The Project Gutenberg EBook of Bourdonnements, by Alphonse Karr

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Title: Bourdonnements

Author: Alphonse Karr

Release Date: January 22, 2012 [EBook #38643]

Language: French

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*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK BOURDONNEMENTS ***




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d'origine ont t conserves et n'ont pas t harmonises.




    BIBLIOTHQUE CONTEMPORAINE

    ALPHONSE KARR

    BOURDONNEMENTS

    [Illustration]

    PARIS

    CALMANN LVY, DITEUR

    ANCIENNE MAISON MICHEL LVY FRRES

    RUE AUBER, 3, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 15

    A LA LIBRAIRIE NOUVELLE

    1880




    D'ALPHONSE KARR

    BOURDONNEMENTS




CALMANN LVY, DITEUR

OEUVRES COMPLTES

D'ALPHONSE KARR

Format grand in-18.


    AGATHE ET CCILE                           1 vol.
    L'ART D'TRE MALHEUREUX                    1 --
    LE CHEMIN DE PLUS COURT                    1 --
    CLOTILDE                                   1 --
    CLOVIS GOSSELIN                            1 --
    LE CREDO DU JARDINIER                      1 --
    CONTES ET NOUVELLES                        1 --
    LES DENTS DU DRAGON                        1 --
    DE LOIN ET DE PRS                         1 --
    DIEU ET DIABLE                             1 --
    ENCORE LES FEMMES                          1 --
    EN FUMANT                                  1 --
    L'ESPRIT D'ALPHONSE KARR                   1 --
    FA DISE                                   1 --
    LA FAMILLE ALAIN                           1 --
    LES FEMMES                                 1 --
    FEU BRESSIER                               1 --
    LES FLEURS                                 1 --
    LES GAIETS ROMAINES                       1 --
    GRAINS DE BON SENS                         1 --
    LES GUPES                                 6 --
    HISTOIRE DE ROSE ET DE JEAN DUCHEMIN       1 --
    HORTENSE                                   1 --
    LETTRES CRITES DE MON JARDIN              1 --
    LE LIVRE DE BORD                           4 --
    LA MAISON CLOSE                            1 --
    MENUS PROPOS                               1 --
    MIDI A QUATORZE HEURES                     1 --
    NOTES DE VOYAGE D'UN CASANIER              1 --
    ON DEMANDE UN TYRAN                        1 --
    LA PCHE EN EAU DOUCE ET EN EAU SALE      1 --
    PENDANT LA PLUIE                           1 --
    LA PNLOPE NORMANDE                       1 --
    PLUS A CHANGE                             1 --
    ... PLUS C'EST LA MME CHOSE               1 --
    UNE POIGNE DE VRITS                     1 --
    POUR NE PAS TRE TREIZE                    1 --
    LA PROMENADE DES ANGLAIS                   1 --
    PROMENADES AU BORD DE LA MER               1 --
    PROMENADE HORS DE MON JARDIN               1 --
    LA QUEUE D'OR                              1 --
    RAOUL                                      1 --
    ROSES NOIRES ET ROSES BLEUES               1 --
    LES SOIRES DE SAINTE-ADRESSE              1 --
    SOUS LES ORANGERS                          1 --
    SOUS LES TILLEULS                          1 --
    SUR LA PLAGE                               1 --
    TROIS CENTS PAGES                          1 --
    UNE HEURE TROP TARD                        1 --
    VOYAGE AUTOUR DE MON JARDIN                1 --


PARIS.--IMPRIMERIE MILE MARTINET, RUE MIGNON, 2.




    BOURDONNEMENTS

    PAR

    ALPHONSE KARR

    PARIS

    CALMANN LVY, DITEUR

    ANCIENNE MAISON MICHEL LVY FRRES

    RUE AUBER, 3, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 15

    A LA LIBRAIRIE NOUVELLE

    1880

    Droits de reproduction et de traduction rservs




A JEANNE BOUYER




BOURDONNEMENTS


J'avais dans le temps constat l'extrme diffrence qui existait chez
les femmes, entre la pudeur d'eau douce et la pudeur d'eau sale,--du
temps que je vivais  Paris,  tretat et  Sainte-Adresse.

A Paris, les bains de femmes dans la rivire taient scrupuleusement
entours de planches et couverts au-dessus, pour que les anges mmes
ne pussent jeter sur les baigneuses un regard indiscret.

Si des nageurs en pleine eau, s'approchaient de ces forteresses
hermtiquement fermes, des employs des bains les injuriaient, et des
gendarmes qui se promnent en bateau sur la Seine, faisaient quelques
menaces, et quelquefois arrtaient les dlinquants.

A la mer, au contraire, les femmes se baignaient presque ple-mle
avec des hommes vtus d'un simple caleon, et se faisaient porter  la
mer par des baigneurs pays.--Une corde marquait seule une sparation
entre les sexes; la dcence consistait pour elles  tre assez laides,
et elles l'taient, en effet, dans des sacs de laine avec des bonnets
de toile cire sur la tte,--peut-tre est-ce le genre de dcence qui
protge le plus efficacement la vertu.

Cependant, les hommes bien levs se baignaient d'eux-mmes  une
certaine distance des femmes,--distance que les femmes pouvaient
augmenter  leur gr. D'ailleurs, les femmes restaient au bord et les
hommes presque tous nageaient plus ou moins au large: seulement, comme
il arrivait qu'un mari inquiet dsirt rester prs de sa femme,--qu'un
pre voult enseigner  nager  sa fille,--ou surveiller ses premiers
essais, on imagina de tendre deux cordes au lieu d'une;--ces deux
cordes formaient trois compartiments sur la plage,-- l'extrme
gauche, les femmes,-- l'extrme droite, les hommes,--et au milieu,
les hommes et les femmes, femmes et maris, pres et filles, etc., qui
voulaient se baigner ensemble.

Cela parut suffisant pendant de longues annes; d'un ct, la laideur
du costume des femmes, leur pleur allant quelquefois jusqu'au
vert,--de l'autre, les hommes d'autant plus laids, au contraire, pour
la plupart, qu'ils taient moins vtus,--tout semblait prserver les
deux sexes de penses dangereuses.


Aujourd'hui, je vois par les journaux de modes que tout cela est
chang;--les femmes se sont enfin demand pourquoi, elles qui se
montrent si volontiers  demi nues dans les salons o les hommes
sont astreints  la cravate et  la dcence la plus rigoureuse,
se laisseraient plus longtemps empaqueter dans des sacs
disgracieux,--elles qui ont tant de si jolies choses  laisser voir,
tandis que les hommes faisaient une assez laide exhibition de leur
personne,--elles dcidrent qu'il fallait rappeler les hommes  une
dcence qui est un devoir pour des tres si disgracis,--et reprendre
pour elles-mmes le privilge de se montrer gnreuses.

On dcida alors, pour commencer, que les hommes ne se baigneraient
plus que vtus.

La plupart s'y soumirent-- l'exception de quelques nageurs
enthousiastes, qui avaient besoin de l'entire libert de leurs
mouvements, et aimaient mieux se livrer  leur exercice favori, que de
poser sur la plage avec de l'eau jusqu' la ceinture.--Il est une
raison de cette rsignation au costume, de la part de la plupart des
baigneurs, et je le dirai  quelques lignes d'ici.

Cette gne impose aux hommes satisfaisait les scrupules des
femmes,--elles avaient assez accord  la pudeur, en la faisant porter
aux hommes, comme elles leur font porter leur ombrelle et leur
ventail,--elles dclarrent qu'elles pouvaient porter de moins en
fait de costume, ce qu'elles obligeaient les hommes  porter de
plus,--a employait autant d'toffe, et a revenait  la mme
superficie de peau humaine voile.

Elles adoptrent alors ces costumes, que je vois figurs dans les
journaux de modes,--costumes qui, au lieu d'enlaidir, rendent
jolies,--parce qu'ils permettent certains artifices, certaine
exagrations, certains mensonges,--costumes qui donnent, enfin,
l'occasion de se dcolleter  la fois par en haut, comme les femmes du
monde et par en bas comme les danseuses.

Disons maintenant la cause principale de la rsignation de la plupart
des hommes, au costume et  la pudeur mticuleuse qui leur taient
imposs.

La vie sociale, la vie des cits, la vie du monde n'est pas aussi
dfavorable, il s'en faut,  la race fminine qu' la race masculine.

Les femmes vivant dans les villes y acquirent une apparence plus
dlicate, l'tiolement leur donne cette sorte d'lgance et de grce
morbides, genre de beaut littraire, trs et trop  la mode vers
1830, poque du rgne de la femme maigre, frle, thre, immatrielle
et un peu verte.

Les femmes vivant dans les villes y deviennent pour ainsi dire plus
femmes, au gr de certaines ides de gens qui ne s'y connaissent
pas.

Les hommes, au contraire, y deviennent moins hommes, les muscles
s'atrophient, les bras sont dbiles, les jambes sont grles, rien ne
grossit que le ventre. La dcence, la pudeur qu'on leur imposait,
taient pour leur vanit une circonstance des plus heureuses--en leur
ordonnant de cacher leur laideur.

Ajoutons que pour cette mme classe de gens, beaucoup plus nombreuse
qu'on ne croit, qui n'entendent rien  la beaut des femmes, tout ce
qu'une femme montre, des choses qu'on est convenu de ne pas
montrer--passe pour beaut, appas, attraits et charme.

Et notez que les femmes ne sont pas toutes trs loignes de cette
opinion, et beaucoup croient se prparer un triomphe et accorder une
faveur, en laissant voir n'importe quoi de leur aimable personne,
ft-ce trs incorrect et trs laid.


Quelqu'un de bte m'crit..... mais non--c'est peut-tre quelqu'un de
triste, prenons un ton plus srieux.

On m'crit qu'un crivain usurpant mon nom, frappe  terre des femmes,
des enfants et des hommes vaincus et dsarms.

Tout porte  croire que cette faon de s'noncer est un
euphmisme,--et que c'est  moi que s'adresse le reproche,--autrement
on m'et envoy les chapitres ou articles faussement signs de mon
nom--et on m'et demand si je m'en reconnaissais l'auteur,-- quoi
j'eusse rpondu--_oui_--ou _non_.

_On_ ajoute quelques injures,--puis des menaces.


La missive n'est pas signe--ou du moins est signe: Le frre d'un
transport.

S'il est quelqu'un  qui il soit absurde et injuste d'adresser un
pareil reproche, c'est certainement moi.--Il n'y a pas huit jours que
je me dclarais partisan de l'amnistie pour les entrans
repentants--et que je demandais pour eux et pour leur famille, non
plus la transportation, mais la colonisation--qui leur permt de faire
peau neuve, de commencer une autre vie, en rompant avec de mauvais
antcdents et des entranements dangereux--et des engagements
criminels.

Je suis donc loin de frapper des femmes et des enfants puisque je
cherche et je propose un moyen de leur ramener un pre, non plus
pilier de cabaret et de club--et en sa qualit de travailleur,
abandonnant le mtier qui est le patrimoine et le pain de sa
famille;--un pre toujours sur le point de se faire tuer et de
retourner en prison;--mais, au contraire, un pre rendu  ses
devoirs,  une vie laborieuse,  sa famille et  ses enfants; aim,
respect par eux et par tout le monde.


Quant au mot de vaincus--je n'accorde pas cet adjectif honorable aux
hommes de la Commune;--c'est en se battant contre les Prussiens qu'on
avait la chance d'tre vainqueur ou vaincu,--mais en se battant contre
les lois de son pays, en fusillant les tages, en incendiant les
monuments, on n'est pas vaincu, on est repris de justice et puni.


Relativement aux injures, elles sont btes, grossires, et je ne m'en
sens nullement bless;--des injures non signes ne peuvent s'lever 
l'tat d'insulte--pour moi qui, depuis que j'cris, n'ai pas trac une
ligne sans la signer, comme il est honnte et loyal de le faire, j'ai
le droit de tenir en ddain complet des anonymes, pseudonymes, etc.

Je ferai remarquer en passant qu'on ne signe pas au journal de Me
Gambetta.

Je ferai remarquer galement qu'en rpublique il faudrait obir aux
lois, les respecter et les faire respecter;--car il y a une loi non
abroge, qui dclare la signature obligatoire.

Il y a une loi antrieure dont je ne parle pas--qui prescrit
d'assumer, en signant, la responsabilit de ses crits;--c'est la loi
de l'honneur, la loi de la dignit, la loi de la probit.

Passons donc sur les injures.


Quant aux menaces--je demeure  Saint-Raphal (Var), _maison
Close_;--en sortant de la gare, on gagne le bord de la mer, puis on
suit la mer par un chemin bord de myrtes, en laissant la mer  droite
jusqu' ce qu'on trouve une vieille maison assez pauvre et
heureuse;--maison basse-- peu prs couverte et cache par les
chvrefeuilles, les passiflores et les jasmins:--devant la porte est
un canot blanc--_la Girelle_--il n'y a pas moyen de se tromper.

On m'y trouve presque toujours.

Et, en me prvenant, on peut tre sr de me rencontrer.

C'est l'affaire d'un quart d'heure.


M. X*** est un bohme, importun, ennuyeux, qumandeur opinitre;--un
de ceux qu'il appelle ses amis et qu'il perscute de ses visites
intresses, a recommand  plusieurs reprises  son secrtaire de ne
plus le laisser parvenir jusqu' lui.

L'autre jour il trompe toutes les consignes: X***, sa victime, ayant
russi  le congdier, le reconduit pour tre sr qu'il s'en va, et
dit  son secrtaire: Comment m'avez-vous expos encore  une visite
de cet homme?

--Monsieur, je vous en ai sauv dix fois--mais il ne se dcourage
pas--on le renvoie par la porte, il rentre par la fentre.

--Eh bien, puisque a ne russit pas, il faut vous y prendre
autrement, et faire... le contraire;--la premire fois qu'il viendra,
jetez-le par la fentre, nous verrons s'il rentre par la porte.


Il est horriblement triste et dsolant d'tre auprs du petit lit d'un
enfant malade,--d'avoir dans la main une potion qui doit le sauver, et
de voir l'enfant, par ignorance, refuser de boire la potion, en
serrant les dents convulsivement.


Il est effrayant de voir un homme en tat de somnambulisme, marcher
dans la direction d'une fentre qu'il prend pour une porte; il est
irritant, aprs l'avoir secou pour le rveiller, de le voir, les yeux
ouverts, vous soutenir que cette fentre est en ralit une porte, que
c'est par l qu'il veut sortir et descendre, et que vous lui ferez
plaisir de le laisser tranquille, puis se dbarrasser de vous et se
remettre en marche vers cette fentre o vous savez qu'il ne va pas
descendre, mais se prcipiter.


C'est ce chagrin, c'est cette irritation que j'prouve lorsque vivant
dans la retraite, tudiant, mditant, cherchant sans cesse,--demandant
 la sagesse des anciens, assidment feuillets

    Nocturn versate manu, versate diurn

et  ma propre exprience, quelque remde pour la maladie rgnante,
j'ai la conviction que j'ai trouv ce remde.

Lorsque ayant visit la maison par le dedans et par le dehors, muni de
cette lampe qui s'allume, hlas! bien tard, la sagesse de
l'exprience,--je dis avec certitude: a c'est une fentre par
laquelle vous tomberez broy sur le pav,--ici, est un escalier, puis
une porte par laquelle vous sortirez sans danger de la vieille maison.

Et lorsque je le dis en vain.


Par exemple, tout le monde est d'accord que la dissolution de
l'Assemble des reprsentants est imminente, et qu'on ne tardera
probablement gures  faire de nouvelles lections. Personne n'ignore
les rsultats jusqu'ici de ce mensonge imbcile et mortel du suffrage
dit universel.

Il a approuv le crime du Deux Dcembre,--il a approuv et appuy
toutes les folies de l'empire, jusqu' la guerre dclare  la
Prusse,--crime et folie  la fois. Plus tard, il a envoy 
l'Assemble, et, de l, dans les places, un tas d'avocats sans tudes,
sans talents, sans conviction, sans patriotisme;--plus tard, il a fait
nommer M. Barodet  Paris,--et M. Ranc  Lyon,--les cinq cent mille
habitants de Lyon ne connaissant pas plus M. Ranc que les deux
millions d'habitants de Paris ne connaissaient M. Barodet; lections
qui pouvaient avoir un bon ct, c'est de mettre en pleine lumire le
mensonge du suffrage dit universel, par lequel les deux millions
d'habitants de Paris et les cinq cent mille habitants de Lyon
ne font qu'obir  deux ou trois douzaines d'intrigants,
d'ambitieux, d'avides, qui en ralit votent seuls et font
voter les autres  leur fantaisie; c'est--dire, que le suffrage
censitaire si justement dtruit tait mille fois plus prs du
vritable suffrage universel, que ne l'est le mensonge qui usurpe
son nom aujourd'hui,--c'est--dire, que jamais un pays n'a si
btement et si pompeusement fait l'abandon de sa volont et de
sa dignit et le sacrifice de ses plus chers intrts.


Eh bien, c'est sous l'empire de ce mensonge dangereux et peut-tre
mortel, de ce mode de vocation auquel vous devez dj tant de misres
et de hontes, que vous voyez tout le monde rsolu  affronter de
nouvelles lections.

Ceux qui souponnent ces dangers,--se contentent de se prparer 
luder,  influencer,  chicaner,  tricher.


Mais,  aveugles volontaires,  sourds opinitres,--ouvrez donc enfin
les yeux et les oreilles,--regardez et coutez.

Savez-vous ce que de nouvelles lections,--faites demain,--dans les
conditions du suffrage prtendu universel,--vous donneront probablement?
L'empire,--l'empire de Strasbourg et de Boulogne,-- l'empire du
Deux Dcembre,--l'empire de la guerre du Mexique,--l'empire de la
guerre de Prusse,--l'empire de Metz et de Sedan.

Ou la Commune,--une prtendue rpublique dans laquelle, Pyat, Vermesh,
Cluseret, Pascal Grousset, ne tarderont pas  tre dbords et
dpasss.--Une nouvelle terreur pendant laquelle ceux qui croient
follement conduire et commander aujourd'hui, MM. Thiers, Perier,
Dufaure, ne gagneront que de ne faire partie que de la seconde fourne
d'otages,--MM. Naquet, Arago, Blanc, Hugo, Gambetta, tant rservs
pour la troisime.

Et, dans l'une et l'autre des deux chances.

L'empire, si c'est lui qui l'emporte, ayant pour successeur la
Commune.

La Commune amenant ncessairement une dictature militaire; car, dans
l'un et l'autre cas, il ne s'agit pas de savoir si nous aurons l'un ou
l'autre, mais de savoir lequel des deux passera le premier.

Deux points principaux, deux points ncessaires, indispensables d'une
rforme lectorale:

1 Le domicile rel des candidats, sinon dans l'arrondissement, du
moins dans le dpartement o ils se prsentent;

2 Le renouvellement de l'Assemble par fractions.

J'ai plus d'une fois dvelopp les raisons irrfutes, parce qu'elles
sont irrfutables, de ces deux conditions.

Pour la premire, vous chappez  la direction despotique de deux ou
trois coteries qui exercent la plus odieuse, la plus absurde et la
plus dangereuse des tyrannies,--et vous arrivez enfin  ce
raisonnement simple et sans rplique.

Pour un reprsentant, il faut deux choses:

1 Que les lecteurs qui le choisissent le connaissent;

2 Que le reprsentant connaisse le pays, les gens et les intrts
qu'il doit reprsenter.

Par la seconde, vous vitez les courants, les torrents, les incendies,
les fivres,--les accs de folie.

Ajoutez un troisime point,--l'Assemble permanente,--plus de
vacances, plus de prorogations,--des congs individuels motivs.

Peut-tre ces congs pourraient tre plus nombreux et plus longs, si,
par exemple, en mme temps qu'un membre de la droite demande un cong,
il s'arrange pour qu'un membre de la gauche et deux membres des
centres en demandent un en mme temps.

Il va sans dire qu'on surveillera l'insolente et dshonnte btise de
voter pour les absents.


Encore une autre pierre fondamentale de l'difice dont je me suis
occup souvent--surtout depuis trois ans,--c'est--dire depuis qu'il y
a assez de ruines et de dmolitions, pour qu'on puisse, sans scrupule,
proposer d'difier quelque chose.


L'impt.

L'impt--c'est--dire la contribution de tous les membres de la nation
aux dpenses publiques,--malgr les critiques, les promesses, etc., a
toujours t en augmentant dans une proportion presque fantastique.

Je me souviens encore du temps o, dans ma petite jeunesse, le mot de
milliard tait, pour les Franais,--un mot vague, indtermin,--comme
le _sexcenta_ des latins voulant dire... beaucoup,--un monceau,--un
tas,--trop[1]. Quand on nous enseignait l'arithmtique dans les
coles, on nous faisait peler une fois une longue range de chiffres
dont le dernier, en comptant de droite  gauche, s'appelait
_milliard_, et de prfrence _un billion_. C'tait tout ce qu'on nous
en disait, et il n'en tait plus question.

  [1] Apud nos sexcenta dicere pro infinito numero fere usitatum.

         DONAT.

      Sexcentas proinde scribito jam mihi dicas.

         TRENCE.

Au commencement de la Restauration, il y eut une terrible explosion, 
cause du milliard de l'indemnit des migrs--et le mot devint  la
mode. Dans les assembles, les orateurs de l'opposition, constatant
l'accroissement des budgets,--disaient:--Nous arriverons  un budget
d'_un milliard_;--a passait pour une hyperbole, et les gens calmes,
_senss_, levaient les paules.


Aujourd'hui nous voyons le budget pour 1874 tre de deux milliards,
cinq cent trente-trois millions, deux cent soixante-deux mille cent
quatre-vingt dix-neuf francs (ou, d'aprs un autre tableau:
2,532,689,922).

Dont il faut dduire--disons-le ici pour mmoire,--nous y
reviendrons,--pour frais de rgie, de perception, et d'exploitation
des impts et revenus publics--non pas cent cinquante ou deux cents
millions, comme je le disais il y a quelque temps par peur d'exagrer,
mais deux cent quarante-six millions, trois cent quatre-vingt-huit
mille quatre cent quarante-neuf francs.


C'est lourd, si on se rappelle surtout que sous Louis XIV, le plus
fastueux des monarques, le plus cueilleur de lauriers et de myrtes, et
cueillant les lauriers et les myrtes avec toutes les aises du luxe et
une insigne prodigalit--les revenus de l'tat, qu'on appelait alors
les revenus du Roi, montaient  117 millions de francs. Il est vrai
que l'on dpensait en moyenne trois cent trente millions--et qu'il
faut  peu prs doubler la somme si l'on a gard  la diffrence de la
valeur de l'argent.

Mais ce n'est pas la grosseur, ce n'est pas la pesanteur du budget qui
sont le sujet de mon entretien d'aujourd'hui avec mes lecteurs.

Je ne suis pas d'ailleurs assez grand financier pour me risquer trop
au large dans les chiffres,--je vais donc raisonner en chiffres ronds,
en chiffres du moins trs arrondis, pour conformer la besogne  mes
aptitudes mdiocres, et aussi parce que cela suffit pour dmontrer...
ce que je veux dmontrer.


Je suppose donc un budget de trois milliards--trois milliards 
demander  la France, c'est--dire, pour compter galement en chiffres
ronds,  trente millions de contribuables, ce serait cent francs, si
je ne me trompe, que chaque individu aurait  donner.

Eh bien,--il n'y a pas besoin d'tre un profond mathmaticien pour
dcider qu'il n'est pas un Franais qui ne donne plus de cent francs
par an  l'tat, si on compte que chaque bouche qu'on mange paye un
impt,--chaque condiment qui assaisonne cette bouche paye un impt,
de mme, chaque gorge qu'on boit, vin, liqueurs, caf, th, etc.

Chaque pice de vtement, plusieurs impts,--comme matire premire,
patente, l'toffe, le fil, les aiguilles, etc.

De mme, la lumire, huile, bougies, allumettes.

De mme, chaque lettre qu'on crit,--le papier, la plume, etc.

On paye pour chaque pipe, cigare ou cigarette.

On paye chaque fois qu'on ternue, le tabac en poudre impos comme le
tabac  fumer.

On paye quand on dort,--on paye quand on meurt.

Je ne parle l que des impts indirects,--il y a encore les impts
directs.


Si bien que chaque personne ne fait pas un mouvement, ne prend pas un
plaisir, ne satisfait pas un besoin, ne fait pas une action quelconque
pour lesquels il ne faille payer,--si bien que la vie de l'homme,
aujourd'hui, semble avoir pour but de _faire_ de l'argent pour l'tat,
comme un cheval ou un mulet attel  une noria,  un mange,--et
tournant en rond,--monte sans cesse de l'eau pour son matre.

Notez bien que je ne blme pas, je constate;--loin de moi la pense
ridicule et injuste de m'lever contre la contribution lgitime que
tout citoyen doit aux besoins communs; d'ailleurs, personne ne
pourrait sparment, pour une somme dcuple de celle qu'il donne pour
sa part  l'tat, se procurer les avantages, les commodits, la
protection qu'il en reoit;--je ne blme que la base et le mode de
perception, et ce n'est pas l d'ailleurs le sujet de mon calcul.

Je veux simplement tablir qu'il n'est personne qui ne donne plus et
beaucoup plus de cent francs par an, en runissant les contributions
directes et les contributions indirectes: additionnez les dpenses
misrables et indispensables du plus pauvre,--et vous verrez si,--tout
compris,--le fisc, ne prlve pas sur lui, sous diverses
dnominations, plus de trente centimes par jour.

Or, si le plus pauvre paye sa part gale des trois milliards, il faut
reconnatre que celui qui est un peu moins pauvre, que celui qui est
ais, que celui qui est riche, que celui qui est trs riche, payent
deux fois, dix fois, cent fois, mille fois,--les cent francs qui,
fournis par chacun des trente millions de Franais, forment la somme
des trois milliards.

Que l'on ne me fasse pas ici de chicane de centimes, ce calcul n'a pas
besoin d'tre absolument rigoureux pour tablir la vrit que je veux
prouver.


C'est--dire que, si l'tat reoit trois milliards, les contribuables
versent beaucoup davantage, peut-tre le double, surtout si nous
ajoutons  ces droits qui frappent tous sans exception, et beaucoup de
choses plusieurs fois et sous des noms varis;--si nous ajoutons les
abus du commerce qui, non content de bnficier sur la chose vendue,
bnficie aussi sur l'impt,--en vendant dix centimes, par exemple, la
bote d'allumettes, vendue autrefois cinq centimes, et frappe de deux
centimes de droit par le fisc.

Beaucoup de marchands bnficient encore par la fraude sur la
quantit, sur la qualit,--et spculent sur le crdit.


Il est donc parfaitement vident que les contribuables donnent
beaucoup plus d'argent que l'tat n'en reoit.

Pourquoi?

Je vais vous le faire comprendre par une image bien simple.

Il y a quelques instants, j'arrosais un carr de mon jardin,--mon
matelot allait puiser l'eau dans des arrosoirs  une grande mare,
entoure d'un bois de lauriers-roses, et me les apportait;--le carr
que j'avais  arroser tait assez loign de cette mare,--je ne tardai
pas  remarquer que les arrosoirs remplis  la mare, ne m'arrivaient
qu' moiti pleins, puis je vis que le chemin qu'ils avaient 
parcourir se trouvait inutilement arros,--je regardai les arrosoirs,
ils taient _dessouds_ et percs, et laissaient chapper une partie
de l'eau,--et j'en allai prendre d'autres.

C'est l'histoire des impts:

Des impts dont une partie reste en route dans le chemin qu'ils ont 
faire depuis la bourse, rendue flasque, des contribuables, jusques aux
coffres de l'tat.

C'est, comme le dit Plaute, que on porte la pluie dans un crible
_imbrem in cribrum_.

C'est dj un assez grand trou  l'arrosoir et au crible que celui par
lequel s'chappent les deux cent quarante-six millions, trois cent
quatre-vingt-huit mille, quatre cent quarante-neuf francs, que cotent
les frais de perception.

Et pourquoi la perception des impts cote-t-elle deux cent
quarante-six millions, trois cent quatre-vingt-huit mille, quatre cent
quarante-neuf francs?

Parce que,  cause de leur nombre et de leur varit infinie, le
ministre des finances y occupe soixante-seize mille employs,--parce
qu'il faut que ces soixante-seize mille employs soient logs,
nourris, vtus, etc., etc., pays, etc.,--parce que les droits
exorbitants mis sur certains objets excitent  la fraude devenue aussi
trs productive, et qu'il faut une arme de douaniers pour empcher
une petite partie de cette fraude.

Parce que l'argent qui passe par tant de mains risque fort de subir la
destine d'une pice de vin qui traverse la France, remise
successivement aux soins de dix voituriers qui se la transmettent de
l'un  l'autre, chacun l'ayant plus ou moins _pique_ pendant la
part du chemin qu'il avait  faire,--c'est--dire lui ayant emprunt
de quoi satisfaire sa soif sur des routes poudreuses.

Supposez mme que, sur soixante-seize mille employs, il ne s'en
trouve pas un seul capable de rien dtourner, repousse, si vous
voulez, avec indignation toute ide de pillage,--vous ne pourrez du
moins nier ce qu'on appelle le coulage.

Faites transporter,  travers une longue tendue de pays, par cent
personnes chelonnes sur la route, dix kilogrammes de miel; que
chacun arriv au terme de son tape, de son relais, vide son pot dans
le pot de son successeur qui doit continuer la route;--pour quelque
peu que la route soit longue et qu'il ne soit rest aux parois de
chaque pot que ce qu'il a t impossible d'en ter, vous me direz ce
qu'il vous arrivera au terme du voyage de vos dix kilogrammes de miel.


Longtemps avant moi on a propos de remplacer ces impts, ces droits
si chrement, si purilement, si arbitrairement multiplis et
varis--par un impt unique sur le revenu.

On a rpondu  cette proposition par des cris de terreur et
d'angoisses.

1 Parce qu'on n'a pas compris:--On a l'habitude d'appeler en France
_revenu_ les rentes des capitalistes, le produit que tirent les gens
ns ou devenus riches des terres, des maisons, des actions, etc.

Ceux-l ont cru que l'impt ne frapperait qu'eux seuls--ce qui serait
en effet une injustice,--une injustice presque aussi monstrueuse que
celle en sens contraire qui, en ralit, aujourd'hui ne soumet 
l'impt ni la rente, ni les oprations de bourse.

2 Parce que le Franais, qui crie volontiers  la rforme pour
taquiner le pouvoir, a, au fond, trs peur de tout progrs et de toute
nouveaut.

Les uns, par une terreur vague et non raisonne, les autres, parce que
les abus que le progrs dtruirait sont tous le patrimoine d'un assez
grand nombre de gens.

On n'a pas assez expliqu au public que par _revenu_ on doit entendre
le produit des rentes, des proprits, mais aussi de tout commerce, de
tout travail,--que si le revenu de A se compose des rentes de ses
terres, des dividendes de ses actions, etc.,--le revenu de B se
compose du prix de ses journes de travail en piochant, en labourant,
en fendant du bois.

Ceux qui ont compris--et ceux qui n'ont pu feindre de ne pas
comprendre,--ont object la difficult de l'valuation, le _choquant_,
le _blessant_ des investigations--la facilit de certaines
dissimulations, etc., etc.

On leur a rpondu qu'on se contenterait d' peu prs et de
l'tablissement de catgories, comme on fait pour les patentes par
exemple.

Quant aux dissimulations, croyez-vous qu'il ne s'en fait pas sur le
chiffre des ventes et des achats--sur la ralit des locations?
comptez-vous pour rien la fraude surexcite sur cette multitude
d'objets imposs--et pensez-vous que les recherches sur le revenu
seront jamais aussi choquantes que les perquisitions faites parfois
par la douane jusques sous la chemise des femmes?

J'avais d'ailleurs trouv, et j'en avais t trs heureux, une formule
qui faisait de la fixation et de la perception des impts, la chose la
plus simple du monde:

La chambre des dputs, chaque anne, dciderait que, vu les besoins
de l'tat, chaque habitant de la France contribuerait aux revenus
publics pour une quantit de journes gales pour tous, journes de
revenu, de gain ou de travail. Ainsi, supposons que l'on fixe pour une
anne, ou pour une srie d'annes, la quote-part de chacun 
vingt-cinq journes--par exemple:

L'ouvrier qui gagne trois francs par jour payera soixante-quinze
francs.

Le ngociant ou le marchand qui gagne vingt-cinq mille francs par
an--aura  payer vingt-cinq fois soixante et quelques francs.

De mme le rentier, le propritaire--vingt-cinq journes de son
revenu.


Tout d'abord cet impt unique, supprimant une grande partie de l'arme
de soixante-seize mille hommes du ministre des finances, supprimant
l'autre arme de la douane, ce n'est pas beaucoup d'en conclure que
sur les deux cent quarante-six millions, trois cent quatre-vingt-huit
mille, quatre cent quarante-neuf francs, on pargnerait au moins cent
cinquante millions pour commencer.

La fraude n'aurait plus aucune raison de s'exercer.

Les ncessits de l'existence--la vie--seraient  bas prix,--les
charges de l'tat seraient supportes quitablement pour tous. Je dis
_quitablement_ et non _galement_, car pour que la rpartition soit
quitable, il faut qu'elle ne soit pas gale,--tous ne peuvent pas
donner la mme somme, mais tous peuvent donner le mme nombre de jours
de leur revenu, rentes, bnfices ou travail.

C'est simple, c'est juste, a ne se fait pas--a ne se fera peut-tre
jamais.

Parce que,

Je le rpte: les abus sont le patrimoine d'un trop grand nombre de
gens qui les dfendent avec dsespoir.

On continuera le systme des impts directs et indirects.

Systme aussi raisonnable que serait celui qui consisterait  conduire
l'eau d'une source  une fontaine, non par un aqueduc direct, maonn
et ciment, mais par une quantit de petits ruisseaux, ruisselets,
rigoles, serpentant et faisant mandres  travers des plaines
sablonneuses et altres.


Je voudrais bien savoir ce que signifie ce qu'on appelle:

Le droit

De telle ou telle famille, de telle ou telle personne de gouverner
la France?--La France est-elle un fief, une terre, une maison, un
chapeau dont quelqu'un est le propritaire,--pouvant _user_ et
_abuser_,--pouvant vendre, cder, morceler  sa fantaisie,--un roi
n'est-il pas un mandataire, un fonctionnaire--accept ou choisi par la
nation,--pay par elle?

Il parat que ce n'est plus comme cela qu'on l'entend;--on dit les
d'Orlans renoncent  _leurs droits_ et reconnaissent _les droits de
Henri V_, mais Napolon IV maintient _ses droits_.--Nous avons donc
t des insurgs, des usurpateurs, des simoniaques (car il s'agit du
droit divin), des filous,--tout le temps qu'ils ont d s'absenter.

Ce qu'il y a de plus plaisant, c'est que les partisans de ces divers
candidats finissent par dire comme cet avocat des _Plaideurs_:

    On force le cellier qui nous sert de refuge.

Ou comme cet avocat contemporain qui, plaidant pour la femme dans un
procs en sparation, s'crie: Aujourd'hui on nous accuse,--mais
hier, j'ai les lettres, on baisait _notre_ bec rose.

Ils arrivent  dire nos droits, en voici un exemple curieux que le
hasard qui est gai--heureusement--s'est amus  amener.

C'est dans un journal bonapartiste, _le Pays_, du 13 septembre;--il
attaque avec une mauvaise humeur qui n'exclut pas la verve, au
contraire, les prtentions des lgitimistes:--Ils ont, dit-il, les
mains pleines de leurs parchemins, de ce qu'ils appellent _leurs
droits_.

Et il se moque avec raison de ces prtendus droits, mais le hasard
s'est, dis-je, amus  faire que, prcisment sur la mme ligne, que
ces mots imprims en italique pour souligner le sarcasme,

_Leurs droits_,

Dans la colonne  ct, mais prcisment faisant suite, si on continue
la ligne, on lit:

Nos droits, mots qui, cette fois, ne sont pas souligns;--mots que
l'auteur de l'article avait crit soixante lignes plus haut,-- un ou
deux feuillets de distance, mais que le hasard a rapprochs ainsi:

    Il faut que ces royalistes
    aient perdu le sens commun
    pour s'imaginer que nous       Ils ont les mains pleines
    allons fouler aux pieds NOS    de leurs parchemins de ce
    DROITS.                       qu'ils appellent LEURS DROITS.
    (_Premire colonne au bas de   (_Deuxime colonne galement
    la page._)                     au bas de la page._)

Peut-tre est-ce rendre un service en ce moment  messeigneurs les
archevques et vques de leur rappeler qu'en crivant trop souvent
dans les journaux, comme ils le font depuis quelque temps, ils
compromettent singulirement leurs chances de batification et de
canonisation. Il existe du pape Benot XIV, sur les batifications et
canonisations, un ouvrage clbre et curieux, o il est parfaitement
expliqu que c'est un grand obstacle que d'avoir crit,--pour un
candidat  la saintet:

On examine jusqu'aux moindres opuscules,--on fait une censure exacte
et rigoureuse;--dans le doute, le promoteur de la foi prend le parti
le plus rigide:--un systme suspect par sa nouveaut,--un crit sur
des questions frivoles,--un sentiment qui choque celui des saints
pres et du commun des chrtiens, etc.,--ce sont des taches
ineffaables pour lesquelles on impose un ternel silence  la cause
(de batification ou canonisation) propose.

Il a t fait quelque bruit du mandement de Mgr Guibert, archevque de
Paris.


Non, jamais monarque n'a t trait, ft-ce par un membre de la
Commune,--comme le roi Victor-Emmanuel est trait par Mgr Guibert,--
tel point que, dans une sance de la commission de permanence, un
dput a interpell le ministre des affaires trangres  ce
sujet.--M. de Broglie a rpondu que les vques sont libres dans leurs
mandements.--M. de Broglie me parat se tromper singulirement dans
son apprciation:--quand un vque fait imprimer et publie des crits,
il doit tre soumis au droit commun et aux lois qui rgissent la
presse.--Je ne pense pas qu'on permette  aucun crivain,  aucun
journaliste, de parler d'un roi alli de la France comme Mgr Guibert
parle du roi d'Italie.--Mgr Guibert, qui n'est pas forc d'crire, et
qui semble forc de montrer de la modration et de la charit, n'a
aucun titre pour faire, par la voie de la presse, ce qui serait
interdit  un autre.

En outre, ce mandement contient une provocation  la haine et  la
guerre,-- peine voile par la phrasologie tortueuse et alambique et
dulcore des crits de ce genre.

   L'envahissement de Rome a t la violation la plus audacieuse
   des conditions de la vie du monde chrtien. C'est un attentat au
   premier chef contre la religion et contre la socit.

   Comment le temps, qui gurit tant de maux, pourrait-il adoucir
   une douleur chaque jour renouvele,  mesure que se droulent
   une  une, dans toutes les portions de l'univers chrtien, les
   fatales consquences de l'attentat consomm au centre de la
   catholicit? Est-ce quand le gouvernement spirituel est  la
   merci de puissances ennemies, quand la parole du Souverain
   Pontife ne peut franchir les murs de sa prison sans rencontrer
   l'outrage et la contradiction.

   Pour les fautes des individus, le chtiment providentiel peut
   tre diffr jusqu' la vie future; mais les nations, dont
   l'existence est circonscrite dans les limites de ce monde, ne
   sauraient recueillir dans une prosprit durable le fruit des
   crimes dont l'histoire les accusera d'avoir t les auteurs ou
   les complices.

   Nous ne pouvons croire que les puissances europennes
   s'aveuglent obstinment et restent toujours indiffrentes devant
   une situation qui blesse profondment les sentiments et la
   conscience d'une portion si notable de leurs sujets. Un jour
   viendra o elles sentiront l'invitable ncessit de rparer un
   dsordre qu'elles avaient le devoir et la facilit de prvenir.

   Comment admettre, en effet, que la _paix puisse tre conserve_
   parmi les peuples avec un rgime qui, remontant _violemment le
   cours des ges_, nous ramne au rgne brutal de la force,
   _efface d'un trait de longs sicles de civilisation chrtienne_,
   refuse  l'glise sa place dans le concert des socits qu'elle
   a formes, et la met hors la loi au milieu d'un _monde qui vit
   de ses bienfaits_? Comment le calme des esprits et la stabilit
   des institutions pourraient-ils s'allier avec un tat de choses
   qui constitue pour deux cents millions de _catholiques_,
   c'est--dire pour l'lite de l'_humanit civilise_, un grief
   perptuel qui a ses racines dans la conscience mme?

   Quand, entre ceux qui gardent le _Pape captif_, et ceux qui
   voudraient tenir captive la parole des vques, l'alliance
   devient de plus en plus troite, est-ce alors que les
   catholiques pourraient dposer leurs justes ressentiments contre
   l'invasion sacrilge de Rome?

   Ceux qui auront sacrifi l'glise  leur ambition seront
   sacrifis  leur tour.

   _Une terre qui dvorera_ ceux qui persisteront  l'occuper par
   la violence et l'injuste.

   Le bras de Dieu, qui n'est pas raccourci, saura rassembler les
   pierres disperses de l'difice et le rtablir sur les dbris de
   l'oeuvre des hommes.

   Alors son Pontife _et son Roi_, ayant recouvr sa libert, _du
   haut du balcon_ de Saint-Pierre, bnira encore _la ville et le
   monde_.

Rien au monde ne me choque autant que l'ingalit devant la loi et
devant la justice, messieurs les vques veulent se faire
journalistes, malgr l'avertissement que leur a donn le pape Benot
XIV des obstacles que la plume met  leur salut.

Ils doivent subir toutes les chances attaches au mtier qu'ils
exercent volontairement.--Pourquoi le gouvernement, qui suspend les
journaux, ne suspend-il pas les vques journalistes, quand leurs
crits sont un danger pour la paix? pourquoi le gouvernement se
contente-t-il de regretter ces crits?--Au moins, devrait-il
mentionner l'intensit et la dure de ces regrets,--comme on dit pour
les deuils de cour,--le gouvernement regrettera pendant huit
jours,--pendant quinze jours, le dernier mandement de M. l'archevque
Guibert.


Les bijoux des femmes: colliers, bracelets, bagues, etc., ont tous la
forme d'un anneau; et sont, en ralit, les anneaux d'une chane dont
le bout est dans la main du diable.


Runissez toutes les lgendes, tous les mystres, toutes les fables de
toutes les religions; ajoutez-y les contes de fes;--eh bien, il sera
beaucoup moins bte de croire  tout cela, que de croire qu'il n'y a
pas de Dieu.


Il se prsente en ce moment une circonstance qui doit chagriner M.
Thiers, parce que l'accusation dont il est l'objet de la part d'un
journal,--aujourd'hui le plus lu de tous,--viendrait gter et tacher,
pour ainsi dire, la plus belle page de sa vie.

On sait que sa maison de la place Saint-Georges a t pille et
dmolie par les brigands de la Commune et que l'Assemble des
reprsentants de la France, par une dcision trs glorieuse pour M.
Thiers, a prononc que cette maison serait rebtie aux frais de
l'tat.--La somme ncessaire pour cette reconstruction a t fixe par
des experts  un million cinquante-trois mille francs.

On ne connat qu'un prcdent dans l'histoire, c'est lorsque, l'an de
Rome 697, le Snat romain ordonna que les maisons de Cicron, pilles
et dmolies par des communards de ce temps-l, sous la conduite de
Clodius, seraient releves et reconstruites aux frais de la
Rpublique.


M. Thiers a touch l'argent,--a attendu assez longtemps avant de
mettre les ouvriers  la besogne,--cette besogne est aujourd'hui
termine, et bientt M. Thiers va rentrer chez lui;--non, hlas! pour
s'y livrer  ses chres tudes, mais pour y recevoir en conciliabule
ceux qu'il a combattus toute sa vie.

Dont il a fait fusiller les pres en 1832 et 1834.

Dont il a fait fusiller et dporter les frres en 1871.

Les amis de ceux qui ont dmoli cette maison, et dont quelques-uns
ont mis la main  la besogne;--ceux qui ont refus de rpudier leur
solidarit avec les assassins, les voleurs et les incendiaires de la
Commune,--et dont aujourd'hui il est l'alli,--dont il se croit le
chef, et qu'il compte jouer plus tard; tandis qu'eux ne voient en lui,
comme ils l'ont avou, qu'un cheval de renfort pour gravir jusqu'au
sommet du Capitole,--o ils lui prparent le sort que les Sabins
firent subir  Tarpia qui les avait introduits dans la citadelle, et
qu'ils crasrent sous le poids de leurs boucliers.


Or, le journal dont je parlais tout  l'heure a publi avec de
minutieux dtails et des chiffres auxquels on ne peut refuser au moins
une grande vraisemblance, un article prtendant tablir que M. Thiers,
 la suite d'agiotages sur l'argent reu, de trafics de terrains avec
les entrepreneurs, de dlais qui ont permis au million de produire des
intrts, pourrait, sa maison reconstruite, mettre dans sa poche le
million qu'il se trouverait ainsi avoir gagn sur sa maison.

Un ami de M. Thiers a fait, dans un autre journal, une rponse qui a
le malheur de ne rfuter que mollement l'attaque et d'avouer mme une
partie des faits avancs,-- savoir les trafics de terrains.


Nul doute que M. Thiers ne prenne la parole lui-mme, et que,
continuant l'orateur romain, il ne fasse une rponse triomphante, en
pendant au clbre discours pour sa maison, _pro domo su_, que
pronona Cicron.


Il est permis de s'tonner d'une chose: M. Thiers, qui a d concevoir
un lgitime orgueil de la dcision de l'Assemble nationale, qui le
traitait comme le snat de la rpublique romaine avait trait Cicron,
n'a pas manqu de relire alors dans l'histoire les dtails de ce
prcdent si glorieux pour lui, et, lorsque les dputs franais
suivaient l'exemple des snateurs romains, d'tudier et de suivre
lui-mme l'exemple de Cicron.

L'oubli de ce soin est ce qui amne le chagrin qu'on lui fait
aujourd'hui.


Tout le monde semble d'accord sur un point,--c'est que la somme
value pour la maison de M. Thiers dpassait la valeur de la
construction dtruite,--et permettait non pas de la rtablir
identiquement telle qu'elle tait, mais d'en construire une autre plus
grande et plus belle, ce qui est beaucoup moins bien,--car, le mieux
et t de n'y ajouter qu'une plaque de marbre commmorative et du
crime et de la rparation.

Voyons donc ce qui se passa au sujet, non pas de la maison, mais des
trois maisons de Cicron dtruites par Clodius et les meutiers.

La destruction des maisons de Cicron avait t plus complte encore
que la destruction de la maison de M. Thiers; ses ennemis arrachrent
jusqu'aux arbres qu'ils plantrent dans leurs propres jardins[2].

  [2] Ma maison du _Mont-Palatin_ tait transporte chez un des deux
  consuls; celle du _Tusculum_ chez l'autre. Les colonnes de marbre
  taient portes chez la belle-mre d'un consul, les arbres mmes
  y taient transplants; _etiam arbores transferebantur_.

    (_Lettre  Atticus._)

Il laissa le snat et les experts dterminer sans son intervention, et
c'est seulement  son ami le plus intime, Atticus, qu'il confia que
les sommes alloues taient mesquines et au-dessous de la valeur
relle des proprits dmolies,--_illiberaliter_.--Cette estimation
fit murmurer non seulement les honntes gens, mais aussi le
peuple.--D'o vient cela; dit Cicron  Atticus?--Cela vient d'une
certaine pudeur de ma part,--j'aurais pu, dit-on, refuser la somme
comme insuffisante, et demander rsolument davantage.

Les consuls ont trait avec les entrepreneurs, _consules
locarunt_,--et plus loin: On reconstruit d'aprs le march pass par
les consuls, _consulum ex locatione reficiebantur_.

Et,  ce moment, Cicron tait fort ruin et fort dpourvu
d'argent;--J'ai puis, dit-il, la bourse de mes amis: _amicorum
benignitas exhausta est_.


Ce qui cause mon tonnement dont je parlais tout  l'heure, c'est
qu'un lettr comme M. Thiers--aprs avoir naturellement relu avec un
orgueil bien lgitime, je le rpte, les rapports, les similitudes que
les vnements et la faveur de ses concitoyens mettaient entre lui et
une des plus grandes figures de l'antiquit, n'ait pas cherch et
trouv dans cette lecture les moyens d'augmenter encore la
ressemblance des situations;--n'ait pas demand que les consuls les
dputs fissent eux-mmes les conventions et les marchs avec les
entrepreneurs, se tenant entirement  l'cart de la question
d'argent.

Il aurait vit le reproche que tenteront de lui faire ses ennemis,
d'avoir tir un bnfice matriel d'une situation  laquelle c'tait
seulement de la gloire qu'il y avait  demander,--reproche auquel il
va sans doute rpondre victorieusement, ne pouvant souffrir que
l'histoire, au lieu d'une similitude, ait  enregistrer une parodie.


On n'oserait vraiment compter ceux pour lesquels nos dsastres ont t
un bonheur et qui ne voudraient pour rien au monde que a ne ft pas
arriv.--Prenez vous-mme, lecteur, le soin d'interroger un  un les
hommes aujourd'hui en vue,--moi je n'en ai pas le courage.


M. Thiers n'est jamais descendu du pouvoir, il en a toujours t
prcipit,--et jamais il n'y est rest longtemps, parce qu'il n'a ni
principes, ni convictions. Le pouvoir n'est pas pour lui un moyen
d'appliquer telles ou telles ides;--loin de l, le pouvoir est le
but, et, au besoin, il sacrifiera ses ides pour y grimper ou s'y
maintenir.

Jamais on ne l'a vu, lorsqu'il n'est pas ministre, mettre honntement
et loyalement ses talents et ses aptitudes, qui sont une puissance, au
service du gouvernement et du pays;--il a lui-mme appel la situation
en ce cas: tre sur le pav. Il n'a plus de devoirs, il n'a plus de
rle; si ce n'est d'escalader de nouveau le pouvoir par tous les
moyens.--Quand il est au pouvoir, dans certaines circonstances, il y
rend des services, lorsque ces services peuvent consolider sa
situation, mais souvent les prils contre lesquels il nous dfend,
c'est lui qui les a crs.

A force de pousser le gouvernement de Juillet sur des pentes et au
bord du prcipice,--jeu qu'il jouait sinon de concert, du moins
simultanment avec M. Guizot,--il est venu un jour o il n'a pu
l'empcher d'y tomber.

Sans ses intrigues, en 1848, une rpublique modre, sous la
prsidence de Cavaignac, qui avait fait ses preuves et donn de
terribles gages, aurait alors t institue, et nous aurions vit
l'Empire et la Commune. Son but aujourd'hui est de rendre la fausse
rpublique de MM. Pyat, Naquet, Grousset, Gambetta, Ferrand, Gaillard
pre, etc., tellement imminente, qu'on ait recours  lui pour la
couper en deux, c'est--dire pour former d'une partie du centre droit,
du centre gauche et des moins compromis de la gauche, un parti, une
majorit, qui puisse lutter contre l'extrme gauche;--il n'est
nullement certain, le cas chant, qu'il y russisse, parce que le
parti de MM. Cluseret, Lacour, Gambetta, Pyat se sert de lui, comme il
se sert d'eux.

M. Pelletan l'a dit: il n'est pour eux qu'un cheval de renfort.


La politique, le jeu de M. Thiers, c'est le jeu de ce chirurgien qui
poignardait le soir dans son quartier des passants, qu'on lui
apportait ensuite naturellement  panser chez lui o il s'tait ht
de rentrer.

C'est ce que faisaient certains sauveteurs qui jetaient des gens 
l'eau, puis les en tiraient et rclamaient la rcompense.

M. Thiers dsigne aux gamins les maisons dont il faut casser les
vitres, il leur indique les tas o on peut prendre des pierres, puis
ensuite, il passe devant ces mmes maisons en criant:

_V'l_ l'vitrrier.


Mais c'est odieux, disait-on  un homme,--vous avez des querelles avec
vos amis,--des procs avec vos parents!--Et avec qui voulez-vous que
j'aie des querelles et des procs, rpondit-il;--les autres..., je ne
les connais pas, ou je n'ai pas d'intrts  dmler avec eux.


Voici le prince Napolon Jrme,--qui est venu apporter au parti
bonapartiste une nouvelle cause de division.--Ce parti, de l'aveu d'un
de ses membres les plus ardents, compte aujourd'hui trois
sous-partis,--les rouhristes, les jrmistes et les pileptiques.

Il parat que la guerre que le fils de Jrme veut faire  son
petit-cousin, ne sera pas difficile, ni bgueule sur le choix des
armes et des moyens,--plusieurs journaux ont publi  ce sujet une
pice assez curieuse.


Un des procds de propagande adopts concurremment par les
lgitimistes et les bonapartistes,--a t l'mission de nombreuses
photographies;--c'est sur les beauts de leurs candidats, sur le
charme de leurs visages qu'ils semblent compter pour leur concilier
les coeurs,

    Yeux, col, sein, port, teint, taille, en eux tout est charmant,

--cela se comprendrait mieux si le suffrage, dit universel, n'excluait
pas la moiti de la nation, c'est--dire les femmes, du droit de
voter,--et,  vrai dire, je n'ai jamais pu trouver de raison
suffisante de cette exclusion.

Le comte de Chambord, Henri V, disent les lgitimistes, a un front, a
des yeux, a une physionomie, a surtout une voix,--ah! quelle voix!

Le prince imprial, disent les bonapartistes, a la beaut de sa mre,
et comme elle le cou un peu long, portant gracieusement la tte en
avant;--malgr sa jeunesse, on voit dj qu'il aura la poitrine
large, etc.


Ah! il s'agit de portraits,--s'est dit le fils de Jrme,--eh bien, je
suis moi-mme un portrait,--je suis le portrait vivant de l'empereur
Napolon Ier; les autres, ni le pre, ni le fils, ne lui ressemblent
en rien, et il y a pour cela une raison bien naturelle, c'est qu'ils
ne sont pas de la famille.

Et l-dessus on montre en petit comit et l'on menace de publier--le
_fac simile_ d'un testament de Napolon Ier qui contiendrait ceci:

Napolon Ier prvoyait l'extinction de sa descendance directe. Dans
le cas du dcs du roi de Rome, il recommandait  ses hritiers
d'carter du trne la branche du roi Louis de Hollande, sous ce
prtexte que le roi Louis avait t l'un des premiers  l'abandonner
dans la mauvaise fortune, et peut-tre aussi parce que la lgret
bien connue de la reine Hortense n'tait gure de nature  garantir
l'intgrit de sa race.

C'est vif.


Ceux qui vivaient et taient un peu rpandus vers 1836,-- l'poque
de la premire tentative de Louis Bonaparte,--et qui avaient vu la
rvolution de Juillet se faire au cri bizarrement incohrent de vive
Napolon et la libert, s'tonnaient qu'une revendication de la
succession du trne imprial, revendication qui ne pouvait s'appuyer
que sur la lgende napolonienne vulgarise, embellie, orne,
enjolive par presque tous les crivains du temps, comme arme de
guerre contre la Restauration, Victor Hugo, Brenger, M. Thiers,
etc., et des journalistes comme Armand Carrel, et  peu prs tous
libraux--ft faite par un neveu de l'empereur,--et par ce neveu-l,
lorsqu'il y avait  Paris deux fils de Napolon parfaitement
connus,--l'un, dans le monde, et y jouissant d'une lgitime
considration, le comte Walewski,--et l'autre un peu en dehors du
monde, un certain comte Lon, qui, dans un procs intent  sa mre,
femme d'un diplomate allemand, et gagn contre elle, avait fait
judiciairement constater son impriale extraction pour revendiquer une
somme d'argent que lui avait laisse son pre.--Celui-ci prsentait
une particularit singulire,--c'tait une ressemblance des plus
frappantes avec Napolon Ier.


Il tait li avec Nestor Roqueplan, alors rdacteur en chef du
_Figaro_.--Je me souviens qu'un matin, arrivant  la cit Bergre, je
le trouvai faisant des armes avec Nestor,--je pris le fleuret  mon
tour, nous djeunmes ensuite, et passmes plusieurs heures
ensemble.--Nestor s'apercevait de l'attention que je portais au visage
du jeune homme, et me dit: Je vois ton tonnement.

Je vais d'abord l'accrotre, et je te l'expliquerai ensuite.

En effet, nous vmes bientt entrer tienne, un coiffeur de la rue
Vivienne, auquel le _Figaro_ d'alors avait fait une clbrit.

Vous allez, lui dit Nestor, couper les cheveux  monsieur, en vous
conformant au modle que voici:

Et il jeta sur sa toilette une pice de cinq francs  l'effigie de
Napolon Ier.

L'artiste se mit  la besogne, avec toute l'application possible,--et,
l'opration termine, la ressemblance tait si frappante, qu'tienne,
enthousiasm, s'cria: vive l'empereur!

Le comte Lon a depuis born son ambition  devenir, aprs des luttes
longues et opinitres, colonel ou lieutenant-colonel de la garde
nationale de Saint-Denis.


Faute des fils de Napolon,--tous deux alors bien connus  Paris,--il
semblait que si la lgende devait adopter un des neveux de
l'empereur, c'tait celui qui, sans avoir avec lui une ressemblance
aussi frappante que celle du comte Lon, possdait cependant cette
ressemblance  un degr trs remarqu? C'tait Napolon, fils de
Jrme,--il est vrai que le prince avait pris de l'embonpoint encore
trs jeune,--et la premire fois que je le vis, c'tait 
Saint-Germain,  _Monte-Cristo_,--chez Alexandre Dumas;--Dumas, en me
reconduisant, me dit: Hein! quelle ressemblance!

--Oui, lui rpondis-je, il ressemble  Napolon, mais  Napolon au
retour de l'le d'Elbe.

En effet, Napolon  l'poque qui prcda les Cent jours,--avait
singulirement engraiss, ses traits s'taient empts et taient
devenus assez diffrents des traits de l'empereur... de 1804  1812,
et tout  fait diffrents de ceux de Bonaparte premier consul.


Ce n'est pas la premire fois qu'il court ou que l'on fait courir des
bruits peu favorables  la lgitimit de la naissance de
Louis-Napolon, lgalement fils de Louis, roi de Hollande et
d'Hortense Beauharnais.

Il faut dire que des bruits de ce genre,--des bruits au moins de
supposition d'enfant, n'ont jamais manqu  aucune naissance
d'hritier d'un trne,--n...  propos.

On ne les a pas mnags  l'occasion du duc de Reichstadt, fils de
Napolon Ier et de Marie-Louise.

On ne s'en est pas priv  propos de la naissance posthume du fils de
Caroline de Naples et du duc de Berry, assassin  l'Opra par
Louvel;--le duc de Bordeaux, depuis comte de Chambord,--on comprend
quel appui est venu plus tard donner  la malveillance, et trs
probablement  la calomnie--l'aventure de sa mre en Vende et au
chteau de Blaye.

Ces rumeurs, naturellement inventes ou fomentes par les ennemis
politiques, sont tellement connues, tellement prvues mme, qu'il en
est sorti l'usage peu dcent de faire accoucher les reines presque en
public.

On ne doit donc pas attacher plus d'importance qu'il ne convient  ces
potins politiques. Je n'aurais pas le premier lev ce livre dont
je connaissais cependant le gte et je n'en parle qu'aprs dix
journaux; mais il peut tre d'un certain intrt de voir ce qui a pu
donner lieu aux bruits qui ont couru ou que l'on a fait courir sur la
naissance de Napolon III,--bruits auxquels Jrme, le frre de
Napolon et son fils, ne se privaient pas de faire des allusions trs
dtailles, lorsqu'ils taient mcontents du neveu et du cousin auquel
cependant ils devaient leur fortune.

Je vais  ce sujet feuilleter des mmoires qui ont t publis peu de
temps aprs les vnements sur la cour de Louis Napolon, roi de
Hollande.

Outre l'origine des bruits que l'on prte au prince Jrme l'intention
d'exploiter, j'y cueillerai quelques dtails curieux sur les
relations de Napolon Ier avec ses frres.

L'auteur de ces mmoires, publis par Ladvocat, dit de lui-mme:
L'auteur, par ses fonctions et ses relations sociales, plac sur le
thtre des vnements, a vu se drouler sous ses yeux les scnes
qu'il raconte,--il a assist  la reprsentation,--il a connu et
frquent les acteurs qui y figuraient.


C'est en 1802 que Napolon maria son frre Louis  Hortense-Fanny de
Beauharnais, fille de Josphine,--et il n'avait, disent les
contemporains, consult ni le coeur, ni le got de l'un ni
de l'autre des deux poux.--Des bruits mme, probablement des
calomnies,--avaient couru sur l'affection que Napolon portait  sa
belle-fille;--ce mariage peut tre cit entre ceux qui n'ont pas eu
mme leur lune de miel.

En 1806,--une dputation de la rpublique Batave,--compose du
vice-amiral _Verhuell_[3], etc., vint offrir la couronne de Hollande
au prince Louis,--qui ne s'appelait plus dj Louis Bonaparte, mais
Louis Napolon, le nom de baptme du brillant gnral, du premier
consul, de l'empereur, tant devenu le nom de famille de tous les
Bonaparte.--Cette ambassade tait plus que probablement l'excution
d'une convention faite dj par la diplomatie.

  [3] Le vice-amiral Verhuell avait t au service de
  France.--C'tait un homme distingu, il passa de lieutenant de
  vaisseau vice-amiral, il fut d'abord ministre de la marine du roi
  Louis, marchal du royaume, comte de Sevenaar, Grand-Croix de
  l'ordre de l'Union, etc., puis, ambassadeur  la cour de France.
  A cette faveur succda une disgrce complte, il prit alors du
  service en France, o il fut _trs bien_ trait et retrouva la
  faveur qu'il avait perdue en Hollande.

Louis partit avec sa femme pour la Hollande.


Les couronnes royales n'ont pas le privilge que les anciens
attribuaient aux couronnes de lierre, elles ne prservent pas de
l'ivresse,--au contraire.

Louis prit sa royaut au srieux,--il ne comprit pas que les
couronnes donnes par Napolon  ses frres,--taient des
euphmismes brillants, et que ces rois nomms par lui n'taient ni
plus ni moins que des prfets recevant les ordres des Tuileries.--Le
rle assign particulirement  Louis avait un ct assez odieux;
l'intention arrte dj de Napolon tait d'incorporer, d'annexer la
Hollande  la France, et le roi Louis devait oprer la transition.

Appel  Paris, il s'avisa de dire  son frre:

_La Hollande est lasse d'tre le jouet de la France_ et, de retour
dans ses tats, les trouvant dj envahis par une arme franaise,
commande par le duc de Reggio,--il rassembla au pavillon royal de
Harlem _ses_ ministres et _ses_ gnraux;--il croyait avoir des
gnraux et des ministres,--et proposa une dfense dsespre en
commenant par percer les digues et inonder Amsterdam plutt que de la
livrer aux Franais, etc.--Cet avis fut repouss par le conseil.--Le
duc de Reggio entra dans la capitale avec l'arme franaise, et Louis
s'en alla  Toeplitz;--son frre, par un dcret du 10 juillet 1810,
_runit_ la Hollande  la France, et Amsterdam reut le titre de
troisime bonne ville de l'empire franais; Paris et Lyon tant les
deux premires.


Revenons sur nos pas pour voir ce qui a pu donner lieu au bruit que,
dit-on, et il faut n'accepter cet _on dit_ qu'avec rserve, le fils de
Jrme a l'intention d'exploiter.

Ds avant la nomination de Louis au trne de Hollande, en
1806, Hortense et lui vivaient spars et en trs mauvaise
intelligence;--cependant elle consentit  venir en Hollande tre
reine, et elle arriva avec lui dans ses tats le 18 juin 1806.

Mais elle ne tarda pas  s'y ennuyer.

Voici comment s'explique  ce sujet l'auteur des mmoires que j'ai
sous les yeux: La reine exerait un grand charme autour d'elle, mais
il existait entre elle et le roi une dsunion fcheuse, et dont
l'vidence affligeait leur cour,--ceux qui taient dans le secret des
antcdents, assuraient que cet loignement de Louis pour sa femme
existait mme avant l'poque de leur mariage dcid entre Napolon et
Josphine, sans que Louis ni Hortense eussent t consults.

A la suite d'un voyage qu'ils firent ensemble  certaines eaux des
Pyrnes au mois d'avril 1807, et comme ils passaient par Paris pour
retourner en Hollande, la reine resta  Paris.--Donnons encore la
parole  l'auteur des mmoires: Louis fit venir une troupe de
comdiens franais et donna des bals, mais l'absence de la reine
frappait ces assembles, consacres au plaisir, d'une langueur, d'une
monotonie trs apparentes; on se rappelait combien  La Haye sa
spirituelle vivacit savait animer les cercles o elle brillait avec
tant de charme.

Et, un peu plus loin:

Louis, en allant souvent au spectacle, s'tait, dit-on, doucement
habitu  encourager le talent trs distingu d'une jeune mule de la
clbre Mars.

Or, la reine ne revint en Hollande qu'en 1809, elle s'y ennuya encore;
la dsunion vidente du roi et de la reine attristait leur cour; elle
alla passer quelques jours au chteau de _Loo_, et de l, sans que son
poux connt ses intentions, elle s'chappa de la Hollande, o le roi,
_malgr son loignement pour elle, voulait la retenir_.

Quelque temps auparavant Louis avait fait un voyage  Paris; mais, dit
l'auteur des mmoires, il descendit chez _madame mre_; il aurait pu
occuper son htel, mais la reine l'habitait, et c'tait pour le roi
une puissante raison de s'en loigner.

Dans un autre passage il parle de la sant chancelante du roi de
Hollande.

Depuis longtemps des douleurs rhumatismales lui avaient paralys la
main droite, et il boitait des suites d'une chute de cheval; et
ailleurs: Le roi tait habituellement d'une mauvaise sant, et cette
disposition, qui augmentait sans cesse, donnait  son caractre
quelque chose de triste et de morose, il prouvait un malaise presque
continuel, etc.


Louis-Napolon, Napolon III, est n  Paris, aux Tuileries, le 20
avril 1808;--or, on rappelait que la reine avait quitt son mari en
1807, aprs un voyage aux Pyrnes, entrepris au mois de mai
1807,--voyage aprs lequel les poux ne se revirent qu'en 1809;--la
malveillance prtendait qu'ils taient trs probablement spars
au mois d'aot 1807, poque de la conception probable de
Louis-Napolon,--parce que, disaient les ennemis, le roi ne pouvait
rester plus longtemps hors de ses tats, et qu'on ne peut admettre que
cette absence de la Hollande se ft prolonge plus de trois
mois,--mais ce que la malveillance prtendait, elle ne le prouvait
pas; cette absence peut avoir t assez longue, car elle le fut trop
pour son peuple,--ce fut pendant cette absence qu'eut lieu le trait
de Tilsitt, o il s'agissait de puissants intrts pour la Hollande.


Donc la malveillance a beau rapprocher et la mauvaise sant du roi, et
son loignement pour la reine, et leur sparation en 1807, et d'autres
circonstances dont il ne me convient pas de parler,--elle ne peut en
tirer que des probabilits,--mais point de certitude;--si l'on se
rappelle surtout, en l'appliquant aux tendresses conjugales, ce que
les musulmans disent  propos de l'adultre. On peut supposer une
femme coupable ds l'instant qu'elle est reste enferme seule avec un
homme le temps de faire cuire un oeuf  la coque.

La sparation du roi et de la reine de Hollande, en 1807, a pu donner
lieu  des commentaires, mais ne fournit nullement les conditions
d'une preuve,--ce qui s'est pass en Hollande pendant le sjour de
Louis et d'Hortense aux Pyrnes, portant au contraire  croire qu'il
a pu se prolonger jusqu'au mois d'aot, malgr les puissantes raisons
qui, d'autre part, devaient le rendre plus court.


Mais ce qui est tout  fait prouv, c'est l'irritation qu'avait
conserve Napolon contre son frre Louis, et qui ne le montre pas
dispos  appeler sa descendance  sa succession.

Il suffit de lire quelques passages de ses lettres  ce frre presque
rebelle.

Avant de citer ces passages, j'en extrairai trois phrases
intressantes:

Il faut qu'une chose soit faite pour qu'on avoue d'y avoir pens.
(27 mars 1808.)

Je ne me spare pas de mes prdcesseurs depuis Clovis jusqu'au
concile du salut public, je me tiens solidaire de tout. (20 dcembre
1808.)

Comment la connaissance de mon caractre, qui est de marcher droit 
mon but sans qu'aucune considration puisse m'arrter, ne vous
a-t-elle pas clair? (20 mai 1810.)


17 aot 1808.--Il est inutile de me faire des talages de principes.

20 dcembre 1808.--Monsieur mon frre, je rponds  la lettre de
Votre Majest:

Votre Majest en montant sur le trne de Hollande a oubli qu'elle
tait franaise.

Votre majest a implor ma gnrosit, fait appel  mes sentiments de
frre, et a promis de changer de conduite.--... Votre Majest est
revenue  son systme, il est vrai qu'alors j'tais  Vienne, et
j'avais une pesante guerre sur les bras.

Vos marchaux sont une caricature.


20 mai 1810.--Vous brisez vous-mme votre sceptre.

En vous mettant sur le trne de Hollande, j'avais cru y placer un
citoyen franais; vous avez suivi une route diamtralement oppose, je
me suis vu forc de vous interdire la France, et de m'emparer d'une
partie de votre pays.

Vous vous montrez mauvais Franais.

Le sort en est jet, vous tes incorrigible.

Vous ne voulez pas rgner longtemps.

Soyez bon Franais de coeur, ou votre peuple vous chassera, et vous
sortirez de la Hollande l'objet de la rise des Hollandais;--c'est
avec de la raison et de la politique que l'on gouverne les tats, et
non avec une lymphe cre et vicie.


23 mai 1810.--Par vos folies vous ruinez la Hollande, je ne veux pas
que vous envoyiez de ministre en Autriche.

Ne m'crivez plus de vos phrases ordinaires, voil trois ans que vous
me les rptez, et chaque instant en prouve la fausset.

C'est la dernire lettre de ma vie que je vous cris.


Ce ne sont pas certes l des dispositions fraternelles, ni
amicales,--et elles ne durent pas s'amliorer lorsque Louis, s'vadant
du trne, se rfugia en Bohme, refusa d'obir  l'ordre qui lui fut
transmis le 12 octobre 1810.

L'empereur entend que le prince Louis soit rentr en France le 1er
dcembre prochain, sous peine d'tre considr comme dsobissant au
chef de sa famille et trait comme tel, etc.

Ni lorsqu'il publia une protestation contre l'usurpation de son
frre  l'gard de la Hollande, etc.

En mon nom, au nom de la nation hollandaise, je dclare la prtendue
runion de la Hollande  la France, mentionne dans le dcret de
l'empereur mon frre, en date du 9 juillet pass, comme nulle et de
nul effet, illgale, injuste, arbitraire aux yeux de Dieu et des
hommes, dont elle blesse tous les droits; se rservant, la nation et
le roi, de faire valoir leurs justes droits quand les circonstances le
permettront.

Donn  Toeplitz, en Bohme. Le prsent acte crit et sign de ma
main, et scell du sceau de l'tat, ce 1er aot 1810.

    Sign: LOUIS-NAPOLON.


Voici, du reste, ce que Napolon disait de son frre Louis, 
Sainte-Hlne:

Louis a de l'esprit, n'est point mchant; mais avec ces qualits, un
homme peut faire bien des sottises, et causer bien du mal.

L'esprit de Louis est naturellement port  la bizarrerie.

Courant aprs une rputation de sensibilit et de bienfaisance,
incapable par lui-mme de grandes vues, susceptible tout au plus de
dtails locaux, Louis ne s'est montr qu'un _roi-prfet_.

Il faut voir comme son frre le traitait quand il essayait d'tre
autre chose. Les quelques phrases cites ci-dessus n'en peuvent donner
qu'une faible ide.

Louis n'avait pu tre bien avec sa femme que trs peu de mois.
Beaucoup d'exigence de sa part, beaucoup de lgret de la part
d'Hortense: voil les torts rciproques.

Toutefois, ils s'aimaient en s'pousant, ils s'taient voulus l'un et
l'autre.

L Napolon dment un des bruits signals plus haut.

Ce mariage, au reste, tait le rsultat des intrigues de Josphine
qui y trouvait son compte.

A mon retour de l'le d'Elbe, Louis m'crivit une longue lettre pour
revenir auprs de moi. Croirait-on qu'une de ses conditions tait
qu'il aurait la libert de divorcer avec Hortense? Je maltraitai fort
le ngociateur, pour avoir os se charger d'une telle absurdit.

Peut-tre trouverait-on une attnuation aux travers d'esprit de
Louis, dans le cruel tat de sa sant, l'ge o elle s'est drange,
les circonstances atroces qui l'ont cause, et qui doivent avoir
singulirement influ sur son moral.


Il faudrait certes que les sentiments et les opinions de Napolon se
fussent singulirement modifis dans le peu de temps qui s'coula
jusqu' la mort, pour qu'il pt faire entrer dans ses prvisions et
ses dsirs d'avoir pour successeur un fils de Louis et d'Hortense.


Mais, si en groupant les circonstances que je viens de rapporter, il
tait facile  la malveillance d'en tirer les consquences dont il est
question dans le prtendu testament dont on parle,--nanmoins, faute
de preuves videntes, il faut toujours en revenir  la loi,--_is pater
est quem nupti demonstrant_ et  l'oeuf  la coque.


Je ne veux pas croire  ce projet que l'on prte au prince fils de
Jrme,--et et-il pens un moment  tirer ce ptard, le bon sens,
on dit qu'il en a, le ferait hsiter en pensant qu'on lui objecterait,
qu'il n'a jamais, du moins publiquement, mis de doutes sur la
lgitimit de son cousin, tant que ce cousin a t empereur des
Franais, et lui a donn des titres, des grades et, dit-on, beaucoup
d'argent.


Du reste, abandonnant le point qui conteste la paternit de Louis, si
on veut appuyer le bruit en question sur les dispositions de Napolon
 l'gard de Louis et d'Hortense, on pourrait rpondre par le portrait
que fit  Sainte-Hlne le mme Napolon de son plus jeune frre
Jrme, le pre du prince Napolon:

Jrme tait un prodigue dont les dbordements avaient t criants;
il les avait pousss jusqu'au hideux du libertinage. Son excuse,
peut-tre, pouvait se trouver dans son ge et dans ce dont il s'tait
entour.

Cependant, il faut tout dire,--les dernires impressions de Napolon
taient plus favorables,--et surtout il prenait beaucoup plus au
srieux la mre du prince Napolon que sa belle-fille la reine
Hortense.

Au retour de l'le d'Elbe, Jrme semblait avoir beaucoup gagn, et
donner de grandes esprances.

Jrme, en mrissant, et t propre  gouverner; je dcouvrais en
lui de vritables esprances.

Il existait un beau tmoignage en sa faveur: c'est l'amour qu'il
avait inspir  sa femme. La conduite de celle-ci, lorsque, aprs ma
chute, son pre, ce terrible roi de Wurtemberg si despotique, si dur,
a voulu la faire divorcer, est admirable.

Cette princesse s'est inscrite ds lors, de ses propres mains, dans
l'histoire.


Combien de fois on a dit de moi:--Comme il a eu raison  telle
poque!--sans presque jamais dire:--Comme il a raison aujourd'hui!

On regrettera de ne pas l'avoir cout plus attentivement et de
l'avoir laiss parler dans une sorte de dsert relatif,--_vox
clamantis in deserto_.

Et on lui rendra alors quelque justice.


Certes, il m'et t agrable qu'on n'attendt pas ma mort pour me la
rendre cette justice,--et qu'on m'en escomptt une partie de mon
vivant,--mais tel est le sort; on attend pour donner quelques louanges
 un homme que a ne puisse plus lui faire de plaisir, et que a ne
serve qu' rabaisser ceux qui lui survivent.


Lorsque je me vois seul,--marcher en sens inverse de l'opinion
publique du moment, comme un homme qui remonte le courant d'une foule
et dvoue ses ctes aux coudes d'autrui, il m'arrive parfois de douter
de moi et de me demander si ce n'est pas moi qui me trompe.

Mais lorsque l'vnement vient me donner raison,

Lorsque la bourgeoisie censitaire de 1830 a renvers, sans le faire
exprs, le trne de Louis-Philippe,--ou plutt son propre
trne,--comme je l'en avais menace tant de fois,

Lorsque les ultras et les pseudo-rpublicains ont fait l'Empire--comme
je l'avais prvu,

Lorsque l'Empire est tomb par les causes que j'avais vues et
annonces,

Lorsque la troisime rpublique a t  peu prs tue par ses
prtendus enfants,--et prcisment comme je le crie depuis deux
ans,--je ne puis m'empcher de dire moi-mme:

J'avais raison, je ne m'tais pas tromp, j'avais bien vu.

Je crois bien qu'aujourd'hui encore je vois clair, je vois bien, je
vois juste.

Et ce que je vois aussi, c'est qu'on attendra l'vnement, et
l'vnement sera une catastrophe, pour dire encore:--Comme il avait
raison hier,--il y a un an,--il y a..... n'essayons pas de voir au
del d'un an.


Il est un mot,--un nom qui a deux sens en franais,--c'est le nom de
_Cassandre_.--Cassandre tait la fille de Priam, qui avait reu le don
de prophtie, mais qui, ayant refus de payer ce don au gr du galant
Apollon, fut condamne  n'tre jamais crue.

Cassandre, c'est aussi le nom, dans l'ancienne comdie, des pres
ganaches, dups, bafous,--qui n'coutent ni les avertissements, ni
les conseils, et rservent leur confiance  Pierrot qui les vole, 
Arlequin qui caresse leurs filles,  Scapin qui les met dans le sac et
leur donne des coups de bton;--les Cassandres, ceux qui haussent les
paules quand Cassandre leur dit: Dfiez-vous de Pierrot, d'Arlequin
et de Scapin.

Lorsque le cheval de bois, _machina foeta armis_, entre dans les murs
de la ville par une brche qu'y font les Troyens eux-mmes,

Cassandre, dit ne, ouvre la bouche et nous prdit ce qui allait
arriver.

    Tunc etiam fatis aperit Cassandra futuris
    Ora.....

Mais Apollon avait dcid que les imbciles Troyens ne la croiraient
jamais.

    ... Dei jussu non unqum credita Teucris.

J'ai, il est vrai, pars dans le monde, un auditoire d'amis connus et
inconnus qui me lisent fidlement depuis trente ans, dont quelques-uns
me crient de loin:--Courage,--vous avez raison,--nous sommes avec
vous.

Mais ils sont tous parpills, ne forment pas corps,--sont isols
comme moi,--un peu paresseux ou dcourags,--et s'occupent peu ou
point de multiplier mes lecteurs.

Les moineaux se runissent sur les toits pour se chamailler, les oies
volent en troupe, les hannetons et les chenilles s'amassent en
tas;--mais les rossignols vivent et gazouillent solitaires dans les
aubpines.

J'ai quelquefois cherch le secret du peu d'influence que j'exerce sur
le prsent, en mme temps qu'une certaine autorit  l'gard du pass.

Voici ce que j'ai trouv:

Il y a toujours en France une folie pidmique, dominante,
rgnante;--tout le monde devenant fou  la fois, et de la mme folie,
personne ne s'aperoit de la folie commune; lorsque tout le monde va
aux Tuileries ou  l'Htel de Ville,--que deux ou trois veuillent
arrter cette foule et marchent en sens inverse, on les bouscule, on
les fait tourner, ils sont heureux si on ne les foule pas aux pieds;
tout le monde crie:

Vive la charte!

Vive la rforme!

A Berlin!

Qui peut entendre une seule voix qui dit: Ne crions pas tant et
agissons mieux?

A ces cris tumultueux, d'autres cris ne tarderont pas  succder,--la
foule prendra bientt une autre direction, mais ce seront des clameurs
aussi violentes, aussi furieuses, aussi assourdissantes, des _ bas_
remplaant des _vivats_,--une folie contraire, mais une folie gale,
une course aussi effrne, mais dans le sens prcisment
contraire;--hier, on courait  Charybde; aujourd'hui, on court 
Scylla;--toujours on court, et toujours  l'cueil.


L'crivain, l'homme politique, le philosophe--qui ne partage pas la
folie du moment, n'est jamais l'objet de cette popularit
enthousiaste, de cet engouement--qui seront  peu de temps de l
remplacs par le dnigrement et le mpris, lorsque viendra le moment
de s'enthousiasmer, de s'engouer pour la folie contraire.


L'homme qui marche seul, qui ne s'affilie  aucun parti,  aucune
coterie,  aucune complicit,--non seulement n'a point d'alli, mais
encombre les chemins, ralentit et claire la marche, et semble un
tmoin importun, peut-tre moqueur, peut-tre dnonciateur.

C'est au moins un gneur, c'est peut-tre un gendarme.


Un publiciste a dit:

En politique, l'indpendance, la modration, l'impartialit, c'est la
condamnation  l'isolement.

En politique, tous les hommes suspects de bonne foi sont tenus en
quarantaine perptuelle par les coteries.


Ainsi, voyez ma situation  l'gard du parti soi-disant
rpublicain:--je professe les principes qu'ils arborent,--j'attaque
les abus qu'ils feignent d'attaquer,--je dis ce qu'ils braillent,--je
demande le progrs qu'ils font semblant d'exiger; mais il s'agit bien
des principes, des abus, des progrs!--il s'agit d'une association,
d'un complot entre les membres d'une coterie--combattant sous un
drapeau de pices et de morceaux,--la culotte d'arlequin au bout d'un
bton,--pour arriver au partage du butin.


Lorsque la partie est finie, gagne par les uns, perdue par les
autres; lorsque les enjeux sont ramasss, les gagnants n'ont plus peur
qu'on dvoile leurs _tours_, leurs _trucs_, comme on dit aujourd'hui;
les perdants ont pris leur parti, songent  la revanche, et ne sont
pas fchs qu'on leur dise pourquoi et comment ils ont perdu.


Autre point:--Je n'ai mnag aucune vrit au gouvernement de
Louis-Philippe,--mais lorsqu'il est tomb, j'ai crit: Je regrette de
n'avoir pas t l'ami de cette famille, pour avoir  le rester.

J'ai harcel sans relche Napolon III, tant qu'il a t debout et
puissant;--lorsqu'il a t renvers, j'avais dit tout ce que j'avais 
dire, je me suis tu;--alors les couards ont pens que c'tait le
moment de se montrer; ils ont sorti le museau de leurs caves, et ils
ont cri, braill, hurl les invectives, les injures, les
grossirets,--et un jour, comme moi je me taisais--ils m'ont appel
bonapartiste.


Pendant le rgne de M. Thiers:--j'ai rappel son pass, j'ai dit
quelles craintes on en pouvait, on en devait concevoir pour l'avenir;
quand il a t  terre, j'ai pens que la besogne tait faite; on ne
m'a pas, que je sache, encore appel thiriste, mais je ne lis pas
tous les bons petits carrs de papier qui s'impriment; d'ailleurs, en
ce moment, on accable de louanges celui qu'on appelait nagure le
sinistre vieillard;--on essaye d'atteler de nouveau avec des
guirlandes de fleurs le cheval de renfort qui a un moment rompu ses
harnais.

Le plus souvent on rpte quand il n'y a plus de danger ce que j'ai
crit au moment du combat,--ce qui fait que je suis toujours seul; or,
comme je ne compte pas changer ni de caractre, ni de manire de voir
et d'agir,--il en sera toujours de mme jusqu' la fin, et il faut s'y
rsigner et attendre.


O Bourgeois,--successeur des rois, et roi toi-mme, aujourd'hui que ta
destine est grande et que ton pouvoir est immense, tu as attaqu tous
les abus, tous les privilges, et tu as eu soin de ne pas trop les
dtriorer;--tu les possdes aujourd'hui, et, grce  tes prcautions
et  tes mnagements, ils sont encore en assez bon tat pour exciter
l'envie d'une autre classe qui a pour le moment ramass ton ancienne
indignation contre ces mmes abus, en attendant qu'elle puisse  son
tour les conqurir.

O Bourgeois! tu es roi, tu es lgislateur, tu es militaire, tu es tout
ce que tu as daign tre, et cela, sans tudes accablantes, sans
soucis rongeurs, cela  mesure que tu te fatigues d'tre ferblantier,
ou que tu t'ennuies d'tre droguiste, ou que tes facults, un peu
teintes, semblent  ton fils ou  ton gendre ne plus suffire  ton
commerce de bonneterie.

Bourgeois, tu rgnes et tu gouvernes; Bourgeois, tu as escompt le
royaume du ciel qui t'tait promis contre le royaume de la
terre;--Bourgeois, tu es grand, tu es fort, tu es nombreux surtout,
etc.


C'est la Bourgeoisie qui a renvers l'ancienne royaut et l'ancienne
aristocratie,--le peuple n'y a contribu que de quelques coups de
fusil tirs et reus sans savoir pourquoi.

Et cela devait tre ainsi.

La haine la plus vivace est celle qui a pour origine l'envie; l'envie
est une sorte d'amour lche et honteux,--l'on n'envie, comme l'on
n'aime, que ce qui a un certain degr de possibilit,--le peuple
n'enviait pas le faste et les dignits de l'aristocratie, cela tait
trop loin de lui pour que les yeux en fussent blesss ou blouis.

La Bourgeoisie s'est fait un roi bourgeois avec un chapeau gris pour
couronne et un parapluie pour sceptre;--puis, les talons rouges de la
finance, les rous du comptoir s'en sont donn  coeur joie, ils se
sont mis  jouer gauchement de leur petit mieux,  parodier les rles
de ceux qu'ils avaient supplants,--avouant ainsi qu'ils les avaient
attaqus non par haine pour les renverser, mais par envie pour prendre
leur place.

Ils se sont gorgs de tout, ils ont mis de vieilles armoiries sur
leurs voitures et sur leur papier  lettre, ils ont fait rouler leur
vaisselle d'argent par les escaliers pour la bossuer et lui donner un
air d'argenterie de famille.

Ils se sont empars de tout, ils sont devenus tout. . . . . . . . . .
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
. . . . . . . . . . . . .

Malheureusement pour eux, les bourgeois n'ont pas compris leur
situation.--Ils ressemblent  la chatte mtamorphose en femme de la
fable, qui, en voyant une souris, se jeta  quatre pattes et la
poursuivit sous le lit,--ils ressemblent  ce garon de caf devenu
millionnaire, qui, surpris par un bruit de sonnette, ne pouvait
s'empcher de crier: voil!

Ils s'taient accoutums  attaquer la royaut, et aujourd'hui, sans
le faire exprs, ils ne peuvent s'empcher, un peu par air et beaucoup
par habitude, de se mler aux attaques dont la nouvelle royaut est
l'objet  son tour.

Ils ne voient pas, les malheureux, que c'est leur royaut  eux, que
c'est eux qu'on attaque, que c'est eux qu'on veut dtruire.

Louis-Philippe est un roi bourgeois, et le roi des bourgeois: ils
devraient se relayer autour de lui pour dfendre, de tout ce qu'ils
ont de courage et de sang, chacun des poils de sa barbe.

Car, s'ils le laissent renverser, que dis-je? s'ils aident  le
renverser, ils sont perdus  jamais, ils expriment leur usurpation et
l'orgie  laquelle ils se livrent avec tant de confiance,--leur
puissance deviendra un rve pour eux-mmes, et leurs enfants
refuseront d'y croire.

La royaut se meurt,--la bourgeoisie se tue.

Eh bien, ce que je viens de dire  la bourgeoisie et  propos de la
bourgeoisie, c'est en 1841 (octobre), et en 1846 (juillet), que je
l'crivais dans les _Gupes_ de ce temps-l, o il est facile de le
retrouver. Si je reproduis ce fragment, c'est pour prouver  mes
lecteurs que j'ai la vue bonne, que je prvoyais ce qui allait
arriver, mme les nouvelles couches sociales,--et par consquent
leur donner confiance en ce que je leur dis aujourd'hui.

Car, aujourd'hui, j'ai la conviction que je ne me trompe pas
davantage,--je sais, je vois,--les nouvelles _Gupes_ ont dit et
disent des vrits bien importantes, bien salutaires sur presque tous
les points,--et je crains qu'il ne m'arrive encore--aprs moi sans
doute, cette fois, ce qui m'est arriv toute ma vie.

Et cependant, quand l'Assemble tait encore  Bordeaux, les _Gupes_
n'ont-elles pas annonc la Commune, n'ont-elles pas lu dans le pass
de M. Thiers le rle qu'il joue aujourd'hui?

Mais voir d'un peu loin, avoir raison trop tt, a ne sert pas
beaucoup aux autres, et a inflige  celui qui a cette infirmit le
supplice que subit l'homme qui va du Palais-Royal  la Bourse, en
descendant la rue Vivienne,  l'heure o la foule la remonte, de la
Bourse au Palais-Royal, pour aller dner; ses ctes sont voues aux
coudes de ses concitoyens.


_La loi lectorale d'abord._--C'est le pilotis indispensable pour
btir dans le marcage o nous barbottons en attendant que nous nous y
noyions.

Mais arrtons-nous un moment encore sur le rapport de M. de Ventavon,
et sur la ncessit de mettre un terme  _la guerre civile_ o vit la
France depuis trois ans,--guerre, non point encore les armes  la
main,--mais o chacun aiguise ou charge les armes.

Il est inutile de faire des enqutes sur les complots des
bonapartistes,--pourquoi cette enqute? Tout le monde sait bien que
les bonapartistes conspirent, mais les lgitimistes aussi conspirent,
mais les pseudo-rpublicains aussi conspirent,--qui est-ce qui ne
conspire pas? Tout le monde conspire,--et  peu prs de la mme
manire.

Chaque parti voudrait que le Marchal empcht les autres de
conspirer.


Cela me rappelle l'histoire d'un usurier qui va au sermon,--on
prchait prcisment contre l'usure;--notre homme est trs touch,
passe plusieurs fois sa manche sur ses yeux, et, le sermon fini, va
fliciter le prdicateur:--Ah! mon pre, que vous avez bien
parl,--quelle joie! quelle loquence! combien je vous remercie pour
ma part!

--Mais, rpondit le prdicateur,--voyez comme on est mchant ici et
comme il faut se dfier des langues! ne m'avait-on pas assur que vous
tiez le plus formidable entre les quatre usuriers qui ruinent cette
ville?

--On ne vous a pas tromp, mon pre.

--Mais, alors, aurais-je t assez heureux pour vous dgoter de...
ce... mtier?

--Pas le moins du monde, mon pre, mais j'espre que vous aurez
dgot mes trois concurrents.


Est-il donc vrai que ce peuple, autrefois si spirituel, soit devenu
assez bte pour qu'il y ait un danger srieux pour lui dans ces
exhibitions de portraits,--dans cette lutte de photographies 
laquelle se livrent les lgitimistes et les bonapartistes.


Virgile peint les abeilles voltigeant autour des lis et remplissant
l'espace de murmures menaants.

Mais il nous dit que cela se passe sur les rives du Lth, o les uns
et les autres vont boire les longs oublis[4].

  [4] .... Apes....
                     Candida circum,
      Lilia funduntur,
                       Strepit omnis murmura campus.
      ..... Lethoei ad fluminis undas,
      Securus latices et longa oblivia potant.

Les pseudo-rpublicains ne distribuent pas de portraits,--ils n'en ont
pas besoin,--d'abord, ils ne sont pas jolis, jolis! et d'ailleurs, si
la France est prive pour le moment de voir MM. Pyat, Vermesch, etc.,
tous les jours  la gare Saint-Lazare, on peut contempler MM. Naquet,
Gambette, etc., etc.


Je ne me rappelle pas, si j'ai cit dj un exemple curieux de cette
bizarrerie que j'ai trouve dans l'histoire:--Maximin associa son fils
 l'empire et n'en donna pour raison que la beaut du jeune homme.

J'ai nomm mon fils empereur, crivit-il au Snat, pour que le peuple
romain et le Snat puissent dire qu'ils n'ont jamais eu un plus bel
empereur[5].

  [5] Nunquam pulchriorem imperatorem habuisse.

    J. CAPITOLINUS.

L'_annonce_ et la _rclame_ appliques au suffrage universel doivent
faire rire... les autres peuples.--Prenez n'importe quoi ou mme rien
du tout, disait le _Bourgeois de Paris_, annoncez-le normment, et
vous en vendrez tant que vous voudrez.

Je m'tonne qu'on n'ait pas encore promis des primes, une montre 
remontoir, par exemple,--aux lecteurs qui voteront pour l'un ou pour
l'autre des prtendants.


Villemain se plaignait un jour de la haine des partis: Qu'ils
m'attaquent, disait-il, j'ai t, je suis aux affaires;--mais que leur
ont fait mes deux pauvres petites filles pour qu'on rpande le bruit
qu'elles me ressemblent?

M. de Chambord prtend avoir tudi l'histoire; nous savons
l'histoire qu'on leur enseigne.

Il est toute une bibliothque, o chaque volume porte en lettres d'or,
sur la couverture, ces mots significatifs:

    _Expurg,  l'usage du Dauphin._

Expurgatum, ad usum Delphini.

Il devrait savoir que Louis XIII est l'inventeur du tricolore:

Incarnat, bleu et blanc.


Qu'il s'tait empar des trois couleurs et y tenait beaucoup.

En effet, dans une ordonnance du 25 septembre 1629, on lit:

Fait trs expresses dfenses  toutes personnes, de quelques qualits
qu'elles soient, de faire porter dornavant  leurs pages et laquais
des habits d'_incarnat_, _bleu_ et _blanc_, dont sont vtus les pages,
valets  pied et autres officiers du Roy, et  tous tailleurs
d'habits, fripiers, etc., de faire ou vendre des habits de ces
couleurs, sous peine d'tre _dclars infmes_, de subir la
confiscation et une punition corporelle.

Fort de ce prcdent, M. de Chambord ne se ft peut-tre pas expos 
remporter son drapeau blanc.


Un mot de Jules Janin:

On lui envoie un jour une feuille qu'il ne recevait pas d'ordinaire.

--Tiens! pourquoi t'envoie-t-on ce journal? lui demande Th. Burette.

--C'est probablement qu'on m'y _abme_.

Il dchire la bande, et lit.

--Eh bien, dit Burette, que disent-ils?

--Peuh! que je n'ai pas d'esprit... des btises!


_M. le comte de Chambord_,--voulant absolument faire quelque chose de
son drapeau blanc, vient d'en faire:

LE LINCEUL DE LA LGITIMIT et de la royaut du droit divin.


Le 7 septembre 1870,--on tait en pleine guerre,--les citoyens membres
de la commission dpartementale provisoire du dpartement de
l'Isre,--sant  Grenoble,--n'ont rien de plus press que de briser
les entraves que la tyrannie avait imposes aux citoyens marchands de
vins et cabaretiers et  leur honorable clientle buveurs trs
prcieux, orateurs de balcon, hommes politiques de taverne, et
travailleurs altrs.--Tous les gouvernements qui voulaient vivre et
pensaient qu'il fallait montrer au moins un semblant de moralit,
avaient plac les cafs, cabarets, tavernes, etc., sous une
surveillance spciale; ces temps-l sont passs,--il n'y a pas assez,
il ne saurait y avoir trop de ces endroits o l'on vend le vin
frelat, l'ivresse, la haine, la folie, l'abrutissement, au litre et 
la bouteille.

Voici le morceau:

   Par drogation au rgime de la libert industrielle,
   l'ouverture et l'exploitation des dbits de boissons ont t
   subordonnes  une autorisation prfectorale par un dcret du 29
   dcembre 1851.

   Ce dcret doit aujourd'hui tre considr comme non avenu.

   En consquence, l'tablissement de tout caf, cabaret ou autre
   dbit de boissons est plac, dans l'tendue du dpartement de
   l'Isre, sous le rgime du droit commun.

     Grenoble, le 7 septembre 1870.

       La commission dpartementale provisoire:

   JULHIET, RECOURA, BOVIER-LAPIERRE, E. DUPOUX, A. BRUN.

L'introduction d'abord, l'invasion ensuite des avocats dans les
assembles publiques a corrompu et avili le langage parlementaire.

Je voudrais affirmer et expliquer ce fait incontestable, selon moi,
sans commettre d'injustice envers de grands et rels talents, et sans
blesser les quelques amis que j'ai dans cette profession.

Ce n'est pas une attaque que je veux faire, c'est une observation.

Les avocats aiment  s'intituler les dfenseurs de la veuve et de
l'orphelin,--j'ai fait remarquer dj que la veuve et l'orphelin
n'auraient pas besoin d'un avocat qui les dfendt, s'il ne se
trouvait pas en face un avocat qui les attaqut.

La profession d'avocat amne ncessairement ceci que celui qui
l'exerce doit combattre souvent pour une cause qui ne l'intresse en
rien, pour une cause qui n'est peut-tre pas la bonne, de telle sorte
que s'il et eu  choisir, il se ft charg plus volontiers de la
cause adverse. Il s'ensuit naturellement que les colres sont feintes
et les emportements simuls.

Que c'est une escrime o l'on s'agite beaucoup, o l'on frappe
bruyamment la terre avec des sandales retentissantes, o l'on voit
briller et s'entrechoquer avec un bruit strident des lames de
fer,--mais o les fleurets innocents sont boutonns, les poitrines
prserves par un plastron et le visage garanti par un masque.

Il serait du plus mauvais got de se fcher d'un coup de bouton de
plus ou de moins reu dans l'assaut;--on prendra sa revanche un
autre jour, et l'on voit souvent deux avocats en sueur, aprs
s'tre escrims avec ardeur l'un contre l'autre, aprs avoir
chang les dmentis, les imputations, les accusations les plus
fltrissantes,--traverser, en se tenant par le bras, la salle des
Pas-Perdus et s'en aller djeuner ensemble  un certain caf dont j'ai
oubli le nom,--le caf d'Aguesseau, je crois,--sur la place du Palais
de Justice.

Cette indiffrence sur les horions changs, cette immunit convenue,
les avocats reprsentants les transportent dans les assembles, et ne
remarquent pas toujours assez qu'ils ont souvent pour adversaires dans
la discussion des hommes qui n'ont pas les mmes habitudes, et peuvent
se sentir et se dclarer offenss de certaines intemprances, de
certains _lapsus_ de langue qui n'ont rien de choquant entre avocats.

Ajoutez que ce ne sont pas le plus souvent les premiers, les plus
diserts d'entre les avocats qui abandonnent le Palais pour la Chambre,
les matres de la parole, les vritables orateurs,--que ce sont le
plus souvent ceux qui n'ont pas su se faire une place dans leur
profession; des avocats de cour d'assises, quelque chose comme les
acteurs de mlodrames, habitus  tenir beaucoup plus de compte de
l'action souvent immodre, de l'emphase, de la boursouflure, des
grands gestes, des clats de voix, des coups de poing sur la barre,
etc., que des artifices et des dlicatesses du langage, de la science,
de la discussion, de la force des arguments, etc.


Certes, s'il n'y avait dans une assemble qu'un, deux, trois, dix
avocats, ils prendraient graduellement le diapason de cette Assemble,
et perdraient l'accent du terroir, comme la plupart des gens du nord
et du midi perdent plus ou moins leur accent  Paris, s'ils ont soin
de n'y pas vivre entre eux.

Mais comme ils sont beaucoup plus, beaucoup trop nombreux, comme ils
parlent plus souvent et plus longtemps que les autres, au lieu de
prendre le diapason, ils l'imposent; au lieu de perdre leur accent,
ils le donnent aux autres, et on en arrive  cet oubli des
convenances,  ces changes d'injures quelquefois grossires, auxquels
il nous est donn d'assister, et qui tiennent plus de l'engueulement
que de l'loquence, et conduisent naturellement au pugilat. Ajoutez
encore que, par suite de l'habitude du Palais, les avocats, accoutums
 ne pas s'offenser de certaines intemprances, sont tout tonns
quand d'autres s'en offensent, et ne se croient pas obligs de donner
des rparations qu'ils ne demanderaient pas.


Or, la corruption et l'avilissement du langage sont les causes ou les
effets, mais  coup sr les signes du relchement et de l'abaissement
des esprits. Les Grecs disaient: On parle comme on vit.

Et Snque:

Partout o vous verrez que l'on tiendra et que l'on aimera un langage
corrompu, ne doutez pas que les moeurs n'y soient dpraves.


_Ubicunque videris orationem corruptam placere, ibi mores quoque a
recto descivisse non erit dubium._


Une autre cause contribue  faire perdre au langage franais cette
urbanit, cette finesse dans la plaisanterie et l'ironie--qui,
lorsqu'elles blessaient, faisaient du moins des blessures honntes et
propres; on se piquait, on se perait avec de belles pes de pur
acier, aujourd'hui on se sert d'instruments que la justice appelle
_contondants_, de btons, de marteaux, de pierres qui meurtrissent
et font des bleus comme le coup de poing reu l'autre jour par Me
Gambetta, ou de mauvais couteaux rouills, brchs, etc.

Cette autre cause est dans les journaux. Certes la presse compte un
certain nombre d'crivains distingus, experts dans la science de bien
dire, matres de leur plume, mais combien, en change, remplissent les
journaux de leur prose, qui n'ont fait aucune tude de l'art d'crire,
qui remplacent les arguments par les injures et la dialectique par la
grossiret? Il en est de mme dans les clubs, dans les runions
soi-disant politiques, etc.

D'autre part, on ne lit plus gure que les journaux dont les meilleurs
prsentent pour le moins des spcimens de ngligences qui s'expliquent
par la ncessit de l'improvisation: la langue, la belle langue
franaise, s'altre, se corrompt et menace de se perdre.


Le spectacle qu'ont prsent tour  tour, ces jours derniers, et
l'Assemble des reprsentants de la France, et les gares du chemin de
fer, o nous avons vu l'loquence de la tribune dgnrer par une
pente douce et naturelle en coups de poing et en coups de canne,
n'tait pas prcisment ce qu'on appelle un joli spectacle, mais ce
pourrait, ce devrait tre un spectacle difiant et instructif.


Me Gambetta, soutenant au tribunal qu'il _n'a_ reu _que_ un coup de
poing--quand M. de Sainte-Croix affirme lui avoir donn un
soufflet,--rappelle M. de Talleyrand recevant un soufflet de
Monbreuil, et s'criant  l'instant mme: Ah! quel coup de poing!


Les dlicats, s'ils consentaient  se mler de cette affaire mal
commence et mal conduite, diraient que l'intention de donner un
soufflet suffit pour constater l'insulte,--et que,--entre gens bien
levs, parmi lesquels les soufflets donns et surtout les soufflets
reus sont extrmement rares, il suffit, dans les cas extrmes, que
l'insulteur--chose peu ordinaire--fasse un geste de la main ou du
gant, pour que son adversaire, d'un mot ou d'un autre geste, fasse
comprendre qu'il tient le soufflet pour reu et que l'affaire regarde
les tmoins.

Quant  la proposition qui parat ne pas aboutir d'une liste de dix
combattants,--elle est renouvele des Horaces et des Curiaces,
du combat des trente, etc., et trs prs de nous--lors de
l'emprisonnement  Blaye de la duchesse de Berry--les chevaliers de la
duchesse de Berry envoyrent une liste au _National_,--affaire qui fut
arrte par l'annonce officielle de la grossesse de la duchesse.


M. Clmenceau, demandant raison d'une insulte faite  Me Gambetta,--me
rappelle la _Jolie fille de Perth_, ce beau roman de Walter Scott
que je citais il y a peu de temps.

Il y a encore l un combat de clan contre clan et un terrible
combat,--le clan Chattam contre le clan de Quhle,--trente contre
trente.

Le clan Quhle a pour chef un jeune homme, Eachin, lev loin des
montagnes, de la chasse et des exercices guerriers; son temprament,
plus fort que sa volont, lui refuse la farouche valeur de ses
compagnons et de ses adversaires,--mais son pre nourricier, le gant
Torquil du Chne, l'entourant avec ses huit fils qui ne laisseront pas
approcher de lui le terrible armurier Henry,--crie  ses fils: Mourez
pour Eachin!--Puis,  mesure qu'un des gardes du corps est
renvers--Torquil s'crie: Un autre qui meurt pour Eachin!

Ils sont tous tus,--et alors Eachin jette ses armes, se prcipite
dans la rivire et se sauve--peut-tre  Saint-Sbastien.


On aime  s'en prendre  ses ennemis de ses calamits, de ses
dboires, mais le plus souvent il serait plus juste et plus vrai de se
les attribuer  soi-mme,--tous les partis, tous les gouvernements
prissent par leurs ultras.


A peine rentr en France, derrire les baonnettes trangres, Louis
XVIII dut en ressortir.

Pourquoi?

Voil ce que disait un bon Franais de ce temps-l:

Les Bourbons s'en retournent parce que, au lieu de rentrer chez nous,
ils ont voulu rentrer chez eux.


En 1816,--remont de nouveau sur le trne, Louis XVIII se plaignait de
ses amis, et prenait des prcautions contre eux. Le comte Decazes,
ministre de la police gnrale, pre, je crois, du duc actuel, qui
doit tre comte de Cazes et Duc de Glusberg, crivait aux prfets, au
nom du Roi, le 12 septembre;--il les engageait  surveiller et 
carter les Belcastel et les Dahirel de ce temps-l: _Les amis
insenss qui branleraient le trne en voulant le servir autrement que
le Roi ne veut l'tre; qui, dans leur aveuglement, osent dicter des
lois  la sagesse, et prtendent gouverner pour lui_,--le Roi ne veut
aucune exagration.

A cette mme poque, un prfet recevait l'ordre de _repousser des
lections MM. tels et tels, et notamment M. le marquis de Clermont
Mont-Saint-Jean, comme_ trop royalistes.

J'ai sous les yeux une lettre du marquis o il s'en plaint;--on
rpandait  profusion, et le gouvernement n'tait pas tranger  cette
propagation, un crit o on lisait:

_Il y a des gens qui voudraient le Roi sans charte, le rtablissement
des privilges dtruits et oublis; l'anantissement des institutions
librales, qui aspirent  faire reculer l'opinion d'un demi-sicle, 
replacer la France sous un ordre de choses dont les lments
n'existent plus._

Cela peut se rpter aujourd'hui, mais avec deux diffrences, l'une
petite, l'autre grande,--la premire que, au lieu d'_un demi-sicle_,
il faut dire: presque un sicle;

La seconde, c'est qu'il faut mettre le Roi,--M. de Chambord,--au
nombre de ceux qui sont trop royalistes et qui n'branlent pas le
trne par cette seule raison qu'il n'y a pas de trne et qu'ils
rendent impossible d'en lever un.


C'est offenser un musulman que de lui demander des nouvelles de ses
femmes. Sans aller tout  fait aussi loin dans la rserve  l'gard du
beau sexe, il a t longtemps en France considr comme une rgle,
dans la bonne compagnie, de ne pas parler d'une honnte femme dans un
lieu public; une femme ne se serait pas facilement console
d'apprendre que son nom avait t lu dans un journal, et si cela tait
arriv par hasard, le journaliste aurait d faire rparation au mari,
au frre ou au fils de la femme offense. Je ne veux pas parler du
temps o le gazetier et t btonn par la livre et n'et pu
obtenir que M. le duc trois toiles ou le marquis quatre toiles
condescendt  lui donner satisfaction les armes  la main.

C'tait alors une forme terrible et crasante du blme de dire d'une
femme: _elle fait parler d'elle_; on ne prenait pas la peine
d'expliquer si c'tait en bien ou en mal, il suffisait qu'on parlt
d'elle et qu'elle y et donn lieu.


Il n'y avait alors aucune chance pour une honnte femme d'tre connue
du public.

Tout cela est chang aujourd'hui. Est-ce mieux? J'en doute beaucoup.
Les femmes y ont-elles gagn? Je suis convaincu du contraire. A qui la
faute? On ne risque gure de se tromper, en attribuant  peu prs
toujours  un sexe les fautes et les sottises de l'autre. On a cit ce
mot d'un chef de la police qui, lorsqu'un crime lui tait dnonc,
demandait: o est la femme. En effet, presque toujours, les crimes des
hommes sont commis non pas prcisment  l'instigation des femmes,
mais pour les femmes ou  propos des femmes. Quant  elles, elles ne
nous font pas tant d'honneur, elles ne font gures pour nous que des
sottises.

Il parat vident que la vie des cercles, qui laissait les femmes
seules  la maison, est ce qui leur a donn l'ide d'en sortir
elles-mmes.


Il y a encore la question des courtisanes. Sous la rgence et sous
Louis XV, poques qui ne brillaient pas prcisment par la svrit
des moeurs, il y avait un certain nombre d'impures en renom;--elles
taient richement entretenues, par de grands seigneurs et des
financiers que cela ne ruinait pas, du moins pour la plupart--et qui
ne prenaient pas sur le train de leur maisons et les dpenses de leurs
femmes. Ceux qui payaient ces impures taient loin de les traiter
sur le pied de l'galit, elles faisaient partie de leur domesticit.
On disait: _la_ une telle appartient en ce moment au duc de ***--au
traitant un tel-- l'vque de ***. Elles ne se piquaient pas, je
pense, de fidlit, mais alors tre ce qu'on appelle aujourd'hui leur
amant de coeur, et ce qu'on appelait alors leur greluchon,
c'est--dire se servir d'elles sans les payer, tait rput assez
honteux pour que l'entreteneur en titre ne daignt pas s'en offenser,
ou se crt suffisamment veng par l'humiliation de son rival
clandestin;--elles ne trouvaient gure, d'ailleurs, ces dlassements
de leur coeur qu'avec des hommes de leur classe.

On l'a dit avec raison, il y avait dans les mauvaises moeurs et la
mauvaise compagnie de ce temps-l, encore quelque chose qui manque aux
bonnes moeurs et  la bonne compagnie d'aujourd'hui.

Il est rare aujourd'hui qu'une de ces filles soit entretenue par un
seul homme; on a appliqu  leur industrie l'ide qui a prsid  la
cration des cercles. Un grand nombre de gens, moyennant une
rtribution relativement insignifiante, jouissent dans un local commun
d'un luxe que presque aucun ne pourrait se procurer chez lui avec sa
fortune personnelle.

Grce  l'association on a sa part des faveurs d'une femme richement
vtue, magnifiquement meuble, ayant des diamants, une maison monte,
des chevaux, des voitures, etc., dont chacun ne paye qu'une part
minime et jouit entirement pendant le jour, l'heure ou le quart
d'heure que lui rapporte son nombre d'actions, et il est convenu que
ce n'est plus ni honteux ni rpugnant.

Le bon march relatif apport par la coopration  l'amour vnal a
d multiplier singulirement le nombre de ces filles, et en
augmentant, dans une proportion encore plus forte, le nombre des gens
qui vivent avec elles, leur faire une large place dans la socit. Un
lment nouveau est venu modifier encore leur situation. Certains
journalistes, m'assure-t-on, un trs petit nombre, je veux absolument
le croire, tiennent  honneur d'tre actionnaires, sans dbourser;
d'tre aims pour eux-mmes, de souper chez elles et avec elles aux
dpens des actionnaires payants,--ou, du moins, ils les payent, eux,
en renomme et en gloire. Ils mentionnent leur prsence aux premires
reprsentations, aux courses, etc., ils vantent leur beaut, dcrivent
leurs toilettes,--les annoncent, leur font des rclames et
achalandent leurs boutiques dans lesquelles ils ont un certain
intrt.


Aussi, aujourd'hui, tout le monde les connat,--les honntes femmes
les regardent, les examinent, en parlent, blment ou louent leur
parure,--s'informent de leur couturire, de leur marchande de modes,
et s'efforcent de les imiter, c'est--dire d'accepter une lutte o
elles sont ncessairement vaincues, irrites, humilies, car la plus
honnte femme du monde ne peut gure ruiner qu'un mari et un amant,
tandis que ces impures lvent des impositions et peroivent des
tributs et des droits sur le public tout entier.


La foule, le vulgaire confond facilement la clbrit, la
famosit--avec la renomme, avec la gloire. Les femmes du monde ont
senti de l'humiliation de la notorit donne aux courtisanes. Eh
quoi! on fait savoir  l'univers que cette fille est jolie, bien
faite,--qu'elle a les yeux noirs, les cheveux rouges,--qu'elle est
habille de telle ou telle faon,--qu'elle assistait  la premire
reprsentation de telle pice de Dumas ou de Feuillet. Mais j'y tais
aussi  cette reprsentation, et il me semble que je suis au moins
aussi jolie qu'elle--et j'avais une robe charmante et une coiffure
dlicieuse,--et tous les regards auraient t pour elle:--j'aurais t
l comme si je n'y avais pas t! on n'aurait pas daign me remarquer,
m'apercevoir!

Du moins, c'est ce que doivent penser les lecteurs des journaux dans
toute la France et dans le monde entier.

De l, le dsir ardent qui s'empare d'un certain nombre de femmes du
monde; elles veulent qu'on parle d'elles, elles veulent lire aussi
leurs noms dans les journaux,--elles veulent que les lecteurs de ces
feuilles sachent qu'elles aussi sont jolies et bien mises.
Quelques-unes donnent des ftes, des soires, des bals, des raouts,
instituent des loteries de bienfaisance, o elles ont soin d'avoir
quelques journalistes pour lesquels elles font des frais
particuliers,--et, le lendemain, elles brisent fivreusement la bande
du journal et cherchent leur nom.

Leur nom... imprim.

Quelques-unes, les timides, disent encore: C'est ennuyeux les
journaux, on ne peut plus faire un pas sans y lire son nom,--mais que
le journaliste ne les ait pas nommes, dcrites, dtailles, il pourra
attendre en vain une nouvelle invitation.


Les moyens de paratre sont ncessairement varis;--un des moyens
les plus ambitionns est d'crire;--on intrigue pour glisser un
article dans une revue, le plus souvent sous un pseudonyme, non par
pudeur, mais par coquetterie, par raffinement; c'est un voile de plus
 laisser lever, et on le laisse lever par tout le monde, un voile
qu'on drange soi-mme si on ne russit pas  trouver des audacieux,
des insolents.

Telle autre a adopt la partie des bons mots,--des mots hardis, des
mots risqus.

Telle autre se contente de ne porter que les modes d'aprs-demain.

On veut tre vue, on veut tre imprime,--on se montre partout,--et
s'il se passe un mois pour les unes, une semaine pour les autres sans
qu'elles aient vu leur nom imprim, elles s'vertuent  chercher par
quelle nouvelle audace, par quelle nouvelle extravagance elles peuvent
rveiller la publicit paresseuse, indiffrente, fatigue, blase ou
endormie.

La pudeur des femmes ne consiste pas seulement dans les vtements;
leur vie aussi a sa pudeur et doit avoir ses voiles comme leur corps.
Si la beaut de la femme est l'ornement de la maison, sa vertu, sa
chastet, sa rserve sont des roses qui l'embaument et la parfument.
La femme qui vit dehors rentre  l'tat de rose sur laquelle on a
march;--heureuse si elle n'a fait que perdre son parfum, et si elle
ne rapporte pas des odeurs suspectes.


Une lectrice m'interrompt:--Mais, monsieur, la vie que vous voulez
nous imposer serait parfaitement ennuyeuse. Pourquoi cette monstrueuse
ingalit entre nous et messieurs les hommes?

--Je ne veux rien vous imposer, chre dame, et si j'ai l'air de vous
enlever ce que vous appelez l'galit, c'est pour vous assurer au
contraire l'galit vritable, ou plutt la supriorit, la royaut
lective et renouvele tous les jours dans la maison dont vous tes la
souveraine.


De mme, celles d'entre vous qui, en se dcolletant et en offrant au
regard de trop forts chantillons de leurs charmes, se trompent si
elles croient faire natre ainsi l'amour;--elles ne peuvent qu'exciter
des fantaisies lascives, des dsirs violents peut-tre, mais
passagers, peu faits pour flatter un orgueil honnte. Elles me
rappellent ce prdicateur, qui disait  propos de l'amour: Encore,
si a durait un sicle ces volupts profanes; si a durait un an, si
a durait un jour, si a durait une heure, on comprendrait peut-tre
qu'on les payt de son salut ternel,--mais non... zag-zag-zag-zag...
et... damn.


Soyez certaine, chre dame, que l'on n'a envie d'entrer que dans les
maisons fermes,--la femme, non seulement la plus honnte, mais aussi
la plus heureuse, est celle dont on ne parle pas,--comme on a dit:
Heureuse la nation qui n'aurait pas d'histoire.


Il est un autre point auquel ne paraissent pas songer les femmes qui
veulent  tout prix faire parler d'elles,--c'est que, grce  la
soudainet de leurs impressions, grce  l'irresponsabilit de leurs
actes, il n'y aurait pas moyen de les admettre dans la socit, si la
loi et les usages ne leur donnaient un diteur responsable  qui l'on
puisse demander satisfaction de certains excs de langue et de
certains procds violents, le mari, le pre, le frre,--au besoin
mme l'amant, celui-ci avec certains dtours et certaines prcautions.


La responsabilit qu'elles leur font encourir devrait, ce me semble,
suffire pour les faire rflchir  l'occasion.


Madame la princesse de Metternich avait, sous l'empire, fini par
appartenir  la publicit;--les journaux dcrivaient rgulirement ses
toilettes et publiaient ses mots;--elle s'amusait de ce bruit, de ce
froufrou de ses jupes et de sa langue, et l'encourageait. Si bien que
je ne crois pas aujourd'hui sortir des convenances en parlant d'elle,
moi, si rserv d'ordinaire sur le chapitre des femmes, qui ne parle
jamais dans les _Gupes_ ni des femmes honntes, par respect pour
elles, ni des autres par respect pour moi.


Eh bien! grce  cette habitude de parler haut, de parler  la
cantonade, d'tre toujours en reprsentations, madame de Metternich
vient d'amener entre son mari et le comte de Montebello, un duel qui,
par hasard, n'a pas eu de consquences funestes.


Autre exemple: Il est de ce temps-ci une autre personne qui a
provoqu, obtenu, escalad la notorit avec plus d'ardeur et de
prmditation, et par des moyens plus violents, c'est madame
Ratazzi,--madame de Solms,--qui s'appelait avant son second mariage,
la _princesse_ de Solms. Elle a,  propos d'une de ses publications,
failli, dans le temps, faire battre son frre et son premier mari avec
quelqu'un que je ne nommerai pas,--et un roman, publi par elle dans
les dernires annes de l'empire, a attir  son second mari Ratazzi
vingt provocations auxquelles il a cru pouvoir ne pas rpondre,--sans
quoi ce serait probablement d'un coup de pistolet ou d'un coup d'pe
qu'il serait mort.


M. de Mahy,--dput, membre de la commission de permanence,--se plaint
amrement de la suppression des chambres de Toulouse.--C'est,
dit-il, dans une lettre publie par les journaux, une tendance
dsastreuse.

Nous allons un peu parler des chambres.--Nous commencerons par
produire en partie une circulaire du prfet de Vaucluse; cette
circulaire traite la question avec un grand bon sens.

Nous ferons  son sujet deux ou trois observations;--puis, nous
donnerons la parole  mon gendre,  mon fils Lon Bouyer, qui est
Provenal, qui en est heureux et fier, qui aime son pays, et qui
constate avec chagrin l'extension que prend dans les campagnes la
tache d'huile, la tache de moisissure, le chancre des dangereuses
thories, ou mieux, billeveses dmagogiques.--Je le prie de nous
expliquer ce que c'est en effet que les chambres.


M. le prfet de Vaucluse se trompe lorsqu'il dit: Les chambres sont
inconnues dans le reste de la France.

M. Mercier, il y a un mois encore, prfet du Var, destitu  la suite,
je crois, d'un diffrend avec le prfet maritime de Toulon, en avait
fait fermer dj une certaine quantit.


_Le prfet de Vaucluse  MM. les sous-prfets et maires du
dpartement._

    MESSIEURS,

Le grand nombre de chambres existant exceptionnellement sur certains
points de ce dpartement, et en particulier dans l'arrondissement
d'Apt, a attir mon attention, comme celle de la plupart de mes
prdcesseurs, dont les proccupations  ce sujet ont laiss des
traces crites que j'ai utilement consultes.

Depuis quinze mois que j'administre ce pays, je me suis livr  une
tude attentive et assidue de cette question, et il est rsult de
l'exprience acquise et de tous les renseignements recueillis, que les
chambres exercent, en gnral, une fcheuse influence dans le milieu
o elles sont tablies.

Il est des communes o la majeure partie de la population valide est
enrle dans les chambres. Il arrive alors que le foyer est dsert,
que les femmes et les enfants sont dlaisss, et que la vie de famille
est profondment atteinte.

On joue frquemment dans les chambres. On y perd son argent, son
temps, et souvent aussi sa libert et son indpendance. La chambre
est habituellement un foyer politique d'autant plus dangereux que la
contradiction n'y existe pas, que l'on s'y exalte dans une mme
opinion, que quelques hommes influents y dominent, et qu'il est rare
que l'unique journal qu'on y lit, quand on en reoit un, ne soit pas
une feuille d'opposition contre les principes de l'ordre social.

On peut donc dire avec certitude que, presque partout, la
condition sous laquelle ces sortes d'associations ont t
autorises,--l'interdiction des discussions politiques,--est
perptuellement enfreinte.

Cela est si vrai que, dans beaucoup de chambres, s'talaient, il y a
moins d'une anne, des emblmes sditieux dont j'ai d prescrire
l'enlvement.

Je suis inform que, sauf de rares exceptions, les chambres
continuent  tre en quelque sorte des clubs en permanence, d'autant
plus  craindre que l'accs en est ferm  l'autorit.

Dans ces circonstances, ayant la volont et le devoir de servir les
intrts moraux de ce dpartement, j'ai dcid que les chambres
prcdemment autorises ou tolres seraient fermes. Les arrts de
dissolution ont t ou seront adresss  MM. les maires.

En agissant ainsi, j'ai la conscience de rendre service  ce pays, de
le restituer aux saines et moralisatrices influences de la famille, 
la pratique des devoirs du foyer, et de l'affranchir de la tutelle de
quelques personnes, d'autant plus coutes qu'elles s'adressent  des
hommes que le dfaut de culture intellectuelle livre sans dfense aux
excitations et aux sophismes de l'erreur.

Les chambres, inconnues dans le reste de la France, constituent une
exception dans ce dpartement. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
. . . . . . . .

Les cafs et les cabarets ne manquent pas dans les communes, et ceux
pour qui la chambre cessera d'exister pourront s'y runir avec leurs
concitoyens, traiter leurs affaires et s'y distraire honntement et au
grand jour, sous la surveillance de l'autorit.

L, du moins, sur ce terrain accessible  tous, la fusion des
opinions peut se faire et produire l'apaisement, dont nous avons plus
que jamais besoin dans nos malheurs.


Ma premire remarque, sur la circulaire de M. le prfet de Vaucluse,
est que ce qu'il dit avec raison contre les chambres, s'applique
parfaitement aux cercles; j'en ai dj parl, j'y reviendrai.

La seconde, c'est que les cafs et les cabarets, moins dangereux,
selon lui, sous le rapport politique, ne le sont pas moins sous le
rapport des moeurs et de la dissolution de la famille.

Je dis _selon lui_; car le caf et le cabaret ne consistent pas
seulement dans la partie vitre, toute grande ouverte au public;--il
n'est gure de cabaret ou de caf qui n'ait une salle spare, ne
donnant pas sur la rue ou sur la place o est la faade du cabaret ou
du caf, mais ayant une entre particulire par une autre rue, et
situe, soit derrire le cabaret ou caf, soit au-dessus.

Cette salle, rserve aux bons clients, aux habitus respectables,
n'accepte pas les prescriptions de la police concernant ce genre
d'tablissement;--elle s'ouvre ou continue  rester ouverte aprs
l'heure rglementaire de la fermeture des cabarets et cafs;--on y
joue, on y joue relativement gros jeu,--on y discourt, et on s'y livre
 de petites menes politiques.


Les cabarets et les cafs sont la ruine et la perte des ouvriers et
des paysans,--ils sont, comme les chambres, la destruction de la
famille, il n'y a plus de patrie.

J'ai dit comment,--sans illgalit, sans arbitraire, on pourrait en
trois mois faire fermer _spontanment_ les deux tiers des cabarets et
des cafs.

Il suffirait d'exercer une surveillance inflexible,--sur la qualit et
la quantit de leurs marchandises:

1 Exiger que toute denre livre au consommateur ne lui ft prsente
que sous son vritable nom et sa provenance relle;

2 Punir svrement toute altration, toute sophistication, tout
mlange.


Ici une parenthse pour citer un exemple:

La fausse bire,--la bire artificielle et malsaine--se vend
aujourd'hui au verre, au bock, je crois, aussi cher qu'on vendait
autrefois la bouteille de la bire faite d'orge et de houblon,--deux
lments qui n'entrent plus dans la fabrication de la plupart des
bires que pour une part plus ou moins minime, et qui souvent en sont
compltement absents.

3 Puis de supprimer le crdit, en ne reconnaissant plus lgalement
les dettes de cabaret et de caf;

4 En affranchissant et en dgrevant d'impts le vin que l'ouvrier
achte et emporte chez lui pour les besoins de sa famille,--en
reportant ces impts sur celui qui se boit au cabaret,--jusqu'au jour
o on en viendra au seul impt loyal et quitable,--l'impt unique sur
le revenu.

Il est incontestable que ces quatre articles non pas seulement
dicts, mais mis en pratique,--amneraient en trois mois la fermeture
volontaire des deux tiers de ces tablissements si dsastreux.


Il y a quelque temps, j'en parlai  un fonctionnaire public d'ordre
suprieur, qui vint me voir en passant;--je lui demandai s'il avait
quelque objection  faire  ma proposition, et s'il doutait de son
efficacit;--il me rpondit qu'il n'avait aucune objection, et qu'il
tait aussi convaincu que moi du rsultat.

--Eh bien!

--Eh bien, par les impts indirects, l'tat est l'associ n des
cafs, cabarets, etc., et partage leurs bnfices,--et on n'en ferme
quelques-uns de temps en temps,--que lorsqu'on y est contraint par un
scandale.

--Mais c'est une immoralit, c'est un crime,--ces tablissements si
multiplis aujourd'hui dtruisent l'estomac et le cerveau...

--Que voulez-vous?


Il en est de mme des journaux, surtout des journaux soi-disant
rpublicains, qui se sont donn, qui se donneront bien de garde de
reproduire ce que j'ai crit  ce sujet;--les cafs, les cabarets
comptent pour beaucoup sur leurs listes d'abonns, et les clients de
ces tablissements forment la majorit de leurs lecteurs; ceux-l
surtout qui s'intitulent indpendants, et portent le plus le chapeau
sur l'oreille en parlant aux rois et aux ministres... patients, sont
dans la dpendance la plus absolue de ces dbitants.


Il serait temps que l'on prt un parti,--les ouvriers sont aujourd'hui
bien et dment empoisonns,--je parle de ceux qui s'intitulent
travailleurs et ont pour signe particulier qu'ils ne travaillent
pas.

On veut passer, on passe aujourd'hui  ceux qu'il y a trois ans on
appelait si ddaigneusement les ruraux.

A ceux dont le bon sens plus robuste, les apptits moins surexcits,
semblaient devoir rsister plus nergiquement.


Voici comment se cre la _chambre_: Quelques jeunes paysans
s'assemblent, jaloux de _faire les hommes_, en exerant leur droit de
runion. Dans le peuple, tre membre d'une chambre, c'est revtir une
sorte de robe virile; on dit: En telle anne je faisais ou ne faisais
pas encore partie de la chambre. A ce noyau, se joignent quelques
membres dissidents d'une autre socit, et on choisit le nom que
portera dsormais l'association. Quelquefois on la met sous le vocable
d'un saint considrable du pays: _Saint Hermentaire_ ou _saint
Auxile_; sous le rgne d'un prfet  poigne, on choisit habilement un
nom qui puisse rendre l'administration clmente et l'autorisation
facile. On s'appelle alors: _Les amis de l'ordre_, ou _Les enfants de
la paix_. Mais un beau titre pour une chambre, un de ces titres qui
excitent l'envie et l'admiration des socits rivales, c'est celui que
personne ne comprend: _Les amis du progrs_, c'est bien; _La
philanthrope_, encore mieux; _Les droits de l'homme_, voil ce qui
peut s'appeler un nom!

_La chambre_, ou pour parler comme les gens de Provence, _la
Chambre_, que l'on appelle aussi _la Socit_, est baptise; la
prfecture a donn l'autorisation, on a lou dans la vieille ville une
chambre et une cuisine, il ne reste plus qu' acheter le mobilier
commun: quelques tables grossires, quelques brocs, verres et polons,
et quatre de ces antiques lampes provenales, des _vioro_, composes
d'un pied de fer ou en terre surmont d'une boule de verre pleine
d'huile, dans laquelle trempe une mche fumeuse; puis, au jour de
l'inauguration, chaque membre arrive, portant sur sa tte une chaise
qui reste sa proprit individuelle. Quant au service, il est fait 
tour de rle par chacun des associs qui prend alors le nom de
semainier.

Au dbut, _la Chambre_ n'tait qu'un lieu de runion o les
cultivateurs venaient, aprs une journe bien remplie, attendre
l'heure du coucher et vidaient un verre de vin en causant de
l'apparence des rcoltes et du prix des denres. Puis, l'hiver,
pendant les _derniers jours_ (les jours gras, les derniers jours... de
carnaval), la partie jeune de l'Assemble se cotisait, louait un
tambourin. On amenait le soir les soeurs et les filles, et tout ce
monde dansait gaiement; les couples _cargnaient_ (c'est le flirter
des Anglais), et bien des contre danses se terminaient par un mariage
aprs la rcolte des olives.

C'tait l'ge d'or de la chambre; mais un jour, une des fortes ttes
de la runion, un jeune, qui avait _uno grosso litturo_ (une grosse
lecture, beaucoup d'instruction), apporta un journal et lut  haute
voix un article dans lequel il tait dit: Que l'avenir appartenait
aux travailleurs, que le peuple qui cultivait la terre avait le droit
de la possder et qu'il fallait dclarer une guerre  mort  l'infme
capital.

Les vieux comprenaient de temps en temps, et hochaient la tte sans
rien dire, les jeunes couvraient d'un murmure flatteur la voix du
lecteur.

Celui-ci, fier de son succs de lettr, recommena les jours suivants.
Peu  peu, il eut des envieux et des imitateurs; tous ceux qui avaient
frquent pendant six mois l'cole des frres, et qui dchiffraient la
lettre moule, se mirent  lire et  commenter les plus mauvais
journaux, et l'un d'eux amena un soir le fameux M. Raynaud, dit
_mangegalline_, picier failli et l'un des chefs du parti rouge.

M. Raynaud vint dbagouler, en provenal, tous les lieux communs,
toutes les rengaines qui tranent sur les tables d'estaminet. Il avait
l'loquence facile du fainant qui a beaucoup bavard et la mmoire
orne d'articles de journaux, et quand il s'tait embarqu trop
lgrement dans une phrase dont il ne pouvait sortir, il la finissait
brillamment en franais. L'auditoire ne comprenait plus et se
regardait merveill en murmurant: Aquou charro ben, Celui-l
parle bien. L'orateur emporta tous les suffrages en dpeignant le
propritaire, le matre, avec une ironie charmante, en plaignant le
paysan de son dur travail et en appelant les socitaires: frres, ce
qui lui gagna tout particulirement le coeur de Basset, dit _Pati_
(cloaque), cureur de puits de son tat.

Il revint plusieurs fois, M. Raynaud; il affilia la socit 
_l'Alliance rpublicaine_ ou  toute autre forme de la Sociale, et
pour sduire ces pauvres gens qui ne savaient pas lire, il surexcita
tous les besoins de luxe, tous les instincts mauvais. Et quoi qu'ils
en disent dans leurs journaux, quelles bourdes les missaires du parti
rpublicain rpandent dans le peuple! quelles grosses sottises ils
lui font avaler!--Ainsi, il est parfaitement sr que le paysan croit
que si la vraie rpublique, _la sainte, venait_, son bourgeois irait
piocher la vigne, pendant que lui, Gros-Pierre, magnifiquement couvert
d'une redingote marron, le regarderait suer au soleil, tout en buvant
de la limonade gazeuse sous un olivier.

Ce levain de haine contre celui qui possde se traduit dans les
chambres d'une faon originale et nave. Dans le langage plaisant, on
affecte de parler du propritaire comme s'il tait le fermier et du
fermier comme s'il tait le matre.

--Dis donc, Nique? (Dominique), ton fermier s'est mari.

--Eh! oui, Zozel.

--Sais-tu qu'il a pris une _poulido fumello_ (une jolie femme).

Et la conversation continue souvent d'une faon obscne.

Car le jeune paysan est devenu dbauch; au lieu de faire la cour  sa
promise, sous le grand ormeau du march, aux veilles du soir, il
court  la chambre se gaver d'chauds et de foie de porc  la pole,
mets qu'il croit luxueux, et s'en va chercher, pour finir sa nuit,
des amours au rabais.

--Que voulez-vous,--disait l'un d'eux un jour,--nous faisons les
riches autant que nos moyens nous le permettent.


Aussi, la chambre qui, au dbut, ne s'ouvrait que le soir, est tout
le jour occupe par quelques oisifs. Dans nos villes du midi, les
_travailladous_, les travailleurs de terre, habitent en grand nombre
dans ce qu'on appelle partout la vieille ville. Tous les matins, ils
partent pour aller aux environs cultiver le morceau de bien qui leur
appartient en propre ou qu'ils tiennent  moiti du petit bourgeois;
d'autres, exploitant des terrains plus importants et plus loigns,
restent dans les fermes. Qu'un nuage passe sur le soleil et laisse
tomber quelques gouttes de pluie, le paysan quitte sa charrue et
rentre  la maison.

--Eh bien, tu ne fais rien, dit la femme?

--_T!_ tu veux que je travaille par un temps pareil? A quoi bon se
laver la peau pour les matres.

--Mais c'est bien pour toi aussi.

--Va bien. On sait ce qu'on sait; si le bien nous appartenait... M.
Raynaud nous parlait l'autre jour...

--Qu'est-ce qu'il disait encore ce ruin?

--Il disait que la terre... que c'est nous... que, enfin, il faut
nommer Gambetta, et que tout a changerait.

--Ton bavard de M. Raynaud, je voudrais que le diable...

La mnagre bougonne, le mari siffle un air, va _se changer_ et part
pour la chambre, brandissant firement le parapluie de cotonnade
rouge, signe du mnage cossu. Au bout d'un quart d'heure la pluie
cesse, le soleil reparat. Heu! dit notre homme,  prsent que je me
suis _dtourn_ (drang du travail), autant vaut que j'aille voir les
amis.

Il arrive  la socit, trouve nombreuse compagnie, parle, fume, boit,
mange du foie grill, joue sa quote-part contre celle du voisin, perd,
continue  jouer et rentre chez lui  une heure avance, un peu gris
et ayant perdu quinze ou vingt francs de mangeaille et de boisson.

Le lendemain, il se lve bris, ayant comme on dit dans le peuple mal
aux cheveux et froid aux yeux il ne met pas de coeur  la besogne,
maudit le bourgeois, et se promet de voter pour MM. Cotte et Gambetta
qui doivent le mener par la rpublique dans ce pays de cocagne o on
boit toujours du bleu sans tre saoul, o on mange du foie de porc 
la pole toute la journe.

Et essayez de dmontrer au paysan qu'on le trompe, qu'on le bafoue,
qu'il ne doit pas, dans son intrt mme, voter pour MM. tels et tels
qu'il ne connat pas.

Il vous rpondra:

--_Voui, voui_, mais si je ne vote pas pour lui, les autres diront
que j'ai peur, que je trahis, et je ne pourrai plus paratre.

Et un monsieur Ferouillat se trouve dput.

    L. B.


Voil le mal,--mais quel est le remde?

Car, fermer les chambres ne suffit pas,-- l'habitant des champs
comme  l'habitant des villes--il faut des distractions, des plaisirs.

Eh bien, il suffit de se rappeler,--et de substituer des plaisirs
amusants,  des plaisirs ennuyeux.

Il faut remettre en honneur et  la mode les jeux d'adresse et
d'exercice,--la paume, le ballon,--les boules,--la course,--le
saut,--la natation, etc.--Il faut exciter l'mulation par des prix
capables d'tre dsirs, des prix distribus dans des ftes
priodiques, auxquelles on donnerait un clat joyeux,--la fte des
semailles, la fte de la moisson,--la fte des vendanges,--et bien
d'autres.

Surtout dans ces pays envahis aujourd'hui par la politique,--dans ces
pays que la Providence avait voulu rendre heureux entre tous, en
donnant  la terre une parure plus varie et plus parfume, et aux
habitants des besoins peu nombreux et faciles  satisfaire.

O c'est un tat de cueillir des roses,--et des fleurs d'orangers.

Dans ces pays qui font penser  ce que les Maures disaient de
Grenade,--que le Paradis est plac prcisment dans la partie du ciel
qui est au-dessus de Grenade.

Dans ces pays o le mauvais temps est si rare, qu'on le demande...
histoire de changer.

Et les _festins_,--les _romrages_,--la danse au son de la musette et
du tambourin;--ces ftes o les femmes et les filles, aujourd'hui
laisses injustement et tristement  la maison, ont leur part,--et
dont elles font l'ornement, le charme, la politesse... et mme la
police;--car vos btes de cafs, de cabarets, de chambres, excluent
les femmes de vos divertissements, les femmes dont la prsence et la
socit vous civiliseraient et vous dgrossiraient;--tandis que vos
runions d'hommes, vos clubs, vos chambres, vous font retomber en
sauvagerie.

C'est devant les femmes que les jeunes gens disputeraient les prix des
jeux d'adresse et d'exercice,--et leur prsence doublerait la valeur
des prix.


Il faudrait aussi que les curs fissent leur part dans cette
rgnration,--non pas comme on essaye de le faire aujourd'hui en
exhumant de vieilles superstitions,--en s'occupant de dogmes obscurs
et de miracles trop clairs,--qui cartent beaucoup de gens des
crmonies de l'glise.

En se bornant  la morale,--dans laquelle il ne peut y avoir ni
sectes, ni hrsies, en cessant de prcher contre la danse,--qui,
aprs tout, vaut mieux que le cabaret, le caf, les chambres et la
politique.

Il faudrait que, chappant  l'influence des avocats et autres commis
voyageurs en politique, chaque ville, chaque village, n'et  nommer,
en fait d'lections, qu'un habitant de la ville ou du village, qui
irait voter au chef-lieu.--Un dlgu qu'on connatrait depuis sa
naissance et qui connatrait le pays et les intrts qu'il doit
reprsenter et dfendre.

Mais qui s'occupe de cela?--Tout le monde est absorb par la question
politique, c'est--dire les intrigues, les manoeuvres, les
menes,--pour se hisser au pouvoir et  l'argent, ou pour y pousser
des associs et complices qui ont promis de partager.


La rpublique est la forme de gouvernement la plus quitable, la plus
puissante, la plus noble de toutes. Elle peut admettre sans
rvolutions, sans sinistres, sans dsastres, tous les progrs, toutes
les modifications; elle peut mme, grce  son lasticit, satisfaire
aux caprices des Athniens couronns de violettes [Greek: athnaioi
iostephagoi]--sans exposer le pays  des convulsions.

De plus, il semble que ce soit aujourd'hui le seul gouvernement
possible pour la France, cet ingouvernable pays,--et qu'on y descend
par la force invincible des choses,--il semble que les obstacles ne
peuvent que retarder, de temps en temps, le cours de ce fleuve,
l'obliger  dcrire quelques mandres, ou  briser ou surmonter ces
obstacles en grondant et cumant.

Seule la rpublique ne renverse absolument les prtentions et les
esprances de personne, elle ne fait que les ajourner, puisque la
carrire reste sans cesse ouverte.


Mes prfrences raisonnes sont donc pour la rpublique.

Mais, il y a  la rpublique un obstacle puissant, terrible, peut-tre
invincible,--qui l'a dj fait chouer deux fois, et parat s'occuper
fort de la faire chouer une troisime,--c'est le parti soi-disant
rpublicain.

Et aucun des autres partis n'est en ralit aussi hostile, aussi
mortel  l'ide rpublicaine que le parti soi-disant rpublicain.

C'est qu'il n'y a que peu ou point de rpublicains,--c'est que presque
tous ceux qui se disent rpublicains et qui sont du parti
rpublicain, ont sur la rpublique les ides les plus fausses, les
plus absurdes, les plus injustes, les plus dangereuses, les plus
saugrenues.

D'abord, ils prtendent rester parti mme sous la rpublique;--la
rpublique, selon eux, _appartient_  quelques groupes d'_ayant faim_
et d'_ayant soif_, rassembls autour d'un certain nombre de
bavards;-- peine au pouvoir ils se divisent entre eux les places, les
fonctions, les traitements surtout, sans aucun souci des capacits, de
l'intelligence, des tudes, du caractre;--c'est une horde victorieuse
qui se partage, ou plutt s'arrache le butin.

Si bien qu'on peut dire de ce parti rpublicain--qui achve en ce
moment de mettre  mort la troisime rpublique, ce que je disais un
jour d'une certaine ville: Climat heureux, vgtation luxuriante,
ciel de saphir, un paradis o il n'y a, comme dans le paradis de la
Gense, que quelque chose de trop, les habitants.

Nous voyons encore aujourd'hui les chefs de ce parti refuser
publiquement de couper la queue de voleurs, d'assassins,
d'incendiaires, qui forment dans leur arme le corps sur lequel ils
comptent le plus.

Nous voyons ces chefs avides, ignorants, lches, tout prts 
recommencer ou  laisser recommencer et la terreur de 1793, et la
terreur de 1871.

Si bien que nous sommes dans cette triste et presque inextricable
situation:

La rpublique est aujourd'hui la seule forme de gouvernement
possible, et elle est impossible.

    Il vaut mieux tirer  la rame
    Que d'aller chercher la raison
    Dans les replis d'une anagramme.

      COLLETET.

Un journal bonapartiste racontait dernirement que la _Gazette de
France_, dans son numro du 14 dcembre 1848, s'tait amuse  faire
une anagramme.

Elle avait fait remarquer qu'avec les lettres qui composent les mots:

    _Louis-Napolon Bonaparte_,

On pouvait crire:

    _Elu par la nation._

Tout est dans tout, avec les 24 lettres de l'alphabet on peut crire
l'Iliade et l'Odysse et mme le toast de M. Piccon, ce n'est pas la
premire fois que l'on s'amuse  de pareilles purilits.


La ligue trouva, dans _Henri de Valois_, vilain Hrodes.

Comme anagramme, c'tait mieux russi que celle de la _Gazette de
France_, parce que toutes les lettres d'une phrase taient employes
dans l'autre, tandis qu'aprs l'opration de la _Gazette_ il en reste
six ou sept qui n'ont rien de fatidique.

Aprs le 18 brumaire, car ces prdictions ont malheureusement coutume
d'tre faites aprs les vnements, on trouva dans les mots:

_Rvolution franaise_,

_Un Corse la finira_,

Et il ne restait que de quoi faire le mot _veto_, alors  la mode.


Plus prs de nous, sous le rgne de Louis-Philippe,--un ami, un
rdacteur de la _Gazette de France_, qui depuis se brouilla fort avec
elle, M. Antoine Madrolle,--se livra  des exercices de ce genre trs
curieux;--il commena par craser les Algriens d'une terrible
anagramme, c'tait son arme favorite.

_Algriens_, dit-il, ont pour anagramme heureux, _galriens_.

Puis il passe  Napolon Ier, il faut dire qu'alors Napolon Ier tait
dtrn depuis vingt-cinq ans, et mort depuis dix-neuf ans.


M. Antoine Madrolle trouva l'histoire de Napolon dans l'Apocalypse de
saint Jean (ix.-11) o on lit: l'Ange de l'abme s'appelle

Apolyon

Et dans Jrmie, v.-6,

Le lion des forts ([Greek: napolen]) les frappa.

De Apolyon, il est d'ailleurs facile de faire Napolon,--en ajoutant
[Greek: neon] _nouveau_, _neapolyon_, nouvel ange de l'abme.

Et ensuite il dcomposait le nom en retranchant chaque fois une
lettre.

    Napolen -- [Greek: neapolen] -- nouvel ange de l'abme
    .apolen -- [Greek: apolen]   -- dtruisant
    ..polen -- [Greek: polen]    -- des cits
    ...olen -- [Greek: olen]     -- le lion
    ....len -- [Greek: len]      -- des peuples
    .....en -- [Greek: en]       -- allant
    ......n -- [Greek: n]        -- tant

Puis en intervertissant un peu l'ordre des mots, on obtenait pour
rsultat:

Napolon, le nouvel ange de l'abme tant le lion des peuples, allait
dtruisant les cits.


Ce n'est pas tout, M. Madrolle, passant du grec au latin et de
l'anagramme  l'acrostiche, et prtendant que:

Il n'est pas d'enfantillages pour la Providence, ajoutait qu'on
aurait pu prvoir l'anantissement de la famille entire des
Bonaparte,--puisque chacune des lettres initiales de leurs noms forme
le mot _nihil_, rien.

    [N] apolon
    [I] osephus
    [H] ieronimus (Jrme)
    [I] oachimus (Joachim Murat)
    [L] udovicus et Lucianus.

Aprs avoir livr ces belles choses  la publicit, M. Madrolle veut
montrer qu'il ne frappe pas que sur les morts, il rappelle qu'il a
houspill svrement ses amis de la _Gazette de France_, de _la
Quotidienne_, de _l'Ami de la Religion_, des _Dbats_, etc.

Je ne parle pas des journaux libraux, a allait de soi-mme.

_Ce sont_, dit M. Madrolle en parlant des journaux lgitimistes et
religieux, _toutes choses dont j'aime, dont j'ai embrass rcemment
encore les personnes,--mais l'attaque et mme l'indignation, la haine
selon la charit est la plus grande des charits_.


Il n'est pas sans intrt de voir M. A. Madrolle accuser les
lgitimistes, les Dahirel de son... temps, de provoquer le
radicalisme et les rvolutions.

A la tte des journaux, dit-il, qui provoquent le radicalisme et les
rvolutions, cette _Gazette_ usurpe _de France_, laquelle
transformant sa soutane en bonnets rouges, et faisant de la _rforme_
en rabat, s'est toujours mise et lourdement aux genoux de tous les
pouvoirs qu'elle a redouts pour elle-mme (voy. l'histoire des
variations de la _Gazette_ par M. Crtineau-Joly).

_L'Ami de la Religion_, assez discrdit, mme dans le clerg, pour
mriter l'pithte de _bedeau_ de la littrature, dont il devrait tre
ecclsiastique, _L'ami de la Religion_, qui suffirait pour affadir la
religion, comme la _Gazette_ affadirait la France, etc.

_La Quotidienne_, manufacture de coteries dans les coteries, de
commrages, de michauderies,--de colportage d'actions de 25,000
francs, aujourd'hui cotes  5 francs,--et se prtendant, aujourd'hui
qu'elle est _passe_, le _Journal de l'Avenir_.

Et le _Journal des Dbats_... le _Julien_, le _Juif_, le _Judas_...
etc[6].

  [6] _La grandeur de la patrie et ses destines_, par A. Madrolle.

Saperlipopette... a n'est pas de main-morte.

M. Veuillot ne fera pas mieux le jour o il se brouillera avec ses
amis d'aujourd'hui, ce que ne considreront pas comme impossible ceux
qui ont lu dans les _Gupes_ l'histoire de quelques-unes de ses
variations  propos de la rpublique et de la royaut.


Lorsqu'il fut question de l'annexion de Nice et de la Savoie  la
France, je m'y montrai trs oppos dans divers crits que je publiai
alors.

Je suis ennemi irrconciliable des conqutes, des annexions, etc., et
cela autant dans l'intrt des conqurants que des conquis, des
annexants que des annexs.

Je crie alors aux conqurants et aux annexants, aux rois cueilleurs
de palmes et moissonneurs de lauriers: Mais, malheureux, vous en avez
dj trop de pays et de sujets pour la faon dont vous les gouvernez.

Vous faites entrer malgr elles dans votre famille des populations
qui seront ennemies pendant cent ans, etc.

Je conseillai donc alors aux habitants de Nice de bien rflchir, de
comprendre qu'ils allaient renoncer  tre Italiens au moment o
l'Italie renaissait,--pour devenir Franais au moment o la France
voyait la libert s'endormir pour un temps sous l'empire.

Je leur disais: On va vous consulter, je sais bien quelles influences
on fera agir,--mais si vous mettez rsolument dans les urnes un nombre
de NON considrable, on n'osera pas vous annexer.

J'ai encore un crit sign de noms trs honorables que m'adressa
alors, pour me remercier, une commission italienne.


L'annexion nanmoins fut prononce  une immense majorit;--je pris
alors la parole dans les journaux du pays, et je dis: Vous l'avez
voulu, la chose est faite;--comme cette situation ne pourrait plus
changer sans honte ou sans dsastres pour la France, vous trouverez
tous les Franais et moi-mme, si contraire au principe des annexions,
rsolus  maintenir celle que vous venez d'accepter.


La ville de Nice, depuis son annexion, a sous certains rapports acquis
de grands dveloppements.--Quelques habitants constituent encore, il
est vrai, un parti _sparatiste_,--ce parti comme beaucoup d'autres
partis, compte un petit nombre d'esprits honntes, convaincus, levs,
mais aussi des gens qui aiment mieux tre mcontents d'un gouvernement
quelconque, que d'tre mcontents d'eux-mmes,--qui se plaisent 
attribuer au gouvernement franais, comme ils l'attribueraient demain
au gouvernement italien, les rsultats de leur paresse ou de leur
incapacit.--Si ce parti italien a fait sans grand danger quelques
tentatives de dsordre,--ces tentatives sont dues aux suggestions d'un
ou deux hommes qui, aprs avoir favoris tratreusement l'annexion,
ont d  cette opration une fortune rapide et scandaleuse, et
feignent, pour se faire pardonner, par certains aveugles, moins la
trahison que la fortune, une haine irrconciliable, mais prudente
contre la France.


Or, un de ces jours derniers, un des dputs des Alpes-Maritimes,--_il
signor Piccone_,--a mis en lumire un grand et triomphant argument
contre les banquets politiques, la faconde des balcons d'auberges et
l'loquence entre deux vins.

Il y a bien longtemps que je me suis lev contre cette sotte ide de
traiter des affaires et de la fortune d'une nation dans un lieu, et
dans une situation o personne ne voudrait traiter de l'achat ou de la
vente d'un porc ou d'un sac de bl,--ide que j'avais traduite ainsi:
La patrie est en danger, mangeons du veau.

Les Franais ont t svrement punis pour le crime du veau, comme
dit la Gense; c'est  un banquet imagin par de grands citoyens qui
n'ont pas os y assister, qu'est due la rvolution de 1848, et ensuite
l'Empire, et ensuite la guerre contre la Prusse et la Commune.

Toujours est-il que M. Piccone est un avocat dj g, qui a vot pour
l'annexion, ou l'a accepte, puisqu'il a sollicit et obtenu l'honneur
de reprsenter, dans une assemble franaise, les Alpes-Maritimes, et
a prt serment  cette occasion.

De plus, lors de son entre  l'Assemble de Tours, le 9 mars 1871, il
a publiquement protest de son dvouement  la France et affirm que
c'tait lui faire une grande injustice que de le croire sparatiste,
etc.

Eh bien, cet honorable reprsentant,--un des jours de cette semaine,
s'est trouv  un banquet, o, malgr les instances de quelques amis,
il a cru devoir prendre la parole; voici les choses que les auditeurs
qui se sont cru le jouet d'un rve, ont entendu sortir d'une bouche
d'ordinaire prudente et qui a prononc, en d'autres temps, des paroles
compltement contraires:

En prsence de ces chers compatriotes italiens, mon coeur tressaille
de joie, et je sens renatre en moi toutes mes aspirations et tous mes
sentiments italiens.

J'ai la ferme confiance que, _dans un temps que je ne crois pas
loign_, cette belle Nice, cette Iphignie, cette hroque sacrifie,
cette ranon de l'indpendance italienne, _reviendra  sa vraie
patrie_. Pour cela, je serais prt  sacrifier tous mes intrts et
ma famille, et vous savez si je l'aime!

Si, pour ce beau jour, je n'tais plus de ce monde pour saluer le
retour de Nice  la mre-patrie, mes cendres lectrises, j'en suis
certain, renatraient pour me permettre de prendre part  la fte
commune!

On assure que, le lendemain, M. Piccone a t bien tonn lorsqu'il a
vu son toast imprim;--il a compris sans doute qu'aprs une pareille
incartade, il ne pouvait gure s'empcher de donner une dmission que
la Chambre devrait lui imposer.

Et comme c'est, parat-il, un homme pas mchant, inoffensif et assez
aim,--j'ai cru devoir prendre sa dfense, en faisant savoir en France
que le repas tait assez avanc, qu'il faisait chaud, et que les vins
du pays tels que le _Bellet_ et le _Braquet de Bellet_ sont
extrmement capiteux.


L'affaire du dput Piccon--qui s'est noy dans un verre de vin comme
d'autres mauvais nageurs se noient dans un verre d'eau n'a t, pour
Bergondi, que la goutte qui a fait dborder le vase.

Je me rappelle un exemple trange d'un suicide dtermin ainsi et
d'une faon plus extraordinaire, par un incident cette fois
insignifiant.

J'ai connu un peintre, lve d'Isabey--appel Eugne de R*** ayant
lui-mme quelque talent, mais une paresse qui annulait ce talent; il
avait prouv et support sans plier  peu prs tous les malheurs
imaginables;--il tait pauvre, harcel par des cranciers; une femme
qu'il aimait et qui, par son travail,--elle donnait des leons de
piano,--avait apport une sorte d'aisance momentane dans la maison,
avait pris un amant et avait mis E. de R.  la porte.

Il n'avait pas bronch;--il fumait sa pipe avec la mme srnit, ne
se plaignait jamais--et on n'avait pas vu diminuer une certaine gaiet
calme et froide qu'il possdait.

Un jour il va se promener  Saint-Germain--avec l'intention de rentrer
dner  Paris--il monte au pavillon de Henri IV sur une espce de
tour--se fait servir de la bire et allume sa pipe;--l il s'oublie,
et tout  coup entend siffler une locomotive qui part en se couvrant
d'un panache de fume, c'est le train qui devait le ramener  Paris.
Ah! s'cria-t-il, c'est trop fort, c'est trop..... il se jette la
tte en bas du haut du pavillon et se brise le crne sur le pav.

Il avait du malheur, du guignon, ce qu'il en pouvait porter, ce qu'il
en _tenait_--cette goutte faisait dborder le vase.


Romieux, du temps qu'il tait journaliste, disait: Les journaux
quotidiens ont un dfaut, c'est qu'il faut les faire tous les
jours--la veille, comme le veau froid.

Voyez aussi les grands carrs de papier s'vertuer  remplir le vide
que leur fait la prorogation;--comme les Sept sages du _Banquet_ de
Plutarque, ils se proposent mutuellement des nigmes, des charades,
des _devinettes_;--quelques-uns vont jusqu' s'intercaler  la
littrature, et rendent compte d'ouvrages dont l'auteur ou le libraire
ont dpos  leurs bureaux les deux exemplaires d'usage, depuis six
mois.


De l l'importance donne  l'incident de Piccon.

Un toast ridicule d'un vieil avocat lger qui avait bu.

Les journaux sont tombs sur cette proie, selon une locution
populaire, comme misre sur pauvret.

Piccon est clbre, Piccon est illustre, Piccon est aujourd'hui connu
du monde entier, et il serait renomm aux prochaines lections si on
admettait le systme de M. de Girardin, c'est--dire plus de
dpartement, plus de circonscription;--chaque lecteur mettant sur son
bulletin un seul nom,--et les six cents Franais dont les noms
auraient runi le plus de suffrages envoys  l'Assemble.

C'est un des rves les plus saugrenus qu'ait jamais faits le premier
de nos publicistes comme l'appellent certains journalistes, donneurs
de sobriquets, qui dnent chez lui.

Je ne traiterai pas srieusement cette ide peu sense, je n'y ferai
que deux objections: la premire, c'est qu'il y a pour les
dpartements, pour les arrondissements des intrts particuliers et
locaux qui doivent tre reprsents et dfendus--et dont ces
notorits prises  mme la France, et presque toutes  Paris, ne
sauraient pas le premier mot.

La seconde est qu'il n'y a pas six cents hommes qui soient connus par
tout le monde en France, que les suffrages tomberaient sur un petit
nombre de noms connus et surtout de noms  la mode,--les lions du
moment,--par suite de quoi on enverrait  la Chambre six cents
Parisiens,--si, par hasard, ce que je ne crois pas, on en trouvait six
cents,--dont quatre cents romanciers, musiciens, peintres, sculpteurs,
journalistes, acteurs, chanteurs, etc., et deux cents phnomnes,
repris de justice, pas toujours pour la politique,--ou auteurs d'une
extravagance commise dans la semaine des lections.

Le jeune homme qui a aval la fourchette serait sr de son
lection;--on renommerait l'avocat Piccon, et peut-tre M. de Girardin
qui, depuis son enthousiasme pour la guerre de Prusse qui lui a fait
en plein Opra se jeter hors de sa loge en criant:  Berlin! 
Berlin!--ne pourrait trouver dans un seul arrondissement un nombre de
nafs suffisant et n'aurait pas trop d'crmer toute la France de ses
crdules.


Un avis pour les marchandes de modes et les femmes  court
d'inventions: ne serait-il pas opportun de rechercher ce que c'tait
que la coiffure _Hurlu-brelu_ dont parle madame de Svign? Il est
vrai qu'elle parat peu sduite par cette nouveaut d'alors:

Les coiffures _Hurlu-brelu_, dit-elle, m'ont fort divertie; il en est
que l'on voudrait souffleter. La Choiseul ressemblait, comme dit
Ninon,  un printemps d'htellerie, comme deux gouttes d'eau.

Ne serait-il pas galement ncessaire de retrouver ce que c'tait que
cette souris qui faisait si bien dans les cheveux noirs de la
belle-soeur de madame de Grignon.

Qu'est-ce aussi que deux petits fers qu'on se mettait  la coiffure
et cette mode faisait des martyrs.

_Ces deux petits fers s'enfoncent dans les tempes, empchent la
circulation, font des abcs: les unes en meurent, les autres, plus
heureuses, n'en ont que le visage allong d'une aune, ples comme des
mortes... mais la jeunesse qui revient de loin se remet avec le
temps._

Rappelons aussi une madame de Montbrun _qui s'entourait et
s'enveloppait de couronnes--qui trouvait madame de Grignon nglige de
se montrer sans rouge et de laisser voir la couleur de la chair et des
petites veines_.

_Elle croit qu'il est de la biensance d'habiller son visage, et parce
que vous montrez celui que Dieu vous a donn, vous lui paraissez
toute nglige et dshabille._

Puisque je suis en train de citer, empruntons  Lady Morgan quelques
lignes sur les modes qu'elle trouva  Paris en 1816.


J'ai souvent, dit-elle, assist  la toilette de quelques-unes de mes
amies de France, et je m'amusais beaucoup des questions que leur
faisaient leurs femmes de chambre sur le sujet important de la
toilette du jour. Quelle coiffure madame a-t-elle choisie? Veut-elle
tre coiffe  la Ninon ou  la grecque? Madame est charmante  la
Svign, et superbe  l'Agrippine. L'humeur de la belle personne
dcide de la parure du jour, et lance dans le monde une fire
rpublicaine avec une tte  la romaine, ou une royaliste outre
frise naturellement  la Pompadour. Je suis bien malade
aujourd'hui, disait l'aimable Josphine, qui, malgr son sang, tait
bien Franaise: donnez-moi un chapeau qui sente la petite sant. On
lui prsenta un chapeau pour une sant dlicate. Mais fi donc!
dit-elle: croyez-vous que je vais mourir? On lui en apporta un autre
qui annonait plus de sant. Allons, s'cria-t-elle d'un air
languissant: vous me trouvez donc bien robuste? Je tiens cette
anecdote d'une personne de distinction qui tait  son lever, qui
admirait ses vertus, et qui riait de ses caprices.

J'emprunte  madame de Genlis ce dtail, que c'est madame de Polignac,
favorite de la Reine Marie-Antoinette, qui imagina la mode de
rabattre les cheveux de manire  cacher le front, la seule chose
dfectueuse de sa figure--ce qui rendit son visage tout  fait
ravissant.


J'emprunte, et  je ne sais plus qui, ces deux faits que je trouve
dans ma mmoire:

L'un, qu'il y avait autrefois en France, sous Louis XIV, Louis XV et
Louis XVI, des dentelles d'hiver et des dentelles d't.

Comment, monsieur, dit une femme de la cour  un de ses amis, en
regardant ses manchettes... de la _malines_ au mois de mai!

--C'est que je suis enrhum.


On connat une lettre de Louis XV au marchal de Richelieu o le roi
parlant de lui-mme  la troisime personne, comme Csar dans ses
commentaires, avec cette diffrence que Csar, parlant de lui-mme,
dit simplement Csar tandis que Louis XV se dsigne par ces mots:
Sa Majest. Dans cette lettre le Roi fait part au gentilhomme, qu'il
appelait son ami, d'une dcision importante qu'il a prise au sujet des
parasols, question qui avait beaucoup agit la cour.

Sa majest, dit-il, a dcid l'affaire des parasols; et la dcision a
t que les dames et les duchesses pourraient en avoir  la
promenade.


Mon Dieu! chacun veut le salut du pays; mais le mal est que chacun
veut le faire soi-mme avec le titre et surtout le traitement y
attach.


On a crit de Rome que le 9 avril 1874, Sa Saintet Pie IX a reu en
audience publique lady Herbert.--Cette dame, dit la note reproduite
par plusieurs journaux, aprs en avoir demand la permission au
Souverain Pontife, a chauss ses lunettes vertes et lui a lu un
discours,--aprs quoi elle a offert au Saint-Pre une somme de
quatre-vingt-dix mille francs, produit d'une qute faite en
Angleterre parmi les jeunes filles pauvres.

Le pape, disent les journaux qui ont publi ce fait, l'a remercie
cordialement et lui a,  son tour, adress un discours.


Aucun journal ne reproduit ce discours, qu'un hasard heureux et la
complaisance d'un ami ont mis sous mes yeux.

Il m'est difficile de comprendre pourquoi les journaux, se disant
exclusivement catholiques, qui donnent parfois une publicit fcheuse
 d'autres discours de Sa Saintet, ont gard le silence  l'gard de
celui-ci. En effet, les fidles ont souvent vu avec chagrin, dans les
allocutions, dont le chef de l'glise n'est pas avare, un peu
d'exagration quant  sa prtendue captivit, et un attachement aussi
puril que peu chrtien au pouvoir temporel, dont plusieurs de ses
prdcesseurs au sige de Saint-Pierre ont si malheureusement abus.

Tandis que le discours que les mmes journaux ont omis de reproduire
respire d'un bout  l'autre et le sentiment vanglique le plus pur,
et le mpris des richesses dont le Christ et ses aptres et les
premiers vques ont donn de si salutaires exemples, et cette
charit, cet amour des pauvres que l'Homme-Dieu a si loquemment
prches  ses disciples.

J'ai attendu une semaine, croyant chaque jour, mais en vain, voir ce
discours imprim--et aujourd'hui je prends le parti de le publier
moi-mme.


Ma chre fille, lady Herbert, a dit le Saint-Pre--je vous remercie
cordialement et je vous charge de remercier pour moi les jeunes filles
pauvres d'Angleterre du prsent que vous m'offrez de leur part.

A ce sujet, je vous adresserai quelques questions auxquelles je vous
prie de rpondre avec une entire franchise et une complte libert.

Vous comprenez, ma chre fille, que mes regards se portent sans cesse
sur la grande famille qui m'a t confie, sur le monde chrtien, et
que, autant qu'il est en moi, je me tiens au courant de ses intrts,
de ses besoins, de ses douleurs et de ses joies.

On m'a dit et j'ai lu d'tranges choses  propos du pays que vous
habitez.--Ces renseignements sont peu conformes aux apparences, et je
profite de l'occasion qui se prsente pour savoir de vous s'ils sont
tout  fait inexacts ou exagrs.

L'Angleterre passe dans le monde pour la plus riche des nations
modernes;--c'est chez elle, ai-je lu, que le temps et le travail ont
accumul le plus de capitaux, cr le plus d'instruments de production
et consquemment de richesse et de puissance.--L'Angleterre couvre les
mers de ses flottes, son pavillon recule son empire jusqu'aux limites
du monde, toutes les parties du globe sont tributaires de sa marine et
de ses manufactures;--elle a conquis, dans l'Inde seulement, cent
vingt millions de sujets qui  la fois travaillent pour elle, et lui
achtent, de gr ou de force, les produits de ce qu'on est convenu
d'appeler la mre patrie mme quand on pourrait l'accuser de se
montrer quelquefois un peu martre;--elle exerce parfois avec une
nergie extraordinaire une sorte d'picerie  main arme comme elle
l'a fait  l'gard des Chinois, clients malgr eux, qu'elle oblige 
lui acheter l'opium qui les rend idiots et qui les tue;--l'Angleterre
semble avoir atteint le plus haut degr de richesse auquel une nation
puisse parvenir.

Suis-je bien renseign?

Ici l'honorable lady Herbert tmoigna par un signe d'assentiment que
cette opinion, si flatteuse pour sa nation, tait fonde sur les faits
et sur la vrit!

Le Saint-Pre continua:

Mais, est-il vrai galement que ce brillant tableau a un triste
envers? Est-il vrai que la plus riche des nations est en mme temps
celle qui compte le plus de pauvres, et celle chez laquelle la misre
prsente l'aspect le plus dplorable?

Lady Herbert ne rpondit pas.

Je vais, continua Sa Saintet, vous rpter ce que j'ai lu et ce qui
m'a t dit  ce sujet:

On m'assure que cette nation si riche a la plus grande partie de sa
population rduite  la misre, et qu'on ne connat pas la misre
quand on ne l'a pas vue en Angleterre.--J'ai lu dans une revue
Britannique, la _Quarterly review_, que la gnralit de la population
chez vous est condamne  une pauvret sans remde et ne soutient sa
misrable existence que par le secours d'une charit que dtermine la
crainte de son dsespoir.

J'ai lu dans _Westminster review_ que le paysan lui-mme, moins
malheureux cependant que l'ouvrier des manufactures, descend par
degrs vers une situation que bientt il ne pourra plus supporter.

J'ai lu que,  une date assez rcente que j'ai oublie, on comptait
en Angleterre un misrable sur treize individus.--J'ai lu, dans un
rapport d'un mdecin anglais, que les habitations des ouvriers
pauvres,  Londres mme, sont infrieures aux plus sales tables.

J'ai lu aussi que la misre amne, non seulement les hommes, mais
aussi les femmes de cette classe,  une hideuse ivrognerie--et que
cette mme misre jette un nombre effroyable de femmes, de filles et
mme d'enfants, dans la prostitution;--un magistrat anglais valuait
le nombre des prostitues,  Londres,  50 000;--un autre,  80
000--et M. Talbot, secrtaire d'une socit de moralisation, dit
qu'il n'y a pas de pays, pas de cits o la prostitution soit
pratique si ouvertement, si systmatiquement et avec une telle
tendue qu'en Angleterre et  Londres; et il ajoute que chaque
anne la maladie et le suicide enlvent  Londres, 8 000 prostitues.

Dites-moi, ma chre fille, continua le Saint-Pre, si on m'a tromp
ou si ces faits dplorables sont conformes  la vrit.

Lady Herbert--baissa la tte, rougit et reconnut que ces faits taient
vrais.

Alors, dit le Saint-Pre d'une voix nergique, vous allez remporter
cet argent.--Ne servt-il qu' sauver chez vous quelques centaines de
femmes de la misre et de la faim, de l'ivrognerie, de la
prostitution, il sera employ plus utilement, plus chrtiennement qu'
tre donn  un serviteur de Dieu--qui est trs riche et qui
d'ailleurs, ne le ft-il pas, a devant les yeux l'exemple du Christ
qui a vcu pauvre toute sa vie--n'a jamais possd qu'une seule
robe,--n'avait pas une pierre pour reposer sa tte, et a dit  ses
disciples, ainsi que le rapporte l'aptre saint Luc:


_Ne vous mettez point en peine de ce que vous mangerez ou boirez, ni
comment vous serez vtus._

_Vendez ce que vous avez et donnez-le en aumnes._


Donc, ma chre fille, lady Herbert, vous allez reporter cet argent
chez vous et le distribuer avec discernement  vos pauvres
compatriotes pour en retirer, du moins un certain nombre, et de la
misre et des vices qu'elle engendre fatalement.

Sur quoi, au nom de Dieu, je vous donne ma bndiction apostolique
pour vous et pour celles qui vous ont envoye.

Lady Herbert s'agenouilla devant le Pape, baisa sa mule et remporta
les quatre-vingt-dix mille francs en Angleterre o ils vont avoir
l'emploi que le Saint-Pre a prescrit.

Il me semble qu'un tel acte et un tel discours mritaient la
publicit, au moins autant que les cancans politiques rapports ou
invents quotidiennement par les journaux.


Il parat que M. Jules Favre et mon vieux bon et spirituel camarade
Legouv s'en vont distribuant le pain de leur parole,--en Belgique.

E. Legouv n'a pas hrit seulement de l'immortalit de son pre, il
a reu aussi de lui le culte de la femme et il a accru ce gracieux
hritage en joignant au culte quelques essais de culture.

La femme, ses charmes, son ducation, son rle, ses droits, ses
devoirs, sont sans doute le sujet fcond de ses confrences.

Me Jules Favre, dont l'loquence a pass de tout temps pour tre plus
aigre que suave,--parat avoir chang de muse et marche sur les traces
de Legouv; mais, en qualit de membre du parti pseudo-rpublicain et
d'ex-rvolutionnaire, ce qu'il traite surtout, c'est la question des
droits,--ce thme n'est pas sans danger quand on ne considre pas les
droits comme l'envers des devoirs;--c'est un thme semblable,
opinitrement dvelopp dans les journaux, dans les clubs, aux
balcons, qui a enivr et empoisonn une partie du peuple
franais,--abtissant les uns, rendant les autres furieux, tous
misrables.


Je n'ai vu que dans la rue les femmes belges, lorsque, quittant la
France en 1852, aprs le crime de Dcembre, j'allai serrer la main de
quelques amis rfugis en Belgique, o je ne restai que peu de jours,
pensant avec raison que, puisqu'il fallait quitter la France, il tait
sage de se diriger du ct du soleil.


Je ne puis donc savoir quelle est la situation que font aux belles
belges et les lois et les moeurs de leur pays.--Quant  la France,
c'est une autre affaire, j'en sais quelque peu plus long.


Les femmes, en France, ne possdent aucune puissance, mais elles en
exercent une immense;--les lois les traitent en mineures, en enfants,
les moeurs les traitent en divinits;--du moins, pendant une partie de
leur vie, pour celles qui ne sont que belles ou jolies, pendant toute
leur vie pour celles qui ont de l'esprit et de la bont, et savent
rester femmes en cessant d'tre jeunes femmes,--et continuer 
drouler le peloton de leur vie fminine, au lieu de rompre le fil en
le tendant trop pour essayer d'tirer la partie dj dvide.

Les femmes en France ne peuvent rien faire, il est vrai, mais elles
font tout faire,-- moins qu'elles n'empchent tout.

Il est des femmes qui rclament amrement et aigrement les droits,
parce qu'on ne les a pas mises  mme de pratiquer les plus doux des
devoirs, et qui demandent l'galit;--je suis tent de dire:--Et nous
aussi nous la demandons aux femmes en faveur de leurs tyrans
idoltres.


L'homme et la femme ne sont que les deux moitis de l'tre
humain,--une jolie ide mythologique voulait que cet tre humain n'et
t spar qu' la sortie du jardin des dlices, et qu'une
taquinerie nouvelle et ml toutes ces moitis comme un jeu de
cartes, ou comme la fe Grognon dans le beau conte de Gracieuse et
Percinet mle les plumes de tous les oiseaux que la belle et
infortune _Gracieuse_ doit runir par petits tas appartenant 
chaque oiseau entre deux soleils.

Les moitis spares se sont mises  se rechercher  travers le monde,
ce qui amne des erreurs, des quiproquos, des essais; mais quand le
deux vraies moitis se retrouvent et se runissent, la vie redevient
pour elles le jardin des dlices.

Et qui n'a pas un jour rencontr une femme qu'on voit pour la premire
fois, et que cependant on croit reconnatre, et  laquelle, au lieu
des paroles banales d'une premire conversation, on est tent de dire:
Enfin! te voil, et je te retrouve.

Il n'y a que sottise  faire des comparaisons entre l'homme et la
femme, et des disputes de prsance et de supriorit.


A condition que la femme soit bien femme, et que l'homme soit un vrai
homme,--la femme, en tant que femme, est infiniment suprieure 
l'homme, qui lui est suprieur,  son tour, dans ses fonctions
d'homme.--Cette comparaison n'a d avoir lieu qu'aprs que certains
hommes se sont effmins et ont aim les bijoux, les dentelles, et se
sont fait friser,--aprs que certaines femmes ont essay de prendre
des airs et des allures viriles, et d'afficher des ides et des
sentiments masculins.

La femme a, dans la vie, ses fonctions physiques et morales par
lesquelles l'homme ne peut la suppler, et sans lesquelles l'homme est
un tre incomplet;--l'homme a ses aptitudes et ses fonctions que la
femme ne peut usurper sans devenir ridicule, odieuse, rpugnante.


L'galit ne consiste pas  tre et  faire tous la mme chose;
l'galit consiste  s'acquitter galement bien, galement librement,
chacun de ses fonctions particulires.

L'homme doit tre le ministre des relations extrieures, du commerce
et de la guerre.

A la femme appartiennent les ministres de l'intrieur et des
finances.


La femme gale de l'homme, c'est la femme du sauvage; lui, va  la
chasse et  la pche et rapporte du gibier et du poisson;--elle, fait
cuire le gibier et le poisson pour les repas,--et coupe, taille et
coud les vtements avec les peaux de btes sauvages ou la laine des
troupeaux.

La femme gale de l'homme, c'est la femme du porteur d'eau,--lui est
dans les brancards, elle accroche sur le ct une sangle avec laquelle
elle tire une part moindre, mais une part,--sa part.

Mais la femme dont le mari travaille, et qui, elle, ne dirige pas sa
maison avec une sage conomie, ne nourrit pas ses enfants,--passe une
partie de son temps dans les rues et dans les endroits de runions, la
femme qui n'a pour occupation que de s'habiller, babiller et se
dshabiller, cette femme-l n'est pas l'gale de son mari. C'est une
femme lgalement entretenue.


Mais je me laisse entraner,--revenons  notre sujet:


La France n'a-t-elle donc plus besoin d'enseignement, que nos
notorits vont professer leurs doctrines  l'tranger?

Tout va-t-il donc chez nous le mieux du monde, que nous ayons le
loisir de nous occuper d'clairer et de moraliser les autres, et ces
pauvres Belges ont-ils tant besoin de nos leons et de nos exemples?

Hlas! il faut le reconnatre, les Belges sont plus sages que les
Franais, et la preuve c'est qu'ils sont plus heureux;--ils jouissent
d'une libert rgle par les lois de faon  ce que la libert de
chacun ait pour limite la libert des autres; et ils obissent aux
lois, ce qui est le seul moyen de n'avoir jamais  obir qu'aux lois.


Donc, en fait de bonnes doctrines, de sages leons, de principes
salutaires, il ne me semble pas que nous ayons plus que le ncessaire
et le besoin, et consquemment ce n'est pas encore le moment de
travailler en ce genre pour l'exportation.


Aux temps raconts par Plutarque, o les rois envoyaient des nigmes 
deviner aux philosophes, il en est une qui est reste clbre.

Amasis, roi d'gypte, conseill par Bias, rpondit  un roi d'thiopie
qui l'avait dfi de boire la mer, en mettant pour enjeu plusieurs
villes et leurs habitants: Je boirai la mer, mais je ne boirai que la
mer,--commencez donc par dtourner les fleuves et les rivires qui s'y
jettent.

Cette solution pourrait s'appliquer au suffrage universel;

Oui, le suffrage de tous peut amener de bons choix et de bonnes
lections, mais  condition de supprimer les influences trangres,
les cabarets, les cafs, les journaux, les clubs, les balcons, etc.

Et vous ne pouvez gures plus supprimer tout cela, qu'empcher les
fleuves de descendre  la mer,--alors vous ne pouvez boire la mer.


Mais il faudrait lutter courageusement et opinitrment contre ces
influences;--il faudrait rsolument descendre dans l'arne,--aux
carrs de papier il faudrait opposer des carrs de papiers;--aux
images des images, aux orateurs des orateurs;--aux associations des
associations;--aux conjurations des conjurations;-- des troupes
disciplines des troupes disciplines.

Il ne suffit pas de suspendre, de supprimer des journaux, de saisir
des images, de dfendre des runions. Il faudrait crire d'autres
journaux, dessiner d'autres images, provoquer d'autres runions.

J'ai dit plus d'une fois, aprs avoir tudi toute ma vie ces
questions, comment il serait facile aux soi-disant conservateurs de
battre leurs adversaires sur le terrain de la presse,--mais o sont
les conservateurs?


Ah! si la socit tait franchement divise en deux camps; l'un
combattant pour la justice et pour les lois, comme l'autre combattant
pour la violence et l'anarchie,--la lutte serait pour le moins
gale,--mais elle ne l'est pas, parce que les ennemis de la Socit
l'attaquent avec ensemble, et se rservent de faire et probablement,
de se disputer les parts aprs la victoire et sur les ruines,--tandis
que les soi-disant conservateurs divisent leurs efforts; chacun veut
protger exclusivement sa part dj faite; personne n'est aux remparts
de la ville attaque, chacun se contente de dfendre tant bien que mal
sa propre maison.

Chacun des partis qui, se supposant runis, s'intitulent
conservateurs--est aussi loign, aussi ennemi pour le moins de ses
associs que de ses adversaires.

Chacun espre, au jour du naufrage, flotter sur son morceau de bois,
sur sa bche; on ne songe pas  faire de toutes ces bches runies un
radeau, une arche qui sauverait tout le monde.

Chacun a son drapeau sous lequel il prtend runir les autres qui ont
chacun la mme prtention  son gard; on ne comprend pas qu'il ne
s'agit pas de Henri V, de Bonaparte IV, de Louis-Philippe II, de
Mac-Mahon I, et de Broglie 0,--qu'il s'agit de la socit.


La partie serait gale si chacun mettait son drapeau dans sa
poche,--ou, si c'est un trop grand effort  demander, si on accrochait
tous les drapeaux  la mme hampe--et si, ft-ce sous la culotte
d'Arlequin, on obissait rsolument  une seule et mme tactique, 
une seule et mme discipline.


Mais, telle que la bataille s'engage, la partie n'est pas gale--et le
flot de l'anarchie et de la barbarie gronde et va monter,--il monte
dj.

Je suis effray de voir que les soi-disant conservateurs reculent
devant une rforme lectorale radicale--et qu'ils s'avancent
tourdiment  une bataille aussi imprudemment engage--que la guerre
contre la Prusse l'a t par l'Empire, sans alliances, sans troupes,
sans vivres, sans munitions.


Je l'ai dit, je l'ai rpt sous toutes les formes,--ceux mme, et le
nombre n'en est pas mprisable, qui m'crivent que j'ai raison,--ne
font aucun effort srieux pour mettre en pratique ce qu'ils
approuvent--et ce qu'ils reconnaissent tre une voie de salut.


Je reviens donc aux prdications de Me Jules Favre,--le vieux
diable,--qui depuis quelque temps parle beaucoup de Jhovah et de la
Bible--et aux confrences de Legouv.

Et je dis:

Le suffrage dit universel tel qu'il se pratique aujourd'hui tant
accept,--il n'existe aucune raison pour que les femmes soient exclues
du droit de voter,--du choix des reprsentants et du gouvernement de
la France dpendent, pour les femmes aussi bien que pour les hommes,
et leur libert et leur fortune,--la fortune et la vie de leurs
enfants.

Pour qu'elles fussent prives justement du suffrage, il faudrait
tablir que la plus intelligente des femmes est encore moins
intelligente que le plus stupide des hommes; tandis au contraire que
la femme nat mieux doue que l'homme;--voyez une petite fille et un
petit garon du mme ge,--voyez dans les classes sans culture, comme
la femme est suprieure  l'homme,--voyez comme, dans presque tous
les mnages d'ouvriers, ceux qui prosprent sont ceux o la femme
conduit l'embarcation et tient la barre.

L'homme, je le veux bien, je le crois mme, est plus capable
d'acqurir, d'apprendre, de se perfectionner,--mme en faisant la part
qu'ont dans cette infriorit relative des femmes, leur temprament,
leur ducation et nos moeurs.

Mais dans ce mode de suffrage, o c'est le nombre seul qui
dcide;--les votants des classes cultives et plus ou moins claires
ne comptent que pour la moindre part de beaucoup. Si on n'arrive pas 
une rforme lectorale srieuse,

Si on veut continuer  dcider tout par le nombre,--de quel droit et
pour quelle raison enlvera-t-on le droit de suffrage  la moiti des
membres de la nation?

Je vote pour le vote des femmes.


La France a t,--et est peut-tre encore dans une grande perplexit;

On ne savait plus ce qu'tait devenu le comte de Chambord.

LE ROY,

Comme disent les journaux rouges, roses, tricolores, etc., se vengeant
par l'Y de l'U que les journaux lgitimistes ont autrefois obstinment
ajout ou restitu au nom de Bonaparte, qu'ils crivaient
B_u_onaparte,--terribles reprsailles.

Le Roy avait disparu.

Aucun Dahirel, aucun Brun, aucun Belcastel, aucun Proculus n'affirmait
l'avoir vu monter au ciel comme Romulus.

Qu'tait-il devenu?

On le cherchait comme une pingle,--on le cherchait jusque dans les
tiroirs.

Certains journaux du P. P. R. s'crirent un jour qu'ils l'avaient
trouv:

Il est en France!

Il est  Paris!

Il est  Versailles!

Un d'eux donna mme son adresse exacte, le roi est chez M. de la
Rochette, rue Saint-Louis, numro 3.

A quoi un journal henriquinquiste rpondit:

M. de la Rochette ne demeure pas rue Saint-Louis, mais rue Colbert.

Alors c'est qu'il est chez M. de Vaussay.

Il n'est pas chez M. de Vaussay.

Alors il est  Paris, quartier de Franois Ier, tout prs d'un
couvent.

Il est chez les pres rdemptoristes,--il est  Dampierre, chez la
duchesse de Luynes,

Il est  Vienne,

Il est  Froshdorff,

Il est  Nanterre,

Il tait hier matin au pre Monsabr.

Il tait hier soir  la _Fille de Madame Angot_.

On l'a vu aux courses,--il se cache dans l'gout collecteur,--non,
dans un souterrain des Tuileries,--il est dguis en turc,--non, en
joueur d'orgue,--non, en dame de la halle,--vous vous trompez tous...
il s'est blotti dans l'armure de Franois Ier,--non, je l'ai reconnu
sous l'habit d'un huissier de la Chambre des dputs.

Et, encore aujourd'hui, les uns disent: il n'est et n'a t nulle part
des endroits dsigns,--il n'a revtu aucun des dguisements cits.

Et les autres disent: il a habit, il a revtu tour  tour et tous les
endroits et tous les dguisements.

Je continuerai  traduire ce jeu plus innocent dans les rsultats que
dans ses intentions, par les phases du jeu des checs.

Le roi blanc  la troisime case du chevalier,

Le roi  la quatrime case du fou de sa dame,

Le roi roque,

Le pion du fou du roi, un pas,

Le fou du roi donne chec,

Le fou prend le fou,

Le fou du roi  la seconde case de son roi,

Le roi  la case de son fou.


Srieusement il n'y aurait peut-tre qu'un moyen de mettre d'accord le
pays presque entier;

Ce serait une _restauration de la lgitimit_.

La France  peu prs entire se lverait contre cette restauration.

Il y a trois gnrations aujourd'hui existantes, dont la premire dj
clairseme sur le champ de bataille de la vie,--_rari nantes_--date
des premires annes de ce sicle: toutes trois ont t nourries et
leves dans l'horreur de la restauration et du gouvernement dit
lgitime et de droit divin.

Cette haine invtre est pousse si loin non seulement par un grand
nombre de rpublicains modrs, mais aussi par les bourgeois libraux,
qui forment la majorit des esprits en France, que vous les verriez se
replier sur le parti soi-disant rpublicain et s'allier aux
ptroleurs, plutt que de subir une nouvelle restauration.

Et,--je ne voudrais fcher personne, mais l'amour de la vrit et ma
conscience m'obligent  dire que le projectile le plus employ contre
une pareille surprise si elle pouvait avoir lieu, serait le trognon
de pommes.


Je reois une fcheuse nouvelle; un ami m'avait envoy de Rome le
discours de S. S. Pie IX  Lady Herbert, discours que je m'tais
empress de publier, le trouvant de tout point chrtien et
vanglique. Eh bien! il parat que cet ami n'est pas un ami--que,
au contraire, il a abus de ma crdulit,--que ce discours n'a pas t
tenu, et que Pie IX a tranquillement encaiss les quatre-vingt-dix
mille francs.

Un journal italien qui se publie  Rome, l'_Italie_, avait,--d'aprs
les _Gupes_,--publi ce discours et avait, comme elles, rendu un
juste hommage aux sentiments qui l'avaient inspir.

Mais voil que la _Voce della Verit_, journal catholique, ou journal
officiel ou officieux de la cour de Rome, gourmande l'_Italie_  ce
sujet.

Je lis en effet, dans ce dernier journal, les lignes que voici:


La _Voce della Verit_ nous a bien diverti hier soir, en nous
prouvant, par les faits, qu'elle est d'une ingnuit  nulle autre
pareille.

Nous nous expliquons.

Dans notre numro du 23 avril nous avons reproduit, d'aprs les
_Gupes_ d'Alphonse Karr et en citant la source, un prtendu discours
du pape  lady Herbert, qui lui avait apport quatre-vingt-dix mille
francs au nom des bonnes et des cuisinires anglaises. Ce morceau de
prose tait tout empreint de cette... ironie dont le..... solitaire de
la _Maison-Close_ a... le..... secret.

M. Alphonse Karr, vous vous le rappelez, faisait dire au pape qu'il
ne pouvait pas accepter cette somme, parce qu'elle venait d'un pays o
la misre est plus grande et plus affreuse que partout ailleurs, et Sa
Saintet terminait ainsi:

Vous allez remporter cet argent; ne servt-il qu' sauver chez vous
quelques centaines de femmes de la misre, de la faim, de
l'ivrognerie, de la prostitution, il sera employ plus utilement, plus
chrtiennement qu' tre donn  un serviteur de Dieu, qui est trs
riche, et qui, d'ailleurs, ne le ft-il pas, a devant les yeux
l'exemple du Christ qui a vcu pauvre toute sa vie,--n'a jamais
possd qu'une seule robe,--n'avait pas une pierre o reposer sa
tte.

Eh bien! hier soir, 1er mai, la _Voce della Verit_ publiait un
article de fond pour proclamer nettement que nous avions t mal
inform, et que le pape, bien loin de refuser la somme offerte par
lady Herbert, s'est empress de l'accepter.

Pourquoi la _Voce della Verit_ adresse-t-elle son dmenti 
l'_Italie_, au lieu de l'adresser aux _Gupes_?


Dix journaux italiens: _Il Secolo_, de Milan, _Il Pungolo_, _Il
Corriere di Milano_, _Il Rinnovamento_, de Venise, _La Nazione_, de
Florence, etc., etc., enregistrent, avec des commentaires, le dmenti
de la _Voce della Verit_.--C'est un clat de rire gnral.

Disons donc que nous avons t mal informs, l'_Italie_ par les
_Gupes_, les _Gupes_ par un faux ami,--que le pape n'a pas tenu ce
discours si vanglique, et qu'il a encaiss les quatre-vingt-dix
mille francs, avec srnit.

Je retrouve dans mes vieux papiers quelques pages que j'ai crites du
temps du dernier empire,--je vais les reproduire ici.

a rpondra une fois de plus aux bons petits papiers rouges et aux
btats qui m'ont appel bonapartiste, parce que, ayant dit, quand
l'empereur tait  l'apoge de sa puissance, tout ce que j'ai pens et
tout ce que j'ai voulu dire,--je n'ai pas eu besoin de me mler au
concert d'injures, dont eux silencieux pendant son rgne, ils l'ont
accabl aprs sa chute.

C'est  l'poque o l'impratrice faisait ce voyage singulier, rest
inexpliqu,--et dont, avec toutes sortes de prcautions, on blmait
les dpenses.


On s'occupe beaucoup en ce moment du prochain voyage en gypte et en
Turquie de S. M. l'impratrice des Franais, et on se rcrie,  propos
de la somme considrable qu'on prtend ncessaire pour cette
excursion.

Je me vois oblig de constater douloureusement que, lors des
prochaines cantates, il faudra remplacer l'expression usite peuple
franais, peuple de braves, par

    Peuple franais, peuple de pingres,

ou

    Peuple franais, peuple de pleutres.

Je ne suis pas fch de donner des rimes difficiles aux faiseurs de
cantates.

Cherchez des rimes  pingres et  pleutres,  faiseurs de cantates.


Le voyage de S. M. l'Impratrice est, selon les uns, un voyage
d'agrment; selon les autres, une dixime croisade ayant pour but de
revendiquer et de reconqurir les saints lieux.

Si c'est un voyage d'agrment, qu'est-ce,  bourgeois! qu'une pauvre
somme de quelques millions pour l'Impratrice, compare aux excursions
ruineuses que font vos _moitis_,  Nice,  Bade,  Trouville, etc.

Vous connaissiez l'Empereur actuel quand vous l'avez lu prsident de
la Rpublique. Vous n'avez pas achet chat en poche.

Vous saviez sa vie publique et sa petite vie. La presse, qui prenait
alors d'assez grandes liberts, ne vous a rien cach. Vous le
connaissiez encore mieux, aprs le 2 dcembre, quand vous l'avez nomm
Empereur.

Vous saviez bien qu'entre ses qualits il ne fallait pas compter la
simplicit d'Henri IV, qui se plaignait d'avoir des pourpoints trous
au coude; ni celle de Frdric II, chez lequel,  sa mort, on ne
trouva que six chemises en assez mauvais tat.

Il n'y avait aucune chance qu'il choist pour la faire impratrice,
une de ces bonnes femmes, faites  l'exemple de la femme de
Charlemagne, laquelle savait le compte de ses jambons, et se plaignait
qu'on en et vol deux dans son cellier.

Ils n'eussent t ni l'un ni l'autre l'empereur ni l'impratrice de
l'poque o nous vivons. Et d'ailleurs, si vous aimiez la simplicit,
vous eussiez gard ce bon soliveau de Louis-Philippe, dont la femme ne
sortait gure, et n'a jamais vu les petits journaux citer sa toilette.
Pas plus, du reste, que celle de ses filles et belles-filles.

Si vous avez renvoy Louis-Philippe, et si vous l'avez remplac par
Louis-Napolon, ce n'est pas, je le suppose, pour avoir plus de
libert.

Vous saviez parfaitement ce que vous faisiez: l'Empereur actuel avait
beaucoup crit, beaucoup agi en public. Vous l'avez nomm par deux
fois  une immense majorit, donc il vous plaisait tel qu'il est.

On dit l'impratrice fort belle; je ne l'ai jamais vue, et ne puis
donner mon opinion  ce sujet. De cette beaut vous avez,  bourgeois!
t fiers et heureux. Les journaux de modes et les petits journaux,
qui ne le feraient pas s'ils ne pensaient pas vous tre agrables, ne
vous laissent ignorer aucune de ses toilettes. A chaque instant vous
lisez, mme dans les journaux politiques: L'Impratrice a prsid le
conseil des ministres avec sagesse, cela va sans dire; mais aussi avec
une robe de telle toffe, de telle couleur, et on ajoute la
description des biais, des volants des entre-deux, etc.

Et vous voudriez que votre Impratrice, reine de la mode en France,
allt humilier la France  l'tranger, en y montrant des vieux
chapeaux et des robes  la mode d'avant-hier!

Il ne faut pas avoir des impratrices, ou il faut s'en faire honneur.
Tenez, lisez-moi un peu la petite anecdote que voici:


Vers 1570,  Londres, dans une taverne voisine de ce qui tait alors
la Bourse, un ngociant anglais, nomm Thomas Gresham, prenait
silencieusement son pot d'_ale_, dans un coin.

Son attention fut attire par la conversation d'un juif allemand qui
buvait et fumait  une autre table, avec quelques autres marchands,
amis ou connaissances dont il prenait cong.

--Ainsi donc, vous partez, Samuel?

--Que voulez-vous? Voil trois mois que j'assige la cour, et je dois
prendre pour une victoire, pour un succs, pour un bonheur, d'avoir
enfin obtenu un refus formel et dfinitif.

--Et vous remportez votre _perle_?

--Oui, certes. La reine l'a garde quatre jours, et je pense que ce
n'est pas sans chagrin qu'elle m'a fait dire, en la rendant, qu'elle
ne se dcidait pas  faire une si grosse dpense.

--Vous demandiez?...

--Vingt mille livres sterling.

--C'est un denier.

--Bah! de l'argent, a se trouve, les rois surtout, dans la poche de
leurs sujets; mais une perle, unique par sa grosseur, par la
perfection de sa forme, par sa couleur, par son clat et sa limpidit,
une perle dont la pareille n'existe pas dans le monde, ce n'est pas
une occasion  laisser chapper pour une si grande princesse.

--Et qu'allez-vous faire?

--Je vais aller l'offrir  la cour de France et  la cour d'Espagne,
puisque cette pauvre reine n'a pas le moyen.

--Quand partez-vous?

--Ce soir,  la mare.

Tom Gresham prit la parole, et dit au juif:

--Voudriez-vous, monsieur, retarder votre dpart d'un jour, et me
faire l'honneur de dner avec moi tantt; je prends la libert
d'inviter galement vos amis et toutes les personnes qui nous
entendent. Le dner aura lieu dans cette salle mme o nous sommes, et
j'espre qu'il vous satisfera. Nous aurons pour convives quelques amis
lapidaires et joailliers devant lesquels vous nous montrerez cette
fameuse perle.

--Volontiers. Quant  la perle, je la porte toujours sur moi.

Tous les convives furent exacts. Le dner tait abondant et exquis.

Quand on arriva aux toasts, Thomas Gresham demanda  voir la perle. Le
juif la sortit de son escarcelle, et elle fit le tour de la table: les
joailliers surtout la considrrent avec religion, et dclarrent que
le prix de vingt mille livres sterling n'tait pas exagr.

Thomas Gresham tira froidement d'un grand portefeuille la somme de
vingt mille livres, la donna au juif, et dit:

--Maintenant la perle est  moi. C'est bien la perle que vous avez dit
ce matin tre trop chre pour la pauvre reine d'Angleterre?

--Oui.

--Trs bien! Messieurs, faites emplir vos verres et nous allons porter
un toast.

Sur un signe du marchand, on lui apporta un mortier de marbre, il y
mit la perle, la broya, en versa la poussire dans son verre, puis se
levant:

--Messieurs, tout le monde debout! Je bois  la sant de la reine
lisabeth (_virgin queen_), la vierge de la Grande-Bretagne!

Quel est le Franais qui ferait cela aujourd'hui pour son impratrice?
Et pourtant, on dit qu'lisabeth tait loin d'tre belle.


Ah! vous croyez qu'on a pour rien de belles reines et de belles
impratrices!

Tenez, Josphine, qui n'tait pas une beaut, mais avait t une des
reines de la mode avec madame Tallien, eh bien! une publication assez
rcente (l'Empire aussi a eu ses Dangeau) tablit qu'en brumaire an
XIII, Napolon, qui n'tait encore que consul, dut payer 
mademoiselle Martin huit cent soixante-quatre francs trente-trois
centimes, pour neuf pots de _rouge_  quatre-vingt-seize francs le pot
(je ne comprends pas les treize centimes).

Il n'y avait pas moyen d'y tenir, il fut oblig de se faire empereur
un mois aprs, et le pape le sacra le 2 dcembre.

Et on put voir alors qu'elle se privait de rouge, la pauvre! car, sur
les mmes livres, on trouva, pour 1807 et 1808, une nouvelle
fourniture de rouge paye en 1809, alors qu'elle tait impratrice et
allait cesser de l'tre. La note monte, pour mademoiselle Martin, 
mille sept cent quarante-neuf francs, cinquante-huit centimes.

Et pour mademoiselle _Chameton_,  six cents soixante-quinze francs,
cinquante-cinq centimes.


Mais qu'est-ce que tout cela, en comparaison des reines et des
impratrices de l'antiquit?

Tenez, en voici une trs belle, qui voyageait aussi en gypte.

Eh bien! comparez la pompe qui l'entoure  la pompe moderne, mesquine
et chicane, qui va entourer l'Impratrice des Franais voyageant dans
les mmes contres. C'est  rougir de notre mesquinerie, sans avoir 
payer des notes chez mademoiselle Martin et chez mademoiselle
Chameton.

Feuilletons un gros Plutarque in-folio, traduction d'Amyot, qui fait
ma gloire; c'est une dition de 1583, dix ans avant la mort d'Amyot.

Et parlons un peu de Cloptre.

La reine d'Egypte se mit sur le fleuve Cydnus dedans un bateau, dont
la pouple toit d'or, les voiles de pourpre, les rames d'argent, qu'on
manioit au son et  la cadence d'une musique de flustes, hautbois,
cythres, violes et autres instruments dont on jouait dedans. Et au
reste, quant  sa personne, elle toit couche dessous un pavillon
d'or tissu, vestue et accoustre toute en la sorte qu'on peint
ordinairement Vnus; et auprs d'elle, d'un cost et d'autre de jolis
petits enfantelets, habills ne plus ne moins que les peintres ont
accoustum de portraire les amours, avec des esventaux en leurs mains,
dont ils l'esventoyent. Ses femmes et damoiselles semblablement les
plus belles estoyent habilles en nymphes nrides qui sont les fes
des eaux, et comme les Grces, les unes appuyes sur le timon, les
autres sur les chables et cordages du bateau, duquel il sortait de
merveilleusement douces et souefves odeurs de perfums, qui
remplissoient les rives toutes couvertes d'une foule innumrable.


A la bonne heure, a vaut la peine d'tre reine et d'tre belle.
Tandis qu'aujourd'hui, une impratrice ne peut pas s'habiller mieux,
ne peut pas s'habiller autrement que la femme d'un banquier, d'un gros
industriel,--disons mieux--que les beauts vnales, matresses du
public: c'est  dgoter d'tre reine et impratrice.

Croyez-vous que mesdemoiselles Marion et de Lermina, lectrices de Sa
Majest, seront habilles en nrides?

Croyez-vous que mesdames de la Poze et de Saulcy, ses dames
d'honneur, seront en courtes tuniques de pourpre s'arrtant au genou,
appuyes sur les cbles et cordages?

Pas le moins du monde: elles seront habilles comme tout le monde, les
voiles du btiment seront en toile blanche, et, en fait de souefves
odeurs et perfums, il y aura la fume de la vapeur.

Pouah!


C'est comme cela aujourd'hui, les peuples ont fait leurs matres comme
ils ont fait leurs dieux,  leur image; un homme plus grand, plus
gros, plus mchant, mais toujours un homme.


Tenez, cette fte du centenaire de Napolon Ier dont on fait tant de
bruit, eh bien! qu'est-ce que cela en comparaison des ftes que
donnaient les Csars romains?

Les mmes mts de cocagne, les mmes saucissons, les mmes pices de
thtre joues entre quelques planches aux Champs-lyses, par des
acteurs de 99e ordre, les spectacles gratis, ceux qu'on donne tous les
jours au public moyennant un ou deux francs par personne.


Certes, Napolon Ier tait un grand cueilleur de palmes et de
lauriers, un grand guerrier. Il est vrai que dans le jeu qu'il jouait
contre le sort, il joua double, triple, quintuple  la fin dans une
martingale effrne, et qu'il a perdu les dernires parties; de sorte
que le total se solde pour la France en appoint de dfaites, en
dpopulation d'hommes et d'argent, en diminution de territoire.

Mais enfin il a tu au moins autant d'hommes que ceux qui en ont tu
le plus dans ce genre d'industrie si pris, si admir par les hommes.

Je n'ai pas le compte de Napolon Ier.

Mais Csar se vantait d'avoir tu onze cent quatre-vingt douze mille
hommes, dit Pline, et il ne parle pas des guerres civiles: _stragem
civilium bellorum non prodendo_.

Et Pompe a consacr lui-mme dans le temple de Minerve un monument
pour qu'on n'oublie pas qu'il a tu, mis en fuite ou forc  se
rendre: _fusis, occisis aut in deditionem acceptis_ douze cent
quatre-vingt-trois mille hommes.

Ajoutons, malgr les mensonges des bulletins--qui ne sont pas invents
d'hier,--qu'il faut compter un nombre sinon tout  fait gal, du moins
correspondant, de leurs concitoyens, dont ils ne parlent pas.

Si on pouvait prvoir de pareils grands hommes, ne serait-il pas sage,
et d'une bonne police, de les touffer le jour de leur naissance?


Eh bien! quoique Napolon vaille bien Csar et Pompe, que sera-ce que
ces ftes du centenaire? Tenez,  ct d'ici,  Nice, le maire-dput
Malaussna a adress une proclamation au peuple Niois, proclamation
dans laquelle il annonce qu'on ne reculera devant aucuns frais pour
donner  cette fte du grand homme tout l'clat, toute la
magnificence, etc.

Et alors, a finit par des courses de vlocipdes.


Les courses de vlocipdes manquaient aux Romains.

Mais Pompe, quand il donnait une fte, faisait tuer 600 lions et 410
panthres dans le Cirque. Hliogabale reprsentait des batailles
navales sur des canaux remplis de vin. Nron jetait au peuple des
boules de loto avec des numros qui correspondaient  des lots
d'oiseaux, de mets rares, de mesures de bl, de riches vtements, de
l'or, de l'argent, des maisons, des esclaves, des les, des terres,
etc.

Hliogabale, quand il donnait  dner, faisait mler des topazes aux
lentilles, des perles au riz, des pois d'or aux pois verts, et,  la
fin du dner, il se retirait brusquement, parce que du plafond
tombaient des violettes en telle quantit que les convives taient
touffs dessous.

Le mme faisait rpandre de la poudre d'or sur le chemin qu'il avait 
parcourir pour aller  son cheval ou  sa voiture.


Quand le gouvernement actuel a voulu embellir Paris, l'orner de rues
larges et droites, bordes de palais et de casernes, que d'affaires!
que de difficults! que de jugements et expropriations! que
d'arbitrages! que de dlais! et, aprs la chose faite, que de
critiques, que de rclamations!

Tandis que, du temps des Romains, Nron trouve un jour que les vieux
difices sont laids, que les rues sont troites et tortueuses.
_Offensus deformitate veterum dificiorum et angustiis flexurisque
vicorum._

Eh bien! il met tranquillement le feu  la ville _incendit_ et on la
reconstruit.


En comparaison de ces grands Csars romains, c'est un bien humble
mtier aujourd'hui que le mtier de roi et d'empereur, et on ne
saurait tmoigner assez de reconnaissance  ceux qui poussent encore
le dvouement pour leur pays assez loin pour en accepter la corve
sans compensation.


Autre point de vue. Octave trahit, tue, proscrit; il s'arrte quand il
est fatigu. Eh bien! avec quelques bouts de terre confisqus, avec
quelques dners, quelque peu d'argent distribu  une douzaine
d'crivains et de potes, il n'a plus tu, il n'a plus proscrit; c'est
un dieu.

Louis XIV a refait le mme coup. De son temps, a valait encore la
peine, et si la postrit l'a remis  sa taille, c'est par la btise
de quelques-uns de ses crivains gags, qui ont voulu diminuer ses
petitesses au lieu de les cacher; de mme que, de ce temps-ci, la
publication des lettres de l'empereur Napolon Ier, publication faite
par sa famille, a t, pour sa mmoire, un coup terrible.


Mais aujourd'hui le mtier n'en vaut plus rien, le gouvernement n'a
avec lui, c'est--dire  lui, qu'une demi-douzaine d'crivains de
troisime ordre, et, derrire ceux-l, une troupe inconnue.


Pour ce qui est des Virgile, des Ovide, des Horace, des Racine, des
Molire, des Corneille de ce temps-ci il faut s'en passer.


Revenons donc  ceci: pour montrer aux populations lointaines de
l'Orient une impratrice franaise avec une magnificence digne de sa
beaut et de la vanit de la France, quelques millions, c'est pour
rien..., au prix o est le beurre, comme disait Rabelais.


Voil pour le cas o le voyage en gypte et en Turquie serait un
voyage d'agrment.

Mais si, comme beaucoup le croient, c'est un voyage ayant une porte
et un but minemment politiques et civilisateurs, vous tes mille fois
plus pingres que pleutres.


Si ce voyage a pour but de revendiquer et de reconqurir les saints
lieux, Jrusalem, le Saint-Spulcre; si c'est la dixime croisade, au
lieu de chicaner la dpense, supputez l'conomie en vous rappelant un
peu les autres.

Surtout si cette croisade et cette revendication de Jrusalem ont pour
rsultat de rsoudre la grande difficult de Rome.

Si l'on a pris en considration une ide que j'ai mise ici mme.

Si Jrusalem, rendue par le Sultan et le titre de roi de Jrusalem
donn par le roi Victor-Emmanuel, qui le porte dans ses titres, on
dcide ensuite le pape  aller tablir le sige de l'glise l o fut
son berceau,  aller garder lui-mme le Saint-Spulcre, Rome redevient
naturellement la capitale de l'Italie, sans secousse, sans rvolution
et la parole de la France est dgage.

En ce cas-l, chicanez donc sur vos mauvais millions.

Voyez ce que vous ont cot les autres croisades.

A la deuxime croisade, la femme de Louis VII, lonore d'Aquitaine,
mne une vie tellement gaie, que le roi la rpudie, qu'elle pouse
Henry, duc de Normandie, qui devient roi d'Angleterre, lui porte en
dot les plus belles provinces de France, et cause entre les deux
nations plus de deux cents ans de terribles guerres.

Il y avait alors quelque chose de bien commode pour les rois.
Aujourd'hui, si un irrespectueux, un maladroit, un impie attaque la
majest royale, on ne peut que le mettre en jugement et le condamner 
l'amende et  la prison, tandis qu'en ce temps-l, le pape vous
l'excommuniait bel et bien.

A la troisime croisade, Philippe Auguste lve _la saladine_, l'impt
du dixime des meubles et immeubles et des revenus de ses sujets.

A la septime, Louis IX, qui fut assez s...aint pour faire deux fois
la mme s...aintet, se laisse prendre et il faut donner 8 000 besans
d'or pour sa ranon,  peu prs huit millions comme on croit les
dpenser aujourd'hui, mais on a de plus les frais de la guerre, et la
perte des hommes tus par le cimeterre des Sarrasins et par la peste.

Pour la neuvime croisade, celle contre les Albigeois, le crime odieux
du pape Innocent III, qui donna la croix aux fanatiques, et de
l'glise catholique,--cette croisade des chrtiens contre les
chrtiens, des Franais contre les Franais, pendant laquelle, rien
que dans la ville de Bziers, en 1209, on massacre 60 000 hommes: je
pense qu'elle a cot assez cher.


D'autres politiques veulent voir dans le voyage d'agrment de
l'impratrice un voyage de distraction... politique.

L'impratrice est Espagnole, et d'une pit qui ne peut que
s'accrotre  ce moment de la vie dont elle doit approcher, o la
beaut ayant acquis tout son dveloppement, tout son panouissement,
n'a plus aucune chance de crotre encore: et les femmes aiment 
s'occuper d'autre chose.

Les prtres, dit-on, l'attendent l, et, dj, comptent sur son
influence lgitime pour faire prolonger l'occupation de Rome. Quelques
essais,  ce sujet, assure-t-on, leur ont dj russi.

D'autre part, l'occupation de Rome devient bien embarrassante, et on
profiterait de ce que l'impratrice serait... sortie, pour prendre un
parti auquel, prsente, elle mettrait obstacle.


Tout cela n'est peut-tre pas vrai, peut-tre mme faudra-t-il
retrancher quelques centimes des huit millions.

Mon but, en traitant ce sujet, a t simplement de reprocher aux huit
millions de Franais qui ont lu Louis-Napolon, leur pingrerie et
leur pleutrerie; ils n'taient pas forcs d'avoir un empereur, ils
l'ont lu volontairement, ils ont voulu en avoir un. Leurs plaintes et
leurs chicanes, aujourd'hui, sont du plus mauvais got; ils n'ont mme
pas un franc  donner par tte, car nous qui n'avons pas vot avec
eux, nous en donnerons notre part.


Allons, j'ai piti des faiseurs de cantates, et je vais leur dire les
rimes que je sais  _pingres_ et  _pleutres_.

_Malingres_ et _Ingres_ pour la premire; _feutres_ et _neutres_ pour
la seconde.

Du reste, le sujet et le point de vue que je leur fournis les
_sortiraient_ un peu du vulgaire et du ressass.--J'attends des
remerciements.


M. de Lamartine a t contre les fortifications courageux et
loquent, M. Dufaure a t vrai et raisonnable, mais n'a pas tard 
s'en repentir, M. Garnier-Pags[7] a t non seulement spirituel et
sens, mais il s'est intrpidement spar de son parti,
etc...........

  [7] Le frre de celui d'aujourd'hui.

Je disais encore:

Paris sans fortifications peut tre pris, mais impossible  garder.

Puis j'ajoutais,--et l j'ai t glorieusement dmenti par les
Parisiens:


Paris fortifi au prix de la fortune publique, Paris attaqu ne
tiendra pas une semaine;--que les fraises manquent pendant trois
jours, et Paris ouvrira ses portes.

J'ai assez, pendant trente ans, dit la vrit, prdit ce qui devait
arriver pour n'tre pas embarrass de dire: cette fois je me suis
tromp.

Plaidons cependant les circonstances attnuantes:

Si vous voulez ne prendre ma phrase que pour une hyperbole et lui
accorder l'indulgence que l'on a pour les hyperboles, en se rservant
de les rduire  une proportion lgitime et raisonnable,--vous y
verrez alors que ce qui devait faire succomber Paris ce n'tait pas le
dfaut ou l'insuffisance des fortifications, c'tait la famine;--les
Prussiens ne sont pas entrs de vive force dans Paris;--Paris s'est
rendu aprs avoir souffert de la faim et aprs avoir lev l'habitude
de manger des rats et l'habitude aussi de ne pas manger aux
proportions de l'hrosme et mme d'une mode.

Les fortifications eussent t doubles, triples,--elles n'eussent pas
arrt la famine.

Pendant que je fais ma confession, je dois la faire entire.


Les propritaires, disais-je, ne voudront pas exposer leurs maisons:
aussitt qu'une bombe descendra par la chemine se mler aux lgumes
du pot-au-feu,--ils capituleront.

Ceux qui se battront  Paris sont ceux qui n'y possdent rien.

Presque autant d'erreurs que de mots, la classe aise et la classe
riche, ont fourni pour une grande part les traits individuels de
dvouement et mme d'hrosme qui, s'ils n'ont pas sauv la France,
ont sauv l'honneur du nom et du caractre franais,--tandis qu'une
partie du peuple,--une faible partie je veux le croire,--enivre,
empoisonne, abrutie par les orateurs de club et de balcon, se
rservait pour la guerre civile, l'assassinat, le vol et l'incendie.

Tout en reconnaissant que je me suis tromp sur les dtails,--je
persiste  me montrer contraire aux fortifications de Paris--et je
rpterais encore aujourd'hui ce que je disais alors:

Paris non fortifi, c'est le roi des checs,--quand il est mat la
partie est perdue, on ne le prend pas.

Paris c'est une ville de rendez-vous pour le monde entier, c'est la
capitale du plaisir, de l'esprit, etc.

C'est l que viennent se reposer les Rois exils par les peuples, et
les peuples destitus par les Rois;--c'est l que de toute part on
vient taler ses joies et cacher ses misres.

Paris c'est la grande _canongate_ du monde entier.

L'ennemi! mais, Parisiens, mes bons amis, il est au milieu de
vous;--l'invasion! mais elle est faite;--votre ville! mais elle est
prise par les brouillons, par les bavards, par les ambitieux de bas
tage, par les avocats plus ou moins parvenus, par les fabricants de
chandelles enrichis et mcontents.

Invasion plus cruelle mille fois que celle de l'tranger, car
l'tranger respecterait Paris;--Paris o il vient s'amuser.--Paris son
rve, son Eldorado,--Paris qui appartient au monde et auquel le monde
appartient.

Et l,--je ne me trompais pas assez;--Paris pris, mat;--les Prussiens
s'en sont retourns;--peut-tre craignaient-ils plus les Parisiens
dans leurs murs que derrire leurs murs. Toujours est-il qu'ils s'en
sont retourns;--le roi-Paris tait mat, la partie tait perdue pour
nous; nous avons pay l'enjeu norme mis sur table par l'empire--et
doubl, quand la partie tait videmment perdue, par Me Gambetta et
consorts.

Mais Paris a cependant subi rellement le sort d'une ville assige et
prise par les Barbares,--mais ce ne sont pas les Prussiens qui ont tu
les prtres, les snateurs et les gnraux;--ce ne sont pas les
Prussiens qui ont incendi les monuments de Paris.

Ce sont les lecteurs de Me Gambetta;--c'est cette queue de piliers
d'estaminet, de souteneurs de filles, de gredins, de voleurs,
d'assassins, dont Me Gambetta a os dire en pleine Assemble des
reprsentants de la France qu'il ne voulait pas se sparer.

En quoi il ne disait cependant pas la vrit, car il a eu soin de se
sparer d'eux lorsqu'ils ont d faire le coup de fusil; il s'est
spar d'eux lorsqu'ils lui criaient du fond des cachots:--O vous dont
les paroles nous ont conduits o nous sommes, venez nous dfendre,
venez parler pour nous.


Je redirais encore aujourd'hui ce que je disais en 1841.

Les grands peuples libres se sont dfendus avec des murailles de
poitrines et de bras--les peuples dgnrs, fatigus, dchus, se
cachent derrire des montagnes de pierre.

Les murailles de poitrines et de bras--que le canon peut abattre, mais
que le tambour relve.

Aujourd'hui, toute ville, toute capitale assige surtout, se rend
dans un temps plus ou moins long, si elle ne reoit pas de secours du
dehors.--Et je dis: les capitales surtout, parce que l'agrandissement
incessant qu'elles subissent, et l'agglomration de la population les
condamnent rapidement  la famine.

On a plus ou moins fortifi toutes les capitales, et  bien peu
d'exceptions prs, chaque fois qu'un peuple a laiss arriver l'ennemi
jusque devant sa capitale, elle a t prise.

Londres--dans une le cependant, sans parler de l'invasion de Jules
Csar, a t prise par les Danois, en 1013, et par les Normands, en
1066.

Vienne a t prise par Rodolphe Ier, en 1277; par Mathias Corvin, en
1485; sans Sobieski, les Turcs la prenaient en 1683; les Franais
l'ont prise en 1805 et en 1809.

Moscou a t prise en 1367, en 1382, en 1408, en 1451 et en 1477 par
les Tartares; en 1611 par les Polonais; en 1812, par les Franais.

Madrid, par les Maures, en 1109; par les Franais en 1808.

Turin, saccage par Annibal et prise par les Franais en 1640, en
1796, en 1798, en 1800.

Berlin a t prise par les Autrichiens et les Russes, en 1760, et par
les Franais, en 1806.

Lisbonne, par les Maures, au VIIIe sicle; reprise aux Maures par
Alphonse, en 1145 et par les Franais en 1807.

Et Paris--Paris fut sauv, dit-on, par une sainte Genevive, lorsque
Attila faisait mine de l'attaquer; mais il fut pris en 486 par Clovis;
en 1420, par les Anglais; en 1593, par Henri IV; puis en 1814, en 1815
et en 1871.

Parlerons-nous des capitales anciennes;--de Rome, prise par les
Gaulois;--de Carthage, dtruite par Scipion, l'an de Rome 146,
dtruite de nouveau par les Vandales en 439 et par les Arabes en
693;--d'Athnes, prise par les Lacdmoniens et plus tard par Sylla.

Oui, mais pour faire remarquer que

Sparte, la ville sans murailles,

Seule n'a jamais t prise tant qu'il y a eu des Spartiates,--et que
ce ne fut qu'en 1460 que Mahomet II s'en empara et en 1463 que
Sigismond-Malatesta la brla de rage de ne pouvoir la prendre; mais
alors, en 1460 et en 1463, il y avait plusieurs sicles qu'elle
n'existait plus.

La presse, depuis l'invention des _reporters_ et l'mulation qui
s'tablit entre eux, met tout le monde dans une maison de verre, et de
verre grossissant. Je crois qu'il n'est personne, je parle de ceux
dont la vie est le plus simple, pure, honnte, qui aime  penser que
ce qu'il fait dans les vingt-quatre heures, jour et nuit, sera imprim
et racont et publi.

Dernirement, je voyais rapporter dans un journal un propos tenu 
table par un des convives;--cette publicit avait chang la nature du
propos, qui, jet au milieu de cent autres dans un dner, n'tait
qu'une fuse teinte en parlant, mais imprime devenait une insulte
que son auteur n'avait pas voulu faire. Le convive rclama,--le
_reporter_ rpliqua en tablissant la vracit de son assertion, et en
prenant  tmoins et les autres convives et le matre de la maison. Il
me semble que l'hospitalit souffre beaucoup de semblables procds,
que toute libert est ainsi enleve aux improvisations gaies d'un
repas en commun,--que c'est un attentat contre les plaisirs de la
socit.

Et ajoutons plus srieusement:

Un manque de loyaut.

Chez les anciens, ce qui s'tait dit  table ne devait pas tre rpt
au dehors;--je ne sais plus si c'est Plutarque qui a dit:

Je hais le convive qui a trop de mmoire.

Dans beaucoup de salles  manger alors et depuis, une rose tait
sculpte ou peinte au milieu du plafond et au-dessus de la table.

La rose tait l'emblme du silence.--Harpocrate, le dieu muet, que les
anciens plaaient  la porte des temples et sur leurs cachets,--est
presque toujours reprsent avec une rose  la main.--Les potes ont
dit que cette rose lui avait t donne par l'Amour, pour qu'il ne
divulgt pas une aventure dont le hasard l'avait rendu tmoin.

Newton, explique une locution familire aux Allemands et aux Anglais
sous la rose, ou ceci soit dit sous la rose.

Quand d'aimables et gais compagnons, se runissent pour faire bonne
chre, ils conviennent qu'aucun des joyeux propos tenus pendant le
repas ne sera divulgu, et la phrase qu'ils emploient,--est que ces
propos sont tenus sous la rose,--on a coutume, en effet, de
suspendre une rose au-dessus de la table, afin de rappeler  la
compagnie l'obligation du secret.

Peacham, dans son ouvrage intitul: La vrit de notre temps--the
truth of our times, rapporte qu'il a vu souvent (1638), en beaucoup
d'endroits de l'Angleterre et des Pays-Bas, une rose peinte au milieu
du plafond de la salle  manger.


J'ai lu autrefois que M. de Clermont-Tonnerre, vque de Noyon, refusa
de faire, selon l'usage, l'loge de son prdcesseur..... parce qu'il
tait roturier.


On vient d'riger sur une des places de Paris une statue questre,
destine  consacrer la mmoire lgendaire de la Pucelle d'Orlans.

Je regrette qu'on n'ait pas pens  une chose: Un jour que je visitais
le chteau d'Eu, je vis sur une chemine une petite statuette, ouvrage
de la princesse Marie, fille du roi Louis-Philippe, qui tait morte
quelque temps auparavant.

Cette statuette n'est pas celle que l'on connat et qui a t
reproduite  un si grand nombre d'exemplaires. Dans celle dont je
parle, la Pucelle est  cheval; elle vient de frapper de sa hache un
Anglais qui est tendu devant les pieds du cheval;--elle est  la fois
glorieuse et saisie d'pouvante de son premier meurtre,--elle retient
d'une main son cheval qui s'irrite,--elle ne veut pas qu'il marche sur
l'ennemi vaincu,--son autre main laisse pendre sa hache teinte de sang
pour la premire fois. Son attitude, son visage expriment  la fois
l'orgueil, l'horreur, l'tonnement.

J'aurais voulu qu'on choist cette statue pour le monument lev 
Jeanne d'Arc.


L'tat, marchand d'allumettes, n'a peut-tre pas fait d'aussi bonnes
affaires qu'on le lui avait promis,--parce que, avant de vendre, il
faut beaucoup payer,--sans parler de la fraude qu'encourage, par de
magnifiques primes, ce systme absurde d'impts varis,--et que les
marchands, rputs honntes, ne se font que peu ou point de scrupules
de pratiquer directement ou indirectement.


La Banque de France a pens que si la France pouvait, sans honte, se
faire marchande d'allumettes, elle pouvait, elle,  plus forte raison
et sans droger, entreprendre une petite industrie  peu prs de mme
valeur.

Depuis quelque temps, elle vend de petits sacs de toile sur lesquels
elle ne doit pas gagner moins de 75  100 pour 100,--la question
serait d'en vendre assez, et ce serait une de ses plus fructueuses
oprations.


La Banque semble s'efforcer de retirer les petites coupures de ses
billets;--on dit qu'elle est effraye du nombre de billets faux de
cinq et de vingt francs qui sont en circulation.

Tous les journaux parlent d'une trouvaille faite par des enfants, de
faux billets de vingt francs d'une imitation parfaite, pour une somme
de cent mille francs selon les uns, de deux cent mille selon les
autres.

Pourquoi cette prfrence des faussaires pour les petits billets, qui
ncessitent un travail plus souvent rpt pour les faire, et des
risques plus multiplis pour les faire passer?

J'en sais deux causes; il y en a peut-tre d'autres.

La premire est que l'on reoit un billet de vingt francs et surtout
un billet de cinq francs sans beaucoup l'examiner,--il n'en est pas de
mme des billets--de mille, de cinq cents, etc.

La seconde cause est que ces billets sont horriblement mal
fabriqus,--imprims sur le premier papier venu, tantt mince, tantt
pais et se dchirant facilement--l'imitation en est beaucoup plus
facile.

Il faut dire que,  part nos billets de mille et de cinq cents francs,
qui sont bien fabriqus et prsentent des difficults presque
insurmontables aux contrefacteurs, les billets de la Banque de France
sont les plus laids et les plus faciles  contrefaire qu'il y ait en
Europe.

J'ai vu l'autre jour des billets russes;--au centre est un beau
portrait de Catherine II;--la couleur des billets est celle du prisme,
de l'arc-en-ciel ou d'une bulle de savon;--des nuances rouges, bleues,
etc., fondues et ineffaables, car j'ai demand  voir un billet
ancien pour le comparer au neuf qu'on me montrait; les couleurs de
celui qui avait circul pendant plusieurs annes n'taient que
lgrement plies.--Les billets amricains sont remarquables par la
perfection de la gravure; les portraits de Francklin, de Washington,
et d'autres prsidents font plaisir  regarder comme des miniatures.

De plus, les uns et les autres peuvent se chiffonner comme du linge,
mais ne se dchirent pas comme les billets franais et italiens.

Pour pouvoir retirer ces billets sans une prcipitation et un scandale
qui les dprcieraient, on a fait frapper pour une grosse somme de
pices de cent sous, cette monnaie qui rappelle par son poids, la
monnaie de fer des Spartiates.

Or, je pense qu'il en est  Paris et dans les succursales comme 
Nice; si on change  la Banque un billet de mille ou de cinq cents
francs, il faut prendre la moiti de la somme en pices de cent sous.


Pour moi--c'est avec certain plaisir que j'ai reu l'autre jour
quelques-unes de ces bonnes grosses pices qui avaient, dans ces
derniers temps, presque disparu--et je n'ai pu m'empcher de songer
combien cette pice de cent sous a perdu de sa valeur ou combien les
choses qui s'achtent sont devenues plus chres.

Je me suis rappel le temps o, avec une pice de cent sous dans ma
poche, j'invitais hardiment trois amis  dner avec moi, rue
Neuve-des-Petits-Champs ou cour des Fontaines;--quatre amis si le
festin avait lieu chez Flicoteau, au quartier Latin;--cinq, si c'tait
 Saint-Ouen;--le repas se composant  Saint-Ouen d'un norme pain et
de cervelas et du vin rose et un peu pointu d'Argenteuil,  cinq sous
le litre,--et ces repas sont des meilleurs dont je me souvienne.

Et j'ai rapproch ce souvenir d'un autre souvenir rcent--c'est que, 
mon dernier voyage  Paris, me trouvant un matin sur le boulevard,
j'entrai au caf Anglais et demandai  djeuner, j'tais proccup, je
lisais et me contentais de rpondre par un signe de tte affirmatif
aux questions du garon qui me servait.--Je m'arrtai quand je n'eus
plus faim et demandai la carte  payer--dix-huit francs--notez que je
n'avais bu que de la bire.

Je ne m'en suis pas consol,--je ne m'en consolerai jamais; ce fut et
c'est encore pour moi un chagrin, une humiliation, un remords.--Je me
comparai en rougissant  Lucullus,  Trimalcion,  Vitellius,  Grimod
de la Reynire,  tous les gourmands clbres;--je pensai  combien
de mes vieux amis d'autrefois j'aurai pu, il y a trente ans, donner 
djeuner avec dix-huit francs--et quel bon djeuner--dans l'le de
Saint-Ouen ou de Saint-Denis--dans la grande herbe fleurie et
parfume.

Je me rappelai mes _bons dners_--je n'appelle pas un bon dner un
dner qu'on mange seul, et je sais combien la gaiet, la confiance et
l'abandon sont pour beaucoup dans un dner;--aucun n'avait cot
dix-huit francs;--j'tais si honteux, si bourrel, que je fis voeu de
ne refuser pendant vingt-quatre heures l'aumne  aucun mendiant,--et
que je donnai quelques sous  des enfants pauvrement vtus que je vis
assis sur un escalier et qui ne me demandaient rien.


L'argent dj n'est qu'un signe reprsentatif;--sa valeur n'est qu'une
convention;--en effet, on serait bien embarrass  l'heure du dner,
si on ne trouvait que des pices de cinq ou de vingt francs en change
des siennes;--mais, enfin, la convention est ancienne, et, d'ailleurs,
le mtal, l'or et l'argent sont agrables aux yeux,--le son de l'or
est agrable  l'oreille (que cette assertion ne me fasse pas prendre
pour un avare),--d'ailleurs, un avare srieux n'oserait pas faire
sonner son or--a pourrait le trahir.

Mais, les billets! quand on pense que contre un tas suffisant de ces
carrs de papier--on peut avoir des forts sombres, des prairies
embaumes, des rivires murmurantes,--des bois de rosiers, des champs
de jonquilles, d'anmones, etc.

Je ne veux pas parler des femmes,--c'est si hideux de penser qu'une
femme se vend--et, d'ailleurs, j'ai l-dessus des ides trs
arrtes qu'il serait bien sain et bien moral que tout le monde
partaget,--c'est qu'une femme qu'on paye ne vaut jamais que cinq
francs,--pour ceux qui ont le malheur d'aimer et d'acheter l'amour
tout fait et d'occasion.


Donc,--le papier est un signe reprsentatif trs mdiocre, trs laid
et qui a beaucoup plus de chances de destruction que l'or et
l'argent;--le feu et l'eau peuvent le dtruire--et l'imitation en est
beaucoup plus facile que celle des espces monnayes.

Eh bien, j'ai vu presque tout le monde embarrass et un peu contrari
de la rapparition de la pice de cinq francs; en effet, cinq cents
francs de cette monnaie c'est un poids--et a ne peut se porter que
visiblement:--un homme qui vient de changer un billet de mille francs
 la Banque et qui reoit forcment cinq cents francs en pices de
cinq francs est oblig de rentrer chez lui pour se dbarrasser du
fardeau.

Cette contrarit trange qui a accueilli la rsurrection de la pice
de cinq francs--s'explique en partie par une considration que je
constatais tout  l'heure, l'augmentation du prix de tout.--Il y a
trente ans, un homme ais sortait plein de scurit  l'gard des
dpenses possibles avec quatre ou six pices de cinq francs rparties
entre les deux poches de son gilet; le mme n'oserait sortir
aujourd'hui sans avoir cent francs dans sa poche: avec cent francs on
est charg,  mon avis, comme un mulet.


En vrit, je vous le dis, ou plutt je vous le redis: Si, dans la loi
lectorale que vous laborez, vous n'tablissez pas la condition du
domicile pour les candidats,--vous verrez de nouveau les Barodet lus
 Paris, et les Ranc  Lyon;--vous verrez,  la honte et au danger du
pays, Me Challemel, lu quatre fois,--Me Gambetta, trois ou quatre
fois.--Il y a trois mois, j'aurais dit six fois et peut-tre
davantage, mais pour le moment il est fort descendu dans la
popularit.

Vous verrez lire par le peuple souverain, et Vermesh, et Cluseret, et
Pascal Grousset, et les deux Gaillard.

L'article de loi  faire  ce sujet est bien simple et impossible 
contredire, je vous l'ai dj donn:


Attendu que, pour reprsenter un dpartement, ou mieux un
arrondissement et ses intrts, il faut les connatre;

Attendu que, pour choisir un reprsentant, il faut le connatre;

Ne pourra tre lu reprsentant d'un arrondissement qu'un
habitant rel ayant au moins cinq annes de domicile rel dans
l'arrondissement.


Avez-vous, tant enfant, jou au bouchon?

Avez-vous jou  la boule?

Avez-vous seulement aux Champs-lyses regard jouer  la boule?

Eh bien!

Au bouchon, on place, sur un bouchon debout, la mise en sous de chacun
des joueurs; puis, d'une distance convenue, chacun essaye  son tour,
en lanant une pice de deux sous ou de cinq francs, d'abattre le
bouchon et de faire tomber, en les parpillant plus ou moins, les
pices qui sont dessus;--mais, avant de couper c'est--dire de
renverser le bouchon, le joueur a soin de jeter une autre pice qu'il
doit placer le plus prs possible du bouchon,--parce que les sous
tombs appartiennent  la pice qui en sera le plus prs.

Aux boules il s'agit galement, d'une distance fixe, de placer une de
ses boules le plus prs possible d'une boule plus petite qui sert de
but.

Mais, si une des deux boules est destine  occuper cette place,
l'autre est employe  tirer, c'est--dire  repousser,  enlever la
boule trop bien place de l'adversaire.

Eh bien, un des malheurs de notre pays--c'est que tous les joueurs
sont des _coupeurs_ et des _tireurs_,--savent renverser le
bouchon--savent carter la boule de l'adversaire--mais ne savent ni
placer la premire pice, ni la premire boule.

En d'autres termes--tous sapeurs, habiles  dmolir, aucun architecte
ni maon.


Ce n'est pas seulement par la politique que nous redescendons et
manifestons une rechute en sauvagerie.

Je voyais l'autre jour, dans un compartiment d'un wagon de premire
classe de chemin de fer, un jeune homme bien mis, qui n'avait l'air
ni plus bte ni plus grossier que beaucoup d'autres, s'taler sur sa
banquette et mettre ses pieds sur la banquette en face de lui,--sans
songer que,  cette place salie par ses bottes,  la premire station,
un voyageur, une femme peut-tre, pouvait venir s'asseoir.--Et ce
n'est pas une exception, une excentricit; cette rusticit goste se
montre  chaque instant.

J'avoue que je m'accoutume difficilement  des actes pareils, et qu'il
m'arrive parfois de dsirer que ces grossirets gnrales se
particularisent assez  mon gard, pour que j'aie le droit de m'en
fcher sans trop tonner les gens qui le plus souvent sont navement
grossiers, sans mchancet, et par un gosme imbcile,--et aussi par
la suite de la vie des cercles et des cafs o on vit entre
hommes,--hors de la socit des femmes, socit qui seule peut achever
l'ducation d'un homme;--quand je parle de la socit des femmes, je
ne parle pas des femmes qu'on paye, je parle de celles auxquelles il
faut plaire.


Chez les Romains, les femmes gardaient leur nom,--mais, si elles ne
prenaient pas le nom de leur mari, elles ne prenaient pas non plus les
titres de leurs fonctions et de leurs dignits.

La femme d'un consul n'tait pas madame la consule, la femme d'un
snateur ou d'un dictateur ou d'un tribun, madame la snatrice, la
dictatrice, la tribune.


Je comprends que, dans la socit moderne, avec l'invention de la
noblesse hrditaire, une femme prenne le titre de son mari.--La
noblesse, par une convention trange, tant plus honore  mesure
qu'elle s'loigne des actes qui l'ont mrite,--cette noblesse
n'entrane pas des fonctions qu'une femme ne puisse remplir aussi bien
que l'homme;--mais la femme d'un gnral, d'un amiral, d'un
ministre,--s'appelant madame la gnrale, l'amirale, on n'ose pas dire
la ministresse,--cela n'a aucune raison d'tre,--ces titres dsignant
des fonctions que les femmes ne partagent pas.


A propos de la noblesse,--un descendant d'un hros du moyen ge est de
beaucoup plus noble que celui de ses anctres qui a gagn la noblesse.

Si on avait le sens commun on ne proscrirait pas la noblesse
hrditaire,--c'est un grand encouragement et une belle rcompense
que de laisser  ses enfants un nom glorieux et honor.

Mais on ferait, en sens inverse, ce qu'on fait pour les hommes de
couleur,--l'enfant d'un blanc et d'une ngresse est multre,--l'enfant
du multre est quarteron, l'enfant du quarteron est, je crois,
mtis,--puis la marque bleutre des ongles disparat, et les
descendants d'un ngre sont rputs blancs aprs un nombre suffisant
de gnrations;--de mme, le fils du duc serait marquis ou comte, le
fils du comte, baron,-- la seconde gnration ils seraient
chevaliers,-- la troisime, ceux qui voudraient tre nobles se
mettraient en mesure de gagner  leur tour la noblesse pour eux et
pour les deux gnrations qui leur succderaient.


On a souvent rpt que Buffon avait un tel culte pour la nature, pour
sa plume et pour lui-mme, qu'il n'crivait qu'en habit habill avec
des manchettes.

J'ai entendu citer une femme qui respectait si fort l'amour, qu'elle
n'crivait jamais  son amant qu'aprs s'tre baigne, parfume et
mise en grande toilette.


Les besoins et les habitudes se sont graduellement si fort accrus et
exasprs, qu'un partage gal des choses destines  les satisfaire
semblerait aujourd'hui rendre tout le monde misrable;--de l cette
situation sociale plus triste et plus terrible que, pour que
quelques-uns aient assez  leur gr, il faut qu'un grand nombre aient
insuffisamment, et un autre grand nombre n'aient rien du tout, de
sorte que la vie n'est plus une loterie o il y a de petits et de gros
lots,--mais un certain nombre de gros lots, et une trs grande
quantit de billets blancs et de billets d'attrape, comme se plaisait
 en faire Hliogabale, selon l'historien Lampride,--certains billets
donnant des maisons de campagne, ou dix livres d'or,--et certains
autres dix laitues ou dix mouches.

Si bien que dans les rves de bouleversement de la socit que font
les dshrits, les paresseux et ceux qu'on appelle les partageux,
ils ne pensent plus  partager,--les morceaux leur sembleraient trop
petits,--mais  dpouiller les autres plus favoriss, et  prendre 
leur tour les gros lots.


Sans aller si loin, il y a des professions et des intrts qui ne
peuvent aller et obtenir satisfaction qu'au dtriment d'une partie
de la socit; il est telle profession dont ceux qui l'exercent
considreraient comme mauvaise anne, une anne de disette et de
famine, l'anne o les hommes ngligeraient de s'entre-dvorer par des
procs.

Telle autre o on appellerait anne funeste, celle o il n'y aurait
ni pidmie, ni maladies et o tout le monde se porterait bien.


C'est surtout  l'gard des pauvres qu'on risque d'tre injuste, si on
n'est que juste, et si on ne met pas, comme un appoint de poids et une
_tare_, la charit dans le plateau de la balance.


Un pauvre demande l'aumne  la porte d'une glise,--une femme qui en
sort, lui rpond: Dieu vous assiste.

--Madame, dit un passant, vous renvoyez ce pauvre  la Providence;
vous ne comprenez donc pas que c'est la Providence qui vous l'envoie.


De tous temps les artisans de troubles et de sditions ont pris soit
la libert de tous, soit le bien public, pour prtexte et pour
enseigne.

Sans remonter aux Grecs et aux Romains, chez lesquels, comme le dit
Salluste de Catilina et de ses complices:

Chacun ne songeait qu' se rendre riche et puissant, sous ombre
d'amour du bien public;

Commines explique, dans ses Mmoires, que dans la guerre que les
princes et les seigneurs firent  Louis XI pour le bien public du
royaume, le duc de Berry appelait le bien public qu'on lui donnt
la Normandie en apanage, et le comte de Charolais entendait par ces
mmes mots de bien public qu'on lui livrt les villes sur la rivire
de Somme,--Amiens, Abbeville, Pronne, etc.


On s'tonne habituellement de voir les princes, et,  leur imitation,
les gens en place, rechercher et aimer les hommes mdiocres;--Louis
XIV a vendu et livr le secret, en disant  un homme qui lui demandait
justice et tablissait des droits,--Il n'y a pas de droits, sous mon
rgne, tout est faveur.

Les princes et les hommes en place veulent qu'on leur soit oblig et
redevable de tout.--En levant un homme considrable, ils ne feraient
que rendre justice, tandis qu'en protgeant, en comblant un mdiocre,
ils accordent une grce qui leur rend l'homme dpendant et
servile,--ce qu'exprime trs bien la locution assez populaire se
faire des cratures.

Cependant la vraie science du gouvernement, c'est la science ou
l'instinct du choix.


La rpublique comme l'entendent trop de gens en France ne consiste pas
 vivre sous des lois justes et gales, mais  s'emparer  son tour
des places, de l'argent, des honneurs et des abus qu'on ne combat pas
pour les renverser, mais pour les conqurir.

Je ne sais plus qui, vers 1790, exprimait nettement cette situation en
disant: Louis XVI tait, il y a quelques mois, Roi et matre de
vingt-quatre millions de sujets,--aujourd'hui il est le seul sujet de
vingt-quatre millions de Rois.

Alors comme aujourd'hui la difficult tait de savoir comment cette
nation de potentats poserait les limites de ses vingt-quatre millions
ou trente millions d'empires.


Voici pour les journaux lgitimistes le vrai moment de restaurer un
mot racont autrefois par une gazette allemande, vers 1810; qu'ils se
htent, car les bonapartistes pourraient le prendre pour le fils de
Napolon III:

Le comte de Provence, depuis Louis XVIII, tant en exil, fut invit 
assister au couronnement d'une rosire dans une ville qui s'appelle
comme... Blankenberg; il posa la couronne sur la tte de la jeune
fille qui fit une belle rvrence, et dit: Monseigneur, Dieu vous le
rende.


tre bien mise pour une femme, c'est s'habiller autant d'aprs sa
situation de fortune que d'aprs sa taille, son teint, la couleur de
ses cheveux et celle de ses yeux:--tout doit tre harmonie.--Le got
et la distinction supplent la richesse et souvent triomphent d'elle.

Combien de publications  propos de la mode, dans les journaux ou
ailleurs,--persuadent aux femmes qu'_il faut_--avoir tant de robes,
tant de chapeaux,--et de telles robes, et de tels chapeaux;--c'est
cher, mais _on ne peut pas faire autrement_,--c'est de toute
ncessit,--c'est impossible,--mais ce n'est pas une raison, il le
faut.

    .............. Je m'indigne  l'aspect
    De femmes, que le monde accueille avec respect;
    Telle a su se placer, par un bon mariage,
    Courtisane prudente,  l'abri du chmage;
    a s'appelle une femme honnte, du mari,
    Des enfants, du foyer ne prenant nul souci;
    Et, ne s'informant pas si, pour parer l'idole,
    Le pauvre poux--travaille... emprunte... joue... ou vole.
    --Les _filles_... on les quitte alors que leur beaut
    Ou le caprice passe.--A perptuit,
    La femme honnte, infirme et laide devenue,
    A, le code  la main, droit d'tre... entretenue;
    . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
    Le bonheur lgitime... est si cher aujourd'hui,
    Qu'on n'ose plus aimer que la femme d'autrui;
    Et, pour peu qu'un jeune homme ait d'ordre et de conduite,
    Au banquet de l'amour il vit en parasite.

       *       *       *       *       *

On raconte du shah de Perse une remarque singulire. --Qu'est-ce qui
vous a le plus frapp dans votre voyage en France? lui demanda une
femme.

--C'est notre folie d'entretenir  grands frais des harems o nous
nourrissons, habillons, etc., sous la garde d'eunuques, de nombreuses
femmes qui ne nous aiment pas et que nous n'aimons gure,--avec
lesquelles nous n'prouvons jamais ni une incertitude, ni une motion,
le dsir tant trs certainement suivi et quelquefois prcd de la
possession,--tandis qu'en France, sans eunuques, sans srail ferm,
chaque Franais a ses femmes, son harem parpill bien plus nombreux
que les ntres, dans les maisons de ses amis et connaissances; femmes
gardes, nourries, habilles par lesdits amis et lesdites
connaissances.


Vivant comme je vis, comme j'ai presque toujours vcu, le plus souvent
solitaire,  la campagne, dans les bois, sur les plages de la mer, en
face des merveilles de la nature,--bien plus grandes encore pour ceux
qui les tudient que pour ceux qui ne font que les contempler;--j'ai
d souvent penser au crateur souverain,--jamais, je ne me suis permis
de lui donner un corps, ni une forme,--d'en faire un homme agrandi et
grossi, de lui attribuer mes ides, mes passions, mes faiblesses.

Me servant des sentiments et de la raison qu'il m'a donns, et heureux
de trouver d'accord et les sentiments et la raison,--j'ai suppos,
j'ai cru qu'il est tout-puissant, souverainement juste, souverainement
bon,--ces deux dernires qualits drivant naturellement de la
premire.

J'ai beaucoup mdit sur cet tre suprme;--mais, quand j'ai vu que:

De mme que, quand on regarde le soleil, on voit d'abord rouge, puis
noir, et on voit voltiger et danser devant les yeux, comme des
myriades d'tincelles blanches; de mme, quand on veut scruter
certains arcanes, s'enfoncer dans certaines mditations, l'esprit
aussi s'blouit, voit des flammes et de l'ombre, puis sautillantes des
folies, des sottises, des saugrenuits.

J'ai accept ces bornes  la vue de l'esprit, comme celles imposes 
la vue des yeux;--je me suis soumis, et ne me suis plus permis de me
livrer  ces mditations sans rsultat possible, que de loin en loin.


Dans les choses humaines, en effet, le contraire du faux est
vrai;--mais, il est des questions sur lesquelles l'esprit ne peut
concevoir ni l'un ni l'autre des deux contraires.

Ainsi l'univers, je ne dis pas notre monde, je dis l'univers, a-t-il
eu un commencement, aura-t-il une fin?

Si on se dit oui, on se demande: et avant ce commencement, et aprs la
fin?

Si on se rpond non,--cette pense de toujours en avant et en arrire
donne le vertige,--nous ne pouvons rsoudre ni l'une ni l'autre des
deux hypothses contradictoires, dont une cependant est la
vrit;--aussi, un jour qu'un homme que je connaissais assez peu, vint
me voir et me demanda ce que je pensais de l'immortalit de l'me,--je
lui rpondis: Mon cher, je n'y pense qu'une fois par an, pour ne pas
devenir fou ou imbcile,--j'y ai pens hier,--revenez dans un an.


A personne, plus qu' moi peut-tre, les cieux n'ont racont la
gloire de Dieu, personne n'a peut-tre vu autant de levers et de
couchers du soleil-- leur avantage;--j'ai tudi les brins d'herbe et
les insectes, et je dois  cette tude des joies et des ivresses
ineffables;--j'ai sans cesse questionn la nature,--et je puis dire
comme je ne sais plus quel saint,--je crois cependant que c'est saint
Bernard:--Les chnes et les htres ont t mes matres.--Je suis
donc plutt un homme religieux;--eh bien! on ne saurait se figurer
combien les religions et les prtres m'ont gn, m'ont choqu.--Il y a
longtemps que j'ai crit pour la premire fois, dans un livre d'tudes
de botanique et d'entomologie, saisi d'admiration pour les prodiges
que ces tudes me faisaient dcouvrir dans les plus petits des
tres,--_maximus in minimis Deus_.

En prsence de tant de merveilles,--o sont les nes qui demandent
des miracles et les charlatans qui en font.

J'ai lu les miracles de toutes les religions,--je n'en ai jamais
trouv un qui me caust,  beaucoup prs, autant d'tonnement et
d'admiration, qu'une petite graine de rsda, renfermant des plantes,
des fleurs, des parfums pour toujours,--qu'un oeuf de mouche
ichneumon, pondu dans le corps d'une chenille vivante, qui doit,
morte, servir de nourriture au ver qui natra de l'oeuf de la mouche,
et cet oeuf contenant pour toujours des gnrations infinies
d'ichneumons.


--Comme vous tes srieuse, Madame!

Je ne vous ai jamais vue rire,--mme des mots et des choses
qui faisaient clater ou pouffer tout le monde autour de
vous;--auriez-vous donc quelque grand chagrin au coeur?

--Non, mais seulement les rides au coin des yeux se composent d'un
certain nombre de sourires,--et je ne veux pas me chiffonner le
visage.

En France et surtout  Paris, il ne s'agit que de parler;--quand un
homme a parl, on ne s'informe pas de ce qu'il pense, de ce qu'il a
fait, de ce qu'il fait;--il est jug,--on ne se rappelle mme pas s'il
a dit le contraire  une autre poque,--on ne se rappelle rien aprs
six mois.

L'honnte homme n'est pas celui qui fait de belles ou de bonnes
actions, c'est celui qui fait de belles phrases,--et encore on tient
facilement pour belles les phrases ampoules et retentissantes; un
seul propos inconsidr, une phrase mal venue, peut faire  celui qui
les laisse chapper un tort que ne lui feraient pas cent sottises et
mme des crimes,--et que ne rpareront pas et n'effaceront pas vingt
ans d'intgrit et de services rendus,--heureusement qu'il y a la
_prescription_ de six mois.


L'alliance du prince Jrme Napolon, avec un journal soi-disant
rpublicain, fait un certain bruit;--sous l'Empire, le fils de Jrme
vivait dans un cercle d'opposants.--Il jouait dj  la branche
cadette, et son cousin ne s'y fiait pas plus que de raison.

Je me rappelle que, lors de la guerre d'Italie,--Napolon III lui
donna et il accepta le commandement d'un corps d'arme qui se tint
toujours hors de l'action,--on prta alors cette rponse  l'empereur
auquel on disait: Vous auriez aussi bien fait de le laisser  Paris
auprs de l'impratrice et de son fils,--au lieu de le laisser ici 
croquer le marmot.

--J'aime mieux, dit-il, qu'il croque le _marmot_ ici, que de le
croquer aux Tuileries.


Voici une histoire qu'on m'a conte;--est-elle vraie? je
l'ignore,--cependant j'ai vu la femme.

Mais.....

On se rappelle ce charlatan qui disait: J'ai guri le roi du
Maroc,-- preuve, voici sa peau.

Et cet autre, qui annonait l'exhibition du fruit des amours d'une
carpe et d'un lapin, disait aux spectateurs:

Voici le lapin dans cette cage--et la carpe dans ce baquet, le pre
et la mre;--quant  l'enfant, il est pour le moment au Jardin des
Plantes, o M. de Lacpde, grand animalier de France, m'a pri de le
faire conduire.

Voici l'histoire:

Lord ****,--aprs avoir triomph de nombreux obstacles, obtint, il y a
une douzaine d'annes, la main de miss ****; de l'aveu de tous ceux
qui les ont connus, c'tait la plus ravissante jeune fille qu'on pt
voir;--on me l'a montre, et c'est encore une trs belle personne; les
charmes de son esprit galaient ceux de sa figure; on ne parle pas de
son caractre, mais la suite de l'histoire indique une grande fermet
et une rare rsolution.--La passion de lord **** tait cause plus par
les obstacles encore que par les sductions de cette jeune beaut;--au
bout de quelques mois, il fut dsenchant--et ne montra plus que de la
froideur.

Lady *** essaya--de la tendresse,--des larmes,--puis de la
coquetterie,--tout fut inutile;--elle s'indigna,-- l'indignation
succdrent l'indiffrence et le mpris.

Un peu plus tard,--elle se vit trs entoure, trs courtise;--une
femme, dans sa situation, est un peu comme au pillage,--d'autant qu'on
n'a pas  craindre le chapitre des exigences, des conditions, des
rparations,--le mariage.

Or, il arriva que lady ****, ddaigne, abandonne par son mari, finit
par n'tre pas insensible  la cour assidue de M. ****; naturellement
les amants ont un immense avantage sur les maris,--les maris
fussent-ils tendres, fidles, etc.

L'amoureux--ne se montre que deux ou trois heures par jour tout au
plus,--toujours sous les armes, toujours en reprsentation,--toujours
en proie au dsir de l'inconnu, n'ayant  s'occuper que de l'amour, 
parler que de l'amour;--s'il est fatigu ou s'il s'ennuie, il lui est
toujours loisible de faire des _sorties_ magnifiques et
intressantes;--il voudrait passer sa vie  des genoux adors,
mais--la prudence, les convenances, le respect humain, il se sacrifie.

Qu'il dpense pour cent francs par mois en bouquets, il a l'apparence
d'un homme magnifique,--il serait heureux de donner des diamants, des
perles, des toiles, mais... que dirait-on? Et le mari, comme on
l'envie lui qui a le droit de donner tout cela.

Le mari, au contraire, se montre au moins douze heures par
jour,--parfois fatigu, malade, proccup;--supposons-le amoureux de
sa femme,--quelle diffrence,--il use de ses droits, le vilain mot,
la vilaine chose!--A des intervalles plus ou moins rapprochs ou
loigns,--supposons-le,--je le veux bien,--trs dlicat, demandant,
sollicitant,--a n'est jamais comme celui qui demande une grce, un
sacrifice,--une faute,--un crime.

D'ailleurs,--l'amoureux, lui, demande toujours.

Le mari ne peut pas ne penser qu'aux bouquets;--il faut qu'il gagne et
donne de l'argent pour le loyer, pour les domestiques, pour la
nourriture quotidienne,--pour le bois, pour les torchons,
etc.--Quelquefois, il doit refuser, faire des observations, conseiller
des conomies, etc.; quelque sdentaire qu'il soit,--il sort
quelquefois,--va voir des amis,--et il n'est pas forc de sortir, lui!

Quelle est donc la diffrence entre un amoureux et un mari comme lord
**** qui n'a eu pour sa femme qu'une fantaisie teinte,--qui est
retourn  sa vie de garon; qui va au cercle, aux courses,  la
chasse,--dne au cabaret, entretient quelque femme, etc.?

Lady **** faisait cette comparaison et la faisait douloureusement
d'abord,--haineusement ensuite, cependant elle avait des
principes.--Le plus grand espoir qu'elle permt de concevoir 
l'amoureux M. ***,--c'tait de l'pouser, si le hasard ou la
Providence lui rendait jamais sa libert;--ce n'tait pas comme cette
fille d'honneur de la cour d'Angleterre dont parle madame de Svign:
le roi l'avait remarque, elle s'tait sentie quelque disposition 
ne point le har, par suite de quoi elle arrivait grosse de sept
mois.

A l'poque o Lady **** ne considrait plus son mari que comme un
obstacle  son bonheur,--lord *** se trouva prcisment dans les mmes
dispositions  l'gard de sa femme;--il tait saisi d'une fantaisie,
d'un caprice violent pour une femme de thtre; celle-ci surfaisait sa
marchandise,--elle ne songeait pas  se faire pouser par un homme
mari, mais elle laissait entendre qu'elle n'aurait rien... contre un
enlvement et une installation srieuse  l'tranger.

Tout amoureux qu'tait lord ****, le _kant_, le respect de certaines
convenances, lui rendaient impossible une telle quipe,--seulement il
disait quelquefois en soupirant: --Ah! si je devenais veuf!

Quant  la belle, elle ne voulait pas accepter une seconde place dans
la vie de son adorateur,--il fallait qu'il brlt ses vaisseaux.

Un jour lord **** demanda  sa femme un entretien particulier,--et il
lui dit:

Madame, le lien qui nous unit est devenu une chane;--nous en
souffrons tous les deux.--Vous tes une femme trop honnte, je suis un
homme trop bien lev pour rompre cette chane avec scandale.--Je ne
sais aucun moyen que nous devenions tous deux en mme temps veufs l'un
de l'autre,--mais j'en trouve un pour qu'un de nous deux le devienne
dans un temps assez court;--lequel des deux s'en ira, lequel des deux
restera;--la Providence ou le hasard en dcideront; celui qui survivra
sera heureux, celui qui mourra cessera d'tre infortun. Ce que j'ai 
vous proposer, c'est une sorte de duel dcent;--j'ai en Irlande un
chteau, une proprit entoure de marais,--ni mes anctres, ni moi,
nous n'y sommes alls sjourner en t ni en automne:--il y rgne des
fivres paludennes qui font beaucoup de victimes parmi les gens du
pays, mais qui ne pardonnent presque jamais aux trangers;--que
diriez-vous d'une petite retraite de trois mois dans ce chteau?--La
saison est favorable, deux de mes fermiers viennent d'y mourir de
fivre _pernicieuse_;--pour le monde,--nous aurons l'air de deux
poux--qui, sur un regain de tendresse,--vont grignoter dans la
solitude--un nouveau quartier de lune de miel.

Lady **** fut d'abord un peu tonne, un peu effraye mme;--elle
resta quelques instants sans rpondre;--puis, envisageant rapidement
le prsent et l'avenir, elle dit d'une voix ferme:--Quand
partons-nous?

--Le plus tt possible,--le temps de faire, chacun de notre ct, nos
dispositions testamentaires,--et, pour vous, de prparer vos
toilettes.

Huit jours aprs, les deux poux taient  leur chteau;--marcages,
brumes paisses le soir,--humidit invincible, c'tait complet;--chacun
d'eux, chaque matin, interrogeait avec anxit le visage de son.....
adversaire.

Au bout d'un mois.

--Milady,--je vous fais mon sincre compliment, jamais vous n'avez t
aussi frache.

--Recevez le mien, mylord, si cependant c'en est un,--vous engraissez.

--C'est que je m'ennuie.

--Tout le monde n'a pas le moyen d'en mourir.

--Srieusement, est-ce que vous mettez du rouge?

--Non.

--Vos joues sont des pches veloutes... mais alors... a ne va pas.

--Si vous vous ennuyez, pourquoi ne chassez-vous pas  cheval, avec
vos voisins?

--Ah! vous voulez que je vous rende des points, et que je fasse
entrer, dans mon jeu, la chance de me rompre le cou;--a n'est pas
honnte,--cependant il y aurait un moyen;--nous donnerions des bals,
et vous vous engageriez  ne pas manquer une contredanse, ni une
valse, a galisera le jeu;--je risquerai de me casser les
reins,--mais vous vous exposerez  la fluxion de poitrine,--a vous
va-t-il?

--Oui.

On donne des bals, on chasse,--pas le moindre accident  la chasse,
pas le plus lger rhume aprs les bals.

Il se passe un mois.

--Milady, vous rajeunissez, vous tes plus blanche et plus rose que
lorsque je vous ai pouse.

--Vous, mylord, vous prenez dcidment du ventre.

--C'est un coup manqu,--nous ne ferons rien ici.--Mais j'ai une autre
proposition  vous faire.

--Faites.

--Il y a le cholra en Allemagne.

--Je l'ai lu sur un journal.

--Que diriez-vous d'un voyage  Vienne, a s'expliquerait, pour le
monde, par la curiosit bien naturelle  une femme de voir
l'exposition--et par la complaisance sans bornes d'un poux amoureux.

Une fois  Vienne, on chercherait les localits o les cas sont les
plus nombreux, et on irait s'y installer.

--Quand partons-nous?

--Aprs-demain.

--Je serai prte.

Voil ce qu'on m'a racont,--en me montrant Lady **** qui revient
d'Allemagne en grand deuil,--et j'ai tout lieu de croire mon narrateur
bien inform, car j'ai vu par hasard une de ses cartes, et il
s'appelle M. ***, et il est parti le mme jour que Milady.


Sous le rgne de Louis-Philippe, j'ai connu un vieux dput,--qui...
ressemblait  beaucoup d'autres:--il tait dput de l'opposition,
mais d'une opposition bnigne, modre, conciliante;--il ne parlait
jamais,--votait avec le centre gauche,--faisait les commissions de ses
administrs et de leurs femmes,--apostillait leurs demandes pour les
bureaux de tabacs et les bureaux de poste,--procurait  ceux qui
venaient  Paris des billets pour la Chambre des dputs, les muses,
aux jours rservs, les Gobelins, etc. Il tait, pour ainsi dire,
dput  vie;--ses commettants voulaient un dput de l'opposition,
mais qui se maintnt pourtant avec les ministres dans des relations
assez bienveillantes pour pouvoir,  l'occasion, obtenir d'eux pour
son dpartement une justice,--une faveur, peut-tre mme une petite
injustice;--il avait sa petite part de menues chatteries pour ses
reprsents,--mais j'avais eu une ou deux occasions de remarquer que,
lorsqu'il s'agissait de lui-mme ou de ses proches, il obtenait des
faveurs dpassant de beaucoup le crdit que je lui supposais.


Un jour que je le trouvai crivant  un ministre pour solliciter je ne
sais quelle position importante pour son gendre,--je ne lui cachai
pas le peu de chances qu'il me semblait avoir de russir.

--Je sais que c'est difficile, me dit-il, mais je fais jouer mon grand
moyen.

Je voulus connatre ce grand moyen.

--Le roi personnellement, me dit-il, m'a fait esprer que je serais un
jour pair de France;--plusieurs ministres ont fait galement miroiter
ce leurre  mes yeux,--lorsqu'il s'agit d'un vote important et o la
majorit est incertaine; c'est l'avantage d'appartenir  un des deux
centres;--sans volution scandaleuse, on peut se rapprocher de la
frontire de droite ou de la frontire de gauche, on est rput
flottant et, comme tel, appoint disponible.

Eh bien! lorsque je tiens beaucoup  obtenir une faveur... je la
demande... mais... je demande en mme temps la pairie;--quant  la
pairie, on est parfaitement dcid  ne me la jamais confrer,--mais
on ne veut pas me mcontenter et s'exposer  perdre une voix qui,  un
jour donn, peut avoir sa valeur.

On a depuis longtemps puis pour moi toutes les formules connues,
pour rendre un refus le moins choquant possible,--les regrets
sincres,--les promesses pour une autre occasion, etc.,--il faudrait
aujourd'hui recommencer le cercle.

Eh bien! quand je _veux_ me faire donner quelque chose,--je demande en
mme temps la pairie,--je rappelle, avec les dates, la promesse de Sa
Majest, les esprances donnes par tel ou tel ministre.--Eh bien! a
n'a jamais manqu: on regrette vivement que les circonstances ne
permettent pas, etc., mais on saisit avec empressement, en attendant
une occasion meilleure, de m'tre agrable, en m'accordant... l'autre
chose.--C'est ainsi que a va se passer pour mon gendre, et je
considre sa nomination comme aussi certaine que si je l'avais dans ma
poche.

C'est ainsi que je me suis fait donner d'emble,--en passant
par-dessus tous les droits,--un bureau de tabac pour une ancienne
gouvernante dont il m'importait de me dbarrasser et qui ne voulait me
quitter, me lcher, qu' ce prix-l;--j'ai demand un bureau de tabac
pour elle, et la pairie pour moi;--huit jours aprs elle avait son
bureau de tabac et ma ranon se trouvait paye.

Je n'aime pas beaucoup la justice qui se fait aprs un bouleversement
ou une rvolution.--Les vaincus dsarms sont jugs par leurs
vainqueurs qui quelquefois viennent d'avoir peur, ce qui rend
naturellement l'homme assez mchant--et encore, aprs la bataille,
l'opinion publique fait deux lots:--tout ce qui s'est fait de
cruauts, de crimes, par les deux partis est le lot des vaincus; tout
le peu qui s'est fait de traits de courage, de fermet, de gnrosit,
forme le lot des vainqueurs.

Ainsi, ceux qui, au coup d'tat de Dcembre,--ont pris les armes pour
dfendre des lois si audacieusement violes par le prince-prsident de
la Rpublique,--ont t appels insurgs par cet insurg--et ont t
emprisonns, exils et tus comme insurgs.


Mais comme dans ces justices qui suivent la dfaite des uns et la
victoire des autres, il faudrait que la moiti du pays emprisonnt,
exilt, tut l'autre moiti,--comme, aprs tout, les luttes de la
politique se passent  peine entre cent mille personnes y prenant une
part active;--le reste,--troupeau ignorant, se mettant  la suite du
vainqueur,--on prend le parti de ne punir qu'une petite quantit des
vaincus--qu'ils aient commis ou non d'autres crimes que d'tre
vaincus.


Autrefois--dans le cas d'insurrection militaire--on dcimait les
rvolts,--on les faisait ranger au hasard sur une ligne, puis on
comptait, et, chaque fois qu'on arrivait  dix, on faisait sortir ce
dixime des rangs, et on le passait par les armes.

C'est ce qu'on fait aujourd'hui dans la justice appele justice
politique, avec une modification et un progrs, c'est qu'on triche le
hasard;--on ne met pas les justiciables sur une ligne, et on fait
tomber le chiffre dix sur qui on veut; il se fait ainsi un certain
nombre de boucs missaires d'_Azazel_, d'_Apopompes_ que l'on
charge de tous les pchs d'Isral;--aprs quoi, les autres, comme dit
le prophte, deviennent blancs comme neige, leurs pchs eussent-ils
t rouges comme l'carlate.


En gnral, il serait difficile de dire ce qui dcide l'opinion dans
le choix de ces boucs infortuns--qui ne sont pas toujours innocents,
mais qui ne sont pas plus coupables et souvent le sont moins que le
voisin de droite et de gauche, celui qui est derrire et celui qui est
devant.

Ainsi, messieurs Ollivier et de Grammont dclarent la guerre  la
Prusse, et nous jettent dans une dfaite, des dsastres, des misres
et une ruine crites d'avance, puisque la France n'avait ni alliances,
ni armes, ni munitions, ni vivres.--M. Leboeuf affirme  la face du
pays que tout est prt--qu'il ne manque pas un bouton de gutre
lorsque, si les boutons de gutres ne manquaient pas, il n'y avait que
cela qui ne manqut pas.

Nous sommes vaincus, crass,--Me Gambetta prend la suite du sinistre,
parce que c'tait la seule voie ouverte pour monter au pouvoir;--il
continue cette guerre avec des chances encore plus mauvaises qu'elle
n'avait t commence; il double le nombre de nos morts, il ajoute 
nos dsastres la perte de deux provinces et une ranon double de celle
dont les Prussiens se seraient contents;--ses acolytes, ses affids,
ses amis, plus hostiles au pays que les Prussiens, sont convaincus
d'avoir, au moyen de fournitures qu'il leur a donnes, envoy au
combat les soldats et les recrues sans vtements, sans souliers, sans
armes, sans vivres, sans munitions;--il est lui-mme accus devant un
tribunal anglais d'avoir reu des pots-de-vin.

D'autre part, le marchal Bazaine,--je m'en rapporte au jugement qui
l'a frapp,--est accus d'avoir mal fait la guerre;--les uns pensent
qu'il a cd  des ides confuses d'une ambition assez vague,--les
autres qu'il a manqu de rsolution comme chef tout en reconnaissant
son extrme bravoure comme soldat,--d'autres que la situation o il se
trouvait tait au-dessus de ses capacits, etc.

Il est condamn  mort.

Pendant ce temps, Me Ollivier, sous les orangers d'Italie, prpare son
discours pour l'Acadmie et vient tranquillement le lire  Paris; M.
de Grammont, M. Leboeuf et Me Gambetta reprennent leur vie ordinaire,
et personne ne songe  leur demander aucun compte.


Prenons un autre exemple.--Un certain nombre d'avocats de langue et de
plume, enivrent, empoisonnent le peuple dans Paris et dans tous les
grands centres.

La guerre finie contre l'tranger, il faut faire une guerre plus
triste contre des Franais.

Me Gambetta, qui, au moyen des hordes empoisonnes par lui, est arriv
au pouvoir, aux dignits et surtout aux traitements, les abandonne
momentanment--et va attendre l'issue du combat sous les orangers
d'Espagne, comme Me Ollivier sous les orangers d'Italie.

Puis comme,  la suite de la commune, il se trouve tomb du pouvoir,
il revient se mettre  la tte de ses hordes qui se composent de gens
gars, enivrs, empoisonns par lui et par ses complices, mais aussi
de voleurs, d'assassins et d'incendiaires, et il dclare publiquement
qu'il n'entend pas se sparer d'eux.


C'est alors qu'on condamne M. Rochefort  une dtention perptuelle 
Nouma.

Il y avait bien aussi M. Ranc et beaucoup d'autres, mais M. Ranc n'a
t inquit que lorsqu'il s'est fait nommer dput comme Me
Gambetta,--avant cela on le laissait tranquillement tre membre du
conseil municipal de Paris;--des autres, il n'est plus question.

Je n'ai pas partag l'engouement qu'a inspir M. Rochefort vers la fin
de l'Empire;--c'tait un gamin spirituel,--dou non de cette sorte
d'esprit que j'appelle la raison orne et arme, mais de cet esprit
parisien qui ne recule pas devant le jeu de mots et les lazzis, et
prend un air de hardiesse en s'attaquant au pouvoir, sans autre raison
que le succs que le public a coutume de faire  ce genre
d'attaque;--il n'avait rien tudi, ne savait rien, et naturellement
dcidait de tout,--mais on le prit tellement au srieux qu'il finit
par s'y prendre lui-mme;--il devint l'objet de l'engouement
public,--et, enivr par les applaudissements et le succs,--fit comme
le chanteur auquel on crie: bis,--aprs l'ut de poitrine, il s'efforce
de donner le contre-ut.

Qu'il ait fait du mal, je le veux bien;--qu'il ait ml sa petite
drogue  la boisson capiteuse et toxique qu'on versait au peuple,
qu'il ait surtout fourni le sucre et le citron qui lui donnaient un
got plus agrable et masquaient le venin, je le veux encore.

Mais en se rendant bien compte de son inconscience, il est vident
qu'il a t un de ces boucs missaires dont je parlais en
commenant;--qu'il a subi la suite ncessaire de l'engouement dont il
avait t l'objet, et que sa condamnation est svre quand on regarde
ceux qui ont jou le mme rle avec plus de conscience de leurs actes,
et qui sont dputs, ambassadeurs, et seront peut-tre ministres
demain.

Puisque j'en suis venu  parler de M. Rochefort, je dirai que je ne
partage pas non plus la colre que donne son vasion  beaucoup de
gens.--Les seuls prisonniers qui n'aient pas le droit de s'vader sont
ceux qui sont prisonniers sur parole, et ce n'tait pas son cas.

Il a trs bien fait son rle de prisonnier,--ce sont ses geliers qui
n'ont pas bien fait leur rle de geliers.


Il y aurait bien dans le fait de cette vasion une leon pour les
victimes de ces chefs, ou mieux de ces exploiteurs de l'opposition;
les soldats payent et les chefs chappent,--mais ils ont bien pardonn
 Me Gambetta de les avoir abandonns, et au moment de la bataille et
au moment de la punition.

Me Ollivier,  ct duquel on a fait tomber le n 10 sur M. Bazaine,
comme  ct de M. de Grammont, de M. Leboeuf, de Me Gambetta, etc.,
Me Ollivier pense que rien ne l'empche de venir reprendre part aux
affaires politiques d'un pays qu'il a perdu;--il vient de publier une
lettre trs bizarre, dont je dois dire quelques mots:


Il semblerait qu'ayant par son ambition et sa lgret attir sur la
France un des plus grands dsastres que contienne notre histoire, Me
Ollivier et ses complices n'avaient que deux partis  prendre:

Le premier, de courir auprs de leur empereur et de se faire tuer
autour de lui--et avec lui autant que possible--pour apaiser les mnes
de tant de victimes qu'ils avaient faites.

Le second parti, moins beau, moins expiatoire, tait de passer dans
une retraite absolue le reste d'une vie maudite,--dteste par les
mres, _matribus detestata_, comme dit Tacite.

Mais:


Me Ollivier sait que pour les sottises et pour les crimes politiques,
la prescription s'acquiert naturellement au bout de six mois--le plus
long terme o puisse s'tendre la mmoire franaise.

Donc, quatre ou cinq fois six mois s'tant couls, Me Ollivier
n'ayant t ni fusill, ni exil, ni emprisonn; le sort de la
vindicte publique tant tomb sur d'autres; M. Bazaine 
Sainte-Marguerite payant pour tous; son histoire tait tout  fait
oublie.

Rien donc ne l'empchait de venir reprendre sa place dans la politique
et son rang  la queue des comptiteurs du pouvoir, et vous allez le
voir, aux prochaines lections, demander, comme candidat, un
tmoignage de confiance  ses compatriotes.--Prt  tout recommencer.

Voici les hardiesses saugrenues qu'imprime Me Ollivier:

_L'mulation s'tablira entre les deux formes de la dmocratie: la
rpublique et l'empire._

_Si la rpublique prvaut, les imprialistes accepteront sans
arrire-pense la dcision souveraine; ils reconnatront que le
gouvernement de la rpublique doit tre confi  ceux qui ont eu foi
en elle, alors que d'autres la dclaraient impossible, et leur seule
ambition sera d'apporter l'aide et le conseil._

_Si l'empire obtient l'avantage, les rpublicains pourront adhrer
sans humiliation  un gouvernement qui ne sera pas sorti d'un coup de
force ou de surprise, et les imprialistes leur feront une place 
ct d'eux dans la direction de l'tat._

_Dans les deux hypothses, pas de proscription, l'oubli cordial du
pass, une seule loi de salut public: l'interdiction d'attaquer, de
contester et mme de discuter le verdict national, sous les peines les
plus svres, l'exil perptuel, par exemple._

_Et alors, nous redeviendrons la grande nation, etc._

Surtout si Me Ollivier est, dans le premier cas, appel  _donner
aide et conseil_, et, dans le second, si _on lui fait une place dans
la direction de l'tat_.

Me Ollivier, on le voit, ressemble  ces joueurs timides qui,  la
roulette, mettent leur pice de cinq ou de vingt francs,--sur la raie
qui spare deux numros,--en partageant ainsi leur mise entre deux
chances; _ cheval_ sur 93 et 52,--sur la commune et sur l'empire.


Je suis scrupuleusement les dbats du procs Bazaine,--je vois
jusqu'ici ce que disait Turenne:--Je serais embarrass, non pas de
commander, mais de manoeuvrer et de tenir dans la main une arme de
plus de trente mille hommes.

Une guerre dclare et commence avec une imprudence purile, comme le
dit un journal, dans le mme numro o il brle tant d'encens devant
l'impratrice,--sans penser que mener un peuple  une guerre terrible,
sans prparatifs, sans alliances, c'est--dire  la ruine et 
l'humiliation, etc.,--est  peu prs un des plus grands crimes
qui se puissent commettre,--cette guerre imprudente, folle,
criminelle,--conduite au hasard, sans plan, sans vigueur, sans
enthousiasme, sans discipline, sans commandement et sans obissance.

Eh bien! en voyant ces hsitations, ces ordres non donns ou mal
donns,--mal obis ou pas obis du tout, ce relchement absolu de
discipline, ces vertiges, ces paniques;

Je me dis--il ne faut pas juger ces gens-l d'aprs un type de
guerrier hroque, et je dirais fabuleux--si nous n'en avions pas chez
nous de nombreux exemples. Il ne faut chercher l ni des Lonidas, ni
des La Tour-d'Auvergne--ni des Cambronne, ni des boiteux de
Vincennes, et quand j'ajoute  ce que je lis--ce que l'on m'a cont 
Pontarlier, lors de l'entre de l'arme franaise en Suisse, si j'y
ajoute ce que j'ai vu en Suisse de mes yeux, et beaucoup d'autres
choses dont je ne veux pas parler encore,-- part un nombre assez
grand heureusement de dvouements et d'hrosmes individuels, nombre
qui s'accrotrait sans doute de beaucoup de ceux qui sont rests
inconnus;

Il faut reconnatre que la France a subi  ce moment,--esprons que ce
n'est qu'une crise--un abaissement terrible et effrayant de son niveau
moral, que tout le procs jusqu'ici n'a fait que constater
douloureusement et peut-tre sans utilit.


Donc pour juger le marchal Bazaine, il faut arriver  l'affaire
Rgnier, fouiller ses relations avec les Prussiens, c'est--dire
examiner si--il n'a pas rv un moment, de faire, d'accord avec
l'Impratrice et les Prussiens, et au moyen d'une nombreuse arme
neutralise contre les Prussiens, mais reste disponible pour dominer
son pays,--une sorte de nouvel empire btard, avec une rgence o il
y aurait t quelque chose comme lieutenant gnral ou maire du
palais, l est le procs, l serait le crime,--sur lequel je ne puis
ni dois encore exprimer d'opinion--et pour la constatation et la
ngation duquel il faudrait tudier le caractre et les antcdents du
marchal,--et voir si sa conduite au Mexique n'a pas t calomnie.


Le procs Bazaine fait songer naturellement  la guerre.

Il arrive aujourd'hui prcisment le contraire de ce qui serait 
dsirer, en supposant le progrs moral et philosophique, c'est--dire
que le nombre des soldats composant une arme va tous les jours
s'augmentant; les rois font comme ces braves joueurs blass qui
arrivent  jouer au bsigue avec quatre jeux.

En songeant au nombre prodigieux d'hommes qui composent aujourd'hui
une arme, n'est-il pas juste de dire que, aprs la victoire, la part
de gloire qui appartient au gnral en chef doit tre singulirement
restreinte, et c'est surtout  un _Miltiade_ d'aujourd'hui que
l'Athnien _Sochars_ serait fond  dire:

--Miltiade, quand tu auras combattu seul, tu pourras demander une
couronne pour toi seul. Constatons donc, ds aujourd'hui, qu'un peuple
victorieux a le droit de ne pas admettre que ce soit son roi qui ait
seul remport la victoire sur l'ennemi vaincu, et veuille tendre les
droits et les privilges de cette victoire jusque sur et contre son
peuple vainqueur.


Aujourd'hui, les conditions du courage militaire sont changes, on ne
peut le nier, et cela est  la gloire du peuple franais, que les
armes  longue porte ont t inventes et adoptes pour se mettre 
l'abri de la clbre _furia francese_, et ne la combattre que du plus
loin possible.

Ce n'est que contrainte et force que la France a d adopter  son
tour ces nouvelles armes pour rapprocher les distances, et, en tenant
compte des dates de l'adoption du fusil Dreyse et du fusil Chassepot,
on peut dire que le fusil Dreyse a t, dans l'origine, une arme
dfensive, dfensive en tenant celui qui la portait  la plus grande
distance possible d'un ennemi redout. En poursuivant les dductions
de ce point de vue on pourrait dire aussi que le fusil Dreyse est une
arme de livre et le chassepot une arme de chasseur. Le premier
augmentait la distance, le second, tant le second, la rapprochait.


Par exemple, pour conserver entre deux peuples l'avantage relatif de
la population, une fois que chacun aurait mis sous les armes le nombre
dont il dispose, pourquoi chacun ne mettrait-il pas en ligne seulement
la dixime ou la vingtime partie de ses forces? La situation relative
serait absolument la mme, et il serait fait une grande conomie de
sang et d'argent.

Quant  la stricte et honnte excution de la convention, aujourd'hui
que la guerre a lieu comme un duel entre deux particuliers pour une
question de point d'honneur, pourquoi ne prendrait-on pas des tmoins
que chacun choisirait parmi les peuples neutres?

Toujours est-il que le courage d'aujourd'hui doit se composer surtout
de rsignation, de sang-froid, avec une nuance ncessaire de
fatalisme. Ce nouveau courage, on l'aura, on l'a dj.

Mais ne serait-il pas plus logique, plus progressif, plus humain,
moins ruineux de faire le contraire de ce qu'on a fait et de ce qu'on
fait, c'est--dire d'exposer toujours moins d'hommes  ce qu'on peut
aujourd'hui, plus que jamais, appeler les hasards de la guerre.

D'autres personnes disent et crivent: C'est une question entre le
fusil Dreyse et le fusil Chassepot.

Alors, le mieux serait de remplacer les armes par des cibles. Les
Prussiens pourraient tirer sur un bonhomme de bois et de toile
reprsentant un soldat franais pour donner une satisfaction au reste
d'ides anciennes, et les Franais sur un Prussien de bois; celui qui
aurait touch son ennemi de bois du plus grand nombre de coups serait
rput vainqueur.

On pourrait galement dcider les questions en litige, aux ds,  pile
ou face,  la courte paille,--tout serait moins cruellement bte que
les formes ordinaires de la guerre.


M. de Bazaine, condamn  l'unanimit par le tribunal  la peine de
mort, a vu sa peine commue et rduite  vingt ans de dtention.

L'accusation de trahison carte, le procs ne devait pas tre fait,
et M. Thiers avait raison de ne pas vouloir le faire;--trop de gens
auraient d s'asseoir sur la sellette  ct de M. de Bazaine. Quant
au condamn, il avait en rserve un trsor amass d'actes de bravoure,
qui, de soldat, l'avait fait marchal, et avec lequel la premire
moiti de sa vie a pay la ranon de la seconde, partant quittes--le
pays ne lui doit plus rien que l'oubli;--il n'est pas fusill, mais il
est effac, supprim, annul.


Cette peine de la dtention, qui n'est pas irrvocable comme la
mort--sera  son tour commue et abrge--et, ds  prsent, elle est
fort supportable:--l'le Sainte-Marguerite est un des plus charmants
endroits de la terre; un climat doux et gal--des orangers, des
myrtes, des oliviers, des ombrages parfums--une mer bleue et limpide
murmurant sur des plages fleuries.--Supposez un homme aimant la vie,
puisqu'il a remerci celui qui la lui laissait, et ne prenant pas son
aventure trop au tragique,--ayant comme on l'assure autour de lui sa
femme et ses enfants--il est difficile de le considrer comme un objet
de piti.

Je ne puis, au contraire, m'empcher de songer que, sauf la cause de
la dtention, s'il avait t possible ds ma premire jeunesse
d'obtenir la mme peine pour un fait laissant l'honneur parfaitement
sauf, je me serais trouv compltement heureux d'tre frapp de la
mme condamnation, et n'aurais demand qu'un seul adoucissement--
savoir, que la peine de vingt ans de dtention ft commue en une
dtention perptuelle qui ne me laisst pas craindre d'tre un jour
forc de quitter un si charmant sjour--o j'aurais, en outre, t
nourri, log et vtu par l'tat, c'est--dire exempt de tous soucis.


Le mode de publication des _Gupes_ ayant donn sur elles aux journaux
une avance de huit jours dont ils ont us largement pour parler de
l'vasion de M. de Bazaine,--il semblerait qu'il ne doit rester aux
_Gupes_ rien  dire  ce sujet,--c'est une erreur:

Les carrs de papier de toutes couleurs se sont mis naturellement en
campagne et en chasse, et personne n'tant rsign  rentrer
bredouille, semblables  certains chasseurs qui, pour ne pas exciter
le sourire et les quolibets des passants, remplissent leurs
carniers--si lourds quand ils sont vides--de foin et d'herbe, ils ont
ramass partout cancans, potins, ramages, bourdes, qu'ils ont appels
_dtails prcieux puiss  des sources autorises_ et auxquels ils ont
ajout quelques descriptions de l'le Sainte-Marguerite prises dans
les guides.


Le rsum de tous les rcits, qui se sont faits des emprunts mutuels,
est ceci:

M. de Bazaine est descendu sur les rochers au pied de la citadelle,
au moyen d'une corde  noeuds.--Madame de Bazaine et un jeune homme,
son parent, ont lou  Cannes, au milieu de la nuit, un canot, avec
lequel ils ont accost ces mmes rochers;--M. de Bazaine est mont sur
le canot--qui les a ports tous les trois sur un navire italien qui
les attendait au large.


J'ai quelques rectifications  faire  ces rcits; ces rectifications
les voici:

M. de Bazaine n'est pas descendu avec une corde  noeuds.

Madame de Bazaine et son parent n'ont pas pris un canot  Cannes et
n'ont pas accost les rochers au pied de la forteresse;--ils n'ont
pas rejoint avec ce canot le navire italien.


M. de Bazaine est sorti par une porte qu'on lui a ouverte ou qu'on a
laisse ouverte,--et il est all au ct oppos de l'le, c'est--dire
sous le vent o il a trouv non pas un canot conduit par une femme
et un jeune homme,--mais une bonne et forte chaloupe bordant au moins
quatre avirons, et monte par quatre vigoureux rameurs, plus un homme
 la barre, envoys du navire italien, et qui y sont retourns.


Comment sais-je cela?

Je ne le sais pas,--mais je le vois,--et qui plus est, je le prouve:

M. de Bazaine, qui est dj vieux et trs gros, n'a pu descendre avec
une corde de la trs grande hauteur o tait sa chambre, dont les
fentres taient en outre fermes de barres de fer;--'aurait t une
opration trs difficile mme pour un homme mince et dans la force de
l'ge,--plus difficile encore, puisqu'on ne dit pas que les barres de
fer aient t scies, ni brises, puisqu'il lui aurait fallu passer au
travers des barreaux;--je n'admets pas que ses gardiens n'aient pas
regard s'il tait dans sa chambre.


Admettons cependant cette difficult vaincue: le prisonnier serait
tomb  ct d'une sentinelle; or, par ces nuits o souffle le
mistral, le ciel est sans nuages et les nuits sont trs claires.

Admettons encore que, assez mince pour passer entre deux barreaux de
fer, assez lger, assez fort, assez souple, pour oprer cette
descente, il ait en outre t assez heureux pour ne pas attirer
l'attention d'une sentinelle, cette attention et t veille par le
bruit qu'et fait un canot en accostant les rochers;--et, d'ailleurs,
on ne pouvait faire entrer dans un plan d'vasion la distraction d'une
sentinelle dont l'attention serait provoque  la fois par deux
circonstances;--on n'y pouvait non plus faire entrer l'absence
d'tonnement et de curiosit causs par une femme et un jeune homme
prenant un canot  Cannes et se dirigeant vers l'le Sainte-Marguerite
par un temps pareil.

Mais ce n'est rien.


Cette nuit mme, dans la nuit d'hier  aujourd'hui, 17 aot,
c'est--dire quelques heures avant celle o je prends la plume,  peu
prs dans les mmes parages que l'le Sainte-Marguerite, nous avions
des filets  la mer; vers une heure du matin le mistral a commenc 
souffler,--et nous sommes partis trois sur la _Girelle_, un canot trs
maniable, pour aller relever nos filets qui pouvaient se trouver en
danger;--des trois hommes l'un tait mon matelot, pcheur de
profession;--l'autre, mon fils, Lon Bouyer, un jeune homme de trente
ans, trs vigoureux, trs exerc, trs amarin, et moi qui, depuis
longtemps, ai l'habitude  la mer de compter pour un homme.

Eh bien! le mistral ne faisait que commencer  souffler,--et nos
filets n'taient qu' une petite distance;--cependant nous emes
besoin de toutes nos forces bien employes pour aller tirer les
filets, et surtout revenir.

Une heure plus tard, lorsque le vent, prenant de la force, eut
achev de soulever la mer, cette opration et t peut-tre
impossible:--cependant de toute cette nuit le mistral a t trs loin
de souffler aussi fort que dans la nuit de l'vasion de M. de Bazaine.


Il y a en face de la Maison close  deux kilomtres, un lot
_le Lion de mer_ plac et orient prcisment comme l'le
Sainte-Marguerite.--Eh bien! nous avons t tous les trois d'accord
que, s'il nous avait fallu accoster l'lot, il nous et t, surtout
une heure plus tard, impossible de le faire au vent, c'est--dire du
ct o le vent faisait dferler la mer sur les rochers,--et que nous
aurions eu dj quelque peine  accoster sous le vent, c'est--dire
du ct oppos.

Or, c'est au vent de l'le Sainte-Marguerite, et par un vent
beaucoup plus fort, qu'une femme qui ne sait pas du tout ramer, et
un jeune homme qui ne le sait que trs peu et ayant tous deux le
mal de mer, auraient fait ce qu'il et t impossible  trois hommes
vigoureux et exercs  la mer de faire dans des conditions moins
difficiles; car, je le rpte, dans la nuit d'hier le vent tait
beaucoup moins fort, et l'le Sainte-Marguerite est trois fois loin de
Cannes comme le _Lion de mer_ l'est de Saint-Raphal,--et il fallait
parcourir tout le trajet en recevant les lames par le travers du
canot.

Donc,--un canot mont par une femme et un jeune homme n'a pas fait ce
trajet;--aucun canot n'a accost sur les rochers au vent de l'le.

C'est sous le vent, de l'autre ct de l'le qu'a accost non pas un
canot pris  Cannes, mais une bonne chaloupe monte par cinq hommes
vigoureux, et envoye par le navire italien, et ayant  lutter pour
aller et venir contre une trs grosse mer.


Donc, M. de Bazaine est sorti par une porte qu'on lui a ouverte ou
qu'on a laisse ouverte, et il est all de l'autre ct de l'le
monter sur la chaloupe du navire italien;--si madame de Bazaine et son
parent taient sur cette chaloupe, c'tait comme passagers,--et pour
voir plus tt le prisonnier.

C'est pour moi--et c'est pour mes deux compagnons, aussi vident que
si nous l'avions vu.


Un journal a cependant,  propos du prisonnier vad, recueilli un
dtail d'un autre genre et trs peu important en lui-mme, mais dont
je dois dire un mot: En parlant du sjour de M. de Bazaine  l'le
Sainte-Marguerite, ce journal fait savoir que M. Karr envoyait les
_Gupes_  M. de Bazaine.

Si nous rapprochions cette mention d'un article paru prcdemment dans
un autre journal qui demandait la suppression des _Gupes_,--a
pourrait avoir l'air d'une invitation  l'autorit de regarder un peu
si le matre des _Gupes_ ne serait pas quelque peu complice de
l'vasion;--en effet, il habite le pays, il a des embarcations,--et il
envoyait les _Gupes_  M. de Bazaine, etc.


Certes, ce n'est pas, je le sais, l'intention du journaliste; ce n'est
pas  l'autorit et  la police qu'il veut me dnoncer, mais 
l'opinion et je m'tonne de ne pas avoir vu en faire dj leur
profit: les bons petits papiers rouges qui ont quelquefois si btement
appel bonapartiste celui de tous les crivains contemporains qui a le
plus opinitrement combattu l'Empire.


Eh bien, le fait est vrai,--j'envoyais les _Gupes_  M. de
Bazaine;--comment? pourquoi? je vais le dire  mes lecteurs:


Je fus, il y a quelques mois, trs surpris, un matin, de recevoir une
lettre signe _de Bazaine_.

M. de Bazaine me remerciait de l'envoi d'un numro des _Gupes_ qu'il
avait lu avec grand plaisir et faisait quelques rflexions sur son
jugement et sa situation, etc.

Or, je ne lui avais pas envoy de numro des _Gupes_; je cherchai le
numro dont il parlait--et je devinai que quelque ami  lui pouvait le
lui avoir adress,--parce que j'y faisais mention des trois ou quatre
boucs missaires sur lesquels l'opinion publique et la svrit du
gouvernement faisaient tomber toutes les fautes du plus grand
nombre,--et je citais quelques-uns de ceux qui, aussi coupables que M.
de Bazaine, taient non seulement en libert, mais occupaient des
places et margeaient au budget.

A la lecture de cette lettre, je fus un moment embarrass,--j'ai
l'habitude de dire la vrit; or dire: je ne vous ai rien envoy,  un
prisonnier qui avait ressenti un moment de plaisir de l'envoi, c'tait
plus dur que je n'avais la force de l'tre;--accepter les
remerciements... ce n'tait pas tout  fait honnte... c'est cependant
ce que je fis,--je ne rpondis pas  M. de Bazaine,--parce que je
n'avais rien d'agrable  lui dire,--mais je donnai l'ordre de
continuer  lui envoyer les _Gupes_ qu'il a d recevoir jusqu' son
dpart.


Entre les sottises qui ont t dites sur cette vasion, il faut noter
celle qui consiste  faire au prisonnier un nouveau crime de son
vasion;--quelques-uns ont mme prtendu qu'il avait manqu 
l'honneur, tant prisonnier sur parole.--Disons d'abord que le
prisonnier qui n'est pas prisonnier sur parole a toujours le droit
naturel de s'en aller,--et c'est tellement le sentiment gnral
que,-- la nouvelle d'une vasion, le premier mouvement de tout
lecteur est de dsirer qu'on ne reprenne pas le prisonnier,--et que ce
n'est qu'aprs rflexions qu'on pense au crime,  la justice de
l'_expiation_, et  la sret publique.

Le frre de M. de Bazaine a dj crit aux journaux que M. de Bazaine
n'avait pas donn sa parole de rester en prison, et que personne
d'ailleurs n'avait fait la sottise de la lui demander.


J'ajouterai que, prisonnier sur parole, je me croirais oblig par cet
engagement,  la condition qu'il serait accept et excut de part et
d'autre;--mais je m'en croirais dli si on y ajoutait des grilles,
des verroux, des sentinelles, etc.

Certes, si on avait mis M. de Bazaine dans l'le Sainte-Marguerite en
lui demandant sa parole de n'en point sortir, si jugeant cette parole
suffisante, on ne l'avait ni boucl ni verrouill;--il n'aurait d
dans aucun cas faire un pas hors de l'le,--mais il en tait tout
autrement.

Le traitement que subissait M. de Bazaine tait bizarre.

Si l'accusation, c'est--dire la trahison, avait t admise par le
tribunal, la mort tait le chtiment mrit et oblig,--mais les juges
avaient cart la trahison, et avaient condamn le marchal 
mort,--pour obir  la svrit des lois militaires auxquelles il
avait manqu, mais ils avaient sign un recours en grce.

L'emprisonnement pour vingt ans, est probablement plus qu' perptuit
pour un homme de soixante-six ou soixante-sept ans, us par les
fatigues de la guerre, par le chagrin, les blessures, etc.,--mais cet
emprisonnement dans la charmante le Sainte-Marguerite tait
cependant un sort relativement assez doux.


Disons en passant qu'un des journalistes qui ont crit  ce sujet, a
vu un rocher aride dans l'le Sainte-Marguerite, qui est une fort de
pins, de myrtes et d'arbousiers, avec un grand jardin d'orangers.


Mais ce traitement tait beaucoup moins doux du moment que M. de
Bazaine tait enferm dans la sorte de citadelle qui avait servi de
prison au masque de fer,--sans pouvoir mettre le pied dehors.--En
mme temps, par un contraste singulier avec cette rigueur extrme, on
lui accordait la faveur d'avoir non seulement sa famille, mais un ami
auprs de lui.


Mon impression sur M. de Bazaine est celle-ci: il est libre, il ne
reoit plus et ne lit plus les _Gupes_, et, d'ailleurs, il s'en
soucie aujourd'hui mdiocrement;--elles ont jou pour lui le rle de
l'araigne apprivoise par Pellisson  la Bastille.--Je n'hsite pas 
dire, je l'ai d'ailleurs dj dit dans le temps, en d'autres termes:

Peut-tre sommes-nous un peu gts par nos tudes classiques,--par
Lonidas et les Thermopyles,--par Cyngire,--par Horatius Cocls,--par
l'_Horace_ de Corneille,--_qu'il mourt_,--mais nous avons dans notre
histoire des faits nombreux qui ne le cdent pas  ceux de
l'antiquit,--l'histoire du chevalier d'Assas,--l'histoire du vaisseau
_le Vengeur_,--celle de Cambronne et des grenadiers de la vieille
garde  Waterloo, et plusieurs faits en Afrique;--nous sommes devenus
difficiles et svres quand on ne se conduit pas tout  fait comme ces
hros.

Cependant il m'a sembl voir dans le marchal de Bazaine, n'essayant
pas de faire une troue, non pas un homme qui a manqu de bravoure,
ses preuves taient faites, mais un homme qui n'avait pas assez
prcise l'ide du devoir,--et obissait  je ne sais quelles vellits
d'ambition vague, dont on pourrait retrouver la trace dans sa conduite
au Mexique,--vellits qui lui ont inspir la pense criminelle qu'il
pourrait peut-tre, non pour la France, mais pour lui, avoir mieux 
faire d'une grosse arme, la dernire,--que de la risquer dans une
bataille dsespre.

Pour rsumer et en finir sur l'affaire de l'vasion, M. de Bazaine a
eu des aides non seulement hors de l'le, mais dans l'le;--quant 
madame de Bazaine, mme en supprimant la lgende du canot et des
avirons, elle a accompli trs honorablement ses devoirs de femme, et
elle a acquis des droits  l'estime et  la sympathie de tout le
monde.


Pour les intelligences dans l'le,--nous vivons  une poque o
presque personne ne fait _banco_ sur un numro ou sur une couleur;--a
a t la ruine du gouvernement de Juillet, et a a achev de
prcipiter Napolon III.

On veut se sauver la mise en tous cas, et on place, comme  la
roulette, les joueurs prudents, son _louis_ ou sa pice de cinq francs
 cheval sur quatre numros.

Et comme un proverbe qu'on retrouve dans toutes les langues.

On allume un cierge pour Dieu, mais aussi, au moins une petite
chandelle pour le diable.


N. B. _Tout ce qui prcde tait crit le 17 aot, on m'envoie,
aujourd'hui 20, les preuves  corriger, j'ai ajout seulement la
mention faite par madame de Bazaine elle-mme, qu'elle et son cousin
ne savent pas ramer et avaient le mal de mer._

_Et j'ajoute ici aujourd'hui_,--qu'elle s'est trs agrablement moque
des reporters, qui l'ont poursuivie et relance dans son voyage.


Lorsque, la semaine dernire, j'avais d exprimer mon opinion sur
l'vasion de l'le Sainte-Marguerite, madame Bazaine n'avait pas
encore fait publier son petit roman;--une circonstance remarquable
cependant, et qui a d donner  penser aux magistrats chargs de
l'instruction, c'est que les journalistes envoys sur les lieux
n'avaient pas attendu  poursuivre et  rejoindre M. et madame Bazaine
dans leur fuite pour tre tromps et pour rencontrer et accueillir
prcisment le mme petit roman,--moins quelques ornements de
style.--Il y avait donc  Cannes ou dans l'le, ou  Cannes et dans
l'le, d'autres personnes intresses  tromper,  garer l'opinion,
et  propager le feuilleton en question--avec des circonstances
convenues pour ne pas compromettre les assistances reues, en y
comprenant le capitaine du navire italien, qui, probablement, en
savait plus long sur ce qui se passait, que n'en savait la compagnie 
laquelle appartient le btiment.

Certes, M. et madame Bazaine et M. Rull devaient tenir la promesse
qu'ils avaient sans doute faite de ne laisser planer de soupons sur
personne,--mais puisque la situation avait l'inconvnient d'obliger 
ne pas dire la vrit, il et t plus digne, trs certainement, et
peut-tre plus utile aux personnes qu'on devait mnager, d'ajouter
moins de broderies et de fioritures.


En fait de mensonge, il y a, il me semble, quatre rgles  observer:

La premire, c'est de ne pas en faire;

La seconde, c'est de n'admettre cette ncessit que pour sauver les
autres;

La troisime, c'est de les faire si bien que l'on soit seul  jamais
savoir qu'on a menti, et c'est dj assez fcheux;

La dernire est de se borner au strict ncessaire,--de ne pas se
complaire aux dtails, aux agrments, aux galons, aux enjolivements,
aux broderies.

Je comparerai cette situation  celle d'un malheureux qui s'introduit
dans une maison,--pouss non seulement par sa propre faim, ce ne
serait pas une raison suffisante, mais par la faim de sa femme et de
ses enfants;--s'il ne vole que du pain, ce n'est certes pas moi qui,
jur, aurais le courage de le condamner,--mais il en sera autrement
s'il vole des hors-d'oeuvre, des desserts, des confitures, etc.


Le rcit de madame Bazaine, aval par les journalistes avec l'avidit,
avec la gloutonnerie des requins affams dans le sillage d'un navire,
n'a fait que me confirmer dans mon opinion, et, comme on dit 
l'cole, me donner la preuve de mon addition.

Ds l'instant que madame Bazaine ne voulait pas se borner au strict
ncessaire,  l'indispensable, et voulait faire de son rcit un petit
morceau littraire,--peut-tre et-elle d montrer plus de confiance 
celui des journalistes qui avait pris la tte de la poursuite et avait
le premier atteint les fugitifs, et le prier de lui faire quelques
observations critiques;--une fois certain de tenir le morceau, le
journaliste plus calme, pour suivre ma comparaison de tout  l'heure,
n'aurait plus imit ce requin lgendaire dans lequel les matelots
retrouvrent un camarade disparu avec tous ses vtements et sa
pipe;--il et certainement biff certains dtails oiseux contre
lesquels Boileau conseille de se tenir en garde, et donn au rcit au
moins un peu plus de la vraisemblance qui lui manque, vraisemblance
dont peut se passer la vrit, mais qui est indispensable au mensonge.


Constatons en passant que je ne me permets de critiquer madame Bazaine
que comme feuilletoniste; comme femme je rends hommage  son courage,
 son nergie,  son dvouement,--qui n'avaient pas besoin, pour tre
apprcis, d'ornements trangers et d'agrments postiches.


Dans la ncessit toujours fcheuse de ne pas dire la vrit,  cause
de ceux qu'on ne devait pas compromettre,--il et t, je le repte,
plus facile, plus digne, et plus utile  ceux dont on voulait
dtourner les soupons, de ne faire que la dissimuler,--d'crire
simplement au ministre: Ne cherchez pas de complices  l'vasion de
M. Bazaine,--deux seules personnes ont eu connaissance du projet et
ont aid  l'excution, madame Bazaine et M. Rull.


Plus un mensonge est gros, plus il prsente de surface, plus il doit
montrer de cts faibles,--plus une ville est tendue, plus elle a de
chances d'offrir aux assigeants un point peu ou pas fortifi o on
peut faire brche.

Par exemple,  quoi bon le dtail des allumettes?

Si c'tait vrai, a ne servirait qu' prouver qu'il fallait qu'on ft
bien certain qu'il n'y avait pas danger  provoquer l'attention des
sentinelles; mais, je ne dirai pas seulement pour les marins, mais
pour le dernier des canotiers de la Seine, c'est une chose connue que
la difficult de faire prendre feu  une allumette, avec le moindre
vent sur la mer ou sur la rivire,--mme depuis que c'est l'tat qui
les vend, circonstance qui avait fait esprer qu'elles seraient
meilleures, ce qui est loin de s'tre ralis.

Or, dans la nuit de l'vasion, il faisait un de ces vents que, sur la
cte normande, on appelle un vent  dcorner les boeufs et sur les
plages provenales  arracher la queue aux nes.


Quelques autres dtails assez curieux donns par madame Bazaine:

Madame Bazaine et son neveu, ne sachant ramer ni l'un ni l'autre,
aprs avoir accost un rocher battu par une mer furieuse, et s'tre
maintenus dans le ressac,--ce que n'auraient pu faire les deux
meilleurs matelots--et ayant perdu un aviron, recueillent le
prisonnier et gagnent tranquillement  la rame le navire italien 
plus d'une demi-lieue de l'le;--on accoste le navire.

On monte  bord et on prsente M. Bazaine comme un vieux domestique
qu'on est all chercher  la _villa_ qu'on occupe  Cannes; mais on a
racont que les vtements de M. Bazaine sont en lambeaux,--et on ne
dit pas que le capitaine et l'quipage aient t un peu surpris de la
livre de ces jeunes gens riches qui payent un navire mille francs par
jour pour se promener sur la mer par le mistral, et y subir les
consquences, comme le dit madame Bazaine d'un horrible mal de mer
dont elle est reste brise. Puis on envoya un matelot  terre
remettre  sa place le canot que madame Bazaine et son neveu ont si
lestement mis  la mer.--Arrtons-nous un moment sur ce point:--la
position de la Croisette, lieu dsign par le rcit, l'expose 
recevoir en plein les lames normes que cette nuit-l le mistral
devait soulever sur les bas-fonds de cette partie de la plage;--donc,
les pcheurs et les marins avaient d remonter leurs embarcations
assez haut pour les mettre  l'abri,--c'tait une besogne qui aurait
demand deux hommes solides que de redescendre un canot, et il et
fallu qu'ils fussent expriments, surtout pour l'enflouer, car, 
moins de le tenir absolument le nez au vent, ce qui n'tait pas
facile, la moindre dviation et oppos  la lame le flanc du canot,
et la deuxime ou la troisime lame, peut-tre la premire, l'et
rempli, coul, roul et bris;--mais ce n'est rien encore,--on a
enflou le canot, on a accost les roches de l'le, on a gagn le
navire, et on renvoie par un matelot du bord le canot  la place
prcise o on l'avait pris;--je le veux bien; le matelot arrive 
terre, abandonne le canot, et... retourne au navire.--Comment?  la
nage? c'est aussi fort que la descente de M. Bazaine avec des
ficelles...

Il faudrait prendre une  une chacune des lignes du rcit dict et
sign par madame Bazaine, et dans chaque ligne on signalerait souvent
une invraisemblance, plus souvent encore une impossibilit.


J'ai reu  ce sujet une lettre de Lon Gatayes,--lui qui, pendant
longtemps, n'avait pas de plus agrable passe-temps que de faire la
traverse du Havre  Honfleur  cheval sur le beaupr du paquebot, par
des mers houleuses, ce qui,  chaque mouvement de tangage, le faisait
plonger dans l'eau jusqu'aux hanches.--Gatayes, qui connat et la mer
et les bateaux, a pris pendant deux jours le rcit de madame Bazaine
pour une plaisanterie invente par le journal qui le publiait, et il
s'empressait d'acheter les numros suivants pour y lire l'aveu de la
mystification; puis, quand il a t convaincu que c'tait srieux,
alors il a ri  en tre malade.


Outre la lettre de Lon Gatayes, et plusieurs autres, j'en ai reu une
d'un inconnu qui me fait de vifs et purils reproches et me dit
quelques injures assez sottes  propos de mon apprciation de
l'vasion.

Je ne parlerais pas de cette lettre sans un dtail que voici:

Mes lecteurs n'ont peut-tre pas remarqu qu'ayant, dans des chapitres
prcdents, appel le prisonnier de l'le Sainte-Marguerite M. _de_
Bazaine, je l'appelle aujourd'hui M. Bazaine.

Il parat que ce _de_ ne lui appartient pas; d'ordinaire, dans le
doute, j'aime mieux donner un _de_ en trop, qu'un _de_ en moins.

a m'est si gal!

Mais mon correspondant se trompe fort, si, par sa remarque et la
suppression du _de_, il croit diminuer l'homme qui s'est, hlas!
suffisamment diminu lui-mme.

Sortir d'une famille de petits bourgeois ou mme d'artisans, ce que
j'ignore, mais ce qu'affirme celui qui m'crit, pour arriver  tre
gnral d'arme, marchal de France et snateur;--c'tait avoir
parcouru plus glorieusement un plus grand chemin.--Plus le point de
dpart est bas, plus celui qui arrive au sommet s'est lev.

Il est triste que a ne lui ait servi qu' tomber de plus haut.

Quelques journaux, selon leur couleur,--ont appel M. Bazaine: le
_marchal_ ou l'_ex-marchal_.

M. Bazaine ayant t dgrad par un tribunal rgulier, c'est manquer
au respect d  la loi et  la justice que de lui conserver un titre
qui ne lui appartient plus.

L'appeler _ex-marchal_, c'est accoler  son nom chaque fois qu'on le
prononce une pithte fltrissante en deux lettres, c'est manquer au
respect qu'on doit  divers degrs au malheur mme mrit, c'est
marcher sur un homme abattu, sur un homme  terre.

C'est donc en sachant trs bien ce que je fais et pourquoi je le fais,
que je l'appelle,--M. Bazaine--ou de Bazaine.


Les journaux ont publi une lettre d'une des deux Anglaises que la
police a un moment cherches, et dont, mieux informe, elle a
abandonn la poursuite.

Cette lettre est de la plus ridicule outrecuidance et menace la France
du courroux du gouvernement anglais.

Ces deux personnes, une _dame_ et une _demoiselle_, avaient pris
l'habitude d'aller le soir faire de la musique et chanter en bateau
sous les fentres du prisonnier;--il est peu dcent et peu convenable
de braver les lois d'un pays auquel on demande l'hospitalit et son
soleil pour sa chlorose,--et l'autorit locale a eu un grand tort;
elle aurait d avertir ces personnes une fois, et  un second accs de
ces fantaisies hystriques, leur faire passer une nuit au violon
ple-mle avec les autres demoiselles qui _flirtent_ trop tard ou dans
les endroits non autoriss.

Il parat que le colonel Villette allait flirter de plus prs, et
passait chez ces prime-donne d'oprette des soires extrmement
agrables.

En gnral, dans cette vasion, il y a trop d'opra-comique et trop de
roman.

Trop de _Richard Coeur-de-lion_ pour les _miss_.

Trop de _Monte-Cristo_ pour madame Bazaine.


Pourquoi parle-t-on encore de M. Bazaine? N'a-t-on pas puis les
bourdes et les billeveses et les navets? Va-t-on crier  l'orgueil
si je constate que les _Gupes_ seules ont vu clair?

L'enqute qui, dit-on, est termine, ne regarde pas M. Bazaine,--elle
regarde ceux qui sont accuss d'avoir manqu  leur devoir et dsobi
 la loi.

Quant  lui,--il a fini d'exister et comme homme politique et comme
homme de guerre; il ne peut tre utile  personne, et il ne peut faire
du mal qu'au parti qui l'accueillera;--comptez ce que sa visite 
Arenemberg a dj fait perdre de terrain  la veuve et au fils de
Napolon III.

M. Bazaine--regrettera peut-tre avant qu'il soit peu, l'asile de
l'le Sainte-Marguerite et demandera  y rentrer.


On m'crit: Voil M. Bazaine libre,--mais que va-t-il faire de sa
libert?


M. Francisque Sarcey,--qui a comme moi appartenu  l'Universit, a
trait dernirement une question dont les _Gupes_ se sont occupes
autrefois  plusieurs reprises,--la question des _pensums_ dans les
lyces, collges, etc.

Il en a blm l'abus, j'en ai plus d'une fois blm l'usage,--il
prche la modration, j'ai prch la suppression,--il ne les admet que
dans certains cas, je ne les admets dans aucun.

Il donne avec beaucoup de raison et de sagacit pratique, comme cause
de la difficult que prsente la discipline d'une classe,--le nombre
exorbitant des lves qui la composent;--en effet, au collge Bourbon
(Alis Bonaparte,--Condorcet,--Fontanes, etc.), o j'ai t lve et
professeur,--chaque classe tait compose de deux divisions et chaque
division au moins de soixante lves.


Je ne sais si M. Sarcey,--a ajout aux difficults que prsente un
pareil nombre pour maintenir la discipline,--l'impossibilit de faire
marcher soixante lves du mme pas; d'o il s'ensuit que, sur
soixante lves, il y en a  peine dix ou douze qui suivent rellement
le cours,--et que le reste perd compltement son temps et son
ennui,--de sorte que j'affirme que l'lve qui,  un concours, est le
dernier en rhtorique, ne serait pas le premier dans la classe de
sixime qu'il a quitte six ans auparavant,--d'o il faut tirer la
consquence que ces six annes sont jetes au vent.


Revenons aux pensums:

Les pensums voraces,--punition qui consiste  faire copier,

Pendant la rcration,

A un enfant,--un certain nombre de vers latins, grecs ou franais,--ou
cinq fois les verbes,--je _bavarde_,--je _fais du bruit_,--je
_rponds_,--je _raisonne_, etc.

J'ai connu des lves qui ne jouaient pas deux fois par semaine, tant
sans cesse crass de pensums, terme consacr et accept par les
professeurs et les lves.

J'en ai connu qui ne jouaient jamais.

Or,  cet ge, on ne contestera pas,

Que les enfants ont autant besoin d'exercice que de latin,--et que, au
point de vue de la sant, ils en ont beaucoup plus besoin;

Qu'il faut tre homme avant d'tre bachelier;

Que la France a beaucoup trop de bacheliers et qu'il est  craindre
qu'elle n'ait pas assez d'hommes.


C'est dj beaucoup pour les enfants de passer tous les jours une
dizaine d'heures assis sur des bancs, dans des classes souvent trop
petites, toujours trop peu ares;-- cet ge tout est dveloppement
et croissance,-- cet ge on prpare la sant ou les maladies de toute
la vie,--la rcration doit compenser et rparer les inconvnients,
disons mieux, les dangers de ces heures renfermes et sdentaires, par
des jeux violents, des exercices fougueux.--Eh bien, ce sont les plus
vifs d'entre les enfants, les plus turbulents, c'est--dire ceux qui
ont naturellement le plus besoin de mouvement, qui ont le moins de
rcration,--qui passent le plus d'heures tristes,--assis et
immobiles.

C'est comme cela que l'on fait des hommes chtifs, malingres, mchants
et lches.


Ne pourrait-on pas, disais-je dj il y a vingt ans, au lieu de ces
punitions ridicules qui consistent  faire copier aux enfants une
centaine de vers pendant huit ans,--ne pourrait-on pas imaginer des
punitions qui ne leur enlveraient pas le grand air et un exercice
indispensable  leur sant et aux dveloppements de leur tre
physique?--Les priver de rcration, c'est--dire de jeux actifs,
violents, bruyants mme, c'est aussi absurde que si on leur
retranchait, par punition, une partie de leur nourriture.

On a imagin le pain sec par punition, il est vrai, mais a n'a pas
invent la dite.


Il faut absolument supprimer les _pensums_;--_voraces_, comme les
appelle Victor Hugo,--le premier Hugo,--Hugo,  la fois l'ancien et le
superbe,--dans ces vers divinement beaux,--_Ce qui se passait aux
Feuillantines._

_Voraces_, car ils dvorent la joie, la gaiet, la force et la sant
des enfants,--et les remplacent par l'ennui,--que dans la mme pice
Hugo peint si admirablement:

                                            L'ennui,
    Ce pdant, n dans Londres, un dimanche en dcembre.

Et je proposais de remplacer les pensums par une occupation non
amusante, qui exercerait les forces en plein air,--bcher la terre,
tirer de l'eau  un puits, porter du sable sur une brouette, arroser
le jardin, etc.

Ces _corves_ substitues au _pensum_, tout en privant l'colier
paresseux et insubordonn des jeux qui l'amusent, ne le priveraient
pas de l'air et de l'exercice, sans lesquels il ne peut ni vivre ni se
dvelopper.

Un jour, je crus avoir gagn en partie mon procs, je ne sais plus
quel grand matre de l'universit, on appelait alors ainsi le
ministre de l'instruction publique,--fit un demi-coup d'tat. C'tait
vers 1840, je crois;--il n'osa pas supprimer le pensum,--cette antique
eumnide, mais il le rduisit  n'occuper qu'une partie de la
rcration. On mettait des limites  la _voracit_ du pensum,--il ne
dvorerait plus qu'une partie des rcrations, qu'une partie de la
sant des enfants: il les dvorait, il ne fera plus que les grignoter.

Ce n'tait pas assez, mais

C'tait un pas en avant, j'attendis;

A cet ukase du grand matre,--je fus joyeux et fier,--et je retrouve
dans un crit d'alors ce chant de triomphe:

O Lycens, vous qui serez la postrit, ne l'oubliez pas; c'est moi
qui, le premier, ai os attaquer cet ogre redout, le pensum; c'est 
moi que vous devrez prochainement sa destruction; c'est  moi que vous
devrez d'tre des jeunes hommes, sains, vigoureux, souples et
hardis,--honntes et francs;--vous apprendrez  vos enfants que si
Hercule a dtruit l'hydre de Lerne, si Ulysse a tu Polyphme et
Thse le Minotaure,--Alphonse Karr a vaincu et tu le pensum,--_hc
otia fecit_.

Mais ou le ministre pensa  autre chose et ne surveilla pas
l'excution de ses ordres,--la _question politique_ tait dj
invente,--ou il fut remplac par un autre ministre.


Dernirement M. Jules Simon,--un autre des boucs missaires du
moment,--dans son passage au ministre de l'instruction publique,
avait apport des modifications trs utiles et trs senses,--son
successeur, ses successeurs plutt, car les changements sont
frquents, se sont empresss de dtruire ces modifications.

En effet,--voici un homme qui arrive aux affaires, on lui confie un
portefeuille.--Va-t-il continuer son prdcesseur? Jamais, car alors
pourquoi lui aurait-on donn sa place, il se serait mieux que personne
continu lui-mme; laissera-t-il les choses dans l'tat o il les
trouve? Pas davantage, pour plusieurs raisons;--il n'est arriv au
pouvoir qu'en dblatrant avec une coterie contre ceux dont on voulait
prendre les places et en annonant que tout irait bien aussitt que
les membres de la coterie dont il fait partie auraient remplac les
ministres, membres d'une autre coterie;--laisser debout ce que faisait
le ministre qu'on remplace, ce serait se donner un dmenti,--il ne
perdait donc pas la France, comme on l'avait tant rpt; on veut
faire soi-mme ou avoir fait quelque chose,--on ne fera probablement
pas mieux, mais on fera autrement;--le moyen le plus facile de faire
quelque chose, c'est de dfaire;--un dmolit en vingt-quatre heures ce
qu'un autre a mis dix ans  btir;--d'ailleurs, nos hommes politiques,
comme la plupart des Franais, sont presque tous sapeurs et
dmolisseurs;--les maons et les architectes sont rares.


Comment faire un progrs quelconque, surtout dans l'instruction et
l'agriculture,--avec ces changements frquents de ministres?--Aux uns
comme aux autres, on ne demande ni aptitudes, ni tudes spciales.--Il
est un jeu d'enfants qui consiste  numrer les divers mtiers et les
outils ou instruments ncessaires pour les exercer;--on saute sur le
dos d'un camarade, momentanment cheval et on le remplace si l'on
hsite.

Pour faire un bon maon,--tirlifaut, tirlifaut,--une truelle, une
rgle, une auge, etc.

A ce jeu-l, les enfants diraient: Pour faire un bon ministre,
tirlifaut,--connatre quelque peu les affaires qu'il va avoir 
diriger.

Erreur.--Pour tre un bon ministre, il faut, selon le ministre qui
arrive, faire partie du centre droit ou de la gauche,--de telle ou
telle coterie.

M. un tel est propos pour ministre de l'agriculture ou de
l'instruction publique, parce qu'il votait contre le ministre
prcdent avec MM. tels et tels dans une question de politique
trangre qui a renvers ce ministre.

Et?...

Quoi... et?... a suffit.


Est-il besoin de faire remarquer  mes lecteurs que les seuls
ministres qui ont eu une influence heureuse sur leur pays sont ceux
qui, par une longue station au pouvoir, ont pu appliquer au systme
tudi des ides longtemps labores,--marcher en ligne droite ou
sinueuse,  un but connu et dfini d'avance, Sully, Richelieu,
Colbert, etc.

Comment veut-on que les affaires progressent ou seulement se
maintiennent avec ces gens qui traversent le pouvoir, montent,
descendent, remontent pour redescendre encore?

On ne marche mme pas en zigzag,--en marchant en zigzag, on marcherait
et on arriverait tt ou tard quelque part, on va, on revient, on
tourne, on pitine.

Ceux qui sont au pouvoir se dfendent contre l'assaut de ceux qu'ils
ont renverss,--et ne font rien autre.

Ceux qui font le sige du pouvoir, harclent, fatiguent, entravent
sans relche ceux qui les ont remplacs et qu'ils veulent remplacer 
leur tour.


--Mais, direz-vous, sous une monarchie, il y a le roi qui peut avoir
ses ides, son plan,--et les faire suivre par ses ministres.

--Parlez-vous de la monarchie du droit divin? elle a un
inconvnient; elle n'existe plus et n'existera jamais en France
dsormais;--d'ailleurs, ces princes ns sur le trne, sans exprience
de la vie ni des affaires,--trs mal levs,--nourris dans l'erreur et
le mensonge, quand il s'est pass quelque chose de srieux sous leur
rgne, n'y ont contribu qu'en laissant faire.

Quant  la monarchie constitutionnelle-reprsentative, ce n'est pas le
roi qui choisit ses ministres, c'est la majorit de l'Assemble qui
les lui impose, les renverse, les change au hasard de ses caprices et
des coalitions qui ne permettront jamais plus  aucun ministre
d'avoir une certaine dure.


Ces ministres, auxquels on ne demande que d'appartenir  la coterie
momentanment triomphante,--ressemblent  ce grand seigneur conome
qui, ayant  remplacer son cocher et son valet de pied,--fait passer
un examen  ceux qui se prsentent pour remplir ces fonctions.

Le cocher est-il habile, doux pour les chevaux, ne buvant pas
l'avoine, connaissant la ville?

Le valet de pied est-il honnte, civil, _usag_?

Vous n'y tes pas,--il examine si leur taille et leur corpulence leur
permettent d'occuper et de remplir, sans les faire crever ou sans
faire trop de plis,--les habits de livre encore tout neufs qu'il
vient de faire faire pour les deux coquins qu'il a chasss.

Ils rappellent aussi un autre personnage qui crivait  son intendant:
Envoyez-moi un domestique qui s'appelle _Jean_.


C'est pourquoi,

Si nous devons tre gouverns par la rpublique,--ou par une royaut
constitutionnelle,

Il faut absolument,--que le prsident nomme pour tout le temps
de son mandat,--que le roi nomme pour dix ans, des _ministres
d'affaires_,--pris, non dans l'Assemble, mais parmi les notorits
spciales,--qui ne pourraient tre renverss qu' la suite d'une
accusation de malversation ou de trahison, porte devant une haute
cour.

Qu'ensuite on livre,--comme on fait des loques rouges aux
grenouilles,--l'amorce des portefeuilles aux ambitieux, aux
prsomptueux, aux bavards, aux dclasss, aux dcavs, etc., etc.,
qui seraient renverss, remplacs, supplants,--tant qu'on
voudrait,--on les appellerait ministres de langue,--ministres de...
blague,--ministres de maroquin;--ils auraient des portefeuilles
rouges, verts, bleus, blancs,--comme les jockeys ont des vestes.

Outre le grand portefeuille, ils en porteraient deux petits au collet
de leur habit.

Ils jaseraient, discourraient, s'injurieraient, dclameraient,--tant
qu'ils voudraient;--on autoriserait des _agences des poules_ des
ministres de maroquin,--a amuserait la galerie,--on jouerait, on
parierait,--mais on jouerait chacun son argent,--on ne mettrait plus
au jeu la fortune et l'honneur de la France.

Car ces ministres... de la blague n'auraient aucune influence sur les
affaires,--aucune autorit,--ils pourraient dire des sottises et des
inepties et des normits,--sans aucun danger pour le pays;--alors a
pourrait tre drle et mme farce de voir Me Gambetta ou Me Laurier
ministre,--et a ne serait pas un pril.

Comme traitement...

Ah! l est un point dlicat.

Comme traitement on leur accorderait, on leur allouerait...

Une faveur toute spciale, une distinction unique et des plus
honorables,

SEULS,

Ils ne toucheraient pas l'_indemnit des dputs_;

Ce qui les lverait prodigieusement au-dessus de leurs collgues.

Tous les jours, il y aurait lutte d'loquence, tournois d'injures,
assaut de... blague.

Tous les mois, on changerait les ministres..., j'entends les
ministres... de maroquin,--les autres, les ministres d'affaires,
travailleraient ailleurs.

On ferait et on apposerait des affiches,--on publierait  l'avance les
noms des orateurs et des lutteurs.


Il y aurait l de quoi satisfaire les politiques de caf, de cabaret
et de chambres.

Les journaux jugeraient les coups.

Les ministres d'affaires, tous les trois mois, rendraient compte de
leur administration, qu'on ne pourrait discuter que pendant
vingt-quatre heures.


Cela me parat tout  fait indispensable, si nous avons la rpublique
ou une royaut reprsentative.

Mais je ne cache  personne que tous les jours s'accrot d'une manire
inquitante le nombre des gens qui, pour dans six ans et demi,
demandent:

    _Un Tyran._

On parle d'un ptitionnement sur une large chelle.


Le procs fait aux complices prsums de l'vasion de M. Bazaine est
commenc lorsque j'cris ces lignes, et sera jug quand elles
paratront.

L'accusation, jusqu'ici, a accept une base fausse, la fable ridicule
d'un jeune homme qui sait peu ramer et d'une femme qui ne le sait pas
du tout,--c'est--dire hors d'tat de traverser en bateau, en ligne
droite, le lac d'Enghien, et peut-tre le grand bassin des
Tuileries,--menant, par une _grosse mer_,--une embarcation  une
demi-lieue de distance, et accostant des rochers sur lesquels la mer
dferle avec fureur.

C'est--dire excutant une manoeuvre qu'il n'est pas du tout prouv
qu'eussent pu excuter deux marins vigoureux et exercs.

Tous les juges et tous les jurys de la terre,--tous les peuples de
tous les pays viendraient me dire: Madame Bazaine et M. Rull ont, dans
la nuit de l'vasion, pris un canot  Cannes et ont accost les
rochers _au vent_ de l'le Sainte-Marguerite, je dirais sans hsiter:

a n'est pas vrai.


Une figure intressante, c'est celle de M. le colonel Villette,
partageant la captivit de son gnral.

J'avoue que je m'attendais  ce qu'en peu de mots, disant au tribunal
les causes de son amiti pour M. Bazaine, expliquant l'influence
physique et morale qu'exerait la captivit sur le prisonnier,--M.
Villette avouerait sans rticences la part qu'il avait prise 
l'vasion,--et s'en remettrait pour la peine  la justice du tribunal.

J'aurais dfi les juges les plus rigides de n'tre pas touchs de
cette attitude et de ne pas demander  la loi toutes ses
indulgences,--le jugement tant suivi immdiatement d'une demande en
grce adresse par le tribunal au prsident de la Rpublique,--qui
n'aurait pu la repousser.--Il a prfr nier,--disons alors qu'il n'a
pas aid M. Bazaine,--mais disons aussi que son innocence le diminue.


Une circonstance remarquable,--c'est la contradiction flagrante des
tmoignages.

Parmi ces tmoignages, il en est plusieurs qui me paratraient
suspects si j'tais le procureur de la Rpublique;--c'est, entre
autres, celui du capitaine du navire italien, qui pourrait bien avoir
agi  l'insu de ses commanditaires.

Et celui du cantinier Rocca, qui a lou l'embarcation et qui a t,
aprs l'vasion, disent les journaux, _largement rcompens_ de
l'inquitude qu'il a eue sur le sort de son canot.


Quant  la fameuse corde, le directeur de la prison nie compltement
la possibilit pour M. Bazaine, _fatigu, trs gros, maladroit des
mains et ayant mal aux jambes_ de s'en tre servi pour son vasion.


Qu'il me soit cependant permis de dire,--que la justice a atteint son
but, qu'elle a frapp les coupables.

Mais,

Qu'elle a fait ce qui arrive  certains chasseurs habiles et
expriments;

Elle a

Tir au juger.

C'est--dire que, sachant ou pensant que le chevreuil, ou le livre,
ou le renard est dans un buisson ou dans un fourr, calculant
rapidement, intuitivement, depuis quel temps il y est entr, le chemin
qu'il a pu y faire, l'instinct qui le porte  se blottir,--le chasseur
ou la justice, sans voir prcisment le chevreuil ou le renard, vise
le point du hallier, du fourr, du buisson o il le pense cach,--et
l'atteint par un effet de sagacit, d'intelligence, de lucidit,
d'esprit et de dduction logique.


On doit donc conclure et admettre sans hsitation que la justice a
frapp juste,--a frapp en ralit des accuss ayant contribu 
l'vasion de M. Bazaine, soit par aide, soit par connivence, soit par
ngligence.

Mais,

Les a-t-elle frapps tous?

A-t-elle pu discerner les circonstances? A-t-elle su la vrit sur les
dtails, sur les assertions?

Mon opinion formelle est qu'on n'a pas su ou qu'on n'a pas dit la
vrit.


M. Bazaine, prisonnier  l'le Sainte-Marguerite, s'est vad,--il a
t aid par le secours, la connivence, la ngligence de tels et
tels,--lesquels sont condamns  expier ce dlit par un emprisonnement
plus ou moins long,--le jugement est parfaitement quitable,--il n'y a
pas  cela la plus petite objection  faire,--je n'en fais aucune.

Mais _je ne crois pas_ que M. Bazaine soit descendu au moyen d'une
corde _de la forteresse_, la ngation du colonel Villette appuie
beaucoup mon opinion  ce sujet,--il a pu croire qu'il rpondait 
cette question: Avez-vous aid  l'vasion de M. Bazaine, _au moyen
d'une corde dont vous teniez le bout_?


_Je suis parfaitement certain, que Mme Bazaine et M. Rull n'ont pas
accost l'le au vent et les rochers sur lesquels la mer
dferlait,--avec un canot pris  Cannes._

Sur le premier point, je me suis dj expliqu suffisamment,--et
d'ailleurs je dis seulement sur ce point: _je ne crois pas_,--je
n'insiste donc pas.

Mais, sur le second point;--aprs avoir dj affirm que, cette
nuit-l,--trois hommes dont je faisais partie,--trois hommes
vigoureux et trs exercs  la mer, dont un marin de profession, sont
convaincus qu'ils n'auraient pu faire--ce que prtendent avoir fait M.
Rull, sachant peu ramer, et madame Bazaine, ne le sachant pas du
tout,--j'affirme de nouveau que, si l'embarcation qui a port M.
Bazaine au navire italien--venait de ce navire, comme je le crois, non
seulement elle bordait quatre ou six avirons pour le moins, et tait
monte par cinq hommes;

J'affirme de plus, que, mme ainsi monte, l'embarcation n'a pas
accost l'le et les rochers _au vent_, c'est--dire l o madame
Bazaine prtend les avoir accosts,--comme il est ncessaire pour le
roman, et comme l'_instruction_ semble l'avoir admis.

Je continue  penser que le capitaine du _Ricasoli_ a peut-tre, 
l'insu de ses armateurs, fourni l'embarcation.

Quant au cantinier Rocca et  son canot,--je dfie qu'on me trouve un
autre marin--confiant  des inconnus, surtout  un jeune homme et une
femme, la nuit, par un mauvais temps,--il tait trs mauvais cette
nuit-l,--une embarcation, qui lui cote au moins trois cents
francs,--en se contentant d'un louis pour cautionnement;--de plus, le
matre de barque devait tre et savait qu'il devait tre rprimand et
puni:

1 Pour exposer ces deux personnes  une mort  peu prs certaine;

2 Pour leur avoir fourni les moyens d'accoster l'le qui renfermait
un prisonnier d'tat.

Je rpte que madame Bazaine ne sachant pas du tout ramer,--et M. Rull
le sachant trs peu,

_Sont incapables de traverser en plein jour et de beau temps, en ligne
droite, le grand bassin des Tuileries._


Je ne connais qu'une analogie  ce haut fait maritime,--et je suis
forc de l'emprunter  un pome du Tasse,--son premier pome.

_Renaud de Montauban, fils du duc Aymon de Dordogne._--Renaud et
Florinde qui est un homme, malgr son nom fminin, montent un petit
navire qui les conduit seul, sans pilote et sans matelots, aux
diverses aventures qu'ils doivent mettre  fin.

C'est dans le chant 8e de _Rinaldo innamorato_.

Je ne parlerai pas de l'pisode de la visite, dans l'le, du prfet
des Alpes-Maritimes,--et du refus fait par le ministre public de lui
adresser quelques questions.


M. de Mac-Mahon se souvient-il qu'une des promesses qu'il fit,
lorsqu'il succda  M. Thiers, est celle-ci: Que la prsidence serait
le rgne de la justice et de la loi.--Cette promesse fut, comme elle
devait l'tre, accueillie avec faveur,--surtout venant d'un homme dont
la rputation de loyaut est si bien tablie.

Eh bien! voici M. Bazaine dgrad, en prison, au moins moralement--en
partie ruin, et M. Ollivier, M. de Grammont, M. Leboeuf, qui ont fait
cette guerre criminelle, ne sont pas inquits.


Quelqu'un, aprs avoir lu le rapport sur le camp de Conlie, peut-il
dire en conscience que Me Gambetta n'ait pas commis, en cette
circonstance, des crimes au moins aussi punissables que ceux reprochs
 M. Bazaine?

Si c'est l le rgne de la justice et de la loi, il faut que ce soient
deux mots que M. le prsident de la rpublique entend autrement que
moi.


Il y a quelques temps,--l'anne dernire, je crois, il se cra  Nice
une sorte de journal--qui exprimait une fois par semaine la plus
vhmente indignation contre le jeu en gnral, et, en particulier,
contre la maison de jeu de Monaco.

Je suis parfaitement d'accord avec tous ceux qui s'lvent contre le
jeu comme passion,--je ne le suis pas avec ceux qui pensent rprimer
cette passion en fermant les maisons de jeu,--je parle des maisons
ouvertes,--places sous la surveillance de la police--et o les
chances que courent les joueurs sont connues et immuables.

Depuis la fermeture des maisons de jeu en France, le monde des cercles
o l'on joue plus ou moins gros jeu s'est prodigieusement accru,--les
tripots clandestins ne se comptent plus.

Dans les maisons de jeu, on n'est pas expos  la fraude,  la
tricherie,--par une raison bien simple, c'est que le banquier du
trente et quarante et de la roulette n'en a pas besoin,--les
combinaisons connues, visibles de ces jeux, lui assurent d'avance et
invitablement la certitude de gagner;--dans ces maisons on ne perd
que l'argent qu'on a, on ne joue pas sur parole, etc.

C'est laid, quoique trs orn, mais  la manire des gouts qu'il faut
bien btir et entretenir tant qu'il y a des ruisseaux;--tandis que les
cercles et les tripots sont des flaques d'eau, des fanges sans
coulement et qui s'tendent partout.

Revenons  mon anecdote.

L'indignation exprime priodiquement et opinitrement contre la
maison de jeu de Monaco, un horrible et charmant coin de terre, un des
asiles les plus splendidement orns que le vice se soit jamais
construits--, par le journal en question, n'tait pas inexorable;--les
moralistes austres qui le rdigeaient, taient simplement des drles
qui avaient imagin de jouer contre M. Blanc, le seigneur et Satan de
cet enfer,--un jeu autre que la roulette et le trente et quarante,--et
auquel ils espraient bien gagner;--ils lui firent savoir que,
moyennant je ne sais quelle assez grosse somme d'argent, il dpendait
de lui de changer le blme en approbation et les invectives en loges.

On trouva moyen de leur faire rpter cette proposition devant des
tmoins invisibles,--et on fourra lesdits moralistes en prison.

Depuis ce temps M. Blanc est, dit-on, poursuivi de l'ide fixe de ce
genre d'exploitation,--auquel on assure qu'il s'est soumis plus d'une
fois,--et il voit partout du chantage; c'est ainsi que les
chevaliers d'industrie,--d'accord sur ce point, ce qui leur arrive
rarement, avec la justice,--appellent ce genre de vol.

Dernirement, dans les jardins de Monaco,--un tranger s'est tir un
coup de pistolet;--naturellement on courut faire part de l'aventure 
M. Blanc.

a, dit-il,--un suicide?--c'est du chantage.


Quand vous allez faire une nouvelle constitution, ne prvoyez ni grand
homme, ni homme dbonnaire, ni homme intelligent,--fabriquez votre
tournebroche de faon que dogue ou caniche, terre-neuve ou
king-charles,--lvrier ou carlin puisse le faire galement tourner et
surtout n'en puisse sortir.

Que quelle que soit la personne que le hasard, l'intrigue, l'hrdit,
votre caprice vous donneront pour matre, elle ne puisse vous causer
que de petits ennuis, de mdiocres contrarits, de minces
dsagrments.--Mais qu'il ne dpende pas d'elle, conqurant ou
pacifique, despote ou dbonnaire, homme de gnie ou crtin,--de vous
jeter dans de vrais malheurs, dans de rels dsastres.


Et cette constitution ainsi faite,--nommez qui vous voudrez,--roi,
empereur, prsident, sultan, czar, hospodar, sophi, protecteur, khan,
etc.

Livrez-vous  votre nature papillonne,  laquelle vous ne pouvez
d'ailleurs pas rsister.

Ne croyez plus que vous tes des rvolutionnaires, des esclaves
altrs de libert, mais reconnaissez que vous tes simplement des
domestiques capricieux qui aiment  changer de matres.

Changez de gouvernement, changez de drapeau, changez de morale,
changez de politique, changez d'engouements, changez de
ftiches,--mais seulement aprs qu'une constitution vous aura enferms
dans un rond inflexible, o tous ces changements ne pourront pas vous
empcher de garder deux chemises, pour pouvoir en changer aussi.


Il continue  tre fort question de la prolongation des pouvoirs de M.
de Mac-Mahon.

Si la chose a lieu, c'est une occasion dont il faudrait profiter pour
dterminer en quoi consistent les pouvoirs du prsident de la
Rpublique,--une occasion aussi, en les prolongeant, de faire dire aux
gens: Tiens, on les prolonge, ils ne sont donc pas ternels.--De
fixer les limites de ces pouvoirs, etc.

Tout le temps que M. Thiers est rest sur le trne, j'ai opinitrment
demand qu'on ft ce qu'on aurait d faire la veille du premier jour
de son rgne.

Un dessin, une proprit, un pouvoir, n'existent que par leurs limites
et leurs bornes; le crayon.


Je ne vais plus gure au thtre depuis bien longtemps,-- tel point
que je n'ai pas vu ma comdie des _Roses jaunes_, joue au
Thtre-Franais, il y a quelques annes.

Je me souviens cependant d'une sorte de scne qui se jouait autrefois
sur les thtres machins, et qui doit tre encore bien plus frquente
depuis la mode des feries, des pices  tableaux,  grand spectacle,
 femmes et  dcors, etc.

En ce temps-l, a avait lieu surtout au Cirque Olympique: pour
disposer les dcors, les trappes, les _trucs_,--pour donner le temps
de s'habiller  une arme de figurants et de se dshabiller  une
arme de figurantes, il fallait des entr'actes extrmement longs.

Le public s'impatientait.

En vain, l'orchestre jouait une ouverture, deux ouvertures, trois
ouvertures.

En vain, cdant aux voeux du paradis, il jouait _la Marseillaise_, _le
Chant du Dpart_, etc.

Si l'autorit trouvait mauvais, dangereux, subversif, qu'on jout ces
airs,--le public les rclamait, les exigeait avec ardeur,--parfois le
commissaire parlait au public;--a avait bien vite fait de dpenser
une petite demi-heure,--mais, souvent, l'autorit laissait faire, et
on entendait une fois, deux fois, trois fois pour son agrment, ces
beaux airs qu'on a fini par dshonorer.

Mais pour les entendre quatre, cinq, six fois,--il aurait fallu que
a chagrint quelqu'un,--sans quoi il n'y avait plus de plaisir.

Alors on imitait le cri des animaux,--on jetait des pelures d'oranges
et de pommes.

Si on avisait quelqu'un debout sur le devant d'une loge, causant avec
les personnes places au fond, on criait: Face au parterre, jusqu' ce
que le spectateur fint par comprendre qu'il s'agissait de lui,--et
obt  l'injonction.


Du temps de Louis XV,--quelques abbs allaient au thtre; si l'on en
voyait un dans une loge auprs d'une femme, on criait jusqu' ce que
l'abb et mis ses deux mains sur le velours de la loge,--ou s'en ft
all.

Faute de ce divertissement, aujourd'hui perdu,--il reste encore
celui-ci:

Un homme et une femme sont seuls dans une loge; que l'homme se
rapproche et se penche pour parler de plus prs  la personne qui est
avec lui,--le paradis, ou poulailler, se partage en deux camps; les
uns crient:

Il l'embrassera.

Les autres:

Il ne l'embrassera pas.

J'ai vu une seule fois l'homme ainsi en scne malgr lui, baiser la
main de la femme, et tre couvert d'applaudissements.


Voici ce que les directeurs de ces thtres, ou les auteurs, avaient
imagin, et ce que probablement ils font encore aujourd'hui.

Entre deux grands actes,  dcors,  costumes,  _trucs_,  mise en
scne,  volutions, etc.;--ils placent un petit acte, un tableau,
insignifiant, sans intrt, un hors-d'oeuvre,--un dialogue quelconque
entre des personnages secondaires de la pice, ou des acteurs qui
n'ont pas  changer de costume.--Pour ce tableau, une toile de fond
tombe  trois mtres de la rampe,--c'est un salon, ou une fort, ou un
palais, ou une mansarde, ou une prison, ou la mer, peu importe; le
rideau lev, cet espace, avec l'avant-scne, suffit pour que deux ou
trois acteurs puissent y rciter un bout de dialogue, faisant cinq ou
six pas de largeur et deux ou trois sur la profondeur, en venant
jusque sur les quinquets.--Ce bout de dialogue est gnralement
accompagn du bruit des marteaux et de la voix des machinistes;--a
n'est pas _poignant_, comme action; a n'est pas navrant, comme
intrt;--mais a occupe les yeux et un peu l'esprit des
spectateurs;--ils attendent que a finisse, comme on attend sous une
porte qu'une pluie d'orage cesse de tomber.

Or, pendant ce temps, ces machinistes qui crient,--ces marteaux
qui frappent, prparent l'acte suivant avec ses dcors, ses
splendeurs, ses surprises;--pendant ce temps, on change ou on revt
les costumes,--on se groupe sur le thtre,--les rgisseurs
placent les figurants et les figurantes,--on fait l'appel des
_accessoires_,--quand on est prt, l'acte postiche est fini,--on
baisse le rideau,--l'orchestre joue quelques mesures,--on frappe les
trois coups, et le public applaudit... la brivet de l'entr'acte,--il
est bien dispos et rien ne l'empche de se livrer  l'admiration que
lui cause ensuite le lever du rideau.


Eh bien! le rgne de M. Thiers,--le pacte de Bordeaux,--la prsidence
de M. de Mac-Mahon, c'est le tableau entre deux actes,--on cause, on
jase, on discute, on se querelle ou on fait semblant de se quereller
sur le devant de la scne, les pieds sur la rampe,--mais tout a, a
manque de profondeur,--le public ne prte qu'une attention mdiocre
ou distraite  ce que dbitent les quelques acteurs qui n'ont pas 
changer de costume, ou les _utilits_, ou les _comparses_ qui occupent
le devant du thtre; mais ce qui l'intresse, c'est de tcher de
surprendre et la signification des coups de marteau, et quelques
paroles des machinistes,--de saisir, par les bruits qu'on dissimule le
plus possible, si c'est sur le ct _cour_, ou le ct _jardin_, 
droite ou  gauche, que l'on place les dcors et les portants;--au
lieu de trouver que la voix des machinistes et les marteaux empchent
d'entendre les acteurs, on aurait envie de faire taire les acteurs
pour prter ses deux oreilles et toute son attention au bruit des
marteaux et  la voix des machinistes, et de leur crier: Silence!
laissez-nous entendre le bruit.


Que fait-on l, derrire cette toile du fond?

Quand le rideau s'abaissera, puis se relvera pour tout de bon,

Qu'est-ce que le thtre va reprsenter?

Un palais ou une place publique?

Un pristyle ou un balcon?

La salle du trne ou une taverne?

Un jardin ou une fort?

Une rue ou un grand chemin?


Et quels seront les personnages en scne? On entend pitiner, il y en
aura beaucoup.

Seigneurs ou hommes du peuple?

Dames de la cour ou bohmiennes?

Bourgeoises ou danseuses?

Est-ce un ballet  la cour ou une _danse_ qu'on donne ou reoit dans
la rue?

Est-ce la rpublique radicale, l'internationale, la commune?

Est-ce la royaut lgitime? La fusion?

La rpublique modre? _Idem_ conservatrice? _Idem_ sans rpublicains?

Est-ce la royaut constitutionnelle? _Idem_ librale? _Idem_ sans roi?

Est-ce le drapeau rouge? Est-ce le drapeau blanc? Est-ce le drapeau
tricolore?

Blanc, avec cravate tricolore? tricolore, avec cravate blanche?
tricolore, avec fleurs de lis? Tricolore, avec abeilles?

Est-ce l'aigle? Est-ce le coq? Est-ce une branche de lis,--ou un
bouquet de violettes?

Est-ce Henri V? Philippe II? Napolon IV? Adolphe Ier? Gaillard pre
et fils?

On frappe  gauche, on cogne  droite,

La toile! la toile!

Ah! voil l'orchestre...


La Marseillaise!

Vive Henri IV!

La Parisienne!

La Reine Hortense!

Bon voyage, M. Dumollet!

Charmante Gabrielle!

O Richard,  mon roi!

Le Chant du Dpart!

Les Girondins!

O peut-on tre mieux qu'au sein de sa famille!


D'abord, la Marseillaise!

Non, d'abord la Reine Hortense!

Non, d'abord vive Henri IV!

Non, d'abord la Parisienne!

Non! tous les airs  la fois!

La toile! la toile!

Eh bien!--voil o nous en sommes.

Parlons un peu des roses.


Charles Ier, roi d'Angleterre, monte sur l'chafaud, condamn pour
crime de haute trahison contre la nation, le 30 janvier 1648. Un
Anglais, lord Chesterfield, dit  ce sujet: Cet acte fut fort blm;
si cependant il n'avait pas eu lieu, il ne nous resterait plus de
liberts.

On raconte que le roi portait au moment de sa mort la Jarretire que
les membres de l'ordre ne doivent, dit-on, jamais quitter; la sienne
tait couverte de quatre cents diamants.

Une jeune fille se glissa dans la foule, et put donner au malheureux
roi une rose qu'il respira plusieurs fois avant de mourir.


Une autre personne royale, dont la fin ne fut pas moins lamentable,
est Marie-Antoinette.

Sans son supplice, et surtout sans les jours de misre qui ont prcd
ce supplice, l'histoire la traiterait plus svrement; tandis que,
purifie par le malheur, elle est reste une figure intressante.


Un des grands chagrins de sa vie a t l'_Histoire du collier_.

Un joaillier avait prsent  la reine un collier de diamants de
1,600,000 francs; et elle l'avait refus, le trouvant trop cher.

Une comtesse de Lamotte (Jeanne de Valois), descendant de la famille
royale des Valois par un fils naturel de Henri II, persuada au
cardinal de Rohan que la reine accepterait de lui ce collier. Le
cardinal acheta le collier, qu'il ne paya pas, le remit  la comtesse
qui se chargeait de le donner  la reine, et lui procura la nuit dans
un bosquet une entrevue avec une fille qui s'tait fait une profession
de sa ressemblance avec Marie-Antoinette. L'affaire fut connue par les
rclamations du joaillier. Le roi fit mettre en jugement la comtesse
de Lamotte et le cardinal. La comtesse fut condamne  tre fouette
et marque, et mise  la Salptrire, d'o elle s'vada et se rfugia
en Angleterre.--Le cardinal fut acquitt. C'est l'explication la plus
probable et la plus accepte de cette fameuse _affaire du collier_ sur
laquelle il est toujours rest quelque obscurit, et qui a t
raconte et surtout commente en beaucoup de faons diffrentes.


Marie-Antoinette, qui se rsigna  la mort et mourut noblement, ne se
rsigna pas  l'outrecuidance du cardinal qui avait cru pouvoir
acheter la reine.

Elle crivait  sa soeur, l'archiduchesse Marie-Christine:


Je n'ai pas besoin de vous dire, ma chre soeur, quelle est mon
indignation du jugement que le parlement vient de prononcer... c'est
une insulte affreuse, et je suis noye dans des larmes de dsespoir.
Quoi! un homme qui a pu avoir l'audace de se prter  cette sotte et
infme scne du bosquet! qui a suppos qu'il avait eu un rendez-vous
de la reine de France, de la femme de son roi; que la reine avait reu
de lui une rose, et avait souffert qu'il se jett  ses pieds!... tre
sacrifie  un prtre parjure, intrigant, impudique, quelle douleur!


Il y a bien de la femme et de la reine dans ces plaintes; elle ne
parle mme pas de l'argent et du collier,--ce qui lui fait horreur,
c'est ce qui ressemblerait  de l'amour.--Un rendez-vous! se jeter 
ses pieds! lui offrir une rose!


A propos du pape captif,--des misres de l'glise,--des mandements
des vques,--ordonnant des prires pour obtenir du ciel la fin de ces
calamits fabuleuses;

Et, entre les lignes, provoquant  la guerre pour rtablir leur
puissance monstrueuse qui s'croule;

Il n'est pas hors de propos, non pas de remonter aux martyrs, mais de
rappeler les traitements que fit subir Napolon Ier  deux papes,--Pie
VI et Pie VII, et de se demander si ces deux prdcesseurs de Pie IX,
ne se seraient pas volontiers arrangs du martyre de convention et des
misres factices du pape actuel;--martyre, captivit, misres, qui
rappellent singulirement les faux boiteux, les faux manchots, les
faux aveugles, qui talent dans les rues leurs infirmits retouches
et repeintes le matin.

Pie VI voit ses principales villes prises par le gnral
Bonaparte,--on lui fait livrer ses plus beaux tableaux et trente et un
millions d'argent.--Bientt dtrn, il est conduit mourant et enferm
 la Chartreuse de Florence, o un lieutenant de gendarmerie donne 
celui qui le lui amne un crit conu en ces termes:

Reu un Pape en mauvais tat.

Pie VII est lu,--le premier consul devient empereur,--il _prie_ le
pape de venir le couronner  Notre-Dame de Paris,--on lui recommande
d'amener une douzaine de cardinaux,--il marchande et n'en amne que
quatre;--On fit galoper le Saint-Pre vers Paris, dit le cardinal
Conzalvi, comme un aumnier que son matre appellerait pour dire une
messe.--A Fontainebleau, il doit attendre l'empereur qui est  la
chasse;--le jour du sacre, l'empereur se fait attendre une heure et
demie.

L'empereur veut divorcer avec Josphine; les lois franaises, les lois
de l'glise s'y opposent, il brave les unes et les autres. C'tait en
1810;--ordre aux principaux cardinaux de se rendre  Paris,--on leur
donne vingt-quatre heures pour se mettre en route.--A Paris, ils
reoivent l'ordre d'assister au mariage de Bonaparte avec
l'archiduchesse Marie-Louise;--ils refusent; Napolon tait excommuni
depuis un an,--et ce mariage, pour l'glise qui n'avait pas admis le
divorce avec Josphine, tait un acte de bigamie;--on les chasse du
palais et de Paris,--et on leur fait savoir que leurs biens
ecclsiastiques et privs sont confisqus;--on leur avait enlev leurs
robes rouges,--ils n'taient plus cardinaux, et on leur dfendait
d'en porter les insignes.

Pie VII est pris dans Rome par le gnral Miollis; on l'amne 
Savone, puis  Fontainebleau o il reste dans une vraie captivit
jusqu'en 1814.

Le ciel dtourne du Saint-Pre actuel les vraies misres qu'ont subies
ses prdcesseurs,--et lui fasse la grce de supporter avec plus de
patience, de rsignation et moins d'hyperboles, les dsagrments de sa
situation actuelle.


A propos de la discussion purile sur la couleur du drapeau, rappelons
que le premier drapeau des anciens Romains a t une botte de foin au
haut d'une pique; mais cette botte de foin, on lui obissait, on
l'honorait, on la suivait au combat.

    Signum erat e fno, sed erat reverentia fno.

Je ne suis pas sr que ma mmoire retrouve ce vers tel qu'il est.


J'ai promis une petite citation de M. Veuillot, qui veut aujourd'hui
qu'on rtablisse la royaut du droit divin,--c'est--dire le roi sous
le prtre,--Sal sous Samuel,--a exprim  d'autres poques des ides
assez diffrentes. Je trouve dans la _Revue librale_, publie en
1867, quelques-unes de ces ides reproduites (_Univers_, 26 fvrier
1848), je cite d'aprs cette _Revue_--(tout prt  rectifier s'il y a
erreur). M. Veuillot, imitant les sacrificateurs antiques, s'tait
couvert d'un voile de pourpre ou plutt du bonnet rouge.

    Purpureo velare comas adopertus amictu.

      VIRGILE.

La rvolution de 1848 est une notification de la Providence. La
monarchie succombe sous le poids de ses fautes; elle n'a plus
aujourd'hui de partisans. Jamais trne n'a croul d'une faon plus
humiliante. Que la Rpublique franaise mette l'glise en possession
de la libert, il n'y aura pas de meilleurs rpublicains que les
catholiques franais.

    (_Univers_, 26 fvrier 1848.)

Une rvolte  Vienne! M. de Metternich renvers! Personne ne sait en
France,  l'heure o nous crivons, si l'empereur est encore sur le
trne. Ce que tout le monde sait bien, c'est qu'il n'y est pas pour
longtemps. La Lombardie est libre, la Bohme est indpendante, la
Galicie s'chappe des entrailles du monstre qui l'avait mutile avant
de l'engloutir: gage certain d'une rsurrection plus entire et plus
prochaine. Tous ces gouvernements tomberont, moins encore par la force
du choc que sous le poids de leur indignit. _La monarchie meurt de
gangrne snile._ Elle attend  peine qu'on lui dise: Nous ne voulons
plus de toi, va-t-en! Le coup n'est plus ncessaire, le geste suffit.

    (_Univers_, 21 mars 1848.)

Et six mois aprs:

De graves et douloureuses nouvelles arrivent aujourd'hui de Vienne.
La capitale de l'Autriche est en pleine insurrection et l'empereur a
pris la fuite.


Nous n'oserions, dit la _Revue Librale_, citer les passages de
certains articles de l'_Univers_, signs Louis Veuillot, et relatifs
au prsident de la Rpublique. Mme dans une citation rtrospective,
la violence de l'attaque ne serait pas tolre. Nous renvoyons le
lecteur curieux de s'instruire aux numros de l'_Univers_ du 24 et du
28 novembre 1851.

La note change aprs le coup d'tat:

Il n'y a ni  choisir, ni  rcriminer, ni  dlibrer, il faut
soutenir le gouvernement. Sa cause est celle de l'ordre social.....
Plus encore aujourd'hui qu'avant le 2 dcembre, nous disons aux hommes
d'ordre: le prsident de la Rpublique est votre gnral, ne vous
sparez pas de lui, ne dsertez pas. Si vous ne triomphez pas avec
lui, vous serez vaincus avec lui, et irrparablement vaincus.
Ralliez-vous aujourd'hui, demain il sera trop tard pour votre salut ou
pour votre honneur!

    (_Univers_, 5 dcembre 1851.)

Le 2 dcembre est la date la plus anti-rvolutionnaire qu'il y ait
dans notre histoire. Depuis le 2 dcembre, il y a en France un
gouvernement et une arme, une tte et un bras. A l'abri de cette
double force, toute poitrine honnte respire, tout bon dsir espre.
Le 2 dcembre est tombe l'insolence du mal, et ceux qui menaaient la
socit sont abattus. Depuis le 2 dcembre, il y a encore en France
une place pour le bien, une garantie pour la paix, un avenir pour la
civilisation. On peut esprer que la loi rgnera et non pas le crime;
que la raison aura raison.

    (_Univers_, 19 dcembre 1851.)


On me racontait l'autre jour--qu'un officier, aprs avoir conclu, des
bruits qui courent, que l'officier qui n'accomplirait pas ses devoirs
religieux pourrait bien tre mal not, et voir au moins retarder son
avancement, annona  ses camarades qu'il allait prendre les
devants--et se confesser ds le lendemain.

Le matin, il entre dans une glise,--cherche un confessionnal;--une
femme, qui tait dedans, en sort;--il n'a pu s'empcher de la
regarder du coin de l'oeil,--nanmoins il va s'agenouiller  la
place qu'elle quitte,--mais son esprit est troubl,--il ne sait
plus que dire au prtre;--celui-ci l'aide  dire la premire moiti
du _Confiteor_,--puis.... attend;--l'officier cherche, hsite... et
finit par dire:

Mon pre, il fait bien chaud.


Le public franais a aujourd'hui une police mieux faite qu'aucun roi,
 aucune poque, n'a pu se flatter d'en avoir une.

Les journaux, beaucoup mieux faits qu'autrefois sous ce rapport, sont
 l'afft et  la poursuite de toutes les nouvelles. Aussitt qu'une
personne, par son rang, sa fortune, sa beaut, un mrite, un
ridicule, un crime quelconque, attire l'attention publique, on la
place sous la haute surveillance des _chroniqueurs_. Les chroniqueurs
aux champs, il n'y a plus pour cette personne de vie prive, il n'est
pas un coin, ft-il le plus secret de son appartement, o elle puisse
avoir la conviction d'tre seule.

A table,  la toilette,  la promenade, en voyage, au lit, elle est
accompagne, pie, observe. Elle a mang ceci ou cela, elle porte
des chemises brodes (ici l'adresse de la brodeuse) elle a t salue
par M** et M***; elle ne l'a pas t par M****; elle a souri  M*****.

Il y avait hier deux oreillers  son lit, elle ronfle, elle a une
fausse dent  la mchoire suprieure  gauche, elle se sert pour sa
toilette intime disent cyniquement la plupart des journaux du monde,
de telle eau ou de tel vinaigre, etc.

Tenez, j'ai copi dans le temps textuellement quelques lignes que
j'avais lues dans divers journaux.

Mademoiselle Marion (la lectrice de l'impratrice, je crois), a eu le
mal de mer.

S. M. l'Impratrice elle-mme, tel jour,  telle heure, a eu mal au
coeur.

Le gnral Frossard,  Bastia, tel jour,  telle heure, a eu de
fortes coliques.

Tel jour,  telle heure, l'empereur a prsid le conseil des
ministres; le chef de l'tat, pendant les deux heures qu'a dur le
conseil, a d faire de frquentes absences.

Je copie donc textuellement. Il n'y aurait rien eu de plaisant 
inventer de pareils dtails, et j'ajoutais en note.

On a parl d'abdication ces jours-ci; il y aurait vraiment de quoi,
ne ft-ce, comme le Misanthrope de Molire, que

    Pour trouver sur la terre un endroit cart,
    O... d'avoir la colique... on ait la libert.

Il est vrai que cette publicit donne  tous les actes de l'existence
quotidienne ne dplat pas  tout le monde.

Un chroniqueur--cette varit de chroniqueur s'appelle
_reporter_,--fait savoir  une illustration quelconque que tel jour,
 telle heure, il viendra lui prendre mesure d'une chronique.

L'illustration se prpare.

Il est dix heures, vite, mettez sur cette table les livres que j'ai
choisis dans ma bibliothque; sur ce petit pupitre, prs de mon lit,
ce volume que j'ai achet hier... un ouvrage du chroniqueur. Quel mal
j'ai eu  y trouver une apparence de pense qu'on puisse citer.
Avez-vous eu soin de couper les feuilles jusqu'aux deux tiers du
volume? Froissez un peu la couverture. Coiffons-nous... un peu de
dsordre dans les cheveux..... ma robe de chambre de velours. Ah!
faites disparatre ce livre de*** Ils sont trs mal ensemble.

Le portier est-il mont? A-t-il la livre qu'il a d emprunter au
domestique du baron? Dans cette potiche, ce tabac turc que j'ai fait
prendre hier chez Ernest... trs bien... et les deux pipes turques:
pourvu que a ne me fasse pas mal au coeur...; baissez les rideaux.

On sonne, le _sujet_ se regarde une dernire fois dans une glace et
tudie un sourire, il se place  sa table, le front dans une main.

On a reu le chroniqueur d'un air mystrieux, on ne croit pas que
monsieur y soit, cependant si monsieur veut dire son nom...

--Ah! c'est bien diffrent: pour monsieur, monsieur y est.

Entre du chroniqueur,--_le modle_ a soin de se montrer autant que
possible de profil;--il fait succder _un regard inspir_  un _regard
profond_, il cite le passage appris la veille, la pense extraite du
livre du chroniqueur.

Il rpond  toutes les questions.

--Quel ge avez-vous? Aimez-vous les pinards? Votre dernire
matresse tait-elle brune ou blonde? tes-vous brave? Travaillez-vous
beaucoup? Quel est votre tailleur?

Quelques jours aprs, on lit dans un journal:

Je suis all surprendre X... un matin; la porte m'a t ouverte par
des laquais en belle livre; j'ai trouv X... au travail, ayant auprs
de lui une pipe turque dont, selon sa vieille habitude, il aspirait de
temps en temps une bouffe (description des spirales de la fume); il
m'en a fait donner une semblable. C'est du tabac d'Orient, du
_lataki_ que le khdive d'gypte lui a envoy aprs lui avoir fait
une visite de quatre heures; il l'a invit  l'ouverture de l'Isthme,
mais il n'ira pas; il ne veut pas se rencontrer avec l'impratrice
dont les gracieusets probables l'embarrasseraient.

Il vit trs retir, il ne reoit que des illustrations.

Sa physionomie: le profil est..., le nez..., le regard tantt
investigateur et profond, tantt inspir. Il travaille beaucoup et
passe une partie de ses nuits  lire les meilleurs ouvrages
contemporains, et il fait, en causant, les plus heureuses citations.
Il n'aime pas les pinards, il adore au contraire les femmes rousses;
plusieurs princesses trangres ont vu leurs avances repousses parce
qu'elles sont brunes ou blondes; il a eu des duels nombreux sur
lesquels il a toujours gard le plus profond silence, cela aurait
compromis beaucoup de grandes dames. Il se fait habiller par le
clbre***.

Le _sujet_ achte dix exemplaires du journal, lit l'article dans les
dix exemplaires, et dit  tout le monde: Que c'est donc
insupportable: vous savez comme je suis modeste et comme je dteste
qu'on parle de moi. Eh bien! je ne sais comment ce chroniqueur a
fait... mais c'est que c'est trs exact. Quel ennui!


Il faut des temps aussi abandonns, aussi incertains que les ntres,
pour qu'une question comme celle de la couleur du drapeau, prenne
l'importance qu'elle semble avoir en ce moment;--il m'est impossible
de la prendre plus au srieux que la question qui se produisait de
savoir si le futur roi porterait la perruque de Louis XIV ou la
petite queue poudre, appele salsifis, de Louis XVIII.--Il ne
m'appartient pas de donner des avis;--les diseurs de vrits sont peu
appels dans le conseil des rois,--mme candidats; mais de mme que
j'avais dit au gouvernement de Bordeaux: En vous installant 
Versailles, vous laissez  la Commune le titre de gouvernement de
Paris,--je dirais  la royaut imminente, dit-on: Vous laissez aux
bonapartistes le drapeau tricolore.

Le nom de Louis XVIII, qui m'est venu sous la plume, me rappelle
1815;--j'avais alors sept ans, mais il logeait  la maison deux
oncles,--capitaines de cavalerie,--qui avaient fait les guerres de
l'empire,--et on parlait beaucoup aux coins de la chemine de famille.

Il y avait alors au Palais-Royal trois ou quatre cafs,--o les gardes
du corps--et les officiers de l'arme royaliste, d'une part, et
d'autre part les officiers dmissionnaires ou destitus de l'empire,
se plaisaient  se rencontrer, se donnaient des sortes de rendez-vous
tacites, pour se braver, se provoquer, se quereller et se battre.

Il y avait le caf de la Paix, le caf Lemblin et le caf Valois.

On commenait par se grouper,--changer des regards hostiles,
ddaigneux, provocants, puis tout  coup les royalistes chantaient en
choeur sur l'air de la Carmagnole:

    Que ferons-nous des trois couleurs?
    Le rouge, c'est le sang,
    Le bleu, c'est les brigands,
    Le blanc, c'est la franchise,
        C'est la devise
        Des Bourbons.

Les bonapartistes, qui commenaient  se mlanger de rpublicains,
rpondaient:

    Que ferons-nous des trois couleurs?
    Le bleu, c'est la candeur,
    Le rouge, la valeur,
    Le blanc, c'est la btise,
        C'est la devise
        Des Bourbons.

On se levait en tumulte,--on se lanait les verres, les bouteilles,
les tabourets,--on cassait les glaces, on cassait les ttes,--on
prenait des rendez-vous pour le lendemain.

J'ai voyag il y a quelque temps avec des officiers;--selon eux,
l'arme n'accepterait que difficilement le drapeau blanc;--le drapeau
tricolore est pour eux comme une religion;--il serait donc impolitique
et dangereux de le laisser aux bonapartistes.

Le fils de Louis Napolon en a dit quelques mots  Chislehurst.


Les bonapartistes ont dj plus que leur part de couleurs:--ils ont le
violet et ils ont aussi le vert;--comme je l'ai appris en feuilletant
un livre publi par M. Jules Pautet de Parois, sous-prfet de Sisteron
(Basses-Alpes), et intitul:

    MANUEL COMPLET DU BLASON

    _Ou Code hraldique, archologique et
    historique_

    A Paris, Librairie encyclopdique de Roret.

On voit qu'il s'agit l d'un livre au moins srieux.

A la page 147, S. M. Napolon III est dsign sous le surnom de
_Napolon le Sage_.

C'est  propos de ses armes, et voici ce qu'ajoute M. Jules Pautet.

    NAPOLON III, _le Sage_.

Ses armes sont d'un noble symbolisme: l'aigle d'or est le signe de la
gloire, de la grandeur, de la victoire et de la force.

Elle est d'or, parce qu'elle vivifie comme le soleil et la lumire,
en champ d'azur qui est le champ de France...

Le casque est d'or, etc.; il est de front pour tout voir et tout
embrasser...; le globe est le signe d'un pouvoir qui, par sa grandeur,
sa saintet et sa lgitimit, rayonne sur le monde...

Les lambrequins sont d'or comme pouvoir pur, brillant et sans tache.

D'argent, de gueules et d'azur, comme runissant tous les partis; de
_sinople, couleur particulire de Sa Majest Napolon III_ (_?_),
couleur de l'esprance qu'avait la France de son salut par une main
napolonienne; salut ralis par Napolon III; les abeilles
symbolisent la sollicitude de l'Empereur pour les classes laborieuses,
etc.

A la page 165:

Aprs ces prophtiques armoiries, contemplons avec bonheur cette
aigle impriale qui vient de nouveau planer sur la France, tendre ses
ailes sur ce beau pays, et le sauver de l'anarchie par la _grce de
Dieu_ et le _voeu unanime_ du peuple franais...

Vous voyez argent, gueules et azur blanc, rouge, bleu;--ajoutez le
violet et le vert;--il ne reste  prendre que le jaune.

Encore quatre lignes du sous-prfet de Sisteron, il s'agit du
Deux-Dcembre.

Une journe  jamais fconde, clbre et sainte, dans laquelle le
prince a terrass l'anarchie, relev les lois, sauv la France et le
monde branls. (P. 165, ligne 25.)


Dans les ventualits de la royaut, rsultat de la fusion, on
s'occupe beaucoup du Pape et d'une chance de guerre avec l'Italie 
son sujet.

Je ne vois pas que les intrts des papes soient si intimement lis 
ceux des rois de France,--sans parler de Grgoire VIII, d'Alexandre
VI, etc.

Jules II excommunia le bon Louis XII, le pre du peuple, mit la
France en interdit et en fit cadeau  Henri VIII d'Angleterre.

Mais ne rappelons que les relations du roi Henri IV, dont Henri V a la
prtention d'tre le successeur immdiat,--avec les deux papes qui ont
vcu de son temps.

Sixte V dclara Henri IV et toute la maison des Bourbons hrtiques,
relaps, ennemis de Dieu et de l'glise,--et comme tels il les
dclarait dchus de tous leurs droits, indignes de possder aucun
fief;--il dclara aussi les sujets de Henri IV dgags du serment de
fidlit, etc.

Henri fit afficher aux portes du Vatican que Sixte V, soi-disant pape,
en avait menti,--que c'tait lui-mme qu'on devait regarder comme
hrtique, excommuni et antechrist,--se rservant le droit de punir
en lui ou _ses successeurs_ l'affront qu'il venait de faire;--il
invitait tous les rois, princes et _rpubliques_ de la chrtient  se
joindre  lui pour chtier la tmrit de Sixte et des autres
brouillons.


Plus tard, lorsque Henri IV se crut oblig de faire lever
l'excommunication qui pesait sur lui,--il faut voir avec quelle
insolence le successeur de Sixte V, Clment VIII, abusa de la
situation.

MM. d'Ossat et Duperron, vque d'vreux, depuis cardinal, furent
chargs de traiter  la cour de Rome l'affaire de l'absolution du roi.

Cette absolution fut accorde premirement en consistoire
public;--le sieur Duperron, reprsentant la personne du roi, se mit
 genoux devant le souverain pontife;--Clment VIII, dans cette
posture, lui donna quelques coups de baguette adresss au
roi,--pendant que le choeur chantait le psaume _Miserere_.


Voici les principaux des articles imposs au roi et accords par ses
reprsentants:

--Il obira aux mandements du Saint-Sige.

--Le roi montrera par faits et par dicts, et mme en donnant les
honneurs et dignits du royaume, que les catholiques lui sont trs
chers, de faon que chacun comprenne qu'il dsire qu'en France soit et
fleurisse une seule religion, et icelle la catholique romaine.

--Le roi dira tous les jours le chapelet de Notre-Dame,--et le
mercredi les litanies,--et le samedi le rosaire de Notre-Dame,--gardera
les jenes et autres commandements de l'glise, oyra la messe tous
les jours.

--Le roi btira, en chaque province du royaume, un monastre d'hommes
ou de femmes.

--Il se confessera et communiera en public quatre fois pour le moins
par chaque an.

Etc., etc.


Une des chances de succs pour les plerinages, ce sont les petites
croix, amulettes, scapulaires, etc., de diverses couleurs, auxquelles
beaucoup des plerins sauront bien un peu plus tard, sinon dans
la rue, au moins dans les salons, faire jouer le rle des
dcorations;--nous avions les as de coeur rouges de Marie
Alacoque;--la croix galement rouge de Lourdes;--les plerins de
Sainte-Radegonde portaient une petite croix violette borde de
blanc;--le journal, auquel j'emprunte ce fait, dit que plusieurs
d'entre les plerins runissaient dj le ruban rouge de Lourdes au
ruban violet de Sainte-Radegonde;--on arrivera  la brochette.

Je trouve que les plerinages, en ressuscitant, se sont dbarrasss de
beaucoup des austrits qui devaient contribuer  les rendre
mritoires.

Aujourd'hui on se rend aux divers sanctuaires dans de bon wagons
capitonns, en chemin de fer;--il se rencontre de bonnes mes pour
payer les places  ceux qui n'ont pas d'argent.

Autrefois les plerinages se faisaient pieds nus.

--Une reine de France, Catherine de Mdicis, je crois, envoie 
Jrusalem un plerin qui devait faire le trajet  pieds nus, trois pas
en avant et un pas en arrire;--ce fut un bourgeois de _Verberie_, qui
se prsenta et accomplit religieusement le voeu de la reine;--on le
fit surveiller, et,  son retour, on lui donna une somme d'argent et
des lettres de noblesse;--ses armes reprsentaient une croix et une
palme.

Si les six plerins, dont parle Rabelais, eussent voyag en chemin de
fer et couch dans de bonnes auberges, il ne leur ft pas arriv ce
que raconte le cur de Meudon:--Gargantua les cueillit avec de
magnifiques laitues, parmi lesquelles ils taient couchs pour passer
la nuit,--et les mangea sans s'en apercevoir.


Pour beaucoup de gamins, d'oisifs, d'habitus d'estaminet, de piliers
de brasserie, de forts au billard et au bsigue,--se dire
rpublicains, a leur donne, du moins ils le croient, l'air d'tre des
hommes forts et nergiques;--ces habitudes de caf entranent celle de
bavarder, de rciter le soir les tartines lues dans les journaux du
matin, d'acqurir une certaine facilit  dbagouler un certain nombre
de phrases sans s'arrter.

L'ouvrier,--le mauvais ouvrier,--l'ouvrier qui ne travaille
pas,--celui qui par antiphrase s'intitule le travailleur, se compare
au bon ouvrier,  celui qui travaille,--qui n'a pas le loisir
d'apprendre par coeur les lucubrations des journaux,--alors il juge
que celui-ci n'a pas de conversation, il se trouve suprieur 
lui,--et quelquefois le lui fait croire.


Une chose qu'on semble ne pas savoir du tout en France,--c'est que le
gouvernement rpublicain est celui de tous qui donne le moins de
libert,--surtout de cette libert de fantaisie dont celui qui la
prend est l'arbitre;--sous la rpublique, la loi doit tre absolue,
inflexible, elle doit tre obie, non pas seulement avec respect,
avec soumission, avec abngation, elle doit tre obie avec religion,
avec orgueil, avec fanatisme.

Un roi dbonnaire, bien assis et non menac, peut lcher un peu la
bride  ses sujets pour un temps;--un tyran peut s'amuser  abandonner
tout  fait les rnes, ne ft-ce que pour corrompre le peuple et
l'amener  se complaire dans l'esclavage; mais la rpublique, c'est la
_lex ferrea, lex nea_,--la loi de fer et de bronze--la loi
implacable, inexorable,--qui ne reconnat pas de petite
dsobissance,--de dsobissance vnielle.

Hlas! est-il dit que ce peuple franais si heureusement dou, si
favoris par la Providence--dont l'histoire entire n'est peut-tre
pas plus belle que celle des autres peuples,--mais a de plus belles et
surtout de plus brillantes pages;--est-il arrt dans les arrts de la
Providence qu'aprs avoir t si longtemps jeune, ardent, aimable,
amoureux, pote, chevalier,--il doit arriver  la vieillesse et  la
dcrpitude sans avoir pass par l'ge mr et par la virilit, et
tomber dans une seconde et snile et dernire enfance?

Quant  la question du drapeau, le comte de Chambord ressemble  un
homme qui, se disant bon nageur et voyant un autre homme qui se noie,
discuterait, sur le bord de la mer, la couleur du caleon qu'il
convient de mettre pour aller  son secours.


Grce  une ide due au ministre qui vient de tomber, la France va
sortir d'un grand embarras; il est juste, il est bien de lui tmoigner
la reconnaissance qui lui est due, au moment de sa chute.

Ce qui perd la France, c'est la production exagre de grands
hommes;--c'est un phnomne dont on trouve parfois d'autres exemples
dans l'histoire naturelle.

Par exemple, j'avais  Saint-Raphal deux paons--mle et femelle; la
femelle a couv tous les ans, mais jamais les oeufs n'ont produit que
des mles; ces mles sont magnifiques, c'est vrai, quand ils tranent
dans les alles du jardin leur splendide manteau vert et bleu, ou
lorsqu'ils talent en ventail au soleil leur queue constelle d'yeux
de saphirs et d'meraudes;--mais, cependant, c'tait une anomalie
brillante par suite de laquelle, d'abord et tout de suite, mes htes
si richement vtus auraient pass leur vie  se battre et 
s'entre-plumer, et, d'ici  quelques annes, la race se serait
teinte; heureusement qu'un voisin gnreux m'a donn des femelles.


Un autre exemple et qui date de bien longtemps:

Mon pre aimait les jardins, avait sem des tulipes avec Mehul et
s'tait montr aux premiers rangs dans la rvolution qui, dans la
culture ou plutt dans le culte et la religion des tulipes, avait
substitu les fonds blancs aux fonds jaunes.

Il m'apporta un jour  Sainte-Adresse une petite bote pleine
de graines de girofles;--c'tait une magnifique espce, le
gros cocardeau rouge mais avec des rameaux et des fleurs
dmesures.--J'en eu de quoi semer plusieurs annes de suite; mais,
aprs cela, je perdis l'espce--parce que tous les plans qui levrent
me donnrent des fleurs doubles et que pas une seule girofle ne
produisit des fleurs simples qui sentent, font de la graine et se
reproduisent.

La France produit en abondance, en surabondance mme, des grands
hommes de toutes sortes;--elle manque d'agriculteurs, d'ouvriers, de
bourgeois--elle manque mme d'avocats--ce dernier point a besoin
d'tre expliqu et va l'tre  son tour. Quant aux agriculteurs et aux
ouvriers, par l'accroissement exagr des villes et la tendance
imprudente et sottement protge par les gouvernements, les hommes
quittent tous les jours en plus grand nombre les champs pour les
villes; une fois dans les villes, ils commencent par se faire
ouvriers, mais ils ne tardent gure  devenir de grands politiques,
passant une partie de leurs journes au caf, au cabaret,  lire les
journaux,  entendre et au besoin faire des discours et  miner,
bouleverser et gouverner leur pays.


Pour les bourgeois, ils mettent un _de_ devant leur nom, vont aux
plerinages de Lourdes et de la Salette, parient aux courses et
entretiennent en socit et en pique-nique--des courtisanes  cheveux
rouges--et disent: nous autres--ma maison, mes anctres, mon rang.

Les avocats ne peuvent plus dfendre..... ni attaquer la veuve et
l'orphelin, ou, comme on disait du clbre Ch. d'E,

    Il dfendait la veuve, et faisait l'orphelin.

D'autres devoirs leur incombent;--ils doivent faire des discours sur
les balcons, sur les tables d'auberges et de cabaret, ils doivent
devenir dputs, ministres, prsidents de la rpublique.

Donc la France ne produit plus que des paons mles et des girofles 
fleurs doubles:--c'est beau, c'est brillant, c'est riche,--mais dans
un temps donn, l'espce se perdrait comme cela est arriv pour mes
girofles, comme cela a failli arriver pour mes paons;--en attendant,
on se bat, on s'entre-plume, etc.


Eh bien, le ministre de Broglie avait compris que la France,
produisant trop de grands hommes pour sa consommation, devait tre
consomme par eux. On avait bien la chambre des reprsentants,--mais
c'est troit, c'est mesquin; on donne asile  peine  sept cents
intelligences suprieures,  sept cents gnies,  sept cents
politiques laborieux et sagaces,  sept cents grands orateurs-- sept
cents grands citoyens-- sept cents incorruptibilits,  sept cents
dsintressements,  sept cents dvouements.

Mais qu'est-ce que sept cents cass quand tant de milliers restent 
la porte?--C'est alors que le ministre de Broglie se montra  la fois
intelligent et du danger que courait le pays et du caractre franais:
il pensa  une seconde Assemble o on pourrait mettre encore sept
cents Richelieu, sept cents Dmosthnes, sept cents Dcius,
etc.,--c'est peu, mais c'est toujours a;--une rallonge  la table.

Mais comment nommer cette seconde Assemble? Snat? c'est us, il n'en
faut plus.--Les snats des deux empires n'avaient pas laiss de traces
brillantes.


De mme qu'un jour il n'a plus fallu de _conscription_, ni de
_gendarmerie_, ni de _droits runis_, alors on a obi au sentiment
public, on a aboli la _conscription_, la _gendarmerie_ et les _droits
runis_, on les a, aux applaudissements de toute la France, remplacs
par le _recrutement_, la _garde municipale_ et les _contributions
indirectes_, qui sont exactement la mme chose. Le ministre depuis a
imagin non pas de crer un nouveau _snat_, fi donc!--mais un _haut
conseil_. Esprons que cette grande ide sera ramasse par ses
successeurs.


FIN


PARIS.--IMPRIMERIE MILE MARTINET, RUE MIGNON, 2.





End of the Project Gutenberg EBook of Bourdonnements, by Alphonse Karr

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK BOURDONNEMENTS ***

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