saint Louis restitue des provinces  l'Angleterre.             437

    Situation de l'Angleterre sous Henri III.                      438

    Il veut s'appuyer sur les hommes du Midi.                      439

    Insurrection des barons. Montfort.                         _ibid._

  1258. Statuts d'Oxford.                                          440

  1264. Saint Louis, pris pour arbitre, casse les Statuts.         441

    Montfort appelle les communes au Parlement.                _ibid._

    Charles d'Anjou accepte la dpouille de la maison de
    Souabe.                                                        442

    Caractre hroque de cette maison gibeline.                   443

    Dur esprit des Guelfes.                                        444

    La maison de Souabe se rend odieuse.                           445

    Conqute des Deux-Siciles par Charles d'Anjou.                 447

  1270. Croisade de Tunis, et mort de Louis IX.                    456

    Saintet de Louis IX. Son quit dans les jugements.           463

  CLAIRCISSEMENTS.                                                473

  APPENDICE.                                                       509


FIN DE LA TABLE DU DEUXIME VOLUME.


IMPRIMERIE E. FLAMMARION, 26, RUE RACINE, PARIS





End of the Project Gutenberg EBook of Histoire de France - Moyen ge; (Vol.
2 / 10), by Jules Michelet

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE FRANCE VOL. 2/10 ***

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and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
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Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
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business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
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page at http://pglaf.org

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     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


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