Project Gutenberg's L'Illustration, No. 0031, 30 Septembre 1843, by Various

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Title: L'Illustration, No. 0031, 30 Septembre 1843

Author: Various

Release Date: January 31, 2012 [EBook #38725]

Language: French

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L'Illustration, No. 0031, 30 Septembre 1843


L'ILLUSTRATION
JOURNAL UNIVERSEL

                 N 31. Vol. II.--SAMEDI 30 SEPTEMBRE 1843.
                         Bureaux, rue de Seine, 33.

        Ab. pour Paris.--3 mois, 8 fr.--6 mois. 16 fr.--Un an, 30 fr.
        Prix de chaque N, 75 c.--La collection mensuelle br. 1 fr. 75.

        Ab. pour les Dp.--3 mois, 9 fr.--6 mois. 17 fr.--Un an, 33 fr.
        pour l'tranger.          10              20             40.



SOMMAIRE.--Exposition de Fleurs et de Fruits dans l'Orangerie des
Tuileries. _Distribution des prix du Cercle d'horticulture._--Courrier
de Paris.--Revue de la Semaine. _Portrait du roi Othon_.--Les
Plerinages  la Sainte-Baume. _Plerinage  la Sainte-Baume; Grotte de
la Sainte-Baume; Ferrade des Boeufs dans la Camargue._--Le pre Mathew,
aptre de la temprance. _Une prdication du pre Mathew;
Portrait_.--Des accidents sur les chemins de fer. Statistique.--Diorama.
Nouveaux tableaux. _Vue intrieure du diorama; Vue de Fribourg
Suisse_.--Collection de Dessins de M. A. Vattemare. _Fac-simile d'un
Dessin fait  la plume par M. Victor Hugo; Dessin fait  la plume par
don Fernando, roi de Portugal_.--Thtres. _Scne d'un Voyage en
Espagne_.--Un amour en Province. Nouvelle par madame Louise
Colet.--Margherita Pusterla. Roman de M. Csar Cant. Chapitre IX, le
Couvent de Brera. _Onze Gravures_.--Bibliographie.--Annonces.--Coffret
donn  la reine Victoria. _Gravure._--Le Comte de Torno,
_Portrait_.--Amusements des Sciences. _Gravure_.--Rbus.



Exposition de Fleurs et de Fruits

DANS L'ORANGERIE DES TUILERIES.

[Illustration: Cercle gnral d'Horticulture.--Distribution des prix 
l'Orangerie du Louvre. 21 septembre.]

Le cercle gnral d'horticulture est une runion forme  peu prs
exclusivement de praticiens qui font de l'horticulture leur profession
habituelle. L'exposition de fleurs et de fruits,  laquelle ils ont
invit cette anne le public, a attir pendant plusieurs jours un grand
nombre de visiteurs. On a surtout admir les beaux daubantonia
tripetiana de M. Tripet-Leblanc, charmants arbustes aux fleurs d'un beau
rouge, disposes en grappes lgantes;--deux jeunes chantillons en
pleine fleur du paulownia imprialis, ce bel arbre du Japon dont
l'introduction rcente a eu tant de retentissement en Europe;--une fort
belle asclpias, charge de huit ou dix grappes de fleurs qu'on aurait
pu croire faites de sucre candi;--une stephanotis
floribunda;--plusieurs beaux camlias;--une strelizia regina;--une
grande quantit de dahlias, de roses et de fruits.

M. Barbier, auquel le jury a dcern le premier prix, s'est montr
digne, par la perfection de ses dahlias, de cette honorable distinction.
Nous rappelons ici, pour la partie du public trangre  l'horticulture,
que le dahlia, si gracieux aujourd'hui, si vari dans ses nuances, si
rgulier dans sa forme, n'est arriv  cette perfection qu'aprs un
quart de sicle de travaux auxquels ont pris part des horticulteurs de
tous les pays. C'est  l'horticulture parisienne toutefois que revient
surtout l'honneur de cette glorieuse conqute. Les roses ont dpass de
bien loin l'attente des amateurs.

Quant aux visiteurs, que nous pourrions nommer profanes, ils ne
pouvaient revenir de leur tonnement  l'aspect de cette varit infinie
de rosiers de toutes les nuances, couverts de boutons et de fleurs comme
au mois de mai. La perfection des procds de culture a dot nos
collections de roses rellement et compltement _remontantes_. Le temps
n'est pas encore bien loign o l'on attachait une grande valeur aux
rosiers dcors du titre de _remontants_, parce qu'ils donnaient 
l'arrire-saison quelques roses fort infrieures  celles de leur
floraison printanire. Aujourd'hui, ceux qui ont eu le plaisir de
contempler les collections exposes par MM. Paillet, Ren, Margottin et
Laffay, ont pu apprcier combien notre horticulture est devenue riche en
rosiers aussi abondamment fleuris  la fin de septembre qu'ils ont pu
l'tre  la fin de mai.

Les fruits, en raison de la saison, formaient la partie de l'exposition
la plus riche et la plus varie. Ce n'tait pas sans peine que l'on
perait le triple rang des gastronomes colls  la balustrade et
dvorant des yeux des pches, des poires, du raisin, ses ananas, tels
que Chevet et ses rivaux n'en ont jamais vendu de semblables. Un ananas
d'un volume peu ordinaire, d'un vert lustr, expos par M. Gontier,
exhalait une odeur exquise et donnait, malgr sa couleur, tous les
signes d'une maturit parfaite; c'tait un premier fruit.

Les deux extrmits de la salle taient occupes par des centaines de
plantes tropicales talant le luxe de leur brillante vgtation: elles
appartiennent  la belle collection de MM. Cels frres.

C'est au milieu de ces richesses horticulturales que se sont runis les
soutiens de l'horticulture parisienne, pour applaudir au triomphe de
quelques-uns d'entre eux, proclams, par la dcision du jury, vainqueurs
dans les divers concours. Aprs plusieurs discours couts avec le plus
vif intrt, les mdailles ont t distribues aux laurats, aux
applaudissements unanimes de leurs confrres, marques d'estime d'autant
plus honorables qu'elles manaient de ceux-l mmes sur lesquels ils
venaient de remporter.

Dans l'allocution chaleureuse de M. Chreau, prsident du Cercle, le
public a remarqu les vues sages et patriotiques de cet homme clair
sur l'enseignement horticole. Au point o en sont de nos jours la
science et le got de l'horticulture, il est impossible que l'tat ne
songe pas incessamment  en rpandre,  en organiser l'enseignement.
Nous nous associons aussi au voeu exprim par l'honorable prsident pour
que les hommes les plus minents de l'horticulture franaise reoivent,
au mme titre que d'autres savants adonns  d'autres applications des
sciences naturelles, quelques-unes de ces distinctions qui les
signaleraient de plus en plus  l'mulation des jeunes gens empresss de
suivre leurs traces en profitant de leurs exemples.



[Illustration: Courrier de Paris.]

Dieu me garde de dire  l'honorable ville de Paris un mot dsagrable;
je l'aime trop pour cela: je lui dirai cependant que je ne l'ai jamais
quitte sans plaisir et que je n'y reviens jamais sans tristesse. Pour
quelle raison? comment puis-je prouver du tels sentiments pour un pays
sans lequel, aprs tout, et loin duquel il me serait difficile de vivre?
N'est-ce pas une bizarre contradiction? J'aime Paris  l'adoration, et
je l'abandonne avec joie! Je ne saurais me passer de Paris et mon me
est sombre quand je le retrouve! Serait-ce donc que cette ville
redoutable et aime, qu'on recherche et qu'on fuit, qu'on adore et qu'on
dteste, ressemble  ces grandes et mystrieuses passions qui donnent
des plaisirs si inquiets et des joies si pleines d'anxit qu'on ne peut
ni renoncer au bonheur qu'elles procurent, ni cependant y retomber sans
terreur?

Le plus douloureux moment pour rentrer  Paris, c'est la fin de
septembre; attendez que le mois de novembre soit venu. Heureux ceux qui
ont assez de libert et de loisir pour rester aux champs jusqu' ce que
la dernire feuille soit tombe de l'arbre et que l'oiseau ait chant sa
dernire chanson mlodieuse! Quoi! rentrer  la ville quand l'heure de
la campagne est plus aimable et plus charmante! quitter ces derniers
rayons de soleil ple et doux, et cette dernire verdure des bois
mlancoliques, et les cimes dores des feuillages que le vent d'hiver va
bientt dpouiller! La beaut de la nature, comme toutes les rares
beauts, n'est jamais plus belle qu'au moment o elle est prs d'expirer
et de finir.

L-bas, le ciel est encore lumineux et riant; l'alouette, se mirant aux
perles de la rose, gaie la venue des frais matins, et le soir a un
charme ineffable. Cependant le ciel parisien est dj sombre et
maussade; il s'est voil prmaturment de nuages lugubres et porte le
deuil des beaux jours avant qu'ils soient morts.

On dirait en vrit que Paris a un got particulier pour le mauvais
temps; il bataille le plus qu'il peut contre le printemps et l't, et
ne leur donne que le plus lard possible accs dans ses murailles et dans
ses rues; puis il les chasse avant l'heure, et les met  la porte.
Est-ce hasard? est-ce caprice? non; c'est un savant calcul d'goste.
Paris n'aime pas le printemps et ne peut pas l'aimer; le vritable
printemps de Paris, c'est l'hiver; l'hiver, voil sa belle saison! Le
bal, le spectacle, le plaisir, les ftes, tout cela fleurit en janvier;
Paris ne connat pas de plus frache et de plus adorable prairie que le
tapis de ses boudoirs et le parquet de ses salons; le soleil qu'il
prfre est le soleil du lustre et de la bougie. Pourquoi s'tonner
aprs cela de le voir si peu hospitalier pour le printemps et l't, qui
teignent son soleil, enlvent ses tapis, barricadent ses salons, et lui
prennent le plus fin, le plus charmant, le plus lgant de sa
population, pour la disperser de tous cts, dans les chteaux, sur les
grandes routes et sous les charmilles. Donc, Paris est dans son droit en
se mettant si fort en garde contre le beau temps, qui lui joue de ces
mauvais tours-l; il faut tre juste.

Mais puisque enfin vous voici, comme moi, forcs de revenir  Paris,
tchez surtout de ne pas y rentrer par la barrire de la Villette. Quoi!
c'est ainsi que tu m'accueilles, superbe Babylone? voil les beauts par
o tu veux me rappeler  toi et me faire oublier les belles collines, et
les beaux fleuves, et les bois aux senteurs vivifiantes! mais tout cela
est horrible; mais c'est  vous donner l'envie de faire reculer les
chevaux et la voiture, pour rebrousser chemin au galop.

Certes, Paris, vu du ct de la Villette, ne ressemble pas  ces
adroites fiances qui s'arment de leurs plus attrayants sourires pour le
jour de la premire entrevue. La Villette ne donne pas le moins du monde
l'envie d'adorer Paris et de contrarier mariage avec lui. Jetez les yeux
sur cette corbeille de noces; quels bijoux! des rues mal paves et
malpropres, de noires murailles souilles d'affiches en lambeaux et
d'images cyniques, des maisons lzardes et pantelantes, des cabarets,
des bouges ignobles.

C'est ici le sjour des Grces!

Les trangers qui viennent pour la premire fois  Paris, et que Paris
reoit par cette entre fort peu sardanapalesque, gardent longtemps la
dsagrable impression que ce premier coup d'oeil leur cause; ils ont
peine  s'en remettre, et voient toujours Paris  travers le trs-laid
kalidoscope. Les quais, les boulevards, les Champs-Elyses, les
Tuileries, ont fort affaire pour les distraire de cette optique et les
obliger  voir par d'autres yeux.

La Villette a longtemps eu un concurrent qui lui disputait ce prix de la
laideur: c'tait la barrire de Charenton. La Grande-Pinte et la
Petite-Pinte pouvaient jouter avec La Villette, non sans avantage; mais
maintenant tout est dit: la Villette est seule matresse du champ de
bataille: l'tranger que la poste ou la messagerie royale introduit 
Paris de ce ct est exempt aujourd'hui des tristesses de la barrire de
Charenton et des laideurs de la Grande et Petite-Pinte; une route
lgante, ouverte sur la rive gauche de la Seine, lui procure l'honneur
d'une avenue agrable et d'une entre solennelle. Ds le premier pas, un
vaste panorama se droule devant lui, annonant la grande ville.
D'abord, c'est le fleuve encadr dans ses deux rives, dont l'oeil suit
le cours  travers les ponts qui le recouvrent, et les mille btiments
lgers qui voguent  sa surface; et voici Bercy aux blanches faades et
aux riches choppes. Peu  peu Paris se fait voir et montre ses monuments
un  un au regard lev; Sainte-Genevive, le Panthon, le Val-de-Grce,
et au fond, la Cit avec sa vieille: et sainte cathdrale, tandis qu'en
passant vous avez jet un coup d'oeil d'admiration sur le
Jardin-des-Plantes et le pont d'Austerlitz, qui se regardent face 
face, et se donnent, en quelque sorte, la main sur votre route.

Tout en vous contant ceci, j'ai quitt La Villette, descendu la rue du
Faubourg-Poissonnire, travers le boulevard et gagn la rue Montmartre.
Les chevaux humides s'arrtent dans la cour des grandes messageries, et
je saute tout poudreux sur le pav de Paris.--C'est un spectacle  la
fois plaisant et lamentable que le dbarquement d'une diligence. D'o
arrivent ces gens-l, Dieu? d'o sortent ces teints blafards, ces yeux
bouffis, ces cravates en dsordre, ces ttes mal peignes, ces
chaussures macules, cette friperie d'habits, ces bonnets de travers,
ces chapeaux borgns et ces mines livides? Avons-nous affaire  des
vagabonds pris en flagrant dlit, ou  des bandits qui viennent de
commettre un mauvais coup? Pas le moins du monde; ce sont de
trs-honntes gens qui courent la grande route pour leurs affaires ou
pour leurs plaisirs. Voil l'tat o vous mettent les voyages
d'agrment! Les uns dorment debout, les autres, meurent de soif et de
faim; ceux-ci se plaignent d'une affreuse migraine, ceux-l d'un
torticolis ou d'un tour de reins. Dieu sait tout ce qu'un gagne  passer
seulement vingt-quatre heures en diligence!

Le forat dont on brise la chane, un chef d'opposition qui renverse un
ministre, deux poux mal assortis qui obtiennent un arrt de divorce,
sont moins lgers, moins allgres, moins heureux qu'un pauvre diable
enferm dans la diligence quand s'ouvre la portire, et qu'il entend ces
mots trois fois bnis: Allons, messieurs, descendez, nous sommes
arrivs; au bureau, messieurs, au bureau!

Flicitez-moi donc, moi surtout qui ai eu la chance inoue: de passer
trente-six heures, nuit et jour, serr dans un tau qui se composait,
d'une part, d'un norme abb tout barbouill de tabac, lequel venait de
prendre ses vacances en Flandre, et de l'autre, d'une dame de choeurs, 
peu prs de la lgret de mademoiselle Georges. La pronnelle retournait
 Paris tout d'une masse, aprs avoir donn des reprsentations 
Valenciennes, o elle s'tait pare librement du titre de prima donna de
l'Acadmie royale de Musique.

Vous savez ce que c'est qu'un abb; peut-tre connaissez-vous moins
particulirement la dame de choeurs, et je vais vous instruire.

La dame de choeurs appartient  cette espce dramatique qui a pour
domaine le fond du thtre; elle se tient respectueusement derrire le
tnor ou la basse, le contralto ou le soprano en crdit, et n'approche
jamais du trou du souffleur. La dame de choeurs est de toutes les noces,
de tous les enterrements, de toutes les insurrections, de toutes les
ftes, de toutes les batailles et de tous les triomphes.

On divise la dame de choeur en deux classes; l'une chante, l'autre fait
des quarts de pas et des cinquimes d'entrechats. La premire est
spcialement charge de clbrer le bonheur des poux qui vont 
l'autel:

Ah! quel beau jour Pour l'hymen et l'amour!

Elle dtonne aussi sur le talon des princes dans les entres
solennelles, et des guerriers au retour du combat.--L'office de la
seconde consiste  sourire  Mazaniello,  arrondir les bras au passage
de Fernand Corts,  semer des fleurs sur les pas de Mahomet second, et
 lever la jambe en l'honneur de Robert-le-Diable.

De sept heures du matin  sept heures du soir, la dame de choeurs est
d'ordinaire marchande  la toilette, brodeuse, fleuriste, blanchisseuse
de fin, cordonnire, ravaudeuse ou portire; je ne parle que de ses
occupations officielles. Elle habite plus habituellement le sixime que
le premier, et son boudoir est mansard.

A sept heures prcises, elle change de domicile politique et se loge
dans les coulisses de l'Opra. La mtamorphose est complte: le turban
mauresque remplace le _bibi_, la robe de velours ou de soie se substitue
au jupon de laine et au tartan, et le soulier de satin fan met les
souques au rebut.

La dame de choeurs qui chante a de trente  cinquante-cinq ans; elle est
ou trs-grosse ou trs-maigre; il est presque impossible d'en rencontrer
une qui tienne le juste milieu. La beaut et la jeunesse ne sont pas au
nombre de ses vertus indispensables,--voir  l'Acadmie royale de
Musique;--elle a peu de cheveux, et il lui manque toujours au moins
quatre ou cinq dents.

La dame de choeurs qui danse est plus jeune, plus dgage et moins
laide; elle doit ces avantages  la ncessit o elle est d'tre plus
lgre.--On est forc de respecter la dame de choeurs qui chante: c'est
une brebis rentre au bercail, sans toison, et dsormais  l'abri des
loups d'opra; elle a fait une fin et possde de nombreux enfants
qu'elle envoie  l'cole de danse ou de musique pour toute nourriture.
Tous les matins,  son retour de Naples ou de Babylone, la dame de
choeurs qui chante raccommode les bas de sa progniture et cume son
pot, quand elle en a.

La dame de choeurs qui danse n'a pas encore pass l'ge des tentations.
Elle essuie le feu du lorgnon et du binocle; elle entretient des
correspondances directes avec l'avant-scne et fait des mines 
l'orchestre poste restante. Quant au mariage, elle professe un souverain
mpris pour les lgislateurs impriaux et le code civil, et s'en tient 
la loi naturelle. Ajoutez, qu'elle soupire pour le cachemire, qu'elle
regarde le marabout et le chapeau de paille d'Italie du coin de l'oeil,
et qu'elle a une passion aveugle pour l'omelette souffle, le vin de
Champagne, les hutres et la salade de homard; tout au contraire, la
dame de choeurs qui chante, ayant renonc  Satan et  ses pompes,
attendu ses cheveux natts et l'absence de ses dents, se consacre avec
fureur  la pomme de terre  l'huile.

Il peut arriver cependant que la dame de choeurs qui danse passe, par
hasard  la mairie, et s'y nantisse lgrement d'un mari. Figurez-vous
quelle vie est rserve  ce bienheureux poux! la dame de choeurs
appartient en effet,  tous ceux qui ont une bonne lorgnette. Celui-ci
prend sa jambe, celui-l son bras;  l'un ses cheveux,  l'autre sa joue
ou ses sourcils. Le mari de la dame de choeurs n'a pas seulement pour
ennemi capital le public qui lui emprunte ainsi sa femme pice  pice
et dbris par dbris, il trouve des larrons jusque dans ses foyers
domestiques, je veux dire dans les coulisses et sur les planches du
thtre.

Le mari de la dame de choeurs doit se dfier de l'homme de choeurs qui
danse avec sa femme, du violon, du trombonne, du basson, du cor, de la
clarinette qui accompagnent ses pirouettes, et mme du souffleur qui
n'en pense pas moins, quoique dans son trou. Arnal nos a montr
plaisamment, sur la scne de Vaudeville, ces tribulations et ces
jalousies du mari de la dame de choeurs.

Quoi qu'il en soit, il est mdiocrement agrable de faire quatre-vingts
lieues entre le gros abb qui prend du tabac et se mouche  chaque
minute, et une norme dame de choeurs qui ronfle perptuellement et pse
 peu prs deux cents kilos.

Maintenant, cher Paris, puisque je t'ai retrouv, que m'apprendras-tu de
nouveau? o en sont tes grands amours-propres et tes petits hommes, tes
vertus et tes vices, ta laideur et ta beaut, tes charmantes mdisances
et tes bonnes calomnies, ta joie et tes souffrances, ton luxe et ta
pauvret? Que fait-on dans tes spectacles et dans tes rues, dans tes
boutiques et dans tes Acadmies, dans ton salon et dans ton grenier,
sous ta soie et sous tes haillons?

Tu te tais, tu ne me rponds pas. Ah! je devine! tu me vois encore
fatigu de ma route, et tu attends, pour me faire les confidences et
recommencer ta conversation avec moi, que j'aie repris haleine, oubli
ma dame de choeur et mon abb, essuy mon front et rejet la poudre du
chemin.



Histoire de la Semaine.

Nos efforts tendront continuellement, sinon  largir le cadre tendu
que nous avons choisi, du moins  le remplir compltement. Aussi,
reconnaissant aujourd'hui que _l'Illustration_, pour ne pas se borner 
tre un sujet de pure distraction, doit fournir  ses lecteurs, sur les
faits curieux et les vnements importants qui se succdent dans tous
les pays, comme aussi dans les sciences et dans les arts, toutes les
informations qui mritent d'tre conserves, nous entreprenons
aujourd'hui une revue que nous continuerons dans chacune de nos
livraisons, et que nous appellerons l'_histoire de la semaine_. Sans
doute, plus d'une fois, des faits que nous signalerons auront dj t
signals, des nouvelles que nous enregistrerons auront cess d'tre
compltement nouvelles; mais plus d'une fois aussi il nous sera possible
d'envisager ce pass de huit jours tout autrement qu'il n'aura t
envisag, et, prcisment parce que nous n'arriverons que le samedi,
d'apprendre  nos lecteurs que ce qui les a fait frmir depuis le
commencement de la semaine n'tait qu'une invention, qu'une fable.

Nous aurions,  coup sr, mauvaise grce, dans ce temps de disette de
matire pour les feuilles politiques,  leur reprocher ces vnements
qu'elles inventent, et qui offrent  leurs lecteurs des motions
devenues rares, et  elles l'occasion d'un second article pour dmentir
le premier. Qui n'a lu, par exemple, il y a huit jours, qu'un
soulvement tait venu mettre en question,  Saint-Domingue, l'autorit
du gouvernement nouveau, et faire renatre tout l'espoir et toutes les
chances des partisans du gouvernement renvers? Deux jours aprs on nous
annonait que la nouvelle avait t apporte sans doute par un btiment
retardataire; car, au dpart du dernier navire, tout tait calme et
tranquille dans la rpublique noire. Oui ne s'est senti profondment mu
en lisant les dtails de ce cataclysme qui avait, au Brsil, enseveli la
moiti basse de la ville de Bahia sous la moiti haute boule? On vous
donnait l'effrayante liste des difices, des glises, des couvents, des
rues entires o toute une population tait demeure plonge dans une
sieste ternelle. Dj on parlait d'organiser des comits et d'ouvrir
une souscription uniquement pour faire inhumer les victimes, personne
n'ayant survcu, dj l'_Illustration_ allait expdier un dessinateur
pour prendre une vue de ce vaste et effroyable cimetire. A deux jours
de l.

[NOTE DU TRANSCRIPTEUR: Les quelque vingt lignes suivantes sont
srieusement atrophies dans le document original. Le logiciel de
reconnaissance optique des caractres est rest totalement confus. Les
yeux du transcripteur s'efforant de reconstituer le texte,  partir de
ce rsultat et en scrutant le document original, ont galement d se
dclarer vaincus.]

M. le duc et madame la duchesse de Nemours poursuivent dans le sud-est
de la France la tourne qu'ils ont commence en Bretagne. Les journaux
publient les discours qu'on leur adresse et ceux qu'on comptait leur
adresser. Ces derniers ne sont pas,  coup sr, ceux qui causent le plus
d'ennui aux illustres voyageurs. Toute cette loquence officielle doit
faire trouver assez monotone au futur rgent l'apprentissage du
pouvoir.--Plus heureuse, la reine d'Angleterre, aprs le sjour  Eu,
dont nous avons rendu compte et pendant lequel elle n'a eu  subir que
des mots auxquels elle, rpondait par des bagues, a parcouru la Belgique
sans tre expose aux dbordements de l'loquence flamande. Les journaux
belges ont rendu un compte brillant de toutes les ftes dont elle a t
l'hrone. Dsintresss dans, la question d'amour-propre local, les
journaux anglais en ont, de leur ct, publi des rcits moins
clatants. Suivant eux,  Ostende, les prparatifs s'taient borns, sur
l'invitation du crieur public,  balayer les rues, qui en avaient grand
besoin, et  badigeonner quelques difices; la devanture du
l'Htel-de-Ville s'tait revtue d'une belle couche d'ocre. A Gand, 
Bruges,  Bruxelles,  Anvers, l'aspect monumental de ces villes prtait
plus d'clat  la rception. Enfin, dbarqus le 15  Ostende, la reine
Victoria et le prince Albert se sont rembarqus le 20 
Anvers.--L'empereur Nicolas, qui, dans ce temps de voyages princiers,
tait venu rendre au roi de Prusse,  Berlin, une visite nouvelle qui
n'a pas donn lieu  moins de conjectures et de commentaires que la
prcdente, est reparti le 20 pour Saint-Ptersbourg en passant par
Varsovie.--Espartro, de son ct, adoucit sa douleur et charme ses
ennuis par la locomotion. Il visite les grands tablissements militaires
de l'Angleterre, et les rceptions qui lui sont faites, les honneurs qui
lui sont rendus, tmoignent assez que, pour le cabinet de Saint-James,
la question d'Espagne n'est pas une question tranche, et que fe nouveau
gouvernement de Madrid ne lui parat gure plus durable que tous ceux
qui se sont succd dans ce malheureux pays.--Enfin O'Connell, ce roi
populaire de l'Irlande, poursuit ses promenades, ses meetings et ses
allocutions.--Il n'est pas jusqu' Rbecca qui ne croie devoir prouver
par des excursions nouvelles que l'chec prouv prcdemment par
quelques-unes de ses filles ne lui a rien fait perdre de sa
dtermination et de son audace. Cette agitation parmi les princes, et
parmi les chefs de parti, se manifeste galement en ce moment parmi les
nations. Nous avons tout  l'heure prononc le nom de l'Espagne. C'est
toujours par elle qu'il faut commencer quand on a  parler de dsordre
ou d'anarchie. A Barcelone,  Sarragosse,  Madrid, le gouvernement
nouveau et ses adversaires sont en lutte acharne. Dans les deux
premires villes, c'est par les armes et la destruction qu'on procde,
sans que d'une part ou de l'autre paraisse avoir grande foi au principe
au nom duquel l'on pille et l'on tue;  Madrid on n'en est encore qu'aux
combats de scrutin; mais les rsultats n'en sont pas favorables au
ministre, et cet chec par les moyens lgaux rendra invitablement
moins dcisifs les avantages militaires qu'il aura pu remporter sur
d'autres points.--Dans la Romane, l'insurrection parat n'avoir rien
perdu de sa confiance et de son nergie; les diligences sont arrtes et
les escortes de dragons sont faites prisonnires par des partis de
rebelles.--A Montevideo, l'arme de la Bande-Orientale, commande par le
gnral Rivera, a remport sur les troupes bunos-ayriennes une victoire
importante dont les dtails n'ont point encore t transmis par la
correspondance, mais dont les rsultats paraissent devoir tre de
dlivrer nos nombreux nationaux de la situation pnible, o les tenaient
Rosas et Oribe.--A Athnes, la tribune aux harangues a subitement repris
sa puissance, et ce temps d'quinoxe publique y a tout  coup fait
sentir son influence. Avant mme que les lettres qui pouvaient faire
pressentir la possibilit d'une commotion fussent parvenues sur le
continent, le tlgraphe nous apprenait laconiquement qu'une
insurrection avait clat dans la capitale grecque dans la nuit du 14 au
15. La cause du roi Othon n'a t compromise que par lui-mme et parles
puissances dont il a suivi les conseils plutt que d'couter les voeux
d'une population qui demandait que son roi se fit Grec, bien rsolue
qu'elle tait  ne pas se faire bavaroise. La promesse d'une
constitution qu'il a t amen,  faire, quant  prsent calm les
esprits.

[Illustration: Portrait du roi Othon.]

Nos ambassadeurs sont, en ce moment, comme les princes et les peuples,
en grand mouvement. L'envoi de M. Olozoga  Paris a du dterminer
l'expdition d'un ambassadeur  Madrid, l'auteur d'_Alonzo_ n'y
retournera pas et l'ambassade de Turin parait le consoler mdiocrement.
M. le marquis de Dalmatie quittera la cour de Pimont pour nous aller
reprsenter auprs de celle de Prusse, M. le baron Billing ira 
Copenhague, et M. Alexis de Saint-Priest  Munich. Quant  nos missions
extraordinaires, l'arrive en France du prsident Boyer parait devoir
faire retarder un peu celle de M. Adolphe Barrot  Saint-Domingue. Pour
la mission de Chine, elle est ajourne  six semaines, ce qui donnera le
temps  son historiographe dj nomm de faire sa prface.

Septembre a vu se clore ou se tenir un grand nombre d'assembles
administratives, scientifiques ou industrielles. Les conseils-gnraux
ont clos leur session le 4. Consults par le ministre de l'intrieur et
par celui de l'agriculture et du commerce sur un grand nombre de
questions relatives aux librs,  la mendicit, au pauprisme, aux
irrigations des prairies,  la police du roulage,  l'organisation des
gardes champtres, au reboisement des forts et des montagnes, les
reprsentants des cantons ont rpondu en hommes comptents et pratiques.
Parmi les voeux que quelques-uns ont mis spontanment, nous trouvons
celui de l'abolition de l'esclavage dans nos colonies. Nous sommes
heureux d'apprendre en mme temps par les journaux de Stockholm et par
le _Cernen_ de l'le Maurice, que le roi de Sude se prpare 
l'mancipation des esclaves dans l'le Saint-Barthlmy, et que le
gouvernement anglais commence  comprendre, que ses possessions de
l'Inde rclament une mesure analogue.--Le Congrs scientifique a tenu sa
onzime session  Angers. Les orateurs de table d'hte et les savants
forains ont perdu cette institution, qui, srieusement dirige dans
l'intrt de la science et non dans celui de l'amour-propre d'hommes qui
ne vivent que de rclames, aurait pu entretenir partout le got des
hautes tudes et des recherches scientifiques. Le Congrs, aprs douze
jours de pitoyables divagations, a clos, le 13 septembre, sa onzime
session, et fait choix pour la douzime, fixe au 25 aot de l'an
prochain, de la ville de Montpellier. Le Congrs a eu raison, car il est
bien malade.--Une institution autrement srieuse, la Socit
d'Encouragement pour l'industrie nationale, a tenu  Paris son assemble
gnrale le 6, sous la prsidence de M. le baron Thnard. Tout le monde
sait les services qu'elle a rendus et qu'elle rend chaque jour.
L'exposition quinquennale des produits de l'industrie, dont nous
n'entendons pas nier les bons effets, ressemble cependant trop  un
immense bazar o un public curieux ou oisif se presse sans guide et
examine sans critique. Le jury, compos d'hommes officiels, dont la
rserve est par consquent fort mticuleuse, ne se prononce gure sur le
mrite d'une invention que quand elle a t sanctionne par une longue
exprience dans la pratique habituelle des ateliers, c'est--dire qu'il
rdige le jugement lorsqu'il est dj prononc depuis longtemps. La
Socit d'Encouragement, qui compte  sa tte et dans son sein les
hommes les plus clairs, procde avec plus d'indpendance et montre
plus d'esprit d'initiative. Elle n'a jamais vu ses jugements casss par
l'exprience, et l'on doit aux prix qu'elle a fonds pour tel ou tel
perfectionnement provoqu par elle plus d'un progrs utile aux arts,
plus d'une amlioration profitable  la classe ouvrire. Nous avons
remarqu, parmi les prix qu'elle a dcerns, une mdaille d'or accorde
au peintre. Ziegler, pour l'tablissement, auprs de Beauvais, d'une
fabrique de vases en grs de formes trs-varies, d'un got pur, souvent
dcors d'ornements trs-dlicats; et une mdaille de platine  M.
Mourey, qui, perfectionnant le procd lectro-chimique de MM. Buolz et
Elkinghton, est arriv  donner aux pices douces et argentes plus de
brillant et de solidit.--A Bordeaux s'est runie, les 14, 15 et 16,
l'Union vinicole, qui a plutt pris des rsolutions politiques
qu'indiqu un moyen efficace et adoptable par le gouvernement pour
mettre fin, ou tout au moins apporter un adoucissement notable aux
souffrances trop relles d'une industrie si prcieuse pour la France
agricole.--Enfin, pour le bouquet, ce qui constitue, contre notre
intention, un odieux calembour, le Cercle gnral d'Horticulture vient,
ainsi que nous l'avons racont plus haut, d'exposer ses fleurs 
l'Orangerie des Tuileries, et de dcerner ses prix.

L'Acadmie des Beaux-Arts de l'Institut a galement distribu une partie
des siens, et s'est prononce pour la plupart des nomination d'lves
pensionnaires  l'cole de Rome qu'elle est appele  faire chaque anne
Elle avait, pour le concours de gravure sa partie fine, accord le
premier grand-prix au seul lve qui se fut prsent, sans doute, parce
qu'elle pense avec Plutarque, que la plus difficile des victoires est
celle qu'on remporte sur soi-mme.--Elle a eu de beaucoup plus longs
dbats pour arrter un jugement  l'occasion du concours de sculpture
auquel dix lutteurs avaient pris part.. Enfin elle a dcern le premier
grand-prix  M. Marchal, lve de MM. Ramey et Dumont; le deuxime
grand-prix  M Lequesne, lve de M. Pradier; et le deuxime second
grand-prix  M. Hubert-Lavigne, MM. Ramey et Dumont. Le sujet du
bas-relief tait _Epaminondas mourant_. L'oeuvre de M. Marchal tait
sage, celle de M. Lequesne annonait plus verve et de feu, mais, en
gnral ce concours a t regard comme faible.--Est venu ensuite celui
d'architecture, qui a valu le premier grand prix  M. Telez, lve de
MM. Mayot et Lebas; le premier second grand-prix  M. Dupont, lve de
MM. Debret et Huv; et le deuxime; second grand-prix  Andr, lve de
MM. Mayot et Lebas.--L'exposition du concours de peinture a commenc le
mercredi 27; l'Acadmie ne prononcera que le 30. Le sujet est _Oedipe
s'exilant d'Athnes, soutenu par sa fille Antigone_. Les concurrents
sont au nombre de dix.--L'exposition des prix dcerns et des travaux
des pensionnaires de l'Acadmie de France  Rome commencera lundi 2
octobre.

Les feuilles quotidiennes, pour qui en ce moment il n'y a de nouveau,
selon l'expression de Chaucer, que ce qui a vieilli, sont arrives 
dcouvrir, ces jours-ci, l'existence de la mdaille frappe  l'occasion
de la loi des chemins de 1er, par les ordres de M. Teste. Il y a tantt
cinq mois que l'_Illustration_ en a donn la gravure (1), qu'elle a
accompagne de dtails qui viennent, pour la plupart, d'tre reproduits.
Nous pouvons ajouter ici que M. Teste, qui parat se partager en ce
moment entre la pose de premires pierres et la frappe de mdailles,
vient d'en faire graver une fort belle  l'occasion des constructions
moins irrprochables de l'cole Normale.

        [Note 1: Voir le numro du 6 mai, 1843, p. 150.]

De nombreux ouvriers viennent d'tre mis  l'oeuvre pour la construction
de la fontaine qui doit s'lever au milieu de la place Saint-Sulpice.
C'est M. Visconti,  qui nous devons dj la jolie fontaine Gaillon, la
belle fontaine de la place Richelieu, et  qui lions allons tre
redevables du monument-fontaine consacr  Molire, qui est galement
charg de l'excution de celle-ci. On dit le projet digne de cet
artiste, qui a su y vaincre heureusement une millime difficult, le peu
d'lvation de l'eau. Ce monument, qui, pour tre en rapport avec
l'glise devant laquelle il sera pos et la place spacieuse qu'il
ornera, devra tre d'une assez grande tendue, comprendra les statues de
Bossuet, de Fnelon, de Massillon et de Bourdaloue, que pourront
contempler de leurs fentres les lves du sminaire Saint-Sulpice. M.
Visconti est partag en ce moment entre la mise en train de ce grand
travail et les immenses et intelligentes restaurations qu'il a
entreprises  l'ancienne et magnifique habitation du surintendant
Fouquet. Le chteau de Vaux est aujourd'hui possd par M. le duc de
Praslin, gendre de M. le marchal Sbastiani, qui le fait compltement
remettre en tat, comme M. le duc de Luynes, grce au savoir et au bon
got de M. Duban, a pu le faire de son ct pour le chteau de
Dampierre.

Les grands criminels paraissent tre en vacances comme les magistrats,
et les votes du palais ne retentissent que des dbats de dlits
mesquins et de plaidoiries plus pitoyables encore. Comme fait
judiciaire, nous n'avons donc  enregistrer que l'ordre que M. le prfet
de police vient de signifier  Vidocq de quitter Paris, attendu qu'il a
t condamn, le 9 nivse an V, par le tribunal criminel de Douai, 
huit ans de fers, pour faux en criture, et qu'il ne justifie pas de
lettres de rhabilitation qui lui auraient t accordes, a-t-il dit,
depuis la grce qu'il a obtenue en 1818, On dit que Vidocq, en recevant
cet ordre, s'est cri: Quitter Paris! le pays des beaux-arts et des
belles manires! oh! non jamais! et qu'il a annonc l'intention de ne
point obir, et d'attendre une citation en justice pour faire juger la
lgalit de la mesure administrative et pnale prise contre lui.

Si la justice se repose, la mort au contraire semble plus active que
jamais.--L'Acadmie des Sciences a perdu un de ses membres de la section
de mcanique, M. Curiolis, directeur des tudes  l'cole Polytechnique,
enlev  ses estimables travaux dans sa cinquante-unime, anne.--La
gravure s'est vu enlever M. Tiolier, ancien graveur-gnral des
monnaies, dont le nom figure sur bon nombre de nos pices d'or et
d'argent, et au burin duquel sont dus des coins fort remarquables. La
sculpture a vu mourir, ou plutt s'teindre  quatre-vingt-quatre ans,
un ancien pensionnaire du roi  Rome, M. Grard, qui avait t appel 
prendre part  la dcoration de nos principaux mounments. Les travaux
excuts par lui  la Colonne, aux Tuileries, au Louvre, au
Palais-Royal,  la Chapelle expiatoire et  l'Arc-de-Triomphe de
l'toile, lui avaient assign un rang honorable parmi nos
statuaires.--La marine a rendu les devoirs funbres  M. le
contre-amiral Faur, commandant nos forces navales en Algrie.--La veuve
de Couthon galement termin une carrire qui s'tait prolonge d'un
demi-sicle au del de celle de l'homme que ses actes et ses discours
avaient fait appeler _la Panthre du triumvirat_.--Il faut au comte de
Torno,  sa vie publique et administrative, une apprciation plus
dveloppe que ne le comporte la course au clocher que nous faisons ici
dans le champ de la mort. _L'Illustration_ lui consacre sa dernire
page. Bornons-nous, en cet endroit,  enregistrer son dcs.--Enfin, il
nous est mort un dieu, Coessin vient de terminer sa carrire romanesque
et accidente dans sa soixante-cinquime anne. D'abord lve du
conventionnel Bomme, il se fit remarquer par la chaleur de son civisme.
Il avait pris le nom de _Mutius Scoerola_, et fit la route de Lyon 
Paris  pied pour faire hommage  la patrie du rsultat de cette
rigoureuse conomie. Plus tard, il accompagna Clouet, envoy  Cayenne
pour y fonder une rpublique-modle, de concert avec Billaud-Varennes,
puis revint en France pour chercher des colons, il y reut la nouvelle
de la mort de Clouet, ce qui le fit demeurer. La mcanique vint bientt
occuper exclusivement pour un temps cette imagination mobile et ardente.
Il chercha  construire des vaisseaux sous-marins et  appliquer la
vapeur  la navigation. Ces essais furent sans rsultats. Bientt
aprs, toutes ses ides se tournrent vers la mysticit; il prtendait
tre revenu  la religion par les sciences; mais comme la modration
tait loin d'tre le caractre distinctif de cette singulire
organisation, il ne se borna pas  tre chrtien, il devint ultramontain
fougueux. Il institua d'abord  Chaillot, puis ensuite rue de l'Arcade,
un tablissement mystrieux, qu'on appela la _Maison grise_, et sur le
rgime intrieur duquel tant de rcits faux ou vrais, mais tranges,
furent faits, que le prfet de police d'alors, M. Pasquier, crut devoir
y faire oprer une descente. Illogique autant qu'ardent, il s'occupait
avec une gale passion de recherches analogues  celles de Gall et de
Spurzheim, avec qui il tait en rapport, et de thses spiritualistes: le
point de conciliation tait difficile  trouver. C'est alors qu'il fit
paratre (1809) un ouvrage empreint de tous les signes de ce conflit
d'ides contradictoires, et que dans son embarras de lui donner un nom,
il intitula les _Neuf Livres_, parce que l'ouvrage est en effet divis
en neuf parties.

La Restauration semblait devoir ouvrir une nouvelle carrire  l'esprit
de proslytisme de Coessin, madame de Genlis, dans ses _Mmoires_,
annonce qu'elle s'attendait  lui voir jouer quelque grand rle. Nous
imaginmes, dit-elle, le chevalier d'Harmensen et moi, qu'il avait
l'intention et l'esprance de se faire lire pape  la mort de Pie VII.
Il est curieux de voir ce que deviendra cet homme extraordinaire. Cet
homme, aprs avoir fait de frquentes excursions et d'assez longs
sjours  Rome; aprs y avoir fond une sorte de congrgation qui tait
comme une manation de la _Maison Grise_ de Paris, disperse par
l'entre des trangers en 1814; aprs deux publications nouvelles aussi
incohrentes qui la premire, mais dans lesquelles abondent des vues
trs-hautes et des aperus trs-fins, s'tait retir de l'apostolat,
pour se livrer infructueusement  la mcanique et  l'industrie, et
vient de mourir, depuis longtemps oubli.



Les Plerinages  la Sainte-Baume

EN SEPTEMBRE.

[Illustration: Plerinage  la Sainte-Baume.]

La tradition raconte qu'aprs la mort du Christ, Lazare, Marie,
Madeleine et Marthe, montrent sur une frle barque pour fuir les lieux
tmoins de l'agonie du Rdempteur. Longtemps battue des flots, la
nacelle miraculeuse se trouva enfin en prsence d'une rive amie. Le
Rhone,  son embouchure, dcrit les mandres les plus capricieux; comme
le Nil, il a voulu avoir son Delta; et agrandissant de ses alluvions un
promontoire qui s'avanait au milieu des flots, il a cr la Camargue.
Au temps dont nous parlons, cette langue de terre n'avait point reu le
nom qu'elle prit plus tard d'un campement de Marins (_Caii Marii Ager_);
les gographes ne nous disent point comment on la dsignait. C'est 
l'extrmit de cette pointe qu'aborda la sainte caravane. Le village ou
plutt les huttes de pcheurs qui s'levaient  cet endroit s'appellent
aujourd'hui les _Saintes-Maries._

C'est l que les voyageurs se sparrent. Marie quitta la terre pour les
cieux, Lazare prit la route de Marseille, o il fit cesser une peste
effroyable qui ravageait la ville; Marthe se dirigea vers Tarascon,
qu'elle dlivra de ce monstre appel la _tarasque_, qui, chaque anne,
sortait des flots du Rhne pour dcimer les plus belles filles du pays;
Madeleine, trouvant les marais et les solitudes de la Camargue trop doux
encore pour sa pnitence, parcourut les montagnes voisines, cherchant un
site assez aride, une caverne assez profonde pour y ensevelir le secret
de ses erreurs passes et de son expiation prsente.

[Illustration: Grotte de la Sainte-Baume.]

Une chane de montagnes couvertes de forts spare le dpartement des
Bouches-du-Rhne de celui du Var. Sur un des sommets les plus levs,
prs d'un torrent, au milieu d'un bois de sapins, la sainte trouva une
grotte obscure, profonde, retraite abandonne des btes froces; elle la
choisit, pour y finir ses jours dans les larmes et le dsespoir.
Aujourd'hui, cette caverne, sanctifie par le repentir, est devenue,
sous le nom de _Sainte-Baume_, un lieu de plerinage frquent par toute
la Provence.

Voici l'poque o a lieu la grande fte de la Sainte-Baume, D'Arles,
d'Aix, de Marseille, de Toulon et de tous les points intermdiaire?
partent des bandes nombreuses qui se dirigent vers le tombeau de
Madeleine. La plus considrable de ces caravanes part du lieu mme o la
sainte aborda, c'est--dire de la Camargue.

Ce pays fertile et malsain peut donner une ide des Marais-Pontins; ce
sont les mmes ptres fivreux, les mmes occupations sauvages, la mme
foi. La vie se passe  lutter contre des taureaux,  dompter des cavales
et  prier la madone. La Camargue a pour madone sainte Madeleine.

L'homme ne construit qu'une demeure provisoire au milieu de cette
dangereuse contre; il ne fait qu'y camper. Lorsque le temps des
moissons arrive, d'innombrables moissonneurs se rpandent dans la
campagne; les pis tombent, les gerbes s'entassent; tout le monde lutte
d'activit: un veut avoir fini avant que le mauvais air, la _malaria_,
ait lanc ses courants fivreux dans l'atmosphre. Quand les
moissonneurs sont partis, les glaneuses restent; elles dressent leurs
tentes au milieu des sillons vides, o elles cherchent l'pi oubli.
Souvent la maladie les emporte au milieu de cet ingrat labeur; alors
leurs compagnes, les autres proltaires des champs, jettent sur leur
tombe des fleurs qui semblent comme elles mines par la fivre. Chaque
t, la mort fait sa moisson parmi ce pauvres glaneuses. Ne faut-il pas
que la Provence paie aussi son tribut au Minotaure de la pauvret.

Aprs la coupe des bls ont lieu les grandes _ferrades_. Les marcages
profonds, ces interminables plaines couvertes d'herbes, qui sont comme
les Pampas de la France, servent d'asile  des troupeaux de boeufs et de
chevaux sauvages. Il faut cependant leur donner la marque du
propritaire, ou s'en emparer pour les vendre. Alors les _Gauchos_ du
pays se runissent, arms d'un lacet et d'une longue lance; monts sur
de chevaux vigoureux, ils se mettent  la poursuite des animaux
rebelles; ils lancent leur lacet dans les cornes du taureau et dans les
jambes du cheval, ils le tranent ainsi jusque dans une enceinte o un
homme arm d'un fer rouge, grave sur leur peau l'empreinte de la
servitude. Ces expditions, ont leur danger et leur gloire, sont
trs-recherches par la jeunesse du pays. Les plus importantes ont lieu
en septembre  l'poque du dpart de la grande caravane pour la
Sainte-Baume; aprs quoi, on laisse la fivre et l'inondation rgner
paisiblement sur la Camargue.

Il y a quelques annes, un couvent de trappistes, situ au pied mme de
la montagne, donnait asile  un grand nombre de plerins; maintenant ils
sont tous obligs de camper dans la plaine. Les gens de divers pays
n'ont garde de se mler; voici le camp des Marseillais; plus loin celui
des Arlsiens:  quelques pas celui des Aixois. Chaque nation fait bonne
sentinelle; chacun veille  ce que la nuit se passe sans surprise. A
l'aube, on se forme en procession; on gravit, bannires dployes, la
rampe escarpe qui conduit  la grotte; les chos de la vieille fort
redisent de saints cantiques, et le soleil se glisse  travers les
arbres pour tinceler au sommet de la croix; on arrive devant la
caverne. Comme elle est trop petite pour contenir les fidles, un prtre
dit la messe sur un autel dress au centre d'une vaste pelouse; le bruit
du torrent voisin, le murmure des brises le froissement des feuilles,
accompagnent l'office divin. Aprs la messe on se presse, on se mle, on
se heurte pour pntrer dans la grotte et faire ses dvotions au pied de
la statue de la pnitente. Le marin, le ptre, le bourgeois, les mres,
les malades, les veuves, les orphelins, tapissent d'ex-voto l'intrieur
de la chapelle. Les plus dvots gravissent de station en station
jusqu'au sommet de la montagne nomme le _Saint-Pilon_. Il y a l un
oratoire  la sainte Vierge qui a la rputation de faire parvenir plus
directement les prires au ciel.

Aprs la messe, le plerinage tourne  la fte. On danse, on chante, on
boit  ct d'un homme  la longue barbe,

                     Portant bourdon, gourde et coquilles,

vendant des chapelets bnits par le pape et des recueils de prires; un
tnor nomade entonne les chansonnettes de Levassor; saint Joseph est
spar par quatre planches de l'alcide du Nord; jamais le sacr et le
profane ne furent plus irrvrencieusement ni plus audacieusement
mlangs. N'allez pas croire cependant que le moment serait bien choisi
pour vous moquer des croyances de ce peuple; si vous lui disiez que la
Madeleine aux pieds de laquelle il vient de se prosterner n'est autre
chose qu'une statue de Mademoiselle Clairon, il serait capable de vous
mettre en pices. Le fait est vrai cependant. A la mort de cette clbre
tragdienne, un de ses anciens adorateurs fit faire cette statue, qui
devait figurer couche sur un riche mausole. Comment mademoiselle
Clairon a-t-elle gravi les quelques mille mtres qui la sparaient de la
grotte de Madeleine, ce serait une histoire trop longue  raconter.

[Illustration: Ferrade des boeufs dans la Camargue.]

Au lieu d'une sainte, la Provence, de fait sinon d'intention, adore une
Muse. Mademoiselle Clairon ne s'attendait pas  un si grand succs aprs
sa mort.



Le Pre Mathew, aptre de la temprance.

Dans un des plus nombreux meetings du _repeal_, le grand imitateur,
O'Connell, prophtisant le rtablissement du parlement irlandais,
s'criait;

.... L'esprit du peuple s'est amlior, tout nous l'indique. Le pre
Mathew est avec nous, ce furieux aptre de la temprance, ce modle des
vertus; et jamais nous ne compterons parmi les _repealers_ un homme qui
aurait viol le serment prt entre les mains du vnrable aptre.
Napolon avait ses gardes-du-corps, sa garde impriale; nous avons plus
que la garde impriale: une garde compose d'hommes sobres et le bons
chrtiens. Cinq millions d'hommes ont jur d'tre temprants, et c'est
l un symptme vident que la libert de l'Irlande renatra.

... Pourrais-je, si je ne comptais pas sur la sagesse du peuple
converti  la bienfaisante doctrine du pre Mathew, runir et concentrer
de pareilles masses? Les membres de la socit de Temprance sont les
plus fermes soutiens de l'ordre et de la libert en Irlande. Des hommes
aussi raisonnables, aussi modrs, ne sont pas faits pour languir dans
l'esclavage. Je sais, quant  moi, qu'un jour de bataille, j'aimerais
mieux marcher en avant avec les femmes et vigoureux membres de la
socit de Temprance que de n'avoir  m'appuyer que sur des hommes
momentanment excits par l'usage des liqueurs fortes...

Le plus bel loge qu'on puisse faire du pre Mathew et de l'oeuvre 
laquelle il s'est consacr, est tout entier dans ces paroles du
librateur de l'Irlande. Les rsultats qu'a obtenus cet ardent aptre de
l'amlioration des classes pauvres tiennent en effet du prodige. Cinq
millions d'hommes ayant prt le serment solennel de s'abstenir de
liqueurs enivrantes, cinq millions d'hommes ne s'abrutissant plus dans
l'ivresse, employant  des travaux utiles le temps qu'ils auraient perdu
au cabaret,  des besoins srieux et rels l'argent qu'ils y auraient
dpens! Tant de familles, jusque-l dgrades, rendues  des habitudes
saines et morales,  une vie pratique meilleure, n'est-ce pas l, en
effet, une oeuvre extraordinaire, un immense bienfait?

[Illustration: Une prdication du pre Mathew.]

Le pre Mathew est n  Cork, en Irlande. Un journal anglais faisait
dernirement remonter son origine aux temps les plus reculs de la
monarchie anglaise, puisqu'au dire du _Standard_ les annales welches
donnent pour chef,  la famille Mathew, Gwaithvoed, roi du Cardigan. Un
des plus glorieux anctres du pre Mathew, sir David, qui fut le
porte-tendard d'douard IV, descendait en ligne directe du roi de
Cardigan. Ses restes et ceux de ses deux fils, William et Christophe
Mathew, reposent dans la cathdrale de Llandaff (pays de Galles). Le
dernier membre de la famille qui, avant le pre Mathew, ait illustr ce
nom, est le clbre amiral Thomas Mathew, fils de Christophe. Par une
circonstance assez bizarre, la fortune originelle de cette famille tait
runie, en 1833, dans les mains de lady Elisa Mathew, atteinte de folie,
qui, au dtriment de sa famille, donna tout ce qu'elle possdait  un
gentilhomme franais, le vicomte de Chabot.

Enfant encore, Mathew, que sa famille destinait aux ordres, tmoigna un
got trs-vif pour l'tude; mais quelque chose d'aventureux, de hasard,
se faisait remarquer en lui et semblait dominer toutes ses belles
qualits. Cette mobilit d'humeur, qui ne devait gure tre compatible
avec les paisibles habitudes de la vie sacerdotale, alarmait quelque
fois ses prcepteurs et ses parents. Les pauvres, si nombreux dans sa
patrie, attiraient toute son attention et taient l'objet de ses plus
secrtes sympathies; il demandait  Dieu la force et la puissance de
soulager leur misre, de faire cesser leur ignorance. De toutes les
dgradations qui psent sur les classes ouvrires, nulle ne lui
paraissait plus honteuse, plus humiliante que l'ivrognerie, ce flau qui
non-seulement fltrit l'intelligence, use le corps, ruine les familles
et livre aux horreurs de la misre les femmes et les enfants du peuple,
mais aussi atteint les gnrations futures en viciant la constitution
des gnrations prsentes.

[Illustration: Le pre Mathew, aptre de la temprance.]

L'ivrognerie tait alors le fait habituel du peuple dans les
Trois-Royaumes, mais l'Irlande surtout semblait tre la terre de
prdilection de ce vice dtestable. Un Irlandais aurait cru outrager
saint Patrice si, le jour de la fte du patron de l'Irlande, il ne
s'tait pas enivr. Le jeune Mathew tait  mme de constater les
dplorables effets de cette funeste habitude, d'apprcier la fatale
influence qu'elle exerait sur toutes les familles de proltaires, et
aussi sur le fait fe la production, car l'ouvrier en tat d'ivresse ne
travaille pas, ne produit rien que le scandale et le dsordre. Ce fut 
la destruction de ce flau, dont les ravages s'tendaient surtout parmi
les classes les plus pauvres; ce fut  combattre ce vice que le jeune
homme rsolut de consacrer sa vie et son activit.

C'tait entreprendre une rude tche. Dire  des hommes qui n'ont aucune
des joies de la terre, livrs  des travaux pnibles, soumis aux
privations les plus dures et qui n'ont d'autre bonheur que celui de
boire  l'excs et de perdre, ainsi, avec la raison, le sentiment de
leur misre, leur dire: Vous ne boirez, plus; leur en faire prter et
tenir le serment; il fallait plus que du courage, il fallait de la foi
pour entreprendre et poursuivre avec succs une mission semblable.

L'ide des socits de temprance n'appartient pas au pre Mathew; elle
est vieille comme toutes les ardentes aspirations de l'homme vers
l'amlioration de sa race. Depuis longtemps dj les excs de
l'ivrognerie en Angleterre avaient inspir  des hommes gnreux le
dsir de les combattre, de les rprimer; mais on ne put gure leur tenir
compte que de l'intention. Pour obtenir ce rsultat vraiment utile, il
fallait une activit infatigable, un amour ardent, une foi profonde; il
fallait un _glorieux aptre_, suivant l'expression d'O'Connell; et le
pre, Mathew s'est charg de ce difficile apostolat.

Et d'abord, pour tre libre de ses actions, il s'est fait affranchir par
le souverain pontife de toute dpendance ecclsiastique. Aucun
dignitaire du clerg catholique d'Irlande ne peut contrler sa conduite.
Il va partout o le pousse son inspiration, sous le titre de commissaire
apostolique qu'une lettre spciale du pape lui a dfr, lettre qui
approuve et reconnat l'utilit et la saintet de sa mission. Il a
parcouru les Trois-Royaumes dans tous les sens, il a visit tous les
grands centres de population, tous les grands foyers d'industrie; et par
la seule loquence de sa parole, cet homme simple, sans ressources, a
dj plus fait en quelques annes, pour l'amlioration des classes
pauvres, que beaucoup de gouvernements ne font en un sicle. Au dire des
voyageurs, et plusieurs de nos amis ont pu le constater, l'Irlande a
chang d'aspect; la temprance y porte des fruits clatants, et si
O'Connell fait mouvoir  son gr cette population irrite, si sa parole
exerce sur elle une action toute-puissante, si des millions d'hommes
obissent comme un seul homme  sa volont gnreuse, c'est en partie au
progrs de la temprance, c'est aux efforts du pre Mathew qu'il le
doit. L'ivrognerie est aujourd'hui, en Irlande, un fait exceptionnel, et
un chiffre peut suffire  faire apprcier l'importance de ce progrs. Le
produit des impts sur les boissons pour 1842 a prsent une diminution
de cinq millions de gallons (2) dans la consommation de _whiskey_,
liqueur distille. Le lord chancelier constatant en plein Parlement
cette diminution dans les revenus de l'tat, s'en est rjoui comme du
signe certain d'une amlioration morale.

[Note 2: Le gallon vaut quatre pintes.]

Les plus ardents adversaires des socits de temprance sont les
propritaires de distilleries, qui, depuis quelques annes, sont menacs
de ruine par la sobrit populaire. Ils ont ri d'abord des efforts du
pre Mathew et des serments qu'il recueillait. Serments d'ivrogne!
disaient-ils; mais les ivrognes irlandais ont donn un dmenti au vieux
proverbe; ils ont tenu leur serment. Les distillateurs ont tent de
porter le trouble dans les meetings; des hommes en tat d'ivresse
sont venus, en bien des endroits, et  Deptford surtout, protester
contre les conseils et les sages exhortations de l'aptre; on l'a accus
de concussion des deniers de la socit, on a raill ses partisans et
attent  leur vertu en leur offrant  boire; des rixes ont clat, et
partout les _teatotallers_ (buveurs de th) sont rests matres du champ
de bataille. Cette opposition des personnes qui trouvent leur bnfice 
exploiter ce vice honteux a pris dernirement  Hambourg un caractre
srieux. Une association de _wein-trinkers_ (buveurs de vin) s'est
forme dans cette ville, et a provoqu des dsordres que l'autorit! a
d rprimer par la force. Mais les classes ouvrires, qu'on essaie en
vain d'entraner dans une voie funeste, rsisteront sans doute  cet
appel fait  leurs plus grossires passions; elles apprendront 
distinguer leurs vrais amis, ceux qui les engagent  l'ordre,  la
modration, au respect de leur propre dignit, de ceux qui flattent et
exploitent leurs plus vicieuses habitudes, et vivent de leur
abrutissement. Chose trange! c'est au nom de la libert que les
adversaires des socits de temprance s'adressent aux hommes du peuple.
Pourquoi veut-on vous empcher de boire? leur dit-on, n'tes-vous pas
libres, n'avez-vous pas le droit, de dpenser suivant vos gots l'argent
que vous gagnez si pniblement Mais ds qu'il s'agit des socits de
temprance, il n'est plus question de libert, et c'est par la violence
et l'injure que les aptres de l'ivrognerie voudraient procder entre
elles. En Irlande, cette opposition a t bruyante, tumultueuse; mais
grce  la sagesse du pre Mathew et de ses disciples, elle n'a jamais
eu un caractre alarmant.

Le pre Mathew donne aux meetings et  la crmonie du serment toute la
solennit possible. Partout sa rputation de saintet le prcde, et il
est attendu en tous lieux avec une impatience trs-grande. A Glasgow,
par exemple, comme dans presque toutes les villes d'cosse, le peuple
entier sortit de la ville, et se porta au-devant de lui; il fut all
avec moins d'empressement au-devant d'un prince.

C'est ordinairement en plein champ ou sur le versant de quelque montagne
que le pre Mathew assemble les populations qui se pressent autour de
lui et coutent avidement sa parole, simple et image comme la parole du
peuple. Le texte habituel de ses discours est le tableau anim des
effets de l'intemprance, et sa parole sait trouver le chemin de tous
les coeurs. Catholiques, protestants quakers, juifs, anglicans,
s'unissent dans une commune rsolution, et comprennent qu'un sentiment
religieux plus noble, plus lev, celui de l'amlioration des classes
populaires, doit dominer toutes les diffrences de dogmes et de culte.
Le Pre Mathew a grand soin du reste d'viter ces questions irritantes.
Chaque rcipiendaire vient dvotement s'agenouiller devant l'aptre, et
entre ses mains promet solennellement de s'abstenir, avec l'assistance
divine, de toutes liqueurs enivrantes et fermentes et de s'efforcer,
par son exemple et ses conseils, d'obtenir que les autres en fassent
autant. Le pre Mathew rpond quelques mots et appelle sur le nophyte
les grces divines et surtout la force de tenir son serment. Deux
lvites qui accompagnent le prtre inscrivent sur le registre le nom et
la demeure du chaque rcipiendaire; c'est ce qu'on appelle prendre le
_pledge_. Ces rceptions ont atteint un chiffre vraiment prodigieux:
O'Connell parlait de cinq millions en Irlande; mais l'cosse et
l'Angleterre ont fourni aussi leur contingent.

Hommes, femmes, enfants, tous ceux qui se prsentent, voire mme les
ivrognes en tat d'ivresse, ainsi que cela eut lieu dernirement, sont
admis  prendre le _pledge_. Des dames lgamment velues, qui
probablement ont eu quelques peccadilles de ce genre  se reprocher, ne
craignent pas de faire amende honorable et de venir prter publiquement
le serment d'abstinence. Quelques ladies, la marquise de Wellesley entre
autres, figurent sur les registres du pre Mathew, et ont prt entre
ses mains le serment de temprance, qu'elles n'avaient peut-tre jamais
enfreint.

Une des plus belles ftes qui aient marqu l'apostolat du rvrend pre
eut lieu  Kennington. Cent mille personnes, bannires et musique en
tte, se rendirent en bon ordre et processionnellement au lieu du
rendez-vous. Un distillateur passant par l en cabriolet avec son
domestique et s'tant permis quelque raillerie, n'chappa qu'
grand'peine  la fureur de ces pacifiques buveurs de th. Lord Stanhope
conduisit l'aptre dans une magnifique calche trane par six chevaux.
Le peuple anglais, qui, comme tous les peuples du monde, aime  entendre
discourir, eut lieu d'tre satisfait ce jour-l; lord Stanhope et cinq
ou six rvrends parlrent, aprs le pre Mathew, en faveur de la
temprance, et treize mille personnes environ, divises par sections,
prtrent serment et devinrent membres de la socit.

Le pre Mathew, en environnant d'une grande solennit religieuse l'acte
par lequel l'ouvrier jure de ne plus se livrer au vice de l'ivrognerie,
a eu surtout l'intention de lui imposer, de frapper son imagination.
Mais ce saint homme a vu trop d'ivrognes dans sa vie pour ne pas savoir
quel irrsistible attrait exerce sur ces pcheurs repentants le seul
souvenir du _whiskey_, du _gin_, de _l'ale_ et du _porter_. Une fois la
solennit passe, quand sa voix n'encourage plus ces rsolutions
chancelantes, il sait que la sduction est pressante et l'oubli du
serment facile.

Dernirement encore,  Alger trois Irlandais, qui avaient pourtant jur
de ne plus boire, oublirent ce serment, ils l'oublirent mme plus
d'une fois, pousss par le repentir, ils allrent avouer leur faute au
cur de Saint-Philippe, et le prirent de les absoudre et de leur faire
renouveler le serment. Cette circonstance va peut-tre donner lieu 
l'tablissement d'une socit de temprance  Alger, o elle aurait fort
 faire. Pour lutter contre cet oubli, le pre Mathew a donc fait graver
des mdailles qui ont pour objet de perptuer le souvenir du serment. Il
en a de plusieurs dimensions, mais la plus commune, celle que portent
presque tous les _teatotallers_, est de la grosseur d'un franc. Il ne la
donne pas, il la vend au prix de 25 sous; l'acquisition en est
facultative.

C'est le produit ou du moins le bnfice de cette vente qui sert 
dfrayer le pre Mathew de toutes ses dpenses et le surplus est employ
 couvrir les frais de construction d'une glise fort belle qu'il fait
btir  York, sa patrie, et qui sera un jour, pour les _teatotallers_ ce
que la Mecque et Medine sont pour les fidles musulmans.

La vie du pre Mathew est un plerinage continuel; l'oeuvre qu'il
poursuit est sans terme, comme le sont toutes les amliorations
sociales; c'est la toile de Pnlope; ce qu'il a fait hier, il faut
l'agrandir aujourd'hui, le refaire demain, puis encore, puis toujours.
Ce qu'il a fait  Kennington,  Glasgow,  Deptford et dans les plus
petits bourgs des Trois-Royaumes, il l'a refait dj, il le refera
encore; la o il a pass, il passera sans cesse, tant que ses forces le
lui permettront, afin de lutter constamment contre les mauvais
penchants, les vicieuses inclinations qui viennent atteindre le pauvre
dans sa misre.

Cependant, il ne faudrait pas exagrer l'importance de l'oeuvre du Pre
Mathew, si grande qu'elle soit. Empcher les travailleurs pauvres de se
livrer  l'ivrognerie, c'est beaucoup; mais quand le peuple manque de
travail, et par consquent de pain; quand rien n'est assur pour lui, ni
dans sa vie prsente ni dans son avenir; quand, aprs une vie remplie de
souffrances, de privations et d'incertitudes, il n'a d'autre perspective
que la misre, l'abandon et l'hpital, est-il suffisant de l'empcher de
boire, et les gouvernements ne verront-ils pas dans les efforts du pre
Mathew, dans le succs qui les a couronns, la mesure des efforts qu'ils
doivent tenter eux-mmes? Gardons-nous d'en dsesprer: il n'est pas
d'obstacle qui puisse s'opposer absolument  l'accomplissement de la loi
ternelle du progrs. Mais l, comme en toute chose, il y a le plus ou
le moins, il y a l'action et la rsistance, il y a l'oeuvre de la
volont humaine. Quand un peuple entier veut fermement une chose, quand
toutes les volonts se runissent pour rclamer une institution utile,
les gouvernements, qu'ils soient convertis ou absorbs par cette
unanimit de voeux ne peuvent y rsister longtemps. Mais pour cela, il
faut vouloir, vouloir avec nergie, et surtout avec calme; sans crainte,
mais aussi sans menace et sans violence.

Ce que le pre Mathew a fait pour dtruire l'ivrognerie, ce qu'O'Connell
a fait, sur une plus vaste chelle et avec une pense plus grande, pour
rendre  son peuple le sentiment de sa dignit, de sa nationalit, il
n'est pas d'homme intelligent qui, dans une certaine limite, ne puisse
le faire, dt-il n'empcher qu'un seul homme de s'enivrer ou de
maltraiter sa femme et ses enfants, n'inspirer qu' un seul ouvrier
cette certitude, que les grandes amliorations populaires, telle que
l'instruction gnrale, une meilleure organisation du travail,
l'tablissement de caisses de retraite pour les travailleurs, des
invalides pour l'industrie, ne s'obtiendront que par la runion et
l'effort de toutes les volonts, par des manifestations intelligentes,
pacifiques. C'est par le progrs individuel, en un mot, que s'accomplira
le progrs gnral. Si le pre Mathew n'et pas dit  chaque Irlandais:
Il ne faut plus boire; si O'Connell n'et pas dit  ce peuple admirable:
Domptez vos colres, votre imagination, soyez, matres de vous, pas la
moindre violence! l'Irlande, au lieu de toucher  la libert cuverait
son ivresse sous un joug de fer aujourd'hui.

Un pote aux rudes accents, Aug. Barbier, a dit dans un de ses pomes,
_Il Pianto_, je crois:

        ... J'entends de mon coeur la voix mle et profonde
        Qui me dit que tout homme est aptre en ce monde.

Chacun de nous, s'il veut couter au fond de son me, y entendra cette
voix mystrieuse le pousser vers quelque modeste apostolat. Combien
d'hommes aujourd'hui, pleins de gnreux desseins, demeurent dans
l'inaction, se plaignant de ce qu'il n'y a rien  faire de grand dans le
monde, que tout est mesquin, troit! Il n'y a pas de grande oeuvre
collective  poursuivre. C'est vrai, rien qui puisse tre compar aux
croisades ou aux guerres de l'Empire, rien qui nous passionne et nous
entrane tous vers un but commun en attendant que l'industrie, que les
destines politiques de la France aient aussi leur pope, leur pome en
action, faut-il attendre et demeurer inactifs? Ne vaut-il pas mieux, au
contraire, prparer le terrain, prparer les hommes, nous prparer
nous-mmes pour le jour o une oeuvre glorieuse appellera et runira en
un mme faisceau toutes les volonts, toutes les ardeurs? C'est ce que
fait le pre Mathew, c'est ce que font beaucoup d'autres, hommes et
femmes inconnus, allant partout o une infirmit populaire appelle, dans
les cabarets, dans les prisons, dans les hpitaux; c'est ce que chacun
de nous doit faire, suivant les forces de son coeur, de son
intelligence, de sa fortune. Et qu'on ne dise pas que le mal est immense
et que les efforts individuels n'y peuvent rien. Dans le grand travail
que font les socits pour se rgnrer, rien ne se perd, tout concourt
au but: les rsultats ne sont pas apparents, visibles, mais vienne
l'heure marque par la Providence, vienne l'homme de gnie qui coordonne
tous les efforts, toutes les volonts, tous les sentiments! et le
travail des sicles, l'oeuvre lente et isole des gnrations se rsume
tout  coup dans quelque grand fait social, dans quelque grande poque,
qu'on nom propre, qu'une date rsument tout entire.

En France, l'ivrognerie ne prsente pas gnralement un spectacle hideux;
mais il est incontestable que l'intemprance y exerce de funestes
ravages. Boire du vin frelat est, pour tous les hommes du peuple, en
gnral, un plaisir auquel ils sacrifient presque toujours quelque
devoir sacr. On n'a qu' faire le tour des boulevards extrieurs de
Paris, le dimanche et le lundi surtout, voir la quantit vraiment
effrayante de marchands de vins qui, hors de Paris et dans Paris, vivent
et s'enrichissent, pour la plupart, de ce que l'ouvrier prlve sur son
ncessaire, sur l'aisance de sa famille afin de satisfaire ce got
dprav. Il faut s'arrter, dans les quartiers populeux, devant les
boutiques d'picier, et voir tout ce qu'hommes et femmes du peuples y
consomment de liqueurs spiritueuses, pour imaginer les dsordres que
doit produire ce vice dgradant.

Mais chez nous, des socits de temprance sous la forme d'adhsion qu'a
choisie le pre Mathew auraient peu de succs. Il n'y a pas assez de
gravit, et il ne reste plus assez de foi religieuse dans nos masses
populaires pour tenter, par un pareil moyen, une rforme semblable. Ce
qui russit en Angleterre, et surtout en Irlande, serait siffl  Paris,
et le ridicule craserait indubitablement aptre et disciples. En
France, l'homme qui possde par sa position, par sa fortune, par son
ducation, une plus grande somme de joies, de plaisirs nobles et levs,
serait suspect s'il venait engager l'ouvrier, le travailleur,  se
priver de l'usage du vin, ou, suivant son expression nergique, il noie
son chagrin et sa misre, double flau qui, une fois le vin bu et cuv,
reparat plus sombre et plus menaant. Les ouvriers seuls, ceux qui par
leur intelligence, par un effort de leur volont, se sont placs
au-dessus de leurs frres sans cesser de partager leur misre et leurs
travaux, pourraient se concevoir une pareille, mission avec chance de
succs; eux seuls pourraient tre les aptres de la temprance et en
dire les avantages; eux seuls pourraient montrer  l'ouvrier les
dplorables consquences de l'ivrognerie. Mais est-ce aux pieds d'un
prtre, est-ce sur la croix de Jsus, que nos proltaires pourraient
prter le serment de sobrit? Suffirait-il d'une petite mdaille 
laquelle s'attacherait le souvenir d'une crmonie religieuse, pour
vaincre l'attraction irrsistible qu'exerce la vue du marchand de vins?
Nous en doutons.

De tous les sentiments qui ont conserv parmi le peuple une mle
nergie, il en est un qui, habilement dirig un jour, deviendra, sous la
main de quelque homme de gnie, un levier tout-puissant; ce sentiment
est celui de l'honneur. Napolon,  qui rien de ce qui est grand ne
pouvait chapper, a exploit ce sentiment et s'en est servi pour
accomplir la plus grande oeuvre militaire qui ait jamais t tente. Il
a passionn le peuple pour le signe, pour l'toile _de l'honneur_. Ce
sentiment est loin d'tre teint, et l'on ne sait peut-tre pas assez
quelle transformation miraculeuse il peut exercer encore sur les natures
les plus dgrades.

La barrire la plus puissante, l'obstacle le plus nergique que l'on
pourrait opposer aux progrs de l'intemprance parmi nos classes
ouvrires, et qui les engagerait peut-tre plus encore qu'un serment
prt devant la croix, serait donc,  notre sens, une parole D'HONNEUR
solennelle dont la violation entranerait le mpris de tous pour celui
qui aurait mconnu la voix de l'honneur. C'est en intressant l'honneur
du proltaire  sa propre amlioration qu'on donnera aux rformes
sociales un caractre noble et lev. Par la cration des caisses
d'pargne, on a remdi, sans doute, au mal que le pre Mathew a si
vigoureusement attaqu en Irlande, on a enlev au vice de l'ivrognerie
une part des ressources qui l'alimentent; mais on ne s'est pas adress
jusqu'ici aux plus nobles instincts de l'homme. Il appartient peut-tre
aux ouvriers intelligents, aux chefs moraux de la masse ouvrire, de
faire appel  son HONNEUR, et d'intresser ce sentiment vivace aux
progrs que le peuple doit accomplir par ses propres efforts.



Des Accidents sur les Chemins de Fer.

STATISTIQUE.

Les chemins de fer sont aujourd'hui un des besoins de notre
civilisation; le got de la locomotion rapide est entr maintenant dans
nos moeurs; et, n'en dplaise  quelques esprits chagrins et jaloux de
tout progrs, nous verrons, avant peu d'annes, notre pays sillonn de
ces merveilleuses voies de communication et un essor dfinitif donn 
l'esprit industriel et commercial de la France. Mais en attendant cet
heureux temps, que nous appelons de tous nos voeux, il nous semble utile
de dtruire certains prjugs que nous avons trouvs enracin-, dans les
esprits mme les plus judicieux sur les inconvnients de cette extrme
rapidit et sur les dangers auxquels elle peut donner naissance.

Les derniers accidents arrivs, tant en France qu'en Angleterre, sont
venus donner un nouvel aliment  ces terreurs exagres. L'affreuse
catastrophe du 8 mai 1842 et les plaintes dechirantes dont un malheureux
pre de famille a fait retentir l'enceinte du tribunal de police
correctionnelle, ont vivement agi sur les imaginations dj proccupes,
et un _toll_ gnral s'est fait entendre contre les chemins de fer; et
cependant, nous devons le dire, jamais craintes ne furent plus
chimriques; et parmi tous les genres de locomotion connus et mis en
pratique jusqu' ce jour, nul ne prsent.; moins de chances d'accidents
que la circulation par les chemins de fer; nous allons prouver tout 
l'heure par des chiffres la vrit de cette assertion.

Prsentons d'abord quelques considrations prliminaires de nature, nous
le pensons,  faire natre dans les esprits une conviction raisonne, et
disparatre des craintes irrflchies.

Une machine, quand l'homme la cre pour un usage, pour un but dtermin,
et qu'elle est arrive  un degr de perfection convenable, remplit ce
but admirablement, et beaucoup mieux que ne le pourrait faire l'homme
lui-mme. Qu'on se reporte, en effet,  la naissance de la machine 
vapeur,  cette poque o la main d'un enfant tait ncessaire pour
ouvrir et fermer alternativement les robinets d'entre et de sortie de
la vapeur: n'est-il pas vrai que l'enfant pouvait tre distrait, oublier
son devoir, ouvrir ou fermer trop tard les robinets, et par l,
augmenter et mme faire natre les chances d'explosion de la chaudire?
Eh bien! depuis que le piston lui-mme, en s'levant ou s'abaissant, met
en jeu tout le mcanisme, qu'il est charg d'introduire et d'expulser la
vapeur, d'activer ou de modrer le feu, il agit avec la plus admirable
rgularit, et jamais une explosion n'est arrive par son fait.

Il en est de mme d'une machine locomotive: mettez-la sur la voie, les
roues armes de bourrelets, et laissez-la marcher: ne craignez pas
qu'elle se drange; tant qu'elle aura de l'eau et du coke, la vapeur
continuera  se former, les pistons  jouer, les roues  tourner, et
elle suivra la route qui lui a t trace; mais comme les circonstances
du chemin varient, qu'il y a l une courbe  franchir, ici une station 
desservir, cette machine doit tre guide, modre ou pousse par une
main habile,  laquelle, du reste, elle obit toujours. C'est donc le
conducteur de la locomotive qui est la providence des convois.

Mais en est-ce de mme, nous le demandons, pour les voitures de
transport sur les routes ordinaires? L, point de rails saillants qui
retiennent forcment les roues sur la voie; mais, des deux cts de la
route, des fosss, des ravins o le moindre cart peut vous prcipiter.
Au lieu de la fidle locomotive qui reste strictement dans la ligne de
son devoir, un attelage de chevaux que la course excite, que le fouet
aiguillonne, qui doivent se dtourner pour livrer passage, et occuper
tantt le milieu, tantt le bas ct de la route; puis des pentes
rapides, des ornires, et au milieu de tout cela, l'instinct de
l'animal, ses caprices, sa force, qu'il ne doit pas  l'homme, et que
dans bien des cas l'homme ne peut matriser. Faut-il s'tonner, aprs
cela, des accidents que fait natre la locomotion ordinaire? Aussi l'on
ne s'en tonne pas, c'est chose reue et passe dans les usages, et l'on
se proccupe trs-peu, en roulant en diligence, des chances de danger
que l'on court. Quant  nous, nous l'avouons, sans prtendre faire le
moindre tort  l'homme ou aux animaux, ni diminuer la confiance qu'on
place en eux, le mode de locomotion mcanique, et, en gnral, tout mode
de transmission de mouvement mcanique est ce qui nous a toujours paru
le plus rassurant, parce que c'est ce qu'il y a de plus rgulier.

Les chiffres que nous allons citer feront, nous l'esprons, partager
notre conviction  nos lecteurs.

Les accidents de chemins de fer appartiennent tous  deux sries de
causes: la premire srie est celle des accidents dus  une mauvaise
administration, tels que collisions de convois, signaux mal transmis,
morts aux passages  niveau; la seconde srie comprend ce que nous
pouvons appeler les causes invitables: ce sont les bris d'essieux, les
boulements, les obstacles placs mchamment sur la voie, le dplacement
des rails et des coussinets qui entrane les draillements.

Un relev exact des accidents arrivs par ces diverses causes a t fait
en Angleterre, qui, en 1840 comptait dj _cinquante_ chemins de fer en
exploitation, et en avait plus de _soixante_ en 1842. Ce relev comprend
environ trente mois, du 1er aot 1840 au 1er janvier 1843, et il nous
parat d'autant plus concluant que la circulation a atteint un chiffre
extraordinaire, et que la vitesse y est moyennement plus grande qu'en
France et en Belgique.

Ces accidents sont diviss en trois catgories, savoir:

1re catgorie: sortie des rails, collisions de convois, faits provenant
du chemin, tels qu'boulement, bris d'essieu (rangs parmi les causes
invitables);

2e catgorie: accidents provenant du fait des personnes victimes, soit
en montant, soit en descendant d'un convoi en marche, en traversant la
voie au moment du passage d'un convoi;

3e catgorie: accidents dont les victimes sont les agents des compagnies
de chemins de fer.

La premire catgorie est, on le voit, la seule dont il y ait lieu de se
proccuper, puisque c'est la seule o l'on puisse accuser le mode de
locomotion et les administrateurs des compagnies; cependant, pour ne
rien dissimuler, nous donnerons les accidents des trois catgories..

Dans les dix-sept mois, depuis aot 1840 jusqu' la fin de dcembre
1841, sur ses chemins de fer, en Angleterre, les accidents ont t au
nombre de 204, savoir; 79 en 1840 et 125 en 1841:

        1re categ. 53 accid. ont tu 16 personnes et en ont bless 203
        2e    -    52        -       23       -        -            30
        3e    -    95        -       16       -        -            62.

Pendant ces dix-sept mois, 15 millions de voyageurs ont t transports
par les chemins de fer: en comprenant le nombre des morts  celui des
voyageurs, on arrive  ce rsultat remarquable et parfaitement
rassurant, que dans la 1re catgorie seule, il y a eu un mort pour
326,006 voyageurs; dans la 2e seule, il y eu un mort pour 652,172
voyageurs, et en d'autres termes, qu'un seul voyageur sur 652,172 a t
imprudent, et a pay son imprudence de sa vie.

Pour les deux catgories runies, il y a eu une victime pour 217,536
voyageurs; enfin, en runissant les trois catgories, on n'arrive encore
qu'au chiffre d'un mort pour 150,435 voyageurs, et nous n'avons pas
besoin de faire remarquer de nouveau que le seul chiffre significatif
est celui de la premire catgorie.

Si nous dcomposions les chiffres que nous avons donns plus haut, nous
montrerions qu'il y a en un huitime de moins d'accidents en 1841 qu'en
1840. En parcourant l'tat de ces accidents pour 1841, on trouve comme
indication, trois fois, _saut hors du wagon pour rattraper son
chapeau_; douze fois, _saut hors d'un wagon_; six fois, _cras en
traversant la ligne  l'arrive d'un convoi_; plusieurs fois, tu en
dormant sur les rails, ou tomb du haut de voitures o il tait mont
sans permission.

En 1842, sur 64 chemins de fer qui ont transport 18 millions de
voyageurs, et dont le parcours a t, chaque semaine, de 273,000
kilomtres, ou plus de sept fois le tour de la terre, les accidents sont
devenus encore plus rares.

Ainsi,

1re catg., 10 accidents ont tu 5 personnes, et en ont bless 14
2e          47                  26                             22
3e          77                  42                             35.
Total;     154 accidents,      73 morts,        blesss,       71.

Comparons, comme nous l'avons fait tout  l'heure, le nombre des morts
au nombre des voyageurs, et faisons remarquer d'abord que dans les cinq
victimes de la premire catgorie, une seule avait pris toutes les
prcautions convenables et n'avait aucune imprudence  se reprocher; ce
serait donc, dans ce cas, un mort pour 18 millions de voyageurs.

Dans la premire catgorie, il y a eu un mort pour 3,600,000 voyageurs,
et environ un bless pour 1,200,000 voyageurs.

Dans la seconde catgorie seule, il y a eu un mort pour 692,076
voyageurs, et pour les deux runies, un mort pour 580,645 voyageurs.

Enfin, en runissant les trois catgories, on trouve que, parmi tous
ceux qui se sont servis des chemins de fer, ou qui taient employs sur
ces chemins, il y a eu un mort sur environ 250,000 personnes.

En Belgique, o les chemins de fer sont en activit depuis le milieu de
l'anne 1835, les rsultats que nous avons recueillis ne sont pas moins
remarquables. De 1835  1839, il n'y avait presque partout qu'une seule
voie, et les seules gares d'vitement taient les gares de stations. Il
avait donc des chances nombreuses de collisions. Eh bien, dans tout ce
laps de temps, il n'y a eu que 15 personnes tues et 16 blesses, et,
parmi elles, trois voyageurs seulement ont t tus et deux blesss. Il
a t transport sur ces chemins 6,609,645 voyageurs; il y a donc eu un
mort sur 2.203,215 voyageurs.

Croit-on que sur une route de terre, pour une circulation aussi norme,
on n'aurait pas eu plus d'accidents  dplorer? Qu'on songe que les
6,609,645 voyageurs de Belgique reprsentent le chargement complet de
330,482 diligences de vingt places, ou le travail d'une diligence
partant tous les jours au complet pendant _neuf cents ans_, et qu'on
reconnaisse alors que le mode de locomotion le plus sr est celui des
chemins de fer.

Nous avons commenc par donner les rsultats obtenus sur les chemins de
fer trangers, parce que nous savons que le peuple franais a l'esprit
tellement fait qu'il s'en rapporte davantage  l'exprience de ses
voisins qu' la sienne propre. Cependant ce qui nous reste  dire des
chemins de fer Franais n'est pas moins concluant que ce que nous avons
dit des chemins de fer anglais et belges.

Nous n'avons pu recueillir encore de renseignements antrieurs  1843
que pour le chemin de Paris  Saint-Germain, et pour celui de Paris 
Corbeil.

Sur ce dernier chemin, ouvert le 10 septembre 180, depuis l'poque de
son ouverture jusqu'au 30 juin 1843, il a circul 2,200.000 voyageurs,
et il n'y a eu qu'un seul voyageur bless; aucun n'a t tu.

Sur le chemin de. Paris  Saint-Germain, depuis son ouverture, qui a eu
lieu au mois d'aot 1837, on a transport plus de 6 millions de
voyageurs, parmi lesquels un seul a t tu en 1842. Les blessures et
contusions ont t dans la proportion d'un voyageur bless pour cent
mille voyageurs  peu prs.

Enfin, un relev exact fait par les soins de l'administration des
travaux publics a donn, pour le premier semestre de 1843, un rsultat
que nous consignons ici avec plaisir; sur les six chemins de fer qui
aboutissent  Paris, et dont le dveloppement total est de plus de 340
kilomtres, du 1er janvier au 30 juin de cette anne, il a circul
18,446 convois chargs de 1,889,718 voyageurs; le parcours a t de
510,215 kilomtres, ou environ 127,551 lieues; et dans tout ce temps et
ce parcours, pas un voyageur n'a t tu: pas un voyageur n'a t
bless; il y a eu seulement trois victimes, tous trois agents des
compagnies.

On voit qu'en France, comme dans les autres pays, la vie des voyageurs
n'est pas trs-expose par le nouveau mode de locomotion.

Un calcul analogue  ceux que nous avons prsents plus haut dmontre
qu'en comparant la locomotion par chemin de fer  la locomotion par route
de terre, cette dernire est _soixante douze_ fois plus dangereuse
c'est--dire qu'au lieu de 16 morts causes en dix-sept mois par les
chemins de fer anglais, on en aurait eu 3,312  dplorer sur les routes
de terre.

Tour ce que nous venons de dire a pour but de rassurer le public, qui
s'habitue avec peine  comprendre qu'une machine aussi puissante soit si
peu dangereuse; mais cela ne s'adresse qu'au public; quant aux
compagnies, elles doivent toujours ce rappeler que ce n'est que par des
soins de tous les instants, la surveillance la plus minutieuse,
l'observation la plus rigoureuse de toutes les prescriptions de leurs
rglements qu'on peut arriver aux rsultats que nous nous sommes plu 
constater, et qu'il dpend d'elles de populariser en France cet
admirable instrument de civilisation.



Diorama.--Nouveaux Tableaux

[Illustration: Vue intrieure du Diorama, au moment de l'exposition
reprsentant l'glise de Saint-Paul-Hors-les-Murs, aprs un incendie.]

Depuis que M. Daguerre, pensionnaire de l'tat, jouit en paix du fruit
de ses dcouvertes, le Diorama avait disparu. L'anne dernire, M.
Hascalon, tentant inutilement de le ressusciter, avait expos une _Vue
de Paris sous Charles IX_, et une _Vue du canal Saint-Martin_; mais ce
spectacle, quoique qualifi par les journaux de _distraction
trs-agrable_, n'avait attir qu'un petit nombre de curieux. Le Diorama
allait tre relgu parmi les inventions fossiles, quand M. Bouton a
entrepris de le rgnrer. Allez aujourd'hui rue de la Douane, et vous y
retrouverez le Diorama perfectionn, avec toutes ses splendeurs, tous ses
effets magiques, toutes tes admirables transformations.

Nous voici dans la salle, commodment assis. Un rideau s'ouvre, et nous
sommes transports  Rome, sur le chemin d'Ostie, dans la basilique de
Saint-Paul-Hors-les-Murs. Elle se montre  nous telle qu'elle fut btie
sous le rgne de Constantin le Grand. Quatre rangs de colonnes
corinthiennes sparent la nef des bas-cts; une riche mosaque,
reprsentant Jsus-Christ et les aptres, occupe le cul-de-four de la
vote. Les portraits de deux cent cinquante-huit papes ornent la partie
suprieure de la nef. Une mystrieuse obscurit, enveloppe le vaisseau;
mais le matre-autel, entour de fidles agenouills, resplendit d'une
vive lumire. Tout  coup la scne change: le tableau se dcompose
graduellement, et l'on voit la basilique en ruines, aprs l'incendie qui
la dvasta le 16 juillet 1823. La toiture de cdre n'existe plus; le sol
est jonch de dbris; la flamme a fendu les colonnes de marbre, enterr
les mosaques, lzard les parois. Un soleil clatant, pntrant dans
l'enceinte dcouverte dore les restes calcins de la vieille
construction byzantine.

A cet intrieur succde un paysage. Nous sommes en Suisse; nous avons
devant les yeux la ville de Fribourg, avec ses maisons pittoresquement
tales, son pont de fil de fer, le torrent de la Sarme et haute tour de
Saint-Nicolas. Le printemps rit dans les creux, les arbres et le gazon
verdoient, les eaux scintillent; mais hlas! quel changement triste et
imprvu! l'horizon s'obscurcit, la neige tombe, les toits et les
terrains grisonnent; bientt la ville et les maisons sont compltement
recouverts d'une couche de neige, dont la blancheur contraste avec les
teintes sinistres des nuages et le noir bleutre des flots.

Ces modifications, si merveilleuses pour la majorit des spectateurs, le
sont plus encore peut-tre pour ceux qui connaissent les procds du
Diorama. En effet, enseigner  un artiste la thorie de ce genre de
peinture, initiez-le  tous les secrets de MM. Bouton et Daguerre, qu'il
se mette courageusement  l'oeuvre, et il est vraisemblable qu'il
n'obtiendra aucun rsultat satisfaisant; car si la thorie est simple,
la pratique, hrisse de difficults, exige autant de talent que
d'exprience.

Les tableaux du Diorama sont peints des deux cts sur une toile de
percale ou de calicot, d'un tissu gal, et de la plus grande largeur
possible, afin d'viter les coutures. Aprs avoir enduit la toile de
deux ou trois couches de colle de parchemin, on en peint le devant avec
des couleurs broyes  l'huile, mais en se servant d'essence et d'un peu
d'huile grasse pour les tons vigoureux. On n'emploie ni blanc, ni
couleurs opaques, ni rien de ce qui pourrait dtruire la transparence de
la toile. Lorsque ce premier tableau, d'un effet clair, est achev, on
excute le second par-derrire, en s'clairant du jour qui passe 
travers la toile. Elle reoit d'abord une couche de blanc transparent,
comme le blanc de Clichy; puis l'on trace les changements que l'on veut
faire subir au premier tableau, dont les formes doivent tre exactement
suivies ou dissimules avec habilet.

Supposons maintenant la toile en place. Si la lumire frappe le devant
par rflexion pendant que la surface postrieure demeurera dans
l'obscurit, l'effet clair sera seul visible. Si le jour descend par
rfraction, de fentres verticales, sur le derrire de la tuile, le
tableau antrieur sera annul, et les spectateurs n'apercevront plus que
l'effet vigoureux.

Ce sont l les bases fondamentales du Diorama; mais M. Bouton les a
dveloppes, tendues, amliores. Ainsi, par des moyens qui lui
appartiennent, il est parvenu, au Diorama de Londres,  rendre la nature
en mouvement,  reprsenter les nuages qui passent,  faire marcher dans
une glise une procession de pnitents. M. Bouton n'a pas encore initi
ses compatriotes  ces merveilles; les deux remarquables peintures qu'il
expose aujourd'hui ne sont en quelque sorte qu'un prlude; et cependant
quelle perfection! quelle imitation heureuse des terrains et des
difices! quelle entente du clair-obscur! quelle habile distribution de
la lumire!

[Illustration.]

En M. Bouton repose l'avenir du Diorama, car il est le seul artiste qui
s'en occupe encore avec intelligence et avec succs. M. Bouton tait le
collaborateur de M. Daguerre lors de la cration du Diorama; il n'a
cess depuis de s'y consacrer, et nous n'avons pas oubli les tableaux
qu'il a produits durant l'espace de annes; les intrieurs de _'glise
de Cantorbry_, de _la cathdrale de Reims_, du _Campo-Santo_, du
_clotre Saint-Wandville_, de _Saint-Pierre de Rome_, les vues de _Rouen
aprs un orage_, de _Paris prise du Bas-Meudon_, de _Venise, prise du
grand canal._

En 1832, M. Mouton alla prsenter le Diorama en Angleterre. Il y tait
encore jouissant de la faveur de toute la _gentry_, quand au mois de
mars 1839, le lendemain de la mi-carme, un incendie consuma le Diorama
parisien. Cinq mois plus tard, MM. Daguerre et Niepce cdaient  l'tat,
moyennant une rente annuelle, les procds qu'ils avaient dcouverts
pour fixer les images de la chambre obscure. Priv de M. Daguerre, le
Diorama tait dsormais sans asile et sans secours. M. Bouton l'a
appris, et il est revenu en France pour le remettre en honneur.



Collection de Dessins de M. A. Vattemare.

(Voir tome II, page 4,)

[Illustration: Belgique.--Vue du Beffroi de la ville de Lierre, prise
d'Anvers: fac-simil d'un dessin  la plume fait par M. Victor Hugo.]

Notre biographie de M. A. Vattemare n'tait qu'une introduction au
prsent article; nous voulions faire connatre le possesseur de la
collection avant de vous montrer les dessins qu'il a exposs dans les
salons de la Maison-Dore, au bnfice des pauvres patronns par la
socit de Saint-Vincent-de-Paul.

En relation, pendant ses voyages, avec les artistes du monde entier, M.
Vattemare en a profit pour demander un souvenir aux hommes clbres de
diffrentes contres. Nous trouvons dans son muse des chantillons de
toutes les coles contemporaines; nous y pouvons puiser  la fois des
renseignements sur l'tat actuel des arts, et de prcieux documents sur
les moeurs et la vie prive des nations.

La France n'a fourni qu'un faible contingent. A Paris, centre
intellectuel du globe, le systme, d'change et les talents dramatiques
de M. Vattemare ont eu peu de retentissement; c'est surtout  l'tranger
qu'il a rcolt des suffrages et des dessins. Nanmoins, si la
collection franaise n'a point, d'importance sous le rapport artistique,
elle contient des morceaux qui intressent, par le nom et la qualit de
leurs auteurs. Tels sont un _portrait du duc de Bordeaux_, dessin  la
mine de plomb par lui-mme; deux tudes du duc de Reichstadt, d'aprs
Carle Vernet, et une _Vue du beffroi de la ville de Lierre_ (Belgique),
par Victor Hugo, conue d'une manire potique et largement excute.

[Illustration: Une curie portugaise, dessin  la plume fait par don
Fernando, roi du Portugal.]

La collection de dessins allemands est plus complte. Nous y rencontrons
les oeuvres de ces artistes justement clbres qui, s'inspirait du
vieil Albert Durer, ont rgnr la peinture religieuse; Schadow,
directeur de l'Acadmie de Dusseldorf; le professeur Rigas; Bendermann;
Sunderland; Retzseh; Louis Schnorz; Maller, directeur de l'Acadmie de
Cassel, etc. Le roi de Prusse en personne a trac pour M. Vattemare deux
esquisses architecturales  la plume et au crayon. Un autre prince, don
Fernando, roi de Portugal, a dessin  la plume une _curie portugaise_.
Ce ne sont pas les seuls souverains dont le talent se soit exerc en
faveur de M, Vattemare; car, au nombre des dessins russes, figure un
_Grenadier_ de l'empereur Nicolas.

Parmi les dessins anglais, nous citerons une _Vue de l'Ile de Ceylan_,
par le capitaine Marryat; _le Cerf mourant_, d'Edwin Landseer; une
aquarelle de David Wilkie, et deux _Vues des Glaces australes_, par le
capitaine Ross.

Les dessins amricains sont doublement curieux en ce que, nous rvlant
des talents inconnus, ils reproduisent en mme temps des sites d'un
aspect trange, et les dtails d'une civilisation nouvelle sans cesse en
lutte contre une nature vierge encore, ou force du combattre les
peuplades indignes.

Le Canada, Cuba, le Japon, les Indes, le royaume de Siam, la Chine, la
terre de Van Diemen elle-mme, ont apport leur diamant ou leur strass 
l'crin artistique de M. Vattemare. On y admire un _Intrieur de
Thtre_, du Japonais Li-Liau-Tun; des _Coquillages_, de Jedo; une _Vue
du Jardin imprial de Pkin_, par Piao-Ti-Kiang, et le _portrait d'un
Sauvage_, par Cobbawn-Wogy, de Van Diemen.



[Illustration.]

_Un Jour d'orage_ (GYMNASE-DRAMATIQUE).--_L'crin_.--_Patineau, ou
l'Hritage de ma Femme_ (VAUDEVILLE).--_Sur les toits_.--_Voyage en
Espagne_ (VARITS).

[Illustration: Thtre des Varits.--Scne du Voyage en Espagne.]

Rien n'gale l'affliction, la mauvaise humeur, la colre de madame
Lemonnier, si ce n'est peut-tre la douceur, la patience, la rsignation
de monsieur son mari. Cela n'a rien d'tonnant; monsieur vient tout
rcemment d'pouser madame sans lui en avoir demand la permission...
Eh! dis-je? Quoique Hortense,--je crois qu'elle se nomme Hortense, et,
dans tous les cas, rien ne vous empchera de le supposer,--quoique
Hortense, dis-je, lui et positivement dclar qu'elle ne l'aimait pas
et qu'elle en aimait un autre. Comment ne pas s'intresser  un homme
aussi intrpide?

Notez bien que cet acte de courage lui a t inspir par l'amiti qu'il
avait pour le pre d'Hortense. Ce brave homme se trouvait dans la
situation la plus critique qui puisse affliger un honnte ngociant: i!
allait suspendre ses paiements quand Lemonnier vint  son aide.
Donnez-moi votre fille, et je vous donnerai les 300,000 fr. qui vous
manquent.--March conclu, rpondit aussitt le pre.

On ne peut se dissimuler qu'en cette affaire M. Lemonnier n'ait dpens
beaucoup de courage en pure perte. Ne pouvait-il donner au pre les
300,000 fr., et lui laisser sa fille? Que si, d'ailleurs il aimait
Hortense, il aurait toujours pu le lui dire un peu plus tard, mriter
son amour par les moyens ordinaires, et obtenir sa main de son propre
consentement, et non par un abus d'autorit paternelle. S'il s'y tait
pris de cette faon, Hortense n'aurait pas lieu de se dire qu'elle a t
achete et paye 300,000 fr. comptant, ce dont elle est profondment
humilie. Ne l'approuvez-vous pas, madame, et ne partagez-vous pas son
indignation? Qu'est-ce que 300,000 fr., en change d'un pareil trsor?
Quant  moi, je le dclare, M. Lemonnier, qui croit avoir t gnreux,
n'est  mes yeux qu'un vil usurier.

Cet homme, aprs tout, est bien de son sicle, qui est notre sicle.
L'argent lui sert  tout: c'est pour lui la panace universelle. Veut-il
avoir une femme, il l'achte; veut-il se dbarrasser d'un rival, il paie
le domestique de ce rival, qui lui livre les secrets de son matre,
consigns mthodiquement, et en manire du journal, sur un agenda. Arm
de cet trange manuscrit, Lemonnier se prsente  sa femme: Vous croyez
 l'amour de M. de Montgeron? j'aurais beaucoup  dire sur lui, et vous
ne me croiriez pas: mais vous le croirez lui-mme. Lisez. Hortense n'a
pas besoin de lire jusqu'au bout pour se jeter dans les longs bras de
son mari. Il est certain que ce mari, compar  M. de Montgeron, gagne
cent pour cent; mais,  tout prendre, ce n'est encore qu'un pis-aller.

M. Fournier s'est dclar l'auteur de cette comdie, mais je n'en ai
rien cru, ni M. Poirson, sans doute, ni M. Fournier lui-mme,
probablement; ils ont l'un et l'autre beaucoup trop d'esprit pour cela.
Ce qui appartient  tout le monde n'appartient rellement  personne.

--On n'en saurai! dire autant d'un certain crin couvert en maroquin
rouge, et renfermant une parure en amthystes de la plus grande beaut.
Cet objet prcieux appartient bien certainement.  madame de Coursol.
Madame de Coursol n'a pas seulement un crin: elle possde du plus un
beau chteau, des terres magnifiques, un intendant honnte et
dsintress, soixante ans au moins et un neveu; mais elle renoncerait
trs-volontiers  ces deux derniers articles. J'avoue qu'avec un neveu
comme celui qu'elle a, on doit regretter amrement d'tre tante.

Ce M. de Coursol est un vieux jeune homme dj courb sous le poids de
la fatigue, et dont le front est profondment sillonn par les traces
nombreuses de ses exploits. Il a longtemps vcu dans les coulisses de
l'Opra, o les annes comptait double, comme  l'arme en temps de
guerre. Il manoeuvre aujourd'hui sous les ordres de mademoiselle Fanny,
habile tacticienne, dont le commandement est assez rude, et avec
laquelle il ne faut pas plaisanter. Mademoiselle Fanny a signifi  son
subordonn qu'elle voulait avoir, dans les vingt-quatre heures, la
parure d'amthystes dont je vous ai parl. Or, la vieille dame n'a pas
voulu s'en dessaisir, et, pour mieux faire, enrager son neveu, elle est
morte subitement. Voil l'crin sous les scells!

Cet crin est plein de secrets et gros d'vnements. Il renferme, avec
la parure d'amthystes, un billet fort compromettant, adress par M. le
due Armand du ***  madame de Coursol la jeune, femme de l'amant de
mademoiselle Fanny. M. le due est perdument amoureux de madame de
Coursol; et, dans un moment d'ardente passion, il a pris l'crin pour
une bote aux lettres. Voil donc aussi le billet doux sous les scells.

Qui sera le plus adroit ou le plus agile? qui l'emportera, de l'amant
qui veut reprendre son crit, ou du mari qui veut s'emparer du bijou?
C'est l'amant sans doute. En pareille affaire, l'amour est ordinairement
le plus hardi, et remporte toujours la victoire. Mais que voulez-vous
que devienne le respectable M. Boizard, ex-intendant de la dfunte et
gardien des scells, sur lequel va peser une accusation de vol nocturne
avec effraction? Et que direz-vous si j'ajoute que cet admirable Boizard
connat le vrai coupable, et ne veut pas le dnoncer parce que... ce
coupable est son fils?

Oui, M. le duc est le propre fils de l'intendant Boizard! trouvez, si
vous pouvez, le mot de cette nigme. Cherchez votre chemin  travers ce
labyrinthe d'intrts qui se contrarient, de passions qui se combattent,
de filiations et de paternits qui se croisent. Quant  moi, je renonce
 vous dessiner la carte topographique d'un terrain si trangement
accident. J'aime mieux vous mener, d'un seul bond, au tenue du voyage,
c'est--dire au dnouement.

Mais ne l'avez-vous pas prvu d'avance, ce dnouement? croyez-vous que
M. Paul Duport soit homme  conclure contre la morale, et  donner un
dmenti  la conscience des honntes gens? Au dnouement, la vertu
triomphe et le vice est puni.--Comment cela s'arrange-t-il?--Je suis
persuad que le Vaudeville ne vous refusera pas une loge, si vous
voulez, absolument savoir le fin fond de l'affaire, et vous jouirez, par
la mme occasion, des tribulations conjugales de M. Patineau, et des
dsopilantes fureurs d'Arnal.

--Quoi! jouir du malheur d'autrui?--eh! sans doute, et l'on ne peut se
dissimuler que le coeur humain est ainsi fait. On triomphe du dsastre
de son voisin, et l'on s'afflige, de sa joie; du moins c'est ainsi que
les choses se passent dans la rue Saint-Denis. Demandez plutt  M.
Rall.

Rall est le meilleur ami de Patineau, jusqu'au moment o madame
Patineau hrite de 100,000 francs. Mais il n'y a pas d'amiti qui puisse
survivre  un pareil coup. Rall devient envieux, sournois et diplomate;
il faut qu' tout prix il se venge. De quoi? de ce une Patineau a
100,000 francs de plus que lui. Il pousse froidement son ami dans
l'abme, il tend sous ses pas les piges les plus perfides; et, quand il
le voit se dbattre au milieu de la trame dont il l'a envelopp,
haletant, ivre de fureur et  moiti fou, il jouit dlicieusement de sa
peine. Tant de fiel entre-t-il dans l'me d'un marchand de faence qui
n'est pas dvot?

Patineau gurit pourtant de ce mal affreux que lui a inocul Rall. Il
en gurit subitement, et trop facilement peut-tre au gr du spectateur,
toujours par suite du principe que j'tablissais tout  l'heure: on aime
 voir souffrir son prochain. Le mal du Patineau tait compltement
imaginaire; on en rit beaucoup: peut-tre en rirait-on davantage s'il
avait, ne ft-ce qu'un moment, un peu de ralit.

--Quel est donc ce mal, enfin?--Ah! monsieur, si vous tes mari,
pouvez-vous bien le demander, et ne l'avez-vous jamais craint pour votre
propre compte?

--Il n'y a que M. Lumignon qui, sur ce terrain-l, soit imperturbable.
Lumignon est sr de son mrite; le coeur de sa femme est sa chose, sa
proprit; il y rgne en matre absolu, et y redoute si peu les rvoltes,
qu'il nglige rarement l'occasion de faire au dehors un voyage
d'agrment. Ainsi la reine d'Angleterre quitte son royaume sans danger,
et n'en est que mieux reue lorsqu'elle y revient.

Mais Lumignon se flatte et s'abuse, et madame Lumignon ne pousse pas la
_loyaut_ tout  fait aussi loin que la vieille Angleterre. C'est que
l'pithte dont s'enorgueillit l'Angleterre ne convient pas du tout 
madame, Lumignon. Aussi qu'arrive-t-il pendant qu'assis au coin du feu,
dans la mansarde de mademoiselle Turlurette, il dcoupe un jambon
succulent, et dbarrasse une bouteille bordelaise de son bouchon
gigantesque avec ce soin et ces prcautions minutieuses o se reconnat
un vritable picurien? que voit-il tout  coup par la fentre de sa
propre mansarde? et qu'y verrions-nous, grand Dieu! si madame Lumignon
n'avait eu la prcaution judicieuse de tirer le rideau? Je n'ose le dire,
et j'espre que vous ne chercherez pas  le deviner. Lumignon laisse l
Turlurette, il accourt chez, lui, il frappe, il crie, il tempte. Oscar
s'chappe par la fentre, et le voil _sur les toits_. Lumignon ne tarde
pas  l'y suivre, voyage tout plein d'accidents ridicules et de
grotesques infortunes. L'entreprise n'a pas pour les deux aventuriers le
mme rsultat. Oscar arrive du plein saut chez Turlurette, la plus
sentimentale et la plus vertueuse des couturires, malgr les
apparences. Quant  Lumignon, il va coucher au violon, et c'est bien
fait.

--A propos de violon, voulez-vous savoir 'tymologie de ce mot? M.
Thophile Gauthier va vous l'apprendre; il a fait un _voyage en Espagne_
tout exprs pour cela. C'est qu'au Moyen-Age, quand on se rendait
coupable de tapage nocturne, on tait saisi par les _archers_; or,
l'_archet_ conduisait tout naturellement au _violon_.

Telle est du moins, sur cette grave question d'archologie, l'opinion
consciencieuse de M. Dsir Remillard, dont il me reste  vous conter la
trs-_pharamineuse_ histoire. Il est Parisien, et fils d'un illustre
picier de la pointe Saint-Eustache; mais il a cultiv la littrature
autant que le poivre et la cannelle, et un beau jour, se trouvant de
loisir, il s'est dit: Allons en Espagne chercher la couleur locale, la
vraie couleur locale; car je souponne fort nos romanciers,  commencer
par M. de Salvandy, de ne nous avoir donn, malgr toutes leurs
prtentions, que du mauvais teint. Il part. Il arrive. Hola! digne
aubergiste, estimable _posadero_, donnez-moi vite une chambre.--Votre
seigneurie est dans la plus belle de toute la maison, et peut s'y
tablir tout  son aise.--Quoi! vous osez appeler chambre cet horrible
galetas blanchi  la chaux et dcor de toiles d'araignes, o il n'y a
ni une chaise, ni une table, ni un lit?--Commun! donc! votre seigneurie
plaisante. Il y a ici un plancher, un plafond et quatre murailles.
N'est-ce pas l ce qui constitue une chambre? Voici d'ailleurs un lit
excellent (c'est une natte tendue sur le plancher); votre seigneurie ne
trouvera rien de plus nulle part.--En ce cas, autant vaut rester ici. Ne
pourriez-vous me procurer un domestique?--Rien de plus aise.

L'aubergiste siffle, un homme, parait, un grand homme  l'oeil noir, aux
noirs sourcils,  la noire moustache,  la physionomie grave et
rbarbative; un large _sombrero_ cache  moiti sa tte; un vaste
manteau brun l'enveloppe, non sans laisser apercevoir un long poignard
et deux affreux pistolets qui brillent  sa ceinture. Remillard est
archologue, mais il est poltron. C'est l le domestique que vous
m'avez promis? j'en aimerais mieux un autre. L'Espagnol tire gravement
son chapeau: Je ferai observer  votre seigneurie que me renvoyer
ainsi, sans motif, c'est m'insulter; or, je suis Biscayen, et les
Biscayens sont trs-dlicats sur le point d'honneur.

Cela est accompagn d'un regard menaant qui suffit  rfuter toutes les
objections du voyageur, bon gr, mal gr, le domestique est accept.

Comment, t'appelles-tu?

--Je ferai observer  votre seigneurie que je ne la tutoie pas. Je
n'aime pas les familiarits.

--Ah!... Eh bien! comment vous appelez-vous?

--Don Benito-Domingo-Juan-de-Dios-Inigo-Jorge-Antonio-Isidro-Vicente
Renavids.

--Eh bien! don Benito-Juan-du-Dios, etc., excusez-moi de ne pouvoir
retenir du premier coup tous vos noms, et veuillez cirer mes bottes.

--Que dit votre seigneurie?

--Je vous dis de cirer mes bottes.

--A qui croyez-vous donc parler? Savez-vous bien que je suis noble, plus
noble que le roi, et que je descends en ligne directe du grand Plage?
Oser proposer  un homme comme moi un travail aussi dgradant!
Prtendez-vous m'insulter?

L-dessus grand dbat entre le matre et le valet, dbat qui se termine
par une transaction, comme presque tous les dbats de ce monde. Il est
convenu que le matre cirera la botte gauche pendant que le valet cirera
la droite. Le noble Biscayen ne tarde gure  dbarrasser le naf
picier de ses deux bottes et du reste de son bagage.

Toutes les aventures de Remillard ressemblent, ou  peu prs, 
celle-l. Les brunes Castillanes lui font des avances, et ces avances
sont des guet-apens; on le met en prison sans lui dire pourquoi; on le
dlivre sans qu'il sache comment; on lui prend sa bourse, on lui prend
sa montre. Il chappe  un colonel carliste qui veut le faire fusiller,
pour tomber entre les mains d'un gnral _christino_ qui veut le faire
pendre. Tir de tous ces prils par le zle d'une femme nomme Vivienne,
il reprend enfin le chemin de la France rassasi de couleur locale, et
jurant qu'on ne l'y attrapera plus.

Il y a dans cette parade de la gaiet et de l'esprit. Que peut-on
demander de plus  une parade?



Un Amour en province.

NOUVELLE.

I.

Il y a un ge de charmante ignorance en amour, o l'objet aim n'est
point un tre rel, mais la personnification trompeuse de l'idal que
l'me a rv. A cet ge de candeur, de quinze  dix-huit ans, on suppose
les plus sduisantes qualits, les sentiments les plus dlicats  quelque
esprit pdant,  quelque coeur sec; on s'prend de quelque physionomie
maladive (cachet d'une vie drgle),  laquelle on prte un charme
mlancolique; on se compose un _fantme ador_; on est mu, domin,
tortur, souverainement heureux ou malheureux par lui, et on reste
esclave de ce personnage factice jusqu'au jour o la raison dessille
tout  coup les yeux, et fait paratre ridicule et niais ce bel amour si
sincrement caress par le coeur et l'imagination..

Ceci nous rappelle un dlicieux passage des lettres de madame Roland aux
demoiselles Cannet, o, jeune fille, elle avoue avec un touchant
enthousiasme,  ses amies de pension, le trouble avant-coureur de
l'amour que fait natre en elle un jeune homme beau, vertueux, spirituel
et tendres comme Saint-Preux. Quand Lablancherie (c'est le nom du
bien-aim) parat, Manon Philippon plit, rougit, et ne peut contenir son
motion: Lablancherie fera le bonheur de Manon et la gloire de la
France; c'est une me dsintresse, un esprit profond et crateur en
travail d'une foule d'utopies sociales et littraires destines 
rgnrer le monde. Mais l'engouement de la jeune fille a sa
contre-partie dans les mmoires de la jeune femme; la raison et l'esprit
juste de madame Roland font justice des illusions de Manon; elle nous
montre alors Lablancherie tel qu'il tait en effet, un homme mdiocre,
intrigant et positif.

Qui n'a eu son Lablancherie? qui n'a aim dans sa jeunesse quelque
lourdeau ou quelque fat dsavou plus tard? qui n'a rougi en se
retrouvant en face du rustre ou du faux bel esprit, cause autrefois
innocente et indigne des motions les plus vives et les plus vraies?
Passons notre rcit.

C'tait dans une ville du midi, que nous ne nommerons point, de peur que
nos lecteurs ne cherchent  trouver en chair et en os le hros de notre
fiction. Ce hros se nommait Dmosthne, nom fatal, qui, ds son
enfance, le voua sans vocation  l'loquence artificielle du bureau.
Comment avait-il reu ce grand nom de Dmosthne?... Tout simplement
parce qu'il tait venu au monde dans ces glorieuses annes de la
Rpublique franaise o tout enfant mle tait destin  s'appeler
Brutus, Themistocle, Aristide ou Ngus.

Dmosthne tait fils d'un dtestable avocat de province, beau diseur,
infatigable discuteur, et qui,  force de faconde, avait usurp une
espce de rputation dans son dpartement. Ambitionnant de voir se
continuer son loquence dans sa race, il y prpara son fils, d'abord en
le nommant Dmosthne, puis, lorsqu'il eut fait assez vulgairement ses
classes dans le collge de la ville, en l'envoyant  Paris tudier le
droit. Pars, mon fils, lui dit-il d'un air superbe en lui faisant ses
adieux, et rends-toi digne un jour du grand nom que je t'ai donn. Ces
derniers mots renfermaient douce allusion ingnieuse, et le pre
souriait d'orgueil en les prononant. Dmosthne partit pour Paris. Son
pre lui faisait une pension de 2,000 fr.  laquelle sa mre ajoutait le
fruit de ses conomies: excellente et simple femme, elle croyait  _la
gloire_  venir de son fils comme elle croyait  la gloire actuelle de
son mari; elle tait pleine de faiblesses pour son enfant, ainsi que
toutes les mres de ces contres, qui font de leurs fils de grands
flneurs, d'insupportables hbleurs, paresseux, insolents, manquant de
respect  leur mre et plus tard  toutes les femmes, qu'ils n'ont pas
appris  respecter dans celle qui leur a donn la vie!

Muni d'une somme assez ronde et d'une pension suffisante et assure,
Dmosthne,  peine installe  Paris, voulut connatre les dlices de la
capitale, Tout en suivant rgulirement les leons de l'cole de Droit,
il frquenta beaucoup les thtres; celui de la Porte-Saint-Martin,
alors florissant, le charma surtout. Mais, mme dans ces distractions,
un but d'utilit l'attirait: puisqu'il tait destin  clipser un jour
tous les avocats de son dpartement, ne devait-il pas se prparer par
tous les efforts de son intelligence  ce glorieux avenir? Or, l'art
dramatique lui semblait un puissant auxiliaire  l'art oratoire. Deux
passions merveilleuses se dvelopprent alors simultanment en lui,
l'loquence et la posie tant qu'il lit des vers mme des plus mauvais,
il en tait insensible; mais il aimait la posie sans la saisir, comme
les acteurs mdiocres, pour qui les plus beaux vers ne sont qu'une trame
sonore et creuse prpare pour diriger leur organe, leurs gestes, leur
visage. Ceci nous rappelle que nous avons oubli de faire le portrait de
Dmosthne; il avait alors vingt ans, il tait petit, d'une taille assez
svelte, quoique gauche; ses mains taient blanches et osseuses; sa tte,
dporte vers le crne, tait couverte de cheveux blonds cendrs, son
front tait peu lev, mais son oeil ************** en gnral les yeux
*************************** et son nez aquilin donnaient  sa figure une
apparence de distinction; on disait de lui: _Il a l'air comme il faut_.
Au moral tait un tre sec, envieux, d'une ambition mesquine. Aimant 
paratre,  faire de l'effet, et admirablement faonn en tous points
pour tre plus tard un orateur bel-esprit de province. Malgr sa
mdiocrit, il tait pourtant parvenu,  fin ce d'enttement (c'est la
_qualit_ qui, chez les hommes vulgaires, remplace la volont
intelligente que fait le gnie), parvenu  acqurir un vernis
scientifique et littraire qui, en province, devait le faire admirer un
jour des ignorants et des candides. Il suivit les cours des plus habiles
professeurs de l'poque, et sans en comprendre la porte philosophique
ou politique, il en retint comme un cho d'expressions retentissantes
qui devaient plus tard lui servir  formuler sa faconde.

Un dfaut d'organisation dsesprait Dmosthne: comme son illustre
_patron_ de l'antiquit, il avait la voix faible et il bgayait; mais il
se dit doctoralement que puisque l'exercice donnait des forces au corps
le plus dbile, la dclamation devait produire le mme rsultat sur une
voix flte et saccade. Ds lors sa passion dclamatoire ne connut plus
de bornes. Il fui merveilleusement second dans ses tudes dramatiques
par un de ces hasards si frquents  Paris. Dans l'htel o il logeait,
au mme tage, demeurait une figurante de la Porte-Saint-Martin, grande
et forte femme de cinq pieds et quelques pouces, brune, frache (quoique
ayant pass trente ans), montrant fort ngligemment d'assez belles
paules et de trs-gros bras; en somme, pouvant singer sur quelque
thtre de province le type des _Mropes_, des _Athalies_ et des
_Smiramis_ tel que l'avait cr mademoiselle Georges, cette tragdienne
souveraine avant que mademoiselle Rachel et prouv qu'une intelligence
leve servait mieux, pour interprter l'art, que toute la puissance des
poumons et de la force physique. Dmosthne fit tout naturellement la
connaissance de Locadie. La belle veuve (ces femmes-l le sont
toujours) avait eu pour mari un riche ngociant du Havre qui,  la
suite de mauvaises affaires, s'tait brl la cervelle, ne laissant pour
ressource  Locadie qu'un esprit cultiv et des gots littraires qui
la poussaient aujourd'hui instinctivement au thtre.

Dmosthne accepta ce roman comme une vridique histoire; il avait une
de ces natures thtrales qui, habitues  faire parade de sentiments
factices, sont inhabiles  discerner dans autrui le faux du vrai.
Locadie prenait des leons thoriques au Conservatoire, et pratiquait
comme figurante l'art dramatique  la Porte-Saint-Martin, o elle
n'avait consenti  accepter un rle aussi intime, disait-elle 
Dmosthne, que pour surmonter par degrs l'effroi que les planches
inspiraient  sa timidit naturelle.

La liaison de Dmosthne et de Locadie fut bientt des plus intimes.
_L'art les avait unis_, comme il disait pompeusement plus tard. Doue
d'un organe retentissant, d'une prononciation nette, la figurante
entreprit avec succs l'ducation dramatique du futur avocat; elle
parvint  assouplir et  renforcer sa voix. Dmosthne l'adorait par
reconnaissance, Quel avantage de trouver dans sa matresse une
institutrice! Amours, leons ne lui cotaient rien, et c'tait un grand
charme pour cet esprit positif, qui portait ds lors le germe d'une
avarice instinctive, ignoble petit vice que les familles et la socit
de province nourrissent et caressent comme une vertueuse tendance d'ordre
et de raison.

Dmosthne s'oublia longtemps dans le double enivrement qu'il trouvait
dans cette liaison. En vain son pre le rappelait-il pour soutenir son
loquence chancelante; quelques annes d'tude, objectait Dmosthne,
taient encore ncessaires  son perfectionnement. Mais enfin, tout a un
terme: Dmosthne se sentait trs-fort en dclamation; il avait fait ses
preuves en jouant la tragdie bourgeoise, il s'tait mme essay avec
succs dans la petite salle du thtre Chantereine; la figurante n'avait
donc plus rien  lui apprendre, puis elle avait grossi dmesurment et
prenait un air de vieille femme; d'autre part, les annes s'taient
succdes sans qu'elle et pu obtenir un tour de dbut sur le thtre
mme o elle tait demeure si constamment comparse; son double prestige
s'tait vanoui aux yeux de Dmosthne. Mais comment rompre une liaison
de dix annes? comment abandonner au dsespoir, au suicide (autre
illusion thtrale de ce faux esprit), cette, femme passionne? La mort
du pre de Dmosthne vint couper ce noeud gordien. La fortune, l'clat,
le devoir de continuer l'loquence paternelle, l'appelaient dans son
pays. Ces voix puissantes devaient l'emporter. Il quitta furtivement
Paris le jour mme o Locadie avait obtenu de dbuter dans un
mlodrame, non  la Porte-Saint-Martin, mais  la Gaiet, Je te quitte
avec moins de regret, lui crivit-il (il aurait trouv trop bourgeois de
lui dire adieu de vive voix). Te voil avec une position; tes dbuts
seront brillants; le Thtre-Franais s'ouvrira pour toi,  ma
Smiramis! souviens-toi de moi dans ta gloire!

Malheureusement Locadie fut implacablement siffle le soir mme  la
Gaiet; et, pour se consoler, elle ne trouva pas de meilleur expdient
que de courir  la poursuite de son infidle. Ds le lendemain elle
monta en diligence, et suivit la route o il avait pass douze heures
plus tt.

Aprs dix ans d'absence, quand Dmosthne arriva dabs sa ville natale,
il ne bgayait plus, il tait superbe d'assurance, irrsistible de
faconde, mais il avait maigri et pli  la peine; ses cheveux
grisonnaient, et, quoiqu'il n'et que trente ans, il paraissait en avoir
quarante.

LOUISE COLET.

_(La suite  un prochain numro.)_



MARGHERITA PUSTERLA.

Lecteur, as-tu souffert?--Non.--Ce livre n'est pas pour toi.

CHAPITRE IX.

AU COUVENT DE DRERA

[A]U milieu du trouble gnral de cette funeste journe, que nous avons
essay en vain de peindre, et qui ne peut tre bien comprise que par
ceux qui se dtachent des coutumes rgulires de nos jours pour se
transporter dans ces temps de spectacle, de tumulte et de dsordre,
Alpinolo, au dsespoir, parcourait les rues de Milan, cherchant partout
Pusterla. Il en demandait des nouvelles  toutes les personnes de sa
connaissance qu'il rencontrait, il frappait mme  quelques portes
amies; mais personne ne pouvait le satisfaire. Le plus grand nombre mme
le croyait en dlire, et on lui rpondait; Pusterla? oh! il est  plus
de quatre milles d'ici... Il n'y avait, en effet, que peu de personnes
qui fussent informes de son retour dans la cit.

[Illustration.]

En poursuivant ses recherches, sans se soucier de son propre pril,
Alpinolo arriva sur la place des Marchands, et la vue de ce lieu et de
ces portiques aigrit encore sa douleur. Il s'engagea ensuite dans
l'troite ruelle de Sainte-Marguerite de Gisone, et prs de l'endroit
nomm Case-Volte, il rencontra enfin Pusterla. La vrit historique nous
a contraints d'avertir le lecteur que Pusterla, insensible aux joies
pures, cherchait des motions plus brlantes dans de coupables
affections. Le monde le savait et ne lui en faisait point un crime, soit
 cause de la corruption de cette poque, soit que son opulence, sa
jeunesse et sa beaut lui fissent pardonner ces sortes d'erreurs, et lui
en permissent de pires encore. Ce qu'il y avait de plus trange, c'est
que ces carts taient pour la malignit une occasion de railler
Marguerite, comme si on pouvait tre dshonor par les fautes d'autrui,
et comme si, au contraire, l'irrprochable conduite de Marguerite envers
son mari ne lui mritai! pas une gloire plus pure.

Ce jour-l prcisment, Pusterla, qui ne pouvait rester un seul jour
oisif dans son palais, tait sorti pour rendre visite  quelqu'une de
ses matresses, et aussi pour parcourir une dernire fois la ville,
comme celui qui prend cong d'une personne aime au moment de la quitter
pour longtemps. Et ce fut un bonheur pour lui. Marguerite, sortie de
chez elle pour rpandre des bienfaits, y rentra pour tomber aux mains de
ses bourreaux; sorti pour toute autre chose, son mari les vita: tant il
se trompe celui qui croit trouver ici-bas la rcompense de ses oeuvres!
Couvert d'un babil grossier, les yeux cachs par son capuche, Pusterla
n'aurait point t reconnu par Alpinolo; mais mettant lui-mme son
cheval en travers sur le passage de son page, il lui cria: O cours-tu
ainsi avec cette furie?

[Illustration.]

Il n'y a pas de paroles pour dcrire ce qu'prouva Alpinolo en
apercevant son matre; et, sans autrement lui rpondre, il saisit le
cheval de Pusterla par la bride, et lui dit; Fuyons.

Sans avoir le temps de le questionner, le seigneur obit  l'lan de son
page effray, et ils s'enfuirent tous deux  bride abattue. Mais comme
ils arrivaient en vue de la porte, aprs avoir chapp  des bandes de
soldats qu'ils trouvrent sur leur chemin, ils s'aperurent qu'elle
tait garde par un poste sous les armes. Alors le page, dsespr,
commena  s'arracher les cheveux,  blasphmer Dieu et les hommes, ne
voyant plus aucun moyen d'chapper. En proie  un abattement affreux, il
se retourna vers Franciscolo en lui disant: Vous tes perdu... ils vous
cherchent... tout est dcouvert... ils veulent votre mort...

Ces paroles entrecoupes expliqurent  Pusterla le danger que la
prcipitation d'Alpinolo, les soldats rpandus par la ville, et les
sonneries des cloches, lui avaient dj fait entrevoir. Mais si
l'imptuosit naturelle du page, excite par les angoisses d'un pril
imminent et d'un remords atroce, ne lui laissaient imaginer aucune voie
de salut, Francesco, plus rassis, sut en dcouvrir une. Il tourna
aussitt bride vers le couvent de Brera, et y trouva un refuge.

Les couvents, on le sait, taient des asiles inviolables, ainsi que les
croix, les sanctuaires, les glises et les palais de la commune.
Franciscolo devait donc se croire en sret dans le couvent de Brera,
lors mme qu'on l'et vu y entrer. Aussi, lorsque Alpinolo vit le cheval
de son matre fouler cette terre protectrice, il sentit sa poitrine
dgage d'un grand poids; il sauta  bas de son cheval, baisa le seuil
du couvent, puis, embrassant les genoux de son seigneur, et les baignant
de ses larmes, il se prparait  lui raconter sa faute et la trahison de
Ramengo, lorsque Pusterla l'interrompit pour lui dire: Va, et sauve
Marguerite.

[Illustration.]

Alors l'effrayante ide que Marguerite pourrait, elle aussi, courir des
dangers, se prsenta  l'esprit d'Alpinolo et redoubla ses angoisses. Un
pilote qui travaille  remettre  flot le navire que son inexprience
engag dans les sables, le domestique qui aide  teindre l'incendie
allum par son imprudence, l'amant qui veut arracher sa bien-anne,  la
dplorable situation que sa passion lui a faite, ne mettent pas plus
d'anxit dans leurs dmarches que n'en mit Alpinolo dans les siennes.
Son propre danger tait ce qui l'inquitait le moins, soit que les
soldais ne prissent pas garde  ce jeune homme, qui n'tait rien de plus
il leurs yeux qu'un cuyer ordinaire; soit qu'il ft protg par la
confusion gnrale, soit enfin de concours de circonstances qu'on
appelle la fortune, il arriva, toujours en courant  tout rompre, prs
du palais des Pusterla. Quand il vit l'immense foule qui se pressait aux
environs, un rayon d'esprance brilla  ses yeux; il espra que les
Milanais voulaient sauver leurs concitoyen et leurs bienfaiteurs, et il
se prit  crier: Vive la libert! La foule s'ouvrait devant ce
cavalier en furie, et, en entendant le cri qu'il poussait ils le
regardaient les uns les autres en se demandant:

Que veut celui-l?

--Que diable hurle-t-il?

--Vive la libert!

--Ce doit tre quelque fou. Au large, au large, donnez-lui passage.

L'infortun Alpinolo arriva prcisment au moment o les soldats
entranaient Marguerite enchane. Au comble de la rage et de la
douleur, ne trouvant pas d'pe  son ct, il voulait nanmoins
commencer la lutte, persuad que la foule, dont il se croyait suivi,
seconderait ses efforts; mais, comme il se retournait pour l'encourager
au combat, il se vit seul, sans un visage ami, sans un tmoignage de
sympathie: dans le plus grand nombre il n'y avait rien du plus qu'une
basse et stupide curiosit, dans les autres une inerte compassion. Comme
honteux de demeurer plus longtemps au milieu de gens si lches, il
allait dj chercher la mort en se lanant contre les hallebardes
mercenaires, lorsqu'il aperut derrire, les soldats un personnage
masqu, dans lequel les lecteurs ont dj reconnu Ramengo. Il portait
toujours sur ses bras le fils de Pusterla, et se rjouissait de possder
dans cet enfant un instrument de vengeance raffine, quelque tournure
que prissent les vnements.

[Illustration.]

Alpinolo aperut l'enfant, auquel nul ne faisait attention, et sentant
trop bien qu'il ne pouvait tre d'aucun secours . Marguerite, il
s'approcha de l'inconnu, en criant: L'enfant! donnez l'enfant! Ramengo
ne l'attendit pas, et peronna vivement, son cheval  travers les
petites ruelles qu'on trouve en cet endroit; mais, serr de trop prs
par le page, il s'arrta dans l'espoir de lui chapper  l'aide de ses
ruses habituelles; il lui dit d'une vois altre: Au moins j'ai sauv
celui-l! Ces mots suffirent pour suspendre, la fureur d'Alpinolo; et,
le prenant pour un ami, il lui rpondit: Donnez-le moi, donnez-le moi,
que je le rende  son pre.

--Et o est son pre? demanda le personnage masqu. Dj le jeune
ouvrait la bouche pour livrer passage  une nouvelle imprudence, mais le
souvenir de celle qui avait tout perdu lui revint  la pense, et avec
elle l'image plus vive de cet excr Ramengo. Comparant alors la voix et
les gestes de l'inconnu, il le reconnut bien pour Ramengo lui-mme.
Mugissant alors rumine un taureau bless, il le saisit  la gorge en
s'criant: Ah! tratre! espion infme! Alors commena une lutte qui
obligea le perfide  laisser glisser  terre Venturino pour se dfendre.
Cependant Alpinolo, qui n'avait pas lch son ennemi, lui meurtrissait
le visage, et lui faisait perdre les triers. Ramengo embrassa si
fortement le page,, qu'il l'entrana dans sa chute, et qu'ils roulrent
tous les deux sur la terre. Alpinolo tait sans armes et vtu  la
lgre; Ramengo portait un surtout et une armure complte; mais les
coups dont le page l'accablait tombaient sur lui comme d'une masse
d'armes, et ne lui laissaient pas le temps de respirer. Alpinolo
russit  le tenir sous lui, en lui appuyant un genou sur la poitrine,
et de la main gauche lui serrant la gorge, de la droite il parvint  lui
arracher sa _misricorde_ de la ceinture. On sait qu'on appelait
misricorde certains poignards avec lesquels on achevait son ennemi,
aprs l'avoir dmont  coups de lance ou de massue.

[Illustration.]

Ramengo, sur le point de payer en une seule fois toutes les iniquits de
sa vie, demandait pardon, invoquait Dieu et les hommes  si grands cris,
qu'il fut entendu par les soldais, qui ne s'taient point aperus de sa
disparition. Le conntable Sfolcada Melik apparut avec les siens au bout
de la rue, et voyant  travers les ombres cette mle, il se htait
d'arriver. Alpinolo comprit qu'il n'avait pas de temps  perdre, et
qu'il avait  remplir un devoir plus sacr que celui de la vengeance. Il
abandonna donc le vaincu, prit dans ses bras Venturino, et en un instant
il tait en selle, et s'enfuyait d'un ct pendant que Melik venait de
l'autre.

L'obscurit et le dsordre de cette journe favorisrent la fuite
d'Alpinolo. Aussi prudent aujourd'hui qu'il avait t inconsidr, il
n'osait pas retourner  la maison des _Umiliati_, o Pusterla s'tait
rfugi de peur que ses pas ne fussent pis et qu'ils ne missent sur
les traces le son matre. Enveloppant donc Venturino, il le tenait
cach dans son sein, comme l'unique bijou qu'il avait pu sauver des
mains des voleurs, comme la seule relique avec laquelle il put se
racheter de la faute d'avoir involontairement prcipit dans l'abme son
ami, son protecteur, le sauveur de la patrie. Il errait ainsi dans les
rues les plus dsertes, regardant s'il ne rencontrerait point quelque
personne de confiance  laquelle il put remettre Venturino; mais il
n'osait plus compter sur personne; dans chaque citoyen il voyait un
espion, un tratre. Cependant, l'enfant, rprimant mal ses plaintes et
ses pleurs, s'criait par intervalle: Ramenez-moi  la maison... O est
mon pre?... Maman, o l'a-t-on emmene?

Pendant ce temps, le pre, dans son asile de Brera, ignor de tous,
tremblait sur son sort, sur celui de ses amis, de sa femme et de son
fils. Le lecteur a dj compris que ce n'tait point une me d'une
trempe robuste. Sur le champ de bataille ou dans la lice, il ne le
cdait  personne pour manier la lance et conduire un destrier; on ne
l'avait jamais vu, en face des ennemis, ni baisser les yeux, ni faiblir,
ni se retirer, mais il avait besoin d'tre excit par les regards de la
foule et par ses applaudissements; il manquait absolument de courage
civil, ce courage rsign qui, sous l'amas des infortunes, puise sa
force dans le tmoignage d'une conscience pure ou dans les joies
passionnes des esprances d'un lointain avenir.

Aprs avoir prodigu  Pusterla, dans ces premires heures de vif
dsespoir, les consolations de la religion et de l'amiti, Buonvicino
sortit pour prendre des renseignements, pour savoir si Marguerite avait
besoin de secours ou ne pouvait plus recevoir que des tmoignages d'une
impuissante compassion. Avec quels battements de coeur il parcourait
les rues de la ville! avec quelle crainte il abordait les groupes
indigns ou craintifs des citoyens, pour recueillir quelques nouvelles.
Il s'assurait de plus en plus de ce qu'il ne pressentait que trop,
l'infortune de Marguerite; mais comme il n'avait pu rien apprendre de
Venturino, il surmonta sa douleur et se trana jusqu'au palais de
Pusterla. L, il tomba sur une populace toute joyeuse de le mettre 
sac; Luchino avait voulu ainsi intresser l'avidit populaire  ses
mfaits afin d'obtenir son silence et ses applaudissements Buonvicino
entra, sortit, chercha de tous cts, questionna tout le monde, mais ne
put rien dcouvrir au sujet du jeune enfant. C'tait le salon, ce salon
si mmorable dans l'histoire de son coeur: tout n'y tait plus que ruine
et dsordre: prs de la fentre,  la place o il avait vu Marguerite,
au jour de son erreur et de son repentir, il aperut un canevas de
broderie dont personne ne s'tait souci, comme d'une chose de trop peu
de prix. Marguerite avait commence  y dessiner la fleur qui porte son
nom. Oh! quand elle la commena, qui lui aurait dit qu'elle ne devrait
pas la finir? Il se saisit de cette relique, la baisa, la pressa sur son
coeur, se proposant de ne plus se dtacher de ce prcieux souvenir. Mais
bientt un sentiment plus gnreux s'empara de son me, qui condamnait
ce dernier lan d'une affection mondaine. Il se rappela la voie
d'abngation absolue dans laquelle il tait entr, et il rsolut de
donner  Pusterla sa chre trouvaille. Quel don plus agrable pour
l'poux que le dernier travail sorti des mains d'une femme qu'il ne
devait peut-tre jamais revoir!

Le coeur navr, la tte basse et enveloppe dans son capuchon,
Buonvicino retournait  son couvent  travers les rues obscures de
Milan, qu'clairait  peine dans les endroits les plus larges, un ple
regard de la lune; mais, lorsqu'il arriva sur la route mme de Brera,
prs de l'glise Saint Sylvestre, il s'entendit appeler avec instance.
Ainsi arrach  ses douloureuses mditations, il aperut dans l'ombre
quelqu'un qui, appuy  un pilier, lui faisait signe avec prcaution; il
s'approcha et reconnut Alpinolo. Celui-ci, aprs s'tre bien assur, 
cette heure avance de la nuit, qu'il avait affaire  Buonvicino, lui
remit entre les mains le petit Venturino. L'clat blouissant d'un rayon
de soleil au milieu des profondes tnbres d'une tempte peut  peine se
comparer  la joie radieuse qui brilla sur le visage de Buonvicino: il
embrassa l'enfant, serra contre son sein et baisa au front Alpinolo, qui
s'criait tristement: O pre! je ne mrite pas vos caresses... sauvez
cet enfant... sauvez Pusterla... dites-lui la cause de tout le mal...

[Illustration.]

Et ses sanglots l'interrompaient. Buonvicino, entendant des pas
s'approcher, lui dit; Sois bni! va, fuis, que le Seigneur t'accompagne
et te rende ton pre, comme tu as rendu cet enfant au sien! Puis il
cacha l'enfant dans les plis de sa robe, et,  la faveur de la nuit,
rentra sans tre observ dans le couvent de Brera, dont la rgle tait
bien loin d'tre aussi rigoureuse que celle des ordres plus rcents.

Lorsque Buonvicino entra dans sa cellule, il tait nuit noire, ce qui
empcha Francesco de voir la pleur mortelle du front de son ami; mais
il put comprendre toute l'tendue de sa disgrce, lorsque ayant demand
au moine des nouvelles de Marguerite, celui-ci ne fit que lui tendre une
main couverte d'une sueur glace, pendant qu'un sanglot mal rprim
rvlait ses angoisses; et ils pleurrent l'un avec l'autre, et l'enfant
avec eux: pauvre enfant, dj assez intelligent pour comprendre
l'affliction paternelle, trop peu raisonnable pour connatre l'art de ne
point l'augmenter! il embrassait son pre, qui rpondait  ses
embrassements avec cette imptuosit qui fait qu'aprs la perte d'une
personne chrie nous nous attachons plus fortement  ce qui nous en
reste, possds d'un plus vif besoin d'aimer et d'tre aim, de le dire
et de nous l'entendre dire. Par intervalle, Venturino clatait en
sanglots plus dchirants, et s'criait, Mon pre, o est maman?--Oh! si
lu l'avais vue, ils l'ont prise comme un voleur! Pauvre mre! Elle me
regardait, elle t'appelait, mais elle ne pleurait pas... O est-elle
donc? allons la chercher; restons avec elle... avec elle aussi en
prison! Son pre ne pouvait que lui recommander de se taire et
d'touffer ses plaintes parce que Buonvicino n'avait rvl  aucune
personne du couvent, le dangereux secret que renfermait sa cellule.

[Illustration.]

Dans la maison de Brera, c'tait pendant tout le jour une activit et un
mouvement de travail rgulier, tel qu'on en voit  peine dans les plus
florissantes fabriques des villes les plus commerantes de nos jours.
Par la porte entraient continuellement des chariots charges de laine
brute pendant qu'il en sortait d'autres l'emportant des tissus achevs.
C'tait un pesage, un mesurage, un battement de mtiers  tisser, mls,
de temps en temps, de pieuses psalmodies, d'autres fois de chansons
populaires. Le silence impos aux autres moines n'avait, jamais pu tre
prescrit  ceux-ci, qui venaient depuis peu de gagner  ce sujet un
procs devant le Saint-Pre: de plus, ils n'taient point astreints au
jene. Ils ne trouvaient point en effet ces obligations conciliables
avec le commerce et le travail, qu'ils regardaient comme leurs
principaux devoirs.

[Illustration.]

Au milieu de cette incessante rumeur, silencieux, cachs, Franciscolo et
son fils demeuraient tapis dans l'troite cellule, plus en sret que
dans une forteresse, mais avec un serrement de coeur bien naturel dans une
situation si dsolante. Le jour, Buonvicino les laissait presque
toujours seuls, autant pour ne point donner d'ombrage en interrompant
ses occupations accoutumes, que pour aller aux environs et s'informer
de ce qu'il importait de savoir; mais, les nuits, le bon moine les
passait  causer avec son ami de leurs malheurs,  prvoir l'avenir et 
le consoler.

Un jour que Buonvicino tait avec ses htes infortuns, ils entendirent
s'approcher le son d'une trompe. Il cessa, rsonna peu aprs,
s'interrompit de nouveau, jusqu' ce qu'il retentit clairement au pied
du couvent. L'enfant, qui tait facilement distrait par une impression
nouvelle et agrable, se mit  couter avec complaisance, invitant les
autres  en faire autant, en posant sa petite main sur ses lvres pour
les avertir de se taire et de lui laisser savourer tout entire cette
distraction. C'tait le crieur de la commune, qui venait criant par la
ville d'une voix  briser les vitres. Cent florins d'or de rcompense 
qui livrera Franciscolo Pusterla mort ou vif. Puis, aprs une minute de
silence, il donnait un nouveau son de trompe et reprenait: Signori, une
taille de cent florins d'or sur la tte de Franciscolo Pusterla, chef
d'une criminelle conjuration pour renverser le seigneur Luchino, gorger
les prtres, dtruire la sainte religion, et faire mourir de faim les
pauvres gens.--Signori...

Et ainsi, alternant le son et les cris, il s'loignait au milieu d'une
foule de peuple qui le suivait, les uns stupfaits de cette normit, et
ne comprenant pas comment des tyrans si excrables pouvaient vivre sous
le soleil; les autres songeant quelle belle fortune serait la leur s'ils
russissaient  saisir et  livrer le proscrit.

[Illustration.]

Buonvicino et Pusterla entendirent cette proclamation, et Franciscolo
s'criant: Une taille, comme pour un loup ou pour un ours! couvrit la
tte de son Venturino pour qu'il n'entendit point un ordre si cruel.
Tout espoir d'tre utile  Marguerite,  soi-mme et  ses amis tant
enlev  Franciscolo, il ne lui restait plus d'autre parti  prendre
que celui de la fuite, et de chercher son salut dans la retraite jusqu'
des temps meilleurs. Va, lui disait Buonvicino; s'il y a pour
Marguerite quelque moyen de dlivrance ou seulement de consolation, tu
sais que tu laisses ici un ami qui fera tout ce que tu pourrais faire,
sans tre, comme toi, expos au pril. Oh! pargne au moins  cette
femme cleste la douleur d'apprendre que vous tes perdus, toi et votre
enfant. Vas, fuis, fuis le plus loin que tu pourras; ne donne pas une
trop facile crance aux illusions dont les exils se bercent et avec
lesquels ils trompent les autres. Ne te fie pas aux menteuses promesses
des trangers: les mchants ont le bras long, et leurs tortueuses
ressources sont plus nombreuses que le juste ne saurait l'imaginer.

Un matin, Ange Gabriel de Concoverzo, portier, comme on sait, de la
maison Brera, ouvrait la porte rustique et laissait sortir un chariot
du draps, sans rien dire que ces mots: La bndiction du Seigneur soit
avec vous!

[Illustration.]

Sur le haut du chariot un enfant tait couch  plat ventre et cach par
la toile qui recouvrait le chargement, et derrire la voiture venaient
deux _Umiliati_. L'enfant tait Venturino, et les deux autres
personnages, Franciscolo et Buonvicino. Ils lui avaient, vivement
recommand, de se taire et de ne pas bouger, et le pauvre petit, aprs
avoir dit: On me conduit peut-tre prs de ma mre, se nourrit de
cette esprance et garda un silence religieux. Celui qui, sur un radeau
fragile, abandonne l'cueil o la tempte l'avait jet, et, pour
regagner le port, expose de nouveau sa vie  tout les hasards du perfide
lment, peut seul imaginer les sentiments qui agitaient les deux amis
lorsqu'ils quittrent l'inviolable seuil du couvent pour traverser cette
ville o chaque pas tait un pril. Il est vrai que, quelques jours
s'tant couls, on s'tait dj relch de la vigilance premire et des
mesures de rigueur. Ils n'avaient point non plus  craindre les
perquisitions du fisc, parce que les _Umiliati_ jouissaient de
l'exemption du droit de dix solditerzuoli que chaque pice de drap
payait  la sortie. Et comme l'lection populaire nommait un gardien 
chaque porte de la ville pour veiller  ce qu'il n'y et aucune fraude
dans la perception des droits, quelques-unes de ces portes taient
confies aux _Umiliati_, et entre autres celle d'Algiso, par laquelle
les fuyards devaient passer.

[Illustration.]

Lorsque le chariot approcha, comme on reconnut qu'il appartenait aux
moines, personne ne vint le visiter; les deux _Umiliati_ de garde
s'crirent: La paix soit avec vous, frres.--La paix soit aussi avec
vous! rpondit Buonvicino; et ils sortirent. Quand ils se trouvrent au
large dans la campagne, Franciscolo osa lever les yeux, regarder autour
de lui, admirer encore le beau ciel lombard, empourpr par l'aurore, et
qui lui semblait d'autant plus beau qu'il ne le voyait depuis quelques
jours qu' travers une fentre  demi ferme. Il appela son fils, qui
jusqu'alors s'tait tenu tranquille, les mains sur les yeux et osant 
peine respirer. Il leva sa blonde tte et sourit  son pre, qui, le
portant dans ses bras, l'embrassait avec effusion en lui disant:
Maintenant, nous sommes sauvs!

Venturino rpondait  ces caresses, puis, fixant sur Pusterla des yeux
remplis d'une inexprimable tendresse, il lui demanda: Et ma mre?

Que pouvaient lui rpondre les deux amis? Ils laissrent chapper un
douloureux gmissement. Et Pusterla, se rappelant toutes les phases de
la vie qu'il avait partage avec la malheureuse Marguerite, resta un
moment tourn vers les remparts de Milan, qui s'abaissaient derrire
l'horizon. Oh! que la patrie est chre  celui qui l'abandonne, surtout
lorsqu'il y laisse la meilleure partie de son coeur!

A Varese, le chariot de draps devait s'arrter  la Cavedra, maison que
les _Umiliati_ avaient dans cette ville. L, Pusterla ayant chang
d'habits, prit avec son fils cong de Buonvicino, Adieu, s'criait le
moine attendri; vois les paroles graves sur la porte de notre couvent:
_Spera in Deo_;--espre en Dieu! grave-les dans ton coeur. Mets ton
esprance dans le Seigneur qui donne une patrie mme  la chvre
sauvage, et guide dans leur passage les hirondelles voyageuses. Il est
pour tout et pour tous; il rpand sur l'me qui l'invoque l'abondante
rose de ses consolations, que le monde ne peut ni donner ni arracher au
malheureux. Invoquons-le ensemble: prions-le de permettre que nous
puissions encore une fois nous revoir,--nous revoir dans l'amour et dans
la paix, dans des jours plus heureux pour toi, pour elle, pour notre
patrie.



Bulletin bibliographique.

_Ahascerus_, par M. EDGARD QUINET. dition nouvelle. _Comptoir des
Imprimeurs-Unis_, quai Malaquais, 15.

Le livre d'_Ahascerus_ produisit, il y a quelques annes, une vive
impression, et eut un long retentissement dans le monde des philosophes
et des potes. Aujourd'hui encore cette grande pope symbolique demeure
peut-tre le plus beau titre littraire de M. E. Quinet.

_Ahascerus_ comme on sait, enferme en un cadre immense la cration, la
passion, la mort et le jugement dernier, tout le pass et tout l'avenir
de l'homme. M. Quinet a divis son livre ou plutt son livre en quatre
journes, qu'il a coupes par trois intermdes, et encadres dans un
prologue et un pilogue.--Le prologue de l'_Ahascerus_ se passe dans le
ciel; la terre a t dtruite, car elle tait mauvaise. Au moment d'en
crer une autre plus parfaite, Dieu veut desceller le livre de sa pense
et retracer en figures ternelles, devant ses lus convoqus autour de
lui, le bien, le mal et tous les gestes, et le sort accompli de ces
univers o ils ont vcu passagrement sans en comprendre le sens, sans
en prvoir la destine. C'est par les sraphins que va tre reprsente
le terrible mystre.

La premire journe, intitule _La Cration_, s'tend bien au del de ce
que le nom annonce: nous y trouvons la cration et la jeunesse du monde,
les Titans, le dluge, les empires, la Grce et Rome. Ce n'est encore
qu'un second prologue, qui nous mne jusqu' la venue de
Jsus-Christ.--La seconde journe, _la Passion_,  la dernire heure du
Christ. Jsus gravit l'pre sentier qui mne au Golgotha, et, chancelant
sous sa croix, il implore l'assistance d'_Ahascerus_, qui le repousse.
Le Christ le maudit, le condamne  l'exil et au voyage ternel. Partout
o tu passeras, lui dit-il, on t'appellera le Juif-Errant. _Ahascerus_
commence sa course sans lui au travers du monde romain, qui s'croule.

Avec la troisime journe, intitule _la mort_, nuits entrons dans le
Moyen-Age: la terre a vieilli. Mob (la Mort), l'implacable Mob ternel
comme Ahasverus, va commencer  se mesurer de plus prs avec l'humanit.
Mob ne peut rien sur la vie d'Ahasverus; elle conoit pour lui une haine
implacable, et veut torturer au moins celui qu'elle ne peut dtruire.
Rachel, un ange autrefois, et maintenant une femme, aime Ahasverus et se
dvoue pour lui: le ciel et l'enfer frappent Ahasverus; mais, quand tout
l'accable, une femme le soutient, une femme le bnit. Rachel a fait
monter jusqu'au ciel un cri de misricorde.--Nous sommes arrivs  la
dernire limite du temps prsent.

La quatrime journe, le _jugement dernier_ est consacre tout entire 
l'avenir. Le monde est dtruit, les peuples et les rois paraissent aux
pieds du juge suprme. AHASVERUS est  genoux avec Rachel dont l'amour
le rachte enfin de l'anathme prononc contre lui.

Le mystre est fini: le nouveau monde promis par l'ternel est cr.
Mais le livre ne se termine pas l; il reste encore l'pilogue,
l'pilogue o l'auteur renferme le dernier mot de l'oeuvre.--Au moment
o le livre _des Jsuites_ sonne contre M. Quinet et son illustre
collgue tout un parti puissant qui accuse les deux auteurs d'irrligion
et d'impit, la nouvelle dition d'_Ahasverus_ semblera venir comme 
l'appui de ces graves accusations, et les leons du professeur seront
prsentes sans doute comme la consquence positive et pratique des
imaginations htrodoxes du pote. Peut-tre donc n'est-il point hors du
peuple de revenir sur cette pense philosophique contenue dans
l'pilogue d'_Ahasverus_, et fort mal interprte par plusieurs qui
croient avoir tout dit quand ils ont prononc le grand mot vide et
sonore de panthisme.

Le pote avait fait dire  Ahasverus que ses pieds ne se reposeront
croiss l'un sur l'autre que sur le flanc de l'infini. L'homme ne doit
donc acqurir la claire et parfaite notion du bon, du vrai, du beau, de
l'amour ide, de Dieu enfin, qu'en atteignant au terme de son
dveloppement, la plnitude de son tre, c'est--dire en devenant
lui-mme infini. C'est donc proprement _lui-mme_ qu'il cherche; une
fois en possession de l'infini, qui sera son _moi_, il se suffira bien 
lui-mme; il s'aimera, il se connatra, il croira en lui, il se cernera.
L'pilogue du pome arriv ainsi, par la ncessit des connections
logiques,  la ngation de tous les dogmes de la Bible et de l'vangile,
Jehova meurt de vieillesse, puis le Christ, seul au firmament, doute de
sa divinit et l'ternit s'ensevelit. Comme Jehova, comme Brama, comme
Jupiter, le Christ n'est donc, de son aveu, qu'une entit chimrique, un
mythe, une forme inhrente  l'esprit humain;_c'est ce pleur qui
toujours suive_ des yeux Ahasverus; c'est l'expression plus ou moins
pure et de mieux en mieux comprise de l'inconnu divin. Que reste-t-il
donc  la fin de l'pilogue.' une seule inconnue, l'affirmation absolue
de ce qui est, la synthse mme d'Ahasverus, de la nature du bien,
_l'ternit_.

La thologie, la cosmologie, l'histoire, forment ainsi les trois anneaux
d'une nature inassouvie: Dieu remplit le monde et le monde tient
intimement  l'homme, de telle sorte que le Crateur, la cration et la
crature se neutralisent et se confondent dans l'tre universel,
l'infini.

Tels sont les principes que plusieurs ont qualifis de subversifs en
matire de religion. Le reproche, nanmoins, peut-il de bonne foi tre
adress  M. Quinet! Assurment certaines pages de son livre de quoi
dsesprer les plus forts, de quoi faire peur  l'esprit le plus ferme
dans ses croyances; c'est un effrayant conflit de la foi et du doute:
c'est une affirmation, puis aussitt une ngation brutale. On
s'attendrit sur la naissance et la passion du Christ; on se pntre
d'une adoration chrtienne pour la vierge Marie; puis, en tournant la
page, on trouve dj l'idole brise, l'autel renvers. Crdulit
purile! Vous adoriez un fantme!--Est-ce donc  dessein que M. Quinet a
rempli son livre de ces contrastes irritants? Doit-on voir dans son
ardeur iconoclaste une intention prmdite de dsorienter et de
dsesprer le lecteur? Ou bien plutt M. Quinet n'a-t-il pas us
simplement de la tradition comme d'un thme potique sur lequel il a
laiss courir sa libre et puissante fantaisie? Ne s'est-il pas fait
plutt, et en mme temps, le traducteur implacable de l'histoire et de
ses dceptions personnelles? Personne ne peut en douter.--C'est un fait
consacr dans la vie des individus, que le dogme, accept d'abord sans
aucun examen, nous rend tous, plus ou moins, martyr de nos premires
croyances; qu'un ge vient ensuite o d'abord on tourne en drision, et
bientt l'on regarde d'un oeil indiffrent les mystres que avaient
notre foi et notre amour. Et, de mme dans la vie de l'humanit; les
premiers sicles du christianisme se sont dvous le Moyen-Age a cru
fermement, le dix-huitime sicle a raill, le dix-neuvime a dout.

M. Quinet n'a donc fait que reproduire une ternelle vrit, et si cette
vrit nous parat dure, ce n'est pas la faute de celui qui s'en est
fait l'interprte.

Quant  ce qui touche  la traduction libre du dogme, l'auteur s'est
franchement expliqu l-dessus dans sa prface de _Promthe_.

Il avoue qu'une fois l'inviolabilit du dogme entame, il y a moins
d'impit que de ferveur  lui rendre encore un certain culte
artistique,  le caresser de ses pense,  l'embellir de son
imagination,  le plier aux besoins particuliers de la plume et de la
toile. Nous renvoyons donc  cette prface tous ceux dont les
procds potiques de M. Quinet ont pu blesser l'orthodoxie.

Il nous resterait  louer, aprs tant d'autres, l'imagination opulente
du pote et les couleurs de son style, si vives et si clatantes,
qu'elles causent souvent au lecteur une sorte d'blouissement. Il y a
tel passage, a dit un critique, qu'il faudrait pouvoir lire les yeux
ferms. M. Magnin a mieux apprci que tout autre les mrites
littraires d' _Ahascerus_, et nous renvoyons le lecteur  l'excellente
Notice mise en tte de la nouvelle dition d' _Ahascerus_, La langue de
M. Quinet, dit M Magnin,  la fois savante et populaire, est riche,
pure, originale. Ce qui lui nuira auprs d'un certain nombre de
lecteurs, c'est que sa manire est trop pleine et trop _feuillue_, comme
disait Diderot dans _la Nouvelle Hlose_ c'est qu'il y a dans son livre
un luxe trop peu rprim de penses et d'images... Le font et la forme,
la pense et la langue, le corps et le vtement, tout, dans cet ouvrage,
est empreint de force et blouissant de nouveaut...

La nouvelle dition contribuera sans doute  accrotre encore le succs
de ce beau livre, et lui assurer dfinitivement la lgitime et durable
popularit que M. Magnin, ds 1833, prophtisait _ la grande fresque
pique_ de M. Quinet.


_Collection des Auteur latins_, avec la traduction en franais; sous la
direction de M. D. NISARD, matre de confrences  l'cole
Normale.--25 vol. grand in-8.--_Oeuvres compltes de Petrone_, avec la
traduction en franais; par M. BAILLARD.--Paris. _J.-J. Dubochet et
Comp_., rue de Seine, 33.

Le _Satyricon_ de Petrone, bien que les neuf dixime en aient t
perdus, est encore un des livres les plus curieux que nous ait lgus
l'antiquit. Petrone, n  Marseille, chevalier romain, proconsul en
Bithynie, ensuite consul  Rome et admis dans le petit nombre des
familiers de Nron, aurait t un des littrateurs, les plus
remarquables de ce rgne, s'il n'en eut t le plus voluptueux, le plus
lgant et le plus consomm. Dans cette cour, livre  tous les
dbordements de la dbauche et  tous les raffinements du luxe, Petrone
acquit le titre d'_arbitre du bon got (arbiter elegantiarum)_; il en
fut le Chaulieu le Chapelle, et,  quelques regards, le Voltaire.
Victime de la jalousie de Tagellin, son rival dans la science du
plaisir, et comprenant que, sous un matre tel que Nron, une disgrce
tait une sentence de mort, Petrone volut mourir aussi lgamment qu'il
avait vcu. Le peintre le plus sombre et le plus nergique de Rome
impriale, Tacite, a pris la peine de retracer ce beau suicide
picurien, si philosophiquement et finement gradu. Petrone, dit-il
dans ses _Annales_, se fit ouvrir les veines, les refermant, puis les
rouvrant  volont, s'entretenant avec ses amis, sans ostentation de
courage, non de l'immortalit de l'me ou de doctrines spculatives,
mais de posies badines. Il rcompensa quelques esclaves, en fit chtier
d'autres. Il se promena, il se livra au sommeil; si bien que sa mort,
quoique force, parut naturelle. Dans son testament mme, il ne mit
point, comme tant d'autres victimes, des adulations pour Nron, pour
Tagellin ni pour aucune des puissances, du jour; il y retraa les
dbauches de l'empereur sous les noms de jeunes impudiques et de femmes
perdues.... et il lui envoya l'crit scell de son anneau, qu'il brisa,
pour qu'il ne put servir  compromettre personne.  ce tableau, Pline
le naturaliste ajoute que Petrone, condamn  mourir par la jalousie de
Nron, brisa, pour en dshriter la table impriale, une coupe murrhine
du prix de 300 grands sesterces, environ 60,000 francs. Notre bel
esprit marseillais-romain ne doit donc pas tre confondu avec cette
tourbe de patriciens, de philosophes, d'histrions et de gladiateurs, qui
flattaient, mme aprs leur mort, leur imprial bourreau. Indpendant par
la pense, mais ne pouvant se soustraire  cette domination qui crasai!
le monde connu, il s'en vengea du moins avant de la subir en stocien
couronn de roses.

Nron n'ayant pas jug  propos de publier le testament peu flatteur de
son matre en fait d'lgances, nul doute que le _Satyricon_ ne soit un
ouvrage antrieur et tout  fait diffrent. Un homme dont le sang coule
n'est pas d'ailleurs en position d'crire ou de dicter un si gros livre.
M. Baillard, dans sa. Notice trs-intressante sur Petrone, n'a pas eu
de peine  rfuter  ce sujet la sottise des commentateurs qui ont voulu
absolument trouver, dans le fameux festin de Trimalchion et dans les
aventures qui le prcdent, une description exacte des extravagances et
des turpitudes de la cour impriale. Le _Satyricon_ est un roman latin,
je n'ose dire un roman de moeurs dans le genre des satires mnippes. La
mre n'en permettra pas la lecture  sa fille; mais l'humaniste, le
philosophe, l'artiste, le politique y trouveront mille sujets d'tude et
de rflexions. Il plaira aux uns par la grce et le piquant du style
_patrissimae impucitatis_; aux autres par les renseignements qu'il
prodigue relativement aux moeurs, aux manires, aux coutumes et aux
arts; il attachera les esprits les plus graves par des rvlations
inattendues et profondes, sur l'tat social, conomique et politique de
l'empire romain. Un roman capable d'instruire ou d'inspirer Scaliger,
Molire, La Fontaine, Voltaire, Montesquieu, Gibbon, Adam Smith, n'est
pas un roman mprisable; il est mme unique dans son genre. M. Augustin
Thierry reconnat que la pense d'crire son magnifique ouvrage sur
l'histoire d'Angleterre lui vint  la lecture du premier chapitre
d'_Ivanhoe_; qui sait si de grands travaux sur l'histoire romaine n'ont
pas d ou ne devront pas leur origine  quelque improvisation d'Eumolpe,
 quelque fantaisie de l'imagination.

La partie narrative du _Satyricon_ se compose des aventures de deux
espces d'tudiants ou d'escrocs, de leur jeune frre Giton, du mchant
improvisateur **** et de quelques femmes perdues. Ces mcrants ont
commis et commettent toutes sortes d'infamies; le vol, l'assassinat, un
effroyable ple-mle de prostitutions et d'adultres, sacrilge,

            Et des crimes peut-tre inconnus aux enfers;

mais ce sont des marauds pleins d'esprit, d'audace, de ressources et
quelquefois de posie. La scne se passe  Naples, au sein d'une
population d'affranchis, de parvenus, d'esclaves, de soldats, de
matelots, d'histrions, de proxntes et de courtisanes. Dans cette ville
grco-romaine, l'esprit sophistique des rhteurs, la subtilit, la
grce, la rouerie hellniques sont perptuellement en contact avec
le sens pratique, l'orgueil, l'avarice, la superstition, la luxure et la
frocit de la race latine. Du mlange ou du choc des intrts et des
ides, de l'alliance de la prose et des vers rsultent  chaque pas le
vaudeville l'pope, la comdie, la tragdie burlesque, des traits
saillants d'histoire, de morale ou de philosophie. Sous ces portiques
sonores retentissent, avec les strophes d'Horace, les hexamtres de
l'_Iliade_ et la danse guerrire des homristes, sur ces places
embrases par le soleil napolitain, la foule s'carte devant les
faisceaux des rhteurs, comme les vagues sous la proue d'une navire, et
dans le carrefour voisin, il vous semble our dj le rire de
Polichinelle et la clochette de saint Janvier. L'ancien difice social
craque dj sur ses bases. Si les formes subsistent encore, quel
changement dans le fond des choses! Les familles patriciennes, dcimes
par les proscriptions, achvent de s'teindre dans le luxe, la dbauche
et la strilit. A leur s'lvent des fortunes, mais non des maisons
nouvelles; fortunes d'affranchis, dvores par la prodigalit aussitt
que cres par la spculation et l'usure. Religion, institutions,
moeurs, tout cde  l'action dsolante du despotisme ou de la
philosophie, tout s'effacera bientt devant le christianisme et les,
Barbares. La Grce captive, Horace  dit que, la Grce a conquis de
sauvage, vainqueurs; elle s'apprte  installer le Bas-Empire sur les
rives du Bosphore.

Le mrite de Petrone est surtout,  mon sens, de nous faire assister 
cette transformation des esprits et des choses. Intelligent, il instruit
autant qu'il amuse, en nous promenant  travers ces ruines dont son rire
nous indique le sens aussi profondment que la mlancolie de Tacite. A
table, au lupanar, au temple, au cirque, o ces antiques lassarens
s'enivrent du sang des condamns et des gladiateurs, il nous montre, en
se jouant, le monde romain que dcompose le droit de cit accord aux
dieux et aux ides, au langage et aux corruptions de tant de nations
trangres.

A-t-il eu conscience de la porte de ses tableaux? Je suis tent de le
croire quand je rflchis  la sagacit philosophique,  l'audace toute
voltairienne de ses sarcasmes contre les superstitions ou les abus. A
vrai dire, Petrone est un philosophe du dix-huitime sicle. Son
engouement, sa grce, sa galanterie, aussi bien que sa hardie
incrdulit, portent le cachet des marquis philosophes de cette poque
clbre; Romain et familier de Nron par le langue, par la pense il est
Franais.

Des citations sont le meilleur moyen de faire connatre un esprit de la
trempe de Petrone et une traduction aussi habile que celle de M.
Baillard. J'ouvre donc en parcours d'un regard complaisant ces pages
sorties si lgantes et si correctes de la typographie de MM. Didot. Des
la premire je trouve une leon adresse par l'_arbitre du got_  tous
les inventeurs ou rnovateurs de formes, qui ne manquent jamais de
marquer les poques de dcadence:

La noblesse, et, si je puis dire, la pudeur du discours n'admettent ni
fard ni bouffissure: sa beaut naturelle fait son lvation. C'est
depuis peu que ce dluge de phrases ronflantes et hyperboliques de
l'Asie (de l'Allemagne  prsent) est dbord dans Athnes... Pour la
posie mme, plus de coloris pur et frais... La peinture n'a pas fait
meilleure fin, depuis que la prsomptueuse gypte imagina pour un si
grand art ses mthodes expditives.

Il parait nanmoins que cette littrature boursoufle jouissait de peu
de considration, mme  Naples; car les improvisateurs y sont
quelquefois lapids, et un assassin, souill de tous les vices, dit  un
autre infme:

Tu es bien plus vil que moi, par Hercule! pour souper en ville, tu as
flagorn un pote.

Gourmandise romaine et propos de table.--Aucun potentat, de nos jouis,
ne pourrait se flatter de traiter ses convives  la faon de
Trimalchion. Ce vieux Turcaret grco-romain, comme l'appelle M.
Baillard, ignore l'tendue de ses proprits, le nombre de ses
esclaves; il a pour serviettes des chevelures parfumes, des meubles,
une vaisselle, des costumes d'un luxe prodigieux; des cuisiniers d'une
imagination et d'un raffinement  donner nos plus clbres gastronomes;
des squelettes d'argent pour stimuler les bons vivants par l'image de la
mort; des plafonds mobiles, qui apportent le dessert avec une pluie de
parfums et de couronnes; mille inventions dignes de Sardanapale. Qu'un
plat d'argent, tombe  terre, soit ramass par un serviteur conome,
Trimalchion _fait souffleter_ le drle et rejette le plat, qu'on balaie
avec les ordures. Rien de plus amusant et de plus trangement instructif
que le cynisme de cet Amphitryon grotesque au milieu de ses parasites et
de ses affranchis, presque aussi riches que lui. Il fait tout haut
l'loge du dieu Crpitus, et en permet le culte le plus bruyant  ses
convives. Enhardis par sa libralit, les convives se noient dans un
dluge de coq--l'ne et de calembours. On parle des jeux du cirque:

N'allons-nous pas avoir un combat de premire qualit.... Point de
gladiateurs du commun: des affranchis en masse. Titus, mon matre, a le
coeur grand et la tte chaude. Avec lui, point de quartier: le fer sera
de bonne trempe; pas moyen de lcher pied. Les viandes  distribuer au
peuple seront au centre, pour que l'amphithtre voie. Le patron a de
quoi: il vient de recueillir 30 millions de sesterce... Il a dj
quelques petits chevaux barbes, une conductrice de chars  la gauloise,
et le trsorier de Glycon qui fut surpris en ftoyant la femme de son
matre. Qu'il supplante donc tout  fait Norbanus dans la faveur
politique! Au fond qu'est-ce que ce Norbanus a fait de bien pour nous?
Il nous a donn des gladiateurs  1 sesterce pice, tout dcrpit que
d'un souffle on et jets  bas. J'en ai vu de meilleurs mangs par les
btes aux flambeaux. Enfin, on et dit un combat de coqs. L'un tait
lourd  ne se pouvoir traner, l'autre avait des jambes de basset; le
troisime, qui tait mort d'avance, eut les jarrets coups... tous,
enfin de compte, furent pass aux lanires tant ils s'taient montrs de
purs rebuts de pacotille....

Nos tables, desservie au son des instruments, trois cochons blancs sont
amens dans la salle, orns de jolies muselires et de grelots... Je
pensais que c'tait des porcs acrobates... Trimalchion mit fin  notre
attente: Lequel voulez-vous, nous dit-il, qu'on vous apprte 
l'instant. Un malappris vous servira un coq, un faisant, quelques
misres pareilles, mes cuisiniers,  moi, font cuire des veaux entiers
dans leurs chaudires.. Si vous n'tes pas contents du vin, je le
changerai... Grce aux dieux, je ne l'achte pas, et tout ce qui vous
fait venir l'eau  la bouche est le produit d'un bien que j'ai prs de
la ville et que je ne connais pas encore. On le dit limitrophe de
Terracine et de Tarente. Je veux joindre la Sicile  mes petites
possessions, pour que, si l'envie me prend de voir l'Attique, la
traverse se fasse par mes domaines. Mais coutez-en, Agamemnon quelle
controverse vous avez dclame aujourd'hui. Ne croyez pas que j'aie
ddaign la littrature: j'ai trois bibliothques, une grecque, les
autres latines. Agamemnon ayant commenc: Un pauvre et un riche taient
ennemis...--Trimalchion demande: Qu'est-ce qu'un pauvre?--Ah!
charmant! reprend l'orateur...

Survient l'archiviste de Trimalchion qui, du mme ton que s'il
s'agissait du journal des actes de Rome, fait la lecture suivante: Le 7
des calendes de sextilis, dans le domaine de Cumes, sont ns trente
garons et quarante filles. On a port des granges dans les greniers
cinq cent mille boisseaux de froment; on a accoupl cinq cents boeufs.
Dudit jour: mise en croix de l'esclave Mithridate, pour avoir maudit le
gnie de notre doux matre. Dudit jour: report dans la caisse de ce qui
n'a pu tre plac, 100,000 sesterces. Dudit jour: incendie dans les
jardins de Pompe...--Comment! demande Trimalchion, quand m'a-t-on
achet les jardins de Pompe?--L'an dernier, rpond l'annaliste; c'est
pourquoi ils ne sont pus encore portes en compte. Trimalchion,
bouillant de colre, s'crie; Quelque soient les biens que l'on
m'achtera, si dans six mois je n'ai pas avis, je dfends qu'on me les
porte en compte. Ensuite on lut des ordonnances d'diles, des
testaments de matres des forts qui s'excusent de ne pas faire
Trimalchion leur hritier. Le pauvre homme!

Les danseurs de corde commencent leurs exercices. Il n'y a que deux
choses monde, dit le satrape, qui me fasse grand plaisir  voir: les
danseurs de corde et les corneilles. Les autres btes, chanteurs ou
acteurs, suit vraiment des attrape-nigauds. Par exemple, j'avais aussi
achet des comdiens; eh bien! j'ai prfre leur faire reprsenter des
farces altellunes.

Trimalchion est interrompu dans son pangyrique des funambules par l'un
d'eux, qui lui tombe sur le bras. L'offens magnanime dclare
l'offenseur libre, pour qu'il ne soit pas dit qu'un tel personnage a t
contusionn par un esclave.

Un des coaffranchis de Trimalchion, mcontent d'un convive, lui crie:
Es-tu chevalier romain? moi je suis fils de roi. Tu veux, savoir
pourquoi j'ai t en service? Parce que j'ai bien voulu m'y mettre, et
que j'ai mieux aim tre citoyen romain que roi tributaire.

Ce mot cornlien rappelle celui de ce sergent franais, qui disait 
Berlin, en 1806: J'aime mieux tre sergent au 1re de ligne que roi de
Prusse.

Les homristes arrivent, frappant de leurs piques sur leurs boucliers.
Ils discourent en vers grecs, et Trimalchion les accompagne en lisant,
d'un ton musical, un livre latin. Pendant qu'il estropie Homre et la
mythologie pour expliquer le sujet du rcit  l'auditoire, un veau sur
un norme plat est apport bouilli et le casque en tte. Il est suivi
d'Ajax, qui, brandissant son glaive en furieux, tranche sans piti, joue
d'estoc et de taille, et ramasse  la pointu du sabre les morceaux qu'il
prsente aux convives bahis.

Il faut lire dans Petrone l'interminable menu de ce festin pour se faire
une ide de la magnificence, de la sensualit et de la gloutonnerie
latines. Tout est mesquin dans nos banquets modernes, compar  ces
orgies du peuple-roi. Le dessert n'est pas moins mmorable que les
premiers services:

Tout  coup le plafond vint  craquer, et la Salle entire trembla.
Tout alarm, je me lve, et comme moi les autres convives... Or, voil
que du lambris entr'ouvert un cercle, aussi vaste que la coupole dont il
se dtachait s'abaisse sur nos ttes, et offre dans tout son contour des
couronnes d'or suspendues et des vases d'albtre remplis de parfums.
C'taient les prsents d'usage. Comme on nous invite  les prendre, nous
reportons nos yeux sur la table: elle tait dj couverte d'un plateau
charg de quelques pices du four. Au centre s'levait Priape, en
ptisserie, qui, dans son ample giron, prsentait des raisins et des
fruits de toute espce... pas un gteau, pas un fruit qui ne fit jaillir
 la moindre pression une liqueur safrance dont l'incommode rose
arrivait jusqu' nous. Persuads qu'il y avait quelque chose de sacr
dans cette aspersion tratreusement solennelle, nous nous levmes le
plus droit que nous pmes, et nous crimes: _A Augustus Csar, pre
de la patrie, longue prosprit!..._ Sur ces entrefaites, trois
esclaves, vtus de tuniques blanches, entrent dans la salle. Deux
d'entre eux posent sur la table les lares du logis avec leurs bulles
d'or; le troisime, tenant une patre vin, fait le tour de la table, en
criant: _Soyez nos dieux propices!_ Or, disait-il, ces lares
s'appelaient, le premier. _Industrie_; le second. _Bonheur_; le
troisime, _Profit_. Puis vint le buste authentique de Trimalchion
lui-mme, et chacun le baise  la ronde...

Trimalchion, attendri par le vin et devenu philanthrope: Mes amis,
s'crie-t-il, les esclaves aussi sont des hommes, ils ont suce le mme
lait que nous, quoiqu'un mauvais destin ait pes sur eux; mais, de mon
visant, et bientt, ils boiront l'eau des hommes libres. En un mot, je
les affranchis tous dans mon testament.

Ce passage est remarquable; il montre le progrs des ides correspondant
 la corruption des moeurs. Il y a l un formidable problme.

Sance tenante, Trimalchion distribue des legs  ses amis et  ses
serviteurs; puis il commande son tombeau et dicte lui-mme son pitaphe,
qui mrite l'attention de ce sicle _positif_:

 C. POMPEIUS TRIMALCHION,
 NOUVEAU MECNE REPOSE ICI.
 LE TITRE DE SERVIR LUI FUT DCERN EN SON ABSENCE.
 PIEUX, BRAVE, LOYAL. PARTI DE RIEN, IL PROSPRA,
 LAISSA TRENTE MILLIONS DE SESTERCES,
 ET N'ASSISTA JAMAIS AUX LEONS DES PHILOSOPHES.
 PASSANT, IL TE SOUHAITE PAREILLE CHANCE.

Laissons cet homme de bien pleurer sur son tombeau avec tous ses htes
avins; laissons-le changer d'humeur, crier qu'il crve de prosprit,
proposer le bain, le souper, des libations nouvelles en l'honneur de la
premire barbe d'un esclave favori, injurier et battre l'aimable
Fortunata, sa moiti, qui s'oppose  cette fantaisie conjugale;
sauvons-nous  travers la pompe funbre de ce Charles-Quint grotesque
qui s'tend sur une pile d'oreillers, comme sur un lit de parade, et dit
 des donneurs de cor: Supposez, que je suis mort: jouez-moi quelque
chose de gentil.

Eumolpe, pote rat, recueille le principal hros du Satyricon. Cet
Eumolpe est bien le plus infortun des improvisateurs; il ne peut
hasarder un vers sans risquer d'tre assomm ou lapid. Ses msaventures
sont racontes avec infiniment gaiet et de grce. C'est dans la bouche
de cet effront parasite que Petrone a plac les deux morceaux potiques
les plus tendus du _Satyricon_,  savoir la _Prise de Troie_ et la
_Guerre Civile_. Ces petits pomes ne manquent ni d'lgance ni
d'nergie, mais ils sont dpars par l'affectation, l'enflure et les
purilits descriptives, tristes indices du dclin littraire. En
gnral, la prose de Petrone me parait suprieure  ses vers, bien que
son livre en offre de fort jolis. Aprs un naufrage racont dans le got
de Snque, mais gay toutefois des traits les plus comiques, Eumolpe
dbarque en mugissant des hexamtres aux environs de Crotone. Dans cette
ville, et dans la plupart de celles de la Grande-Grce, l'industrie
principale est celle de la chasse aux hritages; la population 'y
divise en deux catgories: les courtiss et les courtisans. A Crotone,
personne n'lve de famille; car quiconque a des hritiers naturels se
voit exclu et des soupers et des spectacles..... il reste perdu dans la
canaille. Ceux au contraire qui n'ont jamais pris femme, ou qu'aucune
proche parent ne lie, parviennent aux plus hautes dignits: ils ont
seuls des talents, ils sont seuls innocents devant la justice.--Quels
traits de lumire sur les causes de la disparition de la race romaine!

Eumolpe fit dans cette ville, voue au clibat, en se faisant passer
pour un marchand naufrag, mais encore riche  millions de sesterces.
Toutes les bourses furent aussitt ouvertes  cette bande d'escrocs. Le
texte de Petrone, mutil par le temps, les abandonne au milieu de cette
aventure; mais les dernires lignes indiquent suffisamment qu'Eumolpe,
convaincu de fraude, prit de mort violente, et que ses complices
prirent la fuite.

Ce dnouement moral fait quelque honneur  l'auteur du _Satyricon_, qui
n'abuse pas gnralement de la Providence. Les ides de Petrone, en
matire de religion positive, paraissent en effet se rsumer dans les
deux mots suivants, qui lui inspire des vers trs-connus  Voltaire et 
Louis Racine:

Notre pays est si plein de divinits, qu'un dieu peut s'y rencontrer
plus facilement qu'un homme.

Le hros du roman ayant commis un sacrilge en tuant une oie consacre 
Priape, se tire d'ailleurs on ne peut plus philosophiquement. Il dit 
la prtresse:

Tenez: voici deux pices d'or: avec cela vous pourrez acheter des oies
et des dieux.

La traduction de M. Baillard lui a cot vingt ans d'tudes et de
labeurs, c'est--dire deux ou trois popes et une douzaine de
tragdies, d'aprs les procds de la fabrique contemporaine. Adoucir
sans infidlit les crudits de la dbauche latine, claircir les
obscurits d'un texte incomplet, rendre avec prcision, nettet et
lgance une foule de dtails si trangers  nos habitudes et  nos
moeurs, ce n'tait pas une tche facile. L'oeuvre de M. Baillard est
celle d'un humaniste consomm, d'un savant antiquaire et d'un
littrateur aussi consciencieux qu'habile. De pareils travaux sont
d'autant plus recommandables, que les suffrages de quelques hommes
instruits doivent leur tenir lieu de vogue et de popularit. Dans un
temps ou dans un pays plus favorable aux fortes tudes, il y aurait
quelque gloire  avoir rendu ainsi accessible au public un des monuments
les plus intressants de l'antiquit. Mais n'exigeons pas trop de notre
poque si affaire; souhaitons au nouveau, et trs-probablement dernier
traducteur de Petrone, une portion du succs que des versions
extrmement infrieures  la sienne ont obtenu prs des plus grands
esprits du sicle de Louis XIV: jamais succs n'aura t plus juste ou
plus agrable aux amis des lettres.

M. MAILLEFER.



Coffret donn par le roi

A LA REINE VICTORIA.

[Illustration.]

Ce coffret, offert en prsent par lu roi  la reine Victoria, pendant
son sjour au chteau d'Eu, est l'une des oeuvres les plus dlicates
sorties depuis longtemps de la manufacture de Svres; il a 40
centimtres de long sur 26 de large et 27 de hauteur; sur chacune des
faces est une peinture de M. Devilly reprsentant des toilettes de femme
dans les cinq parties du monde. Sur le couvercle, c'est l'Europe avec de
riches ornements et une parure de bal; la face antrieure reprsente la
toilette d'une marie dans l'Inde franaise; l'un des cts rappelle la
traite, des objets de toilette en Sngambie; le ct oppos donne une
ide de la parure des femmes dans l'Ocanie et de l'opration du
tatouage  Nonkahiva; sur la face postrieure enfin, l'artiste, dans une
composition trs-gracieuse, a group des femmes amricaines, naturelles
et mtis, pares de leurs plus beaux vtements; c'est en Bolivie, je
crois, qu'il a plac le sujet de cette scne. Cette description
trs-incomplte, et notre dessin lui-mme, ne peuvent donner qu'une ide
imparfaite de ce petit meuble, dont les ornements et la composition
gnrale, dessins et excuts par M. Huart, l'un de nos meilleurs
artistes, sont d'un fini et d'un got admirables.



Ncrologie.

LE COMTE DE TORNO.

[Illustration.]

Le comte de Torno est n  Ovido, dans la principaut des Asturies, le
26 novembre 1788, d'une famille noble et renomme par ses services.
Jeune encore, il vint  Madrid pour y terminer son ducation. Il avait
vingt ans  peine quand Napolon commit en Espagne la faute irrparable
qui fut le premier degr de sa perte et de nos malheurs. Entran par
les vnements, Torno quitta Madrid, se rendit  Ovido, rassembla
autour de lui ses concitoyens, exalta leur patriotisme, organisa et
dirigea leurs efforts avec une habilet qu'on n'et pas attendue de son
extrme jeunesse.

Ces premiers efforts attirrent sur lui l'attention de ses compatriotes,
qui n'hsitrent pas  lui donner une haute preuve de confiance. Il fut
envoy  Londres charg d'une mission diplomatique qui avait pour objet
l'alliance des deux cabinets de Saint-James et de Madrid. Un pareil
rsultat, il est vrai, tait peu difficile  obtenir:  cette poque,
l'Angleterre se serait allie avec l'empereur de la Chine lui-mme,
pourvu que c'et t contre la France. Les ngociations du jeune
diplomate furent donc couronnes de succs, et il rapporta de ce voyage
une telle rputation de talent, d'activit et de patriotisme, qu'il se
trouva,  son retour, l'un des chefs de l'opinion populaire. En 1812, la
province de Lon le nomma dput  Cadix pour demander la convocation
des corts. Il s'y fit remarquer par l'nergie de sa parole et la
hardiesse de ses rsolutions. Les corts s'assemblrent; Torno, dput
de la province des Asturies, n'avait pas encore atteint l'ge de
rigueur, vingt-cinq ans. Une dcision spciale cra en sa faveur une
exception fonde sur les services rendus par le jeune dput  la cause
de l'indpendance nationale.

Le comte de Torno prit part  tous les travaux de cette assemble
fameuse. La restauration de Ferdinand VII l'obligea  se rfugier en
Angleterre, d'o il ne tarda pas  passer en France. Arrt  Paris en
1816, la police attribua  l'effet d'une mprise cette arrestation, qui,
en effet, ne fut pas de longue dure Bientt la rvolution de 1820
ouvrit aux exils les portes de leur pairie; Torno fut de nouveau
envoy aux corts; mais, soit que la maturit de l'ge, soit que les
leons de l'exil eussent modifi les ides du comte, sa conduite aux
corts de 1820 fut loin de rpondre aux esprances qu'avaient fait
concevoir ses opinions de 1812. Dbord par le flot populaire, il
abandonna les rangs de la dmocratie, dont il avait t l'un des plus
ardents aptres, et essaya de lutter contre les principes dont il avait
lui-mme favoris et provoqu le dveloppement. Il fut l'un de ceux qui
constiturent en Espagne le parti moyen. Mais ces demi-concessions ne
purent apaiser le ressentiment de ce roi que sa mre appelait Ferdinand
coeur du tigre et tte de mulet.

Le flot qui avait port le comte de Torno aux corts le ramena dans
l'exil. Mieux clair sur ses intrts, Ferdinand ne tarda pas 
rappeler auprs de lui les hommes qui avaient quitt l'opinion
dmocratique pour se rapprocher de la royaut. Torno rentra alors en
Espagne, et l'ambassade de Berlin lui fut offerte; mais M. de Torno
tait meilleur diplomate encore que Ferdinand ne le croyait: il refusa
cette preuve de la confiance royale, prtextant la ncessit d'aller
revoir ses domaines longtemps abandonns, de s'occuper de ses intrts
personnels. Ce ne fut gure en effet qu'aprs la mort du roi, lorsque
Marie-Christine prit, au nom de sa fille, les rnes de l'tat, que le
comte de Torno revint aux armures et se dvoua  la reine rgente, dont
il devint le ministre et l'ami. L'opinion dont il avait t l'un des
plus fervents aptres n'eut pas lieu de se louer de son administration,
et sa probit mme fut expose  de graves imputations.

M. de Torno partagea le sort de la reine Christine aprs le triomphe
d'Espartro, et vint de nouveau chercher en France l'hospitalit qu'il
tait habitu  y trouver. On assure qu'il tait, hors des affaires,
plein d'rudition, de science et de got. Il laisse, dit-on, des
mmoires qui promettent plus d'une rvlation piquante sur les
vnements si nombreux dont l'Espagne a, depuis un quart de sicle, t
le thtre, et sur les hommes qui ont tour  tour dirig les affaires de
ce beau et malheureux pays.

Le comte de Torno est mort  la suite d'une douloureuse maladie. Son
corps, dpos provisoirement dans les caveaux de l'glise
Saint-Philippe-de-Roule, doit tre transport en Espagne, dans la
spulture de la famille Torno.



Amusements des Sciences.

SOLUTIONS
DES QUESTIONS PROPOSES
DANS LE 28e NUMRO.

I. Pour rsoudre ce problme, on observera que puisque le lion, jetant
l'eau par la gueule, remplit le bassin dans six heures, il en remplira
un sixime dans une heure; et puisque, la jetant par l'oeil droit il le
remplit en deux jours, dans une heure il en remplira 1/48. On trouvera
de mme qu'il en remplira 1/72 dans une heure, en jetant l'eau par
l'oeil gauche, et 1/96 en la jetant par le pied. Donc, la jetant par les
quatre ouvertures  la fois, il en fournira dans une heure
1/4+1/48+1/72+1/96. c'est--dire, en ajoutant toutes ces fractions, les
**/***. Qu'on fasse donc cette proportion; Si les **/*** ont t fournis
en une heure, ou soixante minutes, combien la totalit du bassin, ou
les???/????, exigeront-ils de minutes? Et l'on trouvera quatre heures
quarante-trois minutes et!@@/@@, ou environ quarante-deux tierces.

[Note du transcripteur: Les fractions du document original
sont microscopiques et n'ont pu tre rsolues par le logiciel ROC.
Plutt que de faire des erreurs, le transcripteur laisse le soin au
lecteur de calculer les fractions reprsentes par *, ? et @. A noter
qu'il sera peut-tre plus facile de convertir l'addition de dpart en
fractions dcimales et de continuer le raisonnement.]

II. Ce problme est trs-connu. Le batelier commencera par laisser la
chvre, puis il retournera prendre le loup; aprs avoir pass le loup,
il ramnera la chvre, qu'il laissera sur l'autre bord pour passer le
chou; enfin, il retournera  vide chercher la chvre qu'il passera.

Ainsi le loup ne se trouvera jamais avec la chvre, ni la chvre avec le
chou, qu'en prsence du batelier.

III. levez perpendiculairement, sur un plan bien horizontal, un bton
dont vous mesurerez avec soin la hauteur au-dessus de ce plan: nous le
supposerons de deux mtres exactement.

[Illustration.]

Prenez ensuite, lorsque le soleil commence  baisser aprs midi, sur le
terrain qui vous est accessible, un point d'ombre C du sommet de la tour
 mesurer, et en mme temps, un point d'ombre _c_ du sommet du bton
implant perpendiculairement, sur le mme plan; attendez une couples
d'heures, plus ou moins et prenez avec promptitude les deux points
d'ombre D et _d_ du sommet de la cour et du sommet du bton; vous
tirerez ensuite une ligne droite qui joindra les deux points d'ombre du
sommet de la tour, et vous la mesurerez; vous mesurerez de mme la ligne
qui joint les deux points d'ombre _c_ et _d_ appartenant au bton. Il ne
restera plus qu' faire cette proportion: La longueur de la ligne qui
joint les deux points d'ombre du bton est  la hauteur de ce bton
comme la longueur de la ligne qui joint les deux points d'ombre de la
tour est  la hauteur de cette tour.

Il ne faut qu'avoir la connaissance des premiers lments de la
gomtrie pour reconnatre,  la premire inspection de la fugure, que
les pyramides BADC, _badc_, sont semblables, et consquemment que _cd_
est  _ab_, comme CD est  AB, qui est la hauteur recherche.


NOUVELLES QUESTIONS A RSOUDRE.

I. Trois Amours versent l'eau dans un bassin, mais ingalement: l'un le
remplit en un sixime de jour, l'autre en quatre heures, et le troisime
en une demi-journe. On demande combien de temps il faudra pour le
remplir lorsqu'ils verseront tous trois de l'eau.

II. Trois maris jaloux se trouvent, avec leurs femmes, au passage d'une
rivire. Ils rencontrent un bateau sans batelier. Ce bateau est si
petit, qu'il ne peut porter que deux personnes  la fois. On demande
comment les six personnes passeront deux  deux, en sorte qu'aucune
femme ne demeure en la compagnie d'un ou de deux hommes, si son mari
n'est prsent.

III. Construire une bote o l'on voie des objets tout diffrent de ceux
qu'on aurait vus par une autre ouverture, quoique les uns et les autres
paraissent occuper toute la bote.



Rbus.

EXPLICATION DU DERNIER RBUS.

C'est encore demain la fte  Saint-Cloud.


[Illustration: Nouveau rbus.]








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1843, by Various

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1.F.3.  LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
written explanation to the person you received the work from.  If you
received the work on a physical medium, you must return the medium with
your written explanation.  The person or entity that provided you with
the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
refund.  If you received the work electronically, the person or entity
providing it to you may choose to give you a second opportunity to
receive the work electronically in lieu of a refund.  If the second copy
is also defective, you may demand a refund in writing without further
opportunities to fix the problem.

1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
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provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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