The Project Gutenberg EBook of L'abb Sicard, by Ferdinand Berthier

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Title: L'abb Sicard
       clbre instituteur des sourds-muets, successeur immdiate
       de l'abb de l'pe.

Author: Ferdinand Berthier

Release Date: January 11, 2012 [EBook #38548]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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L'ABB SICARD

PARIS.--IMP. VICTOR GOUPY, 5, RUE GARANCIRE.




L'ABB

SICARD,

CLBRE INSTITUTEUR DES SOURDS-MUETS,

SUCCESSEUR IMMDIAT DE L'ABB DE L'PE.

PRCIS HISTORIQUE SUR SA VIE, SES TRAVAUX ET SES SUCCS;

suivi de dtails biographiques sur ses lves sourds-muets
les plus remarquables

JEAN MASSIEU ET LAURENT CLERC,

ET D'UN APPENDICE

CONTENANT DES LETTRES DE L'ABB SICARD AU BARON DE GRANDO,

SON AMI ET SON CONFRRE A L'INSTITUT

PAR

FERDINAND BERTHIER,

SOURD-MUET, DOYEN HONORAIRE DES PROFESSEURS DE L'INSTITUTION NATIONALE
DES SOURDS-MUETS DE PARIS,

L'UN DES VICE-PRSIDENTS DE LA SOCIT CENTRALE D'DUCATION ET D'ASSISTANCE
POUR LES SOURDS-MUETS EN FRANCE,

PRSIDENT-FONDATEUR DE LA SOCIT UNIVERSELLE DES SOURDS-MUETS,
CHEVALIER DE LA LGION D'HONNEUR,

MEMBRE DE LA SOCIT DES TUDES HISTORIQUES (ANCIEN INSTITUT HISTORIQUE)
ET DE LA SOCIT DES GENS DE LETTRES.

PARIS,

CHARLES DOUNIOL ET Cie, LIBRAIRES-DITEURS,

29, RUE DE TOURNON, 29

1873




UN MOT D'EXPLICATION

     A MES FRRES SOURDS-MUETS, ET AUX NOMBREUSES PERSONNES QUI
     S'OCCUPENT DE LEUR BIEN-TRE PRSENT ET A VENIR.


Le 26 novembre 1854, une fte de famille nous runissait  l'occasion du
142e anniversaire de la naissance de l'abb de l'pe[1]. Un convive
des plus assidus, M. Lon Vasse, nomm depuis directeur de
l'Institution nationale des Sourds-Muets de Paris, o il avait t
longtemps professeur, mit le voeu de voir l'humble biographe de
l'immortel fondateur de cet enseignement spcial, trop peu connu,
raconter aussi la vie de son successeur immdiat, l'abb Sicard. Il
pensait qu' cette poque o s'est apais l'enthousiasme excit par les
leons publiques de l'abb Sicard, il appartenait  un de ses anciens
lves plus qu' personne d'assigner le rang qu'il devait occuper entre
ceux qui avaient contribu, sous divers rapports,  la rgnration de
cette intressante portion de la famille humaine. Et il ajoutait que
tout le monde attendait aussi impatiemment que lui l'apparition d'un
volume sur l'abb Sicard.

Des paroles aussi flatteuses, aussi honorables ne pouvaient
qu'encourager celui  qui elles s'adressaient. Mais hlas! il dpendait
des circonstances de hter l'accomplissement de cette tche.

C'est pour moi un vritable bonheur de pouvoir vous offrir enfin ce
fruit de mes veilles comme pendant et complment de mon histoire de
_l'Abb de l'pe_. Je n'ai fait qu'esquisser rapidement les principaux
traits de la vie de mon hros, m'interdisant de longs commentaires sur
ses oeuvres aprs mon matre Bbian[2], ancien censeur des tudes de
l'Institution des Sourds-Muets de Paris, et aprs M. de Grando[3],
membre de l'Institut de France, administrateur de cet tablissement. Je
le voudrais mme, que je ne le pourrais pas,  cause du peu de temps
dont il m'est permis de disposer.

D'ailleurs, dans le cours de mon travail, j'ai tch de concilier tous
les gards que mritait une si belle mission avec la svrit qu'on
devait apporter dans l'apprciation d'erreurs involontaires, sans doute,
chappes  une me aussi sensible.

Je n'ai eu garde de ngliger de faire entrer dans ce tableau, pour le
faire ressortir, un lger croquis des deux remarquables lves de l'abb
Sicard, Jean Massieu et Laurent Clerc.

Je me croirais, amis et sourds-muets, bien rcompens de ma peine, si
vous daigniez accorder  ce nouveau livre de famille une place dans vos
bibliothques  ct de celui que je regarde, excusez-moi d'oser vous le
dire ici, comme un titre de gloire, consacr  notre premier aptre. Ce
sera une double jouissance pour un disciple des abbs de l'pe et
Sicard d'avoir pu confondre ainsi ces deux noms vnrs et les offrir
ensemble  la vnration de tous ceux qui les admirent!




L'ABB SICARD




CHAPITRE PREMIER.

     Vocation de l'abb Sicard.--Il est appel  recueillir la
     succession de l'abb de l'pe qui avait fond l'cole nationale
     des Sourds-Muets de Paris.


Sicard (Roch-Ambroise-Cucurron), n le 20 septembre 1742 au Foussert,
petite ville du Languedoc, termina ses tudes  Toulouse o il fut
ordonn prtre. Sa rare capacit ne tarda pas  attirer l'attention de
l'Archevque de Bordeaux, Mgr Champion de Cic, de bienfaisante mmoire,
qui le mit  la tte d'une nouvelle cole qu'il avait cre en 1782 en
faveur des pauvres Sourds-Muets de son diocse,  l'instar de celle qui
avait t fonde en 1760 par l'abb de l'pe  Paris, rue des Moulins,
 la butte Saint-Roch, pour ceux de la capitale, laquelle fut rige en
Institution nationale par les lois des 21 et 29 juillet 1791.

D'aprs le dsir du Prlat, le directeur venait dans la grande ville, en
1785, tudier la mthode du vnrable fondateur de cet enseignement, et
au bout d'un an, il retournait  Bordeaux l'appliquer  son cole. Les
succs qu'il obtint dans l'ducation du jeune Massieu qui devait
concourir  tendre sa rputation, lui valurent le titre de Vicaire
gnral de Condom et de Chanoine de Bordeaux, ainsi que celui de membre
de l'Acadmie de la Gironde.

A la mort de l'abb de l'pe, en 1789, il se prsenta, appuy par
l'opinion publique, au concours qu'allaient ouvrir les commissaires des
trois acadmies qui existaient alors afin d'occuper la place vacante.
Deux autres ecclsiastiques, les abbs Mass et Salvan, s'taient
retirs du concours devant leur mule, dont ils reconnaissaient la
supriorit.

Salvan, lve de prdilection de l'illustre dfunt, appel de Riom en
Auvergne, o il dirigeait une cole de sourds-muets d'aprs ses
principes, insista modestement pour que son rival ft nomm directeur,
s'estimant heureux de le seconder dans ses fonctions en qualit
d'instituteur adjoint.

C'est ainsi que son installation eut lieu ds le mois d'avril 1790 sous
les plus heureux auspices. L'Assemble constituante, ne se bornant pas 
adopter son tablissement, dclara qu'il serait entretenu aux frais de
l'tat, faveur rclame en vain par l'abb de l'pe, dont la fortune
personnelle le soutenait, indpendamment des libralits particulires
de Louis XVI.

Sicard se vit, ds lors, en tat de continuer cette oeuvre de
bienfaisance _avec toute la tranquillit d'esprit qu'elle exigeait_ et
de travailler de plus en plus  l'amlioration de son systme
d'enseignement.




CHAPITRE II.

     L'abb Sicard est arrt en raison de ses principes religieux et
     conduit au Comit de la section de l'Arsenal. Il retrouve parmi les
     dtenus deux de ses subordonns.--Massieu,  la tte des lves de
     l'Institution, prsente une supplique  l'Assemble
     lgislative.--L'largissement du directeur est ordonn
     immdiatement.


Tout  coup la tempte vint interrompre ses douces mditations.

Il s'tait plaint avec le citoyen Hauy[4] de ce qu'elle avait dvast
l'glise des Sourds-Muets.

Arrt le 26 aot 1792, sous l'inculpation d'avoir donn asile  des
prtres dits _rfractaires_, il fut incarcr, quoiqu'il et embrass
franchement les principes de la Rvolution. Il s'tait mme empress de
prter le serment civique  la Libert et  l'galit aussitt la
promulgation du dcret de l'Assemble lgislative d'aot 1792, et il
l'avait confirm par un don patriotique de 200 livres, bien qu'il et
refus un nouveau serment qui lui paraissait contraire  ses opinions
religieuses.

Ici qu'on nous permette d'essayer de rsumer aussi catgoriquement que
possible les principaux incidents d'un drame o Sicard fut  la fois
tmoin oculaire et victime dans les journes sanglantes de septembre.

Le malheureux instituteur va faire sa leon dans son tablissement alors
situ  l'ancien sminaire des Clestins, quand le nomm Mercier,
menuisier du voisinage, se prsente dans son cabinet, suivi d'un
officier municipal et d'une poigne de gens du peuple. On s'empare de
ses lettres, en lui signifiant qu'on l'arrte au nom de la Commune, et
on lui arrache des mains son oeuvre intitule: _La Religion chrtienne
mdite dans le vritable esprit de ses maximes_, sous prtexte que le
titre en est contre-rvolutionnaire _d'un bout  l'autre_. Toutefois
Mercier lui permet d'emporter son brviaire, sauf  faire subir  ce
livre un examen minutieux.

Ce ne fut que plus tard que, rapprochant les petits morceaux de papier
qui servaient de signets au volume, on tcha, mais en vain, d'y
dcouvrir un seul mot _contre-rvolutionnaire_.

A la suite d'une perquisition faite et des scells apposs, il est men
au Comit de la section de l'Arsenal, puis laiss sous la surveillance
de quelques gardes nationaux, en attendant qu'on revienne le chercher
pour le conduire au Comit d'excution.

Il prfre s'acheminer  pied vers la mairie que de prendre une voiture
qu'on lui offre pour lui viter le dsagrment de se voir escort par la
force arme.

Sur ces entrefaites, un des hommes qui l'accompagnent, ayant entendu
prononcer son nom, lve les yeux et les mains au ciel en s'criant:
Quoi! c'est toi, citoyen, qu'on amne ainsi en prison, toi, l'ami de
l'humanit, le pre bien plus que l'instituteur des pauvres
sourds-muets! De quoi t'accuse-t-on? quel est ton crime? Ah! permets-moi
d'aller admirer tes travaux ds qu'on t'aura rendu  ta famille adoptive
que ton arrestation doit dsoler.

Avant d'entrer dans le Dpt, il passe par la salle d'enregistrement o
son nom ne cause pas moins de surprise aux patriotes de l'escorte.
Ensuite, on le fait monter dans une grande salle servant de grenier 
fourrage, qui est dj encombre.

A ce moment le cur de Saint-Jean en Grve se jette dans les bras du
nouvel arrivant, qui trouve encore, parmi les dtenus, quelques amis et
plusieurs connaissances.

A peine partage-t-il le lit de paille du respectable cur, qu'on amne
deux prisonniers chers  son coeur: l'un, l'abb _Laurent_, si l'on en
croit Sicard, ou l'abb _Laborde_, si l'on s'en rapporte  Massieu,
instituteur-adjoint de l'cole nationale, l'autre un surveillant laque
nomm _Labranche_.

Me voil donc associ  votre perscution, comme je l'tais  vos
principes, mon cher matre! Que je me trouve heureux, s'crie l'abb
Laurent, d'avoir t jug digne d'tre perscut pour une si belle
cause!

Le lendemain matin, se prsentent  la prison de leur directeur les
lves avec Massieu en tte, portant un projet de ptition  l'Assemble
lgislative ainsi conu:


  Citoyen prsident,

On a enlev aux Sourds-Muets leur instituteur, leur nourricier et leur
pre. On l'a enferm dans une prison comme voleur, comme criminel.
Cependant il n'a pas tu, il n'a pas vol, il n'est pas mauvais citoyen.
Toute sa vie se passe  nous instruire,  nous faire aimer la vertu et
la patrie. Il est bon, juste et pur. Nous te demandons sa libert.
Rends-le  ses enfants, car nous sommes ses fils; il nous aime comme
s'il tait notre pre. C'est lui qui nous a appris ce que nous savons;
sans lui, nous serions comme des animaux. Depuis qu'on nous l'a t,
nous sommes tristes et chagrins. Rends-nous le et nous serons heureux!

Massieu porte la supplique  la barre de l'Assemble. La lecture ayant
provoqu dans son sein d'unanimes applaudissements, elle ordonne au
Ministre de l'intrieur de lui rendre compte au plus tt des motifs de
l'arrestation de l'instituteur des Sourds-Muets.

Un jeune homme appel Duhamel, qui s'tait joint  la dputation de
l'cole, demande, au milieu de nouveaux battements de mains, de se
constituer prisonnier  sa place.




CHAPITRE III.

     L'abb Sicard songe  aller fonder  l'tranger une cole en faveur
     des sourds-muets.--Son nom est ray de la liste fatale, mais ses
     accusateurs mettent tout en oeuvre pour le faire prir.--Il est
     plac dans un fiacre avec des malheureux qui vont tre excuts.
     Une distraction des gorgeurs le sauve.--Il entre dans la salle du
     Comit de la section des _Quatre-Nations_.


Cependant on touchait au 2 septembre sans voir encore arriver le
rsultat attendu.

Sur la foi d'un discours que Manuel, alors procureur de la Commune,
avait adress aux prisonniers, chacun formait des projets
d'tablissement pour l'avenir. L'abb Sicard avait rsolu, s'il tait
condamn  la dportation, de se retirer dans une des capitales de
l'Europe o on le pressait d'aller fonder une cole pour ses enfants
d'adoption.

L'officier de garde ne voulut pas d'abord laisser partir cette lettre
que notre instituteur venait d'crire dans ce but  un de ses amis, et
il motiva son refus sur ce qu'il ne pouvait tre permis  aucun
Franais d'aller porter  l'tranger une dcouverte quelconque.

Ah! lui dit l'abb, si vous saviez ce que c'est que cette dcouverte;
c'est l'art d'instruire les pauvres sourds-muets.

--Si ce n'est que cela, rpondit l'officier, votre lettre peut passer et
vous pouvez partir.

La veille de cette journe sanglante, les commissaires se prsentent
pour prendre les noms de ceux qui vont tre mis en libert. L'abb
Laurent est le premier  demander qu'on l'inscrive sur la fatale liste.
Sicard s'avance des derniers et donne son nom. C'en tait fait de lui,
s'il n'avait eu l'heureuse ide d'y ajouter son titre. Il est donc ray.
Le surveillant Labranche est trait de mme.

A peine notre clbre instituteur se trouva-t-il seul dans la prison
avec cet employ et Martin de Marivaux, ancien avocat au Parlement de
Paris, que, dans la nuit du 1er au 2, y arrivent de nouveaux dtenus
qui prennent la place de ceux qu'on vient de transfrer  l'abbaye
Saint-Germain-des-Prs.

Les accusateurs de l'abb Sicard, mettant tout en oeuvre pour
paralyser l'effet du dcret sauveur de l'Assemble, persistent  dire
qu'il est un fauteur de la tyrannie, qu'il entretient une
correspondance avec les tyrans coaliss, et qu'il faut se hter de le
destituer et de le faire remplacer par le savant et modeste Salvan.

Le moment du carnage approche. Sicard va aller rejoindre ses camarades
qui ont t conduits la veille dans la gele. On fait avancer six
fiacres; ils attendent vingt-quatre prisonniers. Marivaux l'ayant fait
monter le premier s'asseoit  la deuxime place, un autre  la
troisime. Labranche occupe la quatrime, deux autres montent ensuite.
Les voil six dans le premier vhicule. Les autres remplissent les cinq
derniers.

Les voitures marchent au milieu des imprcations d'une populace
aveuglment furieuse qui veut faire justice de ceux qu'elle appelle ses
ennemis. Les soldats qui les escortent accablent, de leur ct,
d'injures les malheureux qu'elles emportent, assnant des coups de
sabres et de piques  plusieurs d'entre eux. Les compagnons de
l'instituteur des Sourds-Muets se jettent gnreusement au devant des
coups qui lui sont destins.

On arrive par le Pont-Neuf, la rue Dauphine, et par le carrefour Bucy 
l'Abbaye, dont la cour est envahie par la cruelle curiosit de la foule.
Les satellites ont ordre de commencer par la premire voiture. Les
malheureux qui s'y trouvaient cherchent  s'chapper, mais trois sont
immols; un en est quitte pour un coup de sabre[5].

Les gorgeurs se jettent sur la seconde voiture, s'imaginant qu'il n'y a
plus personne dans la premire.

Revenu d'une stupeur dont rien ne paraissait plus pouvoir le tirer,
l'abb Sicard se prcipite dans les bras des membres du Comit.

Ah! citoyens, leur dit-il, sauvez un malheureux!

Sa prire est repousse. Il tait perdu si, heureusement, l'un d'eux ne
l'et reconnu.

Ah! s'cria-t-il, c'est Sicard! Comment es-tu l? Nous te sauverons
aussi longtemps que nous pourrons.

Alors il pntre dans la salle du Comit de la section des
_Quatre-Nations_ o il et t en sret avec le seul de ses camarades
qui s'tait sauv. Mais il est trahi par une femme qui court le dnoncer
aux gorgeurs.




CHAPITRE IV.

     Il est sauv de nouveau. Un citoyen, Monnot, horloger, tait
     accouru pour le dfendre contre la rage des bourreaux.--La harangue
     du directeur est couverte d'applaudissements. Sa lettre au
     prsident de l'Assemble lgislative contient un tmoignage de sa
     reconnaissance envers son librateur.


Les forcens demandent les deux prisonniers. Lui, leur prsentant sa
montre: _Prenez-la_, dit-il  un des commissaires, _vous la donnerez au
premier sourd-muet qui viendra vous demander de mes nouvelles_.

Il tait sr qu'elle tomberait entre les mains de Massieu, dont il avait
assez prouv l'admirable attachement.

Le commissaire qui s'est excus d'abord de recevoir cette espce de
testament de mort, croyant que le danger n'est pas aussi pressant, ne
cde  ces nouvelles instances qu'au moment o l'on va enfoncer la
porte, et promet de remplir la commission du proscrit.

L'abb Sicard, n'ayant plus rien  laisser  ses amis, flchit le genou
et s'offre en holocauste  l'arbitre souverain des consciences. Son
sacrifice achev, il se lve et embrasse son dernier camarade.

Serrons-nous, mourons ensemble, lui dit-il, la porte va s'ouvrir, nos
bourreaux sont l, nous n'avons pas  vivre cinq minutes.

La porte s'ouvre. En effet, un prisonnier chapp est immol  ct de
l'abb Sicard, dont le sang va couler; dj une pique est tourne vers
sa poitrine quand un incident providentiel vient en dtourner l'effet.

Pendant qu'un horloger de la rue des Petits-Augustins, le citoyen
Monnot, membre du Comit civil de la section des _Quatre-Nations_, dne
chez un de ses amis, il entend tirer le canon d'alarme. Instruit, par
son fils, du massacre qui a lieu dans les prisons, il vole  son poste
et entre au Comit non sans courir les plus grands prils. Au nom de
l'abb Sicard, il s'informe de l'habit qu'il porte, et il le cherche
parmi les victimes.

Est-ce toi, lui demande-t-il, qui te nommes Sicard?

--Oui, c'est moi.

--Eh bien! mets-toi derrire moi, je rponds de ta vie.

Cependant, une vingtaine de sicaires rclament  grands cris la tte de
l'instituteur. Le gnreux horloger lui fait un rempart de son corps.

Voil, dit-il  celui qui se prpare  l'immoler, voil la poitrine par
laquelle il faut passer pour arriver  la sienne. C'est l'abb Sicard,
un des hommes les plus utiles au pays, l'instituteur et le pre des
sourds-muets!

--C'est gal, c'est un aristocrate.

--Eh bien! vous me passerez tous sur le corps avant d'arriver  lui.
Frappez!

Et le courageux citoyen dcouvre sa poitrine.

L'arme tombe des mains du meurtrier.

L'abb Sicard, que son sang-froid et sa tranquillit d'me n'abandonnent
jamais, monte sur une croise de la salle du Comit, donnant sur la cour
intrieure que remplit une tourbe effrne, et lui demandant un moment
de silence, il la harangue ainsi:

Mes amis, celui qui vous parle est innocent; le ferez-vous mourir sans
l'entendre?

--Tu tais, s'crient-ils, avec les autres que nous venons de massacrer;
tu es donc coupable comme eux.

--coutez-moi un instant, rplique-t-il, et si, aprs m'avoir entendu,
vous dcidez ma mort, je ne m'en plaindrai point: ma vie est  vous.
Apprenez d'abord qui je suis, ce que je fais, et puis vous prononcerez
sur mon sort.

Je suis l'abb Sicard (exclamation de plusieurs spectateurs);
j'instruis les sourds-muets de naissance, et comme le nombre de ces
infortuns est plus grand chez les pauvres que chez les riches, je suis
plus utile  vous qu'aux riches.

Alors une voix s'lve des rangs  laquelle rpond un cho immense.

Il faut sauver l'abb Sicard, crie-t-on de toutes parts; c'est un homme
trop honnte pour le faire prir. Sa vie est consacre tout entire  de
grandes oeuvres; il n'a pas le temps d'tre un conspirateur.

A ces mots, les bourreaux pressent l'instituteur dans leurs bras
sanglants, et protgent sa personne de leurs instruments de mort en lui
proposant de le reconduire en triomphe  sa demeure. Mais il persiste 
ne pas vouloir accepter une telle ovation, prfrant ne devoir sa vie et
sa libert qu' un jugement lgal d'une autorit comptente. Aussi
est-il ramen au Comit o il retrouve son librateur.

Ayant su son nom et son adresse, il crit le 2 septembre 1792 de
l'Abbaye Saint-Germain  Hrault de Schelles, prsident de l'Assemble
lgislative, la lettre suivante:


  Citoyen prsident,

     L'assemble nationale n'apprendra pas sans douleur le massacre de
     citoyens qui, dtenus depuis plusieurs jours  la chambre d'arrt
     de la mairie, ont t transfrs  celle de l'Abbaye
     Saint-Germain-des-Prs. Je m'empresse de faire entendre la faible
     voix de ma reconnaissance en faveur du citoyen courageux  qui je
     dois la vie. C'est Monnot, horloger, rue des Petits-Augustins.

     Dix-sept infortuns venaient d'tre gorgs sous mes yeux; la
     force publique n'avait pu les sauver. J'allais prir comme eux; ce
     brave citoyen s'est plac devant moi, il a dcouvert sa poitrine et
     a dit:

     Voil, concitoyens, la poitrine qu'il faudra traverser avant
     d'arriver  celle de ce bon citoyen: vous ne le connaissez pas, mes
     amis! vous allez le respecter, l'aimer, tomber aux pieds de cet
     homme sensible et bon quand vous saurez son nom; c'est le
     successeur de l'abb de l'pe, l'abb Sicard.

     Le peuple ne se calmait pas. Il persistait  croire qu'on voulait
     se servir de mon nom pour sauver la vie d'un tratre. J'ai os
     m'avancer moi-mme, et, mont sur une estrade, parler au peuple,
     n'ayant pour toute dfense que le courage de l'innocence et ma
     confiance ferme dans ce peuple gar.

     J'ai dit mon nom et ma position sociale. Je me suis prvalu de la
     protection spciale de l'Assemble nationale en faveur de
     l'instituteur des sourds-muets et des chefs de cet tablissement.
     Des applaudissements ritrs ont succd  des cris de rage. J'ai
     t mis par le peuple lui-mme sous la sauvegarde de la loi, et
     accueilli comme un bienfaiteur de l'humanit par tous les
     commissaires de la section des _Quatre-Nations_, qui doit tre
     glorieuse d'avoir des _Monnot_ dans son sein.

     Permettez-moi, citoyen prsident, de confier  l'Assemble
     nationale le tmoignage de ma reconnaissance pour donner  une
     action aussi gnreuse la plus grande publicit possible. Une
     nation dans laquelle des citoyens tels que celui  qui je dois la
     vie ne sont pas rares, doit tre invincible. Raconter de pareils
     actes d'hrosme, c'est remplir un devoir. Les sentir sans pouvoir
     exprimer l'admiration qu'ils excitent et ne les oublier jamais,
     c'est l'tat de mon me plus satisfaite de vivre avec de pareils
     concitoyens que d'avoir chapp  la mort.

  Je suis, etc.

Cette lettre, apporte au prsident par un des concierges de l'Abbaye,
fut lue publiquement et suivie de la dclaration solennelle[6] que le
citoyen Monnot avait bien mrit de la patrie pour avoir sauv
l'instituteur des Sourds-Muets.

Sur ces entrefaites, l'abb Sicard tait assis prs de la table du
Comit sur laquelle on apportait des bijoux, des portefeuilles, des
mouchoirs dgouttants de sang, trouvs dans les poches des prisonniers
qu'on avait massacrs sous ses fentres.

Un de ces tigres, les manches retrousses, arm d'un sabre fumant de
sang, entre dans l'enceinte o les membres dlibrent, sans paratre
entendre les clameurs des victimes, et leur crie:

Je viens rclamer en faveur de nos braves frres d'armes qui gorgent
tous ces aristocrates des chaussures pour leurs pieds. Nos braves frres
sont nu-pieds, et ils partent demain pour la frontire.

Les membres se regardent et rpondent tous  la fois: Rien n'est plus
juste; accord!

A cette demande en succde une autre relative au vin dont ont besoin
_les braves frres qui travaillent depuis longtemps dans la cour_. Ils
sont fatigus, dit un autre, leurs lvres sont sches. Dlivr un _bon_
pour 24 pots de vin.

Quelques minutes aprs, le mme homme vient renouveler la mme demande.
Accord galement un autre _bon_!




CHAPITRE V.

     Nouveaux dangers que court l'abb Sicard. Un asile lui est offert
     prs de la salle du Comit.--Deux prisonniers lui proposent de lui
     faire une chelle de leur corps pour le mettre en sret.--Il est
     poursuivi  outrance par ses ennemis. Il rclame l'assistance d'un
     dput qui prie un de ses collgues plus influent d'informer la
     Chambre du rcent pril qui le menace. Il crit encore au prsident
     Hrault de Schelles,  M. Laffon de Ladbat, son ami particulier,
     et  Mme d'Entremeuse.--M. Pastoret, dput,  la prire de la
     fille ane de cette dame, Mlle lonore, vole au Comit
     d'instruction.--Un second dcret est rendu en faveur de
     l'instituteur.


D'autres dangers menaaient cependant l'abb Sicard. Il demande au
Comit la permission de se retirer, la nuit tant dj fort avance. Le
concierge lui offre un asile chez lui, il prfre tre mis au _violon_,
qui est contigu  la salle du Comit. Cette prfrence le sauve, puisque
deux autres malheureux prirent pour avoir accept cette proposition.

Quels cris dchirants des nouvelles victimes, quels hurlements affreux
de cannibales notre instituteur n'entend-il pas pendant le temps qu'il
passe dans cette prison! Que de coups de sabres! quelles danses
abominables autour de ces cadavres, au milieu des applaudissements
frntiques des spectateurs et aux cris mille fois rpts de: _Vive la
nation!_

Le jour clairait  peine ces scnes d'pouvante que les massacreurs, ne
trouvant plus l de quoi assouvir leur rage, se ressouvinrent que le
_violon_ renfermait quelques prisonniers. Ils viennent frapper  la
petite porte qui donne sur la cour. L'abb Sicard, se sentant perdu,
heurte doucement  celle qui communique  la salle du Comit, mais il
lui est rpondu brutalement qu'on n'en a point de clef, et on le livre 
son affreuse destine, ainsi que ses deux compagnons. Ceux-ci lui
proposent de lui faire une chelle de leur corps pour atteindre  un
plancher trs-haut qui offre un moyen sr et prompt de salut, et ils
insistent pour qu'il se sauve l, comme tant sur cette terre plus utile
qu'eux.

Notre instituteur refuse d'abord de profiter d'un avantage que ne
partageraient pas les compagnons de son infortune, rsolu  vivre ou 
mourir avec eux. Dans cet assaut de dvoment, ils lui reprsentent
encore plus vivement le dplorable abandon dans lequel sa perte
plongerait ses pauvres sourds-muets..... Ne pouvant rsister davantage 
de si pressantes sollicitations, il monte  contre-coeur sur les
paules du premier, puis sur celles du second. Mais au moment o la
porte va cder  leurs efforts, les cris accoutums de: _Vive la nation_
et le chant de _la Carmagnole_ les attirent vers de nouvelles victimes
qu'on amne dans la cour dj jonche de cadavres.

L'abb Sicard, descendu  peine de son plancher vivant, aperoit de
nouveaux ruisseaux de sang couler autour de lui et entend interroger sur
ce thtre de carnage des malheureux au front serein et rsign.

Eh bien! qu'ils se confessent ces sclrats! rpondent, tous d'une
voix, les sicaires; ils donneront le temps aux curieux du quartier de se
lever et de venir nous voir faire justice de ces _coquins_. En
attendant, nous dblayerons la cour. Allez chercher des charrettes!
envoyons  la voirie tous ces aristocrates, ils infecteraient la
maison.

L'arne de cette boucherie humaine tait garnie de bancs pour les
citoyennes ainsi que pour les citoyens _sans-culottes_. Ils avaient fait
exprimer au Comit o l'abb Sicard se trouvait, le dsir de contempler
les cadavres tout  leur aise. Aussi un lampion est-il plac sur la
tte de chacune des victimes pour que les assistants, les assistantes
puissent surtout jouir de cette excrable illumination.

Notre instituteur atteste encore avoir vu de ses yeux des femmes du
quartier de l'Abbaye se rassembler autour du lit qu'on prparait pour
les condamns et y prendre place comme  un spectacle.

Les compagnons qu'il venait de rejoindre et  qui il voulut adresser la
parole taient devenus entirement fous. L'un d'eux, lui prsentant un
couteau, lui demande la mort comme une grce; l'autre se dshabille et
essaie de se pendre avec son mouchoir et ses jarretires, mais il n'en
peut venir  bout.

La porte de la prison s'ouvre. On y jette une nouvelle victime qui,
chappe jusque-l par miracle  cette hcatombe humaine, apprend aux
captifs la fin glorieuse du vnrable cur de Saint-Jean-en-Grve qui a
refus le serment civique en dclarant  ses juges que, comme eux, il
est soumis aux lois du pays dont ils se prtendent les seuls ministres,
mais qu'on le trouvera inbranlable sur tout ce qui regarde la religion.

Cependant les ennemis de l'abb Sicard, composant la section de
l'Arsenal, furieux de voir cette proie leur chapper, font parvenir 
la Commune un nouvel arrt le condamnant  mort, lequel va tre excut
lorsque, fort heureusement, la fatigue et le besoin de prendre quelque
nourriture forcent le bourreau  remettre le supplice  quatre heures.

Un charretier, interrog sur le motif qui lui faisait diffrer le
transport d'un cadavre qu'il avait dj charg: Vous devez,
rpondit-il, me donner celui de l'abb  quatre heures, je porterai tout
cela ensemble.

En entendant ce propos, Sicard se procure une feuille de papier et crit
 un dput, son ami intime, le mardi 4 septembre, ce qui suit:


Ah! mon cher, que vais-je devenir, aprs avoir chapp  la mort, si
vous ne venez me sauver la vie en me faisant ouvrir les portes de cette
prison, _autour de laquelle des cannibales commettent  tout instant de
nouveaux massacres_? Prisonnier depuis sept jours, il y a trois nuits
que j'entends de ma fentre demander ma tte  grands cris, et menacer
de briser les faibles volets qui me sparent d'eux, si les commissaires
de la section de l'Abbaye, qui ne savent plus comment faire pour
conserver ma frle existence, me livrent  leur rage. Ces honorables
patriotes me conseillent d'aller me rfugier dans le sein de
l'Assemble nationale, accompagn de deux dputs, pour n'tre pas
massacr en sortant.

Eh! grand Dieu! qu'ai-je donc fait pour tre trait ainsi? Au moment o
je vous cris, _on coupe la tte  un prtre, et on en amne deux autres
qui vont subir le mme sort. Qu'avons-nous donc fait pour prir ainsi?
Car certainement je ne serai pas plus pargn._ En quoi suis-je donc un
mauvais citoyen? Suis-je mme un citoyen inutile? C'est  la France
entire  rpondre. Un de mes lves est peut-tre mort de chagrin 
l'heure qu'il est. Je succombe moi-mme sous le poids de tant
d'inquitudes. Quel est mon crime? On ne m'a pas encore interrog depuis
sept jours que je suis ici. Je n'existerai pas demain si vous ne venez,
ce matin mme,  mon secours. Je ne demande pas la libert, je demande 
vivre pour mes pauvres enfants. Que l'Assemble nationale me constitue
prisonnier dans une de ses salles. Qu'elle presse le rapport de mon
affaire. Eh! bon Dieu! est-ce une aussi grande affaire? ai-je le temps
d'tre un mauvais citoyen?

Quelle horreur de me transfrer en plein jour,  trois heures, un jour
de fte,  l'instant o le canon d'alarme tonne, et o les soldats
d'Avignon et de Marseille me dnoncent  la populace, quand ils
auraient pu me dfendre de sa rage,  travers le Pont-Neuf et toutes les
rues qui conduisent  l'Abbaye?

Venez, mon cher, venez faire une bonne action! venez sauver un
infortun en l'investissant de votre inviolabilit et de celle d'un
autre de vos collgues, qui trouvera peut-tre quelque plaisir 
partager avec vous cette bonne oeuvre! Sais-je seulement si vous
arriverez  temps? _Mes bourreaux sont l, couverts de sang; ils
grincent des dents et demandent ma tte._

Adieu, mon cher compatriote! J'ignore si vous trouverez vivant 
l'Abbaye l'instituteur infortun des pauvres sourds-muets.

L'ami,  qui la lettre tait parvenue, pria un de ses collgues plus
influent de la communiquer  la Chambre aprs en avoir ratur et
supprim les passages souligns.

Cette assemble ordonna immdiatement  la Commune de mettre Sicard en
libert.

Mais ce dcret n'eut pas plus de succs.

L'heure fatale allait sonner. Ignorant si la lettre tait arrive  sa
destination, il prend un feuillet de papier, le coupe en trois, et crit
trois billets, un au prsident Hrault de Schelles, un  Laffon de
Ladbat, son ancien collgue aux acadmies de Bordeaux, et son ami
particulier, membre de l'Assemble constituante, l'un des plus
honorables citoyens, attach  la religion rforme, un autre  Mme
d'Entremeuse, mre de deux personnes qui l'avaient eu pour premier
instituteur.

Ces trois billets taient le dernier espoir de ce malheureux invoquant
l'amiti et la reconnaissance.

Le billet, destin au prsident, est remis  un honnte et compatissant
huissier qui court chez lui. (L'Assemble ne sigeait pas).

Hrault de Schelles se rend aussitt au Comit d'instruction. Laffon de
Ladbat, de son ct, se prsente chez Chabot, membre de l'Assemble
lgislative, et lui demande la vie de son ami, en lui peignant sous les
plus vives couleurs l'affreuse situation o il se trouve, et en tchant
de lui faire comprendre qu'il n'y a pas un instant  perdre pour le
sauver.

Mme d'Entremeuse n'tait pas chez elle. L'ane de ses filles,
lonore[7] reoit le billet, le parcourt des yeux et s'vanouit; mais
le pril que court son instituteur, son pre, lui fait reprendre ses
esprits; elle vole chez Pastoret, de qui ce malheureux est connu, elle a
beau s'efforcer de remuer les lvres pour profrer une parole, sa langue
est glace d'effroi.

Pastoret prend le papier, le lit, quitte son dner, et rencontre au
Comit d'instruction, dont il est membre, le prsident et le secrtaire
Romme, qu'on y a appels. Ces citoyens, ayant confr ensemble, donnent
ordre une seconde fois  la Commune de voler au secours de l'infortun.




CHAPITRE VI.

     L'abb Sicard vient  la barre de l'Assemble prsenter ses
     remercments aux membres.--Il reoit les excuses d'un des
     commissaires, qui assiste  la leve des scells aprs avoir
     contribu lui-mme  son incarcration.--Ce dernier le dissuade de
     rentrer  l'cole.--Massieu le visite dans sa
     retraite.--Communication de l'arrt de l'Assemble gnrale du
     1er septembre 1792.--Protestation de l'abb Salvan.


Cependant la Commune, qui a dj pass  l'ordre du jour lors de la
rception du dcret dont il a t parl, va confirmer cette rigoureuse
sentence, mais, par bonheur, sige dans son sein un Bordelais nomm
Guiraut, qui demande  tre charg de l'excution du dcret. C'en tait
encore fait de l'abb Sicard, si une pluie d'orage qui survint  quatre
heures, poque fixe pour le supplice, n'et troubl le sacrifice et
dispers la foule. Ce n'est que bien plus tard,  sept heures, que les
portes de la prison s'ouvrent pour le condamn. Un officier municipal
vient le prendre sous le bras et le mener  l'Assemble nationale entre
une double haie d'hommes froces que son charpe tient en respect.
Chabot, de son ct, cdant  la voix loquente qui l'implore, monte 
la tribune de l'glise de l'Abbaye, o il parvient  intresser en sa
faveur ceux qui demandent sa tte.

Sicard prend place dans une voiture avec l'officier municipal et son
premier librateur Monnot. A peine parat-il  la barre, que les dputs
se prcipitent dans ses bras; des larmes coulent de tous les yeux
pendant son improvisation.

Jamais, s'crie-t-il en terminant, un seul mot injurieux  la cause de
la libert n'est sorti de ma plume.... Non, celui qui a jur, avec
effusion de coeur, soumission  toutes vos lois, celui qui a jur de
mourir pour elles, ne devait pas s'attendre  tre trait comme un
ennemi de la libert. Pres de la patrie, apprenez  l'Europe que vous
savez si bien rparer les erreurs du nouveau rgime, que ceux mme qui
en sont les victimes, sont forcs de le chrir et de le dfendre.

Une fois hors de ce lieu d'angoisses, il demande des commissaires pour
procder  la leve des scells qui, le jour de son arrestation, ont t
apposs  son appartement.

A ceux qui ont t dj nomms on en adjoint deux autres de la section,
dont l'un est prcisment celui qui a apport  la Commune et  la
prison de l'Abbaye l'arrt qui appelait la hache rvolutionnaire sur la
tte de notre instituteur. Cet homme, ayant plusieurs fois assist  ses
leons, lui avait toujours tmoign le plus vif intrt et la plus
grande estime.

Il n'a pas plus tt revu l'abb, qu'il se jette  son cou en lui
avouant, tout confus, qu'il a t le complice de ses assassins, qu'il
n'a pas tenu  lui que l'homme, dont il fait le plus de cas, n'ait pas
t envelopp dans le massacre gnral, mais qu'il n'a pas eu le courage
de rsister  la haine implacable qui fermente de toute part contre les
prtres.

On ne concevrait pas, s'crie l'honorable ecclsiastique, comment, avec
quelque honntet dans le coeur, cet homme avait pu accepter une
mission aussi infme, si l'on ne savait que souvent la faiblesse fait le
mal aussi aisment que la mchancet, et qu'elle n'est pas moins
cruelle.

La leve des scells faite, Sicard se flattait d'tre enfin rendu  ses
lves, mais le nouveau commissaire lui conseilla de ne pas rintgrer
immdiatement son domicile, en lui faisant observer que ses ennemis ne
lui pardonneraient pas aussi facilement de s'tre soustrait  leurs
poursuites.

coutant un aussi charitable avis, il prend le parti de se retirer dans
une section loigne, chez le sieur Lacombe, horloger, qui, pendant sa
dtention, l'avait courageusement demand partout, au pril de sa vie,
et qui, depuis, ne cesse de lui prodiguer, avec sa digne pouse, toutes
les consolations dont son me brise a tant de besoin. C'est l que le
directeur reoit la premire visite du sourd-muet Massieu, qu'il a
institu son lgataire au moment de subir le coup fatal.

On imaginera sans peine quels sentiments durent dborder de l'me si
nave de l'lve en revoyant son cher matre. Il avait refus jusque-l
toute nourriture, et n'avait pu goter un instant de sommeil, tant il
tait inquiet de sa vie. Un jour de plus, il mourait de douleur et de
faim.

Peu aprs, l'honnte commissaire apporta  l'abb Sicard, ainsi qu'il le
lui avait promis, une copie collationne de l'arrt; la voici:


_Assemble gnrale du 1er septembre 1792._

Sur les reprsentations faites par plusieurs membres,

1 Que le citoyen Sicard, _instituteur des sourds et muets_[8], arrt
comme _prtre inserment_, est sur le point d'tre largi, attendu
l'utilit dont on prtend qu'il est dans son institution;

2 Que son largissement serait d'autant plus dangereux, qu'il possde
l'art coupable de cacher son incivisme sous des dehors patriotes et de
servir la cause des tyrans en perscutant sourdement ceux de ses
concitoyens qui se montrent dans le sens de la rvolution;

L'assemble a arrt qu'elle formerait les demandes suivantes:

1 Que la loi soit excute dans toute son tendue vis--vis de Sicard;

2 Qu'il soit remplac par le savant et modeste Salvan, second
instituteur des sourds et muets (hritier, comme plusieurs autres, de la
sublime mthode invente par l'immortel de l'pe), prtre asserment et
agr par l'Assemble nationale;

3 Enfin, qu'il soit port des copies du prsent arrt au pouvoir
excutif, au Comit de surveillance, au Conseil de la Commune, et au
greffe de la prison par les citoyens Pelez et Pernot, commissaires
nomms  cet effet.

    Sign: BOULU, _prsident_.

    RIVIRE, _secrtaire_.

Le clbre instituteur mit cet arrt sous les yeux de l'abb Salvan,
qui clata contre ce qu'il prtendait tre un outrage  son honneur. Aux
plaintes que l'abb Sicard en fit  celui qui tait vhmentement
souponn d'avoir rdig cette pice, l'inculp eut l'impudence de
rpondre par des dngations; mais depuis cette poque, il n'en fut pas
moins atteint et convaincu. On en avait, en effet, trouv la minute,
crite tout entire de sa main, parmi les autres papiers du Comit
rvolutionnaire de la section. Sa criminelle adresse tait alle jusqu'
concerter avec une poigne de ses complices d'autres arrts au nom de
l'Assemble entire, chaque fois que la sance tait leve.




CHAPITRE VII.

     Aussitt sa rinstallation dfinitive, l'abb Sicard est nomm 
     divers emplois importants. Mais sa collaboration  une feuille
     politico-religieuse donne de l'ombrage au Directoire
     excutif.--Condamn  la dportation, il trouve un refuge dans le
     faubourg Saint-Marceau. Ses protestations inutiles au
     Gouvernement.--Seconde reprsentation du drame de _l'Abb de
     l'pe_, par Bouilly,  laquelle assistent le gnral Bonaparte et
     son pouse Josphine.--Supplique de Collin d'Harleville en faveur
     de l'abb Sicard.--Le public prend fait et cause pour lui.--Son
     largissement.


Ce n'est qu'en 1796 que le respectable directeur put reprendre
tranquillement possession de son tablissement modle. Dj il occupait
une chaire de professeur  l'cole normale suprieure, fonde par la
Convention nationale le 9 brumaire an III (novembre 1795) dans
l'amphithtre du Jardin des plantes.

Il tait professeur au Lyce national, et, en outre, cooprait au
_Magasin encyclopdique_.

Ses premiers collgues,  l'cole normale, furent Lagrange, Laplace,
Monge, Hay, Daubenton, Berthollet, Volney, Garat, Bernardin de
Saint-Pierre, La Harpe, etc.

On pouvait dbuter plus mal.

De l'amphithtre du Jardin des Plantes, l'cole normale, rorganise en
1808, fut transfre rue des Postes, puis au Collge du Plessis, rue
Saint-Jacques, et enfin rue d'Ulm.

L'abb Sicard fut galement admis,  l'occasion de la cration de
l'Institut de France,  faire partie, avec Garat, de la section de
grammaire gnrale,  la mme poque o le Directoire nommait dans la
section de posie Chnier et Lebrun.

Plus tard, quand vint l'arrt consulaire de rorganisation de l'an XI,
il fut dsign pour la classe de littrature avec Andrieux, Franois de
Neufchteau, Collin d'Harleville, Legouv, Arnault, Fontanes et autres
contemporains illustres.

Pour dfendre la cause des prtres inserments, il coopra activement
aux _Annales religieuses, politiques et littraires_. Toutefois,
dsormais prudent et circonspect, il se contenta d'y insrer quelques
articles signs tantt de son nom, tantt de son anagramme _Dracis_. La
publication d'une feuille conue dans cet esprit ne pouvait passer
inaperue sous le Directoire: un arrt du 18 fructidor an V (5
septembre 1797) l'inscrivit sur la liste des journalistes qui devaient
tre dports  Sinamari. Heureusement, il vita le coup qui le menaait
en se rfugiant dans le faubourg Saint-Marceau.

L, il employa plus de deux ans  composer sa _Grammaire gnrale_ et
son _Cours d'instruction d'un sourd-muet de naissance_.

Jean Massieu, cinquime sourd-muet de naissance dans la mme famille,
offrit plusieurs fois  son matre de partager ses modiques honoraires.

Mon pre n'a rien, rptait-il en ses gestes rapides, c'est  moi de le
nourrir, de le vtir, de le soustraire au sort cruel qui le poursuit.

L'abb Sicard, las de languir dans la retraite, et dsireux de reprendre
ses travaux favoris, chercha  se laver de l'accusation
d'_ultramontanisme_, qui pesait sur lui, quoiqu'il ne ft que partager
au fond les doctrines de Port-Royal. Mais en vain protesta-t-il
hautement de sa soumission au nouveau gouvernement de la France.

Ne pouvant rien obtenir, il se dcida  consigner, dans _l'Ami des
lois_, feuille publie par l'ex-bndictin Paultier, membre du Conseil
des Cinq-Cents, un dsaveu formel de la part qu'il avait prise aux
_Annales catholiques_. Cette protestation, jointe aux supplications de
ses lves pour ravoir leur matre, et aux sollicitations d'amis dvous
pour qu'il ft rintgr dans ses fonctions, chourent devant
l'inflexibilit d'un pouvoir ombrageux et la persistance du nomm
Alhoy[9]  se maintenir  sa place.

Deux ans plus tard seulement, aprs la rvolution du 18 brumaire (10
novembre 1799), l'abb Sicard fut rendu  ses fonctions.

Une seconde liste de proscrits venait d'obtenir le bienfait du rappel.
Les crivains y figuraient en grand nombre. MM. de Fontanes, de La
Harpe, Suard, _Sicard_, Michaud, Five, taient rappels de leur exil
ou autoriss  sortir de leur retraite.

     (_Histoire du Consulat et de l'Empire_, par M. Thiers, t. I, livre
     II).

Le respectable directeur fut aussi rintgr en 1801 par le premier
Consul, avec Suard, Michaud, Five, etc., dans l'Institut de France,
d'o le 18 fructidor l'avait exclu, et il s'occupa presque aussitt de
crer une imprimerie desservie par plusieurs de ses lves. D'autres
furent, grce  lui, employs dans diverses administrations publiques,
et leurs vieux parents reurent le fruit de leur travail journalier.

Les voeux des sourds-muets et de leurs amis taient combls. Voici
quelle fut la cause de cette rvolution inattendue:

Dans le courant de dcembre de cette anne, Mme Bonaparte assistait,
avec son poux,  la seconde reprsentation du drame de _l'Abb de
l'pe_, par Bouilly.

Au cinquime acte, lorsque Monvel, charg du rle du vnrable
fondateur, dit  l'avocat Franval: qu'il y a longtemps qu'il est spar
de ses nombreux lves, et que, sans doute, ils souffrent beaucoup de
son absence....., Collin d'Harleville se lve avec plusieurs hommes de
lettres, placs dans une galerie faisant face  la loge de Bonaparte, et
tous s'crient:

Que le vertueux Sicard, qui gmit dans les fers, nous soit rendu!

Ce cri de nobles mes est incontinent rpt par la salle entire, et,
ds le lendemain, le premier Consul, dsireux de faire droit  une
requte aussi unanime, et cdant aux instances de Josphine, se fait
rendre compte des motifs de l'incarcration du successeur de l'abb de
l'pe.

Ce jour-l, l'estimable auteur de la pice recevait de Collin
d'Harleville un billet contenant non-seulement ses flicitations sur le
succs bien mrit de son oeuvre, mais exprimant encore sa certitude
que le bonheur de Sicard serait le complment de son triomphe.

Un homme, d'un certain ge, paraissant timide et mu, demandait
cependant  parler  Bouilly. C'tait Sicard lui-mme qui venait de
sortir de sa prison. Il se jette dans les bras de son librateur avec
toute l'effusion de la reconnaissance en lui annonant que Mme Bonaparte
doit elle-mme le prsenter au premier Consul, et qu'il compte sur sa
puissante intervention pour se retrouver bientt au milieu de son
troupeau chri.

Cet espoir ne fut pas du. Peu aprs, il adressait  Bouilly la lettre
suivante que ce dernier regarda toujours comme un de ses plus beaux
titres  l'estime publique:


Paris, le 23 nivse an VIII.

     Jouissez de votre triomphe, mon aimable collgue; je suis, depuis
     hier, rintgr dans mes fonctions. Il n'est pas permis  votre
     modestie de ne pas prendre une trs-grande part  cette sorte de
     victoire. C'est votre pice, qu'on dit si belle, si touchante, qui
     a ramen sur moi l'intrt public. Je vous ai promis de vous
     prvenir du jour o aurait lieu ma premire sance qui sera aussi
     ma premire entrevue avec mes enfants depuis vingt-huit mois. Eh
     bien! c'est aprs demain, 25,  dix heures trs-prcises.

     Venez-y avec Mme Bouilly! vous tes bien dignes de figurer l'un 
     ct de l'autre dans une sance aussi touchante..... Mais, de
     grce, accourez avant dix heures! demandez-moi  la porte! je veux
     vous voir avant la sance: je veux embrasser un de mes plus tendres
     amis et le presser contre mon coeur: cette jouissance me
     prparera  toutes les autres de cette heureuse matine.

     Je vous embrasse, en attendant, de tout mon coeur. Adieu! mille
     fois adieu! Tout  vous, sans rserve!

Les jeunes sourds-muets, pour leur compte, ayant su  qui leur directeur
devait sa libert, s'entendirent pour modeler un beau buste de l'abb de
l'pe, en terre cuite. On aura peine  se figurer la surprise et
l'motion qu'prouva notre auteur dramatique en recevant de leurs mains
ce tribut de leur reconnaissance filiale.

Dans la suite, Mme Talma, qui fut tant applaudie dans le rle de
l'lve de l'abb de l'pe, vint causer  Bouilly une nouvelle
jouissance en lui annonant qu'elle tait charge de lui remettre, au
nom de tous les sourds-muets, ses camarades, des vers exprimant les vifs
sentiments dont ils taient anims.

Le lecteur nous pardonnera sans doute de ne pouvoir rsister au plaisir
de mentionner encore un trait qui est personnel  Bouilly.

Prsent par Josphine au chef du pouvoir excutif, il en reut des
loges sur son double succs.

Je vous remercie, lui dit-il avec le _sourire  dents blanches qui
ornaient sa bouche des plus expressives_ (termes de notre aimable
conteur), de votre pice sur l'abb de l'pe: vous m'avez procur le
plaisir de rendre Sicard  ses lves.

--Et moi, gnral, dit Bouilly, je dois vous remercier bien plus encore
de m'avoir procur, par cet acte de justice, la plus honorable
jouissance que puisse prouver un littrateur.

On remarque, dans _la Clef du cabinet des souverains_, une lettre d'une
jeune sourde-muette, Mlle Rey Lacroix,  Mme Bonaparte.

Les sourds-muets, lui crit-elle avec une navet charmante, n'ont pas
Sicard depuis beaucoup de mois. Je l'aime bien, il est dans mon
coeur. Il a enseign  mon papa qui m'enseigne tous les jours.

Dites  votre poux de rendre Sicard aux sourds-muets! Vous deux serez
leurs amis comme est papa: ils prieront Dieu pour vous.

Aprs le 3 nivse, les jeunes sourds-muets tant alls complimenter le
premier Consul, leur respectable matre fut charg par lui de leur
transmettre sa rponse:

Je suis bien aise de voir les sourds-muets de naissance, et c'est avec
plaisir que je reois l'expression de leurs sentiments. Dites  vos
lves, citoyen Sicard, que je ferai tout ce qui sera ncessaire pour
augmenter leur bien-tre et pour les rendre heureux.




CHAPITRE VIII.

     Graves erreurs chappes  l'auteur du _Cours d'instruction d'un
     sourd-muet de naissance_.--Plus tard il se rtracte dans sa
     _Thorie des signes_.--Prrogatives de la mimique naturelle que
     fait valoir Bbian.--Diffrences entre la dactylologie et la
     mimique.--Observation judicieuse de l'abb Sicard sur
     l'articulation.


Rapportons, en passant, le jugement que Napolon Ier porta plus tard
sur la langue des sourds-muets:

Monsieur l'abb, dit le futur empereur  Sicard, qu' la demande de ses
lves il venait de faire largir, en payant les dettes qu'il avait
contractes pour eux, il me semble que ces infortuns n'ont que deux
mots dans leur grammaire: _le substantif_ et _l'adjectif_.

Le grand homme avait l'esprit trop subtil, trop pntrant pour n'y pas
ajouter _le verbe_, s'il avait eu le temps de sonder davantage
l'admirable langue employe journellement par cette portion
intressante de la famille humaine, et surtout s'il avait eu affaire 
un _matre_ qui et su puiser plus srement parmi les trsors qu'elle
recle. N'est-ce pas, en effet, le verbe qui est le fond de la langue
des signes, puisque c'est une langue d'action?

Htons-nous de profiter de l'occasion pour jeter un coup d'oeil sur
l'oeuvre capitale de l'abb Sicard, son _Cours d'instruction d'un
sourd-muet de naissance_, dont il a t fait mention plus haut. Mais,
tout en accordant volontiers que c'est _une sorte de cours de
mtaphysique et de grammaire exprimentales, propre  l'instruction de
tous les enfants_, qu'il nous soit permis, tout d'abord, de nous lever,
comme nous l'avons dj fait dans plus d'une circonstance, et comme nous
ne cesserons de le faire, contre deux ou trois passages du discours
prliminaire qui nous semblent aussi absurdes que rvoltants pour
l'espce humaine.

Qu'est-ce, dit l'abb Sicard, qu'un sourd-muet de naissance, considr
en lui-mme avant qu'une ducation quelconque ait commenc  le lier par
quelque rapport  la grande famille dont, par sa forme extrieure, il
fait partie? _C'est un tre parfaitement nul dans la socit, un
automate vivant, une statue, telle que la prsente_ Charles BONNET, _et
d'aprs lui_ CONDILLAC; _une statue  laquelle il faut ouvrir l'un
aprs l'autre et diriger tous les sens en supplant  celui dont il est
malheureusement priv. Born aux seuls mouvements physiques, il n'a pas
mme, avant qu'on ait dchir l'enveloppe qui ensevelit sa raison, cet
instinct sr qui dirige les animaux destins  n'avoir que ce guide._

_Le sourd-muet n'est donc, jusque-l, qu'une sorte de machine
ambulante, dont l'organisation, quant aux effets, est infrieure  celle
des animaux._

_Quant au moral, il rsulte et se combine de tant d'lments, tous
placs si loin de lui, qu'on doit bien se douter qu'il n'en souponne
pas mme l'existence._

       *       *       *       *       *

_Tel est le sourd-muet dans son tat naturel; le voil tel que
l'habitude de l'observation, en vivant avec lui, m'a mis  mme de le
dpeindre! C'est de ce triste et dplorable tat qu'il faut le retirer
avant de songer  faire de lui un laboureur, un vigneron, un ouvrier, un
homme d'une profession quelconque._

Que la sottise rabaisse le sourd-muet illettr au-dessous de la bte la
plus stupide, et imprime sur son front le stigmate d'_une machine 
figure humaine_, il n'y a qu' hausser les paules; mais qu'une pareille
assertion sorte de la plume d'un grave instituteur de sourds-muets!
C'est un paradoxe inqualifiable, qui a excit chez nous, encore enfants,
une indignation si lgitime, que nous n'eussions pas mieux demand que
de faire bonne et prompte justice de toutes les feuilles si rvoltantes
des exemplaires qui nous tombaient sous la main.

J'ai autrefois dvelopp cette ide que le sourd-muet  l'tat brut,
comme le suppose l'abb Sicard, est une chimre. Il n'y a pas un
sourd-muet g seulement de dix ans qui, ayant vcu avec les hommes,
n'ait appris quelque chose d'eux, n'ait mis quelque ide, n'ait, en un
mot, communiqu, d'une manire fort imparfaite sans doute, mais
communiqu avec eux. L'tre sur lequel on raisonne n'existe donc pas en
ralit.

Depuis, heureusement, l'abb Sicard fit amende honorable d'une pareille
opinion dans sa _Thorie des signes pour servir d'introduction  l'tude
des langues o le sens des mots, au lieu d'tre dfini, est mis en
action_, ouvrage formant deux volumes in-8, l'un de 580, l'autre de 650
pages.

       *       *       *       *       *

Le sourd-muet, dit-il, page 8 du tome Ier, n'est pas aussi
malheureux; il apporte aux leons de son matre une me communicative,
qui, pleine des ides que les objets extrieurs, par le ministre des
sens qui en sont frapps, ont fait parvenir jusqu' elle, anime son
regard, modifie les muscles de son visage et commande  sa physionomie
cette diversit de traits et de nuances qui servent  exprimer toutes
ses penses et toutes ses affections. C'est encore son me qui
communique aux gestes toutes les formes propres  dessiner les objets;
c'est elle qui, dans ses yeux, dcle la colre qu'il voudrait en vain
dissimuler et qui les enflamme, c'est elle qui sillonne son front quand
il est triste, qui fait natre le sourire sur ses lvres et l'expression
de la tendresse dans ses yeux languissants. Enfin, le sourd-muet qui
arrive de chez ses parents et qui n'a reu encore aucune leon n'est pas
moins loquent que le jeune _entendant_ qui, auprs d'un matre, vient
apprendre l'art d'analyser la pense, et celui de parler correctement la
langue dont sa premire institutrice lui a fait connatre toutes les
expressions, en rpandant sur ses leons tout le charme de l'amour
maternel.

Plt  Dieu que, comme la lance d'Achille, ce dsaccord, quoique tardif,
ait pu gurir les blessures faites par le premier coup!

_La Thorie des signes_ est bien loin d'avoir eu la vogue du _Cours
d'instruction d'un sourd-muet de naissance_. Une socit savante l'a
proclame toutefois _un ouvrage lmentaire absolument neuf,
indispensable  l'enseignement des sourds-muets, galement utile aux
lves de toutes les classes et aux instituteurs_, et l'Institut lui a
dcern un grand prix dcennal de premire classe, destin au meilleur
ouvrage de morale ou d'ducation.

Telle tait,  propos du _Cours d'instruction d'un sourd-muet_,
l'opinion d'un juge fort comptent, M. de Grando, dans son bel ouvrage:
_De l'ducation des sourds-muets de naissance_:

Lorsque nous parcourons ce livre, nous croyons presque lire un roman
philosophique; il en revt les formes, il en offre souvent l'intrt; on
y trouve quelque chose du roman de l'Arabe Thophal (_le Philosophe
autodidactique_), quelque chose qui semble emprunt aux tableaux de
Buffon,  la statue de Condillac,  l'_mile_ de Rousseau. C'est une me
encore assoupie qui s'veille, un esprit, encore aveugle, qui s'ouvre 
la lumire, une vie intelligente qui, sous la direction de
l'instituteur, commence  se dvelopper au milieu de scnes varies.
C'est une espce de sauvage, tranger  nos moeurs, qui est initi 
nos ides,  nos connaissances, en mme temps qu' notre langue.
L'instituteur sait rpandre sur chacun de ces progrs, sur chacun des
exercices par lequel il les obtient, le charme de cette espce de drame.
Il peint avec chaleur les incertitudes, les joies du matre et de
l'lve; il russit  faire ressortir ainsi, dans un tableau anim, les
dfinitions, les procds qui semblaient les plus arides de leur nature;
il donne une figure, une physionomie aux notions les plus abstraites. On
dirait que l'abb Sicard est le peintre de la synthse, le pote de la
grammaire. Cet ouvrage eut plusieurs ditions, et il ne faut pas en tre
surpris; car les sourds-muets ne sont pas les seuls auxquels il peut
tre profitable.

D'ailleurs, tant s'en faut que l'abb Sicard se ft rendu familire et
comme propre la mimique, ce principal moyen de transmettre les ides aux
sourd-muets, qu'au contraire, il ne possdait que le mcanisme de ce
langage, sans qu'on et besoin de faire la part de ce qu'on appelle
signes naturels et communs. Tout son savoir en ce genre se bornait
presque exclusivement  l'emploi des signes dits _mthodiques_, faute
d'avoir vcu assez intimement avec ses lves pour dcouvrir dans leur
langage encore brut et peu cultiv le germe d'une langue riche et
expressive. Parfois l'alphabet manuel, et, plus souvent, la plume et la
craie intervenaient dans ses dmonstrations et dans ses entretiens.

Or, _les signes mthodiques_ sont une sorte d'pellation pour ainsi dire
matrielle, non-seulement des mots, mais des formes grammaticales qui
les modifient. On a donn aux premiers le nom de signes de nomenclature,
et aux seconds celui de signes grammaticaux.

Les rgles du langage des gestes diffrent si essentiellement de celles
de la langue parle, qu'on ne devait que rectifier ce que les gestes
pouvaient avoir de dfectueux, de faux, tout en les livrant  toute
l'indpendance de leur essor, ou au moins les perfectionner et les
rendre capables de suffire  tous les besoins de l'esprit.

Il tait rserv  un instituteur plus clairvoyant, plus judicieux, 
Bbian, de reprendre ce principe, pos avec tant de sagesse par l'abb
de l'pe, qu'on doit instruire un sourd-muet au moyen de son propre
langage, c'est--dire par le langage des gestes, comme l'on enseigne une
langue trangre  un enfant ordinaire  l'aide de sa langue nationale.

Personne ne pouvait mieux sentir combien il importait, dans l'intrt
des progrs du disciple, de respecter les lois de l'entendement humain
en tablissant les rapports soit des signes avec les ides, soit des
signes entre eux.

De nos jours, il parat reconnu universellement, ou peu s'en faut, que,
dans l'application de ce principe si fcond, le langage des gestes et
une langue parle quelconque ne peuvent se nuire en rien, quoiqu'en
apparence l'un et l'autre ne doivent gure s'accorder, du moins pour la
construction.

Ce sujet aurait besoin d'tre trait plus au long, mais,  notre avis,
il doit suffire d'avoir jet en passant une distinction entre _les
signes mthodiques_ et _les signes naturels_ au milieu d'une simple
notice qui ne comporterait d'ailleurs pas une si aride discussion.

Au surplus, nous ne saurions assez insister pour mettre dans l'esprit de
tous qu'on n'est sr d'arriver  une parfaite connaissance de la mimique
que par un usage journalier et par une rare habilet  dcouvrir tout ce
qui se passe dans l'me des sourds-muets.

L'abb Sicard avait pris l'ide de sa thorie des signes dans le
_Dictionnaire_[10], que son clbre prdcesseur avait calqu, sauf
quelques lgers changements, sur l'_Abrg de Richelet, corrig par de
Wailly_, travail que la mort vint interrompre au moment o il allait le
mettre au jour. Rsolu de le poursuivre et s'imaginant tre en mesure de
le perfectionner, il avait divis son nouvel ouvrage en plusieurs
sries: les objets physiques, les adjectifs, les noms abstraits, etc.

S'agissait-il de dicter le mot _arbre_, il faisait  son lve trois
signes: le premier reprsentant _un objet enfonc dans les terres_; le
second, _la croissance et l'lvation progressive de cet objet_; le
troisime, _les branches qui naissent du tronc et que le vent agite_.

tait-il question du mot _professeur_, il lui fallait:

1 les signes d'_une salle publique ou particulire_, _d'un collge_,
_d'un lyce_, _d'une institution_;

2 Les signes de _la grammaire_, _logique_, _mtaphysique_, _langues_,
_arithmtique_, _gographie_, _gomtrie_, etc.;

3 Il figurait l'action de _rassembler des jeunes gens, de leur parler
et de les enseigner publiquement_.

Cependant un seul signe chez nous suffit aujourd'hui  exprimer aussi
clairement que compltement toutes ces ides.

Aprs tout, ne doit-on pas faire provision de courage et de patience, si
l'on veut poursuivre jusqu'au bout la lecture d'un livre aussi
volumineux, aussi effrayant?

Avant d'aller plus loin, il nous semble  propos d'tablir une
diffrence entre les deux principaux moyens de communication  l'usage
des sourds-muets: _la dactylologie_ et _la mimique_, qu'on voit trop
souvent confondre par le public.

_La dactylologie_, enfance de l'art, n'est que le calque fidle des
lettres de l'alphabet d'une langue donne, incomprhensible  ceux qui
ne connaissent pas cette langue, se bornant  reproduire ces lettres une
 une, aussi exactement que possible,  l'aide des doigts.

_La mimique_, au contraire, est l'admirable langage de la nature, commun
 tous les hommes, parce qu'il ne reproduit pas des mots, mais des
ides, cr par le besoin, l'imagination, le gnie, et, grce  son
caractre d'universalit, compris de tous les peuples.

_La mimique_ n'est-elle pas encore ce langage primitif dont l'enfant se
sert instinctivement avant et mme aprs l'closion de sa raison
naissante; se glissant, dans un ge plus avanc,  l'insu des parlants,
dans leurs conversations journalires, et devenant, sans qu'ils s'en
aperoivent, l'auxiliaire oblig des personnes qui brillent au barreau,
 la tribune politique,  la chaire, comme sur la scne tragique,
comique ou mme lyrique? Un ballet, exactement reproduit, n'est-il pas
surtout une excellente leon de mimique?

Nous ne saurions trop le rpter, on aura toujours beau essayer d'crire
fidlement les diffrentes positions et les divers mouvements que la
main ou le bras est capable d'excuter, on n'y russira pas.

Le peintre qui dtacherait d'un modle chacun des traits qui le
composent, pour les faire passer isolment sous nos yeux, ne nous
donnerait pas la moindre ide de la physionomie de ce modle.

Celui donc qui veut s'initier srieusement aux secrets de la mimique n'a
qu' se placer en prsence de la nature et  saisir, pour ainsi dire, au
vol les clairs qui s'en chappent. Qu'il laisse ensuite parler toute
son me, s'il se sent inspir! C'est l et seulement l qu'on russit
toujours.

Revenons encore un moment au _Cours d'instruction d'un sourd-muet de
naissance_, qui semble avoir t prn au del de son mrite.

Peut-tre que notre examen dpasserait les limites de ce modeste
travail, si nous entreprenions de passer au crible cet alliage trange
de graves erreurs, de divagations hasardes, de procds plus ou moins
ingnieux, et d'analyses plus ou moins profondes. Bornons-nous  relever
les divisions que l'auteur a signales dans cet ouvrage comme autant de
moyens de communication!

Ne place-t-il pas, en effet, le quinzime moyen de communication, _le
Temps, division qu'on en fait, notions sur le systme du monde_, avant
le seizime, qui traite des _adverbes_? Ne ressort-il pas de l qu'une
pareille transposition blesse l'ordre naturel de la gnration des
ides?

D'un autre ct, on ne saurait nier sans injustice qu'une telle
publication ne ft un vritable service rendu, en ce temps-l,  la
cause des pauvres sourds-muets, quoiqu'elle ne remplisse pas tout  fait
l'ide que son titre a pu en donner d'abord. Eh! que serait-ce si
l'auteur avait mieux su montrer la route que doit suivre modestement un
pre ou une mre de famille, ou un instituteur ou une institutrice
primaire, et surtout s'il avait dtermin d'une manire plus rationnelle
son point de dpart et son point d'arrive avec son jeune sourd-muet? De
tels procds ne valent-ils pas la peine que l'observateur les prenne
pour terme de comparaison entre le sourd-muet et l'enfant ordinaire?

L'histoire de l'instruction des sourds-muets serait l'histoire des
facults morales et intellectuelles.

Quel spectacle plus digne de toute l'attention du philosophe, a observ
Bbian, que d'assister, pour ainsi dire,  l'closion de l'intelligence
humaine, de voir poindre et se dvelopper cette facult qui lve
l'homme au dessus de tout ce qui l'environne et le place entre le ciel
et la terre!

Si l'tablissement d'une langue universelle, ajoute cet instituteur
minent, tait une chose qu'on pt esprer, le langage des gestes me
paratrait, comme  Vossius et  l'abb de l'pe, le moyen le plus
propre  atteindre ce but.

On voit que sur ce point les modernes s'accordent avec les anciens qui,
au grand tonnement de leur sicle, avaient reconnu de quoi la mimique
tait capable, pourvu qu'elle ft _franche du collier_, et qu'on ne
passt pas lgrement sur ce mot en apparence vulgaire.

En face d'aussi respectables autorits, nous nous croyons en droit de
dplorer que quelques instituteurs qui n'ont rien tudi, ni rien appris
dans notre spcialit, fassent journellement fausse route, au lieu de
prendre la nature pour guide et pour but. N'est-il pas temps de
condamner en dernier ressort leur prtention, pour ne pas dire plus, de
jeter  tort et  travers des enfants sourds-muets sur les bancs des
jeunes entendants-parlants pour forcer les premiers  recevoir avec les
seconds des leons d'une articulation factice?

Telle ne fut jamais la manire de voir de nos grands matres. N'a-t-il
pas t dmontr par eux jusqu' l'vidence que la mimique est la pierre
angulaire de l'art d'instruire les sourds-muets, tandis que
l'articulation n'est pour eux qu'un moyen accessoire et secondaire?

Encore cette dernire ne devrait-elle tre enseigne qu' ceux de nos
frres et  celles de nos soeurs dont les organes y ont une certaine
aptitude.

Messieurs, s'cria un jour l'abb Sicard, dans une des sances qu'il
donnait  son cole, j'aperois parmi vous une personne transporte
d'admiration en entendant un de mes sourds-muets prononcer quelques
mots. Eh bien! s'il m'tait permis de payer des manoeuvres pour une
pareille besogne, il ne sortirait pas de la maison un seul lve qui ne
st parler.

--_Tant bien que mal_, et-il pu ajouter, _au risque de ne pas tre
compris et de ne pas trop se comprendre lui-mme_.




CHAPITRE IX.

     Exercices publics des sourds-muets. Incroyable enthousiasme des
     spectateurs.--L'abb Sicard se plat  parler ailleurs de ses
     tentatives et de ses succs.--On tche de persuader  Napolon
     Ier que le clbre instituteur n'a rien invent pour ces
     malheureux. Cette insinuation est repousse dans une lettre de
     l'illustre inventeur  M. Barbier, bibliothcaire de ladite
     Majest.


Il nous reste  dire un mot d'un autre livre de l'abb Sicard: _Les
lments de grammaire gnrale applique  la langue franaise_ (1814, 1
vol. in-8).

Il existe peu d'ouvrages qui aient eu, ds leur dbut, autant
d'ditions. La _Grammaire gnrale_ de l'abb Sicard occupait une place
minente, comme livre classique, sur les rayons de toutes les
bibliothques, et jusqu'aux plus modestes pensionnats de jeunes
demoiselles. Ces pauvres intelligences, au lieu de se plaindre de ne pas
la comprendre, ainsi qu'elles en avaient bien le droit, croyaient
timidement ne devoir s'en prendre qu' elles-mmes.

Mais le svre regard de la raison n'ayant pas tard  percer la savante
obscurit de l'oeuvre, on a fini par l'apprcier  sa juste valeur.

Toutefois, ce qui porta plus loin la gloire du nom de notre instituteur,
ce furent ses exercices mensuels auxquels il admettait un public
nombreux, mais o l'on remarquait surtout des hommes minents en tout
genre. La cour de l'tablissement ne dsemplissait point de riches
quipages. Et ces flots toujours croissants n'attestaient-ils pas aussi
la curiosit qui poussait  contempler _les phnomnes vivants_ du
dmonstrateur?

La salle, au milieu de laquelle se trouvait un grand tableau de
Langlois, reprsentant l'abb avec plusieurs de ses lves des deux
sexes, tait dj comble avant l'heure indique. A peine en
franchissait-il le seuil, que les assistants se levaient en masse pour
saluer son entre. Puis ce n'taient que cris prolongs d'enthousiasme.
Les feuilles publiques s'empressaient  les rpter au loin, de sorte
que la premire faveur que les trangers briguaient  l'envi, en
arrivant dans notre capitale, tait de jouir de ce qu'on appelait, 
tort ou  raison, les reprsentations de l'abb Sicard, _reprsentations
thtrales_ dans lesquelles il se plaisait  mettre constamment en scne
son lve Massieu.

On avait beau reprocher  l'abb Sicard un art prestigieux, trop loign
du naturel et peu en rapport avec son dbit, une profusion d'images
obtenues parfois au prjudice du simple bon sens, et encore son accent
gascon qui frisait souvent le grotesque, il savait toujours captiver son
auditoire bnvole, grce surtout  cet intrt qui s'attache
naturellement  une infirmit quelconque.

La complaisance et le naf enthousiasme avec lesquels il exposait ses
procds et ses succs ne devaient-ils pas trouver une excuse dans les
honorables motifs qui le faisaient agir? Ne puisait-il pas enfin le
prestige de l'loquence dans les miracles qu'on le croyait voir oprer
sur ses lves?[11]

Le cours de l'abb Sicard tait non moins frquent par ses rptiteurs,
ses rptitrices, et les jeunes personnes qu'on s'empressait de lui
recommander. Il avait lieu trois fois par semaine, le mardi, le jeudi et
le samedi,  midi.

Mme Laurine Duler, rptitrice parlante  l'institution des sourds-muets
de Paris, devenue depuis directrice de l'cole d'Arras, qui n'oubliait
rien de ce que son ancien matre avait eu occasion d'enseigner dans ses
cours particuliers sur les signes, ne contribuait pas peu non plus  la
mise en scne de sa _Thorie des signes_.

Il n'tait pas moins heureux dans toutes les runions, dans tous les
cercles o il tait appel. Un de ses amis, M. Billet, vice-prsident de
la commission administrative de l'cole des sourds-muets d'Arras,
raconte dans un journal: _le Bienfaiteur des sourds-muets et des
aveugles_ (premire anne, avril 1854) que, li intimement avec l'abb
Sicard, il le rencontrait fort souvent dans les salons de M. Daunou, son
protecteur.

Il faisait, dit-il, le charme de nos entretiens, et nous aimions
surtout  lui parler des sourds-muets. Alors son intelligence prenait
feu, elle se laissait enlever  la hauteur de ces grands principes dont
il aimait  se dire le lgislateur, et il n'tait pas rare de le voir
nous transporter nous-mmes dans les champs de la dmonstration de ses
procds didactiques. Nous lui pardonnions volontiers ses abstractions
en faveur de son ardent amour pour ses lves; et, depuis lors, je me
suis toujours senti moi-mme port  leur vouloir et  leur faire du
bien.

Toutefois, les triomphes de l'instituteur ne furent point exempts de
contradictions. On n'avait pas craint de rabaisser dans l'esprit de
Napolon Ier le mrite que tout le monde paraissait lui reconnatre.
Tmoin une lettre que l'abb adressa le 10 septembre 1805  M. Barbier,
bibliothcaire de Sa Majest impriale et du Conseil d'tat.

Je vous envoie, Monsieur, dit ce dernier, l'ouvrage de l'abb de l'pe
qui devait vous tre remis hier avec les miens. Je l'annonais  Sa
Majest en dtruisant les mauvaises impressions qu'on avait cherch 
lui insinuer sur mon compte.

Voici la lettre de l'abb Sicard:

L'Empereur a t assez bon pour me faire la paternelle rvlation de ce
qu'on lui avait dit de moi. On s'tait efforc de lui faire accroire que
je n'avais rien invent dans l'art que je professe, que l'abb de l'pe
avait tout trouv, tout fix avant moi. On ajoutait que je n'avais form
qu'un seul lve, que j'avais mcaniquement dress  faire quelques
tours de force. Sa Majest ne m'a pas rpt ces mots-l; mais il ne m'a
pas t difficile de dcouvrir qu'on les lui avait dits. Je serais
pleinement justifi si vous tiez assez bon pour lire l'_Introduction de
ma thorie des signes_ et pour parcourir le travail de mon illustre
matre, ainsi que quelques passages de mon _Cours d'instruction_, entre
autres les chapitres 21, 22, 23, 24, 25 et 26.

Je laisse  votre extrme bienveillance le soin de profiter des
moments prcieux qui se prsenteront, pour les chercher mme, afin de
faire passer dans l'me de Sa Majest les dispositions favorables de la
vtre sur mon compte.

Agrez l'hommage de ces mmes ouvrages que vous voulez bien avoir la
bont de prsenter  Sa Majest. C'est dj pour moi un succs flatteur
que de penser qu'ils seront admis dans votre collection.

Croyez, Monsieur,  la haute estime que vous m'inspirez, comme  tout
le monde, et au dvoment particulier avec lequel j'ai l'honneur d'tre,
votre, etc.




CHAPITRE X.

     Visite du pape Pie VII  l'Institution des sourds-muets. Le
     directeur lui adresse un discours, suivi de l'Expos de sa
     mthode.--Parmi ses lves brillent deux charmantes jeunes
     sourdes-muettes: l'une, Mlle de Saint-Cran, complimente Sa
     Saintet  haute et intelligible voix; l'autre, Mlle Fanny Robert,
     la complimente en italien.--A l'imprimerie Le Clere, les ouvriers
     sourds-muets dposent aux pieds du Souverain Pontife une allocution
     latine qu'il vient d'imprimer lui-mme.--Il parcourt ensuite les
     ateliers, les dortoirs, etc.--Mlles Robert et de Saint-Cran sont
     amenes aux Tuileries par l'abb Sicard.


Parmi les souverains de l'Europe, admirateurs de l'abb Sicard, on cite
le pape Pie VII, Franois II, empereur d'Autriche, et Alexandre Ier,
empereur de Russie.

On nous saura gr de glisser ici une notice historique de ce qui se
passa  l'Institution des sourds-muets le jour o Sa Saintet daigna la
visiter en dtail.

       *       *       *       *       *

Le samedi 25 fvrier 1805, le Souverain Pontife se fit conduire 
l'tablissement. Cinq cardinaux, au nombre desquels tait Mgr
l'archevque de Paris, un grand nombre de prlats romains et d'vques
franais, des ecclsiastiques, des fonctionnaires, les premires
autorits, des trangers de marque accompagnaient Sa Saintet.

Le Pape arriva  onze heures avec toute sa suite, escort d'un
dtachement de grenadiers  cheval de la garde et de plusieurs
compagnies de chasseurs  pied.

Le Souverain Pontife fut reu  sa descente de voiture par MM.
Brousse-Desfaucherets, de Montmorency, Bonnefous et Sicard,
administrateurs de la maison.

Avant de se rendre  la salle des exercices, il bnit solennellement la
chapelle de l'cole, o se trouvaient un grand nombre de personnes qu'il
bnit galement.

A l'issue de cette crmonie, le Saint-Pre fut conduit par les membres
de l'administration  la salle des sances, au milieu de laquelle
s'levait un sige en forme de trne, surmont d'un dais. Les lves
sourds-muets des deux sexes, sous la surveillance de leurs rptiteurs
et rptitrices, taient groups sparment en face du trne, sur les
deux cts de l'estrade.

La prsence de Sa Saintet, en ce lieu consacr  l'enfance et au
malheur, au sein d'une institution toute religieuse par l'esprit dans
lequel elle a t fonde et se maintient, excita le plus consolant
intrt, et c'est au milieu de l'attendrissement gnral que l'abb
Sicard ouvrit la sance par ce discours adress au Souverain Pontife:

     Trs Saint-Pre, le bonheur de vous possder dans cet asile
     consacr  rendre la vie morale  des infortuns qui taient
     condamns  n'en jouir jamais, faisait depuis longtemps l'objet des
     voeux des administrateurs de cette institution. Mais nous
     n'aurions jamais os porter jusque-l nos esprances, si, au moment
     o l'instituteur des sourds-muets vous fut annonc, Votre Saintet
     ne les et fait natre par ce premier mouvement de bienveillance et
     d'intrt: _Si! anderemo!_ Oui, nous nous y rendrons.

     Vous descendez, Trs Saint-Pre, jusque dans cette humble demeure,
     et vous y apportez, comme partout o votre charit vous conduit, la
     consolation, le bonheur et une sainte allgresse. Aucun asile du
     malheur n'est tranger  votre tendresse paternelle; j'oserai dire
     que celui-ci n'tait peut-tre pas tout  fait indigne de votre
     intrt, par son but et les motifs qui lui ont donn naissance.

     C'est la Religion qui en a fait concevoir la premire ide, et
     c'est la Religion encore qui a fcond dans l'esprit qui l'avait
     conue cette pense si heureuse et si grande. C'est le dsir de
     faire natre l'ide de Jsus-Christ dans le coeur de tant
     d'infortuns, et de les initier aux mystres de cette sainte
     croyance, dont vous tes le premier pasteur et le chef suprme, qui
     embrasa le coeur d'un des prtres les plus religieux de cette
     capitale.

     Une bont sans bornes, une charit sans mesure, un zle gal 
     cette charit: voil quel a t le caractre de l'oeuvre de
     l'illustre abb de l'pe, seul inventeur de cette dcouverte, le
     plus ardent propagateur de cette oeuvre sublime,  laquelle il a
     consacr et son patriotisme et toutes ses forces, jusqu'au moment
     o il a t appel pour aller recevoir au ciel le prix ternel d'un
     si grand dvoment.

     C'est de ses mains, Trs Saint-Pre, que j'ai reu ce dpt sacr;
     c'est cet apostolat que je me suis efforc de continuer, en
     profitant de ses leons, et en augmentant les premiers moyens
     d'instruction que son grand ge ne lui permettait plus de porter 
     leur dernire perfection; c'est  atteindre ce but que j'ai employ
     le peu de ressources que j'avais reues de la Providence. J'y ai
     travaill sans relche, et j'ai la consolation de pouvoir annoncer
      Votre Saintet que toutes les difficults ont t vaincues et
     qu'il n'y a rien de si lev dans la morale, dans la religion, mme
     dans les institutions humaines, et jusque dans les sciences, que je
     ne puisse atteindre et que je ne puisse rvler  mes lves.

     Quel bonheur pour moi, Trs Saint-Pre, d'tre appel  en faire
     aujourd'hui l'essai sous vos yeux! C'est une rcompense dont je
     n'aurais os me flatter, et dont on a craint un instant que je ne
     fusse priv pour jamais.

     Il demeurera ternellement grav dans nos coeurs le souvenir de
     ce jour mmorable o Votre Saintet n'a pas ddaign de paratre au
     milieu de ces enfants que votre prsence rend si heureux. Il sera
     toujours pour moi un grand sujet d'encouragement, et pour eux une
     source d'mulation et d'instruction continuelle.

     Lorsque j'aurai quelque grande ide de vertu  leur inspirer, je
     leur parlerai du Saint-Pre.

     Quand j'aurai  peindre  leurs yeux la plus haute dignit, unie 
     la simplicit la plus touchante, les plus minentes vertus
     embellies par le charme sans cesse vainqueur d'une bont toute
     cleste, je leur parlerai du Souverain Pontife.

     Lorsque je voudrai leur donner une ide juste d'une douceur
     inaltrable qui fait natre la confiance et qui s'allie si bien 
     cette sublimit de rang qui prescrit le plus grand respect,
     assemblage divin qui commande l'admiration et qui entrane tous les
     coeurs, je leur parlerai encore du Saint-Pre.

     Je leur raconterai toutes les merveilles que votre prsence
     auguste a opres dans cette capitale; ce triomphe sur tous les
     esprits, sans mme les combattre; cette vnration profonde qui a
     fait tomber  vos pieds et y attendre la bndiction de Votre
     Saintet, non-seulement les enfants fidles, mais ceux que le
     malheur de leur naissance et ceux que de fausses lumires avaient
     toujours tenus en garde contre l'ascendant du bien; on ne rsiste
     pas  celui de la charit quand elle se montre sous des formes
     aussi attrayantes.

     Ils entendront tout cela, Trs Saint-Pre, ces enfants qui en
     auront dj remarqu, dans ce jour solennel, la juste application,
     et ils le rediront, dans leur langage,  ceux qui, dans la suite,
     viendront, comme eux, recevoir ici les mmes instructions.

     Ainsi se formera dans cet tablissement une sorte de tradition,
     dont la chane ne sera jamais interrompue, de tous les bienfaits
     que nous aura apports une visite aussi honorable. Ainsi se
     continuera le double prodige qui va frapper vos regards paternels:
     _Et surdos fecit audire et mutos loqui_.

     Oui, les sourds-muets entendront, car ils verront la parole; les
     muets parleront, vous verrez leurs gestes la dessiner. C'est ce que
     je vais tcher de rendre sensible  Votre Saintet, dans ces
     exercices honors de sa prsence.

A la suite de cette allocution, l'abb Sicard dveloppe les procds de
sa mthode.

Un lve dessine divers objets sur le tableau, trois autres crivent
autour, dans trois langues diffrentes: en franais, en anglais et en
italien, les noms par lesquels on dsigne chacun de ces objets. La
simplicit de cet enseignement intresse vivement Sa Saintet.

L'instituteur expose ensuite les procds qui lui servent  donner la
connaissance des lments de la proposition et il en fait faire les
signes. Un travail de Massieu sur les conjugaisons et sur les divers
modes des temps n'excite pas moins d'intrt. Le clbre sourd-muet
excute tous ces signes avec une prcision et une exactitude
remarquables.

Le Souverain Pontife daigne ouvrir un livre (_la Vie des Papes_) dont
elle accepte l'hommage; elle en indique une page que Massieu lit avec
une vive pantomime. Aprs quoi, un autre sourd-muet, Clerc, la traduit
en franais.

Un lve nomm Gire offre au Saint-Pre une tabatire faonne au tour
par un autre lve, et sur laquelle sont traces en mosaque les armes
du Saint-Sige. Le Souverain Pontife daigne l'accepter et donne sa
bndiction  ce jeune et intressant artiste qui la reoit  genoux aux
pieds du Pape.

Cette scne est aussitt dcrite,  la fois, par deux sourds-muets et
deux sourdes-muettes, dans un style diffrent.

Une autre sourde-muette, Mlle de Saint-Cran, lit _trs-distinctement_
ce que ses compagnes viennent d'crire; elle crit ensuite elle-mme en
langue italienne un compliment adress au Souverain Pontife.

Une autre lve moins ge et non moins intressante, Mlle Robert[12]
crit, de son ct, un autre compliment en italien; l'une et l'autre
figurent ensuite par des signes les mots qu'elles ont tracs.

Le compliment italien de Mlle Robert nous parat mriter par son aimable
navet d'tre reproduit dans ce rcit:

    Beatissimo Padre,

    Sono fanciulla e mutola.
    Elle ama i fanciulli, sar amata da lei.
    Sono infelice, avr piet di me.
    Sicard  il mio secondo padre.
    Christiana e cattolica sono pure la figli di Vostra
    Santit.

En voici la traduction franaise:

    Trs Saint-Pre,

    Je suis enfant et muette.
    Votre Saintet aime les enfants, j'en serai aime.
    Je suis malheureuse, Elle aura piti de moi.
    Sicard est mon second pre.
    Chrtienne et catholique, je suis aussi la fille de
    Votre Saintet.

Aprs avoir vu parler un sourd-muet, le Pape est dans l'attente de la
rvlation des moyens qui l'ont conduit  ce succs merveilleux. Les
dsirs de Sa Saintet sont satisfaits par M. Sicard, qui s'empresse de
dvelopper le mcanisme de la parole et les moyens qu'il a imagins pour
en obtenir d'heureux rsultats.

Ce dernier exercice achev, l'habile instituteur offre au Trs
Saint-Pre le livre qui contient sa mthode et un Recueil de prires 
l'usage de ses lves, imprim par eux-mmes, qui voit en ce moment le
jour pour la premire fois.

Cette sance dure deux heures et demie. Le Pape et les Cardinaux ne
cessent d'apporter  ces exercices l'attention la plus soutenue et d'y
prendre le plus vif intrt.

En sortant de la salle, Sa Saintet, accompagne de toutes les personnes
de sa suite et des administrateurs, entre  l'imprimerie, o elle est
reue par M. Le Clere, son imprimeur, qui lui prsente les lves
sourds-muets travaillant  _la casse_ et ceux qui, dans la seconde
pice, sont spcialement occups  _la presse_.

Le Saint-Pre examine avec la plus grande attention tout ce qui
constitue chaque presse: pendant cette revue, on prpare sous ses yeux,
sans que Sa Saintet puisse s'en douter, le compliment latin qu'elle va
imprimer elle-mme et que M. Le Clere lui adresse tant en son nom qu'en
celui des sourds-muets imprimeurs.

Le Pape, mettant la main  l'oeuvre, veut bien imiter les ouvriers et
de ce travail rsultent les lignes suivantes:

      SANCTISSIMO DOMINO NOSTRO

          PIO PAP VII,

  TYPOGRAPHIAM _ADRIANI LE CLERE_,

      TYPOGRAPHI SUI PARISIENSIS,

            VISITANTI.

  BEATISSIME PATER,

QUANDO Typographiam illam Parisiensem, qu Sanctitati tu Gallias ad
tempus incolenti feliciter inservit, visitare dignaris, typi moventur ut
aliquid in laudem tuam exhibeant; prla fervent ut mansuris illud
signent figuris, atque ita ser posteritati commendent. Typographus, tam
suo qum opificum suorum nomine, subitum istud industri communis opus
verendo admodm Hospiti gestit offerre. Hasce lineolas, sinceri in
Summum Pontificem obsequii testes, ac pii erga Christi Vicarium
affects indices, typis mandaverunt juvenes audiendi pariter et loquendi
usu destituti. Sed physicas facultates, quas parca nimis natura
negaverat, ipsis postea tribuit vir quidam clarissimus, et nativitatis
defectus artis su potenti supplevit. In officina nostra prodigiorum
semper feraci, quod opifices auribus percipere non valent, id oculis
apprehendunt; et quod ore non possunt dicere, id digitis eloquuntur.
Hinc est, quod litterarum ministerio, et totius corporis habitu ad
venerationem composito, Apostolicam Benedictionem tuam suppliciter
exposcunt.


_Traduction_:

          A NOTRE SAINT-PRE

        LE PAPE PIE VII,

  VISITANT L'IMPRIMERIE D'_ADRIEN LE CLERE_

        SON IMPRIMEUR, A PARIS.

  TRS SAINT-PRE,

Lorsque vous daignez visiter l'imprimerie de Paris, qui a le bonheur de
servir Votre Saintet pendant son sjour en France, les caractres se
mettent en mouvement pour figurer quelque chose en votre honneur; les
presses s'chauffent pour le reprsenter par des signes durables, et le
transmettre ainsi  la postrit la plus recule. L'imprimeur, tant en
son nom qu'en celui de ses ouvriers, s'empresse d'offrir ce subit
ouvrage de leur commune industrie  un hte si digne de leur vnration.
Ces lignes d'impression, qui attestent une sincre soumission au
Souverain Pontife, et qui marquent une pieuse affection pour le Vicaire
de Jsus-Christ, ont t composes par des jeunes gens qui n'ont ni
l'usage de l'oue ni celui de la parole. Mais les facults physiques que
la nature trop conome leur avait refuses, un homme clbre les leur a
donnes par la suite et a suppl aux dfauts de la naissance par la
puissance de son art. Dans notre atelier, toujours fcond en prodiges,
ce que les ouvriers ne peuvent comprendre par les oreilles, ils le
saisissent par les yeux; et ce qu'ils sont incapables de dire par la
bouche, ils l'expriment par les doigts.

C'est pour cela qu'ils se servent du ministre des lettres et de leur
attitude respectueuse pour vous supplier de leur accorder votre
bndiction apostolique.

Ce qui tonne beaucoup le Saint-Pre est de voir, au bas de cette
feuille, ces mots-ci: _Imprim par Sa Saintet elle-mme_.

Le Souverain Pontife est conduit  une autre presse par M. de Noel,
prote de l'imprimerie.

Un sourd-muet y prpare le quatrain suivant, imprim galement par Sa
Saintet, qui lui est prsent par un autre sourd-muet (Romain).

    Sa bont, dans le rang o chacun le contemple,
    Rend au faible l'espoir, donne au juste la paix,
    Fait chrir le pouvoir par ses nombreux bienfaits,
            Et la vertu par son exemple.

En se retirant de l'imprimerie, le Saint-Pre donne sa bndiction et
son anneau  baiser  tous les membres de la famille de son typographe
et  toutes les personnes qui ont t admises dans l'imprimerie.

Sa Saintet veut bien visiter aussi les autres ateliers. Elle y va en
passant par le grand dortoir qui rgne dans toute l'tendue du corps de
logis et o des croises habilement mnages en face les unes des autres
favorisent, pour la sant des lves, une libre et continuelle
circulation de l'air. On fait remarquer  Sa Saintet que tous les lits
sont l'oeuvre des lves menuisiers. Il admire l'habilet de
l'architecte de l'institution (M. de Beaumont) qui, remplaant les murs
de refond de l'difice par de lgres colonnes, a su runir l'agrment 
la solidit. C'est  lui,  son activit, au tendre intrt qu'il porte
 l'institution qu'est due la propret, l'ordre de la maison qui, en
trs-peu de temps, a t rpare et rendue digne de recevoir Sa
Saintet.

Le Saint-Pre visite l'atelier de tourneurs o a t tourne la bote
qu'il vient de recevoir, et il voit occups au travail plusieurs lves
sous la direction de M. Chabert, chef de cette spcialit. L'atelier de
dessin lui offre son portrait, dessin par M. Tulout, qui en est le
matre. Il voit avec le mme intrt l'atelier de gravure sur pierres
fines, dirig par M. Jouffroy, membre de l'Institut national.

M. Belloni, chef de l'atelier de mosaque, obtient galement les
encouragements de Sa Saintet.

Dans l'atelier des tailleurs, dans celui des cordonniers, le Saint-Pre
ne contemple pas sans motion de jeunes lves dont le travail manuel
dispense de recourir  des bras trangers pour la confection des
souliers et des habits de toute l'Institution.

Le Souverain Pontife trouve,  son passage, sur les marches de
l'escalier et dans les alles de la maison, les sourds-muets qui ne
sont pas alors occups aux ateliers et les sourdes-muettes, tous 
genoux et attendant sa bndiction. Il la donne  tous, et tmoigne 
chacun de ces enfants la plus touchante bont.

Enfin le Saint-Pre laisse dans cette institution les souvenirs que sa
bienveillance sme partout, et qui y ont rendu sa mission bien chre aux
administrateurs, aux lves et  toutes les personnes charges alors de
leur instruction.

Ce n'est que deux ans aprs qu'une mdaille commmorative de cette
auguste visite, grave par M. Duvivier, si justement clbre, et frappe
 la Monnaie, est prsente tant au Souverain Pontife qu'aux cardinaux
et autres personnages qui l'ont accompagn.

Puisque nous avons nomm Mlle Fanny Robert, nous ajouterons que le
Saint-Pre, l'ayant remarque entre toutes ses soeurs d'infortune,
prit la tte de l'enfant dans ses mains et chiffonna sa blonde
chevelure. Pour dernire preuve de son intrt, il lui fit cadeau d'une
magnifique bote de bonbons, d'un chapelet et d'un reliquaire.

Une autre fois, Mlle Robert fut prsente, ainsi que son amie Hlne de
Saint-Cran, au Souverain Pontife par l'abb Sicard, qui avait reu de
Sa Saintet la permission spciale de les amener dans son salon, aux
Tuileries.

Le Pape, avec cette affabilit qui lui gagnait tous les coeurs, fit
asseoir Mlle Robert prs de lui. Lorsque le directeur la vit dans cette
position, il frona le sourcil, mais le Saint-Pre s'empressa de lui
dire: Ne la grondez pas, c'est moi qui lui ai assign cette place.

Mlle Robert n'tait alors, nous l'avons dit, qu'une enfant. Que
voulez-vous? Un lan de tendresse intime dbordait du coeur du
vnrable pre des fidles.




CHAPITRE XI.

     L'habile instituteur sert d'interprte  un sourd-muet de naissance
     ne sachant ni lire ni crire, Franois du Val, accus de vol, et 
     un faux sourd-muet, Victor de Travanait.--Il est nomm
     administrateur de l'_Hospice des Quinze-Vingts_ et de
     _l'Institution des Jeunes Aveugles_.--Chanoine honoraire de
     _Notre-Dame de Paris_, grce au cardinal Maury.--Un mot de M.
     Thiers sur la rception du prlat par l'abb Sicard.


Dix-huit jours avant la visite du Saint-Pre (le 5 fvrier) le clbre
instituteur avait failli tre victime d'un accident. Il passait, entre
huit et neuf heures du soir, de la rue de Richelieu (ancienne rue de la
Loi),  la rue Saint-Honor, lorsqu'une voiture attele de deux chevaux
fougueux le heurta, le terrassa dans le ruisseau, et lui passa sur le
corps. Par un hasard aussi heureux qu'inexplicable, il n'y eut ni
dislocation, ni fracture, ni la moindre contusion. Il ne se plaignit que
d'un mal de reins assez violent pour le retenir au lit, mais il ne
tarda pas  se rtablir.

Il dclara, du reste, dans une feuille publique, qu'il devait, en grande
partie, l'existence  M. Vertueil, oncle de Mlle Georges, de la Comdie
franaise, et  M. Edme Berthelont, garon tailleur, qui, sans calculer
le pril qu'ils couraient, avaient arrt intrpidement les chevaux au
moment o _l'volution allait achever son tour sur sa poitrine_. Une
clef, qui se trouvait  l'ouverture droite du devant de son habit, fut
presque casse au premier choc de la roue.

L'abb Sicard avait t appel  remplir le rle d'interprte auprs
d'un sourd-muet de naissance illettr  l'audience du 3 fructidor an
VIII du tribunal de la Seine. Franois du Val tait prvenu d'avoir pris
un sac d'argent et de s'tre cach ensuite sous le lit du citoyen
Geoffroy, o il avait t dcouvert.

Assist de Massieu, le clbre instituteur mit dans cette affaire un peu
de cette solennit thtrale qu'il abdiquait rarement.

Une autre affaire lui fournit l'occasion de donner une nouvelle preuve
de sa sagacit.

En 1806, le maire de La Rochelle fit arrter un vagabond qui exploitait
la charit publique en talant une pancarte sur laquelle taient crits
ces mots: _Victor de Travanait, sourd-muet de naissance, lve de l'abb
Sicard_.

On avait conu quelques doutes sur la double infirmit dont cet
infortun se plaignait: on lui fit subir diffrentes preuves pour le
forcer  parler, elles furent infructueuses. Un officier du 66e, en
garnison  La Rochelle, persuad qu'on souponnait  tort ce malheureux,
crivit en sa faveur une lettre qui fut insre dans plusieurs journaux.

Averti par cette publicit, l'abb Sicard entra en correspondance avec
le maire de la ville en question: il ne se souvenait nullement d'avoir
eu Victor de Travanait parmi ses disciples; il demanda qu'on lui ft
parvenir quelques lignes de son criture.

A la simple lecture d'un billet que le maire lui envoya, il dclara
aussitt que non-seulement Victor de Travanait n'avait jamais t son
lve, mais qu'il n'tait pas mme sourd-muet de naissance, et il
fondait cette dernire assertion sur la manire d'orthographier de cet
individu.--Il crivait ainsi: _Je jure devandieux, ma mer est n an
nautriche_.--QUONDUIT pour CONDUITE; ESSESPOIRE pour ESPOIR; _j'ai tai
presan, je an porte en core les marque_, etc.

Vous remarquerez, crivit l'abb Sicard dans le _Moniteur_ du 20
fvrier 1807, la lettre Q substitue  la lettre C, ce qui prouve, de la
manire la plus vidente, que celui qui met l'une  la place de l'autre
a entendu, et qu'il a appris que le son de ces deux gutturales est le
mme.

Je pourrais, ajoutait-il, accumuler les preuves, si celle-ci ne valait
pas une dmonstration rigoureuse. Ainsi, monsieur, n'en doutez pas, ce
jeune homme n'est pas n sourd, et par consquent n'est pas muet.

On mit Victor de Travanait  la disposition de l'abb Sicard, qui
parvint bientt  lui faire rompre le silence. Il lui fit lire en
public,  haute et intelligible voix, un rcit de sa vie.

Il y avait quatre ans que personne ne l'avait entendu parler. Son
vritable nom tait Victor Foy; c'tait le fils d'un ptissier de
Luzarches, prs de Paris. Il s'tait prsent pour remplacer un conscrit
en l'an XII, et il avait t admis. Depuis, ayant dsert, il avait
parcouru l'Espagne, l'Allemagne, la Suisse, la France, et partout il
s'tait fait passer pour sourd-muet.

Vers cette poque, l'abb Sicard entra dans la commission du
_Dictionnaire de l'Acadmie franaise_, et fut nomm administrateur de
_l'Hospice des Quinze-Vingts_ et de l'_Institution des jeunes Aveugles_
(arrt ministriel en date du 5 brumaire an XIII), lesquels venaient
annuellement,  l'occasion de sa fte, mler leurs hommages  ceux de
leurs frres les sourds-muets, et chanoine honoraire de Notre-Dame de
Paris, faveur dont il tait redevable au crdit du cardinal Maury,  qui
la reconnaissance et l'affection l'attachrent toute sa vie.

Il fut charg de rpondre, pour _la classe de la langue et de la
littrature franaises de l'Institut de France_, au discours de
rception de ce prince de l'glise, prononc le 6 mai 1807. D'aprs les
exigences de Son minence, et contrairement  la loi d'galit observe
parmi tous les membres de l'illustre corps, il eut la faiblesse de le
qualifier de _Monseigneur_, titre que, du reste, Fontenelle, en 1722,
n'avait pas balanc  donner au fameux cardinal Dubois.

On nous excusera d'oser reproduire,  ce sujet, les propres expressions
de M. Thiers, dans son _Histoire du Consulat et de l'Empire_ (t. VII, p.
426).

......L'abb SICARD, recevant le cardinal Maury, s'tait exprim sur
Mirabeau en termes malsants. Le rcipiendaire n'en avait pas mieux
parl, et cette sance acadmique tait devenue l'occasion d'une sorte
de dchanement contre la rvolution et les rvolutionnaires. Napolon,
dsagrablement affect, crivit au ministre Fouch:

Je vous recommande qu'il n'y ait point de raction dans l'opinion
publique. Faites parler de Mirabeau avec loge. Il y a bien des choses
dans cette sance de l'Acadmie, qui ne me plaisent pas. Quand donc
serons-nous sages?... Quand serons-nous anims de la vritable charit
chrtienne, et quand nos actions auront-elles pour but de n'humilier
personne? Quand nous abstiendrons-nous de rveiller des souvenirs qui
vont au coeur de tant de gens?




CHAPITRE XII.

     L'_esprit sourd-muet de l'abb Sicard_ chez M. de Fontanes.--Ce
     dernier fait un quatrain  sa louange.--La Restauration le nomme
     chevalier de la Lgion d'honneur, et plus tard chevalier de l'ordre
     de Saint-Michel de France.--Dtails sur la visite de Franois II,
     empereur d'Autriche,  l'Institution.--Mme honneur que lui accorde
     la duchesse d'Angoulme.--Il assiste  la rception des souverains
     allis par M. de Talleyrand.--L'empereur de Russie, Alexandre
     Ier, s'tonne du silence de l'instituteur.--_Encore l'esprit
     sourd-muet._


Il faut le dire toutefois, l'abb Sicard, que l'poque de _la Terreur_
avait vivement impressionn, parlait peu hors de ses sances et semblait
sans cesse en proie  de tristes penses. Un jour qu'il dnait chez M.
de Fontanes sans avoir dit une parole, quelqu'un s'cria: Quoi? c'est
l cet abb Sicard  qui l'on prte tant d'esprit?

--Sans doute, rpliqua _Bussire_, il tient cela de son tat: c'est un
esprit sourd-muet.

M. de Fontanes fit sur lui ce quatrain:

    Les muets et les sourds dous d'un nouvel tre,
    A la socit par son art sont rendus;
    Dans cet art merveilleux il surpassa son matre,
    Et l'gala par ses vertus.[13]

La Restauration ne se contenta pas de maintenir l'abb Sicard dans son
fauteuil  l'Acadmie franaise o, ainsi que nous l'avons dit, le
consulat l'avait replac en 1810 par voie d'lection, elle lui accorda,
en 1814, la dcoration de la Lgion d'honneur. Plus tard, l'ordre de
Saint-Michel de France vint galement orner sa poitrine.

Depuis sa nomination au grade de chevalier, il clbrait chaque anne la
messe de saint Louis devant l'Acadmie franaise.

Lors de l'occupation de Paris par les armes coalises, en 1814,
l'Institution des sourds-muets reut la visite de l'empereur d'Autriche.

Comme l'avait annonc la veille  l'abb Sicard un des aides de camp du
prince, Sa Majest se prsenta  l'Institution le mercredi 11 mai 1814,
 dix heures et demie du matin. Elle tait accompagne de plusieurs
seigneurs et officiers de distinction. Les voitures entrrent dans la
cour, celle de l'empereur attele de six chevaux, les deux autres de
quatre.

Sicard, Salvan et l'agent gnral taient venus, au pied du grand
escalier,  la rencontre du monarque tranger, qui fut amen directement
 la chapelle prpare pour le recevoir et o la sance eut lieu, parce
que ce jour-l mme, on faisait des rparations  la salle ordinaire des
exercices publics.

Aucun des administrateurs ne put se rendre  la crmonie, les uns
n'ayant pas t avertis  temps, les autres empchs par les fonctions
publiques qu'ils exeraient.

Sa Majest impriale fut conduite au fauteuil qui lui avait t prpar,
devant le tableau noir qui masquait l'autel. A ses cts se tenaient les
deux personnes de la suite du souverain les plus leves en dignit et,
sur des siges rangs en demi-cercle, les autres officiers de
l'empereur, derrire lequel on apercevait M. Salvan, second instituteur,
et M. Mauclerc, agent gnral. Aux deux cts du tableau taient placs
 droite les garons,  gauche les filles, accompagns de leurs matres
et matresses.

L'abb Sicard, debout devant le tableau, commena par expliquer d'une
manire courte et prcise les divers moyens qu'il employait
progressivement; les plus jeunes garons furent d'abord prsents  Sa
Majest; ils figurrent sur le tableau divers objets qu'ils dsignrent
par signes. Les noms de ces objets furent par eux crits et joints aux
figures. Celles-ci effaces, les lves dsignrent encore par signes la
signification des mots rests seuls et remplaant les figures.

Tels sont les premiers rudiments mis en usage pour fournir aux
sourds-muets une espce de dictionnaire des mots de la langue qu'on veut
leur enseigner.

Ensuite furent prsentes plusieurs jeunes filles, exerces  crire sur
le tableau divers temps des conjugaisons que l'abb Sicard leur demanda
par signes.

Sa Majest porta beaucoup d'attention  ces premiers exercices et en
parut trs-satisfaite.

Aprs avoir ainsi expos la marche qu'il suivait pour donner aux lves
l'intelligence des noms substantifs, des verbes et de leurs
conjugaisons, le vnrable abb dcrivit la manire dont il les initiait
 celle des noms adjectifs qui ne dsignent pas des objets rels, mais
seulement leur faon d'tre, savoir: leurs accidents ou qualits, et
qui peuvent varier  l'gard d'un seul et mme objet.

De l, l'abb passa  la formation de la phrase et de la proposition, et
expliqua comment le verbe substantif, le seul qui existe rigoureusement,
sert de copule ou de lien, unissant l'adjectif  son substantif, et les
identifiant, en quelque sorte, pour n'en faire qu'une seule et mme
chose.

Tout cela dmontr par le directeur, d'une manire claire et prcise,
fut attentivement suivi par Sa Majest qui lui fit plusieurs
observations.

Massieu opra ensuite sur diverses conjonctions, telles que _si_, _mais_
et _quand_, pour prouver que les conjonctions en gnral sont des
ellipses tenant lieu de phrases compltes.

L'abb Sicard demanda  Massieu et  Clerc la diffrence qu'il y a entre
_quand_ et _lorsque_. Tous deux rpondirent assez bien.

Ensuite Massieu exposa sur le tableau les degrs progressifs de la
facult de la vue dans l'homme, des oprations de l'esprit et de celles
de la volont.

L'abb Sicard voulant dmontrer que ses lves pouvaient crire, sous la
dicte, toutes choses auxquelles ils n'taient point prpars, demanda
si quelqu'un de l'assistance n'avait pas un imprim ou un manuscrit
qu'un lve dicterait  un autre. On prsenta un journal. Sa Majest fut
prie de choisir un article que Massieu dicta  Clerc qui le traduisit
trs-bien. Ensuite, pour soumettre leur intelligence  une plus forte
preuve, l'habile instituteur fit galement dicter par Massieu  Clerc
dix vers alexandrins faits en l'honneur de Sa Majest. Clerc les crivit
de mme trs-correctement sur le tableau. Aprs quoi il en donna lecture
par signes. On adressa  l'un et  l'autre plusieurs questions
auxquelles ils rpondirent d'une manire judicieuse.

Enfin,  une heure et demie, au moment o on allait lever la sance,
l'Empereur voulut bien donner  Clerc le temps d'crire sur le tableau
quelques penses, qui furent trouves trs-heureuses, sur l'honneur que
Sa Majest faisait  l'Institution en la visitant.

Le monarque parut trs-satisfait de la sance.

En passant dans le corridor, il daigna entrer dans la classe de dessin
et examiner les petits ouvrages des lves. Ensuite il alla visiter le
dortoir dont il admira la bonne tenue et la propret.

L'ancien lve Monteille, confi  M. Jouffroy pour apprendre la gravure
sur pierres fines, soumit  l'Empereur plusieurs pierres graves par
lui, dont le prince lui tmoigna sa satisfaction.

MM. Sicard, Salvan et Mauclerc eurent l'honneur de reconduire Sa Majest
jusque dans la cour o Elle remonta en voiture, ainsi que les personnes
de sa suite, qui semblaient galement enchantes de la sance.

Qu'on nous permette de faire suivre le rcit de cette visite de quelques
dtails sur celle dont la duchesse d'Angoulme honora, le 24 novembre
1814, l'Institution des sourds-muets.

Vers deux heures, la Dauphine, suivie de plusieurs fonctionnaires et
dames de sa maison, se prsente  l'tablissement.

A sa descente de voiture, elle est accueillie par MM. le vicomte de
Montmorency, le baron Garnier et l'abb Sicard, administrateurs de
l'Institution, les barons Malus et de Grando, autres administrateurs,
s'tant trouvs,  leur vif regret, dans l'impossibilit de s'y rendre.

Madame est conduite, avec sa suite, dans la salle des exercices et
place sur l'estrade prpare pour la recevoir.

M. le baron Garnier adresse  la Princesse un discours dans lequel il la
remercie, au nom de l'administration, de la bont qu'elle a de visiter
un des tablissements qui prospre le plus sous l'autorit tutlaire de
Sa Majest.

L'abb Sicard adresse la parole  la princesse, au nom des lves, afin
de lui tmoigner leur vive reconnaissance de l'intrt qu'elle daigne
prendre  eux et l'extrme satisfaction qu'ils prouvent de sa prsence.
Il ouvre la sance par l'exposition des premiers moyens employs pour
commencer l'instruction des sourds-muets.

Puis il fait exercer sur le tableau noir les lves les plus avancs
afin de donner  Son Altesse une ide des succs progressifs obtenus
dans l'enseignement.

Madame parat trs-satisfaite tant des moyens que des rsultats. Elle
fait plusieurs questions qui prouvent sa vive sympathie pour le sort de
ces infortuns.

Aprs les exercices, Elle est conduite au rfectoire,  la chapelle, au
dortoir, et reconduite  sa voiture par les administrateurs auxquels
Elle tmoigne toute sa satisfaction.

Elle daigne faire remettre  l'agent gnral une somme de 600 fr.,
destine aux lves. L'administration est charge d'en dterminer
l'emploi.

Au sujet de la rception des souverains allis par M. de Talleyrand,
j'ai lu dans un journal rpandu ce qui suit, sous le titre de _Mmoires
sur la Restauration, dicts par un vieux diplomate_:

M. de Talleyrand tait venu  la rencontre des souverains allis au
palier du rez-de-chausse de son htel.

Votre Majest, dit l'homme d'tat s'adressant  l'empereur de Russie,
remporte peut-tre en ce moment son plus beau triomphe; elle fait de la
maison d'un diplomate le temple de la paix.

--J'en accepte l'augure, rpondit Alexandre.

On remonte. Dans les premiers salons se presse une foule de gens plus ou
moins connus qui tiennent au pass par leurs souvenirs, au prsent par
leurs intrts, et  l'avenir par la crainte de compromettre les uns, ou
par l'espoir de rajeunir les autres.

Un homme modeste, en costume ecclsiastique,  l'air effar, se tient au
contraire presque enseveli derrire les curieux et les courtisans. C'est
lui que l'oeil du czar va troubler dans sa retraite.

Quel est cet abb au front doux et triste? demanda Alexandre  M. de
Talleyrand.

--L'abb Sicard, excellent royaliste, victime de _la Terreur_. Il a
invent les sourds-muets.

L'empereur de Russie, au fond de ses tats hyperborens, avait entendu
parler de l'admirable science de l'abb Sicard et se proposait de la
naturaliser  Saint-Ptersbourg.

Il fait quelques pas vers l'humble personnage, et lui adresse peu de
mots, sans doute, mais pleins de sympathie; le pauvre abb, tourdi de
cet honneur, est comme frapp de la foudre et ne rpond rien.

Comment! reprend Alexandre en se tournant vers M. de Talleyrand, c'est
l cet abb Sicard auquel on prte tant d'esprit?

--Sire, rpond le prince avec aplomb, Monsieur a l'esprit de son tat:
_un esprit sourd-muet_. Il refaisait, sans qu'il s'en doutt, le mot
de Bussire.

L'un des admirateurs sur parole de l'abb Sicard, raconte H. Moulin,
avocat, dans sa _Biographie anecdotique de cet instituteur_, l'entendant
pour la premire fois, s'tonnait de ne pas rencontrer l'homme que son
imagination avait rv.

Comment, dit-il  une femme de lettres, alors clbre, Mme de
Bourdicviot qui l'avait accompagn, c'est l cet abb Sicard, cet homme
illustre  qui l'on prte tant d'esprit?

--Oui, rpond la femme auteur, c'est l'esprit de son tat, l'esprit
sourd-muet. Troisime version!

Toujours le mme mot puis  trois sources diffrentes. Laquelle est la
bonne? Peut-tre toutes les trois.

Le clbre instituteur fut plac entre l'empereur de Russie et
l'empereur d'Autriche dans un splendide banquet qui leur fut offert 
cette poque. Les souverains avaient voulu ajouter cette marque spciale
d'estime  beaucoup d'autres.

Depuis, le czar demanda  une dame d'un esprit peu commun, parlante,
celle-l, Mme Duhamel, lve de l'abb Sicard, chaque fois qu'elle se
prsenta  sa cour:

Comment se porte votre gnie? Savez-vous que j'ai eu le plaisir de
dner avec lui  Paris?

La reine de Sude, jalouse de rendre,  son tour, hommage au zle et aux
succs du clbre instituteur, l'honora d'une lettre flatteuse, dans
laquelle Elle le remerciait de ce qu'il voulait bien aider de ses
lumires la nouvelle institution des sourds-muets de Stockholm. Sa
Majest daigna, en outre, lui envoyer directement la dcoration de son
ordre de Wasa[14]. Il avait dj reu celle de Saint-Wladimir de Russie.

Certes, ce serait mconnatre l'esprit de justice qui dictait la
conduite de Napolon Ier  l'gard des gens de mrite, quelles que
fussent leurs opinions, que de lui reprocher de n'avoir accord aucune
de ses distinctions honorifiques  notre directeur, mais il ne faut pas
oublier que, crateur de la Lgion d'honneur, jamais le grand homme n'en
fut prodigue, surtout dans le principe, comme ses successeurs.




CHAPITRE XIII.

     L'abb Sicard est accus de professer des opinions hostiles 
     l'Empereur.--Fouch le dfend.--A la demande de ses lves, il fait
     payer ses cranciers.--Le clbre instituteur part pour Londres,
     pendant les Cent-Jours, avec Massieu et Clerc, sans en prvenir le
     gouvernement.--Le ministre de l'intrieur, Carnot, lui enjoint
     d'avoir  renvoyer sur-le-champ Clerc  Paris.--Retour du matre et
     de ses deux lves en France au moment o Napolon est renvers.


L'abb Sicard avait t dnonc  l'Empereur comme ayant correspondu
avec les agents du roi Louis XVIII, pour lequel on prtendait qu'il
avait des sentiments secrets. Grce  la protection du ministre de la
police, Fouch, on se contenta de le laisser tranquille, respectant ses
travaux philanthropiques, dont le chef de l'tat avait pu constater
personnellement le mrite, lorsque, premier Consul, il l'avait fait
mander aux Tuileries avec quelques-uns de ses lves, parmi lesquels se
trouvait Massieu.

Dans la suite, un autre sourd-muet, Laurent Clerc, fut charg, 
l'improviste, de rdiger une requte adresse  l'Empereur, ayant pour
but d'obtenir de Sa Majest que les dettes du directeur ne s'levant pas
 moins de 20,000 francs fussent acquittes sur sa cassette. Cette
demande devait lui tre prsente le lendemain  Saint-Cloud par les
lves des deux sexes, accompagns de leurs matres et matresses. Mais
force leur fut de revenir  l'cole, aprs avoir attendu vainement
l'Empereur.

Le lendemain, l'abb Sicard s'tant fait expliquer par Clerc le motif de
l'absence des lves, ne put _entendre_ son rcit sans en tre mu
jusqu'aux larmes.

Au reste, le voeu de ces enfants fut exauc.

Pendant les Cent-Jours, c'est--dire en mai 1815, l'abb Sicard partait
pour Londres, emmenant deux sourds-muets, Massieu et Clerc, et un autre
de ses lves, Armand Godard, frre d'un de nos plus riches
manufacturiers. Pourquoi y allaient-ils entre les Cent-Jours qui
finissaient et une seconde restauration prochaine? Il court bien des
bruits l-dessus alors, et plus tard, quoi qu'il en soit, la nouvelle
de ce dpart tenu secret, excita une vive motion dans l'cole. M.
Garnier, procureur gnral  la Cour des comptes, l'un des
administrateurs de l'tablissement, s'en plaignit par lettre  Clerc,
mais quand sa missive arriva  Calais, dj le matre et les lves
traversaient le dtroit  pleines voiles.

On crivait  l'abb Sicard que, comme attachs  l'Institution en
qualit de rptiteurs, il n'tait pas permis  Massieu et  Clerc de
prendre un cong sans l'avoir obtenu du Ministre ou de l'administration,
et qu'ils pouvaient encore moins,  la veille d'une guerre imminente, se
rendre en pays tranger sans y tre autoriss par le gouvernement. Le
directeur rpondit qu'il n'avait pas eu le temps de remplir les
formalits requises, mais qu'au surplus, il informerait par lettre le
Ministre tant de son dpart que de celui des deux rptiteurs, et qu'il
attendrait  Dieppe les ordres de Son Excellence.


Voici la rponse du Ministre de l'intrieur, Carnot, qui parvint, en
effet,  l'abb Sicard chez M. le cur de Saint-Jacques:


Paris, le 16 mai 1815.

     _Le Ministre de l'intrieur, comte de l'Empire._

  Monsieur le directeur,

     J'ai reu hier la lettre que vous m'avez crite le 13 pour
     m'informer de votre dpart pour l'Angleterre avec deux lves de
     l'Institution des sourds-muets, Massieu et Clerc.

     Je me prterai toujours volontiers  une mesure qui pourra vous
     tre agrable, surtout lorsqu'elle paratra prsenter, comme dans
     cette circonstance, un but d'utilit qui intresse l'humanit en
     gnral.

     Mais je ne puis m'empcher de vous reprsenter que l'cole des
     sourds-muets tant place dans mes attributions, vous n'auriez pas
     d vous absenter de Paris sans avoir obtenu pralablement mon
     autorisation, surtout ayant form le dessein de conduire avec vous
     vos deux rptiteurs les plus instruits, et dont l'absence
     dsorganise momentanment l'Institution dont vous tes le chef.

     Je consens, Monsieur,  ce que vous poursuiviez votre voyage avec
     Massieu; mais l'intention de l'Empereur,  qui j'ai rendu compte de
     votre dpart, est que vous renvoyiez sur-le-champ  Paris le jeune
     Clerc pour reprendre ses fonctions dans l'tablissement.

     Je compte sur votre empressement  excuter cet ordre.

     Agrez, Monsieur, l'assurance de ma considration distingue.

CARNOT.

     _P. S._ Le regret que j'ai, en particulier, de n'avoir pas vu mon
     respectable confrre avant son dpart, vous paratra peut-tre
     avoir inspir de la mauvaise humeur au rdacteur de cette lettre,
     mais j'ai hte de me raccommoder avec vous, et c'est sous ce
     rapport que je vous presse bien fort de revenir le plus tt
     possible et de ne pas rester avec des gens qui veulent devenir nos
     ennemis.

  Mes amitis.

CARNOT.

Ce n'est pas que l'abb Sicard n'et laiss  l'cole les instructions
concernant l'enseignement provisoirement confi aux soins de l'abb
Salvan. L'administration avait charg un de ses membres, le baron de
Grando, de prendre, en cette qualit, toutes les mesures qu'il jugerait
ncessaires au bon ordre de la maison.

Ds le retour de l'illustre voyageur, ce membre se fit dcharger de la
surveillance gnrale et la livra  un autre de ses collgues d'aprs le
rglement.

Les hommes haut placs, sur lesquels le directeur avait compt pour en
recevoir une hospitalit gnreuse dans la capitale de la
Grande-Bretagne ne s'y trouvaient pas, n'ayant pas t prvenus  temps.

Le moyen de se tirer d'un pareil embarras? Il eut l'heureuse ide de
mettre  contribution la curiosit anglaise en y donnant des exercices
publics.

Ces reprsentations nous ont fourni un recueil de dfinitions et
rponses les plus remarquables des deux sourds-muets aux diverses
questions qui leur furent adresses. A ce recueil intressant, imprim 
Londres, en 1815, furent joints notre _Alphabet Manuel_ et le discours
d'ouverture de l'abb Sicard, ainsi qu'une lettre explicative de sa
Mthode, par M. Laffon de Ladbat, ancien membre de la premire
Assemble lgislative et du Conseil des Anciens, avec des notes et une
traduction anglaise, par J.-H. Sievrac.

Mentionnons, en passant, un fait particulier  Clerc.

Pendant qu'il se trouvait  Londres, il ne craignit pas de soutenir, 
la barbe de ses nouvelles connaissances et malgr la presse britannique,
qu'il offrait de parier que la nouvelle de la dfaite de Napolon, qui
courait alors, n'avait pas le moindre fondement. C'est qu'il pouvait 
peine croire que Wellington ft capable de l'emporter sur un aussi grand
capitaine. Cependant il et perdu sa gageure.

Ce ne fut qu' la chute de l'Empire que le directeur put rentrer en
France avec ses lves.




CHAPITRE XIV.

     Un incendie clate dans l'aile gauche de la maison des
     sourds-muets. Parmi les travailleurs, on remarque le sourd-muet
     Carbonnel (de Bziers).--Visites du duc de Gloucester, du duc
     d'Angoulme et de la duchesse de Berry, qui promet d'amener son
     fils  l'Institution quand il sera plus grand, pour lui faire
     apprendre la grammaire des sourds-muets.


Dans le courant de l'anne 1817, l'Institution fut expose  un danger
imminent, sans que l'abb Sicard, rentr bien tard ce soir-l, pt le
prvoir le moins du monde,  telles enseignes qu'il s'tait mis
immdiatement au lit.

L'ancienne glise de Saint-Magloire[15], dont l'emplacement tait occup
par l'aile gauche de la maison, devint la proie des flammes. On se
prcipita dans nos dortoirs, on m'emporta de mon lit sans me laisser le
temps de m'habiller, et je fus requis pour faire la chane avec mes
condisciples. Trompant bientt la vigilance de nos surveillants, je
quittai le jardin pour voir ce qui se passait autour du btiment menac.
Quel ne fut pas mon effroi en apercevant un des ntres, Carbonnel (de
Bziers), qui, par ses tours de force extraordinaires, avait mrit le
surnom d'_Hercule des sourds-muets_ (outre qu'il en avait la structure),
fonctionnant sur le thtre du sinistre avec tout le sang-froid et toute
l'agilit d'un sapeur pompier. Ah! si l'on avait su tre juste envers
lui![16]

Lors de mon voyage, en 1846,  Bordeaux, o Carbonnel (de Bziers), pre
de deux gentilles demoiselles parlantes, exerait la profession
d'bniste, il me conta avec autant de modestie que de simplicit ses
escapades d'colier qui lui avaient cot cher, mais il supprima les
mille traits d'hrosme qui l'avaient honor, et ce qui s'tait pass
dans l'incendie de la nuit du 25 au 26 juillet. Il rougit mme comme une
jeune fille, quand je lui rappelai avec quelle rare prsence d'esprit
il avait sauv un de nos camarades, Arthur Goun, depuis artiste peintre
d'un rare mrite, au moment o le pied allait lui manquer sur le toit de
l'tablissement.

Le mercredi 10 fvrier 1819, les administrateurs de l'Institution,
prvenus de l'arrive  l'tablissement du duc de Glocester, le
reoivent  sa descente de voiture et l'introduisent dans la salle des
sances, o l'abb Sicard dveloppe devant Son Altesse sa mthode
d'enseignement. Plusieurs lves excutent en sa prsence les principes
de cette mthode, et le prince en suit les applications avec beaucoup
d'intrt.

Aprs avoir visit toutes les parties de l'tablissement, il tmoigne,
en partant, sa satisfaction aux administrateurs de la maison, et
adresse, en particulier, des paroles flatteuses au directeur.

Le mardi 22 juin de la mme anne, vers une heure de l'aprs-midi,
l'tablissement est honor de la visite du duc d'Angoulme, accompagn
du comte, depuis duc de Cazes, ministre de l'intrieur, et du comte
Chabrol, prfet de la Seine. Son Altesse est aussitt conduite par le
duc de Doudeauville, pair de France, l'un des administrateurs de la
maison, et par l'abb Sicard,  la salle des exercices, o plusieurs
lves sont successivement et simultanment interrogs[17].

A la fin de ces exercices, une brave femme se jette aux pieds du Prince
pour implorer sa sollicitude en faveur d'un lve externe et aspirant,
le jeune Nonnen, qui vient de perdre sa mre, et dont le pre est
infirme. Son Altesse, touche de la position de cet infortun, exprime
le dsir de le voir admettre le plus tt possible au nombre des lves
du Gouvernement.

Le Prince ayant t introduit ensuite dans l'atelier des tourneurs et
dans la classe de dessin, parat examiner avec un vif plaisir divers
ouvrages des lves, et aprs s'tre occup des moindres dtails, se
retire visiblement satisfait.

Le dimanche 17 dcembre de la mme anne, vers deux heures de
l'aprs-midi, nous sommes surpris de la prsence, chez nous, de la
duchesse de Berry, suivie de deux dames de sa cour et du duc de Lvis.
Reue,  son arrive, par le vicomte Mathieu de Montmorency, un des plus
anciens administrateurs de l'tablissement, et par l'abb Sicard, elle
assiste, dans le salon de ce dernier, aux exercices de quelques lves,
parmi lesquels se trouve l'auteur de ce livre qui, au nom de ses
camarades, adresse  Son Altesse des paroles de remercment, et qui,
plus tard, est charg d'tre l'interprte de leurs sentiments auprs de
la princesse lors de sa seconde visite en 1825.

Bbian, censeur des tudes (voir ma _Notice sur sa vie et ses
oeuvres_), survient tout  coup et offre  la princesse quelques
ouvrages des lves. Elle demande  voir ceux qui en sont les auteurs.
Impossible! rpond le loyal fonctionnaire, ils sont  peine habills,
hors d'tat de se prsenter  Votre Altesse, et mme dans
l'impossibilit, depuis deux mois, d'aller  la promenade, faute de
vtements.

La Princesse promet qu'Elle s'occupera de leurs besoins, et que, ds que
le duc de Bordeaux sera plus grand, elle le conduira chez nous pour y
apprendre notre grammaire. En quittant la maison, elle n'oublia pas de
laisser entre les mains du directeur des marques de sa munificence.

Avant de continuer ce rcit, je demanderai au lecteur la permission de
consigner ici l'expression de ma profonde gratitude pour toutes les
bonts que mon ancien directeur eut sans cesse pour moi depuis que je
fus admis, vers l'ge de huit ans environ,  partager son pain
intellectuel avec mes nouveaux condisciples. Je me contenterai d'en
citer une preuve entre mille: Le 17 aot 1818, sous ses auspices, le roi
Louis XVIII daigna accueillir le portrait que j'avais fait, au crayon,
d'Henri IV, d'aprs le peintre Porbus[18].




CHAPITRE XV.

     L'abb Sicard tombe presque en enfance. Des solliciteurs et des
     intrigants l'assigent.--L'infortun vieillard refuse de quitter
     son poste, dclarant qu'il est rsolu  mourir directeur. Sa fin en
     1822.--Dtails sur ses obsques. Un passage remarquable du discours
     prononc par M. Bigot de Prameneu, prsident de l'Acadmie
     franaise, au cimetire du Pre La Chaise.--Le directeur avait
     recommand, en mourant, ses lves  la sollicitude de l'abb
     Gondelin, second instituteur de l'cole des sourds-muets de
     Bordeaux.--Paulmier, lve du dfunt, croit pouvoir disputer sa
     place au concours. Une rclamation de Pissin-Sicard parat dans un
     journal.--lves parlants distingus de l'abb Sicard: Pellier,
     Paulmier et Bbian.--_Manuel d'enseignement pratique des
     sourds-muets_, par ce dernier.--Travail remarquable de M. de
     Grando: _De l'ducation des sourds-muets de naissance_, 2
     vol.--Divers hommages  l'abb Sicard.--numration de ses
     OEuvres.--Sa correspondance avec Mme Robert sur divers sujets.


Cependant l'ge affaiblissait sensiblement les hautes facults de
l'minent directeur. Peu s'en fallait mme qu'il ne tombt en enfance.
Le nombre des solliciteurs, des intrigants et des flatteurs qui
n'avaient que trop abus de son caractre, allait croissant chaque jour.
C'tait  qui se rendrait matre de son esprit pour tcher de lui
arracher quelque concession. Qui pis est, toute sa fortune
s'engloutissait dans cette espce de cure, avec le fruit de trente
annes d'appointements (30,000 francs) que le pauvre Massieu, son lve
chri, avait dpos entre ses mains.

Auparavant, dans le plein exercice de ses facults, il avait prouv les
mmes embarras. Ses soi-disants amis avaient eu la lchet de lui faire
souscrire, en leur faveur, des billets de complaisance et il fut mme
poursuivi pour des dettes qu'il n'avait jamais contractes. Toutefois,
il s'tait impos toute sorte de privations pour tre en tat de
satisfaire ses cranciers si indignement abuss.

Il avait trop de simplicit et de navt dans le caractre pour
souponner le moindre mal chez les autres; sa pit avait toujours t
douce et tolrante.

Qui n'et dit, au souvenir de ses actes et  la lecture de ses crits,
qu'il avait t taill  l'antique? Il n'en tait rien; la nature ne
l'avait pas aussi bien partag du ct des avantages physiques. Son
corps tait peu gracieux, et sa tte tait habituellement penche du
ct gauche.

On avait cru remarquer en lui un faible pour le magntisme,  telles
enseignes qu'il fut sur le point d'tre la dupe de la prtendue gurison
d'un sourd-muet, nomm Grivel, par un sieur Fabre d'Olivet. La
correspondance qui s'ensuivit entre le vnrable instituteur et la
spirituelle Mme Robert en fait foi, comme on le verra  la fin de ce
livre[19].

On obsdait l'infortun vieillard pour obtenir sa dmission des
fonctions de directeur. Mais, contre toute attente, il dclara net qu'il
tait dtermin  mourir  son poste et qu'il ne cderait sa place  qui
que ce ft. L'abb Sicard crivit mme  ce sujet  Louis XVIII, qui
reconnut sa volont comme sacre.

Notre clbre instituteur ne se borna pas l, il fit insrer, le 15 mars
1821, la lettre suivante dans _le Moniteur_:


Au rdacteur,

     Les parents de quelques-uns de mes lves, ayant appris que je me
     proposais de me dmettre de la direction de l'tablissement des
     sourds-muets, et m'en ayant tmoign d'avance leurs regrets; je
     vous prie de les rassurer en insrant la prsente lettre dans votre
     journal.

     Je n'ai jamais eu ni la pense ni le dsir qu'il me ft permis de
     donner ma dmission. Je suis assez franais pour que la mort seule
     puisse m'arracher  mon poste. D'ailleurs, le modle que j'ai eu
     est trop beau, et j'ai fait, jusqu' ce jour, trop d'efforts dans
     le but de marcher sur ses traces, pour ne pas l'imiter jusqu'au
     bout. L'immortel abb de l'pe n'abandonna ses enfants d'adoption
     qu'au moment marqu par la Providence.

     Je me suis toujours propos d'agir de mme; c'est pourquoi
     j'espre qu'on me le permettra, et que personne ne le trouvera
     mauvais.

     J'ai l'honneur d'tre, etc.

L'abb SICARD.



Enfin l'admirable instituteur, sentant sa fin venir, crivit la lettre
qui suit  l'abb Gondelin, qui joignait aux fonctions de deuxime
instituteur de l'cole de Bordeaux, celle de suprieur des Missions
trangres:

Mon cher confrre, prs de mourir, je vous lgue mes chers enfants; je
lgue leurs mes  votre religion, leurs corps  vos soins, leurs
facults intellectuelles  vos lumires. Promettez-moi de remplir cette
noble tche, et je mourrai tranquille.

Le 10 mai 1822, il terminait, en effet,  l'ge de quatre-vingts ans,
une vie consacre tout entire  la religion,  la bienfaisance, 
l'tude des lettres et  la pratique de toutes les vertus.

Ses dpouilles mortelles furent transportes, le lendemain,  l'glise
Notre-Dame, o l'on clbra ses funrailles.

On remarquait, dans le cortge, une dputation de l'Institut de France,
quelques-uns de ses parents, et beaucoup de ses amis, sans compter une
foule d'illustrations de tout genre. Le corbillard tait escort par un
dtachement de troupes de ligne, le dfunt appartenant, on se le
rappelle,  la Lgion d'honneur. Deux membres du Chapitre et deux
membres de l'Acadmie franaise (M. Bigot de Prameneu, prsident, et M.
Raynouard, secrtaire perptuel), tenaient les quatre coins du drap
mortuaire. Tous les visages paraissaient proccups de l'objet du deuil,
auquel ajoutait la prsence des orphelins, dont les privations imposes
par la nature avaient t rpares par un travail aussi ingnieux
qu'infatigable.

Le corps ayant t port au cimetire du Pre-Lachaise, deux discours
furent prononcs sur la tombe de l'abb Sicard, l'un par le prsident de
l'Acadmie franaise, l'autre, par M. Laffon de Ladbat, son ami
particulier. Le passage suivant du premier discours parut exciter, au
plus haut degr, l'motion des personnes qui taient venues rendre les
derniers devoirs au respectable dfunt.

Notre douleur, y tait-il dit, retentira dans l'Europe entire; on peut
mme  peine supposer qu'il existe une contre dans laquelle la
civilisation ait pntr, o le spectacle des sourds-muets ne rappelle
qu'il existait, en France, un docte ami de l'humanit qui savait
redresser ces carts de la nature, et dont la longue carrire n'a cess
de briller de cette gloire sans gale.

Dans le courant de juillet de la mme anne, son fauteuil  l'Acadmie
franaise fut occup par M. Frayssinous, vque d'Hermopolis, alors
grand matre de l'Universit, ministre des affaires ecclsiastiques et
de l'Instruction publique. Le directeur de cette illustre compagnie, M.
Bigot de Prameneu rpondit au rcipiendaire dans des termes prouvant
qu'il tait digne d'apprcier l'ami tendre et dvou des sourds-muets,
le dfenseur clair de la religion et de la patrie.

La dernire volont du mourant relative  son successeur allait tre
excute par le Gouvernement ds qu'elle parvint  sa connaissance. On
se flattait, en voyant l'homme de son choix, que la maison ne le
perdrait pas tout entier.

L'abb Salvan, son sous-directeur, inform qu'il tait question de la
nomination de l'abb Gondelin, se rendit avec un rare dsintressement
au Conseil d'administration pour lui dclarer que personne ne mritait
plus que le digne instituteur de Bordeaux, de remplir la place vacante.

Paulmier, lve de l'abb Sicard, qui pratiquait sa mthode depuis vingt
ans, et qui tenait  la conserver comme l'arche sainte pour le bien des
pauvres enfants, avait eu, un instant, l'ide de se porter candidat,
_attendu_, disait-il, _que le concours tait la seule voie lgitime par
laquelle l'abb Sicard tait parvenu  succder  l'abb de l'pe_.
Mais il se dsista de ses prtentions lorsqu'il eut une connaissance
positive, quoique tardive peut-tre, des dernires intentions du matre.

Sur ces entrefaites, une rclamation s'leva, dans une feuille publique
de l'poque, de la part d'un autre lve, Pissin-Sicard[20].

Voici cette demande qui tait accompagne de pices justificatives.

     Au rdacteur du _Drapeau blanc_, journal de la politique, de la
     littrature et des thtres,

  Monsieur,

     Une feuille du 13 courant (mai 1822) contient une lettre attribue
      mon illustre matre par M. Keppler, agent de l'Institution des
     sourds-muets de Paris.

     D'aprs cette lettre, l'abb Sicard aurait voulu confier le dpt
     sacr qu'il avait reu de l'immortel abb de l'pe et de
     l'infortun roi-martyr,  l'abb Gondelin, deuxime instituteur 
     Bordeaux.

     Souffrez, Monsieur, que je prie, par la voie de votre journal, M.
     Keppler de vouloir bien concilier cette prtendue lettre avec la
     suivante, de M. le duc de Richelieu:

Paris, le 3 mai 1821.

  A M. l'abb Sicard,

     Vous connaissez, Monsieur l'abb, l'intrt particulier que je
     porte  l'institution que vous dirigez et aux travaux qui ont
     plac votre nom parmi ceux des bienfaiteurs de l'humanit; ce sera
     donc avec empressement que j'entretiendrai M. le Ministre de
     l'intrieur du voeu que vous lui exprimez, de voir nommer
     directeur adjoint, M. Pissin-Sicard, votre lve, que _vous
     dsignez pour votre successeur_.

     Je ne doute pas que M. le comte Simon ne saisisse cette occasion
     de vous donner un nouveau tmoignage de son estime; mais j'espre
     que, de longtemps encore, l'adjoint que vous demandez ne sera
     appel _ recueillir l'hritage que votre choix lui destine_, et
     que les infortuns qui vous doivent tant, jouiront encore pendant
     bien des annes de vos soins et de vos bienfaits.

     Recevez, je vous prie, Monsieur, l'assurance de ma considration
     la plus distingue.

Sign: le duc DE RICHELIEU.



Aprs cette citation, M. l'abb Pissin-Sicard continuait ainsi:

     Je demanderai  M. Keppler si, deux jours avant sa mort, l'abb
     Sicard tait capable, je ne dirai pas de _composer_, ni de
     _copier_, ni de _comprendre_ la lettre qu'on lui attribue, mais
     mme d'en _entendre_ la simple lecture.

     Et pour fixer,  cet gard, l'opinion publique et celle de l'abb
     Gondelin, que je n'ai pas l'honneur de connatre, mais que je
     respecte infiniment, j'espre que vous ne me refuserez point la
     grce d'insrer la lettre suivante que l'abb Sicard m'crivait _de
     sa propre main_ le 13 dcembre 1821. J'tais alors  l'Abbaye du
     Gard:

Paris, le 13 dcembre 1821.

  _A Monsieur Pissin-Sicard._

     Vous serez tonn, sans doute, mon cher et bon ami,  la lecture
     de cette lettre, d'y trouver la rtractation de la premire que
     vous avez reue de moi, dans laquelle je vous communiquais la
     rsolution bien positive d'aller vous joindre et de me runir 
     vous dans le saint asile que vous avez choisi pour votre retraite.
     Je viens rtracter, cher ami, cette sainte rsolution, et pour les
     motifs les plus forts, les plus puissants, usant,  votre gard, de
     toute l'autorit que me donne sur vous ma vive tendresse, vous
     commander de quitter la sainte retraite o vous tes, pour vous
     rendre auprs de votre meilleur ami, que votre absence a amrement
     afflig et qui ne saurait la supporter plus longtemps. Rien au
     monde ne peut m'en consoler, et vous seriez le plus ingrat de mes
     amis si vous tiez en tat de vous y accoutumer vous-mme. La
     solitude o vous m'avez laiss est une sorte de mort pour moi.
     Rendez-moi l'ami que vous m'avez enlev. Car cette preuve est trop
     forte pour ma faiblesse; je pense que lorsque Dieu nous a runis,
     ce n'a pas t pour nous sparer un jour. Vous l'avez prsum,
     quand vous n'avez pas pens devoir me communiquer votre fatal
     projet. Vous connaissez trop bien ma sensibilit pour croire, en y
     rflchissant, que je souscrirais  un pareil sacrifice. Le temps
     m'a prouv qu'il tait au-dessus de mes forces. Il est galement
     au-dessus de celles de vos lves qui me demandent quand ils
     reverront leur bon ami. Revenez donc sans dlai et ne tardez pas;
     revenez dans le sein de l'amiti; vous serez plus utile ici que
     dans votre retraite; laissez les bons religieux prs desquels vous
     tes all vous reposer, et accourez vous joindre  votre bon ami
     qui ne peut dsormais vivre sans vous.

     Vos frres vous dsirent comme moi, accourez donc aussitt que
     cette lettre vous aura t remise! Vous devez, mon cher, surmonter
     tous les obstacles qui s'opposeraient  ce retour. Songez que
     votre retraite est un pch contre le Saint-Esprit.......

     L'abb Pissin-Sicard poursuit:

     Tant que j'ai d mnager l'extrme sensibilit du pieux abb
     Sicard, j'ai pu ensevelir au fond de mon coeur ma douleur et mon
     indignation; mais aujourd'hui......

     Je conjure M. Keppler de ne pas me mettre dans la ncessit de
     rompre un silence peut-tre trop longtemps gard.

     J'ose esprer de votre impartialit et de votre respect pour la
     mmoire d'un des plus illustres bienfaiteurs de l'humanit, que
     vous voudrez bien insrer la prsente dans votre journal.

     J'ai l'honneur, etc.

PISSIN-SICARD.

    Paris, le 14 mai 1822.



L'abb Gondelin vint  Paris pour recueillir le pieux legs de l'abb
Sicard, mais il ne fit que paratre  la maison, et, en retournant
auprs de ses lves, il envoya sa dmission,  la grande surprise de
tous.

On donna pour raison qu'il avait espr trouver des gaux et non des
matres chez les membres du conseil d'administration. Ne fallait-il pas,
en effet, qu'il et trop d'lvation dans l'esprit et trop
d'indpendance dans le caractre pour se laisser mener par ceux qu'il
paraissait tenir  dominer sans autre intrt que celui du bien gnral?

La direction fut forcment cde  l'abb Prier, fondateur et directeur
de l'cole des sourds-muets de Rodez, et vicaire-gnral de Cahors..

Parmi les lves parlants que l'abb Sicard forma, on distingue
particulirement le savant et modeste Pellier, appel deux fois aux
fonctions de professeur, la premire, du vivant du respectable
directeur, la seconde aprs sa mort et empch, au regret de tous,
d'achever les travaux qu'il prparait, PAULMIER[21], auteur du
_Sourd-muet civilis_ (1820) et d'un autre ouvrage: _Considrations sur
l'instruction des sourds-muets_, suivies d'un _Aperu du plan
d'ducation de ces infortuns_, prsent aux administrateurs de la
maison (1844-1854),  Auguste Bbian[22] dj cit plus d'une fois.

Ce dernier a clips tous ses rivaux. Il n'avait pas seulement dcouvert
dans le langage d'action le moyen infaillible de remplacer avec
avantage les sens qui manquent  ces infortuns,  lui appartient encore
la gloire d'avoir ramen  la simplicit,  l'unit une mthode,
jusque-l livre aux caprices et aux ttonnements. De plus, il avait
acquis l'estime de toute une famille dont il s'tait dclar l'ami mme
avant sa vocation.

Depuis que la maison s'tait vue prive de son clbre directeur l'abb
Sicard, l'enseignement avait t abandonn, sans garantie ni contrle, 
chaque professeur qui se btissait un systme particulier  sa guise: le
mal tait trop grave pour ne pas dterminer le conseil d'administration
 inviter l'un de ses membres, M. de Grando,  lui prsenter un rapport
sur les diverses mthodes appliques, jusqu'alors,  l'instruction de
cette classe d'infortuns.

Il faut ajouter qu'une autre raison avait influ sur cette
dtermination: aucun ecclsiastique, depuis la dmission si peu attendue
de l'abb Gondelin, n'ayant t trouv capable de continuer l'oeuvre
des abbs de l'pe et Sicard, le conseil en tait venu  proposer des
laques au lieu d'abbs  qui une telle mission avait toujours t
transmise, jusque-l, sans interruption, selon les voeux de l'ancienne
administration.

Dou de cet esprit tendu et de ce coup d'oeil sr et judicieux qui
constitue le principal mrite de ses travaux, de Grando, quoique tout 
fait en dehors de cette spcialit, n'hsita pas  accepter une tche
qui aurait t peut-tre une pierre d'achoppement pour beaucoup
d'autres.

Son expos ayant paru rpondre  l'attente des personnes qui en avaient
pris connaissance aussi bien qu' celle de ces collgues, un nouveau
conseil de perfectionnement, compos d'rudits que recommandaient
galement leur savoir et leur zle pour le bien fut adjoint au conseil
d'administration afin de l'aider de ses lumires dans tout ce qui
concernait le rgime et la marche de l'instruction. Les deux conseils
dcidrent l'auteur  mettre au jour en 1827 son ouvrage dj cit: _De
l'ducation des sourds-muets de naissance_.

Il est divis en trois parties:

1 _Recherches des principes sur lesquels doit reposer l'art d'instruire
les sourds-muets._

2 _Recherches historiques compares sur cet art._

3 _Considrations sur le mrite comparatif des divers systmes proposs
et sur les perfectionnements dont ils sont susceptibles._

Il y aurait trop de tmrit de notre part, aprs des juges aussi
comptents en pareille matire, d'entreprendre de donner ici l'analyse
de cette oeuvre hors ligne,  laquelle cependant on dsirerait
peut-tre plus de concision, tout en faisant la part de l'clectisme.

La thorie pouvait tre belle, il ne manquait plus que de la mettre en
pratique. Ce ne fut qu'en 1827 qu'apparut enfin le _Manuel
d'enseignement pratique des sourds-muets_ par Bbian, quoiqu'il et t
adopt par le conseil d'administration dans la sance du 14 juin 1823,
comme tant tout d'application et formant l'abrg du langage des
sourds-muets, ayant, en outre, l'avantage d'tre galement utile aux
pres de famille qui se chargeraient de l'instruction de leurs enfants
affligs de cette double infirmit.

Cet excellent travail, accompagn de planches, forme deux volumes
contenant l'un des modles d'exercices, l'autre des explications.
L'auteur a regrett de se voir rduit  une partie de l'tude de la
langue, se rattachant  l'enseignement grammatical, au lieu d'offrir,
comme il l'aurait voulu, un cours complet d'instruction  l'usage des
familles et des instituteurs, mais un ouvrage aussi tendu aurait exig
des frais normes.

On n'en doit pas moins fliciter Bbian d'avoir si bien russi 
simplifier la mthode et  la rendre assez facile pour qu'une mre
puisse apprendre  lire  un enfant sourd-muet comme elle enseigne aux
autres  parler, conformment au voeu mis par de Grando dans un
autre ouvrage: _des Signes et de l'Art de penser_, t. IV. page 485.


L'abb Sicard  t l'objet de plus d'un hommage en vers, indpendamment
du quatrain, reproduit plus haut de M. de Fontanes, qui se trouve au bas
du portrait du clbre instituteur, grav par Gaucher, d'aprs le dessin
de Jauffret. Nous mettons sous les yeux du lecteur trois autres hommages
en vers, pris au hasard.

    Ce portrait reprsente un sage,
    Dont le talent modeste et prcieux
    Sut donner au geste un langage
    Et prter une oreille aux yeux.

    AUTEUR INCONNU.

    Son art enfanta des merveilles;
    Du sourd il ouvrit les oreilles;
    Le muet se fit admirer.
    O mchant! Cesse ton murmure.
    Vois! tous les torts de la nature,
    Un homme a su les rparer.

    AIM MARTIN.

    SURDOS FECIT AUDIRE ET MUTOS LOQUI.

    _S. Luc._

    Toi, dont le ciel aux malheureux prospre,
    Pour les consoler a fait choix,
    Explique-moi, cher abb, ce mystre:
    D'o vient, lorsqu'au muet ton talent rend la voix,
    Je ne puis qu'couter, admirer et me taire?

    L'ABB DOUMEAU.

    (_Mercure de France_ du 15 mai 1790).

Parmi les artistes qui, de leur ct, lui ont pay leur tribut, nommons
avec orgueil le sourd-muet Aubert, collaborateur, pendant de longues
annes, du clbre Desnoyers, qui a grav son portrait; le sourd-muet
Peyson, lve d'Hersent et de Lon Cogniet,  qui M. de Montalivet,
intendant gnral de la maison du roi Louis-Philippe, commanda,  notre
prire, le portrait de ce bienfaiteur de l'humanit, qui figure
honorablement au muse historique de Versailles.

Dans la suite, le mme sourd-muet fit don de son grand et beau tableau,
reprsentant les derniers moments de l'abb de l'pe  la chapelle de
l'Institution de Paris o on le voit encore.

Ici nous ne pouvons passer sous silence le plerinage que font, chaque
anne, les lves de l'tablissement au cimetire du Pre la Chaise dans
le but de dposer des couronnes d'immortelles sur son tombeau. Il a t
rpar avec le produit d'une souscription organise entre eux et des
amis de l'humanit[23].

L'abb Sicard a laiss une foule d'ouvrages dont voici l'numration:

1 _Mmoire sur l'art d'instruire les sourds-muets de naissance_,
Bordeaux, 1789, in-8 (extrait du recueil du _Muse de Bordeaux_).

2 _Catchisme ou instruction chrtienne  l'usage des sourds-muets_,
1796, in-8.

3 _Manuel de l'enfance, contenant des lments de lecture et des
dialogues instructifs et moraux, ddi aux mres et  toutes les
personnes charges de l'ducation de la premire enfance_, 1796, in-12.

4 _Cours d'instruction d'un sourd-muet de naissance pour servir 
l'ducation des sourds-muets, et qui peut tre utile  celle des enfants
qui entendent et parlent, avec figures et tableaux_, Paris, 1800, in-8.

5 _De l'homme et de ses facults physiques et intellectuelles, de ses
devoirs et de ses esprances_, par D. Harlley, ouvrage traduit de
l'anglais, avec des notes explicatives, 1802, 2 vol. in-8.

6 _Journe chrtienne d'un sourd-muet_, 1805, in-12.

7 _lments de grammaire gnrale, applique  la langue franaise_, 2
vol. in-8, 4e dition, 1814.

8 _Thorie des signes, pour servir d'introduction  l'usage des
langues, o le sens des mots, au lieu d'tre dfini, est mis en action._
Paris, 2 vol. in-8, seconde dition, 1823.


Parmi les ouvrages auxquels l'abb Sicard a collabor ou a prt son
nom, on mentionne:

     1 _Les Annales catholiques_ (1796, 1797, nos 21  42), rdiges
     par M. Jauffret, depuis vque de Metz, et dans lesquelles l'abb
     Sicard signait tantt son nom, tantt son anagramme _Dracis_,
     _Annales catholiques_, sur chacun des numros desquelles il faisait
     imprimer les douze caractres de la _Paligraphie_, criture
     invente par M. de Maismieu.

     2 _L'Histoire de l'tablissement du christianisme dans les Indes
     orientales_, ouvrage d  la plume de Serieys, au nom duquel l'abb
     Sicard joignit ici le sien, comme dans tous les autres livres de
     cet crivain, en reconnaissance d'un service que, selon M. Barbier
     (_Dictionnaire des Anonymes_) Serieys lui avait rendu pendant les
     orages de la rvolution.

     3 _Deux Mmoires sur l'art d'instruire les sourds-muets_, insrs
     dans le _Magasin encyclopdique_, et traduits en allemand, avec des
     notes par Adf. F. Petschke, dans le journal intitul: _Teutsche
     Monatscher_, pris sparment, Leipsick, 1798, in-8.

     4 _Le Dictionnaire gnalogique; historique et critique de
     l'histoire sainte_, par M. l'abb ***, compos par Serieys, revu
     par l'abb Sicard qui, peut-tre, a port la complaisance trop loin
     en prenant sur lui la responsabilit de cette oeuvre qui n'est
     pas exempte d'erreurs, Paris, 1804, in-8.

     5 _L'Epitome de l'histoire des Papes depuis saint Pierre jusqu'
     nos jours_, avec un _Prcis historique de la vie de N. S. P. le
     pape Pie VII_, par Serieys, ouvrage lmentaire  l'usage des
     jeunes gens, revu par l'abb Sicard, 1805, in-12.

     6 _Deux ouvrages de grammaire_, publis par M. Mourier,
     instituteur, ancien bibliothcaire du _Prytane franais_
     (aujourd'hui collge de Louis-le-Grand) sous le titre de:
     _L'Alphabet mthodique et la grammaire franaise exacte et
     mthodique_, 1815 et 1816, rimprim en 1823.

     7 _La Vie de la Dauphine_, mre de Louis XVIII (Paris, 1817, 1
     vol. in-12), ouvrage de Serieys.

     8 Une dition des _Tropes de Dumarsais_, dont il entreprit la
     publication.

     9 _Les Sermons indits de Bourdaloue_, imprims sur un manuscrit
     authentique; Paris, 1823, in-8.

     10 _Des Morceaux de grammaire gnrale_, dans les sances des
     _coles normales_ et la collection des _Mmoires de l'Institut_.

Nous ne croyons pas devoir passer sous silence un rapport de l'abb
Sicard, l'un des membres de la Commission, charge de l'examen du _Gnie
du Christianisme_[24], lu  la sance de la langue et de la littrature
franaises de l'Institut, le 23 janvier 1811.


Voici les titres de l'abb Sicard:

     Prtre de la Congrgation des Prtres de la Doctrine chrtienne;

     Chanoine honoraire de Notre-Dame de Paris;

     Directeur et instituteur en chef de l'cole des Sourds-muets;
     administrateur de l'hospice des Quinze-Vingts et de l'Institution
     des Aveugles travailleurs;

     Membre de l'Institut de France (Acadmie franaise); vice-prsident
     de la Socit royale acadmique des sciences de Paris;

     Membre des acadmies de Madrid, Luques, Livourne, Lyon, Troyes,
     Nancy, etc.

     Chevalier de la Lgion d'honneur aprs la premire Restauration, en
     1814, des ordres Saint-Wladimir de Russie, et de Wasa, en Sude, et
     de Saint-Michel de France.




NOTICES

SUR LES LVES DE L'ABB SICARD

MASSIEU ET CLERC.




CHAPITRE XVI.

MASSIEU.

     Sa naissance et sa profession.--Son trange plaidoyer pour un
     voleur.--Il raconte lui-mme ses premires impressions et ses
     premiers chagrins.--Quel grand bruit ont fait ses dfinitions aux
     exercices publics de l'abb Sicard!--Quelles taient ses habitudes
     et ses gots.--Un professorat  l'cole des sourds-muets de Rodez
     lui est offert  la mort de son illustre matre.--Il est rclam
     par un vieil ami de Lille, qui le dcide  venir finir ses jours
     dans cette ville.--Exercices publics des lves du nouveau
     professeur.--Un journal de la localit publie des fragments de ses
     Mmoires. Il avait compos une _nomenclature_.--Sa mort et ses
     obsques.


Jean Massieu naquit en 1772 au village de Semens prs de Cadillac,
dpartement de la Gironde, de parents pauvres, qu'une fatalit
singulire semblait poursuivre; ils avaient  leur charge cinq autres
enfants atteints de la mme infirmit. Celui-ci passa ses premires
annes  garder les moutons, il les comptait sur ses doigts, et quand
le nombre dpassait dix, il le marquait sur son bton et recommenait 
compter.

Souvent il tmoignait  son pre le dsir d'aller, comme ses petits
camarades, apprendre  lire et  crire  l'cole. Et le pre, dans son
dsespoir, tchait de lui faire comprendre par signes que sa position
exceptionnelle le lui interdisait. Le pauvre enfant avait beau insister
pour qu'on lui dboucht les oreilles comme on dbouche une bouteille,
s'imaginant que c'tait un innocent moyen capable de lever un pareil
obstacle. Voyant que rien ne lui russissait, il drobe un livre, et se
rend de lui-mme  l'cole. Que pouvait le matre pour cet intrus qui
ouvrait le volume dont il parcourait les pages en remuant les lvres par
imitation?

Ensuite il essaya de former les lettres au hasard et gmit de se voir
frapp d'impuissance.

Une heureuse circonstance devait bientt tarir la source des larmes de
notre pauvre sourd-muet.

Un citoyen charitable de la contre, M. de Puymaurin, touch de son
sort, l'emmne  l'Institution des sourds-muets de Bordeaux, dont Mgr de
Cic, archevque de ce diocse, avait confi la direction  l'abb
Sicard.

Ag de treize ans, il est admis.

L ses progrs ne tardent pas  justifier l'opinion que son bienfaiteur
avait conue de lui.

Aussitt que la nouvelle de la mort de l'abb de l'pe, directeur de
l'cole de Paris, fut parvenue  Bordeaux, le directeur, transfr 
Paris, s'y fit accompagner de son lve favori sur lequel il fondait
dj de grandes esprances. Dans cet tablissement, il obtint chaque
jour, grce  lui, de nouveaux triomphes sur l'opinion publique. Il fut
nomm premier rptiteur de l'cole par Louis XVI, le 4 avril 1790,
confirm par l'Assemble constituante, le 21 juillet 1791; par la
Convention nationale, le 7 janvier 1795 avec un traitement de 1,200 fr.
(ce qui tait assez beau pour l'poque); et par le ministre de
l'intrieur Lucien Bonaparte, le 22 septembre 1800.

Ses succs le remplirent d'une si grande joie que, par ses gestes
nergiques, il ne cessait d'exprimer  son entourage ce qui se passait
au fond de son me. _Je pourrai_, disait-il dans son langage, _assurer
enfin du pain  la vieillesse de ma mre_.

Il n'oublia jamais, en effet, sa famille,  laquelle il faisait passer
exactement une bonne partie de ses pargnes. Donner  ses parents,
c'est leur rendre ce qu'on en a reu. Ce fut sa seule rponse aux
observations qui lui taient faites.

Son trange plaidoyer devant la justice  l'occasion d'un vol dont il
avait t victime, fit grand bruit dans le monde. Le voici tel que le
donne la traduction littraire du compte rendu d'un journal anglais,
prcd de rflexions du rdacteur:

Parmi les vnements intressants qui caractrisent ce sicle, la
dnonciation de Jean Massieu, g de dix-huit ans, sourd-muet de
naissance, n'est pas un des moins extraordinaires.

Ce jeune homme, lve de l'abb Sicard, successeur de l'abb de l'pe,
dans le laborieux travail de rpandre l'instruction parmi les
sourds-muets, a plaid sa cause en plein tribunal contre un voleur dont
il avait failli tre la victime et cela sans avoir besoin de l'aide
d'aucun dfenseur; il a crit lui-mme ce qui s'tait pass avec la
noble franchise de l'innocence et l'ingnuit d'un sauvage, fortement
pntr de l'ide des droits sacrs de la nature, comme si la nature
l'avait elle-mme charg d'en rappeler le souvenir, d'en demander le
redressement et d'en poursuivre la punition.

Nous transcrivons ici ce monument vraiment curieux et original des
succs de l'esprit humain, priv des moyens ordinaires d'instruction.

Jean Massieu a dit au juge:

Je suis sourd-muet de naissance, je regardais le soleil du
Saint-Sacrement, dans une grande rue, avec tous les autres sourds-muets.
Cet homme m'a aperu; il a vu un petit portefeuille qui sortait de la
poche droite de mon habit: il s'est approch doucement de moi, et m'a
pris le portefeuille. Heureusement ma hanche m'avait averti; je m'tais
tourn vivement vers lui et il avait eu peur. Il jeta le portefeuille
sur la jambe d'un autre homme qui le ramassa et me le rendit. Je saisis
mon voleur par sa veste; je le contins avec force: il devint ple,
blme, tremblant. Je fis signe  un soldat de me venir en aide; je lui
montrai le portefeuille en tchant de lui faire comprendre que cet homme
me l'avait vol. Le soldat a apprhend au corps le voleur et l'a amen
ici o je l'ai suivi. Je vous demande justice.

Je jure devant Dieu qu'il m'a drob mon portefeuille; lui n'osera pas
jurer devant Dieu.

Je vous prie nanmoins de ne pas ordonner qu'on lui coupe la tte, il
n'a pas tu; exigez seulement qu'on le fasse ramer aux galres.

Le voleur convaincu n'osa pas nier le fait, il fut condamn  trois mois
de prison  Bictre.

Ici il nous semble intressant, avant de suivre notre clbre sourd-muet
dans sa modeste existence, de complter le tableau de ses premires
impressions et de ses premiers chagrins, trac par lui-mme, en rponse
 une demande qui lui avait t adresse sur ce sujet:


Je suis n  Semens, canton de Saint-Macaire, dpartement de la
Gironde.

Mon pre est mort en janvier 1791; ma mre vit encore.

Nous tions six sourds-muets dans notre famille, trois garons et trois
filles.

Jusqu' l'ge de treize ans et neuf mois, je suis rest dans mon pays
sans recevoir aucune espce d'instruction; _j'tais dans les tnbres_.

J'exprimais mes ides par des signes manuels ou des gestes, dont
j'usais pour correspondre avec mes parents, avec mes frres ou soeurs,
et qui taient bien diffrents de ceux des sourds-muets instruits. Les
trangers ne me comprenaient pas, quand je leur exprimais ainsi mes
ides, mais les voisins me comprenaient assez.

Je voyais des boeufs, des chevaux, des nes, des porcs, des chiens,
des chats, des vgtaux, des maisons, des champs, des vignes, et, aprs
avoir considr tous ces objets, je m'en souvenais bien.

Avant mon ducation, lorsque j'tais enfant, je ne savais ni lire ni
crire, je dsirais lire et crire. Je voyais souvent de jeunes garons
et de jeunes filles qui allaient  l'cole; je dsirais les y suivre et
j'en tais trs-jaloux.

Je demandais  mon pre, les larmes aux yeux, la permission d'aller 
l'cole; je prenais un livre, je l'ouvrais de bas en haut pour marquer
mon ignorance; je le mettais sous mon bras comme pour sortir, mais mon
pre me refusait la permission que je lui demandais, en me faisant signe
que je ne pourrais jamais rien apprendre parce que j'tais sourd-muet.

Alors je criais trs-fort. Je prenais encore ce volume pour le lire;
mais je ne connaissais ni les lettres, ni les mots, ni les phrases, ni
les priodes. Dsespr, je me mettais les doigts dans les oreilles,
demandant avec impatience  mon pre de me les dboucher.

Il me rpondait qu'il n'y avait pas de remde. Alors je me dsolais. Un
jour, je sortis de la maison paternelle, et j'allai  l'cole sans en
prvenir mon pre: je me prsentai au matre et lui demandai par gestes
de m'apprendre  lire et  crire, il me refusa durement et me chassa:
ce qui me fit beaucoup pleurer, mais ne me rebuta pas. Je pensais
souvent  lire et  crire; j'avais alors douze ans; j'essayais tout
seul de former, avec une plume, des signes d'criture.

Dans mon enfance, mon pre me faisait faire, matin et soir, mes prires
par gestes; je me mettais  genoux, je joignais les mains et je remuais
les lvres, imitant ceux qui parlent quand ils prient Dieu.

Aujourd'hui je sais qu'il y a un Dieu, qui est le crateur du ciel et
de la terre. Dans mon enfance, j'adorais le ciel, parce que ne voyant
pas Dieu, je voyais le ciel.

Je ne savais ni comment j'avais t fait, ni si je ne m'tais pas fait
moi-mme. Je grandissais; mais si je n'avais connu mon instituteur,
l'abb Sicard, mon esprit n'aurait pas grandi comme mon corps, car mon
esprit tait trs-pauvre. En grandissant, j'aurais continu  croire que
le ciel tait Dieu.

Alors les enfants de mon ge ne jouaient pas avec moi, ils me
mprisaient; j'tais repouss comme un chien.

Je m'amusais tout seul  jouer au mail, au sabot, ou  courir juch sur
des chasses.

Je connaissais les nombres avant mon instruction; mes doigts me les
avaient appris. Je ne connaissais pas les chiffres, je comptais sur mes
doigts, et quand le nombre dpassait _dix_, je faisais des _koches_ sur
un morceau de bois.

Dans mon enfance, mes parents me faisaient quelquefois garder un
troupeau, et souvent ceux qui me rencontraient, touchs de ma situation,
me donnaient quelque argent.

Un jour, un monsieur (M. de Puymaurin), qui passait, me prit en
affection, me fit venir chez lui et me donna  manger et  boire.

Ensuite, tant parti pour Bordeaux, il parla de moi  l'abb Sicard,
qui consentit  se charger de mon ducation.

Le monsieur en question crivit  mon pre, qui me montra sa lettre,
mais je ne pus pas la lire.

Mes parents et mes voisins me dirent ce qu'elle contenait; ils
m'apprirent que j'irais  Bordeaux. Ils croyaient que c'tait pour
apprendre  tre tonnelier. Mon pre me dit que c'tait pour apprendre 
lire et  crire.

Je me dirigeai avec lui vers cette ville. Lorsque nous y arrivmes,
nous allmes visiter l'abb Sicard que je trouvai trs-maigre.

Je commenai  former des lettres avec les doigts. Au bout de quelques
jours, je pus crire un certain nombre de mots.

Dans l'espace de trois mois, je sus crire plusieurs mots; dans
l'espace de six mois, je sus crire quelques phrases. Dans l'espace d'un
an, j'crivis bien. Dans l'espace d'un an et quelques mois, j'crivis
mieux et je rpondis bien aux questions que l'on me faisait.

Il y avait trois ans et six mois que j'tais avec l'abb Sicard, quand
je partis avec lui pour Paris.

Dans l'espace de quatre ans, je suis devenu comme les
_entendants-parlants_.

Cependant j'aurais fait de plus grands progrs, si un sourd-muet ne
m'avait inspir une grande crainte qui me rendait malheureux.

Ce sourd-muet, qui a un ami mdecin, me dit que ceux qui n'avaient
jamais t malades depuis leur enfance ne pouvaient pas vivre vieux, et
que ceux qui l'avaient t souvent pouvaient vivre trs-vieux.

Me souvenant alors de n'avoir jamais t bien malade depuis mon ge de
raison, je crus longtemps que je ne pourrais vivre vieux, et que je
n'aurais jamais ni trente-cinq, ni quarante, ni quarante-cinq, ni
cinquante ans.

Ceux de mes frres et soeurs qui n'avaient jamais t malades depuis
leur naissance sont morts depuis qu'ils ont commenc  l'tre.

Mes autres frres et soeurs qui avaient t souvent malades se sont
rtablis.

Sans mon absence de toute maladie et la croyance o j'tais que je ne
pourrais pas vivre vieux, j'aurais tudi davantage, et je serais devenu
aussi savant qu'un vritable entendant-parlant.

Si je n'avais pas connu ce sourd-muet, je n'aurais pas craint la mort,
et j'aurais t toujours heureux.

Mme V. C. lui demandait un jour, devant plusieurs personnes: Mon cher
Massieu, avant toute instruction, que croyais-tu que faisaient ceux qui
se regardaient et remuaient les lvres?

Je croyais, rpondit-il, qu'ils _exprimaient des ides_.

_D._ Pourquoi croyais-tu cela?

_R._ Parce que je m'tais souvenu qu'on avait parl de moi  mon pre
et qu'il m'avait menac de me punir.

_D._ Tu croyais donc que le mouvement des lvres tait un moyen de
communiquer les ides?

_R._ Oui.

_D._ Pourquoi ne remuais-tu pas alors les lvres pour nous communiquer
les tiennes?

_R._ Parce que je n'avais pas assez regard les lvres des parlants,
et qu'on m'avait dit que _mes bruits taient mauvais_. Comme on
m'assurait que mon mal tait dans les oreilles, je prenais de
l'eau-de-vie, j'en versais dans l'une et dans l'autre et je les bouchais
avec du coton.

_D._ Savais-tu ce que c'tait qu'entendre?

_R._ Oui.

_D._ Comment l'avais-tu appris?

_R._ Une parente entendante qui demeurait dans notre maison m'avait dit
qu'elle voyait avec les oreilles une personne qu'elle ne voyait pas avec
les yeux, lorsque cette personne venait visiter mon pre.

Les entendants voient la nuit avec les oreilles les personnes qui
marchent prs d'eux.

Le _marcher nocturne_ distingue les personnes et dit leur nom aux
entendants.

On voit, par le style de ces rponses, qu'il a fallu les copier et les
conserver exactement pour les transmettre au public.

A quoi pensiez-vous, lui demanda la mme dame, pendant que votre pre
vous faisait rester  genoux?

--Au ciel.

--Dans quelle intention lui adressiez-vous une prire?

--Pour le faire descendre de nuit sur la terre, afin que les herbes que
j'avais plantes crussent, et pour que les malades fussent rendus  la
sant.

--tait-ce des ides, des mots, des sentiments dont vous composiez
votre prire?

--C'tait le coeur qui la faisait, je ne connaissais encore ni les
mots, ni leur valeur.

--Qu'prouviez-vous alors dans le coeur?

--La joie, quand je voyais que les plantes et les fruits croissaient;
la douleur, quand je voyais leur _endommagement_ par la grle, et que
mes parents malades ne gurissaient pas.

Son pre lui avait montr une grande statue dans l'glise de son
village; elle reprsentait un vieillard  longue barbe, tenant un globe
dans sa main, et il croyait que ce vieillard habitait au-dessus du
soleil.

Saviez-vous, lui demanda-t-on, qui a fait le boeuf, le cheval, etc.?

--Non, et pourtant j'tais bien curieux de _voir natre_: souvent
j'allais me cacher dans les fosss pour attendre que le ciel descendt
sur la terre afin d'assister  la naissance des tres; je voulais bien
voir cela.

--Quelle fut votre pense lorsque M. Sicard vous fit tracer, pour la
premire fois, des mots avec des lettres?

--Je pensais que les mots taient les images des objets que je voyais
autour de moi; je les apprenais de mmoire, avec une vive ardeur. Quand
j'avais lu le mot _Dieu_, et que je l'avais crit  la craie sur
l'ardoise, je le regardais trs-souvent, car je croyais que Dieu causait
la mort et je la craignais beaucoup.

--Quelle ide aviez-vous donc de la mort?

--Je pensais que c'tait la cessation du mouvement, de la sensation, de
la _manducation_, de la tendret de la peau et de la chair.

--Pourquoi aviez-vous cette ide?

--J'avais vu un mort.

--Pensiez-vous que vous deviez toujours vivre?

--Je croyais qu'il y avait une terre cleste et que le corps tait
ternel.

On se rappelle combien de fois les dfinitions de Massieu ont lectris
l'assemble qui se pressait autour de son illustre matre et comment,
volant de bouche en bouche, elles ont fait le tour du monde.

_Reconnaissance_ dfinie, entre autres, _la mmoire du coeur_.

Pourtant, cette dfinition donne par Massieu n'est point, selon nous,
parfaite, puisqu'on peut dire avec non moins de fondement de la _haine_
qu'elle est galement la mmoire du coeur. Ah! si le sourd-muet avait
ajout: _d'un coeur honnte!_  la bonne heure!

En dpit de la froide logique, cet lan de l'me de Massieu n'en fut pas
moins applaudi  outrance et il a mme pass en proverbe.

On remarqua aussi sa dfinition de _la difficult_: c'est une
_possibilit avec obstacle_.

Interrog en 1815 sur le meilleur gouvernement, il rpondit sans
hsiter: c'est le gouvernement paternel.

N'et-on pas dit que, dans l'tat des choses d'alors, la prudence tait
venue jusqu' lui se mettre de moiti avec la confiance?

Quelle diffrence, lui demanda-t-on un jour, faites-vous entre Dieu et
la nature?

--Dieu, rpondit-il, est la tte invisible de l'univers, la main
mystrieuse du monde, le moteur de la nature, le crateur du ciel et de
la terre, le soleil de l'ternit, le premier tre, l'tre suprme,
l'tre par excellence, le seul grand, le seul puissant, le _Trs-Haut_.

Il a t le crateur de toutes choses.

Les premiers tres sont sortis de son sein. Il leur a dit: vous ferez
les seconds; vous en produirez d'autres, mes volonts sont des lois;
l'ensemble de mes lois, c'est la nature.

Voici les rponses qu'il fit aux trois questions suivantes:

Qu'est-ce que Dieu et l'ternit?

Dieu est l'tre ncessaire, l'horloger de la nature, le machiniste de
l'univers et l'me du monde.

L'ternit est un jour sans hier ni lendemain.

Quelques personnes, ayant voulu l'embarrasser, lui demandrent ce que
c'est que l'oue.

C'est, rpondit-il immdiatement, _la vue auriculaire_.

--Quelle distinction faites-vous entre un conqurant et un hros? lui
demanda une dame d'esprit.

--Les armes, les soldats font le conqurant: le courage du coeur fait
le hros. Jules Csar tait le hros des Romains; Napolon est le hros
de l'Europe.

Qui ne devait tre frapp du contraste que formaient ces dfinitions si
profondes, si leves de notre sourd-muet avec son style pistolaire et
sa conversation familire? Ce qui ressort de l'un et de l'autre, c'est
que Massieu resta toujours enfant[25] dans sa manire de voir. D'o plus
d'une personne a conclu,  tort, du particulier au gnral, qu'un
individu atteint de la mme infirmit ne peut jamais atteindre  la
supriorit de tel ou tel parlant instruit.

Peut-tre tait-ce la faute du matre qui, jaloux, avant tout, dans son
intrt, de faire briller son lve, avait cru devoir ngliger de porter
toute son attention sur un point aussi important. Ne dpendait-il pas,
en effet, de lui d'abaisser de plus en plus la barrire qui s'lve,
sous ce rapport, entre le sourd-muet et celui qui est dou de la
plnitude des sens?

Ne croirait-on pas que Massieu dut avoir quelque sentiment de sa
faiblesse relative pour emprunter la plume d'un de ses premiers lves,
bien jeune alors, mais plus heureusement form, depuis, par un autre? Il
avait  recommander  la bienveillance du Prfet du dpartement du Nord,
non-seulement une jeune sourde-muette qu'il dsirait faire admettre 
l'Institution des sourds-muets d'Arras, mais encore une pauvre enfant
qu'il avait eu l'occasion de prsenter  ce fonctionnaire[26].

A l'poque o, encore sur les bancs de l'cole, nous demandions 
Massieu s'il nous serait possible d'essayer de lire Voltaire, il nous
rpondit en branlant la tte: Cet crivain est trop difficile pour qu'un
sourd-muet, quelle que soit d'ailleurs sa capacit, puisse se flatter de
russir jamais  le comprendre. Un tel arrt nous effraya tellement que
nous renonmes, ds lors,  la poursuite de ce qu'il croyait devoir
appeler une chimre, et c'et t pour toute notre vie peut-tre, si
heureusement un professeur plus capable n'tait venu nous dsabuser l
dessus. Ah! nous n'en finirions point, si nous avions  exposer ici les
opinions plus ou moins bizarres dont nos pauvres ttes taient coiffes
sur d'autres points!

Si Bbian, dans son _examen critique de la nouvelle organisation de
l'enseignement dans l'Institution des sourds-muets de Paris_, n'a pu
s'empcher de s'crier que le clbre sourd-muet M....., ce grand
improvisateur de rponses aux exercices publics de l'abb Sicard, ne
comprenait pas _l'Ami des enfants de Berquin_; a t pour montrer par
cet exemple, entre autres, que rien n'est indispensable  quiconque veut
se charger de l'ducation d'un enfant sourd-muet, comme de savoir tirer
avantage de la richesse, de l'nergie, de l'lgance, de la flexibilit
du langage mimique, et que, grce  ce puissant instrument, soutenu de
l'tude philosophique de la langue, on peut expliquer et traduire aux
sourds-muets un prosateur ou un pote, quel qu'il soit. Il va sans dire
que la lecture et la conversation crite suffisent, jusqu' un certain
point, pour balancer les dsavantages de leur position, vis--vis des
enfants ordinaires. C'est donc outrager le langage des gestes que de
prtendre relever cette infriorit apparente pour lui en faire porter
la peine.

Dans le cours de mon long professorat, j'ai eu l'occasion de me
convaincre de plus en plus de la grande influence que l'emploi mieux
entendu de la mimique est capable d'exercer sur le dveloppement tant
intellectuel que moral de nos jeunes lves. N'est-ce pas, d'ailleurs,
un argument premptoire contre l'absurde prtention de lui substituer la
prononciation artificielle, si ce n'est pour restreindre cette dernire
comme un complment secondaire  ceux de ces rares infortuns qui y
montrent certaines dispositions?

Il ne suffit pas que le matre soit instruit, il faut surtout qu'il
sache si bien manier le langage particulier de l'lve, que celui-ci
puisse saisir,  premire vue, toutes les nuances de la pense et toutes
les dlicatesses du sentiment.

A ce propos, qu'il nous soit permis de citer ici le passage suivant du
discours de rception prononc  l'Acadmie franaise par Mgr l'vque
d'Hermopolis, le jour o il fut reu  la place laisse vacante par la
mort de l'abb Sicard (le 18 novembre 1822):

Avant l'abb de l'pe, on n'ignorait pas que l'homme, par des signes
divers, plutt inspirs par un instinct naturel que dcouverts par la
rflexion, peut exprimer ses sentiments et ses penses. La physionomie
tant, en particulier, le miroir de l'me, qui de nous n'a pas senti
quelquefois le pouvoir d'un geste, d'un regard, de quelques larmes,
d'une inflexion de voix, d'une posture suppliante? N'est-ce pas de tout
cela que se compose dans l'orateur cette loquence du corps, que les
anciens mettaient, avec raison, au-dessus de celle des paroles?
L'histoire a conserv le nom d'un clbre Romain qui, par sa pantomime
d'une vrit frappante, rendait fidlement tout ce qu'il y avait de plus
noble, de plus dlicat, de plus vari, de plus nombreux dans les
priodes de Cicron.

Ah! que n'et pas dit encore cet illustre prlat, s'il avait t plus 
porte de dcouvrir les profondeurs d'un art qui peut tre une nigme
pour la plupart, et dont les prrogatives ne le cdent pas toutefois 
celles de la parole. Ces deux dons galement merveilleux ne sauraient
s'expliquer qu'en les faisant descendre immdiatement du ciel.

On remarquait, du reste, autant de simplicit et d'originalit dans les
habitudes de Massieu que dans ses expressions. A considrer son
extrieur, on et dit un tranger au monde civilis, quoiqu' la vrit,
il et frquent les socits les plus choisies et approch les plus
hauts personnages, jusqu' des souverains. L'abandon et la navet du
jeune ge semblaient identifis  sa personne. Il ne savait rien cacher
 ses jeunes camarades. _Il allait jusqu' leur faire part de ses
anxits_; il les consultait non-seulement sur ses gots, mais sur ses
affaires les plus srieuses.

Il avait une passion si enfantine pour les montres, les cachets, les
clefs dores, qu'on le voyait porter sur lui jusqu' quatre de ces
petites horloges. Il les regardait  tout moment, et les faisait admirer
aux personnes qu'il rencontrait.

Quant aux livres, il en achetait dans tous les quartiers; il en
emportait dans ses poches, sous son bras, entre ses mains, et aprs les
avoir montrs  tout le monde, il allait les troquer pour d'autres. Il
essuyait sans sourciller les brocards que l'on se permettait contre lui.
Ce n'est pas nanmoins qu'il abdiqut une certaine brusquerie, quand il
se voyait piqu au vif.

Au reste, il compensait ces lgers dfauts par mille qualits
estimables. Il tait fidle  l'amiti; il ne se souvenait que des
services qu'on lui avait rendus; sa reconnaissance pour l'abb Sicard ne
se dmentit jamais. Lui et moi, disait-il, nous sommes deux barres de
fer forges ensemble.

Il se montra calme et rsign en apprenant que son cher matre, sur le
point de mourir, ne laissait pas de quoi lui rendre,  lui Massieu, le
fruit de trente annes de traitement comme fonctionnaire, ainsi que nous
l'avons dit.

Plus d'un an s'tait coul depuis la perte du respectable directeur,
que son lve de prdilection fut forc de quitter son poste pour aller
recevoir l'hospitalit gnreuse que lui offrait  Rodez l'abb Perier.
Ce fut, sans doute, sur les instances de ce dernier que Massieu
consentit  unir son sort  celui d'une parlante de cette ville, dont il
eut deux enfants dous de tous leurs sens.

A la mort de l'abb Perier qui, appel  Paris par le gouvernement,
l'avait laiss  la tte de son cole, il fut rclam en 1831, malgr le
dsir que le Conseil municipal du chef-lieu de l'Aveyron avait eu de le
conserver, par un riche libraire de Lille, M. Vanackre qui, pendant son
sjour dans cette ville, lui avait tmoign sans cesse une affection
particulire. Massieu s'y tait rendu vers 1820 pour dvelopper en
public l'art d'instruire ses compagnons d'infortune et avait emport, en
revenant  Paris, un si doux souvenir de l'accueil sympathique qu'il y
avait reu, qu'il fixa son choix sur cette ville.

On pensait  lui confier la direction d'une cole de sourds-muets,
fonde en 1835 au moyen des libralits des mes charitables. Comptant 
peine une dizaine d'lves, elle ne tarda pas  recevoir tous ceux qui
taient pars dans les villes et les campagnes du dpartement. Leur
nombre qui s'levait, ds 1839,  quarante, s'accroissant toujours
depuis, fora l'Administration d'adjoindre  leur asile une maison
voisine.

Une institutrice parlante secondait le directeur dans l'enseignement des
jeunes filles qui recevaient, en outre, des leons d'ouvrages 
l'aiguille, et taient inities  tous les devoirs de l'conomie
domestique.

Plusieurs ateliers furent crs en faveur des garons qui pouvaient se
livrer  diverses professions, suivant leur aptitude et le choix de
leurs parents.

L'Institution tait place sous l'inspection et la surveillance d'une
commission nomme par le Prfet et prside par le maire de la ville.

M. Vanackre pre, l'un des membres de la commission, fut pour le
directeur un guide, un appui, un conseil, tant que l'administration
matrielle de la maison lui fut confie.

Cet tablissement est une conqute qui fait honneur au dpartement du
Nord et  son chef-lieu, connu, entre toutes les villes de France, pour
une de celles o la charit s'exerce avec le plus de ferveur et
d'intelligence.

Massieu jouissait, en outre, d'une modique pension sur l'tat et de
quelques subsides du dpartement.

Deux fois un habile orateur voulut bien prter aux exercices publics de
l'Institution l'appui de son loquence, en traant  l'auditoire le
tableau de la situation de ces tres si intressants par cela mme que
la nature les a maltraits; il lui montra les abbs de l'pe et Sicard
renversant, d'une main hardie, mais sre, cette barrire leve, depuis
tant de sicles, par un prjug humiliant entre ces malheureux et le
reste de la socit, les rtablissant dans leur dignit de citoyens et
de chrtiens, admirablement servis eux-mmes par la science
philosophique et l'amour de l'humanit......

On aurait voulu entendre un nouveau discours de ce brillant orateur sur
un sujet qu'il possdait si bien et qu'il traitait sans l'puiser....
C'tait M. le docteur Leglay, archiviste gnral du dpartement, qui
faisait partie de la commission de surveillance de l'tablissement.

Pour mettre nos lecteurs  mme de juger s'il a t, dans cette
circonstance, le digne interprte de ses collgues, nous sommes heureux
d'extraire les passages les plus remarquables de l'allocution du docteur
 la foule choisie qui se pressait, dans le mois de septembre 1836,
autour de ces infortuns, sur la tte desquels allaient descendre les
couronnes dcernes au travail et  la bonne conduite:

Le malheur est toujours une chose sacre, comme disaient les anciens,
mais c'est surtout le malheur, uni  l'innocence, qui est digne d'un
religieux respect. Une jeune fille disgracie de la nature, un faible
enfant que la douleur fait crier avant qu'il sache ce que c'est que la
douleur, un pauvre insens qu'on outrage dans la rue, et qui s'enfuit
en pleurant ou en riant, voil des tres devant lesquels je voudrais
m'incliner; ils me semblent marqus au front d'un caractre divin, je
suis port  croire que Dieu, leur pre et le ntre, les a envoys gmir
et souffrir parmi nous pour prouver ou plutt pour nourrir cette piti
sainte qui sige dans le sanctuaire le plus intime du coeur.

       *       *       *       *       *

       *       *       *       *       *

Vous tous qui savourez  chaque instant l'ineffable jouissance de
l'oue et de la parole; vous qui tressaillez de joie au chant d'un
oiseau, au murmure du vent, au bruit de la cascade lointaine, et surtout
aux accents toujours mlodieux d'une voix chrie; vous qui trouvez tant
de bonheur  rpandre vos penses, vos motions dans le sein de
l'amiti, ou qui vous faites couter d'un auditoire attentif et
bienveillant, que dites-vous de ces enfants qui ne parlent ni
n'entendent? Fils et frres dshrits, ils errent, ils tranent leur
figure d'homme!.... Stupides trangers[27] au milieu de leur propre
famille, inquiets de ce qui se passe, de ce qui se dit; tristes et
impatients de leur ilotisme, ils finissent par aller se jeter sur le
sein de leur mre comme pour l'interroger. Elle les serre dans ses bras
et elle pleure! Pauvre mre qui, comme Rachel, ne veut pas tre
console, mais qui envie peut-tre le malheur de Rachel! Et en effet,
Messieurs, c'est l une calamit pour laquelle les yeux n'ont pas assez
de larmes, ni le coeur assez de tristesse.

       *       *       *       *       *

       *       *       *       *       *

Nous avons vu toutes ces jeunes mes, nagure captives et enveloppes
d'un tnbreux linceul, s'agiter sous les regards du matre afin de
sortir de prison, faisant des efforts pour carter et dchirer ce
linceul, pour rompre la coquille et clore enfin  la clart du jour. Ce
travail d'un second enfantement nous rappelait la doctrine des Indiens
qui voient, dans le corps d'un animal, ou mme dans le tronc d'un arbre
et la tige d'une plante, des mes exiles, relgues, se heurtant contre
les parois de leur prison vivante pour se frayer une issue et rentrer
enfin dans le monde des esprits. C'est un beau spectacle, Messieurs, que
d'assister  cette renaissance morale et intellectuelle, c'est un
spectacle qui ferait couler des larmes dlicieuses sur les joues de
toutes les mres.

Messieurs, ces pauvres enfants, maintenant enrichis d'ides et
d'expressions, savent tous que leurs bienfaiteurs, leurs protecteurs,
leurs amis sont dans cette enceinte; leurs mes nergiques et tendres
comprennent le bienfait et prouvent la reconnaissance; ils ont _la
mmoire du coeur_; mais que peuvent-ils faire pour vous le dire? Leur
instituteur lui-mme, cet homme dont le mutisme est si loquent, ne
saurait prendre la parole. Hlas! il ignore mme en ce moment que je
vous parle de lui: il m'coute sans m'entendre; mais lui et ses enfants
comptent sur moi; ils croient, ils supposent que j'ai la voix assez
forte pour porter jusque dans vos mes le tribut de leur amour
reconnaissant. Ils me prtent, sans doute, de belles et touchantes
paroles.

Deux ans plus tard, un journal de la localit (_le Nord_) publiait des
fragments des _mmoires_ de notre sourd-muet, nouvel et curieux
chantillon de sa navet.

Pour ne pas tomber dans des redites, peut-tre ennuyeuses, nous avons
supprim les dtails donns par Massieu sur l'arrestation de son
respectable matre et sur les moindres circonstances qui l'ont suivie
et accompagne, et nous nous sommes born  extraire de cet crit ce qui
suit, comme paraissant de nature  exciter l'attention:

Le vendredi 23 novembre, le citoyen Alhoy, instituteur-adjoint des
sourds-muets  la place de l'abb Laborde, victime du 2 septembre 1792,
nous conduisit  la Convention nationale; nous ne pmes entrer dans la
salle. Le jour suivant, nous fmes admis dans l'Assemble. Elle avait
chang de prsident. Le citoyen Romme qui n'aimait pas Sicard ne voulut
pas nous recevoir.

Le dimanche 25, il vint  l'Institution un commissaire de la Convention
avec un prtre asserment. Le commissaire crivit: _Vous importunez la
Convention nationale; Sicard n'est pas patriote. Vous le rclamez en
vain._ Je lui crivis: _Nous n'irons plus  la Convention_. Le
commissaire portait un bonnet rouge.

Vers la fin de novembre, un soir, la citoyenne Chevret, amie fidle de
l'abb Sicard, vint me faire de vifs reproches. Je pleurai beaucoup.
Elle m'crivit: _Hlas! vous tes ingrat._ Je passai une mauvaise nuit.
J'tais fort triste.

Le lundi 2 dcembre au matin, la citoyenne Chevret revint 
l'Institution; elle nous prsenta la ptition qu'elle avait faite au
Comit de salut public; elle me pria de la signer. J'y consentis avec
la plus vive satisfaction, et lui serrai fortement la main.

Le mercredi 4, je retrouvai avec bien de la joie toutes les fentres de
l'abb Sicard ouvertes, et la porte descelle. Pendant le souper, l'abb
Sicard parut. Nous quittmes nos places, et courmes l'embrasser en
versant des larmes.

Au mois de juin, le perruquier de l'abb Sicard m'annona que j'tais
dnonc  la police, que j'allais tre arrt, que j'tais souponn
d'tre ennemi de la Rpublique et attach au jeune roi Louis XVII, que
je ne faisais que visiter de mauvais rpublicains, etc., etc.

Le mercredi 7 janvier 1795, nous allmes nous prsenter  la Convention
nationale pour lui demander du pain. Nous obtnmes d'entrer dans la
salle. Je fus nomm, par dcret, rptiteur des Sourds-Muets de Paris.
La Convention m'accorda une pension de 1,200 livres.

Au mois de septembre 1797, je fis une ptition pour rclamer Sicard,
proscrit, au Conseil des Cinq-Cents, au Conseil des Anciens et au
Directoire excutif. Ils la rejetrent.

Au mois de dcembre, nous allmes chez le gnral Bonaparte, qui
demeurait rue de la Victoire; mais nous ne pmes entrer. Nous
attendmes longtemps qu'on ouvrt la porte. On nous offrit du feu. La
citoyenne Dufour, brave dame, avait fait elle-mme une ptition au
gnral en faveur de Sicard. Je tenais la mienne  la main. Nous allmes
rclamer Sicard au gnral. On ne voulait pas nous laisser entrer chez
lui. Le gnral, trois jours aprs, envoya quelqu'un  l'Institution; je
lui remis ma ptition.

Au mois de novembre 1799, le citoyen Regnault de Saint-Jean-d'Angely
m'invita  manger la soupe chez lui, o je vis Sicard arriver. Je
l'embrassai fort. Il me fit signe qu'il redevenait libre depuis la
suppression du Directoire excutif.

J'y vis le citoyen Joseph Bonaparte; je lui crivis sur un chiffon de
papier ce qui suit:


  Citoyen lgislateur,

     Je suis bien aise de faire votre connaissance. J'ai grande envie
     de voir de prs votre illustre frre. Ayez la bont de le prier de
     rendre le malheureux Sicard proscrit  moi et  mes compagnons
     d'infortune. Je l'ai dj dit, Sicard et moi, nous sommes unis
     comme deux barres de fer forges ensemble; je ne le quitterai
     jamais.

J'embrassai Joseph Bonaparte et Sicard  la fois. Je leur serrai la
main.

Au mois de janvier 1800, le citoyen Lucien Bonaparte, ministre de
l'intrieur, rintgra l'abb Sicard  l'Institution nationale des
sourds-muets.

Au mois de dcembre 1801,  l'occasion de la machine infernale, nous
allmes avec notre tableau noir au palais des Tuileries, pour fliciter
le premier Consul.

J'crivis au premier Consul ce qui suit:


  Citoyen premier Consul,

     Nous avons l'honneur de vous tmoigner que nous rendons mille
     grces  l'tre suprme de ce qu'il vous a sauv de la machine
     infernale, afin que vous fassiez notre bonheur.

Ayant lu cela, le premier Consul me fit demander par l'abb Sicard
quand furent construites les pyramides d'gypte. Je rpondis que ce fut
avant Jsus-Christ.

Au mois de fvrier 1802, l'abb Sicard me mena avec lui chez la mre du
premier Consul, qui me fit signe qu'elle tait mre de huit enfants.

Louis Bonaparte me fit la question suivante: Quelle est la personne que
l'homme aime le plus au monde?--Je lui rpondis: C'est son pre,
c'est sa mre  cause qu'ils sont les auteurs de ses jours.

Sa soeur tait au lit; je la trouvai semblable au premier Consul.

Au mois de mai, l'abb Sicard me mena avec lui chez un grand seigneur,
o je vis l'oncle maternel du premier Consul, le cardinal Fesch,
archevque de Lyon. Aprs dner, ce prlat me fit la question suivante:
Qu'est-ce que la religion?--Je lui rpondis: La religion est
l'alliance entre Dieu et les hommes; le culte que nous rendons  notre
crateur; la boussole de nos devoirs envers lui, envers nos semblables,
envers nous-mmes; l'accolade que les hommes donnent au crateur, comme
celle que les enfants donnent  leur pre.

Au mois de juin, nous emes  la sance publique Jrme Bonaparte et
Eugne, beau-fils du premier Consul. On me fit la question suivante:
Quel est le plus intressant des tres de la nature?--Je rpondis:
_C'est le soleil._

Au mois de dcembre, un prince russe nous invita, l'abb Sicard et moi,
 dner chez lui. Il me fit la question suivante: Que pensez-vous de
Bonaparte?--Je lui rpondis: Je pense que Bonaparte peut tre compar
 Jules Csar et  Alexandre, et que c'est le plus habile des gnraux:
il est vritablement roi sous le titre de premier Consul et l'instrument
du peuple.

Il me demanda: A quoi peut-on comparer le son?--Je rpondis: Quoique
je n'en aie aucune ide  cause de ma surdit, je crois pouvoir le
comparer  la couleur rouge.

L'aveugle Saunderson, de son ct, comparait la couleur rouge au bruit
de la trompette.

Au mois de fvrier 1805, nous emes, aux exercices, sa Saintet le pape
Pie VII qui me fit demander ce que c'est que l'enfer.--Je rpondis:
L'enfer est le supplice ternel des mchants; un dluge de feu qui ne
finit pas, et dont Dieu se sert pour punir ceux qui meurent en
l'outrageant.

Au mois de janvier 1815, nous emes la visite de la duchesse
d'Angoulme. Elle me fit demander ce que je pensais de la musique.--Je
lui rpondis: Quoique je sois dans l'impossibilit de l'apprendre, je
crois que c'est l'art de recueillir les sons par le flux et le reflux,
d'en faire un bouquet pour affecter agrablement les oreilles vivantes.
Les miennes sont mortes; mes yeux les remplacent pour apprendre.

C'est en 1808 que le premier travail de Jean Massieu sortit de
l'imprimerie de l'Institution des sourds-muets. En voici le titre:

_Nomenclature ou tableau gnral des noms, des adjectifs nonciatifs,
actifs et passifs et des autres mots de la langue franaise, selon
l'ordre des besoins usuels et selon le degr d'intrt des objets et de
leurs qualits, dans leur classification naturelle et analytique, en
franais et en anglais; avec l'alphabet grav des sourds-muets._

Ds le principe, l'auteur n'avait eu d'autre intention que de mettre en
ordre, pour son usage personnel, la nomenclature des noms des objets
rpandus dans la nature, de ceux des arts, des diverses fonctions, des
usages des hommes runis en socit, ainsi que les mots employs 
exprimer toutes les ides qui servent  modifier les tres et les
choses. Aux lves qui le dsiraient il distribuait son manuscrit par
petits cahiers  mesure qu'il le rdigeait. Depuis, il fut sollicit
non-seulement de l'augmenter, mais de le faire imprimer avec la
traduction anglaise en regard.

Nous ne devons ni ne pouvons le dissimuler, cet essai pche par trop de
dtails inutiles, outre que l'ordonnance n'en est pas bien entendue.

Toutefois, selon l'diteur, cette premire publication devait servir de
fondement et de prambule  la seconde, _la Thorie des signes de
l'abb Sicard_, et au _Cours d'instruction d'un sourd-muet_, troisime
ouvrage destin  complter les deux autres en enseignant les moyens de
mettre tous ces matriaux en oeuvre.

Quelque temps avant la mort de l'abb Sicard, Massieu nous annona, dans
un panchement de joie, qu'il allait nous doter d'une grammaire
nouvelle, qui devait,  l'en croire, faire faire un grand pas  notre
enseignement. Effectivement, sous nos yeux, il apporta une persvrance
extraordinaire  crire cahiers sur cahiers et il nous les montrait au
fur et  mesure. Autant que notre faible intelligence put,  cette
poque, nous permettre d'associer un jugement motiv  cette besogne
ingrate, ce n'tait qu'un ple-mle de phrases, plus ou moins
heureusement construites, faute d'une certaine rgularit dans la
disposition du sujet, dans le rapport philosophique, les points de
dpart et d'arrive de l'instruction.

Quoi qu'il en ft, nous prfrmes alors et depuis laisser notre
opinitre travailleur se complaire dans les illusions de son innocent
amour-propre, que de lui adresser la moindre observation sur une
pareille matire. Sa bonne volont suffisait pour l'excuser  nos yeux.

Il tait impossible que le directeur de l'cole de Lille continut
dsormais  prendre  l'enseignement une part aussi active qu'on avait
paru l'esprer d'abord. Dj on avait remarqu un affaiblissement
sensible dans sa mmoire, jusque-l, tonnante. Le titre de directeur
honoraire lui fut donn, et il le conserva jusqu' sa mort. Les frres
de Saint Gabriel et les soeurs de la Sagesse le soutenaient dans cette
oeuvre de dvouement. Entour d'attentions incessantes, on croira sans
peine que sa retraite dut tre paisible et heureuse.

C'est le 23 juillet 1846 qu'il s'teignit doucement dans sa
soixante-quatorzime anne  la suite de longues infirmits qui
prenaient chaque jour un caractre plus alarmant. Le lendemain, eurent
lieu ses obsques  Saint-tienne. Dans la foule qui suivait sa
dpouille mortelle, on remarquait le maire de la ville et plusieurs
membres du clerg. Les coins du pole taient tenus par MM. Richeb,
Leglay, Defontaine et Vanackre, membres de la commission de
surveillance de l'tablissement, qu'accompagnaient les lves
sourds-muets des deux sexes.

Au sortir de la ville, le cortge funbre se dirigea vers l'glise
d'Esquermes, et de l vers le cimetire de cette commune.

Au moment o les restes du dfunt y furent dposs, M. Leglay pronona
sur sa tombe un discours qui parut produire la plus vive impression sur
toute l'assistance, car il rsumait avec une noble simplicit la vie,
les travaux et le caractre de celui qui venait d'tre enlev  son
amiti.


Voici quelques passages de cette allocution:

     Messieurs, s'cria-t-il d'une voie mue, aprs les paroles saintes
     et consacres que l'glise achve de faire entendre en fermant la
     tombe qui est devant nous, je me suis demand s'il tait bien
     convenable qu'une autre voix, une voix sans mission et sans
     autorit ost s'lever,  son tour, dans cette enceinte
     funbre..... Oui, quand le prtre a termin son pieux ministre,
     quand les chants de douleur et de consolation, de mort et
     d'esprance ont cess, l'amiti, jusque-l, recueillie et
     silencieuse peut, ce nous semble, payer  celui qui n'est plus un
     tribut public de regrets et d'hommages. Et puis, ces infortuns
     enfants qui se pressent autour de nous, et dont plusieurs sans
     doute voient la mort et son grave appareil pour la premire fois,
     ne s'attendent-ils pas que quelqu'un parlera ici pour eux? Massieu
     lui-mme n'a-t-il pas compt sur un filial et amical adieu  cette
     heure suprme?

     Du reste, Messieurs, je serai bref. La vie de Jean Massieu se
     compose de peu d'vnements. Cet homme a t tout  la fois
     glorieux et obscur; sa renomme fut grande et son existence
     modeste. Tout le monde sait en France que l'abb Sicard, illustre
     instituteur des sourds-muets, eut un lve chri que les clairs de
     son gnie et la beaut de son me ont rendu clbre, mais qu'est
     devenu ce sourd-muet si applaudi autrefois, si prn partout;
     comment cette intelligence minente a-t-elle concouru au bonheur de
     celui en qui Dieu l'avait mise? c'est ce dont on ne s'est gure
     inform, et ce que beaucoup ignorent.

     Jean Massieu a racont lui-mme sa vie dans un crit de quelques
     pages. Cet opuscule remarquable par la navet de la pense et par
     l'trange originalit du style sera peut-tre publi un jour.

       *       *       *       *       *

       *       *       *       *       *

     C'est  nous, Messieurs, qu'il a t donn d'accueillir, au dclin
     de sa vie, cet homme dont le nom est si populaire, dont la gloire
     est si douce. Attir  Lille par l'amiti enthousiaste d'un de nos
     honorables concitoyens, qui l'a prcd dans la tombe, il a trouv,
     d'une part, des compagnons d'infortune  soulager, c'est--dire 
     instruire, et d'une autre, des sympathies gnreuses, un concours
     universel; prtres, magistrats et citoyens lui ont tendu une main
     amie. Quelques-uns ont pris la chose  coeur, et l'cole des
     sourds-muets s'est trouve tout  coup constitue et florissante
     sous la direction de Massieu.

       *       *       *       *       *

       *       *       *       *       *

     Le mme ami qui, des montagnes de l'Aveyron, l'avait fait venir 
     Lille, lui assigna un autre rendez-vous encore: M. Vanackre a
     voulu que Massieu vnt se coucher  ct de lui dans ce lit de la
     spulture. Voeu touchant, tu es accompli! Tombes des deux amis,
     soyez sacres et respectes  jamais sous la sauvegarde de la
     religion et de la foi publique. Messieurs, notre clbre sourd-muet
     laisse aprs lui une famille qui n'a pour hritage que le nom et le
     souvenir des vertus de Massieu; mais la ville hospitalire, qui a
     ouvert au pre ses bras affectueux, ne fermera aux enfants ni ses
     bras, ni son coeur.




CHAPITRE XVII ET DERNIER.

LAURENT CLERC.

     Ses succs  l'cole de l'abb Sicard.--Ses rapports avec un
     acadmicien auprs duquel il avait  remplir une commission du
     respectable directeur.--Ses dfinitions et rponses aux exercices
     publics de l'Institution et autre part.--Il a t non-seulement
     l'interprte des lves, mais encore le secrtaire de ses
     malheureux camarades.--Il appuie la supplique de l'un d'eux,
     graveur hongrois, auprs de l'ambassadeur d'Autriche. Appel 
     fonder une nouvelle cole  Hartfort, tat de Connecticut (Amrique
     du Nord), il russit  la faire prosprer.--Il unit son sort 
     celui d'une sourde-muette amricaine qui lui donne six enfants,
     tous entendants-parlants.--Rponse au prjug qui parat encore
     rgner sur la surdi-mutit hrditaire.--Voyages de Laurent Clerc
     en France.--Ses documents sur l'origine et les progrs de son
     cole.--Ses anciens camarades et lves lui offrent un dner
     d'adieu.--Sa correspondance avec l'auteur de ce livre.--Sa fin
     aussi heureuse que sa vie, dans le Nouveau-Monde.


A la Balme, prs de Lyon, Laurent Clerc vint au monde en 1785, avec une
triple infirmit: il tait priv de l'oue, de la parole et de l'odorat,
mais la nature l'en ddommagea amplement.

Il n'avait pas encore atteint sa douzime anne, qu'il fut admis 
l'cole de l'abb Sicard. Ses progrs y furent si rapides dans toutes
les parties de l'enseignement, qu'en 1807 le clbre directeur voulut
l'adjoindre, en qualit de rptiteur,  Massieu, que Clerc laissa
bientt fort loin derrire lui.

Appel, comme son mule,  soutenir la gloire de l'tablissement, dans
les sances publiques qui s'y donnaient au moins deux fois par mois, ses
rponses furent accueillies souvent avec non moins de sympathie.

Il avait, de plus, ce qui manquait  son frre d'infortune, des manires
agrables, polies, engageantes et l'habitude de la bonne compagnie.
C'tait, sous ce rapport, l'oppos de son confrre; c'tait ce que les
Anglais appellent _a true gentleman_. Jamais on ne le vit tirer vanit
de ses avantages, il se montrait, au contraire, prt  faire valoir les
qualits de son compagnon d'infortune, chaque fois que l'occasion s'en
prsentait.

Un jour, l'abb Sicard avait charg Clerc de redemander  un de ses
confrres de l'Acadmie franaise un livre qu'il lui avait prt. Ce
dernier voulant mettre  l'preuve la rputation du messager, lui
adressa questions sur questions relativement  la mtaphysique. Frapp
de la justesse de ses rponses, il finit par lui dire: Ma foi,
Monsieur, je vous admire!

--Qu'aurait-ce donc t, Monsieur, rpondit notre jeune instituteur, si
vous aviez vu Massieu?

Pour que le lecteur puisse juger s'il y a de l'exagration dans cet
loge de l'acadmicien, nous croyons devoir transcrire ici quelques-unes
des dfinitions et rponses du sourd-muet.

_D._ Quelle diffrence y a-t-il entre _l'esprit_ et _la matire_?

_R._ L'esprit est une substance intellectuelle, capable de penser, de
mditer, de rflchir, de juger, de connatre, de raisonner, etc.

La matire est ce dont une chose est ou peut tre faite. L'esprit n'a
pas de matire, car l'esprit est tout pur, sans corps, sans tendue,
sans forme, sans parties. Il est indivisible. La pense, la mditation,
le jugement, l'imagination, l'invention, la raison, tout cela est
l'esprit mme.

_D._ Y a-t-il quelque diffrence entre _la raison_ et _le jugement_?

_R._ La raison nous distingue des btes. Elle nous fait prfrer ce qui
est bon, et nous dtourne de ce qui est mauvais.

Le jugement arrte notre esprit  deux choses qui s'accordent ou ne
s'accordent pas, et nous invite  les examiner. Nous les examinons, nous
les pesons dans la balance intellectuelle, et nous croyons que de ces
deux choses l'une a raison et l'autre a tort. Nous prononons, en
consquence, en faveur de la premire, et condamnons la seconde. Voil
le jugement.

_D._ Qu'est-ce que _l'ingnuit_?

_R._ L'ingnuit est naturelle, franche, nave, sans finesse, sans
dguisement, sans dtour dans les paroles comme dans les actions.

Les paysans, les gens de la campagne sont pour la plupart _simples_,
parce que leur esprit n'a pas t cultiv.

Les enfants et les jeunes gens bien ns et bien levs sont _ingnus_,
parce que leur coeur n'a pas t corrompu.

_D._ Quelle diffrence trouvez-vous entre l'abb de l'pe et l'abb
Sicard?

_R._ L'abb de l'pe a invent la manire d'instruire les
sourds-muets, mais il avait laiss  dsirer; l'abb Sicard l'a beaucoup
perfectionn, mais, s'il n'y avait pas eu l'abb de l'pe, il n'y
aurait pas eu l'abb Sicard.

_D._ Les sourds-muets sont-ils malheureux?

_R._ Ils ne le sont pas. Qui n'a rien eu, n'a rien perdu et qui n'a
rien perdu, n'a rien  regretter.

Or les sourds-muets n'ont jamais entendu ni parl; donc ils n'ont perdu
ni l'oue, ni la parole et, par consquent, ils ne peuvent regretter ni
l'une, ni l'autre. Or qui n'a rien  regretter ne peut tre malheureux,
donc les sourds-muets ne sont ni ne peuvent tre malheureux. D'ailleurs,
c'est une grande consolation pour eux de pouvoir remplacer l'oue par
l'criture et la parole par les signes.

Dans une soire donne par un amiral anglais, aux environs de
_Cavendish-Square_, une jeune dame ayant tmoign  Clerc le dsir de
connatre le parallle qu'il pourrait tablir entre les Anglaises et les
Franaises.

Mesdames les Anglaises, rpondit-il, sont gnralement grandes, belles,
bien faites. La beaut de leur teint est surtout remarquable; mais, je
leur en demande pardon, gnralement aussi elles manquent de grce, de
tournure, d'lgance. Si, quant  la taille et  la rgularit des
traits, elles l'emportent sur les Parisiennes, combien ne leur
sont-elles pas infrieures pour la mise et les faons?

Interprte des sentiments des lves de l'Institution  l'gard des plus
hauts personnages qui venaient la visiter, tmoin la duchesse
d'Angoulme, la duchesse de Berry et bien d'autres, Clerc tait aussi
le secrtaire complaisant de ceux qui recouraient  sa plume facile,
qu'on pouvait prendre souvent pour celle d'un parlant instruit.

Un jour, un sourd-muet hongrois, ancien lve de l'Institution, fonde 
Vienne par Joseph II d'aprs la mthode de l'abb de l'pe, tant venu
 Paris dans l'espoir d'y trouver de l'ouvrage comme graveur, se
prsente  notre homme d'affaires, et lui confie le grand embarras dans
lequel le jettent les dettes que lui a fait contracter son manque de
travail.

Le rptiteur va trouver l'abb Sicard, et lui communique son dessein
d'accompagner le malheureux artiste chez l'ambassadeur d'Autriche prs
la cour de France, pour l'entretenir de sa position.

Mais, objecte le directeur d'un air tonn, mon cher lve, comment
vous y prendrez-vous pour vous mettre en relation avec le diplomate?

--Comment? rpond Clerc, vous, mon cher matre, le grand instituteur
des sourds-muets, vous me le demandez! Je n'aurai qu' traduire par
crit en franais  l'ambassadeur les signes de son pauvre compatriote.
Certes, il est impossible qu'un envoy  la cour de France ignore la
langue franaise.

A peine de retour d'Angleterre o, ainsi que Massieu, il avait
accompagn, on se le rappelle, son matre chri, il fut recherch par un
jeune ministre protestant, M. Gallaudet, qui avait t dlgu  Paris
par le gouvernement des tats-Unis pour s'y faire initier  la mthode
de rendre les sourds-muets  la religion et  la socit.

Aprs avoir frquent pendant trois mois environ l'cole, le nouveau
disciple, aussi distingu par la pntration de son esprit que par ses
qualits personnelles, proposa  notre rptiteur de devenir son
collaborateur dans l'autre hmisphre. Ce dernier accepte d'autant plus
volontiers cette offre qu'il eut toujours bien de la peine  se
contenter des faibles appointements attachs  son emploi.

Il se rend donc en 1816, accompagn des regrets de toute la maison et de
ceux en particulier de son directeur, avec le ministre protestant, 
Hartford, tat de Connecticut.

Ce fut  partir de 1817 qu'il professa avec autant de succs que de
persvrance jusqu'en 1858 dans l'_American asylum_ de cette ville,
premier tablissement fond dans le Nouveau-Monde pour l'instruction des
sourds-muets.

Le 28 mai 1818, M. Gallaudet,  l'occasion des examens des lves de
cette cole, lut devant le gouverneur et les deux Chambres de la
lgislature un discours compos en anglais par notre compatriote.

Il est ais de comprendre la prodigieuse impression que produisit sur
toute l'assistance la lecture du manuscrit du sourd-muet franais, qui
honorait son pays et l'humanit tout entire en faisant le sacrifice
volontaire de ses gots et de ses affections aux malheureux habitants de
rgions si lointaines, dans l'espoir que l'ternelle lumire
rveillerait leur intelligence borne, et transplanterait chez eux les
principes vivifiants qui l'avaient mtamorphos lui-mme.

Il tait impossible que l'abngation dvoue de cet aptre d'une
nouvelle espce n'excitt pas l'admiration des tats assembls. Ds le
premier jour, ils s'empressaient de fournir aux dpenses urgentes d'une
institution de sourds-muets.

L'tablissement prosprait  vue d'oeil, et il faut rendre aux
fondateurs cette justice qu'ils secondaient merveilleusement les efforts
de l'instituteur sourd-muet. Par l'amnit de son caractre, il s'tait
concili non-seulement l'amiti de ses nouveaux _catchumnes_, mais
l'estime de ses collaborateurs et de tous ceux qui l'entouraient.

Pour comble de bonheur, il obtint la main d'une jeune et aimable
sourde-muette, issue de parents riches du pays, dont il eut six enfants
tous entendants parlants (trois garons et trois filles).

A ceux qui lui demandaient comment une famille si nombreuse pouvait tre
leve par un pre et une mre, privs de l'oue et de la parole, il se
contentait de rpondre que, dans cette oeuvre, ni lui ni sa femme
n'avaient jamais prouv le moindre embarras.

Lorsque, leur expliquait-il, mes enfants taient au berceau, j'agitais
une sonnette  leurs oreilles; ils se retournaient avec vivacit, la
bouche souriante, et j'en concluais qu'ils n'taient pas sourds et
qu'ils ne seraient pas muets.

Avec quel bonheur le pre et la mre ne se jetaient-ils pas dans les
bras l'un de l'autre en pressant sur leur coeur les fruits de leur
union! Et avec quel lan de reconnaissance ne levaient-ils pas au ciel
leurs yeux mouills de larmes de joie!

M. Gallaudet pousa,  l'exemple de son adjoint, une sourde-muette
amricaine dont il eut bien  se louer, et devint pre de huit enfants,
qui tous entendaient et parlaient.

Nous avons connu d'autres sourds-muets qui se faisaient parfaitement
comprendre de leurs enfants en bas-ge, et qui en recevaient des
rponses non moins claires au moyen du mme langage. Comment un pareil
miracle peut-il s'oprer? Les parents sourds-muets eux-mmes ne savaient
pas plus que nous s'en rendre compte.

Les enfants qui apportent en naissant la mme infirmit que leurs
parents n'ont jamais t nombreux en aucun temps, ni dans aucun pays du
globe. C'est ce qu'on peut aisment prouver par mille exemples puiss
dans les statistiques des deux hmisphres.

Nous croyons pouvoir nous contenter d'invoquer ici les renseignements
fournis, en 1836, par le directeur de l'cole de Hartford sur ce sujet
intressant. Ils constatent qu'il y a des familles dans lesquelles le
pre ou la mre, d'autres o l'un et l'autre sont sourds-muets, tandis
qu'aucun sens ne manque  leur progniture.

Laurent Clerc revint au milieu de nous en 1820, en 1825 et en 1847. Dans
son premier voyage, il avait  rgler des affaires de famille avec un
frre parlant, ngociant  Lyon, mais il tait dsireux surtout de
revoir ses amis.

En 1825, d'aprs notre dsir, il eut l'extrme obligeance de nous
remettre quelques documents sur l'origine et les progrs de sa
fondation.

Au risque de nous rpter, nous devons  sa mmoire de transcrire ici
tout son manuscrit sans nous permettre de rien changer  son franais.
On comprendra que certains anglicismes chapps  sa plume doivent tre
imputs  son long sjour dans sa nouvelle patrie[28].

Les anciens camarades et lves de Clerc ne voulurent pas le laisser
retourner en Amrique sans lui offrir un banquet d'adieu. Au toast que
je portai  sa sant, tant en mon nom qu'en celui des autres convives,
il rpondit tout mu qu'il emportait un doux souvenir d'une si belle
journe, et qu'il nous donnerait, sans faute, de ses nouvelles.

En effet, un bout de lettre de sa main, dat de New-York le 12 mai 1826,
nous annona son heureux dbarquement aprs une traverse de
trente-quatre jours. Seulement il avait eu un bien mauvais temps, un mt
rompu et quelques voiles dchires.

Pour terminer cette notice trop incomplte, voici les dernires lignes
que mon ancien matre me fit parvenir de Hartford le 23 juillet 1856:


  Mon cher Ferdinand,

     La dame qui te remettra ce billet est Mme Batler, accompagne de
     ses deux aimables demoiselles. Elles viennent passer quelque temps
     en Europe, et je te prie de les recevoir de ton mieux. Son mari, M.
     John Batler, tait autrefois un des membres du conseil
     d'administration de notre tablissement.

     Comme Mme Batler est une de nos meilleures amies, je l'ai invite 
     visiter l'Institution o j'ai t lev; et, si la classe o je te
     donnais des leons existe toujours, je te prie de la lui montrer,
     ainsi que la chambre que j'occupais et la place o je prenais mes
     repas. Je dsire enfin que tu lui fasses voir ma peinture, si elle
     est toujours  la salle des exercices publics, et que tu lui
     prsentes nos autres professeurs sourds-muets. En agissant de la
     sorte, tu obligeras beaucoup

Ton vieil instituteur,

LAURENT CLERC.



A partir de 1858, il jouit d'une modeste pension de retraite, ayant mis
tous ses soins  assurer en bon pre de famille le bien-tre et
l'avenir de ses enfants.

Le 18 juillet 1869, il est mort  l'ge de quatre-vingt-trois ans,
emportant dans la tombe la reconnaissance et les respects de tous ceux
qui avaient eu le bonheur de le connatre.




NOTES

NOTE =A.=

     _Lettre de l'abb Sicard, directeur des Sourds-Muets, du 3 novembre
     1791.... signe aussi de Hay, directeur des Jeunes Aveugles, les
     deux institutions tant alors runies dans le mme local._

Citoyen, d'aprs la manire dont j'ai t reu lundi dernier au
Directoire, je crois que je ne pourrais que nuire aux infortuns dont
l'ducation m'est confie en y reparaissant. Vous avez entendu qu'on m'a
dit qu'il ne fallait pas parler au Directoire, qu'on devait lui crire,
et on a ajout qu'_on n'y mettait de ct aucune affaire_. La ptition
que j'ai rdige y a t mise nanmoins tellement de ct, que les
objets que l'instituteur des Aveugles et moi demandions ont t enlevs
de l'glise des Clestins. Ces objets taient des ornements, des linges
d'autel, etc. Car pour les monuments, tout le monde sait qu'il n'est pas
possible de les emporter.

Mais, citoyen, pouvons-nous tre tmoins froids et indiffrents de la
dvastation du sanctuaire de notre glise, et serons-nous encore des
importuns, des fcheux, quand nous rclamerons l'autorit du Directoire
pour arrter la rapacit de ceux qui viennent nous arracher jusqu'au
pied des autels des objets de peu de valeur, dont l'enlvement ne peut
profiter  personne? A qui faut-il donc, citoyen, que nous nous
adressions pour empcher le pillage d'un temple que l'on confond mal 
propos avec les glises supprimes? L'Assemble nationale a mis, sous la
surveillance du dpartement, l'tablissement des Sourds-Muets et des
Aveugles-ns runis. N'est-ce pas vous dire que le dpartement est notre
tuteur, que c'est lui qui doit protger notre proprit, et nous venir
en aide quand on nous dpouille, et qu'on nous vole?

SICARD, instituteur des sourds-muets.

HAUY, instituteur des aveugles-ns.


NOTE =B.=

  _Sourds-Muets._ _Libert._ _galit._

Paris, le 4 pluvise an IX de la Rpublique
franaise une et indivisible.

     _Le directeur de l'institution nationale des Sourds-Muets de
     naissance au citoyen Dubois, prfet de la police de Paris._

  Citoyen prfet,

J'aurais quitt les intressantes occupation qui remplissent ma vie
pour suivre jusqu' votre tribunal le citoyen Brylot que vous y avez
mand, si j'avais pu me flatter que votre entourage vous permettrait de
me recevoir et de m'entendre. Mais vous aurez moins de peine  me lire
puisque je vous enlverai moins de temps.

Le citoyen Brylot que vous citez est le gouverneur d'un de mes lves,
sourd-muet, de Lisbonne, qui et t victime des massacres du 2
septembre, s'il ne s'y ft soustrait en obissant  la loi de
dportation, car celui qui le remplaait dans mon institution a t
gorg  mes cts, dans la prison de l'Abbaye.

L'exil n'est rentr en France que pour venir reprendre sa place auprs
de mes lves, et c'est le snateur Perregaux qui a obtenu du ministre
de la police gnrale cet acte de justice que j'avais sollicit. Il
devait se reprsenter deux mois aprs avoir fait preuve de soumission 
la Constitution de l'an VIII. Il l'a nglig sur l'assurance du citoyen
Perregaux qu'il pouvait tre tranquille, et qu'il dposerait ses papiers
entre les mains du ministre lui-mme, pour terminer une affaire qui
n'aurait pas d en tre une. Ces papiers ont t rellement remis dans
les bureaux de ce haut fonctionnaire; et c'est au moment o le citoyen
Brylot attendait cet acte de justice qu'on ne lui refusera pas quand on
aura le temps de le lui rendre, qu'il est appel auprs de vous. Il y va
avec la confiance que doit inspirer  tous les innocents la rputation
d'impartialit et de droiture dont vous jouissez.

Le snateur Perregaux ne le laissera pas longtemps, sans doute, sans
dfense. C'est lui qui lui a inspir une confiance qui lui a fait
ngliger une formalit essentielle, c'est lui sans doute qui ira se
placer entre sa tte et le glaive de la loi, dont tous les bons citoyens
se flicitent de vous voir arm. Je vous recommande mon ami qui va
devant vous, accompagn de l'lve qui ne peut tre spar de son
matre.

Salut et respect.

SICARD.


NOTE =C.=

_Dcret de l'Assemble nationale du 2 septembre 1792, l'an quatrime de
la Libert._

Un secrtaire lit une lettre du citoyen Sicard, instituteur des
sourds-muets, dtenu  l'Abbaye Saint-Germain-des-Prs; il dpose dans
le sein de l'Assemble le danger qui vient de menacer ses jours, le
dvoment hroque du citoyen Monnot, horloger, qui a expos sa vie pour
le sauver, et la reconnaissance profonde qu'il professera ternellement
pour son gnreux librateur.

L'Assemble nationale reconnat solennellement que le citoyen Monnot a
bien mrit de la Patrie, et dcrte qu'un extrait du procs-verbal lui
sera envoy.

Collationn  l'original par nous prsident et secrtaires de
l'Assemble nationale,  Paris, le 27 septembre 1792, l'an quatrime de
la Libert.

HRAULT DE SCHELLES, prsident.

GOSSELIN, G. ROMME, secrtaires.


NOTE =D.=

_Diffrence entre les mots_ sourd et muet _et_ sourd-muet.

La dnomination de _sourd_ et _muet_ suppose deux incapacits
distinctes, et n'tant pas une consquence ncessaire l'une de l'autre;
d'une part, l'incapacit d'entendre, occasionne par la paralysie du
nerf auditif ou par toute autre cause, de l'autre, l'incapacit absolue
d'articuler la parole humaine, incapacit qui est le rsultat
physiologique de diverses causes; tandis que l'appellation de
_sourd-muet_ renferme, au contraire, l'ide du rapport direct de la
surdit au mutisme, de telle faon que celui-ci soit considr alors
comme la consquence oblige de celle-l.

D'aprs cette double considration, la dnomination de _sourds-muets_ a
t adopte pour les tablissements qui leur sont consacrs.


NOTE =E.=

Paris, ce 20 ventse, an VI de la Rpublique.

_Administration
des
Sourds-Muets._

_A mes Concitoyens!_

Je crois devoir vous annoncer que le gouvernement m'a nomm  la place
de chef de l'institution nationale des Sourds-Muets de Paris; la mme
confiance qu'il m'a tmoigne, j'espre la mriter un jour de votre
part: je deviens le pre de vos enfants, et, en cette qualit, je
mettrai tous mes soins  vous remplacer dignement auprs d'eux. Pre de
famille moi-mme, le sentiment de la paternit ne m'est pas tranger; et
il est  prsumer que je les traiterai comme je dsirerais que l'on
traitt les miens, si, pour leur ducation, j'tais forc de les tenir
loigns de la maison paternelle.

Je vous prie instamment d'entretenir une correspondance directe avec
moi; je me ferai toujours un devoir de vous communiquer tous les dtails
concernant leur physique et leur moral; je vous promets que mes
collgues et moi, nous emploierons tous nos moyens  en faire, malgr
leur infirmit, de bons fils et de bons citoyens.

Salut et fraternit.

_Sign_: ALHOY.

_P. S._ Je vous prie instamment de m'accuser rception de cette
lettre.


NOTE =F.=

Paris, le 4 frimaire, an VI de la Rpublique franaise.

    _Au citoyen ......_

Ce que vous me dites avoir crit  votre fils, mon cher citoyen, est
infiniment raisonnable. Il ne faut adopter une religion qu'autant qu'on
est convaincu qu'elle est la seule bonne. Les motifs humains ne doivent
entrer pour rien dans un choix aussi important. L'autorit mme d'un
pre devient ici nulle; car si le pre est dans l'erreur, il n'a pas le
droit de la commander  la conscience de son fils. Ces principes sont
vidents et certainement convenus entre vous et moi.

Le citoyen Rey Lacroix[29] en est sans doute convaincu comme vous et
moi, et ne mrite pas qu'on l'accuse d'avoir propos un acte
d'hypocrisie. Pourquoi a-t-il offert en mariage  votre fils sa jeune
fille sourde-muette? C'est qu'il craindrait, en la donnant  un autre,
qu'on ne la prt pour le bien qu'elle doit avoir, et il voudrait qu'il y
et entre les deux poux galit d'infortune, pour que l'un n'et rien 
reprocher  l'autre, et que leur amour ne trouvt jamais dans leur
infirmit un motif de refroidissement.

Quant  la religion, Rey Lacroix a pens qu'il fallait aussi qu'elle
ft la mme  cause des dangers qui menacent l'union de deux personnes
d'opinions diverses sur ce point qui revient  tous les moments de la
vie.

En demandant  votre fils de suivre la religion catholique, il n'a pas
cru lui demander ni de changer de religion, ni d'en adopter une
contraire  ses ides.

1 Rey Lacroix savait qu'un sourd-muet, avant d'avoir reu mes leons,
ne saurait avoir fait choix d'aucune religion, puisque personne ne peut,
sans mes moyens, faire entrer une seule ide semblable dans de pareils
esprits. Il regarde donc la tte et le coeur de votre fils comme une
table rase sur laquelle nul n'avait pu graver encore aucune croyance
semblable; et comme je professe la religion catholique, il s'imagine que
ce serait celle que je lui enseignerais, quand je le croirais
susceptible de recevoir de pareilles ides. Rey Lacroix n'a donc pu
proposer aucun changement  quelqu'un qui n'tait pas encore en tat de
choisir.

2 Il n'a pu proposer une croyance contraire aux ides de votre fils.
Car quelles ides peut avoir un sourd-muet sur la religion, lui qui,
avant que je lui en parle, ignore s'il en existe une, lui qui ne sait
pas mme s'il y a un Dieu; et qui, arriv sur la terre quand tout est
cr, ne sait pas, puisque personne n'a pu l'instruire, si tout ce qu'il
voit n'a pas toujours t, sans que personne ait donn l'tre  quoi que
ce soit. Ainsi la religion chrtienne et romaine ne serait pas plus
contraire aux ides de votre fils, qu'elle ne l'est aux ides des
enfants des catholiques. Ce serait donc condamner un pareil tre 
n'avoir aucune religion que de le laisser matre d'en choisir une. Car,
pour choisir, il faut comparer, pour comparer, il faut connatre, pour
connatre, il faut tudier toutes les croyances. Or cette tude,
trs-longue et trs-difficile pour tout homme, est  peu prs impossible
 un sourd-muet. Il faut choisir pour lui, et aprs avoir choisi, lui
prouver que le choix est bon. C'est ce que j'aurais fait, si vous
m'aviez laiss matre de l'ducation chrtienne de votre fils, et si
vous ne lui eussiez pas expressment dfendu tout acte de catholicisme;
alors je lui aurais enseign la religion chrtienne catholique,
apostolique et romaine, qu'il aurait trouve aussi bonne et aussi
raisonnable qu'elle l'est pour moi qui l'tudie depuis l'ge de raison,
et ainsi il aurait profess la religion que Rey Lacroix dsirait qu'il
et pour pouser sa fille. Votre fils n'et point embrass cette
religion pour se marier, mais parce que je la lui aurais enseigne; et
il se serait mari parce qu'il et t catholique.

Mais vous ne le voulez pas catholique. Eh bien! je respecterai vos
volonts. Vous le dsirez protestant. A vous de le pousser dans cette
voie! Car ne connaissant que la croyance religieuse que je professe,
vous ne pouvez exiger que j'entreprenne une tche que dsavouerait ma
conscience. Au reste, la religion romaine et la religion protestante
seraient pour lui sur la mme ligne, et l'une ne contrarierait pas moins
ses ides que l'autre, puisque toute religion contrarie ncessairement
nos ides. Dites plutt que vous tenez  ce qu'il ait votre religion,
comme vous avez celle de votre pre. Nous aurions la mme, vous et moi,
mon cher citoyen, si vos anctres avaient tous dit comme vous.

J'ai cru cette explication ncessaire pour votre satisfaction et pour
l'acquit de ma conscience. Votre fils n'ira point  la messe puisque
vous le lui dfendez expressment. Vous lui dites que si, contre votre
attente, on voulait _le forcer  y aller, il n'aurait qu' vous l'crire
sur le champ_ (je copie vos propres expressions).

Soyez tranquille. La religion romaine n'est pas une religion de
contrainte et de violence, comme certains de ses infortuns ennemis l'en
accusent. Elle invite et ne force jamais. Ainsi votre fils n'aura pas 
vous dnoncer le moindre acte de violence d'aucun de nous.

C'est M. Bonnefoux, un de mes adjoints, qui me remplace en ce moment.
Il est aussi tolrant que moi. Il aime, comme moi, vos chers enfants
dont nous sommes trs-satisfaits.

Je m'occupe,  l'heure qu'il est, de faire apprendre la gravure  votre
fils an. J'ai prfr pour lui cet tat  celui d'imprimeur que je
voulais d'abord lui donner, puisqu'il a dj fait et qu'il continue 
faire dans le dessin des progrs sensibles, et qu'il ne faut pas
contrarier de si heureuses dispositions, ni courir risque que le temps
qu'il a consacr  cette tude ne soit perdu. Quand l'ducation du frre
pun sera plus avance, je l'occuperai  l'imprimerie. Nous en avons
une dans la maison. Vous pouvez vous rassurer sur ma tendresse pour ces
enfants qui sont devenus les miens. Ils ont un excellent caractre et
annoncent assez par l que c'est d'une tige heureuse qu'ils sortent. Le
pre d'enfants aussi doux doit tre un excellent homme. J'ai  la
disposition du citoyen Damin les 66 francs que je vous dois pour les
bas. Je les fournirai  mesure que les besoins des enfants l'exigeront.

Quant  moi, je ne suis pas _renferm_, Dieu merci! Je me tiens
seulement cach par prudence et par respect pour l'autorit suprieure,
jusqu' ce qu'on ait examin mon affaire, qui cessera d'en tre une,
quand on pourra s'en occuper. Je continue de communiquer avec mon
institution. Votre fils m'crit, je lui rponds. Je vois tous les jours
les citoyens Bonnefoux et Damin. Je vous remercie bien du tendre intrt
que vous me tmoignez, et je vous prie de croire que mes sentiments pour
vous et pour nos chers enfants ne changeront jamais, quoique nos
opinions religieuses ne soient pas les mmes.

J'ai caus avec un graveur de la proposition dont je vous entretiens 
l'autre page. Il y a actuellement trop peu d'ouvrage pour un graveur par
suite de l'abolition des armoiries, et cet tat est trop long 
apprendre pour qu'il y faille penser. On serait d'avis qu'il apprt 
peindre en miniature ou  l'huile. C'est une tude de plusieurs annes;
et encore ne peut-on rpondre que le jeune homme aura assez de talent
pour gagner de sitt sa vie  ce mtier. En lui donnant l'tat
d'imprimeur, on risque de lui faire perdre tout ce qu'il a appris dans
le dessin. Si vous avez  Nmes des manufactures de soieries o il
faille des dessinateurs, comme  Lyon et  Jouy, ce serait excellent. On
y fait des bas, il pourrait apprendre  en faire. Mais voil encore le
dessin devenu inutile. Songeons cependant  lui donner une profession
qui lui convienne dans sa partie, qui le fasse vivre et qui n'exige pas
plusieurs annes d'apprentissage. Car le dcret de fondation de l'cole
des sourds-muets porte qu'aprs cinq ans rvolus, on renvoie chez lui
chaque lve. Je ne suis pas le matre de faire une exception. Il crit
toujours fort bien, mais sa vue est faible. Pesez tout cela dans votre
sagesse, et faites-moi connatre vos intentions par votre prochaine
lettre.

Je crois, tout bien examin, bien pes, que le mtier de faiseur de bas
serait celui qui lui conviendrait le mieux. Je vous ai tout dit
l-dessus. C'est  vous de dcider. Faites entrer dans votre calcul
cette considration, que le jeune homme ne peut passer que cinq annes
dans l'tablissement. Le dcret est formel  cet gard.


NOTE =G.=

     _Copie de deux lettres autographes indites de l'abb de l'pe, ne
     portant pas de signature, adresses  l'abb Sicard, secrtaire du
     Muse, et instituteur gratuit des sourds-muets, maison Saint-Rome,
      Toulouse (cachet de l'abb de l'pe, en cire rouge, presque
     effac)._

Ces lettres ont t dcouvertes par le sourd-muet Griolet, de Nmes,
aussi connu des amateurs d'autographes que des numismates, dans la
bibliothque du Muse britannique, lors de son sjour  Londres, en juin
1859, avec M. Rieu, de Genve, architecte de cet immense tablissement.
Elles se trouvaient dans une collection forme  Paris par feu Francis
lord Egerton,  la fin du dernier sicle, et qu'il avait lgue, en
1829, par testament, au _British Museum de Londres_.

Le sourd-muet  l'obligeance duquel nous devons la communication de ces
deux prcieux documents, suppose qu'ils ont d tre donns par l'abb
Sicard  lord Egerton.

Livre Egerton, vol. VIII, n 22, plut CLXVII. F. (_Note de M. Griolet_).

Ce 22 avril 1786.

  Monsieur et trs-cher confrre,

J'ai l'honneur de vous envoyer mon _Dictionnaire des sourds-muets_ dans
l'tat d'imperfection o il se trouve, eu gard aux corrections, aux
transpositions et aux additions que j'y ai faites  diverses poques.
Vous me ferez plaisir de le faire copier et de me le renvoyer au plus
tt, parce que je n'en ai d'autre copie que celle de M. Muller, dont la
plus grande partie des corrections n'est pas lisible.

Je tcherai de mettre la dernire main  cet ouvrage, les vacances
prochaines, si ma sant me le permet, et la Prface rendra compte des
raisons qui m'ont fait supprimer un grand nombre de mots et de la
manire dont on doit s'y prendre pour trouver l'explication de ceux qui
sembleraient avoir besoin de plus grands dtails dans les passages du
Dictionnaire o ils se trouvent, mais qui, selon moi, seraient
superflus.

J'ai tch de le rduire autant qu'il m'a t possible, parce que je
suis persuad que cet ouvrage ne sera point de dbit, et que je ne suis
ni dans la disposition ni dans l'tat d'en faire les frais; mais, d'un
autre ct, je ne veux pas m'exposer aux reproches d'un imprimeur qui
n'y trouverait pas son compte.

Je vous envoie en mme temps les instructions que j'ai donnes aux
sourds-muets ds le commencement, et que j'ai dbarrasses des premires
entraves  mesure que leur facult de concevoir s'est dveloppe; je
n'en ai point pris copie, je n'ai pas eu assez de patience pour cela;
chacune a t le fruit de ma rflexion en les dictant: et ce n'a t que
sur les cahiers communiqus par des sourds-muets qu'on les a
transcrites. Vous concevez combien il doit y avoir de dfauts dans des
instructions qui, chaque jour, n'taient de ma part qu'une oeuvre
d'improvisation, ayant d'ailleurs trop d'autres affaires pour pouvoir
apporter  celle-ci la prparation convenable.

Je n'ai pas le temps de revoir ces diffrents cahiers; vous y trouverez
sans doute: 1 des fautes d'orthographe; 2 des omissions; 3 peut-tre
mme quelques contresens; mais tous ces dfauts ne vous feront aucune
impression. Je les ai fait copier par mon domestique (elles contiennent
622 pages), en lui adjugeant un sol par page; je lui ai donn 31
livres, et 3 livres qu'il avait dpenses pour le papier, cela fait en
tout 34 livres. Si vous trouvez que je l'ai pay trop grassement, vous
en diminuerez tout ce qu'il vous plaira, parce que je donne ce qu'il me
plat  mon serviteur que j'emploie, et personne n'est oblig de suivre
mon exemple.

Vous vous en tiendrez donc, cher confrre,  faire crire les 126 pages
du _Dictionnaire_ qui sont galement de son criture et que je lui ai
payes sparment, au prix que votre copiste vous demandera pour chacune
de ces pages, et vous serez parfaitement quitte avec moi, parce que je
n'ai pas d faire la charit  vos dpens; mais surtout renvoyez-moi ce
_Dictionnaire_ au plus tt.

Vous ne sauriez, monsieur, faire apprendre trop promptement  vos
jeunes lves les conjugaisons des verbes et les dclinaisons des noms:
je ne crois point que cette connaissance soit au-dessus de leur porte:
il suffit qu'ils sachent seulement griffonner pour les appliquer tous
les jours  ce genre de travail. En leur donnant un modle trs-bien
crit du verbe _porter_ dans ses personnes, ses nombres, ses temps, ses
modes; et les obligeant  crire chaque jour sur ce modle quelqu'un ou
quelques-uns des temps d'un autre verbe de la mme conjugaison, vous
serez tonn vous-mme de la facilit avec laquelle ils suivront cette
marche et excuteront en mme temps les signes de chacune des parties de
ces verbes. Vous pouvez confier l'examen de leur travail journalier 
quelqu'un de vos plus habiles, et cela n'exigera de lui que peu de
minutes d'attention. Mais assurez-vous qu'ils soient bientt en tat de
suivre vos leons en rptant, je veux dire en faisant rpter devant
eux cinq ou six fois de suite chaque demande et chaque rponse, et leur
faisant faire les mmes signes qu'ils auront vu faire aux autres. Nous
avons de jeunes enfants qui s'en tirent assez bien de cette manire.

J'ai voulu vous crire celle-ci de ma main lourde et tremblante; je me
servirai toujours dans la suite de celle de mon domestique.

J'ai l'honneur d'tre, avec une parfaite considration, monsieur,

  V. T. h. et trs-obis. serv.    ***.

  Ce 12 avril.


Ce 20 dcembre.

  Monsieur et trs-cher confrre,

Causons un peu en tte  tte, comme il convient  deux instituteurs
qui s'expliquent l'un avec l'autre sur la science qu'ils professent. A
quelque endroit que j'ouvre un des volumes de ma Bible italienne, je la
lis couramment en franois aux personnes prsentes: je l'entends donc.
Cependant s'il m'et fallu composer moi-mme en italien cette phrase que
je viens de traduire si facilement, j'aurais eu besoin de mon
dictionnaire pour y russir. Il est donc plus ais d'entendre une langue
que d'avoir prsents  l'esprit tous les mots qui la composent, et il
est encore plus difficile de retenir l'orthographe de chacun de ces
mots.

Je crois, monsieur, que nous devons tre contents lorsque nos
sourds-muets comprennent tous les mots que nous leur avons donns sur
leurs cartes, et que nous ne devons pas exiger qu'ils en retiennent
l'orthographe. Il suffit qu'ils ne les confondent pas les uns avec les
autres.

La plupart des femmes et des filles estropient la moiti des mots
qu'elles crivent, et cependant elles n'en confondent point la
signification. Aussi ne se trompent-elles point sur nos phrases, quoique
nous les crivions autrement qu'elles. Contentons-nous, dans les
commencements, de voir nos sourds-muets en savoir autant que toutes ces
personnes. O en serions-nous, s'il fallait que tous les enfants
auxquels on fait apprendre les premiers lments de notre religion
sussent en orthographier tous les mots, et nous imaginerons-nous _qu'il
n'en laiz autant pa parseu qu'il n'en lais peux pa egrirgore leu mau_.
Quel doit tre, monsieur, notre but avec les sourds-muets, c'est de leur
faire comprendre et non de les faire crire, c'est--dire, composer
d'eux-mmes. Vos enfants devroient dj savoir plusieurs centaines de
mots, comme ceux de M. Guyot, et il parat qu'ils sont bien loigns de
compte. Vous martelez la tte de vos lves pendant qu'il tend et
dveloppe les ides des siens. Vous prenez vous-mme et vous leur donnez
une peine totalement inutile pour leur apprendre une science que nous
n'enseignons jamais  nos disciples, et qu'ils n'apprennent que par un
usage quotidien. Tous ceux que vous avez vus chez moi ne l'ont pas
apprise autrement, et nos plus jeunes suivent la mme route. Mais en
voulant assujettir les vtres ds le commencement  savoir ce qu'ils ne
doivent apprendre que par un long usage, vous risquez de les dgoter,
et c'est un des inconvnients le plus  craindre dans l'instruction des
sourds-muets.

Il y a dj longtemps, monsieur, que vos lves devraient avoir appris
les conjugaisons des verbes actifs. Vous auriez vu, par exprience,
combien cette opration ouvre l'esprit, eu gard au nombre de petites
phrases qu'elle donne occasion d'expliquer aux sourds-muets, et qu'on
peut leur apprendre  composer eux-mmes, aprs leur avoir fait
conjuguer plusieurs autres verbes sur le modle du verbe _porter_, qu'on
leur laisse sous les yeux pendant un temps assez long.

Ayant appliqu et fait appliquer plusieurs fois aux sourds-muets les
signes qui conviennent aux personnes, aux nombres, aux temps et aux
modes de ce verbe, vos lves marcheront tout seuls lorsque vous leur
dicterez par signes: _je pousse la table_, _tu tirais le rideau_, _il a
ferm la fentre_, _nous avions allum le feu_, _vous arrangerez les
chaises_, _ils mangeront la soupe_, etc., etc.

Vous observerez, monsieur, qu'ils ne feront point de fautes
d'orthographe dans les verbes parce qu'ils les criront ncessairement
quand ils auront appris  les conjuguer d'aprs le modle du verbe
_porter_, et s'ils s'en cartent, vous les y ramenerez, en mettant votre
doigt dessus. Ds lors, ils se corrigeront eux-mmes. Ils ne feront
point non plus de fautes dans les noms, parce que, sur vos signes, ils
les criront, non d'aprs leur mmoire, mais d'aprs leurs cartes, sur
lesquelles ils sont correctement orthographis.

Vous verrez, monsieur, le plaisir que vos lves prendront  ces
oprations. Souvenez-vous que vous ne pourrez les instruire qu'autant
que vous les amuserez!

Je vous envoie une lettre que j'ai reue de M. Guyot, je crois que vous
serez bien aise de la lire. Je le sommerai, comme vous, de supprimer le
titre de _matre_, ou je n'crirai plus, n'tant et ne voulant tre
autre chose, que votre trs-cher ami et trs-simple confrre dans
l'institution des sourds-muets.

_P. S._ Monseigneur votre archevque est  mme de former en France le
premier tablissement pour ces infortuns, en faisant entrer  votre
hpital les douze sourds-muets qu'on vous prsente. On dit qu'il est sur
son dpart. Je lui en dirai quelques mots, si je puis avoir l'honneur de
le voir.

Amitis, compliments, respects, que je n'ai pas le temps de dtailler.

       *       *       *       *       *

On trouve, en outre, dans le _Cours d'instruction d'un sourd-muet_, un
extrait d'une lettre de l'abb de l'pe au mme, du 25 novembre 1785,
et une autre lettre du premier, du 18 dcembre de la mme anne.


NOTE =H.=

     _Lettre de l'abb Sicard  Mme Gunard de Mev, que nous a
     communique le sourd-muet Guzan de la Peyrire, fils du gnral de
     ce nom. Il regrettait de n'en avoir pas conserv la date._

Vous devez tre surprise, Madame, de n'avoir reu aucune reponse de mon
lve Massieu, ni de moi  votre aimable lettre contenant un acrostiche
charmant, plein d'esprit et d'une si grande facilit qu'on ne
souponnerait pas que c'est un acrostiche, si les lettres qui forment le
nom taient crites dans la forme ordinaire.

Mais, Madame, mon lve, tout enfant de la nature qu'il tait, n'a pas
moins t effray de l'norme distance qui existe entre vous et lui, et
n'a pas os vous rpondre. Il m'a pri de le faire, et je n'en ai trouv
le temps qu'aujourd'hui.

Que de grces n'ai-je pas  vous rendre, Madame, pour tout ce que vous
avez bien voulu dire d'honorable et d'obligeant sur mon compte! Il me
faudrait la plume qui a peint d'une manire si touchante le caractre et
les vertus de l'illustre soeur du plus infortun des monarques, et la
mienne ne sait faire que l'analyse grammaticale ou logique de ces
priodes aimables qui sont les jeux du talent et du got. J'irai,
Madame, quand les jours seront plus beaux et moins courts, vous exprimer
le sentiment d'admiration qui vous est si justement d, et mon lve,
que j'ai constamment associ  toutes mes jouissances de coeur,
partagera celle-ci, comme une rcompense du plaisir qu'il a eu le
bonheur de vous faire.

Si vous dsirez assister quelque autre fois  nos exercices, vous
saurez que nous en avons un, le premier lundi, et un autre, le troisime
de chaque mois,  midi trs-prcis. Il faut  tout le monde des billets
pour entrer; mais pour l'auteur de tant d'oeuvres intressantes
crites avec tant de grces, un nom entour d'une aussi belle aurole
que le vtre servira d'entre  la plus nombreuse socit.

Agrez, Madame, l'hommage de ma plus haute estime et de mon respectueux
dvoment.

  SICARD.


NOTE =I.=

  Paris, le 13 fvrier 1811.

     _Le directeur de l'Institution des sourds-muets, administrateur des
     hospices de bienfaisance, membre de l'Institut de France, de
     l'Acadmie des sciences de Saint-Ptersbourg et de l'ordre de
     Saint-Wladimir, etc., etc._

  A Mme LELIVRE,  Laval, dpartement de
  la Mayenne.

Je crois, Madame, ne devoir pas faire, par rapport  votre aimable
enfant, la faute que vous me proposez. La crainte que vous avez qu'il ne
coure quelque risque par rapport aux circonstances actuelles est sans
fondement; j'espre faire cesser cette crainte, quand je vous aurai dit
comment se comportent les troupes coalises dans les villes de France o
elles viennent,  l'gard des maisons d'ducation. Ils font crire
au-dessus de la porte ces mots: _Peine de mort  quiconque oserait
violer cet asile de l'innocence et y porter un pied tmraire_. C'est ce
qu'ils ont fait  Nancy, o il y a beaucoup de maisons d'ducation. Je
le tiens du proviseur du lyce de cette ville.

Soyez bien tranquille, Madame, sur le sort de cet aimable enfant! Il
est plus en sret auprs de moi qu'il ne le serait partout ailleurs.

Quant  la place que vous dsirez depuis longtemps faire obtenir 
votre fils, et que je ne lui souhaite pas moins, la manire infaillible
de russir serait d'obtenir de M. de Fermont, conseiller d'tat et
directeur gnral de la Dette publique, qu'il la sollicitt du ministre
de l'Intrieur qui seul en dispose. Mais il faut que ce conseiller
d'tat, qui a le plus grand crdit, ne se borne pas  une seule requte,
il faut qu'il prenne la peine de la ritrer souvent, jusqu' ce
qu'enfin il ait obtenu ce qu'il demande. Tant que ce sera mademoiselle
de Fermont qui seule la demandera, nous n'obtiendrons rien. Mais je suis
bien convaincu que M. de Fermont ne sera pas refus; et je suis
persuad aussi que la respectable soeur obtiendra tout de son frre.

Voil, Madame, ce que j'aurais d vous dire depuis longtemps, et c'est
la seule manire de russir.

Quant  mon crdit pour une pareille faveur, il est absolument nul, et
je ne puis absolument rien. Personne assurment, Madame, ne s'y
emploierait avec plus d'empressement que moi; mais, je vous le rpte,
il n'y a  intresser que M. de Fermont, parce qu'il me parat dmontr
qu'il n'y a que lui qui puisse russir.

Je suis, Madame, avec un dvoment aussi tendu que respectueux,

Votre trs-humble et trs-obissant serviteur,

L'abb SICARD.


NOTE =J.=

Paris, le 15 janvier 1815.

     _Le directeur de l'Institution des sourds-muets, administrateur des
     hospices de bienfaisance, membre de l'Institut de France et de
     plusieurs acadmies, chanoine de l'glise de Paris, membre de la
     Lgion d'honneur et des ordres de Saint-Wladimir de Russie et de
     Wasa de Sude._

  _A mon bon Laya._

Vous aurez, mon cher ami, j'aime  m'en flatter, du plaisir 
apprendre, tout le premier, que la nouvelle dbite par les journaux 
l'occasion de l'ordre de Wasa, qu'ils ont dit m'avoir t donn par le
roi de Sude, vient d'tre confirme. C'est la reine elle-mme qui
vient de m'en envoyer directement la dcoration par une lettre crite de
sa main. Celui qui me l'a remise m'a dit qu'il fallait la faire imprimer
dans les journaux, et que le _Moniteur_ devait en avoir la primeur. Je
vous envoie l'original et la copie de cette charmante lettre, pour que
vous ayez la bont d'engager l'ami Sauvo  ne pas en retarder
l'insertion, et je dois vous l'avouer (on avoue ses faiblesses  l'ami
qu'on chrit le plus), afin que l'loquence du coeur du chantre
d'Eusbe dise un petit mot en faveur de celui  qui la reine adresse
cette lettre flatteuse.

Conservez prcieusement l'original pour le montrer, s'il est
ncessaire,  M. Sauvo. La copie servira aux imprimeurs. En vous
demandant de l'encadrer dans un petit mot d'loge, je me constitue
d'avance votre _dbiteur_.

Adieu, mon ami, je vous embrasse tous deux avec _votre permission_.

L'abb SICARD.

P. S. J'enverrai chercher demain l'original.


NOTE =K.=

Dans la soire de samedi dernier, 25 juillet 1817, vers neuf heures et
demie, les lves tant profondment endormis, nous fmes avertis par
des cris d'alarme que le feu tait  l'Institution. Je sortis et
j'aperus l'glise Saint-Magloire, qui forme l'aile gauche des
btiments, toute en feu; l'intrieur ressemblait  une fournaise.
J'ordonnai de faire lever les enfants, de les conduire au jardin, et je
m'occupai de mettre en sret les objets les plus prcieux de
l'tablissement: la comptabilit, la caisse, etc. Je me runis ensuite
aux autres personnes de la maison pour tcher d'arrter les progrs de
l'incendie.

Une chane, uniquement compose des sourds-muets et des employs de la
maison, fut tablie depuis le bassin du jardin jusqu' l'endroit o vint
se placer la premire pompe. Mais cette chane tait trop courte, nous
manquions de seaux. Le courage supple  tout. La pompe est alimente et
joue, mais elle est insuffisante. L'incendie fait des progrs. M.
Bbian, rptiteur, s'occupe de nous procurer des secours  l'extrieur.
On avertit la mairie, les postes voisins, on dpche des messagers de
toutes parts. De faibles dtachements arrivent, ils ne suffisent pas 
arrter les indiffrents qui continuent tranquillement leur chemin.

Mais ils sont suivis par d'autres dtachements qui nous envoient des
travailleurs. Les chanes se renforcent, les pompes sont bien servies.
Pourtant l'eau va manquer. Le bassin, le rservoir, tout est puis. On
essaie alors d'tablir diffrentes chanes  l'extrieur, dans les
maisons voisines. Nanmoins, les passages troits, le peu d'eau que
fournissent les personnes qui en tirent ou qui pompent, tous ces
obstacles font languir le service, et empchent de se rendre matre du
feu qui est devenu trs-violent, surtout  l'endroit le plus dangereux,
contre le pignon du grand btiment, dont le haut se termine par une
cloison en charpente qui ferme l'horloge, laquelle communique avec les
combles de ce corps de logis. Les craintes redoublent  la vue d'un
danger aussi imminent.....

On crie de tous cts: De l'eau! de l'eau! Enfin, de gros tonneaux 
incendie arrivent et nous rendent l'esprance. Plus de huit pompes ne
chment pas, trois sont diriges par de courageux sapeurs-pompiers, qui
manoeuvrent avec le plus grand sang-froid vers les ouvertures du
pignon d'o sortent une fume si paisse, une chaleur si touffante,
qu'en y arrivant j'ai failli tre suffoqu. Aprs un long et opinitre
travail, on a matris le feu et l'on dclare pass le pril qui avait
t imminent pendant plus de trois heures.

Les secours inutiles vacurent la cour, une seule compagnie resta et
continua le service de deux pompes, qui ne cessrent d'arroser le
btiment jusqu' huit heures du matin.

Nos sourds-muets ont travaill pendant tout le temps qu'a dur le feu,
avec une ardeur  faire envie aux plus braves.

Une malheureuse exprience de physique avait t la cause de cet
incendie; l'ancienne glise, dont il a t question, tait loue  la
Chambre des pairs pour servir, pendant l'hiver, de serre aux orangers du
jardin du Luxembourg. A notre insu, on l'avait prte  M. Biot pour y
faire des dmonstrations. Deux fourneaux se trouvaient aux extrmits de
l'emplacement, et communiquaient par de longs et gros tubes. Le 25
juillet, de neuf heures  neuf heures et demie du soir, la matire
inflammable chauffe, en se dilatant, brisa les tubes, fit sauter les
fourneaux, s'lana au plancher qui, en quelques minutes, devint la
proie des flammes.


NOTE =L.=

     _Dtails sur la visite du duc d'Angoulme  l'Institution des
     sourds-muets de Paris, publis par le_ Moniteur universel _du 29
     juin 1819_.

Le prince adresse quelques questions aux lves qui y rpondent de la
manire la plus satisfaisante. On remarque particulirement les
dfinitions suivantes du jeune Berthier et de Massieu:

     _D._ A Berthier: Qu'est-ce qu'un roi?

     _R._ C'est le juge et le pasteur d'un peuple, le chef d'une
     nation, le pre d'une famille.

     _D._ Qu'est-ce que la Charte?

     _R._ C'est l'ensemble des lois fondamentales d'un tat qu'un roi a
     promulgues pour assurer les droits de tous les citoyens.

     _D._ Qu'est-ce que la religion?

     _R._ C'est le culte qu'on rend au crateur de tout, c'est l'acte
     d'union et d'alliance entre Dieu et le genre humain.

     L'lve ajoute: Que Votre Altesse me permette d'tre le trop
     faible interprte de mes camarades et de lui exprimer le bonheur
     que nous prouvons en contemplant les traits d'un rejeton d'Henri
     IV. C'est vritablement aujourd'hui que nous pouvons sentir toute
     l'importance d'une ducation qui nous met  mme de joindre
     l'expression de nos sentiments  la voix de la France entire qui
     clbre vos bienfaits.

     _D._ A Massieu: Qu'est-ce qu'un roi?

     _R._ C'est le chef d'une nation, le pre d'un grand peuple, celui
     qui nous gouverne, qui nous fournit tout ce qui nous est ncessaire
     et nous prserve des mchants.

     _D._ Qu'est-ce que la Charte?

     _R._ C'est une constitution ou un assemblage de lois fondamentales
     qui maintient une forme de gouvernement et garantit les droits et
     les devoirs des hommes contre les tyrans qui pourraient leur nuire.

     _D._ Qu'est-ce que la religion?

     _R._ C'est une alliance entre Dieu et les hommes, c'est le culte
     que nous rendons au Crateur, le rsum de nos devoirs envers notre
     souverain Matre, envers nos semblables, envers nous-mmes. La
     religion est  l'glise ce que la boussole est au vaisseau.


NOTE =M.=

MONITEUR _du 18 aot 1818_.

Le 17 aot, Louis XVIII reut,  l'issue de la messe, M. l'abb Sicard,
qui avait obtenu de lui prsenter un de ses lves, le jeune Ferdinand
Berthier, qui dsirait offrir  Sa Majest un dessin du portrait d'Henri
IV, d'aprs le tableau peint par Probus, qui figure dans la grande
galerie du Muse. Le roi flicita le matre, M. Lecerf, professeur de
dessin  l'cole, des succs de son lve.

L'abb Sicard saisit cette occasion d'offrir  Sa Majest un exemplaire
de l'ouvrage intitul: _Essai sur l'introduction  la connaissance des
signes et du langage naturel_, par M. Bbian, l'un des professeurs de
mon Institution. Elle accueillit avec bienveillance le jeune
dessinateur; et quand le directeur lui eut dit qu'il tait aussi fort
dans les autres parties de l'enseignement, Elle lui rpondit qu'Elle
n'en tait pas surprise, sachant qu'on pouvait appliquer au directeur ce
passage de l'vangile: _Et surdos fecit audire et mutos loqui._


NOTE =N.=

On conoit sans doute que ces lettres sont toutes familires. Le style
n'a rien  y voir; mais, telles qu'elles sont, elles montrent, sous leur
jour le plus favorable, l'inpuisable bont, le dvouement sans bornes
de l'auteur pour ses intressants lves.

  _A Mme Robert._

Vous crivez, madame, de si jolies lettres, qu'on ne peut vous en
garder le secret. Je dois vous avouer que je n'ai pu m'empcher de lire
la vtre  quelques amis, qui m'en ont demand des copies, et qui
dsirent la voir imprime, pour la partie seulement qui regarde M.
Fabre. On m'a fait promettre de vous en demander la permission.
J'acquitte ma promesse. J'ai vu ce M. Fabre, et j'ai obtenu qu'il me
recevrait une seconde fois. Ne vous drangez pas! Attendez-moi vendredi
prochain, vers sept ou huit heures, et je vous rendrai compte de ce que
j'aurai vu et de ce qu'on m'aura dit. Suspendez d'ici l tout jugement!

En attendant, il n'y aurait pas de mal  permettre l'insertion de la
lettre de ce savant dans quelque journal. Il en serait flatt, et cela
pourrait servir  l'intresser  vos enfants; il consentirait ainsi 
faire des expriences sur eux.

Agrez, ma chre dame, l'assurance d'un dvouement sans bornes.

L'abb SICARD.


_Rponse de Mme Robert  l'abb Sicard, sans date, mais videmment du 4
mars 1811._

Pourriez-vous, monsieur, me donner l'explication d'un article insr
dans la _Gazette de France_ d'hier (3 mars 1811)? On y annonce un
miracle qui m'intresse d'autant plus qu'il a t opr sur un de vos
lves nomm Grivel, et c'est  un M. Fabre d'Olivet, trs-profond dans
la science de la cabale qu'on prtend en tre redevable il a rendu,
dit-on, l'_oue_  ce jeune sourd-muet de _naissance_, par des moyens
inconnus des modernes et trs-familiers aux prtres d'gypte. Il parat
que les mystres d'_Isis_ lui ont t dvoils et qu'il a des relations
frquentes avec le Pre ternel. Ayant deux sujets dans ma famille, sur
lesquels ce savant cabaliste pourrait exercer ses talents distingus,
j'ai voulu vous consulter, monsieur, avant de lui confier les oreilles
de mes enfants. S'il fait des miracles, vous me le direz franchement,
et, s'il est _sorcier_, vous m'absoudrez du pch que l'amour maternel
m'aura fait commettre; car je ne vous cache pas que j'emploierai les
moyens les plus diaboliques, duss-je en faire pnitence toute ma vie.

       *       *       *       *       *

       *       *       *       *       *

    _Nouvelle lettre de l'abb Sicard  la mme,
    videmment aussi du mois de mars 1811._

Je viens de lire, ma chre dame, l'article de la _Gazette de France_,
dont vous avez pris la peine de me parler. Je n'ai plus vu le jeune
Grivel depuis qu'il a quitt l'Institution pour aller essayer des moyens
curatifs qui, dit-on, lui ont rendu l'oue et, par suite, la parole. Je
tcherai d'engager sa mre  me le confier pour la sance du 16, et si
je puis l'obtenir, je vous en prviendrai. Vous savez qu'on exagre
tout. Je doute fort de l'entier succs, tant vant par l'auteur de
l'article. Je m'en assurerai et vous pargnerai la peine d'aller la
premire  la dcouverte.

En attendant, recevez mes tendres remercments de ce que vous avez fait
auprs de M. Laujon[30]. Je ne doute pas que vous n'ayez contribu,
pour beaucoup, au succs de M. de Chateaubriand. Vous ne pouvez vous
faire une ide de tout ce que mon _Anacron_ a eu  prouver de mauvais
traitements de la part du parti contraire. M. de Chateaubriand
n'ignorera pas tout ce qu'il vous doit.

Agrez mes tendres hommages,

L'abb SICARD.


_Nouvelle lettre  Mme Robert._

L'en-tte est ainsi conu:

Paris, le 25 juin 1816.

     _Le directeur de l'Institution des sourds-muets, administrateur des
     hospices de bienfaisance, membre de l'Institut de France et de
     plusieurs acadmies, chanoine de l'glise de Paris._

Je dois commencer, madame, par vous demander mille fois pardon d'avoir
si longtemps diffr de rpondre  votre aimable lettre. Je puis enfin y
rpondre.

Je n'ai, madame, aucune connaissance d'un sourd-muet qui ait recueilli
quelque bienfaisant effet du magntisme, et auquel on ait fait prouver
l'application de ce moyen. Ce n'est pas que je ne croie  l'existence de
cet agent merveilleux, ni que je doute de ses effets. Je vous confesse
que j'ai la btise de croire et  l'existence de l'un et  celle des
autres, quoi qu'en dise en plaisantant M. Hoffman, dans le _Journal des
Dbats_.

Agrez, ma chre dame, l'assurance de mon inaltrable et respectueux
attachement.

L'abb SICARD.


NOTE =O.=

_Discours de Ferdinand Berthier sur la tombe de Paulmier._

Le 10 mars 1817.

  Mes frres, mes amis, mes enfants,

Vous le voyez tous, la reconnaissance m'appelle  remplir un devoir
sacr sur la tombe qui va recevoir les dpouilles mortelles d'un de mes
anciens matres, Paulmier. Comment puis-je mieux acquitter cette dette
du coeur qu'en adressant devant vous quelques expressions de regret 
sa mmoire, dans une langue qui lui fut chre?

L'enseignement des sourds-muets perd en Paulmier un de ses vtrans,
_une tradition vivante de la doctrine de l'abb de l'pe_, comme on l'a
si judicieusement observ; l'cole de Paris pleure en lui un instituteur
d'un dvoment inpuisable, un homme capable d'apprcier ce qu'il y a de
respectable, d'imposant, de religieux, dans ce grand sacerdoce.

Savez-vous, mes frres, mes vieux et jeunes amis, quel heureux hasard
avait fix le vnrable Paulmier auprs de ceux qu'il se plaisait 
appeler ses chers enfants?

Fils d'un ancien militaire, il fut charg encore bien jeune de conduire
 l'arme du Nord quarante voitures atteles chacune de quatre chevaux
normands, et il devint successivement chef du parc d'artillerie au sige
de l'le de Cadsan (Hollande), fourrier dans l'artillerie de marine et
greffier du terrible tribunal de guerre maritime, lui qui avait l'me
si douce et le coeur si bienveillant. Aprs environ quatre ans de
sjour  Toulon en cette dernire qualit, libr du service, il revint
 Paris et suivit les cours publics de la capitale, avec cette soif
d'instruction qui n'a jamais cess de brler son me.

Assistant un jour aux dmonstrations de l'abb Sicard, il sentit,
a-t-il dit lui-mme, natre sa vocation, une rvolution s'opra
subitement en lui, et il se trouva comme illumin. Ds lors, il se voua
tout entier  la rhabilitation de mes frres, et les divers ouvrages
qu'il publia dans ce but ne dclent pas seulement,  chaque page, 
chaque ligne, toute la ferveur de son culte pour ses matres, les abbs
de l'pe et Sicard, mais encore toute la sincrit de son affection
pour ses lves.

Aprs vingt-cinq ans de travaux actifs et pnibles, il accepta une
retraite peu convenable, peu en rapport (tous ceux qui environnent cette
tombe partagent sans doute mes regrets) avec les services de toute
espce qu'il avait rendus, avec les sacrifices incessants qu'il s'tait
imposs, et ne cessa, jusqu' son dernier jour, de donner de nouvelles
preuves de son dvouement  notre sainte cause.

O Paulmier! Reois nos derniers adieux! Jouis du repos ternel,
rcompense de tes vertus. Tu vivras ternellement dans la _mmoire du
coeur_ de tes anciens lves.


NOTE =P.=

     _Sur le monument  riger  la mmoire de l'abb Sicard, d'aprs un
     journal de l'poque, du 15 dcembre 1823._

Les souscripteurs pour l'rection de ce monument apprendront avec
intrt qu'il vient d'tre plac vers la partie nord-est du cimetire du
Pre-Lachaise, sur un terrain acquis  perptuit par l'administration
de l'tablissement des sourds-muets,  peu de distance du monument
consacr  la mmoire du baron Hue, un des plus fidles serviteurs de
Louis XVI. C'est l qu'ont t dposs les restes mortels du clbre
instituteur des sourds-muets.

Sur ce terrain, entour d'une grille, s'lve, sur un socle de granit,
une borne en marbre noir, de forme antique, que domine une croix. A la
partie suprieure sont graves sur une premire ligne, en style
d'hiroglyphes gyptiens, six mains dans diffrentes positions,
indiquant les six lettres du nom Sicard, conformment aux signes manuels
adopts par les sourds-muets de l'Institution de Paris. On lit
au-dessous l'inscription suivante:

          ICI
          SONT
  LES RESTES MORTELS
          DE
    L'ABB SICARD.

Il fut donn par la Providence pour tre le second crateur des
infortuns sourds-muets.

(MASSIEU.)

Grce  la divine bont, et au gnie de cet excellent pre, nous sommes
devenus des hommes.

  (MASSIEU et CLERC, ses lves,  Londres, 1815.)

               N le 12 septembre MDCCXLII.
               Dcd le 11 mai MDCCCXXII.

De l'autre ct sont gravs ces mots:

        CONSACR
          PAR
        L'AMITI
        ET PAR
  LA RECONNAISSANCE.

_N. B._ Les comptes des fonds furent dposs chez Me Castel, notaire,
rue Neuve-des-Petits-Champs, n 41, ds que l'emploi en fut rgl.

  Paris, 11 dcembre 1823.


NOTE =Q.=

_Lettre de Mme Robert (mre de la sourde-muette dont nous avons parl) 
l'abb Sicard._

Je suis dsole, Monsieur, de n'avoir pas reu plus tt votre aimable
billet.

J'ai vu hier matin M. Laujon, auquel j'ai recommand M. de
Chateaubriand, sans avoir le bonheur de connatre cet auteur clbre, et
sans que personne m'et parl pour lui: mon suffrage n'est pas d'un
assez grand poids pour que j'ose esprer qu'il soit de quelque autorit
auprs de M. Laujon; le vtre et celui de M. l'abb Morellet[31] feront
assurment pencher la balance, et je vais lui envoyer votre lettre, afin
qu'il en prenne date et qu'il puisse vous certifier que j'ai sollicit,
_par sentiment_, une place que ses connaissances profondes et son
jugement bien _mri_ vous feront accorder  l'homme qui me parat le
plus digne.

Le _Gnie du christianisme_ m'a console dans mes peines, je dois de la
reconnaissance  son auteur, et j'ai fait apprendre  Fanny[32] les
passages tirs de l'_Incarnation_ et de l'_Extrme-Onction_. Elle les
rend par signes, et ses gestes galent presque le sublime de cette
prose. Ce n'est pas le seul titre que M. de Chateaubriand ait auprs de
moi, je ne sais si je dois vous le dire, il m'a fait aimer les capucins!
Son style harmonieux a dj opr bien des miracles, mais il me semble
que celui-l en vaut bien un autre.

Veuillez agrer, Monsieur, l'assurance de ma parfaite considration.


_Extrait d'une autre lettre de cette dame de mrite sur le mme sujet._

Savez-vous, Monsieur, qu'il s'en est peu fallu que M. de Chateaubriand
ne l'emportt? Je serais presque tente de croire que j'y ai contribu,
si l'humilit chrtienne ne m'interdisait cette petite vanit. En
recommandant cet crivain distingu, sans le connatre, je pensais  ce
passage d'une lettre crite de Rome, o il parle d'une chapelle isole
btie sur les ruines de la maison de Varus, o, entrant un soir, il vit
un pauvre  genoux devant une image de la Vierge. M. de Chateaubriand se
mit en prire  ct de lui, en adressant au ciel des voeux pour cet
inconnu, et en se flicitant de la joie qu'prouverait cet infortun
dans le Paradis, lorsqu'il devrait au miracle de la charit chrtienne
d'un passant son bonheur ternel. L'tonnement du pauvre se retrouvant
au pied du trne de Dieu vis--vis de l'me bienfaisante qui lui valait
cette bonne place et qu'il n'avait rencontre qu'une fois sur la terre,
rjouissait fort le pieux auteur des _Martyrs_, et il ne voile mme pas
le petit mouvement d'orgueil que lui inspira la haute faveur dont il
jouit  la Cour cleste.

J'ai agi, sans me vanter, encore plus charitablement, je n'ai pas
l'espoir de rencontrer M. de Chateaubriand face  face sur les bancs de
l'Institut, et il ne saura jamais que c'est  une catholique de la rue
Saint-Antoine qu'il doit une partie de sa flicit temporelle. Mais ce
qu'il ne faut pas lui laisser ignorer, c'est que M. Laujon a presque t
victime de la bonne cause: un honorable membre lui a dit des injures.
Notre Anacron, qui n'a jamais fait d'pigramme, a t videmment mu
d'une scne qui se passait devant plusieurs de ses confrres. Il a eu un
accs de fivre des plus violents, et porte encore sur sa figure les
traces de son dvouement  la bonne compagnie.

Daignez agrer, Monsieur, l'assurance de ma profonde considration.


NOTE =R.=

    _A M. Ferdinand Berthier._

Je viens vous parler d'un sourd-muet, nomm Bonnafous, natif de
Bordeaux.

Ce sourd-muet est fort instruit. Il faisait l'ducation de ses frres
d'infortune  Fumel, dpartement de la Gironde. Il l'a cesse. Il est
revenu  Bordeaux, mais il n'a pu y trouver une place. Je me souviens
qu'il m'a dit, le jeudi 6 novembre 1823, qu'il dsirait beaucoup s'en
aller en Amrique pour y tre instituteur des sourds-muets, et qu'il m'y
appellerait.

M. Gauthier, instituteur en second des sourds-muets de Bordeaux,
commissaire de police de cette ville et adjoint au maire de Caudran,
aux environs, l'a envoy  Besanon, o il est instituteur de
sourds-muets.

Je crois que si vous criviez  M. Bonnafous, il accepterait
trs-volontiers la proposition dont vous m'avez entretenu. C'est un
brave garon. Il s'est dclar mon ami et m'a touch cent fois la main.
Son frre qui, comme lui, n'entend ni ne parle, est mari. Sa femme, son
fils et sa fille sont galement privs de l'oue et de la parole. Il est
 Brest, o il exerce la profession de voilier. Il n'a pu trouver une
place  Bordeaux.

Mon trs-cher ami, faites-moi l'amiti de me dire en quel endroit de
l'Amrique on dsire qu'aille ce sourd-muet franais, qui est
trs-capable et bien en tat d'instruire ses frres d'infortune.

MASSIEU.

_Autre lettre de Massieu, date de Rodez, le 25 octobre 1828, 
Ferdinand Berthier._

  Mon bien cher ami,

J'ai reu votre lettre, qui m'a caus la plus vive satisfaction. Je
croyais, avec bien de la douleur, que vous m'aviez tous en abomination;
mais je me recommandais  la divine Providence et  la protection du
tribunal de premire instance du dpartement de la Seine. Je croyais
aussi que l'on vous avait conseill de ne plus jamais m'crire, parce
que l'on vous avait dit que j'tais le plus criminel des sourds-muets.

Quant  ma pauvre soeur, feu mon frre parlant l'avait engage 
quitter la capitale, o elle avait une bonne place. Il nous avait
demand trop souvent,  elle et  moi de l'argent. M. l'abb Goudelin
m'avait conseill de ne point lui en envoyer. Il l'avait appel _fin_.

Hlas!  prsent, elle se repent d'avoir abandonn sa bonne place. Elle
ne gagne rien, et se trouve oblige de travailler  la terre.

Pour moi, je ne suis point propre  tre cultivateur du sol, mais 
l'tre de mes compagnons d'infortune.

Venons  l'affaire des tats-Unis! M. Gard m'a dit, en 1823, qu'un
Amricain tait venu lui proposer de s'en aller dans son pays, mais
qu'il lui avait demand 30,000 francs, avec la nourriture, le logement,
la lumire, le chauffage, le blanchissage, les mdicaments, etc., et que
l'tranger avait trouv que c'tait trop cher. Arriv  Paris, il avait
t trop heureux d'y trouver M. Clerc, qui s'tait empress d'accepter
ce qu'il lui avait offert (2,500 francs, avec la table, le logement,
etc.). M. Valentin, de Toulouse, et M. Honorat, de Nmes, tous deux
rptiteurs sourds-muets, fort instruits et trs-verss dans l'art
d'instruire leurs frres d'infortune, furent les imitateurs de M. Gard
et ne voulurent point s'en aller en Amrique. D'ailleurs,
l'administration de l'Institution royale de Bordeaux est on ne peut plus
contente d'eux, et les gardera toute leur vie. Un des surveillants de la
mme cole, ayant t appel en Amrique, a offert  un des lves de le
suivre l-bas pour y tre rptiteur; mais personne n'a accept cette
proposition.

Si je n'avais pas t appel  l'tablissement o je suis actuellement,
j'aurais fait une ptition au gouvernement ou au tribunal de premire
instance de la Seine, pour en obtenir l'autorisation de voyager en
Amrique et d'y tre professeur de mes frres d'infortune.

Ma nouvelle mthode est plus claire, plus instructive, plus graduelle
que l'ancienne.

Notre brave ami M. Gourdin instruit les sourds-muets comme les
professeurs ordinaires instruisent les lves parlants. Il m'aime autant
que je l'aime. Nous sommes bons amis. Je lui ai montr votre lettre. Il
vous remercie beaucoup de la bont que vous avez eue de vous rappeler 
son souvenir, et il me charge de vous dire mille choses des plus
amicales.

Il m'a dit que M. Bertrand, un de vos anciens camarades, qui est 
prsent instituteur et directeur de la nouvelle cole des sourds-muets,
 Limoges, ferait bien d'accepter les fonctions de professeur de
sourds-muets en Amrique.

M. l'abb Perier est reparti mardi 14 du courant pour Paris, d'o il
reviendra ici au mois de janvier ou de fvrier prochain. Il reprendra la
direction de son cole, et y restera toujours,  ce qu'on dit.

Prsentez, s'il vous plat, mes respects  M. Keppler, mes civilits 
MM. Paulmier, Lenoir, Gazan,  MM. les abbs Perier, Salvan et  toutes
mes connaissances. Saluez de bon coeur, de ma part, les dames Salmon.

Croyez, mon trs-cher ami,  la sincrit de mes sentiments.

Votre trs-affectionn,

JEAN MASSIEU, professeur

 l'cole dpartementale des sourds-muets de Rodez.


NOTE =S.=

     _Massieu, premier rptiteur de l'cole royale des sourds-muets de
     Paris,  M. le prfet du dpartement du Nord._

  Monsieur le prfet,

(Cette lettre doit tre de 1820 ou de 1824.)

J'ai l'honneur de vous demander pardon si je prends la libert de vous
crire. La bont que vous avez eue de me promettre de placer sous vos
auspices mes frres et soeurs d'infortune, me donne la hardiesse de
vous prier en grce de vouloir bien faire admettre  l'Institution des
sourds-muets d'Arras la jeune soeur d'un sourd-muet, nomm Quique de
Leers, ainsi que le jeune enfant que j'ai eu l'honneur de vous
prsenter. J'ose aussi les recommander  votre bienveillance,  votre
inpuisable bont, et je vous aurai, Monsieur le prfet, la plus
vritable obligation de la faveur que vous leur accorderez.

Je profite de cette occasion pour vous tmoigner combien je suis
sensible  toutes les marques de sympathie dont vous m'avez combl. Je
voudrais vous exprimer toute ma gratitude, mais la pauvret de la langue
franaise me met en dfaut.

J'ai montr la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'crire  mon
respectable et illustre matre, l'abb Sicard, qui m'en a tmoign la
plus vive satisfaction. En mme temps, il m'a dit qu'il irait l'an
prochain  Arras et  Lille, accompagn de deux autres lves et de moi.
Je crois devoir vous mander que la sant de ce vnrable bienfaiteur de
l'humanit s'amliore chaque jour, Dieu merci! Mais je crains que son
ge ne l'empche de voyager les vacances prochaines dans votre
dpartement. S'il en est ainsi, je ne laisserai pas d'y mener le jeune
Berthier.

Croyez, Monsieur le prfet, que, si j'accompagne dans ces voyages le
clbre successeur de l'immortel abb de l'pe, j'prouverai la joie la
plus grande  publier la gratitude que j'ai et aurai toujours de ses
bonts paternelles et des soins pnibles et constants qu'il n'a cess de
prodiguer  mon ducation.

Veuillez bien, Monsieur le prfet, agrer l'hommage de mes sentiments
respectueux et reconnaissants et prsenter mes respects  madame la
baronne.

J'ai l'honneur d'tre, Monsieur le baron,

Votre trs-obissant et trs-humble serviteur,

MASSIEU.


NOTE =T.=

La premire institution de sourds-muets, tablie en Amrique, est celle
d'Hartford, capitale de l'tat de Connecticut. Elle doit son
introduction dans ce pays au docteur Cogswell qui, ayant eu parmi ses
enfants une fille devenue sourde-muette  l'ge de trois ans, chercha
les moyens de soulager son infortune par l'instruction  dfaut des
remdes qu'il avait inutilement essays pour lui rendre le sens de
l'oue. Il savait qu'il y avait en Europe, et surtout en France,
plusieurs coles ouvertes  ces malheureux: les papiers publics le lui
avaient appris; il dsira qu'il y en et au moins une dans la ville
qu'il habitait. Il en parla  quelques-uns de ses amis, entre autres au
rvrend Thomas H. Gallaudet, et tous s'empressrent de se joindre  son
projet.

En consquence, M. Gallaudet, ministre du saint vangile, jeune homme
plein de zle et de bienveillance, entreprit le voyage d'Europe et
arriva  Paris dans le printemps de 1816. Il se prsenta chez M. l'abb
Sicard, qui lui fit l'accueil le plus cordial. M. Gallaudet, tudiant la
mthode d'instruction, assistait aux classes et recevait des leons
particulires de M. Laurent Clerc, sourd-muet, qui, d'lve de M.
Sicard, tait devenu professeur  vingt ans, et l'tait depuis plus de
huit annes. Il y avait dj trois mois que l'Amricain passait ainsi
son temps  Paris, quand il proposa  M. Clerc de l'accompagner aux
tats-Unis. Celui-ci accepta cette offre; ils quittrent Paris en juin
1816, et arrivrent  Hartford en aot.

Bientt ils se mirent  parcourir ensemble les principales villes de
l'Amrique du Nord pour veiller l'intrt des habitants en faveur des
sourds-muets, et ils russirent au del de leurs esprances. Tmoin les
nombreux dons gnreux qu'ils reurent en chemin, et qui leur permirent
d'ouvrir leur cole  Hartford, le 17 avril 1817, sous le titre de
_Connecticut Asylum for the Instruction and Education of the deaf and
dumb_.

Un an aprs, c'est--dire dans l'hiver de 1818, Clerc visita Washington
pendant la session du Congrs et eut occasion de s'entretenir _par
crit_ avec James Monro, Prsident des tats-Unis, ainsi qu'avec
plusieurs membres de l'une et de l'autre branche de la lgislature. Ce
fut pour eux une agrable surprise de voir qu'un sourd-muet pouvait, 
dfaut de la voix, comprendre et se faire comprendre au moyen de son
crayon; ce qui ne servit pas peu  dterminer le Congrs  accorder, en
1819,  l'Institution, une certaine tendue de terre dans l'tat
d'Alabamas. De la vente qu'on en fit, on ralisa un fonds assez
considrable pour mettre l'Institution  mme de tenir longtemps la
place qu'elle mritait. En reconnaissance de cet acte de gnrosit de
la part du Congrs, l'Institution changea de nom et prit celui
d'_American Asylum for the deaf and dumb_.

Plus tard se sont successivement formes les coles de New-York,
Pennsylvania, Kentucky, Ohio et Canada, dont les directeurs actuels
doivent  MM. Clerc et Gallaudet leur connaissance dans l'art
d'instruire qu'ils ont transmis  leurs confrres.


FIN DES NOTES.




APPENDICE


C'est au moment o ce livre touchait  sa fin que, comme on pourra
l'imaginer, j'ai d m'estimer heureux de recevoir du fils du baron de
Grando, ancien procureur gnral de la Cour impriale de Metz,
quelques-unes des lettres de l'abb Sicard adresses  cet homme
illustre, dont il a t l'ami et le confrre  l'Institut, et elles
offrent un si grand intrt pour sa biographie que je les joins ici avec
autant de reconnaissance que d'empressement.


I

Ce 7 ventse an VIII.

Comme je n'ai plus l'esprance de recevoir mon sauvage et qu'on lui a
trouv une famille, je ne dois plus diffrer de vous procurer, ainsi
qu' vos amis, le plaisir d'assister  une leon particulire. En
consquence, mon cher ami, faites vos invitations pour le 15 ventse, 
10h. trs-prcises. Je choisis prcisment un jour de cong pour que
nous ne soyons pas drangs. Et pour prendre toutes les prcautions
possibles, on n'entrera que par billets. Ainsi comptez tous ceux et
celles que vous voulez mener, demandez-moi le nombre de billets
suffisant et vous les recevrez  temps.

Je vous remercie de l'attention amicale que vous avez eue de me rendre
compte de la conversation de Roederer, notre constant ami avec le
Consul suprme. Je ne pensais pas que celui-ci voult jamais me voir et
je n'esprais pas qu'il en et non plus le temps. Je profiterai des
courts moments qu'il me donnera pour l'intresser en faveur de
l'instruction publique, comme vous me le recommandez. Je me garderai
bien de lui rien demander pour moi. Il ne me manque plus rien, Dieu
merci, et tous mes voeux vont tre combls, puisque notre bon ami
Camille arrive et que je suis runi  mes enfans. Adieu, je vous
embrasse.

SICARD.

Demandez tous les billets qu'il vous faudra, plutt plus que moins, sans
craindre d'tre indiscret. Par la voie de la petite poste.


II

Ce 23 Nivse, an VIII.

Jouissez de mon bonheur, puisque nos affections sont communes, aimable
et bon ami. Je suis rintgr dans mes fonctions le 25 nivse  dix
heures trs-prcises, je vais les reprendre  Saint-Magloire, au haut de
la rue Saint-Jacques. Venez avec celle qui partage et vos plaisirs et
vos peines, qui double les uns et qui adoucit les autres, et vous en
console, jouir du spectacle touchant de voir un pre retrouver, aprs 28
mois de sparation, ses enfants chris. Vous tes faits, l'un et
l'autre, pour cette scne touchante. Adieu, je vous embrasse tous deux.

_P. S._ Si le bon Mathieu et sa charmante femme sont ici, prvenez-les,
je vous prie, de ma part.


III

Samedi, 11 mars 1815.

Votre aimable rponse est parfaite en tout point, et je l'adopte dans
tout son entier. Les croix et les mdailles vont tre distribues tout 
l'heure, et je distribuerai aussi la monnaie morale, enfin je suivrai,
de point en point, tous vos excellents avis. Je renonce, de bien bon
gr,  tout ce que je vous avais propos, et que vous n'approuvez pas,
et je trouve que vous avez raison et que je n'en avais pas. J'ai remis 
l'agent, depuis plusieurs jours, le petit paquet cachet de l'adorable
princesse, je ne sais pas ce qu'il contient. Dcidez de ce qu'il en faut
faire. Je renonce  l'emploi que je vous avais propos, et c'est sans le
moindre regret. Permettez-moi seulement de vous faire toutes les
propositions qui me passeront par la tte. Je trouve parfaitement bien
que nous tenions spars nos deux sexes. D'ailleurs, comme vous
l'observez, ces modestes enfants sont d'une grande dification, pour les
assistants. Je faisais assister les garons  la paroisse,  la
grand'messe et  vpres, aux grandes ftes. Peut-tre cet usage
seroit-il bon  reprendre. Peut-tre faudroit-il les y faire aller plus
souvent, et dans une des chapelles collatrales, comme les filles.
Rflchissez l-dessus dans votre sagesse. Entendons-nous pour faire de
notre institution un modle pour toutes les autres. Vous me trouverez
bien dispos  abandonner tout ce qui ne vous parotra pas propre 
atteindre ce but et  adopter pleinement, et sans restriction aucune,
tout ce que vous proposerez.

Adieu, aimable et excellent camarade. Tous les jours, je bnis la
Providence de tous les avantages que notre maison retire et retirera de
votre dvouement. Conservez-nous ce tendre intrt qui fait mon bonheur
et aimez-moi comme je vous aime.

L'abb SICARD.


IV

Londres, le 25 juillet 1815.

     _Le Directeur de l'Institution des Sourds-muets; Administrateur des
     Hospices de Bienfaisance; Membre de l'Institut de France et de
     plusieurs Acadmies; Chanoine de l'glise de Paris._

On ne m'a pas laiss ignorer, cher et bon ami, tout ce que nous devons
de reconnaissance pour votre dvouement sans bornes pour notre
institution. Nous vous devons, je le sais, d'avoir t prservs du
pillage de la populace. Vous n'avez pargn ni soins, ni peines pour
nous en garantir. Je n'attends pas, pour vous en remercier, d'tre rendu
auprs de vous, et je m'empresse de remplir un devoir aussi sacr et
aussi cher  mon coeur.

Je quitte Londres, ce soir, pour me rendre avec mes lves au port de
Brighton qui est  une journe de cette grande cit, pour aller m'y
embarquer pour Dieppe, par le premier paquebot qui en partira. J'espre
tre rendu  Paris samedi au soir, 29 de ce mois, ou dimanche, ou pour
le plus tard lundi, 31 du courant.

Que de choses n'aurai-je pas  vous dire de cette belle mtropole! Et
surtout de ses nombreuses institutions de bienfaisance et d'instruction
publique! j'ai vu les tablissements du docteur _Bell_ et de
_Lancaster_, et je les ai vus avec le plus grand soin, de manire 
pouvoir donner l-dessus les plus grands renseignements. Je les ai
visits avec mon ami M. Laffon Ladbat qui prend le plus vif intrt 
tout ce qui est utile. Vous aviez bien raison de me parler de ces utiles
coles. Il faudra nous occuper de les tablir dans notre patrie. Vous me
trouverez bien dispos  tre votre collaborateur. Je vous ferai
connotre tout ce qui est fond ici pour le soulagement et l'instruction
du malheur et de l'enfance, et vous cesserez d'tre surpris de la
prosprit de ce vaste empire. L'admiration va toujours croissant, 
mesure qu'on visite les tablissements sans nombre, que la pit des
particuliers y forme sans cesse avec un enthousiasme de bienfaisance qui
ne connot ni bornes, ni mesure.

Ne m'oubliez pas, je vous prie, auprs de l'aimable et bonne Annette, ni
auprs de mes chers collgues qu'il me tarde de revoir pour ne plus en
tre spar, et agrez mes tendres amitis pour votre propre compte.
Permettez que je vous charge aussi de bien des amitis pour les bons
Salvan et Mauclerc et nos angliques matresses, et pour nos chers et
chres enfants.

L'abb SICARD.

Faites-moi l'amiti de dire  Mademoiselle Salmon que j'ai reu, hier,
sa lettre qui m'a fait un grand plaisir.


V

Paris, le 13 dcembre 1818.

     _Le Directeur gnral de l'Institution royale des Sourds-muets de
     naissance, l'un des quarante de l'Acadmie franaise._

Ne croyez-vous pas, mon cher collgue, que le temps de nous occuper de
l'organisation de notre maison d'instruction est enfin venu? Tous nos
collgues avec lesquels nous devons faire ce travail si important et si
ncessaire sont, en ce moment,  Paris. Vous savez que nous attendions
leur retour pour cela.

J'ai beaucoup pens  cette amlioration, et voici le rsultat de mes
rflexions. Je dsirerais que nous proposassions au ministre de rtablir
dans l'enseignement le mode qui fut tabli, par l'Assemble
constituante, lors de la fondation de l'institution, en l'anne 1791. Il
fut cr un chef de l'enseignement, et je fus nomm  cette premire
place,  laquelle fut attach, quelques annes aprs la cration, le
titre de directeur gnral, par un arrt du ministre.

2 Il fut cr une 2e place d'instituteur sous le titre de second
instituteur, au traitement de 3,000 fr.

3 Puis deux places d'instituteurs-adjoints, au traitement, chacun, de
2,400 fr.

4 Puis deux places de rptiteurs, chacun, au traitement de 600 fr.

5 Puis enfin deux places de surveillants, au traitement de 400 fr.

Voil, mon cher collgue, quelle fut la premire organisation.

Quelques annes aprs, un ministre jugea  propos de porter le nombre
des rptiteurs  4, et de supprimer les deux instituteurs-adjoints et
c'est l l'organisation actuelle. Il voulut oprer dans l'institution de
Bordeaux le mme changement. Mais tous les employs opposrent une
trs-grande rsistance, et le ministre n'insista pas. De sorte que
l'organisation de l'cole de Bordeaux resta telle qu'elle tait dans son
principe, et qu'elle a les mmes employs qui lui furent donns sur le
modle de celle de Paris, avec le mme traitement qu'ils avaient.

Ainsi, mon cher collgue, nous ne demandons pas une chose nouvelle, en
demandant que le ministre rtablisse les places d'employs, telles
qu'elles toient avant la cration des 4 rptiteurs. Le ministre est
trop juste pour vouloir que l'cole royale de Paris ait l'humiliation de
voir celle de Bordeaux plus honore qu'elle ne l'est. Celle de Bordeaux
n'a que deux rptiteurs et deux instituteurs-adjoints auxquels le
traitement primitif a t conserv (et c'est 2,400 fr. pour chacun).
Nous devons demander le mme privilge, et nous le devons d'autant plus
qu'un des 4 rptiteurs de notre cole est un sujet des plus distingus,
qu'il a un zle incomparable; qu'il est toute mon esprance.

Enfin si le malheur des temps ne permettait pas au ministre de rtablir
les deux places d'instituteurs-adjoints telles qu'elles taient 
l'cole de Paris et qu'elles sont encore  celle de Bordeaux, je me
contenterais du rtablissement d'une de ces places, et je voudrais que
ce ft en faveur de M. Bbian, dont vous connoissez, aussi bien que moi,
la passion pour l'avancement des lves, le zle infatigable et les
talents minents. Le jeune homme ne peut rester dans l'institution
qu'autant qu'il jouira de cette faveur. Son pre ne cessera de lui
faire une guerre durable qu'autant qu'il ne le verra pas dans
l'humiliation du titre de rptiteur. Ainsi nous le perdrions si le
ministre nous refusait cet acte de justice. Ainsi, mon cher collgue,
aprs nous avoir accord le changement des heures des classes et des
ateliers d'une manire si aimable, je ne puis craindre que la demande du
rtablissement d'une place d'_instituteur-adjoint_ me soit refuse.

Enfin, si le rtablissement du traitement paroissait,  raison de la
gne actuelle de nos finances, devoir tre ajourne, j'attendrais pour
ce rtablissement un temps plus heureux, et je me contenterais de celui
de la place unique d'instituteur-adjoint, sans demander d'autre
traitement que celui qui est attach aux places de rptiteur.

Je compte donc, mon cher ami, sur votre amour pour notre maison, et je
ne puis pas penser que ce que je demande avec tant de _concessions_ ne
me soit pas accord. Je ne demande point d'innovation, rien dont ne
jouisse l'cole de Bordeaux, organise sur le modle de la premire
cole, aucun sacrifice d'argent. Ainsi, encore une fois, je ne dois pas
tre refus.

Voil donc, cher collgue, ce qui vous reste  faire pour l'cole que je
dirige, et ma reconnoissance pour ce dernier bienfait sera sans bornes
comme mon amiti.

L'abb SICARD.


VI

31 Mars 1819.

Vous savez, mon cher collgue et bon ami, que nos lves se runissent
tous les matins et tous les soirs dans une salle d'tude, pour prparer
ou repasser leurs devoirs, et que je remplis religieusement la promesse
que je vous fis, un jour, chez vous. L'administration avait bien senti
les avantages de ces tudes, et l'exprience l'a confirm, il est donc
important de le rendre aussi profitable que possible aux lves; et
c'est ce qu'on ne pourra obtenir si elles sont exclusivement destines
aux surveillants qui ne peuvent s'intresser assez aux progrs des
lves et n'ont pas assez de force pour les maintenir.

M. Mac Mauclerc qui vient de partir avait bien voulu s'en charger,
quoique ce ft hors de ses attributions de venir aider les surveillants.
Le peu d'habitude qu'il avait des signes aurait toujours laiss encore
beaucoup de choses  dsirer; mais du moins sa prsence faisait rgner
la tranquillit et l'ordre dans les classes et dans l'tude.

Maintenant si nous abandonnons les surveillants  eux-mmes, nul doute
que ces tudes si importantes n'offrent bientt le spectacle de
quelques-uns de nos ateliers.

Il est donc urgent d'y placer quelqu'un qui puisse montrer aux
surveillants la manire de diriger ces tudes et qui ait l'oeil sur
eux, en mme temps que sur les lves, pour m'en rendre compte.

J'ai jet, pour cet emploi si ncessaire, les yeux sur M. Bbian. Son
zle et son amour pour les sourds-muets sont de srs garants qu'il le
remplira  merveille, et qu'il acceptera avec plaisir ce surcrot de
travail. Mais pour lui donner toute l'autorit ncessaire, vous jugerez
sans doute ainsi que moi que nous devons le faire nommer par le ministre
_censeur des tudes_. Cette place n'est pas une nouveaut, elle fait
partie de l'organisation des collges royaux. On lui doit la discipline
et le bon ordre qu'on y voit rgner. Ce moyen qui n'augmenterait pas
d'un centime la masse des traitements, nous attacherait un sujet
prcieux que nous sommes sur le point de perdre si nous ngligeons ce
moyen, et cette perte serait incalculable. Vous connoissez l'inanit de
tout ce qui m'entoure et l'immense supriorit de ce bon jeune homme.
Personne n'a mieux saisi l'esprit de ma mthode.

Quoique cette demande n'ait rapport qu'aux tudes et me regarde plus
personnellement, le zle qui anime mes honorables collgues pour le bien
de cet tablissement, me fait esprer qu'ils ne refuseront pas de se
joindre  moi pour cela. Qu'en pensez-vous? Daignez m'crire un mot  ce
sujet et agrer mes respectueuses et tendres amitis.

L'abb SICARD.


VII

Paris, le....... 1819.

     _Le Directeur gnral de l'Institution royale des Sourds-muets de
     naissance, l'un des quarante de l'Acadmie franaise._

  Cher et bon ami,

Lorsque je vous manifestai, il y a quelques mois, le dsir que M. Bbian
et un titre convenable et dont il pt s'honorer dans notre institution,
celui de troisime rptiteur ne pouvant flatter l'ambition de son pre
qui le perscute sans cesse pour reprendre, sans plus la quitter, la
carrire de la mdecine, vous penstes qu'il convenoit d'attendre qu'il
pt justifier cette distinction par le succs d'un nouveau plan d'tudes
dont nous lui avons confi l'excution. Ne croyez-vous pas maintenant
que le temps en est arriv? La classe de Massieu est dj runie  celle
de Bbian. Il serait ncessaire que celui-ci ret  prsent le titre
que vous jugeriez convenable, pour flatter l'amour-propre du pre, qui
permettrait alors  son fils de se consacrer entirement 
l'enseignement des sourds-muets, et ds lors tous les moyens de
simplification seraient faciles.

Voyez donc dans votre sagesse quel pourroit tre ce titre que nous
demanderions au ministre, et  la faveur duquel nous attacherions 
notre cole cet intressant jeune homme qui se montre si propre 
seconder toutes nos vues d'amlioration.

Ne vous pressez pas pour la rponse que j'attendrai sans impatience.
Pensez  ma demande, et rflchissez sans distraction  ce qui convient
le mieux  nos projets.

Agrez, mon cher et bon collgue, mes tendres et respectueux sentiments
qui sont invariables.

L'abb SICARD.


FIN.




_ERRATA._ (corrigs)


     Page 40, lignes 14-15, _au lieu de_: novembre 1795, _lisez_: 30
     octobre 1794.

     Page 43, ligne 8, _au lieu de_: du 18 brumaire (10 novembre 1799),
     _lisez_: du 18 brumaire an VIII (9 novembre 1799).




TABLE DES MATIRES


UN MOT D'EXPLICATION                                          1


CHAPITRE PREMIER.

Vocation de l'abb Sicard.--Il est appel  recueillir la succession
de l'abb de l'pe qui avait fond l'cole nationale des
Sourds-Muets de Paris                                                  5


CHAPITRE II.

L'abb Sicard est arrt en raison de ses principes religieux et
conduit au Comit de la section de l'Arsenal. Il retrouve parmi
les dtenus deux de ses subordonns.--Massieu,  la tte des
lves de l'Institution, prsente une supplique  l'Assemble
lgislative.--L'largissement du directeur est ordonn immdiatement   8


CHAPITRE III.

L'abb Sicard songe  aller fonder  l'tranger une cole en faveur
des sourds-muets.--Son nom est ray de la liste fatale,
mais ses accusateurs mettent tout en oeuvre pour le faire prir.--Il
est plac dans un fiacre avec des malheureux qui vont
tre excuts. Une distraction des gorgeurs le sauve.--Il
entre dans la salle du Comit de la section des _Quatre-Nations_      13


CHAPITRE IV.

Il est sauv de nouveau. Un citoyen, Monnot, horloger, tait
accouru pour le dfendre contre la rage des bourreaux.--La
harangue du directeur est couverte d'applaudissements. Sa
lettre au prsident de l'Assemble lgislative contient un tmoignage
de sa reconnaissance envers son librateur                            17


CHAPITRE V.

Nouveaux dangers que court l'abb Sicard. Un asile lui est offert
prs de la salle du Comit.--Deux prisonniers lui proposent
de lui faire une chelle de leur corps pour le mettre en sret.--Il
est poursuivi  outrance par ses ennemis. Il rclame l'assistance
d'un dput qui prie un de ses collgues plus influent
d'informer la Chambre du rcent pril qui le menace. Il crit
encore au prsident Hrault de Schelles,  M. Laffon de Ladbat,
son ami particulier, et  Mme d'Entremeuse.--M. Pastoret,
dput,  la prire de la fille ane de cette dame,
Mlle lonore, vole au Comit d'instruction.--Un second dcret
est rendu en faveur de l'instituteur                                  25


CHAPITRE VI.

L'abb Sicard vient  la barre de l'Assemble prsenter ses remercments
aux membres.--Il reoit les excuses d'un des
commissaires, qui assiste  la leve des scells aprs avoir
contribu lui-mme  son incarcration.--Ce dernier le dissuade
de rentrer  l'cole.--Massieu le visite dans sa retraite.--Communication
de l'arrt de l'Assemble gnrale du
1er septembre 1792.--Protestation de l'abb Salvan                 34


CHAPITRE VII.

Aussitt sa rinstallation dfinitive, l'abb Sicard est nomm 
divers emplois importants. Mais sa collaboration  une feuille
politico-religieuse donne de l'ombrage au Directoire excutif.--Condamn
 la dportation, il trouve un refuge dans le faubourg
Saint-Marceau. Ses protestations inutiles au Gouvernement.--Seconde
reprsentation du drame de _l'Abb de l'pe_,
par Bouilly,  laquelle assistent le gnral Bonaparte et son
pouse Josphine.--Supplique de Collin d'Harleville en faveur
de l'abb Sicard.--Le public prend fait et cause pour lui.--Son
largissement                                                         40


CHAPITRE VIII.

Graves erreurs chappes  l'auteur du _Cours d'instruction d'un
sourd-muet de naissance_.--Plus tard il se rtracte dans sa
_Thorie des signes_.--Prrogatives de la mimique naturelle
que fait valoir Bbian.--Diffrences entre la dactylologie et la
mimique.--Observation judicieuse de l'abb Sicard sur l'articulation  49


CHAPITRE IX.

Exercices publics des sourds-muets. Incroyable enthousiasme des
spectateurs.--L'abb Sicard se plat  parler ailleurs de ses
tentatives et de ses succs.--On tche de persuader  Napolon
1er que le clbre instituteur n'a rien invent pour ces malheureux.
Cette insinuation est repousse dans une lettre de
l'illustre inventeur  M. Barbier, bibliothcaire de ladite Majest   64


CHAPITRE X.

Visite du pape Pie VII  l'Institution des sourds-muets. Le directeur
lui adresse un discours, suivi de l'Expos de sa mthode.--Parmi
ses lves brillent deux charmantes jeunes
sourdes-muettes: l'une, Mlle de Saint-Cran, complimente Sa
Saintet  haute et intelligible voix; l'autre, Mlle Fanny Robert,
la complimente en italien.--A l'imprimerie Le Clere, les ouvriers
sourds-muets dposent aux pieds du Souverain Pontife
une allocution latine qu'il vient d'imprimer lui-mme.--Il
parcourt ensuite les ateliers, les dortoirs, etc.--Mlles Robert
et de Saint-Cran sont amenes aux Tuileries par l'abb
Sicard                                                                70


CHAPITRE XI.

L'habile instituteur sert d'interprte  un sourd-muet de naissance
ne sachant ni lire ni crire, Franois du Val, accus de
vol, et  un faux sourd-muet, Victor de Travanait.--Il est
nomm administrateur de l'_Hospice des Quinze-Vingts_ et de
_l'Institution des Jeunes Aveugles_.--Chanoine honoraire de
_Notre-Dame de Paris_, grce au cardinal Maury.--Un mot de
M. Thiers sur la rception du prlat par l'abb Sicard                87

CHAPITRE XII.

_L'esprit sourd-muet de l'abb Sicard_ chez M. de Fontanes.--Ce
dernier fait un quatrain  sa louange.--La Restauration le
nomme chevalier de la Lgion d'honneur, et plus tard chevalier
de l'ordre de Saint-Michel de France.--Dtails sur la visite de
Franois II, empereur d'Autriche,  l'Institution.--Mme honneur
que lui accorde la duchesse d'Angoulme.--Il assiste 
la rception des souverains allis par M. de Talleyrand.--L'empereur
de Russie, Alexandre Ier s'tonne du silence de
l'instituteur.--_Encore l'esprit sourd-muet_                          93


CHAPITRE XIII.

L'abb Sicard est accus de professer des opinions hostiles 
l'Empereur.--Fouch le dfend.--A la demande de ses
lves, il fait payer ses cranciers.--Le clbre instituteur
part pour Londres, pendant les Cent-Jours, avec Massieu et
Clerc, sans en prvenir le gouvernement.--Le ministre de
l'intrieur, Carnot, lui enjoint d'avoir  renvoyer sur-le-champ
Clerc  Paris.--Retour du matre et de ses deux lves en
France au moment o Napolon est renvers                            105


CHAPITRE XIV.

Un incendie clate dans l'aile gauche de la maison des sourds-muets.
Parmi les travailleurs, on remarque le sourd-muet Carbonnel
(de Bziers).--Visites du duc de Glocester, du duc
d'Angoulme et de la duchesse de Berry, qui promet d'amener
son fils  l'Institution quand il sera plus grand, pour lui faire
apprendre la grammaire des sourds-muets                              112

CHAPITRE XV.

L'abb Sicard tombe presque en enfance. Des solliciteurs et des
intrigants l'assigent.--L'infortun vieillard refuse de quitter
son poste, dclarant qu'il est rsolu  mourir directeur. Sa fin
en 1822.--Dtails sur ses obsques. Un passage remarquable
du discours prononc par M. Bigot de Prameneu, prsident de
l'Acadmie franaise, au cimetire du Pre La Chaise.--Le
directeur avait recommand, en mourant, ses lves  la sollicitude
de l'abb Gondelin, second instituteur de l'cole des
sourds-muets de Bordeaux.--Paulmier, lve du dfunt, croit
pouvoir disputer sa place au concours. Une rclamation de
Pissin-Sicard parat dans un journal.--lves parlants distingus
de l'abb Sicard: Pellier, Paulmier et Bbian.--_Manuel
d'enseignement pratique des sourds-muets_, par ce dernier.--Travail
remarquable de M. de Grando: _De l'ducation des
sourds-muets de naissance_, 2 vol.--Divers hommages  l'abb
Sicard.--numration de ses OEuvres.--Sa correspondance
avec Mme Robert sur divers sujets                                    118


CHAPITRE XVI.

MASSIEU.

Sa naissance et sa profession.--Son trange plaidoyer pour un
voleur.--Il raconte lui-mme ses premires impressions et ses
premiers chagrins.--Quel grand bruit ont fait ses dfinitions
aux exercices publics de l'abb Sicard!--Quels taient ses
habitudes et ses gots.--Un professorat  l'cole des sourds-muets
de Rodez lui est offert  la mort de son illustre matre.--Il
est rclam par un vieil ami de Lille, qui le dcide  venir
finir ses jours dans cette ville.--Exercices publics des lves
du nouveau professeur.--Un journal de la localit publie des
fragments de ses Mmoires. Il avait compos une _nomenclature_.--Sa
mort et ses obsques                                                 141


CHAPITRE XVII ET DERNIER.

LAURENT CLERC.

Ses succs  l'cole de l'abb Sicard.--Ses rapports avec un
acadmicien auprs duquel il avait  remplir une commission
du respectable directeur.--Ses dfinitions et rponses aux
exercices publics de l'Institution et autre part.--Il a t non-seulement
l'interprte des lves, mais encore le secrtaire de
ses malheureux camarades.--Il appuie la supplique de l'un
d'eux, graveur hongrois, auprs de l'ambassadeur d'Autriche.
Appel  fonder une nouvelle cole  Hartfort, tat de Connecticut
(Amrique du Nord), il russit  la faire prosprer.--Il
unit son sort  celui d'une sourde-muette amricaine qui lui
donne six enfants, tous entendants-parlants.--Rponse au
prjug qui parat encore rgner sur la surdi-mutit hrditaire.--Voyages
de Laurent Clerc en France.--Ses documents sur
l'origine et les progrs de son cole.--Ses anciens camarades
et lves lui offrent un dner d'adieu.--Sa correspondance
avec l'auteur de ce livre.--Sa fin aussi heureuse que sa vie,
dans le Nouveau-Monde                                                181

NOTES                                                                195

APPENDICE                                                            241


PARIS.--IMP. VICTOR GOUPY, 5, RUE GARANCIRE.

       *       *       *       *       *


OUVRAGES DU MME AUTEUR


     =Histoire et Statistique de l'ducation des Sourds-Muets=, 1839, 1
     vol. in-8.

     =Notice sur la Vie et les Ouvrages d'Auguste Bbian=, ancien
     Censeur des tudes de l'Institution des Sourds-Muets de Paris,
     1839, 1 vol. in-8.

     =Deux Mmoires=, lus en 1839 et en 1840 au Congrs historique de
     Paris, l'un sur _la Mimique chez les Peuples anciens et modernes_,
     l'autre sur _la Pantomime dans ses rapports, soit avec
     l'enseignement des Sourds-Muets, soit avec les connaissances
     humaines_, in-8.

     =Les Sourds-Muets avant et aprs l'Abb de l'pe=, mmoire qui a
     obtenu le prix propos par _la Socit des sciences morales,
     lettres et arts de Seine-et-Oise_, 1840, 1 vol. in-8.

     =Examen critique de l'opinion de feu le docteur Itard=, mdecin en
     chef de l'Institution des Sourds-Muets de Paris, rfutation
     prsente aux Acadmies de mdecine et des sciences morales et
     politiques, 1852, 1 vol. in-8.

     =Observations sur la Mimique, considre dans ses rapports avec
     l'enseignement des Sourds-Muets=, adresses le 13 juin 1853 
     l'Acadmie de mdecine,  propos des questions relatives  la
     surdi-mutit,  l'articulation et  la lecture de la parole sur les
     lvres, qui s'y discutaient en ce moment, in-8.

     =Discours prononcs en langage mimique= aux distributions
     solennelles des prix de l'Institution des Sourds-Muets de Paris,
     des 13 aot 1842, 9 aot 1849 et 8 aot 1857, in-8.

     =Banquets des Sourds-Muets runis pour fter les anniversaires de
     la naissance de l'abb de l'pe=, de 1834  1848 et de 1849 
     1863, relation publie par la Socit centrale des Sourds-Muets de
     Paris, 2 vol. in-8.

     =L'Abb de l'pe=, sa vie, son apostolat, ses travaux, sa lutte et
     ses succs, avec l'_historique des monuments levs  sa mmoire 
     Paris et  Versailles_, orn de son portrait en taille-douce, d'un
     _fac-simile_ de son criture, du dessin de son tombeau dans
     l'glise Saint-Roch  Paris, et de celui de sa statue  Versailles,
     1853, 1 vol. in-8.

     =Le Code civil franais= _mis  la porte des Sourds-Muets, de
     leurs familles et des parlants en rapport journalier avec eux_,
     1868, 1 vol. in-12.

POUR PARAITRE PROCHAINEMENT:

=Souvenirs et Impressions de voyage= _d'un Sourd-Muet franais en
Italie_.

       *       *       *       *       *


NOTES:

[1] _Relation des Banquets des Sourds-Muets, runis pour fter les
anniversaires de la naissance de l'abb de l'pe, de 1834  1863_,
relation publie par les soins de l'ancienne Socit centrale des
Sourds-Muets de Paris, 2 vol.,  la librairie de L. Hachette et Ce,
boulevard Saint-Germain, 77.

Les comptes rendus, depuis cette poque, paratront dans un troisime
volume.

[2] _Journal de l'Instruction des Sourds-muets et des Aveugles_,
1826-1827.

[3] _De l'ducation des Sourds-muets de naissance_, 2 vol. 1827.

[4] Voir la note A  la fin du volume.

[5] Voir  la fin du volume  la note B une lettre de l'abb Sicard au
citoyen Dubois, prfet de police, en faveur du gouverneur d'un lve
sourd-muet, le sieur Brylot qui, par sa soumission  la loi de
dportation, est sauv du pril qui menace sa vie pendant les journes
de septembre.

[6] Voir  la fin du livre la note C.

[7] Elle allait toucher  sa fin, aprs avoir langui pendant plus d'un
an dans des douleurs inexprimables, quand,  la grande satisfaction de
notre instituteur, elle est sauve, grce  un long voyage que sa tendre
mre lui avait fait entreprendre.

[8] Voyez  la note D la diffrence entre les mots _sourds et muets_ et
_sourds-muets_.

[9] Voir,  la fin du volume, note F, la circulaire de l'intrus aux
parents des sourds-muets.

[10] Voir  la fin du volume la note G.

[11] Voir  la fin du volume la note M.

[12] Dans la suite, lve de Girodet-Trioson, peintre d'histoire, elle
s'est fait remarquer par ses gracieux tableaux. Quelle est intressante
la correspondance de sa mre, femme d'un mrite suprieur, avec le
clbre artiste qui essaie de mettre son lve chrie dans la confidence
de ses secrets!

[13] Voir la note I  la fin du volume.

[14] Voir,  la fin du volume,  la note J, une lettre de l'abb Sicard
 son ami Laya.

[15] Cette glise fut jadis construite  ct de la chapelle de l'ancien
monastre pour les besoins spirituels des fidles du quartier, auxquels
les heures des religieux ne pouvaient gure convenir.--Elle tait
spare de l'glise paroissiale de Saint-Jacques-du-Haut-Pas par une
ruelle qui, pour cette raison, s'appelait _rue des Deux-glises_, et
qui, plus tard, reut la dnomination de _rue de l'abb de l'pe_,
qu'elle porte encore.

[16] Voir,  la fin du volume,  la note K, un rapport du sieur Masc
Mauclerc, remplissant les fonctions d'agent gnral en l'absence de son
oncle.

[17] Voir,  la fin du volume, la note L.

[18] Voir,  la fin du volume, la note M, o se trouve le compte rendu
de cet hommage d'aprs le _Moniteur_.

[19] Voir la note N.

[20] L'abb Pissin (Joseph Barthlemy) s'tait pourvu auprs du garde
des sceaux pour en obtenir l'autorisation d'ajouter  son nom celui de
son matre, comme une preuve vidente de l'affection que lui portait
celui-ci, et de s'appeler dsormais Pissin-Sicard (_Moniteur_ du 6 mars
1821).

[21] Voir,  la fin du volume,  la note O, le petit discours que je fus
charg de _prononcer_ le 10 mars 1847 sur la tombe de cet estimable
instituteur.

[22] 'a t pour moi un besoin du coeur de livrer, en 1839,  la
publicit une Notice sur la vie et les ouvrages de cet minent
professeur.

[23] Voir,  la fin du volume, la note P.

[24] Voir,  la fin du volume, la note Q contenant une lettre de Mme
Robert, ne Bazin,  l'abb Sicard, ainsi que l'extrait d'une lettre de
la mme au sujet de la candidature de Chateaubriand  l'Acadmie
franaise.

Le petit-fils de cette dame, M. Charles Rossigneux, architecte
distingu,  qui nous sommes redevables de ces prcieux souvenirs,
suppose que la premire doit tre de la fin de fvrier 1811, et la
seconde du 4 mars de la mme anne.

[25] Voir,  la fin de ce volume,  la note R, une lettre que Massieu
m'adressa de Rodez, o il remplissait alors les fonctions de professeur.

[26] Voir la lettre en question  la fin du volume note S.

[27] Nous ne pouvons adhrer  cette qualification de _stupides_, sortie
de la bouche de l'orateur, contre son intention, sans doute. Il aura
voulu dire peut-tre _stupfaits_.

[28] Voir la note T  la fin du volume.

[29] M. Rey Lacroix a voulu lever lui-mme sa fille sourde-muette en
s'inspirant de la mthode de Sicard, et pour dernier exemple de sa
tendresse paternelle, il a fait hommage, en l'an IX de la Rpublique,
d'un livre intitul: _La Sourde-Muette de La Clapire, leons donnes 
ma fille_, aux Sourds-Muets devenus _ses amis_, comme il le dit lui-mme
dans la Ddicace de son ouvrage.

(_Note de l'auteur de ce travail_).


[30] PIERRE LAUJON, chansonnier correct, lgant, gracieux, depuis
longtemps oubli, mais qui n'en a pas moins joui,  son poque, d'une
certaine rputation, naquit  Paris, le 13 janvier 1727, d'un procureur
qui le destinait au barreau. Auteur d'une parodie d'_Armide_ et d'un
opra de _Daphnis et Chlo_, qui lui valurent la protection de MM. de
Nivernais, de Bernis, d'Argenteuil, du duc d'Ayen et de la comtesse de
Villemure, amie de la favorite, il devint secrtaire du comte de
Clermont, qui l'amena  l'arme, en qualit de commissaire des guerres,
et le fit dcorer de la croix de Saint-Louis. A la mort du comte de
Clermont, le dernier prince de Cond le nomma secrtaire des
commandements du duc de Bourbon. A la rvolution de 1789, il reut
l'ordre de quitter le Palais-Bourbon, et perdit d'un coup ses
traitements et ses pensions; il n'avait rien amass. Il tomba dans un
tat voisin de la misre, et se vit rduit, pour ne pas mourir de faim,
 vendre un  un les livres de sa prcieuse bibliothque, qu'il
rachetait souvent fort cher le lendemain. Mais il ne tendit la main 
personne, et continua  chanter, ne conservant qu'une chtive rente pour
vivre avec sa famille.

Qui n'a entendu parler du _Caveau_, clbre socit gastronomique
chantante, ne en 1729, morte en 1789, dans laquelle sigeaient Piron,
Coll, Crbillon fils, Gentil-Bernard et bien d'autres beaux-esprits
contemporains? Trente ans aprs, en 1759, fut fond un second _Caveau_,
qui compta, parmi ses membres, Marmontel, Suard et Laujon, le plus jeune
de la bande. Cette assemble tenait ses sances au _Rocher de Cancale_,
rue Montorgueil. Ces dners furent remplacs en 1796 par _ceux du
Vaudeville_, o sigeaient tous les chansonniers du temps, entre autres
Jay, Jouy, Arnault, Piis, les deux Sgur, Dupaty, Etienne, Dsaugiers,
Eugne de Monglave, Moreau, Francis, etc. Le doyen Laujon fut lu
prsident, honneur qui lui fraya la route de l'Acadmie franaise, 
laquelle l'excellent homme avait toujours aspir. Il fut lu, en 1807, 
la place du jurisconsulte, ministre Portalis. Les temps ne changent pas.
Il avait quatre-vingts ans; ses facults commenaient  baisser. Conduit
aux Tuileries pour tre prsent, suivant l'usage, au chef de l'tat,
lui qui avait fray avec tant de princes, perdit subitement la mmoire,
ne se rappelant pas mme les titres de ses ouvrages. Il s'teignit
doucement dans sa quatre-vingt-quatrime anne, le 14 juillet 1811. Ses
convives du _Caveau_ lurent, aprs lui, Dsaugiers  la prsidence.
L'assemble se trana comme elle put jusqu'en 1817 avec Branger, le roi
de la chanson. Puis, dners et couplets cessrent devant les exigences
de la politique.

Les oeuvres dramatiques de Laujon sont nombreuses. Il eut des succs 
l'Opra, aux Italiens, au Thtre-Franais; mais c'est surtout comme
chansonnier qu'il fut estim de nos grands-pres. Je ne l'ai jamais
connu; je n'avais que huit ans  sa mort, mais j'ai rencontr sur ma
route bon nombre de ses compres de l'_Acadmie_ et du _Caveau_, qui
conservaient un bien doux souvenir de cet aimable vieillard.

F. B.


[31] L'abb Andr Morellet, n  Lyon, le 7 mars 1727, d'un pre
commerant, fut destin, de bonne heure,  l'tat ecclsiastique. Aprs
avoir fait ses tudes  Paris, au sminaire des Trente-Trois, et pris
ses grades  la Sorbonne, en 1752, il fut charg d'une ducation
particulire, et voyagea en Italie avec son lve. A son retour, il
tudia les matires de droit public et d'conomie politique, et, se
consacrant tout entier  soutenir les opinions nouvelles, crivit de
nombreux ouvrages sur tous les sujets d'administration, de politique et
de philosophie  l'ordre du jour.

Il partit pour l'Angleterre en 1772, et se lia avec Franklin, Garrick,
l'vque Warburton et le marquis de Lansdown, qui lui fit obtenir, en
1783, une pension de 4,000 livres de Louis XVI. En 1785, l'Acadmie
franaise ouvrit ses portes  l'abb Morellet, qui succda  l'historien
abb Millot. A cette poque aussi, il obtint le prieur de Thimers, d'un
revenu de 16,000 livres.

La Rvolution changea cette heureuse position de fortune; et le dcret
qui ordonna la vente des biens du clerg, refroidit le patriotisme de
l'abb Morellet; mais la destruction de l'Acadmie franaise fut pour
lui le coup le plus cruel. chapp au proscriptions, il chercha dans des
travaux de traduction des ressources contre la misre. Il se mit 
traduire des romans, entre autres ceux d'Anne Radcliffe.

En 1799, il fut nomm professeur d'conomie politique aux coles
centrales, et la rvolution du 18 Brumaire lui rendit son fauteuil 
l'Acadmie. Joseph Bonaparte, qui estimait son talent et son caractre,
le combla de bienfaits. Appel au Corps lgislatif en 1808,  l'ge de
quatre-vingt-trois ans, il y sigea jusqu'en 1815, et mourut en 1817 des
suites d'une chute qu'il avait faite en 1814  la sortie du spectacle.
Un de ses plus importants ouvrages est sa traduction du _Trait des
dlits et des peines de Beccaria_.

[32] Sa fille sourde-muette, peintre de mrite.








End of the Project Gutenberg EBook of L'abb Sicard, by Ferdinand Berthier

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and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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