The Project Gutenberg EBook of Robinson Crusoe (II/II), by Daniel DeFoe

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Title: Robinson Crusoe (II/II)

Author: Daniel DeFoe

Translator: Petrus Borel

Release Date: January 29, 2012 [EBook #38706]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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Daniel De Fo

VIE

ET

AVENTURES

DE

ROBINSON CRUSOE

CRITES

PAR LUI-MME,

TRADUITES

PAR

PETRUS

BOREL.

TOME SECOND.

FRANCISQUE BOREL

ET

ALEXANDRE VARENNE.

1836




Table des matires


LE VIEUX CAPITAINE PORTUGAIS

DFAILLANCE

LE GUIDE ATTAQU PAR DES LOUPS

VENDREDI MONTRE  DANSER  L'OURS

COMBAT AVEC LES LOUPS

LES DEUX NEVEUX

ENTRETIEN DE ROBINSON AVEC SA FEMME

PROPOSITION DU NEVEU

LE VAISSEAU INCENDI

REQUTE DES INCENDIS

LA CABINE

RETOUR DANS L'LE

BATTERIE DES INSULAIRES

BRIGANDAGE DES TROIS VAURIENS

SOUMISSION DES TROIS VAURIENS

PRISE DES TROIS FUYARDS

NOUVEL ATTENTAT DE WILL ATKINS

CAPTIFS OFFERTS EN PRSENT

LOTERIE

FUITE  LA GROTTE

DFENSE DES DEUX ANGLAIS

NOUVELLE INCURSION DES INDIENS

MORT DE FAIM!...

HABITATION DE WILLIAM ATKINS

DISTRIBUTION DES OUTILS

CONFRENCE

SUITE DE LA CONFRENCE

ARRIVE CHEZ LES ANGLAIS

CONVERSION DE WILLIAM ATKINS

MARIAGES

DIALOGUE

CONVERSION DE LA FEMME D'ATKINS

BAPTME DE LA FEMME D'ATKINS

LA BIBLE

PISODE DE LA CABINE

MORT DE VENDREDI

EMBARQUEMENT DE BESTIAUX POUR L'LE

THOMAS JEFFRYS

THOMAS JEFFRYS PENDU

SACCAGEMENT DU VILLAGE INDIEN

MUTINERIE

PROPOSITION DU NGOCIANT ANGLAIS

RENCONTRE DU CANONNIER

AFFAIRE DES CINQ CHALOUPES

COMBAT  LA POIX

LE VIEUX PILOTE PORTUGAIS

ARRIVE  QUINCHANG

LE NGOCIANT JAPONAIS

VOYAGE  NANKING

LE DON QUICHOTTE CHINOIS.

LA GRANDE MURAILLE.

CHAMEAU VOL.

LES TARTARES-MONGOLS.

CHAM-CHI-THAUNGU.

DESTRUCTION DE CHAM-CHI-THAUNGU.

LES TONGOUSES.

LE PRINCE MOSCOVITE.

LE FILS DU PRINCE MOSCOVITE.

DERNIRE AFFAIRE.




LE VIEUX CAPITAINE PORTUGAIS


Quand j'arrivai en Angleterre, j'tais parfaitement tranger  tout le
monde, comme si je n'y eusse jamais t connu. Ma bienfaitrice, ma
fidle intendante  qui j'avais laiss en dpt mon argent, vivait
encore, mais elle avait essuy de grandes infortunes dans le monde; et,
devenue veuve pour la seconde fois, elle vivait chtivement. Je la mis 
l'aise quant  ce qu'elle me devait, en lui donnant l'assurance que je
ne la chagrinerais point. Bien au contraire, en reconnaissance de ses
premiers soins et de sa fidlit envers moi, je l'assistai autant que le
comportait mon petit avoir, qui pour lors, il est vrai, ne me permit pas
de faire beaucoup pour elle. Mais je lui jurai que je garderais toujours
souvenance de son ancienne amiti pour moi. Et vraiment je ne l'oubliai
pas lorsque je fus en position de la secourir, comme on pourra le voir
en son lieu.

Je m'en allai ensuite dans le Yorkshire. Mon pre et ma mre taient
morts et toute ma famille teinte, hormis deux soeurs et deux enfants de
l'un de mes frres. Comme depuis long-temps je passais pour mort, on ne
m'avait rien rserv dans le partage. Bref je ne trouvai ni appui ni
secours, et le petit capital que j'avais n'tait pas suffisant pour
fonder mon tablissement dans le monde.

 la vrit je reus une marque de gratitude  laquelle je ne
m'attendais pas: le capitaine que j'avais si heureusement dlivr avec
son navire et sa cargaison, ayant fait  ses armateurs un beau rcit de
la manire dont j'avais sauv le btiment et l'quipage, ils
m'invitrent avec quelques autres marchands intresss  les venir voir,
et touts ensemble ils m'honorrent d'un fort gracieux compliment  ce
sujet et d'un prsent d'environ deux cents livres sterling.

Aprs beaucoup de rflexions, sur ma position, et sur le peu de moyens
que j'avais de m'tablir dans le monde, je rsolus de m'en aller 
Lisbonne, pour voir si je ne pourrais pas obtenir quelques informations
sur l'tat de ma plantation au Brsil, et sur ce qu'tait devenu mon
partner, qui, j'avais tout lieu de le supposer, avait d depuis bien des
annes me mettre au rang des morts.

Dans cette vue, je m'embarquai pour Lisbonne, o j'arrivai au mois
d'avril suivant. Mon serviteur VENDREDI m'accompagna avec beaucoup de
dvouement dans toutes ces courses, et se montra le garon le plus
fidle en toute occasion.

Quand j'eus mis pied  terre  Lisbonne je trouvai aprs quelques
recherches, et  ma toute particulire satisfaction, mon ancien ami le
capitaine qui jadis m'avait accueilli en mer  la cte d'Afrique. Vieux
alors, il avait abandonn la mer, aprs avoir laiss son navire  son
fils, qui n'tait plus un jeune homme, et qui continuait de commercer
avec le Brsil. Le vieillard ne me reconnut pas, et au fait je le
reconnaissais  peine; mais je me rtablis dans son souvenir aussitt
que je lui eus dit qui j'tais.

Aprs avoir chang quelques expressions affectueuses de notre ancienne
connaissance, je m'informai, comme on peut le croire, de ma plantation
et de mon partner. Le vieillard me dit: --Je ne suis pas all au Brsil
depuis environ neuf ans; je puis nanmoins vous assurer que lors de mon
dernier voyage votre partner vivait encore, mais les curateurs que vous
lui aviez adjoints pour avoir l'oeil sur votre portion taient morts
touts les deux. Je crois cependant que vous pourriez avoir un compte
trs-exact du rapport de votre plantation; parce que, sur la croyance
gnrale qu'ayant fait naufrage vous aviez t noy, vos curateurs ont
vers le produit de votre part de la plantation dans les mains du
Procureur-Fiscal, qui en a assign,--en cas que vous ne revinssiez
jamais le rclamer,--un tiers au Roi et deux tiers au monastre de
Saint-Augustin, pour tre employs au soulagement des pauvres, et  la
conversion des Indiens  la foi catholique.--Nonobstant, si vous vous
prsentiez, ou quelqu'un fond de pouvoir, pour rclamer cet hritage,
il serait restitu, except le revenu ou produit annuel, qui, ayant t
affect  des oeuvres charitables, ne peut tre reversible. Je vous
assure que l'Intendant du Roi et le Proveedor, ou majordome du
monastre, ont toujours eu grand soin que le bnficier, c'est--dire
votre partner, leur rendt chaque anne un compte fidle du revenu
total, dont ils ont dment peru votre moiti.

Je lui demandai s'il savait quel accroissement avait pris ma plantation;
s'il pensait qu'elle valt la peine de s'en occuper, ou si, allant sur
les lieux, je ne rencontrerais pas d'obstacle pour rentrer dans mes
droits  la moiti.

Il me rpondit:--Je ne puis vous dire exactement  quel point votre
plantation s'est amliore, mais je sais que votre partner est devenu
excessivement riche par la seule jouissance de sa portion. Ce dont j'ai
meilleure souvenance, c'est d'avoir ou dire que le tiers de votre
portion, dvolu au Roi, et qui, ce me semble, a t octroy  quelque
monastre ou maison religieuse, montait  plus 200 MOIDORES par an.
Quant  tre rtabli en paisible possession de votre bien, cela ne fait
pas de doute, votre partner vivant encore pour tmoigner de vos droits,
et votre nom tant enregistr sur le cadastre du pays.--Il me dit
aussi:--Les survivants de vos deux curateurs sont de trs-probes et de
trs-honntes gens, fort riches, et je pense que non-seulement vous
aurez leur assistance pour rentrer en possession, mais que vous
trouverez entre leurs mains pour votre compte une somme
trs-considrable. C'est le produit de la plantation pendant que leurs
pres en avaient la curatle, et avant qu'ils s'en fussent dessaisis
comme je vous le disais tout--l'heure, ce qui eut lieu, autant que je
me le rappelle, il y a environ douze ans.

 ce rcit je montrai un peu de tristesse et d'inquitude, et je
demandai au vieux capitaine comment il tait advenu que mes curateurs
eussent ainsi dispos de mes biens, quand il n'ignorait pas que j'avais
fait mon testament, et que je l'avais institu, lui, le capitaine
portugais mon lgataire universel.

--Cela est vrai, me rpondit-il; mais, comme il n'y avait point de
preuves de votre mort, je ne pouvais agir comme excuteur testamentaire
jusqu' ce que j'en eusse acquis quelque certitude. En outre, je ne me
sentais pas port  m'entremettre dans une affaire si lointaine.
Toutefois j'ai fait enregistrer votre testament, et je l'ai revendiqu;
et, si j'eusse pu constater que vous tiez mort ou vivant, j'aurais agi
par procuration, et pris possession de l'_engenho_,--c'est ainsi que les
Portugais nomment une sucrerie--et j'aurais donn ordre de le faire 
mon fils, qui tait alors au Brsil.

-- Mais, poursuivit le vieillard, j'ai une autre nouvelle  vous
donner, qui peut-tre ne vous sera pas si agrable que les autres: c'est
que, vous croyant perdu, et tout le monde le croyant aussi, votre
partner et vos curateurs m'ont offert de s'accommoder avec moi, en votre
nom, pour le revenu des six ou huit premires annes, lequel j'ai reu.
Cependant de grandes dpenses ayant t faites alors pour augmenter la
plantation, pour btir un _engenho_ et acheter des esclaves, ce produit
ne s'est pas lev  beaucoup prs aussi haut que par la suite.
Nanmoins je vous rendrai un compte exact de tout ce que j'ai reu et de
la manire dont j'en ai dispos.

Aprs quelques jours de nouvelles confrences avec ce vieil ami, il me
remit un compte du revenu des six premires annes de ma plantation,
sign par mon partner et mes deux curateurs, et qui lui avait toujours
t livr en marchandises: telles que du tabac en rouleau, et du sucre
en caisse, sans parler du _rum_, de la mlasphrule, produit oblig
d'une sucrerie. Je reconnus par ce compte que le revenu s'accroissait
considrablement chaque anne: mais, comme il a t dit prcdemment,
les dpenses ayant t grandes, le boni fut petit d'abord. Cependant, le
vieillard me fit voir qu'il tait mon dbiteur pour 470 MOIDORES; outre,
60 caisses de sucre et 15 doubles rouleaux de tabac, qui s'taient
perdus dans son navire, ayant fait naufrage en revenant  Lisbonne,
environ onze ans aprs mon dpart du Brsil.

Cet homme de bien se prit alors  se plaindre de ses malheurs, qui
l'avaient contraint  faire usage de mon argent pour recouvrer ses
pertes et acheter une part dans un autre navire.--Quoi qu'il en soit,
mon vieil ami, ajouta-t-il, vous ne manquerez pas de secours dans votre
ncessit, et aussitt que mon fils sera de retour, vous serez
pleinement satisfait.

L-dessus il tira une vieille escarcelle, et me donna 160 MOIDORES
portugais en or. Ensuite, me prsentant les actes de ses droits sur le
btiment avec lequel son fils tait all au Brsil, et dans lequel il
tait intress pour un quart et son fils pour un autre, il me les remit
touts entre les mains en nantissement du reste.

J'tais beaucoup trop touch de la probit et de la candeur de ce pauvre
homme pour accepter cela; et, me remmorant tout ce qu'il avait fait
pour moi, comment il m'avait accueilli en mer, combien il en avait us
gnreusement  mon gard en toute occasion, et combien surtout il se
montrait en ce moment ami sincre, je fus sur le point de pleurer quand
il m'adressait ces paroles. Aussi lui demandai-je d'abord si sa
situation lui permettait de se dpouiller de tant d'argent  la fois, et
si cela ne le gnerait point. Il me rpondit qu' la vrit cela
pourrait le gner un peu, mais que ce n'en tait pas moins mon argent,
et que j'en avais peut-tre plus besoin que lui.

Tout ce que me disait ce galant homme tait si affectueux que je pouvais
 peine retenir mes larmes. Bref, je pris une centaine de MOIDORES, et
lui demandai une plume et de l'encre pour lui en faire un reu; puis je
lui rendis le reste, et lui dis: --Si jamais je rentre en possession de
ma plantation, je vous remettrai toute la somme,--comme effectivement je
fis plus tard;--et quant au titre de proprit de votre part sur le
navire de votre fils, je ne veux en aucune faon l'accepter; si je
venais  avoir besoin d'argent, je vous tiens assez honnte pour me
payer; si au contraire je viens  palper celui que vous me faites
esprer, je ne recevrai plus jamais un penny de vous.

Quand ceci fut entendu, le vieillard me demanda s'il ne pourrait pas me
servir en quelque chose dans la rclamation de ma plantation. Je lui dis
que je pensais aller moi-mme sur les lieux.--Vous pouvez faire ainsi,
reprit-il, si cela vous plat; mais, dans le cas contraire, il y a bien
des moyens d'assurer vos droits et de recouvrer immdiatement la
jouissance de vos revenus.--Et, comme il se trouvait dans la rivire de
Lisbonne des vaisseaux prts  partir pour le Brsil, il me fit inscrire
mon nom dans un registre public, avec une attestation de sa part,
affirmant, sous serment, que j'tais en vie, et que j'tais bien la mme
personne qui avait entrepris autrefois le dfrichement et la culture de
ladite plantation.

 cette dposition rgulirement lgalise par un notaire, il me
conseilla d'annexer une procuration, et de l'envoyer avec une lettre de
sa main  un marchand de sa connaissance qui tait sur les lieux. Puis
il me proposa de demeurer avec lui jusqu' ce que j'eusse reu rponse.




DFAILLANCE


Il ne fut jamais rien de plus honorable que les procds dont ma
procuration fut suivie: car en moins de sept mois il m'arriva de la part
des survivants de mes curateurs, les marchands pour le compte desquels
je m'tais embarqu, un gros paquet contenant les lettres et papiers
suivants:

1. Il y avait un compte courant du produit de ma ferme en plantation
durant dix annes, depuis que leurs pres avaient rgl avec mon vieux
capitaine du Portugal; la balance semblait tre en ma faveur de 1174
MOIDORES.

2. Il y avait un compte de quatre annes en sus, o les immeubles
taient rests entre leurs mains avant que le gouvernement en et
rclam l'administration comme tant les biens d'une personne ne se
retrouvant point, ce qui constitue Mort Civile. La balance de celui-ci,
vu l'accroissement de la plantation, montait en cascade  la valeur de
3241 MOIDORES.

3 Il y avait le compte du Prieur des Augustins, qui, ayant peru mes
revenus pendant plus de quatorze ans, et ne devant pas me rembourser ce
dont il avait dispos en faveur de l'hpital, dclarait trs-honntement
qu'il avait encore entre les mains 873 MOIDORES et reconnaissait me les
devoir.--Quant  la part du Roi, je n'en tirai rien.

Il y avait aussi une lettre de mon partner me flicitant
trs-affectueusement de ce que j'tais encore de ce monde, et me donnant
des dtails sur l'amlioration de ma plantation, sur ce qu'elle
produisait par an, sur la quantit d'acres qu'elle contenait, sur sa
culture et sur le nombre d'esclaves qui l'exploitaient. Puis, faisant
vingt-deux Croix en signe de bndiction, il m'assurait qu'il avait dit
autant d'AVE MARIA pour remercier la trs-SAINTE-VIERGE de ce que je
jouissais encore de la vie; et m'engageait fortement  venir moi-mme
prendre possession de ma proprit, ou  lui faire savoir en quelles
mains il devait remettre mes biens, si je ne venais pas moi-mme. Il
finissait par de tendres et cordiales protestations de son amiti et de
celle de sa famille, et m'adressait en prsent sept belles peaux de
lopards, qu'il avait sans doute reues d'Afrique par quelque autre
navire qu'il y avait envoy, et qui apparemment avaient fait un plus
heureux voyage que moi. Il m'adressait aussi cinq caisses d'excellentes
confitures, et une centaine de pices d'or non monnayes, pas
tout--fait si grandes que des MOIDORES.

Par la mme flotte mes curateurs m'expdirent 1200 caisses de sucre,
800 rouleaux du tabac, et le solde de leur compte en or.

Je pouvais bien dire alors avec vrit que la fin de Job tait meilleure
que le commencement. Il serait impossible d'exprimer les agitations de
mon coeur  la lecture de ces lettres, et surtout quand je me vis entour
de touts mes biens; car les navires du Brsil venant toujours en flotte,
les mmes vaisseaux qui avaient apport mes lettres avaient aussi
apport mes richesses, et mes marchandises taient en sret dans le
Tage avant que j'eusse la missive entre les mains. Bref, je devins ple;
le coeur me tourna, et si le bon vieillard n'tait accouru et ne m'avait
apport un cordial, je crois que ma joie soudaine aurait excd ma
nature, et que je serais mort sur la place.

Malgr cela, je continuai  aller fort mal pendant quelques heures,
jusqu' ce qu'on et appel un mdecin, qui, apprenant la cause relle
de mon indisposition, ordonna de me faire saigner, aprs quoi je me
sentis mieux et je me remis. Mais je crois vritablement que, si je
n'avais t soulag par l'air que de cette manire on donna pour ainsi
dire  mes esprits, j'aurais succomb.

J'tais alors tout d'un coup matre de plus de 50,000 livres sterling en
espces, et au Brsil d'un domaine, je peux bien l'appeler ainsi,
d'environ mille livres sterling de revenu annuel, et aussi sr que peut
l'tre une proprit en Angleterre. En un mot, j'tais dans une
situation que je pouvais  peine concevoir, et je ne savais quelles
dispositions prendre pour en jouir.

Avant toutes choses, ce que je fis, ce fut de rcompenser mon premier
bienfaiteur, mon bon vieux capitaine, qui tout d'abord avait eu pour moi
de la charit dans ma dtresse, de la bont au commencement de notre
liaison et de la probit sur la fin. Je lui montrai ce qu'on m'envoyait,
et lui dis qu'aprs la Providence cleste, qui dispose de toutes choses,
c'tait  lui que j'en tais redevable, et qu'il me restait  le
rcompenser, ce que je ferais au centuple. Je lui rendis donc
premirement les 100 MOIDORES que j'avais reus de lui; puis j'envoyai
chercher un tabellion et je le priai de dresser en bonne et due forme
une quittance gnrale ou dcharge des 470 MOIDORES qu'il avait reconnu
me devoir. Ensuite je lui demandai de me rdiger une procuration,
l'investissant receveur des revenus annuels de ma plantation, et
prescrivant  mon partner de compter avec lui, et de lui faire en mon
nom ses remises par les flottes ordinaires. Une clause finale lui
assurait un don annuel de 100 MOIDORES sa vie durant, et  son fils,
aprs sa mort, une rente viagre de 50 MOIDORES. C'est ainsi que je
m'acquittai envers mon bon vieillard.

Je me pris alors  considrer de quel ct je gouvernerais ma course, et
ce que je ferais du domaine que la Providence avait ainsi replac entre
mes mains. En vrit j'avais plus de soucis en tte que je n'en avais
eus pendant ma vie silencieuse dans l'le, o je n'avais besoin que de
ce que j'avais, o je n'avais que ce dont j'avais besoin; tandis qu'
cette heure j'tais sous le poids d'un grand fardeau que je ne savais
comment mettre  couvert. Je n'avais plus de caverne pour y cacher mon
trsor, ni de lieu o il pt loger sans serrure et sans clef, et se
ternir et se moisir avant que personne mt la main dessus. Bien au
contraire, je ne savais o l'hberger, ni  qui le confier. Mon vieux
patron, le capitaine, tait, il est vrai, un homme intgre: ce fut lui
mon seul refuge.

Secondement, mon intrt semblait m'appeler au Brsil; mais je ne
pouvais songer  y aller avant d'avoir arrang mes affaires, et laiss
derrire moi ma fortune en mains sres. Je pensai d'abord  ma vieille
amie la veuve, que je savais honnte et ne pouvoir qu'tre loyale envers
moi; mais alors elle tait ge, pauvre, et, selon toute apparence,
peut-tre endette. Bref, je n'avais ainsi d'autre parti  prendre que
de m'en retourner en Angleterre et d'emporter mes richesses avec moi.

Quelques mois pourtant s'coulrent avant que je me dterminasse  cela;
et c'est pourquoi, lorsque je me fus parfaitement acquitt envers mon
vieux capitaine, mon premier bienfaiteur, je pensai aussi  ma pauvre
veuve, dont le mari avait t mon plus ancien patron, et elle-mme, tant
qu'elle l'avait pu, ma fidle intendante et ma directrice. Mon premier
soin fut de charger un marchand de Lisbonne d'crire  son correspondant
 Londres, non pas seulement de lui payer un billet, mais d'aller la
trouver et de lui remettre de ma part 100 livres sterling en espces, de
jaser avec elle, de la consoler dans sa pauvret, en lui donnant
l'assurance que, si Dieu me prtait vie, elle aurait de nouveaux
secours. En mme temps j'envoyai dans leur province 100 livres sterling
 chacune de mes soeurs, qui, bien qu'elles ne fussent pas dans le
besoin, ne se trouvaient pas dans de trs-heureuses circonstances, l'une
tant veuve, et l'autre ayant un mari qui n'tait pas aussi bon pour
elle qu'il l'aurait d.

Mais parmi touts mes parents en connaissances, je ne pouvais faire choix
de personne  qui j'osasse confier le gros de mon capital, afin que je
pusse aller au Brsil et le laisser en sret derrire moi. Cela me jeta
dans une grande perplexit.

J'eus une fois l'envie d'aller au Brsil et de m'y tablir, car j'tais
pour ainsi dire naturalis dans cette contre; mais il s'veilla en mon
esprit quelques petits scrupules religieux qui insensiblement me
dtachrent de ce dessein, dont il sera reparl tout--l'heure.
Toutefois ce n'tait pas la dvotion qui pour lors me retenait; comme je
ne m'tais fait aucun scrupule de professer publiquement la religion du
pays tout le temps que j'y avais sjourn, pourquoi ne l'euss-je pas
fait encore[1].

Non, comme je l'ai dit, ce n'tait point l la principale cause qui
s'oppost  mon dpart pour le Brsil, c'tait rellement parce que je
ne savais  qui laisser mon avoir. Je me dterminai donc enfin  me
rendre avec ma fortune en Angleterre, o, si j'y parvenais, je me
promettais de faire quelque connaissance ou de trouver quelque parent
qui ne serait point infidle envers moi. En consquence je me prparai 
partir pour l'Angleterre avec toutes mes richesses.

 dessein de tout disposer pour mon retour dans ma patrie,--la flotte du
Brsil tant sur le point de faire voile,--je rsolus d'abord de
rpondre convenablement aux comptes justes et fidles que j'avais reus.
J'crivis premirement au Prieur de Saint-Augustin une lettre de
remerciement pour ses procds sincres, et je le priai de vouloir bien
accepter les 872 MOIDORES dont il n'avait point dispos; d'en affecter
500 au monastre et 372 aux pauvres, comme bon lui semblerait. Enfin je
me recommandai aux prires du rvrend Pre, et autres choses
semblables.

J'crivis ensuite une lettre d'action de grces  mes deux curateurs,
avec toute la reconnaissance que tant de droiture et de probit
requrait. Quant  leur adresser un prsent, ils taient pour cela trop
au-dessus de toutes ncessits.

Finalement j'crivis  mon partner, pour le fliciter de son industrie
dans l'amlioration de la plantation et de son intgrit dans
l'accroissement de la somme des productions. Je lui donnai mes
instructions sur le gouvernement futur de ma part, conformment aux
pouvoirs que j'avais laisss  mon vieux patron,  qui je le priai
d'envoyer ce qui me reviendrait, jusqu' ce qu'il et plus
particulirement de mes nouvelles; l'assurant que mon intention tait
non-seulement d'aller le visiter, mais encore de m'tablir au Brsil
pour le reste de ma vie.  cela j'ajoutai pour sa femme et ses
filles,--le fils du capitaine m'en avait parl,--le fort galant cadeau
de quelques soieries d'Italie, de deux pices de drap fin anglais, le
meilleur que je pus trouver dans Lisbonne, de cinq pices de frise noire
et de quelques dentelles de Flandres de grand prix.

Ayant ainsi mis ordre  mes affaires, vendu ma cargaison et converti
tout mon avoir en bonnes lettres de change, mon nouvel embarras fut le
choix de la route  prendre pour passer en Angleterre. J'tais assez
accoutum  la mer, et pourtant je me sentais alors une trange aversion
pour ce trajet; et, quoique je n'en eusse pu donner la raison, cette
rpugnance s'accrut tellement, que je changeai d'avis, et fis rapporter
mon bagage, embarqu pour le dpart, non-seulement une fois, mais deux
ou trois fois.

Il est vrai que mes malheurs sur mer pouvaient bien tre une des raisons
de ces apprhensions; mais qu'en pareille circonstance nul homme ne
mprise les fortes impulsions de ses penses intimes. Deux des vaisseaux
que j'avais choisis pour mon embarquement, j'entends plus
particulirement choisis qu'aucun autre; car dans l'un j'avais fait
porter toutes mes valises, et quant  l'autre j'avais fait march avec
le capitaine; deux de ces vaisseaux, dis-je, furent perdus: le premier
fut pris par les Algriens, le second fit naufrage vers le Start, prs
de Torbay, et, trois hommes excepts, tout l'quipage se noya. Ainsi
dans l'un ou l'autre de ces vaisseaux j'eusse trouv le malheur. Et dans
lequel le plus grand? Il est difficile de le dire.




LE GUIDE ATTAQU PAR DES LOUPS


Mon esprit tant ainsi harass par ces perplexits, mon vieux pilote, 
qui je ne celais rien, me pria instamment de ne point aller sur mer,
mais de me rendre par terre jusqu' La Corogne, de traverser le golfe de
Biscaye pour atteindre La Rochelle, d'o il tait ais de voyager
srement par terre jusqu' Paris, et de l de gagner Calais et Douvres,
ou bien d'aller  Madrid et de traverser toute la France.

Bref, j'avais une telle apprhension de la mer, que, sauf de Calais 
Douvres, je rsolus de faire toute la route par terre; comme je n'tais
point press et que peu m'importait la dpense, c'tait bien le plus
agrable chemin. Pour qu'il le ft plus encore, mon vieux capitaine
m'amena un Anglais, un gentleman, fils d'un ngociant de Lisbonne, qui
tait dsireux d'entreprendre ce voyage avec moi. Nous recueillmes en
outre deux marchands anglais et deux jeunes gentilshommes portugais: ces
derniers n'allaient que jusqu' Paris seulement. Nous tions en tout six
matres et cinq serviteurs, les deux marchands et les deux Portugais se
contentant d'un valet pour deux, afin de sauver la dpense. Quant  moi,
pour le voyage je m'tais attach un matelot anglais comme domestique,
outre VENDREDI, qui tait trop tranger pour m'en tenir lieu durant la
route.

Nous partmes ainsi de Lisbonne. Notre compagnie tant toute bien monte
et bien arme, nous formions une petite troupe dont on me fit l'honneur
de me nommer capitaine, parce que j'tais le plus g, que j'avais deux
serviteurs, et qu'au fait j'tais la cause premire du voyage.

Comme je ne vous ai point ennuy de mes journaux de mer, je ne vous
fatiguerai point de mes journaux de terre; toutefois durant ce long et
difficile voyage quelques aventures nous advinrent que je ne puis
omettre.

Quand nous arrivmes  Madrid, tant touts trangers  l'Espagne, la
fantaisie nous vint de nous y arrter quelque temps pour voir la Cour et
tout ce qui tait digne d'observation; mais, comme nous tions sur la
fin de l't, nous nous htmes, et quittmes Madrid environ au milieu
d'octobre. En atteignant les frontires de la Navarre, nous fmes
alarms en apprenant dans quelques villes le long du chemin que tant de
neige tait tombe sur le ct franais des montagnes, que plusieurs
voyageurs avaient t obligs de retourner  Pampelune, aprs avoir 
grands risques tent passage.

Arrivs  Pampelune, nous trouvmes qu'on avait dit vrai; et pour moi,
qui avais toujours vcu sous un climat chaud, dans des contres o je
pouvais  peine endurer des vtements, le froid fut insupportable. Au
fait, il n'tait pas moins surprenant que pnible d'avoir quitt dix
jours auparavant la Vieille-Castille, o le temps tait non-seulement
chaud mais brlant, et de sentir immdiatement le vent des Pyrnes si
vif et si rude qu'il tait insoutenable, et mettait nos doigts et nos
orteils en danger d'tre engourdis et gels. C'tait vraiment trange.

Le pauvre VENDREDI fut rellement effray quand il vit ces montagnes
toutes couvertes de neige et qu'il sentit le froid de l'air, choses
qu'il n'avait jamais ni vues ni ressenties de sa vie.

Pour couper court, aprs que nous emes atteint Pampelune, il continua 
neiger avec tant de violence et si long-temps, qu'on disait que l'hiver
tait venu avant son temps. Les routes, qui taient dj difficiles,
furent alors tout--fait impraticables. En un mot, la neige se trouva en
quelques endroits trop paisse pour qu'on pt voyager, et, n'tant point
durcie; par la gele, comme dans les pays septentrionaux, on courait
risque d'tre enseveli vivant  chaque pas. Nous ne nous, arrtmes pas
moins de vingt jours  Pampelune; mais, voyant que l'hiver s'approchait
sans apparence d'adoucissement,--ce fut par toute l'Europe l'hiver le
plus rigoureux qu'il y et eu depuis nombre d'annes,--je proposai
d'aller  Fontarabie, et l de nous embarquer pour Bordeaux, ce qui
n'tait qu'un trs-petit voyage.

Tandis que nous tions  dlibrer l-dessus, il arriva quatre
gentilshommes franais, qui, ayant t arrts sur le ct franais des
passages comme nous sur le ct espagnol, avaient trouv un guide qui,
traversant le pays prs la pointe du Languedoc, leur avait fait passer
les montagnes par de tels chemins, que la neige les avait peu
incommods, et o, quand il y en avait en quantit, nous dirent-ils,
elle tait assez durcie par la gele pour les porter eux et leurs
chevaux.

Nous envoymes qurir ce guide.--J'entreprendrai de vous mener par le
mme chemin, sans danger quant  la neige, nous dit-il, pourvu que vous
soyez assez bien arms pour vous dfendre des btes sauvages; car durant
ces grandes neiges il n'est pas rare que des loups, devenus enrags par
le manque de nourriture, se fassent voir aux pieds des montagnes.--Nous
lui dmes que nous tions suffisamment prmunis contre de pareilles
cratures, s'il nous prservait d'une espce de loups  deux jambes, que
nous avions beaucoup  redouter, nous disait-on, particulirement sur le
ct franais des montagnes.

Il nous affirma qu'il n'y avait point de danger de cette sorte par la
route que nous devions prendre. Nous consentmes donc sur-le-champ  le
suivre. Le mme parti fut pris par douze autres gentilshommes avec leurs
domestiques, quelques-uns franais, quelques-uns espagnols, qui, comme
je l'ai dit avaient tent le voyage et s'taient vus forcs de revenir
sur leurs pas.

Consquemment nous partmes de Pampelune avec notre guide vers le 15
novembre, et je fus vraiment surpris quand, au lieu de nous mener en
avant, je le vis nous faire rebrousser de plus de vingt milles, par la
mme route que nous avions suivie en venant de Madrid. Ayant pass deux
rivires et gagn le pays plat, nous nous retrouvmes dans un climat
chaud, o le pays tait agrable, et o l'on ne voyait aucune trace de
neige; mais tout--coup, tournant  gauche, il nous ramena vers les
montagnes par un autre chemin. Les rochers et les prcipices taient
vraiment effrayants  voir; cependant il fit tant de tours et de
dtours, et nous conduisit par des chemins si tortueux,
qu'insensiblement nous passmes le sommet des montagnes sans tre trop
incommods par la neige. Et soudain il nous montra les agrables et
fertiles provinces de Languedoc et de Gascogne, toutes vertes et
fleurissantes, quoique, au fait, elles fussent  une grande distance et
que nous eussions encore bien du mauvais chemin.

Nous emes pourtant un peu  dcompter, quand tout un jour et une nuit
nous vmes neiger si fort que nous ne pouvions avancer. Mais notre guide
nous dit de nous tranquilliser, que bientt tout serait franchi. Nous
nous appermes en effet que nous descendions chaque jour, et que nous
nous avancions plus au Nord qu'auparavant; nous reposant donc sur notre
guide, nous poursuivmes.

Deux heures environ avant la nuit, notre guide tait devant nous 
quelque distance et hors de notre vue, quand soudain trois loups
monstrueux, suivis d'un ours, s'lancrent d'un chemin creux joignant un
bois pais. Deux des loups se jetrent sur le guide; et, s'il s'tait
trouv, seulement loign d'un demi-mille, il aurait t  coup sr
dvor avant que nous eussions pu le secourir. L'un de ces animaux
s'agrippa au cheval, et l'autre attaqua l'homme avec tant de violence,
qu'il n'eut pas le temps ou la prsence d'esprit de s'armer de son
pistolet, mais il se prit  crier et  nous appeler de toute sa force.
J'ordonnai  mon serviteur VENDREDI, qui tait prs de moi, d'aller 
toute bride voir ce qui se passait. Ds qu'il fut  porte de vue du
guide il se mit  crier aussi fort que lui:--O matre! O
matre!--Mais, comme un hardi compagnon, il galopa droit au pauvre
homme, et dchargea son pistolet dans la tte du loup qui l'attaquait.

Par bonheur pour le pauvre guide, ce fut mon serviteur VENDREDI qui vint
 son aide; car celui-ci, dans son pays, ayant t familiaris avec
cette espce d'animal, fondit sur lui sans peur et tira son coup  bout
portant; au lieu que tout autre de nous aurait tir de plus loin, et
peut-tre manqu le loup, ou couru le danger de frapper l'homme.

Il y avait l de quoi pouvanter un plus vaillant que moi; et de fait
toute la compagnie s'alarma quand avec la dtonation du pistolet de
VENDREDI nous entendmes des deux cts les affreux hurlements des
loups, et ces cris tellement redoubls par l'cho des montagnes, qu'on
et dit qu'il y en avait une multitude prodigieuse; et peut-tre en
effet leur nombre lgitimait-il nos apprhensions.

Quoi qu'il en ft, lorsque VENDREDI eut tu ce loup, l'autre, qui
s'tait cramponn au cheval, l'abandonna sur-le-champ et s'enfuit. Fort
heureusement, comme il l'avait attaqu  la tte, ses dents s'taient
fiches dans les bossettes de la bride, de sorte qu'il lui avait fait
peu de mal. Mais l'homme tait grivement bless: l'animal furieux lui
avait fait deux morsures, l'une au bras et l'autre un peu au-dessus du
genou, et il tait juste sur le point d'tre renvers par son cheval
effray quand VENDREDI accourut et tua le loup.

On imaginera facilement qu'au bruit du pistolet de VENDREDI nous
formes touts notre pas et galopmes aussi vite que nous le permettait
un chemin ardu, pour voir ce que cela voulait dire. Sitt que nous emes
pass les arbres qui nous offusquaient, nous vmes clairement de quoi il
s'agissait, et de quel mauvais pas VENDREDI avait tir le pauvre guide,
quoique nous ne pussions distinguer d'abord l'espce d'animal qu'il
avait tue.

Mais jamais combat ne fut prsent plus hardiment et plus trangement
que celui qui suivit entre VENDREDI et l'ours, et qui, bien que nous
eussions t premirement surpris et effrays, nous donna  touts le
plus grand divertissement imaginable.--L'ours est un gros et pesant
animal; il ne galope point comme le loup, alerte et lger; mais il
possde deux qualits particulires, sur lesquelles gnralement il base
ses actions. Premirement, il ne fait point sa proie de l'homme, non pas
que je veuille dire que la faim extrme ne l'y puisse forcer,--comme
dans le cas prsent, la terre tant couverte de neige,--et d'ordinaire
il ne l'attaque que lorsqu'il en est attaqu. Si vous le rencontrez dans
les bois, et que vous ne vous mliez pas de ses affaires, il ne se
mlera pas des vtres. Mais ayez soin d'tre trs-galant avec lui et de
lui cder la route; car c'est un gentleman fort chatouilleux, qui ne
voudrait point faire un pas hors de son chemin, ft-ce pour un roi. Si
rellement vous en tes effray, votre meilleur parti est de dtourner
les yeux et de poursuivre; car par hasard si vous vous arrtez, vous
demeurez coi et le regardez fixement, il prendra cela pour un affront,
et si vous lui jetiez ou lui lanciez quelque chose qui l'atteignit, ne
serait-ce qu'un bout de bton gros comme votre doigt, il le
considrerait comme un outrage, et mettrait de ct tout autre affaire
pour en tirer vengeance; car il veut avoir satisfaction sur le point
d'honneur: c'est l sa premire qualit. La seconde, c'est qu'une fois
offens, il ne vous laissera ni jour ni nuit, jusqu' ce qu'il ait sa
revanche, et vous suivra, avec sa bonne grosse dgaine, jusqu' ce qu'il
vous ait atteint.

Mon serviteur VENDREDI, lorsque nous le joignmes, avait dlivr notre
guide, et l'aidait  descendre de son cheval, car le pauvre homme tait
bless et effray plus encore, quand soudain nous appermes l'ours
sortir du bois; il tait monstrueux, et de beaucoup le plus gros que
j'eusse jamais vu.  son aspect nous fmes touts un peu surpris; mais
nous dmlmes aisment du courage et de la joie dans la contenance de
VENDREDI.--O! O! O! s'cria-t-il trois fois, en le montrant du doigt, O
matre! vous me donner cong, moi donner une poigne de main  lui, moi
vous faire vous bon rire.




VENDREDI MONTRE  DANSER  L'OURS


Je fus tonn de voir ce garon si transport.--Tu es fou, lui dis-je,
il te dvorera!--Dvorer moi! dvorer moi? rpta VENDREDI. Moi
dvorer lui, moi faire vous bon rire; vous touts rester l, moi montrer
vous bon rire.--Aussitt il s'assied  terre, en un tour de main te
ses bottes, chausse une paire d'escarpins qu'il avait dans sa poche,
donne son cheval  mon autre serviteur, et, arm de son fusil, se met 
courir comme le vent.

L'ours se promenait tout doucement, sans songer  troubler personne,
jusqu' ce que VENDREDI, arriv assez prs, se mit  l'appeler comme
s'il pouvait le comprendre:--coute! coute! moi parler avec
toi.--Nous suivions  distance; car, ayant alors descendu le ct des
montagnes qui regardent la Gascogne, nous tions entrs dans une immense
fort dont le sol plat tait rempli de clairires parsemes d'arbres 
et l.

VENDREDI, qui tait comme nous l'avons dit sur les talons de l'ours, le
joignit promptement, ramassa une grosse pierre, la lui jeta et
l'atteignit  la tte; mais il ne lui fit pas plus de mal que s'il
l'avait lance contre un mur; elle rpondait cependant  ses fins, car
le drle tait si exempt de peur, qu'il ne faisait cela que pour obliger
l'ours  le poursuivre, et nous _montrer bon rire_, comme il disait.

Sitt que l'ours sentit la pierre, et apperut VENDREDI, il se retourna,
et s'avana vers lui en faisant de longues et diaboliques enjambes,
marchant tout de guingois et d'une si trange allure, qu'il aurait fait
prendre  un cheval le petit galop. VENDREDI s'enfuit et porta sa course
de notre ct comme pour demander du secours. Nous rsolmes donc aussi
de faire feu touts ensemble sur l'ours, afin de dlivrer mon serviteur.
J'tais cependant fch de tout coeur contre lui, pour avoir ainsi attir
la bte sur nous lorsqu'elle allait  ses affaires par un autre chemin.
J'tais surtout en colre de ce qu'il l'avait dtourne et puis avait
pris la fuite. Je l'appelai: --Chien, lui dis-je, est-ce l nous faire
rire? Arrive ici et reprends ton bidet, afin que nous puisions faire feu
sur l'animal.--Il m'entendit et cria:--Pas tirer! pas tirer! rester
tranquille: vous avoir beaucoup rire.--Comme l'agile garon faisait
deux enjambes contre l'autre une, il tourna tout--coup de ct, et,
appercevant un grand chne propre pour son dessein, il nous fit signe de
le suivre; puis, redoublant de prestesse, il monta lestement sur
l'arbre, ayant laiss son fusil sur la terre,  environ cinq ou six
verges plus loin.

L'ours arriva bientt vers l'arbre. Nous le suivions  distance. Son
premier soin fut de s'arrter au fusil et de le flairer; puis, le
laissant l, il s'agrippa  l'arbre et grimpa comme un chat, malgr sa
monstrueuse pesanteur. J'tais tonn de la folie de mon serviteur, car
j'envisageais cela comme tel; et, sur ma vie, je ne trouvais l-dedans
rien encore de risible, jusqu' ce que, voyant l'ours monter  l'arbre,
nous nous rapprochmes de lui.

Quand nous arrivmes, VENDREDI avait dj gagn l'extrmit d'une grosse
branche, et l'ours avait fait la moiti du chemin pour l'atteindre.
Aussitt que l'animal parvint  l'endroit o la branche tait plus
faible,--Ah! nous cria VENDREDI, maintenant vous voir moi apprendre
l'ours  danser.--Et il se mit  sauter et  secouer la branche.
L'ours, commenant alors  chanceler, s'arrta court et se prit 
regarder derrire lui pour voir comment il s'en retournerait, ce qui
effectivement nous fit rire de tout coeur. Mais il s'en fallait de
beaucoup que VENDREDI et fini avec lui. Quand il le vit se tenir coi,
il l'appela de nouveau, comme s'il et suppos que l'ours parlait
anglais:--Comment! toi pas venir plus loin? Moi prie toi venir plus
loin.--Il cessa donc de sauter et de remuer la branche; et l'ours,
juste comme s'il comprenait ce qu'il disait, s'avana un peu. Alors
VENDREDI se reprit  sauter, et l'ours s'arrta encore.

Nous pensmes alors que c'tait un bon moment pour le frapper  la tte,
et je criai  VENDREDI de rester tranquille, que nous voulions tirer sur
l'ours; mais il rpliqua vivement:--O prie! O prie! pas tirer; moi
tirer prs et alors.--Il voulait dire tout--l'heure. Cependant, pour
abrger l'histoire, VENDREDI dansait tellement et l'ours se posait d'une
faon si grotesque, que vraiment nous pmions de rire. Mais nous ne
pouvions encore concevoir ce que le camarade voulait faire. D'abord nous
avions pens qu'il comptait renverser l'ours; mais nous vmes que la
bte tait trop ruse pour cela: elle ne voulait pas avancer, de peur
d'tre jete  bas, et s'accrochait si bien avec ses grandes griffes et
ses grosses pattes, que nous ne pouvions imaginer quelle serait l'issue
de ceci et o s'arrterait la bouffonnerie.

Mais VENDREDI nous tira bientt d'incertitude. Voyant que l'ours se
cramponnait  la branche et ne voulait point se laisser persuader
d'approcher davantage:--Bien, bien! dit-il, toi pas venir plus loin,
moi aller, moi aller; toi pas venir  moi, moi aller  toi.--Sur ce, il
se retire jusqu'au bout de la branche, et, la faisant flchir sous son
poids, il s'y suspend et la courbe doucement jusqu' ce qu'il soit assez
prs de terre pour tomber sur ses pieds; puis il court  son fusil, le
ramasse et se plante l.

--Eh bien, lui dis-je, VENDREDI, que voulez-vous faire maintenant?
Pourquoi ne tirez-vous pas?--Pas tirer, rpliqua-t-il, pas encore; moi
tirer maintenant, moi non tuer; moi rester, moi donner vous encore un
rire.--Ce qu'il fit en effet, comme on le verra tout--l'heure. Quand
l'ours vit son ennemi dlog, il dserta de la branche o il se tenait,
mais excessivement lentement, regardant derrire lui  chaque pas et
marchant  reculons, jusqu' ce qu'il et gagn le corps de l'arbre.
Alors, toujours l'arrire-train en avant, il descendit, s'agrippant au
tronc avec ses griffes et ne remuant qu'une patte  la fois,
trs-posment. Juste  l'instant o il allait appuyer sa patte de
derrire sur le sol, VENDREDI s'avana sur lui, et, lui appliquant le
canon de son fusil dans l'oreille, il le fit tomber roide mort comme une
pierre.

Alors le maraud se retourna pour voir si nous n'tions pas  rire; et
quand il lut sur nos visages que nous tions fort satisfaits, il poussa
lui-mme un grand ricanement, et nous dit: Ainsi nous tue ours dans ma
contre.--Vous les tuez ainsi? repris-je, comment! vous n'avez pas de
fusils?--Non, dit-il, pas fusils; mais tirer grand beaucoup longues
flches.

Ceci fut vraiment un bon divertissement pour nous; mais nous nous
trouvions encore dans un lieu sauvage, notre guide tait grivement
bless, et nous savions  peine que faire. Les hurlements des loups
retentissaient toujours dans ma tte; et, dans le fait, except le bruit
que j'avais jadis entendu sur le rivage d'Afrique, et dont j'ai dit
quelque chose dj, je n'ai jamais rien ou qui m'ait rempli d'une si
grande horreur.

Ces raisons, et l'approche de la nuit, nous faisaient une loi de partir;
autrement, comme l'et souhait VENDREDI, nous aurions certainement
dpouill, cette bte monstrueuse de sa robe, qui valait bien la peine
d'tre conserve; mais nous avions trois lieues  faire, et notre guide
nous pressait. Nous abandonnmes donc ce butin et poursuivmes notre
voyage.

La terre tait toujours couverte de neige, bien que moins paisse et
moins dangereuse que sur les montagnes. Des btes dvorantes, comme nous
l'apprmes plus tard, taient descendues dans la fort et dans le pays
plat, presses par la faim, pour chercher leur pture, et avaient fait
de grands ravages dans les hameaux, o elles avaient surpris les
habitants, tu un grand nombre de leurs moutons et de leurs chevaux, et
mme quelques personnes.

Nous avions  passer un lieu dangereux dont nous parlait notre guide;
s'il y avait encore des loups dans le pays, nous devions  coup sr les
rencontrer l. C'tait une petite plaine, environne de bois de touts
les cts, et un long et troit dfil o il fallait nous engager pour
traverser le bois et gagner le village, notre gte.

Une demi-heure avant le coucher du soleil nous entrmes dans le premier
bois, et  soleil couch nous arrivmes dans la plaine. Nous ne
rencontrmes rien dans ce premier bois, si ce n'est que dans une petite
clairire, qui n'avait pas plus d'un quart de mille, nous vmes cinq
grands loups traverser la route en toute hte, l'un aprs l'autre, comme
s'ils taient en chasse de quelque proie qu'ils avaient en vue. Ils ne
firent pas attention  nous, et disparurent en peu d'instants.

L-dessus notre guide, qui, soit dit en passant, tait un misrable
poltron, nous recommanda de nous mettre en dfense; il croyait que
beaucoup d'autres allaient venir.

Nous tnmes nos armes prtes et l'oeil au guet; mais nous ne vmes plus
de loups jusqu' ce que nous emes pntr dans la plaine aprs avoir
travers ce bois, qui avait prs d'une demi-lieue. Aussitt que nous y
fmes arrivs, nous ne chmmes pas d'occasion de regarder autour de
nous. Le premier objet qui nous frappa ce fut un cheval mort,
c'est--dire un pauvre cheval que les loups avaient tu. Au moins une
douzaine d'entre eux taient  la besogne, on ne peut pas dire en train
de le manger, mais plutt de ronger les os, car ils avaient dvor toute
la chair auparavant.

Nous ne jugemes point  propos de troubler leur festin, et ils ne
prirent pas garde  nous. VENDREDI aurait bien voulu tirer sur eux, mais
je m'y opposai formellement, prvoyant que nous aurions sur les bras
plus d'affaires semblables que nous ne nous y attendions.--Nous n'avions
pas encore travers la moiti de la plaine, quand, dans les bois, 
notre gauche, nous commenmes  entendre les loups hurler d'une manire
effroyable, et aussitt aprs nous en vmes environ une centaine venir
droit  nous, touts en corps, et la plupart d'entre eux en ligne, aussi
rgulirement qu'une arme range par des officiers expriments. Je
savais  peine que faire pour les recevoir. Il me sembla toutefois que
le seul moyen tait de nous serrer touts de front, ce que nous
excutmes sur-le-champ. Mais, pour qu'entre les dcharges nous
n'eussions point trop d'intervalle, je rsolus que seulement de deux
hommes l'un ferait feu, et que les autres, qui n'auraient pas tir, se
tiendraient prts  leur faire essuyer immdiatement une seconde
fusillade s'ils continuaient d'avancer sur nous; puis que ceux qui
auraient lch leur coup d'abord ne s'amuseraient pas  recharger leur
fusil, mais s'armeraient chacun d'un pistolet, car nous tions touts
munis d'un fusil et d'une paire de pistolets. Ainsi nous pouvions par
cette tactique faire six salves, la moiti de nous tirant  la fois.
Nanmoins, pour le moment, il n'y eut pas ncessit:  la premire
dcharge les ennemis firent halte, pouvants, stupfis du bruit autant
que du feu. Quatre d'entre eux, frapps  la tte, tombrent morts;
plusieurs autres furent blesss et se retirrent tout sanglants, comme
nous pmes le voir par la neige. Ils s'taient arrts, mais ils ne
battaient point en retraite. Me ressouvenant alors d'avoir entendu dire
que les plus farouches animaux taient jets dans l'pouvante  la voix
de l'homme, j'enjoignis  touts nos compagnons de crier aussi haut
qu'ils le pourraient, et je vis que le dicton n'tait pas absolument
faux; car,  ce cri, les loups commencrent  reculer et  faire
volte-face. Sur le coup j'ordonnai de saluer leur arrire-garde d'une
seconde dcharge, qui leur fit prendre le galop, et ils s'enfuirent dans
les bois.

Ceci nous donna le loisir de recharger nos armes, et, pour ne pas perdre
de temps, nous le fmes en marchant. Mais  peine emes-nous bourr nos
fusils et repris la dfensive, que nous entendmes un bruit terrible
dans le mme bois,  notre gauche; seulement c'tait plus loin, en
avant, sur la route que nous devions suivre.




COMBAT AVEC LES LOUPS


La nuit approchait et commenait  se faire noire, ce qui empirait notre
situation; et, comme le bruit croissait, nous pouvions aisment
reconnatre les cris et les hurlements de ces btes infernales. Soudain
nous appermes deux ou trois troupes de loups sur notre gauche, une
derrire nous et une  notre front, de sorte que nous en semblions
environns. Nanmoins, comme elles ne nous assaillaient point, nous
poussmes en avant aussi vite que pouvaient aller nos chevaux, ce qui, 
cause de l'pret du chemin, n'tait tout bonnement qu'un grand trot. De
cette manire nous vnmes au-del de la plaine, en vue de l'entre du
bois  travers lequel nous devions passer; mais notre surprise fut
grande quand, arrivs au dfil, nous appermes, juste  l'entre, un
nombre norme de loups  l'afft.

Tout--coup vers une autre perce du bois nous entendmes la dtonation
d'un fusil; et comme nous regardions de ce ct, sortit un cheval, sell
et brid, fuyant comme le vent, et ayant  ses trousses seize ou
dix-sept loups haletants: en vrit il les avait sur ses talons. Comme
nous ne pouvions supposer qu'il tiendrait  cette vitesse, nous ne mmes
pas en doute qu'ils finiraient par le joindre; infailliblement il en a
d tre ainsi.

Un spectacle plus horrible encore vint alors frapper nos regards: ayant
gagn la perce d'o le cheval tait sorti, nous trouvmes les cadavres
d'un autre cheval et de deux hommes dvors par ces btes cruelles. L'un
de ces hommes tait sans doute le mme que nous avions entendu tirer une
arme  feu, car il avait prs de lui un fusil dcharg. Sa tte et la
partie suprieure de son corps taient ronges.

Cette vue nous remplit d'horreur, et nous ne savions o porter nos pas;
mais ces animaux, allchs par la proie, tranchrent bientt la question
en se rassemblant autour de nous. Sur l'honneur, il y en avait bien
trois cents!--Il se trouvait, fort heureusement pour nous,  l'entre du
bois, mais  une petite distance, quelques gros arbres propres  la
charpente, abattus l't d'auparavant, et qui, je le suppose, gisaient
l en attendant qu'on les charrit. Je menai ma petite troupe au milieu
de ces arbres, nous nous rangemes en ligne derrire le plus long,
j'engageai tout le monde  mettre pied  terre, et, gardant ce tronc
devant nous comme un parapet,  former un triangle ou trois fronts,
renfermant nos chevaux dans le centre.

Nous fmes ainsi et nous fmes bien, car jamais il ne fut plus furieuse
charge que celle qu'excutrent sur nous ces animaux quand nous fmes en
ce lieu: ils se prcipitrent en grondant, montrent sur la pice de
charpente qui nous servait de parapet, comme s'ils se jetaient sur leur
proie. Cette fureur,  ce qu'il parat, tait surtout excite par la vue
des chevaux placs derrire nous: c'tait l la cure qu'ils
convoitaient. J'ordonnai  nos hommes de faire feu comme auparavant, de
deux hommes l'un, et ils ajustrent si bien qu'ils turent plusieurs
loups  la premire dcharge; mais il fut ncessaire de faire un feu
roulant, car ils avanaient sur nous comme des diables, ceux de derrire
poussant ceux de devant.

Aprs notre seconde fusillade, nous pensmes qu'ils s'arrteraient un
peu, et j'esprais qu'ils allaient battre en retraite; mais ce ne ft
qu'une lueur, car d'autres s'lancrent de nouveau. Nous fmes donc nos
salves de pistolets. Je crois que dans ces quatre dcharges nous en
tumes bien dix-sept ou dix-huit et que nous en estropimes le double.
Nanmoins ils ne dsemparaient pas.

Je ne me souciais pas de tirer notre dernier coup trop  la hte.
J'appelai donc mon domestique, non pas mon serviteur VENDREDI, il tait
mieux employ: durant l'engagement il avait, avec la plus grande
dextrit imaginable charg mon fusil et le sien; mais, comme je disais,
j'appelai mon autre homme, et, lui donnant une corne  poudre, je lui
ordonnai de faire une grande trane le long de la pice de charpente.
Il obit et n'avait eu que le temps de s'en aller, quand les loups y
revinrent, et quelques-uns taient monts dessus, lorsque moi, lchant
prs de la poudre le chien d'un pistolet dcharg, j'y mis le feu. Ceux
qui se trouvaient sur la charpente furent grills, et six ou sept
d'entre eux tombrent ou plutt sautrent parmi nous, soit par la force
ou par la peur du feu. Nous les dpchmes en un clin-d'oeil; et les
autres furent si effrays de cette explosion, que la nuit fort prs
alors d'tre close rendit encore plus terrible, qu'ils se reculrent un
peu.

L-dessus je commandai de faire une dcharge gnrale de nos derniers
pistolets, aprs quoi nous jetmes un cri. Les loups alors nous
montrrent les talons, et aussitt nous fmes une sortie sur une
vingtaine d'estropis que nous trouvmes se dbattant par terre, et que
nous taillmes  coups de sabre, ce qui rpondit  notre attente; car
les cris et les hurlements qu'ils poussrent furent entendus par leurs
camarades, si bien qu'ils prirent cong de nous et s'enfuirent.

Nous en avions en tout expdi une soixantaine, et si c'et t en plein
jour nous en aurions tu bien davantage. Le champ de bataille tant
ainsi balay, nous nous remmes en route, car nous avions encore prs
d'une lieue  faire. Plusieurs fois chemin faisant nous entendmes ces
btes dvorantes hurler et crier dans les bois, et plusieurs fois nous
nous imaginmes en voir quelques-unes; mais, nos yeux tant blouis par
la neige, nous n'en tions pas certains. Une heure aprs nous arrivmes
 l'endroit o nous devions loger. Nous y trouvmes la population glace
d'effroi et sous les armes, car la nuit d'auparavant les loups et
quelques ours s'taient jets dans le village et y avaient port
l'pouvante. Les habitants taient forcs de faire le guet nuit et jour,
mais surtout la nuit, pour dfendre leur btail et se dfendre
eux-mmes.

Le lendemain notre guide tait si mal et ses membres si enfls par
l'apostme de ses deux blessures, qu'il ne put aller plus loin. L nous
fmes donc obligs d'en prendre un nouveau pour nous conduire 
Toulouse, o nous ne trouvmes ni neige, ni loups, ni rien de semblable,
mais un climat chaud et un pays agrable et fertile. Lorsque nous
racontmes notre aventure  Toulouse, on nous dit que rien n'tait plus
ordinaire dans ces grandes forts au pied des montagnes, surtout quand
la terre tait couverte de neige. On nous demanda beaucoup quelle espce
de guide nous avions trouv pour oser nous mener par cette route dans
une saison si rigoureuse, et on nous dit qu'il tait fort heureux que
nous n'eussions pas t touts dvors. Au rcit que nous fmes de la
manire dont nous nous tions placs avec les chevaux au milieu de nous,
on nous blma excessivement, et on nous affirma qu'il y aurait eu
cinquante  gager contre un que nous eussions d prir; car c'tait la
vue des chevaux qui avait rendu les loups si furieux: ils les
considraient comme leur proie; qu'en toute autre occasion ils auraient
t assurment effrays de nos fusils; mais, qu'enrageant de faim, leur
violente envie d'arriver jusqu'aux chevaux les avait rendus insensibles
au danger, et si, par un feu roulant et  la fin par le stratagme de la
trane de poudre, nous n'en tions venus  bout, qu'il y avait gros 
parier que nous aurions t mis en pices; tandis que, si nous fussions
demeurs tranquillement  cheval et eussions fait feu comme des
cavaliers, ils n'auraient pas autant regard les chevaux comme leur
proie, voyant des hommes sur leur dos. Enfin on ajoutait que si nous
avions mis pied  terre et avions abandonn nos chevaux, ils se seraient
jets dessus avec tant d'acharnement que nous aurions pu nous loigner
sains et saufs, surtout ayant en main des armes  feu et nous trouvant
en si grand nombre.

Pour ma part, je n'eus jamais de ma vie un sentiment plus profond du
danger; car, lorsque je vis plus de trois cents de ces btes infernales,
poussant des rugissements et la gueule bante, s'avancer pour nous
dvorer, sans que nous eussions rien pour nous rfugier ou nous donner
retraite, j'avais cru que c'en tait fait de moi. N'importe! je ne pense
pas que je me soucie jamais de traverser les montagnes; j'aimerais mieux
faire mille lieues en mer, fuss-je sr d'essuyer une tempte par
semaine.

Rien qui mrite mention ne signala mon passage  travers la France, rien
du moins dont d'autres voyageurs n'aient donn le rcit infiniment mieux
que je ne le saurais. Je me rendis de Toulouse  Paris; puis, sans faire
nulle part un long sjour, je gagnai Calais, et dbarquai en bonne sant
 Douvres, le 14 janvier, aprs avoir eu une pre et froide saison pour
voyager.

J'tais parvenu alors au terme de mon voyage, et en peu de temps j'eus
autour de moi toutes mes richesses nouvellement recouvres, les lettres
de change dont j'tais porteur ayant t payes couramment.

Mon principal guide et conseiller priv ce fut ma bonne vieille veuve,
qui, en reconnaissance de l'argent que je lui avais envoy, ne trouvait
ni peines trop grandes ni soins trop onreux quand il s'agissait de moi.
Je mis pour toutes choses ma confiance en elle si compltement, que je
fus parfaitement tranquille quant  la sret de mon avoir; et, par le
fait, depuis, le commencement jusqu' la fin, je n'eus qu' me fliciter
de l'inviolable intgrit de cette bonne gentlewoman.

J'eus alors la pense de laisser mon avoir  cette femme, et de passer 
Lisbonne, puis de l au Brsil; mais de nouveaux scrupules religieux
vinrent m'en dtourner[2].--Je pris donc le parti de demeurer dans ma
patrie, et, si j'en pouvais trouver le moyen, de me dfaire de ma
plantation[3].

Dans ce dessein j'crivis  mon vieil ami de Lisbonne. Il me rpondit
qu'il trouverait aisment  vendre ma plantation dans le pays; mais que,
si je consentais  ce qu'au Brsil il l'offrit en mon nom aux deux
marchands, les survivants de mes curateurs, que je savais fort riches,
et qui, se trouvant sur les lieux, en connaissaient parfaitement la
valeur, il tait sr qu'ils seraient enchants d'en faire l'acquisition,
et ne mettait pas en doute que je ne pusse en tirer au moins 4 ou 5,000
pices de huit.

J'y consentis donc et lui donnai pour cette offre mes instructions,
qu'il suivit. Au bout de huit mois, le btiment tant de retour, il me
fit savoir que la proposition avait t accepte, et qu'ils avaient
adress 33,000 pices de huit  l'un de leurs correspondants  Lisbonne
pour effectuer le paiement.

De mon ct je signai l'acte de vente en forme qu'on m'avait expdi de
Lisbonne, et je le fis passer  mon vieil ami, qui m'envoya des lettres
de change pour 32,800 pices de huit[4], prix de ma proprit, se
rservant le paiement annuel de 100 MOIDORES pour lui, et plus tard pour
son fils celui viager de 50 MOIDORES[5], que je leur avais promis et
dont la plantation rpondait comme d'une rente infode.--Voici que j'ai
donn la premire partie de ma vie de fortune et d'aventures, vie qu'on
pourrait appeler une _marqueterie de la Providence_, vie d'une bigarrure
telle que le monde en pourra rarement offrir de semblable. Elle commena
follement, mais elle finit plus heureusement qu'aucune de ses
circonstances ne m'avait donn lieu de l'esprer.




LES DEUX NEVEUX


On pensera que, dans cet tat complet de bonheur, je renonai  courir
de nouveaux hasards, et il en et t ainsi par le fait si mes alentours
m'y eussent aid; mais j'tais accoutum  une vie vagabonde: je n'avais
point de famille, point de parents; et, quoique je fusse riche, je
n'avais pas fait beaucoup de connaissances.--Je m'tais dfait de ma
plantation au Brsil: cependant ce pays ne pouvait me sortir de la tte,
et j'avais une grande envie de reprendre ma vole; je ne pouvais surtout
rsister au violent dsir que j'avais de revoir mon le, de savoir si
les pauvres Espagnols l'habitaient, et comment les sclrats que j'y
avais laisss en avaient us avec eux[6].

Ma fidle amie la veuve me dconseilla de cela, et m'influena si bien
que pendant environ sept ans elle prvint mes courses lointaines. Durant
ce temps je pris sous ma tutelle mes deux neveux, fils d'un de mes
frres. L'an ayant quelque bien, je l'levai comme un gentleman, et
pour ajouter  son aisance je lui constituai un legs aprs ma mort. Le
cadet, je le confiai  un capitaine de navire, et au bout de cinq ans,
trouvant en lui un garon judicieux, brave et entreprenant, je lui
confiai un bon vaisseau et je l'envoyai en mer. Ce jeune homme
m'entrana moi-mme plus tard, tout vieux que j'tais, dans de nouvelles
aventures.

Cependant je m'tablis ici en partie, car premirement je me mariai, et
cela non  mon dsavantage ou  mon dplaisir. J'eus trois enfants, deux
fils et une fille; mais ma femme tant morte et mon neveu revenant  la
maison aprs un fort heureux voyage en Espagne, mes inclinations 
courir le monde et ses importunits prvalurent, et m'engagrent 
m'embarquer dans son navire comme simple ngociant pour les
Indes-Orientales. Ce fut en l'anne 1694.

Dans ce voyage je visitai ma nouvelle colonie dans l'le, je vis mes
successeurs les Espagnols, j'appris toute l'histoire de leur vie et
celle des vauriens que j'y avais laisss; comment d'abord ils
insultrent les pauvres Espagnols, comment plus tard ils s'accordrent,
se brouillrent, s'unirent et se sparrent, et comment  la fin les
Espagnols furent obligs d'user de violence; comment ils furent soumis
par les Espagnols, combien les Espagnols en usrent honntement avec
eux. C'est une histoire, si elle tait crite, aussi pleine de varit
et d'vnements merveilleux que la mienne, surtout aussi quant  leurs
batailles avec les caribes qui dbarqurent dans l'le, et quant aux
amliorations qu'ils apportrent  l'le elle-mme. Enfin, j'appris
encore comment trois d'entre eux firent une tentative sur la terre ferme
et ramenrent cinq femmes et onze hommes prisonniers, ce qui fit qu'
mon arrive je trouvai une vingtaine d'enfants dans l'le.

J'y sjournai vingt jours environ et j'y laissai de bonnes provisions de
toutes choses ncessaires, principalement des armes, de la poudre, des
balles, des vtements, des outils et deux artisans que j'avais amens
d'Angleterre avec moi, nommment un charpentier et un forgeron.

En outre je leur partageai le territoire: je me rservai la proprit de
tout, mais je leur donnai respectivement telles parts qui leur
convenaient. Ayant arrt toutes ces choses avec eux et les ayant engag
 ne pas quitter l'le, je les y laissai.

De l je touchai au Brsil, d'o j'envoyai une embarcation que j'y
achetai et de nouveaux habitants pour la colonie. En plus des autres
subsides, je leur adressais sept femmes que j'avais trouves propres
pour le service ou pour le mariage si quelqu'un en voulait. Quant aux
Anglais, je leur avais promis, s'ils voulaient s'adonner  la culture,
de leur envoyer des femmes d'Angleterre avec une bonne cargaison
d'objets de ncessit, ce que plus tard je ne pus effectuer. Ces garons
devinrent trs-honntes et trs-diligents aprs qu'on les eut domts et
qu'ils eurent tabli  part leurs proprits. Je leur expdiai aussi du
Brsil cinq vaches dont trois prs de vler, quelques moutons et
quelques porcs, qui lorsque je revins taient considrablement
multiplis.

Mais de toutes ces choses, et de la manire dont 300 caribes firent une
invasion et ruinrent leurs plantations; de la manire dont ils
livrrent contre cette multitude de Sauvages deux batailles, o d'abord
ils furent dfaits et perdirent un des leurs; puis enfin, une tempte
ayant submerg les canots de leurs ennemis, de la manire dont ils les
affamrent, les dtruisirent presque touts, restaurrent leurs
plantations, en reprirent possession et vcurent paisiblement dans
l'le[7].

De toutes ces choses, dis-je, et de quelques incidents surprenants de
mes nouvelles aventures durant encore dix annes, je donnerai une
relation plus circonstancie ci-aprs.

Ce proverbe naf si usit en Angleterre, _ce qui est engendr dans l'os
ne sortira pas de la chair_[8], ne s'est jamais mieux vrifi que dans
l'histoire de ma vie. On pourrait penser qu'aprs trente-cinq annes
d'affliction et une multiplicit d'infortunes que peu d'hommes avant
moi, pas un seul peut-tre, n'avait essuyes, et qu'aprs environ sept
annes de paix et de jouissance dans l'abondance de toutes choses,
devenu vieux alors, je devais tre  mme ou jamais d'apprcier touts
les tats de la vie moyenne et de connatre le plus propre  rendre
l'homme compltement heureux. Aprs tout ceci, dis-je, on pourrait
penser que la propension naturelle  courir, qu' mon entre dans le
monde j'ai signale comme si prdominante en mon esprit, tait use; que
la partie volatile de mon cerveau tait vapore ou tout au moins
condense, et qu' soixante-et-un ans d'ge j'aurais le got quelque peu
casanier, et aurais renonc  hasarder davantage ma vie et ma fortune.

Qui plus est, le commun motif des entreprises lointaines n'existait
point pour moi: je n'avais point de fortune  faire, je n'avais rien 
rechercher; euss-je gagn 10,000 livres sterling, je n'eusse pas t
plus riche: j'avais dj du bien  ma suffisance et  celle de mes
hritiers, et ce que je possdais accroissait  vue d'oeil; car, n'ayant
pas une famille nombreuse, je n'aurais pu dpenser mon revenu qu'en me
donnant un grand train de vie, une suite brillante, des quipages, du
faste et autres choses semblables, aussi trangres  mes habitudes qu'
mes inclinations. Je n'avais donc rien  faire qu' demeurer tranquille,
 jouir pleinement de ce que j'avais acquis et  le voir fructifier
chaque jour entre mes mains.

Aucune de ces choses cependant n'eut d'effet sur moi, ou du moins assez
pour touffer le violent penchant que j'avais  courir de nouveau le
monde, penchant qui m'tait inhrent comme une maladie chronique. Voir
ma nouvelle plantation dans l'le, et la colonie que j'y avais laisse,
tait le dsir qui roulait le plus incessamment dans ma tte. Je rvais
de cela toute la nuit et mon imagination s'en berait tout le jour.
C'tait le point culminant de toutes mes penses, et mon cerveau
travaillait cette ide avec tant de fixit et de contention que j'en
parlais dans mon sommeil. Bref, rien ne pouvait la bannir de mon esprit;
elle envahissait si tyranniquement touts mes entretiens, que ma
conversation en devenait fastidieuse; impossible  moi de parler d'autre
chose: touts mes discours rabchaient l-dessus jusqu' l'impertinence,
jusque l que je m'en apperus moi-mme.

J'ai souvent entendu dire  des personnes de grand sens que touts les
bruits accrdits dans le monde sur les spectres et les apparitions sont
dus  la force de l'imagination et au puissant effet de l'illusion sur
nos esprits; qu'il n'y a ni revenants, ni fantmes errants, ni rien de
semblable; qu' force de repasser passionnment la vie et les moeurs de
nos amis qui ne sont plus, nous nous les reprsentons si bien qu'il nous
est possible en des circonstances extraordinaires de nous figurer les
voir, leur parler et en recevoir des rponses, quand au fond dans tout
cela il n'y a qu'ombre et vapeur.--Et par le fait, c'est chose fort
incomprhensible.

Pour ma part, je ne sais encore  cette heure s'il y a de relles
apparitions, des spectres, des promenades de gens aprs leur mort, ou si
dans toutes les histoires de ce genre qu'on nous raconte il n'y a rien
qui ne soit le produit des vapeurs, des esprits malades et des
imaginations gares; mais ce que je sais, c'est que mon imagination
travaillait  un tel degr et me plongeait dans un tel excs de vapeurs,
ou qu'on appelle cela comme on voudra, que souvent je me croyais tre
sur les lieux mmes,  mon vieux chteau derrire les arbres, et voyais
mon premier Espagnol, le pre de VENDREDI et les infmes matelots que
j'avais laisss dans l'le. Je me figurais mme que je leur parlais; et
bien que je fusse tout--fait veill, je les regardais fixement comme
s'ils eussent t en personne devant moi. J'en vins souvent  m'effrayer
moi-mme des objets qu'enfantait mon cerveau.--Une fois, dans mon
sommeil, le premier Espagnol et le pre de VENDREDI me peignirent si
vivement la sclratesse des trois corsaires de matelots, que c'tait
merveille. Ils me racontaient que ces misrables avaient tent
cruellement de massacrer touts les Espagnols, et qu'ils avaient mis le
feu aux provisions par eux amasses,  dessein de les rduire 
l'extrmit et de les faire mourir de faim, choses qui ne m'avaient
jamais t dites, et qui pourtant en fait taient toutes vraies. J'en
tais tellement frapp, et c'tait si rel pour moi, qu' cette heure je
les voyais et ne pouvais qu'tre persuad que cela tait vrai ou devait
l'tre. Aussi quelle n'tait pas mon indignation quand l'Espagnol
faisait ses plaintes, et comme je leur rendais justice en les traduisant
devant moi et les condamnant touts trois  tre pendus! On verra en son
lieu ce que l-dedans il y avait de rel; car quelle que ft la cause de
ce songe et quels que fussent les esprits secrets et familiers qui me
l'inspirassent, il s'y trouvait, dis-je, toutefois beaucoup de choses
exactes. J'avoue que ce rve n'avait rien de vrai  la lettre et dans
les particularits; mais l'ensemble en tait si vrai, l'infme et
perfide conduite de ces trois fieffs coquins ayant t tellement
au-del de tout ce que je puis dire, que mon songe n'approchait que trop
de la ralit, et que si plus tard je les eusse punis svrement et fait
pendre touts, j'aurais t dans mon droit et justifiable devant Dieu et
devant les hommes.

Mais revenons  mon histoire. Je vcus quelques annes dans cette
situation d'esprit: pour moi nulle jouissance de la vie, point d'heures
agrables, de diversion attachante, qui ne tinssent en quelque chose 
mon ide fixe;  tel point que ma femme, voyant mon esprit si uniquement
proccup, me dit un soir trs-gravement qu' son avis j'tais sous le
coup de quelque impulsion secrte et puissante de la Providence, qui
avait dcrt mon retour l-bas, et qu'elle ne voyait rien qui s'oppost
 mon dpart que mes obligations envers une femme et des enfants. Elle
ajouta qu' la vrit elle ne pouvait songer  aller avec moi; mais que,
comme elle tait sre que si elle venait  mourir, ce voyage serait la
premire chose que j'entreprendrais, et que, comme cette chose lui
semblait dcide l-haut, elle ne voulait pas tre l'unique empchement;
car, si je le jugeais convenable et que je fusse rsolu  partir... Ici
elle me vit si attentif  ses paroles et la regarder si fixement,
qu'elle se dconcerta un peu et s'arrta. Je lui demandai pourquoi elle
ne continuait point et n'achevait pas ce qu'elle allait me dire; mais je
m'apperus que son coeur tait trop plein et que des larmes roulaient
dans ses yeux.




ENTRETIEN DE ROBINSON AVEC SA FEMME


Parlez, ma chre, lui dis je, souhaitez-vous que je parte?--Non,
rpondit-elle affectueusement, je suis loin de le dsirer; mais si vous
tes dtermin  partir, plutt que d'y tre l'unique obstacle, je
partirai avec vous. Quoique je considre cela comme une chose dplace
pour quelqu'un de votre ge et dans votre position, si cela doit tre,
redisait-elle en pleurant, je ne vous abandonnerai point. Si c'est la
volont cleste, vous devez obir. Point de rsistance; et si le Ciel
vous fait un devoir de partir, il m'en fera un de vous suivre; autrement
il disposera de moi, afin que je ne rompe pas ce dessein.

Cette conduite affectueuse de ma femme m'enleva un peu  mes vapeurs, et
je commenai  considrer ce que je faisais. Je rprimai ma fantaisie
vagabonde, et je me pris  discuter avec moi-mme posment.--Quel
besoin as-tu,  plus de soixante ans, aprs une vie de longues
souffrances et d'infortunes, close d'une si heureuse et si douce
manire, quel besoin as-tu, me disais-je, de t'exposer  de nouveaux
hasards, de te jeter dans des aventures qui conviennent seulement  la
jeunesse et  la pauvret?

Dans ces sentiments, je rflchis  mes nouveaux liens: j'avais une
femme, un enfant, et ma femme en portait un autre; j'avais tout ce que
le monde pouvait me donner, et nullement besoin de chercher fortune 
travers les dangers. J'tais sur le dclin de mes ans, et devais plutt
songer  quitter qu' accrotre ce que j'avais acquis. Quant  ce que
m'avait dit ma femme, que ce penchant tait une impulsion venant du
Ciel, et qu'il serait de mon devoir de partir, je n'y eus point gard.
Aprs beaucoup de considrations semblables, j'en vins donc aux prises
avec le pouvoir de mon imagination, je me raisonnai pour m'y arracher,
comme on peut toujours faire, il me semble, en pareilles circonstances,
si on en a le vouloir. Bref je sortis vainqueur: je me calmai  l'aide
des arguments qui se prsentrent  mon esprit, et que ma condition
d'alors me fournissait en abondance. Particulirement, comme la mthode
la plus efficace, je rsolus de me distraire par d'autres choses, et de
m'engager dans quelque affaire qui pt me dtourner compltement de
toute excursion de ce genre; car je m'tais apperu que ces ides
m'assaillaient principalement quand j'tais oisif, que je n'avais rien 
faire ou du moins rien d'important immdiatement devant moi.

Dans ce but j'achetai une petite mtairie dans le comt de Bedfort, et
je rsolus de m'y retirer. L'habitation tait commode et les hritages
qui en dpendaient susceptibles de grandes amliorations, ce qui sous
bien des rapports me convenait parfaitement, amateur que j'tais de
culture, d'conomie, de plantation, d'amliorissement; d'ailleurs, cette
ferme se trouvant dans le coeur du pays, je n'tais plus  mme de hanter
la marine et les gens de mer et d'our rien qui et trait aux lointaines
contres du monde.

Bref, je me transportai  ma mtairie, j'y tablis ma famille, j'achetai
charrues, herses, charrette, chariot, chevaux, vaches, moutons, et, me
mettant srieusement  l'oeuvre, je devins en six mois un vritable
gentleman campagnard. Mes penses taient totalement absorbes:
c'taient mes domestiques  conduire, des terres  cultiver, des
cltures, des plantations  faire... Je jouissais, selon moi, de la plus
agrable vie que la nature puisse nous dpartir, et dans laquelle puisse
faire retraite un homme toujours nourri dans le malheur.

Comme je faisais valoir ma propre terre, je n'avais point de redevance 
payer, je n'tais gn par aucune clause, je pouvais tailler et rogner 
ma guise. Ce que je plantais tait pour moi-mme, ce que j'amliorais
pour ma famille. Ayant ainsi dit adieu aux aventures, je n'avais pas le
moindre nuage dans ma vie pour ce qui est de ce monde. Alors je croyais
rellement jouir de l'heureuse mdiocrit que mon pre m'avait si
instamment recommande, une sorte d'existence cleste semblable  celle
qu'a dcrite le pote en parlant de la vie pastorale:

/*[4]
              _Exempte de vice et de soins,_

    _Jeunesse est sans cart, vieillesse sans besoins_[9].
*/

Mais au sein de toute cette flicit un coup inopin de la Providence me
renversa: non-seulement il me fit une blessure profonde et incurable,
mais, par ses consquences, il me fit faire une lourde rechute dans ma
passion vagabonde. Cette passion, qui tait pour ainsi dire ne dans mon
sang, eut bientt repris tout son empire, et, comme le retour d'une
maladie violente, elle revint avec une force irrsistible, tellement que
rien ne fit plus impression sur moi.--Ce coup c'tait la perte de ma
femme.

Il ne m'appartient pas ici d'crire une lgie sur ma femme, de retracer
toutes ses vertus prives, et de faire ma cour au beau sexe par la
flatterie d'une oraison funbre. Elle tait, soit dit en peu de mots, le
support de toutes mes affaires, le centre de toutes mes entreprises, le
bon gnie qui par sa prudence me maintenait dans le cercle heureux o
j'tais, aprs m'avoir arrach au plus extravagant et au plus ruineux
projet o s'gart ma tte. Et elle avait fait plus pour domter mon
inclination errante que les pleurs d'une mre, les instructions d'un
pre, les conseils d'un ami, ou que toute la force de mes propres
raisonnements. J'tais heureux de cder  ses larmes, de m'attendrir 
ses prires, et par sa perte je fus en ce monde au plus haut point bris
et dsol.

Sitt qu'elle me manqua le monde autour de moi me parut mal: j'y tais,
me semblait-il, aussi tranger qu'au Brsil lorsque pour la premire
fois j'y abordai, et aussi isol,  part l'assistance de mes
domestiques, que je l'tais dans mon le. Je ne savais que faire ou ne
pas faire. Je voyais autour de moi le monde occup, les uns travaillant
pour avoir du pain, les autres se consumant dans de vils excs ou de
vains plaisirs, et galement misrables, parce que le but qu'ils se
proposaient fuyait incessamment devant eux. Les hommes de plaisir chaque
jour se blasaient sur leurs vices, et s'amassaient une montagne de
douleur et de repentir, et les hommes de labeur dpensaient leurs forces
en efforts journaliers afin de gagner du pain de quoi soutenir ces
forces vitales qu'exigeaient leurs travaux; roulant ainsi dans un cercle
continuel de peines, ne vivant que pour travailler, ne travaillant que
pour vivre, comme si le pain de chaque jour tait le seul but d'une vie
accablante, et une vie accablante la seule voie menant au pain de chaque
jour.

Cela rveilla chez moi l'esprit dans lequel je vivais en mon royaume,
mon le, o je n'avais point laiss crotre de bl au-del de mon
besoin, o je n'avais point nourri de chvres au-del de mon usage, o
mon argent tait rest dans le coffre jusque-l de s'y moisir, et avait
eu  peine la faveur d'un regard pendant vingt annes.

Si de toutes ces choses j'eusse profit comme je l'eusse d faire et
comme la raison et la religion me l'avaient dict, j'aurais eu appris 
chercher au-del des jouissances humaines une flicit parfaite,
j'aurais eu appris que, suprieur  elles, il y a quelque chose qui
certainement est la raison et la fin de la vie, et que nous devons
possder ou tout au moins auquel nous devons aspirer sur ce ct-ci de
la tombe.

Mais ma sage conseillre n'tait plus l: j'tais comme un vaisseau sans
pilote, qui ne peut que courir devant le vent. Mes penses volaient de
nouveau  leur ancienne passion, ma tte tait totalement tourne par
une manie d'aventures lointaines; et touts les agrables et innocents
amusements de ma mtairie et de mon jardin, mon btail, et ma famille,
qui auparavant me possdaient tout entier, n'taient plus rien pour moi,
n'avaient plus d'attraits, comme la musique pour un homme qui n'a point
d'oreilles, ou la nourriture pour un homme qui a le got us. En un mot,
je rsolus de me dcharger du soin de ma mtairie, de l'abandonner, de
retourner  Londres: et je fis ainsi peu de mois aprs.

Arriv  Londres, je me retrouvai aussi inquiet qu'auparavant, la ville
m'ennuyait; je n'y avais point d'emploi, rien  faire qu' baguenauder,
comme une personne oisive de laquelle on peut dire qu'elle est
parfaitement inutile dans la cration de Dieu, et que pour le reste de
l'humanit il n'importe pas plus qu'un farthing[10] qu'elle soit morte
ou vive.--C'tait aussi de toutes les situations celle que je dtestais
le plus, moi qui avais us mes jours dans une vie active; et je me
disais souvent  moi-mme: L'tat d'oisivet est la lie de la vie.--Et
en vrit je pensais que j'tais beaucoup plus convenablement occup
quand j'tais vingt-six jours  me faire une planche de sapin.

Nous entrions dans l'anne 1693 quand mon neveu, dont j'avais fait,
comme je l'ai dit prcdemment, un marin et un commandant de navire,
revint d'un court voyage  Bilbao, le premier qu'il et fait. M'tant
venu voir, il me conta que des marchands de sa connaissance lui avaient
propos d'entreprendre pour leurs maisons un voyage aux Indes-Orientales
et  la Chine.--Et maintenant, mon oncle, dit-il, si vous voulez aller
en mer avec moi, je m'engage  vous dbarquer  votre ancienne
habitation dans l'le, car nous devons toucher au Brsil.

Rien ne saurait tre une plus forte dmonstration d'une vie future et de
l'existence d'un monde invisible que la concidence des causes secondes
et des ides que nous formons en notre esprit tout--fait intimement, et
que nous ne communiquons  pas une me.

Mon neveu ignorait avec quelle violence ma maladie de courir le monde
s'tait de nouveau empare de moi, et je ne me doutais pas de ce qu'il
avait l'intention de me dire quand le matin mme, avant sa visite, dans
une trs-grande confusion de penses, repassant en mon esprit toutes les
circonstances de ma position, j'en tais venu  prendre la dtermination
d'aller  Lisbonne consulter mon vieux capitaine; et, si c'tait
raisonnable et praticable, d'aller voir mon le et ce que mon peuple y
tait devenu. Je me complaisais dans la pense de peupler ce lieu, d'y
transporter des habitants, d'obtenir une patente de possession, et je ne
sais quoi encore, quand au milieu de tout ceci entra mon neveu, comme je
l'ai dit, avec son projet de me conduire  mon le chemin faisant aux
Indes-Orientales.

 cette proposition je me pris  rflchir un instant, et le regardant
fixement:--Quel dmon, lui dis-je, vous a charg de ce sinistre
message?--Mon neveu tressaillit, comme s'il et t effray d'abord;
mais, s'appercevant que je n'tais pas trs-fch de l'ouverture, il se
remit.--J'espre, sir, reprit-il, que ce n'est point une proposition
funeste; j'ose mme esprer que vous serez charm de voir votre nouvelle
colonie en ce lieu o vous rgniez jadis avec plus de flicit que la
plupart de vos frres les monarques de ce monde.

Bref, ce dessein correspondait si bien  mon humeur, c'est--dire  la
proccupation qui m'absorbait et dont j'ai dj tant parl, qu'en peu de
mots je lui dis que je partirais avec lui s'il s'accordait avec les
marchands, mais que je ne promettais pas d'aller au-del de mon
le.--Pourquoi, sir, dit-il? vous ne dsirez pas tre laiss l de
nouveau j'espre.--Quoi! rpliquai-je, ne pouvez-vous pas me reprendre
 votre retour?--Il m'affirma qu'il n'tait pas possible que les
marchands lui permissent de revenir par cette route, avec un navire
charg de si grandes valeurs, le dtour tant d'un mois et pouvant
l'tre de trois ou quatre.--D'ailleurs, sir, ajouta-t-il, s'il me
msarrivait, et que je ne revinsse pas du tout, vous seriez alors rduit
 la condition o vous tiez jadis.




PROPOSITION DU NEVEU


C'tait fort raisonnable; toutefois nous trouvmes l'un et l'autre un
remde  cela. Ce fut d'embarquer  bord du navire un _sloop_[11] tout
faonn mais dmont en pices, lequel,  l'aide de quelques
charpentiers que nous convnmes d'emmener avec nous, pouvait tre
remont dans l'le et achev et mis  flot en peu de jours.

Je ne fus pas long  me dterminer, car rellement les importunits de
mon neveu servaient si bien mon penchant, que rien ne m'aurait arrt.
D'ailleurs, ma femme tant morte, je n'avais personne qui s'intresst
assez  moi pour me conseiller telle voie ou telle autre, exception
faite de ma vieille bonne amie la veuve, qui s'vertua pour me faire
prendre en considration mon ge, mon aisance, l'inutile danger d'un
long voyage, et, par-dessus tout, mes jeunes enfants. Mais ce fut peine
vaine: j'avais un dsir irrsistible de voyager.--J'ai la crance, lui
dis-je, qu'il y a quelque chose de si extraordinaire dans les
impressions qui psent sur mon esprit, que ce serait en quelque sorte
rsister  la Providence si je tentais de demeurer  la maison.--Aprs
quoi elle mit fin  ses remontrances et se joignit  moi non-seulement
pour faire mes apprts de voyage, mais encore pour rgler mes affaires
de famille en mon absence et pourvoir  l'ducation de mes enfants.

Pour le bien de la chose, je fis mon testament et disposai la fortune
que je laissais  mes enfants de telle manire, et je la plaai en de
telles mains, que j'tais parfaitement tranquille et assur que justice
leur serait faite quoi qu'il pt m'advenir. Quant  leur ducation, je
m'en remis entirement  ma veuve, en la gratifiant pour ses soins d'une
suffisante pension, qui fut richement mrite, car une mre n'aurait pas
apport plus de soins dans leur ducation ou ne l'et pas mieux
entendue. Elle vivait encore quand je revins dans ma patrie, et moi-mme
je vcus assez pour lui tmoigner ma gratitude.

Mon neveu fut prt  mettre  la voile vers le commencement de janvier
1694-5, et avec mon serviteur VENDREDI je m'embarquai aux Dunes le 8,
ayant  bord, outre le _sloop_ dont j'ai fait mention ci-dessus, un
chargement trs-considrable de toutes sortes de choses ncessaires pour
ma colonie, que j'tais rsolu de n'y laisser qu'autant que je la
trouverais en bonne situation.

Premirement j'emmenai avec moi quelques serviteurs que je me proposais
d'installer comme habitants dans mon le, ou du moins de faire
travailler pour mon compte pendant que j'y sjournerais, puis que j'y
laisserais ou que je conduirais plus loin, selon qu'ils paratraient le
dsirer. Il y avait entre autres deux charpentiers, un forgeron, et un
autre garon fort adroit et fort ingnieux, tonnelier de son tat, mais
artisan universel, car il tait habile  faire des roues et des moulins
 bras pour moudre le grain, de plus bon tourneur et bon potier, et
capable d'excuter toute espce d'ouvrages en terre ou en bois. Bref,
nous l'appelions notre Jack-bon--tout.

Parmi eux se trouvait aussi un tailleur qui s'tait prsent pour passer
aux Indes-Orientales avec mon neveu, mais qui consentit par la suite 
se fixer dans notre nouvelle colonie, et se montra le plus utile et le
plus adroit compagnon qu'on et su dsirer, mme dans beaucoup de choses
qui n'taient pas de son mtier; car, ainsi que je l'ai fait observer
autrefois, la ncessit nous rend industrieux.

Ma cargaison, autant que je puis m'en souvenir, car je n'en avais pas
dress un compte dtaill, consistait en une assez grande quantit de
toiles et de lgres toffes anglaises pour habiller les Espagnols que
je m'attendais  trouver dans l'le.  mon calcul il y en avait assez
pour les vtir confortablement pendant sept annes. Si j'ai bonne
mmoire, les marchandises que j'emportai pour leur habillement, avec les
gants, chapeaux, souliers, bas et autres choses dont ils pouvaient avoir
besoin pour se couvrir, montaient  plus de 200 livres sterling, y
compris quelques lits, couchers, et objets d'ameublement,
particulirement des ustensiles de cuisine, pots, chaudrons, vaisselle
d'tain et de cuivre...: j'y avais joint en outre prs de 100 livres
sterling de ferronnerie, clous, outils de toute sorte, loquets,
crochets, gonds; bref, tout objet ncessaire auquel je pus penser.

J'emportai aussi une centaine d'armes lgres, mousquets et fusils, de
plus quelques pistolets, une grande quantit de balles de tout calibre,
trois ou quatre tonneaux de plomb, deux pices de canon d'airain, et
comme j'ignorais pour combien de temps et pour quelles extrmits
j'avais  me pourvoir, je chargeai cent barils de poudre, des pes, des
coutelas et quelques fers de piques et de hallebardes; si bien qu'en un
mot nous avions un vritable arsenal de toute espce de munitions. Je
fis aussi emporter  mon neveu deux petites caronades[12] en plus de ce
qu'il lui fallait pour son vaisseau,  dessein de les laisser dans l'le
si besoin tait, afin qu' notre dbarquement nous pussions construire
un Fort, et l'armer contre n'importe quel ennemi; et par le fait ds mon
arrive, j'eus lieu de penser qu'il serait assez besoin de tout ceci et
de beaucoup plus encore, si nous prtendions nous maintenir en
possession de l'le, comme on le verra dans la suite de cette histoire.

Je n'eus pas autant de malencontre dans ce voyage que dans les
prcdents; aussi aurai-je moins sujet de dtourner le lecteur,
impatient peut-tre d'apprendre ce qu'il en tait de ma colonie.
Toutefois quelques accidents tranges, des vents contraires et du
mauvais temps, qui nous advinrent  notre dpart, rendirent la traverse
plus longue que je ne m'y attendais d'abord; et moi, qui n'avais jamais
fait qu'un voyage,--mon premier voyage en Guine,--que je pouvais dire
s'tre effectu comme il avait t conu, je commenai  croire que la
mme fatalit m'attendait encore, et que j'tais n pour ne jamais tre
content  terre, et pour toujours tre malheureux sur l'Ocan.

Les vents contraires nous chassrent d'abord vers le Nord, et nous fmes
obligs de relcher  Galway en Irlande, o ils nous retinrent
trente-deux jours; mais dans cette msaventure nous emes la
satisfaction de trouver l des vivres excessivement  bon march et en
trs-grande abondance; de sorte que tout le temps de notre relche, bien
loin de toucher aux provisions du navire, nous y ajoutmes plutt.--L
je pris plusieurs porcs, et deux vaches avec leurs veaux, que, si nous
avions une bonne traverse, j'avais dessein de dbarquer dans mon le:
mais nous trouvmes occasion d'en disposer autrement.

Nous quittmes l'Irlande le 5 fvrier,  la faveur d'un joli frais qui
dura quelques jours.--Autant que je me le rappelle, c'tait vers le 20
fvrier, un soir, assez tard, le second, qui tait de quart, entra dans
la chambre du Conseil, et nous dit qu'il avait vu une flamme et entendu
un coup de canon; et tandis qu'il nous parlait de cela, un mouce vint
nous avertir que le matre d'quipage en avait entendu un autre.
L-dessus nous courmes touts sur le gaillard d'arrire, o nous
n'entendmes rien; mais au bout de quelques minutes nous vmes une
grande lueur, et nous reconnmes qu'il y avait au loin un feu terrible.
Immdiatement nous emes recours  notre estime, et nous tombmes touts
d'accord que du ct o l'incendie se montrait il ne pouvait y avoir de
terre qu' non moins 500 lieues, car il apparaissait 
l'Ouest-Nord-Ouest. Nous conclmes alors que ce devait tre quelque
vaisseau incendi en mer, et les coups de canon que nous venions
d'entendre nous firent prsumer qu'il ne pouvait tre loin. Nous fmes
voile directement vers lui, et nous emes bientt la certitude de le
dcouvrir; parce que plus nous cinglions, plus la flamme grandissait,
bien que de long-temps, le ciel tant brumeux, nous ne pmes appercevoir
autre chose que cette flamme.--Au bout d'une demi-heure de bon sillage,
le vent nous tant devenu favorable, quoique assez faible, et le temps
s'claircissant un peu, nous distingumes pleinement un grand navire en
feu au milieu de la mer.

Je fus sensiblement touch de ce dsastre, encore que je ne connusse
aucunement les personnes qui s'y trouvaient plonges. Je me reprsentai
alors mes anciennes infortunes, l'tat o j'tais quand j'avais t
recueilli par le capitaine portugais, et combien plus dplorable encore
devait tre celui des malheureuses gens de ce vaisseau, si quelque autre
btiment n'allait avec eux de conserve. Sur ce, j'ordonnai immdiatement
de tirer cinq coups de canon coup sur coup,  dessein de leur faire
savoir, s'il tait possible, qu'ils avaient du secours  leur porte, et
afin qu'ils tchassent de se sauver dans leur chaloupe; car, bien que
nous pussions voir la flamme dans leur navire, eux cependant,  cause de
la nuit, ne pouvaient rien voir de nous.

Nous tions en panne depuis quelque temps, suivant seulement  la drive
le btiment embras, en attendant le jour quand soudain,  notre grande
terreur, quoique nous eussions lieu de nous y attendre, le navire sauta
en l'air, et s'engloutit aussitt. Ce fut terrible, ce fut un douloureux
spectacle, par la compassion qu'il nous donna de ces pauvres gens, qui,
je le prsumais, devaient touts avoir t dtruits avec le navire ou se
trouver dans la plus profonde dtresse, jets sur leur chaloupe au
milieu de l'Ocan: alternative d'o je ne pouvais sortir  cause de
l'obscurit de la nuit. Toutefois, pour les diriger de mon mieux, je
donnai l'ordre de suspendre touts les fanaux que nous avions  bord, et
on tira le canon toute la nuit. Par l nous leur faisions connatre
qu'il y avait un btiment dans ce parage.

Vers huit heures du matin,  l'aide de nos lunettes d'approche, nous
dcouvrmes les embarcations du navire incendi, et nous reconnmes
qu'il y en avait deux d'entre elles encombres de monde, et profondment
enfonces dans l'eau. Le vent leur tant contraire, ces pauvres gens
ramaient, et, nous ayant vus, ils faisaient touts leurs efforts pour se
faire voir aussi de nous.

Nous dploymes aussitt notre pavillon pour leur donner  connatre que
nous les avions apperus, et nous leur adressmes un signal de
ralliement; puis nous formes de voile, portant le cap droit sur eux.
En un peu plus d'une demi-heure nous les joignmes, et, bref, nous les
accueillmes touts  bord; ils n'taient pas moins de soixante-quatre,
tant hommes que femmes et enfants; car il y avait un grand nombre de
passagers.

Enfin nous apprmes que c'tait un vaisseau marchand franais de 300
tonneaux, s'en retournant de Qubec, sur la rivire du Canada. Le
capitaine nous fit un long rcit de la dtresse de son navire. Le feu
avait commenc  la timonerie, par la ngligence du timonier.  son
appel au secours il avait t, du moins tout le monde le croyait-il,
entirement teint. Mais bientt on s'tait apperu que quelques
flammches avaient gagn certaines parties du btiment, o il tait si
difficile d'arriver, qu'on n'avait pu compltement les teindre. Ensuite
le feu, s'insinuant entre les couples et dans le vaigrage du vaisseau,
s'tait tendu jusqu' la cale, et avait brav touts les efforts et
toute l'habilet qu'on avait pu faire clater.

Ils n'avaient eu alors rien autre  faire qu' se jeter dans leurs
embarcations, qui, fort heureusement pour eux, se trouvaient assez
grandes. Ils avaient leur chaloupe, un grand canot et de plus un petit
esquif qui ne leur avait servi qu' recevoir des provisions et de l'eau
douce, aprs qu'ils s'taient mis en sret contre le feu. Toutefois ils
n'avaient que peu d'espoir pour leur vie en entrant dans ces barques 
une telle distance de toute terre; seulement, comme ils le disaient
bien, ils avaient chapp au feu, et il n'tait pas impossible qu'un
navire les rencontrt et les prit  son bord.




LE VAISSEAU INCENDI


Ils avaient des voiles, des rames et une boussole, et se prparaient 
mettre le cap en route sur Terre-Neuve, le vent tant favorable, car il
soufflait un joli frais Sud-Est quart-Est. Ils avaient en les mnageant
assez de provisions et d'eau pour ne pas mourir de faim pendant environ
douze jours, au bout desquels s'ils n'avaient point de mauvais temps et
de vents contraires, le capitaine disait qu'il esprait atteindre les
bancs de Terre-Neuve, o ils pourraient sans doute pcher du poisson
pour se soutenir jusqu' ce qu'ils eussent gagn la terre. Mais il y
avait dans touts les cas tant de chances contre eux, les temptes pour
les renverser et les engloutir, les pluies et le froid pour engourdir et
geler leurs membres, les vents contraires pour les arrter et les faire
prir par la famine, que s'ils eussent chapp c'et t presque
miraculeux.

Au milieu de leurs dlibrations, comme ils taient touts abattus et
prts  se dsesprer, le capitaine me conta, les larmes aux yeux, que
soudain ils avaient t surpris joyeusement en entendant un coup de
canon, puis quatre autres. C'taient les cinq coups de canon que j'avais
fait tirer aussitt que nous emes apperu la lueur. Cela les avait
rendus  leur courage, et leur avait fait savoir,--ce qui, je l'ai dit
prcdemment, tait mon dessein,--qu'il se trouvait l un btiment 
porte de les secourir.

En entendant ces coups de canon ils avaient cal leurs mts et leurs
voiles; et, comme le son venait du vent, ils avaient rsolu de rester en
panne jusqu'au matin. Ensuite, n'entendant plus le canon, ils avaient 
de longs intervalles dcharg trois mousquets; mais, comme le vent nous
tait contraire, la dtonation s'tait perdue.

Quelque temps aprs ils avaient t encore plus agrablement surpris par
la vue de nos fanaux et par le bruit du canon, que j'avais donn l'ordre
de tirer tout le reste de la nuit.  ces signaux ils avaient forc de
rames pour maintenir leurs embarcations debout-au-vent, afin que nous
pussions les joindre plus tt, et enfin,  leur inexprimable joie, ils
avaient reconnu que nous les avions dcouverts.

Il m'est impossible de peindre les diffrents gestes, les extases
tranges, la diversit de postures, par lesquels ces pauvres gens,  une
dlivrance si inattendue, manifestaient la joie de leurs mes.
L'affliction et la crainte se peuvent dcrire aisment: des soupirs, des
gmissements et quelques mouvements de tte et de mains en font toute la
varit; mais une surprise de joie, mais un excs de joie entrane 
mille extravagances.--Il y en avait en larmes, il y en avait qui
faisaient rage et se dchiraient eux-mmes comme s'ils eussent t dans
la plus douloureuse agonie; quelques-uns, tout--fait en dlire, taient
de vritables lunatiques; d'autres couraient  et l dans le navire en
frappant du pied; d'autres se tordaient les mains, d'autres dansaient,
plusieurs chantaient, quelques-uns riaient, beaucoup criaient; quantit,
absolument muets, ne pouvaient profrer une parole; ceux-ci taient
malades et vomissaient, ceux-l en pmoison taient prs de tomber en
dfaillance;--un petit nombre se signaient et remerciaient Dieu.

Je ne veux faire tort ni aux uns ni aux autres; sans doute beaucoup
rendirent grces par la suite, mais tout d'abord la commotion, trop
forte pour qu'ils pussent la matriser, les plongea dans l'extase et
dans une sorte de frnsie; et il n'y en eut que fort peu qui se
montrrent graves et dignes dans leur joie.

Peut-tre aussi le caractre particulier de la nation  laquelle ils
appartenaient y contribua-t-il; j'entends la nation franaise, dont
l'humeur est rpute plus volatile, plus passionne, plus ardente et
l'esprit plus fluide que chez les autres nations.--Je ne suis pas assez
philosophe pour en dterminer la source, mais rien de ce que j'avais vu
jusqu'alors n'galait cette exaltation. Le ravissement du pauvre
VENDREDI, mon fidle Sauvage, en retrouvant son pre dans la pirogue,
est ce qui s'en approchait le plus; la surprise du capitaine et de ses
deux compagnons que je dlivrai des deux sclrats qui les avaient
dbarqus dans l'le, y ressemblait quelque peu aussi: nanmoins rien ne
pouvait entrer en comparaison, ni ce que j'avais observ chez VENDREDI,
ni ce que j'avais observ partout ailleurs durant ma vie.

Il est encore  remarquer que ces extravagances ne se montraient point,
sous les diffrentes formes dont j'ai fait mention, chez diffrentes
personnes uniquement, mais que toute leur multiplicit apparaissait en
une brve succession d'instants chez un seul mme individu. Tel homme
que nous voyions muet, et, pour ainsi dire, stupide et confondu,  la
minute suivante dansait et criait comme un baladin; le moment d'ensuite
il s'arrachait les cheveux, mettait ses vtements en pices, les foulait
aux pieds comme un furibond; peu aprs, tout en larmes, il se trouvait
mal, il s'vanouissait, et s'il n'et reu de prompts secours, encore
quelques secondes et il tait mort. Il en fut ainsi, non pas d'un ou de
deux, de dix ou de vingt, mais de la majeure partie; et, si j'ai bonne
souvenance,  plus de trente d'entre eux notre chirurgien fut oblig de
tirer du sang.

Il y avait deux prtres parmi eux, l'un vieillard, l'autre jeune homme;
et, chose trange! le vieillard ne fut pas le plus sage.

Ds qu'il mit le pied  bord de notre btiment et qu'il se vit en
sret, il tomba, en toute apparence, roide mort comme une pierre; pas
le moindre signe de vie ne se manifestait en lui. Notre chirurgien lui
appliqua immdiatement les remdes propres  rappeler ses esprits; il
tait le seul du navire qui ne le croyait pas mort.  la fin il lui
ouvrit une veine au bras, ayant premirement mass et frott la place
pour l'chauffer autant que possible. Le sang, qui n'tait d'abord venu
que goutte  goutte, coula assez abondamment. En trois minutes l'homme
ouvrit les yeux, un quart d'heure aprs il parla, se trouva mieux et au
bout de peu de temps tout--fait bien. Quand la saigne fut arrte il
se promena, nous assura qu'il allait  merveille, but un trait d'un
cordial que le chirurgien lui offrit, et recouvra, comme on dit, toute
sa connaissance.--Environ un quart d'heure aprs on accourut dans la
cabine avertir le chirurgien, occup  saigner une femme franaise
vanouie, que le prtre tait devenu entirement insens. Sans doute en
repassant dans sa tte la vicissitude de sa position, il s'tait
replong dans un transport de joie; et, ses esprits circulant plus vite
que les vaisseaux ne le comportaient, la fivre avait enflamm son sang,
et le bonhomme tait devenu aussi convenable pour Bedlam[13] qu'aucune
des cratures qui jamais y furent envoyes. En cet tat le chirurgien ne
voulut pas le saigner de nouveau; mais il lui donna quelque chose pour
l'assoupir et l'endormir qui opra sur lui assez promptement, et le
lendemain matin il s'veilla calme et rtabli.

Le plus jeune prtre sut parfaitement matriser son motion, et fut
rellement un modle de gravit et de retenue. Aussitt arriv  bord du
navire il s'inclina, il se prosterna pour rendre grces de sa
dlivrance. Dans cet lancement j'eus malheureusement la maladresse de
le troubler, le croyant vritablement vanoui; mais il me parla avec
calme, me remercia, me dit qu'il bnissait Dieu de son salut, me pria de
le laisser encore quelques instants, ajoutant qu'aprs son Crateur je
recevrais aussi ses bndictions.

Je fus profondment contrit de l'avoir troubl; et non-seulement je
m'loignai, mais encore j'empchai les autres de l'interrompre. Il
demeura dans cette attitude environ trois minutes, ou un peu plus, aprs
que je me fus retir; puis il vint  moi, comme il avait dit qu'il
ferait, et avec beaucoup de gravit et d'affection, mais les larmes aux
yeux, il me remercia de ce qu'avec la volont de Dieu je lui avais sauv
la vie ainsi qu' tant de pauvres infortuns. Je lui rpondis que je ne
l'engagerais point  en tmoigner sa gratitude  Dieu plutt qu' moi,
n'ignorant pas que dj c'tait chose faite; puis j'ajoutai que nous
n'avions agi que selon ce que la raison et l'humanit dictent  touts
les hommes, et qu'autant que lui nous avions sujet de glorifier Dieu qui
nous avait bnis jusque l de nous faire les instruments de sa
misricorde envers un si grand nombre de ses cratures.

Aprs cela le jeune prtre se donna tout entier  ses compatriotes: il
travailla  les calmer, il les exhorta, il les supplia, il discuta et
raisonna avec eux, et fit tout son possible pour les rappeler  la saine
raison. Avec quelques-uns il russit; quant aux autres, d'assez
long-temps ils ne rentrrent en puissance d'eux-mmes.

Je me suis laiss aller complaisamment  cette peinture, dans la
conviction qu'elle ne saurait tre inutile  ceux sous les yeux desquels
elle tombera, pour le gouvernement de leurs passions extrmes; car si un
excs de joie peut entraner l'homme si loin au-del des limites de la
raison, o ne nous emportera pas l'exaltation de la colre, de la
fureur, de la vengeance? Et par le fait j'ai vu l-dedans combien nous
devions rigoureusement veiller sur toutes nos passions, soient-elles de
joie et de bonheur, soient-elles de douleur et de colre.

Nous fmes un peu bouleverss le premier jour par les extravagances de
nos nouveaux htes; mais quand ils se furent retirs dans les logements
qu'on leur avait prpars aussi bien que le permettait notre navire,
fatigus, briss par l'effroi, ils s'endormirent profondment pour la
plupart, et nous retrouvmes en eux le lendemain une toute autre espce
de gens.

Point de courtoisies, point de dmonstrations de reconnaissance qu'ils
ne nous prodigurent pour les bons offices que nous leur avions rendus:
les Franais, on ne l'ignore pas, sont naturellement ports  donner
dans l'excs de ce ct-l.--Le capitaine et un des prtres m'abordrent
le jour suivant, et, dsireux de s'entretenir avec moi et mon neveu le
commandant, ils commencrent par nous consulter sur nos intentions 
leur gard. D'abord ils nous dirent que, comme nous leur avions sauv la
vie, tout ce qu'ils possdaient ne serait que peu en retour du bienfait
qu'ils avaient reu. Puis le capitaine nous dclara qu'ils avaient  la
hte arrach aux flammes et mis en sret dans leurs embarcations de
l'argent et des objets de valeur, et que si nous voulions l'accepter ils
avaient mission de nous offrir le tout; seulement qu'ils dsiraient tre
mis  terre, sur notre route, en quelque lieu o il ne leur ft point
impossible d'obtenir passage pour la France.

Mon neveu tout d'abord ne rpugnait pas  accepter leur argent, quitte 
voir ce qu'on ferait d'eux plus tard; mais je l'en dtournai, car je
savais ce que c'tait que d'tre dpos  terre en pays tranger. Si le
capitaine portugais qui m'avait recueilli en mer avait agi ainsi envers
moi, et avait pris pour la ranon de ma dlivrance tout ce que je
possdais, il m'et fallu mourir de faim ou devenir esclave au Brsil
comme je l'avais t en Barbarie,  la seule diffrence que je n'aurais
pas t  vendre  un Mahomtan; et rien ne dit qu'un Portugais soit
meilleur matre qu'un Turc, voire mme qu'il ne soit pire en certains
cas.




REQUTE DES INCENDIS


Je rpondis donc au capitaine franais:-- la vrit nous vous avons
secourus dans votre dtresse; mais c'tait notre devoir, parce que nous
sommes vos semblables, et que nous dsirerions qu'il nous ft ainsi fait
si nous nous trouvions en pareille ou en toute autre extrmit. Nous
avons agi envers vous comme nous croyons que vous eussiez agi envers
nous si nous avions t dans votre situation et vous dans la ntre. Nous
vous avons accueillis  bord pour vous assister, et non pour vous
dpouiller; ce serait une chose des plus barbares que de vous prendre le
peu que vous avez sauv des flammes, puis de vous mettre  terre et de
vous abandonner; ce serait vous avoir premirement arrachs aux mains de
la mort pour vous tuer ensuite nous-mmes, vous avoir sauvs du naufrage
pour vous faire mourir de faim. Je ne permettrai donc pas qu'on accepte
de vous la moindre des choses.--Quant  vous dposer  terre,
ajoutai-je, c'est vraiment pour nous d'une difficult extrme; car le
btiment est charg pour les Indes-Orientales; et quoique  une grande
distance du ct de l'Ouest, nous soyons entrans hors de notre course,
ce que peut-tre le ciel a voulu pour votre dlivrance, il nous est
nanmoins absolument impossible de changer notre voyage  votre
considration particulire. Mon neveu, le capitaine, ne pourrait
justifier cela envers ses affrteurs, avec lesquels il s'est engag par
une charte-partie  se rendre  sa destination par la route du Brsil.
Tout ce qu' ma connaissance il peut faire pour vous, c'est de nous
mettre en passe de rencontrer des navires revenant des
Indes-Occidentales, et, s'il est possible, de vous faire accorder
passage pour l'Angleterre ou la France.

La premire partie de ma rponse tait si gnreuse et si obligeante
qu'ils ne purent que m'en rendre grces, mais ils tombrent dans une
grande consternation, surtout les passagers,  l'ide d'tre emmens aux
Indes-Orientales. Ils me supplirent, puisque j'tais dj entran si
loin  l'Ouest avant de les rencontrer, de vouloir bien au moins tenir
la mme route jusqu'aux Bancs de Terre-Neuve, o sans doute je
rencontrerais quelque navire ou quelque _sloop_ qu'ils pourraient
prendre  louage pour retourner au Canada, d'o ils venaient.

Cette requte ne me parut que raisonnable de leur part, et j'inclinais 
l'accorder; car je considrais que, par le fait, transporter tout ce
monde aux Indes-Orientales serait non-seulement agir avec trop de duret
envers de pauvres gens, mais encore serait la ruine complte de notre
voyage, par l'absorption de toutes nos provisions. Aussi pensai-je que
ce n'tait point l une infraction  la charte-partie, mais une
ncessit qu'un accident imprvu nous imposait, et que nul ne pouvait
nous imputer  blme; car les lois de Dieu et de la nature nous avaient
enjoint d'accueillir ces deux bateaux pleins de gens dans une si
profonde dtresse, et la force des choses nous faisait une obligation,
envers nous comme envers ces infortuns, de les dposer  terre quelque
part, de les rendre  eux-mmes. Je consentis donc  les conduire 
Terre-Neuve si le vent et le temps le permettaient, et, au cas
contraire,  la Martinique, dans les Indes-Occidentales.

Le vent continua de souffler fortement de l'Est; cependant le temps se
maintint assez bon; et, comme le vent s'tablit dans les aires
intermdiaires entre le Nord-Est et le Sud-Est, nous perdmes plusieurs
occasions d'envoyer nos htes en France; car nous rencontrmes plusieurs
navires faisant voile pour l'Europe, entre autres deux btiments
franais venant de Saint-Christophe; mais ils avaient louvoy si
long-temps qu'ils n'osrent prendre des passagers, dans la crainte de
manquer de vivres et pour eux-mmes et pour ceux qu'ils auraient
accueillis. Nous fmes donc obligs de poursuivre.--Une semaine aprs
environ nous parvnmes aux Bancs de Terre-Neuve, o, pour couper court,
nous mmes touts nos Franais  bord d'une embarcation qu'ils prirent 
louage en mer, pour les mener  terre, puis ensuite les transporter en
France s'ils pouvaient trouver des provisions pour l'avitailler. Quand
je dis que touts nos Franais nous quittrent, je dois faire observer
que le jeune prtre dont j'ai parl, ayant appris que nous allions aux
Indes-Orientales, dsira faire le voyage avec nous pour dbarquer  la
cte de Coromandel. J'y consentis volontiers, car je m'tais pris
d'affection pour cet homme, et non sans bonne raison, comme on le verra
plus tard.--Quatre matelots s'enrlrent aussi  bord, et se montrrent
bons compagnons.

De l nous prmes la route des Indes-Occidentales, et nous gouvernions
Sud et Sud-quart-Est depuis environ vingt jours, parfois avec peu ou
point de vent, quand nous rencontrmes une autre occasion, presque aussi
dplorable que la prcdente, d'exercer notre humanit.

Nous tions par 27 degrs 5 minutes de latitude septentrionale, le 19
mars 1694-5, faisant route Sud-Est-quart-Sud, lorsque nous dcouvrmes
une voile. Nous reconnmes bientt que c'tait un gros navire, et qu'il
arrivait sur nous; mais nous ne smes que conclure jusqu' ce qu'il fut
un peu plus approch, et que nous emes vu qu'il avait perdu son grand
mt de hune, son mt de misaine et son beaupr. Il tira alors un coup de
canon en signal de dtresse. Le temps tait assez bon, un beau frais
soufflait du Nord-Nord-Ouest; nous fmes bientt  porte de lui parler.

Nous apprmes que c'tait un navire de Bristol, qui chargeant  la
Barbade pour son retour, avait t entran hors de la rade par un
terrible ouragan, peu de jours avant qu'il ft prt  mettre  la voile,
pendant que le capitaine et le premier lieutenant taient alls touts
deux  terre; de sorte que,  part la terreur qu'imprime une tempte,
ces gens ne s'taient trouvs que dans un cas ordinaire o d'habiles
marins auraient ramen le vaisseau. Il y avait dj neuf semaines qu'ils
taient en mer, et depuis l'ouragan ils avaient essuy une autre
terrible tourmente, qui les avait tout--fait gars et jets  l'Ouest,
et qui les avait dmts, ainsi que je l'ai not plus haut. Ils nous
dirent qu'ils s'taient attendu  voir les les Bahama, mais qu'ils
avaient t emports plus au Sud-Est par un fort coup de vent
Nord-Nord-Ouest, le mme qui soufflait alors. N'ayant point de voiles
pour manoeuvrer le navire, si ce n'est la grande voile, et une sorte de
trou sur un mt de misaine de fortune qu'ils avaient lev, ils ne
pouvaient courir au plus prs du vent, mais ils s'efforaient de faire
route pour les Canaries.

Le pire de tout, c'est que pour surcrot des fatigues qu'ils avaient
souffertes ils taient  demi morts de faim. Leur pain et leur viande
taient entirement consomms, il n'en restait pas une once dans le
navire, pas une once depuis onze jours. Pour tout soulagement ils
avaient encore de l'eau, environ un demi-baril de farine et pas mal de
sucre. Dans l'origine ils avaient eu quelques conserves ou confitures,
mais elles avaient t dvores. Sept barils de _rum_ restaient encore.

Il se trouvait  bord comme passagers un jeune homme, sa mre et une
fille de service, qui, croyant le btiment prt  faire voile, s'y
taient malheureusement embarqus la veille de l'ouragan. Leurs
provisions particulires une fois consommes, leur condition tait
devenue plus dplorable que celle des autres; car l'quipage, rduit
lui-mme  la dernire extrmit, n'avait eu, la chose est croyable,
aucune compassion pour les pauvres passagers: ils taient vraiment
plongs dans une misre douloureuse  dpeindre.

Je n'aurais peut-tre jamais connu ce fait dans touts ses dtails si, le
temps tant favorable et le vent abattu, ma curiosit ne m'avait conduit
 bord de ce navire.--Le lieutenant en second, qui pour lors avait pris
le commandement, vint  notre bord, et me dit qu'ils avaient dans la
grande cabine trois passagers qui se trouvaient dans un tat
dplorable.--Voire mme, ajouta-t-il, je pense qu'ils sont morts; car
je n'en ai point entendu parler depuis plus de deux jours, et j'ai
craint de m'en informer, ne pouvant rien faire pour leur consolation.

Nous nous appliqumes aussitt  donner tout soulagement possible  ce
malheureux navire, et, par le fait, j'influenai si bien mon neveu, que
j'aurais pu l'approvisionner, eussions-nous d aller  la Virginie ou en
tout autre lieu de la cte d'Amrique pour nous ravitailler nous-mmes;
mais il n'y eut pas ncessit.

Ces pauvres gens se trouvaient alors dans un nouveau danger: ils avaient
 redouter de manger trop, quel que ft mme le peu de nourriture qu'on
leur donnt.--Le second ou commandant avait amen avec lui six matelots
dans sa chaloupe; mais les infortuns semblaient des squelettes et
taient si faibles qu'ils pouvaient  peine se tenir  leurs rames. Le
second lui-mme tait fort mal et  moiti mort de faim; car il ne
s'tait rien rserv, dclara-t-il, de plus que ses hommes, et n'avait
toujours pris que part gale de chaque pitance.

Je lui recommandai de manger avec rserve, et je m'empressai de lui
prsenter de la nourriture; il n'eut pas aval trois bouches qu'il
commena  prouver du malaise: aussi s'arrta-t-il, et notre chirurgien
lui mla avec un peu de bouillon quelque chose qu'il dit devoir lui
servir  la fois d'aliment et de remde. Ds qu'il l'eut pris il se
sentit mieux. Dans cette entrefaite je n'oubliai pas les matelots. Je
leur fis donner des vivres, et les pauvres diables les dvorrent plutt
qu'ils ne les mangrent. Ils taient si affams qu'ils enrageaient en
quelque sorte et ne pouvaient se contenir. Deux entre autres mangrent
avec tant de voracit, qu'ils faillirent  mourir le lendemain matin.

La vue de la dtresse de ces infortuns me remua profondment, et
rappela  mon souvenir la terrible perspective qui se droulait devant
moi  mon arrive dans mon le, o je n'avais pas une bouche de
nourriture, pas mme l'espoir de m'en procurer; o pour surcrot j'tais
dans la continuelle apprhension de servir de proie  d'autres
cratures.--Pendant tout le temps que le second nous fit le rcit de la
situation misrable de l'quipage je ne pus loigner de mon esprit ce
qu'il m'avait cont des trois pauvres passagers de la grande cabine,
c'est--dire la mre, son fils et la fille de service, dont il n'avait
pas eu de nouvelles depuis deux ou trois jours, et que, il semblait
l'avouer, on avait entirement ngligs, les propres souffrances de son
monde tant si grandes. J'avais dduit de cela qu'on ne leur avait
rellement donn aucune nourriture, par consquent qu'ils devaient touts
avoir pri, et que peut-tre ils taient touts tendus morts sur le
plancher de la cabine.

Tandis que je gardais  bord le lieutenant, que nous appelions le
capitaine, avec ses gens, afin de les restaurer, je n'oubliai pas que le
reste de l'quipage se mourait de faim, et j'envoyai vers le navire ma
propre chaloupe, monte par mon second et douze hommes, pour lui porter
un sac de biscuit et quatre ou cinq pices de boeuf. Notre chirurgien
enjoignit aux matelots de faire cuire cette viande en leur prsence, et
de faire sentinelle dans la cuisine pour empcher ces infortuns de
manger la viande crue ou de l'arracher du pot avant qu'elle ft bien
cuite, puis de n'en donner  chacun que peu  la fois. Par cette
prcaution il sauva ces hommes, qui autrement se seraient tus avec
cette mme nourriture qu'on leur donnait pour conserver leur vie.

J'ordonnai en mme temps au second d'entrer dans la grande cabine et de
voir dans quel tat se trouvaient les pauvres passagers, et, s'ils
taient encore vivants, de les rconforter et de leur administrer les
secours convenables. Le chirurgien lui donna une cruche de ce bouillon
prpar, que sur notre bord il avait fait prendre au lieutenant, lequel
bouillon, affirmait-il, devait les remettre petit  petit.




LA CABINE


Non content de cela, et, comme je l'ai dit plus haut, ayant un grand
dsir d'assister  la scne de misre que je savais devoir m'tre
offerte par le navire lui-mme d'une manire plus saisissante que tout
rcit possible, je pris avec moi le capitaine, comme on l'appelait
alors, et je partis peu aprs dans sa chaloupe.

Je trouvai  bord les pauvres matelots presque en rvolte pour arracher
la viande de la chaudire avant qu'elle ft cuite; mais mon second avait
suivi ses ordres et fait faire bonne garde  la porte de la cuisine; et
la sentinelle qu'il avait place l, aprs avoir puis toutes
persuasions possibles pour leur faire prendre patience, les repoussait
par la force. Nanmoins elle ordonna de tremper dans le pot quelques
biscuits pour les amollir avec le gras du bouillon,--on appelle cela
_brewis_,--et d'en distribuer un  chacun pour appaiser leur faim:
c'tait leur propre conservation qui l'obligeait, leur disait-elle, de
ne leur en donner que peu  la fois. Tout cela tait bel et bon; mais si
je ne fusse pas venu  bord en compagnie de leur commandant et de leurs
officiers, si je ne leur avais adress de bonnes paroles et mme
quelques menaces de ne plus rien leur donner, je crois qu'ils auraient
pntr de vive force dans la cuisine et arrach la viande du fourneau:
car Ventre affam n'a point d'oreilles.--Nous les pacifimes pourtant:
d'abord nous leur donnmes  manger peu  peu et avec retenue, puis nous
leur accordmes davantage, enfin nous les mmes  discrtion, et ils
s'en trouvrent assez bien.

Mais la misre des pauvres passagers de la cabine tait d'une autre
nature et bien au-del de tout le reste; car, l'quipage ayant si peu
pour lui-mme, il n'tait que trop vrai qu'il les avait d'abord tenus
fort chtivement, puis  la fin qu'il les avait totalement ngligs; de
sorte qu'on et pu dire qu'ils n'avaient eu rellement aucune nourriture
depuis six ou sept jours, et qu'ils n'en avaient eu que trs-peu les
jours prcdents.

La pauvre mre, qui,  ce que le lieutenant nous rapporta, tait une
femme de bon sens et de bonne ducation, s'tait par tendresse pour son
fils impos tant de privations, qu'elle avait fini par succomber; et
quand notre second entra elle tait assise sur le plancher de la cabine,
entre deux chaises auxquelles elle se tenait fortement, son dos appuy
contre le lambris, la tte affaisse dans les paules, et semblable  un
cadavre, bien qu'elle ne ft pas tout--fait morte. Mon second lui dit
tout ce qu'il put pour la ranimer et l'encourager, et avec une cuillre
lui fit couler du bouillon dans la bouche. Elle ouvrit les lvres, elle
leva une main, mais elle ne put parler. Cependant elle entendit ce qu'il
lui disait, et lui fit signe qu'il tait trop tard pour elle; puis elle
lui montra son enfant, comme si elle et voulu dire: Prenez-en soin.

Nanmoins le second, excessivement mu  ce spectacle, s'efforait de
lui introduire un peu de bouillon dans la bouche, et,  ce qu'il
prtendit, il lui en fit avaler deux ou trois cuilleres: je doute qu'il
en ft bien sr. N'importe! c'tait trop tard: elle mourut la mme nuit.

Le jeune homme, qui avait t sauv au prix de la vie de la plus
affectionne des mres, ne se trouvait pas tout--fait aussi affaibli;
cependant il tait tendu roide sur un lit, n'ayant plus qu'un souffle
de vie. Il tenait dans sa bouche un morceau d'un vieux gant qu'il avait
dvor. Comme il tait jeune et avait plus de vigueur que sa mre, le
second russit  lui verser quelque peu de la potion dans le gosier, et
il commena sensiblement  se ranimer; pourtant quelque temps aprs, lui
en ayant donn deux ou trois grosses cuilleres, il se trouva fort mal
et les rendit.

Des soins furent ensuite donns  la pauvre servante. Prs de sa
matresse elle tait couche tout de son long sur le plancher, comme une
personne tombe en apoplexie, et elle luttait avec la mort. Ses membres
taient tordus: une de ses mains tait agrippe  un bton de chaise, et
le tenait si ferme qu'on ne put aisment le lui faire lcher; son autre
bras tait pass sur sa tte, et ses deux pieds, tendus et joints,
s'appuyaient avec force contre la barre de la table. Bref, elle gisait
l comme un agonisant dans le travail de la mort: cependant elle
survcut aussi.

La pauvre crature n'tait pas seulement puise par la faim et brise
par les terreurs de la mort; mais, comme nous l'apprmes de l'quipage,
elle avait le coeur dchir pour sa matresse, qu'elle voyait mourante
depuis deux ou trois jours et qu'elle aimait fort tendrement.

Nous ne savions que faire de cette pauvre fille; et lorsque notre
chirurgien, qui tait un homme de beaucoup de savoir et d'exprience,
l'eut  grands soins rappele  la vie, il eut  lui rendre la raison;
et pendant fort long-temps elle resta  peu prs folle, comme on le
verra par la suite.

Quiconque lira ces mmoires voudra bien considrer que les visites en
mer ne se font pas comme dans un voyage sur terre, o l'on sjourne
quelquefois une ou deux semaines en un mme lieu. Il nous appartenait de
secourir l'quipage de ce navire en dtresse, mais non de demeurer avec
lui; et, quoiqu'il dsirt fort d'aller de conserve avec nous pendant
quelques jours, il nous tait pourtant impossible de convoyer un
btiment qui n'avait point de mts. Nanmoins, quand le capitaine nous
pria de l'aider  dresser un grand mt de hune et une sorte de mtereau
de hune  son mt de misaine de fortune, nous ne nous refusmes pas 
rester en panne trois ou quatre jours. Alors, aprs lui avoir donn cinq
barils de boeuf et de porc, deux barriques de biscuits, et une provision
de pois, de farine et d'autres choses dont nous pouvions disposer, et
avoir pris en retour trois tonneaux de sucre, du _rum_, et quelques
pices de huit, nous les quittmes en gardant  notre bord,  leur
propre requte, le jeune homme et la servante avec touts leurs bagages.

Le jeune homme, dans sa dix-septime anne environ, garon aimable, bien
lev, modeste et sensible, profondment afflig de la perte de sa mre,
son pre tant mort  la Barbade peu de mois auparavant, avait suppli
le chirurgien de vouloir bien m'engager  le retirer de ce vaisseau,
dont le cruel quipage, disait-il, tait l'assassin de sa mre; et par
le fait il l'tait, du moins passivement: car, pour la pauvre veuve
dlaisse ils auraient pu pargner quelques petites choses qui
l'auraient sauve, n'et-ce t que juste de quoi l'empcher de mourir.
Mais la faim ne connat ni ami, ni famille, ni justice, ni droit; c'est
pourquoi elle est sans remords et sans compassion.

Le chirurgien lui avait expos que nous faisions un voyage de long
cours, qui le sparerait de touts ses amis et le replongerait peut-tre
dans une aussi mauvaise situation que celle o nous l'avions trouv,
c'est--dire mourant de faim dans le monde; et il avait rpondu:--Peu
m'importe o j'irai, pourvu que je sois dlivr, du froce quipage
parmi lequel je suis! Le capitaine,--c'est de moi qu'il entendait
parler, car il ne connaissait nullement mon neveu,--m'a sauv la vie, je
suis sr qu'il ne voudra pas me faire de chagrin; et quant  la
servante, j'ai la certitude, si elle recouvre sa raison, qu'elle sera
trs-reconnaissante, n'importe le lieu o vous nous emmeniez.--Le
chirurgien m'avait rapport tout ceci d'une faon si touchante, que je
n'avais pu rsister, et que nous les avions pris  bord touts les deux,
avec touts leurs bagages, except onze barriques de sucre qu'on n'avait
pu remuer ou aveindre. Mais, comme le jeune homme en avait le
connaissement, j'avais fait signer  son capitaine un crit par lequel
il s'obligeait ds son arrive  Bristol  se rendre chez un M. Rogers,
ngociant auquel le jeune homme s'tait dit alli, et  lui remettre une
lettre de ma part, avec toutes les marchandises laisses  bord
appartenant  la dfunte veuve. Il n'en fut rien, je prsume: car je
n'appris jamais que ce vaisseau et abord  Bristol. Il se sera perdu
en mer, cela est probable. Dsempar comme il tait et si loign de
toute terre, mon opinion est qu' la premire tourmente qui aura souffl
il aura d couler bas. Dj il faisait eau et avait sa cale avarie
quand nous le rencontrmes.

Nous tions alors par 19 degrs 32 minutes de latitude, et nous avions
eu jusque l un voyage passable comme temps, quoique les vents d'abord
eussent t contraires.--Je ne vous fatiguerai pas du rcit des petits
incidents de vents, de temps et de courants advenus durant la traverse;
mais, coupant court eu gard  ce qui va suivre, je dirai que j'arrivai
 mon ancienne habitation,  mon le, le 10 avril 1695.--Ce ne fut pas
sans grande difficult que je la retrouvai. Comme autrefois venant du
Brsil, je l'avais aborde par le Sud et Sud-Est, que je l'avais quitte
de mme, et qu'alors je cinglais entre le continent et l'le, n'ayant ni
carte de la cte, ni point de repre, je ne la reconnus pas quand je la
vis. Je ne savais si c'tait elle ou non.

Nous rdmes long-temps, et nous abordmes  plusieurs les dans les
bouches de la grande rivire Ornoque, mais inutilement. Toutefois
j'appris en ctoyant le rivage que j'avais t jadis dans une grande
erreur, c'est--dire que le continent que j'avais cru voir de l'le o
je vivais n'tait rellement point la terre ferme, mais une le fort
longue, ou plutt une chane d'les s'tendant d'un ct  l'autre des
vastes bouches de la grande rivire; et que les Sauvages qui venaient
dans mon le n'taient pas proprement ceux qu'on appelle Caribes, mais
des insulaires et autres barbares de la mme espce, qui habitaient un
peu plus prs de moi.

Bref, je visitai sans rsultat quantit de ces les: j'en trouvai
quelques-unes peuples et quelques-unes dsertes. Dans une entre autres
je rencontrai des Espagnols, et je crus qu'ils y rsidaient; mais, leur
ayant parl, j'appris qu'ils avaient un _sloop_ mouill dans une petite
crique prs de l; qu'ils venaient en ce lieu pour faire du sel et
pcher s'il tait possible quelques hutres  perle; enfin qu'ils
appartenaient  l'le de la Trinit, situe plus au Nord, par les 10 et
11 degrs de latitude.

Ctoyant ainsi d'une le  l'autre, tantt avec le navire, tantt avec
la chaloupe des Franais,--nous l'avions trouve  notre convenance, et
l'avions garde sous leur bon plaisir,--j'atteignis enfin le ct Sud de
mon le, et je reconnus les lieux de prime abord. Je fis donc mettre le
navire  l'ancre, en face de la petite crique o gisait mon ancienne
habitation.

Sitt que je vins en vue de l'le j'appelai VENDREDI et je lui demandai
s'il savait o il tait. Il promena ses regards quelque temps, puis tout
 coup il battit des mains et s'cria:--O, oui! O, voil! O, oui! O,
voil!--Et montrant du doigt notre ancienne habitation, il se prit 
danser et  cabrioler comme un fou, et j'eus beaucoup de peine 
l'empcher de sauter  la mer pour gagner la rive  la nage.

--Eh bien! VENDREDI, lui demandai-je, penses-tu que nous trouvions
quelqu'un ici? penses-tu que nous revoyions ton pre?--Il demeura
quelque temps muet comme une souche; mais quand je nommai son pre, le
pauvre et affectionn garon part afflig, et je vis des larmes couler
en abondance sur sa face.--Qu'est-ce, VENDREDI? lui dis-je, te
fcherait-il de revoir ton pre?--Non, non, rpondit-il en secouant la
tte, non voir lui plus, non jamais plus voir encore!--Pourquoi donc,
VENDREDI, repris-je, comment sais-tu cela?--Oh non! oh non!
s'cria-t-il; lui mort il y a long-temps; il y a long-temps lui beaucoup
vieux homme.--Bah! bah! VENDREDI, tu n'en sais rien; mais allons-nous
trouver quelqu'un autre?--Le compagnon avait,  ce qu'il parat, de
meilleurs yeux que moi; il les jeta juste sur la colline au-dessus de
mon ancienne maison, et, quoique nous en fussions  une demi-lieue, il
se mit  crier:--Moi voir! moi voir! oui, oui, moi voir beaucoup hommes
l, et l, et l.




RETOUR DANS L'LE


Je regardai, mais je ne pus voir personne, pas mme avec ma lunette
d'approche, probablement parce que je la braquais mal, car mon serviteur
avait raison: comme je l'appris le lendemain, il y avait l cinq ou six
hommes arrts  regarder le navire, et ne sachant que penser de nous.

Aussitt que VENDREDI m'eut dit qu'il voyait du monde, je fis dployer
le pavillon anglais et tirer trois coups de canon, pour donner 
entendre que nous tions amis; et, un demi-quart d'heure aprs, nous
appermes une fume s'lever du ct de la crique. J'ordonnai
immdiatement de mettre la chaloupe  la mer, et, prenant VENDREDI avec
moi, j'arborai le pavillon blanc ou parlementaire et je me rendis
directement  terre, accompagn du jeune religieux dont il a t
question. Je lui avais cont l'histoire de mon existence en cette le,
le genre de vie que j'y avais men, toutes les particularits ayant
trait et  moi-mme et  ceux que j'y avais laisss, et ce rcit l'avait
rendu extrmement dsireux de me suivre. J'avais en outre avec moi
environ seize hommes trs-bien arms pour le cas o nous aurions trouv
quelques nouveaux htes qui ne nous eussent pas connus; mais nous
n'emes pas besoin d'armes.

Comme nous allions  terre durant le flot, presque  mare haute, nous
vogumes droit dans la crique; et le premier homme sur lequel je fixai
mes yeux fut l'Espagnol dont j'avais sauv la vie, et que je reconnus
parfaitement bien  sa figure; quant  son costume, je le dcrirai plus
tard. J'ordonnai d'abord que, except moi, personne ne mt pied  terre;
mais il n'y eut pas moyen de retenir VENDREDI dans la chaloupe: car ce
fils affectionn, avait dcouvert son pre par del les Espagnols,  une
grande distance, o je ne le distinguais aucunement; si on ne l'et pas
laiss descendre au rivage, il aurait saut  la mer. Il ne fut pas plus
tt dbarqu qu'il vola vers son pre comme une flche dcoche d'un
arc. Malgr la plus ferme rsolution, il n'est pas un homme qui et pu
se dfendre de verser des larmes en voyant les transports de joie de ce
pauvre garon quand il rejoignit son pre; comment il l'embrassa, le
baisa, lui caressa la face, le prit dans ses bras, l'assit sur un arbre
abattu et s'tendit prs de lui; puis se dressa et le regarda pendant un
quart d'heure comme on regarderait une peinture trange; puis se coucha
par terre, lui caressa et lui baisa les jambes; puis enfin se releva et
le regarda fixement. On et dit une fascination; mais le jour suivant un
chien mme aurait ri de voir les nouvelles manifestations de son
affection. Dans la matine, durant plusieurs heures il se promena avec
son pre  et l le long du rivage, le tenant toujours par la main
comme s'il et t une lady; et de temps en temps venant lui chercher
dans la chaloupe soit un morceau de sucre, soit un verre de liqueur, un
biscuit ou quelque autre bonne chose. Dans l'aprs-midi ses folies se
transformrent encore: alors il asseyait le vieillard, par terre, se
mettait  danser autour de lui, faisait mille postures, mille
gesticulations bouffonnes, et lui parlait et lui contait en mme temps
pour le divertir une histoire ou une autre de ses voyages et ce qui lui
tait advenu dans les contres lointaines. Bref, si la mme affection
filiale pour leurs parents se trouvait chez les Chrtiens, dans notre
partie du monde, on serait tent de dire que 'et t chose  peu prs
inutile que le cinquime Commandement.

Mais ceci est une digression; je retourne  mon dbarquement. S'il me
fallait relater toutes les crmonies et toutes les civilits avec
lesquelles les Espagnols me reurent, je n'en aurais jamais fini. Le
premier Espagnol qui s'avana, et que je reconnus trs-bien, comme je
l'ai dit, tait celui dont j'avais sauv la vie. Accompagn d'un des
siens, portant un drapeau parlementaire, il s'approcha de la chaloupe.
Non-seulement, il ne me remit pas d'abord, mais il n'eut pas mme la
pense, l'ide, que ce ft moi qui revenais, jusqu' ce que je lui eusse
parl.--Senhor, lui dis-je en portugais, ne me reconnaissez-vous
pas?--Il ne rpondit pas un mot; mais, donnant son mousquet  l'homme
qui tait avec lui, il ouvrit les bras, et, disant quelque chose en
espagnol que je n'entendis qu'imparfaitement, il s'avana pour
m'embrasser; puis il ajouta qu'il tait inexcusable de n'avoir pas
reconnu cette figure qui lui avait une fois apparu comme celle d'un Ange
envoy du Ciel pour lui sauver la vie; et une foule d'autres jolies
choses, comme en a toujours  son service un Espagnol bien lev;
ensuite, faisant signe de la main  la personne qui l'accompagnait, il
la pria d'aller appeler ses camarades. Alors il me demanda si je voulais
me rendre  mon ancienne habitation, o il me remettrait en possession
de ma propre demeure, et o je verrais qu'il ne s'y tait fait que de
chtives amliorations. Je le suivis donc; mais, hlas! il me fut aussi
impossible de retrouver les lieux que si je n'y fusse jamais all; car
on avait plant tant d'arbres, on les avait placs de telle manire, si
pais et si prs l'un de l'autre, et en dix ans de temps ils taient
devenus si gros, qu'en un mot, la place tait inaccessible, except par
certains dtours et chemins drobs que seulement ceux qui les avaient
pratiqus pouvaient reconnatre.

Je lui demandai  quoi bon toutes ces fortifications. Il me rpondit que
j'en comprendrais assez la ncessit quand il m'aurait cont comment ils
avaient pass leur temps depuis leur arrive dans l'le, aprs qu'ils
eurent eu le malheur de me trouver parti. Il me dit qu'il n'avait pu que
participer de coeur  ma bonne fortune lorsqu'il avait appris que je m'en
tais all sur un bon navire, et tout  ma satisfaction, que maintes
fois il avait t pris de la ferme persuasion qu'un jour ou l'autre il
me reverrait; mais que jamais il ne lui tait rien arriv dans sa vie de
plus consternant et de plus affligeant d'abord que le dsappointement o
il tomba quand  son retour dans l'le il ne me trouva plus.

Quant aux trois barbares,--comme il les appelait--que nous avions
laisss derrire nous et sur lesquels il avait une longue histoire  me
conter, s'ils n'eussent t en si petit nombre, les Espagnols se
seraient touts crus beaucoup mieux parmi les Sauvages.--Il y a
long-temps que s'ils avaient t assez forts nous serions touts en
Purgatoire, me dit-il en se signant sur la poitrine; mais, sir, j'espre
que vous ne vous fcherez point quand je vous dclarerai que, forcs par
la ncessit, nous avons t obligs, pour notre propre conservation, de
dsarmer et de faire nos sujets ces hommes, qui, ne se contentant point
d'tre avec modration nos matres, voulaient se faire nos
meurtriers.--Je lui rpondis que j'avais profondment redout cela en
laissant ces hommes en ces lieux, et que rien ne m'avait plus affect 
mon dpart de l'le que de ne pas les voir de retour, pour les mettre
d'abord en possession de toutes choses, et laisser les autres dans un
tat de sujtion selon qu'ils le mritaient; mais que puisqu'ils les y
avaient rduits j'en tais charm, bien loin d'y trouver aucun mal; car
je savais que c'taient d'intraitables et d'ingouvernables coquins,
propres  toute espce de crime.

Comme j'achevais ces paroles, l'homme qu'il avait envoy revint, suivi
de onze autres. Dans le costume o ils taient, il tait impossible de
deviner  quelle nation ils appartenaient; mais il posa clairement la
question pour eux et pour moi: d'abord il se tourna vers moi et me dit
en les montrant:--Sir, ce sont quelques-uns des gentlemen qui vous sont
redevables de la vie.--Puis, se tournant vers eux et me dsignant du
doigt, il leur fit connatre qui j'tais. L-dessus ils s'approchrent
touts un  un, non pas comme s'ils eussent t des marins et du petit
monde et moi leur pareil, mais rellement comme s'ils eussent t des
ambassadeurs ou de nobles hommes et moi un monarque ou un grand
conqurant. Leur conduite fut au plus haut degr obligeante et
courtoise, et cependant ml d'une mle et majestueuse gravit qui leur
syait trs-bien. Bref, ils avaient tellement plus d'entregent que moi,
qu' peine savais-je comment recevoir leurs civilits, beaucoup moins
encore comment leur rendre la rciproque.

L'histoire de leur venue et de leur conduite dans l'le aprs mon dpart
est si remarquable, elle est traverse de tant d'incidents que la
premire partie de ma relation aidera  comprendre, elle a tant de
liaison dans la plupart de ses dtails avec le rcit que j'ai dj
donn, que je ne saurais me dfendre de l'offrir avec grand plaisir  la
lecture de ceux qui viendront aprs moi.

Je n'embrouillerai pas plus long-temps le fil de cette histoire par une
narration  la premire personne, ce qui me mettrait en dpense de dix
mille _dis-je, dit-il, et il me dit, et je lui dis_ et autres choses
semblables; mais je rassemblerai les faits historiquement, aussi
exactement que me les reprsentera ma mmoire, suivant qu'ils me les ont
conts, et que je les ai recueillis dans mes entretiens avec eux sur le
thtre mme.

Pour faire cela succinctement et aussi intelligiblement que possible, il
me faut retourner aux circonstances dans lesquelles j'abandonnai l'le
et dans lesquelles se trouvaient les personnes dont j'ai  parler.
D'abord il est ncessaire de rpter que j'avais envoy le pre de
VENDREDI et l'Espagnol, touts les deux sauvs, grce moi, des Sauvages;
que je les avais envoys, dis-je, dans une grande pirogue  la
terre-ferme, comme je le croyais alors, pour chercher les compagnons de
l'Espagnol, afin de les tirer du malheur o ils taient, afin de les
secourir pour le prsent, et d'inventer ensemble par la suite, si faire
se pouvait, quelques moyens de dlivrance.

Quand je les envoyai ma dlivrance n'avait aucune probabilit, rien ne
me donnait lieu de l'esprer, pas plus que vingt ans auparavant; bien
moins encore avais-je quelque prescience de ce qui aprs arriva,
j'entends qu'un navire anglais aborderait l pour les emmener. Aussi
quand ils revinrent quelle dut tre leur surprise, non-seulement de me
trouver parti, mais de trouver trois trangers abandonns sur cette
terre, en possession de tout ce que j'avais laiss derrire moi, et qui
autrement leur serait chu!

La premire chose dont toutefois je m'enquis,--pour reprendre o j'en
suis rest,--fut ce qui leur tait personnel; et je priai l'Espagnol de
me faire un rcit particulier de son voyage dans la pirogue  la
recherche de ses compatriotes. Il me dit que cette portion de leurs
aventures offrait peu de varit, car rien de remarquable ne leur tait
advenu en route: ils avaient eu un temps fort calme et une mer douce.
Quant  ses compatriotes, ils furent,  n'en pas douter, ravis de le
revoir.-- ce qu'il parat, il tait le principal d'entre eux, le
capitaine du navire sur lequel ils avaient naufrag tant mort depuis
quelque temps.--Ils furent d'autant plus surpris de le voir, qu'ils le
savaient tomb entre les mains des Sauvages, et le supposaient dvor
comme touts les autres prisonniers. Quand il leur conta l'histoire de sa
dlivrance et qu'il tait  mme de les emmener, ce fut comme un songe
pour eux. Leur tonnement, selon leur propre expression, fut semblable 
celui des frres de Joseph lorsqu'il se dcouvrit  eux et leur raconta
l'histoire de son exaltation  la Cour de Pharaon. Mais quand il leur
montra les armes, la poudre, les balles et les provisions qu'il avait
apportes pour leur traverse, ils se remirent, ne se livrrent qu'avec
rserve  la joie de leur dlivrance et immdiatement se prparrent 
le suivre.

Leur premire affaire fut de se procurer des canots; et en ceci ils se
virent obligs de faire violence  leur honneur, de tromper leurs amis
les Sauvages, et de leur emprunter deux grands canots ou pirogues, sous
prtexte d'aller  la pche ou en partie de plaisir.

Dans ces embarcations ils partirent le matin suivant. Il est clair qu'il
ne leur fallut pas beaucoup de temps pour leurs prparatifs, n'ayant ni
bagages, ni hardes, ni provisions, rien au monde que ce qu'ils avaient
sur eux et quelques racines qui leur servaient  faire leur pain.




BATTERIE DES INSULAIRES


Mes deux messagers furent en tout trois semaines absents, et dans cet
intervalle, malheureusement pour eux, comme je l'ai rapport dans la
premire partie, je trouvai l'occasion de me tirer de mon le, laissant
derrire moi trois bandits, les plus impudents, les plus endurcis, les
plus ingouvernables, les plus turbulents qu'on et su rencontrer, au
grand chagrin et au grand dsappointement des pauvres Espagnols, ayez-en
l'assurance.

La seule chose juste que firent ces coquins, ce fut de donner ma lettre
aux Espagnols quand ils arrivrent, et de leur offrir des provisions et
des secours, comme je le leur avais recommand. Ils leur remirent aussi
de longues instructions crites que je leur avais laisses, et qui
contenaient les mthodes particulires dont j'avais fait usage dans le
gouvernement de ma vie en ces lieux: la manire de faire cuire mon pain,
d'lever mes chvres apprivoises et de semer mon bl; comment je
schais mes raisins, je faisais mes pois et en un mot tout ce que je
fabriquais. Tout cela, couch par crit, fut remis par les trois
vauriens aux Espagnols, dont deux comprenaient assez bien l'anglais. Ils
ne refusrent pas, qui plus est, de s'accommoder avec eux pour toute
autre chose, car ils s'accordrent trs-bien pendant quelque temps. Ils
partagrent galement avec eux la maison ou la grotte, et commencrent
par vivre fort sociablement. Le principal Espagnol, qui m'avait assist
dans beaucoup de mes oprations, administrait toutes les affaires avec
l'aide du pre de VENDREDI. Quant aux Anglais, ils ne faisaient que
rder  et l dans l'le, tuer des perroquets, attraper des tortues; et
quand le soir ils revenaient  la maison, les Espagnols pourvoyaient 
leur souper.

Les Espagnols s'en seraient arrangs si les autres les avaient seulement
laisss en repos; mais leur coeur ne pouvait leur permettre de le faire
long-temps; et, comme le chien dans la crche, ils ne voulaient ni
manger ni souffrir que les autres mangeassent. Leurs diffrends
toutefois furent d'abord peu de chose et ne valent pas la peine d'tre
rapports; mais  la fin une guerre ouverte clata et commena avec
toute la grossiret et l'insolence qui se puissent imaginer, sans
raison, sans provocation, contrairement  la nature et au sens commun;
et, bien que le premier rapport m'en et t fait par les Espagnols
eux-mmes, que je pourrais qualifier d'accusateur, quand je vins 
questionner les vauriens, ils ne purent en dmentir un mot.

Mais avant d'entrer dans les dtails de cette seconde partie, il faut
que je rpare une omission faite dans la premire. J'ai oubli d'y
consigner qu' l'instant de lever l'ancre pour mettre  la voile, il
s'engagea  bord de notre navire une petite querelle, qui un instant fit
craindre une seconde rvolte; elle ne s'appaisa que lorsque le
capitaine, s'armant de courage et rclamant notre assistance, eut spar
de vive force et fait prisonniers deux des plus sditieux, et les eut
fait mettre aux fers. Comme ils s'taient mls activement aux premiers
dsordres, et qu'en dernier lieu ils avaient laiss chapper quelques
propos grossiers et dangereux, il les menaa de les transporter ainsi en
Angleterre pour y tre pendus comme rebelles et comme pirates.

Cette menace, quoique probablement le capitaine n'et pas l'intention de
l'excuter, effraya les autres matelots; et quelques-uns d'entre eux
mirent dans la tte de leurs camarades que le capitaine ne leur donnait
pour le prsent de bonnes paroles qu'afin de pouvoir gagner quelque port
anglais, o ils seraient touts jets en prison et mis en jugement.

Le second eut vent de cela et nous en donna connaissance; sur quoi il
fut arrt que moi, qui passais toujours  leurs yeux pour un personnage
important, j'irais avec le second les rassurer et leur dire qu'ils
pouvaient tre certains, s'ils se conduisaient bien durant le reste du
voyage, que tout ce qu'ils avaient fait prcdemment serait oubli. J'y
allai donc; ils parurent contents aprs que je leur eus donn ma parole
d'honneur, et plus encore quand j'ordonnai que les deux hommes qui
taient aux fers fussent relchs et pardonns.

Cette mutinerie nous obligea  jeter l'ancre pour cette nuit, attendu
d'ailleurs que le vent tait tomb; le lendemain matin nous nous
appermes que nos deux hommes qui avaient t mis aux fers s'taient
saisis chacun d'un mousquet et de quelques autres armes,--nous ignorions
combien ils avaient de poudre et de plomb,--avaient pris la pinace du
btiment, qui n'avait pas encore t hale  bord, et taient alls
rejoindre  terre leurs compagnons de sclratesse.

Aussitt que j'en fus instruit je fis monter dans la grande chaloupe
douze hommes et le second, et les envoyai  la poursuite de ces coquins;
mais ils ne purent les trouver non plus qu'aucun des autres; car ds
qu'ils avaient vu la chaloupe s'approcher du rivage ils s'taient touts
enfuis dans les bois. Le second fut d'abord tent, pour faire justice de
leur coquinerie, de dtruire leurs plantations, de brler leurs
ustensiles et leurs meubles, et de les laisser se tirer d'affaire comme
ils pourraient; mais, n'ayant pas d'ordre, il laissa toutes choses comme
il les trouva, et, ramenant la pinace, il revint  bord sans eux.

Ces deux hommes joints aux autres en levaient le nombre  cinq; mais
les trois coquins l'emportaient tellement en sclratesse sur ceux-ci
qu'aprs qu'ils eurent pass ensemble deux ou trois jours, ils mirent 
la porte les deux nouveau-venus, les abandonnant  eux-mmes et ne
voulant rien avoir de commun avec eux. Ils refusrent mme long-temps de
leur donner de la nourriture. Quant aux Espagnols, ils n'taient point
encore arrivs.

Ds que ceux-ci furent venus, les affaires commencrent  marcher; ils
tchrent d'engager les trois sclrats d'Anglais  reprendre parmi eux
leurs deux compatriotes, afin, disaient-ils, de ne faire qu'une seule
famille; mais ils ne voulurent rien entendre: en sorte que les deux
pauvres diables vcurent  part; et, voyant qu'il n'y avait que le
travail et l'application qui pt les faire vivre confortablement, ils
s'installrent sur le rivage nord de l'le, mais un peu plus  l'ouest,
pour tre  l'abri des Sauvages, qui dbarquaient toujours dans la
partie orientale.

L ils battirent deux huttes, l'une pour se loger et l'autre pour servir
de magasin. Les Espagnols leur ayant remis quelque peu de bl pour semer
et une partie des pois que je leur avais laisss, ils bchrent,
plantrent, firent des cltures, d'aprs l'exemple que je leur avais
donn  touts, et commencrent  se tirer assez bien d'affaire.

Leur premire rcolte de bl tait venue  bien; et, quoiqu'ils
n'eussent d'abord cultiv qu'un petit espace de terrain, vu le peu de
temps qu'ils avaient eu, nanmoins c'en fut assez pour les soulager et
les fournir de pain et d'autres aliments; l'un d'eux, qui avait rempli 
bord les fonctions d'aide de cuisine, s'entendait fort bien  faire des
soupes, des _puddings_, et quelques autres mets que le riz, le lait, et
le peu de viande qu'ils avaient permettaient d'apprter.

C'est ainsi que leur position commenait  s'amliorer, quand les trois
dnaturs coquins leurs compatriotes se mirent en tte de venir les
insulter et leur chercher noise. Ils leur dirent que l'le tait  eux;
que le gouverneur,--c'tait moi qu'ils dsignaient ainsi,--leur en avait
donn la possession, que personne qu'eux n'y avait droit; et que, de par
touts les diables, ils ne leur permettraient point de faire des
constructions sur leur terrain,  moins d'en payer le loyer.

Les deux hommes crurent d'abord qu'ils voulaient rire; ils les prirent
de venir s'asseoir auprs d'eux, d'examiner les magnifiques maisons
qu'ils avaient construites et d'en fixer eux-mmes le loyer; l'un d'eux
ajouta en plaisantant que s'ils taient effectivement les propritaires
du sol il esprait que, btissant sur ce terrain et y faisant des
amliorations, on devait, selon la coutume de touts les propritaires,
leur accorder un long bail, et il les engagea  amener un notaire pour
rdiger l'acte. Un des trois sclrats se mit  jurer, et, entrant en
fureur, leur dit qu'il allait leur faire voir qu'ils ne riaient pas; en
mme temps il s'approche de l'endroit o ces honntes gens avaient
allum du feu pour cuire leurs aliments, prend un tison, l'applique sur
la partie extrieure de leur hutte et y met le feu: elle aurait brl
tout entire en quelques minutes si l'un des deux, courant  ce coquin,
ne l'et chass et n'et teint le feu avec ses pieds, sans de grandes
difficults.

Le vaurien furieux d'tre ainsi repouss par cet honnte homme, s'avana
sur lui avec un gros bton qu'il tenait  la main; et si l'autre n'et
vit adroitement le coup et ne se ft enfui dans la hutte, c'en tait
fait de sa vie. Son camarade voyant le danger o ils taient touts deux,
courut le rejoindre, et bientt ils ressortirent ensemble, avec leurs
mousquets; celui qui avait t frapp tendit  terre d'un coup de
crosse le coquin qui avait commenc la querelle avant que les deux
autres pussent arriver  son aide; puis, les voyant venir  eux, ils
leur prsentrent le canon de leurs mousquets et leur ordonnrent de se
tenir  distance.

Les drles avaient aussi des armes  feu; mais l'un des deux honntes
gens, plus dcid que son camarade et enhardi par le danger qu'ils
couraient, leur dit que s'ils remuaient pied ou main ils taient touts
morts, et leur commanda rsolument de mettre bas les armes. Ils ne
mirent pas bas les armes, il est vrai; mais, les voyant dtermins, ils
parlementrent et consentirent  s'loigner en emportant leur camarade,
que le coup de crosse qu'il avait reu paraissait avoir grivement
bless. Toutefois les deux honntes Anglais eurent grand tort: ils
auraient d profiter de leurs avantages pour dsarmer entirement leurs
adversaires comme ils le pouvaient, aller immdiatement trouver les
Espagnols et leur raconter comment ces sclrats les avaient traits;
car ces trois misrables ne s'occuprent plus que des moyens de se
venger, et chaque jour en fournissait quelque nouvelle preuve.

Mais je ne crois pas devoir changer cette partie de mon histoire du
rcit des manifestations les moins importantes de leur coquinerie,
telles que fouler aux pieds leurs bls, tuer  coups de fusil trois
jeunes chevreaux et une chvre que les pauvres gens avaient apprivoise
pour en avoir des petits. En un mot, ils les tourmentrent tellement
nuit et jour, que les deux infortuns, pousss  bout, rsolurent de
leur livrer bataille  touts trois  la premire occasion.  cet effet
ils se dcidrent  aller au chteau,--c'est ainsi qu'ils appelaient ma
vieille habitation,--o vivaient  cette poque les trois coquins et les
Espagnols. L leur intention tait de livrer un combat dans les rgles,
en prenant les Espagnols pour tmoins. Ils se levrent donc le lendemain
matin avant l'aube, vinrent au chteau et appelrent les Anglais par
leurs noms, disant  l'Espagnol, qui leur demanda ce qu'ils voulaient,
qu'ils avaient  parler  leurs compatriotes.

Il tait arriv que la veille deux des Espagnols, s'tant rendus dans
les bois, avaient rencontr l'un des deux Anglais que, pour les
distinguer, j'appelle _honntes gens_; il s'tait plaint amrement aux
Espagnols des traitements barbares qu'ils avaient eu  souffrir de leurs
trois compatriotes, qui avaient dtruit leur plantation, dvast leur
rcolte, qu'ils avaient eu tant de peine  faire venir; tu la chvre et
les trois chevreaux qui formaient toute leur subsistance. Il avait
ajout que si lui et ses amis,  savoir les Espagnols, ne venaient de
nouveau  leur aide, il ne leur resterait d'autre perspective que de
mourir de faim. Quand les Espagnols revinrent le soir au logis, et que
tout le monde fut  souper, un d'entre eux prit la libert de blmer les
trois Anglais, bien qu'avec douceur et politesse, et leur demanda
comment ils pouvaient tre aussi cruels envers des gens qui ne faisaient
de mal  personne, qui tchaient de subsister par leur travail, et qui
avaient d se donner bien des peines pour amener les choses  l'tat de
perfection o elles taient arrives.




BRIGANDAGE DES TROIS VAURIENS


L'un des Anglais repartit brusquement:--Qu'avaient-ils  faire
ici?--ajoutant qu'ils taient venus  terre sans permission, et que,
quant  eux, ils ne souffriraient pas qu'ils fissent de cultures ou de
constructions dans l'le; que le sol ne leur appartenait pas.--Mais, dit
l'Espagnol avec beaucoup de calme, seor ingles, ils ne doivent pas
mourir de faim.--L'Anglais rpondit, comme un mal appris qu'il tait,
qu'ils pouvaient crever de faim et aller au diable, mais qu'ils ne
planteraient ni ne btiraient dans ce lieu.--Que faut-il donc qu'ils
fassent, seor? dit l'Espagnol.--Un autre de ces rustres
rpondit:--_Goddam!_ qu'ils nous servent et travaillent pour
nous.--Mais comment pouvez-vous attendre cela d'eux? vous ne les avez
pas achets de vos deniers, vous n'avez pas le droit d'en faire vos
esclaves.--Les Anglais rpondirent que l'le tait  eux, que le
gouverneur la leur avait donne, et que nul autre n'y avait droit; ils
jurrent leurs grands Dieux qu'ils iraient mettre le feu  leurs
nouvelles huttes, et qu'ils ne souffriraient pas qu'ils btissent sur
leur territoire.

--Mais seor, dit l'Espagnol, d'aprs ce raisonnement, nous aussi, nous
devons tre vos esclaves.--Oui, dit l'audacieux coquin, et vous le
serez aussi, et nous n'en aurons pas encore fini ensemble,--entremlant
 ses paroles deux ou trois _goddam_ placs aux endroits convenables.
L'Espagnol se contenta de sourire, et ne rpondit rien. Toutefois cette
conversation avait chauff la bile des Anglais, et l'un d'eux, c'tait,
je crois, celui qu'ils appelaient WILL ATKINS, se leva brusquement et
dit  l'un de ses camarades:--Viens, Jack, allons nous brosser avec
eux: je te rponds que nous dmolirons leurs chteaux; ils n'tabliront
pas de colonies dans nos domaines.--

Ce disant, ils sortirent ensemble, arms chacun d'un fusil, d'un
pistolet et d'un sabre: marmottant entre eux quelques propos insolents
sur le traitement qu'ils infligeraient aux Espagnols quand l'occasion
s'en prsenterait; mais il parat que ceux-ci n'entendirent pas
parfaitement ce qu'ils disaient; seulement ils comprirent qu'on leur
faisait des menaces parce qu'ils avaient pris le parti des deux Anglais.

O allrent-ils et comment passrent-ils leur temps ce soir-l, les
Espagnols me dirent n'en rien savoir; mais il parat qu'ils errrent 
et l dans le pays une partie de la nuit; puis que, s'tant couchs dans
l'endroit que j'appelais ma tonnelle, ils se sentirent fatigus et
s'endormirent. Au fait, voil ce qu'il en tait: ils avaient rsolu
d'attendre jusqu' minuit, et alors de surprendre les pauvres diables
dans leur sommeil, et, comme plus tard ils l'avourent, ils avaient le
projet de mettre le feu  la hutte des deux Anglais pendant qu'ils y
taient, de les faire prir dans les flammes ou de les assassiner au
moment o ils sortiraient: comme la malignit dort rarement d'un profond
sommeil, il est trange que ces gens-l ne soient pas rests veills.

Toutefois comme les deux honntes gens avaient aussi sur eux des vues,
plus honorables, il est vrai, que l'incendie et l'assassinat, il advint,
et fort heureusement pour touts, qu'ils taient debout et sortis avant
que les sanguinaires coquins arrivassent  leurs huttes.

Quand ils y furent et virent que leurs adversaires taient partis,
ATKINS, qui,  ce qu'il parat, marchait en avant, cria  ses
camarades:--Hol! Jack, voil bien le nid; mais, qu'ils soient damns!
les oiseaux sont envols.--Ils rflchirent un moment  ce qui avait pu
les faire sortir de si bonne heure, et l'ide leur vint que c'taient
les Espagnols qui les avaient prvenus; l-dessus ils se serrrent la
main et se jurrent mutuellement de se venger des Espagnols. Aussitt
qu'ils eurent fait ce pacte de sang, ils se mirent  l'oeuvre sur
l'habitation des pauvres gens. Ils ne brlrent rien; mais ils jetrent
bas les deux huttes, et en dispersrent les dbris, de manire  ne rien
laisser debout et  rendre en quelque sorte mconnaissable l'emplacement
qu'elles avaient occup; ils mirent en pices tout leur petit mobilier,
et l'parpillrent de telle faon que les pauvres gens retrouvrent plus
tard,  un mille de distance de leur habitation, quelques-uns des objets
qui leur avaient appartenu.

Cela fait, ils arrachrent touts les jeunes arbres que ces pauvres gens
avaient plants, ainsi que les cltures qu'ils avaient tablies pour
mettre en sret leurs bestiaux et leur grain; en un mot ils saccagrent
et pillrent toute chose aussi compltement qu'aurait pu le faire une
horde de Tartares.

Pendant ce temps les deux hommes taient alls  leur recherche, dcids
 les combattre partout o ils les trouveraient, bien que n'tant que
deux contre trois: en sorte que s'ils se fussent rencontrs il y aurait
eu certainement du sang rpandu; car, il faut leur rendre cette justice,
ils taient touts des gaillards solides et rsolus.

Mais la Providence mit plus de soin  les sparer qu'ils n'en mirent
eux-mmes  se joindre: comme s'ils s'taient donn la chasse, les trois
vauriens taient  peine partis que les deux honntes gens arrivrent;
puis quand ces deux-ci retournrent sur leurs pas pour aller  leur
rencontre, les trois autres taient revenus  la vieille habitation.
Nous allons voir la diffrence de leur conduite. Quand les trois drles
furent de retour, encore furieux, et chauffs par l'oeuvre de
destruction qu'ils venaient d'accomplir, ils abordrent les Espagnols
par manire de bravade et comme pour les narguer, et ils leur dirent ce
qu'ils avaient fait; l'un d'entre eux mme, s'approchant de l'un des
Espagnols, comme un polisson qui jouerait avec un autre, lui ta son
chapeau de dessus la tte, et, le faisant pirouetter, lui dit en lui
riant au nez:--Et vous aussi, seor Jack Espagnol, nous vous mettrons 
la mme sauce si vous ne rformez pas vos manires.--L'Espagnol, qui,
quoique doux et pacifique, tait aussi brave qu'un homme peut dsirer de
l'tre, et, d'ailleurs, fortement constitu, le regarda fixement pendant
quelques minutes; puis, n'ayant  la main aucune arme, il s'approcha
gravement de lui, et d'un coup du poing l'tendit par terre comme un
boucher abat un boeuf; sur quoi l'un des bandits, aussi sclrat que le
premier, fit feu de son pistolet sur l'Espagnol. Il le manqua, il est
vrai, car les balles passrent dans ses cheveux; mais il y en eut une
qui lui toucha le bout de l'oreille et le fit beaucoup saigner. La vue
de son sang fit croire  l'Espagnol qu'il avait plus de mal qu'il n'en
avait effectivement; et il commena  s'chauffer, car jusque l il
avait agi avec le plus grand sang-froid; mais, dtermin d'en finir, il
se baissa, et, ramassant le mousquet de celui qu'il avait tendu par
terre, il allait coucher en joue l'homme qui avait fait feu sur lui,
quand le reste des Espagnols qui se trouvaient dans la grotte sortirent,
lui crirent de ne pas tirer, et, s'tant avancs, s'assurrent des deux
autres Anglais en leur arrachant leurs armes.

Quand ils furent ainsi dsarms, et lorsqu'ils se furent apperus qu'ils
s'taient fait des ennemis de touts les Espagnols, comme ils s'en
taient fait de leurs propres compatriotes, ils commencrent ds lors 
se calmer, et, baissant le ton, demandrent qu'on leur rendit leurs
armes; mais les Espagnols, considrant l'inimiti qui rgnait entre eux
et les deux autres Anglais, et pensant que ce qu'il y aurait de mieux 
faire serait de les sparer les uns des autres, leur dirent qu'on ne
leur ferait point de mal et que s'ils voulaient vivre paisiblement ils
ne demandaient pas mieux que de les aider et d'avoir des rapports avec
eux comme auparavant; mais qu'on ne pouvait penser  leur rendre leurs
armes lorsqu'ils taient rsolus  s'en servir contre leurs
compatriotes, et les avaient mme menacs de faire d'eux touts des
esclaves.

Les coquins n'taient pas alors plus en tat d'entendre raison que
d'agir raisonnablement; mais, voyant qu'on leur refusait leurs armes,
ils s'en allrent en faisant des gestes extravagants, et comme fous de
rage, menaant, bien que sans armes  feu, de faire tout le mal en leur
pouvoir. Les Espagnols, mprisant leurs menaces, leur dirent de se bien
garder de causer le moindre dommage  leurs plantations ou  leur
btail; que s'ils s'avisaient de le faire ils les tueraient  coups de
fusil comme des btes froces partout o ils les trouveraient; et que
s'ils tombaient vivants entre leurs mains, ils pouvaient tre srs
d'tre pendus. Il s'en fallut toutefois que cela les calmt, et ils
s'loignrent en jurant et sacrant comme des chapps de l'enfer.
Aussitt qu'ils furent partis, vinrent les deux autres, enflamms d'une
colre et possds d'une rage aussi grandes, quoique d'une autre nature:
ce n'tait pas sans motif, car, ayant t  leur plantation, ils
l'avaient trouve toute dmolie et dtruite;  peine eurent-ils articul
leurs griefs, que les Espagnols leur dirent les leurs, et touts
s'tonnrent que trois hommes en bravassent ainsi dix-neuf impunment.

Les Espagnols les mprisaient, et, aprs les avoir ainsi dsarms,
firent peu de cas de leurs menaces; mais les deux Anglais rsolurent de
se venger, quoi qu'il pt leur en coter pour les trouver.

Ici les Espagnols s'interposrent galement, et leur dirent que leurs
adversaires tant dj dsarms, ils ne pouvaient consentir  ce qu'ils
les attaquassent avec des armes  feu et les tuassent peut-tre.--Mais,
dit le grave Espagnol qui tait leur gouverneur, nous ferons en sorte de
vous faire rendre justice si vous voulez vous en rapporter  nous; il
n'est pas douteux que lorsque leur colre sera appaise ils reviendront
vers nous, incapables qu'ils sont de subsister sans notre aide; nous
vous promettons alors de ne faire avec eux ni paix ni trve qu'ils ne
vous aient donn pleine satisfaction;  cette condition, nous esprons
que vous nous promettrez de votre ct de ne point user de violence 
leur gard, si ce n'est dans le cas de lgitime dfense.

Les deux Anglais cdrent  cette invitation de mauvaise grce et avec
beaucoup de rpugnance; mais les Espagnols protestrent qu'en agissant
ainsi ils n'avaient d'autre but que d'empcher l'effusion du sang, et de
rtablir l'harmonie parmi eux:--Nous sommes bien peu nombreux ici,
dirent-ils, il y a place pour nous touts, et il serait dommage que nous
ne fussions pas touts bons amis.-- la fin les Anglais consentirent, et
en attendant le rsultat, demeurrent quelques jours avec les Espagnols,
leur propre habitation tant dtruite.

Au bout d'environ trois jours les trois exils, fatigus d'errer  et
l et mourant presque de faim,--car ils n'avaient gure vcu dans cet
intervalle que d'oeufs de tortues,--retournrent au bocage. Ayant trouv
mon Espagnol qui, comme je l'ai dit, tait le gouverneur, se promenant
avec deux autres sur le rivage, ils l'abordrent d'un air humble et
soumis, et demandrent en grce d'tre de nouveau admis dans la famille.
Les Espagnols les accueillirent avec politesse; mais leur dclarrent
qu'ils avaient agi d'une manire si dnature envers les Anglais leurs
compatriotes, et d'une faon si incivile envers eux,--les Espagnols--,
qu'ils ne pouvaient rien conclure sans avoir pralablement consult les
deux Anglais et le reste de la troupe; qu'ils allaient les trouver, leur
en parler, et que dans une demi-heure ils leur feraient connatre le
rsultat de leur dmarche. Il fallait que les trois coupables fussent
rduits  une bien rude extrmit, puisque, obligs d'attendre la
rponse pendant une demi-heure, ils demandrent qu'on voult bien dans
cet intervalle leur faire donner du pain; ce qui fut fait: on y ajouta
mme un gros morceau du chevreau et un perroquet bouilli, qu'ils
mangrent de bon apptit, car ils taient mourants de faim.




SOUMISSION DES TROIS VAURIENS


Aprs avoir tenu conseil une demi-heure, on les fit entrer, et il
s'engagea  leur sujet un long dbat: leurs deux compatriotes les
accusrent d'avoir ananti le fruit de leur travail et form le dessein
de les assassiner: toutes choses qu'ils avaient avoues auparavant et
que par consquent ils ne pouvaient nier actuellement; alors les
Espagnols intervinrent comme modrateurs; et, de mme qu'ils avaient
oblig les deux Anglais  ne point faire de mal aux trois autres pendant
que ceux-ci taient nus et dsarms, de mme maintenant ils obligrent
ces derniers  aller rebtir  leurs compatriotes deux huttes, l'une
devant tre de la mme dimension, et l'autre plus vaste que les
premires; comme aussi  rtablir les cltures qu'ils avaient arraches,
 planter des arbres  la place de ceux qu'ils avaient dracins, 
bcher le sol pour y semer du bl l o ils avaient endommag la
culture; en un mot,  rtablir toutes choses en l'tat o ils les
avaient trouves, autant du moins que cela se pouvait; car ce n'tait
pas compltement possible: on ne pouvait rparer le temps perdu dans la
saison du bl, non plus que rendre les arbres et les haies ce qu'ils
taient.

Ils se soumirent  toutes ces conditions; et, comme pendant ce temps on
leur fournit des provisions en abondance, ils devinrent trs-paisibles,
et la bonne intelligence rgna de nouveau dans la socit; seulement on
ne put jamais obtenir de ces trois hommes de travailler pour eux-mmes,
si ce n'est un peu par ci, par l, et selon leur caprice. Toutefois les
Espagnols leur dirent franchement que, pourvu qu'ils consentissent 
vivre avec eux d'une manire sociable et amicale, et  prendre en
gnral le bien de la plantation  coeur, on travaillerait pour eux, en
sorte qu'ils pourraient se promener et tre oisifs tout  leur aise.
Ayant donc vcu en paix pendant un mois ou deux, les Espagnols leur
rendirent leurs armes, et leur donnrent la permission de les porter
dans leurs excursions comme par le pass.

Une semaine s'tait  peine coule depuis qu'ils avaient repris
possession de leurs armes et recommenc leurs courses, que ces hommes
ingrats se montrrent aussi insolents et aussi peu supportables
qu'auparavant; mais sur ces entrefaites un incident survint qui mit en
pril la vie de tout le monde, et qui les fora de dposer tout
ressentiment particulier, pour ne songer qu' la conservation de leur
vie.

Il arriva une nuit que le gouverneur espagnol, comme je l'appelle,
c'est--dire l'Espagnol  qui j'avais sauv la vie, et qui tait
maintenant le capitaine, le chef ou le gouverneur de la colonie, se
trouva tourment d'insomnie et dans l'impossibilit de fermer l'oeil: il
se portait parfaitement bien de corps, comme il me le dit par la suite
en me contant cette histoire; seulement ses penses se succdaient
tumultueusement, son esprit n'tait plein que d'hommes combattant et se
tuant les uns les autres; cependant il tait tout--fait veill et ne
pouvait avoir un moment de sommeil. Il resta long-temps couch dans cet
tat; mais, se sentant de plus en plus agit, il rsolut de se lever.
Comme ils taient en grand nombre, ils ne couchaient pas dans des hamacs
comme moi, qui tais seul, mais sur des peaux de chvres tendues sur
des espces de lits et de paillasses qu'ils s'taient faits; en sorte
que quand ils voulaient se lever ils n'avaient qu' se mettre sur leurs
jambes,  passer un habit et  chausser leurs souliers, et ils taient
prts  aller o bon leur semblait.

S'tant donc ainsi lev, il jeta un coup d'oeil dehors; mais il faisait
nuit et il ne put rien ou presque rien voir; d'ailleurs les arbres que
j'avais plants, comme je l'ai dit dans mon premier rcit, ayant pouss
 une grande hauteur, interceptaient sa vue; en sorte que tout ce qu'il
pt voir en levant les yeux, fut un ciel clair et toil. N'entendant
aucun bruit, il revint sur ses pas et se recoucha; mais ce fut
inutilement: il ne put dormir ni goter un instant de repos; ses penses
continuaient  tre agites et inquites sans qu'il st pourquoi.

Ayant fait quelque bruit en se levant et en allant et venant, l'un de
ses compagnons s'veilla et demanda quel tait celui qui se levait. Le
gouverneur lui dit ce qu'il prouvait.--Vraiment! dit l'autre espagnol,
ces choses l mritent qu'on s'y arrte, je vous assure: il se prpare
en ce moment quelque chose contre nous, j'en ai la certitude;--et
sur-le champ il lui demanda o taient les Anglais.--Ils sont dans
leurs huttes, dit-il, tout est en sret de ce ct-l.--Il parat que
les Espagnols avaient pris possession du logement principal, et avaient
prpar un endroit o les trois Anglais, depuis leur dernire mutinerie,
taient toujours relgus sans qu'ils pussent communiquer avec les
autres.--Oui, dit l'Espagnol, il doit y avoir quelque chose l-dessous,
ma propre exprience me l'assure. Je suis convaincu que nos mes, dans
leur enveloppe charnelle, communiquent avec les esprits incorporels,
habitants du monde invisible et en reoivent des clarts. Cet
avertissement, ami, nous est sans doute donn pour notre bien si nous
savons le mettre  profit. Venez, dit-il, sortons et voyons ce qui se
passe; et si nous ne trouvons rien qui justifie notre inquitude, je
vous conterai  ce sujet une histoire qui vous convaincra de la vrit
de ce que je vous dis.

En un mot, ils sortirent pour se rendre au sommet de la colline o
j'avais coutume d'aller; mais, tant en force et en bonne compagnie, ils
n'employrent pas la prcaution que je prenais, moi qui tais tout seul,
de monter au moyen de l'chelle, que je tirais aprs moi, et replaais
une seconde fois pour gagner le sommet; mais ils traversrent le bocage
sans prcaution et librement, lorsque tout--coup ils furent surpris de
voir  trs-peu de distance la lumire d'un feu et d'entendre, non pas
une voix ou deux, mais les voix d'un grand nombre d'hommes.

Toutes les fois que j'avais dcouvert des dbarquements de Sauvages dans
l'le, j'avais constamment fait en sorte qu'on ne pt avoir le moindre
indice que le lieu tait habit; lorsque les vnements le leur
apprirent, ce fut d'une manire si efficace, que c'est tout au plus si
ceux qui se sauvrent purent dire ce qu'ils avaient vu, car nous
disparmes aussitt que possible, et aucun de ceux qui m'avaient vu ne
s'chappa pour le dire  d'autres, except les trois Sauvages qui, lors
de notre dernire rencontre, sautrent dans la pirogue, et qui, comme je
l'ai dit, m'avaient fait craindre qu'ils ne retournassent auprs de
leurs compatriotes et n'amenassent du renfort.

tait-ce ce qu'avaient pu dire ces trois hommes qui en amenait
maintenant un aussi grand nombre, ou bien tait-ce le hasard seul ou
l'un de leurs festins sanglants, c'est ce que les Espagnols ne purent
comprendre,  ce qu'il parat; mais, quoi qu'il en ft, il aurait mieux
valu pour eux qu'ils se fussent tenus cachs et qu'ils n'eussent pas vu
les Sauvages, que de laisser connatre  ceux-ci que l'le tait
habite. Dans ce dernier cas, il fallait tomber sur eux avec vigueur, de
manire  n'en pas laisser chapper un seul; ce qui ne pouvait se faire
qu'en se plaant entre eux et leurs canots: mais la prsence d'esprit
leur manqua, ce qui dtruisit pour long-temps leur tranquillit.

Nous ne devons pas douter que le gouverneur et celui qui l'accompagnait,
surpris  cette vue, ne soient retourns prcipitamment sur leurs pas et
n'aient donn l'alarme  leurs compagnons, en leur faisant part du
danger imminent dans lequel ils taient touts. La frayeur fut grande en
effet; mais il fut impossible de les faire rester o ils taient: touts
voulurent sortir pour juger par eux-mmes de l'tat des choses.

Tant qu'il fit nuit, ils purent pendant plusieurs heures les examiner
tout  leur aise  la lueur de trois feux qu'ils avaient allums 
quelque distance l'un de l'autre: ils ne savaient ce que faisaient les
Sauvages, ni ce qu'ils devaient faire eux-mmes; car d'abord les ennemis
taient trop nombreux, ensuite ils n'taient point runis, mais spars
en plusieurs groupes, et occupaient divers endroits du rivage.

Les Espagnols  cet aspect furent dans une grande consternation; les
voyant parcourir le rivage dans touts les sens, ils ne doutrent pas que
tt ou tard quelques-uns d'entre eux ne dcouvrissent leur habitation ou
quelque autre lieu o ils trouveraient des vestiges d'habitants; ils
prouvrent aussi une grande inquitude  l'gard de leurs troupeaux de
chvres, car leur destruction les et rduits presque  la famine. La
premire chose qu'ils firent donc fut de dpcher trois hommes, deux
Espagnols et un Anglais, avant qu'il ft jour, pour emmener toutes les
chvres dans la grande valle o tait situe la caverne, et pour les
cacher, si cela tait ncessaire, dans la caverne mme. Ils taient
rsolus  attaquer les Sauvages, fussent-ils cent, s'ils les voyaient
runis touts ensemble et  quelque distance de leurs canots; mais cela
n'tait pas possible: car ils taient diviss en deux troupes loignes
de deux milles l'une de l'autre, et, comme on le sut plus tard, il y
avait l deux nations diffrentes.

Aprs avoir long-temps rflchi sur ce qu'ils avaient  faire et s'tre
fatigu le cerveau  examiner leur position actuelle, ils rsolurent
enfin d'envoyer comme espion, pendant qu'il faisait nuit, le vieux
Sauvage, pre de VENDREDI, afin de dcouvrir, si cela tait possible,
quelque chose touchant ces gens, par exemple d'o ils venaient, ce
qu'ils se proposaient de faire. Le vieillard y consentit volontiers, et,
s'tant mis tout nu, comme taient la plupart des Sauvages, il partit.
Aprs une heure ou deux d'absence, il revint et rapporta qu'il avait
pntr au milieu d'eux sans avoir t dcouvert, il avait appris que
c'taient deux expditions spares et deux nations diffrentes en
guerre l'une contre l'autre; elles s'taient livr une grande bataille
dans leur pays, et, un certain nombre de prisonniers ayant t faits de
part et d'autre dans le combat, ils taient par hasard dbarqus dans la
mme le pour manger leurs prisonniers et se rjouir; mais la
circonstance de leur arrive dans le mme lieu avait troubl toute leur
joie. Ils taient furieux les uns contre les autres et si rapprochs
qu'on devait s'attendre  les voir combattre aussitt que le jour
paratrait. Il ne s'tait pas apperu qu'ils souponnassent que d'autres
hommes fussent dans l'le. Il avait  peine achev son rcit qu'un grand
bruit annona que les deux petites armes se livraient un combat
sanglant.

Le pre de VENDREDI fit tout ce qu'il put pour engager nos gens  se
tenir clos et  ne pas se montrer; il leur dit que leur salut en
dpendait, qu'ils n'avaient d'autre chose  faire qu' rester
tranquilles, que les Sauvages se tueraient les uns les autres et que les
survivants, s'il y en avait, s'en iraient; c'est ce qui arriva; mais il
fut impossible d'obtenir cela, surtout des Anglais: la curiosit
l'emporta tellement en eux sur la prudence, qu'ils voulurent absolument
sortir et tre tmoins de la bataille; toutefois ils usrent de quelque
prcaution, c'est--dire qu'au lieu de marcher  dcouvert dans le
voisinage de leur habitation, ils s'enfoncrent plus avant dans les
bois, et se placrent dans une position avantageuse d'o ils pouvaient
voir en sret le combat sans tre dcouverts, du moins ils le
pensaient; mais il parat que les Sauvages les apperurent, comme on
verra plus tard.

Le combat fut acharn, et, si je puis en croire les Anglais,
quelques-uns des combattants avaient paru  l'un des leurs des hommes
d'une grande bravoure et dous d'une nergie invincible, et semblaient
mettre beaucoup d'art dans la direction de la bataille. La lutte,
dirent-ils, dura deux heures avant qu'on pt deviner  qui resterait
l'avantage; mais alors le parti le plus rapproch de l'habitation de nos
gens commena  ployer, et bientt quelques-uns prirent la fuite. Ceci
mit de nouveau les ntres dans une grande consternation; ils craignirent
que les fuyards n'allassent chercher un abri dans le bocage qui masquait
leur habitation, et ne la dcouvrissent, et que, par consquent, ceux
qui les poursuivaient ne vinssent  faire la mme dcouverte. Sur ce,
ils rsolurent de se tenir arms dans l'enceinte des retranchements, et
si quelques Sauvages pntraient dans le bocage, de faire une sortie et
de les tuer, afin de n'en laisser chapper aucun si cela tait possible:
ils dcidrent aussi que ce serait  coups de sabre ou de crosse de
fusil qu'on les tuerait, et non en faisant feu sur eux, de peur que le
bruit ne donnt l'alarme.




PRISE DES TROIS FUYARDS


La chose arriva comme ils l'avaient prvu: trois hommes de l'arme en
droute cherchrent leur salut dans la fuite; et, aprs avoir travers
la crique, ils coururent droit au bocage, ne souponnant pas le moins du
monde o ils allaient, mais croyant se rfugier dans l'paisseur d'un
bois. La vedette poste pour faire le guet en donna avis  ceux de
l'intrieur, en ajoutant,  la satisfaction de nos gens, que les
vainqueurs ne poursuivaient pas les fuyards et n'avaient pas vu la
direction qu'ils avaient prise. Sur quoi le gouverneur espagnol, qui
tait plein d'humanit, ne voulut pas permettre qu'on tut les trois
fugitifs; mais, expdiant trois hommes par le haut de la colline, il
leur ordonna de la tourner, de les prendre  revers et de les faire
prisonniers; ce qui fut excut. Les dbris de l'arme vaincue se
jetrent dans les canots et gagnrent la haute mer. Les vainqueurs se
retirrent et les poursuivirent peu ou point, mais, se runissant touts
en un seul groupe, ils poussrent deux grands cris, qu'on supposa tre
des cris de triomphe: c'est ainsi que se termina le combat. Le mme
jour, sur les trois heures de l'aprs-midi, ils se rendirent  leurs
canots. Et alors les Espagnols se retrouvrent paisibles possesseurs de
l'le, leur effroi se dissipa, et pendant plusieurs annes ils ne
revirent aucun Sauvage.

Lorsqu'ils furent touts partis, les Espagnols sortirent de leur grotte,
et, parcourant le champ de bataille, trouvrent environ trente-deux
morts sur la place. Quelques-uns avaient t tus avec de grandes et
longues flches, et ils en virent plusieurs dans le corps desquels elles
taient restes plonges; mais la plupart avaient t tus avec de
grands sabres de bois, dont seize ou dix-sept furent trouvs sur le
lieu du combat, avec un nombre gal d'arcs et une grande quantit de
flches. Ces sabres taient de grosses et lourdes choses difficiles 
manier, et les hommes qui s'en servaient devaient tre extrmement
forts. La majeure partie de ceux qui taient tus ainsi avaient la tte
mise en pices, ou, comme nous disons en Angleterre, _brains knocked
out_,--la cervelle hors du crne,--et en outre les jambes et les bras
casss; ce qui attestait qu'ils avaient combattu avec une furie et une
rage inexprimables. Touts les hommes qu'on trouva l gisants taient
tout--fait morts; car ces barbares ne quittent leur ennemi qu'aprs
l'avoir entirement tu, ou emportent avec eux touts ceux qui tombs
sous leurs coups ont encore un souffle de vie.

Le danger auquel on venait d'chapper apprivoisa pour long-temps les
trois anglais. Ce spectacle les avait remplis d'horreur, et ils ne
pouvaient penser sans un sentiment d'effroi qu'un jour ou l'autre ils
tomberaient peut-tre entre les mains de ces barbares, qui les tueraient
non-seulement comme ennemis, mais encore pour s'en nourrir comme nous
faisons de nos bestiaux. Et ils m'ont avou que cette ide d'tre mangs
comme du boeuf ou du mouton, bien que cela ne dt arriver qu'aprs leur
mort, avait eu pour eux quelque chose de si horrible en soi qu'elle leur
soulevait le coeur et les rendait malades, et qu'elle leur avait rempli
l'esprit de terreurs si tranges qu'ils furent tout autres pendant
quelques semaines.

Ceci, comme je le disais, eut pour effet mme d'apprivoiser nos trois
brutaux d'Anglais, dont je vous ai entretenu. Ils furent long-temps fort
traitables, et prirent assez d'intrt au bien commun de la socit; ils
plantaient, semaient, rcoltaient et commenaient  se faire au pays.
Mais bientt un nouvel attentat leur suscita une foule de peines.

Ils avaient fait trois prisonniers, ainsi que je l'ai consign, et comme
ils taient touts trois jeunes, courageux et robustes, ils en firent des
serviteurs, qui apprirent  travailler pour eux, et se montrrent assez
bons esclaves. Mais leurs matres n'agirent pas  leur gard comme
j'avais fait envers VENDREDI: ils ne crurent pas, aprs leur avoir sauv
la vie, qu'il ft de leur devoir de leur inculquer de sages principes de
morale, de religion, de les civiliser et de se les acqurir par de bons
traitements et des raisonnements affectueux. De mme qu'ils leur
donnaient leur nourriture chaque jour, chaque jour ils leur imposaient
une besogne, et les occupaient totalement  de vils travaux: aussi
manqurent-ils en cela, car ils ne les eurent jamais pour les assister
et pour combattre, comme j'avais eu mon serviteur VENDREDI, qui m'tait
aussi attach que ma chair  mes os.

Mais revenons  nos affaires domestiques. tant alors touts bons
amis,--car le danger commun, comme je l'ai dit plus haut, les avait
parfaitement rconcilis,--ils se mirent  considrer leur situation en
gnral. La premire chose qu'ils firent ce fut d'examiner si, voyant
que les Sauvages frquentaient particulirement le ct o ils taient,
et l'le leur offrant plus loin des lieux plus retirs, galement
propres  leur manire de vivre et videmment plus avantageux, il ne
serait pas convenable de transporter leur habitation et de se fixer dans
quelque endroit o ils trouveraient plus de scurit pour eux, et
surtout plus de sret pour leurs troupeaux et leur grain.

Enfin, aprs une longue discussion, ils convinrent qu'ils n'iraient pas
habiter ailleurs; vu qu'un jour ou l'autre il pourrait leur arriver des
nouvelles de leur gouverneur, c'est--dire de moi, et que si j'envoyais
quelqu'un  leur recherche, ce serait certainement dans cette partie de
l'le; que l, trouvant la place rase, on en conclurait que les
habitants avaient touts t tus par les Sauvages, et qu'ils taient
partis pour l'autre monde, et qu'alors le secours partirait aussi.

Mais, quant  leur grain et  leur btail, ils rsolurent de les
transporter dans la valle o tait ma caverne, le sol y tant dans une
tendue suffisante, galement propre  l'un et  l'autre. Toutefois,
aprs une seconde rflexion, ils modifirent cette rsolution; ils se
dcidrent  ne parquer dans ce lieu qu'une partie de leurs bestiaux, et
 n'y semer qu'une portion de leur grain, afin que si une partie tait
dtruite l'autre pt tre sauve. Ils adoptrent encore une autre mesure
de prudence, et ils firent bien; ce fut de ne point laisser connatre
aux trois Sauvages leurs prisonniers qu'ils avaient des cultures et des
bestiaux dans la valle, et encore moins qu'il s'y trouvait une caverne
qu'ils regardaient comme une retraite sre en cas de ncessit. C'est l
qu'ils transportrent les deux barils de poudre que je leur avais
abandonns lors de mon dpart.

Rsolus de ne pas changer de demeure, et reconnaissant l'utilit des
soins que j'avais pris  masquer mon habitation par une muraille ou
fortification et par un bocage, bien convaincus de cette vrit que leur
salut dpendait du secret de leur retraite, ils se mirent  l'ouvrage
afin de fortifier et cacher ce lieu encore plus qu'auparavant.  cet
effet j'avais plant des arbres--ou plutt enfonc des pieux qui avec le
temps taient devenus des arbres.--Dans un assez grand espace, devant
l'entre de mon logement, ils remplirent, suivant la mme mthode, tout
le reste du terrain depuis ces arbres jusqu'au bord de la crique, o,
comme je l'ai dit, je prenais terre avec mes radeaux, et mme jusqu'au
sol vaseux que couvrait le flot de la mare, ne laissant aucun endroit
o l'on pt dbarquer ni rien qui indiqut qu'un dbarquement ft
possible aux alentours. Ces pieux, comme autrefois je le mentionnai,
taient d'un bois d'une prompte vgtation; ils eurent soin de les
choisir gnralement beaucoup plus forts et beaucoup plus grands que
ceux que j'avais plants, et de les placer si drus et si serrs, qu'au
bout du trois ou quatre ans il tait devenu impossible  l'oeil de
plonger trs-avant dans la plantation. Quant aux arbres que j'avais
plants, ils taient devenus gros comme la jambe d'un homme. Ils en
placrent dans les intervalles un grand nombre de plus petits si
rapprochs qu'ils formaient comme une palissade paisse d'un quart de
mille, o l'on n'et pu pntrer qu'avec une petite arme pour les
abattre touts; car un petit chien aurait eu de la peine  passer entre
les arbres, tant ils taient serrs.

Mais ce n'est pas tout, ils en firent de mme sur le terrain  droite et
 gauche, et tout autour de la colline jusqu' son sommet, sans laisser
la moindre issue par laquelle ils pussent eux-mmes sortir, si ce n'est
au moyen de l'chelle qu'on appuyait contre le flanc de la colline, et
qu'on replaait ensuite pour gagner la cime; une fois cette chelle
enleve, il aurait fallu avoir des ailes ou des sortilges pour parvenir
jusqu' eux.

Cela tait fort bien imagin, et plus tard ils eurent occasion de s'en
applaudir; ce qui a servi  me convaincre que comme la prudence humaine
est justifie par l'autorit de la Providence, c'est la Providence qui
la met  l'oeuvre; et si nous coutions religieusement sa voix, je suis
pleinement persuad que nous viterions un grand nombre d'adversits
auxquelles, par notre propre ngligence notre vie est expose. Mais ceci
soit dit en passant.

Je reprends le fil de mon histoire. Depuis cette poque ils vcurent
deux annes dans un calme parfait, sans recevoir de nouvelles visites
des Sauvages. Il est vrai qu'un matin ils eurent une alerte qui les jeta
dans une grande consternation. Quelques-uns des Espagnols tant alls au
ct occidental, ou plutt  l'extrmit de l'le, dans cette partie
que, de peur d'tre dcouvert, je ne hantais jamais, ils furent surpris
de voir plus de vingt canots d'indiens qui se dirigeaient vers le
rivage.

pouvants, ils revinrent  l'habitation en toute hte donner l'alarme 
leurs compagnons, qui se tinrent clos tout ce jour-l et le jour
suivant, ne sortant que de nuit pour aller en observation. Ils eurent le
bonheur de s'tre tromps dans leur apprhension; car, quel que ft le
but des Sauvages, ils ne dbarqurent pas cette fois-l dans l'le, mais
poursuivirent quelqu'autre projet.

Il s'leva vers ce temps-l une nouvelle querelle avec les trois
Anglais. Un de ces derniers, le plus turbulent, furieux contre un des
trois esclaves qu'ils avaient faits prisonniers, parce qu'il n'excutait
pas exactement quelque chose qu'il lui avait ordonn et se montrait peu
docile  ses instructions, tira de son ceinturon la hachette qu'il
portait  son ct, et s'lana sur le pauvre Sauvage, non pour le
corriger, mais pour le tuer. Un des Espagnols, qui tait prs de l, le
voyant porter  ce malheureux,  dessein de lui fendre la tte, un rude
coup de hachette qui entra fort avant dans l'paule, crut que la pauvre
crature avait le bras coup, courut  lui, et, le suppliant de ne pas
tuer ce malheureux, se jeta entre lui et le Sauvage pour prvenir le
crime.

Ce coquin, devenu plus furieux encore, leva sa hachette contre
l'Espagnol, et jura qu'il le traiterait comme il avait voulu traiter le
Sauvage. L'Espagnol, voyant venir le coup, l'vita, et avec une pelle
qu'il tenait  la main,--car il travaillait en ce moment au champ de
bl,--tendit par terre ce forcen. Un autre Anglais, accourant au
secours de son camarade, renversa d'un coup l'Espagnol; puis, deux
Espagnols vinrent  l'aide de leur compatriote, et le troisime Anglais
tomba sur eux: aucun n'avait d'arme  feu; ils n'avaient que des
hachettes et d'autres outils,  l'exception du troisime Anglais.
Celui-ci tait arm de l'un de mes vieux coutelas rouills, avec lequel
il s'lana sur les Espagnols derniers arrivants et les blessa touts les
deux. Cette bagarre mit toute la famille en rumeur; du renfort suivint,
et les trois Anglais furent faits prisonniers. Il s'agit alors de voir
ce que l'on ferait d'eux. Ils s'taient montrs souvent si mutins, si
terribles, si paresseux, qu'on ne savait trop quelle mesure prendre 
leur gard; car ces quelques hommes, dangereux au plus haut degr, ne
valaient pas le mal qu'ils donnaient. En un mot, il n'y avait pas de
scurit  vivre avec eux.




NOUVEL ATTENTAT DE WILL ATKINS


L'Espagnol qui tait gouverneur leur dit en propres termes que s'ils
taient ses compatriotes il les ferait pendre; car toutes les lois et
touts les gouvernants sont institus pour la conservation de la socit,
et ceux qui sont nuisibles  la socit doivent tre repousss de son
sein; mais que comme ils taient Anglais, et que c'tait  la gnreuse
humanit d'un Anglais qu'ils devaient touts leur vie et leur dlivrance,
il les traiterait avec toute la douceur possible, et les abandonnerait
au jugement de leurs deux compatriotes.

Un des deux honntes Anglais se leva alors, et dit qu'ils dsiraient
qu'on ne les choist pas pour juges;--car, ajouta-t-il, j'ai la
conviction que notre devoir serait de les condamner  tre
pendus.--Puis, il raconta comment WILL ATKINS, l'un des trois, avait
propos aux Anglais de se liguer touts les cinq pour gorger les
Espagnols pendant leur sommeil.

Quand le gouverneur espagnol entendit cela, il s'adressa  Will
ATKINS:--Comment, senr ATKINS, dit-il, vous vouliez nous tuer touts?
Qu'avez-vous  dire  cela?--Ce coquin endurci tait si loin de le
nier, qu'il affirma que cela tait vrai, et, Dieu me damne, jura-t-il,
si nous ne le faisons pas avant de dmler rien autre avec vous.--Fort
bien; mais, seor ATKINS, dit l'Espagnol, que vous avons-nous fait pour
que vous veuillez nous tuer? et que gagneriez-vous  nous tuer? et que
devons-nous faire pour vous empcher de nous tuer? Faut-il que nous vous
tuions ou que nous soyons tus par vous? Pourquoi voulez-vous nous
rduire  cette ncessit, seor ATKINS? dit l'Espagnol avec beaucoup de
calme et en souriant.

Seor ATKINS entra dans une telle rage contre l'Espagnol qui avait fait
une raillerie de cela, que, s'il n'avait t retenu par trois hommes, et
sans armes, il est croyable qu'il aurait tent de le tuer au milieu de
toute l'assemble.

Cette conduite insense les obligea  considrer srieusement le parti
qu'ils devaient prendre. Les deux Anglais et l'Espagnol qui avait sauv
le pauvre esclave taient d'opinion qu'il fallait pendre l'un des trois,
pour l'exemple des autres, et que ce devait tre celui-l qui avait deux
fois tent de commettre un meurtre avec sa hachette; et par le fait, on
aurait pu penser, non sans raison, que le crime tait consomm; car le
pauvre Sauvage tait dans un tat si misrable depuis la blessure qu'il
avait reue, qu'on croyait qu'il ne survivrait pas.

Mais le gouverneur espagnol dit encore--Non,--rptant que c'tait un
Anglais qui leur avait sauv  touts la vie, et qu'il ne consentirait
jamais  mettre un Anglais  mort, et-il assassin la moiti d'entre
eux; il ajouta que, s'il tait lui-mme frapp mortellement par un
Anglais, et qu'il et le temps de parler, ce serait pour demander son
pardon.

L'Espagnol mit tant d'insistance, qu'il n'y eut pas moyen de lui
rsister; et, comme les conseils de la clmence prvalent presque
toujours lorsqu'ils sont appuys avec autant de chaleur, touts se
rendirent  son sentiment. Mais il restait  considrer ce qu'on ferait
pour empcher ces gens-l de faire le mal qu'ils prmditaient; car
touts convinrent, le gouverneur aussi bien que les autres, qu'il fallait
trouver le moyen de mettre la socit  l'abri du danger. Aprs un long
dbat, il fut arrt tout d'abord qu'ils seraient dsarms, et qu'on ne
leur permettrait d'avoir ni fusils, ni poudre, ni plomb, ni sabres, ni
armes quelconques; qu'on les expulserait de la socit, et qu'on les
laisserait vivre comme ils voudraient et comme ils pourraient; mais
qu'aucun des autres, Espagnols ou Anglais, ne les frquenterait, ne leur
parlerait et n'aurait avec eux la moindre relation; qu'on leur
dfendrait d'approcher  une certaine distance du lieu o habitaient les
autres; et que s'ils venaient  commettre quelque dsordre, comme de
ravager, de brler, de tuer, ou de dtruire le bl, les cultures, les
constructions, les enclos ou le btail appartenant  la socit, on les
ferait mourir sans misricorde et on les fusillerait partout o on les
trouverait.

Le gouverneur, homme d'une grande humanit, rflchit quelques instants
sur cette sentence; puis, se tournant vers les deux honntes
Anglais,--Arrtez, leur dit-il; songez qu'il s'coulera bien du temps
avant qu'ils puissent avoir du bl et des troupeaux  eux: il ne faut
pas qu'ils prissent de faim; nous devons leur accorder des provisions.
Il fit donc ajouter  la sentence qu'on leur donnerait une certaine
quantit de bl pour semer et se nourrir pendant huit mois, aprs lequel
temps il tait prsumable qu'ils en auraient provenant de leur rcolte;
qu'en outre on leur donnerait six chvres laitires, quatre boucs, six
chevreaux pour leur subsistance actuelle et leur approvisionnement, et
enfin des outils pour travailler aux champs, tels que six hachettes, une
hache, une scie et autres objets; mais qu'on ne leur remettrait ni
outils ni provisions  moins qu'ils ne jurassent solemnellement qu'avec
ces instruments ils ne feraient ni mal ni outrage aux Espagnols et 
leurs camarades anglais.

C'est ainsi qu'expulss de la socit, ils eurent  se tirer d'affaire
par eux-mmes. Ils s'loignrent hargneux et rcalcitrants; mais, comme
il n'y avait pas de remde, jouant les gens  qui il tait indiffrent
de partir ou de rester, ils dguerpirent, prtendant qu'ils allaient se
choisir une place pour s'y tablir, y planter et y pourvoir  leur
existence. On leur donna quelques provisions, mais point d'armes.

Quatre ou cinq jours aprs ils revinrent demander des aliments, et
dsignrent au gouverneur le lieu o ils avaient dress leurs tentes et
trac l'emplacement de leur habitation et de leur plantation. L'endroit
tait effectivement trs-convenable, situ au Nord-Est, dans la partie
la plus recule de l'le, non loin du lieu o, grce  la Providence,
j'abordai lors de mon premier voyage aprs avoir t emport en pleine
mer, Dieu seul sait o! dans ma folle tentative de faire le tour de
l'le.

L,  peu prs sur le plan de ma premire habitation, ils se btirent
deux belles huttes, qu'ils adossrent  une colline ayant dj quelques
arbres parsems sur trois de ses cts; de sorte qu'en en plantant
d'autres, il fut facile de les cacher de manire  ce qu'elles ne
pussent tre apperues sans beaucoup de recherches.--Ces exils
exprimrent aussi le dsir d'avoir quelques peaux de bouc sches pour
leur servir de lits et de couvertures; on leur en accorda, et, ayant
donn leur parole qu'ils ne troubleraient personne et respecteraient les
plantations, on leur remit des hachettes et les autres outils dont on
pouvait se priver; des pois, de l'orge et du riz pour semer; en un mot
tout ce qui leur tait ncessaire, sauf des armes et des munitions.

Ils vcurent, ainsi  part environ six mois, et firent leur premire
rcolte;  la vrit, cette rcolte fut peu de chose, car ils n'avaient
pu ensemencer qu'une petite tendue de terrain, ayant toutes leurs
plantations  tablir, et par consquent beaucoup d'ouvrage sur les
bras. Lorsqu'il leur fallut faire des planches, de la poterie et autres
choses semblables, ils se trouvrent fort empchs et ne purent y
russir; quand vint la saison des pluies, n'ayant pas de caverne, ils ne
purent tenir leur grain sec, et il fut en grand danger de se gter: ceci
les contrista beaucoup. Ils vinrent donc supplier les Espagnols de les
aider, ce que ceux-ci firent volontiers, et en quatre jours on leur
creusa dans le flanc de la colline un trou assez grand pour mettre 
l'abri de la pluie leur grain et leurs autres provisions; mais c'tait
aprs tout une triste grotte, compare  la mienne et surtout  ce
qu'elle tait alors; car les Espagnols l'avaient beaucoup agrandie et y
avaient pratiqu de nouveaux logements.

Environ trois trimestres aprs cette sparation il prit  ces chenapans
une nouvelle lubie, qui, jointe aux premiers brigandages qu'ils avaient
commis, attira sur eux le malheur et faillit  causer la ruine de la
colonie tout entire. Les trois nouveaux associs commencrent,  ce
qu'il parat,  se fatiguer de la vie laborieuse qu'ils menaient sans
espoir d'amliorer leur condition; il leur vint la fantaisie de faire un
voyage au continent d'o venaient les Sauvages, afin d'essayer s'ils ne
pourraient pas russir  s'emparer de quelques prisonniers parmi les
naturels du pays, les emmener dans leur plantation, et se dcharger sur
eux des travaux les plus pnibles.

Ce projet n'tait pas mal entendu s'ils se fussent borns  cela; mais
ils ne faisaient rien et ne se proposaient rien o il n'y et du mal
soit dans l'intention, soit dans le rsultat; et, si je puis dire mon
opinion, il semblait qu'ils fussent placs sous la maldiction du Ciel;
car si nous n'accordons pas que des crimes visibles sont poursuivis de
chtiments visibles, comment concilierons-nous les vnements avec la
justice divine? Ce fut sans doute en punition manifeste de leurs crimes
de rbellion et de piraterie qu'ils avaient t amens  la position o
ils se trouvaient; mais bien loin de montrer le moindre remords de ces
crimes, ils y ajoutaient de nouvelles sclratesses.; telles que cette
cruaut monstrueuse de blesser un pauvre esclave parce qu'il n'excutait
pas ou peut-tre ne comprenait pas l'ordre qui lui tait donn, de le
blesser de telle manire, que sans nul doute il en est rest estropi
toute sa vie, et dans un lieu o il n'y avait pour le gurir ni
chirurgien, ni mdicaments; mais le pire de tout ce fut leur dessein
sanguinaire, c'est--dire, tout bien jug, leur meurtre intentionnel,
car,  coup sr, c'en tait un, ainsi que plus tard leur projet concert
d'assassiner de sang-froid les Espagnols durant leur sommeil.

Je laisse les rflexions, et je reprends mon rcit. Les trois garnements
vinrent un matin trouver les Espagnols, et en de trs-humbles termes
demandrent instamment  tre admis  leur parler. Ceux-ci consentirent
volontiers  entendre ce qu'ils avaient  leur dire. Voil de quoi il
s'agissait:--Nous sommes fatigus, dirent-ils, de la vie que nous
menons; nous ne sommes pas assez habiles pour faire nous-mmes tout ce
dont nous avons besoin; et, manquant d'aide, nous aurions  redouter de
mourir de faim; mais si vous vouliez nous permettre de prendre l'un des
canots dans lesquels vous tes venus, et nous donner les armes et les
munitions ncessaires pour notre dfense, nous gagnerions la terre ferme
pour chercher fortune, et nous vous dlivrerions ainsi du soin de nous
pourvoir de nouvelles provisions.

Les Espagnols taient assez enchants d'en tre dbarrasss. Cependant
ils leur reprsentrent avec franchise qu'ils allaient courir  une mort
certaine, et leur dirent qu'eux-mmes avaient prouv de telles
souffrances sur le continent, que, sans tre prophtes, ils pouvaient
leur prdire qu'ils y mourraient de faim ou y seraient assassins. Ils
les engagrent  rflchir  cela.

Ces hommes rpondirent audacieusement qu'ils mourraient de faim s'ils
restaient, car ils ne pouvaient ni ne voulaient travailler. Que
lorsqu'ils seraient l-bas le pire qui pourrait leur arriver c'tait de
prir d'inanition; que si on les tuait, tant serait fini pour eux;
qu'ils n'avaient ni femmes ni enfants pour les pleurer. Bref, ils
renouvelrent leur demande avec instance, dclarant que de toute manire
ils partiraient, qu'on leur donnt ou non des armes.

Les Espagnols leur dirent, avec beaucoup de bont, que, s'ils taient
absolument dcids  partir, ils ne devaient pas se mettre en route
dnus de tout et sans moyens de dfense; et que, bien qu'il leur ft
pnible de se dfaire de leurs armes  feu, n'en ayant pas assez pour
eux-mmes, cependant ils leur donneraient deux mousquets, un pistolet,
et de plus un coutelas et  chacun une hachette; ce qu'ils jugeaient
devoir leur suffire.

En un mot, les Anglais acceptrent cette offre; et, les Espagnols leur
ayant cuit assez de pain pour subsister pendant un mois et leur ayant
donn autant de viande de chvre qu'ils en pourraient manger pendant
qu'elle serait frache, ainsi qu'un grand panier de raisins secs, une
cruche d'eau douce et un jeune chevreau vivant, ils montrent hardiment
dans un canot pour traverser une mer qui avait au moins quarante milles
de large.




CAPTIFS OFFERTS EN PRSENT


Ce canot tait grand, et aurait pu aisment transporter quinze ou vingt
hommes: aussi ne pouvaient-ils le manoeuvrer que difficilement;
toutefois,  la faveur d'une bonne brise et du flot de la mare, ils
s'en tirrent assez bien. Ils s'taient fait un mt d'une longue perche,
et une voile de quatre grandes peaux de bouc sches qu'ils avaient
cousues ou laces ensemble; et ils taient partis assez joyeusement. Les
Espagnols leur crirent--buen viage. Personne ne pensait les revoir.

Les Espagnols se disaient souvent les uns aux autres, ainsi que les deux
honntes Anglais qui taient rests:--Quelle vie tranquille et
confortable nous menons maintenant que ces trois turbulents compagnons
sont partis!--Quant  leur retour, c'tait la chose la plus loigne de
leur pense. Mais voici qu'aprs vingt-deux jours d'absence, un des
Anglais, qui travaillait dehors  sa plantation, apperoit au loin trois
trangers qui venaient  lui: deux d'entre eux portaient un fusil sur
l'paule.

L'Anglais s'enfuit comme s'il et t ensorcel. Il accourut boulevers
et effray vers le gouverneur espagnol, et lui dit qu'ils taient touts
perdus; car des trangers avaient dbarqu dans l'le: il ne put dire
qui ils taient. L'Espagnol, aprs avoir rflchi un moment, lui
rpondit:--Que voulez-vous dire? Vous ne savez pas qui ils sont? mais
ce sont des Sauvages srement.--Non, non, rpartit l'Anglais, ce sont
des hommes vtus et arms.--Alors donc, dit l'Espagnol, pourquoi vous
mettez-vous en peine? Si ce ne sont pas des Sauvages, ce ne peut tre
que des amis, car il n'est pas de nation chrtienne sur la terre qui ne
soit dispose  nous faire plutt du bien que du mal.

Pendant qu'ils discutaient ainsi arrivrent les trois Anglais, qui,
s'arrtant en dehors du bois nouvellement plant, se mirent  les
appeler. On reconnut aussitt leur voix, et tout le merveilleux de
l'aventure s'vanouit. Mais alors l'tonnement se porta sur un autre
objet, c'est--dire qu'on se demanda quels taient leur dessein et le
motif de leur retour.

Bientt on fit entrer nos trois coureurs, et on les questionna sur le
lieu o ils taient alls et sur ce qu'ils avaient fait. En peu de mots
ils racontrent tout leur voyage. Ils avaient, dirent-ils, atteint la
terre en deux jours ou un peu moins; mais, voyant les habitants alarms
 leur approche et s'armant de leurs arcs et de leurs flches pour les
combattre, ils n'avaient pas os dbarquer, et avaient fait voile au
Nord pendant six au sept heures; alors ils taient arrivs  un grand
chenal, qui leur fit reconnatre que la terre qu'on dcouvrait de notre
domaine n'tait pas le continent, mais une le. Aprs tre entrs dans
ce bras de mer, ils avaient apperu une autre le  droite, vers le
Nord, et plusieurs autres  l'Ouest. Dcids  aborder n'importe o, ils
s'taient dirigs vers l'une des les situes  l'Ouest, et taient
hardiment descendus au rivage. L ils avaient trouv des habitants
affables et bienveillants, qui leur avaient donn quantit de racines et
quelques poissons secs, et s'taient montrs trs-sociables. Les femmes
aussi bien que les hommes s'taient empresss de les pourvoir de touts
les aliments qu'ils avaient pu se procurer, et qu'ils avaient apports
de fort loin sur leur tte.

Ils demeurrent quatre jours parmi ces naturels. Leur ayant demand par
signes, du mieux qu'il leur tait possible, quelles taient les nations
environnantes, ceux-ci rpondirent que presque de touts cts habitaient
des peuples farouches et terribles qui,  ce qu'ils leur donnrent 
entendre, avaient coutume de manger des hommes. Quant  eux, ils dirent
qu'ils ne mangeaient jamais ni hommes ni femmes except ceux qu'ils
prenaient  la guerre; puis, ils avourent qu'ils faisaient de grands
festins avec la chair de leurs prisonniers.

Les Anglais leur demandrent  quelle poque ils avaient fait un banquet
de cette nature; les Sauvages leur rpondirent qu'il y avait de cela
deux lunes, montrant la lune, puis deux de leurs doigts; et que leur
grand Roi avait deux cents prisonniers de guerre qu'on engraissait pour
le prochain festin. Nos hommes parurent excessivement dsireux de voir
ces prisonniers; mais les autres, se mprenant, s'imaginrent qu'ils
dsiraient qu'on leur en donnt pour les emmener et les manger, et leur
firent entendre, en indiquant d'abord le soleil couchant, puis le
levant, que le lendemain matin au lever du soleil ils leur en
amneraient quelques-uns. En consquence, le matin suivant ils amenrent
cinq femmes et onze hommes,--et les leur donnrent pour les transporter
avec eux,--comme on conduirait des vaches et des boeufs  un port de mer
pour ravitailler un vaisseau.

Tout brutaux et barbares que ces vauriens se fussent montrs chez eux,
leur coeur se souleva  cette vue, et ils ne surent que rsoudre: refuser
les prisonniers c'et t un affront sanglant pour la nation sauvage qui
les leur offrait; mais qu'en faire, ils ne le savaient. Cependant aprs
quelques dbats ils se dterminrent  les accepter, et ils donnrent en
retour aux Sauvages qui les leur avaient amens une de leurs hachettes,
une vieille clef, un couteau et six ou sept de leurs balles: bien qu'ils
en ignorassent l'usage, ils en semblrent extrmement satisfaits; puis,
les Sauvages ayant li sur le dos les mains des pauvres cratures, ils
les tranrent dans le canot.

Les Anglais furent obligs de partir aussitt aprs les avoir reus, car
ceux qui leur avaient fait ce noble prsent se seraient, sans aucun
doute, attendus  ce que le lendemain matin, ils se missent  l'oeuvre
sur ces captifs,  ce qu'ils en tuassent deux ou trois et peut-tre  ce
qu'ils les invitassent  partager leur repas.

Mais, ayant pris cong des Sauvages avec tout le respect et la politesse
possibles entre gens qui de part et d'autre n'entendent pas un mot de ce
qu'ils se disent, ils mirent  la voile et revinrent  la premire le,
o en arrivant ils donnrent la libert  huit de leurs captifs, dont
ils avaient un trop grand nombre.

Pendant le voyage, ils tchrent d'entrer en communication avec leurs
prisonniers; mais il tait impossible de leur faire entendre quoi que ce
ft.  chaque chose qu'on leur disait, qu'on leur donnait ou faisait,
ils croyaient qu'on allait les tuer. Quand ils se mirent  les dlier,
ces pauvres misrables jetrent de grands cris, surtout les femmes;
comme si dj elles se fussent senti le couteau sur la gorge,
s'imaginant qu'on ne les dtachait que pour les assassiner.

Il en tait de mme si on leur donnait  manger; ils en concluaient que
c'tait de peur qu'ils ne dprissent et qu'ils ne fussent pas assez
gras pour tre tus. Si l'un d'eux tait regard d'une manire plus
particulire, il s'imaginait que c'tait pour voir s'il tait le plus
gras et le plus propre  tre tu le premier. Aprs mme que les Anglais
les eurent amens dans l'le et qu'ils eurent commenc  en user avec
bont  leur gard et  les bien traiter, ils ne s'en attendirent pas
moins chaque jour  servir de dner ou de souper  leurs nouveaux
matres.

Quand les trois aventuriers eurent termin cet trange rcit ou journal
de leur voyage, les Espagnols leur demandrent o tait leur nouvelle
famille. Ils leur rpondirent qu'ils l'avaient dbarque et place dans
l'une de leurs huttes et qu'ils taient venus demander quelques vivres
pour elle. Sur quoi les Espagnols et les deux autres Anglais,
c'est--dire la colonie tout entire, rsolurent d'aller la voir, et
c'est ce qu'ils firent: le pre de VENDREDI les accompagna.

Quand ils entrrent dans la hutte ils les virent assis et garrotts: car
lorsque les Anglais avaient dbarqu ces pauvres gens, ils leur avaient
li les mains, afin qu'ils ne pussent s'emparer du canot et s'chapper;
ils taient donc l assis, entirement nus. D'abord il y avait trois
hommes vigoureux, beaux garons, bien dcoupls, droits et bien
proportionns, pouvant avoir de trente  trente-cinq ans; puis cinq
femmes, dont deux paraissaient avoir de trente  quarante ans; deux
autres n'ayant pas plus de vingt-quatre ou vingt-cinq ans, et une
cinquime, grande et belle fille de seize  dix-sept ans. Les femmes
taient d'agrables personnes aussi belles de corps que de visage,
seulement elles taient basanes; deux d'entre elles, si elles eussent
t parfaitement blanches, auraient pass pour de jolies femmes, mme 
Londres, car elles avaient un air fort avenant et une contenance fort
modeste, surtout lorsque par la suite elles furent vtues et pares,
comme ils disaient, bien qu'il faut l'avouer, ce ft peu de chose que
cette parure. Nous y reviendrons.

Cette vue, on n'en saurait douter, avait quelque chose de pnible pour
nos Espagnols, qui, c'est justice  leur rendre, taient des hommes de
la conduite la plus noble, du calme le plus grand, du caractre le plus
grave, et de l'humeur la plus parfaite que j'aie jamais rencontre, et
en particulier d'une trs-grande modestie, comme on va le voir
tout--l'heure. Je disais donc qu'il tait fort pnible pour eux de voir
trois hommes et cinq femmes nus, touts garrotts ensemble et dans la
position la plus misrable o la nature humaine puisse tre suppose,
s'attendant  chaque instant  tre arrachs de ce lieu,  avoir le
crne fracass et  tre dvors comme un veau tu pour un gala.

La premire chose qu'ils firent fut d'envoyer le vieil Indien, le pre
de VENDREDI, auprs d'eux, afin de voir s'il en reconnatrait quelqu'un,
et s'il comprendrait leur langue. Ds que ce vieillard fut entr il les
regarda avec attention l'un aprs l'autre, mais n'en reconnut aucun; et
aucun d'eux ne put comprendre une seule des paroles ou un seul des
signes qu'il leur adressait,  l'exception d'une des femmes.

Nanmoins ce fut assez pour le but qu'on se proposait, c'est--dire pour
les assurer que les gens entre les mains desquels ils taient tombs
taient des Chrtiens, auxquels l'action de manger des hommes et des
femmes faisait horreur, et qu'ils pouvaient tre certains qu'on ne les
tuerait pas. Aussitt qu'ils eurent l'assurance de cela, ils firent
clater une telle joie, et par des manifestations si grotesques et si
diverses, qu'il serait difficile de la dcrire: il parat qu'ils
appartenaient  des nations diffrentes.

On chargea ensuite la femme qui servait d'interprte de leur demander
s'ils consentaient  tre les serviteurs des hommes qui les avaient
emmens dans le but de leur sauver la vie, et  travailler pour eux. 
cette question ils se mirent touts  danser; et aussitt l'un prit une
chose, l'autre une autre, enfin tout ce qui se trouvait sous leurs
mains, et le plaaient sur leurs paules, pour faire connatre par l
qu'ils taient trs-disposs  travailler.

Le gouverneur, qui prvit que la prsence de ces femmes parmi eux ne
tarderait pas  avoir des inconvnients, et pourrait occasionner
quelques querelles et peut-tre des querelles de sang, demanda aux trois
Anglais comment ils entendaient traiter leurs prisonnires, et s'ils se
proposaient d'en faire leurs servantes ou leurs femmes? L'un d'eux
rpondit brusquement et hardiment, qu'ils en feraient l'un et l'autre. 
quoi le gouverneur rpliqua:--Mon intention n'est pas de vous en
empcher; vous tes matres  cet gard. Mais je pense qu'il est juste,
afin d'viter parmi vous les dsordres et les querelles, et j'attends de
votre part par cette raison seulement que si quelqu'un de vous prend une
de ces cratures pour femme ou pour pouse, il n'en prenne qu'une, et
qu'une fois prise il lui donne protection; car, bien que nous ne
puissions vous marier, la raison n'en exige pas moins que, tant que vous
resterez ici, la femme que l'un de vous aura choisie soit  sa charge et
devienne son pouse, je veux dire, ajouta-t-il, que tant qu'il rsidera
ici, nul autre que lui n'ait affaire  elle.--Tout cela parut si juste
que chacun y donna son assentiment sans nulle difficult.




LOTERIE


Alors les Anglais demandrent aux Espagnols s'ils avaient l'intention de
prendre quelqu'une de ces Sauvages. Mais touts rpondirent: --Non.--
Les uns dirent qu'ils avaient leurs femmes en Espagne, les autres qu'ils
ne voulaient pas de femmes qui n'taient pas chrtiennes; et touts
dclarrent qu'ils les respecteraient, ce qui est un exemple de vertu
que je n'ai jamais rencontr dans touts mes voyages. Pour couper court,
de leur ct, les cinq Anglais prirent chacun une femme, c'est--dire
une femme temporaire; et depuis ils menrent un nouveau genre de vie.
Les Espagnols et le pre de VENDREDI demeuraient dans ma vieille
habitation, qu'ils avaient beaucoup largie  l'intrieur; ayant avec
eux les trois serviteurs qu'ils s'taient acquis lors de la dernire
bataille des Sauvages. C'taient les principaux de la colonie; ils
pourvoyaient de vivres touts les autres, ils leur prtaient toute
l'assistance possible, et selon que la ncessit le requrait.

Le prodigieux de cette histoire est que cinq individus insociables et
mal assortis se soient accords au sujet de ces femmes, et que deux
d'entre eux n'aient pas choisi la mme, d'autant plus qu'il y en avait
deux ou trois parmi elles qui taient sans comparaison plus agrables
que les autres. Mais ils trouvrent un assez bon expdient pour viter
les querelles: ils mirent les cinq femmes  part dans l'une des huttes
et allrent touts dans l'autre, puis tirrent au sort  qui choisirait
le premier.

Celui dsign pour choisir le premier alla seul  la hutte o se
trouvaient les pauvres cratures toutes nues, et emmena l'objet de son
choix. Il est digne d'observation que celui qui choisit le premier prit
celle qu'on regardait comme la moins bien et qui tait la plus ge des
cinq, ce qui mit en belle humeur ses compagnons: les Espagnols mme en
sourirent. Mais le gaillard, plus clairvoyant qu'aucun d'eux,
considrait que c'est autant de l'application et du travail que de toute
autre chose qu'il faut attendre le bien-tre; et, en effet, cette femme
fut la meilleure de toutes.

Quand les pauvres captives se virent ainsi ranges sur une file puis
emmenes une  une, les terreurs de leur situation les assaillirent de
nouveau, et elles crurent fermement qu'elles taient sur le point d'tre
dvores. Aussi, lorsque le matelot anglais entra et en emmena une, les
autres poussrent un cri lamentable, se pendirent aprs elle et lui
dirent adieu avec tant de douleur et d'affection que le coeur le plus dur
du monde en aurait t dchir. Il fut impossible aux Anglais de leur
faire comprendre qu'elles ne seraient pas gorges avant qu'ils eussent
fait venir le vieux pre de VENDREDI, qui, sur-le-champ, leur apprit que
les cinq hommes qui taient alls les chercher l'une aprs l'autre les
avaient choisies pour femmes.

Aprs que cela fut fait, et que l'effroi des femmes fut un peu dissip,
les hommes se mirent  l'ouvrage. Les Espagnols vinrent les aider, et en
peu d'heures on leur eut lev  chacun une hutte ou tente pour se loger
 part; car celles qu'ils avaient dj taient encombres d'outils,
d'ustensiles de mnage et de provisions.

Les trois coquins s'taient tablis un peu plus loin que les deux
honntes gens, mais les uns et les autres sur le rivage septentrional de
l'le; de sorte qu'ils continurent  vivre sparment. Mon le fut donc
peuple en trois endroits, et pour ainsi dire on venait d'y jeter les
fondements de trois villes.

Ici il est bon d'observer que, ainsi que cela arrive souvent dans le
monde,--la Providence, dans la sagesse de ses fins, en dispose-t-elle
ainsi? c'est ce que j'ignore--, les deux honntes gens eurent les plus
mauvaises femmes en partage, et les trois rprouvs, qui taient  peine
dignes de la potence, qui n'taient bons  rien, et qui semblaient ns
pour ne faire du bien ni  eux-mmes ni  autrui, eurent trois femmes
adroites, diligentes, soigneuses et intelligentes: non que les deux
premires fussent de mauvaises femmes sous le rapport de l'humeur et du
caractre; car toutes les cinq taient des cratures trs-prvenantes,
trs-douces et trs-soumises, passives plutt comme des esclaves que
comme des pouses; je veux dire seulement qu'elles n'taient pas
galement adroites, intelligentes ou industrieuses, ni galement
pargnantes et soigneuses.

Il est encore une autre observation que je dois faire,  l'honneur d'une
diligente persvrance d'une part, et  la honte d'un caractre
ngligent et paresseux d'autre part; c'est que, lorsque j'arrivai dans
l'le, et que j'examinai les amliorations diverses, les cultures et la
bonne direction des petites colonies, les deux Anglais avaient de si
loin dpass les trois autres, qu'il n'y avait pas de comparaison 
tablir entre eux. Ils n'avaient ensemenc, il est vrai, les uns et les
autres, que l'tendue de terrain ncessaire  leurs besoins, et ils
avaient eu raison  mon sens; car la nature nous dit qu'il est inutile
de semer plus qu'on ne consomme; mais la diffrence dans la culture, les
plantations, les cltures et dans tout le reste se voyait de prime
abord.

Les deux Anglais avaient plant autour de leur hutte un grand nombre de
jeunes arbres, de manire qu'en approchant de la place vous
n'apperceviez qu'un bois. Quoique leur plantation et t ravage deux
fois, l'une par leurs compatriotes et l'autre par l'ennemi comme on le
verra en son lieu, nanmoins ils avaient tout rtabli, et tout chez eux
tait florissant et prospre. Ils avaient des vignes parfaitement
plantes, bien qu'eux-mmes n'en eussent jamais vu; et grce aux soins
qu'ils donnaient  cette culture, leurs raisins taient dj aussi bons
que ceux des autres. Ils s'taient aussi fait une retraite dans la
partie la plus paisse des bois. Ce n'tait pas une caverne naturelle
comme celle que j'avais trouve, mais une grotte qu'ils avaient creuse
 force de travail, o, lorsque arriva le malheur qui va suivre, ils
mirent en sret leurs femmes et leurs enfants, si bien qu'on ne put les
dcouvrir. Au moyen d'innombrables pieux de ce bois qui, comme je l'ai
dit, crot si facilement, ils avaient lev  l'entour un bocage
impntrable, except en un seul endroit o ils grimpaient pour gagner
l'extrieur, et de l entraient dans des sentiers qu'ils s'taient
mnags.

Quant aux trois rprouvs, comme je les appelle  juste titre, bien que
leur nouvelle position les et beaucoup civiliss, en comparaison de ce
qu'ils taient antrieurement, et qu'ils ne fussent pas  beaucoup prs
aussi querelleurs, parce qu'ils n'avaient plus les mmes occasions de
l'tre, nanmoins l'un des compagnons d'un esprit drgl, je veux dire
la paresse, ne les avait point abandonns. Ils semaient du bl il est
vrai, et faisaient des enclos; mais jamais les paroles de Salomon ne se
vrifirent mieux qu' leur gard:--J'ai pass par la vigne du
paresseux, elle tait couverte de ronces.--Car, lorsque les Espagnols
vinrent pour voir leur moisson, ils ne purent la dcouvrir en divers
endroits,  cause des mauvaises herbes; il y avait dans la haie
plusieurs ouvertures par lesquelles les chvres sauvages taient entres
et avaient mang le bl;  et l on avait bouch le trou comme
provisoirement avec des broussailles mortes, mais c'tait fermer la
porte de l'curie aprs que le cheval tait dj vol. Lorsqu'au
contraire ils allrent voir la plantation des deux autres, partout ils
trouvrent des marques d'une industrie prospre: il n'y avait pas une
mauvaise herbe dans leurs bls, pas une ouverture dans leurs haies; et
eux aussi ils vrifiaient ces autres paroles de Salomon:--La main
diligente devient riche;--car toutes choses croissaient et se
bonifiaient chez eux, et l'abondance y rgnait au-dedans et au-dehors:
ils avaient plus de btail que les autres, et dans leur intrieur plus
d'ustensiles, plus de bien-tre, plus aussi de plaisir et d'agrment.

Il est vrai que les femmes des trois taient entendues et soigneuses;
elles avaient appris  prparer et  accommoder les mets de l'un des
deux autres Anglais, qui, ainsi que je l'ai dit, avait t aide de
cuisine  bord du navire, et elles apprtaient fort bien les repas de
leurs maris. Les autres, au contraire, n'y entendirent jamais rien; mais
celui qui, comme je disais, avait t aide de cuisine, faisait lui-mme
le service. Quant aux maris des trois femmes, ils parcouraient les
alentours, allaient chercher des oeufs de tortues, pcher du poisson et
attraper des oiseaux; en un mot ils faisaient tout autre chose que de
travailler: aussi leur ordinaire s'en ressentait-il. Le diligent vivait
bien et confortablement; le paresseux vivait d'une manire dure et
misrable; et je pense que gnralement parlant, il en est de mme en
touts lieux.

Mais maintenant nous allons passer  une scne diffrente de tout ce qui
tait arriv jusqu'alors soit  eux, soit  moi. Voici quelle en fut
l'origine.

Un matin de bonne heure abordrent au rivage cinq ou six canots
d'Indiens ou Sauvages, appelez-les comme il vous plaira; et nul doute
qu'ils ne vinssent, comme d'habitude, pour manger leurs prisonniers;
mais cela tait devenu si familier aux Espagnols,  touts nos gens,
qu'ils ne s'en tourmentaient plus comme je le faisais. L'exprience leur
ayant appris que leur seule affaire tait de se tenir cachs, et que
s'ils n'taient point vus des Sauvages, ceux-ci, l'affaire une fois
termine, se retireraient paisiblement, ne se doutant pas plus alors
qu'ils ne l'avaient fait prcdemment qu'il y et des habitants dans
l'le; sachant cela, dis-je, ils comprirent qu'ils n'avaient rien de
mieux  faire que de donner avis aux trois plantations qu'on se tnt
renferm et que personne ne se montrt; seulement ils placrent une
vedette dans un lieu convenable pour avertir lorsque les canots se
seraient remis en mer.

Tant cela tait sans doute fort raisonnable; mais un accident funeste
dconcerta toutes ces mesures et fit connatre aux Sauvages que l'le
tait habite, ce qui faillit  causer la ruine de la colonie tout
entire. Lorsque les canots des Sauvages se furent loigns, les
Espagnols jetrent au dehors un regard furtif, et quelques-uns d'entre
eux eurent la curiosit de s'approcher du lieu qu'ils venaient
d'abandonner pour voir ce qu'ils y avaient fait.  leur grande surprise,
ils trouvrent trois Sauvages, rests l, tendus  terre, et endormis
profondment. On supposa que, gorgs  leur festin inhumain, ils
s'taient assoupis comme des brutes, et n'avaient pas voulu bouger quand
les autres taient partis, ou qu'gars dans les bois ils n'taient pas
revenus  temps pour s'embarquer.

 cette vue les Espagnols furent grandement surpris, et fort embarrasss
sur ce qu'ils devaient faire. Le gouverneur espagnol se trouvait avec
eux, on lui demanda son avis; mais il dclara qu'il ne savait quel parti
prendre. Pour des esclaves, ils en avaient assez dj; quant  les tuer,
nul d'entre eux n'y tait dispos. Le gouverneur me dit qu'ils n'avaient
pu avoir l'ide de verser le sang innocent, car les pauvres cratures ne
leur avaient fait aucun mal, n'avaient port aucune atteinte  leur
proprit; et que touts pensaient qu'aucun motif ne pourrait lgitimer
cet assassinat.

Et ici je dois dire,  l'honneur de ces Espagnols, que, quoi qu'on
puisse dire de la cruaut de ce peuple au Mexique et au Prou, je n'ai
jamais dans aucun pays tranger rencontr dix-sept hommes d'une nation
quelconque qui fussent en toute occasion si modestes, si modrs, si
vertueux, si courtois et d'une humeur si parfaite. Pour ce qui est de la
cruaut, on n'en voyait pas l'ombre dans leur nature: on ne trouvait en
eux ni inhumanit, ni barbarie, ni passions violentes; et cependant
touts taient des hommes d'une grande ardeur et d'un grand courage.




FUITE  LA GROTTE


Leur douceur et leur calme s'taient manifests en supportant la
conduite intolrable des trois Anglais; et alors leur justice et leur
humanit se montrrent  propos des Sauvages dont je viens de parler.
Aprs quelques dlibrations, ils dcidrent qu'ils ne bougeraient pas
jusqu' ce que, s'il tait possible, ces trois hommes fussent partis.
Mais le gouverneur fit la rflexion que ces trois Indiens n'avaient pas
de pirogue; et que si on les laissait rder dans l'le, assurment ils
dcouvriraient qu'elle tait habite, ce qui causerait la ruine de la
colonie.

Sur ce, rebroussant chemin et trouvant les compres qui dormaient encore
profondment, ils rsolurent de les veiller et de les faire
prisonniers; et c'est ce qu'ils firent. Les pauvres diables furent
trangement effrays quand ils se virent saisis et lis, et, comme les
femmes, ils craignirent qu'on ne voult les tuer et les dvorer; car, 
ce qu'il parat, ces peuples s'imaginent que tout le monde fait comme
eux et mange de la chair humaine; mais on les eut bientt tranquilliss
l-dessus et on les emmena.

Ce fut une chose fort heureuse pour nos gens de ne pas les avoir
conduits  leur chteau, je veux dire  mon palais au pied de la
colline, mais de les avoir mens d'abord  la tonnelle, o taient leurs
principales cultures, leurs chvres et leurs champs de bl; et plus tard
 l'habitation des deux Anglais.

L on les fit travailler, quoiqu'on n'et pas grand ouvrage  leur
donner; et, soit ngligence  les garder, soit qu'on ne crt pas qu'ils
pussent s'manciper, un d'entre eux s'chappa, et, s'tant rfugi dans
les bois, on ne le revit plus.

On eut tout lieu de croire qu'il tait retourn dans son pays avec les
Sauvages, qui dbarqurent trois ou quatre semaines plus tard, firent
leurs bombances accoutumes, et s'en allrent au bout de deux jours.
Cette pense atterra nos gens: ils conclurent, et avec beaucoup de
raison, que cet individu, retourn parmi ses camarades, ne manquerait
pas de leur rapporter qu'il y avait des habitants dans l'le, et combien
ils taient faibles et en petit nombre; car, ainsi que je l'ai dj dit,
on n'avait jamais fait connatre  ce Sauvage, et cela fut fort heureux,
combien nos hommes taient et o ils vivaient; jamais il n'avait vu ni
entendu le feu de leurs armes; on s'tait bien gard  plus forte raison
de lui faire voir aucun des lieux de retraite, tels que la caverne dans
la valle, ou la nouvelle grotte que les deux Anglais avaient creuse,
et ainsi du reste.

La premire preuve qu'ils eurent de la trahison de ce misrable fut que,
environ deux mois plus tard, six canots de Sauvages, contenant chacun de
sept  dix hommes, s'approchrent en voguant le long du rivage Nord de
l'le, o ils n'avaient pas coutume de se rendre auparavant, et
dbarqurent environ une heure aprs le lever du soleil dans un endroit
convenable,  un mille de l'habitation des deux Anglais, o avait t
gard le fugitif. Comme me le dit le gouverneur espagnol, s'ils avaient
touts t l le dommage n'aurait pas t si considrable, car pas un de
ces Sauvages n'et chapp; mais le cas tait bien diffrent: deux
hommes contre cinquante, la partie n'tait pas gale. Heureusement que
les deux Anglais les apperurent  une lieue en mer, de sorte qu'il
s'coula plus d'une heure avant qu'ils abordassent; et, comme ils
dbarqurent  environ un mille de leurs huttes, ce ne fut qu'au bout de
quelque temps qu'ils arrivrent jusqu' eux. Ayant alors grande raison
de croire qu'ils taient trahis, la premire chose qu'ils firent fut de
lier les deux esclaves qui restaient, et de commander  deux des trois
hommes qui avaient t amens avec les femmes, et qui,  ce qu'il
parat, firent preuve d'une grande fidlit, de les conduire avec leurs
deux pouses et tout ce qu'ils pourraient emporter avec eux au milieu du
bois, dans cette grotte dont j'ai parl plus haut, et l, de garder ces
deux individus, pieds et poings lis, jusqu' nouvel ordre.

En second lieu, voyant que les Sauvages avaient touts mis pied  terre
et se portaient de leur ct, ils ouvrirent les enclos dans lesquels
taient leurs chvres et les chassrent dans le bois pour y errer en
libert, afin que ces barbares crussent que c'taient des animaux
farouches; mais le coquin qui les accompagnait, trop rus pour donner
l-dedans, les mit au fait de tout, et ils se dirigrent droit  la
place. Quand les pauvres gens effrays eurent mis  l'abri leurs femmes
et leurs biens, ils dputrent leur troisime esclave venu avec les
femmes et qui se trouvait l par hasard, en toute hte auprs des
Espagnols pour leur donner l'alarme et leur demander un prompt secours.
En mme temps ils prirent leurs armes et ce qu'ils avaient de munitions,
et se retirrent dans le bois, vers le lieu o avaient t envoyes
leurs femmes, se tenant  distance cependant, de manire  voir, si cela
tait possible, la direction que suivraient les Sauvages.

Ils n'avaient pas fait beaucoup de chemin quand du haut d'un monticule
ils apperurent la petite arme de leurs ennemis s'avancer directement
vers leur habitation; et un moment aprs, ils virent leurs huttes et
leurs meubles dvors par les flammes,  leur grande douleur et  leur
grande mortification: c'tait pour eux une perte cruelle, une perte
irrparable au moins pour quelque temps. Ils conservrent un moment la
mme position, jusqu' ce que les Sauvages se rpandirent sur toute la
place comme des btes froces, fouillant partout  la recherche de leur
proie, et en particulier des habitants, dont on voyait clairement qu'ils
connaissaient l'existence.

Les deux Anglais, voyant cela et ne se croyant pas en sret o ils se
trouvaient, car il tait probable que quelques-uns de ces barbares
viendraient de ce ct, et y viendraient suprieurs en forces, jugrent
convenable de se retirer  un demi-mille plus loin, persuads, comme
cela eut lieu en effet, que plus l'ennemi rderait, plus il se
dissminerait.

Leur seconde halte se fit  l'aide d'un fourr pais o se trouvait un
vieux tronc d'arbre creux et excessivement grand: ce fut dans cet arbre
que touts deux prirent position, rsolus d'attendre l'vnement.

Il y avait peu de temps qu'ils taient l, quand deux Sauvages
accoururent de ce ct, comme s'ils les eussent dcouverts et vinssent
pour les attaquer. Un peu plus loin ils en virent trois autres, et plus
loin encore cinq autres, touts s'avanant dans la mme direction; en
outre ils en virent  une certaine distance sept ou huit qui couraient
d'un autre ct; car ils se rpandaient sur touts les points, comme des
chasseurs qui battent un bois en qute du gibier.

Les pauvres gens furent alors dans une grande perplexit, ne sachant
s'ils devaient rester et garder leur poste ou s'enfuir; mais aprs une
courte dlibration, considrant que si les Sauvages parcouraient ainsi
le pays, ils pourraient peut-tre avant l'arrive du secours dcouvrir
leur retraite dans les bois, et qu'alors tout serait perdu, ils
rsolurent de les attendre l et, s'ils taient trop nombreux, de monter
au sommet de l'arbre, d'o ils ne doutaient pas qu'except contre le
feu, ils ne se dfendissent tant que leurs munitions dureraient, quand
bien mme touts les Sauvages, dbarqus au nombre d'environ cinquante,
viendraient  les attaquer.

Ayant pris cette dtermination, ils se demandrent s'ils feraient feu
sur les deux premiers, ou s'ils attendraient les trois et tireraient sur
ce groupe intermdiaire: tactique au moyen de laquelle les deux et les
cinq qui suivaient seraient spars. Enfin ils rsolurent de laisser
passer les deux premiers,  moins qu'ils ne les dcouvrissent dans leur
refuge et ne vinssent les attaquer. Ces deux Sauvages les confirmrent
dans cette rsolution en se dtournant un peu vers une autre partie du
bois; mais les trois et les cinq, marchant sur leur piste, vinrent
directement  l'arbre, comme s'ils eussent su que les Anglais y taient.

Les voyant arriver droit  eux, ceux-ci rsolurent de les prendre en
ligne, ainsi qu'ils s'avanaient; et, comme ils avaient dcid de ne
faire feu qu'un  la fois, il tait possible que du premier coup ils les
atteignissent touts trois.  cet effet, celui qui devait tirer mit trois
ou quatre balles dans son mousquet, et,  la faveur d'une meurtrire,
c'est--dire d'un trou qui se trouvait dans l'arbre, il visa tout  son
aise sans tre vu, et attendit qu'ils fussent  trente verges de
l'embuscade, de manire  ne pas manquer son coup.

Pendant qu'ils attendaient ainsi et que les Sauvages s'approchaient, ils
virent que l'un des trois tait le fugitif qui s'tait chapp de chez
eux, le reconnurent parfaitement, et rsolurent de ne pas le manquer,
dussent-ils ensemble faire feu. L'autre se tint donc prt  tirer, afin
que si le Sauvage ne tombait pas du premier coup, il ft sr d'en
recevoir un second.

Mais le premier tireur tait trop adroit pour le manquer; car pendant
que les Sauvages s'avanaient l'un aprs l'autre sur une seule ligne, il
fit feu et en atteignit deux du coup. Le premier fut tu roide d'une
balle dans la tte; le second, qui tait l'indien fugitif, en reut une
au travers du corps et tomba, mais il n'tait pas tout--fait mort; et
le troisime eut une gratignure  l'paule, que lui fit sans doute la
balle qui avait travers le corps du second. pouvant, quoiqu'il n'et
pas grand mal, il s'assit  terre en poussant des cris et des hurlements
affreux.

Les cinq qui suivaient, effrays du bruit plutt que pntrs de leur
danger, s'arrtrent tout court d'abord; car les bois rendirent la
dtonation mille fois plus terrible; les chos grondant  et l, les
oiseaux s'envolant de toutes parts et poussant toutes sortes de cris,
selon leur espce; de mme que le jour o je tirai le premier coup de
fusil qui peut-tre et retenti en ce lieu depuis que c'tait une le.

Cependant, tout tant rentr dans le silence, ils vinrent sans dfiance,
ignorant la cause de ce bruit, jusqu'au lieu o taient leurs compagnons
dans un assez pitoyable tat. L ces pauvres ignorantes cratures, qui
ne souponnaient pas qu'un danger pareil pt les menacer, se grouprent
autour du bless, lui adressant la parole et sans doute lui demandant
d'o venait sa blessure. Il est prsumable que celui-ci rpondit qu'un
clair de feu, suivi immdiatement d'un coup de tonnerre de leurs dieux,
avait tu ses deux compagnons et l'avait bless lui-mme. Cela, dis-je,
est prsumable; car rien n'est plus certain qu'ils n'avaient vu aucun
homme auprs d'eux, qu'ils n'avaient de leur vie entendu la dtonation
d'un fusil, qu'ils ne savaient non plus ce que c'tait qu'une arme 
feu, et qu'ils ignoraient qu' distance on pt tuer ou blesser avec du
feu et des balles. S'il n'en et pas t ainsi, il est croyable qu'ils
ne se fussent pas arrts si inconsidrment  contempler le sort de
leurs camarades, sans quelque apprhension pour eux-mmes.

Nos deux hommes, comme ils me l'ont avou depuis, se voyaient avec
douleur obligs de tuer tant de pauvres tres qui n'avaient aucune ide
de leur danger; mais, les tenant l sous leurs coups et le premier ayant
recharg son arme, ils se rsolurent  tirer touts deux dessus. Convenus
de choisir un but diffrent, ils firent feu  la fois et en turent ou
blessrent grivement quatre. Le cinquime, horriblement effray, bien
que rest sauf, tomba comme les autres. Nos hommes, les voyant touts
gisants, crurent qu'ils les avaient touts expdis.

La persuasion de n'en avoir manqu aucun fit sortir rsolument de
l'arbre nos deux hommes avant qu'ils eussent recharg leurs armes: et ce
fut une grande imprudence. Ils tombrent dans l'tonnement quand ils
arrivrent sur le lieu de la scne, et ne trouvrent pas moins de quatre
Indiens vivants, dont deux fort lgrement blesss et un entirement
sauf. Ils se virent alors forcs de les achever  coups de crosse de
mousquet. D'abord ils s'assurrent de l'Indien fugitif qui avait t la
cause de tout le dsastre, ainsi que d'un autre bless au genou, et les
dlivrrent de leurs peines. En ce moment celui qui n'avait point t
atteint vint se jeter  leurs genoux, les deux mains leves, et par
gestes et par signes implorant piteusement la vie. Mais ils ne purent
comprendre un seul mot de ce qu'il disait.




DFENSE DES DEUX ANGLAIS


Toutefois ils lui signifirent de s'asseoir prs de l au pied d'un
arbre, et un des Anglais, avec une corde qu'il avait dans sa poche par
le plus grand hasard, l'attacha fortement, et lui lia les mains
par-derrire; puis on l'abandonna. Ils se mirent alors en toute hte 
la poursuite des deux autres qui taient alls en avant, craignant que
ceux-ci ou un plus grand nombre ne vnt  dcouvrir le chemin de leur
retraite dans le bois, o taient leurs femmes et le peu d'objets qu'ils
y avaient dposs. Ils apperurent enfin les deux Indiens, mais ils
taient fort loigns; nanmoins ils les virent,  leur grande
satisfaction, traverser une valle proche de la mer, chemin directement
oppos  celui qui conduisait  leur retraite pour laquelle ils taient
en de si vives craintes. Tranquilliss sur ce point, ils retournrent 
l'arbre o ils avaient laiss leur prisonnier, qui,  ce qu'ils
supposrent, avait t dlivr par ses camarades, car les deux bouts de
corde qui avaient servi  l'attacher taient encore au pied de l'arbre.

Se trouvant alors dans un aussi grand embarras que prcdemment; ne
sachant de quel ct se diriger, ni  quelle distance tait l'ennemi, ni
quelles taient ses forces, ils prirent la rsolution d'aller  la
grotte o leurs femmes avaient t conduites, afin de voir si tout s'y
passait bien, et pour les dlivrer de l'effroi o srement elles
taient, car, bien que les Sauvages fussent leurs compatriotes, elles en
avaient une peur horrible, et d'autant plus peut-tre qu'elles savaient
tout ce qu'ils valaient.

Les Anglais  leur arrive virent que les Sauvages avaient pass dans le
bois, et mme trs-prs du lieu de leur retraite, sans toutefois l'avoir
dcouvert; car l'pais fourr qui l'entourait en rendait l'abord
inaccessible pour quiconque n'et pas t guid par quelque affili, et
nos barbares ne l'taient point. Ils trouvrent donc toutes choses en
bon ordre, seulement les femmes taient glaces d'effroi. Tandis qu'ils
taient l,  leur grande joie, sept des Espagnols arrivrent  leur
secours. Les dix autres avec leurs serviteurs, et le vieux VENDREDI, je
veux dire le pre de VENDREDI, taient partis en masse pour protger
leur tonnelle et le bl et le btail qui s'y trouvaient, dans le cas o
les Indiens eussent rd vers cette partie de l'le; mais ils ne se
rpandirent pas jusque l. Avec les sept Espagnols se trouvait l'un des
trois Sauvages qu'ils avaient autrefois faits prisonniers, et aussi
celui que, pieds et poings lis, les Anglais avaient laisss prs de
l'arbre, car,  ce qu'il parat, les Espagnols taient venus par le
chemin o avaient t massacrs les sept Indiens, et avaient dli le
huitime pour l'emmener avec eux. L, toutefois ils furent obligs de le
garrotter de nouveau, comme l'taient les deux autres, rests aprs le
dpart du fugitif.

Leurs prisonniers commenaient  leur devenir fort  charge, et ils
craignaient tellement qu'ils ne leur chappassent, qu'ils s'imaginrent
tre, pour leur propre conservation, dans l'absolue ncessit de les
tuer touts. Mais le gouverneur n'y voulut pas consentir; il ordonna de
les envoyer  ma vieille caverne de la valle, avec deux Espagnols pour
les garder et pourvoir  leur nourriture. Ce qui fut excut; et l, ils
passrent la nuit pieds et mains lis.

L'arrive des Espagnols releva tellement le courage des deux Anglais,
qu'ils n'entendirent pas s'arrter plus long-temps. Ayant pris avec eux
cinq Espagnols, et runissant  eux touts quatre mousquets, un pistolet
et deux gros btons  deux bouts, ils partirent  la recherche des
Sauvages. Et d'abord, quand ils furent arrivs  l'arbre o gisaient
ceux qui avaient t tus, il leur fut ais de voir que quelques autres
Indiens y taient venus; car ils avaient essay d'emporter leurs morts,
et avaient tran deux cadavres  une bonne distance, puis les avaient
abandonns. De l ils gagnrent le premier tertre o ils s'taient
arrts et d'o ils avaient vu incendier leurs huttes, et ils eurent la
douleur de voir s'en lever un reste de fume; mais ils ne purent y
dcouvrir aucun Sauvage. Ils rsolurent alors d'aller, avec toute la
prudence possible, vers les ruines de leur plantation. Un peu avant d'y
arriver, s'tant trouvs en vue de la cte, ils apperurent
distinctement touts les Sauvages qui se rembarquaient dans leurs canots
pour courir au large.

Il semblait qu'ils fussent fchs d'abord qu'il n'y et pas de chemin
pour aller jusqu' eux, afin de leur envoyer  leur dpart une salve de
mousqueterie; mais, aprs tout, ils s'estimrent fort heureux d'en tre
dbarrasss.

Les pauvres Anglais tant alors ruins pour la seconde fois, leurs
cultures tant dtruites, touts les autres convinrent de les aider 
relever leurs constructions, et de les pourvoir de toutes choses
ncessaires. Leurs trois compatriotes mme, chez lesquels jusque l on
n'avait pas remarqu la moindre tendance  faire le bien, ds qu'ils
apprirent leur dsastre,--car, vivant loigns, ils n'avaient rien su
qu'aprs l'affaire finie--, vinrent offrir leur aide et leur assistance,
et travaillrent de grand coeur pendant plusieurs jours  rtablir leurs
habitations et  leur fabriquer des objets de ncessit.

Environ deux jours aprs ils eurent la satisfaction de voir trois
pirogues des Sauvages venir se jeter  peu de distance sur la grve,
ainsi que deux hommes noys; ce qui leur fit croire avec raison qu'une
tempte, qu'ils avaient d essuyer en mer, avait submerg quelques-unes
de leurs embarcations. Le vent en effet avait souffl avec violence
durant la nuit qui suivit leur dpart.

Si quelques-uns d'entre eux s'taient perdus, toutefois il s'en tait
sauv un assez grand nombre, pour informer leurs compatriotes de ce
qu'ils avaient fait et de ce qui leur tait advenu, et les exciter  une
autre entreprise de la mme nature, qu'ils rsolurent effectivement de
tenter, avec des forces suffisantes pour que rien ne pt leur rsister.
Mais,  l'exception de ce que le fugitif leur avait dit des habitants de
l'le, ils n'en savaient par eux-mmes que fort peu de chose; jamais ils
n'avaient vu ombre humaine en ce lieu, et celui qui leur avait racont
le fait ayant t tu, tout autre tmoin manquait qui pt le leur
confirmer.

Cinq ou six mois s'taient couls, et l'on n'avait point entendu parler
des Sauvages; dj nos gens se flattaient de l'espoir qu'ils n'avaient
point oubli leur premier chec, et qu'ils avaient laiss l toute ide
de rparer leur dfaite, quand tout--coup l'le fut envahie par une
redoutable flotte de vingt-huit canots remplis de Sauvages arms d'arcs
et de flches, d'normes casse-ttes, de sabres de bois et d'autres
instruments de guerre. Bref, cette multitude tait si formidable, que
nos gens tombrent dans la plus profonde consternation.

Comme le dbarquement s'tait effectu le soir et  l'extrmit
orientale de l'le, nos hommes eurent toute la nuit pour se consulter et
aviser  ce qu'il fallait faire. Et d'abord, sachant que se tenir
totalement cachs avait t jusque-l leur seule planche de salut, et
devait l'tre d'autant plus encore en cette conjoncture, que le nombre
de leurs ennemis tait fort grand, ils rsolurent de faire disparatre
les huttes qu'ils avaient bties pour les deux Anglais, et de conduire
leurs chvres  l'ancienne grotte, parce qu'ils supposaient que les
Sauvages se porteraient directement sur ce point sitt qu'il ferait jour
pour recommencer la mme chauffoure, quoiqu'ils eussent pris terre
cette fois  plus de deux lieues de l.

Ils menrent aussi dans ce lieu les troupeaux qu'ils avaient 
l'ancienne tonnelle, comme je l'appelais, laquelle appartenait aux
Espagnols; en un mot, autant que possible, ils ne laissrent nulle part
de traces d'habitation, et le lendemain matin, de bonne heure, ils se
posrent avec toutes leurs forces prs de la plantation des deux
Anglais, pour y attendre l'arrive des Sauvages. Tout confirma leurs
prvisions: ces nouveaux agresseurs, laissant leurs canots  l'extrmit
orientale de l'le, s'avancrent au longeant le rivage droit  cette
place, au nombre de deux cent cinquante, suivant que les ntres purent
en juger. Notre arme se trouvait bien faible; mais le pire de
l'affaire, c'tait qu'il n'y avait pas d'armes pour tout le monde. Nos
forces totales s'levaient, je crois, ainsi:--D'abord, en hommes:

/*[2]
  17 Espagnols.

  5 Anglais.

  1 Le vieux VENDREDI, c'est--dire le pre de VENDREDI.

  3 Esclaves acquis avec les femmes, lesquels avaient fait preuve de fidlit.

  3 Autres esclaves qui vivaient avec les Espagnols.

  29.

  Pour armer ces gens, il y avait:

  11 Mousquets.

  5 Pistolets.

  3 Fusils de chasse.

  5 Mousquets ou arquebuses  giboyer pris aux matelots rvolts que
    j'avais soumis.

  2 Sabres.

  3 Vieilles hallebardes.

  29.
*/

On ne donna aux esclaves ni mousquets ni fusils; mais chacun d'eux fut
arm d'une hallebarde, ou d'un long bton, semblable  un brindestoc,
garni d'une longue pointe de fer  chaque extrmit; ils avaient en
outre une hachette au ct. Touts nos hommes portaient aussi une hache.
Deux des femmes voulurent absolument prendre part au combat; elles
s'armrent d'arcs et de flches, que les Espagnols avaient pris aux
Sauvages lors de la premire affaire, dont j'ai parl, et qui avait eu
lieu entre les Indiens. Les femmes eurent aussi des haches.

Le gouverneur espagnol, dont j'ai si souvent fait mention, avait le
commandement gnral; et William ATKINS, qui, bien que redoutable pour
sa mchancet, tait un compagnon intrpide et rsolu, commandait sous
lui.--Les Sauvages s'avancrent comme des lions; et nos hommes, pour
comble de malheur, n'avaient pas l'avantage du terrain. Seulement Will
ATKINS, qui rendit dans cette affaire d'importants services, comme une
sentinelle perdue, tait plant avec six hommes, derrire un petit
hallier, avec ordre de laisser passer les premiers, et de faire feu
ensuite au beau milieu des autres; puis sur-le-champ de battre en
retraite aussi vite que possible, en tournant une partie du bois pour
venir prendre position derrire les Espagnols, qui se trouvaient
couverts par un fourr d'arbres.

Quand les Sauvages arrivrent, ils se mirent  courir  et l en masse
et sans aucun ordre. WILL ATKINS en laissa passer prs de lui une
cinquantaine; puis, voyant venir les autres en foule, il ordonna  trois
de ses hommes de dcharger sur eux leurs mousquets chargs de six ou
sept balles, aussi fortes que des balles de gros pistolets. Combien en
turent-ils ou en blessrent-ils, c'est ce qu'ils ne surent pas; mais la
consternation et l'tonnement taient inexprimables chez ces barbares,
qui furent effrays au plus haut degr d'entendre un bruit terrible, de
voir tomber leurs hommes morts ou blesss, et sans comprendre d'o cela
provenait. Alors, au milieu de leur effroi, William ATKINS et ses trois
hommes firent feu sur le plus pais de la tourbe, et en moins d'une
minute les trois premiers, ayant recharg leurs armes, leur envoyrent
une troisime vole.

Si Williams ATKINS et ses hommes se fussent retirs immdiatement aprs
avoir tir, comme cela leur avait t ordonn, ou si le reste de la
troupe et t  porte de prolonger le feu, les Sauvages eussent t
mis en pleine droute; car la terreur dont ils taient saisis venait
surtout de ce qu'ils ne voyaient personne qui les frappt et de ce
qu'ils se croyaient tus par le tonnerre et les clairs de leurs dieux.
Mais William ATKINS, en restant pour recharger, dcouvrit la ruse.




NOUVELLE INCURSION DES INDIENS


Quelques Sauvages, qui les piaient au loin, fondirent sur eux par
derrire; et, bien que ATKINS et ses hommes les eussent encore salus de
deux ou trois fusillades et en eussent tu plus d'une vingtaine en se
retirant aussi vite que possible, cependant ils le blessrent lui-mme
et turent avec leurs flches un de ses compatriotes comme ils turent
ensuite un des Espagnols et un des esclaves indiens acquis avec les
femmes. Cet esclave tait un brave compagnon, qui avait combattu en
furieux. De sa propre main il avait tu cinq Sauvages, quoiqu'il n'et
pour armes qu'un des btons ferrs et une hache.

ATKINS tant bless et deux autres tant tus, nos hommes, ainsi
maltraits, se retirrent sur un monticule dans le bois. Les Espagnols,
aprs avoir fait trois dcharges oprrent aussi leur retraite; car les
Indiens taient si nombreux, car ils taient si dsesprs, que malgr
qu'il y en et de tus plus de cinquante et un beaucoup plus grand
nombre de blesss, ils se jetaient sans peur du danger sous la dent de
nos hommes et leur envoyaient une nue de flches. On remarqua mme que
leurs blesss qui n'taient pas tout--fait mis hors de combat,
exasprs par leurs blessures, se battaient comme des enrags.

Nos gens, dans leur retraite, avaient laiss derrire eux les cadavres
de l'Espagnol et de l'Anglais. Les Sauvages, quand ils furent arrivs
auprs, les mutilrent de la manire la plus atroce, leur brisant les
bras, les jambes et la tte avec leurs massues et leurs sabres de bois,
comme de vrais Sauvages qu'ils taient. Mais, voyant que nos hommes
avaient disparu, ils semblrent ne pas vouloir les poursuivre, formrent
une espce de cercle, ce qu'ils ont coutume de faire,  ce qu'il parat,
et poussrent deux grands cris en signe de victoire; aprs quoi ils
eurent encore la mortification de voir tomber plusieurs de leurs blesss
qu'avait puiss la perte de leur sang.

Le gouverneur espagnol ayant rassembl tout son petit corps d'arme sur
une minence, ATKINS, quoique bless, opinait pour qu'on se portt en
avant et qu'on ft une charge gnrale sur l'ennemi. Mais l'Espagnol
rpondit:--Seor ATKINS, vous avez vu comment leurs blesss se battent;
remettons la partie  demain: touts ces clopps seront roidis et
endoloris par leurs plaies, puiss par le sang qu'ils auront perdu, et
nous aurons alors beaucoup moins de besogne sur les bras.

L'avis tait bon. Mais WILL ATKINS reprit gament:--C'est vrai, seor;
mais il en sera de mme de moi, et c'est pour cela que je voudrais aller
en avant tandis que je suis en haleine.--Fort bien, seor ATKINS, dit
l'Espagnol: vous vous tes conduit vaillamment, vous avez rempli votre
tche; nous combattrons pour vous si vous ne pouvez venir; mais je pense
qu'il est mieux d'attendre jusqu' demain matin.--Ils attendirent donc.

Mais, lorsqu'il fit un beau clair de lune, et qu'ils virent les Sauvages
dans un grand dsordre, au milieu de leurs morts et de leurs blesss et
se pressant tumultueusement  l'entour, ils se rsolurent  fondre sur
eux pendant la nuit, dans le cas surtout o ils pourraient leur envoyer
une dcharge avant d'tre apperus. Il s'offrit  eux une belle occasion
pour cela: car l'un des deux Anglais, sur le terrain duquel l'affaire
s'tait engage, les ayant conduits par un dtour entre les bois et la
cte occidentale, et l ayant tourn brusquement au Sud, ils arrivrent
si proche du groupe le plus pais, qu'avant qu'on et pu les voir ou les
entendre, huit hommes tirrent au beau milieu et firent une terrible
excution. Une demi-minute aprs huit autres tirrent  leur tour et les
criblrent tellement de leurs drages, qu'ils en turent ou blessrent
un grand nombre. Tout cela se passa sans qu'ils pussent reconnatre qui
les frappait, sans qu'ils sussent par quel chemin fuir.

Les Espagnols rechargrent vivement leurs armes; puis, s'tant diviss
en trois corps, ils rsolurent de tomber touts ensemble sur l'ennemi.
Chacun de ces pelotons se composait de huit personnes: ce qui formait en
somme vingt-quatre combattants, dont vingt-deux hommes et deux femmes,
lesquelles, soit dit en passant, se battirent en dsespres.

On rpartit par peloton les armes  feu, les hallebardes et les
brindestocs. On voulait que les femmes se tinssent derrire, mais elles
dclarrent qu'elles taient dcides  mourir avec leurs maris. Leur
petite arme ainsi dispose, ils sortirent d'entre les arbres et se
jetrent sous la dent de l'ennemi en criant et en hlant de toutes leurs
forces. Les Indiens se tenaient l debout touts ensemble; mais ils
tombrent dans la plus grande confusion en entendant les cris que
jetaient nos gens sur trois diffrents points. Cependant ils en seraient
venus aux mains s'ils nous eussent apperus; car  peine fmes-nous
assez prs pour qu'ils nous vissent qu'ils nous dcochrent quelques
flches, et que le pauvre vieux VENDREDI fut bless, lgrement
toutefois. Mais nos gens, sans plus de temps, fondirent sur eux, firent
feu de trois cts, puis tombrent dessus  coups de crosses de
mousquet,  coups de sabres, de btons ferrs et de haches, et, en un
mot, les frottrent si bien, qu'ils se mirent  pousser des cris et des
hurlements sinistres en s'enfuyant de touts cts pour chapper  la
mort.

Les ntres taient fatigus de ce carnage: ils avaient tu ou bless
mortellement, dans les deux rencontres, environ cent quatre-vingts de
ces barbares. Les autres, pouvants, se sauvrent  travers les bois et
sur les collines, avec toute la vitesse que pouvaient leur donner la
frayeur et des pieds agiles; et, voyant que nos hommes se mettaient peu
en peine de les poursuivre, ils se rassemblrent sur la cte o ils
avaient dbarqu et o leurs canots taient amarrs. Mais leur dsastre
n'tait pas encore au bout: car, ce soir-l, un vent terrible s'leva de
la mer, et il leur fut impossible de prendre le large. Pour surcrot, la
tempte ayant dur toute la nuit,  la mare montante la plupart de
leurs pirogues furent entranes par la houle si avant sur la rive,
qu'il aurait fallu bien des efforts pour les remettre  flot.
Quelques-unes mme furent brises contre le rivage, ou en
s'entre-choquant.

Nos hommes, bien que joyeux de leur victoire, ne prirent cependant que
peu de repos cette nuit-l. Mais, aprs s'tre refaits le mieux qu'ils
purent, ils rsolurent de se porter vers cette partie de l'le o les
Sauvages avaient fui, afin de voir dans quel tat ils taient. Ceci les
mena ncessairement sur le lieu du combat, o ils trouvrent plusieurs
de ces pauvres cratures qui respiraient encore, mais que rien n'aurait
pu sauver. Triste spectacle pour des coeurs gnreux! car un homme
vraiment noble, quoique forc par les lois de la guerre de dtruire son
ennemi, ne prend point plaisir  ses souffrances.

Tout ordre, du reste, tait inutile  cet gard, car les Sauvages que
les ntres avaient  leur service dpchrent ces pauvres cratures 
coups de haches.

Ils arrivrent enfin en vue du lieu o les chtifs dbris le l'arme
indienne taient rassembls. L restait environ une centaine d'hommes,
dont la plupart taient assis  terre, accroupis, la tte entre leurs
mains et appuye sur leurs genoux.

Quand nos gens ne furent plus qu' deux portes de mousquet des vaincus,
le gouverneur espagnol ordonna de tirer deux coups  poudre pour leur
donner l'alarme,  dessein de voir par leur contenance ce qu'il avait 
en attendre, s'ils taient encore disposs  combattre ou s'ils taient
dmonts au point d'tre abattus et dcourags, et afin d'agir en
consquence.

Le stratagme eut un plein succs; car les Sauvages n'eurent pas plus
tt entendu le premier coup de feu et vu la lueur du second qu'ils se
dressrent sur leurs pieds dans la plus grande consternation imaginable;
et, comme nos gens se prcipitaient sur eux, ils s'enfuirent criant,
hurlant et poussant une sorte de mugissement que nos hommes ne
comprirent pas et n'avaient point ou jusque l, et ils se rfugirent
sur les hauteurs plus avant dans le pays.

Les ntres eussent d'abord prfr que le temps et t calme et que les
Sauvages se fussent rembarqus. Mais ils ne considraient pas alors que
cela pourrait en amener par la suite des multitudes auxquelles il leur
serait impossible de rsister, ou du moins tre la cause d'incursions si
redoutables et si frquentes qu'elles dsoleraient l'le et les feraient
prir de faim. WILL ATKINS, qui, malgr sa blessure, se tenait toujours
avec eux, se montra, dans cette occurrence, le meilleur conseiller: il
fallait, selon lui, saisir l'occasion qui s'offrait de se jeter entre
eux, et leurs canots, et, par l, les empcher  jamais, de revenir
inquiter l'le.

On tint long-temps conseil sur ce point. Quelques-uns s'opposaient 
cela, de peur qu'on ne fort ces misrables  se retirer dans les bois,
et  n'couter que leur dsespoir.--Dans ce cas, disaient-ils, nous
serons obligs de leur donner la chasse comme  des btes froces; nous
redouterons de sortir pour nos travaux; nous aurons nos plantations
incessamment pilles, nos troupeaux dtruits, bref nous serons rduits 
une vie de misres continuelles.

WILL ATKINS rpondit que mieux valait avoir affaire  cent hommes qu'
cent nations; que s'il fallait dtruire les canots il fallait aussi
dtruire les hommes, sinon tre soi-mme dtruit. En un mot, il leur
dmontra cette ncessit d'une manire si palpable, qu'ils se rangrent
touts  son avis. Aussitt ils se mirent  l'oeuvre sur les pirogues, et,
arrachant du bois sec d'un arbre mort, ils essayrent de mettre le feu 
quelques-unes de ces embarcations; mais elles taient si humides
qu'elles purent  peine brler. Nanmoins, le feu endommagea tellement
leurs parties suprieures, qu'elles furent bientt hors d'tat de tenir
la mer. Quand les Indiens virent  quoi nos hommes taient occups,
quelques-uns d'entre eux sortirent des bois en toute hte, et,
s'approchant le plus qu'ils purent, ils se jetrent  genoux et se
mirent  crier:--Oa, oa, waramokoa! et  profrer quelques autres mots
de leur langue que personne ne comprit; mais, comme ils faisaient des
gestes piteux et poussaient des cris tranges, il fut ais de
reconnatre qu'ils suppliaient pour qu'on pargnt leurs canots, et
qu'ils promettaient de s'en aller pour ne plus revenir.

Mais nos gens taient alors convaincus qu'ils n'avaient d'autre moyen de
se conserver ou de sauver leur tablissement que d'empcher  tout
jamais les Indiens de revenir dans l'le, sachant bien que s'il arrivait
seulement  l'un d'eux de retourner parmi les siens pour leur conter
l'vnement, c'en tait fait de la colonie. En consquence, faisant
comprendre aux Indiens qu'il n'y avait pas de merci pour eux, ils se
remirent l'oeuvre et dtruisirent les canots que la tempte avait
pargns.  cette vue les Sauvages firent retentir les bois d'un
horrible cri que notre monde entendit assez distinctement; puis ils se
mirent  courir  et l dans l'le comme des insenss, de sorte que nos
colons ne surent rellement pas d'abord comment s'y prendre avec eux.

Les Espagnols, avec toute leur prudence, n'avaient pas pens que tandis
qu'ils rduisaient ainsi ces hommes au dsespoir, ils devaient faire
bonne garde autour de leurs plantations; car, bien qu'ils eussent
transfr leur btail et que les Indiens n'eussent pas dterr leur
principale retraite,--je veux dire mon vieux chteau de la colline,--ni
la caverne dans la valle, ceux-ci avaient dcouvert cependant ma
plantation de la tonnelle, l'avaient saccage, ainsi que les enclos et
les cultures d'alentour, foulant aux pieds le bl, arrachant les vignes
et les raisins dj presque mrs; et faisant prouver  la colonie une
perte inestimable sans en retirer aucun profit.

Quoique nos gens pussent les combattre en toute occasion, ils n'taient
pas en tat de les poursuivre et de les pourchasser; car, les Indiens
tant trop agiles pour nos hommes quand ils les rencontraient seuls,
aucun des ntres n'osait s'aventurer isolment, dans la crainte d'tre
envelopp par eux. Fort heureusement ils taient sans armes: ils avaient
des arcs, il est vrai, mais point de flches, ni matriaux pour en
faire, ni outils, ni instruments tranchants.




MORT DE FAIM!...


L'extrmit et la dtresse o ils taient rduits taient grandes et
vraiment dplorables; mais l'tat o ils avaient jet nos colons ne
valait pas mieux: car, malgr que leurs retraites eussent t
prserves, leurs provisions taient dtruites et leur moisson ravage.
Que faire,  quels moyens recourir? Ils ne le savaient. La seule
ressource qui leur restt c'tait le btail qu'ils avaient dans la
valle prs de la caverne, le peu de bl qui y croissait et la
plantation des trois Anglais, WILL ATKINS et ses camarades, alors
rduits  deux, l'un d'entre eux ayant t frapp  la tte, juste
au-dessous de la tempe, par une flche qui l'avait fait taire  jamais.
Et, chose remarquable, celui-ci tait ce mme homme cruel qui avait
port un coup de hache au pauvre esclave Indien, et qui ensuite avait
form le projet d'assassiner les Espagnols.

 mon sens, la condition de nos colons tait pire en ce temps-l que ne
l'avait jamais t la mienne depuis que j'eus dcouvert les grains
d'orge et de riz, et que j'eus acquis la mthode de semer et de cultiver
mon bl et d'lever mon btail; car alors ils avaient, pour ainsi dire,
une centaine de loups dans l'le, prts  faire leur proie de tout ce
qu'ils pourraient saisir, mais qu'il n'tait pas facile de saisir
eux-mmes.

La premire chose qu'ils rsolurent de faire, quand ils virent la
situation o ils se trouvaient, ce fut, s'il tait possible, de relguer
les Sauvages dans la partie la plus loigne de l'le, au Sud-Est; afin
que si d'autres Indiens venaient  descendre au rivage, ils ne pussent
les rencontrer; puis, une fois l, de les traquer, de les harasser
chaque jour, et de tuer touts ceux qu'ils pourraient approcher, jusqu'
ce qu'ils eussent rduit leur nombre; et s'ils pouvaient enfin les
apprivoiser et les rendre propres  quelque chose, de leur donner du
bl, et de leur enseigner  cultiver la terre et  vivre de leur travail
journalier.

En consquence, ils les serrrent de prs et les pouvantrent tellement
par le bruit de leurs armes, qu'au bout de peu de temps, si un des
colons tirait sur un Indien et le manquait, nanmoins il tombait de
peur. Leur effroi fut si grand qu'ils s'loignrent de plus en plus, et
que, harcels par nos gens, qui touts les jours en tuaient ou blessaient
quelques-uns, ils se confinrent tellement dans les bois et dans les
endroits creux, que le manque de nourriture les rduisit  la plus
horrible misre, et qu'on en trouva plusieurs morts dans les bois, sans
aucune blessure, que la faim seule avait fait prir.

Quand les ntres trouvrent ces cadavres, leurs coeurs s'attendrirent, et
ils se sentirent mus de compassion, surtout le gouverneur espagnol, qui
tait l'homme du caractre le plus noblement gnreux que de ma vie
j'aie jamais rencontr. Il proposa, si faire se pouvait, d'attraper
vivant un de ces malheureux, et de l'amener  comprendre assez leur
dessein pour qu'il pt servir d'interprte auprs des autres, et savoir
d'eux s'ils n'acquiesceraient pas  quelque condition qui leur
assurerait la vie, et garantirait la colonie du pillage.

Il s'coula quelque temps avant qu'on pt en prendre aucun; mais, comme
ils taient faibles et extnus, l'un d'eux fut enfin surpris et fait
prisonnier. Il se montra d'abord rtif, et ne voulut ni manger ni boire;
mais, se voyant trait avec bont, voyant qu'on lui donnait des
aliments, et qu'il n'avait  supporter aucune violence, il finit par
devenir plus maniable et par se rassurer.

On lui amena le vieux VENDREDI, qui s'entretint souvent avec lui et lui
dit combien les ntres seraient bons envers touts les siens; que
non-seulement ils auraient la vie sauve, mais encore qu'on leur
accorderait pour demeure une partie de l'le, pourvu qu'ils donnassent
l'assurance qu'ils garderaient leurs propres limites, et qu'ils ne
viendraient pas au-del pour faire tort ou pour faire outrage aux
colons; enfin qu'on leur donnerait du bl qu'ils smeraient et
cultiveraient pour leurs besoins, et du pain pour leur subsistance
prsente.--Ensuite le vieux VENDREDI commanda au Sauvage d'aller trouver
ses compatriotes et de voir ce qu'ils penseraient de la proposition, lui
affirmant que s'ils n'y adhraient immdiatement, ils seraient touts
dtruits.

Ces pauvres gens, profondment abattus et rduits au nombre de d'environ
trente-sept, accueillirent tout d'abord cette offre, et prirent qu'on
leur donnt quelque nourriture. L-dessus douze Espagnols et deux
Anglais, bien arms, avec trois esclaves indiens et le vieux VENDREDI,
se transportrent au lieu o ils taient: les trois esclaves indiens
charriaient une grande quantit de pain, du riz cuit en gteaux et sch
au soleil, et trois chvres vivantes. On enjoignit  ces infortuns de
se rendre sur le versant d'une colline, o ils s'assirent pour manger
avec beaucoup de reconnaissance. Ils furent plus fidles  leur parole
qu'on ne l'aurait pens; car, except quand ils venaient demander des
vivres et des instructions, jamais ils ne passrent leurs limites. C'est
l qu'ils vivaient encore lors de mon arrive dans l'le, et que j'allai
les visiter.

Les colons leur avaient appris  semer le bl,  faire le pain,  lever
des chvres, et  les traire. Rien ne leur manquait que des femmes pour
devenir bientt une nation. Ils taient confins sur une langue de
terre; derrire eux s'levaient des rochers, et devant eux une vaste
plaine se prolongeait vers la mer,  la pointe Sud-Est de l'le. Leur
terrain tait bon et fertile et ils en avaient suffisamment; car il
s'tendait d'un ct sur une largeur d'un mille et demi, et de l'autre
sur une longueur de trois ou quatre milles.

Nos hommes leur enseignrent aussi  faire des bches en bois, comme
j'en avais fait pour mon usage, et leur donnrent douze hachettes et
trois ou quatre couteaux; et, l, ils vcurent comme les plus soumises
et les plus innocentes cratures que jamais on n'et su voir.

La colonie jouit aprs cela d'une parfaite tranquillit quant aux
Sauvages, jusqu' la nouvelle visite que je lui fis, environ deux ans
aprs. Ce n'est pas que de temps  autre quelques canots de Sauvages
n'abordassent  l'le pour la clbration barbare de leurs triomphes;
mais, comme ils appartenaient  diverses nations, et que, peut-tre, ils
n'avaient point entendu parler de ceux qui taient venus prcdemment
dans l'le, ou que peut-tre ils ignoraient la cause de leur venue, ils
ne firent,  l'gard de leurs compatriotes, aucune recherche, et, en
eussent-ils fait, il leur et t fort difficile de les dcouvrir.

Voici que j'ai donn, ce me semble, la relation complte de ce qui tait
arriv  nos colons jusqu' mon retour, au moins de ce qui tait digne
de remarque.--Ils avaient merveilleusement civilis les Indiens ou
Sauvages, et allaient souvent les visiter; mais ils leur dfendaient,
sous peine de mort, de venir parmi eux, afin que leur tablissement ne
ft pas livr derechef.

Une chose vraiment notable, c'est que les Sauvages,  qui ils avaient
appris  faire des paniers et de la vannerie, surpassrent bientt leurs
matres. Ils tressrent une multitude de choses les plus ingnieuses,
surtout des corbeilles de toute espce, des cribles, des cages 
oiseaux, des buffets, ainsi que des chaises pour s'asseoir, des
escabelles, des lits, des couchettes et beaucoup d'autres choses encore;
car ils dployaient dans ce genre d'ouvrage une adresse remarquable,
quand une fois on les avait mis sur la voie.

Mon arriv leur fut d'un grand secours, en ce que nous les
approvisionnmes de couteaux, de ciseaux, de bches, de pelles, de
pioches et de toutes choses semblables dont ils pouvaient avoir besoin.

Ils devinrent tellement adroits  l'aide de ces outils, qu'ils
parvinrent  se btir de fort jolies huttes ou maisonnettes, dont ils
tressaient et arrondissaient les contours comme  de la vannerie; vrais
chefs-d'oeuvre d'industrie et d'un aspect fort bizarre, mais qui les
protgeaient efficacement contre la chaleur et contre toutes sortes
d'insectes. Nos hommes en taient tellement pris, qu'ils invitrent la
tribu sauvage  les venir voir et  s'en construire de pareilles. Aussi,
quand j'allai visiter la colonie des deux Anglais, ces planteurs me
firent-ils de loin l'effet de vivre comme des abeilles dans une ruche.
Quant  WILL ATKINS, qui tait devenu un garon industrieux, laborieux
et rgl, il s'tait fait une tente en vannerie, comme on n'en avait, je
pense, jamais vu. Elle avait cent vingt pas de tour  l'extrieur, je la
mesurai moi-mme. Les murailles taient  brins aussi serrs que ceux
d'un panier, et se composaient de trente-deux panneaux ou carrs,
trs-solides, d'environ sept pieds de hauteur. Au milieu s'en trouvait
une autre, qui n'avait pas plus de vingt-deux pas de circonfrence, mais
d'une construction encore plus solide, car elle tait divise en huit
pans, aux huit angles desquels se trouvaient huit forts poteaux. Sur
leur sommet il avait plac de grosses charpentes, jointes ensemble au
moyen de chevilles de bois, et d'o il avait lev pour la couverture
une pyramide de huit chevrons fort lgante, je vous l'assure, et
parfaitement assemble, quoiqu'il n'et pas de clous, mais seulement
quelques broches de fer qu'il s'tait faites avec la ferraille que
j'avais laisse dans l'le. Cet adroit garon donna vraiment des preuves
d'une grande industrie en beaucoup de choses dont la connaissance lui
manquait. Il se fit une forge et une paire de soufflets en bois pour
attiser le feu; il se fabriqua encore le charbon qu'en exigeait l'usage;
et d'une pince de fer, il fit une enclume fort passable. Cela le mit 
mme de faonner une foule de choses, des crochets, des gches, des
pointes, des verroux et des gonds.--Mais revenons  sa case. Aprs qu'il
eut pos le comble de la tente intrieure, il remplit les entrevous des
chevrons au moyen d'un treillis si solide et qu'il recouvrit si
ingnieusement de paille de riz, et au sommet d'une large feuille d'un
certain arbre, que sa maison tait tout aussi  l'abri de l'humidit que
si elle et t couverte en tuiles ou en ardoises. Il m'avoua, il est
vrai, que les Sauvages lui avaient fait la vannerie.

L'enceinte extrieure tait couverte, comme une galerie, tout autour de
la rotonde intrieure; et de grands chevrons s'tendaient de trente-deux
angles au sommet des poteaux de l'habitation du milieu, loigne
d'environ vingt pieds; de sorte qu'il y avait entre le mur de clayonnage
extrieur et le mur intrieur un espace, semblable  un promenoir, de la
largeur de vingt pieds  peu prs.

Il avait divis la place intrieure avec un pareil clayonnage, mais
beaucoup plus dlicat, et l'avait distribue en six logements, ou
chambres de plain-pied, ayant d'abord chacune une porte donnant
extrieurement sur l'entre ou passage conduisant  la tente principale;
puis une autre sur l'espace ou promenoir qui rgnait au pourtour; de
manire que ce promenoir tait aussi divis en six parties gales, qui
servaient non-seulement de retraites, mais encore  entreposer toutes
les choses ncessaires  la famille. Ces six espaces n'occupant point
toute la circonfrence, les autres logements de la galerie taient
disposs ainsi: Aussitt que vous aviez pass la porte de l'enceinte
extrieure, vous aviez droit devant vous un petit passage conduisant 
la porte de la case intrieure; de chaque ct tait une cloison de
clayonnage, avec une porte par laquelle vous pntriez d'abord dans une
vaste chambre ou magasin, de vingt pieds de large sur environ trente de
long, et de l dans une autre un peu moins longue. Ainsi, dans le
pourtour il y avait dix belles chambres, six desquelles n'avaient entre
que par les logements de la tente intrieure, et servaient de cabinets
ou de retraits  chaque chambre respective de cette tente, et quatre
grands magasins, ou granges, ou comme il vous plaira de les appeler,
deux de chaque ct du passage qui conduisait de la porte d'entre  la
rotonde intrieure, et donnant l'un dans l'autre.




HABITATION DE WILLIAM ATKINS


Un pareil morceau de vannerie, je crois, n'a jamais t vu dans le
monde, pas plus qu'une maison ou tente si bien conue, surtout btie
comme cela. Dans cette grande ruche habitaient les trois familles,
c'est--dire WILL ATKINS et ses compagnons; le troisime avait t tu,
mais sa femme restait avec trois enfants,--elle tait,  ce qu'il
parat, enceinte lorsqu'il mourut. Les deux survivants ne ngligeaient
pas de fournir la veuve de toutes choses, j'entends de bl, de lait, de
raisins, et de lui faire bonne part quand ils tuaient un chevreau ou
trouvaient une tortue sur le rivage; de sorte qu'ils vivaient touts
assez bien, quoiqu' la vrit ceux-ci ne fussent pas aussi industrieux
que les deux autres, comme je l'ai fait observer dj.

Il est une chose qui toutefois ne saurait tre omise; c'est, qu'en fait
de religion, je ne sache pas qu'il existt rien de semblable parmi eux.
Il est vrai qu'assez souvent ils se faisaient souvenir l'un l'autre
qu'il est un Dieu, mais c'tait purement par la commune mthode des
marins, c'est--dire en blasphmant son nom. Leurs femmes, pauvres
ignorantes Sauvages, n'en taient pas beaucoup plus claires pour tre
maries  des Chrtiens, si on peut les appeler ainsi, car eux-mmes,
ayant fort peu de notions de Dieu, se trouvaient profondment incapables
d'entrer en discours avec elles sur la Divinit, ou de leur parler de
rien qui concernt la religion.

Le plus grand profit qu'elles avaient, je puis dire, retir de leur
alliance, c'tait d'avoir appris de leurs maris  parler passablement
l'anglais. Touts leurs enfants, qui pouvaient bien tre une vingtaine,
apprenaient de mme  s'exprimer en anglais ds leurs premiers
bgaiements, quoiqu'ils ne fissent d'abord que l'corcher, comme leurs
mres. Pas un de ces enfants n'avait plus de six ans quand j'arrivai,
car il n'y en avait pas beaucoup plus de sept que ces cinq _ladys_
sauvages avaient t amenes; mais toutes s'taient trouves fcondes,
toutes avaient des enfants, plus ou moins. La femme du cuisinier en
second tait, je crois, grosse de son sixime. Ces mres taient toutes
d'une heureuse nature, paisibles, laborieuses, modestes et dcentes,
s'aidant l'une l'autre, parfaitement obissantes et soumises  leurs
matres, je ne puis dire  leurs maris. Il ne leur manquait rien que
d'tre bien instruites dans la religion chrtienne et d'tre
lgitimement maries, avantages dont heureusement dans la suite elles
jouirent par mes soins, ou du moins par les consquences de ma venue
dans l'le.

Ayant ainsi parl de la colonie en gnral et assez longuement de mes
cinq chenapans d'Anglais, je dois dire quelque chose des Espagnols, qui
formaient le principal corps de la famille, et dont l'histoire offre
aussi quelques incidents assez remarquables.

J'eus de nombreux entretiens avec eux sur ce qu'tait leur situation
durant leur sjour parmi les Sauvages. Ils m'avourent franchement
qu'ils n'avaient aucune preuve  donner de leur savoir-faire ou de leur
industrie dans ce pays; qu'ils n'taient l qu'une pauvre poigne
d'hommes misrables et abattus; que, quand bien mme ils eussent eu des
ressources entre les mains, ils ne s'en seraient pas moins abandonns au
dsespoir; et qu'ils ployaient tellement sous le poids de leurs
infortunes, qu'ils ne songeaient qu' se laisser mourir de faim.--Un
d'entre eux, personnage grave et judicieux, me dit qu'il tait convaincu
qu'ils avaient eu tort; qu' des hommes sages il n'appartient pas de
s'abandonner  leur misre, mais de se saisir incessamment des secours
que leur offre la raison, tant pour l'existence prsente que pour la
dlivrance future.--Le chagrin, ajouta-t-il, est la plus insense et la
plus insignifiante passion du monde, parce qu'elle n'a pour objet que
les choses passes, qui sont en gnral irrvocables ou irrmdiables;
parce qu'elle n'embrasse point l'avenir, qu'elle n'entre pour rien dans
ce qui touche le salut, et qu'elle ajoute plutt  l'affliction qu'elle
n'y apporte remde.--L-dessus il cita un proverbe espagnol que je ne
puis rpter dans les mmes termes, mais dont je me souviens avoir
habill  ma faon un proverbe anglais, que voici:

/*[4]
    _Dans le trouble soyez troubl,_
    _Votre trouble sera doubl._
*/

Ensuite il abonda en remarques sur toutes les petites amliorations que
j'avais introduites dans ma solitude, sur mon infatigable industrie,
comme il l'appelait, et sur la manire dont j'avais rendu une condition,
par ses circonstances d'abord pire que la leur, mille fois plus heureuse
que celle dans laquelle ils taient, mme alors, o ils se trouvaient
touts ensemble. Il me dit qu'il tait  remarquer que les Anglais
avaient une plus grande prsence d'esprit dans la dtresse que tout
autre peuple qu'il et jamais vu; que ses malheureux compatriotes, ainsi
que les Portugais, taient la pire espce d'hommes de l'univers pour
lutter contre l'adversit; parce que dans les prils, une fois les
efforts vulgaires tents, leur premier pas tait de se livrer au
dsespoir, de succomber sous lui et de mourir sans tourner leurs penses
vers des voies de salut.

Je lui rpliquai que leur cas et le mien diffraient extrmement; qu'ils
avaient t jets sur le rivage privs de toutes choses ncessaires, et
sans provisions pour subsister jusqu' ce qu'ils pussent se pourvoir;
qu' la vrit j'avais eu ce dsavantage et cette affliction d'tre
seul; mais que les secours providentiellement jets dans mes mains par
le bris inopin du navire, taient un si grand rconfort, qu'il aurait
pouss tout homme au monde  s'ingnier comme je l'avais fait.--Seor,
reprit l'Espagnol, si nous pauvres Castillans eussions t  votre
place, nous n'eussions pas tir du vaisseau la moiti de ces choses que
vous stes en tirer; jamais nous n'aurions trouv le moyen de nous
procurer un radeau pour les transporter, ni de conduire un radeau 
terre sans l'aide d'une chaloupe ou d'une voile; et  plus forte raison
pas un de nous ne l'et fait s'il et t seul.--Je le priai de faire
trve  son compliment, et de poursuivre l'histoire de leur venue dans
l'endroit o ils avaient abord. Il me dit qu'ils avaient pris terre
malheureusement en un lieu o il y avait des habitants sans provisions;
tandis que s'ils eussent eu le bon sens de remettre en mer et d'aller 
une autre le un peu plus loigne, ils auraient trouv des provisions
sans habitants. En effet, dans ce parage, comme on le leur avait dit,
tait situe une le riche en comestibles, bien que dserte,
c'est--dire que les Espagnols de la Trinit, l'ayant visite
frquemment, l'avaient remplie  diffrentes fois de chvres et de
porcs. L ces animaux avaient multipli de telle sorte, l tortues et
oiseaux de mer taient en telle abondance, qu'ils n'eussent pas manqu
de viande s'ils eussent eu faute de pain.  l'endroit o ils avaient
abord ils n'avaient au contraire pour toute nourriture que quelques
herbes et quelques racines  eux inconnues, fort peu succulentes, et que
leur donnaient avec assez de parcimonie les naturels, vraiment dans
l'impossibilit de les traiter mieux,  moins qu'ils ne se fissent
cannibales et mangeassent de la chair humaine, le grand rgal du pays.

Nos Espagnols me racontrent comment par divers moyens ils s'taient
efforcs, mais en vain, de civiliser les Sauvages leurs htes, et de
leur faire adopter des coutumes rationnelles dans le commerce ordinaire
de la vie; et comment ces Indiens en rcriminant leur rpondaient qu'il
tait injuste  ceux qui taient venus sur cette terre pour implorer
aide et assistance, de vouloir se poser comme les instructeurs de ceux
qui les nourrissaient; donnant  entendre par-l, ce semble, que
celui-l ne doit point se faire l'instructeur des autres qui ne peut se
passer d'eux pour vivre.

Ils me firent l'affreux rcit des extrmits o ils avaient t rduits;
comment ils avaient pass quelquefois plusieurs jours sans nourriture
aucune, l'le o ils se trouvaient tant habite par une espce de
Sauvages plus indolents, et, par cette raison, ils avaient tout lieu de
le croire, moins pourvus des choses ncessaires  la vie que les autres
indignes de cette mme partie du monde. Toutefois ils reconnaissaient
que cette peuplade tait moins rapace et moins vorace que celles qui
avaient une meilleure et une plus abondante nourriture.

Ils ajoutrent aussi qu'ils ne pouvaient se refuser  reconnatre avec
quelles marques de sagesse et de bont la souveraine providence de Dieu
dirige l'vnement des choses de ce monde; marques, disaient-ils,
clatantes  leur gard; car, si pousss par la duret de leur position
et par la strilit du pays o ils taient ils eussent cherch un lieu
meilleur pour y vivre, ils se seraient trouvs en dehors de la voie de
salut qui par mon intermdiaire leur avait t ouverte.

Ensuite ils me racontrent que les Sauvages leurs htes avaient fait
fond sur eux pour les accompagner dans leurs guerres. Et par le fait,
comme ils avaient des armes  feu, s'ils n'eussent pas eu le malheur de
perdre leurs munitions, ils eussent pu non-seulement tre utiles  leurs
amis, mais encore se rendre redoutables et  leurs amis et  leurs
ennemis. Or, n'ayant ni poudre ni plomb, et se voyant dans une condition
qui ne leur permettait pas de refuser de suivre leurs _landlords_  la
guerre, ils se trouvaient sur le champ de bataille dans une position
pire que celle des Sauvages eux-mmes; car ils n'avaient ni flches ni
arcs, ou ne savaient se servir de ceux que les Sauvages leur avaient
donns. Ils ne pouvaient donc faire autre chose que rester cois, exposs
aux flches, jusqu' ce qu'on ft arriv sous la dent de l'ennemi. Alors
trois hallebardes qu'ils avaient leur taient de quelque usage, et
souvent ils balayaient devant eux toute une petite arme avec ces
hallebardes et des btons pointus fichs dans le canon de leurs
mousquets. Maintes fois pourtant ils avaient t entours par des
multitudes, et en grand danger de tomber sous leurs traits. Mais enfin
ils avaient imagin de se faire de grandes targes de bois, qu'ils
avaient couvertes de peaux de btes sauvages dont ils ne savaient pas le
nom. Nonobstant ces boucliers, qui les prservaient des flches des
Indiens, ils essuyaient quelquefois de grands prils. Un jour surtout
cinq d'entre eux furent terrasss ensemble par les casse-ttes des
Sauvages; et c'est alors qu'un des leurs fut fait prisonnier,
c'est--dire l'Espagnol que j'arrachai  la mort. Ils crurent d'abord
qu'il avait t tu; mais ensuite, quand ils apprirent qu'il tait
captif, ils tombrent dans la plus profonde douleur imaginable, et
auraient volontiers touts expos leur vie pour le dlivrer.

Lorsque ceux-ci eurent t ainsi terrasss, les autres les secoururent
et combattirent en les entourant jusqu' ce qu'ils fussent touts revenus
 eux-mmes, hormis celui qu'on croyait mort; puis touts ensemble,
serrs sur une ligne, ils se firent jour avec leurs hallebardes et leurs
bayonnettes  travers un corps de plus de mille Sauvages, abattirent
tout ce qui se trouvait sur leur chemin et remportrent la victoire;
mais  leur grand regret, parce qu'elle leur avait cot la perte de
leur compagnon, que le parti ennemi, qui le trouva vivant, avait emport
avec quelques autres, comme je l'ai cont dans la premire portion de ma
vie.

Ils me dpeignirent de la manire la plus touchante quelle avait t
leur surprise de joie au retour de leur ami et compagnon de misre,
qu'ils avaient cru dvor par des btes froces de la pire espce,
c'est--dire par des hommes sauvages, et comment de plus en plus cette
surprise s'tait augmente au rcit qu'il leur avait fait de son
message, et de l'existence d'un Chrtien sur une terre voisine, qui plus
est d'un Chrtien ayant assez de pouvoir et d'humanit pour contribuer 
leur dlivrance.

Ils me dpeignirent encore leur tonnement  la vue du secours que je
leur avais envoy, et surtout  l'aspect des miches du pain, choses
qu'ils n'avaient pas vues depuis leur arrive dans ce misrable lieu,
disant que nombre de fois ils les avaient couvertes de signes de croix
et de bndictions, comme un aliment descendu du Ciel; et en y gotant
quel cordial revivifiant 'avait t pour leurs esprits, ainsi que tout
ce que j'avais envoy pour leur rconfort.




DISTRIBUTION DES OUTILS


Ils auraient bien voulu me faire connatre quelque chose de la joie dont
ils avaient t transports  la vue de la barque et des pilotes
destins  les conduire vers la personne et au lieu d'o leur venaient
touts ces secours; mais ils m'assurrent qu'il tait impossible de
l'exprimer par des mots; que l'excs de leur joie les avait pousss  de
messantes extravagances qu'il ne leur tait loisible de dcrire qu'en
me disant qu'ils s'taient vus sur le point de tomber en frnsie, ne
pouvant donner un libre cours aux motions qui les agitaient; bref, que
ce saisissement avait agi sur celui-ci de telle manire, sur celui-l de
telles autres; que les uns avaient dbond en larmes, que les autres
avaient t  moiti fous, et que quelques-uns s'taient immdiatement
vanouis.--Cette peinture me toucha extrmement, et me rappela l'extase
de VENDREDI quand il retrouva son pre, les transports des pauvres
Franais quand je les recueillis en mer, aprs l'incendie de leur
navire, la joie du capitaine quand il se vit dlivr dans le lieu mme
o il s'attendait  prir, et ma propre joie quand, aprs vingt-huit ans
de captivit, je vis un bon vaisseau prt  me conduire dans ma patrie.
Touts ces souvenirs me rendirent plus sensible au rcit de ces pauvres
gens et firent que je m'en affectai d'autant plus.

Ayant ainsi donn un apperu de l'tat des choses telles que je les
trouvai, il convient que je relate ce que je fis d'important pour nos
colons, et dans quelle situation je les laissai. Leur opinion et la
mienne taient qu'ils ne seraient plus inquits par les Sauvages, ou
que, s'ils venaient  l'tre, ils taient en tat de les repousser,
fussent-ils deux fois plus nombreux qu'auparavant: de sorte qu'ils
taient fort tranquilles sur ce point.--En ce temps-l, avec l'Espagnol
que j'ai surnomm gouverneur j'eus un srieux entretien sur leur sjour
dans l'le; car, n'tant pas venu pour emmener aucun d'entre eux, il
n'et pas t juste d'en emmener quelques-uns et de laisser les autres,
qui peut-tre ne seraient pas rests volontiers, si leurs forces eussent
t diminues.

En consquence, je leur dclarai que j'tais venu pour les tablir en ce
lieu et non pour les en dloger; puis je leur fis connatre que j'avais
apport pour eux des secours de toute sorte; que j'avais fait de grandes
dpenses afin de les pourvoir de toutes les choses ncessaires  leur
bien-tre et leur sret, et que je leur amenais telles et telles
personnes, non-seulement pour augmenter et renforcer leur nombre, mais
encore pour les aider comme artisans, grce aux divers mtiers utiles
qu'elles avaient appris,  se procurer tout ce dont ils avaient faute
encore.

Ils taient touts ensemble quand je leur parlai ainsi. Avant de leur
livrer les provisions que j'avais apportes, je leur demandai, un par
un, s'ils avaient entirement touff et oubli les inimitis qui
avaient rgn parmi eux, s'ils voulaient se secouer la main et se jurer
une mutuelle affection et une troite union d'intrts, que ne
dtruiraient plus ni msintelligences ni jalousies.

William ATKINS, avec beaucoup de franchise et de bonne humeur, rpondit
qu'ils avaient assez essuy d'afflictions pour devenir touts sages, et
rencontr assez d'ennemis pour devenir touts amis; que, pour sa part, il
voulait vivre et mourir avec les autres; que, bien loin de former de
mauvais desseins contre les Espagnols, il reconnaissait qu'ils ne lui
avaient rien fait que son mauvais caractre n'et rendu ncessaire et
qu' leur place il n'et fait, s'il n'avait fait pis; qu'il leur
demanderait pardon si je le souhaitais de ses impertinences et de ses
brutalits  leur gard; qu'il avait la volont et le dsir de vivre
avec eux dans les termes d'une amiti et d'une union parfaites, et qu'il
ferait tout ce qui serait en son pouvoir pour les en convaincre. Enfin,
quant  l'Angleterre, qu'il lui importait peu de ne pas y aller de vingt
annes.

Les Espagnols rpondirent qu' la vrit, dans le commencement, ils
avaient dsarm et exclus William ATKINS et ses deux camarades,  cause
de leur mauvaise conduite, comme ils me l'avaient fait connatre, et
qu'ils en appelaient touts  moi de la ncessit o ils avaient t d'en
agir ainsi; mais que William ATKINS s'tait conduit avec tant de
bravoure dans le grand combat livr aux Sauvages et depuis dans quantit
d'occasions, et s'tait montr si fidle et si dvou aux intrts
gnraux de la colonie, qu'ils avaient oubli tout le pass, et
pensaient qu'il mritait autant qu'aucun d'eux qu'on lui confit des
armes et qu'on le pourvt de toutes choses ncessaires; qu'en lui
dfrant le commandement aprs le gouverneur lui-mme, ils avaient
tmoign de la foi qu'ils avaient en lui; que s'ils avaient eu foi
entire en lui et en ses compatriotes, ils reconnaissaient aussi qu'ils
s'taient montrs dignes de cette foi par tout ce qui peut appeler sur
un honnte homme l'estime et la confiance; bref qu'ils saisissaient de
tout coeur cette occasion de me donner cette assurance qu'ils n'auraient
jamais d'intrt qui ne ft celui de touts.

D'aprs ces franches et ouvertes dclarations d'amiti, nous fixmes le
jour suivant pour dner touts ensemble, et nous fmes, d'honneur, un
splendide festin. Je priai le _cook_ du navire et son aide de venir 
terre pour dresser le repas, et l'ancien cuisinier en second que nous
avions dans l'le les assista. On tira des provisions du vaisseau: six
pices de bon boeuf, quatre pices de porc et notre _bowl_  _punch_,
avec les ingrdients pour en faire; et je leur donnai, en particulier,
dix bouteilles de vin clairet de France et dix bouteilles de bire
anglaise, choses dont ni les Espagnols ni les Anglais n'avaient got
depuis bien des annes, et dont, cela est croyable, ils furent on ne
peut plus ravis.

Les Espagnols ajoutrent  notre festin cinq chevreaux entiers que les
_cooks_ firent rtir, et dont trois furent envoys bien couverts  bord
du navire, afin que l'quipage se pt rgaler de notre viande frache,
comme nous le faisions  terre de leur salaison.

Aprs ce banquet, o brilla une innocente gat, je fis taler ma
cargaison d'effets; et, pour viter toute dispute sur la rpartition, je
leur montrai qu'elle tait suffisante pour eux touts, et leur enjoignis
 touts de prendre une quantit gale des choses  l'usage du corps,
c'est--dire gale aprs confection. Je distribuai d'abord assez de
toile pour faire  chacun quatre chemises; mais plus tard,  la requte
des Espagnols, je portai ce nombre  six. Ce linge leur fut extrmement
confortable; car, pour ainsi dire, ils en avaient depuis long-temps
oubli l'usage, ou ce que c'tait que d'en porter.

Je distribuai les minces toffes anglaises dont j'ai dj parl, pour
faire  chacun un lger vtement, en manire de blaude, costume frais et
peu gnant que je jugeai le plus convenable  cause de la chaleur de la
saison, et j'ordonnai que toutes et quantes fois ils seraient uss, on
leur en ft d'autres, comme bon semblerait. Je rpartis de mme
escarpins, souliers, bas et chapeaux.

Je ne saurais exprimer le plaisir et la satisfaction qui clataient dans
l'air de touts ces pauvres gens quand ils virent quel soin j'avais pris
d'eux et combien largement je les avais pourvus. Ils me dirent que
j'tais leur pre, et que d'avoir un correspondant tel que moi dans une
partie du monde si lointaine, cela leur ferait oublier qu'ils taient
dlaisss sur une terre dserte. Et touts envers moi prirent volontiers
l'engagement de ne pas quitter la place sans mon consentement.

Alors je leur prsentai les gens que j'avais amens avec moi,
spcialement le tailleur, le forgeron, et les deux charpentiers,
personnages fort ncessaires; mais par-dessus tout mon artisan
universel, lequel tait plus utile pour eux qu'aucune chose qu'ils
eussent pu nommer. Le tailleur, pour leur montrer son bon vouloir, se
mit immdiatement  l'ouvrage, et avec ma permission leur fit  chacun
premirement une chemise. Qui plus est, non-seulement il enseigna aux
femmes  coudre,  piquer,  manier l'aiguille, mais il s'en fit aider
pour faire les chemises de leurs maris et de touts les autres.

Quant aux charpentiers, je ne m'appesantirai pas sur leur utilit: ils
dmontrent touts mes meubles grossiers et mal btis, et en firent
promptement des tables convenables, des escabeaux, des chlits, des
buffets, des armoires, des tablettes, et autres choses semblables dont
on avait faute.

Or pour leur montrer comment la nature fait des ouvriers spontanment,
je les menai voir la _maison-corbeille_ de William ATKINS, comme je la
nommais; et ils m'avourent l'un et l'autre qu'ils n'avaient jamais vu
un pareil exemple d'industrie naturelle, ni rien de si rgulier et de si
habilement construit, du moins en ce genre.  son aspect l'un d'eux,
aprs avoir rv quelque temps, se tourna vers moi et dit:--Je suis
convaincu que cet homme n'a pas besoin de nous: donnez-lui seulement des
outils.

Je fis ensuite dbarquer toute ma provision d'instruments, et je donnai
 chaque homme une bche, une pelle, et un rteau, au dfaut de herses
et de charrues; puis pour chaque tablissement spar une pioche, une
pince, une doloire et une scie, statuant toujours que toutes et quantes
fois quelqu'un de ces outils serait rompu ou us, on y supplerait sans
difficult au magasin gnral que je laisserais en rserve.

Pour des clous, des gches, des gonds, des marteaux, des gouges, des
couteaux, des ciseaux, et des ustensiles et des ferrures de toutes
sortes, nos hommes en eurent sans compter selon ce qu'ils demandaient,
car aucun ne se ft souci d'en prendre au-del de ses besoins: bien fou
et t celui qui les aurait gaspills ou gts pour quelque raison que
ce ft.  l'usage du forgeron, et pour son approvisionnement, je laissai
deux tonnes de fer brut.

Le magasin de poudre et d'armes que je leur apportais allait jusqu' la
profusion, ce dont ils furent ncessairement fort aises. Ils pouvaient
alors, comme j'avais eu coutume de le faire, marcher avec un mousquet
sur chaque paule, si besoin tait, et combattre un millier de Sauvages,
n'auraient-ils eu qu'un faible avantage de position, circonstance qui ne
pouvait leur manquer dans l'occasion.

J'avais men  terre avec moi le jeune homme dont la mre tait morte de
faim, et la servante aussi, jeune fille modeste, bien leve, pieuse, et
d'une conduite si pleine de candeur, que chacun avait pour elle une
bonne parole. Parmi nous elle avait eu une vie fort malheureuse  bord,
o pas d'autre femme qu'elle ne se trouvait; mais elle l'avait supporte
avec patience.--Aprs un court sjour dans l'le, voyant toutes choses
si bien ordonnes et en si bon train de prosprer, et considrant qu'ils
n'avaient ni affaires ni connaissances dans les Indes-Orientales, ni
motif pour entreprendre un si long voyage; considrant tout cela,
dis-je, ils vinrent ensemble me trouver, et me demandrent que je leur
permisse de rester dans l'le, et d'entrer dans ma famille, comme ils
disaient.

J'y consentis de tout coeur, et on leur assigna une petite pice de
terre, o on leur leva trois tentes ou maisons, entoures d'un
clayonnage, palissades comme celle d'ATKINS et contigus  sa
plantation. Ces huttes furent disposes de telle faon, qu'ils avaient
chacun une chambre  part pour se loger, et un pavillon mitoyen, ou
espce de magasin, pour dposer touts leurs effets et prendre leurs
repas. Les deux autres Anglais transportrent alors leur habitation  la
mme place, et ainsi l'le demeura divise en trois colonies, pas
davantage. Les Espagnols, avec le vieux VENDREDI et les premiers
serviteurs, logeaient  mon ancien manoir au pied de la colline, lequel
tait, pour ainsi parler, la cit capitale, et o ils avaient tellement
augment et tendu leurs travaux, tant dans l'intrieur qu' l'extrieur
de la colline, que, bien que parfaitement cachs, ils habitaient fort au
large. Jamais,  coup sr, dans aucune partie du monde, on ne vit une
pareille petite cit, au milieu d'un bois, et si secrte.




CONFRENCE


Sur l'honneur, mille hommes, s'ils n'eussent su qu'elle existt ou ne
l'eussent cherche  dessein, auraient pu sans la trouver battre l'le
pendant un mois: car les arbres avaient cru si pais et si serrs, et
s'taient tellement entrelacs les uns dans les autres, que pour
dcouvrir la place il et fallu d'abord les abattre,  moins qu'on n'et
trouv les deux petits passages servant d'entre et d'issue, ce qui
n'tait pas fort ais. L'un tait juste au bord de l'eau, sur la rive de
la crique, et  plus de deux cents verges du chteau; l'autre se
trouvait au haut de la double escalade, que j'ai dj exactement
dcrite. Sur le sommet de la colline il y avait aussi un gros bois,
plant serr, de plus d'un acre d'tendue, lequel avait cru promptement,
et garantissait la place de toute atteinte de ce ct, o l'on ne
pouvait pntrer que par une ouverture troite rserve entre deux
arbres, et peu facile  dcouvrir.

L'autre colonie tait celle de WILL ATKINS, o se trouvaient quatre
familles anglaises, je veux dire les Anglais que j'avais laisss dans
l'le, leurs femmes, leurs enfants, trois Sauvages esclaves, la veuve et
les enfants de celui qui avait t tu, le jeune homme et la servante,
dont, par parenthse, nous fmes une femme avant notre dpart. L
habitaient aussi les deux charpentiers et le tailleur que je leur avais
amens, ainsi que le forgeron, artisan fort utile, surtout comme
arquebusier, pour prendre soin de leurs armes; enfin, mon autre homme,
que j'appelais--Jack-bon--tout, et qui  lui seul valait presque
vingt hommes; car c'tait non-seulement un garon fort ingnieux, mais
encore un joyeux compagnon. Avant de partir nous le marimes  l'honnte
servante venue avec le jeune homme  bord du navire, ce dont j'ai dj
fait mention.

Maintenant que j'en suis arriv,  parler de mariage, je me vois
naturellement entran  dire quelques mots de l'ecclsiastique
franais, qui pour me suivre avait quitt l'quipage que je recueillis
en mer. Cet homme, cela est vrai, tait catholique romain, et peut-tre
choquerais-je par-l quelques personnes si je rapportais rien
d'extraordinaire au sujet d'un personnage que je dois, avant de
commencer,--pour le dpeindre fidlement,--en des termes fort  son
dsavantage aux yeux des Protestants, reprsenter d'abord comme Papiste,
secondement comme prtre papiste et troisimement comme prtre papiste
franais[14].

Mais la justice exige de moi que je lui donne son vrai caractre; et je
dirai donc que c'tait un homme grave, sobre, pieux, plein de ferveur,
d'une vie rgulire, d'une ardente charit, et presque en toutes choses
d'une conduite exemplaire. Qui pourrait me blmer d'apprcier,
nonobstant sa communion, la valeur d'un tel homme, quoique mon opinion
soit, peut-tre ainsi que l'opinion de ceux qui liront ceci, qu'il tait
dans l'erreur? [15]

Tout d'abord que je m'entretins avec lui, aprs qu'il eut consenti 
aller avec moi aux Indes-Orientales, je trouvai, non sans raison, un
charme extrme dans sa conversation. Ce fut de la manire la plus
obligeante qu'il entama notre premire causerie sur la religion.

--Sir, dit-il, non-seulement, grce  Dieu,-- ce nom il se signa la
poitrine,--vous m'avez sauv la vie, mais vous m'avez admis  faire ce
voyage dans votre navire, et par votre civilit pleine de dfrence vous
m'avez reu dans votre familiarit, en donnant champ libre  mes
discours. Or, sir, vous voyez  mon vtement quelle est ma communion, et
je devine, moi, par votre nation, quelle est la vtre. Je puis penser
qu'il est de mon devoir, et cela n'est pas douteux, d'employer touts mes
efforts, en toute occasion, pour amener le plus d'mes que je puis et 
la connaissance de la vrit et  embrasser la doctrine catholique;
mais, comme je suis ici sous votre bon vouloir et dans votre famille,
vos amitis m'obligent, aussi bien que la dcence et les convenances, 
me ranger sous votre obissance. Je n'entrerai donc pas plus avant que
vous ne m'y autoriserez dans aucun dbat sur des points de religion
touchant lesquels nous pourrions diffrer de sentiments.

Je lui dis que sa conduite tait si pleine de modestie, que je ne
pouvais ne pas en tre pntr; qu' la vrit nous tions de ces gens
qu'ils appelaient hrtiques, mais qu'il n'tait pas le premier
catholique avec lequel j'eusse convers sans tomber dans quelques
difficults ou sans porter la question un peu haut dans le dbat; qu'il
ne s'en trouverait pas plus mal trait pour avoir une autre opinion que
nous, et que si nous ne nous entretenions pas sur cette matire sans
quelque aigreur d'un ct ou de l'autre, ce serait sa faute et non la
ntre.

Il rpliqua qu'il lui semblait facile d'loigner toute dispute de nos
entretiens; que ce n'tait point son affaire de convertir les principes
de chaque homme avec qui il discourait, et qu'il dsirait converser avec
moi plutt en homme du monde qu'en religieux; que si je voulais lui
permettre de discourir quelquefois sur des sujets de religion, il le
ferait trs-volontiers; qu'alors il ne doutait point que je ne le
laissasse dfendre ses propres opinions aussi bien qu'il le pourrait,
mais que sans mon agrment il n'ouvrirait jamais la bouche sur pareille
matire.

Il me dit encore que, pour le bien du navire et le salut de tout ce qui
s'y trouvait, il ne cesserait de faire tout ce qui seyait  sa double
mission de prtre et de Chrtien; et que, nonobstant que nous ne
voulussions pas peut-tre nous runir  lui, et qu'il ne pt joindre ses
prires aux ntres, il esprait pouvoir prier pour nous, ce qu'il ferait
en toute occasion. Telle tait l'allure de nos conversations; et, de
mme qu'il tait d'une conduite obligeante et noble, il tait, s'il peut
m'tre permis de le dire, homme de bon sens, et, je crois, d'un grand
savoir.

Il me fit un fort agrable rcit de sa vie et des vnements
extraordinaires dont elle tait seme. Parmi les nombreuses aventures
qui lui taient advenues depuis le peu d'annes qu'il courait le monde,
celle-ci tait surtout trs-remarquable. Durant le voyage qu'il
poursuivait encore, il avait eu la disgrce d'tre embarqu et dbarqu
cinq fois, sans que jamais aucun des vaisseaux o il se trouvait ft
parvenu  sa destination. Son premier dessein tait d'aller  la
Martinique, et il avait pris passage  Saint-Malo sur un navire charg
pour cette le; mais, contraint par le mauvais temps de faire relche 
Lisbonne, le btiment avait prouv quelque avarie en chouant dans
l'embouchure du Tage, et on avait t oblig de dcharger sa cargaison.
L, trouvant un vaisseau portugais nolis pour Madre prt  mettre  la
voile, et supposant rencontrer facilement dans ce parage un navire
destin pour la Martinique, il s'tait donc rembarqu. Mais le capitaine
de ce btiment portugais, lequel tait un marin ngligent, s'tant
tromp dans son estime, avait driv jusqu' Fayal, o toutefois il
avait eu la chance de trouver un excellent dbit de son chargement, qui
consistait en grains. En consquence, il avait rsolu de ne point aller
 Madre, mais de charger du sel  l'le de May, et de faire route de l
pour Terre-Neuve.--Notre jeune ecclsiastique dans cette occurrence
n'avait pu que suivre la fortune du navire, et le voyage avait t assez
heureux jusqu'aux Bancs,--on appelle ainsi le lieu o se fait la pche.
Ayant rencontr l un btiment franais parti de France pour Qubec, sur
la rivire du Canada, puis devant porter des vivres  la Martinique, il
avait cru tenir une bonne occasion d'accomplir son premier dessein;
mais, arriv  Qubec, le capitaine tait mort, et le vaisseau n'avait
pas pouss plus loin. Il s'tait donc rsign  retourner en France sur
le navire qui avait brl en mer, et dont nous avions recueilli
l'quipage, et finalement il s'tait embarqu avec nous pour les
Indes-Orientales, comme je l'ai dj dit.--C'est ainsi qu'il avait t
dsappoint dans cinq voyages, qui touts, pour ainsi dire, n'en taient
qu'un seul: cela soit dit sans prjudice de ce que j'aurai occasion de
raconter de lui par la suite.

Mais je ne ferai point de digression sur les aventures d'autrui
trangres  ma propre histoire.--Je retourne  ce qui concerne nos
affaires de l'le. Notre religieux,--car il passa avec nous tout le
temps que nous sjournmes  terre,--vint me trouver un matin, comme je
me disposais  aller visiter la colonie des Anglais, dans la partie la
plus loigne de l'le; il vint  moi, dis-je, et me dclara d'un air
fort grave qu'il aurait dsir depuis deux ou trois jours trouver le
moment opportun de me faire une ouverture qui, esprait-il, ne me serait
point dsagrable, parce qu'elle lui semblait tendre sous certains
rapports  mon dessein gnral, le bonheur de ma nouvelle colonie, et
pouvoir sans doute la placer, au moins plus avant qu'elle ne l'tait
selon lui, dans la voie des bndictions de Dieu.

Je restai un peu surpris  ces dernires paroles; et l'interrompant
assez brusquement:--Comment, sir, m'criai-je, peut-on dire que nous ne
sommes pas dans la voie des bndictions de Dieu, aprs l'assistance si
palpable et les dlivrances si merveilleuses que nous avons vues ici, et
dont je vous ai donn un long dtail?

--S'il vous avait plu de m'couter, sir, rpliqua-t-il avec beaucoup de
modration et cependant avec une grande vivacit, vous n'auriez pas eu
lieu d'tre fch, et encore moins de me croire assez dnu de sens pour
insinuer que vous n'avez pas eu d'assistances et de dlivrances
miraculeuses. J'espre, quant  vous-mme, que vous tes dans la voie
des bndictions de Dieu, et que votre dessein est bon, et qu'il
prosprera. Mais, sir, vos desseins fussent-t-ils encore meilleurs,
au-del mme de ce qui vous est possible, il peut y en avoir parmi vous
dont les actions ne sont pas aussi irrprochables; or, dans l'histoire
des enfants d'Isral, qu'il vous souvienne d'Haghan, qui, lui seul,
suffit, dans le camp, pour dtourner la bndiction de Dieu de tout le
peuple et lui rendre son bras si redoutable, que trente-six d'entre les
Hbreux, quoiqu'ils n'eussent point tremp dans le crime, devinrent
l'objet de la vengeance cleste, et portrent le poids du chtiment.

Je lui dis, vivement touch de ce discours, que sa conclusion tait si
juste, que ses intentions me paraissaient si sincres et qu'elles
taient de leur nature rellement si religieuses, que j'tais fort
contrit de l'avoir interrompu, et que je le suppliais de poursuivre.
Cependant, comme il semblait que ce que nous avions  nous dire dt
prendre quelque temps, je l'informai que j'allais visiter la plantation
des Anglais, et lui demandai s'il voulait venir avec moi, que nous
pourrions causer de cela chemin faisant. Il me rpondit qu'il m'y
accompagnerait d'autant plus volontiers que c'tait l qu'en partie
s'tait passe la chose dont il dsirait m'entretenir. Nous partmes
donc, et je le pressai de s'expliquer franchement et ouvertement sur ce
qu'il avait  me dire.

--Eh bien, sir, me dit-il, veuillez me permettre d'tablir quelques
propositions comme base de ce que j'ai  dire, afin que nous ne
diffrions pas sur les principes gnraux, quoique nous puissions tre
d'opinion diffrente sur la pratique des dtails. D'abord, sir, malgr
que nous divergions sur quelques points de doctrine religieuse,--et il
est trs-malheureux qu'il en soit ainsi, surtout dans le cas prsent,
comme je le dmontrerai ensuite,--il est cependant quelques principes
gnraux sur lesquels nous sommes d'accord: nommment qu'il y a un Dieu,
et que Dieu nous ayant donn des lois gnrales et fixes de devoir et
d'obissance, nous ne devons pas volontairement et sciemment l'offenser,
soit en ngligeant de faire ce qu'il a command, soit en faisant ce
qu'il a expressment dfendu. Quelles que soient nos diffrentes
religions, ce principe gnral est spontanment avou par nous touts,
que la bndiction de Dieu ne suit pas ordinairement une prsomptueuse
transgression de sa Loi.




SUITE DE LA CONFRENCE


Tout bon chrtien devra donc mettre ses plus tendres soins  empcher
que ceux qu'il tient sous sa tutelle ne vivent dans un complet oubli de
Dieu et de ses commandements. Parce que vos hommes sont protestants,
quel que puisse tre d'ailleurs mon sentiment, cela ne me dcharge pas
de la sollicitude que je dois avoir de leurs mes et des efforts qu'il
est de mon devoir de tenter, si le cas y choit, pour les amener  vivre
 la plus petite distance et dans la plus faible inimiti possibles de
leur Crateur, surtout si vous me permettez d'entreprendre  ce point
sur vos attributions.

Je ne pouvais encore entrevoir son but; cependant je ne laissai pas
d'applaudir  ce qu'il avait dit. Je le remerciai de l'intrt si grand
qu'il prenait  nous, et je le priai du vouloir bien exposer les dtails
de ce qu'il avait observ, afin que je pusse, comme Josu,--pour
continuer sa propre parabole,--loigner de nous la _chose maudite_.

--Eh bien! soit, me dit-il, je vais user de la libert que vous me
donnez.--Il y a trois choses, lesquelles, si je ne me trompe, doivent
arrter ici vos efforts dans la voie des bndictions de Dieu, et que,
pour l'amour de vous et des vtres, je me rjouirais de voir cartes.
Sir, j'ai la persuasion que vous les reconnatrez comme moi ds que je
vous les aurai nommes, surtout quand je vous aurai convaincu qu'on peut
trs-aisment, et  votre plus grande satisfaction, remdier  chacune
de ces choses.

Et l-dessus il ne me permit pas de placer quelques mots polis, mais il
continua:--D'abord, sir, dit-il, vous avez ici quatre Anglais qui sont
alls chercher des femmes chez les Sauvages, en ont fait leurs pouses,
en ont eu plusieurs enfants, et cependant ne sont unis  elles selon
aucune coutume tablie et lgale, comme le requirent les lois de Dieu
et les lois des hommes; ce ne sont donc pas moins, devant les unes et
les autres, que des adultres, vivant dans l'adultre.  cela, sir, je
sais que vous objecterez qu'ils n'avaient ni clerc, ni prtre d'aucune
sorte ou d'aucune communion pour accomplir la crmonie; ni plumes, ni
encre, ni papier, pour dresser un contrat de mariage et y apposer
rciproquement leur seing. Je sais encore, sir, ce que le gouverneur
vous a dit, de l'accord auquel il les obligea de souscrire quand ils
prirent ces femmes, c'est--dire qu'ils les choisiraient d'aprs un mode
consenti et les garderaient sparment; ce qui, soit dit en passant, n'a
rien d'un mariage, et n'implique point l'engagement des femmes comme
pouses: ce n'est qu'un march fait entre les hommes pour prvenir les
querelles entre eux.

 Or, sir, l'essence du sacrement de mariage,--il l'appelait ainsi,
tant catholique romain,--consiste non-seulement dans le consentement
mutuel des parties  se prendre l'une l'autre pour mari et pouse, mais
encore dans l'obligation formelle et lgale renferme dans le contrat,
laquelle force l'homme et la femme de s'avouer et de se reconnatre pour
tels dans touts les temps; obligation imposant  l'homme de s'abstenir
de toute autre femme, de ne contracter aucun autre engagement tandis que
celui-ci subsiste, et, dans toutes les occasions, autant que faire se
peut, de pourvoir convenablement son pouse et ses enfants; obligation
qui, _mutatis mutandis_, soumet de son ct la femme aux mmes ou  de
semblables conditions.

 Or, sir, ces hommes peuvent, quand il leur plaira ou quand l'occasion
s'en prsentera, abandonner ces femmes, dsavouer leurs enfants, les
laisser prir, prendre d'autres femmes et les pouser du vivant des
premires.--Ici il ajouta, non sans quelque chaleur:--Comment, sir,
Dieu est-il honor par cette libert illicite? et comment sa bndiction
couronnera-t-elle vos efforts dans ce lieu, quoique bons en eux-mmes,
quoique honntes dans leur but; tandis que ces hommes, qui sont
prsentement vos sujets, sous votre gouvernement et votre domination
absolus, sont autoriss par vous  vivre ouvertement dans l'adultre?

Je l'avoue, je fus frapp de la chose, mais beaucoup encore des
arguments convaincants dont il l'avait appuye; car il tait
certainement vrai que, malgr qu'ils n'eussent point d'ecclsiastique
sur les lieux, cependant un contrat formel des deux parties, fait
par-devant tmoins, confirm au moyen de quelque signe par lequel ils se
seraient touts reconnus engags, n'et-il consist que dans la rupture
d'un ftu, et qui et oblig les hommes  avouer ces femmes pour leurs
pouses en toute circonstance,  ne les abandonner jamais, ni elles ni
leurs enfants, et les femmes  en agir de mme  l'gard de leurs maris,
et t un mariage valide et lgal  la face de Dieu. Et c'tait une
grande faute de ne l'avoir pas fait.

Je pensai pouvoir m'en tirer avec mon jeune prtre en lui disant que
tout cela avait t fait durant mon absence, et que depuis tant d'annes
ces gens vivaient ensemble, que, si c'tait un adultre, il tait sans
remde; qu' cette heure on n'y pouvait rien.

--sir, en vous demandant pardon d'une telle libert, rpliqua-t-il,
vous avez raison en cela, que, la chose s'tant consomme en votre
absence, vous ne sauriez tre accus d'avoir conniv au crime. Mais, je
vous en conjure, ne vous flattez pas d'tre pour cela dcharg de
l'obligation de faire maintenant tout votre possible pour y mettre fin.
Qu'on impute le pass  qui l'on voudra! Comment pourriez-vous ne pas
penser qu' l'avenir le crime retombera entirement sur vous, puisque
aujourd'hui il est certainement en votre pouvoir de lever le scandale,
et que nul autre n'a ce pouvoir que vous?

Je fus encore assez stupide pour ne pas le comprendre, et pour
m'imaginer que par--lever le scandale,--il entendait que je devais les
sparer et ne pas souffrir qu'ils vcussent plus long-temps ensemble.
Aussi lui dis-je que c'tait chose que je ne pouvais faire en aucune
faon; car ce serait vouloir mettre l'le entire dans la confusion. Il
parut surpris que je me fusse si grossirement mpris.--Non, sir,
reprit-il, je n'entends point que vous deviez les sparer, mais bien au
contraire les unir lgalement et efficacement. Et, sir, comme mon mode
de mariage pourrait bien ne pas leur agrer facilement, tout valable
qu'il serait, mme d'aprs vos propres lois, je vous crois qualifi
devant Dieu et devant les hommes pour vous en acquitter vous-mme par un
contrat crit, sign par les deux poux et par touts les tmoins
prsents, lequel assurment serait dclar valide par toutes les
lgislations de l'Europe.

Je fus tonn de lui trouver tant de vraie pit, un zle si sincre,
qui plus est dans ses discours une impartialit si peu commune touchant
son propre parti ou son glise, enfin une si fervente sollicitude pour
sauver des gens avec lesquels il n'avait ni relation ni accointance;
pour les sauver, dis-je, de la transgression des lois de Dieu. Je
n'avais en vrit rencontr nulle part rien de semblable. Or,
rcapitulant tout ce qu'il avait dit touchant le moyen de les unir par
contrat crit, moyen que je tenais aussi pour valable, je revins  la
charge et je lui rpondis que je reconnaissais que tout ce qu'il avait
dit tait fort juste et trs-bienveillant de sa part, que je m'en
entretiendrais avec ces gens tout--l'heure, ds mon arrive; mais que
je ne voyais pas pour quelle raison ils auraient des scrupules  se
laisser touts marier par lui: car je n'ignorais pas que cette alliance
serait reconnue aussi authentique et aussi valide en Angleterre que
s'ils eussent t maris par un de nos propres ministres. Je dirai en
son temps ce qui se fit  ce sujet.

Je le pressai alors de me dire quelle tait la seconde plainte qu'il
avait  faire, en reconnaissant que je lui tais fort redevable quant 
la premire, et je l'en remerciai cordialement. Il me dit qu'il userait
encore de la mme libert et de la mme franchise et qu'il esprait que
je prendrais aussi bien.--Le grief tait donc que, nonobstant que ces
Anglais mes sujets, comme il les appelait, eussent vcu avec ces femmes
depuis prs de sept annes, et leur eussent appris  parler l'anglais,
mme  le lire, et qu'elles fussent, comme il s'en tait apperu, des
femmes assez intelligentes et susceptibles d'instruction, ils ne leur
avaient rien enseign jusque alors de la religion chrtienne, pas
seulement fait connatre qu'il est un Dieu, qu'il a un culte, de quelle
manire Dieu veut tre servi, ni que leur propre idoltrie et leur
adoration taient fausses et absurdes.

C'tait, disait-il, une ngligence injustifiable; et que Dieu leur en
demanderait certainement compte, et que peut-tre il finirait par leur
arracher l'oeuvre des mains. Tout ceci fut prononc avec beaucoup de
sensibilit et de chaleur.--Je suis persuad, poursuivit-il, que si ces
homme eussent vcu dans la contre sauvage d'o leurs femmes sont
venues, les Sauvages auraient pris plus de peine pour les amener  se
faire idoltres et  adorer le dmon, qu'aucun d'eux, autant que je puis
le voir, n'en a pris pour instruire sa femme dans la connaissance du
vrai Dieu.--Or, sir, continua-t-il, quoique je ne sois pas de votre
communion, ni vous de la mienne, cependant, l'un et l'autre, nous
devrions tre joyeux de voir les serviteurs du dmon et les sujets de
son royaume apprendre  connatre les principes gnreux de la religion
chrtienne, de manire qu'ils puissent au moins possder quelques
notions de Dieu et d'un Rdempteur, de la rsurrection et d'une vie
future, choses auxquelles nous touts nous croyons. Au moins seraient-ils
ainsi beaucoup plus prs d'entrer dans le giron de la vritable glise
qu'ils ne le sont maintenant en professant publiquement l'idoltrie et
le culte de Satan.

Je n'y tins plus; je le pris dans mes bras et l'embrassai avec un excs
de tendresse.--Que j'tais loin, lui dis-je, de comprendre le devoir le
plus essentiel d'un Chrtien, c'est--dire de vouloir avec amour
l'intrt de l'glise chrtienne et le bien des mes de notre prochain!
 peine savais-je ce qu'il faut pour tre chrtien.--Oh, monsieur, ne
parlez pas ainsi, rpliqua-t-il; la chose ne vient pas de votre
faute.--Non, dis-je, mais pourquoi ne l'ai-je pas prise  coeur comme
vous?--Il n'est pas trop tard encore, dit-il; ne soyez pas si prompt 
vous condamner vous-mme.--Mais, qu'y a-t-il  faire maintenant?
repris-je. Vous voyez que je suis sur le point de partir.--Voulez-vous
me permettre, sir, d'en causer avec ces pauvres hommes?--Oui, de tout
mon coeur, rpondis-je, et je les obligerai  se montrer attentifs  ce
que vous leur direz.--Quant  cela, dit-il, nous devons les abandonner
 la grce du Christ; notre affaire est seulement de les assister, de
les encourager et de les instruire. Avec votre permission et la
bndiction de Dieu, je ne doute point que ces pauvres mes ignorantes
n'entrent dans le grand domaine de la chrtient, sinon dans la foi
particulire que nous embrassons touts, et cela mme pendant que vous
serez encore ici.--L-dessus, lui dis-je, non-seulement je vous
accorde cette permission, mais encore je vous donne mille
remercments.--De ce qui s'en est suivi je ferai galement mention en
son lieu.

Je le pressai de passer au troisime article, sur lequel nous tions
rprhensibles.--En vrit, dit-il, il est de la mme nature, et je
poursuivrai, moyennant votre permission, avec la mme franchise. Il
s'agit de vos pauvres Sauvages de par l-bas, qui sont devenus,--pour
ainsi parler,--vos sujets par droit de conqute. Il y a une maxime, sir,
qui est ou doit tre reue parmi touts les Chrtiens, de quelque
communion ou prtendue communion qu'ils soient, et cette maxime est que
la crance chrtienne doit tre propage par touts les moyens et dans
toutes les occasions possibles. C'est d'aprs ce principe que notre
glise envoie des missionnaires dans la Perse, dans l'Inde, dans la
Chine, et que notre clerg, mme du plus haut rang, s'engage
volontairement dans les voyages les plus hasardeux, et pntre dans les
plus dangereuses rsidences, parmi les barbares et les meurtriers, pour
leur enseigner la connaissance du vrai Dieu et les amener  embrasser la
Foi chrtienne.




ARRIVE CHEZ LES ANGLAIS


Or, vous, sir, vous avez ici une belle occasion de convertir trente-six
ou trente-sept pauvres Sauvages idoltres  la connaissance de Dieu,
leur Crateur et Rdempteur, et je trouve trs-extraordinaire que vous
laissiez chapper une pareille opportunit de faire une bonne oeuvre,
digne vraiment qu'un homme y consacra son existence tout entire.

Je restai muet, je n'avais pas un mot  dire. L devant les yeux j'avais
l'ardeur d'un zle vritablement chrtien pour Dieu et la religion;
quels que fussent d'ailleurs les principes particuliers de ce jeune
homme de bien. Quant  moi, jusqu'alors je n'avais pas mme eu dans le
coeur une pareille pense, et sans doute je ne l'aurais jamais conue;
car ces Sauvages taient pour moi des esclaves, des gens que, si nous
eussions eu  les employer  quelques travaux, nous aurions traits
comme tels, ou que nous aurions t fort aises de transporter dans toute
autre partie du monde. Notre affaire tait de nous en dbarrasser. Nous
aurions touts t satisfaits de les voir partir pour quelque pays,
pourvu qu'ils ne revissent jamais le leur.--Mais revenons  notre sujet.
J'tais, dis-je, rest confondu  son discours, et je ne savais quelle
rponse lui faire. Il me regarda fixement, et, remarquant mon
trouble:--sir, dit-il, je serais dsol si quelqu'une de mes paroles
avait pu vous offenser.--Non, non, repartis-je, ma colre ne s'adresse
qu' moi-mme. Je suis profondment contrist non-seulement de n'avoir
pas eu la moindre ide de cela jusqu' cette heure, mais encore de ne
pas savoir  quoi me servira la connaissance que j'en ai maintenant.
Vous n'ignorez pas, sir, dans quelles circonstances je me trouve. Je
vais aux Indes-Orientales sur un navire frt par des ngociants, envers
lesquels ce serait commettre une injustice criante que de retenir ici
leur btiment, l'quipage tant pendant tout ce temps nourri et pay aux
frais des armateurs. Il est vrai que j'ai stipul qu'il me serait
loisible de demeurer douze jours ici, et que si j'y stationnais
davantage, je paierais trois livres sterling par jour de starie.
Toutefois je ne puis prolonger ma starie au-del de huit jours: en voici
dj treize que je sjourne en ce lieu. Je suis donc tout--fait dans
l'impossibilit de me mettre  cette oeuvre,  moins que je ne me rsigne
 tre de nouveau abandonn sur cette le; et, dans ce cas, si ce seul
navire venait  se perdre sur quelque point de sa course, je retomberais
prcisment dans le mme tat o je me suis trouv une premire fois
ici, et duquel j'ai t si merveilleusement dlivr.

Il avoua que les clauses de mon voyage taient onreuses; mais il laissa
 ma conscience  prononcer si le bonheur de sauver trente-sept mes ne
valait pas la peine que je hasardasse tout ce que j'avais au monde.
N'tant pas autant que lui pntr de cela, je lui rpliquai
ainsi:--C'est en effet, sir, chose fort glorieuse que d'tre un
instrument dans la main de Dieu pour convertir trente-sept payens  la
connaissance du Christ. Mais comme vous tes un ecclsiastique et
prpos  cette oeuvre, il semble qu'elle entre naturellement dans le
domaine de votre profession; comment se fait-il donc qu'au lieu de m'y
exhorter, vous n'offriez pas vous-mme de l'entreprendre?

 ces mots, comme il marchait  mon ct, il se tourna face  face avec
moi, et, m'arrtant tout court, il me fit une profonde rvrence.--Je
rends grce  Dieu et  vous du fond de mon coeur, sir, dit-il, de
m'avoir appel si manifestement  une si sainte entreprise; et si vous
vous en croyez dispens et dsirez que je m'en charge, je l'accepte avec
empressement, et je regarderai comme une heureuse rcompense des prils
et des peines d'un voyage aussi interrompu et aussi malencontreux que le
mien, de vaquer enfin  une oeuvre si glorieuse.

Tandis qu'il parlait ainsi, je dcouvris sur son visage une sorte de
ravissement, ses yeux tincelaient comme le feu, sa face s'embrasait,
plissait et se renflammait, comme s'il et t en proie  des accs. En
un mot il tait rayonnant de joie de se voir embarqu dans une pareille
entreprise. Je demeurai fort long-temps sans pouvoir exprimer ce que
j'avais  lui dire; car j'tais rellement surpris de trouver un homme
d'une telle sincrit et d'une telle ferveur, et entran par son zle
au-del du cercle ordinaire des hommes, non-seulement de sa communion,
mais de quelque communion que ce ft. Or aprs avoir considr cela
quelques instants, je lui demandai srieusement, s'il tait vrai qu'il
voult s'aventurer dans la vue seule d'une tentative  faire auprs de
ces pauvres gens,  rester enferm dans une le inculte, peut-tre pour
la vie, et aprs tout sans savoir mme s'il pourrait ou non leur
procurer quelque bien.

Il se tourna brusquement vers moi, et s'cria:--Qu'appelez-vous
s'aventurer! Dans quel but, s'il vous plat, sir, ajouta-t-il,
pensez-vous que j'aie consenti  prendre passage  bord de votre navire
pour les Indes-Orientales?--Je ne sais, dis-je,  moins que ce ne ft
pour prcher les Indiens.--Sans aucun doute, rpondit-il. Et
croyez-vous que si je puis convertir ces trente-sept hommes  la Foi du
Christ, je n'aurai pas dignement employ mon temps, quand je devrais
mme n'tre jamais retir de l'le? Le salut de tant d'mes n'est-il pas
infiniment plus prcieux que ne l'est ma vie et mme celle de vingt
autres de ma profession? Oui, sir, j'adresserais toute ma vie des
actions de grce au Christ et  la Sainte-Vierge si je pouvais devenir
le moindre instrument heureux du salut de l'me de ces pauvres hommes,
duss-je ne jamais mettre le pied hors de cette le, et ne revoir jamais
mon pays natal. Or puisque vous voulez bien me faire l'honneur de me
confier cette tche,--en reconnaissance de quoi je prierai pour vous
touts les jours de ma vie,--je vous adresserai une humble
requte--Qu'est-ce? lui dis-je.--C'est, rpondit-il, de laisser avec
moi votre serviteur VENDREDI, pour me servir d'interprte et me seconder
auprs de ces Sauvages; car sans trucheman je ne saurais en tre entendu
ni les entendre.

Je fus profondment mu  cette demande, car je ne pouvais songer  me
sparer de VENDREDI, et pour maintes raisons. Il avait t le compagnon
de mes travaux; non-seulement il m'tait fidle, mais son dvouement
tait sans bornes, et j'avais rsolu de faire quelque chose de
considrable pour lui s'il me survivait, comme c'tait probable.
D'ailleurs je pensais qu'ayant fait de VENDREDI un Protestant, ce serait
vouloir l'embrouiller entirement que de l'inciter  embrasser une autre
communion. Il n'et jamais voulu croire, tant que ses yeux seraient
rests ouverts, que son vieux matre ft un hrtique et serait damn.
Cela ne pouvait donc avoir pour rsultat que de ruiner les principes de
ce pauvre garon et de le rejeter dans son idoltrie premire.

Toutefois, dans cette angoisse, je fus soudainement soulag par la
pense que voici: je dclarai  mon jeune prtre qu'en honneur je ne
pouvais pas dire que je fusse prt  me sparer de VENDREDI pour quelque
motif que ce pt tre, quoiqu'une oeuvre qu'il estimait plus que sa
propre vie dt sembler  mes yeux de beaucoup plus de prix que la
possession ou le dpart d'un serviteur; que d'ailleurs j'tais persuad
que VENDREDI ne consentirait jamais en aucune faon  se sparer de moi,
et que l'y contraindre violemment serait une injustice manifeste, parce
que je lui avais promis que je ne le renverrais jamais, et qu'il m'avait
promis et jur de ne jamais m'abandonner,  moins que je ne le
chassasse.

L-dessus notre abb parut fort en peine, car tout accs  l'esprit de
ces pauvres gens lui tait ferm, puisqu'il ne comprenait pas un seul
mot de leur langue, ni eux un seul mot de la sienne. Pour trancher la
difficult, je lui dis que le pre de VENDREDI avait appris l'espagnol,
et que lui-mme, le connaissant, il pourrait lui servir d'interprte.
Ceci lui remit du baume dans le coeur, et rien n'et pu le dissuader de
rester pour tenter la conversion des Sauvages. Mais la Providence donna
 toutes ces choses un tour diffrent et fort heureux.

Je reviens maintenant  la premire partie de ses reproches.--Quand nous
fmes arrivs chez les Anglais, je les mandai touts ensemble, et, aprs
leur avoir rappel ce que j'avais fait pour eux, c'est--dire de quels
objets ncessaires je les avais pourvus et de quelle manire ces objets
avaient t distribus, ce dont ils taient pntrs et reconnaissants,
je commenai  leur parler de la vie scandaleuse qu'ils menaient, et je
leur rptai toutes les remarques que le prtre avait dj faites  cet
gard. Puis, leur dmontrant combien cette vie tait anti-chrtienne et
impie, je leur demandai s'ils taient maris ou clibataires. Ils
m'exposrent aussitt leur tat, et me dclarrent que deux d'entre eux
taient veufs et les trois autres simplement garons.--Comment,
poursuivis-je, avez-vous pu en bonne conscience prendre ces femmes,
cohabiter avec elles comme vous l'avez fait, les appeler vos pouses, en
avoir un si grand nombre d'enfants, sans tre lgitimement maris?

Ils me firent touts la rponse  laquelle je m'attendais, qu'il n'y
avait eu personne pour les marier; qu'ils s'taient engags devant le
gouverneur  les prendre pour pouses et  les garder et  les
reconnatre comme telles, et qu'ils pensaient, eu gard  l'tat des
choses, qu'ils taient aussi lgitimement maris que s'ils l'eussent t
par un recteur et avec toutes les formalits du monde.

Je leur rpliquai que sans aucun doute ils taient unis aux yeux de Dieu
et consciencieusement obligs de garder ces femmes pour pouses; mais
que les lois humaines tant touts autres, ils pouvaient prtendre n'tre
pas lis et dlaisser  l'avenir ces malheureuses et leurs enfants; et
qu'alors leurs pouses, pauvres femmes dsoles, sans amis et sans
argent, n'auraient aucun moyen de se sortir de peine. Aussi, leur
dis-je,  moins que je ne fusse assur de la droiture de leurs
intentions, que je ne pouvais rien pour eux; que j'aurais soin que ce
que je ferais ft,  leur exclusion, tout au profit de leurs femmes et
de leurs enfants; et,  moins qu'ils ne me donnassent l'assurance qu'ils
pouseraient ces femmes, que je ne pensais pas qu'il ft convenable
qu'ils habitassent plus long-temps ensemble conjugalement; car c'tait
tout  la fois scandaleux pour les hommes et offensant pour Dieu, dont
ils ne pouvaient esprer la bndiction s'ils continuaient de vivre
ainsi.

Tout se passa selon mon attente. Ils me dclarrent, principalement
ATKINS, qui semblait alors parler pour les autres, qu'ils aimaient leurs
femmes autant que si elles fussent nes dans leur propre pays natal, et
qu'ils ne les abandonneraient sous aucun prtexte au monde; qu'ils
avaient l'intime croyance qu'elles taient tout aussi vertueuses, tout
aussi modestes, et qu'elles faisaient tout ce qui dpendait d'elles pour
eux et pour leurs enfants tout aussi bien que quelque femme que ce pt
tre. Enfin que nulle considration ne pourrait les en sparer. William
ATKINS ajouta, pour son compte, que si quelqu'un voulait l'emmener et
lui offrait de le reconduire en Angleterre et de le faire capitaine du
meilleur navire de guerre de la Marine, il refuserait de partir s'il ne
pouvait transporter avec lui sa femme et ses enfants; et que, s'il se
trouvait un ecclsiastique  bord, il se marierait avec elle
sur-le-champ et de tout coeur.

C'tait l justement ce que je voulais. Le prtre n'tait pas avec moi
en ce moment, mais il n'tait pas loin. Je dis donc  ATKINS, pour
l'prouver jusqu'au bout, que j'avais avec moi un ecclsiastique, et
que, s'il tait sincre, je le marierais le lendemain; puis je
l'engageai  y rflchir et  en causer avec les autres. Il me rpondit
que, quant  lui-mme, il n'avait nullement besoin de rflexion, car il
tait fort dispos  cela, et fort aise que j'eusse un ministre avec
moi. Son opinion tait d'ailleurs que touts y consentiraient galement.
Je lui dclarai alors que mon ami le ministre tait Franais et ne
parlait pas anglais; mais que je ferais entre eux l'office de clerc. Il
ne me demanda seulement pas s'il tait papiste ou protestant, ce que
vraiment je redoutais. Jamais mme il ne fut question de cela. Sur ce
nous nous sparmes. Moi je retournai vers mon ecclsiastique et William
ATKINS rentra pour s'entretenir avec ses compagnons.--Je recommandai au
prtre franais de ne rien leur dire jusqu' ce que l'affaire ft
tout--fait mre, et je lui communiquai leur rponse.




CONVERSION DE WILLIAM ATKINS


Avant que j'eusse quitt leur habitation ils vinrent touts  moi pour
m'annoncer qu'ils avaient considr ce que je leur avais dit; qu'ils
taient ravis d'apprendre que j'eusse un ecclsiastique en ma compagnie,
et qu'ils taient prts  me donner la satisfaction que je dsirais, et
 se marier dans les formes ds que tel serait mon plaisir; car ils
taient bien loigns de souhaiter de se sparer de leurs femmes, et
n'avaient eu que des vues honntes quand ils en avaient fait choix.
J'arrtai alors qu'ils viendraient me trouver le lendemain matin, et
dans cette entrefaite qu'ils expliqueraient  leurs femmes le sens de la
loi du mariage, dont le but n'tait pas seulement de prvenir le
scandale, mais de les obliger, eux,  ne point les dlaisser, quoi qu'il
pt advenir.

Les femmes saisirent aisment l'esprit de la chose, et en furent
trs-satisfaites, comme en effet elles avaient sujet de l'tre. Aussi ne
manqurent-ils pas le lendemain de se runir touts dans mon appartement,
o je produisis mon ecclsiastique. Quoiqu'il n'et pas la robe d'un
ministre anglican, ni le costume d'un prtre franais, comme il portait
un vtement noir,  peu prs en manire de soutane, et nou d'une
ceinture, il ne ressemblait pas trop mal  un parleur. Quant au mode de
communication, je fus son interprte.

La gravit de ses manires avec eux, et les scrupules qu'il se fit de
marier les femmes, parce qu'elles n'taient pas baptises et ne
professaient pas la Foi chrtienne, leur inspirrent une extrme
rvrence pour sa personne. Aprs cela il ne leur fut pas ncessaire de
s'enqurir s'il tait ou non ecclsiastique.

Vraiment je craignis que son scrupule ne ft pouss si loin, qu'il ne
voult pas les marier du tout. Nonobstant tout ce que je pus dire, il me
rsista, avec modestie, mais avec fermet; et enfin il refusa absolument
de les unir,  moins d'avoir confr pralablement avec les hommes et
avec les femmes aussi. Bien que d'abord j'y eusse un peu rpugn, je
finis par y consentir de bonne grce, aprs avoir reconnu la sincrit
de ses vues.

Il commena par leur dire que je l'avais instruit de leur situation et
du prsent dessein; qu'il tait tout dispos  s'acquitter de cette
partie de son ministre,  les marier enfin, comme j'en avais manifest
le dsir; mais qu'avant de pouvoir le faire, il devait prendre la
libert de s'entretenir avec eux. Alors il me dclara qu'aux yeux de
tout homme et selon l'esprit des lois sociales, ils avaient vcu jusqu'
cette heure dans un adultre patent, auquel rien que leur consentement 
se marier ou  se sparer effectivement et immdiatement ne pouvait
mettre un terme; mais qu'en cela il s'levait mme, relativement aux
lois chrtiennes du mariage, une difficult qui ne laissait pas de
l'inquiter, celle d'unir un Chrtien  une Sauvage, une idoltre, une
payenne, une crature non baptise; et cependant qu'il ne voyait pas
qu'il y et le loisir d'amener ces femmes par la voie de la persuasion 
se faire baptiser, ou  confesser le nom du Christ, dont il doutait
qu'elles eussent jamais ou parler, et sans quoi elles ne pouvaient
recevoir le baptme.

Il leur dclara encore qu'il prsumait qu'eux-mmes n'taient que de
trs-indiffrents Chrtiens, n'ayant qu'une faible connaissance de Dieu
et de ses voies; qu'en consquence il ne pouvait s'attendre  ce qu'ils
en eussent dit bien long  leurs femmes sur cet article; et que, s'ils
ne voulaient promettre de faire touts leurs efforts auprs d'elles pour
les persuader de devenir chrtiennes et de les instruire de leur mieux
dans la connaissance et la croyance de Dieu qui les a cres, et dans
l'adoration de Jsus-Christ qui les a rachetes, il ne pourrait
consacrer leur union; car il ne voulait point prter les mains  une
alliance de Chrtiens  des Sauvages, chose contraire aux principes de
la religion chrtienne et formellement dfendue par la Loi de Dieu.

Ils coutrent fort attentivement tout ceci, que, sortant de sa bouche,
je leur transmettais trs-fidlement et aussi littralement que je le
pouvais, ajoutant seulement parfois quelque chose de mon propre, pour
leur faire sentir combien c'tait juste et combien je l'approuvais. Mais
j'tablissais toujours trs-scrupuleusement une distinction entre ce que
je tirais de moi-mme et ce qui tait les paroles du prtre. Ils me
rpondirent que ce que le _gentleman_ avait dit tait vritable, qu'ils
n'taient eux-mmes que de trs-indiffrents Chrtiens, et qu'ils
n'avaient jamais  leurs femmes touch un mot de religion.--Seigneur
Dieu! sir, s'cria WILL ATKINS, comment leur enseignerions-nous la
religion? nous n'y entendons rien nous-mmes. D'ailleurs si nous allions
leur parler de Dieu, de Jsus-Christ, de Ciel et de l'Enfer, ce serait
vouloir les faire rire  nos dpens, et les pousser  nous demander
qu'est-ce que nous-mmes nous croyons; et si nous leur disions que nous
ajoutons foi  toutes les choses dont nous leur parlons, par exemple,
que les bons vont au Ciel et les mchants en Enfer, elles ne
manqueraient pas de nous demander o nous prtendons aller nous-mmes,
qui croyons  tout cela et n'en sommes pas moins de mauvais tres, comme
en effet nous le sommes. Vraiment, sir, cela suffirait pour leur
inspirer tout d'abord du dgot pour la religion. Il faut avoir de la
religion soi-mme avant de vouloir prcher les autres.--WILL ATKINS,
lui repartis-je, quoique j'aie peur que ce que vous dites ne soit que
trop vrai en soi, ne pourriez-vous cependant rpondre  votre femme
qu'elle est plonge dans l'erreur; qu'il est un Dieu; qu'il y a une
religion meilleure que la sienne; que ses dieux sont des idoles qui ne
peuvent ni entendre ni parler; qu'il existe un grand tre qui a fait
toutes choses et qui a puissance de dtruire tout ce qu'il a fait; qu'il
rcompense le bien et punit le mal; et que nous serons jugs par lui 
la fin, selon nos oeuvres en ce monde? Vous n'tes pas tellement dpourvu
de sens que la nature elle-mme ne vous ait enseign que tout cela est
vrai; je suis sr que vous savez qu'il en est ainsi, et que vous y
croyez vous-mme.

Cela est juste, sir, rpliqua ATKINS; mais de quel front pourrais-je
dire quelque chose de tout ceci  ma femme quand elle me rpondrait
immdiatement que ce n'est pas vrai?

--Pas vrai! rpliquai-je. Qu'entendez-vous par-l?--Oui, sir, elle me
dira qu'il n'est pas vrai que ce Dieu dont je lui parlerai soit juste,
et puisse punir et rcompenser, puisque je ne suis pas puni et livr 
Satan, moi qui ai t, elle ne le sait que trop, une si mauvaise
crature envers elle et envers touts les autres, puisqu'il souffre que
je vive, moi qui ai toujours agi si contrairement  ce qu'il faut que je
lui prsente comme le bien, et  ce que j'eusse d faire.

--Oui vraiment, ATKINS, rptai-je, j'ai grand peur que tu ne dises
trop vrai.--Et l-dessus je reportai les rponses d'ATKINS 
l'ecclsiastique, qui brlait de les connatre.--Oh! s'cria le prtre,
dites-lui qu'il est une chose qui peut le rendre le meilleur ministre du
monde auprs de sa femme, et que c'est la repentance; car personne ne
prche le repentir comme les vrais pnitents. Il ne lui manque que
l'attrition pour tre mieux que tout autre en tat d'instruire son
pouse. C'est alors qu'il sera qualifi pour lui apprendre que
non-seulement il est un Dieu, juste rmunrateur du bien et du mal, mais
que ce Dieu est un tre misricordieux; que, dans sa bont ineffable et
sa patience infinie, il diffre de punir ceux qui l'outragent,  dessein
d'user de clmence, car il ne veut pas la mort du pcheur, mais bien
qu'il revienne  soi et qu'il vive; que souvent il souffre que les
mchants parcourent une longue carrire; que souvent mme il ajourne
leur damnation au jour de l'universelle rtribution; et que c'est l une
preuve vidente d'un Dieu et d'une vie future, que les justes ne
reoivent pas leur rcompense ni les mchants leur chtiment en ce
monde. Ceci le conduira naturellement  enseigner  sa femme les dogmes
de la Rsurrection et du Jugement dernier. En vrit je vous le dis, que
seulement il se repente, et il sera pour sa femme un excellent
instrument de repentance.

Je rptai tout ceci  ATKINS, qui l'couta d'un air fort grave, et qui,
il tait facile de le voir, en fut extraordinairement affect.
Tout--coup, s'impatientant et me laissant  peine achever:--Je sais
tout cela, _master_, me dit-il, et bien d'autres choses encore; mais je
n'aurai pas l'impudence de parler ainsi  ma femme, quand Dieu et ma
propre conscience savent, quand ma femme elle-mme serait contre moi un
irrcusable tmoin, que j'ai vcu comme si je n'eusse jamais ou parler
de Dieu ou d'une vie future ou de rien de semblable; et pour ce qui est
de mon repentir, hlas!...--l-dessus il poussa un profond soupir et je
vis ses yeux se mouiller de larmes,--tout est perdu pour moi!--Perdu!
ATKINS; mais qu'entends-tu par l?--Je ne sais que trop ce que
j'entends, sir, rpondit-il; j'entends qu'il est trop tard, et que ce
n'est que trop vrai.

Je traduisis mot pour mot  mon ecclsiastique ce que William venait de
me dire. Le pauvre prtre zl,--ainsi dois-je l'appeler, car, quelle
que ft sa croyance, il avait assurment une rare sollicitude du salut
de l'me de son prochain, et il serait cruel de penser qu'il n'et pas
une gale sollicitude de son propre salut;--cet homme zl et
charitable, dis-je, ne put aussi retenir ses larmes; mais, s'tant
remis, il me dit:--Faites-lui cette seule question: Est-il satisfait
qu'il soit trop tard ou en est-il chagrin, et souhaiterait-il qu'il n'en
ft pas ainsi.--Je posai nettement la question  ATKINS, et il me
rpondit avec beaucoup de chaleur:--Comment un homme pourrait-il
trouver sa satisfaction dans une situation qui srement doit avoir pour
fin la mort ternelle? Bien loin d'en tre satisfait, je pense, au
contraire, qu'un jour ou l'autre elle causera ma ruine.

--Qu'entendez-vous par l? lui dis-je. Et il me rpliqua qu'il pensait
en venir, ou plus tt ou plus tard,  se couper la gorge pour mettre fin
 ses terreurs.

L'ecclsiastique hocha la tte d'un air profondment pntr, quand je
lui reportai tout cela; et, s'adressant brusquement  moi, il me
dit:--Si tel est son tat, vous pouvez l'assurer qu'il n'est pas trop
tard. Le Christ lui donnera repentance. Mais, je vous en prie,
ajouta-t-il, expliquez-lui ceci. Que comme l'homme n'est sauv que par
le Christ et le mrite de sa Passion intercdant la misricorde divine,
il n'est jamais trop tard pour rentrer en grce. Pense-t-il qu'il soit
possible  l'homme de pcher au-del des bornes de la puissance
misricordieuse de Dieu? Dites-lui, je vous prie, qu'il y a peut-tre un
temps o, lasse, la grce divine cesse ses longs efforts, et o Dieu
peut refuser de prter l'oreille; mais que pour l'homme il n'est jamais
trop tard pour implorer merci; que nous, qui sommes serviteurs du
Christ, nous avons pour mission de prcher le pardon en tout temps, au
nom de Jsus-Christ,  touts ceux qui se repentent sincrement. Donc ce
n'est jamais trop tard pour se repentir.

Je rptai tout ceci  ATKINS. Il m'couta avec empressement; mais il
parut vouloir remettre la fin de l'entretien, car il me dit qu'il
dsirait sortir pour causer un peu avec sa femme. Il se retira en effet,
et nous suivmes avec ses compagnons. Je m'apperus qu'ils taient touts
ignorants jusqu' la stupidit en matire de religion, comme je l'tais
moi-mme quand je m'enfuis de chez mon pre pour courir le monde.
Cependant aucun d'eux ne s'tait montr inattentif  ce qui avait t
dit; et touts promirent srieusement d'en parler  leurs femmes, et
d'employer touts leurs efforts pour les persuader de se faire
chrtiennes.




MARIAGES


L'ecclsiastique sourit lorsque je lui rendis leur rponse; mais il
garda long-temps le silence.  la fin pourtant, secouant la tte:--Nous
qui sommes serviteurs du Christ, dit-il, nous ne pouvons qu'exhorter et
instruire; quand les hommes se soumettent et se conforment  nos
censures, et promettent ce que nous demandons, notre pouvoir s'arrte
l; nous sommes tenus d'accepter leurs bonnes paroles. Mais croyez-moi,
sir, continua-t-il, quoi que vous ayez pu apprendre de la vie de cet
homme que vous nommez William ATKINS, j'ai la conviction qu'il est parmi
eux le seul sincrement converti. Je le regarde comme un vrai pnitent.
Non que je dsespre des autres. Mais cet homme-ci est profondment
frapp des garements de sa vie passe, et je ne doute pas que lorsqu'il
viendra  parler de religion  sa femme, il ne s'en pntre lui-mme
efficacement; car s'efforcer d'instruire les autres est souvent le
meilleur moyen de s'instruire soi-mme. J'ai connu un homme qui,
ajouta-t-il, n'ayant de la religion que des notions sommaires, et menant
une vie au plus haut point coupable et perdue de dbauches, en vint 
une complte rsipiscence en s'appliquant  convertir un Juif. Si donc
le pauvre ATKINS se met une fois  parler srieusement de Jsus-Christ 
sa femme, ma vie  parier qu'il entre par-l lui-mme dans la voie d'une
entire conversion et d'une sincre pnitence. Et qui sait ce qui peut
s'ensuivre?

D'aprs cette conversation cependant, et les susdites promesses de
s'efforcer  persuader aux femmes d'embrasser le Christianisme, le
prtre maria les trois couples prsents. WILL ATKINS et sa femme
n'taient pas encore rentrs. Les pousailles faites, aprs avoir
attendu quelque temps, mon ecclsiastique fut curieux de savoir o tait
all ATKINS; et, se tournant vers moi, il me dit:--Sir, je vous en
supplie, sortons de votre labyrinthe, et allons voir. J'ose avancer que
nous trouverons par l ce pauvre homme causant srieusement avec sa
femme, et lui enseignant dj quelque chose de la religion.--Je
commenais  tre de mme avis. Nous sortmes donc ensemble, et je le
menai par un chemin qui n'tait connu que de moi, et o les arbres
s'levaient si pais qu'il n'tait pas facile de voir  travers les
touffes de feuillage, qui permettaient encore moins d'tre vu qu'elles
ne laissaient voir. Quand nous fmes arrivs  la rive du bois,
j'apperus ATKINS et sa sauvage pouse au teint basan assis  l'ombre
d'un buisson et engags dans une conversation anime. Je restai coi
jusqu' ce que mon ecclsiastique m'et rejoint; et alors, lui ayant
montr o ils taient, nous fmes halte et les examinmes long-temps
avec la plus grande attention.

Nous remarqumes qu'il la sollicitait vivement en lui montrant du doigt
l-haut le soleil et toutes les rgions des cieux; puis en bas la terre,
puis au loin la mer, puis lui-mme, puis elle, puis les bois et les
arbres.--Or, me dit mon ecclsiastique, vous le voyez, voici que mes
paroles se vrifient: il la prche. Observez-le; maintenant il lui
enseigne que notre Dieu les a faits, elle et lui, de mme que le
firmament, la terre, la mer, les bois et les arbres.--Je le crois
aussi, lui rpondis-je.--Aussitt nous vmes ATKINS se lever, puis se
jeter  genoux en levant ses deux mains vers le ciel. Nous supposmes
qu'il profrait quelque chose, mais nous ne pmes l'entendre: nous
tions trop loigns pour cela. Il resta  peine une demi-minute
agenouill, revint s'asseoir prs de sa femme et lui parla derechef.
Nous remarqumes alors combien elle tait attentive; mais gardait-elle
le silence ou parlait-elle, c'est ce que nous n'aurions su dire. Tandis
que ce pauvre homme tait agenouill, j'avais vu des larmes couler en
abondance sur les joues de mon ecclsiastique, et j'avais eu peine
moi-mme  me retenir. Mais c'tait un grand chagrin pour nous que de ne
pas tre assez prs pour entendre quelque chose de ce qui s'agitait
entre eux.

Cependant nous ne pouvions approcher davantage, de peur de les troubler.
Nous rsolmes donc d'attendre la fin de cette conversation silencieuse,
qui d'ailleurs nous parlait assez haut sans le secours de la voix.
ATKINS, comme je l'ai dit, s'tait assis de nouveau tout auprs de sa
femme, et lui parlait derechef avec chaleur. Deux ou trois fois nous
pmes voir qu'il l'embrassait passionnment. Une autre fois nous le
vmes prendre son mouchoir, lui essuyer les yeux, puis l'embrasser
encore avec des transports d'une nature vraiment singulire. Enfin,
aprs plusieurs choses semblables, nous le vmes se relever tout--coup,
lui tendre la main pour l'aider  faire de mme, puis, la tenant ainsi,
la conduire aussitt  quelques pas de l, o touts deux
s'agenouillrent et restrent dans cette attitude deux minutes environ.

Mon ami ne se possdait plus. Il s'cria:--Saint Paul! saint Paul!
voyez, il prie!--Je craignis qu'ATKINS ne l'entendit: je le conjurai de
se modrer pendant quelques instants, afin que nous pussions voir la fin
de cette scne, qui, pour moi, je dois le confesser, fut bien tout  la
fois la plus touchante et la plus agrable que j'aie jamais vue de ma
vie. Il chercha en effet  se rendre matre de lui; mais il tait dans
de tels ravissements de penser que cette pauvre femme payenne tait
devenue chrtienne, qu'il lui fut impossible de se contenir, et qu'il
versa des larmes  plusieurs reprises. Levant les mains vers le ciel et
se signant la poitrine, il faisait des oraisons jaculatoires pour rendre
grce  Dieu d'une preuve si miraculeuse du succs de nos efforts;
tantt il parlait tout bas et je pouvais  peine entendre, tantt  voix
haute, tantt en latin, tantt en franais; deux ou trois fois des
larmes de joie l'interrompirent et touffrent ses paroles tout--fait.
Je le conjurai de nouveau de se calmer, afin que nous pussions observer
de plus prs et plus compltement ce qui se passait sous nos yeux, ce
qu'il fit pour quelque temps. La scne n'tait pas finie; car, aprs
qu'ils se furent relevs, nous vmes encore le pauvre homme parler avec
ardeur  sa femme, et nous reconnmes  ses gestes qu'elle tait
vivement touche de ce qu'il disait: elle levait frquemment les mains
au ciel, elle posait une main sur sa poitrine, ou prenait telles autres
attitudes qui dclent d'ordinaire une componction profonde et une
srieuse attention. Ceci dura un demi-quart d'heure environ. Puis ils
s'loignrent trop pour que nous pussions les pier plus long-temps.

Je saisis cet instant pour adresser la parole  mon religieux, et je lui
dis d'abord que j'tais charm d'avoir vu dans ses dtails ce dont nous
venions d'tre tmoins; que, malgr que je fusse assez incrdule en
pareils cas, je me laissais cependant aller  croire qu'ici tout tait
fort sincre, tant de la part du mari que de celle de la femme, quelle
que pt tre d'ailleurs leur ignorance, et que j'esprais, qu'un tel
commencement aurait encore une fin plus heureuse.--Et qui sait,
ajoutai-je, si ces deux-l ne pourront pas avec le temps, par la voie de
l'enseignement et de l'exemple, oprer sur quelques autres?--Quelques
autres, reprit-il en se tournant brusquement vers moi, voire mme sur
touts les autres. Faites fond l-dessus: si ces deux Sauvages,--car lui,
 votre propre dire, n'a gure, laiss voir qu'il valt
mieux,--s'adonnent  Jsus-Christ, ils n'auront pas de cesse qu'ils
n'aient converti touts les autres; car la vraie religion est
naturellement communicative, et celui qui une bonne fois s'est fait
Chrtien ne laissera jamais un payen derrire lui s'il peut le
sauver.--J'avouai que penser ainsi tait un principe vraiment chrtien,
et la preuve d'un zle vritable et d'un coeur gnreux en soi.--Mais,
mon ami, poursuivis-je, voulez-vous me permettre de soulever ici une
difficult? Je n'ai pas la moindre chose  objecter contre le fervent
intrt que vous dployez pour convertir ces pauvres gens du paganisme 
la religion chrtienne; mais quelle consolation en pouvez-vous tirer,
puisque,  votre sens, ils sont hors du giron de l'glise catholique,
hors de laquelle vous croyez qu'il n'y a point de salut? Ce ne sont
toujours  vos yeux que des hrtiques, et, pour cent raisons, aussi
effectivement damns que les payens eux-mmes.

 ceci il rpondit avec beaucoup de candeur et de charit
chrtienne:--Sir, je suis catholique de l'glise romaine et prtre de
l'ordre de Saint-Benot, et je professe touts les principes de la Foi
romaine; mais cependant, croyez-moi, et ce n'est pas comme compliment
que je vous dis cela, ni eu gard  ma position et  vos amitis, je ne
vous regarde pas, vous qui vous appelez vous-mme _rforms_, sans
quelque sentiment charitable. Je n'oserais dire, quoique je sache que
c'est en gnral notre opinion, je n'oserais dire que vous ne pouvez
tre sauvs, je ne prtends en aucune manire limiter la misricorde du
Christ jusque-l de penser qu'il ne puisse vous recevoir dans le sein de
son glise par des voies  nous impalpables, et qu'il nous est
impossible de connatre, et j'espre que vous avez la mme charit pour
nous. Je prie chaque jour pour que vous soyez touts restitus  l'glise
du Christ, de quelque manire qu'il plaise  Celui qui est infiniment
sage de vous y ramener. En attendant vous reconnatrez srement qu'il
m'appartient, comme catholique, d'tablir une grande diffrence entre un
Protestant et un payen; entre celui qui invoque Jsus-Christ, quoique
dans un mode que je ne juge pas conforme  la vritable Foi, et un
Sauvage, un barbare, qui ne connat ni Dieu, ni Christ, ni Rdempteur.
Si vous n'tes pas dans le giron de l'glise catholique, nous esprons
que vous tes plus prs d'y entrer que ceux-l qui ne connaissent
aucunement ni Dieu ni son glise. C'est pourquoi je me rjouis quand je
vois ce pauvre homme, que vous me dites avoir t un dbauch et presque
un meurtrier, s'agenouiller et prier Jsus-Christ, comme nous supposons
qu'il a fait, malgr qu'il ne soit pas pleinement clair, dans la
persuasion o je suis que Dieu de qui toute oeuvre semblable procde,
touchera sensiblement son coeur, et le conduira, en son temps,  une
connaissance plus profonde de la vrit. Et si Dieu inspire  ce pauvre
homme de convertir et d'instruire l'ignorante Sauvage son pouse, je ne
puis croire qu'il le repoussera lui-mme. N'ai-je donc pas raison de me
rjouir lorsque je vois quelqu'un amen  la connaissance du Christ,
quoiqu'il ne puisse tre apport jusque dans le sein de l'glise
catholique, juste  l'heure o je puis le dsirer, tout en laissant  la
bont du Christ le soin de parfaire son oeuvre en son temps et par ses
propres voies? Certes que je me rjouirais si touts les Sauvages de
l'Amrique taient amens, comme cette pauvre femme,  prier Dieu,
dussent-ils tre touts protestants d'abord, plutt que de les voir
persister dans le paganisme et l'idoltrie, fermement convaincu que je
serais que Celui qui aurait panch sur eux cette lumire daignerait
plus tard les illuminer d'un rayon de sa cleste grce; et les
recueillir dans le bercail de son glise, alors que bon lui semblerait.

Je fus autant tonn de la sincrit et de la modration de ce Papiste
vritablement pieux, que terrass par la force de sa dialectique, et il
me vint en ce moment  l'esprit que si une pareille modration tait
universelle, nous pourrions tre touts chrtiens catholiques, quelle que
ft l'glise ou la communion particulire  laquelle nous
appartinssions; que l'esprit de charit bientt nous insinuerait touts
dans de droits principes; et, en un mot, comme il pensait qu'une
semblable charit nous rendrait touts catholiques, je lui dis qu' mon
sens si touts les membres de son glise professaient la mme tolrance
ils seraient bientt touts protestants. Et nous brismes l, car nous
n'entrions jamais en controverse.

Cependant, changeant de langage, et lui prenant la main.--Mon ami, lui
dis-je, je souhaiterais que tout le clerg de l'glise romaine ft dou
d'une telle modration, et d'une charit gale  la vtre. Je suis
entirement de votre opinion; mais je dois vous dire que si vous
prchiez une pareille doctrine en Espagne ou en Italie on vous livrerait
 l'Inquisition.

--Cela se peut, rpondit-il. J'ignore ce que feraient les Espagnols ou
les Italiens; mais je ne dirai pas qu'ils en soient meilleurs Chrtiens
pour cette rigueur: car ma conviction est qu'il n'y a point d'hrsie
dans un excs de charit.




DIALOGUE


WILL ATKINS et sa femme tant partis, nous n'avions que faire en ce
lieu. Nous rebroussmes donc chemin; et, comme nous nous en retournions,
nous les trouvmes qui attendaient qu'on les ft entrer. Lorsque je les
eus apperus, je demandai  mon ecclsiastique si nous devions ou non
dcouvrir  ATKINS que nous l'avions vu prs du buisson. Il fut d'avis
que nous ne le devions pas, mais qu'il fallait lui parler d'abord et
couter ce qu'il nous dirait. Nous l'appelmes donc en particulier, et,
personne n'tant l que nous-mmes, je liai avec lui en ces termes:

--Comment ftes-vous lev, WILL ATKINS, je vous prie? Qu'tait votre
pre?

WILLIAM ATKINS.--Un meilleur homme que je ne serai jamais, sir; mon pre
tait un ecclsiastique.

ROBINSON CRUSO.--Quelle ducation vous donna-t-il?

W. A.--Il aurait dsir me voir instruit, sir; mais je mprisai toute
ducation, instruction ou correction, comme une brute que j'tais.

R. C.--C'est vrai, Salomon a dit:--Celui qui repousse le blme est
semblable  la brute.

W. A.--Ah! sir, j'ai t comme la brute en effet; j'ai tu mon pre!
Pour l'amour de Dieu, sir, ne me parlez point de cela, sir; j'ai
assassin mon pauvre pre!

LE PRTRE.--Ha? un meurtrier?

Ici le prtre tressaillit et devint ple,--car je lui traduisais mot
pour mot les paroles d'ATKINS. Il paraissait croire que Will avait
rellement tu son pre.

ROBINSON CRUSO--Non, non, sir, je ne l'entends pas ainsi. Mais ATKINS,
expliquez-vous: n'est-ce pas que vous n'avez pas tu votre pre de vos
propres mains?

WILLIAM ATKINS.--Non, sir; je ne lui ai pas coup la gorge; mais j'ai
tari la source de ses joies, mais j'ai accourci ses jours. Je lui ai
bris le coeur en payant de la plus noire ingratitude le plus tendre et
le plus affectueux traitement que jamais pre ait pu faire prouver ou
qu'enfant ait jamais reu.

R. C.--C'est bien. Je ne vous ai pas questionn sur votre pre pour vous
arracher cet aveu. Je prie Dieu de vous en donner repentir et de vous
pardonner cela ainsi que touts vos autres pchs. Je ne vous ai fait
cette question que parce que je vois, quoique vous ne soyez pas
trs-docte, que vous n'tes pas aussi ignorant que tant d'autres dans la
science du bien, et que vous en savez en fait de religion beaucoup plus
que vous n'en avez pratiqu.

W. A--Quand vous ne m'auriez pas, sir, arrach la confession que je
viens de vous faire sur mon pre, ma conscience l'et faite. Toutes les
fois que nous venons  jeter un regard en arrire sur notre vie, les
pchs contre nos indulgents parents sont certes, parmi touts ceux que
nous pouvons commettre, les premiers qui nous touchent: les blessures
qu'ils font sont les plus profondes, et le poids qu'ils laissent pse le
plus lourdement sur le coeur.

R. C.--Vous parlez, pour moi, avec trop de sentiment et de sensibilit,
ATKINS, je ne saurais le supporter.

W. A.--Vous le pouvez, master! J'ose croire que tout ceci vous est
tranger.

R. C.--Oui, ATKINS, chaque rivage, chaque colline, je dirai mme chaque
arbre de cette le, est un tmoin des angoisses de mon me au
ressentiment de mon ingratitude et de mon indigne conduite envers un bon
et tendre pre, un pre qui ressemblait beaucoup au vtre, d'aprs la
peinture que vous en faites. Comme vous, WILL ATKINS, j'ai assassin mon
pre, mais je crois ma repentance de beaucoup surpasse par la vtre.

J'en aurais dit davantage si j'eusse pu matriser mon agitation; mais le
repentir de ce pauvre homme me semblait tellement plus profond que le
mien, que je fus sur le point de briser l et de me retirer. J'tais
stupfait de ses paroles; je voyais que bien loin que je dusse remontrer
et instruire cet homme, il tait devenu pour moi un matre et un
prcepteur, et cela de la faon la plus surprenante et la plus
inattendue.

J'exposai tout ceci au jeune ecclsiastique, qui en fut grandement
pntr, et me dit:--Eh bien, n'avais-je pas prdit qu'une fois que cet
homme serait converti, il nous prcherait touts? En vrit, sir, je vous
le dclare, si cet homme devient un vrai pnitent, on n'aura pas besoin
de moi ici; il fera des Chrtiens de touts les habitants de
l'le.--M'tant un peu remis de mon motion, je renouai conversation
avec WILL ATKINS.

Mais Will, dis-je, d'o vient que le sentiment de ces fautes vous
touche prcisment  cette heure?

WILLIAM ATKINS.--Sir, vous m'avez mis  une oeuvre qui m'a transperc
l'me. J'ai parl  ma femme de Dieu et de religion,  dessein, selon vos
vues, de la faire chrtienne, et elle m'a prch, elle-mme, un sermon
tel que je ne l'oublierai de ma vie.

ROBINSON CRUSO.--Non, non, ce n'est pas votre femme qui vous a prch;
mais lorsque vous la pressiez de vos arguments religieux, votre
conscience les rtorquait contre vous.

W. A.--Oh! oui, sir, et d'une telle force que je n'eusse pu y rsister.

R. C.--Je vous en prie, Will, faites-nous connatre ce qui se passait
entre vous et votre femme; j'en sais quelque chose dj.

W. A.--Sir, il me serait impossible de vous en donner un rcit parfait.
J'en suis trop plein pour le taire, cependant la parole me manque pour
l'exprimer. Mais, quoiqu'elle ait dit, et bien que je ne puisse vous en
rendre compte, je puis toutefois vous en dclarer ceci, que je suis
rsolu  m'amender et  rformer ma vie.

R. C.--De grce, dites-nous en quelques mots. Comment commentes-vous,
Will? Chose certaine, le cas a t extraordinaire. C'est effectivement
un sermon qu'elle vous a prch, si elle a opr sur vous cet
amendement.

W. A.--Eh bien, je lui exposai d'abord la nature de nos lois sur le
mariage, et les raisons pour lesquelles l'homme et la femme sont dans
l'obligation de former des noeuds tels qu'il ne soit au pouvoir ni de
l'un ni de l'autre de les rompre; qu'autrement l'ordre et la justice ne
pourraient tre maintenus; que les hommes rpudieraient leurs femmes et
abandonneraient leurs enfants, et vivraient dans la promiscuit, et que
les familles ne pourraient se perptuer ni les hritages se rgler par
une descendance lgale.

R. C.--Vous parlez comme un lgiste, Will. Mais ptes-vous lui faire
comprendre ce que vous entendez par hritage et famille? On ne sait rien
de cela parmi les Sauvages, on s'y marie n'importe comment, sans avoir
gard  la parent,  la consanguinit ou  la famille: le frre avec la
soeur, et mme, comme il m'a t dit, le pre avec la fille, le fils avec
la mre.

W. A.--Je crois, sir, que vous tes mal inform;--ma femme m'assure le
contraire, et qu'ils ont horreur de cela. Peut-tre pour quelques
parents plus loignes ne sont-ils pas aussi rigides que nous; mais
elle m'affirme qu'il n'y a point d'alliance dans les proches degrs dont
vous parlez.

R. C.--Soit. Et que rpondit-elle  ce que vous lui disiez?

W. A.--Elle rpondit que cela lui semblait fort bien, et que c'tait
beaucoup mieux que dans son pays.

R. C.--Mais lui avez-vous expliqu ce que c'est que le mariage.

W. A.--Oui, oui; l commena notre dialogue. Je lui demandai si elle
voulait se marier avec moi  notre manire. Elle me demanda de quelle
manire tait-ce. Je lui rpondis que le mariage avait t institu par
Dieu; et c'est alors que nous emes ensemble en vrit le plus trange
entretien qu'aient jamais eu mari et femme, je crois.

_N. B._ Voici ce dialogue entre W. ATKINS et sa femme, tel que je le
couchai par crit, immdiatement aprs qu'il me le rapporta.

LA FEMME.--Institu par votre Dieu! Comment! vous avoir un Dieu dans
votre pays?

William ATKINS.--Oui, ma chre, Dieu est dans touts les pays.

LA FEMME--Pas votre Dieu dans mon pays; mon pays avoir le grand vieux
Dieu Benamucke.

W. A.--Enfant, je ne suis pas assez habile pour vous dmontrer ce que
c'est que Dieu: Dieu est dans le Ciel, et il a fait le ciel et la terre
et la mer, et tout ce qui s'y trouve.

LA FEMME.--Pas fait la terre; votre Dieu pas fait la terre; pas fait mon
pays.

WILL ATKINS sourit  ces mots: que Dieu n'avait pas fait son pays.

LA FEMME.--Pas rire. Pourquoi me rire? a pas chose  rire.

Il tait blm  bon droit; car elle se montrait plus grave que lui-mme
d'abord.

WILLIAM ATKINS.--C'est trs-vrai. Je ne rirai plus, ma chre.

LA FEMME.--Pourquoi vous dire, votre Dieu a fait tout?

W. A.--Oui, enfant, notre Dieu a fait le monde entier, et vous, et moi,
et toutes choses; car il est le seul vrai Dieu. Il n'y a point d'autre
Dieu que lui. Il habite  jamais dans le Ciel.

LA FEMME.--Pourquoi vous pas dire a  moi depuis long-temps?

W. A.--C'est vrai. En effet; mais j'ai t un grand misrable, et j'ai
non-seulement oubli jusqu'ici de t'instruire de tout cela, mais encore
j'ai vcu moi-mme comme s'il n'y avait pas de Dieu au monde.

LA FEMME.--Quoi! vous avoir le grand Dieu dans votre pays; vous pas
connatre lui? Pas dire: O!  lui? Pas faire bonne chose pour lui? a
pas possible!

W. A.--Tout cela n'est que trop vrai: nous vivons comme s'il n'y avait
pas un Dieu dans le Ciel ou qu'il n'et point de pouvoir sur la terre.

LA FEMME.--Mais pourquoi Dieu laisse vous faire ainsi? Pourquoi lui pas
faire vous bien vivre?

W. A.--C'est entirement notre faute.

LA FEMME.--Mais vous dire  moi, lui tre grand, beaucoup grand, avoir
beaucoup grand puissance; pouvoir faire tuer quand lui vouloir: pourquoi
lui pas faire tuer vous quand vous pas servir lui? pas dire O!  lui?
pas tre bons hommes?

W. A.--Tu dis vrai; il pourrait me frapper de mort, et je devrais m'y
attendre, car j'ai t un profond misrable. Tu dis vrai; mais Dieu est
misricordieux et ne nous traite pas comme nous le mritons.

LA FEMME.--Mais alors vous pas dire  Dieu merci pour cela?

W. A.--Non, en vrit, je n'ai pas plus remerci Dieu pour sa
misricorde que je n'ai redout Dieu pour son pouvoir.

LA FEMME.--Alors votre Dieu pas Dieu; moi non penser, moi non croire lui
tre un tel grand beaucoup pouvoir, fort; puisque pas faire tuer vous,
quoique vous faire lui beaucoup colre?




CONVERSION DE LA FEMME D'ATKINS


WILLIAM ATKINS.--Quoi! ma coupable vie vous empcherait-elle de croire
en Dieu! Quelle affreuse crature je suis! Et quelle triste vrit est
celle-l: que la vie infme des Chrtiens empche la conversion des
idoltres?

LA FEMME.--Comment! moi penser vous avoir grand beaucoup Dieu
l-haut,--du doigt elle montrait le ciel,--cependant pas faire bien, pas
faire bonne chose? Pouvoir lui savoir? Srement lui pas savoir quoi vous
faire?

W. A.--Oui, oui, il connat et voit toutes choses; il nous entend
parler, voit ce que nous faisons, sait ce que nous pensons, mme quand
nous ne parlons pas.

LA FEMME.--Non! lui pas entendre vous maudire, vous jurer, vous dire le
grand _god-damn!_

W. A.--Si, si, il entend tout cela.

LA FEMME.--O tre alors son grand pouvoir fort?

W. A.--Il est misricordieux: c'est tout ce que nous pouvons dire; et
cela prouve qu'il est le vrai Dieu. Il est Dieu et non homme; et c'est
pour cela que nous ne sommes point anantis.

WILL ATKINS nous dit ici qu'il tait saisi d'horreur en pensant comment
il avait pu annoncer si clairement  sa femme que Dieu voit, entend, et
connat les secrtes penses du coeur, et tout ce que nous faisons,
encore qu'il et os commettre toutes les mprisables choses dont il
tait coupable.

LA FEMME.--_Misricordieux_! quoi vous appeler a?

WILLIAM ATKINS.--Il est notre pre et notre Crateur; il a piti de nous
et nous pargne.

LA FEMME.--Ainsi donc lui jamais faire tuer, jamais colre quand faire
mchant; alors lui pas bon lui-mme ou pas grand capable.

W. A.--Si, si, ma chre, il est infiniment bon et infiniment grand et
capable de punir. Souventes fois mme, afin de donner des preuves de sa
justice et de sa vengeance, il laisse sa colre se rpandre pour
dtruire les pcheurs et faire exemple. Beaucoup mme seul frapps au
milieu de leurs crimes.

LA FEMME.--Mais pas faire tuer vous cependant. Donc vous lui dire,
peut-tre, que lui pas faire tuer vous? Donc vous faire le march avec
lui, vous commettre mauvaises choses; lui pas tre colre contre vous,
quand lui tre colre contre les autres hommes?

W. A.--Non, en vrit; mes pchs ne proviennent que d'une confiance
prsomptueuse en sa bont; et il serait infiniment juste, s'il me
dtruisait comme il a dtruit d'autres hommes.

LA FEMME.--Bien. Nanmoins pas tuer, pas faire vous mort! Que vous dire
 lui pour a? Vous pas dire  lui: merci pour tout a.

W. A.--Je suis un chien d'ingrat, voil le fait.

LA FEMME.--Pourquoi lui pas faire vous beaucoup bon meilleur? Vous dire
lui faire vous.

W. A.--Il m'a cr comme il a cr tout le monde; c'est moi-mme qui me
suis dprav, qui ai abus de sa bont, et qui ai fait de moi un tre
abominable.

LA FEMME.--Moi dsirer vous faire Dieu connatre  moi. Moi pas faire
lui colre. Moi pas faire mauvaise mchante chose.

Ici WILL ATKINS nous dit que son coeur, lui avait dfailli en entendant
une pauvre et ignorante crature exprimer le dsir d'tre amene  la
connaissance de Dieu, tandis que lui, misrable, ne pouvait lui en dire
un mot auquel l'ignominie de sa conduite ne la dtournt d'ajouter foi.
Dj mme elle s'tait refuse  croire en Dieu, parce que lui qui avait
t si mchant n'tait pas ananti.

WILLIAM ATKINS.--Sans doute, ma chre, vous voulez dire que vous
souhaitez que je vous enseigne  connatre Dieu et non pas que
j'apprenne  Dieu  vous connatre; car il vous connat dj, vous et
chaque pense de votre coeur.

LA FEMME--Ainsi donc lui savoir ce que moi dire  vous maintenant; lui
savoir moi dsirer de connatre lui. Comment moi connatre celui qui
crer moi?

W. A.--Pauvre crature; il faut qu'il t'enseigne, lui, moi je ne puis
t'enseigner. Je le prierai de t'apprendre  le connatre et de me
pardonner,  moi, qui suis indigne de t'instruire.

Le pauvre garon fut tellement mis aux abois quand sa femme lui exprima
le dsir d'tre amene par lui  la science de Dieu, quand elle forma le
souhait de connatre Dieu, qu'il tomba  genoux devant elle, nous
dit-il, et pria le Seigneur d'illuminer son esprit par la connaissance
salutaire de Jsus-Christ, de lui pardonner  lui-mme ses pchs et de
l'accepter comme un indigne instrument pour instruire cette idoltre
dans les principes de la religion. Aprs quoi il s'assit de nouveau prs
d'elle et leur dialogue se poursuivit.

_N. B._ C'tait l le moment o nous l'avions vu s'agenouiller et lever
les mains vers le ciel.

LA FEMME.--Pourquoi vous mettre les genoux  terre? Pourquoi vous lever
en haut les mains? Quoi vous dire?  qui vous parler? Quoi est tout a?

WILLIAM ATKINS.--Ma chre, je ploie les genoux en signe de soumission
envers Celui qui m'a cr. Je lui ai dit, O! comme vous appelez cela et
comme vous racontez que font vos vieillards  leur idole Benamucke,
c'est--dire que je l'ai pri.

LA FEMME--Pourquoi vous dire O!  lui?

W. A.--Je l'ai pri d'ouvrir vos yeux et votre entendement, afin que
vous puissiez le connatre et lui tre agrable.

LA FEMME.--Pouvoir lui faire a aussi?

W. A.--Oui, il le peut; il peut faire toutes choses.

LA FEMME.--Mais lui pas entendre quoi vous dire?

W. A.--Si. Il nous a command de le prier et promis de nous couter.

LA FEMME.--Command vous prier! Quand lui commander vous? Comment lui
commander vous? Quoi! vous entendre lui parler?

W. A.--Non, nous ne l'entendons point parler; mais il s'est rvl 
nous de diffrentes manires.

Ici ATKINS fut trs-embarrass pour lui faire comprendre que Dieu s'est
rvl  nous par sa parole; et ce que c'est que sa parole; mais enfin
il poursuivit ainsi:

WILLIAM ATKINS.--Dieu, dans les premiers temps, a parl  quelques
hommes bons du haut du ciel, en termes formels; puis Dieu a inspir des
hommes bons par son Esprit, et ils ont crit toutes ses lois dans un
livre.

LA FEMME.--Moi pas comprendre a. O est ce livre?

W. A.--Hlas! ma pauvre crature, je n'ai pas ce livre; mais j'espre un
jour ou l'autre l'acqurir pour vous et vous le faire lire.

C'est ici qu'il l'embrassa avec beaucoup de tendresse, mais avec
l'inexprimable regret de n'avoir pas de Bible.

LA FEMME.--Mais comment vous faire moi connatre que Dieu enseigner eux
 crire ce livre?

WILLIAM ATKINS.--Par la mme dmonstration par laquelle nous savons
qu'il est Dieu.

LA FEMME.--Quelle dmonstration? quel moyen vous savoir?

W. A.--Parce qu'il enseigne et ne commande rien qui ne soit bon, juste,
saint, et ne tende  nous rendre parfaitement bons et parfaitement
heureux, et parce qu'il nous dfend et nous enjoint de fuir tout ce qui
est mal, mauvais en soi ou mauvais dans ses consquences.

LA FEMME. Que moi voudrais comprendre, que moi volontiers connatre! Si
lui rcompenser toute bonne chose, punir toute mchante chose, dfendre
toute mchante chose, lui, faire toute chose, lui, donner toute chose,
lui entendre moi quand moi dire: O!  lui, comme vous venir de faire
juste  prsent; lui faire moi bonne, si moi dsir tre bonne; lui
pargner moi, pas faire tuer moi, quand moi pas tre bonne, si tout ce
que vous dire lui faire; oui, lui tre grand Dieu; moi prendre, penser,
croire lui tre grand Dieu; moi dire; O! aussi  lui, avec vous, mon
cher.

Ici le pauvre homme nous dit qu'il n'avait pu se contenir plus
long-temps; mais que prenant sa femme par la main il l'avait fait mettre
 genoux prs de lui et qu'il avait pri Dieu  haute voix de
l'instruire dans la connaissance de lui-mme par son divin Esprit, et de
faire par un coup heureux de sa providence, s'il tait possible, que tt
ou tard elle vnt  possder une Bible, afin qu'elle pt lire la parole
de Dieu et par l apprendre  le connatre.

C'est en ce moment que nous l'avions vu lui offrir la main et
s'agenouiller auprs d'elle, comme il a t dit.

Ils se dirent encore aprs ceci beaucoup d'autres choses qui serait trop
long, ce me semble, de rapporter ici. Entre autres elle lui fit
promettre, puisque de son propre aveu sa vie n'avait t qu'une suite
criminelle et abominable de provocations contre Dieu, de la rformer, de
ne plus irriter Dieu, de peur qu'il ne voult--faire lui mort,--selon
sa propre expression; qu'alors elle ne restt seule et ne pt apprendre
 connatre plus particulirement ce Dieu, et qu'il ne ft misrable,
comme il lui avait dit que les hommes mchants le seraient aprs leur
mort.

Ce rcit nous parut vraiment trange et nous mut beaucoup l'un et
l'autre, surtout le jeune ecclsiastique. Il en fut, lui, merveill;
mais il ressentit la plus vive douleur de ne pouvoir parler  la femme,
de ne pouvoir parler anglais pour s'en faire entendre, et comme elle
corchait impitoyablement l'anglais, de ne pouvoir la comprendre
elle-mme. Toutefois il se tourna vers moi, et me dit qu'il croyait que
pour elle il y avait quelque chose de plus  faire que de la marier. Je
ne le compris pas d'abord; mais enfin il s'expliqua: il entendait par l
qu'elle devait tre baptise.

J'adhrai  cela avec joie; et comme je m'y empressais:

--Non, non, arrtez, sir, me dit-il; bien que j'aie fort  coeur de la
voir baptise, cependant tout en reconnaissant que WILL ATKINS, son
mari, l'a vraiment amene d'une faon miraculeuse  souhaiter
d'embrasser une vie religieuse, et  lui donner de justes ides de
l'existence d'un Dieu, de son pouvoir, de sa justice, de sa misricorde,
je dsire savoir de lui s'il lui a dit quelque chose de Jsus-Christ et
du salut des pcheurs; de la nature de notre foi en lui, et de notre
Rdemption; du Saint-Esprit, de la Rsurrection, du Jugement dernier et
d'une vie future.

Je rappelai WILL ATKINS, et je le lui demandai. Le pauvre garon fondit
en larmes et nous dit qu'il lui en avait bien touch quelques paroles;
mais qu'il tait lui-mme si mchante crature et que sa conscience lui
reprochait si vivement sa vie horrible et impie, qu'il avait trembl que
la connaissance qu'elle avait de lui n'attnut l'attention qu'elle
devait donner  ces choses, et ne la portt plutt  mpriser la
religion qu' l'embrasser. Nanmoins il tait certain, nous dit-il, que
son esprit tait si dispos  recevoir d'heureuses impressions de toutes
ces vrits, que si je voulais bien l'en entretenir, elle ferait voir, 
ma grande satisfaction, que mes peines ne seraient point perdues sur
elle.

En consquence je la fis venir; et, me plaant comme interprte entre
elle et mon pieux ecclsiastique, je le priai d'entrer en matire.




BAPTME DE LA FEMME D'ATKINS


Or, srement jamais pareil sermon n'a t prch par un prtre papiste
dans ces derniers sicles du monde. Aussi lui dis-je que je lui trouvais
tout le zle, toute la science, toute la sincrit d'un Chrtien, sans
les erreurs d'un catholique romain, et que je croyais voir en lui un
pasteur tel qu'avaient t les vques de Rome avant que l'glise
romaine se ft assum la souverainet spirituelle sur les consciences
humaines[16].

En un mot il amena la pauvre femme  embrasser la connaissance du
Christ, et de notre Rdemption, non-seulement avec admiration, avec
tonnement, comme elle avait accueilli les premires notions de
l'existence d'un Dieu, mais encore avec joie, avec foi, avec une ferveur
et un degr surprenant d'intelligence presque inimaginables et
tout--fait indicibles. Finalement,  sa propre requte, elle fut
baptise.

Tandis qu'il se prparait  lui confrer le baptme, je le suppliai de
vouloir bien accomplir cet office avec quelques prcautions, afin, s'il
tait possible, que l'homme ne pt s'appercevoir qu'il appartenait 
l'glise romaine,  cause des fcheuses consquences qui pourraient
rsulter d'une dissidence entre nous dans cette religion mme o nous
instruisions les autres. Il me rpondit que, n'ayant ni chapelle
consacre ni choses propres  cette clbration, il officierait d'une
telle manire que je ne pourrais reconnatre moi-mme qu'il tait
catholique romain si je ne le savais dj. Et c'est ce qu'il fit: car
aprs avoir marmonn en latin quelques paroles que je ne pus comprendre,
il versa un plein vase d'eau sur la tte de la femme, disant en franais
d'une voix haute:--Marie! C'tait le nom que son poux avait souhait
que je lui donnasse, car j'tais son parrain.--Je te baptise au nom du
Pre, du Fils et du Saint-Esprit. De sorte qu'on ne pouvait deviner
par-l de quelle religion il tait. Ensuite il donna la bndiction en
latin; mais WILL ATKINS ne sut pas si c'tait en franais, ou ne prit
point garde  cela en ce moment.

Sitt cette crmonie termine, il les maria; puis aprs les pousailles
faites il se tourna vers WILL ATKINS et l'exhorta d'une manire
trs-pressante, non-seulement  persvrer dans ses bonnes dispositions,
mais  corroborer les convictions dont il tait pntr par une ferme
rsolution de rformer sa vie. Il lui dclara que c'tait chose vaine
que de dire qu'il se repentait, s'il n'abjurait ses crimes. Il lui
reprsenta combien Dieu l'avait honor en le choisissant comme
instrument pour amener sa femme  la connaissance de la religion
chrtienne, et combien il devait tre soigneux de ne pas se montrer
rebelle  la grce de Dieu; qu'autrement il verrait la payenne meilleure
chrtienne que lui, la Sauvage lue et l'instrument rprouv.

Il leur dit encore  touts deux une foule d'excellentes choses; puis,
les recommandant en peu de mots  la bont divine, il leur donna de
nouveau la bndiction: moi, comme interprte, leur traduisant toujours
chaque chose en anglais. Ainsi se termina la crmonie. Ce fut bien pour
moi la plus charmante, la plus agrable journe que j'aie jamais passe
dans toute ma vie.

Or mon religieux n'en avait pas encore fini. Ses penses se reportaient
sans cesse  la conversion des trente-sept Sauvages, et volontiers il
serait rest dans l'le pour l'entreprendre. Mais je le convainquis
premirement qu'en soi cette entreprise tait impraticable, et
secondement que je pourrais peut-tre la mettre en voie d'tre termine
 sa satisfaction durant son absence dont je parlerai tout--l'heure.

Ayant ainsi mis  fond les affaires de l'le, je me prparais 
retourner  bord du navire, quand le jeune homme que j'avais recueilli
d'entre l'quipage affam vint  moi et me dit qu'il avait appris que
j'avais un ecclsiastique et que j'avais mari par son office les
Anglais avec les femmes sauvages qu'ils nommaient leurs pouses, et que
lui-mme avait aussi un projet de mariage entre deux Chrtiens qu'il
dsirait voir s'accomplir avant mon dpart, ce qui, esprait-il, ne me
serait point dsagrable.

Je compris de suite qu'il tait question de la jeune fille servante de
sa mre; car il n'y avait point d'autre femme chrtienne dans l'le.
Aussi commenai-je  le dissuader de faire une chose pareille
inconsidrment, et parce qu'il se trouvait dans une situation isole.
Je lui reprsentai qu'il avait par le monde une fortune assez
considrable et de bons amis, comme je le tenais de lui-mme et de la
jeune fille aussi; que cette fille tait non-seulement pauvre et
servante, mais encore d'un ge disproportionn, puisqu'elle avait
vingt-six ou vingt-sept ans, et lui pas plus de dix-sept ou dix-huit;
que trs-probablement il lui serait possible avec mon assistance de se
tirer de ce dsert et de retourner dans sa patrie; qu'alors il y avait
mille  parier contre un qu'il se repentirait de son choix, et que le
dgot de sa position leur serait prjudiciable  touts deux. J'allais
m'tendre bien davantage; mais il m'interrompit en souriant et me dit
avec beaucoup de candeur que je me trompais dans mes conjectures, qu'il
n'avait rien de pareil en tte, sa situation prsente tant dj assez
triste et dplorable; qu'il tait charm d'apprendre que j'avais quelque
dsir de le mettre  mme de revoir son pays; que rien n'aurait pu
l'engager  rester en ce lieu si le voyage que j'allais poursuivre n'et
t si effroyablement long et si hasardeux, et ne l'et jet si loin de
touts ses amis; qu'il ne souhaitait rien de moi, sinon que je voulusse
bien lui assigner une petite proprit dans mon le, lui donner un
serviteur ou deux et les choses ncessaires pour qu'il pt s'y tablir
comme planteur, en attendant l'heureux moment o, si je retournais en
Angleterre, je pourrais le dlivrer, plein de l'esprance que je ne
l'oublierais pas quand j'y serais revenu; enfin qu'il me remettrait
quelques lettres pour ses amis  Londres, afin de leur faire savoir
combien j'avais t bon pour lui, et dans quel lieu du monde et dans
quelle situation je l'avais laiss. Il me promettait, disait-il, lorsque
je le dlivrerais, que la plantation dans l'tat d'amlioration o il
l'aurait porte, quelle qu'en pt tre la valeur, deviendrait
tout--fait mienne.

Son discours tait fort bien tourn eu gard  sa jeunesse, et me fut
surtout agrable parce qu'il m'apprenait positivement que le mariage en
vue ne le concernait point lui-mme. Je lui donnai toutes les assurances
possibles que, si j'arrivais  bon port en Angleterre, je remettrais ses
lettres et m'occuperais srieusement de ses affaires, et qu'il pouvait
compter que je n'oublierais point dans quelle situation je le laissais;
mais j'tais toujours impatient de savoir quels taient les personnages
 marier. Il me dit enfin que c'tait mon Jack-bon--tout et sa servante
Suzan.

Je fus fort agrablement surpris quand il me nomma le couple; car
vraiment il me semblait bien assorti. J'ai dj trac le caractre de
l'homme: quant  la servante, c'tait une jeune femme trs-honnte,
modeste, rserve et pieuse. Doue de beaucoup de sens, elle tait assez
agrable de sa personne, s'exprimait fort bien et  propos, toujours
avec dcence et bonne grce, et n'tait ni lente  parler quand quelque
chose le requrait, ni impertinemment empresse quand ce n'tait pas ses
affaires; trs-adroite d'ailleurs, fort entendue dans tout ce qui la
concernait, excellente mnagre et capable en vrit d'tre la
gouvernante de l'le entire. Elle savait parfaitement se conduire avec
les gens de toute sorte qui l'entouraient, et n'et pas t plus
emprunte avec des gens du bel air, s'il s'en ft trouv l.

Les accordailles tant faites de cette manire, nous les marimes le
jour mme; et comme  l'autel, pour ainsi dire, je servais de pre 
cette fille, et que je la prsentais, je lui constituai une dot: je lui
assignai,  elle et  son mari, une belle et vaste tendue de terre pour
leur plantation. Ce mariage et la proposition que le jeune gentleman
m'avait faite de lui concder une petite proprit dans l'le, me
donnrent l'ide de la partager entre ses habitants, afin qu'ils ne
pussent par la suite se quereller au sujet de leur emplacement.

Je remis le soin de ce partage  WILL ATKINS, qui vraiment alors tait
devenu un homme sage, grave, mnager, compltement rform,
excessivement pieux et religieux, et qui, autant qu'il peut m'tre
permis de prononcer en pareil cas, tait, je le crois fermement, un
pnitent sincre.

Il s'acquitta de cette rpartition avec tant d'quit et tellement  la
satisfaction de chacun, qu'ils dsirrent seulement pour le tout un acte
gnral de ma main que je fis dresser et que je signai et scellai. Ce
contrat, dterminant la situation et les limites de chaque plantation,
certifiait que je leur accordais la possession absolue et hrditaire
des plantations ou fermes respectives et de leurs amliorissements, 
eux et  leurs hoirs, me rservant tout le reste de l'le comme ma
proprit particulire, et par chaque plantation une certaine redevance
payable au bout de onze annes  moi ou  quiconque de ma part ou en mon
nom viendrait la rclamer et produirait une copie lgalise de cette
concession.

Quant au mode de gouvernement et aux lois  introduire parmi eux, je
leur dis que je ne saurais leur donner de meilleurs rglements que ceux
qu'ils pouvaient s'imposer eux-mmes. Seulement je leur fis promettre de
vivre en amiti et en bon voisinage les uns avec les autres. Et je me
prparai  les quitter.

Une chose que je ne dois point passer sous silence, c'est que, nos
colons tant alors constitus en une sorte de rpublique et surchargs
de travaux, il tait incongru que trente-sept Indiens vcussent dans un
coin de l'le indpendants et inoccups; car, except de pourvoir  leur
nourriture, ce qui n'tait pas toujours sans difficult, ils n'avaient
aucune espce d'affaire ou de proprit  administrer. Aussi proposai-je
au gouverneur Espagnol d'aller les trouver avec le pre de VENDREDI et
de leur offrir de se disperser et de planter pour leur compte, ou d'tre
agrgs aux diffrentes familles comme serviteurs, et entretenus pour
leur travail, sans tre toutefois absolument esclaves; car je n'aurais
pas voulu souffrir qu'on les soumt  l'esclavage, ni par la force ni
par nulle autre voie, parce que leur libert leur avait t octroye par
capitulation, et qu'elle tait un article de reddition, chose que
l'honneur dfend de violer.

Ils adhrrent volontiers  la proposition et suivirent touts de grand
coeur le gouverneur Espagnol. Nous leur dpartmes donc des terres et des
plantations; trois ou quatre d'entre eux en acceptrent, mais touts les
autres prfrrent tre employs comme serviteurs dans les diverses
familles que nous avions fondes; et ainsi ma colonie fut  peu prs
tablie comme il suit: les Espagnols possdaient mon habitation
primitive, laquelle tait la ville capitale, et avaient tendu leur
plantation tout le long du ruisseau qui formait la crique dont j'ai si
souvent parl, jusqu' ma tonnelle: en accroissant leurs cultures ils
poussaient toujours  l'Est. Les Anglais habitaient dans la partie
Nord-Est, o WILL ATKINS et ses compagnons s'taient fixs tout d'abord,
et s'avanaient au Sud et au Sud-Ouest en de des possessions des
Espagnols. Chaque plantation avait au besoin un grand supplment de
terrain  sa disposition, de sorte qu'il ne pouvait y avoir lieu de se
chamailler par manque de place.

Toute la pointe occidentale de l'le fut laisse inhabite, afin que si
quelques Sauvages y abordaient seulement pour y consommer leurs
barbaries accoutumes, ils pussent aller et venir librement; s'ils ne
vexaient personne, personne n'avait envie de les vexer. Sans doute ils y
dbarqurent souvent, mais ils s'en retournrent, sans plus; car je n'ai
jamais entendu dire que mes planteurs eussent t attaqus et troubls
davantage.




LA BIBLE


Il me revint alors  l'esprit que j'avais insinu  mon ami
l'ecclsiastique que l'oeuvre de la conversion de nos Sauvages pourrait
peut-tre s'accomplir en son absence et  sa satisfaction; et je lui dis
que je la croyais  cette heure en beau chemin; car ces Indiens tant
ainsi rpartis parmi les Chrtiens, si chacun de ceux-ci voulait faire
son devoir auprs de ceux qui se trouvaient sous sa main, j'esprais que
cela pourrait avoir un fort bon rsultat.

Il en tomba d'accord d'emble: --Si toutefois, dit-il, ils voulaient
faire leur devoir; mais comment, ajouta-t-il, obtiendrons-nous cela
d'eux?--Je lui rpondis que nous les manderions touts ensemble, et leur
en imposerions la charge, ou bien que nous irions les trouver chacun en
particulier, ce qu'il jugea prfrable. Nous nous partagemes donc la
tche, lui pour en parler aux Espagnols qui taient touts papistes, et
moi aux anglais qui taient touts protestants; et nous leur
recommandmes instamment et leur fmes promettre de ne jamais tablir
aucune distinction de Catholiques ou de Rforms, en exhortant les
Sauvages  se faire Chrtiens, mais de leur donner une connaissance
gnrale du vrai Dieu et de Jsus-Christ, leur Sauveur. Ils nous
promirent pareillement qu'ils n'auraient jamais les uns avec les autres
aucun diffrent, aucune dispute au sujet de la religion.

Quand j'arrivai  la maison de WILL ATKINS,--si je puis l'appeler ainsi,
car jamais pareil difice, pareil morceau de clayonnage, je crois, n'eut
son semblable dans le monde,--quand j'arrivai l, dis-je, j'y trouvai la
jeune femme dont prcdemment j'ai parl et l'pouse de William ATKINS
lies intimement. Cette jeune femme sage et religieuse avait
perfectionn l'oeuvre que WILL ATKINS avait commence; et, quoique ce ne
ft pas plus de quatre jours aprs ce dont je viens de donner la
relation, cependant la nophyte indienne tait devenue une chrtienne
telle que m'en ont rarement offert mes observations et le commerce du
monde.

Dans la matine qui prcda cette visite, il me vint  l'ide que parmi
les choses ncessaires que j'avais  laisser  mes Anglais, j'avais
oubli de placer une Bible, et qu'en cela je me montrais moins
attentionn  leur gard que ne l'avait t envers moi ma bonne amie la
veuve, lorsqu'en m'envoyant de Lisbonne la cargaison de cent livres
sterling, elle y avait gliss trois Bibles et un livre de prires.
Toutefois la charit de cette brave femme eut une plus grande extension
qu'elle ne l'avait imagin; car il tait rserv  ses prsents de
servir  la consolation et  l'instruction de gens qui en firent un bien
meilleur usage que moi-mme.

Je mis une de ces Bibles dans ma poche, et lorsque j'arrivai  la
rotonde ou maison de William ATKINS, et que j'eus appris que la jeune
pouse et la femme baptise d'ATKINS avaient convers ensemble sur la
religion,--car Will me l'annona avec beaucoup de joie,--je demandai si
elles taient runies en ce moment, et il me rpondit que oui. J'entrai
donc dans la maison, il m'y suivit, et nous les trouvmes toutes deux en
grande conversation.--Oh! sir, me dit William ATKINS, quand Dieu a des
pcheurs  rconcilier  lui, et des trangers  introduire dans son
royaume, il ne manque pas de messagers. Ma femme s'est acquis un nouveau
guide; moi je me reconnais aussi indigne qu'incapable de cette oeuvre;
cette jeune personne nous a t envoye du Ciel: il suffirait d'elle
pour convertir toute une le de Sauvages.--La jeune pouse rougit et
se leva pour se retirer, mais je l'invitai  se rasseoir.--Vous avez
une bonne oeuvre entre les mains, lui dis-je, j'espre que Dieu vous
bnira dans cette oeuvre.

Nous causmes un peu; et, ne m'appercevant pas qu'ils eussent aucun
livre chez eux, sans toutefois m'en tre enquis, je mis la main dans ma
poche et j'en tirai ma Bible.--Voici, dis-je  ATKINS, que je vous
apporte un secours que peut-tre vous n'aviez pas jusqu' cette
heure.--Le pauvre homme fut si confondu, que de quelque temps il ne put
profrer une parole. Mais, revenant  lui, il prit le livre  deux
mains, et se tournant vers sa femme:--Tenez, ma chre, s'cria-t-il, ne
vous avais-je pas dit que notre Dieu, bien qu'il habite l-haut, peut
entendre ce que nous disons! Voici ce livre que j'ai demand par mes
prires quand vous et moi nous nous agenouillmes prs du buisson. Dieu
nous a entendu et nous l'envoie.--En achevant ces mots il tomba dans de
si vifs transports, qu'au milieu de la joie de possder ce livre et des
actions de grce qu'il en rendait  Dieu, les larmes ruisselaient sur sa
face comme  un enfant qui pleure.

La femme fut merveille et pensa tomber dans une mprise que personne
de nous n'avait prvue; elle crut fermement que Dieu lui avait envoy le
livre sur la demande de son mari. Il est vrai qu'il en tait ainsi
providentiellement, et qu'on pouvait le prendre ainsi dans un sens
raisonnable; mais je crois qu'il n'et pas t difficile en ce moment de
persuader  cette pauvre femme qu'un messager exprs tait venu du Ciel
uniquement dans le dessein de lui apporter ce livre. C'tait matire
trop srieuse pour tolrer aucune supercherie; aussi me tournai-je vers
la jeune pouse et lui dis-je que nous ne devions point en imposer  la
nouvelle convertie, dans sa primitive et ignorante intelligence des
choses, et je la priai de lui expliquer qu'on peut dire fort justement
que Dieu rpond  nos suppliques, quand, par le cours de sa providence,
pareilles choses d'une faon toute particulire adviennent comme nous
l'avions demand; mais que nous ne devons pas nous attendre  recevoir
des rponses du Ciel par une voie miraculeuse et toute spciale, et que
c'est un bien pour nous qu'il n'en soit pas ainsi.

La jeune pouse s'acquitta heureusement de ce soin, de sorte qu'il n'y
eut, je vous assure, nulle fraude pieuse l-dedans. Ne point dtromper
cette femme et t  mes yeux la plus injustifiable imposture du monde.
Toutefois le saisissement de joie de WILL ATKINS passait vraiment toute
expression, et l pourtant, on peut en tre certain, il n'y avait rien
d'illusoire.  coup sr, pour aucune chose semblable, jamais homme ne
manifesta plus de reconnaissance qu'il n'en montra pour le don de cette
Bible; et jamais homme, je crois, ne fut ravi de possder une Bible par
de plus dignes motifs. Quoiqu'il et t la crature la plus sclrate,
la plus dangereuse, la plus opinitre, la plus outrageuse, la plus
furibonde et la plus perverse, cet homme peut nous servir d'exemple 
touts pour la bonne ducation des enfants,  savoir que les parents ne
doivent jamais ngliger d'enseigner et d'instruire et ne jamais
dsesprer du succs de leurs efforts, les enfants fussent-ils  ce
point opinitres et rebelles, ou en apparence insensibles 
l'instruction; car si jamais Dieu dans sa providence vient  toucher
leur conscience, la force de leur ducation reprend son action sur eux,
et les premiers enseignements des parents ne sont pas perdus, quoiqu'ils
aient pu rester enfouis bien des annes: un jour ou l'autre ils peuvent
en recueillir bnfice.

C'est ce qui advint  ce pauvre homme. Quelque ignorant ou quelque
dpourvu qu'il ft de religion et de connaissance chrtienne, s'tant
trouv avoir  faire alors  plus ignorant que lui, la moindre parcelle
des instructions de son bon pre, qui avait pu lui revenir  l'esprit
lui avait t d'un grand secours.

Entre autres choses il s'tait rappel, disait-il, combien son pre
avait coutume d'insister sur l'inexprimable valeur de la Bible, dont la
possession est un privilge et un trsor pour l'homme, les familles et
les nations. Toutefois il n'avait jamais conu la moindre ide du prix
de ce livre jusqu'au moment o, ayant  instruire des payens, des
Sauvages, des barbares, il avait eu faute de l'assistance de l'Oracle
crit.

La jeune pouse fut aussi enchante de cela pour la conjoncture
prsente, bien qu'elle et dj, ainsi que le jeune homme, une Bible 
bord de notre navire, parmi les effets qui n'taient pas encore
dbarqus. Maintenant, aprs avoir tant parl de cette jeune femme, je
ne puis omettre  propos d'elle et de moi un pisode encore qui renferme
en soi quelque chose de trs-instructif et de trs-remarquable.

J'ai racont  quelle extrmit la pauvre jeune suivante avait t
rduite; comment sa matresse, extnue par l'inanition, tait morte 
bord de ce malheureux navire que nous avions rencontr en mer, et
comment l'quipage entier tant tomb dans la plus atroce misre, la
_gentlewoman_, son fils et sa servante avaient t d'abord durement
traits quant aux provisions, et finalement totalement ngligs et
affams, c'est--dire livrs aux plus affreuses angoisses de la faim.

Un jour, m'entretenant avec elle des extrmits qu'ils avaient
souffertes, je lui demandai si elle pourrait dcrire, d'aprs ce qu'elle
avait ressenti, ce que c'est que mourir de faim, et quels en sont les
symptmes. Elle me rpondit qu'elle croyait le pouvoir, et elle me narra
fort exactement son histoire en ces termes:

--D'abord, sir, dit-elle, durant quelques jours nous fmes trs-maigre
chre et souffrmes beaucoup la faim, puis enfin nous restmes sans
aucune espce d'aliments, except du sucre, un peu de vin et un peu
d'eau. Le premier jour o nous ne remes point du tout de nourriture,
je me sentis, vers le soir, d'abord du vide et du malaise  l'estomac,
et, plus avant dans la soire, une invincible envie de biller et de
dormir. Je me jetai sur une couche dans la grande cabine pour reposer,
et je reposai environ trois heures, puis je m'veillai quelque peu
rafrachie, ayant pris un verre de vin en me couchant. Aprs tre
demeure trois heures environ veille, il pouvait tre alors cinq
heures du matin, je sentis de nouveau du vide et du malaise  l'estomac,
et je me recouchai; mais harasse et souffrante, je ne pus dormir du
tout. Je passai ainsi tout le deuxime jour dans de singulires
intermittences, d'abord de faim, puis de douleurs, accompagnes d'envies
de vomir. La deuxime nuit, oblige de me mettre au lit derechef sans
avoir rien pris qu'un verre d'eau claire, et m'tant assoupie, je rvai
que j'tais  la Barbade, que le march tait abondamment fourni de
provisions, que j'en achetais pour ma matresse, puis que je revenais et
dnais tout mon sol.

 Je crus aprs ceci mon estomac aussi plein qu'au sortir d'un bon
repas; mais quand je m'veillai je fus cruellement atterre en me
trouvant en proie aux horreurs de la faim. Le dernier verre de vin que
nous eussions, je le bus aprs avoir mis du sucre, pour suppler par le
peu d'esprit qu'il contient au dfaut de nourriture. Mais n'ayant dans
l'estomac nulle substance qui pt fournir au travail de la digestion, je
trouvai que le seul effet du vin tait de faire monter de dsagrables
vapeurs de l'estomac au cerveau, et,  ce qu'on me rapporta, je demeurai
stupide et inerte, comme une personne ivre, pendant quelque temps.

 Le troisime jour dans la matine aprs une nuit de rves tranges,
confus et incohrents, o j'avais plutt sommeill que dormi, je
m'veillai enrage et furieuse de faim, et je doute, au cas o ma raison
ne ft revenue et n'en et triomph, je doute, dis-je, si j'eusse t
mre et si j'eusse eu un jeune enfant avec moi, que sa vie et t en
sret.

 Ce transport dura environ trois heures, pendant lesquelles deux fois
je fus aussi folle  lier qu'aucun habitant de Bedlam, comme mon jeune
matre me l'a dit et comme il peut aujourd'hui vous le confirmer.




PISODE DE LA CABINE


 Dans un de ces accs de frnsie ou de dmence, soit par l'effet du
mouvement du vaisseau ou que mon pied et gliss, je ne sais, je tombai,
et mon visage heurta contre le coin du lit de veille o couchait ma
matresse.  ce coup le sang ruissela de mon nez. Le _cabin-boy_
m'apporta un petit bassin, je m'assis et j'y saignai abondamment. 
mesure que le sang coulait je revenais  moi, et la violence du
transport ou de la fivre qui me possdait s'abattait ainsi que la
partie vorace de ma faim.

 Alors je me sentis de nouveau malade, et j'eus des soulvements de
coeur; mais je ne pus vomir, car je n'avais dans l'estomac rien 
rejeter. Aprs avoir saign quelque temps je m'vanouis: l'on crut que
j'tais morte. Je revins bientt  moi, et j'eus un violent mal 
l'estomac impossible  dcrire. Ce n'tait point des tranches, mais une
douleur d'inanition atroce et dchirante. Vers la nuit elle fit place 
une sorte de dsir drgl,  une envie de nourriture,  quelque chose
de semblable, je suppose, aux envies d'une femme grosse. Je pris un
autre verre d'eau avec du sucre; mais mon estomac y rpugna, et je
rendis tout. Alors je bus un verre d'eau sans sucre que je gardai, et je
me remis sur le lit, priant du fond du coeur, afin qu'il plt  Dieu de
m'appeler  lui; et aprs avoir calm mon esprit par cet espoir, je
sommeillai quelque temps.  mon rveil, affaiblie par les vapeurs qui
s'lvent d'un estomac vide, je me crus mourante. Je recommandai mon me
 Dieu, et je souhaitai vivement que quelqu'un voult me jeter  la mer.

 Durant tout ce temps ma matresse tait tendue prs de moi, et, comme
je l'apprhendais, sur le point d'expirer. Toutefois elle supportait son
mal avec beaucoup plus de rsignation que moi, et donna son dernier
morceau de pain  son fils, mon jeune matre, qui ne voulait point le
prendre; mais elle le contraignit  le manger, et c'est, je crois, ce
qui lui sauva la vie.

 Vers le matin, je me rendormis, et quand je me rveillai, d'abord
j'eus un dbordement de pleurs, puis un second accs de faim dvorante,
tel que je redevins vorace et retombai dans un affreux tat: si ma
matresse et t morte, quelle que ft mon affection pour elle, j'ai la
conviction que j'aurais mang un morceau de sa chair avec autant de got
et aussi indiffremment que je le fis jamais de la viande d'aucun animal
destin  la nourriture; une ou deux fois, je fus tente de mordre  mon
propre bras. Enfin, j'apperus le bassin dans lequel tait le sang que
j'avais perdu la veille; j'y courus, et j'avalai ce sang avec autant de
hte et d'avidit que si j'eusse t tonne que personne ne s'en ft
empar dj, et que j'eusse craint qu'on voult alors me l'arracher.

 Bien qu'une fois faite cette action me remplit d'horreur, cependant
cela tourdit ma grosse faim, et, ayant pris un verre d'eau pure, je fus
remise et restaure pour quelques heures. C'tait le quatrime jour, et
je me soutins ainsi jusque vers la nuit, o, dans l'espace de trois
heures, je passai de nouveau, tour  tour, par toutes les circonstances
prcdentes, c'est--dire que je fus malade, assoupie, affame,
souffrante de l'estomac, puis de nouveau vorace, puis de nouveau malade,
puis folle, puis plore, puis derechef vorace. De quart d'heure en
quart d'heure changeant ainsi d'tat, mes forces s'puisrent
totalement.  la nuit, je me couchai, ayant pour toute consolation
l'espoir de mourir avant le matin.

 Je ne dormis point de toute cette nuit, ma faim tait alors devenue
une maladie, et j'eus une terrible colique et des tranches engendres
par les vents qui, au dfaut de nourriture, s'taient fray un passage
dans mes entrailles. Je restai dans cet tat jusqu'au lendemain matin,
o je fus quelque peu surprise par les plaintes et les lamentations de
mon jeune matre, qui me criait que sa mre tait morte. Je me soulevai
un peu, n'ayant pas la force de me lever, mais je vis qu'elle respirait
encore, quoiqu'elle ne donnt que de faibles signes de vie.

 J'avais alors de telles convulsions d'estomac, provoques par le
manque de nourriture, que je ne saurais en donner une ide; et de
frquents dchirements, des transes de faim telles que rien n'y peut
tre compar, sinon les tortures de la mort. C'est dans cet tat que
j'tais, quand j'entendis au-dessus de moi les matelots crier:--Une
voile! une voile!--et vocifrer et sauter comme s'ils eussent t en
dmence.

 Je n'tais pas capable de sortir du lit, ma matresse encore moins, et
mon jeune matre tait si malade que je le croyais expirant. Nous ne
pmes donc ouvrir la porte de la cabine ni apprendre ce qui pouvait
occasionner un pareil tumulte. Il y avait deux jours que nous n'avions
eu aucun rapport avec les gens de l'quipage, qui nous avaient dit
n'avoir pas dans le btiment une bouche de quoi que ce soit  manger.
Et depuis, ils nous avourent qu'ils nous avaient crus morts.

 C'tait l l'affreux tat o nous tions quand vous ftes envoy pour
nous sauver la vie. Et comment vous nous trouvtes, sir, vous le savez
aussi bien et mme mieux que moi.

Tel fut son propre rcit. C'tait une relation tellement exacte de ce
qu'on souffre en mourant de faim, que jamais vraiment je n'avais rien
ou de pareil, et qu'elle fut excessivement intressante pour moi. Je
suis d'autant plus dispos  croire que cette peinture est vraie, que le
jeune homme m'en toucha lui-mme une bonne partie, quoique,  vrai dire,
d'une faon moins prcise et moins poignante, sans doute parce que sa
mre l'avait soutenu aux dpens de sa propre vie. Bien que la pauvre
servante ft d'une constitution plus forte que sa matresse, dj sur le
retour et dlicate, il se peut qu'elle ait eu  lutter plus cruellement
contre la faim, je veux dire qu'il peut tre prsumable que cette
infortune en ait ressenti les horreurs plus tt que sa matresse, qu'on
ne saurait blmer d'avoir gard les derniers morceaux, sans en rien
abandonner pour le soulagement de sa servante. Sans aucun doute d'aprs
cette relation, si notre navire ou quelque autre ne les et pas si
providentiellement rencontrs, quelques jours de plus, et ils taient
touts morts,  moins qu'ils n'eussent prvenu l'vnement en se mangeant
les uns les autres; et mme, dans leur position, cela ne leur et que
peu servi, vu qu'ils taient  cinq cents lieues de toute terre et hors
de toute possibilit d'tre secourus autrement que de la manire
miraculeuse dont la chose advint. Mais ceci soit dit en passant. Je
retourne  mes dispositions concernant ma colonie.

Et d'abord il faut observer que, pour maintes raisons, je ne jugeai pas
 propos de leur parler du _sloop_ que j'avais embarqu en botte, et que
j'avais pens faire assembler dans l'le; car je trouvai, du moins  mon
arrive, de telles semences de discorde parmi eux, que je vis
clairement, si je reconstruisais le _sloop_ et le leur laissais, qu'au
moindre mcontentement ils se spareraient, s'en iraient chacun de son
ct, ou peut-tre mme s'adonneraient  la piraterie et feraient ainsi
de l'le un repaire de brigands, au lieu d'une colonie de gens sages et
religieux comme je voulais qu'elle ft. Je ne leur laissai pas
davantage, pour la mme raison, les deux pices de canon de bronze que
j'avais  bord et les deux caronades dont mon neveu s'tait charg par
surcrot. Ils me semblaient suffisamment quips pour une guerre
dfensive contre quiconque entreprendrait sur eux; et je n'entendais
point les armer pour une guerre offensive ni les encourager  faire des
excursions pour attaquer autrui, ce qui, en dfinitive, n'et attir sur
eux et leurs desseins que la ruine et la destruction. Je rservai, en
consquence, le _sloop_ et les canons pour leur tre utiles d'une autre
manire, comme je le consignerai en son lieu.

J'en avais alors fini avec mon le. Laissant touts mes planteurs en
bonne passe, et dans une situation florissante, je retournai  bord de
mon navire le cinquime jour de mai, aprs avoir demeur vingt-cinq
jours parmi eux; comme ils taient touts rsolus  rester dans l'le
jusqu' ce que je vinsse les en tirer, je leur promis de leur envoyer de
nouveaux secours du Brsil, si je pouvais en trouver l'occasion, et
spcialement je m'engageai  leur envoyer du btail, tels que moutons,
cochons et vaches: car pour les deux vaches et les veaux que j'avais
emmens d'Angleterre, la longueur de la traverse nous avait contraints
 les tuer, faute de foin pour les nourrir.

Le lendemain, aprs les avoir salus de cinq coups de canon de partance,
nous fmes voile, et nous arrivmes  la Baie de Touts-les-Saints, au
Brsil, en vingt-deux jours environ, sans avoir rencontr durant le
trajet rien de remarquable que ceci: Aprs trois jours de navigation,
tant abris et le courant nous portant violemment au Nord-Nord-Est dans
une baie ou golfe vers la cte, nous fmes quelque peu entrans hors de
notre route, et une ou deux fois nos hommes crirent:--Terre 
l'Est!--Mais tait-ce le Continent ou des les? C'est ce que nous
n'aurions su dire aucunement.

Or le troisime jour, vers le soir, la mer tant douce et le temps
calme, nous vmes la surface de l'eau en quelque sorte couverte, du ct
de la terre, de quelque chose de trs-noir, sans pouvoir distinguer ce
que c'tait. Mais un instant aprs, notre second tant mont dans les
haubans du grand mt, et ayant braqu une lunette d'approche sur ce
point, cria que c'tait une arme. Je ne pouvais m'imaginer ce qu'il
entendait par une arme, et je lui rpondis assez brusquement,
l'appelant fou, ou quelque chose semblable.--Oui-da, sir, dit-il, ne
vous fchez pas, car c'est bien une arme et mme une flotte; car je
crois qu'il y a bien mille canots! Vous pouvez d'ailleurs les voir
pagayer; ils s'avancent en hte vers nous, et sont pleins de monde.

Dans le fond je fus alors un peu surpris, ainsi que mon neveu, le
capitaine; comme il avait entendu dans l'le de terribles histoires sur
les Sauvages et n'tait point encore venu dans ces mers, il ne savait
trop que penser de cela; et deux ou trois fois il s'cria que nous
allions touts tre dvors. Je dois l'avouer, vu que nous tions abris,
et que le courant portait avec force vers la terre, je mettais les
choses au pire. Cependant je lui recommandai de ne pas s'effrayer, mais
de faire mouiller l'ancre aussitt que nous serions assez prs pour
savoir s'il nous fallait en venir aux mains avec eux.

Le temps demeurant calme, et les canots nageant rapidement vers nous, je
donnai l'ordre de jeter l'ancre et de ferler toutes nos voiles. Quant
aux Sauvages, je dis  nos gens que nous n'avions  redouter de leur
part que le feu; que, pour cette raison, il fallait mettre nos
embarcations  la mer, les amarrer, l'une  la proue, l'autre  la
poupe, les bien quiper toutes deux, et attendre ainsi l'vnement.
J'eus soin que les hommes des embarcations se tinssent prts, avec des
seaux et des copes,  teindre le feu si les Sauvages tentaient de le
mettre  l'extrieur du navire.

Dans cette attitude nous les attendmes, et en peu de temps ils
entrrent dans nos eaux; mais jamais si horrible spectacle ne s'tait
offert  des Chrtiens! Mon lieutenant s'tait tromp de beaucoup dans
le calcul de leur nombre,--je veux dire en le portant  mille
canots,--le plus que nous pmes en compter quand ils nous eurent
atteints tant d'environ cent vingt-six. Ces canots contenaient une
multitude d'Indiens; car quelques-uns portaient seize ou dix-sept
hommes, d'autres davantage, et les moindre six ou sept.

Lorsqu'ils se furent approchs de nous, ils semblrent frapps
d'tonnement et d'admiration, comme  l'aspect d'une chose qu'ils
n'avaient sans doute jamais vue auparavant, et ils ne surent d'abord,
comme nous le comprmes ensuite, comment s'y prendre avec nous.
Cependant, ils s'avancrent hardiment, et parurent se disposer  nous
entourer; mais nous crimes  nos hommes qui montaient les chaloupes, de
ne pas les laisser venir trop prs.




MORT DE VENDREDI


Cet ordre nous amena un engagement avec eux, sans que nous en eussions
le dessein; car cinq ou six de leurs grands canots s'tant fort
approchs de notre chaloupe, nos gens leur signifirent de la main de se
retirer, ce qu'ils comprirent fort bien, et ce qu'ils firent; mais, dans
leur retraite, une cinquantaine de flches nous furent dcoches de ces
pirogues, et un de nos matelots de la chaloupe tomba grivement bless.

Nanmoins, je leur criai de ne point faire feu; mais nous leur passmes
bon nombre de planches, dont le charpentier fit sur-le-champ une sorte
de palissade ou de rempart, pour les dfendre des flches des Sauvages,
s'ils venaient  tirer de nouveau.

Une demi-heure aprs environ, ils s'avancrent touts en masse sur notre
arrire, passablement prs, si prs mme, que nous pouvions facilement
les distinguer, sans toutefois pntrer leur dessein. Je reconnus
aisment qu'ils taient de mes vieux amis, je veux dire de la mme race
de Sauvages que ceux avec lesquels j'avais eu coutume de me mesurer.
Ensuite ils nagrent un peu plus au large jusqu' ce qu'ils fussent
vis--vis de notre flanc, puis alors tirrent  la rame droit sur nous,
et s'approchrent tellement qu'ils pouvaient nous entendre parler. Sur
ce, j'ordonnai  touts mes hommes de se tenir clos et couverts, de peur
que les Sauvages ne dcochassent de nouveau quelques traits, et
d'apprter toutes nos armes. Comme ils se trouvaient  porte de la
voix, je fis monter VENDREDI sur le pont pour s'arraisonner avec eux
dans son langage, et savoir ce qu'ils prtendaient. Il m'obit. Le
comprirent-ils ou non, c'est ce que j'ignore; mais sitt qu'il les eut
hls, six d'entre eux, qui taient dans le canot le plus avanc,
c'est--dire le plus rapproch de nous, firent volte-face, et, se
baissant, nous montrrent leur derrire nu, prcisment comme si, en
anglais, sauf votre respect. Ils nous eussent dit: _Baise_... tait-ce
un dfi ou un cartel, tait-ce purement une marque de mpris ou un
signal pour les autres, nous ne savions; mais au mme instant VENDREDI
s'cria qu'ils allaient tirer, et, malheureusement pour lui, pauvre
garon! ils firent voler plus de trois cents flches; et,  mon
inexprimable douleur, turent ce pauvre VENDREDI, expos seul  leur
vue. L'infortun fut perc de trois flches et trois autres tombrent
trs-prs de lui, tant ils taient de redoutables tireurs.

Je fus si furieux de la perte de mon vieux serviteur, le compagnon de
touts mes chagrins et de mes solitudes, que j'ordonnai sur-le-champ de
charger cinq canons  biscayens et quatre  boulets et nous leur
envoymes une borde telle, que de leur vie ils n'en avaient jamais
essuy de pareille,  coup sr.

Ils n'taient pas  plus d'une demi-encblure quand nous fmes feu, et
nos canonniers avaient point si juste, que trois ou quatre de leurs
canots furent, comme nous emes tout lieu de le croire, renverss d'un
seul coup.

La manire incongrue dont ils nous avaient tourn leur derrire tout nu
ne nous avait pas grandement offens; d'ailleurs, il n'tait pas certain
que cela, qui passerait chez nous pour une marque du plus grand mpris,
ft par eux entendu de mme; aussi avais-je seulement rsolu de les
saluer en revanche de quatre ou cinq coups de canon  poudre, ce que je
savais devoir les effrayer suffisamment. Mais quand ils tirrent
directement sur nous avec toute la furie dont ils taient capables, et
surtout lorsqu'ils eurent tu mon pauvre VENDREDI, que j'aimais et
estimais tant, et qui, par le fait, le mritait si bien, non-seulement
je crus ma colre justifie devant Dieu et devant les hommes, mais
j'aurais t content si j'eusse pu les submerger eux et touts leurs
canots.

Je ne saurais dire combien nous en tumes ni combien nous en blessmes
de cette borde; mais, assurment, jamais on ne vit un tel effroi et un
tel hourvari parmi une telle multitude: il y avait bien en tout, frises
et culbutes, treize ou quatorze pirogues dont les hommes s'taient
jets  la nage; le reste de ces barbares, pouvants, perdus,
s'enfuyaient aussi vite que possible, se souciant peu de sauver ceux
dont les pirogues avaient t brises ou effondres par notre canonnade.
Aussi, je le suppose, beaucoup d'entre eux prirent-ils. Un pauvre
diable, qui luttait  la nage contre les flots, fut recueilli par nos
gens plus d'une heure aprs que touts taient partis.

Nos coups de canon  biscayens durent en tuer et en blesser un grand
nombre; mais, bref, nous ne pmes savoir ce qu'il en avait t: ils
s'enfuirent si prcipitamment qu'au bout de trois heures ou environ,
nous n'appercevions plus que trois ou quatre canots traneurs[17]. Et
nous ne revmes plus les autres, car, une brise se levant le mme soir,
nous appareillmes et fmes voile pour le Brsil.

Nous avions bien un prisonnier, mais il tait si triste, qu'il ne
voulait ni manger ni parler. Nous nous figurmes touts qu'il avait
rsolu de se laisser mourir de faim. Pour le gurir, j'usai d'un
expdient: j'ordonnai qu'on le prt, qu'on le redescendt dans la
chaloupe, et qu'on lui ft accroire qu'on allait le rejeter  la mer, et
l'abandonner o on l'avait trouv, s'il persistait  garder le silence.
Il s'obstina: nos matelots le jetrent donc rellement  la mer et
s'loignrent de lui; alors il les suivit, car il nageait comme un
lige, et se mit  les appeler dans sa langue; mais ils ne comprirent
pas un mot de ce qu'il disait. Cependant,  la fin, ils le reprirent 
bord. Depuis, il devint plus traitable, et je n'eus plus recours  cet
expdient.

Nous remmes alors  la voile. J'tais inconsolable de la perte de mon
serviteur VENDREDI et je serais volontiers retourn dans l'le pour y
prendre quelqu'autre sauvage  mon service, mais cela ne se pouvait pas;
nous poursuivmes donc notre route. Nous avions un prisonnier, comme je
l'ai dit, et beaucoup de temps s'coula avant que nous pussions lui
faire entendre la moindre chose.  la longue, cependant, nos gens lui
apprirent quelque peu d'anglais, et il se montra plus sociable. Nous lui
demandmes de quel pays il venait: sa rponse nous laissa au mme point,
car son langage tait si trange, si guttural, et se parlait de la gorge
d'une faon si sourde et si bizarre, qu'il nous fut impossible d'en
recueillir un mot, et nous fmes touts d'avis qu'on pouvait aussi bien
parler ce baragouin avec un billon dans la bouche qu'autrement. Ses
dents, sa langue, son palais, ses lvres, autant que nous pmes voir, ne
lui taient d'aucun usage: il formait ses mots, prcisment comme une
trompe de chasse forme un ton,  plein gosier. Il nous dit cependant,
quelque temps aprs, quand nous lui emes enseign  articuler un peu
l'anglais, qu'ils s'en allaient avec leurs rois pour livrer une grande
bataille. Comme il avait dit rois, nous lui demandmes combien ils en
avaient. Il nous rpondit qu'il y avait l cinq _nation_,--car nous ne
pouvions lui faire comprendre l'usage de l'S au pluriel,--et qu'elles
s'taient runies pour combattre deux autres _NATION_. Nous lui
demandmes alors pourquoi ils s'taient avancs sur nous.--Pour faire
la grande merveille regarder,--dit-il (_To makee te great wonder
look_).  ce propos, il est bon de remarquer, que touts ces naturels, de
mme que ceux d'Afrique, quand ils apprennent l'anglais, ajoutent
toujours deux E  la fin des mots o nous n'en mettons qu'un, et placent
l'accent sur le dernier, comme _makee_, _takee_, par exemple,
prononciation vicieuse dont on ne saurait les dsaccoutumer, et dont
j'eus beaucoup de peine  dbarrasser VENDREDI, bien que j'eusse fini
par en venir  bout.

Et maintenant que je viens de nommer encore une fois ce pauvre garon,
il faut que je lui dise un dernier adieu. Pauvre honnte VENDREDI!...
Nous l'ensevelmes avec toute la dcence et la solemnit possibles. On
le mit dans un cercueil, on le jeta  la mer, et je fis tirer pour lui
onze coups de canon. Ainsi finit la vie du plus reconnaissant, du plus
fidle, du plus candide, du plus affectionn serviteur qui ft jamais.

 la faveur d'un bon vent, nous cinglions alors vers le Brsil, et, au
bout de douze jours environs, nous dcouvrmes la terre par latitude de
cinq degrs Sud de la ligne: c'est l le point le plus Nord-Est de toute
cette partie de l'Amrique. Nous demeurmes Sud-quart-Est en vue de
cette cte pendant quatre jours; nous doublmes alors le Cap
Saint-Augustin, et, trois jours aprs, nous vnmes mouiller dans la Baie
de Touts-les-Saints, l'ancien lieu de ma dlivrance, d'o m'taient
venues galement ma bonne et ma mauvaise fortune.

Jamais navire n'avait amen dans ce parage personne qui y et moins
affaire que moi, et cependant ce ne fut qu'avec beaucoup de difficults
que nous fmes admis  avoir  terre la moindre communication. Ni mon
partner lui-mme, qui vivait encore, et faisait en ces lieux grande
figure, ni les deux ngociants, mes curateurs, ni le bruit de ma
miraculeuse conservation dans l'le, ne purent obtenir cette faveur.
Toutefois, mon partner, se souvenant que j'avais donn cinq cents
MOIDORES au Prieur du monastre des Augustins, et trois cent
soixante-douze aux pauvres, alla au couvent et engagea celui qui pour
lors en tait le Prieur  se rendre auprs du Gouverneur pour lui
demander pour moi la permission de descendre  terre avec le capitaine,
quelqu'un autre et huit matelots seulement, et ceci sous la condition
expresse et absolue que nous ne dbarquerions aucune marchandise et ne
transporterions nulle autre personne sans autorisation.

On fut si strict envers nous, quant au non-dbarquement des
marchandises, que ce ne fut qu'avec extrme difficult que je pus mettre
 terre trois ballots de merceries anglaises,  savoir, de draps fins,
d'toffes et de toiles que j'avais apportes pour en faire prsent  mon
partner.

C'tait un homme gnreux et grand, bien que, ainsi que moi, il ft
parti de fort bas d'abord. Quoiqu'il ne st pas que j'eusse le moindre
dessein de lui rien donner, il m'envoya  bord des provisions fraches,
du vin et des confitures, pour une valeur de plus de trente MOIDORES, 
quoi il avait joint du tabac et trois ou quatre belles mdailles d'or;
mais je m'acquittai envers lui par mon prsent, qui, comme je l'ai dit,
consistait en drap fin, en toffes anglaises, en dentelles et, en belles
toiles de Hollande. Je lui livrai en outre pour cent livres sterling de
marchandises d'autre espce, et j'obtins de lui, en retour, qu'il ferait
assembler le _sloop_ que j'avais apport avec moi d'Angleterre pour
l'usage de mes planteurs, afin d'envoyer  ma colonie les secours que je
lui destinais.

En consquence il se procura des bras, et le _sloop_ fut achev en
trs-peu de jours, car il tait tout faonn dj; et je donnai au
capitaine qui en prit le commandement des instructions telles qu'il ne
pouvait manquer de trouver l'le. Aussi la trouva-t-il, comme par la
suite j'en reus l'avis de mon partner. Le _sloop_ fut bientt charg de
la petite cargaison que j'adressais  mes insulaires, et un de nos
marins, qui m'avait suivi dans l'le, m'offrit alors de s'embarquer pour
aller s'y tablir moyennant une lettre de moi, laquelle enjoignt au
gouverneur espagnol de lui assigner une tendue de terrain suffisante
pour une plantation, et de lui donner les outils et les choses
ncessaires pour faire des plantages, ce  quoi il se disait fort
entendu, ayant t planteur au Maryland et, par-dessus le march,
boucanier.

Je confirmai ce garon dans son dessein en lui accordant tout ce qu'il
dsirait. Pour se l'attacher comme esclave, je l'avantageai en outre du
Sauvage que nous avions fait prisonnier de guerre, et je fis passer
l'ordre au gouverneur espagnol de lui donner sa part de tout ce dont il
avait besoin, ainsi qu'aux autres.




EMBARQUEMENT DE BESTIAUX POUR L'LE


Quand nous en vnmes  quiper le _sloop_, mon vieux partner me dit
qu'il y avait un trs-honnte homme, un planteur brsilien de sa
connaissance lequel avait encouru la disgrce de l'glise.--Je ne sais
pourquoi, dit-il, mais, sur ma conscience je pense qu'il est hrtique
dans le fond de son coeur. De peur de l'inquisition, il a t oblig de
se cacher.  coup sr, il serait ravi de trouver une pareille occasion
de s'chapper avec sa femme et ses deux filles. Si vous vouliez bien le
laisser migrer dans votre le et lui constituer une plantation, je me
chargerais de lui donner un petit matriel pour commencer; car les
officiers de l'Inquisition ont saisi touts ses effets et touts ses
biens, et il ne lui reste rien qu'un chtif mobilier et deux esclaves.
Quoique je hasse ses principes, cependant je ne voudrais pas le voir
tomber entre leurs mains; srement il serait brl vif.

J'adhrai sur-le-champ  cette proposition, je runis mon Anglais 
cette famille, et nous cachmes l'homme, sa femme et ses filles sur
notre navire, jusqu'au moment o le _sloop_ mit  la voile. Alors, leurs
effets ayant t ports  bord de cette embarcation quelque temps
auparavant, nous les y dposmes quand elle fut sortie de la baie.

Notre marin fut extrmement aise de ce nouveau compagnon. Aussi riches
l'un que l'autre en outils et en matriaux, ils n'avaient, pour
commencer leur tablissement, que ce dont j'ai fait mention ci-dessus;
mais ils emportaient avec eux,--ce qui valait tout le reste,--quelques
plants de canne  sucre et quelques instruments pour la culture des
cannes,  laquelle le Portugais s'entendait fort bien.

Entre autres secours que je fis passer  mes tenanciers dans l'le, je
leur envoyai par ce _sloop:_ trois vaches laitires, cinq veaux, environ
vingt-deux porcs, parmi lesquels trois truies pleines; enfin deux
poulinires et un talon.

J'engageai trois femmes portugaises  partir, selon ma promesse faite
aux Espagnols, auxquels je recommandai de les pouser et d'en user
dignement avec elles. J'aurais pu en embarquer bien davantage, mais je
me souvins que le pauvre homme perscut avait deux filles, et que cinq
Espagnols seulement en dsiraient; les autres avaient des femmes en leur
puissance, bien qu'en pays loigns.

Toute cette cargaison arriva  bon port et fut, comme il vous est facile
de l'imaginer, fort bien reue par mes vieux habitants, qui se
trouvrent alors, avec cette addition, au nombre de soixante ou
soixante-dix personnes, non compris les petits enfants, dont il y avait
foison Quand je revins en Angleterre, je trouvai des lettres d'eux
touts, apportes par le _sloop_  son retour du Brsil et venues par la
voie de Lisbonne. J'en accuse ici rception.

Maintenant, j'en ai fini avec mon le, je romps avec tout ce qui la
concerne; et quiconque lira le reste de ces mmoires fera bien de l'ter
tout--fait de sa pense, et de s'attendre  lire seulement les folies
d'un vieillard que ses propres malheurs et  plus forte raison ceux
d'autrui n'avaient pu instruire  se garer de nouveaux dsastres; d'un
vieillard que n'avait pu rasseoir plus de quarante annes de misres et
d'adversits, que n'avaient pu satisfaire une prosprit surpassant son
esprance, et que n'avaient pu rendre sage une affliction, une dtresse
qui passe l'imagination.

Je n'avais pas plus affaire d'aller aux Indes-Orientales qu'un homme en
pleine libert n'en a d'aller trouver le guichetier de Newgate, et de le
prier de l'enfermer avec les autres prisonniers et de lui faire souffrir
la faim. Si j'avais pris un petit btiment anglais pour me rendre
directement dans l'le, si je l'avais charg, comme j'avais fait l'autre
vaisseau, de toutes choses ncessaires pour la plantation et pour mon
peuple; si j'avais demand  ce gouvernement-ci des lettres-patentes qui
assurassent ma proprit, range simplement sous la domination de
l'Angleterre, ce qu'assurment j'eusse obtenu; si j'y avais transport
du canon, des munitions, des esclaves, des planteurs; si, prenant
possession de la place, je l'eusse munie et fortifie au nom de la
Grande-Bretagne et eusse accru na population, comme aisment je l'eusse
pu faire; si alors j'eusse rsid l et eusse renvoy le vaisseau charg
de bon riz, ce qu'aussi j'eusse pu faire au bout de six mois, en mandant
 mes amis de nous le rexpdier avec un chargement  notre convenance;
si j'avais fait ceci, si je me fusse fix l, j'aurais enfin agi, moi,
comme un homme de bon sens; mais j'tais possd d'un esprit vagabond,
et je mprisai touts ces avantages. Je complaisais  me voir le patron
de ces gens que j'avais placs l, et  en user avec eux en quelque
sorte d'une manire haute et majestueuse comme un antique monarque
patriarcal: ayant soin de les pourvoir comme si j'eusse t Pre de
toute la famille, comme je l'tais de la plantation; mais je n'avais
seulement jamais eu la prtention de planter au nom de quelque
gouvernement ou de quelque nation, de reconnatre quelque prince, et de
dclarer mes gens sujets d'une nation plutt que d'une autre; qui plus
est, je n'avais mme pas donn de nom  l'le: je la laissai comme je
l'avais trouve, n'appartenant  personne, et sa population n'ayant
d'autre discipline, d'autre gouvernement que le mien, lequel, bien que
j'eusse sur elle l'influence d'un pre et d'un bienfaiteur, n'avait
point d'autorit ou de pouvoir pour agir ou commander allant au-del de
ce que, pour me plaire, elle m'accordait volontairement. Et cependant
cela aurait t plus que suffisant si j'eusse rsid dans mon domaine.
Or, comme j'allai courir au loin et ne reparus plus, les dernires
nouvelles que j'en reus me parvinrent par le canal de mon partner, qui
plus tard envoya un autre _sloop_  la colonie, et qui,--je ne reus
toutefois sa missive que cinq annes aprs qu'elle avait t crite,--me
donna avis que mes planteurs n'avanaient que chtivement, et
murmuraient de leur long sjour en ce lieu; que WILL ATKINS tait mort;
que cinq Espagnols taient partis; que, bien qu'ils n'eussent pas t
trs-molests par les sauvages, ils avaient eu cependant quelques
escarmouches avec eux et qu'ils le suppliaient de m'crire de penser 
la promesse que je leur avais faite de les tirer de l, afin qu'ils
pussent revoir leur patrie avant de mourir.

Mais j'tais parti en chasse de l'_Oie-sauvage_, en vrit; et ceux qui
voudront savoir quelque chose de plus sur mon compte, il faut qu'ils se
dterminent  me suivre  travers une nouvelle varit d'extravagances,
de dtresse et d'impertinentes aventures, o la justice de la Providence
se montre clairement, et o nous pouvons voir combien il est facile au
Ciel de nous rassasier de nos propres dsirs, de faire que le plus
ardent de nos souhaits soit notre affliction, et de nous punir
svrement dans les choses mmes o nous pensions rencontrer le suprme
bonheur.

Que l'homme sage ne se flatte pas de la force de son propre jugement, et
de pouvoir faire choix par lui-mme de sa condition prive dans la vie.
L'homme est une crature qui a la vue courte, l'homme ne voit pas loin
devant lui; et comme ses passions ne sont pas de ses meilleurs amis, ses
affections particulires sont gnralement ses plus mauvais
conseillers[18].

Je dis ceci, faisant trait au dsir imptueux que j'avais, comme un
jeune homme, de courir le monde. Combien il tait vident alors que
cette inclination s'tait perptue en moi pour mon chtiment! Comment
advint-il, de quelle manire, dans quelle circonstance, quelle en fut la
conclusion, c'est chose aise de vous le rapporter historiquement et
dans touts ses dtails; mais les fins secrtes de la divine Providence,
en permettant que nous soyons ainsi prcipits dans le torrent de nos
propres dsirs, ne seront comprises que de ceux qui savent prter
l'oreille  la voix de la Providence et tirer de religieuses
consquences de la justice de Dieu et de leurs propres erreurs.

Que j'eusse affaire ou pas affaire, le fait est que je partis; ce n'est
point l'heure maintenant de s'tendre plus au long sur la raison ou
l'absurdit de ma conduite. Or, pour en revenir  mon histoire, je
m'tais embarqu pour un voyage, et ce voyage je le poursuivis.

J'ajouterai seulement que mon honnte et vritablement pieux
ecclsiastique me quitta ici[19]: un navire tant prt  faire voile
pour Lisbonne, il me demanda permission de s'y embarquer, destin qu'il
tait, comme il le remarqua,  ne jamais achever un voyage commenc.
Qu'il et t heureux pour moi que je fusse parti avec lui!

Mais il tait trop tard alors. D'ailleurs le Ciel arrange toutes choses
pour le mieux; si j'tais parti avec lui, je n'aurais pas eu tant
d'occasions de rendre grce  Dieu, et vous, vous n'auriez point connu
la seconde partie des Voyages et Aventures de Robinson Cruso. Il me
faut donc laisser l ces vaines apostrophes contre moi-mme, et
continuer mon voyage.

Du Brsil, nous fmes route directement  travers la mer Atlantique pour
le Cap de Bonne-Esprance, ou, comme nous l'appelons, _the Cape of Good
Hope_, et notre course tant gnralement Sud-Est, nous emes une assez
bonne traverse; par-ci par-l, toutefois, quelques grains ou quelques
vents contraires. Mais j'en avais fini avec mes dsastres sur mer: mes
infortunes et mes revers m'attendaient au rivage, afin que je fusse une
preuve que la terre comme la mer se prte  notre chtiment, quand il
plat au Ciel, qui dirige l'vnement des choses, d'ordonner qu'il en
soit ainsi.

Notre vaisseau, faisant un voyage de commerce, il y avait  bord un
subrcargue, charg de diriger touts ses mouvements une fois arriv au
Cap; seulement, dans chaque port o nous devions faire escale, il ne
pouvait s'arrter au-del d'un certain nombre de jours fix par la
charte-partie; ceci n'tait pas mon affaire, je ne m'en mlai pas du
tout; mon neveu,--le capitaine,--et le subrcargue arrangeaient toutes
ces choses entre eux comme ils le jugeaient convenable.

Nous ne demeurmes au Cap que le temps ncessaire pour prendre de l'eau,
et nous fmes route en toute diligence pour la cte de Coromandel. De
fait, nous tions informs qu'un vaisseau de guerre franais de
cinquante canons et deux gros btiments marchands taient partis aux
Indes, et comme je savais que nous tions en guerre avec la France, je
n'tais pas sans quelque apprhension  leur gard; mais ils
poursuivirent leur chemin, et nous n'en emes plus de nouvelles.

Je n'enchevtrerai point mon rcit ni le lecteur dans la description des
lieux, le journal de nos voyages, les variations du compas, les
latitudes, les distances, les moussons, la situation des ports, et
autres choses semblables dont presque toutes les histoires de longue
navigation sont pleines, choses qui rendent leur lecture assez
fastidieuse, et sont parfaitement insignifiantes pour tout le monde,
except seulement pour ceux qui sont alls eux-mmes dans ces mmes
parages.

C'est bien assez de nommer les ports et les lieux o nous relchmes, et
de rapporter ce qui nous arriva dans le trajet de l'un  l'autre.--Nous
touchmes d'abord  l'le de Madagascar, o, quoiqu'ils soient farouches
et perfides, et particulirement trs-bien arms de lances et d'arcs,
dont ils se servent avec une inconcevable dextrit, nous ne nous
entendmes pas trop mal avec les naturels pendant quelque temps: ils
nous traitaient avec beaucoup de civilit, et pour quelques bagatelles
que nous leur donnmes, telles que couteaux, ciseaux, _et ctera_, ils
nous amenrent onze bons et gras bouvillons, de moyenne taille, mais
fort bien en chair, que nous embarqumes, partie comme provisions
fraches pour notre subsistance prsente, partie pour tre sal pour
l'avitaillement du navire.




THOMAS JEFFRYS


Aprs avoir fait nos approvisionnements, nous fmes obligs de demeurer
l quelque temps; et moi, toujours aussi curieux d'examiner chaque
recoin du monde o j'allais, je descendais  terre aussi souvent que
possible. Un soir, nous dbarqumes sur le ct oriental de l'le, et
les habitants, qui, soit dit en passant, sont trs-nombreux, vinrent en
foule autour de nous, et tout en nous piant, s'arrtrent  quelque
distance. Comme nous avions trafiqu librement avec eux et qu'ils en
avaient fort bien us avec nous, nous ne nous crmes point en danger;
mais, en voyant cette multitude, nous coupmes trois branches d'arbre et
les fichmes en terre  quelques pas de nous, ce qui est,  ce qu'il
parat, dans ce pays une marque de paix et d'amiti. Quand le manifeste
est accept, l'autre parti plante aussi trois rameaux ou pieux en signe
d'adhsion  la trve. Alors, c'est une condition reconnue de la paix,
que vous ne devez point passer par devers eux au-del de leurs trois
pieux, ni eux venir par devers vous en-de des trois vtres, de sorte
que vous tes parfaitement en sret derrire vos trois perches. Tout
l'espace entre vos jalons et les leurs est rserv comme un march pour
converser librement, pour troquer et trafiquer. Quand vous vous rendez
l, vous ne devez point porter vos armes avec vous, et pour eux, quand
ils viennent sur ce terrain, ils laissent prs de leurs pieux leurs
sagaies et leurs lances, et s'avancent dsarms. Mais si quelque
violence leur est faite, si, par l, la trve est rompue, ils s'lancent
aux pieux, saisissent leurs armes et alors adieu la paix.

Il advint un soir o nous tions au rivage, que les habitants
descendirent vers nous en plus grand nombre que de coutume, mais touts
affables et bienveillants. Ils nous apportrent plusieurs sortes de
provisions, pour lesquelles nous leur donnmes quelques babioles que
nous avions: leurs femmes nous apportrent aussi du lait, des racines,
et diffrentes choses pour nous trs-acceptables, et tout demeura
paisible. Nous fmes une petite tente ou hutte avec quelques branches
d'arbres pour passer la nuit  terre.

Je ne sais  quelle occasion, mais je ne me sentis pas si satisfait de
coucher  terre que les autres; et le canot se tenant  l'ancre 
environ un jet de pierre de la rive, avec deux hommes pour le garder,
j'ordonnai  l'un d'eux de mettre pied  terre; puis, ayant cueilli
quelques branches d'arbres pour nous couvrir aussi dans la barque,
j'tendis la voile dans le fond, et passai la nuit  bord sous l'abri de
ces rameaux.

 deux heures du matin environ, nous entendmes un de nos hommes faire
grand bruit sur le rivage, nous criant, au nom de Dieu, d'amener
l'esquif et de venir  leur secours, car ils allaient tre touts
assassins. Au mme instant, j'entendis la dtonation de cinq
mousquets,--c'tait le nombre des armes que se trouvaient avoir nos
compagnons,--et cela  trois reprises. Les naturels de ce pays,  ce
qu'il parat, ne s'effraient pas aussi aisment des coups de feu que les
Sauvages d'Amrique auxquels j'avais eu affaire.

Ignorant la cause de ce tumulte, mais arrach subitement  mon sommeil,
je fis avancer l'esquif, et je rsolus, arms des trois fusils que nous
avions  bord, de dbarquer et de secourir notre monde.

Nous aurions bientt gagn le rivage; mais nos gens taient en si grande
hte qu'arrivs au bord de l'eau ils plongrent pour atteindre vitement
la barque: trois ou quatre cents hommes les poursuivaient. Eux n'taient
que neuf en tout; cinq seulement avaient des fusils: les autres,  vrai
dire, portaient bien des pistolets et des sabres; mais ils ne leur
avaient pas servi  grand'chose.

Nous en recueillmes sept avec assez de peine, trois d'entre eux, tant
grivement blesss. Le pire de tout, c'est que tandis que nous tions
arrts pour les prendre  bord, nous trouvions exposs au mme danger
qu'ils avaient essuy  terre. Les naturels faisaient pleuvoir sur nous
une telle grle de flches, que nous fmes obligs de barricader un des
cts de la barque avec des bancs et deux ou trois planches dtaches
qu' notre grande satisfaction, par un pur hasard, ou plutt
providentiellement, nous trouvmes dans l'esquif.

Toutefois, ils taient, ce semble, tellement adroits tireurs que, s'il
et fait jour et qu'ils eussent pu appercevoir la moindre partie de
notre corps, ils auraient t srs de nous.  la clart de la lune on
les entrevoyait, et comme du rivage o ils taient arrts ils nous
lanaient des sagaies et des flches, ayant recharg nos armes, nous
leur envoymes une fusillade que nous jugemes avoir fait merveille aux
cris que jetrent quelques-uns d'eux. Nanmoins, ils demeurrent rangs
en bataille sur la grve jusqu' la pointe du jour, sans doute, nous le
supposmes, pour tre  mme de nous mieux ajuster.

Nous gardmes aussi la mme position, ne sachant comment faire pour
lever l'ancre et mettre notre voile au vent, parce qu'il nous et fallu
pour cela nous tenir debout dans le bateau, et qu'alors ils auraient t
aussi certains de nous frapper que nous le serions d'atteindre avec de
la cendre un oiseau perch sur un arbre. Nous adressmes des signaux de
dtresse au navire, et quoiqu'il ft mouill  une lieue, entendant
notre mousquetade, et,  l'aide de longues-vues, dcouvrant dans quelle
attitude nous tions et que nous faisions feu sur le rivage, mon neveu
nous comprit le reste. Levant l'ancre en toute hte, il fit avancer le
vaisseau aussi prs de terre que possible; puis, pour nous secourir,
nous dpcha une autre embarcation monte par dix hommes. Nous leur
crimes de ne point trop s'approcher, en leur faisant connatre notre
situation. Nonobstant, ils s'avancrent fort prs de nous: puis l'un
d'eux prenant  la main le bout d'une amarre, et gardant toujours notre
esquif entre lui et l'ennemi, si bien qu'il ne pouvait parfaitement
l'appercevoir, gagna notre bord  la nage et y attacha l'amarre. Sur ce,
nous filmes par le bout notre petit cble, et, abandonnant notre ancre,
nous fmes remorqus hors de la porte des flches. Nous, durant toute
cette opration, nous demeurmes cachs derrire la barricade que nous
avions faite.

Sitt que nous n'offusqumes plus le navire, afin de prsenter le flanc
aux ennemis, il prolongea la cte et leur envoya une borde charge de
morceaux de fer et de plomb, de balles et autre mitraille, sans compter
les boulets, laquelle fit parmi eux un terrible ravage.

Quand nous fmes rentrs  bord et hors de danger, nous recherchmes
tout  loisir la cause de cette bagarre; et notre subrcargue, qui
souvent avait visit ces parages, me mit sur la voie:--Je suis sr,
dit-il, que les habitants ne nous auraient point touchs aprs une trve
conclue si nous n'avions rien fait pour les y provoquer.--Enfin il nous
revint qu'une vieille femme tait venue pour nous vendre du lait et
l'avait apport dans l'espace libre entre nos pieux, accompagne d'une
jeune fille qui nous apportait aussi des herbes et des racines. Tandis
que la vieille,--tait-ce ou non la mre de la jeune personne, nous
l'ignorions,--dbitait son laitage, un de nos hommes avait voulu prendre
quelque grossire privaut avec la jeune Malgache, de quoi la vieille
avait fait grand bruit. Nanmoins, le matelot n'avait pas voulu lcher
sa capture, et l'avait entrane hors de la vue de la vieille sous les
arbres: il faisait presque nuit. La vieille femme s'tait donc en alle
sans elle, et sans doute, on le suppose, ayant par ses clameurs ameut
le peuple, en trois ou quatre heures, toute cette grande arme s'tait
rassemble contre nous. Nous l'avions chapp belle.

Un des ntres avait t tu d'un coup de lance ds le commencement de
l'attaque, comme il sortait de la hutte que nous avions dresse; les
autres s'taient sauvs, touts, hormis le drille qui tait la cause de
tout le mchef, et qui paya bien cher sa noire matresse: nous ne pmes
de quelque temps savoir ce qu'il tait devenu. Nous demeurmes encore
sur la cte pendant deux jours, bien que le vent donna, et nous lui
fmes des signaux, et notre chaloupe ctoya et rectoya le rivage
l'espace de plusieurs lieues, mais en vain. Nous nous vmes donc dans la
ncessit de l'abandonner. Aprs tout, si lui seul et souffert de sa
faute, ce n'et pas t grand dommage.

Je ne pus cependant me dcider  partir sans m'aventurer une fois encore
 terre, pour voir s'il ne serait pas possible d'apprendre quelque chose
sur lui et les autres. Ce fut la troisime nuit aprs l'action que j'eus
un vif dsir d'en venir  connatre, s'il tait possible, par n'importe
le moyen, quel dgt nous avions fait et quel jeu se jouait du ct des
Indiens. J'eus soin de me mettre en campagne durant l'obscurit, de peur
d'une nouvelle attaque; mais j'aurais d aussi m'assurer que les hommes
qui m'accompagnaient taient bien sous mon commandement, avant de
m'engager dans une entreprise si hasardeuse et si dangereuse, comme
inconsidrment je fis.

Nous nous adjoignmes, le subrcargue et moi, vingt compagnons des plus
hardis, et nous dbarqumes deux heures avant minuit, au mme endroit o
les Indiens s'taient rangs en bataille l'autre soir. J'abordai l
parce que mon dessein, comme je l'ai dit, tait surtout de voir s'ils
avaient lev le camp et s'ils n'avaient pas laiss derrire eux quelques
traces du dommage que nous leur avions fait. Je pensais que, s'il nous
tait possible d'en surprendre un ou deux, nous pourrions peut-tre
ravoir notre homme en change.

Nous mmes pied  terre sans bruit, et nous divismes notre monde en
deux bandes: le bosseman en commandait une, et moi l'autre. Nous
n'entendmes ni ne vmes personne bouger quand nous oprmes notre
descente; nous poussmes donc en avant vers le lieu du combat, gardant
quelque distance entre nos deux bataillons. De prime-abord, nous
n'appermes rien: il faisait trs-noir; mais, peu aprs, notre matre
d'quipage, qui conduisait l'avant-garde, broncha, et tomba sur un
cadavre. L-dessus touts firent halte, et, jugeant par cette
circonstance qu'ils se trouvaient  la place mme o les Indiens avaient
pris position, ils attendirent mon arrive. Alors nous rsolmes de
demeurer l jusqu' ce que,  la lueur de la lune, qui devait monter 
l'horizon avant une heure, nous pussions reconnatre la perte que nous
leur avions fait essuyer. Nous comptmes trente-deux corps rests sur la
place, dont deux n'taient pas tout--fait morts. Les uns avaient un
bras de moins, les autres une jambe, un autre la tte. Les blesss,  ce
que nous supposmes, avaient t enlevs.

Quand  mon sens nous emes fait une complte dcouverte de tout ce que
nous pouvions esprer connatre, je me disposai  retourner  bord; mais
le matre d'quipage et sa bande me firent savoir qu'ils taient
dtermins  faire une visite  la ville indienne o ces chiens, comme
ils les appelaient, faisaient leur demeure, et me prirent de venir avec
eux. S'ils, pouvaient y pntrer, comme ils se l'imaginaient, ils ne
doutaient pas, disaient-ils, de faire un riche butin, et peut-tre d'y
retrouver Thomas Jeffrys. C'tait le nom de l'homme que nous avions
perdu.

S'ils m'avaient envoy demander la permission d'y aller, je sais quelle
et t ma rponse: je leur eus intim l'ordre sur-le-champ de retourner
 bord; car ce n'tait point  nous  courir  de pareils hasards, nous
qui avions un navire et son chargement sous notre responsabilit, et 
accomplir un voyage qui reposait totalement sur la vie de l'quipage;
mais comme ils me firent dire qu'ils taient rsolus  partir, et
seulement demandrent  moi et  mon escouade de les accompagner, je
refusai net, et je me levai--car j'tais assis  terre--pour regagner
l'embarcation. Un ou deux de mes hommes se mirent alors  m'importuner
pour que je prisse part  l'expdition, et comme je m'y refusais
toujours positivement, ils commencrent  murmurer et  dire qu'ils
n'taient point sous mes ordres et qu'ils voulaient marcher.--Viens,
Jack, dit l'un d'eux; veux-tu venir avec moi? sinon j'irai tout
seul.--Jack rpondit qu'il voulait bien, un autre le suivit, puis un
autre.




THOMAS JEFFRYS PENDU


Bref, touts me laissrent, except un auquel, non sans beaucoup de
difficults, je persuadai de rester. Ainsi le subrcargue et moi, et cet
homme, nous regagnmes la chaloupe o, leur dmes-nous, nous allions les
attendre et veiller pour recueillir ceux d'entre eux qui pourraient s'en
tirer;--Car, leur rptai-je, c'est une mauvaise chose que vous allez
faire, et je redoute que la plupart de vous ne subissent le sort de
Thomas Jeffrys.

Ils me rpondirent, en vrais marins, qu'ils gageaient d'en revenir,
qu'ils se tiendraient sur leur garde, _et ctera_; et ils partirent. Je
les conjurai de prendre en considration le navire et la traverse; je
leur reprsentai que leur vie ne leur appartenait pas, qu'elle tait en
quelque sorte incorpore au voyage; que s'il leur msarrivait le
vaisseau serait perdu faute de leur assistance et qu'ils seraient sans
excuses devant Dieu et devant les hommes. Je leur dis bien des choses
encore sur cet article, mais c'tait comme si j'eusse parl au grand mt
du navire. Cette incursion leur avait tourn la tte; seulement ils me
donnrent de bonnes paroles, me prirent de ne pas me fcher,
m'assurrent qu'ils seraient prudents, et que, sans aucun doute, ils
seraient de retour dans une heure au plus tard, car le village indien,
disaient-ils, n'tait pas  plus d'un demi-mille au-del. Ils n'en
marchrent pas moins deux milles et plus, avant d'y arriver.

Ils partirent donc, comme on l'a vu plus haut, et quoique ce ft une
entreprise dsespre et telle que des fous seuls s'y pouvaient jeter,
toutefois, c'est justice  leur rendre, ils s'y prirent aussi prudemment
que hardiment. Ils taient galamment arms, tout de bon, car chaque
homme avait un fusil ou un mousquet, une bayonnette et un pistolet.
Quelques-uns portaient de gros poignards, d'autres des coutelas, et le
matre d'quipage ainsi que deux autres brandissaient des haches
d'armes. Outre tout cela, ils taient munis de treize grenades. Jamais
au monde compagnons plus tmraires et mieux pourvus ne partirent pour
un mauvais coup.

En partant, leur principal dessein tait le pillage: ils se promettaient
beaucoup de trouver de l'or; mais une circonstance qu'aucun d'eux
n'avait prvue, les remplit du feu de la vengeance, et fit d'eux touts
des dmons. Quand ils arrivrent aux quelques maisons indiennes qu'ils
avaient prises pour la ville, et qui n'taient pas loignes de plus
d'un demi-mille, grand fut leur dsappointement, car il y avait l tout
au plus douze ou treize cases, et o tait la ville, et quelle tait son
importance, ils ne le savaient. Ils se consultrent donc sur ce qu'ils
devaient faire, et demeurrent quelque temps sans pouvoir rien rsoudre:
s'ils tombaient sur ces habitants, il fallait leur couper la gorge 
touts; pourtant il y avait dix  parier contre un que quelqu'un d'entre
eux s'chapperait  la faveur de la nuit, bien que la lune ft leve,
et, si un seul s'chappait, qu'il s'enfuirait pour donner l'alerte 
toute la ville, de sorte qu'ils se verraient une arme entire sur les
bras. D'autre part s'ils passaient outre et laissaient ces habitants en
paix,--car ils taient touts plongs dans le sommeil,--ils ne savaient
par quel chemin chercher la ville.

Cependant ce dernier cas leur semblant le meilleur, ils se dterminrent
 laisser intactes ces habitations, et  se mettre en qute de la ville
comme ils pourraient. Aprs avoir fait un bout de chemin ils trouvrent
une vache attache  un arbre, et sur-le-champ il leur vint  l'ide
qu'elle pourrait leur tre un bon guide:--Srement, se disaient-ils,
cette vache appartient au village que nous cherchons ou au hameau que
nous laissons, et en la dliant nous verrons de quel ct elle ira: si
elle retourne en arrire, tant pis; mais si elle marche en avant, nous
n'aurons qu' la suivre.--Ils couprent donc la corde faite de glayeuls
tortills, et la vache partit devant. Bref, cette vache les conduisit
directement au village, qui, d'aprs leur rapport, se composait de plus
de deux cents maisons ou cabanes. Dans quelques-unes plusieurs familles
vivaient ensemble.

L rgnait partout le silence et cette scurit profonde que pouvait
goter dans le sommeil une contre qui n'avait jamais vu pareil ennemi.
Pour aviser  ce qu'ils devaient faire, ils tinrent de nouveau conseil,
et, bref, ils se dterminrent  se diviser sur trois bandes et  mettre
le feu  trois maisons sur trois diffrents points du village; puis 
mesure que les habitants sortiraient de s'en saisir et de les garrotter.
Si quelqu'un rsistait il n'est pas besoin de demander ce qu'ils
pensaient lui faire. Enfin ils devaient fouiller le reste des maisons et
se livrer au pillage. Toutefois il tait convenu que sans bruit on
traverserait d'abord le village pour reconnatre son tendue et voir si
l'on pouvait ou non tenter l'aventure.

La ronde faite, ils se rsolurent  hasarder le coup en dsesprs; mais
tandis qu'ils s'excitaient l'un l'autre  la besogne, trois d'entre eux,
qui taient un peu plus en avant, se mirent  appeler, disant qu'ils
avaient trouv Thomas Jeffrys. Touts accoururent, et ce n'tait que trop
vrai, car l ils trouvrent le pauvre garon pendu tout nu par un bras,
et la gorge coupe. Prs de l'arbre patibulaire il y avait une maison o
ils entrevirent seize ou dix-sept des principaux Indiens qui
prcdemment avaient pris part au combat contre nous, et dont deux ou
trois avaient reu des coups de feu. Nos hommes s'apperurent bien que
les gens de cette demeure taient veills et se parlaient l'un l'autre,
mais ils ne purent savoir quel tait leur nombre.

La vue de leur pauvre camarade massacr les transporta tellement de
rage, qu'ils jurrent touts de se venger et que pas un Indien qui
tomberait sous leurs mains n'aurait quartier. Ils se mirent  l'oeuvre
sur-le-champ, toutefois moins follement qu'on et pu l'attendre de leur
fureur. Leur premier mouvement fut de se mettre en qute de choses
aisment inflammables; mais aprs un instant de recherche, ils
s'apperurent qu'ils n'en avaient que faire, car la plupart des maisons
taient basses et couvertes de glayeuls et de joncs dont la contre est
pleine. Ils firent donc alors des artifices en humectant un peu de
poudre dans la paume de leur main; et au bout d'un quart d'heure le
village brlait en quatre ou cinq endroits, et particulirement cette
habitation o les Indiens ne s'taient pas couchs. Aussitt que
l'incendie clata, ces pauvres misrables commencrent  s'lancer
dehors pour sauver leur vie; mais ils trouvaient leur sort dans cette
tentative, l, au seuil de la porte o ils taient repousss, le matre
d'quipage lui-mme en pourfendit un ou deux avec sa hache d'arme. Comme
la case tait grande et remplie d'Indiens, le drle ne se soucia pas d'y
entrer, mais il demanda et jeta au milieu d'eux une grenade qui d'abord
les effraya; puis quand elle clata elle fit un tel ravage parmi eux
qu'ils poussrent des hurlements horribles.

Bref, la plupart des infortuns qui se trouvaient dans l'entre de la
hutte furent tus ou blesss par cette grenade, hormis deux ou trois qui
se prcipitrent  la porte que gardaient le matre d'quipage et deux
autres compagnons, avec la bayonnette au bout du fusil, pour dpcher
touts ceux qui prendraient ce chemin. Il y avait un autre logement dans
la maison o le Prince ou Roi, n'importe, et quelques autres, se
trouvaient: l, on les retint jusqu' ce que l'habitation, qui pour lors
tait tout en flamme, croula sur eux. Ils furent touffs ou brls
touts ensemble.

Tout ceci durant, nos gens n'avaient pas lch un coup de fusil, de peur
d'veiller les Indiens avant que de pouvoir s'en rendre matre; mais le
feu ne tarda pas  les arracher au sommeil, et mes drles cherchrent
alors  se tenir ensemble bien en corps; car l'incendie devenait si
violent, toutes les maisons tant faites de matires lgres et
combustibles, qu'ils pouvaient  peine passer au milieu des rues; et
leur affaire tait pourtant de suivre le feu pour consommer leur
extermination. Au fur et  mesure que l'embrasement chassait les
habitants de ces demeures brlantes, ou que l'effroi les arrachait de
celles encore prserves, nos lurons, qui les attendaient au seuil de la
porte, les assommaient en s'appelant et en se criant rciproquement de
se souvenir de Thomas Jeffrys.

Tandis que ceci se passait, je dois confesser que j'tais fort inquiet,
surtout quand je vis les flammes du village embras, qui, parce qu'il
tait nuit, me semblaient tout prs de moi.

 ce spectacle, mon neveu, le capitaine, que ses hommes rveillrent
aussi, ne fut gure plus tranquille, ne sachant ce dont il s'agissait et
dans quel danger j'tais, surtout quand il entendit les coups de fusil:
car nos aventuriers commenaient alors  faire usage de leurs armes 
feu. Mille penses sur mon sort et celui du subrcargue et sur nous
touts oppressaient son me; et enfin, quoiqu'il lui restt peu de monde
disponible, ignorant dans quel mauvais cas nous pouvions tre, il prit
l'autre embarcation et vint me trouver  terre,  la tte de treize
hommes.

Grande fut sa surprise de nous voir, le subrcargue et moi, dans la
chaloupe, seulement avec deux matelots, dont l'un y avait t laiss
pour sa garde; et bien qu'enchant de nous retrouver en bon point, comme
nous il schait d'impatience de connatre ce qui se passait, car le
bruit continuait et la flamme croissait. J'avoue qu'il et t bien
impossible  tout homme au monde de rprimer sa curiosit de savoir ce
qu'il tait advenu, ou son inquitude sur le sort des absents. Bref, le
capitaine me dit qu'il voulait aller au secours de ses hommes, arrive
qui plante. Je lui reprsentai, comme je l'avais dj fait  nos
aventuriers, la sret du navire, les dangers du voyage, l'intrt des
armateurs et des ngociants, _et ctera_, et lui dclarai que je voulais
partir, moi et deux hommes seulement, pour voir si nous pourrions, 
distance, apprendre quelque chose de l'vnement, et revenir le lui
dire.

J'eus autant de succs auprs de mon neveu que j'en avais eu
prcdemment auprs des autres:--Non, non; j'irai, rpondit-il;
seulement je regrette d'avoir laiss plus de dix hommes  bord, car je
ne puis penser  laisser prir ces braves faute de secours: j'aimerais
mieux perdre le navire, le voyage, et ma vie et tout!...--Il partit
donc.

Alors il ne me fut pas plus possible de rester en arrire qu'il m'avait
t possible de les dissuader de partir. Pour couper court, le capitaine
ordonna  deux matelots de retourner au navire avec la pinace, laissant
la chaloupe  l'ancre, et de ramener encore douze hommes. Une fois
arrivs, six devaient garder les deux embarcations et les six autres
venir nous rejoindre. Ainsi seize hommes seulement devaient demeurer 
bord; car l'quipage entier ne se composait que de soixante-cinq hommes,
dont deux avaient pri dans la premire chauffoure.

Nous nous mmes en marche;  peine, comme on peut le croire,
sentions-nous la terre que nous foulions, et guids par la flamme, 
travers champs, nous allmes droit au lieu de l'incendie. Si le bruit
des fusillades nous avait surpris d'abord, les cris des pauvres Indiens
nous remurent bien autrement et nous remplirent d'horreur. Je le
confesse, je n'avais jamais assist au sac d'une cit ni  la prise
d'assaut d'une ville. J'avais bien entendu dire qu'Olivier Cromwell
aprs avoir pris Drogheda en Irlande, y avait fait massacrer hommes,
femmes et enfants. J'avais bien ou raconter que le comte de Tilly au
saccagement de la ville de Magdebourg avait fait gorger vingt-deux
mille personnes de tout sexe; mais jusqu'alors je ne m'tais jamais fait
une ide de la chose mme, et je ne saurais ni la dcrire, ni rendre
l'horreur qui s'empara de nos esprits.

Nanmoins nous avancions toujours et enfin nous atteignmes le village,
sans pouvoir toutefois pntrer dans les rues  cause du feu. Le premier
objet qui s'offrit  nos regards, ce fut les ruines d'une maison ou
d'une hutte, ou plutt ses cendres, car elle tait consume. Tout
auprs, clairs en plein par l'incendie, gisaient quatre hommes et
trois femmes tus; et nous emes lieu de croire qu'un ou deux autres
cadavres taient ensevelis parmi les dcombres en feu.




SACCAGEMENT DU VILLAGE INDIEN


En un mot, nous trouvmes partout les traces d'une rage si barbare, et
d'une fureur si au-del de tout ce qui est humain, que nous ne pmes
croire que nos gens fussent coupables de telles atrocits, ou s'ils en
taient les auteurs, nous pensmes que touts avaient mrit la mort la
plus cruelle. Mais ce n'tait pas tout: nous vmes l'incendie s'tendre,
et comme les cris croissaient  mesure que l'incendie croissait, nous
tombmes dans la dernire consternation. Nous nous avanmes un peu, et
nous appermes,  notre grand tonnement, trois femmes nues, poussant
d'horribles cris, et fuyant comme si elles avaient des ailes, puis,
derrire elles, dans la mme pouvante et la mme terreur, seize ou dix
sept naturels poursuivis--je ne saurais les mieux nommer--par trois de
nos bouchers anglais, qui, ne pouvant les atteindre leur envoyrent une
dcharge: un pauvre diable, frapp d'une balle, fut renvers sous nos
yeux. Quand ces indiens nous virent, croyant que nous tions des ennemis
et que nous voulions les gorger, comme ceux qui leur donnaient la
chasse ils jetrent un cri horrible, surtout les femmes, et deux d'entre
eux tombrent par terre comme morts d'effroi.

 ce spectacle, j'eus le coeur navr, mon sang se glaa dans mes veines,
et je crois que si les trois matelots anglais qui les poursuivaient se
fussent approchs, je les aurais fait tuer par notre monde. Nous
essaymes de faire connatre  ces pauvres fuyards que nous ne voulions
point leur faire de mal, et aussitt ils accoururent et se jetrent 
nos genoux, levant les mains, et se lamentant piteusement pour que nous
leur sauvions la vie. Leur ayant donn  entendre que c'tait l notre
intention, touts vinrent ple-mle derrire nous se ranger sous notre
protection. Je laissai mes hommes assembls, et je leur recommandai de
ne frapper personne, mais, s'il tait possible, de se saisir de
quelqu'un de nos gens pour voir de quel dmon ils taient possds, ce
qu'ils espraient faire, et, bref, de leur enjoindre de se retirer, en
leur assurant que, s'ils demeuraient jusqu'au jour, ils auraient une
centaine de mille hommes  leurs trousses. Je les laissai, dis-je, et
prenant seulement avec moi deux de nos marins, je m'en allai parmi les
fuyards. L, quel triste spectacle m'attendait! Quelques-uns s'taient
horriblement rti les pieds en passant et courant  travers le feu;
d'autres avaient les mains brles; une des femmes tait tombe dans les
flammes et avait t presque mortellement grille avant de pouvoir s'en
arracher; deux ou trois hommes avaient eu, dans leur fuite, le dos et
les cuisses taillads par nos gens; un autre enfin avait reu une balle
dans le corps, et mourut tandis que j'tais l.

J'aurais bien dsir connatre quelle avait t la cause de tout ceci,
mais je ne pus comprendre un mot de ce qu'ils me dirent;  leurs signes,
toutefois, je m'apperus qu'ils n'en savaient rien eux-mmes. Cet
abominable attentat me transpera tellement le coeur que, ne pouvant
tenir l plus long-temps, je retournai vers nos compagnons. Je leur
faisais part de ma rsolution et leur commandais de me suivre, quand,
tout--coup, s'avancrent quatre de nos matamores avec le matre
d'quipage  leur tte, courant, tout couverts de sang et de poussire,
sur des monceaux de corps qu'ils avaient tus, comme s'ils cherchaient
encore du monde  massacrer. Nos hommes les appelrent de toutes leurs
forces; un d'eux, non sans beaucoup de peine, parvint  s'en faire
entendre; ils reconnurent qui nous tions, et s'approchrent de nous.

Sitt que le matre d'quipage nous vit, il poussa comme un cri de
triomphe, pensant qu'il lui arrivait du renfort; et sans plus
couter:--Capitaine, s'cria-t-il, noble capitaine, que je suis aise
que vous soyez venu! nous n'avons pas encore  moiti fini. Les plats
gueux! les chiens d'Enfer! je veux en tuer autant que le pauvre Tom a de
cheveux sur la tte. Nous avons jur de n'en pargner aucun; nous
voulons extirper cette race de la terre!--Et il se reprit  courir,
pantelant, hors d'haleine, sans nous donner le temps de lui dire un mot.

Enfin, levant la voix pour lui imposer un peu silence:--Chien
sanguinaire! lui criai-je, qu'allez-vous faire? Je vous dfends de
toucher  une seule de ces cratures, sous peine de la vie. Je vous
ordonne, sur votre tte, de mettre fin  cette tuerie, et de rester ici,
sinon vous tes mort.

--Tudieu! Sir, dit-il, savez-vous ce que vous faites et ce qu'ils ont
fait? Si vous voulez savoir la raison de ce que nous avons fait, nous,
venez ici.--Et sur ce, il me montra le pauvre Tom pendu  un arbre, et
la gorge coupe.

J'avoue qu' cet aspect je fus irrit moi-mme, et qu'en tout autre
occasion j'eusse t fort exaspr; mais je pensai que dj ils
n'avaient port que trop loin leur rage et je me rappelai les paroles de
Jacob  ses fils Simon et Lvi:--Maudite soit leur colre, car elle a
t froce, et leur vengeance, car elle a t cruelle.--Or, une
nouvelle besogne me tomba alors sur les bras, car lorsque les marins qui
me suivaient eurent jet les yeux sur ce triste spectacle, ainsi que
moi, j'eus autant de peine  les retenir que j'en avais eu avec les
autres. Bien plus, mon neveu le capitaine se rangea de leur ct, et me
dit, de faon  ce qu'ils l'entendissent, qu'ils redoutaient seulement
que nos hommes ne fussent crass par le nombre; mais quant aux
habitants, qu'ils mritaient touts la mort, car touts avaient tremp
dans le meurtre du pauvre matelot et devaient tre traits comme des
assassins.  ces mots, huit de mes hommes, avec le matre d'quipage et
sa bande, s'enfuirent pour achever leur sanglant ouvrage. Et moi,
puisqu'il tait tout--fait hors de mon pouvoir de les retenir, je me
retirai morne et pensif: je ne pouvais supporter la vue encore moins les
cris et les gmissements des pauvres misrables qui tombaient entre
leurs mains.

Personne ne me suivit, hors le subrcargue et deux hommes; et avec eux
seuls je retournai vers nos embarcations. C'tait une grande folie 
moi, je l'avoue, de m'en aller ainsi; car il commenait  faire jour et
l'alarme s'tait rpandue dans le pays. Environ trente ou quarante
hommes arms de lances et d'arcs campaient  ce petit hameau de douze ou
treize cabanes dont il a t question dj; mais par bonheur, j'vitai
cette place et je gagnai directement la cte Quand j'arrivai au rivage
il faisait grand jour: je pris immdiatement la pinace et je me rendis 
bord, puis je la renvoyai pour secourir nos hommes le cas advenant.

Je remarquai,  peu prs vers le temps o j'accostai le navire, que le
feu tait presque teint et le bruit appais; mais environ une
demi-heure aprs que j'tais  bord j'entendis une salve de mousqueterie
et je vis une grande fume C'tait, comme je l'appris plus lard, nos
hommes qui, chemin faisant, assaillaient les quarante Indiens posts au
petit hameau. Ils en turent seize ou dix-sept et brlrent toutes les
maisons, mais ils ne touchrent point aux femmes ni aux enfants.

Au moment o la pinace regagnait le rivage nos aventuriers commencrent
 reparatre: ils arrivaient petit  petit, non plus en deux corps et en
ordre comme ils taient partis, mais ple-mle, mais  la dbandade, de
telle faon qu'une poigne d'hommes rsolus auraient pu leur couper 
touts la retraite.

Mais ils avaient jet l'pouvante dans tout le pays. Les naturels
taient si consterns, si atterrs qu'une centaine d'entre eux, je
crois, auraient fui seulement  l'aspect de cinq des ntres. Dans toute
cette terrible action il n'y eut pas un homme qui ft une belle dfense.
Surpris tout  la fois par l'incendie et l'attaque soudaine de nos gens
au milieu de l'obscurit, ils taient si perdus qu'ils ne savaient que
devenir. S'ils fuyaient d'un ct ils rencontraient un parti, s'ils
reculaient un autre, partout la mort. Quant  nos marins, pas un
n'attrapa la moindre blessure, hors un homme qui se foula le pied et un
autre qui eut une main assez grivement brle.

J'tais fort irrit contre mon neveu le capitaine, et au fait
intrieurement, contre touts les hommes du bord, mais surtout contre
lui, non-seulement parce qu'il avait forfait  son devoir, comme
commandant du navire, responsable du voyage, mais encore parce qu'il
avait plutt attis qu'amorti la rage de son quipage dans cette
sanguinaire et cruelle entreprise. Mon neveu me rpondit
trs-respectueusement, et me dit qu' la vue du cadavre du pauvre
matelot, massacr d'une faon si froce et si barbare, il n'avait pas
t matre de lui-mme et n'avait pu matriser sa colre. Il avoua qu'il
n'aurait pas d agir ainsi comme capitaine du navire, mais comme il
tait homme, que la nature l'avait remu et qu'il n'avait pu prvaloir
sur elle. Quant aux autres ils ne m'taient soumis aucunement, et ils ne
le savaient que trop: aussi firent-ils peu de compte de mon blme.

Le lendemain nous mmes  la voile, nous n'apprmes donc rien de plus.
Nos hommes n'taient pas d'accord sur le nombre des gens qu'ils avaient
tus: les uns disaient une chose, les autres une autre; mais selon le
plus admissible de touts leurs rcits, ils avaient bien expdi environ
cent cinquante personnes, hommes, femmes et enfants, et n'avaient pas
laiss une habitation debout dans le village.

Quant au pauvre Thomas Jeffrys, comme il tait bien mort, car on lui
avait coup la gorge si profondment que sa tte tait presque dcolle,
ce n'et pas t la peine de l'emporter. Ils le laissrent donc o ils
l'avaient trouv, seulement ils le descendirent de l'arbre o il tait
pendu par un bras.

Quelque juste que semblt cette action  nos marins, je n'en demeurai
pas moins l-dessus en opposition ouverte avec eux, et toujours depuis
je leur disais que Dieu maudirait notre voyage; car je ne voyais dans le
sang qu'ils avaient fait couler durant cette nuit qu'un meurtre qui
pesait sur eux. Il est vrai que les Indiens avaient tu Thomas Jeffrys;
mais Thomas Jeffrys avait t l'agresseur, il avait rompu la trve, et
il avait viol ou dbauch une de leurs jeunes filles qui tait venue 
notre camp innocemment et sur la foi des traits.

 bord, le matre d'quipage dfendit sa cause par la suite. Il disait
qu' la vrit nous semblions avoir rompu la trve, mais qu'il n'en
tait rien; que la guerre avait t allume la nuit auparavant par les
naturels eux-mmes, qui avaient tir sur nous et avaient tu un de nos
marins sans aucune provocation; que puisque nous avions t en droit de
les combattre, nous avions bien pu aussi tre en droit de nous faire
justice d'une faon extraordinaire; que ce n'tait pas une raison parce
que le pauvre Tom avait pris quelques liberts avec une jeune Malgache,
pour l'assassiner et d'une manire si atroce; enfin, qu'ils n'avaient
rien fait que de juste, et qui, selon les lois de Dieu, ne ft  faire
aux meurtriers.

On va penser sans doute qu'aprs cet vnement nous nous donnmes de
garde de nous aventurer  terre parmi les payens et les barbares mais
point du tout, les hommes ne deviennent sages qu' leurs propres dpens,
et toujours l'exprience semble leur tre d'autant plus profitable
qu'elle est plus chrement achete.

Nous tions alors destins pour le golfe Persique et de l pour la case
de Coromandel, en touchant seulement  Surate; mais le principal dessein
de notre subrcargue l'appelait dans la baie du Bengale, d'o, s'il
manquait l'affaire pour laquelle il avait mission, il devait aller  la
Chine, et revenir  la cte en s'en retournant.

Le premier dsastre qui fondit sur nous ce fut dans le golfe Persique,
o s'tant aventurs  terre sur la cte Arabique du golfe, cinq de nos
hommes furent environns par les Arabes et touts tus ou emmens en
esclavage: le reste des matelots montant l'embarcation n'avait pas t 
mme de les dlivrer et n'avait eu que le temps de regagner la chaloupe.




MUTINERIE


Je plantai alors au nez de nos gens la juste rtribution du Ciel en ce
cas; mais le matre d'quipage me rpondit avec chaleur que j'allais
trop loin dans mes censures que je ne saurais appuyer d'aucun passage
des critures, et il s'en rfra au chapitre XIII de saint Luc, verset
4, o notre Sauveur donne  entendre que ceux sur lesquels la Tour de
Silo tomba, n'taient pas plus coupables que les autres Galilens. Mais
ce qui me rduisit tout de bon au silence en cette occasion, c'est que
pas un des cinq hommes que nous venions de perdre n'tait du nombre de
ceux descendus  terre lors du massacre de Madagascar,--ainsi toujours
l'appelai-je, quoique l'quipage ne pt supporter qu'impatiemment ce mot
de massacre. Cette dernire circonstance, comme je l'ai dit, me ferma
rellement la bouche pour le moment.

Mes sempiternels sermons  ce sujet eurent des consquences pires que je
ne m'y attendais, et le matre d'quipage qui avait t le chef de
l'entreprise, un beau jour vint  moi hardiment et me dit qu'il trouvait
que je remettais bien souvent cette affaire sur le tapis, que je faisais
d'injustes rflexions l dessus et qu' cet gard j'en avais fort mal
us avec l'quipage et avec lui-mme en particulier; que, comme je
n'tais qu'un passager, que je n'avais ni commandement dans le navire,
ni intrt dans le voyage, ils n'taient pas obligs de supporter tout
cela; qu'aprs tout qui leur disait que je n'avais pas quelque mauvais
dessein en tte, et ne leur susciterais pas un procs quand ils seraient
de retour en Angleterre; enfin, que si je ne me dterminais pas  en
finir et  ne plus me mler de lui et de ses affaires, il quitterait le
navire, car il ne croyait pas qu'il ft sain de voyager avec moi.

Je l'coutai assez patiemment jusqu'au bout, puis je lui rpliquai qu'il
tait parfaitement vrai que tout du long je m'tais oppos au _massacre
de Madagascar_, car je ne dmordais pas de l'appeler ainsi, et qu'en
toute occasion j'en avais parl fort  mon aise, sans l'avoir en vue lui
plus que les autres; qu' la vrit je n'avais point de commandement
dans le navire et n'y exerais aucune autorit, mais que je prenais la
libert d'exprimer mon opinion sur des choses qui visiblement nous
concernaient touts.--Quant  mon intrt dans le voyage, ajoutai-je,
vous n'y entendez goutte: je suis propritaire pour une grosse part dans
ce navire, et en cette qualit je me crois quelque droit de parler, mme
plus que je ne l'ai encore fait, sans avoir de compte  rendre ni  vous
ni personne autre. Je commenais  m'chauffer: il ne me rpondit que
peu de chose cette fois, et je crus l'affaire termine. Nous tions
alors en rade au Bengale, et dsireux de voir le pays, je me rendis 
terre, dans la chaloupe, avec le subrcargue, pour me rcrer. Vers le
soir, je me prparais  retourner  bord, quand un des matelots
s'approcha de moi et me dit qu'il voulait m'pargner la peine[20] de
regagner la chaloupe, car ils avaient ordre de ne point me ramener 
bord. On devine quelle fut ma surprise  cet insolent message. Je
demandai au matelot qui l'avait charg de cette mission prs de moi. Il
me rpondit que c'tait le patron de la chaloupe; je n'en dis pas
davantage  ce garon, mais je lui ordonnai d'aller faire savoir  qui
de droit qu'il avait rempli son message, et que je n'y avais fait aucune
rponse.

J'allai immdiatement retrouver le subrcargue, et je lui contai
l'histoire, ajoutant qu' l'heure mme je pressentais qu'une mutinerie
devait clater  bord. Je le suppliai donc de s'y rendre sur-le-champ
dans un canot indien pour donner l'veil au capitaine; mais j'aurais pu
me dispenser de cette communication, car avant mme que je lui eusse
parl  terre, le coup tait frapp  bord. Le matre d'quipage, le
canonnier et le charpentier, et en un mot touts les officiers
infrieurs, aussitt que je fus descendu dans la chaloupe, se runirent
vers le gaillard d'arrire et demandrent  parler au capitaine. L, le
matre d'quipage faisant une longue harangue,--car le camarade
s'exprimait fort bien,--et rptant tout ce qu'il m'avait dit, lui
dclara en peu de mots que, puisque je m'en tais all paisiblement 
terre, il leur fcherait d'user de violence envers moi, ce que,
autrement, si je ne me fusse retir de moi-mme, ils auraient fait pour
m'obliger  m'loigner.--Capitaine, poursuivit-il, nous croyons donc
devoir vous dire que, comme nous nous sommes embarqus pour servir sous
vos ordres, notre dsir est de les accomplir avec fidlit; mais que si
cet homme ne veut pas quitter le navire, ni vous, capitaine, le
contraindre  le quitter, nous abandonnerons touts le btiment; nous
vous laisserons en route.--Au mot _touts_, il se tourna vers le grand
mat, ce qui tait,  ce qu'il parat, le signal convenu entre eux, et
l-dessus touts les matelots qui se trouvaient l runis se mirent 
crier:--Oui, touts! touts!

Mon neveu le capitaine tait un homme de coeur et d'une grande prsence
d'esprit. Quoique surpris assurment  cette incartade, il leur rpondit
cependant avec calme qu'il examinerait la question, mais qu'il ne
pouvait rien dcider l-dessus avant de m'en avoir parl. Pour leur
montrer la draison et l'injustice de la chose, il leur poussa quelques
arguments; mais ce fut peine vaine. Ils jurrent devant lui, en se
secouant la main  la ronde, qu'ils s'en iraient touts  terre,  moins
qu'il ne promt de ne point souffrir que je revinsse  bord du navire.

La clause tait dure pour mon neveu, qui sentait toute l'obligation
qu'il m'avait, et ne savait comment je prendrais cela. Aussi
commena-t-il  leur parler cavalirement. Il leur dit que j'tais un
des plus considrables intresss dans ce navire, et qu'en bonne justice
il ne pouvait me mettre  la porte de ma propre maison; que ce serait me
traiter  peu prs  la manire du fameux pirate Kid, qui fomenta une
rvolte  bord, dposa le capitaine sur une le inhabite et fit la
course avec le navire; qu'ils taient libres de s'embarquer sur le
vaisseau qu'ils voudraient, mais que si jamais ils reparaissaient en
Angleterre, il leur en coterait cher; que le btiment tait mien, qu'il
ne pouvait m'en chasser, et qu'il aimerait mieux perdre le navire et
l'expdition aussi, que de me dsobliger  ce point; donc, qu'ils
pouvaient agir comme bon leur semblait. Toutefois, il voulut aller 
terre pour s'entretenir avec moi, et invita le matre d'quipage  le
suivre, esprant qu'ils pourraient accommoder l'affaire.

Ils s'opposrent touts  cette dmarche, disant qu'ils ne voulaient plus
avoir aucune espce de rapport avec moi, ni sur terre ni sur mer, et que
si je remettais le pied  bord, ils s'en iraient.--Eh bien! dit le
capitaine, si vous tes touts de cet avis, laissez-moi aller  terre
pour causer avec lui.--Il vint donc me trouver avec cette nouvelle, un
peu aprs le message qui m'avait t apport de la part du patron de la
chaloupe, du _Cockswain_.

Je fus charm de revoir mon neveu, je dois l'avouer, dans l'apprhension
o j'tais qu'ils ne se fussent saisi de lui pour mettre  la voile, et
faire la course avec le navire. Alors j'aurais t jet dans une contre
lointaine dnu et sans ressource, et je me serais trouv dans une
condition pire que lorsque j'tais tout seul dans mon le.

Mais heureusement ils n'allrent pas jusque l,  ma grande
satisfaction; et quand mon neveu me raconta ce qu'ils lui avaient dit,
comment ils avaient jur, en se serrant la main, d'abandonner touts le
btiment s'il souffrait que je rentrasse  bord, je le priai de ne point
se tourmenter de cela, car je dsirais rester  terre. Seulement je lui
demandai de vouloir bien m'envoyer touts mes effets et de me laisser une
somme comptente, pour que je fusse  mme de regagner l'Angleterre
aussi bien que possible.

Ce fut un rude coup pour mon neveu, mais il n'y avait pas moyen de parer
 cela, il fallait se rsigner. Il revint donc  bord du navire et
annona  ses hommes que son oncle cdait  leur importunit, et
envoyait chercher ses bagages. Ainsi tout fut termin en quelques
heures: les mutins retournrent  leur devoir, et moi je commenai 
songer  ce que j'allais devenir.

J'tais seul dans la contre la plus recule du monde: je puis bien
l'appeler ainsi, car je me trouvais d'environ trois mille lieues par mer
plus loin de l'Angleterre que je ne l'avais t dans mon le. Seulement,
 dire vrai, il m'tait possible de traverser par terre le pays du
Grand-Mogol jusqu' Surate, d'aller de l  Bassora par mer, en
remontant le golfe Persique, de prendre le chemin des caravanes 
travers les dserts de l'Arabie jusqu' Alep et Scanderoun, puis de l,
par mer, de gagner l'Italie, puis enfin de traverser la France;
additionn tout ensemble, ceci quivaudrait au moins au diamtre entier
du globe, et mesur, je suppose que cela prsenterait bien davantage.

Un autre moyen s'offrait encore  moi: c'tait celui d'attendre les
btiments anglais qui se rendent au Bengale venant d'Achem dans l'le de
Sumatra, et de prendre passage  bord de l'un d'eux pour l'Angleterre;
mais comme je n'tais point venu l sous le bon plaisir de la Compagnie
anglaise des Indes-Orientales, il devait m'tre difficile d'en sortir
sans sa permission,  moins d'une grande faveur des capitaines de navire
ou des facteurs de la Compagnie, et aux uns et au autres j'tais
absolument tranger.

L, j'eus le singulier plaisir, parlant par antiphrase, de voir le
btiment mettre  la voile sans moi: traitement que sans doute jamais
homme dans ma position n'avait subi, si ce n'est de la part de pirates
faisant la course et dposant  terre ceux qui ne tremperaient point
dans leur infamie. Ceci sous touts les rapports n'y ressemblait pas mal.
Toutefois mon neveu m'avait laiss deux serviteurs, ou plutt un
compagnon et un serviteur: le premier tait le secrtaire du commis aux
vivres, qui s'tait engag  me suivre, et le second tait son propre
domestique. Je pris un bon logement dans la maison d'une dame anglaise,
o logeaient plusieurs ngociants, quelques Franais, deux Italiens, ou
plutt deux Juifs, et un Anglais. J'y tais assez bien trait; et, pour
qu'il ne ft pas dit que je courais  tout inconsidrment, je demeurai
l plus de neuf mois  rflchir sur le parti que je devais prendre et
sur la conduite que je devais tenir. J'avais avec moi des marchandises
anglaises de valeur et une somme considrable en argent: mon neveu
m'avait remis mille pices de huit et une lettre de crdit
supplmentaire en cas que j'en eusse besoin, afin que je ne pusse tre
gn quoi qu'il advnt.

Je trouvai un dbit prompt et avantageux de mes marchandises; et comme
je me l'tais primitivement propos, j'achetai de fort beaux diamants,
ce qui me convenait le mieux dans ma situation parce que je pouvais
toujours porter tout mon bien avec moi.

Aprs un long sjour en ce lieu, et bon nombre de projets forms pour
mon retour en Angleterre, sans qu'aucun rpondit  mon dsir, le
ngociant Anglais qui logeait avec moi, et avec lequel j'avais contract
une liaison intime, vint me trouver un matin--Compatriote, me dit-il,
j'ai un projet  vous communiquer; comme il s'accorde avec mes ides, je
crois qu'il doit cadrer avec les vtres galement, quand vous y aurez
bien rflchi.

Ici nous sommes placs, ajouta-t-il, vous par accident, moi par mon
choix, dans une partie du monde fort loigne de notre patrie; mais
c'est une contre o nous pouvons, nous qui entendons le commerce et les
affaires, gagner beaucoup d'argent. Si vous voulez joindre mille livres
sterling aux mille livres sterling que je possde, nous louerons ici un
btiment, le premier qui pourra nous convenir. Vous serez le capitaine,
moi je serai le ngociant, et nous ferons un voyage de commerce  la
Chine. Pourquoi demeurerions-nous tranquilles? Le monde entier est en
mouvement, roulant et circulant sans cesse; toutes les cratures de
Dieu, les corps clestes et terrestres sont occups et diligents: pour
quoi serions-nous oisifs? Il n'y a point dans l'univers de fainants que
parmi les hommes: pourquoi grossirions-nous le nombre des fainants?




PROPOSITION DU NGOCIANT ANGLAIS


Je gotai fort cette proposition, surtout parce qu'elle semblait faite
avec beaucoup de bon vouloir et d'une manire amicale. Je ne dirai que
ma situation isole et dtache me rendait plus que tout autre situation
propre  embrasser une entreprise commerciale: le ngoce n'tait pas mon
lment; mais je puis bien dire avec vrit que si le commerce n'tait
pas mon lment, une vie errante l'tait; et jamais proposition d'aller
visiter quelque coin du monde que je n'avais point encore vu ne pouvait
m'arriver mal  propos.

Il se passa toutefois quelque temps avant que nous eussions pu nous
procurer un navire  notre gr; et quand nous emes un navire, il ne fut
pas ais de trouver des marins anglais, c'est--dire autant qu'il en
fallait pour gouverner le voyage et diriger les matelots que nous
prendrions sur les lieux.  la fin cependant nous trouvmes un
lieutenant, un matre d'quipage et un canonnier anglais, un charpentier
hollandais, et trois Portugais, matelots du gaillard d'avant; avec ce
monde et des marins indiens tels quels nous pensmes que nous pourrions
passer outre.

Il y a tant de voyageurs qui ont crit l'histoire de leurs voyages et de
leurs expditions dans ces parages, qu'il serait pour tout le monde
assez insipide de donner une longue relation des lieux o nous allmes
et des peuples qui les habitent. Je laisse cette besogne  d'autres, et
je renvoie le lecteur aux journaux des voyageurs anglais, dont beaucoup
sont dj publis et beaucoup plus encore sont promis chaque jour. C'est
assez pour moi de vous dire que nous nous rendmes d'abord  Achem, dans
l'le de Sumatra, puis de l  Siam, o nous changemes quelques-unes
de nos marchandises contre de l'opium et de l'arack; le premier est un
article d'un grand prix chez les Chinois, et dont ils avaient faute 
cette poque. En un mot nous allmes jusqu' Sung-Kiang; nous fmes un
trs-grand voyage; nous demeurmes huit mois dehors, et nous retournmes
au Bengale. Pour ma part, je fus grandement satisfait de mon
entreprise.--J'ai remarqu qu'en Angleterre souvent on s'tonne de ce
que les officiers que la Compagnie envoie aux Indes et les ngociants
qui gnralement s'y tablissent, amassent de si grands biens et
quelquefois reviennent riches  soixante, soixante-dix, cent mille
livres sterling.

Mais ce n'est pas merveilleux, ou du moins cela s'explique quand on
considre le nombre innombrable de ports et de comptoirs o le commerce
est libre, et surtout quand on songe que, dans touts ces lieux, ces
ports frquents par les navires anglais il se fait constamment des
demandes si considrables de touts les produits trangers, que les
marchandises qu'on y porte y sont toujours d'une aussi bonne dfaite que
celles qu'on en exporte.

Bref, nous fmes un fort bon voyage, et je gagnai tant d'argent dans
cette premire expdition, et j'acquis de telles notions sur la manire
d'en gagner davantage, que si j'eusse t de vingt ans plus jeune,
j'aurais t tent de me fixer en ce pays, et n'aurais pas cherch
fortune plus loin. Mais qu'tait tout ceci pour un homme qui avait pass
la soixantaine, pour un homme bien assez riche, venu dans ces climats
lointains plutt pour obir  un dsir impatient de voir le monde qu'au
dsir cupide d'y faire grand gain? Et c'est vraiment  bon droit, je
pense, que j'appelle ce dsir impatient; car c'en tait l: quand
j'tais chez moi j'tais impatient de courir, et quand j'tais 
l'tranger j'tais impatient de revenir chez moi. Je le rpte, que
m'importait ce gain? Dj bien assez riche, je n'avais nul dsir
importun d'accrotre mes richesses; et c'est pourquoi les profits de ce
voyage me furent choses trop infrieures pour me pousser  de nouvelles
entreprises. Il me semblait que dans cette expdition je n'avais fait
aucun lucre, parce que j'tais revenu au lieu d'o j'tais parti,  la
maison, en quelque sorte; d'autant que mon oeil, comme l'oeil dont parle
Salomon, n'tait jamais rassasi, et que je me sentais de plus en plus
dsireux de courir et de voir. J'tais venu dans une partie du monde que
je n'avais jamais visite, celle dont plus particulirement j'avais
beaucoup entendu parler, et j'tais rsolu  la parcourir autant que
possible: aprs quoi, pensais-je, je pourrais dire que j'avais vu tout
ce qui au monde est digne d'tre vu.

Mais mon compagnon de voyage et moi nous avions une ide diffrente. Je
ne dis pas cela pour insister sur la mienne, car je reconnais que la
sienne tait la plus juste et la plus conforme au but d'un ngociant,
dont toute la sagesse, lorsqu'il est au dehors en opration commerciale,
se rsume en cela, que pour lui la chose la meilleure est celle qui peut
lui faire gagner le plus d'argent. Mon nouvel ami s'en tenait au
positif, et se serait content d'aller, comme un cheval de roulier,
toujours  la mme auberge, au dpart et au retour, pourvu, selon sa
propre expression, qu'il y pt trouver son compte. Mon ide, au
contraire, tout vieux que j'tais, ressemblait fort  celle d'un colier
fantasque et buissonnier qui ne se soucie point devoir une chose deux
fois.

Or ce n'tait pas tout. J'avais une sorte d'impatience de me rapprocher
de chez moi, et cependant pas la moindre rsolution arrte sur la route
 prendre. Durant cette indtermination, mon ami, qui tait toujours 
la recherche des affaires, me proposa un autre voyage aux les des
pices pour rapporter une cargaison de clous de girofle de Manille ou
des environs, lieux o vraiment les Hollandais font tout le commerce,
bien qu'ils appartiennent en partie aux Espagnols. Toutefois nous ne
poussmes pas si loin, nous nous en tnmes seulement  quelques autres
places o ils n'ont pas un pouvoir absolu comme ils l'ont  Batavia,
Ceylan _et ctera_. Nous n'avions pas t longs  nous prparer pour
cette expdition: la difficult principale avait t de m'y engager.
Cependant  la fin rien autre ne s'tant offert et trouvant qu'aprs
tout rouler et trafiquer avec un profit si grand, et je puis bien dire
certain, tait chose plus agrable en soi et plus conforme  mon humeur
que de rester inactif, ce qui pour moi tait une mort, je m'tais
dtermin  ce voyage. Nous le fmes avec un grand succs, et, touchant
 Borno et  plusieurs autres les dont je ne puis me remmorer le nom,
nous revnmes au bout de cinq mois environ. Nous vendmes nos pices,
qui consistaient principalement en clous de girofle et en noix muscades,
 des ngociants persans, qui les expdirent pour le Golfe; nous
gagnmes cinq pour un, nous emes rellement un bnfice norme.

Mon ami, quand nous rglmes ce compte, me regarda en souriant:--Eh bien
maintenant, me dit-il, insultant aimablement  ma nonchalance; ceci ne
vaut-il pas mieux que de trler  et l comme un homme dsoeuvr, et de
perdre notre temps  nous bahir de la sottise et de l'ignorance des
payens?--Vraiment, mon ami, rpondis-je, je le crois et commence  me
convertir aux principes du ngoce; mais souffrez que je vous le dise en
passant, vous ne savez ce dont je suis capable; car si une bonne fois je
surmonte mon indolence, et m'embarque rsolument, tout vieux que je
suis, je vous harasserai de ct et d'autre par le monde jusqu' ce que
vous n'en puissiez plus; car je prendrai si chaudement l'affaire, que je
ne vous laisserai point de rpit.

Or pour couper court  mes spculations, peu de temps aprs ceci arriva
un btiment hollandais venant de Batavia; ce n'tait pas un navire
marchand europen, mais un caboteur, du port d'environ de cents
tonneaux. L'quipage, prtendait-on, avait t si malade, que le
capitaine, n'ayant pas assez de monde pour tenir la mer, s'tait vu
forc de relcher au Bengale; et comme s'il et assez gagn d'argent, ou
qu'il souhaitt pour d'autres raisons d'aller en Europe, il fit annoncer
publiquement qu'il dsirait vendre son vaisseau. Cet avis me vint aux
oreilles avant que mon nouveau partner n'en et ou parler, et il me
prit grandement envie de faire cette acquisition. J'allai donc le
trouver et je lui en touchai quelques mots. Il rflchit un instant, car
il n'tait pas homme  s'empresser; puis, aprs cette pause, il
rpondit:--Il est un peu trop gros; mais cependant ayons-le.--En
consquence, tombant d'accord avec le capitaine, nous achetmes ce
navire, le paymes et en prmes possession. Ceci fait, nous rsolmes
d'embaucher les gens de l'quipage pour les joindre aux hommes que nous
avions dj et poursuivre notre affaire. Mais tout--coup, ayant reu
non leurs gages, mais leurs parts de l'argent, comme nous l'apprmes
plus tard, il ne fut plus possible d'en retrouver un seul. Nous nous
enqumes d'eux partout, et  la fin nous apprmes qu'ils taient partis
touts ensemble par terre pour Agra, la grande cit, rsidence du Mogol,
 dessein de se rendre de l  Surate, puis de gagner par mer le golfe
Persique.

Rien depuis long-temps ne m'avait autant chagrin que d'avoir manqu
l'occasion de partir avec eux. Un tel plerinage, m'imaginais-je, et
t pour moi en pareille compagnie, tout  la fois agrable et sr, et
aurait compltement cadr avec mon grand projet: j'aurais vu le monde et
en mme temps je me serais rapproch de ma patrie. Mais je fus beaucoup
moins inconsolable peu de jours aprs quand je vins  savoir quelle
sorte de compagnons c'taient, car, en peu de mots, voici leur histoire.
L'homme qu'ils appelaient capitaine n'tait que le canonnier et non le
commandant. Dans le cours d'un voyage commercial ils avaient t
attaqus sur le rivage par quelques Malais, qui turent le capitaine et
trois de ses hommes. Aprs cette perte nos drles au nombre de onze,
avaient rsolu de s'enfuir avec le btiment, ce qu'ils avaient fait, et
l'avaient amen dans le golfe du Bengale, abandonnant  terre le
lieutenant et cinq matelots, dont nous aurons des nouvelles plus loin.

N'importe par quelle voie ce navire leur tait tomb entre les mains,
nous l'avions acquis honntement, pensions-nous, quoique, je l'avoue,
nous n'eussions pas examin la chose aussi exactement que nous le
devions; car nous n'avions fait aucune question aux matelots, qui, si
nous les avions sonds, se seraient assurment coups dans leurs rcits,
se seraient dmentis rciproquement, peut-tre contredits eux-mmes: et
d'une manire ou d'une autre nous auraient donn lieu de les suspecter.
L'homme nous avait montr un contrat de vente du navire  un certain
Emmanuel Clostershoven ou quelque nom semblable, forg comme tout le
reste je suppose, qui soi-disant tait le sien, ce que nous n'avions pu
mettre en doute; et, un peu trop inconsidrment ou du moins n'ayant
aucun soupon de la chose, nous avions conclu le march.

Quoi qu'il en ft, aprs cet achat nous enrlmes des marins anglais et
hollandais, et nous nous dterminmes  faire un second voyage dans le
Sud-Est pour aller chercher des clous de girofle et autres pices aux
les Philippines et aux Moluques. Bref, pour ne pas remplir de
bagatelles cette partie de mon histoire, quand la suite en est si
remarquable, je passai en tout six ans dans ces contres, allant et
revenant et trafiquant de port en port avec beaucoup de succs. La
dernire anne j'entrepris avec mon partner, sur le vaisseau ci-dessus
mentionn, un voyage en Chine, convenus que nous tions d'aller d'abord
 Siam pour y acheter du riz.

Dans cette expdition, contraris par les vents, nous fmes obligs de
louvoyer long-temps  et l dans le dtroit de Malacca et parmi les
les, et comme nous sortions de ces mers difficiles nous nous appermes
que le navire avait fait une voie d'eau: malgr toute notre habilet
nous ne pouvions dcouvrir o elle tait. Cette avarie nous fora de
chercher quelque part, et mon partner, qui connaissait le pays mieux que
moi, conseilla au capitaine d'entrer dans la rivire de Camboge, car
j'avais fait capitaine le lieutenant anglais, un M. Thompson, ne voulant
point me charger du commandement du navire. Cette rivire coule au nord
de la grande baie ou golfe qui remonte jusqu' Siam.




RENCONTRE DU CANONNIER


Tandis que nous tions mouills l, allant souvent  terre me rcrer,
un jour vint  moi un Anglais, second canonnier, si je ne me trompe, 
bord d'un navire de la compagnie des Indes Orientales,  l'ancre plus
haut dans la mme rivire prs de la ville de Camboge ou  Camboge mme.
Qui l'avait amen en ce lieu? Je ne sais; mais il vint  moi, et,
m'adressant la parole en anglais:--Sir, dit-il, vous m'tes tranger et
je vous le suis galement; cependant j'ai  vous dire quelque chose qui
vous touche de trs-prs.

Je le regardai long-temps fixement, et je crus d'abord le reconnatre;
mais je me trompais.--Si cela me touche de trs-prs, lui dis-je, et ne
vous touche point vous-mme, qui vous porte  me le communiquer?--Ce
qui m'y porte c'est le danger imminent o vous tes, et dont je vois que
vous n'avez aucune connaissance.--Tout le danger o je suis, que je
sache, c'est que mon navire a fait une voie d'eau que je ne puis
trouver; mais je me propose de le mettre  terre demain pour tcher de
la dcouvrir.--Mais, Sir, rpliqua-t-il, qu'il ait fait ou non une
voie, que vous l'ayez trouve ou non, vous ne serez pas si fou que de le
mettre  terre demain quand vous aurez entendu ce que j'ai  vous dire.
Savez-vous, Sir, que la ville de Camboge n'est gure qu' quinze lieues
plus haut sur cette rivire et qu'environ  cinq lieues de ce ct il y
a deux gros btiments anglais et trois hollandais?--Eh bien! qu'est-ce
que cela me fait,  moi? repartis-je.--Quoi! Sir, reprit-il,
appartient-il  un homme qui cherche certaine aventure comme vous faites
d'entrer dans un port sans examiner auparavant quels vaisseaux s'y
trouvent, et s'il est de force  se mesurer avec eux? Je ne suppose pas
que vous pensiez la partie gale.--Ce discours m'avait fort amus, mais
pas effray le moins du monde, car je ne savais ce qu'il signifiait. Et
me tournant brusquement vers notre inconnu, je lui dis:--Sir, je vous
en prie, expliquez-vous; je n'imagine pas quelle raison je puis avoir de
redouter les navires de la Compagnie, ou des btiments hollandais: je ne
suis point interlope. Que peuvent-ils avoir  me dire?

Il prit un air moiti colre, moiti plaisant, garda un instant le
silence, puis souriant:--Fort bien, Sir, me dit-il, si vous vous croyez
en sret,  vos souhaits! je suis pourtant fch que votre destine
vous rende sourd  un bon avis; sur l'honneur, je vous l'assure, si vous
ne regagnez pas la mer immdiatement vous serez attaqu  la prochaine
mare par cinq chaloupes bien quipes, et peut-tre, si l'on vous
prend, serez-vous pendus comme pirates, sauf  informer aprs. Sir, je
pensais trouver un meilleur accueil en vous rendant un service d'une
telle importance.--Je ne saurais tre mconnaissant d'aucun service,
ni envers aucun homme qui me tmoigne de l'intrt; mais cela passe ma
comprhension, qu'on puisse avoir un tel dessein contre moi. Quoi qu'il
en soit, puisque vous me dites qu'il n'y a point de temps  perdre, et
qu'on ourdit contre moi quelque odieuse trame, je retourne  bord sur-le
champ et je remets immdiatement  la voile, si mes hommes peuvent
tancher la voie d'eau ou si malgr cela nous pouvons tenir la mer.
Mais, Sir, partirai-je sans savoir la raison de tout ceci? Ne
pourriez-vous me donner l-dessus quelques lumires?

--Je ne puis vous conter qu'une partie de l'affaire, Sir, me dit-il;
mais j'ai l avec moi un matelot hollandais qui  ma prire, je pense,
vous dirait le reste si le temps le permettait. Or le gros de
l'histoire, dont la premire partie, je suppose, vous est parfaitement
connue, c'est que vous tes alls avec ce navire  Sumatra; que l votre
capitaine a t massacr par les Malais avec trois de ces gens, et que
vous et quelques-uns de ceux qui se trouvaient  bord avec vous, vous
vous tes enfui avec le btiment, et depuis vous vous tes faits
Pirates. Voil le fait en substance, et vous allez tre touts saisis
comme cumeurs, je vous l'assure, et excuts sans autre forme de
procs; car, vous le savez, les navires marchands font peu de crmonies
avec les forbans quand ils tombent en leur pouvoir.

--Maintenant vous parlez bon anglais, lui dis-je, et je vous remercie;
et quoique je ne sache pas que nous ayons rien fait de semblable,
quoique je sois sr d'avoir acquis honntement et lgitimement ce
vaisseau[21], cependant, puisqu'un pareil coup se prpare, comme vous
dites, et que vous me semblez sincre, je me tiendrai sur mes
gardes.--Non, Sir, reprit-il, je ne vous dis pas de vous mettre sur
vos gardes: la meilleure prcaution est d'tre hors de danger. Si vous
faites quelque cas de votre vie et de celle de vos gens, regagnez la mer
sans dlai  la mare haute; comme vous aurez toute une mare devant
vous, vous serez dj bien loin avant que les cinq chaloupes puissent
descendre, car elles ne viendront qu'avec le flux, et comme elles sont 
vingt milles plus haut, vous aurez l'avance de prs de deux heures sur
elles par la diffrence de la mare, sans compter la longueur du chemin.
En outre, comme ce sont des chaloupes seulement, et non point des
navires, elles n'oseront vous suivre au large, surtout s'il fait du
vent.

--Bien, lui dis-je, vous avez t on ne peut plus obligeant en cette
rencontre: que puis-je faire pour votre rcompense?--Sir, rpondit-il,
vous ne pouvez avoir grande envie de me rcompenser, vous n'tes pas
assez convaincu de la vrit de tout ceci: je vous ferai seulement une
proposition: il m'est d dix-neuf mois de paie  bord du navire le ***,
sur lequel je suis venu d'Angleterre, et il en est d sept au Hollandais
qui est avec moi; voulez-vous nous en tenir compte? nous partirons avec
vous. Si la chose en reste l, nous ne demanderons rien de plus; mais
s'il advient que vous soyez convaincu que nous avons sauv, et votre
vie, et le navire, et la vie de tout l'quipage, nous laisserons le
reste  votre discrtion.

J'y tpai sur-le-champ, et je m'en allai immdiatement  bord, et les
deux hommes avec moi. Aussitt que j'approchai du navire, mon partner,
qui ne l'avait point quitt, accourut sur le gaillard d'arrire et tout
joyeux me cria:--O ho! O ho! nous avons bouch la voie--Tout de bon?
lui dis-je; bni soit Dieu! mais qu'on lve l'ancre en toute
hte.--Qu'on lve l'ancre! rpta-t-il, qu'entendez-vous par l? Qu'y
a-t-il? Point de questions, rpliquai-je; mais tout le monde 
l'oeuvre, et qu'on lve l'ancre sans perdre une minute.--Frapp
d'tonnement, il ne laissa pas d'appeler le capitaine, et de lui
ordonner incontinent de lever l'ancre, et quoique la mare ne ft pas
entirement monte, une petite brise de terre soufflant, nous fmes
route vers la mer. Alors j'appelai mon partner dans la cabine et je lui
contai en dtail mon aventure, puis nous fmes venir les deux hommes
pour nous donner le reste de l'histoire. Mais comme ce rcit demandait
beaucoup de temps, il n'tait pas termin qu'un matelot vint crier  la
porte de la cabine, de la part du capitaine, que nous tions
chasss.--Chasss! m'criai-je; comment et par qui?--Par cinq
_sloops_, ou chaloupes, pleines de monde.--Trs-bien! dis-je; il
parat qu'il y a du vrai l-dedans.--Sur-le-champ je fis assembler
touts nos hommes, et je leur dclarai qu'on avait dessein de se saisir
du navire pour nous traiter comme des pirates; puis je leur demandai
s'ils voulaient nous assister et se dfendre. Ils rpondirent
joyeusement, unanimement, qu'ils voulaient vivre et mourir avec nous.
Sur ce, je demandai au capitaine quel tait  son sens la meilleure
marche  suivre dans le combat, car j'tais rsolu  rsister jusqu' la
dernire goutte de mon sang.--Il faut, dit-il, tenir l'ennemi 
distance avec notre canon, aussi long-temps que possible, puis faire
pleuvoir sur lui notre mousqueterie pour l'empcher de nous aborder;
puis, ces ressources puises, se retirer dans nos quartiers; peut-tre
n'auront-ils point d'instruments pour briser nos cloisons et ne
pourront-ils pntrer jusqu' nous.

L-dessus notre canonnier reut l'ordre de transporter deux pices  la
timonerie, pour balayer le pont de l'avant  l'arrire, et de les
charger de balles, de morceaux de ferraille, et de tout ce qui tomberait
sous la main. Tandis que nous nous prparions au combat, nous gagnions
toujours le large avec assez de vent, et nous appercevions dans
l'loignement les embarcations, les cinq grandes chaloupes qui nous
suivaient avec toute la voile qu'elles pouvaient faire.

Deux de ces chaloupes, qu' l'aide de nos longues-vues nous reconnmes
pour anglaises, avaient dpass les autres de prs de deux lieues, et
gagnaient considrablement sur nous;  n'en pas douter, elles voulaient
nous joindre; nous tirmes donc un coup de canon  poudre pour leur
intimer l'ordre de mettre en panne et nous arbormes un pavillon blanc,
comme pour demander  parlementer; mais elles continurent de forcer de
voiles jusqu' ce qu'elles vinssent  porte de canon. Alors nous
amenmes le pavillon blanc auquel elles n'avaient point fait rponse,
et, dployant le pavillon rouge, nous tirmes sur elles  boulets. Sans
en tenir aucun compte elles poursuivirent. Quand elles furent assez prs
pour tre hles avec le porte-voix que nous avions  bord nous les
arraisonnmes, et leur enjoignmes de s'loigner, que sinon mal leur en
prendrait.

Ce fut peine perdue, elles n'en dmordirent point, et s'efforcrent
d'arriver sous notre poupe comme pour nous aborder par l'arrire. Voyant
qu'elles taient rsolues  tenter un mauvais coup, et se fiaient sur
les forces qui les suivaient, je donnai l'ordre de mettre en panne afin
de leur prsenter le travers, et immdiatement on leur tira cinq coups
de canon, dont un avait t point si juste qu'il emporta la poupe de la
chaloupe la plus loigne, ce qui mit l'quipage dans la ncessit
d'amener toutes les voiles et de se jeter sur l'avant pour empcher
qu'elle ne coult; elle s'en tint l, elle en eut assez; mais la plus
avance n'en poursuivant pas moins sa course, nous nous prparmes 
faire feu sur elle en particulier.

Dans ces entrefaites, une des trois qui suivaient, ayant devanc les
deux autres, s'approcha de celle que nous avions dsempare pour la
secourir, et nous la vmes ensuite en recueillir l'quipage. Nous
hlmes de nouveau la chaloupe la plus proche, et lui offrmes de
nouveau une trve pour parlementer, afin de savoir ce qu'elle nous
voulait: pour toute rponse elle s'avana sous notre poupe. Alors notre
canonnier, qui tait un adroit compagnon, braqua ses deux canons de
chasse et fit feu sur elle; mais il manqua son coup, et les hommes de la
chaloupe, faisant des acclamations et agitant leurs bonnets, poussrent
en avant. Le canonnier, s'tant de nouveau promptement apprt, fit feu
sur eux une seconde fois. Un boulet, bien qu'il n'atteignt pas
l'embarcation elle-mme, tomba au milieu des matelots, et fit, nous
pmes le voir aisment, un grand ravage parmi eux. Incontinent nous
virmes lof pour lof; nous leur prsentmes la hanche, et, leur ayant
lch trois coups de canon nous nous appermes que la chaloupe tait
presque mise en pices; le gouvernail entre autres et un morceau de la
poupe avaient t emports; ils serrrent donc leurs voiles
immdiatement, jets qu'ils taient dans une grande confusion.




AFFAIRE DES CINQ CHALOUPES


Pour complter leur dsastre notre canonnier leur envoya deux autres
coups; nous ne smes o ils frapprent, mais nous vmes la chaloupe qui
coulait bas. Dj plusieurs hommes luttaient avec les
flots.--Sur-le-champ je fis mettre  la mer et garnir de monde notre
pinace, avec ordre de repcher quelques-uns de nos ennemis s'il tait
possible, et de les amener de suite  bord, parce que les autres
chaloupes commenaient  s'approcher. Nos gens de la pinace obirent et
recueillirent trois pauvres diables, dont l'un tait sur le point de se
noyer: nous emes bien de la peine  le faire revenir  lui. Aussitt
qu'ils furent rentrs  bord, nous mmes toutes voiles dehors pour
courir au large, et quand les trois autres chaloupes eurent rejoint les
deux premires, nous vmes qu'elles avaient lev la chasse.

Ainsi dlivr d'un danger qui, bien que j'en ignorasse la cause, me
semblait beaucoup plus grand que je ne l'avais apprhend, je fis
changer de route pour ne point donner  connatre o nous allions. Nous
mmes donc le cap  l'Est, entirement hors de la ligne suivie par les
navires europens charge pour la Chine ou mme tout autre lieu en
relation commerciale avec les nations de l'Europe.

Quand nous fmes au large nous consultmes avec les deux marins, et nous
leur demandmes d'abord ce que tout cela pouvait signifier. Le
Hollandais nous mit tout d'un coup dans le secret, en nous dclarant que
le drille qui nous avait vendu le navire, comme on sait, n'tait rien
moins qu'un voleur qui s'tait enfui avec. Alors il nous raconta comment
le capitaine, dont il nous dit le nom que je ne puis me remmorer
aujourd'hui, avait t tratreusement massacr par les naturels sur la
cte de Malacca, avec trois de ses hommes, et comment lui, ce
Hollandais, et quatre autres s'taient rfugis dans les bois, o ils
avaient err bien long-temps, et d'o lui seul enfin s'tait chapp
d'une faon miraculeuse en atteignant  la nage un navire hollandais,
qui, naviguant prs de la cte en revenant de Chine, avait envoy sa
chaloupe  terre pour faire aiguade. Cet infortun n'avait pas os
descendre sur le rivage o tait l'embarcation; mais, dans la nuit,
ayant gagn l'eau un peu au-del, aprs avoir nag fort long-temps,  la
fin il avait t recueilli par la chaloupe du navire.

Il nous dit ensuite qu'il tait all  Batavia, o ayant abandonn les
autres dans leur voyage, deux marins appartenant  ce navire taient
arrivs; il nous conta que le drle qui s'tait enfui avec le btiment
l'avait vendu au Bengale  un ramassis de pirates qui, partis en course,
avaient dj pris un navire anglais et deux hollandais trs-richement
chargs.

Cette dernire allgation nous concernait directement; et quoiqu'il ft
patent qu'elle tait fausse, cependant, comme mon partner le disait
trs-bien, si nous tions tombs entre leurs mains, ces gens avaient
contre nous une prvention telle, que c'et t en vain que nous nous
serions dfendus, ou que de leur part nous aurions espr quartier. Nos
accusateurs auraient t nos juges: nous n'aurions rien eu  en attendre
que ce que la rage peut dicter et que peut excuter une colre aveugle.
Aussi l'opinion de mon partner fut-elle de retourner en droiture au
Bengale, d'o nous venions, sans relcher  aucun port, parce que l
nous pourrions nous justifier, nous pourrions prouver o nous nous
trouvions quand le navire tait arriv,  qui nous l'avions achet, et
surtout, s'il advenait que nous fussions dans la ncessit de porter
l'affaire devant nos juges naturels, parce que nous pourrions tre srs
d'obtenir quelque justice et de ne pas tre pendus d'abord et jugs
aprs.

Je fus quelque temps de l'avis de mon partner; mais aprs y avoir song
un peu plus srieusement:--Il me semble bien dangereux pour nous, lui
dis-je, de tenter de retourner au Bengale, d'autant que nous sommes en
de du dtroit de Malacca. Si l'alarme a t donne nous pouvons avoir
la certitude d'y tre guetts par les Hollandais de Batavia et par les
Anglais; et si nous tions en quelque sorte pris en fuite, par l nous
nous condamnerions nous-mmes: il n'en faudrait pas davantage pour nous
perdre.--Je demandai au marin anglais son sentiment. Il rpondit qu'il
partageait le mien et que nous serions immanquablement pris.

Ce danger dconcerta un peu et mon partner et l'quipage. Nous
dterminmes immdiatement d'aller  la cte de Ton-Kin, puis  la
Chine, et l, tout en poursuivant notre premier projet, nos oprations
commerciales, de chercher d'une manire ou d'une autre  nous dfaire de
notre navire pour nous en retourner sur le premier vaisseau du pays que
nous nous procurerions. Nous nous arrtmes  ces mesures comme aux plus
sages, et en consquence nous gouvernmes Nord-Nord-Est, nous tenant 
plus de cinquante lieues hors de la route ordinaire vers l'Est.

Ce parti pourtant ne laissa pas d'avoir ses inconvnients; les vents,
quand nous fmes  cette distance de la terre, semblrent nous tre plus
constamment contraires, les moussons, comme on les appelle, soufflant
Est et Est-Nord-Est; de sorte que, tout mal pourvu de vivres que nous
tions pour un long trajet, nous avions la perspective d'une traverse
laborieuse; et ce qui tait encore pire, nous avions  redouter que les
navires anglais et hollandais dont les chaloupes nous avaient donn la
chasse, et dont quelques-uns taient destins pour ces parages,
n'arrivassent avant nous, ou que quelque autre navire charg pour la
Chine, inform de nous par eux, ne nous poursuivt avec la mme vigueur.

Il faut que je l'avoue, je n'tais pas alors  mon aise, et je
m'estimais, depuis que j'avais chapp aux chaloupes dans la plus
dangereuse position o je me fusse trouv de ma vie; en quelque mauvaise
passe que j'eusse t, je ne m'tais jamais vu jusque-l poursuivi comme
un voleur; je n'avais non plus jamais rien fait qui blesst la
dlicatesse et la loyaut, encore moins qui ft contraire  l'honneur.
J'avais t surtout mon propre ennemi, je n'avais t mme, je puis bien
le dire, hostile  personne autre qu' moi. Pourtant je me voyais
emptr dans la plus mchante affaire imaginable; car bien que je fusse
parfaitement innocent, je n'tais pas  mme de prouver mon innocence;
pourtant, si j'tais pris, je me voyais prvenu d'un crime de la pire
espce, au moins considr comme tel par les gens auxquels j'avais 
faire.

Je n'avais qu'une ide: chercher notre salut; mais comment? mais dans
quel port, dans quel lieu? Je ne savais.--Mon partner, qui d'abord avait
t plus dmont que moi, me voyant ainsi abattu, se prit  relever mon
courage; et aprs m'avoir fait la description des diffrents ports de
cette cte, il me dit qu'il tait d'avis de relcher  la Cochinchine ou
 la baie de Ton-Kin, pour gagner ensuite Macao, ville appartenant
autrefois aux Portugais, o rsident encore beaucoup de familles
europennes, et o se rendent d'ordinaire les missionnaires, dans le
dessein de pntrer en Chine.

Nous nous rangemes  cet avis, et en consquence, aprs une traverse
lente et irrgulire, durant laquelle nous souffrmes beaucoup, faute de
provisions, nous arrivmes en vue de la cte de trs-grand matin, et
faisant rflexion aux circonstances passes et au danger imminent auquel
nous avions chapp, nous rsolmes de relcher dans une petite rivire
ayant toutefois assez de fond pour nous, et de voir si nous ne pourrions
pas, soit par terre, soit avec la pinace du navire, reconnatre quels
btiments se trouvaient dans les ports d'alentour. Nous dmes vraiment
notre salut  cette heureuse prcaution; car si tout d'abord aucun
navire europen ne s'offrit  nos regards dans la baie de Ton-Kin, le
lendemain matin il y arriva deux vaisseaux hollandais, et un troisime
sans pavillon dploy, mais que nous crmes appartenir  la mme nation,
passa environ  deux lieues au large, faisant voile pour la cte de
Chine. Dans l'aprs-midi nous appermes deux btiments anglais, tenant
la mme route. Ainsi nous pensmes nous voir environns d'ennemis de
touts cts. Le pays o nous faisions station tait sauvage et barbare,
les naturels voleurs par vocation ou par profession; et bien qu'avec eux
nous n'eussions gure commerce, et qu'except pour nous procurer des
vivres nous vitassions d'avoir  faire  eux, ce ne fut pourtant qu'
grande peine que nous pmes nous garder de leurs insultes plusieurs
fois.

La petite rivire o nous tions n'est distante que de quelques lieues
des dernires limites septentrionales de ce pays. Avec notre embarcation
nous ctoymes au Nord-Est jusqu' la pointe de terre qui ouvre la
grande baie de Ton-Kin, et ce fut durant cette reconnaissance que nous
dcouvrmes, comme on sait, les ennemis dont nous tions environns. Les
naturels chez lesquels nous tions sont les plus barbares de touts les
habitants de cette cte; ils n'ont commerce avec aucune autre nation, et
vivent seulement de poisson, d'huile, et autres grossiers aliments. Une
preuve vidente de leur barbarie toute particulire, c'est la coutume
qu'ils ont, lorsqu'un navire a le malheur de naufrager sur leur cte, de
faire l'quipage prisonnier, c'est--dire esclave; et nous ne tardmes
pas  voir un chantillon de leur bont en ce genre  l'occasion
suivante:

J'ai consign ci-dessus que notre navire avait fait une voie d'eau en
mer, et que nous n'avions pu le dcouvrir. Bien qu' la fin elle et t
bouche aussi inopinment qu'heureusement dans l'instant mme o nous
allions tre capturs par les chaloupes hollandaises et anglaises proche
la baie de Siam, cependant comme nous ne trouvions pas le btiment en
aussi bon point que nous l'aurions dsir, nous rsolmes, tandis que
nous tions en cet endroit, de l'chouer au rivage aprs avoir retir le
peu de choses lourdes que nous avions  bord, pour nettoyer et rparer
la carne, et, s'il tait possible, trouver o s'tait fait le
dchirement.

En consquence, ayant allg le btiment et mis touts les canons et les
autres objets mobiles d'un seul ct, nous fmes de notre mieux pour le
mettre  la bande, afin de parvenir jusqu' la quille; car, toute
rflexion faite, nous ne nous tions pas soucis de l'chouer  sec:
nous n'avions pu trouver une place convenable pour cela.

Les habitants, qui n'avaient jamais assist  un pareil spectacle,
descendirent merveills au rivage pour nous regarder; et voyant le
vaisseau ainsi abattu, inclin vers la rive, et ne dcouvrant point nos
hommes qui, de l'autre ct, sur des chafaudages et dans les
embarcations travaillaient  la carne, ils s'imaginrent qu'il avait
fait naufrage et se trouvait profondment engrav.

Dans cette supposition, au bout de deux ou trois heures et avec dix ou
douze grandes barques qui contenaient les unes huit, les autres dix
hommes, ils se runirent prs de nous, se promettant sans doute de venir
 bord, de piller le navire, et, s'ils nous y trouvaient, de nous mener
comme esclaves  leur Roi ou Capitaine, car nous ne smes point qui les
gouvernait.

Quand ils s'approchrent du btiment et commencrent de ramer 
l'entour, ils nous apperurent touts fort embesogns aprs la carne,
nettoyant, calfatant et donnant le suif, comme tout marin sait que cela
se pratique.

Ils s'arrtrent quelque temps  nous contempler. Dans notre surprise
nous ne pouvions concevoir quel tait leur dessein; mais,  tout
vnement, profitant de ce loisir, nous fmes entrer quelques-uns des
ntres dans le navire, et passer des armes et des munitions  ceux qui
travaillaient, afin qu'ils pussent se dfendre au besoin. Et ce ne fut
pas hors de propos; car aprs tout au plus un quart d'heure de
dlibration, concluant sans doute que le vaisseau tait rellement
naufrag, que nous tions  l'oeuvre pour essayer de le sauver et de nous
sauver nous-mmes  l'aide de nos embarcations, et, quand on transporta
nos armes, que nous tchions de faire le sauvetage de nos marchandises,
ils posrent en fait que nous leur tions chus et s'avancrent droit
sur nous, comme en ligne de bataille.




COMBAT  LA POIX


 la vue de cette multitude, la position vraiment n'tait pas tenable,
nos hommes commencrent  s'effrayer, et se mirent  nous crier qu'ils
ne savaient que faire. Je commandai aussitt  ceux qui travaillaient
sur les chafaudages de descendre, de rentrer dans le btiment, et 
ceux qui montaient les chaloupes de revenir. Quant  nous, qui tions 
bord, nous employmes toutes nos forces pour redresser le btiment. Ni
ceux de l'chafaudage cependant, ni ceux des embarcations, ne purent
excuter ces ordres avant d'avoir sur les bras les Cochinchinois qui,
avec deux de leurs barques, se jetaient dj sur notre chaloupe pour
faire nos hommes prisonniers.

Le premier dont ils se saisirent tait un matelot anglais, un hardi et
solide compagnon. Il tenait un mousquet  la main; mais, au lieu de
faire feu, il le dposa dans la chaloupe: je le crus fou. Le drle
entendait mieux que moi son affaire; car il agrippa un payen, le tira
violemment de sa barque dans la ntre, puis, le prenant par les deux
oreilles, lui cogna la tte si rudement contre le plat-bord, que le
camarade lui resta dans les mains. Sur l'entrefaite un Hollandais qui se
trouvait  ct ramassa, le mousquet, et avec la crosse manoeuvra si bien
autour de lui, qu'il terrassa cinq barbares au moment o ils tentaient
d'entrer dans la chaloupe. Mais qu'tait tout cela pour rsister 
quarante ou cinquante hommes qui, intrpidement, ne se mfiant pas du
danger, commenaient  se prcipiter dans la chaloupe, dfendue par cinq
matelots seulement! Toutefois un incident qui nous apprta surtout 
rire, procura  nos gens une victoire complte. Voici ce que c'est:

Notre charpentier, en train de donner un suif  l'extrieur du navire et
de brayer les coutures qu'il avait calfates pour boucher les voies,
venait justement de faire descendre dans la chaloupe deux chaudires,
l'une pleine de poix bouillante, l'autre de rsine, de suif, d'huile et
d'autres matires dont on fait usage pour ces oprations, et le garon
qui servait notre charpentier avait justement  la main une grande
cuillre de fer avec laquelle il passait aux travailleurs la matire en
fusion, quand, par les coutes d'avant,  l'endroit mme o se trouvait
ce garon, deux de nos ennemis entrrent dans la chaloupe. Le drille
aussitt les salua d'une cuillere de poix bouillante qui les grilla et
les chauda si bien, d'autant qu'ils taient  moiti nus, qu'exasprs
par leurs brlures, ils sautrent  la mer beuglant comme deux taureaux.
 ce coup le charpentier s'cria:--Bien jou, Jack! bravo, va
toujours.--Puis s'avanant lui-mme il prend un guipon, et le plongeant
dans la chaudire  la poix, lui et son aide en envoient une telle
profusion, que, bref, dans trois barques, il n'y eut pas un assaillant
qui ne ft roussi et brl d'une manire piteuse, d'une manire
effroyable, et ne pousst des cris et des hurlements tels que de ma vie
je n'avais ou un plus horrible vacarme, voire mme rien de semblable;
car bien que la douleur, et c'est une chose digne de remarque, fasse
naturellement jeter des cris  touts les tres, cependant chaque nation
a un mode particulier d'exclamation et ses vocifrations  elle comme
elle a son langage  elle. Je ne saurais, aux clameurs de ces cratures,
donner un nom ni plus juste ni plus exact que celui de hurlement. Je
n'ai vraiment jamais rien ou qui en approcht plus que les rumeurs des
loups que j'entendis hurler, comme on sait, dans la fort, sur les
frontires du Languedoc.

Jamais victoire ne me fit plus de plaisir, non-seulement parce qu'elle
tait pour moi inopine et qu'elle nous tirait d'un pril imminent, mais
encore parce que nous l'avions remporte sans avoir rpandu d'autre sang
que celui de ce pauvre diable qu'un de nos drilles avait dpch de ses
mains,  mon regret toutefois, car je souffrais de voir tuer de pareils
misrables Sauvages, mme en cas de personnelle dfense, dans la
persuasion o j'tais qu'ils croyaient ne faire rien que de juste, et
n'en savaient pas plus long. Et, bien que ce meurtre pt tre
justifiable parce qu'il avait t ncessaire et qu'il n'y a point de
crime ncessaire dans la nature, je n'en pensais pas moins que c'est l
une triste vie que celle o il nous faut sans cesse tuer nos semblables
pour notre propre conservation, et, de fait, je pense ainsi toujours;
mme aujourd'hui j'aimerais mieux souffrir beaucoup que d'ter la vie 
l'tre le plus vil qui m'outragerait. Tout homme judicieux, et qui
connat la valeur d'une vie, sera de mon sentiment, j'en ai l'assurance,
s'il rflchit srieusement.

Mais pour en revenir  mon histoire, durant cette chauffoure mon
partner et moi, qui dirigions le reste de l'quipage  bord, nous avions
fort dextrement redress le navire ou  peu prs; et, quand nous emes
remis les canons en place, le canonner me pria d'ordonner  notre
chaloupe de se retirer, parce qu'il voulait envoyer une borde 
l'ennemi. Je lui dis de s'en donner de garde, de ne point mettre en
batterie, que sans lui le charpentier ferait la besogne; je le chargeai
seulement de faire chauffer une autre chaudire de poix, ce dont, prit
soin notre Cook qui se trouvait  bord. Mais nos assaillants taient si
atterrs de leur premire rencontre, qu'ils ne se soucirent pas de
revenir. Quant  ceux de nos ennemis qui s'taient trouvs hors
d'atteinte, voyant le navire  flot, et pour ainsi dire debout, ils
commencrent, nous le supposmes du moins,  s'appercevoir de leur bvue
et  renoncer  l'entreprise, trouvant que ce n'tait pas l du tout ce
qu'ils s'taient promis.--C'est ainsi que nous sortmes de cette
plaisante bataille; et comme deux jours auparavant nous avions port 
bord du riz, des racines, du pain et une quinzaine de pourceaux gras,
nous rsolmes de ne pas demeurer l plus long-temps, et de remettre en
mer quoi qu'il en pt advenir; car nous ne doutions pas d'tre
environns, le jour suivant, d'un si grand nombre de ces marauds, que
notre chaudire de poix n'y pourrait suffire.

En consquence tout fut replac  bord le soir mme, et ds le matin
nous tions prts  partir. Dans ces entrefaites, comme nous avions
mouill l'ancre  quelque distance du rivage, nous fmes bien moins
inquiets: nous tions alors en position de combattre et de courir au
large si quelque ennemi se ft prsent. Le lendemain, aprs avoir
termin  bord notre besogne, toutes les voies se trouvant parfaitement
tanches, nous mmes  la voile. Nous aurions bien voulu aller dans la
baie de Ton-Kin, dsireux que nous tions d'obtenir quelques
renseignements sur ces btiments hollandais qui y taient entrs; mais
nous n'osmes pas,  cause que nous avions vu peu auparavant plusieurs
navires qui s'y rendaient,  ce que nous supposmes. Nous cinglmes donc
au Nord-Est,  dessein de toucher  l'le Formose, ne redoutait pas
moins d'tre apperu par un btiment marchand hollandais ou anglais
qu'un navire hollandais ou anglais ne redoute de l'tre dans la
Mditerrane par un vaisseau de guerre algrien.

Quand nous emes gagn la haute mer nous tnmes toujours au Nord-Est
comme si nous voulions aller aux Manilles ou les Philippines, ce que
nous fmes pour ne pas tomber dans la route des vaisseaux europens;
puis nous gouvernmes au Nord jusqu' ce que nous fussions par 22 degrs
20 minutes de latitude, de sorte que nous arrivmes directement  l'le
Formose, o nous jetmes l'ancre pour faire de l'eau et des provisions
fraches. L les habitants, qui sont trs-courtois et trs-civils dans
leurs manires, vinrent au-devant de nos besoins et en usrent
trs-honntement et trs-loyalement avec nous dans toutes leurs
relations et touts leurs marchs, ce que nous n'avions pas trouv dans
l'autre peuple, ce qui peut-tre est d au reste du christianisme
autrefois plant dans cette le par une mission de protestants
hollandais: preuve nouvelle de ce que j'ai souvent observ, que la
religion chrtienne partout o elle est reue civilise toujours les
hommes et rforme leurs moeurs, qu'elle opre ou non leur sanctification.

De l nous continumes  faire route au Nord, nous tenant toujours  la
mme distance de la cte de Chine, jusqu' ce que nous eussions pass
touts les ports frquents par les navires europens, rsolus que nous
tions autant que possible  ne pas nous laisser prendre, surtout dans
cette contre, o, vu notre position, c'et t fait de nous
infailliblement. Pour ma part, j'avais une telle peur d'tre captur,
que, je le crois fermement, j'eusse prfr de beaucoup tomber entre les
mains de l'inquisition espagnole[22].

tant alors parvenus  la latitude de 30 degrs, nous nous dterminmes
 entrer dans le premier port de commerce que nous trouverions. Tandis
que nous rallions la terre, une barque vint nous joindre  deux lieues
au large, ayant  bord un vieux pilote portugais, qui, nous ayant
reconnu pour un btiment europen, venait nous offrir ses services. Nous
fmes ravis de sa proposition; nous le prmes  bord, et l-dessus, sans
nous demander o nous voulions aller, il congdia la barque sur laquelle
il tait venu.

Bien persuad qu'il nous tait loisible alors de nous faire mener par ce
vieux homme o bon nous semblerait, je lui parlai tout d'abord de nous
conduire au golfe de Nanking, dans la partie la plus septentrionale de
la cte de Chine. Le bon homme nous dit qu'il connaissait fort bien le
golfe de Nanking; mais, en souriant, il nous demanda ce que nous y
comptions faire.

Je lui rpondis que nous voulions y vendre notre cargaison, y acheter
des porcelaines, des calicots, des soies crues, du th, des soies
ouvres, puis nous en retourner par la mme route.--En ce cas, nous
dit-il, ce serait bien mieux votre affaire de relcher  Macao, o vous
ne pourriez manquer de vous dfaire avantageusement de votre opium, et
o, avec votre argent, vous pourriez acheter toute espce de
marchandises chinoises  aussi bon march qu' Nanking.

Dans l'impossibilit de dtourner le bon homme de ce sentiment dont il
tait fort entt et fort engou, je lui dis que nous tions _gentlemen_
aussi bien que ngociants, et que nous avions envie d'aller voir la
grande cit de Pking et la fameuse Cour du monarque de la
Chine.--Alors, reprit-il, il faut aller  Ningpo, d'o, par le fleuve
qui se jette l dans la mer, vous gagnerez, au bout de cinq lieues, le
grand canal. Ce canal, partout navigable, traverse le coeur de tout le
vaste empire chinois, coupe toutes les rivires, franchit plusieurs
montagnes considrables au moyen d'cluses et de portes, et s'avance
jusqu' la ville de Pking, aprs un cours de deux cent soixante-dix
lieues.

--Fort bien, senhor Portuguez, rpondis-je; mais ce n'est pas l notre
affaire maintenant: la grande question est de savoir s'il vous est
possible de nous conduire  la ville de Nanking, d'o plus tard nous
nous rendrions  Pking.--Il me dit que Oui, que c'tait pour lui chose
facile, et qu'un gros navire hollandais venait justement de prendre la
mme route. Ceci me causa quelque trouble: un vaisseau hollandais tait
pour lors notre terreur, et nous eussions prfr rencontrer le diable
pourvu qu'il ne ft pas venu sous une figure trop effroyable. Nous
avions la persuasion qu'un btiment hollandais serait notre ruine; nous
n'tions pas de taille  nous mesurer: touts les vaisseaux qui
trafiquent dans ces parages tant d'un port considrable et d'une
beaucoup plus grande force que nous.

Le bon homme s'apperut de mon trouble et de mon embarras quand il me
parla du navire hollandais, et il me dit:

--Sir, vous n'avez rien  redouter des Hollandais, je ne suppose pas
qu'ils soient en guerre aujourd'hui avec votre nation.--Non, dis-je,
il est vrai; mais je ne sais quelles liberts les hommes se peuvent
donner lorsqu'ils sont hors de la porte des lois de leurs pays.--Eh
quoi! reprit-il, vous n'tes pas des pirates, que craignez-vous?  coup
sr on ne s'attaquera pas  de paisibles ngociants.




LE VIEUX PILOTE PORTUGAIS


Si,  ces mots, tout mon sang ne me monta pas au visage, c'est que
quelque obstruction l'arrta dans les vaisseaux que la nature a destins
 sa circulation.--Jet dans la dernire confusion, je dissimulai mal,
et le bon homme s'apperut aisment de mon dsordre.

--Sir, me dit-il, je vois que je dconcerte vos mesures: je vous en
prie, s'il vous plat, fates ce que bon vous semble, et croyez bien que
je vous servirai de toutes mes forces.--Oui, cela est vrai, Senhor,
rpondis-je, maintenant je suis quelque peu branl dans ma rsolution,
je ne sais o je dois aller, d'autant surtout que vous avez parl de
pirates. J'ose esprer qu'il n'y en a pas dans ces mers; nous serions en
fort mauvaise position: vous le voyez, notre navire n'est pas de
haut-bord et n'est que faiblement quip.

Oh! Sir, s'cria-t-il, tranquillisez-vous; je ne sache pas qu'aucun
pirate ait paru dans ces mers depuis quinze ans, un seul except, qui a
t vu,  ce que j'ai ou dire, dans la baie de Siam il y a environ un
mois; mais vous pouvez tre certain qu'il est parti pour le Sud;
d'ailleurs ce btiment n'est ni formidable ni propre  son mtier; il
n'a pas t construit pour faire la course; il a t enlev par un tas
de coquins qui se trouvaient  bord, aprs que le capitaine et
quelques-uns de ses hommes eurent t tus par des Malais  ou prs
l'le de Sumatra.

Quoi! dis-je, faisant semblant de ne rien savoir de cette affaire, ils
ont assassin leur capitaine?--Non, reprit-il, je ne prtends pas
qu'ils l'aient massacr; mais comme aprs le coup ils se sont enfuis
avec le navire, on croit gnralement qu'ils l'ont livr par trahison
entre les mains de ces Malais qui l'gorgrent, et que sans doute ils
avaient aposts pour cela.--Alors, m'criai-je, ils ont mrit la mort
tout autant que s'ils avaient frapp eux-mmes.--Oui-da, repartit le
bon homme ils l'ont mrite et pour certain ils l'auront s'ils sont
dcouverts par quelque navire anglais ou hollandais; car touts sont
convenus s'ils rencontrent ces brigands de ne leur point donner de
quartier.

--Mais, lui fis-je observer, puisque vous dites que le pirate a quitt
ces mers, comment pourraient-ils le rencontrer?--Oui vraiment,
rpliqua-t-il, on assure qu'il est parti; ce qu'il y a de certain
toutefois, comme je vous l'ai dj dit, c'est qu'il est entr il y a
environ un mois, dans la baie de Siam, dans la rivire de Camboge, et
que l, dcouvert par des Hollandais, qui avaient fait partie de
l'quipage et qui avaient t abandonns  terre quand leurs compagnons
s'taient enfuis avec le navire, peu s'en est fallu qu'il ne soit tomb
entre les mains de quelques marchands anglais et hollandais mouills
dans la mme rivire. Si leurs premires embarcations avaient t bien
secondes on l'aurait infailliblement captur; mais ne se voyant
harcels que par deux chaloupes, il vira vent devant, fit feu dessus,
les dsempara avant que les autres fussent arrives, puis, gagnant la
haute mer, leur fit lever la chasse et disparut. Comme ils ont une
description exacte du navire, ils sont srs de le reconnatre, et
partout o ils le trouveront ils ont jur de ne faire aucun quartier ni
au capitaine ni  ses hommes et de les pendre touts  la grande vergue.

--Quoi! m'criai-je, ils les excuteront  tort ou  droit? Ils les
pendront d'abord et les jugeront ensuite?--Bon Dieu! Sir, rpondit le
vieux pilote, qu'est-il besoin de formalits avec de pareils coquins?
Qu'on les lie dos  dos et qu'on les jette  la mer, c'est l tout ce
qu'ils mritent.

Sentant le bon homme entre mes mains et dans l'impossibilit de me
nuire, je l'interrompis brusquement:--Fort bien, Senhor, lui dis-je, et
voil justement pourquoi je veux que vous nous meniez  Nanking et ne
veux pas rebrousser vers Macao ou tout autre parage frquent par les
btiments anglais ou hollandais; car, sachez, Senhor, que messieurs les
capitaines de vaisseaux sont un tas de malaviss, d'orgueilleux,
d'insolents personnages qui ne savent ce que c'est que la justice, ce
que c'est que de se conduire selon les lois de Dieu et la nature; fiers
de leur office et n'entendant goutte  leur pouvoir pour punir des
voleurs, ils se font assassins; ils prennent sur eux d'outrager des gens
faussement accuss et de les dclarer coupables sans enqute lgale;
mais si Dieu me prte vie je leur en ferai rendre compte, je leur ferai
apprendre comment la justice veut tre administre, et qu'on ne doit pas
traiter un homme comme un criminel avant que d'avoir quelque preuve et
du crime et de la culpabilit de cet homme.

Sur ce, je lui dclarai que notre navire tait celui-l mme que ces
messieurs avaient attaqu; je lui exposai tout au long l'escarmouche que
nous avions eue avec leurs chaloupes et la sottise et la couardise de
leur conduite; je lui contai toute l'histoire de l'acquisition du navire
et comment le Hollandais nous avait prsent la chose; je lui dis les
raisons que j'avais de ne pas ajouter foi  l'assassinat du capitaine
par les Malais, non plus qu'au rapt du navire; que ce n'tait qu'une
fable du cr de ces messieurs pour insinuer que l'quipage s'tait fait
pirate; qu'aprs tout ces messieurs auraient d au moins s'assurer du
fait avant de nous attaquer au dpourvu et de nous contraindre  leur
rsister:--Ils auront  rpondre, ajoutai-je, du sang des hommes que
dans notre lgitime dfense nous avons tus!

bahi  ce discours, le bon homme nous dit que nous avions furieusement
raison de gagner le Nord, et que, s'il avait un conseil  nous donner,
ce serait de vendre notre btiment en Chine, chose facile, puis d'en
construire ou d'en acheter un autre dans ce pays:--Assurment,
ajouta-t-il, vous n'en trouverez pas d'aussi bon que le vtre; mais vous
pourrez vous en procurer un plus que suffisant pour vous ramener vous et
toutes vos marchandises au Bengale, ou partout ailleurs.

Je lui dis que j'userais de son avis quand nous arriverions dans quelque
port o je pourrais trouver un btiment pour mon retour ou quelque
chaland qui voult acheter le mien. Il m'assura qu' Nanking les
acqureurs afflueraient; que pour m'en revenir une jonque chinoise
ferait parfaitement mon affaire; et qu'il me procurerait des gens qui
m'achteraient l'un et qui me vendraient l'autre.

--Soit! Senhor, repris-je; mais comme vous dites que ces messieurs
connaissent si bien mon navire, en suivant vos conseils, je pourrai
jeter d'honntes et braves gens dans un affreux gupier et peut-tre les
faire gorger inopinment; car partout o ces messieurs rencontreront le
navire il leur suffira de le reconnatre pour impliquer l'quipage:
ainsi d'innocentes cratures seraient surprises et massacres.--Non,
non, dit le bon homme, j'aviserai au moyen de prvenir ce malencontre:
comme je connais touts ces commandants dont vous parlez et que je les
verrai touts quand ils passeront, j'aurai soin de leur exposer la chose
sous son vrai jour, et de leur dmontrer l'normit de leur mprise; je
leur dirai que s'il est vrai que les hommes de l'ancien quipage se
soient enfuis avec le navire, il est faux pourtant qu'ils se soient
faits pirates; et que ceux qu'ils ont assaillis vers Camboge ne sont pas
ceux qui autrefois enlevrent le navire, mais de braves gens qui l'ont
achet innocemment pour leur commerce: et je suis persuad qu'ils
ajouteront foi  mes paroles, assez du moins pour agir avec plus de
discrtion  l'avenir.--Bravo, lui dis-je, et voulez-vous leur
remettre un message de ma part?--Oui, volontiers, me rpondit-il, si
vous me le donnez par crit et sign, afin que je puisse leur prouver
qu'il vient de vous, qu'il n'est pas de mon cr.--Me rendant  son
dsir, sur-le-champ je pris une plume, de l'encre et du papier, et je me
mis  crire sur l'chauffoure des chaloupes, sur la prtendue raison
de cet injuste et cruel outrage, un long factum o je dclarais en somme
 ces messieurs les commandants qu'ils avaient fait une chose honteuse,
et que, si jamais ils reparaissaient en Angleterre et que je vcusse
assez pour les y voir, ils la paieraient cher,  moins que durant mon
absence les lois de ma patrie ne fussent tombes en dsutude.

Mon vieux pilote lut et relut ce manifeste et me demanda  plusieurs
reprises si j'tais prt  soutenir ce que j'y avanais. Je lui rpondis
que je le maintiendrais tant qu'il me resterait quelque chose au monde,
dans la conviction o j'tais que tt ou tard je devais la trouver belle
pour ma revanche. Mais je n'eus pas l'occasion d'envoyer le pilote
porter ce message, car il ne s'en retourna point[23]. Tandis que tout
ceci se passait entre nous, par manire d'entretien, nous avancions
directement vers Nanking, et au bout d'environ treize jours de
navigation, nous vnmes jeter l'ancre  la pointe Sud-Ouest du grand
golfe de ce nom, o j'appris par hasard que deux btiments hollandais
taient arrivs quelque temps avant moi, et qu'infailliblement je
tomberais entre leurs mains. Dans cette conjoncture, je consultai de
nouveau mon partner; il tait aussi embarrass que moi, et aurait bien
voulu descendre sain et sauf  terre, n'importe o. Comme ma perplexit
ne me troublait pas  ce point, je demandai au vieux pilote s'il n'y
avait pas quelque crique, quelque havre o je pusse entrer, pour traiter
secrtement avec les Chinois sans tre en danger de l'ennemi. Il me dit
que si je voulais faire encore quarante-deux lieues au Sud nous
trouverions un petit port nomm Quinchang, o les Pres de la Mission
dbarquaient d'ordinaire en venant de Macao, pour aller enseigner la
religion chrtienne aux Chinois, et o les navires europens ne se
montraient jamais; et que, si je jugeais  propos de m'y rendre, l,
quand j'aurais mis pied  terre, je pourrais prendre tout  loisir une
dcision ultrieure.--J'avoue, ajouta-t-il, que ce n'est pas une place
marchande, cependant  certaines poques il s'y tient une sorte de
foire, o les ngociants japonais viennent acheter des marchandises
chinoises.

Nous fmes touts d'avis de gagner ce port, dont peut-tre j'cris le nom
de travers; je ne puis au juste me le rappeler l'ayant perdu ainsi que
plusieurs autres notes sur un petit livre de poche que l'eau me gta,
dans un accident que je relaterai en son lieu; je me souviens seulement
que les ngociants chinois et japonais avec lesquels nous entrmes en
relation lui donnaient un autre nom que notre pilote portugais, et
qu'ils le prononaient comme ci-dessus Quinchang.

Unanimes dans notre rsolution de nous rendre  cette place, nous
levmes l'ancre le jour suivant; nous tions alls deux fois  terre
pour prendre de l'eau frache, et dans ces deux occasions les habitants
du pays s'taient montrs trs-civils envers nous, et nous avaient
apport une profusion de choses, c'est--dire de provisions, de plantes,
de racines, de th, de riz et d'oiseaux; mais rien sans argent.

Le vent tant contraire, nous n'arrivmes  Quinchang qu'au bout de cinq
jours; mais notre satisfaction n'en fut pas moins vive. Transport de
joie, et, je puis bien le dire, de reconnaissance envers le Ciel, quand
je posai le pied sur le rivage, je fis serment ainsi que mon partner,
s'il nous tait possible de disposer de nous et de nos marchandises
d'une manire quelconque, mme dsavantageuse, de ne jamais remonter 
bord de ce navire de malheur. Oui, il me faut ici le reconnatre, de
toutes les circonstances de la vie dont j'ai fait quelque exprience,
nulle ne rend l'homme si compltement misrable qu'une crainte
continuelle. L'criture dit avec raison:--L'effroi que conoit un homme
lui tend un pige. C'est une mort dans la vie; elle oppresse tellement
l'me qu'elle la plonge dans l'inertie; elle touffe les esprits animaux
et abat toute cette vigueur naturelle qui soutient ordinairement l'homme
dans ses afflictions, et qu'il retrouve toujours dans les plus grandes
perplexits[24].




ARRIVE  QUINCHANG


Ce sentiment qui grossit le danger ne manqua pas son effet ordinaire sur
notre imagination en nous reprsentant les capitaines anglais et
hollandais comme des gens incapables d'entendre raison, de distinguer
l'honnte homme d'avec le coquin, de discerner une histoire en l'air,
calcule pour nous nuire et dans le dessein de tromper, d'avec le rcit
simple et vrai de tout notre voyage, de nos oprations et de nos
projets; car nous avions cent moyens de convaincre toute crature
raisonnable que nous n'tions pas des pirates: notre cargaison, la route
que nous tenions, la franchise avec laquelle nous nous montrions et nous
tions entrs dans tel et tel port, la forme et la faiblesse de notre
btiment, le nombre de nos hommes, la paucit[25] de nos armes, la
petite quantit de nos munitions, la raret de nos vivres, n'tait-ce
pas l tout autant de tmoignages irrcusables? L'opium et les autres
marchandises que nous avions  bord auraient prouv que le navire tait
all au Bengale; les Hollandais, qui, disait-on, avaient touts les noms
des hommes de son ancien quipage, auraient vu aisment que nous tions
un mlange d'Anglais, de Portugais et d'Indiens, et qu'il n'y avait
parmi nous que deux Hollandais. Toutes ces circonstances et bien
d'autres encore auraient suffi et au-del pour rendre vident  tout
capitaine entre les mains de qui nous serions tombs que nous n'tions
pas des pirates.

Mais la peur, cette aveugle et vaine passion, nous troublait et nous
jetait dans les vapeurs: elle brouillait notre cervelle, et notre
imagination abuse enfantait mille terribles choses moralement
impossibles. Nous nous figurions, comme on nous l'avait rapport, que
les marins des navires anglais et hollandais, que ces derniers
particulirement, taient si enrags au seul nom de pirate, surtout si
furieux de la dconfiture de leurs chaloupes et de notre fuite que, sans
se donner le temps de s'informer si nous tions ou non des cumeurs et
sans vouloir rien entendre, ils nous excuteraient sur-le champ. Pour
qu'ils daignassent faire plus de crmonie nous rflchissions que la
chose avait  leurs yeux de trop grandes apparences de vrit: le
vaisseau n'tait-il pas le mme, quelques-uns de leurs matelots ne le
connaissaient-ils pas, n'avaient-ils pas fait partie de son quipage, et
dans la rivire de Camboge, lorsque nous avions eu vent qu'ils devaient
descendre pour nous examiner, n'avions nous pas battu leurs chaloupes et
lev le pied? Nous ne mettions donc pas en doute qu'ils ne fussent aussi
pleinement assurs que nous tions pirates que nous nous tions
convaincus du contraire; et souvent je disais que je ne savais si, nos
rles changs, notre cas devenu le leur, je n'eusse pas considr tout
ceci comme de la dernire vidence, et me fusse fait aucun scrupule de
tailler en pices l'quipage sans croire et peut-tre mme sans couter
ce qu'il aurait pu allguer pour sa dfense.

Quoi qu'il en ft, telles avaient t nos apprhensions; et mon partner
et moi nous avions rarement ferm l'oeil sans rver corde et grande
vergue, c'est--dire potence; sans rver que nous combattions, que nous
tions pris, que nous tuions et que nous tions tus. Une nuit entre
autres, dans mon songe j'entrai dans une telle fureur, m'imaginant que
les Hollandais nous abordaient et que j'assommais un de leurs matelots,
que je frappai du poing contre le ct de la cabine o je couchais et
avec une telle force que je me blessai trs-grivement la main, que je
me foulai les jointures, que je me meurtris et dchirai la chair:  ce
coup non-seulement je me rveillai en sursaut, mais encore je fus en
transe un moment d'avoir perdu deux doigts.

Une autre crainte dont j'avais t possd, c'tait le traitement cruel
que nous feraient les Hollandais si nous tombions entre leurs mains.
Alors l'histoire d'Amboyne me revenait dans l'esprit, et je pensais
qu'ils pourraient nous appliquer  la question, comme en cette le ils y
avaient appliqu nos compatriotes, et forcer par la violence de la
torture quelques-uns de nos hommes  confesser des crimes dont jamais
ils ne s'taient rendus coupables,  s'avouer eux et nous touts pirates,
afin de pouvoir nous mettre  mort avec quelques apparences de justice;
pousss qu'ils seraient  cela par l'appt du gain: notre vaisseau et sa
cargaison valant en somme quatre ou cinq mille livres sterling.

Toutes ces apprhensions nous avaient tourments mon partner et moi nuit
et jour. Nous ne prenions point en considration que les capitaines de
navire n'avaient aucune autorit pour agir ainsi, et que si nous nous
constituions leurs prisonniers ils ne pourraient se permettre de nous
torturer, de nous mettre  mort sans en tre responsables quand ils
retourneraient dans leur patrie: au fait ceci n'avait rien de bien
rassurant; car s'ils eussent mal agi  notre gard, le bel avantage pour
nous qu'ils fussent appels  en rendre compte, car si nous avions t
occis tout d'abord, la belle satisfaction pour nous qu'ils en fussent
punis quand ils rentreraient chez eux.

Je ne puis m'empcher de consigner ici quelques rflexions que je
faisais alors sur mes nombreuses vicissitudes passes. Oh! combien je
trouvais cruel que moi, qui avais dpens quarante annes de ma vie dans
de continuelles traverses, qui avais enfin touch en quelque sorte au
port vers lequel tendent touts les hommes, le repos et l'abondance, je
me fusse volontairement jet dans de nouveaux chagrins, par mon choix
funeste, et que moi qui avais chapp  tant de prils dans ma jeunesse
j'en fusse venu sur le dclin de l'ge, dans une contre lointaine, en
lieu et circonstance o mon innocence ne pouvait m'tre d'aucune
protection,  me faire pendre pour un crime que, bien loin d'en tre
coupable, j'excrais.

 ces penses succdait un lan religieux, et je me prenais  considrer
que c'tait l sans doute une disposition immdiate de la Providence;
que je devais le regarder comme tel et m'y soumettre; que, bien que je
fusse innocent devant les hommes, tant s'en fallait que je le fusse
devant mon Crateur; que je devais songer aux fautes signales dont ma
vie tait pleine et pour lesquelles la Providence pouvait m'infliger ce
chtiment, comme une juste rtribution; enfin, que je devais m'y
rsigner comme je me serais rsign  un naufrage s'il et plu  Dieu de
me frapper d'un pareil dsastre.

 son tour mon courage naturel quelquefois reparaissait, je formais de
vigoureuses rsolutions, je jurais de ne jamais me laisser prendre, donc
jamais me laisser torturer par une poigne de barbares froidement
impitoyables; je me disais qu'il aurait mieux valu pour moi tomber entre
les mains des Sauvages, des Cannibales, qui, s'ils m'eussent fait
prisonnier, m'eussent  coup sr dvor, que de tomber entre les mains
de ces messieurs, dont peut-tre la rage s'assouvirait sur moi par des
cruauts inoues, des atrocits. Je me disais, quand autrefois j'en
venais aux mains avec les Sauvages n'tais-je pas rsolu  combattre
jusqu'au dernier soupir? et je me demandais pourquoi je ne ferais pas de
mme alors, puisque tre pris par ces messieurs tait pour moi une ide
plus terrible que ne l'avait jamais t celle d'tre mang par les
Sauvages. Les Carabes,  leur rendre justice, ne mangeaient pas un
prisonnier qu'il n'et rendu l'me, ils le tuaient d'abord comme nous
tuons un boeuf; tandis que ces messieurs possdaient une multitude de
raffinements ingnieux pour enchrir sur la cruaut de la mort.--Toutes
les fois que ces penses prenaient le dessus, je tombais immanquablement
dans une sorte de fivre, allume par les agitations d'un combat
suppos: mon sang bouillait, mes yeux tincelaient comme si j'eusse t
dans la mle, puis je jurais de ne point accepter de quartier, et quand
je ne pourrais plus rsister, de faire sauter le navire et tout ce qui
s'y trouvait pour ne laisser  l'ennemi qu'un chtif butin dont il pt
faire trophe.

Mais aussi lourd qu'avait t le poids de ces anxits et de ces
perplexits tandis que nous tions  bord, aussi grande fut notre joie
quand nous nous vmes  terre, et mon partner me conta qu'il avait rv
que ses paules taient charges d'un fardeau trs-pesant qu'il devait
porter au sommet d'une montagne: il sentait qu'il ne pourrait le
soutenir long-temps; mais tait survenu le pilote portugais qui l'en
avait dbarrass, la montagne avait disparu et il n'avait plus apperu
devant lui qu'une plaine douce et unie. Vraiment il en tait ainsi, nous
tions comme des hommes qu'on a dlivrs d'un pesant fardeau.

Pour ma part j'avais le coeur dbarrass d'un poids sous lequel je
faiblissais; et, comme je l'ai dit, je fis serment de ne jamais
retourner en mer sur ce navire.--Quand nous fmes  terre, le vieux
pilote, devenu alors notre ami, nous procura un logement et un magasin
pour nos marchandises, qui dans le fond ne faisaient  peu prs qu'un:
c'tait une hutte contigu  une maison spacieuse, le tout construit en
cannes et environn d'une palissade de gros roseaux pour garder des
pilleries des voleurs, qui,  ce qu'il parat, pullulent dans le pays.
Nanmoins, les magistrats nous octroyrent une petite garde: nous avions
un soldat qui, avec une espce de hallebarde ou de demi-pique, faisait
sentinelle  notre porte et auquel nous donnions une mesure de riz et
une petite pice de monnaie, environ la valeur de trois pennys par jour.
Grce  tout cela, nos marchandises taient en sret.

La foire habituellement tenue dans ce lieu tait termine depuis quelque
temps; cependant nous trouvmes encore trois ou quatre jonques dans la
rivire et deux _japoniers_, j'entends deux vaisseaux du Japon, chargs
de marchandises chinoises attendant pour faire voile les ngociants
japonais qui taient encore  terre.

La premire chose que fit pour nous notre vieux pilote portugais, ce fut
de nous mnager la connaissance de trois missionnaires catholiques qui
se trouvaient dans la ville et qui s'y taient arrts depuis assez
long-temps pour convertir les habitants au Christianisme; mais nous
crmes voir qu'ils ne faisaient que de piteuse besogne et que les
Chrtiens qu'ils faisaient ne faisaient que de tristes Chrtiens.
Quoiqu'il en ft, ce n'tait pas notre affaire. Un de ces prtres tait
un Franais qu'on appelait Pre Simon, homme de bonne et joyeuse humeur,
franc dans ses propos et n'ayant pas la mine si srieuse et si grave que
les deux autres, l'un Portugais, l'autre Gnois. Pre Simon tait
courtois, ais dans ses manires et d'un commerce fort aimable; ses deux
compagnons, plus rservs, paraissaient rigides et austres, et
s'appliquaient tout de bon  l'oeuvre pour laquelle ils taient venus,
c'est--dire  s'entretenir avec les habitants et  s'insinuer parmi eux
toutes les fois que l'occasion s'en prsentait. Souvent nous prenions
nos repas avec ces rvrends; et quoique  vrai dire ce qu'ils appellent
la conversion des Chinois au Christianisme soit fort loigne de la
vraie conversion requise pour amener un peuple  la Foi du Christ, et ne
semble gure consister qu' leur apprendre le nom de Jsus,  rciter
quelques prires  la Vierge Marie et  son Fils dans une langue qu'ils
ne comprennent pas,  faire le signe de la croix et autres choses
semblables, cependant il me faut l'avouer, ces religieux qu'on appelle
Missionnaires, ont une ferme croyance que ces gens seront sauvs et
qu'ils sont l'instrument de leur salut; dans cette persuasion, ils
subissent non-seulement les fatigues du voyage, les dangers d'une
pareille vie, mais souvent la mort mme avec les tortures les plus
violentes pour l'accomplissement de cette oeuvre; et ce serait de notre
part un grand manque de charit, quelque opinion que nous ayons de leur
besogne en elle-mme et de leur manire de l'expdier, si nous n'avions
pas une haute opinion du zle qui la leur fait entreprendre  travers
tant de dangers, sans avoir en vue pour eux-mmes le moindre avantage
temporel. [26]




LE NGOCIANT JAPONAIS


Or, pour en revenir  mon histoire, ce prtre franais, Pre Simon,
avait, ce me semble, ordre du chef de la Mission de se rendre  Pking,
rsidence royale de l'Empereur chinois, et attendait un autre prtre
qu'on devait lui envoyer de Macao pour l'accompagner. Nous nous
trouvions rarement ensemble sans qu'il m'invitt  faire ce voyage avec
lui, m'assurant qu'il me montrerait toutes les choses glorieuses de ce
puissant Empire et entre autres la plus grande cit du monde:--Cit,
disait-il, que votre Londres et notre Paris runis ne pourraient
galer.--Il voulait parler de Pking, qui, je l'avoue, est une ville
fort grande et infiniment peuple; mais comme j'ai regard ces choses
d'un autre oeil que le commun des hommes, j'en donnerai donc mon opinion
en peu de mots quand, dans la suite de mes voyages, je serai amen  en
parler plus particulirement.

Mais d'abord je retourne  mon moine ou missionnaire: dnant un jour
avec lui, nous trouvant touts fort gais, je lui laissai voir quelque
penchant  le suivre, et il se mit  me presser trs-vivement, ainsi que
mon partner, et  nous faire mille sductions pour nous dcider.--D'o
vient donc, Pre Simon, dit mon partner, que vous souhaitez si fort
notre socit? Vous savez que nous sommes hrtiques; vous ne pouvez
nous aimer ni goter notre compagnie.--Oh! s'cria-t-il, vous
deviendrez peut-tre de bons Catholiques, avec le temps: mon affaire ici
est de convertir des payens; et qui sait si je ne vous convertirai pas
aussi?--Trs-bien, Pre, repris-je; ainsi vous nous prcherez tout le
long du chemin.--Non, non, je ne vous importunerai pas: notre religion
n'est pas incompatible avec les bonnes manires; d'ailleurs, nous sommes
touts ici censs compatriotes. Au fait ne le sommes-nous pas eu gard au
pays o nous nous trouvons; et si vous tes huguenots et moi catholique,
au total ne sommes-nous pas touts chrtiens? Tout au moins, ajouta-t-il,
nous sommes touts de braves gens et nous pouvons fort bien nous hanter
sans nous incommoder l'un l'autre.--Je gotai fort ces dernires
paroles, qui rappelrent  mon souvenir mon jeune ecclsiastique que
j'avais laiss au Brsil, mais il s'en fallait de beaucoup que ce Pre
Simon approcht de son caractre; car bien que Pre Simon n'et en lui
nulle apparence de lgret criminelle, cependant il n'avait pas ce
fonds de zle chrtien, de pit stricte, d'affection sincre pour la
religion que mon autre bon ecclsiastique possdait et dont j'ai parl
longuement.

Mais laissons un peu Pre Simon, quoiqu'il ne nous laisst point, ni ne
cesst de nous solliciter de partir avec lui. Autre chose alors nous
proccupait: il s'agissait de nous dfaire de notre navire et de nos
marchandises, et nous commencions  douter fort que nous le pussions,
car nous tions dans une place peu marchande: une fois mme je fus tent
de me hasarder  faire voile pour la rivire de Kilam et la ville de
Nanking; mais la Providence sembla alors, plus visiblement que jamais,
s'intresser  nos affaires, et mon courage fut tout--coup relev par
le pressentiment que je devais, d'une manire ou d'une autre, sortir de
cette perplexit et revoir enfin ma patrie: pourtant je n'avais pas le
moindre soupon de la voie qui s'ouvrirait, et quand je me prenais
quelquefois  y songer je ne pouvais imaginer comment cela adviendrait.
La Providence, dis-je, commena ici  dbarrasser un peu notre route, et
pour la premire chose heureuse voici que notre vieux pilote portugais
nous amena un ngociant japonais qui, aprs s'tre enquis des
marchandises que nous avions, nous acheta en premier lieu tout notre
opium: il nous en donna un trs-bon prix, et nous paya en or, au poids,
partie en petites pices au coin du pays, partie en petits lingots
d'environ dix ou onze onces chacun. Tandis que nous tions en affaire
avec lui pour notre opium il me vint  l'esprit qu'il pourrait bien
aussi s'arranger de notre navire et j'ordonnai  l'interprte de lui en
faire la proposition;  cette ouverture, il leva tout bonnement les
paules, mais quelques jours aprs il revint avec un des missionnaires
pour son trucheman et me fit cette offre:--Je vous ai achet, dit-il,
une trop grande quantit de marchandises avant d'avoir la pense ou que
la proposition m'ait t faite d'acheter le navire, de sorte qu'il ne me
reste pas assez d'argent pour le payer; mais si vous voulez le confier
au mme quipage je le louerai pour aller au Japon, d'o je l'enverrai
aux les Philippines avec un nouveau chargement dont je paierai le fret
avant son dpart du Japon, et  son retour je l'achterai. Je prtai
l'oreille  cette proposition, et elle remua si vivement mon humeur
aventurire que je conus aussitt l'ide de partir moi-mme avec lui,
puis de faire voile des les Philippines pour les mers du Sud. Je
demandai donc au ngociant japonais s'il ne pourrait pas ne nous garder
que jusqu'aux Philippines et nous congdier l. Il rpondit que non, que
la chose tait impossible, parce qu'alors il ne pourrait effectuer le
retour de sa cargaison, mais qu'il nous congdierait au Japon,  la
rentre du navire. J'y adhrais, toujours dispos  partir; mais mon
partner, plus sage que moi, m'en dissuada en me reprsentant les dangers
auxquels j'allais courir et sur ces mers, et chez les Japonais, qui sont
faux, cruels et perfides, et chez les Espagnols des Philippines, plus
faux, plus cruels et plus perfides encore.

Mais pour amener  conclusion ce grand changement dans nos affaires, il
fallait d'abord consulter le capitaine du navire. Et l'quipage, et
savoir s'ils voulaient aller au Japon, et tandis que cela m'occupait, le
jeune homme que mon neveu m'avait laiss pour compagnon de voyage vint 
moi et me dit qu'il croyait l'expdition propose fort belle, qu'elle
promettait de grands avantages et qu'il serait ravi que je
l'entreprisse; mais que si je ne me dcidais pas  cela et que je
voulusse l'y autoriser, il tait prt  partir comme marchand, ou en
toute autre qualit,  mon bon plaisir.--Si jamais je retourne en
Angleterre, ajouta-t-il, et vous y retrouve vivant, je vous rendrai un
compte fidle de mon gain, qui sera tout  votre discrtion.

Il me fchait rellement de me sparer de lui; mais, songeant aux
avantages qui taient vraiment considrables, et que ce jeune homme
tait aussi propre  mener l'affaire  bien que qui que ce ft,
j'inclinai  le laisser partir; cependant je lui dis que je voulais
d'abord consulter mon partner, et que je lui donnerais une rponse le
lendemain. Je m'en entretins donc avec mon partner, qui s'y prta
trs-gnreusement:--Vous savez, me dit-il, que ce navire nous a t
funeste, et que nous avons rsolu touts les deux de ne plus nous y
embarquer: si votre intendant--ainsi appelait-il mon jeune homme--veut
tenter le voyage, je lui abandonne ma part du navire pour qu'il en tire
le meilleur parti possible; et si nous vivons assez pour revoir
l'Angleterre, et s'il russit dans ces expditions lointaines, il nous
tiendra compte de la moiti du profit du louage du navire, l'autre
moiti sera pour lui.

Mon partner qui n'avait nulle raison de prendre intrt  ce jeune
homme, faisant une offre semblable, je me gardai bien d'tre moins
gnreux; et tout l'quipage consentant  partir avec lui, nous lui
donnmes la moiti du btiment en proprit, et nous remes de lui un
crit par lequel il s'obligeait  nous tenir compte de l'autre et il
partit pour le Japon.--Le ngociant japonais se montra un parfait
honnte homme  son gard: il le protgea au Japon, il lui fit obtenir,
la permission de descendre  terre, faveur qu'en gnrai les Europens
n'obtiennent plus depuis quelque temps; il lui paya son fret
trs-ponctuellement, et l'envoya aux Philippines charg de porcelaines
du Japon et de la Chine avec un subrcargue du pays, qui, aprs avoir
trafiqu avec les Espagnols, rapporta des marchandises europennes et
une forte partie de clous de girofle et autres pices.  son arrive
non-seulement il lui paya son fret recta et grassement, mais encore,
comme notre jeune homme ne se souciait point alors de vendre le navire,
le ngociant lui fournit des marchandises pour son compte; de sorte
qu'avec quelque argent et quelques pices qu'il avait d'autre part et
qu'il emporta avec lui, il retourna aux Philippines, chez les Espagnols,
o il se dfit de sa cargaison trs-avantageusement. L, s'tant fait de
bonnes connaissances  Manille, il obtint que son navire ft dclar
libre; et le gouverneur de Manille l'ayant lou pour aller en Amrique,
 Acapulco, sur la cte du Mexique, il lui donna la permission d'y
dbarquer, de se rendre  Mexico, et de prendre passage pour l'Europe,
lui et tout son monde, sur un navire espagnol.

Il fit le voyage d'Acapulco trs-heureusement, et l il vendit son
navire. L, ayant aussi obtenu la permission de se rendre par terre 
Porto-Bello, il trouva, je ne sais comment, le moyen de passer  la
Jamaque avec tout ce qu'il avait, et environ huit ans aprs il revint
en Angleterre excessivement riche: de quoi je parlerai en son lieu. Sur
ce je reviens  mes propres affaires.

Sur le point de nous sparer du btiment et de l'quipage, nous nous
prmes naturellement  songer  la rcompense que nous devions donner
aux deux hommes qui nous avaient avertis si fort  propos du projet
form contre nous dans la rivire de Camboge. Le fait est qu'ils nous
avaient rendu un service insigne, et qu'ils mritaient bien de nous,
quoique, soit dit en passant, ils ne fussent eux-mmes qu'une paire de
coquins; car, ajoutant foi  la fable qui nous transformait en pirates,
et ne doutant pas que nous ne nous fussions enfuis avec le navire, ils
taient venus nous trouver, non-seulement pour nous vendre la mche de
ce qu'on machinait contre nous, mais encore pour s'en aller faire la
course en notre compagnie, et l'un d'eux avoua plus tard que l'esprance
seule d'cumer la mer avec nous l'avait pouss  cette rvlation.
N'importe! le service qu'ils nous avaient rendu n'en tait pas moins
grand, et c'est pourquoi, comme je leur avais promis d'tre
reconnaissant envers eux, j'ordonnai premirement qu'on leur payt les
appointements qu'ils dclaraient leur tre dus  bord de leurs vaisseaux
respectifs, c'est--dire  l'Anglais neuf mois de ses gages et sept au
Hollandais; puis, en outre et par dessus, je leur fis donner une petite
somme en or,  leur grand contentement. Je nommai ensuite l'Anglais
matre canonnier du bord, le ntre ayant pass lieutenant en second et
commis aux vivres; pour le Hollandais je le fis matre d'quipage. Ainsi
grandement satisfaits, l'un et l'autre rendirent de bons offices, car
touts les deux taient d'habiles marins et d'intrpides compagnons.

Nous tions alors  terre  la Chine; et si au Bengale je m'tais cru
banni et loign de ma patrie, tandis que pour mon argent, j'avais tant
de moyens de revenir chez moi, que ne devais-je pas penser en ce moment
o j'tais environ  mille lieues plus loin de l'Angleterre, et sans
perspective aucune de retour!

Seulement, comme une autre foire devait se tenir au bout de quatre mois
dans la ville o nous tions, nous esprions qu'alors nous serions 
mme de nous procurer toutes sortes de produits du pays, et
vraisemblablement de trouver quelques jonques chinoises ou quelques
navires venant de Nanking qui seraient  vendre et qui pourraient nous
transporter nous et nos marchandises o il nous plairait. Faisant fond
l-dessus, je rsolus d'attendre; d'ailleurs comme nos personnes prives
n'taient pas suspectes, si quelques btiments anglais ou hollandais se
prsentaient ne pouvions-nous pas trouver l'occasion de charger nos
marchandises et d'obtenir passage pour quelque autre endroit des Indes
moins loign de notre patrie?

Dans cette esprance, nous nous dterminmes donc  demeurer en ce lieu;
mais pour nous rcrer nous nous permmes deux ou trois petites tournes
dans le pays. Nous fmes d'abord un voyage de dix jours pour aller voir
Nanking, ville vraiment digne d'tre visite. On dit qu'elle renferme un
million d'mes, je ne le crois pas: elle est symtriquement btie,
toutes les rues sont rgulirement alignes et se croisent l'une l'autre
en ligne droite, ce qui lui donne une avantageuse apparence.




VOYAGE  NANKING


Mais quand j'en viens  comparer les misrables peuples de ces contres
aux peuples de nos contres, leurs difices, leurs moeurs, leur
gouvernement, leur religion, leurs richesses et leur splendeur--comme
disent quelques-uns,--j'avoue que tout cela me semble ne pas valoir la
peine d'tre nomm, ne pas valoir le temps que je passerais  le dcrire
et que perdraient  le lire ceux qui viendront aprs moi.

Il est  remarquer que nous nous bahissons de la grandeur, de
l'opulence, des crmonies, de la pompe, du gouvernement, des
manufactures, du commerce et de la conduite de ces peuples, non parce
que ces choses mritent de fixer notre admiration ou mme nos regards,
mais seulement parce que, tout remplis de l'ide primitive que nous
avons de la barbarie de ces contres, de la grossiret et de
l'ignorance qui y rgnent, nous ne nous attendons pas  y trouver rien
de si avanc.

Autrement, que sont leurs difices au prix des palais et des chteaux
royaux de l'Europe? Qu'est-ce que leur commerce auprs du commerce
universel de l'Angleterre, de la Hollande, de la France et de l'Espagne?
Que sont leurs villes au prix des ntres pour l'opulence, la force, le
faste des habits, le luxe des ameublements, la varit infinie? Que sont
leurs ports parsems de quelques jonques et de quelques barques,
compars  notre navigation,  nos flottes marchandes,  notre puissante
et formidable marine? Notre cit de Londres fait plus de commerce que
tout leur puissant Empire. Un vaisseau de guerre anglais, hollandais ou
franais, de quatre-vingts canons, battrait et dtruirait toutes les
forces navales des Chinois, la grandeur de leur opulence et de leur
commerce, la puissance de leur gouvernement, la force de leurs armes
nous merveillent parce que, je l'ai dj dit, accoutums que nous
sommes  les considrer comme une nation barbare de payens et  peu prs
comme des Sauvages, nous ne nous attendons pas  rencontrer rien de
semblable chez eux, et c'est vraiment de l que vient le jour avantageux
sous lequel nous apparaissent leur splendeur et leur puissance:
autrement, cela en soi-mme n'est rien du tout; car ce que j'ai dit de
leurs vaisseaux peut tre dit de leurs troupes et de leurs armes;
toutes les forces de leur Empire, bien qu'ils puissent mettre en
campagne deux millions d'hommes, ne seraient bonnes ni plus ni moins
qu' ruiner le pays et  les rduire eux-mmes  la famine. S'ils
avaient  assiger une ville forte de Flandre ou  combattre une arme
discipline, une ligne de cuirassiers allemands ou de gendarmes franais
culbuterait toute leur cavalerie; un million de leurs fantassins ne
pourraient tenir devant un corps du notre infanterie rang en bataille
et post de faon  ne pouvoir tre envelopp, fussent-ils vingt contre
un: voire mme, je ne hblerais pas si je disais que trente mille hommes
d'infanterie allemande ou anglaise et dix mille chevaux franais
brosseraient toutes les forces de la Chine. Il en est de mme de notre
fortification et de l'art de nos ingnieurs dans l'attaque et la dfense
des villes: il n'y a pas  la Chine une place fortifie qui pt tenir un
mois contre les batteries et les assauts d'une arme europenne tandis
que toutes les armes des Chinois ne pourraient prendre une ville comme
Dunkerque,  moins que ce ne ft par famine, l'assigeraient-elles dix
ans. Ils ont des armes  feu, il est vrai; mais elles sont lourdes et
grossires et sujettes  faire long feu; ils ont de la poudre, mais elle
n'a point de force; enfin ils n'ont ni discipline sur le champ de
bataille, ni tactique, ni habilet dans l'attaque, ni modration dans la
retraite. Aussi j'avoue que ce fut chose bien trange pour moi quand je
revins en Angleterre d'entendre nos compatriotes dbiter de si belles
bourdes sur la puissance, les richesses, la gloire, la magnificence et
le commerce des Chinois, qui ne sont, je l'ai vu, je le sais, qu'un
mprisable troupeau d'esclaves ignorants et sordides assujtis  un
gouvernement bien digne de commander  tel peuple; et en un mot, car je
suis maintenant tout--fait lanc hors de mon sujet, et en un mot,
dis-je si la Moscovie n'tait pas  une si norme distance, si l'Empire
moscovite n'tait pas un ramassis d'esclaves presque aussi grossiers,
aussi faibles, aussi mal gouverns que les Chinois eux-mmes, le Czar de
Moscovie pourrait tout  son aise les chasser touts de leur contre et
la subjuguer dans une seule campagne. Si le Czar, qui,  ce que
j'entends dire, devient un grand prince et commence  se montrer
formidable dans le monde, se ft jet de ce ct au lieu de s'attaquer
aux belliqueux Sudois,--dans cette entreprise aucune des puissances ne
l'et envi ou entrav,--il serait aujourd'hui Empereur de la Chine au
lieu d'avoir t battu par le Roi de Sude  Narva, o les Sudois
n'taient pas un contre six.--De mme que les Chinois nous sont
infrieurs en force, en magnificence, en navigation, en commerce et en
agriculture, de mme ils nous sont infrieurs en savoir, en habilet
dans les sciences: ils ont des globes et des sphres et une teinture des
mathmatiques; mais vient-on  examiner leurs connaissances... que les
plus judicieux de leurs savants ont la vue courte! Ils ne savent rien du
mouvement des corps clestes et sont si grossirement et si absurdement
ignorants, que, lorsque le soleil s'clipse, ils s'imaginent q'il est
assailli par un grand dragon qui veut l'emporter, et ils se mettent 
faire un charivari avec touts les tambours et touts les chaudrons du
pays pour pouvanter et chasser le monstre, juste comme nous faisons
pour rappeler un essaim d'abeilles.

C'est l l'unique digression de ce genre que je me sois permise dans
tout le rcit que j'ai donn de mes voyages; dsormais je me garderai de
faire aucune description de contre et de peuple; ce n'est pas mon
affaire, ce n'est pas de mon ressort: m'attachant seulement  la
narration de mes propres aventures  travers une vie ambulante et une
longue srie de vicissitudes, presque inoues, je ne parlerai des villes
importantes, des contres dsertes, des nombreuses nations que j'ai
encore  traverser qu'autant qu'elles se lieront  ma propre histoire et
que mes relations avec elles le rendront ncessaire.--J'tais alors,
selon mon calcul le plus exact, dans le coeur de la Chine, par 30 degrs
environ de latitude Nord, car nous tions revenus de Nanking. J'tais
toujours possd d'une grande envie de voir Pking, dont j'avais tant
ou parler, et Pre Simon m'importunait chaque jour pour que je fisse
cette excursion. Enfin l'poque de son dpart tant fixe, et l'autre
missionnaire qui devait aller avec lui tant arriv de Macao, il nous
fallait prendre une dtermination. Je renvoyai Pre Simon  mon partner,
m'en rfrant tout--fait  son choix. Mon partner finit par se dclarer
pour l'affirmative, et nous fmes nos prparatifs de voyage. Nous
partmes assez avantageusement sous un rapport, car nous obtnmes la
permission de voyager  la suite d'un des mandarins du pays, une manire
de vice-rois ou principaux magistrats de la province o ils rsident,
tranchant du grand, voyageant avec un grand cortge et force grands
hommages de la part du peuple, qui souvent est grandement appauvri par
eux, car touts les pays qu'ils traversent sont obligs de leur fournir
des provisions  eux et  toute leur squelle. Une chose que je ne
laissai pas de remarquer particulirement en cheminant avec les bagages
de celui-ci, c'est que, bien que nous reussions des habitants de
suffisantes provisions pour nous et nos chevaux, comme appartenant au
mandarin, nous tions nanmoins obligs de tout payer ce que nous
acceptions d'aprs le prix courant du lieu. L'intendant ou commissaire
des vivres du mandarin nous soutirait trs-ponctuellement ce
revenant-bon, de sorte que si voyager  la suite du mandarin tait une
grande commodit pour nous, ce n'tait pas une haute faveur de sa part,
c'tait, tout au contraire, un grand profit pour lui, si l'on considre
qu'il y avait une trentaine de personnes chevauchant de la mme manire
sous la protection de son cortge ou, comme nous disions, sous son
convoi. C'tait, je le rpte, pour lui un bnfice tout clair: il nous
prenait tout notre argent pour les vivres que le pays lui fournissait
pour rien.

Pour gagner Pking nous emes vingt-cinq jours de marche  travers un
pays extrmement populeux, mais misrablement cultiv: quoiqu'on
prconise tant l'industrie de ce peuple, son agriculture, son conomie
rurale, sa manire de vivre, tout cela n'est qu'une piti. Je dis une
piti, et cela est vraiment tel comparativement  nous, et nous
semblerait ainsi  nous qui entendons la vie, si nous tions obligs de
le subir; mais il n'en est pas de mme pour ces pauvres diables qui ne
connaissent rien autre. L'orgueil de ces pcores est norme, il n'est
surpass que par leur pauvret, et ne fait qu'ajouter  ce que j'appelle
leur misre. Il m'est avis que les Sauvages tout nus de l'Amrique
vivent beaucoup plus heureux; s'ils n'ont rien ils ne dsirent rien,
tandis que ceux-ci, insolents et superbes, ne sont aprs tout que des
gueux et des valets; leur ostentation est inexprimable: elle se
manifeste surtout dans leurs vtements, dans leurs demeures et dans la
multitude de laquais et d'esclaves qu'ils entretiennent; mais ce qui met
le comble  leur ridicule, c'est le mpris qu'ils professent pour tout
l'univers, except pour eux-mmes.

Sincrement, je voyageai par la suite plus agrablement dans les dserts
et les vastes solitudes de la Grande-Tartarie que dans cette Chine o
cependant les routes sont bien paves, bien entretenues et trs-commodes
pour les voyageurs. Rien ne me rvoltait plus que de voir ce peuple si
hautain, si imprieux, si outrecuidant au sein de l'imbcillit et de
l'ignorance la plus crasse; car tout son fameux gnie n'est que  et
pas plus! Aussi mon ami Pre Simon et moi ne laissions-nous jamais
chapper l'occasion de faire gorge chaude de leur orgueilleuse
gueuserie.--Un jour, approchant du manoir d'un gentilhomme campagnard,
comme l'appelait Pre Simon  environ dix lieues de la ville de Nanking,
nous emes l'honneur de chevaucher pendant environ deux milles avec le
matre de la maison, dont l'quipage tait un parfait Don-Quichotisme,
un mlange de pompe et de pauvret.

L'habit de ce crasseux Don et merveilleusement fait l'affaire d'un
scaramouche ou d'un fagotin: il tait d'un sale calicot surcharg de
tout le pimpant harnachement de la casaque d'un fou; les manches en
taient pendantes, de tout ct ce n'tait que satin, crevs et
taillades. Il recouvrait une riche veste de taffetas aussi grasse que
celle d'un boucher, et qui tmoignait que son Honneur tait un
trs-exquis saligaud.

Son cheval tait une pauvre, maigre, affame et cagneuse crature; on
pourrait avoir une pareille monture en Angleterre pour trente ou
quarante schelings. Deux esclaves le suivaient  pied pour faire trotter
le pauvre animal. Il avait un fouet  la main et il rossait la bte
aussi fort et ferme du ct de la tte que ses esclaves le faisaient du
ct de la queue, et ainsi il s'en allait chevauchant prs de nous avec
environ dix ou douze valets; et on nous dit qu'il se rendait  son
manoir  une demi-lieue devant nous. Nous cheminions tout doucement,
mais cette manire de gentilhomme prit le devant, et comme nous nous
arrtmes une heure dans un village pour nous rafrachir, quand nous
arrivmes vers le castel du ce grand personnage, nous le vmes install
sur un petit emplacement devant sa porte, et en train de prendre sa
rfection: au milieu de cette espce de jardin, il tait facile de
l'appercevoir, et on nous donna  entendre que plus nous le
regarderions, plus il serait satisfait.

Il tait assis sous un arbre  peu prs semblable  un palmier nain, qui
tendait son ombre au-dessus de sa tte, du ct du midi; mais, par
luxe, on avait plac sous l'arbre un immense parasol qui ajoutait
beaucoup au coup d'oeil. Il tait tal et renvers dans un vaste
fauteuil, car c'tait un homme pesant et corpulent, et sa nourriture lui
tait apporte par deux esclaves femelles.




LE DON QUICHOTTE CHINOIS.


On en voyait deux autres, dont peu de gentilshommes europens, je pense,
eussent agr le service: la premire abecquait notre gentilltre avec
une cuillre; la seconde tenait un plat d'une main, et de l'autre tenait
ce qui tombait sur la barbe ou la veste de taffetas de sa Seigneurie.
Cette grosse et grasse brute pensait au-dessous d'elle d'employer ses
propres mains  toutes ces oprations familires que les rois et les
monarques aiment mieux faire eux-mmes plutt que d'tre touchs par les
doigts rustiques de leurs valets[27].

 ce spectacle, je me pris  penser aux tortures que la vanit prpare
aux hommes et combien un penchant orgueilleux ainsi mal dirig doit tre
incommode pour un tre qui a le sens commun; puis, laissant ce pauvre
hre se dlecter  l'ide que nous nous bahissions devant sa pompe,
tandis que nous le regardions en piti et lui prodiguions le mpris,
nous poursuivmes notre voyage; seulement Pre Simon eut la curiosit de
s'arrter pour tcher d'apprendre quelles taient les friandises dont ce
chtelain se repaissait avec tant d'apparat; il eut l'honneur d'en
goter et nous dit que c'tait, je crois, un mets dont un dogue anglais
voudrait  peine manger, si on le lui offrait, c'est--dire un plat de
riz bouilli, rehauss d'une grosse gousse d'ail, d'un sachet rempli de
poivre vert et d'une autre plante  peu prs semblable  notre
gingembre, mais qui a l'odeur du musc et la saveur de la moutarde; le
tout mis ensemble et mijot avec un petit morceau de mouton maigre.
Voil quel tait le festin de sa Seigneurie, dont quatre ou cinq autres
domestiques attendaient les ordres  quelque distance. S'il les
nourrissait moins somptueusement qu'il se nourrissait lui-mme, si, par
exemple, on leur retranchait les pices, ils devaient faire maigre chre
en vrit.

Quant  notre mandarin avec qui nous voyagions, respect comme un roi,
il tait toujours environn de ses gentilshommes, et entour d'une telle
pompe que je ne pus gure l'entrevoir que de loin; je remarquai
toutefois qu'entre touts les chevaux de son cortge il n'y en avait pas
un seul qui part valoir les btes de somme de nos voituriers anglais;
ils taient si chargs de housses, de caparaons, de harnais et autres
semblables friperies, que vous n'auriez pu voir s'ils taient gras ou
maigres: on appercevait  peine le bout de leur tte et de leurs pieds.

J'avais alors le coeur gai; dbarrass du trouble et de la perplexit
dont j'ai fait la peinture, et ne nourrissant plus d'ides rongeantes,
ce voyage me sembla on ne peut plus agrable. Je n'y essuyai d'ailleurs
aucun fcheux accident; seulement en passant  gu une petite rivire,
mon cheval broncha et me dsaronna, c'est--dire qu'il me jeta dedans:
l'endroit n'tait pas profond, mais je fus tremp jusqu'aux os. Je ne
fais mention de cela que parce que ce fut alors que se gta mon livre de
poche, o j'avais couch les noms de plusieurs peuples et de diffrents
lieux dont je voulais me ressouvenir. N'en ayant pas pris tant le soin
ncessaire, les feuillets se moisirent, et par la suite il me fut
impossible de dchiffrer un seul mot,  mon grand regret, surtout quant
aux noms de quelques places auxquelles je touchai dans ce voyage.

Enfin nous arrivmes  Pking.--Je n'avais avec moi que le jeune homme
que mon neveu le capitaine avait attach  ma personne comme domestique,
lequel se montra trs-fidle et trs-diligent; mon partner n'avait non
plus qu'un compagnon, un de ses parents. Quant au pilote portugais,
ayant dsir voir la Cour, nous lui avions donn son passage,
c'est--dire que nous l'avions dfray pour l'agrment de sa compagnie
et pour qu'il nous servt d'interprte, car il entendait la langue du
pays, parlait bien franais et quelque peu anglais: vraiment ce bon
homme nous fut partout on ne peut plus utile. Il y avait  peine une
semaine que nous tions  Pking, quand il vint me trouver en
riant:--Ah! senhor Inglez, me dit-il, j'ai quelque chose  vous dire
qui vous mettra la joie au coeur.--La joie au coeur! dis-je, que
serait-ce donc? Je ne sache rien dans ce pays qui puisse m'apporter ni
grande joie ni grand chagrin.--Oui, oui, dit le vieux homme en mauvais
anglais, faire vous content, et moi _fcheux_.--C'est _fch_ qu'il
voulait dire. Ceci piqua ma curiosit.--Pourquoi, repris-je, cela vous
fcherait-il?--Parce que, rpondit-il, aprs m'avoir amen ici, aprs
un voyage de vingt-cinq jours, vous me laisserez m'en retourner seul. Et
comment ferai-je pour regagner mon port sans vaisseau, sans cheval, sans
_pcune_? C'est ainsi qu'il nommait l'argent dans un latin corrompu
qu'il avait en provision pour notre plus grande hilarit.

Bref, il nous dit qu'il y avait dans la ville une grande caravane de
marchands moscovites et polonais qui se disposaient  retourner par
terre en Moscovie dans quatre ou cinq semaines, et que srement nous
saisirions l'occasion de partir avec eux et le laisserions derrire s'en
revenir tout seul. J'avoue que cette nouvelle me surprit: une joie
secrte se rpandit dans toute mon me, une joie que je ne puis dcrire,
que je ne ressentis jamais ni auparavant ni depuis. Il me fut impossible
pendant quelque temps de rpondre un seul mot au bon homme;  la fin
pourtant, me tournant vers lui:--Comment savez-vous cela? fis-je,
tes-vous sr que ce soit vrai? Oui-d, reprit-il; j'ai rencontr ce
matin, dans la rue, une de mes vieilles connaissances, un Armnien, ou,
comme vous dites vous autres, un Grec, qui se trouve avec eux; il est
arriv dernirement d'Astracan et se proposait d'aller au Ton-Kin, o je
l'ai connu autrefois; mais il a chang d'avis, et maintenant il est
dtermin  retourner  Moscou avec la caravane, puis  descendre le
Volga jusqu' Astracan.--Eh bien! senhor, soyez sans inquitude quant
 tre laiss seul: si c'est un moyen pour moi de retourner en
Angleterre, ce sera votre faute si vous remettez jamais le pied 
Macao. J'allai alors consulter mon partner sur ce qu'il y avait 
faire, et je lui demandai ce qu'il pensait de la nouvelle du pilote et
si elle contrarierait ses intentions: il me dit qu'il souscrivait
d'avance  tout ce que je voudrais; car il avait si bien tabli ses
affaires au Bengale et laiss ses effets en si bonnes mains, que, s'il
pouvait convertir l'expdition fructueuse que nous venions de raliser
en soies de Chine crues et ouvres qui valussent la peine d'tre
transportes, il serait trs-content d'aller en Angleterre, d'o il
repasserait au Bengale par les navires de la Compagnie.

Cette dtermination prise, nous convnmes que, si notre vieux pilote
portugais voulait nous suivre, nous le dfraierions jusqu' Moscou ou
jusqu'en Angleterre, comme il lui plairait. Certes nous n'eussions point
pass pour gnreux si nous ne l'eussions pas rcompens davantage; les
services qu'il nous avait rendus valaient bien cela et au-del: il avait
t non-seulement notre pilote en mer, mais encore pour ainsi dire notre
courtier  terre; et en nous procurant le ngociant japonais il avait
mis quelques centaines de livres sterling dans nos poches. Nous
devismes donc ensemble l-dessus, et dsireux de le gratifier, ce qui,
aprs tout, n'tait que lui faire justice, et souhaitant d'ailleurs de
le conserver avec nous, car c'tait un homme prcieux en toute occasion,
nous convnmes que nous lui donnerions  nous deux une somme en or
monnay, qui, d'aprs mon calcul, pouvait monter  175 livres sterling,
et que nous prendrions ses dpenses pour notre compte, les siennes et
celles de son cheval, ne laissant  sa charge que la bte de somme qui
transporterait ses effets.

Ayant arrt ceci entre nous, nous mandmes le vieux pilote pour lui
faire savoir ce que nous avions rsolu.--Vous vous tes plaint, lui
dis-je, d'tre menac de vous en retourner tout seul; j'ai maintenant 
vous annoncer que vous ne vous en retournerez pas du tout. Comme nous
avons pris parti d'aller en Europe avec la caravane, nous voulons vous
emmener avec nous, et nous vous avons fait appeler pour connatre votre
volont.--Le bonhomme hocha la tte et dit que c'tait un long voyage;
qu'il n'avait point de _pcune_ pour l'entreprendre, ni pour subsister
quand il serait arriv.--Nous ne l'ignorons pas, lui dmes-nous, et
c'est pourquoi nous sommes dans l'intention de faire quelque chose pour
vous qui vous montrera combien nous sommes sensibles au bon office que
vous nous avez rendu, et combien aussi votre compagnie nous est
agrable.--Je lui dclarai alors que nous tions convenus de lui donner
prsentement une certaine somme; qu'il pourrait employer de la mme
manire que nous emploierions notre avoir, et que, pour ce qui tait de
ses dpenses, s'il venait avec nous, nous voulions le dposer  bon
port,--sauf mort ou vnements,--soit en Moscovie soit en Angleterre, et
cela  notre charge, le transport de ses marchandises except.

Il reut cette proposition avec transport, et protesta qu'il nous
suivrait au bout du monde; nous nous mmes donc  faire nos prparatifs
de voyage. Toutefois il en fut de nous comme des autres marchands: nous
emes touts beaucoup de choses  terminer, et au lieu d'tre prts en
cinq semaines, avant que tout ft arrang quatre mois et quelques jours
s'coulrent.

Ce ne fut qu'au commencement de fvrier que nous quittmes Pking.--Mon
partner et le vieux pilote se rendirent au port o nous avions d'abord
dbarqu pour disposer de quelques marchandises que nous y avions
laisses, et moi avec un marchand chinois que j'avais connu  Nanking,
et qui tait venu  Pking pour ses affaires, je m'en allai dans la
premire de ces deux villes, o j'achetai quatre-vingt-dix pices de
beau damas avec environ deux cents pices d'autres belles toffes de
soie de diffrentes sortes, quelques-unes broches d'or; toutes ces
acquisitions taient dj rendues  Pking au retour de mon partner. En
outre, nous achetmes une partie considrable de soie crue et plusieurs
autres articles: notre pacotille s'levait, rien qu'en ces marchandises,
 3,500 livres sterling, et avec du th, quelques belles toiles peintes,
et trois charges de chameaux en noix muscades et clous de girofle, elle
chargeait, pour notre part, dix-huit chameaux non compris ceux que nous
devions monter, ce qui, avec deux ou trois chevaux de main et deux
autres chevaux chargs de provisions, portait en somme notre suite 
vingt-six chameaux ou chevaux.

La caravane tait trs-nombreuse, et, autant que je puis me le rappeler,
se composait de trois ou quatre cents chevaux et chameaux et de plus de
cent vingt hommes trs-bien arms et prpars  tout vnement; car, si
les caravanes orientales sont sujettes  tre attaques par les Arabes,
celles-ci sont sujettes  l'tre par les Tartares, qui ne sont pas, 
vrai dire, tout--fait aussi dangereux que les Arabes, ni si barbares
quand ils ont le dessus.

Notre compagnie se composait de gens de diffrentes nations,
principalement de Moscovites; il y avait bien une soixantaine de
ngociants ou habitants de Moscou, parmi lesquels se trouvaient quelques
Livoniens, et,  notre satisfaction toute particulire, cinq cossais,
hommes de poids et qui paraissaient trs-verss dans la science des
affaires.

Aprs une journe de marche, nos guides, qui taient au nombre de cinq,
appelrent touts les _gentlemen_ et les marchands, c'est--dire touts
les voyageurs, except les domestiques, pour tenir, disaient-ils, un
_grand conseil_.  ce grand conseil chacun dposa une certaine somme 
la masse commune pour payer le fourrage qu'on achterait en route,
lorsqu'on ne pourrait en avoir autrement, pour les moluments des
guides, pour les chevaux de louage et autres choses semblables. Ensuite
ils constiturent le voyage, selon leur expression, c'est--dire qu'ils
nommrent des capitaines et des officiers pour nous diriger et nous
commander en cas d'attaque, et assignrent  chacun son tour de
commandement. L'tablissement de cet ordre parmi nous ne fut rien moins
qu'inutile le long du chemin, comme on le verra en son lieu.




LA GRANDE MURAILLE.


La route, de ce ct-l du pays, est trs-peuple: elle est pleine de
potiers et de modeleurs, c'est--dire d'artisans qui travaillent la
terre  porcelaine, et comme nous cheminions, notre pilote portugais,
qui avait toujours quelque chose  nous dire pour nous gayer, vint 
moi en ricanant et me dit qu'il voulait me montrer la plus grande raret
de tout le pays, afin que j'eusse  dire de la Chine, aprs toutes les
choses dfavorables que j'en avais dites, que j'y avais vu une chose
qu'on ne saurait voir dans tout le reste de l'univers. Intrigu au plus
haut point, je grillais du savoir ce que ce pouvait tre;  la fin il le
dit que c'tait une maison de plaisance, toute btie en marchandises de
Chine (en _China ware_).--J'y suis, lui dis-je, les matriaux dont elle
est construite sont toute la production du pays? Et ainsi elle est toute
en _China ware_, est-ce pas?--Non, non, rpondit-il, j'entends que
c'est une maison entirement de _China ware_, comme vous dites en
Angleterre, ou de _porcelaine_, comme on dit dans notre pays.--Soit,
repris-je, cela est trs-possible. Mais comment est-elle grosse?
Pourrions-nous la transporter dans une caisse sur un chameau? Si cela se
peut, nous l'achterons.--Sur un chameau! s'cria le vieux pilote
levant ses deux mains jointes, peste! une famille de trente personnes y
loge.

Je fus alors vraiment curieux de la voir, et quand nous arrivmes auprs
je trouvai tout bonnement une maison de charpente, une maison btie,
comme on dit en Angleterre, avec latte et pltre; mais dont touts les
crpis taient rellement de _China ware_, c'est--dire qu'elle tait
enduite de terre  porcelaine.

L'extrieur, sur lequel dardait le soleil, tait verniss, d'un bel
aspect, parfaitement blanc, peint de figures bleues, comme le sont les
grands vases de Chine qu'on voit en Angleterre, et aussi dur que s'il
et t cuit. Quant  l'intrieur, toutes les murailles au lieu de
boiseries taient revtues de tuiles durcies et mailles, comme les
petits carreaux qu'on nomme en Angleterre _gally tiles_, et toutes
faites de la plus belle porcelaine, dcore de figures dlicieuses d'une
varit infinie de couleurs, mlanges d'or. Une seule figure occupait
plusieurs de ces carreaux; mais avec un mastic fait de mme terre on les
avait si habilement assembls qu'il n'tait gure possible de voir o
taient les joints. Le pav des salles tait de la mme matire, et
aussi solide que les aires de terre cuite en usage dans plusieurs
parties de l'Angleterre, notamment dans le Lincolnshire, le
Nottinghamshire et le Leicestershire; il tait dur comme une pierre, et
uni, mais non pas maill et peint, si ce n'est dans quelques petites
pices ou cabinets, dont le sol tait revtu comme les parois. Les
plafonds, en un mot touts les endroits de la maison taient faits de
mme terre; enfin le toit tait couvert de tuiles semblables, mais d'un
noir fonc et clatant.

C'tait vraiment  la lettre un magasin de porcelaine, on pouvait  bon
droit le nommer ainsi, et, si je n'eusse t en marche, je me serais
arrt l plusieurs jours pour l'examiner dans touts ses dtails. On me
dit que dans le jardin il y avait des fontaines et des viviers dont le
fond et les bords taient pavs pareillement, et le long des alles de
belles statues entirement faites en terre  porcelaine, et cuites
toutes d'une pice.

C'est l une des singularits de la Chine, on peut accorder aux Chinois
qu'ils excellent en ce genre; mais j'ai la certitude qu'ils n'excellent
pas moins dans les contes qu'ils font  ce sujet, car ils m'ont dit de
si incroyables choses de leur habilet en poterie, des choses telles que
je ne me soucie gure de les rapporter, dans la conviction o je suis
qu'elles sont fausses. Un hbleur me parla entre autres d'un ouvrier qui
avait fait en fayence un navire, avec touts ses apparaux, ses mts et
ses voiles, assez grand pour contenir cinquante hommes. S'il avait
ajout qu'il l'avait lanc, et que sur ce navire il avait fait un voyage
au Japon, j'aurais pu dire quelque chose, mais comme je savais ce que
valait cette histoire, et, passez-moi l'expression, que le camarade
mentait, je souris et gardai le silence.

Cet trange spectacle me retint pendant deux heures derrire la
caravane; aussi celui qui commandait ce jour-l me condamna-t-il  une
amende d'environ trois shellings et me dclara-t-il que si c'et t 
trois journes en dehors de la muraille, comme c'tait  trois journes
en dehors, il m'en aurait cot quatre fois autant et qu'il m'aurait
oblig  demander pardon au premier jour du Conseil. Je promis donc
d'tre plus exact, et je ne tardai pas  reconnatre que l'ordre de se
tenir touts ensemble tait d'une ncessit absolue pour notre commune
sret.

Deux jours aprs nous passmes la grande muraille de la Chine, boulevart
lev contre les Tartares, ouvrage immense, dont la chane sans fin
s'tend jusque sur des collines et des montagnes, o les rochers sont
infranchissables, et les prcipices tels qu'il n'est pas d'ennemis qui
puissent y pntrer, qui puissent y gravir, ou, s'il en est, quelle
muraille pourrait les arrter! Son tendue, nous dit-on, est d' peu
prs un millier de milles d'Angleterre, mais la contre qu'elle couvre
n'en a que cinq cents, mesure en droite ligne, sans avoir gard aux
tours et retours qu'elle fait. Elle a environ quatre toises ou fathoms
de hauteur et autant d'paisseur en quelques endroits.

L, au pied de cette muraille, je m'arrtai une heure ou environ sans
enfreindre nos rglements, car la caravane mit tout ce temps  dfiler
par un guichet; je m'arrtai une heure, dis-je,  la regarder de chaque
ct, de prs et de loin, du moins  regarder ce qui tait  la porte
de ma vue; et le guide de notre caravane qui l'avait exalte comme la
merveille du monde, manifesta un vif dsir de savoir ce que j'en
pensais. Je lui dis que c'tait une excellente chose contre les
Tartares. Il arriva qu'il n'entendit pas a comme je l'entendais, et
qu'il le prit pour un compliment; mais le vieux pilote sourit:--Oh!
senhor Inglez, dit-il, vous parlez de deux couleurs.--De deux
couleurs! rptai-je; qu'entendez-vous par l?--J'entends que votre
rponse parat blanche d'un ct et noire de l'autre, gaie par l et
sombre par ici: vous lui dites que c'est une bonne muraille contre les
Tartares: cela signifie pour moi qu'elle n'est bonne  rien, sinon
contre les Tartares, ou qu'elle ne dfendrait pas de tout autre ennemi.
Je vous comprends, senhor Inglez, je vous comprends, rptait-il en se
gaussant; mais monsieur le Chinois vous comprend aussi de son ct.

--Eh bien, senhor, repris-je, pensez-vous que cette muraille arrterait
une arme de gens de notre pays avec un bon train d'artillerie, ou nos
ingnieurs avec deux compagnies de mineurs? En moins de dix jours n'y
feraient-ils pas une brche assez grande pour qu'une arme y pt passer
en front de bataille, ou ne la feraient-ils pas sauter, fondation et
tout, de faon  n'en pas laisser une trace?--Oui, oui, s'cria-t-il,
je sais tout cela.--Le Chinois brlait de connatre ce que j'avais dit:
je permis au vieux pilote de le lui rpter quelques jours aprs; nous
tions alors presque sortis du territoire, et ce guide devait nous
quitter bientt; mais quand il sut ce que j'avais dit, il devint muet
tout le reste du chemin, et nous sevra de ses belles histoires sur le
pouvoir et sur la magnificence des Chinois.

Aprs avoir pass ce puissant rien, appel muraille,  peu prs
semblable  la muraille des Pictes, si fameuse dans le Northumberland et
btie par les romains, nous commenmes  trouver le pays clairsem
d'habitants, ou plutt les habitants confins dans des villes et des
places fortes,  cause des incursions et des dprdations des Tartares,
qui exercent le brigandage en grand, et auxquels ne pourraient rsister
les habitants sans armes d'une contre ouverte.

Je sentis bientt la ncessit de nous tenir touts ensemble en caravane,
chemin faisant; car nous ne tardmes pas  voir rder autour de nous
plusieurs troupes de Tartares. Quand je vins  les appercevoir
distinctement, je m'tonnai que l'Empire chinois ait pu tre conquis par
de si misrables drles: ce ne sont que de vraies hordes, de vrais
troupeaux de Sauvages, sans ordre, sans discipline et sans tactique dans
le combat.

Leurs chevaux, pauvres btes maigres, affames et mal dresses ne sont
bons  rien; nous le remarqumes ds le premier jour que nous les vmes,
ce qui eut lieu aussitt que nous emes pntr dans la partie dserte
du pays; car alors notre commandant du jour donna la permission  seize
d'entre nous d'aller  ce qu'ils appelaient une chasse. Ce n'tait
qu'une chasse au mouton, cependant cela pouvait  bon droit se nommer
chasse; car ces moutons sont les plus sauvages et les plus vites que
j'aie jamais vus: seulement ils ne courent pas long-temps, aussi vous
tes sr de votre affaire quand vous vous mettez  leurs trousses. Ils
se montrent gnralement en troupeaux de trente ou quarante; et, comme
de vrais moutons, ils se tiennent toujours ensemble quand ils fuient.

Durant cette trange espce de chasse, le hasard voulut que nous
rencontrmes une quarantaine de Tartares. Chassaient-ils le mouton comme
nous ou cherchaient-ils quelque autre proie, je ne sais; mais aussitt
qu'ils nous virent, l'un d'entre eux se mit  souffler trs-fort dans
une trompe, et il en sortit un son barbare que je n'avais jamais ou
auparavant, et que, soit dit en passant, je ne me soucierais pas
d'entendre une seconde fois. Nous supposmes que c'tait pour appeler 
eux leurs amis; et nous pensmes vrai, car en moins d'un demi-quart
d'heure une autre troupe de quarante ou cinquante parut  un mille de
distance; mais la besogne tait dj faite, et voici comment:

Un des marchands cossais de Moscou se trouvait par hasard avec nous:
aussitt qu'il entendit leur trompe il nous dit que nous n'avions rien
autre  faire qu' les charger immdiatement, en toute hte; et, nous
rangeant touts en ligne, il nous demanda si nous tions bien dtermins.
Nous lui rpondmes que nous tions prts  le suivre: sur ce il courut
droit  eux. Nous regardant fixement, les Tartares s'taient arrts
touts en troupeau, ple-mle et sans aucune espce d'ordre; mais sitt
qu'ils nous virent avancer ils dcochrent leurs flches, qui ne nous
atteignirent point, fort heureusement. Ils s'taient tromps
vraisemblablement non sur le but, mais sur la distance, car toutes leurs
flches tombrent prs de nous, si bien ajustes, que si nous avions t
environ  vingt verges plus prs, nous aurions eu plusieurs hommes tus
ou blesss.

Nous fmes sur-le-champ halte, et, malgr l'loignement, nous tirmes
sur eux et leur envoymes des balles de plomb pour leurs flches de
bois; puis au grand galop nous suivmes notre dcharge, dtermins 
tomber dessus sabre en main, selon les ordres du hardi cossais qui nous
commandait. Ce n'tait, il est vrai, qu'un marchand; mais il se
conduisit dans cette occasion avec tant de vigueur et de bravoure, et en
mme temps avec un si courageux sang-froid, que je ne sache pas avoir
jamais vu dans l'action un homme plus propre au commandement. Aussitt
que nous les joignmes, nous leur dchargemes nos pistolets  la face
et nous dganmes; mais ils s'enfuirent dans la plus grande confusion
imaginable. Le choc fut seulement soutenu sur notre droite, o trois
d'entre eux rsistrent, en faisant signe aux autres de se rallier 
eux: ceux-l avaient des espces de grands cimeterres au poing et leurs
arcs pendus sur le dos. Notre brave commandant, sans enjoindre 
personne de le suivre, fondit sur eux au galop; d'un coup de crosse le
premier fut renvers de son cheval, le second fut tu d'un coup de
pistolet, le troisime prit la fuite. Ainsi finit notre combat, o nous
emes l'infortune de perdre touts les moutons que nous avions attraps.
Pas un seul de nos combattants ne fut tu ou bless; mais du ct des
Tartares cinq hommes restrent sur la place. Quel fut le nombre de leurs
blesss? nous ne pmes le savoir; mais, chose certaine, c'est que
l'autre bande fut si effraye du bruit de nos armes, qu'elle s'enfuit
sans faire aucune tentative contre nous.




CHAMEAU VOL.


Nous tions lors de cette affaire sur le territoire chinois: c'est
pourquoi les Tartares ne se montrrent pas trs-hardis; mais au bout de
cinq jours nous entrmes dans un vaste et sauvage dsert qui nous retint
trois jours et trois nuits. Nous fmes obligs de porter notre eau avec
nous dans de grandes outres, et de camper chaque nuit, comme j'ai ou
dire qu'on le fait dans les dserts de l'Arabie.

Je demandai  nos guides  qui appartenait ce pays-l. Ils me dirent,
que c'tait une sorte de frontire qu' bon droit on pourrait nommer _No
Man's Land_, la Terre de Personne, faisant partie du grand Karakathay ou
grande Tartarie, et dpendant en mme temps de la Chine; et que, comme
on ne prenait aucun soin de prserver ce dsert des incursions des
brigands, il tait rput le plus dangereux de la route, quoique nous en
eussions de beaucoup plus tendus  traverser.

En passant par ce dsert qui, de prime abord, je l'avoue, me remplit
d'effroi, nous vmes deux ou trois fois de petites troupes de Tartares;
mais ils semblaient tout entiers  leurs propres affaires et ne
paraissaient mditer aucun dessein contre nous; et, comme l'homme qui
rencontra le diable, nous pensmes que s'ils n'avaient rien  nous dire,
nous n'avions rien  leur dire: nous les laissmes aller.

Une fois, cependant un de leurs partis s'approcha de nous, s'arrta pour
nous contempler. Examinait-il ce qu'il devait faire, s'il devait nous
attaquer ou non, nous ne savions pas. Quoi qu'il en ft, aprs l'avoir
un peu dpass, nous formmes une arrire-garde de quarante hommes, et
nous nous tnmes prts  le recevoir, laissant la caravane cheminer  un
demi-mille ou environ devant nous. Mais au bout de quelques instants il
se retira, nous saluant simplement  son dpart, de cinq flches, dont
une blessa et estropia un de nos chevaux: nous abandonnmes le lendemain
la pauvre bte en grand besoin d'un bon marchal. Nous nous attendions 
ce qu'il nous dcocherait de nouvelles flches mieux ajustes; mais,
pour cette fois, nous ne vmes plus ni flches ni Tartares.

Nous marchmes aprs ceci prs d'un mois par des routes moins bonnes que
d'abord, quoique nous fussions toujours dans les tats de l'Empereur de
la Chine; mais, pour la plupart, elles traversaient des villages dont
quelques-uns taient fortifis,  cause des incursions des Tartares. En
atteignant un de ces bourgs,  deux journes et demie de marche de la
ville de Naum, j'eus curie d'acheter un chameau. Tout le long de cette
route il y en avait  vendre en quantit, ainsi que des chevaux tels
quels, parce que les nombreuses caravanes qui suivent ce chemin en ont
souvent besoin. La personne  laquelle je m'adressai pour me procurer un
chameau serait all me le chercher; mais moi, comme un fou, par
courtoisie, je voulus l'accompagner. L'emplacement o l'on tenait les
chameaux et les chevaux sous bonne garde se trouvait environ  deux
milles du bourg.

Je m'y rendis  pied avec mon vieux pilote et un Chinois, dsireux que
j'tais d'un peu de diversit. En arrivant l nous vmes un terrain bas
et marcageux entour comme un parc d'une muraille de pierres empiles 
sec, sans mortier et sans liaison, avec une petite garde de soldats
chinois  la porte. Aprs avoir fait choix d'un chameau, aprs tre
tomb d'accord sur le prix, je m'en revenais, et le Chinois qui m'avait
suivi conduisait la bte, quand tout--coup s'avancrent cinq Tartares 
cheval: deux d'entre eux se saisirent du camarade et lui enlevrent le
chameau, tandis que les trois autres coururent sur mon vieux pilote et
sur moi, nous voyant en quelque sorte sans armes; je n'avais que mon
pe, misrable dfense contre trois cavaliers. Le premier qui s'avana
s'arrta court quand je mis flamberge au vent, ce sont d'insignes
couards; mais un second se jetant  ma gauche m'assena un horion sur la
tte; je ne le sentis que plus tard et je m'tonnai, lorsque je revins 
moi, de ce qui avait eu lieu et de ma posture, car il m'avait renvers 
plate terre. Mais mon fidle pilote, mon vieux Portugais, par un de ces
coups heureux de la Providence, qui se plat  nous dlivrer des dangers
par des voies imprvues, avait un pistolet dans sa poche, ce que je ne
savais pas, non plus que les Tartares; s'ils l'avaient su, je ne pense
pas qu'ils nous eussent attaqus; les couards sont toujours les plus
hardis quand il n'y a pas de danger.

Le bon homme me voyant terrass marcha intrpidement sur le camarade qui
m'avait frapp, et lui saisissant le bras d'une main et de l'autre
l'attirant violemment  lui, il lui dchargea son pistolet dans la tte
et l'tendit roide mort; puis il s'lana immdiatement sur celui qui
s'tait arrt, comme je l'ai dit, et avant qu'il pt s'avancer de
nouveau, car tout ceci fut fait pour ainsi dire en un tour de main, il
lui dtacha un coup de cimeterre qu'il portait d'habitude. Il manqua
l'homme mais il effleura la tte du cheval et lui abattit une oreille et
une bonne tranche de la bajoue. Exaspre par ses blessures, n'obissant
plus  son cavalier, quoiqu'il se tnt bien en selle, la pauvre bte
prit la fuite et l'emporta hors de l'atteinte du pilote. Enfin, se
dressant sur les pieds de derrire, elle culbuta le Tartare et se laissa
choir sur lui.

Dans ces entrefaites survint le pauvre Chinois qui avait perdu le
chameau; mais il n'avait point d'armes. Cependant, appercevant le
Tartare abattu et cras sous son cheval, il courut  lui, empoignant un
instrument grossier et mal fait qu'il avait au ct, une manire de
hache d'armes, il le lui arracha et lui fit sauter sa cervelle
tartarienne. Or mon vieux pilote avait encore quelque chose  dmler
avec le troisime chenapan. Voyant qu'il ne fuyait pas comme il s'y
tait attendu, qu'il ne s'avanait pas pour le combattre comme il le
redoutait, mais qu'il restait l comme une souche, il se tint coi
lui-mme et se mit  recharger son pistolet. Sitt que le Tartare
entrevit le pistolet, s'imagina-t-il que c'en tait un autre, je ne
sais, il se sauva ventre  terre, laissant  mon pilote, mon champion,
comme je l'appelai depuis, une victoire complte.

En ce moment je commenais  m'veiller, car, en revenant  moi, je crus
sortir d'un doux sommeil; et, comme je l'ai dit, je restai l dans
l'tonnement de savoir o j'tais, comment j'avais t jet par terre,
ce que tout cela signifiait; mai bientt aprs, recouvrant mes esprits,
j'prouvai une douleur vague, je portai la main  ma tte, et je la
retirai ensanglante. Je sentis alors des lancements, la mmoire me
revint et tout se reprsenta dans mon esprit.

Je me dressai subitement sur mes pieds, je me saisis de mon pe, mais
point d'ennemis! Je trouvai un Tartare tendu mort et son cheval arrt
tranquillement prs de lui; et, regardant plus loin, j'apperus mon
champion, mon librateur, qui tait all voir ce que le Chinois avait
fait et qui s'en revenait avec son sabre  la main. Le bon homme me
voyant sur pied vint  moi en courant et m'embrassa dans un transport de
joie, ayant eu d'abord quelque crainte que je n'eusse t tu; et me
voyant couvert de sang, il voulut visiter ma blessure: ce n'tait que
peu de chose, seulement, comme on dit, une tte casse. Je ne me
ressentis pas trop de ce horion, si ce n'est  l'endroit mme qui avait
reu le coup et qui se cicatrisa au bout de deux ou trois jours.

Cette victoire aprs tout ne nous procura pas grand butin, car nous
perdmes un chameau et gagnmes un cheval; mais ce qu'il y a de bon,
c'est qu'en rentrant dans le village, l'homme, le vendeur, demanda 
tre pay de son chameau. Je m'y refusai, et l'affaire fut porte 
l'audience du juge chinois du lieu, c'est--dire, comme nous dirions
chez nous que nous allmes devant un juge de paix. Rendons-lui justice,
ce magistrat se comporta avec beaucoup de prudence et d'impartialit.
Aprs avoir entendu les deux parties, il demanda gravement au Chinois
qui tait venu avec moi pour acheter le chameau de qui il tait le
serviteur.--Je ne suis pas serviteur, rpondit-il, je suis all
simplement avec l'tranger.-- la requte de qui? dit le juge.-- la
requte de l'tranger.--Alors, reprit le _justice_, vous tiez
serviteur de l'tranger pour le moment; et le chameau ayant t livr 
son serviteur, il a t livr  lui, et il faut, lui, qu'il le paie.

J'avoue que la chose tait si claire que je n'eus pas un mot  dire.
Enchant de la consquence tire d'un si juste raisonnement et de voir
le cas si exactement tabli, je payai le chameau de tout coeur et j'en
envoyai qurir un autre. Remarquez bien que j'y envoyai; je me donnai de
garde d'aller le chercher moi-mme: j'en avais assez comme a.

La ville de Naum est sur la lisire de l'Empire chinois. On la dit
fortifie et l'on dit vrai: elle l'est pour le pays; car je ne
craindrais pas d'affirmer que touts les Tartares du Karakathay, qui
sont, je crois, quelques millions, ne pourraient pas en abattre les
murailles avec leurs arcs et leurs flches; mais appeler cela une ville
forte, si elle tait attaque avec du canon, ce serait vouloir se faire
rire au nez par touts ceux qui s'y entendent.

Nous tions encore, comme je l'ai dit,  plus de deux journes de marche
de cette ville, quand des exprs furent expdis sur toute la route pour
ordonner  touts les voyageurs et  toutes les caravanes de faire halte
jusqu' ce qu'on leur et envoy une escorte, parce qu'un corps
formidable de Tartares, pouvant monter  dix mille hommes, avait paru 
trente milles environ au-del de la ville.

C'tait une fort mauvaise nouvelle pour des voyageurs; cependant, de la
part du gouverneur, l'attention tait louable, et nous fmes
trs-contents d'apprendre que nous aurions une escorte. Deux jours aprs
nous remes donc deux cents soldats dtachs d'une garnison chinoise
sur notre gauche et trois cents autres de la ville de Naum, et avec ce
renfort nous avanmes hardiment. Les trois cents soldats de Naum
marchaient  notre front, les deux cents autres  l'arrire-garde, nos
gens de chaque ct des chameaux chargs de nos bagages, et toute la
caravane au centre. Dans cet ordre et bien prpars au combat, nous nous
croyions  mme de rpondre aux dix mille Tartares-Mongols, s'ils se
prsentaient; mais le lendemain, quand ils se montrrent, ce fut tout
autre chose.

De trs-bonne heure dans la matine, comme nous quittions une petite
ville assez bien situe, nomme Changu, nous emes une rivire 
traverser. Nous fmes obligs de la passer dans un bac, et si les
Tartares eussent eu quelque intelligence, c'est alors qu'ils nous
eussent attaqus, tandis que la caravane tait dj sur l'autre rivage
et l'arrire-garde encore en-de; mais personne ne parut en ce lieu.

Environ trois heures aprs, quand nous fmes entrs dans un dsert de
quinze ou seize milles d'tendue,  un nuage de poussire qui s'levait
nous prsummes que l'ennemi tait proche: et il tait proche en effet,
car il arrivait sur nous  toute bride.

Les Chinois de notre avant-garde qui la veille avaient eu le verbe si
haut commencrent  s'branler; frquemment ils regardaient derrire
eux, signe certain chez un soldat qu'il est prt  lever le camp. Mon
vieux pilote fit la mme remarque; et, comme il se trouvait prs de moi,
il m'appela:--Senhor Inglez, dit-il, il faut remettre du coeur au ventre
 ces drles, ou ils nous perdront touts, car si les Tartares
s'avancent, ils ne rsisteront pas.--C'est aussi mon avis, lui
rpondis-je, mais que faire?--Que faire! s'cria-t-il, que de chaque
ct cinquante de nos hommes s'avancent, qu'ils flanquent ces peureux et
les animent, et ils combattront comme de braves compagnons en brave
compagnie; sinon touts vont tourner casaque.--L-dessus je courus au
galop vers notre commandant, je lui parlai, il fut entirement de notre
avis: cinquante de nous se portrent donc  l'aile droite et cinquante 
l'aile gauche, et le reste forma une ligne de rserve. Nous poursuivmes
ainsi notre route, laissant les derniers deux cents hommes faire un
corps  part pour garder nos chameaux; seulement, si besoin tait, ils
devaient envoyer une centaine des leurs pour assister nos cinquante
hommes de rserve.




LES TARTARES-MONGOLS.


Bref les Tartares arrivrent en foule: impossible  nous de dire leur
nombre, mais nous pensmes qu'ils taient dix mille tout au moins. Ils
dtachrent d'abord un parti pour examiner notre attitude, en traversant
le terrain sur le front de notre ligne. Comme nous le tenions  porte
de fusil, notre commandant ordonna aux deux ailes d'avancer en toute
hte et de lui envoyer simultanment une salve de mousqueterie, ce qui
fut fait. Sur ce, il prit la fuite, pour rendre compte, je prsume, de
la rception qui attendait nos Tartares. Et il paratrait que ce salut
ne les mit pas en got, car ils firent halte immdiatement. Aprs
quelques instants de dlibration, faisant un demi-tour  gauche, ils
renganrent leur compliment et ne nous en dirent pas davantage pour
cette fois, ce qui, vu les circonstances, ne fut pas trs-dsagrable:
nous ne brlions pas excessivement de donner bataille  une pareille
multitude.

Deux jours aprs ceci nous atteignmes la ville de Naum ou Nauma. Nous
remercimes le gouverneur de ses soins pour nous, et nous fmes une
collecte qui s'leva  une centaine de crowns que nous donnmes aux
soldats envoys pour notre escorte. Nous y restmes un jour. Naum est
tout de bon une ville de garnison; il y avait bien neuf cents soldats,
et la raison en est qu'autrefois les frontires moscovites taient
beaucoup plus voisines qu'elles ne le sont aujourd'hui, les Moscovites
ayant abandonn toute cette portion du pays (laquelle,  l'Ouest de la
ville, s'tend jusqu' deux cents milles environ), comme strile et
indfrichable, et plus encore  cause de son loignement et de la
difficult qu'il y a d'y entretenir des troupes pour sa dfense, car
nous tions encore  deux mille milles de la Moscovie proprement dite.

Aprs cette tape nous emes  passer plusieurs grandes rivires et deux
terribles dserts, dont l'un nous cota seize jours de marche: c'est 
juste titre, comme je l'ai dit, qu'ils pourraient se nommer _No Man's
Land_, la Terre de Personne; et le 13 avril nous arrivmes aux
frontires des tats moscovites. Si je me souviens bien la premire
cit, ville ou forteresse, comme il vous plaira, qui appartient au Czar
de Moscovie, s'appelle Argun, situe qu'elle est sur la rive occidentale
de la rivire de ce nom.

Je ne pus m'empcher de faire paratre une vive satisfaction en entrant
dans ce que j'appelais un pays chrtien, ou du moins dans un pays
gouvern par des Chrtiens; car, quoiqu' mon sens les Moscovites ne
mritent que tout juste le nom de Chrtiens, cependant ils se prtendent
tels et sont trs-dvots  leur manire. Tout homme  coup sr qui
voyage par le monde comme je l'ai fait, s'il n'est pas incapable de
rflexion, tout homme,  coup sr, dis-je, en arrivera  se bien
pntrer que c'est une bndiction d'tre n dans une contre o le nom
de Dieu et d'un Rdempteur est connu, rvr, ador, et non pas dans un
pays o le peuple, abandonn par le Ciel  de grossires impostures,
adore le dmon, se prosterne devant le bois et la pierre, et rend un
culte aux monstres, aux lments,  des animaux de forme horrible,  des
statues ou  des images monstrueuses. Pas une ville, pas un bourg par o
nous venions de passer qui n'et ses pagodes, ses idoles, ses temples,
et dont la population ignorante n'adort jusqu'aux ouvrages de ses
mains!

Alors du moins nous tions arrivs en un lieu o tout respirait le culte
chrtien, o, mle d'ignorance ou non, la religion chrtienne tait
professe et le nom du vrai Dieu invoqu et ador. J'en tais rjoui
jusqu'au fond de l'me. Je saluai le brave marchand cossais dont j'ai
parl plus haut  la premire nouvelle que j'en eus, et, lui prenant la
main, je lui dis:--Bni soit Dieu! nous voici encore une fois revenus
parmi les Chrtiens!--Il sourit, et me rpondit:--Compatriote, ne vous
rjouissez pas trop tt: ces Moscovites sont une trange sorte de
Chrtiens; ils en portent le nom, et voil tout; vous ne verrez pas
grand'chose de rel avant quelques mois de plus de notre voyage.

--Soit, dis-je; mais toujours est-il que cela vaut mieux que le
paganisme et l'adoration des dmons.--Attendez, reprit-il, je vous
dirai qu'except les soldats russiens des garnisons et quelques
habitants des villes sur la route, tout le reste du pays jusqu' plus de
mille milles au-del est habit par des payens excrables et
stupides;--comme en effet nous le vmes.

Nous tions alors, si je comprends quelque chose  la surface du globe,
lancs  travers la plus grande pice de terre solide qui se puisse
trouver dans l'univers. Nous avions au moins douze cents milles jusqu'
la mer,  l'Est; nous en avions au moins deux mille jusqu'au fond de la
mer Baltique, du ct de l'Ouest, et au moins trois mille si nous
laissions cette mer pour aller chercher au couchant le canal de la
Manche entre la France et l'Angleterre; nous avions cinq mille milles
pleins jusqu' la mer des Indes ou de Perse, vers le Sud, et environ
huit cents milles au Nord jusqu' la mer Glaciale. Si l'on en croit mme
certaines gens, il ne se trouve point de mer du ct du Nord-Est
jusqu'au ple, et consquemment dans tout le Nord-Ouest: un continent
irait donc joindre l'Amrique, nul mortel ne sait o! mais d'excellentes
raisons que je pourrais donner me portent  croire que c'est une erreur.

Quand nous fmes entrs dans les possessions moscovites, avant d'arriver
 quelque ville considrable, nous n'emes rien  observer, sinon que
toutes les rivires coulent  l'Est. Ainsi que je le reconnus sur les
cartes que quelques personnes de la caravane avaient avec elles, il est
clair qu'elles affluent toutes dans le grand fleuve Yamour ou Gammour.
Ce fleuve, d'aprs son cours naturel, doit se jeter dans la mer ou Ocan
chinois. On nous raconta que ses bouches sont obstrues par des joncs
d'une crue monstrueuse, de trois pieds de tour et de vingt ou trente
pieds de haut. Qu'il me soit permis de dire que je n'en crois rien.
Comme on ne navigue pas sur ce fleuve, parce qu'il ne se fait point de
commerce de ce ct, les Tartares qui, seuls, en sont les matres,
s'adonnant tout entier  leurs troupeaux, personne donc, que je sache,
n'a t assez curieux pour le descendre en bateaux jusqu' son
embouchure, ou pour le remonter avec des navires. Chose positive, c'est
que courant vers l'Est par une latitude de 60 degrs, il emporte un
nombre infini de rivires, et qu'il trouve dans cette latitude un Ocan
pour verser ses eaux. Aussi est-on srs qu'il y a une mer par l.

 quelques lieues au Nord de ce fleuve il se trouve plusieurs rivires
considrables qui courent aussi directement au Nord que le Yamour court
 l'Est. On sait qu'elles vont toutes se dcharger dans le grand fleuve
Tartarus, tirant son nom des nations les plus septentrionales d'entre
les Tartares-Mongols, qui, au sentiment des Chinois, seraient les plus
anciens Tartares du monde, et, selon nos gographes, les Gogs et Magogs
dont il est fait mention dans l'histoire sacre.

Ces rivires courant toutes au Nord aussi bien que celles dont j'ai
encore  parler, dmontrent videmment que l'Ocan septentrional borne
aussi la terre de ce ct, de sorte qu'il ne semble nullement rationnel
de penser que le continent puisse se prolonger dans cette rgion pour
aller joindre l'Amrique, ni qu'il n'y ait point de communication entre
l'Ocan septentrional et oriental; mais je n'en dirai pas davantage
l-dessus: c'est une observation que je lis alors, voil pourquoi je
l'ai consigne ici. De la rivire Arguna nous poussmes en avant  notre
aise et  petites journes, et nous fmes sensiblement obligs du soin
que le Czar de Moscovie a pris de btir autant de cits et de villes que
possible, o ses soldats tiennent garnison  peu prs comme ces colonies
militaires postes par les Romains dans les contres les plus recules
de leur Empire, et dont quelques-unes, entre autres,  ce que j'ai lu,
taient places en Bretagne pour la sret du commerce et pour
l'hbergement des voyageurs. C'tait de mme ici; car partout o nous
passmes, bien que, en ces villes et en ces stations, la garnison et les
gouverneurs fussent Russiens et professassent le Christianisme, les
habitants du pays n'taient que de vrais payens, sacrifiant aux idoles
et adorant le soleil, la lune, les toiles et toutes les armes du Ciel.
Je dirai mme que de toutes les idoltries, de touts les payens que je
rencontrai jamais, c'taient bien les plus barbares; seulement ces
misrables ne mangeaient pas de chair humaine, comme font nos Sauvages
de l'Amrique.

Nous en vmes quelques exemples dans le pays entre Arguna, par o nous
entrmes dans les tats moscovites, et une ville habite par des
Tartares et des Moscovites appele Nertzinskoy, o se trouve un dsert,
une fort continue qui nous demanda vingt-deux jours de marche. Dans un
village prs la dernire de ces places, j'eus la curiosit d'aller
observer la manire de vivre des gens du pays, qui est bien la plus
brute et la plus insoutenable. Ce jour-l il y avait sans doute grand
sacrifice, car on avait dress sur un vieux tronc d'arbre une idole de
bois aussi effroyable que le diable, du moins  peu prs comme nous nous
figurons qu'il doit tre reprsent: elle avait une tte qui assurment
ne ressemblait  celle d'aucune crature que le monde ait vue; des
oreilles aussi grosses que cornes d'un bouc et aussi longues; des yeux
de la taille d'un cu; un nez bossu comme une corne de blier, et une
gueule carre et bante comme celle d'un lion, avec des dents horribles,
crochues comme le bec d'un perroquet. Elle tait habille de la plus
sale manire qu'on puisse s'imaginer: son vtement suprieur se
composait de peaux de mouton, la laine tourne en dehors, et d'un grand
bonnet tartare plant sur sa tte avec deux cornes passant au travers.
Elle pouvait avoir huit pieds du haut; mais elle n'avait ni pieds ni
jambes, ni aucune espce de proportions.

Cet pouvantail tait rig hors du village et quand j'en approchai il y
avait l seize ou dix-sept cratures, hommes ou femmes, je ne sais,--car
ils ne font point de distinction ni dans leurs habits ni dans leurs
coiffures,--toutes couches par terre  plat ventre, autour de ce
formidable et informe bloc de bois. Je n'appercevais pas le moindre
mouvement parmi elles, pas plus que si elles eussent t des souches
comme leur idole. Je le croyais d'abord tout de bon; mais quand je fus
un peu plus prs, elles se dressrent sur leurs pieds et poussrent un
hurlement,  belle gueule, comme l'et fait une meute de chiens, puis
elles se retirrent, vexes sans doute de ce que nous les troublions. 
une petite distance du monstre,  l'entre d'une tente ou hutte toute
faite de peaux de mouton et de peaux de vache sches, taient posts
trois hommes que je pris pour des bouchers parce qu'en approchant je vis
de longs couteaux dans leurs mains et au milieu de la tente trois
moutons tus et un jeune boeuf ou bouvillon. Selon toute apparence ces
victimes taient pour cette bche d'idole,  laquelle appartenaient les
trois prtres, et les dix-sept imbcilles prosterns avaient fourni
l'offrande et adressaient leurs prires  la bche.

Je confesse que je fus plus rvolt de leur stupidit et de cette
brutale adoration d'un _hobgoblin_, d'un fantme, que du tout ce qui
m'avait frapp dans le cours de ma vie. Oh! qu'il m'tait douloureux de
voir la plus glorieuse, la meilleure crature de Dieu,  laquelle, par
la cration mme, il a octroy tant d'avantages, prfrablement  touts
les autres ouvrages de ses mains,  laquelle il a donn une me
raisonnable, doue de facults et de capacits, afin qu'elle honort son
Crateur et qu'elle en ft honore! oh! qu'il m'tait douloureux de la
voir, dis-je, tombe et dgnre jusque l d'tre assez stupide pour se
prosterner devant un rien hideux, un objet purement imaginaire, dress
par elle-mme, rendu terrible  ses yeux par sa propre fantaisie, orn
seulement de torchons et de guenilles, et de songer que c'tait l
l'effet d'une pure ignorance transforme en dvotion infernale par le
diable lui-mme, qui, enviant  son crateur l'hommage et l'adoration de
ses cratures, les avait plonges dans des erreurs si grossires, si
dgotantes, si honteuses, si bestiales, qu'elles semblaient devoir
choquer la nature elle-mme!




CHAM-CHI-THAUNGU.


Mais que signifiaient cet bahissement et ces rflexions? C'tait ainsi;
je le voyais devant mes yeux; impossible  moi d'en douter. Tout mon
tonnement tournant en rage, je galopai vers l'image ou monstre, comme
il vous plaira, et avec mon pe je pourfendis le bonnet qu'il avait sur
la tte, au beau milieu, tellement qu'il pendait par une des cornes. Un
de nos hommes qui se trouvait avec moi saisit alors la peau de mouton
qui couvrait l'idole et l'arrachait, quand tout--coup une horrible
clameur parcourut le village, et deux ou trois cents drles me tombrent
sur les bras, si bien que je me sauvai sans demander mon reste, et
d'autant plus volontiers que quelques-uns avaient des arcs et des
flches; mais je fis serment de leur rendre une nouvelle visite.

Notre caravane demeura trois nuits dans la ville, distante de ce lieu de
quatre ou cinq milles environ, afin de se pourvoir de quelques montures
dont elle avait besoin, plusieurs de nos chevaux ayant t surmens et
estropis par le mauvais chemin et notre longue marche  travers le
dernier dsert; ce qui nous donna le loisir de mettre mon dessein 
excution.--Je communiquai mon projet au marchand cossais de Moscou,
dont le courage m'tait bien connu. Je lui contai ce que j'avais vu et
de quelle indignation j'avais t rempli en pensant que la nature
humaine pt dgnrer jusque l. Je lui dis que si je pouvais trouver
quatre ou cinq hommes bien arms qui voulussent me suivre, j'tais
rsolu  aller dtruire cette immonde, cette abominable idole, pour
faire voir  ses adorateurs que ce n'tait qu'un objet indigne de leur
culte et de leurs prires, incapable de se dfendre lui-mme, bien loin
de pouvoir assister ceux qui lui offraient des sacrifices.

Il se prit  rire.--Votre zle peut tre bon, me dit-il; mais que vous
proposez-vous par l?--Ce que je me propose! m'criai-je, c'est de
venger l'honneur de Dieu qui est insult par cette adoration
satanique.--Mais comment cela vengerait-il l'honneur de Dieu,
reprit-il, puisque ces gens ne seront pas  mme de comprendre votre
intention,  moins que vous ne leur parliez et ne la leur expliquiez,
et, alors, ils vous battront, je vous l'assure, car ce sont d'enrags
coquins, et surtout quand il s'agit de la dfense de leur
idoltrie.--Ne pourrions-nous pas le faire de nuit, dis-je, et leur en
laisser les raisons par crit, dans leur propre langage?--Par crit!
rpta-t-il; peste! Mais dans cinq de leurs nations il n'y a pas un seul
homme qui sache ce que c'est qu'une lettre, qui sache lire un mot dans
aucune langue mme dans la leur.--Misrable ignorance!...
m'criai-je. J'ai pourtant grande envie d'accomplir mon dessein;
peut-tre la nature les amnera-t-elle  en tirer des inductions, et 
reconnatre combien ils sont stupides d'adorer ces hideuses
machines.--Cela vous regarde, sir, reprit-il; si votre zle vous y
pousse si imprieusement, faites-le; mais auparavant qu'il vous plaise
de considrer que ces peuples sauvages sont assujtis par la force  la
domination du Czar de Moscovie; que si vous faites le coup, il y a dix
contre un  parier qu'ils viendront par milliers se plaindre au
gouverneur de Nertzinskoy et demander satisfaction, et que si on ne peut
leur donner satisfaction, il y a dix contre un  parier qu'ils
rvolteront et que ce sera l l'occasion d'une nouvelle guerre avec
touts les tartares de ce pays.

Ceci, je l'avoue, me mit pour un moment de nouvelles penses en tte;
mais j'en revenais toujours  ma premire ide et toute cette journe
l'excution de mon projet me tourmenta[28]. Vers le soir le marchand
cossais m'ayant rencontr par hasard dans notre promenade autour de la
ville, me demanda  s'entretenir avec moi.--Je crains, me dit-il, de
vous avoir dtourn de votre bon dessein: j'en ai t un peu proccup
depuis, car j'abhorre les idoles et l'idoltrie tout autant que vous
pouvez le faire.--Franchement, lui rpondis-je, vous m'avez quelque
peu dconcert quant  son excution, mais vous ne l'avez point
entirement chass de mon esprit, et je crois fort que je l'accomplirai
avant de quitter ce lieu, duss-je leur tre livr en
satisfaction.--Non, non, dit-il,  Dieu ne plaise qu'on vous livre 
une pareille engeance de montres! On ne le fera pas; ce serait vous
assassiner.--Oui-d, fis-je, eh! comment me traiteraient-ils
donc?--Comment ils vous traiteraient! s'cria-t-il; coutez, que je
vous conte comment ils ont accommod un pauvre Russien qui, les ayant
insults dans leur culte, juste comme vous avez fait, tomba entre leurs
mains. Aprs l'avoir estropi avec un dard pour qu'il ne pt s'enfuir,
ils le prirent, le mirent tout nu, le posrent sur le haut de leur
idole-monstre, se rangrent tout autour et lui tirrent autant de
flches qu'il s'en put ficher dans son corps; puis ils le brlrent lui
et toutes les flches dont il tait hriss, comme pour l'offrir en
sacrifice  leur idole.--tait-ce la mme idole? fis-je.--Oui,
dit-il, justement la mme.--Eh! bien, repris-je,  mon tour, que je
vous conte une histoire;--L-dessus je lui rapportai l'aventure de nos
Anglais  Madagascar, et comment ils avaient incendi et mis  sac un
village et tu hommes, femmes et enfants pour venger le meurtre de nos
compagnons, ainsi que cela a t relat prcdemment; puis, quand j'eus
finis, j'ajoutai que je pensais que nous devions faire de mme  ce
village.

Il couta trs-attentivement toute l'histoire, mais quand je parlai de
faire de mme  ce village, il me dit:--Vous vous trompez fort, ce
n'est pas ce village, c'est au moins  cent milles plus loin; mais
c'tait bien la mme idole, car on la charrie en procession dans tout le
pays.--Eh! bien, alors, dis-je, que l'idole soit punie! et elle le
sera, que je vive jusqu' cette nuit!

Bref, me voyant rsolu, l'aventure le sduisit, et il me dit que je
n'irais pas seul, qu'il irait avec moi et qu'il m'amnerait pour nous
accompagner un de ses compatriotes, un drille, disait-il, aussi fameux
que qui que ce soit pour son zle contre toutes pratiques diaboliques.
Bref, il m'amena ce camarade, cet cossais qu'il appelait capitaine
Richardson. Je lui fis au long le rcit de ce que j'avais vu et de ce
que je projetais, et sur-le-champ il me dit qu'il voulait me suivre,
dt-il lui en coter la vie. Nous convnmes de partir seulement nous
trois. J'en avais bien fait la proposition  mon partner, mais il s'en
tait excus. Il m'avait dit que pour ma dfense il tait prt 
m'assister de toutes ses forces et en toute occasion; mais que c'tait
une entreprise tout--fait en dehors de sa voie: ainsi, dis-je, nous
rsolmes de nous mettre en campagne seulement nous trois et mon
serviteur, et d'excuter le coup cette nuit mme sur le minuit, avec
tout le secret imaginable.

Cependant, toute rflexion faite, nous jugemes bon de renvoyer la
partie  la nuit suivante, parce que la caravane devant se mettre en
route dans la matine du surlendemain, nous pensmes que le gouverneur
ne pourrait prtendre donner satisfaction  ces barbares  nos dpens
quand nous serions hors de son pouvoir. Le marchand cossais, aussi
ferme dans ses rsolutions que hardi dans l'excution, m'apporta une
robe de Tartare ou gonelle de peau de mouton, un bonnet avec un arc et
des flches, et s'en pourvut lui-mme ainsi que son compatriote, afin
que si nous venions  tre apperus on ne pt savoir qui nous tions.

Nous passmes toute la premire nuit  mixtionner quelques matires
combustibles avec de l'_aqua-vit_, de la poudre  canon et autres
drogues que nous avions pu nous procurer, et le lendemain, ayant une
bonne quantit de goudron dans un petit pot, environ une heure aprs le
soleil couch nous partmes pour notre expdition.

Quand nous arrivmes, il tait  peu prs onze heures du soir: nous ne
remarqumes pas que le peuple et le moindre soupon du danger qui
menaait son idole. La nuit tait sombre, le ciel tait couvert de
nuages; cependant la lune donnait assez de lumire pour laisser voir que
l'idole tait juste dans les mmes posture et place qu'auparavant. Les
habitants semblaient tout entiers  leur repos; seulement dans la grande
hutte ou tente, comme nous l'appelions, o nous avions vu les trois
prtres que nous avions pris pour des bouchers, nous appermes une
lueur, et en nous glissant prs de la porte, nous entendmes parler,
comme s'il y avait cinq ou six personnes. Il nous parut donc de toute
vidence que si nous mettions le feu  l'idole, ces gens sortiraient
immdiatement et s'lanceraient sur nous pour la sauver de la
destruction que nous prmditions; mais comment faire? nous tions fort
embarrasss. Il nous passa bien par l'esprit de l'emporter et de la
brler plus loin; mais quand nous vnmes  y mettre la main, nous la
trouvmes trop pesante pour nos forces et nous retombmes dans la mme
perplexit. Le second cossais tait d'avis de mettre le feu  la hutte
et d'assommer les drles qui s'y trouvaient  mesure qu'ils montreraient
le nez; mais je m'y opposai, je n'entendais point qu'on tut personne,
s'il tait possible de l'viter.--Eh bien, alors, dit le marchand
cossais, voil ce qu'il nous faut faire: tchons de nous emparer d'eux,
lions-leur les mains, et forons-les  assister  la destruction de leur
idole.

Comme il se trouvait que nous n'avions pas mal de cordes et de ficelles
qui nous avaient servi  lier nos pices d'artifice, nous nous
dterminmes  attaquer d'abord les gens de la cabane, et avec aussi peu
de bruit que possible. Nous commenmes par heurter  la porte, et quand
un des prtres se prsenta, nous nous en saismes brusquement, nous lui
bouchmes la bouche, nous lui limes les mains sur le dos et le
conduismes vers l'idole, o nous le baillonnmes pour qu'il ne pt
jeter des cris: nous lui attachmes aussi les pieds et le laissmes par
terre.

Deux d'entre nous guettrent alors  la porte, comptant que quelque
autre sortirait pour voir de quoi il tait question. Nous attendmes
jusqu' ce que notre troisime compagnon nous et rejoint; mais personne
ne se montrant, nous heurtmes de nouveau tout doucement. Aussitt
sortirent deux autres individus que nous accommodmes juste de la mme
manire; mais nous fmes obligs de nous mettre touts aprs eux pour les
coucher par terre prs de l'idole,  quelque distance l'un de l'autre.
Quand nous revnmes nous en vmes deux autres  l'entre de la hutte et
un troisime se tenant derrire en dedans de la porte. Nous empoignmes
les deux premiers et les limes sur-le-champ. Le troisime se prit alors
 crier en se reculant; mais mon cossais le suivit, et prenant une
composition que nous avions faite, une mixtion propre  rpandre
seulement de la fume et de la puanteur, il y mit le feu et la jeta au
beau milieu de la hutte. Dans l'entrefaite l'autre cossais et mon
serviteur s'occupant des deux hommes dj lis, les attachrent ensemble
par le bras, les menrent auprs de l'idole; puis, pour qu'ils vissent
si elle les secourerait, ils les laissrent l, ayant grande hte de
venir vers nous.

Quand l'artifice que nous avions jet eut tellement rempli la hutte de
fume qu'on y tait presque suffoqu, nous y lanmes un sachet de cuir
d'une autre espce qui flambait comme une chandelle; nous le suivmes,
et nous n'appermes que quatre personnes, deux hommes et deux femmes 
ce que nous crmes, venus sans doute pour quelque sacrifice diabolique.
Ils nous parurent dans une frayeur mortelle, ou du moins tremblants,
stupfis, et  cause de la fume incapables de profrer une parole.
DESTRUCTION DE CHAM-CHI-THAUNGU.

En un mot, nous les prmes, nous les garrottmes comme les autres, et le
tout sans aucun bruit. J'aurais d dire que nous les emmenmes hors de
la hutte d'abord, car tout comme  eux la fume nous fut insupportable.
Ceci fait nous les conduismes touts ensemble vers l'idole, et arrivs
l nous nous mmes  la travailler: d'abord nous la barbouillmes du
haut en bas, ainsi que son accoutrement, avec du goudron, et certaine
autre matire que nous avions, compose de suif et de soufre; nous lui
bourrmes ensuite les yeux, les oreilles et la gueule de poudre  canon;
puis nous entortillmes dans son bonnet une grande pice d'artifice, et
quand nous l'emes couverte de touts les combustibles que nous avions
apports nous regardmes autour de nous pour voir si nous pourrions
trouver quelque chose pour son embrasement. Tout--coup mon serviteur se
souvint que prs de la hutte il y avait un tas de fourrage sec, de la
paille ou du foin, je ne me rappelle pas: il y courut avec un des
cossais et ils en apportrent plein leurs bras. Quand nous emes achev
cette besogne nous prmes touts nos prisonniers, nous les rapprochmes,
ayant les pieds dlis et la bouche dbaillonne nous les fmes tenir
debout et les plantmes juste devant leur monstrueuse idole, puis nous y
mmes feu de tout ct.

Nous demeurmes l un quart d'heure ou environ avant que la poudre des
yeux, de la bouche et des oreilles de l'idole sautt; cette explosion,
comme il nous fut facile de le voir, la fendit et la dfigura toute; en
un mot, nous demeurmes l jusqu' ce que nous la vmes s'embraser et ne
former plus qu'une souche, qu'un bloc de bois. Aprs l'avoir entoure de
fourrage sec, ne doutant pas qu'elle ne ft bientt entirement
consume, nous nous disposions  nous retirer, mais l'cossais nous
dit:--Ne partons pas, car ces pauvres misrables dupes seraient
capables de se jeter dans le feu pour se faire rtir avec leur
idole.--Nous consentmes donc  rester jusqu' ce que le fourrage ft
brl, puis, nous fmes volte-face, et les quittmes.

Le matin nous parmes parmi nos compagnons de voyage excessivement
occups  nos prparatifs de dpart: personne ne se serait imagin que
nous tions alls ailleurs que dans nos lits, comme raisonnablement tout
voyageur doit faire, pour se prparer aux fatigues d'une journe de
marche.

Mais ce n'tait pas fini, le lendemain une grande multitude de gens du
pays, non-seulement de ce village mais de cent autres, se prsenta aux
portes de la ville, et d'une faon fort insolente, demanda satisfaction
au gouverneur de l'outrage fait  leurs prtres et  leur grand
Cham-Chi-Thaungu; c'tait l le nom froce qu'il donnait  la
monstrueuse crature qu'ils adoraient. Les habitants de Nertzinskoy
furent d'abord dans une grande consternation: ils disaient que les
Tartares taient trente mille pour le moins, et qu'avant peu de jours
ils seraient cent mille et au-del.

Le gouverneur russien leur envoya des messagers pour les appaiser et
leur donner toutes les bonnes paroles imaginables. Il les assura qu'il
ne savait rien de l'affaire; que pas un homme de la garnison n'ayant mis
le pied dehors, le coupable ne pouvait tre parmi eux; mais que s'ils
voulaient le lui faire connatre il serait exemplairement puni. Ils
rpondirent hautainement que toute la contre rvrait le grand
Cham-Chi-Thaungu qui demeurait dans le soleil, et que nul mortel n'et
os outrager son image, hors quelque chrtien mcrant (ce fut l leur
expression, je crois), et qu'ainsi ils lui dclaraient la guerre  lui
et  touts les Russiens, qui, disaient-ils, taient des infidles, des
chrtiens.

Le gouverneur, toujours patient, ne voulant point de rupture, ni qu'on
pt en rien l'accuser d'avoir provoqu la guerre, le Czar lui ayant
troitement enjoint de traiter le pays conquis avec bnignit et
courtoisie, leur donna encore toutes les bonnes paroles possibles;  la
fin il leur dit qu'une caravane tait partie pour la Russie le matin
mme, que quelqu'un peut-tre des voyageurs leur avait fait cette
injure, et que, s'ils voulaient en avoir l'assurance, il enverrait aprs
eux pour en informer. Ceci parut les appaiser un peu, et le gouverneur
nous dpcha donc un courrier pour nous exposer l'tat des choses, en
nous intimant que si quelques hommes de notre caravane avaient fait le
coup, ils feraient bien de se sauver, et, coupables ou non, que nous
ferions bien de nous avancer en toute hte, tandis qu'il les amuserait
aussi long-temps qu'il pourrait.

C'tait trs-obligeant de la part du gouverneur. Toutefois lorsque la
caravane fut instruite de ce message, personne n'y comprit rien, et
quant  nous qui tions les coupables, nous fmes les moins souponns
de touts: on ne nous fit pas seulement une question. Nanmoins le
capitaine qui pour le moment commandait la caravane, profita de l'avis
que le gouverneur nous donnait, et nous marchmes ou voyagemes deux
jours et deux nuits, presque sans nous arrter. Enfin nous nous
reposmes  un village nomm Plothus, nous n'y fmes pas non plus une
longue station, voulant gagner au plus tt Jarawena, autre colonie du
Czar de Moscovie o nous esprions tre en sret. Une chose 
remarquer, c'est qu'aprs deux ou trois jours de marche, au-del de
cette ville, nous commenmes  entrer dans un vaste dsert sans nom
dont je parlerai plus au long en son lieu, et que si alors nous nous y
fussions trouvs, il est plus que probable que nous aurions t touts
dtruits. Ce fut le lendemain de notre dpart de Plothus, que des nuages
de poussire qui s'levaient derrire nous  une grande distance firent
souponner  quelques-uns des ntres que nous tions poursuivis. Nous
tions entrs dans le dsert, et nous avions long un grand lac, appel
Shanks-Oser, quand nous appermes un corps nombreux de cavaliers de
l'autre ct du lac vers le Nord. Nous remarqumes qu'ils se dirigeaient
ainsi que nous vers l'Ouest, mais fort heureusement ils avaient suppos
que nous avions pris la rive Nord, tandis que nous avions pris la rive
Sud. Deux jours aprs nous ne les vmes plus, car pensant que nous
tions toujours devant eux ils poussrent jusqu' la rivire Udda: plus
loin, vers le Nord, c'est un courant considrable, mais  l'endroit o
nous la passmes, elle est troite et guable.

Le troisime jour, soit qu'ils se fussent apperu de leur mprise, soit
qu'ils eussent eu de nos nouvelles, ils revinrent sur nous ventre 
terre,  la brune. Nous venions justement de choisir,  notre grande
satisfaction, une place trs-convenable pour camper pendant la nuit,
car, bien que nous ne fussions qu' l'entre d'un dsert dont la
longueur tait de plus de cinq cents milles, nous n'avions point de
villes o nous retirer, et par le fait nous n'en avions d'autre 
attendre que Jarawena, qui se trouvait encore  deux journes de marche.
Ce dsert, cependant, avait quelque peu de bois de ce ct, et de
petites rivires qui couraient toutes se jeter dans la grande rivire
Udda. Dans un passage troit entre deux bocages trs-pais nous avions
assis notre camp pour cette nuit, redoutant une attaque nocturne.

Personne, except nous, ne savait, pourquoi nous tions poursuivis; mais
comme les Tartares-Mongols ont pour habitude de rder en troupes dans le
dsert, les caravanes ont coutume de se fortifier ainsi contre eux
chaque nuit, comme contre des armes de voleurs; cette poursuite n'tait
donc pas chose nouvelle.

Or nous avions cette nuit le camp le plus avantageux que nous eussions
jamais eu: nous tions posts entre deux bois, un petit ruisseau coulait
juste devant notre front, de sorte que nous ne pouvions tre envelopps,
et qu'on ne pouvait nous attaquer que par devant ou par derrire. Encore
mmes-nous touts nos soins  rendre notre front aussi fort que possible,
en plaant nos bagages, nos chameaux et nos chevaux, touts en ligne au
bord du ruisseau: sur notre arrire nous abattmes quelques arbres.

Dans cet ordre nous nous tablissions pour la nuit, mais les Tartares
furent sur nos bras avant que nous eussions achev notre campement. Ils
ne se jetrent pas sur nous comme des brigands, ainsi que nous nous y
attendions, mais ils nous envoyrent trois messagers pour demander qu'on
leur livrt les hommes qui avaient bafou leurs prtres et brl leur
Dieu Cham-Chi-Thaungu, afin de les brler, et sur ce ils disaient qu'ils
se retireraient, et ne nous feraient point de mal: autrement qu'ils nous
feraient touts prir dans les flammes. Nos gens parurent fort troubls 
ce message, et se mirent  se regarder l'un l'autre entre les deux yeux
pour voir si quelqu'un avait le pch crit sur la face. Mais, Personne!
c'tait le mot, personne n'avait fait cela. Le commandant de la caravane
leur fit rpondre qu'il tait bien sr que pas un des ntres n'tait
coupable de cet outrage; que nous tions de paisibles marchands
voyageant pour nos affaires; que nous n'avions fait de dommage ni  eux
ni  qui que ce ft; qu'ils devaient chercher plus loin ces ennemis, qui
les avaient injuris, car nous n'tions pas ces gens-l; et qu'il les
priait de ne pas nous troubler, sinon que nous saurions nous dfendre.

Cette rponse fut loin de les satisfaire, et le matin,  la pointe du
jour, une foule immense s'avana vers notre camp; mais en nous voyant
dans une si avantageuse position, ils n'osrent pas pousser plus avant
que le ruisseau qui barrait notre front, o ils s'arrtrent, et
dployrent de telles forces, que nous en fmes atterrs au plus haut
point; ceux d'entre nous qui en parlaient le plus modestement, disaient
qu'ils taient dix mille. L, ils firent une pause et nous regardrent
un moment; puis, poussant un affreux hourra, ils nous dcochrent une
nue de flches. Mais nous tions trop bien  couvert, nos bagages nous
abritaient, et je ne me souviens pas que parmi nous un seul homme ft
bless.

Quelque temps aprs, nous les vmes faire un petit mouvement  notre
droite, et nous les attendions sur notre arrire, quand un rus
compagnon, un Cosaque de Jarawena, aux gages des Moscovites, appela le
commandant de la caravane et lui dit:--Je vais envoyer toute cette
engeance  Sibeilka.--C'tait une ville  quatre ou cinq journes de
marche au moins, vers le Sud, ou plutt derrire nous. Il prend donc son
arc et ses flches, saute  cheval, s'loigne de notre arrire au galop,
comme s'il retournait  Nertzinskoy, puis faisant un grand circuit, il
rejoint l'arme des Tartares comme s'il tait un exprs envoy pour leur
faire savoir tout particulirement que les gens qui avaient brl leur
Cham-Chi-Thaungu taient partis pour Sibeilka avec une caravane de
mcrants, c'est--dire de Chrtiens, rsolus qu'ils taient de brler
le Dieu Scal-Isarg, appartenant aux Tongouses.

Comme ce drle tait un vrai Tartare et qu'il parlait parfaitement leur
langage, il feignit si bien, qu'ils gobrent tout cela et se mirent en
route en toute hte pour Sibeilka, qui tait, ce me semble,  cinq
journes de marche vers le Sud. En moins de trois heures ils furent
entirement hors de notre vue, nous n'en entendmes plus parler, et nous
n'avons jamais su s'ils allrent ou non jusqu' ce lieu nomm Sibeilka.

Nous gagnmes ainsi sans danger la ville de Jarawena, o il y avait une
garnison de Moscovites, et nous y demeurmes cinq jours, la caravane se
trouvant extrmement fatigue de sa dernire marche et de son manque de
repos durant la nuit.

Au sortir de cette ville nous emes  passer un affreux dsert qui nous
tint vingt-trois jours. Nous nous tions munis de quelques tentes pour
notre plus grande commodit pendant la nuit, et le commandant de la
caravane s'tait procur seize chariots ou fourgons du pays pour porter
notre eau et nos provisions. Ces chariots, rangs chaque nuit tout
autour de notre camp, nous servaient de retranchement; de sorte que, si
les Tartare se fussent montrs,  moins d'tre en trs-grand nombre, ils
n'auraient pu nous toucher.




LES TONGOUSES.


On croira facilement que nous emes grand besoin de repos aprs ce long
trajet; car dans ce dsert nous ne vmes ni maisons ni arbres. Nous y
trouvmes  peine quelques buissons, mais nous appermes en revanche
une grande quantit de chasseurs de zibelines; ce sont touts des
Tartares de la Mongolie dont cette contre fait partie. Ils attaquent
frquemment les petites caravanes, mais nous n'en rencontrmes point en
grande troupe. J'tais curieux de voir les peaux des zibelines qu'ils
chassaient; mais je ne pus me mettre en rapport avec aucun d'eux, car
ils n'osaient pas s'approcher de nous, et je n'osais pas moi-mme
m'carter de la compagnie pour les joindre.

Aprs avoir travers ce dsert, nous entrmes dans une contre assez
bien peuple, c'est--dire o nous trouvmes des villes et des chteaux
levs par le Czar de Moscovie, avec des garnisons de soldats
stationnaires pour protger les caravanes, et dfendre le pays contre
les Tartares, qui autrement rendraient la route trs-dangereuse. Et sa
majest Czarienne a donn des ordres si stricts pour la sret des
caravanes et des marchands que, si on entend parler de quelques Tartares
dans le pays, des dtachements de la garnison sont de suite envoys pour
escorter les voyageurs de station en station.

Aussi le gouverneur d'Adinskoy, auquel j'eus occasion de rendre visite,
avec le marchand cossais qui tait li avec lui, nous offrit-il une
escorte de cinquante hommes, si nous pensions qu'il y et quelque
danger, jusqu' la prochaine station.

Long-temps je m'tais imagin qu'en approchant de l'Europe, nous
trouverions le pays mieux peupl et le peuple plus civilis; je m'tais
doublement tromp, car nous avions encore  traverser la nation des
Tongouses, o nous vmes des marques de paganisme et de barbarie, pour
le moins aussi grossires que celles qui nous avaient frappes
prcdemment; seulement comme ces Tongouses ont t assujtis par les
Moscovites, et entirement rduits, ils ne sont pas trs-dangereux; mais
en fait de rudesse de moeurs, d'idoltrie et de polythisme jamais peuple
au monde ne les surpassa. Ils sont couverts de peaux de btes aussi bien
que leurs maisons, et,  leur mine rbarbative,  leur costume, vous ne
distingueriez pas un homme d'avec une femme. Durant l'hiver, quand la
terre est couverte de neige ils vivent sous terre, dans des espces de
repaires vots dont les cavits ou cavernes se communiquent entre
elles.

Si les Tartares avaient leur Cham-Chi-Thaungu pour tout un village ou
toute une contre, ceux-ci avaient des idoles dans chaque hutte et dans
chaque cave. En outre ils adorent les toiles, le soleil, l'eau, la
neige, et en un mot tout ce qu'ils ne comprennent pas, et ils ne
comprennent pas grand'chose; de sorte qu' touts les lments et 
presque touts les objets extraordinaires ils offrent des sacrifices.

Mais je ne dois faire la description d'un peuple ou d'une contre
qu'autant que cela se rattache  ma propre histoire.--Il ne m'arriva
rien de particulier dans ce pays, que j'estime loign de plus de quatre
cents milles du dernier dsert dont j'ai parl, et dont la moiti mme
est aussi un dsert, o nous marchmes rudement pendant douze jours sans
rencontrer une maison, un arbre, une broussaille et o nous fmes encore
obligs de porter avec nous nos provisions, l'eau comme le pain. Aprs
tre sortis de ce steppe, nous parvnmes en deux jours  Ynissisk,
ville ou station moscovite sur le grand fleuve Ynissi. Ce fleuve, nous
fut-il dit, spare l'Europe de l'Asie, quoique nos faiseurs de cartes, 
ce qu'on m'a rapport, n'en tombent pas d'accord. N'importe, ce qu'il y
a de certain, c'est qu'il borne  l'Orient l'ancienne Sibrie, qui
aujourd'hui ne forme qu'une province du vaste Empire Moscovite bien
qu'elle soit aussi grande que l'Empire Germanique tout entier.

Je remarquai que l'ignorance et le paganisme prvalaient encore, except
dans les garnisons Moscovites: toute la contre entre le fleuve Oby et
le fleuve Ynissei est entirement payenne, et les habitants sont aussi
barbares que les Tartares les plus reculs, mme qu'aucune nation que je
sache de l'Asie ou de l'Amrique. Je remarquai aussi, ce que je fis
observer aux gouverneurs Moscovites avec lesquels j'eus occasion de
converser, que ces payens, pour tre sous le gouvernement moscovite n'en
taient ni plus sages ni plus prs du christianisme. Mais tout en
reconnaissant que c'tait assez vrai, ils rpondaient que ce n'tait pas
leur affaire; que si le Czar s'tait promis de convertir ses sujets
sibriens, tongouses ou tartares, il aurait envoy parmi eux des prtres
et non pas des soldats, et ils ajoutaient avec plus de sincrit que je
ne m'y serais attendu que le grand souci de leur monarque n'tait pas de
faire de ces peuples des Chrtiens, mais des sujets.

Depuis ce fleuve jusqu'au fleuve Oby, nous traversmes une contre
sauvage et inculte; je ne saurais dire que ce soit un sol strile, c'est
seulement un sol qui manque de bras et d'une bonne exploitation, car
autrement c'est un pays charmant, trs-fertile et trs-agrable en soi.
Les quelques habitants que nous y trouvmes taient touts payens,
except ceux qu'on y avait envoys de Russie; car c'est dans cette
contre, j'entends sur les rives de l'Oby, que sont bannis les criminels
moscovites qui ne sont point condamns  mort: une fois l, il est
presque impossible qu'ils en sortent.

Je n'ai rien d'essentiel  dire sur mon compte jusqu' mon arrive 
Tobolsk, capitale de la Sibrie, o je sjournai assez long-temps pour
les raisons suivantes.

Il y avait alors prs de sept mois que nous tions en route et l'hiver
approchait rapidement: dans cette conjoncture, sur nos affaires prives,
mon partner et moi, nous tnmes donc un conseil, o nous jugemes 
propos, attendu que nous devions nous rendre en Angleterre et non pas 
Moscou, de considrer le parti qu'il nous fallait prendre. On nous avait
parl de traneaux et de rennes pour nous transporter sur la neige
pendant l'hiver; et c'est tout de bon que les Russiens font usage de
pareils vhicules, dont les dtails sembleraient incroyables si je les
rapportais, et au moyen desquels ils voyagent beaucoup plus dans la
saison froide qu'ils ne sauraient voyager en t, parce que dans ces
traneaux ils peuvent courir nuit et jour: une neige congele couvrant
alors toute la nature, les montagnes, les valles, les rivires, les
lacs n'offrent plus qu'une surface unie et dure comme la pierre, sur
laquelle ils courent sans se mettre nullement en peine de ce qui est
dessous.

Mais je n'eus pas occasion de faire un voyage de ce genre.--Comme je me
rendais en Angleterre et non pas  Moscou, j'avais deux routes 
prendre: il me fallait aller avec la caravane jusqu' Jaroslav, puis
tourner vers l'Ouest, pour gagner Narva et le golfe de Finlande, et,
soit par mer soit par terre, Dantzick, o ma cargaison de marchandises
chinoises devait se vendre avantageusement; ou bien il me fallait
laisser la caravane  une petite ville sur la Dvina, d'o par eau je
pouvais gagner en six jours Archangel, et de l faire voile pour
l'Angleterre, la Hollande ou Hambourg.

Toutefois il et t absurde d'entreprendre l'un ou l'autre de ces
voyages pendant l'hiver: si je me fusse dcid pour Dantzick, la
Baltique en cette saison est gele, tout passage m'et t ferm, et par
terre il est bien moins sr de voyager dans ces contres que parmi les
Tartares-Mongols. D'un autre ct, si je me fusse rendu  Archangel en
octobre, j'eusse trouv touts les navires partis, et mme les marchands
qui ne s'y tiennent que l't, et l'hiver se retirent  Moscou, vers le
Sud, aprs le dpart des vaisseaux. Un froid excessif, la disette, et la
ncessit de rester tout l'hiver dans une ville dserte, c'est l tout
ce que j'eusse pu esprer d'y rencontrer. En dfinitive, je pensai donc
que le mieux tait de laisser partir la caravane, et de faire mes
dispositions pour hiverner  l'endroit o je me trouvais, c'est--dire 
Tobolsk en Sibrie, par une latitude de 60 degrs; l, au moins, pour
passer un hiver rigoureux, je pouvais faire fond sur trois choses,
savoir: l'abondance de toutes les provisions que fournit le pays, une
maison chaude avec des combustibles  suffisance, et une excellente
compagnie. De tout ceci, je parlerai plus au long en son lieu.

J'tais alors dans un climat entirement diffrent de mon le
bien-aime, o je n'eus jamais froid que dans mes accs de fivre, o
tout au contraire j'avais peine  endurer des habits sur mon dos, o je
ne faisais jamais de feu que dehors, et pour prparer ma nourriture:
aussi tais-je emmitoufl dans trois bonnes vestes avec de grandes robes
par-dessus, descendant jusqu'aux pieds et se boutonnant au poignet,
toutes doubles de fourrures, pour les rendre suffisamment chaudes.

J'avoue que je dsapprouve fort notre manire de chauffer les maisons en
Angleterre, c'est--dire de faire du feu dans chaque chambre, dans des
chemines ouvertes, qui, ds que le feu est teint, laissent l'air
intrieur aussi froid que la temprature. Aprs avoir pris un
appartement dans une bonne maison de la ville, au centre de six chambres
diffrentes je fis construire une chemine en forme de fourneau,
semblable  un pole; le tuyau pour le passage de la fume tait d'un
ct, la porte ouvrant sur le foyer d'un autre; toutes les chambres
taient galement chauffes, sans qu'on vt aucun feu, juste comme sont
chauffs les bains en Angleterre.

Par ce moyen nous avions toujours la mme temprature dans tout le
logement, et une chaleur gale se conservait. Quelque froid qu'il ft
dehors, il faisait toujours chaud dedans; cependant on ne voyait point
de feu, et l'on n'tait jamais incommod par la fume.

Mais la chose la plus merveilleuse c'tait qu'il ft possible de trouver
bonne compagnie, dans une contre aussi barbare que les parties les plus
septentrionales de l'Europe, dans une contre proche de la mer Glaciale,
et  peu de degrs de la Nouvelle-Zemble.

Cependant, comme c'est dans ce pays, ainsi que je l'ai dj fait
remarquer, que sont bannis les criminels d'tat moscovites, la ville
tait pleine de gens de qualit, de princes, de gentilshommes, de
colonels, en un mot, de nobles de tout rang, de soldats de tout grade,
et de courtisans. Il y avait le fameux prince Galilfken ou Galoffken,
son fils le fameux gnral Robostisky, plusieurs autres personnages de
marque, et quelques dames de haut parage.

Par l'intermdiaire de mon ngociant cossais, qui toutefois ici se
spara de moi, je fis connaissance avec plusieurs de ces gentilshommes,
avec quelques-uns mme du premier ordre, et de qui, dans les longues
soires d'hiver pendant lesquelles je restais au logis, je reus
d'agrables visites. Ce fut causant un soir avec un certain prince
banni, un des ex-ministres d'tat du Czar, que la conversation tomba sur
mon chapitre. Comme il me racontait une foule de belles choses sur la
grandeur, la magnificence, les possessions, et le pouvoir absolu de
l'Empereur des Russiens, je l'interrompis et lui dis que j'avais t un
prince plus grand et plus puissant que le Czar de Moscovie, quoique mes
tats ne fussent pas si tendus, ni mes peuples si nombreux.  ce coup,
le seigneur russien eut l'air un peu surpris, et, tenant ses yeux
attachs sur moi, il commena de s'tonner de ce que j'avanais.

Je lui dis que son tonnement cesserait quand je me serais expliqu.
D'abord je lui contai que j'avais  mon entire disposition la vie et la
fortune de mes sujets; que nonobstant mon pouvoir absolu, je n'avais pas
eu un seul individu mcontent de mon gouvernement ou de ma personne dans
toutes mes possessions. L-dessus il secoua la tte, et me dit qu'en
cela je surpassais tout de bon le Czar de Moscovie. Me reprenant,
j'ajoutai que toutes les terres de mon royaume m'appartenaient en
propre; que touts mes sujets taient non-seulement mes tenanciers, mais
mes tenanciers  volont; qu'ils se seraient touts battus pour moi
jusqu' la dernire goutte de leur sang, et que jamais tyran, car pour
tel je me reconnaissais, n'avait t si universellement aim, et
cependant si horriblement redout de ses sujets.




LE PRINCE MOSCOVITE. Aprs avoir amus quelque temps la compagnie de ces
nigmes gouvernementales, je lui en dis le mot, je lui fis au long
l'histoire de ma vie dans l'le, et de la manire dont je m'y gouvernais
et gouvernais le peuple rang sous moi, juste comme je l'ai rdig
depuis. On fut excessivement touch de cette histoire, et surtout le
prince, qui me dit avec un soupir, que la vritable grandeur ici-bas
tait d'tre son propre matre; qu'il n'aurait pas chang une condition
telle que la mienne, contre celle du Czar de Moscovie; qu'il trouvait
plus de flicit dans la retraite  laquelle il semblait condamn en cet
exil qu'il n'en avait jamais trouv dans la plus haute autorit dont il
avait joui  la Cour de son matre le Czar; que le comble de la sagesse
humaine tait de ployer notre humeur aux circonstances, et de nous faire
un calme intrieur sous le poids des plus grandes temptes.--Ici,
poursuivit-il au commencement de mon bannissement, je pleurais, je
m'arrachais les cheveux, je dchirais mes habits, comme tant d'autres
avaient fait avant moi, mais amen aprs un peu de temps et de rflexion
 regarder au-dedans de moi, et  jeter les yeux autour de moi sur les
choses extrieures, je trouvai que, s'il est une fois conduit 
rflchir sur la vie, sur le peu d'influence qu'a le monde sur le
vritable bonheur, l'esprit de l'homme est parfaitement capable de se
crer une flicit  lui, le satisfaisant pleinement et s'alliant  ses
meilleurs desseins et  ses plus nobles dsirs, sans grand besoin de
l'assistance du monde. De l'air pour respirer, de la nourriture pour
soutenir la vie, des vtements pour avoir chaud, la libert de prendre
l'exercice ncessaire  la sant, compltent dans mon opinion tout ce
que le monde peut faire pour nous. La grandeur, la puissance, les
richesses et les plaisirs dont quelques-uns jouissent ici-bas, et dont
pour ma part j'ai joui, sont pleins d'attraits pour nous, mais toutes
ces choses lchent la bride  nos plus mauvaises passions,  notre
ambition,  notre orgueil,  notre avarice,  notre vanit,  notre
sensualit, passions qui procdent de ce qu'il y a de pire dans la
nature de l'homme, qui sont des crimes en elles-mmes, qui renferment la
semence de toute espce de crimes, et n'ont aucun rapport, et ne se
rattachent en rien ni aux vertus qui constituent l'homme sage, ni aux
grces qui nous distinguent comme Chrtiens. Priv que je suis
aujourd'hui de toute cette flicit imaginaire que je gotais dans la
pratique de touts ces vices, je me trouve  mme de porter mes regards
sur leur ct sombre, o je n'entrevois que difformits. Je suis
maintenant convaincu que la vertu seule fait l'homme vraiment sage,
riche, grand, et le retient dans la voie qui conduit  un bonheur
suprme, dans une vie future; et en cela, ne suis-je pas plus heureux
dans mon exil que ne le sont mes ennemis en pleine possession des biens
et du pouvoir que je leur ai abandonns?

Sir, ajouta-t-il, je n'amne point mon esprit  cela par politique, me
soumettant  la ncessit de ma condition, que quelques-uns appellent
misrable. Non, si je ne m'abuse pas trop sur moi-mme, je ne voudrais
pas m'en retourner; non, quand bien mme le Czar mon matre me
rappellerait et m'offrirait de me rtablir dans toute ma grandeur
passe; non, dis-je, je ne voudrais pas m'en retourner, pas plus que mon
me, je pense, quand elle sera dlivre de sa prison corporelle, et aura
got la flicit glorieuse qu'elle doit trouver au-del de la vie, ne
voudra retourner  la gele de chair et de sang qui l'enferme
aujourd'hui, et abandonner les Cieux pour se replonger dans la fange et
l'ordure des affaires humaines.

Il pronona ces paroles avec tant de chaleur et d'effusion, tant
d'motion se trahissait dans son maintien qu'il tait visible que
c'taient l les vrais sentiments de son me. Impossible demeure en
doute sa sincrit.

Je lui rpondis qu'autrefois dans mon ancienne condition dont je venais
de lui faire la peinture, je m'tais cru une espce de monarque, mais
que je pensais qu'il tait, lui, non-seulement un monarque mais un grand
conqurant; car celui qui remporte la victoire sur ses dsirs excessifs,
qui a un empire absolu sur lui-mme, et dont la raison gouverne
entirement la volont est certainement plus grand que celui qui
conquiert une ville.--Mais, Mylord, ajoutai-je, oserais-je vous faire
une question?--De tout mon coeur, rpondit-il.--Si la porte de votre
libert tait ouverte, repris-je, ne saisiriez-vous pas cette occasion
de vous dlivrer de cet exil?

--Attendez, dit-il, votre question est subtile, elle demande de
srieuses et d'exactes distinctions pour y donner une rponse sincre,
et je veux vous mettre mon coeur  jour. Rien au monde que je sache ne
pourrait me porter  me dlivrer de cet tat de bannissement, sinon ces
deux choses: premirement ma famille, et secondement un climat un peu
plus doux. Mais je vous proteste que pour retourner aux pompes de la
Cour,  la gloire, au pouvoir, au tracas d'un ministre d'tat, 
l'opulence, au faste et aux plaisirs, c'est--dire aux folies d'un
courtisan, si mon matre m'envoyait aujourd'hui la nouvelle qu'il me
rend tout ce dont il m'a dpouill, je vous proteste, dis-je, si je me
connais bien, que je ne voudrais pas abandonner ce dsert, ces solitudes
et ces lacs glacs pour le palais de Moscou.

--Mais, Mylord, repris-je, peut-tre n'tes-vous pas seulement banni
des plaisirs de la Cour, du pouvoir, de l'autorit et de l'opulence dont
vous jouissiez autrefois, vous pouvez tre aussi priv de quelques-unes
des commodits de la vie; vos terres sont peut-tre confisques, vos
biens pills, et ce qui vous est laiss ici ne suffit peut-tre pas aux
besoins ordinaires de la vie.

--Oui, me rpliqua-t-il, si vous me considrez comme un seigneur ou un
prince, comme dans le fait je le suis; mais veuillez ne voir en moi
simplement qu'un homme, une crature humaine, que rien ne distingue
d'avec la foule, et il vous sera vident que je ne puis sentir aucun
besoin,  moins que je ne sois visit par quelque maladie ou quelque
infirmit. Pour mettre toutefois la question hors de doute, voyez notre
manire de vivre: nous sommes en cette ville cinq grands personnages;
nous vivons tout--fait retirs, comme il convient  des gens en exil.
Nous avons sauv quelque chose du naufrage de notre fortune, qui nous
met au-dessus de la ncessit de chasser pour notre subsistance; mais
les pauvres soldats qui sont ici, et qui n'ont point nos ressources
vivent dans une aussi grande abondance que nous. Ils vont dans les bois
chasser les zibelines et les renards: le travail d'un mois fournit 
leur entretien pendant un an. Comme notre genre de vie n'est pas
coteux, il nous est ais de nous procurer ce qu'il nous faut: donc
votre objection est dtruite.

La place me manque pour rapporter tout au long la conversation on ne
peut plus agrable que j'eus avec cet homme vritablement grand, et dans
laquelle son esprit laissa paratre une si haute connaissance des
choses, soutenue tout  la fois et par la religion et par une profonde
sagesse, qu'il est hors de doute que son mpris pour le monde ne ft
aussi grand qu'il l'exprimait. Et jusqu' la fin il se montra toujours
le mme comme on le verra par ce qui suit.

Je passai huit mois  Tobolsk. Que l'hiver me parut sombre et terrible!
Le froid tait si intense que je ne pouvais pas seulement regarder
dehors sans tre envelopp dans des pelleteries, et sans avoir sur le
visage un masque de fourrure ou plutt un capuchon, avec un trou
simplement pour la bouche et deux trous pour les yeux. Le faible jour
que nous emes pendant trois mois ne durait pas, calcul fait, au-del de
cinq heures, six tout au plus; seulement le sol tant continuellement
couvert de neige et le temps assez clair, l'obscurit n'tait jamais
profonde. Nos chevaux taient gards ou plutt affams sous terre, et
quant  nos valets, car nous en avions lou pour prendre soin de nous et
de nos montures, il nous fallait  chaque instant panser et faire
dgeler leurs doigts ou leurs orteils, de peur qu'ils ne restassent
perclus.

Dans l'intrieur  vrai dire nous avions chaud, les maisons tant
closes, les murailles paisses, les ouvertures petites et les vitrages
doubles. Notre nourriture consistait principalement en chair de daim
sale et apprte dans la saison, en assez bon pain, mais prpar comme
du biscuit, en poisson sec de toute sorte, en viande de mouton, et en
viande de buffle, assez bonne espce de boeuf. Toutes les provisions pour
l'hiver sont amasses pendant l't, et parfaitement conserves. Nous
avions pour boisson de l'eau mle avec de l'_aqua-vit_ au lieu de
brandevin, et pour rgal, en place de vin, de l'hydromel: ils en ont
vraiment de dlicieux. Les chasseurs, qui s'aventurent dehors par touts
les temps, nous apportaient frquemment de la venaison frache,
trs-grasse et trs-bonne, et quelquefois de la chair d'ours mais nous
ne faisions pas grand cas de cette dernire. Grce  la bonne provision
de th que nous avions, nous pouvions rgaler nos amis, et aprs tout,
toutes choses bien considres, nous vivions trs-gament et trs-bien.

Nous tions alors au mois de mars, les jours croissaient sensiblement et
la temprature devenait au moins supportable; aussi les autres voyageurs
commenaient-ils  prparer les traneaux qui devaient les transporter
sur la neige, et  tout disposer pour leur dpart; mais notre dessein de
gagner Archangel, et non Moscou ou la Baltique, tant bien arrt, je ne
bougeai pas. Je savais que les navires du Sud ne se mettent en route
pour cette partie du monde qu'au mois de mai ou de juin, et que si j'y
arrivais au commencement d'aot, j'y serais avant qu'aucun btiment ft
prt  remettre en mer. Je ne m'empressai donc nullement de partir comme
les autres, et je vis une multitude de gens, je dirai mme touts les
voyageurs, quitter la ville avant moi. Il parat que touts les ans ils
se rendent  Moscou pour trafiquer, c'est--dire pour y porter leurs
pelleteries et les changer contre les articles de ncessit dont ils
ont besoin pour leurs magasins. D'autres aussi vont pour le mme objet 
Archangel. Mais comme ils ont plus de huit cents milles  faire pour
revenir chez eux, ceux qui s'y rendirent cette anne-l partirent de
mme avant moi.

Bref, dans la seconde quinzaine de mai je commenai  m'occuper de mes
malles, et tandis que j'tais  cette besogne, il me vint dans l'esprit
de me demander pourquoi touts ces gens bannis en Sibrie par le Czar,
mais une fois arrivs l laisss libres d'aller o bon leur semble, ne
gagnaient pas quelque autre endroit du monde  leur gr. Et je me pris 
examiner ce qui pouvait les dtourner de cette tentative.

Mais mon tonnement cessa quand j'en eus touch quelques mots  la
personne dont j'ai dj parl, et qui me rpondit ainsi:--Considrez
d'abord, sir, me dit-il, le lieu o nous sommes, secondement la
condition dans laquelle nous sommes, et surtout la majeure partie des
gens qui sont bannis ici. Nous sommes environns d'obstacles plus forts
que des barreaux et des verrous: au Nord s'tend un ocan innavigable o
jamais navire n'a fait voile, o jamais barque n'a vogu, et
eussions-nous navire et barque  notre service que nous ne saurions o
aller. De tout autre ct nous avons plus de mille milles  faire pour
sortir des tats du Czar, et par des chemins impraticables,  moins de
prendre les routes que le gouvernement a fait construire et qui
traversent les villes o ses troupes tiennent garnison. Nous ne pouvons
ni suivre ces routes sans tre dcouverts, ni trouver de quoi subsister
en nous aventurant par tout autre chemin; ce serait donc en vain que
nous tenterions de nous enfuir.




LE FILS DU PRINCE MOSCOVITE.


L-dessus je fus rduit au silence, et je compris, qu'ils taient dans
une prison tout aussi sre que s'ils eussent t renferms dans le
chteau de Moscou. Cependant il me vint la pense que je pourrais fort
bien devenir l'instrument de la dlivrance de cet excellent homme, et
qu'il me serait trs-ais de l'emmener, puisque dans le pays on
n'exerait point sur lui de surveillance. Aprs avoir roul cette ide
dans ma tte quelques instants, je lui dis que, comme je n'allais pas 
Moscou mais  Archangel, et que je voyageais  la manire des caravanes,
ce qui me permettait de ne pas coucher dans les stations militaires du
dsert, et de camper chaque nuit o je voulais, nous pourrions
facilement gagner sans malencontre cette ville o je le mettrais
immdiatement en sret  bord d'un vaisseau anglais ou hollandais qui
nous transporterait touts deux  bon port.--Quant  votre subsistance
et aux autres dtails, ajoutai-je, je m'en chargerai jusqu' ce que vous
puissiez faire mieux vous-mme.

Il m'couta trs-attentivement et me regarda fixement tout le temps que
je parlai; je pus mme voir sur son visage que mes paroles jetaient son
esprit dans une grande motion. Sa couleur changeait  tout moment, ses
yeux s'enflammaient, toute sa contenance trahissait l'agitation de son
coeur. Il ne put me rpliquer immdiatement quand j'eus fini. On et dit
qu'il attendait ce qu'il devait rpondre. Enfin, aprs un moment de
silence, il m'embrassa en s'criant:--Malheureux que nous sommes,
infortunes cratures, il faut donc que mme les plus grands actes de
l'amiti soient pour nous des occasions de chute, il faut donc que nous
soyons les tentateurs l'un de l'autre! Mon cher ami, continua-t-il,
votre offre est si honnte, si dsintresse, si bienveillante pour moi,
qu'il faudrait que j'eusse une bien faible connaissance du monde si,
tout  la fois, je ne m'en tonnais pas et ne reconnaissais pas
l'obligation que je vous en ai. Mais croyez-vous que j'aie t sincre
dans ce que je vous ai si souvent dit de mon mpris pour le monde?
Croyez-vous que je vous aie parl du fond de l'me, et qu'en cet exil je
sois rellement parvenu  ce degr de flicit qui m'a plac au-dessus
du tout ce que le monde pouvait me donner et pouvait faire pour moi?
Croyez-vous que j'tais franc quand je vous ai dit que je ne voudrais
pas m'en retourner, fuss-je rappel pour redevenir tout ce que j'tais
autrefois  la Cour, et pour rentrer dans la faveur du Czar mon matre?
Croyez-vous, mon ami, que je sois un honnte homme, ou pensez-vous que
je sois un orgueilleux hypocrite?--Ici il s'arrta comme pour couter
ce que je rpondrais; mais je reconnus bientt que c'tait l'effet de la
vive motion de ses esprits: son coeur tait plein, il ne pouvait
poursuivre. Je fus, je l'avoue, aussi frapp de ces sentiments qu'tonn
de trouver un tel homme, et j'essayai de quelques arguments pour le
pousser  recouvrer sa libert. Je lui reprsentai qu'il devait
considrer ceci comme une porte que lui ouvrait le Ciel pour sa
dlivrance, comme une sommation que lui faisait la Providence, qui dans
sa sollicitude dispose touts les vnements, pour qu'il et  amliorer
son tat et  se rendre utile dans le monde.

Ayant eu le temps de se remettre,--Que savez-vous, Sir, me dit-il
vivement, si au lieu d'une injonction de la part du Ciel, ce n'est pas
une instigation de toute autre part me reprsentant sous des couleurs
attrayantes, comme une grande flicit, une dlivrance qui peut tre en
elle-mme un pige pour m'entraner  ma ruine? Ici je ne suis point en
proie  la tentation de retourner  mon ancienne misrable grandeur
ailleurs je ne suis pas sr que toutes les semences d'orgueil,
d'ambition, d'avarice et de luxure que je sais au fond de mon coeur ne
puissent se raviver, prendre racine, en un mot m'accabler derechef, et
alors l'heureux prisonnier que vous voyez maintenant matre de la
libert de son me deviendrait, en pleine possession de toute libert
personnelle, le misrable esclave de ses sens. Gnreux ami, laissez-moi
dans cette heureuse captivit, loign de toute occasion de chute,
plutt que de m'exciter  pourchasser une ombre de libert aux dpens de
la libert de ma raison et aux dpens du bonheur futur que j'ai
aujourd'hui en perspective, et qu'alors, j'en ai peur, je perdrais
totalement de vue, car je suis de chair, car je suis un homme, rien
qu'un homme, car je ne suis pas plus qu'un autre  l'abri des passions.
Oh! ne soyez pas  la fois mon ami et mon tentateur.

Si j'avais t surpris d'abord, je devins alors tout--fait muet, et je
restai l  le contempler dans le silence et l'admiration. Le combat que
soutenait son me tait si grand que, malgr le froid excessif, il tait
tout en sueur. Je vis que son esprit avait besoin de retrouver du calme;
aussi je lui dis en deux mots que je le laissais rflchir, que je
reviendrais le voir; et je regagnai mon logis.

Environ deux heures aprs, j'entendis quelqu'un  la porte de la
chambre, et je me levais pour aller ouvrir quand il l'ouvrit lui-mme et
entra.--Mon cher ami, me dit-il, vous m'aviez presque vaincu, mais je
suis revenu  moi. Ne trouvez pas mauvais que je me dfende de votre
offre. Je vous assure que ce n'est pas que je ne sois pntr de votre
bont; je viens pour vous exprimer la plus sincre reconnaissance; mais
j'espre avoir remport une victoire sur moi-mme.

--Mylord, lui rpondis-je, j'aime  croire que vous tes pleinement
assur que vous ne rsistez pas  la voix du Ciel.--Sir, reprit-il, si
c'et t de la part du Ciel, la mme influence cleste m'et pouss 
l'accepter, mais j'espre, mais je demeure bien convaincu que c'est de
par le Ciel que je m'en excuse, et quand nous nous sparerons ce ne sera
pas une petite satisfaction pour moi de penser que vous m'aurez laiss
honnte homme, sinon homme libre.

Je ne pouvais plus qu'acquiescer et lui protester que dans tout cela mon
unique but avait t de le servir. Il m'embrassa trs-affectueusement en
m'assurant qu'il en tait convaincu et qu'il en serait toujours
reconnaissant; puis il m'offrit un trs-beau prsent de zibelines, trop
magnifique vraiment pour que je pusse l'accepter d'un homme dans sa
position, et que j'aurais refus s'il ne s'y ft oppos.

Le lendemain matin j'envoyai  sa seigneurie mon serviteur avec un petit
prsent de th, deux pices de damas chinois, et quatre petits lingots
d'or japonais, qui touts ensemble ne pesaient pas plus de six onces ou
environ; mais ce cadeau n'approchait pas de la valeur des zibelines,
dont je trouvai vraiment,  mon arrive en Angleterre, prs de 200
livres sterling. Il accepta le th, une des pices de damas et une des
pices d'or au coin japonais, portant une belle empreinte, qu'il garda,
je pense, pour sa raret; mais il ne voulut rien prendre de plus, et me
fit savoir par mon serviteur qu'il dsirait me parler.

Quand je me fus rendu auprs de lui, il me dit que je savais ce qui
s'tait pass entre nous, et qu'il esprait que je ne chercherais plus 
l'mouvoir; mais puisque je lui avais fait une si gnreuse offre, qu'il
me demandait si j'aurais assez de bont pour la transporter  une autre
personne qu'il me nommerait, et  laquelle il s'intressait beaucoup. Je
lui rpondis que je ne pouvais dire que je fusse port  faire autant
pour un autre que pour lui pour qui j'avais conu une estime toute
particulire, et que j'aurais t ravi de dlivrer; cependant, s'il lui
plaisait de me nommer la personne que je lui rendrais rponse, et que
j'esprais qu'il ne m'en voudrait pas si elle ne lui tait point
agrable. Sur ce il me dit qu'il s'agissait de son fils unique, qui,
bien que je ne l'eusse pas vu, se trouvait dans la mme situation que
lui, environ  deux cents milles plus loin, de l'autre ct de l'Oby, et
que si j'accueillais sa demande, il l'enverrait chercher.

Je lui rpondis sans balancer que j'y consentais. Je fis toutefois
quelques crmonies pour lui donner  entendre que c'tait entirement 
sa considration, et parce que, ne pouvant l'entraner, je voulais lui
prouver ma dfrence par mon zle pour son fils. Mais ces choses sont
trop fastidieuses pour que je les rpte ici. Il envoya le lendemain
chercher son fils, qui, au bout de vingt jours, arriva avec le messager,
amenant six ou sept chevaux chargs de trs-riches pelleteries d'une
valeur considrable.

Les valets firent entrer les chevaux dans la ville, mais ils laissrent
leur jeune seigneur  quelque distance.  la nuit, il se rendit
incognito dans notre appartement, et son pre me le prsenta.
Sur-le-champ nous concertmes notre voyage, et nous en rglmes touts
les prparatifs.

J'achetai une grande quantit de zibelines, de peaux de renards noirs,
de belles hermines, et d'autres riches pelleteries, je les troquai,
veux-je dire, dans cette ville, contre quelques-unes, des marchandises
que j'avais apportes de Chine, particulirement contre des clous de
girofle, des noix muscades dont je vendis l une grande partie, et le
reste plus tard  Archangel, beaucoup plus avantageusement que je ne
l'eusse fait  Londres; aussi mon partner, qui tait fort sensible aux
profits et pour qui le ngoce tait chose plus importante que pour moi,
fut-il excessivement satisfait de notre sjour en ce lieu  cause du
trafic que nous y fmes.

Ce fut au commencement de juin que je quittai cette place recule; cette
ville dont, je crois, on entend peu parler dans le monde; elle est, par
le fait, si loigne de toutes les routes du commerce, que je ne vois
pas pourquoi on s'en entretiendrait beaucoup. Nous ne formions plus
alors qu'une trs-petite caravane, compose seulement de trente-deux
chevaux et chameaux. Touts passaient pour tre  moi, quoique onze
d'entre eux appartinssent  mon nouvel hte. Il tait donc trs-naturel
aprs cela que je m'attachasse un plus grand nombre de domestiques. Le
jeune seigneur passa pour mon intendant; pour quel grand personnage
passai-je moi-mme? je ne sais; je ne pris pas la peine de m'en
informer. Nous emes ici  traverser le plus dtestable et le plus grand
dsert que nous eussions rencontr dans tout le voyage; je dis le plus
dtestable parce que le chemin tait creux en quelques endroits et
trs-ingal dans d'autres. Nous nous consolions en pensant que nous
n'avions  redouter ni troupes de Tartares, ni brigands, que jamais ils
ne venaient sur ce ct de l'Oby, ou du moins trs-rarement; mais nous
nous mcomptions.

Mon jeune seigneur avait avec lui un fidle valet moscovite ou plutt
sibrien qui connaissait parfaitement le pays, et qui nous conduisit par
des chemins dtourns pour que nous vitassions d'entrer dans les
principale villes chelonnes sur la grande route, telles que Tumen,
Soloy-Kamaskoy et plusieurs autres, parce que les garnisons moscovites
qui s'y trouvent examinent scrupuleusement les voyageurs, de peur que
quelque exil de marque parvienne  rentrer en Moscovie. Mais si, par ce
moyen, nous vitions toutes recherches, en revanche nous faisions tout
notre voyage dans le dsert, et nous tions obligs de camper et de
coucher sous nos tentes, tandis que nous pouvions avoir de bons
logements dans les villes de la route. Le jeune seigneur le sentait si
bien qu'il ne voulait pas nous permettre de coucher dehors, quand nous
venions  rencontrer quelque bourg sur notre chemin. Il se retirait seul
avec son domestique et passait la nuit en plein air dans les bois, puis
le lendemain il nous rejoignait au rendez-vous.

Nous entrmes en Europe en passant le fleuve Kama, qui, dans cette
rgion, spare l'Europe de l'Asie. La premire ville sur le ct
europen s'appelle Soloy-Kamaskoy, ce qui veut dire la grande ville sur
le fleuve Kama. Nous nous tions imagin qu'arrivs l nous verrions
quelque changement notable chez les habitants, dans leurs moeurs, leur
costume, leur religion, mais nous nous tions tromps, nous avions
encore  traverser un vaste dsert qui,  ce qu'on rapporte, a prs de
sept cents milles de long en quelques endroits, bien qu'il n'en ait pas
plus de deux cents milles au lieu o nous le passmes, et jusqu' ce que
nous fmes sortis de cette horrible solitude nous trouvmes trs-peu de
diffrence entre cette contre et la Tartarie-Mongole.




DERNIRE AFFAIRE.


Nous trouvmes les habitants pour la plupart payens et ne valant gure
mieux que les Sauvages de l'Amrique. Leurs maisons et leurs villages
sont pleins d'idoles, et leurs moeurs sont tout--fait barbares, except
dans les villes et dans les villages qui les avoisinent, o ces pauvres
gens se prtendent Chrtiens de l'glise grecque, mais vraiment leur
religion est encore mle  tant de restes de superstitions que c'est 
peine si l'on peut en quelques endroits la distinguer d'avec la
sorcellerie et la magie.

En traversant ce steppe, lorsque nous avions banni toute ide de danger
de notre esprit, comme je l'ai dj insinu, nous pensmes tre pills
et dtrousss, et peut-tre assassins par une troupe de brigands.
taient-ils de ce pays, taient-ce des bandes roulantes d'Ostiaks
(espce de Tartares ou de peuple sauvage du bord de l'Oby) qui rdaient
ainsi au loin, ou taient-ce des chasseurs de zibelines de Sibrie, je
suis encore  le savoir, mais ce que je sais bien, par exemple, c'est
qu'ils taient touts  cheval, qu'ils portaient des arcs et des flches
et que nous les rencontrmes d'abord au nombre de quarante-cinq environ.
Ils approchrent de nous jusqu' deux portes de mousquet, et sans autre
prambule, ils nous environnrent avec leurs chevaux et nous examinrent
 deux reprise trs-attentivement. Enfin ils se postrent juste dans
notre chemin, sur quoi nous nous rangemes en ligne devant nos chameaux,
nous n'tions pourtant que seize hommes en tout, et ainsi rangs nous
fmes halte et dpchmes le valet sibrien au service du jeune
seigneur, pour voir quelle engeance c'tait. Son matre le laissa aller
d'autant plus volontiers qu'il avait une vive apprhension que ce ne ft
une troupe de Sibriens envoys  sa poursuite. Cet homme s'avana vers
eux avec un drapeau parlementaire et les interpella. Mais quoiqu'il st
plusieurs de leurs langues ou plutt de leurs dialectes, il ne put
comprendre un mot de ce qu'ils rpondaient. Toutefois  quelques signes
ayant cru reconnatre qu'ils le menaaient de lui tirer dessus s'il
s'approchait, ce garon s'en revint comme il tait parti. Seulement il
nous dit qu'il prsumait,  leur costume, que ces Tartares devaient
appartenir  quelque horde calmoucke ou circassienne, et qu'ils devaient
se trouver en bien plus grand nombre dans le dsert, quoiqu'il n'et
jamais entendu dire qu'auparavant ils eussent t vus si loin vers le
Nord.

C'tait peu consolant pour nous, mais il n'y avait point de remde.--
main gauche,  environ un quart de mille de distance, se trouvait un
petit bocage, un petit bouquet d'arbres trs-serrs, et fort prs de la
route. Sur-le-champ je dcidai qu'il nous fallait avancer jusqu' ces
arbres et nous y fortifier de notre mieux, envisageant d'abord que leur
feuillage nous mettrait en grande partie  couvert des flches de nos
ennemis, et, en second lieu, qu'ils ne pourraient venir nous y charger
en masse: ce fut,  vrai dire, mon vieux pilote, qui en fit la
proposition. Ce brave avait cette prcieuse qualit, qui ne
l'abandonnait jamais, d'tre toujours le plus prompt et plus apte  nous
diriger et  nous encourager dans les occasions prilleuses. Nous
avanmes donc immdiatement, et nous gagnmes en toute hte ce petit
bois, sans que les Tartares ou les brigands, car nous ne savions comment
les appeler, eussent fait le moindre mouvement pour nous en empcher.
Quand nous fmes arrivs, nous trouvmes,  notre grande satisfaction,
que c'tait un terrain marcageux et plein de fondrires d'o, sur le
ct, s'chappait une fontaine, formant un ruisseau, joint  quelque
distance de l par un autre petit courant. En un mot c'tait la source
d'une rivire considrable appele plus loin Wirtska. Les arbres qui
croissaient autour de cette source n'taient pas en tout plus de deux
cents, mais ils taient trs-gros et plants fort pais. Aussi ds que
nous emes pntr dans ce bocage vmes-nous que nous y serions
parfaitement  l'abri de l'ennemi,  moins qu'il ne mt pied  terre
pour nous attaquer.

Mais afin de rendre cette attaque mme difficile, notre vieux Portugais,
avec une patience incroyable, s'avisa de couper  demi de grandes
branches d'arbres et de les laisser pendre d'un tronc  l'autre pour
former une espce de palissade tout autour de nous.

Nous attendions l depuis quelques heures que nos ennemis excutassent
un mouvement sans nous tre apperus qu'ils eussent fait mine de bouger,
quand environ deux heures avant la nuit ils s'avancrent droit sur nous.
Quoique nous ne l'eussions point remarqu, nous vmes alors qu'ils
avaient t rejoints par quelques gens de leur espce, de sorte qu'ils
taient bien quatre-vingts cavaliers parmi lesquels nous crmes
distinguer quelques femmes. Lorsqu'ils furent  demi-porte de mousquet
de notre petit bois, nous tirmes un coup  poudre et leur adressmes la
parole en langue russienne pour savoir ce qu'ils voulaient et leur
enjoindre de se tenir  distance; mais comme ils ne comprenaient rien 
ce que nous leur disions ce coup ne fit que redoubler leur fureur, et
ils se prcipitrent du ct du bois ne s'imaginant pas que nous y
tions si bien barricads qu'il leur serait impossible d'y pntrer.
Notre vieux pilote, qui avait t notre ingnieur, fut aussi notre
capitaine. Il nous pria de ne point faire feu dessus qu'ils ne fussent 
porte de pistolet, afin de pouvoir tre srs de leur faire mordre la
poussire, et de ne point tirer que nous ne fussions srs d'avoir bien
ajust. Nous nous en remmes  son commandement, mais il diffra si
long-temps le signal que quelques-uns de nos adversaires n'taient pas
loigns de nous de la longueur de deux piques quand nous leur envoymes
notre dcharge.

Nous vismes si juste, ou la Providence dirigea si srement nos coups,
que de cette premire salve nous en tumes quatorze et en blessmes
plusieurs autres, cavaliers et chevaux; car nous avions touts charg nos
armes de deux ou trois balles au moins.

Ils furent terriblement surpris de notre feu, et se retirrent
immdiatement  environ une centaine de verges. Ayant profit de ce
moment pour recharger nos armes, et voyant qu'ils se tenaient  cette
distance, nous fmes une sortie et nous attrapmes quatre ou cinq de
leurs chevaux dont nous supposmes que les cavaliers avaient t tus.
Aux corps rests sur la place nous reconnmes de suite que ces gens
taient des Tartares; mais  quel pays appartenaient-ils, mais comment
en taient-ils venus faire une excursion si longue, c'est ce que nous ne
pmes savoir.

Environ une heure aprs ils firent un second mouvement pour nous
attaquer, et galoprent autour de notre petit bois pour voir s'ils
pourraient y pntrer par quelque autre point; mais nous trouvant
toujours prts  leur faire face ils se retirrent de nouveau: sur quoi
nous rsolmes de ne pas bouger de l pour cette nuit.

Nous dormmes peu, soyez sr. Nous passmes la plus grande partie de la
nuit  fortifier notre assiette, et barricader toutes les perces du
bois; puis faisant une garde svre, nous attendmes le jour. Mais,
quand il parut, il nous fit faire une fcheuse dcouverte; car l'ennemi
que nous pensions dcourag par la rception de la veille, s'tait
renforc de plus de deux cents hommes et avait dress onze ou douze
huttes comme s'il tait dtermin  nous assiger. Ce petit camp tait
plant en pleine campagne  trois quarts de mille de nous environ. Nous
fmes tout de bon grandement surpris  cette dcouverte; et j'avoue que
je me tins alors pour perdu, moi et tout ce que j'avais. La perte de mes
effets, bien qu'ils fussent considrables, me touchait moins que la
pense de tomber entre les mains de pareils barbares, tout  la fin de
mon voyage, aprs avoir travers tant d'obstacles et de hasards, et mme
en vue du port o nous esprions sret et dlivrance. Quant  mon
partner il enrageait; il protestait que la perte de ses marchandises
serait sa ruine, qu'il aimait mieux mourir que d'tre rduit  la misre
et qu'il voulait combattre jusqu' la dernire goutte de son sang.

Le jeune seigneur, brave au possible, voulait aussi combattre jusqu'au
dernier soupir, et mon vieux pilote avait pour opinion que nous pouvions
rsister  nos ennemis, posts comme nous l'tions. Toute la journe se
passa ainsi en discussions sur ce que nous devions faire, mais vers le
soir nous nous appermes que le nombre de nos ennemis s'tait encore
accru. Comme ils rdaient en plusieurs bandes  la recherche de quelque
proie, peut-tre la premire bande avait-elle envoy des exprs pour
demander du secours et donner avis aux autres du butin qu'elle avait
dcouvert, et rien ne nous disait que le lendemain ils ne seraient pas
encore en plus grand nombre; aussi commenai-je  m'enqurir auprs des
gens que nous avions amens de Tobolsk s'il n'y avait pas d'autres
chemins des chemins plus dtourns par lesquels nous pussions chapper 
ces drles pendant la nuit, puis nous rfugier dans quelque ville, ou
nous procurer une escorte pour nous protger dans le dsert.

Le Sibrien, domestique du jeune seigneur, nous dit que si nous avions
le dessein de nous retirer et non pas de combattre, il se chargerait 
la nuit de nous faire prendre un chemin conduisant au Nord vers la
rivire Petraz, par lequel nous pourrions indubitablement nous vader
sans que les Tartares y vissent goutte; mais il ajouta que son seigneur
lui avait dit qu'il ne voulait pas s'enfuir, qu'il aimait mieux
combattre. Je lui rpondis qu'il se mprenait sur son seigneur qui tait
un homme trop sage pour vouloir se battre pour le plaisir de se battre;
que son seigneur avait dj donn des preuves de sa bravoure, et que je
le tenais pour brave, mais que son seigneur avait trop de sens pour
dsirer mettre aux prises dix-sept ou dix-huit hommes avec cinq cents, 
moins d'une ncessit invitable.--Si vous pensez rellement,
ajoutai-je, qu'il nous soit possible de nous chapper cette nuit, noue
n'avons rien de mieux  faire.--Que mon seigneur m'en donne l'ordre,
rpliqua-t-il, et ma vie est  vous si je ne l'accomplis pas. Nous
amenmes bientt son matre  donner cet ordre, secrtement toutefois,
et nous nous prparmes immdiatement  le mettre  excution.

Et d'abord, aussitt qu'il commena  faire sombre, nous allummes un
feu dans notre petit camp, que nous entretnmes et que nous disposmes
de manire  ce qu'il pt brler toute la nuit, afin de faire croire aux
Tartares que nous tions toujours l; puis, ds qu'il fit noir,
c'est--dire ds que nous pmes voir les toiles (car notre guide ne
voulut pas bouger auparavant), touts nos chevaux et nos chameaux se
trouvant prts et chargs, nous suivmes notre nouveau guide, qui, je ne
tardai pas  m'en appercevoir, se guidait lui-mme sur l'toile polaire,
tout le pays ne formant jusqu'au loin qu'une vaste plaine.

Quand nous emes march rudement pendant deux heures, le ciel, non pas
qu'il et t bien sombre jusque-l, commena  s'claircir, la lune se
leva, et bref il fit plus clair que nous ne l'aurions souhait. Vers six
heures du matin nous avions fait prs de quarante milles,  vrai dire
nous avions reint nos chevaux. Nous trouvmes alors un village russien
nomm Kirmazinskoy o nous nous arrtmes tout le jour. N'ayant pas eu
de nouvelles de nos Tartares Calmoucks, environ deux heures avant la
nuit nous nous remmes en route et marchmes jusqu' huit heures du
matin, moins vite toutefois que la nuit prcdente. Sur les sept heures
nous passmes une petite rivire appele Kirtza et nous atteignmes une
bonne et grande ville habite par les Russiens et trs-peuple, nomme
Osomoys. Nous y apprmes que plusieurs troupes ou hordes de Calmoucks
s'taient rpandues dans le dsert, mais que nous n'en avions plus rien
 craindre, ce qui fut pour nous une grande satisfaction, je vous
l'assure. Nous fmes obligs de nous procurer quelques chevaux frais en
ce lieu, et comme nous avions grand besoin de repos, nous y demeurmes
cinq jours; et mon partner et moi nous convnmes de donner  l'honnte
Sibrien qui nous y avait conduits, la valeur de dix pistoles pour sa
peine.

Aprs une nouvelle marche de cinq jours nous atteignmes Veussima, sur
la rivire Witzogda qui se jette dans la Dvina: nous touchions alors au
terme heureux de nos voyages par terre, car ce fleuve, en sept jours de
navigation, pouvait nous conduire  Archangel. De Veussima nous nous
rendmes  Laurenskoy, au confluent de la rivire, le 3 juillet, o nous
nous procurmes deux bateaux de transport, et une barge pour notre
propre commodit. Nous nous embarqumes le 7, et nous arrivmes touts
sains et saufs  Archangel le 18, aprs avoir t un an cinq mois et
trois jours en voyage, y compris notre station de huit mois et quelques
jours  Tobolsk.

Nous fmes obligs d'y attendre six semaines l'arrive des navires, et
nous eussions attendu plus long-temps si un navire hambourgeois n'et
devanc de plus d'un mois touts les vaisseaux anglais. Considrant alors
que nous pourrions nous dfaire de nos marchandises aussi
avantageusement  Hambourg qu' Londres, nous prmes touts passage sur
ce btiment. Une fois nos effets  bord, pour en avoir soin, rien ne fut
plus naturel que d'y placer mon intendant, le jeune seigneur, qui, par
ce moyen, put se tenir cach parfaitement. Tout le temps que nous
sjournmes encore il ne remit plus le pied  terre, craignant de se
montrer dans la ville, o quelques-uns des marchands moscovites
l'eussent certainement vu et reconnu.

Nous quittmes Archangel le 20 aot de la mme anne, et, aprs un
voyage pas trop mauvais, nous entrmes dans l'Elbe le 13 septembre. L,
mon partner et moi nous trouvmes un trs-bon dbit de nos marchandises
chinoises, ainsi que de nos zibelines et autres pelleteries de Sibrie.
Nous fmes alors le partage de nos bnfices, et ma part montait  3,475
livres sterling 17 _shillings_ et 3 _pence_, malgr toutes les pertes
que nous avions essuyes et les frais que nous avions eus; seulement, je
me souviens que j'y avais compris la valeur d'environ 600 livres
sterling pour les diamants que j'avais achets au Bengale.

Le jeune seigneur prit alors cong de nous, et s'embarqua sur l'Elbe,
dans le dessein de se rendre  la Cour de Vienne, o il avait rsolu de
chercher protection et d'o il pourrait correspondre avec ceux des amis
de son pre qui vivaient encore. Il ne se spara pas de moi sans me
tmoigner toute sa gratitude pour le service que je lui avais rendu, et
sans se montrer pntr de mes bonts pour le prince son pre.

Pour conclusion, aprs tre demeur prs de quatre mois  Hambourg, je
me rendis par terre  La Haye, o je m'embarquai sur le paquebot, et
j'arrivai  Londres le 10 janvier 1705. Il y avait dix ans et neuf mois
que j'tais absent d'Angleterre.

Enfin, bien rsolu  ne pas me harasser davantage, je suis en train de
me prparer pour un plus long voyage que touts ceux-ci, ayant pass
soixante-douze ans d'une vie d'une varit infinie, ayant appris
suffisamment  connatre le prix de la retraite et le bonheur qu'il y a
 finir ses jours en paix.


FIN DE ROBINSON




NOTES:


[1] Voir  la Dissertation religieuse.

[2] Voir  la Dissertation religieuse.

[3] Ce paragraphe et le fragment que nous renvoyons  la Dissertation
ont t supprims dans une dition contemporaine o l'on se borne au
rle de traducteur fidle.

[4] La pice de huit ou de huit testons, dont il a souvent t parl
dans le cours de cet ouvrage, est une pice d'or portugaise valant
environ 5 Fr. 66 cent.

[5] Le _MOIDORES_ que les Franais nomment _noror_ et les Portugais
_nordadouro_, est aussi une pice d'or qui vaut environ 33 Fr. 96 cent.
P. B.

[6] Dans l'dition o l'on se borne au rle de traducteur fidle, les
cinq paragraphes,  partir de: _J'eus alors la pense_..., jusqu': _ma
fidle amie la veuve_..., ont t supprims. P. B.

[7] Dans l'dition o l'on se borne au rle de traducteur fidle, les
cinq paragraphes prcdents ont t supprims. P. B.

[8] What is bred in the bone will not go out of the flesh.

[9]

/*[4]
    Free from vices, free from care,
    Age has me pains, and youth ne snare.
*/

[10] Un liard, un quart de denier sterling.

[11] Petit navire  un mt. _(Note du correcteur--ELG.)_

[12] Gros canon court. _(Note du correcteur--ELG.)_

[13] Hpital des fous.

[14] Voir  la Dissertation religieuse.

[15] Voir  la Dissertation religieuse.

[16] Voir  la Dissertation religieuse.

[17] _Straggling_. La traduction contemporaine (indigne du beau nom de
MADAME TASTU) dont il est parl dans notre prface et dans les quelques
notes prcdentes, porte TRANARDS. Toutes les pages de cette traduction
sont mailles de pareils BARBARISMES: il est dplorable qu'un livre
destin  l'ducation de la jeunesse soit une cole de jargon. P. B.

[18] Dans la susdite traduction contemporaine, indigne du beau nom de
MADAME TASTU, o, soi-disant, on se borne au rle de TRADUCTEUR FIDLE,
ce paragraphe et le suivant sont compltement passs. P. B.

[19] Ici, dans la traduction contemporaine, indigne du beau nom de
MADAME TASTU, est intercal un long rabchage sur la sincrit de cet
ecclsiastique et sur le faux zle et la rapacit des missionnaires, o
il est dit que le Chinois Confucius fait partie du calendrier de nos
Saints. Je ne sais si ce morceau peu regrettable est de Daniel de Fo:
je ne l'ai point trouv dans l'dition originale de Stockdale, ni dans
l'dition donne par John Walker en 1848 P. B.

[20] Ici, dans la traduction contemporaine, indigne du beau nom de
MADAME TASTU, se trouve entre mille autres, cette phrase barbare:
_Lorsqu'un des matelots vint  moi, et me dit qu'il voulait_ M'VITER LA
PEINE...

Pardon, on N'VITE pas une peine  quelqu'un. On pargne une peine,
c'est un mauvais lieu et une mauvaise traduction qu'on vite. Je l'ai
dj dit, il serait bien dans un livre destin  l'ducation de la
jeunesse d'viter de pareilles incongruits. P. B.

[21] _But I am sure we came honestly and fairly by the ship._--Ici,
dans la traduction contemporaine, toujours indigne du beau nom de MADAME
TASTU, on a confondu le verbe TO COME, venir, et TO COME BY, qui a le
sens d'acqurir et l'on a fait ce joli non-sens et contresens: ET QUE JE
SOIS SR D'TRE VENU TRS-PAISIBLEMENT ET TRS-HONNTEMENT SUR CE
NAVIRE.--Nous citons ceci entre mille comme mmento seulement. P. B.

[22] Dans la traduction contemporaine, indigne du beau nom de MADAME
TASTU, o, soi-disant, on se borne au rle de TRADUCTEUR FIDLE, toute
la fin de ce paragraphe est supprime et remplace par ce non-sens:
C'ET T NOTRE PESTE, SANS AUCUN ESPOIR DE SALUT. P. B.

[23] On a pass sous silence tout le commencement de ce paragraphe et la
moiti du prcdent, dans la traduction contemporaine, indigne du beau
nom de MADAME TASTU, o, soi-disant, on s'est born rle de TRADUCTEUR
FIDLE. P.B.

[24] On a pass sous silence toute la fin de ce paragraphe dans la
traduction, indigne du beau nom de MADAME TASTU, o, soi-disant, on
s'est born au rle de TRADUCTEUR FIDLE. P. B.

[25] _Paucit_: Petite quantit, petit nombre. (Note du correcteur ELG)

[26] On a supprim toute la fin de ce paragraphe, ainsi que la fin de
trois ou quatre paragraphes prcdents et suivants, dans la traduction
contemporaine, indigne du beau nom de MADAME TASTU, o, soi-disant, on
s'est born au rle de TRADUCTEUR FIDLE. P. B.

[27] On a pass sous silence la fin de ce paragraphe et le commencement
du suivant dans la traduction contemporaine, indigne du beau nom de
MADAME TASTU.--Dsormais nous nous abstiendrons, de relever les
mutilations que, dans la nouvelle traduction, on a fait subir  toute la
dernire partie de ROBINSON: il faudrait une note  chaque phrase. (P.
B.)

[28] Nous avions promis de ne plus faire de notes; cependant, il ne nous
est gure possible de ne pas dire qu'ici, dans la traduction
contemporaine, indigne du beau nom de MADAME TASTU, on a pass sous
silence CINQ pages et DEMIE du texte original,  partir de _Vers le
soir..._ jusqu' _Le matin_...: c'est vraiment commode. P. B.






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Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

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effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
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property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
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that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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