The Project Gutenberg EBook of Les nigmes de l'Univers., by Ernest Haeckel

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Title: Les nigmes de l'Univers.

Author: Ernest Haeckel

Release Date: February 18, 2012 [EBook #38925]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES NIGMES DE L'UNIVERS. ***




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et n'a pas t harmonise.

Les mots et phrases imprims en gras dans le texte d'origine sont
marqus =ainsi=.

Les mots ou phrases espacs dans le text d'origine sont marqus
~ainsi~.

Le traducteur utilise le mot convicts dans la section sur La lutte
pour la civilisation. Il s'agit selon toute vraisemblance d'une
erreur de comprhension du terme allemand Konvikte, dont la
traduction est sminaire dans le sens o il est employ ici.




    LES
    ENIGMES DE L'UNIVERS

    par

    ERNEST HAECKEL
    PROFESSEUR DE ZOOLOGIE A L'UNIVERSIT D'INA


    _Traduit de l'allemand_

    PAR

    CAMILLE BOS


    PARIS
    LIBRAIRIE C. REINWALD
    SCHLEICHER FRRES, DITEURS
    15, RUE DES SAINTS-PRES, 15

    1902




    LES

    NIGMES DE L'UNIVERS




    LES
    NIGMES DE L'UNIVERS

    PAR

    ERNEST HAECKEL
    PROFESSEUR DE ZOOLOGIE A L'UNIVERSIT D'INA


    _Traduit de l'allemand_
    PAR
    CAMILLE BOS


    PARIS
    LIBRAIRIE C. REINWALD
    SCHLEICHER FRRES, DITEURS
    15, RUE DES SAINTS-PRES, 15

    1902




PRFACE


Les Etudes de _philosophie moniste_ qui vont suivre sont destines aux
personnes cultives de toutes conditions qui pensent et cherchent
sincrement la vrit. Un des traits les plus saillants du XIXe sicle
qui finit est l'effort croissant et vivace vers la _connaissance de la
vrit_ qui, de proche en proche, a gagn les cercles les plus
tendus. Ce qui l'explique c'est, d'une part, les progrs inous de la
connaissance relle de la nature accomplis dans ce chapitre,
merveilleux entre tous, de l'histoire de l'humanit; d'autre part, la
contradiction manifeste o s'est trouve cette connaissance de la
nature par rapport  ce qu'enseigne la tradition comme tant rvl;
c'est, enfin, le besoin sans cesse plus gnral et plus pressant de la
raison qui lui fait dsirer comprendre les innombrables faits
rcemment dcouverts et connatre clairement leurs causes.

A ces progrs normes des connaissances empiriques dans notre _sicle
de la science_, ne rpondent gure ceux accomplis dans leur
interprtation thorique et dans cette connaissance suprme de
l'enchanement causal de tous les phnomnes que nous appelons la
_philosophie_. Nous voyons, au contraire, que la science abstraite et
surtout mtaphysique enseigne depuis des sicles dans nos
Universits, sous le nom de philosophie, reste bien loigne
d'accueillir dans son sein les trsors que lui a rcemment acquis la
science exprimentale. Et nous devons, d'autre part, constater avec le
mme regret que les reprsentants de la science exacte se
contentent, pour la plupart de travailler dans l'troit domaine de
leur champ d'observation, tenant pour superflue la connaissance plus
profonde de l'enchanement gnral des phnomnes observs,
c'est--dire prcisment la philosophie! Tandis que ces purs
empiristes ne voient pas la fort, empchs qu'ils sont par les arbres
qui la composent--les mtaphysiciens dont nous parlions tout  l'heure
se contentent du simple terme de fort sans voir les arbres qui la
constituent. Le mot de _philosophie de la nature_ vers lequel
convergent tout naturellement les deux voies de recherche de la
vrit, la mthode empirique et la spculative, est encore bien
souvent aujourd'hui, de part et d'autre, repouss avec effroi.

Cette opposition fcheuse et anti-naturelle entre la science de la
nature et la philosophie, entre les conqutes de l'exprience et
celles de la pense est incontestablement ressentie, dans tous les
milieux cultivs, d'une manire sans cesse plus vive et plus
douloureuse. C'est ce dont tmoigne dj l'extension croissante de
cette littrature populaire philosophico-scientifique qui est
apparue dans la seconde moiti de ce sicle. C'est ce que prouve aussi
ce fait consolant que, malgr l'aversion rciproque qu'ont les uns
pour les autres les observateurs de la nature et les penseurs
philosophes, cependant, des deux camps, des hommes illustres dans la
science se tendent la main et s'unissent pour rsoudre ce problme
suprme de la science que nous avons dsign d'un mot: les _Enigmes de
l'Univers_.

Les recherches relatives aux nigmes de l'Univers, que je publie
ici, ne peuvent raisonnablement pas prtendre  les _rsoudre_ tout
entires; elles sont plutt destines  jeter sur ces nigmes les
_lumires_ de la critique, lguant la tche aux savants  venir; et
surtout elles s'efforcent de rpondre  cette question: dans quelle
mesure nous sommes-nous actuellement rapprochs de la solution des
nigmes? _A quel point sommes-nous rellement parvenus dans la
connaissance de la vrit,  la fin du XIXe sicle?_ et quels progrs
vers ce but indfiniment loign avons-nous rellement accomplis au
cours du sicle qui s'achve?

La rponse que je donne ici  ces graves questions ne peut
naturellement tre que _subjective_ et partiellement exacte; car la
connaissance que j'ai de la Nature et la raison avec laquelle je juge
de son essence objective sont limites comme celles de tous les autres
hommes. La seule chose que je revendique et l'aveu que j'ai le droit
d'exiger de mes adversaires mme les plus acharns, c'est que ma
philosophie moniste est _loyale_ d'un bout  l'autre, c'est--dire
qu'elle est l'expression complte des convictions que m'ont acquises
l'tude passionne de la nature, poursuivie pendant de nombreuses
annes et une mditation continuelle sur le fondement vritable des
phnomnes naturels. Ce travail de rflexion sur la philosophie de la
nature s'tend maintenant  une dure d'un demi-sicle et il m'est
bien permis de penser, dans ma soixante-sixime anne, qu'il a acquis
toute la _maturit_ possible; je suis galement certain que ce _fruit
mr_ de l'arbre de la science ne subira plus de changement important
ni de perfectionnement essentiel durant le peu d'annes que j'ai
encore  vivre.

J'ai dj expos toutes les ides essentielles et dcisives de ma
philosophie moniste et gntique, il y a de cela trente-trois ans,
dans ma _Morphologie gnrale des organismes_, ouvrage prolixe, crit
dans un style lourd et qui n'a trouv que trs peu de lecteurs.
C'tait le premier essai en vue d'tendre la thorie de l'volution,
tablie depuis peu, au domaine entier de la science des formes
organiques. Afin d'assurer du moins le triomphe d'une partie des ides
nouvelles, contenues dans ce premier ouvrage et afin, galement,
d'intresser un plus grand nombre de personnes cultives aux progrs
les plus importants de la science en notre sicle, je publiai deux
ans aprs (1868) mon _Histoire naturelle de la cration_. Cet ouvrage,
d'une forme plus aise, ayant eu, malgr de grandes lacunes, la
fortune de trouver neuf ditions et douze traductions en langues
diffrentes, n'a pas peu contribu  rpandre le systme moniste. On
en peut dire de mme de l'_anthropognie_ (1874), moins lue, dans
laquelle j'ai essay de rsoudre la tche difficile de rendre
accessibles et comprhensibles  un plus grand nombre de personnes
instruites les faits essentiels de l'histoire de l'volution humaine;
la quatrime dition de cet ouvrage, remanie, a paru en 1891.
Quelques-uns des progrs importants et surtout prcieux que cette
partie essentielle de l'anthropologie a vu se raliser en ces derniers
temps, ont t mis en lumire dans la Confrence que j'ai faite en
1898, au quatrime Congrs international de Zoologie  Cambridge, sur
l'tat actuel de nos connaissances en ce qui regarde l'_origine de
l'homme_ (septime dition 1899). Quelques questions spciales
relatives  la philosophie de la nature dans son tat actuel et qui
offraient un intrt particulier, ont t abordes dans mon Recueil
de Confrences populaires concernant la _thorie de l'volution_
(1878). Enfin j'ai rsum les principes les plus gnraux de ma
philosophie moniste et ses rapports plus spciaux avec les principales
doctrines religieuses, dans ma Profession de foi d'un naturaliste: le
_Monisme, trait d'union entre la religion et la science_ (1892,
huitime dition 1899).

Le livre que l'on va lire sur les _Enigmes de l'Univers_ est un
complment, une confirmation, un dveloppement des convictions
exposes dans les ouvrages ci-dessus, indiques et dfendues par moi
depuis un nombre d'annes qui reprsente dj la dure d'une
gnration. Je me propose de terminer par l mes tudes de philosophie
moniste. Un vieux projet nourri pendant bien des annes, celui
d'difier tout un _systme de philosophie moniste_ sur la base de la
doctrine volutionniste, ne sera jamais mis  excution. Mes forces ne
suffisent plus  la tche et bien des symptmes de la vieillesse qui
s'approche me poussent  terminer mon oeuvre. D'ailleurs je suis, sous
tous les rapports, un enfant du _XIXe sicle_ et je veux, le jour o
il se terminera, apposer  mon travail le trait final.

L'incalculable tendue qu'a atteint en notre sicle la science humaine
par suite de la division croissante du travail, nous laisse dj
pressentir l'impossibilit d'en possder toutes les parties aussi 
fond et d'en exposer la synthse avec unit. Mme un gnie de premier
ordre, ( supposer qu'il possdt  fond toutes les parties de la
science et qu'il et le don d'en faire l'expos synthtique), ne
serait cependant pas en tat de fournir, dans les limites d'un volume
de grosseur moyenne, un tableau total du Cosmos. Quant  moi dont
les connaissances, dans les diverses branches du savoir humain, sont
trs ingales et comportent beaucoup de lacunes, je ne pouvais songer
 entreprendre qu'une tche: esquisser le plan gnral de ce tableau
de l'Univers et indiquer l'_unit_ persistante  travers les parties,
en dpit de la faon trs ingale dont j'ai trait ces diverses
parties. C'est pourquoi ce livre sur les nigmes de l'Univers n'offre
gure que le caractre d'un essai dans lequel des tudes de valeurs
trs diverses ont t runies en un tout. Quant  la rdaction, comme
je l'ai commence en partie il y a de cela bien des annes, tandis que
je ne l'ai termine qu'en ces derniers temps, la forme en est
malheureusement ingale; en outre, maintes rptitions ont t
invitables: je prie qu'on veuille bien m'en excuser.

Chacun des vingt chapitres qui composent ce livre est prcd d'une
page dont le recto donne le titre tandis que le verso donne un court
sommaire du chapitre. Les notes qui suivent relatives  la
_bibliographie_ n'ont pas la prtention d'puiser la matire. Elles
sont simplement destines, d'une part,  mettre en relief, pour chaque
question, les _oeuvres capitales_ s'y rapportant, d'autre part, 
renvoyer le lecteur aux _travaux rcents_ qui semblent surtout propres
 faciliter une tude plus approfondie de la question et  combler les
lacunes de mon livre.

En prenant ainsi cong de mes lecteurs j'exprime un dsir: puiss-je,
par mon travail honnte et consciencieux et malgr toutes les lacunes
dont j'ai conscience, avoir contribu par mon obole  la solution des
nigmes de l'Univers!--et puiss-je avoir montr  quelques lecteurs
consciencieux s'efforant au milieu du conflit des systmes vers la
science rationnelle, ce chemin qui seul, d'aprs ma profonde
conviction, conduit  la vrit, le chemin de l'_tude empirique de la
nature_ et de la philosophie dont elle est le fondement: la
_philosophie moniste_.

    Ina, 2 avril 1899.

    ERNEST HAECKEL.




CHAPITRE PREMIER

Comment se posent les nigmes de l'Univers.

TABLEAU GNRAL DE LA CULTURE INTELLECTUELLE AU XIXe SICLE

LE CONFLIT DES SYSTMES.--MONISME ET DUALISME

    Joyeux depuis bien des annes,
    Et zl, l'esprit s'efforait
    De scruter, de saisir,
    Comment la Nature vit en crant.
    C'est la mme, c'est l'ternelle Unit,
    Qui, diversement, se manifeste;
    Le petit se confond avec le grand, le grand avec le petit,
    Chacun conformment  sa propre nature.
    Toujours changeant, se maintenant invariable.
    Prs comme loin, loin comme prs;
    Ainsi crant des formes, les dformant,
    C'est pour veiller l'tonnement que j'existe.

    GOETHE.




SOMMAIRE DU CHAPITRE PREMIER

  Etat des connaissances humaines et de la conception de l'Univers
      la fin du XIXe sicle.--Progrs accomplis dans la
     connaissance de la nature, organique et inorganique.--La loi
     de la substance et la loi d'volution.--Progrs accomplis dans
     la technique et la chimie applique.--Etat stationnaire des
     autres domaines de la civilisation: administration de la
     Justice, organisation de l'Etat, l'cole, l'glise.--Conflit
     entre la raison et le dogme.--Anthropisme.--Perspective
     cosmologique.--Principes cosmologiques.--Rfutation du dlire
     anthropiste des grandeurs.--Nombre des nigmes de
     l'Univers.--Critique des sept nigmes de l'Univers.--Voie qui
     mne  leur solution.--Activit des sens et du
     cerveau.--Induction et dduction.--La raison, le sentiment et
     la rvlation.--La philosophie et la science.--L'empirisme et
     la spculation.--Dualisme et monisme.


LITTRATURE

   CH. DARWIN.--_De l'origine des espces par la slection
   naturelle dans les rgnes animal et vgtal._ Trad. E. Barbier.

   G. LAMARCK.--_Philosophie zoologique._ 1809.

   ERNEST HAECKEL.--_Die Entwickelungsgeschichte der Organismen in
   ihrer Bedeutung fr die Anthropologie und Kosmologie._ 1866,
   7tes und 8ts Buch der Gener. Morphol.

   C. G. REUSCHLE.--_Philosophie und Naturwissenschaft._ 1874.

   K. DIETERICH.--_Philosophie und Naturwissenschaft, ihr neuestes
   Bndniss und die monistische Weltanschauung._ 1875.

   HERBERT SPENCER.--_Systme de Philosophie Synthtique._ 1875.

   FR. UEBERWEG.--_Grundriss der Geschichte der Philosophie_ (8e
   dition revue et corrige par Max Heinze). 1897.

   FR. PAULSEN.--_Einleitung in die Philosophie_ (5e dition).
   1892.

   ERNEST HAECKEL.--_Histoire de la cration naturelle._
   Confrences scientifiques populaires sur la doctrine de
   l'volution. Trad. Letourneau.


A la fin du XIXe sicle, date  laquelle nous sommes arrivs, le
spectacle qui s'offre  tout observateur rflchi est des plus
remarquables. Toutes les personnes instruites s'accordent 
reconnatre que, sous bien des rapports, ce sicle a dpass
infiniment ceux qui l'avaient prcd et qu'il a rsolu des problmes
qui,  son aurore, semblaient insolubles. Non seulement les progrs
ont t tonnants dans la science thorique, dans la connaissance
relle de la nature, mais en outre, leur merveilleuse application
pratique dans la technique, l'industrie, le commerce, etc.--si fconde
en rsultats admirables--a imprim  notre vie intellectuelle moderne,
tout entire, un caractre absolument nouveau. Mais, d'autre part, il
est d'importants domaines de la vie morale et des relations sociales,
sur lesquels nous ne pouvons revendiquer qu'un faible progrs par
rapport aux sicles prcdents--souvent, hlas! nous avons  constater
un recul.

Ce conflit manifeste amne non seulement un sentiment de malaise,
celui d'une scission interne, d'un mensonge, mais en outre il nous
expose au danger de graves catastrophes sur le terrain politique et
social.

C'est, ds lors, non seulement un droit strict mais aussi un devoir
sacr pour tout chercheur consciencieux qu'anime l'amour de
l'humanit, de contribuer en toute conscience  rsoudre ce conflit et
 viter les dangers qui en rsultent. Ce but ne peut tre atteint,
d'aprs notre conviction, que par un effort courageux vers la
_connaissance de la vrit_ et, solidement appuye sur celle-ci, par
l'acquisition d'une philosophie claire et _naturelle_.


=Progrs dans la connaissance de la nature.=--Si nous essayons de nous
reprsenter l'tat imparfait de la connaissance de la nature au dbut
du XIXe sicle et si nous le comparons avec l'clatante hauteur qu'il
a atteinte  la fin de ce mme sicle, le progrs accompli doit
paratre,  tout homme capable d'en juger, merveilleusement grand.
Chaque branche particulire de la science peut se vanter d'avoir
ralis en ce sicle--surtout pendant la seconde moiti--des conqutes
extensives et intensives, de la plus haute porte. Le microscope pour
la science des infiniment petits, le tlescope pour l'tude des
infiniment grands, nous ont acquis des donnes inapprciables
auxquelles, il y a cent ans, il aurait paru impossible de songer. Les
mthodes perfectionnes de recherches microscopiques et biologiques
nous ont non seulement rvl partout, dans le royaume des protistes
unicellulaires, un monde dvies invisibles, d'une infinie richesse
de formes,--elles nous ont encore fait connatre, avec la plus
minuscule des cellules, l'organisme lmentaire qui constitue, par
ses associations de cellules, les tissus dont est compos le corps de
toutes les plantes et de tous les animaux pluricellulaires, tout comme
le corps de l'homme. Ces connaissances anatomiques sont de la plus
grande importance; elles sont compltes par la preuve embryologique
que tout organisme suprieur, pluricellulaire, se dveloppe aux dpens
d'une cellule simple, unique, l'ovule fcond. L'importante _thorie
cellulaire_, fonde l-dessus, nous a enfin livr le vrai sens des
processus physiques et chimiques, aussi bien que des phnomnes de la
vie psychologique, phnomnes mystrieux pour l'explication desquels
on invoquait auparavant une force vitale surnaturelle ou une me,
essence immortelle. En mme temps, la vraie nature des maladies, par
la pathologie cellulaire qui se rattache troitement  la thorie
cellulaire, est devenue claire et comprhensible pour le mdecin.

Non moins remarquables sont les dcouvertes du XIXe sicle dans le
domaine de la nature inorganique. Toutes les parties de la physique
ont fait les progrs les plus tonnants: l'optique et l'acoustique, la
thorie du magntisme et de l'lectricit, la mcanique et la thorie
de la chaleur; et, ce qui est plus important, cette science a dmontr
l'_unit des forces de la nature_ dans l'Univers tout entier. La
thorie mcanique de la chaleur a montr les rapports troits qui
existent entre ces forces et comment, dans des conditions prcises,
elles peuvent se transformer l'une en l'autre. L'analyse spectrale
nous a appris que les mmes matriaux qui constituent notre corps et
les tres vivants qui l'habitent, sont aussi ceux qui constituent la
masse des autres plantes, du soleil et des astres les plus lointains.
La physique astrale a largi, dans une grande mesure, notre conception
de l'Univers, en nous montrant dans l'espace infini des millions de
corps tourbillonnant, plus grands que notre terre et, comme elle, se
transformant continuellement, alternant  jamais entre devenir et
disparatre. La chimie nous a fait connatre une quantit de
substances autrefois inconnues, constitues toutes par un agrgat de
quelques lments irrductibles (environ soixante-dix) et dont
certaines ont pris, dans tous les domaines de la vie, la plus grande
importance pratique. Elle nous a montr dans l'un de ces lments, le
carbone, le corps merveilleux qui dtermine la formation de l'infinie
varit des agrgats organiques et qui, par suite, reprsente la base
chimique de la vie. Mais tous les progrs particuliers de la physique
et de la chimie, quant  leur importance thorique, sont infiniment
dpasss par la dcouverte de la grande loi o ils viennent converger
comme en un foyer: _la loi de substance_.

Cette loi cosmologique fondamentale, qui dmontre la permanence de
la force et celle de la matire dans l'Univers, est devenue le guide
le plus sr pour conduire notre philosophie moniste,  travers le
labyrinthe compliqu de l'nigme de l'Univers, vers la solution de
cette nigme.

Comme nous nous efforcerons, dans les chapitres suivants, d'atteindre
 une vue d'ensemble sur l'tat actuel de la science de la nature et
sur ses progrs en notre sicle, nous ne nous arrterons pas davantage
ici sur chacune des branches particulires de cette science. Nous
voulons seulement signaler un progrs immense, aussi important que la
loi de substance et qui la complte: _la thorie de l'volution_. Sans
doute, quelques penseurs, chercheurs isols, avaient parl depuis des
sicles de l'_volution_ des choses; mais l'ide que cette loi
gouverne _tout l'Univers_ et que le monde lui-mme n'est rien autre
qu'une ternelle volution de la substance, cette ide puissante est
fille de notre XIXe sicle. Et c'est seulement dans la seconde moiti
de ce sicle qu'elle a atteint une entire clart et une universelle
application. L'immortelle gloire d'avoir donn  cette haute ide
philosophique un fondement empirique et une valeur gnrale, revient
au grand naturaliste anglais CHARLES DARWIN; il a donn, en 1859, une
base solide  cette thorie de la descendance dont le gnial Franais
LAMARCK, philosophe et naturaliste, avait dj pos en 1809 les traits
principaux et que le plus grand de nos potes et de nos penseurs
allemands, GOETHE, avait dj prophtiquement entrevue en 1799. Par l
nous tait donne la clef qui devait nous aider  rsoudre le
problme des problmes, la grande nigme de l'Univers,  savoir la
place de l'homme dans la Nature et la question de son origine
naturelle.

Si, en cette anne 1899, nous sommes  mme de reconnatre clairement
l'extension universelle de la _loi d'volution_--et de la _Gense
moniste_!--et de l'appliquer conjointement  la _loi de substance_, 
l'explication moniste des phnomnes de la Nature, nous en sommes
redevables en premire ligne aux trois philosophes naturalistes de
gnie dont nous avons parl; aussi brillent-ils  nos yeux, parmi tous
les autres grands hommes de notre sicle, pareils  trois toiles de
premire grandeur[1].

  [1] Cf. E. HAECKEL, _Die Naturanschauung von Darwin, Goethe und
  Lamarck_. (Confrence faite  Eisenach, Ina 1882.)

A ces extraordinaires progrs de notre connaissance _thorique_ de la
nature correspondent leurs applications varies  tous les domaines de
la vie civilise. Si nous sommes aujourd'hui  l'poque du commerce,
si les changes internationaux et les voyages ont pris une importance
insouponne jusqu'alors, si nous avons triomph des limites de
l'espace et du temps au moyen du tlgraphe et du tlphone--nous
devons tout cela en premire ligne aux progrs techniques de la
physique, en particulier  ceux accomplis dans l'application de la
vapeur et de l'lectricit. Et si, par la photographie, nous nous
rendons matres de la lumire solaire avec la plus grande facilit,
nous procurant, en un instant, des tableaux fidles de tel objet qu'il
nous plat; si la mdecine, par le chloroforme et la morphine, par
l'antiseptie et l'emploi du srum, a adouci infiniment les souffrances
humaines, nous devons tout cela  la chimie applique. A quelle
distance, par ces dcouvertes techniques et par tant d'autres, nous
avons laiss derrire nous les sicles prcdents, c'est un fait trop
connu pour que nous ayons ici besoin de nous y tendre davantage.


=Progrs des institutions sociales.=--Tandis que nous contemplons avec
un lgitime orgueil les progrs immenses accomplis par le XIXe sicle
dans la science et ses applications pratiques, un spectacle
malheureusement tout autre et beaucoup moins rjouissant s'offre 
nous si nous considrons maintenant d'autres aspects, non moins
importants, de la vie moderne. A regret, il nous faut souscrire ici 
cette phrase d'ALFRED WALLACE: Compars  nos tonnants progrs dans
les sciences physiques et leurs applications pratiques, notre systme
de gouvernement, notre justice administrative, notre ducation
nationale et toute notre organisation sociale et morale, sont rests
_ l'tat de barbarie_. Pour nous convaincre de la justesse de ces
graves reproches, nous n'avons qu' jeter un regard impartial au
milieu de notre vie publique, ou bien encore dans ce miroir que nous
tend chaque jour notre journal, en tant qu'organe de l'opinion
publique.


=Administration de la justice.=--Commenons notre revue par la
justice, le _fundamentum regnorum_: Personne ne prtendra que son tat
actuel soit en harmonie avec notre connaissance avance de l'homme et
du monde. Pas une semaine ne s'coule sans que nous ne lisions des
jugements judiciaires qui provoquent de la part du bon sens humain,
un hochement de tte significatif; nombre de dcisions manes de nos
tribunaux suprieurs ou ordinaires semblent presque incroyables. Nous
faisons abstraction, en traitant des nigmes de l'Univers, du fait que
dans beaucoup d'tats modernes, en dpit de la constitution crite sur
papier, c'est encore l'absolutisme qui rgne en ralit, et que
beaucoup d'hommes de droit jugent, non d'aprs la conviction de leur
conscience, mais conformment au voeu plus essentiel d'un poste
proportionn. Nous prfrons admettre que la plupart des juges et des
fonctionnaires jugent en toute conscience et ne se trompent qu'en
qualit d'tres humains. Alors la plupart des erreurs s'expliqueront
par une insuffisante prparation. Sans doute, l'opinion courante est
que les juristes sont prcisment les hommes ayant la plus haute
culture; et c'est mme prcisment pour cela qu'ils sont choisis pour
occuper les plus hauts emplois. Mais cette culture juridique tant
vante est presque toute _formelle_, aucunement relle. Nos juristes
n'apprennent  connatre que superficiellement l'objet propre et
essentiel de leur activit: l'organisme humain et sa fonction la plus
importante, l'me. C'est ce dont tmoignent, par exemple, les ides
surprenantes que nous rencontrons chaque jour sur le libre arbitre,
la responsabilit etc. Comme j'assurais un jour  un jurisconsulte
minent que la minuscule cellule sphrique aux dpens de laquelle tout
homme se dveloppe tait doue de vie tout comme l'embryon de deux, de
sept et mme de neuf mois, il ne me rpondit que par un sourire
d'incrdulit. La plupart de ceux qui tudient la jurisprudence ne
songent pas  s'occuper d'_anthropologie_, de _psychologie_ et
d'_embryologie_, qui sont cependant les conditions pralables de toute
juste conception sur la nature de l'homme. Il est vrai que pour ces
tudes, il ne reste pas de temps; ce temps, malheureusement n'est
que trop pris par l'tude approfondie de la bire et du vin ainsi que
par l'annoblissant exercice qui consiste  prendre ses mesures[2].
Le reste de ce prcieux temps d'tude est ncessaire pour apprendre
les centaines de paragraphes des codes, science qui met aujourd'hui le
juriste  mme d'occuper toutes les situations.

  [2] L'auteur fait allusion ici, par cette expression d'escrime, 
  l'habitude des duels si rpandue parmi les tudiants allemands,
  qui se font une gloire de leurs balafres.

=Organisation de l'Etat.=--Nous ne ferons ici qu'effleurer en passant
le triste chapitre de la politique, car l'organisation dplorable de
la vie sociale moderne est connue de tous et chacun peut chaque jour
en ressentir les effets. Les imperfections s'expliquent en partie par
ce fait que la plupart des fonctionnaires sont prcisment des
juristes, des hommes d'une culture toute de forme, mais dnus de
cette connaissance approfondie de la nature humaine qu'on ne puise que
dans l'anthropologie compare et la psychologie moniste, dnus de
cette connaissance des rapports sociaux, dont les modles nous sont
fournis par la zoologie et l'embryologie compares, la thorie
cellulaire et l'tude des protistes. Nous ne pouvons comprendre
vritablement la Structure et la Vie du corps social, c'est--dire
de l'_Etat_, que lorsque nous possdons la connaissance scientifique
de la Structure et de la Vie des _individus_ dont l'ensemble
constitue l'Etat et des _cellules_ dont l'ensemble constitue
l'individu[3]. Si nos chefs d'Etat et nos reprsentants du peuple,
leurs collaborateurs, possdaient _ces inapprciables_ _connaissances
prliminaires en biologie et anthropologie_, nous ne trouverions pas
chaque jour dans les journaux cette effrayante quantit d'erreurs
sociologiques et de propos politiques de cabaret qui caractrisent,
d'une faon regrettable, nos compte rendus parlementaires et plus d'un
dcret officiel. Le pis, c'est de voir l'_Etat_, dans un pays
civilis, se jeter dans les bras de l'_Eglise_, cette ennemie de la
civilisation, et de voir aussi l'gosme mesquin des partis,
l'aveuglement des chefs  la vue borne, soutenir la hirarchie. C'est
alors que se produisent les tristes scnes que le Reichstag allemand
nous met malheureusement sous les yeux, aujourd'hui,  la fin du XIXe
sicle! les destines de la nation allemande, nation civilise, entre
les mains du Centre ultramontain, diriges par le papisme romain, qui
est son plus acharn et son plus dangereux ennemi. Au lieu du droit et
de la raison rgnent la superstition et l'abtissement. L'organisation
de l'Etat ne pourra devenir meilleure que lorsqu'elle sera affranchie
des chanes de l'Eglise et lorsqu'elle aura amen  un niveau plus
lev, par une _culture scientifique_ universellement rpandue, les
connaissances des citoyens, en ce qui touche au monde et  l'homme.
D'ailleurs, la forme de gouvernement n'a ici aucune importance. Que la
constitution soit monarchique ou rpublicaine, aristocratique ou
dmocratique, ce sont l des questions secondaires  ct de cette
grande question capitale: L'Etat moderne, dans un pays civilis,
doit-il tre ecclsiastique ou laque? doit-il tre _thocratique_,
rgi par des articles de foi anti-rationnels, par l'arbitraire
clricalisme, ou bien doit-il tre _nomocratique_, rgi par une loi
raisonnable et un droit civil? Notre devoir essentiel est de former la
jeunesse  la raison, d'lever des citoyens affranchis de la
superstition et cela n'est possible que par une rforme opportune de
l'Ecole.

  [3] Cf. SHFFLE; _Bau und Leben des socialen krpers_ 1875.


=L'Ecole.=--Ainsi que nous venons de le voir pour l'administration de
la Justice et l'organisation de l'Etat, l'ducation de la jeunesse est
bien loin de rpondre aux exigences que les progrs scientifiques du
XIXe sicle imposent  la culture moderne. Les _sciences naturelles_
qui l'emportent tellement sur toutes les autres sciences et qui,  y
regarder de prs, ont absorb en elles toutes les branches de la
culture intellectuelle, ne sont encore considres dans nos coles que
comme une tude secondaire ou relgues dans un coin comme Cendrillon.
Par contre, la plupart de nos professeurs regardent encore comme leur
premier devoir d'acqurir une rudition suranne, emprunte aux
clotres du moyen ge; au premier plan figurent le sport grammatical
et cette connaissance approfondie des langues classiques qui absorbe
tant de temps, enfin l'histoire extrieure des peuples. La morale,
l'objet le plus important de la philosophie pratique, est nglige et
remplace par la confession de l'Eglise. La foi doit avoir le pas sur
la science; non pas cette foi scientifique qui nous conduit  une
religion moniste, mais cette superstition antirationnelle qui fait le
fond d'un christianisme dfigur. Tandis que, dans nos coles
suprieures, les grandes conqutes de la cosmologie et de
l'anthropologie modernes, de la biologie et de l'embryologie
contemporaines, ne sont que peu ou pas exposes, la mmoire des lves
est surcharge d'une masse de faits philologiques et historiques qui
n'ont d'utilit ni pour la culture thorique, ni pour la vie pratique.
Mais, d'autre part, les institutions vieillies et l'organisation des
facults, dans nos universits, rpondent aussi peu que le mode
d'enseignement dans les gymnases et les coles primaires au degr
d'volution o est parvenue aujourd'hui la philosophie moniste.


=L'Eglise.=--L'Eglise nous offre, sans contredit, le summum du
contraste avec la culture moderne et ce qui en fait la base,
c'est--dire la connaissance approfondie de la nature. Nous ne
parlerons pas ici du papisme ultramontain ou des sectes vangliques
orthodoxes qui ne le cdent en rien au premier pour l'ignorance de la
ralit et renseignement de la plus inique superstition. Considrons
plutt le sermon d'un pasteur libral, lequel possderait une bonne
culture moyenne et ferait  la raison sa place  ct de la foi.

Nous y relverons,  ct d'excellentes maximes morales parfaitement
en harmonie avec notre Ethique moniste (voy. notre chap. XIX)
et  ct de vues humanitaires--auxquelles nous souscrivons
pleinement,--des vues sur la nature de Dieu et du monde, de l'homme et
de la vie, qui sont en contradiction absolue avec les expriences des
naturalistes. Rien d'tonnant  ce que les techniciens et les
chimistes, les mdecins et les philosophes qui ont tudi  fond la
nature et rflchi profondment sur ce qu'ils avaient observ,
refusent absolument d'aller entendre de pareils sermons. Il manque 
nos Thologiens comme  nos philologues,  nos politiciens comme  nos
juristes, cette _connaissance indispensable de la Nature_, fonde sur
la doctrine moniste de l'volution et qui a dj pris possession de
notre science moderne.


=Conflit entre la raison et le dogme.=--De ces conflits regrettables,
trop sommairement indiqus ici, il rsulte, dans notre vie
intellectuelle moderne, de graves problmes qui, par le danger qu'ils
prsentent, demandent  tre carts sans retard. Notre culture
moderne, rsultat des progrs immenses de la science, revendique ses
droits dans tous les domaines de la vie publique et prive; elle veut
voir l'humanit, grce  la _raison_, parvenue  ce haut degr de
science et, par suite, d'approximation du bonheur, dont nous sommes
redevables au grand dveloppement des sciences naturelles. Mais contre
elle se dressent tout puissants, ces partis influents qui veulent
maintenir notre culture intellectuelle, en ce qui concerne les
problmes les plus importants, au stade reprsent par le moyen ge et
de si loin dpass; ces partis s'enttent  demeurer sous le joug des
_dogmes_ traditionnels et demandent  la raison de se courber devant
cette rvlation plus haute. C'est le cas dans le monde des
thologiens, des philologues, des sociologues et des juristes. Les
mobiles de ceux-ci reposent, en grande partie, non pas sur un complet
gosme ou sur des tendances intresses, mais tant sur l'ignorance
des faits rels que sur l'habitude commode de la tradition. Des trois
grandes ennemies de la raison et de la science, la plus dangereuse
n'est pas la mchancet mais l'ignorance et peut-tre plus encore la
paresse. Contre ces deux dernires puissances les dieux eux-mmes
luttent en vain, aprs qu'ils ont heureusement combattu la premire.


=Anthropisme.=--Cette philosophie arrire puise sa plus grande force
dans l'_anthropisme_ ou anthropomorphisme. Par ce terme, j'entends ce
puissant et vaste complexus de notions errones qui tendent  mettre
l'organisme humain en opposition avec tout le reste de la nature, en
font la fin assigne d'avance  la cration organique, le tiennent
pour radicalement diffrent de celle-ci et d'essence divine. Une
critique plus approfondie de cet ensemble de notions nous montre
qu'elles reposent, en ralit, sur trois dogmes que nous distinguerons
sous les noms d'erreurs _anthropocentrique_, _anthropomorphique_ et
_anthropolatrique_[4].

  [4] E. HAECKEL: _Systematische Phylognie_, 1895, Bd. III, S. 646
  _bis_ 650: _Anthropogenie und Anthropismus_ (Anthropoltrie
  signifie culte divin de l'tre humain.)

I.--_Le dogme anthropocentrique_ a pour point culminant cette
assertion que l'homme est le centre, le but final pralablement
assign  toute la vie terrestre, ou, en largissant cette conception,
 tout l'Univers. Comme cette erreur sert  souhait l'gosme humain
et comme elle est intimement mle aux mythes des trois grandes
_religions mditerranennes_ relatives  la Cration: aux dogmes des
doctrines _mosaque_, _chrtienne_ et _mahomtane_, elle domine encore
aujourd'hui dans la plus grande partie du monde civilis.

II.--_Le dogme anthropomorphique_ se rattache de mme aux mythes
relatifs  la Cration et qu'on trouve non seulement dans les trois
religions dj nommes, mais dans beaucoup d'autres encore. Il compare
la cration de l'Univers et le gouvernement du monde par Dieu aux
crations artistiques d'un technicien habile ou d'un ingnieur
machiniste et  l'administration d'un sage chef d'Etat. Dieu le
Seigneur, crateur, conservateur et administrateur de l'Univers est
ainsi conu, de tous points dans son mode de penser et d'agir, sur le
modle humain. D'o il rsulte, rciproquement, que l'homme est conu
semblable  Dieu. Dieu cra l'homme  son image. La nave mythologie
primitive est un pur _homothisme_ et confre  ses dieux la forme
humaine, leur donne de la chair et du sang. La rcente thosophie
mystique est plus difficile  imaginer lorsqu'elle adore le dieu
personnel comme invisible--en ralit sous la forme gazeuse!--et le
fait, cependant, en mme temps penser, parler et agir  la faon
humaine; elle aboutit ainsi au concept paradoxal de vertbr gazeux.

III.--_Le dogme anthropoltrique_ rsulte tout naturellement de cette
comparaison des activits humaine et divine, il aboutit au _culte_
religieux de l'organisme humain, au dlire anthropiste des grandeurs
d'o rsulte, cette fois encore, la si prcieuse croyance 
l'immortalit personnelle de l'me, ainsi que le dogme dualiste de la
double nature de l'homme, dont l'me immortelle n'habite que
temporairement le corps. Ces trois dogmes anthropistes, dvelopps
diversement et adapts aux formes variables des diffrentes religions,
ont pris, au cours des ans, une importance extraordinaire et sont
devenus la source des plus dangereuses erreurs. La _philosophie
anthropiste_ qui en est issue est irrconciliablement en opposition
avec notre connaissance moniste de la nature: celle-ci, par sa
perspective cosmologique, en fournit la rfutation.


=Perspective cosmologique.=--Non seulement les trois dogmes
anthropistes, mais encore bien d'autres thses de la philosophie
dualiste et de la religion orthodoxe deviennent inadmissibles, sitt
qu'on les considre du point de vue critique de notre _perspective
cosmologique_ moniste. Nous entendons par l l'observation si
comprhensive de l'Univers telle que nous la pouvons faire en nous
levant au point le plus haut o soit parvenue notre connaissance
moniste de la nature. L nous pouvons nous convaincre des _principes
cosmologiques_ suivants, principes importants et,  notre avis,
dmontrs aujourd'hui pour la plus grande partie:

I. Le monde (Univers ou Cosmos) est ternel, infini et illimit.--II.
La substance qui le compose avec ses deux attributs (matire et
nergie) remplit l'espace infini et se trouve en tat de mouvement
perptuel.--III. Ce mouvement se produit dans un temps infini sous la
forme d'une volution continue, avec des alternances priodiques de
dveloppements et de disparitions, de progressions et de
rgressions.--IV. Les innombrables corps clestes disperss dans
l'ther qui remplit l'espace sont tous soumis  la loi de la
substance; tandis que dans une partie de l'Univers, les corps en
rotation vont lentement au devant de leur rgression et de leur
disparition, des progressions et des noformations ont lieu dans une
autre partie de l'espace cosmique.--V. Notre soleil est un de ces
innombrables corps clestes passagers et notre terre est une des
innombrables plantes passagres qui l'entourent.--VI. Notre plante a
travers une longue priode de refroidissement avant que l'eau n'ait
pu s'y former en gouttes liquides et qu'ainsi n'ait t ralise la
condition premire de toute vie organique.--VII. Le processus
biogntique qui a suivi la lente formation et dcomposition
d'innombrables formes organiques a exig plusieurs millions d'annes
(plus de cent millions!)[5].--VIII. Parmi les diffrents groupes
d'animaux qui se sont dvelopps sur notre terre au cours du processus
biogntique, le groupe des Vertbrs a finalement, dans la lutte pour
l'volution, dpass de beaucoup tous les autres.--IX. Au sein du
groupe des Vertbrs et  une poque tardive seulement (pendant la
priode triasique), descendant des Reptiles primitifs et des
Amphibies, la classe des Mammifres a pris le premier rang en
importance.--X. Au sein de cette classe, le groupe le plus parfait,
parvenu au degr le plus lev de dveloppement, est l'ordre des
Primates, apparu seulement au dbut de la priode tertiaire (il y a au
moins trois millions d'annes) et issu par transformation des
Placentariens infrieurs (Prochoriatids).--XI. Au sein du groupe des
Primates, l'espce la dernire venue et la plus parfaite est
reprsente par l'homme, apparu seulement vers la fin de l'poque
tertiaire et issu d'une srie de singes anthropodes.--XII. D'o l'on
voit que la soi-disant histoire du monde--c'est--dire le court
espace de quelques milliers d'annes  travers lesquelles se reflte
l'histoire de la civilisation humaine,--n'est qu'un court pisode
phmre, au milieu du long processus de l'histoire organique de la
terre, de mme que celle-ci n'est qu'une petite partie de l'histoire
de notre systme plantaire. Et de mme que notre mre, la terre,
n'est qu'une passagre poussire du soleil, ainsi tout homme considr
individuellement n'est qu'un minuscule grain de plasma, au sein de la
nature organique passagre.

  [5] Dure de l'histoire organique de la terre, cf. ma confrence
  de Cambridge. De l'tat actuel de nos connaissances relativement
   l'origine de l'homme. 1898.

Rien ne me semble plus propre que cette grandiose _perspective
cosmologique_  nous fournir, ds le dbut, la juste mesure et le
point de vue le plus large que nous devons toujours garder lorsque
nous essayons de rsoudre la grande nigme de l'Univers qui nous
entoure. Car par l il est non seulement dmontr clairement quelle
est l'exacte place de l'homme dans la nature, mais, en outre, le
_dlire anthropiste des grandeurs_, si puissant, se trouve rfut; par
l il est fait justice de la prtention avec laquelle l'homme s'oppose
 l'Univers infini et se rend hommage comme  l'lment le plus
important du Cosmos. Ce grossissement illimit de sa propre
signification a conduit l'homme, dans sa vanit,  se considrer comme
l'image de Dieu,  revendiquer pour sa passagre personne une vie
ternelle et  s'imaginer qu'il possdait un entier libre arbitre.
Le ridicule dlire de Csar, dont Caligula tait atteint, n'est
qu'une forme spciale de cette orgueilleuse dification de l'homme par
lui-mme. C'est seulement lorsque nous aurons renonc  cet
inadmissible dlire des grandeurs et lorsque nous aurons adopt la
perspective cosmologique naturelle, que nous pourrons parvenir 
rsoudre les nigmes de l'Univers.


=Nombre des nigmes de l'Univers.=--L'homme moderne, sans culture,
tout comme l'homme primitif et grossier, se heurte  chaque pas  un
nombre incalculable d'nigmes de l'Univers. A mesure que la culture
augmente et que la science progresse, ce nombre se rduit. La
_philosophie moniste_ ne reconnat, finalement, qu'une seule nigme,
comprenant tout: le _problme de la substance_. Cependant il peut
paratre utile de dsigner encore de ce nom un certain nombre des
problmes les plus difficiles. Dans le discours clbre, prononc par
lui en 1880  l'Acadmie des sciences de Berlin, au cours d'une sance
en l'honneur de Leibnitz, _Emile du Bois-Reymond_ distinguait _sept
nigmes de l'Univers_ et les numrait dans l'ordre suivant: 1 Nature
de la matire et de la force; 2 Origine du mouvement; 3 Premire
apparition de la vie; 4 Finalit (en apparence prconue) de la
nature; 5 Apparition de la simple sensation et de la conscience; 6
La raison et la pense avec l'origine du langage, qui s'y rattache
troitement; 7 La question du libre arbitre. De ces sept nigmes, le
prsident de l'Acadmie de Berlin en tient _trois_ pour tout  fait
transcendantes et insolubles (la 1re, la 2e et la 5e); il en considre
_trois_ autres comme difficiles, sans doute, mais comme pouvant tre
rsolues (la 3e, la 4e et la 6e); au sujet de la septime et dernire
nigme de l'Univers, pratiquement la plus importante ( savoir le
libre arbitre), l'auteur semble incertain.

Comme mon _Monisme_ diffre essentiellement de celui du prsident
berlinois, comme, d'autre part, la faon dont celui-ci conoit les
sept nigmes de l'Univers a trouv le plus grand succs et s'est
propage dans tous les milieux, je considre comme opportun de prendre
de suite et nettement position vis--vis de mon adversaire.

A mon avis, les trois nigmes transcendantes (1, 2, 5) sont
supprimes par notre conception de la _substance_ (chapitre XII); les
trois autres problmes, difficiles mais solubles (3, 4, 6) sont
dfinitivement rsolus par notre moderne _thorie de l'volution_;
quant  la septime et dernire nigme, le libre arbitre, elle n'est
pas l'objet d'une explication critique et scientifique car, en tant
que _dogme_ pur, elle ne repose que sur une illusion et, en vrit,
n'existe pas du tout.


=Solution des nigmes de l'Univers.=--Les moyens qui nous sont
offerts, les voies que nous avons  suivre pour rsoudre la grande
nigme de l'Univers ne sont point autres que ceux dont se sert la
science pure, en gnral, c'est--dire _l'exprience_ d'abord, le
_raisonnement_ ensuite. L'exprience scientifique s'acquiert par
l'observation et l'exprimentation, dans lesquelles interviennent en
premire ligne l'activit de nos organes des sens, en second lieu,
celle des foyers internes des sens situs dans l'corce crbrale.
Les organes lmentaires microscopiques sont, pour les premiers, les
cellules sensorielles, pour les seconds des groupes de cellules
ganglionnaires. Les expriences que nous avons faites du monde
extrieur, grce  ces inapprciables organes de notre vie
intellectuelle, sont ensuite transformes par d'autres parties du
cerveau en reprsentations et celles-ci,  leur tour, associes pour
former des raisonnements. La formation de ces raisonnements a lieu par
deux voies diffrentes, qui ont, selon moi, une gale valeur et sont
au mme degr indispensables: l'_induction et la dduction_. Les
autres oprations crbrales, plus compliques: enchanement d'une
suite de raisonnements; abstraction et formation des concepts; le
complment fourni  l'entendement, facult de connatre, par
l'activit plastique de la fantaisie; enfin la conscience, la pense
et le pouvoir de philosopher--tout cela ce sont encore autant de
fonctions des cellules ganglionnaires corticales, ni plus ni moins que
les fonctions prcdentes, plus lmentaires. Nous les runissons
toutes sous le terme suprieur de _raison_[6].

  [6] Sur l'induction et la dduction, cf. mon _Histoire de la
  cration naturelle_ (neuvime dition, 1898).


=Raison, sentiment et rvlation.=--Nous pouvons, par la seule raison,
parvenir  la vritable connaissance de la nature et  la solution des
nigmes de l'Univers. La raison est le bien suprme de l'homme et la
seule prrogative qui le distingue essentiellement des animaux. Il est
vrai, il n'a acquis cette haute valeur que grce aux progrs de la
culture intellectuelle, au dveloppement de la _science_. L'homme
civilis avant d'tre instruit et l'homme primitif, grossier, sont
aussi peu (ou tout autant) raisonnables que les Mammifres les plus
voisins de l'homme (les singes, les chiens, les lphants, etc.)
Cependant, c'est une opinion encore trs rpandue, qu'en dehors de la
divine raison il y a en outre deux autres modes de connaissance (plus
importants mme, va-t-on jusqu' dire!): le _sentiment_ et la
_rvlation_. Nous devons, ds le dbut, rfuter nergiquement cette
dangereuse erreur. _Le sentiment n'a rien  dmler avec la
connaissance de la vrit._ Ce que nous appelons sentiment et dont
nous faisons si grand cas, est une activit complique du cerveau,
constitue par des motions de plaisir et de peine, par des
reprsentations d'attraction et de rpulsion, par des aspirations du
dsir passager. A cela peuvent s'adjoindre les activits les plus
diverses de l'organisme: besoins des sens et des muscles, de l'estomac
et des organes gnitaux, etc. La connaissance de la vrit n'est en
aucune manire ce que rclament ces complexus qui constituent la
statique et la dynamique sentimentales; au contraire, ils troublent
souvent la raison, seule capable d'y atteindre et ils lui nuisent  un
degr souvent sensible. Aucune des nigmes de l'Univers n'a encore
t rsolue ni mme sa solution rclame, par la fonction crbrale du
sentiment. Nous en pouvons dire autant de la soi-disant _rvlation_
et des prtendues _vrits de la foi_ qu'elle nous fait connatre;
tout cela repose sur une illusion, consciente on inconsciente, ainsi
que nous le montrerons au chapitre XVI.


=Philosophie et Sciences Naturelles.=--Nous devons nous rjouir comme
d'un des plus grands pas accomplis vers la solution des nigmes de
l'Univers, de constater qu'en ces derniers temps on a de plus en plus
reconnu pour les deux uniques routes conduisant  cette solution:
_l'exprience et la pense_--ou _l'empirisme et la spculation_--enfin
considrs comme ayant des droits gaux et comme des mthodes
scientifiques se compltant rciproquement. Les philosophes ont
graduellement reconnu que la spculation pure, telle, par exemple, que
PLATON et HEGEL l'employaient  la construction _idaliste_ de
l'Univers, ne suffit pas  la connaissance vritable. Et de mme, les
naturalistes se sont convaincus, d'autre part, que la seule
exprience, telle, par exemple, que BACON et MILL la donnaient pour
base  leur philosophie _raliste_, est insuffisante  elle seule pour
l'achvement mme de cette philosophie. Car les deux grands moyens de
connaissance: l'exprience sensible et la pense appliquant la raison,
sont _deux fonctions diffrentes du cerveau_; la premire s'effectue
par les organes des sens et les foyers sensoriels centraux, la seconde
s'effectue grce aux foyers de pense interposs au milieu des
prcdents, ces grands centres d'association de l'corce crbrale
(cf. chap. VII et X). C'est seulement de l'action combine des deux
que peut rsulter la vraie connaissance. Je sais bien qu'il existe
encore aujourd'hui maints philosophes qui veulent construire le monde
en puisant dans leur seule tte et qui mprisent la connaissance
empirique de la nature pour cette premire raison qu'ils ne
connaissent pas l'Univers vritable. D'autre part, aujourd'hui encore,
maint naturaliste affirme que l'unique devoir de la science est la
connaissance des faits, l'tude objective des phnomnes naturels
considrs isolment; ils affirment que l'poque de la philosophie
est passe et qu' sa place s'est installe la science[7]. Cette
suprmatie exclusive accorde  l'empirisme est une erreur non moins
dangereuse que l'erreur oppose, qui confre cette suprmatie  la
spculation. Les deux moyens de connaissance sont rciproquement
indispensables l'un  l'autre. Les plus grands triomphes de l'tude
moderne de la nature: la thorie cellulaire et la thorie de la
chaleur, la doctrine de l'volution et la loi de la substance, sont
des _faits philosophiques_, non pas, cependant, des rsultats de la
pure _spculation_, mais bien d'une _exprience_ pralable, la plus
tendue et la plus approfondie possible.

  [7] R. VIRCHOW: _Die Grndung der Berliner Universitaet und der
  Uebergang aus dem philosophischen in das naturwissenschaftliche
  Zeitalter_, Berlin, 1893.

Au dbut du XIXe sicle, le plus grand de nos potes idalistes,
SCHILLER, s'adressant aux deux partis en lutte, celui des philosophes
et celui des naturalistes, leur criait:

La guerre soit entre vous! l'union viendra trop tt encore! C'est 
la seule condition que vous restiez dsunis dans la recherche, que la
vrit se fera connatre!

Depuis lors, par bonheur, la situation s'est profondment modifie;
comme les deux partis, par des chemins diffrents, tendaient au mme
terme, ils se sont rencontrs sur ce point et, unis par la communaut
du but, ils se rapprochent sans cesse de la connaissance de la vrit.
Nous sommes revenus  cette heure,  la fin du XIXe sicle,  cette
_mthode scientifique moniste_ que le plus grand de nos potes
ralistes, GOETHE, au dbut mme du sicle, avait reconnue tre la
seule conforme  la nature[8].

  [8] Cf. l-dessus le chapitre IV de ma _Morphologie gnrale_,
  1866: Critique des mthodes employes dans les sciences
  naturelles.


=Dualisme et Monisme.=--Les directions diverses de la philosophie,
envisages du point de vue actuel des sciences naturelles, se sparent
en deux groupes opposs: d'une part, la conception _dualiste_ o rgne
la scission, d'autre part, la conception _moniste_ o rgne l'unit. A
la premire se rattachent gnralement les dogmes tlologiques et
idalistes;  la seconde, les principes ralistes et mcaniques. Le
_Dualisme_ (au sens le plus large!) spare, dans l'Univers, deux
substances absolument diffrentes, un monde matriel et un Dieu
immatriel qui se pose en face de lui comme son crateur, son
conservateur et son rgisseur. Le _Monisme_, par contre (entendu
galement au sens le plus large du mot!) ne reconnat dans l'Univers
qu'une substance unique,  la fois Dieu et Nature; pour lui, le
corps et l'esprit (ou la matire et l'nergie) sont troitement unis.

Le Dieu _supra terrestre_ du dualisme nous conduit ncessairement au
_thisme_; le dieu _intracosmique_ du monisme, par contre, au
_panthisme_.


=Matrialisme et Spiritualisme.=--Trs souvent, aujourd'hui encore, on
confond les expressions diffrentes de _monisme_ et _matrialisme_,
ainsi que les tendances essentiellement diffrentes du matrialisme
thorique et du pratique. Comme ces confusions de termes et d'autres
analogues ont des consquences trs fcheuses et amnent
d'innombrables erreurs, nous ferons encore, afin d'viter tout
malentendu, les brves remarques suivantes: I. Notre _pur monisme_
n'est identique, ni avec le _matrialisme_ thorique qui nie l'esprit
et ramne le monde  une somme d'atomes morts, ni avec le
_spiritualisme_ thorique (rcemment dsign par OSTWALD du nom
d'_nergtique_[9]) qui nie la matire et considre le monde comme un
simple groupement d'nergies ou de forces naturelles immatrielles,
ordonnes dans l'espace. II. Nous sommes bien plutt convaincus avec
GOETHE que la matire n'existe jamais, ne peut jamais agir sans
l'esprit et l'esprit jamais sans la matire. Nous nous en tenons
fermement au monisme pur, sans ambigut, de SPINOZA: la _matire_ (en
tant que substance indfiniment tendue) et l'_esprit_ ou nergie (en
tant que substance sentante et pensante) sont les deux _attributs_
fondamentaux, les deux proprits essentielles de l'Etre cosmique
divin, qui embrasse tout, de l'universelle _substance_, (cf. Chapitre
XII).

  [9] WILHELM OSTWALD: _Die Ueberwindung des wissenschaftlichen
  Materialismus_, 1895.




CHAPITRE II

Comment est construit notre corps.

  TUDES MONISTES D'ANATOMIE HUMAINE ET COMPARE. CONFORMIT
     D'ENSEMBLE ET DE DTAIL ENTRE L'ORGANISATION DE L'HOMME ET
     CELLE DES MAMMIFRES.

     Nous pouvons considrer tel systme d'organes que nous
     voudrons, la comparaison des modifications qu'il subit  travers
     la srie simiesque, nous conduira toujours  cette mme
     conclusion: Que les diffrences anatomiques qui sparent l'homme
     du gorille et du chimpanz, ne sont pas si grandes que celles
     qui distinguent le gorille d'entre les autres singes.

    THOMAS HUXLEY (1863).




SOMMAIRE DU DEUXIME CHAPITRE

  Importance fondamentale de l'anatomie.--Anatomie
     humaine.--Hippocrate. Aristote. Galien. Vsale.--Anatomie
     compare.--George Cuvier. Jean Mller. Charles
     Gegenbaur.--Histologie.--Thorie cellulaire.--Schleiden et
     Schwann. Klliker. Virchow.--Les caractres d'un animal
     vertbr se retrouvent chez l'homme.--Les caractres d'un
     animal ttrapode se retrouvent chez l'homme.--Les caractres
     des Mammifres se retrouvent chez l'homme.--Les caractres des
     Placentaliens se retrouvent chez l'homme.--Les caractres des
     Primates se retrouvent chez l'homme.--Prosimiens et
     Simiens.--Catarrhiniens.--Papiomorphes et
     Anthropomorphes.--Conformit essentielle dans la structure du
     corps, entre l'homme et le singe anthropode.


LITTRATURE

   C. GEGENBAUR.--_Lehrbuch der Anatomie des Menschen._ 1883.

   R. VIRCHOW.--_Gesammelte Abhandlungen, z. wissenschaftl.
   Medizin._ I. Die Einheits-Bestrebungen. 1856.

   J. RANKE.--_Der Mensch._ 1887.

   R. WIEDERSHEIM.--_Der Bau des Menschen als Zeugniss fr seine
   Vergangenheit._ 1893.

   R. HARTMANN.--_Die menschenaehnlichen Affen und ihre
   Organisation im Vergleich z. menschlichen._ 1883.

   E. HAECKEL.--_Anthropogenie oder Entwickelungsgeschichte des
   Menschen IX_, Die Wirbelthier-Natur des Menschen. 1874.

   TH. SCHWANN.--_Mikroskopische Untersuchungen ber die
   Uebereinstimmung in der Struktur und dem Wachsthum der Thiere
   und Pflanzen._ 1839.

   A. KLLIKER.--_Handbuch der gewebelehre des Menschen._ 1889.

   PH. STHR.--_Lehrbuch der Histologie und der mikroskopischen
   Anatomie des Menschen._ 1898.

   O. HERTWIG.--_Die Zelle und die Gewebe. Grundzge der allgem.
   Anatomie und Physiologie._ 1896.


Toutes les recherches biologiques, toutes les tudes sur la forme et
le fonctionnement des organismes, doivent avant tout s'arrter  la
considration du _corps_ visible, sur lequel nous pouvons prcisment
observer ces phnomnes morphologiques et physiologiques. Ce principe
vaut pour l'_homme_ aussi bien que pour tous les autres corps anims
de la nature. Cependant, les recherches ne doivent pas se borner  la
considration de la forme extrieure, mais, pntrant  l'intrieur de
celle-ci, faire l'tude macroscopique et microscopique des lments
qui la constituent. La science qui a pour objet cette recherche
fondamentale dans toute son tendue est l'_anatomie_.


=Anatomie humaine.=--La premire incitation  l'tude de la structure
du corps humain vint, comme c'tait naturel, de la mdecine. Celle-ci,
chez les plus anciens peuples civiliss, tant d'ordinaire exerce par
les prtres, nous avons tout lieu de croire que ds le second sicle
avant J.-C. ou plus tt encore, ces reprsentants de la culture
d'alors possdaient dj des connaissances anatomiques. Mais quant 
des connaissances plus prcises, acquises par la dissection des
mammifres et appliques ensuite  l'homme,--nous n'en trouvons que
chez les philosophes-naturalistes grecs des VIe et VIIe sicles avant
J.-C., chez EMPDOCLE (d'Agrigente) et DMOCRITE (d'Abdre), mais
avant tout chez le plus clbre mdecin de l'antiquit classique, chez
HIPPOCRATE (de Cos). C'est dans leurs crits et dans d'autres, que
puisa, au IVe sicle avant J.-C. le grand ARISTOTE, le si fameux Pre
de l'histoire naturelle, aussi vaste gnie dans la science que dans
la philosophie. Aprs lui, nous ne trouvons plus qu'un anatomiste
important dans l'antiquit, le mdecin grec, CLAUDE GALIEN (de
Pergame); il eut, au IIe sicle aprs J.-C.,  Rome, sous Marc-Aurle,
une clientle des plus tendues. Tous ces anatomistes anciens
acquraient la plus grande partie de leurs connaissances, non par
l'tude du corps humain lui-mme--qui tait encore  cette poque
svrement interdite!--mais par celle des Mammifres les plus voisins
de l'homme, surtout des _singes_; ils faisaient ainsi tous, 
proprement parler, de l'anatomie _compare_.

Le triomphe du _Christianisme_ avec les doctrines mystiques qui s'y
rattachent, fut, pour l'anatomie comme pour les autres sciences, le
signal d'une priode de dcadence. Les _papes_ romains, les plus
grands charlatans de l'histoire universelle, cherchaient avant tout 
entretenir l'humanit dans l'ignorance et regardaient avec raison la
connaissance de l'organisme humain comme un dangereux moyen
d'information sur notre vritable nature. Pendant le long espace de
temps de treize sicles, les crits de GALIEN demeurrent presque
l'unique source pour l'anatomie humaine, comme ceux d'Aristote
l'taient pour l'ensemble de l'histoire naturelle.

C'est seulement lorsqu'au XIVe sicle la _Rforme_ vint renverser la
suprmatie intellectuelle du papisme,--tandis que le systme du monde
de COPERNIC renversait la conception gocentrique troitement lie
avec lui,--que commena, pour la connaissance du corps humain, une
nouvelle priode de relvement. Les grands anatomistes, VSALE (de
Bruxelles), EUSTACHE et FALLOPE (de Modne), par leurs propres et
savantes recherches, firent faire de tels progrs  la science exacte
du corps humain, qu'ils ne laissrent  leurs nombreux successeurs (en
ce qui concerne les points essentiels) que des dtails  ajouter 
leur oeuvre.

Le hardi autant que sagace et infatigable ANDR VSALE (dont la
famille, comme le nom l'indique, tait originaire de Wesel), ouvrant
aux autres la voie, les devana tous; ds l'ge de 28 ans il
terminait sa grande oeuvre, pleine d'unit, _De humani corporis
fabrica_ (1543); il donna  l'anatomie humaine tout entire une
direction nouvelle, originale et une base certaine. C'est pourquoi,
plus tard,  Madrid--o VSALE fut mdecin de Charles-Quint et de
Philippe II--il fut poursuivi par l'Inquisition comme sorcier et
condamn  mort. Il n'chappa au supplice qu'en partant pour
Jrusalem; au retour, il fit naufrage dans l'le de Zante et il y
mourut misrable, malade et dnu de toute espce de ressource.


=Anatomie compare.=--Les mrites que notre XIXe sicle s'est acquis
dans la connaissance de la structure du corps consistent surtout dans
l'extension qu'ont prise deux tudes nouvelles, essentiellement
importantes, l'_anatomie compare_ et l'_histologie_ ou anatomie
microscopique. En ce qui concerne la premire, elle a t, ds le
dbut, en rapport troit avec l'anatomie humaine, elle a mme suppl
celle-ci tant que la dissection des cadavres a t tenue pour un crime
punissable de mort--et c'tait encore le cas au XVe sicle! Mais les
nombreux anatomistes des trois sicles suivants se contentrent
presque exclusivement d'une observation exacte de l'organisme humain.
Cette discipline si dveloppe, que nous appelons aujourd'hui anatomie
compare, n'est ne qu'en 1803, lorsque le grand zoologiste franais
$1 (originaire de Montbliard) publia ses remarquables Leons sur
l'anatomie compare, essayant par l, pour la premire fois, de poser
des lois prcises relativement  la structure du corps humain et
animal. Tandis que ses prdcesseurs--parmi lesquels GOETHE en
1790--s'taient surtout attachs  la comparaison du squelette de
l'homme avec celui des autres Mammifres, CUVIER, d'un regard plus
ample, embrassa l'ensemble de l'organisation animale; il y distingua
quatre formes principales ou _Types_, indpendants l'un de l'autre:
les Vertbrs, les Articuls, les Mollusques et les Radis. Par
rapport  la question des questions, ce progrs faisait poque en ce
sens qu'il ressortait clairement de l que l'homme appartenait au
type des _Vertbrs_--et, de mme, qu'il diffrait essentiellement de
tous les autres types. Il est vrai que le pntrant LINN, dans son
premier _Systema Naturae_ (1735) avait dj fait faire  la science un
progrs important en assignant d'une manire dfinitive  l'homme sa
place dans la classe des mammifres; il runissait mme dans l'ordre
des _Primates_ les 3 groupes des Prosimiens, Singes et Homme. Mais il
manquait encore  cette conqute hardie de la systmatique, ce
fondement empirique, plus profond, que CUVIER devait lui fournir par
l'anatomie compare. Celle-ci a achev de se dvelopper avec les
grands anatomistes de notre sicle: F. MECKEL (de Halle), J. MULLER
(de Berlin), R. OWEN ET TH. HUXLEY (en Angleterre), C. GEGENBAUR
(d'Ina, plus tard  Heidelberg). Ce dernier, dans ses _Principes
d'anatomie compare_ (1870) ayant pour la premire fois appliqu 
cette science la thorie de la descendance, pose peu avant par DARWIN
l'a leve au premier rang des disciplines biologiques.

Les nombreux travaux d'anatomie compare de GEGENBAUR, de mme que son
_Manuel d'anatomie humaine_ partout rpandu, se distinguent par une
profonde connaissance empirique tendue  un nombre inou de faits,
ainsi que par l'interprtation philosophique, dans le sens de la
doctrine de l'volution, que l'auteur a su en tirer. Son _Anatomie
compare des Vertbrs_ parue rcemment (1898) pose le fondement
inbranlable sur lequel se peut appuyer notre certitude de l'identit
absolue de nature entre l'homme et les Vertbrs.


=Histologie et Cytologie.=--Suivant une tout autre direction que celle
prise par l'anatomie compare, notre sicle a vu se dvelopper
galement l'_anatomie microscopique_. Dj en 1802, un mdecin
franais, BICHAT, avait essay au moyen du microscope, de dissocier,
dans les organes du corps humain, les lments les plus tnus et de
dterminer les rapports de ces divers _tissus_ (hista ou tela). Mais
ce premier essai n'aboutit pas  grand'chose, car l'lment commun
aux nombreuses espces de tissus diffrents demeurait inconnu. Il ne
fut dcouvert qu'en 1838 pour les plantes dans la _cellule_, par
SCHLEIDEN et aussitt aprs galement pour les animaux par SCHWANN,
l'lve et le prparateur de JEAN MULLER. Deux autres clbres lves
de ce grand matre, encore vivants  cette heure: A. KOELLIKER et R.
VIRCHOW, poursuivirent alors dans le dtail, entre 1860 et 1870 
Wrzbourg, la _thorie cellulaire_ et, fonde sur elle, l'histologie
de l'organisme humain  l'tat normal et dans les tats pathologiques.
Ils dmontrrent que, chez l'homme comme chez tous les autres animaux,
tous les tissus se composent d'lments microscopiques identiques, les
_cellules_ et que ces organismes lmentaires sont les vrais
citoyens autonomes qui, assembls par milliards, constituent notre
corps, la rpublique cellulaire. Toutes ces cellules proviennent de
la division rpte d'une cellule simple, unique, la _cellule souche_
ou ovule fcond (Cytula). La structure et la composition gnrale
des tissus est la mme chez l'homme que chez les autres _Vertbrs_.
Parmi ceux-ci, les Mammifres, classe la dernire parue et parvenue au
plus haut degr de perfectionnement, se distinguent par certaines
particularits acquises tardivement. C'est ainsi, par exemple, que la
formation microscopique des poils, des glandes cutanes, des glandes
lactes, des globules sanguins, leur est tout  fait particulire et
diffrente de ce qu'elle est chez les autres Vertbrs; l'_homme_,
sous le rapport de toutes ces particularits histologiques, est un
_pur Mammifre_.

Les recherches microscopiques d'A. KOELLIKER et de F. LEYDIG (
Wurzbourg) ont non seulement largi en tous sens notre connaissance de
la structure du corps humain et animal, mais en outre elles ont pris
une importance particulire en s'alliant  _l'histoire du
dveloppement de la cellule_ et des tissus; elles ont, entre autres,
confirm l'importante thorie de THEODORE SIEBOLD (1845) selon
laquelle les animaux infrieurs, les Infusoires et les Rhizopodes
taient considrs comme des _organismes monocellulaires_.


=Caractres des Vertbrs chez l'homme.=--Notre corps tout entier
prsente, aussi bien dans l'ensemble que dans les particularits de sa
constitution, le type caractristique des _Vertbrs_. Ce groupe, le
plus important et le plus perfectionn du rgne animal, n'a t
reconnu dans son unit naturelle qu'en 1801 parle grand LAMARCK;
celui-ci runit sous ce terme les quatre classes suprieures de LINN:
Mammifres, Oiseaux, Amphibies et Poissons. Il leur opposa comme
_Invertbrs_ les deux classes infrieures: Insectes et Vers. CUVIER
(1812) confirma l'unit du type Vertbr et lui donna une base plus
solide encore par son anatomie compare. De fait, tous les caractres
essentiels se retrouvent, identiques, chez tous les vertbrs depuis
les poissons jusqu' l'homme; ils possdent tous un squelette interne
solide, cartilagineux et osseux, compos partout d'une colonne
vertbrale et d'un crne; la complexit de celui-ci est, sans doute,
trs diffrente suivant les individus, mais elle se ramne toujours 
la mme forme primitive. De plus, chez tous les Vertbrs se trouve,
du ct dorsal de ce squelette axial, l'organe de l'me, le systme
nerveux central, reprsent par une moelle pinire et un cerveau; et
nous pouvons dire de cet important _cerveau_--instrument de la
conscience et de toutes les fonctions psychiques suprieures!--ce que
nous avons dit de la capsule osseuse qui l'entoure, du _crne_:
suivant les individus, son dveloppement et sa taille prsentent les
degrs les plus divers, mais, en somme, sa composition caractristique
reste la mme.

Il en va de mme si nous comparons les autres organes de notre corps
avec ceux des autres Vertbrs: partout, par suite de l'_hrdit_, la
disposition primitive et la position relative des organes restent les
mmes, bien que la taille et le dveloppement de chaque partie
diffrent au plus haut degr en raison de l'_adaptation_  des
conditions de vie trs variables. C'est ainsi que nous voyons partout
le sang circuler par deux vaisseaux principaux, dont l'un (l'aorte)
passe au-dessus de l'intestin, l'autre (la veine principale)
au-dessous, et que celui-ci, en se dilatant  un endroit prcis,
constitue le _coeur_; ce coeur ventral est aussi caractristique des
Vertbrs qu'inversement le coeur dorsal est typique chez les
Articuls et les Mollusques. Un autre trait non moins spcial  tous
les Vertbrs, c'est la prcoce subdivision du tube digestif en un
_pharynx_ (ou intestin branchial) servant  la respiration, et un
_intestin_ auquel se rattache le foie, (d'o le nom d'intestin
hpatique); enfin la segmentation du systme musculaire, la
constitution spciale des organes urinaires et gnitaux, etc. Sous
tous ces rapports anatomiques, l'_homme est un vritable Vertbr_.


=Caractres des Ttrapodes chez l'homme.=--Sous le nom de
_Quadrupdes_ (Ttrapodes), ARISTOTE dsignait dj tous les animaux
suprieurs,  sang chaud, caractriss par la possession de deux
paires de pattes. Ce terme prit, plus tard, plus d'extension et fit
place au mot latin Quadrupdes aprs que CUVIER et montr que les
oiseaux et les hommes, qui ont deux jambes, taient de vritables
Ttrapodes. Il dmontra que le squelette interne osseux des quatre
jambes chez tous les Vertbrs terrestres suprieurs, depuis les
Amphibies jusqu' l'homme, tait constitu originairement de la mme
faon, par un nombre fixe de segments. De mme, les bras de l'homme,
les ailes de la chauve-souris et des oiseaux nous prsentent le mme
squelette typique que les membres antrieurs des animaux coureurs,
des Ttrapodes.

L'_unit anatomique_ du squelette si compliqu, dans les quatre
membres des Ttrapodes, est un fait _trs important_. Pour s'en
convaincre, il suffit de comparer attentivement le squelette d'une
salamandre ou d'une grenouille avec celui d'un singe ou d'un homme. On
s'apercevra aussitt que la ceinture scapulaire, en avant et la
ceinture iliaque, en arrire, sont composes par les mmes pices
principales qu'on retrouve chez les autres Ttrapodes. Partout, nous
voyons que le premier segment de la jambe proprement dite ne renferme
qu'un gros os long (en avant, l'os du bras, _humerus_; en arrire,
l'os de la cuisse, _fmur_); par contre, le deuxime segment est
originairement soutenu par deux os (en avant, _ulna_ et _radius_; en
arrire, _fibula_ et _tibia_). Considrons maintenant la structure
complexe du pied proprement dit: nous serons surpris de voir que les
nombreux petits os qui le constituent sont partout disposs dans le
mme ordre et partout en mme nombre; dans toutes les classes de
Ttrapodes, il y a homologie, en avant, entre les trois groupes d'os
du pied antrieur (ou de la main): I. _Carpus_; II. _Metacarpus_ et
III. _Digiti anteriores_; de mme, en arrire, entre les trois groupes
d'os du pied postrieur: I. _Tarsus_; II. _Metatarsus_ et III. _Digiti
posteriores_. C'tait une tche trs difficile que de ramener  la
mme forme primitive tous ces nombreux petits os, dont chacun peut
prsenter des aspects si divers, subir des transformations si varies,
qui peuvent s'tre en partie souds ou avoir en partie disparu--et il
n'tait pas moins difficile d'tablir partout l'quivalence (ou
homologie) des diverses parties. Cette tche n'a t pleinement
rsolue que par le plus grand des anatomistes contemporains, par C.
GEGENBAUR. Dans ses _Etudes d'anatomie compare chez les Vertbrs_
(1864), il a montr comment cette jambe  cinq doigts,
caractristique des Ttrapodes terrestres, drivait originairement
(fait qui ne remonte pas au del de la priode carbonifre) de la
nageoire aux nombreux rayons (nageoire pectorale ou ventrale) des
anciens poissons marins. Le mme auteur, dans ses clbres _Etudes sur
le squelette cphalique des vertbrs_, 1872, avait montr que le
crne des Ttrapodes actuels drivait de la plus ancienne forme de
crne des poissons, celle des requins (Slaciens).

Il est encore bien digne de remarque que le nombre primitif de _cinq
doigts_  chacune des quatre pattes, la _pentadactylie_ qui apparat
pour la premire fois chez les Amphibies de l'poque carbonifre, se
soit transmise, par suite d'une rigoureuse _hrdit_, jusqu' l'homme
actuel. En consquence et tout naturellement, la disposition typique
des articulations et des ligaments, des muscles et des nerfs, est
reste dans ses grands traits, la mme chez l'homme que chez les
autres Ttrapodes; sous ces rapports importants, encore, l'_homme
est un vritable Ttrapode_.


=Caractres des Mammifres chez l'homme.=--Les Mammifres constituent
la classe la plus rcente et celle ayant atteint le plus haut degr de
perfectionnement parmi les Vertbrs. Ils drivent, sans doute, comme
les Oiseaux et les Reptiles, de la classe plus ancienne des
_Amphibies_; mais ils se distinguent de tous les autres Ttrapodes par
un certain nombre de caractres anatomiques trs frappants. Les plus
saillants sont, extrieurement, le _revtement de poils_ qui couvre la
peau ainsi que la prsence de deux sortes de glandes cutanes: des
glandes sudoripares et des glandes sbaces. Par une transformation
locale de ces glandes dans l'piderme abdominal, s'est constitu
(pendant la priode triasique?) l'organe qui est spcialement
caractristique de la classe et lui a valu son nom, la _mammelle_. Ce
facteur important de l'levage des jeunes, comprend les _glandes
mammaires_ et les poches mammaires (replis de la peau dans la rgion
abdominale) dont le dveloppement ultrieur donnera les _mamelons_,
par o le jeune mammifre ttera le lait de sa mre.

Dans l'organisation interne, un trait surtout caractristique c'est la
prsence d'un _diaphragme_ complet, cloison musculeuse qui, chez tous
les Mammifres--et chez eux _seuls_!--spare compltement la cavit
thoracique de la cavit abdominale; chez tous les autres Vertbrs,
cette sparation fait dfaut. Le _crne_ des Mammifres se distingue
aussi par un certain nombre de transformations curieuses,
principalement en ce qui concerne la constitution de l'appareil
maxillaire (mchoires suprieure et infrieure, osselets de
l'oreille). Mais on trouve, en outre, des particularits spciales,
d'ensemble et de dtail, dans le cerveau, l'organe olfactif, le coeur,
les poumons, les organes gnitaux externes et internes, les reins et
autres parties du corps des mammifres. Tout cela runi tmoigne
indubitablement d'une sparation entre ces animaux et les groupes
ancestraux plus anciens des Reptiles et des Amphibies, sparation qui
se serait effectue de bonne heure, _au plus tard pendant la priode
triasique_--il y a au moins douze millions d'annes de cela!--Sous
tous ces rapports importants, l'_homme est un vritable Mammifre_.


=Caractres des Placentaliens chez l'homme.=--Les nombreux ordres (de
12  33), que la zoologie systmatique moderne distingue dans la
classe des Mammifres, ont t rpartis ds 1816, par BLAINVILLE, en
trois grands groupes naturels qu'on regarde comme ayant la valeur de
sous-classes: I. _Monotrmes_; II. _Marsupiaux_; III. _Placentaliens_.
Ces trois sous-classes, non seulement se distinguent l'une de l'autre
par des caractres importants de structure et de dveloppement, mais
correspondent en outre  trois _Stades historiques_ diffrents de
l'volution de la classe, ainsi que nous le verrons. Au groupe le plus
ancien, celui des _Monotrmes_ de la priode triasique, a fait suite
celui des _Marsupiaux_ de la priode jurassique, suivi lui-mme, dans
la priode calcaire seulement, par l'apparition des _Placentaliens_. A
cette sous-classe la plus rcente, appartient l'homme lui-mme, car il
prsente dans son organisation toutes les particularits qui
distinguent les Placentaliens en gnral, des Marsupiaux et des
Monotrmes, plus anciens encore.

Au nombre de ces particularits il faut citer en premire ligne
l'organe caractristique qui a valu aux Placentaliens leur nom, le
gteau maternel ou _Placenta_. Celui-ci sert pendant longtemps 
nourrir le jeune embryon encore enferm dans le corps de la mre; il
est constitu par des _villosits_ qui conduiront le sang et qui,
produites par le chorion de l'enveloppe embryonnaire, pntrent dans
des replis correspondants, dpendant de la muqueuse de l'utrus
maternel;  cet endroit, la peau qui spare les deux formations
s'amincit  tel point que les matriaux nutritifs peuvent passer
immdiatement  travers elle, du sang maternel dans le sang foetal.
Cet excellent mode de nutrition, qui n'est apparu que tardivement,
permet au jeune de sjourner plus longtemps dans la matrice
protectrice et d'y atteindre un degr plus complet de dveloppement;
il fait encore dfaut chez les _Implacentaliens_, c'est--dire chez
les deux sous-classes plus primitives des Marsupiaux et des
Monotrmes. Mais les Placentaliens dpassent encore leurs anctres
implacentaliens par d'autres caractres anatomiques, en particulier
par le dveloppement plus grand du cerveau et la disparition de l'os
marsupial. Sous tous ces rapports importants, l'_homme est un
vritable Placentalien_.


=Caractres des Primates chez l'homme.=--La sous-classe des
placentaliens prsente une telle richesse de formes qu'elle se divise
 son tour en un grand nombre _d'ordres_; on en admet gnralement de
10  16; mais lorsqu'on considre, ainsi qu'il convient, les
importantes formes disparues, dcouvertes en ces derniers temps, ce
nombre s'lve au moins  20 ou 26. Pour mieux passer en revue ces
nombreux ordres et pour pntrer plus avant dans leurs connexions, il
importe de les runir en grands groupes naturels dont j'ai fait des
_lgions_. Dans l'essai le plus rcent[10] que j'ai propos pour le
classement phylogntique du systme placentalien, si compliqu, j'ai
rparti les 26 ordres en 6 lgions et montr que celles-ci se
ramenaient  4 groupes-souches. Ces derniers,  leur tour, se ramnent
 un groupe ancestral commun  tous les Placentaliens, au
_Prochoriatids_ de la priode calcaire.

  [10] _Systematische Phylogenie_, 1886, Theil III, O. 490.

Ceux-ci se rattachent immdiatement aux anctres marsupiaux de la
priode jurassique. Comme reprsentants les plus importants de ces
quatre groupes principaux, nous nous contenterons de citer, parmi les
formes actuelles, les Rongeurs, les Onguls, les Carnassiers et les
Primates.

La lgion des _Primates_ comprend les trois ordres des prosimiens,
simiens et des hommes. Tous les individus compris dans ces trois
ordres ont en commun beaucoup de particularits importantes par o ils
se distinguent des 23 autres ordres de Placentaliens. Ils sont
caractriss, surtout, par de longues jambes, primitivement adaptes
au mode de vie qui consistait  grimper. Les mains et les pieds ont
cinq doigts et ces longs doigts sont admirablement faonns pour
saisir et embrasser les branches d'arbres; ils portent, soit
quelques-uns, soit tous, des ongles (jamais de griffes).

La dentition est complte, comprend les quatre groupes de dents
(incisives, canines, prmolaires et molaires). Par des particularits
importantes, spcialement par la constitution du crne et du cerveau,
les Primates se distinguent des autres Placentaliens--et cela d'une
faon d'autant plus frappante qu'ils atteignent un plus haut degr de
dveloppement et sont apparus tard sur la terre.

Sous tous ces rapports anatomiques importants, notre organisme humain
est identique  celui des autres _Primates_: _L'homme est un vritable
Primate_.


=Caractres simiesques chez l'homme.=--Une comparaison approfondie et
impartiale de la structure du corps chez les diffrents primates,
permet de distinguer de suite deux ordres dans cette lgion de
Mammifres parvenus  un haut degr de perfectionnement: les
_Prosimiens_ (ou Hmipitheci) et les _singes_ (Simiens ou Pitheci).
Les premiers apparaissent, sous tous les rapports, comme infrieurs et
plus anciens, les seconds comme constituant l'ordre suprieur et le
dernier paru. L'utrus des Prosimiens est encore double ou bicorne,
comme chez tous les autres Mammifres; chez les singes, au contraire,
la corne droite et la gauche sont compltement fusionnes, elles
forment un _utrus piriforme_ comme celui que l'homme seul, en dehors
du singe, nous prsente. De mme que chez celui-ci, le crne des
singes possde une cloison osseuse qui spare compltement la capsule
optique de la fosse temporale; chez les Prosimiens, cette cloison
n'est pas du tout ou trs imparfaitement dveloppe. Enfin, chez les
Prosimiens les hmisphres sont encore lisses ou n'ont que peu de
circonvolutions et ils sont relativement peu dvelopps; chez les
singes ils le sont beaucoup plus, surtout l'corce grise, l'organe des
fonctions psychiques suprieures; sa surface prsente les
circonvolutions et les scissures caractristiques, lesquelles sont
d'autant plus nettes qu'on se rapproche davantage de l'homme. Sous ces
rapports importants et sous d'autres encore, entr'autres dans la
formation du visage et des mains, l'_homme prsente tous les
caractres anatomiques du vritable singe_.


=Caractres des Catarrhiniens chez l'homme.=--L'ordre des singes, si
riche en formes varies, a t, ds 1812, subdivis par GEOFFROY en
deux sous ordres naturels, division aujourd'hui encore gnralement
admise dans la zoologie systmatique: les Singes de l'Occident
(_Platyrrhiniens_) et ceux de l'Orient (_Catarrhiniens_); les premiers
habitent exclusivement le nouveau Continent, les seconds l'ancien. Les
singes d'Amrique sont appels Platyrrhiniens ( nez plat) parce que
leur nez est aplati, les narines diriges latralement et spares par
une large cloison. Par contre, les singes de l'Ancien Continent ont
tous le nez mince (Catarrhiniens); leurs narines sont, comme chez
l'homme, diriges vers le bas, la cloison qui les spare tant mince.
Une autre diffrence entre les deux groupes consiste en ce que le
tympan chez les Platyrrhiniens est situ superficiellement, tandis que
chez les Catarrhiniens il est situ plus profondment dans l'os du
rocher. Dans cette rgion s'est dvelopp un conduit auditif osseux,
long et troit, tandis qu'il est encore court et large chez les singes
d'Amrique, quand il ne fait pas compltement dfaut. Enfin, ce qui
constitue un contraste trs frappant et trs important entre les deux
groupes, c'est que tous les Catarrhiniens ont la dentition de l'homme,
 savoir 20 dents de lait et 32 dents dfinitives (pour chaque moiti
de mchoire 2 incisives, 1 canine, 2 prmolaires et 3 molaires)[11].
Les Platyrrhiniens, au contraire, ont une prmolaire de plus  chaque
moiti de mchoire, soit en tout 36 dents.

  [11] Ces chiffres fournissent ce qu'on appelle la formule
  dentaire; celle 2 1 2 3 de l'homme s'crit d'ordinaire
  ainsi------- soit 8 dents  chaque moiti de 2'1'2'3' mchoire,
  soit en tout 32 dents (N. du Tr.).

Ces diffrences anatomiques entre les deux groupes de singes tant
absolument gnrales et tranches, et correspondant  la rpartition
gographique dans deux hmisphres spars, nous sommes autoriss 
poser entre elles une division systmatique trs nette et  en tirer
cette consquence phylogntique que depuis fort longtemps (plus d'un
million d'annes) les deux sous-ordres se sont dvelopps
indpendamment l'un de l'autre, l'un dans l'hmisphre oriental,
l'autre dans l'hmisphre occidental. Cela est essentiellement
important pour la gense de notre race, car l'_homme_ possde tous les
caractres des _vritables catarrhiniens_; il descend de formes trs
anciennes et disparues de Catarrhiniens, lesquelles ont volu dans
l'ancien continent.


=Groupe des Anthropomorphes.=--Les nombreuses formes de Catarrhiniens,
encore aujourd'hui existantes en Asie et en Afrique, ont t depuis
longtemps groupes en deux sections naturelles: les singes  queue
(_Cynopitheca_) et les singes sans queue (_Anthropomorpha_). Ces
derniers se rapprochent beaucoup plus de l'homme que les premiers, non
seulement par le manque de queue et la forme gnrale du corps
(surtout de la tte), mais encore par certains caractres particuliers
qui, insignifiants en eux-mmes, sont importants par leur constance.
Le sacrum, chez les singes anthropodes comme chez l'homme, est
compos de cinq vertbres soudes, tandis que chez les Cynopithques
il n'en comprend que trois, rarement quatre. Quant  la dentition, les
prmolaires des Cynopithques sont plus longues que larges, celles des
Anthropomorphes, au contraire, plus larges que longues; en outre la
premire molaire prsente chez ceux-l quatre, chez ceux-ci cinq
crochets. Enfin  la mchoire infrieure, de chaque ct, chez les
singes anthropodes comme chez l'homme, l'incisive externe est plus
large que l'interne, tandis que c'est l'inverse qui a lieu chez les
Cynopithques. Ajoutons ce fait, qui a une importance toute spciale
et n'a t tabli qu'en 1890 par SELENKA,  savoir que les singes
anthropodes nous prsentent les mmes particularits de conformation
que l'homme en ce qui concerne le _placenta_ discode, la _Decidin
reflexe_ et le _cordon ombilical_ (cf. chap. IV)[12]. D'ailleurs, un
examen superficiel de la forme du corps chez les Anthropomorphes
encore existants suffit dj  faire voir que les reprsentants
asiatiques de ce groupe (orang-outan et gibbon) aussi bien que les
africains (gorille et chimpanz) sont plus voisins de l'homme, par
l'ensemble de leur structure, que tous les Cynopithques en gnral.
Parmi ceux-ci, les _Papiomorphes_  tte de chien, en particulier les
papious et les chats de mer, n'atteignent qu' un degr trs infrieur
de dveloppement. Les diffrences anatomiques entre ces grossiers
papious et les singes anthropodes parvenus  un si haut degr de
perfectionnement, sont plus grandes sous tous les rapports--et
quelqu'organe que l'on compare!--que celles qui existent entre les
singes suprieurs et l'homme. Ce fait instructif a t dmontr tout
au long en 1883 par l'anatomiste ROBERT HARTMANN, dans son travail sur
_Les singes anthropodes et leur organisation compare  celle de
l'homme_. Ce savant a propos, par suite, de subdiviser autrement
l'ordre des singes,  savoir en deux groupes principaux: celui des
_Primaires_ (Singes et Anthropodes) et celui des Simiens proprement
dits ou _Pithques_ (les autres Catarrhiniens et tous les
Platyrrhiniens). En tous cas, des considrations prcdentes nous
pouvons conclure  la _plus intime parent entre l'homme et les singes
anthropomorphes_.

  [12] E. HAECKEL, _Anthropogenie_. 1891, IV Aufl., S. 599.

L'anatomie compare amne ainsi le chercheur impartial, qui fait
oeuvre de critique, en face de ce fait important:  savoir que le
corps de l'homme et celui des singes anthropodes non seulement se
ressemblent au plus haut degr mais que, sur tous les points
essentiels, la conformation est la mme. Ce sont les mmes 200 os,
disposs dans le mme ordre et associs de la mme faon, qui
composent notre squelette interne; les mmes 300 muscles prsident 
nos mouvements; les mmes poils couvrent notre peau; les mmes groupes
de cellules ganglionnaires constituent le chef-d'oeuvre artistique
qu'est notre cerveau, le mme coeur  quatre cavits sert de pompe
centrale  la circulation de notre sang; les mmes 32 dents, disposes
suivant le mme ordre, composent notre dentition; les mmes glandes
salivaires, hpatiques et intestinales servent  notre digestion; les
mmes organes de reproduction rendent possible la conservation de
notre espce.

Il est vrai,  un examen plus minutieux, nous dcouvrons quelques
petites diffrences de _grandeur_ et de _forme_ dans la plupart des
organes entre l'homme et les Anthropodes, mais les mmes diffrences,
ou d'autres analogues ressortent galement d'une comparaison attentive
entre les races humaines les plus leves ou les plus infrieures; on
les constate mme en comparant trs exactement entr'eux tous les
individus de notre propre race. Nous n'y trouvons pas deux personnes
qui aient tout  fait la mme forme et la mme grandeur de nez,
d'oreilles ou d'yeux. Il suffit, dans une assemble nombreuse, de
porter son attention sur ces diffrentes parties du _visage_, pour se
convaincre de l'tonnante varit des formes, de la trs grande
variabilit de l'espce. Tout le monde sait que mme des frres et
soeurs sont souvent conforms si diffremment qu'on a peine  les
croire issus d'un mme couple. Toutes ces diffrences individuelles
ne restreignent cependant pas la porte de la loi d'_identit
fondamentale de conformation corporelle_, car elles proviennent de
petites divergences dans le _dveloppement_ individuel des parties.




CHAPITRE III

Notre vie.

  TUDES MONISTES DE PHYSIOLOGIE HUMAINE ET COMPARE.--IDENTIT,
     DANS TOUTES LES FONCTIONS DE LA VIE, ENTRE L'HOMME ET LES
     MAMMIFRES.

   Jamais la physiologie ne nous conduit, en tudiant les
   phnomnes vitaux des corps naturels,  un autre principe
   d'explication que ceux qu'admettent la physique et la chimie par
   rapport  la nature inanime. L'hypothse d'une _force vitale_
   spciale sous toutes ses formes est non seulement tout  fait
   superflue, mais en outre inadmissible. Le foyer de tous les
   processus vitaux et de l'lment constitutif de toute substance
   vivante est la _cellule_. Par suite, si la physiologie veut
   expliquer les phnomnes vitaux lmentaires et gnraux, elle
   ne le pourra qu'en tant que _Physiologie cellulaire_.

    MAX VERWORN (1894).




SOMMAIRE DU CHAPITRE III

  volution de la physiologie  travers l'antiquit et le moyen
     ge: Galien.--Exprimentation et vivisection.--Dcouverte de
     la circulation du sang par Harvey.--Force vitale (vitalisme).
     Haller.--Conceptions tlologiste et vitaliste de la vie.
     Examen des processus physiologiques du point de vue mcaniste
     et moniste.--Physiologie compare au XIXe sicle: Jean
     Mller.--Physiologie cellulaire: Max Verworn.--Pathologie
     cellulaire: Virchow.--Physiologie de Mammifres.--Identit
     dans toutes les fonctions de la vie, entre l'homme et le
     singe.


LITTRATURE

   MLLER.--_Handbuch der Physiologie des Menschen._ 3 Bd. IV Aufl.
   1844. Traduit en franais.

   R. VIRCHOW.--_Die Cellular-Pathologie in ihrer Begrndung auf
   physiologische und pathologische Gewebelehre._ IV Aufl. 1871.

   J. MOLESCHOTT.--_Kreislauf des Lebens. Physiologische Antworten
   auf Liebig's chemische Briefe._ V Aufl. 1886.

   CARL VOGT.--_Physiologische Briefe fr Gebildete aller Staende._
   IV Aufl. 1874.

   LUDWIG BCHNER.--_Physiologische Bilder._ III Aufl. 1886.

   C. RADENHAUSEN.--_Isis: Der Mensch und die Welt._ 4 Bd. 1874.

   A. DODEL.--_Aus Leben und Wissenschaft_ (I. _Leben und Tod._ II.
   _Natur-Verachtung und Betrachtung._ III. _Moses oder Darwin_)
   Stuttgart. 1896.

   MAX VERWORN.--_Allgemeine Physiologie. Ein grundriss der Lehre
   vom Leben._ (Iena. 1894, 2 Bd. Aufl. 1897).


Nos connaissances relativement  la vie humaine ne se sont leves au
rang de _science_ relle et indpendante qu'au cours du XIXe sicle;
elle y est devenue une des branches du savoir humain les plus leves,
les plus importantes et les plus intressantes. De bonne heure, il est
vrai, on avait senti que la Science des fonctions de la vie, la
_physiologie_, constituait pour la mdecine un avantageux prambule,
bien plus mme, la condition ncessaire de la russite pratique pour
ceux qui faisaient profession de gurir, en rapport troit avec
l'anatomie, science de la structure du corps. Mais la physiologie ne
pouvait tre tudie  fond que bien aprs l'anatomie et bien plus
lentement qu'elle, car elle se heurtait  des difficults bien plus
grandes.

La notion de _vie_ en tant que contraire de la mort a naturellement
t, de trs bonne heure, un sujet de rflexion. On observait chez
l'homme vivant ainsi que chez les autres animaux galement vivants, un
certain nombre de changements caractristiques, des _mouvements_
surtout, qui taient absents chez les corps morts: le changement
volontaire de lieu, par exemple, les battements du coeur, le souffle,
la parole, etc. Mais la distinction entre ces mouvements organiques
et les phnomnes analogues chez les corps inorganiques n'tait pas
facile et on y chouait souvent; l'eau courante, la flamme vacillante,
le vent qui soufflait, le rocher qui s'croulait, offraient  l'homme
des changements tout  fait analogues et il tait tout naturel que
l'homme primitif attribut aussi  ces corps morts une vie
indpendante. Et d'ailleurs on ne pouvait pas fournir, quant aux
causes efficientes, une explication plus satisfaisante dans un cas
que dans l'autre.


=Physiologie humaine.=--Nous rencontrons les premires considrations
scientifiques sur la nature des fonctions vitales de l'homme (comme
dj celles relatives  la structure du corps) chez les mdecins et
les philosophes naturalistes grecs des VIe et Ve sicles avant J.-C.
La plus riche encyclopdie des faits alors connus, se rapportant 
notre sujet, se trouve dans l'histoire naturelle d'ARISTOTE; une
grande partie de ses donnes lui vient probablement dj de DMOCRITE
et d'HIPPOCRATE. L'cole de celui-ci avait dj tent des
explications; elle admettait comme cause premire de la vie chez
l'homme et les animaux un _esprit de vie_ fluide (Pneuma); et dj
ERASISTRATE (280 avant J.-C.,) distinguait un esprit de vie infrieur
et un suprieur: le pneuma zoticon, dans le coeur et le pneuma
psychicon, dans le cerveau.

La gloire d'avoir rassembl toutes ces connaissances parses et
d'avoir tent le premier essai en vue de constituer la physiologie en
systme,--revient au grand mdecin grec, GALIEN, que nous connaissons
dj comme le premier grand anatomiste de l'antiquit. Dans ses
recherches sur les _organes_ du corps humain, il s'interrogeait
constamment au sujet des _fonctions_ de ces organes, procdant ici
encore par comparaison, tudiant avant tout les animaux les plus
voisins de l'homme, les _singes_. Les rsultats acquis en
exprimentant sur eux taient directement tendus  l'homme. Galien
avait dj reconnu la haute valeur de _l'exprimentation_ en
physiologie; dans ses vivisections de singes, de chiens, de porcs, il
avait fait divers essais intressants. Les _vivisections_ ont t
dernirement l'objet des plus violentes attaques non seulement de la
part des gens ignorants et borns, mais encore de la part des
thologiens ennemis de la science, et de personnes  l'me tendre;
mais ce procd fait partie des _mthodes indispensables_  l'tude de
la vie et il nous a dj fourni des notions inapprciables sur les
questions les plus importantes: ce fait avait dj t reconnu par
GALIEN, il y a de cela 1700 ans.

Toutes les diverses fonctions du corps taient par lui ramenes 
trois groupes principaux, correspondant aux trois formes de _pneuma_,
de l'esprit de vie ou spiritus. Le pneuma psychicon--l'_me_--a son
sige dans le _cerveau_ et les nerfs, il est l'instrument de la
pense, de la sensibilit et de la volont (mouvement volontaire); le
pneuma zoticon--_le coeur_--accomplit les fonctions sphygmiques, le
battement du coeur, le pouls et la production de chaleur; le pneuma
physicon, enfin, log dans le _foie_, est la cause des fonctions
appeles vgtatives, de la nutrition et des changes de matriaux, de
la croissance et de la reproduction. L'auteur insistait, en outre,
spcialement sur le renouvellement du sang dans les poumons et
exprimait l'espoir qu'on parviendrait un jour  extraire de l'air
atmosphrique l'lment qui, par la respiration, pntre comme pneuma
dans le sang. Plus de quinze sicles s'coulrent avant que ce pneuma
respiratoire,--l'acide carbonique--ft dcouvert par LAVOISIER.

Pour la physiologie de l'homme, comme pour son anatomie, le grandiose
systme de GALIEN demeura, pendant le long espace de temps de treize
sicles, le _codex aureus_, la source inattaquable de toute
connaissance. L'influence du christianisme, hostile  toute culture,
amena ici, comme dans toutes les autres branches des sciences
naturelles, d'insurmontables obstacles. Du IIIe au XVIe sicle, on ne
rencontre pas un seul chercheur qui ait os tudier de nouveau par
lui-mme les fonctions de l'organisme humain et sortir des limites du
systme de Galien. Ce n'est qu'au XVIe sicle que de modestes essais
furent faits dans cette voie, par des mdecins et des anatomistes
minents: PARACELSE, SERVET, VSALE, etc. Mais ce n'est qu'en 1628 que
le mdecin anglais HARVEY publia sa grande dcouverte de la
_circulation du sang_, dmontrant que le coeur est une pompe foulante
qui, par la contraction inconsciente et rgulire de ses muscles,
pousse sans cesse le flot sanguin dans le systme clos des vaisseaux
veines et capillaires. Non moins importantes furent les recherches
d'Harvey sur la gnration animale,  la suite desquelles il posa le
principe clbre: Tout individu vivant se dveloppe aux dpens d'un
oeuf (_omne vivum ex ovo._)

L'impulsion puissante qu'Harvey avait donne aux observations et aux
recherches physiologiques amena, aux XVIe et XVIIe sicles, un grand
nombre de dcouvertes. Elles furent runies pour la premire fois au
milieu du sicle dernier par le savant A. HALLER; dans son grand
ouvrage, _Elementa physiologiae_, il tablit la valeur propre de cette
science, indpendamment de ses rapports avec la mdecine pratique.
Mais par le fait qu'il admettait comme cause de l'activit nerveuse
une force d'impressionnabilit ou sensibilit spciale et pour cause
du mouvement musculaire une excitabilit ou irritabilit spciale,
Haller prparait le terrain  la doctrine errone d'une _force vitale_
spciale (_vis vitalis_).


_Force vitale_ (vitalisme).--Pendant plus d'un sicle, du milieu du
XVIIIe au milieu du XIXe sicle, cette ide rgna dans la mdecine (et
spcialement dans la physiologie) que, si une partie des phnomnes
vitaux se ramenaient  des processus physiques et chimiques, les
autres taient produits par une force spciale, indpendante de ces
processus: la _force vitale_ (_vis vitalis_). Si diffrentes que
fussent les thories relatives  la nature de cette force et en
particulier  son rapport avec l'me, elles taient cependant toutes
d'accord pour reconnatre que la force vitale est indpendante des
forces physico-chimiques de la matire ordinaire, et en diffre
essentiellement; en tant que _force premire_ (_archeus_)
indpendante, manquant  la nature inorganique, la force vitale
devait, au contraire, prendre celle-ci  son service. Non seulement
l'activit de l'me elle-mme, la sensibilit des nerfs et
l'irritabilit des muscles, mais encore le fonctionnement des sens,
les phnomnes de reproduction et de dveloppement semblaient si
merveilleux, leur cause si nigmatique, qu'on trouvait impossible de
les ramener  de simples processus naturels, physiques et chimiques.
L'activit de la force vitale tant libre, agissant consciemment et en
vue du but, elle aboutit, en philosophie,  une parfaite _tlologie_;
celle-ci parut surtout incontestable aprs que le grand philosophe
critique lui-mme, KANT, dans sa clbre critique du jugement
tlologique, et avou que, sans doute, la comptence de la raison
humaine tait illimite quand il s'agissait de l'explication mcanique
des phnomnes, mais que les pouvoirs de cette raison expiraient
devant les phnomnes de la vie organique; ici, la ncessit
s'imposait de recourir  un principe agissant avec finalit, ainsi
surnaturel. Il va de soi que, le contraste entre les phnomnes
_vitaux_ et les fonctions organiques _mcaniques_ se faisait plus
frappant  mesure que progressait pour celles-ci l'explication
physico-chimique. La circulation du sang et une partie des phnomnes
moteurs pouvaient tre ramens  des processus mcaniques; la
respiration et la digestion  des actes chimiques analogues  ceux qui
ont lieu dans la nature inorganique; mais la mme chose semblait
impossible lorsqu'il s'agissait de l'activit merveilleuse des nerfs
ou des muscles, comme, en gnral, de la vie de l'me proprement
dite; et d'ailleurs le concours de toutes ces diffrentes forces, dans
la vie de l'individu, ne semblait pas non plus explicable par l.
Ainsi se dveloppa un _dualisme_ physiologique complet, une opposition
radicale entre la nature inorganique et l'organique, entre les
processus vitaux et les mcaniques, entre la force matrielle et la
force vitale, entre le corps et l'me. Au dbut du XIXe sicle, ce
vitalisme a t tabli avec de nombreux arguments  l'appui, en France
par L. DUMAS, par REIL en Allemagne.

Un joli expos potique en avait t donn, ds 1795, par ALEX. DE
HUMBOLDT dans son rcit du Gnie de Rhodes (reproduit avec des
remarques critiques dans les _Vues de la nature_).


=Le mcanisme de la vie (physiologie moniste).=--Ds la premire
moiti du XVIIe sicle, le clbre philosophe DESCARTES, sous
l'influence de HARVEY qui venait de dcouvrir la circulation du sang,
avait exprim l'ide que le corps de l'homme, comme celui des animaux,
n'tait qu'une _machine_ complique, dont les mouvements se
produisaient en vertu des mmes lois mcaniques auxquelles obissaient
les machines artificielles construites par l'homme dans un but
dtermin. Il est vrai, DESCARTES revendiquait pour l'homme seul la
complte indpendance de son me immatrielle et il posait mme la
sensation subjective, la pense, comme l'unique chose au monde dont
nous ayons immdiatement une connaissance certaine (_Cogito, ergo
sum!_) Pourtant, ce dualisme ne l'empcha pas de stimuler dans
diverses directions la science mcanique des phnomnes vitaux
considrs en eux-mmes. A sa suite, BORELLI (1660) expliqua les
mouvements du corps, chez les animaux, par des lois toutes mcaniques,
tandis que SYLVIUS essayait de ramener les phnomnes de la digestion
et de la respiration  des processus purement chimiques; le premier
fonda, en mdecine, une cole _iatromcanique_, le second, une cole
_iatrochimique_. Mais ces lans de la raison vers une explication
naturelle mcanique des phnomnes vitaux, ne trouvrent pas
d'application universelle, et, au cours du XVIIIe sicle, ils furent
compltement rprims  mesure que se dveloppait le vitalisme
tlologique. La rputation dfinitive de celui-ci et le retour au
point de vue prcdent ne furent accomplis qu'en ce sicle, lorsque,
vers 1840, la physiologie _compare_ moderne s'leva au rang de
science fconde.


=Physiologie compare.=--Nos connaissances relatives aux fonctions du
corps humain, pas plus que celles relatives  la structure de ce
corps, ne furent acquises,  l'origine, par l'observation directe de
l'organisme humain mais, en grande partie, par celle des Vertbrs
suprieurs les plus proches de lui, surtout des _Mammifres_.

En ce sens les dbuts les plus reculs des deux sciences mritent dj
d'tre appels anatomie et physiologie _compares_. Mais la
physiologie compare proprement dite, qui embrasse tout le domaine des
phnomnes vitaux depuis les animaux infrieurs jusqu' l'homme, ne
date que de ce sicle dont elle a t une difficile conqute; son
grand fondateur fut JEAN MLLER (n en 1801  Berlin, fils d'un
cordonnier).

De 1833  1858, vingt-cinq annes durant, ce biologiste (le plus
rudit de notre temps et celui dont les aptitudes furent les plus
diverses) dploya  l'Universit de Berlin, tant comme professeur que
dans ses recherches de savant, une activit qui n'est comparable qu'
celles runies de HALLER et de CUVIER. Presque tous les grands
biologistes qui ont enseign en Allemagne ou exerc quelque influence
sur la science pendant ces 60 dernires annes, ont t directement ou
indirectement les lves de J. Mller. Parti d'abord de l'anatomie et
de la physiologie humaines, celui-ci tendit bientt ses tudes
comparatives  tous les grands groupes d'animaux suprieurs et
infrieurs. Et comme il comparait, en mme temps, la structure des
animaux disparus avec celle des animaux actuels, les conditions de
l'organisme sain avec celles du malade, comme il faisait un effort
vraiment philosophique pour synthtiser tous les phnomnes de la vie
organique, Mller leva les sciences biologiques  une hauteur
qu'elles n'avaient jamais encore atteinte.

Le fruit le plus prcieux de ces tudes si tendues de Jean Mller, ce
fut son _Manuel de Physiologie humaine_; cet ouvrage classique donnait
beaucoup plus que ne promettait son titre: c'est l'bauche d'une vaste
Biologie compare. Au point de vue de la valeur de ce qu'il renferme
et de la quantit de problmes qu'il embrasse, ce livre, aujourd'hui
encore, est sans rival. En particulier, les mthodes d'observation et
d'exprimentation y sont appliques de faon aussi magistrale que les
mthodes d'induction et de dduction. MLLER, il est vrai, fut, au
dbut, comme tous les physiologistes de son poque, vitaliste.
Seulement, la doctrine rgnante de la force vitale prit chez lui une
forme spciale et se transforma graduellement en son exact oppos.
Car, dans toutes les branches de la physiologie, Mller s'efforait
d'expliquer les phnomnes vitaux mcaniquement; sa force vitale
rforme ne rgne pas _au-dessus_ des lois physico-chimiques
auxquelles est soumis tout le reste de la nature: elle est troitement
_lie_  ces lois mmes; ce n'est rien d'autre, en somme, que la _vie_
elle-mme, c'est--dire la somme de tous les phnomnes moteurs que
nous observons chez les organismes vivants. Ces phnomnes, Mller
s'efforait partout de les expliquer mcaniquement, dans la vie
sensorielle, comme dans la vie de l'me, qu'il s'agt de l'activit
musculaire, des phnomnes de la circulation, de la respiration ou de
la digestion,--ou qu'il s'agt des phnomnes de reproduction et de
dveloppement. Mller provoqua les plus grands progrs en ce que,
partout, partant des phnomnes vitaux les plus simples, observables
chez les animaux infrieurs, il en suivait pas  pas l'volution
graduelle jusqu'aux formes les plus leves, jusqu' l'homme. Ici, sa
mthode de _comparaison critique_, aussi bien en physiologie qu'en
anatomie, se trouvait confirme.

JEAN MLLER est, en outre, le seul des grands naturalistes qui ait
attach une gale importance aux diverses branches de la science et
s'en soit constitu le reprsentant collectif. Aussitt aprs sa mort,
le vaste domaine de son enseignement se morcela en quatre provinces,
presque toujours rattaches aujourd'hui  quatre chaires diffrentes
(sinon davantage),  savoir: Anatomie humaine et compare, Anatomie
pathologique, Physiologie et Embryologie. On a compar la division du
travail qui s'est effectue subitement (1858) au sein de cet immense
rudition, au morcellement de l'empire autrefois constitu par
Alexandre le Grand.


=Physiologie cellulaire.=--Parmi les nombreux lves de JEAN MLLER
qui, en partie de son vivant dj, en partie aprs sa mort,
contriburent puissamment aux progrs des diverses branches de la
biologie, il faut citer comme l'un des plus heureux (sinon, peut-tre,
comme le plus important!) THODORE SCHWANN. Lorsqu'en 1838 le
botaniste de gnie, SCHLEIDEN, reconnut dans la _cellule_ l'organe
lmentaire commun  toutes les plantes et dmontra que tous les
tissus du corps des vgtaux taient composs de cellules, J. MLLER
entrevit de suite l'immense porte de cette importante dcouverte; il
essaya lui-mme de retrouver la mme composition dans diffrents
tissus du corps animal, par exemple dans la _corde dorsale_ des
Vertbrs, provoquant ainsi son lve SCHWANN  tendre cette
vrification  tous les tissus animaux. Celui-ci rsolut heureusement
cette tche difficile dans ses _Recherches microscopiques sur
l'identit de structure et de dveloppement chez les animaux et les
plantes_ (1839). Ainsi tait pose la pierre angulaire de la _thorie
cellulaire_ dont l'importance fondamentale, tant pour la physiologie
que pour l'anatomie, s'est accrue d'anne en anne, trouvant toujours
une confirmation plus gnrale.

Que l'activit fonctionnelle de tous les organismes se rament  celle
de leurs lments histologiques, aux cellules microscopiques, c'est ce
que montrrent surtout deux autres lves de J. Mller, le pntrant
physiologiste E. BRCKE, de Vienne, et le clbre histologiste de
Wrzbourg, ALBERT KLLIKER. Le premier dsigna trs justement la
cellule du nom d'_organisme lmentaire_ et montra en elle, aussi bien
dans le corps de l'homme que dans celui des animaux, le seul facteur
actuel spontanment productif de la vie. KLLIKER s'illustra, non
seulement par le progrs qu'il fit faire  l'histologie en gnral,
mais principalement par la preuve qu'il donna que l'oeuf des animaux,
ainsi que les sphres de segmentation qui en proviennent, sont de
simples cellules.

Bien que la haute importance de la thorie cellulaire pour tous les
problmes biologiques ft universellement reconnue, cependant la
_physiologie cellulaire_, qui s'est fonde sur elle, ne s'est
constitue d'une manire indpendante qu'en ces derniers temps. Ici,
il faut reconnatre  MAX VERWORN, principalement, un double mrite.
Dans ses _tudes psychophysiologiques sur les Protistes_ (1889),
s'appuyant sur d'ingnieuses recherches exprimentales, il a montr
que la _Thorie de l'me cellulaire_[13], propose par moi en 1886,
trouve une entire justification dans l'tude exacte des Protozoaires
unicellulaires et que les processus psychiques observables dans le
groupe des Protistes forment le pont qui relie les phnomnes
chimiques de la nature inorganique  la vie de l'me, chez les animaux
suprieurs. Verworn a dvelopp ces vues et les a appuyes sur
l'embryologie moderne dans sa _Physiologie gnrale_ (2e dition,
1897).

  [13] E. HAECKEL: _Zellseelen und Seelenzellen. Gesammelte
  populaere Vortraege_. I Heft 1878.

Cet ouvrage remarquable nous ramne pour la premire fois au point de
vue si comprhensif de JEAN MLLER, au contraire des mthodes troites
et exclusives de ces physiologistes modernes qui croient pouvoir
tablir la nature des phnomnes vitaux exclusivement au moyen
d'expriences physiques et chimiques. VERWORN a montr que c'est
seulement par la _mthode comparative de_ MLLER et par une tude plus
approfondie de la _physiologie cellulaire_, qu'on peut s'lever
jusqu'au point de vue qui nous permet d'embrasser d'un regard
d'ensemble tout le domaine merveilleux des phnomnes vitaux; par l
seulement nous nous convaincrons que les fonctions vitales de l'homme,
toutes tant qu'elles sont, obissent aux mmes lois physiques et
chimiques que celles des autres animaux.


=Pathologie cellulaire.=--L'importance fondamentale de la thorie
cellulaire pour toutes les branches de la biologie a trouv une
confirmation nouvelle dans la seconde moiti du XIXe sicle. Non
seulement, en effet, la morphologie et la physiologie ont fait de
grandioses progrs, mais encore et surtout nous avons assist  la
complte rforme de cette science biologique qui eut de tous temps la
plus grande importance par ses rapports avec la mdecine pratique: la
_Pathologie_. L'ide que les maladies de l'homme, comme celles de
tous les tres vivants, sont des phnomnes _naturels_ qui doivent,
partant, tre tudis scientifiquement au mme titre que les autres
fonctions vitales, tait dj une conviction profonde chez beaucoup
d'anciens mdecins. Au XVIIe sicle mme, quelques coles mdicales,
celles des _Iatrophysiciens_ et des _Iatrochimistes_, avaient dj
essay de ramener les causes des maladies  certaines transformations
physiques ou chimiques. Mais le degr trs infrieur de dveloppement
de la science d'alors empchait le succs durable de ces lgitimes
efforts. C'est pourquoi, jusqu'au milieu du XIXe sicle, quelques
thories anciennes qui cherchaient l'essence de la maladie dans des
causes surnaturelles ou mystiques, furent-elles presque
universellement admises.

C'est seulement  cette poque que RUDOLF VIRCHOW, galement l'lve
de JEAN MLLER, eut l'heureuse pense d'appliquer  l'organisme malade
la thorie cellulaire qui valait pour l'homme sain; il chercha dans
des transformations imperceptibles des cellules malades et des tissus
constitus par leur ensemble, la vritable cause de ces
transformations plus apparentes qui, sous l'aspect de maladies,
menacent l'organisme vivant de danger et de mort. Pendant les sept
annes, surtout, qu'il fut professeur  Wrzbourg (1849-1856), VIRCHOW
s'acquitta avec un tel succs de la tche qu'il s'tait propose, que
sa _Pathologie cellulaire_ (publie en 1858) ouvrit brusquement,
devant la pathologie tout entire et devant la mdecine pratique
appuye sur elle, des voies nouvelles, hautement fcondes. Quant 
nous et  la tche que nous nous sommes propose, l'importance
capitale qu'offre pour nous cette rforme de la mdecine vient de ce
qu'elle nous conduit  une conception purement scientifique et moniste
de la maladie. L'homme malade, aussi bien que l'homme sain, sont donc
soumis aux mmes ternelles lois d'airain de la physique et de la
chimie, que tout le reste du monde organique.


=Physiologie des Mammifres.=--Parmi les nombreuses classes d'animaux
(50  80) que distingue la zoologie moderne, les _Mammifres_, non
seulement au point de vue morphologique, mais encore au point de vue
physiologique, occupent une place tout  fait  part.

Et puisque l'homme, par la structure tout entire de son corps,
appartient  la classe des Mammifres, nous pouvons nous attendre 
l'avance  ce que le caractre spcial de ses fonctions lui soit
commun avec les autres Mammifres. Et de fait, il en va bien ainsi. La
circulation et la respiration s'accomplissent chez l'homme absolument
en vertu des mmes lois et sous la mme forme particulire que chez
tous les autres Mammifres--et chez eux seuls--; elle rsulte de la
structure spciale et trs complexe de leur coeur et de leurs poumons.
C'est chez les Mammifres seulement que tout le sang artriel est
emport du ventricule gauche et conduit dans le corps par un seul arc
aortique--situ, partout,  gauche--tandis que chez les Oiseaux il est
situ  droite et que chez les Reptiles, les deux arcs fonctionnent.
Le sang des Mammifres diffre de celui de tous les autres Vertbrs
par ce fait que le noyau des globules rouges a disparu (par
rgression). Les mouvements respiratoires, dans cette classe
seulement, s'effectuent surtout grce au _diaphragme_, parce que
celui-ci ne forme que chez les Mammifres une cloison complte entre
les cavits thoracique et abdominale. Mais le caractre le plus
important de cette classe parvenue  un si haut degr de
dveloppement, c'est la production de _lait_ dans les glandes
mammaires et le mode spcial d'levage des jeunes, consquence du fait
qu'ils sont nourris par le lait maternel. Et comme cet allaitement
exerce une influence capitale sur d'autres fonctions, comme l'amour
maternel des Mammifres a racine dans ce mode de rapports si troits
entre la mre et le jeune, le nom donn  la classe nous rappelle 
juste titre la haute importance de l'allaitement chez les Mammifres.
Des millions de tableaux, dus la plupart  des artistes de premier
rang, glorifient la _Madone avec l'enfant Jsus_, comme l'image la
plus pure et la plus sublime de l'amour maternel, de ce mme instinct
dont la forme extrme est la tendresse exagre des mres-singes.


=Physiologie des singes.=--Puisqu'entre tous les Mammifres les singes
se rapprochent le plus de l'homme par l'ensemble de leur conformation,
on peut prvoir  l'avance qu'il en ira de mme en ce qui regarde les
fonctions physiologiques; et, de fait, il en va bien ainsi. Chacun
sait combien les habitudes, les mouvements, les fonctions
sensorielles, la vie psychique, les soins donns aux jeunes sont les
mmes chez les singes et chez l'homme. Mais la physiologie
scientifique dmontre la mme identit capitale galement sur des
points moins remarqus: le fonctionnement du coeur, la scrtion
glandulaire et la vie sexuelle. A cet gard, un dtail surtout
curieux, c'est que chez beaucoup d'espces de singes les femelles,
parvenues  l'ge adulte, sont rgulirement exposes  un coulement
de sang provenant de l'utrus et qui correspond  la menstruation (ou
rgles mensuelles) de la femme. La scrtion du lait par la glande
mammaire et la faon dont le jeune tte, se font encore absolument de
la mme manire chez la femelle du singe et chez la femme.

Enfin, un fait particulirement intressant, c'est que la _langue des
sons_ chez les singes apparat  l'examen de la physiologie compare,
comme l'tape pralable vers la langue articule de l'homme. Parmi les
singes anthropodes encore existants, il y en a dans l'Inde une espce
qui est musicienne: l'_hylobates syndactilus_ chante et sa gamme de
sons, parfaitement purs et mlodieux, progressant par demi-tons,
s'tend sur un octave.

Pour un linguiste impartial, il n'y a plus moyen de douter aujourd'hui
que notre langue des concepts, si perfectionne, ne se soit
dveloppe lentement et progressivement  partir de la langue des
sons imparfaite de nos anctres, les singes du pliocne.




CHAPITRE IV

Notre Embryologie

  TUDES MONISTES D'ONTOGNIE HUMAINE ET COMPARE.--IDENTIT DE
     DVELOPPEMENT DE L'EMBRYON ET DE L'ADULTE, CHEZ L'HOMME ET
     CHEZ LES VERTBRS.

   L'homme est-il un tre spcial? Est-il produit par un autre
   procd qu'un chien, un oiseau, une grenouille ou un poisson?
   Donne-t-il ainsi raison  ceux qui affirment qu'il n'a pas place
   dans la Nature et n'a aucune parent relle avec le monde
   infrieur de la vie animale? Ou bien ne sort-il pas d'un germe
   identique, ne parcourt-il pas lentement et progressivement les
   mmes modifications que les autres tres? La rponse n'est pas
   un instant douteuse et n'a pas t l'objet du moindre doute
   pendant les trente dernires annes. Il n'y a pas non plus moyen
   d'en douter: le mode de formation et les premiers stades de
   dveloppement sont identiques chez l'homme et chez les animaux
   situs immdiatement au-dessous de lui dans l'chelle des tres:
   il n'y a pas moyen d'en douter, sous ces rapports, il est plus
   prs du singe que le singe du chien.

    TH. HUXLEY (1863).




SOMMAIRE DU CHAPITRE IV

  L'embryologie  ses dbuts.--Thorie de la prformation.--Thorie
     de l'embotement. Haller et Leibniz.--Thorie de l'pigense.
     C. F. Wolff.--Thorie des feuillets germinatifs.--C. E.
     Baer.--Dcouverte de l'oeuf humain. Remak. Klliker.--L'ovule
     et l'embryon.--Thorie gastrenne.--Protozoaires et
     Mtazoaires.--L'ovule et le spermatozode humains.--Oscar
     Hertwig.--Conception.--Fcondation.--Ebauche de l'embryon
     humain.--Identit entre les embryons de tous les
     Vertbrs.--Les enveloppes embryonnaires chez
     l'homme.--Amnion, Serolemme et Allantode.--Formation du
     placenta et arrire-faix.--Membrane crible et cordon
     ombilical.--Le placenta discode des singes et de l'homme.


LITTRATURE

   C. E. BAER.--_Ueber Entwickelungsgeschichte der Thiere.
   Beobachtung und Reflexion._ 1828.

   A. KOELLIKER.--_Grundriss der Entwickelungsgeschichte des
   Menschen und der hheren Thiere_ (2te Aufl. 1884).

   E. HAECKEL.--_Studien zur Gastra Theorie._ Ina, 1873-1884.

   O. HERTWIG.--_Lehrbuch der Entwickelungsgeschichte des Menschen
   und der Wirbelthiere_ (Vte Aufl. 1896).

   J. KOLLMANN.--_Lehrbuch der Entwickelungsgeschichte des
   Menschen_ (1898).

   H. LOCHER-WILD.--_Ueber Familien-Anlage und Erblichkeit. Eine
   wissenschaftliche Razzia_ (Zurich, 1874).

   CH. DARWIN.--_De la variabilit chez les animaux et les plantes
    l'tat de domestication_ (trad. fran. de E. Barbier).

   E. HAECKEL.--_Anthropogenie. Gemeinverstndliche
   wissenschaftliche Vortrge ueber Entwickelungsgeschichte des
   Menschen_, IVte Aufl. 1891.


Plus encore que l'anatomie et la physiologie compares, _l'ontognie_,
_l'histoire du dveloppement de l'individu_ est la cration de notre
XIXe sicle. Comment l'homme se dveloppe-t-il dans la matrice? Et
comment se dveloppent les animaux en sortant de l'oeuf? Comment se
dveloppe la plante en sortant de la graine? Cette question, grosse de
consquences, a sans doute fait rflchir l'esprit humain depuis des
milliers d'annes; mais ce n'est que trs tard,--il y a seulement 70
ans de cela--que l'embryologiste BAER nous a montr les vrais moyens
de pntrer plus avant dans la connaissance des faits mystrieux de
l'embryologie. Et c'est plus tard encore,--il y a seulement 40
ans--que DARWIN, par sa thorie de la descendance rforme, nous a
fourni la clef capable d'ouvrir la porte ferme, derrire laquelle
l'embryologie abrite ses secrets et les moyens d'en pntrer les
causes. Ayant donn de ces faits,--du plus haut intrt mais d'une
interprtation difficile,--un expos  la porte de tous et dvelopp,
dans mon _Embryologie de l'homme_ (1re partie de l'anthropognie, 4e
d., 1891), je me bornerai ici  rsumer et interprter brivement les
phnomnes principaux. Jetons d'abord un regard en arrire afin
d'avoir un aperu historique de ce que furent, dans le pass,
l'_Ontognie_ et, s'y rattachant, la thorie de la prformation.


=Thorie de la prformation.=--L'_embryologie  ses dbuts_ (cf. la
leon II de mon Anthropognie). De mme que, pour l'anatomie compare,
les oeuvres classiques d'ARISTOTE, du Pre de l'histoire naturelle,
dans toutes ses branches, sont encore pour l'embryologie la source
scientifique la plus ancienne que nous connaissions (IVe sicle avant
J.-C.). Non seulement dans sa grande _Histoire des animaux_, mais
encore dans un trait spcial et plus petit, _Cinq livres sur la
gnration et le dveloppement des animaux_, le grand philosophe nous
rapporte une masse de faits intressants et il y joint des
considrations relatives  leur interprtation; beaucoup d'entre elles
n'ont t apprcies  leur juste valeur qu'en ces derniers temps et
mme on peut dire qu'on les a dcouvertes  nouveau. Naturellement il
s'y trouve aussi beaucoup de fables et d'erreurs, et quant au
dveloppement cach de l'embryon humain, on ne savait rien de prcis 
cette poque. Mais pendant la longue priode suivante, pendant un
espace de temps de deux mille ans, la science sommeilla sans faire
aucun progrs. C'est seulement au dbut du XVIIe sicle qu'on
recommena  s'occuper de ces questions; l'anatomiste italien, FABRICE
D'AQUAPENDENTE (de Padoue) publia en 1600 les plus anciennes figures
et descriptions que nous ayons d'embryons humains et d'animaux
suprieurs; tandis que le clbre MALPIGHI (de Bologne), novateur en
zoologie comme en botanique, donna en 1687 le premier expos complet
de la formation du jeune poulet dans l'oeuf, aprs l'incubation.

Tous ces anciens observateurs taient domins par cette ide que dans
l'oeuf des animaux, comme dans la semence des plantes suprieures, le
corps tout entier, avec toutes ses parties existait dj prform,
mais si tnu et si transparent qu'on ne pouvait le reconnatre; le
dveloppement tout entier n'tait, par suite, rien d'autre que la
croissance ou l'_volution_ (_evolutio_) des parties enveloppes
(_partes involut_). Le meilleur nom qui convienne  cette thorie
errone, qui a t presque universellement admise jusqu'au
commencement de notre sicle, c'est celui de _thorie de la
prformation_; on l'appelle souvent aussi thorie de l'volution,
mais par ce terme beaucoup d'auteurs modernes entendent galement la
thorie, tout autre, de la transformation.


=Thorie de l'embotement.= (Thorie de la scatulation).--En rapport
troit avec la thorie de la prformation et comme sa consquence
lgitime, nous rencontrons au sicle dernier une thorie plus vaste
qui occupa vivement les biologistes capables de penser: c'est
l'trange thorie de l'embotement. Puisqu'on admettait que dans
l'oeuf, l'bauche de l'organisme entier avec toutes ses parties
existait dj, il fallait que l'ovaire du jeune foetus avec les oeufs
de la gnration suivante y ft prform et que ceux-ci,  leur tour,
continssent les oeufs de la gnration d'aprs, et ainsi de suite 
l'infini! L-dessus, le clbre physiologiste HALLER calcula qu'il y a
6.000 ans, le sixime jour de la cration, le bon Dieu avait produit
en mme temps les germes de 200.000 millions d'hommes et les avait
habilement embots l'un dans l'autre dans l'ovaire de notre
respectable mre ve. Un philosophe, qui n'tait rien moins que le
grand LEIBNIZ, adopta ces vues et en tira parti pour sa thorie des
Monades; et comme en vertu de celle-ci le corps et l'me sont
ternellement et indissolublement unis, Leibniz appliqua sa thorie du
corps  l'me. Les mes des hommes ont toujours exist sous la forme
de corps organiss en la personne de leurs anctres jusqu' Adam,
c'est--dire depuis le commencement des choses!!!


=Thorie de l'pigense.=--En novembre 1758,  Halle, un jeune mdecin
de 26 ans, G. FR. WOLFF (le fils d'un cordonnier de Berlin), soutenait
sa thse de doctorat, laquelle avait pour titre _Theoria
generationis_. Appuyant sa dmonstration sur une srie d'expriences
aussi laborieuses que soigneusement faites, il tablissait que toute
la thorie rgnante de la prformation et de la scatulation tait
fausse.

Dans l'oeuf de poule, aprs l'incubation, il n'y a, au dbut, aucune
trace de ce qui sera plus tard le corps de l'oiseau avec ses
diffrentes parties; mais au lieu de cela nous trouvons en haut, sur
la sphre jaune de vitellus, un petit disque circulaire, blanc. Ce
mince _disque germinatif_ devient ovale et se subdivise alors en
quatre couches situes l'une au-dessus de l'autre et qui sont les
bauches des quatre systmes les plus importants d'organes: d'abord,
le plus superficiel, le systme nerveux; au-dessous, la masse charnue
(systme musculaire); puis le systme vasculaire (avec le coeur) et
enfin le canal intestinal. Ainsi, disait WOLFF avec raison, la
formation du foetus consiste, non pas dans le dveloppement d'organes
prforms, mais dans une _chane de noformations_, dans une vraie
pigense; les parties apparaissent l'une aprs l'autre et toutes
sous une forme simple, absolument diffrente de celle qui se
dveloppera plus tard: celle-ci ne se produit que par une srie de
transformations merveilleuses. Cette grande dcouverte--une des plus
importantes du XVIIIe sicle--bien qu'elle ait pu tre confirme
immdiatement par la seule vrification des faits observs, et bien
que la _Thorie de la gnration_ fonde sur elle ne ft pas 
proprement parler une thorie mais un simple fait, demeura
compltement mconnue pendant un demi-sicle.

La principale entrave lui venait de la puissante autorit de HALLER
qui la combattait avec obstination, lui opposant ce dogme: Il n'y a
pas de devenir! aucune partie du corps n'est forme avant l'autre,
toutes se produisent en mme temps. WOLFF, qui avait d partir pour
Ptersbourg, tait mort depuis longtemps lorsque ses dcouvertes,
oublies depuis, furent reproduites par LORENZ OKEN,  Ina (1806).


=Thorie des feuillets germinatifs.=--Aprs que la thorie de
l'pigense de WOLFF et t confirme par OKEN et par MECKEL (1812)
et que l'important travail de celui-ci sur le dveloppement du tube
intestinal et t traduit du latin en allemand, beaucoup de jeunes
naturalistes, en Allemagne, se mirent avec le plus grand zle 
l'tude prcise de l'embryologie. Le plus clbre et le plus heureux
d'entre eux fut C. E. BAER; son fameux ouvrage parut en 1828 sous ce
titre: _Embryologie des animaux. Observation et rflexion_. Non
seulement le processus de dveloppement du germe y est dcrit d'une
faon complte et remarquablement claire, mais on trouve, en outre,
dans ce livre nombre de rflexions profondes au sujet des faits
observs. C'est  dcrire la formation de l'embryon chez l'_homme_ et
les _Vertbrs_, que l'auteur s'est surtout attach, mais il examine,
en outre, l'ontognie toute diffrente des animaux infrieurs,
invertbrs. Les deux assises en forme de feuillets qui apparaissent
les premires dans le disque rond germinatif des Vertbrs suprieurs,
se subdivisent d'abord chacune, selon BAER, en deux feuillets et les
quatre feuillets germinatifs se transforment en quatre _tubes_ qui
donnent les organes fondamentaux: couche pidermique, couche
musculaire, couche vasculaire et couche muqueuse. A la suite de
processus d'pigense trs compliqus, les organes dfinitifs se
constituent et cela de la mme manire chez l'homme et chez tous les
Vertbrs. Il en va tout autrement dans les trois groupes principaux
d'Invertbrs, qui d'ailleurs diffrent encore  ce point de vue les
uns des autres. Parmi les nombreuses dcouvertes particulires de
BAER, l'une des plus importantes fut l'oeuf humain. Jusqu'alors, chez
l'homme comme chez tous les Mammifres, on avait considr comme des
ovules certaines petites vsicules, abondantes dans l'ovaire. BAER, le
premier, montra en 1827 que les vritables ovules sont enferms dans
ces vsicules, les follicules de Graaf, qu'ils sont beaucoup plus
petits qu'elles, que ce sont de petites sphres n'ayant que 0,2
millimtres de diamtre, visibles  l'oeil nu dans des circonstances
favorables. Le premier, Baer s'aperut encore que, chez tous les
Mammifres, ces petits ovules fconds, en se dveloppant, donnent
d'abord naissance  une vsicule germinative caractristique, une
_Sphre creuse_ contenant un liquide, dont la paroi est forme par la
mince enveloppe embryonnaire: le _blastoderme_.


=Ovule et spermatozode.=--Dix ans aprs que Baer et donn un solide
fondement  l'embryologie par sa thorie des feuillets germinatifs,
une nouvelle tche, trs importante, fut impose  cette science par
la _thorie cellulaire_ (1838). Quel est le rapport de l'oeuf animal
et des feuillets germinatifs qui en proviennent, aux tissus et aux
cellules qui composent le corps adulte? La rponse  cette question
capitale fut donne au milieu de notre sicle par deux des lves les
plus distingus de J. Mller: REMAK ( Berlin) et KOELLIKER (
Wrzbourg). Ils dmontrrent que l'oeuf n'est pas autre chose 
l'origine qu'une _cellule_ et que, de mme, les nombreuses sphres de
segmentation qui en proviennent, par divisions successives, ne sont
que de simples cellules. Ces sphres de segmentation servent d'abord
 former les feuillets germinatifs, puis, par suite de la division du
travail et de la diffrenciation qui se produisent au sein de ceux-ci,
les divers organes se constituent. KOELLIKER eut, en outre, le grand
mrite de dmontrer que le liquide spermatique muqueux des animaux
mles n'tait pas autre chose qu'un amas de cellules microscopiques.
Les animalcules spermatiques toujours en mouvement et en forme
d'pingles, qui s'y trouvent, les _spermatozodes_, ne sont autre
chose que des _cellules flagelles_ spciales, ainsi que je l'ai
dmontr pour la premire fois, en 1866, sur les filaments
spermatiques des ponges.

Ainsi, on avait dmontr que les deux lments reproducteurs
essentiels, le sperme du mle et l'ovule de la femelle, rentraient,
eux aussi, dans la thorie cellulaire; dcouverte dont la haute porte
philosophique ne fut reconnue que plus tard, par l'tude approfondie
des phnomnes de fcondation (1875).


=Thorie gastrenne.=--Toutes les recherches, faites jusqu'alors, sur
la formation de l'embryon, concernaient l'homme et les _Vertbrs_
suprieurs, mais surtout l'oeuf d'oiseau: car pour l'exprimentation,
l'oeuf de poule est le plus gros, le plus commode et on l'a toujours
en grande quantit,  sa disposition. On peut trs aisment faire
couver l'oeuf jusqu' closion dans la couveuse--aussi bien que si la
poule couvait elle-mme--puis suivre d'heure en heure la srie de
transformations qui s'effectuent en trois semaines, depuis la simple
cellule oeuf jusqu' l'oiseau complet. BAER lui-mme n'avait pu
dmontrer l'identit dans le mode de formation caractristique de
l'embryon et dans l'apparition des divers organes, que pour les
diffrentes classes de Vertbrs. Par contre, pour les nombreuses
classes d'_Invertbrs_--c'est--dire la plus grande majorit des
animaux--la formation du jeune semblait s'effectuer de tout autre
faon et chez la plupart, les feuillets germinatifs semblaient faire
dfaut. C'est seulement au milieu de ce sicle que leur existence fut
dmontre chez les Invertbrs; par HUXLEY (1849) pour les Mduses,
par KOELLIKER (1844) pour les Cphalopodes.

Les dcouvertes de KOWALEWSKY (1866) prirent ensuite une importance
spciale: ce savant montra que le plus infrieur des Vertbrs, la
lancette ou _Amphioxus_ se dveloppe exactement de la mme
manire--manire  vrai dire trs primitive--qu'un Tunicier,
Invertbr d'apparence trs diffrent, l'tui de mer ou _ascidie_.
Le mme observateur montra, en outre, une formation analogue aux
feuillets germinatifs chez diffrents vers, chez les Echinodermes et
chez les Articuls. Je m'occupais alors moi-mme, depuis 1866, du
dveloppement des ponges, des coraux, des mduses et des
siphonophores et comme, dans ces classes infrieures d'organismes
pluricellulaires, j'observais partout la mme formation de deux
feuillets primaires, j'acquis la conviction que ce processus important
de germination tait le mme  travers toute la srie animale. Ce fait
me parut surtout important que chez les ponges et les Coelentrs
infrieurs (polypes, mduses) le corps n'est constitu longtemps,
sinon toute la vie, que de deux simples assises cellulaires; HUXLEY
(1849), les avait dj compares, en ce qui concerne les mduses, aux
deux feuillets primaires des Vertbrs. M'appuyant sur ces
observations et ces comparaisons, je posai alors en 1872, dans ma
Philosophie des ponges calcaires, la _thorie_ _gastrenne_ dont
les points essentiels sont les suivants: I. Le rgne animal tout
entier se divise en deux grands groupes radicalement diffrents, les
animaux monocellulaires (_Protozoaires_) et les animaux
pluricellulaires (_Mtazoaires_); l'organisme tout entier des
_Protozoaires_ (Rhizopodes et Infusoires), demeure, la vie durant, 
l'tat de simple cellule (plus rarement on trouve un rseau lche de
cellules qui ne forment pas encore un tissu, le _coenobium_);
l'organisme des _Mtazoaires_, par contre, n'est unicellulaire qu'au
dbut, plus tard il est compos de nombreuses cellules qui forment des
_tissus_. II. Il s'ensuit que la reproduction et le mode de
dveloppement diffrent aussi essentiellement dans les deux groupes;
la reproduction, chez les Protozoaires, est gnralement _asexue_,
elle se fait par division, bourgeonnement ou sporulation; ces animaux
ne possdent,  proprement parler, ni oeuf ni sperme. Chez les
_Mtazoaires_, au contraire, les sexes masculin et fminin diffrent,
la reproduction est presque toujours _sexue_, elle a lieu au moyen
d'oeufs qui sont fconds par le sperme du mle. III. Il s'ensuit que
c'est chez les seuls Mtazoaires que se forment des _feuillets
germinatifs_ et  leur suite des _tissus_, lesquels manquent encore
totalement chez les Protozoaires. IV. Chez les Mtazoaires
n'apparaissent d'abord que _deux_ feuillets germinatifs primaires, qui
ont partout la mme signification essentielle: le _feuillet
pidermique_, externe, donnera le revtement cutan externe et le
systme nerveux; le _feuillet intestinal_, interne, au contraire, sera
l'origine du tube intestinal et de tous les autres organes. V. Au
stade qui, partout, suit celui de l'oeuf fcond et o l'on ne
rencontre que les deux feuillets primitifs, j'ai donn le nom de
_larve intestinale_ ou de germe en gobelet (gastrula); le corps 
deux assises en forme de gobelet, dlimite originairement une simple
cavit digestive, l'_intestin primitif_ (progaster ou archenteron)
dont l'unique ouverture est la _bouche primitive_ (prostoma ou
blastopore). Tels sont les premiers organes du corps, chez les animaux
pluricellulaires, et les deux assises cellulaires de la paroi, simples
pithliums, sont les premiers tissus; tous les autres organes et
tissus n'apparaissent que plus tard (formations secondaires) et
proviennent des premiers. VI. De cette identit, de cette _homologie
de la gastrula_ dans toutes les classes et toutes les subdivisions du
groupe des Mtazoaires, je tirai, en vertu de la grande loi
biogntique (cf. chap. V) la conclusion suivante: _tous les
Mtazoaires drivent primitivement d'une forme ancestrale commune, la
gastra_; de plus, cette forme ancestrale, qui remonte  une poque
trs recule (priode laurentienne) et a disparu depuis longtemps,
possdait, dans ses traits essentiels, la forme et la composition qui
se sont conserves par _hrdit_ chez la gastrula actuelle. VII.
Cette conclusion phylogntique, tire de la comparaison des faits de
l'ontognie, est en outre confirme par ce fait qu'il existe encore
aujourd'hui des individus appartenant au groupe des _Gastrads_
(Gastrmaries, Cyemaries, Physemaries) ainsi que des formes
ancestrales dans d'autres groupes, dont l'organisation n'est que trs
peu suprieure  celle des gastrads prcdents (l'_olynthus_ chez
les Spongiaires; l'_hydre_, le polype commun d'eau douce, chez les
Coelentrs; la _convolute_ et autres Cryptocles, les plus simples
des Turbellaris, chez les Plathelminthes). VIII. La suite du
dveloppement,  partir du stade gastrula, permet de diviser les
Mtazoaires en deux grands groupes trs diffrents: les plus anciens,
_animaux infrieurs_ (Coelentrs ou Aclomiens) ne prsentent pas
encore de cavit du corps et ne possdent ni sang, ni anus; c'est le
cas des Gastrads, des Spongiaires, des Coelentrs et des
Plathelminthes. Les plus rcents, au contraire, les _animaux
suprieurs_ (Clomiens ou Artiozoaires) possdent une vritable cavit
du corps et, la plupart du moins, du sang et un anus; ils comprennent
les _vers_ (Vermalia) et les groupes typiques suprieurs auxquels les
vers ont donn naissance: chinodermes, Mollusques, Arthropodes,
Tuniciers et Vertbrs.

Tels sont les points essentiels de ma _thorie gastrenne_ dont la
premire bauche date de 1872 mais que j'ai reprise plus tard et
dveloppe plus longuement, m'efforant, dans une srie d'Etudes sur
la thorie gastrenne, de lui donner une base plus solide encore
(1873-1884). Quoiqu'au dbut cette thorie ait t presque
universellement repousse et qu'elle ait t violemment combattue
pendant dix ans par de nombreuses autorits, elle est aujourd'hui
(depuis prs de quinze ans) admise par tous les savants comptents.
Voyons maintenant l'tendue des consquences que nous pouvons tirer de
la thorie gastrenne et de l'embryologie en gnral, par rapport au
problme principal que nous nous sommes pos: la place de l'homme
dans la nature.


=Ovule et spermatozode de l'homme.=--L'oeuf de l'homme, comme
celuide tous les autres Mtazoaires, est une simple cellule et
cette petite cellule sphrique (qui n'a que 0,2 millimtres de
diamtre) a la mme structure caractristique que chez tous les
autres mammifres vivipares. La petite masse protoplasmique, en
effet, est entoure d'une paisse membrane transparente, prsentant
de fines stries radiales: la _zone pellucide_, la petite vsicule
germinative, elle aussi (le noyau cellulaire), incluse  l'intrieur
du protoplasma (corps cellulaire) prsente la mme grandeur et la
mme structure que chez les autres Mammifres. On en peut dire autant
des _spermatozodes_ ou filaments spermatiques, anims de mouvements,
du mle, de ces minuscules cellules flagelles en forme de filaments
et qu'on trouve par millions dans chaque gouttelette du _sperme_ muqueux
du mle; on les avait pris autrefois,  cause de leurs mouvements
rapides, pour des _animalcules spermatiques_ spciaux: les
spermatozaires. L'apparition de ces deux importantes cellules
sexuelles dans la _glande sexuelle_ (gonade), se fait, elle aussi de
la mme faon chez l'homme et chez les autres Mammifres; les oeufs
dans l'ovaire de la femme (_ovarium_) aussi bien que les
spermatozodes dans le testicule de l'homme (_spermarium_) se
produisent partout de la mme faon: ils drivent de cellules,
provenant originairement de l'_pithlium coelomique_, de cette assise
cellulaire qui revt la cavit du corps.


=Conception. Fcondation.=--Le moment le plus important dans la vie de
tout homme (comme de tout autre Mtazoaire) c'est celui o commence
son existence individuelle; c'est l'instant o les deux cellules
sexuelles des parents se rencontrent et se fusionnent pour former une
cellule unique. Cette nouvelle cellule, l'ovule fcond, est la
_cellule souche_ individuelle (cytula) dont proviendront, par des
divisions successives, les cellules des feuillets germinatifs, et la
gastrula. C'est seulement avec la formation de cette _cytula_,
c'est--dire avec le processus de la fcondation lui-mme, que
commence l'_existence de la personne_, de l'individualit
indpendante. Ce fait ontogntique est _essentiellement important_,
car de lui seul, dj, on peut tirer des consquences d'une porte
immense. Et d'abord il s'en suit, ainsi qu'on le voit clairement, que
l'homme, ainsi que tous les autres Mtazoaires, tient toutes ses
qualits personnelles, corporelles et intellectuelles, de ses deux
parents qui les lui ont transmises en vertu de l'_hrdit_; il
s'ensuit, en outre, qu'une certitude s'impose  nous, grosse de
consquences: c'est que la nouvelle personne, qui doit son origine 
ces phnomnes, ne peut absolument pas prtendre  tre _immortelle_.

Les dtails du processus de fcondation et de reproduction sexue, en
gnral, prennent par suite une importance capitale; ils ne nous sont
connus, avec toutes leurs particularits, que depuis 1875, depuis
qu'OSCAR HERTWIG (alors mon lve et mon compagnon de voyage 
Ajaccio) ouvrit la voie aux recherches ultrieures par celles qu'il
fit sur la fcondation des oeufs d'oursins. La belle capitale de l'le
des romarins, o Napolon naquit en 1769, est en mme temps l'endroit
o furent observs pour la premire fois avec exactitude, et dans
leurs moindres dtails, les secrets de la fcondation animale. HERTWIG
trouva que le seul phnomne essentiel tait la fusion des deux
cellules sexuelles et de leurs noyaux. Parmi les millions de cellules
flagelles mles qui se pressent en essaim autour de l'ovule femelle,
un seul pntre dans le corps protoplasmique. Les noyaux des deux
cellules (noyau du spermatozode et noyau de l'ovule), sont attirs
l'un vers l'autre par une force mystrieuse considre comme une
_activit sensorielle_ chimique, analogue  l'odorat: les deux noyaux
s'approchent ainsi l'un de l'autre et se fusionnent. Ainsi, grce 
une impression sensible des deux noyaux sexuels et par suite d'un
_chimiotropisme rotique_, il se produit une nouvelle cellule qui
runit en elle les qualits hrditaires des deux parents; le noyau du
spermatozode transmet les caractres paternels, celui de l'ovule les
caractres maternels  la _cellule souche_ aux dpens de laquelle le
germe se dveloppe; cette transmission vaut aussi bien pour les
qualits corporelles que pour ce qu'on appelle les qualits de l'me.


=Ebauche de l'embryon humain.=--La formation des feuillets germinatifs
par division rpte de la cellule souche, l'apparition de la gastrula
et des formes embryonnaires issues d'elle, tout cela se produit chez
l'homme absolument de la mme manire que chez les Mammifres
suprieurs, avec les mmes dtails caractristiques qui diffrencient
ce groupe de celui des Vertbrs infrieurs. Dans les premires
priodes du dveloppement embryologique, ces caractres propres des
Placentaliens ne se distinguent pas encore. La forme trs importante
de la _chordula_ ou larve chordale, qui suit immdiatement le stade
gastrula, prsente chez tous les Vertbrs les mmes traits
essentiels: une simple baguette axiale, la chorda, s'tend tout droit
suivant le grand axe du corps qui est ovale, en forme de bouclier
(bouclier germinatif); au-dessus de la chorda se dveloppe, aux
dpens du feuillet externe, la moelle pinire; au-dessous de la
chorda le tube digestif. C'est alors seulement qu'apparaissent des
deux cts,  droite et  gauche de la baguette axiale, la chane des
vertbres primitives, et l'bauche des plaques musculaires avec
lesquelles commence la segmentation du corps. Devant, sur la face
intestinale, apparaissent de chaque ct les fentes branchiales,
ouvertures du pharynx par lesquelles  l'origine, chez nos anctres
les poissons, l'eau ncessaire  la respiration et avale par la
bouche ressortait ainsi sur les cts. Par suite de la tnacit de
l'_hrdit_, ces _fentes branchiales_, qui n'avaient d'importance que
chez les formes ancestrales aquatiques, c'est--dire chez les animaux
voisins des poissons, apparaissent aujourd'hui encore chez l'homme,
comme chez tous les autres Vertbrs; elles disparaissent par la
suite. Mme aprs l'apparition, dans la rgion de la tte, des cinq
vsicules crbrales, aprs que, sur les cts, les yeux et les
oreilles se sont bauchs, aprs que, dans la rgion du tronc, les
rudiments des deux paires de membres ont fait saillie sous forme de
bourgeons ronds un peu aplatis, mme alors, l'embryon humain, en forme
de poisson, est encore si semblable  celui de tous les Vertbrs,
qu'on ne peut pas l'en distinguer.


=Identit entre les embryons de tous les Vertbrs.=--L'identit sur
tous les points essentiels entre l'embryon humain et celui des autres
Vertbrs,  ces premiers stades de la formation et tant en ce qui
concerne la forme extrieure du corps que la structure interne--est un
_fait embryologique de premire importance_; on en peut dduire, en
vertu de la grande loi biogntique, des consquences capitales. Car
on ne peut pas l'expliquer autrement qu'en admettant qu'il y a eu
_hrdit_  partir d'une forme ancestrale commune. Lorsque nous
constatons qu' un certain stade, l'embryon de l'homme et celui du
singe, celui du chien et celui du lapin, celui du porc et celui du
mouton, quoiqu'on les puisse reconnatre appartenir  des Vertbrs
suprieurs, ne peuvent cependant pas tre distingus l'un de l'autre,
le fait ne nous semble pouvoir tre expliqu que par une origine
commune. Et cette explication se confirme si nous observons les
diffrences, les divergences qui surviennent ensuite entre ces formes
embryonnaires. Plus deux formes animales sont voisines dans l'ensemble
de leur conformation et par suite dans la classification naturelle,
plus aussi leurs embryons se ressemblent longtemps, plus aussi
dpendent troitement l'un de l'autre les deux groupes de l'arbre
gnalogique auxquels se rattachent ces deux formes: plus est proche
leur parent phylogntique. C'est pourquoi les embryons de l'homme
et des singes anthropodes restent encore trs semblables par la
suite,  un degr trs avanc de dveloppement o les diffrences qui
les distinguent des embryons des autres Mammifres sont immdiatement
reconnaissables. J'ai expos ce fait essentiel, tant dans mon
_Histoire de la Cration naturelle_ (1898, tabl. 2 et 3) que dans mon
_Anthropognie_ (1891, tabl. 6  9) en rapprochant, pour un certain
nombre de Vertbrs, les stades correspondants du dveloppement.


=Les enveloppes embryonnaires chez l'homme.=--La haute importance
phylogntique de la ressemblance dont nous venons de parler ressort
non seulement de la comparaison des embryons de Vertbrs en
eux-mmes, mais aussi de celle de leurs enveloppes. Les trois classes
suprieures de Vertbrs, en effet (Reptiles, Oiseaux et Mammifres)
se distinguent des classes infrieures par la formation d'enveloppes
embryonnaires caractristiques: l'_amnion_ (peau aqueuse) et le
_srolemme_ (peau sreuse). L'embryon est inclus  l'intrieur de ces
sacs pleins d'eau et il est ainsi protg contre les chocs et les
pressions. Cet appareil protecteur, qui a sa raison d'tre dans
l'utilit, n'est probablement apparu que pendant la priode permique,
alors que les premiers Reptiles, (les Proreptiles), formes originaires
des _Amniotes_, se sont compltement adapts  la vie terrestre. Chez
leurs anctres directs, les Amphibies, comme chez les Poissons, cet
appareil protecteur fait encore dfaut: il tait superflu chez ces
animaux aquatiques. A l'acquisition de ces enveloppes se rattachent,
chez tous les Amniotes, deux changements: premirement, la
disparition complte des branchies (tandis que les arcs branchiaux et
les fentes qui les sparaient se transmettent sous forme d'organes
rudimentaires) et deuximement la formation de l'_allantode_. Ce sac
plein d'eau, en forme de vsicule, se dveloppe chez l'embryon de tous
les Amniotes aux dpens de l'intestin postrieur et n'est pas autre
chose que la vessie urinaire agrandie des Amphibies ancestraux. Ses
parties interne et infrieure formeront plus tard la vessie dfinitive
des Amniotes, tandis que la partie externe, la plus grande, entre en
rgression. D'ordinaire l'allantode joue, pendant quelque temps, un
rle important dans la respiration de l'embryon par ce fait que
d'importants vaisseaux s'talent sur sa paroi. La formation des
enveloppes embryonnaires (_amnion et srolemme_), aussi bien que celle
de l'allantode, a lieu chez l'homme absolument de la mme manire que
chez tous les autres Amniotes et par les mmes processus compliqus de
dveloppement: l'_homme est un vritable Amniote_.


=Le placenta de l'homme.=--La nutrition de l'embryon humain dans la
matrice a lieu, on le sait, au moyen d'un organe spcial, extrmement
vascularis, qu'on appelle _placenta_ ou gteau vasculaire. Cet
important organe de nutrition forme un disque orbiculaire spongieux,
de 16  20 centimtres de diamtre, 3  4 centimtres d'paisseur, et
pse de 1  2 livres; aprs la naissance de l'enfant il se dtache et
il est expuls sous le nom d'arrire-faix. Le placenta comprend deux
parties toutes diffrentes: le _gteau foetal_ ou placenta de l'enfant
(Pl. _foetalis_) et le _gteau maternel_ ou gteau vasculaire maternel
(Pl. _uterina_). Ce dernier contient des sinus sanguins bien
dvelopps qui reoivent le sang amen par les vaisseaux utrins. Le
gteau foetal, au contraire, est form de nombreuses villosits
ramifies qui se dveloppent  la surface de l'_allantode_ de
l'enfant et tirent leur sang de ses vaisseaux ombilicaux. Les
villosits creuses, remplies par le sang du gteau foetal, pntrent
dans les sinus sanguins du gteau maternel et la mince cloison qui
les spare l'un de l'autre s'amincit tellement qu'un change direct
des matriaux nutritifs du sang peut avoir lieu (par osmose)  travers
elle.

Dans les groupes primitifs les plus infrieurs de _Placentaliens_, la
superficie tout entire de l'enveloppe externe de l'embryon est
couverte de nombreuses petites villosits; ces villosits du chorion
pntrent dans des excavations de la muqueuse utrine et s'en
dtachent aisment lors de la naissance. C'est le cas chez la plupart
des Onguls (par exemple, le porc, le chameau, le cheval); chez la
plupart des Ctacs et des Prosimiens: on a dsign ces
Malloplacentaliens du nom d'_Indcidus_ ( placenta diffus,
_malloplacenta_). Chez les autres Placentaliens et chez l'homme, la
mme disposition s'observe au dbut. Elle change cependant bientt,
les villosits venant  disparatre sur une partie du chorion, mais
elles ne se dveloppent que davantage sur la partie restante et se
soudent trs intimement  la muqueuse utrine. Une partie de celle-ci,
par suite de cette soudure intime, se dchire  la naissance et son
expulsion amne un flux sanguin. Cette membrane caduque ou _membrane
crible_ (Dcidue) est une formation caractristique des Placentaliens
suprieurs qu'on a runis  cause de cela sous le nom de _Dcidus_; 
ce groupe appartiennent principalement les Carnivores, les Onguiculs,
les singes et l'homme; chez les Carnivores et chez quelques Onguls
(par exemple l'lphant) le placenta prsente la forme d'une ceinture
(_Zonoplacentaliens_); par contre, chez les Onguiculs, chez les
Insectivores (la taupe, le hrisson) chez les singes et l'homme il a
la forme d'un disque (_Discoplacentaliens_).

Il n'y a pas plus de dix ans, la plupart des embryologistes croyaient
encore que l'homme se distinguait, dans la formation de son placenta,
par certaines particularits, surtout par l'existence de ce qu'on
appelle la _dcidue reflexe_ et par celle du cordon ombilical qui
relie cette dcidue au foetus; on pensait que ces organes
embryonnaires spciaux manquaient aux autres placentaliens et en
particulier aux singes. Le _cordon ombilical_ (_funiculus
umbilicalis_), organe important, est un cordon cylindrique et mou, de
40  60 cm. de long et de l'paisseur du petit doigt (11  13 mm.). Il
sert de lien entre l'embryon et le gteau maternel en ce qu'il conduit
les vaisseaux sanguins, porteurs des matriaux nutritifs du corps de
l'embryon dans le gteau foetal; de plus il renferme aussi l'extrmit
de l'allantode et du sac vitellin. Mais tandis que ce sac, chez le
foetus humain de trois semaines, reprsente encore la plus grande
moiti de la vsicule embryonnaire, il se rsorbe bientt aprs, si
bien qu'on n'en trouve plus trace chez le foetus parvenu  maturit;
cependant il persiste  l'tat rudimentaire et on le retrouve, mme
aprs la naissance, sous forme de minuscule _vsicule ombilicale_.
L'bauche de l'allantode, en forme de vsicule, entre elle-mme de
bonne heure en rgression chez l'homme et ce fait est en rapport avec
la formation, par l'amnion, d'un organe un peu diffrent, ce qu'on
appelle le _pdicule ventral_. Nous ne pouvons pas, d'ailleurs,
insister ici sur les relations anatomiques et embryologiques
compliques de ces organes: je les ai d'ailleurs dcrites en y
joignant des illustrations, dans mon _Anthropognie_ (Leon 23).

Les adversaires de la thorie de l'volution invoquaient encore il y a
dix ans ces particularits tout  fait caractristiques de la
fcondation chez l'_homme_, lesquelles devaient le distinguer de tous
les autres Mammifres. Mais en 1890, MILE SELENKA dmontra que les
mmes particularits se prsentent chez les _singes anthropodes_, et
notamment chez l'orang (_satyrus_), tandis qu'elles font dfaut chez
les singes infrieurs. Ainsi se justifiait, ici encore, le principe
_pithecomtrique_ de HUXLEY: Les diffrences entre l'homme et les
singes anthropodes sont moindres que celles qui existent entre ces
derniers et les singes infrieurs. Les prtendues preuves _contre_
l'troite parent de l'homme et du singe se rvlaient, ici encore, 
un examen plus minutieux des donnes relles, comme constituant, au
contraire, d'importants arguments _en faveur_ de cette parent.

Tout naturaliste qui voudra pntrer, les yeux ouverts, plus avant
dans cet obscur mais si intressant labyrinthe de notre embryologie,
s'il est en tat d'en faire la comparaison critique avec celle des
autres Mammifres, y trouvera les fanaux les plus importants pour la
comprhension de notre phylognie. Car les divers stades du
dveloppement embryonnaire, en vertu de la grande loi biogntique,
jettent comme phnomnes d'hrdit _palingntiques_, une vive
lumire sur les stades correspondants de notre srie ancestrale. Mais,
de leur ct, les phnomnes d'adaptation _cinogntiques_, la
formation d'organes embryonnaires passagers--les enveloppes
caractristiques et avant tout le placenta--nous donnent des aperus
trs prcis sur notre troite _parent originelle avec les Primates_.




CHAPITRE V

Notre gnalogie.

  TUDES MONISTES SUR L'ORIGINE ET LA DESCENDANCE DE L'HOMME,
     TENDANT A MONTRER QU'IL DESCEND DES VERTBRS ET DIRECTEMENT
     DES PRIMATES.

   L'esquisse gnrale de l'arbre gnalogique des Primates, depuis
   les plus anciens Prosimiens de l'ocne jusqu' l'homme, est
   renferme tout entire dans la priode tertiaire: il n'y a plus
   l de membre manquant important. La _descendance de l'homme_
   d'une _ligne de Primates_ de la priode tertiaire, formes
   aujourd'hui disparues, n'est plus une vague hypothse mais un
   _fait historique_. L'importance incommensurable qu'offre cette
   connaissance certaine de l'origine de l'homme s'impose  tout
   penseur impartial et consquent.

   (_Confrence faite  Cambridge sur l'tat actuel de nos
   connaissances relativement  l'origine de l'homme, 1898._)




SOMMAIRE DU CINQUIME CHAPITRE

  Origine de l'homme.--Histoire mythique de la cration. Mose et
     Linn.--Cration des espces constantes.--Thorie des
     cataclysmes, Cuvier.--Transformisme, Goethe (1790).--Thorie
     de la descendance, Lamarck (1809).--Thorie de la slection,
     Darwin (1859).--Histoire gnalogique (phylognie)
     (1866).--Arbres gnalogiques.--Morphologie
     gnrale.--Histoire de la cration naturelle.--Phylognie
     systmatique.--Grande loi fondamentale
     biogntique.--Anthropognie.--L'homme descendant du
     singe.--Thorie pithcode.--Le pithcanthrope fossile de
     Dubois (1894).


LITTRATURE

   CH. DARWIN.--_L'origine de l'homme et la slection sexuelle._

   TH. HUXLEY.--_Des faits qui tmoignent de la place de l'homme
   dans la nature._

   E. HAECKEL.--_Anthropognie._ (2 ter _Theil Stammesgeschichte
   oder Phylogenie_) IVe Aufl. 1891.

   C. GEGENBAUR.--_Vergleichende Anatomie der Wirbelthiere mit
   Bercksichtigung der Wirbellosen_ (2 Bde, Leipzig, 1898).

   C. ZITTEL.--_Grundzge der Palaeontologie_ (1895).

   E. HAECKEL.--_Systematische Stammesgeschichte des Menschen_ (7.
   Kapitel der _Systematischen Phylogenie der Wirbelthiere_),
   Berlin 1895.

   L. BUCHNER.--_Der Mensch und eine Stellung in der Natur, in
   Vergangenheit, Gegenwart und Zukunft_ (3e Aufl. 1889).

   J.-G. VOGT.--_Die Menschwerdung. Die Entwickelung des Menschen
   aus der Hauptreihe der Primaten_ (Leipzig, 1892).

   E. HAECKEL.--_Ueber unsere gegenwaertige Kenntniss vom Ursprung
   des Menschen_ (Vertrag in Cambridge), trad. fr. du Dr Laloy. 2e
   tirage 1900.


La plus jeune, parmi les grandes branches de l'arbre vivant de la
biologie, c'est cette science naturelle que nous appelons _Gnalogie_
ou _Phylognie_. Elle s'est dveloppe bien plus tard encore et malgr
des difficults bien plus grandes, que sa soeur naturelle,
l'embryognie ou ontognie. Celle-ci avait pour objet la connaissance
des processus mystrieux par suite desquels les _individus_ organiss,
animaux ou plantes, se dveloppent aux dpens de l'oeuf. La
gnalogie, par contre, doit rpondre  cette question beaucoup plus
difficile et obscure: Comment sont apparues les _espces_ organiques,
les diffrents phylums d'animaux ou de plantes?

L'_ontognie_ (aussi bien l'embryologie, que l'tude des
mtamorphoses), pouvait adopter, pour rsoudre sa tche, sise tout
proche, la voie immdiate de l'_observation_ empirique; elle n'avait
qu' suivre jour par jour et heure par heure les transformations
visibles que l'embryon organis, dans l'espace de peu de temps, subit
 mesure qu'il se dveloppe aux dpens de l'oeuf. Bien plus difficile
tait, ds l'origine, la tche lointaine de la _phylognie_; car les
lents processus de transformation graduelle qui dterminent
l'apparition des espces vgtales et animales, s'accomplissent
insensiblement au cours de milliers et de millions de sicles; leur
observation immdiate n'est possible que dans des limites trs
restreintes et la plus grande partie de ces processus historiques ne
peut tre connue qu'indirectement: par la _rflexion_ critique, en
utilisant pour les comparer des donnes empiriques appartenant aux
domaines trs diffrents de la palontologie, de l'ontognie et de la
morphologie. A cela se joignait l'important obstacle que constituait
pour la gnalogie naturelle, en gnral, son rapport intime avec
l'histoire de la cration, avec les mythes surnaturels et les dogmes
religieux; on conoit ds lors aisment que ce ne soit qu'au cours de
ces quarante dernires annes que l'existence, en tant que science, de
la vritable phylognie ait pu tre conquise et assure, aprs de
difficiles combats.


=Histoire mythique de la cration.=--Tous les essais srieux entrepris
jusqu'au commencement de notre XIXe sicle pour rsoudre le problme
de l'apparition des organismes, sont venus chouer dans le labyrinthe
des lgendes surnaturelles de la cration. Les efforts individuels de
quelques penseurs minents pour s'manciper, atteindre  une
explication naturelle, demeurrent infructueux. Les mythes divers,
relatifs  la cration se sont dvelopps, chez tous les peuples
civiliss de l'antiquit, en mme temps que la religion; et pendant le
moyen ge, ce fut naturellement le christianisme, parvenu  la
toute-puissance, qui revendiqua le droit de rsoudre le problme de la
cration. Or comme la Bible tait la base inbranlable de l'difice
religieux chrtien, on emprunta toute l'histoire de la cration au
premier livre de Mose. C'est encore l-dessus que s'appuya le grand
naturaliste sudois, LINN, lorsqu'en 1735, le premier, dans son
_Systema natur_, point de dpart de la science postrieure,--il
entreprit de trouver, pour les innombrables corps de la nature, une
ordonnance, une terminologie et une classification systmatiques. Il
inaugura, comme tant le meilleur auxiliaire pratique, la double
dnomination bien connue, ou nomenclature binaire; il donna  chaque
espce ou phylum un nom d'espce particulier qu'il fit prcder d'un
nom plus gnral de genre. Dans un mme _genre_ (_genus_) furent
runies les _espces_ (_species_) voisines; c'est ainsi, par exemple,
que Linn runit dans le genre chien (_canis_), comme des espces
diffrentes le chien domestique (_canis familiaris_), le chacal
(_canis aureus_), le loup (_canis lupus_), le renard (_canis vulpes_),
etc. Cette nomenclature parut bientt si pratique qu'elle fut partout
adopte et qu'elle est applique aujourd'hui encore dans la
systmatique, tant en botanique qu'en zoologie.

Mais la science se heurta  un _dogme_ thorique des plus dangereux,
celui-l mme auquel LINN avait rattach sa notion pratique d'espce.
La premire question qui devait se poser  ce savant penseur, c'tait
naturellement de savoir ce qui constitue proprement le _concept_
d'espce, quelles en sont la comprhension et l'extension. A cette
question fondamentale, Linn faisait la plus nave rponse, s'appuyant
sur le mythe mosaque de la cration, universellement admis: _Species
tot sunt divers, quot diversas formas ab initio creavit infinitum
eus._ (Il y a autant d'espces diffrentes que l'tre infini a cr au
dbut de formes diffrentes). Ce dogme thosophique coupait court 
toute explication naturelle de l'apparition des espces. LINN ne
connaissait que les espces actuelles vgtales et animales: il ne
souponnait rien des formes disparues, infiniment plus nombreuses, qui
avaient peupl notre globe, sous des aspects divers, pendant les
priodes antrieures de son histoire.

C'est seulement au dbut de notre sicle que ces fossiles furent mieux
connus par CUVIER. Dans son ouvrage clbre sur les os fossiles des
Vertbrs quadrupdes (1812), il donna, le premier, une description
exacte et une juste interprtation de nombreux fossiles. Il dmontra
en mme temps qu'aux diffrentes priodes de l'histoire de la terre,
une srie de faunes trs diffrentes s'taient succd. Comme CUVIER
s'obstinait  maintenir la thorie de LINN de l'indpendance absolue
des espces, il crut ne pouvoir expliquer leur apparition qu'en disant
qu'une srie de grands cataclysmes et de crations successives
s'taient succd sur la terre; toutes les cratures vivantes auraient
t ananties au commencement de chaque grande rvolution terrestre,
tandis qu' la fin, une nouvelle faune aurait t cre. Bien que
cette thorie des cataclysmes de CUVIER conduist aux consquences les
plus absurdes et conclt au pur miracle, elle fut bientt
universellement adopte et rgna jusqu' DARWIN (1859).


=Transformisme (Goethe).=--On entrevoit aisment que les ides
courantes sur l'absolue indpendance des espces organiques et leur
cration surnaturelle, ne pouvaient pas satisfaire les penseurs plus
profonds. Aussi trouvons-nous, ds la seconde moiti du XVIIIe sicle,
quelques esprits minents proccups de trouver une solution naturelle
au grand problme de la cration. Devanant tous les autres, le plus
minent de nos potes et de nos penseurs, GOETHE, par ses tudes
morphologiques prolonges et assidues, avait dj clairement reconnu,
il y a plus de cent ans, le rapport intime de toutes les formes
organiques et il tait dj parvenu  la ferme conviction d'une
origine naturelle commune.

Dans sa clbre _Mtamorphose des plantes_ (1790), il faisait driver
les diverses formes de plantes d'une plante originelle et les divers
organes d'une mme plante d'un organe originel, la feuille. Dans sa
thorie vertbrale du crne, il essayait de montrer que le crne de
tous les Vertbrs--y compris l'homme!--tait constitu de la mme
manire par certains groupes d'os, disposs selon un ordre fixe, et
qui n'taient autre chose que des vertbres transformes. C'tait
prcisment ses tudes approfondies d'ostologie compare qui avaient
conduit GOETHE  la ferme certitude de l'unit d'organisation; il
avait reconnu que le squelette de l'homme est constitu d'aprs le
mme type que celui de tous les autres Vertbrs, form d'aprs un
modle qui ne s'efface un peu que dans ses parties trs constantes et
qui, chaque jour, grce  la reproduction, se dveloppe et se
transforme. Goethe tient cette transformation pour la rsultante de
l'action rciproque de deux forces plastiques: une force interne
centripte de l'organisme, la tendance  la spcification et une
force externe, centrifuge, la tendance  la variation ou l'Ide de
mtamorphose; la premire correspond  ce que nous appelons
aujourd'hui l'_hrdit_, la seconde  l'_adaptation_. Combien
GOETHE, par ces tudes de philosophie scientifique sur la formation
et la transformation des corps organiss de la nature, avait pntr
profondment dans leur essence et combien par suite, on peut le
considrer comme le prcurseur le plus important de Darwin et de
Lamarck, c'est ce qui ressort des passages intressants de ses oeuvres
que j'ai rassembls dans la 4e leon de mon _Histoire de la Cration
Naturelle_[14], (9e dition, p. 65  68). Cependant, ces ides
d'volution naturelle exprimes par GOETHE, comme aussi les vues
analogues (cf. _op. cit._) de KANT, OKEN, TREVIRANUS et autres
philosophes naturalistes du commencement de ce sicle, ne s'tendaient
pas au-del de certaines notions gnrales. Il y manquait le puissant
levier, ncessaire  l'histoire de la cration naturelle pour se
fonder dfinitivement par la critique du _dogme d'espce_, et ce
levier nous le devons  LAMARCK.

  [14] E. HAECKEL. _Die Naturanschauung von Darwin, Goethe und
  Lamarck._ (Confrence faite  Eisenach, 1882).


=Thorie de la descendance (Lamarck 1809).=--Le premier essai
vigoureux en vue de fonder scientifiquement le transformisme, fut fait
au dbut du XIXe sicle par le grand philosophe naturaliste franais,
LAMARCK, l'adversaire le plus redoutable de son collgue CUVIER, 
Paris. Dj, en 1802, il avait exprim dans ses _Considrations sur
les corps vivants_, les ides toutes nouvelles sur l'instabilit et la
transformation des espces, d'ides qu'il a traites  fond, en 1809,
dans les deux volumes de son ouvrage profond, la _Philosophie
zoologique_. LAMARCK dveloppait l, pour la premire fois,--en
opposition avec le dogme rgnant de l'espce--l'ide juste que
l'_espce_ organique tait une _abstraction artificielle_, un terme 
valeur relative, aussi bien que les termes plus gnraux de genre, de
famille, d'ordre et de classe. Il prtendait, en outre, que toutes les
espces taient variables et provenaient d'espces plus anciennes, par
des transformations opres au cours de longues priodes. Les formes
ancestrales communes, desquelles proviennent les espces ultrieures,
taient  l'origine des organismes trs simples et trs infrieurs;
les premires et les plus anciennes s'tant produites par
parthnognse. Tandis que par l'_hrdit_, le type se maintient
constant  travers la srie des gnrations, les espces se
transforment insensiblement par l'_adaptation_, l'habitude et
l'exercice des organes. Notre organisme humain, lui aussi, provient,
de la mme manire, des transformations naturelles effectues 
travers une srie de mammifres voisins des singes. Pour tous ces
processus, comme en gnral pour tous les phnomnes de la vie de
l'esprit aussi bien que de la nature, LAMARCK n'admet exclusivement
que des processus _mcaniques_, physiques et chimiques: il ne tient
pour vraies que les causes efficientes.

Sa profonde _Philosophie zoologique_ contient les lments d'un
systme de la nature purement moniste, fond sur la thorie de
l'volution. J'ai expos en dtail les mrites de LAMARCK dans la 4e
leon de mon _Anthropognie_ (4e dition, p. 63) et dans la 5e leon
de ma _Cration naturelle_ (9e dition, p. 89).

On aurait pu s'attendre  ce que ce grandiose essai, en vue de fonder
scientifiquement la thorie de la descendance, ait aussitt branl le
mythe rgnant de la cration des espces et fray la voie  une
thorie naturelle de l'volution. Mais, au contraire, LAMARCK fut
aussi impuissant contre l'autorit conservatrice de son grand rival
CUVIER, que devait l'tre, vingt ans plus tard, son collgue et mule
GEOFFROY SAINT-HILAIRE. Les combats clbres que ce philosophe
naturaliste eut  soutenir en 1830, au sein de l'Acadmie franaise,
contre CUVIER se terminrent par le complet triomphe de ce dernier.
J'ai dj parl trs longuement de ces combats auxquels GOETHE prit un
si vif intrt (_H. de la Cr._, p. 77  80). Le puissant dveloppement
que prit  cette poque l'tude empirique de la biologie, la quantit
d'intressantes dcouvertes faites, tant sur le domaine de l'anatomie
que sur celui de la physiologie compare, l'tablissement dfinitif
de la thorie cellulaire et les progrs de l'ontognie, tout cela
fournissait aux zoologistes et aux botanistes un tel surcrot de
matriaux de travail productif, qu' ct de cela la difficile et
obscure question de l'origine des espces fut compltement oublie. On
se contenta du vieux dogme traditionnel de la cration. Mme aprs que
le grand naturaliste anglais $1 (1830), dans ses _Principes de
Gologie_ eut rfut la thorie miraculeuse des cataclysmes de Cuvier
et eut dmontr que la nature inorganique de notre plante avait suivi
une volution naturelle et continue--mme alors, on refusa au principe
de continuit si simple de LYELL, toute application  la nature
organique. Les germes d'une phylognie naturelle, enfouis dans les
oeuvres de LAMARCK, furent oublis autant que l'bauche d'ontognie
naturelle qu'avait trace, cinquante ans plutt (1759), G. F. WOLFF
dans sa thorie de la gnration. Dans les deux cas, il fallut un
demi-sicle tout entier avant que les ides essentielles sur le
dveloppement naturel, parvinssent  se faire admettre. Ce fut
seulement aprs que DARWIN (1859) eut abord la solution du problme
de la cration par un tout autre ct, s'aidant avec succs du trsor
de connaissances empiriques acquises depuis, que l'on commena 
s'occuper de LAMARCK comme du plus grand parmi les devanciers de
DARWIN.


=Thorie de la slection (Darwin 1859).=--Le succs sans exemple que
remporta DARWIN est connu de tous; ce savant apparat ainsi,  la fin
du XIXe sicle, sinon comme le plus grand des naturalistes qu'on y
compte, du moins comme celui qui y a exerc le plus d'influence. Car,
parmi les grands et nombreux hros de la pense  notre poque, aucun,
au moyen d'un seul ouvrage classique, n'a remport une victoire aussi
colossale, aussi dcisive et aussi grosse de consquences, que DARWIN
avec son clbre ouvrage principal: _De l'origine des espces au moyen
de la slection naturelle dans les rgnes animal et vgtal ou de la
survivance des races les_ _mieux organises dans la lutte pour la
vie_[15]. Sans doute, la rforme de l'anatomie et la physiologie
compares, par J. MULLER, a marqu pour la biologie tout entire une
poque nouvelle et fconde. Sans doute, l'tablissement de la thorie
cellulaire par SCHLEIDEN et SCHWANN, la rforme de l'ontognie par
BAER, l'tablissement de la loi de substance par ROBERT MAYER et
HELMHOLTZ ont t des hauts faits scientifiques de premier ordre:
aucun, cependant, quant  l'tendue et la profondeur des consquences,
n'a exerc une action aussi puissante, transform au mme point la
science humaine tout entire que ne l'a fait la thorie de DARWIN, sur
l'origine naturelle des espces. Car par l tait rsolu le problme
mythique de la _Cration_ et avec lui la grave question des
questions, le problme de la vraie nature et de l'origine de l'homme
lui-mme.

  [15] Trad. Ed. Barbier. (Schleicher.)

Si nous comparons entre eux les deux grands fondateurs du
transformisme, nous trouvons chez LAMARCK une tendance prpondrante 
la _dduction_,  baucher l'esquisse d'un systme moniste
complet,--chez DARWIN, au contraire, prdominent l'emploi de
l'_induction_, les efforts prudents pour tablir, avec le plus de
certitude possible sur l'observation et l'exprience, les diverses
parties de la thorie de la descendance. Tandis que le philosophe
naturaliste franais dpasse de beaucoup le cercle des connaissances
empiriques d'alors et esquisse, en somme, le programme des recherches
 venir--l'exprimentateur anglais, au contraire, a le grand avantage
de poser le principe d'explication qui sera le principe d'unification,
permettant de synthtiser une masse de connaissances empiriques
accumules jusqu'alors sans pouvoir tre comprises. Ainsi s'explique
que le succs de DARWIN ait t aussi triomphant que celui de LAMARCK
a t phmre. DARWIN n'a pas eu seulement le grand mrite de faire
converger les rsultats gnraux des diffrentes disciplines
biologiques au foyer du principe de la descendance et de les expliquer
tous par l; il a, en outre, dcouvert dans le _principe de
slection_, la cause directe du transformisme qui avait chapp 
Lamarck. DARWIN praticien, leveur, ayant appliqu aux organismes 
l'tat de nature les conclusions tires de ses expriences de
slection artificielle et ayant dcouvert dans la _lutte pour la vie_
le principe qui ralise la slection naturelle, posa son importante
thorie de la slection, ce qu'on appelle proprement le
_darwinisme_[16].

  [16] ARNOLD LANG: _Zur Charakteristik der Forschungswege von
  Lamarck und Darwin_, Ina 1889.


=Gnalogie (Phylognie 1866).=--Parmi les tches nombreuses et
importantes que DARWIN traa  la biologie moderne, l'une des plus
pressantes sembla la rforme du _systme_, en zoologie comme en
botanique. Puisque les innombrables espces animale et vgtale
n'taient pas cres par un miracle surnaturel mais avaient volu
par transformation naturelle, leur _systme naturel_ apparaissait
comme leur _arbre gnalogique_. La premire tentative en vue de
transformer en ce sens la systmatique est celle que j'ai faite
moi-mme dans ma _Morphologie gnrale des organismes_ (1866). Le
premier livre de cet ouvrage (_Anatomie gnrale_) traitait de la
science mcanique des formes constitues, le second volume
(_Embryologie gnrale_), des formes se constituant. Une Revue
gnalogique du systme naturel des organismes servait d'introduction
systmatique  ce dernier volume. Jusqu'alors, sous le nom
d'_embryologie_, tant en botanique qu'en zoologie, on avait entendu
exclusivement celle des _individus_ organiss (embryologie et tude
des mtamorphoses). Je soutins, par contre, l'ide qu'en face de
l'embryologie (_ontognie_) se posait, aussi lgitime, une seconde
branche troitement lie  la premire, la gnalogie (_phylognie_).
Ces deux branches de l'histoire du dveloppement des tres sont entre
elles,  mon avis, dans le rapport causal le plus troit, ce qui
repose sur la rciprocit d'action des lois d'hrdit et
d'adaptation et  quoi j'ai donn une expression prcise et gnrale
dans ma _loi fondamentale biogntique_.


=Histoire de la cration naturelle (1868).=--Les vues nouvelles que
j'avais poses dans ma _Morphologie gnrale_, en dpit de la faon
rigoureusement scientifique dont je les exposais, n'ayant veill que
peu l'attention des gens comptents et moins encore trouv de succs
prs d'eux, j'essayai d'en reproduire la partie la plus importante
dans un ouvrage plus petit, d'allure plus populaire, qui ft
accessible  un plus grand cercle de lecteurs cultivs. C'est ce que
je fis en 1868 dans mon _Histoire de la cration naturelle_
(Confrences scientifiques populaires sur la thorie de l'volution en
gnral et celles de Darwin, Goethe et Lamarck en particulier). Si le
succs de la _Morphologie gnrale_ tait rest bien au-dessous de ce
que j'tais en droit d'esprer, par contre celui de la _Cration
naturelle_ dpassa de beaucoup mon attente. Dans l'espace de trente
ans, il en parut neuf ditions remanies et douze traductions
diffrentes. Malgr ses nombreuses lacunes, ce livre a beaucoup
contribu  faire pntrer dans tous les milieux les grandes ides
directrices de la thorie de l'volution.

Je ne pouvais, bien entendu, indiquer l que dans ses traits gnraux,
la transformation phylogntique du systme naturel, ce qui tait mon
but principal. Je me suis rattrap plus tard en tablissant tout au
long ce que je n'avais pu faire ici, le systme phylogntique et cela
dans un ouvrage plus important, la _Phylognie systmatique_ (Esquisse
d'un systme naturel des organismes fond sur leur gnalogie). Le
premier volume (1894) traite des Protistes et des plantes; le second
(1896) des Invertbrs; le troisime (1895) des Vertbrs. Les _arbres
gnalogiques_ des groupes, petits et grands, sont tendus aussi loin
que me l'ont permis mes connaissances dans les trois grandes chartes
d'origine: palontologie, ontognie et morphologie.


=Loi fondamentale biogntique.=--Le rapport causal troit qui,  mon
avis, unit les deux branches de l'histoire organique du dveloppement
des tres, avait dj t soulign par moi dans ma _Morphologie
gnrale_ ( la fin du Ve livre), comme l'une des notions les plus
importantes du transformisme et j'avais donn  ce fait une expression
prcise dans plusieurs Thses sur le lien causal entre le
dveloppement ontognique et le phyltique: _L'ontognie est une
rcapitulation abrge et acclre de la phylognie_, conditionne
par les fonctions physiologiques de l'hrdit (reproduction) et de
l'adaptation (nutrition). Dj DARWIN (1859) avait insist sur la
grande importance de sa thorie pour expliquer l'embryologie, et FRITZ
MULLER avait essay (1864) d'en donner la preuve en prenant pour
exemple une classe prcise d'animaux, les Crustacs, dans son
ingnieux petit travail intitul: _Pour Darwin_. J'ai cherch,  mon
tour,  dmontrer la valeur gnrale et la porte fondamentale de
cette grande loi biogntique, dans une srie de travaux, en
particulier dans _La biologie des ponges calcaires_ (1872) et dans
les _Etudes sur la thorie gastrenne_ (1873-1884). Les principes que
j'y posais de l'homologie des feuillets germinatifs, et des rapports
entre la _palingnie_ (histoire de l'abrviation) et la _cnognie_
(histoire des altrations) ont t confirms depuis par les nombreux
travaux d'autres zoologistes; par eux il est devenu possible de
dmontrer l'_unit_ des lois naturelles  travers la diversit de
l'embryologie animale; on en conclut, quant  l'histoire gnalogique
des animaux,  leur commune descendance d'une forme ancestrale des
plus simples.


=Anthropognie (1874).=--Le fondateur de la thorie de la descendance,
LAMARCK, dont le regard portait si loin, avait trs justement reconnu,
ds 1809, que sa thorie valait universellement et que, par suite,
l'_homme_, en tant que Mammifre le plus perfectionn, provenait de la
mme souche que tous les autres et ceux-ci,  leur tour, de la mme
branche plus ancienne de l'arbre gnalogique, que les autres
Vertbrs. Il avait mme dj indiqu par quels processus pouvait
tre expliqu scientifiquement le fait que l'_homme descend du singe_,
en tant que Mammifre le plus voisin de lui. DARWIN, arriv
naturellement aux mmes convictions, laissa avec intention de ct,
dans son ouvrage capital (1859), cette consquence de sa doctrine, qui
soulevait tant de rvoltes et il ne l'a dveloppe, avec esprit, que
plus tard (1871) dans un ouvrage en deux volumes sur _Les anctres
directs de l'homme et la slection sexuelle_. Mais, dans l'intervalle,
son ami HUXLEY (1863) avait dj discut avec beaucoup de pntration
cette consquence, la plus importante de la thorie de la descendance,
dans son clbre petit ouvrage sur _Les faits qui tmoignent de la
place de l'homme dans la nature_. Disposant de l'anatomie et de
l'ontognie compares et s'appuyant sur les faits de la palontologie,
HUXLEY montra dans cette proposition que l'homme descend du singe,
consquence ncessaire du darwinisme--et qu'on ne pouvait donner
aucune autre explication scientifique de l'origine de la race humaine.
Cette conviction tait, alors dj, partage par C. GEGENBAUR, le
reprsentant le plus minent de l'anatomie compare, qui a fait faire
 cette science importante d'immenses progrs par l'application
consquente et judicieuse qu'il y a faite de la thorie de la
descendance.

Toujours par suite de cette _thorie pithcode_ (ou origine simiesque
de l'homme) une tche plus difficile s'imposait: c'tait de rechercher
non seulement les _anctres de l'homme_ les plus directs, parmi les
Mammifres de la priode tertiaire, mais aussi la longue srie de
formes animales qui avaient vcu  des poques antrieures de
l'histoire de la Terre et qui s'taient dveloppes  travers un
nombre incalculable de millions d'annes. J'avais dj commenc 
chercher une solution hypothtique  ce grand problme historique, en
1866, dans ma _Morphologie gnrale_; j'ai continu  la dvelopper en
1874 dans mon _Anthropognie_ (Ire partie: Embryologie; IIe partie:
Gnalogie). La quatrime dition remanie de ce livre (1891)
contient,  mon avis, l'expos de l'volution de la race humaine qui,
dans l'tat actuel de nos connaissances des sources, se rapproche le
plus du but lointain de la vrit; je me suis constamment efforc de
recourir galement et en les accordant entre elles aux trois sources
empiriques de la _palontologie_, de l'_ontognie_ et de la
_morphologie_ (anatomie compare). Sans doute, les hypothses sur la
descendance, donnes ici, seront plus tard confirmes et compltes,
chacune en particulier, par les recherches phylogntiques  venir;
mais je suis tout aussi convaincu que la hirarchie que j'ai trace
des anctres de l'homme rpond en gros  la vrit. Car _la srie
historique des fossiles de Vertbrs_ correspond absolument  la srie
volutive morphologique, que nous font connatre l'anatomie et
l'ontognie compares: aux Poissons siluriens succdent les Poissons
amphibies du dvonien[17], les Amphibies du carbonifre, les Reptiles
permiques et les Mzozoques mammifres; parmi eux apparaissent
d'abord, pendant la priode du trias, les formes infrieures, les
Monotrmes, puis pendant la priode jurassique les Marsupiaux, enfin
pendant la priode calcaire, les plus anciens Placentaliens. Parmi
ceux-ci apparaissent d'abord, au dbut de la priode tertiaire
(ocne) les plus anciens des Primates ancestraux, les Prosimiens,
puis, pendant le miocne les Singes vritables et parmi les
Catarrhiniens tout d'abord les Cynopithques, ensuite les
Anthropomorphes; un rameau de ces derniers a donn naissance, pendant
le pliocne,  l'_homme singe_ encore muet (_Pithecanthropus alalus_)
et de celui-ci descend enfin l'homme dou de la parole.

  [17] Les dipneustes (N. du T.).

On rencontre bien plus de difficult et d'incertitude en cherchant 
reconstruire la srie des anctres invertbrs qui ont prcd nos
_anctres vertbrs_; car nous n'avons pas de restes ptrifis de
leurs corps mous et sans squelette; la palontologie ne peut nous
fournir aucune preuve certaine. D'autant plus prcieuses deviennent
les sources de l'anatomie et de l'ontognie compares. Comme
l'embryon humain passe par le mme stade chordula que l'embryon de
tous les autres Vertbrs, comme il se dveloppe aux dpens des deux
feuillets d'une gastrula, nous en concluons, d'aprs la grande loi
biogntique,  l'existence passe de formes ancestrales
correspondantes (Vermalis, Gastrads). Mais ce qui est surtout
important, c'est ce fait fondamental, que l'embryon de l'homme, comme
celui de tous les autres animaux, se dveloppe primitivement aux
dpens d'une simple cellule; car cette _cellule-souche_
(cytula)--ovule fcond--tmoigne indiscutablement d'une forme
ancestrale correspondante monocellulaire, d'un antique anctre
(priode laurentienne) _Protozoaire_.

Pour notre _philosophie moniste_ il importe d'ailleurs assez peu de
savoir comment on tablira avec plus de certitude encore, dans le
dtail, la srie de nos anctres animaux. Il n'en reste pas moins ce
_fait historique certain_, cette donne grosse de consquences, que
l'_homme descend directement du singe_ et par del, d'une longue srie
de Vertbrs infrieurs. J'ai dj insist en 1866, au septime livre
de ma _Morphologie gnrale_ sur le fondement logique de ce principe
pithcomtrique: Cette proposition que l'homme descend de Vertbrs
infrieurs et directement des singes est un cas particulier de
syllogisme dductif qui rsulte avec une absolue ncessit, en vertu
de la loi gnrale d'induction, de la thorie de la descendance.

Pour l'tablissement dfinitif et le triomphe de ce fondamental
_principe pithcomtrique_, les _dcouvertes palontologiques_ de ces
trente dernires annes sont d'une plus grande importance; en
particulier la surprenante trouvaille de nombreux Mammifres disparus,
de l'poque tertiaire, nous a mis  mme d'tablir clairement, dans
ses grands traits, l'histoire ancestrale de cette classe la plus
importante d'animaux et cela depuis les infrieurs Monotrmes ovipares
jusqu' l'homme. Les quatre grands groupes de _Placentaliens_, les
lgions si riches en formes des Carnivores, Rongeurs, Onguls et
Primates, semblent spars par un profond abme lorsque nous ne
considrons que les pigones encore vivants qui les reprsentent
aujourd'hui. Mais ces abmes profonds se comblent entirement et les
diffrences entre les quatre lgions s'effacent totalement lorsque
nous comparons les anctres tertiaires disparus et lorsque nous
remontons jusqu' l'aube de l'histoire, jusqu' l'ocne, au dbut de
la priode tertiaire (au moins trois millions d'annes en arrire!) La
grande sous-classe des Placentaliens, qui compte aujourd'hui plus de
2.500 espces n'est alors reprsente que par un petit nombre de
Proplacentaliens; et chez ces Prochoriatids, les caractres des
quatre lgions divergentes sont si mls et si effacs, qu'il est plus
sage de ne les regarder que comme des _anctres communs_. Les premiers
Carnivores (ictopsales), les premiers Rongeurs (esthonycales), les
premiers Onguls (condylarthrales) et les premiers Primates
(lemurales) possdent dans leurs grands traits la mme conformation du
squelette et la mme _dentition typique_ que les Placentaliens
primitifs, soit 44 dents ( chaque moiti de mchoire, 3 incisives, 1
canine, 4 prmolaires et 3 molaires)[18], ils sont tous caractriss
par la petite taille et le dveloppement imparfait du cerveau
(principalement de la partie la plus importante, les hmisphres, qui
ne sont constitus en organe de la pense que plus tard, chez les
pigones du miocne et du pliocne); ils ont tous les jambes courtes,
cinq orteils aux pieds et marchent sur la plante du pied
(_plantigrada_). Pour certains de ces Placentaliens primitifs de
l'ocne on a d'abord hsit avant de les classer parmi les Carnivores
ou les Rongeurs, les Onguls ou les Primates; ainsi ces quatre grandes
lgions de Placentaliens qui devaient tellement diffrer ensuite, se
rapprochaient alors jusqu' se confondre! On en conclut
indubitablement  une communaut d'origine dans un groupe unique; ces
Prochoriatids vivaient dj dans la priode antrieure, calcaire (il
y a plus de trois millions d'annes!) et sont probablement apparus
pendant la priode jurassique, descendant d'un groupe de _Didelphes_
insectivores (amphiteria) et prsentant un placenta diffus, forme
primitive, la plus simple.

  [18]                            3  1  4                            3
    Formule dentaire qui s'crit: -----------.
                                  3' 1' 4' 3'

Mais les plus importantes de toutes les dcouvertes
palontologiques rcentes, qui ont jet un jour nouveau sur
l'histoire gnalogique des placentaliens, sont relatives  notre
propre ligne,  la lgion des _Primates_.

Autrefois, les fossiles en taient trs rares. CUVIER lui-mme, le
grand fondateur de la palontologie, affirma jusqu' sa mort
(1832), qu'il n'existait pas de fossiles de Primates; il avait, il
est vrai, dj dcrit le crne d'un Prosimien de l'ocne
(Adapis), mais il l'avait pris  tort pour un Ongul. Dans ces
vingt dernires annes, on a dcouvert un assez grand nombre de
squelettes ptrifis de Prosimiens et de Simiens, bien conservs;
parmi eux se trouvent les intermdiaires importants qui permettent
de reconstituer la chane continue des anctres, depuis le plus
primitif Prosimien jusqu' l'homme.

Le plus clbre et le plus intressant de ces fossiles est
l'_Homme singe ptrifi de Java_, le Pithecanthropus erectus
dont on a tant parl et qui a t dcouvert en 1894 par le mdecin
militaire hollandais, EUGNE DUBOIS. C'est vraiment le missing
link tant cherch, le prtendu membre manquant dans la srie
des Primates qui, s'tend maintenant, ininterrompue, depuis les
singes catarrhiniens infrieurs jusqu' l'homme le plus lev en
organisation. J'ai expos longuement la haute porte de cette
trouvaille merveilleuse dans la confrence que j'ai faite le 26
aot 1898, au quatrime Congrs international de Zoologie, 
Cambridge: De l'tat actuel de nos connaissances relativement 
l'origine de l'homme. Le palontologiste qui connat les
conditions requises pour la formation et la conservation des
fossiles, considrera la dcouverte du Pithcanthrope comme un
hasard tout spcialement heureux. Car les singes, en tant qu'ils
habitent sur les arbres (lorsqu'ils ne tombent pas par hasard
dans l'eau), se trouvent rarement  leur mort dans des conditions
qui permettent la conservation et la ptrification de leur
squelette. Par cette trouvaille de l'homme-singe fossile, de Java,
la _Palontologie_,  son tour, nous dmontre que l'homme descend
du singe aussi clairement et srement que l'avaient dj fait
avant elle les disciples de l'_Anatomie_ et de l'_Ontognie
compares_: nous possdons maintenant tous les documents
essentiels pour notre histoire gnalogique.




CHAPITRE VI

De la nature de l'me

  TUDES MONISTES SUR LE CONCEPT D'AME.--DEVOIRS ET MTHODES DE LA
     PSYCHOLOGIE SCIENTIFIQUE.--MTAMORPHOSES PSYCHOLOGIQUES.

   Les diffrences psychologiques entre l'homme et le singe
   anthropode sont moindres que les diffrences correspondantes
   entre le singe anthropode et le singe le plus infrieur. Et ce
   fait psychologique correspond exactement  ce que nous prsente
   l'anatomie quant aux diffrences dans l'_corce crbrale_, le
   plus important _Organe de l'Ame_. Si, cependant, aujourd'hui
   encore, presque dans tous les milieux, l'me de l'homme est
   considre comme une _substance_ spciale et mise en avant comme
   la preuve la plus importante contre l'affirmation maudite que
   l'_Homme descend du singe_, cela s'explique, d'une part, par
   l'tat si arrir de la soi-disant psychologie, de l'autre,
   par la _superstition_ si rpandue de l'immortalit de l'me.

   (Confrence de Cambridge sur l'origine de l'homme, 1898).




SOMMAIRE DU CHAPITRE VI

  Signification fondamentale de la psychologie.--Comment on la doit
     concevoir, quelles mthodes on doit lui appliquer.--Conflit
     des opinions sur ce point.--Psychologie dualiste et
     psychologie moniste.--Rapport de celle-ci  la loi de
     substance.--Confusion de termes.--Mtamorphoses
     psychologiques: Kant, Virchow, Du Bois-Reymond.--Moyens de
     parvenir  la connaissance des faits de l'me.--Mthode
     introspective (auto-observation).--Mthode exacte
     (psycho-physique).--Mthode comparative (psychologie
     animale).--Changement de principes psychologiques,
     Wundt.--Psychologie des peuples et ethnographie,
     Bastian.--Psychologie ontognique, Preyer.--Psychologie
     phylogntique, Darwin, Romanes.


LITTRATURE

   J. LAMETTRIE.--_Histoire naturelle de l'me._

   H. SPENCER.--_Principes de psychologie_ (trad. fran.).

   W. WUNDT.--_Grundriss der Psychologie._ Leipzig, 1898.

   TH. ZEIHEN.--_Leitfaden der physiologischen Psychologie._ Ina,
   1891. II Aufl., 1898.

   H. MUNSTERBERG.--_Ueber Aufgaben und Methoden der Psychologie._
   Leipzig, 1891.

   L. BESSER.--_Was ist Empfindung?_ Bonn, 1891.

   A. RAU.--_Empfinden und Denken. Eine physiologische Untersuchung
   ber die Natur des menschlichen Verstandes._ Giessen, 1896.

   P. CARUS.--_The soul of man. An investigation of the facts of
   physiological and experimental Psychology._ Chicago, 1891.

   A. FOREL.--_Gehirn und Seele (Vortrag in Wien)._ IV Aufl., Bonn,
   1894.

   A. SVOBODA.--_Der Seelenwahn. Geschichtliches und
   Philosophisches._ Leipzig, 1886.


Les phnomnes dont l'ensemble constitue ce qu'on appelle d'ordinaire
la _Vie de l'me_ ou l'activit psychique, sont, entre tous ceux que
nous connaissons, d'une part, les plus importants et les plus
intressants, de l'autre, les plus compliqus et les plus
nigmatiques. La connaissance de la nature elle-mme, qui a fait
l'objet de nos prcdentes tudes philosophiques, tant une partie de
la vie de l'me, et, d'autre part, l'anthropologie exigeant aussi bien
que la cosmologie une exacte connaissance de l'_me_, on peut
considrer la _psychologie_, la vritable science de l'me, comme le
fondement et la condition pralable de toutes les autres sciences.
Envisage d'un autre point de vue, elle est, de plus, une partie de la
philosophie ou de l'anthropologie.

La grande difficult de son fondement naturel provient de ceci, qu'
son tour, la psychologie prsuppose la connaissance exacte de
l'organisme humain et avant tout du _cerveau_, l'organe le plus
important de la vie de l'me. La grande majorit des prtendus
psychologues, ignorent cependant absolument ces bases anatomiques de
l'me, ou n'en ont qu'une connaissance trs imparfaite; et ainsi
s'explique ce fait regrettable que dans aucune science nous ne
trouvons des ides aussi contradictoires et inadmissibles relativement
 sa propre nature et  son objet essentiel, que nous n'en rencontrons
en psychologie. Cette confusion est devenue d'autant plus sensible en
ces trente dernires annes que les progrs immenses de l'anatomie et
de la physiologie ont ajout  notre connaissance de la structure et
des fonctions de l'organe le plus important de l'me.


=Mthode pour tudier l'me.=--Selon moi, ce qu'on appelle _me_ est,
 la vrit, un _phnomne de la nature_. Je considre, par
consquent, la psychologie comme une branche des sciences naturelles
et en particulier de la _physiologie_. Et par suite, j'insiste ds le
dbut sur ce point que nous ne pourrons admettre, pour la psychologie,
d'autres voies de recherches que pour toutes les autres sciences
naturelles, c'est--dire, en premire ligne, l'_observation_ et
l'_exprimentation_, en seconde ligne, l'_histoire du dveloppement_
et en troisime ligne, la _spculation_ mtaphysique, laquelle,
cherche  se rapprocher, autant que possible, par des raisonnements
inductifs et dductifs de l'_essence_ inconnue du phnomne. Quant 
l'examen selon les principes de ce dernier point, il faut tout
d'abord, et prcisment ici, tudier de prs l'opposition entre les
conceptions dualiste et moniste.


=Psychologie dualiste.=--La conception gnralement rgnante du
psychique et que nous combattons, considre le corps et l'me comme
deux _essences_ diffrentes. Ces deux essences peuvent exister
indpendamment l'une de l'autre et ne sont pas forcment lies l'une 
l'autre.

Le _corps_ organique est une essence mortelle, _matrielle_,
chimiquement constitue par du plasma vivant et des composs engendrs
par lui (produits protoplasmiques). L'_me_, par contre, est une
essence immortelle, _immatrielle_, un agent spirituel dont l'activit
nigmatique nous est compltement inconnue. Cette plate conception
est, comme telle, spiritualiste et son contraire, en principe, est en
un certain sens matrialiste. La premire est, en mme temps,
_transcendante_ et _supranaturelle_, car elle affirme l'existence de
forces existant et agissant sans base matrielle; elle repose sur
l'hypothse qu'en dehors et au-dessus de la nature, il existe encore
un monde spirituel, monde immatriel dont, par l'exprience, nous ne
savons rien, et par suite de notre nature, ne pouvons rien savoir.

Cette hypothse, _monde spirituel_, qui serait compltement
indpendant du monde matriel des corps et sur lequel repose tout
l'difice artificiel de la philosophie dualiste, est un pur produit de
la fantaisie potique; nous en pouvons dire autant de la croyance
mystique en l'immortalit de l'me, qui s'y rattache troitement et
que nous montrerons plus tard, en traitant spcialement de la
question, tre inadmissible pour la science (cf. chap. XI). Si les
croyances qui animent ces mythes taient vraiment fondes, les
phnomnes dont il s'agit devraient n'tre _pas_ soumis  la _loi de
substance_. Cette exception unique  la loi suprme et fondamentale du
cosmos n'aurait d survenir que trs tard au cours de l'histoire de la
terre, puisqu'elle ne porte que sur l'me des hommes et des animaux
suprieurs. Le dogme du libre arbitre, lui aussi, autre pice
essentielle de la psychologie dualiste, est inconciliable avec la loi
universelle de substance.


=Psychologie moniste.=--La conception naturelle du psychique que nous
dfendons, voit au contraire dans la vie de l'me une somme de
phnomnes vitaux qui sont lis, comme tous les autres,  un
substratum matriel prcis. Nous dsignerons provisoirement cette base
matrielle de toute activit psychique, sans laquelle cette activit
n'est pas concevable,--sous le nom de _psychoplasma_ et cela parce que
l'analyse chimique nous la montre partout comme un corps du groupe des
_corps protoplasmiques_, c'est--dire un de ces composs du carbone,
de ces albuminodes qui sont  la base de tous les processus vitaux.

Chez les animaux suprieurs, qui possdent un systme nerveux et des
organes des sens, le _psychoplasma_, en se diffrenciant, a donn un
_neuroplasma_: la substance nerveuse. C'est en _ce sens_ que notre
conception est matrialiste. Elle est, d'ailleurs, en mme temps,
_empiriste_ et _naturaliste_, car notre exprience scientifique ne
nous a encore appris  connatre aucune force qui soit dpourvue de
base matrielle, ni aucun monde spirituel sis en dehors et
au-dessus de la nature.

Ainsi que tous les autres phnomnes de la nature, ceux de la vie de
l'me sont soumis  la loi suprme qui gouverne tout:  la _loi de
substance_; dans ce domaine il n'y a pas plus que dans les autres une
seule exception  cette loi cosmologique fondamentale (cf. chap. XII).
Les processus de la vie psychique infrieure, chez les Plantes et chez
les Protistes monocellulaires,--mais galement chez les animaux
infrieurs--leur irritabilit, leurs mouvements rflexes, leur
sensibilit et leur effort pour persvrer dans l'tre: tout cela a
pour condition immdiate des processus psychologiques se passant dans
le _plasma_ cellulaire, des changements physiques et chimiques qui
s'expliquent en partie par l'_hrdit_, en partie par l'_adaptation_.
Mais il en faut dire tout autant de l'activit psychique suprieure,
des animaux suprieurs et de l'homme, de la formation des
reprsentations et des ides, des phnomnes merveilleux de la raison
et de la conscience. Car ceux-ci proviennent, par dveloppement
phylogntique, de ceux-l et ce qui les porte  cette hauteur, c'est
seulement le degr suprieur d'intgration ou de centralisation,
d'association ou de synthse de fonctions jusqu'alors spares.


=Conception de l'me.=--On considre avec raison comme le premier
devoir de chaque science la _dfinition_ de l'objet qu'elle se propose
d'tudier. Mais pour aucune science la solution de ce premier devoir
n'est si difficile que pour la psychologie et le fait est d'autant
plus remarquable que la _logique_, la science des dfinitions, n'est
elle-mme qu'une partie de la psychologie. Si nous rapprochons tout ce
qui a t dit sur les notions essentielles de cette science par les
philosophes et les naturalistes les plus remarquables de tous les
temps, nous nous trouvons enserrs dans un chaos des vues les plus
contradictoires. Qu'est-ce donc, en somme, que l'_me_? Quel rapport
a-t-elle avec l'_esprit_? Qu'entend-on proprement par _conscience_?
Qu'est-ce qui diffrencie l'_impression_ du _sentiment_? Qu'est-ce que
l'_instinct_? Quel est son rapport avec le _libre arbitre_? Qu'est-ce
qu'une _reprsentation_? Quelle diffrence y a-t-il entre
l'_entendement_ et la _raison_? Et qu'est-ce au fond que le
_sentiment_[19]? Quelles sont les relations de tous ces phnomnes
psychiques avec le _corps_?

  [19] Nous traduisons Gemth par sentiment, le mme mot qui nous
  a servi un peu plus haut  traduire Gefhl. La traduction n'est
  cette fois qu'approximative, le mot Gemth tant un idiotisme.

Les rponses  ces questions et  d'autres qui s'y rattachent sont
aussi diffrentes que possible; non seulement les plus grandes
autorits ont l-dessus des manires de voir opposes, mais encore,
pour une seule et mme de ces autorits _scientifiques_, il n'est pas
rare de trouver au cours de l'volution psychologique les manires de
voir compltement changes. Certes, cette _mtamorphose psychologique_
de beaucoup de penseurs n'a pas peu contribu  amener cette
_confusion colossale des ides_ qui rgne en psychologie plus que dans
tout autre domaine de la connaissance humaine.


=Mtamorphose psychologique.=--L'exemple le plus intressant d'un
changement aussi total des vues psychologiques aussi bien objectives
que subjectives, c'est celui que nous fournit le guide le plus
influent de la philosophie allemande, _Kant_. Le Kant de la jeunesse,
le vrai _Kant critique_, tait arriv  cette conviction que
les trois _puissances du mysticisme_--Dieu, la libert et
l'immortalit--taient inadmissibles pour la _raison pure_; Kant
vieilli, le _Kant dogmatique_, trouva que ces trois fantmes
capitaux taient des postulats de la _raison pratique_ et comme tels
indispensables. Et plus, de nos jours, l'cole si considre des
_Nokantiens_ prche le retour  Kant comme l'unique salut devant
l'pouvantable charivari de la mtaphysique moderne; plus clairement
se rvle l'indniable et dsastreuse contradiction entre les ides
essentielles du jeune et du vieux _Kant_; nous reviendrons sur ce
dualisme.

Un intressant exemple d'une variation analogue nous est fourni par
deux des plus clbres naturalistes de notre temps: R. VIRCHOW et DU
BOIS-REYMOND; la mtamorphose de leurs ides psychologiques doit
d'autant moins tre nglige que les deux biologistes berlinois,
depuis plus de 40 ans, jouent un rle des plus importants dans la plus
grande des universits allemandes et exercent, tant directement
qu'indirectement, une influence profonde sur la pense moderne.
VIRCHOW,  qui nous devons tant  titre de fondateur de la pathologie
cellulaire, tait, au meilleur temps de son activit scientifique,
vers le milieu du sicle (et surtout pendant son sjour  Wrzbourg,
1849-1856) un pur _moniste_; il passait alors pour l'un des
reprsentants les plus minents de ce _matrialisme_ naissant qui
s'tait introduit vers 1855, par deux oeuvres clbres parues presque
en mme temps: _La matire et la force_, de L. BUCUNER et _La foi du
charbonnier et la science_, de C. VOGT. VIRCHOW exposait alors ses
ides gnrales sur la biologie et les processus vitaux de
l'homme--conus tout comme des phnomnes mcaniques naturels--dans
une srie d'articles remarquables parus dans les _Archives d'anatomie
pathologique_ qu'il dirigeait. Le plus important, sans contredit, de
ses travaux et celui dans lequel VIRCHOW a expos le plus clairement
ses ides monistes d'alors, c'est son crit sur Les tendances vers
l'unit dans la mdecine scientifique (1849). Ce fut certainement
aprs mre rflexion et parce qu'il tait convaincu de la valeur
philosophique de cet ouvrage, que VIRCHOW, en 1856, plaa cette
profession de foi mdicale en tte de ses _Etudes runies de
mdecine scientifique_. Il y soutient les principes fondamentaux de
notre monisme actuel, avec autant de clart et de prcision que je le
fais ici en ce qui concerne la solution de l'nigme de l'univers; il
dfend la lgitimit exclusive de la science exprimentale, dont les
seules sources dignes de foi sont l'activit des sens et le
fonctionnement du cerveau; il combat non moins nettement le dualisme
anthropologique, toute prtendue rvlation et toute transcendance,
ainsi que ses deux avenues: la foi et l'anthropomorphisme. Il fait
ressortir avant tout le caractre moniste de l'anthropologie, le lien
indissoluble entre l'esprit et le corps, la force et la matire;  la
fin de sa prface, il s'exprime ainsi (p. 4): Je suis convaincu que
je ne serai jamais amen  nier le principe de l'_unit de la nature
humaine_ et ses consquences. Malheureusement cette conviction
tait une grave erreur; car, 28 ans aprs, VIRCHOW soutenait des
ides, en principe tout opposes, cela dans le discours dont on a tant
parl, sur La libert de la science dans l'Etat moderne qu'il
pronona en 1877  l'Assemble des naturalistes,  Mnich et dont j'ai
repouss les attaques dans mon crit: _La science libre et
l'enseignement libre_ (1878).

Des contradictions analogues, en ce qui concerne les principes
philosophiques les plus importants se rencontrent aussi chez DU
BOIS-REYMOND, qui a remport ainsi un bruyant succs auprs des coles
dualistes et surtout prs de l'Ecclesia militans. Plus ce clbre
rhteur de l'Acadmie de Berlin avait dfendu brillamment les
principes gnraux de notre monisme, plus il avait contribu  rfuter
le vitalisme et la conception transcendantale de la vie, d'autant plus
bruyant fut le cri de triomphe des adversaires lorsqu'en 1872, dans
son discours sensationnel de l'_ignorabimus_, DU BOIS-REYMOND rtablit
la conscience comme une nigme insoluble, l'opposant comme un
phnomne surnaturel aux autres fonctions du cerveau. Je reviendrai
plus loin l-dessus (ch. X).


=Psychologie objective et Psychologie subjective.=--La nature spciale
d'un grand nombre de phnomnes de l'me et surtout de la conscience,
nous oblige  apporter certaines modifications  nos mthodes de
recherche scientifique. Une circonstance surtout importante ici, c'est
qu' ct de l'observation ordinaire, _objective, extrieure_, il
faut faire place  la _mthode introspective_,  l'observation
_subjective, intrieure_ qui rsulte du fait que notre moi se
rflchit dans la conscience. La plupart des psychologues partent de
cette certitude immdiate du moi: _Cogito ergo sum!_ Je pense donc
je suis. Nous jetterons donc tout d'abord un regard sur ce moyen de
connaissance et ensuite seulement sur les autres mthodes,
complmentaires de celle-ci.


=Psychologie introspective.= (Auto-observation de l'me). La plus
grande partie des documents sur l'me humaine, consigns depuis des
milliers d'annes dans d'innombrables crits, provient de l'tude
introspective de l'me, c'est--dire de l'_auto-observation_, puis des
conclusions que nous tirons de l'association et de la critique de ces
expriences internes subjectives. Pour une grande partie de l'tude
de l'me cette voie subjective est en gnral la seule possible,
surtout pour l'tude de la _conscience_; cette fonction crbrale
occupe ainsi une place toute particulire et elle est devenue, plus
que toute autre, la source d'innombrables erreurs philosophiques (cf.
chap. X). Mais c'est un point de vue trop troit et qui conduit  des
notions trs imparfaites, fausses mme, que celui qui nous fait
considrer cette auto-observation de notre esprit comme la source
principale, sinon unique, o puiser pour le connatre, ainsi que le
font de nombreux et distingus philosophes. Car une grande partie des
phnomnes les plus importants de la vie de l'me, surtout les
_fonctions des sens_ (vue, oue, odorat, etc.), puis le _langage_, ne
peuvent tre tudis que par les mmes mthodes que toute autre
fonction de l'organisme,  savoir d'abord par une recherche anatomique
approfondie de leurs _organes_ et, secondement, par une exacte analyse
physiologique des _fonctions_ qui en dpendent. Mais pour pouvoir
faire cette observation extrieure de l'activit de l'me et
complter par l les rsultats de l'observation intrieure, il faut
une connaissance profonde de l'anatomie et de l'histologie, de
l'ontognie et de la physiologie humaines. Ces donnes fondamentales,
indispensables, de l'anthropologie n'en font pas moins dfaut chez la
plupart des prtendus _psychologues_, ou sont trs insuffisantes;
aussi ceux-ci ne sont-ils pas en tat de se faire mme de leur me,
une ide suffisante. A cela s'ajoute la circonstance dfavorable que
cette me, si vnre par son possesseur, est souvent chez le
psychologue une me dveloppe dans une direction unique (quelque haut
perfectionnement qu'atteigne cette Psych dans son sport spculatif!),
c'est en outre l'me d'un _homme civilis_, appartenant  une race
suprieure, c'est--dire le dernier _terme_ d'une longue srie
phyltique volutive, pour l'exacte comprhension duquel la
connaissance de prcurseurs nombreux et infrieurs serait
indispensable. Ainsi s'explique que la plus grande partie de la
puissante littrature psychologique soit aujourd'hui une maculature
sans valeur. La mthode introspective a certainement une immense
valeur, elle est indispensable, mais elle a absolument besoin de la
collaboration et du complment que lui apportent les autres mthodes.


=Psychologie exacte.=--Plus s'enrichissait, au cours de ce sicle, le
dveloppement des diverses branches de l'arbre de la connaissance
humaine, plus se perfectionnaient les diverses mthodes des sciences
particulires, plus grandissait le dsir d'y apporter l'_exactitude_,
c'est--dire de faire un examen empirique des phnomnes, aussi
_exact_ que possible et de donner aux lois qui s'en pourraient dduire
une formule aussi nette que possible, _mathmatique_ quand il se
pourrait. Mais ceci n'est ralisable que pour une petite partie de la
science humaine, avant tout dans les sciences dont la tche principale
est la dtermination de grandeurs mesurables; en premire ligne les
mathmatiques, puis l'astronomie, la mcanique, et en somme une grande
partie de la physique et de la chimie. Aussi dsigne-t-on ces sciences
du nom de _sciences exactes_, au sens propre du mot. Par contre, on a
tort (et c'est souvent une cause d'erreur) de considrer, ainsi qu'on
le fait volontiers, _toutes_ les sciences naturelles comme exactes,
pour les opposer  d'autres, en particulier aux sciences historiques
et psychologiques. Car, pas plus que celles-ci, la plus grande
partie des sciences naturelles ne sont susceptibles d'un traitement
exact au sens propre; ceci vaut surtout pour la biologie et, parmi ses
branches, pour la psychologie. Celle-ci n'tant qu'une partie de la
physiologie doit, en gnral, participer des mthodes de la premire.
Elle doit, par l'observation et l'exprimentation, donner un fondement
_empirique_, aussi exact que possible, aux phnomnes de la vie de
l'me; aprs quoi elle en doit tirer les lois de l'me par des
raisonnements inductifs et dductifs, et leur donner une formule aussi
nette que possible. Mais, pour des raisons faciles  comprendre, une
formule _mathmatique_ ne sera que trs rarement possible; on n'a pu
en donner avec succs que pour une partie de la physiologie des sens;
par contre, ces formules sont inapplicables  la plus grande partie de
la physiologie du cerveau.


=Psycho-physique.=--Une petite province de la psychologie qui semble
accessible aux recherches exactes que l'on poursuit, a t, depuis
vingt ans, tudie avec grand soin et leve au rang de discipline
spciale sous le nom de _psychophysique_. Ses fondateurs, les
physiologistes FECHNER et WEBER de Leipzig, tudirent d'abord avec
exactitude la dpendance de la sensation par rapport  l'excitant
externe, agissant sur l'organe sensoriel et, en particulier, le
rapport quantitatif entre l'intensit de l'excitation et celle de la
sensation. Ils trouvrent que pour produire une sensation, un certain
quantum prcis et minimum d'excitation est ncessaire, seuil de
l'excitation, et qu'une excitation donne doit toujours varier d'un
surcrot prcis: seuil de la diffrence, avant que la sensation ne
se modifie d'une manire sensible. Pour les sens les plus importants
(la vue, l'oue, le sens de la pression) on peut poser cette loi que
les variations des sensations sont proportionnelles  l'intensit des
excitations. De cette loi de WEBER, empirique, FECHNER dduisit, par
des oprations mathmatiques, sa loi fondamentale psycho-physique,
en vertu de laquelle l'intensit de la sensation crot selon une
progression arithmtique; celle de l'excitation, par contre, selon une
progression gomtrique. Nanmoins, cette loi de FECHNER, ainsi que
d'autres lois psycho-physiques, a t attaque de divers cts et
son exactitude conteste. Malgr tout, la psycho-physique moderne
n'est pas loin d'avoir satisfait  tout ce qu'on attendait d'elle, 
tous les voeux de ceux qui l'acclamaient il y a vingt ans; seulement
le domaine de son application possible est trs restreint. Et elle a
une haute porte thorique en ce qu'elle nous dmontre la valeur
absolue des lois physiques sur une partie, restreinte il est vrai, du
domaine de la prtendue vie de l'me, valeur revendique depuis
longtemps par la psychologie matrialiste pour le domaine tout entier
de la vie de l'me. La mthode exacte s'est montre, ici comme dans
beaucoup d'autres branches de la physiologie, insuffisante et peu
productive; en principe elle est sans doute partout dsirable, mais
malheureusement inapplicable dans la plupart des cas. Bien plus
fcondes sont les mthodes comparative et gntique.


=Psychologie compare.=--La ressemblance frappante qui existe entre la
vie psychique de l'homme et celle des animaux suprieurs est un fait
depuis longtemps connu. La plupart des peuples primitifs, aujourd'hui
encore, ne font aucune diffrence entre les deux sries de phnomnes
psychiques, ainsi qu'en font foi les fables partout rpandues, les
vieilles lgendes et les ides relatives  la mtempsychose. La
plupart des philosophes de l'antiquit classique taient convaincus,
eux aussi, de cette parent, et entre les mes humaine et animale, ils
ne dcouvraient aucune diffrence essentielle qualitative, mais une
simple diffrence quantitative. PLATON lui-mme, qui affirma le
premier la distinction fondamentale de l'me et du corps, faisait
traverser successivement  une seule et mme me (Ide), par sa
thorie de la mtempsychose, divers corps animaux et humains. C'est
seulement le christianisme qui, rattachant troitement la foi en
l'immortalit  la foi en Dieu, posa la distinction fondamentale entre
l'me humaine immortelle et l'me animale mortelle. Dans la
philosophie dualiste, c'est avant tout sous l'influence de DESCARTES
(1643) que cette ide s'implanta; il affirmait que l'homme seul a une
me vritable et avec elle la sensibilit et le libre arbitre; qu'au
contraire, les btes sont des automates, des machines sans volont ni
sensibilit. Depuis, la plupart des psychologues--et KANT en
particulier,--ngligrent compltement l'me des animaux et
rduisirent  l'homme l'objet des tudes psychologiques; la
psychologie humaine, presque exclusivement introspective, fut prive
de la comparaison fconde avec la psychologie animale et resta, pour
cette raison, au mme niveau infrieur qu'occupait la morphologie
avant que CUVIER, en fondant l'anatomie compare, ne l'levt  la
hauteur d'une science naturelle philosophique.


=Psychologie animale.=--L'intrt scientifique ne se rveilla en
faveur de l'me animale que dans la seconde moiti du sicle dernier,
paralllement aux progrs de la zoologie et de la physiologie
systmatiques. L'intrt fut stimul surtout par l'crit de REIMARUS:
_Considrations gnrales sur les instincts animaux_ (Hambourg, 1760).
Nanmoins, une tude scientifique plus srieuse ne devint possible
qu'avec la rforme fondamentale de la physiologie, dont nous sommes
redevables au grand naturaliste berlinois, MLLER. Ce biologiste de
gnie, embrassant le domaine entier de la nature organique, tout
ensemble la morphologie et la physiologie, introduisit pour la
premire fois les _mthodes exactes_ de l'observation et de
l'exprimentation dans la physiologie tout entire et y rattacha en
mme temps, d'une manire gnrale, les _mthodes de comparaison_; il
les appliqua aussi bien  la vie psychique, au sens le plus large
(langage, organes des sens, fonctions du cerveau), qu' tous les
autres phnomnes vitaux. Le sixime livre de son _Manuel de
physiologie humaine_ (1840) traite spcialement de la vie de l'me
et contient, en 80 pages, une quantit de considrations
psychologiques des plus importantes.

En ces quarante dernires annes, il a paru un grand nombre d'crits
sur la psychologie compare des animaux, provoqus en partie par
l'impulsion puissante donne en 1859 par DARWIN dans son ouvrage sur
l'origine des espces, et aussi par l'introduction de la _Thorie de
l'volution_ dans le domaine psychologique. Quelques-uns de ces crits
les plus importants sont dus  ROMANES et G. LUBBOCK, pour
l'Angleterre; WUNDT, BCHNER, G. SCHNEIDER, FRITZ SCHULTZE et CHARLES
GROOS, pour l'Allemagne; ESPINAS et JOURDAN, pour la France; TITO
VIGNOLI, pour l'Italie. (J'ai donn les titres de quelques-uns des
ouvrages les plus importants, au dbut de ce chapitre.)

En Allemagne, WUNDT passe actuellement pour l'un des plus grands
psychologues; il possde, sur la plupart des philosophes, l'avantage
inapprciable de connatre  fond la _zoologie_, l'_anatomie_ et la
_physiologie_. Autrefois prparateur et lve d'HELMHOLZ, WUNDT s'est
de bonne heure habitu  appliquer les lois fondamentales de la
physique et de la chimie au domaine tout entier de la physiologie et,
par suite, dans l'esprit de MLLER,  la psychologie en tant que
faisant partie de la physiologie. Plac  ce point de vue, WUNDT
publia, en 1863, ses prcieuses _Leons sur l'me chez l'homme et chez
l'animal_. L'auteur y donne, comme il le dit lui-mme dans la prface,
la _preuve_ que le thtre des principaux phnomnes psychiques est
l'_me inconsciente_ et il laisse notre regard pntrer dans ce
_mcanisme_ de l'arrire-plan inconscient de l'me qui labore les
incitations venues des impressions extrieures. Mais ce qui me parat
surtout important dans l'ouvrage de WUNDT et en faire surtout la
valeur, c'est qu'on y trouve, pour la premire fois, la _loi_ _de la
conservation de la force tendue au domaine psychique_ et, en outre,
une srie de faits emprunts  l'lectro-physiologie utiliss pour la
dmonstration.

Trente ans plus tard (1892), WUNDT publia une seconde dition, mais
sensiblement abrge et compltement remanie, de ses _Leons sur
l'me chez l'homme et chez l'animal_. Les principes les plus
importants de la premire dition sont compltement abandonns dans la
seconde et le point de vue _moniste_ y fait place  une conception
purement dualiste. WUNDT lui-mme dit, dans la prface de la seconde
dition, qu'il ne s'est dlivr que peu  peu des erreurs
fondamentales de la premire et que depuis des annes, il a appris 
considrer ce travail comme un _pch de jeunesse_; son premier
ouvrage pesait sur lui comme une _faute_, qu'il aspirait  expier, si
bien que les choses parussent tourner pour lui. De fait, les vues
essentielles de WUNDT, en psychologie, sont compltement opposes dans
les deux ditions de ses _Leons_, si rpandues; elles sont, dans la
premire, toutes monistes et matrialistes, dans la seconde, toutes
dualistes et spiritualistes. La premire fois, la _psychologie_ est
traite comme une _science naturelle_, les mmes principes lui sont
appliqus qu' la physiologie tout entire, dont elle n'est qu'une
partie; trente ans plus tard, l'tude de l'me est devenue pour lui
une pure _science de l'esprit_, dont l'objet et les principes
diffrent compltement de ceux des sciences naturelles. Cette
conversion trouve son expression la plus nette dans le principe du
_paralllisme psycho-physique_, en vertu duquel, sans doute,  chaque
vnement psychique correspond un vnement physique quelconque, mais
tous les deux sont compltement indpendants l'un de l'autre et il
_n'existe pas entre eux de lien causal naturel_. Ce parfait _dualisme_
du corps et de l'me, de la nature et de l'esprit, a naturellement
trouv le plus vif succs prs de la philosophie d'cole alors
rgnante, qui y applaudit comme  un progrs important, d'autant plus
que ce dualisme est profess par un naturaliste remarquable, qui a
soutenu jadis les vues opposes. Comme je soutiens moi-mme ces
opinions troites depuis plus de 40 ans et comme, en dpit des
efforts les mieux intentionns, je n'ai pas pu m'en dpartir, je
considre naturellement les pchs de jeunesse du jeune
physiologiste WUNDT comme des ides justes sur la nature et je les
dfends nergiquement contre les opinions opposes du vieux philosophe
WUNDT.

Il est trs intressant de constater le total _changement de principes
philosophiques_ dont WUNDT nous offre ici l'exemple, comme autrefois
KANT, WIRCHOW, DU BOIS-REYMOND, ainsi que BAER et d'autres. Dans leur
jeunesse, ces naturalistes, intelligents et hardis, embrassent le
domaine tout entier de leurs recherches biologiques d'un vaste regard,
s'efforant ardemment d'asseoir la connaissance dans sa totalit sur
une base naturelle et une; dans leur vieillesse ils ont reconnu que ce
n'tait pas pleinement ralisable, aussi prfrent-ils renoncer tout 
fait  leur but.

Pour excuser cette mtamorphose psychologique, ils pourront
naturellement prtendre que dans leur jeunesse ils n'ont pas vu toutes
les difficults de la grande tche entreprise et qu'ils se sont
tromps sur le vrai but; que c'est seulement aprs que leur esprit a
mri avec l'ge et qu'ils ont accumul les expriences, qu'ils se sont
convaincus de leurs erreurs et ont trouv le vrai chemin qui conduit 
la source de la vrit. Mais on peut aussi affirmer, inversement, que
les grands savants, dans leur jeune ge, abordaient avec plus de
courage et d'impartialit leur tche difficile, que leur regard tait
plus libre et leur jugement plus pur; les expriences des annes
postrieures n'amnent pas seulement un enrichissement, mais un
trouble de la vue et avec la vieillesse survient une dgnrescence
graduelle, dans le cerveau comme dans les autres organes. En tout cas,
cette mtamorphose, quant  la thorie de la connaissance, est en
elle-mme un fait psychologique instructif; car elle montre, ainsi que
tant d'autres formes de changement d'opinions, que les plus hautes
fonctions de l'me sont soumises, au cours de la vie,  d'aussi
importantes modifications individuelles que toutes les autres
fonctions vitales.


=Psychologie des peuples.=--Il importe beaucoup, si l'on veut tudier
avec fruit la psychologie compare, de ne pas borner la comparaison
critique  l'animal et  l'homme en gnral, mais aussi de placer l'un
 ct de l'autre les divers _chelons_ de la vie psychique de chacun
d'eux. C'est seulement ainsi que nous parviendrons  apercevoir
clairement la longue _chelle_ d'volution psychique qui va, sans
interruption, des formes vivantes les plus infrieures,
monocellulaires, jusqu'aux Mammifres et,  leur tte, jusqu'
l'homme. Mais au sein de la race humaine, elle-mme, ces chelons sont
trs nombreux et les rameaux de l'arbre gnalogique de l'me
infiniment varis. La diffrence psychique entre le plus grossier des
hommes incultes, au plus bas degr, et l'homme civilis le plus
accompli, au plus haut degr de l'chelle est colossale, bien plus
grande qu'on ne l'admet gnralement. L'importance de ce fait
exactement mesure a imprim, surtout dans la seconde moiti du XIXe
sicle, un vif lan  l'_Anthropologie des peuples primitifs_ (WAITZ),
et donn  l'ethnographie compare une haute importance pour la
psychologie. Malheureusement, les matriaux bruts, en quantit norme,
runis pour la constitution de cette science, n'ont pas encore subi
une laboration critique suffisante. On peut juger des ides confuses
et mystiques qui rgnent encore l, d'aprs la soi-disant _Pense des
peuples_ du voyageur connu, ADOLPHE BASTIAN, lequel s'est rendu
clbre par la fondation,  Berlin, du Muse d'ethnographie, mais
qui, crivain prolixe, nous prsente une vritable monstruosit de
compilation sans critique et de spculation confuse.


=Psychologie ontogntique.=--La plus nglige, la moins employe de
toutes les mthodes, dans l'tude de l'me, a t jusqu' prsent
l'_ontogntique_; et pourtant ce sentier peu frquent est
prcisment celui qui nous mne le plus vite et le plus srement parmi
la sombre fort des prjugs, des dogmes et des erreurs
psychologiques, jusqu'au point d'o nous pouvons voir clair dans
beaucoup des plus importants problmes de l'me. De mme que dans
tout autre domaine de l'embryologie organique, je commence par poser
ici l'une en face de l'autre ses deux grandes branches, que j'ai
distingues ds 1866: l'embryologie (ontognie) et la gnalogie
(phylognie). L'_embryologie de l'me_, la psychognie individuelle ou
biontique, tudie le dveloppement graduel et progressif de l'me chez
l'individu et cherche  dterminer les lois qui le conditionnent. Pour
une portion importante de la psychologie humaine, il y a beaucoup de
fait depuis des milliers d'annes; car la _pdagogie_ rationnelle a
dj d, de bonne heure, s'imposer la tche de connatre thoriquement
le progrs graduel et la capacit d'ducation de l'me de l'enfant,
dont elle avait, en pratique,  raliser l'harmonieux dveloppement et
qu'elle devait diriger. Seulement, la plupart des pdagogues taient
des philosophes spiritualistes et dualistes qui, par suite, se
mettaient  l'oeuvre en y apportant d'avance les prjugs
traditionnels de la psychologie spiritualiste. Depuis quelques
dizaines d'annes seulement, la mthode des sciences naturelles a
gagn du terrain, mme dans les coles, sur cette direction
dogmatique; on s'efforce aujourd'hui davantage, mme quand on traite
l'me de l'enfant d'appliquer les principes de la doctrine
volutionniste. Les matriaux bruts contenus dans chaque me
individuelle d'enfant, sont dj qualitativement donns _ priori,
hrits_ qu'ils sont des parents et des anctres; l'ducation a pour
tche de les amener  maturit, de les faire s'panouir par
l'instruction intellectuelle et l'ducation morale, c'est--dire par
l'_adaptation_. Pour la science de notre premier dveloppement
psychique, c'est W. PREYER (1882) qui en a pos les fondements dans
son intressant ouvrage: _L'me de l'enfant, observations relatives_
_au dveloppement intellectuel de l'homme dans les premires annes
de sa vie_. En ce qui concerne les stades et les mtamorphoses
ultrieures de l'me individuelle, il reste encore beaucoup  faire:
l'application lgitime et pratique de la grande loi biogntique
commence  apparatre, ici aussi, comme le fanal lumineux de la
comprhension scientifique.


=Psychologie phylogntique.=--Une poque nouvelle et fconde, une re
de dveloppement plus grand commena, pour la psychologie comme pour
toutes les sciences biologiques, lorsqu'il y a quarante ans CH. DARWIN
y appliqua les principes de la thorie de l'volution. Le septime
chapitre de son ouvrage sur l'Origine des espces (1859), ouvrage qui
fit poque, est consacr  l'_instinct_; il contient la dmonstration
prcieuse que les instincts des animaux sont soumis, comme toutes les
autres fonctions vitales, aux autres lois gnrales du dveloppement
historique. Les instincts spciaux des espces animales distinctes
sont transforms par l'_adaptation_ et ces changements acquis sont
transmis par l'_hrdit_ aux descendants. Dans leur conservation et
leur dveloppement, la _slection_ naturelle, au moyen de la lutte
pour la vie, joue le mme rle disciplinateur que la transformation
de n'importe quelle fonction physiologique. Plus tard, dans plusieurs
ouvrages, DARWIN a dvelopp cette ide et montr que les mmes lois
de dveloppement intellectuel rgnent dans tout le monde organique,
qu'elles valent pour l'homme comme pour les animaux et pour ceux-ci
comme pour les plantes. L'_unit du monde organique_, explicable par
sa commune origine, s'tend ainsi au domaine tout entier de la vie de
l'me, depuis le plus simple organisme monocellulaire jusqu' l'homme.

Le dveloppement ultrieur de la psychologie de DARWIN et son
application aux divers domaines de la vie psychique sont dus  un
remarquable naturaliste anglais, G. ROMANES. Malheureusement, sa mort
rcente, si prmature, l'a empch d'achever son grand ouvrage dans
lequel toutes les parties de la psychologie compare devaient tre
galement constitues dans le sens de la doctrine moniste de
l'volution. Les deux parties de cet ouvrage qui ont paru comptent
parmi les productions les plus prcieuses de la littrature
psychologique tout entire. En effet, conformment aux principes
monistes des sciences naturelles modernes, ces ouvrages nous offrent
premirement, runis et ordonns, les _faits_ les plus importants qui,
depuis des milliers d'annes, ont t tablis empiriquement, par
l'observation et l'exprience, sur le domaine de la psychologie
compare. Secondement, ces faits sont ensuite examins et groups en
vue d'une fin, par la _critique objective_; et troisimement, il en
dcoule en ce qui concerne les problmes gnraux les plus importants
de la _psychologie_, ces raisonnements qui seuls, sont conciliables
avec les principes de notre moderne doctrine moniste. Le premier
volume composant l'oeuvre de ROMANES, porte ce titre, _L'volution
mentale chez les animaux_ (1885) et nous retrace toute la longue
hirarchie des stades de l'volution psychique dans la srie animale,
depuis les impressions et les instincts les plus simples des animaux
infrieurs jusqu'aux phnomnes les plus parfaits de la conscience et
de la raison, chez les animaux suprieurs, tout cela s'enchanant par
des liens naturels. On trouve aussi dans ce volume de nombreuses notes
tires des manuscrits posthumes de DARWIN sur l'instinct en mme
temps qu'une collection complte de tout ce que celui-ci a crit sur
la psychologie.

La seconde et la plus importante partie de l'oeuvre de ROMANES, traite
de l'_Evolution mentale chez l'homme et de l'origine des facults
humaines_[20] (1893). Le pntrant psychologue y dmontre d'une
manire convaincante que _la barrire psychologique entre l'homme et
l'animal est vaincue_! La pense  l'aide des mots, le pouvoir
d'abstraction de l'homme, se sont graduellement dvelopps, sortis de
degrs infrieurs o la pense et la reprsentation ne s'aidaient pas
encore de mots, degrs raliss chez les Mammifres les plus proches
de l'homme. Les plus hautes fonctions intellectuelles de l'homme, la
_raison_, le _langage_ et la _conscience_ ne sont que les
perfectionnements des mmes fonctions aux degrs infrieurs o elles
sont ralises dans la srie des _anctres primates_ (Simiens et
Prosimiens). L'homme ne possde pas une seule fonction
intellectuelle qui soit sa proprit exclusive. Sa vie psychique tout
entire ne diffre de celles des Mammifres, ses proches, qu'en
_degr_, non en _nature_, quantitativement, non qualitativement.

  [20] Traduction franaise par H. de Varigny.

Je renvoie les lecteurs qui s'intressent  cette capitale question
de l'me,  l'ouvrage fondamental de ROMANES. Je suis d'accord, sur
presque tous les points et toutes les affirmations, avec lui et avec
DARWIN; lorsqu'il semble y avoir des diffrences entre l'opinion de
ces auteurs et les vues que j'ai exposes prcdemment, elles
proviennent soit d'une expression imparfaite chez moi ou d'une
diffrence insignifiante dans l'application des termes fondamentaux.
D'ailleurs, c'est une des caractristiques de cette science des
termes qu'en ce qui concerne les termes fondamentaux les plus
importants, les philosophes les plus marquants aient des manires de
voir toutes diffrentes.


Place de la psychologie dans le systme des sciences biologiques.

                              =Biologie=
                         Science de l'organisme
                 (Anthropologie, Zoologie et Botanique)
                                  ^
       |--------+-----------------+-------------------+--------------|
                |                 |                   |
           =Morphologie=          |               =Biognie=
        Science des formes        |        Histoire du dveloppement
    |---+--------^-------+-----|  |  |-------+--------^--------+------|
        |                |        |          |                 |
    =Anatomie=   |  =Histologie=  |     =Ontognie=   |   =Phylognie=
    Science      |  Science       |     Histoire      |   Histoire
    des organes  |  des tissus    |     de l'embryon  |   de la race
                                  |

                             =Physiologie=
                         Science des fonctions
          |-----------------------^------------------------------------|
                 |                                    |
          Physiologie des                       Physiologie des
        =fonctions animales=                  =fonctions vgtatives=
      (Sensation et Mouvement)               (Nutrition et Reproduction)
    |-------+--------^---------+--| |---------+-------^----+--------|
            |        |         |              |            |
     =Esthmatique=  | =Phoronomie=   =Trophonomie=   =Gonimatique=
     Science         | Science        Science         Science
     de la sensation | du mouvement   des changes    de la
                     |                  de matriaux  gnration
                =Psychologie=
              Science de l'me




CHAPITRE VII

Degrs dans la hirarchie de l'me.

  TUDES MONISTES DE PSYCHOLOGIE COMPARE.--L'CHELLE
     PSYCHOLOGIQUE.--PSYCHOPLASMA ET SYSTME NERVEUX.--INSTINCT ET
     RAISON.

   Le plus merveilleux des phnomnes naturels, celui que nous
   appelons d'un nom lgu par la tradition _esprit_ ou _me_, est
   une proprit absolument gnrale de tout ce qui vit. Dans toute
   matire vivante, dans tout protoplasma, il faut bien reconnatre
   l'existence des premiers lments de la vie psychique, la forme
   rudimentaire de sensibilit au _plaisir_ et  la _douleur_, la
   forme rudimentaire de l'_attraction_ et de la _rpulsion_. Mais
   les divers degrs de dveloppement et de composition de cette
   me varient avec les divers tres vivants; ils nous acheminent,
   depuis la muette _me cellulaire_,  travers une longue srie
   d'intermdiaires de plus en plus levs, jusqu' l'_me
   humaine_, consciente et raisonnable.

    _Ame cellulaire et cellule psychique_ (1878).




SOMMAIRE DU CHAPITRE VII

  Unit psychologique de la nature organique.--Base matrielle de
     l'me: le psychoplasma.--Echelle des sensations.--Echelle des
     mouvements.--Echelle des rflexes.--Rflexes simples et
     rflexes complexes.--L'acte rflexe et la conscience.--Echelle
     des reprsentations.--Reprsentations inconscientes et
     reprsentations conscientes.--Echelle de la mmoire.--Mmoire
     inconsciente et mmoire consciente.--Association des
     reprsentations.--Instincts.--Instincts primaires et instincts
     secondaires.--Echelle de la raison.--Langage.--Mouvements
     motifs et passions.--Volont--Libre arbitre.


LITTRATURE

   CH. DARWIN.--_De l'expression des motions chez l'homme et chez
   les animaux._ Trad fran.

   W. WUNDT.--_Vorlesungen ber die Menschen und Thierseele._ 2te
   Auflage, Leipzig, 1892.

   FRITZ SCHULTZE.--_Vergleichende Seelenkunde._ Leipzig, 1897.

   L. BUCHNER.--_Aus dem Geistesleben der Thiere, oder Staaten und
   Thaten der Kleinen._ 4te Aufl., Berlin, 1897.

   A. ESPINAS.--_Les socits animales._ Etudes de psychologie
   compare.

   TITO VIGNOLI.--_De la loi fondamentale de l'intelligence dans le
   rgne animal._ Trad. allem.

   C. LLOYD MORGAN.--_Animal life and intelligence._ London, 1890.

   W. BOLSCHE.--_Das Liebesleben in der Natur. (Etude sur
   l'volution de l'amour)._ Leipzig, 1898.

   G. ROMANES.--_L'volution mentale dans le rgne animal et chez
   l'homme._ Trad. fran.


Les progrs immenses que la psychologie, avec l'aide de la thorie
volutionniste, a accomplis dans la seconde moiti du XIXe sicle, ont
abouti  ceci: que nous reconnaissons l'_unit psychologique du monde
organique_. La psychologie compare, conjointement  l'ontognie et 
la phylognie de l'me, nous ont convaincus que la vie organique 
tous ses degrs, depuis les plus simples protistes monocellulaires
jusqu' l'homme, est le produit des mmes forces naturelles
lmentaires, des mmes fonctions physiologiques de sensation et de
mouvement. La tche fondamentale pour la psychologie scientifique de
l'avenir ne sera donc pas, comme elle l'a t jusqu' prsent,
l'analyse exclusivement subjective et introspective de l'me  son
plus haut degr de perfectionnement--de l'me au sens o l'entendent
les philosophes--mais l'tude objective et comparative de la longue
srie d'chelons, de la longue suite de stades infrieurs et animaux
qu'a d parcourir en se dveloppant l'esprit humain. Distinguer les
divers degrs de cette chelle psychologique et dmontrer leur
enchanement phylogntique ininterrompu, telle est la belle tche 
laquelle on ne s'est srieusement appliqu que depuis quelques
dizaines d'annes et qui a surtout t aborde dans l'ouvrage
remarquable de ROMANES. Nous nous contenterons ici de traiter trs
brivement quelques-unes des questions les plus gnrales auxquelles
nous conduit la connaissance de cette suite d'tapes.


=Base matrielle de l'me.=--Tous les phnomnes de la vie de l'me
sans exception sont lis  des processus matriels ayant lieu dans la
substance vivante du corps, dans le _plasma_ ou _protoplasma_. Nous
avons dsign la partie de celui-ci qui apparat comme le support
indispensable de l'me, du nom de _psychoplasma_ (substance de
l'me, au sens moniste) c'est--dire que nous n'entendons par l
aucune essence particulire, mais nous considrons l'_me comme un
concept collectif dsignant l'ensemble des fonctions psychiques du
plasma_. L'me, en ce sens, est aussi bien une abstraction
physiologique que les termes change des matriaux ou gnration.
Chez l'homme et les animaux suprieurs, par suite de l'extrme
division du travail dans les organes et les tissus, le psychoplasma
est un lment diffrenci du systme nerveux le _neuroplasma_ des
cellules ganglionnaires et de leurs prolongements centrifuges, les
fibres nerveuses. Chez les animaux infrieurs, par contre, qui ne
possdent pas encore de nerfs ni d'organes des sens distincts, le
psychoplasma n'est pas encore parvenu  se diffrencier pour exister
d'une manire indpendante, pas plus que chez les plantes. Chez les
protistes monocellulaires, enfin, le psychoplasma est, soit identique
au _protoplasma_ vivant tout entier qui constitue la simple cellule,
soit  une partie de celui-ci. En tous cas, aussi bien  ces degrs
infrieurs qu'aux degrs suprieurs de l'chelle psychologique, une
certaine composition _chimique_ du psychoplasma et une certaine
manire d'tre _physique_ en lui sont indispensables ds que l'me
doit fonctionner ou travailler. Cela vaut aussi bien pour l'activit
psychique lmentaire (sensation et mouvement plasmatiques) chez les
Protozoaires, que pour les fonctions complexes des organes sensoriels
et du cerveau chez les animaux suprieurs et,  leur tte, chez
l'homme. Le travail du psychoplasma, que nous nommons me est
toujours li  des changes de matriaux.


=Echelle des sensations.=--Tous les organismes vivants, sans
exception, sont sensibles; ils distinguent les conditions du milieu
extrieur environnant et ragissent sur lui par certains changements
produits en eux-mmes. La lumire et la chaleur, la pesanteur et
l'lectricit, les processus mcaniques et les phnomnes chimiques du
milieu environnant agissent comme _excitants_ sur le _psychoplasma_
sensible et provoquent des changements dans sa composition
molculaire. Comme stades principaux de sa _sensibilit_, nous
distinguerons les 5 degrs suivants:

I. Aux stades les plus infrieurs de l'organisation, le _psychoplasma_
tout entier, comme tel, est sensible et ragit  l'action des
excitants: c'est le cas des protistes les plus primitifs, de beaucoup
de plantes et d'une partie des animaux suprieurs.--II. Au second
stade commencent  se dvelopper,  la surface du corps, de simples
_instruments sensoriels_ non diffrencis, sous forme de poils
protoplasmiques et de taches pigmentaires, prcurseurs des organes du
tact et des yeux; c'est le cas d'une partie des protistes suprieurs,
mais aussi de beaucoup d'animaux et de plantes infrieurs.--III. Au
troisime stade, de ces lments simples vont se dvelopper, par
_diffrenciation, des organes sensoriels spcifiques_, ayant chacun
une adaptation propre; instruments chimiques de l'odorat et du got,
organes physiques du tact et du sens de la temprature, de l'oue et
de la vue. L'nergie spcifique de ces organes sensibles suprieurs
n'est pas chez eux une qualit originelle, mais une proprit acquise
graduellement par une adaptation fonctionnelle et une hrdit
progressive.--IV. Au quatrime stade apparat la centralisation, ou
_intgration du systme nerveux_ et par l, en mme temps, celle de la
sensation; par l'association des sensations auparavant isoles ou
localises, se forment les reprsentations qui, tout d'abord, restent
encore inconscientes: c'est le cas chez beaucoup d'animaux infrieurs
et suprieurs.--V. Au cinquime stade, par la rflexion des sensations
dans une partie centrale du systme nerveux, se dveloppe la plus
haute fonction psychique, la _sensation consciente_, c'est le cas chez
l'homme et les Vertbrs suprieurs, probablement aussi chez une
partie des Invertbrs suprieurs, surtout des Articuls.


=Echelle des mouvements.=--Tous les corps vivants de la nature, sans
exception, se meuvent spontanment,  l'inverse de ce qui a lieu chez
les corps inorganiss, fixs et immobiles (les cristaux, par exemple);
c'est--dire qu'il se passe dans le _psychoplasma_ vivant des
changements de position des parties, par suite de causes internes,
lesquelles s'expliquent par la constitution chimique de ce
psychoplasma lui-mme. Ces mouvements vitaux actifs peuvent tre en
partie perus directement, par l'observation, tandis qu'en partie ils
ne sont connus qu'indirectement, par leurs effets. Nous en
distinguerons 5 degrs: I. Au degr le plus infrieur de la vie
organique (chez les Chromaces, beaucoup de protophytes, et chez les
mtaphytes infrieurs), nous ne constatons que ces mouvements de
_croissance_ qui sont communs  tous les organismes. Ils se produisent
d'ordinaire si lentement qu'on ne peut pas les observer immdiatement,
mais par un procd indirect, en induisant de leurs rsultats,
du changement de grandeur et de forme du corps en voie de
dveloppement.--II. Beaucoup de protistes, en particulier les algues
monocellulaires du groupe des Diatomes et des Desmidiaces, se
meuvent en rampant ou en nageant, grce  une _secrtion_, par la
simple excrtion d'une masse muqueuse.--III. D'autres organismes,
flottant dans l'eau (par exemple, beaucoup de radiolaires, de
Siphonophores, de Ctnophores, etc.) s'lvent ou s'enfoncent dans
l'eau en modifiant leur _poids spcifique_, tantt par osmose, tantt
en expulsant ou emmagasinant de l'air.--IV. Beaucoup de plantes, en
particulier les impressionnables sensitives (mimosa) et autres
Papilionaces, excutent, avec leurs feuilles ou d'autres parties, des
mouvements au moyen d'un _changement de turgescence_, c'est--dire
qu'elles modifient la tension du protoplasma et par suite sa pression
sur la paroi cellulaire lastique qui l'enveloppe.--V. Les plus
importants de tous les mouvements organiques sont les _phnomnes_
_de contraction_, c'est--dire les changements de forme de la
superficie du corps qui sont lis  des modifications rciproques de
position dans ses parties; ils se produisent toujours en traversant
deux tats diffrents ou phases du mouvement: la phase de
_contraction_ et celle d'_expansion_. On distingue comme quatre formes
diffrentes de concentration du protoplasma: _a. les mouvements
amibodes_ (chez les Rhizopodes, les globules du sang, les cellules
pigmentaires, etc.); _b. les courants plasmiques_, analogues, 
l'intrieur de cellules entoures d'une membrane; _c. les mouvements
vibratiles_ (mouvement d'un flagellum ou de cils chez les Infusoires,
les Spermatozodes, les cellules de l'pithlium  cils vibratiles);
et enfin _d. le mouvement musculaire_ (chez la plupart des animaux).


=Echelle des rflexes= (phnomnes rflexes, mouvements rflexes,
etc.).--L'activit lmentaire de l'me, produite par la liaison d'une
sensation  un mouvement, est dsigne par nous du nom de _rflexe_
(au sens le plus large), ou de _fonction rflexe_, ou mieux encore
d'_action rflexe_. Le mouvement (n'importe de quelle sorte) apparat
ici comme la suite immdiate de l'_excitation_ provoque par
l'impression; c'est pourquoi, dans le cas le plus simple (chez les
protistes) on l'a dsign du simple nom de _mouvement d'excitation_.
Tout protoplasma vivant est irritable. Tout changement physique ou
chimique du milieu extrieur environnant peut, dans certaines
circonstances, agir comme excitant sur le psychoplasma et produire ou
contrebalancer un mouvement. Nous verrons, plus tard, comment
l'importante notion physique d'_quilibre_ rattache immdiatement les
plus simples rflexes organiques aux mouvements mcaniques analogues
dans la nature inorganique (par exemple, l'explosion de la poudre par
une tincelle, de la dynamite par un choc). Nous distinguons dans
l'chelle des rflexes les sept degrs suivants:

I.--Au stade le plus bas de l'organisation, chez les protistes
infrieurs, les excitations du monde extrieur (lumire, chaleur,
lectricit, etc.), ne provoquent dans le _protoplasma_ non
diffrenci, que ces indispensables mouvements internes de croissance
et d'change qui sont communs  tous les organismes et indispensables
 leur conservation. Il en va de mme pour la plupart des plantes.

II.--Chez beaucoup de Protistes qui se meuvent librement (surtout chez
les Amibes, les Hliozoaires et surtout les Rhizopodes) les
excitations extrieures provoquent sur tous les points de la
superficie du corps monocellulaire, des mouvements qui se traduisent
par des changements de lieu (mouvements amibodes, formation de
pseudopodes, contraction et extension des pseudopodes); ces
prolongements mal dtermins et modifiables du protoplasma ne sont pas
encore des organes constants. L'excitabilit organique gnrale se
traduit de la mme faon, par un _rflexe non diffrenci_, chez les
impressionnables sensitives et chez les Mtazoaires infrieurs; chez
ces organismes pluricellulaires, les excitations peuvent tre
transmises d'une cellule  l'autre, puisque toutes les cellules, par
leurs prolongements, sont en rapport de contigut.

III.--Chez beaucoup de Protistes, et en particulier chez les
Protozoaires ayant atteint un haut degr de dveloppement, le corps
monocellulaire se diffrencie dj en deux sortes d'organes des plus
rudimentaires: organes sensibles du tact et organes moteurs du
mouvement; les deux instruments sont des prolongements directs et
externes du protoplasma; l'excitation qui atteint le premier de ces
organes est transmise immdiatement au second par le psychoplasma du
corps monocellulaire et en provoque la contraction. Ce phnomne
s'observe surtout clairement (ou se dmontre exprimentalement) chez
beaucoup d'Infusoires fixs (par exemple chez le poteriodendron parmi
les Flagells, chez la vorticelle parmi les Cilis). La plus faible
excitation qui atteint les prolongements vibratiles trs
impressionnables (flagellum ou cils) situs  l'extrmit libre de la
cellule, produit aussitt une contraction de l'un des bouts en forme
de fil,  l'autre bout fix. On dsigne ce phnomne du nom d'_arc
rflexe simple_[21].

  [21] MAX VERWORN. _Allgemeine Physiologie_, 2te Aufl., 1897.

IV.--A ces processus qui se passent dans l'organisme monocellulaire
des Infusoires, se rattache immdiatement le mcanisme intressant des
_cellules neuromusculaires_, que nous trouvons dans le corps
pluricellulaire de beaucoup de Mtazoaires infrieurs, en particulier
chez les Cnidis (polypes, coraux). Chaque cellule neuro-musculaire,
prise individuellement, est _organe rflexe isol_; elle possde,  la
surface de son corps, une partie sensible, au bout oppos et interne
un filament musculaire mobile: celui-ci se contracte aussitt que
l'autre est excit.

V.--Chez d'autres Cnidis, en particulier chez les Mduses qui nagent
librement (et qui sont proches parentes des polypes fixs),--la
_cellule neuro-musculaire_ simple se subdivise en deux cellules
diffrentes mais encore runies par un filament: une _cellule
sensorielle_ externe (dans l'piderme) et une _cellule musculaire_
interne (sous la peau); dans cet _organe rflexe bicellulaire_, la
premire cellule est l'organe lmentaire de la sensation, la seconde
celui du mouvement; le filament de psychoplasma qui les relie est un
pont qui permet  l'excitation de passer de la premire  la seconde.

VI.--Le progrs le plus important dans le dveloppement progressif du
mcanisme rflexe, c'est la diffrenciation de _trois_ cellules;  la
place du simple pont dont nous venons de parler apparat une troisime
cellule indpendante, la _cellule psychique_ ou cellule ganglionnaire;
en mme temps survient une nouvelle fonction psychique, la
_reprsentation_ inconsciente qui a son sige prcisment dans cette
cellule centrale. L'excitation est transmise, de la cellule
sensorielle sensible tout d'abord  cette cellule reprsentative
intermdiaire (cellule psychique) et de celle-ci, elle passe sous
forme de commandement au mouvement,  la cellule musculaire motrice.
Ces _organes rflexes tricellulaires_ prdominent chez la grande
majorit des Invertbrs.

VII.--A la place de cette combinaison, on trouve chez la plupart des
Vertbrs l'_organe rflexe quadricellulaire_ consistant en ceci
qu'entre la cellule sensorielle sensible et la cellule musculaire
motrice, non plus une, mais deux cellules psychiques diffrentes sont
intercales. L'excitation externe passe ici de la cellule sensorielle,
par voie centripte,  la _cellule sensitive_ (cellule psychique
sensible), puis de celle-ci  la _cellule de la volition_ (cellule
psychique motrice) et c'est seulement cette dernire qui la transmet 
la cellule musculaire contractile. Par le fait que de nombreux organes
rflexes analogues s'associent, et que de nouvelles cellules
psychiques sont intercales, se constitue le mcanisme compliqu
rflexe de l'homme et des Vertbrs suprieurs.


=Rflexes simples et rflexes complexes.=--La diffrence importante
que nous avons tablie aux points de vue morphologique et
physiologique entre les organismes monocellulaires (Protistes) et les
pluricellulaires (Histones) existe de mme quand il s'agit de
l'activit psychique lmentaire, de l'action rflexe. Chez les
_Protistes monocellulaires_ (aussi bien chez les plantes primitives
plasmodomes, les Protophytes, que chez les animaux primitifs
plasmophages, les Protozoaires) le processus physique du rflexe tout
entier se passe  l'intrieur du protoplasma d'une cellule unique;
leur me cellulaire apparat encore comme une fonction unique du
psychoplasma, ses diverses phases ne commenant  se diffrencier
qu'au cours de la diffrenciation d'organes distincts. Dj chez les
Protistes cnobiontes, dans les _colonies cellulaires_ (par exemple le
volvox, le carchesium) apparat le deuxime stade d'activit
cellulaire, l'_action rflexe compose_. Les nombreuses cellules
sociales qui composent ces colonies cellulaires ou cnobies, sont
toujours en rapport plus ou moins troit, souvent relies directement
les unes aux autres par des filaments, vritables ponts de plasma.
Une excitation qui atteint une ou plusieurs des cellules de cette
association est communique aux autres par les ponts de runion et
peut provoquer chez toutes, une contraction collective. Cette
association existe aussi dans les tissus des plantes et des animaux
pluricellulaires. Tandis qu'on admettait autrefois,  tort, que les
cellules des tissus vgtaux existaient contigus mais isoles les
unes des autres, aujourd'hui on dmontre partout l'existence de fins
filaments protoplasmiques qui traversent les paisses membranes
cellulaires et maintiennent partout des rapports matriels et
psychologiques entre leurs protoplasmas vivants. Ainsi s'explique que
l'branlement de l'impressionnable racine du mimosa, provoqu par les
pas du promeneur sur le sol, transmette aussitt l'excitation  toutes
les cellules de la plante, amenant toutes les feuilles dlicates  se
reployer, tous les ptioles  tomber.


=Action rflexe et conscience.=--Un caractre important commun  tous
les phnomnes rflexes, c'est le _manque de conscience_. Pour des
raisons que nous exposons au chapitre X, nous n'admettons une
conscience relle que chez l'homme et les animaux suprieurs, et nous
la refusons aux plantes, aux animaux infrieurs et aux Protistes; chez
ces derniers, par consquent, _tous les mouvements d'excitation_
doivent tre considrs _comme des rflexes_, c'est--dire que tels
sont tous les mouvements en gnral, en tant qu'ils ne sont pas
produits _spontanment_ ou par des causes internes (mouvements
impulsifs ou automatiques)[22]. Il en va autrement chez les animaux
suprieurs qui prsentent un systme nerveux centralis et des organes
des sens parfaits. Ici, l'activit psychique rflexe a graduellement
donn lieu  la conscience et l'on voit apparatre les actes
volontaires conscients s'opposant aux rflexes, qui subsistent  ct
d'eux. Mais nous devons ici, comme pour les instincts, distinguer
deux phnomnes essentiellement diffrents: les rflexes primaires et
les secondaires. Les _rflexes primaires_ sont ceux qui,
phylogntiquement, n'ont jamais t conscients, c'est--dire qui ont
conserv leur nature originelle (hrite d'anctres animaux
infrieurs). Les _rflexes secondaires_, au contraire, sont ceux qui
furent, chez les anctres, des actes volontaires conscients mais qui,
plus tard, par l'habitude ou la disparition de la conscience, sont
devenus inconscients. On ne peut ici--pas plus qu'ailleurs--tracer une
ligne de dmarcation prcise entre les fonctions psychiques
conscientes et les inconscientes.

  [22] MAX VERWORN. _Psychophysiologische Protisten-Studien_
  (1889). S. 135.


=Echelle des reprsentations.= (Dokses).--Les psychologues
d'autrefois (HERBART, par exemple), ont considr la reprsentation
comme le phnomne psychique essentiel d'o tous les autres
drivaient. La psychologie compare moderne accepte cette ide en tant
qu'il s'agit de la reprsentation _inconsciente_; elle tient, au
contraire, la reprsentation _consciente_ pour un phnomne secondaire
de la vie psychique qui fait encore entirement dfaut chez les
plantes et les animaux infrieurs et ne se dveloppe que chez les
animaux suprieurs. Parmi les nombreuses dfinitions contradictoires
qu'ont donnes les psychologues du terme de _reprsentation_,
(DOKESIS) la plus juste nous semble celle qui entend par l l'_image
interne_ de l'objet externe, lequel se transmet  nous par
l'impression (ide en un sens particulier). Nous distinguerons, dans
l'chelle croissante de la fonction de reprsentation, quatre degrs
principaux qui sont les suivants:

I.--_Reprsentation cellulaire._--Aux stades les plus infrieurs, la
reprsentation nous apparat comme une fonction physiologique gnrale
du psychoplasma; dj chez les plus simples Protistes monocellulaires,
les impressions laissent dans ce psychoplasma des traces durables qui
peuvent tre reproduites par la mmoire. Parmi plus de quatre mille
espces de Radiolaires que j'ai dcrites, chaque espce particulire
est caractrise par une forme de squelette spciale, qui s'est
transmise  elle par l'hrdit. La production de ce squelette
spcifique, d'une structure souvent des plus compliques, par une
cellule des plus simples (presque toujours sphrique), ne peut
s'expliquer que si nous attribuons au plasma, matire composante, la
proprit de reprsentation et, de fait, celle toute spciale de
sentiment plastique de la distance, ainsi que je l'ai montr dans ma
_Psychologie des Radiolaires_[23].

  [23] E. HAECKEL. _Allg. Naturgesch. der Radiolaren_, 1887. S.
  122.

II.--_Reprsentation histonale._--Dj chez les Cnobies ou colonies
cellulaires de Protistes associs, mais plus encore dans les tissus
des plantes et des animaux infrieurs, sans systme nerveux (ponges,
polypes), nous trouvons ralis le second degr de reprsentation
inconsciente, fond sur une communaut de vie psychique entre de
nombreuses cellules, troitement lies. Si des excitations, qui se
sont produites une seule fois, produisent non seulement un rflexe
passager dans un organe (par exemple d'une feuille ou d'un bras de
polype) mais laissent une impression durable qui sera reproduite
spontanment plus tard, il faut bien admettre, pour expliquer ce
phnomne, une reprsentation histonale, lie au psychoplasma des
cellules associes en tissu.

III.--_Reprsentation inconsciente des cellules ganglionnaires._--Ce
troisime degr, plus lev, de reprsentation est la forme la plus
frquente de cette fonction dans le rgne animal; elle apparat comme
une localisation de la reprsentation en certaines cellules
psychiques. Dans le cas le plus simple, on ne la trouve, par
consquent, dans l'action rflexe, qu'au sixime degr de
dveloppement, lorsqu'est constitu l'organe rflexe tricellulaire; le
sige de la reprsentation est alors la cellule psychique moyenne,
intercale entre la cellule sensorielle et la cellule musculaire
motrice. Avec le dveloppement croissant du systme nerveux dans le
rgne animal, avec son intgration et sa diffrenciation croissantes,
le dveloppement de ces reprsentations inconscientes va, lui aussi,
toujours croissant.

IV.--_Reprsentation consciente des cellules crbrales._--C'est
seulement aux degrs suprieurs de l'organisation animale que se
dveloppe la conscience, comme fonction spciale d'un organe central
dtermin du systme nerveux. Par le fait que les reprsentations
deviennent conscientes et que certaines parties du cerveau prennent un
dveloppement considrable tendant  l'_association_ des
reprsentations conscientes, l'organisme devient capable de ces
fonctions psychiques suprieures dsignes du nom de _pense_,
rflexion, entendement et _raison_. Bien que la limite phylogntique
soit des plus difficiles  tracer entre les reprsentations
primitives, inconscientes et les secondaires, conscientes, on peut
cependant admettre comme probable que celles-ci drivent de celles-l
_polyphyltiquement_. Car nous trouvons la pense consciente et
raisonnable, non seulement dans les formes suprieures de
l'embranchement des Vertbrs (chez l'homme, les Mammifres, les
Oiseaux, une partie des Vertbrs infrieurs)--mais encore chez les
reprsentants les plus parfaits des autres groupes animaux (chez les
fourmis et d'autres Insectes, les araignes et les Crustacs
suprieurs parmi les Arthropodes, chez les Cphalopodes parmi les
Mollusques).


=Echelle de la mmoire.=--Elle prsente un rapport troit avec celle
du dveloppement des reprsentations; cette fonction capitale du
psychoplasma--condition de tout dveloppement psychique
progressif--n'est au fond qu'une _reproduction de reprsentations_.
Les empreintes que l'excitation avait produites en tant qu'impression
sur le bioplasma et qui taient devenues des reprsentations durables
sont ranimes par la mmoire; elles passent de l'tat _potentiel_ 
l'tat _actuel_. La force de tension latente dans le psychoplasma se
transforme en force vive active. Correspondant aux quatre stades de
la reprsentation, nous pouvons distinguer dans la mmoire quatre
stades de dveloppement progressif.

I.--_Mmoire cellulaire._--Il y a dj trente ans qu'$1, dans un
travail plein de profondeur, a dsign la mmoire comme une fonction
gnrale de la matire organise, soulignant la haute importance de
cette fonction psychique  laquelle nous devons presque tout ce que
nous sommes et ce que nous possdons (1870). J'ai repris plus tard
cette pense (1876) et j'ai cherch  l'tablir en lui appliquant avec
fruit la thorie de l'volution (voir ma _Prigense des plastidules,
essai d'explication mcaniste des processus lmentaires de
l'volution_[24]). J'ai cherch  prouver dans cette tude que la
mmoire inconsciente tait une fonction gnrale essentiellement
importante, commune  tous les plastidules, c'est--dire  ces
molcules ou groupes de molcules hypothtiques, que NAEGELI appelle
_micelles_, d'autres _bioplastes_, etc. Seuls les plastidules
_vivants_, molcules individuelles du plasma actif, se reproduisent et
possdent ainsi la mmoire: c'est l la diffrence essentielle entre
la nature organique et l'inorganique. On peut dire: L'_hrdit est
la mmoire des plastidules_, par contre la variabilit est
l'intelligence des plastidules. La mmoire lmentaire des protistes
monocellulaires, se constitue  l'aide des mmoires molculaires des
plastidules ou micelles dont l'ensemble forme leur corps cellulaire
vivant. Les effets les plus surprenants de cette mmoire inconsciente
chez les Protistes monocellulaires sont surtout mis en lumire par
l'infinie diversit et rgularit de leur appareil protecteur si
compliqu, le test et le squelette; une quantit d'exemples
intressants nous sont fournis, en particulier, par les _Diatomes_ et
les _Cosmaries_ parmi les Protophytes, par les _Radiolaires_ et les
_Thalamophores_, parmi les Protozoaires. Dans des milliers d'espces
de ces Protistes, la forme spcifique du squelette se transmet avec
une _relative constance_, tmoignant ainsi de la fidlit de la
mmoire inconsciente cellulaire.

  [24] E. HAECKEL. _Gesammelte populaere Vortraege 2tes_ Heft,
  1879.

II.--_Mmoire histonale._--Quant au second degr de la mmoire, des
preuves non moins intressantes du souvenir inconscient des tissus
nous sont fournies par l'hrdit des organes et des tissus divers
dans le corps des plantes et des animaux infrieurs invertbrs
(Spongiaires, etc.). Ce second degr nous apparat comme une
_reproduction des reprsentations histonales_ de cette association de
reprsentations cellulaires qui commence ds la formation des Cnobies
chez les Protistes sociaux.

III.--De mme on peut considrer le troisime degr, la _mmoire
inconsciente_ de ces animaux qui possdent dj un systme nerveux,
comme une reproduction des reprsentations inconscientes
correspondantes, emmagasines dans certaines cellules ganglionnaires.
Chez la plupart des animaux infrieurs, toute la mmoire est sans
doute inconsciente. Mais mme chez l'homme et les animaux suprieurs
auxquels nous sommes bien obligs d'attribuer de la conscience,
les fonctions quotidiennes de la mmoire inconsciente sont
incomparablement plus nombreuses et varies que celles de la mmoire
consciente; nous nous en convaincrons facilement par l'examen
impartial de mille actions inconscientes que nous accomplissons
journellement quand nous marchons, parlons, crivons, mangeons, etc.

IV.--_La mmoire consciente_, qui s'effectue chez l'homme et les
animaux suprieurs au moyen de cellules crbrales spciales,
n'apparat par suite que comme une _rflexion intrieure_, survenue
trs tard, comme l'panouissement dernier des mmes reproductions de
reprsentations psychiques, qui se rflchissaient dj chez nos
anctres animaux infrieurs, en tant que phnomnes inconscients dans
les cellules ganglionnaires.


=Association des reprsentations.=--L'_enchanement_ des
reprsentations, qu'on dsigne d'ordinaire du nom d'association des
ides--ou, plus brivement, d'association--prsente galement une
longue chelle de degrs, des plus infrieurs aux plus suprieurs.
Cette association, elle aussi, est encore  l'origine et de beaucoup
le plus frquemment _inconsciente_, instinct; ce n'est que dans les
groupes animaux les plus levs qu'elle devient graduellement
_consciente_, raison. Les consquences psychiques de cette
association des ides sont des plus diverses; cependant, une trs
longue chelle gradue conduit sans interruption des plus simples
associations inconscientes, ralises chez les Protistes infrieurs,
aux plus parfaites liaisons d'ides conscientes, ralises chez
l'homme civilis. L'_unit de la conscience_ chez celui-ci n'est
regarde que comme le rsultat suprme de cette association (HUME,
CONDILLAC). Toute la vie psychique suprieure devient d'autant plus
parfaite que l'association normale s'tend  des reprsentations
indfiniment plus nombreuses et que celles-ci s'ordonnent plus
naturellement, conformment  la critique de la raison pure. Dans le
_rve_, o cette critique fait dfaut, l'association des
reprsentations reproduites se fait souvent de la manire la plus
confuse. Mais galement dans les crations de la _fantaisie_ potique,
laquelle par des liaisons varies entre les reprsentations prsentes
en produit des groupes tout nouveaux, de mme dans les hallucinations,
etc., ces reprsentations s'ordonnent d'une manire antinaturelle et
apparaissent ainsi,  qui les considre avec sang-froid, compltement
_draisonnables_. Ceci vaut tout particulirement pour les _formes
surnaturelles de la croyance_, les esprits du spiritisme et les images
fantaisistes de la philosophie transcendantale et dualiste; mais
prcisment ces _associations anormales_ dont tmoignent la croyance
et la prtendue rvlation sont diversement prises et considres
comme les biens intellectuels les plus prcieux de l'homme[25]. (Cf.
ch. XVI.)

  [25] ADALBERT SVOBODA. _Gestalten des Glaubens_, 1897.


=Instincts.=--La psychologie suranne du moyen ge, qui nanmoins
trouve encore aujourd'hui beaucoup de partisans, considrait la vie
psychique chez l'homme et chez l'animal comme deux choses radicalement
diffrentes; elle faisait driver la premire de la _raison_, la
seconde de l'_instinct_. Conformment  l'histoire traditionnelle de
la cration, on admettait qu' chaque espce animale tait inculque,
 l'instant de sa cration et par son crateur, une qualit d'me
dtermine et inconsciente, et que ce _penchant naturel_ (instinct)
propre  chaque espce tait aussi invariable que son organisation
corporelle. Aprs que dj LAMARCK (1809) en fondant sa thorie de la
descendance, et montr l'inadmissibilit de cette erreur, DARWIN
(1859) la rfuta compltement. Il tablit, s'appuyant sur sa thorie
de la slection, les principes essentiels suivants: I. Les instincts
de chaque espce sont variables suivant les individus et, par
l'_adaptation_, ils sont soumis au changement aussi bien que les
caractres morphologiques de l'organisation corporelle. II. Ces
variations (provenant pour la plupart d'habitudes modifies), sont en
partie transmises aux descendants par l'_hrdit_, et au cours des
gnrations elles s'accumulent et se fixent. III. La _slection_
(naturelle ou artificielle) ralise un choix parmi ces modifications
hrditaires de l'activit psychique: elle conserve celles qui sont
utiles et carte celles qui le sont moins. IV. La _divergence_ de
caractre psychique qui s'ensuit, amne ainsi, au cours des
gnrations, l'apparition de nouveaux instincts, tout comme la
divergence de caractre morphologique amne l'apparition de nouvelles
espces. Cette thorie de l'instinct de DARWIN est aujourd'hui admise
par la plupart des biologistes; G. ROMANES, dans son remarquable
ouvrage sur l'_Evolution mentale dans le rgne animal_ (1885) a trait
la question si  fond et en a si notablement tendu la porte, que je
ne peux ici que renvoyer  cet auteur. Je remarquerai seulement que,
selon moi, des instincts existent chez _tous_ les organismes, chez
tous les Protistes et toutes les plantes, aussi bien que chez tous les
animaux et tous les hommes; mais chez ces derniers ils entrent
d'autant plus en rgression que la _raison_ se dveloppe  leurs
dpens.

Parmi les innombrables formes d'instincts, on en peut distinguer deux
grandes classes: les primaires et les secondaires. Les _instincts
primaires_ sont les tendances gnrales infrieures inhrentes au
psychoplasma et inconscientes chez lui depuis le commencement de la
vie organique, par dessus tout la tendance  la conservation de
l'individu (protection et nutrition) et celle  la conservation de
l'espce (reproduction et soin des jeunes). Ces deux _tendances
fondamentales_ de la vie organique, _la faim et l'amour_, sont 
l'origine partout inconscientes, dveloppes sans le concours de
l'entendement ou de la raison; chez les animaux suprieurs, comme chez
l'homme, elles sont devenues plus tard des objets de conscience.

Il en va tout au contraire des _instincts secondaires_; ceux-ci se
sont dvelopps  l'origine par une adaptation intelligente, par des
rflexions et des raisonnements de la part de l'entendement, ainsi que
par des actes conscients en vue d'une fin; peu  peu ils sont devenus
habituels au point que cette _altera natura_ agit inconsciemment et,
se transmettant aux descendants par l'hrdit, apparat comme
inne. La conscience et la rflexion, lies  l'origine  ces
instincts particuliers des animaux suprieurs, se sont perdues au
cours du temps et ont chapp aux plastidules (comme dans les cas
d'hrdit abrge). Les actes inconscients accomplis par les
animaux suprieurs en vue d'une fin (par exemple les tendances
artistiques) paraissent aujourd'hui des instincts inns. Ainsi se doit
expliquer chez l'homme l'apparition des connaissances _a priori_
innes, qui,  l'origine, _chez ses anctres_, se sont dveloppes _a
posteriori_ et empiriquement[26].

  [26] E. HAECKEL. _Histoire de la cration naturelle_, 9e d.,
  1898.


=Echelle de la raison.=--D'aprs les opinions psychologiques tout 
fait superficielles trahissant une complte ignorance de la
psychologie animale et qui ne reconnaissent qu' l'homme une me
vritable, c'est  lui seul aussi que peuvent tre attribues, comme
bien suprme, la conscience et la _raison_. Cette grossire erreur,
qui d'ailleurs se rencontre actuellement encore dans beaucoup de
manuels a t absolument rfute par la psychologie compare de ces
quarante dernires annes. Les Vertbrs suprieurs (surtout les
Mammifres voisins de l'homme) possdent une raison aussi bien que
l'homme lui-mme et  travers la srie animale on peut tout aussi bien
suivre la longue volution progressive de la raison, qu' travers la
srie humaine. La diffrence entre la raison d'hommes tels que GOETHE,
LAMARCK, KANT, DARWIN et celle de l'homme inculte le plus infrieur,
d'un Wedda, d'un Akka, d'un ngre de l'Australie ou d'un Patagonien,
est bien plus grande que la diffrence gradue entre la raison de ces
derniers et celle des Mammifres les plus raisonnables, des singes
anthropodes et mme des Papiomorphes, des chiens et des lphants.
Cette proposition importante, elle aussi, a t dmontre d'une
manire absolument convaincante,  l'aide d'une comparaison critique
approfondie, par ROMANES et d'autres. Nous n'y insisterons donc pas
davantage, pas plus que sur la diffrence entre la _raison_ (ratio) et
l'_entendement_ (intellectus); de ces termes et de leurs limites,
comme de beaucoup d'autres termes essentiels  la psychologie, les
philosophes les plus remarquables donnent les dfinitions les plus
contradictoires. D'une manire gnrale, on peut dire que la facult
de _former des concepts_, commune aux deux fonctions crbrales,
s'applique avec l'entendement au cercle plus troit des associations
concrtes et toutes proches, avec la raison, au contraire, au cercle
plus vaste des groupes d'associations abstraites et plus tendues.
Dans la longue chelle qui conduit des actes rflexes et des instincts
raliss chez les animaux infrieurs  la raison, ralise chez les
animaux suprieurs, l'entendement devance la raison. Le fait surtout
important, pour nos recherches de psychologie gnrale, c'est que ces
fonctions psychiques suprieures, elles aussi, sont soumises aux lois
de l'hrdit et de l'adaptation, tout comme leurs organes; ces
_organes de la pense_ chez l'homme et les Mammifres suprieurs,
rsident, ainsi que l'ont dmontr les recherches de FLECHSIG (1894)
dans ces parties de l'corce crbrale situes entre les quatre foyers
sensoriels internes (cf. chap. X et XI).

_Le langage._--Le haut degr de dveloppement des concepts, de
l'entendement et de la raison, qui met l'homme tellement au-dessus de
l'animal, est troitement li au dveloppement du langage. Mais ici
comme l on peut dmontrer l'existence d'une longue srie
ininterrompue de stades progressifs, conduisant des degrs les plus
infrieurs aux suprieurs. Le langage est aussi peu que la raison
l'apanage exclusif de l'homme. C'est plutt au sens large un avantage
commun  tous les animaux _sociaux suprieurs_, au moins  tous les
Arthropodes et Vertbrs qui vivent en socits et en troupes; il leur
est ncessaire pour s'entendre, pour se communiquer leurs
reprsentations. Ceci ne peut se faire que par contact, ou par signes,
ou par sons dsignant des concepts. Le chant des oiseaux et celui des
singes anthropodes chantants (hylobates) rentrent, eux aussi, dans le
langage des sons de mme que l'aboiement du chien et le hennissement
du cheval, de mme enfin que le chant du grillon et le cri de la
cigale. Mais chez l'homme seul s'est dvelopp ce _langage articul,
par concepts_, qui permet  sa raison d'atteindre  de si hautes
conqutes. La _philologie compare_, une des sciences les plus
intressantes qui soient nes en ce sicle, a montr comment les
nombreuses langues, si perfectionnes, parles par les diffrents
peuples, se sont dveloppes graduellement, lentement,  partir de
quelques langues originelles trs simples (G. DE HUMBOLDT, BOPP,
SCHLEICHER, STEINTHAL, etc.), AUGUSTE SCHLEICHER[27], d'Ina, en
particulier, a montr que le dveloppement historique des langues
s'effectue suivant les mmes lois phylogntiques que celui des autres
fonctions physiologiques et de leurs organes. ROMANES (1893) a repris
cette dmonstration et montr d'une manire convaincante que le
langage de l'homme ne diffre que par le _degr_ de dveloppement, non
en essence et par sa _nature_, de celui des animaux suprieurs.

  [27] A. SCHLEICHER: _Die Darwin'sche Theorie und die
  Sprachwissenschaft_ (Weimar, 1863); _Ueber die Bedeutung der
  Sprache fr die Naturgeschichte des Menschen_ (Weimar, 1865).


=Echelle des motions.=--L'important groupe de fonctions psychiques,
dsign par le terme collectif de _sentiment_[28], joue un grand rle
dans la thorie de la raison, tant thorique que pratique. Pour notre
manire de voir, ces phnomnes prennent une importance particulire
parce qu'ici apparat immdiatement le rapport direct de la fonction
crbrale avec d'autres fonctions physiologiques (battements du coeur,
activit sensorielle, mouvement musculaire); c'est par l qu'apparat
avec la plus grande clart ce qu'a d'anti naturel et d'inadmissible la
philosophie qui veut sparer radicalement la psychologie de la
physiologie.

  [28] _Gemth._

Toutes les nombreuses manifestations de la vie motive que nous
trouvons chez l'homme s'observent aussi chez les animaux suprieurs
(surtout chez les singes anthropomorphes et chez les chiens); si
divers que soient leurs degrs de dveloppement, ils peuvent se
ramener tous aux deux _fonctions lmentaires de l'me_, la sensation
et le mouvement et  leur association dans le rflexe ou la
reprsentation. C'est au domaine de la sensation, au sens large, que
se rattache le _sentiment de plaisir et de peine_, qui dtermine toute
la manire d'tre sentimentale,--et de mme, c'est, d'autre part, au
domaine du mouvement que se rattachent _l'attraction et la rpulsion_
correspondantes (amour et haine), l'effort pour obtenir le plaisir et
viter la peine.

L'_attraction et la rpulsion_ apparaissent comme la source primitive
de la _volont_, cet lment de l'me d'une importance capitale, qui
dtermine le caractre de l'individu. Les _passions_, qui jouent un si
grand rle dans la vie psychique suprieure, ne sont que des
grossissements des motions. Et celles-ci sont communes  l'homme et
aux animaux, ainsi que ROMANES l'a montr rcemment d'une manire
clatante. Au degr le plus primitif de la vie organique, nous
trouvons dj, chez tous les Protistes, ces sentiments lmentaires de
plaisir et de peine, qui se manifestent par ce qu'on appelle leurs
_tropismes_, dans leur _recherche_ de la lumire ou de l'obscurit, de
la chaleur ou du froid, dans leur attitude variable  l'gard de
l'lectricit positive et ngative. Au degr suprieur de la vie
psychique, nous trouvons, par contre, chez l'homme civilis, ces
infimes nuances de sentiment, ces tons dgrads du ravissement et de
l'horreur, de l'amour et de la haine, qui sont les ressorts de
l'histoire et la mine inpuisable de la posie. Et pourtant ces tats
lmentaires les plus primitifs du sentiment, raliss dans le
_psychoplasma_ des Protistes monocellulaires, sont relis par une
chane continue, faite de tous les intermdiaires imaginables, aux
formes suprieures de la passion humaine, dont le sige est dans les
cellules ganglionnaires de l'corce crbrale. Que ces formes
elles-mmes soient soumises absolument aux lois physiques, c'est ce
qu'a dj expos le grand SPINOZA dans sa clbre _Statique des
passions_.


=Echelle de la volont.=--Le terme de _volont_ est soumis, comme tous
les termes psychologiques importants (ceux de reprsentation, d'me,
d'esprit, etc.), aux interprtations et dfinitions les plus varies.
Tantt la volont, au sens le plus large, est considre comme un
attribut _cosmologique_: le monde comme volont et reprsentation
(SCHOPENHAUER); tantt, au sens le plus troit, elle est considre
comme un attribut _anthropologique_, comme la proprit exclusive de
l'homme; c'est le cas de DESCARTES pour qui les animaux sont des
machines sans sensations ni volont. Dans le langage courant,
l'existence de la volont se dduit du phnomne de mouvement
volontaire et on la tient ainsi comme une forme d'activit psychique
commune  la plupart des animaux. Si nous analysons la volont  la
lumire de la physiologie et de l'embryologie compares, nous nous
convaincrons--comme dans le cas de la sensation--qu'il s'agit d'une
proprit commune  tout _psychoplasma_ vivant. Les mouvements
automatiques, aussi bien que les rflexes, dj observs chez les
Protistes monocellulaires, nous sont apparus comme la consquence
d'_aspirations_ lies indissolublement  la notion de vie. Chez les
plantes et les animaux infrieurs, eux aussi, les aspirations ou
_tropismes_ nous sont apparus comme la rsultante des aspirations de
toutes les cellules runies.

C'est seulement lorsque se dveloppe l'organe rflexe tricellulaire,
lorsqu'entre la cellule sensorielle sensible et la cellule musculaire
motrice, la troisime cellule indpendante s'intercale, cellule
psychique ou ganglionnaire,--que nous pouvons reconnatre en celle-ci
un organe lmentaire indpendant de la volont. Mais la volont, chez
les animaux infrieurs o ceci est ralis, reste encore presque toute
_inconsciente_. C'est seulement lorsque, chez les animaux suprieurs,
se dveloppe la conscience, comme une rflexion subjective des
processus internes objectifs dans le neuroplasma des cellules
psychiques, que la volont atteint ce degr suprme o elle ne diffre
plus qualitativement de la volont humaine et pour lequel le langage
courant revendique le prdicat de _Libert_. Son libre dploiement
et ses effets apparaissent d'autant plus imposants que se dveloppent
davantage, avec le mouvement libre et rapide, le systme musculaire et
les organes des sens et, en corrlation avec eux, les organes de la
pense, le cerveau.


=Libre arbitre.=--Le problme de la libert de la volont humaine est,
de toutes les nigmes de l'univers, celle qui, de tous temps, a le
plus proccup l'homme pensant et cela parce qu'au haut intrt
philosophique de la question s'ajoutent les consquences les plus
importantes pour la philosophie pratique, pour la morale, la
pdagogie, la jurisprudence, etc. E. DU BOIS-REYMOND qui traite de la
question en tant que septime et dernire de ses sept nigmes de
l'univers nous dit avec raison, en parlant du problme du libre
arbitre: Il concerne chacun, il semble abordable  chacun, il est
troitement li aux conditions vitales de la socit humaine, il
exerce une action profonde sur les croyances religieuses, aussi le
problme a-t-il jou dans l'histoire de la civilisation et de la
pense humaine un rle d'une importance capitale et les diverses
solutions qu'il a reues refltent-elles nettement les stades
d'volution de la pense humaine. Peut-tre n'est-il pas un objet de
la mditation humaine qui ait suscit une plus longue collection
d'in-folios jamais ouverts et destins  moisir dans la poussire des
bibliothques. L'importance de la question ressort clairement aussi
de ce fait que KANT plaait la croyance au libre arbitre immdiatement
 ct de celles en l'immortalit de l'me et en l'existence de
Dieu. Il regardait ces trois grandes questions comme les trois
indispensables _postulats de la raison pratique_, aprs avoir
clairement montr que leur ralit ne pouvait se dmontrer  la
lumire de la raison _pure_!

Ce qu'il y a de plus remarquable dans les dbats si grandioses et si
obscurs auxquels a donn lieu le problme du libre arbitre, c'est
peut-tre que, thoriquement, l'existence de ce libre arbitre a t
nie non seulement par les plus grands philosophes critiques, mais
encore par les partis les plus opposs, tandis qu'en fait,
pratiquement, elle est admise comme une chose toute naturelle,
aujourd'hui encore, par la plupart des hommes. Des docteurs minents
de l'Eglise chrtienne, des Pres de l'Eglise comme AUGUSTIN, des
rformateurs comme CALVIN nient le libre arbitre aussi rsolument que
les chefs les plus clbres du matrialisme pur, qu'un d'HOLBACH au
XVIIIe ou qu'un BUCHNER au XIXe sicle. Les thologiens chrtiens le
nient parce qu'il est inconciliable avec leur profonde croyance en la
toute-puissance de Dieu et en la prdestination: Dieu, tout-puissant
et omniscient, a tout prvu et tout voulu de toute ternit, aussi
a-t-il dtermin, comme le reste, les actions des hommes. Si l'homme,
avec sa volont libre, agissait autrement que Dieu ne l'a, par
avance, dtermin  agir, alors Dieu n'aurait pas t tout-puissant et
omniscient. Dans le mme sens, LEIBNIZ fut, lui aussi, un absolu
_dterministe_. Les naturalistes monistes du sicle dernier, mais
par-dessus tous LAPLACE, dfendirent  leur tour le dterminisme en
s'appuyant sur leur philosophie gnrale moniste et mcaniste.

La lutte ardente entre les _dterministes_ et les _indterministes_,
entre les adversaires et les partisans du libre arbitre, est
aujourd'hui, aprs plus de deux mille ans, dfinitivement rsolue en
faveur des premiers. La volont humaine, est aussi peu libre que celle
des animaux suprieurs dont elle ne diffre que par le degr, non par
la nature. Tandis qu'au sicle dernier encore on combattait le dogme
du libre arbitre avec des arguments gnraux, philosophiques et
cosmologiques, notre XIXe sicle, au contraire, nous a fourni, pour sa
rfutation dfinitive, de toutes autres armes,  savoir ces armes
puissantes dont nous sommes redevables  l'arsenal de la _physiologie
et de l'embryologie compares_. Nous savons aujourd'hui que tout acte
de volont est dtermin par l'organisation de l'individu voulant et
sous la dpendance des conditions variables du milieu extrieur, au
mme titre que toute autre fonction psychique. Le caractre de
l'effort est dtermin  l'avance par l'_hrdit_, il vient des
parents et des anctres; la dcision, dans chaque acte nouveau, vient
de l'_adaptation_ aux circonstances momentanes, en vertu de quoi le
motif le plus fort donne l'impulsion, conformment aux lois qui
rgissent la statistique des passions. L'_ontognie_ nous apprend 
comprendre le dveloppement individuel de la volont chez l'enfant, la
_phylognie_, le dveloppement historique de la volont  travers la
srie de nos anctres vertbrs.


Coup d'oeil rtrospectif sur les stades principaux du dveloppement de
la vie psychique.


  =Les cinq groupes psychologiques  | =Les cinq stades de dveloppement
  du monde organique.=              | des organes de l'me.=
                                    |
                                    |
  V.--L'homme, les Vertbrs        | V.--Systme nerveux avec
  suprieurs, Arthropodes et        | un organe central trs dvelopp:
  Mollusques.                       | neuropsyche avec conscience.
                                    |
  IV.--Vertbrs infrieurs, la     | IV.--Systme nerveux avec
  plupart des Invertbrs.          | un organe central simple:
                                    | neuropsyche sans conscience.
                                    |
  III.--Invertbrs tout  fait     | III.--Le systme nerveux
  infrieurs (polypes, ponges);    | manque; me d'un tissu
  la plupart des plantes.           | pluricellulaire; histopsyche
                                    | sans conscience.
                                    |
  II.--Cnobies de protistes:       | II.--Psychoplasma compos;
  colonies cellulaires de           | me cellulaire sociale; cytopsyche
  Protozoaires  (carchesium) et     | _socialis_.
  de Protophytes (volvox).          |
                                    |
  I.--Protistes mous cellulaires:   | I.--Psychoplasma simple;
  Protozoaires et Protophytes       | me cellulaire isole, cytopsyche
  solitaires.                       | _solitaria_.




CHAPITRE VIII

Embryologie de l'me.

  TUDES MONISTES DE PSYCHOLOGIE ONTOGNTIQUE. DVELOPPEMENT DE LA
     VIE PSYCHIQUE AU COURS DE LA VIE INDIVIDUELLE DE LA PERSONNE.

   Les faits merveilleux de la _fcondation_ sont du plus haut
   intrt pour la psychologie, en particulier pour la thorie de
   l'_me cellulaire_, dont ils sont le fondement naturel. Car les
   processus importants de la conception (par lesquels le
   spermatozode mle se fusionne avec l'ovule femelle pour former
   une nouvelle cellule) ne peuvent se comprendre et s'expliquer
   que si nous attribuons  ces deux cellules sexuelles une sorte
   d'activit psychique infrieure. Toutes deux, elles _sentent_
   rciproquement leur voisinage; toutes deux, elles sont attires
   l'une vers l'autre par une impulsion _sensible_ (probablement
   quelque chose d'analogue  une sensation d'odeur); toutes deux,
   elles se meuvent l'une vers l'autre et ne se reposent qu'aprs
   s'tre fusionnes. Le mlange particulier des deux noyaux
   cellulaires, parents, dtermine en chaque enfant son caractre
   individuel, psychique.

    _Anthropognie_ (1891).




SOMMAIRE DU CHAPITRE VIII

  Importance de l'ontognie pour la psychologie.--Dveloppement de
     l'me de l'enfant.--Commencement d'existence de l'me
     individuelle.--Embotement de l'me.--Mythologie de l'origine
     de l'me.--Physiologie de l'origine de l'me.--Processus
     lmentaires de la fcondation.--Copulation entre l'ovule
     femelle et le spermatozode mle.--L'amour
     cellulaire.--Transmission hrditaire de l'me des parents et
     des anctres.--Leur nature physiologique, mcanique du
     plasma.--Fusion des mes (amphigonie
     psychique).--Rpercussion, atavisme psychologique.--La loi
     fondamentale biogntique en psychologie.--Rptition
     palingntique et modification cnogntique.--Psychognie
     embryonnaire et post-embryonnaire.


LITTRATURE

   J. ROMANES.--_L'volution mentale chez l'homme. Origine des
   facults humaines._ Trad. franaise.

   W. PREYER.--_L'me de l'enfant._ Observations sur l'volution
   mentale de l'homme durant les premires annes de sa vie. Trad.
   franaise.

   E. HAECKEL.--_Bildungsgeschichte unseres Nervensystems.
   Anthropognie_ 4te Aufl., 1891.

   J. LAMETTRIE.--_L'homme-machine._

   TH. RIBOT.--_L'hrdit psychologique. Les maladies de la
   mmoire._

   A. FOREL.--_Das Gedaechtniss und seine Abnorlitaeten._ Zurich,
   1885.

   W. PREYER.--_Specielle physiologie des Embryo. Untersuchungen
   ber die Lebenserscheinungen vor der Geburt._ Leipzig, 1884.

   E. HAECKEL.--_Zellseelen und Seelenzellen. Ursprung und
   Entwickelung der Sinneswerkzeuge (Gesammelte populaere Vortraege
   aus dem Gebiete der Entwickelungslehre._ I und II Heft). Bonn,
   1878.


L'me humaine--quelqu'ide qu'on se fasse de son essence subit au
cours de notre vie individuelle une volution continue. Cette _donne
ontogntique_ est d'une importance fondamentale pour notre
psychologie moniste, bien que la plupart des psychologues de
profession ne lui accordent que peu ou pas d'attention. L'embryologie
individuelle tant, d'aprs l'expression de BAER--et conformment  la
conviction gnrale des biologistes,--le vrai fanal pour toutes les
recherches relatives aux corps organiques, cette science seule pourra
aussi clairer d'un vrai jour les secrets les plus importants de la
vie psychique de ces corps.

Quoique l'embryologie de l'me humaine soit des plus importantes et
des plus intressantes, elle n'a trouv jusqu'ici que dans une mesure
restreinte l'attention qu'elle mrite. Ce sont presque exclusivement
les _pdagogues_ qui, jusqu'ici, se sont occups de cette embryologie,
et partiellement; appels par leur profession  surveiller et 
diriger le dveloppement de l'activit de l'me chez l'enfant, ils en
sont venus  trouver un intrt thorique aux faits psychogntiques
qu'ils observaient. Cependant ces pdagogues--en tant du moins qu'ils
rflchissaient!--aujourd'hui comme dans l'antiquit, demeuraient
presque tous sous le joug de la psychologie dualiste rgnante; mais,
par contre, ils ignoraient pour la plupart les faits les plus
importants de la psychologie compare, ainsi que l'organisation et les
fonctions du cerveau. Leurs observations, d'ailleurs, concernaient
presque toujours les enfants  l'ge o ils vont en classe ou dans les
annes immdiatement prcdentes. Les phnomnes merveilleux que
prsente la psychognie individuelle de l'enfant, prcisment durant
ses premires annes, et que les parents intelligents admirent avec
joie, n'avaient presque jamais t l'objet d'tudes scientifiques
approfondies. C'est G. PREYER (1881) qui a fray la voie par son
intressant ouvrage sur l'_Ame de l'enfant. Observations sur
l'volution mentale de l'homme durant les premires annes de sa vie_.
Au surplus, pour comprendre les choses avec une absolue clart, il
nous faut remonter plus loin encore, jusqu' la premire apparition de
l'me dans l'oeuf fcond.


=Apparition de l'me individuelle.=--L'origine et la premire
apparition de l'_individu humain_--tant le corps que l'me--passaient
encore, au dbut du XIXe sicle, pour tre des secrets absolus. Sans
doute le grand C.-F. WOLFF, ds 1759 avait rvl, dans sa _Theoria
generationis_ la vraie nature du dveloppement embryonnaire et montr,
s'appuyant sur l'observation critique, que dans le dveloppement du
germe aux dpens d'une simple cellule oeuf, il se produisait une
vritable _pignse_, c'est--dire une srie de processus de
noformations des plus remarquables[29]. Mais la physiologie d'alors,
ayant  sa tte le clbre HALLER, cartait carrment ces donnes
_empiriques_, qui se pouvaient immdiatement dmontrer  l'aide du
microscope--et s'en tenait fermement au dogme traditionnel de la
_prformation_ embryonnaire. Conformment  ce dogme, on admettait que
dans l'oeuf humain--comme dans l'oeuf de tous les animaux--l'organisme
avec toutes ses parties prexistait dj, tait dj prform; le
dveloppement du germe ne consistait proprement qu'en une
expansion (_evolutio_) des parties incluses. La consquence
ncessaire de cette erreur, c'tait la thorie de l'embotement,
mentionne plus haut; comme dans l'embryon fminin l'ovaire tait dj
prsent, on devait admettre que dans ses oeufs dj les germes de la
gnration suivante taient embots et ainsi de suite, _in
infinitum!_ A ce dogme de l'cole des _ovulistes_, s'en opposait un
autre, non moins erron, celui des _Animalculistes_; ceux-ci croyaient
que le germe proprement dit rsidait, non pas dans l'ovule fminin de
la mre, mais dans le spermatozode mle du pre, et qu'il fallait
chercher dans cet animalcule spermatique (_spermatozoon_) la srie
embote des suites de gnrations.

  [29] E. HAECKEL. _Anthropologie_ (4te Aufl., 1891), S. 23-38.

LEIBNITZ appliqua trs logiquement cette thorie de l'embotement 
l'_me_ humaine; il lui dnia un dveloppement vritable (Epigenesis),
ainsi qu'il le dniait au corps et dclara dans sa Thodice: Ainsi
je prtends que les mes, qui deviendront un jour des mes humaines,
taient prsentes dans le sperme, ainsi que celles des autres espces;
qu'elles ont toujours exist, sous la forme de corps organiss, chez
les anctres jusqu' Adam, c'est--dire depuis le commencement des
choses. Des ides analogues ont persist, tant dans la biologie que
dans la philosophie, jusque vers 1830, poque o la rforme de
l'embryologie par BAER leur a port le coup mortel. Mais dans le
domaine de la psychologie elles ont su se maintenir, mme jusqu' nos
jours; elles ne reprsentent qu'un groupe de ces nombreuses et
tranges ides mystiques qu'on rencontre aujourd'hui encore dans
l'ontognie de l'me.


=Mythologie de l'origine de l'me.=--Les informations prcises que
nous avons acquises en ces derniers temps par l'ethnologie compare,
relativement  la manire dont les divers mythes se sont forms chez
les anciens peuples civiliss et chez les peuples primitifs actuels,
sont aussi d'un grand intrt pour la psychognie; mais nous serions
entrans trop loin si nous voulions entrer ici dans des
dveloppements, nous renvoyons  l'ouvrage excellent de A. SVOBODA:
_Les formes de la croyance_ (1897). Du point de vue de leur contenu
scientifique ou potique, les _mythes psychogntiques_ considrs
peuvent tre classs, de la manire suivante, en cinq groupes: I.
Mythe de la _mtempsychose_: l'me existait auparavant dans le corps
d'un autre animal et n'a fait que passer de celui-ci dans le corps de
l'homme; les prtres gyptiens, par exemple, affirmaient que l'me
humaine, aprs la mort du corps, errait  travers toutes les espces
animales et, aprs trois mille ans, rentrait dans un corps humain. II.
Mythe de l'_implantation_: l'me existait indpendante en un autre
lieu, dans une chambre de rserve psychogntique (dans une sorte de
_sommeil embryonnaire_ ou de vie latente); un oiseau vient la chercher
(parfois reprsent comme un aigle, gnralement comme une cigogne 
sonnettes), et il la transporte dans un corps humain. III. Mythe de
la _cration_: le Crateur divin, conu comme Dieu-Pre cre les
mes et les tient en rserve, tantt dans un tang  mes (o elles
sont conues comme formant un Plankton vivant), tantt sur un arbre
 mes (elles sont alors comme les fruits d'une plante phanrogame);
le Crateur les prend et les transporte (pendant l'acte de la
gnration), dans un germe humain. IV. Mythe de l'_embotement des
mes_ (celui de Leibniz, mentionn plus haut). V. Mythe de la
_division des mes_ (celui de R. WAGNER (1855), admis aussi par
d'autres physiologistes[30]); pendant l'acte de la gnration, une
partie des deux mes (immatrielles!) qui habitent le corps des deux
parents, se dtache; le morceau d'me maternelle chevauche sur
l'ovule, le morceau d'me paternelle sur le spermatozode mobile: ces
deux cellules venant  se fusionner, les deux fragments d'me qui les
accompagnaient se mlent galement pour former une nouvelle me
immatrielle.

  [30] Cf. G. VOGT, _Koehlerglaube und Wissenschaft_ (1855).

=Physiologie de l'origine de l'me.=--Bien que ces fantaisies
potiques sur l'origine des mes humaines individuelles soient encore
rpandues et admises aujourd'hui, leur caractre purement
mythologique est cependant dmontr comme certain  cette heure. Les
recherches d'un si haut intrt et si dignes d'admiration, entreprises
pendant ces vingt-cinq dernires annes, pour connatre en dtail les
processus de la fcondation et de la germination de l'oeuf, ont montr
que ces phnomnes mystrieux rentrent tous dans le domaine de la
_Physiologie cellulaire_. Le germe fminin, l'ovule, et le corpuscule
fcondant masculin, le spermatozode, sont de _simples cellules_. Ces
cellules vivantes possdent une somme de proprits physiologiques que
nous runissons sous le terme d'_me cellulaire_, absolument comme
chez les protistes qui demeurent toujours monocellulaires. Les deux
sortes de cellules sexuelles possdent la proprit de sentir et de se
mouvoir. Le jeune ovule, ou oeuf primitif, se meut  la faon d'une
_amibe_; les minuscules spermatozodes, dont chaque goutte de sperme
muqueux renferme des millions, sont des cellules flagelles qui se
meuvent au moyen de leur flagellum vibratile et nagent au milieu du
sperme aussi vite que les _Infusoires flagells_ ordinaires
(flagellates).

Lorsque les deux sortes de cellules, par suite de la copulation,
viennent  se rencontrer, ou lorsqu'elles sont mises en contact par
une fcondation artificielle (par exemple chez les poissons), elles
s'attirent rciproquement et s'accolent troitement. La cause de cette
attraction cellulaire est de nature chimique, c'est un mode d'activit
sensorielle du plasma, quelque chose d'analogue  l'odorat ou au got,
 quoi nous donnons le nom de _Chimiotropisme rotique_; on peut trs
bien aussi (et cela aussi bien au sens de la chimie qu'au sens de
l'amour romanesque) appeler cela une affinit lective cellulaire ou
un _amour cellulaire_ sexuel. De nombreuses cellules flagelles,
incluses dans le sperme, nagent rapidement vers l'immobile ovule et
cherchent  pntrer dans son corps. Mais, ainsi que l'a montr
HERTWIG (1875), il n'y a normalement qu'un seul prtendant qui soit
favoris et qui atteigne rellement le but souhait. Aussitt que cet
animalcule spermatique favoris s'est fray avec sa tte
(c'est--dire son noyau cellulaire) un chemin  travers le corps de
l'ovule, celui-ci secrte une mince membrane muqueuse qui le protge
contre la pntration d'autres cellules mles. Ce n'est qu'au moyen
d'une temprature basse, en stupfiant l'ovule par le froid ou en
l'insensibilisant par des narcotiques (chloroforme, morphine,
nicotine), que HERTWIG a pu empcher la formation de cette membrane
protectrice; alors survenait la _surfcondation_ ou _polyspermie_ et
de nombreux filaments spermatiques pntraient dans le corps de
l'inconsciente cellule (Cf. mon _Anthropognie_, p. 147). Ce fait
merveilleux prouvait un faible degr d'_instinct cellulaire_ (ou du
moins de sensation vive, spcifique) dans les deux sortes de cellules
sexuelles, non moins clairement que les processus importants appels 
se jouer aussitt aprs dans les deux cellules. Les deux sortes de
noyaux cellulaires, en effet, celui de l'ovule femelle et celui du
spermatozode mle, s'attirent rciproquement, se rapprochent et se
fusionnent compltement lorsqu'ils arrivent au contact l'un de
l'autre. C'est ainsi que provient, de l'ovule fcond, cette
importante cellule nouvelle que nous appelons _cellule souche_
(Cytula) laquelle engendre, par des divisions rptes, l'organisme
pluricellulaire tout entier. Les consquences psychologiques qui
ressortent de ces faits merveilleux de la fcondation, lesquels n'ont
t bien constats que pendant ces 25 dernires annes, sont d'une
importance capitale et n'ont pas t jusqu'ici,  beaucoup prs,
apprcies en raison de leur porte gnrale. Nous rsumerons les
conclusions essentielles dans les cinq propositions suivantes: I. Tout
tre humain, comme tout autre animal suprieur, est, au dbut de son
existence, une cellule simple. II. Cette cellule souche (Cytula) se
produit partout de la mme manire, par la fusion ou copulation de
deux cellules spares, d'origine diffrente, l'ovule femelle (ovulum)
et le spermatozode mle (spermium). III. Les deux cellules sexuelles
possdent chacune une me cellulaire diffrente, c'est--dire que
chacune est caractrise par une forme spciale de sensation et de
mouvement. IV. Au moment de la fcondation ou de la conception, il y a
fusion non seulement entre les corps protoplasmiques des deux cellules
sexuelles et leurs noyaux, mais aussi entre leurs mes, c'est--dire
que les forces de tension contenues dans chacune des deux et lies
indissolublement  la matire du plasma, s'unissent pour fournir une
nouvelle force de tension, l'embryon d'me de la cellule souche qui
vient d tre ainsi forme. V. Ainsi chaque personne possde des
qualits de corps et d'esprit, qu'elle tient de ses deux parents; en
vertu de l'hrdit, le noyau de l'ovule transmet une partie des
qualits maternelles; celui du spermatozode, une partie des qualits
paternelles.

Ces phnomnes de la conception, constats empiriquement, fondent en
outre la certitude de ce fait des plus importants,  savoir que pour
tout homme, comme pour tout animal, _l'existence individuelle a un
commencement_; la complte copulation des deux noyaux cellulaires
sexuels dtermine, avec une prcision mathmatique, l'instant o se
produit non seulement le corps de la nouvelle _cellule souche_, mais
aussi son me. Dj par ce seul fait le vieux mythe de
l'_immortalit de l'me_ est rfut, mais nous y reviendrons plus
loin. Une superstition encore trs rpandue se trouve encore rfute
par l: c'est celle qui nous fait croire que l'homme doit son
existence individuelle  la grce du bon Dieu. La cause de cette
existence est bien plutt et uniquement l'_Eros_ de ses deux parents,
ce puissant instinct sexuel commun  toutes les plantes et tous les
animaux pluricellulaires et qui les conduit  s'accoupler. Mais
l'essentiel, dans ce processus physiologique, n'est pas, comme on
l'admettait jadis, l'treinte ou les jeux de l'amour qui s'y
rattachent, mais uniquement l'introduction du sperme mle dans les
conduits sexuels fminins. C'est seulement ainsi que, chez les animaux
terrestres, la semence fcondante et l'ovule dtach peuvent se
rencontrer (ce qui a gnralement lieu chez l'homme,  l'intrieur de
l'utrus.) Chez les animaux infrieurs, aquatiques (par exemple les
poissons, les coquillages, les mduses), les produits sexuels,
parvenus  maturit, tombent simplement dans l'eau et l leur
rencontre est abandonne au hasard; il n'y a pas d'accouplement au
sens propre et par suite on ne trouve plus ces fonctions psychiques
complexes de la vie de l'amour qui jouent un si grand rle chez les
animaux suprieurs. C'est pourquoi manquent, chez tous ces animaux
infrieurs, o la copulation n'existe pas, ces organes intressants,
que DARWIN a dsigns du nom de caractres sexuels secondaires et
qui sont des produits de la slection sexuelle: la barbe de l'homme,
les bois du cerf, le superbe plumage des oiseaux de paradis et de
beaucoup de Gallinacs ainsi que bien d'autres signes distinctifs des
mles qui manquent aux femelles.


=Hrdit de l'me.=--Parmi les consquences de la _physiologie de la
conception_ que nous venons d'numrer, celle qui importe surtout pour
la psychologie, c'est l'_hrdit des qualits de l'me transmises par
les deux parents_. Chaque enfant reoit en hritage de ses _deux_
parents certaines particularits de caractre, de temprament, de
talent, d'acuit sensorielle, d'nergie de la volont: ce sont des
faits connus de tous. Il en est de mme de ce fait que souvent (ou
mme gnralement) les qualits psychiques des grands-parents se
transmettent par l'hrdit; bien plus, l'homme ressemble trs souvent
plus, sous certains rapports,  ses grands-parents qu' ses parents et
cela est vrai des particularits mentales aussi bien que des
corporelles. Toutes ces merveilleuses _lois de l'hrdit_ que j'ai
nonces, d'abord dans la Morphologie gnrale (1866) et que j'ai
traites sous une forme populaire dans l'_Histoire de la Cration
Naturelle_, valent d'une manire gnrale et aussi bien pour les
phnomnes de l'activit psychique que pour les dtails de structure
du corps; que dis-je? elles nous apparaissent bien souvent d'une
manire plus surprenante et avec plus de clart quand il s'agit du
psychique que quand il s'agit du physique.

Cependant, pris en soi, le grand domaine de l'_hrdit_, dont DARWIN
le premier (1859) nous a fait entrevoir l'incomparable porte et qu'il
nous a, le premier, appris  tudier scientifiquement, abonde en
nigmes obscures et en difficults physiologiques; nous ne pouvons pas
prtendre que, ds maintenant, au bout de 40 ans, tous les aspects du
problme nous soient clairs. Mais ce que nous avons dj acquis
dfinitivement c'est que l'_hrdit_ est par nous considre comme
une _fonction physiologique de l'organisme_, indissolublement lie 
sa fonction de reproduction et il nous faut finalement ramener
celle-ci, comme toutes les autres fonctions vitales,  des processus
physico-chimiques,  une _mcanique du plasma_. Mais nous connaissons
maintenant avec exactitude le processus de la fcondation lui-mme;
nous savons que le noyau du spermatozode apporte  la cellule souche,
qui vient d'tre forme, les qualits paternelles, tandis que le noyau
de l'ovule lui apporte les qualits maternelles. La fusion des deux
noyaux cellulaires est proprement le fait essentiel de l'hrdit; par
l, les qualits individuelles de l'me comme celles du corps passent
 l'individu qui vient d'tre form. A ces faits ontogntiques, la
psychologie dualiste et mystique, qui rgne aujourd'hui encore dans
les coles, s'oppose en vain, tandis que notre psychognie moniste les
explique avec la plus grande simplicit.


=Fusion des mes (amphigonie psychique).=--Le fait physiologique qui
importe avant tout pour l'exacte apprciation de la psychognie
individuelle, c'est la _continuit de l'me_ dans la suite des
gnrations. Si, en fait, au moment de la conception, un nouvel
individu est produit, il ne constitue cependant pas une formation
nouvelle, ni au point de vue des qualits intellectuelles ni  celui
des qualits corporelles, mais c'est le simple produit de la fusion
des deux facteurs reprsents par les parents, l'ovule maternel et le
spermatozode paternel. Les mes cellulaires de ces deux cellules
sexuelles se fusionnent aussi compltement dans l'acte de la
fcondation, pour former une nouvelle _me cellulaire_, que le font
les deux noyaux, porteurs matriels de ces forces de tension
psychique, pour former un nouveau _noyau cellulaire_. Puisque nous
voyons des individus de la mme espce--mme des frre et soeur issus
d'un mme couple de parents--prsenter toujours quelques diffrences,
quoique peu importantes, il nous faut bien admettre que ces
diffrences existent dj dans la composition chimique du plasma des
deux cellules germes unies dans la copulation. (Loi de la variation
individuelle. _Histoire de la Cration Naturelle_, p. 215.)

Ces faits dj nous permettent de comprendre l'infinie diversit des
formes physiques et psychiques dans la nature organique. Une
consquence extrme, mais trop exclusive, est celle que WEISMAN a
tire de ce qui prcde, considrant l'_amphimixis_, la fusion des
plasmas germinatifs dans la gnration sexue, comme la cause gnrale
et unique de la variabilit individuelle. Cette conception exclusive,
qui se rattache  sa thorie de la continuit du plasma germinatif,
est,  mon avis, exagre; je suis bien plutt convaincu que les lois
importantes de l'_hrdit progressive_ et de l'_adaptation
fonctionnelle_ qui s'y rattache, valent pour l'me exactement comme
pour le corps. Les qualits nouvelles que l'individu s'est acquises
pendant sa vie peuvent avoir un contre-coup partiel sur la composition
molculaire du plasma germinatif, dans l'ovule et le spermatozode et
peuvent ainsi, dans certaines conditions, tre transmises  la
gnration suivante (naturellement, en tant que simple force de
tension latente).


=Atavisme psychologique.=--Dans la fusion des mes qui se produit au
moment de la conception, ce qui se transmet surtout, hrditairement,
par la fusion des deux noyaux cellulaires, c'est, sans doute, la force
de tension des deux mes des parents; mais, en outre, il peut s'y
joindre une influence psychique hrditaire, remontant souvent en
arrire jusqu' des gnrations loignes, car les lois de
l'_hrdit latente_ ou _atavisme_ valent pour l'me comme pour
l'organisation anatomique. Les phnomnes merveilleux que produit ce
_recul_ nous apparaissent, sous une forme bien simple et bien
instructive, dans les gnrations alternantes des polypes et des
mduses. Nous voyons l deux gnrations trs diffrentes alterner
rgulirement, de telle sorte que la premire reproduit la troisime,
la cinquime, etc., tandis que la seconde se rpte dans la quatrime,
la sixime, etc.. (_Histoire Naturelle_, p. 185.)

Chez l'homme, comme chez les animaux et les plantes suprieures, o,
par suite d'une hrdit continue, chaque gnration ressemble 
l'autre, cette alternance rgulire des gnrations fait dfaut, mais
nanmoins nous observons, ici encore, divers phnomnes de _recul_ ou
d'atavisme qu'il faut ramener  la mme loi d'hrdit latente.

C'est prcisment dans les traits de dtail de leur vie psychique,
dans le fait qu'ils possdent certaines dispositions ou talents
artistiques, par l'nergie de leur caractre ou leur temprament
passionn, que des hommes minents ressemblent souvent plus  leurs
grands-parents qu' leurs parents; parfois aussi apparat tel trait
frappant de caractre que ne possdaient ni les uns ni les autres,
mais qui s'tait manifest chez quelque membre loign de la srie des
anctres, longtemps auparavant. Dans ces merveilleux traits
d'atavisme, les mmes lois d'hrdit applicables  l'me valent aussi
pour la physionomie, pour la qualit individuelle des organes des
sens, les muscles, le squelette et autres parties du corps. Nous
pouvons suivre cela dans un cas o le phnomne est surtout frappant:
dans les dynasties rgnantes et les familles d'ancienne noblesse qui,
par le rle marquant qu'elles ont jou dans l'Etat nous ont valu une
exacte peinture historique des individus formant la chane de
gnrations, ainsi par exemple chez les Hohenzollern, Hohenstaufen, la
famille d'Orange, les Bourbons, etc., et mieux encore dans
l'antiquit, chez les Csars.


=La loi fondamentale biogntique en psychologie= (1866).--Le _lien
causal_ entre l'volution _biontique_ (individuelle) et la
_phyltique_ (historique), que, dans ma _Morphologie gnrale_,
j'avais dj plac, comme la loi suprme, en tte de toutes les
recherches biogntiques, a la mme valeur gnrale pour la
_psychologie_ que pour la _morphologie_. J'ai insist sur son
importance toute spciale pour l'homme sous ce double rapport (1874)
dans la premire leon de mon _Anthropognie_, intitule: La loi
fondamentale de l'volution organique. Chez l'homme comme chez tous
les autres organismes, l'_embryognie est une rcapitulation de la
phylognie_. Cette rcapitulation acclre et abrge est d'autant
plus complte que, grce  une hrdit constante, la _rptition
volutive_ originelle (palingenesis) est mieux conserve; au
contraire, elle est d'autant plus incomplte que, grce  une
adaptation varie, la _modification volutive_ ultrieure
(cenogenesis) a t introduite (_Anthropognie_, p. 11).

En appliquant cette loi fondamentale  l'volution de l'me, nous ne
devons surtout pas oublier de tenir toujours nos regards fixs sur les
_deux_ aspects de cette loi. Car chez l'homme, comme chez toutes les
plantes et les animaux suprieurs, au cours des millions d'annes de
l'volution phyltique, des modifications si importantes
(_cnognses_) se sont produites que, par suite, l'image originelle
et pure de la _palingnse_ (ou rptition historique), s'est
trouve trs altre et modifie. Tandis que, d'une part, en vertu des
lois de l'hrdit dans le mme temps et dans le mme lieu, la
rcapitulation _palingntique_ est conserve, d'autre part, en vertu
des lois de l'hrdit simplifie et abrge, la rcapitulation
_cnogntique_ est sensiblement modifie (_Histoire de la cration
Naturelle_, p. 190). Cela est surtout nettement visible dans
l'histoire du dveloppement des organes psychiques, du systme
nerveux, des muscles et des organes des sens. Mais il en va exactement
de mme de l'activit de l'me, indissolublement lie au dveloppement
normal de ces organes. L'histoire de leur dveloppement chez l'homme
comme chez tous les autres animaux vivipares, subit dj une profonde
modification cnogntique par ce fait que le dveloppement du germe a
lieu ici, pendant un temps assez long,  l'intrieur du corps de la
mre. Nous devons donc distinguer l'une de l'autre, comme deux grandes
priodes de la psychognie individuelle: 1 l'histoire du
dveloppement embryonnaire et 2 celle du dveloppement
post-embryonnaire de l'me.


=Psychognie embryonnaire.=--Le germe humain ou embryon, dans les
conditions normales, se dveloppe dans le corps maternel pendant une
dure de neuf mois (ou 270 jours). Pendant cet espace de temps, il est
compltement spar du monde extrieur, protg non seulement par
l'paisse paroi musculaire de l'utrus maternel, mais encore par les
enveloppes embryonnaires spciales (embryolemmes) caractristiques des
trois classes suprieures de Vertbrs: Reptiles, Oiseaux et
Mammifres. Dans les trois classes d'Amniotes, ces enveloppes
embryonnaires (amnion ou membrane aqueuse, serolemme ou membrane
sreuse) se dveloppent exactement de la mme manire. Ce sont des
organes de protection que les premiers reptiles (proreptiles), formes
ancestrales communes  tous les Amniotes, ont acquis pendant la
priode permique (vers la fin de l'poque palozoque),--alors que ces
Vertbrs suprieurs s'adaptaient  la vie exclusivement terrestre et
 la respiration arienne. Leurs anctres immdiats, les Amphibies de
la priode houillre, vivaient et respiraient encore dans l'eau, comme
leurs anctres plus lointains, les Poissons.

Chez ces Vertbrs primitifs, infrieurs et aquatiques, l'embryologie
prsentait encore  un haut degr le caractre palingntique, ainsi
que c'est encore le cas chez la plupart des Poissons et des Amphibies
actuels. Les ttards bien connus, les larves de salamandres et de
grenouilles possdent, aujourd'hui encore dans les premiers temps de
leur libre vie aquatique, un corps dont la forme rappelle celui de
leurs anctres les Poissons; ils leur ressemblent aussi par leur mode
de vie, leur respiration branchiale, le fonctionnement de leurs
organes sensoriels et de leurs autres organes psychiques. C'est
seulement lorsque survient l'intressante mtamorphose des ttards
nageurs et alors qu'ils s'adaptent  la vie terrestre, que leur corps,
pareil  celui des Poissons se transforme en celui d'un Amphibie
rampant et quadrupde;  la place de la respiration branchiale
aquatique, apparat la respiration arienne, au moyen de poumons et,
avec le genre de vie modifi, l'appareil psychique (systme nerveux et
organes des sens) acquiert un plus haut degr de dveloppement. Si
nous pouvions suivre compltement, depuis le commencement jusqu' la
fin, la psychognie des ttards, nous pourrions  bien des reprises,
appliquer la loi fondamentale biogntique, au dveloppement de leur
me. Car ils se dveloppent immdiatement dans les circonstances les
plus varies du monde extrieur et doivent de bonne heure y adapter
leur sensation et leur mouvement. Le ttard nageur ne possde pas
seulement l'organisation, mais aussi le mode de vie des Poissons et ce
n'est que par la transformation de l'un et de l'autre qu'il arrive 
possder ceux de la grenouille.

Chez l'homme, pas plus que chez les autres Amniotes, ce n'est le cas;
les embryons, du fait de leur inclusion dans les membranes
protectrices, sont compltement soustraits  l'influence directe du
monde extrieur et dsaccoutums de la rciprocit d'action entre ce
monde et eux. Mais, en outre, le _soin des jeunes_, si particulier
chez les Amniotes, fournit aux embryons des conditions bien plus
favorables  l'abrviation cnogntique de l'volution
palingntique. Avant tout,  ce point de vue, il convient de signaler
l'excellent mode de nutrition de l'embryon; elle se fait chez les
Reptiles, Oiseaux et Monotrmes (les Mammifres ovipares) par le
vitellus nutritif, le grand jaune de l'oeuf qui lui adhre; chez les
autres Mammifres, par contre (Marsupiaux et Placentaliens), elle se
fait par le sang de la mre qui est conduit  l'embryon par les
vaisseaux sanguins du sac vitellin et de l'allantode. Chez les
_placentaliens_ les plus levs, ce mode utile de nutrition atteint,
par la formation d'un placenta maternel, le plus haut degr de
perfection; aussi l'embryon est-il ici compltement dvelopp avant la
naissance. Son me, cependant, demeure pendant toute cette priode
dans un tat de _sommeil embryonnaire_, tat de repos que PREYER a
compar avec raison au sommeil hibernal des animaux. Nous trouvons un
sommeil analogue, long et prolong, dans l'tat larvaire des insectes
qui traversent une mtamorphose complte (papillons, mouches, cafards,
abeilles, etc.). Ici, le _sommeil larvaire_, pendant lequel
s'effectuent les transformations les plus importantes dans les organes
et les tissus, est d'autant plus intressant que, pendant la priode
prcdente, o la larve vit libre (chenille, larve de hanneton ou
ver), l'animai possde une vie psychique trs dveloppe, de beaucoup
infrieure, pourtant,  ce que sera le stade ultrieur (aprs le
sommeil larvaire) alors que l'insecte sera complet, ail et aura
atteint sa maturit sexuelle.


=Psychognie post-embryonnaire.=--L'activit psychique de l'homme
traverse, pendant sa vie individuelle, ainsi que cela a lieu chez la
plupart des animaux suprieurs, une srie de stades volutifs; nous
distinguerons, comme les plus importants d'entre eux, les cinq degrs
suivants: 1 l'me du nouveau-n, jusqu' l'veil de la conscience
personnelle et l'acquisition du langage; 2 l'me du petit garon ou
de la petite fille jusqu' la pubert ( l'veil de l'instinct
sexuel); 3 l'me du jeune homme ou de la jeune fille jusqu' ce que
survienne la liaison sexuelle (priode de l'idal); 4 l'me de
l'homme fait et de la femme mre (priode de maturit complte), o se
fonde la famille: s'tendant, en gnral chez l'homme jusque vers la
soixantaine, chez la femme jusque vers la cinquantaine, jusqu' ce que
survienne l'involution; 5 l'me du vieillard ou de la vieille femme
(priode de rgression). La vie psychique de l'homme parcourt ainsi
les mmes stades volutifs de dveloppement progressif, de pleine
maturit et de rgression, que toutes les autres fonctions de
l'organisme.




CHAPITRE IX

Phylognie de l'Ame.

  TUDES MONISTES DE PSYCHOLOGIE PHYLOGNTIQUE. VOLUTION DE LA
     VIE PSYCHIQUE DANS LA SRIE ANIMALE DES ANCTRES DE L'HOMME.

   Les fonctions physiologiques de l'organisme, runies sous le
   terme d'activit psychique, ou plus brivement d'_me_, ont pour
   instrument chez l'homme les mmes processus mcaniques
   (physiques ou chimiques) que chez les autres _Vertbrs_. Les
   organes de ces fonctions psychiques, eux aussi, sont les mmes
   chez les uns et les autres: cerveau et moelle pinire comme
   organes centraux, nerfs priphriques et organes sensoriels. De
   mme que ces _organes psychiques_ se dveloppent chez l'homme
   lentement et progressivement  partir des degrs infrieurs
   raliss chez les anctres vertbrs, de mme il en va,
   naturellement de leurs _fonctions_ c'est--dire de l'me
   elle-mme.

    (_Phylognie systmatique des Vertbrs_, 1895.)




SOMMAIRE DU CHAPITRE IX

  Evolution historique progressive de l'me humaine,  partir de
     l'me animale.--Mthodes de la psychologie
     phylogntique.--Quatre tapes principales dans la phylognie
     de l'me: I. Ame cellulaire (cytopsyche) des Protistes
     (Infusoires, ovule, psychologie cellulaire); II. Ame d'une
     colonie cellulaire (cnopsyche), psychologie de la Morula et
     de la Blastula; III. Ame des tissus (histopsyche); sa
     duplicit. Ame des plantes. Ame des animaux infrieurs
     dpourvus de systme nerveux. Ame double des Siphonophores
     (me personnelle et me cormale); IV. Ame du systme nerveux
     (neuropsyche) des animaux suprieurs.--Trois parties dans
     l'appareil psychique: organes sensoriels, muscles et
     nerfs.--Formation typique du centre nerveux dans les divers
     groupes animaux.--Organe de l'me chez les Vertbrs: Canal
     mdullaire (cerveau et moelle pinire).--Histoire de l'me
     chez les Mammifres.


LITTRATURE

   J. ROMANES.--_L'volution mentale dans le rgne animal._ Trad.
   fr. par de Varigny.

   C. LLOYD MORGAN.--_The law of psychogenesis_ (London 1892).

   G. H. SCHNEIDER.--_Der Thierische Wille_ (Leipzig 1880). _Der
   menschliche Wille_ (Berlin 1882).

   TH. RIBOT.--_Psychologie contemporaine_, 1870-79.

   FRITZ SCHULZE.--_Stammbaum der Philosophie.
   Tabellarisch-schematischer Grundriss der Geschichte der
   Philosophie_ (Ina 1890).

   W. WURM.--_Thier und Menschenseele_ (Frankf. 1896).

   F. HANSPAUL.--_Die Seelentheorie und die Gesetze des natrlichen
   Egosmus und der Anpassung_, Berlin 1899.

   J. LUBBOCK.--_Les dbuts de la civilisation et l'tat primitif
   de l'espce humaine._

   M. VERWORN.--_Psychophysiologische Protisten-Studien_
   (experimentelle Untersuchungen), Ina 1889.

   E. HAECKEL.--_Systematische Phylogenie_ (3ter Teil), Berlin
   1895.


La thorie de la descendance, appuye sur l'anthropologie, nous a
fourni la conviction que l'organisme humain provient d'une longue
srie d'anctres animaux et qu'il s'est dvelopp par des
transformations progressives, effectues lentement au cours de
plusieurs millions d'annes. Comme, en outre, nous ne pouvons pas
sparer la vie psychique de l'homme de ses autres fonctions vitales,
mais qu'au contraire nous nous sommes convaincus de l'volution
uniforme du corps et de l'esprit, la tche s'impose  notre moderne
_Psychologie moniste_ de suivre l'volution historique de l'me
humaine  partir de l'me animale. C'est la solution de cette tche
que nous entreprenons dans notre _Phylognie de l'me_; on peut la
dsigner aussi, en tant que rameau de la science gnrale de l'me, du
nom de _psychologie phylogntique_ ou encore--par opposition  la
_biontique_ (individuelle)--du nom de _psychognie phyltique_. Bien
que cette science nouvelle vienne  peine d'tre aborde srieusement,
bien que son droit  l'existence soit mme contest par la plupart des
psychologues de profession, nous devons nanmoins revendiquer pour
elle une importance de premier rang et le plus grand intrt. Car,
d'aprs notre ferme conviction, elle est appele plus que tout autre 
rsoudre la grande nigme de l'Univers, relative  son essence et 
son apparition.


=Mthodes de la psychognie phyltique.=--Les voies et les moyens qui
nous doivent conduire au but, encore si lointain, de la _psychologie
phylogntique_,  peine discernables pour beaucoup d'yeux dans le
brouillard de l'avenir, ne diffrent pas des voies et des moyens
utiliss dans les autres recherches phylogntiques. C'est, avant
tout, ici encore, l'anatomie compare, la physiologie et l'ontognie
qui sont du plus grand prix. Mais la palontologie, elle aussi, nous
fournit un certain nombre de points d'appui solides; car l'ordre dans
lequel se succdent les dbris fossiles des classes de Vertbrs
appartenant aux diverses priodes de l'histoire organique de la terre,
nous rvle en partie, en mme temps que leur enchanement phyltique,
le dveloppement progressif de leur activit psychique. Sans doute,
nous sommes forcs ici, comme dans toutes les recherches
phylogntiques, de construire de nombreuses hypothses destines 
combler les notables lacunes de nos donnes empiriques; mais celles-ci
jettent un jour si lumineux et d'une telle importance, sur les stades
principaux de rvolution historique, que nous sommes  mme d'en
suivre assez clairement le cours gnral.


=Principaux stades de la psychognie phyltique.=--La psychologie
compare de l'homme et des animaux suprieurs nous permet, ds
l'abord, de reconnatre dans les groupes les plus levs des
Mammifres placentaliens, chez les _Primates_, les progrs importants
qui ont marqu le passage de l'me du singe anthropode  l'me de
l'homme. La phylognie des _Mammifres_ et, en remontant encore, celle
des Vertbrs infrieurs, nous montre la longue suite d'anctres
loigns des Primates ayant volu, au sein de ce groupe, depuis
l'poque silurienne.

Tous ces _Vertbrs_ se ressemblent quant  la structure et au
dveloppement de leur organe psychique caractristique, le _canal
mdullaire_. Que ce canal mdullaire provienne d'un _acroganglion_
dorsal ou _ganglion crbrode_ des anctres invertbrs, c'est ce que
nous apprend l'anatomie compare des _Vers_. Remontant plus loin
encore, nous dcouvrons, par l'ontognie compare, que cet organe
psychique trs simple drive de la couche cellulaire du feuillet
germinatif externe de l'ectoderme des _Platodaris_; chez ces
Plathelminthes primitifs, qui ne possdaient pas encore de systme
nerveux spcial, le revtement cutan externe fonctionnait comme
organe universel,  la fois sensoriel et psychique.

Enfin, par l'embryologie compare nous nous convaincrons que ces
Mtazoaires, les plus simples, proviennent par gastrulation des
_Blastads_, c'est--dire de _sphres creuses_ dont la paroi tait
forme par une simple couche cellulaire, _le blastoderme_; et cette
science nous apprend en mme temps,  comprendre, avec l'aide de la
loi fondamentale biogntique, comment ces cnobies de Protozoaires
proviennent d'animaux primitifs monocellulaires, des plus simples.

L'interprtation critique de ces diverses formes embryonnaires, dont
on peut suivre la filiation immdiate par l'_observation_
microscopique, nous fournit, au moyen de la loi fondamentale
biogntique, les aperus les plus importants sur les stades
principaux de la phylognie de notre vie psychique; nous en pouvons
distinguer huit: 1. Protozoaires monocellulaires avec une simple _me
cellulaire_: _Infusoires_; 2. Protozoaires pluricellulaires avec une
_me cnobiale_: _Catallactes_; 3. Premiers Mtazoaires avec une _me
pithliale_: _Platodaris_; 4. Anctres invertbrs avec un simple
_ganglion crbrode_: _Vers_; 5. Vertbrs acrniens avec un simple
_canal mdullaire_ sans cerveau: _Acraniotes_; 6. Crniotes avec un
_cerveau_ (form par cinq vsicules crbrales): _Crniotes_; 7.
Mammifres avec dveloppement prominent de _l'corce crbrale des
hmisphres_: _Placentaliens_; 8. Singes anthropodes suprieurs et
homme, avec des _organes de la pense_ (dans le cerveau proprement
dit): _Anthropomorphes_. Dans ces huit groupes historiques de la
phylognie de l'me humaine, on peut encore distinguer, avec plus ou
moins de clart, un certain nombre de stades volutifs secondaires.
Bien entendu, quand il s'agit de leur reconstruction, nous sommes
rduits aux tmoignages trs incomplets de la psychologie empirique,
que nous fournissent l'anatomie et la physiologie compares de la
faune actuelle. Comme des Crniotes du sixime stade, et mme des
vrais Poissons se trouvent dj  l'tat fossile dans le systme
silurien, nous sommes bien forcs d'admettre que les anctres des cinq
stades prcdents (qui n'ont pu parvenir  se fossiliser!) ont volu
 une poque antrieure, pendant la priode prsilurienne.


I. =L'me cellulaire (Cytopsyche)=; _premier des stades principaux de
la psychognse phyltique_.--Les premiers anctres de l'homme, comme
de tous les autres animaux, taient des _animaux primitifs_
monocellulaires (Protozoaires). Cette hypothse fondamentale de la
phylognie rationnelle se dduit, en vertu de la grande loi
biogntique, de ce _fait_ embryologique bien connu, que tout
homme, comme tout autre _Mtazoaire_ (tout animal  tissus,
pluricellulaire), est, au dbut de son existence individuelle, une
simple cellule, la _cellule souche_ (cytula) ou ovule fcond. Comme
celle-ci, depuis le premier moment, a t _anime_, ainsi faut-il
admettre qu'il en a t pour cette _forme ancestrale monocellulaire_
qui, dans la srie des premiers anctres de l'homme, a t reprsente
par toute une suite de _Protozoaires_ diffrents.

Nous sommes renseigns sur l'activit psychique de ces organismes
monocellulaires par la physiologie compare des Protistes encore
vivants aujourd'hui; tant, d'une part, l'observation exacte, que de
l'autre, l'exprimentation bien conduite, nous ont ouvert, durant la
seconde moiti du XIXe sicle, un nouveau domaine fcond en phnomnes
du plus haut intrt. Le meilleur expos en a t donn en 1889 par
$1, dans ses profondes _Etudes_, appuyes sur des expriences
personnelles, tudes sur la _Psychophysiologie des Protistes_. Les
quelques observations antrieures sur la vie psychique des Protistes
sont runies  ces tudes. VERWORN a acquis la ferme conviction que,
chez tous les Protistes, les processus psychiques sont encore
_inconscients_, que ceux de la sensation et du mouvement se confondent
encore ici avec les processus vitaux molculaires du plasma lui-mme,
et que les causes premires en doivent tre cherches dans les
proprits des _molcules de plasma_ (des plastidules).

Les processus psychiques, chez les Protistes, forment ainsi le pont
qui runit les processus chimiques de la nature inorganique  la vie
psychique des animaux suprieurs; ils reprsentent l'embryon des
phnomnes psychiques les plus levs, qu'on observe chez les
Mtazoaires et chez l'homme.

Les observations soigneuses et les nombreuses expriences de VERWORN,
jointes  celles de W. ENGELMANN, W. PREYER, R. HERTWIG et autres
savants adonns  l'tude des Protistes, fournissent une preuve
concluante  ma _thorie moniste de l'me cellulaire_ (1866).
M'appuyant sur des recherches poursuivies pendant de longues annes
sur divers Protistes, surtout des Rhizopodes et des Infusoires,
j'avais dj, il y a 33 ans, formul cette affirmation que toute
cellule vivante possde des proprits psychiques et que, par suite,
la vie psychique des plantes et des animaux pluricellulaires n'est que
le rsultat des fonctions psychiques des cellules composant leur
corps. Dans les groupes infrieurs (par exemple les algues et les
ponges) _toutes_ les cellules du corps y contribuent pour une part
gale (ou avec de trs petites diffrences); au contraire, dans les
groupes suprieurs, en vertu de la loi de la division du travail, ce
rle n'incombe qu' une partie des cellules, les lues, les cellules
psychiques. Les consquences de cette _psychologie cellulaire_, de la
plus haute importance, ont t exposes en partie (1876) dans mon
travail sur la Prigense des plastidules, en partie enfin (1877)
dans mon discours de Mnich sur la Thorie de l'volution actuelle
dans son rapport avec l'ensemble de la science. On en trouvera un
expos plus populaire dans mes deux confrences de Vienne (1878), sur
l'Origine et l'volution des instruments sensoriels et sur l'Ame
cellulaire et la cellule psychique[31].

  [31] E. HAECKEL, _Gesammelte populaere Vortraege aus dem Gebiete
  der Entwickelungslehre_. Bonn, 1878.

La simple _me cellulaire_ prsente dj, d'ailleurs, au sein du
groupe des Protistes, une longue suite de stades volutifs, depuis des
tats d'me primitifs, trs simples jusqu' d'autres trs parfaits et
levs. Chez les plus anciens et les plus simples des Protistes, la
sensation et le mouvement sont rpartis galement sur le plasma tout
entier du corpuscule homogne; dans les formes suprieures, par
contre, des instruments sensoriels spciaux se diffrencient en
organes physiologiques: ce sont des _Organelles_. Comme parties
cellulaires motrices analogues, nous citerons les pseudopodes des
Rhizopodes, les cils vibratiles, les flagellums et les cils des
Infusoires. On considre, dans la vie cellulaire, comme un organe
central interne le noyau, qui fait encore dfaut chez les plus
anciens et les plus infrieurs des Protistes. Au point de vue
physiologico-chimique, ce qu'il faut surtout signaler, c'est que les
Protistes originels les plus anciens taient des _Plasmodomes_ qui
changeaient des matriaux nutritifs avec les plantes, par suite que
c'tait des _Protophytes_ ou plantes originelles; c'est d'elles que
proviennent, secondairement, par mtasitisme, les premiers
_plasmophages_, qui changeaient des matriaux nutritifs avec les
animaux, par suite taient des _Protozoaires_ ou animaux
originels[32]. Ce _mtasitisme_, l'inversion des matriaux
nutritifs marque un important progrs psychologique, car c'est le
point de dpart de l'volution des traits caractristiques de l'me
animale qui font encore dfaut  l'me vgtale.

  [32] E. HAECKEL: _Systematische Phylognie_, Bd. 1 (1894),  38.

Le plus haut degr de dveloppement de l'me cellulaire animale est
ralis dans la classe des _Cilis_ ou _Infusoires cilis_. Lorsque
nous comparons ce que nous observons chez eux avec les fonctions
psychiques correspondantes d'animaux pluricellulaires, plus levs,
il ne semble presque pas y avoir de diffrence psychologique; les
organelles sensibles et moteurs de ces Protozoaires paraissent
accomplir les mmes fonctions que les organes sensoriels, les nerfs et
les muscles des Mtazoaires. On a mme regard le _gros noyau
cellulaire_ (meganucleus) des Infusoires comme un organe central
d'activit psychique, qui jouerait, dans leur organisme
monocellulaire, un rle analogue  celui du cerveau dans la vie
psychique des animaux suprieurs. Au reste, il est trs difficile de
dcider dans quelle mesure ces comparaisons sont lgitimes; les
opinions des savants qui ont tudi d'une manire spciale les
infusoires diffrent beaucoup sur ce point. Les uns considrent, chez
ces animaux, tous les mouvements spontans du corps comme automatiques
ou impulsifs, tous les mouvements d'excitation comme des rflexes; les
autres voient l en partie des mouvements volontaires et
intentionnels. Tandis que ces derniers auteurs attribuent dj aux
Infusoires une certaine conscience, une reprsentation d'un moi
synthtique--les premiers se refusent  les leur reconnatre. De
quelque faon qu'on rsolve cette difficile question, ce qui est en
tous cas certain, c'est que ces Protozoaires monocellulaires nous
prsentent une _me cellulaire_ des plus dveloppes qui est du plus
haut intrt pour l'apprciation exacte de ce qu'tait l'me chez nos
premiers anctres monocellulaires.


II. =Ame d'une colonie cellulaire= ou me cnobiale (Cenopsyche);
_deuxime des stades principaux de la psychognse phyltique_.
--L'volution individuelle commence chez l'homme, comme
chez tous les autres animaux pluricellulaires, par des divisions
rptes chez une simple cellule. La _cellule souche_ (Cytula) ou
ovule fcond se divise, d'aprs le processus de la division
indirecte ordinaire, tout d'abord en deux cellules filles; ce
processus venant  se rpter, il se produit (par des sillons
quatoriaux), successivement 4, 8, 16, 32, 64 cellules par
sillonnement, ou blastomres identiques. D'ordinaire, chez la plupart
des animaux, survient, plus ou moins tard,  la place de cette
division primitive rgulire, un accroissement irrgulier. Mais dans
tous les cas le rsultat est le mme: formation d'une masse (le plus
souvent sphrique), d'un ballot de cellules non diffrencies, toutes
identiques au dbut. Nous appelons ce stade _Morula_ (cf.
_Anthropognie_, p. 159).

D'ordinaire s'amasse alors  l'intrieur de cet agrgat cellulaire, en
forme de petite mre, un liquide, par suite de quoi la morula se
transforme en une petite vsicule sphrique; toutes les cellules se
portent  la surface et s'ordonnent en une simple couche cellulaire,
le _blastoderme_. La _sphre creuse_ ainsi constitue est le stade le
plus important de la _blastula_ ou _blastosphre_ (_Anthropognie_, p.
150).

Les _phnomnes psychologiques_ que nous pouvons constater
immdiatement, dans la formation de la blastula, sont en partie des
mouvements, en partie des sensations de cette colonie cellulaire. Les
_mouvements_ se rpartissent en deux groupes: I. Mouvements internes,
qui se rptent partout suivant un mode essentiellement analogue, dans
le phnomne de la division cellulaire ordinaire (indirecte):
formation du fuseau nuclaire, mytose, caryokinse, etc.; II.
mouvements externes, qui apparaissent dans le changement normal de
position des cellules assembles et dans leur groupement pour former
le blastoderme. Nous tenons ces mouvements pour _hrditaires_ et
inconscients, parce qu'ils sont partout conditionns de la mme
manire, grce  l'hrdit transmise  eux par les premires sries
ancestrales de Protistes. Quant aux _sensations_, on en peut
distinguer galement deux groupes: I. Sensations des cellules isoles,
qu'elles expriment par l'affirmation de leur indpendance individuelle
et par leur attitude  l'gard des cellules voisines (avec lesquelles
elles sont en contact, relies mme en partie directement par des
ponts de plasma). II. La sensation synthtique de la colonie
cellulaire ou _cnobium_ tout entier, qui se manifeste par la
formation individuelle de la _blastula_ en _sphre creuse_
(_Anthropognie_, p. 491).

La comprhension de la cause de la formation de la _blastula_ nous est
facilite par la _loi fondamentale biogntique_, qui en explique les
phnomnes immdiatement observables par l'_hrdit_, et les ramne 
des processus historiques analogues qui se seraient accomplis 
l'origine, lors de l'apparition des premires cnobies de Protistes,
des _Blastads_ (_Pylog. Syst._, III, 22-26). Mais ces processus
physiologiques et psychologiques importants ayant eu leur sige dans
les premires _associations cellulaires_, nous deviennent clairs par
l'observation et l'exprimentation faites sur les cnobies encore
aujourd'hui vivantes. Ces _colonies cellulaires_ stables ou hordes
cellulaires (dsignes encore des noms de communauts cellulaires,
pied de cellules,) sont aujourd'hui encore trs rpandues, tant parmi
les _plantes originelles plasmodomes_ (paulotomes, diatomes,
volvocines) que parmi les _animaux originels plasmophages_
(Infusoires et Rhizopodes). Dans toutes ces cnobies nous pouvons dj
distinguer,  ct l'un de l'autre, deux stades divers d'activit
psychique: I. _L'me cellulaire_ des individus cellulaires isols (en
tant qu'organismes lmentaires) et II. _l'me cnobiale_ de la
colonie cellulaire tout entire.


III. =Ame des tissus (Histopsyche)=; _troisime des stades principaux
de la psychognse phyltique_.--Chez toutes les plantes
pluricellulaires possdant des tissus (mtaphytes ou _plantes 
tissus_), de mme que chez les _animaux  tissus_ (Mtazoaires)
infrieurs, dpourvus de systme nerveux, nous pouvons distinguer de
suite deux formes diffrentes d'activit psychique,  savoir: A. l'me
des _cellules_ isoles qui composent les tissus, et B. l'me des
_tissus_ eux-mmes ou de la rpublique cellulaire constitue par les
cellules. Cette _me des tissus_ est partout la fonction psychologique
la plus leve, celle qui nous rvle dans l'organisme pluricellulaire
complexe, un _bion_ synthtique, un _individu physiologique_, une
vritable rpublique cellulaire. Elle gouverne toutes les mes
cellulaires isoles des cellules sociales qui, en tant que citoyens
indpendants, constituent la rpublique cellulaire unifie. Cette
_duplicit fondamentale de la psyche_ chez les Mtaphytes et chez les
Mtazoaires infrieurs, dpourvus de systme nerveux, est chose trs
importante; on en dmontre l'existence immdiatement par une
observation impartiale et des expriences bien conduites: tout
d'abord, chaque cellule isole possde sa sensation et son mouvement
et ensuite chaque tissu et chaque organe, compos d'un certain nombre
de cellules identiques, tmoigne d'une excitabilit spciale et d'une
unit psychique (par exemple, le pollen et les tamines).


III. _A._ =L'me des plantes (phytopsyche).=--C'est pour nous le terme
qui rsume toute l'activit psychique des _plantes pluricellulaires_,
possdant des tissus (Mtaphytes,  l'exclusion des Protophytes
monocellulaires); elle a t l'objet des opinions les plus diverses
jusqu' ce jour. On trouvait autrefois une diffrence fondamentale
entre les plantes et les animaux en ce qu'on attribuait d'ordinaire 
ceux-ci une me qu'on refusait  celles-l. Cependant, une
comparaison impartiale de l'excitabilit et des mouvements, chez
diverses plantes suprieures et chez des animaux infrieurs, avait
convaincu, ds le commencement du sicle, quelques chercheurs isols,
que les uns et les autres devaient tre pareillement anims.

Plus tard, FECHNER, LEITGEB entre autres, dfendirent vivement
l'hypothse d'une _Ame des plantes_. On n'en comprit mieux la nature
qu'aprs que la _thorie cellulaire_ (1838) et dmontr, dans les
plantes et les animaux, l'identit de structure lmentaire, et
surtout depuis que la _thorie du plasma_ de MAX SCHULZE (1859) et
reconnu, chez les uns et les autres, la mme attitude du plasma actif
et vivant. La physiologie compare rcente (en ces 30 dernires
annes) a montr, en outre, que l'attitude physiologique, en raction
aux diverses excitations (lumire, lectricit, chaleur, pesanteur,
frottement, influences chimiques) tait absolument la mme dans les
parties _sensibles_ du corps de beaucoup de plantes et d'animaux,--que
les _mouvements rflexes_, enfin, provoqus par les excitations, se
produisaient absolument de la mme manire. Si donc on attribue ces
modes d'activit chez les Mtazoaires infrieurs, dpourvus de systme
nerveux (ponges, polypes),  une me particulire, on est autoris 
admettre la prsence de cette mme me chez beaucoup de Mtaphytes
(mme chez tous), au moins chez les trs sensibles plantes
impressionnables (mimosa), chez les attrape-mouches (dionaea, drosera)
et chez les nombreuses plantes grimpantes.

Il est vrai, la physiologie vgtale rcente a donn de ces
mouvements d'excitation ou _tropismes_ une explication toute
physique, les ramenant  des rapports particuliers de croissance, 
des oscillations de tension, etc. Mais ces causes mcaniques ne sont
ni plus ni moins _psychophysiques_ que les mouvements rflexes
analogues chez les ponges, les polypes et autres Mtazoaires
dpourvus de systme nerveux, mme si le mcanisme tait ici tout
diffrent. Le caractre de l'histopsyche ou _me cellulaire_ se
manifeste galement dans les deux cas par ce fait que les cellules du
tissu (de l'association cellulaire rgulirement ordonne) conduisent
les excitations reues en un point et provoquent ainsi des mouvements
en d'autres points ou dans tout l'organe. Cette _conduction de
l'excitation_ peut aussi bien tre regarde comme une activit
psychique, que la forme plus parfaite qu'elle prsente chez les
animaux pourvus de systme nerveux; elle s'explique anatomiquement
parce que les cellules sociales du tissu (ou association cellulaire),
loin d'tre, comme on le supposait autrefois, spares les unes des
autres, sont partout relies entre elles par de fins filaments ou
ponts de plasma. Lorsque les plantes impressionnables nuisibles
(mimosa), qu'on vient  toucher ou branler, replient leurs feuilles
tales et laissent pencher leurs ptioles--lorsque les excitables
attrape-mouches (dionaea) au contact imprim  leurs feuilles, les
referment vivement et attrapent la mouche,--la sensation semble,
certes, plus vive, la conduction de l'excitation plus rapide et le
mouvement plus nergique que la raction rflexe d'une ponge
officinale (ou d'autres ponges) excite.


III. _B._ =Ame des Mtazoaires dpourvus de systme
nerveux.=--L'activit psychique de ces _Mtazoaires infrieurs_ qui
possdent, il est vrai, des tissus et souvent mme des organes
diffrencis, mais ni nerfs ni organes des sens spciaux, est d'un
intrt tout particulier pour la psychologie compare en gnral, et
pour la phylognie de l'me animale en particulier. On distingue,
parmi eux, quatre groupes diffrents de _Coelentrs_ primitifs, 
savoir: 1. Les _Gastrads_; 2. les _Platodaris_; 3. les _Eponges_;
4. les _Hydropolypes_, formes infrieures des Cnidis.

_Les Gastrads ou animaux  intestin primitif_ forment ce petit
groupe des Coelentrs les plus infrieurs qui prsente une haute
importance, comme tant le groupe originel commun de tous les
Mtazoaires. Le corps de ces petits animaux nageurs a la forme d'une
vsicule (le plus souvent ovode) contenant une simple cavit avec une
ouverture (intestin primitif et bouche primitive). La paroi de la
cavit digestive est constitue par deux assises cellulaires simples,
dont l'interne (feuillet intestinal) remplit les fonctions vgtatives
de nutrition et l'externe (feuillet pidermique), les fonctions
animales de sensation et de mouvement. Les cellules sensibles, toutes
pareilles, de ce feuillet pidermique, portent de fins flagellums, de
longs cils dont les vibrations effectuent le mouvement volontaire de
natation. Les quelques seules formes encore vivantes de Gastrads,
les _Gastrmaris_ (trichoplacides) et les _Cymaris_ (orthonectides)
sont trs intressantes par ce fait qu'elles restent, leur vie durant,
 ce stade de dveloppement que traversent, au dbut de leur
volution embryonnaire, les germes de tous les autres Mtazoaires,
depuis les ponges jusqu' l'homme.

Ainsi que je l'ai montr dans ma _Thorie gastrenne_ (1872), chez
tous les animaux  tissus, la _blastula_, dont nous avons dj parl,
donne naissance tout d'abord  une forme embryonnaire des plus
caractristiques, la _gastrula_. Le blastoderme, reprsent par la
paroi de la sphre creuse, forme d'un ct une excavation en forme de
fosse qui devient bientt une invagination si profonde que la cavit
interne de la vsicule disparat. La moiti invagine (interne) du
blastoderme s'accole troitement  la moiti non invagine (externe);
celle-ci forme le _feuillet pidermique_ ou feuillet germinatif
externe (ectoderme, piblaste), la premire, par contre, forme le
_feuillet intestinal_ ou feuillet germinatif interne (entoderme,
hypoblaste). L'espace vide ainsi constitu dans le corps en forme de
gobelet est la cavit digestive, l'_intestin primitif_ (progaster),
son ouverture, la _bouche primitive_ (prostoma)[33]. Le feuillet
pidermique ou ectoderme est, chez tous les Mtazoaires, le premier
_organe de l'me_; car il donne naissance, chez tous les animaux
pourvus de systme nerveux, non seulement au revtement cutan externe
et aux organes des sens, mais aussi au systme nerveux. Chez les
Gastrads, o ce dernier n'existe pas encore, toutes les cellules qui
composent l'assise pithliale simple de l'ectoderme sont  la fois
des organes de sensation et de mouvement: l'me des tissus se
manifeste ici sous sa forme la plus simple.

  [33] Cf. _Anthropogenie_, p. 161, 497; _Nat. Schopf-Gesch._, p.
  300.

La mme formation primitive semble aussi exister chez les
_Platodaris_, formes les plus anciennes et les plus simples des
_Platodes_. Quelques-uns de ces Cryptocles (convoluta, etc.), n'ont
pas encore de systme nerveux distinct, tandis que chez leurs proches
pigones, les _Turbellaris_, le systme nerveux se distingue dj de
l'piderme et un ganglion crbrode apparat.


=Les Spongiaires= reprsentent un groupe indpendant du rgne animal
qui diffre de tous les autres Mtazoaires par son organisation
caractristique; les trs nombreuses espces de cette classe vivent
presque toutes fixes au fond de la mer. La forme la plus simple,
l'olynthus, n'est en somme qu'une Gastrea dont la paroi du corps est
perce,  la faon d'une passoire, de petits pores qui laissent entrer
le courant d'eau, porteur des matriaux nutritifs. Chez la plupart des
ponges (entre autres chez la plus connue, l'ponge officinale), le
corps, en forme de bosse, forme un pied compos de milliers de ces
Gastrads (corbeilles vibratiles) et travers par un systme de
canaux nutritifs. La sensation et le mouvement n'existent qu' un trs
faible degr chez les Spongiaires; les nerfs, les organes sensoriels
et les muscles n'y existent pas. Il est donc trs naturel que l'on ait
autrefois considr ces animaux fixs, informes et insensibles, comme
des plantes. Leur vie psychique (pour laquelle il n'y a pas d'organe
spcial diffrenci), est bien infrieure  celle des mimosas et des
autres plantes sensibles.


=L'me des Cnidis= prsente une importance tout  fait capitale pour
la psychologie compare et phylogntique. Car c'est au sein de ce
groupe, aux formes si riches, que s'accomplit, sous nos yeux, le
passage de l'_me des tissus_  l'_me du systme nerveux_. A ce
groupe appartiennent les classes si varies des Polypes et des Coraux
fixs, des Mduses et des Siphonophores libres. On peut regarder en
toute certitude comme la forme originelle commune  tous les Cnidis,
un hypothtique _Polype_ des plus simples, rappelant, dans ses traits
essentiels, le Polype vulgaire d'eau douce actuelle, l'hydre. Mais ces
hydres, de mme que les _Hydropolypes_ fixs qui s'en rapprochent
beaucoup, ne possdent ni nerfs ni organes des sens suprieurs, bien
qu'elles soient trs sensibles. Au contraire, les Mduses qui nagent
librement et qui drivent des animaux prcdents (auxquels elles
restent lies aujourd'hui encore par le fait des gnrations
alternantes), ces Mduses possdent dj un systme nerveux
indpendant et des organes des sens distincts.

Nous pouvons donc constater ici l'origine historique de l'_me du
systme nerveux_ (neuropsyche), provenant immdiatement par ontognse
de l'me des tissus (histopsyche), en mme temps que nous apprenons 
en comprendre la phylognse. Ces connaissances sont d'autant
plus intressantes que ces processus fort importants sont
_polyphyltiques_, c'est--dire qu'ils se sont accomplis plusieurs
fois (au moins deux) indpendamment l'un de l'autre.

Ainsi que je l'ai dmontr, les _Hydromduses_ (craspdotes) drivent
des _Hydropolypes_ selon un autre mode que les _Skyphomduses_ (ou
acraspdotes) des _Skyphopolypes_; le mode de bourgeonnement est
terminal chez ceux-ci, latral chez les autres. Les deux groupes
prsentent, en outre, des diffrences hrditaires caractristiques
dans la structure microscopique de leurs organes psychiques. Une
classe trs intressante aussi pour la psychologie est celle des
_Siphonophores_. Dans ces magnifiques colonies animales, nageant
librement, drives des Hydromduses, nous pouvons observer une
_double me_: l'me individuelle (_me personnelle_) des nombreuses
personnes qui la constituent et l'me commune synthtique et active de
la colonie tout entire (_me cormale_).


IV. =Ame du systme nerveux (neuropsyche)=; _quatrime des stades
principaux de la psychognse phyltique_.--La vie psychique de tous
les animaux suprieurs, comme celle de l'homme, s'effectue au moyen
d'un _appareil psychique_ plus ou moins compliqu et celui-ci comprend
toujours trois parties principales: les _organes des sens_ qui rendent
possibles les diverses sensations; les _muscles_ qui permettent les
mouvements; les _nerfs_ qui tablissent une communication entre les
premiers et les seconds  l'aide d'un organe central spcial,
_cerveau_ ou ganglion (noeud de nerfs).

On compare d'ordinaire la disposition et le fonctionnement de cet
appareil psychique  un tlgraphe lectrique; les nerfs sont les
fils de fer conducteurs, le cerveau la station centrale, les muscles
et les organes des sens les stations locales secondaires. Les fibres
nerveuses motrices conduisent les ordres de la volont ou impulsions,
suivant une direction centrifuge, de ce centre nerveux aux muscles et,
par la contraction de ceux-ci, produisent des mouvements; les fibres
nerveuses sensibles, au contraire, conduisent les diverses
impressions, suivant une direction centripte, des organes sensoriels
priphriques au cerveau et y rendent compte des impressions reues du
monde extrieur. Les cellules ganglionnaires ou cellules psychiques,
qui constituent l'organe nerveux central, sont les plus parfaites de
toutes les parties lmentaires organiques, car elles rendent
possibles, non seulement les rapports entre les muscles et les organes
des sens, mais aussi les plus hautes fonctions de l'me animale, la
formation de reprsentations et de penses et, au-dessus de tout, la
conscience.

Les grands progrs de l'anatomie et de la physiologie, de l'histologie
et de l'ontognie en ces derniers temps, ont enrichi nos connaissances
relatives  l'appareil psychique d'une foule de dcouvertes
intressantes. Si la philosophie spculative s'tait empare, ne
ft-ce que des principales de ces importantes conqutes de la biologie
empirique, elle prsenterait ds aujourd'hui une tout autre
physionomie qu'elle ne le fait malheureusement. Aborder ce sujet d'une
manire approfondie nous entranerait trop loin, aussi me
contenterai-je de souligner seulement les faits essentiels.

Chacun des groupes animaux suprieurs possde son organe psychique
propre; chez chacun, le systme nerveux central est caractris par
une forme, une situation et une constitution spciales. Parmi les
_Cnidis_ rayonns, les Mduses prsentent un anneau nerveux, au bord
de l'ombrelle, pourvu le plus souvent de quatre ou huit ganglions.
Chez les _Echinodermes_  cinq rayons, la bouche est entoure d'un
anneau nerveux duquel partent cinq troncs nerveux. Les _Platodes_ 
symtrie bilatrale et les _Vers_ possdent un ganglion crbrode ou
acroganglion, compos d'une paire de ganglions situs dorsalement,
au-dessus de la bouche; de ces ganglions sus-oesophagiens partent
latralement deux troncs nerveux qui se rendent  la peau et aux
muscles. Chez une partie des Vers et chez les _Mollusques_ s'ajoutent
 cela une paire de ganglions sous-oesophagiens ventraux relis aux
autres par un anneau qui entoure l'oesophage. Cet anneau oesophagien
reparat chez les _Arthropodes_ (Articulata), mais se continue ici du
ct ventral du corps allong par une moelle ventrale, un double
cordon en forme d'chelle, qui se renfle  chaque segment en un double
ganglion. Les _Vertbrs_ nous prsentent une disposition toute
contraire de l'organe psychique; chez eux, on trouve toujours, du ct
dorsal du corps, dont la segmentation n'est plus qu'interne, une
moelle dorsale; c'est un renflement de sa partie antrieure qui
formera plus tard le cerveau caractristique, en forme de
vsicule[34].

  [34] Cf. mon _Hist. de la Crat. Nat._, 9e d. (1898), tabl. 18
  et 19, p. 512.

Bien que les organes psychiques, ainsi qu'on le voit, prsentent, dans
les groupes animaux suprieurs, des diffrences trs caractristiques
de situation, de forme et de constitution--cependant l'anatomie
compare est  mme de dmontrer, dans la plupart des cas, une origine
commune qu'il faut chercher dans le _ganglion crbrode_ des
_Platodes_ et des _Vers_; et tous ces organes divers ont cela de
commun qu'ils drivent de la couche cellulaire la plus externe de
l'embryon, du _feuillet pidermo-sensoriel_ (ectoderme). De mme nous
retrouvons, dans toutes les formes d'organes nerveux centraux, la mme
structure essentielle: un mlange de cellules ganglionnaires ou
_cellules psychiques_ (organes lmentaires proprement actifs, de la
_psyche_ et de _fibres nerveuses_), qui tablissent des connexions et
sont les instruments de l'action.


=Organe de l'me chez les Vertbrs.=--La premire chose qui nous
frappe, dans la psychologie compare des Vertbrs et qui devrait tre
le point de dpart empirique de toute tude scientifique de l'me
humaine, c'est la structure caractristique de leur systme nerveux
central. De mme que cet organe psychique central prsente, dans
chacun des groupes animaux suprieurs, une position, une forme et une
constitution spciales, propres  ce groupe, de mme il en va chez les
Vertbrs. Partout, ici, nous trouvons une _moelle dorsale_, un gros
cordon nerveux cylindrique, situ sur la ligne mdiane du dos,
au-dessus de la colonne vertbrale (ou de la corde dorsale qui y
supple). Partout nous voyons partir, de cette moelle dorsale, de
nombreux troncs nerveux qui se distribuent d'une faon rgulire et
segmentaire, toujours une paire par segment. Partout nous voyons ce
canal mdullaire se produire chez l'embryon suivant le mme mode:
sur la ligne mdiane de l'piderme dorsal se forme un fin sillon, une
gouttire; les deux bords parallles de cette _gouttire mdullaire_
se soulvent, se courbent l'un vers l'autre et s'accolent sur la ligne
mdiane pour former un canal.

Le long canal mdullaire dorsal et cylindrique, ainsi form, est tout
 fait caractristique des _Vertbrs_; il est partout le mme au
dbut, chez l'embryon, et il est le point de dpart commun de toutes
les diffrentes formes d'organes psychiques auxquels il donnera
naissance par la suite. Un petit groupe d'Invertbrs prsente seul
une disposition analogue; ce sont les tranges _Tuniciers_ marins, les
_Coplates_, les _Ascidies_ et les _Thalidies_. Ils prsentent, en
outre, par d'autres particularits importantes de leurs corps (en
particulier par la prsence de la chorda et de l'intestin branchial),
des diffrences frappantes avec les autres Invertbrs et des
analogies avec les Vertbrs. Nous admettons donc que ces deux groupes
animaux, les _Vertbrs_ et les _Tuniciers_, proviennent d'un groupe
ancestral commun et plus ancien qu'il faut chercher parmi les _Vers_:
les _Prochordoniens_[35]. Une diffrence importante entre les deux
groupes, c'est que le corps des Tuniciers ne se segmente pas et
conserve une organisation trs simple (la plupart se fixent plus tard
au fond de la mer et entrent en rgression). Chez les Vertbrs, au
contraire, survient de bonne heure une _segmentation interne_ du
corps, trs caractristique, la _premire formation des Vertbrs_
(Vertebratio). Celle-ci permet le dveloppement morphologique et
physiologique beaucoup plus lev de l'organisme, qui finit par
atteindre chez l'homme le degr suprme de perfection. Elle se rvle,
de trs bonne heure dj, dans la structure plus fine du canal
mdullaire, dans le dveloppement d'un plus grand nombre de paires
segmentaires de nerfs qui, sous le nom de nerfs de la moelle dorsale
ou de nerfs spinaux, se rendent  chacun des segments du corps.

  [35] HAECKEL. _Anthropogenie_, 4te Aufl. 1891, Vortrag 16 und 17
  (_Korperbau und keimesgesch. der Amphioxus und der Ascidie_).

=Stades de dveloppement phyltique du canal mdullaire.=--La longue
histoire phylogntique de notre me des Vertbrs commence avec le
dveloppement du simple canal mdullaire chez les premiers Acraniotes;
elle nous conduit, lentement et graduellement,  travers un espace de
temps de plusieurs millions d'annes jusqu' cette merveille
complique qu'est le cerveau humain, merveille qui semble autoriser la
forme la plus perfectionne des Primates  revendiquer dans la Nature
une place tout  fait exceptionnelle. Une ide claire de cette marche
lente et continue de notre psychognie phyltique tant la premire
condition d'une _psychologie conforme  la nature_, il nous a paru
utile de subdiviser ce vaste espace de temps en un certain nombre de
grandes phases; dans chacune de celles-ci, en mme temps que la
structure du systme nerveux central, sa fonction, la psyche est
alle se perfectionnant. Je distingue donc huit _priodes dans la
phylognie du canal mdullaire_, caractrises par huit groupes
principaux de Vertbrs; ce sont: I. les Acraniotes; II. les
Cyclostomes; III. les Poissons; IV. les Amphibies; V. les Mammifres
implacentaliens (Monotrmes et Marsupiaux); VI. les premiers
Mammifres placentaliens, en particulier les Prosimiens; VII. les
Primates plus rcents, les vrais Singes ou Simiens; VIII. les Singes
anthropodes et l'homme (Anthropomorphes).

I. Premier stade: les _Acrniens_, reprsents aujourd'hui encore par
l'amphioxus; l'organe psychique reste au stade de simple canal
mdullaire, nous trouvons une moelle pinire rgulirement segmente,
sans cerveau.--II. Deuxime stade: les _Cyclostomes_, le groupe le
plus ancien des Crniotes, reprsent aujourd'hui encore par les
petromyzontes et les myxinodes; l'extrmit antrieure de la moelle
pinire se renfle en une vsicule qui se diffrencie en cinq
vsicules crbrales situes l'une derrire l'autre (cerveau
antrieur, cerveau intermdiaire, cerveau moyen, cervelet et
arrire-cerveau); ces cinq vsicules sont le point de dpart commun
d'o sortira le cerveau de tous les Crniotes, depuis le ptromyzonte
jusqu' l'homme.--III. Troisime stade: _Poissons primitifs_
(Slaciens) analogues aux requins actuels; chez ces poissons
primitifs, desquels drivent tous les Gnathostoma, commence 
s'accentuer la diffrenciation des cinq vsicules crbrales d'abord
pareilles.--IV. Quatrime stade: _Amphibies_. Dans cette classe des
plus anciens Vertbrs terrestres, apparus pour la premire fois
pendant la priode houillre, commence  apparatre la forme du corps
caractristique des _Ttrapodes_, en mme temps que se transforme le
cerveau hrit des Poissons; les modifications se poursuivent chez les
Epigones de la priode permique, les _Reptiles_ dont les plus anciens
reprsentants, les _Tocosauriens_, sont les formes ancestrales
communes  tous les Amniotes (les Reptiles et les Oiseaux, d'une part;
les Mammifres de l'autre).--V  VIII. du cinquime au huitime stade;
les Mammifres.

L'histoire de la formation de notre systme nerveux et la phylognie
de notre me, qui s'y rattache, ont t exposes en dtail dans mon
_Anthropognie_ et rendues plus claires par de nombreuses figures[36].
Je dois donc y renvoyer, ainsi qu'aux notes dans lesquelles j'ai
insist particulirement sur quelques-uns des faits les plus
importants. Cependant, j'ajouterai, ici encore, quelques remarques
relatives  la dernire et la plus intressante partie de ces faits,
au dveloppement de l'me et de ses organes au sein de la _Classe des
Mammifres_: je rappellerai surtout que _l'origine monophyltique_ de
cette classe, le fait que tous les Mammifres descendent d'une forme
ancestrale commune (de la priode triasique) est maintenant bien
tabli.

  [36] _Anthropognie_, 4e d., 1891, p. 621-688.

=Histoire de l'me chez les Mammifres.=--La consquence la plus
importante qui ressorte de l'origine monophyltique des Mammifres,
c'est que _l'me de l'homme_ drive forcment d'une longue srie
volutive d'autres _mes de Mammifres_. Un profond abme spare
anatomiquement et physiologiquement la structure du cerveau et la vie
psychique qui en dcoule, chez les Mammifres suprieurs, de ce
qu'elles sont chez les Mammifres infrieurs et pourtant ce profond
abme est combl par une longue srie de stades intermdiaires. Car un
espace de temps d'au moins quatorze millions d'annes (selon d'autres
calculs plus de cent millions!) qui se sont coules depuis le
commencement de l'poque triasique, suffit compltement  rendre
possibles les plus grands progrs psychologiques. Les rsultats
gnraux des recherches approfondies faites en ces derniers temps sur
ce sujet sont les suivants: I. Le cerveau des Mammifres se distingue
de celui des autres Vertbrs par certaines particularits, communes 
tous les membres de la classe, surtout par le dveloppement prominent
de la premire et de la quatrime vsicule du cerveau antrieur et du
cervelet, tandis que la troisime, le cerveau moyen, entre en
rgression.--II. Cependant il y a un lien troit entre la forme du
cerveau chez les Mammifres infrieurs les plus anciens (Monotrmes,
Marsupiaux, Prochoriates) et chez leurs anctres palozoques, les
Amphibies du carbonifre (Stegocphales) et les Reptiles du permique
(Tocosauriens).--III. C'est seulement  l'poque tertiaire que
s'accomplit la complte et typique transformation du cerveau
antrieur, qui distingue si nettement les Mammifres rcents des plus
anciens.--IV. Le dveloppement spcial du cerveau antrieur
(quantitatif et qualitatif) qui caractrise l'homme et auquel celui-ci
doit l'apanage de ses facults psychiques, ne se retrouve que chez une
partie des Mammifres les plus perfectionns de la fin de l'poque
tertiaire, surtout chez les singes anthropodes.--V. Les diffrences
qui existent dans la constitution du cerveau et dans la vie psychique
entre l'homme et les singes anthropodes sont moindres que les
diffrences correspondantes entre ceux-ci et les Primates infrieurs
(les Singes les plus anciens et les Prosimiens).--VI. Par suite, il
nous faut considrer, comme un fait scientifiquement dmontr, que
l'me humaine provient, par une volution historique progressive,
d'une longue chane d'mes de Mammifres, d'abord grossires puis plus
perfectionnes--et cela en vertu des lois phyltiques partout
valables, de la Thorie de la Descendance.




CHAPITRE X

Conscience de l'me.

  TUDES MONISTES SUR LA VIE PSYCHIQUE CONSCIENTE ET
     INCONSCIENTE.--EMBRYOLOGIE ET THORIE DE LA CONSCIENCE.

   C'est seulement chez les animaux suprieurs et chez l'homme,
   que la conscience s'lve jusqu' prendre une importance qui en
   rend possible un examen particulier, en tant que d'une facult
   spciale de l'me. Mais cela n'a pas lieu tout d'un coup: bien
   au contraire, trs lentement et progressivement, en raison d'une
   meilleure organisation du cerveau et du systme nerveux, en
   raison aussi d'une richesse croissante des impressions et des
   reprsentations suscites  leur suite.--La conscience est
   prcisment, plus que toute autre qualit intellectuelle, sous
   la dpendance de conditions ou de circonstances matrielles.
   Elle vient, va, s'vanouit et revient en raison directe d'un
   grand nombre d'influences matrielles agissant sur l'organe de
   l'esprit.

    L. BCHNER (1898).




SOMMAIRE DU CHAPITRE X

  La Conscience, phnomne de la nature. Cette notion.--Difficults
     de l'apprciation.--Rapport de la conscience  la vie
     psychique.--La conscience humaine.--Thories diverses: I.
     Thorie anthropistique (Descartes).--II. Thorie neurologique
     (Darwin).--III. Thorie animale (Schopenhauer).--IV. Thorie
     biologique (Fechner).--V. Thorie cellulaire (Fritz
     Schulze).--VI. Thorie atomistique.--Thories moniste et
     dualiste.--Transcendance de la conscience.--Ignorabimus (Du
     Bois Reymond).--Physiologie de la conscience.--Dcouverte de
     l'organe de la pense (Flechsig).--Pathologie.--Conscience
     double et intermittente.--Ontognie de la
     conscience.--Changements aux diffrents ges de la
     vie.--Phylognie de la conscience.--Formation de ce terme.


LITTRATURE

   P. FLECHSIG.--_Gehirn und Seele_ (Leipzig 1894).--Localisation
   des processus crbraux, en particulier des sensations de
   l'homme (1896) trad. franaise.

   A. MAYER.--_Die Lehre von der Erkenntniss_, Leipzig 1875.

   M. L. STERN.--_Philosophischer und Naturwissenschaftlicher
   Monismus. Ein Beitrag zur Seelenfrage._ Leipzig 1885.

   ED. HARTMANN.--_Philosophie de l'Inconscient_ (trad. fr.).

   FR. LANGE.--_Histoire du matrialisme_ (trad. fr.).

   B. CARNERI.--_Gefhl, Bewusstsein, Wille. Eine psychologische
   Studie_ (Wien, 1876).

   G. C. FISCHER.--_Das Bewusstsein_, Leipzig 1874.

   L. BCHNER.--_Force et matire ou principes de l'ordre naturel
   de l'univers mis  la porte de tous_ (trad. fr. par A.
   Regnard).


Parmi toutes les manifestations de la vie psychique, il n'en est
aucune qui semble si merveilleuse et soit si diversement juge que la
_conscience_. Les opinions les plus contradictoires sont encore aux
prises, aujourd'hui comme il y a des milliers d'annes, non seulement
sur la question de la nature propre de cette fonction psychique et de
son rapport avec le corps, mais aussi quant  son extension dans le
monde organique, quant  son apparition et son volution. Plus que
tout autre fonction psychique, la conscience a donn lieu  l'ide
errone d'une me immatrielle et, s'y rattachant,  la superstition
d'une immortalit personnelle; beaucoup des grossires erreurs qui
dominent encore aujourd'hui notre vie intellectuelle ont l leur
origine. C'est pourquoi j'ai dj appel autrefois la conscience, le
_mystre central psychologique_; c'est la rsistante citadelle de
toutes les erreurs dualistes et mystiques contre les remparts de
laquelle les assauts de la plus solide raison sont en danger
d'chouer. Ces faits,  eux seuls, nous autorisent dj  consacrer 
la conscience un examen critique spcial du point de vue de notre
monisme. Nous verrons que la conscience est un _phnomne naturel_ ni
plus ni moins que toute autre fonction psychique et qu'elle est
soumise, comme tous les autres phnomnes naturels,  la _loi de
substance_.


=Notion de conscience.=--Dj, quand il s'agit de dfinir le terme
lmentaire de cette fonction psychique, son extension et sa
comprhension, les opinions des philosophes et des naturalistes les
plus minents divergent compltement. La meilleure dfinition,
peut-tre, qu'on puisse donner de la conscience c'est de l'appeler une
_intuition interne_ et de la comparer  une _rflexion_. On y peut
distinguer deux domaines principaux: la conscience objective et la
subjective, la conscience de l'univers et la conscience du moi.

La plus grande partie de l'activit psychique consciente, de beaucoup,
se rapporte, ainsi que SCHOPENHAUER l'a trs justement reconnu,  la
conscience du monde extrieur, des autres choses. Cette _conscience
de l'Univers_ comprend tous les phnomnes possibles du monde
extrieur, que notre connaissance peut atteindre. Beaucoup plus
restreinte est notre _conscience du Moi_, la rflexion interne de
notre propre activit psychique tout entire, de toutes nos
reprsentations, sensations et efforts volontaires.


=Conscience et vie psychique.=--Beaucoup de penseurs et des plus
minents, surtout des physiologistes (WUNDT et ZIEHEN) regardent les
termes de conscience et de fonctions psychiques comme identiques:
_Toute activit psychique est consciente_; le domaine de la vie
psychique n'excde pas celui de la conscience. A notre avis, cette
dfinition accrot illgalement l'importance de celle-ci et donne lieu
 des erreurs et des malentendus nombreux. Nous sommes bien plutt de
l'avis d'autres philosophes (ROMANES, FRITZ SCHULZE, PAULSEN) qui
pensent qu' la vie psychique appartiennent, en outre, les
reprsentations, sensations et efforts volontaires inconscients; de
fait, le domaine de ces actions psychiques inconscientes (rflexes,
etc.) est mme beaucoup plus tendu que celui des actions conscientes.
Les deux domaines sont d'ailleurs troitement associs et ne sont
spars par aucune frontire nette;  tout instant, une reprsentation
inconsciente peut nous devenir consciente; si l'attention que nous lui
portions est attire par un autre objet, elle peut aussi rapidement
s'vanouir pour notre conscience.


=Conscience de l'homme.=--Notre unique source, quand il s'agit de
connatre la conscience, est celle-ci elle-mme et c'est l, en
premire ligne, ce qui fait l'extraordinaire difficult de son tude
et de son interprtation scientifiques. _Sujet_ et _objet_ se
confondent ici en une mme unit; le sujet connaissant se rflchit
dans son propre tre intrieur, qui doit devenir objet de
connaissance.

Relativement  la conscience d'autres individus, nous ne pouvons donc
jamais rien conclure avec une entire certitude objective, nous sommes
toujours rduits  comparer leurs tats d'me avec les ntres. Tant
que cette comparaison ne porte que sur des _individus normaux_, nous
pouvons, sans doute, relativement  leur conscience, tirer quelques
conclusions dont nul ne contestera la validit. Mais dj quand il
s'agit de personnes _anormales_ (gnies ou excentriques, idiots ou
dments) ces raisonnements par analogie sont, ou incertains ou faux.
C'est encore bien pis quand nous comparons la conscience de l'homme
avec celle des animaux (d'abord des animaux suprieurs, puis des
infrieurs). Nous rencontrons l des difficults matrielles si
grandes que les opinions des physiologistes et des philosophes les
plus minents se trouvent sur ce point aux antipodes. Nous nous
contenterons ici de mettre, en regard les unes des autres, les
opinions les plus importantes mises sur ce sujet.


I. =Thorie anthropistique de la conscience.=--_Elle est le propre de
l'homme._ Cette ide trs rpandue que la conscience et la pense sont
exclusivement propres  l'homme et que lui seul possde en mme temps
une me immortelle, remonte  DESCARTES (1643). Ce profond
philosophe et mathmaticien franais (lev dans un collge de
_Jsuites_!) posa une sparation complte entre l'activit psychique
de l'homme et celle de l'animal. L'me de l'homme, substance pensante
et immatrielle, est, selon lui, compltement distincte de son corps,
substance tendue et matrielle. Cependant, il faut qu'elle soit unie
au corps en un point du cerveau (la glande pinale!) pour y
recueillir les impressions venues du monde extrieur et,  son tour,
agir sur le corps. Les _animaux_, par contre, n'tant pas des
substances pensantes, ne doivent pas possder d'me, mais tre de purs
_automates_, des machines construites avec infiniment d'art dont les
sensations, reprsentations et volitions se produisent tout
mcaniquement et obissent aux lois physiques. Pour la psychologie de
_l'homme_, DESCARTES soutenait donc le pur _dualisme_, pour celle des
_animaux_ le pur _monisme_. Cette contradiction manifeste, chez un
penseur si clair et si pntrant, doit paratre bien extraordinaire;
pour l'expliquer, on est en droit d'admettre que DESCARTES a tu sa
propre pense, laissant aux penseurs indpendants le soin de la
deviner. Comme lve des Jsuites, DESCARTES avait t lev de bonne
heure  taire la vrit, quand il la voyait plus clairement que
d'autres; peut-tre craignait-il aussi la puissance de l'Eglise et ses
bchers. D'autre part dj, son principe sceptique que tout effort
vers la connaissance vraie doit partir d'un doute au sujet du dogme
traditionnel, lui avait attir de fanatiques accusations de
scepticisme et d'athisme. La profonde action que DESCARTES exera sur
la philosophie ultrieure fut trs remarquable et conforme  sa tenue
de livres en partie double. Les _Matrialistes_ des XVIIe et XVIIIe
sicles, pour poser leur psychologie moniste, se rclamrent de la
thorie cartsienne de l'me des btes et de leur activit toute
mcanique de machines. Les _Spiritualistes_, au contraire, affirmrent
que leur dogme de l'immortalit de l'me et de son indpendance 
l'gard du corps avait t irrfutablement fond par la thorie
cartsienne de l'me humaine. Cette opinion est encore aujourd'hui
celle qui prvaut dans le camp des thologiens et des mtaphysiciens
dualistes. La conception scientifique du XIXe sicle a compltement
triomph de la prcdente, avec l'aide des progrs empiriques
accomplis dans le domaine de la psychologie physiologiste et compare.


II. =Thorie neurologique de la conscience.=--_Elle_ _n'existe que
chez l'homme et les animaux suprieurs_ qui possdent un systme
nerveux centralis et des organes des sens. La conviction
qu'une grande partie des animaux--au moins les Mammifres
suprieurs,--possdent une me pensante et une conscience, tout comme
l'homme, a conquis toute la zoologie exacte et la psychologie moniste.
Les progrs grandioses accomplis en ces derniers temps dans divers
domaines de la biologie ont tous converg pour nous amener 
reconnatre cette importante vrit. Nous nous bornerons, pour
l'apprcier,  l'examen des _Vertbrs_ suprieurs et, avant tout, des
Mammifres. Que les reprsentants les plus intelligents de ces
Vertbrs plus perfectionns,--les singes et les chiens surtout--se
rapprochent normment de l'homme dans toute leur activit psychique,
c'est un fait qui, depuis des milliers d'annes est bien connu et a
excit l'admiration. Leur mode de reprsentation, d'activit
sensorielle, leurs sensations et leurs dsirs se rapprochent tant de
ceux de l'homme que nous n'avons pas besoin de prouver ce que nous
avanons. Mais la fonction suprieure d'activit crbrale, la
formation de jugements, leur enchanement en raisonnements, la pense
et la conscience au sens propre, sont dvelopps chez les animaux tout
comme chez l'homme--la diffrence n'est que dans le degr, non dans la
nature. En outre, l'anatomie compare et l'histologie nous apprennent
que la structure si complte du cerveau (aussi bien macroscopique que
microscopique) est au fond la mme chez les _Mammifres_ suprieurs et
chez l'homme. L'ontognie compare nous montre la mme chose quant 
l'apparition de ces organes de l'me. La physiologie compare nous
enseigne que les divers tats de conscience se comportent, chez les
plus levs des Placentaliens, de la mme manire que chez l'homme et
l'exprience dmontre qu'ils ragissent de la mme manire aux actions
externes. On peut anesthsier les animaux suprieurs par l'alcool, le
chloroforme, l'ther, etc.; on peut, en s'y prenant comme il faut, les
hypnotiser tout comme l'homme. Mais, par contre, il n'est pas possible
de prciser nettement la _limite_  laquelle, aux degrs infrieurs
de la vie animale, la conscience apparat pour la premire fois comme
telle. Certains zoologistes la font remonter trs haut dans la srie
animale, d'autres tout  la fin. DARWIN, qui distingue trs exactement
les divers stades de la conscience, de l'intelligence et du sentiment
chez les animaux suprieurs et les explique par une volution
croissante, remarque en mme temps qu'il est trs difficile et mme
impossible de fixer les dbuts de ces fonctions psychiques suprieures
chez les animaux infrieurs. Pour moi, entre les diverses thories
contradictoires, celle qui me semble la plus vraisemblable est celle
qui rattache la formation de la conscience  la _centralisation du
systme nerveux_, laquelle fait encore dfaut chez les animaux
infrieurs. La prsence d'un organe nerveux central, d'organes des
sens trs dvelopps et d'une association trs tendue entre les
groupes de reprsentations, me semblent les conditions ncessaires
pour rendre possible la conscience _synthtique_.


III. =Thorie animale de la conscience.=--_Elle existe chez tous les
animaux et chez eux seuls._ D'aprs cela, il y aurait une diffrence
profonde entre la vie psychique des animaux et celle des plantes;
c'est ce qui a t admis par beaucoup d'auteurs anciens et nettement
formul par LINN dans son capital _Systema Natur_ (1735); les deux
grands rgnes de la nature organique se distinguent, selon lui, par
cela que les animaux ont la sensation et la conscience, les plantes
pas. Plus tard, SCHOPENHAUER, en particulier, a beaucoup insist sur
cette diffrence: La conscience ne nous est absolument connue que
comme la proprit des tres _animaux_. Quand mme elle s'lve et
progresse  travers toute la srie animale pour atteindre jusqu'
l'homme et sa raison, l'inconscience de la plante, d'o la conscience
est sortie, reste toujours le point de dpart fondamental.
L'inadmissibilit de cette opinion est apparue ds le milieu du
sicle, alors qu'on a tudi de plus prs la vie psychique chez les
animaux infrieurs, surtout chez les _Clentrs_ (Spongiaires et
Cnidis): animaux vritables, qui pourtant prsentent aussi peu de
traces d'une conscience claire que la plupart des plantes. La ligne de
dmarcation entre les deux rgnes s'est encore plus efface  mesure
qu'on examinait plus soigneusement, dans chacun d'eux, les formes
vitales monocellulaires. Les _animaux primitifs_ plasmophages
(Protozoaires) et les _plantes primitives_ plasmodomes (Prosophytes)
ne prsentent pas de diffrences psychologiques, pas plus au point de
vue de la conscience qu' d'autres.


IV. =Thorie biologique de la conscience.=--_Elle est commune  tous
les organismes_, elle existe chez tous les animaux et toutes les
plantes, tandis qu'elle fait dfaut chez tous les corps inorganiques
(cristaux, etc.). Cette opinion va d'ordinaire de pair avec celle qui
regarde tous les organismes (par opposition aux corps inorganiques)
comme anims; les trois termes: vie, me, conscience marchent
d'ordinaire de front. Selon une modification de cette manire de voir,
les trois phnomnes de la vie organique, sans doute seraient lis
indissolublement, mais la conscience ne serait qu'une _partie_ de
l'activit psychique, de mme que celle-ci n'est qu'une _partie_ de
l'activit vitale.

Que les plantes possdent une me au mme sens que les animaux,
c'est ce que FECHNER en particulier s'est efforc de montrer et
beaucoup d'auteurs attribuent  l'me vgtale une conscience de mme
nature que celle de l'me animale. De fait, on trouve chez les
_sensitives_ trs impressionnables (mimosa, drosera, dionaea)
d'tonnants mouvements d'excitation des feuilles; chez d'autres
plantes (trfle, pain de coucou, mais surtout l'hedysarum) des
mouvements autonomes; chez les plantes dormeuses (et aussi chez
quelques Papilionaces) des mouvements pendant le sommeil, qui
ressemblent trangement  ceux des animaux infrieurs; celui qui
attribue  ces derniers la conscience ne peut la refuser aux autres.


V. =Thorie cellulaire de la conscience.=--_C'est une proprit vitale
de toute cellule._ L'application de la thorie cellulaire  toutes les
branches de la biologie exige aussi qu'on la rattache  la
psychologie. Aussi lgitimement qu'en anatomie et en physiologie on
considre la cellule vivante comme l' organisme lmentaire d'o
l'on drivera la connaissance du corps pluricellulaire des plantes et
des animaux suprieurs--de mme et aussi lgitimement on peut
considrer _l'me cellulaire_ comme l'lment psychologique et
l'activit psychique complexe des organismes suprieurs, comme le
rsultat de la runion des vies psychiques cellulaires constituantes
de l'organisme. J'ai dj esquiss cette _psychologie cellulaire_ en
1866 dans ma _Morphologie gnrale_ et j'ai repris la question plus en
dtails, par la suite, dans mon travail sur les _Ames cellulaires et
cellules psychiques_[37]. J'ai t conduit par mes longues recherches
sur les organismes monocellulaires,  pntrer plus avant dans cette
psychologie lmentaire. Beaucoup de ces petits Protistes (la
plupart microscopiques) donnent des marques de sensation et de
volont, trahissent des instincts et des mouvements semblables  ceux
qu'on observe chez les animaux suprieurs; cela est vrai en
particulier des impressionnables et remuants Infusoires. Tant dans
l'attitude de ces minuscules et excitables cellules  l'gard du monde
extrieur, que dans beaucoup d'autres manifestations de vie de leur
part (par exemple la merveilleuse formation de l'habitacle chez les
Rhizopodes, les Thalamophores et les Infusoires) on pourrait croire
discerner des marques nettes d'activit psychique consciente. Si
maintenant on accepte la thorie biologique de la conscience (no 4) et
si l'on tient chaque fonction psychique pour accompagne d'un peu de
conscience, on devra alors attribuer aussi la conscience  chaque
cellule protiste, considre individuellement. Le principe matriel de
la conscience serait, en ce cas, ou le _plasma_ tout entier de la
cellule, ou son noyau, ou une partie de celui-ci. Dans la _Thorie des
Psychades_ de FRITZ SCHULZE, la conscience lmentaire de la psychade
se comporte vis--vis de la cellule individuelle de la mme manire
que, chez les animaux suprieurs et chez l'homme, la conscience
personnelle vis--vis de l'organisme pluricellulaire de la personne.
Cette hypothse, que j'ai dfendue autrefois, ne se peut rfuter
dfinitivement. Aujourd'hui, je me range  l'avis de MAX VERWORN qui
admet, dans ses remarquables _Etudes psychophysiologiques sur les
Protistes_ qu'il leur manque probablement  tous la conscience du
moi dveloppe et que leurs sensations, comme leurs mouvements, ont
un caractre d'_inconscience_.

  [37] E. HAECKEL. _Gesammelte populre Vortraege_, Bonn, 1878.


VI. =Thorie atomistique de la conscience.=--_C'est une proprit
lmentaire de tout atome._ Parmi toutes les diffrentes manires de
voir relatives  l'extension de la conscience, c'est cette hypothse
atomistique qui pousse les choses le plus loin. Elle est sans doute
ne principalement de la difficult qu'ont rencontre beaucoup de
philosophes et de biologistes en abordant la question de la premire
_apparition_ de la conscience. Ce phnomne, en effet, prsente un
caractre si particulier, qu'il parat des plus douteux qu'on le
puisse driver d'autres fonctions psychiques; on a cru par suite que
le moyen le plus ais de surmonter la difficult tait d'admettre que
la conscience tait une proprit lmentaire de la matire analogue 
l'attraction de la masse ou aux affinits chimiques. Il y aurait ds
lors, autant de formes de conscience lmentaire qu'il y a d'lments
chimiques; chaque atome d'hydrogne aurait sa conscience
d'hydrogne, chaque atome de carbone sa conscience de carbone, etc.
Beaucoup de philosophes ont attribu aussi la conscience aux quatre
anciens lments d'EMPDOCLE, dont le mlange, sous l'influence de
l'amour et de la haine, engendrait le devenir des choses.

Pour ma part, je n'ai _jamais_ adopt cette hypothse d'une
_conscience des atomes_; je suis oblig de le dclarer ici, parce que
DU BOIS REYMOND m'attribue faussement cette opinion. Dans la vive
polmique que celui-ci a engage avec moi (1880) par son discours sur
les Sept nigmes de l'Univers, il combat violemment ma Philosophie
de la nature, fausse et corruptrice et il affirme que j'ai pos,
comme un axiome mtaphysique, dans mon travail sur la Prigense des
plastidules, cette hypothse que les atomes ont une conscience
individuelle. J'ai, au contraire, dclar expressment que je me
reprsentais comme _inconscientes_ les fonctions psychiques
lmentaires de sensation et de volont qu'on peut attribuer aux
atomes, aussi inconscientes que la mmoire lmentaire, qu' l'exemple
du distingu physiologiste $1 (1870), je considre comme une fonction
gnrale de la matire organise (ou mieux de la substance
vivante). DU BOIS REYMOND confond ici trs videmment Ame et
Conscience; je laisserai en suspens la question de savoir s'il ne
commet cette confusion que par mgarde. Puisqu'il considre lui-mme
la conscience comme un phnomne transcendant (ainsi que nous allons
le voir) tandis qu'une partie des autres fonctions de l'me (par
exemple l'activit sensorielle) ne le serait pas,--je dois admettre
qu'il tient les deux termes pour diffrents. Le contraire, il est
vrai, semble ressortir d'autres passages de ses lgants discours,
mais ce clbre rhteur, prcisment en ce qui touche aux importantes
questions de principes, se contredit souvent de la faon la plus
manifeste. Je rpte ici encore une fois que pour moi la conscience ne
constitue _qu'une partie_ des phnomnes psychiques, observables chez
l'homme et les animaux suprieurs, tandis que de beaucoup la plus
grande partie de ces phnomnes sont inconscients.


=Thories moniste et dualiste de la conscience.=--Si divergentes que
soient les diverses opinions relatives  la nature et  l'apparition
de la conscience, elles se laissent pourtant ramener toutes, en fin de
compte--si l'on traite la question clairement et logiquement-- deux
conceptions fondamentales opposes: la _transcendante_ (_dualiste_) et
la _physiologique_ (_moniste_). J'ai toujours, quant  moi, soutenu
cette dernire, clair par la _thorie de l'volution_ et cette
manire de voir est aujourd'hui partage par un grand nombre de
naturalistes minents, bien qu'il s'en faille de beaucoup qu'elle le
soit par tous. La premire conception est la plus ancienne et de
beaucoup la plus rpandue; elle s'est acquis de nouveau, en ces
derniers temps un grand renom, grce  DU BOIS-REYMOND et  son
clbre _Discours de l'Ignorabimus_ lequel a fait de cette question
une de celles dont on parle le plus de nos jours dans les Discussions
sur les nigmes de l'Univers. Vu l'extraordinaire importance de cette
capitale question, nous ne pouvons faire autrement que de revenir ici
sur ce qui en constitue le coeur.


=Transcendance de la conscience.=--Dans le clbre discours sur les
limites de la connaissance de la Nature, que DU BOIS-REYMOND fit le
14 aot 1872 au Congrs des naturalistes  Leipzig, il posa deux
_limites absolues_  notre connaissance de la nature, limites que
l'esprit humain, au degr le plus avanc de sa connaissance de la
nature, ne peut jamais franchir--_jamais_, selon le mot final souvent
cit de ce discours, concluant emphatiquement sur notre impuissance:
_Ignorabimus!_ L'une de ces absolues et insolubles nigmes de
l'Univers, c'est le lien entre la matire et la force et l'essence
propre de ces phnomnes fondamentaux de la nature; nous traiterons 
fond de ce _problme de la substance_ au chapitre XII du prsent
ouvrage. Le second obstacle insurmontable  la philosophie, serait le
problme de la _conscience_, cette question: comment notre activit
intellectuelle peut-elle s'expliquer par des conditions matrielles,
par des mouvements? Comment la substance (qui fait le fond commun de
la matire et de la force) dans certaines conditions, sent-elle,
dsire-t-elle et pense-t-elle?

Pour tre bref et en mme temps pour caractriser d'un mot dcisif la
nature du discours de Leipzig, je l'ai dsign du nom de _Discours de
l'Ignorabimus_. Cela m'est d'autant mieux permis que DU BOIS-REYMOND
lui-mme, huit ans plus tard (1880, dans le Discours sur les sept
nigmes du monde) se louant avec un lgitime orgueil du succs
extraordinaire qu'il avait remport, ajoutait: La critique a fait
entendre tous les sons, depuis le joyeux loge approbateur jusqu'au
blme qui rejette tout et le mot _Ignorabimus_ qui couronnait mes
recherches, est devenu une sorte de parole symbolique pour la
philosophie naturelle. Il est vrai de dire que les sons retentissants
des joyeux loges approbateurs partaient des amphithtres de la
philosophie spiritualiste et moniste, surtout du camp retranch de
l'_Ecclesia militans_ (de l'Internationale noire); mais tous les
spiritistes, galement, toutes les natures crdules, qui pensrent que
l'_Ignorabimus_ sauverait l'immortalit de leur chre me furent
ravis du discours. Le blme qui rejette tout ne vint, par contre, au
brillant discours de l'_Ignorabimus_ que de la part de quelques
naturalistes et philosophes (au dbut du moins); de la part des
quelques esprits possdant  la fois une connaissance suffisante de la
philosophie naturelle et le courage moral exig pour tenir tte aux
arrts sans appel du dogmatique et tout puissant secrtaire et
dictateur de l'Acadmie des Sciences de Berlin.

Le remarquable succs du discours de l'_Ignorabimus_ (que l'orateur
lui-mme a plus tard justifi d'illgitime et d'exagr) s'explique
par deux raisons, l'une externe, l'autre interne. Considr
extrieurement, ce discours tait incontestablement un remarquable
chef-d'oeuvre de rhtorique, un _joli sermon_, d'une haute perfection
de forme et offrant une varit surprenante d'images empruntes  la
philosophie naturelle. C'est un fait connu, que la majorit--et
surtout le beau sexe!--jugent un joli sermon non pas d'aprs sa
richesse relle en ides, mais d'aprs la valeur esthtique de
l'entretien. (_Monisme_, p. 44). Analys au point de vue interne,
par contre, le discours de l'_Ignorabimus_ contient trs net, le
programme du _dualisme mtaphysique_; le monde est _doublement_
incomprhensible: d'abord en tant que monde matriel dans lequel la
matire et la force dploient leur essence--et ensuite, en regard et
tout  fait spar du prcdent, le monde en tant que monde immatriel
de l'esprit dans lequel la pense et la conscience sont
inexplicables par des conditions matrielles ainsi que l'taient les
phnomnes du premier monde. Il tait tout naturel que le dualisme et
le mysticisme rgnants se saisissent ardemment de cet aveu qu'il
existait deux mondes diffrents, car cela leur permettait de dmontrer
la double nature de l'homme et l'immortalit de l'me. Le ravissement
des spiritualistes tait d'autant plus pur et plus lgitime que DU
BOIS-REYMOND avait pass jusqu'alors pour un des dfenseurs redouts
du matrialisme scientifique le plus absolu; et cela il l'avait, en
effet, t et l'est encore rest (malgr ses beaux discours?) tout
comme les autres naturalistes contemporains, comme tous ceux qui sont
verss dans leur science, dont la _pense est nette et qui restent
consquents avec eux-mmes_.

D'ailleurs, l'auteur du Discours de l'_Ignorabimus_ soulevait en
terminant, la question de savoir si les deux nigmes de l'Univers,
opposes l'une  l'autre: le problme gnral de la substance et le
problme particulier de la conscience ne se confondaient pas. Il dit
en effet: Sans doute cette ide est la plus simple et doit tre
prfre  celle qui nous ferait apparatre le monde comme double et
incomprhensible. Mais il est inhrent  la nature des choses que nous
ne parvenions pas sur ce point  la clart, et tout autre discours
ci-dessus reste vain.--C'est  cette dernire opinion que je me suis,
ds le dbut, oppos nergiquement, m'efforant de montrer que les
deux grandes questions indiques plus haut ne constituaient pas deux
nigmes de l'Univers diffrentes. _Le problme neurologique de la
conscience n'est qu'un cas particulier du problme cosmologique
universel, celui de la substance_ (_Monisme_, 1892, p. 23).

Ce n'est pas ici le lieu de revenir sur la polmique engage  ce
sujet ni sur la littrature trs riche qui en est rsulte. J'ai
dj, il y a vingt-cinq ans, dans la prface de la premire dition de
mon _Anthropognie_, protest nergiquement contre le Discours de
l'_Ignorabimus_, ses principes dualistes et ses sophismes
mtaphysiques et j'ai justifi explicitement mon attitude dans mon
crit sur: _La science libre et l'enseignement libre_. (Stuttgart,
1878). J'ai effleur de nouveau le sujet dans le _Monisme_ (p. 23 
44). DU BOIS-REYMOND, touch l  son point sensible, rpondit par
divers discours o perait l'irritation[38]; ceux-ci, comme la plupart
de ses Discours si rpandus, sont blouissants par leur style, d'une
lgance toute franaise et captivants par la richesse des images et
les surprenantes tournures de phrases. Mais la faon superficielle
dont les choses sont envisages ne fait point faire de progrs
essentiel  notre connaissance de l'Univers. Il en est ainsi, du
moins, pour le _Darwinisme_, dont le physiologiste de Berlin s'est
dclar plus tard conditionnellement l'adhrent, quoiqu'il n'ait
_jamais fait la moindre chose_ pour en tendre les conqutes; les
remarques par lesquelles il conteste la valeur de la loi fondamentale
biogntique, le fait qu'il rejette la phylognie, etc., montrent
assez que notre auteur n'est ni assez familier avec les faits
empiriques de la morphologie et de l'embryologie compares, ni capable
d'apprcier philosophiquement leur importance thorique.

  [38] DU BOIS-REYMOND. _Darwin Versus Galiani_ 1876. _Die sieben
  Weltraetsel._


=Physiologie de la conscience.=--La nature particulire du phnomne
naturel qu'est la conscience n'est pas, comme l'affirment DU BOIS
REYMOND et la philosophie dualiste, un problme compltement et
absolument transcendant; mais elle constitue, ainsi que je l'ai dj
montr il y a trente ans, un _problme physiologique_, ramenable,
comme tel, aux phnomnes qui ressortissent  la physique et  la
chimie. Je l'ai dsign plus tard, d'une manire encore plus prcise,
du nom de _problme neurologique_, parce que je suis d'avis que la
vraie conscience (la pense et la raison) ne se trouve que chez les
animaux suprieurs qui possdent un _systme nerveux centralis_
et des organes des sens ayant atteint un certain degr de
perfectionnement. Cette proposition peut s'affirmer avec une absolue
certitude en ce qui concerne les Vertbrs suprieurs et par-dessus
tout les Mammifres Placentaliens, tronc dont est issue la race
humaine elle-mme. La conscience chez les plus perfectionns d'entre
les singes, les chiens, les lphants, etc., ne diffre de celle de
l'homme qu'en degr, non en nature et les diffrences graduelles de
conscience entre ces Placentaliens raisonnables et les plus
infrieures des races humaines (Weddas, ngres de l'Australie) sont
moindres que les diffrences correspondantes entre celles-ci et ce qui
existe chez les hommes raisonnables les plus suprieurs (SPINOZA,
GOETHE, LAMARCK, DARWIN, etc.). La conscience n'est ainsi qu'une
_partie de l'activit psychique suprieure_ et comme telle elle dpend
de la structure normale de l'organe de l'me auquel elle est lie, du
_cerveau_.

L'observation physiologique et l'exprience nous ont, depuis vingt
ans, fourni la preuve certaine que l'troite rgion du cerveau des
Mammifres, que l'on dsigne en ce sens comme le _sige_ (ou mieux
l'_organe_) de la conscience, est une partie des _hmisphres_, 
savoir cette corce grise ou corce crbrale, qui se dveloppe
trs tardivement et aux dpens de la partie dorsale convexe de la
premire vsicule primaire, du cerveau antrieur. Mais la preuve
_morphologique_ de ces faits physiologiques a pu tre tablie grce
aux progrs merveilleux de l'_anatomie microscopique du cerveau_, dont
nous sommes redevables aux mthodes de recherches perfectionnes de
ces derniers temps (KLLIKER, FLECHSIG, GOLGI, EDINGER, WEIGERT).

Le plus important de ces faits et de beaucoup c'est, sans contredit,
la dcouverte qu'a faite P. FLECHSIG des _organes de la pense_; il a
dmontr l'existence, dans l'corce grise du cerveau, de quatre
rgions d'organes sensoriels centraux--de quatre sphres internes de
sensation: sphre de sensation du corps dans le lobe parital, sphre
olfactive dans le lobe frontal, sphre visuelle dans le lobe
occipital, sphre auditive dans le lobe temporal. Entre ces quatre
_foyers sensoriels_ sont les quatre grands _foyers de la pense_ ou
centres d'association, _organes rels de la vie de l'esprit_; ce sont
ces instruments les plus parfaits de l'activit psychique qui sont les
instruments de la _pense_ et de la _conscience_: en avant, le cerveau
frontal ou centre d'association frontal, en arrire et au-dessus de
lui, le cerveau parital ou centre d'association parital, en arrire
et au-dessous, le cerveau principal ou grand centre d'association
occipito-temporal (le plus important de tous!) et enfin, tout  fait
en bas, cach  l'intrieur, le cerveau insulaire ou lot de Reil,
centre d'association insulaire.

Ces quatre foyers de la pense qui se distinguent par une structure
nerveuse particulire et des plus compliques, des foyers sensoriels
intercals entre eux sont les vritables _organes de la pense_, les
seuls organes de notre conscience. Tout dernirement, FLECHSIG a
dmontr qu'une partie de ces organes prsentent, chez l'homme, une
structure tout particulirement complique, qu'on ne rencontre pas
chez les autres Mammifres et qui explique la supriorit de la
conscience humaine.


=Pathologie de la conscience.=--Cette dcouverte capitale de la
physiologie moderne que les hmisphres sont, chez l'homme et les
Mammifres suprieurs, l'organe de la vie psychique et de la
conscience, est confirme d'une manire lumineuse par la Pathologie,
par l'tude des _maladies_ de cet organe. Quand les parties en
question des hmisphres sont dtruites, leur fonction disparat et
l'on peut mme ainsi obtenir une dmonstration partielle de la
_localisation_ des fonctions crbrales; lorsque des points isols de
cette rgion sont malades, on constate la suppression des lments de
la pense et de la conscience qui taient lis aux parties concernes.
L'exprimentation pathologique donne les mmes rsultats: la
destruction de tel point connu (par exemple le centre du langage)
dtruit la fonction (le langage). D'ailleurs, il suffit de rappeler
les phnomnes bien connus qui se produisent journellement dans le
domaine de la conscience, pour acqurir la preuve qu'ils sont sous la
dpendance absolue des changements _chimiques_ de la substance
crbrale. Beaucoup d'aliments de luxe (caf, th) stimulent notre
pense; d'autres (le vin, la bire) nous mettent d'humeur gaie; le
musc et le camphre, en tant qu'excitants raniment la conscience
faiblissante; l'ther et le chloroforme la suspendent, etc. Comment
tout cela serait-il possible si la conscience tait une essence
immatrielle, indpendante des organes anatomiques dont nous avons
parl? Et o rsidera la conscience de l'me immortelle quand elle
ne possdera plus ces organes?

Tous ces faits et d'autres bien connus dmontrent que la conscience
chez l'homme (et absolument de mme chez les Mammifres proches de
lui) est _changeante_ et que son activit peut tre modifie  tout
instant par des causes internes (changes nutritifs, circulation
sanguine) et des causes externes (blessure du cerveau, excitation).
Trs instructifs sont aussi ces phnomnes merveilleux de _conscience
double_ ou alternante, qui rappellent les gnrations alternantes de
reprsentations; le mme homme manifeste,  des jours diffrents,
dans des circonstances varies, une conscience toute diffrente; il ne
sait plus aujourd'hui ce qu'il a fait hier; hier il pouvait dire: je
suis moi;--aujourd'hui il est oblig de dire: je suis un autre. Ces
intermittences de la conscience peuvent durer non seulement des jours,
mais des mois et des annes; ils peuvent mme devenir dfinitifs[39].

  [39] L. BCHNER. _Force et Matire_ et _Physiologische Bilder_
  (2ter Band).


=Ontognie de la conscience.=--Ainsi que chacun sait, l'enfant
nouveau-n n'a encore aucune conscience et, ainsi que PREYER l'a
montr, celle-ci ne se dveloppe que tardivement, aprs que le petit
enfant a commenc  parler; longtemps il parle de lui-mme  la
troisime personne. C'est seulement au moment trs important o il
dit pour la premire fois _Moi_, o le _Sentiment du Moi_ lui devient
clair, que commence  germer sa conscience personnelle en mme temps
que son opposition au monde extrieur. Les progrs rapides et profonds
que fait l'enfant en connaissance, grce  l'instruction qu'il reoit
de ses parents et  l'cole pendant ses dix premires annes, se
rattachent troitement aux innombrables progrs que fait en croissance
et en dveloppement sa _conscience_ et  ceux du _cerveau_, organe de
celle-ci. Et mme lorsque l'colier a obtenu son Certificat de
maturit, il s'en faut,  la vrit, de beaucoup que sa conscience
soit mre, et c'est seulement alors que, grce  la diversit des
rapports avec le monde extrieur, la _Conscience de l'Univers_
commence vraiment  se dvelopper. C'est seulement alors, dans les
annes qui prcdent la trentaine, que s'accomplit dans toute sa
maturit le complet dploiement de la pense raisonnable et de la
conscience, qui donneront ensuite, dans les conditions normales,
pendant les trente annes suivantes, des fruits rellement mrs. Et
c'est alors, aprs la soixantaine (tantt avant, tantt aprs), que
commence d'ordinaire cette lente et graduelle rgression des facults
psychiques suprieures qui caractrise la vieillesse. La mmoire, les
facults rceptives, celle de s'intresser  des sujets spciaux
dcroissent de plus en plus; par contre, les facults productrices, la
conscience mre et l'intrt philosophique pour les sujets gnraux se
conservent souvent longtemps encore. L'volution individuelle de la
conscience dans la premire jeunesse confirme la valeur gnrale de la
_loi fondamentale biogntique_; mais dans les dernires annes, on en
trouve encore bien des marques. En tous cas, l'ontognse de la
conscience nous convainc clairement de ce fait qu'elle n'est point une
essence immatrielle, mais une fonction physiologique du cerveau et
qu'elle ne constitue pas, par consquent, une exception  la loi de
substance.


=Phylognie de la conscience.=--Le fait que la conscience, comme
toutes les autres fonctions psychiques, est lie au dveloppement
normal d'organes dtermins et que, chez l'enfant, cette conscience se
dveloppe graduellement, paralllement  ces organes crbraux--nous
permet dj de conclure qu'elle s'est dveloppe historiquement pas 
pas  travers la srie animale. Pour certaine que soit, en principe,
cette _phylognie naturelle de la conscience_, nous ne sommes
malheureusement pas en tat, nanmoins, de la poursuivre fort avant ni
d'difier sur elle des hypothses prcises. Pourtant, la palontologie
nous fournit d'intressants points de repre qui ne sont pas sans
importance. Un fait trs frappant, par exemple, c'est l'norme
dveloppement (quantitatif et qualitatif) du cerveau chez les
Mammifres placentaliens, pendant l'_poque tertiaire_. La cavit
crnienne de beaucoup de crnes fossiles de cette poque, nous est
exactement connue et nous fournit de prcieux documents sur la
grandeur, et en partie aussi sur la structure du cerveau qui y tait
renferm. On constate l, dans une seule et mme lgion (par exemple
celle des Onguls, celle des Carnivores, celle des Primates) un
important progrs entre les reprsentants d'un mme groupe, au dbut,
pendant la priode de l'ocne et de l'oligocne, et plus tard pendant
la priode du miocne et du pliocne; chez ces derniers, le cerveau
(par rapport  la grandeur du corps) est de six  huit fois plus grand
que chez les premiers.

Et ce point culminant de l'volution de la conscience, qu'atteint seul
l'_homme civilis_, ne rsulte, lui aussi, que d'un dveloppement
graduel--accompli grce aux progrs de la culture elle-mme-- partir
d'tats infrieurs que nous trouvons raliss, aujourd'hui encore,
chez les peuples primitifs. C'est ce que nous montre dj la
comparaison de leurs _langues_, lie troitement  celle de leurs
_ides_. Plus se dveloppe, chez l'homme civilis qui pense, la
formation des ides, plus il devient capable d'abstraire les
caractres communs  plusieurs objets divers pour les exprimer par un
terme gnral, et plus, en mme temps, sa conscience devient claire et
intense.




CHAPITRE XI

Immortalit de l'me

  TUDES MONISTES SUR LE THANATISME ET L'ATHANISME.--IMMORTALIT
     COSMIQUE ET IMMORTALIT PERSONNELLE.--AGRGATION QUI CONSTITUE
     LA SUBSTANCE DE L'AME.

   Une des accusations perptuelles de l'Eglise contre la science,
   c'est que celle-ci est matrialiste. Je voudrais faire
   remarquer, en passant, que la conception ecclsiastique de la
   vie future a toujours t, et est encore, le matrialisme le
   plus pur. Le corps matriel doit ressusciter et habiter un ciel
   matriel.

    M. J. SAVAGE.




SOMMAIRE DU CHAPITRE XI

  La citadelle de la superstition.--Athanisme et
     Thanatisme.--Caractre individuel de la mort.--Immortalit des
     Protozoaires (Protistes).--Immortalit cosmique et immortalit
     personnelle.--Thanatisme primitif (chez les peuples
     sauvages).--Thanatisme secondaire (chez les philosophes de
     l'antiquit et des temps modernes).--Athanisme et
     religion.--Comment est ne la croyance en
     l'immortalit.--Athanisme chrtien.--La vie ternelle.--Le
     jugement dernier.--Athanisme
     mtaphysique.--L'me-substance.--L'me-ther.--L'me-air.--Ames
     liquides et mes solides.--Immortalit de l'me
     animale.--Preuves pour et contre l'athanisme.--Illusions
     athanistiques.


LITTRATURE

   D. STRAUSS.--_Gesammelte Schriften. Auswahl in sechs Baenden_
   (herausg. von Ed. Zeller), 1890.

   L. FEUERBACH.--_Gottheit Freiheit und Unsterblichkeit vom
   Standpunkt der Anthropologie_, 2te Aufl. 1890.

   L. BUCHNER.--_Das knflige Leben und die moderne
   Wissenschaft--Zehn Briefe an eine Freundin_, Leipzig, 1889.

   C. VOGT.--_Koehlerglaube und Wissenschaft._ 1855.

   G. KUHN.--_Naturphilosophische Studien, frei von Mysticismus_.
   1895.

   P. CARUS ET HEGELER.--_The Monist. A quarterly magazine._ Vol.
   I-IX, Chicago, 1890-1899.

   M. J. SAVAGE.--_Die Unsterblichkeit_ (Kap. XII _in Die Religion
   im Licht der Darwinschen Lehre_), 1886.

   AD. SVOBODA.--_Gestalten des Glaubens_, 2 Bde, Leipzig, 1897.


En passant de l'tude gntique de l'me  la grande question de son
immortalit, nous abordons ce suprme domaine de la superstition qui
constitue en quelque sorte la citadelle indestructible de toutes les
ides dualistes et mystiques. Car lorsqu'il s'agit de cette question
cardinale, plus que dans tout autre problme, se joint  l'intrt
purement philosophique l'intrt goste de la personne qui veut 
tout prix se voir garantie l'immortalit individuelle au del de la
mort. Ce suprme besoin de l'me est si puissant qu'il rejette par
dessus bord tous les raisonnements logiques de la raison critique.
Consciemment, ou inconsciemment chez la plupart des hommes, toutes les
autres ides gnrales et toute la conception de la vie elle-mme sont
influences par le dogme de l'immortalit personnelle et  cette
erreur thorique se rattachent des consquences pratiques dont la
porte est immense. Nous nous proposons donc d'examiner, du point de
vue critique, tous les aspects de ce dogme important et de dmontrer
qu'il est inadmissible en face des donnes empiriques de la biologie
moderne.


=Athanisme et Thanatisme.=--Afin d'avoir une expression courte et
commode pour dsigner les deux attitudes opposes dans la question de
l'immortalit, nous appellerons la croyance en l'immortalit
personnelle de l'homme l'_Athanisme_ (de Athanes ou Athanatos:
immortel). Par contre, nous appellerons _Thanatisme_ (de Thanatos:
mort) la conviction qu'avec la mort de l'homme, non seulement toutes
les autres fonctions vitales physiologiques s'teignent, mais que
_l'me_, elle aussi, disparat--en entendant par l cette somme de
fonctions crbrales que le dualisme psychique considre comme une
essence spciale, indpendante des autres manifestations vitales du
corps vivant.

Puisque nous abordons ici le problme physiologique de la _mort_,
faisons remarquer une fois de plus le caractre _individuel_ de ce
phnomne de la nature organique. Nous entendons par mort
exclusivement la cessation dfinitive des fonctions vitales chez
l'_individu_ organique, n'importe  quelle catgorie l'individu
considr appartient ou  quel degr d'individualit il s'est lev.
L'homme est mort quand sa personne meurt, qu'importe qu'il ne laisse
pas de postrit ou qu'il ait donn le jour  des enfants dont les
descendants se succderont pendant plusieurs gnrations. On dit, il
est vrai, en un certain sens que l'esprit des grands hommes (par
exemple dans une dynastie de souverains minents, dans une famille
d'artistes pleins de talent) se perptue  travers plusieurs
gnrations; on dit, de mme, que l'me des femmes suprieures se
survit en leurs enfants et petits-enfants. Mais dans ces cas il s'agit
toujours de phnomnes complexes d'_hrdit_, en vertu desquels une
cellule microscopique dtache du corps (spermatozode du pre, ovule
de la mre), transmet aux descendants certaines proprits de la
substance. Les _personnes_ elles-mmes qui produisent ces cellules
sexuelles par milliers, demeurent nanmoins mortelles et avec leur
mort cesse leur activit psychique individuelle, de mme que tout
autre fonction physiologique.


=Immortalit des Protozoaires.=--Il s'est trouv, en ces dernires
annes, plusieurs zoologistes minents--surtout WEISMANN (1882)--pour
soutenir cette opinion que seuls les plus infrieurs des organismes,
les _Protistes_ monocellulaires, taient _immortels_,  l'inverse de
tous les autres animaux et plantes pluricellulaires, dont le corps
tait constitu par des tissus. A l'appui de cette trange ide, on
invoquait surtout cet argument que la plupart des Protistes se
reproduisent presque exclusivement par gnration asexue, par
division ou sporulation. Le corps tout entier de l'tre monocellulaire
se subdivise en deux parties (ou plus) ayant mme valeur (cellules
filles), puis chacune de ces parties se complte par la croissance
jusqu' ce qu'elle soit redevenue semblable, en grandeur et en forme,
 la cellule mre. Mais par le processus de division lui-mme,
l'_individualit_ de l'organisme monocellulaire est dj anantie, il
a perdu aussi bien l'unit physiologique que la morphologique.

Le terme d'_individu_ lui-mme, d'indivisible est la rfutation
logique de la conception de WEISMANN; car ce mot signifie une _unit_
que l'on ne peut diviser sans supprimer son essence. En ce sens, les
plantes primitives monocellulaires (Protophytes) et les animaux
primitifs monocellulaires (Protozoaires) sont, leur vie durant, des
_biontes_ ou _individus physiologiques_ au mme titre que les plantes
et les animaux pluricellulaires, dont le corps est constitu par des
tissus. Chez ceux-ci aussi existe la reproduction asexue, par simple
division (par exemple chez beaucoup de Cnidis, chez les Coraux, les
Mduses); l'animal-mre, dont les deux animaux-filles proviendront par
division, cesse ici aussi d'exister par le fait qu'il se spare en
deux. WEISMANN dclare: Il n'existe pas chez les Protozoaires
d'individus ni de gnrations au sens qu'ont ces mots chez les
_Mtazoaires_. Voil une affirmation  laquelle je m'oppose
nettement. Ayant moi-mme, le premier, donn la dfinition des
_Mtazoaires_ et oppos ces animaux pluricellulaires, dont le corps
est constitu par des tissus, aux _Protozoaires_ monocellulaires
(Infusoires, Rhizopodes), ayant, en outre, moi-mme montr le premier
la diffrence radicale qui existait dans le mode de dveloppement de
ces deux groupes (aux dpens de feuillets germinatifs pour les
premiers, pas pour les seconds),--je dois dclarer d'autant plus
nettement que je considre les _Protozoaires_ pour tout aussi
_mortels_ au sens physiologique (c'est--dire aussi au sens
psychologique) que les _Mtazoaires_; dans ces deux groupes, ni le
corps ni l'me ne sont immortels. Les autres conclusions errones de
WEISMANN ont dj t rfutes (1884) par MOEBIUS, qui fait remarquer
avec raison que tous les vnements du monde sont _priodiques_ et
qu'il n'existe pas de source d'o des individus organiques immortels
aient pu jaillir.


=Immortalit cosmique et immortalit personnelle.=--Si l'on prend le
terme d'immortalit en un sens tout  fait gnral et qu'on l'tende 
l'ensemble de la nature connaissable, il prend une valeur
scientifique; il apparat alors, pour la philosophie moniste, non
seulement acceptable, mais tout naturel et clair par lui-mme. Car la
thse de l'indestructibilit et de l'ternelle dure de tout ce qui
est concide alors avec notre suprme loi naturelle, la _loi de
substance_ (chapitre XII). Comme nous aurons plus tard, quand nous
chercherons  tablir la doctrine de la conservation de la force et de
la matire,  discuter longuement cette immortalit cosmique, nous ne
nous y arrterons pas plus longtemps pour l'instant. Abordons plutt
de suite la critique de cette croyance en l'immortalit, la seule
qu'on entende d'ordinaire par ce mot, celle en l'immortalit de l'_me
personnelle_. Etudions d'abord la faon dont s'est forme et propage
cette ide mystique et dualiste et insistons ensuite et surtout sur la
propagation de son contraire, de l'ide _moniste_, du _thanatisme_
fond empiriquement. Je distinguerai, comme deux formes absolument
diffrentes de celui-ci, le thanatisme _primitif_ et le _secondaire_;
dans le premier, l'absence du dogme de l'immortalit est un phnomne
originel (chez les peuples sauvages); le thanatisme secondaire, par
contre, est le rsultat tardif d'une connaissance de la nature
conformment  la raison, il existe chez les peuples ayant atteint un
haut degr de civilisation.


=Thanatisme primitif (absence originelle de l'ide
d'immortalit).=--Dans beaucoup d'ouvrages philosophiques et surtout
thologiques, nous lisons aujourd'hui encore l'affirmation que la
croyance en l'immortalit personnelle de l'me humaine est commune, 
l'origine,  tous les hommes ou du moins  tous les hommes
raisonnables. Cela est faux. Ce dogme n'est pas une ide originelle
de la raison humaine et jamais il n'a t universellement admis. Sous
ce rapport, un fait surtout important, aujourd'hui certain mais qui
n'a t tabli qu'en ces derniers temps par l'ethnologie compare,
c'est celui-ci,  savoir que plusieurs peuples primitifs, au degr de
culture le plus rudimentaire, ont aussi peu l'ide d'une immortalit
que celle d'un Dieu. C'est le cas, en particulier, de ces Weddas de
Ceylan, de ces Pygmes primitifs que nous pouvons considrer, en nous
appuyant sur les remarquables recherches des messieurs SARASIN, comme
un reste des premiers hommes primitifs de l'Inde.[40] C'est encore
le cas de diverses branches des plus anciennes parmi les Dravidas,
trs proches parents des Weddas,--enfin des Seelongs indiens et de
quelques branches parmi les ngres de l'Australie. De mme, plusieurs
peuples primitifs de race amricaine (dans l'intrieur du Brsil, dans
le haut cours du fleuve, etc.), ne connaissent ni dieux ni
immortalit. Cette absence _originelle_ de la croyance en Dieu et en
l'immortalit est un fait des plus importants; il convient
naturellement de le distinguer de l'absence _secondaire_ des mmes
croyances acquises par l'homme parvenu  un haut degr de
civilisation, tardivement et avec peine,  la suite d'tudes faites
dans l'esprit de la philosophie critique.

  [40] E. HAECKEL, _Lettres d'un voyageur dans l'Inde_. Trad. fr.
  du Dr Letourneau.


=Thanatisme secondaire. (Absence acquise de l'ide d'immortalit.)=--A
l'inverse du thanatisme primaire, qui existait srement ds l'origine
chez les tout premiers hommes et fut toujours trs rpandu, l'absence
secondaire de croyance en l'immortalit n'est apparue que tard; c'est
le fruit mr d'une rflexion profonde sur la vie et la mort, par
consquent le produit d'une rflexion philosophique pure et
indpendante. Comme telle, elle nous apparat ds le VIe sicle avant
Jsus-Christ, chez une partie des philosophes naturalistes ioniens,
plus tard chez les fondateurs de la vieille philosophie matrialiste,
chez DMOCRITE et EMPDOCLE, mais aussi chez SIMONIDE et EPICURE, chez
SNQUE et PLINE et le plus compltement dveloppe chez LUCRCE.
Alors, lorsqu'aprs la chute de l'antiquit classique, le
christianisme se fut propag et qu'avec lui l'_Athanisme_, comme
un de ses plus importants articles de foi, et conquis la
suprmatie,--alors, en mme temps que d'autres superstitions, celle
relative  l'immortalit personnelle prit la plus grande importance.

Durant la longue nuit intellectuelle que fut le moyen-ge chrtien, il
tait naturellement rare qu'un penseur hardi ost exprimer des
convictions s'cartant de l'orthodoxie; les exemples de GALILE, de
GIORDANO BRUNO et autres philosophes indpendants qui furent livrs 
la torture et au bcher par les successeurs du Christ terrifiaient
suffisamment ceux qui eussent t tents de s'exprimer librement. Cela
ne redevint possible qu'aprs que la Rforme et la Renaissance eurent
bris la toute-puissance du papisme. L'histoire de la philosophie
moderne nous montre les diverses voies par lesquelles la raison
humaine, parvenue  maturit, a cherch  chapper  la superstition
de l'immortalit. Nanmoins, le lien troit qui unissait celle-ci au
dogme chrtien lui confrait une telle puissance jusque dans les
milieux protestants, plus libres, que mme la plupart des libres
penseurs convaincus, gardaient pour eux leur manire de voir sans en
rien dire. Il tait rare que quelques hommes minents, isols, se
risquassent  confesser librement leur conviction de l'impossibilit
pour l'me de continuer  exister par del la mort. Cela s'est surtout
produit dans la seconde moiti du XVIIIe sicle, en France, avec
VOLTAIRE, DANTON, MIRABEAU et d'autres, puis avec les chefs du
matrialisme d'alors, HOLBACH, LAMETTRIE. Ces convictions taient
partages par le spirituel ami de VOLTAIRE, le plus grand prince de
la maison des Hohenzollern, le philosophe de Sans-Souci, moniste lui
aussi. Que dirait FRDRIC LE GRAND, ce _thanatiste et athiste
couronn_, s'il pouvait aujourd'hui comparer ses convictions monistes
avec celles de ses successeurs?

Parmi les _mdecins penseurs_, la conviction qu'avec la mort de
l'homme cesse aussi l'existence de son me est trs rpandue depuis
des sicles, mais eux aussi se sont gard le plus souvent de
l'exprimer. D'ailleurs, mme au sicle dernier, la connaissance
empirique du cerveau tait encore si imparfaite, que l'me, pareille
 un habitant mystrieux, pouvait continuer d'y poursuivre son
existence indpendante. Elle n'a t dfinitivement carte que par
les progrs gigantesques qu'a faits la biologie en notre sicle,
particulirement dans la dernire moiti. La thorie de la descendance
et la thorie cellulaire  jamais tablies, les surprenantes
dcouvertes de l'ontognie et de la physiologie exprimentale, mais
avant tout les merveilleux progrs de l'anatomie microscopique du
cerveau ont graduellement sap tous les fondements de l'Athanisme, si
bien qu'aujourd'hui il est rare qu'un biologiste vers dans sa science
et loyal soutienne encore l'immortalit de l'me. Les philosophes
monistes du XIXe sicle (STRAUSS, FEUERBACH, BUCHNER, SPENCER, etc.)
sont tous _Thanatistes_.


=Athanisme et religion.=--Le dogme de l'immortalit personnelle ne
s'est tant propag et n'a pris une telle importance que par suite de
son rapport troit avec les articles de foi du _christianisme_; et
c'est celui-ci galement qui a donn lieu  cette ide errone, encore
aujourd'hui trs rpandue, que cette croyance  l'immortalit
constituait un des lments essentiels de toute _religion_ pure. Ce
n'est aucunement le cas! La croyance en l'immortalit de l'me fait
compltement dfaut dans la plupart des religions les plus leves de
l'Orient; elle est inconnue au _Bouddhisme_, qui est, encore
aujourd'hui, la religion que professent les 30% de la population de
la terre; elle est aussi inconnue  la vieille religion populaire des
Chinois qu' cette religion rforme par CONFUCIUS et qui a pris plus
tard la place de la premire, et ce qui est plus important que tout le
reste, elle est inconnue  la religion primitive et pure des juifs; ni
dans les cinq livres de Mose, ni dans les crits antrieurs du
Nouveau-Testament, crits avant l'exil de Babylone, on ne trouve ce
dogme d'une immortalit individuelle aprs la mort.


=Comment s'est forme la croyance  l'immortalit.=--L'ide mystique
que l'me de l'homme survit  la mort, pour vivre ensuite
ternellement, a certainement une origine _polyphyltique_; elle
n'existait pas chez le premier homme dou dj du langage, chez
l'_homme primitif_ (_homo primigenius_ hypothtique de l'Asie) pas
plus que chez ses anctres, le pithecanthropus et le prothylobates,
pas plus que chez ses descendants actuels, moins perfectionns que
lui, les Weddas de Ceylan, les Seelongs de l'Inde et autres peuples
sauvages vivant au loin. C'est seulement avec les progrs de la
raison,  la suite des rflexions plus profondes sur la vie et la
mort, le sommeil et le rve, que se dvelopprent, chez diverses races
humaines--indpendamment les unes des autres--des ides mystiques sur
la composition dualiste de notre organisme. Des motifs trs divers
doivent avoir concouru  amener cet vnement polyphyltique: culte
des anctres, amour des proches, joie de vivre et dsir de prolonger
la vie, espoir d'une situation meilleure dans l'au-del, espoir que
les bons seront rcompenss et les mchants punis, etc. La psychologie
compare nous a fait connatre, en ces derniers temps, un grand nombre
de ces pomes relatifs aux croyances[41]; ils se rattachent
troitement, pour la plus grande partie, aux formes les plus anciennes
de la croyance en Dieu et de la religion en gnral. Dans la plupart
des religions modernes, l'_Athanisme_ est intimement li au _thisme_,
et la conception mystique que la plupart des croyants se font de leur
Dieu personnel, est tendue par eux  leur me immortelle. Cela
vient surtout de la religion qui domine le monde civilis moderne, du
christianisme.

  [41] Cf. AD. SVOBODA _Gestalten des Glaubens_ 1897.


=Croyance chrtienne en l'immortalit.=--Ainsi que chacun sait, le
dogme de l'immortalit de l'me a pris, depuis longtemps, dans la
religion chrtienne, cette forme prcise exprime ainsi dans l'article
de foi: Je crois  la rsurrection de la chair,  la vie ternelle.
Le Christ lui-mme ressuscit d'entre les morts, le jour de Pques
pour tre dsormais dans l'Eternit, fils de Dieu assis  la droite
du Pre, ce sont l des ides que nous ont rendues sensibles
d'innombrables tableaux et lgendes. De mme, l'homme lui aussi,
ressuscitera au jour du jugement et recevra la rcompense qu'il aura
mrite par sa vie terrestre. Toute cette conception chrtienne est
d'un bout  l'autre _matrialiste_ et anthropistique; elle ne s'lve
pas beaucoup au-dessus des ides grossires que bon nombre de peuples
infrieurs et incultes peuvent se faire sur les mmes sujets. Que la
rsurrection de la chair soit impossible, c'est ce que savent tous
ceux qui ont la moindre connaissance de l'anatomie et de la
physiologie. La rsurrection du Christ, que des millions de chrtiens
croyants clbrent  chaque Pques, est un pur mythe, exactement comme
la Rsurrection des morts, que le Christ est cens avoir accompli
plusieurs fois. Pour la raison pure, ces articles de foi mystiques
sont aussi inadmissibles que l'hypothse d'une vie ternelle qui s'y
rattache.


=La vie ternelle.=--Les notions fantaisistes que l'Eglise chrtienne
nous enseigne relativement  la vie ternelle de l'me immortelle
aprs la mort du corps sont aussi purement matrialistes que le dogme
de la rsurrection de la chair qui s'y rattache. SAVAGE, dans son
intressant ouvrage: _La religion tudie  la lumire de la doctrine
darwiniste_ (1886), fait  ce sujet la trs juste remarque suivante:
Une des accusations perptuelles de l'Eglise contre la science,
c'est que celle-ci est matrialiste. Je voudrais faire remarquer en
passant _que la conception ecclsiastique de la vie future a toujours
t et est encore le matrialisme le plus pur_. Le corps matriel doit
ressusciter et habiter un ciel matriel. Pour s'en convaincre, il
suffit de lire avec impartialit un de ces innombrables sermons ou un
de ces discours si pleins de belles phrases et si gots en ces
derniers temps, dans lesquels sont vantes la splendeur de la vie
ternelle, bien suprme des chrtiens, et la croyance en elle,
fondement de la morale.

Ce qui attend les pieux croyants spiritualistes dans le Paradis, ce
sont toutes les joies de la vie civilise, avec tous les raffinements
d'une culture avance--tandis que les matrialistes athes sont
martyriss ternellement dans les tortures de l'Enfer, par leur Pre
au coeur aimant.


=Croyance mtaphysique en l'immortalit.=--En face de l'athanisme
matrialiste, qui domine le christianisme et le mahomtanisme, il
semble que l'_athanisme mtaphysique_, tel que l'ont enseign la
plupart des philosophes dualistes et spiritualistes, reprsente une
forme de croyance plus pure et plus leve. Le plus marquant parmi
ceux qui ont contribu  la fonder est PLATON; il enseignait dj, au
IVe sicle avant Jsus-Christ, ce complet dualisme entre le corps et
l'me, qui est devenu ensuite, dans la croyance chrtienne, un des
articles les plus importants en thorie et les plus gros de
consquences pratiques.

Le corps est mortel, matriel, physique; l'me est immortelle,
immatrielle, mtaphysique. Tous deux ne sont associs que
passagrement, pendant la vie individuelle. Comme PLATON admettait une
vie ternelle de l'me autonome aussi bien avant qu'aprs cette
alliance temporaire, ce fut aussi un adepte de la _mtempsychose_; les
mes existent en tant que telles, en tant qu'ides ternelles, avant
qu'elles ne passent dans un corps humain. Aprs avoir quitt celui-ci,
elles se mettent en qute d'un autre corps  habiter, lequel soit
aussi appropri que possible  leur nature; les mes des tyrans
terribles passent dans les corps des loups et des vautours, celles des
travailleurs vertueux dans les corps des abeilles et des fourmis, et
ainsi de suite.

Ce qu'il y a d'enfantin et de naf dans ces thories de l'me saute
aux yeux; un examen plus approfondi nous montre qu'elles sont
compltement inconciliables avec les connaissances psychologiques,
autrement certaines, que nous devons  l'anatomie et  la physiologie
modernes, aux progrs de l'histologie et de l'ontognie. Nous les
mentionnons seulement ici parce que, malgr leur absurdit, elles ont
exerc la plus grande influence sur l'histoire de la pense. Car,
d'une part,  la thorie de l'me platonicienne, se rattache la
mystique des Noplatoniciens, qui pntra dans le Christianisme;
d'autre part, elle devint plus tard un des piliers principaux de la
philosophie spiritualiste. L'_ide_ platonicienne se transforma par
la suite en la notion de _substance_ de l'me,  vrai dire aussi
mtaphysique et impossible  saisir, mais qui gagna  revtir parfois
un aspect physique.


=Ame-substance.=--La conception de l'me en tant que _substance_
est, chez beaucoup de psychologues, fort peu claire; tantt elle est
considre, au sens abstrait et idal, comme un tre immatriel
d'une espce toute particulire, tantt au sens concret et raliste,
tantt, enfin, comme une chose peu claire, hybride tenant des deux. Si
nous nous arrtons  la notion moniste de substance, telle que nous la
prendrons (chap. XII) comme la base la plus simple sur laquelle
s'difiera notre philosophie tout entire, l'_nergie_ et la _matire_
nous y apparatront indissolublement unies. Il nous faudra alors
distinguer dans l'me substance, l'_nergie psychique_ proprement
dite (sensation, reprsentation, volition) qui nous est seule
connue--et la _matire psychique_, au seul moyen de laquelle la
premire peut se produire, c'est--dire le _plasma_ vivant. Chez les
animaux suprieurs, la matire-me est ainsi constitue par une
partie du systme nerveux; chez les animaux infrieurs et les plantes,
dpourvus de systme nerveux, par une partie de leur corps
pluricellulaire; chez les Protistes monocellulaires, par une partie de
leur corps cellulaire. Nous revenons ainsi aux _organes de l'me_ et
nous sommes conduits  cette conclusion, conforme  la nature, que ces
organes matriels de l'me sont indispensables  l'activit psychique;
quant  l'me elle-mme, elle est _actuelle_, c'est la somme de ses
fonctions physiologiques.

Le concept de l'me substance spcifique prend un tout autre sens chez
les philosophes dualistes qui en admettent l'existence. L'me
immortelle est matrielle, sans doute, mais cependant invisible et
toute diffrente du corps visible dans lequel elle habite.
L'_invisibilit_ de l'me est ainsi considre comme un de ses
attributs essentiels. Quelques-uns, par suite, comparent l'me avec
l'ther et pensent qu'elle est comme lui, une matire essentiellement
mobile, des plus subtiles et lgres ou bien encore un agent
impondrable qui circule partout entre les particules pondrables de
l'organisme vivant. D'autres, par contre, comparent l'me au vent et
lui attribuent par suite un tat gazeux; et c'est cette comparaison,
faite d'abord par les peuples primitifs, qui a conduit plus tard  la
conception dualiste, devenue si gnrale. Quand l'homme mourait, son
corps demeurait, dpouille morte, mais l'me immortelle s'envolait
avec le dernier souffle.

=Ame-ther.=--La comparaison de l'me humaine avec l'ther physique,
comme tant qualitativement de mme nature, a pris en ces derniers
temps une forme plus concrte, grce aux progrs immenses de l'optique
et de l'lectricit (accomplis surtout en ces dix dernires annes);
car ceux-ci nous ont appris  connatre l'nergie de l'ther et par l
nous ont fourni certains aperus sur la nature matrielle de cette
substance qui remplit l'espace. Devant parler plus longuement de ces
importants rapports (chap. XII) je ne m'y arrterai pas plus
longuement ici, je ferai seulement remarquer en deux mots que
l'hypothse d'une _me-ther_ est devenue, par suite, absolument
inadmissible. Une telle me thre, c'est--dire une substance-me
qui serait pareille  l'ther physique et circulerait, ainsi que lui,
entre les parties pondrables du plasma vivant ou des molcules
crbrales, serait  jamais incapable de produire une vie psychique
individuelle. Ni les conceptions mystiques qui ont fait,  ce sujet,
l'objet de vives discussions vers le milieu du sicle, ni les
tentatives du _Novitalisme_ moderne pour tablir un lien entre la
mystique force vitale et l'ther physique--ne mritent plus
aujourd'hui d'tre rfutes.


=Ame air.=--Une conception bien plus rpandue et encore aujourd'hui en
haute estime, c'est celle qui attribue  la substance-me une nature
_gazeuse_. De toute antiquit on a compar le souffle de la
respiration humaine  celui du vent; les deux furent,  l'origine,
tenus pour identiques et dsigns par un mme nom.

_Anemos_ et _Psyche_ chez les Grecs, _Anima_ et _Spiritus_ chez les
Romains dsignent originairement le souffle du vent; de l ces termes
ont t appliqus ensuite au souffle de l'homme. Plus tard ce souffle
vivant fut identifi avec la force vitale et finalement considr
comme l'essence mme de l'me, ou, en un sens plus restreint, comme
celle de sa suprme manifestation, l'esprit.

De l, la fantaisie driva ensuite la conception mystique des
esprits individuels, _fantmes_ (Spirits); ceux-ci sont encore
conus aujourd'hui, la plupart du temps, comme des tres de
forme arienne--mais dous des fonctions physiologiques de
l'organisme!--dans maint cercle spirite clbre, les esprits sont
nanmoins photographis!


=Ames liquides et mes solides.=--La physique exprimentale est
parvenue, dans les dix dernires annes de notre XIXe sicle,  faire
passer tous les corps gazeux  l'tat liquide--et mme la plupart 
l'tat d'agrgat solide. Il ne faut pour cela rien d'autre que des
appareils appropris qui compriment fortement les gaz, sous une trs
forte pression et avec une temprature trs basse. Non seulement des
lments analogues  l'air (oxygne, hydrogne, azote) ont pu
ainsi passer de l'tat gazeux  l'tat liquide, mais en outre
des gaz composs (acide carbonique) et des mlanges de gaz (air
atmosphrique). Mais par l ces corps _invisibles_ sont devenus pour
tous _visibles_ et, en un certain sens, il est possible de les
toucher du doigt. Avec ce changement de densit s'est vanoui le
nimbe mystique qui enveloppait autrefois, dans l'opinion courante, la
nature des gaz tenus pour des corps invisibles produisant cependant
des effets visibles. Si la substance-me tait rellement, comme
beaucoup de savants le croient aujourd'hui encore, de la mme nature
que les gaz, on devrait tre en tat, en employant une haute pression
et une temprature trs basse, de la recueillir dans un flacon, sous
le titre de _liquide d'immortalit_ (_fluidum anim immortale_). En
poursuivant le refroidissement et la condensation on devrait aussi
parvenir  faire passer l'me liquide  l'tat solide (neige d'me).
Jusqu'ici l'exprience n'a pas encore russi.


=Immortalit de l'me animale.=--Si l'athanisme tait vrai, si
rellement l'me de l'homme devait ternellement subsister, on
devrait soutenir absolument la mme chose relativement  l'me des
animaux suprieurs, au moins des Mammifres les plus proches de
l'homme (Singes, Chiens). Car l'homme ne se distingue pas d'eux par
une nouvelle _sorte_ de fonction psychique spciale, n'appartenant
qu' lui,--mais uniquement par un _degr_ suprieur d'activit
psychique, par le plus grand perfectionnement du stade d'volution
atteint. Ce qui est surtout plus perfectionn chez beaucoup d'hommes
(mais pas chez tous!), c'est la _conscience_, la facult d'associer
des ides, la pense et la raison. D'ailleurs, la diffrence n'est, 
beaucoup prs, pas aussi grande qu'on se l'imagine et elle est, sous
tous les rapports, bien moindre que la diffrence correspondante entre
l'me des animaux suprieurs et celles des animaux infrieurs, ou mme
que la diffrence entre le plus haut et le plus bas degr de l'me
humaine. Si donc on accorde  celle-ci une immortalit personnelle,
il faut l'attribuer aussi  l'me des animaux suprieurs.

Cette conviction de l'immortalit individuelle des animaux se
rencontre, ainsi qu'il tait naturel, chez beaucoup de peuples anciens
et modernes; mme aujourd'hui encore elle est soutenue par beaucoup de
penseurs qui revendiquent pour eux-mmes une vie ternelle et,
d'autre part, possdent une connaissance empirique trs approfondie de
la vie psychique des animaux. J'ai connu un vieil inspecteur des
forts qui, veuf et sans enfants, avait vcu plus de trente ans
absolument seul, dans une splendide fort de la Prusse orientale.

Il n'avait de rapports qu'avec quelques domestiques, avec lesquels il
n'changeait que les paroles indispensables, et avec une nombreuse
meute de chiens de toute espce, avec lesquels il vivait dans la plus
grande communaut d'mes. Aprs plusieurs annes d'ducation et de
dressage, ce fin observateur et ami de la Nature avait su pntrer
profondment dans l'me individuelle de ses chiens et il tait aussi
persuad de leur immortalit personnelle que de la sienne propre et
quelques-uns, parmi les plus intelligents de ses chiens, lui
semblaient, d'aprs une comparaison objective, parvenus  un stade
psychique plus lev que sa vieille et stupide servante ou que son
grossier domestique  l'esprit born. Tout observateur impartial qui
tudiera pendant des annes la vie psychique consciente et
intelligente de chiens suprieurs, qui suivra attentivement les
processus physiologiques de leur pense, de leur jugement, de leur
raisonnement, devra reconnatre que ces chiens peuvent revendiquer
l'immortalit avec autant de droit que l'homme.


=Preuves en faveur de l'Athanisme.=--Les motifs que l'on invoque
depuis deux mille ans en faveur de l'immortalit de l'me et que l'on
fait encore valoir aujourd'hui, proviennent en grande partie, non de
l'effort pour connatre la vrit, mais bien plutt du soi-disant
besoin de l'me, c'est--dire de la fantaisie et de l'invention.
Pour parler comme KANT, l'immortalit de l'me n'est pas un objet de
connaissance de la raison _pure_, mais un postulat de la raison
pratique. Mais celle-ci et les besoins de l'me, de l'ducation
morale, etc., qui s'y rattachent, doivent tre laisss absolument de
ct si nous voulons sincrement et sans parti pris parvenir  la pure
connaissance de la _vrit_; car celle-ci n'est exclusivement possible
qu'au moyen des raisonnements logiques et clairs, fonds
empiriquement, de la raison _pure_. Nous pouvons donc redire ici de
l'_Athanisme_ ce que nous avons dit du _thisme_: ce ne sont tous deux
que des objets de fantaisie mystique, de croyance transcendante, non
de science, laquelle procde de la raison.

Si nous analysions l'une aprs l'autre toutes les raisons qu'on a fait
valoir en faveur de la croyance  l'immortalit, il en ressortirait
que pas une seule n'est vraiment _scientifique_; il n'en est pas une
seule qui se puisse concilier avec les notions claires que nous avons
acquises, depuis quelques dizaines d'annes, par la psychologie
physiologique et la thorie de l'volution. L'argument _thologique_
selon lequel un crateur personnel aurait mis en l'homme une me
immortelle (le plus souvent conue comme une partie de sa propre me
divine) est un pur mythe. L'argument _cosmologique_ selon lequel
l'ordre moral du monde exigerait l'ternelle dure de l'me humaine,
est un dogme qui ne s'appuie sur rien. L'argument _tlologique_,
selon lequel la destine suprme de l'homme exigerait un complet
dveloppement dans l'au-del de son me si incomplte pendant la vie
terrestre, repose sur un anthropisme erron. L'argument _moral_ selon
lequel les privations, les souhaits insatisfaits durant la vie
terrestre devraient tre satisfaits dans l'au del par une justice
distributive, est un pieux souhait, mais rien de plus.

L'argument _ethnologique_ selon lequel la croyance en l'immortalit,
comme celle en Dieu, serait une vrit inne, commune  tous les
hommes, est nettement une erreur. L'argument _ontologique_, selon
lequel l'me, substance simple, immatrielle et indivisible ne
saurait disparatre avec la mort, repose sur une conception absolument
fausse des phnomnes psychiques: c'est une erreur spiritualiste. Tous
ces arguments en faveur de l'athanisme et d'autres analogues sont
suranns; ils ont t _dfinitivement rfuts_ par la critique
scientifique de cette fin de sicle.


=Preuves contraires  l'Athanisme.=--En regard des arguments cits,
tous inadmissibles, _en faveur_ de l'immortalit de l'me, il
convient, vu la haute importance de cette question, de rsumer
brivement ici les arguments scientifiques, bien fonds, _contraires_
 cette croyance. L'argument _physiologique_ nous enseigne que l'me
humaine, pas plus que celle des animaux suprieurs, n'est une
substance immatrielle, indpendante, mais un terme collectif
dsignant une somme de fonctions crbrales; celles-ci sont
conditionnes, comme toutes les autres fonctions vitales, par des
processus physiques et chimiques, par suite soumis, eux aussi,  la
loi de substance. L'argument _histologique_ s'appuie sur la structure
microscopique si complique du cerveau et nous apprend  chercher dans
les cellules ganglionnaires de celui-ci les vritables organes
lmentaires de l'me. L'argument _exprimental_ nous fournit la
conviction que les diverses fonctions de l'me sont lies  des
territoires dtermins du cerveau et sont impossibles sans l'tat
normal de ceux-ci; si ces territoires sont dtruits, la fonction qui y
tait attache disparat en mme temps; cette loi vaut, en
particulier, pour les organes de la pense, uniques instruments
centraux de la vie de l'esprit. L'argument _pathologique_ complte
le physiologique; lorsque des rgions crbrales dtermines (centre
du langage, sphre visuelle, sphre auditive) sont dtruites par la
maladie, leur travail n'est plus effectu, le langage, la vue, l'oue
disparaissent; la nature ralise ici l'exprience physiologique la
plus dcisive. L'argument _ontogntique_ nous met immdiatement sous
les yeux les faits de l'volution individuelle de l'me; nous voyons
comment, dans l'me de l'enfant, les diverses facults se dveloppent
peu  peu; elles atteignent leur pleine maturit chez le jeune homme,
elles portent leurs fruits chez l'homme; dans la vieillesse se produit
une graduelle rgression de l'me, correspondant  la dgnrescence
snile du cerveau. L'argument _phylogntique_ s'appuie sur la
palontologie, l'anatomie compare et la physiologie du cerveau; se
compltant rciproquement, ces sciences runies nous fournissent la
certitude que le cerveau de l'homme (et en mme temps sa fonction,
l'me) s'est dvelopp graduellement et par tapes  partir de celui
des Mammifres, et, en remontant plus loin, des vertbrs infrieurs.


=Illusions athanistiques.=--Les recherches prcdentes, qui pourraient
tre compltes par beaucoup d'autres rsultats de la science moderne,
ont dmontr l'absolue inadmissibilit du vieux dogme de l'immortalit
de l'me. Celui-ci ne peut plus, au XIXe sicle, faire l'objet d'une
tude scientifique, srieuse, mais seulement celui de _la croyance_
transcendante. Mais la critique de la raison pure a dmontr que
cette croyance, dont on fait tant de cas, envisage au grand jour, est
une pure _superstition_, tout comme la croyance qu'on y rattache si
souvent, en un Dieu personnel. Et cependant, aujourd'hui encore, des
millions de croyants--non seulement dans les basses classes, dans le
peuple sans culture, mais aussi dans les milieux les plus
levs--tiennent cette superstition pour leur bien le plus cher, pour
leur plus prcieux trsor. Il est donc ncessaire de pntrer un
peu plus avant dans le cercle d'ides auquel celle-l se rattache
et--en la supposant vraie--de soumettre sa valeur relle  un examen
critique. La critique objective dcouvrira alors que cette valeur
repose en grande partie sur l'imagination, sur l'absence de jugement
clair et de pense consquente. La renonciation dfinitive  ces
_illusions athanistiques_, j'en ai la profonde et sincre conviction,
non seulement ne serait pas pour l'humanit une _perte_ douloureuse,
mais constituerait un inapprciable _gain_ positif. Le _besoin de
l'me_ humaine s'attache  la croyance en l'immortalit surtout pour
deux motifs: premirement, l'espoir d'une vie meilleure dans
l'au-del, secondement l'espoir d'y revoir nos amis et tous ceux qui
nous sont chers, et que la mort nous a enlevs ici-bas. En ce qui
concerne la premire esprance, elle provient d'un sentiment naturel
de rmunration, lgitime il est vrai subjectivement, mais
objectivement sans fondement. Nous prtendons tre ddommags
d'innombrables dceptions, des tristes expriences de cette vie
terrestre, sans y tre autoriss par aucune perspective relle ou
aucune garantie. Nous rclamons la dure illimite d'une vie ternelle
dans laquelle nous ne voulons prouver que plaisir et joie, ni
dplaisir ni douleur. La faon dont la plupart des hommes se
reprsentent cette vie bienheureuse dans l'Au del est des plus
surprenantes, et d'autant plus tonnante que d'aprs cela, l'me
immatrielle goterait des jouissances on ne peut plus matrielles.
La fantaisie de chaque croyant, _faonne_ cette flicit permanente
conformment  ses dsirs personnels. L'Indien d'Amrique, dont
SCHILLER nous a si vivement dpeint l'Athanisme dans sa plainte
funbre espre trouver dans son Paradis les plus superbes chasses
avec une quantit norme de buffles et d'ours; l'Esquimeau, s'attend 
y voir des nappes de glaces claires par le soleil avec une quantit
norme d'ours polaires, de phoques et autres animaux polaires; le doux
Singhalais conoit son Paradis d'aprs la merveilleuse le
paradisiaque de Ceylan, avec ses jardins et ses forts splendides;
mais il admet tacitement qu'il y trouvera toujours  profusion le riz
et le curry, les noix de coco et autres fruits; l'Arabe mahomtan est
convaincu que son Paradis sera couvert de jardins ombrags, pleins de
fleurs, o bruiront partout de fraches sources et qu'habiteront les
plus belles filles; le pcheur catholique, en Sicile, s'attend  avoir
chaque jour une profusion des plus fins poissons et du meilleur
macaroni et une indulgence ternelle, pour tous les pchs que, mme
dans la vie ternelle, il pourra commettre chaque jour; le chrtien du
Nord de l'Europe espre une cathdrale gothique dont on ne pourra pas
mesurer la hauteur et dans laquelle retentiront des louanges
ternelles au Dieu des armes. Bref, chaque croyant attend en somme
de la vie ternelle qu'elle soit un prolongement direct de son
existence terrestre individuelle, mais qu'elle en soit une dition
considrablement revue et augmente.

Il nous faut faire ressortir, ici encore, le caractre d'absolu
_matrialisme_ que prsente l'_Athanisme chrtien_, li troitement au
dogme absurde de la rsurrection de la chair. D'aprs ce que nous
montrent des milliers de toiles de Matres clbres, les corps
ressuscits avec leurs mes nes  nouveau vont se promener l-haut
dans le ciel tout comme ici-bas dans la valle de misres terrestres;
ils voient Dieu avec leurs yeux, ils entendent sa voix avec leurs
oreilles, ils chantent en son honneur des cantiques avec leur larynx,
etc. Bref, les modernes habitants du Paradis chrtien sont aussi bien
des tres doubles, composs d'un corps et d'une me, ils sont aussi
bien en possession de tous les organes du corps terrestre, que nos
vieux devanciers au Walhalla, dans la salle d'Odin, que les
immortels turcs et arabes dans les plaisants jardins du Paradis de
Mahomet, que les demi-dieux et les hros de l'ancienne Grce dans
l'Olympe,  la table de Zeus, se dlectant avec le nectar et
l'ambroisie.

Quelque merveilleuse peinture qu'on se fasse de cette vie ternelle
au Paradis,  la longue elle doit devenir infiniment ennuyeuse. Et
penser que c'est pour l'_ternit_! Sans interruption poursuivre cette
ternelle existence individuelle! Le mythe profond du _Juif errant_,
l'infortun Ahasverus cherchant en vain le repos, devrait nous
clairer sur la valeur d'une pareille vie ternelle. La meilleure
chose que nous puissions souhaiter, aprs une vie bien remplie o nous
avons fait de notre mieux, en toute conscience, c'est la paix
ternelle du tombeau; _Seigneur donnez-leur le repos ternel!_

Toute personne instruite, raisonnable, qui connat le _systme
chronologique de la gologie_ et qui a rflchi sur la longue suite de
millions d'annes que compte l'histoire organique de la terre, devra
avouer, si son jugement est impartial, que la banale pense de la vie
ternelle, loin d'tre mme pour le meilleur homme une admirable
_consolation_, est plutt une terrible _menace_. Pour contester cela
il faut manquer d'un jugement clair et d'une pense consquente.

Le meilleur motif et le plus lgitime qu'invoque l'Athanisme, c'est
l'esprance de revoir dans la vie ternelle nos amis et tous ceux
qui nous sont chers et dont un sort cruel nous a trop tt spars
ici-bas. Mais ce bonheur qu'on se promet, si l'on y regarde de plus
prs, apparatra encore illusoire; et en tous cas il serait fortement
troubl par la perspective de retrouver en mme temps l-haut tant de
personnes peu sympathiques et mme les ennemis odieux qui ont
empoisonn notre vie ici-bas. Sans compter que les rapports de famille
seraient encore la source de bien des difficults! Beaucoup d'hommes
renonceraient srement  toutes les splendeurs du Paradis, s'ils
avaient la certitude de s'y retrouver _ternellement_  ct de leur
meilleure moiti ou de leur belle-mre! Il est douteux, galement,
que le roi Henri VIII d'Angleterre s'y plairait ternellement entre
ses six femmes; c'est douteux aussi pour le roi de Pologne, Auguste le
Fort, qui aima cent femmes et en eut 352 enfants! Celui-ci, ayant t
au mieux avec le pape, vicaire de Dieu, devrait habiter le Paradis,
malgr toutes ses fautes et bien que ses guerres aventureuses et
folles aient cot la vie  plus de cent mille Saxons.

D'insolubles difficults attendent aussi les athanistes croyants sur
le point de savoir  quel _stade de leur volution individuelle_ l'me
vivra sa vie ternelle? Les nouveau-ns dvelopperont-ils leur me
au ciel, aux prises avec la mme lutte pour la vie qui faonne, par
un traitement si dur, l'homme ici-bas? Le jeune homme plein de talent
qui tombe, victime du meurtre en masse de la guerre, va-t-il
dvelopper au Walhalla les riches dons inemploys de son esprit? Le
vieillard affaibli par les ans, tomb en enfance, mais qui, dans la
force de l'ge, avait rempli le monde du bruit de ses exploits,
vivra-t-il ternellement en vieillard gteux? ou bien reviendra-t-il
en arrire  un tat de maturit antrieure? Mais si les mes
immortelles doivent vivre dans l'Olympe, rajeunies et comme des tres
_parfaits_, le charme et l'intrt de la _personnalit_ sont
compltement perdus pour eux.

Tout aussi inadmissible nous apparat aujourd'hui,  la lumire de la
raison pure, le mythe anthropistique du _Jugement dernier_, de la
sparation des mes humaines en deux grands tas, l'un contenant celles
destines aux _ternelles_ joies du Paradis, l'autre celles destines
aux tortures _ternelles_ de l'Enfer et cela par un Dieu personnel qui
serait le Pre de l'Amour! C'est cependant ce Pre tout amour qui a
cr lui-mme les conditions d'hrdit et d'adaptation dans
lesquelles devaient _fatalement_ voluer, d'une part, les lus
favoriss pour devenir des Bienheureux innocents, d'autre part, non
moins _fatalement_, les pauvres malheureux pour devenir de coupables
damns.

Une comparaison critique des innombrables tableaux varis,
fantaisistes, engendrs depuis des milliers d'annes suivant les
divers peuples et les diverses religions, par la croyance en
l'immortalit, nous fournit un spectacle des plus curieux; une
description des plus intressantes, tmoignant de recherches puises 
des sources nombreuses, nous en a t donne par AD. SVOBODA dans ses
remarquables ouvrages: _Les dlires de l'me_ (1886) et les _Formes de
la croyance_ (1897). Si absurdes que la plupart de ces mythes puissent
nous sembler, si inconciliables qu'ils soient tous avec les progrs de
la science moderne, ils n'en jouent pas moins, aujourd'hui encore, un
rle important, et comme postulat de la raison pratique, ils
exercent la plus grande influence sur la conception que se font de la
vie les individus et sur les destines des peuples.

La philosophie idaliste et spiritualiste du prsent, il est vrai,
conviendra que ces formes matrialistes de la croyance en
l'immortalit sont insoutenables et qu'elles doivent faire place 
l'ide pure d'une essence immatrielle de l'me,  une ide
platonicienne ou  une substance transcendante. Mais la conception
naturaliste idaliste du prsent ne peut absolument pas admettre ces
notions insaisissables; elles ne satisfont ni le besoin de causalit
de notre entendement ni les dsirs de notre me. Si nous runissons
tout ce que les progrs de l'anthropologie, de la psychologie et de la
cosmologie modernes ont lucid relativement  l'Athanisme, nous en
viendrons  cette conclusion prcise: La croyance  l'immortalit de
l'me humaine est un dogme, qui se trouve en contradiction insoluble
avec les donnes exprimentales les plus certaines de la science
moderne.




CHAPITRE XII

La loi de substance.

  TUDES MONISTES SUR LA LOI FONDAMENTALE COSMOLOGIQUE.
     CONSERVATION DE LA MATIRE ET DE L'NERGIE. CONCEPTS DE
     SUBSTANCE KYNTIQUE ET DE SUBSTANCE PYKNOTIQUE.

   La loi de la conservation de la force montre que l'nergie
   rpandue dans l'Univers reprsente une grandeur fixe et
   constante. La loi de la conservation de la matire prouve de
   mme que la matire du Cosmos reprsente une grandeur fixe et
   constante. Ces deux grandes lois: la loi fondamentale physique
   de la conservation de l'nergie et la loi fondamentale chimique
   de la conservation de la matire peuvent tre runies et
   dsignes par _un seul_ terme philosophique, sous le nom de _loi
   de la conservation de la substance_; car, d'aprs notre
   conception moniste, la force et la matire sont insparables, ce
   ne sont que des formes diverses, inalinables, d'une seule et
   mme essence cosmique, la _substance_.

   _Le monisme, lien entre la Religion et la Science_ (1899).

    Trad. fran. de VACHER DE LAPOUGE.




SOMMAIRE DU CHAPITRE XII

  La loi fondamentale chimique de la conservation de la matire
     (constance de la matire).--La loi fondamentale physique de la
     conservation de la force (constance de l'nergie).--Union des
     deux lois fondamentales dans la loi de substance.--Notions de
     substance kintique, pyknotique et dualiste.--Monisme de la
     matire.--Masse ou matire corporelle (matire
     pondrable).--Atomes et lments.--Affinits lectives des
     lments.--Atome-Ame (Sensation et tendance de la
     masse).--Existence et essence de l'ther.--Ether et
     masse.--Force et nergie.--Force de tension et force
     vive.--Unit des forces naturelles.--Toute-puissance de la loi
     de substance.


LITTRATURE

   SPINOZA.--_Ethica; Tractatus theologico politicus._

   M. GRUNWALD.--_Spinoza in Deutschland_ (ouvrage couronn.
   Berlin, 1897).

   A. LAVOISIER.--_Principes de chimie_ (1789).

   G. DALTON.--_Nouveau systme de philosophie chimique._

   G. WENDT.--_Die Entwickelung der Elemente_ (1891).

   FR. MOHR.--_Allgemeine Theorie der Bewegung und Kraft als
   Grundlage der Physik und Chemie_ (1869).

   R. MAYER.--_Die Mechanik der Waerme_ (1842).

   H. HELMHOLZ.--_Ueber die Erhaltung der Kraft_ (Berlin, 1847).

   H. HERTZ.--_Ueber die Beziehungen zwischen Licht und
   Elektrizitat_ (9ter Aufl., 1895).

   J.-G. VOGT.--_Das Wesen der Elektrizitat und der Magnetismus auf
   Grund eines einheitlichen Substanz Begriffs_ (Leipzig, 1897).


Je considre comme la suprme, la plus gnrale des lois de la nature,
la vritable et unique _loi fondamentale cosmologique_, la _loi de
substance_; le fait de l'avoir dcouverte et dfinitivement tablie
est le plus grand vnement intellectuel du XIXe sicle, en ce sens
que toutes les autres lois naturelles connues s'y subordonnent. Par le
terme de _loi de substance_, nous entendons  la fois deux lois
extrmement gnrales, d'origine et d'ge trs diffrents: la plus
ancienne est la loi _chimique_ de la conservation de la matire, la
plus rcente, la loi _physique_ de la conservation de la force[42].
Ces deux lois fondamentales des sciences exactes sont insparables
dans leur essence, ainsi que cela apparatra de soi-mme  beaucoup de
lecteurs et que cela a t reconnu par la plupart des naturalistes
modernes. Cependant cet axiome fondamental est trs combattu d'autre
part, aujourd'hui encore et on doit avant tout le dmontrer. Il nous
faut donc commencer par jeter un regard rapide sur chacune de ces deux
lois en particulier.

  [42] E. HAECKEL, _Monisme_ (1892), 8e d. (trad. fran.).


=Loi de la conservation de la matire= (ou de la constance de la
matire) LAVOISIER (1789).--_La somme de matire qui remplit l'espace
infini est constante._ Quand un corps semble disparatre, il ne fait
que changer de forme. Quand le carbone brle, il se transforme, en se
mlangeant  l'oxygne de l'air, en acide carbonique gazeux: lorsqu'un
morceau de sucre se dissout dans l'eau, il passe de la forme solide 
la forme liquide. De mme, la matire ne fait que changer de forme
lorsqu'un nouveau corps semble se produire; lorsqu'il pleut, la vapeur
d'eau de l'air tombe sous forme de gouttes de pluie; quand le fer se
rouille, la couche superficielle du mtal s'allie  l'eau et 
l'oxygne de l'air pour former ainsi la rouille ou oxyde de fer
hydrat. Nulle part dans la nature nous ne voyons de la matire
nouvelle se produire ou tre cre; nulle part nous ne voyons que la
matire existante vienne  disparatre ou  tre anantie. Ce principe
exprimental est aujourd'hui le premier et inbranlable axiome
fondamental de la chimie et peut tre  tout instant immdiatement
dmontr  l'aide d'une _balance_. Mais c'est l l'immortel service
qu'a rendu le grand chimiste franais LAVOISIER, d'avoir le premier
fourni cette preuve au moyen de la balance. Aujourd'hui, tous les
naturalistes qui, pendant de longues annes, se sont occups de
l'tude des phnomnes naturels et qui ont rflchi, sont si
profondment convaincus de l'absolue constance de la matire, qu'ils
ne peuvent plus mme concevoir le contraire.


=Loi de la conservation de la force= (ou de la constance de
l'nergie), ROBERT MAYER, (1842).--_La somme de force qui agit dans
l'espace infini et produit tous les phnomnes est constante._ Quand
la locomotive entrane le train, la force de tension de la vapeur
d'eau chauffe se transforme en la force vive du mouvement mcanique;
lorsque nous entendons le sifflet de la locomotive, les ondes sonores
de l'air branl sont recueillies par notre tympan et conduites, par
la chane des osselets, au labyrinthe de l'oreille interne, puis, de
l, par le nerf auditif aux cellules ganglionnaires acoustiques qui
constituent la sphre auditive dans le lobe temporal de l'corce
crbrale. L'innombrable profusion de formes merveilleuses qui animent
le globe terrestre ne sont, en dernire instance, que de la lumire
solaire transforme. Chacun sait comment les progrs merveilleux de la
technique actuelle nous ont permis de transformer l'une en l'autre les
diverses forces de la nature: la chaleur devient mouvement, celle-ci
lumire ou son, celle-ci lectricit ou inversement. La _mesure_
exacte de la somme de force qui agit lors de cette transformation a
montr que cette force, elle aussi, demeure constante. Il n'y a
pas dans l'Univers une particule de force motrice qui se perde;
aucune particule nouvelle ne s'ajoute  ce qui existait. Dj,
en 1837, F. MOHR,  Bonn, s'tait beaucoup approch de cette
dcouverte fondamentale; elle a t faite en 1842, par le
remarquable mdecin souabe, ROBERT MAYER; indpendamment de lui
et presque en mme temps, le clbre physiologiste H. HELMHOLZ
arrivait  poser le mme principe; il en dmontrait, cinq ans
plus tard, l'applicabilit gnrale et les consquences fcondes
dans tous les domaines de la _physique_. Nous devrions pouvoir
dire aujourd'hui que le mme principe domine aussi le domaine entier
de la _physiologie_--c'est--dire de la physique organique!--si nous
n'tions pas contredits par les biologistes vitalistes et par les
philosophes dualistes et spiritualistes. Ceux-ci voient dans les
forces intellectuelles de l'homme un groupe particulier de libres
manifestations de la force non soumises  la loi de l'nergie; cette
conception dualiste puise surtout sa force dans le dogme du libre
arbitre. Nous avons dj vu, en parlant de celui-ci, qu'il tait
inadmissible. En ces derniers temps la physique a distingu la notion
de _force_ de celle d'_nergie_. Pour les considrations gnrales que
nous nous sommes proposes, cette distinction est ngligeable.


=Unit de la loi de substance.=--Ce qui importe bien davantage, pour
notre conception moniste, c'est de nous convaincre que les deux
grandes doctrines cosmologiques: la loi chimique de la conservation de
la matire et la loi physique de la conservation de la force, forment
un tout indissoluble; les deux thories sont aussi troitement lies
l'une  l'autre que les deux objets, la _matire_ et la _force_ (ou
nergie). A beaucoup de philosophes et de naturalistes monistes, cette
_unit fondamentale_ des deux lois apparatra d'elle-mme,
puisqu'elles ne sont que deux aspects diffrents d'un seul et mme
objet, le _Cosmos_; nanmoins cette conviction toute naturelle est
bien loin de jouir de l'adhsion universelle. Elle est, au contraire,
nergiquement combattue par toute la philosophie dualiste, par la
biologie vitaliste, par la psychologie parallliste;--et mme par
beaucoup de monistes (inconsquents!) qui croient trouver une preuve
du contraire dans la conscience, ou dans l'activit intellectuelle
suprieure de l'homme, ou encore dans d'autres phnomnes de la libre
vie de l'esprit.

J'insiste donc tout particulirement sur l'importance fondamentale
d'une loi de substance _unique_, comme expression du lien indissoluble
entre ces deux lois que semblent sparer deux noms distincts. Qu'
l'origine, les deux n'aient pas t conues ensemble et qu'on n'ait
pas reconnu leur unit, c'est ce qui ressort dj du seul fait que les
deux lois ont t dcouvertes  des poques diffrentes. La plus
ancienne, plus aisment constatable, la loi fondamentale chimique de
la constance de la matire, fut pose ds 1789, par LAVOISIER et
grce  l'emploi gnral de la balance elle s'leva au rang de base
de la chimie exacte. Par contre, la plus rcente, beaucoup plus
cache, la loi fondamentale de la constance de l'nergie, ne fut
dcouverte qu'en 1832, par ROBERT MAYER et ne devint qu'avec HELMHOLZ
la base de la physique exacte. L'unit des deux lois fondamentales,
encore souvent conteste aujourd'hui, est exprime par beaucoup de
naturalistes convaincus, sous cette dnomination de Loi de la
conservation de la force et de la matire.

J'ai depuis longtemps propos d'exprimer cette loi fondamentale par la
formule plus courte et plus commode de _loi de substance_ ou de loi
fondamentale cosmologique; on pourrait l'appeler aussi _loi
universelle_ ou loi de constance ou encore axiome de constance de
l'univers; au fond, elle drive ncessairement du _principe de
causalit_[43].

  [43] E. HAECKEL, _Monisme_ (1892); _Ursprung des Menschen_
  (1898).


=Notion de substance.=--Le premier penseur qui introduisit dans la
science la notion de substance, terme tout _moniste_ et qui en
reconnut la partie fondamentale, ce fut le grand philosophe SPINOZA;
son ouvrage principal parut peu aprs sa mort prcoce en 1677, juste
cent ans avant que LAVOISIER, au moyen du grand instrument chimique,
la balance, dmontrt exprimentalement la constance de la matire.
Dans la grandiose conception panthiste de Spinoza la notion du
_Monde_ (_universum_, Cosmos) s'identifie avec la notion totale de
_Dieu_; cette conception est en mme temps le plus pur et le plus
raisonnable _monisme_, et le plus intellectuel, le plus abstrait
_monothisme_. Cette _universelle substance_ ou ce divin tre
cosmique nous montre deux aspects de sa vritable essence, deux
_attributs_ fondamentaux: la _matire_ (la substance-matire est
infinie et _tendue_) et l'_esprit_ (la substance-nergie comprenant
tout et _pensante_). Toutes les fluctuations qu'a subies plus tard la
notion de substance, proviennent, par une analyse logique, de cette
suprme notion fondamentale de SPINOZA que je considre, d'accord avec
GOETHE, comme une des penses les plus hautes, les plus profondes et
les plus vraies de tous les temps. Tous les objets divers de
l'Univers, que nous pouvons connatre, toutes les formes individuelles
d'existence ne sont que des formes spciales et passagres de la
substance, des _accidents_ ou des _modes_. Ces _modes_ sont des objets
corporels, des corps matriels, lorsque nous les considrons sous
l'attribut de l'_tendue_ (comme remplissant l'espace); au
contraire, ce sont des forces ou des ides lorsque nous les
considrons sous l'attribut de la _pense_ (de l'nergie). C'est 
cette conception fondamentale de SPINOZA que notre monisme pur
revient aprs deux cents ans; pour nous aussi la _matire_ (ce qui
remplit l'espace) et l'_nergie_ (la force motrice) ne sont que deux
attributs insparables d'une seule et mme substance.


=La notion de substance kintique= (principe originel de la
vibration).--Parmi les diverses modifications que la notion
fondamentale de substance, par son alliance avec l'atomistique
rgnante, a traverse, dans la physique moderne, indiquons seulement
brivement deux thories qui divergent  l'extrme: la kintique et la
pyknotique. Ces deux thories de la substance s'accordent 
reconnatre que toutes les diverses forces de la nature peuvent tre
ramenes  une force primitive commune: pesanteur et chimisme,
lectricit et magntisme, lumire et chaleur, etc., ne sont que
divers modes de manifestations, divers modes de force ou _dynamodes_
d'une _force primitive_ unique (prodynamis). Cette unique force
primitive gnrale est la plupart du temps conue comme un mouvement
oscillatoire des plus petites parties de la masse, comme une
_vibration des atomes_. Les atomes eux-mmes, d'aprs la notion de
substance kintique courante, sont des particules corporelles,
mortes, discrtes, qui vibrent dans l'espace vide et agissent 
distance. Le vritable et illustre fondateur de cette thorie
kintique de la substance est le grand mathmaticien NEWTON,  qui
l'on doit la dcouverte de la _loi de gravitation_. Dans son principal
ouvrage, _Philosophiae naturalis principia mathematica_ (1687), il
dmontra que l'Univers tout entier tait rgi par une seule et mme
loi fondamentale, celle de l'_attraction de la masse_, d'o il suit
que la gravitation reste constante; l'attraction des deux particules
de matire est toujours en rapport direct de leur masse et en rapport
inverse du carr de leur distance. Cette _force de pesanteur_ gnrale
provoque aussi bien la chute de la pomme et le flux de la mer que la
rotation des plantes autour du soleil et les mouvements cosmiques de
tous les corps de l'univers. L'immortel mrite de NEWTON c'est d'avoir
tabli dfinitivement cette loi de gravitation et d'en avoir trouv
une formule mathmatique inattaquable. Mais cette _formule
mathmatique morte_  laquelle les naturalistes, ici comme dans
beaucoup d'autres cas, s'attachent par dessus tout, nous donne
simplement la dmonstration _quantitative_ de la thorie; elle ne nous
fait pas entrevoir le moins du monde la nature _qualitative_ des
phnomnes. L'immdiate _action  distance_ que NEWTON dduisit de sa
loi de gravitation et qui est devenue un des dogmes les plus
importants et les plus dangereux de la physique ultrieure, ne nous
fournit pas le moindre aperu sur les vraies causes de l'attraction
des masses; bien plus, elle nous barre le chemin qui pourrait nous
conduire vers ces causes. Je prsume que les spculations de NEWTON
sur sa mystrieuse action  distance n'ont pas peu contribu 
entraner le pntrant mathmaticien anglais dans l'obscur labyrinthe
de rverie mystique et de superstition thiste, dans lequel il a pass
les 34 dernires annes de sa vie; il a mme fini par construire des
hypothses mtaphysiques sur les prophties de Daniel et sur les
stupides fantaisies de la rvlation de saint Jean.


=La notion de substance pyknotique= (Principe originel de condensation
ou pyknose).--La thorie moderne de la _densation_ ou thorie de la
substance pyknotique est en contradiction radicale avec la thorie
courante de la _vibration_ ou thorie de la substance kintique. La
premire a t expose le plus explicitement par J. G. VOGT, dans son
ouvrage fcond en aperus, sur _La nature de l'lectricit et du
magntisme fonde sur la notion d'une substance unique_ (1891). VOGT
admet comme force originelle gnrale du Cosmos, comme _prodynamie_
universelle, non pas la _vibration_ des particules de matire, se
mouvant dans l'espace vide, mais la _condensation_ ou densation
individuelle d'une substance unique qui remplit continuellement tout
l'espace infini, c'est--dire ininterrompu et sans intervalles vides;
la seule forme d'action mcanique (_agens_) inhrente  cette
substance consiste en ce que, par l'effort de condensation (ou
contraction), il se produit d'infiniment petits centres de
condensation, qui peuvent, il est vrai, varier de densit et par suite
de volume, mais qui, en eux-mmes, demeurent constants. Ces minuscules
parties individuelles de l'universelle substance, ces centres de
condensation qu'on pourrait appeler pyknatomes correspondent, d'une
faon gnrale, aux atomes primitifs ou dernires particules,
discrtes, de la matire dans la notion de substance kintique, mais
ils s'en distinguent essentiellement en ce qu'ils possdent sensation
et tendance (ou mouvement volontaire sous sa forme la plus primitive),
c'est--dire qu'en un certain sens ils ont une _me_--souvenir de la
doctrine du vieil EMPDOCLE sur l'amour et la haine des lments. De
plus, ces atomes anims n'errent pas dans l'espace vide, mais dans
cette substance intermdiaire, continue, infiniment subtile qui
constitue la partie non condense de la substance primitive. Grce 
certaines _constellations_, centres de troubles ou systmes
dformateurs, des masses de centres de condensation marchent
rapidement les uns vers les autres pour constituer une grande tendue
et arrivent  l'emporter en poids sur les masses environnantes. Par
l, la substance qui,  l'tat de repos primitif, possdait partout la
mme densit moyenne, se spare ou se diffrencie en deux lments
principaux: les centres de dformation qui dpassent la densit
moyenne _positivement_, par la pyknose, constituent les _masses_
pondrables des corps cosmiques (ce qu'on appelle la matire
pondrable); la substance intermdiaire plus subtile,  son tour, qui
en dehors des centres remplit l'espace et la densit moyenne
_ngativement_, constitue _l'ther_ (matire impondrable). La
consquence de cette sparation entre la masse et l'ther est une
lutte sans trve entre ces deux partis antagonistes de la substance et
cette lutte est la cause de tous les processus physiques. La _masse_
positive, vhicule du sentiment de plaisir, s'efforce toujours
davantage de complter le processus de condensation commenc et runit
les plus hautes valeurs d'nergie _potentielle_; l'ther _ngatif_, au
contraire, s'oppose dans la mme proportion,  toute lvation de sa
tension et du sentiment de dplaisir qui y est attach; il runit les
plus hautes valeurs d'nergie _actuelle_.

Nous serions entrans trop loin si nous voulions exposer plus  fond
la profonde thorie de la condensation de $1; le lecteur que la
question intresserait devra chercher  comprendre les groupes
d'ides dont la difficult tient au sujet lui-mme, dans l'extrait
populaire, crit avec clart, qui rsume le second volume de l'ouvrage
cit. Je suis, quant  moi, trop peu familier avec la physique et les
mathmatiques pour pouvoir sparer leurs bons et leurs mauvais cts;
je crois pourtant que cette notion de la substance _pyknotique_, pour
tous les biologistes convaincus de l'_unit de la nature_, pourra
paratre  maints gards plus acceptable que la notion de substance
_kintique_ actuellement rgnante. Un malentendu pourra aisment
rsulter de ceci: que VOGT pose son processus cosmique de
condensation, en contradiction radicale avec le phnomne gnral du
_mouvement_, entendant par l la _vibration_ au sens de la physique
moderne. Mais son hypothtique condensation (pyknosis), implique
aussi bien le _mouvement_ de la substance que l'hypothtique
vibration; seulement le mode de mouvement et l'attitude des
particules de substance qui se meuvent, sont tout autres dans la
premire hypothse que dans la seconde. D'ailleurs, la thorie de la
condensation ne supprime aucunement la thorie de la vibration dans
son ensemble, elle en carte seulement une importante partie.

La physique moderne,  l'heure qu'il est, s'en tient encore presque
toute, timidement,  l'ancienne thorie de la vibration,  la notion
de l'action immdiate  distance et de l'ternelle vibration des
atomes morts dans l'espace vide; elle rejette, par suite, la thorie
pyknotique. Quand mme cette dernire serait encore trs imparfaite et
quand bien mme les spculations originales de VOGT seraient souvent
des erreurs, je regarderais cependant comme un grand mrite de la part
de ce philosophe naturaliste, qu'il ait limin les principes
inadmissibles de la thorie de la substance kintique. D'aprs ma
manire de voir personnelle, et d'aprs celle aussi de beaucoup
d'autres naturalistes penseurs, je voudrais maintenir, dans la thorie
de la substance pyknotique de VOGT, les principes suivants qui y sont
contenus et que je tiens pour indispensables  toute conception de la
substance vraiment _moniste_, comprenant vraiment tout le domaine de
la nature organique et inorganique: I. Les deux lments principaux de
la substance, la masse et l'ther, ne sont pas morts et mus seulement
par des forces extrieures, mais ils possdent la sensation et la
volont (naturellement au plus bas degr!); ils prouvent du plaisir
dans la condensation, du dplaisir dans la tension; ils tendent vers
la premire et luttent contre la seconde. II. Il n'y a pas d'espace
vide; la partie de l'espace infini que n'occupent pas les
atomes-masses est remplie par l'ther. III. Il n'y a pas d'action
immdiate  distance  travers l'espace vide; toute action des masses
corporelles l'une sur l'autre rsulte soit d'un contact immdiat, par
rapprochement des masses, soit d'une transmission par l'ther.


=La notion dualiste de substance.=--Les deux thories de la substance
que nous venons d'opposer l'une  l'autre, sont, en principe, toutes
deux _monistes_, puisque la diffrence entre les deux lments
principaux de la substance (masse et ther) n'est pas primitive; il
faut en outre admettre un contact et une rciprocit d'action directs
et permanents entre les deux substances. Il en est tout autrement dans
les thories _dualistes_ de la substance qui prvalent, aujourd'hui
encore, dans la philosophie idaliste et spiritualiste; elles sont
d'ailleurs soutenues par l'influente thologie, en tant du moins que
celle-ci intervient dans ces spculations mtaphysiques. D'aprs ces
thories, il faudrait distinguer dans la substance deux lments
principaux tout  fait diffrents: l'un _matriel_, l'autre
_immatriel_. La _substance matrielle_ constitue le _monde des
corps_, dont l'tude est l'objet de la physique et de la chimie: c'est
pour elle seule que vaut la loi de la conservation de la matire et de
l'nergie (en tant, du moins, qu'on ne la croit pas tire du nant
ou qu'on n'invoque pas de miracle quelconque!). La _substance
immatrielle_, au contraire, constitue le _monde des esprits_ dans
lequel cette loi n'a pas cours; ici, les lois de la physique et de la
chimie, ou bien sont sans valeur ou bien sont subordonnes  la
force vitale, ou  la volont libre,  la toute-puissance divine
ou autres fantmes qui n'ont rien  voir avec la _science_ critique. A
vrai dire, ces erreurs absolues n'ont plus besoin aujourd'hui d'tre
rfutes; car jusqu' ce jour l'exprience ne nous a appris 
connatre aucune _substance immatrielle_, aucune force qui ne soit
pas lie  une matire, aucune forme d'nergie qui ne s'effectue pas
au moyen de mouvements de la matire, soit de la masse, soit de
l'ther, soit des deux lments  la fois. Mme les formes d'nergie
les plus compliques et les plus parfaites que nous connaissions, la
vie psychique des animaux suprieurs, la pense et la raison humaines,
reposent sur des processus matriels, sur des changements dans le
neuroplasma des cellules ganglionnaires; on ne peut pas les concevoir
sans cela. J'ai dj dmontr (chap. XI) que l'hypothse physiologique
d'une substance me spciale, immatrielle, tait inadmissible.


=Masse ou matire corporelle= (matire pondrable).--La science de
cette partie _pondrable_ de la matire fait avant tout l'objet de la
_chimie_. Les extraordinaires progrs thoriques accomplis par cette
science au cours du XIXe sicle, et l'influence inoue qu'ils ont
exerce dans tous les domaines de la vie pratique,--sont connus de
tous. Nous nous contenterons donc de quelques remarques  propos des
plus importantes questions thoriques touchant la nature de la masse.
La chimie analytique est parvenue, on le sait,  ramener les
innombrables corps de la nature, en les dissociant,  un petit nombre
de substances premires ou _lments_, c'est--dire de corps simples
qu'on ne peut plus dissocier. Le nombre de ces lments s'lve
environ  soixante-dix. Il n'y en a qu'une petite fraction (en somme,
quatorze), qui soient rpandus sur toute la terre et qui sont d'une
grande importance; la majeure partie consiste en lments rares et peu
importants (c'est le cas pour la plupart des mtaux). La _parent_
entre certains de ces lments qui constituent des _groupes_ et les
rapports remarquables qui existent entre leurs poids atomiques (ainsi
que l'ont dmontr L. MEYER et MENDELEJEFF, dans leur _systme
priodique des lments_), rendent trs vraisemblable que ces lments
ne sont pas des _espces absolument fixes de la matire_, qu'ils ne
sont pas des grandeurs ternellement constantes. Dans ce systme, on a
rparti les soixante-dix lments en huit groupes principaux et on les
a ordonns,  l'intrieur de ceux-ci, d'aprs la grandeur de leurs
poids atomiques, de sorte que les lments chimiques analogues forment
des sries de familles. Les rapports entre corps d'un mme groupe dans
le systme naturel des lments rappellent, d'une part, les phnomnes
analogues que prsentent les divers composs du carbone; d'autre part,
les rapports entre groupes parallles que nous observons dans le
systme naturel des espces vgtales et animales. De mme que, dans
ce dernier cas, la parent entre formes analogues provient de la
descendance commune de formes ancestrales plus simples--de mme, il
est trs probable que la mme explication vaut pour les familles et
les ordres d'lments. Nous pouvons donc admettre que les lments
empiriques actuels ne sont pas vritablement des _espces fixes de la
matire_, simples et constantes, mais qu'elles sont, ds l'origine,
composes d'atomes primitifs simples, tous identiques, dont le nombre
et la position varient seuls. Les spculations de G. WENDT, W. PREYER,
W. CROOKES et d'autres, ont montr de quelle manire on pouvait
concevoir que tous les lments se soient diffrencis  partir d'une
seule et unique _matire premire_, le _prothyl_.


=Atomes et lments.=--Il faut bien distinguer la _thorie des atomes_
actuelle, telle qu'elle apparat  la chimie comme un auxiliaire
indispensable, de l'ancien _atomisme_ philosophique, tel que
l'enseignaient dj, il y a plus de deux mille ans, les philosophes
monistes minents de l'antiquit: LEUCIPPE, DMOCRITE et LUCRCE: cet
atomisme se complta et prit plus tard une nouvelle direction, grce 
DESCARTES, HOBBES, LEIBNITZ et autres philosophes minents. Il n'a
t donn de l'_empirisme moderne_ une conception prcise et
acceptable, un _fondement empirique_ qu'en 1808, par le chimiste
anglais DALTON qui posa la loi des proportions simples et multiples
dans la formation des combinaisons chimiques. Il dtermina d'abord les
_poids atomiques des divers lments_, posant ainsi la _base exacte_,
inbranlable, sur laquelle reposent les nouvelles thories chimiques;
celles-ci sont toutes _atomistes_ en tant qu'elles admettent que les
lments sont composs de particules identiques, minuscules,
discrtes, qu'on ne peut dissocier. Le problme de la _nature_ propre
des atomes, de leur forme, de leur grandeur, la question de savoir
s'ils sont anims restent d'ailleurs hors de cause; car ces qualits
sont hypothtiques; au contraire, le _chimisme_ des atomes ou leurs
affinits chimiques, c'est--dire la proportion constante dans
laquelle ils se combinent avec les atomes d'autres lments[44],--est
tout empirique.

  [44] E. HAECKEL. _Le Monisme_, 1892, traduction franaise.


=Affinits lectives des lments.=--L'attitude variable des lments
isols  l'gard les uns des autres, ce que la chimie dsigne du nom
d'affinit, est une des proprits les plus importantes de la masse
et se manifeste par les divers rapports de quantit ou proportions
dans lesquelles s'effectue leur combinaison, et dans l'intensit avec
laquelle elle se produit. Tous les degrs d'inclination, depuis la
plus complte indiffrence, jusqu' la plus violente passion,
s'observent dans l'attitude chimique des divers lments  l'gard les
uns des autres, de mme que dans la psychologie de l'homme et en
particulier dans l'inclination des deux sexes l'un pour l'autre, le
mme phnomne joue un grand rle. GOETHE a rapproch, comme on sait,
dans son roman classique les _Affinits lectives_, les rapports entre
deux amoureux des phnomnes de mme nature, qui interviennent dans
les combinaisons chimiques. L'irrsistible passion qui entrane
Edouard vers la sympathique Ottilie, Pris vers Hlne, et qui
triomphe de tous les obstacles de la raison et de la morale est la
mme puissante force d'attraction inconsciente qui, lors de la
fcondation des oeufs animaux ou vgtaux, pousse le spermatozode
vivant  pntrer dans l'ovule; c'est encore le mme mouvement violent
par lequel deux atomes d'hydrogne et un atome d'oxygne s'unissent
pour former une molcule d'eau. Cette foncire _Unit des affinits
lectives dans toute la nature_, depuis le processus chimique le plus
simple, jusqu'au plus compliqu des romans d'amour, a t reconnue ds
le Ve sicle avant Jsus-Christ, par le grand philosophe naturaliste
grec, EMPDOCLE, dans sa doctrine de _l'amour et de la haine des
lments_. Elle est confirme par les intressants progrs de la
_psychologie cellulaire_, dont la haute importance n'a t entrevue
qu'en ces trente dernires annes. Nous appuyons l-dessus notre
conviction que les _atomes_, dj, possdent sous leur forme la plus
simple, la sensation et la volont--ou plutt: le _sentiment_
(Aesthesis) et l'_effort_ (tropesis)--c'est--dire une _me_
universelle sous sa forme la plus primitive. Mais on en peut dire
autant des molcules ou particules de matire constitues par la
runion de deux ou plusieurs atomes. Par la combinaison, enfin, de
diverses de ces molcules se produisent d'abord les combinaisons
chimiques simples, puis les plus complexes, dans lesquelles le mme
jeu se rpte sous une forme plus complique.


=Ether= (_Matire impondrable_).--L'tude de cette partie
_impondrable_ de la matire est avant tout l'objet de la _physique_.
Aprs avoir depuis longtemps admis l'existence d'un mdium infiniment
subtil, remplissant l'espace en dehors de la matire et avoir invoqu
cet ther pour expliquer divers phnomnes (la _lumire_
surtout)--ce n'est qu'en la seconde moiti du XIXe sicle qu'on est
parvenu  connatre plus exactement cette merveilleuse substance et ce
progrs se rattache aux surprenantes dcouvertes empiriques faites
dans le domaine de l'_lectricit_,  leur connaissance exprimentale,
 leur comprhension thorique et  leur application pratique.
Signalons en premier lieu ici, comme ayant fray les voies, les
recherches clbres d'HENRI HERTZ,  Bonn (1888); on ne saurait trop
dplorer la mort prcoce de ce jeune physicien de gnie qui donnait
les plus grandes esprances; c'est l, comme la mort trop prmature
de SPINOZA, de RAPHAL, de SCHUBERT et de tant d'autres jeunes gens de
gnie, un de ces _faits brutaux_ dans l'histoire de l'humanit qui,
par eux-mmes, suffisent dj compltement  rfuter le mythe
inadmissible d'une Sage Providence et d'un Pre cleste qui ne
serait qu'amour.


=L'existence de l'ther= ou de l'_ther cosmique_, comme matire
relle, est aujourd'hui (depuis douze ans) un _fait positif_. On peut,
il est vrai, lire aujourd'hui encore que l'ther est une pure
hypothse; cette affirmation errone est rpte, non seulement par
des philosophes et des crivains populaires qui ne sont pas au courant
des faits, mais encore par quelques prudents physiciens exacts. Mais
on devrait, tout aussi lgitimement, nier l'existence de la matire
pondrable, de la masse. Sans doute, il y a aujourd'hui encore des
mtaphysiciens qui en viennent l et dont la suprme sagesse consiste
 nier (ou du moins  rvoquer en doute) la ralit du monde
extrieur; d'aprs eux, il n'existe, en somme, qu'un seul tre rel, 
savoir leur chre personne ou plutt l'me immortelle qu'elle
renferme. Quelques physiologistes minents ont mme, en ces derniers
temps, accept ce point de vue ultra idaliste qui avait dj t
dvelopp dans la mtaphysique de DESCARTES, BERKELEY, FICHTE et
autres; ils affirment dans leur _psychomonisme_: Il n'existe qu'une
chose et c'est mon me. Cette affirmation spiritualiste hardie nous
semble reposer sur une dduction fausse tire de la remarque trs
juste de KANT:  savoir que nous ne pouvons connatre du monde
extrieur que les phnomnes rendus possibles par nos _organes_
humains de connaissance, le cerveau et les organes des sens. Mais si,
par leur fonctionnement, nous ne pouvons atteindre qu' une
connaissance imparfaite et limite du monde des corps, cela ne nous
donne pas le droit d'en nier l'existence. Pour moi du moins, l'ther
_existe_ aussi certainement que la masse, aussi certainement que
moi-mme lorsque je rflchis et que j'cris sur ces questions. Si
nous nous convainquons de la ralit de la _matire_ pondrable, par
la mesure et le poids, par des expriences mcaniques et chimiques,
nous pouvons tout aussi bien nous convaincre de l'existence de
l'_ther_ impondrable, par les expriences d'optique et
d'lectricit.


=Nature de l'ther.=--Bien qu'aujourd'hui presque tous les physiciens
considrent l'existence relle de l'ther comme un fait positif, et
bien que nous connaissions trs exactement, grce  d'innombrables
expriences (surtout d'optique et d'lectricit) les nombreux _effets_
de cette matire merveilleuse,--cependant nous ne sommes pas encore
parvenus  connatre avec clart et certitude sa vraie _nature_. Au
contraire, aujourd'hui encore, les opinions des physiciens les plus
minents, qui ont spcialement tudi la question, divergent
profondment; elles se contredisent mme sur les points les plus
importants. Chacun est donc libre d'adopter, parmi les hypothses
contradictoires, celle qui sera le plus conforme  son degr de
connaissance et  la force de son jugement (qui tous deux resteront
toujours trs imparfaits). L'opinion  laquelle j'en suis venu aprs
avoir mrement rflchi (et bien que je ne sois qu'un _dilettante_ sur
ce terrain), peut tre rsume dans les huit propositions suivantes:

I. L'ther remplit, sous forme de _matire continue_, tout l'espace
cosmique, en tant que celui-ci n'est pas occup par la masse (ou
matire pondrable); il comble en outre tous les intervalles laisss
entre les atomes de celle-ci; II. L'ther ne possde probablement
encore _aucun chimisme_ et n'est pas encore compos d'atomes, comme la
masse; si l'on admet qu'il est compos d'atomes identiques, infiniment
petits (par exemple de petites sphres d'ther de mme grandeur), on
doit alors admettre aussi qu'entre celles-ci, il existe encore quelque
chose d'autre, soit l'espace vide, soit un troisime mdium tout 
fait inconnu, un _Interther_ tout hypothtique; le problme de son
essence soulverait les mmes difficults que lorsqu'il s'agissait de
l'ther (_in infinitum_); III. L'hypothse d'un espace vide et d'une
action  distance immdiate, n'tant plus gure possible dans l'tat
actuel de la science (ou du moins, ne conduisant  aucune claire
conception moniste), j'admets une _structure particulire de l'ther_
qui ne serait pas atomistique comme celle de la masse pondrable et
qu'on pourrait provisoirement concevoir (sans dfinition plus
prcise), comme une structure _thrique_ ou _dynamique_. IV. L'_tat
d'agrgat_ de l'ther, par suite de cette hypothse, serait galement
particulier et diffrent de celui de la masse; il ne serait ni gazeux,
ni solide, comme le soutiennent certains physiciens; la meilleure
faon de se le reprsenter, c'est peut-tre de le comparer  une gele
infiniment tnue, lastique et lgre. V. L'ther est une _matire
impondrable_, en ce sens que nous ne possdons aucun moyen de
dterminer exprimentalement son poids; s'il en a rellement un, ce
qui est trs vraisemblable, ce poids est infiniment petit et chappe 
la mesure de nos plus fines balances. Quelques physiciens ont essay
de calculer le poids de l'ther d'aprs l'nergie des ondes
lumineuses; ils ont trouv qu'il tait quinze trillions de fois plus
petit que celui de l'air atmosphrique; en tous cas, une sphre
d'ther du mme volume que la terre pserait _au moins_ 250 livres
(?). VI. L'tat d'agrgat de l'ther peut probablement (en vertu de la
thorie pyknotique), dans des conditions dtermines par une
condensation croissante, passer  l'tat gazeux de la masse, de mme
que celui-ci, par un refroidissement croissant, pourra redevenir
liquide et ensuite solide. VII. Ces _tats d'agrgat de la matire_
s'ordonnent par consquent (ce qui est trs important pour la
_Cosmognie_ moniste), suivant une srie gntique continue, nous en
distinguerons cinq moments: 1 L'tat thrique; 2 le gazeux; 3 le
liquide; 4 le liquide-solide (dans le plasma vivant); 5 l'tat
solide. VIII. L'ther est infini et incommensurable tout comme
l'espace qu'il remplit; il est ternellement en mouvement. Ce _motus
propre de l'ther_ (qu'on le conoive comme une vibration, une
tension, une condensation, etc.), en rciprocit d'action avec les
mouvements de la masse (gravitation), est la cause dernire de tous
les phnomnes.


=Ether et masse.=--La colossale question de la nature de l'ther
ainsi qu'HERTZ la nomme avec raison, comprend celle de ses rapports
avec la masse; car ces deux lments principaux de la matire sont non
seulement partout en contact extrieur trs intime, mais encore en
continuelle _rciprocit d'action_ dynamique. On peut rpartir les
phnomnes naturels les plus gnraux, dsigns par la physique sous
le nom de forces naturelles ou de fonctions de la matire, en deux
groupes, dont l'un comprend _surtout_ (mais pas exclusivement) les
fonctions de l'ther, l'autre celles de la masse; on obtient alors le
schma suivant que j'ai donn (1892) dans le _Monisme_:


Univers (= Nature = Substance = Cosmos)

  I. =ther= (IMPONDERABILE          | II. =Masse= (PONDERABLE, SUBSTANCE
  A L'TAT DE TENSION)               | A L'TAT DE CONDENSATION)
                                     |
                                     |
  1. _Etat d'agrgat_: thrique (ni | 1. _Etat d'agrgat_: pas thrique
  gazeux, ni liquide, ni solide).    | (mais gazeux, liquide ou
                                     | solide).
                                     |
  2. _Structure_: pas atomique,      | 2. _Structure_: atomique,
  continue, compose de particules   | discontinue, compose d'infiniment
  discrtes (atomes).                | petites particules (atomes)
                                     | discrtes.
                                     |
  3. _Fonctions principales_:        | 3. _Fonctions principales_:
  lumire, chaleur rayonnante,       | pesanteur, inertie, chaleur
  lectricit, magntisme.           | latente, chimisme.


Les deux groupes de fonctions de la matire, opposs l'un  l'autre
dans ce schma, peuvent en quelque mesure tre regards comme
rsultant de la premire division du travail de la matire, comme
l'_ergonomie primaire de la matire_. Mais cette distinction ne marque
pas une sparation absolue entre les deux groupes opposs; au
contraire, tous deux restent unis, conservent un lien et demeurent
partout en constante rciprocit d'action. Les processus optiques et
lectriques de l'ther sont, comme on sait, troitement lis aux
changements mcaniques et chimiques de la masse; la chaleur rayonnante
de celui-l passe directement  l'tat de chaleur latente ou chaleur
mcanique de celle-ci; la gravitation ne peut agir sans que l'ther ne
serve d'intermdiaire  l'attraction des atomes spars, puisque nous
ne saurions admettre d'action  distance. La transformation d'une des
formes de l'nergie en l'autre, dmontre par la loi de la
conservation de la force confirme en mme temps la constante
rciprocit d'action entre les deux parties essentielles de la
substance, l'_ther_ et la _masse_.


=Force et nergie.=--La grande loi fondamentale de la nature, que nous
plaons sous le nom de loi de substance en tte de toutes les
considrations d'ordre physique, a t dsigne originellement, par R.
MEYER qui la formula (1842) et par HELMHOLZ qui la dveloppa (1847),
sous le nom de _loi de la conservation de la force_. Dix ans
auparavant, dj, un autre naturaliste allemand, FR. MOHR, de Bonn, en
avait clairement expos l'essentiel (1837). Plus tard, la physique
moderne spara l'ancienne notion de _force_ de celle d'_nergie_, dont
elle ne se sparait pas  l'origine. Aussi cette mme loi est-elle
ordinairement dsigne aujourd'hui du nom de loi de la _constance de
l'nergie_. Pour l'tude gnrale, dont je dois me contenter ici et
pour le grand principe de la conservation de la substance, cette
distinction subtile n'entre pas en ligne de compte. Le lecteur que
cette question intresserait en trouverait une explication trs
claire, par exemple, dans le travail remarquable du physicien anglais
TYNDALL, sur la loi fondamentale de la nature[45]. La porte
universelle de cette grande loi cosmologique y est bien mise en
lumire, de mme que son application aux problmes les plus
importants, dans les domaines les plus diffrents. Nous nous
contenterons de relever ici le fait important qu'aujourd'hui le
principe de l'nergie et la certitude de l'unit des forces
naturelles qui s'y rattache, ainsi que leur origine commune, sont
reconnus par tous les physiciens comptents et considrs comme le
progrs le plus important de la physique au XIXe sicle. Nous savons
aujourd'hui que la chaleur est une forme de _mouvement_ au mme titre
que le son, l'lectricit au mme titre que la lumire et le chimisme
au mme titre que le magntisme. Nous pouvons, par des procds
appropris, transformer une de ces forces en l'autre et nous
convaincre ainsi, en mesurant avec exactitude, que jamais il ne se
perd la plus petite particule de leur somme totale.

  [45] JOHN TYNDALL: _Fragments d'histoire naturelle_.


=Force de tension et force vive= (_nergie potentielle et nergie
actuelle_).--La somme totale de la force ou nergie dans l'univers
reste constante, quels que soient les phnomnes qui nous frappent;
elle est ternelle et infinie comme la matire,  laquelle elle est
lie indissolublement. Tout le jeu de la nature consiste en
l'alternance du repos apparent avec le mouvement; mais les corps
immobiles possdent une quantit indestructible de force, tout comme
les corps en mouvement. Dans le mouvement lui-mme, la force de
tension des premiers se transforme en la force vive des seconds. Le
principe de la conservation de la force concernant aussi bien la
rpulsion que l'attraction, nonce l'affirmation que la valeur
mcanique des forces de tension et des forces vives dans le monde
matriel, est une quantit constante. En un mot, le capital de force
de l'univers se compose de deux parties qui, d'aprs un rapport de
valeur dtermin, peuvent se transformer l'une en l'autre. La
diminution de l'une entrane l'augmentation de l'autre; la valeur
totale de la somme reste cependant immuable. La _force de tension_ ou
_nergie potentielle_ et la _force vive_ ou _nergie actuelle_ se
transforment continuellement l'une en l'autre, sans que la somme
totale infinie de force, dans l'univers infini, prouve jamais la
moindre perte.


=Unit des forces de la nature.=--Aprs que la physique moderne et
pos la loi de substance  propos des rapports trs simples des corps
inorganiques, la physiologie en dmontra la valeur gnrale dans le
domaine tout entier de la nature organique. Elle montra que toutes les
fonctions vitales de l'organisme--sans exception!--reposent sur un
continuel _change de forces_ et sur l'change de matriaux qui s'y
rattache, aussi bien que les processus les plus simples de ce qu'on
appelle la nature inanime. Non seulement la croissance et la
nutrition des plantes et des animaux, mais encore leurs fonctions de
sensation et de mouvement, leur activit sensorielle et leur vie
psychique,--ont pour base la transformation de la force de tension en
force vive et inversement. Cette loi suprme rgit encore les
phnomnes les plus parfaits du systme nerveux qu'on dsigne, chez
les animaux suprieurs et chez l'homme, sous le nom de _vie
intellectuelle_.


=Toute-puissance de la loi de substance.=--Notre ferme conviction
moniste, que la loi fondamentale cosmologique vaut universellement
dans la _nature entire_, est de la plus haute importance. Car non
seulement elle dmontre _positivement_ l'unit foncire du Cosmos et
l'enchanement causal de tous les phnomnes que nous pouvons
connatre, mais elle ralise, en outre, _ngativement_, le suprme
progrs intellectuel, la chute dfinitive des _trois dogmes centraux
de la mtaphysique_: Dieu, la libert et l'immortalit. En tant que
la loi de substance nous dmontre que partout les phnomnes ont des
causes mcaniques, elle se rattache  la _loi gnrale de causalit_.




La loi de substance ou loi nouvelle

A LA LUMIRE DE LA PHILOSOPHIE DUALISTE

ET DE LA PHILOSOPHIE MONISTE

  =Dualisme=                             =Monisme=
  (CONCEPTION TLOLOGIQUE)              (CONCEPTION MCANISTE)


  1. _Le monde_ (Cosmos) comprend        1. _Le monde_ (Cosmos) ne comprend
  deux domaines distincts, celui         qu'un seul et unique
  de la _nature_ (des corps matriels)   domaine: le _royaume de la
  et celui de l'_esprit_ (du             substance_; ses deux attributs
  monde psychique immatriel).           insparables sont la _matire_
                                         (substance tendue) et l'_nergie_
                                         (la force efficiente).

  2. Par suite, le royaume de la         2. Par suite, le royaume tout
  science se divise en deux domaines     entier de la science, forme un
  distincts: _sciences naturelles_       domaine, unique; les sciences
  (thorie empirique des                 dites _de l'esprit_ ne sont que
  processus mcaniques) et _sciences     certaines parties des _sciences
  de l'esprit_ (thorie transcendentale  naturelles_ universelles; toute
  des processus psychiques).             vritable science repose sur
                                         l'empirisme, non sur la
                                         transcendance.

  3. La connaissance des _phnomnes     3. La connaissance de _tous_ les
  naturels_ s'acquiert par               phnomnes (aussi bien de la
  la mthode _empirique_, par            _nature_ que de la vie de
  l'observation, l'exprience et         l'_esprit_) s'acquiert
  l'association des reprsentations.     exclusivement par la mthode
  La connaissance des _phnomnes        _empirique_ (par le
  de l'esprit_, au contraire,            travail de nos organes des sens
  n'est possible que par                 et de notre cerveau). Toute
  des procds surnaturels, par          prtendue _rvlation_ ou
  la _rvlation_.                       transcendance repose sur une
                                         _illusion_, consciente ou
                                         inconsciente.

  4. La _loi de substance_ avec ses      4. _La loi de substance_ a une
  _deux_ parties (Conservation de        valeur absolument _universelle_,
  la matire et de l'nergie) n'a        aussi bien dans le domaine de
  de valeur que dans le domaine          la _nature_ que dans celui de
  de la _nature_; c'est ici seulement    l'_esprit_--sans exception!--Mme
  que la matire et la force             dans les plus hautes fonctions
  sont indissolublement lies.           intellectuelles (reprsentation
  Dans le domaine de l'_esprit_,         et pense) le travail des
  par contre, l'activit de l'me        cellules nerveuses efficientes
  est libre et n'est pas lie  des      est aussi ncessairement
  changements physico-chimiques          li aux changements matriels
  dans la substance de ses               de leur substance (plasma
  organes.                               nerveux), que dans tout autre
                                         processus naturel la force
                                         et la matire sont lies l'une
                                          l'autre.




CHAPITRE XIII

Histoire du dveloppement de l'Univers.

  TUDES MONISTES SUR L'TERNELLE VOLUTION DE
     L'UNIVERS.--CRATION, COMMENCEMENT ET FIN DU
     MONDE.--COSMOGNIE CRATISTE ET COSMOGNIE GNTIQUE.

   La dernire nigme de l'Univers ne sera certes pas rsolue par
   les libres esprits de la philosophie moniste  venir. Mais ils
   ne se contenteront plus de prendre l'apparence pour la ralit,
   et l'illusion pour la vrit. La grande loi de l'_volution_
   prendra la place de l'hypothse de la cration, la croyance  un
   ordre naturel du monde, la place du miracle, la vive et gaie
   ralit, celle de la phrase et de l'imagination, le _monisme_
   conforme  la nature, celle du faux dualisme, l'idal positif
   (pratique), celle du fol idal (thorique).

    L. BCHNER (1898).




SOMMAIRE DU CHAPITRE XIII

  Notion de cration.--Miracle.--Cration de l'Univers en gnral
     et des choses particulires.--Cration de la substance
     (cratisme cosmologique).--Disme: Un jour de la
     cration.--Cration des choses particulires.--Cinq formes du
     cratisme ontologique.--Notion d'volution (_genesis_,
     _evolutio_).--I. Cosmognie moniste.--Commencement et fin du
     monde.--Infinit et ternit de l'Univers. Espace et
     temps.--_Universum perpetuum mobile._ Entropie de
     l'Univers.--II. Gognie moniste.--Histoire de la terre
     inorganique et histoire organique.--III. Biognie moniste.
     Transformisme et thorie de la descendance. Lamarck et
     Darwin.--IV. Anthropognie moniste.--Descendance de l'homme.


LITTRATURE

   KANT.--_Allgemeine Naturgeschichte und Theorie des Himmels._
   1755.

   ALEX. HUMBOLDT.--_Kosmos. Entwurf einer physischen
   Weltbeschreibung._ 4 Bd. 1845-1854.

   W. BLSCHE.--_Entwicklungsgeschichte der Natur._ 1896.

   CARUS STERNE (E. KRAUSE).--_Werden und Vergehen. Eine
   Entwicklungsgesch. des Naturganzen in gemeinverst. Fassung_ (4te
   Aufl.) Berlin, 1899.

   H. WOLFF.--_Kosmos. Die Weltentwickl. nach monistisch. psychol.
   Prinzipien auf Grundlage der exacten Naturforsch. dargestellt_
   (2 Bd.) Leipzig, 1890.

   K. A. SPECHT.--_Populre Entwicklungsgeschichte der Welt._

   L. ZEHNDER.--_Die Mechanik des Weltalls._ 1897.

   M. NEUMAYR.--_Erdgeschichte_ (2te Aufl. von V. Uhlig). 1895.

   J. WALTHER.--_Einleit. In die Geologie als historische
   Wissenschaft._

   C. RADENHAUSEN.--_Osiris. Weltgesetze in der Erdgeschichte._

   L. NOIRE.--_Die Welt als Entwickl. des Geistes. Bausteine zu
   einer monistichen Weltanschauung._ 1874.


Entre toutes les nigmes de l'Univers, la plus grande, la plus
difficile  rsoudre, celle qui embrasse le plus de problmes, c'est
celle de l'apparition et du dveloppement de l'Univers, appele
d'ordinaire d'un mot la _question de la cration_. A la solution de
cette nigme, difficile entre toutes, notre XIXe sicle, une fois
encore, a plus contribu que tous ses prdcesseurs; il a mme,
jusqu' un certain point, russi  la donner. Du moins voyons-nous que
toutes les diverses questions particulires, relatives  la cration
sont lies entre elles insparablement, qu'elles ne forment toutes
qu'un unique et total _problme cosmique universel_--et que la clef
qui donne la solution de cette question cosmique nous est fournie
par un seul mot magique: _volution!_ Les grandes questions de la
cration de l'homme, de celle des animaux et des plantes, de celle de
la terre et du soleil, etc., ne sont toutes que des parties de cette
question universelle: Comment l'Univers tout entier est-il apparu?
A-t-il t _cr_ par des procds surnaturels, ou bien s'est-il
_graduellement produit_ par des procds naturels? De quelle nature
sont les causes et les procds de cette volution? Si nous parvenons
 trouver une rponse certaine  ces questions en ce qui concerne l'un
de ces problmes _partiels_, nous aurons alors, d'aprs notre
conception moniste de la nature, trouv en mme temps un flambeau qui
nous clairera et nous montrera la rponse  ces questions en ce qui
concerne le problme cosmique _tout entier_.


=Cration= (_creatio_).--L'opinion presque partout admise, aux sicles
passs, relativement  l'origine du monde, c'tait la _croyance  sa
cration_. Cette croyance a trouv des expressions diffrentes dans
des milliers de lgendes et de pomes intressants, plus ou moins
fabuleux, dans les _cosmogonies_ et dans les _mythes relatifs  la
cration_. Seuls, quelques grands philosophes restrent rfractaires 
cette croyance, surtout ces admirables libres penseurs de l'antiquit
classique qui, les premiers, conurent l'ide d'une _volution_
naturelle. A l'inverse, tous les mythes relatifs  la cration
portaient le caractre du _surnaturel_, du merveilleux ou du
transcendant. Incapable de saisir l'essence du monde en elle-mme et
d'expliquer l'apparition de ce monde par des causes naturelles, la
raison encore peu dveloppe devait naturellement recourir au
_miracle_. Dans la plupart des lgendes relatives  la cration, le
miracle s'allie  l'_anthropisme_. De mme que l'homme cre ses
oeuvres avec une intention et en faisant preuve d'art, de mme le
Dieu crateur devait avoir produit le monde conformment  un plan;
l'ide de ce Dieu tait presque toujours tout anthropomorphique; il
s'agissait manifestement d'un _cratisme anthropistique_. Le
tout-puissant crateur du ciel et de la terre, d'aprs le premier
livre de Mose et d'aprs le catchisme encore aujourd'hui admis, est
conu crant d'une faon aussi purement humaine que le crateur
moderne d'AGASSIZ ou de REINKE ou que l'intelligent ingnieur
machiniste d'autres biologistes contemporains.


=Cration de l'Univers en gnral et des choses particulires=
(_Cration de la substance et de ses accidents_).--Pntrant plus
avant dans la notion merveilleuse de _cration_, nous y pouvons
distinguer comme deux actes essentiellement diffrents, la cration
totale de l'Univers en gnral et la cration partielle des choses
particulires, correspondant  la notion, chez SPINOZA, de la
_substance_ (_Universum_) et des _accidents_ (ou modes, formes
phnomnales isoles de la substance). Cette distinction est
foncirement importante; car il y a eu beaucoup de philosophes et des
plus distingus (et il en est encore aujourd'hui) qui admettent la
premire cration, mais qui rejettent la seconde.


=Cration de la substance= (_Cratisme cosmologique_).--D'aprs cette
thorie de la cration, Dieu a cr le monde en le tirant du nant.
On se reprsente le Dieu ternel (tre raisonnable mais immatriel)
comme ayant seul exist, de toute ternit (dans l'espace) sans monde,
jusqu' ce qu'un beau jour il lui soit venu  l'ide de crer le
monde. Quelques partisans de cette croyance restreignent  l'extrme
cette activit cratrice de Dieu, la limitant  un acte unique, ils
admettent que le Dieu extra mondain (dont l'activit, en dehors de
cela, reste une nigme!) a cr,  un instant donn, la substance,
qu'il lui a confr la capacit de se dvelopper  l'extrme et puis
qu'il ne s'est plus jamais occup d'elle. Cette ide trs rpandue a
t, en particulier, reprise sous diverses formes par le _disme_
anglais; elle se rapproche, jusqu' y toucher, de notre thorie
moniste de l'volution et ne l'abandonne que dans ce seul instant
(celui de l'ternit!) o est venu  Dieu la pense de crer. D'autres
partisans du cratisme cosmologique admettent, au contraire, que le
Seigneur Dieu, non seulement a cr une fois la substance, mais en
tant que conservateur et rgisseur du monde, continue d'agir sur ses
destines. Plusieurs variations de cette croyance se rapprochent
tantt du _Panthisme_, tantt du _thisme_ consquent. Toutes ces
formes (et autres semblables) de la croyance  la cration sont
inconciliables avec la loi de la conservation de la force et de la
matire; celle-ci ne connat pas de commencement du monde.

Il est particulirement intressant de voir que E. DU BOIS-REYMOND,
dans son dernier discours (sur le _Novitalisme_, 1894), a embrass ce
cratisme cosmologique (comme solution de la grande nigme de
l'Univers); il dit: La seule conception digne de la _toute-puissance
divine_, c'est celle qui consiste  penser qu'elle a, de temps
immmorial, cr, par _un seul acte de cration_, toute la matire, de
telle sorte qu'en vertu des lois inviolables qui lui sont inhrentes,
partout o les conditions d'apparition et de dure de la vie seraient
prsentes, par exemple ici-bas sur terre, les tres les plus simples
apparatraient, desquels, sans autre intervention, sortirait la nature
actuelle, depuis le bacille primitif jusqu' la fort de palmes,
depuis le micrococcus originel jusqu'aux gracieuses attitudes d'une
Suleima, jusqu'au cerveau d'un Newton! Ainsi nous sortirions de toutes
les difficults par _un jour de cration_(!) et laissant de ct
l'ancien et le nouveau vitalisme, nous admettrions que la Nature s'est
produite mcaniquement. Ici, comme lorsqu'il s'agissait de la
question de la conscience, dans le discours de l'_Ignorabimus_, DU
BOIS-REYMOND trahit, de la faon la plus clatante, le peu de
profondeur et de logique inhrents  sa conception moniste.


=Cration des choses particulires= (_Cratisme
ontologique_).--D'aprs cette thorie individuelle de la cration,
encore aujourd'hui prdominante, Dieu n'a pas seulement produit le
monde tout entier (de rien) mais encore toutes les choses
particulires qui y sont renfermes. Dans le monde civilis chrtien,
c'est la lgende primitive et smitique de la Cration, emprunte au
premier livre de Mose, qui prvaut aujourd'hui encore; mme parmi les
naturalistes modernes, elle trouve encore ici et l de croyants
adeptes. Je l'ai critique en dtail dans le premier chapitre de mon
_Histoire de la Cration naturelle_. On pourrait relever, comme
d'intressantes modifications de ce cratisme ontologique, les
thories suivantes:

I. _Cration dualiste._--Dieu s'est born  _deux actes de cration_;
d'abord il a cr le monde inorganique, la substance morte  laquelle
seule s'applique la loi de l'nergie, aveugle et agissant sans but
dans le mcanisme du monde corporel et des formations gologiques;
plus tard, Dieu acquit l'intelligence et la communiqua aux
dominantes,  ces forces intelligentes, s'efforant vers un but, qui
produisent et dirigent le dveloppement des organismes (REINKE)[46].

  [46] J. REINKE, _Die Welt als That_. 1899 S 451, 477.

II. _Cration trialistique._--Dieu a cr le monde en _trois actes
principaux_: A. Cration du Ciel (cas du monde supra-terrestre); B.
Cration de la terre (comme centre du monde) et de ses organismes; C.
Cration de l'homme (comme image de Dieu); ce dogme est encore
aujourd'hui trs rpandu parmi les thologiens chrtiens et autres
savants; on l'enseigne comme une vrit dans beaucoup d'coles.

III. _Cration heptamrale._--La Cration en sept jours, de _Mose_.
Bien que peu de savants, aujourd'hui, croient encore  ce mythe
mosaque, il se grave pourtant profondment, ds la premire jeunesse,
en mme temps que l'enseignement de la Bible, dans l'esprit de nos
enfants. Les divers essais, tents surtout en Angleterre, pour mettre
ce mythe d'accord avec la thorie de l'volution, ont compltement
chou. Pour les sciences naturelles, ce mythe a pris une grande
importance en ce que LINN, lorsqu'il fonda son systme de la nature,
l'adopta et l'employa pour dfinir la notion d'_espce_ organique
(tenue par lui pour fixe): Il y a autant d'espces diffrentes
d'animaux et de plantes, qu'au commencement du monde l'tre infini a
cr d'espces diffrentes[47]. Ce dogme a t admis assez
gnralement jusqu' DARWIN (1859), bien que, ds 1809, LAMARCK en ait
expos l'inadmissibilit.

  [47] E. HAECKEL, _Histoire de la Crat. nat._, 9e dit.

IV. _Cration priodique._--Au commencement de chaque priode
gologique, toute la population animale et vgtale est cre 
nouveau, et  la fin de chaque priode elle est anantie par une
catastrophe gnrale; il y a autant d'actes de cration gnrale qu'il
s'est succd de priodes gologiques distinctes (thorie des
catastrophes de CUVIER, 1818 et AGASSIZ, 1858). La palontologie qui,
lors de ses dbuts, encore trs incomplte (dans la premire moiti
du XIXe sicle), semblait prter appui  cette thorie des crations
successives du monde organique, l'a compltement rfute par la suite.

V. _Cration individuelle._--Chaque homme, en particulier--de mme que
chaque animal et chaque plante en particulier--ne provient pas d'un
acte naturel de reproduction, mais est cr par la grce de Dieu (qui
connat toutes choses et qui a compt les cheveux sur notre tte). On
lit souvent, aujourd'hui encore, cette conception chrtienne de la
Cration, dans les journaux, en particulier aux annonces de naissance
(Hier, Dieu, dans sa bont, nous a fait cadeau d'un fils qui se porte
bien, etc.) Mme dans les talents individuels, dans les avantages de
nos enfants, nous constatons souvent, avec reconnaissance, les dons
spciaux de Dieu (mais nous ne le faisons pas, d'ordinaire, quand il
s'agit des dfauts hrditaires!).


=Evolution= (_Genesio_, _Evolutio_).--Ce qu'avaient d'inadmissible les
lgendes relatives  la Cration et la croyance au miracle qui s'y
rattache a d frapper de bonne heure les hommes capables de penser;
aussi trouvons-nous, remontant  plus de deux mille ans, de nombreuses
tentatives pour remplacer ces mythes par une thorie raisonnable et
expliquer l'apparition du monde par des causes naturelles. Au premier
rang, nous retrouvons ici les grands penseurs de l'cole naturaliste
ionienne, puis DMOCRITE, HRACLITE, EMPDOCLE, ARISTOTE, LUCRCE et
autres philosophes de l'antiquit. Leurs premiers essais, encore
imparfaits, nous surprennent en partie par leurs intuitions
lumineuses, tant ils semblent les prcurseurs des ides modernes.
Cependant, il manquait  l'antiquit ce terrain solide de la
spculation scientifique qui n'a t conquis que par les innombrables
observations et expriences des temps modernes. Pendant le moyen
ge--et surtout sous la suprmatie du papisme--la recherche
scientifique est reste stationnaire. La torture et les bchers de
l'Inquisition veillaient  ce que la foi inconditionne en la
mythologie hbraque de Mose demeurt la rponse dfinitive aux
questions concernant la Cration. Mme les phnomnes qui invitaient 
l'observation immdiate des _faits_ embryologiques: le dveloppement
des animaux et des plantes, l'embryologie de l'homme, passaient
inaperus ou n'excitaient  et l que l'intrt de quelques
observateurs ayant soif de savoir; mais leurs dcouvertes furent
ignores ou perdues. D'ailleurs, le chemin tait  l'avance barr 
toute vraie science du dveloppement naturel, par la thorie rgnante
de la _prformation_, par le dogme que la forme et la structure
caractristiques de chaque espce animale ou vgtale sont dj
prforms dans le germe.


=Thorie de l'volution= (_Gntisme_, _Evolutisme_,
_Evolutionnisme_).--La science que nous appelons aujourd'hui
volutionnisme (au sens le plus large) est, aussi bien dans son
ensemble que dans ses diverses parties, l'enfant du XIIe sicle; elle
est au nombre de ses crations les plus importantes et les plus
brillantes. De fait, la notion d'volution, encore presque inconnue au
sicle dernier, est dj devenue une pierre angulaire, solide, de
notre conception de l'Univers. J'en ai expos explicitement les
principes dans des crits antrieurs, surtout dans ma _Morphologie
gnrale_ (1866), puis, sous une forme plus populaire, dans mon
_Histoire de la cration naturelle_ (1868), enfin, en ce qui concerne
spcialement l'homme, dans mon _Anthropognie_ (1874, 4e d. 1891). Je
me contenterai donc ici de passer rapidement en revue les progrs les
plus importants accomplis par la doctrine de l'volution au cours de
notre sicle; elle se divise, d'aprs son objet, en quatre parties
principales: elle tudie l'apparition naturelle: 1 du Cosmos, 2 de
la terre, 3 des organismes vivants et 4 de l'homme.


I. =Cosmognie moniste.= Le premier qui ait essay d'expliquer d'une
manire simple la constitution et l'origine mcanique de tout le
systme cosmique, d'aprs les principes de NEWTON--c'est--dire par
des lois physiques et mathmatiques,--c'est KANT, dans son oeuvre de
jeunesse, si clbre: _Histoire naturelle gnrale et thorie du ciel_
(1755). Malheureusement, cette oeuvre grandiose et hardie demeura 90
ans presque inconnue; elle ne fut tire du tombeau qu'en 1845 par A.
DE HUMBOLDT qui lui donna droit de cit dans le premier volume de son
_Cosmos_. Dans l'intervalle, le grand mathmaticien franais, LAPLACE,
tait arriv, de son ct,  des thories analogues  celles de KANT
et les avait dveloppes, les appuyant sur les mathmatiques, dans son
_Exposition du systme du monde_ (1796). Son oeuvre principale, la
_Mcanique cleste_, parut il y a cent ans. Les principes de la
Cosmognie de KANT et de LAPLACE, qui sont les mmes, reposent sur une
explication mcanique du mouvement des plantes et sur l'hypothse qui
en dcoule, que tous les mondes proviennent originairement de
nbuleuses qui se sont condenses. L'_Hypothse des Nbuleuses_ ou
_Thorie cosmologique des gaz_ a t trs retouche et complte
depuis, mais elle reste inbranlable, aujourd'hui encore, comme la
meilleure des tentatives d'explication mcaniste et moniste de tout le
systme cosmique[48]. Elle a trouv, en ces derniers temps, un
important complment en mme temps qu'une confirmation dans
l'hypothse que ce _processus cosmogonique_ n'aurait pas seulement eu
lieu une fois, mais se serait reproduit priodiquement. Tandis que,
dans certaines parties de l'espace infini, des nbuleuses en rotation
donneraient naissance  de nouveaux mondes qui volueraient, dans
d'autres parties, au contraire, des mondes refroidis et morts venant 
s'entrechoquer, se dissmineraient en poussire et retourneraient 
l'tat de nbuleuses diffuses.

  [48] Cf. W. BOLSCHE, _Entwickelungsgeschichte der Natur_. Bd,
  1894.


=Commencement et fin du monde.=--Presque toutes les cosmognies
anciennes et modernes et la plupart aussi de celles qui se rattachent
 KANT et  LAPLACE, partaient de l'opinion rgnante, que le monde
avait eu un _commencement_. Ainsi, d'aprs une forme trs rpandue de
l'hypothse des Nbuleuses, une norme nbuleuse, faite d'une
matire infiniment subtile et lgre, se serait forme au
commencement, puis  un moment dtermin du temps (il y a de cela
infiniment longtemps), un mouvement de rotation aurait commenc dans
cette nbuleuse. Le premier commencement de ce mouvement cosmogne
une fois donn, les processus ultrieurs de formation des mondes, de
diffrenciation des systmes plantaires, etc., se dduisent alors
avec certitude des principes mcaniques et il devient alors ais de
les fonder mcaniquement. Cette premire _origine du mouvement_ est la
seconde des nigmes de l'Univers de DU BOIS-REYMOND; il la dclare
_transcendante_.

Beaucoup d'autres naturalistes et philosophes ne peuvent pas davantage
sortir de cette difficult et se rsignent en avouant qu'il faut
admettre ici une premire impulsion surnaturelle, c'est--dire un
miracle.

D'aprs nous, cette seconde nigme de l'Univers est rsolue par
l'hypothse que le _mouvement_ est une proprit de la substance aussi
immanente et _originelle_ que la _sensation_. Ce qui lgitime cette
hypothse moniste, c'est d'abord la loi de substance et ensuite les
grands progrs que l'astronomie et la physique ont faits dans la
seconde moiti du XIXe sicle. Par _l'analyse spectrale_ de BUNSEN et
de KIRCHHOFF (1860), nous avons non seulement acquis la preuve que les
millions de mondes qui remplissent l'espace infini sont faits de la
mme matire que notre soleil et notre terre--mais encore qu'ils se
trouvent  des stades diffrents d'volution; nous avons mme, grce 
l'auxiliaire de l'analyse spectrale, acquis des connaissances sur les
mouvements et les distances des astres, que le tlescope seul tait
impuissant  nous fournir. Enfin le _tlescope_ lui-mme a t trs
perfectionn et, avec l'aide de la _photographie_, nous a permis de
faire une masse de dcouvertes astronomiques, qu'on ne pouvait mme
pas souponner au dbut du sicle. En particulier, nous avons appris
 comprendre la grande importance des petits corps clestes sems par
milliards dans l'espace entre les toiles plus grandes, en apprenant 
mieux connatre les comtes et les toiles filantes, les
agglomrations d'toiles et les nbuleuses.

Nous savons galement aujourd'hui que les _orbites_ traces par des
millions de corps clestes sont _variables_ et en partie irrgulires,
tandis qu'on admettait, autrefois, que les systmes plantaires
taient constants et que les sphres en rotation dcrivaient leurs
courbes avec une ternelle rgularit. L'astrophysique doit aussi
d'importants aperus aux progrs immenses accomplis dans d'autres
domaines de la physique, surtout en optique et en lectricit, ainsi
qu' la thorie de l'ther, amene par ces progrs. Enfin, et avant
tout, rapparat ici, comme constituant le plus grand progrs accompli
vers la connaissance de la nature, _l'universelle loi de substance_.
Nous savons maintenant que partout, dans les espaces les plus
lointains, cette loi a la mme valeur absolue que dans notre systme
plantaire, qu'elle vaut dans le plus petit coin de notre terre comme
dans la plus petite cellule de notre corps. Nous avons le droit (et
nous sommes logiquement forcs) d'admettre cette importante hypothse,
que la conservation de la matire et de l'nergie a exist de tous
temps aussi universellement qu'elle rgit tout aujourd'hui sans
exception. _De toute ternit, l'Univers infini a t, est et restera
soumis  la loi de substance_.

De tous ces immenses progrs de l'astronomie et de la physique qui
s'clairent et se compltent l'un l'autre, une srie de conclusions
infiniment importantes dcoulent relativement  la composition et 
l'volution du Cosmos,  la stabilit et  la variabilit de la
substance. Nous les rsumerons brivement dans les thses suivantes:
I. L'_espace_ est infiniment grand et illimit; il n'est jamais vide
mais partout rempli de substance. II. Le _temps_ est de mme infini et
illimit; il n'a ni commencement ni fin, c'est l'ternit. III. La
_substance_ se trouve partout et en tous temps dans un tat de
mouvement et de changement ininterrompu; nulle part ne rgne le repos
parfait; mais en mme temps la quantit infinie de matire demeure
aussi invariable que celle de l'nergie ternellement changeante. IV.
Le mouvement ternel de la substance dans l'espace est un cercle
ternel, avec des phases d'volution se rptant priodiquement. V.
Ces phases consistent en une alternance priodique de _conditions
d'agrgat_, la principale tant la diffrenciation primaire de la
masse et de l'ther (l'ergonomie de la matire pondrable et
impondrable). VI. Cette diffrenciation est fonde sur une
_condensation_ croissante de la matire, la formation d'innombrables
petits centres de condensation dont les causes efficientes sont les
proprits originelles immanentes  la substance: le sentiment et
l'effort. VII. Tandis que dans une partie de l'espace, par ce
processus pyknotique, de petits corps clestes, puis de plus grands,
se produisent et que l'ther qui est entre eux augmente de
tension--dans l'autre partie de l'espace, le processus inverse se
produit en mme temps: la _destruction_ des corps clestes qui
viennent  s'entrechoquer. VIII. Les sommes inoues de chaleur
produites, dans ces processus mcaniques par le choc des corps
clestes en rotation, sont reprsentes par les nouvelles forces vives
qui amnent le mouvement des masses de poussire cosmique engendres,
ainsi que la _noformation_ de sphres en rotation: le jeu ternel
recommence  nouveau. Notre mre, la Terre, elle aussi, issue il y a
des millions de milliers d'annes d'une partie du systme solaire en
rotation,--aprs que de nouveaux millions de milliers d'annes se
seront couls, se glacera  son tour, et aprs que son orbite aura
toujours t se rtrcissant, elle se prcipitera dans le soleil.

Pour comprendre clairement l'universel processus d'volution cosmique,
ces aperus modernes sur l'alternance priodique de la disparition et
de la noformation des mondes, que nous devons aux immenses progrs
de la physique et de l'astronomie moderne,--me paraissent
particulirement importants,  ct de la loi de substance. Notre
mre, la _Terre_, se rduit alors  la valeur d'une minuscule
poussire de soleil, pareille aux autres incalculables millions de
ces poussires qui se pourchassent dans l'espace infini: Notre propre
_Etre humain_ qui, dans son dlire de grandeur anthropistique, s'adore
comme l'image de Dieu, retombe au rang de mammifre placentalien,
lequel n'a pas plus de valeur pour l'Univers tout entier, que la
fourmi ou l'phmre, que l'infusoire microscopique ou le plus infime
bacille. Nous autres, hommes, nous ne sommes encore que des stades
d'volution passagers de l'ternelle substance, des formes
phnomnales individuelles de la matire et de l'nergie, dont nous
comprenons le nant quand nous nous plaons en regard de l'espace
infini et du temps ternel.


=Espace et Temps.=--Depuis que KANT a fait, des notions d'Espace et de
Temps, de simples formes de l'intuition--de l'espace, la forme
externe, du temps l'interne--une lutte ardente s'est leve au sujet
de ces importants problmes de la connaissance, qui dure encore
aujourd'hui. Une grande partie des mtaphysiciens modernes se sont
convaincus de cette opinion, qu'on devait attribuer  l'acte
critique de Kant, comme point de dpart d'une thorie de la
connaissance purement idaliste, la plus grande importance et qu'elle
rfutait l'opinion naturelle du bon sens humain qui croit  la
_ralit de l'espace et du temps_. Cette conception exclusive et
ultra-idaliste des deux notions capitales est devenue la source des
plus grosses erreurs; elle ne voit pas que KANT, dans sa proposition,
n'abordait qu'un ct du problme, le ct _subjectif_, mais
reconnaissait l'autre, le ct _objectif_ comme tout aussi lgitime;
il dit: L'espace et le temps possdent la _ralit empirique_, mais
l'_idalit transcendentale_. Notre monisme moderne peut fort bien
accepter cette proposition de KANT, mais non pas la prtention
exclusive de certains  ne relever que le ct subjectif du problme;
car la consquence logique de ceci, c'est l'absurde idalisme qui
atteint son comble avec cette proposition de BERKELEY: Les corps ne
sont que des reprsentations; leur existence relle consiste  tre
perus. Cette proposition devrait s'noncer ainsi: Les corps ne
sont, pour ma conscience personnelle, que des reprsentations; leur
existence est aussi relle que celle des organes de ma pense, 
savoir des cellules ganglionnaires des hmisphres qui recueillent les
impressions faites par les corps extrieurs sur mes organes sensoriels
et en les associant, forment les reprsentations. De mme que je
rvoque en doute, ou mme que je nie la ralit de l'espace et du
temps, de mme je peux nier celle de ma propre conscience; dans le
dlire fbrile, l'hallucination, le rve, les cas de double
conscience, je tiens pour vraies des reprsentations qui ne sont pas
relles, mais ne sont que des imaginations; je prends mme ma propre
personne pour une autre; le clbre _cogito ergo sum_ n'a plus ici de
valeur. Par contre, la _ralit de l'espace et du temps_ est
aujourd'hui dfinitivement prouve par le progrs mme de notre
conception, que nous devons  la loi de substance et  la cosmognie
moniste. Aprs avoir heureusement dpouill l'inadmissible notion d'un
espace vide, il nous reste comme infini _mdium emplissant
l'espace_, la _matire_ et cela sous ses deux formes: l'_ther_ et la
_masse_. Et, de mme, nous considrons comme le devenir _emplissant
le temps_, le mouvement ternel ou _nergie_ gntique, qui s'exprime
par l'_volution_ ininterrompue de la substance, par le _perpetuum
mobile_ de l'_Univers_.


=Universum perpetuum mobile.=--Puisque tout corps qui se meut continue
de se mouvoir tant qu'il n'en est pas empch par des obstacles
extrieurs, il tait naturel que l'homme et l'ide, depuis des
milliers d'annes, de construire des appareils qui, une fois mis en
mouvement, continuassent  se mouvoir toujours de mme. On ne voyait
pas que tout mouvement rencontre des obstacles extrieurs et s'teint
graduellement si une nouvelle impulsion ne survient pas du dehors, si
une nouvelle force ne s'ajoute pas qui l'emporte sur les obstacles.
C'est ainsi, par exemple, qu'un pendule oscillant se mouvrait
ternellement de droite  gauche avec la mme vitesse, si la
rsistance de l'air et le frottement au point de suspension
n'teignaient graduellement la force vive, mcanique, de son mouvement
pour la transformer en chaleur. Nous devons lui imprimer une nouvelle
force mcanique par une nouvelle impulsion (ou, s'il s'agit de
l'horloge  pendule, en remontant le poids). C'est pourquoi la
construction d'une machine qui, sans secours extrieur, produirait un
surplus de travail, par lequel elle se maintiendrait d'elle-mme
toujours en marche, est chose impossible. Toutes les tentatives faites
pour crer un pareil _perpetuum mobile_, taient d'avance condamnes 
chouer; la connaissance de la loi de substance dmontrait d'ailleurs,
thoriquement, l'impossibilit de cette entreprise.

Mais il n'en va plus de mme quand nous envisageons le _cosmos_ comme
un Tout, l'infini Tout cosmique, conu ternellement en mouvement.
Nous nommons la matire infinie qui, objectivement le remplit, d'aprs
notre conception subjective, _espace_; son ternel mouvement qui,
objectivement, reprsente une volution priodique revenant sur
elle-mme, est ce que nous appelons subjectivement le _temps_. Ces
deux formes de l'intuition nous convainquent de l'infinit et de
l'ternit du Cosmos. Mais par l nous reconnaissons en mme temps que
l'_Univers_ tout entier, lui-mme, est un _perpetuum mobile_
embrassant tout. Cette infinie et ternelle machine du Cosmos se
maintient dans un mouvement ternel et ininterrompu parce que
l'infiniment grande _somme_ d'nergie actuelle et potentielle reste
ternellement la mme. La loi de la conservation de la force dmontre
donc que l'ide du _perpetuum mobile_ est aussi vraie et d'une
importance aussi fondamentale, en ce qui concerne le cosmos _tout_
_entier_, qu'elle est impossible en ce qui concerne l'action isole
d'une _partie_ de celui-ci. Par l se trouve encore rfute la thorie
de l'_entropie_.


=Entropie du Cosmos.=--Le pntrant fondateur de la _Thorie mcanique
de la Chaleur_ (1850), CLAUSIUS, rsumait ce qu'il y avait de plus
essentiel dans cette importante thorie dans deux propositions
principales. La premire est celle-ci: _L'nergie du Cosmos est
constante_; cette proposition forme la moiti de notre loi de
substance, le principe de l'nergie. La seconde affirme: _L'entropie
du Cosmos tend vers un maximum_; cette seconde proposition est, 
notre avis, aussi errone que la premire tait juste. D'aprs
CLAUSIUS, l'nergie totale du Cosmos se compose de deux parties, dont
l'une (en tant que chaleur  une haute temprature, nergie mcanique,
lectrique, chimique, etc.) est encore partiellement convertible en
travail, tandis que l'autre, au contraire, ne l'est pas; celle-ci, qui
est dj de l'nergie transforme en chaleur et accumule dans des
corps plus froids, est perdue sans retour pour la production
ultrieure du travail. Cette partie d'nergie inemploye, qui ne peut
plus tre transforme en travail mcanique, est ce que CLAUSIUS
appelle _entropie_ (c'est--dire la force employe  l'intrieur);
elle crot continuellement aux dpens de l'autre partie. Mais comme
journellement, une partie de plus en plus grande de l'nergie
mcanique du Cosmos se transforme en chaleur et que celle-ci ne peut
pas, rciproquement, revenir  sa premire forme,--alors la quantit
totale (infinie) de chaleur et d'nergie doit se disperser et diminuer
de plus en plus. Toutes les diffrences de temprature devraient, en
fin de compte, s'vanouir, et la chaleur, toute  l'tat fix, devrait
tre rpartie galement dans un unique et inerte morceau de matire
congele; toute vie et tout mouvement organiques auraient cess
lorsque serait atteint ce _maximum d'entropie_; ce serait la vraie
fin du monde. Si cette thorie de l'entropie tait exacte, il
faudrait qu' cette _fin du monde_ qu'on admet, correspondt aussi un
_commencement_, un _minimum d'entropie_ dans lequel les diffrences de
temprature des parties distinctes de l'Univers eussent atteint leur
maximum. Ces deux ides, d'aprs notre conception moniste et
rigoureusement logique du processus cosmogntique ternel, sont aussi
inadmissibles l'une que l'autre; toutes deux sont en contradiction
avec la loi de substance. Le monde n'a pas plus commenc qu'il ne
finira. De mme que l'univers est infini, de mme il restera
ternellement en mouvement; la force vive se transforme en force de
tension et inversement, par un processus ininterrompu; et la somme de
cette nergie potentielle et actuelle reste toujours la mme. La
seconde proposition de la thorie mcanique de la chaleur contredit la
premire et doit tre sacrifie.

Les dfenseurs de l'entropie la soutiennent, par contre,  juste
titre, tant qu'ils n'ont en vue que des processus _particuliers_ dans
lesquels, _dans certaines conditions_, la chaleur fixe ne peut plus
tre transforme en travail. C'est ainsi, par exemple, que dans la
machine  vapeur, la chaleur ne peut tre transforme en travail
mcanique que lorsqu'elle passe d'un corps plus chaud (la vapeur)  un
plus froid (l'eau frache), mais non inversement. Mais dans le grand
_Tout_ du Cosmos, les choses se passent bien autrement; des conditions
sont donnes, cette fois, qui permettent aussi la transformation
inverse de la chaleur latente en travail mcanique. C'est ainsi, par
exemple, que lorsque deux corps clestes viennent  s'entrechoquer,
anims chacun d'une vitesse inoue, des quantits normes de chaleur
sont mises en libert, tandis que les masses, rduites en poussire,
sont dissmines et rpandues dans l'espace. Le jeu ternel des masses
en rotation avec condensation des parties, grossissement en forme de
sphres de nouveaux petits mtorites, runion de ceux-ci pour en
constituer de plus grosses, etc., recommence alors  nouveau[49].

  [49] ZEHNDER. _Die Mechanik des Weltalls_, 1897.


II. =Gognie moniste.=--L'histoire de l'volution de la terre, sur
laquelle nous allons jeter ici un rapide coup d'oeil, ne forme qu'une
infiniment petite partie de celle du Cosmos. Elle a t, il est vrai,
comme cette dernire, depuis des milliers d'annes, l'objet des
spculations philosophiques et, plus encore, de la fantaisie
mythologique; mais elle n'est devenue objet de science que beaucoup
plus rcemment et date, presque tout entire, de notre XIXe sicle. En
principe, la nature de la terre, en tant que plante tournant autour
du soleil, tait dj dtermine par le systme de COPERNIC (1543);
GALILE, KEPLER et autres grands astronomes ont fix mathmatiquement
sa distance du soleil, la loi de son mouvement, etc. Dj, d'ailleurs,
la cosmognie de KANT et de LAPLACE s'tait engage dans la voie qui
montrait comment la terre provenait de la mre-soleil. Mais l'histoire
ultrieure de notre plante, les transformations de sa superficie, la
formation des continents et des mers, des montagnes et des dserts:
tout cela,  la fin du XVIIIe sicle et dans les vingt premires
annes du XIXe, n'avait fait que bien peu l'objet de srieuses
recherches scientifiques; on se contentait, le plus souvent, de
suppositions assez incertaines ou bien on admettait les
traditionnelles lgendes relatives  la cration; c'tait surtout, ici
encore, la croyance en l'histoire mosaque de la cration qui barrait,
par avance, la route qui et conduit les recherches indpendantes  la
connaissance de la vrit.

Ce n'est qu'en 1822 que parut une oeuvre importante, dans laquelle
tait employe, pour l'tude scientifique de l'histoire de la terre,
cette mthode qu'on reconnut bientt aprs tre de beaucoup
la plus fconde, _la mthode ontologique_ ou _le principe de
l'actualisme_[50]. Elle consiste  tudier minutieusement les
phnomnes du _prsent_ et  s'en servir pour expliquer les processus
historiques analogues du _pass_. La Socit des sciences de Gttingue
avait en outre (1818) promis un prix  l'tude la plus approfondie
et la plus comprhensive sur les changements de la surface de la terre
dont on peut trouver la preuve dans l'histoire et sur l'application
qu'on peut faire des donnes ainsi acquises  l'tude des rvolutions
terrestres qui chappent au domaine de l'histoire. Cette importante
question de concours fut rsolue par K. HOFF de Gotha, dans son
excellent ouvrage: _Histoire des changements naturels de la surface de
la terre, dmontrs par la tradition_ (4 vol. 1822-1834). La _mthode
ontologique_ ou _actualiste_, fonde par lui, fut applique avec une
porte plus vaste et un immense succs au domaine tout entier de la
_gologie_ par le grand gologue anglais C. LYELL; _les Principes de
gologie_ (1830) de celui-ci furent la base solide sur laquelle
l'histoire ultrieure de la terre continua de construire avec un si
clatant succs[51]. Les importantes recherches gogntiques d'AL.
HUMBOLDT et L. BUCH, de G. BISCHOF et E. SUSS, ainsi que celles de
beaucoup d'autres gologues modernes, s'appuient sur les solides bases
empiriques et sur les principes spculatifs, dont nous sommes
redevables aux recherches de H. KOFF et de CH. LYELL qui ont fray la
voie; ils ont dgag la voie  la science pure, fonde sur la raison,
dans le domaine de l'histoire de la terre; ils ont loign les
puissants obstacles qu'ici aussi la fantaisie mythologique et la
tradition religieuse avaient entasss, surtout la Bible et la
mythologie chrtienne fonde sur elle. J'ai dj parl, dans la
sixime et la quinzime leon de mon _Histoire de la Cration
naturelle_, des grands mrites de CH. LYELL et des rapports qui
existaient entre lui et son ami CH. DARWIN; quant  une tude plus
approfondie de l'histoire de la terre et des immenses progrs que la
gologie dynamique et historique a faits en notre sicle, je renvoie
aux ouvrages connus de SUSS, NEUMAYR, CREDNER et J. WALTHER.

  [50] J. WALTHER, _Einleit. in die Geologie als historische
  Wissenschaft_, 1893. S. XIV.

  [51] Cf. M. NEUMAYR, _Erdgeschichte_, 2te Aufl. 1895.

Il faut avant tout distinguer deux parties principales dans
l'histoire de la terre: la _gognie anorganique_ et l'_organique_;
cette dernire commence avec la premire apparition des tres vivants
 la surface du globe. L'_histoire anorganique_ de la terre, priode
la plus ancienne, s'est coule pareille  celle des autres plantes
de notre systme solaire; tous ils se sont dtachs de l'quateur du
corps solaire en rotation, sous forme d'anneaux nbuleux qui se
condensrent graduellement en mondes indpendants. De la nbuleuse
gazeuse est sortie, par refroidissement, la terre en ignition, aprs
quoi s'est produite  sa superficie, par un progressif rayonnement de
chaleur, la mince _corce_ solide que nous habitons. C'est seulement
aprs qu' la surface la temprature se ft abaisse jusqu' un
certain degr, que la premire goutte d'eau liquide put se former au
milieu de l'enveloppe vaporeuse qui l'entourait: c'tait la condition
la plus importante pour l'apparition de la vie organique. Bien des
millions d'annes se sont couls--en tous cas plus de cent--depuis
que cet important processus de la formation de l'eau s'est produit,
nous conduisant ainsi  la troisime partie de la cosmognie,  la
_biognie_.


III. =Biognie moniste.=--La troisime phase de l'volution du monde
commence avec la premire apparition des organismes sur notre globe
terrestre et se prolonge depuis lors, sans interruption, jusqu' nos
jours. Les grandes nigmes de l'Univers qui se posent  nous, dans
cette intressante partie de l'histoire de la terre, passaient encore,
au commencement du XIXe sicle, pour insolubles, ou du moins pour si
difficiles que leur solution semblait reculer dans un lointain avenir;
 la fin du sicle, nous pouvons dire, avec un orgueil lgitime,
qu'elles sont rsolues en _principe_ par la _biologie_ moderne et son
_transformisme_; et mme, beaucoup de phnomnes isols de ce
merveilleux royaume de la vie, s'expliquent aujourd'hui physiquement
d'une manire aussi parfaite que n'importe quel phnomne physique
trs connu, de la nature inorganique. Le mrite d'avoir fait le
premier pas, si gros de consquences, sur cette route difficile et
d'avoir montr la route vers la solution moniste de tous les problmes
biologiques,--revient au profond naturaliste franais J. LAMARCK; il
publia en 1809, l'anne mme o naissait CH. DARWIN, sa _Philosophie
zoologique_ si riche en aperus. Cette oeuvre originale est non
seulement un essai grandiose d'explication de tous les phnomnes de
la vie organique d'un point de vue unique et physique, c'est, en
outre, un chemin fray, le seul qui puisse conduire  la solution de
la plus difficile nigme de ce domaine: du problme de l'apparition
naturelle des espces organiques. LAMARCK, qui possdait des
connaissances empiriques aussi tendues en zoologie qu'en botanique,
baucha ici, pour la premire fois les principes de la _thorie de la
descendance_; il montra comment les innombrables formes des rgnes
animal et vgtal proviennent, par transformations graduelles, de
formes ancestrales communes, des plus simples, et comment les
changements graduels de forme, produits par l'action de l'_adaptation_
contrebalance par celle de l'_hrdit_, ont amen cette lente
transmutation.

Dans la cinquime leon de mon _Histoire de la Cration naturelle_,
j'ai apprci les mrites de LAMARCK comme ils mritaient de l'tre,
dans la sixime et la septime, j'en ai fait autant pour ceux de CH.
DARWIN (1859). Grce  lui, cinquante ans plus tard, non seulement
tous les principes importants de la thorie de la descendance taient
poss irrfutablement, mais, en outre, grce  l'introduction de la
_Thorie de la slection_, les lacunes laisses par son devancier
taient combles par Darwin. Le succs que, malgr tous ses mrites,
LAMARCK n'avait pu obtenir, chut libralement  DARWIN; son ouvrage
qui fait poque, sur _l'Origine des Espces au moyen de la slection
naturelle_ a rvolutionn de fond en comble toute la biologie moderne
en ces quarante dernires annes, et l'a leve  une hauteur qui ne
le cde en rien  celle des autres sciences naturelles. DARWIN _est
devenu le_ _Copernic du monde organique_, ainsi que je m'exprimais
dj en 1868 et ainsi que E. DU BOIS-REYMOND le faisait quinze ans
aprs, rptant mes paroles (Cf. _Monisme_).


IV. =Anthropognie moniste.=--Nous pouvons considrer, nous autres
hommes, comme la quatrime et dernire priode de l'volution
cosmique, celle pendant laquelle notre propre race a volu. Dj
LAMARCK (1809) avait clairement reconnu que cette volution ne se
pouvait raisonnablement concevoir que par une solution naturelle, la
_descendance du Singe_ en tant que Mammifre le plus proche. HUXLEY
montra ensuite (1863), dans son clbre mmoire sur _La place de
l'homme dans la nature_--que cette importante hypothse tait une
consquence ncessaire de la thorie de la descendance et qu'elle
s'appuyait sur des faits trs probants de l'anatomie, de l'embryologie
et de la palontologie; il tenait cette question essentielle entre
toutes les questions pour rsolue en principe. DARWIN la traita
ensuite, de divers points de vue et de faon remarquable dans son
ouvrage sur _La descendance de l'homme et la slection sexuelle_
(1871). J'avais moi-mme, dans ma _Morphologie gnrale_, (1866),
consacr un chapitre spcial  cet important problme de la
descendance. En 1874 je publiai mon _Anthropognie_ dans laquelle,
pour la premire fois, est mene  bonne fin la tentative de suivre la
descendance de l'homme  travers la srie entire de ses aeux,
jusqu'aux plus anciennes formes archigones de Monres; je me suis
appuy galement sur les trois grandes branches de la phylognie:
l'anatomie compare, l'ontognie et la palontologie (4e d. 1891). Ce
que nous avons encore acquis en ces dernires annes, grce aux
nombreux et importants progrs des tudes anthropogntiques,--j'ai
essay de le montrer dans la confrence que j'ai faite, en 1898, au
Congrs international de zoologie tenu  Cambridge, sur l'tat actuel
de nos connaissances relativement  l'origine de l'homme. (Bonn 7e d.
1899, trad. fran, par le Dr Laloy.)




CHAPITRE XIV

Unit de la nature.

  TUDES MONISTES SUR L'UNIT MATRIELLE ET NERGTIQUE DU
     COSMOS.--MCANISME ET VITALISME.--BUT, FIN ET HASARD.

   Tous les corps naturels connus, anims ou inanims, concordent
   dans toutes leurs proprits essentielles. Les diffrences qui
   existent entre ces deux grands groupes de corps (les organiques
   et les inorganiques), quant  la forme et aux fonctions, sont
   simplement la suite ncessaire de leur diffrente composition
   chimique. Les phnomnes caractristiques de mouvement et de
   forme de la vie organique ne sont pas la manifestation d'une
   _force vitale_ spciale, mais simplement les modes d'activit
   (immdiate ou mdiate) des corps albuminodes (combinaisons du
   _plasma_) et autres combinaisons plus compliques du _carbone_.

    _Morphologie gnrale_ (1866).




SOMMAIRE DU CHAPITRE XIV

  Monisme du Cosmos.--Unit foncire de la nature organique et de
     l'inorganique.--Thorie carbogne.--Hypothse de la
     procration primitive (archigonie).--Causes mcaniques et
     causes finales.--Mcanique et tlologie chez Kant.--La fin
     dans la nature organique et dans l'inorganique.--Vitalisme,
     force vitale, novitalisme,
     dominantes.--Dystlologie.--Thorie des organes
     rudimentaires.--Absence de finalit et imperfection de la
     nature.--Tendance vers un but, chez les corps organiques.--Son
     absence dans l'ontognse et dans la psychognse.--Ides
     platoniciennes.--Ordre moral du monde: on n'en peut dmontrer
     l'existence ni dans l'histoire organique de la terre, ni dans
     celle des Vertbrs, ni dans celle des
     peuples.--Providence.--But, fin et hasard.


LITTRATURE

   P. HOLBACH.--_Systme de la nature._ Paris, 1770.

   H. HELMHOLZ.--_Populaere wissensch. Vortraege._ I-III, Heft.

   W. R. GROVE.--_Die Verwandschaft der Naturkraefte._ 1871.

   PH. SPILLER.--_Die Entstehung der Welt und die Einheit der
   Naturkraefte. Populaere Kosmogenie._ Berlin, 1870.

   PH. SPILLER.--_Die Urkraft des Weltalls nach ihrem Wesen und
   Wirken auf allen Naturgebieten._ 1876.

   C. NAEGELI.--_Mechanisch-physiologische Theorie der
   Abstammungslehre._ Mnchen, 1884.

   L. ZEHNDER.--_Die Entstehung des Lebens, aus mechanischen
   Grundlagen entwickelt._ 1899.

   E. HAECKEL.--_Allgem. Untersuchungen ber die Natur und erste
   Entstehung der Organismen, ihr Verhaeltniss zu den Anorganen und
   ihre Eintheilung in Thiere und Pflanzen._ 2tes Buch der
   _Generellen Morphologie_, Bd. I. S. 109-238, 1866.

   KOSMOS.--_Zeitschrift fr einheitliche Weltanschauung auf Grund
   der Entwicklungslehre. Unter Mitwirkung von Ch. Darwin und E.
   Haeckel, herausgegeben von E. Krause._ Bd. I-XIX, 1877-1886.


La loi de substance nous fournit avant tout la preuve de ce fait
fondamental que toute la force de la nature peut tre, mdiatement ou
immdiatement transforme en une autre. L'nergie mcanique et la
chimique, le son et la chaleur, la lumire et l'lectricit, sont
convertibles l'un en l'autre et ne nous apparaissent que comme des
aspects phnomnaux diffrents d'une seule et mme force originelle,
l'_nergie_. Il s'en dduit le principe important de l'_Unit de
toutes les forces de la Nature_ ou du _Monisme de l'nergie_. Dans
tout le domaine des sciences physico-chimiques, ce principe
fondamental est universellement adopt, en tant qu'il s'applique aux
corps naturels inorganiques.

Il semble en aller autrement dans le monde organique, dans le domaine
riche et vari de la vie. Sans doute, il est visible ici aussi qu'une
_grande partie_ des phnomnes vitaux sont ramenables immdiatement 
l'nergie mcanique ou chimique,  des effets d'lectricit ou
d'optique. Mais pour une autre partie de ces phnomnes, la chose est
conteste aujourd'hui encore, surtout en ce qui concerne l'nigme de
la _vie psychique_, en particulier de la conscience. Le grand mrite
de la thorie moderne de l'_volution_, c'est prcisment d'avoir jet
un pont entre ces deux domaines, en apparence distincts. Nous en
sommes venus, maintenant,  la conviction nette que tous les
phnomnes de la vie _organique_, eux aussi, sont soumis  la loi
universelle de substance, tout comme les phnomnes anorganiques qui
se passent dans l'infini Cosmos.


=L'Unit de la Nature= qui s'en dduit, la dfaite du dualisme
d'autrefois, est certainement une des plus belles conqutes de notre
moderne _gntique_. J'ai dj cherch, il y a trente-trois ans, 
dmontrer trs explicitement ce _Monisme du Cosmos_, cette foncire
unit de la Nature organique et de l'inorganique, en soumettant  un
examen critique et  une comparaison minutieuse, la concordance que
prsentent les deux grands rgnes quant aux matriaux premiers, aux
formes et aux forces[52]. J'ai donn un court extrait des rsultats
obtenus dans la quinzime leon de mon _Histoire de la Cration
naturelle_. Tandis que les ides exposes l sont admises aujourd'hui
par la plus grande majorit des philosophes, de plusieurs cts on a
voulu essayer, en ces derniers temps, de les combattre et de rtablir
l'ancienne opposition entre deux domaines distincts de la Nature. Le
plus rigoureux de ces essais est l'ouvrage rcemment paru du botaniste
REINKE: _Le monde comme action_[53]. L'auteur y dfend, avec une
clart et une rigueur logique dignes d'loges, le _pur dualisme
cosmologique_ et dmontre en mme temps lui-mme combien la conception
tlologique qu'on y veut rattacher, est insoutenable. Dans le domaine
tout entier de la Nature inorganique n'agiraient que des forces
physiques et chimiques, tandis que dans celui de la Nature organique
se joindraient aux prcdentes des forces intelligentes, les forces
directrices ou _dominantes_. La loi de substance n'aurait de valeur
que dans le premier groupe, non dans le second. Au fond, il s'agit
encore ici de la vieille opposition entre la conception _mcanique_ et
la _tlologique_. Avant d'aborder celle-ci, indiquons brivement deux
autres thories qui sont,  mon avis, trs prcieuses pour rsoudre
ces importants problmes: la thorie carbogne et la thorie de la
procration primitive.

  [52] HAECKEL. _Generelle Morphologie der Organismen._ 1866, 2tes
  Buch, 5tes Kap.

  [53] F. REINKE. _Die Welt als That._ Berlin 1899.


=Thorie carbogne.=--La chimie physiologique, par d'innombrables
analyses, a tabli au cours de ces quarante dernires annes, les cinq
faits suivants: I. Dans les corps naturels organiques il n'entre pas
d'lments qui ne soient pas inorganiques; II. Les combinaisons
d'lments, particulires aux organismes et qui dterminent leurs
phnomnes vitaux, consistent toutes en composs de plasma, du
groupe des albuminodes; III. La vie organique elle-mme est un
processus physico-chimique, fond sur des changes nutritifs entre ces
plasmas albuminodes; IV. L'lment qui seul est capable de construire
ces albuminodes complexes en se combinant  d'autres lments
(oxygne, hydrogne, azote, soufre), c'est le carbone; V. Ces
combinaisons de plasma  base de carbone se distinguent de la plupart
des autres combinaisons chimiques par leur structure molculaire trs
complexe, par leur instabilit et par l'tat gonfl de leurs agrgats.
M'appuyant sur ces cinq faits fondamentaux, j'avais pos, il y a
trente-trois ans, la _Thorie carbogne_ suivante: Seules, les
proprits caractristiques, physico-chimiques du carbone--et
principalement son tat d'agrgat semi-liquide, ainsi que la facilit
avec laquelle se dtruisent ses combinaisons, ses trs complexes
albuminodes,--sont les causes mcaniques de ces phnomnes moteurs
particuliers qui distinguent les organismes des corps inorganiss,
ensemble de phnomnes qu'on dsigne du nom de vie (_Hist. de la
Crat. Nat._, p. 357). Bien que cette thorie carbogne ait t
violemment attaque par divers biologistes, aucun cependant n'a pu
jusqu'ici proposer  sa place une meilleure thorie moniste.
Aujourd'hui que nous connaissons bien mieux et plus  fond les
conditions physiologiques de la vie cellulaire, la physique et la
chimie du plasma vivant, nous pouvons poser la thorie carbogne plus
explicitement et plus srement qu'il ne nous tait possible de le
faire il y a trente-trois ans.


=Archigonie ou procration primitive.=--Le vieux concept de
_procration_ (gnration spontane ou quivoque) est encore employ
aujourd'hui dans des sens trs diffrents; l'obscurit de ce terme et
son application contradictoire  des hypothses anciennes et modernes,
toutes diffrentes, sont prcisment causes que cet important problme
compte parmi les questions les plus confuses et les plus dbattues des
sciences naturelles. Je limite le terme de procration--_archigonie_
ou _abiognse_-- la premire apparition du plasma vivant succdant
aux combinaisons anorganiques du carbone desquelles il est issu et je
distingue deux priodes principales dans ce _Commencement de
biognse_: I. L'_Autogonie_, l'apparition de corps plasmiques des
plus simples dans un liquide formateur inorganique, et II. la
_Plasmogonie_, l'individualisation en organismes primitifs, de ces
combinaisons de plasma, sous forme de _monres_. J'ai trait si  fond
ces problmes importants mais trs difficiles, dans le chapitre XV de
mon _Histoire de la Cration Naturelle_,--que je peux me contenter d'y
renvoyer. On en trouverait dj une discussion trs longue,
rigoureusement scientifique, dans ma _Morphologie gnrale_ (vol. I.
p. 167-190); plus tard, dans sa thorie mcanico-physiologique de la
descendance, (1884) NAEGELI a repris tout  fait dans le mme sens
l'hypothse de la procration qu'il considre comme _indispensable_ 
la thorie naturelle de l'volution. J'approuve compltement son
affirmation: Nier la procration c'est proclamer le miracle.


=Tlologie et mcanisme.=--L'hypothse de la procration, ainsi que
la thorie carbogne qui s'y relie troitement, sont de la plus grande
importance lorsqu'il s'agit de se prononcer dans le vieux conflit
entre la conception _tlologique_ (_dualiste_) des phnomnes et la
_mcanique_ (_moniste_). Depuis que DARWIN, il y a quarante ans de
cela, nous a mis entre les mains la clef de l'explication moniste de
l'organisation, par sa _thorie de la slection_, nous sommes en tat
de ramener l'infinie diversit des dispositions conformes  une fin,
que nous observons dans le monde des corps vivants,  des causes
mcaniques, naturelles, absolument comme nous le faisons quand il
s'agit de la nature inorganique, pour laquelle seule la chose tait
possible auparavant. Les causes finales surnaturelles, auxquelles on
tait oblig de recourir autrefois, sont ainsi devenues superflues.
Cependant la mtaphysique moderne continue  les dclarer
indispensables et les causes mcaniques insuffisantes.


=Causes efficientes et causes finales.=--Nul n'a mieux fait ressortir
que KANT le profond contraste entre les causes efficientes et les
causes finales quand il s'agit d'expliquer la nature dans sa totalit.
Dans son oeuvre de jeunesse, si clbre, l'_Histoire naturelle
gnrale et thorie du ciel_ (1755), il avait tent l'entreprise
hardie de traiter de la composition et de l'origine mcanique de tout
l'difice cosmique, d'aprs les principes de NEWTON. Cette thorie
cosmologique des gaz s'appuyait tout entire sur les phnomnes du
mouvement mcanique de la gravitation; elle fut reprise plus tard par
le grand astronome et mathmaticien LAPLACE, qui la fonda sur les
mathmatiques. Lorsque Napolon Ier demanda  ce savant, quelle place
Dieu, crateur et conservateur de l'Univers, occupait dans son
systme, Laplace rpondit simplement et loyalement: Sire, je n'ai pas
besoin de cette hypothse. C'tait reconnatre ouvertement le
_caractre athistique_ que cette _cosmognie mcanique_ partage avec
toutes les sciences inorganiques. Nous devons d'autant plus insister
l-dessus que la thorie _Kant-Laplace_ a conserv jusqu' ce jour une
valeur presque universelle; toutes les tentatives faites pour la
remplacer par une meilleure ont chou. Si l'accusation d'_athisme_
constitue encore aujourd'hui, dans beaucoup de milieux, un grave
reproche, il s'applique  l'ensemble des sciences naturelles modernes
en tant qu'elles donnent du monde _inorganique_ une explication toute
mcanique.

Le _mcanisme  lui seul_ (au sens de KANT) nous fournit une relle
explication des phnomnes naturels en ce qu'il les ramne  des
causes efficientes,  des mouvements aveugles et inconscients,
provoqus par la constitution matrielle de ces corps naturels
eux-mmes. KANT fait remarquer que sans ce mcanisme de la nature, il
ne peut pas y avoir de science--et que les _droits qu'a_ la raison
humaine de recourir  une explication mcanique de _tous_ les
phnomnes sont illimits. Mais lorsque, plus tard, dans sa critique
du jugement tlologique, il aborda l'explication des phnomnes
compliqus de la nature _organique_, KANT affirma que pour ceux-ci les
causes mcaniques taient insuffisantes; qu'il fallait recourir  des
causes finales. Sans doute, ici encore, la raison est en droit de
recourir  une explication mcanique, mais sa _puissance_ est limite.
KANT, il est vrai, reconnat en partie la puissance de la raison, mais
pour la plus grande partie des phnomnes vitaux (et surtout pour
l'activit psychique de l'homme) il tient pour indispensable
d'admettre les causes finales. Le remarquable paragraphe 79 de la
_Critique du jugement_ porte cette pigraphe caractristique: De la
subordination ncessaire du principe du mcanisme au principe
tlologique pour expliquer qu'une chose soit une fin naturelle. Les
dispositions conformes  une fin, ralises dans le corps des tres
organiques, semblaient  KANT si inexplicables sans causes finales
(c'est--dire une force cratrice se conformant  un plan), qu'il nous
dit: Il est bien certain, en ce qui concerne les tres organiss et
leurs facults internes, qu'au moyen des seuls principes mcaniques de
la nature, non seulement nous les connaissons insuffisamment, mais que
nous pouvons encore bien moins nous les expliquer; cela est si certain
que l'on peut affirmer hardiment ceci: il serait absurde, de la part
de l'homme, de concevoir seulement un tel projet et d'esprer qu'un
nouveau NEWTON pourrait peut-tre surgir qui nous ferait comprendre,
ne ft-ce que la production d'un brin d'herbe, d'aprs des lois
naturelles qu'aucune pense pralable n'aurait pas ordonnes: on doit
dtourner absolument l'homme de cette pense. Soixante-dix ans plus
tard, cet impossible NEWTON de la nature organique est apparu en la
personne de DARWIN et a rsolu le grand problme que KANT avait
dclar insoluble.


=La fin dans la nature inorganique= (_Tlologie
anorganique_).--Depuis que NEWTON a pos la loi de la gravitation
(1682), que KANT a tabli la composition et l'origine _mcanique_ de
tout l'difice cosmique d'aprs les principes de NEWTON (1755),
depuis, enfin, que LAPLACE a fond mathmatiquement cette _loi
fondamentale du mcanisme cosmique_, les sciences naturelles
anorganiques, toutes ensemble, sont devenues purement mcaniques et en
mme temps purement _athistes_. Dans l'astronomie et la cosmognie,
dans la gologie et la mtorologie, dans la physique et la chimie
inorganiques, depuis lors, les lois mcaniques, appuyes sur une base
mathmatique, sont considres comme absolument tablies et rgnant
sans rserve. Depuis lors aussi, la _notion de fin_ a _disparu_ de
tout ce grand domaine. Actuellement,  la fin de notre XIXe sicle o
cette conception moniste, aprs de durs combats, est arrive  se
faire accepter, aucun naturaliste, parlant srieusement, ne s'inquite
du but d'un phnomne quelconque dans le domaine incommensurable qu'il
explore. Pense-t-on qu'un astronome s'informerait srieusement
aujourd'hui du but des mouvements plantaires, ou un minralogiste du
but de telles formes de cristaux? Un physicien va-t-il se creuser la
tte sur la fin des forces lectriques ou un chimiste sur celle des
poids atomiques? Nous pouvons avec confiance rpondre: _Non!_ A coup
sr pas en ce sens que le bon Dieu ou quelque force naturelle
tendant vers un but, aurait un beau jour tir subitement du nant
ces lois fondamentales du mcanisme cosmique, en vue d'une fin
dtermine--et qu'il les ferait agir journellement conformment  sa
volont raisonnable. Cette conception anthropomorphique d'un
constructeur et rgisseur de l'Univers, agissant en vue d'une fin, est
compltement suranne; sa place a t prise par les grandes,
ternelles lois d'airain de la nature.


=La fin dans la nature organique= (_Tlologie biologique_).--Quand il
s'agit de la nature organique, la _notion de finalit_ possde,
aujourd'hui encore, une tout autre signification et une tout autre
valeur que lorsqu'il s'agissait du monde inorganique. Dans la
structure du corps et dans les fonctions vitales de tout organisme,
l'activit en vue d'une fin s'impose  nous, indniable. Chaque plante
et chaque animal,  la manire dont ils sont composs de parties
distinctes, nous apparaissent organiss en vue d'une fin dtermine,
absolument comme le sont les machines artificielles, inventes et
construites par l'homme; et tant que dure leur vie, la fonction de
leurs divers organes tend vers une fin prcise, absolument comme le
travail dans les diverses parties de la machine. Il tait donc tout
naturel que les conceptions primitives et naves, pour expliquer
l'apparition et l'activit vitale des tres organiques, invoquassent
un crateur qui aurait ordonn toutes choses avec sagesse et
lumires et aurait organis chaque plante et chaque animal,
conformment  la fin spciale de sa vie. On se reprsente d'ordinaire
ce tout-puissant Crateur du Ciel et de la Terre d'une faon tout
anthropomorphique; il cra chaque tre d'aprs son espce.
Cependant, tant que l'homme se figurait le crateur sous forme
humaine, pensant avec _son_ cerveau humain, voyant avec _ses_ yeux,
faonnant avec _ses_ mains, on pouvait encore se faire une image
sensible de ce divin constructeur de machines et de son oeuvre
artificielle dans le grand atelier de la cration. La chose devint
bien plus difficile lorsque l'ide de Dieu s'pura et que l'on
envisagea dans le dieu invisible un crateur sans organes--(une
crature gazeuse). Ces conceptions anthropistiques devinrent encore
plus incomprhensibles lorsqu' la place du Dieu construisant
consciemment, la physiologie vint mettre la _force vitale_ crant
inconsciemment--force naturelle inconnue, agissant conformment  une
fin et qui, diffrente des forces physiques et chimiques connues, ne
les prenait que temporairement  son service--pendant sa vie. Ce
_vitalisme_ rgna jusqu'au milieu de notre sicle; il ne fut
rellement rfut que par le grand physiologiste de Berlin, J. MLLER.
Celui-ci, sans doute (comme tous les autres biologistes de la premire
moiti du XIXe sicle) avait t lev dans la croyance  la force
vitale et la tenait pour indispensable  l'explication des causes
dernires de la vie, mais il donna d'autre part, dans son manuel
classique de Physiologie (1833) qui, jusqu' ce jour, n'a pas t
dpass, la preuve apagogique, qu'en somme on ne pouvait rien faire de
cette force vitale. MLLER montra, par une longue srie d'observations
remarquables et d'expriences ingnieuses, que la plupart des
fonctions vitales de l'organisme humain, comme de l'organisme animal,
s'excutaient d'aprs des lois physiques et chimiques, que certaines
d'entre elles pouvaient mme tre dtermines mathmatiquement. Et
cela s'applique aussi bien aux fonctions animales des muscles et des
nerfs, des organes des sens suprieurs ou infrieurs, qu'aux processus
de la vie vgtative, de la nutrition et des changes de matriaux, de
la digestion et de la circulation. Seuls, deux domaines restaient
nigmatiques et inexplicables si l'on n'admettait pas une force
vitale: celui de l'activit psychique suprieure (la vie de l'esprit)
et celui de la reproduction (gnration). Mais dans ces domaines, 
leur tour, on fit, sitt aprs la mort de MLLER, des dcouvertes et
des progrs si importants, que l'inquitant spectre de la force
vitale disparut galement de ces deux derniers recoins. C'est
vraiment un curieux hasard chronologique que $1 soit mort en 1858,
l'anne mme o DARWIN publiait les premiers faits relatifs  sa
thorie qui fit poque. La _thorie de la slection_ de ce dernier
rpondait  la grande nigme devant laquelle le premier s'tait
arrt: la question de l'apparition de dispositions conformes  un but
et produites par des causes toutes mcaniques.


=La fin dans la thorie de la slection= (DARWIN 1859).--L'immortel
mrite philosophique de DARWIN demeure, ainsi que je l'ai souvent
rpt, double: c'est d'abord d'avoir rform l'ancienne _thorie de
la descendance_, fonde en 1809 par LAMARCK, dfinitivement tablie
par DARWIN sur l'immense amas de faits amoncels au cours de ce
demi-sicle;--c'est ensuite d'avoir pos la _thorie de la slection_
qui, pour la premire fois, nous dcouvre seulement les vritables
causes efficientes de la graduelle transformation des espces. DARWIN
montra d'abord comment l'pre _lutte pour la vie_ est le rgulateur
inconsciemment efficace qui gouverne l'action rciproque de l'hrdit
et de l'adaptation, dans la graduelle transformation des espces;
c'est le grand _Dieu leveur_ qui, sans intention, produit de
nouvelles formes par la slection naturelle, tout comme un leveur
humain, avec intention, ralise de nouvelles formes par la slection
artificielle. Ainsi tait rsolue cette grande nigme philosophique:
Comment des dispositions conformes  une fin peuvent-elles tre
produites d'une manire toute mcanique, sans causes agissant en vue
d'une fin? KANT, lui encore, avait dclar cette difficile nigme
insoluble, bien que, plus de deux mille ans avant lui, le grand
penseur EMPDOCLE et indiqu le chemin de la solution. Grce 
celle-ci, le principe de la _mcanique tlologique_ a pris, en ces
derniers temps, une valeur de plus en plus grande et nous a expliqu
mcaniquement les dispositions les plus subtiles et les plus caches
des tres organiques, par l'autoformation fonctionnelle de la
structure conforme  une fin. Par l, la notion transcendante de
finalit propre  la philosophie tlologique de l'Ecole, se trouve
carte et avec elle l'obstacle le plus grand qui s'opposait  une
conception rationnelle et moniste de la nature.


=Novitalisme.=--En ces derniers temps, le vieux spectre de la
mystique force vitale, qui semblait mort  jamais, s'est ranim;
divers biologistes distingus ont cherch  le faire revivre sous un
nouveau nom. L'expos le plus clair et le plus rigoureux en a t
donn rcemment, par le botaniste de Kiel, J. REINKE[54]. Il dfend la
croyance au miracle et le _thisme_, l'histoire mosaque de la
_Cration_ et la constance des espces; il appelle les forces
vitales, par opposition aux forces physiques, des forces directrices,
forces suprieures ou _dominantes_. D'autres, au lieu de cela,
d'aprs une conception toute anthropistique, admettent un
_ingnieur-machiniste_, qui aurait inculqu  la substance organique
une organisation conforme  une fin et dirige vers un but dtermin.

  [54] J. REINKE, _Die Welt als That_ (Berlin, 1899).

Ces tranges hypothses tlologiques ncessitent aussi peu,
aujourd'hui, une rfutation scientifique, que les naves objections
contre le Darwinisme, dont elles s'accompagnent d'ordinaire.


=Thorie des organes non conformes  une fin= (_Dystlogie_).--Sous
ce nom j'ai dj constitu, il y a trente-trois ans, la science des
faits biologiques intressants et importants entre tous, qui
contredisent directement, d'une manire qui saute aux yeux, la
traditionnelle conception tlologique des corps vivants organiss
conformment  une fin[55]. Cette Science des individus
rudimentaires, avorts, manqus, tiols, atrophis ou cataplastiques
s'appuie sur une quantit norme de phnomnes des plus remarquables,
connus, il est vrai, depuis longtemps des zoologistes et des
botanistes mais dont DARWIN, le premier, a expliqu la cause et valu
la haute porte philosophique.

  [55] E. HAECKEL. _Generelle Morphologie_ 1866. Bd. II, S.
  266-285 Cf. _Natrl. Schpf Gesch._ IX Aufl. 1898. S. 14, 18,
  288, 792.

Chez toutes les plantes et tous les animaux suprieurs, en particulier
chez tous les organismes dont le corps n'est pas simple mais compos
de plusieurs organes concourant  une mme fin,--on constate,  un
examen attentif, un certain nombre de dispositions inutiles ou
inactives, et mme en partie dangereuses ou nuisibles. Dans les fleurs
de la plupart des plantes, on trouve  ct des feuilles sexuelles,
actives, par lesquelles s'effectue la reproduction, quelques
organes-feuilles, inutiles, sans importance (tamines, carpophylles,
ptales, spales, etc., tiols ou manqus). Dans les deux grandes
classes d'animaux volants, classes si riches en formes, les oiseaux et
les insectes, on trouve  ct des animaux normaux qui se servent
journellement de leurs ailes un certain nombre d'individus dont les
ailes sont atrophies et qui ne peuvent pas voler.

Presque dans toutes les classes d'animaux suprieurs dont les yeux
servent  la vision, il existe des espces isoles qui vivent dans
l'obscurit et ne voient pas; cependant ils possdent encore presque
tous des yeux; mais ces yeux sont atrophis, incapables de servir  la
vision. Notre propre corps humain prsente de pareils rudiments
inutiles: les muscles de nos oreilles, la membrane clignotante de nos
yeux, la glande mammaire de l'homme et autres parties du corps; bien
plus, le redoutable appendice vermiforme du coecum intestinal, n'est
pas seulement inutile, mais dangereux car son inflammation amne
chaque anne la mort d'un certain nombre de personnes[56].

  [56] C'est cette inflammation qui constitue l'_appendicite_.

L'_explication_ de ces dispositions et d'autres semblables qui ne
rpondent  aucun but dans la constitution du corps animal ou vgtal,
ne peut nous tre fournie ni par le vieux _vitalisme mystique_, ni par
le moderne _novitalisme_, tout aussi _irrationnel_; au contraire,
elle devient trs simple par la _thorie de la descendance_. Celle-ci
nous montre que les organes rudimentaires sont _atrophis_ et cela par
suite du manque d'usage. De mme que les muscles, les nerfs, les
organes sensoriels se fortifient par l'exercice et une activit
rpte, de mme, inversement, ils entrent plus ou moins en rgression
s'ils ne fonctionnent pas et que l'usage en soit abandonn. Mais
quoique l'exercice et l'adaptation stimulent ainsi le dveloppement
des organes, ces organes ne disparaissent cependant pas, par suite
d'inaction, immdiatement et sans qu'on en puisse retrouver la trace;
la force de l'hrdit les maintient encore pendant plusieurs
gnrations, ils ne disparaissent qu'au bout de trs longtemps et
graduellement. L'aveugle lutte pour l'existence entre organes amne
leur disparition hors de l'histoire, comme elle avait,  l'origine,
amen leur apparition et leur dveloppement. Aucun but immanent ne
joue de rle ici.


=Imperfection de la Nature.=--Ainsi que la vie de l'homme, celle de
l'animai et celle de la plante restent partout et toujours
imparfaites. Ceci est la consquence trs simple du fait que la
Nature--l'organique comme l'inorganique--est conue dans un flux
constant d'_volution_, de changement et de transformation. Cette
volution nous apparat dans son ensemble--dans la mesure, du moins,
o nous pouvons suivre l'histoire de la nature sur notre
plante--comme une transformation progressive, comme un progrs
historique du simple au complexe, de l'infrieur au suprieur, de
l'imparfait au parfait. J'ai dj dmontr dans ma _Morphologie
gnrale_ (1866) que ce _progrs_ historique (_progressus_)--ou
_perfectionnement_ graduel (_teleosis_),--tait l'_effet ncessaire de
la slection_ et non la suite d'un but conu au pralable. C'est ce
qui ressort aussi du fait qu'aucun organisme n'est absolument parfait;
mme s'il tait  un moment donn, parfaitement adapt aux conditions
extrieures, cet tat ne durerait pas longtemps; car les conditions
d'existence du monde extrieur sont elles-mmes soumises  un
continuel changement, lequel a pour suite une adaptation ininterrompue
des organismes.


=Tendance vers un but chez les corps organiques.=--Sous ce titre, le
clbre embryologiste K. E. BAER publia, en 1876, un travail suivi
d'un article sur DARWIN, qui fut trs bien accueilli des adversaires
de celui-ci et qu'on invoque aujourd'hui encore, en des sens divers,
contre la thorie de l'volution. En mme temps, il renouvela sous un
nom nouveau l'ancienne conception tlologique de la Nature; ce
dernier point demande une courte critique. Faisons d'abord remarquer
que BAER, bien que philosophe naturaliste au meilleur sens du mot et
_moniste  l'origine_, a montr,  mesure qu'il avanait en ge, des
tendances mystiques et qu'il a abouti au pur _dualisme_. Dans son
ouvrage principal sur l'embryologie des animaux (1828) qu'il
intitule lui-mme: _Observations et rflexions_,--il s'est servi, en
effet, de deux modes de connaissance. Un examen minutieux de tous les
faits isols du dveloppement de l'oeuf animal a permis  BAER
d'exposer, pour la premire fois, l'ensemble des transformations
merveilleuses que subit l'oeuf, simple petite sphre, avant de devenir
le corps d'un Vertbr. Par des comparaisons prudentes et des
rflexions ingnieuses, BAER chercha en mme temps  dcouvrir les
causes de cette transformation et  les ramener  des lois gnrales
de formation. Il a exprim le rsultat de celles-ci par la proposition
suivante: L'histoire du dveloppement de l'individu est l'histoire de
l'individualit croissante,  tous points de vue. En mme temps, il
insistait sur ce fait que la _pense fondamentale_ qui rgit toutes
les conditions du dveloppement animal, est la mme qui runit en
sphres les fragments de la masse et groupe ceux-ci en systmes
solaires. Cette pense fondamentale n'est autre chose que _la vie_
elle-mme, tandis que les syllabes et les mots par lesquels elle
s'exprime sont les diverses formes de la vie.

       *       *       *       *       *

BAER ne pouvait pas alors parvenir  une connaissance plus approfondie
de cette pense fondamentale gntique, ni  la claire comprhension
des vritables causes efficientes du dveloppement organique, car ses
tudes portaient exclusivement sur une moiti de l'histoire de ce
dveloppement, celle qui a rapport aux _individus_: l'_embryologie_ ou
_ontognie_. L'autre moiti, l'histoire du dveloppement des groupes
et espces, notre histoire gnalogique ou _phylognie_ n'existait pas
encore  cette poque, bien que, ds 1809, LAMARCK avec son regard de
voyant, et montr la route qui y conduisait. Lorsque plus tard cette
science fut fonde par DARWIN (1859), BAER vieilli ne put pas la
comprendre; la lutte vaine qu'il entreprit contre la thorie de la
slection montre clairement qu'il n'en reconnut ni le vrai sens ni la
porte philosophique. Des spculations tlologiques auxquelles, plus
tard, s'en joignirent de thosophiques, avaient rendu le vieux BAER
incapable d'apprcier quitablement cette grande rforme de la
biologie; les considrations tlologiques qu'il lui opposa, dans
ses _Discours et Etudes_ (1876), alors qu'il tait g de
quatre-vingt-quatre ans ne sont que la rptition des erreurs
analogues que la doctrine finaliste de la philosophie dualiste oppose
depuis plus de deux mille ans  la philosophie mcaniste ou moniste.
l'_ide tendant vers un but_ qui, d'aprs BAER, rgit le dveloppement
tout entier du corps animal  partir de l'ovule,--n'est qu'une autre
expression de l'ternelle _Ide_ de PLATON et de l'entlchie de son
lve ARISTOTE. Notre biognie moderne, au contraire, explique les
faits embryologiques d'une faon toute physiologique en ce qu'elle
reconnat pour leurs causes efficientes et mcaniques les fonctions
d'hrdit et d'adaptation. La _loi fondamentale biogntique_ que
BAER ne pouvait pas comprendre, nous livre le lien causal intime entre
_l'ontognse_ des individus et la _phylognse_ de leurs anctres; la
premire nous apparat maintenant comme la rcapitulation hrditaire
de la seconde. Or, nulle part dans la phylognie des animaux et des
plantes, nous ne constatons une tendance vers un but, mais uniquement
le rsultat ncessaire de la terrible lutte pour la vie, rgulateur
aveugle, non Dieu prvoyant, qui amne la transformation des formes
organiques par l'action rciproque des lois de l'adaptation et de
l'hrdit. Nous ne pouvons pas davantage admettre de tendance vers
un but dans l'histoire du dveloppement des individus, dans
l'embryologie des plantes, des animaux et des hommes. Car cette
ontognie n'est qu'un court extrait de cette phylognie, une
rptition abrge et acclre de celle-ci, par les lois
physiologiques de l'hrdit.

BAER terminait en 1828 la prface de sa classique _Histoire_ _du
dveloppement des animaux_ par ces mots: Celui-l se sera acquis une
couronne de lauriers, auquel il est rserv de ramener les forces qui
faonnent le corps animal aux forces ou aux formes gnrales de la vie
universelle. L'arbre qui doit fournir le berceau de cet homme n'a pas
encore germ.--Sur ce point encore, le grand embryologiste se
trompait. En la mme anne 1828 entrait  l'universit de Cambridge
pour y tudier la thologie (!), le jeune CH. DARWIN qui, trente ans
plus tard s'acquit rellement une couronne de lauriers par sa thorie
de la slection.


=Ordre moral du monde.=--Dans la philosophie de l'histoire, dans les
considrations gnrales que dveloppent les historiens sur les
destines des peuples et sur la marche tortueuse de l'volution des
Etats, on admet encore aujourd'hui l'existence d'un ordre moral du
monde. Les historiens cherchent, dans les alternatives varies de
l'histoire des peuples, un but conducteur, une intention idale qui
aurait lu telle ou telle race, tel ou tel Etat pour lui procurer une
flicit spciale et la suprmatie sur les autres. Cette conception
tlologique de l'histoire s'est trouve en ces derniers temps en
opposition d'autant plus radicale avec notre philosophie moniste, que
celle-ci est apparue avec plus de certitude comme la seule lgitime
dans le domaine tout entier de la nature inorganique. Quand il s'agit
de l'astronomie et de la gologie, de la physique et de la chimie,
personne aujourd'hui ne parle plus d'un ordre moral du monde, pas plus
que d'un Dieu personnel dont la main a ordonn toutes choses avec
sagesse et lumires. Mais il en va de mme dans tout le domaine de la
biologie, de la composition et de l'histoire de la nature organique,
l'homme encore except. DARWIN ne nous a pas seulement montr, dans sa
thorie de la slection, comment les dispositions conformes  un but,
dans la vie et la structure du corps des animaux et des plantes, ont
t produites mcaniquement, sans but prconu, mais en outre il nous
a appris  reconnatre dans la _lutte pour la vie_, la puissante
force naturelle qui, depuis plusieurs millions d'annes, rgit et
rgle sans interruption tout le processus volutif du monde organique.
On pourrait dire: La lutte pour la vie est la survivance du plus
apte ou le triomphe du meilleur, mais on ne le peut que si l'on
considre toujours le plus fort comme le meilleur (au sens moral) et
d'ailleurs l'histoire tout entire du monde organique nous montre, en
tous temps,  ct du progrs vers le plus parfait, qui prdomine,
quelques retours en arrire vers des tats infrieurs. La tendance
vers un but au sens de BAER lui-mme, n'offre pas davantage le
moindre caractre moral.

En irait-il peut-tre autrement dans l'histoire des peuples, dans
cette histoire que l'homme, en proie qu'il est au dlire
anthropistique des grandeurs, se plat  nommer l'histoire
universelle? Peut-on y dcouvrir, partout et en tous temps, un
principe moral suprme ou un sage rgent de l'univers qui dirige les
destines des peuples? Dans l'tat avanc o sont aujourd'hui
parvenues l'histoire naturelle et l'histoire des peuples, la rponse
impartiale ne peut tre qu'un: _Non_. Les destines des diverses
branches de l'espce humaine qui, en tant que races et nations,
luttent depuis des milliers d'annes pour conserver leur existence et
poursuivre leur dveloppement--sont soumises aux mmes grandes et
ternelles lois d'airain, que l'histoire du monde organique tout
entier qui, depuis des millions d'annes, peuple la terre.

Les gologues distinguent dans l'histoire organique de la terre en
tant qu'elle nous est connue par les documents de la palontologie,
trois grandes priodes: les priodes primaire, secondaire et
tertiaire. La dure de la premire, d'aprs des calculs rcents, doit
s'lever au moins  34 millions d'annes, celle de la seconde  11 et
celle de la troisime  3. L'histoire de l'embranchement des
Vertbrs, dont notre propre race est issue, est facile  suivre 
travers ce grand espace de temps; trois stades divers du
dveloppement des Vertbrs sont successivement apparus durant ces
trois grandes priodes; dans la primaire (priode _palozoque_) les
_Poissons_, dans la secondaire (priode _msozoque_) les _Reptiles_,
dans la tertiaire (priode _cnozoque_) les _Mammifres_. De ces
trois grands groupes de Vertbrs, les Poissons reprsentent le degr
infrieur de perfection, les Reptiles le degr moyen et les Mammifres
le degr suprieur. Une tude plus approfondie de l'histoire de ces
trois classes nous montrerait galement que les divers ordres et
familles qui les composent ont volu progressivement, pendant ces
trois priodes, vers un degr toujours suprieur de perfection.
Peut-on maintenant considrer ce processus volutif progressif comme
l'expression d'une tendance consciente vers un but ou d'un ordre moral
du monde? Absolument pas. Car la thorie de la slection nous
enseigne, comme la diffrenciation organique, que le _progrs_
organique est une _consquence ncessaire_ de la lutte pour la vie.
Des milliers d'espces, bonnes, belles, dignes d'admiration, tant dans
le rgne animal que dans le rgne vgtal, ont disparu au cours de ces
quarante-huit millions d'annes, parce qu'il leur a fallu faire place
 d'autres plus fortes et ces vainqueurs, dans la lutte pour la vie,
n'ont pas toujours t les formes les plus nobles ni les plus
parfaites au sens moral.

Il en va de mme exactement de l'_histoire des peuples_. La
merveilleuse culture de l'antiquit classique a disparu parce que le
Christianisme est venu fournir  l'esprit humain qui se dbattait, un
puissant et nouvel essor, par la croyance en un Dieu aimant et par
l'esprance d'une vie meilleure dans l'au-del. Le papisme devint
bientt la caricature impudente du christianisme pur et foula
impitoyablement aux pieds les trsors de science que la philosophie
grecque avait dj amasss; mais il conquit la suprmatie universelle
par l'ignorance des _masses_ aveuglment croyantes. C'est la Rforme
qui brisa les chanes dans lesquelles l'esprit tait captif et qui
aida la raison  revendiquer ses droits. Mais dans cette nouvelle
priode de l'histoire de la civilisation, comme dans la prcdente,
la grande lutte pour la vie ondoie ternellement, sans le moindre
ordre moral.


=Providence.=--Si un examen critique et impartial des choses ne nous
permet pas de reconnatre un ordre moral dans la marche de
l'histoire des peuples, nous ne pouvons pas trouver davantage qu'une
sage providence rgle la destine des individus. L'une comme l'autre
rsultent avec une ncessit de fer de la causalit mcanique qui fait
driver chaque phnomne d'une ou de plusieurs causes antcdentes.
Dj les anciens Hellnes reconnaissaient comme principe suprme de
l'Univers l'ANANKE, l'aveugle HEIMARMENE, le _Fatum_ qui domine les
dieux et les hommes. A sa place, le christianisme mit la Providence
consciente, non plus aveugle mais voyante et qui dirige le
gouvernement du monde en souverain patriarcal. Le caractre
anthropomorphique de cette conception, troitement lie d'ordinaire 
celle du Dieu personnel, saute aux yeux. La croyance en un pre
aimant qui tient entre ses mains la destine des quinze cents
millions d'hommes de notre plante et qui tient compte de leurs
prires, de leurs pieux dsirs se croisant en tous sens--est une
croyance parfaitement inadmissible; on s'en aperoit de suite, sitt
que la raison rflchissant l-dessus dpouille les verres teints de
la croyance.

D'ordinaire, chez l'homme moderne civilis--de mme que chez le
sauvage inculte--la croyance en la Providence et la confiance en un
pre aimant surgissent trs vives lorsque quelque chose d'heureux
survient, soit que l'homme chappe  un danger mortel, qu'il gurisse
d'une maladie grave, qu'il gagne le gros lot  une loterie, qu'il ait
un enfant depuis longtemps dsir, etc. Si, au contraire, un malheur
arrive ou qu'un dsir ardent ne soit pas ralis, la Providence est
oublie, le sage rgent de l'Univers a alors dormi ou bien il a refus
sa bndiction.

Vu l'essor inou qu'a pris la vie sociale au XIXe sicle, le nombre
des crimes et des accidents a ncessairement augment, dans une
proportion insouponne jusqu'alors, les journaux nous en instruisent
formellement. Chaque anne des milliers d'hommes disparaissent dans
des naufrages, des milliers dans des accidents de chemins de fer, des
milliers dans des catastrophes de mines etc. Chaque anne des milliers
s'entretuent par la guerre et les prparatifs ncessaires  ce meurtre
en masse absorbent, chez les nations les plus civilises, professant
la charit chrtienne, la plus grande partie de la fortune nationale.
Et parmi ces centaines de milliers d'hommes qui tombent annuellement,
victimes de la civilisation moderne, il s'en trouve de tout  fait
remarquables, forts et travailleurs. Et l'on parlera encore d'ordre
moral du monde!


=But, fin et hasard.=--Si un examen impartial de l'volution
universelle nous enseigne qu'on n'y peut reconnatre ni un but prcis,
ni une fin spciale (au sens de la raison humaine), il semble ne plus
rester d'autre alternative que d'abandonner tout  l'_aveugle hasard_.
Et, de fait, ce reproche a t adress au _transformisme_ de LAMARCK
et de DARWIN, comme autrefois  la _cosmognie_ de KANT et de LAPLACE;
beaucoup de philosophes dualistes attribuent mme  cette objection
une importance toute spciale. Elle vaut donc bien la peine que nous
l'examinions encore une fois rapidement.

Un certain groupe de philosophes affirment, d'aprs leur conception
_tlologique_: l'Univers tout entier est un Cosmos bien ordonn dans
lequel chaque phnomne a un but et une fin; il n'y a _pas de hasard_!
Un autre groupe, par contre, en vertu de sa conception _mcaniste_
soutient que: Le dveloppement de l'Univers entier est un processus
mcanique uniforme, dans lequel nous ne pouvons dcouvrir nulle part
de but ni de fin; ce que nous nommons ainsi, dans la vie organique,
est une consquence spciale des conditions biologiques; ni dans le
dveloppement des corps clestes, ni dans celui de notre corce
terrestre inorganique, on ne peut discerner de fin directrice; _tout
est hasard_. Les deux partis ont raison, d'aprs leur dfinition du
hasard. La loi gnrale de _causalit_, d'accord avec la loi de
substance, nous assure que tout phnomne a sa cause mcanique; en ce
sens il n'y a pas de hasard. Mais nous pouvons et devons conserver ce
terme indispensable, pour dsigner par l la rencontre de deux
phnomnes que n'unit pas un rapport de causalit mais dont,
naturellement, chacun a sa cause indpendante de celle de l'autre.
Ainsi que chacun sait, le hasard, en ce sens moniste, joue le plus
grand rle dans la vie de l'homme comme dans celle de tous les autres
corps de la nature. Cela n'empche pas que, dans chaque _hasard_
particulier, comme dans l'volution de l'Univers tout entier, nous ne
reconnaissions l'universel empire de la loi naturelle qui rgit tout,
de la _loi de substance_.




CHAPITRE XV

Dieu et le Monde

  TUDES MONISTES SUR LE THISME ET LE PANTHISME.--LE MONOTHISME
     ANTHROPISTIQUE DES TROIS GRANDES RELIGIONS
     MDITERRANENNES.--LE DIEU EXTRAMONDAIN ET LE DIEU
     INTRAMONDAIN.

    Que serait un Dieu qui ne ferait qu'imprimer du dehors une
        impulsion au monde
    Qui, en le touchant du doigt, ferait mouvoir le Tout suivant
        un cercle?
    Il lui convient bien mieux de mouvoir l'Univers du dedans,
    D'enfermer la Nature en soi, de s'enfermer en elle
    De telle sorte que tout ce qui, en Lui, vit, s'agite et est
    Ne soit jamais priv de sa force ni de son esprit.

    GOETHE.




SOMMAIRE DU CHAPITRE XV

  L'ide de Dieu en gnral.--Contraste entre Dieu et le monde, le
     surnaturel et la nature.--Thisme et panthisme.--Formes
     principales du thisme.--Polythisme.--Triplothisme.--
     Amphithisme.--Monothisme.--Statistique des religions.--
     Monothisme naturaliste.--Solarisme (culte du soleil).--
     Monothisme anthropistique.--Les trois grandes religions
     mditerranennes.--Mosasme (Jehovah).--Christianisme
     (Trinit).--Culte de la Madone et des saints.--Polythisme
     papiste.--Islamisme.--Mixothisme.--Essence du thisme.--Le
     Dieu extramondain et anthropomorphique.--Vertbr  forme
     gazeuse.--Panthisme.--Le Dieu intramondain (la
     Nature).--Hylozosme des Monistes ioniens
     (Anaximandre).--Conflit entre le Panthisme et le
     Christianisme.--Spinoza.--Monisme moderne. Athisme.


LITTRATURE

   W. GOETHE.--_Dieu et le Monde._ _Faust._ _Promthe._

   KUNO FISCHER.--_Geschichte der neueren Philosophie._ Bd. I
   _Baruch Spinoza_ 2te Aufl., 1865.

   H. BRUNNHOFER.--_Giordano Bruno's Weltanschauung und
   Verhaengniss._ Leipzig, 1882.

   J. DRAPER.--_Geschichte der geistigen Entwicklung Europa's._
   Leipzig, 1865.

   FR. KOLB.--_Kulturgeschichte der Menschheit._ 2te Aufl., 1873.

   TH. HUXLEY.--_Discours et Travaux_, trad. fr.

   W. STRECKER.--_Welt und Menschheit, vom Standpunkte des
   Materialismus._ Leipzig, 1892.

   C. STERNE (E. KRAUSE).--_Die allgem. Weltanschauung in ihrer
   historischen Entwicklung._ Stuttgart, 1889.


L'humanit considre, depuis des milliers d'annes, comme la raison
dernire et suprme de tous les phnomnes, une cause efficiente
qu'elle appelle _Dieu_ (_Deus_, _Theos_). Comme toutes les notions
gnrales, cette notion suprme a subi, au cours de l'volution de la
raison, les transformations les plus importantes et les dviations les
plus diverses. On peut mme dire qu'aucun terme n'a subi autant de
modifications et de dformations; car aucun autre ne touche de si
prs,  la fois, aux devoirs suprmes de l'entendement s'efforant de
connatre, de la science fonde sur la raison et aux intrts les plus
profonds de l'me croyante et de la fantaisie potique.

Une comparaison critique des nombreuses formes diffrentes de l'ide
de Dieu serait des plus intressantes et instructives, mais nous
entranerait trop loin; nous nous contenterons ici de jeter un regard
rapide sur les formes les plus importantes qu'a revtues l'ide de
Dieu et sur le rapport qu'elles prsentent avec notre conception
moderne, dtermine par la seule connaissance de la nature. Nous
renvoyons, pour toute autre recherche qu'on voudrait faire sur cet
intressant domaine,  l'ouvrage remarquable, dj plusieurs fois cit
d'AD. SVOBODA: _Les formes de la croyance_ (2 vol. Leipzig 1897).

Si nous faisons abstraction des nuances trs fines et des revtements
varis apposs sur l'image de Dieu et si nous nous bornons au contenu
le plus essentiel de cette notion, nous pourrons  bon droit ranger
les diverses conceptions en deux grands groupes opposs: le groupe
_thiste_ et le groupe _panthiste_. Celui-ci se rattache directement
 la conception _moniste_ ou rationnelle, celui-l  la philosophie
_dualiste_ ou mystique.


I. =Thisme: Dieu et le monde sont deux personnes distinctes.=--Dieu
s'oppose au monde comme son crateur, son conservateur et son
rgisseur. Aussi Dieu est-il conu plus ou moins  l'image de l'homme,
comme un organisme qui pense et agit  la faon de l'homme (bien que
sous une forme beaucoup plus parfaite). Ce _Dieu anthropomorphe_, dont
la conception chez les diffrents peuples est manifestement
polyphyltique, a t soumis par leur fantaisie aux formes les plus
varies, depuis le ftichisme jusqu'aux religions monothistes
pures, du prsent. Parmi les sous-classes les plus importantes du
thisme, nous distinguerons le polythisme, le triplothisme,
l'amphithisme et le monothisme.


=Polythisme.=--Le monde est peupl de divinits varies qui
interviennent, avec plus ou moins d'indpendance, dans la marche des
vnements. Le _ftichisme_ trouve de pareils dieux subalternes dans
les corps inanims les plus divers de la nature, dans les pierres,
dans l'eau, dans l'air, dans les produits de toutes sortes de l'art
humain (images des dieux, statues, etc.). Le _dmonisme_ voit des
dieux dans les organismes vivants les plus varis: dans les arbres,
les animaux, les hommes. Ce polythisme revt dj, dans les formes
les plus infrieures de la religion, chez les peuples primitifs et
incultes, les formes les plus diverses. Il nous apparat avec son
maximum de puret dans le _polythisme grec_, dans ces superbes
lgendes des dieux qui fournissent aujourd'hui encore  notre art
moderne les plus beaux modles potiques et plastiques. Bien infrieur
est le _polythisme catholique_, dans lequel de nombreux saints (de
rputation souvent fort quivoque), sont invoqus comme des divinits
subalternes ou supplis d'intercder auprs du Dieu suprme (ou de son
amie, la Vierge Marie).


=Triplothisme= (Doctrine de la Trinit).--La doctrine de la _Trinit
de Dieu_ qui forme aujourd'hui encore, dans le Credo des peuples
chrtiens, les trois articles de foi fondamentaux, aboutit, comme on
sait,  l'ide que le _Dieu unique_ du christianisme, se compose  la
vrit de trois personnes d'essence trs diffrente: I. _Dieu le Pre_
est le tout-puissant crateur du ciel et de la terre (ce mythe
inadmissible est depuis longtemps rfut par la cosmognie,
l'astronomie et la gologie scientifiques). II. _Jsus-Christ_ est le
fils unique de Dieu le Pre (et en mme temps de la troisime
personne, le Saint-Esprit!!) conu par l'immacule conception de la
Vierge Marie (sur ce mythe, cf. chapitre XVII). III. Le
_Saint-Esprit_, tre mystique, dont les rapports incomprhensibles
avec le fils et avec le pre font, depuis dix-neuf cents ans, que
des millions de thologiens chrtiens se cassent inutilement la tte.
Les vangiles, qui sont cependant la seule source claire de ce
_triplothisme chrtien_, nous laissent dans une ignorance complte au
sujet des rapports particuliers qu'ont entre elles ces trois
personnes, et quant  la question de leur nigmatique unit, ils ne
nous donnent aucune rponse satisfaisante. Par contre, nous devons
insister particulirement sur la confusion que cette obscure et
mystique thorie de la Trinit amne ncessairement dans la tte de
nos enfants, ds les premires leons qu'ils entendent l-dessus 
l'cole. Le lundi matin, pendant la premire heure de leon (religion)
ils apprennent: Trois fois un font un!--et aussitt aprs, pendant la
seconde heure de leon (calcul): Trois fois un font trois! Je me
souviens encore trs bien, pour ma part, des hsitations que
cette frappante contradiction veilla en moi ds la premire
leon.--D'ailleurs la _Trinit_ du christianisme n'est aucunement
originale, mais (comme la plupart des autres dogmes) elle est
emprunte aux religions plus anciennes. Du culte du soleil des mages
chaldens est issue la Trinit d'_Ilu_, la mystrieuse source de
l'Univers; ses trois manifestations sont _Anu_, le chaos originel,
_Bel_, l'ordonnateur du monde et _Ao_, la lumire divine, la sagesse
clairant tout. Dans la religion des Brahmanes, la _Trimurti_, unit
divine est compose galement de trois personnes: _Brahma_ (le
crateur), _Wischnu_ (le conservateur) et _Schiwa_ (le destructeur).
Il semble que, dans ces conceptions, ainsi que dans d'autres relatives
 la Trinit, le _saint nombre trois_ en tant que tel--en tant que
_nombre symbolique_--ait jou un rle. Les trois premiers devoirs
chrtiens, eux aussi: la foi, l'esprance et la charit forment une
_triade_ analogue.


=Amphithisme.=--Le monde est rgi par deux dieux diffrents, un bon
et un mauvais, le _dieu_ et le _diable_. Ces deux rgents de l'Univers
sont en lutte ternelle, comme le roi et l'anti-roi, le Pape et
l'anti-pape. Le rsultat de cette lutte est continuellement l'tat
actuel du monde. Le bon _Dieu_, en tant qu'tre bon, est la source du
Bon et du Beau, du plaisir et de la joie. Le monde serait parfait si
son action n'tait pas continuellement contrebalance par celle de
l'tre mauvais, du _Diable_; ce mauvais Satan est la cause de tout mal
et de toute laideur, du dplaisir et de la douleur.

Cet _amphithisme_ est, sans contredit, parmi toutes les diffrentes
formes de croyance aux dieux, la plus raisonnable, celle dont la
thorie s'accorde le mieux avec une explication scientifique de
l'Univers. Aussi la trouvons-nous dveloppe, plusieurs milliers
d'annes dj avant le Christianisme, chez les divers peuples
civiliss de l'antiquit. Dans l'Inde ancienne, WISCHNU, le
conservateur, lutte contre SCHIWA, le destructeur. Dans l'ancienne
gypte, au bon OSIRIS s'oppose le mchant TYPHON. Chez les premiers
Hbreux, un dualisme analogue se retrouve entre ASCHERA, la terre,
mre fconde qui engendre (= Keturah) et ELJOU (= Moloch ou Sethos),
le svre pre cleste. Dans la religion Zende des anciens Perses,
fonde par Zoroastre deux mille ans avant J.-C., rgne une guerre
continuelle entre ORMUDZ, le bon dieu de la lumire et AHRIMAN, le
mchant dieu des tnbres.

Le diable ne joue pas un moindre rle dans la mythologie du
_Christianisme_, en tant qu'adversaire du bon Dieu, en tant que
tentateur, prince de l'Enfer et des Tnbres. En tant que _Satanas_
personnel il tait encore au commencement de notre sicle, un lment
essentiel dans la croyance de la plupart des chrtiens; c'est
seulement vers le milieu du sicle qu'avec le progrs des lumires il
fut peu  peu dpossd ou qu'il dut se contenter du rle subalterne
que GOETHE dans le _Faust_, le plus grand de tous les pomes
dramatiques, assigne  _Mphistophls_. Actuellement, dans les
milieux les plus cultivs, la croyance en un Diable personnel passe
pour une superstition du moyen ge, qu'on a dpasse, tandis qu'en
mme temps la croyance en Dieu (c'est--dire en un Dieu personnel,
bon et aimant) est conserve comme un lment indispensable de la
religion. Et pourtant la premire croyance est aussi pleinement
lgitime (et aussi peu fonde) que la seconde. En tous cas,
l'imperfection de la vie terrestre dont on se plaint tant, la lutte
pour la vie et tout ce qui s'y rattache, s'expliquent bien plus
simplement et plus naturellement par cette lutte entre le dieu bon et
le dieu mchant, que par n'importe quelle autre forme de croyance en
Dieu.


=Monothisme.=--La doctrine de l'unit de Dieu peut passer, sous plus
d'un rapport, pour la forme la plus simple et la plus naturelle du
culte rendu  Dieu; d'aprs l'opinion courante, c'est le fondement le
plus rpandu de la religion et qui domine en particulier la croyance
de l'Eglise chez les peuples cultivs. Cependant, en fait, ce n'est
pas le cas; car le prtendu _monothisme_, si l'on y regarde de plus
prs, apparat le plus souvent comme une des formes prcdemment
examines du thisme, en ce sens qu' ct du Dieu principal,
suprme, un ou plusieurs dieux secondaires s'introduisent. En outre,
la plupart des religions qui ont eu un point de dpart purement
monothiste, sont devenues, au cours du temps, plus ou moins
polythistes. Il est vrai et la statistique moderne l'affirme, parmi
les quinze cents millions d'hommes qui habitent notre terre, la plus
grande majorit sont _monothistes_; il y aurait _soi-disant_, parmi
eux, _environ_ 600 millions de brahmano-bouddhistes, 500 millions de
Chrtiens (prtendus), 200 millions de paens (de diverses sortes),
180 millions de Mahomtans, 10 millions d'Isralites et 10 millions
qui seraient sans religion aucune. Mais la grande majorit des
prtendus monothistes se fait de Dieu l'ide la plus obscure, ou bien
croit,  ct du Dieu principal unique,  beaucoup de dieux
accessoires, comme par exemple: aux anges, au diable, aux dmons, etc.
Les diverses formes sous lesquelles le _monothisme_ s'est dvelopp
_polyphyltiquement_ peuvent tre ramenes  deux grands groupes: le
monothisme naturaliste et le naturalisme anthropistique.


=Monothisme naturaliste.=--Cette ancienne forme de religion voit
l'incarnation de Dieu dans quelque phnomne naturel lev, dominant
tout. Comme tel, depuis plusieurs milliers d'annes, ce qui a frapp
l'homme avant tout c'est le _soleil_, la divinit clairant et
rchauffant qui tient visiblement, sous sa dpendance immdiate, toute
la vie organique. Le _culte du soleil_ (solarisme ou hliothisme)
apparat au naturaliste moderne, entre toutes les formes de croyances
thistes, comme la plus estimable et celle qui se fusionne le plus
aisment avec la philosophie naturelle moniste du prsent.

Car notre astrophysique et notre gognie modernes nous ont convaincus
que notre terre est une partie dtache du soleil et qu'elle
retournera plus tard se perdre dans son sein. La physiologie moderne
nous enseigne que la source premire de toute vie organique, sur la
terre, est la formation du plasma ou _plasmodomie_ et que cette
synthse de combinaisons inorganiques simples (eau, acide carbonique
et ammoniaque ou acide azotique) ne peut se produire que sous
l'influence de la _lumire solaire_. Le dveloppement primaire des
_plantes plasmodomes_ n'a t suivi que tardivement, secondairement
par celui des _animaux plasmophages_ qui, directement ou
indirectement, se nourrissent des premires et l'apparition de
l'espce humaine elle-mme n'est,  son tour, qu'un fait tardif dans
l'histoire gnalogique du rgne animal. Notre vie humaine tout
entire, corporelle et intellectuelle, se ramne en dernire analyse,
comme toute autre vie organique, au rayonnement du soleil dispensateur
de lumire et de chaleur. Du point de vue de la raison pure, le _culte
du soleil_ apparat donc comme un _monothisme naturaliste_, beaucoup
plus fond que le culte anthropistique des chrtiens et autres peuples
civiliss, qui se reprsentent Dieu sous la forme humaine. De fait,
les adorateurs du soleil taient dj parvenus, il y a des milliers
d'annes,  un degr de culture intellectuelle et morale plus lev
que la plupart des autres thistes. Me trouvant en 1881  Bombay, j'y
ai suivi avec la plus grande sympathie les difiants exercices de
pit des fidles parsis qui, debout au bord de la mer ou agenouills
sur des tapis tendus, lors du lever et du coucher du soleil
exprimaient  l'astre leur adoration[57].--Le _culte de la lune_,
_lunarisme_ ou _Slnothisme_ est moins important que le solarisme;
s'il y a quelques peuples primitifs qui adorent la lune seule, la
plupart cependant professent en mme temps le culte du soleil et des
toiles.

  [57] E. HAECKEL, _Lettres d'un voyageur dans l'Inde_ (trad.
  franaise).


=Monothisme anthropistique.=--L'identification de Dieu  l'homme,
l'ide que l'Etre suprme pense, sent et agit comme l'homme (quoique
sous une forme plus leve) joue le plus grand rle dans l'histoire de
la civilisation, en tant que _monothisme anthropomorphique_. Il faut
mettre ici au premier plan les trois grandes religions de la race
mditerranenne: la religion mosaque ancienne, la religion
chrtienne intermdiaire et la religion mahomtane, dernire venue.
Ces _trois grandes religions mditerranennes_, apparues toutes trois
sur les rivages favoriss de la plus intressante des mers, fondes
toutes trois d'une manire analogue par un enthousiaste de race
smitique,  l'imagination enflamme--ont entre elles les rapports les
plus troits, non seulement extrieurement, par cette origine commune,
mais encore intrieurement, par de nombreux traits communs  leurs
articles de foi. De mme que le Christianisme a emprunt directement
une grande partie de sa mythologie  l'ancien Judasme, de mme
l'Islamisme, dernier venu, a conserv beaucoup de l'hritage des deux
autres religions. Les religions mditerranennes taient toutes les
trois,  l'origine, purement _monothistes_; toutes les trois, elles
ont subi plus tard les transformations _polythistes_ les plus
varies,  mesure qu'elles se rpandaient sur les ctes dcoupes et
si diversement habites de la Mditerrane et de l sur les autres
points du globe.


=Le Mosasme.=--Le monothisme juif, tel que _Mose_ le fonda (1600
av. J.-C.) passe d'ordinaire pour la forme de croyance religieuse qui,
dans l'antiquit, a exerc la plus grande influence sur le
dveloppement ultrieur, thique et religieux, de l'humanit. Il est
incontestable que cette haute valeur historique lui incombe dj pour
cette raison que les deux autres religions mditerranennes qui
partagent avec lui l'empire du monde sont issues de lui; le Christ est
port sur les paules de Mose comme plus tard Mahomet sur celles du
Christ. De mme, le Nouveau Testament qui, dans le court espace de
dix-neuf cents ans, est devenu le fondement de la foi de tous les
peuples civiliss, repose sur la base vnrable de l'Ancien Testament.
Tous deux runis, sous le nom de _Bible_, ont pris une influence et
une extension qu'on ne peut comparer  celles d'aucun livre au monde.
De fait, la Bible est aujourd'hui encore sous certains rapports--et
malgr le mlange trange du bon et du mauvais--le livre des
livres. Mais si nous examinons impartialement et sans prjug, cette
remarquable source historique, bien des points importants se
prsenteront sous un tout autre jour qu'on ne l'enseigne partout. Ici
aussi, la critique moderne et l'histoire de la civilisation pntrant
plus avant, nous ont fourni des renseignements prcieux qui branlent
dans ses fondements la tradition admise.

Le monothisme, tel que Mose chercha  l'tablir dans le culte de
Jhovah et tel qu'il fut plus tard dvelopp avec grand succs par les
_prophtes_--les philosophes des Hbreux--eut  l'origine de longs et
durs combats  soutenir avec l'ancien polythisme, alors tout
puissant. _Jhovah_ ou Japheh fut d'abord driv de ce Dieu cleste
qui, sous le nom de Moloch ou Baal tait une des divinits les plus
honores de l'Orient. (Sethos ou Typhon des Egyptiens, Saturne ou
Chronos des Grecs). Mais  ct, d'autres dieux demeuraient en haute
estime, et la lutte contre l'idoltrie ne cessa jamais chez le
peuple juif. Cependant, en principe, Jhovah demeura le seul Dieu,
celui qui, dans le premier des dix commandements de Mose, dit
expressment: Je suis le Seigneur ton Dieu, tu n'auras pas d'autre
Dieu que moi.


=Le Christianisme.=--Le monothisme chrtien partagea le sort de son
pre, le mosasme, il ne resta monothisme vrai que thoriquement, en
principe, tandis que pratiquement il revtait les formes les plus
diverses du polythisme. A vrai dire, dj par la doctrine de la
Trinit, qui passait pourtant pour un des lments indispensables de
la religion chrtienne, le monothisme tait logiquement supprim. Les
_trois personnes_ distingues comme Pre, Fils et Saint-Esprit, sont
et restent trois _individus_ diffrents (et mme des personnages
anthropomorphes) au mme titre que les trois divinits hindoues de la
Trimurti (Brahma, Wischnou, Schiwa) ou que celles de la Trinit des
anciens Hbreux (Anu, Bel, Ao). Ajoutons que dans les sectes les plus
rpandues du Christianisme, la Vierge Marie, comme Mre immacule du
Christ, joue un grand rle  titre de quatrime divinit; dans
beaucoup de cercles catholiques, elle passe mme pour plus importante
et plus influente que les trois personnages masculins du Cleste
royaume. Le _culte de la Madone_ a pris l une telle importance qu'on
pourrait l'opposer comme un _monothisme fminin_  la forme ordinaire
de monothisme masculin. L'auguste reine des Cieux occupe si bien le
premier plan (ainsi que d'innombrables portraits de la madone et
d'innombrables lgendes en font preuve), que les trois personnages
masculins sont compltement effacs.

En dehors de cela, la fantaisie des Chrtiens croyants a de bonne
heure joint une nombreuse socit de _Saints_ de toutes espces au
chef suprme du gouvernement cleste et des anges musiciens veillent 
ce que, dans la vie ternelle on ne manque pas de jouissances
musicales. Les papes romains--les plus grands charlatans que jamais
religion ait produits--s'empressent continuellement d'augmenter par
des canonisations nouvelles le nombre de ces clestes trabans
anthropomorphes. Cette tonnante socit du Paradis a reu une
augmentation de population,  la fois plus considrable et plus
intressante que toutes les autres, le 13 juillet 1870, lorsque le
Concile du Vatican a dclar les papes, en tant que reprsentants du
Christ, _infaillibles_, les levant ainsi, de lui-mme, au rang de
_dieux_. Si nous ajoutons  cela le diable personnel et les mauvais
anges qui composent sa cour, personnages reconnus par les papes, le
_papisme_ nous prsentera encore aujourd'hui la forme la plus rpandue
du Christianisme moderne, et le tableau vari d'un _polythisme_ si
riche, que l'Olympe hellnique nous paratra,  ct de lui, petit et
misrable.


=L'Islamisme= (ou _Monothisme mahomtan_) est la forme la plus
rcente et en mme temps la plus pure du Monothisme. Lorsque le jeune
Mahomet (n en 570), de bonne heure en vint  mpriser le culte
polythiste de ses concitoyens arabes et apprit  connatre le
Christianisme des Nestoriens, il s'appropria, il est vrai, les
doctrines fondamentales de ceux-ci, mais il ne put se rsoudre  voir
dans le Christ autre chose qu'un Prophte, comme Mose. Dans le dogme
de la Trinit, il ne trouva que ce qu'y doit forcment trouver tout
homme sans prjug aprs une rflexion impartiale: un article de foi
absurde qui n'est ni conciliable avec les principes de notre raison,
ni du moindre prix pour notre dification religieuse. Mahomet
considrait avec raison l'adoration de l'immacule Vierge Marie Mre
de Dieu comme une idoltrie aussi vaine que le culte rendu aux images
et aux statues. Plus il y rflchissait, plus il aspirait vers une
plus pure conception de Dieu, plus clairement lui apparaissait la
certitude de son grand principe: Dieu est le seul Dieu; il n'y a pas
 ct de lui d'autres dieux.

Sans doute, Mahomet ne pouvait pas non plus s'affranchir de tout
anthropomorphisme dans sa conception de Dieu. Son Dieu unique restait,
lui aussi, un homme tout-puissant, idalis, tout comme le svre Dieu
vengeur de Mose, tout comme le Dieu doux et aimant du Christ. Mais
nous devons cependant reconnatre  la religion mahomtane cette
supriorit qu' travers son volution historique et ses invitables
dviations, elle a conserv bien plus rigoureusement que les religions
mosaque et chrtienne le caractre du _pur monothisme_. Cela se voit
encore aujourd'hui, extrieurement, dans les formules de prires, la
faon de prcher inhrentes au culte mahomtan, de mme que dans
l'architecture et la dcoration de ses temples. Lorsqu'en 1873, je
visitai pour la premire fois l'Orient, que j'admirai les splendides
mosques du Caire et de Smyrne, de Brousse et de Constantinople, je
fus rempli d'une pit sincre par la dcoration simple et pleine de
got de l'intrieur, par l'ornementation architectonique d'un style si
lev et en mme temps si riche de l'extrieur. Comme ces mosques
paraissent nobles et d'un style lev, compares  la plupart des
glises catholiques qui,  l'intrieur, sont surcharges de tableaux
de toutes sortes et d'oripeaux dors, tandis qu' l'extrieur elles
sont dfigures par une profusion de figures humaines et animales! Le
mme caractre d'lvation se retrouve dans les prires silencieuses
et les simples exercices de pit du Coran, compars au bruyant et
incomprhensible bredouillage de mots des messes catholiques ou  la
musique tapageuse des processions thtrales.


=Mixothisme.=--On peut  bon droit runir sous ce terme toutes les
formes de croyance aux dieux qui renferment des _mlanges_ de
conceptions religieuses diffrentes et en partie mme contradictoires.
En thorie, cette forme de religion, des plus rpandues, n'a jamais
t reconnue jusqu'ici. En pratique, nanmoins, c'est la plus
importante et la plus remarquable de toutes. Car la grande majorit
des hommes qui se sont forms des ides religieuses ont t de tous
temps et sont aujourd'hui encore _mixothistes_; leur notion de Dieu
est un mlange des principes religieux de telle confession spciale,
qu'on leur a inculqus ds l'enfance et de beaucoup d'impressions
diverses prouves plus tard au contact d'autres formes de croyance et
qui ont modifi les premires. Pour beaucoup de savants il faut
ajouter  cela l'influence transformatrice des tudes philosophiques
de l'ge mr et surtout l'tude impartiale des phnomnes de la nature
qui montre le nant des croyances thistes. La lutte entre ces notions
contradictoires, infiniment douloureuse pour les mes sensibles et qui
parfois se prolonge sans solution pendant la vie entire,--montre
clairement la puissance inoue de l'_hrdit_ des vieux principes
religieux d'une part et de l'_adaptation_ prcoce  des principes
errons, d'autre part. La confession spciale qui, ds sa plus tendre
enfance, a t inculque de force  l'enfant par ses parents, reste le
plus souvent et pour la plus grande part, prdominante, au cas o plus
tard l'influence plus forte d'une autre confession n'amne pas une
conversion. Mais mme dans ce passage d'une forme de croyance 
l'autre, le nouveau nom, comme dj celui qu'on vient de quitter,
n'est souvent qu'une tiquette extrieure sous laquelle s'abritent les
croyances et les erreurs les plus diverses, formant le mlange le plus
bariol. La grande majorit des prtendus chrtiens ne sont pas
monothistes (comme ils le croient), mais amphithistes,
triplothistes ou polythistes. On en peut dire autant des adeptes de
l'islamisme et du mosasme, ainsi que de ceux de toutes les religions
monothistes. Partout viennent s'adjoindre  la notion originelle du
Dieu unique ou du dieu triple, des croyances, acquises plus tard, 
des divinits subalternes: anges, diables, saints et autres dmons,
mlange bariol des formes les plus diverses du thisme.


=Essence du thisme.=--Toutes les formes que nous venons de passer en
revue, du thisme au sens propre--peu importe que cette croyance en
Dieu revte une forme naturaliste ou anthropistique--ont en commun la
conception de Dieu comme d'un tre _extrieur au monde_ (_extra
mundanum_) ou _surnaturel_ (_supranaturale_). Toujours Dieu s'oppose,
comme un Etre indpendant, au monde ou  la nature, le plus souvent
comme leur Crateur, leur Conservateur et leur Rgisseur. Dans la
plupart des religions s'ajoute encore  cela le caractre de
_personnalit_ et l'ide, plus prcise encore, que Dieu en tant que
personne est semblable  l'homme. L'homme se peint dans ses dieux.
Cet _anthropomorphisme de Dieu_ ou conception anthropistique d'un Etre
qui pense, sent et agit comme l'homme, prdomine chez la majorit de
ceux qui croient en Dieu, tantt sous une forme plus nave et plus
grossire, tantt sous une forme plus abstraite et plus raffine. Sans
doute, la thosophie la plus leve affirme que Dieu, en tant qu'Etre
suprme, est absolument parfait et par suite compltement diffrent de
l'Etre imparfait qu'est l'homme. Mais  un examen plus minutieux on
s'aperoit toujours que ce qui est commun aux deux c'est l'activit
psychique ou intellectuelle. Dieu sent, pense et agit comme l'homme,
quoique sous une forme infiniment plus parfaite.


=L'anthropisme personnel de Dieu= est devenu pour la plupart des
croyants une ide si naturelle qu'ils ne sont pas choqus de voir Dieu
personnifi sous la forme humaine dans les tableaux et les statues, ni
de lui voir revtir cette forme humaine dans les diverses crations
potiques de l'imagination, o Dieu se transforme ainsi en un
_Vertbr_. Dans beaucoup de mythes, Dieu apparat encore sous la
forme d'autres Mammifres (singes, lions, taureaux, etc.), plus
rarement sous celle d'Oiseaux (aigle, colombe, cigogne) ou sous celle
de Vertbrs infrieurs (serpents, crocodiles, dragons). Dans les
religions les plus leves et les plus abstraites, cette forme
corporelle disparat et Dieu n'est ador que comme _pur esprit_ sans
corps. Dieu est esprit et celui qui l'adore doit l'adorer en esprit
et en vrit. Mais nanmoins l'activit psychique de ce pur esprit
est absolument la mme que celle des dieux anthropomorphes. A la
vrit, ce Dieu immatriel n'est pas incorporel, mais invisible, conu
sous la forme d'un gaz.

Nous aboutissons ainsi  la notion paradoxale d'un Dieu, _Vertbr
gazeux_ (cf. _Morphol. gn._, 1866).


II. =Panthisme= (Doctrine de l'Un-Tout), _Dieu et le monde sont un
seul et mme tre_. L'ide de Dieu s'identifie avec celle de la
_nature_ ou de la _substance_. Cette conception panthiste est en
opposition radicale, en principe du moins, avec toutes les formes
prcdentes et autres possibles du _thisme_, bien qu'on se soit
efforc, par des concessions rciproques, de combler le profond abme
qui spare les deux doctrines. Entre elles persiste toujours cette
opposition fondamentale que, dans le _thisme_, Dieu, tre
_extramondain_, s'oppose  la nature qu'il cre et conserve, agissant
sur elle _du dehors_, tandis que dans le _panthisme_, Dieu, Etre
_intramondain_, est partout la nature elle-mme et agit _
l'intrieur_ de la substance, en tant que force ou nergie. Ce
dernier point de vue est seul conciliable avec la loi naturelle
suprme qu'un des plus grands triomphes du XIXe sicle est d'avoir
pose: la _loi de substance_. Le _panthisme_ est donc ncessairement
le _point de_ _vue des sciences naturelles modernes_. Sans doute, les
naturalistes, aujourd'hui encore, sont nombreux qui contestent cette
affirmation et pensent pouvoir concilier l'ancienne doctrine thiste
avec les ides fondamentales du panthisme exprimes par la loi de
substance. Mais ces vains efforts ne reposent tous que sur l'obscurit
ou sur l'inconsquence de la pense, dans le cas toutefois o ils sont
sincres et tents avec loyaut.

Le _panthisme_ ne pouvant provenir que de l'observation de la nature,
rectifie et interprte par la pense de l'homme civilis, on
comprend qu'il soit apparu bien plus tard que le _thisme_ qui, sous
sa forme la plus grossire, tait dj constitu il y a plus de dix
mille ans, chez les peuples primitifs et avec les variations les plus
diverses.

Si des germes de panthisme se trouvent dj pars dans les diverses
religions ds le dbut de la philosophie (chez les plus anciens des
peuples civiliss dans l'Inde et en Egypte, en Chine et au Japon),
bien des milliers de sicles avant Jsus-Christ, cependant, le
panthisme, comme philosophie prcise et constitue, n'apparat
qu'avec l'_hylozosme des philosophes naturalistes ioniens_ dans la
premire moiti du VIe sicle avant Jsus-Christ. A cette poque de
splendeur pour l'esprit grec, tous les grands penseurs sont dpasss
par ANAXIMANDRE de Milet, lequel conut l'unit fondamentale du _Tout
infini_ (Apeiron) avec plus de profondeur et de clart que son matre
THALS ou son lve ANAXIMNE. Non seulement ANAXIMANDRE avait dj
exprim la grande pense de l'_unit_ originelle du Cosmos, de
l'_volution_ de tous les phnomnes provenant de la _matire
premire_ qui pntre tout, mais aussi la conception hardie d'une
_alternance_ priodique et indfinie de mondes apparaissant et
disparaissant.

Beaucoup d'autres grands philosophes ultrieurs, dans l'antiquit
classique, surtout DMOCRITE, HRACLITE et EMPDOCLE ont t amens
par leurs rflexions profondes  concevoir dans le mme sens ou d'une
manire analogue, cette unit de la Nature et de Dieu, du corps et de
l'esprit qui a trouv son expression la plus prcise dans la loi de
substance de notre _monisme_ actuel. Le grand pote romain et
philosophe naturaliste, LUCRCE, a expos ce monisme sous une forme
hautement potique dans son clbre pome didactique _De rerum
Natura_. Mais ce monisme panthiste et conforme  la Nature fut
bientt repouss par le dualisme mystique de PLATON et surtout par la
puissante influence que conquit sa philosophie idaliste en se
fusionnant avec les doctrines chrtiennes. Lorsqu'ensuite leur plus
puissant reprsentant, le pape, eut acquis l'empire intellectuel du
monde, le panthisme fut violemment comprim, $1, son reprsentant le
plus remarquable, fut brl vif le 17 fvrier 1600, sur le Campo Fiori
de Rome, par le reprsentant de Dieu.

Ce n'est que dans la seconde moiti du XVIIe sicle que le systme
panthiste fut constitu sous sa forme la plus pure par le grand
SPINOZA; il cra pour dsigner la totalit des choses le pur _concept
de substance_ dans lequel Dieu et le Monde sont insparables. Nous
devons d'autant plus admirer aujourd'hui la clart, l'exactitude et la
logique du systme moniste de SPINOZA, qu'il y a deux cent cinquante
ans, ce puissant penseur manquait encore de toutes les donnes
empiriques certaines que nous n'avons acquises que dans la seconde
moiti du XIXe sicle. Quant aux rapports entre le panthisme de
SPINOZA, le _matrialisme_ ultrieur du XVIIIe sicle et notre
_monisme_ actuel, nous en avons dj parl au premier chapitre de ce
livre. Rien n'a tant contribu  le propager, surtout en Allemagne,
que les oeuvres immortelles du plus grand de nos potes et penseurs,
de GOETHE. Ses admirables pomes _Dieu et le Monde_, _Promthe_,
_Faust_, etc., contiennent, enveloppes sous la forme potique la plus
parfaite, les penses fondamentales du panthisme.


=Athisme= (_Conception de l'Univers dpouill de Dieu_).--Il n'y a
_pas de Dieu_ ni de dieux, si l'on dsigne par ce terme des tres
personnels existant en dehors de la Nature.

Cette _conception athiste_ concide, quant aux points essentiels,
avec le _monisme_ ou _panthisme_ des sciences naturelles; elle en
donne seulement une autre expression, en ce qu'elle en fait ressortir
le ct ngatif, la non-existence de la divinit extramondaine ou
surnaturelle. En ce sens, SCHOPENHAUER dit trs justement: Le
_panthisme_ n'est qu'un athisme poli. La vrit du panthisme
consiste dans la suppression de l'opposition dualiste entre Dieu et le
monde, dans la constatation que le monde existe en vertu de sa force
interne et par lui-mme. La proposition panthiste: Dieu et le monde
ne font qu'un, est un dtour poli pour signifier au seigneur Dieu son
cong.

Pendant tout le moyen ge, sous la tyrannie sanglante du papisme,
l'_Athisme_ a t poursuivi par le fer et par le feu comme la forme
la plus pouvantable de conception de l'Univers. Comme dans l'Evangile
l'_athe_ est compltement identifi au _mchant_ et qu'il est menac
dans la vie ternelle--pour un simple manque de foi--des peines de
l'Enfer et de la damnation ternelle, on conoit que tout bon chrtien
ait vit soigneusement le moindre soupon d'athisme. Malheureusement
c'est l une opinion accrdite aujourd'hui encore, dans beaucoup de
milieux. Le naturaliste _athe_, qui consacre ses forces et sa vie 
la recherche de la _vrit_, est tenu d'avance pour capable de tout ce
qui est mal; le dvot _thiste_ qui assiste sans pense  toutes les
crmonies vides du culte papiste, passe dj, rien qu' cause de
cela, pour un bon citoyen, mme si, sous sa _croyance_ il ne pense
rien du tout et qu'il pratique  ct de cela la morale la plus
rprhensible. Cette erreur ne s'expliquera qu'au XXe sicle lorsque
la superstition cdera davantage le pas  la connaissance de la nature
par la raison et  la conviction moniste de _l'unit de Dieu et du
monde_.




CHAPITRE XVI

Science et Croyance

  TUDES MONISTES SUR LA CONNAISSANCE DE LA VRIT.--ACTIVIT DES
     SENS ET ACTIVIT DE LA RAISON.--CROYANCE ET
     SUPERSTITION.--EXPRIENCE ET RVLATION.

   La recherche scientifique ne connat qu'un but: la connaissance
   de la ralit. Aucun sanctuaire ne peut lui tre plus sacr que
   celui de la _Vrit_. Il faut qu'elle pntre tout; elle ne doit
   reculer devant aucun examen, devant aucune analyse, si fort que
   tienne au coeur du chercheur ce qu'il lui faut examiner, soit
   que le respect, l'amour, le sentiment de la loyaut, la
   religion, les opinions viennent se mettre  la traverse de sa
   tche. Il lui faut dclarer les rsultats de l'examen sans
   mnagement, sans souci de son avantage ou de son dsavantage,
   sans chercher l'loge et sans craindre le blme.

    L. BRENTANO.




SOMMAIRE DU CHAPITRE XVI

  Connaissance de la Vrit et ses sources: activit sensorielle et
     association des reprsentations.--Organes des sens (Esthtes)
     et organes de la pense (phrontes).--Organes des sens et leur
     nergie spcifique.--Dveloppement de celle-ci.--Philosophie
     de la sensibilit.--Valeur inapprciable des sens.--Limites de
     la connaissance sensible.--Hypothse et croyance.--Thorie et
     croyance.--Opposition radicale entre les croyances
     scientifiques (naturelles) et les croyances religieuses
     (surnaturelles).--Superstition des peuples primitifs et des
     peuples civiliss.--Confessions diverses.--Ecoles sans
     confession.--La croyance de nos
     pres.--Spiritisme.--Rvlation.


LITTRATURE

   A. SVOBODA.--_Gestalten des Glaubens._ Leipzig, 1897.

   D. STRAUSS.--_Gesammelte Schriften_, 12 Bnder, Bonn, 1877.

   J. W. DRAPER.--_Geschichte der Konflikte Zwischen Religion und
   Wissenschaft_, Leipzig, 1865.

   L. BUCHNER.--_ber religioese und wissenschaftliche
   Weltanschauung_, 1887.

   O. MLLINGER.--_Die Gott-Idee der neuen Zeit und der nothwendige
   Ausbau des Christenthums_ 2te Aufl., Zurich 1870.

   A. RAU.--_Empfinden und Denken._ Giessen 1896.

   F. ZOLLNER.--_Ueber die Natur der Kometen. Beitraege zur Gesch.
   und Theorie der Erkenntniss_, Leipzig, 1872.

   A. LEHMANN.--_Aberglaube und Zauberei von den aeltesten Zeiten
   an bis in die Gegenwart._ trad. allem. de 1899.

   F. BACON.--_Novum Organon Scientiarum._


Tout travail vritablement scientifique tend  la connaissance de la
_vrit_. Notre vrai savoir, celui qui a du prix, se rapporte au rel
et consiste en reprsentations auxquelles correspondent des choses
rellement existantes. Nous sommes incapables, il est vrai, de
connatre l'essence intime de ce monde rel,--la chose en soi--mais
une observation impartiale et une comparaison critique des choses nous
convainquent que, dans l'tat normal du cerveau et des organes des
sens, les impressions du monde extrieur sur ceux-ci sont les mmes
chez tous les hommes raisonnables--et que, lorsque les organes de la
pense fonctionnent normalement, certaines reprsentations se forment,
qui sont partout les mmes; nous les disons _vraies_ et sommes
convaincus par l que leur contenu correspond  la partie des choses
qu'il nous est donn de connatre. Nous _savons_ que ces faits ne sont
point imaginaires mais rels.


=Sources de connaissance.=--Toute connaissance de la vrit a pour
fondement deux groupes de fonctions physiologiques distincts mais
ayant entre eux d'troits rapports: d'abord la _sensation_ des objets,
au moyen de l'activit sensorielle et ensuite la liaison des
impressions ainsi recueillies, en _reprsentation_, grce 
l'association. Les instruments de la sensation sont les _organes des
sens_ (sensibles ou Aesthtes); les instruments  l'aide desquels se
forment et s'enchanent les reprsentations, sont les _organes de la
pense_ (phrontes). Ceux-ci font partie du _systme nerveux_
central; les autres, au contraire, du systme nerveux priphrique,
systme si important et si dvelopp chez les animaux suprieurs pour
lesquels il est le seul et unique facteur de l'activit psychique.


=Organes des sens= (_sensilles ou aesthtes_).--L'activit sensorielle
de l'homme, point de dpart de toute connaissance, s'est dveloppe
lentement et progressivement, comme un perfectionnement de celle des
Mammifres les plus proches, les Primates. Les organes, chez tous les
reprsentants de cette classe trs leve, prsentent partout la mme
structure essentielle et leurs fonctions sont partout soumises aux
mmes lois physico-chimiques. Elles se sont partout constitues
historiquement de la mme manire. De mme que chez tous les autres
animaux, les sensilles, chez les Mammifres, sont  l'origine des
parties du revtement cutan et les cellules sensibles de l'_piderme_
sont les anctres des diffrents organes sensoriels, lesquels ont
acquis leur nergie spcifique en s'adaptant  des excitations
diffrentes (lumire, chaleur, son, chimiopathie). Aussi bien les
btonnets de la rtine que les cellules auditives du limaon de
l'oreille, que les cellules olfactives et les cellules gustatives,
proviennent originairement de ces simples cellules non diffrencies
de l'piderme, qui revtent toute la surface de notre corps. Ce fait
trs important peut tre directement dmontr par l'observation
immdiate de l'embryon humain ou de tout autre embryon animal. De ce
fait ontogntique se dduit avec certitude, d'aprs la loi
fondamentale biogntique, cette conclusion phylogntique grosse
elle-mme de consquences,  savoir: que dans la longue histoire
gnalogique de nos anctres, les organes sensoriels suprieurs, avec
leur nergie spcifique, drivent originairement, eux aussi, de
l'piderme d'animaux infrieurs, d'une assise cellulaire simple qui ne
contenait pas encore de pareilles sensilles diffrencies.


=nergie spcifique des sensilles.=--C'est un fait de la plus haute
importance pour l'tude de l'homme, que diffrents nerfs de notre
corps puissent percevoir des qualits trs diffrentes du monde
extrieur et ne puissent percevoir que celles-l. Le nerf visuel ne
transmet que les impressions lumineuses, le nerf auditif que les
impressions de son, le nerf olfactif que des impressions olfactives,
etc. De quelque nature que soit l'excitation qui stimule un de ces
nerfs dtermins, la raction, par contre, est toujours
qualitativement la mme. De cette _nergie spcifique_ des nerfs
sensoriels, dont toute la porte a t expose pour la premire fois
par le grand physiologiste J. MLLER, on a tir des consquences trs
inexactes, surtout au profit d'une thorie de la connaissance dualiste
et a prioriste. On a prtendu que le cerveau ou l'me ne percevait
qu'un certain tat du nerf excit et qu'on ne pouvait rien conclure de
l, quant  l'existence ou la nature du monde extrieur d'o provenait
l'excitation. La philosophie sceptique en tirait cette conclusion que
l'existence mme de ce monde tait douteuse et l'extrme idalisme,
non seulement mettait en doute cette ralit, mais la niait
simplement; il prtendait que le monde n'existait que dans notre
reprsentation.

En face de ces erreurs, nous devons rappeler que l'nergie
spcifique n'est pas originairement une qualit inne de certains
nerfs, mais qu'elle provient de leur _adaptation_  l'activit
particulire des cellules pidermiques dans lesquelles ils se
terminent. En vertu des grandes lois de la division du travail, les
_cellules sensorielles pidermiques_,  l'origine non diffrencies,
se sont attribues des tches diverses, en ce sens que les uns ont
recueilli l'excitation des rayons lumineux, les autres l'impression
des ondes sonores, un troisime groupe l'action chimique des
substances odorantes, etc. Au cours des sicles, ces excitations
sensorielles externes ont amen une modification graduelle des
proprits physiologiques et morphologiques de ces rgions
pidermiques, tandis qu'en mme temps se modifiaient aussi les nerfs
sensibles, chargs de conduire au cerveau les impressions recueillies
 la priphrie. La slection amliora pas  pas celles d'entre les
transformations de ces nerfs qui se montrrent utiles et cra enfin au
cours de millions d'annes, ces merveilleux instruments qui, comme
l'_oeil_ et l'_oreille_, constituent nos biens les plus prcieux; leur
disposition est si admirablement conforme  un but d'utilit qu'ils
ont pu nous induire  l'hypothse errone d'une cration d'aprs un
plan prconu. Ainsi la proprit caractristique de tout organe
sensoriel et de son nerf spcifique ne s'est dveloppe que
graduellement par l'habitude et l'exercice--c'est--dire par
l'_adaptation_--et s'est transmise ensuite par l'_hrdit_ de
gnration en gnration. A. RAU a tabli explicitement cette
conception dans son excellent ouvrage: _Sensation et pense, tude
physiologique sur la nature de l'entendement humain_ (1896). On y
trouve  ct de la juste interprtation de la loi de MLLER sur
l'nergie sensorielle spcifique, des discussions pntrantes sur le
rapport de ces nergies avec le cerveau et, dans le dernier chapitre
en particulier, appuye sur celle de L. FEUERBACH, une remarquable
_philosophie de la sensibilit_; je me range compltement du ct de
ce convainquant expos.


=Limites de la perception sensorielle.=--D'une comparaison critique
entre l'activit sensorielle de l'homme et celle des autres vertbrs,
il ressort un certain nombre de faits de la plus haute importance,
dont nous sommes redevables aux recherches approfondies faites
au XIXe sicle, surtout dans la seconde moiti. Cela est vrai,
particulirement, des deux organes sensoriels les plus perfectionns,
des organes esthtiques, l'oeil et l'oreille. Ils prsentent, dans
l'embranchement des Vertbrs, une structure diffrente de ce qu'elle
est chez les autres animaux, structure plus complexe,--et ils se
dveloppent en outre, dans l'embryon des Vertbrs, d'une manire
toute spciale. Cette ontognse et cette structure typique des
sensilles, chez tous les Vertbrs, s'explique par _l'hrdit_
remontant jusqu' une forme ancestrale commune. Mais au sein du
groupe, on observe une grande varit de dtail dans le dveloppement,
laquelle rsulte de _l'adaptation_  des conditions de vie variant
avec les espces, ainsi que de l'exercice plus frquent ou plus rare
des diverses parties de l'organisme.

L'homme, sous le rapport du dveloppement des sens, est bien loin de
nous apparatre comme le Vertbr le plus perfectionn. L'oiseau a la
vue bien plus pntrante et distingue les petits objets  une grande
distance, bien plus distinctement que l'homme. L'oreille de nombreux
Mammifres, en particulier des Carnivores, Onguls, Rongeurs vivant
dans les dserts, est beaucoup plus sensible que celle de l'homme et
peroit les bruits lgers  des distances bien plus grandes; c'est ce
qu'indique dj le pavillon de leur oreille, trs grand et trs
mobile. Les oiseaux chanteurs prsentent, mme au point de vue des
sons musicaux, une organisation bien suprieure  celle de l'homme. Le
sens olfactif, chez la plupart des Mammifres, en particulier chez les
Carnivores et les Onguls, est beaucoup plus dvelopp que chez
l'homme. Si le chien pouvait comparer son flair, si fin, avec celui de
l'homme, il regarderait celui-ci avec une piti ddaigneuse. De mme,
quant aux sens infrieurs (sens du got, sens sexuel, sens du contact
et de la temprature), l'homme est bien loin de pouvoir prtendre au
plus haut degr de perfectionnement.

Nous autres hommes ne pouvons naturellement juger que des sensations
que nous possdons. Mais l'anatomie nous dmontre l'existence, dans le
corps de beaucoup d'animaux, d'organes sensoriels autres que ceux que
nous connaissons. C'est ainsi que les poissons et d'autres Vertbrs
aquatiques infrieurs possdent, dans la peau, des sensilles
caractristiques en communication avec des nerfs sensoriels spciaux.
Sur les cts du corps des poissons,  droite et  gauche, court un
long canal qui, en avant, dans la rgion de la tte, se prolonge par
plusieurs canaux ramifis. Dans ces canaux muqueux sont des nerfs
pourvus de branches nombreuses dont les terminaisons sont en rapport
avec des minences nerveuses caractristiques. Il est probable que cet
organe sensoriel pidermique tendu sert  percevoir les
diffrences, soit dans la pression, soit dans les autres qualits de
l'eau. D'autres groupes d'animaux se distinguent encore par la
possession d'autres sensilles caractristiques dont le rle nous est
inconnu.

Ces faits nous montrent dj que l'activit sensorielle de l'homme est
limite et cela aussi bien quantitativement que qualitativement. A
l'aide de nos sens, mme de celui de la vue et de celui du tact, nous
ne pouvons donc jamais connatre qu'une partie des qualits que
possdent les objets du monde extrieur. Mais cette perception
partielle est elle-mme incomplte, car nos organes sensoriels sont
imparfaits et les nerfs sensoriels sont des interprtes qui ne
transmettent au cerveau que la traduction des impressions reues.

Cette imperfection reconnue de notre activit sensorielle ne doit
pourtant pas nous empcher de considrer ces instruments et l'oeil
avant tout, comme les plus nobles des organes; ils constituent, avec
les organes de la pense localiss dans le cerveau, le cadeau le plus
prcieux que la Nature ait fait  l'homme. A. RAU dit trs justement:
_Toute science est en dernire analyse une connaissance sensible_;
les donnes des sens ne sont pas nies mais interprtes par elle; les
sens sont nos premiers et nos meilleurs amis; bien avant que
l'entendement ne se dveloppe, les sens disent  l'homme ce qu'il doit
faire et ce dont il doit s'abstenir. Celui qui renierait la
_sensibilit_ pour chapper  ses dangers, agirait avec autant
d'irrflexion et de sottise que celui qui s'arracherait les yeux parce
que ces organes pourraient un jour voir des choses honteuses; ou celui
qui s'corcherait la peau de la main, de crainte que cette main ne se
saisisse un jour du bien d'autrui. Aussi FEUERBACH a-t-il pleinement
raison de traiter toutes les philosophies, les religions, les
institutions qui sont en contradiction avec le principe de la
_sensibilit_, non seulement d'errones, mais de _foncirement
pernicieuses_. Sans sens pas de connaissance! _Nihil est in
intellectu, quod non fuerit in sensu._ (LOCKE). L'immense mrite que
s'est acquis en ces derniers temps le Darwinisme, en nous faisant
connatre plus  fond et apprcier plus hautement l'activit
sensorielle, a dj fait, il y a vingt ans, le sujet de ma confrence
sur l'origine et le dveloppement des organes des sens[58].

  [58] E. HAECKEL, _Gesammelte populaere Vortraege_ (Bonn, 1878).


=Hypothse et croyance.=--Le besoin de connatre de l'homme civilis,
parvenu  un haut degr de culture, n'est pas satisfait par la
connaissance, pleine de lacunes, du monde extrieur que cet homme
acquiert au moyen de ses organes des sens, si imparfaits. Il s'efforce
de transformer les impressions sensibles qui lui ont t ainsi
fournies, en valeurs de connaissance; il les labore, dans les centres
sensoriels de l'corce crbrale, en sensations spcifiques et par
l'_association_, dans le centre propre  cette opration, il assemble
ces sensations de manire  former des reprsentations; par
l'enchanement des groupes de reprsentations, l'homme parvient
ensuite  constituer une science d'ensemble. Mais cette science reste
toujours pleine de lacunes et insatisfaisante, si la _fantaisie_ ne
vient pas complter la force de combinaison insuffisante de
l'entendement et si elle ne rassemble pas, par l'association des
images, des connaissances anciennes, de manire  en constituer un
tout. De l rsultent de nouvelles formations de reprsentations qui,
seules, permettront d'expliquer les faits perus et satisferont le
besoin de causalit de la raison. Les reprsentations qui comblent
les lacunes de la science et prennent sa place peuvent tre dsignes,
d'une manire gnrale, du nom de _croyance_. Et c'est ainsi qu'il en
va constamment dans la vie journalire. Lorsque nous ne sommes pas
srs d'une chose, nous disons que nous la croyons. En ce sens, dans la
science elle-mme, nous sommes forcs de croire; nous prsumons ou
admettons qu'il existe un certain rapport entre deux phnomnes,
quoique nous ne le sachions pas d'une faon certaine. Dans le cas o
il s'agit de la connaissance des _causes_, nous construisons des
_hypothses_. D'ailleurs on ne peut admettre, en science, que les
hypothses comprises dans les limites des facults humaines et qui ne
contredisent pas des faits connus. Telles sont, par exemple, en
physique, la thorie des vibrations de l'ther; en chimie, l'existence
des atomes avec leurs affinits; en biologie, la thorie de la
structure molculaire du plasma vivant.


=Thorie et croyance.=--L'explication d'un grand nombre de phnomnes
se rattachant les uns aux autres, par une cause qu'on admet leur tre
commune, constitue ce qu'on appelle une thorie. Pour la thorie,
comme pour l'hypothse, la _croyance_ (au sens scientifique) est
indispensable; car, ici aussi, la fantaisie cratrice comble les
lacunes que l'entendement laisse quand il tche de connatre les
rapports entre les choses. La thorie, par suite, ne peut jamais tre
considre que comme une approximation de la vrit; on doit avouer
qu'elle pourra, plus tard, tre supplante par une autre mieux fonde.
Malgr l'aveu de cette incertitude, la thorie reste indispensable 
toute vraie science; car, seule, elle _explique_ les faits en
supposant admises leurs causes. Celui qui renoncerait absolument  la
thorie et ne voudrait construire la science pure qu'avec des faits
certains (ce qui est le cas des esprits borns, dans les prtendues
sciences naturelles exactes de nos jours)--celui-l renoncerait du
mme coup  la connaissance des causes en gnral et par l  la
satisfaction du besoin de causalit inhrent  la raison.

La thorie de la gravitation en astronomie (NEWTON), la thorie
cosmologique des gaz en cosmognie (KANT et LAPLACE), le principe de
l'nergie en physique (MAYER et HELMHOLTZ), la thorie atomique en
chimie (DALTON), la thorie des vibrations en optique (HUYGHENS), la
thorie cellulaire en histologie (SCHLEIDEN et SCHWANN), la thorie
de la descendance en biologie (LAMARCK et DARWIN): autant d'exemples
grandioses de thories de premier ordre. Elles expliquent tout un
monde de grands phnomnes naturels par l'hypothse d'une _cause qui
soit commune_  tous les faits isols de leurs domaines respectifs et
par la dmonstration qu'elles donnent que tous les phnomnes font
bien partie d'un mme domaine et qu'ils sont rgis par des lois fixes,
dcoulant de cette cause unique. D'ailleurs, cette cause elle-mme
peut tre inconnue dans son essence ou peut n'tre qu'une hypothse
provisoire. La _pesanteur_, dans la thorie de la gravitation et la
cosmognie, l'_nergie_ elle-mme, dans son rapport avec la matire,
l'_ther_ en optique et en lectricit, l'_atome_ en chimie, le
_plasma_ vivant dans la thorie cellulaire, l'_hrdit_ dans la
thorie de la descendance--tous ces concepts, et autres semblables,
dont usent les grandes thories, peuvent tre considrs par la
philosophie sceptique comme de pures hypothses, comme les produits
de la croyance scientifique, mais ils nous demeurent, comme tels,
_indispensables_ aussi longtemps qu'ils n'auront pas t remplacs par
une hypothse meilleure.


=Croyance et Superstition.=--D'une toute autre nature que ces formes
de croyance scientifique sont ces conceptions qui, dans les diverses
_religions_, servent  expliquer les phnomnes et qu'on dsigne
simplement du nom de _croyance_, au sens restreint du mot. Comme ces
deux formes de croyance, la croyance naturelle de la science et la
croyance surnaturelle de la religion, sont souvent confondues et
qu'une certaine obscurit s'ensuit; il est utile, ncessaire mme de
bien mettre en relief leur _opposition radicale_. La croyance
religieuse est toujours une _croyance au miracle_ et, comme telle,
est en contradiction irrmdiable avec la croyance naturelle de la
raison. Par opposition  celle-ci, elle affirme l'existence de faits
surnaturels et peut ainsi tre dsigne du nom de _surcroyance_,
_hypercroyance_, forme originelle du mot _Superstition_[59]. La
diffrence essentielle entre cette superstition et la croyance
raisonnable consiste en ceci que la premire admet des forces et des
phnomnes surnaturels, que la science ne connat pas et qu'elle
n'admet pas, auxquels ont donn naissance des perceptions fausses et
des inventions errones de la fantaisie potique; la superstition est
ainsi en contradiction avec les lois naturelles clairement reconnues
et, partant, elle est _draisonnable_.

  [59] La parent des trois mots n'apparat qu'en allemand o tous
  trois sont des composs du mot croyance: _berglaube_,
  _Oberglaube_ et _Aberglaube_ (N. du Tr.).


=Superstition des peuples primitifs.=--Grce aux grands progrs de
l'ethnologie au XIXe sicle, nous connaissons une quantit norme de
formes et de produits de la superstition tels qu'on les trouve
aujourd'hui encore chez les grossiers peuples primitifs. Si on les
compare entre eux, puis avec les conceptions mythologiques
correspondantes des ges antrieurs, on constate une analogie sur bien
des points, souvent une origine commune et, finalement, une source
primitive trs simple d'o tous dcoulent. Nous trouvons celle-ci dans
le _besoin naturel de causalit de la raison_, dans la recherche de
l'explication des phnomnes inconnus qui pousse  trouver leur cause.
C'est le cas, en particulier, pour ces phnomnes moteurs qui
veillent la crainte par la menace d'un danger: comme l'clair et le
tonnerre, les tremblements de terre, les clipses, etc. Le besoin
d'une explication causale de ces phnomnes naturels existe dj chez
les peuples primitifs les plus infrieurs qui le tiennent eux-mmes,
par l'hrdit, de leurs anctres primates. Il existe galement chez
beaucoup d'autres Vertbrs. Quand un chien aboie devant la pleine
lune, ou en entendant sonner une cloche dont il voit le battant se
mouvoir, ou en voyant un drapeau flotter au vent, il n'exprime pas
seulement par l sa crainte mais aussi le vague besoin de connatre la
cause de ce phnomne inconnu. Les germes grossiers de religion, chez
les peuples primitifs, ont leurs racines en partie dans cette
superstition hrditaire de leurs anctres primates,--en partie dans
le culte des aeux, dans divers besoins de l'me et dans des habitudes
devenues traditionnelles.


=Superstition des peuples civiliss.=--Les croyances religieuses des
peuples civiliss modernes, qu'ils considrent comme leur bien
spirituel le plus prcieux, sont places par eux bien au-dessus des
grossires superstitions des peuples primitifs; on loue le grand
progrs qu'a amen la marche de la civilisation, en dpassant ces
superstitions. C'est l une grande erreur! Un examen critique et une
comparaison impartiale nous montreraient que les deux croyances ne
diffrent que par la forme spciale et par l'enveloppe externe de la
confession. A la claire lumire de la _raison_, la croyance au
miracle, croyance distille des religions les plus librales--en tant
qu'elle contredit les lois naturelles solidement tablies,--nous
parat une superstition aussi draisonnable et au mme titre que la
grossire croyance aux fantmes des religions primitives, ftichistes,
que les premires regardent avec un orgueilleux ddain.

De ce point de vue impartial, si nous jetons un regard critique sur
les croyances religieuses encore aujourd'hui rgnantes, parmi les
peuples civiliss, nous les trouverons partout pntres de
superstitions traditionnelles. La croyance chrtienne  la Cration,
la Trinit divine, l'Immacule Conception de Marie, la Rdemption, la
Rsurrection et l'Ascension du Christ, etc., tout cela est de la
_fantaisie pure_ et ne peut pas plus s'accorder avec la connaissance
rationnelle de la Nature que les diffrents dogmes des religions
mahomtane, mosiaque, bouddhiste et brahmanique. Chacune de ces
religions est, pour le vrai _croyant_, une vrit incontestable et
chacune d'elles considre toute autre croyance comme une hrsie et
une dangereuse erreur. Plus une religion donne se considre comme la
seule qui sauve--comme tant la religion _catholique_,--et plus cette
conviction est chaleureusement dfendue comme tant ce que cette
religion a le plus  coeur, plus, naturellement, elle doit mettre de
zle  combattre les autres et plus deviennent fanatiques ces
terribles guerres religieuses qui remplissent les pages les plus
tristes du livre d'histoire de la civilisation. Et pourtant,
l'impartiale _Critique de la raison mre_ nous convainc que toutes ces
diffrentes formes de croyance sont au mme titre fausses et
draisonnables, produits, toutes, de l'imagination potique et de la
tradition accepte sans critique. La science fonde sur la raison doit
les rejeter toutes tant qu'elles sont, comme des crations de la
superstition.


=Professions de foi (Confessions).=--L'incommensurable dommage que la
superstition, contraire  la raison, cause depuis des milliers
d'annes dans l'humanit croyante, ne se manifeste nulle part dune
manire aussi frappante que dans l'ternel Combat des confessions.
Entre toutes les guerres que les peuples ont entreprises les uns
contre les autres, par le fer et par le feu, les guerres de religion
ont t entre toutes les plus sanglantes; entre toutes les formes de
discorde qui ont troubl le bonheur des familles et des individus,
celles d'origine religieuse, provenant de diffrences de croyance
sont, encore aujourd'hui, les plus haineuses. Qu'on songe aux nombreux
millions d'hommes qui ont perdu la vie lors des conversions au
Christianisme, des perscutions des chrtiens, dans les guerres de
religion de l'Islamisme et de la Rforme, pendant l'Inquisition ou les
procs de sorcellerie! Ou bien qu'on pense au nombre encore plus grand
de malheureux qui,  cause de diffrences de croyance, ont eu 
souffrir des dissensions de famille, ont perdu l'estime de leurs
concitoyens croyants, leur position dans l'Etat--ou qui ont d migrer
hors de leur patrie. La confession officielle exerce l'action la plus
nuisible lorsqu'elle s'allie aux buts politiques de l'Etat civilis et
que l'enseignement en est impos dans les coles, sous le nom de
leon de religion confessionnelle. La raison des enfants est par l
dtourne de bonne heure de la connaissance de la vrit et achemine
vers la superstition. Tout philanthrope devrait donc, par tous les
moyens possibles, pousser  la fondation d'_coles sans confession_,
comme  l'une des institutions les plus prcieuses de l'Etat moderne
o rgne la raison.


=La croyance de nos pres.=--La haute valeur dont jouit, encore
aujourd'hui, dans beaucoup de milieux, l'enseignement de la religion
confessionnelle, ne rsulte pas seulement du joug confessionnel impos
par un Etat arrir ni de sa dpendance vis--vis de l'autorit
clricale--elle s'explique aussi par la pression d'anciennes
traditions et de besoins de l'me de diffrentes sortes. Parmi
ceux-ci le plus puissant est le culte pieux, rendu dans beaucoup de
milieux,  la _confession traditionnelle_,  la sainte croyance de
nos pres. Dans des milliers de rcits et de pomes, la fidlit 
ces croyances est clbre comme un trsor spirituel et un devoir
sacr. Et pourtant il suffit de rflchir avec impartialit sur
l'_histoire de la croyance_ pour se convaincre de l'absolue absurdit
de cette ide si puissamment influente. La croyance dominante, celle
de l'glise vanglique, est essentiellement diffrente dans la
seconde moiti du XIXe sicle si clair, de ce qu'elle tait dans la
premire moiti et celle qui rgnait alors est  son tour tout autre
que celle du XVIIIe sicle. Cette dernire s'carte beaucoup de ce qui
tait la croyance de nos pres au XVIIe sicle et encore plus au
XVIe. La Rforme qui a dlivr la raison asservie de la tyrannie du
papisme est naturellement poursuivie par celui-ci comme la pire des
hrsies; mais la croyance au papisme elle-mme avait compltement
chang au cours d'un millier d'annes. Et combien la croyance des
chrtiens baptiss diffre de celle de leurs pres paens! Chaque
homme, capable de penser d'une faon indpendante, se forme une
croyance propre, plus ou moins personnelle, qui diffre toujours de
celle de ses pres, car elle dpend de l'tat de culture gnrale du
temps. Plus nous remontons dans l'histoire de la civilisation, plus
nous apparat comme une superstition inadmissible, la croyance de nos
pres tant vante, dont les formes se renouvellent incessamment.


=Spiritisme.=--Une des formes les plus remarquables de la superstition
est celle qui, aujourd'hui encore dans notre socit civilise, joue
un rle tonnant: le spiritisme ou _croyance aux esprits_ sous sa
forme moderne. C'est une chose aussi tonnante qu'affligeante de voir
que, de nos jours, des millions d'hommes civiliss sont encore
compltement sous le joug de cette sombre superstition; bien plus, on
compte quelques naturalistes clbres qui n'ont pas pu s'en
affranchir. De nombreuses revues spirites rpandent cette croyance aux
esprits dans tous les milieux et dans nos salons les plus
distingus, on n'a pas honte de faire apparatre des esprits qui
frappent, crivent, apportent des nouvelles de l'au-del, etc. On
fait valoir, dans les cercles spirites, que des naturalistes minents
eux-mmes partagent cette superstition. On invoque comme exemple, en
Allemagne, ZOELLNER et FECHNER  Leipzig, en Angleterre WALLACE et
CROOKES. Le fait regrettable que des physiciens et des biologistes
aussi distingus aient pu tomber dans cette erreur s'explique en
partie par l'excs chez eux de l'imagination, par le manque de
critique, en partie aussi par la puissante influence de dogmes
inflexibles implants dans le cerveau de l'enfant, ds la premire
jeunesse, par l'instruction religieuse. D'ailleurs,  propos des
clbres croyances spirites rpandues  Leipzig et dans l'erreur
desquelles les physiciens ZOELLNER, FECHNER et W. WEBER sont tombs
grce au rus escamoteur SLADE, la supercherie de celui-ci a t mise
au jour bien que tardivement; SLADE lui-mme a t reconnu pour un
escroc vulgaire et dmasqu. Dans tous les autres cas o l'on a
examin  fond les prtendus miracles du spiritisme, on a reconnu
qu'ils avaient tous pour origine une supercherie plus ou moins
grossire et quant aux prtendus mdiums (la plupart sont des
femmes) les uns ont t dmasqus comme de russ escamoteurs, tandis
que dans les autres on a reconnu des personnes nerveuses d'une
excitabilit anormale, leur soi-disant _tlpathie_ (ou action 
distance de la pense sans intermdiaire matriel), existe aussi peu
que les voix des esprits, les soupirs des fantmes, etc. Les
descriptions animes que CARL DU PREL de Mnich et autres spirites
donnent de ces apparitions des esprits, s'expliquent par
l'excitation de leur imagination active, jointe au manque de critique
et de connaissances physiologiques.


=Rvlation.=--La plupart des religions, en dpit de leurs varits,
ont un trait fondamental commun qui constitue en mme temps, dans
beaucoup de milieux, un de leurs plus puissants supports; elles
affirment pouvoir donner, de l'nigme de l'existence, dont la solution
n'est pas possible par la voie naturelle de la raison, la solution par
la voie surnaturelle de la rvlation; on en dduit en mme temps la
valeur des dogmes ou articles de foi qui, en tant que lois divines,
doivent rgler les moeurs et la vie pratique. De telles inspirations
divines sont au fond de nombreux mythes et lgendes dont l'origine
anthropistique saute aux yeux. Le Dieu qui se rvle, il est vrai,
n'apparat pas directement sous forme humaine, mais au milieu du
tonnerre et des clairs, des orages et des tremblements de terre, des
buissons en feu ou des nuages menaants. Mais la rvlation elle-mme
qu'il donne  ceux des enfants des hommes qui ont la foi, est toujours
conue sous une forme anthropistique: c'est toujours une communication
d'ides ou d'ordres formuls et exprims selon le mode normal de
fonctionnement des hmisphres crbraux et du larynx humains. Dans
les religions de l'Inde et de l'gypte, dans les mythologies grecque
et romaine, dans le Talmud comme dans le Coran, dans l'Ancien comme
dans le Nouveau Testament--les dieux pensent, parlent et agissent
absolument comme les hommes et les rvlations par lesquelles ils nous
dvoilent les secrets de la vie et prtendent en rsoudre les sombres
nigmes,--sont des _inventions potiques_ de la fantaisie humaine. La
_vrit_ que le croyant y trouve est une invention humaine et la
croyance enfantine  ces rvlations contraires  la raison n'est
que superstition.

La _vritable rvlation_, c'est--dire la vritable source de
connaissance fonde sur la raison, ne se trouve que dans la _nature_.
Le riche trsor de savoir vritable, qui constitue l'lment le plus
prcieux de la civilisation humaine, jaillit de la seule et unique
exprience que s'est acquise l'entendement en cherchant  _connatre
la nature_ et des _raisonnements_ qu'il a construits en associant les
reprsentations empiriques ainsi acquises. Tout homme raisonnable dont
le cerveau et les sens sont normaux puise dans l'observation
impartiale de la nature cette vritable rvlation et se libre ainsi
des superstitions que lui ont imposes les rvlations de la religion.




CHAPITRE XVII

Science et Christianisme

  TUDES MONISTES SUR LE CONFLIT ENTRE L'EXPRIENCE SCIENTIFIQUE ET
     LA RVLATION CHRTIENNE.--QUATRE PRIODES DANS LA
     MTAMORPHOSE HISTORIQUE DE LA RELIGION CHRTIENNE.--RAISON ET
     DOGME.

   Entre les principes fondamentaux du Christianisme et la culture
   moderne le conflit est irrmdiable et ce conflit se terminera
   ncessairement, soit par une raction victorieuse du
   Christianisme, soit par sa complte dfaite par la culture
   moderne; soit par l'enchanement de la libert des peuples sous
   le flot montant de l'ultramontanisme, soit par la disparition du
   Christianisme, sinon de nom, du moins de fait.

    ED. HARTMANN.

   Affirmer que le Christianisme a introduit dans le monde des
   vrits morales inconnues auparavant, tmoignerait soit d'une
   grossire ignorance, soit d'une imposture voulue.

    TH. BUCKLE.




SOMMAIRE DU CHAPITRE XVII

  Opposition croissante entre la connaissance de la nature chez les
     modernes, et la conception chrtienne.--L'ancienne et la
     nouvelle croyance.--Dfense de la science fonde sur la raison
     contre les attaques de la superstition chrtienne, surtout du
     papisme.--Quatre priodes dans l'volution du
     Christianisme.--I. Le Christianisme primitif (trois
     sicles).--Les quatre vangiles canoniques.--Les ptres de
     Paul.--II. Le papisme (le christianisme ultramontain).--tat
     arrir de la culture au Moyen Age.--Falsification de
     l'histoire par l'ultramontanisme.--Papisme et
     Science.--Papisme et Christianisme.--III. La Rforme.--Luther
     et Calvin.--Le sicle des lumires (Aufklrung).--IV. Le
     Christianisme du XIXe sicle.--Dclaration de guerre du pape 
     la raison et  la science:--1 Infaillibilit.--2
     L'encyclique.--3 Immacule Conception.


LITTRATURE

   SALADIN (STEWART ROSS).--_Jehovas Gesammelte Werke. Eine
   kritische Untersuch. des jdisch-christ. Religions Gebudes auf
   Grund der Bibelforsch._ (Zurich 1896).

   S. E. VERUS.--_Vergl. Uebersicht der vier Evangelien in
   unverkrztem Wortlaut_ (Leipzig 1897).

   D. STRAUSS.--_Das Leben Jesus fr das deutsche Volk_ (11te Aufl.
   1890).

   L. FEUERBACH.--_Das Wesen des Christentums_ (4te Aufl. 1883).

   P. DE REGLA (P. DESJARDIN).--_Jesus von Nazareth vom
   wissenschaftlich. geschichtl. und gesellschaftlich. Standpunkt
   aus Dargestellt_ (1891).

   TH. BUCKLE.--_Geschichte der Civilisation in England_ (trad.
   all.).

   M. J. SAVAGE.--_Die Religion im Lichte der darwin'schen Lehre_
   (trad. all.).

   ED. HARTMANN.--_Die Selbstzersetzung des Christenthums_ (Berlin
   1874).


Parmi les traits caractristiques les plus saillants du XIXe sicle
finissant, il faut signaler la vivacit croissante du contraste entre
la science et le christianisme. C'est parfaitement naturel et
ncessaire; car dans la mesure mme o les progrs victorieux de la
_Science de la nature_ moderne ont laiss loin derrire eux les
conqutes scientifiques des sicles prcdents, l'inadmissibilit de
toutes ces conceptions mystiques qui essaient de courber la raison
sous le joug de la prtendue _Rvlation_ devenait manifeste, et la
religion chrtienne est du nombre. Plus l'astronomie, la physique et
la chimie modernes dmontraient avec certitude que des lois naturelles
inflexibles rgnent seules dans l'Univers, plus la botanique, la
zoologie et l'anthropologie dmontraient  leur tour la valeur des
mmes lois dans le domaine tout entier de la nature organique--plus la
religion chrtienne, d'accord avec la mtaphysique dualiste, se refuse
nergiquement  reconnatre la valeur de ces lois naturelles dans le
domaine de la prtendue vie de l'esprit, c'est--dire dans un
dpartement de la physiologie crbrale.

Nul n'a montr plus clairement, avec plus de courage et plus
irrfutablement, le conflit manifeste et irrmdiable de la science
moderne et de la tradition chrtienne--que le plus grand thologien du
XIXe sicle, DAVID FRDRIC STRAUSS. Sa dernire confession:
l'_Ancienne et la nouvelle croyance_ (9e d. 1877) est l'expression
universelle des convictions sincres de tous les savants modernes qui
discernent le conflit irrmdiable entre les doctrines courantes du
christianisme dont on nous imprgne et les rvlations lumineuses,
conformes  la raison, des sciences naturelles actuelles; ce livre
exprime les convictions de tous ceux qui ont le courage de dfendre
les droits de la _raison_ contre les prtentions de la _superstition_
et qui prouvent le besoin philosophique de se faire de la nature une
conception moniste. STRAUSS, libre penseur loyal et courageux, a
expos, beaucoup mieux que je ne l'aurais cru, les contradictions les
plus importantes entre l'ancienne et la nouvelle croyance. L'absolue
impossibilit de rsoudre la contradiction, l'invitabilit d'un
combat dcisif entre les deux croyances--question de vie ou de
mort--ont t dmontres au point de vue philosophique, en
particulier par ED. HARTMANN dans son intressant ouvrage sur
l'_Auto-dissolution du christianisme_ (1874).

Aprs avoir lu les oeuvres de STRAUSS et de FEUERBACH ainsi que
l'_Histoire des conflits entre la religion et la science_ de G. W.
DRAPER (1875), il pourrait paratre superflu de consacrer  ce sujet
un chapitre spcial. Il est cependant utile, ncessaire mme, de jeter
ici un regard critique sur l'volution historique de ce grand conflit
et cela pour cette raison que les _attaques_ de l'Eglise militante
contre la science en gnral et contre la thorie de l'volution en
particulier, sont devenues, en ces derniers temps, particulirement
vives et menaantes. De plus, malheureusement, le relchement
intellectuel qui svit actuellement, de mme que le flot montant de la
raction sur le terrain politique, social et religieux, ne sont que
trop propres  augmenter encore ces dangers. Si quelqu'un en doutait,
il n'aurait qu' lire les dbats des synodes chrtiens et du Reichstag
allemand, en ces dernires annes. C'est dans le mme sens que
beaucoup de gouvernements s'efforcent de faire aussi bon mnage que
possible avec le rgiment ecclsiastique, leur ennemi mortel,
c'est--dire de se soumettre  son joug; les deux allis entrevoient
comme but commun l'oppression de la libre pense et de la libre
recherche scientifique, dans le but de s'assurer ainsi, par le procd
le plus facile, _l'absolue domination_.

Nous devons faire remarquer expressment qu'il s'agit ici d'un cas de
lgitime _dfense_ de la part de la science et de la raison, contre
les vives attaques de l'glise chrtienne et de ses puissantes
lgions--et non pas du tout d'un cas d'_attaque_ injustifie des
premires contre la seconde.

En premire ligne, nous devons parer au coup du _papisme_ ou de
l'_ultramontanisme_; car cette glise catholique qui seule sauve et
offre le salut  tous, est non seulement plus nombreuse et plus
puissante que les autres confessions chrtiennes, mais elle a surtout
l'avantage d'une organisation admirablement centralise et d'une
politique ruse, sans gale. On entend souvent des naturalistes et
autres savants soutenir cette opinion que la superstition catholique
n'est pas pire que les autres formes de croyance au surnaturel et que
ces trompeuses formes de la croyance sont toutes au mme titre les
ennemies naturelles de la raison et de la science. En thorie, comme
principe gnral, cette affirmation est exacte, mais quant aux
consquences pratiques, elle est fausse; car les attaques faites avec
un but prcis et que rien n'arrte, comme celles que dirige contre la
science l'glise ultramontaine, soutenue par l'inertie et la btise
des masses, sont infiniment plus graves et plus dangereuses,  cause
de leur organisation puissante, que celles de toutes les autres
religions.


=Evolution du Christianisme.=--Pour apprcier exactement l'importance
inoue du Christianisme dans toute l'histoire de la civilisation, mais
surtout son antagonisme radical avec la religion et la science, il
faut jeter un regard rapide sur les phases principales de son
volution historique. Nous y distinguerons quatre priodes:

I. Le _Christianisme primitif_ (les trois premiers sicles);

II. Le _Papisme_ (douze sicles, du IVe au XVe);

III. LA RFORME (trois sicles, du XVIe au XVIIIe);

IV. Le moderne _Pseudo-christianisme_ (au XIXe sicle).

I. Le _christianisme primitif_ embrasse les trois premiers sicles.
Le Christ lui-mme, ce prophte noble et illumin, tout rempli de
l'amour des hommes, tait bien au-dessous du niveau de culture de
l'antiquit classique; il ne connaissait que la tradition juive; il
n'a laiss aucune ligne de sa main. Il n'avait, d'ailleurs, aucun
soupon du degr avanc, auquel la philosophie et la science grecques
s'taient leves cinq cents ans dj avant lui. Ce que nous savons du
Christ et de la doctrine primitive, nous le puisons donc dans les
principaux crits du Nouveau Testament: d'abord dans les quatre
vangiles et ensuite dans les lettres de PAUL. Quant aux _quatre
Evangiles canoniques_, nous savons maintenant qu'ils ont t choisis
en 325, au concile de Nice, par 318 vques assembls, parmi un tas
de manuscrits contradictoires et falsifis, datant des trois premiers
sicles. Sur la premire liste d'lection, figuraient quarante
vangiles, sur la seconde, restreinte, quatre restrent. Comme les
vques, se disputant, s'injuriant mchamment, ne pouvaient pas
s'entendre sur le choix dfinitif, on dcida (aprs le _Synodikon_ de
PAPPUS) de laisser un miracle divin dcider de ce choix: on posa tous
les livres sous l'autel et l'on pria le Ciel de faire que les crits
apocryphes d'origine humaine, restassent sous l'autel tandis que les
crits vridiques, mans de Dieu lui-mme, sautassent au contraire
sur l'autel. Et il en fut ainsi! Les trois vangiles synoptiques (de
Matthieu, Marc et Lucas, tous trois rdigs non _par_ ces hommes, mais
d'_aprs_ eux, au commencement du _deuxime_ sicle)--ainsi que le
quatrime vangile, tout diffrent (probablement compos d'_aprs_
Jean, au milieu du IIe sicle)--tous ensemble, ces quatre vangiles
sautrent sur la table et devinrent ds lors les bases _authentiques_
(se contredisant en mille endroits!)--de la doctrine chrtienne (cf.
Saladin). Si quelque incrdule moderne trouvait incroyable ce _Saut
des livres_ nous lui rappellerions que le tout aussi incroyable
_remuement des tables_ et les _coups frapps par les esprits_ trouvent
encore aujourd'hui, parmi les spirites cultivs, des millions de
croyants; et des centaines de millions de croyants chrtiens ne sont
pas moins convaincus,  cette heure encore, de leur propre
immortalit, de la rsurrection aprs la mort et de la Trinit de
Dieu--dogmes qui ne sont ni plus ni moins en contradiction avec la
raison pure que ce merveilleux saut des vangiles manuscrits.

A ct des Evangiles, on sait que les sources principales sont les
quatorze ptres diffrentes (en grande partie falsifies!) de
l'aptre PAUL. Les lettres authentiques de Paul (qui d'aprs la
critique moderne ne sont qu'au nombre de _trois_: celles aux Romains,
aux Galates et aux Corinthiens)--ont toutes t crites antrieurement
aux quatre vangiles canoniques et contiennent moins de lgendes
miraculeuses incroyables que ceux-ci; on y dmle aussi, plus que dans
ces derniers, un effort pour se concilier avec une conception
rationnelle. Aussi la thologie moderne claire, construit-elle, en
partie, son _Christianisme idal_ en s'appuyant plus sur les lettres
de Paul que sur les Evangiles, ce qui a fait dsigner cette thologie
du nom de _Paulinisme_. La personnalit marquante de l'aptre PAUL,
qui tait beaucoup plus instruit et dou d'un sens pratique beaucoup
plus grand que le _Christ_, est intressante, en outre, au point de
vue _anthropologique_ en ce que les _races originelles_ des deux
grands fondateurs de la religion chrtienne, sont  peu prs les
mmes.

Les parents de PAUL, eux aussi, (d'aprs les recherches historiques
rcentes) appartenaient, le pre  la race grecque la mre  la race
juive. Les mtis, issus de ces deux races, qui  l'origine sont trs
diffrentes (quoique rameaux, toutes deux, _d'une mme espce: homo
mediterraneus_) se distinguent souvent par un heureux mlange de
talents et de traits de caractre, ainsi qu'en font foi de nombreux
exemples,  une poque ultrieure  celle de Paul et de nos jours
encore. La fantaisie orientale, plastique, des _Smites_ et la raison
occidentale, critique, des _Ariens_, se compltent souvent d'une faon
avantageuse. C'est ce dont tmoigne la doctrine paulinienne qui acquit
bientt une plus grande influence que la conception primitive du
christianisme originel. Aussi a-t-on voulu voir avec raison dans le
_Paulinisme_ une apparition nouvelle dont le pre serait la
philosophie grecque et la mre, la religion juive; un mlange analogue
tait dj apparu dans le _Noplatonisme_.

En ce qui concerne la doctrine originelle et le but que se proposait
le Christ--de mme qu'en ce qui touche  beaucoup de points importants
de sa vie--les opinions des thologiens en conflit ont diverg de plus
en plus  mesure que la critique historique (STRAUSS, FEUERBACH, BAUR,
RENAN, etc.) a remis dans leur vrai jour les faits qu'il lui tait
donn de connatre et en a tir des conclusions impartiales. Ce qui
demeure comme certain, c'est le noble principe de l'amour universel du
prochain et le principe suprme de la morale, qui s'en dduit: la
_rgle d'or_--tous deux d'ailleurs connus et pratiqus plusieurs
sicles avant J.-C. (cf. chap. XIX.) Au reste, les _premiers
chrtiens_, ceux des premiers sicles, taient en grande partie de
simples communistes, en partie des _dmocrates-socialistes_ qui,
d'aprs les principes aujourd'hui en vigueur en Allemagne, auraient
ds tre extermins par le feu et par le fer.


II. =Le papisme.=--Le _Christianisme latin_ ou _papisme_, l'glise
catholique romaine, appele souvent aussi _Ultramontanisme_, ou,
d'aprs la rsidence de son chef, _vaticanisme_ ou plus brivement
papisme, est, entre tous les phnomnes de l'histoire de la
civilisation humaine, l'un des plus grandioses et des plus
remarquables, une grandeur de l'histoire universelle, de premier
ordre; en dpit des assauts du temps, elle jouit aujourd'hui encore
d'une immense influence. Sur les 410 millions de chrtiens rpandus
actuellement sur la terre, la plus grande moiti,  savoir 225
millions, professent le catholicisme romain, 75 millions seulement le
catholicisme grec et 110 millions sont protestants. Pendant une dure
de douze cents ans, du IVe au XVIe sicle, le papisme a presque
entirement domin et empoisonn la vie intellectuelle de l'Europe;
par contre, il n'a gagn que trs peu de terrain sur les grands
systmes religieux anciens de l'Asie et de l'Afrique. En Asie, le
bouddhisme compte, aujourd'hui encore, 503 millions d'adhrents, la
religion de Brahma, 138 millions, l'islamisme 120 millions. C'est
surtout la suprmatie du papisme qui a imprim au _moyen ge_ son
caractre sombre; son vrai sens, c'est la mort de toute libre vie
intellectuelle, le recul de toute vraie science, la ruine de toute
pure moralit. De la brillante splendeur o s'tait leve la vie
intellectuelle dans l'antiquit classique, pendant le premier sicle
avant J.-C. et durant les premiers sicles du christianisme, elle
tombe bientt, sous le rgne du papisme, jusqu' un niveau qu'on ne
peut caractriser autrement, en ce qui concerne la _connaissance de la
vrit_, que du nom de _barbarie_. On fait bien valoir qu'au moyen
ge, d'autres cts de la vie intellectuelle trouvrent un riche
dploiement: la posie et les arts plastiques, l'rudition
scholastique et la philosophie patristique. Mais cette production
intellectuelle tait au service de l'glise rgnante et elle tait
employe, non comme un levier, mais comme un instrument d'oppression
vis--vis de la libre recherche. Le souci exclusif de se prparer 
une vie ternelle dans l'au-del inconnu, le mpris de la nature,
l'aversion pour son tude, inhrents au principe de la religion
chrtienne, devinrent des devoirs sacrs pour la hirarchie romaine.
Une transformation en mieux n'eut lieu qu'au commencement du XVIe
sicle, grce  la _Rforme_.


=tat arrir de la culture au moyen ge.=--Nous serions entrans
trop loin si nous voulions dcrire ici le dplorable recul qui s'opra
dans la culture et dans les moeurs, pendant douze sicles, sous la
domination intellectuelle du papisme. L'illustration la plus frappante
nous en sera fournie par une phrase du plus grand et du plus spirituel
des HOHENZOLLERN: FRDRIC LE GRAND rsumait sa pense en disant que
l'_tude de l'histoire_ conduisait  cette conclusion que depuis
Constantin jusqu' l'poque de la Rforme, _l'Univers entier_ avait
t _en proie au dlire_. Une courte mais excellente peinture de cette
priode de dlire nous a t donne en 1887 par BUCHNER dans son
trait sur les conceptions religieuses et scientifiques. Nous
renvoyons celui qui voudrait approfondir ces questions aux ouvrages
historiques de RANKE, DRAPER, KOLB, SVOBODA, etc. La peinture conforme
 la vrit, que nous donnent ces historiens et d'autres non moins
impartiaux, en ce qui concerne l'horrible tat de choses du _moyen ge
chrtien_, est continue par toutes les sources d'information
vridiques et par les monuments historiques que cette priode, la
_plus triste de toutes_, a laisss partout derrire elle. Les
catholiques instruits qui cherchent _loyalement_ la vrit ne
sauraient trop tre renvoys  l'tude de ces sources. Nous devons
d'autant plus insister l-dessus qu'actuellement encore la littrature
ultramontaine exerce une grande influence; le vieil artifice qui
consiste  dnaturer impudemment les faits et  inventer des histoires
miraculeuses pour duper le peuple croyant, est employ aujourd'hui
encore avec succs par l'ultramontanisme: qu'il nous suffise de
rappeler _Lourdes_ et la roche sainte de Trves (1898). Jusqu'o la
dformation de la vrit peut aller, mme dans les ouvrages
scientifiques, c'est ce dont le professeur ultramontain, J. JANSSEN de
Francfort, nous fournit un exemple frappant; ses ouvrages trs
rpandus (surtout l'_Histoire du peuple allemand depuis la fin du
moyen ge_, qui a de nombreuses ditions) poussent  un degr
incroyable _l'impudente falsification de l'histoire_[60]. Le mensonge
de ces falsifications jsuitiques marche de pair avec la crdulit et
l'absence de sens critique du simple peuple allemand qui les accepte
comme de l'argent comptant.

  [60] _Lenz, Janssen's Geschichte des deutschen Volks_, 1883.


=Papisme et science.=--Parmi les faits historiques qui dmontrent de
la manire la plus clatante l'odieux de la tyrannie intellectuelle
exerce par l'ultramontanisme, ce qui nous intresse avant tout c'est
la lutte nergique et mthodiquement mene contre la science comme
telle. Cette lutte, il est vrai, ds son point de dpart, tait
dtermine par ceci, que le Christianisme plaait la foi au-dessus de
la raison et exigeait l'aveugle soumission de celle-ci devant la
premire; et non moins par cette autre raison que le Christianisme
considrait toute la vie terrestre comme une simple prparation 
l'au-del imaginaire et dniait par consquent toute valeur  la
recherche scientifique en soi-mme. Mais la lutte victorieuse, mene
conformment  un plan, ne commena contre la science qu'au dbut du
IVe sicle, surtout  la suite du clbre Concile de Nice (327),
prsid par l'empereur CONSTANTIN--nomm _le grand_ parce qu'il fit du
Christianisme la religion d'Etat et fonda la ville de Constantinople,
ce qui ne l'empcha pas d'tre un caractre sans valeur, un faux
hypocrite et plusieurs fois assassin. Les succs du papisme dans la
lutte contre toute pense et toute recherche scientifique
indpendantes sont bien mis en lumire par l'tat dplorable de la
connaissance de la nature et de la littrature s'y rapportant, au
moyen ge. Non seulement les riches trsors intellectuels lgus par
l'antiquit classique furent en grande partie dtruits ou soustraits 
la publicit, mais, en outre, des bourreaux et des bchers veillaient
 ce que chaque hrtique, c'est--dire tout penseur indpendant,
gardt pour soi ses penses raisonnables. S'il ne le faisait pas, il
devait s'attendre  tre brl vif, ce qui fut le sort du grand
philosophe moniste GIORDANO BRUNO, du rformateur $1 et de plus de
cent mille autres tmoins de la vrit. L'histoire des sciences au
moyen ge nous apprend, de quelque ct que nous nous tournions, que
la pense indpendante et la recherche scientifique, empirique, sont
restes pendant douze tristes sicles, rellement enterres sous
l'oppression du tout-puissant papisme.


=Papisme et Christianisme.=--Tout ce que nous tenons en haute estime
dans le vritable christianisme, selon l'esprit de son fondateur et
des successeurs les plus levs de celui-ci et ce que, dans la ruine
invitable de cette religion universelle, nous cherchons  sauver en
le transportant dans notre religion moniste,--tout cela appartient au
ct _thique et social_ du Christianisme. Les principes de la
vritable humanit, de la rgle d'or, de la tolrance, de l'amour du
prochain au sens le meilleur et le plus lev du mot: tous ces beaux
cts du Christianisme n'ont sans doute pas t invents ni poss pour
la premire fois par lui, mais ils ont t mis en pratique avec succs
lors de cette priode critique pendant laquelle l'antiquit classique
marchait  sa dissolution. Pourtant le papisme a su trouver le moyen
de transformer toutes ces vertus en leur _contraire_ direct, tout en
conservant l'_ancienne enseigne_. A la place de la charit chrtienne
s'installa la haine fanatique contre tous ceux dont les croyances
taient diffrentes; le feu et le fer furent employs  exterminer non
seulement les paens, mais aussi ces sectes chrtiennes qui puisaient
dans une meilleure instruction des objections qu'elles osaient lever
contre les dogmes de la superstition ultramontaine qui leur taient
imposs. Partout en Europe florissaient les tribunaux de l'Inquisition
rclamant d'innombrables victimes dont les tortures procuraient un
plaisir particulier  ces pieux bourreaux tout pntrs d'un
fraternel amour chrtien. La puissance papale  son apoge fit rage
pendant des sicles, sans piti pour tout ce qui tait un obstacle 
sa suprmatie. Sous le clbre Grand Inquisiteur Torquemada (1481 
1498), rien qu'en Espagne, huit mille hrtiques furent brls vifs,
quatre-vingt-dix mille eurent leurs biens confisqus et furent
condamns aux pnitences publiques les plus irritantes,--tandis qu'aux
Pays-Bas, sous le rgne de Charles-Quint, cinquante mille hommes au
moins tombaient, victimes de la soif sanguinaire du clerg. Et pendant
que les hurlements des martyrs emplissaient l'air,  Rome, dont le
monde chrtien tout entier tait tributaire, les richesses de la
moiti de l'univers venaient affluer et les prtendus reprsentants
de Dieu sur terre, ainsi que leurs suppts (eux-mmes, souvent
poussant l'athisme  ses derniers degrs) se vautraient dans les
dbauches et les crimes de toutes sortes. Quels avantages, disait
ironiquement le frivole et syphilitique pape Lon X, nous a pourtant
valus cette _fable de Jsus-Christ_! En dpit de la dvotion 
l'Eglise et de la dvotion  Dieu, la condition de la socit en
Europe tait dplorable. Le fodalisme, le servage, les ordres
mendiants et le monarchisme rgnaient par tout le pays et les pauvres
hilotes taient heureux lorsqu'il leur tait permis d'lever leurs
misrables huttes sur les terres appartenant aux chteaux ou aux
clotres de leurs oppresseurs et exploiteurs laques et
ecclsiastiques. Nous souffrons aujourd'hui encore des restes et des
suites douloureuses du triste tat de choses d'alors, de cette poque
o il ne pouvait tre question qu'exceptionnellement et en cachette de
l'intrt de la science et d'une haute culture intellectuelle.
L'ignorance, la pauvret et la superstition se joignaient au
dplorable effet du _clibat_, introduit au XIe sicle, pour fortifier
toujours davantage la puissance absolue de la papaut (BCHNER). On a
calcul que pendant cette priode d'clat du papisme, plus de dix
millions d'hommes avaient t victimes des fanatiques haines de
religion de la _charit chrtienne_; et  combien de millions a d
s'lever le nombre des victimes humaines qu'ont faites le _clibat_,
la _confession auriculaire_, l'_oppression des consciences_, ces
institutions prjudiciables et maudites entre toutes, de l'absolutisme
papiste! Les philosophes incrdules qui ont runi les preuves
_contre_ l'existence de Dieu en ont oubli une des plus fortes: le
fait que les _reprsentants du Christ_  Rome ont pu impunment,
pendant douze sicles, exercer les pires crimes et commettre les pires
infamies _au nom de Dieu_.


II. =La Rforme.=--L'histoire des peuples civiliss que nous appelons
d'ordinaire histoire universelle, fait commencer sa troisime
priode, les temps modernes, avec la Rforme de l'Eglise chrtienne,
comme elle fait commencer le moyen ge avec la fondation du
Christianisme: elle a en cela raison, car avec la Rforme commence la
_renaissance de la raison enchane_, le rveil de la science, que la
poigne de fer du papisme chrtien avait comprime pendant douze cents
ans. La propagation gnrale de la culture avait dj commenc, il est
vrai, vers le milieu du XVe sicle, grce  l'imprimerie et vers la
fin du mme sicle, plusieurs grands vnements, surtout la dcouverte
de l'Amrique (1492), vinrent se joindre  la _Renaissance_ des arts
pour prparer aussi la Renaissance des sciences. En outre, de la
premire moiti du seizime sicle, datent des progrs infiniment
importants, dans la connaissance de la Nature, qui sont venus branler
dans ses fondements la conception rgnante: tels la premire
navigation autour de la terre par MAGELLAN, qui fournit la preuve
empirique de la forme sphrique de notre plante (1522), puis la
fondation du nouveau systme cosmique par COPERNIC (1543). Mais le 31
octobre 1517, jour o MARTIN LUTHER cloua ses 95 thses sur la porte
de bois de l'glise du chteau de Wittenberg, n'en reste pas moins un
jour marquant dans l'histoire universelle; car Luther brisait la porte
de fer du cachot dans lequel l'absolutisme papiste avait tenu pendant
douze cents ans la raison enchane. Les mrites du grand rformateur
qui traduisit la Bible  la Wartburg ont t en partie exagrs, en
partie mconnus; on a d'ailleurs fait ressortir avec raison combien
LUTHER, pareil en cela aux autres rformateurs, tait encore rest
captif de la superstition. C'est ainsi que, de toute sa vie il ne put
s'affranchir d'une croyance fige  la lettre de la Bible; il dfendit
chaleureusement les dogmes de la rsurrection, du pch originel et de
la prdestination, le salut par la foi, etc. Il rejeta comme une
sottise la puissante dcouverte de COPERNIC parce que dans la Bible
Josu ordonne au Soleil de s'arrter et non  la Terre.

Il ne prenait aucun intrt aux grandes rvolutions politiques de son
temps, le grandiose et si lgitime mouvement des paysans, en
particulier, le laissa compltement indiffrent. Le fanatique
rformateur de Genve, CALVIN, fit pis encore en faisant brler vif le
remarquable mdecin espagnol SERVETO (1553) parce qu'il avait attaqu
la croyance inique en la Trinit. D'ailleurs, les orthodoxes
fanatiques de l'Eglise rforme ne s'engagrent que trop souvent dans
les sentiers ensanglants tracs par leurs ennemis mortels, les
papistes, ainsi qu'ils le font encore aujourd'hui. Malheureusement
aussi la Rforme entrana bientt  sa suite des cruauts inoues: la
nuit de la Saint-Barthlemy et la perscution des Huguenots en France,
les sanglantes chasses aux hrtiques en Italie, de longues guerres
civiles en Angleterre, la guerre de Trente ans en Allemagne. Mais les
XVIe et XVIIe sicles gardent malgr tout la gloire d'avoir les
premiers rouvert librement la route  la pense humaine et d'avoir
dlivr la raison de l'oppression touffante de la domination papiste.
C'est seulement grce  cela que redevint possible le riche
dploiement, en des directions diverses, de la critique philosophique
et de l'tude de la nature, qui a valu au sicle suivant le glorieux
nom de _sicle des lumires_.


IV. =Le pseudo-christianisme du XIXe sicle.=--Dans une quatrime et
dernire priode de l'histoire du Christianisme, notre XIXe sicle
vient s'opposer aux prcdents. Si pendant ceux-ci dj, les
_lumires_ venues de toutes les directions avaient fait avancer la
philosophie critique et si les sciences naturelles florissantes
avaient dj fourni  cette philosophie les armes empiriques les plus
redoutables, cependant, dans les deux directions, le progrs accompli
durant notre XIXe sicle nous parat encore colossal. Avec ce sicle
recommence une priode toute nouvelle de l'histoire de l'esprit
humain, caractrise par le dveloppement de la _philosophie naturelle
moniste_. Ds le dbut du sicle furent poss les fondements d'une
anthropologie nouvelle (par l'anatomie compare de CUVIER) et d'une
nouvelle biologie (par la philosophie zoologique de LAMARCK). Ces
deux grands Franais furent bientt suivis par deux de leurs pairs
allemands, BAER, le fondateur de l'embryologie (1828) et J. MLLER
(1834), le fondateur de la morphologie et de la physiologie compares.

Un lve de celui-ci, TH. SCHWANN, posa en 1838, avec M. SCHLEIDEN la
thorie cellulaire, fondamentale. Auparavant dj (1830), LYELL avait
ramen l'histoire de l'volution de la terre  des causes mcaniques
et confirm par l, en ce qui concerne nos plantes, la valeur de
cette cosmognie mcanique que KANT, en 1755, avait dj bauche
d'une main hardie. Enfin, R. MAYER et HELMHOLZ (1842) tablirent le
principe de l'nergie qui compltait, comme sa seconde moiti, la
grande loi de substance dont la premire moiti, la constance de la
matire, avait dj t dcouverte par LAVOISIER. Tous ces aperus
profonds sur l'essence intime de la Nature reurent leur couronnement,
il y a quarante ans, par la nouvelle thorie de l'volution de CH.
DARWIN, le plus grand vnement du sicle pour la philosophie de la
Nature (1859).

Comment se comporte maintenant, en face de ces immenses progrs dans
la connaissance de la nature, dpassant de si loin tout ce qui avait
t fait jusqu'alors, le _Christianisme moderne_? D'abord, et c'tait
naturel, l'abme s'est creus de plus en plus profond entre ses deux
directions principales, entre le _papisme_ conservateur et le
_protestantisme_ progressiste. Le clerg ultramontain et, d'accord
avec lui, l'Alliance Evanglique orthodoxe, devaient naturellement
opposer la rsistance la plus vive  ces grandes conqutes du libre
esprit; ils s'enttaient, indemnes, dans leur rigoureuse croyance
littrale et rclamaient la soumission absolue de la raison  leur
dogme. Le _protestantisme_ libral, par contre, se rfugiait de plus
en plus dans un panthisme moniste et s'efforait de rconcilier les
deux principes opposs; il cherchait  allier l'invitable ralit des
lois naturelles dmontres empiriquement, avec une forme de religion
pure dans laquelle, il est vrai, ne restait presque plus rien d'une
doctrine proprement dite. Entre les deux extrmes, de nombreux essais
de compromis s'intercalaient; mais au-dessus d'eux pntrait toujours
plus avant cette conviction que le christianisme dogmatique, en
gnral, avait perdu toutes ses racines et qu'il n'y avait plus qu'
sauver sa grande valeur thique en la transportant dans la nouvelle
religion moniste du XXe sicle. Mais comme, en mme temps, les formes
extrieures de la religion chrtienne rgnante survivaient, comme
elles taient mme, en dpit des progrs de rvolution politique,
rattaches de plus en plus troitement aux besoins pratiques de
l'Etat,--il se dveloppa cette forme de conception religieuse, si
rpandue dans les milieux instruits, que nous ne pouvons dsigner
autrement que du nom de _Pseudo-christianisme_--mensonge religieux,
au fond, de la nature la plus douteuse. Les grands dangers qu'entrane
 sa suite ce profond conflit entre les convictions vritables et les
fausses manifestations des modernes Pseudo-chrtiens ont t
excellemment dcrits par M. NORDAU dans son intressant ouvrage: _Les
mensonges conventionnels de l'humanit civilise_ (12e dition 1886).

Au milieu de l'insincrit manifeste du Pseudo-christianisme rgnant,
c'est un fait apprciable pour le progrs de la connaissance de la
nature fonde sur la raison, que son adversaire le plus dcid et le
plus puissant, le _papisme_, ait rejet, vers le milieu du sicle, le
vieux masque d'une prtendue haute culture intellectuelle pour
dclarer  la _science_ indpendante, un combat question de vie ou de
mort. Il y eut ainsi trois importantes dclarations de guerre faites
 la raison, pour lesquelles la science et la culture modernes ne
peuvent qu'tre reconnaissantes envers le reprsentant du Christ 
Rome, car ces attaques ont t aussi dcisives que peu ambigus: I. En
dcembre 1854, le pape proclama le dogme de _l'Immacule conception de
Marie_. II. Dix ans plus tard, en dcembre 1864, le Saint Pre
pronona dans _l'encyclique_ clbre, un _jugement de damnation
plnire sur toute la civilisation et toute la culture intellectuelle
modernes_; dans le _syllabus_ qui accompagnait l'encyclique, le pape
numrait et anathmisait l'une aprs l'autre les affirmations de la
raison et les principes philosophiques que la science moderne tient
pour des _vrits_ claires comme le jour. III. Enfin six ans plus
tard, le 13 juillet 1870, le belliqueux prince de l'Eglise mettait le
comble  son extravagance, en prononant pour lui et pour tous ceux
qui l'avaient prcd dans ses fonctions papales _l'infaillibilit_.
Ce triomphe de la curie romaine fut annonce au monde stupfait, cinq
jours plus tard, le 18 juillet 1870, en ce jour mmorable o la France
dclarait la guerre  l'Allemagne! Deux mois aprs,  la suite de
cette guerre, le pouvoir temporel du pape tait supprim.


=Infaillibilit du pape.=--Ces trois actes, essentiels entre tous, de
la part du papisme au XIXe sicle, taient si manifestement des coups
de poing donns en plein visage  la raison qu'ils ont, ds le dbut,
soulev les plus grandes hsitations dans le sein mme du catholicisme
orthodoxe. Lorsque le Concile du Vatican se runit le 13 juillet 1870
pour voter, au sujet du dogme de _l'infaillibilit_, les trois quarts
seulement des princes de l'Eglise se prononcrent en faveur de ce
dogme,  savoir 451 votants sur 601; il manquait, en outre, beaucoup
d'autres vques qui avaient voulu se soustraire  ce vote dangereux.
Pourtant on s'aperut bientt que le pape, rus connaisseur des
hommes, avait calcul plus juste que les catholiques rflchis et
timors; car, dans la masse ignorante et crdule, ce dogme monstrueux
fut accueilli aveuglment.

_L'histoire de la papaut_ tout entire, telle qu'elle ressort
nettement trace de milliers de sources dignes de foi et de documents
historiques d'une vidence palpable, apparat  tout juge impartial
comme un tissu de mensonges et d'impudences, comme un effort sans
scrupule pour conqurir l'absolue domination intellectuelle avec la
puissance temporelle, comme la dngation frivole de tous les
commandements moraux levs, prescrits par le vritable christianisme:
Amour du prochain et patience, vracit et chastet, pauvret et
renoncement. Si l'on applique  la longue srie des papes et des
princes de l'Eglise romaine parmi lesquels on les choisissait, la
mesure de la pure morale chrtienne, il ressort clairement que la
plupart de ces hommes taient d'impudents et fourbes charlatans, et
beaucoup d'entre eux des criminels mprisables. Ces _faits
historiques_ bien connus n'empchent pourtant pas qu'aujourd'hui
encore, des millions de catholiques croyants et instruits ne croient
 l'infaillibilit que ce saint pre s'est octroye  lui-mme;
cela n'empche pas, aujourd'hui encore, des princes protestants
d'aller  Rome tmoigner leur vnration au Saint Pre (leur ennemi
le plus dangereux); cela n'empche pas aujourd'hui encore, dans
l'empire allemand, les valets et les suppts de ce Saint Charlatan
de dcider des destines du peuple allemand--grce  son incroyable
incapacit politique et  sa crdulit sans critique!


=Encyclique et Syllabus.=--Des trois grands actes d'autorit par
lesquels nous avons vu le papisme moderne, en la seconde moiti du
XIXe sicle, essayer de sauver et d'affermir son autorit absolue, le
plus intressant pour nous est la proclamation de l'_encyclique_ et du
_Syllabus_ (dcembre 1864); car dans ces pices mmorables, la raison
et la science se voient refuser toute activit indpendante et l'on
exige leur absolue soumission  la foi qui seule sauve c'est--dire
aux dcrets du pape infaillible. L'incroyable agitation provoque
par cette impudence sans borne dans tous les milieux cultivs o l'on
pense avec indpendance, correspondait bien au contenu inou de
l'encyclique; une excellente discussion nous a t donne de sa porte
politique et intellectuelle par DRAPER, dans son _Histoire des
conflits entre la religion et la science_ (1875).


=Immacule conception de la Vierge Marie.=--Ce dogme parat peut-tre
de moindre consquence et moins effrontment hardi que celui de
l'infaillibilit du pape. Cependant la plus grande importance est
attache  cet article de foi, non seulement par la hirarchie
romaine, mais aussi par une partie du protestantisme orthodoxe (par
exemple l'alliance vanglique). Ce qu'on appelle le _Serment
d'immaculation_ c'est--dire l'affirmation par _serment_ de la foi en
l'immacule conception de Marie est encore un devoir sacr pour des
millions de chrtiens! Beaucoup de croyants runissent sur ce point
deux ides: ils prtendent que la mre de la Vierge Marie a t
fconde par le Saint Esprit comme Marie elle-mme. Par suite, cet
trange Dieu aurait vcu  la fois avec la mre et avec la fille dans
les rapports les plus intimes; il devrait, par suite, tre son propre
beau-pre (SALADIN). La thologie critique et compare a rcemment
dmontr que ce mythe, comme la plupart des autres lgendes de la
mythologie chrtienne, n'tait aucunement original, mais avait t
emprunt  des religions plus anciennes, en particulier au
_bouddhisme_. Des fables analogues taient dj trs rpandues
plusieurs sicles avant la naissance du Christ, dans l'Inde, en Perse,
en Asie Mineure et en Grce. Lorsque des filles de roi ou autres
jeunes filles de haute condition, sans tre lgitimement maries,
donnaient le jour  un enfant, on dsignait comme le pre de ce
rejeton illgitime un Dieu ou un demi-Dieu, qui tait en ce cas le
mystrieux Saint Esprit.

Les dons tout particuliers de l'esprit ou du corps qui distinguaient
souvent ces enfants de l'amour des enfants des hommes ordinaires,
taient en mme temps expliqus partialement par l'_hrdit_. Ces
minents fils des dieux jouissaient, tant dans l'antiquit qu'au
moyen ge, d'une haute considration, tandis que le code moral de la
civilisation moderne leur impute, comme une fltrissure, le manque de
parents lgitimes. Cela s'applique encore bien davantage aux filles
des dieux, quoique ces pauvres jeunes filles soient tout aussi
innocentes du fait qu'il manquait un titre  leur pre. D'ailleurs,
tous ceux qui se sont dlects des beauts de la mythologie de
l'antiquit classique savent que ce sont prcisment les prtendus
fils et filles des dieux grecs et romains, qui se sont le plus
rapprochs de l'idal suprme du pur type humain; qu'on pense  la
nombreuse famille lgitime et  la famille illgitime plus nombreuse
encore de Zeus, pre des dieux (Cf. SHAKESPEARE)!

En ce qui concerne spcialement la fcondation de la Vierge Marie par
le Saint-Esprit, nous sommes renseigns par le tmoignage des
vangiles eux-mmes. Les deux vanglistes qui seuls nous en parlent,
MATTHIEU et LUCAS s'accordent pour nous raconter que Marie, la Vierge
juive, tait fiance au charpentier Joseph, mais devint enceinte sans
qu'il y ft pour rien et par l'opration du Saint-Esprit. MATTHIEU
dit expressment (Chap. I., vers. 19): Cependant Joseph, son poux,
tait pieux et ne voulait pas la perdre de rputation, mais il
songeait  la quitter secrtement; il ne fut apais que lorsque
l'ange du Seigneur lui annona: Ce qui a t conu en elle, l'a t
par le Saint-Esprit. LUCAS est plus explicite (Chap. I, vers. 26-38);
il nous raconte l'annonciation faite  Marie par l'archange Gabriel
L'esprit saint descendra sur toi et la force du Trs Haut te couvrira
de son ombre-- quoi Marie rpond: Voici, je suis la servante du
Seigneur, qu'il soit fait selon ce que tu dis. Ainsi qu'on sait,
cette visite de l'ange Gabriel et son Annonciation ont fourni 
beaucoup de peintres le sujet d'intressants tableaux. SVOBODA nous
dit: L'archange parle ici avec une exactitude que la peinture, par
bonheur, ne pouvait pas reproduire. Nous avons un cas nouveau
d'anoblissement d'un sujet prosaque tir de la Bible, par les arts
plastiques. Il s'est, d'ailleurs trouv des peintres dont les toiles
ont rendu facile la comprhension des considrations embryologiques de
l'archange Gabriel.

Ainsi que nous l'avons dit, les quatre Evangiles canoniques qui,
seuls, ont t reconnus pour authentiques par l'Eglise chrtienne et
qui ont t levs au rang de fondements de la foi, ont t choisis
arbitrairement parmi un nombre beaucoup plus grand d'Evangiles dont
les donnes prcises ne se contredisent pas moins entre elles que les
lgendes des quatre autres. Les Pres de l'glise eux-mmes ne
comptent pas moins de 40  50 de ces vangiles inauthentiques ou
apocryphes; quelques-uns existent encore en grec et en latin, tels
l'vangile de Jacob, celui de Thomas, de Nicodme, etc. Les rcits que
font ces vangiles apocryphes sur la vie de Jsus, en particulier sur
sa naissance et sur son enfance, peuvent prtendre tout autant (ou
plutt tout aussi peu)  la vracit historique, que ceux que nous
fournissent les quatre vangiles canoniques, prtendus authentiques.
Or il se trouve dans un de ces vangiles apocryphes un rcit
historique, confirm d'ailleurs par le _Sepher Toldoth Jeschua_ et qui
nous donne, probablement, une solution toute naturelle de l'_nigme_
de la conception surnaturelle et de la naissance du Christ. Cet
historien raconte, trs franchement, en une phrase, l'anecdote
singulire qui contient cette solution: JOSEPHUS PANDERA, chef romain
d'une lgion calabrienne tablie en Jude, sduisit _Mirjam_ de
Bethlem, une jeune fille hbraque, et devint le _pre de Jsus_.
D'autres rcits du mme auteur sur _Mirjam_ (le nom hbraque de
_Marie_) rendent bien quivoque la rputation de la pure reine du
Ciel!

Naturellement ces rcits historiques sont soigneusement passs sous
silence par les thologiens officiels, car ils s'accorderaient mal
avec le mythe traditionnel et lveraient le voile qui recouvre le
secret de ce mythe, d'une faon trop simple et trop naturelle. La
_recherche objective de la vrit_ n'en a que d'autant plus le droit,
et la _raison pure_ le devoir sacr, de faire de ces rcits importants
un examen critique. Il en rsulte qu'ils peuvent,  beaucoup plus
juste titre que les autres rcits, prtendre  la vracit en ce qui
concerne les origines du Christ. Ne pouvant, au nom des principes
scientifiques connus, que repousser la conception surnaturelle par
l'ombre protectrice du Trs Haut, comme un pur mythe, il ne reste
plus que l'opinion trs rpandue de la thologie rationnelle
moderne,  savoir que le charpentier juif, _Joseph_, aurait t le
pre rel du Christ. Mais cette opinion est expressment contredite
par plusieurs passages de l'vangile; le Christ lui-mme tait
persuad d'tre le _Fils de Dieu_ et n'a jamais reconnu son pre
adoptif, Joseph, comme l'ayant engendr. Quant  Joseph, il songea 
quitter sa fiance Marie lorsqu'il s'aperut qu'elle tait enceinte
sans qu'il y ft pour rien. Il ne renona  ce projet qu'aprs qu'_en
rve_ un ange du Seigneur lui ft apparu et l'et tranquillis.
Ainsi que Matthieu le fait remarquer expressment (Chap. I, vers. 24,
25) l'union sexuelle de Joseph et de Marie eut lieu pour la premire
fois _aprs que Jsus fut n_.

Le rcit des Evangiles apocryphes d'aprs lequel le chef romain
PANDERA aurait t le vrai pre du Christ, parat d'autant plus
vraisemblable, quand on examine la _personne du Christ_ du point de
vue strictement _anthropologique_. On le considre, d'ordinaire, comme
un pur juif. Mais prcisment les traits de son caractre qui font sa
personnalit si haute et si noble et qui impriment son sceau  sa
religion de l'amour, ne sont srement _pas smites_; ils semblent
tre bien plutt les traits distinctifs de la _race arienne_, plus
leve et en particulier de son rameau le plus noble, de
l'_hellnisme_. De plus, le nom du vritable pre du Christ:
PANDERA, indique indubitablement une origine grecque; dans le
manuscrit, il est mme crit PANDORA. Or PANDORA tait, comme on sait,
d'aprs la lgende grecque, la premire femme ne de l'union de
Vulcain avec la Terre, dote par les dieux de tous les charmes, qui
pousa Epimthe et que Dieu le pre envoya vers les hommes avec la
terrible bote de Pandore o tous les maux taient contenus, en
punition de ce que PROMTHE, porteur de lumire, avait ravi du ciel
le feu divin (la raison).

Il est intressant, d'ailleurs, de comparer la manire diffrente dont
a t conu et apprci le roman d'amour de Mirjam, par les quatre
grandes nations cultives et chrtiennes de l'Europe. Conformment aux
austres ides morales de la race _germanique_, celle-ci le rejette
entirement; l'honnte Allemand et le prude Anglais croient plus
volontiers l'impossible lgende de la conception par le
Saint-Esprit. Ainsi qu'on sait, l'austre pruderie de la socit
distingue, soigneusement tale (surtout en Angleterre!) ne
correspond aucunement  ce qu'est, en ralit, la moralit au point de
vue sexuel, dans le High life d'Outre-Manche. Les rvlations, par
exemple, que nous a faites l-dessus, il y a une douzaine d'annes, le
_Pall Mall Gazette_ nous rappellent fort les moeurs de _Babylone_.

Les races _romanes_ qui se rient de cette pruderie et jugent avec plus
de lgret les rapports sexuels, trouvent ce _roman de Marie_ trs
charmant et le culte spcial, dont jouit justement en France et en
Italie notre chre Madone, se rattache souvent, avec une navet
remarquable,  cette histoire d'amour. C'est ainsi, par exemple que P.
DE REGLA (Dr DESJARDIN), qui nous a donn (1894) un _Jsus de
Nazareth, du point de vue scientifique, historique et social_, trouve
prcisment dans la _naissance illgitime du Christ_ un droit spcial
 l'apparence de _saintet_ qui se dgage de sa sublime figure!

Il m'a sembl ncessaire de mettre ici dans tout leur jour,
franchement et dans le sens de la _science historique objective_,
cette importante question des origines du Christ, parce que l'glise
belliqueuse attache elle-mme la plus grande importance  cette
question et parce qu'elle emploie la croyance au miracle, qu'elle
appuie l-dessus, comme l'arme la plus redoutable contre la conception
moderne de l'univers. La haute valeur thique du pur christianisme
originel, l'influence anoblissante que cette religion de l'amour a
exerce sur la civilisation, sont choses indpendantes de ce dogme
mythologique; les prtendues _rvlations_ sur lesquelles s'appuient
ces mythes sont inconciliables avec les rsultats les plus certains de
notre moderne science de la nature.




CHAPITRE XVIII

Notre religion moniste.

  TUDES MONISTES SUR LA RELIGION DE LA RAISON ET SON HARMONIE AVEC
     LA SCIENCE.--LE TRIPLE IDAL DU CULTE: LE VRAI, LE BEAU, LE
     BIEN.

    Celui qui possde la science et l'art
    Celui-l possde aussi la religion!
    Celui qui ne possde pas ces deux biens,
    Que celui-l ait la religion.

    GOETHE.

    Quelle religion je professe? Aucune d'elles!
    Et pourquoi aucune?--Par religion!

    SCHILLER.

   Si le monde dure encore un nombre incalculable d'annes, la
   _religion universelle_ sera le _Spinozisme pur_. La raison
   laisse  elle-mme ne conduit  rien d'autre et il est
   impossible qu'elle conduise  rien d'autre.

    LICHTENBERG.




SOMMAIRE DU CHAPITRE XVIII

  Le monisme, lien entre la religion et la science.--La lutte pour
     la civilisation.--Rapports de l'glise et de
     l'tat.--Principes de la religion moniste. Son triple idal du
     culte: le vrai, le beau et le bien.--Opposition entre la
     vrit naturelle et la vrit chrtienne.--Harmonie entre
     l'ide moniste de vertu et l'ide chrtienne.--Opposition
     entre l'art moniste et l'art chrtien.--Conception moderne
     enrichie et agrandie de la scne de l'Univers.--Peinture de
     paysage et amour moderne de la nature.--Beauts de la
     nature.--Vie prsente et vie future.--glises monistes.


LITTRATURE

   D. STRAUSS.--_Der alte und der neue Glaube. Ein Bekenntnis_,
   1872, 14te Aufl. 1892.

   C. RADENHAUSEN.--_Zum neuen Glauben. Einleit. und Ubersicht zum
   Osiris_ (1877).

   ED. HARTMANN.--_Die Selbstzersetzung des Christentums und die
   Religion der Zukunft_ (1874).

   J. TOLAND.--_Pantheistikon. Kosmopolis_, 1720.

   P. CARUS AND E. C. HEGELER.--_The open Court, A monthly
   magazine._ Chicago, vol. I-XIII (1890-1899).

   --_The Monist. A quarterly magazine devoted to the philosophy of
   Science._ Chicago, vol. I-IX.

   MORISON.--_Menschheitsdienst. Versuch einer Zukunftsreligion_
   (Leipzig, 1890).

   M. J. SAVAGE.--_Die Religion im Lichte der Darwins'chen Lehre._
   (trad. all.)

   L. BESSER.--_Die Religion der Naturwissenschaft_ (1890.)

   B. BETTER.--_Die moderne Weltanschauung und der Mensch_ (1896).

   E. HAECKEL, _Le Monisme, lien entre la religion et la science_,
   trad. franaise de V. de Lapouge.


Beaucoup de naturalistes et de philosophes actuels des plus distingus
et qui partagent nos ides monistes tiennent la religion, en gnral,
pour une chose finie. Ils pensent que la connaissance claire de
l'volution de l'univers, due aux immenses progrs accomplis par le
XIXe sicle, non seulement satisfait entirement le besoin de
causalit qu'prouve notre _raison_, mais aussi les besoins les plus
levs du sentiment qu'prouve notre _coeur_. Cette opinion est juste
en partie, en ce sens que, dans une conception parfaitement claire et
consquente du monisme, les deux notions de religion et de science se
confondent de fait en une seule. D'ailleurs peu de penseurs rsolus
s'lvent jusqu' cette conception, la plus haute et la plus pure, qui
fut celle de SPINOZA et de GOETHE; la plupart des savants de notre
temps, au contraire, sans parler des masses ignorantes, s'en tiennent
 la conviction que la religion constitue un domaine propre de la vie
intellectuelle, indpendant de celui de la science, non moins prcieux
ni indispensable que ce dernier.

Si nous nous plaons  ce point de vue, nous pourrons trouver une
conciliation entre ces deux grands domaines, en apparence spars,
dans la thorie que j'ai expose en 1892, dans ma confrence
d'Altenbourg: Le monisme, lien entre la religion et la science. Dans
la prface de cette Profession de foi d'un naturaliste, je me suis
exprim ainsi qu'il suit, sur le double but poursuivi par moi: Je
voudrais d'abord donner une ide de la _conception rationnelle_ du
monde, qui nous est impose comme une ncessit logique par les
rcents progrs de la science unitaire de la nature; elle se trouve,
au fond, chez tous les naturalistes indpendants et qui pensent, bien
qu'un petit nombre seulement ait le courage ou prouve le besoin de la
confesser. Je voudrais ensuite tablir par l un _lien entre la
religion et la science_ et contribuer ainsi  faire disparatre
l'opposition que l'on a tablie  tort et sans ncessit; le besoin
moral de notre _sentiment_ sera satisfait par le monisme, autant que
le besoin logique de causalit de notre _jugement_.

Le grand effet qu'a produit cette confrence d'Altenbourg montre que,
par cette profession de foi moniste, j'ai exprim celle non seulement
de beaucoup de naturalistes, mais encore de beaucoup d'hommes et de
femmes instruits, de toutes conditions. J'ai t rcompens non
seulement par des centaines de lettres d'approbation, mais encore par
le grand succs de presse de cette confrence dont, en six mois,
parurent six ditions. Ce succs inattendu a pour moi d'autant plus de
valeur que cette profession de foi a t tout d'abord un discours
d'occasion, improvis, que j'ai prononc sans m'y tre prpar, le 9
octobre 1892,  Altenbourg, durant le jubil d'anniversaire de la
Socit des naturalistes des Osterlandes. Naturellement, la raction
invitable surgit bientt d'autre part; j'ai subi les attaques les
plus vives, non seulement de la presse ultramontaine, du _papisme_,
des dfenseurs jurs de la superstition, mais aussi de la part des
lutteurs libraux du christianisme vanglique qui prtendent
dfendre  la fois la vrit scientifique et la croyance pure.
Cependant, durant les sept annes qui se sont coules depuis, la
grande lutte entre la science moderne et le christianisme orthodoxe
s'est faite de plus en plus menaante; elle est devenue d'autant plus
dangereuse pour la premire que le second tait plus soutenu par la
croissante raction intellectuelle et politique. Cette raction est
dj si avance dans certains pays, que la libert de pense et de
conscience, garantie par la loi, est fort compromise en pratique
(ainsi, par exemple, en Bavire actuellement). En somme, le grand
combat intellectuel, que J. DRAPER a si excellemment dpeint dans son
_Histoire des conflits entre la religion et la science_, a atteint
aujourd'hui une ardeur et une importance qu'il n'avait jamais eues
jusqu'ici; aussi l'appelle-t-on avec raison, depuis vingt-sept ans, la
_Lutte pour la civilisation_.


=La lutte pour la civilisation.=--La clbre _encyclique_ suivie du
_syllabus_ que le belliqueux pape Pie IX avait lance en 1864, dans le
monde entier, dclarait la guerre, sur tous les points essentiels, 
la science moderne; elle exigeait la soumission aveugle de la raison
aux dogmes de l'infaillible reprsentant du Christ. Ce brutal
attentat contre les biens suprmes de l'humanit civilise tait si
monstrueux et si inou que beaucoup de natures molles et indolentes,
elles-mmes, furent tires du sommeil de leur foi. Jointe  la
dclaration _d'infaillibilit_ du pape, qui la suivit en 1870,
l'encyclique provoqua une immense excitation et un mouvement de
dfense nergique, qui rendirent lgitimes les plus belles esprances.
Dans l'empire allemand, de formation rcente, qui, dans les guerres de
1866 et 1871, avait acquis son indispensable unit nationale au prix
de lourds sacrifices, les attentats imprudents du papisme eurent des
suites particulirement pnibles; car, d'une part, l'Allemagne est le
berceau de la Rforme et de l'affranchissement de l'esprit moderne,
d'autre part, malheureusement, elle possde, parmi ses 18 millions de
catholiques, une puissante arme de croyants belliqueux qui
l'emportent sur tous les autres peuples civiliss en fait d'obissance
aveugle aux ordres de son pasteur suprme[61]. Les dangers qui
rsultaient de l furent bien vus du grand homme d'Etat au regard
pntrant, qui a rsolu l'nigme politique de la dissension
nationale allemande et qui, par une diplomatie remarquable, nous a
conduits au but dsir de l'unit et de la puissance nationales. Le
prince de BISMARCK commena, en 1872, cette mmorable _lutte pour la
civilisation_, suscite par le Vatican, conduite avec autant
d'intelligence que d'nergie par le remarquable ministre des cultes
FALK, au moyen des ordonnances de mai (1873). La lutte,
malheureusement, dut tre abandonne six ans aprs. Quoique notre
grand homme d'Etat ft un remarquable connaisseur de la nature humaine
et un habile politicien pratique, il avait cependant estim trop bas
la puissance de trois redoutables obstacles: premirement, la ruse
sans gale et la perfidie sans scrupule de la curie romaine;
secondement l'incapacit de penser et la crdulit de la masse
catholique ignorante, conditions bien faites pour s'adapter  la
premire et sur lesquelles celle-ci s'appuyait; enfin, troisimement,
la force d'inertie, de persvrance dans la draison, simplement parce
que cette draison est l. C'est pourquoi ds 1878, aprs que le pape
Lon XIII, plus avis, et inaugur son rgne, la dure visite 
Canossa dut recommencer. La puissance du Vatican, rcemment accrue,
augmenta ds lors rapidement, d'une part grce aux manoeuvres sans
scrupule, aux artifices de serpent de la politique d'anguille, d'autre
part grce  la politique religieuse errone du gouvernement allemand
et  la merveilleuse incapacit politique du peuple allemand. Ainsi, 
la fin du XIXe sicle, il nous faut assister au honteux spectacle qui
nous montre que l'atout est le centre du Reichstag et que les
destines de notre patrie humilie sont diriges par un parti papiste
qui ne reprsente pas encore le tiers de la population totale.

  [61] Le Christ dit  Pierre: fais patre mes brebis! Les
  successeurs de Pierre ont traduit fais patre par tonds.

Lorsque commena, en 1872, la lutte pour la civilisation, elle fut
salue, _ juste titre_, par tous les hommes pensants avec
indpendance, comme une reproduction politique de la Rforme, comme
une tentative nergique pour dlivrer la civilisation moderne du joug
de la tyrannie intellectuelle papiste; la presse librale tout entire
clbrait dans le Prince de Bismarck le Luther politique, le
puissant hros qui avait conquis non seulement l'unit nationale,
mais encore l'affranchissement intellectuel de l'Allemagne. Dix ans
plus tard, aprs la victoire du papisme, la mme presse librale
affirmait le contraire et dclarait la lutte pour la civilisation, une
grande faute; c'est ce qu'elle fait encore aujourd'hui. Ce fait prouve
simplement combien la mmoire de nos journalistes est courte, combien
est dfectueuse leur connaissance de l'histoire et combien imparfaite
leur ducation philosophique. Le prtendu Trait de paix entre
l'glise et l'tat n'est toujours qu'un armistice. Le papisme
moderne, fidle aux principes absolutistes suivis depuis 1600 ans,
peut et doit vouloir exercer l'_aristocratie universelle_ sur les mes
crdules; il doit exiger l'absolue soumission de l'tat qui reprsente
les droits de la raison et de la science. La paix relle ne pourra
s'tablir que lorsqu'un des deux combattants, vaincu, gisera sur le
sol. Ou bien la victoire sera  l'glise qui seule sauve, et alors
c'en sera fait dfinitivement de la Science libre et de
l'enseignement libre, les Universits se transformeront en convicts,
les gymnases en clotres. Ou bien la victoire sera  l'tat moderne
appuy sur la raison et alors le XXe sicle verra se dvelopper la
culture moderne, la libert et le bien-tre dans une bien plus large
mesure encore que ce ne fut le cas au XIXe sicle (cf. plus haut, ED.
HARTMANN).

Pour hter, prcisment, la ralisation de ce but, il nous semble
importer surtout, non seulement que les sciences naturelles modernes
dtruisent le faux difice de la superstition et dblaient le chemin
de ses vils dcombres, mais encore qu'elles difient, sur le terrain
libre, un nouvel difice habitable pour l'me humaine, un _palais de
la raison_ dans lequel, au sein de notre conception moniste
nouvellement conquise, nous adorerons pieusement la vraie Trinit du
XIXe sicle, la _Trinit du Vrai, du Beau et du Bien_. Pour rendre
palpable le culte de ce triple idal divin, il nous parat avant tout
ncessaire de rgler nos comptes avec les formes rgnantes du
Christianisme et d'envisager les changements qu'il faudrait effectuer
en les remplaant par le culte nouveau. Car le Christianisme possde
(dans sa forme pure, _originelle_) malgr toutes ses lacunes et toutes
ses erreurs, une si haute valeur morale, il est surtout ml si
troitement depuis quinze cents ans,  toutes les institutions
politiques et sociales de notre vie civilise,--qu'en fondant notre
religion moniste nous devrons nous appuyer autant que possible sur les
institutions existantes. Nous ne voulons pas de _Rvolution_ brutale,
mais une _Rforme_ raisonnable de notre vie intellectuelle et
religieuse. Et de mme qu'il y a deux mille ans la posie classique
des anciens Hellnes incarnait, sous la forme des dieux, la vertu
idale, de mme nous pouvons prter  notre triple idal de la raison,
la forme de sublimes desses; nous allons examiner ce que deviennent,
dans notre monisme, les trois desses de la _Vrit_, de la _Beaut_
et de la _Vertu_; et nous examinerons, en outre, leurs rapports avec
les dieux correspondants du Christianisme, qu'elles sont destines 
remplacer.


I. =L'Idal de la Vrit.=--Les considrations prcdentes nous ont
convaincus que la Vrit pure ne se peut trouver que dans le temple de
la _connaissance de la Nature_ et que les seules routes qui puissent
servir  nous y conduire sont l'observation et la rflexion, l'tude
empirique des faits et la connaissance, conforme  la raison, de leurs
causes efficientes. C'est ainsi que nous arriverons, au moyen de la
_raison pure_,  la science vritable, trsor le plus prcieux de
l'humanit civilise. Par contre, et pour les raisons importantes
exposes au chapitre XVI, nous devons carter toute prtendue
_rvlation_, toute croyance fantaisiste qui affirme connatre, par
des procds surnaturels, des vrits que notre raison ne suffit pas 
dcouvrir. Et comme tout l'difice des croyances de la religion
judo-chrtienne, ainsi que de l'islamisme et du bouddhisme, repose
sur de pareilles rvlations prtendues,--comme, en outre, ces
produits de la fantaisie mystique sont en contradiction directe avec
la connaissance empirique et claire de la Nature,--il est donc
certain que nous ne pouvons trouver la vrit qu'au moyen de la raison
travaillant  construire la vritable _science_, non au moyen de
l'imagination fantaisiste aide de la croyance mystique. Sous ce
rapport, il est absolument certain que la conception _chrtienne_ doit
tre remplace par la philosophie _moniste_. La desse de la Vrit
habite le temple de la Nature, les vertes forts, la mer bleue, les
monts couverts de neige;--elle n'habite pas les sombres galeries des
clotres, ni les troits cachots des coles de convicts, ni les
glises chrtiennes, parfumes d'encens. Les chemins par lesquels nous
nous rapprocherons de cette sublime desse de la Vrit et de la
Science, sont l'tude, faite avec amour, de la nature et de ses lois,
l'observation du monde infiniment grand des toiles au moyen du
tlescope, du monde cellulaire infiniment petit, au moyen du
microscope; mais ce n'est ni par d'ineptes exercices de pit ou
prires murmures sans penser, ni par les deniers de Saint-Pierre ou
les pnitences en vue d'obtenir des indulgences. Les dons prcieux
dont nous favorise la desse de la Vrit sont les splendides fruits
de l'arbre de la connaissance et le gain inapprciable d'une claire
conception unitaire de l'Univers,--mais ce n'est ni la croyance au
miracle surnaturel, ni le songe creux d'une vie ternelle.


II. =L'Idal de la Vertu.=--Il n'en va pas, pour le divin idal du
Bien ternel, de mme que pour celui du Vrai ternel. Tandis que,
lorsqu'il s'agit de connatre la vrit, il faut exclure compltement
la rvlation que nous propose l'Eglise et interroger la seule tude
de la nature, la notion du _Bien_, au contraire, ce que nous appelons
vertu, concide, dans notre religion moniste, presque entirement avec
la vertu chrtienne; il ne s'agit, naturellement, que du christianisme
originel, le pur Christianisme des trois premiers sicles dont la
thorie de la vertu est expose dans les vangiles et les lettres de
Paul; il ne s'agit pas, naturellement, de la caricature de cette pure
doctrine, faite au Vatican, et qui a dirig la civilisation europenne
pour son plus grand dommage, pendant douze sicles. La meilleure
partie de la morale chrtienne, celle  laquelle nous nous en tenons,
consiste dans les prceptes d'humanit, d'amour et d'endurance, de
compassion et de fraternit. Seulement ces nobles commandements, qu'on
runit d'ordinaire sous le nom de morale chrtienne (au meilleur
sens) ne sont pas une invention nouvelle du Christianisme, mais ont
t emprunts par lui  des formes de religion plus anciennes. De
fait, la _Rgle d'or_, qui rsume ces commandements en une seule
proposition, est antrieure de plusieurs sicles au Christianisme.
Dans la pratique de la vie, d'ailleurs, cette loi morale naturelle a
t aussi souvent suivie par des athes et des hrtiques qu'elle a
t laisse de ct par de pieux croyants chrtiens. Au surplus, la
doctrine de la vertu chrtienne a commis une grande faute en ne
faisant un commandement que de l'_altruisme_ seul et en rejetant
l'_gosme_. Notre _thique moniste_ accorde  tous deux la mme
_valeur_ et fait consister la vertu parfaite dans un juste quilibre
entre l'amour du prochain et l'amour de soi (Cf. chap. XIX: la loi
fondamentale thique).


III. =L'Idal de la Beaut.=--C'est sur le domaine du Beau que notre
monisme offre la plus grande contradiction avec le Christianisme. Le
christianisme pur, originel, prchait le nant de la vie terrestre et
ne la considrait que comme une prparation  la vie ternelle dans
l'_Au del_. Il s'ensuit immdiatement que tout ce que nous offre la
vie humaine dans le _prsent_, tout ce qu'il peut y avoir de beau dans
l'art et dans la science, dans la vie publique ou la vie prive, n'a
aucune valeur. Le vrai chrtien doit s'en dtourner et ne penser qu'
se prparer convenablement  la vie future. Le mpris de la nature,
l'loignement pour tous ses charmes inpuisables, l'abstention de
toute forme d'art: ce sont l les purs devoirs chrtiens; le meilleur
moyen de remplir ces devoirs, pour l'homme, c'est de se sparer de ses
semblables, de se mortifier et de ne s'occuper, dans les clotres ou
les ermitages, exclusivement qu' adorer Dieu.

L'histoire de la civilisation nous apprend, il est vrai, que cette
morale chrtienne asctique, qui insultait  la nature, eut pour
consquence naturelle de produire le contraire. Les clotres, asiles
de la chastet et de la discipline, devinrent bientt les repaires des
pires orgies, les rapports sexuels des moines et des nonnes donnrent
matire  quantit de romans, que la littrature de la Renaissance a
reproduits avec une vrit conforme  la nature. Le culte de la
Beaut, tel qu'on le pratiquait alors, tait en contradiction
absolue avec le renoncement au monde tel qu'on le prchait et on en
peut dire autant du luxe et de la richesse, qui prirent bientt une
telle extension dans la vie prive dissolue du haut clerg catholique
et dans la dcoration artistique des glises et des clotres
chrtiens.


=L'art chrtien.=--On nous objectera que notre opinion se trouve
rfute par le dploiement de beaut de l'art chrtien qui a produit,
 la belle poque du moyen ge, des oeuvres imprissables. Les
splendides cathdrales gothiques, les basiliques byzantines, les
centaines de chapelles somptueuses, les milliers de statues de marbre
des saints et des martyrs chrtiens, les millions de beaux portraits
de saints, les peintures du Christ et de la Madone jaillies d'un
sentiment profond, tout cela tmoigne d'un panouissement de l'art au
moyen ge qui, en son genre, est unique. Tous ces splendides monuments
des arts plastiques, de mme que ceux de la posie, conservent leur
haute valeur esthtique, quelque jugement que nous portions sur le
mlange de Vrit et Posie qu'ils nous prsentent. Mais qu'est-ce
que tout cela a  voir avec la pure doctrine chrtienne? avec cette
religion du renoncement, qui se dtournait de toute splendeur
terrestre, de toute beaut matrielle et de toute forme d'art, qui
faisait peu de cas de la vie de famille et de l'amour, qui prchait
exclusivement le souci des biens immatriels de la vie ternelle?
La notion de l'art chrtien est,  proprement parler, une
contradiction en soi, une _contradictio in adjecto_. Les riches
princes de l'Eglise qui cultivaient cet art poursuivaient par l, il
est vrai, des buts tout autres et les atteignaient d'ailleurs
pleinement. En dirigeant tout l'intrt et tout l'effort de l'esprit
humain vers l'_Eglise_ chrtienne et son _art_ propre, on le
dtournait de la _nature_ et de la connaissance des trsors qu'elle
recelait et qui auraient pu conduire  une _science_ indpendante. En
outre, le spectacle quotidien des images de saints, abondamment
exposes partout, des scnes tires de l'histoire sainte, rappelaient
sans cesse aux chrtiens croyants le riche trsor de lgendes que la
fantaisie de l'Eglise avait accumules. Ces lgendes taient donnes
pour des rcits vridiques, les histoires miraculeuses pour des
vnements rels et les uns comme les autres taient crus. Il est
incontestable que, sous ce rapport, l'art chrtien a exerc une
influence inoue sur la culture en gnral et sur la croyance, en
particulier, pour la fortifier, influence qui, dans tout le monde
civilis, s'est fait sentir jusqu' ce jour.


=Art moniste.=--L'antipode de cet art chrtien prdominant, c'est la
nouvelle forme plastique qui n'a commenc  se dvelopper qu'en notre
sicle, corrlativement  la _science de la nature_. La surprenante
extension de notre connaissance de l'Univers, la dcouverte
d'innombrables et belles formes de vie qui s'en est suivie, ont fait
natre,  notre poque, un got esthtique tout autre et imprim en
mme temps aux arts plastiques une direction toute nouvelle. De
nombreux voyages scientifiques, de grandes expditions  la recherche
de pays et de mers inconnus, ont mis au jour, dj au sicle dernier
mais bien plus encore en celui-ci, une profusion insouponne de
formes organiques nouvelles. Le nombre des espces animales et
vgtales s'est bientt accru  l'infini et parmi ces espces (surtout
dans les groupes infrieurs, dont l'tude a d'abord t nglige), il
s'est trouv des milliers de formes belles et intressantes, des
motifs tout nouveaux pour la peinture et la sculpture, pour
l'architecture et les arts industriels. Un nouveau monde, dans cet
ordre d'ides, nous a surtout t ouvert par l'extension de l'tude
_microscopique_, dans la seconde moiti du sicle, et en particulier
par la dcouverte des fabuleux habitants des _profondeurs de la mer_,
sur lesquels la lumire ne s'est faite qu' la suite de la clbre
expdition Challenger (1872-1876)[62]. Des milliers d'lgantes
radiolaires et de Thalamophores, de Mduses et de Coraux superbes, de
Mollusques et de Crustacs singuliers, nous ont rvl tout d'un coup
une profusion insouponne de formes caches, dont la diversit et la
beaut caractristiques dpassent infiniment tous les produits
artistiques engendrs par la fantaisie humaine. Rien que dans les
cinquante gros volumes qui constituent l'oeuvre de la mission
Challenger, nous trouvons sur trois mille planches des reproductions
d'une masse de ces jolies formes; mais, d'ailleurs, dans beaucoup
d'autres ouvrages de luxe qui, depuis quelques dizaines d'annes, sont
venues enrichir la littrature botanique et zoologique, toujours
grandissante, on trouve ces formes charmantes reproduites par
millions. J'ai rcemment essay, dans mes _Formes artistiques de la
Nature_ (1899), de faire connatre au grand public un choix de ces
formes charmantes. D'ailleurs, il n'est pas besoin de voyages
lointains ni d'oeuvres coteuses pour rvler  tous les splendeurs de
ce monde. Il suffit d'avoir les yeux ouverts et les sens exercs. La
nature qui nous environne nous prsente partout une profusion
surabondante de beaux et intressants objets de toutes sortes. Dans
chaque mousse ou chaque brin d'herbe, dans un hanneton ou un papillon,
un examen minutieux nous fera dcouvrir des beauts devant lesquelles,
d'ordinaire, l'homme passe sans prendre garde. Et si nous les
observons avec une loupe, au faible grossissement, ou mieux encore, si
nous employons le grossissement plus fort d'un bon microscope, nous
dcouvrirons plus compltement encore, partout dans la nature
inorganique, un monde nouveau plein de beauts inpuisables.

  [62] Cf. E. HAECKEL _Das Challenger Werk_ (_Deutsche Rundschau_,
  Feb. 1896.)

Mais notre XIXe sicle est le premier  nous avoir ouvert les yeux,
non seulement  cette considration esthtique des infiniment petits,
mais encore  celle des infiniment grands de la nature. Au
commencement du sicle, c'tait encore une opinion rpandue que les
hauts sommets, grandioses sans doute, n'en taient pas moins
repoussants par l'effroi qu'ils causaient et que la mer, superbe sans
doute, n'en tait pas moins terrible. Aujourd'hui,  la fin du mme
sicle, la plupart des gens instruits (et surtout les habitants des
grandes villes) sont heureux de pouvoir, chaque anne, jouir pendant
quelques semaines des beauts des Alpes et de l'clat cristallique des
glaciers, ou de pouvoir admirer la majest de la mer bleue, du bord de
ses ctes charmantes. Toutes ces sources de jouissances les plus
nobles, tires de la nature, ne nous ont t rvles dans toute leur
splendeur et rendues comprhensibles que tout rcemment et les progrs
surprenants de la facilit et de la rapidit des communications ont
mis  mme de les connatre, ceux dont les moyens pcuniaires sont le
plus restreints. Tous ces progrs dans la jouissance esthtique tire
de la nature--et en mme temps dans la comprhension scientifique de
cette nature--sont autant de progrs dans la culture intellectuelle
suprieure de l'humanit et par suite dans notre religion moniste.


=Peinture de paysage et oeuvres illustres.=--Le contraste qui existe
entre notre sicle _naturaliste_ et les prcdents, _anthropistiques_,
s'exprime surtout par la diffrence dans l'apprciation et l'extension
que les divers objets de la nature ont trouves autrefois et
aujourd'hui. Un vif intrt pour les reprsentations figures de ces
objets s'est veill de nos jours, intrt qu'on ne connaissait pas
auparavant; il est favoris par les tonnants progrs de la technique
et du commerce qui lui permettent de se rpandre dans tous les
milieux. De nombreuses revues illustres propagent, en mme temps que
la culture gnrale, le sens de la beaut infinie de la nature. C'est
surtout la _peinture de paysage_ qui a pris,  ce point de vue, une
importance insouponne jusqu'ici. Dj dans la premire moiti du
sicle, un de nos naturalistes les plus minents et les plus cultivs,
A. DE HUMBOLDT avait fait remarquer que le dveloppement de la
peinture de paysage,  notre poque, n'tait pas seulement un
stimulant  l'tude de la nature ou une reprsentation gographique
de haute importance, mais encore qu'il avait une haute valeur,  un
autre point de vue et en tant qu'instrument de culture intellectuelle.
Depuis, le got pour cette forme de peinture s'est encore
considrablement accru. On devrait s'appliquer, dans chaque cole, 
donner de bonne heure aux enfants le got du _paysage_ et de l'art
auquel nous devons que, par le dessin et l'aquarelle, les paysages se
gravent dans notre mmoire.


=Amour moderne de la nature.=--L'infinie richesse de la nature en
choses belles et sublimes rserve  tout homme ayant les yeux ouverts
et dou du sens esthtique une source inpuisable de jouissances des
plus rares. Si prcieuse et agrable que soit la puissance immdiate
de chacune en particulier, leur valeur s'accrot pourtant lorsqu'on
reconnat leur sens et leurs _rapports_ avec le reste de la nature.
Quand $1, dans son grandiose _Cosmos_ donnait, il y a cinquante ans,
un projet de description physique de l'Univers, lorsqu'il alliait si
heureusement, dans ses _Vues sur la nature_ qui restent un modle, les
considrations esthtiques aux scientifiques, il insistait avec raison
sur le rapport troit qui unit le got pur de la nature au
fondement scientifique des lois cosmiques et il faisait remarquer
combien tous deux runis contribuent  lever l'tre humain  un plus
haut degr de perfection. L'tonnement ml de stupeur avec lequel
nous considrons le ciel toil et la vie microscopique dans une
goutte d'eau, la crainte qui nous saisit lorsque nous tudions les
effets merveilleux de l'nergie dans la matire en mouvement, le
respect que nous inspire la valeur universelle de la loi de
substance--tout cela constitue autant d'lments de notre _vie de
l'me_ qui sont compris sous le nom de _religion naturelle_.


=Vie prsente et vie future.=--Les progrs auxquels nous venons de
faire allusion, accomplis de notre temps dans la connaissance du vrai
et l'amour du beau, constituent, d'une part, le contenu essentiel et
prcieux de notre religion moniste et, de l'autre, prennent une
position hostile vis--vis du christianisme. Car l'esprit humain vit,
dans le premier cas, dans la vie _prsente_ et connue, dans le second,
dans une vie _future_ inconnue. Notre monisme nous enseigne que nous
sommes des enfants de la terre, des mortels qui n'auront que pendant
une, deux, au plus trois gnrations, le bonheur de jouir en cette
vie des splendeurs de notre plante, de contempler l'inpuisable
richesse de ses beauts et de reconnatre le jeu merveilleux de ses
forces. Le christianisme, au contraire, nous enseigne que la terre est
une sombre valle de larmes dans laquelle nous n'avons que peu de
temps  passer, pour nous y macrer et torturer, afin de jouir ensuite
dans l'au del, d'une vie ternelle pleine de dlices. O se trouve
cet au del et en quoi consistera la splendeur de cette vie
ternelle, voil ce qu'aucune rvlation ne nous a dit encore. Tant
que le ciel tait pour l'homme une vote bleue, tendue au dessus du
disque terrestre et claire par la lumire tincelante de plusieurs
milliers d'toiles, la fantaisie humaine pouvait  la rigueur se
reprsenter l-haut, dans cette salle cleste, le repas ambrosique des
dieux olympiens, ou la table joyeuse des habitants du Walhalla. Mais 
prsent, toutes ces divinits et les mes immortelles attables avec
elles, se trouvent dans le cas manifeste de _manque de logement_,
dcrit par D. STRAUSS; car nous savons aujourd'hui, grce 
l'_astrophysique_, que l'espace infini est rempli d'un ther
irrespirable et que des millions de corps clestes s'y meuvent,
conformment  des lois d'airain, ternelles, sans trve et en tous
sens, soumis tous  l'ternel grand rythme de l'apparition et de la
disparition.


=Eglises monistes.=--Les lieux de recueillement, dans lesquels l'homme
satisfait son besoin religieux et rend hommage aux objets de son
culte, sont considrs par lui comme ses Eglises sacres. Les
pagodes de l'Asie bouddhiste, les temples grecs de l'antiquit
classique, les synagogues de la Palestine, les mosques d'Egypte, les
cathdrales catholiques du sud de l'Europe et les temples protestants
du Nord--toutes ces maisons de Dieu doivent servir  lever l'homme
au dessus des misres et de la prose de la vie relle quotidienne;
elles doivent le transporter dans la saintet et la posie d'un monde
idal suprieur. Elles remplissent ce but de mille manires
diffrentes, correspondantes aux diverses formes du culte et aux
diffrences entre les poques. L'homme moderne, en possession de la
science et de l'art--et par suite, en mme temps de la
religion--n'a besoin d'aucune Eglise spciale, d'aucun lieu troit
et ferm. Car partout o, dans la libre nature, il dirige ses regards
sur l'Univers infini ou sur quelqu'une de ses parties, partout il
observe sans doute la dure lutte pour la vie, mais  ct aussi le
vrai, le beau et le bien; il trouve partout son _Eglise_ dans la
splendide _nature_ elle-mme. Mais il faut en outre, pour rpondre aux
besoins particuliers de bien des hommes, de beaux temples bien orns,
ou des Eglises, ou quelque lieu clos de recueillement dans lesquels
ces hommes puissent se retirer. De mme que, depuis le XVIe sicle, le
papisme a d cder de nombreuses Eglises  la Rforme, de mme, au XXe
sicle, un grand nombre passeront aux libres communauts du
_monisme_.




CHAPITRE XIX

Notre morale moniste

  TUDES MONISTES SUR LA LOI FONDAMENTALE THIQUE.--QUILIBRE ENTRE
     L'AMOUR DE SOI ET L'AMOUR DU PROCHAIN.--GALE LGITIMIT DE
     L'GOSME ET DE L'ALTRUISME.--FAUTE DE LA MORALE
     CHRTIENNE.--TAT, COLE ET GLISE.</sc>

   Aucun arbre ne tombe du premier coup. Le coup que je porte
   d'ailleurs ici  une trs vieille habitude de penser, est loin
   d'tre le premier: jamais il ne pourra me venir  l'esprit de le
   considrer comme le dernier et de penser que je pourrai voir
   l'arbre abattu. Si je pouvais parvenir  imprimer la mme
   direction  d'autres branches et  de plus importantes, mon
   souhait le plus hardi serait ralis. Je ne doute pas un seul
   instant qu'un jour l'arbre ne tombe et que la _moralit_ ne
   trouve dans l'_unification_ de la nature humaine un abri plus
   sr que celui qui lui a t offert jusqu'ici par la conception
   d'une double nature.

    CARNERI (1891).




SOMMAIRE DU CHAPITRE XIX

  Ethique moniste et thique dualiste.--Contradiction entre la
     raison pure et la raison pratique de Kant.--Son impratif
     catgorique.--Les Nokantiens.--Herbert Spencer.--Egosme et
     altruisme (amour de soi et amour du prochain). Equivalence
     entre ces deux penchants de la nature.--La loi fondamentale
     thique: la rgle d'or.--Son anciennet.--Morale
     chrtienne.--Mpris de l'individu, du corps, de la nature, de
     la civilisation, de la famille, de la femme.--Morale
     papiste.--Suites immorales du clibat.--Ncessit de
     l'abolition du clibat, de la confession auriculaire et du
     trafic des indulgences.--Etat et Eglise.--La religion est une
     chose prive.--Eglise et cole.--Etat et cole.--Ncessit de
     la rforme scolaire.


LITTRATURE

   H. SPENCER.--_Principes de Sociologie et de Morale._ (Trad.
   fran.).

   LESTER F. WARD.--_Dynamic Sociology, or applied social science_
   (2 vol. New-York 1883).

   B. CARNERI.--_Der moderne Mensch. Versuche einer Lebensfhrung_
   (Bonn, 1891.)--_Sittlichkeit und Darwinismus. Drei Bcher Ethik_
   (Wien 1871).--_Grundlegung der Ethik_ (Wien
   1881).--_Entwickelung und Glckseligkeit_ (Stuttgart, 1886.)

   B. VETTER.--_Die moderne Weltanschauung und der Mensch_ (6
   Vortrge) 2te Aufl. 1896.

   H. E. ZIEGLER.--_Die Naturwissenschaft und die
   Socialdemokratische Theorie_ (1894).

   OTTO AMMON.--_Die Gesellschaftsordnung und ihre natrlichen
   Grundlagen. Entwurf einer Social Anthropologie_ (1895).

   P. LILIENFED.--_Socialwissenschaft der Zukunft._ 5 theile
   (1873).

   E. GROSSE.--_Die Formen der Familie und die Formen der
   Wirthschaft_ (1896).

   F. HANSPAUL.--_Die Seelentheorie und die Gesetze des natrlichen
   Egosmus und der Anpassung_ (1889).

   MAX NORDAU.--_Les mensonges conventionnels de l'humanit
   civilise._ (Trad. fran.)


La vie pratique impose  l'homme une srie d'obligations morales,
prcises, qui ne peuvent tre bien remplies et conformment  la
nature, que lorsqu'elles s'harmonisent avec la conception rationnelle
que l'homme se fait de l'Univers. Il suit de ce principe fondamental
de notre philosophie moniste, que notre _morale_ doit se trouver
d'accord, au point de vue de la raison, avec la conception unitaire du
Cosmos que nous avons acquise par la connaissance progressive des
lois de la nature. L'univers infini ne constituant pour notre Monisme
qu'un seul grand Tout, la vie intellectuelle et morale de l'homme ne
forme qu'une partie de ce _Cosmos_ et le rglement conforme  la
nature que nous lui appliquerons ne pourra tre qu'unitaire. _Il n'y a
pas deux mondes distincts et spars_: l'un _physique, matriel_ et
l'autre _moral, immatriel_.

La plupart des philosophes et des thologiens, aujourd'hui encore,
sont d'un tout autre avis; ils affirment avec KANT que le monde moral
est compltement indpendant du monde physique et soumis  de tout
autres lois; par suite, la _conscience morale de l'homme_, en tant que
base de la vie morale, serait compltement indpendante de la
_connaissance scientifique de l'Univers_ et devrait, au contraire,
s'appuyer sur les croyances religieuses. La connaissance du monde
moral doit donc s'effectuer par la _raison pratique_, laquelle croira,
tandis que la connaissance de la Nature ou du monde physique
s'effectuera par la _raison thorique_ pure.

Cet indniable _dualisme_, dont il eut d'ailleurs conscience, fut la
plus grande et la plus _grave faute_ de KANT; elle a eu,  l'infini,
des suites fcheuses, suites dont nous nous ressentons encore
aujourd'hui. Tout d'abord, le _Kant critique_ avait difi le
grandiose et merveilleux palais de la raison pure et montr d'une
faon lumineuse que les trois grands _dogmes centraux de la
Mtaphysique_, le dieu personnel, le libre arbitre et l'me immortelle
n'y pouvaient trouver place nulle part et mme qu'on ne pouvait pas
trouver de preuve rationnelle de leur ralit. Mais, plus tard, le
_Kant dogmatique_ construisit,  ct de ce palais de cristal rel de
la raison pure, le chteau de cartes idal de la raison pratique,
brillant d'un clat trompeur, dans lequel on fit trois nefs imposantes
pour abriter ces trois puissantes desses mystiques. Aprs avoir t
chasses par la grande porte, par la science rationnelle, elles sont
revenues par la petite porte, introduites par la croyance
antirationnelle.

KANT couronna la coupole de sa grande cathdrale de foi par une
trange idole, le clbre _impratif catgorique_, par l,
l'obligation de la loi morale en gnral est _absolument
inconditionne_, indpendante de toute considration de ralit ou de
possibilit; elle s nonce ainsi: Agis toujours de telle sorte que la
maxime de ta conduite (ou le principe subjectif de ta volont) puisse
tre rige en principe d'une lgislation universelle. Tout homme
normal devrait, par suite, avoir le mme sentiment du devoir qu'un
autre. L'anthropologie moderne a cruellement dissip ce beau rve;
elle a montr que, parmi les peuples primitifs, les devoirs taient
encore bien plus diffrents que parmi les peuples civiliss. Toutes
les moeurs, tous les usages que nous considrons comme des fautes
rprhensibles ou comme des crimes pouvantables (le vol, la fraude,
le meurtre, l'adultre, etc.) passent chez d'autres peuples, dans
certaines circonstances, pour des vertus ou mme pour des devoirs.

Quoique la contradiction manifeste des deux Raisons de KANT,
l'antagonisme radical entre la raison _pure_ et la raison _pratique_
ait t reconnue et rfute ds le commencement du sicle elle a
prvalu jusqu' ce jour dans de nombreux milieux. L'cole moderne des
_Nokantiens_ prche, aujourd'hui encore, le retour  Kant avec
insistance, prcisment _ cause de ce dualisme_ bienvenu, et l'Eglise
militante la soutient chaleureusement sur ce point, parce que cela
concorde trs bien avec sa propre foi mystique. Une importante dfaite
n'a commenc pour celle-ci qu'en la seconde moiti du XIXe sicle,
prpare par la science moderne de la nature; les prmisses de la
doctrine de la raison pratique ont t, par suite, renverses. La
cosmologie moniste a dmontr, s'appuyant sur la loi de substance,
qu'il n'y a pas de Dieu personnel; la psychologie compare et
gntique a montr qu'une me immortelle ne peut pas exister et la
physiologie moniste a prouv que l'hypothse du libre arbitre repose
sur une illusion. Enfin la thorie de l'volution nous a fait voir que
les _ternelles lois d'airain de la nature_ qui rgissent le monde
inorganique, valent encore dans le monde organique et dans le monde
moral.

Notre moderne connaissance de la Nature, cependant, n'agit pas
seulement sur la philosophie et la morale d'une manire _ngative_, en
dtruisant le dualisme kantien, elle agit aussi en un sens _positif_,
mettant  sa place le nouvel difice du _Monisme thique_. Elle montre
que le _sentiment du devoir_ chez l'homme, ne repose pas sur un
_impratif catgorique_ illusoire, mais sur le _terrain rel des
instincts sociaux_, que nous trouvons chez tous les animaux suprieurs
vivant en socits. Elle reconnat comme but suprme de la morale
d'tablir une saine harmonie entre l'_gosme_ et l'_altruisme_, entre
l'amour de soi et l'amour du prochain. C'est avant tout au grand
philosophe anglais, SPENCER, que nous devons l'tablissement de cette
morale thique, par la doctrine de l'volution.


=Egosme et altruisme.=--L'homme fait partie du groupe des _vertbrs
sociables_ et il a, par suite, comme tous les animaux sociables, deux
sortes de devoirs diffrents: premirement envers lui-mme et
secondement envers la socit  laquelle il appartient. Les premiers
sont les commandements de _l'amour de soi_ (gosme), les seconds ceux
de _l'amour du prochain_ (altruisme). Ces deux sortes de commandements
naturels sont galement lgitimes, galement normaux et galement
indispensables. Si l'homme veut vivre dans une socit ordonne et s'y
bien trouver, il ne doit pas seulement rechercher son propre bonheur,
mais aussi celui de la communaut  laquelle il appartient et celui de
ses prochains, lesquels constituent cette association sociale. Il
doit reconnatre que leur prosprit fait la sienne et leurs
souffrances les siennes. Cette loi sociale fondamentale est si simple
et d'une ncessit si bien impose par la nature, qu'il est difficile
de comprendre qu'on la puisse contredire, thoriquement et
pratiquement; et cependant, cela se produit aujourd'hui encore, ainsi
que depuis des annes cela s'est produit.


=Equivalence de l'gosme et de l'altruisme.=--L'gale lgitimit de
ces deux penchants de la nature, l'gale valeur morale de l'amour de
soi et de l'amour du prochain, est le _principe fondamental_ le plus
important de _notre morale_. Le but suprme de toute morale
rationnelle est, par suite, trs simple: c'est d'tablir un
_quilibre conforme  la nature entre l'gosme et l'altruisme_,
entre l'amour de soi et l'amour du prochain. La rgle d'or de la loi
morale nous dit: Fais aux autres ce que tu veux qu'ils te fassent.
De ce commandement suprme du Christianisme s'ensuit de soi-mme que
nous avons des devoirs aussi sacrs envers nous-mmes qu'envers notre
prochain. J'ai dj expos en 1892, dans mon _Monisme_, la faon dont
je conois ce principe fondamental et j'ai insist surtout sur trois
propositions importantes: I. Les deux penchants en lutte sont des
_lois de la nature_ galement importantes et galement indispensables
au maintien de la famille et de la socit; l'gosme permet la
conservation de l'_individu_, l'altruisme celle de l'_espce_
constitue par la chane des individus prissables. II. Les _devoirs
sociaux_ que la constitution de la Socit impose aux hommes associs
et par lesquels celle-ci se maintient, ne sont que des formes
d'volution suprieures des _instincts sociaux_ que nous constatons
chez tous les animaux suprieurs vivant en socits (en tant
qu'habitudes devenues hrditaires). III. Pour tout homme civilis,
la _morale_, aussi bien pratique que thorique, en tant que Science
des Normes est lie  la _conception philosophique_ et, partant,
aussi  la _religion_.


=La loi fondamentale thique.=--(La loi d'or de la morale). Notre
principe fondamental de la morale tant bien reconnu, il s'ensuit
immdiatement le suprme commandement de cette morale, ce devoir qu'on
dsigne souvent aujourd'hui du nom de _loi d'or de la morale_ ou, plus
brivement de loi d'or. Le _Christ_ l'a nonce  plusieurs reprises
par cette simple phrase: _Tu aimeras ton prochain comme toi-mme_
(Math., 19, 19; 22, 39, 40: Romains, 139, etc.); l'vangliste MARC
ajoutait trs justement: Il n'y a pas de plus grand commandement que
celui-ci; et MATHIEU disait: Ces deux commandements contiennent
toute la loi et les prophtes. Par ce commandement suprme, notre
_Ethique moniste_ concorde absolument avec la morale _chrtienne_.
Mais nous devons mentionner tout de suite ce fait historique que le
mrite d'avoir pos cette loi fondamentale ne revient pas au Christ,
comme l'affirment la plupart des thologiens chrtiens et comme
l'admettent aveuglment les croyants dpourvus de sens critique.
Cependant cette _rgle d'or_ remonte  plus de cinq sicles avant le
Christ et elle avait t proclame par de nombreux sages de la Grce
et de l'Orient comme la rgle la plus importante de la morale.
PITTAKUS de Mytilne, l'un des sept Sages de la Grce, disait, 620 ans
avant J.-C.: Ne fais pas  ton prochain ce que tu ne voudrais pas
qu'il te ft.--CONFUCIUS, le grand philosophe et fondateur de la
religion de la Chine (qui niait la personnalit de Dieu et
l'immortalit de l'me), disait 500 ans avant J.-C., Fais  chacun
ce que tu voudrais qu'il te ft, et ne fais  personne ce que tu ne
voudrais pas qu'il te ft. Tu n'as besoin que de ce seul commandement;
il est _le fondement de tous les autres_. ARISTOTE enseignait, au
milieu du IVe sicle avant J.-C. Nous devons nous comporter envers
les autres de la manire dont nous dsirons qu'ils se comportent
envers nous. Dans le mme sens et presque dans les mmes termes, la
rgle d'or est encore exprime par THALS, ISOCRATE, ARISTIPPE, le
pythagoricien SEXTUS et autres philosophes de l'antiquit classique,
_plusieurs sicles avant le Christ_. On pourra consulter l-dessus
l'ouvrage excellent de SALADIN: OEuvres compltes de Jehovah, dont
l'tude ne saurait tre trop recommande  tout _thologien_,
cherchant avec _sincrit_ la vrit. Il ressort de ces rapprochements
que la loi d'or fondamentale a une origine _polyphyltique_,
c'est--dire qu'elle a t pose  des poques diffrentes et en
diffrents lieux par plusieurs philosophes et indpendamment l'un de
de l'autre. D'autre part il faut admettre que Jsus a emprunt cette
loi  d'autres sources orientales ( des traditions plus anciennes,
smites, hindoues, chinoises et surtout aux doctrines bouddhistes)
ainsi que la chose est aujourd'hui dmontre pour la plupart des
autres dogmes chrtiens. SALADIN rsume les rsultats de la thologie
critique moderne, en cette phrase: Il n'est pas un principe moral,
raisonnable et pratique, enseign par _Jsus_, qui n'ait pas, dj
avant lui, t enseign par _d'autres_. (Thals, Solon, Socrate,
Platon, Confucius, etc.).


=Morale chrtienne.=--Puisque la loi thique fondamentale existe ainsi
depuis deux mille cinq cents ans et puisque le christianisme en a fait
expressment le prcepte suprme, comprenant tous les autres, qu'il a
plac en tte de sa morale, il semblerait que notre _Ethique moniste_
concorde absolument sur ce point le plus important, non seulement avec
les antiques doctrines morales du paganisme, mais encore avec celles
du christianisme. Malheureusement cette heureuse harmonie est
dtruite par le fait que les vangiles et les ptres de Paul
contiennent beaucoup d'autres doctrines morales qui contredisent
ouvertement ce premier et suprme prcepte. Les thologiens chrtiens
se sont, en vain, efforcs de rsoudre par d'habiles interprtations
ces contradictions frappantes dont ils souffraient[63]. Nous n'avons
donc pas besoin de nous tendre l-dessus; nous ne ferons qu'indiquer
brivement ces cts regrettables de la doctrine chrtienne, qui sont
inconciliables avec la conception moderne, en progrs sur la
chrtienne et qui sont nettement nuisibles, quant  leurs consquences
pratiques. De ce nombre est le mpris de la morale chrtienne pour
l'individu, pour le corps, la nature, la civilisation, la famille et
la femme.

  [63] Cf D. STRAUSS _Gesammelte Schriften_ Auswahl in C. Bnden,
  Bonn 1878. SALADIN _Jehovahs Gesammelte Werke_, 1886.


I. _Le mpris de soi-mme profess par le christianisme._--La plus
importante et la suprme erreur de la morale chrtienne, qui annule
compltement la rgle d'or, c'est l'_exagration_ de l'amour du
prochain aux dpens de l'amour de soi-mme. Le christianisme combat et
rejette en principe l'_gosme_ et pourtant ce penchant de la nature
est absolument indispensable  la conservation de l'individu; on peut
mme dire que l'_altruisme_, son contraire en apparence, n'est au fond
qu'un gosme raffin. Rien de grand, rien de sublime n'a jamais t
accompli sans gosme et sans la _passion_ qui nous rend capable des
grands sacrifices. Seules les _dviations_ de ces penchants sont
rprhensibles. Parmi les prceptes chrtiens qui nous ont t
inculqus dans la premire jeunesse comme importants entre tous et
dont, dans des millions de sermons, on nous fait admirer la beaut, se
trouve cette phrase (Matth. 5, 44): Aimez vos ennemis, bnissez ceux
qui vous maudissent, faites du bien  ceux qui vous hassent, implorez
pour ceux qui vous offensent et vous poursuivent. Ce prcepte est
d'un haut idal, mais il est aussi contraire  la nature que dnu de
valeur pratique. SALADIN (op. cit. p. 205) dit excellemment: Faire
cela est injuste, quand bien mme ce serait possible; et ce serait
quand bien mme impossible, au cas o ce serait juste. Il en va de
mme de l'exhortation: Si quelqu'un prend ta robe, donne lui aussi
ton manteau; c'est  dire, traduit en langage moderne: Si quelque
coquin sans conscience te vole la moiti de ta fortune, donne-lui
encore l'autre moiti ou bien, transpos en politique pratique:
Allemands  l'esprit simple, si les pieux Anglais, l-bas en Afrique,
vous enlvent l'une aprs l'autre vos nouvelles et prcieuses
colonies, donnez-leur, en outre, vos autres colonies--ou mieux encore;
donnez-leur l'Allemagne par-dessus le march! Puisque nous touchons
ici  la politique toute-puissante et tant admire de l'Angleterre
moderne, faisons remarquer, en passant, _la contradiction flagrante_
de cette politique par rapport  toutes les doctrines fondamentales de
la charit chrtienne, que cette grande nation, plus qu'aucune autre,
a toujours _ la bouche_. D'ailleurs le contraste vident entre la
morale recommande _idale_ et altruiste, de l'homme _isol_--et la
morale _relle_, purement goste, des _socits_ humaines, et en
particulier des tats chrtiens civiliss, est un fait connu de tous.
Il serait intressant d'tablir mathmatiquement,  partir de quel
_nombre_ d'hommes runis, l'idal moral altruiste de toute personne
prise isolment, se transforme en son contraire, en la politique
relle purement _goste_ des tats et des nations.

II. _Le mpris du corps profess par le christianisme._--La foi
chrtienne envisageant l'organisme humain d'un point de vue absolument
dualiste et n'assignant  l'me immortelle qu'un sjour passager dans
le corps mortel, il est tout naturel que la premire se soit vu
assigner une bien plus haute valeur que le second. Il s'ensuit cette
ngligence des soins du corps, de l'ducation physique et des soins de
propret, par o le moyen-ge chrtien se distingue, fort  son
dsavantage, de l'antiquit classique et paenne. On ne rencontre pas,
dans la doctrine chrtienne, ces prceptes svres d'ablutions
quotidiennes, de soins minutieux du corps que nous trouvons dans les
religions mahomtane, hindoue ou autres, non seulement tablis
thoriquement, mais encore pratiquement excuts. L'idal du pieux
chrtien, dans beaucoup de clotres, c'est l'homme qui jamais ne se
lave, ni ne s'habille soigneusement, qui ne change jamais son froc
quand il sent mauvais, et qui, au lieu de travailler, passe
paresseusement sa vie dans des prires sans pense, des jenes
ineptes, etc. Rappelons enfin comme de monstrueux excs de ce mpris
du corps, les odieux exercices de pnitence des flagellants et autres
asctes.

III. _Le mpris de la Nature profess par le christianisme._--Une
quantit innombrable d'erreurs thoriques et de fautes pratiques, de
grossirets admises et de lacunes dplorables, prennent leur source
dans le faux _anthropisme du christianisme_, dans la position
exclusive qu'il assigne  l'homme en tant qu'image de Dieu, par
opposition  tout le reste de la Nature. Ceci a contribu  amener,
non seulement un loignement trs prjudiciable  l'gard de notre
merveilleuse mre, la Nature, mais encore un regrettable mpris de
notre part, pour les autres organismes. Le christianisme ignore ce
louable _amour des animaux_, cette piti envers les mammifres, nos
proches et nos amis (les chiens, les chevaux, le btail), qui font
partie des lois morales de beaucoup d'autres religions et, avant tout,
de celle qui est le plus rpandue, du _bouddhisme_. Ceux qui ont
habit longtemps le sud de l'Europe catholique, ont t souvent
tmoins de ces horribles tortures infliges aux animaux et qui
veillent en nous, leurs amis, la plus profonde piti et le plus vif
courroux; et s'il leur est arriv de faire  ces barbares chrtiens,
des reproches de leur cruaut, on leur aura fait cette ridicule
rponse: Quoi, les animaux ne sont pourtant pas des chrtiens! Cette
erreur, malheureusement, a t confirme par DESCARTES qui n'accordait
qu' l'homme une me sentante et la refusait aux animaux. Le
_darwinisme_ nous enseigne que nous descendons directement des
Primates et, si nous remontons plus loin, d'une srie de mammifres,
qui sont nos frres; la physiologie nous dmontre que ces animaux
possdent les mmes nerfs et les mmes organes sensoriels que nous;
qu'ils prouvent du plaisir et de la douleur tout comme nous. Aucun
naturaliste moniste, compatissant, ne se rendra jamais coupable envers
les animaux, de ces mauvais traitements que leur inflige tourdiment
le chrtien croyant qui, dans son dlire anthropique des grandeurs, se
considre comme l'enfant du Dieu de l'amour. En outre, le mpris
radical de la nature prive le chrtien d'une foule des joies
terrestres les plus nobles et avant tout de _l'amour de la Nature_, ce
sentiment si beau et si lev.

IV.--_Le mpris de la civilisation, profess par le
christianisme._--La doctrine du Christ faisant de la terre une valle
de larmes, de notre vie terrestre, sans valeur par elle-mme, une
simple prparation  la vie ternelle dans un au-del meilleur,
cette doctrine se trouvait logiquement amene  exiger de l'homme
qu'il renonce  tout bonheur en cette vie et qu'il fasse peu de cas de
tous les _biens terrestres_ qu'on demande  cette existence. Dans ces
biens terrestres, cependant, rentrent pour l'homme civilis moderne,
les innombrables secours de la chimie, de l'hygine, des moyens de
communication qui rendent, aujourd'hui, notre vie civilise agrable
et plaisante;--dans ces biens terrestres rentrent toutes les
jouissances leves des beaux-arts, de la musique, de la posie, qui
dj pendant le moyen ge chrtien (et en dpit de ses principes)
avaient atteint un brillant panouissement et que nous apprcions si
hautement, en tant que biens idals;--dans ces biens terrestres
rentrent enfin les inapprciables progrs de la science et surtout de
la connaissance de la nature dont le dveloppement inespr permet 
notre XIXe sicle d'tre fier  juste titre. Tous ces biens
terrestres d'une culture raffine auxquels nous attachons la plus
haute valeur dans notre conception moniste, sont, dans la doctrine
chrtienne, sans valeur aucune, rprhensibles mme en grande partie,
et la morale chrtienne rigoureuse doit dsapprouver la recherche de
ces biens, juste autant que notre thique humaniste l'approuve et la
recommande. Le christianisme se montre donc encore, sur ce domaine
pratique, hostile  la culture, et la lutte que la civilisation et la
science moderne sont obliges de soutenir contre lui, est encore en ce
sens _la lutte pour la civilisation_.

V.--_Le mpris de la famille profess par le christianisme._--Un des
points les plus dplorables de la morale chrtienne, c'est le peu de
cas qu'elle fait de la _vie de famille_, c'est--dire de cette vie
commune, conforme  la nature, partage avec ceux qui nous sont le
plus proches par le sang, et qui est aussi indispensable  l'homme
normal qu' tous les animaux suprieurs sociables. La famille passe
 bon droit chez nous pour la base de la socit et la vie de la
famille honnte, pour la premire condition d'une vie sociale
florissante. Tout autre tait l'opinion du Christ, dont le regard,
dirig vers l'au-del, faisait aussi peu de cas de la femme et de la
famille que de tous les autres biens de cette vie. Les vangiles ne
nous disent que trs peu de chose des rares points de contact du
Christ avec ses parents ou ses frres et soeurs; ses rapports avec sa
mre, Marie, n'taient nullement aussi tendres et intimes que des
milliers de beaux tableaux nous reprsentent les choses, _embellies
par la posie_; lui-mme n'tait pas mari. L'amour sexuel, qui est
pourtant le premier fondement de la constitution de la famille,
semblait plutt  Jsus un mal ncessaire. Son aptre le plus zl,
PAUL, allait plus loin encore, quand il dclarait que ne pas se marier
valait mieux que se marier: Il est bon pour l'homme de ne point
toucher une femme (1 Corinth. 7, 1, 28-38). Si l'humanit suivait ce
bon conseil, il est sr qu'elle serait bientt dlivre de toute
souffrance et de toute douleur terrestre; par cette cure radicale,
elle s'teindrait dans l'espace d'un sicle.

VI.--_Le mpris de la femme profess par le christianisme._--Le Christ
lui-mme n'ayant pas connu l'amour de la femme, ignora toujours
personnellement ce dlicat anoblissement de ce qui fait le fond de la
nature humaine et qui ne jaillit que par une intime communaut de vie
entre l'homme et la femme. Les rapports sexuels intimes, sur lesquels
seuls repose la perptuit de l'espce humaine sont aussi importants
pour l'amour lev, que la pntration intellectuelle des deux sexes
et le complment rciproque que chacun des deux fournit  l'autre,
tant dans les besoins pratiques de la vie quotidienne, que dans les
fonctions idales les plus leves de l'activit psychique. Car
l'homme et la femme sont deux organismes diffrents mais d'gale
valeur, ayant chacun ses avantages et ses dfectuosits. Plus la
culture est alle se dveloppant, plus a t reconnue cette valeur
idale de l'amour sexuel et plus est alle croissant l'estime pour la
femme, surtout dans la race germanique; n'est-ce pas la source d'o
ont jailli les plus belles fleurs de la posie et de l'art? Ce point
de vue, au contraire, est rest tranger au Christ, comme  presque
toute l'antiquit; il partageait l'opinion gnralement rpandue en
_Orient_, selon laquelle la femme est infrieure  l'homme et le
commerce avec elle impur. La nature offense s'est terriblement
venge de ce mpris, dont les tristes consquences, principalement
dans l'histoire de la civilisation du moyen-ge papiste, sont
inscrites en lettres de sang.


=Morale papiste.=--La merveilleuse hirarchie du papisme romain, qui
ne ngligeait aucun moyen pour s'assurer la domination absolue des
esprits, trouva un excellent instrument dans l'exploitation de cette
ide d'impuret et dans la propagation de cette thorie asctique
que l'abstention de tout commerce avec la femme constituait en
soi-mme une vertu. Ds les premiers sicles aprs Jsus-Christ,
beaucoup de prtres s'abstinrent volontairement du mariage et bientt
la valeur prsume de ce _clibat_ augmenta tellement qu'on le dclara
obligatoire. L'immoralit qui, par suite, se propagea, est un fait
universellement connu depuis les recherches rcentes de l'histoire de
la civilisation[64]. Ds le Moyen-Age, la sduction des femmes et des
filles honntes par le clerg catholique (la confession jouait l un
rle important) tait un sujet public de mcontentement; beaucoup de
communauts insistaient pour que, dans le but d'viter ces dsordres,
on permit aux chastes prtres, le _concubinat_! C'est d'ailleurs ce
qui se produisit, sous diverses formes, souvent fort romantiques.
C'est ainsi, par exemple, que la loi canonique exigeant que la
cuisinire du prtre n'et pas moins de quarante ans, fut trs
judicieusement interprte en ce sens, que le chapelain prenait deux
cuisinires, l'une  la cure, l'autre dehors; si l'une avait 24 ans
et l'autre 18, cela faisait en tout 42, c'est--dire 2 ans de plus
qu'il n'tait ncessaire. Pendant les conciles chrtiens, o les
hrtiques incroyants taient brls vifs, les cardinaux et les
vques assembls festoyaient avec toute une troupe de filles de joie.
Les dsordres publics et privs du clerg catholique taient devenus
si impudents et constituaient un danger gnral si grand, que dj
avant LUTHER l'indignation tait universelle et qu'on rclamait 
grands cris une Rforme de l'Eglise dans ses chefs et dans ses
membres. On sait d'ailleurs que ces moeurs immorales existent
aujourd'hui encore (quoique plus clandestines) dans les pays
catholiques. Autrefois, on en revenait toujours, de temps  temps, 
proposer la suppression dfinitive du clibat, par exemple dans les
Chambres du Duch de Bade, de la Bavire, du Hesse, de la Saxe et
d'autres pays. Malheureusement, jusqu'ici, cela a t en vain! Au
Reichstag allemand, o le centre ultramontain propose aujourd'hui les
moyens les plus ridicules pour viter l'immoralit sexuelle, aucun
parti ne pense encore  demander l'abolition du clibat dans
l'intrt de la morale publique. Le prtendu _libralisme_ et la
_social-dmocratie_ utopiste briguent les faveurs de ce centre!

  [64] CF. Les histoires de la civilisation de Kolb, Hellwald,
  Scheer, etc.

L'tat civilis moderne, qui ne doit pas seulement lever  un degr
suprieur la vie pratique du peuple, mais aussi sa vie morale, a le
droit et le devoir de faire cesser un tat de choses si indigne et
qui est nuisible  tous. Le _clibat obligatoire_ du clerg catholique
est aussi pernicieux et immoral que la _confession auriculaire_ et le
_commerce des indulgences_; ces trois institutions n'ont _rien_  voir
avec le _christianisme originel_; toutes trois insultent  la pure
morale chrtienne; toutes trois sont d'indignes inventions du
_papisme_, combines en vue de maintenir son absolue puissance sur les
masses crdules et de les exploiter matriellement autant que
possible.

La Nmsis de l'histoire prononcera tt ou tard, contre le papisme
romain un chtiment terrible et les millions d'hommes  qui cette
religion dgnre aura enlev les joies de la vie, serviront  lui
porter, au XXe sicle, le coup mortel--du moins dans les vritables
tats civiliss. On a rcemment calcul que le nombre d'hommes ayant
perdu la vie dans les perscutions papistes contre les hrtiques,
pendant l'Inquisition, les guerres de religion, etc., s'levait bien
au-del de dix millions. Mais que signifie ce nombre  cot de celui,
dix fois plus grand, des malheureux qui sont devenus les victimes
_morales_ des rglements et de la domination des prtres de l'Eglise
chrtienne dgnre,-- ct du nombre infini de ceux dont la haute
vie intellectuelle a t tue par cette religion, dont la conscience
nave a t torture, la vie de famille brise par elle? Vraiment, le
mot de GOETHE dans son superbe pome La fiance de Corinthe est bien
digne d'tre mdit:

    Des victimes tombent; ni l'agneau ni le taureau
    Mais _des victimes humaines, spectacle inou_!


=Etat et Eglise.=--Dans la grande _lutte pour la civilisation_ qui,
par suite de ce triste tat de choses, doit toujours tre poursuivie,
le premier but que l'on devrait se proposer devrait tre la
_sparation complte de l'Eglise et de l'Etat_. L'Eglise libre doit
exister dans l'Etat libre, c'est--dire toute Eglise doit tre libre
dans l'exercice de son culte et de ses crmonies, de mme que dans la
construction de ses pomes fantaisistes et de ses dogmes
superstitieux-- la _condition_, cependant, qu'elle ne menace pas par
l l'ordre public ni la moralit. Et alors le mme droit doit rgner
pour tous! Les communauts libres et les socits religieuses monistes
doivent tre tolres et laisses libres de leurs actes, tout comme
les associations protestantes librales ou les communauts
ultramontaines orthodoxes. Mais, pour tous les croyants de ces
confessions diffrentes, la _religion doit rester chose prive_;
l'Etat ne doit que la surveiller et empcher ses carts, mais il ne
doit ni l'opprimer ni la soutenir. Avant tout, les contribuables ne
devraient pas tre tenus de donner leur argent pour le maintien et la
propagation d'une _croyance_ trangre, qui, d'aprs leur conviction
sincre, n'est qu'une _superstition_ funeste. Dans les Etats-Unis
d'Amrique la sparation complte de l'Eglise et de l'Etat est, en
ce sens, depuis longtemps ralise et cela  la satisfaction de tous
les intresss. Cela a entran, dans ce pays, la sparation non
moins importante de l'Eglise et de l'Ecole, raison capitale,
incontestablement, du puissant essor que la science et la vie
intellectuelle suprieure, en gnral, ont pris en ces derniers temps
en Amrique.


=Eglise et Ecole.=--Il va de soi que l'abstention de l'Eglise dans les
choses de l'Ecole, ne doit frapper que la _confession_, la forme
spciale de croyance que le cycle lgendaire de chaque Eglise a
constitue au cours du temps. Cet enseignement confessionnel est
chose toute prive, c'est un devoir qui incombe aux parents ou aux
tuteurs, ou bien aux prtres et prcepteurs en qui les premiers ont
mis personnellement leur confiance. Mais  la place de la confession
limine, il reste  l'cole deux importants sujets d'enseignement:
premirement, la morale moniste et secondement, l'histoire compare
des religions. La nouvelle _Esthtique moniste_, difie sur le
fondement solide de la connaissance moderne de la nature--et avant
tout de la _doctrine de l'volution_--a fourni matire, en ces trente
dernires annes,  une littrature trs tudie[65]. Notre nouvelle
_histoire compare des religions_ se rattache, naturellement, 
l'enseignement lmentaire, tel qu'il existe actuellement, de
l'histoire de la Bible et de la mythologie de l'antiquit grecque et
romaine. Tous deux restent, comme jusqu' ce jour, des lments
essentiels dans l'ducation de l'esprit. Ce qui se comprend dj par
ce seul fait, que tout notre _art plastique_, domaine principal de
notre _Esthtique moniste_, est intimement ml aux mythologies
chrtienne, hellnique et romaine. Une diffrence essentielle sera
seule introduite dans l'enseignement: c'est que les lgendes et mythes
chrtiens ne seront plus prsents comme des _vrits_, mais comme
des _fantaisies potiques_, au mme titre que les grecs et les
romains; la haute valeur du contenu thique et esthtique qu'ils
renferment ne sera pas pour cela diminue, mais accrue. Quant  la
_Bible_, ce Livre des livres, elle ne devrait tre mise entre les
mains des enfants que sous forme d'extraits soigneusement choisis
(sous forme de Bible scolaire); on viterait ainsi que l'imagination
enfantine ne soit souille des nombreuses histoires impures et rcits
immoraux dont l'Ancien Testament, en particulier, est si riche.

  [65] Cf. les ouvrages prcdemment cits de _Spencer_, _Carneri_,
  _Vetter_, _Ziegler_, _Ammon_, _Nordau_, etc.


=tat et cole.=--Aprs que notre tat civilis moderne se sera
dlivr et l'cole avec lui, des chanes o l'glise les tenait
esclaves, il ne pourra que mieux consacrer ses forces et ses soins 
l'organisation de l'_cole_. Nous avons d'autant mieux pris conscience
de l'inapprciable valeur d'une bonne instruction, qu'au cours du XIXe
sicle, toutes les branches de la culture sont alles se dployant
plus richement et ralisant des progrs plus grandioses. Mais
l'volution des mthodes d'enseignement est loin d'avoir march du
mme pas. La ncessit d'une _rforme scolaire_ gnrale se fait
sentir  nous toujours plus vive. Sur cette grave question galement
on a beaucoup crit au cours de ces quarante dernires annes. Nous
nous contenterons de relever quelques-uns des points de vue gnraux
qui nous ont paru les plus importants: 1 dans l'enseignement tel
qu'on l'a donn jusqu' nos jours, c'est l'_homme_ qui a jou le rle
principal et en particulier l'tude grammaticale de sa _langue_;
l'tude de la Nature a t compltement nglige; 2 dans l'cole
moderne, la _nature_ deviendra l'objet principal des tudes; l'homme
devra se faire une ide juste du monde dans lequel il vit; il ne devra
pas rester en dehors de la Nature ou en opposition avec elle, mais il
devra s'apparatre comme son produit le plus lev et le plus noble;
3 l'tude des _langues classiques_ (latin et grec) qui a absorb
jusqu'ici la plus grande partie du temps et du travail des lves,
demeure sans doute prcieuse mais doit tre fort restreinte et rduite
aux lments (le grec facultatif, le latin obligatoire); 4 il n'en
faudra cultiver que plus, dans toutes les coles suprieures, les
_langues modernes_ des peuples civiliss (l'anglais et le franais
obligatoires, mais l'italien facultatif); 5 l'enseignement de
l'histoire doit s'attacher davantage  la vie intellectuelle,  la
civilisation intrieure et moins  l'histoire extrieure des peuples
(sort des dynasties, guerres, etc.); 6 les grands traits de la
_doctrine de l'volution_ doivent tre enseigns conjointement avec
ceux de la _cosmologie_, la gologie en mme temps que la gographie,
l'anthropologie avec la biologie; 7 les grands traits de la
_biologie_ doivent tre possds par tout homme instruit;
l'enseignement de la contemplation moderne favorise l'attrayante
initiation aux sciences biologiques (anthropologie, zoologie,
botanique). Au commencement, on partira de la systmatique descriptive
(simultanment avec l'oecologie ou bionomie), plus tard, on y ajoutera
des lments d'anatomie et de physiologie; 8 en outre tout homme
instruit devra connatre les grands points de la _physique_ et de la
_chimie_, de mme que leur validation exacte par les mathmatiques; 9
tout lve devra apprendre  bien _dessiner_ et  le faire d'aprs
nature; si possible il peindra aussi  l'aquarelle. Les esquisses de
dessins et d'aquarelles d'aprs nature (de fleurs, d'animaux, de
paysages, de nuages, etc.), veillent non seulement l'intrt pour la
Nature et conservent le souvenir du plaisir prouv  la contempler,
mais, en outre, ce n'est que comme cela que les lves apprennent 
bien _voir_ et  _comprendre_ ce qu'ils ont vu; 10 on devra consacrer
beaucoup plus de soin et de temps qu'on ne l'a fait jusqu'ici 
l'_ducation corporelle_,  la gymnastique et  la natation; il y aura
avantage  faire chaque semaine, des _promenades_ en commun et 
entreprendre chaque anne, pendant les vacances, plusieurs _voyages 
pied_; la leon de contemplation, qui s'offrira dans ces
circonstances, aura la plus grande valeur.

Le but principal de la culture suprieure donne dans les coles est
rest jusqu' ce jour, dans la plupart des tats civiliss, la
prparation  la profession ultrieure, l'acquisition d'une certaine
dose de connaissances et le dressage aux devoirs de citoyen. L'cole
du XXe sicle, au contraire, poursuivra comme but principal, le
dveloppement de la _pense indpendante_, la claire comprhension des
choses acquises et la dcouverte de l'enchanement naturel des
phnomnes. Puisque l'tat civilis moderne reconnat  tout citoyen
un droit gal  l'ligibilit, il doit aussi lui fournir les moyens,
par une bonne prparation donne  l'cole, de dvelopper son
intelligence afin que chacun l'emploie raisonnablement pour le plus
grand bien de tous.


Opposition des principes fondamentaux

  ~DANS LE DOMAINE DE LA PHILOSOPHIE MONISTE~

  ~ET DANS CELUI DE LA PHILOSOPHIE DUALISTE~

  1. =Monisme= (_Conception             | 1. =Dualisme= (_Conception
  unitaire_): Le monde corporel         | dualiste_): Le monde corporel
  matriel et le monde spirituel        | matriel et le monde spirituel
  immatriel forment un Univers unique, | immatriel forment deux domaines
  insparable et qui comprend tout.     | compltement distincts
                                        | (compltement indpendants l'un
                                        | de l'autre).
                                        |
  2. =Panthisme= (et _Athisme_),      | 2. =Thisme= (et _Disme_), _Deus
  _Deus intramundanus_: Le monde et     | extramundanus_: Dieu et le monde
  Dieu sont une seule substance (la     | sont deux substances distinctes
  matire et l'nergie sont des         | (la matire et l'nergie ne sont
  attributs insparables).              | que partiellement unies).
                                        |
  3. =Gntisme= (_Evolutionnisme_),    | 3. =Cratisme= (_Dmiurgique_),
  _Thorie de l'volution_: Le Cosmos   | _Thorie de la cration_: Le
  (Univers) est ternel et infini,      | Cosmos (_Universum_) n'est ni
  n'a jamais t cr et volue         | ternel, ni infini, mais a t
  d'aprs des lois naturelles           | tir une fois (ou plusieurs fois)
  ternelles.                           | du nant par Dieu.
                                        |
  4. =Naturalisme= (et _Rationalisme_): | 4. =Supranaturalisme= (et
  La _loi de substance_ (conservation   | _Mysticisme_): La _loi de
  de la matire et de l'nergie)        | substance_ ne rgit qu'une partie
  rgit tous les phnomnes sans        | de la nature; les phnomnes de
  exception; tout se ramne  des       | la vie intellectuelle en sont
  choses naturelles.                    | indpendants et sont surnaturels.
                                        |
  5. =Mcanisme= (et _Hylozosme_):     | 5. =Vitalisme= (et _Thologie_):
  Il n'existe pas de _force vitale      |  _La force vitale_ (_vis
  spciale_ qui puisse se poser         | vitalis_) agit dans la nature
  indpendante en face des forces       | organique conformment  un but,
  physiques et chimiques.               | indpendante des forces physiques
                                        | et chimiques.
                                        |
  6. =Thanatisme= (_Croyance en la      | 6. =Athanisme= (_Croyance en
  mortalit_): L'me de l'homme         | l'immortalit_): L'me de l'homme
  n'est pas une substance indpendante, | est une substance indpendante,
  immortelle, mais elle                 | immortelle, cre par une voie
  est issue, par des voies naturelles,  | surnaturelle, partiellement ou
  de l'me animale: c'est un complexus  | compltement indpendante des
  de fonctions crbrales.              | fonctions crbrales.




CHAPITRE XX

Solution des nigmes de l'Univers.

  COUP D'OEIL RTROSPECTIF SUR LES PROGRS DE LA CONNAISSANCE
     SCIENTIFIQUE DE L'UNIVERS AU XIXE SICLE.--RPONSES DONNES
     AUX NIGMES DE L'UNIVERS PAR LA PHILOSOPHIE NATURELLE MONISTE.

    Vaste Univers et longue vie,
    Effort sincre poursuivi pendant de nombreuses annes
    Toujours scrut, toujours fond
    Jamais achev, souvent arrondi;
    L'ancien conserv fidlement,
    Le nouveau amicalement accueilli...
    L'esprit serein, le but noble
    Allons! On avancera bien un peu!

    GOETHE.




SOMMAIRE DU CHAPITRE XX

  Coup d'oeil rtrospectif sur les progrs du XIXe sicle vers la
     solution des nigmes de l'Univers.--I. Progrs de l'astronomie
     et de la cosmologie. Unit physique et chimique de
     l'Univers.--Mtamorphose du Cosmos.--Evolution des systmes
     plantaires.--Analogie des processus phylogntiques sur la
     Terre et dans les autres plantes.--Habitants organiques des
     autres corps clestes.--Alternance priodique des formations
     cosmiques.--II. Progrs de la gologie et de la
     palontologie.--Neptunisme et vulcanisme.--Thorie de la
     continuit.--III. Progrs de la physique et de la chimie.--IV.
     Progrs de la biologie.--Thorie cellulaire et thorie de la
     descendance.--V. Anthropologie.--Origine de
     l'homme.--Considrations gnrales finales.


LITTRATURE

   W. GOETHE.--_Faust._ _Dieu et le Monde._ _Promthe._ _Sur les
   Sciences naturelles en gnral._

   ALEX. HUMBOLDT.--_Kosmos. Entwurf einer physischen
   Weltbeschreibung._

   CARUS STERNE (E. KRAUSE).--_Werden und Vergehen._ (4te Aufl.
   Berlin, 1899.)

   W. BLSCHE.--_Entwickelungsgeschichte der Natur._ (2 Bde. 1896.)

   G. HART.--_Der neue Gott. Ein Ausblick auf das neue Jahrhundert_
   (Leipzig, 1899).

   G. G. VOGT.--_Entstehen und Vergehen der Welt auf Grund eines
   einheitlichen Substanz-Begriffes_ (2te Aufl. Leipzig, 1897).

   G. SPICKER.--_Der Kampf zweier Weltanschauungen. Eine Kritik der
   alten und neuesten Philosophie, mit Einschluss der christlichen
   Offenbarung_ (Stuttgart, 1898).

   L. BCHNER.--_An Sterbelager des Jahrhunderts. Blicke eines
   freien Denkers aus der Zeit in Die Zeit_ (1898).

   E. HAECKEL.--_Histoire de la Cration naturelle_ (Trad.
   Letourneau).


Parvenus au terme de nos tudes philosophiques sur les Enigmes de
l'Univers, nous pouvons avec confiance tenter de rpondre  cette
grave question: Dans quelle mesure nous sommes-nous approchs de leur
solution? Que valent les progrs inous qu'a faits le XIXe sicle
finissant dans la vritable connaissance de la nature? Et quels
horizons nous entr'ouvrent-ils pour l'avenir, pour le dveloppement
ultrieur de notre conception du monde, pendant le XXe sicle au seuil
duquel nous sommes parvenus? Tout penseur non prvenu, qui aura pu
suivre quelque peu les progrs rels de nos connaissances empiriques
et l'interprtation que nous en avons donne  la lumire d'une
philosophie unitaire, partagera notre opinion: le XIXe sicle a
accompli dans la connaissance de la nature et dans la comprhension de
son essence, de plus grands progrs que tous les sicles antrieurs;
il a rsolu beaucoup et d'importantes nigmes de l'Univers qui, 
son aurore, passaient pour insolubles; il nous a dvoil, dans la
Science et dans la connaissance, de nouveaux domaines, dont l'homme ne
souponnait pas l'existence il y a cent ans. Avant tout, il a mis
nettement devant nos yeux le but lev de la _Cosmologie moniste_ et
nous a montr le chemin qui seul nous en rapprochera, le chemin de
l'tude exacte, empirique des _faits_ et de la connaissance gntique,
critique de leurs _causes_. La grande loi abstraite de la _causalit
mcanique_ dont notre _loi cosmologique fondamentale_, la _loi de
substance_, n'est qu'une autre expression concrte, rgit maintenant
l'Univers aussi bien que l'esprit humain; elle est devenue l'toile
conductrice sre et fixe, dont la claire lumire nous indique la route
 travers l'obscur labyrinthe des innombrables phnomnes isols. Pour
nous en convaincre, nous allons jeter un rapide coup d'oeil
rtrospectif sur les tonnants progrs qu'ont faits, en ce mmorable
sicle, les branches principales des Sciences Naturelles.


I. =Progrs de l'astronomie.=--La Science du Ciel est la plus
ancienne, comme celle de l'homme la plus rcente des Sciences
naturelles. L'homme n'a appris  connatre et lui-mme et sa propre
essence, avec une entire clart que dans la seconde moiti de notre
sicle, tandis qu'il possdait dj sur le Ciel toil, le mouvement
des plantes, etc., des connaissances merveilleuses, depuis plus de
quatre mille cinq cents ans. Les anciens Chinois, Indiens, Egyptiens
et Chaldens, dans leur lointain Orient, connaissaient ds lors mieux
l'astronomie des sphres que la plupart des chrtiens cultivs de
l'Occident quatre mille ans plus tard. Dj en l'an 2697 avant
Jsus-Christ, en Chine, une clipse de soleil avait t observe
astronomiquement et onze cents ans avant Jsus-Christ, au moyen d'un
gnomon, l'inclinaison de l'cliptique dtermine, tandis que le Christ
lui-mme (le fils de Dieu) n'avait, comme on sait, aucune
connaissance astronomique mais jugeait, au contraire, le Ciel et la
Terre, la Nature et l'homme du point de vue gocentrique et
anthropocentrique le plus troit. On considre d'ordinaire, et  bon
droit, comme le plus grand des progrs accomplis en astronomie, le
systme hliocentrique du monde de COPERNIC, dont l'ouvrage grandiose:
_De revolutionibus orbium coelestium_ provoqua  son tour la plus
grande rvolution dans les ttes pensantes. En mme temps qu'il
renversait le systme gocentrique du monde, admis depuis PTOLME, il
supprimait tout point d'appui  la pure conception chrtienne, qui
faisait de la terre le centre du monde et de l'homme un souverain
semblable  Dieu. Il est donc logique que le clerg chrtien, et  sa
tte le pape de Rome, aient attaqu avec la dernire violence la
rcente et inapprciable dcouverte de COPERNIC. Cependant elle se
fraya bientt un chemin, aprs que KEPLER et GALILE eurent fond sur
elle la vraie mcanique cleste et que NEWTON lui et donn, par sa
thorie de la gravitation, une base mathmatique inbranlable (1686).

Un autre progrs immense, embrassant tout l'Univers, fut
l'introduction de l'_ide d'volution_ en astronomie; ce progrs fut
accompli en 1755 par KANT, alors trs jeune encore, et qui, dans sa
hardie _Histoire naturelle gnrale et Thorie du Ciel_ entreprit de
traiter d'aprs les principes de NEWTON, non seulement de la
_composition_, mais encore de l'_origine mcanique_ du systme
cosmique tout entier. Grce au grandiose _Systme du monde_, de
LAPLACE, qui tait arriv, indpendamment de KANT, aux mmes ides sur
la formation du monde,--cette nouvelle _Mcanique cleste_ fut fonde
en 1796 et si solidement tablie qu'on et pu croire que notre XIXe
sicle ne pourrait rien apporter d'essentiellement nouveau dans ce
dpartement de la connaissance, qui et une importance gale. Et
pourtant il reste  notre sicle la gloire d'avoir, ici aussi, fray
des voies toutes nouvelles et d'avoir tendu infiniment, dans
l'Univers, la porte de nos regards. Par la dcouverte de la
photographie et de la photomtrie, mais surtout de l'analyse spectrale
(par BUNSEN et KIRCHHOFF, 1860) la physique et la chimie ont pntr
dans l'astronomie et par l nous avons acquis des donnes
cosmologiques d'une immense porte. Il en ressort cette fois, avec
certitude, que la _matire_ est la mme dans tout l'Univers et que ses
proprits physiques et chimiques ne sont pas diffrentes, dans les
toiles les plus loignes, de ce qu'elles sont sur notre terre.

La conviction moniste de l'_unit physique et chimique du Cosmos
infini_, que nous avons acquise ainsi, est certainement une des
connaissances gnrales les plus prcieuses dont nous soyons
redevables  l'_Astrophysique_, cette branche rcente de l'astronomie
dans laquelle s'est illustr, en particulier, F. ZOLLNER[66]. Une
autre connaissance, non moins importante et acquise  l'aide de la
prcdente, c'est celle de ce fait que les mmes lois d'volution
mcanique qui gouvernent notre terre valent encore partout dans
l'Univers infini. Une puissante _mtamorphose du Cosmos_ embrassant
tout s'accomplit sans interruption dans toutes les parties de
l'Univers aussi bien dans l'histoire gologique de notre terre, aussi
bien dans l'histoire gnalogique de ses habitants que dans l'histoire
des peuples et dans la vie de chaque homme en particulier. Dans une
partie du Cosmos, nous dcouvrons, avec nos tlescopes perfectionns,
d'normes nbuleuses faites de masses gazeuses, incandescentes,
infiniment subtiles; nous les tenons pour les _germes_ de corps
clestes loigns de milliards de milles et que nous concevons tre au
premier stade de leur volution. Dans une partie de ces germes
stellaires, les lments chimiques ne sont probablement pas encore
spars, mais runis,  une temprature extraordinairement leve,
value  plusieurs millions de degrs, en un _lment primordial_
(_Prothyl_); peut-tre mme la _substance_ primordiale n'est-elle ici,
en partie, pas encore diffrencie en masse et ther. Dans
d'autres parties de l'Univers, nous trouvons des toiles qui sont
dj, par suite de refroidissement,  l'tat de liquide brlant,
d'autres qui sont dj congeles; nous pouvons dterminer
approximativement leurs stades respectifs d'volution d'aprs leurs
diffrentes couleurs. Nous voyons, en outre, des toiles qui sont
entoures d'aroles et de lunes, comme notre Saturne; nous
reconnaissons, dans le brillant anneau nbuleux, le germe d'une
nouvelle lune qui s'est dtache de la plante mre, comme celle-ci du
soleil.

  [66] F. ZOLLNER _Ueber die Natur der Kometen. Beitrage zur
  Geschichte und Theorie der Erkenntniss._ 1871.

Pour beaucoup d'toiles fixes, dont la lumire met des milliers
d'annes  nous parvenir, nous pouvons admettre avec certitude, que
ce sont des _soleils_, pareils  notre Pre Soleil et qu'ils sont
entours de plantes et de lunes, pareils  ceux de notre propre
systme solaire. Nous pouvons, en outre, prsumer que des milliers de
ces plantes se trouvent  peu prs au mme degr d'volution que
notre terre, c'est--dire  un ge o la temprature de la superficie
varie entre le degr de conglation et le degr d'bullition de l'eau,
c'est--dire o l'eau peut exister  l'tat de gouttes liquides. Il
devient par suite possible  l'_acide carbonique_, ici comme sur la
terre, de former avec les autres lments des combinaisons trs
complexes et parmi ces composs azots peut se dvelopper le _plasma_,
cette merveilleuse _substance vivante_, que nous avons reconnu
concentrer en elle seule toutes les proprits de la vie organique.

Les _Monres_ (par exemple les _Chromaces_ et les _Bactries_)
constitues exclusivement par ce _protoplasma_ primitif et qui
proviennent, par _gnration spontane_ (_Archigonie_) de ces
nitrocarbonates inorganiques, peuvent avoir suivi, sur beaucoup
d'autres plantes, la marche volutive qu'elles ont suivie sur la
ntre; tout d'abord se sont constitues, par la diffrenciation de
leurs corps plasmique homogne en un _noyau_ (_Karyon_) interne et un
_corps cellulaire_ (_Cytosoma_) externe, les plus simples des
_cellules_ vivantes. Mais l'analogie qui se retrouve dans la vie de
toutes les cellules--aussi bien des cellules vgtales _plasmodomes_
que des cellules animales _plasmophages_--nous autorise  conclure que
la suite de l'histoire gnalogique est encore la mme dans beaucoup
d'astres que sur notre terre,--naturellement en prsupposant les mmes
troites limites de temprature, celles dans lesquelles l'eau reste 
l'tat de gouttes liquides; pour les corps clestes  l'tat de
liquide brlant, o l'eau est  l'tat de vapeur et pour les corps
congels, o elle est  l'tat de glace, la vie organique y est chose
impossible.


=L'analogie de la phylognie=, cette analogie dans l'volution
gnalogique, que nous pouvons par suite admettre pour beaucoup
d'astres parvenus au mme stade d'volution biogntique, offre
naturellement  l'imagination cratrice, un vaste champ de
spculations attrayantes. Un de ses sujets de prdilection, depuis
longtemps, c'est la question de savoir si des _hommes_ ou des
organismes analogues, peut-tre suprieurs  nous, habitent d'autres
plantes? Parmi les nombreux ouvrages qui essaient de rpondre  cette
question pendante, ceux de l'astronome parisien, C. FLAMMARION, en
particulier, ont trouv rcemment des lecteurs nombreux: ils se
distinguent par la richesse de la fantaisie et la vivacit des
peintures en mme temps que par une regrettable insuffisance de
critique et de connaissances biologiques. Dans la mesure o nous
pouvons,  l'heure actuelle, rpondre  cette question, nous pouvons
nous reprsenter les choses  peu prs ainsi qu'il suit: I. Il est
trs vraisemblable que sur quelques plantes de notre systme (Mars et
Vnus) et sur beaucoup de plantes d'autres systmes solaires, le
processus biogntique est le mme que sur notre terre; tout d'abord
se sont produites, par archigonie, des monres simples, lesquelles ont
donn naissance  des protistes monocellulaires (d'abord les plantes
primitives plasmodomes, plus tard les animaux primitifs,
plasmophages). II. Il est trs vraisemblable qu'au cours ultrieur de
l'volution, ces protistes monocellulaires ont constitu d'abord des
colonies cellulaires, sociales (Cnobies), plus tard des plantes et
des animaux  tissus (Mtaphytes et Mtazoaires). III. Il est encore
trs vraisemblable que, dans le rgne vgtal, sont apparus d'abord
les Tallophytes (algues et champignons), puis les diaphytes (mousses
et fougres), enfin les autophytes (les plantes phanrogames,
gymnospermes et angiospermes). IV. Il est vraisemblable, de mme, que
dans le rgne animal galement, le processus biogntique a suivi une
marche analogue, que des Blastads (Catallactes) ont volu d'abord
les Gastrads, puis de ceux-ci, les animaux infrieurs (Clentrs)
et plus tard les animaux suprieurs (Clomaris). V. Il est trs
douteux, par contre, que les groupes distincts d'animaux suprieurs
(comme de plantes suprieures) parcourent, dans d'autres plantes,
une marche volutive analogue  celle qu'ils parcourent sur notre
terre. VI. En particulier, il est fort peu certain que des vertbrs
existent en dehors de la terre et que, par suite de leur mtamorphose
phyltique, au cours de millions d'annes, des mammifres soient
apparus et l'homme  leur tte, comme cela a eu lieu sur la terre; il
faudrait alors que des millions de transformations se soient rptes
en d'autres plantes, exactement comme ici-bas. VII. Il est au
contraire, bien plus vraisemblable qu'il s'y est dvelopp d'autres
types de plantes et d'animaux suprieurs, trangers  notre terre,
peut tre aussi provenant d'une souche animale suprieure aux
vertbrs par sa capacit plastique, des tres suprieurs, dpassant
de beaucoup les hommes terrestres en intelligence et en force de
pense. VIII. La possibilit que nous entrions jamais en contact
direct avec ces habitants des autres plantes semble exclue par la
grande distance qui spare notre terre des autres corps clestes et
par l'absence de l'air atmosphrique indispensable, dans
l'inter-espace que remplit seul l'ther.

Tandis que beaucoup d'astres en sont, probablement, au mme stade
d'volution biogntique que notre terre (depuis au moins cent
millions d'annes), d'autres sont dj plus avancs et s'approchent,
dans leur vieillesse plantaire de leur fin, de la mme fin qui
attend srement notre terre. Grce au rayonnement de la chaleur dans
le froid espace cosmique, la temprature, peu  peu, s'abaisse
tellement que toute l'eau liquide se congle en glace; par l cesse la
possibilit de la vie organique. En mme temps, la masse des corps
clestes en rotation se contracte toujours davantage; la rapidit de
leur rvolution circulaire se modifie lentement. Les orbites des
plantes en rotation se font de plus en plus troits, de mme que ceux
des lunes qui les entourent. Finalement les lunes se prcipitent dans
les plantes, celles-ci dans les soleils qui les ont engendres. Ce
choc gnral produit  nouveau des quantits normes de chaleur. La
masse des corps clestes rduits en poussire par la collision se
rpand librement dans l'espace infini et le jeu ternel des formations
solaires recommence  nouveau.

Le tableau grandiose que l'astrophysique moderne droule ainsi devant
les yeux de notre esprit nous rvle une ternelle apparition et
disparition des innombrables corps clestes, une alternance priodique
des conditions cosmogntiques diffrentes que nous observons l'une
aprs l'autre dans l'Univers. Tandis qu'en un point de l'espace
infini, sort d'une nbuleuse diffuse un nouveau germe de monde, un
autre genre, en un point trs loign, s'est dj condens en une
masse d'une matire liquide et brlante, anime d'un mouvement
circulaire; de l'quateur d'un autre, ont dj t projets des
aroles qui se pelotonnent en plantes; un quatrime est dj devenu
un soleil puissant, dont les plantes se sont entoures de trabants
secondaires, etc. Et au milieu de tout cela, dans l'espace cosmique,
des milliards de corps clestes plus petits, de mtorites et
d'toiles filantes, s'agitent en tous sens, en apparence sans loi et
pareils  des vagabonds qui coupent l'orbite des plus grands et dont
chaque jour une grande partie se prcipitent dans ceux-l. En outre,
les temps de rvolution et les orbites des corps clestes qui se
pourchassent, se modifient lentement et continuellement. Les lunes
refroidies se prcipitent dans leurs plantes comme celles-ci dans
leurs soleils. Deux soleils loigns l'un de l'autre, peut-tre dj
congels, s'entrechoquent avec une force inoue et s'parpillent en
poussire, formant une masse nbuleuse. Ils dgagent, par l, de si
colossales quantits de chaleur que la nbuleuse redevient
incandescente et le vieux jeu recommence  nouveau. Dans ce perpetuum
mobile, cependant, la substance infinie de l'Univers, la somme de sa
matire et de son nergie demeure ternellement invariable et ainsi se
rpte ternellement dans le temps infini _l'alternance priodique des
formations_ _cosmiques_, la _Mtamorphose du Cosmos_ revenant
ternellement sur elle-mme. Toute-puissante, la _loi de substance_
exerce partout son empire.


II. =Progrs de la gologie.=--La terre et le problme de son
apparition ne sont devenus des objets de recherche scientifique que
bien aprs le Ciel. Les nombreuses cosmognies de l'antiquit et des
temps modernes prtendaient, il est vrai, nous renseigner sur
l'apparition de la terre aussi bien que sur celle du ciel; mais le
vtement mythologique dont elles s'enveloppaient, les unes et les
autres, trahissait de suite qu'elles tiraient leur origine de
l'imagination potique. Parmi toutes les nombreuses lgendes relatives
 la Cration et que nous font connatre l'histoire des religions et
celle de la civilisation, une seule a bientt conquis la priorit sur
toutes les autres: c'est l'histoire de la cration de _Mose_ telle
qu'elle est raconte dans le premier livre du Pentateuque (Gense).
Elle n'est apparue, sous sa forme actuelle, que longtemps aprs la
mort de Mose (probablement pas moins de huit cents ans aprs); mais
ses sources sont en grande partie plus anciennes et remontent aux
lgendes assyriennes, babyloniennes et indiennes. Cette lgende de la
cration judaque prit la plus grande influence par ce fait qu'elle
passa dans la profession de foi chrtienne et fut vnre comme la
parole de Dieu. Il est vrai que 500 ans dj avant J.-C., les
philosophes naturalistes grecs avaient expliqu la formation naturelle
de la terre de la mme manire que celle des autres corps clestes.
Ds cette poque, galement, _Xnophane_ de Colophon avait dj
reconnu la vraie nature des _ptrifications_, qui prirent plus tard
une si grande importance.

Le grand peintre LONARD DE VINCI avait, de mme, au XVe sicle,
dclar que ces ptrifications taient des restes fossiles d'animaux
ayant vcu  des poques antrieures de l'histoire de la terre. Mais
l'autorit de la Bible et en particulier le Mythe du dluge,
empchaient tout progrs dans la connaissance des faits rels et
faisaient tant que les lgendes mosaques, relatives  la Cration,
ont eu cours jusqu'au milieu du sicle dernier. Dans le cercle de la
thologie orthodoxe, elles sont encore admises aujourd'hui. Ce n'est
que dans la seconde moiti du XVIIIe sicle que commencrent,
indpendamment de ces lgendes, des recherches scientifiques sur la
structure de l'corce terrestre et que des conclusions s'en
dduisirent relativement  la formation de cette plante. Le fondateur
de la gognosie, WERNER de Freiberg, faisait provenir toutes les
roches de l'eau, tandis que VOIGT et HUTTON (1788) reconnaissaient
trs justement que seules les roches sdimentaires, charriant des
fossiles, avaient cette origine, tandis que les masses montagneuses
vulcaniennes et plutoniennes s'taient constitues par la conglation
de masses ignes liquides.

La lutte ardente qui s'ensuivit entre l'cole _neptunienne_ et la
_plutonienne_ durait encore pendant les trente premires annes du
sicle; elle ne s'apaisa qu'aprs que C. HOFF et pos le principe de
l'actualisme (1822) et que CH. LYELL l'et soutenu avec le plus grand
succs, quant  l'volution naturelle tout entire de la terre. Par
ses _Principes de gologie_ (1830) la thorie essentiellement
importante de la _Continuit_ de la transformation de la terre tait
dfinitivement reconnue et triomphait de la thorie oppose, celle des
catastrophes de CUVIER[67]. La _palontologie_, que ce dernier avait
fonde par son ouvrage sur les ossements fossiles (1812), devint
bientt l'auxiliaire important de la gologie et ds le milieu de
notre sicle celle-ci tait si avance que les priodes principales de
l'histoire de la terre et de ses Habitants taient tablies. On
reconnaissait ds lors, dans la mince couche qui forme l'corce
terrestre, la crote forme par la solidification de la plante en
fusion, dont le refroidissement et la contraction se continuent,
lentement, mais sans interruption. Le plissement de l'corce
solidifie, la raction de l'intrieur de la terre,  l'tat de
fusion, contre la surface refroidie, et avant tout, l'activit
gologique ininterrompue de l'eau, sont les causes naturelles
efficientes qui travaillent journellement  la lente transformation de
l'corce terrestre et de ses montagnes.

  [67] Cf. L-dessus, mon _Histoire de la cration naturelle_.
  Leons 3, 6, 15 et 16.

Trois rsultats de la plus haute importance et d'une porte gnrale
sont dus aux progrs merveilleux de la gologie moderne. D'abord,
grce  eux, ont t exclus de l'histoire de la terre tous les
_miracles_, toutes les causes surnaturelles qui venaient expliquer
l'dification des montagnes et la transformation des continents. En
second lieu, notre ide de la longueur des _espaces de temps inous_
couls depuis leur formation, s'est considrablement largie. Nous
savons maintenant que les masses de montagnes immenses des formations
palozoque, msozoque et cnozoque ont exig pour se constituer,
non pas des milliers d'annes, mais des millions d'annes (bien
au-del de cent). En troisime lieu, nous savons aujourd'hui que les
nombreux _fossiles_ compris dans ces formations, ne sont pas de
merveilleux jeux de la nature, comme on le croyait encore il y a
cent cinquante ans, mais les restes ptrifis d'organismes, ayant
rellement vcu  des poques antrieures de l'histoire de la terre,
rsultats eux-mmes d'une lente transformation dans la srie des
anctres disparus.


III. =Progrs de la physique et de la chimie.=--Les innombrables et
importantes dcouvertes que ces sciences fondamentales ont faites au
XIXe sicle sont si connues et leurs applications pratiques dans
toutes les branches de la civilisation humaine sont si videntes 
tous les yeux, que nous n'avons pas besoin d'y insister ici en dtail.
Avant tout, l'emploi de la vapeur et de l'lectricit ont imprim 
notre sicle le sceau caractristique du machinisme. Mais les
progrs colossaux de la chimie, organique et inorganique, ne sont pas
moins prcieux. Toutes les branches de notre civilisation moderne: la
mdecine et la technologie, l'industrie et l'agriculture,
l'exploitation des mines et des forts, le transport par terre et par
mer ont reu, grce  ces progrs, une telle impulsion au cours du
XIXe sicle, surtout de sa seconde moiti, que nos grands-pres du
XVIIIe sicle ne se reconnatraient plus et seraient dpayss dans
notre civilisation. Mais un progrs plus prcieux encore et d'une plus
haute porte, c'est l'extension inoue qu'a prise notre connaissance
thorique de la nature et dont nous sommes redevables  la _loi de
substance_. Aprs que LAVOISIER (1789) et pos la loi de la
conservation de la matire et que DALTON (1808), grce  cette loi,
et renouvel la thorie atomique, la _chimie_ moderne trouva grande
ouverte la voie dans laquelle elle prit, par une course rapide et
victorieuse, une importance insouponne jusqu'alors. On en peut dire
autant de la _physique_, au sujet de la loi de la conservation de
l'nergie. La dcouverte de cette loi par R. MAYER (1842) et H.
HELMHOLZ (1847), marque galement pour cette science une nouvelle
priode de fcond dveloppement. Car c'est seulement  partir de cette
date que la physique a t en tat de saisir l'_unit universelle des
forces de la nature_ et le jeu ternel des processus innombrables par
lesquels,  chaque instant, une force peut se transformer en une
autre.


IV. =Progrs de la biologie.=--Les grandioses dcouvertes, si
importantes pour toute notre conception de l'Univers, qu'ont faites en
notre XIXe sicle _l'astronomie_ et la _gologie_, sont encore bien
surpasses par celles de la _biologie_; nous pouvons mme dire que,
pour toutes les nombreuses branches dans lesquelles cette vaste
science de la vie organique a pris en ces derniers temps une telle
extension, la plus grande partie des progrs n'ont t accomplis qu'au
XIXe sicle. Ainsi que nous l'avons vu au commencement de cet ouvrage,
toutes les parties diffrentes de l'anatomie et de la physiologie, de
la botanique et de la zoologie, de l'ontognie et de la phylognie, se
sont tellement enrichies, grce aux innombrables dcouvertes et
inventions de notre sicle, que l'tat actuel de nos connaissances
biologiques est multiple de ce qu'il tait il y a cent ans. Cela est
vrai, d'abord, _quantitativement_, de la croissance colossale de notre
connaissance positive, dans toutes les sciences et dans toutes leurs
subdivisions. Mais cela est vrai aussi, et plus encore,
_qualitativement_, de la comprhension plus approfondie des phnomnes
biologiques, de la connaissance de leurs causes efficientes. C'est l
que CH. DARWIN s'est conquis, avant tout autre, les palmes de la
gloire (1859); il a rsolu, par la thorie de la slection, la grande
nigme de la cration organique, de l'origine naturelle des
nombreuses formes de vie, par une transformation graduelle. Cinquante
ans auparavant, il est vrai (1809), le grand LAMARCK avait dj
reconnu que le moyen de cette transformation tait l'influence
rciproque de l'hrdit et de l'adaptation, mais il lui manquait
encore le principe de la slection et il lui manquait surtout une
connaissance plus approfondie de l'essence vritable de
l'organisation, ce qui n'a t acquis que plus tard, lorsque furent
fondes l'embryologie et la thorie cellulaire. En runissant les
rsultats gnraux de ces disciplines et d'autres encore et aprs
avoir trouv dans la phylognie des organismes la clef qui nous en
fournissait une explication unitaire, nous sommes parvenus  fonder
cette _biologie moniste_ dont j'ai essay de poser les principes
(1866) dans ma _Morphologie gnrale_.


V. =Progrs de l'anthropologie.=--Au-dessus de toutes les autres
sciences se place en un certain sens, la vritable _Science de
l'homme_, la vraie anthropologie rationnelle. Le mot du sage antique:
_Homme, connais-toi toi-mme_ (_homo, nosce te ipsum_) et cette autre
parole clbre: L'homme est la mesure de toutes choses, ont t de
tous temps reconnus et appliqus. Et pourtant cette science--prise en
son acception la plus large--a langui plus longtemps que toutes les
autres, dans les chanes de la tradition et de la superstition. Nous
avons vu, au commencement de ce livre, combien la connaissance de
l'organisme humain s'tait dveloppe lentement et tardivement. Une
de ses branches les plus importantes, l'embryologie, n'a t
dfinitivement fonde qu'en 1828 (par BAER) et une autre, non moins
importante, la thorie cellulaire, en 1838 seulement (par SCHWANN). Et
ce n'est que plus tard encore qu'a t rsolue la question des
questions, la colossale nigme de _l'origine de l'homme_. Bien que,
ds 1809, LAMARCK ait montr l'unique route qui pouvait conduire 
rsoudre heureusement cette nigme et qu'il ait affirm que l'homme
descend du singe, ce n'est que cinquante ans plus tard que DARWIN
russit  dmontrer cette affirmation, et ce n'est qu'en 1863
qu'HUXLEY, dans ses _Preuves de la place de l' homme dans la Nature_,
en rassembla les dmonstrations les plus convaincantes. J'ai moi-mme,
alors, dans mon _Anthropognie_ (1874), essay pour la premire fois
de retracer, dans son enchanement historique, toute la srie
d'anctres par lesquels, au cours de millions d'annes, notre race a
lentement volu du rgne animal.




Considrations finales


Le nombre des nigmes de l'Univers, grce aux progrs que nous venons
de retracer et qui se sont accomplis de la connaissance de la nature
au cours du XIXe sicle,--s'est considrablement rduit; il se ramne
finalement  une seule nigme universelle, embrassant tout, au
_problme de la substance_. Qu'est donc proprement, au plus profond de
son essence, cette toute puissante merveille de l'Univers que le
naturaliste raliste glorifie sous le nom de _Nature_ ou d'Univers, le
philosophe idaliste en tant que _substance_ ou cosmos, et le dvot
croyant comme crateur ou _Dieu_? Pouvons-nous affirmer aujourd'hui
que les merveilleux progrs de notre cosmologie moderne aient rsolu
cette Enigme de la substance, ou mme simplement, qu'ils nous aient
rapprochs beaucoup de cette solution?

La rponse  cette question finale diffrera naturellement beaucoup
d'aprs le point de vue du philosophe qui la posera et d'aprs les
connaissances empiriques qu'il possdera du monde rel. Nous accordons
tout de suite que, quant  l'essence intime de la nature, elle nous
est aussi trangre, nous demeure aussi incomprhensible qu'elle
pouvait l'tre  _Anaximandre_ ou _Empdocle_, il y a deux mille
quatre cents ans,  _Spinoza_ ou _Newton_ il y a deux cents ans, 
_Kant_ ou _Goethe_ il y a cent ans. Bien plus, nous devons mme avouer
que cette essence propre de la substance nous apparat de plus en plus
merveilleuse et nigmatique  mesure que nous pntrons plus avant
dans la connaissance de ses attributs, la matire et l'nergie, 
mesure que nous apprenons  connatre ses innombrables phnomnes et
leur volution. Quelle est la _chose en soi_ qui est cache derrire
ces phnomnes connaissables, nous ne le savons pas encore
aujourd'hui. Mais que nous importe cette mystique chose en soi
puisque nous n'avons aucun moyen de la connatre, puisque nous ne
savons pas mme au juste si elle existe? Laissons donc les striles
mditations sur ce fantme idal aux purs mtaphysiciens et
rjouissons-nous, au contraire, en purs physiciens, des progrs
rels et gigantesques que notre philosophie naturelle moniste a
accomplis.

Ici, tous les autres progrs et dcouvertes de notre grand sicle
sont clipss par la grandiose et universelle _loi de substance_, la
loi fondamentale de la conservation de la force et de la matire.

Le fait que la substance est partout soumise  un ternel mouvement et
 une continuelle transformation, imprime en outre  la mme loi le
caractre de _loi d'volution_ universelle. Cette loi suprme de la
nature tant pose et toutes les autres lui tant subordonnes, nous
nous sommes convaincus de l'universelle _Unit de la nature_ et de
l'ternelle valeur des lois naturelles. De l'obscur _problme_ de la
substance est issue la claire _loi_ de substance. Le Monisme du
Cosmos, que nous avons tabli sur cette base, nous enseigne la porte
universelle, dans l'univers entier, des grandes lois d'airain
ternelles. Mais du mme coup ce monisme dmolit les trois grands
dogmes centraux de la philosophie dualiste admise jusqu' ce jour: le
dieu personnel, l'immortalit de l'me et le libre arbitre.

Beaucoup d'entre nous assistent sans doute avec un vif regret,
peut-mme avec une profonde douleur,  la chute de ces dieux, qui
furent les biens spirituels suprmes de nos chers parents et anctres.
Consolons-nous, cependant, avec les paroles du pote:

    L'ancien succombe, les temps se modifient
    Et sur les ruines fleurit une vie nouvelle!

L'ancienne conception du _Dualisme idaliste_, avec ses dogmes
mystiques et anthropistiques, tombe en ruines; mais au-dessus de cet
immense champ de dcombres se lve, auguste et splendide, le nouveau
soleil de notre _Monisme raliste_, qui nous ouvre tout grand le
temple merveilleux de la nature. Dans le culte pur du vrai, du beau,
du bien, qui forme le centre de notre nouvelle _religion moniste_,
nous trouverons une riche compensation au triple idal anthropistique
de Dieu, libert et immortalit que nous avons perdu.

Dans les tudes qu'on vient de lire sur les nigmes de l'univers, j'ai
fait nettement ressortir mon point de vue moniste avec ses
consquences et j'ai clairement soulign l'opposition qu'il prsente
par rapport  la conception dualiste, encore aujourd'hui rgnante. Je
m'appuie d'ailleurs sur l'adhsion de presque tous les naturalistes
modernes, ceux du moins qui ont le dsir et le courage de professer
une conviction philosophique acheve et formant un tout. Je ne
voudrais cependant pas prendre cong de mes lecteurs sans leur faire
remarquer, en signe de rconciliation, que ce contraste brutal
s'attnue jusqu' un certain degr, quand on rflchit avec clart et
logique,--que mme il peut se rsoudre en une heureuse harmonie. Une
pense parfaitement consquente avec elle-mme, l'application uniforme
des grands principes  l'_ensemble tout entier_ du Cosmos,-- la
nature organique aussi bien qu' l'inorganique--rapprocheront l'un de
l'autre les deux antipodes du thisme et du panthisme, du vitalisme
et du mcanisme, jusqu' les faire se toucher. Mais il est vrai qu'une
pense consquente avec elle-mme demeure un rare phnomne. La grande
majorit des philosophes souhaiteraient pouvoir saisir de la main
droite la _science_ pure, fonde sur l'exprience, mais en mme temps
ne peuvent pas se passer de la _foi_ mystique fonde sur la rvlation
et qu'ils retiennent de la main gauche. Ce dualisme contradictoire
trouve son illustration caractristique dans le conflit entre la
raison pure et la raison pratique, tel que nous le constatons dans la
philosophie critique du plus minent penseur moderne, du grand KANT.

Mais le nombre des penseurs qui ont su triomph de ce dualisme pour se
tourner vers le pur monisme a toujours t restreint. Cela est aussi
vrai des idalistes et des thistes consquents avec eux-mmes, que
des ralistes et des panthistes  l'esprit logique. La conciliation
des contraires apparents et par suite le progrs vers la solution de
l'nigme fondamentale, se rapprochent cependant de nous chaque anne,
grce  l'extension continue de notre connaissance de la nature. Aussi
nous est-il permis d'esprer que le XXe sicle, qui va s'ouvrir,
conciliera sans cesse davantage les contraires et par l'extension du
_pur monisme_, propagera sans cesse davantage la dsirable unification
de notre conception de l'univers. Notre plus grand pote et penseur,
dont nous clbrerons sous peu le cent cinquantime anniversaire, W.
GOETHE, a donn au dbut du XIXe sicle, de cette philosophie
unitaire, la plus potique expression, dans ses immortels pomes:
_Faust_, _Promthe_.


_Dieu et le monde!_

    D'aprs d'immortelles, de grandes
    Lois d'airain
    Nous devons tous
    Accomplir le cercle
    De notre existence.




REMARQUES ET CLAIRCISSEMENTS


=1. Perspective cosmologique= (p. 14).--La faible latitude que nous
permet notre facult d'imagination dans l'apprciation des grandes
dimensions dans le temps et dans l'espace est non seulement une grande
source d'illusions anthropomorphiques, mais encore un empchement
puissant  la pure conception moniste de l'univers. Pour concevoir
l'extension infinie de l'_espace_, il faut considrer d'une part, que
les plus petits organismes visibles (bactries) sont gigantesques en
comparaison des atomes et des molcules invisibles qui demeurent bien
loin du domaine de la visibilit, mme si l'on emploie les microscopes
les plus puissants. Il faut, d'autre part, considrer les dimensions
infinies du monde, dans lequel notre systme solaire n'a que la valeur
d'une toile fixe et o notre terre ne reprsente qu'une chtive plante
du prestigieux soleil. De mme, nous ne concevrons l'extension infinie
du _temps_ qu'en nous souvenant d'une part des mouvements physiques et
physiologiques qui se terminent en une seconde, et, d'autre part,
l'norme dure des espaces de temps que suppose le dveloppement de
l'univers. Mme la dure relativement courte de la gologie organique
(pendant laquelle s'est dveloppe la vie organique sur notre globe)
comprend d'aprs les nouveaux calculs, beaucoup plus de cent millions
d'annes, c'est--dire, plus de 100.000 milliers d'annes!

Sans doute, les faits gologiques et palontologiques, sur lesquels ces
calculs se fondent, ne fournissent que des donnes numriques trs
incertaines et trs variables, tandis que la plupart des autorits
comptentes admettent actuellement comme moyenne vraisemblable 100  200
millions d'annes pour la dure de la gologie organique, celle-ci,
d'aprs d'autres apprciations ne s'tendrait qu' 25 ou 50 millions;
d'aprs une valuation gologique exacte de ces derniers temps, elle
comprendrait _au moins quatorze cent millions d'annes_ (Cf. mon
discours de Cambridge sur l'_Origine de l'homme_, 1898, p. 51.) Mais si
nous sommes tout  fait hors d'tat de dterminer d'une faon  peu prs
sre la _dure absolue_ des priodes phylognitiques, nous possdons,
par contre, fort bien les moyens d'valuer approximativement leur _dure
relative_. Si nous prenons pour chiffre minimum cent millions d'annes,
elles se rpartiront  peu prs de la faon suivante dans les cinq
priodes principales de la gologie organique:

   I. _Priode archozoque_ (poque primordiale), du dbut de la
   vie organique  la fin de la formation cambrienne (priode des
   Invertbrs) 52 millions.

   II. _Priode palozoque_ (poque primaire), du dbut de la
   formation silurienne jusqu' la fin de la formation permienne
   (priode des poissons) 34 millions.

   III. _Priode msozoque_ (poque secondaire), du dbut de la
   priode du trias jusqu' la fin de la priode crtace (priode
   des reptiles) 11 millions.

   IV. _Priode cnozoque_ (poque tertiaire), du dbut de la
   priode ocne  la fin de la priode pliocne, (priode des
   mammifres) 3 millions.

   V. _Priode anthropozoque_ (poque quaternaire), du dbut de
   l'poque diluvienne ( laquelle se rapporte vraisemblablement le
   langage humain) jusqu' l'poque actuelle, priode de l'homme,
   au moins 100.000 ans 0,1 million.

Pour rendre plus accessible au pouvoir de comprhension de l'homme
l'norme dure de ces priodes phylogntiques, pour faire sentir en
particulier la brivet relative de ce qu'on appelle l'histoire
universelle (c'est--dire l'histoire des nations civilises!), un de
mes lves, Heinrich Schmidt (de Ina) a rcemment rduit le minimum
admis de cent millions d'annes  _un jour_ par une rduction
chronomtrique. Dans cette chelle de rduction, les 24 heures du
jour de la cration se rpartissent de la faon suivante dans les
cinq priodes phylogntiques, cites plus haut:

   I. _Priode archozoque._ (52 millions d'annes) = 12 h. 30' (de
   minuit  midi et demi.)

   II. _Priode palozoque_ (34 millions d'annes) = 8 h. 05' (de
   midi et demi  8 h. et demie du soir.)

   III. _Priode msozoque_ (11 millions d'annes) = 2 h. 38' (de
   8 h. et demie  11 h. et quart.)

   IV. _Priode cnozoque_ (3 millions d'annes) = 43' (de 11 h.
   et quart  minuit moins deux minutes.)

   V. _Priode anthropozoque_ (0,1-0,2 de million d'annes) = 02'.

   VI. _Priode de civilisation_ (histoire universelle) = 05"
   (6.000 ans.)

Si l'on se contente donc d'admettre le minimum de 100 millions
d'annes (et non le maximum de 1,400) pour la dure du dveloppement
organique sur notre globe et qu'on la rduise  24 heures, ce que l'on
appelle l'_histoire universelle_ ne compte que _cinq secondes_.
(_Prometheus_ Xe anne. 1899, no 24 [492, p. 381].)


=2. Essence de la maladie.=--La _pathologie_ est devenue une vritable
_science_ au cours de notre XIXe sicle, depuis que l'on a appliqu
les doctrines fondamentales de la physiologie (et surtout de la
thorie cellulaire)  l'organisme humain soit en tat de sant, soit
en tat de maladie. Depuis cette poque la maladie n'est plus une
_essence_ spciale, c'est une vie dans des conditions anormales,
nuisibles et dangereuses. Depuis cette poque galement tout mdecin
instruit ne cherche plus les _causes_ de la maladie dans les
influences mystiques d'ordre surnaturel, mais dans les conditions
physiques et chimiques du monde extrieur, et dans leurs rapports
avec l'organisme. Les petites _bactries_ jouent l un grand rle.
Cependant, maintenant encore, dans des sphres tendues (mme chez les
gens instruits) se maintient cette conception ancienne,
superstitieuse, que les maladies sont appeles par de mauvais
esprits ou sont les punitions infliges aux hommes par Dieu pour
leurs pchs. Cette opinion tait encore reprsente par exemple, au
milieu du sicle, par un pathologue distingu, le conseiller priv
RINGSEIS,  Munich.


=3. Impuissance de la psychologie introspective.=--Pour se persuader
que la thorie mtaphysique et traditionnelle de l'me est
compltement en tat de rsoudre les grands problmes de cette science
par l'activit propre de la pense, il suffit de jeter un coup d'oeil
sur les manuels les plus usits de la psychologie moderne qui servent
de guide dans la plupart des cours des facults. On n'y fait aucune
mention de la structure anatomique des organes de l'me, ni des
rapports physiologiques de leurs fonctions, ni de l'ontognie ni de la
phylognie de la psych. Au lieu de le faire, ces purs
psychologues se livrent  des fantaisies sur l'_essence de l'me_ qui
est immatrielle, dont personne ne sait rien et attribuent  ce
fantme immortel toutes les merveilles possibles. En outre, ils
injurient violemment ces mchants naturalistes matrialistes qui se
permettent, au moyen de l'_exprience_, de l'observation, de
l'exprimentation, de dmontrer le nant de leurs chimres
mtaphysiques. Un exemple plaisant de ces invectives communes nous a
t fourni rcemment par le Dr A. WAGNER dans son ouvrage
_Grundprobleme der Naturwissenschaft, Briefe eines unmodernen
Naturforschers_, Berlin 1887. Le chef rcemment dcd du matrialisme
moderne, le professeur L. BUCHNER qui se trouvait trs violemment
attaqu lui a rpondu comme il convenait (_Berliner Gegenwart_, 1897,
40, p. 218, et _Munchener Algemeine Zeitung_, supplment 20 mars 1899
no 58.--Un ami intellectuel du Dr A. WAGNER, M. le Dr A. BRODBECK, de
Hanovre, m'a fait dernirement l'honneur de diriger contre mon
_Monisme_ une attaque semblable bien que plus convenable. _Kraft und
Geist Eine Streitschrift gegen den unhaltbaren Schein-Monismus
Professor Hckel's und Genossen._ Leipzig, Strauch 1899). M. BRODBECK
termine sa prface par cette phrase: Je suis curieux de savoir ce que
les matrialistes pourront me rpondre.--La rponse est trs simple:
Etudiez assidment pendant cinq ans les sciences naturelles, et
surtout l'anthropologie (spcialement l'anatomie et la physiologie du
cerveau!) et vous acquerrez, ainsi, les _connaissances empiriques
prliminaires_ indispensables des faits fondamentaux, connaissances
qui vous font encore compltement dfaut.


=4. L'Ide nationale.=--Comme cette soi-disant _ide nationale_
d'ADOLPHE BASTIAN a t souvent admire et clbre non seulement en
_ethnographie_, mais encore en _psychologie_, et que mme son
inventeur la considre comme le fruit thorique le plus important de
son infatigable application, il nous fait observer que dans aucun des
nombreux et importants ouvrages de BASTIAN on ne peut trouver une
dfinition claire de ce fantme mystique. Il est dplorable que ce
voyageur et collectionneur minent ne comprenne rien  la thorie
moderne de l'volution. Les nombreuses attaques qu'il a diriges
contre le darwinisme et le transformisme sont les produits les plus
tranges et en partie les plus amusants de toute l'abondante
littrature qui s'occupe de ce sujet.


=5. Novitalisme.=--Bien que le darwinisme ait port un coup fatal 
la doctrine mystique d'une force vitale surnaturelle et en ait
heureusement triomph, il y a vingt ans dj, cette thorie vient de
reparatre et a mme, dans ces dix dernires annes, rencontr de
nombreux adhrents. Le physiologue BUNGE, le pathologue RINDFLEISCH,
le botaniste REINKE et d'autres, ont dfendu avec grand succs cette
foi en la force vitale immatrielle et intellectuelle qui vient de
renatre. Quelques-uns de mes anciens lves ont montr le plus grand
zle. Ces naturalistes trs modernes ont acquis la conviction que la
doctrine de l'volution et surtout le darwinisme constituent une
thorie errone, sans consistance et que _l'histoire n'est aucunement
une science_. L'un d'entre eux a mme port ce diagnostic que tous
les darwinistes sont atteints de ramollissement crbral. Mais comme
malgr le novitalisme, la grande majorit des naturalistes modernes
(plus des neuf diximes) voit dans la doctrine de l'volution le plus
grand progrs qu'ait accompli la biologie dans notre sicle, il nous
faut expliquer ce fait regrettable par une effroyable pidmie
crbrale. Toutes ces communications venant de spcialistes  l'esprit
confus et troit ont tout aussi peu d'effet sur notre doctrine de
l'volution et sur l'histoire des sciences que les excommunications du
pape (p. 456).

Le novitalisme apparat dans toute son insuffisance et dans toute son
inconsistance quand on l'oppose dans tout le monde organique aux
_faits fournis par l'histoire_. Ces faits historiques de l'histoire
de l'volution entendus au sens le plus large, les fondements de la
gologie, de la palontologie, de l'ontognie, etc., ne sont
explicables dans leur liaison naturelle que grce  notre _doctrine
moniste de l'volution_, qui ne s'accorde ni avec l'ancien, ni avec le
nouveau vitalisme. Cette dernire thorie prend de l'extension; cela
s'explique en partie par un fait regrettable, par la _raction
gnrale_ dans la vie politique et individuelle qui distingue trs
dsavantageusement la dernire dcade du XIXe sicle de celle du
XVIIIe. En Allemagne, en particulier, ce que l'on a appel l're
nouvelle (_neue Kurs_) a fait natre un byzantinisme dprimant qui
s'exerce non seulement dans la vie politique et religieuse, mais
encore dans l'art et dans la science. Cependant cette raction moderne
ne constitue en somme qu'un pisode passager.


=6. Plasmodomes et plasmophages.=--La division des _protistes_ ou
tres vivants unicellulaires dans les deux groupes des plasmodomes et
des plasmophages, est la seule classification qui permette de les
faire rentrer dans les deux grands rgnes de la nature organique, le
rgne animal et le rgne vgtal. Les plasmodomes (dont font partie ce
que l'on appelle les algues unicellulaires) possdent l'change de
matire caractristique des plantes proprement dites. Le plasma,
crateur de leur corps cellulaire, jouit de la proprit
chimico-physiologique de pouvoir former du nouveau plasma vivant par
_synthse_ et rduction (assimilation de carbone) de combinaisons
anorganiques (eau, acide carbonique, ammoniaque, acide nitrique). Les
_plasmophages_, par contre (infusoires et rhizopodes), possdent
l'change de matire des _animaux_ proprement dits. Le plasma
analytique de leur corps cellulaire ne possde pas cette proprit
synthtique. Il faut que leur plasma emprunte sa nourriture ncessaire
directement ou indirectement au rgne vgtal. A l'origine (au
commencement de la vie organique sur la terre), c'est d'abord par
archigonie que sont ns les vgtaux primitifs plasmodomes
(phytomonres, probiontes, chromaces); c'est de ces derniers que sont
provenus par mtasitisme les animalcules plasmophages (zoomonres,
bactries, amibes). J'ai expliqu le phnomne important de ce
mtasitisme dans la dernire dition de mon _Histoire de la cration
naturelle_ (1898, p. 426-439). J'en ai fait une discussion complte
dans le premier tome de ma _Phylognie systmatique_ (1894, p. 44-55).


=7. Stades d'volution de l'me cellulaire.=--J'ai distingu quatre
stades principaux dans la _psychognie des protistes_: 1 l'me
cellulaire des archephytes; 2 des archezoaires; 3 des rhizopodes; 4
des infusoires.

I. A. Ame cellulaire des _archephytes_ ou _phytomonres_, des plantes
les plus simples ou protophytes. De ces formes les plus primitives de
la vie organique, nous connaissons exactement la classe des
_chromaces_ ou cyanophyces, avec les trois familles des
_chroocoques_, des _oscillaires_ et des _nostocaces_ (_Phylognie
systmatique_, I,  80). Le corps, dans le cas le plus simple
(_procytelle_, _chroocoque_, _gleothque_ et autres _coccochromales_)
un petit noyau de plasma globuleux, vert bleu ou vert brun, sans noyau
cellulaire, sans structure reconnaissable semblable  un grain de
_chlorophylle_ des cellules des plantes suprieures. Sa substance
homogne est sensible  la lumire et forme du plasma par une synthse
d'eau, d'acide carbonique et d'ammoniaque. Les mouvements molculaires
internes qui permettent cet change de matire vgtale, ne sont pas
visibles extrieurement. La reproduction se fait de la faon la plus
simple, par division. Chez beaucoup de chromaces ces produits de
division se rangent en un certain ordre; ils forment souvent des
chanes, et chez les oscillaires, ils excutent des mouvements
particuliers d'oscillation dont la raison et la signification sont
inconnues. Ces chromaces sont particulirement importantes au point
de vue de la psychognie phyltique parce que les plus anciennes
d'entre elles (probiontes) sont nes par _archigonie_ de combinaisons
anorganiques. C'est avec la vie organique que l'activit psychologique
la plus simple a pris naissance  l'origine (_Phylognie
systmatique_, I, 31-34, 78-80). La vie consistait uniquement en un
change de matires vgtales et en une multiplication par division
(consquence de l'accroissement). L'activit psychologique se bornait
 la sensibilit  la lumire et  un change chimique, comme cela se
passe dans les plaques photographiques sensibles.

I. B. _Ame cellulaire des archozoaires_ ou _zoomonres_, les plus
simples des animaux primitifs ou protozoaires. Le corpuscule est comme
chez les archephytes un grain de plasma homogne, sans structure et
sans noyau; mais l'change de matires est oppos. Comme le grain de
plasma a perdu la qualit plasmodomique de la synthse, il lui faut
emprunter sa nourriture  d'autres organismes. Il dcompose le plasma
par analyse, par oxydation d'albuminate et d'hydrates de carbone. A
l'origine ces _zoomonres_ sont provenues de phytomonres plasmodomes
par mtasitisme, par une modification dans l'change des matires[68].
Nous connaissons deux classes de ces archeozoaires, les bactries et
les rhizomonres. Les petites bactries (ranges la plupart du temps
parmi les champignons et dsignes sous le nom de schizomyctes) sont
des cellules sans noyau, et conservent une forme constante
globuleuse chez les sphrobactries (micrococcus, streptococcus), en
btonnets chez les rhabdobactries (bacillus, eubactrium), en spirale
chez les spirobactries (spirillum, vibrio). On sait que depuis peu
ces bactries prsentent un remarquable intrt parce que, malgr leur
structure trs simple, elles causent les modifications les plus
importantes dans d'autres organismes. Les bactries _zymognes_
occasionnent la fermentation, la putrfaction, les bactries
_pathognes_ sont les causes des maladies infectieuses les plus
redoutables (tuberculose, typhus, cholra, lpre); les bactries
_parasitaires_ vivent dans les tissus de beaucoup de plantes et
d'animaux sans leur causer ni beaucoup de bien, ni beaucoup de mal;
les bactries _symbiotiques_ favorisent trs utilement la nutrition et
l'accroissement des plantes (essences forestires) et des animaux chez
qui elles vivent en bons mutualistes. Ces petits archeozoaires
tmoignent d'un grand degr de sensibilit; ils distinguent des
diffrences physiques et chimiques dlicates; beaucoup jouissent de la
facult de se dplacer momentanment (grce  des cils vibratiles). Le
puissant _intrt psychologique_ que prsentent les bactries consiste
en ce que ces diffrentes fonctions de sensibilit et de mouvement
apparaissent sous la forme la plus simple comme des processus
physiques et chimiques accomplis par la substance homogne du
corpuscule plasmique qui n'a ni noyau ni structure. _L'me du plasma_
manifeste ici le point d'origine le plus ancien de la vie
psychologique animale. La mme observation s'applique aux
_rhizomonres_ les plus anciennes (protomonas, protomyxa, Vampyrella,
etc.); elles se distinguent des petites bactries par la mobilit de
leur forme, elles possdent des appendices en forme de lambeaux
(protomoeba) ou de fils (protomyxa). Ces pseudopodes sont employs 
diffrentes fonctions animales, comme organes du tact, de mobilit, de
nutrition, et cependant ils ne constituent pas des organes constants,
mais des appendices variables de la masse homogne et demi-liquide du
corpuscule qui peuvent natre et disparatre  tout point de la
surface comme chez les rhizopodes proprement dits.

  [68] _Phylognie systmatique_, t. I, 1894, 37, 38, 101, 108.

I. C. _Ame cellulaire des rhizopodes._ La grande classe des rhizopodes
prsente  plusieurs points de vue un grand intrt pour la
psychognie phyltique. Dans ce groupe de protozoaires  formes trs
varies, nous connaissons plusieurs milliers d'espces (vivant pour la
plupart dans la mer) et nous les distinguons principalement par la
forme caractristique du squelette que le corpuscule unicellulaire
scrte dans un but de protection ou de soutien. Ce cythecium tant
chez les talamophores  coquille calcaire que chez les radiolaires 
coquille siliceuse est d'une forme trs varie, en gnral trs
lgante et trs rgulire. Dans beaucoup des formes les plus grandes,
(nummulites, phodaires) se montre une disposition tonnamment
complique; elle se transmet dans les espces isoles avec une
constance relative aussi grande que la forme spcifique typique chez
les animaux suprieurs. Et nous savons cependant que ces tonnantes
merveilles de la nature sont les produits de scrtion d'un plasma
amorphe, liquide et consistant qui projette les mmes pseudopodes
variables que les rhizomonres dont nous avons parl. Pour expliquer
ce phnomne, il nous faut attribuer au plasma sans structure des
rhizopodes unicellulaires un sentiment plastique de la distance qui
leur est particulier ainsi qu'un sentiment de l'quilibre
hydrostatique[69].

  [69] ERNST HAECKEL, _Monographie des radiolaires_, Ire part.
  (1862), p. 127-135. IIe part. (1887) p. 113-122.

Nous voyons de plus que la mme substance homogne est sensible aux
excitations lumineuses, caloriques, lectriques,  la pression et aux
ractifs chimiques. De mme l'observation microscopique la plus
scrupuleuse nous convainc que cette masse albumineuse, muqueuse,
liquide, ne possde pas de structure anatomique apprciable, bien que
nous devions admettre l'hypothse d'une structure molculaire trs
dveloppe, invisible pour nous et hrditaire. Nous voyons que le
nombre et la forme des mailles du rseau muqueux que forment en
s'unissant les milliers de pseudopodes rayonnant dans leurs rencontres
fortuites changent constamment et quand nous les excitons violemment
ils rentrent tous dans le plasma commun des corpuscules globuleux.
Nous observons le mme fait sur une grande chelle chez les
_mycelozoaires_ ou mycomyctes, par exemple chez l'_aethalium
septicum_ qui recouvre d'un mucus jaune gigantesque les couches de
tan. En une plus faible mesure et sous une forme plus simple, nous
observons la mme me des rhizopodes chez les amibes ordinaires. Ces
cellules nues projetant des lambeaux sont particulirement
intressantes par ce fait que leur constitution primitive se retrouve
partout dans les tissus d'animaux unicellulaires plus levs. Le jeune
oeuf dont l'homme provient, les millions de leucocytes ou globules
blancs qui circulent dans notre sang, beaucoup de cellules
muqueuses, etc., sont amibodes. Quand ces cellules voyagent
(planocytes) ou mangent (phagocytes), elles manifestent les mmes
phnomnes vitaux propres aux animaux, les mmes faits de mouvement et
de sensibilit que les amibes isoles. Tout dernirement RHUMBLER a
montr, dans une excellente tude, que beaucoup de ces _mouvements
amibodes_ donnent l'impression d'une activit psychique, mais peuvent
tre crs exprimentalement et dans la mme forme dans des corps
inorganiques.

I. D. _Ame cellulaire des infusoires._ C'est chez les infusoires
proprement dits, tant chez les _flagells_ que chez les _cilis_ et
chez les _acinetes_ que l'activit psychique animale des organismes
unicellulaires atteint son degr le plus lev. Ces animalcules
dlicats dont le corps tendre revt ordinairement une forme trs
simple, arrondie et allonge, se meuvent d'une faon particulirement
vive dans l'eau, nageant, courant, grimpant. Ils utilisent, comme
organes moteurs, les fins petits poils qui sortent de la pellicule.
Des organes moteurs d'une autre espce sont constitus par les fibres
musculaires contractiles (myophnes) qui se trouvent sous la pellicule
et modifient la forme du corps d'aprs leur combinaison.

Ces myophnes se dveloppent sur des points isols du corpuscule pour
former les organes moteurs spciaux. Les vorticelles se caractrisent
par un muscle ptiol contractile et beaucoup d'hypotriques, par un
muscle obturateur de l'orifice cellulaire. Des organes de
sensibilit spciaux se sont galement dvelopps chez eux. En
particulier certains cils phosphorescents se sont transforms en
organes olfactifs et gustatifs. Chez les infusoires qui se
reproduisent par la copulation de deux cellules, il faut admettre une
sensibilit chimique semblable  l'odorat des animaux plus levs. Et
si les deux cellules qui copulent prsentent dj une diffrenciation
sexuelle, ce chmotropisme prend un caractre rotique. On peut alors
distinguer dans la cellule la plus grande, la cellule femelle une
tache de conception et dans la cellule la plus petite un cne de
fcondation.


=8. Formes principales des cnobies.=--Les nombreuses formes d'unions
cellulaires qui sont trs importantes puisqu'elles forment le passage
entre les protozoaires et les mtazoaires n'ont pas jusqu' prsent
t suffisamment apprcies. Beaucoup de _chromaces_, de
_paulotomies_, de _diatomes_, de _desmidiaces_, de _mastigotes_ et
de _melethaelies_ constituent des cnobies de _protophytes_. Des
cnobies de protozoaires se rencontrent dans plusieurs groupes de
_rhizopodes_ (polycyttaria) et d'infusoires (chez les flagells et
chez les cilis, cf. _Phylognie systmatique_, l., p. 58). Toutes ces
cnobies proviennent d'une _division_ rpte (la division a lieu,
dans la plupart des cas, le bourgeonnement est plus rare) d'une
_cellule-mre simple_. D'aprs la forme particulire de cette division
et en suivant la disposition spciale des gnrations cellulaires
sociales qui en sont provenues, on peut distinguer quatre formes
principales de cnobies: 1 _Cnobies_ grgales, masses glatineuses
de forme globuleuse, cylindrique, plate, d'un volume indtermin, dans
lesquelles de nombreuses cellules de mme espce (la plupart du temps
sans ordre fixe) sont rparties (la masse glatineuse, dpourvue de
structure qui les runit est scrte par les cellules mmes). La
morula appartient  ce groupe; 2 _Cnobies_ sphrales, globules
glatineux  la surface desquels les cellules sociales sont disposes
les unes  ct des autres en une simple range. Les colonies
globuleuses des volvocines et des halosphres, des catallactes et des
polycyttaires. Cette forme est particulirement intressante parce que
sa disposition rappelle la blastula des mtazoaires. Comme dans le
blastoderme de ces derniers, souvent les nombreuses cellules des
cnobies sphrales se trouvent serres les unes contre les autres et
constituent un pithlium trs simple (forme la plus ancienne du
tissu). Il en est ainsi chez les _magosphres_ et les _halosphres_.
Dans d'autres cas, par contre, les cellules sociales sont spares par
des intervalles et ne sont rattaches entre elles que par des ponts de
plasma comme si elles se donnaient la main. C'est ce que l'on
rencontre chez les volvocines et les phylocyttaires (sphrozoaires,
collosphres, etc.); 3 _Cnobies arborales_. Tout le btonnet
cellulaire est ramifi et ressemble  une tige de fleurs. Comme le
fond, les fleurs et les feuilles, dans ce dernier cas, les cellules
sociales se trouvent sur les branches d'un tronc glatineux ramifi,
ou bien encore dans leur multiplication elles se disposent de telle
faon que toute la colonie ressemble  un arbrisseau,  un polypier.
Il en est ainsi chez beaucoup de diatomes et de mastigotes, de
flagells et de rhizopodes. 4 _Cnobies catenales._ Les cellules se
divisant  plusieurs reprises (transversalement) et les produits de
cette division tant rangs les uns  ct des autres, il se produit
des filets ou chanes de cellules. Parmi les _protophytes_, elles sont
trs rpandues chez les chromaces, desmidiaces, diatomes, et parmi
les protozoaires chez les bactries et les rhizopodes, plus rarement
chez les infusoires. Dans toutes ces diffrentes formes de cnobies
interviennent deux degrs diffrents d'_individualits_ ainsi que
d'activit psychique: 1 _l'me cellulaire_ de chaque cellule
individuelle, 2 _l'me cnobiale_ de toute la colonie cellulaire.


=9. Psychologie des cuidaires.=--_L'hydre_, polype d'eau douce
ordinaire possde un corps ovale d'une constitution trs simple, de
deux ranges de cellules, ressemblant  une gastrula qui se serait
fixe. Autour de la bouche se trouve une couronne de tentacules. Les
deux ranges de cellules qui constituent la paroi du corps (et mme la
paroi des tentacules) sont les mmes que chez les prdcesseurs
immdiats des polypes, chez les _gastrades_. Une diffrence s'est
pourtant tablie dans l'ectoderme, la division du travail existe parmi
les cellules. Entre les cellules ordinaires indiffrentes se trouvent
des cellules urticantes, des cellules sexuelles et des cellules
_neuromusculaires_. Ces dernires sont particulirement intressantes.
Du corps cellulaire part un long appendice en forme de filet qui se
dirige vers l'intrieur, il est contractile  un haut degr et rend
possibles les vives contractions du corps. On le considre comme
l'origine de la constitution musculaire, aussi le nomme-t-on myophne
ou myonme. Comme la partie extrieure des mmes cellules est
sensible, on les dsigne sous le nom de cellules neuromusculaires ou
encore cellules musculaires pithliales. Comme les cellules voisines
sont relies par de fins prolongements et qu'elles sont peut-tre
unies en un plexus nerveux par les prolongements des cellules
ganglionnaires parses, toutes ces fibres musculaires peuvent se
contracter en mme temps, mais un organe nerveux central, un ganglion
vritable n'existe pas encore, pas plus que n'existent d'organes des
sens diffrencis. Les nombreuses formes des hydropolypes marins
(tubularies, campanaries) possdent la mme structure pithliale
que l'hydre. La plupart des espces portent des bourgeons et forment
des pieds. Les nombreux individus qui composent ces pieds sont entre
eux en relation directe. Une forte excitation venant atteindre une
partie de le socit peut se transmettre  tous ses membres et causer
la contraction de beaucoup d'entre eux ou mme de tous. De plus
faibles excitations n'amnent de contraction que chez le seul individu
atteint. Nous pouvons donc distinguer dj chez les polypiers une
double me; l'_me personnelle_ du polype isol, et l'_me cormale_ et
commune de tout le pied.

_Ame des mduses._--Les _mduses_ qui sont fort prs des petits
polypes fixes et nagent librement, possdent une organisation bien
suprieure surtout les grandes et belles discomduses. Leur corps
tendre, glatineux ressemble  un parapluie ouvert, s'appuyant sur 4
ou 8 rayons. Au manche du parapluie (umbrella) correspond le canal
stomacal qui descend au milieu. A son extrmit infrieure se trouve
la bouche, forme de 4 lambeaux, trs sensible et trs mobile. A la
surface infrieure de l'ombrelle se trouve une couche de muscles
annulaires dont la contraction rgulire maintient plus solidement
arque l'ombrelle et expulsent vers la partie infrieure l'eau de mer
contenue dans les cavits. Sur le bord libre et circulaire de
l'ombrelle sigent, rpartis en gnral  intervalles gaux, 4 ou 8
_organes sensoriels_ ainsi que de longs tentacules, trs mobiles et
trs sensibles. Les organes sensoriels (_sensilla_) sont tantt de
simples yeux ou des ampoules auditives, tantt des massues
sensorielles composes (rhopalia) dont chacune contient un oeil, une
ampoule auditive et un organe gustatif. Le long du bord de l'ombrelle
court un anneau nerveux qui met en communication les petits ganglions
nerveux situs  la base des tentacules. Ces derniers envoient des
nerfs sensitifs aux organes des sens et des nerfs moteurs aux muscles.
A cette structure diffrencie de l'appareil psychique correspond chez
les mduses une activit psychique vive et compltement dveloppe.
Elles meuvent comme il leur plat les diffrentes parties de leur
corps, ragissent contre la lumire, la chaleur, l'lectricit, les
excitations chimiques comme les animaux suprieurs. L'anneau nerveux
du bord de l'ombrelle avec ses 4 ou 8 ganglions constitue un organe
central et celui-ci permet qu'il y ait relation entre les diffrents
organes sensibles et moteurs. Mais de plus chacune des 4 ou 8 parties
radiales qui contient un ganglion a son me et peut indpendamment des
autres manifester de la sensibilit et de la motilit. L'me des
mduses possde donc dj le vritable caractre de l'me nerveuse,
mais elle fournit en mme temps un trs intressant exemple du fait
que cette me peut se _diviser en plusieurs parties d'gale valeur_.

_Mtagense de l'me._--Les petits polypes fixes et les grandes
mduses qui nagent librement apparaissent  tous les points de vue
comme des animaux si diffrents qu'autrefois on en faisait
universellement deux classes totalement distinctes. Le polype, de
structure simple, n'a ni nerfs, ni muscles, ni organes sensoriels
diffrencis; son me est mise en action par la range de cellules de
l'ectoderme. La mduse, de structure plus complique, jouit de nerfs
et de muscles indpendants, de ganglions et d'organes sensoriels
diffrencis. Son _me nerveuse_ a besoin pour son activit de cet
appareil complexe. Tandis que l'organe de nutrition des polypes se
rduit  la simple ouverture stomacale ou  l'intestin primitif des
anciens gastrades, on trouve souvent  sa place, chez les mduses, un
systme de gastrocanal fort compliqu avec des poches ou canaux de
nutrition, bien ordonns en rayons et partant de l'estomac central.
Dans sa paroi se dveloppent 4 ou 8 glandes sexuelles indpendantes ou
gonades qui manquent encore aux polypes; ici naissent de la faon la
plus simple des cellules sexuelles isoles au milieu des cellules
ordinaires et indiffrentes. La diffrence dans la structure, dans la
vie psychique de ces deux classes d'animaux est donc trs importante,
bien plus grande que la diffrence correspondante qui existe entre un
homme et un poisson, ou entre une fourmi et un ver de terre. Grande
fut donc la surprise des zoologues quand en 1841, l'minent
naturaliste SARO (d'abord pasteur protestant, puis zoologue moniste)
fit la dcouverte que ces deux formes animales appartenaient  une
seule et mme sphre de gnration. Des oeufs fconds des _mduses_
naissent de simples _polypes_ et ces derniers produisent par la voie
insexue du bourgeonnement de nouvelles mduses. STEENSTRUP, 
Copenhague, avait dj fait de semblables observations sur les vers
intestinaux et il runit en 1842 toutes les observations sous le terme
de _mtagense_. On dcouvrit plus tard que le mme phnomne
remarquable est trs rpandu aussi bien chez des animaux infrieurs
que chez des plantes (mousses, fougres). Ordinairement deux
gnrations trs diffrentes alternent de telle faon que l'une est
sexue, produit oeuf et sperme, tandis que l'autre reste insexue et
se reproduit par bourgeonnement.

Au point de vue de la _psychologie phylogntique_ cette mtagense
des polypes et des mduses prsente le plus vif intrt parce que les
deux reprsentants d'une mme espce animale qui alternent
rgulirement apparaissent comme si loigns, non seulement dans leur
structure, mais encore dans leur activit psychique. Nous pouvons
suivre ici par l'observation directe, en une certaine mesure, _in
statu nascendi_, la naissance de l'me nerveuse de forme suprieure
d'une me de forme infrieure; et ce qui est surtout important, nous
pouvons l'expliquer en montrant les _causes_ qui se produisent.

_Origine de l'me nerveuse._ La premire origine du systme nerveux,
des muscles et organes des sens, sa provenance de l'ectoderme peut
_ontogntiquement_ s'observer directement chez l'homme et chez les
animaux suprieurs, mais l'explication phylogntique de ces
phnomnes remarquables ne peut tre atteinte qu'indirectement. Par
contre nous en trouvons l'explication directe dans la mtagense des
polypes et des mduses dont nous venons de parler. La cause efficiente
de cette mtagense se trouve dans les _modes d'existence compltement
diffrents_ de ces deux formes animales. Les polypes, antrieurs,
fixs comme des plantes sur le sol de la mer n'avaient besoin dans
leurs simples prtentions ni d'organes sensoriels suprieurs ni de
muscles et de nerfs distincts. Pour nourrir leurs petits corps
vsiculeux il leur suffisait de l'ectoderme, de mme que le simple
pithlium de leur membrane externe avec ses lgers commencements de
diffrenciation histologique suffisait pour recevoir leurs sensations
et accomplir leurs mouvements toujours identiques. Il en est tout
autrement chez les grandes _mduses_ qui nagent librement, comme je
l'ai montr dans ma monographie de ces beaux animaux[,?] si
intressants (1864-1882); grce  leur _adaptation_ aux conditions
d'existence particulires  la mer, leurs organes sensoriels, leurs
muscles et leurs nerfs ne doivent pas tre moins parfaits et distincts
que chez beaucoup d'animaux suprieurs. Pour les nourrir il a fallu
que se dveloppt un gastro-canal compliqu. La structure plus fine de
leurs organes psychiques que RICHARD HERTWIG nous a fait connatre, en
1882, correspond  des prtentions plus leves que le mode
d'existence de ces animaux de proie nageant librement impose: yeux,
organes auditifs, organes permettant galement de prendre conscience
de l'quilibre, organes chimiques (gustatifs et olfactifs) sont ns 
la suite de la distinction et de la conscience des diffrentes
excitations; les mouvements arbitraires dans la nage, la capture de la
proie, dans l'ingestion de la nourriture, dans la lutte contre les
ennemis ont conduit  la distinction de groupes de muscles. La liaison
rgulire tablie entre les organes moteurs et ces organes sensibles a
caus le dveloppement des 4  8 ganglions radis situs sur le bord
de l'ombrelle ainsi que de l'anneau nerveux qui les unit. Mais si les
oeufs fconds de ces mduses se dveloppent de nouveau sous formes de
polypes libres, ce retour s'explique par les lois de l'_hrdit
latente_.


=10. Psychologie des singes.=--Comme les singes et surtout les singes
anthropodes sont trs rapprochs des hommes non seulement
relativement  la structure et au mode d'volution, mais encore sous
tous les rapports pour la vie psychique, _l'tude comparative de la
psychologie des singes_ ne saurait tre recommande d'une faon assez
pressante  nos psychologues de profession. La visite des jardins
zoologiques, des thtres o paraissent les singes est en particulier
aussi instructive que rcrative. Mais la frquentation du cirque et
des thtres o paraissent des chiens, n'est pas moins riche en
enseignements. Les rsultats tonnants qu'a atteint le _dressage
moderne_ non seulement dans l'instruction des chiens, des chevaux et
des lphants, mais encore dans l'ducation des rapaces rongeurs et
autres mammifres infrieurs doivent fournir  ces psychologues
impartiaux, s'ils les tudient avec soin, une source de connaissances
psychologiques des plus importantes au point de vue moniste.
Indpendamment de cela, la frquentation de semblables expositions est
plus rcrative et largit bien davantage l'horizon anthropologique
que l'tude ennuyeuse et relativement abrutissante des fantaisies
mtaphysiques que ce que l'on appelle la psychologie introspective
pure a couch dans des milliers de volumes et d'articles.


=11. Tlologie de Kant.=--Les progrs tonnants de la biologie
moderne ont compltement rfut l'_explication tlologique de la
nature due  Kant_. La physiologie a prouv entre autres choses que
tous les phnomnes biologiques se ramnent  des procs chimiques et
physiques et que leur explication n'exige ni un _crateur_ personnel
agissant en chef d'entreprise, ni une _force vitale_ nigmatique
construisant en vue d'une fin. La thorie cellulaire nous a montr que
toutes les activits biologiques complexes des animaux et des plantes
suprieurs doivent tre drives des procs physico-chimiques simples
qui se produisent dans l'organisme lmentaire des _cellules_
microscopiques et que la base matrielle de ces procs est le _plasma_
du corps cellulaire. Cette observation s'applique tant aux phnomnes
d'accroissement et de la nutrition qu' ceux de la reproduction, de la
sensibilit et du mouvement. La loi biologique fondamentale nous
enseigne que les phnomnes nigmatiques de l'embryologie (le
dveloppement des embryons et la modification rsultant de la pubert)
reposent sur la transmission hrditaire de processus correspondants
qui se sont produits dans la ligne des anctres. La thorie de la
descendance a rsolu l'nigme, elle a expliqu comment ces processus,
ces activits physiologiques de l'_hrdit_ et de l'_adaptation_,
ont, au cours de longs espaces de temps, caus un changement constant
des formes spcifiques, une lente _transformation_ des espces. La
thorie de la _slection_, enfin, prouve clairement que, dans ces
procs phylogntiques, les dispositions les plus opportunes se
produisent d'une faon purement mcanique, par slection du plus
utile. DARWIN a donc fait prvaloir un principe d'explication
mcanique de l'utilit organique que, dj plus de 2.000 ans
auparavant, EMPDOCLE avait souponn. Il est devenu ainsi le _Newton
de la vie organique_ ce dont Kant avait compltement contest la
possibilit.

Ces circonstances historiques que j'ai dj releves il y a plus de
trente ans (dans le cinquime chapitre de l'_Histoire de la cration
naturelle_), sont si intressantes et si importantes que je tiens 
insister sur elles ici. Ce n'est pas seulement opportun parce que la
philosophie moderne demande avec une insistance particulire un
_retour  Kant_, mais aussi parce qu'il en dcoule que les
mtaphysisiens les plus grands tombent tte baisse dans les plus
graves erreurs en jugeant les questions les plus importantes.

KANT, le fondateur subtil et clair de la philosophie critique,
dclare avec la plus grande prcision qu'il est absurde d'esprer
une dcouverte qui 70 ans plus tard est faite rellement par Darwin et
il refuse pour tous les temps,  l'esprit humain une notion importante
que ce dernier acquiert rellement par la thorie de la slection. On
voit combien est dangereux l'_ignorabimus_ catgorique.

En ce qui touche l'honneur exagr que l'on rend  KANT dans la
nouvelle philosophie allemande et qui se transforme chez beaucoup de
No-Kantiens en une adoration idoltre et indtermine, il nous sera
permis de mettre en lumire les imperfections humaines du grand
philosophe de Knigsberg et les faiblesses nfastes de sa sagesse
critique. Sa tendance dualiste vers une mtaphysique transcendentale,
qui ne fit qu'accrotre avec les annes, avait pour cause
l'instruction prparatoire, pleine de lacunes incompltes qu'il reut
 l'cole et  l'universit. Cette instruction ainsi obtenue tait
surtout _philologique, thologique_ et _mathmatique_. Dans les
sciences naturelles, il n'apprit  fond que l'astronomie et la
physique et en partie galement la chimie et la minralogie. Par
contre, le vaste domaine de la biologie, si peu tendu qu'il ft 
l'poque, lui reste _inconnu pour la plus grande partie_. Parmi les
sciences naturelles organiques, il n'a tudi ni la zoologie, ni la
botanique, ni l'anatomie, ni la physiologie; son anthropologie dont il
s'occupa pendant longtemps resta fort imparfaite. Si KANT, au lieu
d'tudier la philologie et la mdecine avait approfondi la mdecine,
il aurait puis dans les cours d'anatomie et de physiologie une
connaissance approfondie de l'_organisme_ humain, si dans les
cliniques il s'tait acquis une apprciation vivante de ces
modifications pathologiques, non seulement son anthropologie mais
encore toute la conception de l'univers du philosophe critique aurait
pris une tout autre forme. KANT alors n'aurait pas aussi lgrement
pass sur les phnomnes biologiques les plus importants comme il le
fit dans ses crits postrieurs ( dater de 1769).

Aprs avoir accompli ses tudes universitaires, KANT dut pendant neuf
ans gagner son pain en donnant des leons  domicile, de 22  31 ans,
prcisment dans la priode la plus importante de sa vie de jeunesse,
quand  la suite de l'enseignement pris  l'Universit, le libre
dveloppement du caractre personnel et scientifique se dcide. Si
KANT, qui pendant la plus grande partie de son existence resta fix 
Knigsberg et ne franchit presque jamais les frontires de la province
de Prusse avait accompli des voyages plus importants, s'il avait donn
au vif intrt qu'il portait  la gographie et  l'anthropologie un
aliment vivant par des apprciations relles, l'extension de son
horizon aurait eu une action raliste trs heureuse sur la forme de sa
conception idale de l'univers. Puis le fait que KANT ne se maria pas
peut, chez lui comme chez d'autres vieux garons philosophes excuser
ses lacunes et son exclusivisme. L'homme et la femme constituent, en
effet, deux organismes essentiellement diffrents qui n'arrivent 
rendre parfaitement la notion gnrique normale d'hommes qu'en se
compltant mutuellement.


=12. Critique des vangiles.= (S. E. VERUS, _Tableau synoptique des
vangiles_ dans leur texte complet.) Leipzig 1897.--Conclusion: Toute
oeuvre doit tre comprise et juge d'aprs l'esprit de son temps. Les
_fictions vangliques_ naissent  une poque trs peu scientifique et
dans des sphres pleines de grossires superstitions; elles ont t
crites pour leur temps, et non pour le temps prsent ni pour tous
les temps, mais non comme oeuvres historiques, ce sont des oeuvres
d'dification et en partie des pamphlets ecclsiastiques. Seul
l'intrt de l'glise et de ses prtres ainsi que des institutions
sociales qui y sont lies pouvait demander que l'on rapportt
l'origine de chaque oeuvre aux aptres (Matthieu, Jean) ou aux
disciples des aptres (Marc, Luc); cela suffit pour expliquer trs
simplement et trs naturellement leur crdit persistant pendant des
sicles et que l'on a coutume de ramener  des influences
surnaturelles.

La forme primitive de ces fictions a subi dans les premiers sicles
des modifications varies et ne peut plus tre tablie prsentement.
Le recueil des crits du Nouveau Testament ne s'est form que trs
lentement et sa reconnaissance n'a t unanimement accepte qu'aprs
des sicles, pour une partie du moins. Tout ce que l'on tire comme
article de foi des crits de cette poque sans critique ne repose que
sur l'arbitraire, l'erreur, si ce n'est sur la falsification
consciente.

A toute poque de grande oppression, les Isralites ont attendu un
sauveur (Messie). C'est ainsi qu'Isae 45, I, aprs la captivit de
Babylone (597-538) salue du titre de Messie le roi des Perses, Cyrus
(qui n'tait pas Juif) parce qu'il a rendu la libert au peuple. Un
grand prtre, Josu, fait rentrer les Juifs dans leur patrie et la
lgende cra un Josu antrieur qui, comme successeur de Mose aurait
ramen son peuple  Chanaan. Aprs la ruine de Jrusalem (70 de notre
re), le savant Josphe dclare qu'il restait encore  l'humanit un
temple plus vaste qui ne serait pas bti par la main des hommes, et
voyait dans l'empereur Vespasien un Messie qui apporterait la libert
 tout l'univers. Mais dans le vaste empire romain, plus d'un pote,
plus d'un penseur, rvaient d'un sauveur du monde, et en quelques
dizaines d'annes se produisit toute une srie de Messies. L'esprit
potique du peuple cra un troisime Josu (en grec _Jsus_).

La vie d'un semblable ami des pauvres, d'un faiseur de miracles, d'un
sauveur du monde n'tait pas trop difficile  crire: des aventures,
des vnements, des discours taient fournis par les modles de
l'ancien testament (abstraction faite des lgendes de Krishna et de
Bouddha qui depuis des sicles taient rpandues dans tout l'Orient).
Un Mose, un lie, un lise auxquels il ne fallait pas que le hros
reste infrieur, des expressions des psaumes et des prophtes. Souvent
les auteurs prenaient  la lettre des images. Les ptres de l'glise
tenaient encore beaucoup de contes merveilleux pour des allgories,
alors que maintenant l'glise veut que tout, mme ce qui est le plus
tonnant, soit pris  la lettre.

La figure du Messie se cra donc peu  peu. Dans les _ptres de
Paul_ qui sont prouves avoir t composes avant les fictions
vangliques, il n'est rien dit de la mort ni de la rsurrection. De
certains passages des prophtes, littralement interprts, on
dduisit la doctrine du salut. On se demanda enfin, o, comment, de
qui est-il n? Combien de temps a-t-il vcu? etc. Ds que l'exemple
d'une semblable fiction eut t donn, un flot d'oeuvres semblables se
rpandit, caricatures grossires pour une partie, pour une autre,
tableaux de la vie se renfermant dans les limites du possible jusqu'
un certain point. Chaque rgion, chaque commune importante a son
vangile et souvent on le nommait d'un nom devenu clbre. On tenait
pour parfaitement permis d'crire ainsi sous un faux nom.

Ces fictions vangliques placent leur hros dans la premire moiti
du premier sicle de notre re. Mais ni les crivains juifs (Philon,
Josphe) ni les crivains romains ou grecs (comme Tacite, Sutone,
Pline, Dion, Cassius) de cette poque et de la suivante, ne
connaissent ni ce Jsus de Nazareth, ni les vnements de sa vie que
l'on raconte; la ville de Nazareth est mme tout  fait inconnue.


=13. Christ et Bouddha.=--A l'excellent ouvrage de S. E. VERUS:
_Vergleichende Uebersicht der vier Evangelien_ (source unique pour une
vie de Jsus) j'emprunte la communication suivante: Le professeur $1
a compar les biographies indiennes et chinoises de Bouddha qui sont
nombreuses et sont certainement antrieures  notre re dans plusieurs
travaux consciencieux estims par d'minents thologiens, tels que le
professeur PFLEIDERER. Il a tabli indubitablement les faits suivants:
Le fonds de la vie des deux _fondateurs de religion_ est une vie
nomade, apostolique et salvatrice, la plupart du temps en compagnie de
disciples, interrompue parfois par des repos (banquets, solitude au
dsert); en outre on y rencontre des sermons sur des montagnes et un
sjour dans la capitale aprs une entre triomphale. Mais dans tous
les dtails et dans leur suite se montre un surprenant accord.

Bouddha est un Dieu fait homme; comme homme il est de race royale. Il
est engendr et mis au monde de faon surnaturelle, sa naissance est
annonce  l'avance d'une faon merveilleuse. Dieux et rois saluent le
nouveau-n et lui apportent des prsents. Un vieux brahmane le
reconnat aussitt pour le rdempteur de tous les maux. Il ramne la
paix et la joie sur la terre. Le jeune Bouddha est poursuivi et
miraculeusement sauv, install solennellement dans le temple, enfant
de 12 ans, il est recherch par ses parents et retrouv au milieu des
prtres. Il est prcoce, dpasse ses matres et grandit en ge et en
sagesse. Il prend le baptme de conscration dans le fleuve sacr.
Quelques disciples d'un sage brahmane viennent  lui. Le mot de
ralliement est suis-moi. Il consacre un disciple d'aprs l'usage
indien sous un figuier. Parmi les douze, trois des disciples sont de
vrais modles et il se trouve aussi un tratre. Les anciens noms des
disciples sont changs. Non loin se trouve un cercle plus nombreux de
18 lves. Bouddha envoie ses disciples par deux et par trois aprs
les avoir munis d'instructions. Une fille du peuple clbre sa mre
comme bienheureuse. Un riche brahmane veut le suivre mais ne peut se
sparer de ses biens. Un autre lui rend visite la nuit. Il n'tait pas
apprci par sa famille, mais trouva des sympathies chez les notables
et chez les femmes.

Bouddha enseigne en promettant le bonheur comme prix. Il parle
volontiers par parabole. Ses enseignements montrent (souvent dans le
choix mme des mots) une ressemblance, il dtourne des prodiges,
recommande l'humilit, l'humeur pacifique, l'amour des ennemis,
l'humilit, la victoire sur soi-mme et mme l'abstinence de rapports
charnels. Il enseigne aussi sa destine. Au cours des pressentiments
de sa mort prochaine, il insiste sur le fait qu'il rentre au ciel,
dans ses adieux, il exhorte ses disciples, leur dsigne un mdiateur
(consolateur) et annonce un bouleversement gnral de l'univers. Sans
patrie et pauvre, il voyage en qualit de mdecin, de sauveur, de
rdempteur. Ses adversaires lui opposent qu'il prfre la socit des
pcheurs. Peu de temps avant sa mort il est invit  dner chez une
pcheresse. Un disciple convertit une fille d'une classe mprise,
prs d'un puits. De nombreux miracles attestent sa divinit (il marche
sur l'eau, etc.). Il entre triomphalement dans la capitale et meurt au
milieu de signes merveilleux: la terre tremble, les extrmits de la
terre sont en flamme, le soleil s'teint, un mtore tombe du ciel.
Bouddha lui aussi va en enfer et au ciel.


=14. La gnalogie du Christ.=--PAUL DE REGLA dit dans son intressant
ouvrage (1891): Heureusement ce fils de Marie qui, au sens de notre
langue juridique actuelle tait un _fils naturel_, possde d'autres
titres de gloire que son obscure extraction. Qu'il soit le fils d'un
amour secret ou la suite d'un acte que notre socit actuelle dclare
tre un crime, quelle importance cela pouvait-il avoir pour sa
glorieuse existence: est-ce que la dignit de sa conduite ne lui donne
pas un droit  l'aurole qui illumine sa noble physionomie? Dans le
sud de l'Italie et de l'Espagne, o beaucoup de notions trs relches
ont cours sur la saintet du mariage le prtre catholique s'est adapt
 ces conceptions habituelles dans le pays. Les enfants naturels qui
sont engendrs en quantit, tous les ans, par les prtres et
chapelains (suite naturelle du saint _clibat_) sont souvent
considrs comme les produits d'une _immacule conception_ et
jouissent d'une considration particulire. Par contre le nom de
baptme _Joseph_ (Beppo), qui rappelle le bon charpentier tromp de
Galile, n'est souvent pas trs bien vu. Ayant t en 1859,  Messine,
le tmoin oculaire d'une rixe violente entre mon pcheur Vincenzo et
son collgue Giuseppe, le premier cria brusquement, en faisant les
cornes au dernier, le seul mot de Beppo, ce qui le jeta dans une
grande fureur. Comme je demandais ce que cela signifiait Vincenzo
rpondit en riant; Eh! il s'appelle Beppo et sa femme Marie et, de
mme, que pour notre sainte madone le premier fils n'est pas de lui;
mais d'un prtre! C'est trs caractristique.

La doctrine vaticane pour qui de semblables dbats sont trs
dsagrables cherche naturellement  passer lgrement sur la
conception douteuse et la naissance illgitime du Christ et cependant
elle ne peut viter de glorifier par des images et des posies cet
vnement important de sa vie humaine ainsi que d'autres d'ailleurs,
et elle le fait parfois d'une faon remarquablement _matrialiste_.

Dans l'influence extraordinaire que les reprsentations par images de
l'histoire sainte ont exerce sur la fantaisie du peuple croyant et
qui aujourd'hui encore est un des soutiens les plus forts de
l'_ecclesia militans_, il est intressant de voir combien l'Eglise
tient au maintien invariable du modle fix, et usit depuis plus de
mille ans. Tout homme instruit sait que les millions d'images
rpandues partout et consacres  l'criture sainte ne reprsentent ni
les scnes ni leurs personnages, dans les vtements de l'poque (comme
le croit la masse ignorante), mais suivant une conception idalise
qui rpond au got d'artistes postrieurs. Les coles de peintres
italiennes ont exerc l'influence prpondrante; cela vient de ce
qu'au moyen ge l'Italie tait non seulement le sige du papisme qui
gouvernait le monde, mais de ce qu'elle produisait aussi les plus
grands peintres, sculpteurs, architectes qui se mettaient  son
service.

Il y a quelques dizaines d'annes toute une srie de peintures
consacres  l'histoire sainte, excita une grande sensation. Elle
tait due au gnial peintre russe WERESCHTCHAGIN. Elles reprsentaient
les scnes importantes de la vie du Christ d'aprs une conception
originale, _naturaliste_ et _ethnographique_: la sainte famille, Jsus
prs de Jean au bord du Jourdain, Jsus dans le dsert, Jsus sur le
lac de Tibriade, la prophtie, etc. Le peintre avait, au cours de son
voyage en Palestine (en 1884), tudi soigneusement non seulement
toute la scne du pays saint, mais encore sa population, le costume,
les habitations et les avait reproduits trs fidlement. Nous savons
que le pays ainsi que les ornements en Palestine se sont trs peu
modifis depuis 2.000 ans. Aussi les peintures de WERESCHTCHAGIN les
reprsentaient-elles d'une faon beaucoup plus vraie et plus naturelle
que tous les millions d'images qui traitent l'criture sainte d'aprs
les patrons traditionnels des Italiens. Mais c'est prcisment ce
caractre raliste des peintures qui choquait particulirement le
prtre catholique et il n'eut de repos que quand l'exposition fut
interdite par ordre de la police (en _Autriche_, par exemple).


=15. Le christianisme et la famille.=--L'attitude hostile que prit le
christianisme primitif ds le dbut contre la vie de famille et
l'amour de la femme qui en est la raison est prouve irrfutablement
par les vangiles ainsi que par les ptres de Paul. Quand Marie
s'inquitait du Christ, il la repoussa par ces mots indignes d'un
fils: Femme qu'ai-je de commun avec toi? Quand sa mre et ses frres
voulaient converser avec lui, il rpondait: Qui est ma mre et qui
sont mes frres? Puis, montrant ses disciples assis autour de lui:
Voyez, voici ma mre et voici mes frres, etc. (Mathieu 12, 46-50;
Marc 3, 31-35; Luc, 8, 19-21). Et mme le Christ faisait du revirement
complet de sa propre famille et de la haine contre elle, la condition
de la vertu: Quiconque vient  moi et ne hait point son pre, sa
mre, sa femme, ses frres, ses soeurs et mme sa propre vie ne peut
pas tre mon disciple. (Luc, 14, 26.)


=16. Anathme du pape contre la science.=--Dans la lutte difficile que
la science moderne doit mener contre la superstition rgnante de
l'glise chrtienne, la _dclaration de guerre_ publique que le
puissant reprsentant de cette dernire, le pape de Rome, a lance
contre la premire en 1870 est excessivement importante. Parmi les
_propositions canoniques_ que le concile oecumnique de Rome en 1870 a
dclar tre des _commandements de Dieu_ se trouvent les anathmes
suivants, _soit anathme_, quiconque nie le seul vrai Dieu, crateur
et seigneur de toutes choses, visibles et invisibles.--Qui n'a pas
honte de prtendre qu' ct de la matire il n'y a rien d'autre.--Qui
dit que l'essence de Dieu et de toute chose est une seule et
mme.--Qui dit que les objets finis, corporels et spirituels, ou au
moins les spirituels, sont des manations de la substance divine, ou
que l'essence divine produit toute chose par manifestation ou
extriorisation.--Qui ne reconnat pas que tout l'univers et tous les
objets qui y sont contenus ont t tirs par Dieu du nant.--Qui dit
que par son propre effort et grce  un constant progrs l'homme
pourrait et devrait arriver  possder toute vrit et toute
bont.--Qui ne veut pas reconnatre pour saints et canoniques les
livres de la sainte Ecriture dans leur totalit et dans toutes leurs
parties, tels qu'ils ont t dsigns par le saint concile de Trente
ou qui met en doute leur inspiration divine.--Qui dit que la raison
humaine possde une indpendance telle que Dieu ne peut lui demander
la foi.--Qui prtend que la rvlation divine ne pourrait gagner en
autorit par des preuves extrieures.--Qui prtend qu'il n'y a pas
de miracle ou que ceux-ci ne doivent jamais tre reconnus srement,
ou que l'origine divine du christianisme ne peut tre prouve par
des miracles.--Qui prtend qu'aucun mystre ne fait partie de
la rvlation et que tous les articles de foi doivent tre
comprhensibles pour la raison convenablement dveloppe.--Qui
prtend que les sciences humaines devraient tre traites assez
libralement pour que l'on pt considrer leurs propositions pour
fondes en vrit, mme si elles contredisent  la doctrine de la
rvlation.--Qui prtend que par les progrs de la science on pourrait
arriver  ce que les doctrines tablies par l'Eglise puissent tre
entendues en un sens diffrent qu'en celui o l'Eglise les a toujours
entendues et les entend encore.

_L'glise vanglique orthodoxe_ ne reste pas en arrire de la
catholique dans cet _anathme_ port contre la _science_. On pouvait
lire dernirement dans le _Mecklemburgisches Schulblatt_
l'avertissement suivant: Prenez garde au premier pas. Vous vous
trouvez encore peut-tre touchs par le faux dieu de la science.
Avez-vous donn  Satan le petit doigt, il prend peu  peu toute la
main jusqu' ce que vous tombiez avec lui; il vous entoure d'un charme
mystrieux et vous conduit jusqu' l'_arbre de la science_, et si vous
en avez got une seule fois, il vous ramne vers cet arbre grce 
une force magique pour vous faire compltement connatre le vrai du
faux, le bien du mal. _Que votre innocence scientifique nous conserve
votre paradis._


=17. Thologie et zoologie.=--Le rapport troit dans lequel se
trouvent chez la plupart des hommes la conception philosophique du
monde et leur conviction religieuse m'a contraint ici  insister
davantage sur les croyances rgnantes du christianisme et  affirmer
publiquement leur opposition fondamentale avec les doctrines
essentielles de notre philosophie moniste. Mais mes adversaires
chrtiens m'ont autrefois dj fait le reproche de ne connatre
nullement la religion chrtienne. Il y a peu de temps encore le pieux
docteur DANNERT (pour recommander un travail de psychologie animale du
parfait jsuite et zoologue ERICH WASMANN) a exprim cette opinion
sous cette forme polie: _On sait qu'Ernest Hckel connat autant le
christianisme qu'un ne les logarithmes_. (_Konservative
Monatschrift_, juillet 1898, p. 774.)

Cette opinion souvent exprime est une _erreur de fait_. Non seulement
 l'cole--par suite de ma pieuse ducation--par un zle et une ardeur
particulire aux classes d'instruction religieuse, j'ai appris 
connatre la religion, mais j'ai encore dfendu  l'ge de 21 ans de
la faon la plus chaleureuse les doctrines chrtiennes contre mes
futurs compagnons d'armes en libre-pense, et cependant l'tude de
l'anatomie et de la physiologie humaines, leur comparaison avec celles
des autres vertbrs avaient dj profondment branl ma foi. Je
n'arrivai  l'abandonner compltement--_en proie aux combats
intrieurs les plus amers_--qu' la suite de l'tude complte de la
mdecine et de ma pratique mdicale. J'appris alors  comprendre le
mot de Faust: Toute la douleur de l'humanit me saisit! C'est alors
que je ne reconnus pas la souveraine bont du Pre aimant  la dure
cole de la vie quand j'essayais de dcouvrir la sage providence
dans la lutte pour la vie. Quand plus tard j'appris  connatre dans
mes nombreux voyages scientifiques tous les pays et les peuples
d'Europe, quand dans mes visites nombreuses en Europe et en Asie, je
pus observer d'une part les honorables religions des anciens peuples
civiliss, et d'autre part les commencements des religions des
peuplades naturelles les plus basses, alors s'labora en moi, grce 
une _critique comparative des religions_, cette conception du
christianisme que j'ai exprime dans le chap. XVII.

Il va d'ailleurs de soi que, comme _zoologue_, je suis autoris 
faire entrer les conceptions thologiques du monde les plus opposes
dans la sphre de ma critique philosophique puisque je considre toute
l'anthropologie comme une partie de la zoologie et que je ne puis
donc en exclure la psychologie.


=18. L'Eglise moniste.=--Le besoin pratique de la vie sentimentale et
de l'ordre politique conduira un jour ou l'autre  donner  notre
religion moniste une forme de culte comme ce fut le cas pour toutes
les autres religions des peuples civiliss. Ce sera une belle oeuvre
rserve aux _honorables thologiens_ du XXe sicle que de constituer
ce culte moniste et de l'adapter aux diffrents besoins de chacune des
nations civilises. Comme sur ce terrain important galement nous ne
dsirons pas de _rvolution_ violente, mais une _rforme_ rationnelle,
il nous parat trs exact de se rattacher aux institutions existantes
de l'Eglise chrtienne rgnante d'autant plus qu'elles aussi sont
unies le plus intimement possible aux institutions politiques et
sociales.

De mme que l'Eglise chrtienne a transport ses grandes ftes
annuelles aux anciens jours des ftes des paens, l'glise moniste
leur rendra leur destination primitive dcoulant du culte de la
nature. Nol sera de nouveau la fte solsticiale d'hiver, la
Saint-Jean, la fte du solstice d't. A Pques, nous ne fterons pas
la rsurrection surnaturelle et impossible d'un crucifi mystique,
mais la noble renaissance de la vie organique, la rsurrection de la
nature printanire aprs le long sommeil de l'hiver. A la fte
d'automne,  la Saint-Michel, nous clbrerons la clture de la
joyeuse saison de l't et l'entre dans la svre et laborieuse
priode de l'hiver. De la mme faon, d'autres institutions de
l'Eglise chrtienne dominante et mme certaines crmonies
particulires peuvent tre utilises pour tablir le culte moniste.

Le service divin du _dimanche_, qui toujours,  titre de jour primitif
de repos de l'dification et du dlassement, a suivi les six jours de
la semaine de travail subira dans l'glise moniste un perfectionnement
essentiel. Au lieu de la foi mystique en des miracles surnaturels
interviendra la _science_ claire des vritables merveilles de la
nature. Les glises considres comme lieu de dvotion ne seront pas
ornes d'images des saints et de crucifix, mais de reprsentations
artistiques tires de l'inpuisable trsor de beauts que fournit la
vie de l'homme et celle de la nature. Entre les hautes colonnes des
dmes gothiques qui sont entoures de lianes, les sveltes palmiers et
les fougres arborescentes, les gracieux bananiers et les bambous
rappelleront la force cratrice des tropiques. Dans de grands
aquariums, au-dessous des fentres, les gracieuses mduses et les
siphonophores, les coraux et les astries enseigneront les formes
artistiques de la vie marine. Au lieu du matre autel sera une
_uranie_ qui montre dans les mouvements des corps clestes la toute
puissance de la loi de substance. En fait, maintenant, beaucoup de
gens instruits trouvent leur dification non dans l'audition de
prcheurs riches en phrases et pauvres en pense, mais en assistant 
des confrences publiques sur la science et sur l'art, dans la
jouissance des beauts infinies qui sortent du sein de notre mre
nature en un fleuve intarissable.


=19. Egosme et altruisme.=--Les deux piliers de la vaine morale et
de la sociologie sont constitus par l'gosme et l'altruisme en
_quilibre exact_. Cela est vrai de l'homme comme de tous les autres
_animaux sociaux_. De mme que la prosprit de la socit est lie 
celle des personnes qui la composent; d'autre part, le plein
dveloppement de l'essence individuelle de l'homme n'est possible que
dans la vie en commun avec ses semblables. La _morale chrtienne_
clbre la valeur exclusive de l'altruisme et ne veut accorder aucun
droit  l'gosme. Tout contrairement se conduit la morale
aristocratique moderne (de MAX STIRNER  FR. NIETZSCHE). Les deux
extrmes sont galement faux et contredisent galement aux exigences
sacres de la nature sociale. (Cf. HERMANN TURCK, FR. NIETZSCHE _und
seine philosophischen Irrewege_, (Ina 1891). L. BUCHNER, _Die
Philosophie des Egoismus_, _Internationale Literatur Berichte_.) IV. I
(7 Janvier 1887).


=20. Coup d'oeil sur le XXe sicle.=--La ferme conviction en la
_vrit de la philosophie moniste_ qui perce dans tout mon livre sur
les _nigmes de l'univers_, du commencement  la fin, se fonde tout
d'abord sur les progrs merveilleux accomplis par la science naturelle
au cours du XIXe sicle. Mais elle nous invite galement  jeter
encore un regard plein d'espoir sur le XXe sicle qui commence  poser
cette question. Nous sentons-nous mus par l'essor d'un esprit
nouveau et _portons-nous en nous-mmes le pressentiment sr et le
sentiment certain de quelque chose de suprieur et de meilleur?_
JULIUS HART dont l'_Histoire de la littrature universelle_ (2 vol.
Berlin 1894), a contribu beaucoup  clairer en tous sens cette
question importante, l'a rcemment rsolue avec esprit dans un nouvel
ouvrage: _Zukunftsland_. _Im Kampf um eine Weltanschauung_, 1er vol.
_Der Neue Gott_. _Ein Anblick auf das kommende Jahrhundert._ Pour
moi, je rponds  la question incontestablement par l'affirmative,
parce que je considre comme le plus grand progrs pouvant amener
enfin  la solution des nigmes de l'univers l'tablissement sr de
la loi de substance et de la doctrine volutionniste qui y est
insparablement lie. Je ne mconnais pas le lourd fardeau que nous
impose la perte douleureuse dont souffre l'humanit moderne en voyant
disparatre les croyances rgnantes et les esprances d'un avenir
meilleur qui s'y rattachent. Mais je trouve une grande compensation
dans le trsor inpuisable ouvert  nous par la conception unitaire du
monde. Je suis fermement convaincu que le XXe sicle nous permettra
pour la premire fois de jouir prochainement de ces trsors
intellectuels et nous conduira ainsi  la religion _du vrai, du bien
et du beau_ que Goethe a si noblement conue.




TABLE DES MATIERES


  CHAPITRE PREMIER.--=Comment se posent les nigmes de l'univers.=

  Tableau gnral de la culture intellectuelle au XIXe sicle.
  Le conflit des systmes. Monisme et dualisme.                      1


  CHAPITRE II.--=Comment est construit notre corps.=

  tudes monistes d'anatomie humaine et compare. Conformit
  d'ensemble et de dtail entre l'organisation de l'homme et
  celle des mammifres.                                             25


  CHAPITRE III.--=Notre vie.=

  tudes monistes de physiologie humaine et compare. Identit,
  dans toutes les fonctions de la vie, entre l'homme et les
  mammifres.                                                       45


  CHAPITRE IV.--=Notre embryologie.=

  tudes monistes d'ontognie humaine et compare. Identit du
  dveloppement de l'embryon et de l'adulte, chez l'homme et
  chez les vertbrs.                                               61


  CHAPITRE V.--=Notre gnalogie.=

  tudes monistes sur l'origine et la descendance de l'homme,
  tendant  montrer qu'il descend des vertbrs et directement
  des primates.                                                     81


  CHAPITRE VI.--=De la nature de l'me.=

  tudes monistes sur le concept d'me. Devoirs et mthodes de
  la psychologie scientifique. Mtamorphoses psychologiques.       101


  CHAPITRE VII.--=Degrs dans la hirarchie de l'me.=

  tudes monistes de psychologie compare. L'chelle
  psychologique. Psychoplasma et systme nerveux. Instinct
  et raison.                                                       125


  CHAPITRE VIII.--=Embryologie de l'me.=

  tudes monistes de psychologie ontogntique. Dveloppement
  de la vie psychique au cours de la vie individuelle de la
  personne.                                                        153


  CHAPITRE IX.--=Phylognie de l'me.=

  tudes monistes de psychologie phylogntique. Evolution de
  la vie psychique dans la srie animale des anctres de l'homme.  171


  CHAPITRE X.--=Conscience de l'me.=

  tudes monistes sur la vie psychique consciente et
  inconsciente. Embryologie et thorie de la conscience.           195


  CHAPITRE XI.--=Immortalit de l'me.=

  tudes monistes sur le thanatisme et l'athanisme. Immortalit
  cosmique et immortalit personnelle. Agrgation qui constitue
  la substance de l'me.                                           217


  CHAPITRE XII.--=La loi de substance.=

  tudes monistes sur la loi fondamentale cosmologique.
  Conservation de la matire et de l'nergie. Concepts de
  substance kyntique et de substance pyknotique.                  243


  CHAPITRE XIII.--=Histoire du dveloppement de l'Univers.=

  tudes monistes sur l'ternelle volution de l'univers.
  Cration, commencement et fin du monde. Cosmognie cratiste
  et cosmognie gntique.                                         267


  CHAPITRE XIV.--=Unit de la nature.=

  tudes monistes sur l'unit matrielle et nergtique du
  Cosmos. Mcanisme et vitalisme. But, fin et hasard.              291


  CHAPITRE XV.--=Dieu et le monde.=

  tudes monistes sur le thisme et le panthisme. Le monothisme
  anthropistique des trois grandes religions mditerranennes. Le
  Dieu extramondain et le Dieu intramondain.                       315


  CHAPITRE XVI.--=Science et croyance.=

  tudes monistes sur la connaissance de la vrit. Activit des
  sens et activit de la raison. Croyance et superstition.
  Exprience et rvlation.                                        335


  CHAPITRE XVII.--=Science et christianisme.=

  tudes monistes sur le conflit entre l'exprience scientifique
  et la rvlation chrtienne. Quatre priodes dans la
  mtamorphose historique de la religion chrtienne. Raison
  et dogme.                                                        353


  CHAPITRE XVIII.--=Notre religion moniste.=

  tudes monistes sur la religion de la raison et son harmonie
  avec la science. Le triple idal du culte: le vrai, le beau,
  le bien.                                                         377


  CHAPITRE XIX.--=Notre morale moniste.=

  tudes monistes sur la loi fondamentale thique. quilibre
  entre l'amour de soi et l'amour du prochain. gale lgitimit
  de l'gosme et de l'altruisme. Faute de la morale chrtienne.
  tat, cole et glise.                                           395


  CHAPITRE XX.--=Solution des nigmes de l'Univers.=

  Coup d'oeil rtrospectif sur les progrs de la connaissance
  scientifique de l'univers du XIXe sicle. Rponses donnes
  aux Enigmes de l'univers par la philosophie naturelle moniste.   417


  APPENDICE.--=Notes et claircissements.=                         433

   Paris.--Typ. A. DAVY, 52 rue Madame.--_Tlphone._




    Librairie C. REINWALD.--SCHLEICHER Frres, Editeurs

    Paris.--15, rue des Saints-Pres, 15.--Paris




Ouvrages d'ERNEST HAECKEL

Professeur de Zoologie  l'Universit d'Ina


   =Histoire de la cration des tres organiss d'aprs les lois
   naturelles.= Confrence scientifique sur la doctrine de
   l'volution en gnral et celle de Darwin, Goethe et Lamarck en
   particulier. Traduit de l'allemand et revu sur la septime
   dition allemande, par le Dr Ch. Letourneau, 3e dition.

    1 vol in-8o avec 17 planches, 20 gravures sur bois, 21 tableaux
    gnalogiques et une carte chromolithographique. Cartonn 
    l'anglaise.      12 50

   =Lettres d'un voyageur dans l'Inde.= Traduit de l'allemand par
   le Dr Ch. Letourneau.

    1 vol. in-8o cartonn  l'anglaise.      8  

    =Anthropognie ou Histoire de l'volution humaine.= Traduit de
    l'allemand par le Dr Ch. Letourneau.      Epuis

   =Le Monisme, lien entre la religion et la science.= Profession
   de foi d'un naturaliste. Prface et traduction de G. Vacher de
   Lapouge.

    Brochure grand in-8o.      2  

   =Etat actuel de nos connaissances sur l'origine de l'homme.=
   Mmoire prsent au 4e Congrs international de Zoologie 
   Cambridge (Angleterre), le 26 aot 1898, augment de remarques
   et tables explicatives, traduit sur la 7e dition allemande et
   accompagn d'une prface par le Dr L. Laloy.

    Brochure grand in-8o. Nouveau tirage.      2  


   BUCHNER (Louis).--=A l'aurore du sicle.= Coup d'oeil d'un
   penseur sur le Pass et l'Avenir, par le Dr Louis Bchner.
   Traduit de l'allemand par le Dr Laloy.

    1 vol. in-8o.      4  

   ROYER (Mme Clmence).--=La Constitution du Monde.= Dynamique des
   atomes. Nouveaux principes de philosophie naturelle par Mme
   Clmence Royer.

    1 vol. in-8o de xxii-800 pages avec 92 figures et 4 planches      15  


Imp. C. RENAUDIE, 56, rue de Seine, Paris--4452





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