The Project Gutenberg EBook of Abrg de l'Histoire Gnrale des Voyages
(Tome 5), by Jean-Franois de La Harpe

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Title: Abrg de l'Histoire Gnrale des Voyages (Tome 5)

Author: Jean-Franois de La Harpe

Release Date: December 9, 2011 [EBook #38258]

Language: French

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                 BIBLIOTHQUE FRANAISE.




                         ABRG

                           DE

                   L'HISTOIRE GNRALE

                       DES VOYAGES;



                    Par J.-F. LAHARPE.



                      TOME CINQUIME.



           [Illustration: Enseigne de l'diteur]

                          PARIS,
                 MNARD ET DESENNE, FILS.
                          1825.




ABRG DE L'HISTOIRE GNRALE DES VOYAGES.




SECONDE PARTIE.

ASIE.




LIVRE PREMIER.

LES DE LA MER DES INDES.




CHAPITRE XI.

Voyages et Aventures de Mendez-Pinto, Portugais.


Nous croyons devoir placer ici cette relation trs-attachante par la
singularit des vnemens et l'intrt des situations. Elle pourra
reposer l'attention de nos lecteurs, que nous venons d'occuper de
dtails qui ne sont pas toujours amusans, s'ils sont toujours
instructifs. Si, aprs avoir trouv dans les derniers articles de quoi
exercer leur raison et leur curiosit, ils dsirent des objets faits
pour intresser leur sensibilit et leur imagination, ils pourront se
satisfaire en lisant les aventures de Pinto et celles de Bontko, qui
les suivront. Les premires ont quelquefois un air fabuleux, et il est
permis sans doute de s'en dfier, sans que cette espce d'incrdulit
nuise au plaisir qu'on y peut prendre. Mais il faut observer aussi que
tout ce qui parat incroyable n'est pas toujours impossible: si dans
certaines matires on a commenc  croire moins,  mesure qu'on s'est
clair davantage, on peut dire aussi que, sur d'autres points, on est
devenu moins incrdule  mesure qu'on est devenu plus savant. C'est
surtout aux rcits des voyageurs,  l'histoire des moeurs et  la
description des objets lointains, que cette assertion peut tre
applique; et d'ailleurs elle est prouve par une infinit d'exemples.

Comme dans le dtail des vnemens personne ne s'exprime avec plus
d'intrt que celui qui tait acteur ou tmoin, nous laisserons le plus
souvent parler Pinto lui-mme, et nous ne prendrons sa place que
lorsqu'il faudra abrger son rcit.

J'avais prouv pendant dix ou douze ans, dit-il, la misre et la
pauvret dans la maison de mon pre, lorsqu'un de mes oncles, formant
quelque esprance de mes qualits naturelles, me conduisit  Lisbonne,
o il me mit au service d'une trs-illustre maison. Ce fut la mme anne
que se fit la pompe funbre de don Emmanuel, le 13 dcembre 1521, et je
ne trouve rien de plus ancien dans ma mmoire. Cependant le succs
rpondit si mal aux intentions de mon oncle, qu'aprs un an et demi de
service, je me trouvai engag dans une malheureuse aventure qui exposa
ma vie au dernier danger. Je pris la fuite avec une si vive pouvante,
qu'tant arriv, sans aucun autre dessein que d'viter la mort, au gu
de Pedra, petit port o je trouvai une caravelle qui partait charge de
chevaux pour Setuval, je m'y embarquai le lendemain. Mais  peine
fmes-nous loigns du rivage, qu'un corsaire franais nous ayant
abords, se rendit matre de notre btiment sans la moindre rsistance,
nous fit passer dans le sien avec toutes nos marchandises, qui montaient
 plus de six mille ducats, et coula notre caravelle  fond. Nous
reconnmes bientt que nous tions destins  la servitude, et que
l'intention de nos matres taient de nous aller vendre  Larache en
Barbarie. Ils y portaient des armes, dont ils faisaient commerce avec
les mahomtans. Pendant treize jours entiers qu'ils conservrent ce
dessein, ils nous traitrent avec beaucoup de rigueur. Mais le soir du
treizime jour, ils dcouvrirent un navire auquel ils donnrent la
chasse pendant toute la nuit, et qu'ils joignirent  la pointe du jour.
L'ayant attaqu avec beaucoup de courage, ils le forcrent de se rendre,
aprs avoir tu six Portugais et dix ou douze esclaves. Ce btiment, que
plusieurs marchands de Lisbonne avaient charg de sucre et d'esclaves,
fit passer entre les mains des corsaires un butin de quarante mille
ducats. Ils abandonnrent le dessein d'aller  Larache; et ne pensant
qu' faire voile vers la France avec une partie de leurs prisonniers,
qu'ils jugrent propres  les servir dans leur navigation, ils
laissrent les autres pendant la nuit dans une rade nomme Mlides.
J'tais de ce dernier nombre, nu comme tous mes compagnons et couvert de
plaies, qui nous restaient des coups de fouet que nous avions reus les
jours prcdens. Dans ce triste tat, nous arrivmes  Saint-Jacques de
Caon, o nos misres furent soulages par les habitans. Aprs y avoir
rtabli mes forces, je pris le chemin de Setuval. Ma bonne fortune m'y
fit trouver, presqu'en arrivant, l'occasion de m'employer pendant
plusieurs annes. Mais l'essai que j'avais fait de la mer ne m'avait pas
dgot de cet lment. Je considrai qu'en Portugal mes plus hautes
esprances se rduisaient  me mettre  couvert de la pauvret.
J'entendais parler sans cesse des trsors qui venaient des Indes, et je
voyais souvent arriver des vaisseaux chargs d'or ou de prcieuses
marchandises. Le dsir de mener une vie aise, plutt que le courage ou
l'ambition, me fit tourner les yeux vers la source de tant de richesses,
et je pris la rsolution de m'embarquer sur ce seul principe, qu'
quelque fortune que je fusse rserv, je ne devais pas craindre de
perdre beaucoup au changement.

Ce fut le onzime jour de mars de l'anne 1537 que je partis avec une
flotte de cinq navires, dont chaque vaisseau tait command par un
capitaine indpendant. Le plus considrable tait sous les ordres de don
Pedro de Sylva, fils du fameux amiral don Vasco de Gama. C'tait dans ce
mme navire que don Pedro avait apport les os de son pre, qui tait
mort aux Indes; et le roi, qui se trouvait alors  Lisbonne, les avait
fait recevoir avec une pompe dont le Portugal n'avait jamais vu
d'exemple.

En arrivant au port de Mozambique, nous y trouvmes un ordre de Nugno
d'Acugna, vice-roi des Indes, par lequel tous les vaisseaux portugais
qui devaient arriver cette anne taient obligs de se rendre  Diu, o
la forteresse tait menace de l'attaque des Turcs. Trois des cinq
navires de la flotte prirent aussitt cette route. J'tais sur _le
Saint-Roch_, qui mit le premier  la voile; et je fus nomm entre ceux
qui demeurrent  Diu pour la dfense du fort: cependant, dix-sept jours
aprs mon arrive deux fltes partant pour la mer Rouge, dans la vue d'y
prendre des informations sur le dessein des Turcs, je ne pus rsister
aux instances de l'un des deux capitaines avec lequel je m'tais li
d'amiti, et qui me proposa de l'accompagner dans ce voyage.

Nous partmes par un temps fort orageux, qui ne nous empcha point
d'arriver heureusement  la hauteur de Maoua. L, vers la fin du jour,
nous dcouvrmes en pleine mer un navire auquel nous donnmes si
vivement la chasse, que nous l'abordmes d'assez prs. Nous l'avions
pris pour un navire indien; et, ne pensant qu' remplir notre
commission, nous nous tions avancs jusqu' la porte de la voix pour
demander civilement au capitaine si l'arme turque tait partie de Suez;
mais, pour unique rponse, on nous tira douze voles de petits canons et
de pierriers, qui n'incommodrent que nos voiles, et nous entendmes
retentir l'air de cris confus, que cette hostilit nous fit regarder
comme des bravades. Bientt elles furent accompagnes d'un grand
cliquetis d'armes et de menaces distinctes, avec lesquelles on nous
pressait d'approcher et de nous rendre. Cet accueil nous causa moins
d'effroi que d'tonnement. Il tait trop tard pour s'abandonner  la
vengeance. On tint conseil, et on s'attacha au parti le plus sr, qui
tait de les battre  grands coups d'artillerie jusqu'au lendemain
matin, o  l'arrive du jour on pourrait les investir et les combattre
plus facilement. Ainsi toute la nuit fut employe  leur donner la
chasse, en les foudroyant de notre canon, et leur navire se trouva si
maltrait  la pointe du jour, qu'il prit pour lui-mme le conseil qu'il
nous avait donn de se rendre. Il avait perdu soixante-quatre hommes
dans cette rude attaque. La plupart des autres, se voyant rduits 
l'extrmit, se jetrent dans la mer; de sorte que, de quatre-vingts
qu'ils taient, il n'en chappa que cinq fort blesss, entre lesquels
tait leur capitaine. La force des tourmens auxquels il fut expos
aussitt par l'ordre de nos deux commandans lui fit confesser qu'il
venait de Djedda, et que l'arme turque tait dj partie de Suez, dans
le dessein de prendre Aden avant de porter la guerre aux Portugais dans
les Indes. Il ajouta, lorsqu'on eut redoubl les tortures, qu'il tait
chrtien rengat, Majorquin de naissance, fils de Paul Andrez, marchand
de la mme le; et qu'tant devenu amoureux depuis quatre ans d'une
belle mahomtane, Grecque de nation, il avait embrass la loi de Mahomet
pour l'obtenir en mariage. Nous lui proposmes _avec douceur_ de quitter
cette secte pour rentrer dans les engagemens de son baptme; il rpondit
avec plus de brutalit que de courage qu'il voulait mourir dans la
religion de sa femme. Nos capitaines, irrits de son obstination,
_n'coutrent plus que leur zle_: ils lui firent lier les pieds et les
mains, et, lui ayant attach de leurs propres mains une grosse pierre au
cou, ils le prcipitrent dans la mer. Aprs cette excution, nous
fmes passer nos prisonniers dans une de nos fustes, et leur vaisseau
fut coul  fond. Il ne portait que des balles de teintures, qui nous
taient alors inutiles, et quelques pices de camelots dont nos soldats
se firent des habits.

Nos commandans rsolurent de descendre  Gottor, une lieue au-dessous
de Maoua, dans l'esprance d'y prendre de nouvelles informations. Nous
y remes des habitans un accueil fort civil. Un Portugais, nomm Vasco
Martinez de Seixas, y sjournait depuis trois semaines par l'ordre de
Henri Barbosa, pour y attendre l'arrive de quelques navires portugais,
et lui envoyer une lettre d'avis sur l'tat de l'arme turque.

Nous remmes  la voile le 6 novembre 1537. Un vque abyssin, qui se
proposait de faire le voyage de Portugal et de Rome, avait demand
passage  nos deux commandans jusqu' Diu. Il tait une heure avant le
jour lorsque nous quittmes le port; et, suivant la cte avec le vent en
poupe, nous avions doubl vers midi la pointe de Goam, lorsqu'en
approchant prs de l'le des cueils, nous dcouvrmes trois vaisseaux,
que nous prmes dans l'loignement pour des galres ou des _terrades_,
nom des btimens ordinaires du pays. Le seul dsir de recevoir quelques
nouvelles informations nous fit gouverner vers eux. Un calme qui survint
tout d'un coup tait peut-tre une faveur du ciel qui voulait nous
drober au danger; mais nous nous obstinmes si fort  suivre la mme
route, qu'ayant joint la rame  nos voiles, nous fmes bientt assez
prs des trois navires pour reconnatre que c'taient des galiotes
turques. Nous prmes aussitt la fuite avec un effroi qui nous fit
tourner nos voiles vers la terre. C'tait avancer notre malheur en
donnant  nos ennemis l'avantage d'un vent soudain, dont nous avions cru
pouvoir profiter; ils nous poursuivirent  toutes voiles jusqu' la
porte du fusil, et, lchant toutes leurs bordes  cette distance, ils
mirent nos fustes dans un tat dplorable. Cette dcharge nous tua neuf
hommes et nous en blessa vingt-six. Ensuite ils nous joignirent de si
prs, que de leur poupe ils nous blessaient aisment avec le fer de
leurs lances. Cependant quarante-deux bons soldats qui nous restaient
encore sans blessures, reconnaissant que notre conservation dpendait de
leur valeur, rsolurent de combattre jusqu'au dernier soupir. Ils
attaqurent courageusement la principale des trois galres, sur laquelle
tait Soliman Dragut. Leur premier effort fut si furieux de poupe 
proue, qu'ils turent vingt-sept janissaires; mais cette galiote
recevant aussitt le secours des deux autres, nos deux fustes furent
remplies en un instant d'un si grand nombre de Turcs, et le carnage
s'chauffa si vivement, que, de cinquante-quatre que nous tions encore,
nous ne restmes que onze vivans, encore nous en mourut-il deux le
lendemain, que les Turcs couprent par quartiers, et qu'ils pendirent
pour trophe au bout de leurs vergues. Ils nous conduisirent  Moka,
dont le gouverneur tait pre de ce mme Dragut qui nous avait pris.
Tous les habitans reurent les vainqueurs avec des cris de joie. Nous
fmes prsents  cette multitude emporte, chargs de chanes et si
couverts de blessures, que l'vque abyssin mourut des siennes le jour
suivant. Nos souffrances furent beaucoup augmentes par les outrages que
nous remes dans toutes les rues de la ville o nous fmes mens comme
en triomphe. Le soir, lorsque nous emes perdu la force de marcher, on
nous prcipita dans un noir cachot. Nous y passmes dix-sept jours
entiers, sans autres secours qu'un peu de farine d'avoine, qui nous
tait distribue le matin pour le reste du jour.

Nous perdmes, dans cet intervalle, deux autres de nos compagnons, qui
furent trouvs morts le matin; tous deux gens de naissance et de
courage. Le gelier, qui nous apportait notre nourriture, n'ayant os
toucher  leurs corps, se hta d'avertir la justice, qui les vint
prendre avec beaucoup d'appareil, pour les traner par toutes les rues.
Aprs y avoir t dchirs par toutes sortes de violences, ils furent
jets en pices dans la mer. Enfin la crainte de nous voir prir
successivement dans notre horrible prison, porta nos matres  nous
faire conduire sur la place publique pour y tre vendus. L, tout le
peuple s'tant assembl, ma jeunesse apparemment m'attira l'honneur
d'tre le premier qu'on mit en vente. Tandis qu'il se prsentait des
marchands, un cacis de l'ordre suprieur, qui passait pour un saint,
parce qu'il tait nouvellement arriv de la Mecque, demanda que nous lui
fussions donns par aumne, et fit valoir en sa faveur l'intrt mme de
la ville,  laquelle il promettait la protection du prophte. Les gens
de guerre, au profit desquels nous devions tre vendus, s'opposrent si
brusquement  cette prtention, que, le peuple prenant parti pour le
cacis, il s'leva un affreux dsordre, qui ne finit que par le massacre
du cacis mme, et par la mort d'environ six cents hommes. Nous ne
trouvmes point d'autre expdient, pour sauver notre vie dans ce
tumulte, que de retourner volontairement  notre cachot, o nous
regardmes comme une grande faveur d'tre reus du gelier.

Dragut ayant moins russi par l'autorit que par la douceur  calmer la
sdition, nous fmes reconduits sur la mme place, et vendus avec notre
artillerie et le reste du butin. Le malheur de mon sort me fit tomber
entre les mains d'un rengat grec, dont je dtesterai toujours le
souvenir. Pendant trois mois que je fus son esclave, il me traita si
cruellement, qu'tant rduit au dsespoir, je pris plusieurs fois la
rsolution de m'empoisonner. Je n'eus l'obligation de ma dlivrance
qu'au soupon qu'il eut de mon dessein: la crainte de perdre l'argent
que je lui avais cot, si j'abrgeais volontairement mes jours, lui fit
prendre le parti de me vendre  un juif du Tor. Je partis avec ce
nouveau matre pour Cassan, o son commerce l'appelait. Mon esclavage
n'aurait pas t plus doux entre les mains d'un chrtien. De l, il me
conduisit  Ormus, o j'appris avec des transports de joie que don
Fernand de Lima, dont j'tais connu, tait gouverneur du fort portugais.
J'obtins de mon matre la permission de me prsenter  lui. Ce gnreux
seigneur, et don Pedro Fernandez, commissaire gnral des Indes, qui se
trouvait alors dans l'le d'Ormus, firent les frais de ma libert. Elle
leur cota deux cents pardos, c'est--dire environ cent vingt cus de
notre monnaie.

Pinto continue de s'tendre sur quantit d'aventures qui n'ont rien
d'intressant. Il se trouve  Malacca, o le gouverneur don Pedro de
Faria prend de l'affection pour lui.

Don Pedro de Faria, cherchant l'occasion de m'avancer, m'envoya dans
une _lanchare_ au royaume de Pan, avec dix mille ducats, qu'il me
chargea de remettre  Thom Lobo, son facteur dans cette contre. De l,
ses ordres devaient me conduire  Patane, qui est cent lieues plus loin.
Il me donna une lettre et un prsent pour le roi de Patane, avec une
ample commission pour traiter avec lui de la libert de cinq Portugais
qui taient esclaves de son beau-frre. Je partis dans les plus douces
esprances. Le septime jour de notre navigation, tant  la vue de
l'le de Timan, qui est  la distance d'environ quatre-vingt-dix lieues
de Malacca, et  dix ou douze lieues de l'embouchure du Pan, nous
entendmes sur mer, avant le lever du soleil, de grandes plaintes, dont
l'obscurit ne nous permit pas de connatre la cause. J'en fus tellement
touch, que je fis mettre la voile au vent, et tourner, avec le secours
des rames, vers le lieu d'o elles paraissaient partir, en baissant tous
les yeux pour voir et entendre plus facilement. Aprs avoir continu
long-temps nos observations, nous dcouvrmes fort loin de nous quelque
chose de noir qui flottait sur l'eau. Il nous tait impossible de
distinguer ce qui commenait  frapper nos yeux. Nous n'tions que
quatre Portugais dans la lanchare, et les avis n'en furent pas moins
partags. On me reprsentait qu'au lieu de m'arrter  des recherches
dangereuses, je ne devais penser qu' suivre les ordres du gouverneur.
Mais n'ayant pu me rendre  ces timides conseils, et me croyant autoris
par ma commission  faire respecter mes ordres, je persistai dans la
rsolution d'approfondir un vnement si singulier. Enfin les premiers
rayons du jour nous firent apercevoir plusieurs personnes qui flottaient
sur des planches. L'effroi de mes compagnons faisant place alors  la
piti, ils furent les premiers  faire tourner la proue vers ces
misrables, que nous entendmes crier six ou sept fois: Seigneur Dieu!
misricorde! Je pressai nos matelots de les secourir. Ils tirrent
successivement du milieu des flots quatorze Portugais et neuf esclaves,
tous si dfigurs, que leur visage nous fit peur, et si faibles, qu'ils
ne pouvaient se soutenir. On se hta de leur donner des secours qui
rappelrent leurs forces. Lorsqu'ils furent en tat de parler, l'un
d'eux nous dit qu'il se nommait Fernand Gil Porcalho; qu'ayant t
dangereusement bless  la tranche de Malacca, dans la seconde attaque
que les Portugais avaient soutenue contre les Achmois, don tienne de
Gama, qui commandait alors dans cette ville, et qui avait cru devoir
quelque rcompense  son courage, l'avait envoy aux Moluques avec
divers encouragemens pour sa fortune; que le ciel avait bni ses
entreprises jusqu' le mettre en tat de partir de Ternate dans une
jonque charge de mille barres de poivre qui valaient plus de cent mille
ducats; mais qu' la hauteur de Surabaya, dans l'le de Joa, il avait eu
le malheur d'essuyer une furieuse tempte, qui avait abm sa jonque et
tout son bien; que, de cent quarante-sept personnes qu'il avait  bord,
il ne s'en tait sauv que les vingt-trois qui se trouvaient sur le
ntre; qu'ils avaient dj pass quatorze jours sur leurs planches, sans
autre nourriture que la chair d'un esclave cafre qui leur tait mort, et
qui avait servi pendant huit jours  soutenir leurs forces.

La satisfaction d'avoir sauv la vie  tant de malheureux me rendit la
suite du voyage fort agrable jusqu' la ville de Pan, o je remis 
Thom Lobo les marchandises dont j'tais charg. Mais, lorsque je me
disposais  continuer mon voyage vers Patane, un accident fort tragique
fit perdre au gouverneur de Malacca toutes les richesses qu'il avait
entre les mains de Lobo. Coja Ginal, ambassadeur du roi de Borno, qui
rsidait depuis trois ou quatre ans  la cour de Pan, tua le roi, qu'il
trouva couch avec sa femme. Le peuple, s'tant soulev  cette
occasion, commit d'affreuses violences, et pilla le comptoir des
Portugais, qui perdirent onze hommes dans leur dfense. Thom Lobo
n'chappa au massacre qu'avec six coups d'pe, et n'eut pas d'autre
ressource que de se retirer dans ma lanchare, sans avoir pu sauver la
moindre partie de ses marchandises. Elles montaient  cinquante mille
ducats en or et en pierreries seulement. Cette sdition, qui avait cot
la vie  plus de quatre mille personnes dans l'espace d'une seule nuit,
se ralluma le lendemain si furieusement, que, pour viter le danger d'y
prir, nous mmes  la voile pour Patane, o la faveur du vent nous fit
arriver en six jours.

Les Portugais, dont le nombre tait assez grand dans cette cour,
prirent d'autant plus de part  l'infortune de Lobo, qu'un si terrible
exemple de la perfidie des Indiens leur remettait vivement devant les
yeux ce qu'ils avaient  redouter pour eux-mmes. Ils se rendirent tous
au palais du roi, et lui ayant fait leurs plaintes au nom du gouverneur
de Malacca, ils lui demandrent, avec beaucoup de fermet, la permission
d'user de reprsailles sur toutes les marchandises du royaume de Pan qui
se trouvaient dans ses tats: cette proposition lui parut juste. Neuf
jours aprs on reut avis qu'il tait entr dans la rivire de Calantan
trois jonques fort riches, qui revenaient de la Chine pour divers
marchands panois. Aussitt quatre-vingts Portugais s'tant joints  ceux
de ma lanchare, nous quipmes deux fustes et un navire rond, de tout ce
qui nous parut ncessaire  notre entreprise, et nous partmes avec
assez de diligence pour prvenir les informations que nos ennemis
pouvaient recevoir des mahomtans du pays. Notre chef fut Jean Fernandez
d'Abreu, fils du pre nourricier de don Juan, roi de Portugal; il
montait le navire rond avec quarante soldats. Les deux fustes taient
commandes par Laurent de Goez et Vasco Sermento, tous deux d'une valeur
et d'une exprience reconnues.

Nous arrivmes le lendemain dans la rivire Calantan, o les trois
jonques taient  l'ancre. Leur rsistance fut d'abord aussi vive que
l'attaque; mais en moins d'une heure nous leur tumes soixante-quatorze
hommes, sans avoir perdu plus de trois des ntres. Nos blesss,
quoiqu'en grand nombre, ne laissant pas d'agir ou de se montrer les
armes  la main, l'ennemi, constern de sa perte, tandis qu'il croyait
encore nous voir toutes nos forces, se rendit en demandant la vie pour
unique grce. Nous retournmes triomphans  Patane avec un butin qui ne
passa que pour le juste ddommagement des cinquante mille ducats de don
Pedro, mais qui montait  plus de deux cent mille tals, c'est--dire 
trois cent mille ducats de notre monnaie. Le roi de Patane exigea
seulement que les trois jonques fussent rendues  leurs capitaines; et
nous lui donnmes volontiers cette marque de reconnaissance et de
soumission.

Peu de temps aprs, on vit arriver  Patane une fuste commande par
Antonio de Faria Sousa, parent du gouverneur de Malacca, qui venait de
sa part avec une lettre et des prsens considrables, sous prtexte de
remercier le roi de la protection qu'il accordait  la nation
portugaise, mais au fond pour achever dans ses tats l'tablissement de
notre commerce. Antonio Faria, dont le nom est devenu clbre par ses
fureurs autant que par ses exploits, tait un gentilhomme sans fortune
qui tait venu la chercher aux Indes sous la protection d'un homme de
son sang et de son nom; il apportait  Patane pour dix ou douze mille
cus de drap et de toiles des Indes, qu'il avait pris  crdit de
quelques marchands de Malacca. Cette espce de marchandise ne lui
promettant pas beaucoup de profit dans cette cour, on lui conseilla de
l'envoyer  Lgor, grande ville de la dpendance du royaume de Siam, o
l'on publiait qu' l'occasion de l'hommage que quatorze rois y devaient
rendre  celui de Siam, il s'tait assembl une prodigieuse quantit de
jonques et de marchands. Faria choisit pour son facteur un Portugais,
nomm Christophe Borralho, qui entendait parfaitement le commerce, et
lui confia ses marchandises dans un petit vaisseau qu'il loua au port de
Patane. Seize autres Portugais, soldats et marchands, s'embarqurent
avec Borralho, dans l'esprance qu'un cu leur en rapporterait six ou
sept. Je me laissai vaincre aussi par ces magnifiques promesses, et je
m'engageai dans ce fatal voyage. Nous partmes avec un vent favorable,
et tant arrivs en trois jours dans la rade de Lgor, nous mouillmes 
l'entre de la rivire pour y prendre des informations. On nous assura
qu'en effet il se trouvait dj dans le port de cette ville plus de
quinze cents btimens, tous chargs de prcieuses marchandises.

Nous tions  dner, dans la joie d'une si bonne nouvelle, et prts 
faire voile avant la fin du jour, lorsque nous vmes sortir de la
rivire une grande jonque, qui, nous ayant reconnus pour des Portugais,
se laissa driver sur nous sans aucune apparence d'hostilit, et nous
jeta aussitt des grapins attachs  deux longues chanes de fer. 
peine fmes-nous accrochs, que nous vmes sortir de dessous le tillac
de la jonque soixante-dix ou quatre-vingts Maures, qui, poussant de
grands cris, firent sur nous un feu prodigieux. De dix-huit Portugais
que nous tions, quatorze furent tus en un instant avec trente-six
Indiens de l'quipage. Mes trois compagnons et moi nous prmes de
concert l'unique voie de salut qui semblait nous rester: ce fut de nous
jeter dans la mer pour gagner la terre, dont nous n'tions pas loigns.
Un des trois n'en eut pas moins le malheur de se noyer; j'arrivai sur la
rive avec les deux autres. Tout blesss que nous tions, nous
traversmes heureusement la vase, o nous enfoncions jusqu'au milieu du
corps. Enfin nous nous approchmes d'un bois qui nous promit quelque
sret, et d'o nous emes le spectacle de la barbarie des Maures. Ils
achevrent de tuer six ou sept matelots dj blesss, qui restaient de
notre quipage; aprs quoi, s'tant hts de transporter nos
marchandises dans leur jonque, ils firent une grande ouverture  notre
vaisseau, qui le fit couler  fond devant nos yeux; et dans la crainte
d'tre reconnus, ils mirent aussitt  la voile.

[Illustration: _Notre premier mouvement fut de nous prosterner._]

Dans la douleur profonde o je demeurai avec mes deux compagnons
blesss, sans esprance de remde, l'imagination trouble de tout ce qui
s'tait pass  notre vue dans l'espace d'une demi-heure, nous ne pmes
retenir nos larmes; et tournant notre fureur contre nous-mmes, nous
commenmes  nous outrager le visage. Cependant aprs avoir considr
notre situation, la crainte des btes farouches qui pouvaient nous
attaquer dans le bois, et la difficult de sortir, avant les tnbres,
des marcages dont nous tions environns, nous firent prendre le parti
de rentrer dans la fange et d'y passer la nuit, enfoncs jusqu'
l'estomac. Le lendemain,  la pointe du jour, nous suivmes le bord de
la rivire jusqu' un petit canal que sa profondeur et la vue de
quantit de grands lzards nous trent la hardiesse de passer. Il
fallut demeurer la nuit dans le mme lieu. Le jour suivant ne changea
rien  notre misre, parce que l'herbe tait si haute et la terre si
molle dans les marais, que le courage nous manqua pour tenter le
passage. Nous vmes expirer ce jour-l un de nos compagnons, nomm
Sbastien Enriquez, homme riche, qui avait perdu huit mille cus dans le
vaisseau. Il ne restait que Christophe Borralho et moi, qui nous mmes 
pleurer, au bord de la rivire, le corps  demi enterr; car nous tions
si faibles, qu' peine avions-nous la force de parler, et nous comptions
dj achever dans ce lieu notre misrable vie. Le troisime jour, vers
le soir, nous apermes une grande barque charge de sel qui remontait 
la rame. Notre premier mouvement fut de nous prosterner; et, l'esprance
nous rendant la voix, nous supplimes les rameurs, qui nous regardaient
avec tonnement, de nous prendre avec eux; mais ils paraissaient
disposs  passer sans nous rpondre, ce qui nous fit redoubler nos cris
et nos gmissemens. Alors une vieille femme sortie du fond de la barque
fut si touche de notre douleur et des plaies que nous lui montrions,
qu'elle prit un bton dont elle frappa quelques matelots; et, les
faisant approcher de la rive, elle les fora de nous prendre sur leurs
paules, et de nous apporter  ses pieds. Sa figure n'tait distingue
que par un air de gravit qui faisait reconnatre le pouvoir qu'elle
avait sur eux; elle nous fit donner tous les secours qui convenaient 
notre misre; et tandis que nous mangions avidement ce qu'elle nous
prsentait de sa propre main, elle nous consolait par ses exhortations.
Je savais assez le malais pour l'entendre. Elle nous dit que notre
dsastre lui rappelait tous les siens; que son ge n'tant que de
cinquante ans, il n'y en avait pas six qu'elle s'tait vue esclave et
vole de cent mille ducats de son bien; que cette infortune avait t
suivie du supplice de son mari et de ses trois fils, que le roi de Siam
avait fait mettre en pices par ses lphans; et que, depuis des pertes
si cruelles, elle n'avait men qu'une vie triste et languissante. Aprs
nous avoir fait le rcit de ses peines, elle voulut tre informe des
ntres. Ses gens, qui coutrent aussi notre malheureuse histoire, nous
dirent que la grande jonque, dont nous leur fmes la peinture, ne
pouvait tre que celle de Coja-Acem, Guzarate de nation, qui tait
sorti le matin du port pour aller  l'le d'Aynan. La dame indienne,
confirmant leur ide, ajouta qu'elle avait vu  Lgor ce redoutable
mahomtan; qu'il se vantait d'avoir donn la mort  quantit de
Portugais, et d'avoir promis  son prophte de les traiter sans piti,
parce qu'il accusait un capitaine de leur nation, nomm Hector de
Sylvera, d'avoir tu son pre et deux de ses frres dans un navire
qu'il leur avait pris au dtroit de la Mecque.

Nous apprmes ensuite que cette dame tait veuve d'un capitaine gnral
qui s'tait attir la disgrce du roi et le chtiment qu'elle dplorait.
Sa fortune, qu'elle avait rpare par une sage conduite, la mettait en
tat de faire un riche commerce de sel. Elle venait d'une jonque qui lui
tait arrive dans la rade, mais qui tait trop grande pour passer la
barre, ce qui l'obligeait d'employer une barque pour transporter son sel
dans ses magasins. Elle s'arrta le soir dans un petit village o elle
fit prendre soin de nous pendant la nuit. Le lendemain elle nous
conduisit  Lgor, qui est cinq lieues plus loin dans les terres. Nous
lui tions redevables de la vie; mais, ne se bornant point  cette
faveur, elle nous donna une retraite dans sa maison. Nous y passmes
vingt-trois jours, pendant lesquels nos blessures furent panses avec
des tmoignages d'affection dignes de la charit chrtienne.
Lorsqu'elle nous vit en tat de retourner  Patane, elle mit le comble 
ses bienfaits en nous recommandant au patron d'un navire indien qui nous
y conduisit en sept jours, et qui ne nous traita pas avec moins
d'humanit.

Notre retour tait attendu avec d'autant plus d'impatience par tous les
Portugais de Patane, que la plupart avaient profit d'une si belle
occasion pour envoyer quelques marchandises  Lgor. Aussi la perte de
notre vaisseau fut-elle estime soixante-dix mille ducats, qui, suivant
les esprances communes, devaient produire six ou sept fois la mme
somme. Antonio de Faria, plus ardent que les autres par son caractre,
et parce qu'il avait regard le succs de notre voyage comme le
fondement de sa fortune, tomba dans une consternation inexprimable en
apprenant de notre bouche le sort de son vaisseau. Il garda un profond
silence pendant plus d'une demi-heure; ensuite, comme s'il et employ
ce temps  former ses rsolutions, il rpondit  ceux qui entreprirent
de le consoler qu'il n'avait pas la force de retourner  Malacca pour
paratre aux yeux de ses cranciers; et qu'ayant le malheur de se
trouver insolvable il lui semblait plus juste de poursuivre ceux qui lui
avaient enlev ses marchandises que de porter de frivoles excuses 
d'honntes ngocians dont il avait trahi la confiance. L-dessus s'tant
lev d'un air furieux, il jura sur l'vangile de chercher par mer et
par terre celui qui lui avait ravi son bien, et de se le faire restituer
au centuple. Tous ceux qui furent tmoins de son serment lourent cette
gnreuse rsolution. Il trouva parmi eux quantit de jeunes gens qui
s'engagrent  l'accompagner; d'autres lui offrirent de l'argent. Il
accepta leurs offres; et ses prparatifs se firent avec tant de
diligence, que dans l'espace de huit jours il quipa un vaisseau, et
s'associa cinquante-cinq hommes qui jurrent  leur tour de vaincre ou
de prir avec lui. Je fus de ce nombre, car j'tais sans un sou, et je
ne connaissais personne qui ft dispos  me prter: je devais  Malacca
plus de cinq cents ducats que j'avais emprunts de plusieurs amis. Enfin
je ne possdais que mon corps, qui avait mme t bless de trois coups
de javelot, et d'un coup de pierre  la tte, pour lequel j'avais
souffert deux oprations qui avaient expos ma vie au dernier danger.

Aprs avoir fait ses prparatifs, Faria mit  la voile un samedi, 9 de
mai 1540, vers le royaume de Tsiampa, dans le dessein de visiter les
ports de cette cte, o son esprance tait d'enlever des vivres et des
munitions de guerre. Quelques jours de navigation nous firent arriver 
la vue de Poulo Condor, le situe vers 8 degrs 20 minutes du nord, 
l'embouchure de la rivire de Camboge. Nous y dcouvrmes  l'est un bon
havre nomm Bralapisan,  six lieues de la terre ferme, o se trouvait
 l'ancre une jonque de Lequios qui menait  Siam un ambassadeur du
Nautaquin de Lindau, prince de l'le de Tosa. Ce btiment ne nous eut
pas plus tt aperus, qu'il fit voile vers nous. L'ambassadeur nous
dpcha sa chaloupe, envoya complimenter Faria, et lui offrit un
coutelas de grand prix, dont la poigne et le fourreau taient d'or,
avec vingt-six perles dans une bote du mme mtal. Quoique ce prsent
nous ft prendre une haute ide des richesses de la jonque, et que notre
premier dessein et t de l'attaquer, la gnrosit prit le dessus dans
le coeur de Faria. Il regretta de ne pouvoir rpondre aux civilits de
l'ambassadeur par d'autres marques de reconnaissance que la libert
qu'il lui laissa de continuer sa route. Nous descendmes au rivage, o
nous employmes trois jours  nous pourvoir d'eau et de poisson. De l
nous tant approchs de la terre ferme, nous entrmes le dimanche,
dernier jour de mai, dans la rivire qui divise les royaumes de Camboge
et de Tsiampa. L'ancre fut jete vis--vis d'un grand bourg nomm
Catimparu,  trois lieues dans les terres. Pendant douze jours que nous
y passmes  faire des provisions, Faria, naturellement curieux, prit
des informations sur le pays et ses habitans. On lui apprit que la
rivire naissait d'un lac nomm Pinator,  deux cent cinquante lieues de
la mer, dans le royaume de Quirivan; que ce lac tait environn de
hautes montagnes, au pied desquelles on trouvait sur le bord de l'eau
trente-deux villages; que prs d'un des plus grands, qui se nommait
Chincaleu, il y avait une mine d'or trs-riche, d'o l'on tirait chaque
anne la valeur de vingt-deux millions de notre monnaie; qu'elle faisait
le sujet d'une guerre continuelle entre quatre seigneurs d'une mme
famille,  qui la naissance y donnait les mmes droits; que l'un d'eux,
nomm Raja-Hittau, avait sous terre, dans la cour de sa maison, six
cents bahares d'or en poudre; enfin que, prs d'un autre de ces villages
nomm Buaquirim, on tirait d'une carrire quantit de diamans fins plus
prcieux que ceux de Lave et de Tanimpoura. Faria jugea, aprs avoir
observ la situation et les forces du pays, qu'avec un peu de courage,
trois cents Portugais lui auraient suffi pour se rendre matre de toutes
ces richesses; mais ses forces prsentes ne lui permettaient pas
d'entreprendre une si belle expdition.

Nous reprmes la cte du royaume de Tsiampa jusqu'au port de
Saley-Jacan, qui est  dix-sept lieues de la rivire. La fortune ne nous
offrit rien dans cette route. Nous comptmes, dans la rade de
Saley-Jacan, six bourgs, dans l'un desquels on dcouvrait plus de mille
maisons environnes d'arbres fort hauts, et d'un grand nombre de
ruisseaux qui descendaient d'une montagne du ct du sud. Le jour
suivant, nous arrivmes  la rivire de Toobazoy, o le pilote n'osa
s'engager, parce qu'il n'en connaissait pas l'entre; mais ayant jet
l'ancre  l'embouchure, nous dcouvrmes une grande jonque qui venait de
la haute mer vers ce port. Faria rsolut de l'attendre sur l'ancre; et
pour se donner le temps de la reconnatre, il arbora le pavillon du
pays, qui est un signe d'amiti dans ces mers. Mais les Indiens, au lieu
de rpondre par le mme signe, ne nous eurent pas plus tt reconnus pour
des Portugais, qu'ils firent un grand bruit de tambours, de trompettes
et de cloches. Faria, vivement offens, n'attendit pas plus
d'claircissement pour leur faire tirer une vole de canon. Ils y
rpondirent de cinq petites pices qui composaient toute leur
artillerie. Cette audace nous faisant juger de leurs forces, Faria, qui
voyait la nuit fort proche, prit la rsolution d'attendre le lendemain,
pour ne rien donner au hasard dans l'obscurit. Les Indiens, sans rien
perdre de leur confiance, jetrent l'ancre  l'entre de la rivire.

Vers deux heures aprs minuit, nous vmes flotter sur la mer quelque
chose qu'il nous fut impossible de distinguer. Faria dormait sur le
tillac. Il fut veill; et ses yeux, plus perans que les ntres, lui
firent dcouvrir trois barques  rames qui s'avanaient vers nous. Il ne
douta pas que ce ne ft l'ennemi du jour prcdent, qui faisait plus de
fond sur la perfidie que sur la valeur. Il ordonna de prendre les armes
et de prparer les pots  feu, recommandant de cacher les mches pour
faire croire que nous tions endormis. Les trois barques s'approchrent
 la porte de l'arquebuse, et s'tant spares pour nous environner,
deux s'attachrent  notre poupe, et l'autre  la proue. Les Indiens
montrent si lgrement  bord, que dans l'espace de quelques minutes
ils y taient au nombre de quarante. Alors Faria, sortant de dessous le
demi-pont avec une troupe d'lite, fondit si furieusement sur eux en
invoquant Jsus-Christ et saint Jacques, qu'il en tua d'abord un grand
nombre. Ensuite les pots  feu, qui furent jets fort adroitement,
achevrent de les dfaire et de forcer le reste de se prcipiter dans
les flots. Nous sautmes dans les trois barques, o il restait peu de
monde. Elles furent prises sans rsistance. Entre les prisonniers qui
tombrent vivans entre nos mains taient quelques Ngres, un Turc, deux
Achmois, et le capitaine de la jonque, nomm Similau, grand corsaire et
mortel ennemi des Portugais. Faria donna ordre que la plupart fussent
mis  la torture pour en tirer des connaissances qu'il croyait
importantes  nos entreprises. Un Ngre qu'on se disposait  tourmenter
demanda grce, et dclara qu'il tait chrtien. Il nous apprit
volontairement qu'il se nommait Sbastien, qu'il avait t captif de don
Gaspar de Mello, capitaine portugais, que Similau avait massacr deux
ans auparavant  Liampo, sans avoir pargn un seul Portugais de
l'quipage; que ce corsaire s'tait flatt de nous faire subir le mme
sort; et qu'ayant pris tous ses hommes de guerre dans les trois barques,
il n'avait laiss dans sa jonque que trente matelots chinois. Faria, qui
n'ignorait pas le malheur de Mello, remercia le ciel de l'avoir choisi
pour le venger. Il fit sauter sur-le-champ la cervelle  Similau avec un
frontail de cordes, supplice qui avait t celui de Mello. Ensuite
s'tant mis avec trente soldats dans les mmes barques o l'ennemi tait
venu, il se rendit  bord de la jonque, dont il n'eut pas de peine  se
saisir. Quelques pots  feu qu'il fit jeter sur le tillac firent sauter
tous les matelots dans la mer; mais le besoin qu'il avait d'eux pour la
manoeuvre l'obligea d'en sauver une partie. Dans l'inventaire de cette
prise, qu'il fit faire le matin, il se trouva trente-six mille tals
d'argent du Japon, qui valent cinquante mille ducats de monnaie
portugaise, avec plusieurs sortes de marchandises. Quantit de feux qui
taient allums sur la cte, nous faisant juger que les habitans se
disposaient peut-tre  nous attaquer, nous ne pensmes qu' faire voile
en diligence.

On nous avait appris que si Coja-Acem exerait le commerce, c'tait
dans l'le d'Aynan qu'il le fallait chercher, parce que tous les
vaisseaux marchands s'y rassemblaient dans cette saison. Nous allmes
droit  l'le d'Aynan, o, passant l'cueil de Poulo-Capas, nous
commenmes  ranger la terre, dans la seule vue de reconnatre les
ports et les rivires de cette cte. Quelques soldats qui furent
envoys  terre sous la conduite de Borralho rapportrent qu'ayant
pntr jusqu' la ville, qui leur avait paru compose de plus de dix
mille maisons, et revtue de murs avec un foss plein d'eau, ils avaient
vu dans le port un si grand nombre de navires, qu'ils en avaient compt
jusqu' deux mille.  leur retour, ils dcouvrirent  l'embouchure de la
rivire une grosse jonque  l'ancre, qu'ils crurent reconnatre pour
celle de Coja-Acem. Cette conjecture, qu'ils se htrent d'apporter 
Faria, lui causa tant de satisfaction, que, sans perdre un moment, et
laissant son ancre en mer, il donna ordre de mettre  la voile, en
rptant que son coeur l'avertissait qu'il touchait  l'heure de la
vengeance.

Nous nous approchmes de la jonque avec une tranquillit qui nous fit
passer pour des marchands. Outre le dessein de tromper notre ennemi par
les apparences, nous apprhendions d'tre entendus de la ville, et de
voir tomber sur nous tous les navires qui taient dans le port. Aussitt
que nous fmes prs du bord de l'Indien, vingt de nos soldats, qui
n'attendaient que cet instant, y sautrent avec une imptuosit qui leur
pargna la peine de combattre. La plupart de nos ennemis, effrays de ce
premier mouvement, se jetrent dans les flots. Cependant quelques-uns
des plus braves se rassemblrent pour faire tte. Mais Faria, suivant
aussitt avec vingt autres soldats, fit un furieux carnage de ceux qui
avaient entrepris de rsister. Il en tua plus de trente; et d'un
quipage assez nombreux le feu n'pargna que ceux qui s'taient jets
dans la mer, et qu'on en fit retirer, autant pour servir  la navigation
de nos propres vaisseaux que pour dclarer quel tait leur chef. On en
mit quatre  la torture; mais ils souffrirent la mort avec _une
constance brutale_. On allait exposer aux mmes tourmens un petit garon
qu'on esprait faire parler plus facilement, lorsqu'un vieillard qui
tait couch sur le tillac s'cria la larme  l'oeil que c'tait son
fils, et qu'il demandait d'tre entendu avant que ce malheureux enfant
ft livr aux supplices. Faria fit arrter l'excuteur. Mais, aprs
avoir promis au pre la vie et la libert, s'il s'expliquait de bonne
foi, avec la restitution de toutes les marchandises qui taient  lui,
il jura que, pour le punir de la moindre imposture, il le ferait jeter
dans la mer avec son fils. Ce vieillard, que nous prenions encore pour
un mahomtan, rpondit qu'il acceptait cette condition; que s'il
remerciait Faria de la vie qu'il accordait  son fils, il lui offrait la
sienne, dont il faisait peu de cas  son ge; mais qu'il ne s'en fierait
pas moins  sa parole, quoique la profession qu'il lui voyait exercer
ft peu conforme  la loi chrtienne, dans laquelle ils taient ns tous
deux.

Une rponse si peu attendue parut causer un peu de confusion  Faria.
Il fit approcher le vieillard, et, le voyant aussi blanc que nous, il
lui demanda s'il tait Turc ou Persan. La curiosit nous avait
rassembls tous autour de lui pour couter son histoire. Il nous dit
qu'il tait Armnien d'origine, et n au Mont-Sina, d'une fort bonne
famille; que son nom tait Thomas Moustangen; que, se trouvant en 1538
au port de Djedda, avec un vaisseau qui lui appartenait, Soliman pacha,
vice-roi du Caire, qui allait faire le sige de Diu, l'avait fait
prendre avec d'autres vaisseaux marchands pour servir au transport de
ses vivres et de ses munitions; qu'aprs avoir rendu ce service aux
Turcs, et lorsqu'il leur avait demand le salaire qu'on lui avait
promis, non-seulement ils lui avaient manqu de parole, mais qu'ils lui
avaient pris sa femme et sa fille, qu'ils avaient violes devant lui, et
qu'ils avaient jet son fils dans la mer pour leur avoir reproch cette
injure; qu'ensuite, s'tant vu enlever son vaisseau et la valeur de six
mille ducats qui faisaient la meilleure partie de son bien, le dsespoir
l'avait conduit  Surate, avec le fils qui tait  bord, et le seul qui
lui restait; que de l ils s'taient rendus  Malacca dans le navire de
don Garcie de Saa, gouverneur de Bacame, d'o il tait parti pour la
Chine avec Christophe de Sardinha, qui avait t facteur aux Moluques;
mais qu'tant  l'ancre dans le dtroit de Sincapar, Quiay Tajana,
matre de la jonque dont nous venions de nous saisir, avait surpris le
vaisseau portugais pendant la nuit; qu'il s'en tait rendu matre par
la mort du capitaine et de tout l'quipage, et que, de vingt-sept
chrtiens, il tait le seul  qui la vie et t conserve avec celle de
son fils, parce que le corsaire avait reconnu qu'il n'tait pas mauvais
canonnier.

Faria ne put entendre ce rcit sans se frapper le front d'tonnement:
Mon Dieu! mon Dieu! dit-il, il me semble que ce que j'entends est un
songe. Ensuite, se tournant vers ses soldats il leur raconta l'histoire
du corsaire qu'il avait apprise en arrivant aux Indes. C'tait un des
plus cruels ennemis du nom portugais. Il en avait tu de sa propre main
plus de cent; et le butin qu'il avait fait sur eux montait  plus de
cent mille ducats. Quoique son nom ft Quiay Tajana, sa vanit lui avait
fait prendre celui du capitaine Sardinha, depuis qu'il avait massacr
cet officier. Nous demandmes  l'Armnien ce qu'il tait devenu: il
nous dit qu'tant fort bless, il s'tait cach dans la soute entre les
cbles, avec six ou sept de ses gens. Faria s'y rendit aussitt, et nous
ouvrmes l'coutille des cbles. Alors ce brigand dsespr sortit par
une autre coutille,  la tte de ses compagnons, et se jeta si
furieusement sur nous, que, malgr l'extrme ingalit du nombre, le
combat dura prs d'un quart d'heure. Ils ne quittrent les armes qu'en
expirant. Nous ne perdmes que deux Portugais et sept Indiens de
l'quipage; mais vingt furent blesss, et Faria reut lui-mme deux
coups de sabre sur la tte et un troisime sur le bras. Aprs cette
sanglante victoire, il fit mettre  la voile, dans la crainte d'tre
poursuivi. Nous allmes mouiller le soir sous une petite le dserte, o
le partage du butin se fit tranquillement. On trouva dans la jonque cinq
cents bahars de poivre, soixante de sandal, quarante de noix muscades et
de macis, quatre-vingts d'tain, trente d'ivoire, et d'autres
marchandises qui montaient, suivant le cours du commerce,  la valeur de
soixante-dix mille ducats. La plus grande partie de l'artillerie tait
portugaise. Entre quantit de meubles et d'habits de notre nation, nous
fmes surpris de voir des coupes, des chandeliers, des cuillres et de
grands bassins d'argent dor. C'tait la dpouille de Sardinha, de Juan
Oliveyra, et de Barthlemi de Matos, trois de nos plus braves officiers,
dont les vaisseaux avaient t la proie du corsaire. Mais la vue de tant
de richesses ne diminua point notre compassion pour neuf petits enfans
gs de six  huit ans, qui furent trouvs dans un coin, enchans par
les mains et les pieds.

Le lendemain Faria, prenant plus de confiance que jamais  sa fortune,
ne fit pas difficult de retourner vers la cte d'Aynan, o il ne
dsesprait pas encore de rencontrer Coja-Acem. Cependant, quelques
pcheurs de perles dont il reut des rafrachissemens dans la baie de
Camoy, lui annoncrent l'approche d'une flotte chinoise; et le prenant
d'ailleurs pour un ngociant, malgr quelques soupons qu'ils ne purent
cacher  la vue des toffes et des meubles prcieux qu'ils voyaient
entre les mains de ses soldats, ils lui firent une peinture si rebutante
des obstacles qu'il trouverait  la Chine, o son dessein tait d'aller
vendre effectivement ses marchandises, qu'il rsolut de chercher quelque
autre port. Ses vaisseaux taient dj si chargs, qu'il leur arrivait
souvent d'chouer sur des bancs de sable dont cette mer est remplie.
Cependant il tait attendu par de nouveaux obstacles  l'embouchure de
la rivire de Tanauquir.

Pendant qu'il s'efforait d'y entrer, sur l'esprance que les pcheurs
de Camoy lui avaient donne d'y trouver un bon port, il fut attaqu par
deux grandes jonques, qui descendaient cette rivire  la faveur du vent
et de la mare. Leur premire salve fut de vingt-six pices
d'artillerie; et se trouvant presque sur nous avant que nous eussions pu
les dcouvrir, elles nous abordrent avec une redoutable nue de dards
et de flches. Nous n'vitmes cette tempte qu'en nous retirant sous le
demi-pont, d'o Faria nous fit amuser les ennemis  coups d'arquebuse
pendant l'espace d'une demi-heure, pour leur donner le temps d'puiser
leurs munitions. Mais quarante de leurs plus braves gens sautrent enfin
sur notre bord, et nous mirent dans la ncessit de les recevoir. Le
combat devint si furieux, que le tillac fut bientt couvert de morts.
Faria fit des prodiges de valeur. Les Indiens, commenant  se
refroidir par leur perte, qui tait dj de vingt-six hommes, vingt
Portugais prirent ce moment pour se jeter dans la jonque de leurs
ennemis, o cette attaque imprvue leur fit trouver peu de rsistance.
Ainsi, la victoire se dclarant pour eux sur l'un et l'autre bord, ils
pensrent  secourir Borralho, qui tait aux prises avec la seconde
jonque. Faria lui porta sa fortune avec l'exemple de son courage. Enfin
les deux jonques tombrent en son pouvoir. Il en avait cot la vie 
quatre-vingts Indiens; et par une faveur extraordinaire du ciel, il ne
se trouva parmi les morts qu'un seul Portugais et quatorze hommes
d'quipage, quoique les blesss fussent en trs-grand nombre. Les deux
jonques appartenaient aux corsaires chinois.

Le butin fut estim environ quarante mille tals. On trouva dans les
deux jonques dix-sept pices d'artillerie de bronze aux armes de
Portugal. Quoique ces deux btimens fussent trs-bons, Faria se vit
oblig d'en faire brler un, faute de matelots pour le gouverner. Le
lendemain il voulut tenter encore une fois d'entrer dans la rivire;
mais quelques pcheurs qu'il avait pris pendant la nuit l'avertirent que
le gouverneur de cette province avait toujours t d'intelligence avec
le corsaire qui lui cdait le tiers de ses prises pour obtenir sa
protection, dont il jouissait depuis long-temps. Cette nouvelle nous fit
prendre le parti de chercher un autre port. On se dtermina pour
Mutipinam, qui est plus loign de quarante lieues  l'est, et frquent
par les marchands de Laos, de Pafuaas et de Gueos.

Nous fmes voile avec trois jonques et le premier vaisseau sur lequel
nous tions partis de Patane, jusqu' Tillanumera, o la force des
courans nous obligea de mouiller. Aprs nous y tre ennuys trois jours
 l'ancre, la fortune nous y amena vers le soir quatre lantes, espce
de barques  rames, dont l'une portait la fille du gouverneur de Colem,
marie depuis peu au fils d'un seigneur de Pandure. Elle allait joindre
pour la premire fois son mari, qui devait venir au-devant d'elle avec
un cortge digne de leur rang. Mais ceux qui la conduisaient, ayant pris
nos jonques pour celles qu'ils espraient rencontrer, vinrent tomber
entre nos mains. Faria fit cacher tous les Portugais; la jeune marie,
paraissant elle-mme, demandait dj son mari, lorsque, pour rpondre,
une troupe de nos gens sautrent dans les lantes et s'en rendirent les
matres. Nous fmes passer aussitt notre prise  bord. Faria se
contenta de retenir la jeune marie, et deux de ses frres qui taient
jeunes, blancs, et de fort bonne mine, avec vingt matelots, qui nous
devinrent fort utiles pour la manoeuvre de nos jonques. Sept ou huit
hommes qui formaient le cortge, et plusieurs femmes ges, de celles
qui se louent pour chanter et jouer des instrumens, furent laisss sur
la cte. Le lendemain, tant partis de ce lieu, nous rencontrmes la
petite flotte du seigneur de Pandure qui passa prs de nous avec des
bannires de soie, et faisant retentir l'air du bruit des instrumens,
sans se dfier que nous enlevions sa femme. Dans le dessein o nous
tions de nous rendre  Mutipinam, Faria ne jugea point  propos
d'arrter cette troupe joyeuse, et n'avait mme t dtermin que par
l'occasion  troubler la joie qui rgnait aussi dans les lantes.

Trois jours aprs, tant arrivs  la vue de ce port, nous mouillmes
sans bruit dans une anse,  l'embouchure de la rivire, pour nous donner
le temps d'en faire sonder l'entre et de prendre des informations
pendant la nuit. Douze soldats qui furent envoys dans une barque, sous
la conduite de Martin Dalpoem, nous amenrent deux hommes du pays qu'ils
avaient enlevs avec beaucoup de prcaution. Faria dfendit d'employer
les tourmens pour tirer d'eux les claircissemens qui convenaient 
notre sret. Ils nous apprirent naturellement que tout tait tranquille
dans le port, et que depuis neuf jours il y tait arriv quantit de
marchands des royaumes voisins. Une si belle occasion de nous dfaire de
nos marchandises nous fit tourner notre reconnaissance vers le ciel.
Nous rcitmes avec beaucoup de dvotion les litanies de la Vierge, et
nous prommes de riches prsens  _Notre-Dame du Mont_, qui est proche
de Malacca, pour l'embellissement de son glise.  la pointe du jour,
Faria rendit la libert aux Indiens, et leur fit quelques prsens.
Ensuite ayant fait orner les hunes de nos vaisseaux, dployer nos
bannires et nos flammes, avec pavillon de marchandise, suivant l'usage
du pays, il alla jeter l'ancre dans le port, sous le quai de la ville.

Nous fmes reus comme des marchands de Siam, dont nous avions pris le
nom; et sans autre difficult que celle des droits qui furent rgls 
cent pour mille, nous nous dfmes en peu de jours de tout le butin que
nous avions acquis au prix de notre sang. On en fit la somme de cent
trente mille tals en lingots d'argent. Malgr toute la diligence qu'on
y avait apporte, les habitans furent informs, avant le dpart de
Faria, du traitement qu'il avait fait au corsaire dans la rivire de
Tanauquir. Ils commencrent alors  nous regarder d'un oeil si
diffrent, que, n'osant plus nous fier  leurs intentions, nous nous
htmes de remettre  la voile.

Faria s'tait mis dans la plus grande de nos jonques, avec le titre et
le pavillon de gnral; mais on s'aperut qu'elle puisait beaucoup
d'eau. Diverses informations nous faisaient regarder la rivire de
Madel, dans l'le d'Aynan, comme un lieu convenable  nos besoins, par
la facilit que nous y devions trouver pour changer cette jonque et
pour la radouber. Nous n'tions arrts que par l'clat de nos
expditions, qui devaient nous y avoir fait beaucoup d'ennemis.
Cependant deux considrations nous firent passer sur cette crainte:
l'une fut celle de nos forces, qui nous mettaient  couvert de la
surprise, et qui nous rendaient capables de nous mesurer avec toutes les
puissances qui ne seraient pas celles des rois et des mandarins; l'autre
une juste confiance aux motifs de notre gnral, autant qu' sa valeur,
car son intention n'tait que de rendre le change aux corsaires qui
avaient t la vie et les biens  quantit de chrtiens; et jusqu'alors
toutes nos richesses nous paraissaient bien acquises. Aprs avoir lutt
pendant douze jours contre les vents, nous arrivmes au cap de
Poulo-Hindor, nom indien de l'le des Cocos. De l, tant retourns vers
la cte du sud, o nous fmes quelques nouvelles prises, nous entrmes
dans la rivire le 8 septembre. Le ciel, charg de nuages depuis trois
jours, annonait une de ces temptes qui portent le nom des _typhons_,
et qui sont frquentes dans ces mers aux nouvelles lunes. Nous vmes
plusieurs jonques qui cherchaient une retraite, et qui mouillaient dans
les anses voisines.

Un fameux corsaire chinois, redout des marchands sous le nom
d'Hinimilau, entra dans la rivire aprs nous. Sa jonque tait grande et
fort leve. En s'approchant du lieu o nous tions  l'ancre, il nous
salua suivant l'usage du pays, sans nous avoir reconnus pour des
Portugais. Nous le prenions aussi pour un marchand chinois qui
redoutait l'approche du typhon; mais, tandis qu'il passait  la porte
de la voix, nous entendmes crier distinctement dans notre langue:
Seigneur Dieu, misricorde! Ce cri, rpt plusieurs fois, nous fit
juger qu'il venait de quelques malheureux esclaves de notre nation.
Faria, qui pouvait se faire entendre des matelots chinois, leur ordonna
d'amener leurs voiles: ils passrent sans lui rpondre; et, jetant
l'ancre un quart de lieue plus loin, ils commencrent alors  jouer du
tambour et faire briller leurs cimeterres. Quoique ces bravades
semblassent marquer du courage et de la confiance dans quelques secours
que nous ignorions, Faria dpcha vers eux une barque bien quipe: elle
revint bientt avec un grand nombre de blesss qui n'avaient pu se
dfendre contre une nue de dards et de pierres qu'on leur avaient
lancs du bord. Ce spectacle irrita si vivement Faria, que, faisant
lever aussitt les ancres, il s'approcha de l'ennemi jusqu' la porte
de l'arquebuse.  cette distance, il le salua de trente-six pices de
canon, entre lesquelles il y en avait quelques-unes de batterie qui
tiraient des balles de fonte. Toute la rsolution des corsaires ne les
empcha point de couper leurs cbles pour se faire chouer sur la rive;
mais Faria n'eut pas plus tt reconnu leur dessein, qu'il les aborda
avec furie. Le combat devint terrible. Ils taient en si grand nombre,
que pendant plus d'une demi-heure les forces se soutinrent de part et
d'autre avec beaucoup d'galit; mais enfin les corsaires, las, blesss
ou brls, se jetrent tous dans les flots; tandis que, poussant des
cris de joie, nous continumes de presser une si belle victoire. Notre
gnral voyant prir un grand nombre de ces misrables, qui ne pouvaient
rsister  l'imptuosit du courant, fit passer quelques soldats dans
deux barques, avec ordre de sauver ceux qui voudraient accepter leur
secours. On en sauva seize, entre lesquels tait Hinimilau, capitaine de
la jonque.

Il fut amen devant Faria, qui fit d'abord panser ses plaies; ensuite
il lui demanda ce qu'taient devenus les Portugais que nous avions
entendus sur son bord. Le corsaire rpondit firement qu'il n'en savait
rien; mais la vue des tourmens lui fit changer de langage. Il demanda un
verre d'eau, parce que la scheresse de son gosier lui tait l'usage de
la voix, en promettant de voir ce qu'il aurait  rpondre. On lui
apporta de l'eau, dont il but avidement une excessive quantit. Alors,
paraissant reprendre sa fiert avec ses forces, il dit  Faria qu'on
trouverait ces Portugais dans la chambre de proue. Ils y taient
effectivement, mais gorgs. Ceux qui s'y taient rendus pour finir leur
captivit apportrent huit corps sur le tillac, une femme avec deux
enfans de six ou sept ans,  qui l'on avait coup brutalement la gorge,
et cinq hommes fendus du haut en bas, et les boyaux hors du corps.
Faria, touch jusqu'aux larmes d'un si triste spectacle, demanda au
corsaire ce qui l'avait pu porter  cette cruaut. Il rpondit que
c'tait une juste punition pour des tratres qui lui avaient attir sa
disgrce en se montrant  nous; et que, pour les enfans, il suffisait
qu'ils fussent de race portugaise pour avoir mrit la mort. Ses
rponses  d'autres questions ne furent pas moins remplies
d'extravagance et de fureur. Il se vanta d'avoir massacr un grand
nombre de Portugais avec des circonstances si barbares, qu'elles nous
firent lever les mains d'tonnement et d'horreur. L'indignation saisit
Faria, qui, sans l'honorer du moindre reproche, le fit tuer  ses yeux.
Il trouva dans la jonque, en soie, en toffes, en musc, en porcelaines,
etc., la valeur de quarante mille tals, dont nous nous vmes forcs de
brler une partie avec le corps mme de la jonque, parce qu'ayant perdu
quantit de braves matelots, il nous en restait trop peu pour la
gouverner.

Tant d'exploits commenaient  rendre le nom de Faria si terrible, que
les capitaines des jonques qui se trouvaient dans le port de Madel,
apprenant bientt cette dernire victoire, et se croyant menacs de la
visite du vainqueur, lui firent offrir vingt mille tals pour obtenir sa
protection. Il reut fort civilement leurs dputs; et s'engageant par
un serment redoutable non-seulement  les pargner, mais  les dfendre
dans l'occasion contre les corsaires dont ces mers taient remplies, il
leur accorda des passe-ports rguliers qu'il signa de son nom. Outre la
somme qui lui avait t propose, et qui fut paye fidlement, un de ses
gens, nomm Costa, qu'il revtit de la qualit de son secrtaire, acquit
plus de quatre mille tals pour la simple expdition des patentes. Aprs
avoir pass quatorze jours dans le port de Madel, nous achevmes de
parcourir toute cette contre, dans la seule vue de dcouvrir Coja-Acem.
Nuit et jour Faria n'tait rempli que de cette ide; il employa six mois
entiers  prendre des informations, dont il ne tira pas d'autre fruit
que d'avoir visit un grand nombre de havres et de ports.

Nous tenions la mer depuis si long-temps, que les soldats, ennuys du
travail, prirent Faria de faire un partage exact du butin, comme il s'y
tait engag  Patane, chacun dans le dessein de quitter le mtier des
armes, et d'aller jouir tranquillement de sa fortune. Cette proposition
fit natre de fcheux diffrends. Cependant on convint de choisir Siam
pour y passer l'hiver, et pour y vendre les marchandises qui restaient 
partager. Aprs avoir jur cet accord, on alla mouiller dans une le
assez loigne de l'anse qu'on abandonnait, et pendant douze jours on y
attendit le vent qui devait nous conduire au repos. Il se leva aussi
favorable que nous l'avions dsir; mais la nouvelle lune d'octobre le
fit changer, pour notre malheur, en une si furieuse tempte, que nous
fmes repousss avec une violence incroyable contre l'le que nous
avions quitte. Nous manquions de cbles, et ceux que nous avions encore
taient  demi pouris. Aussitt aprs que la mer avait commenc 
s'enfler, et que le vent du sud nous eut pris  dcouvert en traversant
la cte, l'ide du pril qui nous menaait nous avait fait couper les
mts, et jeter dans les flots quantit de marchandises. Mais la nuit
devint si obscure, le temps si froid et l'orage si violent, que,
n'esprant plus rien de nos propres efforts, nous fmes rduits  tout
attendre de la misricorde du ciel. Elle n'tait pas due sans doute 
nos pchs. Vers deux heures aprs minuit, un pouvantable tourbillon
jeta nos quatre vaisseaux contre la cte, et les brisa sans y laisser
une planche entire.

Il y prit cent quatre-vingt-six hommes.  la pointe du jour, nous nous
trouvmes sur le rivage au nombre de cinquante-trois, entre lesquels
nous n'tions que vingt-trois Portugais, moins tonns de notre naufrage
que de nous voir  terre, sans savoir  quel hasard nous avions
l'obligation de notre salut. Heureusement Faria fut un de ceux  qui le
ciel avait conserv la vie. Nous vmes avec autant d'effroi que de piti
les cadavres de nos compagnons et de nos amis, dont le bord de la mer
tait couvert. Faria, dguisant sa douleur, nous exhorta par une courte
harangue  ne pas perdre l'esprance. Quoique l'le ft dserte, il nous
promit que le bois et le rivage nous fourniraient de quoi nous dfendre
contre la faim; et loin de renoncer  la fortune, il nous reprsenta
que, la misre mme devant tre un aiguillon pour le courage, nous ne
pouvions trop attendre de l'avenir, en proportionnant cette attente 
notre situation.

Nous employmes deux jours  donner la spulture aux morts. Quelques
provisions mouilles que nous tirmes des flots servirent  nous
soutenir pendant ce triste office; mais comme ces vivres taient
tremps, la pouriture qui s'y mit bientt ne nous permit pas d'en faire
un long usage. En moins de cinq jours, il nous devint impossible d'en
soutenir l'odeur et le got. Nous nous vmes forcs d'entrer dans les
bois, o, nous trouvant sans armes, il nous servit peu de voir passer
quantit de btes sauvages que nous ne pouvions esprer de prendre  la
course. Le froid et la faim nous avaient dj si fort affaiblis, que
plusieurs de nos compagnons tombaient morts en nous parlant. Faria
continuait de nous ranimer par ses exhortations; mais un sombre silence,
dans lequel il tombait souvent malgr lui, nous apprenait assez qu'il ne
jugeait pas mieux que nous de notre sort. Un jour qu'il s'tait assis
pour nous faire manger  son exemple quelques plantes sauvages que nous
connaissions peu, un oiseau de proie qui s'tait lev derrire la
pointe que l'le forme au sud, laissa tomber prs de lui un poisson de
la longueur d'un pied. Il le prit, et l'ayant fait rtir aussitt, il
nous pntra de tendresse et d'admiration, lorsqu'au lieu de le manger
lui-mme, il le distribua de ses propres mains entre les plus faibles ou
les plus malades.

Ensuite, jetant les yeux vers la pointe d'o l'oiseau tait parti, il
en dcouvrit plusieurs autres qui s'levaient et se baissaient dans leur
vol; ce qui lui fit juger qu'il y avait peut-tre dans ce lieu quelque
proie dont ces animaux se repaissaient. Nous y marchmes en procession
pour attendrir le ciel par nos prires et par nos larmes. En arrivant au
sommet de la colline, nous dcouvrmes sous nos pieds une valle fort
basse, qui nous parut remplie d'arbres chargs de fruits, et traverse
par une rivire d'eau douce. La joie nous avait dj fait rompre notre
procession pour y descendre, lorsque nous apermes un cerf frachement
gorg qu'un tigre commenait  dvorer. Nos cris firent aussitt fuir
le tigre, qui nous abandonna sa proie. tant descendus dans la valle,
nous y fmes un grand festin de la chair du cerf et des fruits qui s'y
offraient en abondance. Nous y prmes aussi quantit de poissons, soit
par notre industrie, soit avec le secours des oiseaux de proie, qui,
s'abaissant sur l'eau et se relevant avec un poisson dans leur bec ou
dans leurs serres, le laissaient souvent tomber lorsqu'ils taient
pouvants par nos cris.

Ces rafrachissemens rtablirent un peu nos forces; et pendant
plusieurs jours l'exprience augmenta notre habilet pour la pche. Le
samedi suivant,  la pointe du jour, nous crmes dcouvrir une voile qui
s'avanait vers l'le; mais l'air tant fort tranquille, il y avait peu
d'apparence qu'elle y dt aborder. Cependant Faria nous fit retourner au
rivage o nos vaisseaux s'taient briss, et nous n'y fmes pas une
demi-heure sans reconnatre que c'tait un vritable btiment. Aprs
avoir dlibr sur nos esprances, nous prmes le parti d'entrer dans un
bois voisin, pour nous drober  la vue de ceux qui paraissaient
approcher; ils arrivrent sans dfiance, et nous les reconnmes pour des
Chinois. Leur btiment tait une belle lante  rames, qu'ils amarrrent
avec deux cbles de poupe et de proue, pour descendre plus facilement
par une planche; environ trente personnes, qui sautrent aussitt sur le
sable, s'employrent  faire leur provision d'eau et de bois;
quelques-uns s'occuprent aussi  prparer les alimens,  lutter, et 
d'autres exercices. Faria, les voyant sans crainte et sans ordre, jugea
qu'il n'tait rest personne dans le vaisseau qui ft capable de nous
rsister. Il nous donna ses ordres, aprs nous avoir expliqu son
dessein; et sur le signe dont il nous avait avertis, nous prmes notre
course ensemble vers la lante, o nous entrmes sans aucune opposition.
Les deux cbles furent aussitt lchs; et tandis que les Chinois
accouraient au rivage dans la surprise de cet vnement, nous emes le
temps de nous loigner  la porte de l'arbalte. Quoiqu'il nous restt
peu de crainte  cette distance, nous tirmes sur eux un fauconneau qui
se trouvait dans la lante; ils prirent tous la fuite vers le bois, pour
y dplorer sans doute leur infortune, comme nous y avions pass quinze
jours  pleurer la ntre.

Ils n'avaient laiss  bord qu'un vieillard avec un enfant de douze ou
treize ans. Notre premier soin fut de visiter les provisions, qui
taient en abondance. Aprs avoir satisfait notre faim, nous fmes
l'inventaire des marchandises; elles consistaient en soie torse, en
damas et en satins, dont la valeur montait  quatre mille cus; mais le
riz, le sucre, le jambon et les poules nous parurent la plus prcieuse
partie du butin pour le rtablissement de nos malades, qui taient en
fort grand nombre. Nous apprmes du vieillard que le btiment et sa
charge appartenaient au pre de l'enfant, qui venait d'acheter ces
marchandises  Quouaman pour les aller vendre  Combay; et qu'ayant eu
besoin d'eau, son malheur l'avait amen pour en faire dans l'le des
Larrons. Faria s'effora par ses caresses de consoler le jeune Chinois
en lui promettant de le traiter comme son propre fils; mais il n'en put
tirer que des larmes et des marques de mpris pour ses offres.

Dans un conseil, o tout le monde fut appel, nous prmes la rsolution
de nous rendre  Liampo. Ce port de la Chine tait loign de deux cent
soixante lieues vers le nord; mais nous esprions, en suivant la cte,
nous emparer d'un vaisseau plus commode et plus grand que le ntre; ou,
si la fortune s'obstinait  nous maltraiter, Liampo nous offrait une
ressource dans quelqu'un des navires portugais qui s'y rassemblaient
dans cette saison. Le lendemain nous dcouvrmes une petite le nomm
Quintoo, o nous enlevmes, dans une barque de pcheurs, quantit de
poissons frais, et huit hommes pour le service de notre lante. De l
nous tant avancs vers la rivire de Camboy, Faria, qui se dfiait de
notre lante pour un long voyage, rsolut de se saisir d'une petite
jonque qu'il vit seule  l'ancre. Ce dessein ne lui cota que la peine
d'y passer avec vingt hommes, qui trouvrent sept ou huit matelots
endormis; il leur fit lier les mains, avec menace de les tuer, s'ils
jetaient le moindre cri; et sortant de la rivire, il conduisit sa prise
 Poulo-Quirim, qui n'est qu' neuf lieues de Tchamoy. Trois jours aprs
il se rendit  Lutchitai, dont on lui avait vant l'air pour le
rtablissement de ses malades, et les commodits pour calfater les deux
btimens: quinze jours ayant suffi pour l'excution de ses vues, il
gouverna vers Liampo.

Le vent et les mares semblaient s'accorder en sa faveur, lorsqu'il
rencontra une jonque de Patane, commande par un Chinois, nomm
Quiay-Panjam, si dvou  la nation portugaise, qu'il avait  sa solde
trente Portugais choisis dont il s'tait fait autant d'amis par ses
caresses et ses bienfaits. C'tait d'ailleurs un vieux corsaire exerc
depuis long-temps au brigandage. La vue de deux btimens plus faibles
que le sien le disposa aussitt  les attaquer. Son habilet lui fit
gagner le dessus du vent; et s'tant approch  la porte du mousquet,
il les salua de quinze pices d'artillerie. Malgr l'extrme ingalit
des forces, Faria ne put se rsoudre  la soumission; mais lorsqu'il se
prparait au combat, un de ses gens aperut une croix dans la bannire
des ennemis; et sur le chapiteau de leur poupe quantit de ces bonnets
rouges que les Portugais portaient alors dans leurs expditions
militaires. Aprs cette dcouverte, quelques signes furent bientt
entendus. De part et d'autre on ne pensa plus qu' se prvenir par des
tmoignages de joie et d'amiti. Quiay-Panjam, qui aimait le faste,
passa sur le bord de Faria, dont il connaissait le mrite par l'clat de
ses actions, avec un cortge de vingt Portugais richement vtus, et des
prsens qui furent estims deux mille ducats. Faria, dans l'abaissement
o le sort l'avait rduit, ne put rpondre  cette ostentation de
richesses; mais, son nom faisant toute sa grandeur prsente, il raconta
ses malheurs avec une simplicit noble qui lui attira plus d'admiration
que le souvenir de sa fortune. Le corsaire, aprs avoir entendu ses
nouveaux projets, lui offrit de l'accompagner dans toutes ses
entreprises, avec cent hommes qu'il avait dans sa jonque, quinze pices
d'artillerie, et les trente Portugais qui s'taient attachs  son
service, sans autre condition que d'entrer en partage du butin pour un
tiers. Cette offre fut accepte; Faria ne fit pas difficult de
s'engager par une promesse de sa main, qu'il confirma sur les saints
vangiles, et qui fut signe par les principaux Portugais en qualit de
tmoins.

Aussitt les deux chefs prirent la rsolution d'entrer dans la rivire
d'Anay, dont ils n'taient loigns que de cinq lieues, pour s'y
pourvoir de vivres et de munitions. Panjam s'tait mnag par un tribut
la protection du gouverneur. De l, leur projet n'tait pas moins de se
rendre  Liampo; mais Faria se procura prs d'Anay une partie des
avantages qu'il s'tait proposs dans cette route, en s'attachant par
ses promesses trente-six soldats qui prirent confiance  sa fortune. Ils
remirent  la voile malgr le vent contraire qu'ils eurent  combattre
pendant cinq jours. Le sixime au soir, ils rencontrrent une barque de
pcheurs, dans laquelle ils furent extrmement surpris de trouver huit
Portugais, tous fort blesss et dans le plus triste tat. Faria les fit
passer sur son bord, o, se jetant  ses pieds, ils lui racontrent
qu'ils taient partis de Liampo depuis dix-sept jours pour se rendre 
Malacca; que, s'tant avancs jusqu' l'le de Sumbor, ils avaient eu
le malheur d'tre attaqus par un corsaire guzarate nomm Coja-Acem, qui
avait, sur trois jonques et quatre lantes, environ cent hommes,
mahomtans comme lui; qu'aprs un combat de trois heures, dans lequel
ils lui avaient brl une de ses jonques, ils avaient enfin perdu leur
vaisseau, et la valeur de cent mille tals en marchandises, avec
dix-huit Portugais de leurs parens ou de leurs amis, dont la captivit
leur faisait compter pour rien le reste de leur infortune, et la perte
de quatre-vingt-deux hommes qui composaient leur quipage; que, par un
miracle du ciel, ils s'taient sauvs au nombre de dix dans la mme
barque o nous les avions rencontrs, et que de ce nombre deux taient
dj morts de leurs blessures.

Aprs avoir cout ce rcit avec admiration, Faria, plein de ses ides,
leur demanda si le corsaire avait t fort maltrait dans le combat,
parce qu'il lui semblait qu'ayant perdu une de ses jonques, et celles
des Portugais devant tre dans un grand dsordre, il tait impossible
que ses forces ne fussent pas beaucoup diminues. Ils l'assurrent que
la victoire avait cot cher  leur ennemi; que, dans l'incendie de sa
jonque, la plupart des soldats qui montaient ce btiment avaient trouv
la mort dans les flots, et qu'il n'tait entr dans une rivire voisine
que pour y rparer ses pertes. Alors Faria se mit  genoux, tte nue et
les yeux levs vers le ciel, qu'il regardait fixement; il le remercia
les larmes aux yeux[1] d'avoir amen son ennemi entre ses mains; et sa
prire fut si vive et si touchante, que, le mme transport se
communiquant  ceux qui l'entendirent, ils se mirent  crier: Aux armes!
aux armes! comme si le corsaire et t prsent. Dans cette noble
ardeur, ils mirent aussitt la voile au vent de poupe pour retourner
dans un port qu'ils avaient laiss huit lieues en arrire, et s'y
quiper sans mnager les frais de tout ce qui leur tait ncessaire pour
un mortel combat. Un prsent de mille ducats leur fit obtenir du
gouverneur non-seulement la libert d'acheter toutes sortes de
munitions, mais celle mme de se procurer deux grandes jonques, qui
furent changes contre celle de Faria, et d'engager cent soixante
hommes pour le gouvernement des voiles. Tous les volontaires,  qui
l'esprance du butin fit offrir leurs services, furent reus et pays
libralement. Quiay-Panjam n'pargna point ses trsors. Ainsi, dans la
revue gnrale qui se fit avant de lever l'ancre, nous nous trouvmes au
nombre de cinq cents hommes, soldats ou matelots, entre lesquels on
compta quatre-vingt-quinze Portugais.

[Note 1: Ce mlange continuel de pit et de vengeance, de
brigandage et de dvotion, est un caractre trop singulier pour chapper
aux lecteurs; et c'est partout dans cette histoire celui des Espagnols
et des Portugais.]

Treize jours nous avaient suffi pour ce redoutable armement. Nous
partmes dans le meilleur ordre. Trois jours aprs nous arrivmes aux
Pcheries, o le corsaire avait enlev la jonque de notre nation.
Quelques espions qu'on envoya sur la rivire nous rapportrent qu'il
tait  deux lieues de l, dans une autre rivire nomme Tinlau, et
qu'il y faisait rparer la jonque portugaise. Faria fit vtir  la
chinoise un de ses plus braves et de ses plus sages soldats, avec ordre
de s'avancer dans une barque de pcheur pour observer la contenance et
la situation des ennemis. On apprit bientt qu'ils taient sans dfiance
et dans un dsordre qui nous ferait trouver peu de peine  les aborder.
Nos deux chefs rsolurent d'aller mouiller le soir  l'embouchure de la
rivire, et de commencer l'attaque  la pointe du jour.

La mer fut si calme et le vent si favorable, que Faria crut devoir
profiter de l'obscurit pour s'avancer presqu' la hauteur du corsaire.
Cette manoeuvre eut le succs qu'il s'en tait promis; et dans l'espace
d'une heure nous arrivmes  la porte de l'arquebuse sans avoir t
dcouverts. Mais les premiers rayons du jour ne tardrent point  nous
trahir. Plusieurs sentinelles qui taient distribues sur les bords de
la rivire sonnrent l'alarme avec des cloches; et quoique la lumire ne
permt point encore de distinguer les objets, il s'leva un si furieux
bruit parmi les corsaires qui taient au rivage et ceux qu'ils avaient
laisss  la garde de leur flotte, qu'il nous devint presque impossible
de nous entendre. Faria saisit ce moment pour les saluer de toute notre
artillerie, qui augmenta le tumulte. Ensuite le jour tant devenu plus
clair, pendant qu'on rechargeait les pices, et que les corsaires nous
observaient sur leurs ponts, il fit faire une seconde dcharge qui en
fit tomber un grand nombre. Cent soixante mousquetaires, qu'il tenait
prts  tirer, ne firent pas feu moins heureusement sur ceux qui
s'taient mis dans des barques pour retourner  leurs jonques. Ce
prlude parut leur causer tant d'pouvante, qu'on n'en vit plus paratre
un sur les tillacs.

Alors nos deux jonques les abordrent avec la mme vigueur. La mle
fut effroyable et se soutint pendant plus d'un quart d'heure, jusqu'au
dpart de quatre lantes qui se dtachrent du rivage pour venir
secourir les corsaires avec des gens frais.  cette vue, un Portugais
nomm Digo Meyrelez, qui tait dans la jonque de Quiay-Panjam, poussa
rudement un canonnier dont il avait remarqu l'ignorance, et pointant
lui-mme la pice qui tait charge  cartouches, il y mit le feu avec
tant d'habilet ou de bonheur, qu'il coula la premire lante  fond. Du
mme coup, plusieurs balles qui passrent par-dessus la premire turent
le capitaine de la seconde, et six ou sept soldats qui taient proches
de lui. Les deux autres demeurrent si effrayes de ce spectacle,
qu'elles s'efforaient de retourner  terre, lorsque deux barques
portugaises, charges de pots--feu, s'avancrent fort  propos pour y
en jeter un fort grand nombre. Elles y mirent le feu avec une violence
qui les fit brler en un instant jusqu' fleur d'eau. En vain les
corsaires se jetrent dans l'eau pour viter les flammes; ils y
trouvrent la mort par les mains de nos gens qui les tuaient  coups de
piques. Il n'en prit pas moins de deux cents dans les quatre lantes;
car, celle qui avait perdu son capitaine tant tombe sous la jonque de
Quiay-Panjam, il ne s'en sauva qu'un petit nombre, qui se jetrent dans
les flots.

Ceux qui combattaient sur ces jonques ne se furent pas plus tt aperus
de la ruine des lantes, qu'ils commencrent  s'affaiblir, et plusieurs
ne pensrent qu' chercher leur salut  la nage. Mais Coja-Acem, qui ne
s'tait pas encore fait reconnatre, accourut alors pour les encourager.
Il portait une cotte d'armes caille de lames de fer, double de satin
cramoisi, et borde d'une frange d'or. Sa voix, qui se fit entendre avec
une invocation de son prophte et des imprcations contre nous, ranima
si vivement les plus timides, que, s'tant rallis, ils nous firent tte
avec une valeur surprenante. Faria, dont cette rsistance ne fit
qu'chauffer le courage, excita le ntre par quelques mots _pleins de
foi_, et se prcipitant vers le chef des corsaires, qu'il regardait
comme le principal objet de sa haine, il lui dchargea sur la tte un
si grand coup de sabre, qu'il fendit son bonnet de mailles. Ce coup
l'abattit  ses pieds. Aussitt lui en portant un autre sur les jambes,
il le mit hors d'tat de se relever. Nos ennemis, qui virent tomber leur
chef, poussrent un grand cri. Ils fondirent si imptueusement sur
Faria, qu'ils faillirent l'abattre  son tour; tandis que, nous serrant
autour de lui, nous redoublmes nos efforts pour sauver une vie 
laquelle chacun de nous attachait la sienne. Le combat devint si
furieux, que dans l'espace d'un demi-quart d'heure nous vmes tomber sur
le corps de Coja-Acem quarante-huit de ces dsesprs, et nous perdmes
nous-mmes quatorze chrtiens, entre lesquels nous emes la douleur de
compter cinq Portugais. Alors nos ennemis, commenant  perdre courage,
se retirrent en dsordre vers la proue, dans le dessein de s'y
fortifier. Mais Quiay-Panjam, qui venait de ruiner les lantes, se
prsenta devant eux pour leur couper cette retraite. Ainsi presss des
deux cts avec la mme furie, il ne leur resta plus d'autre ressource
que de se jeter dans les flots. Les ntres, encourags par la victoire
et par le nom de Jsus-Christ, qui retentissait sur toutes les jonques,
achevrent de les exterminer  mesure qu'ils se prcipitaient les uns
sur les autres. Il en prit cent cinquante par le fer ou par le feu. La
plupart des autres se noyrent dans leur fuite ou furent assomms 
coups d'aviron. On ne fit que cinq prisonniers, qui furent jets  fond
de cale, pieds et poings lis, dans le dessein d'en tirer diverses
lumires par la force des tourmens. Mais ils se rendirent entre eux le
service de s'gorger  belles dents. Le nombre de nos morts ne monta
qu' cinquante-deux, dont huit taient de notre nation.

Aprs avoir employ une partie du jour  leur rendre les honneurs de la
spulture, Faria fit le tour de l'le pour y chercher ce qui pouvait
avoir appartenu au corsaire. Il dcouvrit dans une valle fort agrable
un village d'environ quarante maisons; et plus loin, sur le bord d'un
ruisseau, une pagode o Coja-Acem avait mis ses malades. C'tait dans le
mme lieu que ceux qui avaient chapp aux flots avaient pris le parti
de se retirer.  la vue de Faria, qu'ils aperurent de loin, ils
dputrent quelques-uns d'entre eux pour implorer sa misricorde; mais,
fermant l'oreille  leurs prires, il rpondit qu'il ne pouvait faire
grce  ceux qui avaient massacr tant de chrtiens: ces misrables
taient au nombre de quatre-vingt-seize. Nous mmes le feu  six ou sept
endroits de la pagode, qui, n'tant compose que de bois sec et couverte
de feuilles de palmier, fut bientt rduite en cendres. Les corsaires,
attaqus par les flammes et la fume, jetrent des cris pitoyables, et
quelques-uns se prcipitrent du haut des fentres; mais ils furent
reus sur les pointes de nos piques et de nos dards, et nous emes la
satisfaction de rassasier notre vengeance.

La jonque que le corsaire avait enleve depuis peu de jours aux
Portugais de Liampo leur fut restitue avec toutes leurs marchandises:
ce qui n'empcha point que le reste du butin ne montt  plus de cent
trente mille tals. Nous passmes vingt-quatre jours dans la rivire de
Tinlau pour y gurir nos blesss. Faria mme avait besoin de ce repos:
il avait reu trois coups dangereux dont il avait nglig de se faire
panser dans les premiers soins qu'il avait donns au bien commun, et
dont il eut beaucoup de peine  se rtablir. Mais son courage
infatigable s'occupa, dans cet intervalle, du projet d'une autre
expdition qu'il avait communiqu  Quiay-Panjam, et qu'il ne remettait
pas plus loin qu' l'entre du printemps. Il se proposait de retourner
dans l'anse de la Cochinchine, pour s'approcher des mines de Quanjaparu,
o nous avions appris qu'on tirait quantit d'argent, et qu'il y avait
actuellement sur les bords de la rivire six maisons remplies de
lingots.

Nous levmes l'ancre pour nous avancer vers la pointe de Micuy, d'o
notre premier dessein tait toujours de nous rendre  Liampo. Un orage
du nord-ouest qui nous surprit  cette hauteur exposa toute la flotte au
dernier danger. La plus petite de nos jonques, commande par
Nunno-Preto, prit avec sept Portugais et cinquante autres chrtiens.
Celle de Faria, qui tait la plus grande, et dans laquelle nous avions
rassembl nos plus prcieuses marchandises, n'vita le mme sort qu'en
abandonnant aux flots quantit de richesses; et ceux qui furent chargs
de ce triste sacrifice apportrent si peu d'attention au choix, qu'ils
jetrent dans la mer douze grandes caisses pleines de lingots d'argent.
Mais rien ne causa plus d'affliction  Faria que la perte d'une lante
qui s'tait brise sur la cte, et dans laquelle il y avait cinq
Portugais qui furent enlevs pour l'esclavage par les habitans d'une
ville voisine. Tandis qu'il paraissait insensible  la ruine de sa
fortune, il ne pouvait se consoler de voir cinq hommes de sa nation dans
la misre. Tous ses soins, aprs la tempte, se tournrent  les
secourir; et lorsqu'il eut appris que la ville o ils avaient t
conduits se nommait Nouda, et qu'elle n'tait pas loigne du rivage,
il promit au ciel d'employer sa vie pour leur rendre la libert.

Le reste de ses forces consistait en trois jonques, avec une seule
lante. Il ne balana point  s'engager dans la rivire de Nouda, o il
mouilla vers le soir. Deux petites barques, qui portent sur cette cte
le nom de _balos_, furent employes  sonder le fond, avec ordre de
prendre des informations sur la situation de la ville. Elles lui
amenrent huit hommes et deux femmes, dont elles s'taient saisies, et
qui furent regards aussitt comme des otages suffisans pour la sret
des Portugais: mais la confiance diminua beaucoup lorsque ces dix
prisonniers eurent dclar que les Portugais captifs passaient dans la
ville pour les voleurs qui avaient caus divers dommages sur les ctes,
et qu'ils taient destins au supplice. Faria, plein d'une vive
inquitude, se hta d'crire au mandarin: sa lettre tait civile. Il y
joignit un prsent de deux cents ducats, qui lui parut une honnte
ranon; et chargeant de ses ordres deux des prisonniers, il retint 
bord les huit autres.

La rponse qu'il reut le lendemain sur le dos de sa lettre tait
courte et fire: Que ta bouche vienne se prsenter  mes pieds. Aprs
t'avoir entendu, je te ferai justice. Il comprit que le succs de son
entreprise tait fort incertain; et rejetant toute ide de violence,
avant d'avoir tent les voies de la douceur et les motifs de l'intrt,
il offrit par une autre dputation jusqu' la somme de deux mille tals.
Dans sa seconde lettre il prenait la qualit de marchand tranger,
Portugais de nation, qui allait exercer le commerce  Liampo, et qui
tait rsolu de payer fidlement les droits. Il ajoutait que le roi de
Portugal son matre, tant li d'une amiti de frre avec le roi de la
Chine, il esprait la mme faveur et la mme justice que les Chinois
recevaient constamment dans les villes portugaises des Indes. Cette
comparaison des deux rois parut si choquante au mandarin, que, sans
aucun gard pour le droit des gens, il fit cruellement fouetter ceux qui
lui avaient apport la lettre. Les termes de sa rponse n'ayant pas t
moins insultans, Faria, pouss par sa colre autant que par ses
promesses, rsolut enfin d'attaquer la ville. Il fit la revue de ses
soldats, qui montaient encore au nombre de trois cents; le lendemain,
s'tant avanc dans la rivire jusqu' la vue des murs, il y jeta
l'ancre, aprs avoir arbor le pavillon marchand  la manire des
Chinois, pour s'pargner de nouvelles explications. Cependant le doute
du succs lui fit crire une troisime lettre au mandarin, dans
laquelle, feignant de n'avoir aucun sujet de plainte, il renouvelait
l'offre d'une grosse somme et d'une amiti perptuelle. Mais le
malheureux Chinois qu'il avait employ pour cette dputation fut dchir
de coups, et renvoy avec de nouvelles insultes. Alors nous descendmes
au rivage, et marchmes vers la ville, sans tre effrays d'une foule de
peuple qui faisait voltiger plusieurs tendards sur les murs, et qui
paraissait nous braver par ses cris: nous n'tions qu' deux cents pas
des portes lorsque nous en vmes sortir mille ou douze cents hommes 
cheval, qui entreprirent d'escarmoucher autour de nous, dans l'esprance
apparemment de nous causer de l'pouvante. Mais nous voyant avancer d'un
air ferme, ils se rassemblrent en un corps entre nous et la ville. Nos
jonques avaient ordre de faire jouer l'artillerie au signal que Faria
devait leur donner. Aussitt qu'il vit l'ennemi dans cette posture, il
fit tirer tout  la fois et ses mousquetaires et ses jonques. Le bruit
seul fit tomber une partie de cette cavalerie. Nous continumes de
marcher, tandis que les uns fuyaient vers le pont de la ville, o leur
embarras fut extrme au passage, et que les autres se dispersaient dans
les champs voisins. Ceux que nous trouvmes encore serrs proche du pont
essuyrent une dcharge de notre mousqueterie, qui fit mordre la
poussire au plus grand nombre, sans qu'un seul et os mettre l'pe 
la main. Nous approchions de la porte avec un extrme tonnement de la
voir si mal dfendue; mais nous y rencontrmes le mandarin qui sortait 
la tte de six cents hommes de pied, mont sur un fort beau cheval, et
revtu d'une cuirasse. Il nous fit tte avec assez de vigueur; et son
exemple animait ses gens, lorsqu'un coup d'arquebuse, tir par un de nos
valets, le frappa au milieu de l'estomac. Sa chute rpandit tant de
consternation parmi les Chinois, que, chacun ne pensant qu' fuir, sans
avoir la prsence d'esprit de fermer les portes, nous les chassmes
devant nous  grands coups de lances comme une troupe de bestiaux. Ils
coururent dans ce dsordre le long d'une grande rue qui conduisait vers
une autre porte, par o nous les vmes sortir jusqu'au dernier. Faria
eut la prudence d'y laisser une partie de sa troupe pour se mettre 
couvert de toute sorte de surprise; tandis que, se faisant conduire  la
prison, il alla dlivrer de ses propres mains les cinq Portugais qui n'y
attendaient que la mort. Ensuite, nous ayant tous rassembls, et
jugeant de l'effroi de nos ennemis par la tranquillit qui rgnait
autour des murs, il nous accorda une demi-heure pour le pillage. Ce
temps fut si bien employ, que le moindre de nos soldats partit charg
de richesses. Quelques-uns emmenrent de fort belles filles lies quatre
 quatre avec les mches des mousquets. Enfin, l'approche de la nuit
pouvant nous exposer  quelque dsastre, Faria fit mettre le feu  la
ville; elle tait btie de sapin et d'autres bois si faciles 
s'embraser, que la flamme s'y tant bientt rpandue, nous nous
retirmes tranquillement dans nos jonques  la faveur de cette lumire.

Aprs une si glorieuse expdition, Faria prit deux partis, qui font
autant d'honneur  sa conduite que tant d'exploits doivent en faire  sa
valeur: l'un, d'enlever toutes les provisions que nous pmes trouver
dans les villages qui bordaient la rivire, parce qu'il tait  craindre
qu'on ne nous en refust dans tous les ports; l'autre, d'aller passer
l'hiver dans une le dserte nomme Poulo-Hinhor, o la rade et les eaux
sont excellentes; parce que nous ne pouvions aller droit  Liampo sans
causer beaucoup de prjudice aux Portugais qui venaient hiverner
paisiblement dans ce port avec leurs marchandises. Le premier de ces
deux projets fut excut le jour suivant; mais le second fut retard par
un obstacle qui devint pour nous une nouvelle source de richesse et de
gloire. Nous fmes attaqus entre les les de Gomolem et la terre, par
un corsaire nomm Prmata Goundel, ennemi jur de notre nation, qui,
nous prenant nanmoins pour des Chinois, avait compt sur une victoire
facile. Ce combat, o nous enlevmes une de ses jonques, nous valut
quatre-vingt mille tals; mais il cota la vie  quantit de nos plus
braves gens, et Faria y reut trois dangereuses blessures. Nous nous
retirmes dans la petite le de Buncalon, qui n'tait qu' trois ou
quatre lieues vers l'ouest, et nous y passmes dix-huit jours, pendant
lesquels nos blesss furent heureusement rtablis.

On se dtermina  gouverner vers les ports de Liampo. Le Portugal avait
alors dans cette ville le mme tablissement que nous emes ensuite 
Macao, c'est--dire qu'ayant obtenu la libert d'y exercer le commerce,
la nation y jouissait d'une parfaite tranquillit sous la protection des
lois. On comptait dj dans le quartier portugais plus de mille maisons,
qui taient gouvernes par des chevins, des auditeurs, des consuls et
des juges, avec autant de confiance et de sret qu' Lisbonne.

Faria vit bientt arriver sur la flotte tout ce qu'il y avait de
Portugais distingus dans la ville, avec des prsens considrables et
les mmes tmoignages de respect qu'ils auraient pu rendre  leur propre
roi. Ses malades furent logs dans les maisons les plus riches et
magnifiquement traits; mais ce n'tait que le prlude des honneurs
qu'on lui destinait. Le sixime jour, qu'il n'avait pas attendu sans
impatience, parce qu'il ignorait le motif du retardement, une flotte
_galante_, compose de barques tendues d'toffes prcieuses, vint le
prendre au bruit des instrumens, et le conduisit comme en triomphe au
port de la ville. Il y fut reu avec une pompe qui surprit les Chinois;
et cette fte dura plusieurs jours. Aprs les avoir passs dans la joie
et l'admiration, son dessein tait de retourner  bord; mais on le fora
d'accepter une des plus belles maisons de la ville, o pendant cinq mois
entiers il fut trait avec la mme considration.

L'expdition des mines de Quanjaparu n'ayant pas cess de l'occuper,
nous avions employ ce temps aux prparatifs, et la saison commenait 
presser notre dpart, lorsqu'une maladie mit en peu de jours
Quiay-Panjam au tombeau. Faria parut regretter beaucoup un homme qu'il
avait jug digne de son amiti. Cette perte lui fit prter l'oreille aux
conseils des principaux Portugais qui le dgotrent de l'entreprise des
mines. On publiait que ce pays tait dsol par les guerres des rois de
Chammay et de Tsiampa. Il y avait peu d'apparence que les trsors qu'il
se proposait d'enlever eussent t respects. Un corsaire nomm Similau,
ami des Portugais, que sa qualit de Chinois n'avait pas empch
d'exercer long-temps ses brigandages sur sa propre nation, et qui tait
venu jouir de sa fortune  Liampo, lui raconta des merveilles d'une le
nomme Calempluy, o il l'assura que dix-sept rois de la Chine taient
ensevelis dans des tombeaux d'or. Il lui fit une si belle peinture des
idoles du mme mtal, et d'une infinit d'autres trsors que les
monarques chinois avaient rassembls dans cette le, que, s'tant offert
 lui servir de pilote, il le dtermina facilement  tenter une si
grande aventure. En vain ses meilleurs amis lui en reprsentrent le
danger: la guerre qui occupait les Chinois lui parut un temps favorable.
Similau lui conseilla d'abandonner ses jonques, qui taient de trop haut
bord et trop dcouvertes pour rsister aux courans du golfe de Nankin;
d'ailleurs ce corsaire ne voulait ni beaucoup de vaisseaux ni beaucoup
d'hommes, dans la crainte de se rendre suspect ou d'tre reconnu sur des
rivires trs-frquentes. Il lui fit prendre deux panoures, qui sont
une espce de galiotes, mais un peu plus leves. L'quipage fut born 
cinquante-six Portugais, quarante-huit matelots et quarante-deux
esclaves.

Au premier vent que Similau jugea favorable, nous quittmes le port de
Liampo. Le reste du jour et la nuit suivante furent employs  sortir
des les d'Angitour, et nous entrmes dans des mers o les Portugais
n'avaient point encore pntr. Le vent continua de nous favoriser
jusqu' l'anse des pcheries de Nankin. De l nous traversmes un golfe
de quarante lieues, et nous dcouvrmes une haute montagne qui se nomme
Nangafo, vers laquelle, tirant au nord, nous avanmes encore pendant
plusieurs jours. Les mares, qui taient fort grosses, et le changement
du vent, obligrent Similau  entrer dans une petite rivire dont les
bords taient habits par des hommes fort blancs et de belle taille, qui
avaient les yeux petits comme des Chinois, mais qui leur ressemblaient
peu par l'habillement et le langage. Nous ne pmes les engager dans
aucune communication. Ils s'avanaient en grand nombre sur le bord de la
rivire, d'o ils semblaient nous menacer par d'affreux hurlemens. Le
temps et la mer nous permettant de remettre  la voile, Similau, dont
toutes les dcisions taient respectes, leva aussitt l'ancre pour
gouverner  l'est-nord-est. Nous ne perdmes point la terre de vue
pendant sept jours. Ensuite, traversant un autre golfe  l'est, nous
entrmes dans un dtroit large de dix lieues, qui se nomme Sileupaquin,
aprs lequel nous avanmes encore l'espace de cinq jours, sans cesser
de voir un grand nombre de villes et de bourgs. Ces parages nous
prsentaient aussi quantit de vaisseaux. Faria commenant  craindre
d'tre dcouvert, paraissait incertain s'il devait suivre une si
dangereuse route. Similau, qui remarqua son inquitude, lui reprsenta
qu'il n'avait pas d former un dessein de cette importance sans en avoir
pes les dangers; qu'il les connaissait lui-mme, et que les plus grands
le menaaient, lui qui tait Chinois et pilote: d'o nous devions
conclure qu'indpendamment de son inclination, il tait forc de nous
tre fidle; qu' la vrit nous pouvions prendre une route plus sre,
mais beaucoup plus longue; qu'il nous en abandonnait la dcision, et
qu'au moindre signe il ne ferait pas mme difficult de retourner 
Liampo. Faria lui sut bon gr de cette franchise; il l'embrassa
plusieurs fois, et le faisant expliquer sur cette route qu'il nommait la
plus longue, il apprit de lui que, cent soixante lieues plus loin vers
le nord nous pourrions trouver une rivire assez large, qui se nommait
Sumhepadano, sur laquelle il n'y avait rien  redouter, parce qu'elle
tait peu frquente, mais que ce dtour nous retarderait d'un mois
entier. Nous dlibrmes sur cette ouverture. Faria parut le premier
dispos  prfrer les longueurs au pril, et Similau reut ordre de
chercher la rivire qu'il connaissait au nord. Nous sortmes du golfe de
Nankin; et pendant cinq jours nous rangemes une cte assez dserte. Le
sixime jour, nous dcouvrmes  l'est une montagne fort haute, dont
Similau nous dit que le nom tait Fanjus. L'ayant aborde de fort prs,
nous entrmes dans un beau port, qui, s'tendant en forme de croissant,
peut contenir deux mille vaisseaux  couvert de toutes sortes d'orages.
Faria descendit au rivage avec dix ou douze soldats; mais il ne trouva
personne qui pt lui donner les moindres lumires sur sa route. Son
inquitude renaissant avec ses doutes, il fit de nouvelles questions 
Similau sur une entreprise que nous commencions  traiter d'imprudence.
Seigneur capitaine, lui dit cet audacieux corsaire, si j'avais quelque
chose de plus prcieux que ma tte, je vous l'engagerais volontiers. Le
voyage que je m'applaudis de vous avoir fait entreprendre est si certain
pour moi, que je n'aurais pas balanc  vous donner mes propres enfans,
si vous aviez exig cette caution. Cependant je vous dclare encore que,
si les discours de vos gens sont capables de vous inspirer quelque
dfiance, je suis prt  suivre vos ordres. Mais, aprs avoir form un
si beau dessein, serait-il digne de vous d'y renoncer? et si l'effet ne
rpondait pas  mes promesses, ma punition n'est-elle pas entre vos
mains?

Ce langage tait si propre  faire impression sur Faria, que,
promettant de s'abandonner  la conduite du corsaire, il menaa de punir
ceux qui le troubleraient par leurs murmures. Nous nous remmes en mer.
Treize jours d'une navigation assez paisible, pendant lesquels nous ne
perdmes point la terre de vue, nous firent arriver dans un port nomm
Buxipalem,  49 degrs de hauteur. Ce climat nous parut un peu froid.
Nous y vmes des poissons et des serpens d'une si trange forme, que ce
souvenir me cause encore de la frayeur. Similau, qui avait dj parcouru
tous ces lieux, nous fit des peintures incroyables de ce qu'il y avait
vu et de ce qu'il y avait entendu pendant la nuit, surtout aux pleines
lunes de novembre, dcembre et janvier, qui sont le temps des grandes
temptes; et nous vrifimes par nos propres yeux une partie des
merveilles qu'il nous avait racontes. Nous vmes dans cette mer des
raies auxquelles nous donnmes le nom de _peixes mantas_, qui avaient
plus de quatre brasses de tour et le museau d'un boeuf; nous en vmes
d'autres qui ressemblaient  de grands lzards, moins grosses et moins
longues que les autres, mais tachetes de vert et de noir, avec trois
rangs d'pines fort pointues sur le dos, de la grosseur d'une flche.
Elles se hrissent quelquefois comme des porcs-pics, et leur museau,
qui est fort pointu, est arm d'une sorte de crocs d'environ deux pans
de longueur, que les Chinois nomment _puchis-sucoens_, et qui
ressemblent aux dfenses d'un sanglier. D'autres poissons que nous
apermes ont le corps tout--fait noir et d'une prodigieuse grandeur.
Pendant deux nuits que nous passmes  l'ancre, nous fmes
continuellement effrays par la vue des baleines et des serpens qui se
prsentaient autour de nous, et par les hennissemens d'une infinit de
chevaux marins dont le rivage tait couvert. Nous nommmes ce lieu la
rivire des serpens. Quinze lieues plus loin, Similau nous fit entrer
dans une baie beaucoup plus belle et plus profonde, qui se nomme
Calindamo, environne de montagnes fort hautes et d'paisses forts, au
travers desquelles on voit descendre quantit de ruisseaux dans quatre
grandes rivires qui entrent dans la baie. Similau nous apprit que,
suivant les histoires chinoises, deux de ces rivires tirent leur source
d'un grand lac nomm Moscombia et les deux autres, d'une province qui se
nomme Alimania, o les montagnes sont toujours couvertes de neige.

C'tait dans une de ces rivires que nous devions entrer. Elle se nomme
Paatebenam. Il fallait dresser notre route  l'est pour retourner vers
le port de Nankin, que nous avions laiss derrire nous  deux cent
soixante lieues, parce que, dans cette distance, nous avions multipli
notre hauteur fort au del de l'le que nous cherchions. Similau, qui
s'aperut de notre chagrin, nous fit souvenir que ce dtour nous avait
paru ncessaire  notre succs. On lui demanda combien il emplorait de
temps  retourner jusqu' l'anse de Nankin par cette rivire. Il nous
rpondit que nous n'avions pas besoin de plus de quatorze ou quinze
jours; et que, cinq jours aprs, il nous promettait de nous faire
aborder dans l'le de Calempluy, o nous trouverions enfin le prix de
nos peines.

 l'entre d'une nouvelle route qui nous engageait fort loin dans des
terres inconnues, Faria fit disposer l'artillerie et tout ce qu'il jugea
convenable  notre dfense. Ensuite nous entrmes dans l'embouchure de
la rivire avec le secours des rames et des voiles. Le lendemain nous
arrivmes au pied d'une fort haute montagne nomme Botinafau, d'o
coulaient plusieurs ruisseaux d'eau douce. Pendant six jours que nous
employmes  la ctoyer, nous emes le spectacle d'un grand nombre de
btes farouches, qui ne paraissaient pas effrayes de nos cris. Cette
montagne n'a pas moins de quarante ou cinquante lieues de longueur; elle
est suivie d'une autre qui se nomme Gangitanou, et qui ne nous parut pas
moins sauvage. Tout ce pays est couvert de forts si paisses, que le
soleil n'y peut communiquer ses rayons ni sa chaleur. Similau nous
assura nanmoins qu'il tait habit par des peuples difformes, nomms
Gigohos, qui ne se nourrissaient que de leur chasse et du riz que les
marchands chinois leur apportaient en change pour leurs fourrures. Il
ajouta qu'on tirait d'eux chaque anne plus de deux mille peaux, pour
lesquelles on payait des droits considrables aux douanes de Pocasser et
de Lantau, sans compter celles que les Gigohos emploient eux-mmes  se
couvrir et  tapisser leurs maisons. Faria, qui ne perdait pas une seule
occasion de vrifier les rcits de Similau pour se confirmer dans
l'opinion qu'il avait de sa bonne foi, le pressa de lui faire voir un de
ces difformes habitans dont il exagrait la laideur. Cette proposition
parut l'embarrasser. Cependant, aprs avoir rpondu  ceux qui
traitaient ses discours de fables que son inquitude ne venait que du
naturel farouche des barbares, il promit  Faria de satisfaire sa
curiosit,  condition que Faria ne descendrait point  terre, comme il
y tait souvent port par son courage. L'intrt du corsaire tait aussi
vif pour la conservation de Faria que celui de Faria pour celle du
corsaire. Ils se croyaient ncessaires l'un  l'autre, l'un pour viter
les mauvais traitemens de l'quipage, qui l'accusait de nous avoir
exposs  des dangers insurmontables; l'autre, pour se conduire dans une
entreprise incertaine, o toute sa confiance tait dans son guide.

Nous ne cessions pas d'avancer  voiles et  rames, entre des montagnes
fort leves et des arbres fort pais, souvent tourdis par le bruit
d'un si grand nombre de loups, de renards, de sangliers, de cerfs et
d'autres animaux, que nous avions peine  nous entendre. Enfin, derrire
une pointe qui coupait le cours de l'eau, nous vmes paratre un jeune
garon qui chassait devant lui six ou sept vaches. On lui fit quelques
signes, auxquels il ne fit pas difficult de s'arrter. Nous nous
approchmes de la rive en lui montrant une pice de taffetas vert, par
le conseil de Similau, qui connaissait le got des Gigohos pour cette
couleur. On lui demanda par d'autres signes s'il voulait l'acheter. Il
entendait aussi peu le chinois que le portugais. Faria lui fit donner
quelques aunes de la mme pice et six petits vases de porcelaine, dont
il parut si content, que, sans marquer la moindre inquitude pour ses
vaches, il prit aussitt sa course vers le bois. Un quart d'heure
aprs, il revint d'un air libre, portant sur ses paules un cerf en vie;
huit hommes et cinq femmes, dont il tait accompagn, amenaient trois
vaches lies, et marchaient en dansant au son du tambour, sur lequel ils
frappaient cinq coups par intervalle. Leur habillement tait de
diffrentes peaux, qui leur laissaient les bras et les pieds nus, avec
cette seule diffrence pour les femmes, qu'elles portaient au milieu du
bras de gros bracelets d'tain, et qu'elles avaient les cheveux beaucoup
plus longs que les hommes. Ceux-ci portaient de gros btons arms par le
bout, et garnis jusqu'au milieu de peaux semblables  celles dont ils
taient couverts. Ils avaient tous le visage farouche, les lvres
grosses, le nez plat, les narines larges et la taille haute. Faria leur
fit divers prsens, pour lesquels ils nous laissrent leurs trois vaches
et leur cerf. Nous quittmes la rive; mais ils nous suivirent pendant
cinq jours sur le bord de l'eau.

Aprs avoir fait environ quarante lieues dans ce pays barbare, nous
poussmes notre navigation pendant seize jours sans dcouvrir aucune
autre marque d'habitation que des feux, que nous apercevions quelquefois
pendant la nuit. Enfin nous arrivmes dans l'anse de Nankin, moins
promptement  la vrit que Similau ne l'avait promis, mais avec la mme
esprance de nous voir en peu de jours au terme de nos dsirs. Il fit
comprendre  tous les Portugais la ncessit de ne pas se montrer aux
Chinois, qui n'avaient jamais vu d'trangers dans ces lieux. Nous
suivmes un conseil dont nous sentmes l'importance; tandis qu'avec les
matelots de sa nation il se tenait prt  donner les explications qu'on
pourrait lui demander. Il proposa aussi de gouverner par le milieu de
l'anse plutt que de suivre les ctes, o nous dcouvrmes un grand
nombre de lantes. On se conforma pendant six jours  ses intentions. Le
septime nous dcouvrmes devant nous une grande ville nomme
Sileupeumor, dont nous devions traverser le havre pour entrer dans la
rivire. Similau, nous ayant recommand plus que jamais de nous tenir
couverts, y jeta l'ancre  deux heures aprs minuit. Vers la pointe du
jour il en sortit paisiblement, au travers d'un nombre infini de
vaisseaux qui nous laissrent passer sans dfiance; et, traversant la
rivire, qui n'avait plus que six ou sept lieues de largeur, nous emes
la vue d'une grande plaine que nous ne cessmes point de ctoyer
jusqu'au soir.

Cependant les vivres commenaient  nous manquer, et Similau, qui
paraissait quelquefois effray de sa propre hardiesse, ne jugeait point
 propos d'aborder au hasard pour renouveler nos provisions. Nous fmes
rduits, pendant treize jours,  quelques bouches de riz cuit dans
l'eau, qui nous taient mesures avec une extrme rigueur. L'loignement
de nos esprances, qui paraissaient reculer de jour en jour, et le
tourment de la faim, nous auraient ports  quelque rsolution violente,
si notre fureur n'et t combattue par d'autres craintes. Le corsaire,
qui les remarquait dans nos yeux, nous fit dbarquer pendant les
tnbres auprs de quelques vieux difices, qui se nommaient Tanamadel,
et nous conseilla de fondre sur une maison qui lui parut loigne des
autres. Nous y trouvmes beaucoup de riz et de petites fves, de grands
pots pleins de miel, des oies sales, des ognons, des aulx et des cannes
 sucre dont nous fmes une abondante provision: c'tait le magasin d'un
hpital voisin, et ce religieux dpt n'tait dfendu que par la pit
publique. Quelques Chinois nous apprirent dans la suite qu'il tait
destin  la subsistance des plerins qui visitaient les tombeaux de
leurs rois; mais ce n'est pas  ce titre que nous rendmes grces au
ciel de nous y avoir conduits.

Un secours qu'il semblait nous avoir mnag dans sa bont, rtablit un
peu le calme et l'espoir sur les deux vaisseaux. Nous continumes encore
d'avancer pendant sept jours. Quelle diffrence nanmoins entre le terme
que Similau nous avait fix et cette prolongation qui ne finissait pas!
La patience de Faria n'avait pas eu peu de force pour soutenir la ntre;
mais il commenait lui-mme  se dfier de tant de longueurs et
d'incertitudes. Quoique son courage l'et dispos  tous les vnemens,
il confessa publiquement qu'il regrettait d'avoir entrepris le voyage.
Son chagrin croissant d'autant plus qu'il s'efforait de le cacher. Un
jour qu'il avait demand au corsaire dans quel lieu il croyait tre, il
en reut une rponse si mal conue, qu'il le souponna d'avoir perdu le
jugement, ou d'ignorer le chemin dans lequel il nous avait engags;
cette ide le rendit furieux. Il l'aurait tu d'un poignard qu'il avait
toujours  sa ceinture, si quelques amis communs n'eussent arrt son
bras en lui reprsentant que la mort de ce malheureux assurait notre
ruine. Il modra sa colre; mais elle fut encore assez vive pour le
faire jurer _sur sa barbe_ que, si dans trois jours le corsaire ne
levait tous ses doutes, il le poignarderait de sa propre main. Cette
menace causa tant de frayeur  Similau, que la nuit suivante, tandis
qu'on s'tait approch de la terre, il se laissa couler du vaisseau dans
la rivire; et son adresse lui ayant fait viter la vue des sentinelles,
on ne s'aperut de son vasion qu'en renouvelant la garde.

Un si cruel vnement mit Faria comme hors de lui-mme. Il s'en fallut
peu que les deux sentinelles ne payassent leur ngligence de leur vie. 
l'instant il descendit au rivage avec la plus grande partie des
Portugais; toute la nuit fut employe  chercher Similau. Mais il nous
fut impossible de dcouvrir ses traces; et notre embarras devint encore
plus affreux lorsque tant retourns  bord, nous trouvmes que, de
quarante-six matelots chinois qui taient sur les deux vaisseaux,
trente-quatre avaient pris la fuite, pour se drober apparemment aux
malheurs dont ils nous croyaient menacs. Nous tombmes dans un
tonnement qui nous fit lever les mains et les yeux aux ciel sans avoir
la force de prononcer un seul mot. Cependant, comme il tait question de
dlibrer sur une situation si terrible, on tint conseil, mais avec une
varit de sentimens qui retarda long-temps la conclusion. Enfin nous
rsolmes,  la pluralit des voix, de ne pas abandonner un dessein pour
lequel nous avions dj brav tant de dangers. Mais, consultant aussi la
prudence, nous pensmes  nous saisir de quelques habitans du pays de
qui nous pussions savoir ce qui nous restait de chemin jusqu' l'le de
Calempluy. Si nos informations nous apprenaient qu'il ft aussi facile
de l'attaquer que Similau nous en avait flatts, nous prommes au ciel
d'achever notre entreprise; ou, si les difficults nous paraissaient
invincibles, nous devions nous abandonner au fil de l'eau, qui ne
pouvait nous conduire qu' la mer, o son cours la portait
naturellement.

L'ancre fut leve nanmoins avec beaucoup de crainte et de confusion;
la diminution de nos matelots ne nous permit pas d'avancer beaucoup le
jour suivant; mais, ayant mouill le soir assez prs de la rive, on
dcouvrit,  la fin de la premire garde, une barque  l'ancre au milieu
de la rivire. Nous nous en approchmes avec de justes prcautions, et
nous y prmes six hommes que nous trouvmes endormis. Faria les
interrogea sparment pour s'assurer de leur bonne foi par la conformit
de leurs rponses; ils s'accordrent  lui dire que le pays o nous
tions se nommait Temquilem, et que l'le de Calempluy n'tait loigne
que de dix lieues. On leur fit d'autres questions, auxquelles ils ne
rpondirent pas moins fidlement. Faria les retint prisonniers pour le
service des rames; mais la satisfaction qu'il reut de leurs
claircissemens ne l'empcha pas de regretter Similau, sans lequel il
n'esprait plus recueillir tout le fruit qu'il s'tait promis d'une si
grande entreprise. Deux jours aprs, nous doublmes une pointe de terre
nomme _Quinai-Taraon_, aprs laquelle nous dcouvrmes enfin cette le
que nous cherchions depuis quatre-vingts jours, et qui nous avait paru
fuir sans cesse devant nous.

C'est une belle plaine, situe  deux lieues de cette pointe, au milieu
d'une rivire. Nous jugemes qu'elle n'avait pas plus d'une lieue de
circuit. La joie que nous ressentmes  cette vue fut mle d'une juste
crainte, en considrant  quels prils nous allions nous exposer sans
les avoir reconnus. Vers trois heures de nuit, Faria fit jeter l'ancre
assez prs de l'le. Il y rgnait un profond silence. Cependant, comme
il n'tait pas vraisemblable qu'un lieu tel que Similau nous l'avait
reprsent, ft sans dfense et sans garde, on rsolut d'attendre la
lumire pour en faire le tour et pour juger des obstacles.  la pointe
du jour, nous nous approchmes fort prs de la terre, et, commenant 
tourner, nous observmes soigneusement tout ce qui se prsentait  nos
yeux. L'le tait environne d'un mur de marbre d'environ douze pieds de
hauteur, dont toutes les pierres taient jointes avec tant d'art,
qu'elles paraissaient d'une seule pice. Il avait douze autres pieds
depuis le fond de la rivire jusqu' fleur d'eau. Autour du sommet
rgnait un cordon en saillie, qui, joint  l'paisseur du mur, formait
une galerie assez large. Elle tait borde d'une balustrade de laiton,
qui, de six en six brasses, se joignait  des colonnes du mme mtal,
sur chacune desquelles on voyait une figure de femme avec une boule  la
main. Le dedans de la galerie offrait une chane de monstres ou de
figures monstrueuses de fonte, qui, se tenant par la main, semblaient
former une danse autour de l'le. Entre ce rang d'idoles s'levait un
autre rang d'arcades, ouvrage somptueux et compos de pices de diverses
couleurs. Les ouvertures laissant un passage libre  la vue, on
dcouvrait dans l'intrieur de l'le un bois d'orangers, au milieu
duquel taient btis trois cent soixante-cinq ermitages ddis aux dieux
de l'anne. Un peu plus loin,  l'est, sur une petite lvation, la
seule qui ft dans l'le, on voyait plusieurs grands difices spars
les uns des autres, et sept faades semblables  celles de nos glises.
Tous ces btimens, qui paraissaient dors, avaient des tours fort
hautes, que nous prmes pour des clochers. Ils taient entours de deux
grandes rues dont les maisons avaient aussi beaucoup d'clat. Un
spectacle si magnifique nous fit prendre une haute ide de cet
tablissement et des trsors qui devaient tre renferms dans un lieu
dont les murs taient si riches.

Nous avions reconnu avec le mme soin les avenues et les entres.
Pendant une partie du jour, que nous avions donne  ces observations,
il ne s'tait prsent personne dont la rencontre et pu nous alarmer.
Nous commenmes  nous persuader ce que nous avions eu peine  croire
sur le tmoignage de Similau et de nos prisonniers chinois, c'est--dire
que l'le n'tait habite que par des bonzes, et qu'elle n'avait pour
dfense que l'opinion tablie de sa saintet. Quoique l'aprs-midi ft
assez avanc, Faria prit la rsolution de descendre par une des huit
avenues que nous avions observes, pour prendre langue dans les
ermitages, et rgler notre conduite sur ses informations. Il se fit
accompagner de trente soldats et de vingt esclaves. J'tais de cet
escorte. Nous entrmes dans l'le avec le mme silence qui ne cessait
pas d'y rgner; et, traversant le petit bois d'orangers, nous arrivmes
 la porte du premier ermitage. Il n'tait qu' deux portes de mousquet
du lieu o nous tions descendus. Faria marchait le sabre  la main.
N'apercevant personne, il heurta deux ou trois fois pour se faire
ouvrir. On lui rpondit enfin que celui qui frappait  la porte devait
faire le tour de l'difice, et qu'il trouverait une autre entre. Un
Chinois que nous avions amen pour nous servir d'interprte et de guide,
aprs lui avoir impos des lois redoutables, fit tout aussitt le tour
de l'ermitage, et vint nous ouvrir la porte o il nous avait laisss.

Faria, sans autre explication, entra brusquement, et nous ordonna de le
suivre. Nous trouvmes un vieillard qui paraissait g de plus de cent
ans, et que la goutte retenait assis; il tait vtu d'une longue robe de
damas violet. La vue de tant de gens arms lui causa un mouvement de
frayeur qui le fit tomber presque sans connaissance: il remua quelque
temps les pieds et les mains sans pouvoir prononcer un seul mot; mais,
ayant retrouv l'usage de ses sens, et nous regardant d'un air plus
tranquille, il nous demanda qui nous tions et ce que nous dsirions de
lui. L'interprte lui rpondit, suivant l'ordre de Faria, que nous
tions des marchands trangers; que, naviguant dans une jonque fort
riche pour nous rendre au port de Liampo, nous avions eu le malheur de
faire naufrage; qu'un miracle nous avait sauvs des flots, et que notre
reconnaissance pour cette faveur du ciel nous avait fait promettre de
venir en plerinage dans la sainte le de Calempluy; que nous y tions
arrivs pour accomplir notre voeu; que notre seule intention, en le
troublant dans sa solitude, tait de lui demander particulirement
quelque aumne, comme un soulagement ncessaire  notre pauvret, et que
nous nous engagions  lui rendre dans trois ans le double de ce qu'il
nous permettrait d'enlever.

L'ermite parut mditer un moment sur ce qu'il venait d'entendre;
ensuite regardant Faria, qu'il crut reconnatre pour notre chef, il eut
l'audace de le traiter de voleur et de lui reprocher sa criminelle
entreprise: ce ne fut pas nanmoins sans joindre  ses injures des
prires et des exhortations. Faria loua sa pit, et feignit mme
d'entrer dans ses vues; mais, aprs l'avoir suppli de modrer son
ressentiment, parce que nous n'avions pas d'autre ressource dans notre
misre, il n'en ordonna pas moins  ses gens de visiter l'ermitage, et
d'enlever tout ce qu'ils y trouveraient de prcieux. Nous parcourmes
toutes les parties de cette espce de temple qui tait rempli de
tombeaux, et nous en brismes un grand nombre, o nous trouvmes de
l'argent, ml avec les os des morts. L'ermite tomba deux fois vanoui
pendant que Faria s'efforait de le consoler. Nous portmes  bord
toutes les richesses que nous avions pu dcouvrir. La nuit qui
s'approchait nous ta la hardiesse de pntrer plus loin dans un lieu
que nous connaissions si peu; mais comme l'occasion seule nous avait
dcids  profiter sur-le-champ de ce qui s'tait offert, nous
emportmes l'esprance de parvenir le lendemain  d'autres sources de
richesses. Faria ne quitta pas l'ermite sans l'avoir forc de lui
apprendre quels ennemis nous avions  redouter dans l'le; son rcit
augmenta notre confiance. Le nombre des solitaires, qu'il nommait
talagrepos, tait de trois cent soixante-cinq, mais tous dans un ge
fort avanc. Ils avaient quarante valets nomms menigrepos, pour leur
fournir les secours ncessaires, ou pour les assister pendant leurs
maladies. Le reste des difices, qui tait loign d'un quart de lieue,
n'tait peupl que de bonzes, non-seulement sans armes, mais sans
barques pour sortir de l'le, o toutes leurs provisions leur taient
apportes des villes voisines. Faria conut qu'en y retournant  la
pointe du jour, aprs avoir fait une garde exacte pendant la nuit, nous
pouvions esprer qu'il n'chapperait rien  nos recherches, et que six
ou sept cents moines chinois, qui devaient tre  peu prs le nombre des
bonzes, n'entreprendraient pas de se dfendre contre des soldats arms.

Quelque tmrit qu'il y et dans ce dessein, peut-tre n'aurait-il pas
manqu de vraisemblance, si nous avions eu la prcaution de nous dfaire
de l'ermite, ou de l'emmener sur nos vaisseaux: il pouvait arriver que
les menigrepos laissassent passer cette nuit sans visiter son ermitage;
et nous serions descendus le lendemain avec l'avantage de surprendre
tous les autres bonzes; mais il ne tomba dans l'esprit  personne que
notre premire expdition pt tre ignore jusqu'au jour suivant, et
chacun se reposa sur la facilit qu'on se promettait  rduire une
troupe de moines sans courage et sans armes.

Faria donna ses ordres pour la nuit; ils consistaient principalement 
veiller autour de l'le pour observer toutes les barques qui pouvaient
en approcher. Mais vers minuit nos sentinelles dcouvrirent quantit de
feux sur les temples et sur les murs. Nos Chinois furent les premiers 
nous avertir que c'tait sans doute un signal qui nous menaait. Faria
dormait d'un profond sommeil; il ne fut pas plus tt veill, qu'au lieu
de suivre le conseil des plus timides, qui le pressaient de faire voile
aussitt, il se fit conduire  rames droit  l'le. Un bruit effroyable
de cloches et de bassins confirma bientt l'avis des Chinois. Cependant
Faria ne revint  bord que pour nous dclarer qu'il ne prendrait point
la fuite sans avoir approfondi la cause de ce mouvement; il se flattait
encore que les feux et le bruit pouvaient venir de quelque fte, suivant
l'usage commun des bonzes; mais, avant de rien entreprendre, il nous fit
jurer sur l'vangile que nous attendrions son retour. Ensuite repassant
dans l'le avec quelques-uns de ses plus braves soldats, il suivit le
son d'une cloche qui le conduisit dans un ermitage diffrent du premier.
L, deux ermites, dont il se saisit, et que ses menaces forcrent de
parler, lui apprirent que le vieillard auquel nous avions fait grce de
la vie avait trouv la force de se rendre aux grands difices; que, sur
le rcit de son aventure, l'alarme s'tait rpandue parmi tous les
bonzes; que, dans la crainte du mme sort pour leurs maisons et pour
leurs temples, ils avaient pris le seul parti qui convenait  leur
profession, c'est--dire celui d'avertir les cantons voisins par des
feux et par le bruit des cloches, et qu'ils espraient un prompt secours
du zle de la pit des habitans. Les gens de Faria profitrent du temps
pour enlever sur l'autel une idole d'argent qui avait une couronne d'or
sur la tte et une roue dans la main; ils prirent aussi trois
chandeliers d'argent avec leurs chanes, qui taient fort grosses et
fort longues. Faria, se repentant trop tard du mnagement qu'il avait eu
pour le premier ermite, emmena ceux qui lui parlaient, et les fit
embarquer avec lui. Il mit aussitt  la voile, en _s'arrachant la
barbe_, et se reprochant d'avoir perdu par son imprudence une occasion
qu'il dsesprait de retrouver.

Son retour jusqu' la mer fut aussi prompt que le cours d'une rivire
fort rapide, aid du travail des rames et de la faveur du vent. Aprs
sept jours de navigation, il s'arrta dans un village nomm Susequerim,
o, ne craignant plus que le bruit de son entreprise et pu le suivre,
il se pourvut de vivres, qui recommenaient  lui manquer. Cependant il
n'y passa que deux heures, pendant lesquelles il prit aussi quelques
informations sur sa route, qui servirent  nous faire sortir de la
rivire par un dtroit beaucoup moins frquent que celui de Sileupamor,
par lequel nous y tions entrs. L, nous fmes cent quarante lieues
pendant neuf jours; et, rentrant ensuite dans l'anse de Nankin, qui
n'avait dans ce lieu que dix ou douze lieues de large, nous nous
laissmes conduire pendant treize jours par le vent d'ouest jusqu' la
vue des monts de Conxinacau.

Cette chane de montagnes striles qui forment une perspective
effrayante, l'ennui d'une longue route, la diminution de nos vivres, et
surtout le regret d'avoir manqu nos plus belles esprances, jetrent
dans les deux bords un air de tristesse qui fut comme le prsage de
l'infortune dont nous tions menacs. Il s'leva tout d'un coup un de
ces vents du sud que les Chinois nomment typhons, avec une imptuosit
si surprenante, que nous ne pmes le regarder comme un vnement
naturel. Nos panoures taient des btimens de rames, bas de bords,
faibles et presque sans matelots. Un instant rendit notre situation si
triste, que, dsesprant de pouvoir nous sauver, nous nous laissmes
driver vers la cte, o le courant de l'eau nous portait. Notre
imagination nous offrait plus de ressource en nous brisant contre les
rochers qu'en nous laissant abmer au milieu des flots; mais ce projet
dsespr ne put nous russir. Le vent, qui changea bientt au
nord-ouest, leva des vagues furieuses qui nous rejetrent malgr nous
vers la haute mer. Alors nous commenmes  soulager nos vaisseaux de
tout ce qui pouvait les appesantir, sans pargner nos caisses d'or et
d'argent. Nos mts furent coups, et nous nous abandonnmes  la fortune
pendant le reste du jour. Vers minuit, nous entendmes dans le vaisseau
de Faria les derniers cris du dsespoir. On y rpondit du ntre par
d'affreux gmissemens. Ensuite n'entendant plus d'autre bruit que celui
des vents et des vagues, nous demeurmes persuads que notre gnreux
chef et tous nos amis taient ensevelis dans l'abme. Cette ide nous
jeta dans une si profonde consternation, que pendant plus d'une heure
nous demeurmes tous muets. Quelle nuit la douleur et la crainte nous
firent passer! Une heure avant le jour, notre vaisseau s'ouvrit par la
contre-quille, et se trouva bientt si plein d'eau, que le courage nous
manqua pour travailler  la pompe. Enfin nous allmes choquer contre la
cte; et dj presque noys comme nous l'tions, les vagues nous
roulrent jusqu' la pointe d'un cueil qui acheva de nous mettre en
pices. De vingt-cinq Portugais, quatorze se sauvrent. Le reste, avec
dix-huit esclaves chrtiens et sept matelots chinois, prit
misrablement  nos yeux.

Nous nous rassemblmes sur le rivage, o, pendant tout le jour et la
nuit suivante, nous ne cessmes point de pleurer notre infortune. Le
pays tait rude et montagneux: il y avait peu d'apparence qu'il ft
habit dans les parties voisines. Cependant, le lendemain au matin, nous
fmes six ou sept lieues au travers des rochers, dans la triste
esprance de rencontrer quelque habitant qui voult nous recevoir en
qualit d'esclaves, et qui nous donnt  manger pour prix de notre
libert. Mais, aprs une marche si fatigante, nous arrivmes  l'entre
d'un immense marcage, au del duquel notre vue ne pouvait s'tendre, et
dont le fond tait si humide, qu'il nous fut impossible d'y entrer. Il
fallut retourner sur nos traces, parce qu'il ne se prsentait pas
d'autre passage. Nous nous retrouvmes le jour suivant dans le lieu o
notre vaisseau s'tait perdu, et dcouvrant sur le rivage les corps que
la mer y avait jets, nous recommenmes nos plaintes et nos
gmissemens. Aprs avoir employ le troisime jour  les ensevelir dans
le sable, sans autre instrument que nos mains, nous prmes notre chemin
vers le nord, par des prcipices et des bois que nous avions une peine
extrme  pntrer. Cependant nous descendmes enfin sur le bord d'une
rivire que nous rsolmes de traverser  la nage; mais les trois
premiers qui tentrent ce passage furent emports par la force du
courant. Comme ils taient les plus vigoureux, nous dsesprmes d'un
meilleur sort. Nous prmes le parti de retourner  l'est en suivant le
bord de l'eau, sur lequel nous passmes une nuit fort obscure, aussi
tourments par la faim que par le froid et la pluie. Le lendemain avant
le jour, nous apermes un grand feu vers lequel nous nous remmes 
marcher; mais, le perdant de vue au lever du soleil, nous continumes
jusqu'au soir de suivre la rivire. Le pays commenait  s'ouvrir. Notre
esprance tait de rencontrer quelque habitant sur la rive: d'ailleurs
nous ne pouvions nous loigner d'une route o l'eau, qui tait
excellente, servait du moins  soutenir nos forces. Le soir nous
arrivmes dans un bois, o nous trouvmes cinq hommes qui travaillaient
 faire du charbon.

Un long commerce avec leur nation nous avait rendu leur langue assez
familire. Nous nous approchmes d'eux, nous nous jetmes  leurs pieds
pour diminuer l'effroi qu'ils avaient pu ressentir  la vue de onze
trangers. Nous les primes au nom du ciel, dont la puissance est
respecte de tous les peuples du monde, de nous adresser dans quelque
lieu o nous pussions trouver du remde au plus pressant de nos maux.
Ils nous regardrent d'un oeil de piti. Si votre unique mal tait la
faim, nous dit l'un d'entre eux, il nous serait ais d'y remdier; mais
vous avez tant de plaies, que tous nos sacs ne suffiraient pas pour les
couvrir. En effet, les ronces, au travers desquelles nous avions
march dans les montagnes, nous avaient dchir le visage et les mains;
et ces plaies, que l'excs de notre misre nous empchait de sentir,
taient dj tournes en pouriture.

Les cinq Chinois nous offrirent un peu de riz et d'eau chaude, qui ne
pouvait suffire pour nous rassasier. Mais, en nous laissant la libert
de passer la nuit avec eux, ils nous conseillrent de nous rendre dans
un hameau voisin, o nous trouverions un hpital qui servait  loger les
pauvres voyageurs. Nous prmes aussitt le chemin qu'ils eurent
l'humanit de nous montrer. Il tait une heure de nuit lorsque nous
frappmes  la porte de l'hpital. Quatre hommes qui en avaient la
direction nous reurent avec bont; mais, s'tant rduits  nous donner
le couvert, ils attendirent le lendemain pour nous demander qui nous
tions. Un de nous lui rpondit que nous tions des marchands de Siam 
qui la fortune avait fait perdre leur vaisseau par un naufrage. Ils
voulurent savoir o nous avions dessein d'aller. Notre intention, leur
dmes-nous, tait de nous rendre  Nankin, o nous esprions de nous
embarquer sur les premires lantes qui partiraient pour Canton. Ils
nous demandrent pourquoi nous prfrions Canton  d'autres ports. Nous
leurs dmes que c'tait dans la confiance d'y trouver des marchands de
notre nation,  qui l'empereur permettait d'y exercer le commerce. Soit
prudence, soit curiosit, ils continurent de nous faire un grand
nombre de questions qui lassrent notre patience. La faim nous pressait
si vivement, que, malgr la commodit du lieu o nous avions pass la
nuit, il nous avait t impossible de fermer les yeux. Nous leur
reprsentmes que c'tait le plus pressant de nos besoins, et que depuis
six jours nous avions manqu de nourriture. Il est juste, nous
dirent-ils avec autant de douceur que de gravit, de vous accorder un
secours que vous demandez avec tant d'instance et de larmes; mais cette
maison tant fort pauvre, c'est un obstacle qui ne nous permet pas de
satisfaire pleinement  ce devoir. Alors ils commencrent  nous
raconter par quels accidens leur hpital s'tait appauvri aprs avoir
t fort riche. Les plus affams d'entre nous, ne pouvant rsister 
leur indignation, nous proposrent en portugais de ne pas souffrir plus
long-temps qu'on se ft un jeu de notre misre, et d'employer l'avantage
que nous avions par la supriorit du nombre. Christophe Borralho, dont
j'ai dj lou la modration naturelle, nous fit comprendre les suites
de cette violence; mais interrompant les Chinois, il les conjura
d'abandonner un instant tout autre soin pour soulager la faim qui nous
dvorait. Une prire si vive ne parut pas les offenser. Au contraire,
ils se jetrent dans des excuses qui tranrent encore en longueur, et
qui aboutirent  nous prier de sortir avec eux pour solliciter la
charit des habitans. Le hameau tait compos de quarante ou cinquante
pauvres maisons disperses, que nous fmes obligs de parcourir pour
tirer en aumne un demi-sac de riz, un peu de farine, des fves, des
ognons, et quelques mchans habits qui servirent  la rparation des
ntres. Les directeurs de l'hpital nous donnrent deux tals en argent.
Nous leurs demandmes la libert de passer quelques jours dans leur
maison; ils nous rpondirent qu' l'exception des malades et des femmes
enceintes, les pauvres n'y demeuraient pas si long-temps, et qu'on ne
pouvait violer en notre faveur une loi tablie par de savans et
religieux personnages; mais qu' trois lieues du village de Cathiotan,
o nous tions, nous trouverions, dans la grande ville de Siley-Jacau,
un hpital fort riche o tous les pauvres taient reus. Ils nous
offrirent une lettre de recommandation que nous acceptmes. Elle tait
conue en des termes si pressans et si tendres, qu'en nous plaignant de
leurs lois et de leurs usages, nous fmes forcs de rendre justice 
leurs intentions.

Nous arrivmes le soir  Siley-Jacau, o nous apprmes  connatre
encore mieux le caractre des Chinois. On nous y reut avec une charit
digne du christianisme; mais il fallut essuyer de longues et incommodes
formalits, et protester que notre dessein tait de quitter la Chine
aprs notre gurison.

Dix-huit jours que nous passmes dans le repos et l'abondance
rtablirent parfaitement notre sant. Nous partmes dans l'intention
relle de nous rendre  Nankin, dont nous tions loigns de cent
quarante lieues, et de nous y embarquer pour Liampo ou pour Canton. Le
soir du mme jour nous arrivmes  la vue d'un bourg nomm Suzoangane,
o la fatigue nous fora de nous asseoir sur le bord d'une fontaine.
Quelques habitans qui venaient y puiser de l'eau, surpris de remarquer
que nos figures ne ressemblaient pas  celles du pays, s'en retournaient
avec des marques de frayeur ou d'admiration, qui attirrent bientt
autour de nous une partie des habitans. Aprs nous avoir regards
long-temps sans oser s'approcher, ils nous firent demander ce qui nous
amenait dans leur pays. Nous nous donnmes, comme nous l'avions dj
fait, pour des marchands siamois qui se rendaient  Nankin. Cette
rponse leur parut si peu suspecte, qu'ils nous laissrent la libert de
nous reposer; mais ils avaient eu le temps de faire avertir un de leurs
prtres qui, sortant du bourg, vtu d'une longue robe de damas rouge,
vint  nous jusqu' la fontaine, avec une poigne d'pis de bl dans la
main. Il nous ordonna de mettre les mains sur les pis; nous le
satisfmes volontiers, dans le dessein de nous concilier son affection
et celle des habitans. Par ce serment, nous dit-il, que vous faites en
ma prsence sur ces deux substances d'eau et de pain, que le ciel a
formes pour la conservation de tout ce qui existe au monde, il faut
que vous me confessiez s'il est vrai que vous soyez des marchands
trangers qui vont  Nankin.  cette condition, nous vous accorderons la
libert de passer la nuit dans ce lieu, conformment  la charit que
nous devons aux pauvres. Au contraire, si vous n'tes pas tels que vous
l'avez dit, je vous commande de la part du ciel de vous loigner
sur-le-champ, sous peine d'tre mordus et dvors par les dents du
serpent qui fait sa demeure au fond de l'abme enfum. Nous confirmmes
notre rcit sans balancer. Aussitt, se tournant vers le peuple qui
l'accompagnait, il dclara qu'on pouvait nous traiter avec indulgence,
et qu'il en accordait la permission. Nous fmes conduits dans le
village, et logs sous le portail du temple, o nous remes en
abondance tout ce qui tait ncessaire  nos besoins.

Ces exemples d'humanit nous rassurrent beaucoup sur les dangers d'une
longue route. Nous quittmes Suzoangane pour nous rendre  Chiangulay,
qui n'est qu' deux lieues; mais nous emes bientt l'occasion de nous
dfier du jugement favorable que nous avions port des Chinois. En
approchant du lieu o nous comptions passer la nuit, nous nous reposmes
sous un arbre, o notre malheur nous fit trouver trois hommes qui
gardaient un grand nombre de vaches, et qui ne virent pas onze
trangers sans tre alarms pour leur troupeau. Ils se mirent  pousser
des cris qui firent sortir tous les habitans arms de btons et de
pierres. Dans leurs premiers transports nous fmes blesss de plusieurs
coups; et cette chaleur n'ayant fait qu'augmenter  notre vue, parmi des
furieux qui ne reconnaissaient point les traits du pays sur notre
visage, ils nous lirent les mains derrire le dos, et nous emmenrent
prisonniers dans le bourg. Nous faillmes d'y tre assomms. On nous
plongea dans une citerne d'eau pourie, qui tait remplie de sangsues.
Nous y tions jusqu' la ceinture, et pendant deux jours nous y restmes
sans aucune sorte d'alimens. Enfin le ciel amena de Suzoangane un
habitant qui nous y avait vus. Il apprit notre disgrce; il fit honte 
nos ennemis de nous avoir pris pour des voleurs; et, sur son tmoignage,
on nous dlivra de notre prison, tout sanglans de la morsure des
sangsues. Nous partmes fort irrits, sans vouloir entendre les excuses
par lesquelles on s'effora de nous consoler.

Le lendemain, aprs avoir pass la nuit sur un peu de fumier, nous
dcouvrmes du haut d'une colline, dans une grande plaine remplie
d'arbres, une fort belle maison qui nous parut environne de plusieurs
tours, surmontes d'un grand nombre de girouettes dores. Nous nous en
approchmes avec une sorte de respect. Bientt nous vmes arriver 
cheval un jeune homme de seize ou dix-sept ans, accompagn de quatre
valets de pied, qui portaient des oiseaux de proie sur le poing, et qui
conduisaient une meute de chiens. Il s'arrta pour nous demander qui
nous tions. Nous satisfmes sa curiosit par le rcit de notre
naufrage. Il parut sensible  nos infortunes; et, nous recommandant
d'attendre ses ordres dans la premire cour du chteau, il entra dans la
seconde. Bientt une vieille femme en robe fort longue, avec un chapelet
pendu au cou, vint nous avertir que le fils du seigneur nous faisait
appeler. Nous passmes dans la seconde cour, qui tait environne d'un
beau pristyle. Le frontispice tait une grande arcade orne de riches
gravures, au milieu desquelles s'offrait un cusson d'armes suspendu par
une chane d'argent. On nous fit monter un escalier fort large, qui nous
conduisit dans une grande salle, o nos premiers regards tombrent sur
une femme d'environ cinquante ans, qui tait assise sur un riche tapis.
Elle avait  ses cts deux fort belles filles, et, sous ses yeux un
vnrable vieillard, couch sur un petit lit, qu'une des deux filles
rafrachissait d'un ventail. Prs de lui tait le jeune gentilhomme qui
nous avait fait appeler; et plus loin, sur un autre tapis, neuf jeunes
filles vtues de damas blanc et cramoisi, qui s'occupaient d'un travail
convenable  leur sexe. Nous nous mmes  genoux devant le vieillard
pour lui exposer notre situation. Il ordonna que nous fussions bien
traits; et prenant occasion de nos disgrces pour instruire son fils,
il lui fit un discours fort touchant sur les misres humaines, et sur le
bonheur qu'il avait d'en tre  couvert par sa naissance et sa fortune.
Ensuite, nous ayant fait donner trois pices de toile de lin et quatre
tals en argent, il nous proposa de passer la nuit dans sa maison, parce
que le jour tait trop avanc pour nous mettre en chemin. Nous
acceptmes ses offres avec autant d'admiration que de reconnaissance
pour une gnrosit dont les exemples sont rares en Europe.

Ils continuent  voyager dans l'empire de la Chine, de pays en pays;
mais n'ayant pu viter une ville nomme Tapol, ils y furent aperus par
un de ces intendans de justice que la cour envoie quelquefois dans les
provinces, et saisis par son ordre comme des vagabonds qui pouvaient
troubler la tranquillit publique. Il tait arriv dans ce canton
quelques dsordres dont ils furent accuss. Ils furent enferms dans une
troite prison, o pendant vingt-six jours ils prouvrent les plus
rigoureux traitemens. Cependant, comme le droit des sentences capitales
n'appartient point aux tribunaux infrieurs, ils furent conduits par
diffrens degrs jusqu' la ville impriale, et condamns enfin, suivant
les usages du pays,  servir l'tat en qualit d'esclaves pendant
l'espace d'un an. Cette svrit fut toujours accompagne d'un mlange
de douceur. Lorsqu'ils avaient t dchirs  coups de fouet dans leur
prison, on les faisait passer dans des chambres plus commodes, o
diverses personnes associes pour les exercices de charit, venaient
panser leurs blessures, et ne leur refusaient aucune sorte de
soulagement; mais les chtimens n'en taient pas moins recommencs aprs
leur gurison, et de onze qu'ils taient encore, deux moururent dans
cette alternative de caresses et de tourmens.

On les conduisit  Pkin, o ils restrent deux mois, et le treize
janvier 1544, en vertu d'une sentence du tribunal suprme, Pinto est
men avec ses compagnons dans la ville de Quansy, pour y servir pendant
le temps auquel ils taient condamns. Il parat qu'aprs avoir t
justifis des principales accusations, le seul crime qui leur attirait
ce chtiment, tait d'avoir pntr dans l'intrieur de l'empire sans
une permission de la cour. En arrivant  Quansy, un prince tartare, qui
faisait sa rsidence en cette ville, souhaita qu'ils lui fussent
prsents, et, leur ayant fait diverses questions, ils les mit au nombre
de quatre-vingts hallebardiers que l'empereur lui accordait pour sa
garde. C'tait une faveur du ciel, parce que cet emploi n'tait pas
pnible, et qu'outre la douceur de leur condition, ils taient srs de
la libert  l'expiration du terme. Mais, tandis qu'ils attendaient une
meilleure fortune et qu'ils vivaient entre eux avec une intelligence
fraternelle, l'enfer, que Pinto accuse toujours de ses disgrces, comme
il fait honneur au ciel de toutes ses prosprits, leur fit trouver en
eux-mmes la source d'une infinit de nouveaux malheurs. Deux des neuf
Portugais prirent querelle sur l'extraction des Mandureyras et des
Fonscas, deux illustres maisons de Portugal auxquelles ils taient bien
loigns d'appartenir; et sans autre intrt que celui de la dispute,
ils s'chauffrent tellement sur la prminence de ces deux noms,
qu'aprs s'tre emports  quelques injures, l'un donna un soufflet 
l'autre, qui lui rpondit par un coup de sabre, dont il lui abattit la
moiti de la joue. Le bless prit une hallebarde avec laquelle il pera
le bras de son adversaire; les autres prenant parti, suivant leurs
affections, dans un si ridicule dml, en vinrent aux mains  leur
tour; et de neuf, sept furent dangereusement blesss. Ce combat ne
manqua point d'attirer un grand nombre de spectateurs, entre lesquels le
prince tartare accourut lui-mme. Il fit saisir les Portugais, et leur
ayant fait donner sur-le-champ trente coups de fouet qui furent plus
sanglans que toutes leurs blessures, il ordonna qu'ils fussent enferms
dans un cachot souterrain, o ils demeurrent chargs de chanes
l'espace de quarante-six jours. Rien ne leur fut plus sensible que les
reproches qu'on leur fit essuyer. On leur rptait continuellement
qu'ils taient sans crainte et sans connaissance du ciel, pires que
des btes froces, et sans doute d'un pays et d'une nation barbare,
puisque avec un mme langage et les mmes usages, ils avaient t
capables de se blesser et de s'entre-tuer sans raison; qu'ils mritaient
d'tre bannis du commerce des hommes, comme les plus dangereux serpens,
et qu'ils devaient s'attendre d'tre confins dans les mines de
Chabaqua, de Sumbor ou de Lamau, lieux faits pour des monstres de leur
espce, et dans lesquels ils auraient le plaisir de hurler avec les
animaux, qui n'taient pas plus farouches et plus vils qu'eux. Ce
discours peut servir  faire connatre les ides des Chinois sur les
qualits sociales et sur les lois de la police.

Ils parurent ensuite devant un tribunal fort majestueux, qui leur fit
donner encore trente coups de fouet, mais qui les renvoya dans une
prison plus douce, o ils passrent deux mois entiers. Enfin, dans une
fte publique, o l'usage est de faire beaucoup d'aumnes pour les
morts, le prince se ressouvint d'eux avec quelques sentimens de piti.
Il leur fit grce de la vie en faveur de leur misre et en qualit
d'trangers; mais ce ne fut que pour tre conduits dans une forge de
fer, et pour y tre employs aux ouvrages les plus pnibles. Ils y
passrent six mois nus et presque sans nourriture. Une maladie dont ils
furent tous attaqus, et dont on craignit la contagion, leur fit obtenir
la libert de sortir pour se faire traiter, et celle de mendier les
ncessits de la vie jusqu' leur gurison. Dans cette extrmit, ils
promirent entre eux, par un serment solennel, de vivre en bonne
intelligence et de reconnatre pour leur chef un des neuf, qui serait
choisi chaque mois par les huit autres, avec le pouvoir de rgler leur
conduite. Cet ordre se soutint constamment et servit beaucoup  soulager
leur misre. Ce choix tant tomb sur Christophe Borralho, sa prudence
leur fit distribuer les emplois qui se rapportaient au bien commun. Deux
furent chargs de mendier dans la ville, deux autres d'aller  l'eau et
d'apprter les alimens. Le reste devait s'employer  couper du bois dans
une fort voisine, non-seulement pour l'usage domestique, mais pour
tirer quelque profit de ce qu'on pourrait vendre.

Ils taient  Quansy depuis plus de huit mois, lorsqu'un mercredi,
troisime jour de juillet 1544, un peu aprs minuit, il se rpandit dans
la ville un bruit et des mouvemens si terribles, qu'on aurait cru le
monde au dernier moment de sa ruine. On tait inform par des voies
certaines que le khan de Tartarie venait fondre sur Pkin avec la plus
nombreuse arme qu'on et jamais vue depuis que les hommes
s'entre-dchirent par des guerres[2]; et qu'un dtachement de
soixante-dix mille chevaux tait dj venu se poster dans la fort de
Malicataran, loigne de Quansy d'environ deux lieues, sous la conduite
d'un gnral tartare, ou nauticor, dont le dessein tait apparemment
d'attaquer la ville, o l'on pouvait arriver dans l'espace de deux ou
trois heures. Le tumulte ne fit qu'augmenter le reste de la nuit. Au
lever du soleil, les ennemis se firent voir avec une contenance
effroyable. Ils taient diviss en seize escadrons; leurs drapeaux
cartels de vert et de blanc, qui sont les couleurs du khan de
Tartarie. Dans cet ordre, ils s'approchrent des murailles en poussant
des cris affreux; ils dressrent plus de deux mille chelles qu'ils
avaient apportes; et montant de toutes parts avec autant de lgret
que de courage, ils commencrent un assaut si terrible, que toute la
rsistance des assigs ne put les arrter long-temps. Les portes furent
enfonces, et toute la ville fut bientt remplie de ces barbares, qui
firent main basse sur les habitans, sans distinction d'ge ni de sexe.
Le massacre dura sept jours, aprs lesquels, s'tant contents jusque-l
d'enlever l'or et l'argent des maisons et des temples; ils achevrent
de les dtruire par le feu.

[Note 2: Pinto confesse que, _depuis Adam, on n'avait pas vu d'arme
semblable_. Il y avait, dit-il, vingt-sept rois qui, tous ensemble,
menaient dix-huit cent mille hommes, dont six cent mille taient de
cheval, avec un prodigieux nombre de _rhinocros_ qui tiraient les
chariots du bagage. Quant aux douze cent mille hommes de pied, on les
tenait arrivs par mer en dix-sept mille vaisseaux. On peut souponner
quelque exagration dans ce rcit; mais au fond rien n'est mieux prouv,
du temps immmorial, que le prodigieux nombre de combattans qui ont
toujours compos les armes d'Orient. Observez que le rcit de Pinto est
antrieur  la conqute de la Chine par les Tartares.]

Pinto n'explique pas par quel bonheur il vita la mort. Mais, tant
tomb au pouvoir des vainqueurs avec ses huit compagnons, il laisse
entendre que la qualit d'trangers fit respecter leur vie. Les Tartares
se mirent en marche vers Pkin. Deux jours aprs, s'tant souvenus,  la
vue d'un chteau nomm Nixoamcou, qu'un de leurs partis y avait t
taill en pices dans une embuscade des Chinois, ils rsolurent de
l'emporter par escalade. On commanda un dtachement pour cette
expdition, et toutes les mesures furent prises avec beaucoup de
sagesse. Cependant les Chinois se dfendirent si courageusement,
qu'aprs avoir tu trois mille Tartares dans l'espace de deux heures,
ils forcrent leur gnral de faire sonner la retraite. Cet chec lui
causa d'autant plus de chagrin, que les flches chinoises taient
empoisonnes d'un suc fort subtil, qui rendait la gurison des blesss
presque impossible, sans compter qu'il craignait la disgrce du khan
pour avoir sacrifi ses meilleures troupes dans une si lgre occasion.
Il pensait  renouveler l'assaut, dans la rsolution de laver sa honte
ou d'y prir lui-mme; mais il s'leva un murmure dans le camp, et les
plus braves refusrent de marcher sans une dlibration gnrale du
conseil. On s'assembla; l'affaire fut discute avec une grande varit
d'opinions. Pendant qu'on s'agitait, un officier de considration qui
avait la garde des prisonniers, entendant raisonner les Portugais sur
l'entreprise qui occupait toute l'arme, leur demanda si l'on faisait la
guerre dans leur pays, et s'ils avaient de l'inclination pour les armes.
Un d'entre eux, nomm George Mendez, rpondit avec assez de vrit que
toute leur vie s'tait passe dans les combats, et que depuis l'enfance
ils n'avaient pas eu d'autre profession. Si dans une si longue
exprience, reprit le Tartare, vous aviez appris quelque moyen de
prendre le chteau, il n'y a point de faveurs que vous ne puissiez
attendre du gnral. Alors George Mendez, sans considrer  quoi sa
prsomption pouvait l'exposer, assura fort hardiment que, si le nauticor
voulait s'engager au nom du khan, par un crit sign de sa main,  le
faire conduire avec ses compagnons dans l'le d'Aynan, pour retourner de
l dans leur pays, il se croyait capable de lui faire aisment surmonter
toutes les difficults du sige. Cette offre fut reue avidement de
l'officier, qui se hta d'en donner avis au gnral. Reprenons ici le
rcit de Pinto.

Pendant qu'on informait le conseil du discours de Mendez, nous
demeurmes si surpris de son audace, qu'apprhendant dj la vengeance
des Tartares, nous lui reprochmes amrement de s'tre rendu
l'instrument de notre perte par des promesses que nous n'tions pas
capables de remplir. Il nous rpondit, avec une confiance qui augmenta
notre admiration, qu'il serait bien tonnant que neuf Portugais exercs
en effet depuis long-temps au mtier des armes, et qui devaient trouver
dans leur mmoire le souvenir d'une infinit d'exploits de leur nation,
ne fussent pas mieux instruits que des barbares; qu'en joignant nos
lumires et nos rflexions, il se promettait que nous leur ouvririons du
moins quelque voie qu'ils ignoraient; et que peut-tre nous suffirait-il
de paratre un peu moins grossiers qu'eux pour obtenir une considration
qui pouvait nous conduire  la libert. Il ajouta, pour exciter notre
courage, que, dans la misre o nous tions, notre vie ne mritait
d'tre conserve qu'autant qu'elle pouvait servir  nous procurer un
meilleur sort.

Nous commenmes  le regarder d'un autre oeil; et sa tmrit nous
parut une inspiration du ciel, qui voulait peut-tre la rendre utile 
notre dlivrance. Le nauticor, n'tant pas satisfait du conseil, prta
volontiers l'oreille  l'offre de nos services, surtout lorsqu'il eut
appris que nous tions d'une nation dont les conqutes avaient fait du
bruit dans les Indes. Il nous fit amener dans sa tente, charg de
chanes comme nous l'tions encore. Les principaux officiers du camp
taient autour de lui, quoique la nuit ft fort avance. Aprs diverses
questions, auxquelles Mendez rpondit avec assurance, il nous fit ter
une partie de nos liens; et, s'intressant dj pour notre conservation,
il nous fit apporter quelques alimens, sur lesquels nous nous jetmes
avec une avidit qui parut le rjouir beaucoup. Un de ses officiers,
jaloux peut-tre de lui voir tant de confiance dans notre secours, lui
dit, en raillant notre misre, que quand sa bont ne servirait qu'
nous dlivrer de la faim, ce n'tait pas l'employer inutilement; qu'elle
nous empcherait de mourir de langueur, et qu'elle lui vaudrait au moins
mille tals, qu'il tirerait de notre vente  Lanam. Cette
plaisanterie, qui fit rire assez long-temps les autres, parut peu lui
plaire. Il continua de s'entretenir avec Mendez, et ne dissimula point
qu'il tait satisfait de ses rponses; il lui promit, non-seulement la
libert, mais toutes sortes d'honneurs et de bienfaits, s'il lui faisait
emporter le chteau avec peu de perte. Mendez eut la prudence de lui
dire qu'il ne pouvait s'expliquer sans avoir observ la place. Tout le
monde loua ce langage; et ceux qui s'taient dfis de nos offres en
prirent une meilleure opinion.

On nous fit passer le reste de la nuit dans une tente voisine, o nos
craintes furent aussi vives que nos esprances. Mendez, apprenant que le
gnral avait command trente hommes pour l'accompagner dans ses
observations, demanda que ses compagnons fussent du nombre. Cette faveur
nous fut accorde, mais sans armes, et toujours chargs d'une partie de
nos chanes. Aprs avoir observ la situation du chteau, sur laquelle
nous tenions conseil en portugais pendant notre marche, nous conmes
qu'tant environn d'un foss plein d'eau, qui faisait sa principale
dfense, et que les Tartares avaient tent inutilement de passer, nous
pouvions le faire combler aisment de fascines, dont ils ne
connaissaient pas l'usage, et qu' l'aide de quelques attaques feintes
qu'on formerait de divers cts pour diviser les forces de la garnison,
le vritable assaut qui se ferait par le passage que nous aurions ouvert
ne pouvait manquer de succs. Cette dlibration nous ayant peu cot,
on fut surpris de notre diligence, et plus encore de nous entendre
assurer au nauticor que le chteau serait bientt  lui, avec aussi peu
de travail que de hasard. Il nous fit ter aussitt le reste de nos
fers, et dans le mouvement de sa reconnaissance il jura qu'en arrivant 
Pkin, il nous prsenterait au khan pour nous faire recueillir les plus
glorieux fruits de ses promesses.

Mendez fut regard  l'instant comme un second gnral dont toute
l'arme devait reconnatre les ordres. Il donna un modle de fascines,
sur lequel on se hta d'en faire un prodigieux nombre. Le nauticor tant
inform seul de notre projet, les Tartares raisonnaient sur leur usage:
les uns s'imaginaient que nous allions faire autour du foss un feu
immense, dont la flamme envelopperait la place et consumerait les
assigs. D'autres, qui sentaient l'impossibilit de cette entreprise,
se figuraient que nous voulions lever sur les bords du foss un
rempart de bois,  la hauteur d'un mur, pour accabler les ennemis 
cette distance par la multitude des flches et des zagaies. Personne ne
comprit que des fascines, dont chacune surnageait sur l'eau, pussent
former par le nombre un poids capable de remplir le foss  l'aide des
traverses et de la terre qu'on y mle. On ne devina pas mieux l'usage
des paniers et des hoyaux que Mendez fit apporter des villages et des
bourgs voisins, d'o la guerre avait fait fuir les habitans. Tout le
jour fut employ  ces prparatifs. Mendez parut sans cesse  ct du
nauticor, qui le comblait de faveurs. Nous crmes remarquer dans sa
contenance un air de fiert qui s'tendait jusqu' nous, et que nous ne
pmes souffrir sans murmure. Qui sait, disions-nous, dans quelles
nouvelles disgrces sa tmrit peut nous engager? Si son entreprise
russit mal, nous devons nous attendre  mourir par la vengeance des
Tartares. S'il a le succs que nous dsirons, il jouira de toute la
faveur du khan, et notre plus grand bonheur sera peut-tre de nous voir
employs  le servir.

Cependant toutes ses mesures furent prises avec tant de sagesse, que,
ds le matin du jour suivant, l'arme fut mise en ordre de bataille, et
divise en plusieurs corps qui s'approchrent des murs d'autant de cts
diffrens. Chaque division devait feindre de commencer son attaque avec
aussi peu de prcaution que celle du premier jour, tandis que le
principal corps dont Mendez avait pris le commandement jetterait les
fascines, et se hterait de passer le foss pour commencer brusquement
l'escalade. Cette opration fut acheve avec tant de diligence, que
l'ennemi reconnut  peine de quel danger il tait menac. Mendez fut le
premier qui planta l'chelle au pied du mur. Nous y montmes avec lui,
dans la rsolution de prir ou de signaler notre valeur. La rsistance
des assigs fut d'abord assez vive; mais l'effroi dont ils furent
bientt saisis  la vue d'un si grand nombre de Tartares, qui ne
cessaient pas de traverser le foss sur nos traces, leur fit perdre le
courage avec l'esprance. Nous plantmes le premier drapeau sur la
muraille. Le nauticor et ses principaux officiers, qui nous regardaient
de l'autre bord, se disaient entre eux avec autant de joie que
d'tonnement: D'o nous vient ce merveilleux secours? Une arme de tels
guerriers serait capable de conqurir la Chine et la Tartarie!

Le dcouragement des Chinois n'ayant fait qu'chauffer la furie du
vainqueur, on vit presque aussitt sur les murs plus de cinq mille
Tartares qui forcrent l'ennemi de se retirer, et le carnage devint si
sanglant, qu'en moins d'une demi-heure dix mille Chinois prirent dans
toutes les parties du chteau. Le nauticor ne perdit que cent vingt
hommes. On lui ouvrit les portes avec les acclamations de la victoire.
Il se rendit sur la place d'armes, accompagn de tous ses capitaines.
Son premier soin fut d'y brler les drapeaux chinois. Ensuite, faisant
approcher Mendez, il joignit  l'loge de sa conduite et de sa sagesse
un prsent de deux bracelets d'or. Nous remes aussi des tmoignages de
son estime; mais la plus haute marque de considration, au jugement des
Tartares, fut de nous faire manger  sa table dans le chteau mme,
thtre de son triomphe. Aprs le festin, il souilla sa gloire par un
excs de barbarie. Non-seulement il fit mettre le feu  la place avec
quantit de crmonies odieuses, mais, ayant fait couper la tte aux
Chinois morts, il fit arroser de leur sang tous les lieux que la flamme
avait ravags. Lorsqu'il fut retourn  sa tente, il donna mille tals 
Mendez. Chacun des autres Portugais en reut cent. Cette ingalit
devint un nouveau sujet de murmures pour ceux qui se croyaient au-dessus
de lui par la naissance, quoiqu'ils ne pussent dsavouer que nous lui
devions l'honneur et la libert.

Le nauticor leva son camp, et deux jours de marche, pendant lesquels il
rpandit la dsolation sur ses traces, le firent arriver  deux lieues
de Pkin. Il trouva sur le bord d'une rivire, nomme Palanxitau, un
prince tartare qui venait le fliciter au nom du khan, et qui lui
amenait un cheval richement quip, du nombre de ceux que le khan
montait pour faire son entre dans la capitale de l'empire chinois.
Cette cavalcade fut releve par toutes les marques d'honneur qui
pouvaient flatter son ambition. Il envoya les Portugais, sous la
conduite d'un de ses gens, au quartier qu'il devait occuper, avec
promesse de les prsenter le lendemain au khan. Ce prince, auquel il
parla d'eux le mme jour, les jugea dignes de la libert. Mais une
faveur si juste, que le nauticor mme s'empressa de leur annoncer,
trouva des obstacles de la part d'un seigneur fort respect, qui
reprsenta combien il tait important pour le bien public de ne pas
laisser sortir du pays des trangers dont on admirait le courage et les
lumires. Il exagra l'utilit qu'on pouvait tirer de leurs services, et
ce qu'on devait craindre de leur habilet, si d'autres vues les
faisaient passer dans le parti des Chinois. Le nauticor reconnut la
force de ces raisons; cependant la fidlit qu'il devait  sa parole, et
l'honneur du khan, qu'il ne crut pas moins engag  tenir la sienne, lui
firent refuser d'en faire l'ouverture  la cour. Il nous recommanda de
nous tenir prts le lendemain  recevoir ses ordres.

Avec quelque distinction qu'on nous et traits depuis le chteau de
Nixoamcou, nous fmes surpris de voir arriver  l'heure qu'il nous avait
marque neuf chevaux bien quips, sur lesquels nous fmes invits 
monter pour nous rendre  sa tente. Il se mit dans une litire, autour
de laquelle marchaient soixante hallebardiers pour sa garde, et six
pages de sa livre sur des chevaux blancs. Nous marchmes aprs les
pages. Ce cortge tait ferm par une troupe de domestiques  pied, avec
quantit de musiciens sur les ailes. En arrivant aux premires tranches
des tentes du khan, le nauticor sortit de sa litire pour demander au
capitaine des portes la permission d'entrer. Nous descendmes  son
exemple. Ensuite, tant rentr dans sa litire, il s'avana par la
premire enceinte jusqu' l'entre d'une longue galerie o il nous
ordonna de l'attendre. Nous y passmes quelque temps  voir sauter et
voltiger des bateleurs, qui nous causrent peu d'admiration. Enfin le
nauticor, reparaissant avec quatre pages, nous introduisit par divers
appartemens intrieurs dans la chambre du khan.

Aprs nous tre avancs de dix ou douze pas dans la salle, nous fmes
notre compliment avec diverses crmonies qu'on nous avait enseignes.
Alors le khan dit au nauticor: Demande  ces gens du bout du monde
s'ils ont un roi, comment se nomme leur pays, et de combien il est
loign de la Chine o je suis  prsent. Un de nous rpondit que
notre pays se nommait Portugal, que nous avions un roi fort puissant, et
que depuis sa capitale jusqu' Pkin le voyage tait de trois ans.
Cette rponse tonna beaucoup le khan, qui ne croyait pas le monde si
vaste. Il se frappa trois fois la cuisse d'une baguette qu'il avait  la
main, et levant les yeux vers le ciel, il tmoigna son admiration par
quelques mots dans lesquels il nomma les hommes de _misrables fourmis_.
Ensuite, nous ayant fait signe d'approcher jusqu'au premier degr du
trne, o quatorze rois taient assis, il nous demanda du mme air
d'tonnement: Combien? combien? Nous lui rptmes trois ans. Il
voulut savoir pourquoi nous n'tions pas venus par terre plutt que par
mer, o les dangers taient continuels. Nous rpondmes qu'ils taient
encore plus grands par terre dans une immense tendue de pays qui
taient peupls de diffrentes nations. Que veniez-vous donc chercher
ici? ajouta le khan, et pourquoi vous exposez-vous  tant de prils?
Lorsque nous emes rpondu  cette question, il demeura quelque temps en
silence. Ensuite, branlant trois ou quatre fois la tte, il dit  ceux
qui taient prs de lui qu'il y avait sans doute beaucoup d'ambition et
peu de justice dans notre pays, puisque nous venions de si loin pour
conqurir d'autres terres. Ce discours et la rponse d'un vieux
seigneur auquel il tait particulirement adress, excitrent beaucoup
d'applaudissemens. Ils furent interrompus par la musique qui dura
quelques momens, et le khan passa dans une autre chambre, avec une jeune
fille qui le rafrachissait par le mouvement d'une sorte d'ventail. Le
nauticor reut ordre de demeurer; mais il nous fit dire de retourner 
notre tente, et de nous reposer sur les bons offices qu'il nous
rendrait auprs du khan.

Cependant il se passa quarante-trois jours sans aucun changement dans
notre sort. Le sige tait pouss avec beaucoup de vigueur; mais les
Chinois n'en apportaient pas moins  leur dfense. Il s'tait rpandu
dans le camp des maladies qui emportaient chaque jour quatre ou cinq
mille hommes; et le dbordement des deux rivires dont ce pays est
arros rendait le transport des vivres extrmement difficile. D'ailleurs
l'hiver approchait, il faisait envisager d'autres obstacles qui
commenaient  dcourager les Tartares. On tint un conseil gnral, dans
lequel on fit sentir au khan la ncessit de lever le sige pour sauver
l'arme. Cette humiliation lui parut invitable, lorsqu'il eut appris
que depuis six mois et demi qu'il tait devant la place, il avait perdu
le tiers de ses troupes, et qu'une partie de son camp tait inonde.
Toute l'infanterie fut embarque avec le reste des munitions, et le khan
se mit en marche  la tte de trois cent mille chevaux, au lieu de six
cent mille avec lesquels il tait entr dans la Chine.

Ses ravages continurent jusqu' la grande muraille, qu'il repassa sans
opposition  la porte de Singrachiran. De l, s'tant rendu  Panquinor,
petite ville de ses tats, qui n'tait qu' trois lieues de la muraille,
il arriva le lendemain  Psipator, o il congdia ses troupes: son
chagrin clatait dans toutes ses rsolutions. Il n'avait gard que dix
ou douze mille hommes, avec lesquels il s'embarqua si mcontent, qu'en
arrivant six jours aprs  Lanam, il y descendit pendant la nuit, aprs
avoir dfendu toutes les marques de joie par lesquelles on voulait
clbrer son retour: il n'tait occup que du sige de Pkin, qu'il
voulait recommencer  l'entre de la belle saison; il assembla les tats
de son empire; il forma de nouvelles ligues avec ses voisins. L'honneur
qu'il nous faisait quelquefois de nous consulter semblait loigner de
jour en jour nos esprances de libert. Nous prmes le parti de presser
le nauticor qui s'tait rendu comme le garant de ses promesses. Il nous
fit craindre d'autant plus de difficult, que le khan lui avait propos,
depuis son retour, de nous attacher  son service par toute sorte de
bienfaits. George Mendez ne s'tait pas fait presser pour accepter un
tablissement. On commenait  se persuader que ses compagnons
oublieraient aussi facilement leur patrie; et j'avais dj remarqu que,
dans cette ide, les Tartares nous traitaient avec plus de confiance et
d'affection.

Cependant le nauticor ne se crut pas moins engag par sa parole  nous
servir de tout son crdit. En nous promettant de parler de nous au khan,
il nous dit que, pour le disposer mieux en notre faveur, il lui
reprsenterait que nous avions en Europe des enfans orphelins qui ne
pouvaient subsister sans notre secours, et qu'il ne doutait pas que ce
motif ne ft capable de l'attendrir. Nous tions fort loigns d'en
attendre cet effet aprs tant d'exemples que nous avions eu de la duret
des Tartares, et nous emes occasion d'admirer ce mlange de tendresse
et de frocit qui entre dans le caractre humain. Le nauticor ayant
donn  notre demande le tour qu'il s'tait propos, le khan parut
l'entendre avec quelque sentiment de piti: Eh bien! je suis fort aise
qu'ils aient dans leur pays de si justes raisons d'abandonner mon
service. Elles me font consentir plus volontiers  leur accorder ce que
tu leur as promis en mon nom. Nous tions derrire le nauticor, qui
nous avait ordonn de le suivre. Le mouvement de notre joie nous fit
baiser trois fois la terre, en disant dans le langage et le style du
pays: Que tes pieds se reposent sur mille gnrations, afin que tu sois
seigneur de tous ceux qui habitent la terre! Cette expression parut
plaire au khan. Il dit aux seigneurs dont il tait environn: Ces gens
parlent comme s'ils avaient t nourris parmi nous. Alors jetant les
yeux sur Mendez, qui tait  ct du nauticor: Et toi, dit-il,
penses-tu aussi  nous quitter? Mendez, qui s'tait attendri  cette
question, rpondit: Pour moi, seigneur, qui n'ai point de femme ni
d'enfans  qui mon secours soit ncessaire, ce que je dsire uniquement,
c'est de servir votre majest; et je ne donnerais pas ce bonheur pour
celui d'tre empereur de Pkin pendant mille ans. Le khan lui marqua
sa satisfaction par un sourire.

Nous nous retirmes avec une vive joie pour nous prparer au dpart.
Trois jours aprs,  la sollicitation du nauticor, sa majest nous
envoya deux mille tals, et nous remit aux ambassadeurs qu'il envoyait 
la cour d'Uzanguay, capitale de la Cochinchine. Enfin nous partmes avec
eux. George Mendez nous fit prsent de mille tals; libralit qui ne
pouvait l'appauvrir, parce qu'il en avait dj six mille de rente. Il
nous accompagna pendant le premier jour de notre voyage, sans pouvoir
retenir ses larmes lorsqu'il envisageait l'ternel exil auquel il
s'tait condamn volontairement.

tant partis de Tuymicam le 9 mai 1545, nous arrivmes le soir dans une
ville nomme Guatypamear, clbre par son universit, o nous fmes
traits fort civilement sous la protection des ambassadeurs. Le
lendemain nous allmes passer la nuit  Puchanguim, petite ville, mais
dfendue par des fosss trs-larges et par quantit de tours et de
boulevards. Nous nous rendmes le troisime jour dans une ville plus
considrable, qui se nommait Euxellu.

Cinq jours aprs, n'ayant pas cess de suivre la rivire, nous
arrivmes  la porte d'un temple nomm Singuafatur, prs duquel on
voyait un enclos de plus d'une lieue de circuit, qui contenait cent
soixante-quatre maisons longues et larges, ou plutt autant de magasins
remplis de ttes de morts. Hors de ces difices, on avait form de si
grandes piles d'autres ossemens, qu'elles s'levaient de plusieurs
brasses au-dessus des toits. Un petit tertre qui s'levait du ct du
sud offrait une sorte de plate-forme o l'on montait par neuf degrs de
fer, qui conduisaient  quatre portes. La plate-forme servait comme de
pidestal  la plus haute, la plus difforme et la plus pouvantable
statue que l'imagination puisse se reprsenter, qui tait debout, mais
adosse contre un donjon de forte pierre de taille. Elle tait de fer
fondu. Sa difformit n'empchait point qu'on ne remarqut beaucoup de
proportion dans tous ses membres,  l'exception de la tte, qui
paraissait trop petite pour un si grand corps. Ce monstre soutenait sur
ses deux mains une prodigieuse boule de fer. Nous demandmes 
l'ambassadeur de Tartarie l'explication d'un monument si bizarre. Il
nous dit que ce personnage, dont, nous admirions la grandeur, tait le
gardien des ossemens de tous les hommes, et qu'au dernier jour du monde
o les hommes devaient renatre, il nous rendrait  chacun les mmes os
que nous avions eus pendant notre premire vie, parce que, les
connaissant tous, il saurait distinguer  quels corps ils auraient
appartenu: mais qu' ceux qui ne lui rendaient pas d'honneurs, et qui ne
lui faisaient pas d'aumnes sur la terre, il donnerait les os les plus
pouris qu'il pourrait trouver, et mme quelques os de moins, pour les
rendre estropis ou tortus. Aprs cette curieuse instruction,
l'ambassadeur nous conseilla de laisser quelque aumne aux prtres, et
se fit honneur de nous en donner l'exemple. Les fables qu'il nous avait
racontes excitrent notre piti; mais nous emes plus de foi pour son
tmoignage lorsqu'on nous assura que les aumnes qu'on faisait  ce
temple montaient chaque anne  plus de deux cent mille tals, sans y
comprendre ce qui revenait des chapelles et d'autres fondations des
principaux seigneurs du pays. Il ajouta que l'idole tait servie par un
trs-grand nombre de prtres, auxquels on faisait des prsens continuels
en leur demandant leurs prires pour les morts dont ils conservaient les
ossemens; que ces prtres ne sortaient jamais de l'enclos sans la
permission de leurs suprieurs, qu'ils nommaient chisangues; qu'il ne
leur tait permis qu'une fois l'an de violer la chastet  laquelle ils
s'taient engags, et qu'il y avait aussi des femmes destines  cet
office; mais que, hors de leurs murs, ils pouvaient se livrer sans crime
 tous les plaisirs des sens.

Nous continumes de descendre la rivire l'espace de quatre jours,
pendant lesquels nous vmes sur les deux bords quantit de villes et de
grands bourgs. Notre premier sjour fut  Lchune, capitale de la
religion tartare: on y voyait un temple somptueux accompagn de divers
difices qui contenaient les tombeaux de vingt-sept khans, ou empereurs
de Tartarie. L'intrieur des chapelles tait revtu de lames d'argent,
avec diverses idoles de mme mtal.  quelque distance du temple, vers
le nord, on nous fit remarquer un enclos de vaste tendue, dans lequel
il y avait alors deux cent quatre-vingts monastres, de l'un et de
l'autre sexe, ddis au mme nombre d'idoles, o l'on nous assura qu'on
ne comptait pas moins de quarante-deux mille personnes consacres  la
vie religieuse, sans y comprendre les domestiques qui taient employs 
leur service. Nous vmes entre les difices une infinit de colonnes de
bronze, et sur chaque colonne une idole dore. Un de ces monastres
ddi  Quay-Frigau, c'est--dire au dieu des atomes du soleil, avait
t fond par une soeur du khan, veuve du roi de Pasna, que la mort de
son mari avait porte  s'enfermer avec six mille femmes qui l'avaient
suivie. Elle avait pris par humilit un nom tartare qui signifie _balai
de la maison de Dieu_. Les ambassadeurs se firent un devoir de lui aller
baiser les pieds: elle reut ce tmoignage de leur respect avec beaucoup
de bont; mais ayant jet la vue sur nous, et s'tant informe qui nous
tions, elle parut apprendre avec beaucoup d'tonnement, par le rcit
des ambassadeurs, que nous tions venus de l'extrmit du monde, et d'un
pays dont les Tartares ne connaissaient pas le nom. Sa curiosit devint
si vive, qu'elle nous arrta long-temps: ses questions taient
spirituelles; elle raisonnait juste sur nos rponses; et dans la
satisfaction qu'elle en reut, elle dclara que nous avions t nourris
parmi des peuples plus clairs que les Tartares. Enfin, nous ayant
congdis avec des remercmens fort civils, elle nous fit donner cent
tals.

Arrivs  Fanaugrem, chez le roi de Cochinchine, l'ambassadeur lui
parla de nous suivant ses instructions. La prire qu'il lui fit au nom
du khan, de nous accorder les moyens de retourner dans notre patrie, fut
reue avec d'autant plus de bont, qu'elle ne l'engageait qu' nous
faire conduire dans quelque port o nous eussions l'esprance de trouver
un vaisseau portugais. Nous fmes avec lui le voyage d'Uzangay. Il
arriva le neuvime jour  Lingator, ville situe sur une large et
profonde rivire, o les vaisseaux se rassemblent en grand nombre. Son
amusement dans cette route tait la chasse, surtout celle des oiseaux,
que ses officiers tenaient prts dans les lieux de son passage. Il
s'arrtait peu, et souvent il passait la nuit dans une tente qu'il se
faisait dresser au milieu des bois. En arrivant  la rivire de
Baguetor, une des trois qui sortent du lac Famstir en Tartarie, il
continua le voyage par eau jusqu' Natibaso, grande ville o il
descendit sans aucune pompe pour achever le reste du chemin par terre.

Pendant un mois entier que nous passmes dans cette ville, nous fmes
tmoins de quantit de ftes; mais ces rjouissances barbares, et les
offres par lesquelles on s'effora de nous retenir  la cour ne nous
firent pas manquer l'occasion d'un vaisseau qui partait pour les ctes
de la Chine, d'o nous comptions pouvoir retourner facilement  Malacca.
Nous mmes  la voile le 12 janvier 1546, avec une extrme satisfaction
d'tre chapps  de si longues infortunes. Le ncoda, ou le capitaine
de notre bord, avait ordre de nous traiter humainement et de favoriser
toutes nos vues. Il employa sept jours  sortir de la rivire, qui a
plus d'une lieue de largeur, et qui s'allonge par un grand nombre de
dtours. Nous observmes sur ces deux rivires quantit de grands bourgs
et plusieurs belles villes. La somptuosit des difices, surtout celle
des temples, dont les clochers taient couverts d'or, et la multitude
des vaisseaux et des barques qui paraissaient chargs de toutes sortes
de provisions et de marchandises, nous donnrent une haute ide de
l'opulence du pays.

Nous sortmes enfin de la rivire, et treize jours de navigation nous
firent arriver  l'le de Sancian, o les vaisseaux de Malacca
relchaient souvent dans leur passage; mais les derniers taient partis
depuis neuf jours. Il nous restait quelque esprance dans le port de
Lampacan, qui n'est que sept lieues plus loin. Nous y trouvmes en effet
deux jonques malaennes, l'une de Lugor, et l'autre de Patane,
disposes toutes deux  nous prendre  bord; mais nous tions Portugais,
c'est--dire d'une nation dont le vice est d'abonder dans son sens, et
d'tre obstine dans ses opinions. Nos avis furent si partags lorsqu'il
tait si ncessaire pour nous d'tre unis, que dans la chaleur de cette
contrarit nous faillmes nous entre-tuer. Le dtail de notre querelle
serait honteux. J'ajouterai seulement que le ncoda d'Uzanguay, frapp
de cet excs de barbarie, nous quitta fort indign, sans vouloir se
charger de nos messages ni de nos lettres, et protestant qu'il aimait
beaucoup mieux que le roi lui ft trancher la tte que d'offenser le
ciel par le moindre commerce avec nous. Notre mauvaise intelligence dura
neuf jours, pendant lesquels les deux jonques, aussi effrayes que le
ncoda, partirent aprs avoir rtract leurs offres.

Notre sort fut de demeurer dans un lieu dsert, o le sentiment d'une
misre prsente et la vue d'une infinit de dangers eurent enfin le
pouvoir de nous faire ouvrir les yeux sur notre folie. Dix-sept jours
que nous avions dj passs sans secours commenaient  nous faire
regarder cette le comme notre tombeau, lorsque la faveur du ciel y fit
aborder un corsaire nomm Samipocheca, qui cherchait une retraite aprs
avoir t vaincu par une flotte chinoise. D'un grand nombre de
vaisseaux, il ne lui en restait que deux, avec lesquels il s'tait
chapp. La plupart de ses gens taient si couverts de blessures, qu'il
fut oblig de s'arrter pendant vingt jours  Lampacan pour les
rtablir. Une cruelle ncessit nous fora de prendre parti  son
service. Il mit cinq d'entre nous dans l'une de ses jonques, et trois
dans l'autre.

Son intention tait de se rendre dans le port de Lailou,  sept lieues
de Chinchen et quatre-vingts de Lampacan. Nous commenmes cette route
avec un fort bon vent, et nous suivmes pendant neuf jours la cte de
Laman. Mais, vers la rivire du Sel, qui est  cinq lieues de Chabaka,
nous fmes attaqus par sept jonques, qui, dans un combat fort
opinitre, brlrent celle des deux ntres o le corsaire avait mis cinq
Portugais. Nous ne dmes notre salut nous-mmes qu'au secours de la nuit
et du vent. Ainsi, dans le plus triste tat nous fmes voile devant nous
pendant trois jours,  la fin desquels un imptueux orage nous poussa
vers l'le de Lequios. Le corsaire, qui tait connu du roi et des
habitans, remercia le ciel de lui avoir procur cet asile. Cependant il
ne lui fut pas possible d'y aborder, parce qu'il avait perdu son pilote
dans le dernier combat. Aprs vingt-sept jours de travail et de dangers,
nous fmes jets dans une anse inconnue, o deux petites barques
s'approchrent aussitt de notre jonque. Six hommes qui les montaient
nous demandrent ce qui nous avait amens dans leur le. Samipocheca les
reconnut  leur langue pour des Japonais; et, se faisant passer pour un
marchand de la Chine qui cherchait l'occasion du commerce, il apprit
d'eux que nous tions dans l'le de Tanixuma.

Ils nous montrrent dans l'loignement la grande terre du Japon dont
ils dpendaient. Ils nous promirent un accueil favorable de leur
seigneur, auquel ils donnaient le titre de _nautaquin_; et remarquant le
dsordre de notre jonque, ils nous montrrent un port du ct du sud,
sous une grande ville qu'ils nommaient Mia-Apima. Nous tions presss
par tant de besoins, que nous levmes aussitt l'ancre pour suivre leurs
informations. Notre arrive fut remarque par quantit d'autres barques
qui nous apportrent des rafrachissemens. Le corsaire ne prit rien sans
en compter le prix. Avant la fin du jour, le nautaquin, ou le prince de
l'le, vint  bord de notre jonque avec quantit de marchands et
d'officiers qui apportaient des caisses pleines de lingots d'argent pour
nous proposer des changes. Ils ne s'approchrent qu'aprs s'tre
assurs de la bonne foi du capitaine; mais, devenant bientt libres et
familiers, ils distingurent le visage des Portugais de celui des
Chinois, et le nautaquin demanda curieusement qui nous tions.
Samipocheca lui rpondit que nous tions d'un pays qui se nommait
Malacca, o nous tions venus, depuis plusieurs annes, d'un autre pays
nomm Portugal, dont le roi, suivant nos rcits, avait son empire 
l'extrmit du monde. Ce discours parut causer beaucoup d'tonnement au
nautaquin. Il se tourna vers ses gens: Je suis tromp, leur dit-il, si
ces trangers ne sont pas les Chinchi-Cogis, dont il est crit dans nos
livres que, volant par-dessus les eaux, ils subjugueront les terres o
Dieu a cr les richesses du monde. Nous sommes heureux s'ils viennent
parmi nous  titre d'amis. L-dessus il fit demander au ncoda, par une
femme de Lequios, qui lui servait d'interprte, dans quel lieu il nous
avait trouvs, et sous quel titre il nous amenait au Japon. Le ncoda
rpondit que nous tions d'honntes marchands qu'il avait trouvs 
Lampacan, o nous nous tions briss, et que la piti lui avait fait
prendre sur son bord. Ce tmoignage parut suffire au nautaquin. Il se
fit donner un sige sur lequel il s'assit prs du pont, et la curiosit
devenant sa passion la plus vive, il nous fit quantit de questions avec
beaucoup d'empressement pour entendre nos rponses. En nous quittant, il
nous proposa de lui faire quelque relation de ce grand monde o nous
avions voyag: marchandise, nous dit-il, qu'il achterait plus
volontiers que celles de notre vaisseau. Le lendemain,  la pointe du
jour, il nous envoya une petite barque remplie de toutes sortes de
rafrachissemens, pour lesquels notre capitaine lui fit porter quelques
pices d'toffes, avec promesse de descendre au rivage et de lui mener
ses trois Portugais.

Nous nous apermes effectivement que cette aventure nous attirait plus
de considration des Chinois, qui ne pensaient plus qu' profiter de
l'occasion pour rparer leur vaisseau et pour se dfaire avantageusement
de leurs marchandises. Ils nous prirent d'entretenir le nautaquin dans
l'opinion qu'il avait de nous. Leurs bienfaits devaient rpondre  nos
services. Nous descendmes avec le ncoda et douze de ses gens.
L'accueil que nous remes augmenta beaucoup leurs esprances. Tandis
que les principaux marchands du pays traitaient avec eux pour leurs
marchandises, le nautaquin nous prit dans sa maison, et recommena fort
curieusement  nous interroger sur tout ce que nous avions observ dans
nos voyages. Nous nous tions prpars  satisfaire son got, suivant le
tour de ses demandes, plutt qu' nous assujettir fidlement  la
vrit. Ainsi, lorsqu'il voulut savoir s'il tait vrai, comme il l'avait
appris des Chinois et des Lequiens, que le Portugal tait plus riche et
plus grand que l'empire de la Chine, nous lui accordmes cette
supposition. Lorsqu'il nous demanda si le roi de Portugal avait conquis
la plus grande partie du monde, comme on l'avait assur, nous le
confirmmes dans une ide si glorieuse pour notre nation. Il nous dit
aussi que le roi notre matre avait la rputation d'tre si riche en or,
qu'on lui attribuait deux mille maisons qui en taient remplies jusqu'au
toit.  cette folle imagination, nous rpondmes que nous ne savions
pas exactement le nombre des maisons, parce que le royaume de Portugal
tait si grand, si riche et si peupl, que le dnombrement de ses
trsors et de ses habitans tait impossible. Aprs deux heures d'un
entretien de cette nature, le nautaquin se tourna vers ses gens, et leur
dit avec admiration: Assurment aucun des rois que nous connaissons sur
la terre ne doit s'estimer heureux, s'il n'est vassal d'un aussi grand
monarque que l'empereur du Portugal. Ensuite, ayant laiss au ncoda la
libert de retourner  bord, il nous pressa de passer quelque temps dans
son le. Nous y consentmes avec la participation des Chinois. L'ordre
fut donn pour nous prparer un logement commode, et nous fmes logs
pendant plusieurs jours chez un riche marchand qui n'pargna rien pour
seconder les intentions de son prince.

Le ncoda, n'ayant pas fait difficult de dbarquer toutes ses
marchandises, profita fort heureusement, de notre faveur. Il nous avoua
que, dans l'espace de peu de jours, un fonds d'environ deux mille cinq
cents tals en divers effets qui lui restaient de sa fortune lui en
avait valu trente mille, et que toutes ses pertes taient rpares.
Comme nous tions sans marchandises, et par consquent sans occupation,
notre ressource, dans le temps que la curiosit du nautaquin nous
laissait libres, tait la chasse ou la pche. Digo-Zeimoto, l'un de
mes deux compagnons, tait le seul des trois qui ft arm d'une
arquebuse. Il s'tait attach  la conserver soigneusement dans nos
malheurs, parce qu'il s'en servait avec beaucoup d'adresse. Pendant les
premiers jours on y avait fait d'autant moins d'attention, qu'il en
avait fait peu d'usage, ou qu'il s'cartait pour la chasse; et, ne nous
figurant pas que cette arme ft encore inconnue au Japon, il ne nous
tait pas tomb dans l'esprit qu'elle pt nous faire un nouveau mrite
aux yeux des insulaires. Cependant, un jour que Zeimoto s'arrta dans un
marais voisin de la ville, o il avait remarqu un grand nombre
d'oiseaux de mer, et o il avait tu plusieurs canards, quelques
habitans, qui ne connaissaient pas cette manire de tirer, en eurent
tant d'tonnement, que leur admiration alla bientt jusqu'au nautaquin.
Il s'occupait alors  faire exercer quelques chevaux. Son impatience le
fit courir aussitt vers le marais, d'o il vit revenir Zeimoto, son
arquebuse sur l'paule, accompagn de deux Chinois qui portaient leur
charge de gibier. Il avait eu peine  comprendre les merveilles qu'on
lui avait annonces, et la vue d'une sorte de bton qu'il voyait porter
au Portugais ne suffisait pas pour l'en claircir. Lorsque Zeimoto eut
tir devant lui deux ou trois coups, qui firent tomber autant d'oiseaux,
il parut d'abord effray, et dans sa premire surprise il attribua ce
prodige  quelque pouvoir surnaturel. Mais, aprs avoir entendu que
c'tait un art de l'Europe, qui dpendait du secret de la poudre, il
tomba dans un excs de joie et d'admiration qui ne peut tre reprsent
que par ses effets. Il embrassa Zeimoto avec transport; il le fit monter
en croupe derrire lui; et, retournant  la ville dans cet tat, il se
fit prcder de quatre huissiers qui portaient des btons ferrs par le
bout, et qui criaient par son ordre au peuple, dont la foule tait
infinie: On fait savoir que le nautaquin, prince de cette le et
seigneur de nos ttes, vous commande  tous d'honorer ce Chinchi-Cogis
du bout du monde, parce que, ds aujourd'hui et pour l'avenir, il le
fait son parent comme les jacarous qui sont assis prs de sa personne,
et quiconque refusera d'obir  cet ordre sera condamn  perdre la
tte.

Je demeurai assez loin derrire avec Christophe Borralho, qui tait le
troisime Portugais, tous deux dans la surprise d'un vnement si
singulier. Le nautaquin, tant arriv au palais, prit Zeimoto par la
main, le conduisit dans sa chambre, le fit asseoir  sa table; et pour
le combler d'honneur, il ordonna que la nuit suivante on le ft coucher
dans un appartement voisin du sien. Nous participmes  cette faveur par
les caresses et les bienfaits que nous remes aussi du prince et des
habitans.

Zeimoto crut ne pouvoir mieux s'acquitter d'une partie de ces
distinctions qu'en faisant prsent de son arquebuse au nautaquin. Il
choisit pour ce tmoignage de reconnaissance un jour qu'il revenait de
la chasse; aprs avoir tu quantit de colombes et de tourterelles, il
lui offrit cet instrument qui lui donnait cet empire sur leur vie. Le
prince lui fit compter sur-le-champ mille tals; mais il le pria de lui
apprendre  faire de la poudre, sans quoi l'arquebuse n'tait qu'une
pice de fer inutile.

Nous avions dj pass vingt-trois jours dans l'le de Tanixuma,
lorsqu'on avertit le nautaquin de l'arrive d'un vaisseau du roi de
Bungo, qui apportait avec plusieurs marchands un vieillard respectable
auquel il se hta de donner audience. Nous tions prsens  cette
crmonie. Le vieillard, s'tant mis  genoux devant lui, avec quelques
discours que nous ne pmes entendre, lui offrit une lettre et un
coutelas garni d'or. La lecture de cette lettre parut causer quelque
embarras au nautaquin. Aprs avoir congdi celui qui l'avait apporte,
il nous fit approcher de lui: Mes bons amis, nous dit-il par la bouche
de son interprte, je vous prie d'couter le contenu de cette lettre que
je reois du roi de Bungo, mon seigneur et mon oncle. Je vous
expliquerai ensuite ce que je dsire de vous. L'interprte nous fit
entendre qu'Orgendono, roi de Bungo et de Facata, marquait  Hiascaran
Goxo, nautaquin de Tanixuma, son gendre et son neveu, qu'ayant appris
depuis peu de jours qu'il avait dans son le trois Chinchi-Cogis venus
du bout du monde, gens de mrite et d'honneur, qui lui avaient parl
d'un autre monde plus grand que celui qu'on connaissait au Japon, et
peupl d'une race d'hommes dont ils lui avaient racont des choses
incroyables, il le priait trs-instamment de lui envoyer un de ces trois
trangers pour le consoler dans les douleurs d'une longue maladie. Il
ajoutait que, si notre inclination ne nous portait point  ce voyage, il
s'engageait  nous renvoyer avec sret lorsque nous commencerions 
nous ennuyer dans sa cour.

Le nautaquin nous dit aprs cette explication que le roi de Bungo tait
non-seulement son oncle maternel, mais son pre mme, parce qu'il
l'tait de sa femme; et que, dans la passion qu'il avait de l'obliger,
il conjurait l'un de nous d'entreprendre un voyage court et peu pnible;
mais qu'il ne souhaitait pas que ce ft Zeimoto, qu'il avait adopt pour
son parent, et dont l'loignement le chagrinerait beaucoup avant qu'il
et appris de lui  tirer de l'arquebuse. Une invitation si douce et si
polie nous pntra de reconnaissance, Borralho et moi. Nous lui
abandonnmes le choix de celui des deux qu'il jugeait le plus convenable
 ses vues. Il ne se dtermina pas tout d'un coup; mais, aprs quelques
momens de rflexion, il me nomma comme le plus gai, et par consquent le
plus propre au commerce des Japonais, qui ont naturellement l'humeur
vive. Borralho, nous dit-il avec la mme civilit, plus srieux et
plus port par la nature aux affaires graves, entretiendrait la
mlancolie du malade au lieu de la dissiper. J'arrivai  Bungo.

Nous trouvmes le roi au lit. Il me dit d'un air et d'un ton fort doux:
Ton arrive ne m'est pas moins agrable que la pluie qui tombe du ciel
n'est utile  nos campagnes semes de riz. On m'expliqua ces termes; et
leur nouveaut m'ayant caus de l'embarras, je demeurai quelques momens
sans rponse. Le roi, regardant les seigneurs qui taient autour de lui,
leur dit qu'il me croyait effray par la vue de sa cour; que je n'tais
pas accoutum  ce spectacle, et qu'il me fallait laisser le temps de
m'apprivoiser. Un excellent interprte que j'avais reu du nautaquin me
fit comprendre aussitt le jugement qu'on portait de moi. Je rappelai
toutes les forces de mon esprit pour citer un tas de figures asiatiques
et de comparaisons o tous les animaux faisaient leur rle, depuis
l'lphant jusqu' la fourmi. Peut-tre mon interprte y joignit-il ses
propres ides: mais tous les courtisans marqurent tant d'admiration
pour cette ridicule harangue, que, battant des mains  la vue du roi,
ils dirent  ce prince qu'on n'avait jamais parl avec une loquence
plus noble; qu'il n'y avait pas d'apparence que je fusse un marchand
dont les notions se renfermaient dans les affaires du commerce, mais
plutt un bonze qui administrait les sacrifices au peuple, ou du moins
quelque grand capitaine qui avait couru long-temps les mers. Le roi
parut si satisfait, qu'en imposant silence  tout le monde, et dclarant
qu'il voulait tre seul  m'interroger, il assura qu'il ne sentait plus
aucune douleur. Le reine et les princesses ses filles, qui taient
assises prs du lit royal, se mirent  genoux pour exprimer leur
satisfaction. Elles remercirent le ciel, en levant les mains et les
yeux, des grces qu'il accordait au royaume de Bungo.

Alors le roi, m'ayant fait approcher plus prs de sa tte, me pria de
ne pas m'ennuyer de cette situation, parce qu'il souhaitait de me voir
et de me parler souvent. Il me demanda si dans mon pays ou dans mes
voyages je n'avais pas appris quelque remde pour sa maladie, surtout
pour un fcheux dgot qui ne lui avait pas permis de manger depuis deux
mois. Je me souvins que, dans la jonque d'o j'tais arriv  Tanixuma,
j'avais vu gurir diverses maladies par l'infusion d'un bois de la
Chine, dont j'avais admir la vertu. Ce secours que je lui proposai, et
qu'il envoya demander sur-le-champ au nautaquin, rpondit si
parfaitement  mes esprances, que dans l'espace de trente jours il fut
guri de tous ses maux, dont le principal tait une espce de paralysie
qui lui tait depuis deux ans le mouvement des bras. Aprs un service de
cette importance, je me vis presqu'au mme degr de faveur dans cette
cour que Zeimoto  celle du nautaquin. Mon seul embarras tait de
rpondre  mille questions bizarres qu'on me proposait continuellement;
mais j'tais soulag par la facilit avec laquelle on se contentait de
mes plus frivoles explications. J'employais le reste du temps 
m'instruire des usages du pays,  visiter les difices ou  me donner le
spectacle des ftes et des amusemens. Le nautaquin ayant envoy au roi
quelques arquebuses de la fabrique de son le, l'impatience que tout le
le monde eut bientt d'apprendre  en tirer augmenta beaucoup mon
crdit. Sans avoir l'habilet de Zeimoto, je m'attirai de l'admiration
en tuant quelques petits oiseaux, et je fis valoir particulirement mes
connaissances pour la composition de la poudre. Les premiers seigneurs
de la cour prenaient des leons de moi: j'exagrais la ncessit de mon
secours, et je n'accordais de la poudre aux plus empresss qu'avec
beaucoup de mnagement. Mais cette conduite, quoique aussi sage en
elle-mme qu'utile au soutien de ma fortune, pensa devenir l'occasion de
ma ruine.

Un des fils du roi nomm Arichaudono, g de seize  dix-sept ans,
m'ayant pri de lui apprendre  tirer, je diffrais de jour en jour  le
satisfaire, dans la seule vue de lui faire attacher plus de prix  mes
services. Cependant le roi son pre,  qui il fit quelques plaintes de
ce dlai, me demanda plus de complaisance pour un fils qu'il aimait fort
tendrement. Mes premires leons ne furent remises qu' l'aprs-midi du
mme jour; mais le jeune prince, ayant accompagn la reine sa mre dans
un plerinage qu'elle fit pour la sant du roi, ne put venir chez moi
que le lendemain. Il avait  sa suite deux jeunes seigneurs du mme ge.
Je m'tais endormi sur ma natte prs des arquebuses et de la poudre.
Comme il m'avait vu tirer plusieurs fois, il se fit un plaisir de me
surprendre; et se htant de charger une arquebuse sans savoir quelle
quantit de poudre il y fallait mettre, il eut l'imprudence de remplir
le canon jusqu' la moiti de sa hauteur. Il voulut tirer contre un
oranger. Un des deux jeunes seigneurs alluma la mche. Le coup partit,
et m'veilla: mais l'arquebuse ayant crev par trois endroits, le
malheureux prince fut bless de deux clats de fer, dont l'un lui
emporta une partie du pouce. Je sortis  l'instant. Il tait tomb sans
connaissance. Les deux seigneurs prirent la fuite vers le palais en
criant que l'arquebuse de l'tranger avait tu le prince.

Cette affreuse nouvelle rpandit une si vive alarme dans toute la
ville, que la plupart des habitans se prcipitrent avec de grands cris
vers ma maison; le roi mme s'y fit apporter dans une espce de fauteuil
sur les paules de quatre hommes; et la reine le suivit  pied, se
soutenant sur les bras de deux femmes, et suivie des deux princesses ses
filles, qui marchaient tout cheveles, avec un grand nombre d'autres
dames. Dans mon premier saisissement, j'avais pris le prince entre mes
bras, et je l'avais port dans ma chambre, o je m'efforais d'arrter
son sang et de rappeler ses esprits. On me trouva occup de ces deux
soins; mais la plupart des spectateurs qui me voyaient aussi couvert que
lui de son propre sang, conclurent que je l'avais tu; et mille
cimeterres que je vis briller autour de moi me firent connatre le sort
auquel je devais m'attendre. Cependant le roi suspendit les effets de
cette violence pour se faire expliquer la cause d'un si funeste
accident, de peur, ajouta-t-il, que le crime ne ft venu de plus loin,
et que je n'eusse t corrompu par les parens des tratres qu'il avait
condamns depuis peu au dernier supplice. Malheureusement pour moi, la
crainte avait fait fuir mon interprte, et cette circonstance tait
capable d'aggraver les soupons. On le dcouvrit nanmoins aprs de
longues recherches; il fut amen au roi, charg de chanes. Mais on
m'avait dj livr aux officiers de la justice qui m'avaient fait lier
les mains, et qui commenaient  me traiter comme un coupable avr. Le
prsident tait assis, les deux bras retrousss jusqu'aux paules,
tenant de la main droite un poignard rougi dans le sang du prince.
J'tais  genoux devant lui, environn des autres officiers; et cinq
bourreaux qui taient derrire moi avec leurs cimeterres nus, semblaient
n'attendre qu'un mot ou un signe pour l'excution.

Ces horribles prparatifs s'taient fait apparemment pour
l'interrogation, pendant que mon interprte avait t conduit devant le
roi: il fut amen au tribunal. Mon pouvante redoubla lorsque je le vis
paratre au milieu d'une troupe de gardes, les mains lies, aussi ple,
aussi tremblant que moi. On me fit diverses questions auxquelles je ne
laissai pas de rpondre avec toute la force de l'innocence. J'ignore
quelle impression mes rponses firent sur mes juges; mais le ciel permit
que le jeune prince, tant revenu d'un long vanouissement, souhaita de
me voir; et qu'apprenant la rigueur avec laquelle j'tais trait,
l'inquitude de mon sort alla jusqu' lui faire protester qu'il ne
recevrait aucun secours, si je n'tais dlivr sur-le-champ des mains de
la justice. Un ordre du roi vint adoucir aussitt la svrit d'un
inflexible tribunal. On m'ta mes chanes, et je fus conduit au palais,
o le prince me fit des satisfactions et des excuses qui ne laissrent
rien  dsirer pour ma justification. Il avait t pans par quelques
bonzes qui font l'office de mdecins et de chirurgiens au Japon; mais la
blessure tait si dangereuse, qu'ils paraissaient douter eux-mmes de
leur mthode. Une longue exprience que je n'avais pu manquer d'acqurir
dans un si grand nombre d'aventures militaires me fit rappeler la
connaissance de quelques remdes que j'avais vu employer avec succs. Je
les proposai avec d'autant plus de confiance, que le jeune prince
paraissait attendre de moi sa gurison. Le roi, qui croyait me devoir
la vie et la sant, ne balana point  me confier le soin de son fils.
Je m'armai de courage, et l'ayant pri de faire loigner les bonzes, je
fis sept points  la main droite, o me parut tre la moins dangereuse
des deux blessures: un bon chirurgien en et peut-tre fait beaucoup
moins.  la tte, qui me causait le plus d'embarras, je n'en fis que
cinq; aprs quoi j'y appliquai des toupes, trempes dans des blancs
d'oeufs, avec de bonnes ligatures, telles que je les avais vu faire en
mille occasions. Cinq jours aprs je coupai les points, et je continuai
de panser les deux plaies. Vingt jours aprs, le prince se trouva si
parfaitement guri, qu'il ne lui resta qu'une petite cicatrice au pouce.

Aprs cette dangereuse opration, je reus du roi et de toute la cour
des honneurs et des caresses qu'il me serait difficile de reprsenter.
La reine et les princesses ses filles m'envoyrent quantit d'toffes de
soie; les seigneurs me firent prsent d'un grand nombre de cimeterres;
on me compta de la part du roi six cents tals; enfin cette dangereuse
audace me valut plus de quinze cents ducats.

Cependant mes rflexions sur le pril dont le ciel m'avait dlivr, et
l'avis que je reus de mes compagnons, que le corsaire Samipocheca
faisait ses prparatifs pour retourner  la Chine, me dterminrent 
demander au roi la permission de le quitter; il me l'accorda. Son
affection se soutint jusqu'au dernier moment; il me donna une barque
remplie de toutes sortes de provisions, et pour capitaine un homme de
qualit avec lequel, tant parti de Foucheo un samedi matin, j'arrivai
le vendredi suivant au port de Tanixuma.

Quinze jours que nous passmes encore dans cette ville donnrent le
temps au corsaire d'achever ses prparatifs; il fit voile enfin pour
Liampo. Nous y arrivmes heureusement. Les principaux habitans nous
reconnurent et nous rendirent ce qu'ils croyaient devoir aux amis
d'Antonio Faria. Cependant, paraissant tonns de notre confiance pour
les Chinois, ils nous demandrent d'o nous tions venus, et dans quel
lieu nous nous tions embarqus avec eux. Christophe Borralho leur
apprit nos aventures. L'le de Tanixuma, le Japon et toutes les
richesses que nous y avions admires furent pour eux autant de nouvelles
connaissances qu'ils reurent avec tonnement. Dans la joie de cette
dcouverte, ils ordonnrent une procession solennelle, depuis l'glise
de Notre-Dame de la Conception jusqu' celle de Saint-Jacques, qui tait
 l'extrmit de la ville. Ensuite la pit fit place  l'ambition;
chacun s'empressa de tirer les premiers fruits de nos lumires. Il se
forma divers partis qui mirent l'enchre  toutes les marchandises; et
les marchands chinois profitrent de cette fermentation pour faire
monter le pico de soie jusqu' cent soixante tals. En moins de quinze
jours, neuf jonques portugaises qui se trouvaient au port de Liampo
furent prtes  faire voile, quoiqu'en si mauvais ordre, que la plupart
n'avaient pas d'autres pilotes que les matres mmes, qui n'avaient
aucune connaissance de la navigation.

Elles partirent dans cet tat malgr les fcheuses circonstances de la
saison et du vent. L'avidit du gain ne connaissait aucun danger. Je fus
moi-mme un des malheureux qui se laissrent engager dans ce fatal
voyage. Le premier jour nous gouvernmes comme  ttons entre les les
et la terre ferme. Mais vers minuit une affreuse tempte nous ayant
livrs  la fureur du vent, nous choumes sur les bancs de Gaton, o,
des neuf jonques, deux seulement eurent le bonheur d'chapper. Les sept
autres prirent avec plus de six cents hommes, entre lesquels on
comptait cent quarante des principaux Portugais de Liampo. Cette perte
en marchandises fut estime plus de trois cent mille ducats.

J'avais le bonheur de me trouver dans une des deux autres jonques. Nous
suivmes la route que nous avions commence jusqu' la vue de l'le de
Lequios, o nous fmes battus d'un si furieux vent de nord-est, que nos
deux btimens furent spars pour ne se revoir jamais. Dans
l'aprs-midi, le vent s'tant chang  l'ouest-nord-ouest, les vagues
s'levrent si furieusement, qu'il devint impossible d'y rsister. Notre
capitaine, qui se nommait Gaspard Mello, voyant la proue entr'ouverte,
et plus de neuf pieds d'eau dans la jonque rsolut, de concert avec les
officiers, de couper les deux mts; mais tous les soins qui furent
employs  cette opration n'empchrent point que le grand mt, dans sa
chute, n'crast cinq Portugais; spectacle pitoyable, et qui acheva de
nous ter les forces. La tempte ne faisant qu'augmenter, nous nous
vmes forcs de nous abandonner aux flots jusqu' l'arrive des
tnbres, o toutes les autres parties de notre btiment commencrent 
s'ouvrir. Nous passmes la nuit dans cette horrible situation. Vers le
jour, nous touchmes sur un banc, o du premier choc la jonque fut mise
en pices, avec des circonstances si dplorables, que soixante-deux
hommes y perdirent la vie, les uns noys, les autres crass sous la
quille.

Entre tant de malheureux, nous demeurmes sur le sable au nombre de
vingt-quatre, sans y comprendre quelques femmes. Aux premiers rayons du
jour, nous reconnmes la grande le de Lequios. Nous tions blesss
presque tous par le froissement des coquilles et des cailloux du banc.
Aprs nous tre recommands  Dieu avec beaucoup de larmes, nous
marchmes dans l'eau jusqu' l'estomac. Ensuite, traversant quelques
endroits  la nage, nous employmes cinq jours  nous approcher de la
terre, sans aucune nourriture que les herbes qui nous taient apportes
par les flots. Nous arrivmes au rivage; il tait couvert de bois, o
nous trouvmes d'autres herbes assez semblables  l'oseille, qui furent
notre unique ressource pendant trois jours. Le quatrime, nous fmes
aperus par un insulaire qui gardait quelques bestiaux, et qui se mit 
courir aussitt vers une montagne voisine pour donner l'alarme aux
habitans d'un village dont nous n'tions loigns que d'un quart de
lieue. Bientt nous vmes paratre environ deux cents hommes, qui
s'taient rassembls au bruit des tambours et des cornets. Leurs chefs
taient  cheval au nombre de quatorze. Ils vinrent droit  nous, et
quelques-uns se dtachrent pour nous observer. Lorsqu'ils nous virent
sans armes, presque nus, la plupart  genoux, pour invoquer le secours
du ciel, et deux femmes dj mortes de misre, ils furent touchs d'une
si vive compassion, qu'tant retourns vers ceux qui les suivaient, ils
les firent arrter avec dfense de nous causer aucun mal. Cependant ils
revinrent  nous, accompagns de six hommes de pied, qui taient les
officiers de leur justice, et nous ayant exhorts  ne rien craindre,
parce que le roi des Lequiens tait un prince juste et plein de piti
pour les misrables, ils nous firent lier trois  trois pour nous
conduire  leurs habitations. Nous tions moins rassurs par leurs
discours qu'effrays par un traitement si rigoureux. Il nous restait
trois femmes, qui tombrent pmes de faiblesse et de crainte. Quelques
insulaires les prirent entre leurs bras, et les portaient tour  tour;
ce qui n'empcha point que dans la marche il n'en mourt deux, qui
furent laisses en proie aux btes froces, dont nous avions vu paratre
un grand nombre. Aprs avoir march jusqu'au soir, nous arrivmes dans
un bourg d'environ cinq cents feux, que nous entendmes nommer Cypantor.
L, nous fmes enferms dans un grand temple, dont les murailles taient
fort hautes et sans aucun ornement, sous une garde de plus de cent
hommes, qui, avec des cris mls au son des tambours, nous veillrent
pendant toute la nuit.

Le lendemain on nous fournit assez abondamment du riz, du poisson et
divers fruits de l'le. La charit des habitans alla mme jusqu' nous
donner quelques habits; mais un courrier du broquen, c'est--dire au
premier officier de l'tat, apporta vers le soir un ordre de nous
conduire  Pungor, ville loigne de sept lieues. Cette nouvelle causa
beaucoup de mouvement dans le bourg, comme si les habitans eussent
rclam quelque droit qu'on prtendt violer. On dressa plusieurs
mmoires qui furent envoys au broquen par son courrier. Cependant
quelques officiers et vingt hommes  cheval, qui arrivrent le jour
suivant, nous enlevrent sans opposition. Nous nous arrtmes le soir
dans une ville nomme Gondexilau, o l'on nous fit passer la nuit dans
un cachot, et nous arrivmes le lendemain  Pungor.

Trois jours aprs nous parmes devant le broquen, dans une grande salle
o nous le trouvmes assis sous un dais fort riche, environn de six
huissiers avec leurs masses, et de plusieurs gardes qui portaient de
longues pertuisanes damasquines d'or et d'argent. Il nous fit diverses
questions auxquelles nous rpondmes avec autant de bonne foi que
d'humilit. Notre infortune le toucha si vivement, malgr quelques
apparences de svrit, qu'ayant recueilli nos rponses, il y mla des
rflexions favorables, par lesquelles il combattit les fausses ides que
quelques Chinois avaient fait prendre de nous. Cependant nous
continumes d'tre resserrs pendant deux mois. Le roi, faisant gloire
de son zle pour la justice, envoya secrtement un homme de confiance,
qui, prenant avec nous la qualit de marchand tranger, employa beaucoup
d'adresse  nous faire confesser notre profession, et la vrit de nos
desseins. Mais nos explications furent si simples et les tmoignages de
notre douleur si naturels, que cet espion en parut attendri jusqu' nous
faire un prsent de trente tals et de six sacs de riz. Il y a beaucoup
d'apparence qu'il en avait reu l'ordre du roi; et nous apprmes du
gelier que ce prince tait rsolu de nous rendre la libert.

Nous tions dans cette douce esprance lorsque l'arrive d'un corsaire
chinois,  qui le roi donnait une retraite dans son le,  condition
d'entrer en partage du butin, nous replongea dans un horrible danger.
C'tait un des plus grands ennemis de notre nation, depuis un combat que
les Portugais lui avaient livr au port de Laman, et dans lequel ils lui
avaient brl deux jonques. La faveur dont il jouissait, non-seulement 
la cour de Lequios, mais dans l'le entire, o ses brigandages
faisaient entrer continuellement de nouvelles richesses, disposa le roi
et ses sujets  recevoir les inspirations de sa haine. Aussitt qu'il
eut appris notre malheur et qu'on pensait  nous renvoyer absous, il
nous chargea des plus noires accusations. Les Portugais taient des
espions qui venaient observer les forces d'un pays sous le voile du
commerce, et qui profitaient de leurs lumires pour passer tous les
habitans au fil de l'pe. Ces discours rpandus sans mnagement, et
confirms avec audace, firent tant d'impression sur l'esprit du roi,
qu'aprs avoir rvoqu les ordres qu'il avait dj donns en notre
faveur, il nous condamna, sur de nouvelles instructions, au supplice des
tratres, c'est--dire  nous voir dmembrs en quatre quartiers, qui
devaient tre exposs dans les places publiques. Cette sentence, qu'il
porta sans nous avoir entendus, fut envoye au broquen, avec ordre de
l'excuter dans quatre jours. Elle pntra aussitt jusqu' nous, et
dans la consternation d'un sort si dplorable, nous ne pensmes qu'
nous disposer  la mort.

Si j'ai quelquefois donn le nom de miracles aux secours que j'ai reus
du ciel dans l'extrmit du danger, c'est ici que je dois faire admirer
le plus clatant de ses bienfaits. De plusieurs Portugaises qui avaient
trouv la fin de leur misrable vie depuis notre naufrage, il en restait
une, femme d'un pilote qui tait prisonnier avec nous, et mre de deux
enfans qu'une malheureuse tendresse lui avait fait prendre  bord. Un
sentiment de piti pour elle et pour deux innocens avait port une dame
de la ville  la loger dans sa maison, et cet asile tait devenu pour
nous une source de bienfaits, que nous avions partags continuellement
avec son mari. On lui apprit notre malheur; elle fut si frappe de cette
nouvelle, qu'tant tombe sans connaissance, elle demeura long-temps
comme insensible; mais, rappelant ses esprits, elle se dchira si
cruellement le visage avec les ongles, que ses joues se couvrirent de
sang. Ce spectacle attira toutes les femmes de la ville, et la
compassion devint un sentiment gnral. Aprs quelques dlibrations,
elles convinrent d'crire une lettre en commun  la reine, mre du roi,
pour lui reprsenter que nous tions condamns sans preuves et sur la
simple foi d'un ennemi. Elles lui rendaient compte de notre vritable
histoire, et des raisons qui portaient le corsaire  la vengeance.
L'aventure de la Portugaise, sa situation et celle de ses enfans, ne
furent pas oublies. Cette lettre, signe de cent femmes, les
principales de la ville, fut envoye par la fille du mandarin de
Comanilau, gouverneur de l'le de Banca, qui est au sud de Lequios. On
fit tomber le choix sur elle, parce qu'elle tait nice de la premire
dame d'honneur de la reine. Elle partit pour Bintor, o le roi faisait
sa rsidence,  six lieues de Pungor, accompagne de deux de ses frres
et de plusieurs gentilshommes de la premire distinction.

Nous fmes avertis du secours que la Providence nous avait donn, et
nous ne cessmes point de prier le ciel pour le succs d'un voyage
auquel notre vie ou notre mort taient attaches. Le roi se laissa
flchir  l'occasion d'un songe qui l'avait dispos  recevoir les
sollicitations de la reine-mre. Les lettres de grces arrivrent 
Pungor le jour marqu pour le supplice. Elles nous furent apportes par
le broquen mme, qui avait toujours gmi de l'injustice de notre
sentence, et qui parut presque aussi sensible que nous  cette heureuse
rvolution. Il nous mena dans son propre palais, o toutes les dames de
la ville vinrent se rjouir de leur ouvrage, et s'en crurent bien payes
par nos remercmens. Pendant quarante-six jours que nous passmes encore
dans l'le pour attendre l'occasion de la quitter, elles se disputrent
le plaisir de nous traiter dans leurs maisons, et nous y remes tout ce
dont nous avions besoin avec tant d'abondance, que nous emportmes
chacun la valeur de cent ducats. La Portugaise, qui mritait le premier
rang dans notre reconnaissance, en eut plus de mille, accompagns d'une
infinit de prsens qui ddommagrent son mari de toutes ses pertes.
Enfin le broquen nous fit obtenir place dans une jonque chinoise qui
partait pour Liampo, aprs avoir fait donner au capitaine des cautions
pour notre sret.

En arrivant  Liampo, nous trouvmes les Portugais de cette ville dans
l'affliction de leur perte. Nous tions le malheureux reste de leur
flotte. Cette considration nous attira beaucoup de caresses. Divers
ngocians m'offrirent de l'emploi dans leurs comptoirs ou dans leurs
jonques; mais j'tais rappel par mes dsirs  Malacca, o j'esprais
que mon exprience me tiendrait lieu de mrite, et ferait employer mes
services avec plus de distinction. Je m'embarquai dans le navire d'un
Portugais nomm Tristan de Goa. Notre navigation fut heureuse. Je
m'applaudis extrmement de mon retour en apprenant que don Pdro Faria
commandait encore  Malacca. Le dsir qu'il avait toujours eu de
contribuer  ma fortune, chauff par la mmoire du brave Antonio Faria
son parent, et par le rcit de nos aventures, lui fit chercher
l'occasion de m'occuper utilement avant que le terme de son gouvernement
ft expir.

Il me proposa d'entreprendre le voyage de Martaban, d'o l'on tirait
alors de grands avantages, dans la jonque d'un ncoda mahomtan, nomm
Mahmoud, qui avait ses femmes et ses enfans  Malacca. Outre les profits
que je pouvais esprer du commerce, je me trouvai charg de trois
commissions importantes: l'une de conclure un trait d'amiti avec
Chambanha, roi de Martaban, dont nous avions beaucoup d'utilit  tirer
pour les provisions de notre forteresse; la seconde, de rappeler
Lancerot Guerreyra, qui croisait alors avec cent hommes dans quatre
fustes sur la cte de Tnasserim, et dont le secours tait ncessaire
aux Portugais de Malacca, qui se croyaient menacs par le roi d'Achem;
la troisime de donner avis de cette crainte aux navires de Bengale pour
leur faire hter leur dpart et leur navigation. Je m'engageai
volontiers  l'excution de ces trois ordres, et je partis un mercredi 9
de janvier. Le vent nous favorisa jusqu' Poulo-Pracelar, o le pilote
fut quelque temps arrt par la difficult de passer les bancs qui
traversent tout ce canal jusqu' l'le de Sumatra. Nous n'en sortmes
qu'avec beaucoup de peine pour nous avancer vers les les de Sambillon,
o je me mis dans une barque fort bien quipe, qui me servit pendant
douze jours  visiter toute la cte des Malais, dans l'espace de cent
trente lieues jusqu' Jonsala. J'entrai dans les rivires de Barruhas,
de Salangar, de Panagim, de Queda, de Parls, de Pandan, sans y
apprendre aucune nouvelle des ennemis de notre nation. Mahmoud, que je
rejoignis aprs cette course, nous fit continuer la mme route pendant
neuf jours, et le vingt-troisime de notre voyage, il se trouva forc de
mouiller dans la petite le de Pisanduray, pour s'y faire un cble. Nous
y descendmes dans la seule vue de hter cet ouvrage. Son fils m'ayant
propos d'essayer si nous pourrions tuer quelques cerfs, dont le nombre
est fort grand dans cette le, je pris une arquebuse, et je m'enfonai
dans un bois avec lui. Nous n'emes pas fait cent pas que nous
dcouvrmes plusieurs sangliers qui fouillaient la terre; et nous en
tant approchs  la faveur des branches, nous en abattmes deux. La
joie de cette rencontre nous fit courir vers eux sans prcaution. Mais
notre horreur fut gale  notre surprise lorsque, dans le lieu mme o
ils avaient fouill, nous apermes douze corps humains qui avaient t
dterrs, et quelques autres  demi mangs.

L'excs de la puanteur nous fora de nous retirer, et le jeune Maure
jugea seulement que nous devions avertir son pre, dans la crainte qu'il
n'y et autour de l'le quelque corsaire qui pouvait fondre sur nous et
nous gorger sans rsistance, comme il tait arriv mille fois  des
marchands par la ngligence des capitaines. Le vieux ncoda tait homme
prudent: il envoya faire aussitt la ronde dans toutes les parties de
l'le. Il fit embarquer les femmes et les enfans, avec le linge 
demi-lav, pendant qu'avec une escorte de quarante hommes arms
d'arquebuses et de lances, il alla droit o nous avions trouv les
corps. La puanteur ne lui permit pas d'en approcher; mais un sentiment
de compassion lui fit ordonner  ses gens d'ouvrir une grande fosse pour
leur donner la spulture. En leur rendant ce dernier devoir, on aperut
aux uns des poignards garnis d'or, aux autres des bracelets de mme
mtal. Mahmoud, pntrant aussitt la vrit, me conseilla de dpcher
sur-le-champ ma barque au gouverneur de Malacca pour lui apprendre que
ces morts taient des Achmois qui avaient t dfaits vraisemblablement
prs de Tnasserim, dans la guerre qu'ils avaient faite au roi de Siam.
Il m'expliqua les raisons qu'il attachait  cette ide. Ceux, me dit-il,
auxquels vous apercevez des bracelets d'or sont infailliblement des
officiers d'Achem, dont l'usage est de se faire ensevelir avec tous les
ornemens qu'ils avaient dans le combat; et, pour ne m'en laisser aucun
doute, il fit dterrer jusqu' trente-sept cadavres auxquels on trouva
seize bracelets d'or, douze poignards fort riches et plusieurs bagues.
Nous conclmes qu'aprs leur dfaite les Achmois taient venus enterrer
leurs capitaines dans l'le de Pizanduray. Ainsi le hasard nous fit
trouver un butin de plus de mille ducats, dont Mahmoud se saisit, sans y
comprendre ce que ses gens eurent l'adresse de dtourner.  la vrit,
il le paya fort cher par les maladies que l'infection rpandit dans son
quipage, et qui lui enlevrent quelques-uns de ses plus braves soldats.
Pour moi, je me htai de faire partir ma barque pour informer don Pedro
Faria de la route que j'avais suivie, et des conjectures du ncoda.

Avec ce nouveau motif de confiance, nous remmes plus librement  la
voile vers Tnasserim, o j'avais ordre de chercher plus
particulirement Lancerot Guerreyra. Nous passmes  la vue d'une petite
le nomme Poulo-hintor, d'o nous vmes venir une barque qui portait
six hommes pauvrement vtus. Ils nous salurent avec des tmoignages
d'amiti auxquels nous rpondmes par les mmes signes; ensuite ils
demandrent s'il y avait quelques Portugais parmi nous. Le ncoda leur
ayant rpondu qu'il y en avait plusieurs  bord, ils parurent se dfier
d'un mahomtan, et leur chef le pria de leur en faire voir un ou deux
sur le tillac. Je ne fis pas difficult de me montrer. Ils n'eurent pas
plus tt reconnu l'habit de ma nation, qu'tant passs dans la jonque
avec de vives marques de joie, ils me prsentrent une lettre que le
chef me pria de lire avant toute autre explication. Elle tait signe de
plus de cinquante Portugais, entre lesquels taient les noms de
Guerreyra et des trois capitaines de son escadre. Ils assuraient tous
les Portugais qui liraient cet crit: Que l'honorable prince qui
l'avait obtenu d'eux tait roi de l'le et nouvellement converti  la
foi chrtienne; qu'il avait rendu de bons offices  tous les Portugais
qui avaient relch sur ces ctes, en les avertissant de la perfidie des
Achmois, et qu'il avait servi depuis peu  leur faire remporter sur ces
infidles une victoire considrable dans laquelle ils leur avaient pris
une galre, quatre galiotes et cinq fustes, aprs leur avoir tu plus de
mille hommes. Ils priaient tous les capitaines, par les plaies de Notre
Seigneur Jsus-Christ et par les mrites de sa sainte passion,
d'empcher qu'on ne lui ft aucun tort, et de lui donner au contraire
toute l'assistance qu'il mritait par ses services et par sa foi.

Je fis au roi[3] d'Hintor quelques offres de ma personne; car mon
pouvoir tait fort born pour d'autres secours. Cependant, aprs m'avoir
appris qu'un de ses sujets mahomtans l'avait chass du trne et rduit
 la misre dont j'tais tmoin, il me jura que sa disgrce n'tait
venue que de son attachement pour le christianisme et de son affection
pour les Portugais. Quelques braves chrtiens, ajouta-t-il, auraient
suffi pour le rtablir dans ses petits tats, surtout depuis que le
tyran se croyait si bien affermi dans son usurpation, qu'il n'avait pas
plus de trente hommes pour sa garde. Ce rcit n'ayant pu lui procurer de
moi que des voeux impuissans, il rduisit les siens  me prier de le
prendre avec moi, dans la seule vue de mettre du moins son salut 
couvert; et pour rcompense, il m'offrit de me servir le reste de ses
jours en qualit d'esclave.

[Note 3: On sent ici plus que jamais le ridicule abus de ce nom de
_roi_ donn au chef de quelques misrables pcheurs d'une petite le des
Malais, qui se trouvait trop heureux de se faire l'esclave d'un
malheureux corsaire europen, dpouill lui-mme et manquant de tout.]

Mon coeur ne rsista point  ce discours. Je lui recommandai de ne pas
faire connatre sa religion devant le ncoda, qui tait mahomtan comme
son ennemi; et m'tant inform de toutes les circonstances qui pouvaient
faciliter un dessein que le ciel m'inspira, je reprsentai si vivement 
Mahmoud combien il lui serait glorieux de rtablir un prince infortun,
et quel mrite il se ferait aux yeux du gouverneur en servant un ami des
Portugais, qu'il ne m'opposa que les difficults d'une si grande
entreprise. J'tais arm contre cette objection. D'ailleurs son fils,
qui avait t nourri parmi les Portugais de Malacca, s'offrit  vrifier
par ses yeux les forces de l'usurpateur. Nous disposmes Mahmoud  faire
une descente avec toutes les siennes, qui consistaient en quatre-vingts
hommes bien arms.

Nous descendmes au rivage  deux heures aprs minuit. Le fils du
ncoda, conduit par le prince dtrn, n'eut pas de peine  se saisir de
quelques insulaires qui confirmrent le rcit de leur ancien matre, et
qui parurent prts  nous seconder. Nous recueillmes de leurs discours
que l'le n'tait habite que par des pcheurs, et nous apprmes que la
garde actuelle de leur nouveau matre n'tait que de cinquante hommes,
mais faibles et si mal pourvus d'armes, que la plupart n'avaient que des
btons pour leur dfense. Un claircissement si favorable nous fit
ngliger les prcautions.  la pointe du jour, le fils du ncoda forma
l'avant-garde avec quarante hommes, vingt desquels taient arms
d'arquebuses, et les autres de lances et de flches. Le pre suivait
avec trente soldats, et portait une enseigne que Pedro de Faria lui
avait donne  son dpart, sur laquelle tait peinte une croix qui
devait servir  le faire reconnatre des vaisseaux de notre nation pour
vassal de la couronne portugaise. Nous arrivmes dans cet ordre au pied
d'une mauvaise enceinte de bamboux qui couvrait quelques cabanes,
auxquelles on donnait le nom de _palais_ ou de _chteau._ Les ennemis se
prsentrent avec de grands cris qui semblaient nous annoncer une forte
rsistance; mais la vue d'un fauconneau dont nous nous tions pourvus,
et le bruit de quelques coups d'arquebuse leur firent prendre aussitt
la fuite. Nous les poursuivmes jusqu'au sommet d'une colline, o nous
jugemes qu'ils ne s'taient arrts que pour combattre avec plus
d'avantage. Leur intention, au contraire, tait de composer pour leur
vie; mais, apprenant qu'ils taient les principaux partisans de
l'usurpateur, nous les tumes  coups d'arquebuses et de lances, sans en
excepter plus de trois, qui se firent connatre pour chrtiens. De l
nous descendmes dans un village compos de cabanes fort basses et
couvertes de chaume, o nous trouvmes soixante-quatre femmes avec leurs
enfans, qui se mirent  crier: Chrtiens! chrtiens! Jsus! Jsus!
sainte Marie! Ces tmoignages de christianisme me firent prier le
ncoda de les pargner. Cependant il me fut impossible de sauver leurs
cabanes du pillage. Il ne s'y trouva pas la valeur de plus de cinq
ducats; car l'le tait si pauvre, que les plus riches de l'un ou de
l'autre sexe n'avaient pas de quoi couvrir leur nudit. Ils ne se
nourrissaient que de poissons qu'ils prenaient  la ligne. Cependant ils
taient si vains, que chacun se nommait roi de la pice de terre qui
environnait sa cabane; et nous comprmes que tout l'avantage de celui
que nous rtablissions sur le trne tait d'avoir quelques champs un peu
plus tendus. Nous le remmes en possession de sa femme et de ses
enfans, que son ennemi avait rduits  l'esclavage.

Cette expdition n'ayant cot qu'un peu de poudre au ncoda, nous
rentrmes dans notre jonque pour faire voile vers Tnasserim, o je me
promettais de rencontrer Guerreyra et son escadre. Il y avait dj cinq
jours que nous tenions cette route, lorsque nous dcouvrmes un petit
btiment que nous prmes d'abord pour une barque de pcheurs. Il ne
s'loignait pas, et nous profitmes de l'avantage du vent pour le
joindre. Notre dessein tait de prendre langue sur les vnemens, et de
nous assurer de la distance des ports. Mais nous tant approchs  la
porte de la voix, et ne voyant personne qui se prsentt pour nous
rpondre, nous y envoymes une chaloupe avec ordre d'employer la force.
Elle n'eut pas de peine  remorquer une trs-petite barque qui
paraissait abandonne aux flots. Nous y trouvmes cinq Portugais; deux
morts et trois vivans, avec un coffre et trois sacs remplis de tangues
et de larins, qui sont des monnaies d'argent du pays, un paquet de
tasses et d'aiguires d'argent, et deux grands bassins de mme mtal.
Aprs avoir pris un tat de toutes ces richesses, et les avoir dposes
entre les mains du ncoda, je fis passer les trois Portugais dans la
jonque; mais, quoiqu'ils eussent la force de monter  bord et de
recevoir mes bons traitemens, je les gardai deux jours entiers sans en
pouvoir tirer un seul mot. Enfin, la bont des alimens les ayant fait
sortir de cette espce de stupidit, ils se trouvrent en tat de
m'expliquer la cause de cet accident. L'un tait Christophe Doria, qui
fut nomm dans la suite au gouvernement de San-Thom; un autre se
nommait Louis Taborda, et le troisime Simon de Brito, tous gens
d'honneur; et connus par le succs de leur commerce, qui taient partis
de Goa dans le vaisseau de Georges Manhez pour se rendre au port de
Chatigam. Ils s'taient perdus au banc de Rakan par la ngligence de la
garde. De quatre-vingt-trois personnes qui taient  bord, dix-sept
s'taient jetes dans une petite barque. Ils avaient continu leur
route le long de la cte, avec l'esprance de s'avancer jusqu' la
rivire de Cosmin, au royaume de Pgou, et d'y rencontrer le vaisseau de
la gomme laque du roi, ou quelque marchand qui retournerait aux Indes.
Mais ils avaient t surpris par un vent d'ouest, qui dans l'espace
d'une nuit leur avait fait perdre la terre de vue. Ainsi, se trouvant en
pleine mer sans voiles, sans rames, et sans aucune connaissance des
vents, ils avaient pass seize jours dans cette situation, avec le
secours de quelques vivres qu'ils avaient sauvs. L'eau leur avait
manqu. Cette privation, d'autant plus dangereuse qu'il leur restait
encore de quoi satisfaire leur faim, en avait fait prir douze, que les
autres avaient jets successivement dans les flots. Enfin les trois qui
taient demeurs vivans n'avaient pas eu la force de rendre le mme
service aux derniers morts.

Nous continumes heureusement notre navigation jusqu' Tnasserim, d'o
nous prmes par Touay, Merguim, Juncay, Pullo, Camude et Vagarru, sans y
rencontrer les cent Portugais que j'avais ordre de chercher. Cependant
j'appris avec joie, dans cette dernire place, qu'ils avaient battu
quinze fustes d'Achem; et je crus les conjectures de Mahmoud bien
confirmes. Le bruit s'tait rpandu que la ville de Martaban tait
assige par le roi de Brama avec une arme de sept cent mille hommes,
et que Guerreyra s'tait engag au service de Chambana, avec ses
quatre fustes et tous les Portugais qu'il avait pu rassembler. Quoique
cette nouvelle me part encore incertaine, je ne balanai point  faire
tourner mes voiles vers Martaban, dans l'esprance du moins de recevoir
des informations plus sres aux environs de cette ville. Neuf jours nous
firent arriver  la barre: il tait deux heures de nuit. Aprs avoir
jet l'ancre dans une profonde tranquillit, nous entendmes plusieurs
coups d'artillerie qui commencrent  nous causer de l'inquitude.
Mahmoud fit assembler le conseil. On conclut qu'il y avait peu de danger
 s'avancer prudemment dans la rivire. Nous doublmes  la pointe du
jour le cap de Mounay, d'o nous dcouvrmes la ville de Martaban.

Elle nous parut environne d'un grand nombre de gens de guerre, et les
rives taient bordes d'une multitude infinie de btimens  rames. Nous
ne vogumes pas moins jusqu'au port, o nous entrmes avec beaucoup de
prcaution. Le ncoda donna les signes ordinaires de paix et de
commerce. Nous vmes bientt venir  nous un vaisseau fort bien quip,
qui portait six Portugais, dont la vue nous causa beaucoup de joie. Ils
nous apprirent que l'arme du roi de Brama tait rellement compose de
sept cent mille hommes qu'il avait amens dans une flotte de mille sept
cents navires  rames, entre lesquels on comptait cent galres; que les
Portugais, ayant promis leurs services au roi de Martaban, avaient
abandonn ses intrts par des raisons qui n'taient connues de leur
chef, et qu'ils avaient pris parti pour le roi de Brama; qu'ils taient
au nombre de sept cents sous les ordres de Jean Cayero; qu'entre les
principaux officiers je trouverais Lancerot Guerreyra et ses trois
capitaines, et qu'tant charg des ordres de don Pedro Faria, je ne
devais attendre d'eux que des civilits et des caresses; qu' l'gard
des Achmois, dont le gouverneur de Malacca se croyait menac, sa
crainte n'tant fonde que sur le dpart de cent trente vaisseaux qui
taient venus d'Achem sous la conduite de Bijaya Sora, roi de Pedir, ils
m'assuraient que cette redoutable flotte avait t dfaite par l'arme
de Sornau, avec perte de soixante-dix btimens et de six mille hommes,
sans compter la ruine de quinze fustes qui taient tombes entre les
mains de Guerreyra; que dix ans ne suffiraient pas aux Achmois pour
rparer leur disgrce; enfin que Malacca tait sans danger, et que les
troupes portugaises taient inutiles au gouverneur.

Je me rendis  terre pour recevoir les mmes explications de Cayero. Il
tait retranch  quelque distance de la ville, sans aucune
communication avec les assigs, mais sans trait avec leurs ennemis,
c'est--dire moins en apparence pour prendre part aux vnemens que pour
les observer. Je lui prsentai l'ordre du gouverneur. Il me tint le
mme langage. Je le priai de m'en donner une dclaration par crit. Les
circonstances n'offrant rien qui dt m'arrter, j'attendis le dpart du
ncoda, qui profitait habilement de l'occasion pour exercer un commerce
avantageux dans les deux camps. Son dlai, qui dura quarante-six jours,
me rendit tmoin d'une horrible catastrophe.

Il y avait dj plusieurs mois que le sige de Martaban tait pouss
avec beaucoup de vigueur. Les assigs s'taient dfendus
courageusement; mais, n'ayant reu aucun secours, ils se trouvaient si
affaiblis par le fer, par la faim et par les maladies, que, de cent
trente mille soldats qu'on avait compts dans la ville, et qui faisaient
les principales forces du royaume, il n'en restait que cinq mille. Le
roi, ne prenant plus conseil que de son dsespoir, fit faire
successivement trois propositions  l'ennemi. Il lui offrit d'abord,
pour l'engager  lever le sige, trente mille bisses d'argent, qui
valaient un million d'or, et soixante mille ducats de tribut annuel.
Cette tentative ayant t rejete, il proposa de sortir de la ville, 
la seule condition de se retirer librement dans deux vaisseaux avec sa
femme et ses enfans. Le roi de Brama, qui en voulait non-seulement  ses
trsors, mais  sa personne, ne parut pas plus sensible  cette offre.
Enfin le malheureux Chambana proposa, pour sa libert et celle de sa
famille, de lui abandonner sa couronne et le trsor du roi son
prdcesseur, qu'on faisait monter  trois millions d'or. Cette promesse
n'ayant pas t mieux reue, il perdit toute esprance de composition
avec un ennemi si cruel. Les Portugais devinrent son unique ressource,
du moins pour se garantir du danger qui le menaait personnellement. Il
leur dpcha un homme de leur nation, nomm Paul de Seixas, qui tait
attach depuis long-temps  sa cour, avec une lettre pour Cayero, dans
laquelle il offrait de soumettre ses tats au roi de Portugal, et de lui
livrer la moiti de ses trsors. Mais l'envie des principaux Portugais
du conseil, qui s'imaginrent que Cayero profiterait seul des richesses
de ce prince, sinon en les faisant passer dans ses coffres, du moins en
les portant seul au roi de Portugal, qui ferait tomber sur lui toutes
ses rcompenses, et qui lui prodiguerait les comts et les marquisats,
ou qui croirait ne pouvoir s'acquitter parfaitement, s'il ne le nommait
vice-roi des Indes, fit manquer une si belle occasion d'enrichir
Lisbonne des dpouilles de Martaban. Ces perfides conseillers
reprsentrent combien il tait dangereux d'offenser le roi de Brama,
qui pourrait employer tout d'un coup sept cent mille hommes  sa
vengeance contre une poigne de Portugais. Ils dclarrent mme 
Cayero, que, s'il n'abandonnait la pense d'assister le roi de Martaban,
ils se croiraient obligs, pour leur propre sret, d'en avertir le
vainqueur, et de sauver par cette voie les meilleures troupes que le
roi de Portugal et aux Indes.

Cayero, forc de renvoyer Seixas avec un refus, crivit une lettre
civile  Chambana pour se justifier par de faibles excuses. Nous
apprmes que ce malheureux prince, dans la douleur de perdre une
ressource qu'il avait rserve pour la dernire, tait tomb sans
connaissance aprs avoir lu cette rponse, et qu'en revenant  lui, il
s'tait frapp plusieurs fois le visage, avec les regrets les plus
touchans de sa misrable fortune et des plaintes amres de l'ingratitude
des Portugais. Il eut la gnrosit de congdier Seixas, en l'exhortant
 chercher un protecteur plus heureux, et ce ne fut pas sans lui avoir
fait de riches prsens. Il lui laissa aussi la libert d'emmener une
jeune et belle fille de sa cour, dont il avait eu deux enfans, et qu'il
pousa depuis  Coromandel. Seixas revint au camp cinq jours aprs, et
nous attendrit beaucoup par ce rcit.

Chambana connut qu'il ne lui restait plus d'esprance. Il rassembla
tous ses officiers; et dans ce conseil gnral, on prit la rsolution de
donner la mort  tous les tres vivans qui n'taient pas capables de
combattre, et de faire un sacrifice de ce sang  Qua-Nivandel, dieu des
batailles. On devait jeter ensuite dans la mer tous les trsors du roi,
et mettre le feu  la ville. Aprs ces trois excutions, ceux qui se
trouvaient en tat de porter les armes taient dtermins  fondre sur
les ennemis pour chercher la mort, ou pour s'ouvrir un passage. Mais un
des trois gnraux de l'tat, prfrant l'opprobre  cette glorieuse
fin, se jeta la nuit suivante avec quatre mille hommes dans le camp des
Bramas. Le reste des troupes, qui ne montait pas  deux mille, parut si
dcourag par cette dsertion, que, dans la crainte de voir ouvrir les
portes de la ville ou d'tre livr  l'ennemi, Chambana prit enfin le
parti de se rendre volontairement.

Le lendemain  six heures du matin, nous vmes paratre sur les murs un
tendard blanc, qui fut regard comme le signe de la soumission. Un
homme  cheval s'approcha des portes. On lui demanda les sauf-conduits
ordinaires. Ils furent envoys sur-le-champ par deux officiers bramas
qui demeurrent en otages dans la ville. Alors Chambana fit porter 
son ennemi, par un prtre g de quatre-vingts ans, une lettre crite de
sa propre main. Elle contenait l'offre de s'abandonner  sa clmence
avec sa femme, ses enfans, son royaume et tous ses trsors, sans autre
condition que la libert de passer le reste de sa vie dans un clotre.
Le roi de Brama rpondit aussitt par une autre lettre qu'il oubliait
les offenses passes, et que son dessein tait d'accorder au roi de
Martaban un tat et des revenus dont il serait satisfait. Cette promesse
n'tait qu'une trahison. Cependant elle fut publie dans le camp avec
beaucoup de rjouissances.

Ds le lendemain on vit briller tous les prparatifs du triomphe. Le
roi fit dresser dans son quartier quatre-vingt-six tentes d'une richesse
admirable, dont chacune fut environne de trente lphans. Toute l'arme
fut range dans un fort bel ordre; et les trangers ayant t avertis de
prendre les postes qui leur seraient assigns, Cayero ne put se
dispenser d'en accepter un avec tous ses Portugais. Il se trouva plac 
l'avant-garde, qui n'tait pas loigne de la porte par laquelle
Chambana devait sortir. On comptait plus de quarante nations qui
taient ranges successivement depuis ce lieu jusqu'au quartier du roi,
derrire lequel tous les Bramas s'taient rangs pour sa garde.

Un coup de canon qu'on tira vers midi fut le signal auquel nous vmes
ouvrir les portes de la ville. Trois cents lphans arms commencrent
la marche: ils taient suivis d'une partie des dtachements bramas qui
avaient t envoys la veille pour prendre possession des principaux
postes; ensuite venaient tous les seigneurs qui s'taient trouvs dans
la ville, et qui partageaient l'infortune de leur matre. Huit ou dix
pas aprs eux, on voyait le raulin de Mouna, ce prtre qui avait
apport au camp la soumission de Chambana. Il tait chef de tous les
autres prtres, et pontife suprme de la nation. Immdiatement aprs
lui, on portait dans une litire Nha-Canatou, fille du roi de Pgou,
que les Bramas avaient dpouill aussi de ses tats, et femme de
Chambana. Elle avait prs d'elle quatre petits enfans, deux garons et
deux filles, dont le plus g n'avait pas plus de sept ans. Sa litire
tait environne de trente ou quarante femmes, le visage pench vers la
terre, et les larmes aux yeux. On voyait ensuite certains moines du pays
qui vont pieds nus et la tte dcouverte. Ils tenaient en main une sorte
de chapelet, et, marchant en fort bon ordre, ils rcitaient dvotement
leurs prires. Quelques-uns aussi s'employaient  consoler les femmes,
et leur jetaient de l'eau sur le visage lorsqu'elles manquaient de
force. Ce spectacle, qui se renouvelait souvent, aurait attendri des
coeurs plus durs que le mien. Une garde de gens de pied venait aprs les
femmes et les moines. Cinq cents Bramas suivaient  cheval pour servir
de gardes  Chambana, qui marchait au milieu d'eux sur un petit
lphant.

Il avait demand le plus petit, comme un symbole de son mpris pour le
monde, et de la pauvret dans laquelle il se proposait de passer le
reste de sa vie. Il tait vtu d'une assez longue robe de velours noir,
pour marquer son deuil; sa barbe, ses cheveux et ses sourcils taient
rass, et, dans le vif sentiment de son infortune, il s'tait fait
mettre une corde au cou, pour se prsenter au vainqueur avec cette
marque d'humiliation; il portait sur son visage l'impression d'une si
profonde tristesse, qu'il tait impossible de le voir sans verser des
larmes. Son ge tait d'environ soixante-deux ans; il avait la taille
haute, l'air grave et svre, et le regard d'un prince gnreux.

Aussitt qu'il fut entr dans une grande place, qui tait devant la
porte de la ville, il s'leva un si grand cri des femmes, des enfans et
des vieillards qui s'taient rassembls dans ce lieu pour le voir
passer, qu'on les aurait crus tous dans les plus douloureux tourmens, ou
prs de recevoir le coup de la mort. Ce bruit funeste recommena six ou
sept fois. La plupart de ces misrables se dchiraient le visage, ou se
frappaient  coups de pierres, avec si peu de piti pour eux-mmes,
qu'ils en taient tout sanglans: les Bramas mmes ne pouvaient retenir
leurs pleurs. Ce fut dans cette place que la reine s'vanouit deux fois.
Chambana descendit de son lphant pour l'encourager, et, la voyant
sans aucune marque de vie, quoiqu'elle ne cesst point de tenir ses
enfans embrasss, il se mit  genoux prs d'elle. L, tournant ses
regards vers le ciel, il passa quelques momens en prires; ensuite, soit
que les forces lui manquassent  lui-mme, ou qu'il ft emport par la
violence de sa douleur, il se laissa tomber sur le visage prs de la
reine sa femme.  ce spectacle, l'assemble, qui tait innombrable,
recommena tout d'un coup  pousser un si horrible cri, que toutes mes
expressions ne sont pas capables de le reprsenter. Chambana, s'tant
relev, jeta lui-mme de l'eau sur le visage de sa femme, et lui rendit
d'autres soins qui lui rappelrent les sens. L'ayant prise alors entre
ses bras, il employa pour la consoler des termes si tendres et si
religieux, qu'on les aurait admirs dans la bouche d'un chrtien.

On lui accorda prs d'une demi-heure pour ce triste office. Il remonta
sur son lphant, et la marche continua dans le mme ordre. Lorsque,
tant sorti de la ville, il fut arriv  l'espce de rue qui tait
forme par deux files de soldats trangers, ses yeux tombrent sur les
Portugais, qu'il reconnut  leurs colletins de buffle,  leurs toques
garnies de plumes, et surtout  leurs arquebuses sur l'paule. Il
dcouvrit au milieu d'eux Cayero, vtu de satin incarnat, et tenant en
main une pique dore, avec laquelle il faisait ouvrir le passage. Cette
vue le toucha si sensiblement, qu'il refusa d'aller plus loin, et que le
capitaine de la garde fut oblig de faire quitter leur poste aux
Portugais[4].

[Note 4: Ce dtail mrite d'tre rapport dans les propres termes de
l'auteur. Comme il reconnut Cayero, incontinent il se laissa cheoir sur
le col de l'lphant; et s'arrtant sans vouloir passer outre, il dit
les larmes aux yeux  ceux dont il tait environn: Mes frres et bons
amis, je vous proteste que ce m'est une moindre douleur de faire de
moi-mme ce sacrifice, que la justice du ciel permet que je fasse
aujourd'hui, que de voir des hommes si ingrats et si mchans que
ceux-ci. Qu'on me tue donc, ou qu'ils se retirent de l, ou bien je
n'irai pas plus avant. Cela dit, il se tourna trois fois pour ne nous
point voir, par le ressentiment qu'il avait contre nous. Aussi, le tout
considr, ce ne fut peut-tre pas sans raison qu'il nous traita de
cette sorte. Durant ce temps-l, le capitaine de la garde voyant le
retardement qu'il faisait, et la cause pour laquelle il ne voulait
passer outre, sans que nanmoins il pt s'imaginer pourquoi il se
plaignait ainsi des Portugais, tournant fort  la hte son lphant vers
Cayero, et le regardant d'un oeil de travers: Passe promptement, lui
dit-il, car de si mchans hommes que vous tes ne mritent pas de
marcher sur la terre qui porte du fruit; et je prie Dieu qu'il pardonne
 celui qui a mis dans l'esprit du roi que vous lui pouviez tre utiles
 quelque chose. C'est pourquoi rasez vos barbes pour ne pas tromper le
monde comme vous faites, et nous aurons des femmes  votre place qui
nous serviront pour notre argent. L-dessus les Bramas de la garde
commenant dj  s'irriter contre nous, nous jetrent hors de l avec
assez d'affront et de blme. Aussi, pour ne point mentir, jamais rien ne
me fut si sensible que cela pour l'honneur de mes compatriotes.]

On ne cessa plus de marcher jusqu' la tente du vainqueur, qui
attendait son captif avec une pompe royale. Chambana, paraissant devant
lui, se prosterna d'abord  ses pieds. On s'attendait  lui voir
prononcer quelque discours convenable  son sort, mais la douleur et la
confusion lui lirent apparemment la langue; il laissa cet office au
raulin de Mouna, qui, ne se contentant pas d'exhorter le vainqueur  la
clmence, lui reprsenta la vicissitude des fortunes humaines, et le
rappela mme  l'heure de la mort, o la justice du ciel s'exerce sur
tous les hommes. Le roi de Brama parut touch de son discours: il ne
balana point  faire esprer des grces et des bienfaits; cependant son
coeur avait peu de part  cette promesse. Chambana fut mis sous une
garde sre, et la reine sa femme ne fut pas garde moins troitement.

Entre les motifs qui avaient attir tant d'trangers dans l'arme des
Bramas, on faisait beaucoup valoir l'esprance du pillage, que le roi
leur avait promis sans exception. Cependant, sous prtexte de se faire
amener tranquillement Chambana, mais en effet pour se donner le temps
d'enlever ses trsors, il avait mis de fortes gardes  toutes les portes
de la ville, avec dfense, sous peine de la vie, d'en accorder l'entre
sans sa participation. Aprs le jour du triomphe, il trouva des
prtextes pour en laisser passer deux autres, pendant lesquels il mit 
couvert les principales richesses de Martaban, et quatre mille hommes y
furent employs. Ensuite s'tant rendu de grand matin sur une colline
qui se nomme Beidao,  deux portes de fauconneau de la ville, il fit
lever la dfense aux portes. Alors un coup de canon, qui fut le dernier
signal, livra la malheureuse ville de Martaban  l'emportement d'un
nombre infini de soldats, qui n'pargnrent pas plus la vie que les
richesses des habitans. Le pillage dura trois jours et demi, aprs
lesquels on y mit le feu, qui la consuma jusqu'aux fondemens. On
m'assura que le nombre des morts montait  soixante mille hommes, et
celui des prisonniers  quatre-vingt mille.

Quelques jours aprs on vit paratre sur la mme colline une multitude
de gibets, dont vingt taient de la mme hauteur, et les autres un peu
moins levs. Ils taient dresss sur des piles de pierre entoures de
grilles, au-dessus desquelles on avait plac des girouettes dores. Cent
Bramas y faisaient la garde  cheval. Plusieurs tranches qui formaient
d'autres enceintes taient bordes d'enseignes taches de gouttes de
sang. Ce nouveau spectacle paraissant annoncer quelque vnement qui
n'tait pas connu de l'arme, j'eus la curiosit d'y courir avec cinq
autres Portugais. Nous entendmes d'abord un bruit extraordinaire qui
venait du camp des Bramas. Tandis que nous en cherchions la cause, nous
vmes sortir du quartier du roi cent lphans arms et quantit de gens
de pied qui furent suivis de quinze cents Bramas  cheval.  cette
cavalerie succda un gros de trois mille hommes d'infanterie, arms
d'arquebuses et de lances, au milieu desquelles nous dcouvrmes cent
quarante femmes lies quatre  quatre, avec un grand nombre de moines du
pays qui les consolaient par leurs exhortations. Toutes ces infortunes
taient femmes ou filles des principaux capitaines de Chambana, et la
plupart n'taient ges que de dix-sept  vingt-cinq ans. Nous admirmes
leur blancheur et leur beaut; mais elles taient si faibles, que
plusieurs tombaient vanouies presqu' chaque pas. Derrire elles nous
vmes paratre douze huissiers avec leurs masses d'argent, qui
prcdaient Nha-Canatou, reine de Martaban. Quatre hommes portaient ses
enfans autour d'elle. Aprs cette princesse, marchaient deux files de
soixante moines, priant dans leurs livres, la tte baisse et les yeux
baigns de larmes. Ils taient suivis d'une procession de trois au
quatre cents enfans, nus jusqu' la ceinture, portant des cierges  la
main et des cordes au cou, qui faisaient retentir l'air de leurs cris et
de leurs gmissemens. On nous dit qu'ils n'taient pas destins au
supplice, et qu'ils n'accompagnaient la reine et ses dames que pour
invoquer le ciel en leur faveur. Cette marche tait ferme par une autre
garde d'infanterie, et par cent lphans arms comme les premiers.

Lorsque ces misrables victimes furent entres dans l'enceinte des
chafauds, six huissiers  cheval publirent leur sentence. Elle
portait, qu'tant filles ou femmes de pres et de maris qui avaient tu
un grand nombre de Bramas, et qui avaient donn naissance  cette
guerre, le roi les avait juges dignes de mort. Alors tous les
excuteurs de la justice s'tant mls avec les gardes, on n'entendit
plus qu'un effroyable bruit. Entre les cent quarante femmes, celles qui
avaient la force de se soutenir embrassaient leurs compagnes et jetaient
la vue sur Nha-Canatou, qui tait assise  terre, appuye sur les
genoux d'une vieille femme, et dj presque morte; plusieurs lui firent
leurs derniers complimens: mais elles furent bientt saisies par les
bourreaux, et pendues sept  sept par les pieds, c'est--dire la tte en
bas. Cet trange supplice nous fit entendre pendant quelque temps leurs
cris et leurs sanglots, qui furent touffs  la fin par la chute du
sang.

Alors Nha-Canatou fut avertie de s'avancer vers l'instrument de sa
mort. Le raulin de Mouna, qui avait ordre de l'assister
particulirement, lui adressa quelques discours, qu'elle parut couter
avec constance. Elle demanda un peu d'eau, qu'on lui apporta; et s'en
tant rempli la bouche, elle en arrosa ses enfans, qu'elle tenait entre
ses bras. Ensuite jetant les yeux sur le bourreau qui se saisissait
d'eux, elle lui demanda au nom du ciel de lui pargner le spectacle de
leur supplice en la faisant mourir la premire. Il parut que cette
faveur lui fut accorde, car on lui rendit ses enfans, qu'elle embrassa
plusieurs fois pour leur dire le dernier adieu; mais tout d'un coup,
penchant la tte sur les genoux de la femme qui lui servait d'appui,
elle y expira, sans aucune autre apparence de mouvement. Les bourreaux,
qui s'en aperurent aussitt, se htrent de l'attacher au gibet qui lui
tait destin. Ils y pendirent en mme temps ses quatre enfans, deux 
chaque ct, et leur mre au milieu.

La nuit suivante, Chambana fut jet dans la mer, une pierre au cou,
avec environ soixante des principaux seigneurs du royaume de Martaban,
qui taient pres, ou maris, ou frres des cent quarante femmes dont
nous avions vu l'excution.

Aprs cette cruelle vengeance, le roi de Brama ne passa pas plus de
neuf jours  la vue des murs qu'il avait dtruits; et prenant le chemin
de Pgou avec son arme, il laissa dans le royaume de Martaban un corps
de troupes sous la conduite de Bainha-Chaqu, un de ses principaux
officiers. Cayero le suivit avec les sept cents Portugais; mais il en
resta trois ou quatre, entre lesquels tait un gentilhomme nomm
Gonzalo-Falcan, qui, ayant quitt Chambana pour s'attacher au
vainqueur, avait obtenu la confiance des Bramas par divers services. Don
Pdro de Faria m'avait charg d'une lettre pour lui; et le trouvant
encore  Martaban lorsque j'y tais arriv, je n'avais pas fait
difficult de l'informer de ma commission. Il tait pass dans le parti
du roi de Brama, et les suites du sige avaient suspendu sa perfidie;
mais, aprs le dpart de l'arme, le dsir apparemment de s'enrichir
tout d'un coup par la dpouille de mon ncoda, ou l'esprance de
s'tablir mieux que jamais dans la faveur des Bramas, lui fit oublier
que j'tais Portugais comme lui, et charg des intrts communs de notre
nation; il apprit au nouveau gouverneur de Martaban que j'tais venu de
Malacca pour traiter avec Chambana, et pour lui offrir du secours.
Bainha-Chaqu, de concert peut-tre avec lui, me fit arrter aussitt;
et s'tant rendu lui-mme  la jonque qui m'avait amen, il se saisit de
toutes les marchandises. Mahmoud et cent soixante-quatre hommes du bord,
entre lesquels on comptait quarante marchands fort riches, mahomtans ou
gentous, mais tous ns  Malacca, furent jets dans une profonde
prison. Ds le lendemain, ils furent condamns  la confiscation de
leurs biens, et  demeurer prisonniers du roi, pour avoir t complices
d'un projet de trahison contre les Bramas. De cent soixante-quatre, la
faim, la soif et la puanteur d'un horrible cachot en firent prir cent
dix-neuf dans l'espace d'un mois; les quarante-cinq qui rsistrent 
leurs souffrances furent mis dans une mauvaise chaloupe sans voiles et
sans rames, et livrs au courant de la rivire, qui les entrana jusqu'
la barre, d'o le vent les poussa dans une le dserte nomme
_Poulo-Coumoud_, qui est  vingt lieues de l'embouchure; l ils se
fournirent de quelques provisions de fruits qu'ils trouvrent dans les
bois. Ensuite s'tant fait une voile de deux habits, et deux rames de
quelques branches d'arbres, ils suivirent la cte de Ionsalam et celle
d'aprs, jusqu' la rivire de Parls, au royaume de Queda, o ils
moururent presque tous de certains apostumes contagieux qui leur vinrent
 la gorge; enfin, n'tant arrivs que deux  Malacca, ils parlrent de
ma mort comme d'un malheur certain.

En effet, je n'attendais que l'heure du supplice. Aprs le bannissement
de mes compagnons, je fus transfr dans une prison plus loigne, o je
passai trente-six jours sous le poids de plusieurs chanes. Gonzalo
renouvelait continuellement ses accusations; et mon chagrin ou ma fiert
ne me permettant pas toujours de rpondre avec modration, on me fit un
nouveau crime du mpris qu'on me reprocha pour la justice. Je fus
condamn, pour expier cette offense,  recevoir le fouet par la main des
excuteurs publics, et mes ennemis firent dgoutter dans mes plaies une
gomme brlante qui me causa de mortelles douleurs. Cependant quelque ami
de la justice ayant reprsent au gouverneur que, s'il me faisait ter
la vie, cette nouvelle irait jusqu' Pgou, o tous les Portugais ne
manqueraient pas d'en faire leurs plaintes au roi, il se rduisit 
confisquer tout ce que je possdais, et  me dclarer esclave du roi.
Aussitt que je fus guri de mes blessures, je fus conduit  Pgou avec
les chanes que je n'avais pas cess de porter; et sur les informations
de Bainha-Chaqu, je fus livr  la garde du trsorier du roi, nomm
Diosora, qui tait dj charg de six autres Portugais pris les armes 
la main dans un navire de Cananor.

Pendant mon esclavage, qui dura l'espace de deux ans et demi, le roi de
Brama, poussant ses conqutes, attaqua Prom, o il exera les mmes
cruauts qu' Martaban. Il ruina cette ville et dtruisit la famille
royale. Mlita, qui fit une plus longue rsistance, ne fut pas moins
emport par la violence de cet imptueux torrent. De l il se proposait
de faire tomber le poids de ses armes sur le roi d'Ava, qu'il voulait
punir d'avoir pens  venger le roi de Prom, son gendre; mais apprenant
que ce monarque avait fait de puissans prparatifs, et s'tait fortifi
par l'alliance de l'empereur de Pondaleu, prince redoutable, auquel on
donnait le titre de siamon, il apprhenda que leurs forces runies ne
fussent capables d'arrter sa fortune. Dans cette ide, il prit la
rsolution d'envoyer un ambassadeur au calaminham, autre puissant prince
dont l'empire[5] occupe le centre de cette contre, dans une vaste
tendue, pour l'engager, par ses prsens et par l'offre de lui cder
quelques terres voisines de ses tats,  dclarer la guerre au siamon.
Diosora, entre les mains de qui j'tais encore avec sept autres
Portugais, fut nomm pour cette ambassade. Il reut une infinit de
faveurs  son dpart; et nous nous trouvmes heureux nous-mmes que le
roi lui ft prsent de nous pour le servir en qualit d'esclaves. Il
nous avait traits jusqu'alors avec affection. L'utilit qu'il se promit
de nos services parut augmenter ce sentiment. Il partit dans une barque
suivie de douze btimens qui portaient trois cents hommes de cortge.
Les richesses dont il tait charg pour le calaminham montaient  plus
d'un million d'or. Nous fmes vtus avec beaucoup de propret; et la
gnrosit de notre nouveau matre pourvut gnralement  tous nos
besoins.

[Note 5: On doit prvenir le lecteur qu'il est fort difficile de
rapporter  la gographie connue plusieurs pays cits dans cette
ancienne relation, et dont les noms ont t sans doute dfigurs par le
temps ou par la diversit des langues.]

Notre voyage et nos observations jusqu' Timplam, capitale de l'empire
de Calaminham, furent une diversion assez agrable  mes peines.  la
pagode de Tinagogo, nous fmes tmoins de plusieurs ftes qui nous
firent admirer tout  la fois l'aveuglement et la pit de ces peuples.
Nous vmes une infinit de balances suspendues  des verges de bronze,
o se faisaient peser les dvots pour la rmission de leurs pchs, et
le contre-poids que chacun mettait dans la balance tait conforme  la
qualit de ses fautes. Ainsi ceux qui se reprochaient de la gourmandise,
ou d'avoir pass l'anne sans aucune abstinence, se pesaient avec du
miel, du sucre, des oeufs et du beurre. Ceux qui s'taient livrs aux
plaisirs sensuels se pesaient avec du coton, de la plume, du drap, des
parfums et du vin. Ceux qui avaient eu peu de charit pour les pauvres
se pesaient avec des pices de monnaie; les paresseux avec du bois, du
riz, du charbon, des bestiaux et des fruits; les orgueilleux, avec du
poisson sec, des balais et de la fiente de vache, etc. Ces aumnes, qui
tournaient au profit des prtres, taient en si grand nombre, qu'on les
voyait rassembles en pile. Les pauvres, qui n'avaient rien  donner,
offraient leurs propres cheveux; et plus de cent prtres taient assis
avec des ciseaux  la main pour les couper. De ces cheveux, dont on
voyait aussi de grands monceaux, plus de mille prtres rangs en ordre
faisaient des cordons, des tresses, des bagues, des bracelets, que les
dvots achetaient pour les emporter comme de prcieux gages de la faveur
du ciel.

On nous conduisit ensuite aux grottes des ermites ou des pnitens, qui
taient au fond d'un bois,  quelque distance de la colline du temple.
Elles taient tailles dans le roc  pointe de marteau, et toutes par
ordre, avec tant d'habilet, qu'elles semblaient l'ouvrage de la nature
plutt que de la main des hommes. Nous en comptmes cent quarante-deux.
Les ermites, qui habitaient les premires, avaient de longues robes, 
la manire des bonzes du Japon, et suivaient la loi d'une divinit qui,
ayant pass autrefois par la condition humaine, sous le nom de Situmpor
Michai, avait ordonn pendant sa vie,  ses sectateurs, de pratiquer de
grandes austrits. On nous dit que leur seule nourriture tait des
herbes cuites et des fruits sauvages. Dans d'autres grottes nous vmes
des sectateurs d'Anghematour, divinit plus austre encore, qui ne
vivaient que de mouches, de fourmis, de scorpions et d'araignes,
assaisonns d'un jus de certaines herbes. Ils mditent jour et nuit, les
yeux levs vers le ciel et les deux poings ferms, pour exprimer le
mpris qu'ils portent aux biens du monde. D'autres passent leur vie 
crier nuit et jour, dans les montagnes, _Godomem_, qui est le nom de
leur fondateur, et ne cessent qu'en perdant haleine par la mort. Enfin
ceux qui se nomment _taxilacous_, s'enferment dans des grottes fort
petites; et lorsqu'ils croient avoir achev le temps de leur pnitence,
ils htent leur mort en faisant brler des chardons verts et des pines
dont la fume les touffe.

Nous approchions de la capitale de Calaminham. Nous vmes arriver un
dput du premier ministre de l'tat, qui apportait  l'ambassadeur
toutes sortes de rafrachissemens, et qui venait le prier de suspendre
sa marche pendant neuf jours. C'tait un intervalle dont les officiers
du calaminham avaient besoin pour leurs prparatifs. On nous les fit
employer  divers amusemens, tels que la chasse et la pche, qui taient
suivis de grands festins, de concerts, de musique et de comdies.
Cependant j'obtins de l'ambassadeur, pour mes compagnons et pour moi, la
permission de visiter plusieurs curiosits du pays que les habitans nous
avaient vantes. On nous fit voir aux environs de la rivire des
btimens fort antiques, des temples somptueux, de fort beaux jardins,
des chteaux bien fortifis et des maisons d'une structure singulire.
Notre principale admiration fut pour un hpital nomm Manicaforam, qui
servait uniquement  loger les plerins. Il contenait plus d'une lieue
dans son enceinte. On y voyait douze rues votes, dont chacune tait
borde de deux cent quarante maisons, c'est--dire cent vingt de chaque
ct, toutes remplies de plerins trangers, qui ne cessaient pas de se
succder pendant le cours de l'anne. Ils y taient non-seulement bien
logs, mais nourris fort abondamment pendant le jour, et servis par
quatre mille prtres qui vivaient dans cent vingt monastres.
_Manicaforam_ signifie prison des dieux. Le temple de cet hpital tait
fort grand; il tait compos de trois nefs, dont le centre tait une
chapelle de forme ronde, environne de trois balustres de laiton, avec
deux portes, sur chacune desquelles on remarquait un gros marteau de
mme mtal. Cette chapelle renfermait quatre-vingts idoles des deux
sexes, sans y comprendre quantit d'autres petites divinits qui taient
prosternes devant les grandes. Celles-ci taient debout, mais toutes
attaches par des chanes de fer, avec de gros colliers, et
quelques-unes avec des menottes. Les petites, qui taient presque
tendues par terre, taient attaches six  six par la ceinture avec
d'autres chanes plus dlies. Autour des balustrades, deux cent
quarante figures de bronze ranges en trois files, avec des hallebardes
et des massues sur l'paule, semblaient servir de gardes  tous ces
dieux captifs. Les nefs taient traverses, aux environs de la chapelle,
de plusieurs verges de fer sur lesquelles taient quantit de flambeaux,
chacun de dix lumignons, vernisss  la manire des Indes, comme les
murs et tous les autres ornemens du temple, en tmoignage de deuil pour
la captivit des dieux.

Dans l'tonnement de ce spectacle, nous en demandmes l'explication aux
prtres. Ils nous dirent qu'un calaminham, nomm Xixivarom Mlita, qui
avait rgn glorieusement sur cette monarchie plusieurs sicles
auparavant, s'tant vu menac par une ligue de vingt-sept rois, les
avait vaincus dans une sanglante bataille, et leur avait enlev tous
leurs dieux: c'tait cette multitude d'idoles que nous paraissions
admirer. Depuis cette grande guerre, les vingt-sept nations taient
demeures tributaires des Calaminhams, et leurs dieux portaient des
chanes. Il s'tait rpandu beaucoup de sang dans un si long espace par
les rvoltes continuelles de tant de peuples qui ne pouvaient supporter
cette humiliation. Ils ne cessaient pas d'en gmir; et chaque anne ils
renouvelaient le voeu qu'ils avaient fait de ne clbrer aucune fte et
de n'allumer aucune lumire dans leurs temples jusqu' la dlivrance des
objets de leur culte. Cette querelle avait fait prir plus de trois
millions d'hommes. Ce qui n'empchait pas que les Calaminhams ne fissent
honorer les dieux qu'ils avaient vaincus, et ne permissent  leurs
anciens adorateurs de venir en plerinage dans ce lieu. Nous apprmes
aussi des mmes prtres l'origine du culte que les paens des Indes
rendent  Quia-Nivandel, dieu des batailles. C'tait dans un champ
nomm Vitau, que le calaminham, vainqueur des vingt-sept rois, avait
dtruit toutes leurs forces. Aprs le combat, ce dieu s'tait prsent
 lui, assis dans une chaise de bois, et lui avait ordonn de le faire
reconnatre pour le dieu des batailles, plus grand que tous les autres
dieux du pays. De l vient que dans les Indes, lorsqu'on veut persuader
quelque chose qui parat au-dessus de la foi commune, on jure par le
saint Quia-Nivandel, dieu des batailles du champ de Vitau.

Aprs qu'on eut laiss  l'ambassadeur le temps de se reposer pendant
neuf jours, il fut conduit au palais avec des crmonies fort
extraordinaires. On nous fit traverser quelques salles, et passer de l
par le milieu du jardin, o les richesses de l'art et de la nature
taient rpandues avec une admirable profusion; les alles taient
bordes de balustres d'argent. Tous les parfums de l'Orient paraissaient
runis dans les arbres et les fleurs. Je n'entreprendrai point la
description de l'ordre qui rgnait dans ce beau lieu, ni celle d'une
varit d'objets dont je n'eus la vue qu'un moment; mais tout fut
enchantement pour mes yeux. Plusieurs jeunes femmes, aussi clatantes
par leur beaut que par la richesse de leur parure, s'exeraient au bord
d'une fontaine, les unes  danser, d'autres  jouer des instrumens,
quelques-unes  faire des tresses d'or ou d'autres ouvrages. Nous
passmes trop rapidement pour ma curiosit dans une vaste antichambre,
o les premiers seigneurs de l'empire taient assis, les jambes
croises, sur de superbes tapis; ils reurent l'ambassadeur avec
beaucoup de crmonie, quoique sans quitter leur place. Au fond de cette
antichambre, six huissiers avec leurs masses d'argent nous ouvrirent une
porte dore, par laquelle on nous introduisit dans une espce de temple.

C'tait enfin la chambre du calaminham: nos premiers regards tombrent
sur lui. Il tait assis sur un trne majestueux, environn de trois
balustres d'or. Douze femmes d'une rare beaut, assises sur les degrs
du trne, jouaient de diverses sortes d'instrumens, qu'elles accordaient
au son de leurs voix. Sur le plus haut degr, c'est--dire autour du
monarque, douze jeunes filles taient  genoux avec des sceptres d'or 
la main. Une autre, qui tait debout, le rafrachissait avec un
ventail. En bas, la chambre tait borde par cinquante ou soixante
vieillards qui portaient des mitres d'or sur la tte, et qui se tenaient
debout contre le mur. En divers endroits, quantit de belles femmes
taient assises sur de riches tapis: nous jugemes qu'elles n'taient
pas moins de deux cents. Aprs tant de magnifiques spectacles que
j'avais vus dans l'Asie, la merveilleuse structure de cette chambre, et
la majest de tout ce qui s'y prsentait, ne laissrent pas de me causer
un vritable tonnement. L'ambassadeur discourant ensuite avec nous des
merveilles de sa rception, nous dit qu'il se garderait bien de parler
au roi son matre de la magnificence qui environnait la personne du
calaminham, dans la crainte de l'affliger en diminuant l'ide qu'il
avait de sa propre grandeur.

Les crmonies de la salutation, et celles du compliment et de la
rponse, ne m'offrirent rien dont je n'eusse dj vu des exemples; mais
il me parut tout--fait nouveau qu'aprs une harangue de cinq ou six
lignes et une rponse encore plus courte, tout le reste de l'audience
ft employ en danses, en concerts et en comdies. Aprs quelques
prludes des instrumens, cette fte commena par une danse de six femmes
ges avec de jeunes garons, qui fut suivie d'une autre danse de six
vieillards avec six petites filles, bizarrerie que je ne trouvai pas
sans agrment. Ensuite on joua plusieurs comdies, qui furent
reprsentes avec un appareil si riche et tant de perfection, qu'on ne
peut rien s'imaginer de plus agrable. Vers la fin du jour, le
calaminham se retira dans ses appartemens intrieurs, accompagn
seulement de ses femmes.

Notre sjour  Timplam dura trente-deux jours, pendant lesquels nous
fmes traits avec autant de civilit que d'abondance. Le temps que mes
compagnons donnaient  leurs amusemens, je l'employais avec une
satisfaction extrme  visiter de somptueux difices et des temples qui
me ravissaient d'admiration. Je n'en vis pas de plus magnifique que
celui de Quia-Pimpocau, dieu des malades; et j'ai dj fait remarquer
que la pit de ces peuples se porte en particulier au soulagement des
infirmits humaines.

 l'gard du calaminham et de son empire, je donnerai d'autant moins
d'tendue  mes observations, que je veux les resserrer dans les bornes
de mes lumires.

Le royaume de Pgou, qui n'a pas plus de cent quarante lieues de
circuit, est environn par le haut d'une grande chane de montagnes
nommes Pangacirao, qui sont habites par la nation des Bramas, dont le
pays a quatre-vingts lieues de largeur sur environ deux cents de
longueur. C'est au-del de ces montagnes qu'il s'est form deux grandes
monarchies, celle du Siamon, et celle du Calaminham. On donne  la
seconde plus de trois cents lieues, dans les deux dimensions de la
longueur et de la largeur, et l'on prtend qu'elle est compose de
vingt-sept royaumes[6], dont tous les habitans n'ont qu'un mme langage.
Nous y vmes plusieurs belles villes, et le pays nous parut extrmement
fertile. La capitale, qui est la rsidence ordinaire du calaminham,
porte aux Indes le nom de Timplam. Elle est situe sur une grande
rivire nomme Bitouy.

[Note 6: Vingt-sept royaumes, dans le style des voyageurs que nous
transcrivons, ne signifient que vingt-sept provinces, sans quoi il
faudrait compter presque autant de royaumes en Asie qu'il y a de villes
en Europe.]

Le commerce est considrable  Timplam, et s'exerce avec beaucoup de
libert pendant les foires. Elles attirent quantit d'trangers qui
apportent leurs richesses en change de celles du pays, et cette
communication y fait trouver toutes sortes de marchandises. On n'y voit
point de monnaie d'or ni d'argent. Tout se vend ou s'achte au poids des
changes.

La cour est fastueuse; la noblesse, qui est riche et polie, se fait
honneur de contribuer par sa dpense  la grandeur du monarque. On y
voit toujours plusieurs capitaines trangers, que le calaminham
s'attache par de grosses pensions. Il n'a jamais moins de soixante mille
chevaux et de dix mille lphans autour de sa personne. Les vingt-sept
royaumes dont l'tat est compos sont gards par un prodigieux nombre
d'autres troupes divises en sept cents compagnies, dont chacune doit
tre forme, suivant leur institution, de deux mille hommes de pied, de
cinq cents chevaux et de quatre-vingts lphans. Le revenu imprial
monte  vingt millions d'or, sans y comprendre les prsens annuels des
princes et des seigneurs. L'abondance est rpandue dans toutes les
conditions. Les gentilshommes sont servis en vaisselle d'argent, et
quelquefois d'or. Celle du prince est de porcelaine ou de laiton. Tout
le monde est vtu de satin en t, de damas et de taffetas rays, qui
viennent de Perse. En hiver ce sont des robes doubles de belles peaux.
Les femmes sont fort blanches et d'un excellent naturel. En gnral, le
caractre des habitans est si doux, qu'ils connaissent peu les querelles
et les procs.

L'ambassadeur, aprs avoir reu des lettres et des prsens pour le roi
son matre, partit de cette cour le 3 novembre 1556, accompagn de
quelques seigneurs qui avaient ordre de l'escorter jusqu' Pridor. Ils
prirent cong de lui dans un grand festin. Ds le mme jour, ayant
quitt cette ville, nous nous embarqumes sur la grande rivire de
Bitouy, d'o nous passmes dans le dtroit de Madur, et cinq jours de
plus nous firent arriver  Mouchel, premire place du royaume de Pgou.

Mais, si prs du terme, et dans un lieu de la dpendance du roi de
Brama, nous tions attendus par un malheur dont nous ne pouvions nous
croire menacs. Un corsaire, nomm Chalogonim, qui observait peut-tre
notre retour, nous attaqua pendant la nuit et nous traita si mal
jusqu'au jour, qu'aprs nous avoir tu cent quatre-vingt-dix hommes,
entre lesquels taient deux Portugais, il enleva cinq de nos douze
barques. L'ambassadeur mme eut le bras gauche coup dans ce combat, et
reut deux coups de flches qui firent long-temps dsesprer de sa vie.
Nous fmes blesss aussi presque tous; et le prsent du calaminham fut
enlev dans les cinq barques, avec quantit de prcieuses marchandises.
Dans ce triste tat, nous arrivmes trois jours aprs  Martaban.
L'ambassadeur crivit au roi pour lui rendre compte de son voyage et de
son infortune. Ce prince fit partir aussitt une flotte de cent vingt
seros, ou barques, qui rencontra le corsaire, et qui le fit prisonnier
aprs avoir ruin sa flotte. Cent Portugais qui avaient t nomms pour
cette expdition revinrent chargs de richesses. On comptait alors au
service du roi de Brama mille hommes de notre nation, commands par
Antonio de Ferreira, n  Bragance, qui recevait du roi mille ducats
d'appointemens.

Les lettres que ce prince avait reues du calaminham lui promettant un
ambassadeur qui devait tre charg de la conclusion du trait, il cessa
de compter pour le printemps sur la diversion qu'il avait espre, et la
conqute d'Ava fut renvoye  d'autres temps. Mais il fit partir le
chamigrem son frre avec une arme de cent cinquante mille hommes pour
faire le sige de Savadi, capitale d'un petit royaume,  cent trente
lieues de Pgou, vers le nord. J'tais de cette expdition  la suite du
grand trsorier, avec les six Portugais qui me restaient encore pour
compagnons d'esclavage. Elle fut si malheureuse, qu'aprs avoir t
repouss plusieurs fois, le chamigrem, irrit par ses mauvais succs,
rsolut de porter la guerre dans les autres parties de l'tat. Diosora,
dont nous tions les esclaves, reut ordre d'attaquer avec cinq mille
hommes un bourg nomm Valeutay, qui avait fourni des vivres  la ville
assige. Cette entreprise n'eut pas plus de succs. Nous rencontrmes
en chemin un corps de Savadis, beaucoup plus nombreux, qui taillrent
nos Bramas en pices.

Dans cette affreuse droute, j'eus le bonheur d'viter la mort avec mes
compagnons. Nous prmes la fuite  la faveur des tnbres, mais avec si
peu de connaissance des chemins, que pendant trois jours et demi nous
traversmes au hasard des montagnes dsertes. De l nous entrmes dans
une plaine marcageuse, o toutes nos recherches ne nous firent pas
dcouvrir d'autres traces que celles des tigres, des serpens, et
d'autres animaux sauvages. Cependant, vers la nuit, nous apermes un
feu du ct de l'est. Cette lumire nous servit de guide jusqu'au bord
d'un grand lac. Quelques pauvres cabanes, que nous ne pmes distinguer
avant le jour, nous inspirrent peu de confiance pour les habitans.
Ainsi, n'osant nous en approcher, nous demeurmes cachs jusqu'au soir
dans des herbes fort hautes, o nous fmes la pture des sangsues. La
nuit nous rendit le courage de marcher jusqu'au lendemain. Nous
arrivmes au bord d'une grande rivire que nous suivmes l'espace de
cinq jours. Enfin nous trouvmes sur la rive une sorte de petit temple
ou d'ermitage, dans lequel nous fmes reus avec beaucoup d'humanit. On
nous y apprit que nous tions encore sur les terres de Savadi. Deux,
jours de repos ayant rpar nos forces, nous continumes de suivre la
route, comme le chemin le plus sr pour nous avancer vers les ctes
maritimes. Le jour d'aprs nous dcouvrmes le village de Pomisra,
dont les ermites nous avaient appris le nom; mais la crainte nous retint
dans un bois fort pais, o nous ne pouvions tre aperus des passans. 
minuit nous en sortmes pour retourner au bord de l'eau. Ce triste et
pnible voyage dura dix-sept jours, pendant lesquels nous fmes rduits
pour nourriture  quelques provisions que nous avions obtenues des
ermites. Enfin, dans l'obscurit d'une nuit fort pluvieuse, nous
dcouvrmes devant nous un feu qui ne paraissait loign que de la
porte d'un fauconneau. Nous nous crmes prs de quelque ville; et cette
ide nous jeta dans de nouvelles alarmes. Mais, avec plus d'attention,
le mouvement de ce feu nous fit juger qu'il devait tre sur quelque
vaisseau qui cdait  l'agitation des flots. En effet, nous tant
avancs avec beaucoup de prcaution, nous apermes une grande barque et
neuf hommes qui en taient sortis pour se retirer sous quelques arbres,
o ils prparaient tranquillement leur souper. Quoiqu'ils ne fussent pas
fort loigns de la rive o la barque tait amarre, nous comprmes que
la lumire qu'ils avaient prs d'eux, et qui nous les faisait dcouvrir,
ne se rpandant pas sur nous dans les tnbres, il ne nous tait pas
impossible d'entrer dans la barque, et de nous en saisir avant qu'ils
pussent entreprendre de s'y opposer. Ce dessein ne fut pas excut moins
promptement qu'il avait t conu. Nous nous approchmes doucement de la
barque, qui tait attache au tronc d'un arbre, et fort avance dans la
vase. Nous la mmes  flot avec nos paules, et nous y tant embarqus
sans perdre un moment, nous commenmes  ramer de toutes nos forces.
Le courant de l'eau et la faveur du vent nous portrent avant le jour 
plus de dix lieues. Quelques provisions que nous avions trouves dans la
barque ne pouvaient nous suffire pour une longue route; et nous n'en
tions pas moins rsolus d'viter tous les lieux habits. Mais une
pagode qui s'offrit le matin sur la rive nous inspira plus de confiance.
Elle se nommait Hinarel. Nous n'y trouvmes qu'un homme et trente-sept
religieuses, la plupart fort ges, qui nous reurent avec de grandes
apparences de charit. Cependant nous la prmes pour l'effet de leur
crainte, surtout lorsque, leur ayant fait diverses questions, elles
s'obstinrent  nous rpondre qu'elles taient de pauvres femmes qui
avaient renonc aux affaires du monde par un voeu solennel, et qui
n'avaient pas d'autre occupation que de demander  Quia-Ponveda de
l'eau pour la fertilit des terres. Nous ne laissmes pas de tirer
d'elles du riz, du sucre, des fves, des ognons et de la chair fume,
dont elles taient fort bien pourvues. Les ayant quittes le soir, nous
nous abandonnmes au cours de la rivire; et pendant sept jours entiers
nous passmes heureusement entre un grand nombre d'habitations qui se
prsentaient sur les deux bords.

Mais il plut au ciel, aprs nous avoir conduits parmi tant de dangers,
de retirer tout d'un coup la main qui nous avait soutenus. Le huitime
jour, en traversant l'embouchure d'un canal, nous nous vmes attaqus
par trois barques, d'o l'on fit pleuvoir sur nous une si grande
quantit de dards, que deux de nos compagnons furent tus des premiers
coups. Nous ne restions que cinq. Il n'tait pas douteux que nos ennemis
ne fussent des corsaires, avec qui la soumission tait inutile pour nous
sauver de la mort ou de l'esclavage. Nous prmes le parti de nous
prcipiter dans l'eau, ensanglants comme nous l'tions de nos
blessures. Le dsir naturel de la vie soutint nos forces jusqu' terre,
o nous emes encore le courage de faire quelque chemin pour nous cacher
dans les bois. Mais, considrant bientt combien il y avait peu
d'apparence de pouvoir rsister  notre situation, nous regrettmes de
n'avoir pas fini nos malheurs dans les flots. Deux de nos compagnons
taient mortellement blesss. Loin de pouvoir les secourir, le plus
vigoureux d'entre nous tait  peine capable de marcher. Aprs avoir
pleur long-temps notre sort, nous nous tranmes sur le bord de la
rivire; et ne connaissant plus le danger ni la crainte, nous rsolmes
d'y attendre du hasard les secours que nous ne pouvions plus esprer de
nous-mmes.

Nos ennemis avaient disparu; mais le lieu qu'ils avaient choisi pour
nous attaquer tait tout--fait dsert. Vers la fin du jour, nous vmes
d'assez loin un btiment qui descendait avec le cours de l'eau. Comme
notre ressource n'tait plus que dans l'humanit de ceux qui le
conduisaient, nous ne formmes pas d'autre dessein que d'exciter leur
compassion par nos cris. Ils s'approchrent. Dans la confusion des
mouvemens par lesquels nous nous efformes de les attendrir, un de nous
fit quelques signes de croix, qui venaient peut-tre moins de sa pit
que de sa douleur. Aussitt une femme qui nous regardait attentivement
s'cria d'un ton qui parvint jusqu' nous: Jsus! voil des chrtiens
qui se rencontrent devant mes yeux! et, pressant les matelots d'aborder
prs de nous, elle fut la premire qui descendit avec son mari. C'tait
une Pgouane qui avait embrass le christianisme, quoique femme d'un
paen dont elle tait aime tendrement. Ils avaient charg ce vaisseau
de coton pour l'aller vendre  Cosmin. Nous remes d'eux tous les bons
offices de la charit chrtienne. Cinq jours aprs, tant arrivs 
Cosmin, port maritime de Pgou, ils nous accordrent un logement dans
leur maison. Nos blessures y furent panses soigneusement; et dans
l'espace de quelques semaines nous nous trouvmes assez rtablis pour
nous embarquer sur un vaisseau portugais qui partait pour le Bengale.

En arrivant au port de Chatigam, o le commerce de notre nation tait
bien tabli, je profitai du dpart d'une fuste marchande qui faisait
voile  Goa. Notre navigation fut heureuse. Je trouvai dans cette ville
don Pedro de Faria, mon ancien protecteur, qui avait fini le temps de
son administration  Malacca. Son affection fut rveille par le rcit
de mes infortunes. Il se fit un devoir de conscience et d'honneur de me
rendre une partie des biens que j'avais perdus  son service.

La gnrosit de don Pedro n'ayant point assez rtabli mes affaires
pour m'inspirer le got du repos, je cherchai l'occasion de faire un
nouveau voyage  la Chine, et de tenter encore une fois la fortune dans
un pays o je n'avais prouv que son inconstance. Je m'embarquai  Goa
dans une jonque de mon bienfaiteur qui allait charger du poivre dans les
ports de la Sonde. Nous arrivmes  Malacca.

Quatre vaisseaux indiens qui entreprirent avec nous le voyage de la
Chine nous formrent comme une escorte, avec laquelle nous arrivmes
heureusement au port de Chincheu. Mais, quoique les Portugais y
exerassent librement leur commerce, nous y passmes trois mois et demi
dans de continuels dangers. On n'y parlait que de rvolte et de guerre.
Les corsaires profitaient de ce dsordre pour attaquer les vaisseaux
marchands jusqu'au milieu des ports. La crainte nous fit quitter
Chincheu pour nous rendre  Chabaqua: c'tait nous prcipiter dans les
malheurs dont nous esprions nous garantir. Cent vingt jonques que nous
y trouvmes  l'ancre nous enlevrent trois de nos cinq vaisseaux. Le
ntre se garantit par un bonheur qui me causa de l'admiration. Mais les
vents d'est qui commenaient  s'lever nous tant l'esprance
d'aborder dans d'autres ports, nous nous vmes forcs de reprendre la
haute mer, o nous tnmes une route incertaine pendant vingt-deux jours.
La barre de Camboge, que nous reconnmes le vingt-troisime au matin,
ranima notre courage; et nous en approchions dans le dessein de jeter
l'ancre, lorsqu'une furieuse tempte, qui nous surprit  l'ouest
sud-ouest, ouvrit notre quille de poupe. Les plus habiles matelots ne
virent pas d'autre ressource que de couper les deux mts et de jeter
toutes nos marchandises  la mer. Ce soulagement et quelque apparence de
tranquillit qui commenait  renatre sur les flots nous donnaient
l'esprance d'avancer jusqu' la barre; mais la nuit qui survint nous
ayant obligs de nous abandonner sans mts et sans voiles aux vents qui
soufflaient encore avec un reste de fureur, nous allmes chouer sur un
cueil, o le premier choc nous fit perdre dans l'obscurit
soixante-deux personnes.

Ce malheur nous jeta dans une si trange consternation, que de tous les
Portugais il n'y en eut pas un seul  qui la force du danger ft faire
le moindre mouvement pour se sauver. Nos matelots chinois, plus
industrieux ou moins timides, employrent le reste de la nuit  ramasser
des planches et des poutres, dont ils composrent un radeau qui se
trouva fini  la pointe du jour. Ils l'avaient fait si grand et si
solide, qu'il pouvait contenir facilement quarante hommes; et tel tait
 peu prs leur nombre. Martin Estevez, capitaine du vaisseau,  qui la
lumire du jour apprenait qu'il ne restait plus d'autre esprance, pria
instamment ses propres valets, qui s'taient dj retirs dans cet
asile, de le recevoir parmi eux. Ils eurent l'audace de rpondre qu'ils
ne le pouvaient sans danger pour leur sret. Un Portugais, nomm Ruy de
Moura, qui entendit ce discours, sentit renatre son courage avec sa
colre; et se levant quoique assez bless, il nous reprsenta si
vivement combien il tait important pour notre vie de nous saisir du
radeau, qu'au nombre de vingt-huit comme nous tions nous entreprmes de
l'ter aux Chinois. Ils nous opposrent les haches de fer qu'ils avaient
 la main; mais nous fmes une excution si terrible avec nos pes, que
dans l'espace de trois ou quatre minutes tous nos ennemis furent abattus
 nos pieds. Cependant nous perdmes seize Portugais dans ce combat,
sans compter douze blesss, dont quatre moururent le jour d'aprs. Un si
triste spectacle me fit faire des rflexions sur les misres de la vie
humaine: il n'y avait pas douze heures que nous nous tions tous
embrasss dans le navire, et que, nous regardant comme des frres, nous
tions disposs  mourir l'un pour l'autre.

Aussitt que nous fmes en possession du radeau qui nous avait cot
tant de sang, chacun s'empressa de s'y placer dans l'ordre qu'Estevez
jugea ncessaire pour nous soutenir contre l'agitation des vagues. Nous
tions encore trente-huit, en y comprenant nos valets et quelques
enfans. Le radeau ne fut pas plus tt  flot que, s'enfonant sous le
poids, nous nous trouvmes dans l'eau jusqu'au cou, sans cesse obligs
de nous attacher  quelque solive que nous tenions embrasse. Une
vieille courte-pointe nous servit de voile; mais tant sans boussole,
nous flottmes quatre jours entiers dans cette misrable situation. La
faim, le froid, la crainte et toutes les horreurs de notre sort
faisaient prir  chaque moment quelqu'un de nos compagnons. Plusieurs
se nourrirent pendant deux jours du corps d'un Ngre qui tait mort prs
d'eux. Nous fmes jets enfin vers la terre; et cette vue nous causa
tant de joie, que, de quinze  qui le ciel conservait encore la vie,
quatre la perdirent subitement. Ainsi nous ne nous trouvmes qu'au
nombre de onze, sept Portugais et quatre Indiens, en abordant la terre
dans une plage o notre radeau glissa heureusement sur le sable.

[Illustration: _Le radeau s'enfonant sous le poids nous nous trouvmes
dans l'eau jusqu'au cou._]

Les premiers mouvemens de notre reconnaissance se tournrent vers le
ciel, qui nous avait dlivrs des prils de la mer: mais ce ne fut pas
sans frmir de ceux auxquels nous demeurions exposs. Le pays tait
dsert, et nous vmes quelques tigres que nous mmes en fuite par nos
cris. Les lphans, qui se prsentaient en grand nombre, nous parurent
moins dangereux; ils ne nous empchrent pas de rassasier notre faim
avec des hutres et d'autres coquillages. Nous en prmes notre charge
pour traverser les bois qui bordaient la cte; et dans notre marche nous
emes recours aux cris pour loigner les btes froces. Aprs avoir fait
quelques lieues dans un bois fort couvert, nous arrivmes au bord d'une
rivire d'eau douce, qui nous servit  satisfaire un de nos plus
pressans besoins; mais nous nous crmes  la fin de nos maux en voyant
paratre une barque plate charge de bois de charpente. Elle tait
conduite par huit ou neuf Ngres, dont la figure nous effraya peu,
lorsque nous emes considr qu'un pays o l'on btissait des difices
rguliers ne pouvait tre habit par des barbares. Ils s'approchrent
effectivement de la terre pour nous faire diverses questions. Cependant,
aprs avoir paru satisfaits de nos rponses, ils nous dclarrent que,
pour tre reus  bord, il fallait commencer par leur abandonner nos
pes. La ncessit nous fora de les jeter dans leur barque. Alors ils
nous exhortrent  nous y rendre  la nage, parce qu'ils ne pouvaient
s'avancer jusqu' terre. Nous nous disposmes  leur obir. Un Portugais
et deux jeunes Indiens se jetrent dans l'eau pour saisir une corde
qu'on nous avait jete de la barque; mais  peine eurent-ils commenc 
nager, qu'ils furent dvors par trois crocodiles, sans qu'il part
d'autres restes de leurs corps que des traces de sang dont l'eau fut
teinte en divers endroits.

J'tais dj jusqu'aux genoux dans la vase avec mes sept autres
compagnons. Nous demeurmes si troubls de ce funeste accident, qu'ayant
 peine la force de nous soutenir, les Ngres qui nous virent dans cet
tat sautrent  terre, nous lirent par le milieu du corps et nous
mirent dans leur barque. Ce fut pour nous accabler d'injures et de
mauvais traitemens; ensuite ils nous menrent  douze lieues de l, dans
une ville nomm Cherbom, o nous apprmes que nous tions dans le pays
des Papouas. Nous y fmes vendus  un marchand de l'le Clbes, sous le
pouvoir duquel nous demeurmes prs d'un mois. Il ne nous laissa manquer
ni de vtemens, ni de nourriture; mais, sans nous faire connatre ses
motifs, il nous revendit au roi de Calapa, prince ami des Portugais, qui
nous renvoya gnreusement au dtroit de la Sonde.

Pinto, plus pauvre que jamais, entreprend encore un voyage  la Chine.
Il est tmoin de la ruine du comptoir portugais  Liampo.

Un ngociant de quelque distinction, nomm Lancerot-Pereyra, natif de
Ponte-de-Lima, ville de Portugal, avait prt une somme considrable 
quelques Chinois, qui ngligrent leurs affaires jusqu' se trouver dans
l'impuissance de la restituer. Le chagrin de cette perte excita Lancerot
 rassembler quinze ou vingt Portugais aussi drgls dans leurs moeurs
que dans leur fortune, avec lesquels il prit le temps de la nuit pour se
jeter dans le village de Chipaton,  deux lieues de la ville. Ils y
pillrent les maisons de dix ou douze laboureurs; et s'tant saisis de
leurs femmes et de leurs enfans, ils turent dans ce tumulte treize
Chinois qui ne les avaient jamais offenss. L'alarme fut aussitt
rpandue dans la province, et tous les habitans firent retentir leurs
plaintes. Le mandarin prit des informations dans toutes les rgles de la
justice: elles furent envoyes  la cour. Un ordre plus prompt que
toutes les mesures par lesquelles on s'tait flatt de l'arrter, amena
au port trois cents jonques, montes d'environ soixante mille hommes,
qui fondirent sur notre malheureuse colonie. Je fus tmoin que, dans
l'espace de cinq mois, ces cruels ennemis n'y laissrent pas la moindre
chose  laquelle on pt donner un nom. Tout fut brl ou dmoli. Les
habitans, ayant pris le parti de se rfugier dans les navires et les
jonques qu'ils avaient  l'ancre, y furent poursuivis et la plupart
consums par les flammes, au nombre de deux mille chrtiens, parmi
lesquels on comptait huit cents Portugais. Notre perte fut estime 
deux millions d'or. Mais ce dsastre en produisit un beaucoup plus
grand, qui fut la perte entire de notre rputation et de notre crdit 
la Chine.

Peu de temps aprs, d'affreuses nouvelles nous vinrent de Canton. Le 17
du mois d'avril 1556, nous apprmes que la province de Chan-Si avait t
abme presque entirement, avec des circonstances dont le seul rcit
nous ft plir d'effroi. Le premier jour du mme mois, la terre y avait
commenc  trembler, vers onze heures du soir, avec beaucoup de
violence, et ce mouvement avait dur deux heures entires. Il s'tait
renouvel la nuit suivante, depuis minuit jusqu' deux heures, et la
troisime nuit, depuis une heure jusqu' trois. Pendant que la terre
tremblait, l'agitation du ciel n'tait pas moins terrible par le
dchanement de tous les vents, par le tonnerre, la pluie et tous les
flaux de la nature. Enfin le troisime tremblement avait ouvert une
infinit de passages  des torrens d'eau qui sortaient  gros bouillons
du sein de la terre avec tant d'imptuosit dans leur ravage, qu'en peu
de momens un espace de soixante lieues de tour avait t englouti, sans
que d'une multitude infinie d'habitans il se ft sauv d'autres
cratures vivantes qu'un enfant de sept ans, qui fut prsent 
l'empereur comme une merveille du sort. Nous nous dfimes d'abord de la
vrit de ce dsastre, et plusieurs d'entre nous le crurent impossible.
Cependant, comme il tait confirm par toutes les lettres de Canton,
quatorze Portugais rsolurent de passer au continent pour s'en assurer
par leurs propres yeux. Ils se rendirent, avec la permission des
mandarins, dans la province mme de Chan-Si, o la vue d'une rvolution
si rcente ne put les tromper. Leur tmoignage ne laissant plus aucun
doute, on tira d'eux  leur retour une attestation qui fut envoye
depuis par Franois Toscane, capitaine de notre vaisseau, au roi don
Jean de Portugal, et pour dernire confirmation, elle fut porte  la
cour de Lisbonne par un prtre nomm Digo Reinel, qui avait t du
nombre des quatorze tmoins. On nous raconta dans la suite, mais avec
moins de certitude, quoique ce ft l'opinion commune, que, pendant les
trois jours du tremblement de terre, il avait plu du sang dans la ville
de Pkin. Au moins ne pmes-nous douter que l'empereur et la plupart des
habitans n'en fussent sortis pour se rfugier  Nankin, et que ce
monarque, aprs avoir fait six cent mille ducats d'aumnes pour apaiser
la colre du ciel, n'et lev un temple somptueux sous le nom
d'Hypatican, qui signifie amour de Dieu. Cinq Portugais, qui furent
dlivrs  cette occasion de la prison de Pocasser, o ils languissaient
depuis vingt ans, nous donnrent ces informations avant notre dpart.

Les Portugais, chasss de Liampo, s'taient procur un autre
tablissement dans l'le de Lampacao; c'est l que Pinto s'embarque
encore une fois pour le Japon. Il trouve moyen de s'y rendre agrable 
l'empereur; il en obtient des prsens considrables avec lesquels il
revient  Goa; il apportait une lettre du monarque japonais, qui donnait
les plus belles esprances de commerce et d'tablissement aux Portugais.
Pinto croyait obtenir de grandes rcompenses de ce service. Mais voici
comme il termine son rcit.

Franois Baratto, qui avait succd dans cet intervalle au gouvernement
gnral des Indes, parut sensible au plaisir de recevoir une lettre et
des prsens par lesquels il se flatta de faire avantageusement sa cour
au roi de Portugal. J'estime ce que vous m'apportez, me dit-il en les
recevant, plus que l'emploi dont je suis revtu; et j'espre que ce
prsent et cette lettre serviront  me garantir de l'cueil de Lisbonne,
o la plupart de ceux qui ont gouvern les Indes ne vont mettre pied 
terre que pour se perdre.

Dans la reconnaissance qu'il eut pour ce service, il me fit des offres
que d'autres vues ne me permirent pas d'accepter. Ma fortune, quoique
fort loigne de l'opulence, commenait  borner mes dsirs; et l'ennui
du travail s'tant fortifi dans mon coeur  mesure que j'avais acquis
la force d'y renoncer, je n'avais plus d'impatience que pour aller jouir
dans ma patrie d'un repos que j'avais achet si cher. Cependant je
profitai de la disposition du vice-roi pour vrifier devant lui, par des
attestations et des actes, combien de fois j'tais tomb dans
l'esclavage pour le service du roi ou de la nation, et combien de fois
j'avais t dpouill de mes marchandises. Je m'imaginais qu'avec ces
prcautions les rcompenses ne pouvaient me manquer  Lisbonne. Don
Franois Baratto joignit  toutes ces pices une lettre au roi, dans
laquelle il rendait un tmoignage fort honorable de ma conduite et de
mes services. Enfin je m'embarquai pour l'Europe, si content de mes
papiers, que je les regardais comme la meilleure partie de mon bien.

Une heureuse navigation me fit arriver  Lisbonne le 22 septembre 1558,
dans un temps o le royaume jouissait d'une profonde paix, sous le
gouvernement de la reine Catherine. Aprs avoir remis  sa majest la
lettre du vice-roi, j'eus l'honneur de lui expliquer tout ce qu'une
longue exprience m'avait fait recueillir d'important pour l'utilit des
affaires, et je n'oubliai pas de lui prsenter les miennes. Elle me
renvoya au ministre, qui me donna les plus hautes esprances. Mais,
oubliant aussitt ses promesses, il garda mes papiers l'espace de quatre
ou cinq ans,  la fin desquels je n'en trouvai pas d'autre fruit que
l'ennui d'un nouveau genre de servitude dans mon assiduit continuelle 
la cour, et dans une infinit de vaines sollicitations qui me devinrent
plus insupportables que toutes mes anciennes fatigues. Enfin je pris le
parti d'abandonner ce procs  la justice divine, et de me rduire  la
petite fortune que j'avais apporte des Indes, et dont je n'avais
obligation qu' moi-mme.




CHAPITRE XII.

Naufrage de Guillaume Bonteko, capitaine hollandais.


 la suite des aventures de Pinto nous placerons, comme nous l'avons
promis, celles de Bonteko, beaucoup moins merveilleuses et moins
varies, mais pourtant trs-remarquables en ce qu'elles paraissent
rassembler toutes les horreurs qui peuvent tre la suite d'un naufrage.
Le lecteur frmira plus d'une fois en coutant le rcit du capitaine
hollandais, qui porte tous les caractres de la vrit.

Guillaume Isbrantz Bonteko commandait le navire _la Nouvelle-Hoorn_,
envoy aux Indes orientales en 1618, pour des intrts de commerce. Vers
le dtroit de la Sonde,  la hauteur de 5 degrs et demi de latitude
sud, tant sur le pont de son btiment, il entendit crier au feu, au
feu. Il se hta de descendre au fond de cale, o il ne vit aucune
apparence de feu. Il demanda o l'on croyait qu'il et pris. Capitaine,
lui dit-on, c'est dans ce tonneau. Il y porta la main sans y rien sentir
de brlant.

Sa terreur ne l'empcha pas de se faire expliquer la cause d'une si vive
alarme. On lui raconta que le matre-valet, tant descendu
l'aprs-midi, suivant l'usage, pour tirer l'eau-de-vie qui devait tre
distribue le lendemain  l'quipage, avait attach son chandelier de
fer aux cercles d'un baril qui tait d'un rang plus haut que celui qu'il
devait percer. Une tincelle, ou plutt une partie de la mche ardente
tait tombe justement dans le bondon. Le feu avait pris  l'eau-de-vie
du tonneau, et les deux fonds ayant aussitt saut, l'eau-de-vie
enflamme avait coul jusqu'au charbon de forge. Cependant on avait jet
quelques cruches d'eau sur le feu, ce qui le faisait paratre teint.
Bonteko, un peu rassur par ce rcit, fit verser de l'eau  pleins
seaux sur le charbon, et n'apercevant aucune trace de feu, il remonta
tranquillement sur les ponts. Mais les suites de cet vnement devinrent
bientt si terribles, que, pour satisfaire pleinement la curiosit du
lecteur par une description intressante, dont les moindres
circonstances mritent d'tre conserves, il faut que cette peinture
paraisse sous les couleurs simples de la nature, c'est--dire dans les
propres termes de l'auteur.

Une demi-heure aprs, quelques-uns de nos gens recommencrent  crier
au feu. J'en fus pouvant; et descendant aussitt, je vis la flamme qui
montait de l'endroit le plus creux du fond de cale. L'embrasement tait
dans le charbon, o l'eau-de-vie avait pntr; et le danger paraissait
d'autant plus pressant, qu'il y avait trois ou quatre rangs de tonneaux
les uns sur les autres. Nous recommenmes  jeter de l'eau  pleins
seaux, et nous en jetmes une prodigieuse quantit. Mais il survint un
nouvel incident qui augmenta le trouble. L'eau tombe sur le charbon
causa une fume si paisse, si sulfureuse et si puante, qu'on touffait
dans le fond de cale, et qu'il tait presque impossible d'y demeurer.
J'y tais nanmoins pour y donner les ordres, et je faisais sortir les
gens tour  pour leur laisser le temps de se rafrachir. Je souponnais
dj que plusieurs avaient t touffs sans avoir pu arriver jusqu'aux
coutilles. Moi-mme j'tais si tourdi et si suffoqu, que, ne sachant
plus ce que je faisais, j'allais par intervalles reposer ma tte sur un
tonneau, tournant le visage vers l'coutille pour respirer un moment.

Enfin, me trouvant forc de sortir, je dis  Rol, subrcargue du
btiment, qu'il me paraissait ncessaire de jeter la poudre  la mer. Il
ne put s'y rsoudre: Si nous jetons la poudre, me dit-il, il y a
apparence que nous ne devons plus craindre de prir par le feu; mais que
deviendrons-nous lorsque nous trouverons des ennemis  combattre? et
quel moyen de nous disculper?

Cependant le feu ne diminuait pas; et la puanteur de la fume, autant
que son paisseur, ne permettait plus  personne de demeurer au fond de
cale. On prit la hache, et dans l'entrepont, vers l'arrire, on fit de
grands trous par lesquels on jeta une grande quantit d'eau sans cesser
d'en jeter en mme temps par les coutilles. Il y avait trois semaines
qu'on avait mis le grand canot  la mer. On y mit aussi la chaloupe, qui
tait sur le pont, parce qu'elle causait de l'embarras  ceux qui
puisaient de l'eau. La frayeur tait telle qu'on peut se la reprsenter.
On ne voyait que le feu et l'eau, dont on tait galement menac, et par
l'un desquels il fallait prir sans aucune esprance de secours; car on
n'avait la vue d'aucune terre, ni la compagnie d'aucun autre vaisseau.
Les gens de l'quipage commenaient  s'couler; et se glissant de tous
cts hors du bord, ils descendaient sous les porte-haubans. De l ils
se laissaient tomber dans l'eau, et nageant vers la chaloupe ou vers le
canot, ils y montaient et se cachaient sous les bancs ou sous les
couvertes, en attendant qu'ils se trouvassent en assez grand nombre pour
s'en aller ensemble.

Rol tant all par hasard sur le pont, fut tonn de voir tant de gens
dans le canot et dans la chaloupe: ils lui crirent qu'ils allaient
prendre le large, et l'exhortrent  descendre avec eux. Leurs instances
et la vue du pril lui firent prendre ce parti. En arrivant  la
chaloupe, il leur dit: Mes amis, il faut attendre le capitaine. Mais
ses ordres et ses reprsentations n'taient plus couts. Aussitt qu'il
fut embarqu, ils couprent l'amarre et s'loignrent du vaisseau. Comme
j'tais toujours occup  donner mes ordres et  presser le travail,
quelques-uns de ceux qui restaient vinrent me dire avec beaucoup
d'pouvante, Ah! capitaine, qu'allons-nous devenir? la chaloupe et le
canot sont  la mer. Si l'on nous quitte, leur dis-je, c'est avec le
dessein de ne plus revenir; et courant aussitt sur le pont, je vis
effectivement la manoeuvre des fugitifs. Les voiles du vaisseau taient
sur le mt, et la grande voile tait sur les cargues. Je criai aux
matelots: Efforons-nous de les joindre, et s'ils refusent de nous
recevoir dans leurs chaloupes, nous ferons passer le navire par-dessus
eux pour leur apprendre leur devoir.

En effet, nous approchmes d'eux jusqu' la distance de trois longueurs
du vaisseau; mais ils gagnrent au vent et s'loignrent. Je dis alors 
ceux qui taient avec moi: Amis, vous voyez qu'il ne nous reste plus
d'esprance que dans la misricorde de Dieu et dans nos propres efforts.
Il faut les redoubler, et tcher d'teindre le feu. Courez  la soute
aux poudres, et jetez-les  la mer avant que le feu puisse y gagner. De
mon ct, je pris les charpentiers, et je leur ordonnai de faire
promptement des trous avec les grandes gouges et les tarires pour faire
entrer l'eau dans le navire jusqu' la hauteur d'une brasse et demie.
Mais ces outils ne purent pntrer les bordages, parce qu'ils taient
garnis de fer.

Cet obstacle rpandit une consternation qui ne peut jamais tre
exprime. L'air retentissait de gmissemens et de cris. On se remit 
jeter de l'eau, et l'embrasement parut diminuer. Mais peu de temps aprs
le feu prit aux huiles. Ce fut alors que nous crmes notre perte
invitable. Plus on jetait d'eau, plus l'incendie paraissait augmenter.
L'huile et la flamme qui en sortaient se rpandaient de toutes parts.
Dans cet affreux tat, on poussait des cris et des hurlemens si
terribles, que mes cheveux se hrissaient, et je me sentais tout couvert
d'une sueur froide.

Cependant le travail continuait avec la mme ardeur. On jetait de l'eau
dans le navire, et les poudres  la mer. On avait dj jet soixante
demi-barils de poudre; mais il en restait encore prs de trois cents. Le
feu y prit, et fit sauter le vaisseau, qui, dans un instant, fut bris
en mille et mille pices. Nous y tions encore au nombre de cent
dix-neuf. Je me trouvais alors sur le pont, prs de l'amure de la grande
voile, et j'avais devant les yeux soixante-trois hommes qui puisaient de
l'eau. Ils furent emports avec la vitesse d'un clair; et ils
disparurent tellement, qu'on n'aurait pu dire ce qu'ils taient devenus:
tous les autres eurent le mme sort.

Pour moi, qui m'attendais  prir comme tous mes compagnons, j'tendis
les bras et les mains vers le ciel, et je m'criai:  Seigneur!
faites-moi misricorde! Quoiqu'en me sentant sauter je crusse que
c'tait fait de moi, je conservai nanmoins toute la libert de mon
jugement, et je sentis dans mon coeur une tincelle d'esprance. Du
milieu des airs je tombai dans l'eau, entre les dbris du navire qui
tait en pices. Dans cette situation, mon courage se ranima si
vivement, que je crus devenir un autre homme. En regardant autour de
moi, je vis le grand mt  l'un de mes cts, et le mt de misaine 
l'autre. Je me mis sur le grand mt; d'o je considrai tous les tristes
objets dont j'tais environn. Alors je dis en poussant un profond
soupir:  Dieu! ce beau navire a donc pri comme Sodome et Gomorrhe!

Je fus quelque temps sans apercevoir aucun homme. Cependant, tandis que
je m'abmais dans mes rflexions, je vis paratre sur l'eau un jeune
homme qui sortait du fond, et qui nageait des pieds et des mains. Il
saisit la cagouille de l'peron qui flottait sur l'eau, et dit en s'y
mettant: Me voici encore au monde. J'entendis sa voix, et je m'criai:
 Dieu! y a-t-il ici quelque autre homme que moi qui soit en vie? Ce
jeune homme se nommait Harman van Kuiphuisen, natif d'Eyder. Je vis
flotter prs de lui un petit mt. Comme le grand sur lequel j'tais ne
cessait pas de rouler et de tourner, ce qui me causait beaucoup de
peine, je dis  Harman: Pousse-moi cette espare; je me mettrai dessus,
et la ferai flotter vers toi pour nous y mettre ensemble. Il fit ce
que je lui ordonnais; sans quoi, bris, comme j'tais, de mon saut et de
ma chute, le dos fracass, et bless  deux endroits de la tte, il
m'aurait t impossible de le joindre. Ces maux, dont je ne m'tais pas
encore aperu, commencrent  se faire sentir avec tant de force, qu'il
me sembla tout d'un coup que je cessais de vivre et d'entendre. Nous
tions tous deux l'un prs de l'autre, chacun tenant au bras une pice
de revers de l'peron; nous jetions la vue de tous cts, dans
l'esprance de dcouvrir la chaloupe ou le canot;  la fin, nous les
apermes, mais fort loin de nous. Le soleil tait au bas de l'horizon.
Je dis au compagnon de mon infortune: Ami, toute esprance est perdue
pour nous: il est tard. Le canot et la chaloupe tant si loin, il n'est
pas possible que nous nous soutenions toute la nuit dans cette
situation. levons nos coeurs  Dieu, et demandons-lui notre salut avec
une rsignation entire  sa volont. Nous nous mmes en prires, et
nous obtnmes grce; car  peine achevions-nous de pousser nos voeux au
ciel que, levant les yeux, nous vmes la chaloupe et le canot prs de
nous. Quelle joie pour des malheureux qui se croyaient prs de prir! Je
criai aussitt: Sauve, sauve le capitaine! Quelques matelots qui
m'entendirent se mirent aussi  crier: Le capitaine vit encore. Ils
s'approchrent des dbris; mais ils n'osaient avancer davantage, dans la
crainte d'tre heurts par les grosses pices. Harman, qui avait t
peu bless en sautant, se sentit assez de vigueur pour se mettre  la
nage, et se rendit dans la chaloupe. Pour moi, je criai: Si vous voulez
me sauver la vie, il faut que vous veniez jusqu' moi; car j'ai t si
maltrait, que je n'ai point la force de nager. Le trompette s'tant
jet dans la mer avec une ligne de sonde qui se trouva dans la chaloupe,
en apporta un bout jusqu'entre mes mains. Je la fis tourner autour de ma
ceinture; et ce secours me fit arriver heureusement  bord: j'y trouvai
Rol, Guillaume van Galen, et le second pilote nomm Meyendert Kryns, qui
tait de Hoorn. Ils me regardrent long-temps avec admiration.

J'avais fait faire  l'arrire de la chaloupe une espce de petite
cabane qui pouvait contenir deux hommes. J'y entrai pour y prendre un
peu de repos; car je me sentais si mal, que je ne croyais pas avoir
beaucoup de temps  vivre. J'avais le dos bris, et je souffrais
mortellement des deux trous que j'avais reus  la tte. Cependant je
dis  Rol: Je crois que nous ferions bien de demeurer cette nuit prs
du dbris. Demain, lorsqu'il fera jour, nous pourrons sauver quelques
vivres, et peut-tre trouverons-nous une boussole pour nous aider 
dcouvrir les terres. On s'tait sauv avec tant de prcipitation,
qu'on tait presque sans vivres.  l'gard des boussoles, le premier
pilote, qui souponnait la plupart des gens de l'quipage de vouloir
abandonner le navire, les avait tes de l'habitacle; ce qui n'avait pu
arrter l'excution de leur projet, ni l'empcher lui-mme de prir.

Rol, ngligeant mon conseil, fit prendre les avirons comme s'il et t
jour; mais, aprs avoir vogu toute la nuit, dans l'esprance de
dcouvrir les terres au lever du soleil, il se vit bien loin de son
attente en reconnaissant qu'il tait galement loign des terres et du
dbris. On vint me demander dans ma retraite si j'tais mort ou vivant:
Capitaine, me dit-on, qu'allons-nous devenir? Il ne se prsente point
de terre, et nous sommes sans vivres, sans carte et sans
boussole.--Amis, leur rpondis-je, il fallait m'en croire hier au soir,
lorsque je vous conseillai fortement de ne pas vous loigner des dbris.
Je me souviens que, pendant que je flottais sur le mt, j'tais
environn de lard, de fromages et d'autres provisions.--Cher capitaine,
me dirent-ils affectueusement, sortez de l, et venez nous conduire.--Je
ne puis, leur rpliquai-je, et je suis si perclus, qu'il m'est
impossible de me remuer. Cependant, avec leur secours, j'allai
m'asseoir sur le pont, o je vis l'quipage qui cessait de ramer. Je
demandai quels taient les vivres: on me montra sept ou huit livres de
biscuit. Je dis: Cessez de ramer, vous vous fatiguez vainement, et vous
n'aurez point  manger pour rparer vos forces. Ils me demandrent ce
qu'il fallait donc qu'ils fissent. Je les exhortai  se dpouiller de
leurs chemises pour en faire des voiles. La difficult tait de trouver
du fil. Je leurs fis prendre les paquets de cordes qui taient de
rechange dans la chaloupe. Ils en firent une espce de fil de caret; et
du reste on fit des coutes et des couets. Cet exemple fut suivi dans le
canot. On parvint ainsi  coudre toutes les chemises ensemble, et l'on
en composa de petites voiles.

Nous pensmes ensuite  faire la revue de tous nos gens. On se trouvait
au nombre de quarante-six dans la chaloupe, et de vingt-six dans le
canot. Il y avait dans la chaloupe une capote bleue de matelot et un
coussin qui me furent cds en faveur de ma situation. Le chirurgien
tait avec nous, mais sans aucun mdicament. Il eut recours  du biscuit
mch qu'il mettait sur mes plaies, et par la protection du ciel, ce
remde me gurit. J'avais aussi voulu donner ma chemise pour contribuer
 faire les voiles; mais tout le monde s'y tait oppos, et je dois me
louer des attentions qu'on eut pour moi.

Le premier jour nous nous abandonnmes aux flots tandis qu'on
travaillait aux voiles. Elles furent prtes le soir; on envergua et l'on
mit au vent. On tait au 20 de novembre. Nous prmes pour guide le cours
des toiles, dont nous connaissions fort bien le lever et le coucher.
Pendant la nuit on tait transi de froid, et la chaleur du jour tait
insupportable, parce que nous avions le soleil perpendiculairement sur
nos ttes. Le 21 et les deux jours suivans, nous nous occupmes 
construire une arbalte pour prendre hauteur; on traa un cadran sur le
couvert, et l'on prpara un bton avec les croix. Tennis Thybrandz,
menuisier du vaisseau, avait un compas et quelque connaissance de la
manire dont il fallait marquer la flche. En nous aidant mutuellement,
nous parvnmes  faire une arbalte dont on pouvait se servir. Je gravai
une carte marine dans la planche, et j'y traai l'le de Sumatra, celle
de Java, et le dtroit de la Sonde, qui est entre ces deux les. Le jour
de notre infortune, ayant pris hauteur sur le midi, j'avais trouv que
nous tions par les 5 30' de latitude du sud, et que le pointage de la
carte tait  vingt lieues de terre. J'y traai encore une rose des
vents, et tous les jours je fis l'estime. Nous gouvernions  sept lieues
au sud ou au-dessus de l'entre du dtroit, dans la vue de choisir plus
facilement notre route, lorsque nous viendrions  dcouvrir les terres.

Des sept ou huit livres de biscuit qui faisaient notre unique
provision, je rglai des rations pour chaque jour; et pendant qu'il
dura, je distribuai  chacun la sienne; mais on en vit bientt la fin,
quoique la mesure pour chaque jour ne ft qu'un petit morceau de la
grosseur du doigt. On n'avait aucun breuvage. Lorsqu'il tombait de la
pluie, on amenait les voiles, qu'on tendait dans l'espace de la
chaloupe pour rassembler l'eau et la faire couler dans deux petits
tonneaux, les seuls qu'on et emports. On la tenait en rserve pour les
jours qui se passaient sans pluie. Je coupai un bout de soulier qui
servait de tasse pour puiser. Cette extrmit n'empchait point qu'on ne
me presst de prendre abondamment ce qui convenait  mes besoins, parce
que tout le monde, me disait-on, avait besoin de mon secours, et que sur
un si grand nombre de gens la diminution serait peu sensible. J'tais
bien aise de leur voir pour moi ces sentimens; mais je ne voulais rien
prendre de plus que les autres. Le canot s'efforait de nous suivre.
Cependant comme nous faisions meilleure route, et qu'il n'y avait
personne qui entendit la navigation, lorsqu'il s'approchait de nous, ou
que quelqu'un trouvait le moyen de passer  notre bord, tous les autres
nous priaient instamment de les recevoir, parce qu'ils apprhendaient de
s'carter ou d'tre spars de la chaloupe par quelque fortune de mer.
Nos gens s'y opposaient fortement, et me reprsentaient que ce serait
nous exposer  prir tous.

Enfin nous arrivmes bientt au comble de notre misre. Le biscuit nous
manqua tout--fait, et nous ne dcouvrmes point les terres. J'employai
tous mes efforts pour persuader aux plus impatiens que nous n'en
pouvions tre bien loin; mais je ne pus les soutenir long-temps dans
cette esprance. Ils commencrent  murmurer contre moi-mme, qui me
trompais, disaient-ils, et qui portais le cap  la mer au lieu de courir
sur les terres. La faim devenait fort pressante, lorsque le ciel permit
qu'une troupe de mouettes vnt voltiger sur la chaloupe avec tant de
lenteur qu'elles paraissaient chercher  se faire prendre. Elles se
baissaient  la porte de nos mains, et chacun en prit facilement
quelques-unes. On les pluma aussitt pour les manger crues. Cette chair
nous parut dlicieuse, et j'avoue que je n'ai jamais trouv tant de
douceur au miel mme. Mais c'tait un seul repas qui suffisait  peine
pour conserver la vie. Nous passmes encore le reste du jour sans avoir
la vue d'aucune terre. Nos gens taient si consterns, que, le canot
s'tant approch de nous, et ceux qui s'y trouvaient nous conjurant
encore de les prendre, on conclut que, puisque la mort tait invitable,
il fallait mourir tous ensemble. On les reut donc, et l'on tira du
canot toutes les rames et les voiles.

Il y eut alors dans la chaloupe trente rames, que nous rangemes sur
les bancs en forme de couverte ou de pont. On avait aussi une grande
voile, une misaine, un artimon et une civadire. La chaloupe avait tant
de creux, qu'un homme pouvait se tenir assis sous le couvert des rames.
Je partageai notre troupe en deux parties, dont l'une se tenait sous le
couvert, tandis que l'autre tait dessus, et l'on relevait tour  tour.
Nous tions soixante-douze, qui jetions les uns sur les autres des
regards tristes et dsols, tels qu'on peut se les figurer entre des
gens qui mouraient de faim et de soif, et qui ne voyaient plus venir de
mouettes ni de pluie.

Lorsque le dsespoir commenait  prendre la place de la tristesse, on
vit comme sourdre de la mer un assez grand nombre de poissons volans, de
la grosseur des plus gros merlans, qui volrent mme dans la chaloupe.
Chacun s'tant jet dessus, ils furent distribus et mangs crus. Ce
secours tait lger. Cependant il n'y avait personne de malade; ce qui
paraissait d'autant plus tonnant, que, malgr mes conseils,
quelques-uns avaient commenc  boire de l'eau de la mer. Amis, leur
disais-je, gardez-vous de boire de l'eau sale. Elle n'apaisera point
votre soif, et elle vous causera un flux de ventre auquel vous ne
rsisterez pas. Les uns mordaient des boulets de pierriers et des
balles de mousquets; d'autres buvaient leur propre urine. Je bus aussi
la mienne; mais, la rendant bientt corrompue, il fallut renoncer 
cette misrable ressource.

Ainsi le mal croissant d'heure en heure, je vis arriver le temps du
dsespoir. On commenait  se regarder les uns les autres d'un air
farouche, comme prts  s'entre-dvorer et  se repatre chacun de la
chair de son voisin. Quelques-uns parlrent mme d'en venir  cette
funeste extrmit, et de commencer par les jeunes gens. Une proposition
si terrible me remplit d'horreur; mon courage en fut abattu. Je me
tournai du ct du ciel pour le conjurer de ne pas permettre qu'on
exert cette barbarie, et que nous fussions tents au-dessus de nos
forces, dont il connaissait les bornes. Enfin j'entreprendrais vainement
d'exprimer dans quel tat je me trouvai lorsque je vis quelques matelots
disposs  commencer l'excution et rsolus de se saisir des jeunes
gens. J'intercdai pour eux dans les termes les plus touchans. Amis,
qu'allez-vous faire? quoi! vous ne sentez pas l'horreur d'une action si
barbare? Ayez recours au ciel, il regardera votre misre avec
compassion. Je vous assure que nous ne pouvons pas tre loin des
terres. Ensuite je leur fis voir le pointage de chaque jour, et quelle
avait t la hauteur.

Ils me rpondirent que je leur tenais depuis long-temps le mme
langage, qu'ils ne voyaient point l'effet des esprances dont je les
avais flatts, et qu'ils n'taient que trop certains que je les trompais
ou que je me trompais moi-mme. Cependant ils m'accordrent le dlai de
trois jours, au bout desquels ils me protestrent que, s'ils ne voyaient
pas les terres, rien ne serait capable d'arrter leur dessein. Cette
affreuse rsolution me pntra jusqu'au fond du coeur. Je redoublai mes
prires pour obtenir que nos mains ne fussent pas souilles par le plus
abominable de tous les crimes. Cependant le temps coulait, et
l'extrmit me paraissait si pressante, que j'avais peine  me dfendre
moi-mme du dsespoir que je reprochais aux autres. J'entendais dire
autour de moi: _Hlas! si nous tions  terre, nous patrions du moins
l'herbe comme les btes._ Je ne laissai pas de renouveler
continuellement mes exhortations; mais la force commena le lendemain 
nous manquer autant que le courage. La plupart n'taient presque plus
capables de se lever du lieu o ils taient assis, ni de se tenir
debout. Rol tait si abattu, qu'il ne pouvait se remuer. Malgr
l'affaiblissement que m'avaient d causer mes blessures, j'tais encore
un des plus robustes, et je me trouvais assez de vigueur pour aller d'un
couvert de la chaloupe  l'autre.

Nous tions au second jour de dcembre, qui tait le treizime depuis
notre naufrage. L'air se chargea; il tomba de la pluie qui nous apporta
un peu de soulagement. Elle fut mme accompagne d'un calme qui permit
de dtacher les voiles des vergues, et de les tendre sur le btiment.
On se trana par-dessous. Chacun but de l'eau de pluie  son aise, et
les deux petits tonneaux demeurrent remplis. J'tais alors au timon,
et, suivant l'estime, je jugeai que nous ne devions pas tre loin de la
terre. J'esprais que l'air pourrait s'claircir tandis que je demeurais
dans ce poste, et je m'obstinais  ne le pas quitter. Cependant
l'paisseur de la brume et la pluie qui ne diminuait pas me firent
prouver un air si vif, que, n'ayant plus le pouvoir d'y rsister,
j'appelai un des quartier-matres pour lui faire prendre ma place. Il
vint, et j'allai me mler entre les autres, o je repris un peu de
chaleur.  peine le quartier-matre eut-il pass une heure  la barre du
gouvernail, que, le temps ayant chang, il dcouvrit une cte. Le
premier mouvement de sa joie lui fit crier _terre!_ _terre!_ Tout le
monde retrouva des forces pour se lever, et chacun voulut tre assur
par ses yeux d'un si favorable vnement. C'tait effectivement la
terre. On fit servir aussitt toutes les voiles, et l'on courut droit
sur la cte; mais, en approchant du rivage, on trouva les brisans si
forts, qu'on n'osa se hasarder  traverser les lames. L'le, car c'en
tait une, s'enfonait par un petit golfe o nous emes le bonheur
d'entrer. L nous jetmes le grapin  la mer. Il nous en restait un
petit qui servit  nous amarrer  terre, et chacun se hta de sauter sur
le rivage.

L'ardeur fut extrme pour se rpandre dans les bois et dans les lieux
o l'on esprait trouver quelque chose qui pt servir d'aliment. Pour
moi, je n'eus pas plus tt touch la terre, que, m'tant jet  genoux,
je la baisai de joie, et je rendis grce au ciel de la faveur qu'il nous
accordait. Ce jour tait le dernier des trois  la fin desquels on
devait manger les mousses du vaisseau.

L'le offrait des cocos; mais on n'y put dcouvrir d'eau douce. Nous
nous crmes trop heureux de pouvoir avaler la liqueur que ces fruits
rendent dans leur fracheur. On mangeait les plus vieux, dont le noyau
tait plus dur. Cette liqueur nous parut un agrable breuvage, et
n'aurait produit que des effets salutaires, si nous en eussions us avec
modration; mais tout le monde en ayant pris  l'excs, nous sentmes
ds le mme jour des douleurs et des tranches insupportables, qui nous
forcrent de nous ensevelir dans le sable les uns prs des autres. Elles
ne finirent que par de grandes vacuations, qui rtablirent le lendemain
notre sant. On fit le tour de l'le sans trouver la moindre apparence
d'habitation, quoique diverses traces fissent assez connatre qu'il y
tait venu des hommes. Elle ne produit que des cocos. Quelques matelots
virent un serpent qui leur parut pais d'une brasse. Aprs avoir rempli
notre chaloupe de cocos vieux et frais, nous levmes l'ancre vers le
soir, et nous gouvernmes sur l'le de Sumatra, dont nous emes la vue
ds le lendemain. Celle que nous quittions en est  quatorze ou quinze
lieues. Nous ctoymes les terres de Sumatra vers l'est aussi long-temps
qu'il nous resta des provisions. La ncessit nous forant alors de
descendre, nous rasmes la cte sans pouvoir traverser les brisans. Dans
l'embarras o nous tions menacs de retomber, il fut rsolu que quatre
ou cinq des meilleurs nageurs tcheraient de se rendre  terre pour
chercher le long du rivage quelque endroit o nous pussions aborder. Ils
passrent heureusement  la nage, et se mirent  suivre la cte tandis
que nous les conduisions des yeux. Enfin, trouvant une rivire, ils se
servirent de leurs caleons pour nous faire des signaux qui nous
attirrent  leur suite. En nous approchant, nous apermes devant
l'embouchure un banc contre lequel la mer brisait encore avec plus de
violence. Je n'tais pas d'avis qu'on hasardt le passage, ou du moins
je ne voulus m'y dterminer qu'avec le consentement gnral. Tout le
monde se mit en rang par mon ordre, et je demandai  chacun son opinion.
Ils s'accordrent tous  braver le pril. J'ordonnai qu' chaque ct de
l'arrire on tnt un aviron perc, avec deux rameurs  chacun, et je
pris la barre du gouvernail pour aller droit  couper la lame. Le
premier coup de mer remplit d'eau la moiti de la chaloupe. Il fallut
promptement puiser avec les chapeaux, les souliers et tout ce qui
pouvait servir  cet office; mais un second coup de mer nous mit
tellement hors d'tat de gouverner, que je crus notre perte certaine.
Amis, m'criai-je, tenez la chaloupe en quilibre, et redoublez vos
efforts,  puiser, ou nous prissons sans ressource. On puisait avec
toute l'ardeur possible, lorsqu'un troisime coup de mer survint. Mais
la lame fut si courte, qu'elle ne put nous jeter beaucoup d'eau, sans
quoi nous prissions infailliblement; et la mare commenant aussitt 
refouler, nous traversmes enfin ces furieux brisans. On gota l'eau,
qui fut trouve douce. Ce bonheur nous fit oublier toutes nos peines.
Nous abordmes au ct droit de la rivire, o le rivage tait couvert
de belles herbes, entre lesquelles nous dcouvrmes de petites fves
telles qu'on en voit dans quelques endroits de la Hollande. Notre
premire occupation fut d'en manger avidement. Quelques-uns de nos gens,
tant alls au-del d'une pointe de terre qui se prsentait devant nous,
y trouvrent du tabac et du feu; nouveau sujet d'une extrme joie.
Quelque explication qu'il fallt donner  ces deux signes, ils nous
marquaient que nous n'tions pas loin de ceux qui les avaient laisss.
Nous avions dans la chaloupe deux haches qui nous servirent pour abattre
quelques arbres, dont nous fmes de grands feux en plusieurs endroits;
et nos gens, diviss en petites troupes, s'assirent autour, et se mirent
 fumer le tabac qu'ils avaient trouv.

Vers le soir, nous redoublmes nos feux; et, dans la crainte de quelque
surprise, je posai trois sentinelles aux avenues de notre petit camp. La
lune tait au dclin. Nous passmes la premire partie de la nuit sans
autre mal que de violentes tranches qui nous venaient d'avoir mang
trop de fves; mais, au milieu de nos douleurs, les sentinelles nous
apprirent que les habitans du pays s'approchaient en grand nombre. Leur
dessein, dans les tnbres, ne pouvait tre que de nous attaquer. Toutes
nos armes consistaient dans les deux haches, avec une pe fort
rouille; et nous tions tous si mal, qu' peine avions-nous la force de
nous remuer. Cependant cet avis nous ranima, et les plus abattus ne
purent se rsoudre  prir sans quelque dfense. Nous prmes dans nos
mains des tisons ardens, avec lesquels nous courmes au-devant de nos
ennemis: les tincelles volaient de toutes parts, et rendaient le
spectacle terrible. D'ailleurs les insulaires ne pouvaient tre informs
que nous tions sans armes; aussi prirent-ils la fuite pour se retirer
derrire un bois. Nos gens retournrent auprs de leurs feux, o ils
passrent le reste de la nuit dans des alarmes continuelles. Rol et moi
nous nous crmes obligs, par prudence, de rentrer dans la chaloupe,
pour nous assurer du moins cette ressource contre toutes sortes
d'vnemens.

Le lendemain, au lever du soleil, trois insulaires sortirent du bois,
et s'avancrent vers le rivage. Nous leur envoymes trois de nos gens,
qui, ayant dj fait le voyage des Indes, connaissaient un peu les
usages et la langue du pays. La premire question  laquelle ils eurent
 rpondre, fut de quelle nation ils taient. Aprs avoir satisfait 
cette demande, et nous avoir reprsents comme d'infortuns marchands,
dont le vaisseau avait pri par le feu, ils demandrent  leur tour si
nous pouvions obtenir quelques rafrachissemens par des changes.
Pendant cet entretien, les insulaires continurent de s'avancer vers la
chaloupe, et s'en tant approchs avec beaucoup d'audace, ils voulurent
savoir si nous avions des armes. J'avais fait tendre les voiles sur la
chaloupe, parce que je me dfiais de leur curiosit. On leur rpondit
que nous tions bien pourvus de mousquets, de poudre et de balles. Ils
nous quittrent alors avec promesse de nous apporter du riz et des
poules. Nous fmes environ quatre-vingts ducats de l'argent que chacun
avait dans ses poches, et nous les offrmes aux trois insulaires pour
quelques poules et du riz tout cuit qu'ils nous apportrent. Ils
parurent fort satisfaits du prix. J'exhortai tous nos gens  prendre un
air ferme. Nous nous assmes librement sur l'herbe, et nous nous remmes
 tenir conseil, aprs nous tre rassasis par un bon repas. Les trois
insulaires assistrent  ce festin, et drent admirer notre apptit.
Nous leur demandmes le nom du pays, sans pouvoir distinguer dans leur
rponse si c'tait Sumatra. Cependant nous en demeurmes persuads
lorsqu'ils nous eurent montr de la main que Java tait au-dessous, et
nous comprmes facilement qu'ils voulaient nomm Jean Coen, gnral des
Hollandais, qui commandait alors dans cette le. Il nous parut certain
que nous tions au vent de Java; et cet claircissement nous causa
d'autant plus de satisfaction, que, n'ayant point de boussole, nous
avions hsit jusqu'alors dans toutes nos manoeuvres. Il ne nous
manquait plus que des vivres pour achever de nous rendre tranquilles.
Je pris la rsolution de m'embarquer avec quatre de nos gens dans une
petite pirogue qui tait sur la rive, et de remonter la rivire jusqu'
un village que nous apermes dans l'loignement, pour aller faire
autant de provisions qu'il me serait possible, avec le reste de l'argent
que j'avais rassembl. M'tant ht de partir, j'eus bientt achet du
riz et des poules, que j'envoyai  Rol avec la mme diligence, en lui
recommandant l'galit dans la distribution, pour ne donner  personne
aucun sujet de plainte. De mon ct, je fis dans le village un fort bon
repas avec mes compagnons, et je ne trouvai pas la liqueur du pays sans
agrment. C'est une sorte de vin qui se tire des arbres, et qui est
capable d'enivrer. Pendant que nous mangions, les habitans taient assis
autour de nous, et conduisaient nos morceaux de leurs regards, en les
dvorant des yeux. Aprs le repas, j'achetai d'eux un buffle, qui me
cota cinq rales et demi, mais tant si sauvage que nous ne pouvions le
prendre ni l'amener: nous y employmes beaucoup de temps. Le jour
commenait  baisser; je voulais que nous retournassions  la chaloupe,
dans l'intention de revenir le lendemain. Mes gens me prirent de les
laisser cette nuit dans le village, sous prtexte qu'il leur serait plus
ais de prendre le buffle pendant les tnbres. Je n'tais pas de leur
avis, et je m'efforai de les dtourner de ce dessein. Cependant leurs
instances m'y firent consentir, et je les quittai en les abandonnant 
leur propre conduite.

Je retournai sur le bord de la rivire, o je trouvai prs de la
pirogue quantit d'insulaires qui paraissaient en contestation. Ayant
cru dmler que les uns voulaient qu'on me laisst partir, et que
d'autres s'y opposaient, j'en pris deux par le bras, et je les poussai
vers la pirogue d'un air de matre. Leurs regards taient farouches;
cependant ils se laissrent conduire jusqu' la barque, et ne firent pas
difficult d'y entrer avec moi. L'un s'assit  l'arrire, et l'autre 
l'avant; enfin ils se mirent  ramer. J'observai qu'ils avaient au ct
chacun leur cric ou leur poignard, et par consquent qu'ils taient
matres de ma vie. Aprs avoir vogu, celui qui tait  l'arrire vint 
moi, au milieu de la pirogue o je me tenais debout, et me dclara par
des signes qu'il voulait de l'argent. Je tirai de ma poche une petite
pice de monnaie que je lui offris. Il la reut, et l'ayant regarde
quelques momens d'un air incertain, il l'enveloppa dans le morceau de
toile qu'il avait autour de sa ceinture. Celui qui tait  la proue vint
 son tour, et me fit les mmes signes. Je lui donnai une autre pice,
qu'il considra aussi des deux cts; mais il parut encore plus
incertain s'il la devait prendre ou m'attaquer; ce qui lui aurait t
facile, puisque j'tais sans armes. Je sentis la grandeur du pril, et
le coeur me battait violemment. Cependant nous descendions toujours, et
d'autant plus vite, que nous tions ports par le reflux. Vers la moiti
du chemin, mes deux guides commencrent  parler entre eux avec beaucoup
de chaleur. Tous leurs mouvemens semblaient marquer qu'ils avaient
dessein de fondre sur moi. J'en fus alarm jusqu' trembler; ma
consternation me fit tourner les yeux vers le ciel,  qui je demandai le
secours qui m'tait ncessaire dans un danger si pressant. Une
inspiration secrte me fit prendre le parti de chanter; ressource
trange contre la peur. Je chantai de toute ma force, jusqu' faire
retentir les bois dont les deux rives taient couvertes. Les deux
insulaires se mirent  rire, ouvrant la bouche si large, que je vis
jusqu'au milieu de leur gosier. Leurs regards me firent connatre qu'ils
ne me croyaient ni crainte ni dfiance. Ainsi je vrifiai ce que j'avais
entendu dire sans le comprendre, qu'une frayeur extrme est capable de
faire chanter. Pendant que je continuais cet exercice, la barque allait
si rapidement, que je commenai  dcouvrir notre chaloupe. Je fis des
signes  nos gens: ils les aperurent, et je les vis accourir vers le
bord de la rivire. Alors me tournant vers mes deux rameurs, je leur fis
entendre que, pour aborder, il fallait qu'ils se missent tous deux  la
proue, dans l'ide que l'un d'eux ne pourrait du moins m'attaquer
par-derrire; ils m'obirent sans rsistance, et je descendis
tranquillement sur la rive.

Lorsqu'ils me virent en sret au milieu de mes compagnons, ils
demandrent o tant de gens passaient la nuit. On leur dit que c'tait
sous les tentes qu'ils voyaient. Nous avions dress effectivement de
petites tentes avec des branches et des feuilles d'arbres. Ils
demandrent encore o couchaient Rol et moi, qui leur avions paru les
plus respects. On leur rpondit que nous couchions dans la chaloupe
sous les voiles; aprs quoi ils rentrrent dans leur pirogue pour
retourner au village.

Je fis  Rol et aux autres le rcit de ce qui m'tait arriv dans mon
voyage, et je leur donnai l'esprance de revoir le lendemain nos quatre
hommes avec le buffle. La nuit se passa dans une profonde tranquillit;
mais, aprs le lever du soleil, nous fmes surpris de ne pas voir
paratre nos gens, et nous commenmes  souponner qu'il leur tait
arriv quelque accident. Quelques momens aprs, nous vmes venir deux
insulaires qui chassaient une bte devant eux. C'tait un buffle; mais
je n'eus pas besoin de le considrer long-temps pour reconnatre que ce
n'tait pas celui que j'avais achet. Un de nos gens qui entendait 
demi la langue du pays et qui se faisait entendre de mme, demanda aux
deux noirs pourquoi ils n'avaient pas amen le buffle qu'ils nous
avaient vendu, et o taient nos quatre hommes. Ils rpondirent qu'il
avait t impossible d'amener l'autre, et que nos gens qui venaient
aprs eux en conduisaient un second. Cette rponse ayant un peu dissip
notre inquitude, je remarquai que le buffle sautait beaucoup et qu'il
n'tait pas moins sauvage que le premier. Je ne balanai point  lui
faire couper les pieds avec la hache. Les deux noirs le voyant tomber
poussrent des cris et des hurlemens pouvantables.

 ce bruit, deux ou trois cents insulaires qui taient cachs dans le
bois en sortirent brusquement et coururent d'abord vers la chaloupe,
dans le dessein apparemment de nous couper le passage pour s'assurer la
libert de nous massacrer tous. Trois de nos gens qui avaient fait un
petit feu  quelque distance des tentes, pntrrent leur projet, et se
htrent de nous en donner avis. Je sortis du bois, et, m'tant un peu
avanc, je vis quarante ou cinquante de nos ennemis qui se prcipitaient
vers nous d'un autre ct du mme bois. Tenez ferme, dis-je  nos gens,
le nombre de ces misrables n'est pas assez grand pour nous causer de
l'pouvante. Mais nous en vmes paratre une si grande troupe, la
plupart arms de boucliers et d'une sorte d'pes, que, regardant notre
situation d'un autre oeil, je m'criai: Amis, courons  la chaloupe,
car si le passage nous est coup, il faut renoncer  toute esprance.
Nous prmes notre course vers la chaloupe; et ceux qui ne purent y
arriver assez tt se jetrent dans l'eau pour s'y rendre  la nage.

Nos ennemis nous poursuivirent jusqu' bord; malheureusement pour nous,
rien n'tait dispos pour s'loigner de la rive avec une diligence
gale au danger. Les voiles taient tendues en forme de tente d'un ct
de la chaloupe  l'autre, et tandis que nous nous empressions d'y
entrer, les insulaires, nous suivant de prs, percrent de leurs zagaies
plusieurs de nos gens, dont nous vmes les intestins qui leur tombaient
du corps. Nous nous dfendmes nanmoins avec nos deux haches et notre
vieille pe. Le boulanger de l'quipage, qui tait un grand homme plein
de vigueur, s'aidait de l'pe avec succs. Nous tions amarrs par deux
grapins, l'un  l'arrire et l'autre  l'avant. Je m'approchai du mt et
criai au boulanger, coupe le cbleau; mais il lui fut impossible de le
couper. Je courus  l'arrire, et mettant le cbleau sur l'tambord, je
criai, hache; alors il fut coup facilement. Nos gens de l'avant le
prirent et tirrent la chaloupe vers la mer. En vain les insulaires
tentrent de nous poursuivre dans l'eau, ils perdirent fond et furent
contraints d'abandonner leur proie.

Nous pensmes  recueillir le reste de nos gens qui nageaient dans la
rivire. Ceux qui n'avaient pas reu de coups mortels rentrrent  bord,
et le ciel fit souffler aussitt un vent forc de terre, quoique
jusqu'alors il et t de mer. Il nous fut impossible de ne pas
reconnatre que c'tait un tmoignage sensible de la protection divine.
Nous mmes toutes nos voiles, et nous allmes jusqu'au large d'une
seule borde, avec une facilit surprenante  repasser le banc et les
brisans qui nous avaient caus tant d'embarras  l'entre de la rivire.
Nos ennemis, s'imaginant que nous y ferions naufrage, s'taient avancs
jusqu' la dernire pointe du cap pour nous y attendre et nous
massacrer; mais le vent continua de nous tre favorable, et l'avant de
la chaloupe, qui tait fort haut, coupa les lames avec ce secours.

 peine tions-nous hors de danger qu'on s'aperut que le brave
boulanger qui nous avait si bien dfendus avait t bless d'une arme
empoisonne. Sa blessure tait au-dessus du nombril. Les parties
d'alentour taient dj d'un noir livide. Je lui coupai les chairs
jusqu'au vif pour arrter le progrs du venin, mais la douleur que je
lui causai fut inutile: il tomba mort  nos yeux: nous le jetmes dans
les flots. En faisant la revue de nos gens, nous trouvmes qu'il en
manquait seize, dont onze avaient t tus au rivage. Le sort des quatre
malheureux qui taient rests dans le village fut amrement dplor.
Rien n'tait si cruel que la ncessit o nous tions de les abandonner.
Cependant il y a beaucoup d'apparence qu'ils n'y purent tre sensibles,
et que c'tait dj fait de leur vie.

Nous gouvernmes vent arrire, en rangeant la cte. Le reste de nos
provisions consistait en huit poules et un peu de riz. Elles furent
distribues entre cinquante hommes que nous tions encore; mais la faim
commenant bientt  se faire sentir, nous fmes obligs de retourner 
terre par une baie que nous dcouvrmes. Quantit de gens qui taient
sur le rivage prirent la fuite en nous voyant dbarquer. Nous avions
fait une trop funeste exprience de la barbarie de ces insulaires pour
en esprer des vivres; mais nous trouvmes du moins de l'eau douce. Les
rochers voisins nous offrirent des hutres et des petits limaons de
mer, dont nous mangemes avec d'autant plus de got, qu'ayant sauv un
plein chapeau de poivre que j'avais achet dans le village o j'avais
laiss nos quatre hommes, il nous servit  les assaisonner. Aprs nous
en tre rassasis, chacun en remplit ses poches, et nous rentrmes dans
la chaloupe avec nos deux petits barrils d'eau frache. Je proposai, en
quittant la baie, de prendre un peu plus au large pour faire plus de
chemin. Ce conseil fut suivi; mais le vent, qui commenait  forcer,
nous fit essuyer pendant la nuit une grosse tempte. Cependant les
peines qu'il nous causa devinrent une faveur du ciel. Si nous eussions
continu de ranger la cte, nous n'aurions pu nous dfendre de relcher
prs d'une autre aiguade qui se prsente dans la mme le, o nous
aurions trouv des ennemis cruels qui s'taient dclars depuis peu
contre les Hollandais, et qui en avaient dj massacr plusieurs.  la
pointe du jour nous emes la vue de trois les qui taient devant nous.
Nous prmes la rsolution d'y relcher; quoique nous ne les crussions
point habites. On se flattait d'y trouver quelque nourriture. Celle o
nous abordmes tait remplie de ces espces de roseaux qu'on nomme
bambous, et qui sont de la grosseur de la jambe. Nous en prmes
plusieurs, dont nous permes les noeuds avec un bton,  l'exception de
celui de dessus; et les remplissant d'eau douce comme autant de barils
que nous fermmes avec des bouchons, nous portmes une bonne provision
d'eau douce dans la chaloupe. Il y avait aussi des palmiers, dont la
cime tait assez molle pour nous servir d'aliment. On parcourut l'le
sans y faire d'autres dcouvertes. Un jour me trouvant au pied d'une
assez haute montagne, je ne pus rsister  l'envie de monter au sommet,
dans l'esprance vague de faire quelque observation qui pt tre utile 
nous conduire. Nous cherchions les lieux o les Hollandais taient
tablis. Il me semblait que ce soin me regardait particulirement, et
que tous nos gens avaient les yeux tourns sur moi. Cependant, outre les
maux qui m'taient communs avec eux, je n'tais jamais venu aux Indes
orientales, et n'ayant ni boussole ni d'autres instrumens de mer, je ne
me trouvais capable de rien pour notre conservation.

Lorsque je fus au sommet de la montagne, mes regards se perdirent dans
l'immense tendue du ciel et de la mer. Je me jetai  genoux, le coeur
plein d'amertume, et j'adressai ma prire au ciel avec des soupirs et
des gmissemens que je ne puis exprimer. Aussitt je dcouvris deux
hautes montagnes dont la couleur me parut bleue. Il me vint dans
l'esprit qu'tant  Hoorn, j'avais entendu dire  Guillaume Schouten,
qui avait fait deux fois le voyage des Indes orientales, qu'au cap de
Java il y avait deux hautes montagnes qui paraissaient bleues. Nous
tions venus dans l'le en rangeant  main gauche la cte de Sumatra, et
ces montagnes taient  la droite. Je voyais entre elles une ouverture
ou un vide au travers duquel je ne dcouvrais pas de terres, et je
n'ignorais pas que le dtroit de la Sonde tait entre Sumatra et Java.
Ces rflexions me firent conclure qu'il n'y avait point d'erreur dans
notre route. Je descendis plein de joie, et je me htai d'annoncer  Rol
que j'avais vu les deux montagnes. Elles ne paraissaient plus lorsque je
lui fis ce rcit, parce que les nues les couvraient. Mais j'ajoutai ce
que j'avais appris  Hoorn de la bouche de Schouten, et j'tablis mes
conjectures par d'autres raisonnemens. Rol y trouva de la vraisemblance.
Assemblons nos gens, me dit-il, et gouvernons de ce ct-l. Cette
dclaration que je fis  l'quipage excita beaucoup d'empressement pour
apporter  bord de l'eau, des roseaux et des cimes de palmier. On mit 
la voile avec la mme ardeur, le vent tait favorable  nos nouvelles
vues; nous portmes le cap droit  l'ouverture des deux montagnes, et
pendant la nuit nous gouvernmes par le cours des toiles. Vers minuit
nous apermes du feu: on s'imagina d'abord que c'tait le feu de
quelque vaisseau, et que ce devait tre une caraque; mais, en
approchant, nous reconnmes que c'tait une petite le du dtroit de la
Sonde. Aprs en avoir doubl la pointe, nous vmes un autre feu de
l'autre ct, et diverses marques nous firent distinguer que c'taient
des pcheurs. Le lendemain,  la pointe du jour, nous fmes arrts par
un calme. Nous tions sans le savoir sur la cte interne de Java. Un
matelot tant mont au haut du mt cria aussitt qu'il dcouvrait un
gros de vaisseaux; il en compta jusqu' vingt-trois. Notre joie nous fit
faire des cris et des sauts; on se hta de border les avirons  cause du
calme, et l'on nagea droit vers cette flotte. C'tait un nouvel effet de
la protection du ciel, car autrement nous serions alls nous jeter 
Bantam, o nous n'avions rien de favorable  nous promettre, parce que
le roi de cette contre tait en guerre avec notre nation; au lieu que,
par une faveur admirable de la Providence, nous allmes tomber entre les
bras de nos compatriotes et de nos amis.

Ces vingt-trois vaisseaux taient hollandais, sous le commandement de
Frdric Houtman d'Alkmaar. Il se trouvait alors dans sa galerie, d'o
il nous observait avec sa lunette d'approche, surpris de la singularit
de nos voiles, et cherchant l'explication d'un spectacle si nouveau. Il
envoya sa chaloupe au-devant de nous pour s'informer qui nous tions.
Ceux qui la conduisaient nous reconnurent; nous avions fait voile
ensemble du Texel, et nous ne nous tions spars que dans la mer
d'Espagne. Ils nous firent passer, Rol et moi, dans leur chaloupe, et
nous conduisirent  bord de l'amiral, dont le vaisseau se nommait _la
Vierge de Dordrecht_. Nous lui fmes aussitt prsents. Aprs nous
avoir marqu la joie qu'il avait de nous revoir, jugeant sans
explication quel tait le plus pressant de nos besoins, il fit couvrir
sa table, et s'y mit avec nous. Lorsque je vis paratre du pain et les
autres viandes, je me sentis le coeur si serr, que mes larmes
inondrent mon visage, et que je ne me trouvai point la force de manger.
Nos gens, qui arrivrent aussitt, furent distribus sur tous les autres
vaisseaux de la flotte.




LIVRE II.

CONTINENT DE L'INDE.




CHAPITRE PREMIER.

Cte de Malabar.


Les premiers regards que nous jetterons sur le continent de l'Inde
doivent se fixer d'abord sur la cte de Malabar, la premire o aient
abord les vaisseaux de Gama.

Toute l'tendue de terre qui est entre Surate et le cap de Comorin porte
ordinairement le nom de cte de Malabar. Cependant, pour suivre des
ides plus exactes, cette cte ne commence qu'au mont Delhy, qui est
situ sous le 12e degr au nord de la ligne. C'est seulement dans cet
espace que les habitans du pays prennent eux-mmes le nom de Malabares,
ou Malavares. Dans ce dernier sens, la longueur de la cte est d'environ
deux cents lieues. Elle est divise en plusieurs royaumes indpendans,
dont le plus puissant est celui du Samorin ou du roi de Calicut. Il y a
peu de villes dans un pays de cette tendue, et l'on n'y rencontre gure
que des villages d'ingale grandeur, qui, malgr la diffrence de leurs
souverains et l'opposition de leurs intrts, se conduisent par les
mmes lois et les mmes usages.

Les habitans originaires sont noirs ou fort bruns, mais la plupart ont
la taille belle. Ils prennent un grand soin de leurs cheveux, qu'ils ont
ordinairement fort longs. On ne leur reproche point de manquer d'esprit;
mais, ngligeant de le cultiver, ils vivent dans une gale indiffrence
pour les sciences et les arts. L'habillement des hommes et des femmes
est  peu prs le mme. Les deux sexes se ceignent d'une pice de toile
qui les couvre de la ceinture aux genoux. Ils ont le reste du corps nu,
sans en excepter la tte et les pieds; mais quelques-uns se servent d'un
mouchoir de soie pour attacher leurs cheveux, aprs les avoir diviss
par des tresses et des noeuds.

Dans les autres pays de l'Inde, les personnes riches, surtout les
femmes, portent pour habits des toffes de soie et de brocart d'or ou
d'argent. Au Malabar, ce sont les femmes des plus basses tribus qui
emploient les toffes prcieuses  se vtir; et celles qui sont
distingues par la naissance ou les richesses ne se couvrent jamais que
de belle toile de coton. Elles ont de riches ceintures d'or, des
bracelets d'argent et de corne de buffle. Mais il n'est permis de porter
des bracelets d'or qu' ceux que le souverain honore de cette
distinction. Les deux sexes ont des bagues et des pendans d'oreilles
d'or, qui psent quelquefois jusqu' quatre onces; rien ne contribue
tant  leur allonger les oreilles, qu'ils ont naturellement grandes.
C'est pour eux un trait singulier de beaut. On a soin de les percer de
bonne heure aux enfans, et de leur mettre dans l'ouverture un morceau de
feuille de palmier sche et roule. Cette feuille, tendant sans cesse 
reprendre son tendue naturelle, dilate insensiblement le trou, et rend
l'oreille si longue, qu'il n'est pas rare d'en voir qui pendent plus bas
que les deux paules, et par l'ouverture desquelles on passerait
aisment le poing.

Les Malabares Gentous se font raser la barbe; quelques-uns ont des
moustaches, quoique la plupart n'en conservent point. Leurs maisons sont
bties de terre, et couvertes de feuilles de cocotier. La pierre n'est
employe qu' la construction des pagodes et des maisons royales. Dans
leurs campagnes, qui paraissent ne former qu'un grand village, parce
qu'on y rencontre de toutes parts des maisons disperses, chacun a son
enclos et son puits, surtout s'il est  quelque distance des rivires;
il ne leur est pas permis, soit pour se laver, soit pour boire,
d'employer l'eau d'un voisin qui n'est pas de la mme tribu.

On distingue les Malabares mahomtans et les gentous. Les premiers, qui
sont en fort grand nombre, se croient originaires de l'Arabie, d'o
leurs anctres sont venus s'tablir sur cette cte. Tout le commerce du
pays est entre leurs mains, parce que les Gentous, et surtout les
nares, qui composent leur noblesse, se croiraient avilis par cette
profession, et que d'ailleurs ils ne montent jamais en mer pour des
voyages de long cours. Aussi les Malabares mahomtans sont-ils presque
tous riches; ils passent pour les plus mchans et les plus perfides de
tous les hommes. Ils font leur demeure dans les grosses bourgades, o
ils ne souffrent pas d'habitans qui ne soient de leur secte. On donne 
ces bourgs le nom de _bazar_, qui signifie march, parce qu'ils ne sont
peupls que de marchands. Les plus considrables sont situs prs de la
mer, ou sur les bords des rivires, pour la facilit du commerce et la
commodit des ngocians trangers. Ces riches mahomtans ne se bornent
point aux mthodes ordinaires qui conduisent  la fortune; la plupart
sont corsaires; ils courent la mer avec des galiotes et des galres
qu'ils nomment _pares_. Leurs brigandages s'tendent sur toutes les
ctes de l'Inde, et, du ct oppos, jusque dans le golfe Persique et
dans la mer Rouge, o ils pillent indiffremment tout ce qui tombe entre
leurs mains: leurs prisonniers sont traits avec la dernire barbarie.
Quoique leurs btimens soient presque toujours monts de cinq  six
cents hommes, ils attaquent rarement ceux des Europens, s'ils ne les
croient faibles, ou s'ils ne les voient fort petits: ils sont plus
subtils que braves; la moindre rsistance les met en fuite: mais ils
sont insolens et cruels dans la victoire; et lorsqu'ils sont en mer, ils
ne font aucune distinction entre les trangers et leurs meilleurs amis.
Cette frocit les abandonne au retour. Il n'y a rien  craindre dans
leurs bazars. Les princes sous l'autorit desquels ils sont tablis
ferment les yeux sur leurs larcins maritimes, et les partagent mme avec
eux; mais ils les punissent aussi rigoureusement que le moindre de leurs
sujets lorsqu'ils peuvent les convaincre de quelque autre vol. On les
distingue des Gentous  leur barbe qu'ils laissent crotre,  l'usage
qu'ils ont de se couper les cheveux, et plus srement encore  leurs
habits, qui sont des vestes et des turbans; au lieu que les Gentous sont
presque nus.

Si les prisonniers qu'ils font sur mer sont Malabares, soit gentous ou
mahomtans, ils les volent, les dpouillent et les mettent  terre; mais
ils ne peuvent les rduire  l'esclavage, s'ils sont Gentous d'une autre
contre; s'ils sont chrtiens, ils ont le pouvoir de les conduire dans
leurs habitations, de les charger de chanes et de les forcer  des
travaux pnibles qui abrgent bientt la vie de ceux qui n'ont personne
qui s'intresse  leur sort et qui se hte de les racheter. Lorsqu'un
corsaire met pour la premire fois une galre  l'eau, il y gorge
quelques-uns de ses esclaves chrtiens; et l'arrosant de leur sang, il
en espre plus de bonheur dans ses courses. S'il n'a pas de victimes
qu'il puisse encore immoler, il attend pour cet excrable sacrifice
qu'il lui tombe quelques chrtiens entre les mains. Comme les Portugais
sont la premire nation de l'Europe qui ait form des tablissemens aux
Indes, c'est aussi celle qui a le plus souvent prouv la cruaut des
mahomtans du Malabar. Les gouverneurs de Goa en ont pris occasion
d'armer tous les ans un certain nombre de galiotes qui font une guerre
continuelle  ces ennemis du repos public. Ceux dont on peut se saisir
sont conduits  Goa, et condamns  ramer sur les galres, ou  d'autres
travaux. Mais les pirates malabares ne sont pas plus sensibles au
malheur de leurs amis qui sont esclaves des Portugais qu' la misre des
chrtiens qu'ils retiennent dans les fers.

Ces mahomtans du Malabar sont assujettis  toutes les lois du pays qui
ne sont pas directement opposes aux maximes fondamentales de leur
secte. L'exercice de leur culte ne leur est permis que dans l'enceinte
de leurs bazars. Ils y ont peu de mosques, et la plupart sont mal
entretenues. En un mot, les devoirs de la religion et de l'humanit les
touchent moins que la passion de s'enrichir par des voies indignes de
l'une et de l'autre.

Les Gentous formant le corps de la nation, non-seulement parce qu'ils
sont les habitans originaires, mais parce que leur nombre excde
beaucoup celui des mahomtans, on les divise en plusieurs tribus, dont
la premire et la plus minente est celle des princes. Les nambours ou
grands-prtres forment la seconde; les bramines la troisime; et les
nahers ou nares, qui sont les nobles du pays, composent la quatrime.
La tribu des tives, qui est la cinquime, comprend ceux qui s'occupent 
cultiver la terre,  recueillir le tary, et  distiller l'eau-de-vie.
Ils portent quelquefois les armes, mais c'est par tolrance, aprs en
avoir reu l'ordre ou la permission du prince. Les manats, sixime
tribu, n'ont pas d'autre occupation que de blanchir du linge et des
toiles, dont on fabrique une prodigieuse quantit dans toutes les
parties du Malabar. Les chtes, qui sont les tisserands, composent aussi
une tribu particulire; et Dellon, voyageur franais, assure qu'il en
est de mme de presque tous les mtiers. Les moucouas sont la plus
nombreuse. Leur unique exercice est la pche. Ils ne peuvent habiter que
sur le rivage de la mer, o tous leurs villages sont btis. On les
estime indignes de porter les armes; et, dans le plus grand besoin de
soldats, ils ne sont employs qu' porter le bagage. La dernire et la
plus vile de toutes les tribus du Malabar, est celle des pouliats. Cette
malheureuse espce d'hommes est regarde de toutes les autres comme la
plus mprisable partie de l'humanit, et comme indigne du jour. Les
pouliats n'ont pas de maison stable. Ils vont errans dans les campagnes;
il se retirent sous des arbres, dans des cavernes, ou sous des huttes
de feuilles de palmier. Leur unique fonction dans la socit est de
garder les bestiaux et les terres. On devient infme en les frquentant,
et souill pour s'tre approch d'eux  la distance de vingt pas. Les
purifications sont indispensables pour ceux qui leur parlent de plus
prs.

Les princes, les nambouris, les bramines et les nares peuvent se
frquenter, vivre ensemble et se toucher; mais personne de ces quatre
tribus ne peut prendre la mme libert avec des tribus infrieures sans
contracter une tache qui l'oblige de se purifier. Une femme est impure
et dshonore sans retour lorsqu'elle pouse un homme d'une tribu
infrieure  la sienne. Elle peut s'allier dans une tribu suprieure.
Mais ces lois regardent particulirement les pouliats. Si quelqu'un des
quatre premires tribus rencontre un de ces misrables objets de
l'excration publique, il jette un cri d'aussi loin qu'il peut le voir;
et c'est un signal qui l'oblige de se retirer  l'cart. Au moindre
retardement, on a le droit de les tuer d'un coup de flche ou de
mousquet, pourvu que le terroir ne soit pas privilgi, c'est--dire
consacr  quelque pagode. La vie de ces malheureux parat si
mprisable, qu'un nare qui veut prouver ses armes tire indiffremment
sur le premier pouliat qu'il rencontre, sans distinction d'ge ou de
sexe. Jamais ce meurtre n'est recherch ni puni. Cette libert de les
outrager et de les tuer impunment en a fort diminu le nombre; et
peut-tre seraient-ils tous extermins depuis long-temps, si le besoin
qu'on a d'eux pour la garde des biens de la campagne n'obligeait d'en
conserver quelques-uns. Il leur est dfendu de se vtir d'toffe ou de
toile. L'corce des arbres ou les feuilles entrelaces leur servent  se
couvrir. Ils sont d'ailleurs fort sales. On leur voit manger toutes
sortes d'immondices et de charognes; ils n'en exceptent pas celles des
boeufs et des vaches, ce qui augmente beaucoup l'horreur qu'on a pour
eux dans un pays o ces animaux sont en vnration. Aussi ne leur est-il
pas plus permis d'approcher des temples que des grands et de leurs
palais. Les prtres ne reoivent de leur part aucune autre offrande que
de l'or ou de l'argent: encore faut-il qu'ils le posent de fort loin 
terre, o l'on se garde de l'aller prendre avant qu'ils aient disparu.
On le lave pour le prsenter aux dieux; et celui qui va le prendre est
oblig de se purifier aprs l'avoir apport. S'ils ont quelque faveur 
demander aux grands, il faut aussi que leur requte soit prsente
d'assez loin; et la rponse se fait  la mme distance. Souvent, sans
avoir commis la moindre faute, ils sont condamns sous peine de la vie 
payer de grosses amendes; et, pour viter la mort, ils apportent
fidlement la taxe qu'on leur impose. Les voyageurs expliquent comment
des malheureux qui sont bannis du commerce des hommes, qui ne possdent
rien, et qui n'exercent aucune profession dans laquelle ils puissent
s'enrichir, se trouvent en tat de satisfaire  ces impositions. C'est
une passion commune  tous les Malabares d'enterrer tout l'or et
l'argent qu'ils ont amass, et d'ajouter chaque jour quelque chose 
leur trsor, sans jamais en rien ter. Ils meurent ordinairement sans en
avoir donn connaissance  leurs hritiers, dans l'espoir de retrouver
ces richesses et de pouvoir s'en servir lorsque, suivant leurs
principes, ils reviendront animer un autre corps. Les pouliats, qui
vivent dans l'oisivet, emploient la meilleure partie de leur temps  la
recherche de ces trsors cachs; et le bonheur qu'ils ont souvent d'y
russir les fait accuser de sortilge. L'usage qu'ils font de cet argent
est pour satisfaire l'insatiable avidit de leurs princes, qui menacent
continuellement leur vie. Cet incomprhensible avilissement de l'espce
humaine que nous offrent si souvent les tats despotiques, est la
condamnation vidente de cette dtestable forme de gouvernement qui ne
devrait trouver d'apologistes qu' la cour des tyrans, et qui,  la
honte de l'humanit, a trouv des pangyristes chez les nations libres
et claires.

Les nares ou les nobles du Malabar ne sont pas moins distingus par
leur adresse et leur civilit que par leur naissance. Ils ont seuls le
droit de porter les armes, et leur tribu est la plus nombreuse de chaque
tat. Comme ils ddaignent la profession du commerce, la plupart ont
fort peu de bien; mais ils n'en sont pas moins respects. Leur pauvret
les oblige de s'engager, en qualit de gardes, au service des rois, des
princes, des gouverneurs de provinces et de villes, qui en ont toujours
un grand nombre  leur solde. Ils s'attachent mme  d'autres nares
plus riches et plus puissans, auxquels ils servent d'escorte, mais qui
les traitent avec autant d'honntet qu'ils en exigent de respect, pour
marquer l'galit de la naissance.

Les trangers qui rsident ou qui passent dans le pays sont obligs de
prendre des nares pour les garder; mais le nombre n'tant fix par
aucune loi, ils ne consultent l-dessus que leurs facults ou le dsir
qu'ils ont de paratre avec clat. C'est d'ailleurs une ncessit
indispensable de se faire accompagner de quelques nares lorsqu'on
entreprend de voyager dans les terres du Malabar. Sans cette prcaution,
le vol et l'insulte sont les moindres dangers auxquels on s'expose de la
part d'une tribu qui doit sa subsistance  cet usage. L'assassinat mme
est une violence assez ordinaire; et comme on prend soin d'en avertir
les trangers, ces vols et ces meurtres demeurent impunis. On rejette
leur malheur sur leur ngligence ou leur avarice, d'autant plus qu'il ne
manque rien  la fidlit des nares, lorsqu'on emploie volontairement
leurs services. Ils se louent jusqu' la frontire de l'tat dont ils
sont sujets; l ils cherchent eux-mmes d'autres nares de l'tat
voisin,  la conduite desquels ils abandonnent le voyageur qui s'est
mis sous leur protection. Leur zle va si loin, que, s'ils sont attaqus
dans la route, ils prissent tous jusqu'au dernier plutt que de
survivre  ceux dont ils ont entrepris la dfense. Ils n'abusent jamais
de la confiance qu'on a pour eux; ou, si l'on rapporte quelque exemple
de trahison, ils sont comme effacs par les affreux chtimens dont ils
ont t suivis. Ce n'est pas  la justice publique qu'on remet la
punition des coupables. Leurs plus proches parens leur servent de
bourreaux pour rparer la honte de leur famille, et les mettent en
pices de leurs propres mains, avec des circonstances dont le rcit fait
frmir.

Dellon observe qu'un tranger qui voyage dans le Malabar est plus en
sret sous l'escorte d'un enfant nare que sous celle des plus
redoutables guerriers de la mme tribu; parce que les voleurs du pays
ont pour maxime de n'attaquer jamais que les voyageurs qu'ils
rencontrent arms, et qu'ils ont, au contraire, un respect inviolable
pour la faiblesse et l'enfance. Les jeunes nares, que leur ge ne rend
pas assez forts pour soutenir et pour manier les armes, portent une
petite massue de bois d'un demi-pied de longueur. Il est surprenant,
ajoute Dellon, que, malgr l'opinion bien tablie qu'il y a moins de
danger sous la garde d'un de ces enfans que sous celle de vingt nares
bien arms, tout le monde prfre le plaisir de paratre avec une suite
nombreuse  la certitude d'tre couvert de toutes sortes d'insultes
sous une escorte qui flatte moins la vanit.

Un nare qui sert de garde reoit ordinairement quatre tares par jour;
en campagne, sa paie est de huit tares. C'est une petite monnaie
d'argent qui vaut  peu prs deux liards, et dont seize valent un fanon,
petite monnaie d'or de la valeur de huit sous. Les rois malabares ne
fabriquent point d'autres espces; mais ils laissent un cours libre dans
leurs tats  toutes les monnaies trangres d'or et d'argent.

Rien n'approche de la dlicatesse et des scrupules de cette nation dans
ce qui concerne les alliances et les mariages. Un homme, il est vrai,
peut indiffremment se marier ou prendre une matresse dans sa tribu ou
dans celle qui suit immdiatement la sienne. Mais s'il est convaincu de
quelque intrigue d'amour avec une femme d'une tribu suprieure, les deux
coupables sont vendus pour l'esclavage ou punis de mort. Si la femme ou
la fille est de la tribu des nambouris, et son amant de celle des
bramines, on se contente de les vendre. Si l'homme est d'une tribu plus
basse, il est condamn  mourir, et la femme est remise entre les mains
du prince, qui a le droit de la vendre  quelque tranger chrtien ou
mahomtan. Comme les femmes des quatre premires tribus l'emportent
ordinairement sur les autres par la beaut ou les agrmens, il se
prsente un grand nombre de marchands pour acheter celles qui sont
condamnes  cette punition.

Dellon observe, comme une circonstance extrmement singulire, que les
hommes de la tribu d'une femme coupable ont droit de tuer pendant trois
jours, dans le lieu o le crime s'est commis, et sans distinction d'ge
ni de sexe, toutes les personnes qu'ils rencontrent de la tribu du
sducteur. Les nares exercent ce droit barbare sur les tives et les
chtes; ceux-ci sur les maucouas, et les maucouas sur la misrable tribu
des pouliats; mais, pour empcher qu'il n'y ait trop de sang rpandu, on
garde ordinairement les coupables pendant huit jours, et ces excutions
sanglantes ne sont permises que du jour de leur supplice. Dans cet
intervalle, chacun a le temps et la libert d'abandonner son village, o
les plus timides ne retournent qu'un jour ou deux aprs l'expiration du
terme.

On doit en conclure que l'homicide ne passe pas pour un grand crime
entre les Malabares. Outre les pouliats qu'on peut tuer impunment, il
est rare qu'on punisse de mort ceux qui tuent des personnes d'une tribu
plus leve,  moins que le meurtre ne soit aggrav par les
circonstances; et, dans ces occasions mmes, c'est moins la justice que
le ressentiment des familles qui rgle ordinairement la vengeance. Il
n'en est pas de mme du larcin: ces peuples en abhorrent jusqu'au nom.
Un voleur devient infme: il est puni avec tant de svrit, que
souvent le vol de quelques grappes de poivre conduit au supplice. On ne
connat point au Malabar l'usage des prisons pour les criminels: on leur
met les fers aux pieds, et, dans cet tat, on les garde jusqu' la
dcision de leur procs, qui dpend du prince, juge souverain de toutes
les affaires civiles et criminelles. Si l'accusation est douteuse et le
nombre des tmoins insuffisant, on reoit le serment de l'accus dans
cette forme: il est conduit devant le prince, par l'ordre duquel on fait
rougir au feu le fer d'une hache; on couvre la main de l'accus d'une
feuille de bananier, sur laquelle on met le fer brlant pour l'y laisser
jusqu' ce qu'il ait perdu sa rougeur, c'est--dire l'espace d'environ
trois minutes. Alors l'accus se jette  terre, et prsente sa main aux
blanchisseurs du roi, qui se tiennent prts avec une serviette mouille
dans une espce d'eau de riz que les Indiens nomment _cangue_, et dont
ils l'enveloppent; ils lient ensuite la serviette avec des cordons dont
le prince scelle lui-mme les noeuds de son cachet. Elle demeure dans
cet tat pendant huit jours, aprs lesquels on dcouvre en public la
main du prisonnier. Lorsqu'elle se trouve saine et sans apparence de
brlure, il est renvoy absous; mais s'il y reste la moindre impression
du feu, on le conduit sur-le-champ au supplice. C'est par la bouche du
prince que l'arrt est prononc: l'excution ne diffre jamais. Si le
crime est digne de mort, on fait sortir le coupable de l'enceinte du
palais; et les nares de la garde, se faisant honneur d'excuter l'ordre
du prince, ambitionnent la fonction de bourreau. Lorsque le crime est
assez noir pour dgrader le coupable de sa tribu, ses parens
s'empressent eux-mmes de lui donner la mort pour laver dans son sang la
honte dont il couvre sa famille. Le supplice commun est de percer les
criminels  coups de lance, et de les mettre en pices  coups de sabre
pour attacher leurs membres  plusieurs troncs d'arbres.

Chaque royaume du Malabar a plusieurs familles de princes qui composent
ensemble la tribu royale, distingue de toutes les autres tribus.  la
mort d'un roi, le plus ancien des princes est dclar son successeur, de
quelque famille qu'il soit dans cette tribu, sans qu'il y ait jamais de
contestation pour la royaut. Jamais aussi par consquent on ne voit de
jeunes souverains. Celui qui parvient  la dignit suprme pense, aprs
son couronnement,  se procurer un lieutenant gnral sur lequel il
puisse se reposer des soins du gouvernement.  la vrit cette charge,
qui donne le premier rang aprs lui, est ordinairement mise  l'enchre,
mais il a le droit de choisir entre ceux qui en offrent le plus. C'est
ce gouverneur de l'tat qui expdie les lettres, les passe-ports et tous
les ordres de la cour. Aussitt que le roi se croit sr de sa fidlit,
il lui abandonne entirement l'administration publique pour se retirer
dans un de ses palais, o son unique occupation est de mener une vie
heureuse et tranquille. Le nouveau gouverneur fait son premier soin de
fournir au monarque tout ce qui peut contribuer  son bonheur; et,
jouissant en effet du pouvoir suprme, il reoit les impts, il
distribue les grces et les rcompenses; il fait  son gr la paix ou la
guerre; et quoique son devoir l'oblige d'en confrer avec son matre, il
se dispense souvent de cette servitude, surtout lorsque la vieillesse du
souverain augmente l'aversion qu'une vie molle lui inspire naturellement
pour les affaires.

Cependant,  quelque dcrpitude que le roi soit parvenu, jamais un
lieutenant gnral n'ose pousser l'indpendance jusqu' s'asseoir devant
lui, ni prendre libert de faire entrer dans son palais un seul de ses
propres gardes, ni lui parler sans avoir les mains poses l'une sur
l'autre devant sa bouche; ce qui passe au Malabar pour la marque du plus
profond respect. Celui qui manquerait  quelqu'un de ces devoirs
s'exposerait  perdre la meilleure partie de son bien avec sa dignit;
parce que le roi se rserve toujours le pouvoir de casser ses lieutenans
gnraux, sans tre oblig de les rembourser de leur finance. Mais ces
violentes extrmits sont presque sans exemple. Il est rare, dans les
pays orientaux, qu'un sujet oublie son devoir jusqu' s'carter du
respect qu'il doit  son matre.

On donne au roi de Cananor le nom de _colitri_, titre hrditaire comme
celui de _samorin_ pour les rois de Calicut. Lorsque ces monarques
sortent de leurs palais, ils sont ports sur un lphant ou dans un
palanquin. Ils ne paraissent jamais en public sans porter sur la tte
une couronne d'or, du poids de cinq cents ducats, et de la forme d'un
bonnet de nuit qui s'lve en pointe. C'est de la main de son lieutenant
gnral que chaque monarque reoit cette couronne: elle ne sert qu'
lui. Aprs sa mort, elle est dpose dans le trsor de la pagode royale;
et le roi qui succde en reoit une du mme poids de celui qu'il choisit
pour gouverner en son nom.

Les souverains du Malabar se font toujours accompagner d'une nombreuse
garde de nares, avec quantit de trompettes, de tambours et d'autres
instrumens. Quantit d'officiers qui marchent loin avant les gardes
crient de toutes leurs forces que le roi vient, pour avertir ceux qui
n'ont pas droit de paratre devant lui qu'ils doivent se retirer. Tous
les princes qui se font voir hors de leurs palais sans tre  la suite
du roi sont escorts aussi d'un grand nombre de gardes, d'instrumens et
d'officiers qui les prcdent, pour loigner les personnes des tribus
infrieures. Les princesses jouissent du mme privilge. Si le
lieutenant gnral de l'tat n'est pas prince, il peut avoir des nares
pour sa garde; mais il n'a pas de trompettes ni d'officiers qui
obligent le peuple de se retirer.

Les princes, qui ont ici tant de supriorit sur les autres tribus dans
l'ordre politique, sont infrieurs, dans l'ordre de la religion, aux
nambouris et aux bramines, dont les tribus ne sont pas moins rvres
des Malabares que de tous les autres Gentous de l'Inde. Observons, pour
claircir toutes ces diffrences, qu'une des coutumes les plus sacres
est celle qui exclut les enfans de la succession de leurs pres, parce
qu'ils n'en tirent pas leur noblesse, et qu'ils la tirent seulement de
leur mre,  la tribu desquelles ils appartiennent toujours. On marie
ordinairement les princesses avec des nambouris ou des bramines; et les
enfans qui sortent de ces mariages sont princes et capables de succder
 la couronne; mais, comme il n'y a pas toujours assez de princesses
pour tous les nambouris et les bramines, ils peuvent pouser aussi des
femmes de leur propre tribu: alors les enfans sont de de la tribu de
leur mre. Les princes n'pousent point de princesses: ils prennent
leurs femmes dans la tribu des nares; d'o il arrive que leurs enfans
sont nares et ne sont pas princes. Les nares se marient ordinairement
dans leur propre tribu, qui est la plus nombreuse, et leurs enfans sont
nares. Cependant ils ont la libert de se choisir des femmes dans des
tribus qui suivent immdiatement la leur, comme celles des manats et
des chtes; mais alors leurs enfans suivent la condition de leur mre,
et n'ont aucun droit  la noblesse. En un mot, les hommes de toutes les
tribus peuvent s'allier ou dans leur propre tribu, ou dans celle qui est
immdiatement au-dessous; mais il n'est jamais permis aux femmes de se
msallier; l'infraction de cette loi leur cote la vie ou la libert.

Les princes, les nambouris, les bramines et les nares ont ordinairement
chacun leur femme, qu'ils s'efforcent d'engager par leurs libralits et
leurs caresses  se contenter d'un seul mari; mais ils ne peuvent l'y
contraindre. Elle a droit de s'en procurer plusieurs, pourvu qu'ils
soient tous ou de sa tribu, ou d'une tribu suprieure. C'est une loi
fort ancienne entre les Gentous du Malabar, que les femmes peuvent avoir
autant de maris qu'elles en veulent choisir, par opposition peut-tre
aux mahomtans, qui ont la libert de prendre autant de femmes qu'ils en
peuvent nourrir. Jamais cette multiplicit de maris ne produit aucun
dsordre: s'ils sont d'une tribu qui leur donne droit de porter les
armes, celui qui rend une visite  leur femme commune laisse ses armes 
la porte de la maison pendant tout le temps qu'il s'y arrte, et ce
signal en loigne les autres. Ceux  qui leur tribu ne permet pas d'tre
arms laissent d'autres marques  la porte, qui n'assurent pas moins
leur tranquillit.

Au reste, les promesses, qui font l'unique bien de ces mariages,
n'engagent les Malabares qu'autant qu'ils se plaisent mutuellement.
Aussitt que leur amour se ralentit, ou qu'il nat entre eux quelque
autre raison de dgot, ils se sparent sans querelles et sans plaintes.
Le gage ordinaire de la foi conjugale est une pice de toile blanche
dont le mari fait prsent  sa femme, et qu'elle emploie pour se
couvrir. Il n'est pas moins libre aux hommes de quitter une femme qu'aux
femmes de changer de mari, ou d'en prendre un nouveau, qu'elles joignent
au premier. Malgr cette trange libert, on voit au Malabar quantit
d'heureux mariages. Il n'est pas rare d'y voir durer l'amour aussi
long-temps que la vie, ou de ne le voir finir que par des raisons assez
fortes pour justifier l'inconstance.

Quoique les femmes aient souvent plusieurs maris, la plupart des hommes
n'ont qu'une seule femme. Celles qui se voient sans bien cherchent 
rparer leur fortune en s'attachant un grand nombre d'hommes, dont
chacun s'efforce de contribuer  leur entretien. Il parat certain que
c'est de ce droit des femmes qu'est venu l'usage de ranger les enfans
dans la tribu de leurs mres.  quelle autre tribu appartiendraient-ils,
lorsqu'ils n'ont aucune rgle pour distinguer leur pre? C'est
apparemment la mme raison qui fait passer l'hritage aux neveux du ct
des soeurs, c'est--dire aux descendans des femmes, parce qu'il n'y a
jamais aucun doute qu'ils ne soient du vritable sang. Les mahomtans du
Malabar ont trouv cet ordre si sr pour exclure les trangers de leur
succession, que, sans tre moins jaloux qu'en Turquie, ni moins soigneux
d'enfermer leurs femmes, ils observent l'usage de faire passer les biens
aux neveux maternels.

On marie les filles dans un ge fort tendre. Il s'en trouve peu qui
attendent jusqu' douze ans, et rien n'est plus commun que de les voir
mres  dix ans. La plupart sont de petite taille. Leurs mariages
prmaturs arrtent peut-tre les dveloppemens de la nature; mais elles
sont propres, et gnralement d'une figure agrable. La loi qui leur
permet d'avoir plusieurs maris les met  couvert du cruel usage d'une
grande partie des Indes, qui oblige les femmes idoltres  se faire
brler vives avec le mari qu'elles ont perdu.

Les habitans riches du Malabar, entre lesquels on comprend les rois
mmes et les princes, n'affectent pas, comme dans les autres pays des
Indes, de se distinguer par une grande abondance de vaisselle d'or et
d'argent. Ils n'emploient que des paniers de jonc, et des plats de terre
ou de cuivre. Le reste de leurs meubles consiste dans des tapis ou des
nattes. Au lieu de bougies et de chandelle, ils brlent de l'huile de
coco dans les lampes. S'ils mangent la nuit, ils tournent le dos  la
lumire. Ils ne font jamais de feu dans leurs maisons, parce que le
froid n'y est jamais assez vif pour les obliger  se chauffer. Les
chemines ou les fourneaux qui servent  prparer leurs alimens sont en
dehors. Le riz, qu'ils recueillent au lieu de bl, fait leur principale
nourriture. Ils y joignent du lait et des lgumes; mais leurs mets ont
peu de dlicatesse, et leurs lits ne sont que des planches, dont ils
forment une sorte d'estrade, que les riches couvrent de tapis, et les
pauvres de nattes fort simples. Les uns et les autres n'ont qu'une pice
de bois pour chevet.

Mais leurs pagodes ou leurs temples sont d'une magnificence surprenante.
La plupart sont couverts de lames de cuivre, et quelques-uns de plaques
d'argent. On trouve toujours  l'entre des bassins d'une grandeur
proportionne  la richesse du temple, o ceux qui viennent prsenter
leurs voeux et leurs offrandes commencent par se purifier. Les plus
clbres de ces difices ont de grandes terres qui leur viennent de la
libralit des princes, et qui passent pour des lieux si sacrs, que
c'est un crime irrmissible que d'y avoir rpandu du sang. Le coupable,
de quelque tribu et de quelque condition qu'il puisse tre, n'vite
point la mort; ou s'il trouve le moyen de s'en garantir par la fuite, on
lui substitue son plus proche parent. Outre les biens inalinables, on
offre sans cesse aux idoles du riz, du beurre, des fruits, des
confitures, de l'or, de l'argent et des pierreries. Les bramines tirent
non-seulement leur subsistance de ces offrandes, mais, dans les temples
bien fonds, ils distribuent chaque jour aux pauvres du voisinage et
aux passans trangers quantit de riz et d'autres secours, sans gard
pour leur religion; avec cette seule diffrence, que les pauvres Gentous
des tribus suprieures ont la libert d'entrer dans la pagode et d'y
sjourner, au lieu que les pauvres des tribus infrieures, ou qui ne
sont pas Gentous, reoivent l'aumne hors du temple et n'y peuvent
jamais entrer. On leur accorde nanmoins le logement dans les lieux qui
n'ont pas d'autre usage.

Les Gentous ont dans leurs temples une infinit d'idoles qui ne
reprsentent rien de connu dans le monde, et qui ne doivent leur
existence qu'au caprice de l'ouvrier. Ils y gardent avec la mme
vnration les images de plusieurs animaux auxquels ils rendent un culte
religieux. Mais ils adorent particulirement le soleil et la lune. Leurs
rjouissances au renouvellement de la lune, et leurs alarmes au temps
des clipses leur sont communes avec tous les Orientaux, et presque avec
tous les idoltres de l'univers. Mais, dans l'opinion que la lumire et
la chaleur du soleil sont encore plus ncessaires, leur frayeur est
beaucoup plus vive pendant les clipses de cet astre. Ils ne cessent
point de hurler et de prier qu'il n'ait repris sa splendeur ordinaire.

Ils saluent leurs dieux et leurs rois avec les mmes crmonies; et leur
respect pour leur prince va si loin, qu' quelque distance qu'ils soient
de sa personne, ils n'osent jamais s'asseoir dans un lieu o ses
regards peuvent tomber. Les jeunes nares observent le mme devoir 
l'gard des anciens de leurs tribus, sans se relcher pour les plus
pauvres, ni mme pour leurs ennemis.

Comme il y a peu de rgularit dans leur calendrier, et qu'ils comptent
le temps par les lunes, ils n'ont pas de jours fixes pour la clbration
de leurs ftes. Tout dpend du caprice des bramines, qui se prparent 
ces solennits par des jenes trs-austres. Le jour qu'ils ont indiqu,
tous les peuples voisins d'une pagode s'y rendent tumultueusement pour
accompagner les idoles qu'on promne, dans les villages de la dpendance
du temple, sur des lphans magnifiquement orns. Une troupe de nares
les environne avec des ventails attachs  de longues cannes, qui leur
servent  chasser les mouches autour des idoles et des prtres. L'air
retentit du bruit confus des instrumens mls aux acclamations du
peuple, pendant qu'un des principaux bramines, arm d'un sabre  deux
tranchans, dont la poigne est garnie de plusieurs sonnettes, court
devant le cortge avec toutes les agitations d'un furieux, en se donnant
par intervalle des coups de sabre sur la tte et sur le corps. On voit
couler abondamment le sang de ses blessures. On brle aprs leur mort
les princes, les nambouris, les bramines et les nares, et l'on enterre
les morts de toutes les tribus infrieures.

Les Malabares  qui la loi permet de porter les armes s'en servent avec
beaucoup d'adresse.  peine les enfans ont la force de marcher, qu'on
leur met entre les mains de petits arcs et des flches proportionnes,
avec lesquelles ils font la guerre aux oiseaux.  l'ge de dix ou douze
ans, ils sont envoys dans les acadmies entretenues aux dpens du
prince, o la subsistance et l'instruction sont gratuites. Chacun
fabrique les armes dont il se sert. Leurs mousquets sont nanmoins fort
lgers. Ils ont tous un moule pour les balles. En tirant, ils appuient
la crosse du fusil contre leur joue, sans qu'il arrive jamais aucun
inconvnient de cette mthode. On leur voit rarement manquer leur coup:
ils se servent aussi de sabres et de lances; mais rien n'est comparable
 l'adresse avec laquelle ils tirent de l'arc. Dellon leur a vu souvent
tirer deux flches, l'une immdiatement aprs l'autre, et percer de la
seconde le bois de la premire. La longueur ordinaire de leurs arcs est
de six pieds, et leurs flches sont longues de trois. Le fer a trois
doigts de large sur huit de long. Ils ne les portent point dans un
carquois, comme les Mogols, qui en ont de beaucoup plus petites; mais
ils en tiennent six ou sept dans la main. Avec l'arc, la lance et le
mousquet, ils ont au ct gauche un petit coutelas sans fourreau, large
d'un demi-pied et long d'un pied et demi, qui est soutenu par un crochet
de fer. Cette arme ne s'emploie que dans les combats o ils ne peuvent
plus se servir des autres armes. Ceux qui portent le sabre l'ont nu dans
une main, avec une rondache dans l'autre. Toutes les armes sont
entretenues avec une propret dont les autres Indiens sont fort
loigns.

Dans les acadmies, la jeune noblesse est souvent exerce aux fonctions
militaires devant le prince et les grands. On nomme des juges. Les
directeurs choisissent les plus habiles coliers, et les divisent en
deux bandes, qui doivent combattre en champ clos pendant un temps
limit; mais ces divertissemens dgnrent presque toujours en
vritables combats, et finissent par une effusion de sang qui cote la
vie  plusieurs de ces jeunes champions.

Quoique les nares soient naturellement braves, et qu'ils portent
toujours leurs armes nues, ils en font rarement usage pour satisfaire
leurs ressentimens particuliers. La plupart de leurs diffrens se
terminent par des injures. S'ils en viennent quelquefois aux mains, ils
commencent par mettre bas leurs armes, et leur combat se fait  coups de
poings. Lorsqu'il s'lve une querelle d'importance entre deux nares
riches et puissans, et que l'honneur de leurs familles y est intress,
chacun des deux adversaires choisit un ou plusieurs de ses vassaux dans
une tribu infrieure. Ils sont abondamment nourris pendant quelques
semaines. On leur apprend  manier les armes. Aussitt qu'on les croit
bien instruits, on convient du jour et du lieu o le diffrent doit se
terminer. Le prince s'y rend avec toute sa cour. Les adversaires s'y
trouvent  la tte de ceux qui doivent combattre pour eux. La mle
commence entre ces malheureux vassaux, qui ne doivent tre arms que de
deux petits coutelas  deux tranchans, et le combat ne finit
ordinairement que par la mort de tous les braves d'un des deux partis.
La victoire dcide de la meilleure cause. Alors les deux nares se
rconcilient tranquillement, avec peu de regret du sang qui s'est vers
pour eux, et dans l'orgueilleuse ide que leur propre sang est trop
noble et trop prcieux pour tre rpandu dans toute autre cause que
celle du prince ou de l'tat. Entre ces misrables victimes de la
vengeance de leurs matres, il est assez ordinaire que les vainqueurs
mmes qui ont survcu  leurs ennemis jouissent peu de la victoire,
parce qu'ils ne sortent d'un combat si dsespr qu'avec des blessures
mortelles.

En gnral, les Malabares sont fort patiens. Ils s'abandonnent rarement
 la colre; s'ils se vengent, c'est toujours par les voies de
l'honneur. Ils ont tant d'horreur pour le poison, qu' peine savent-ils
de quoi il peut tre compos, quoique ce dtestable usage soit fort
commun dans tous les autres pays de l'Inde.

Dans leurs guerres, ils ne connaissent aucun ordre. On ne les voit
observer ni rang, ni marche rgulire, ni la moindre apparence de
discipline. Les rois de cette contre ne cherchent point  s'agrandir
par l'usurpation des tats voisins. S'ils pntrent chez leurs ennemis,
c'est pour se venger par quelques ravages; et lorsqu'ils font la paix,
ils se restituent mutuellement toutes leurs conqutes,  l'exception du
butin.

L'air est sain sur toute la cte. On y trouve abondamment du gibier de
toutes les espces. La mer voisine est fort poissonneuse et le poisson
excellent. L'Asie a peu de pays o l'on trouve avec plus de facilit et
d'abondance tout ce qui est ncessaire  la subsistance des hommes. Les
fruits et les plantes y sont d'une excellence et d'une varit
singulires. Cependant le poivre du Malabar est moins estim que celui
de quelques tats voisins, quoiqu'il en produise beaucoup plus. On n'y
trouve du cardamome que dans le royaume de Cananor, sur une montagne
loigne de la mer d'environ six  sept lieues. Le profit en est grand
pour les propritaires, non-seulement parce qu'il n'en crot point
ailleurs, mais parce qu'il demande moins de culture que le poivre. On
est dispens de le semer, et mme de labourer la terre. Il suffit de
mettre le feu aux herbes qui se sont multiplies pendant les pluies et
que le soleil dessche aprs l'hiver. Leurs cendres brles disposent la
terre  produire le cardamome. Il se transporte dans tous les royaumes
de l'Inde, en Perse, en Arabie, en Turquie, et jusqu'en Europe, o il ne
s'emploie gure nanmoins que pour les usages de la mdecine: mais la
plupart des peuples de l'Asie ne trouvent rien de bien apprt, s'il
n'y a du cardamome. Sa raret en augmente la valeur jusqu' le rendre
ordinairement trois ou quatre fois plus cher que le plus beau poivre.

Il se trouve de la cannelle dans le pays de Malabar; mais elle est si
peu comparable  celle qui vient de Ceylan, qu'elle n'est gure employe
que pour la teinture. On ne dit rien des arbres, qui sont communs 
toutes les parties de l'Inde. Mais, comme il n'y a point de pays o les
cocotiers soient en si grand nombre, ni dans lequel on en tire autant
d'avantages, c'est l'occasion de donner une description exacte de cet
admirable ouvrage de la nature.

Les Malabares donnent indiffremment le nom de _tenga_ au cocotier et 
son fruit. La hauteur ordinaire de cet arbre est de trente  quarante
pieds. Il est d'une grosseur mdiocre, fort droit, et sans autres
branches que dix ou douze feuilles qui sortent du tronc vers le sommet.
Ces feuilles sont larges d'un pied et demi, et longues de huit ou dix.
Elles sont divises comme celles du palmier qui porte les dattes. On les
emploie sches et tresses pour couvrir les maisons. Elles rsistent
pendant plusieurs annes  l'air et  la pluie. De leurs filamens les
plus dlis on fait de trs-belles nattes qui se transportent dans
toutes les Indes. Des plus gros filets on fait des balais. Le milieu,
qui est comme la tige de la feuille, et qui n'est pas moins gros que la
jambe, sert  brler. On voit aux cocotiers un nombre de feuilles
presque toujours gal, pare qu'il en succde continuellement de
nouvelles aux anciennes.

Le bois de l'arbre est spongieux, et se divise en une infinit de
filamens; ce qui ne permet de l'employer  btir des maisons et des
vaisseaux que dans sa vieillesse, lorsqu'il devient plus solide: ses
racines sont en fort grand nombre et trs-dlies; elles n'entrent pas
fort loin dans la terre; mais le cocotier n'en rsiste pas moins  la
violence des orages; sans doute parce que, n'ayant point de branches, il
donne moins de prise  l'effort du vent. Au sommet, on trouve entre les
feuilles une sorte de coeur ou de gros germe qui approche du chou-fleur
par la figure et le got, mais qui a quelque chose de plus agrable. Un
seul de ces germes suffit pour rassasier six personnes. Cependant on en
fait peu d'usage, parce que l'arbre meurt aussitt qu'il est cueilli, et
ceux qui veulent s'accorder le plaisir d'en manger font toujours couper
le tronc. Entre ce chou et les fleurs il sort plusieurs bourgeons fort
tendres,  peu prs de la grosseur du bras. En coupant leur extrmit,
on a dj vu qu'on en fait distiller une liqueur qui a t dcrite. Les
tives, dont la tribu s'attache particulirement  l'agriculture, montent
chaque jour, soir et matin, au sommet des cocotiers. Ils portent  leur
ceinture un vase dans lequel ils versent ce qui a t distill depuis
le soir ou le matin du jour prcdent. Cette liqueur porte, au Malabar
comme dans l'Indoustan, le nom de _tary_ ou _soury_. C'est la seule
qu'on recueille rgulirement sur toute la cte. En la distillant, on en
fait d'assez bonne eau-de-vie, qui devient trs-violente en la passant
trois fois  l'alambic. Si le tary frais est jet dans une pole pour y
bouillir avec un peu de chaux vive, il s'paissit en consistance de
miel. S'il bout un peu plus long-temps, il acquiert la solidit du
sucre, et mme  peu prs sa blancheur; mais il n'a jamais la
dlicatesse de celui des cannes. C'est de ce sucre que le peuple fait
toutes ses confitures: les Portugais l'appellent _jagre-jagara_, qui est
le nom malabare.

Les cocotiers dont on fait distiller le tary par l'incision des
bourgeons ne portent aucun fruit, parce que c'est de cette liqueur que
le fruit se forme et se nourrit. Mais ceux qu'on pargne pour en tirer
des cocos poussent de chacun de leurs bourgeons une sorte de grappe
compose de dix, douze ou quinze cocos au plus. La superficie de leur
premire corce est d'abord verte et fort tendre. Elle contient une
liqueur claire, agrable, saine et rafrachissante, qui monte
quelquefois  plus d'une chopine dans les plus gros fruits. L'corce qui
la renferme immdiatement se mange avec plaisir lorsqu'elle est tendre,
et a le got des fonds d'artichauts. Mais  mesure que les cocos
mrissent, une portion de cette eau se change insensiblement en une
substance blanche, molle et douce, qui a le got de la crme. Les
Malabares donnent aux cocos  demi mrs le nom d'_lixir_, et les
Portugais celui de _lagn_. Dans leur parfaite maturit, il ne reste que
trs-peu d'eau, et le got en devient moins agrable  mesure que la
quantit diminue. C'est de cette eau que se forme leur chair, qui est 
la fin aussi solide et aussi ferme que celle des noisettes, dont elle a
la blancheur et le got. Les cuisiniers indiens en expriment le suc dans
leurs sauces les plus dlicates. On la presse dans des moulins pour en
tirer une huile qui est la seule dont on se serve aux Indes. Rcente,
elle gale en bont l'huile d'amandes douces; en vieillissant, elle
acquiert le got d'huile de noix; mais elle n'est alors employe que
pour la peinture.

L'arbre pousse de nouveaux bourgeons, et porte de nouveaux fruits trois
fois l'anne. La grosseur des cocos est  peu prs celle de la tte
humaine. Comme le moindre vent les fait tomber, il est dangereux de
s'asseoir sous les arbres qui les portent; mais on en est peu tent,
parce qu'tant sans branches, ils n'offrent point d'abri contre les
ardeurs du soleil. La premire corce des cocos est fort polie et
toujours verte, quoiqu'elle jaunisse un peu en vieillissant, surtout
lorsque le fruit est anciennement tomb de l'arbre. Aprs la premire
pellicule de cette corce, ce qui reste est pais de trois doigts. On
le divise en filamens qui servent  faire toutes sortes de cordages, et
mme des cbles pour les plus gros vaisseaux. La seconde enveloppe est
une coque fort dure, et de l'paisseur d'un pouce; c'est cette coque qui
renferme la chair dont on tire l'huile. On en fait des tasses, des
cuillres, des poires  poudre et d'autres petits ouvrages. Le reste se
brle pour en faire du charbon, qui sert aux forges des artisans.
Lorsqu'on a tir l'huile de la chair, il reste un marc dont le peuple
nourrit les pourceaux et la volaille, et dont quantit de pauvres se
nourrissent eux-mmes dans les annes striles.

Dellon conclut que l'loge du cocotier n'est point exagr lorsqu'on le
reprsente comme la plus utile et la plus merveilleuse de toutes les
productions de la nature. On fait de son tronc des maisons commodes,
dont le toit est couvert de ses feuilles, et dont les meubles ou les
ustensiles sont composs de son bois ou de ses coques. On en fait des
barques, avec leurs mts et leurs vergues. Les cordages et les voiles se
font de ses filamens les plus dlis, dont on fabrique aussi diverses
sortes d'toffes. Un btiment qui se trouve ainsi compos d'une partie
de l'arbre peut tre charg de fruit, d'huile, de vin, de vinaigre,
d'eau-de-vie, de miel, de sucre, d'toffes et de charbon, qui sont tirs
des autres parties.

Schouten et Dellon vantent beaucoup une espce d'arbre plus particulire
 cette contre qu'aux autres pays de l'Inde, qui est de la hauteur de
nos plus grands noyers; et dont la feuille ressemble beaucoup  celle du
laurier. Il porte des fleurs d'une odeur trs-agrable, et de son tronc
il distille une gomme qui sert  calfater les vaisseaux. Mais ce qu'il y
a de plus singulier dans une si grande espce, c'est que ses branches,
comme celles du paltuvier, aprs s'tre tendues en hauteur,
s'abaissent enfin vers la terre, et qu' peine y ont-elles touch
qu'elles y prennent racine. Avec le temps elles deviennent si grosses,
qu'il n'est plus possible de les distinguer du tronc dont elles ont tir
leur origine. Le mme voyageur ajoute que, si l'on n'avait soin d'en
couper une partie pour les empcher de s'tendre, un seul arbre
couvrirait par degrs les plus vastes campagnes, et formerait une
paisse fort.

La cte de Malabar produit toutes sortes de lgumes. On y trouve
particulirement une sorte de fves qui ont quatre grands doigts de
largeur, et dont les cosses sont longues d'environ un pied et demi:
elles sont moins dlicates que les ntres, mais elles croissent en fort
peu de temps. La plante pousse de grandes feuilles dont on forme des
berceaux qui donnent un trs-bel ombrage. On cultive avec soin, dans le
mme pays, une autre plante fort curieuse, dont les feuilles ressemblent
 la pimprenelle. Ses fleurs approchent beaucoup, pour la figure, de
celle du jasmin double; mais, au lieu d'tre blanches, elles sont d'un
rouge trs-vif et trs-beau. Comme elles n'ont point d'odeur, on ne les
cultive que pour le plaisir de la vue. La plante crot si vite et
s'tend tellement, qu'en peu de temps on en forme des haies de la
hauteur d'un homme. Rien n'a plus d'agrment dans un jardin,
lorsqu'elles sont bien touffues. On prendrait de loin leurs fleurs pour
autant de rubis, ou pour des tincelles de feu dont l'clat est
merveilleusement relev par la verdure des feuilles. Elles
s'panouissent le matin au lever du soleil; et, conservant leur beaut
pendant tout le jour, elles tombent au coucher de cet astre pour faire
place  d'autres qui doivent paratre le lendemain. Cette plante
continue de fleurir ainsi sans interruption pendant le cours de l'anne.
Une autre de ses proprits, c'est qu'il suffit de l'avoir seme une
fois pour qu'elle produise des graines qui, tombant dans leur maturit,
prennent racine et se renouvellent d'elles-mmes. Aussi les jardiniers
n'y apportent-ils pas d'autre soin que de les arroser dans les temps
secs.

Avec tous ces avantages naturels, les habitans du Malabar entendent
moins le jardinage, et n'ont pas la mme curiosit pour les fleurs que
les peuples sujets du Mogol. D'ailleurs les femmes de cette cte, au
lieu de se frotter d'essences et de parfums comme les autres Indiennes,
n'emploient que de l'huile de cocos.

Entre plusieurs animaux remarquables, les perroquets du Malabar excitent
l'admiration des voyageurs par leur quantit prodigieuse autant que par
la varit de leurs espces. Dellon assure qu'il a souvent eu le plaisir
d'en voir prendre jusqu' deux cents d'un coup de filet. Les paons y
sont aussi en trs-grand nombre; mais la chasse en est plus difficile;
et cette raison, qui la rend plus agrable, est extrmement fortifie
par l'utilit qu'on retire de leurs plumes. Elles servent dans toute
l'Asie  faire des parasols, des ventails et des chasse-mouches, dont
le manche est orn, pour les personnes riches, d'or, d'argent et de
pierreries. Il est impossible, si l'on en croit Dellon, d'exprimer la
quantit de chauves-souris dont toute la cte est infeste. Ces oiseaux
nocturnes y sont une fois plus gros qu'en Europe. Ils se perchent,
pendant le jour sur des arbres, o l'on en voit souvent plusieurs
milliers. Le Malabar ne produit point d'lphans, mais on y en amne du
dehors, et les princes en nourrissent un fort grand nombre. Lorsqu'ils
veulent chtier des sujets rebelles, ils envoient des lphans dans
leurs terres. Ces animaux, qu'on prend soin d'irriter, abattent les
maisons et les arbres, ravagent les jardins, ruinent les campagnes, et
forcent les plus obstins  rentrer dans la soumission.

Le Malabar nourrit plusieurs animaux qui ressemblent au tigre. Ceux de
la moindre espce ne sont pas plus grands que nos plus gros chats.
Dellon eut la curiosit d'en nourrir un pendant quelques mois au
comptoir franais de Tilscry. Il refusait tout autre aliment que de la
chair crue. Quoiqu'il ft li d'une chane assez forte, il s'chappa
deux fois. On le reprit la premire, et son matre en reut une blessure
considrable  la main. La seconde fois il disparut entirement; mais il
ne laissa point de se tenir cach long-temps aux environs du comptoir,
o il faisait une guerre cruelle  la volaille. Pendant qu'il tait  la
chane, il avait l'adresse de rpandre une partie du riz qu'on lui
prsentait, aussi loin qu'il pouvait dans sa situation. Cette amorce
attirait les poules et les canes. Il feignait de dormir pour leur donner
la facilit de s'approcher; et s'lanant dessus tout d'un coup, il ne
manquait pas d'en trangler quelques-unes.

Les lopards sont les plus communs de ces animaux. Ils causent beaucoup
de ravage dans toutes les parties du Malabar, et la soif du sang leur
fait attaquer indiffremment les hommes et les bestiaux. On leur fait
une guerre ouverte. Les rois excitent leurs sujets  cette dangereuse
chasse par diffrens degrs de rcompense. Celui qui a dlivr le pays
d'un lopard dans un combat singulier, sans autres armes que l'pe ou
la flche, reoit un bracelet d'or, qui passe pour une marque d'honneur
aussi distingue que nos ordres de chevalerie. Ceux qui remportent la
mme victoire  coups de mousquet, ou qui ont employ le secours
d'autrui, ne sont rcompenss que par une somme d'argent.

Le tigre vritable est de la grandeur d'un cheval, et par consquent
plus dangereux que les prcdens, avec la mme frocit. L'espce en est
moins nombreuse. Dellon, qui ne vit pas sans frayeur la peau d'un de ces
redoutables monstres, rend tmoignage qu'on en aurait pu couvrir un lit
carr de six pieds. Ils sont plus communs au nord de Goa. L'exprience a
fait connatre que, lorsqu'on rencontre un tigre, si l'on est arm d'un
fusil ou d'un pistolet, le parti le plus sage est de tirer en l'air, 
moins qu'on ne se croie sr de le tuer ou de l'abattre. Le bruit
l'tonne et le met en fuite; au lieu que, s'il est seulement bless, la
douleur de sa plaie le rend plus terrible. On assure aussi que la vue du
feu carte les tigres.

Les buffles sauvages sont en beaucoup plus grand nombre au Malabar que
dans tout autre pays du monde. Ses habitans en font peu d'usage et n'en
mangent point la chair; mais ils permettent aux trangers de les prendre
ou de les tuer. On fait de leur peau des souliers, des bottes, des
rondaches, des outres, et une sorte de grandes cruches garnies
intrieurement d'osier, dans lesquelles on conserve et l'on transporte
les denres molles ou liquides.

La civette se trouve au Malabar. Il se fait un commerce fort
considrable, dans le royaume de Calicut, de la substance odorante qu'on
en retire. Les singes, dont le nombre et la varit sont incroyables au
Malabar, y passent pour des animaux divins, auxquels on lve des
statues et des temples. Quelque ravage qu'ils y causent, ce serait un
crime capital d'en tuer un sur les terres d'un prince gentou. Dellon
parle de plusieurs ftes institues  leur honneur, qui se clbrent
avec beaucoup de pompe et de crmonies.

Ce voyageur avait dout, dit-il, de ce qu'il avait entendu raconter, et
de ce qu'il avait lu sur les couleuvres du Malabar; mais il s'en
convainquit par ses yeux. On en distingue plusieurs espces, qui
diffrent en grosseur, en couleur, en figure, et surtout en malignit.
Les unes sont vertes et de la grosseur du doigt, mais de cinq  six
pieds de longueur. Elles sont d'autant plus dangereuses, que, se cachant
dans les buissons, entre les feuilles, leur couleur ne permet pas de les
apercevoir. Elles ne fuient point, si l'on ne fait beaucoup de bruit: au
contraire elles s'lancent sur les passans, dont elles attaquent presque
toujours les yeux, le nez ou les oreilles. Ce n'est point par leurs
morsures qu'elles empoisonnent, mais en rpandant un venin subtil, dont
l'effet est si funeste, qu'il cause la mort en moins d'une heure. Comme
leur rencontre n'est que trop frquente, l'usage dans les chemins
troits est de se faire prcder d'un esclave, qui frappe de part et
d'autre pour les carter. Un Indien malabare, qui servait quelquefois
Dellon en qualit d'interprte, allant un jour au bourg de Balliepatan,
 la pagole du mme nom, accompagn d'un seul nare qui le prcdait,
vit un de ces dangereux reptiles qui s'lana sur son guide, et qui, se
glissant par une narine, sortit aussitt par l'autre, et demeura pendant
des deux cts. Le nare tomba sans connaissance, et ne fut pas
long-temps sans expirer. Une autre espce que les Indiens nomment _nalle
pambou_, c'est--dire bonne couleuvre, a reu des Portugais le nom de
_cobra capella_, parce qu'elle a la tte environne d'une peau large qui
forme une espce de chapeau. Son corps est maill de couleurs
trs-vives, qui en rendent la vue aussi agrable que ses blessures sont
dangereuses. Elles ne sont mortelles pourtant que pour ceux qui
ngligent d'y remdier. Les diverses reprsentations de ces cruels
animaux font le plus bel ornement des pagodes. On leur adresse des
prires et des offrandes. Un Malabare qui trouve une couleuvre dans sa
maison la supplie d'abord de sortir. Si ses prires sont sans effet, il
s'efforce de l'attirer dehors en lui prsentant du lait ou quelque autre
aliment. S'obstine-t-elle  demeurer, on appelle les bramines, qui lui
reprsentent loquemment les motifs dont elle doit tre touche, tels
que le respect du Malabare et les adorations qu'il a rendues  toute
l'espce. Pendant le sjour que Dellon fit  Cananor, un secrtaire du
prince gouverneur fut mordu par un de ces serpens  chapeau, qui tait
de la grosseur du bras, et d'environ huit pieds de longueur. Il
ngligea d'abord les remdes ordinaires; et ceux qui l'accompagnaient se
contentrent de le ramener  la ville, o le serpent fut apport aussi
dans un vase bien couvert. Le prince, touch de cet accident, fit
appeler aussitt les bramines, qui reprsentrent  l'animal combien la
vie d'un officier si fidle tait importante  l'tat. Aux prires on
joignit les menaces: on lui dclara que, si le malade prissait, elle
serait brle vive dans le mme bcher. Mais elle fut inexorable, et le
secrtaire mourut de la force du poison. Le prince fut extrmement
sensible  cette perte. Cependant, ayant fait rflexion que le mort
pouvait tre coupable de quelque faute secrte qui lui avait peut-tre
attir le courroux des dieux, il fit porter hors du palais le vase o la
couleuvre tait renferme, avec ordre de lui rendre la libert, aprs
lui avoir fait beaucoup d'excuses et quantit de rvrences.

La loi que les idoltres s'imposent de ne tuer aucune couleuvre est peu
respecte des chrtiens et des mahomtans. Tous les trangers qui
s'arrtent au Malabar font main-basse sur ces odieux reptiles; et c'est
rendre sans doute un important service aux habitans naturels. Il n'y a
point de jour o l'on ne ft en danger d'tre mortellement bless,
jusque dans les lits, si l'on ngligeait de visiter toutes les parties
de la maison qu'on habite. On trouve encore une espce de serpens fort
extraordinaires, longs de quinze  vingt pieds, et si gros, qu'ils
peuvent avaler un homme. Ils ne passent pas nanmoins pour les plus
dangereux, parce que leur monstrueuse grosseur les fait dcouvrir de
loin, et donne plus de facilit  les viter. On n'en rencontre gure
que dans les lieux inhabits. Dellon en vit plusieurs de morts aprs de
grandes inondations, qui les avaient fait prir et qui les avaient
entrans dans les campagnes ou sur le rivage de la mer.  quelque
distance, on les aurait pris pour des troncs abattus et desschs. Mais
il les peint beaucoup mieux dans le rcit d'un accident, dont on ne peut
douter sur son tmoignage, et qui confirme ce qu'on a lu dans d'autres
relations sur la voracit de quelques serpens des Indes.

Pendant la rcolte du riz, quelques chrtiens qui avaient t
idoltres, tant alls travailler  la terre, un jeune enfant qu'ils
avaient laiss seul  la maison en sortit pour s'aller coucher, 
quelques pas de la porte, sur des feuilles de palmier, o il s'endormit
jusqu'au soir. Ses parens, qui revinrent fatigus du travail, le virent
dans cet tat; mais ne pensant qu' prparer leur nourriture, ils
attendirent qu'elle ft prte pour aller l'veiller. Bientt ils lui
entendirent pousser des cris  demi touffs, qu'ils attriburent  son
indisposition. Cependant, comme il continuait de se plaindre, quelqu'un
sortit, et vit en s'approchant qu'une de ces grosses couleuvres avait
commenc  l'avaler. L'embarras du pre et de la mre fut aussi grand
que leur douleur. On n'osait irriter la couleuvre, de peur qu'avec ses
dents elle ne coupt l'enfant en deux, ou qu'elle n'achevt de
l'engloutir. Enfin, de plusieurs expdiens, on prfra celui de la
couper par le milieu du corps, ce que le plus adroit et le plus hardi
excuta fort heureusement d'un seul coup de sabre. Mais comme elle ne
mourut pas d'abord, quoique spare en deux, elle serra de ses dents le
corps de l'enfant, et l'infecta tellement de son venin, qu'il expira peu
de momens aprs.

Un soir, ajoute Dellon, aprs avoir soup, nous entendmes un chacal
qui criait seul proche de notre maison, et d'une manire si
extraordinaire, que tout le bruit de nos chiens ne le fit point carter.
Nous fmes sortir nos gens avec leurs armes, par prcaution contre les
tigres. Ils trouvrent qu'une couleuvre avalait le chacal, qu'elle avait
apparemment trouv endormi. Ils la turent et le chacal aussi. Elle
n'avait pas plus de dix pieds de long.

Schouten donne  ces monstres affams le nom de _polpogs_. Ils ont,
dit-il, la tte affreuse et presque semblable  celle du sanglier. Leur
gueule et leur gosier s'ouvrent jusqu' l'estomac lorsqu'ils voient une
grosse pice  dvorer. Leur avidit doit tre extrme, car ils
s'tranglent ordinairement lorsqu'ils dvorent un homme ou quelque autre
animal. On prtend d'ailleurs que l'espce n'en est pas venimeuse. Il
est vrai que nos soldats, presss de la faim, en ayant quelquefois
trouv qui venaient de crever pour avoir aval une trop grosse pice,
telle qu'un veau, les ont ouverts, en ont tir la bte qu'ils avaient
dvore, l'ont fait cuire et l'ont mange sans qu'il leur en soit arriv
le moindre mal.

Le mme crivain en dcrit une espce que les Hollandais ont nomme
_preneurs de rats_, parce qu'ils vivent effectivement de rats et de
souris comme les chats, et qu'ils se nichent dans les toits des maisons.
Loin de nuire aux hommes, ils passent sur le corps et le visage de ceux
qui dorment, sans leur causer aucune incommodit. Ils descendent dans
les chambres d'une maison comme pour les visiter, et souvent ils se
placent sur le plus beau lit. On embarque rarement du bois de chauffage
sans y jeter quelques-uns de ces animaux pour faire la guerre aux
insectes qui s'y retirent.

Ajoutons  cette description du Malabar le jugement d'un voyageur qui en
avait parcouru toutes les parties. Il ne balance point  le regarder
comme le plus beau pays des Indes orientales en-de du Gange. Ce n'est
pas, dit-il, que l'Asie n'ait quantit de ctes maritimes dont l'aspect
est charmant; mais,  ses yeux, elles n'approchent point de celles du
Malabar. On y voit de la mer plusieurs villes considrables, telles que
Cananor, Calicut, Cranganor, Cochin, Porga, Calycouland, Coyland, etc.
On y dcouvre des alles, ou plutt des bois de cocotiers, de palmiers
et d'autres arbres. Les cocotiers, qui sont toujours verts et chargs
de fruits, s'avancent jusqu'au bord du rivage, o, pendant la mare, les
brisans vont arroser leurs racines, sans que ces cocotiers reoivent
aucune altration de l'eau sale. Mais ce ne sont pas les bois seuls qui
font l'ornement de cette cte. On y voit de belles campagnes de riz, des
prairies, des pturages, de grandes rivires, de gros ruisseaux et des
torrens d'eau pure. De Calicut et de la cte septentrionale, on peut
aller vers le sud jusqu' Coyland par des eaux internes. Il est vrai
qu'elles n'ont pas assez de profondeur pour recevoir de gros btimens;
mais elles forment de grands tangs, des viviers et des bassins pour
toutes sortes d'usages. Elles nourrissent une extrme quantit de
poissons. Les arbres y sont couverts d'une perptuelle verdure, et la
terre n'est pas moins orne, parce que la gele, la neige et la grle
n'y fltrissent jamais l'herbe ni les fleurs.

Les royaumes de Cananor et de Calicut, continue le mme crivain, sont
les deux pays des Indes qui ont t connus les premiers des Portugais.
Celui de Cananor, o la plupart des gographes font commencer la cte de
Malabar, est  quatorze ou quinze lieues de Mangalor. Calicut, sige de
l'empire des Samorins, commence proche de la rivire de Berghera, au
nord du royaume de Cananor, et se termine  celui de Cranganor. Sa
longueur est de trente ou quarante lieues sur vingt de largeur.
Cranganor est entre Calicut et Cochin. Il n'est pas d'une grande
tendue; mais, depuis que les Hollandais sont en possession de sa
capitale, ils l'ont assez fortifie pour la rendre capable de rsister 
toutes sortes d'attaques. Le royaume de Cochin commence  la rivire de
Cranganor, et finit  cinq ou six lieues au sud de la ville de Cochin,
qui en est la capitale. Il renferme dans sa dpendance l'le de Vapi.
Au sud de Cochin, on trouve le royaume de Percatti ou Porca, et plus
loin, dans les terres, deux autres petits royaumes de nulle
considration. Porca finit au sud du royaume de Calicoulang, qui finit
de mme au sud de celui de Coyland; et Coyland s'tend au sud jusqu'au
cap de Comorin, partie la plus mridionale du continent des Indes
en-de du Gange. L'tat de Coyland n'a pas plus de quinze lieues de
longueur. Les Hollandais en ont fortifi la capitale avec autant de soin
que celles de Cochin et de Cranganor, aprs les avoir enleves toutes
trois aux Portugais; sur quoi le mme voyageur admire le bonheur de la
Compagnie hollandaise des Indes orientales, pour laquelle il semble que
les Portugais eussent travaill plus d'un sicle en faisant btir
quantit de belles villes qui sont passes entre ses mains, et qui font
aujourd'hui le fondement de sa puissance. Les hautes montagnes de
Balagate, qu'on dcouvre de plusieurs endroits du rivage de ces divers
tats, forment comme un mur de sparation entre la cte de Malabar et
celle de Coromandel, qui laisse l'une  l'est, et l'autre  l'ouest.




CHAPITRE II.

Surate.


Aprs cette vue gnrale du Malabar, nous devons nous arrter un moment
sur les deux villes les plus clbres de cette cte, Surate, dpendance
de l'empire mogol, et Goa, autrefois la capitale florissante des
tablissemens portugais dans l'Inde, aujourd'hui le faible reste d'une
puissance renverse.

Surate est situe sur le golfe de Cambaye,  l'extrmit septentrionale
de la mer Indienne, et fait partie du royaume de Guzarate. Sa position
est par le 21e. degr et demi de latitude nord. Elle est arrose par le
Taphy, belle et grande rivire qui forme un port, o les plus gros
btimens de l'Europe peuvent entrer facilement. Le climat est fort
chaud; mais son ardeur excessive est tempre par des pluies douces qui
tombent dans les saisons o le soleil a le plus de force, et par des
vents qui soufflent rgulirement dans certains mois. Ce mlange
d'humidit et de chaleur fait le plus fertile et le plus beau pays du
monde d'un terrain qui serait naturellement sec et inhabitable. Le riz
et le bl, ncessaires pour la nourriture d'une si grande ville, y
croissent en abondance avec tout ce qui peut servir  la bonne chre.

Les habitans n'pargnent rien pour embellir leurs maisons. On est
surpris de voir les dehors aussi orns d'ouvrages de menuiserie que les
appartemens les plus propres. L'intrieur est d'une magnificence
acheve. On y marche sur la porcelaine, et de toutes parts les murs
brillent de cette prcieuse matire, outre une quantit infinie de
vases, qui donnent aux chambres un air incomparable de fracheur et de
propret. Les fentres ne reoivent pas le jour, comme en Europe, par
des carreaux de verre, mais par des cailles de crocodiles ou de
tortues, ou par des nacres de perles, dont les diffrentes couleurs
adoucissent la lumire du soleil, et la rendent plus agrable sans la
rendre plus obscure. Les toits sont en plates-formes, et servent le soir
 la promenade: souvent mme on y fait tendre des lits pour y passer la
nuit plus frachement. C'est presque le seul moyen d'viter les grandes
chaleurs qui se font sentir la nuit dans l'intrieur des maisons, tandis
que l'air est frais au-dehors.

Outre les maisons publiques, qui sont l'ouvrage des magistrats, Carr,
voyageur franais, vante celles que d'autres nations avaient fait btir
comme  l'envi, et qui occupent de grands quartiers de la ville. On
distinguait par diffrens tendards les comptoirs des Franais, des
Anglais et des Hollandais. Ces trois grands difices joignaient  leur
beaut l'avantage d'tre si bien fortifis, qu'ils taient  couvert de
toutes sortes d'insultes.

L'or de Surate est si fin, que, le transportant en Europe, on peut y
gagner douze ou quatorze pour cent. L'argent, qui est le mme dans tous
les tats du Mogol, surpasse celui du Mexique et les piastres de
Sville: il a moins d'alliage que tout autre argent. L'Anglais Ovington
dit qu'il n'y a jamais vu de pices rognes, ni d'or ou d'argent qui et
t falsifi. La roupie d'or en vaut quatorze d'argent, et celle
d'argent vingt-sept sous d'Angleterre, ou cinquante-quatre sous de
France.

On apporte  Surate des marchandises de toutes les parties de l'Asie;
elles y sont achetes par les Europens, les Turcs, les Arabes, les
Persans et les Armniens. Il n'y a point de marchands qui se rpandent
plus dans le monde, et qui voyagent avec autant d'ardeur que les
Armniens; leur langue est une des plus usites dans l'Asie. De tout
temps ils ont t clbres par leur commerce: c'tait dans leur
voisinage, c'est--dire sur le Phase, qu'tait autrefois la toison d'or;
toison fameuse parmi les anciens, mais qui n'tait qu'un grand commerce
de laine, de peaux et de fourrures que les peuples du Nord y portaient.

Les marchands Indiens, qui viennent par terre  Surate, se servent
rarement de chevaux pour le transport de leurs marchandises, parce
qu'ils sont tous employs au service du prince; ils les amnent dans
des chariots, sur des dromadaires, des chameaux et des nes.

Ce sont les Hollandais qui apportent  Surate toutes sortes d'piceries.
Les Anglais y apportent particulirement du poivre.

Outre le gouverneur militaire de Surate, qui demeure constamment au
chteau, comme s'il y tait prisonnier, les habitans ont leur gouverneur
civil, qui est charg particulirement de l'administration des affaires
publiques et de la justice. Il ne s'loigne gure plus souvent de son
palais, pour tre  porte de recevoir sans cesse les requtes des
principaux marchands, et de rgler les affaires qui demandent une
prompte excution. S'il sort pour prendre l'air, il est assis sur un
lphant, dans un fauteuil magnifique. Outre le conducteur de l'animal,
il a prs de lui un domestique qui l'vente et qui chasse les mouches
avec une queue de cheval attache au bout d'un petit bton de la
longueur d'un pied. Cet ventail, tout simple qu'il doit paratre, est
le seul en usage parmi les grands, et pour la personne mme de
l'empereur. Entre diffrentes marques de grandeur, le gouverneur de
Surate nourrit plusieurs lphans; il entretient une garde de cavalerie
et d'infanterie pour la sret de sa personne et pour l'excution de ses
ordres.

Quoique Surate soit habite par toutes sortes de nations, les querelles
et les disputes mmes y sont rares. Les Indiens idoltres, plus propres
 recevoir une injure qu' la faire, vitent soigneusement tous les
crimes odieux et nuisibles  la socit, tels que le meurtre et le vol.
Ovington apprit avec tonnement que dans une si grande ville il y avait
plus de vingt ans que personne n'avait t puni de mort. L'empereur se
rserve le droit des sentences capitales. On ne les communique qu'aux
tribunaux les plus loigns de sa cour; ainsi, dans les cas
extraordinaires, on informe ce monarque du crime; et, sans faire venir
le coupable, il impose le chtiment.

S'il se fait quelque vol  la campagne dans la dpendance de Surate, un
officier, qui se nomme le _poursdar_, est oblig d'en rpondre; il a
sous ses ordres plusieurs compagnies de gens arms qui observent
continuellement les grands chemins et les villages pour donner la chasse
aux voleurs. En un mot, comme il y a peu de villes o le commerce soit
aussi florissant qu' Surate, il n'y en a gure o l'on apporte autant
de soin au maintien du repos et de la sret publique.

Ovington parle avec complaisance d'un grand hpital, dans le voisinage
de cette ville, entretenu par les Banians, pour les vaches, les chvres,
les chiens, et d'autres animaux qui sont malades ou estropis, ou trop
vieux pour le travail. Un homme qui ne peut plus tirer de service d'un
boeuf, et qui est port  lui ter la vie pour s'pargner la dpense de
le nourrir, ou pour se nourrir lui-mme de sa chair, trouve un Banian
charitable qui ne manque pas, lorsqu'il est inform du danger de cet
animal, de le demander au matre, et qui, l'achetant quelquefois assez
cher, le place dans cet hpital, o il est bien trait jusqu'au terme
naturel de sa vie.

Prs du mme difice on en voit un autre qui est fond pour les
punaises, les puces, et toutes les espces de vermine qui sucent le sang
des hommes. De temps en temps, pour donner  ces animaux la nourriture
qui leur convient, on loue un pauvre homme pour passer une nuit sur un
lit dans cet hpital; mais on a la prcaution de l'y attacher, de peur
que, la douleur des piqres l'obligeant de se retirer avant le jour, il
ne puisse les nourrir  l'aise de son sang. C'est pousser un peu loin
l'amour pour les animaux. Les sages de l'Inde n'ont-ils pas compris que
tout ce qui ne vit que du mal d'autrui ne mrite pas de vivre? Ce n'est
pas pour les insectes nourris  Surate que nous faisons cette rflexion.

Thvenot, voyageur franais, regarde Surate et son canton comme la plus
belle partie de la province du Guzarate, indpendamment des avantages
extraordinaires que cette ville tire de son commerce; et la province
mme, comme la plus agrable de l'Indostan: c'tait autrefois un
royaume, qui tomba sous la domination du grand-mogol Akbar, vers l'anne
1595.

C'est ici le lieu de placer une aventure fort touchante arrive au
voyageur Carr, dont nous venons de tirer les dtails qui regardent
Surate. Il traversait les dserts de l'Arabie; il s'tait pourvu en
Perse d'un guide arabe, nomm _Hadgi-Hassem_, dont on lui avait garanti
le courage et la fidlit. Un jour que la disette d'eau, ou plutt
l'infection que les sauterelles avaient rpandue dans tous les puits qui
se trouvent sur la route, les avait rduits pour unique ressource  une
petite provision d'eau frache qu'ils portaient dans des outres, ils
aperurent,  quatre cents pas d'une colline, un cavalier bien mont qui
venait  eux  toute bride: ils s'arrtrent avec quelque dfiance dans
un lieu rempli de brigands: ils le couchrent en joue, Carr arm de son
fusil, et l'Arabe de son arc. Le cavalier retint son cheval, et leur
cria en langue turque qu'il ne pensait point  les insulter. En leur
tenant ce discours, il reculait sur ses traces pour se mettre hors de la
porte du fusil qui lui tait suspect. Lorsqu'il se crut en sret, il
fit un signe de la main; et, baissant la pointe de sa lance, il fit
entendre aux trangers qu'il dsirait leur parler.

Hadgi-Hassem ne balana point  s'approcher de lui: Carr les laissa un
moment ensemble. Aprs quelques mots d'explication, le cavalier, s'tant
assur qu'il n'avait rien  craindre, descendit de cheval, et la
conversation devint commune; mais les complimens ne furent pas longs.
Il tait si plein de son malheur, qu'il ne pouvait parler d'autre chose.
J'ai, leur dit-il, derrire cette colline, une grosse compagnie de gens
que j'amne d'Alep. Avancez, vous allez tre tmoin de notre funeste
situation, et peut-tre aiderez-vous  notre salut.

Carr et son guide montrent la colline; ils dcouvrirent bientt la
caravane, compose d'une vingtaine de valets et d'environ cent chameaux
qui servaient  porter deux cents filles ges de douze  quinze ans:
elles taient dans un tat dont la seule vue inspirait la piti;
couches par terre, la plupart fort belles, mais les yeux baigns de
larmes, et le dsespoir peint sur leurs visages. Les unes jetaient des
cris pitoyables; d'autres s'arrachaient les cheveux.

Jamais de ma vie, dit l'auteur, je ne serai aussi touch que je le fus
de ce spectacle; et, quoique j'entrevisse une partie de la vrit, je
demandai au cavalier turc qui taient ces misrables filles, et d'o
venaient leurs lamentations. Il me rpondit en italien que je voyais sa
ruine entire; qu'il tait un homme perdu, et plus dsespr cent fois
que toutes ces filles ensemble. Il y a dix ans, ajouta-t-il, que je les
lve dans Alep, avec des soins et des peines infinies, aprs les avoir
achetes bien cher. C'est ce que j'ai pu rassembler de plus beau en
Grce, en Gorgie, en Armnie; et dans le temps que je les conduis pour
les vendre  Bagdad, o la Perse, l'Arabie et le pays du Mogol s'en
fournissent, j'ai le malheur de les voir prir faute d'eau, pour avoir
pris le chemin du dsert, comme le plus sr.

Ce rcit m'inspira une gale horreur pour sa personne et pour sa
profession. Cependant je feignis d'autres sentimens pour l'engager 
nous apprendre le reste de son aventure. Il continua librement; et nous
montrant des fosss qui venaient d'tre combls: J'ai dj fait
enterrer, nous dit-il, plus de vingt de ces filles et dix eunuques qui
sont morts pour avoir bu de l'eau des puits. C'est un poison mortel pour
les hommes et les btes.  peine mme y trouve-t-on de l'eau; ce ne sont
que des sauterelles mortes, dont l'odeur seule est capable de tout
infecter. Nous sommes rduits  vivre du lait des chameaux femelles; et
si l'eau continue de nous manquer, il faut m'attendre  laisser dans ces
dserts la moiti de mes esprances.

Pendant que je dtestais au fond du coeur la barbarie de cet infme
marchand, la compassion dont j'tais rempli pour tant de malheureuses
filles me tirait les larmes des yeux; mais je me crus prs de mourir de
saisissement et de douleur lorsque j'en vis neuf ou dix qui touchaient 
leur fin, et que j'aperus sur les plus beaux visages du monde les
dernires convulsions de la mort.

Je m'approchai d'une d'entre elles qui allait expirer, et coupant la
corde qui attachait nos outres, je me htai de lui offrir  boire. Mon
guide arabe devint furieux. Je compris par l'excs auquel il s'emporta
combien ces peuples ont de frocit dans les moeurs. Il prit son arc, et
d'un coup de flche il tua la jeune fille que je voulais secourir.
Ensuite il jura qu'il traiterait de mme toutes les autres, si je
continuais de leur donner de l'eau. Ne vois-tu pas, me dit-il d'un ton
brutal, que, si tu prodigues le peu d'eau qui nous reste, nous serons
bientt rduits  la mme extrmit? Sais-tu que d'ici  vingt lieues il
n'y en a pas une goutte qui ne soit empoisonne par les sauterelles
pouries? En me tenant ce discours, il fermait les outres, et les
attachait au cheval avec une action si violente et tant de fureur dans
les yeux, que la moindre rsistance l'et rendu capable de m'attaquer
moi-mme.

Cependant il conseilla au marchand turc d'envoyer quelques-uns de ses
gens avec des chameaux dans les marais de Taiba, qui ne devaient pas
tre fort loigns, et dans lesquels il se trouve des eaux vives qui
pouvaient avoir t garanties de la corruption; mais la crainte que les
Arabes de cette ville ne vinssent enlever ce qui lui restait de sa
marchandise l'empchait de prendre ce parti, et nous le laissmes dans
une irrsolution dont nous ne vmes pas la fin.

Je ne dirai rien des cris que j'entendis jeter  tant de victimes
innocentes lorsque, nous voyant partir, elles perdirent l'esprance
qu'elles avaient eue pendant quelques instans, de trouver du soulagement
 la soif qui les consumait. Ce souvenir m'afflige encore.




CHAPITRE III.

Goa.


L'le de Goa tait, comme on l'a vu dans le premier volume de cet
Abrg, une dpendance du royaume de Dcan; elle a donn son nom  la
ville qui en est la capitale. Cette le, dont le circuit est d'environ
huit lieues, est forme par une belle et grande rivire qui l'environne,
et qui fait plusieurs autres les peuples d'Indiens et de Portugais.
Cette rivire est assez profonde, quoique les grands vaisseaux, tels que
les caraques et les galions, soient obligs de s'arrter  l'embouchure,
qui porte le nom de Barre. Les bords de l'le sont dfendus par sept
forteresses, dont les deux principales sont  l'embouchure de la
rivire: l'une au nord, du ct de la terre ferme, qui est le pays de
Bardes, dpendant aussi des Portugais, et pour la garde d'une belle
fontaine d'eau frache autant que pour celle de la rivire; l'autre 
l'opposite, sur un cap de l'le. Ces deux forteresses dfendent fort
bien l'entre de la rivire; mais elles ne peuvent empcher les navires
trangers de mouiller  la Barre, et par consquent de fermer le passage
aux vaisseaux portugais.

Toute l'le est montagneuse: la plus grande partie est d'une terre rouge
dont les habitans font d'assez belles poteries; mais on y trouve une
autre terre d'un gris noirtre, beaucoup plus fine et plus dlicate, qui
sert aussi  faire des vases de la finesse du verre. Le pays n'est pas
des plus fertiles; ce qu'il faut moins attribuer aux mauvaises qualits
du terroir qu' ses montagnes; car on sme dans les valles du riz et du
millet qui se moissonnent deux fois l'anne. L'herbe et les arbres y
conservent toujours leur verdure, comme dans la plupart des les et des
pays qui sont entre les deux tropiques. On y voit un grand nombre de
vergers bien plants et ferms de murailles, qui servent de promenades
et de maisons de campagne aux Portugais. Ils y conduisent de l'eau par
un grand nombre de canaux pour l'entretien des cocotiers dont ils tirent
leur vin et leurs ustensiles. Assez prs de la ville est un fort bel
tang de plus d'une lieue de tour, sur les bords duquel les seigneurs
ont de fort belles maisons et des jardins remplis de toutes sortes de
fruits.

Les villages de l'le sont peupls de diffrentes sortes d'habitans
naturels ou trangers. La plupart des naturels sont encore idoltres. On
distingue, 1. les bramines, qui sont rpandus dans toutes les Indes,
et que les autres regardent comme leurs suprieurs et leurs matres; 2.
les canarins, qui se divisent en deux espces: l'une, de ceux qui
exercent le commerce et d'autres mtiers honntes; l'autre compose de
pcheurs, de rameurs et de toutes sortes d'artisans; 3. les colombins,
qui s'emploient aux choses les plus viles, et qui vivent dans la
pauvret et la misre. Le privilge de ces anciens habitans de l'le est
de jouir tranquillement de leur libert en vertu d'une ordonnance des
rois de Portugal, et de ne pouvoir tre forcs dans leur culte de
religion ni rduits  l'esclavage. Entre les trangers, quoique le
premier rang appartienne aux Portugais, ils mettent eux-mmes beaucoup
de diffrence entre tous ceux qui prennent ce nom. Les vritables
matres sont ceux qui viennent de l'Europe, et qui se nomment avec
affectation Portugais du Portugal. On considre aprs eux ceux qui sont
ns dans l'Inde de pre et de mre portugais; ils portent le nom de
_castices_. Les derniers sont ceux qui ont pour pre un Portugais, ou
une Portugaise pour mre, mais qui doivent la moiti de leur naissance 
une Indienne ou  un Indien. On les appelle mtis, comme on appelle
multres ceux qui viennent d'un Portugais et d'une Ngresse d'Afrique.
Les multres sont au mme rang que les mtis. Mais, entre les mtis,
ceux qui sont de race bramine du ct de leur pre ou de leur mre,
jouissent d'une considration particulire. Les autres habitans sont ou
des trangers indiens qui achtent la libert de demeurer dans l'le en
payant un tribut personnel, ou des Europens, tels qu'un petit nombre
d'Espagnols, quantit d'Italiens, quelques Allemands et Flamands, un
fort grand nombre d'Armniens et quelques Anglais. On n'y voit pas un
seul Franais,  l'exception de quelques jsuites employs dans les
missions. Le nombre des esclaves y est infini. Les Portugais en achtent
de toutes les nations indiennes, et le commerce qu'ils en font est
trs-tendu. Ils s'arrtent peu aux dfenses qui doivent leur faire
excepter plusieurs peuples avec lesquels ils vivent en paix. Amis,
ennemis, ils enlvent ou achtent tous ceux qui tombent entre leurs
mains, et les vendent pour le Portugal ou pour les autres colonies.

La ville de Goa, situe  15 degrs et demi de latitude septentrionale,
rgne l'espace d'une demi-lieue sur le bord de la rivire du ct du
nord. Depuis environ cent dix ans que les Portugais s'taient rendus
matres de l'le, Pyrard ne se lassait point d'admirer qu'ils y eussent
lev tant de superbes btimens, qui comprennent des glises, des
monastres, des palais, des places publiques, des forteresses et
d'autres difices  la manire de l'Europe. Il lui donne une lieue et
demie de tour, sans y comprendre les faubourgs. Elle n'est forte que du
ct de la rivire. Une simple muraille qui l'environne de l'autre ct
ne la dfendrait pas long-temps contre ceux qui seraient matres de
l'le. Elle avait dans son origine de bonnes portes et des murs plus
hauts et plus pais; mais, s'tant fort accrue pendant les annes
florissantes du rgne de ses habitans dans les Indes, ses anciennes
dfenses sont devenues presque inutiles. Aussi toute la confiance des
Portugais est-elle dans la difficult des passages.

La grande porte de la ville est orne avec beaucoup de magnificence. Ce
sont des peintures qui reprsentent les guerres des Portugais dans les
Indes, des trophes d'armes; surtout une belle statue dore, qui est
celle de sainte Catherine, patronne de Goa, parce que ce fut le jour de
sa fte que les Portugais se rendirent matres de l'le.

La rue Drcha est un march perptuel o l'on trouve toutes sortes de
marchandises de l'Europe et de l'Inde. C'est l que tous les ordres de
la ville se rassemblent et se mlent indiffremment pour vendre ou
acheter. On y fait les changes et les encans; on y vend les esclaves; et
dans une ville o le commerce est si florissant, il n'y a personne qui
n'ait journellement quelque intrt  ce qui s'y passe. La foule est si
serre, que tout le monde y portant de grands chapeaux nomms
_sombreros_, dont le diamtre est au moins de six ou sept pieds, et qui
servent galement  dfendre de la chaleur et de la pluie, il semble, de
la manire dont ils s'entre-touchent, qu'ils ne fassent qu'une seule
couverture. Les esclaves ne s'y vendent pas avec plus de dcence qu'en
Turquie, c'est--dire qu'on les y mne en troupes de l'un ou de l'autre
sexe comme les animaux les plus vils, et que chacun a la libert de les
visiter curieusement. Les plus chers, du temps de Pyrard, ne cotaient
que vingt ou trente pardos, quoiqu'il s'y trouvt des hommes trs-bien
faits, et de fort belles femmes de tous les pays des Indes, dont la
plupart savaient jouer des instrumens, broder, coudre, faire toutes
sortes d'ouvrages, de confitures et de conserves. Pyrard observa que,
malgr la chaleur du pays, tous ces esclaves indiens des deux sexes
n'exhalent pas de mauvaise odeur; au lieu que les Ngres d'Afrique
sentent, dit-il, le porreau vert, odeur qui devient insupportable
lorsqu'ils sont chauffs.

Les Portugais de Goa ne se font pas un scrupule d'user des jeunes
esclaves qu'ils achtent, lorsqu'elles sont sans maris. S'ils les
marient eux-mmes, ils renoncent  ce droit, et leur parole devient une
loi qu'ils ne croient pas pouvoir violer sans crime. S'ils ont un enfant
mle d'une esclave, l'enfant est lgitim, et la mre est dclare
libre. C'est une richesse  Goa, qu'un grand nombre d'esclaves: outre
ceux dont on tire des services domestiques, d'autres qui s'occupent
au-dehors sont obligs d'apporter chaque jour ou chaque semaine  leur
matre ce qu'ils ont gagn par leur travail. On voit dans le mme march
un grand nombre de ces esclaves qui ne sont point  vendre, mais qui
mettent eux-mmes leurs ouvrages en vente, ou qui cherchent des
occupations convenables  leurs talens. Les filles se parent
soigneusement pour plaire aux spectateurs, et cet usage donne lieu 
beaucoup de dsordres.

Il se trouve dans le march de la rue Drcha quantit de beaux chevaux
arabes et persans, qui se vendent nus jusqu' cinq cents pardos; mais la
plupart y sont amens avec de superbes harnais, dont la valeur surpasse
quelquefois celle du cheval.

La mare montant jusqu' la ville, les habitans sont rduits  tirer
l'eau qu'ils boivent de quelques sources qui descendent des montagnes,
dont il se forme des ruisseaux qui arrosent plusieurs parties de l'le.
Il y a peu de maisons dans Goa qui n'aient des puits; mais cette eau ne
peut servir qu'aux besoins domestiques. Celle qui se boit est apporte
d'une belle fontaine nomme Banguenin, que les Portugais ont environne
de murs  un quart de lieue de la ville. Ils ont pratiqu au-dessous
quantit de rservoirs o l'on blanchit le linge, et d'autres qui
servent comme de bains publics. Quoique le chemin en soit fort pnible,
et qu'on ait  monter et descendre trois ou quatre grandes montagnes, on
y rencontre nuit et jour quantit de gens qui vont et qui viennent.
L'eau se vend par la ville. Un grand nombre d'esclaves, employs
continuellement  cette besogne, la portent dans des cruches de terre
qui tiennent environ deux seaux, et vendent la cruche cinq
bosourouques, qui reviennent  six deniers. Il aurait t facile aux
Portugais de faire venir la source entire dans Goa par des tuyaux ou
des aquducs; mais ils prtendent que le principal avantage serait pour
les trangers, auxquels il n'en coterait rien pour avoir de l'eau,
quoiqu'ils soient en plus grand nombre qu'eux dans la ville; sans
compter que le soin d'en apporter occupe les esclaves, et fait un revenu
continuel pour les matres qui tirent le fruit de leur travail.

Les Portugais, prtendant tous  la qualit de gentilshommes, affectent
de fuir le travail, qu'ils croient capable de les avilir, et se bornent
au commerce, qui peut s'accorder avec la noblesse et les armes. La
plupart ne marchent qu' cheval ou en palanquin. Leurs chevaux sont de
Perse ou d'Arabie; les harnais de Bengale, de la Chine et de Perse,
brods de soie, enrichis d'or, d'argent et de perles fines; les triers
d'argent dor; la bride couverte de pierres fines, avec des sonnettes
d'argent. Ils se font suivre d'un grand nombre de pages, d'estafiers et
de laquais  pied, qui portent leurs armes et leurs livres. Les femmes
ne sortent que dans un palanquin, qui est une sorte de litire porte
par quatre esclaves, couverte ordinairement d'une belle toffe de soie,
suivie d'une multitude d'esclaves  pied.

Dans la situation de Goa, les seuls ennemis qui puissent causer de
l'inquitude aux Portugais sont les Indiens du Dcan, lorsque la paix
cesse de subsister entre les deux nations; mais elle est tablie depuis
long-temps d'une manire qui parat inaltrable, parce qu'elle parat
fonde sur un intrt rciproque. Celui des Portugais consiste  compter
les rois du Dcan pour leurs amis; et celui de ces rois est de tirer le
plus grand parti possible du commerce que les Portugais attirent dans le
pays. D'ailleurs, depuis fort long-temps, les Portugais ne sont plus
assez puissans dans l'Inde pour y faire craindre l'esprit de conqute
qui les animait autrefois.

Le pouvoir du vice-roi portugais s'tend sur tous les tablissemens de
sa nation dans les Indes. Il y exerce tous les droits de l'autorit
royale, except  l'gard des gentilshommes, que les Portugais nomment
hidalgos. Dans les causes civiles comme dans les criminelles, ils
peuvent appeler de sa sentence en Portugal; mais il les y envoie
prisonniers les fers aux pieds. Ses appointemens sont peu considrables
en comparaison des profits qui lui reviennent pendant ses trois ans
d'administration. Le roi lui donne environ soixante mille pardos, ce qui
suffit  peine pour son entretien, au lieu qu'il gagne quelquefois un
million. Il se fait servir avec tout le faste de la royaut. Jamais on
ne le voit manger hors de son palais, except le jour de la conversion
de saint Paul, et celui du nom de Jsus, qu'il va dner dans les maisons
de jsuites qui portent ces noms. L'archevque est le seul qui mange
quelquefois  sa table. Ce prlat est lui-mme un grand seigneur par
son rang et par l'immensit de son revenu. Son autorit dans les Indes
reprsente celle du pape, except  l'gard des jsuites, qui, ne
voulant reconnatre que le pape mme et leur gnral, taient en procs
avec lui depuis long-temps. Son revenu n'a pas de bornes, parce qu'outre
les rentes annuelles qui sont attaches  la dignit d'archevque et de
primat des Indes, il tire des prsens de tous les autres
ecclsiastiques, et la principale part des biens confisqus par
l'inquisition de Goa. On lui rend  peu prs les mmes honneurs qu'au
vice-roi. Il mange en public avec la mme pompe, et ne se familiarise
pas plus avec la noblesse. Un vque qu'il a sous ses ordres, et qui
porte aussi le titre d'vque de Goa, rend pour lui ses visites, comme
il exerce en son nom la plupart des fonctions piscopales.

Quant  ce qui regarde l'inquisition, le rdacteur de l'Histoire
gnrale, avant de rapporter ce qu'en dit Pyrard, commence par remarquer
que c'est un homme trs-religieux, dont le caractre est bien tabli, et
dont le tmoignage ne peut tre suspect. Sa franchise,  qui la navet
de son langage un peu vieux semble encore donner plus de poids, se
manifeste tellement dans son rcit, que le rdacteur n'a pas cru devoir
y changer le moindre mot. Nous imiterons son exemple.

Quant  leur inquisition, leur justice y est beaucoup plus svre
qu'en Portugal, et brle fort souvent des Juifs que les Portugais
appellent christianos novos, qui veut dire, nouveaux chrtiens. Quand
ils sont une fois pris par la justice de la sainte inquisition, tous
leurs biens sont saisis aussi, et ils n'en prennent gure qui ne soient
riches. Le roi fournit  tous les frais de cette justice, si les parties
n'ont de quoi; mais ils ne les attaquent ordinairement que quand ils
savent qu'ils ont amass beaucoup de biens. C'est la plus cruelle et
impitoyable chose du monde que cette justice, car le moindre soupon et
la moindre parole, soit d'un enfant, soit d'un esclave qui veut faire
dplaisir  son matre, font aussitt prendre un homme, et ajouter foi 
un enfant, pourvu qu'il sache parler. Tantt on les accuse de mettre des
crucifix dans les coussins sur quoi ils s'asseyent et s'agenouillent;
tantt qu'ils fouettent des images et ne mangent point de lard; enfin
qu'ils observent encore leur ancienne loi, bien qu'ils fassent
publiquement les oeuvres de bons chrtiens. Je crois vritablement que
le plus souvent ils leur font accroire ce qu'ils veulent, car ils ne
font mourir que les riches, et aux pauvres ils donnent seulement quelque
pnitence. Et ce qui est plus cruel et mchant, c'est qu'un homme qui
voudra mal  un autre, pour se venger, l'accusera de ce crime; et tant
pris, il n'y a ami qui ose parler pour lui, ni le visiter ou
s'entremettre pour lui, non plus que pour les criminels de
lse-majest. Le peuple n'ose non plus parler en gnral de cette
inquisition, si ce n'est avec un trs-grand honneur et respect; et si de
cas fortuit il chappait quelque mot qui la toucht tant soit peu, il
faudrait aussitt s'accuser et se dfrer soi-mme, si vous pensiez que
quelqu'un l'et ou; car autrement, si un autre vous dfrait, on serait
aussitt pris. C'est une horrible et pouvantable chose d'y tre une
fois, car on n'a ni procureur ni avocat qui parle pour soi; mais eux
sont juges et parties tout ensemble. Pour la forme de procder, elle est
toute semblable  celle d'Espagne, d'Italie et de Portugal. Il y en a
quelquefois qui sont deux ou trois ans prisonniers sans savoir pourquoi,
et ne sont visits que des officiers de l'inquisition, et sont en lieu
d'o ils ne voient jamais personne. S'ils n'ont de quoi vivre, le roi
leur en donne. Les Gentous et Maures indiens de Goa, de quelque religion
que ce soit, ne sont pas sujets  cette inquisition, si ce n'est
lorsqu'ils se sont faits chrtiens. Cependant, si d'aventure un Indien,
Maure ou Gentou avait diverti ou empch un autre qui aurait eu volont
de se faire chrtien, et que cela ft prouv contre lui, il serait pris
de l'inquisition, comme aussi celui qui aurait fait quitter le
christianisme  un autre, comme il arrive assez souvent. Il me serait
difficile de dire le nombre de tous ceux que cette inquisition fait
mourir ordinairement  Goa. Je me contente de l'exemple seul d'un
joaillier ou lapidaire qui y avait demeur vingt-cinq ans et plus, et
tait mari  une Portugaise mtisse, dont il avait une fort belle fille
prte  marier, ayant amass environ trente ou quarante mille crusades
de bien. Or, tant en mauvais mnage avec sa femme, il fut accus
d'avoir des livres de la religion prtendue. Sur quoi tant pris, son
bien fut saisi, la moiti laisse  sa femme, et l'autre 
l'inquisition. Je ne sais ce qui en arriva, car je m'en vins l-dessus;
mais je crois, plutt qu'autre chose, qu'on l'a fait mourir, ou pour le
moins tout son bien perdu pour lui. Il tait Hollandais de nation. Au
reste, toutes les autres inquisitions des Indes rpondent  celle-ci de
Goa. C'est toutes les bonnes ftes qu'ils font justice. Ils font marcher
tous ces pauvres criminels ensemble avec des chemises ensoufres et
peintes de flammes de feu; et la diffrence de ceux qui doivent mourir
d'avec les autres, est que les flammes vont en haut, et celles des
autres en bas. On les mne droit  la grande glise, qui est assez prs
de la prison, et sont l durant la messe et le sermon, auquel on leur
fait de grandes remontrances; aprs, on les mne au Campo Santo-Lazaro,
et l on brle les uns en prsence des autres qui y assistent.

C'est un spectacle curieux de voir tous les nouveaux chrtiens de la
domination portugaise avec un grand chapelet de bois qu'ils portent au
cou; et les Portugais mmes, hommes et femmes, qui en portent sans cesse
un entre les mains, sans le quitter dans les exercices les plus
profanes et les plus opposs aux bonnes moeurs. Ils ont quelques autres
usages d'une pit assez mal entendue.  la messe, par exemple, lorsque
le prtre lve l'hostie consacre, ils lvent tous le bras, comme s'ils
voulaient la montrer, et crient deux ou trois fois de toute leur force,
_misericordia!_ Ils poussent un cri bien plus effrayant, au rapport de
quelques voyageurs modernes, lorsque, se prcipitant vers le lieu o
l'on excute les _autodaf_, et pleins de cette curiosit barbare qui se
permet le spectacle d'un supplice, ils rptent, en se pressant les uns
sur les autres,  l'aspect d'un juif qu'on va brler, _judeo! judeo!_ Ce
murmure sourd, ce frmissement d'une rage pieuse (je le rpte d'aprs
un voyageur franais qui en a t tmoin) fait frissonner jusqu'au fond
de l'me; il semble qu'alors tout un peuple soit compos de bourreaux.
En gnral, tout ce qu'on rapporte de cette nation prouve une dvotion
sombre et mlancolique, un culte de terreur qui rappelle ce mot de La
Bruyre: Il y a des gens dont on peut dire, non pas qu'ils craignent
Dieu, mais qu'ils en ont peur. On pourrait citer aussi ce beau vers de
la tragdie d'_Oreste_ qui peint Clytemnestre tremblant devant les
dieux:

     Elle semblait les craindre, et non les adorer.




CHAPITRE IV.

Golconde.


La division gnrale de l'Inde prsente d'abord  nos recherches les
rgions situes en-de du Gange, que l'on peut distinguer en deux
parties, l'occidentale, nomme autrement cte de Malabar, dont nous
venons de parler; et l'orientale, qui s'tend vers la cte de
Coromandel. On sent bien que notre plan n'est point de donner une
description exactement gographique de toutes les contres situes entre
ces deux ctes. Nous nous bornons  suivre les voyageurs dans les pays
d'o l'on peut tirer des dtails intressans, et qui ont paru fixer
principalement leur attention. Nous ne nous sommes arrt sur la cte de
Malabar, qu' Surate et  Goa. Avant de passer sur la cte oppose, nous
trouvons sur notre route Golconde, qui mrite d'occuper nos lecteurs.
Gingi, Tanjaour, Madur, et tous les pays qui s'tendent vers la pointe
du cap Comorin, ne nous offrent rien, dans les rcits des voyageurs, qui
puisse ajouter aux notions que nous cherchons  prendre du grand pays de
l'Inde. Nos observations sur ce pays tant principalement tires de
Tavernier, nous croyons devoir dire un mot de ce clbre voyageur qui a
reu tant d'loges et essuy tant de censures. Lorsqu'il raconte sur la
foi d'autrui, on peut croire et on a prouv que ces rcits sont souvent
fabuleux; mais, comme il ne manque ni de probit ni de lumires, on peut
d'autant moins le dmentir sur ce qu'il a vu de ses propres yeux, qu'en
le comparant avec les voyageurs les plus estims, on ne s'aperoit point
qu'il soit jamais en contradiction avec eux. Son critique le plus
violent a t le ministre Jurieu; mais, par le mal que Tavernier avait
dit des Hollandais dans ses voyages, on peut prsumer qu'il entrait dans
les censures de Jurieu beaucoup de partialit nationale; et le caractre
connu de ce critique protestant, l'amertume et la violence de ses
dclamations contre Tavernier, doivent faire penser qu'il coutait
beaucoup plus son animosit personnelle que le zle de la vrit. Bayle,
en convenant lui-mme des reproches qu'on peut faire  Tavernier, le
justifie sur le degr de croyance qu'il mrite quand il parle comme
tmoin oculaire, et infirme le tmoignage de Jurieu par une rflexion
trs-juste: Que n'a-t-on pris, dit-il, le parti d'opposer relation 
relation, faits  faits, au lieu d'entasser des injures personnelles?

Jean-Baptiste Tavernier tait n, en 1605,  Paris, o son pre, natif
d'Anvers, tait venu s'tablir pour y faire le commerce des cartes
gographiques. Les curieux qui venaient en acheter chez lui, s'y
arrtant quelquefois  discourir sur les pays trangers, l'inclination
naturelle du jeune Tavernier pour les voyages ne fut pas moins chauffe
par leurs discours que par la vue de tant de cartes. Aussi commena-t-il
 s'y livrer ds sa plus tendre jeunesse. On apprendra par son exemple
que l'ardeur et l'industrie peuvent conduire  la fortune avec fort peu
de secours. Il gagna dans ses voyages d'Orient des biens si
considrables par le commerce de pierreries, qu' son retour en 1668,
aprs avoir t anobli par Louis XIV, il se vit en tat d'acheter la
baronnie d'Aubonne, au canton de Berne, sur les bords du lac de Genve.
Cependant la malversation d'un de ses neveux, auquel il avait confi la
direction d'une cargaison de deux cent vingt-deux mille livres, dont il
esprait tirer au Levant plus d'un million de profit, jeta ses affaires
dans un si grand dsordre, que, pour payer ses dettes ou pour se mettre
en tat de former d'autres entreprises, il vendit cette terre  M. du
Quesne, fils an d'un de nos grands hommes de mer. Ensuite, s'tant mis
en chemin dans l'esprance de rparer ses pertes par de nouveaux
voyages, il mourut  Moscou, dans le cours du mois de juillet 1689, g
de quatre-vingt-quatre ans.

Il avait recueilli quantit d'observations dans six voyages qu'il avait
faits pendant l'espace de quarante ans, en Turquie, en Perse et aux
Indes; mais un si long commerce avec les trangers lui avait fait
ngliger sa langue naturelle, jusqu' le mettre hors d'tat de dresser
lui-mme ses relations: elles ont t rdiges par diffrens crivains,
Chappuzeaux, La Chapelle, etc.

Le royaume de Golconde prend son nom de la ville de Golconde, qui en est
la capitale, et que les Persans et les Mogols ont nomme Haderabad,
situe  17 degrs et demi de latitude nord. On ne trouve dans aucun
voyageur l'exacte mesure de son tendue; et les itinraires de Tavernier
ne peuvent donner l-dessus que des lumires d'autant plus imparfaites,
que diverses rvolutions y ont apport beaucoup de changemens; mais en
gnral c'est un pays dont on vante la fertilit. Il produit abondamment
du riz et du bl, toutes sortes de bestiaux et de volailles, et les
autres ncessits de la vie. On y voit quantit d'tangs qui sont
remplis de bon poisson, surtout d'une espce d'perlans fort dlicats.

Le climat est fort sain. Les habitans divisent leurs annes en trois
saisons: mars, avril, mai et juin font l't; car, dans cet espace,
non-seulement l'approche du soleil cause beaucoup de chaleur, mais le
vent, qui semblerait devoir la temprer, l'augmente  l'excs; il y
souffle ordinairement vers le milieu de mai un vent d'ouest qui chauffe
plus l'air que le soleil mme. Dans les chambres les mieux fermes, le
bois des chaises et des tables est si ardent, qu'on n'y saurait toucher,
et qu'on est oblig de jeter continuellement de l'eau sur le plancher
et sur les meubles; mais cette ardeur excessive ne dure que six ou sept
jours, et seulement depuis neuf heures du matin jusqu' quatre heures
aprs midi; il s'lve ensuite un vent frais qui la tempre
agrablement. Ceux qui ont la tmrit de voyager pendant ces extrmes
chaleurs sont quelquefois touffs dans leurs palanquins. Elles
dureraient pendant tous les mois de juillet, d'aot, de septembre et
d'octobre, si les pluies continuelles qui tombent alors en abondance ne
rafrachissaient l'air, et n'apportaient aux habitans le mme avantage
que les gyptiens reoivent du Nil. Leurs terres tant prpares par
cette inondation, ils y sment leur riz et leurs autres grains, sans
esprer d'autres pluies avant la mme saison de l'anne suivante. Ils
comptent leur hiver au mois de dcembre, de janvier et de fvrier: mais
l'air ne laisse pas d'tre alors aussi chaud qu'il est au mois de mai
dans les provinces septentrionales de France; aussi les arbres de
Golconde sont-ils toujours verts et toujours chargs de fruits mrs. On
y fait deux moissons de riz. Il se trouve mme des terres qu'on sme
trois fois.

Les habitans de Golconde sont presque tous de belle taille, bien
proportionns, et plus blancs de visage qu'on ne saurait se l'imaginer
d'un climat si chaud. Il n'y a que les paysans qui soient un peu
basans. Leur religion est un mlange d'idoltrie et de mahomtisme.
Ceux qui sont attachs  la secte de Mahomet ont adopt la doctrine des
Persans. Les idoltres suivent celle des bramines.

Quoique l'usage fasse donner  prsent le nom de Golconde  la capitale
du royaume, elle se nomme proprement Bagnagar. Golconde est une
forteresse qui en est loigne d'environ deux lieues, o le roi fait sa
rsidence ordinaire, et qui n'a pas moins de deux lieues de circuit. La
ville de Bagnagar fut commence par le bisaeul du monarque qui occupait
le trne pendant le voyage de Tavernier,  la sollicitation d'une de ses
femmes qu'il aimait passionnment, et qui se nommait Nagar. Ce n'tait
auparavant qu'une maison de plaisance o l'on entretenait de fort beaux
jardins pour le roi. En y jetant les fondemens d'une grande ville, il
lui fit prendre le nom de sa femme; car Bag-Nagar signifie le jardin de
Nagar. On y rencontre  peu de distance quantit de grandes roches, qui
ressemblent  celles de la fort de Fontainebleau. Une grande rivire
baigne les murs du ct du sud-ouest, et va se jeter proche de
Mazulipatan, dans le golfe de Bengale; on la passe  Bagnagar sur un
grand pont de pierre, dont la beaut ne le cde gure  celle du
Pont-Neuf de Paris. La ville est bien btie et de la grandeur de celle
d'Orlans. On y voit plusieurs belles et grandes rues, mais qui, n'tant
pas mieux paves que toutes les villes de Perse et des Indes, sont fort
incommodes en t par le sable et la poussire dont elles sont
remplies.

Dans un endroit de la ville, dit Tavernier, on voit une pagode commence
depuis cinquante ans, et demeure imparfaite, qui sera la plus grande de
toutes les Indes, s'il arrive jamais qu'elle soit acheve. On admire
surtout la grandeur des pierres. Celle de la niche, qui est l'endroit o
doit se faire la prire, est une roche entire, d'une si prodigieuse
grosseur, que cinq ou six cents hommes ont employ cinq ans  la tirer
de la carrire, et qu'il a fallu quatorze cents boeufs pour la traner
jusqu' l'difice. Une guerre du roi de Golconde et du Mogol a fait
suspendre ce bel ouvrage, qui aurait pass, suivant Tavernier, pour le
plus merveilleux monument de toute l'Asie.

Le peuple de Golconde est divis en quarante-quatre tribus; et cette
division sert  rgler les rangs et les prrogatives. La premire tribu
est celle des bramines, qui sont les prtres du pays, et les docteurs de
la religion dominante. Ils entendent si bien l'arithmtique, que les
mahomtans mmes les emploient pour leurs comptes. Leur mthode est
d'crire avec une pointe de fer sur des feuilles de palmier. Ils
tiennent par tradition, de leurs anctres, les secrets de la mdecine et
de l'astrologie, qu'ils ne communiquent jamais aux autres tribus.
L'Anglais Mthold vrifia par diverses expriences qu'ils n'entendent
pas mal le calcul des temps, et la prdiction des clipses. C'est par
l'exercice continuel de ces connaissances qu'ils ont si bien tabli leur
rputation dans toutes les Indes, qu'on n'entreprend rien sans les
avoir consults. Mais rien n'a tant servi  la relever que l'honneur
qu'ils ont eu de donner deux rois de leur race, l'un  Calicut, et
l'autre  la Cochinchine. Aprs eux, la tribu des famgams tient le
second rang. C'est un autre ordre de prtres qui observent les
crmonies des bramines, mais qui ne prennent point d'autre nourriture
que du beurre, du lait, et toutes sortes d'herbages,  l'exception des
ognons, auxquels ils ne touchent jamais, parce qu'il s'y trouve
certaines veines qui paraissent avoir quelque ressemblance avec du sang.

Les comitis, qui composent la troisime tribu, sont des marchands, dont
le principal commerce est de rassembler les toiles de coton qu'ils
revendent en gros, et de changer les monnaies. Leur habilet va si loin
dans les changes, qu' la seule vue d'une pice d'or ils parient d'en
connatre la valeur  un grain prs. La tribu des campoveros, qui suit
immdiatement, est compose de laboureurs et de soldats. C'est la plus
nombreuse; elle ne rejette l'usage d'aucune sorte de viande, 
l'exception des boeufs et des vaches; mais elle regarde comme un si
grand excs d'inhumanit, de tuer des animaux dont l'homme reoit tant
de services, que le plus indigent de cet ordre n'en vendrait pas un pour
la plus grosse somme aux trangers qui les mangent, quoique entre eux
ils se les vendent pour quatre francs ou cent sous. La tribu suivante
est celle des femmes de dbauche, dont on distingue deux sortes: l'une,
de celles qui ne se prostituent qu'aux hommes d'une tribu suprieure;
l'autre, des femmes communes qui ne refusent leurs faveurs  personne.
Elles tiennent cette infme profession de leurs anctres, qui leur ont
acquis le droit de l'exercer sans honte. Les filles de leur tribu, qui
ont assez d'agrmens pour n'tre pas rebutes de l'autre sexe, sont
leves dans l'unique vue de plaire. Les plus laides sont maries  des
hommes de la mme tribu, dans l'esprance qu'il natra d'elles des
filles assez belles pour rparer la disgrce de leurs mres.

On fait apprendre aux plus jolies le chant, la danse, et tout ce qui
peut leur rendre le corps souple. Elles prennent des postures qu'on
croirait impossibles. J'ai vu, dit Mthold, une fille de huit ans lever
une de ses jambes aussi droit, par-dessus la tte, que j'aurais pu lever
mon bras, quoiqu'elle ft debout et soutenue seulement sur l'autre. Je
leur ai vu mettre les plantes des pieds sur la tte. Tavernier dit: Il
y a tant de femmes publiques dans la capitale, dans ses faubourgs et
dans la forteresse, qu'on en compte ordinairement plus de vingt mille
sur les rles du droga. Elles ne paient point de tribut, mais elles
sont obliges, tous les vendredis, de venir en certain nombre, avec leur
intendante et leur musique, se prsenter devant le balcon du roi. Si ce
prince s'y trouve, elles dansent en sa prsence; et s'il n'y est pas,
un eunuque vient leur faire signe de la main qu'elles peuvent se
retirer. Le soir,  la fracheur, on les voit devant les portes de leurs
maisons, qui sont de petites huttes; et quand la nuit vient, elles
mettent pour signal  la porte une chandelle ou une lampe allume. C'est
alors qu'on ouvre aussi toutes les boutiques o l'on vend le tari. On
l'apporte de cinq ou six lieues dans des outres, sur des chevaux qui en
portent une de chaque ct, et qui vont le grand trot. Le roi tire de
l'impt qu'il met sur le tari un revenu considrable; et c'est
principalement dans cette vue qu'il permet tant de femmes publiques,
parce qu'elles en occasionnent une grande consommation. Ces femmes ont
tant de souplesse, que, lorsque le roi qui rgne prsentement voulut
aller voir la ville de Masulipatan, neuf d'entre elles reprsentrent
bien la figure d'un lphant, quatre faisant les quatre pieds, quatre
autres le corps, et une la trompe; et le roi, mont dessus comme sur un
trne, fit de la sorte son entre dans la ville.

Les orfvres, les charpentiers, les maons, les marchands en dtail, les
peintres, les selliers, les barbiers, les porteurs de palanquins, en un
mot, toutes les professions qui servent aux usages de la socit, font
autant de tribus qui ne s'allient jamais entre elles, et qui n'ont pas
d'autre relation avec les autres que celles de l'intrt et des besoins
mutuels. La dernire est celle des piriaves. Cette malheureuse espce
de citoyens n'est reue dans aucune autre tribu: elle n'a pas mme la
permission de demeurer dans les villes. Le plus vil artisan d'une tribu
suprieure, qui aurait touch par hasard un piriave, serait oblig de se
laver aussitt. Leur fonction est de prparer les cuirs, de faire des
sandales et d'emballer les marchandises. Malgr cette odieuse
diffrence, toutes les tribus ont la mme religion et les mmes temples;
car le mahomtisme n'a gure trouv de faveur qu' la cour. Ces temples
sont ordinairement fort obscurs, et n'ont pas d'autre lumire que celle
qu'ils reoivent par les portes, qui demeurent toujours ouvertes. Chacun
y choisit son idole. Ils servent aussi de retraite  ceux qui voyagent.
Mthold fut oblig de se loger un jour dans le temple de la
Petite-Vrole, dont l'idole principale reprsentait une grande femme
maigre, avec deux ttes et quatre bras. Le fondateur de cet difice lui
raconta que, cette maladie s'tant rpandue dans sa famille, il avait
fait voeu de lui btir un temple, et qu'elle avait cess aussitt. Les
plus dvots, s'ils sont moins riches, lui font un autre voeu. Mthold
fut tmoin du zle avec lequel il s'excute. On fait  l'adorateur deux
ouvertures avec un couteau dans les chairs des paules, et l'on y passe
les pointes de deux crocs de fer. Ces crocs tiennent au bout d'une
solive pose sur un essieu, qui est port par deux roues de fer, de
sorte que la solive a son mouvement libre. D'une main l'adorateur tient
un poignard; de l'autre une pe. On l'lve en l'air, et dans cet tat
on lui fait faire un quart de lieue de chemin par le mouvement des
roues. Pendant cette procession il fait mille diffrens gestes avec ses
armes. Mthold, qui en vit successivement accrocher quatorze  la
solive, s'tonna que la pesanteur du corps ne ft pas rompre la peau par
laquelle il est attach. Cette douleur n'arrache aucune marque
d'impatience  ceux qui la souffrent. On met un appareil sur leurs
plaies; ils retournent chez eux dans un triste tat, mais consols par
le respect et l'admiration des spectateurs.

Le droit de marier les enfans appartient aux pres et aux mres, qui
leur choisissent toujours un parti dans la mme tribu, et le plus
souvent dans la mme famille; car ils n'ont aucun gard pour les degrs
de parent. Ils ne donnent rien aux filles en les mariant; le mari est
mme oblig de faire quelque prsent au pre. On marie les garons ds
l'ge de cinq ans, et les filles  l'ge de trois; mais on suit les lois
de la nature pour la consommation. Elle est fort avance dans un climat
si chaud; et Mthold a vu des filles devenir mres avant l'ge de douze
ans. La crmonie du mariage consiste  promener les deux poux dans un
palanquin, par les rues et les places publiques.  leur retour, un
bramine tend un drap sous lequel il fait passer une jambe au mari, pour
presser de son pied nu celui de la jeune pouse, qui est dans le mme
tat. Si le mari meurt avant sa femme, la veuve n'a jamais la libert
de se remarier, sans excepter celles dont le mariage n'a point t
consomm. Leur condition devient fort malheureuse. Elles demeurent
renfermes dans la maison de leur pre, dont elles n'obtiennent jamais
la permission de sortir; assujetties aux ouvrages les plus fatigans,
prives de toutes sortes d'ornemens et de plaisirs. Enfin cette
contrainte est si pnible, que la plupart prennent la fuite pour mener
une vie plus libre; mais elles sont obliges de s'loigner de leur
famille, dans la crainte d'tre empoisonnes par leurs parens, qui se
font un honneur de cette vengeance.

L'usage leur laisse indiffremment la libert de brler leurs morts ou
de les enterrer. On jette les cendres des uns dans la rivire la plus
voisine; les autres sont ensevelis les jambes croises, c'est--dire,
dans la posture o ils s'asseyent ordinairement. Si l'on en croit la
tradition du pays, les femmes taient autrefois si livres  la
dbauche, qu'elles empoisonnaient leurs maris pour s'y abandonner plus
librement. Ce dsordre, rpandu dans toutes les conditions, ne put tre
arrt que par de rigoureuses lois qui obligeaient une veuve de se
brler avec son mari, sur le seul fondement qu'elle pouvait avoir
procur sa mort par l'avantage qu'elle trouvait  lui survivre. Cet
usage subsiste encore dans quelques autres pays des Indes; mais, du
temps de Mthold, on en avait adouci la rigueur  Golconde. La loi
n'tait aux veuves que la libert de se remarier, en leur laissant
nanmoins celle de se brler par un simple mouvement de tendresse, et
dans l'esprance de rejoindre l'objet de leur affection. Ce motif n'a
souvent que trop de force, surtout dans de jeunes femmes qui se voient
condamnes pour le reste de leur vie aux horreurs du veuvage. On peut
mme conclure du rcit de Mthold non-seulement que les femmes sont
leves dans des prjugs favorables  l'ancien usage, mais que toute la
nation n'est pas fche qu'il se perptue.

Il nous reste  parler des mines de Golconde. Tavernier se vante d'tre
le premier Europen qui les ait visites; il se trompe. Ce mme anglais
Mthold, dont nous avons ml les observations  celles de Tavernier,
avait fait un voyage aux mines en 1622; et nous transcrirons son rcit
avant celui du voyageur franais.

Mthold ayant entendu parler avec admiration d'une mine de diamans dont
le roi de Golconde s'tait mis en possession, et qui attirait tous les
joailliers des pays voisins, ne put rsister  la curiosit de la
visiter. On attribuait cette dcouverte au hasard. Un berger, gardant
son troupeau dans un champ cart, avait donn du pied contre une pierre
qui lui avait paru jeter quelque clat. Il l'avait ramasse, et l'ayant
vendue pour un peu de riz  quelqu'un qui n'en connaissait pas mieux la
valeur, elle tait passe de mains en mains, sans rapporter beaucoup de
profit  ses matres, jusqu' celle d'un marchand plus clair, qui, par
de longues recherches, tait parvenu enfin  dcouvrir la mine. Mthold,
galement curieux de voir le lieu d'o l'on tirait une si riche
production de la nature, et de connatre l'ordre qui s'observait dans le
travail, entreprit ce voyage avec Socore et Thomason, tous deux employs
comme lui au service de la compagnie anglaise dans le comptoir de
Masulipatan.

Ils employrent quatre jours  traverser un pays dsert, strile et
rempli de montagnes. Cet espace leur parut d'environ cent huit milles
d'Angleterre. Le premier tonnement fat de trouver les environs de la
mine fort peupls, non-seulement par la multitude des ouvriers que le
roi ne cessait pas d'y envoyer, mais encore par un grand nombre
d'trangers que l'avidit du gain attirait de toutes les contres
voisines. Les trois Anglais se logrent dans une htellerie assez
commode; et pour suivre l'usage tabli, ils rendirent une visite de
civilit au gouverneur, Radja Ravio, qui tait bramine; le roi l'avait
charg de recevoir les droits de la couronne, et de conserver l'ordre
entre quantit de nations diffrentes. Cet officier leur fit voir de
fort beaux diamans dont le plus prcieux tait de trente carats, et
pouvait se tailler en pointe.

Le jour suivant ils se rendirent  la mine: elle n'est qu' deux lieues
de la ville de Golconde. Le nombre des ouvriers ne montait pas  moins
de trente mille. Les uns fouillaient la terre, les autres en
remplissaient des tonneaux. D'autres puisaient l'eau qui s'amassait dans
les ouvertures. D'autres portaient la terre de la mine dans un lieu fort
uni, sur lequel ils l'tendaient  la hauteur de quatre ou cinq pouces;
et la laissant scher au soleil, ils la broyaient le jour suivant avec
des pierres. Ils ramassaient avec soin tous les cailloux qui s'y
trouvaient. Ils les cassaient sans aucune prcaution. Quelquefois ils y
trouvaient des diamans. Plus souvent ils n'en trouvaient pas. Mais on
assura Mthold qu'ils connaissaient  la vue les terres qui donnaient le
plus d'esprance, et qu'ils les distinguaient mme  l'odeur. Il ne put
douter du moins qu'ils n'eussent quelque moyen de faire cette
distinction sans rompre les mottes de terre et les cailloux; car dans
quelques endroits ils ne faisaient qu'gratigner un peu de terre; et
dans d'autres ils fouillaient jusqu' la profondeur de cinquante 
soixante pieds.

La terre de cette mine est rouge, avec des veines d'une matire qui
ressemble beaucoup  de la chaux, quelquefois blanches et quelquefois
jaunes. Elle est mle de cailloux qui se lvent attachs plusieurs
ensemble. Au lieu d'y faire des alles et des chambres comme dans les
mines de l'Europe, on creuse droit en bas, et l'on fait comme des puits
carrs. Mthold ne peut assurer si les mineurs s'attachent  cette
mthode pour suivre le cours de la veine, ou si c'est un simple effet de
leur ignorance; mais ils ont une manire de tirer l'eau des mines qui
lui parut prfrable  toutes nos machines: elle consiste  placer les
uns au-dessus des autres un grand nombre d'hommes qui se donnent l'eau
de mains en mains. Rien n'est plus prompt que ce travail; et la
diligence y est d'autant plus ncessaire, que l'endroit o l'on a
travaill  sec pendant toute la nuit se trouverait le matin presque
rempli d'eau.

La mine tait afferme  Marcanda, riche marchand de la tribu des
orfvres, qui en payait annuellement la somme de trois cent mille
pagodes, sans compter que le roi se rservait tous les diamans au-dessus
de dix carats. Ce fermier gnral avait divis le terrain en plusieurs
portions carres qu'il louait  d'autres marchands. Les punitions
taient trs-rigoureuses pour ceux qui entreprenaient de frauder les
droits: mais cette crainte n'empchait pas qu'on ne dtournt sans cesse
quantit de beaux diamans. Mthold en vit deux de cette espce qui
approchaient chacun de vingt carats, et plusieurs de dix ou douze. Mais,
malgr le pril auquel on s'expose en les montrant, ils se vendent fort
cher.

Cette mine est situe au pied d'une grande montagne, assez proche de
Chrischna, grand fleuve qui coule  l'est. Le pays est naturellement si
strile, qu'il ne pouvait passer que pour un dsert avant cette
dcouverte. On admirait avec quelle promptitude il s'tait peupl, et
l'on y comptait alors plus de cent mille hommes, ouvriers ou marchands.
Les vivres y taient d'autant plus chers, qu'on tait oblig de les y
apporter de fort loin; et les maisons assez mal bties, parce qu'on se
formait des logemens proportionns au peu de sjour qu'on y devait
faire. Peu de temps aprs, un ordre du roi fit fermer la mine et
disparatre tous les habitans. On s'imagina que le dessein de ce prince
tait d'augmenter le prix et la vente des diamans: mais quelques Indiens
mieux instruits apprirent  Mthold que cet ordre tait venu 
l'occasion d'une ambassade du Mogol qui demandait au roi de Golconde
trois livres pesant de ses plus beaux diamans. Aussitt que les deux
cours se furent accordes, on recommena le travail, et la mine tait
presque puise lorsque Mthold quitta Masulipatan.

Ce pays produit aussi beaucoup de cristal et quantit d'autres pierres
transparentes, telles que des grenats, des amthystes, des topazes et
des agates. Il s'y trouve beaucoup de fer et d'acier qui se transporte
en divers endroits des Indes.

On ne connat dans le pays aucune mine d'or ni de cuivre. Il se trouve
dans un seul endroit des montagnes une grande quantit de bzoards,
qu'on tire du ventre des chvres. Mthold parle avec admiration de la
multitude de ces animaux qu'on ne cesse pas de tuer, pour chercher ces
prcieuses pierres dans leurs entrailles. Quelques-unes en donnent trois
ou quatre, les unes longues, d'autres rondes, mais toutes fort petites.
On a fait une exprience singulire sur ces chvres. De quatre qui
furent transportes  cent cinquante milles de leurs montagnes, on en
ouvrit deux aussitt aprs, et l'on y trouva des bzoards. On laissa
passer dix jours pour ouvrir la troisime, et l'on vit  quelques
marques qu'elle en avait eu. Dans la quatrime, qui ne fut ouverte qu'un
mois aprs, on ne trouva ni bzoards, ni la moindre marque de pierre.
Mthold en conclut que la nature produit dans ces montagnes quelque
arbre ou quelque plante qui, servant de nourriture aux chvres, concourt
 la production du bzoard. Il ajoute  cette courte relation que la
teinture, ou plutt, dit-il, la peinture des toiles de ce pays (car les
plus fines se peignent au pinceau) est la meilleure et la plus belle de
toutes celles de l'Orient. La couleur dure autant que l'toffe. On la
tire d'une plante qui ne crot point dans d'autres lieux, et que les
habitans nomment chay.

Le rcit de Tavernier est plus tendu. Il s'tait rendu dans le golfe
Persique, o l'esprance du gain et sa profession de joaillier l'avaient
engag  acheter un grand nombre de perles. Il rsolut d'entreprendre le
voyage de Golconde pour se fournir de ce qu'il trouverait de plus riche
dans les mines de diamans, et pour vendre au roi ses perles, dont la
moindre tait de trente-quatre carats. L'espce de curiosit que peut
inspirer ce voyage nous empche de rien retrancher de son itinraire,
que plusieurs de nos lecteurs seront bien aises de suivre.

Il s'embarqua le onzime jour de mai 1652 sur un grand vaisseau du roi
de Golconde, qui vient en Perse tous les ans, charg de toiles fines et
de chites, ou de toiles peintes, dont les fleurs sont au pinceau; ce qui
les rend plus belles et les plus chres que celles qui se font au moule.
La compagnie hollandaise s'tant accoutume  donner aux vaisseaux des
rois de l'Inde un pilote, un sous-pilote et deux ou trois canonniers, il
y avait six matelots hollandais dans l'quipage du vaisseau. Les
marchands armniens et persans qui passaient aux Indes pour leur
commerce y taient au nombre de cent. On avait aussi  bord
cinquante-six chevaux que le roi de Perse envoyait au roi de Golconde.

Aprs quelques jours de navigation il s'leva un vent des plus
imptueux. Le btiment, qu'on avait eu l'imprudence de laisser scher
pendant cinq mois au port de Bender-Abassi, commena bientt  faire eau
de toutes parts; et, par un autre malheur, les pompes ne valaient rien.
On fut oblig de recourir  deux balles de cuirs de Russie qu'un
marchand portait aux Indes, o ces belles peaux, qui sont trs-fraches,
servent  couvrir les lits de repos. Quatre ou cinq cordonniers qui se
trouvaient heureusement  bord, entreprirent d'en faire des seaux qui ne
tenaient pas moins d'une pipe, et rendirent un service important dans un
si grand danger.  l'aide d'un gros cble auquel on attacha autant de
poulies qu'il y avait de seaux, on vint  bout, dans l'espace d'une
heure ou deux, de tirer toute l'eau du vaisseau par cinq grands trous
qu'on fit en divers endroits du tillac.

Le temps tant devenu plus doux, on arriva le 2 juillet au port de
Masulipatan. Les facteurs anglais et hollandais y reurent fort
civilement Tavernier, et lui donnrent plusieurs ftes dans un beau
jardin que les Hollandais ont  une demi-lieue de la ville; mais,
apprenant le dessein qu'il avait de se rendre  Golconde, ils
l'avertirent que le roi n'achetait rien de rare ni de haut prix sans
avoir consult Mirghimola, son premier ministre et gnral de ses
armes, qui faisait alors le sige de Gandicot, ville de la province de
Carnatic, dans le royaume de Visapour. Tavernier ne balana point 
prendre cette route; il acheta une sorte de voiture qui se nomme
_pallekis_, avec trois chevaux et six boeufs, pour porter lui, ses
valets et son bagage; et son dpart ne fut diffr que jusqu'au 21
juillet.

Il fit trois lieues le premier jour pour aller passer la nuit dans le
village de Nilmol. Le 22 il fit six lieues jusqu' Vouhir, autre village
avant lequel on passe une rivire sur un radeau; le 23, aprs une
marche de six heures, il arriva dans Patemet, mauvais village o la
violence des pluies l'obligea de s'arrter trois jours.

Le 27, n'ayant pu faire qu'une lieue et demie jusqu' Bzoara, par des
chemins que les grandes eaux avaient rompus, il s'y arrta quatre autres
jours. Une rivire qu'il avait  passer s'tait change en torrent si
rapide, que la barque ne pouvait rsister au courant, sans compter qu'il
fallut du temps pour laisser passer les chevaux du roi de Perse. On les
menait  Mirghimola, par la mme raison qui forait Tavernier de voir ce
ministre avant de se rendre  Golconde. Pendant le sjour qu'il fit 
Bzoara il visita plusieurs pagodes. Le nombre en est plus grand dans
cette contre qu'en tout autre endroit des Indes, parce qu' l'exception
des gouverneurs et de quelques-uns de leurs domestiques qui sont
mahomtans, tous les peuples y sont idoltres.

Il partit de Bzoara le 31, et, passant la rivire, qui tait large
alors d'une demi-lieue, il arriva trois lieues plus loin devant une
grande pagode btie sur une plate-forme o l'on monte par quinze ou
vingt marches. On y voit la figure d'une vache, d'un marbre fort noir,
et quantit d'autres idoles. Les plus hideuses sont celles qui reoivent
le plus d'adorations et d'offrandes. Un quart de lieue au del, on
traverse un gros village. Le mme jour Tavernier fit encore trois lieues
pour arriver  Kakkali, village proche duquel on voit dans une petite
pagode cinq ou six idoles de marbre assez bien faites. Le lendemain,
aprs une marche de sept heures, il alla descendre  Condevir, grande
ville avec un double foss revtu de pierres de taille. On y arrive par
un chemin qui est ferm des deux cts d'une forte muraille o, d'espace
en espace, on voit quelques tours rondes peu capables de dfense. Cette
ville touche au levant d'une montagne d'une lieue de tour, environne
par le haut d'un bon mur, avec une demi-lune de cinquante en cinquante
pas. Elle a dans son enceinte trois forteresses dont on nglige
l'entretien.

Le 2 d'aot Tavernier et les compagnons de son voyage ne firent que six
lieues pour aller passer la nuit dans le village de Copenour. Le 3,
aprs avoir fait huit lieues, ils entrrent dans Adanqui, village assez
considrable, qui est accompagn d'une fort grande pagode, o l'on voit
les ruines de quantit de chambres qui avaient t faites pour les
prtres. Il reste encore dans la pagode quelques idoles mutiles que ces
peuples ne laissent pas d'adorer. Le 4, on fit huit lieues jusqu'au
village de Nosdrepar, avant lequel on trouve,  la distance d'une
demi-lieue, une grande rivire qui avait alors peu d'eau, parce que le
temps des pluies n'tait pas encore arriv dans ce canton. Le 5, aprs
huit lieues de chemin, on passa la nuit au village de Condecour. Le 6,
on marcha sept heures pour arriver  Daki. Le 7, aprs avoir fait
trois lieues, on traversa Nlour, ville o les pagodes sont en grand
nombre. Un quart de lieue plus loin, on traversa une grande rivire,
aprs laquelle on fit encore six lieues jusqu'au village de Gandaron. Le
8, on arriva par une marche de huit heures  Serepl, qui n'est qu'un
petit village. Le 9, on fit neuf lieues pour s'arrter dans un fort bon
village qui se nomme Ponter. Le 10, on marcha deux heures, et l'on passa
la nuit  Senepgond, autre village considrable.

Le jour suivant on arriva le soir  Paliacate, qui n'est qu' quatre
lieues de Senepgond; mais on en fit plus d'une dans la mer, o les
chevaux avaient, en plusieurs endroits, de l'eau jusqu' la selle. Le
vritable chemin est plus long de deux ou trois lieues. Paliacate est un
fort qui appartient aux Hollandais, et dans lequel ils tiennent leur
comptoir pour la cte de Coromandel; ils y entretiennent une garnison
d'environ deux cents hommes, qui, joints  plusieurs marchands et 
quelques naturels du pays, en font une demeure assez peuple. L'ancienne
ville du mme nom n'en est spare que par une grande place. Les
bastions sont monts d'une fort bonne artillerie, et la mer vient battre
au pied; mais c'est moins un port qu'une simple plage. Tavernier
sjourna dans la ville jusqu'au lendemain au soir, et le gouverneur, qui
se nommait Pitre, ne souffrit point qu'il y et d'autre table que la
sienne. Il lui fit faire trois fois, avec une confiance affecte, le
tour du fort sur les murailles, o l'on pouvait se promener facilement.
La manire dont les habitans de Paliacate vont prendre l'eau qu'ils
boivent est assez remarquable; ils attendent que la mer soit retire
pour aller faire sur leur rivage des ouvertures d'o ils tirent de l'eau
douce qui est excellente.

Le 12, il partit de Paliacate; et le lendemain, vers dix heures du
matin, il entra dans Madraspatan, ou Madras, fort anglais qui porte
aussi le nom de Saint-Georges, et qui commenait alors  se peupler. Il
s'y logea dans le couvent des Capucins, o le P. Ephram de Nevers et le
P. Znon de Beaug jouissaient paisiblement de la protection du
gouverneur. San-Thom n'tant qu' une demi-lieue de Madras, Tavernier
visita cette ville, dont les Portugais taient encore en possession;
mais leurs civilits ne purent l'empcher de retourner le soir parmi les
Anglais, avec lesquels il trouvait plus d'amusement. Ils l'arrtrent
jusqu'au 22, qu'tant parti le matin, il fit six lieues pour aller
passer la nuit dans un gros village qui se nomme Servavaron.

Le 23, il la passa dans le bourg d'Oudecot, aprs avoir travers pendant
sept lieues un pays plat et sablonneux, o l'on ne voit de toutes parts
que des forts de bambous d'une hauteur gale  nos plus hautes futaies.
Il s'en trouve de si paisses, qu'elles sont inaccessibles aux hommes;
mais elles sont peuples d'une prodigieuse quantit de singes. On avait
racont  Tavernier que les singes qui habitent un ct du chemin
taient si mortels ennemis de ceux qui occupent les forts du ct
oppos, que, si le hasard en fait passer un d'un ct  l'autre, il est
trangl sur-le-champ. Le gouverneur de Paliacate lui avait parl du
plaisir qu'il avait eu  les voir combattre, et lui avait appris comment
on se procure ce spectacle. Dans tout ce canton le chemin est ferm, de
lieue en lieue, par des portes et des barricades, o l'on fait une garde
continuelle, avec la prcaution de demander aux passans o ils vont et
d'o ils viennent; de sorte qu'un voyageur y peut marcher sans crainte
et porter son or  la main. L'abondance n'y rgne pas moins que la
sret, et l'on y trouve  chaque pas l'occasion d'acheter du riz. Ceux
qui veulent tre tmoins d'un combat de singes font mettre dans le
chemin cinq ou six corbeilles de riz, loignes de quarante ou cinquante
pas l'une de l'autre; et prs de chaque corbeille cinq ou six btons de
deux pieds de long et de la grosseur d'un pouce. On se retire ensuite un
peu plus loin. Bientt on voit les singes descendre des deux cts du
sommet des bambous, et sortir du bois pour s'approcher des corbeilles.
Ils sont d'abord prs d'une demi-heure  se montrer les dents: tantt
ils avancent, tantt ils reculent, comme s'ils apprhendaient d'en venir
au choc. Enfin les femelles, qui sont plus hardies que les mles,
surtout celles qui ont des petits, qu'elles portent entre leurs bras,
comme une femme porte son enfant, s'approchent d'une proie qui les
tente, et mettent la tte dans les corbeilles. Alors les mles du parti
oppos fondent sur elles et les mordent sans mnagement. Ceux de l'autre
ct s'avancent aussi pour soutenir leurs femelles; et, la mle
devenant furieuse, ils prennent les btons qu'ils trouvent prs des
corbeilles, avec lesquels ils commencent un rude combat. Les plus
faibles sont obligs de cder: ils se retirent dans les bois, estropis
de quelque membre, ou la tte fendue; tandis que les vainqueurs,
demeurant matre du champ de bataille, mangent avidement le riz.
Cependant, lorsqu'ils sont  demi rassasis, ils souffrent que les
femelles du parti contraire viennent manger avec eux.

Tavernier, se disposant  partir pour Golconde, se rendit le 15 au matin
 la tente du nabab Mirghimola. Sa curiosit n'y manqua pas d'exercice.
Ce gnral tait assis les jambes croises et les pieds nus, avec deux
secrtaires prs de lui. Cette posture n'eut rien de surprenant pour
Tavernier, parce qu'elle est commune en Orient, non plus que la nudit
des jambes et des pieds, parce que c'est l'usage des plus grands
seigneurs de Golconde, surtout dans leurs appartemens, o l'on ne marche
que sur de riches tapis. Mais il observa que le nabab avait tous les
entre-deux des doigts des pieds pleins de lettres, et qu'il en avait
aussi quantit entre les doigts de la main gauche. Il en tirait tantt
de ses mains, tantt de ses pieds, pour en dicter les rponses  ses
secrtaires. Lui-mme il en faisait quelques-unes. Lorsque les
secrtaires avaient achev d'crire, il leur faisait lire leurs lettres.
Ensuite il y appliquait son cachet de sa propre main; et c'tait
lui-mme aussi qui les donnait aux messagers qui devaient les porter.
Aux Indes, suivant la remarque de Tavernier, toutes les lettres que les
rois, les gnraux d'arme et les gouverneurs de provinces envoient par
des gens de pied, arrivent beaucoup plus vite que par d'autres voies. On
rencontre de deux en deux lieues de petites cabanes o demeurent
constamment deux ou trois hommes gags pour courir. Le messager, qui
arrive hors d'haleine, jette sa lettre  l'entre. Un des autres la
ramasse, et se met  courir aussitt. Ajoutez qu'aux Indes, la plupart
des chemins sont comme des alles d'arbres, et que ceux qui sont sans
arbres ont, de cinq en cinq cents pas, de petits monceaux de pierres que
les habitans des villages voisins sont obligs de blanchir, afin que
dans les nuits obscures et pluvieuses ces courriers puissent distinguer
leur route.

Pendant que Tavernier tait dans la tente, on vint avertir le nabab
qu'on avait amen quatre criminels  sa porte. L'usage du pays ne permet
pas de les garder long-temps en prison. La sentence suit de prs la
conviction du crime. Mirghimola, sans rien rpondre, continua d'crire
et de faire crire ses secrtaires; ensuite il ordonna tout d'un coup
qu'on lui ament les criminels. Aprs les avoir interrogs svrement,
et leur avoir fait confesser de bouche le crime dont ils taient
accuss, il reprit ses occupations. Plusieurs officiers de son arme,
qui entraient dans la tente, s'approchaient respectueusement pour lui
faire leur cour. Il ne rpondit  leur salutation que par un signe de
tte. Enfin, ce silence ayant dur prs d'une heure, il leva brusquement
la tte pour prononcer la sentence des quatre criminels.

Tavernier alla descendre chez Pitre Delan, jeune Hollandais, chirurgien
du roi, que ce prince avait demand instamment  Cheteur, envoy de
Batavia. Le roi de Golconde se plaignait depuis long-temps d'un mal de
tte, et les mdecins l'exhortaient  se faire tirer du sang en quatre
endroits de la langue. Les chirurgiens du pays n'osaient entreprendre
cette opration. Delan, dont on esprait un si grand service, fut
attach  la cour avec huit cents pagodes de gages. Quelques jours aprs
le dpart de l'envoy, cet adroit jeune homme, qui avait dj fait
prendre une bonne opinion de son habilet en publiant que la saigne
tait le moins difficile de tous les exercices de chirurgien, fut averti
que le roi tait rsolu de le mettre  l'preuve; mais on lui dclara
que ce prince voulait absolument que, suivant l'ordonnance des mdecins,
il ne lui tirt que huit onces de sang, et qu'avec un matre si
redoutable il ne devait rien donner au hasard. Delan, plein de
confiance en ses propres lumires, ne balana point  se laisser
conduire dans une chambre du palais par deux ou trois eunuques. Quatre
vieilles femmes l'y vinrent prendre pour le mener au bain, o, l'ayant
dshabill et bien lav, elles lui parfumrent tout le corps,
particulirement les mains. Elles lui firent prendre une robe  la mode
du pays; ensuite l'ayant men devant le roi, elles apportrent quatre
petits plats d'or, que les mdecins firent peser. Il fut averti encore
qu'il devait se garder sur sa tte de passer les bornes de leur
ordonnance; il saigna le roi avec tant de bonheur ou d'adresse, qu'en
pesant le sang avec les plats, on trouva qu'il n'en avait tir que huit
onces. Cette justesse, et la lgret de sa main, passrent pour des
prodiges de l'art. Le monarque en fut si satisfait, qu'il lui fit donner
sur-le-champ trois cents pagodes, c'est--dire environ sept cents cus.
La jeune reine et la mre-reine voulurent aussi qu'il leur tirt du
sang. Tavernier, qui ne s'arrte  ce rcit que pour faire connatre 
nos chirurgiens ce qu'ils peuvent esprer aux Indes, s'imagine que la
curiosit de le voir avait plus de part  cet empressement que le besoin
de se faire saigner. C'tait, dit-il, un jeune homme des mieux faits, et
jamais ces deux princesses n'avaient vu un tranger de si prs. Delan
fut conduit dans une chambre magnifique, o les femmes qui l'avaient
prpar  saigner le roi lui lavrent encore les bras et les mains, et
le parfumrent soigneusement. Ensuite elles tirrent un rideau, et la
jeune reine allongea le bras par un trou. Il la saigna fort habilement.
La reine-mre n'ayant pas t moins satisfaite, il reut une grosse
somme, avec quelques pices de brocart d'or; et ces trois oprations le
mirent dans une haute faveur  la cour.

Il parat que ce fut sous la protection de cet heureux chirurgien que
Tavernier entreprit de visiter les mines de diamans. On lui conseilla de
commencer par celle de Raolkonde, qui est la plus clbre. Elle est
situe  cinq journes de Golconde, et  huit ou neuf de Visapour. Il
n'y avait pas plus de deux cents ans qu'elle avait t dcouverte. Comme
les souverains de ces deux royaumes taient autrefois sujets de
l'Indoustan et gouverneurs des mmes provinces qu'ils rigrent en
royaumes aprs leur rvolte, on a cru long-temps en Europe que les
diamans venaient des terres du grand-mogol.

En arrivant  Raolkonde, Tavernier alla saluer le gouverneur de la mine,
qui commande aussi dans la province. C'tait un mahomtan, qui lui fit
un accueil fort civil, et qui lui promit toutes sortes de srets pour
son commerce, mais qui lui recommanda beaucoup de ne pas frauder les
droits du souverain, qui sont de deux pour cent.

Aux environs du lieu d'o l'on tire les diamans, la terre est
sablonneuse et pleine de rochers et de taillis. Ces rochers ont
plusieurs veines larges, tantt d'un demi-doigt, tantt d'un doigt
entier; et les mineurs sont arms de petits fers crochus par le bout,
qu'ils enfoncent dans ces veines pour en tirer le sable ou la terre.
C'est dans cette terre qu'ils trouvent les diamans. Mais, comme les
veines ne vont pas toujours droit, et que tantt elles baissent ou elles
haussent, ils sont contraints de casser ces rochers pour ne pas perdre
leur trace. Aprs les avoir ouvertes, ils ramassent la terre ou le
sable, qu'ils lavent deux ou trois fois pour en sparer les diamans.
C'est dans cette mine que se trouvent les pierres les plus nettes et de
la plus belle eau; mais il arrive souvent que, pour tirer le sable des
rochers, ils donnent de si grands coups d'un gros levier de fer, qu'ils
tonnent le diamant et qu'ils y mettent des glaces. Lorsque la glace est
un peu grande, ils clivent la pierre, c'est--dire qu'ils la fendent, et
plus habilement que nous. Ce sont les pices qu'on nomme _faibles_ en
Europe, et qui ne laissent pas d'tre de grande montre. Si la pierre est
nette, ils ne font que la passer sur la roue, sans s'amuser  lui donner
une forme, dans la crainte de lui ter quelque chose de son poids. S'il
y a quelque petite glace, ou quelques points, ou quelque petit sable
noir ou rouge, ils couvrent toute la pierre de facettes pour cacher ses
dfauts. Une glace fort petite se couvre de l'arte d'une des facettes;
mais les marchands aimant mieux un point noir dans une pierre qu'un
point rouge, on brle la pierre qui est tache d'un point rouge, et ce
point devient noir.

On trouve auprs de cette mine quantit de lapidaires qui n'ont que des
roues d'acier  peu prs de la grandeur de nos assiettes de table. Ils
ne mettent qu'une pierre sur chaque roue, qu'ils arrosent incessamment
avec de l'eau, jusqu' ce qu'ils aient trouv le chemin de la pierre.
Alors ils prennent de l'huile et n'pargnent pas la poudre de diamant,
qui est toujours  grand march. Ils chargent aussi la pierre beaucoup
plus que nous. Tavernier vit mettre sur une pierre cent cinquante livres
de plomb. C'tait  la vrit une grande pierre qui demeura  cent trois
carats aprs avoir t taille, et la grande roue du moulin, qui tait 
notre manire, tait tourne par quatre Ngres. Les Indiens ne croient
pas que la charge donne des glaces aux pierres.

Le ngoce se fait  la mine avec autant de libert que de bonne foi.
Outre ses deux pour cent, le roi tire un droit des marchands pour la
permission de faire travailler  la mine. Ces marchands, aprs avoir
cherch un endroit favorable avec les mineurs, prennent une portion de
terrain  laquelle ils emploient un nombre convenable d'ouvriers. Depuis
le premier moment du travail jusqu'au dernier, ils paient chaque jour au
roi deux pagodes pour cinquante hommes, et quatre pagodes s'ils en
emploient cent.

Les plus malheureux sont les mineurs mmes, dont les gages ne montent
par an qu' trois pagodes; aussi ne se font-ils pas scrupule en
cherchant dans le sable de dtourner une pierre qu'ils peuvent drober
aux yeux, et comme ils sont nus,  la rserve d'un petit linge qui leur
couvre le milieu du corps, ils tchent adroitement de l'avaler.
Tavernier en vit un qui avait cach dans le coin de son oeil une pierre
du poids d'un manghelin, c'est--dire d'environ deux de nos carats, et
dont le larcin fut dcouvert. Celui qui trouve une pierre dont le poids
est au-dessus de sept ou huit manghelins reoit une rcompense, mais
proportionne  sa misre plutt qu' l'importance du service.

Les marchands qui se rendent  la mine pour ce riche ngoce ne doivent
pas sortir de leur logement: mais chaque jour,  dix ou onze heures du
matin, les matres mineurs leur apportent des montres de diamans. Si les
parties sont considrables, ils les confient aux marchands pour leur
donner le temps de les considrer  loisir. Il faut ensuite que le
march soit promptement conclu, sans quoi les matres reprennent leurs
pierres, les lient dans un coin de leur ceinture ou de leur chemise, et
disparaissent pour ne revenir jamais avec les mmes pierres; ou du moins
s'ils les rapportent, elles sont mles avec d'autres qui changent
absolument le march. Si l'on convient de prix, l'acheteur leur donne un
billet de la somme pour l'aller recevoir du chrif, c'est--dire d'un
officier nomm pour donner et recevoir les lettres de change. Le moindre
retardement au del du terme oblige de payer un intrt sur le pied d'un
et demi pour cent par mois. Mais, lorsque l'acheteur est connu, ils
aiment mieux les lettres de change pour Agra, pour Golconde ou pour
Visapour, et surtout pour Surate, d'o ils font venir diverses
marchandises par les vaisseaux trangers.

C'est un spectacle agrable de voir paratre tous les jours au matin les
enfans des matres mineurs et d'autres gens du pays, depuis l'ge de dix
ans, jusqu' l'ge de quinze ou seize, qui viennent s'asseoir sous un
gros arbre dans la place du bourg. Chacun d'eux a son poids de diamans
dans un sac pendu d'un ct de sa ceinture, et de l'autre une bourse
attache, qui contient quelquefois jusqu' cinq ou six cents pagodes
d'or. Ils attendent qu'on leur vienne vendre quelques diamans, soit du
lieu mme ou de quelque autre mine. Quand on leur en prsente un, on le
met entre les mains du plus g de ces enfans, qui est comme le chef des
autres. Il le considre soigneusement, et le fait passer  son voisin,
qui l'examine  son tour: ainsi la pierre circule de main en main dans
un grand silence, jusqu' ce qu'elle revienne au premier. Il en demande
alors le prix pour en faire le march; et s'il l'achte trop cher, c'est
pour son compte. Le soir, tous ces enfans font la somme de ce qu'ils
ont achet. Ils regardent leurs pierres, et les mettent  part, suivant
leur eau, leur poids et leur nettet. Ils mettent le prix sur chacune, 
peu prs comme elles pourraient se vendre aux trangers. Ensuite ils les
portent aux matres, qui ont toujours quantit de parties  assortir, et
tout le profit se partage entre ces jeunes marchands, avec cette seule
diffrence, que le chef ou le plus g prend un quart pour cent de plus
que les autres. Ils connaissent si parfaitement le prix de toutes sortes
de pierres, que, si l'un d'eux, aprs en avoir achet une, veut perdre
demi pour cent, un autre est prt  lui rendre aussitt son argent.

Un jour, sur le soir, Tavernier reut la visite d'un homme fort mal
vtu. Il n'avait qu'une ceinture autour du corps et un mchant mouchoir
sur la tte. Aprs quelques civilits, il fit demander  Tavernier, par
son interprte, s'il voulait acheter quelques rubis; et tirant de sa
ceinture quantit de petits linges, il en fit sortir une vingtaine de
petites pierres. Tavernier en acheta quelques-unes, et ne fit pas
difficult de les payer un peu au-del de leur prix, parce qu'il jugea
qu'on n'tait pas venu le trouver sans avoir quelque chose de plus
prcieux  lui offrir. En effet, l'Indien l'ayant pri d'carter ses
gens, ne se vit pas plus tt seul avec l'interprte et lui, qu'il ta le
mouchoir sous lequel ses cheveux taient lis. Il en tira un petit linge
qui contenait un diamant de quarante-huit carats et demi, et de la plus
belle eau du monde, et les trois quarts fort net. Gardez-le jusqu'
demain, dit-il  Tavernier, pour l'examiner  loisir. S'il est de votre
got, vous me trouverez hors du bourg  telle heure, et vous
m'apporterez telle somme. Tavernier ne manqua pas de lui porter la
somme qu'il avait demande;  son retour  Surate, il trouva un profit
considrable sur cette pierre.

Quelques jours aprs, ayant reu avis qu'un Franais nomm Bote, qu'il
avait laiss  Golconde pour recevoir et garder son argent, tait
attaqu d'une maladie dangereuse, il ne pensa qu' retourner dans le
pays. Le gouverneur de la mine, surpris de le voir partir sitt, lui
demanda s'il avait employ tout son argent. Il lui restait vingt mille
pagodes, dont il regrettait effectivement de n'avoir pas fait l'emploi;
mais, se croyant press par l'avis qu'il avait reu, il fit voir au
gouverneur tout ce qu'il avait achet, qui se trouva conforme au rle du
receveur des droits; il paya les deux pour cent; et, ne dguisant pas
mme qu'il avait achet en secret un diamant de quarante-huit carats et
demi, il satisfit avec la mme fidlit pour cette pierre, quoique
personne ne ft inform de son march dans le bourg. Le gouverneur,
admirant sa bonne foi, lui confessa naturellement qu'aucun marchand du
pays n'aurait eu cette dlicatesse; et, dans le mouvement de son estime,
il fit venir les plus riches marchands de la mine, avec ordre
d'apporter leurs plus belles pierres. Dans l'espace d'une heure ou deux,
Tavernier employa fort avantageusement ses vingt mille pagodes. Aprs le
march, ce gnreux gouverneur dit aux marchands qu'ils devaient
distinguer un si galant homme par quelque tmoignage de reconnaissance
et d'amiti. Ils consentirent de fort bonne grce  lui faire prsent
d'un diamant de quelque prix.

La manire de traiter entre ces marchands mrite particulirement une
observation. Tout se passe dans le plus profond silence. Le vendeur et
l'acheteur sont assis l'un devant l'autre comme deux tailleurs. L'un des
deux ouvrant sa ceinture, le vendeur prend la main droite de l'acheteur,
et la couvre avec la sienne de cette ceinture, sous laquelle le march
se fait secrtement, quoiqu'en prsence de plusieurs autres marchands
qui peuvent se trouver dans la mme salle, c'est--dire que les deux
intresss ne se parlent, ni de la bouche, ni des yeux, mais seulement
de la main. Si le vendeur prend toute la main de l'acheteur, ce signe
exprime mille. Autant de fois qu'il la lui presse, ce sont autant de
mille pagodes ou de mille roupies, suivant les espces dont il est
question. S'il ne prend que les cinq doigts, il n'exprime que cinq
cents. Un doigt signifie cent. La moiti du doigt jusqu' la jointure du
milieu, signifie cinquante; et le petit bout du doigt jusqu' la
premire jointure, signifie dix. Il arrive souvent que, dans un mme
lieu et devant quantit de tmoins, une mme partie se vend sept  huit
fois, sans qu'aucun autre que les intresss sache  quel prix elle est
vendue.  l'gard du poids des pierres, on n'y peut tre tromp que dans
les marchs clandestins. Lorsqu'elles s'achtent publiquement, c'est
toujours aux yeux d'un officier du roi, qui, sans tirer aucun bnfice
des particuliers, est charg de peser les diamans; et tous les marchands
doivent s'en rapporter  son tmoignage.

Tavernier obtint du gouverneur une escorte de six cavaliers pour sortir
des terres de son gouvernement, qui s'tend jusqu'aux limites communes
des royaumes de Visapour et de Golconde. Elles sont marques par une
rivire large et profonde, dont le passage est d'autant plus difficile,
qu'il ne s'y trouve ni pont ni bateau. On se sert, pour la traverser,
d'une invention assez commune aux Indes. C'est un vaisseau rond de dix 
douze pieds de diamtre, compos de branches d'osier, comme nos
mannequins, et couvert de cuir de boeuf. On pourrait entretenir de
bonnes barques, ou faire un pont sur cette rivire; mais les deux rois
s'y opposent, parce qu'elle fait la sparation de leurs tats. Chaque
jour au soir, tous les bateliers des deux rives sont obligs de
rapporter  deux officiers, qui demeurent de part et d'autre  un quart
de lieue du passage, un tat exact des personnes et des marchandises
qui ont pass l'eau pendant le jour.

En arrivant  Golconde, Tavernier apprit avec chagrin que son agent
tait mort, et que la chambre o il l'avait laiss avait t scelle de
deux sceaux, l'un du cadi, qui est comme le chef de la justice, et
l'autre du cha-bander ou saban-dar, qu'il compare  notre prvt des
marchands. Un officier de justice gardait la porte nuit et jour, avec
deux valets qui avaient servi l'agent jusqu' sa mort. Aprs avoir
demand  Tavernier si l'argent qui se trouvait dans la chambre tait 
lui, on en exigea des preuves, qui furent le tmoignage des chrifs
mmes qui l'avaient compt par son ordre. On lui fit signer un papier
par lequel il dclarait qu'on n'en avait rien dtourn; et les frais de
ces procdures lui parurent si lgers, qu'il admira galement la
fidlit et le dsintressement de la justice indienne.

Il entreprit bientt de visiter une autre mine de diamans qui est dans
le royaume de Golconde,  sept journes de la capitale. Elle est proche
d'un gros bourg o passe la mme rivire qu'il avait traverse en
revenant de Raolkonde. De hautes montagnes forment une sorte de
croissant  une lieue et demie du bourg; et c'est dans l'espace qui est
entre le bourg et les montagnes qu'on trouve le diamant. Plus on cherche
en s'approchant des montagnes, plus on dcouvre de grandes pierres; mais
si l'on remonte trop haut, on ne rencontre plus rien. Ce voyage,
suivant le calcul de Tavernier, est de cinquante-cinq lieues.

Il fut surpris de trouver aux environs de cette mine jusqu' soixante
mille personnes qu'on y employait continuellement au travail. On lui
raconta qu'elle avait t dcouverte depuis environ cent ans par un
pauvre homme, qui, bchant un petit terrain pour y semer du millet,
avait trouv une pointe-nave du poids d'environ vingt-cinq carats. La
forme et l'clat de cette pierre la lui avaient fait porter  Golconde,
o les ngocians avaient reu avec admiration un diamant de ce poids,
parce que les plus gros qui fussent connus auparavant n'taient que de
dix  douze carats. Le bruit de cette dcouverte n'ayant pas tard  se
rpandre, plusieurs personnes riches avaient commenc aussitt  faire
ouvrir la terre, et l'on n'avait pas cess d'y trouver quantit de
grandes pierres. Il s'en trouvait en abondance depuis dix jusqu'
quarante carats, et quelquefois de beaucoup plus grandes, puisque,
suivant le tmoignage de Tavernier, Mirghimola, ce mme capitaine indien
dont on a parl, fit prsent au grand mogol Aureng-zeb d'un diamant de
cette mine qui pesait neuf cents carats avant d'tre taill. Mais la
plupart de ces grandes pierres ne sont pas nettes, et leurs eaux
tiennent ordinairement de la qualit du terroir. S'il est humide et
marcageux, la pierre tire sur le noir; s'il est rougetre, elle tire
sur le rouge, et suivant les autres endroits, tantt sur le vert et
tantt sur le jaune. Il parat toujours sur leur surface une sorte de
graisse qui oblige de porter sans cesse la main au mouchoir pour
l'essayer.

 l'gard de leur eau, Tavernier observe qu'au lieu qu'en Europe nous
nous servons du jour pour examiner les pierres brutes, les Indiens se
servent de la nuit. Ils mettent dans un trou qu'ils font  quelque mur,
de la grandeur d'un pied carr, une lampe avec une grosse mche,  la
clart de laquelle ils jugent de l'eau et de la nettet de la pierre,
qu'ils tiennent entre leurs doigts. L'eau que l'on nomme _cleste_ est
la pire de toutes. Il est impossible de la reconnatre tandis que la
pierre est brute. Mais, pour peu qu'elle soit dcouverte sur le moulin,
le secret infaillible pour bien juger de son eau est de la porter sous
un arbre touffu. L'ombre de la verdure fait dcouvrir facilement si elle
est bleue.

On cherche les pierres dans cette mine par des mthodes qui ressemblent
peu  celle de Raolkonde. Aprs avoir reconnu la place o l'on veut
travailler, les mineurs aplanissent une autre place  peu prs de la
mme tendue, qu'ils environnent d'un mur d'environ deux pieds de haut.
Au pied de ce mur, ils font de petites ouvertures pour l'coulement de
l'eau, et les tiennent fermes jusqu'au moment o l'eau doit s'couler.
Alors tous les ouvriers se rassemblent, hommes, femmes et enfans, avec
le matre qui les emploie, accompagn de ses parens et de ses amis. Il
apporte avec lui quelque idole, qu'on met debout sur la terre, et devant
laquelle chacun se prosterne trois fois. Un prtre, qui fait la prire
pendant la crmonie, leur fait  tous une marque sur le front avec une
composition de safran et de gomme, espce de colle qui retient sept ou
huit grains de riz qu'il applique dessus. Ensuite s'tant lav le corps
avec de l'eau que chacun apporte dans un vase, ils se rangent en fort
bon ordre pour manger ce qui leur est prsent dans un festin que le
matre leur fait au commencement du travail.

Aprs ce repas, chacun commence  travailler. Les hommes fouillent la
terre, les femmes et les enfans la portent dans l'enceinte qui se trouve
prpare. On fouille jusqu' dix, douze et quatorze pieds de profondeur;
mais, aussitt qu'on rencontre l'eau, il ne reste plus d'esprance.
Toute la terre tant porte dans l'enceinte, on prend avec des cruches
l'eau qui demeure dans les trous qu'on a faits en fouillant. On la jette
sur cette terre pour la dtremper; aprs quoi les trous sont ouverts
pour donner passage  l'eau, et l'on continue d'en jeter d'autre
par-dessus, afin qu'elle entrane le limon et qu'il ne reste que le
sable. On laisse scher tout au soleil, ce qui tarde peu dans un climat
si chaud. Tous les mineurs ont des paniers  peu prs de la forme d'un
van, dans lesquels ils mettent ce sable pour le secouer comme nous
secouons le bl. La poussire achve de se dissiper, et le gros est
remis sur le fond qui demeure dans l'enceinte. Aprs avoir vann tout le
sable, ils l'tendent avec une manire de rteau qui le rend fort uni.
C'est alors que, se mettant tous ensemble sur ce fond de sable avec un
gros pilon de bois, large d'un demi-pied par le bas, ils le battent d'un
bout  l'autre de deux ou trois grands coups qu'ils donnent  chaque
endroit. Ils le remettent ensuite dans les paniers, le vannent encore,
et recommencent  l'tendre; et, ne se servant plus que de leurs mains,
ils cherchent les diamans en pressant cette poudre, dans laquelle ils ne
manquent point de les sentir. Anciennement, au lieu d'un pilon de bois
pour battre la terre, ils la battaient avec des cailloux, et de l
venaient tant de glaces dans les pierres.

Depuis trente ou quarante ans, on avait dcouvert une autre mine entre
Colour et Raolkonde; on y trouvait des pierres qui avaient l'corce
verte, belle, transparente, et qui paraissaient mme plus belles que les
autres; mais elles se mettaient en morceaux lorsqu'on commenait  les
griser, ou du moins elles ne pouvaient rsister sur la roue. Le roi de
Golconde fit fermer la mine.

Il restait  visiter la mine de Bengale, qui est la plus ancienne de
toutes les mines de diamans. On donne indiffremment  cette mine le nom
de Soumelpour, qui est un gros bourg proche duquel on trouve les
diamans, ou celui de Gouel, rivire sablonneuse dans laquelle on les
dcouvre. La rivire de Gouel vient des hautes montagnes, qui sont
loignes d'environ cinquante cosses au midi, et va se perdre dans le
Gange.

C'est en remontant que les recherches commencent; lorsque le temps des
grandes pluies est pass, ce qui arrive ordinairement au mois de
dcembre, on attend encore pendant tout le mois de janvier que la
rivire soit claircie, parce qu'alors elle n'a pas plus de deux pieds
d'eau en divers endroits, et qu'elle laisse toujours quantit de sable 
dcouvert. Vers le commencement de fvrier on voit sortir de Soumelpour
et d'un autre bourg qui est vingt cosses plus haut sur la mme rivire,
et de plusieurs petits villages de la plaine, huit ou dix mille
personnes de tous les ges qui ne respirent que le travail; les plus
experts connaissent  la qualit du sable s'il s'y trouve des diamans.
On entoure ces lieux de pieux, de fascines et de terre, pour en tirer
l'eau et les mettre tout--fait  sec. Le sable qu'on y trouve, sans le
chercher jamais plus loin qu' deux pieds de profondeur, est port sur
une grande place qu'on a prpare au bord de la rivire, et qui est
entoure comme  Raolkonde d'un petit mur d'environ deux pieds. On y
jette de l'eau pour le purifier; et tout le reste de l'opration
ressemble  celle des mineurs de Golconde.

C'est de cette rivire que viennent toutes les belles pierres qu'on
appelle _pointes-naves_: elles ont beaucoup de ressemblance avec celles
qu'on nomme _pierres de tonnerre_, mais il est rare qu'on en trouve de
grandes.




CHAPITRE V.

tablissemens franais de la cte de Coromandel.


Nous trouvons dans notre recueil peu de dtails sur les possessions
europennes de cette cte, qui dpend en grande partie du royaume de
Carnate, et qui est tributaire du grand-mogol. Ce royaume de Carnate
tait autrefois soumis au roi de Golconde; les mahomtans mogols s'en
sont empars, et le pays est partag, comme dans tous le reste de
l'Inde, entre le mahomtisme et l'idoltrie; nous n'avons trouv sur
l'intrieur de ce royaume que quelques rcits de missionnaires, peu
intressans pour la curiosit du lecteur. Les villes de la cte sont
clbres par leur commerce, et frquentes par toutes les nations de
l'Europe. Les Portugais y possdent Mliapour ou San-Thom; les
Hollandais ont bti le fort de Gueldre dans la ville de Paliacate, et
les Anglais le fort de Saint-Georges dans celle de Madras: on sait
combien est riche et florissante cette colonie, rivale de Pondichry.
L'intrt national nous engage  parler avec un peu plus d'tendue de
cette colonie franaise, qui a essuy tant d'alternatives de prosprits
et de disgrces.

Luillier, voyageur franais, est le seul qui nous ait donn quelques
dtails sur Pondichry. Il s'tait embarqu  Lorient, le 4 mars 1722,
sur un vaisseau de la compagnie des Indes. Dix jours qu'il passa d'abord
dans la rade de Pondichry, avant de continuer sa route vers le Bengale,
ne lui donnrent pas le temps d'acqurir beaucoup de connaissances sur
la colonie, qu'il n'eut le temps de visiter qu' son retour. Pondichry
tait dj devenu le premier comptoir de la compagnie des Indes. On
commenait  ne rien pargner pour lui donner de l'clat. Luillier croit
son circuit d'environ quatre lieues, et le reprsente dj trs-peupl,
surtout de Gentous, qui aiment mieux, dit-il, la domination franaise
que celle des Maures. Chaque tat est resserr dans son quartier. On y
construisit alors une nouvelle forteresse, prs de laquelle quelques
officiers franais avaient fait btir des maisons: mais, comme le pays a
peu de bois pour les difices, et que d'ailleurs il s'lve de temps en
temps des vents fort imptueux, elles ne sont que d'un tage. Outre ce
nouveau fort, on en comptait neuf petits, qui faisaient auparavant
l'unique dfense des murs. La garde tait compose de trois compagnies
d'infanterie franaise, et d'environ trois cents Cipaies, nom qu'on
donne  des habitans naturels du pays qu'on fait lever et vtir  la
manire de France. Il y avait  Pondichry trois maisons religieuses:
l'une de jsuites, la seconde de carmes, et la troisime de capucins,
qui se disaient curs de toute la ville et de l'glise malabare. Le roi,
pour donner du lustre  ce bel tablissement, y avait tabli depuis
quelques annes un conseil souverain; la compagnie y entretenait un
gouverneur, un commandant militaire et un major.

On ne s'est arrt  cette courte description que pour faire comparer,
dans la suite de cet article, l'tat de Pondichry, tel qu'il tait
alors avec ce qu'il est devenu dans l'espace de peu d'annes.

Le vaisseau ayant remis  la voile le 22 juillet pour le Bengale, on
n'eut qu'un vent favorable jusqu' la rade de Ballasor, o l'on arriva
le 29. Ballasor est un lieu clbre par le commerce des senas, sorte de
belle toile blanche, et de ces toffes qui passent en France pour des
corces d'arbres, quoiqu'elles soient composes d'une soie sauvage qui
se trouve dans les bois. On passa le lendemain devant Calcutta, comptoir
des Anglais de l'ancienne compagnie, o l'on faisait btir alors de
trs-beaux magasins. Il est situ sur le bord du Gange,  huit lieues du
comptoir de France. Comme divers particuliers ont fait btir des maisons
 Calcutta, on le prendrait de loin pour une ville.

On passa de mme devant le comptoir des Danois, qui salurent le
btiment franais de treize coups de canon: c'est un honneur qu'il reut
de tous les vaisseaux europens qu'il rencontra jusqu' la loge
franaise; elle porte le nom de Chandernagor: c'est une trs-belle
maison qui est situe sur le bord d'un des deux bras du Gange. Elle a
deux autres loges dans sa dpendance: celle de Cassambazar, d'o
viennent toutes les soies dont il se fait un si grand commerce au
Levant, et celle de Ballasor. Tous ces tablissemens sont situs dans le
pays d'Ougly, province du royaume de Bengale.

Chandernagor n'est loign que d'une lieue de Chinchoura, grande ville
o les Hollandais et les Anglais de la nouvelle compagnie ont des
comptoirs. Celui des Hollandais l'emporte beaucoup sur l'autre par la
beaut des difices; les Portugais y ont deux glises, l'une qui
appartenait aux jsuites, et l'autre aux augustins. La ville de
Chinchoura est dfendue par une citadelle qui sert de logement au
gouverneur. Le port est si spacieux, qu'il peut contenir trois cents
vaisseaux  l'ancre.

Les banians, qui sont les principaux marchands du pays, y ont leur
demeure et leurs magasins.

La province d'Ougly est par le vingt-troisime degr sous le tropique du
cancer. L'air y est fort grossier et moins sain qu' Pondichry;
cependant la terre y est beaucoup meilleure; elle produit toutes sortes
de lgumes et d'herbes potagres, du froment, du riz en abondance, du
miel, de la cire, et toutes les espces de fruits qui croissent aux
Indes. Aussi le Bengale en est-il comme le magasin. On y recueille
quantit de coton, d'une plante dont la feuille ressemble  celle de
l'rable, et qui s'lve d'environ trois pieds; le bouton qui le
renferme fleurit  peu prs comme celui de nos gros chardons.

La compagnie tire de son comptoir d'Ougly diverses sortes de
malles-molles; des casses, que nous nommons mousselines doubles; des
doras, qui sont les mousselines rayes; des tangebs, ou des mousselines
serres; des amans, qui sont de trs-belles toiles de coton, quoique
moins fines que les senas de Ballasor; des pices de mouchoirs de soie,
et d'autres toiles de coton. La grande ville de Daca, qui est loigne
de la loge d'environ cent lieues, fournit les meilleures et les plus
belles broderies des Indes, en or et en argent comme en soie. De l
viennent les stinkerques et les belles mousselines brodes qu'on apporte
en France. C'est de Patna que la compagnie tire du salptre, et tout
l'Orient, de l'opium. Les jamavars, les armoisins et le cottonis, qui
sont des toffes mles de soie et de coton, viennent de Cassambazar. En
gnral, suivant la remarque de Luillier, les plus belles mousselines
des Indes viennent de Bengale, les meilleures toiles de coton viennent
de Pondichry, et les plus belles toffes de soie  fleurs d'or et
d'argent viennent de Surate.

Le retour  Pondichry n'offrit rien de plus remarquable que les
vnemens ordinaires de la navigation. Jetons un coup d'oeil rapide sur
les progrs de la colonie depuis le voyage de Luillier, et sur l'tat de
Pondichry. Il fut entour de murs en 1723. L'attention que les
gouverneurs ont toujours eue d'assigner le terrain aux particuliers qui
demandaient la permission de btir a form comme insensiblement une
ville aussi rgulire que si le plan avait t trac tout d'un coup: les
rues en paraissent tires au cordeau. La principale, qui va du sud au
nord, a mille toises de long, c'est--dire une demi lieue parisienne; et
celle qui croise le milieu de la ville est de six cents toises. Toutes
les maisons sont contigus. La plus considrable est celle du
gouverneur. De l'autre ct, c'est--dire au couchant, on voit le jardin
de la compagnie, plant de fort belles alles d'arbres, qui servent de
promenades publiques, avec un difice richement meubl, o le gouverneur
loge les princes trangers et les ambassadeurs. Les jsuites ont dans la
ville un beau collge, dans lequel douze ou quinze de leurs prtres
montrent  lire et  crire, et donnent des leons de mathmatiques;
mais ils n'y enseignent pas la langue latine. La maison des missions
trangres n'a que deux ou trois prtres, et le couvent des capucins en
a sept ou huit. Quoique les maisons de Pondichry n'aient qu'un tage,
celles des riches habitans sont belles et commodes. Les Gentous y ont
deux pagodes, que les rois du pays leur ont fait conserver, avec la
libert du culte pour les bramines, gens pauvres, mais occups sans
cesse au travail, qui font toute la richesse de la ville et du pays.
Leurs maisons n'ont ordinairement que huit toises de long sur six de
large, pour quinze ou vingt personnes, et quelquefois plus. Elles sont
si obscures, qu'on a peine  comprendre qu'ils aient assez de jour pour
leur travail. La plupart sont tisserands, peintres en toiles ou
orfvres. Ils passent la nuit dans leurs cours ou sur le toit, presque
nus et couchs sur une simple natte: ce qui leur est commun,  la
vrit, avec le reste des habitans; car Pondichry tant au 12e. degr
de latitude septentrionale, et par consquent dans la zone torride,
non-seulement il y fait trs-chaud, mais pendant toute l'anne il n'y
pleut que sept ou huit jours vers la fin d'octobre. Cette pluie, qui
arriva rgulirement, est peut-tre un des phnomnes les plus
singuliers de la nature.

Les meilleurs ouvriers gentous ne gagnent pas plus de deux sous dans
leur journe; mais ce gain leur suffit pour subsister avec leurs femmes
et leurs enfans. Ils ne virent que de riz cuit  l'eau, et le riz est 
trs-bon march. Des gteaux sans levain, cuits sous la cendre, sont le
seul pain qu'ils mangent, quoiqu'il y ait  Pondichry d'aussi bon pain
qu'en Europe. Malgr la scheresse du pays, le riz, qui ne crot pour
ainsi dire que dans l'eau, s'y recueille avec une prodigieuse abondance;
et c'est  l'industrie, au travail continuel des Gentous, qu'on a cette
obligation. Ils creusent dans les champs, de distance en distance, des
puits de dix  douze pieds de profondeur, sur le bord desquels ils
mettent une espce de bascule avec un poids en dehors et un grand seau
en dedans. Un Gentou monte sur le milieu de la bascule, qu'il fait aller
en appuyant alternativement un pied de chaque ct, et chantant sur le
mme ton, suivant ce mouvement, en malabare, qui est la langue ordinaire
du pays, et un, et deux, et trois, etc. pour compter combien il a tir
de seaux. Aussitt que ce puits est tari il passe  un autre. En
gnral, cette nation est d'une adresse tonnante pour la distribution
et le mnagement de l'eau. Elle en conserve quelquefois dans des tangs,
des lacs et des canaux, aprs le dbordement des grandes rivires,
telles que le Coltam, qui n'est pas loign de Pondichry. Les
mahomtans, auxquels on donne ordinairement le nom de Maures, sont aussi
fainans que les Gentous sont laborieux.

La ville de Pondichry est  quarante ou cinquante toises de la mer,
dont le reflux sur cette cte ne s'lve jamais plus de deux pieds.
C'est une simple rade o les vaisseaux ne peuvent aborder. On emploie
des bateaux pour aller recevoir ou porter des marchandises  la distance
d'une lieue en mer; extrme incommodit pour une ville o rien ne manque
d'ailleurs  la douceur de la vie. Les alimens y sont  trs-vil prix.
On y fait bonne chre en grosse viande, en gibier, en poisson. Si l'on
n'y trouve point les fruits d't qui croissent en Europe, le pays en
produit d'autres qui nous manquent, et qui sont meilleurs que les
ntres.

Suivant le dernier dnombrement, on comptait dans Pondichry cent vingt
mille habitans, chrtiens, mahomtans ou gentous. La ville a plusieurs
grands magasins, six portes, une citadelle, onze forts ou bastions, et
quatre cent cinq pices de canon, avec des mortiers et d'autres pices
d'artillerie. La rputation des Franais, soutenue par la sage conduite
de leurs gouverneurs, leur a fait obtenir de plusieurs princes indiens
des privilges, des honneurs et des prfrences qui doivent flatter la
nation. La premire faveur de cette espce est de battre monnaie au coin
de l'empereur mogol, que les Hollandais n'ont encore pu se procurer par
toutes leurs offres. Les Anglais en ont joui pendant quelques annes;
mais diverses rvolutions les ont dtermins  l'abandonner. M. Dumas
obtint cette grce en 1736, par lettres patentes de Mahomet-Chah,
empereur mogol, adresses  Aly-Daoust-Khan, nabab ou vice-roi de la
province d'Arcate; elles taient accompagnes d'un lphant avec son
harnais, prsent qui ne se fait chez les Orientaux qu'aux rois et aux
plus puissans princes. M. Dumas, comprenant les avantages qu'il en
pouvait tirer pour la compagnie, fit frapper tous les ans, depuis
l'anne 1735 jusqu'en 1741, qui fut celle de son retour en France, pour
cinq  six millions de roupies. Cette monnaie est une pice d'argent qui
porte l'empreinte du mogol, un peu plus large que nos pices de douze
sous, et trois fois plus paisse: une roupie vaut quarante-huit sols.

Pour comprendre de quelle utilit ce nouveau privilge fut  la
compagnie, il faut savoir que le gouverneur, se conformant au titre des
roupies du mogol, mit dans celle de Pondichry la mme quantit
d'alliage, et qu'il tablit le mme droit de sept pour cent. Par une
valuation facile, on a trouv que, dans la marque de ces cinq  six
millions, valant en espces plus de douze millions de livres, la
compagnie tirait un avantage de quatre cent mille livres par an. Ce
produit augmente de jour en jour par le cours tonnant des roupies de
Pondichry, qui sont mieux reues que toutes les autres monnaies de
l'Inde. Non-seulement elles se font des lingots que la compagnie envoie,
mais toutes les nations y portent leurs matires, sur lesquelles l'htel
de la monnaie profite suivant la quantit de l'alliage. Il n'y a que les
pagodes et les sequins qui puissent le disputer, dans le commerce,  la
monnaie de Pondichry. La pagode est l'ancienne monnaie des Indes. C'est
une pice d'or qui a prcisment la forme d'un petit bouton de veste, et
qui vaut huit livres dix sous. Le dessous, qui est plat, reprsente une
idole du pays; et le dessus, qui est rond, est marqu de petits grains,
comme certains boutons de manche. Le sequin est une vritable pice
d'or trs-raffin, qui vaut dix livres de notre monnaie. Il est un peu
plus large qu'une pice de douze sous, mais moins pais; ce qui fait que
tous les sequins sont un peu courbs; il s'en trouve mme de percs, ce
qui vient de l'usage que les femmes indiennes ont de les porter au cou
comme des mdailles. Ces pices sont extrmement communes dans le pays,
et ne se frappent qu' Venise. Elles viennent par les Vnitiens, qui
font un commerce trs-considrable  Bassora, dans le fond du golfe
Persique,  Moka, au dtroit de Babel-Mandel, et  Djedda, qui est le
port de la Mecque. Les Indiens y portent tous les ans une bien plus
grande quantit de marchandises que les Franais, les Hollandais, les
Anglais et les Portugais n'en tirent. Ils les vendent aux Persans, aux
gyptiens, aux Turcs, aux Russes, aux Polonais, aux Sudois, aux
Allemands et aux Gnois, qui vont les acheter dans quelqu'un de ces
trois ports, pour les faire passer dans leur pays par la Mditerrane et
par terre.

Il convient, dans cet article, de faire connatre les monnaies qui sont
en usage  Pondichry. Aprs les pagodes, il faut placer les roupies
d'argent, monnaie assez grossire, qui n'ont pas tout--fait la largeur
de nos pices de vingt-quatre sous, mais qui sont plus paisses du
double. L'empreinte est ordinairement la mme sur toute la cte de
Coromandel. Une face porte ces mots: _l'an... du rgne glorieux de
Mahomet_; et l'autre: _cette roupie a t frappe ..._: celles de
Pondichry et de Madras portent galement le nom d'_Arcate_, parce que
la permission de les frapper est venue du nabab de cette province; mais
on distingue celles de Pondichry par un croissant qui est au bas de la
seconde face, et celles de Madras par une toile.

Les fanons sont de petites pices d'argent, dont sept et demi valent une
roupie, et vingt-quatre une pagode, par consquent le fanon vaut un peu
moins de six sous.

On appelle cache une petite monnaie de cuivre, dont soixante-quatre
valent un fanon; ainsi la cache vaut un peu plus d'un denier.

Ces monnaies, quoiqu'en usage dans l'Inde entire, n'y ont pas la mme
valeur partout; et la cause de cette diffrence est qu'il y en a de plus
ou moins fortes, et de plus ou moins parfaites pour le titre.

Dans le Bengale on compte encore par ponis, qui ne sont pas des pices,
mais une somme arbitraire, comme nous disons en France une pistole. Il
faut trente-six  trente-sept ponis pour une roupie d'argent d'Arcate;
ainsi le ponis vaut environ cinq liards de notre monnaie. Au-dessous
sont les petits coquillages dont on a parl dans les relations d'Afrique
et dans celles des Maldives, qui portent le nom de _cauris_, et dont
quatre-vingts font le ponis.

L'tablissement franais de Pondichry s'est accru par les donations de
quelques nababs qui ont eu besoin de ses secours, aprs la guerre que
Thamas-Kouli-Khan ou Nadir-Chah, roi de Perse, porta dans l'Indoustan.

Aprs l'infortune du mogol, qui avait t fait prisonnier dans sa
capitale, et dont les immenses trsors taient passs entre les mains du
vainqueur, quelques nababs, ou vice-rois de la presqu'le de l'Inde,
jugrent l'occasion d'autant plus favorable pour s'riger eux-mmes en
souverains, qu'il n'y avait aucune apparence que le roi de Perse, dj
trop loign de ses propres tats, et si bien rcompens de son
entreprise, penst  les venir attaquer dans une rgion qu'il
connaissait aussi peu que les environs du cap de Comorin.
Daoust-Aly-Khan, nabab d'Arcate, le mme qui avait accord aux Franais
la permission de battre monnaie, se flatta de pouvoir former deux
royaumes: l'un, pour Sabder-Aly-Khan, son fils an; l'autre pour
Sander-Saheb, son gendre: jeunes gens qui n'avaient que de l'ambition,
sans aucun talent pour soutenir un si grand projet. Arcate est une
grande ville  trente lieues de Pondichry au sud-ouest, la plus
malpropre qu'il y ait au monde.

Les mogols, qui avaient tendu leurs conqutes dans cette partie de
l'Inde sous le rgne du fameux Aureng-Zeb, avaient laiss subsister les
royaumes de Trichenapaly, de Tanjaour, de Madur, de Massour et de
Marava. Ces tats taient gouverns par des princes gentous,
tributaires,  la vrit, de l'empereur mogol, mais fiers et lents dans
leur dpendance, qui se dispensaient quelquefois de payer le tribut, ou
qui attendaient que l'empereur ft marcher ses armes pour les y
contraindre. La plupart devaient  la cour de Delhy de trs-grosses
sommes qu'on avait laiss accumuler par la mollesse de Mahomet-Chah,
plus occup des plaisirs de son srail que de l'administration, dont il
se reposait sur des ministres aussi voluptueux que lui. Daoust-Aly-Khan
saisit cette occasion pour attaquer les princes voisins de son
gouvernement. Il assembla une arme de vingt-cinq  trente mille
chevaux, avec un nombre proportionn d'infanterie, dont il donna le
commandement  Sabder et  Sander-Sahed. Leur premier exploit fut la
prise de Trichenapaly, grande ville fort peuple,  trente-cinq lieues
au sud-ouest de Pondichry. Cette capitale, investie par l'arme des
Maures, le 6 mars 1736, fut emporte d'assaut le 26 du mois suivant.
Sabder en abandonna le gouvernement  Sander-Saheb, son beau-frre, qui
prit aussitt la qualit de nabab.

Aprs avoir soumis le reste de cette contre, ils tournrent leurs armes
vers le royaume de Tanjaour, dont ils assigrent la capitale. Le roi
Sahadgy s'y tait renferm avec toutes les troupes qu'il avait pu
rassembler. Cette place est si bien fortifie, qu'aprs avoir
inutilement pouss leurs attaques pendant prs de six mois, ils furent
obligs de changer le sige en blocus. Tandis que Sander-Saheb demeura
pour y commander, Bara-Saheb, un de ses frres, s'avana au sud avec un
dtachement de quinze mille chevaux, se rendit matre de tout le pays de
Marava, du Madur et des environs du cap Comorin. Ensuite, remontant le
long de la cte de Malabar, il poussa ses conqutes jusqu' la province
de Travancor. Ce fut dans ces circonstances que Sander-Saheb mit les
Franais en possession de la terre de Karical.

Tous les princes gentous, alarms d'une invasion si rapide, implorrent
le secours du roi des Marattes. Ils lui reprsentrent que leur religion
n'tait pas moins menace que leurs tats; et les principaux ministres
de ce prince, dont la plupart sont bramines, lui firent un devoir
indispensable de s'armer pour une cause si pressante. Il se nommait
Maha-Radja. Ses tats sont d'une grande tendue. On l'a vu souvent
mettre en campagne cent cinquante mille chevaux, et le mme nombre de
gens de pied,  la tte desquels il ravageait les tats du mogol, dont
il lirait d'immenses contributions. Les Marattes, ses sujets, sont peu
connus de nos gographes. La guerre fait leur principale occupation: ils
habitent au sud-est des montagnes qui sont derrire Goa, vers la cte de
Malabar. La capitale de leur pays est Satera, ville trs-considrable.

Les sollicitations du roi de Tanjaour et des princes du mme culte,
jointes  l'esprance de piller un pays o depuis long-temps toutes les
nations du monde venaient changer leur or et leur argent pour des
marchandises, dterminrent enfin le roi des Marattes  faire partir une
arme de soixante mille chevaux et de cent cinquante mille hommes
d'infanterie, dont il donna le commandement  son fils an,
Ragodgi-Bonsolla Sena-Saheb-Soubab. Elle se mit en marche au mois
d'octobre 1739. Daoust-Aly-Khan, inform de son approche, rappela son
fils et son gendre, qui tenaient encore le roi de Tanjaour bloqu dans
sa capitale. Il tait question de mettre leurs propres tats  couvert.
Cependant ces deux gnraux ne se dterminrent pas tout d'un coup 
s'loigner de leurs conqutes, et laissrent avancer l'ennemi, qui
rpandait le ravage et la terreur sur son passage. Daoust se hta de
rassembler tout ce qui lui restait de troupes, avec lesquelles il alla
se saisir des gorges de la montagne de Canamay, vingt-cinq lieues 
l'ouest d'Arcate, dfils trs-difficiles, et qu'un petit nombre de
troupes peut dfendre contre une nombreuse arme.

Les Marattes y arrivrent au mois de mai 1740. Aprs avoir reconnu qu'il
leur tait impossible de forcer le nabab d'Arcate dans son poste, ils
camprent  l'entre des gorges, d'o ils firent tenter secrtement la
fidlit du prince gentou qui gardait un autre passage avec cinq ou six
mille hommes, et que Daoust avait cru digne de sa confiance. Ce prince
fut bientt corrompu par les promesses et par l'argent des Marattes. Les
bramines levrent ses difficults en lui reprsentant que le succs de
cette guerre pouvait ruiner le mahomtisme et rtablir la religion de
leurs pres. Il consentit  livrer le passage. Les Marattes, continuant
d'amuser le nabab par de lgres attaques, y firent marcher leurs
troupes et s'en saisirent le 19 mai. De l, ils trouvrent si peu
d'obstacles au dessein de le surprendre par-derrire, qu'ils
s'approchrent  deux portes de canon avant qu'il se dfit de son
malheur. Lorsqu'on vint l'informer qu'il paraissait du ct d'Arcate un
corps de cavalerie qui s'avanait vers le camp, il s'imagina que
c'taient les troupes de son gendre qui venaient le joindre; mais il
entendit aussitt de furieuses dcharges de mousqueterie, et la prsence
du danger lui fit ouvrir les yeux sur la trahison.

Aly-Khan, son second fils, et tous ses officiers gnraux, montant
aussitt sur leurs lphans, se dfendirent avec autant d'habilet que
de valeur. Mais ils furent accabls d'un si grand feu et d'une si
terrible dcharge de frondes, que tout ce qu'il y avait de gens autour
d'eux prit  leurs pieds ou prit la fuite. Le nabab et son fils,
blesss de plusieurs coups, tombrent morts de leurs lphans, et leur
chute rpandit tant de frayeur dans l'arme, que la droute devint
gnrale. La plupart des officiers furent tus ou fouls aux pieds par
les lphans, qui enfonaient dans la boue jusqu' la moiti des jambes.
Il tait tomb la nuit prcdente une grande pluie qui avait dtremp la
terre. Plusieurs guerriers, qui taient de ce combat, assurrent que
jamais champ de bataille n'avait prsent un plus affreux spectacle de
chevaux, de chameaux et d'lphans blesss et furieux, mls, renverss
avec les officiers et les soldats, jetant d'horribles cris, faisant de
vains efforts pour se dgager des bourbiers sanglans o ils taient
enfoncs, achevant d'touffer ou d'craser les soldats qui n'avaient pas
la force de se retirer.

Gityzor-Khan, gnral de l'arme mogole, qui avait rendu d'importans
services  la compagnie, fut bless de cinq coups de fusil et d'un coup
de fronde qui lui creva un oeil, et le renversa de dessus son lphant.
On doit faire observer qu'une dcharge de frondes par le bras des
Marattes est aussi redoutable que la plus violente mousqueterie. Les
domestiques de Gityzor, l'ayant vu tomber, l'emportrent avant la fin du
combat dans un bois voisin, et ne pensrent qu' s'loigner de l'ennemi.
Aprs dix ou douze jours de marche, ils arrivrent  Alamparv, qui se
nomme aussi Jorobandel,  sept ou huit lieues de Pondichry. Les
principales blessures de leur matre taient un coup de fusil qui lui
avait coup la moiti de la langue et fracass la moiti de la mchoire;
un autre qui pntrait dans la poitrine, et trois coups dans le dos,
avec un oeil crev. On lui envoya le chirurgien-major de la compagnie,
qui passa prs de lui vingt-cinq jours sans pouvoir le sauver.

La date de cette affreuse bataille est du 20 mai 1740. Les Marattes y
firent un grand nombre de prisonniers, dont les principaux furent
Taqua-Saheb, grand-divan, un des gendres de Daoust, et le nabab
Eras-Khan-Mirzoutohr, commandant-gnral de la cavalerie. Dans le
pillage du camp, ils enlevrent la caisse militaire, l'tendard de
Mahomet et celui de l'empereur; ils emmenrent quarante lphans avec un
grand nombre de chevaux. Le corps de Daoust-Aly-Khan fut trouv parmi
les morts; mais on ne put reconnatre celui de son fils, qui avait t
sans doute cras, comme un grand nombre d'autres, sous les pieds des
lphans.

Le bruit de ce grand vnement jeta dans toute la presqu'le de l'Inde
une pouvante qui ne peut tre reprsente. On ne put se le persuader
dans Pondichry qu' la vue d'une prodigieuse multitude de fugitifs,
Maures et Gentous, qui vinrent demander un asile avec des cris et des
larmes, comme dans le lieu de toute la cte o ils se flattaient de
trouver plus de secours et d'humanit. Bientt le nombre en devint si
grand, que la prudence obligea de fermer les portes de la ville. Le
gouverneur y tait jour et nuit pour donner ses ordres. Les maisons et
les rues se trouvrent remplies de grains et de bagages. Tous les
marchands indiens de la ville et des lieux voisins qui avaient des
effets considrables  Arcate et dans les terres, s'empressaient de les
mettre  couvert sous la protection des Franais. Le 25 mai, qui tait
le cinquime jour aprs la bataille, la veuve du nabab Daoust-Aly-Khan,
avec toutes les femmes de sa famille et ses enfans, se prsentrent  la
porte de Valdaour, avec des instances pour tre reues dans la ville, o
elles apportaient tout ce qu'elles avaient ramass d'or et d'argent, de
pierreries et d'autres richesses.

Cette position tait dlicate pour les Franais; ils avaient  craindre
que les Marattes, informs du lieu o toute la famille du nabab s'tait
retire avec tous ses trsors, ne vinssent attaquer Pondichry. D'un
autre ct, ils taient perdus d'honneur dans les Indes, s'ils avaient
ferm leurs portes  cette famille fugitive, qui commandait depuis
long-temps dans la province, et qui n'avait jamais cess de les
favoriser. Ajoutons que, la moindre rvolution pouvant changer la face
des affaires, et faire reprendre aux Marattes le chemin de leur pays,
Sabder-Aly-Khan et toute sa race seraient devenus ennemis
irrconciliables de ceux qui leur auraient tourn le dos avec la
fortune, et n'auraient pens qu' la vengeance. Le gouverneur assembla
son conseil. Il n'y dguisa pas les raisons qui rendaient la gnrosit
dangereuse; mais il fit voir avec la mme force que l'humanit,
l'honneur, la reconnaissance et tous les sentimens qui distinguent la
nation franaise ne permettaient pas de rejeter une famille si
respectable et tant de malheureux qui venaient se jeter entre ses bras.
L'avis qu'il proposa, comme le sien, fut de les recevoir et de leur
accorder la protection de la France. Ce parti fut gnralement approuv
du conseil, et confirm par les applaudissemens de tout ce qu'il y avait
de Franais  Pondichry.

On se hta d'aller avec beaucoup de pompe au-devant de la veuve du
nabab. Toute la garnison fut mise sous les armes et borda les remparts.
Le gouverneur, accompagn de ses gardes  pied et  cheval, et port sur
un superbe palanquin, se rendit  la porte de Valdaour, o la princesse
attendait la dcision de son sort. Elle tait avec ses filles et ses
neveux, sur vingt-deux palanquins, suivis d'un dtachement de quinze
cents cavaliers, de quatre-vingts lphans, de trois cents chameaux, et
de plus de deux cents voitures tranes par des boeufs, dans lesquelles
taient les gens de leur suite; enfin de deux mille btes de charge.
Aprs lui avoir fait connatre combien la nation s'estimait heureuse de
pouvoir la servir, on la salua par une dcharge du canon de la
citadelle. Elle fut mene avec les mmes honneurs aux logemens qu'on
avait dj prpars pour elle et pour toute sa suite. Il ne manqua rien
 la civilit des Franais, et tous les officiers mogols en tmoignrent
une extrme satisfaction. Jamais la nation franaise ne s'tait acquis
plus de gloire aux Indes. Les apparences semblaient promettre plus de
sret  la veuve du nabab dans les tablissemens anglais, hollandais,
danois, tels que Porto-Novo, Tranquebar ou Ngapatan, qui taient plus
proches et plus puissans que le ntre. Mais venir d'elle-mme, et sans
aucune convention, se jeter sous la protection des Franais, c'tait
dclarer hautement qu'elle avait pour eux plus d'estime et de confiance
que pour toutes les autres nations de l'Europe.

Cependant Sabder-Aly-Khan, fils an du malheureux Daoust, arriva prs
d'Arcate, deux jours aprs la bataille, avec un corps de sept  huit
cents chevaux. Mais  la premire nouvelle de ce dsastre, il se vit
abandonn de ses troupes, et rduit  se sauver avec quatre de ses gens
dans la forteresse de Vlour. Sander-Saheb, son beau-frre, qui tait
sorti de Trichenapaly avec quatre cents chevaux, apprit aussi cette
funeste nouvelle en chemin, et trouva tout le pays soulev contre les
Maures. Plusieurs petits princes, qui portent le titre de paliagaras, se
dclarrent pour les Marattes, jusqu' tenter de l'enlever pour le
livrer entre leurs mains. Il n'eut pas d'autre ressource que de
retourner  Trichenapaly, et de s'y renfermer dans la forteresse. Le
gnral des Marattes prit sa marche vers Arcate, dont il se rendit
matre sans opposition. La ville fut abandonne au pillage et consume
en partie par le feu. Divers dtachemens, qui furent envoys pour
mettre le pays  contribution, firent prouver de toutes parts l'avarice
et la cruaut du vainqueur. C'est un ancien usage parmi ces barbares que
la moiti du butin appartienne  leurs chefs. Ils exercrent toutes
sortes de violences, non-seulement contre les mahomtans, mais contre
les Gentous mmes qui avaient implor leur secours, et qui les
regardaient comme les protecteurs de leur religion. Ils portent avec eux
des chaises de fer, sur lesquelles ils attachent nus avec des chanes
ceux dont ils veulent dcouvrir les trsors; et, mettant le feu dessous,
ils les brlent jusqu' ce qu'ils aient donn tout leur bien. On ne
s'imaginerait point combien ils firent prir d'habitans par ce cruel
supplice, ou par le poignard qui les vengeait de ceux qui n'avaient rien
 leur offrir. Tous les lieux qui essuyrent leur fureur furent presque
entirement dtruits; ce qui avait fait un tort extrme aux manufactures
de toile dans un pays o la plupart des Gentous exercent le mtier de
tisserand, dans lequel ils excellent.

Tandis qu'ils rpandaient la dsolation dans la province d'Arcate et
dans les lieux voisins, Sabder-Aly-Khan, renferm dans sa forteresse de
Vlour, leur fit des propositions d'accommodement. Aprs quelques
ngociations, le trait fut conclu  des conditions fort humiliantes.
Sabder devait succder  son pre dans la dignit de nabab d'Arcate;
mais il s'obligeait de payer aux vainqueurs cent laques ou cinq
millions de roupies,  restituer toutes les terres de Trichenapaly et de
Tanjaour,  joindre ses troupes aux Marattes, pour en chasser
Sander-Saheb qui tait encore en possession de la ville, de la
forteresse et de tout l'tat de Trichenapaly; enfin  servir lui-mme
d'instrument pour rtablir tous les princes de la cte de Coromandel
dans les domaines qu'ils possdaient avant la guerre. Quoique le gnral
maratte n'et rien de plus favorable  dsirer, une autre raison l'avait
fait consentir  ce trait. Le roi de Golconde commenait  s'alarmer
des ravages qui s'taient commis dans le Carnate. Il avait rsolu d'en
arrter les progrs. Nazerzingue, soubab de Golconde, et fils de
Nizam-Elmouk, premier ministre du Mogol, s'tait mis en marche avec une
arme de soixante mille chevaux et de cent cinquante mille hommes
d'infanterie. En arrivant sur les bords du Quichena, qui n'est qu'
douze journes d'Arcate, il avait t arrt par le dbordement de ce
fleuve; mais le gnral maratte, inform de son approche et du dessein
qu'il avait de continuer sa marche aprs la retraite des eaux, craignit
de perdre tous ses avantages  l'arrive d'un ennemi si redoutable; et
cette rflexion le disposa plus facilement  conclure avec Sabder.

La rsistance des Franais acheva de le dterminer. Avant cette
incursion, un Maure distingu par son rang en avait donn avis au
gouverneur de Pondichry, son ami particulier. On ignore comment il
s'tait procur ces lumires dans un si grand loignement. Mais  la
nouvelle du premier mouvement des Marattes, le gouverneur franais avait
pris toutes les mesures de la prudence pour se mettre  couvert.
L'enceinte de la ville n'tant point encore acheve du ct de la mer,
il avait fait lever une forte muraille pour fermer l'intervalle de
quarante  cinquante toises qui sont entre les maisons et le rivage. Il
avait rtabli les anciennes fortifications; il en avait construit de
nouvelles. La place avait t fournie de vivres et de munitions de
guerre. Enfin, lorsque les Marattes taient entrs dans la province, il
avait fait prendre les armes non-seulement  la garnison, mais encore 
tous les habitans de la ville qui taient en tat de les porter. Les
postes avaient t distribus; et ces prparatifs n'avaient pas peu
contribu  attirer  lui tous les habitans des lieux voisins, qui
l'avaient regard comme leur dfenseur aprs la bataille de Canamay.

L'vnement justifia ces prcautions. Aprs avoir pris possession
d'Arcate, le vainqueur menaa d'attaquer Pondichry avec toutes ses
forces, si les Franais ne se htaient de l'apaiser par des sommes
considrables. Il leur dclara ses intentions par une lettre du 20
janvier 1741, o l'adresse et la fiert taient galement employes.
N'ayant reu, disait-il, aucune rponse  plusieurs lettres qu'il avait
crites au gouverneur, il tait port  le croire ingrat et du nombre
de ses ennemis; ce qui le dterminait  faire marcher son arme contre
la ville: les Franais devaient se souvenir qu'il les avait anciennement
placs dans le lieu o ils taient, et qu'il leur avait donn la ville
de Pondichry; aussi se flattait-il encore que le gouverneur, ouvrant
les yeux  la justice, lui enverrait des dputs pour convenir du
paiement d'une somme; et, dans cette esprance, il voulait bien
suspendre les hostilits pendant quelques jours. Suivant l'usage des
Marattes et de la plupart des Gentous, qui n'crivent jamais qu'en
termes obscurs, pour ne pas donner occasion de les prendre par leurs
paroles, il ajoutait que le porteur de sa lettre avait ordre de
s'expliquer plus nettement. En effet, cet envoy, qui tait un homme du
pays, dont le gouverneur connaissait la perfidie par des lettres
interceptes qu'il avait crites  son pre, demanda au nom des Marattes
une somme de cinq cent mille roupies; et de plus, le paiement d'un
tribut annuel, dont le gnral prtendait, sans aucune apparence de
vrit, que les Franais taient redevables  sa nation depuis cinquante
ans.

Le gouverneur crut devoir une rponse civile  cette lettre; mais il ne
parla point des droits chimriques que les Marattes s'attribuaient sur
Pondichry, ni du tribut et de l'intrt, ni des cinq cent mille roupies
qu'ils demandaient avant toute espce de trait, et qui seraient
montes  plus de quinze millions de notre monnaie. Le silence sur des
prtentions si ridicules lui parut plus conforme aux maximes des
Indiens. Peu de jours aprs, le gnral insista sur ses demandes par une
nouvelle lettre, qui parat mriter, comme la seconde rponse du
gouverneur franais, d'obtenir place dans cette narration.

     _Au gouverneur de Pondichry, votre ami
     Ragodgi-Bonsolla-Sena-Saheb-Soubab: Ram Ram,_

Je suis en bonne sant, il faut me mander l'tat de la vtre.

Jusqu' prsent je n'avais pas reu de vos nouvelles; mais Capal-Cassi
et Atmarampantoulou viennent d'arriver ici, qui m'en ont dit, et j'en ai
appris d'eux.

Il y a prsentement quarante ans que notre grand roi vous a accord la
permission de vous tablir  Pondichry: cependant, quoique notre arme
se soit approche de vous, nous n'avons pas reu une seule lettre de
votre part.

Notre grand roi, persuad que vous mritiez son amiti, que les
Franais taient des gens de parole, et qui jamais n'auraient manqu
envers lui, a remis en votre pouvoir une place considrable. Vous tes
convenu de lui payer annuellement un tribut que vous n'avez jamais
acquitt. Enfin, aprs un si long temps, l'arme des Marattes est venue
dans ces cantons. Les Maures taient enfls d'orgueil; nous les avons
chtis. Nous avons tir de l'argent d'eux. Vous n'tes pas  savoir
cette nouvelle.

Nous avons ordre de Maha-Radja, notre roi, de nous emparer des
forteresses de Trichenapaly et de Gindgy, et d'y mettre garnison. Nous
avons ordre aussi de prendre les tributs qui nous sont dus depuis
quarante ans par les villes europennes du bord de la mer. Je suis
oblig d'obir  ces ordres. Quand nous considrons votre conduite et la
manire dont le roi vous a fait la faveur de vous donner un
tablissement dans ses terres, je ne puis m'empcher de vous dire que
vous vous tes fait tort en ne lui payant pas ce tribut. Nous avions des
gards pour vous, et vous avez agi contre nous. Vous avez donn retraite
aux Mogols dans votre ville. Avez-vous bien fait? De plus, Sander-Khan a
laiss sous votre protection les casenas de Trichenapaly et de Tanjaour,
des pierreries, des lphans, des chevaux et d'autres choses dont il
s'est empar dans ces royaumes, ainsi que sa famille: cela est-il bien
aussi? Si vous voulez que nous soyons amis, il faut que vous nous
remettiez ces casenas, ces pierreries, ces lphans, ces chevaux, la
femme et le fils de Sander-Khan. J'enverrai de mes cavaliers, et vous
leur remettrez tout. Si vous diffrez de le faire, nous serons obligs
d'aller nous-mmes vous y forcer, de mme qu'au tribut que vous nous
devez depuis quarante ans.

Vous savez aussi ce qui est arriv dans ce pays  la ville de Bassin.
Mon arme est fort nombreuse. Il faut de l'argent pour ses dpenses. Si
vous ne vous conformez point  ce que je vous demande, je saurai tirer
de vous de quoi payer la solde de toute l'arme. Nos vaisseaux
arriveront aussi dans peu de jours. Il faut donc que notre affaire soit
termine au plus tt.

Je compte que, pour vous conformer  ma lettre, vous m'enverrez la
femme et le fils de Sander-Khan, avec ses lphans, ses chevaux, ses
pierreries et ses casenas.

Le 15 du mois de Randiam. Je n'ai point autre chose  vous mander.

Loin d'tre effray de ces menaces, le gouverneur franais y rpondit en
ces termes:

     _ Ragodgi-Bonsolla, etc._

Depuis la dernire lettre que j'ai eu l'honneur de vous crire, j'en ai
reu une autre de vous. Vos alcoras m'ont dit qu'ils avaient employ
vingt-deux jours en chemin, et qu'avant de venir ici ils avaient t 
Tanralour. Pendant que vous tiez prs d'Arcate, j'ai envoy deux
Franais pour vous saluer de ma part; mais ils ont t arrts et
dpouills en chemin, ce qui ne leur a pas permis de continuer leur
route. Ensuite la nouvelle s'est rpandue que vous tiez retourn dans
votre pays.

Vous me dites que nous devons un tribut  votre roi depuis quarante
ans; jamais la nation franaise n'a t assujettie  aucun tribut. Il
m'en coterait la tte, si le roi de France, mon matre, tait inform
que j'y eusse consenti. Quand les princes du pays ont donn aux Franais
un terrain sur les sables du bord de la mer pour y btir une forteresse
et une ville, ils n'ont point exig d'autres conditions que de laisser
subsister les pagodes et la religion des Gentous. Quoique vos armes
n'aient point paru de ce ct-ci, nous avons toujours observ de bonne
foi ces conditions.

Votre seigneurie est sans doute informe de ce que nous venons faire
dans ces contres si loignes de notre patrie. Nos vaisseaux, aprs
huit  neuf mois de navigation, y apportent tous les ans de l'argent
pour acheter des toiles de coton dont nous avons besoin dans notre pays;
ils y restent quelques mois, et s'en retournent lorsqu'ils sont chargs.
Tout l'or et l'argent rpandus dans ces royaumes viennent des Franais;
sans eux, vous n'auriez pas tir un sou de toute la contre, que vous
avez trouve au contraire enrichie par notre commerce. Sur quel
fondement votre seigneurie peut-elle donc nous demander de l'argent? et
o le prendrions-nous? Nos vaisseaux n'en apportent que ce qu'il en faut
pour les charger; nous sommes mme obligs souvent, aprs leur dpart,
d'en emprunter pour nos dpenses.

Votre seigneurie me dit que votre roi nous a donn une place
considrable; mais elle devrait savoir que, quand nous nous sommes
tablis  Pondichry, ce n'tait qu'un emplacement de sable qui ne
rendait aucun revenu; si d'un village qu'il tait alors nous en avons
fait une ville, c'est par nos peines et nos travaux; c'est avec les
sommes immenses que nous avons dpenses pour la btir et la fortifier,
dans la seule vue de nous dfendre contre ceux qui viendraient
injustement nous attaquer.

Vous dites que vous avez ordre de vous emparer des forteresses de
Trichenapaly et de Gindgy;  la bonne heure, si cette proximit n'est
pas pour vous une occasion de devenir notre ennemi. Tant que les Mogols
ont t matres de ces contres, ils ont toujours trait les Franais
avec autant d'amiti que de distinction, et nous n'avons reu d'eux que
des faveurs. C'est en vertu de cette union que nous avons recueilli la
veuve du nabab Aly-Daoust-Khan, avec toute sa famille, que la frayeur a
conduite ici aprs la bataille o la fortune a second votre valeur.
Devions-nous leur fermer nos portes, et les laisser exposes aux injures
de l'air? Des gens d'honneur ne sont pas capables de cette lchet. La
femme de Sander-Saheb, fille d'Aly-Daoust-Khan, et soeur de
Sabder-Aly-Khan, y est aussi venue avec sa mre et son frre, et les
autres ont repris le chemin d'Arcate. Elle voulait passer 
Trichenapaly; mais ayant appris que vous en faisiez le sige avec votre
arme, elle est demeure ici.

Votre seigneurie m'crit de remettre aux cavaliers que vous enverrez
cette dame, son fils, et les richesses qu'ils ont apportes dans cette
ville. Vous qui tes rempli de bravoure et de gnrosit, que
penseriez-vous de moi si j'tais capable de cette bassesse? La femme de
Sander-Saheb est dans Pondichry sous la protection du roi mon matre,
et tout ce qu'il y a de Franais aux Indes perdrait la vie plutt que de
vous la livrer. Vous me dites qu'elle a ici les trsors de Tanjaour et
de Trichenapaly; je ne le crois pas, et je n'y vois aucune apparence,
puisque j'ai mme t oblig de lui fournir de l'argent pour vivre et
pour payer ses domestiques.

Enfin vous me menacez, si je ne me conforme pas  vos demandes,
d'envoyer votre arme contre nous, et d'y venir vous-mmes. Je me
prpare de mon mieux  vous recevoir, et  mriter votre estime, en vous
faisant connatre que j'ai l'honneur de commander  la plus brave de
toutes les nations de la terre, et qui se dfend avec le plus
d'intrpidit contre une injuste attaque.

Je mets au reste ma confiance dans le Dieu tout-puissant, devant lequel
les plus formidables armes sont comme la paille lgre que le vent
emporte et dissipe de tous cts; j'espre qu'il favorisera la justice
de notre cause. J'avais dj entendu parler de ce qui tait arriv 
Bassin; mais cette place n'tait pas dfendue par des Franais.

Cette rponse est un modle de noblesse et de modration. Le dernier mot
est sublime.

Les prcautions que cette lettre annonait au gnral des Marattes
n'taient pas une fausse menace; la ville tait bien fournie de
munitions de guerre et de bouche, et l'on n'y comptait pas moins de
quatre  cinq cents pices d'artillerie. Le gouverneur avait fait
descendre tous les quipages des vaisseaux qui se trouvaient dans la
rade; il avait arm les employs de la compagnie, et tous les habitans
franais, dont il avait form un corps d'infanterie qu'on exerait tous
les jours au service du canon et de la mousqueterie. Enfin il avait
choisi parmi les Indiens ceux qui taient en tat de porter les armes,
ce qui lui fit environ douze cents Europens, et quatre  cinq mille
pions, Malabares ou mahomtans. Quoique dans l'occasion il y ait peu de
fond  faire sur ces troupes indiennes, la garde qu'on leur faisait
monter sur les bastions et sur les courtines soulageait beaucoup la
garnison.

On demeura ainsi sous les armes jusqu'au mois d'avril 1741. Le gnral
des Marattes employa ce temps  ravager ou  subjuguer tous les pays
voisins; plus occup nanmoins  faire du butin qu' prendre des places
pour les conserver. Trichenapaly fut celle qui lui opposa le plus de
rsistance. C'est une ville forte pour les Indes. Elle est environne
d'un bon mur, qui est flanqu d'un grand nombre de tours, avec une
fausse braie, ou double enceinte, et un large foss plein d'eau. Les
Marattes, aprs l'avoir entirement investie, ouvrirent la tranche le
15 dcembre, et formrent quatre attaques, qu'ils poussaient
rigoureusement en sapant les murailles sous des galeries fort bien
construites. Sander-Saheb commenait  s'y trouver extrmement press.
Bara-Saheb, son frre, qui dfendait le Madur avec quelques troupes,
partit  la tte de sept ou huit mille chevaux pour se jeter dans la
ville, et ce secours aurait pu forcer les barbares de lever le sige.
Mais ayant appris sa marche, ils envoyrent au-devant de lui un corps de
vingt mille cavaliers et dix mille pions, qui taillrent en pices sa
petite arme. Il prit lui-mme aprs s'tre glorieusement dfendu. Son
corps fut apport au gnral des Marattes, qui parut touch de la perte
d'un homme extrmement bien fait, et qui s'tait signal par une rare
valeur. Il l'envoya couvert de riches toffes  Sander-Saheb son frre
pour lui rendre les honneurs de la spulture. Ce triste vnement
dcouragea les assigs. Ils manquaient depuis long-temps d'argent, de
vivres et de munitions. Sander-Saheb, rduit  l'extrmit, prit le
parti de se rendre; et le vainqueur, content de sa soumission, lui
laissa la vie et la libert: mais ayant pris possession de la place le
dernier jour d'avril 1741, il en abandonna le pillage  son arme.

Pendant le sige, il avait fait marcher du ct de la mer un dtachement
de quinze ou seize mille hommes, qui attaqurent Porto-Novo,  sept
lieues au sud de Pondichry, et qui se rendirent facilement matres
d'une ville qui n'tait pas ferme. Ils y enlevrent tout ce qui se
trouvait de marchandises dans les magasins hollandais, anglais et
franais. Cependant, par le soin qu'on avait eu de faire transporter 
Pondichry la plus grande partie des effets de la compagnie de France,
elle ne perdit que trois ou quatre mille pagodes, en toiles bleues qui
taient encore entre les mains des tisserands et des teinturiers. De
Porto-Novo, les Marattes passrent  Goudelour, tablissement anglais 
quatre lieues au sud de Pondichry, qu'ils pillrent malgr le canon du
fort Saint-David. Ils vinrent camper ensuite prs d'Ankhionac,  une
lieue et demie de Pondichry; mais n'ayant os s'approcher de la ville,
ils allrent se jeter sur Condgymer et Sadras, deux tablissemens des
Hollandais dont ils pillrent les magasins.

Enfin les chefs du dtachement crivirent au gouverneur franais. Ils
lui envoyrent mme un officier de distinction pour lui renouveler les
demandes de leur gnral, et lui dclarer que, sur son refus, ils
avaient ordre d'arrter tous les vivres qu'on transporterait 
Pondichry, jusqu'au moment o le reste de leur arme; aprs la prise de
Trichenapaly, qui ne pouvait tenir plus de quinze jours, viendrait
attaquer rgulirement la place. Le gouverneur reut fort civilement cet
envoy. Il lui fit voir l'tat de la ville et de l'artillerie, la force
de la citadelle qu'on pouvait faire sauter d'un moment  l'autre par les
mines qu'on y avait disposes, et la quantit des vivres dont la place
tait munie. Il l'assura qu'il tait dans la rsolution de se dfendre
jusqu' la dernire extrmit, et qu'il ne consentirait jamais  des
demandes qu'il n'avait pas le pouvoir d'accorder. Il ajouta qu'il avait
fait embarquer sur les vaisseaux qu'il avait dans la rade les
marchandises et les meilleurs effets de sa nation; et que si, par une
suite d'vnemens fcheux, il voyait ses ressources puises, il lui
serait facile de monter lui-mme  bord avec tout ce qui lui resterait
de Franais, et de retourner dans sa patrie: d'o les Marattes devaient
conclure qu'il y avait peu  gagner pour eux, et beaucoup  perdre.
L'officier, qui n'avait jamais vu de ville si bien munie, ne put
dguiser son admiration, et se retira fort satisfait des politesses
qu'il avait reues.

Mais une circonstance lgre contribua plus que toutes les
fortifications de Pondichry  terminer cette guerre. Comme c'est
l'usage aux Indes de faire quelque prsent aux trangers de
considration, le gouverneur offrit  l'envoy des Marattes dix
bouteilles de diffrentes liqueurs de Nancy. Cet officier en fit goter
au gnral, qui les trouva excellentes. Le gnral en fit boire  sa
matresse, qui, les trouvant encore meilleures, le pressa de lui en
procurer  toutes sortes de prix. Ragodgi-Bonsolla, fort embarrass par
les instances continuelles d'une femme qu'il aimait uniquement, ne
s'adressa point directement au gouverneur, dans la crainte de se
commettre ou de lui avoir obligation. Il le fit tenter par des voies
dtournes; et les offres de ses agens montrent jusqu' cent roupies
pour chaque bouteille. Le gouverneur, heureusement inform de la cause
de cet empressement, feignit d'ignorer d'o venaient des propositions si
singulires, et tmoigna froidement qu'il ne pensait point  vendre des
liqueurs qui n'taient que pour son usage. Enfin, Ragodgi-Bonsolla, ne
pouvant soutenir la mauvaise humeur de sa matresse, les fit demander en
son nom, avec promesse de reconnatre avantageusement un si grand
service. On parut regretter  Pondichry d'avoir ignor jusqu'alors les
dsirs du prince des Marattes; et le gouverneur, se htant de lui
envoyer trente bouteilles de ses plus fines liqueurs, lui fit dire qu'il
tait charm d'avoir quelque chose qui pt lui plaire. Ce prsent fut
accept avec une vive joie. Le gouverneur en reut aussitt des
remercmens, accompagns d'un passe-port par lequel on le priait
d'envoyer deux de ses officiers pour traiter d'accommodement. Cette
passion que ce gnral avait de satisfaire sa matresse l'avait dj
port  dfendre toutes sortes d'insultes contre la ville et les
Franais.

Deux bramines, gens d'esprit, et solidement attachs  la nation
franaise, furent dputs sur-le-champ au camp des Marattes, avec des
instructions et le pouvoir de ngocier la paix. Ils y apportrent tant
d'adresse et d'habilet, que Ragodgi-Bonsolla promit de se retirer au
commencement du mois de mai; et loin de rien exiger des Franais, il
envoya au gouverneur, avant son dpart, un serpent, qui est dans les
cours indiennes le tmoignage le plus authentique d'une sincre amiti.

Bientt une conduite si sage et si gnreuse attira au gouverneur de
Pondichry des remercmens et des distinctions fort honorables de la
cour mme du grand-mogol. Il reut une lettre du premier ministre de ce
grand empire, avec un serpent et des assurances d'une constante faveur
pour la nation.

Sabder-Aly-Khan, instruit par la renomme autant que par les lettres de
sa mre, des caresses et des honneurs que toute sa famille ne cessait de
recevoir  Pondichry, se crut oblig de signaler sa reconnaissance.
Non-seulement il se hta d'crire au gouverneur pour lui marquer ce
sentiment par des expressions fort nobles et fort touchantes, mais il
joignt  ces lettres un paravana, c'est--dire un acte formel par
lequel il lui cdait personnellement, et non  la compagnie, les aldes
ou les terres d'Arkhionac, de Tedouvanatam, de Villanour, avec trois
autres villages qui bordent au sud le territoire des Franais, et qui
produisent un revenu annuel de vingt-cinq mille livres. Il se rendit
ensuite  Pondichry, avec Sander-Saheb son beau-frre.

Sur l'avis qu'on y reut le 2 septembre que ces deux princes y devaient
arriver le soir, le gouverneur fit dresser une tente  la porte de
Valdaour. Il envoya au-devant d'eux trois de ses principaux officiers, 
la tte d'une compagnie des pions de sa garde, avec des danseuses et des
tamtams, qui font toujours l'ornement de ces ftes. Le nabab, tant
arriv  la tente, y fut reu par le gouverneur mme, qui s'y tait
rendu avec toute la pompe de sa dignit. Il entra dans la ville pour se
rendre d'abord au jardin de la compagnie, o sa mre et sa soeur taient
loges. Les deux premiers jours furent donns, suivant l'usage des
Maures, aux pleurs et aux gmissemens. Dans la visite que le prince fit
ensuite au gouverneur, il fut reu avec tous les honneurs dus  son
rang, c'est--dire au bruit du canon, entre deux haies de la garnison
qui tait en bataille sur la place. Aprs avoir pass quelques momens
dans la salle d'assemble, il souhaita d'entretenir en particulier le
gouverneur, qui le fit entrer dans une chambre avec quelques seigneurs
de sa suite. Sabder employa les termes les plus vifs et les plus
affectueux pour exprimer sa reconnaissance, en protestant qu'il
n'oublierait jamais l'important service qu'il avait reu du gouverneur
et des Franais. Lorsqu'il fut rentr dans la salle commune, on lui
offrit le btel; et, suivant l'usage,  l'gard de ceux qu'on veut
honorer singulirement, on lui versa un peu d'eau rose sur la tte et
sur ses habits. Mais, de tous les prsens qui lui furent offerts, il ne
voulut accepter que deux petits vases en filigrane de vermeil; et,
partant fort satisfait des honneurs et des politesses qu'il avait reus,
il envoya ds le mme jour au gouverneur un serpent avec le plus beau de
ses lphans.

L'anne suivante, lorsque le chevalier Dumas quitta les Indes pour
retourner en France, toute la reconnaissance du nabab parut s'accrotre
avec le chagrin de perdre son bienfaiteur et son ami. Il lui envoya pour
monument d'une ternelle amiti l'habillement et l'armure de son pre
Daoust-Aly-Khan, prsent galement riche et honorable.

Enfin cette faveur fut couronne par une autre; ce fut la dignit de
nabab et de mansoupdar, qui donnait au chevalier Dumas le commandement
de quatre azaris et demi, c'est--dire, de quatre mille cinq cents
cavaliers mogols, dont il tait libre de conserver deux mille pour sa
garde, sans tre charg de leur entretien. Elle lui vint de la cour du
Mogol, mais sans doute  la recommandation du nabab d'Arcate. Jamais
aucun Europen n'avait obtenu cet honneur dans les Indes. Outre l'clat
d'une distinction sans exemple, il en revenait un extrme avantage  la
compagnie franaise, qui allait se trouver dfendue par les troupes de
l'Indoustan et par les gnraux mogols, collgues du gouverneur de
Pondichry. Mais le chevalier Dumas, qui sollicitait depuis deux ans son
retour en France, tait presqu' la veille de son dpart. Son zle pour
les intrts de la compagnie lui fit sentir de quelle importance il
tait de faire passer son titre et ses fonctions aux gouverneurs qui
devaient lui succder. Il tourna tous ses soins vers cette entreprise,
et les mmes raisons qui lui avaient fait obtenir la premire grce,
disposrent les Mogols  lui accorder la seconde. Il en reut le firman,
qui fut expdi au nom du grand visir, gnralissime des troupes de
l'empire. En rsignant le gouvernement de Pondichry  son successeur
dans le cours du mois d'octobre 1741, il le mit en possession du titre
de nabab, et le fit reconnatre en qualit de mansoupdar par les quatre
mille cinq cents cavaliers dont le commandement est attach  cette
dignit.

On sait gnralement que le gouverneur Dupleix porta au plus haut degr
l'honneur du nom franais dans les Indes, qu'il rendit au nabab
Mouzaferzingue des services encore plus essentiels que Dumas n'en avait
rendu  Sabder-Aly-Khan, qu'il le rtablit dans ses tats par la mort de
Nazerzingue son concurrent, tu dans une bataille en 1750; que de
nombreuses dpenses et de magnifiques prsens furent la rcompense de ce
service. Dupleix reut du Mogol le titre de nabab, et des appointemens
trs-considrables. Il tala dans les Indes un faste capable d'tonner
ce peuple mme, celui de l'univers  qui la pompe extrieure en impose
le plus. Il est mort  Paris dans l'indigence. Il y avait rapport
l'habitude de manires royales qu'il mlait avec adresse  l'urbanit
franaise qu'il ne blessait pas. Mais, toujours proccup du luxe
asiatique, il affectait de mpriser le cortge simple et peu nombreux
qui accompagne ordinairement nos rois. Il ne faisait pas rflexion que
tout grand appareil est difficile  mouvoir, et que ce qui peut convenir
au despote immobile et invisible qui se montre une fois l'an  un peuple
d'esclaves pourrait embarrasser beaucoup nos monarques, qui, dans leurs
palais toujours ouverts, vivent sous les yeux de leurs sujets.

Il suffira de rappeler ici que Pondichry, prise par les Anglais dans la
dernire guerre, et rendue par le trait de paix de 1763, sort peu  peu
de ses ruines, et reprend par degrs son ancien commerce, quoiqu'elle
n'ait plus la mme puissance.

Nous trouvons dans la relation de Dellon, que nous avons dj cite,
l'histoire d'une fourberie trs-singulire et trs-hardie, qui peut
gayer nos lecteurs en finissant cet article.

Un Portugais, dont la fortune tait fort drange, mais qui avait
beaucoup d'esprit et de hardiesse, ayant eu l'occasion de s'assurer
qu'il ressemblait parfaitement au comte de Sarjedo, un des plus grands
seigneurs de Portugal, conut le dessein d'une fort audacieuse
entreprise. Le vritable comte de Sarjedo, qui tait alors  Lisbonne,
tait fils d'un ancien vice-roi des Indes orientales, et qui s'y tait
fait aimer par la douceur de son gouvernement. Il avait laiss  Goa un
fils naturel qu'il avait enrichi par ses bienfaits, et qui tenait un
rang distingu parmi les Portugais des Indes.

C'tait avec le fils lgitime de ce vice-roi que l'aventurier avait une
parfaite ressemblance. Louis de Mendoze Furtado gouvernait alors les
Indes. Mais son terme tant expir, on attendait de jour en jour  Goa
qu'il lui vnt un successeur de Lisbonne; et le bruit s'tait dj
rpandu que don Pdre, rgent de Portugal, pensait  nommer pour cet
emploi le jeune comte de Sarjedo, dont le pre l'avait rempli avec tant
de succs et d'approbation. L'aventurier portugais, voulant profiter de
cette circonstance, partit de Lisbonne, se rendit  Londres, y prit un
quipage de peu d'clat et s'embarqua avec deux valets de chambre qui ne
le connaissaient pas, sur un vaisseau de la compagnie d'Angleterre, qui
avait ordre d'aborder  Madras. Il tait convenu de prix avec le
capitaine pour son passage et pour celui de ses gens, et le paiement
avait t fait d'avance. Il avait fait provision des petites commodits
qui sont ncessaires sur mer, et qui servent  gagner l'affection des
matelots, telles que de l'eau-de-vie, du vin d'Espagne et du tabac.
Pendant les premiers jours, il garda beaucoup de rserve; et l'air de
gravit qu'il affecta dans ses manires et dans son langage disposa tout
le monde  le croire homme de qualit. Ensuite il fit entendre aux
Anglais, quoique par degrs et dans des termes ambigus, qu'il tait le
comte de Sarjedo. Mais, en approchant de Madras, il prit ouvertement ce
nom; et, pour expliquer son dguisement, il ajouta que le prince rgent
de Portugal, n'ayant pu quiper une flotte assez nombreuse pour le
conduire aux Indes avec la pompe et la majest convenables  son rang,
lui avait ordonn de partir incognito, parce que le terme de Mendoza
tait tout--fait expir.

Les Anglais ajoutrent de nouveaux honneurs  ceux qu'ils lui avaient
dj rendus, et le traitrent avec les respects et les crmonies qu'on
observe  l'gard des vice-rois. Ils s'applaudissaient du bonheur qu'ils
avaient eu de le porter aux Indes, ne doutant point que sa
reconnaissance pour les services qu'ils lui avaient rendus ne le
dispost, pendant le temps de son gouvernement,  rendre service  la
compagnie, et particulirement  ceux qui l'avaient oblig. Mais, pour
l'exciter encore plus  les favoriser dans l'occasion,  peine fut-il
descendu au rivage, que tout le monde s'empressa de lui offrir tout
l'argent dont il avait besoin, et c'tait justement  quoi le faux comte
s'tait attendu. Il en prit de toutes mains, des caissiers de la
compagnie et de divers particuliers qui s'estimaient trop heureux et
trop honors de la prfrence qu'il leur accordait, et qui se
repaissaient dj des grandes esprances dont il avait soin de les
flatter. Non-seulement les Anglais lui ouvrirent leurs bourses, mais les
Portugais qui taient tablis  Madras, et ceux qui demeuraient dans les
lieux voisins vinrent en foule auprs de lui pour lui composer une
espce de cour, sans pouvoir dguiser leur jalousie et l'honneur que les
Anglais avaient eu de le recevoir les premiers. Le comte reut ses
nouveaux sujets avec la gravit d'un vritable souverain, et leur tint
un langage qui prvint jusqu'aux moindres soupons.

Les Portugais les plus riches lui offrirent aussi de l'argent, et le
supplirent de ne pas pargner leur bourse.  peine voulaient-ils
recevoir les billets qu'il avait la bont de leur faire; d'autres lui
prsentrent des diamans et des bijoux. Il ne refusait rien; mais il
avait une manire de recevoir si agrable et si spirituelle, qu'il ne
semblait prendre que pour obliger ceux qui lui faisaient des prsens. Il
se donna des gardes avec un grand nombre de domestiques, et son train
rpondit bientt  la grandeur de son rang. Aprs s'tre arrt l'espace
de quinze jours  Madras, il en partit avec un quipage magnifique et
une suite nombreuse dont l'entretien lui cotait peu, parce que, dans
tous les lieux de son passage, il n'y avait personne qui ne se crt fort
honor de le recevoir. En passant dans les comptoirs franais et
hollandais, il eut soin de ne rien refuser de ce qui lui tait offert,
dans la crainte de les offenser, disait-il, s'il en usait moins
civilement avec eux qu'avec les Anglais. Les riches marchands et les
personnes de qualit, mahomtans ou gentous, suivirent l'exemple des
Europens. Chacun cherchait  mriter les bonts d'un nouveau vice-roi
qui devait jouir sitt du pouvoir de nuire ou d'obliger. Il tirait
d'ailleurs un extrme avantage de l'estime et de l'affection qu'on avait
eues pour le seigneur dont il s'attribuait le nom et la qualit. De tous
les vice-rois des Indes, c'tait celui qui s'tait fait le plus aimer.
Il parcourut ainsi toute la cte de Coromandel et celle du Malabar, sans
cesser de recevoir de grosses sommes et des prsens. Il avait l'adresse
d'acheter aussi les pierreries et les rarets qu'il trouvait en chemin,
remettant  les payer lorsqu'il serait  Goa.

Enfin il approcha de cette capitale de l'empire portugais, o le bruit
de son arrive aux Indes s'tait rpandu depuis long-temps. Il y tait
attendu avec impatience; mais il se contenta d'y envoyer un de ses
principaux domestiques pour faire quelques civilits de sa part  celui
qu'il honorait du nom de son frre, et qui tait le fils naturel du
vieux comte de Sarjedo. Ce seigneur se trouva incommod lorsqu'il reut
la lettre du faux comte; et ne pouvant se rendre auprs de lui, il y
envoya son fils an, que Dellon avait vu  Goa, et dont il parle avec
loge. Le comte lui fit un accueil fort civil, mais en gardant nanmoins
toute la fiert que les Portugais observent avec leurs parens naturels.
Comme il tait fort bien instruit des affaires publiques et de celles de
la maison de Sarjedo, il ne laissait rien chapper qui ne servt 
confirmer l'opinion qu'on avait de lui. Il fit entendre sans
affectation,  celui qu'il nommait son neveu, et  d'autres seigneurs
portugais qui taient venus de Goa pour lui faire leur cour, qu'avant
son entre il tait indispensablement oblig d'aller jusqu' Surate,
pour traiter de quelques affaires secrtes avec les ministres du
grand-mogol, qui devaient s'y rendre dans la mme vue. Cet artifice lui
fit viter de passer  Goa, dont il n'approcha que de dix lieues.
Cependant son cortge et sa bourse grossissaient de jour en jour, parce
que la noblesse des villes portugaises qui se trouvaient prs de son
passage se rendaient sans cesse auprs de lui, et que de tous cts on
lui apportait des prsens que la civilit ne lui permettait pas de
refuser.

Il s'avana vers Daman, o Dellon tait depuis quelques mois; mais ce ne
fut qu'aprs avoir fait avertir le gouverneur du jour auquel il y devait
arriver. Il avait ordonn aussi qu'on lui prpart un logement hors de
la ville, par la seule raison qu'il voulait viter les crmonies et les
remettre  son retour de Surate. On disposa pour le recevoir une maison
que les jsuites ont  un quart de lieue de la ville. Il y alla
descendre de son palanquin. Le gouverneur et toute la noblesse du pays
s'y taient rendus pour lui rendre leurs respects, et presque tous les
Hollandais s'y rassemblrent pour avoir l'honneur de le saluer. Un
jsuite du collge de Daman, qui avait tudi  Combre avec le
vritable comte de Sarjedo, et croyait le connatre parfaitement, ne
manqua point de se trouver avec le pre recteur pour le recevoir dans la
maison qui lui tait destine. Il le vit, il lui parla, et fut si
convaincu que c'tait le comte de Sarjedo, qu'il n'en conut aucun
doute. Le lendemain de son arrive, ce fourbe se trouva un peu incommod
d'une indigestion qui lui avait caus quelques douleurs d'entrailles. Il
demanda s'il n'y avait pas de mdecin dans la ville. On fit appeler
Dellon, qui eut  son tour l'honneur de le voir et de lui rendre ses
services. Il parut satisfait de ses remdes. Cependant Dellon observa
que ses airs de grandeur taient affects. Il fut mme surpris que ce
fier vice-roi le reprt en public de quelques termes trop peu
respectueux, dont il s'tait servi en lui parlant, sans considrer qu'un
tranger ne pouvait pas savoir toute la dlicatesse de la langue
portugaise; mais cette facilit  s'offenser ne l'empcha point de
marquer au mdecin franais beaucoup d'estime et de confiance, et de lui
faire de magnifiques promesses qui portrent ses amis  le fliciter de
l'occasion qu'il avait trouve d'avancer sa fortune. Le comte fut guri
en peu de jours, et ne pensa qu' continuer son voyage. Cependant il
acheta dans la ville quantit de choses prcieuses sans les payer. Il
reut de l'argent de divers Portugais; mais il se dispensa d'en donner 
personne, et Dellon ne reut aucun salaire pour ses soins et ses
remdes. Il partit enfin avec sa nombreuse suite. Elle fut mme grossie
du fils du gouverneur de Daman, qu'il eut la bont d'y admettre  la
prire de son pre. Avec ce brillant quipage, il se rendit  Surate, o
son premier soin fut de convertir tout son argent en pierreries.
Ensuite, laissant toute sa suite dans la ville, il en partit avec un
seul homme, sous le prtexte d'une confrence qu'il devait avoir 
quelques lieues avec un ministre secret du Mogol. Mais son voyage fut
beaucoup plus long qu'on ne se l'imaginait, puisqu'on ne l'a pas revu
depuis. Il eut l'honntet de faire dire, sept ou huit jours aprs, 
tous les gens de son cortge, qu'ils pouvaient s'en retourner, parce que
ses affaires ne lui permettaient pas de revenir sitt.


FIN DU CINQUIME VOLUME.




TABLE DES MATIRES

CONTENUES DANS CE VOLUME.


SECONDE PARTIE.--ASIE.


LIVRE PREMIER.

LES DE LA MER DES INDES.

                                                                  Pag.

  CHAPITRE XI.--Voyages et Aventures de Mendez-Pinto, Portugais.     1

  CHAP. XII.--Naufrage de Guillaume Bonteko, capitaine
  hollandais.                                                      210


LIVRE II.

CONTINENT DE L'INDE.

  CHAPITRE PREMIER.--Cte de Malabar.                              245

  CHAP. II.--Surate.                                               292

  CHAP. III.--Goa.                                                 302

  CHAP. IV.--Golconde.                                             316

  CHAP. V.--tablissemens franais de la cte de Coromandel.       361


FIN DE LA TABLE.





End of the Project Gutenberg EBook of Abrg de l'Histoire Gnrale des
Voyages (Tome 5), by Jean-Franois de La Harpe

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Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
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including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
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Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
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remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
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The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
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Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
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business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at https://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


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Literary Archive Foundation

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increasing the number of public domain and licensed works that can be
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($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
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methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
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concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
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