The Project Gutenberg EBook of La coucaratcha (II/III), by Eugne Sue

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org


Title: La coucaratcha (II/III)

Author: Eugne Sue

Release Date: March 1, 2012 [EBook #39024]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA COUCARATCHA (II/III) ***




Produced by Chuck Greif and the Online Distributed
Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was
produced from images available at The Internet Archive)








OEUVRES COMPLTES

DE

EUGNE SUE.

[Illustration: colophon]

LA COUCARATCHA.




OUVRAGES DU MME AUTEUR.


  =Le Juif errant=                       10 vol. in-8.

  =Les Mystres de Paris=                10 vol. in-8.

  =Mathilde=                              6 vol. in-8.

  =Deux Histoires=                        2 vol. in-8.

  =Le marquis de Ltorire=               1 vol. in-8.

  =Deleytar=                              2 vol. in-8.

  =Jean Cavalier=                         4 vol. in-8.

  =Le Morne au Diable=                    2 vol. in-8.

  =Thrse Dunoyer=                       2 vol. in-8.

  =Latraumont=                           3 vol. in-8.

  =La Vigie de Koat-Ven=                  4 vol. in-8.

  =Paula-Monti=                           2 vol. in-8.

  =Le Commandeur de Malte=                2 vol. in-8.

  =Plik et Plok=                          2 vol. in-8.

  =Atar Gull=                             2 vol. in-8.

  =Arthur=                                4 vol. in-8.

  =La Coucaratcha=                        3 vol. in-8.

  =La Salamandre=                         2 vol. in-8.

  =Histoire de la Marine= (_gravures_)      4 vol. in-8.

Sceaux.--Impr. de E. Dpe.




LA

COUCARATCHA

Par EUGNE SUE.

TOME DEUXIME.

[Illustration: colophon]

PARIS,

CHARLES GOSSELIN,
Editeur de la Bibliothque d'lite,
30, RUE JACOB.

PTION, DITEUR,
Libraire-Commissionnaire,
11, RUE DU JARDINET.

1845




MON AMI WOLF.




 I.

FRAGMENTS DU JOURNAL D'UN INCONNU.

   --Mais comme cette nouvelle volont ne faisait pour ainsi dire que
     de natre, elle n'tait pas encore assez forte pour vaincre
     l'autre, qui avait toute la force qu'une longue habitude peut
     donner. Cependant ces deux volonts, l'une ancienne et l'autre
     nouvelle, l'une charnelle et l'autre spirituelle, se combattaient
     dans mon coeur, et chacune le tirant de son ct, elles le
     mettaient en pices.

_Confessions de Saint-Augustin_, LIV. VIII, ch. V.




.......Pendant une relche que nous fmes  Malte en 18.., les officiers
du vaisseau anglais _le Gena_ voulurent recevoir  leur bord
l'tat-major de notre frgate.

A dner, je me trouvais plac entre deux officiers suprieurs; mon
voisin de gauche tait un grand homme sec,  cheveux grisonnants,
taciturne, peu buveur, et ne parlant pas un mot de franais:--je lui
versai  boire trois fois, et n'y pensai plus.--

Mon voisin de droite tait un homme de trente ans au plus, d'une belle
figure, brun, svelte, lgant, s'exprimant dans notre langue avec une
merveilleuse facilit,--quoiqu'un accent presqu'imperceptible traht son
origine trangre.--Il m'apprit qu'il tait Danois, mais naturalis
Anglais.

Il fallait qu'une singulire attraction me portt vers lui, car avant le
dner nous ne nous connaissions pas du tout, et au pudding nous tions
dj fort lis;--enfin, plus tard, quand on enleva la nappe pour servir
les fruits secs et les vins de France, nous n'avions, je crois, plus
rien  nous apprendre sur notre pass, notre prsent, je dirais presque
notre avenir.

Suivant l'usage, l'intimit commena d'abord par un change
confidentiel d'horreurs et de calomnies sur les personnes de nos
commandants respectifs, et par des remarques satiriques sur nos
infrieurs; aprs quoi vint la relation impartiale des injustices et des
passe-droits qu'on nous avait fait subir, des grades qu'on nous avait
_vols_.--Puis, comme nous finmes par maudire notre tat, aprs nous
tre mutuellement prouv qu'il n'en tait pas au monde de plus
dtestable,--ce fut entre nous  la vie et  la mort.

D'aprs la coutume admise dans les repas que nous nous donnions avec les
Anglais, on commenait par casser les pieds des verres  pattes, de
faon qu'il tait impossible de laisser son verre plein aprs avoir
salu du geste  chacun des innombrables toasts que l'on portait 
l'union des deux pavillons.--Or comme les toasts se succdaient sans
interruption toutes les cinq minutes, et qu'il y avait  peu prs trois
heures que nous tions  table;--comme aprs les vins on avait servi le
punch, et qu'en fumant nous avions prodigieusement bu de ce punch, nous
finmes par tre, sinon gris, au moins fort communicatifs et disposs
les uns envers les autres  une confiance sans bornes.

Mon nouvel ami surtout qui, selon ce qu'il m'apprit, ne buvait
ordinairement que de l'eau, avait voulu faire ce jour-l, en mon
honneur, une exception  son rgime.--Malgr les paternelles
remontrances du vieil officier de gauche qui lui rptait sans cesse en
anglais:--Ne buvez pas, voil deux ans que nous sommes embarqus
ensemble, vous n'avez pas aval une goutte de grog.--Ne buvez pas, vous
vous tuerez, n'en ayant pas l'habitude.

Mais mon intime improvis, que je nommerai Wolf, ne tenait pas compte de
ces exhortations;--il paraissait se trouver fort bien de l'effet du
punch, sa figure d'abord ple, s'anima, se rosa peu  peu, ses yeux
brillrent, sa conversation devint plus vive, plus nergique, plus
intime, enfin.--Cet homme que j'aurais d'abord cru froid, s'exalta peu 
peu, et je trouvai chez lui les signes de cette imptuosit concentre
des gens du Nord, si diffrente de la vivacit molle et phmre des
mridionaux.

Le punch flambait toujours et nous faisions un furieux tapage  bord du
_Gena_, on parlait bruyamment, on disputait, on criait, et le thme de
cette discussion orageuse tait autant que je puis m'en souvenir,
_l'amour et les sacrifices qu'il imposait parfois_.

C'tait une question bien amusante  entendre discuter par une vingtaine
de marins fort dbauchs qui d'ordinaire s'occupaient trs-peu de la
thorie de ce tendre dlassement, mais comme l'importance que l'on
attache  une discussion est toujours en raison inverse des
connaissances que l'on peut y dployer,--on changeait de pitoyables
raisons,--pour et contre--avec un acharnement singulier.

--Bah, dit Wolf, en posant son verre sur la table avec tant de force
qu'il le brisa:--Ils sont stupides, ils parlent de cela comme les
aveugles des couleurs... Venez-vous faire un tour de dunette?

--Volontiers, rpondis-je... car il fait horriblement chaud ici...

Nous montmes, l'air tait tide, le temps lourd, et les pavillons des
navires pendaient colls le long des mts.

--Tenez, me dit mon ami Wolf, en m'arrtant par le bras et fixant sur
moi ses yeux tincelants,--nous nous entendons si bien tous deux qu'il
faut que je vous dise une histoire qui m'est arrive; mais ceci est
entre nous au moins, ajouta-t-il avec un regard presque froce, que le
bon Dieu m'trangle si je sais pourquoi je vous fais cette confidence,
si c'est le punch, ou l'air, ou la fatalit, ou le diable qui m'y force,
mais je ne puis m'empcher de vous raconter cela, et pourtant, quand
vous m'aurez entendu, je suis sr que vous me regarderez comme le
dernier des misrables,--mais c'est gal encore une fois, je ne puis
m'en empcher...--

Il y avait dans l'expression de la figure, dans l'accent de la voix de
mon ami Wolf, un tel caractre de vrit que je compris parfaitement
cette influence de l'ivresse qui vous pousse  l'indiscrtion, influence
fatale, dont on se rend compte, que l'on maudit, mais qu'on n'a pas la
force de combattre, s'agirait-il d'un secret sacr.

Aussi dis-je prudemment  mon ami, j'aimerais mieux attendre  demain,
nous serions plus calmes et alors...

     --Pardieu, Je Crois Bien Que Nous Serions Plus Calmes, Mais Alors
     Je Ne Vous Dirais Plus Mon Histoire, Et Il Faut Que Je Vous La
     Raconte... Pourtant Voyez-vous Il Est Possible Que Demain Quand Je
     Penserai  La Folie Que Je Fais tant Gris, Il Est Possible Que Je
     Vous Propose De Nous Brler La Cervelle  Pair Ou Non, Afin Que Mon
     Secret Soit teint Par Votre Mort, Ou Rendu Sans Importance Par La
     Mienne... Je Sais Bien Que Vous Allez Me Dire Que C'est Ridicule,
     Mon Cher, Mais Que Voulez-vous Y Faire, C'est Comme Cela...

Ce diable de Wolf avait tant de navet et d'abandon dans ses manires
que je n'eus pas la force de lui en vouloir, moi, et encore moins la
pense de reculer devant une confidence dont les rsultats promettaient
autant...--Je me disposai donc  couter, nous nous assmes sur le
couronnement et il commena aprs m'avoir affectueusement serr la
main.




 II.

LE RCIT.


Il y a environ deux ans de cela me dit Wolf,--c'tait pendant la
guerre, je commandais une golette dans la Mditerrane, ma mission se
bornait  convoyer de temps  autre des btiments marchands,--Je me
trouvais alors mouill  Porto Venere, petit port d'Italie entre le
golfe de Gnes et celui d'Especia, prs des les Palmeries.--

J'avais la plus entire confiance dans mon second, et j'allais
frquemment  terre, quoique la ville de Porto Venere fut horriblement
triste, mais le fait est que j'y avais fait la connaissance d'une fort
jolie demoiselle dont le pre tait capitaine de port.

Je ne sais comment diable elle tait venue en Italie, mais elle tait
Pruvienne et s'appelait Ppa.

Figurez-vous,--mon cher,--dix-huit ans,--un teint orang,--des lvres
rouges comme du corail, des dents bien blanches, une taille...  tenir
l dedans,--une gorge un peu forte, et des hanches... ah! des hanches
comme une Andalouse,--et puis des yeux... vous savez, toujours ferms 
demi, comme ceux de quelqu'un qui sommeille... et puis une fort de
grands cheveux noirs et pais... et puis encore des sourcils 
l'avenant.

Aussi, mon ami, si vous l'aviez vue avec un peignoir serr seulement
autour de sa taille par une ceinture, nu-tte, et se balanant au frais
dans son hamac de jonc... Vrai Dieu... c'tait  en devenir fou.--Aussi
j'en devins fou.--

Sa mre tait morte, et son pre tait un vieux brave homme, assez
butor; je me trouvais avec lui en relation continuelle de service, je
m'arrangeai pour lui tre utile, il m'en sut gr, m'ouvrit sa maison,
c'est tout ce que je voulais.--

C'tait beaucoup;--mais Ppa avait une vertu fort tenace, et des
principes religieux, profonds et arrts; pour tcher de me mler  leur
influence,--je les partageai.--

Je m'agenouillai donc avec elle pour invoquer Dieu, et vous ne sauriez
croire combien je trouvais de charme dans ces prires, car je lui avais
dit une fois:--

Ppa, il y a ce me semble une pense d'gosme  prier pour soi... si
vous vouliez, vous prieriez pour moi, Ppa? et alors moi, je prierais
pour vous?...--

La pauvre enfant accepta l'change, et comme elle me demandait un jour
la forme de l'invocation que je faisais pour elle, je lui dis
franchement, qu'elle consistait en ceci:--mon Dieu, faites donc qu'elle
m'aime, car je l'aime bien.--

Elle me bouda, rougit, et finit par me dire, qu'elle au contraire ne
demandait ardemment qu'une chose au ciel,--c'tait de ne pas m'aimer.--

Vous jugez que cet aveu me rendit plus amoureux que jamais, je ne la
quittais pas, je l'obsdais, et enfin je parvins  la convaincre de ma
passion, qui entre nous, je l'avoue, tait aussi violente qu'on puisse
l'imaginer,--jusque l voyez-vous, je n'avais eu que des filles; aussi
j'aimais pour la premire fois, j'aimais avec dlire, parce qu'il y
avait un coeur et un noble coeur, chez cette femme-l.--Savez-vous
qu'un jour elle me dit,--je suis bien contente que vous soyez mari,
Wolf, comme je suis pauvre,--au moins vous ne penserez pas que je vous
aime pour vous pouser,--que je vous aime parce que vous tes riche.

--Vous tes donc mari? dis-je  mon ami Wolf.

--Pas du tout me rpondit-il, mais j'avais dit cela pour voir au juste
quelle espce d'amour on me portait, car j'aurais toujours craint, sans
cette prcaution, d'tre aim comme mari futur:--Ce qui entre nous est
fort abject.

Je continue:--Un jour, le pre de Ppa ayant voulu aller lui-mme
visiter en mer un navire suspect, il le trouva rempli de malades qu'on
n'avait pas d'abord dclars, et fut oblig de partager avec eux une
quarantaine de huit jours; veill, gard  vue par les gardes
sanitaires.

Vous pensez ma joie; Ppa restait seule avec une vieille
gouvernante.--Aprs avoir consol le pre en me tenant  une honnte
distance de son navire, je me rendis  terre pour rassurer la fille et
lui demander... ce que je lui demandais toujours;--car elle ne m'avait
encore rien accord, craignant, disait-elle, qu'une fois mes dsirs
satisfaits je ne me lasse d'elle,... et qu'au bout de quelque temps la
satit ne vnt me glacer; car vois-tu, me disait-elle navement:--je
t'aime pour moi, et non pour toi.... et j'prouve un plaisir inou 
tre dsire.

Pendant les six premiers jours de la quarantaine du pre, mmes
demandes de ma part, mme refus de la part de Ppa.

--Or, le matin du septime jour, j'tais littralement rsolu  me
brler la cervelle si elle me refusait encore; mais, comme j'ai
toujours fermement voulu, ce que j'ai voulu, j'aurais possd Ppa de
gr ou de force avant que de mourir.--Elle m'avait avou son amour;--la
possession n'tait donc plus alors qu'une formalit, n'est-ce pas?

Je rpondis  mon ami Wolf par un _hum_... lgrement dubitatif, et le
priai de continuer.

--Comme j'allais me rendre  terre, on signala un aviso au large,
j'envoyai mon embarcation, et un aspirant m'apporta des dpches de mon
amiral; il m'ordonnait de mettre  la voile le lendemain au point du
jour, sans me dire pourquoi, et de rallier l'escadre.

Je fus attr, je me croyais, moi, mouill l jusqu'au jugement
dernier, et je n'avais pas un instant pens  mon dpart;--je donnai
nanmoins les ordres pour appareiller le lendemain, et j'allai  terre
apprendre cette nouvelle  Ppa;--sans m'tre dcid  rien, j'avais
toujours pris des pistolets avec moi.

--Je pars demain,... Ppa... peut-tre pour ne plus nous voir, lui
dis-je.

--Vrai,.. vrai,.. tu pars,.. et demain! s'cria-t-elle avec une joie
qui me rendit sombre!--Il part demain, oh! mon Dieu, je te remercie,
s'cria-t-elle en se jetant  genoux!

--Ppa,... lui dis-je!

--Mais elle, se prcipitant  mon cou avec dlire, fut la premire  me
couvrir de baisers; tu pars,... me disait-elle, mais tu ne pars que
demain;... mais cette nuit,... cette nuit est  nous!--elle est  nous
tout entire, cette nuit que tu regretteras.--Oh! oui,.. parce qu'elle
sera la premire et la seule; oui, ainsi tu regretteras ta Ppa,.. tu la
regretteras, disait-elle avec une joie d'enfant et une exaltation de
femme passionne,--tu la quitteras en la dsirant encore,.. en la
dsirant plus que tu ne l'auras jamais dsire,.. car tu ne sais pas,
non, tu ne pourras jamais savoir combien je t'aime, et ce qu'il m'en a
cot pour te rsister jusqu'ici.--Mais vois-tu, c'est toujours ainsi
que j'avais rv l'amour;--avoir  moi un jour, un seul jour rempli des
plus ardentes et des plus inexprimables volupts;--mais un seul
jour,--afin qu'il ft unique dans tous mes jours! car, si ce jour avait
des lendemains, vois-tu, Wolf, auprs de lui,.. chaque lendemain serait
ple et lui terait de son prestige et de son clat,.. et songe donc que
je dois vivre toute ma vie de ce seul jour; car si mon pressentiment ne
me trompe pas,... je ne te verrai plus,.. et, s'il me trompe, tu
n'obtiendras pas plus de moi dans l'avenir!

--Sacredieu, dis-je  Wolf, votre Ppa tait un peu originale, mais
malgr cela j'aurais voulu me trouver  votre place... vous deviez tre
un homme bien heureux...

--Heureux  perdre la tte, aussi, vite, je retourne  bord afin de
donner mes dernires instructions pour le lendemain matin.

--Il tait  peu prs trois heures de l'aprs-midi, je fais prparer
une petite yole que je manoeuvrais moi seul pour me rendre  terre
sans tmoins; je passe encore le long du navire du pre de Ppa, afin de
bien m'assurer que la quarantaine ne finirait que le lendemain, je vois
le digne capitaine, il me charge de ses tendresses pour sa fille, je lui
fais signe de la main, et je me dirige vers cette partie de la cte o
aboutissait le petit jardin de la maison de Ppa...

--Ah a, mais vous ne me parlez pas des scrupules que vous dtes
avoir,--dis-je  mon ami Wolf,--des scrupules que vous dtes avoir quand
vous vtes ce bon homme si confiant, dont vous alliez sduire la
fille...

--Mais mon ami me rpondit avec une violence que je me plais  attribuer
au punch.

--Ne me dites donc pas des choses que vous ne pensez pas, et auxquelles
vous n'eussiez pas song non plus  ma place!

--Des scrupules!...--est-ce qu'on a des scrupules quand on va possder
une femme comme Ppa! mais rappelez-vous donc qu'elle m'attendait,
qu'elle avait loign sa vieille gouvernante... qu'elle tait seule...
toute seule... que je la voyais d'avance couche sur son divan rouge
avec son grand peignoir blanc et ses cheveux noirs, la gorge
palpitante,--les yeux voils;--car quoiqu'elle m'et rsist, elle
m'aimait autant que je l'aimais, et ses dsirs taient aussi violents
et avaient t aussi comprims que les miens. Or, vous concevez, mon
cher, les dlices que je rvais, lorsque sur le point d'arriver  la
plage, je crus apercevoir un homme qui nageait vers moi, venant du large
en contournant les rochers qui bordaient la passe.

Bientt je n'en doutai plus, et je vis un homme nu, basan, crpu, qui
toujours nageant me faisait signe de l'attendre.

--Amenant ma misaine, je restai en panne, il me rejoignit et me demanda
en anglais, si j'tais un officier de la golette.

--J'en suis le commandant, lui dis-je.

--Alors, capitaine, je n'aurai pas la peine de nager jusqu' votre
navire, voici pour vous seul,--et il dcrocha de son col une petite
bote de plomb qu'il me donna d'une main, tandis qu'il s'appuyait de
l'autre sur le gouvernail de mon embarcation, restant ainsi soutenu 
fleur d'eau sans nager,--je cassai la bote avec la lame de mon poignard
et je lus... Savez-vous ce que c'tait?...

--Non, mon cher Wolf...

--Un nouvel ordre de l'amiral qui m'enjoignait de mettre  la voile,
non plus le lendemain comme l'autre,--mais  l'instant que je recevrais
sa missive.--La vitesse de ma golette tait connue, et il m'ordonnait
de me rendre immdiatement auprs de lui pour remplir une mission de la
dernire importance; j'avais, me mandait-il, encore le temps de sortir
du port; mais le lendemain, mais la nuit, mais le soir mme, mais
d'heure en heure cela me deviendrait peut-tre impossible; car les
Franais devaient venir croiser devant Porto-Venere!... Ils y croisaient
peut-tre dj,--Aussi dans cette crainte, l'amiral m'envoyait
d'Especia, son patron, homme sr,  lui dvou, lui ordonnant de
laisser son canot le long des rochers en dehors de la passe et d'entrer
 la nage dans la rade, s'il le pouvait, afin que son embarcation ne
donnt pas l'veil  l'ennemi, dans le cas o il aurait dj tabli sa
croisire aux environs du port.

Enfin ce patron maudit avait russi  excuter les ordres de son amiral
et il tait l une main appuye sur le gouvernail de ma yole, fixant sur
moi ses yeux gris, et me disant:

--Puisque nous allons partir, capitaine, voulez-vous me prendre avec
vous, l'amiral m'a ordonn de revenir  bord de votre golette si
j'chappais aux requins et aux Franais, et de vous recommander encore
de partir aussitt que je vous aurais remis cette babiole qui me pesait
furieusement au col.--J'ai chapp aux Franais, non sans peine; car
j'ai vu au vent une frgate et un brick, et pour peu que nous ne
filions pas nos cbles par le bout, d'ici  une demi-heure... il sera
trop tard, capitaine.

--Mille diables, et... Ppa? dis-je  Wolf.




 III.

SUITE DU RCIT.

     Il changeait de visage.--Il sentait ses veines brler, sa poitrine
     s'embraser et ses pieds se glacer. La parole expirait dans sa
     bouche, la pense dans son cerveau, il rsista un moment.

P. L. JACOB.--_La Danse Macabre._


--Mais Ppa, Ppa?--demandai-je encore  mon ami Wolf.

--Attendez, me rpond-il.--Puisque je suis comme  confesse, il faut
que je vous dise tout ce qui me passa par la tte dans ce moment
diabolique,--et je ne sais pas comment cela se fait,--mais je me
rappelle toutes ces ides d'alors, comme si c'tait hier.--C'est peut
tre parce que j'y pense souvent,--voyez-vous, ajouta Wolf aprs un
moment de sombre silence.

--D'abord la premire pense qui me vint, celle qui fut la base de
toutes les autres--fut que je ne partirais pas,--aprs quoi je pensai
que je serais naturellement fusill net;--ce qui m'tait gal, puisque
le matin j'tais dcid  me fusiller moi-mme si je n'obtenais rien de
Ppa.--La question n'tait pas l,--elle tait dans cet infernal patron
de l'amiral.--Il ne fallait pas songer  corrompre ce matelot,--je le
connaissais.--Or, lors-mme que je refuserais  partir, cet homme allait
retourner  mon bord--parler des ordres que je venais de recevoir; et
peut-tre qu'une fois que mon second et mes officiers en seraient
instruits:--de gr ou de force je me verrais oblig de partir... Or vous
concevez ce que signifiait pour moi, ce mot,--partir.--Maintenant que
vous connaissez Ppa...

--Je le conois si bien, dis-je  mon ami Wolf... que je n'ai qu'un
regret...--on peut dire cela entre soi...--c'est que votre animal de
patron n'ait pas t dvor par un requin,--ajoutai-je tout bas...

Vraiment...--me dit Wolf avec un accent singulier.--Pardieu je pensai
tout juste comme vous..., moi!--quel dommage! me disais-je! comme
vous,--car enfin un requin et dvor ce patron, je suppose...--eh bien!
je n'avais pas de nouvelles de l'amiral,--et je n'tais oblig qu'
partir le lendemain au risque, il est vrai, de rencontrer l'ennemi, mais
aussi j'avais ma nuit  moi..., une nuit de dlices,--et demain au point
du jour...--un dernier baiser  Ppa,--et peut-tre un combat acharn 
soutenir,--un combat enivrant, glorieux comme un combat ingal,
concevez-vous,.. Sortant des bras de Ppa,--un pareil combat o j'aurais
jou ma vie avec tant de bonheur et de joie; un combat qui avec cette
nuit d'ivresse et si bien complt ou fini ma vie...

--C'tait admirable en effet... dis-je  Wolf... et sans ce misrable
patron...

--Ah voil, c'tait ce maudit patron, rpondit Wolf;--mais j'oubliais
de vous dire, ajouta-t-il,--que pendant l'instant qui me suffit pour
faire ces mille rflexions sur les ordres de l'amiral,--j'oubliais de
vous dire que ma yole n'tant plus soutenue par la voile avait suivi un
courant assez fort et qu'elle se dirigeait insensiblement vers un
endroit de la rade, rendu extrmement dangereux par un de ces
tourbillons volcaniques si frquents dans la Mditerrane.., et que je
fus tir de ma mditation par un cri du patron... qui ne se dfiant de
rien, suivant mon canot, auquel il se tenait sans nager, s'tait senti
tout  coup entraner par le remous du tourbillon, avait lch le
gouvernail... et tournoyait, au milieu du gouffre... en
criant,--jetez-moi un aviron ou je me noie...

--Je ne pus dire un mot,--et je regardai Wolf en plissant, il tait
impassible et froid.

--Wolf continua d'une voix seulement un peu sourde.

--Je dois vous avouer que si j'avais suivi mon premier mouvement,
j'aurais jet ma gaffe  cet homme pour lui sauver la vie.

--Mais le second..., Wolf..., m'criai-je... quel fut votre second
mouvement.

--Mon second mouvement, rpondit Wolf,--_fut de n'en rien faire et de
voir, au contraire, cette mort avec joie_.--Aussi le patron disparut en
m'appelant:--_assassin_; il avait raison, car sa vie avait t entre
mes mains,--et il m'et t aussi facile de le sauver,--que de boucler
mon ceinturon...

--Je me levai violemment... mais Wolf me retint et me dit en souriant
avec amertume.

--Je vous l'avais bien dit... que j'tais un misrable. Mais, vous,
l'homme aux scrupules, descendez dans votre me intime... tout au
fond... droulez un de ces plis secrets et cachs que l'homme de
sang-froid ose  peine interroger... acceptez toutes les chances de ma
position, toute l'ivresse de mon amour forcen, auquel j'avais fait le
sacrifice de ma vie;--persuadez-vous bien que l'impunit la plus entire
m'tait assure, qu'un mystre profond... profond comme le gouffre sans
fin qui avait englouti le patron enveloppait mon crime... qui aprs
tout n'tait qu'un dni d'humanit; dites-vous bien que le hasard seul
avait tout fait,--que je ne connaissais pas cet homme, moi; dites-vous
d'ailleurs ces mots devant lesquels se briseraient des vertus bien
rudes:--_Personne ne pouvait le savoir_--car souvent la vertu c'est la
peur du scandale;--dites-vous enfin tout ce que je pouvais me dire de
consolant dans ma fatale position.--Songez surtout que j'aimais avec
fureur,--songez  ce que j'avais t sur le point de perdre et  ce que
la mort de cet homme pouvait me rendre...--Une nuit avec Ppa!!!--Et
aprs cela osez me jurer par votre mre que vous n'eussiez pas agi comme
moi,--s'cria Wolf avec un regard perant et froid qui me traversa le
coeur.

--J'ai le courage ou la honte d'avouer que je ne pus trouver un mot 
rpondre.

Wolf n'ayant pas l'air de s'apercevoir de mon silence continua:--

Je ne vous parlerai pas de la nuit que je passai avec Ppa,--il y a
deux ans de cela,--Ppa est morte,--et pourtant  ce souvenir seul,
voyez comme mes artres battent et comme je plis... car je le sens, je
plis encore.

Le lendemain ce que l'amiral avait prvu arriva, une croisire
franaise tait tablie au vent de Porto-Venere.

Je regagnai ma golette au point du jour et je dois encore vous avouer
que j'eus la plus entire indiffrence pour les pauvres gens que
j'allais faire hacher par ma dsobissance; car, si j'avais suivi les
ordres de l'amiral, nous eussions vit un combat bien meurtrier.

--Mon quipage tait excellent,--j'exaltai encore son courage et nous
sortmes de la passe dcids  nous faire couler,--moi surtout--comme
vous pensez.--Ma golette marchait comme un poisson,--j'avais des pices
de dix-huit allonges en couleuvrines--nous apermes un brick et une
frgate,--le brick au vent,--la frgate sous le vent.

Le brick nous appuya la chasse et nous joignit.--Aprs un combat
sanglant o je fus bless deux fois, il nous abandonna
presqu'entirement dsempar.--La frgate dut courir des bordes pour
nous atteindre, elle commenait  nous canonner, et c'tait fait de
nous, je crois,--lorsqu'un coup du sort nous fit la dmter de son grand
mt...--Nous n'avions que quelques agrs coups,--rien d'essentiel
d'endommag.--Nous prmes chasse  notre tour, et nous rallimes
l'amiral vers le soir.

--J'avais quatre-vingts hommes d'quipage et quatre officiers avant le
combat.--En arrivant auprs de l'amiral, il ne me restait qu'un aspirant
et vingt-trois matelots,--le reste tait mort.--

L'amiral, tout en me flicitant sur mon courage et en me promettant un
grade suprieur, ne put s'empcher de regretter son patron qu'il
supposait avoir t dvor par un requin, ou pris par une crampe avant
d'avoir pu gagner mon bord.--

Quel dommage, me dit-il,--si le malheureux avait russi  vous porter
mes ordres,--nous n'aurions pas  regretter la perte de tant de braves
gens... Mais aussi ajouta-t-il par forme de compensation,--nous
n'aurions pas  vous fliciter d'un si glorieux combat, capitaine Wolf.

Deux mois aprs, le grade de capitaine de frgate, vint me rcompenser
de ma _belle action_ comme dit le ministre dans sa lettre.--

Voil mon histoire, mon cher..., avouez donc aprs cela que je puis
parler _de dvouement en matire d'amour_,--me dit Wolf d'un air
tristement moqueur,--puis il ajouta:--Mais voil nos convives qui
montent, o en sont-ils de leur discussion?

Les convives n'y pensaient ma foi plus.--On convint de se rendre 
terre,--comme je me trouvais spar de Wolf par un groupe,--je fus forc
de me placer dans une embarcation o il n'tait pas.--Descendu au
dbarcadre, ne le rencontrant pas non plus, je supposai qu'il tait
rest  bord,--enfin pour chasser les ides un peu sombres que m'avait
laisses la confidence de mon ami Wolf; j'allai passer la nuit chez une
danseuse portugaise appele Loretta, que j'entretenais assez
magnifiquement depuis notre station  Malte.




 IV.

PISODE.


Le lendemain matin j'tais couch et je m'amusais  tresser les cheveux
de Loretta, qu'elle avait fort longs et fort beaux;--lorsque sa
camriste vint me prvenir que mon valet de chambre qui savait o me
trouver--voulait absolument me parler.--Je me levai,--et il me remit un
billet ainsi conu.

--_Je vous attends sur le rempart, en face le palais des Grands-Matres,
il faut absolument que je vous parle, soyez assez bon pour y venir,_

    WOLF.

--Qui t'a remis cela,--demandai-je  mon laquais?

--Capitaine, c'est un officier anglais,--un beau, grand jeune homme
brun.--

--C'est bien, va m'attendre  bord.

J'embrassai Loretta, et je gagnai le rempart.--Mon ami Wolf s'y trouvait
dj.--Il tait un peu ple, mais il souriait; et sa figure avait mme
une expression de douceur que je n'avais pas remarqu la veille.--

Il vint  moi, et, me tendant la main:--J'tais sr de vous voir, me
dit-il... tant je comptais sur votre obligeance et sur les effets d'une
sympathie que je n'avais ressentie pour personne, je vous jure...

Je lui secouai cordialement la main, et lui demandai  quoi je pouvais
lui tre utile.

--Mon cher ami,--puisque vous me permettez de vous donner ce
nom,--rpondit-il,--j'ai d'abord mille excuses  vous faire d'avoir
abus hier de vos moments, pour vous raconter une bien misrable
histoire.

--Ma foi,--lui dis-je (et c'tait vrai)--que le diable m'emporte si j'y
pensais... mais bah... le Madre et le Xrs vous auront pouss au
roman, mon cher Wolf... et vous vous serez _vant_,--ne parlons plus de
cela... encore une fois je l'avais oubli.

--Oh non, ajouta-t-il avec un sourire triste, je ne me suis pas
_vant_;--tout cela s'est pass comme je vous l'ai dit,--et vous tes le
seul,--ajouta-t-il en attachant sur moi ses grands yeux bleus
mlancoliques,--vous tes le seul qui sachiez cette aventure fatale.

--Et vous pouvez compter sur ma discrtion, rpondis-je.--Fausse ou
vraie, cette histoire est  jamais perdue dans le plus profond oubli.

--Cela ne peut pas tre ainsi, rpta-t-il toujours avec sa voix douce
et sonore.--Vous savez qu'hier je vous avais prvenu; dsormais ce
secret ne peut tre possd que par vous--ou par moi,--par tous deux
c'est impossible.

--Mon cher Wolf, est-ce bien srieusement que vous me dites cela?

--Trs srieusement...

--C'est une plaisanterie.

--Non, mon ami...

--Mais c'est absurde...

--Non ce n'est pas absurde; vous avez un secret qui, divulgu, peut me
faire passer pour ce que je suis:--_Un meurtrier_,--ajouta Wolf
pniblement,--puisque je n'ai pu le garder, moi, qu'il intresse au
point que vous devez croire... pourriez-vous le garder, vous,  qui il
est indiffrent;... ce doute serait trop affreux, or il faut en finir,
et il en sera ainsi.

--Voil qui est fort...--il en sera ainsi parce que vous le voulez,
Wolf.

--Sans doute;--puis, me pressant les deux mains, il dit avec tendresse:
Ne me refusez pas cela,--ne me forcez pas, je vous en supplie,  un
clat qui vous obligerait bien  m'accorder ce que je vous demande; vous
me l'accorderiez pour un autre motif, il est vrai, mais cela serait
toujours, n'est-ce pas.

--Allons, il faut nous brler la cervelle,--parce qu'il vous a plu de me
gratifier de votre diable d'aventure... J'y consens, mais c'est
dsagrable, vous l'avouerez au moins,...--dis-je avec humeur, sans
pouvoir pourtant me fcher tout--fait.

--Je le conois, mais c'est comme cela... Pardonnez-moi,... mon ami, dit
Wolf.

--Pardieu, non; ce sera bien assez de vous pardonner si vous me cassez
la tte... car, pour que la plaisanterie soit complte, c'est toujours
 cinq pas, et  pair ou non,--j'imagine.

--Toujours,...--rpta le damn Wolf, avec sa voix de jeune fille.

--Vos tmoins, lui demandai-je...

--Votre voisin de gauche d'hier, me dit-il.

--Aurez-vous vos armes,... Wolf?

--Oui, j'aurai les miennes;--ainsi n'apportez pas les vtres, c'est
inutile...  moins pourtant que vous vous dfiez...

--Capitaine,... lui dis-je trs-srieusement cette fois...

--Pardon, mon ami; mais dites bien  votre tmoin que c'est une affaire
 mort, inarrangeable, qu'il y a eu des voies de fait.

--Il le faut pardieu bien, m'criai-je... et  quand cette belle
quipe?... car en vrit, mon ami Wolf, il faut l'avouer, nous sommes
aussi fous, tranchons le mot, aussi btes que deux aspirants sortant de
l'cole de marine; mais enfin,  quand?

--Mais, mon Dieu, dans une heure... trouvons-nous aux ruines du vieux
port...

--Va pour les ruines du vieux port.

--Votre main, me dit Wolf.

--La voici.

--Vous ne m'en voulez pas au moins, me demanda-t-il encore.

--Parbleu si, je vous en veux, et beaucoup.

Il sourit, me salua de la tte, et nous nous sparmes.




 V.

MON AMI WOLF.


J'tais revenu  bord pour faire quelques prparatifs, crire quelques
lettres, car en vrit je croyais rver.--Un capitaine de frgate de mes
amis consentit avec peine  me servir de tmoin quand il sut quelles
taient les conditions de ce duel meurtrier.--A cinq pas, un pistolet
charg et l'autre non.--

Ce qui me dsesprait surtout, c'taient les vhmentes sorties de mon
digne tmoin sur ce qu'il appelait ma _crnerie_.--Vous aurez cherch
l'affaire, me disait-il,--comme cette fois  la Martinique.--Vous avez
aussi la main trop lgre, mon cher ami,... il vous arrivera malheur...
Quel dommage, un jeune officier d'une si belle esprance... et _tutti
quanti_.

--J'avais beau dire et redire que je n'tais pas l'agresseur,--il me
rpondait  cela:--Le capitaine Wolf, m'a-t-on dit, ne boit
ordinairement que de l'eau;--il est connu pour sa douceur, son humeur
triste et solitaire.--Comment diable voulez-vous qu'il se soit gris et
vous ait insult le premier;... c'est impossible.

--Mais cordieu, Monsieur, m'criai-je...

--Bon, bon, faites-moi une autre querelle  moi, me rpondit
l'imperturbable, pour me prouver que vous n'tes pas querelleur...

--C'tait  devenir fou, aussi je me tus.--Je fermai mes
lettres,--donnai quelques commissions  mon valet de chambre,--demandai
un canot et me dirigeai vers le vieux fort avec mon tmoin.

--Quand nous dbarqumes, Wolf y tait dj;... Il vint au-devant de
moi;--il n'tait plus ple, ses joues taient lgrement roses, ses
cheveux soigneusement boucls, ses yeux brillants, j'avais peu vu
d'hommes d'une beaut aussi remarquable.

--Allons donc, paresseux, me dit-il, d'un ton d'amical reproche...

--Chose bizarre, pendant la traverse, j'avais fait tout au monde pour
_me monter_ comme on dit,--pour me mettre au niveau de cet horrible
combat:--impossible:--j'allais l me brler la cervelle sans colre,
sans haine, sans fiel, sans prtexte, et seulement par point
d'honneur,--car je connaissais assez Wolf pour tre certain que, si
j'eusse refus le combat, il m'et contraint  l'accepter par une
insulte irrparable.--Aussi j'aimais encore mieux me battre presque
sans savoir pourquoi;--sans lui en vouloir;--car malgr son crime je ne
le hassais pas, il s'en faut.

--Oui, je l'avoue, cet tre bizarre exerait sur moi une singulire
influence.--Son air triste, sa voix douce, son calme, une inconcevable
sympathie de penses qui s'taient dveloppes entre nous avant sa
maudite confidence;--et puis, enfin, un amour inn chez moi pour tout ce
qui est extraordinaire.--Tout cela faisait que je ne pensai pas un
instant  la mort qui allait peut-tre m'atteindre, occup que j'tais 
m'tonner de tant de choses inconcevables.

--Messieurs, dit mon tmoin,--toute reprsentation est sans doute
inutile...

--Inutile! rpta Wolf.

--Vous savez que c'est un assassinat que l'un de vous deux va commettre,
dit le tmoin de Wolf.

--Nous le savons,--rpta Wolf.

--Allez donc, messieurs, et que Dieu vous pardonne, dit le bon capitaine
d'une voix grave.

--Ce tmoin de Wolf--mesura cinq pas...

--Mon tmoin prit les pistolets que Wolf avait apports et voulut les
visiter.

--Je m'y oppose formellement, Monsieur,--m'criai-je en l'arrtant...

--Wolf me prit la main, la serra fortement et me
dit:--Capitaine,--bien,--mais j'ai  vous faire une demande:--Vous
confiez-vous assez  ma loyaut pour me laisser choisir--quoique ce
soient mes armes?

--Avant que nos tmoins aient pu rien empcher--j'avais pris les
pistolets et je les prsentais  Wolf,--Il en prit un.

--Je pris l'autre.

--Le coeur me battait horriblement.

--Quoique la conduite singulire de Wolf me ft penser que peut-tre
tout ce duel n'tait-il qu'une bizarre et mauvaise
plaisanterie,--pourtant je me plaai en face de Wolf.

--De ma vie je n'oublierai son attitude calme, souriante, je dirai
presque heureuse.--Il passa ses doigts dans sa belle chevelure noire, et
appuya un instant son front dans sa main comme pour se recueillir, puis
levant les yeux au ciel, il y eut dans son regard une expression de
reconnaissance ineffable... puis il abaissa les yeux sur moi,--leva son
pistolet et m'ajusta.

--Je l'ajustai  mon tour;--les canons des deux pistolets se touchaient
presque.

--tes-vous prts, Messieurs, dirent les tmoins.

--Oui...

--Mon Dieu, pardonnez-leur,--dit en anglais le vieil officier taciturne,
en frappant dans ses mains.

--Nos deux coups partirent ensemble.

--J'eus un moment d'blouissement,--caus par la flamme et l'explosion
du coup de Wolf,--et quand au bout d'une seconde je revins  moi,--je
vis nos deux tmoins courbs prs de Wolf... qui s'appuyait sur son
coude...

--Mon Dieu, mon Dieu... Vous l'avez voulu, lui dis-je avec dsespoir...
car le malheureux tait tout sanglant. Vous savez que ce n'est pas
moi... Pardon, mon ami,...--pardon... pardon...--

--J'ai t l'agresseur, et je suis justement puni,--je vous pardonne ma
mort, dit-il d'une voix faible...--Puis s'approchant du mon
oreille,--ses derniers mots, que seul j'entendis, furent ceux-ci:--Mes
mesures taient prises pour mourir de votre main... Merci....--oh
Ppa!...

--Et puis il mourut.

--Ma balle lui avait travers la poitrine.

--Je compris alors pourquoi Wolf avait voulu choisir entre les deux
pistolets.....




RELATION VRITABLE

ET

VOYAGES DE CLAUDE BELISSAN,

Clerc de Procureur.




CHAPITRE PREMIER.

Pourquoi Claude Belissan devint philosophe, philanthrope, matrialiste,
athe, ngrophile et rpublicain.


C'tait le 15 mai--1789.

Vers le milieu de la rue Saint-Honor il y avait une haute et obscure
maison de six tages, au sixime tage une petite chambre, dans cette
petite chambre une fentre troite, et  cette fentre un jeune homme
d'une taille moyenne et assez laid. Ce jeune homme tait Claude
Belissan, clerc de procureur, lgrement atteint de l'pidmie
philosophique qui rgnait alors.

L'eau tombait  torrents d'un ciel gris sombre, menaant, et de fortes
raffales de vent faisaient fouetter les ondes contre les carreaux qui
ruisselaient de pluie.

Pour la premire fois, Claude Belissan blasphmait Dieu d'une
pouvantable faon, car jusque-l il avait t lev par sa mre dans de
saintes et religieuses croyances.

--Tombe... disait-il, tombe... donc, _averse maudite_! change les rues
en rivires, les places en lacs, la plaine en ocan... Bien... allons,
le dluge... un nouveau dluge... et un dimanche encore! un dimanche!...
quand on a travaill toute la semaine... Bah!... les philosophes ont
bien raison; il n'y a pas de Dieu... il n'y a qu'un destin, un hasard...
et encore!!!

Et voil, comme de croyant qu'il tait, Belissan devint furieusement
fataliste et incrdule.

Et la pluie redoublant, cinglait, ptillait sur les vitres, et Belissan
trpignait et se damnait en regardant avec douleur et rage sa culotte
luisante de gourgouran, ses bas de coton blanc, sa chemise  jabot et 
manchettes.

Et Belissan se damnait encore en jetant un coup-d'oeil de profond et
amer regret sur sa veste de bazin  fleurs et son habit de ratine bleue
soigneusement tendus sur son lit virginal... car le lit de Belissan
tait virginal.

A une nouvelle ondulation de l'averse, Belissan fit un tel bond de
fureur qu'un nuage de poudre blanche et parfume s'chappa de sa tte,
et flotta indcis dans sa chambre... On et dit el signor Campanona dans
toute la fougue de son exaltation musicale.

--Enfer, maldiction... s'cria-t-il! et Catherine... Catherine qui
m'attend... Une promenade, un rendez-vous calcul, combin depuis cinq
semaines... le voir manquer, j'en deviendrai fou... fou...  lier...
Dieu me le paiera!!

Et aprs avoir montr le poing au ciel, en manire d'Ajax, Belissan
cacha sa tte dans ses mains...

Au bout de quelques minutes d'une cruelle rverie, o il ne vit que
ruisseaux dbords, gouttires gonfles, boue et parapluies, le jeune
clerc suspendit sa respiration, puis son coeur palpita, bondit... Il
dressa la tte, prta l'oreille... mais sans ouvrir les yeux, tant il
craignait une amre dception... Figurez-vous que le malheureux croyait
ne plus entendre la pluie tomber que goutte  goutte et rebondir sur le
toit!!!

Et ce ne fut pas une illusion.

Le ciel s'claircit; bientt une lgre brise de nord-est s'leva,
grandit, souffla, et aprs une demi-heure d'attente et d'angoisse
inexprimable, les nuages chassrent, se refoulrent  l'horizon, le
soleil tincela sur les toits humides, le ciel devint bleu, l'air tide
et chaud, enfin jamais journe de printemps commence sous d'aussi
funbres auspices ne parut se devoir terminer plus riante et plus pure.

Belissan, au lieu de remercier Dieu, ne pensa qu' sa culotte de
gourgouran,  son habit de ratine, prit son chapeau sous son bras,
rajusta sa coiffure, et en sept minutes fut au bas de son escalier,
fringant, pimpant, lustr, pomponn, blouissant  voir.

--Mais hlas! quel horrible spectacle! les pavs taient fangeux, les
gouttires filtraient l'eau, et une foule d'quipages se croisaient dans
la rue.

Alors Belissan prit rsolument le parti de marcher sur ses pointes et
entreprit la prilleuse tourne qui devait le runir  sa Catherine. Il
n'tait plus qu' quelques pas de la boutique de cette jolie fille,
lorsque les pitons se refoulent  la hte, se pressent, se heurtent,
avertis par un piqueur  livre verte et orange qui prcdait un bel
quipage  quatre chevaux.--Mais quatre magnifiques chevaux bai-bruns,
les deux de voles surtout taient du plus pur sang danois, circonstance
qui ne pouvait chapper  la vue de Belissan, car le malheureux, par une
incroyable fatalit, fut plac au premier rang des pitons, et les
chevaux danois, qui piaffaient beaucoup, ayant un pas fort relev,
couvrirent le pauvre clerc d'une pluie de boue, mais si noire, mais si
paisse, mais si grasse, qu'elle tacha affreusement l'habit de ratine et
la culotte de gourgouran.

Ce seigneur qui venait de passer tait M. le marquis de Beaumont; il
revenait de Versailles, et allait visiter M. le duc de Luynes.

Belissan resta stupfait et mouchet comme un tigre, mais comme un tigre
aussi il se prit  rugir en montrant le poing au brillant quipage,
comme nagure il l'avait montr  Dieu, le montrant surtout  un grand
coureur tout chamarr d'or et de soie qui, perch derrire la voiture,
se pmait de rire insolemment.

De ce moment, de cette minute, de cette seconde, Belissan jura haine
ternelle  Dieu, aux marquis, aux voitures, aux coureurs, aux chevaux
danois, et se proclama l'gal de tout le monde, grand seigneur, laquais
ou cheval danois.

Il allait peut-tre se livrer  une longue et fougueuse mditation sur
l'ingalit des positions sociales, lorsqu'il se souvint de Catherine;
il remit donc sa colre  plus tard, jeta un triste coup-d'oeil sur
ses mouchetures, et dit en soupirant:

--Aprs tout, il vaut peut-tre mieux laisser scher la boue que de
l'tendre; d'ailleurs, Catherine me plaindra...

Et il continua sa route, la tte bouleverse, exaspre par ses ides
d'amour et d'galit, de bonheur et de haine. C'tait alors une
fournaise que le cerveau de Claude Belissan, et, quand il entra dans la
rue o demeurait sa matresse, sa tte devait certainement fumer, tant
ses penses taient brlantes et effervescentes...

Mais, hlas! plaignez Belissan,.... figurez-vous ce que devint, ce
qu'prouva, ce que ressentit Belissan... mettez-vous  la place de
Belissan quand il vit arrt, presqu'en face la porte de Catherine,
l'quipage maudit qui l'avait si curieusement tigr!

Or, le pre de Catherine tait _parfumeur-gantier,  la Bonne-Foi_, et
sa boutique se trouvait toute proche de l'htel de Luynes.

Belissan respira pourtant lorsqu'il ne vit plus le grand coureur. Il
s'approcha de la porte de la boutique, jeta un dernier regard de
dsespoir sur sa toilette souille, et entra...

Mais en entrant il passa par toutes les nuances du prisme,  partir du
blanc jusqu'au violet; ses yeux se troublrent, il vit des flammes
bleues, la tte lui tourna, il ne put que s'asseoir convulsivement sur
le comptoir, et sur la main du gantier, qui s'cria: Prenez donc garde,
monsieur Belissan.

Mais Belissan ne prenait pas garde. Belissan avait vu en entrant la
jolie gantire essayer des gants au grand coureur, fort bel homme en
vrit, Belissan avait encore vu le grand coureur serrer les mains de
Catherine, qui avait souri en rougissant...

Et puis il n'avait plus rien vu.

Mais il avait pens...

Le clerc fit alors un mouvement dsordonn, comme si un fer rouge lui
et travers la cervelle, et frappa un grand coup de poing sur le
comptoir.

A ce bruit, Catherine leva la tte.

Le beau coureur leva la tte.

Et tous deux, voyant Belissan si tigr, si mouchet, si colre, si ple,
si singulier, si effar, partirent d'un clat de rire prolong, dans
lequel le timbre pur et frais de la jolie Catherine se mlait  la basse
sonore et retentissante du coureur.

Belissan fit une grimace colrique et un geste de possd.

Et le duo de rire recommena de plus belle; seulement, le rire sec et
cass du mercier, vint gter l'harmonie.

Belissan ne se possdant plus, s'avana contre le coureur en levant une
aune; mais au mme instant ses deux poignets furent emprisonns de la
large main du coureur et il entendit l'honnte gantier s'crier:
Comment! vous osez porter la main sur un des gens de M. le marquis de
Beaumont, dont nous esprons avoir la pratique! pour un ami, c'est mal 
vous, monsieur Belissan.

Et Catherine aussi lui dit aigrement:

--Eh! quand on est fait de la sorte, on ne vient pas chez les gens.

Et le beau coureur reprit:

--Mon petit monsieur, sans les beaux yeux de cette jolie demoiselle,
vous passiez par la porte, vrai comme je m'appelle Almanzor, vrai comme
j'ai l'honneur d'tre au service de M. le marquis de Beaumont.

--Pardonnez-lui pour cette fois, monsieur Almanzor, dit Catherine d'un
air caressant, en lorgnant le beau coureur.

--Allez vous changer... vous nous faites peur, monsieur Belissan, dit le
gantier en contraignant  peine un clat de rire.

--Il y a un baigneur tuviste, l-bas au numro 15, dit enfin Almanzor
en conduisant Belissan  la porte de la boutique avec une politesse
moqueuse...

Le clerc se croyait sous l'obsession d'un affreux cauchemar... il ne
rpondit pas un mot, n'entendit rien, ne vit rien, partit comme un
trait, et ne s'arrta qu'aux Champs-Elyses.

Et encore il ne s'arrta que parce qu'il se heurta avec un homme qui
s'cria: Tiens, c'est Belissan!

Belissan rappela ses esprits...

--Qui me parle? o suis-je? que me veut-on?... soupira-t-il.

--C'est moi, Lucien, qui te parle; tu es aux Champs-Elyses, crott
jusqu' l'chine. Je veux te dire adieu, car je vais au Hvre.

--Tu vas au Hvre? Je pars avec toi!

--Mais je pars aujourd'hui,  l'instant!

--Je pars aujourd'hui,  l'instant!

--Je prends le coche; je vais par eau...

--J'irai par eau, par le coche, par le diable; mais je veux quitter cet
infme Paris; je veux aller vivre dans un dsert, dans une le o tout
me soit gal et o je sois gal  tout... Comprends-tu, Lucien?..

--Non, mais l'heure presse... Viens-tu?... Mais enfin du linge... des
vtements?

--Tu m'en prteras, Lucien, rpondit Belissan avec une touchante
mlancolie, tu m'en donneras des vtements; les hommes sont frres.

--De l'argent.

--Je partagerai avec toi, bon Lucien; les hommes sont gaux, va.

--A la bonne heure! dit Lucien;

Il est malade ou fou, pensa-t-il; ce petit voyage ne peut que lui faire
du bien, je l'emmne.

--Adieu, vil gout, vil Paris, dit ddaigneusement le clerc en se
jetant sur le coche.

Et voil comment Claude Belissan quitta Paris.




CHAPITRE II.

Comment le royaume de France fut dsormais priv de Claude Belissan.


Le capitaine Dufour, commandant le trois mts _la Comtesse de Crigny_,
n'attendait plus qu'un passager ou deux pour partir du Hvre et se
rendre  sa destination. Il devait porter d'abord des marchandises dans
la mer du Sud, les vendre, aller ensuite aux Moluques acheter des
piceries, et revenir par le cap de Bonne-Esprance; c'tait une
circumnavigation, presque le tour du monde.

Un matin son mousse lui annona un _monsieur_.

--Qu'est-ce que c'est que a, mousse?

--Un plot, capitaine, qui a une queue.

--Fais entrer le plot.

Le plot entre; c'tait Belissan.

--Monsieur, dit-il au capitaine, votre vaisseau va partir prochainement?

--Oui, Monsieur, je n'attends plus qu'un passager, et je dsirerais bien
que ce ft vous, rpondit fort spirituellement le capitaine.

--C'est possible, dit Belissan, pourvu que vous me conduisiez dans une
le...

--Dans quelle le, Monsieur?

--Dans une le quelconque, Monsieur, cela m'est gal, pourvu que ce soit
dans une le, une le dserte ou sauvage, dans laquelle je ne rencontre
ni grands seigneurs, ni chevaux danois, ni coureurs, ni filles
trompeuses. Dans une le, reprit Belissan avec une agitation
croissante, o l'galit soit proclame comme le seul des biens, dans
une le dserte, sauvage, o je puisse savourer  mon aise le premier,
le plus inestimable de tous les dons octroys aux humains; dans une
le...

Permettez, dit le capitaine Dufour, persuad qu'il n'interrompait qu'un
fou, est-ce bien srieusement que vous me dites tout cela?

--Il me semble que je n'ai pas l'air de crever de rire, objecta
sourdement Belissan.

--Alors, Monsieur, il m'est impossible de vous prendre  mon bord; je
vous le rpte, je vais  Callao, dans la mer du Sud, puis je reviens
par la mer des Indes. Mais attendez donc, pourtant, si en route vous
voulez descendre  Otahity, nous y relcherons sans doute, et...

--Vous relcherez  Otahity, la nouvelle dcouverte de Bougainville, la
Cythre du nouveau monde! j'irai  Otahity... nation gnreuse et
nouvelle! L, pas de coureurs, de marquis, de chevaux danois; l une
existence douce et pure comme l'eau de ses ruisseaux; l du soleil; l
des fleurs; l des arbres pour tous, l une nature primitive et bonne,
l pas de diffrences sociales; l des frres; l des soeurs. A
Otahity, monsieur le capitaine! A Otahity!... j'abjure mon titre
d'Europen: dgnr, abruti par la civilisation, je reviens  mon tat
de nature, dont je suis fier.--J'tais descendu homme, je remonte
sauvage! (Ici une pose acadmique; ici Claude se dresse sur ses pieds et
tche de grandir sa petite taille et de se draper  l'antique avec son
habit de ratine, qui s'y refuse.) A Otahity! L, pas de Dieu qui prenne
un malin plaisir  contrarier nos projets, l, pas de roi, l, pas de
courtisans, de vils courtisans qui dvorent la substance du peuple, l,
pas de ces insignes stupides, de ces habits ridicules qui classent et
numrotent votre position sociale... A Otahity!... O Voltaire! O
Dalembert! O Diderot! O philosophes, lumire ternelle des nations!
c'est l que vous devriez tre, c'est  Otahity que votre vritable
place est dsigne... O vous philanthropes, qui rvez la paix et la
famille universelle...  Otahity...  Otahity, venez-y... venez, nous y
ferons une seule famille! une grande famille!

Ici l'invocation bienveillante et philanthropique de Belissan prit un
tel caractre de rage et de frnsie que M. Dufour fut oblig de le
prendre par le milieu du corps et d'appeler son mousse.

Le mousse vint, et, se joignant  son matre, ils finirent par calmer
Belissan, qui ne criait plus que faiblement et par saccades:--A Otahity!
 Otahity!

Le capitaine Dufour agita longtemps la question de savoir s'il prendrait
 son bord Claude Belissan, qui lui paraissait fou. Pourtant, ayant
considr que Belissan le payait bien, il consentit.

Claude quitta la France sans prvenir son vieil oncle, vendit le peu
qu'il avait, persuad qu' Otahity le vil argent serait tout--fait
inutile.

On partit; et, lorsque l'crivain du bord demanda la profession de
chaque passager pour l'inscrire sur le rle d'quipage, Belissan le
stupfia en lui rpondant d'un air majestueux:

--Homme!!!

--Homme! fit l'crivain en sautant de sa chaise.

--Homme, ritra Belissan...

--Comment cela, homme? dit encore l'crivain bahi... mais homme, quoi?
quel titre!

--Mais, hurla Claude, qui devenait bleu de fureur... homme simplement...
_homme de la nature_, si vous aimez mieux... Les voil bien! dit
Belissan avec un sourire amer, en haussant les paules de piti; les
voil bien, quel titre! il leur faut un titre... ils vous demandent un
vain titre... une ignoble profession... quand ils sont les rois... les
gants de la cration! Je suis sauvage, entends-tu, tre dgrad, abruti
par une socit goste et btarde, par une civilisation corruptrice,
dit Belissan tout d'une haleine et en tournant le dos au commis, qui
avait pourtant une figure bien respectable, je vous assure.

--Il est dans ses lunes, objecta l'crivain dj prvenu de la
singularit de Belissan; puis il ajouta sur son livre de bord:--Claude
Belissan se prtendant homme de la nature, mais allant  l'le
d'Otahity, pour affaires de commerce.

Le trois mts _la Comtesse de Crigny_ partit du Hvre le 13 juin
1789.




CHAPITRE III.

Pourquoi Claude Belissan, homme, rechercha la socit d'un veau, et ce
qu'il en advint.


Un mois aprs son embarquement  bord de _la Comtesse de Crigny_,
Claude Belissan tait dj borgne; six semaines aprs, il avait perdu
deux dents molaires, plus une incisive; quatre mois ensuite; il avait eu
trois ctes d'enfonces comme on doublait le cap _Horn_. Enfin, ce fut
un bien beau jour pour lui que le jour o l'on mouilla  Callao, car si
la traverse et dur plus long-temps, Claude Belissan, _homme_, et t
dissip en dtail.

Ces accidents varis avaient eu pour cause la tendance philosophique et
philantropique du jeune homme, sa soif du bien gnral, son horreur des
ingalits sociales, et son rve de perfectionnement universel.

Et, d'abord, ayant vu un grand, gros et large matelot, fouetter un
mousse, parce que le mousse n'avait pas assez vite serr le petit
cacatos, Belissan s'cria:

--Horreur! Frmis,  nature!... voici un frre qui bat son frre! Marin,
ce mousse est ton frre et ton gal; laisse ce mousse,  marin!

Et le matelot, mordant sa chique avec insouciance, rpondit honntement
 Claude, sans abandonner son mousse:

--Bourgeois, ce mousse n'est pas mon gal, vu qu'il est mousse et que je
suis gabier, vu qu'il est enfant et que je suis homme, vu qu'il serre
mal une voile et que je la serre bien. Quand il sera gabier, il
fouettera les mousses  son tour. Or, bourgeois, je lui dois quinze
coups de garcette, je suis au septime, laissez-moi finir... car je lui
apprends son tat, voyez-vous, bourgeois!

--D'abord, je ne suis point bourgeois, je suis homme, simplement homme,
et, comme homme, je te dis que tu ne finiras pas de lcher cet enfant,
ton frre et le mien, tyran, despote, antropophage? hurla Belissan en
tchant d'treindre dans ses petites mains le large bras du marin... Tu
ne finiras pas! car je suis ton gal, et comme ton gal, je t'ordonne de
finir! c'est--dire de ne pas finir!

--Bourgeois, rpondit le marin avec un ton stoque, vous n'tes pas mon
gal, parce que je suis de mer et vous de terre; vous n'tes pas mon
chef non plus, aussi...

Et, comme Belissan l'interrompit avec une prodigieuse violence:

--Alors, dit le marin, puisque nous sommes gaux, voici un coup de
poing, bourgeois, rendez-moi son gal...

Duquel coup de poing Belissan ne rendit pas l'gal, et fut borgne, comme
on sait.

Un autre jour, Belissan malmena furieusement le capitaine, qui, pendant
la tempte, avait toujours tenu son quipage sur le pont. Claude
prorait, Claude se dmenait pour prouver  ces braves gens qu'ils
avaient bien le droit de ne pas manoeuvrer du tout, et qu'tant ns
libres ils avaient la libert de se laisser couler  fond. Fatigus des
cris du petit homme, ils le billonnrent et l'envoyrent dans la cale;
mais comme Claude rsista pendant l'opration, il y laissa les dents que
vous savez.

La consquence immdiate de cet accident fut pour Claude un accs de
misanthropie la plus prononce et la plus ddaigneuse. Claude se prit 
har l'humaine espce.--Et tu n'es ainsi dgrade, infme socit,
hurlait Claude avec un sifflement aigu qu'il devait  la perte de ses
incisives; tu n'es ainsi dgrade, continuait-il, que par la
civilisation et par la froce influence des grands, des rois, des
prtres, des coureurs et des chevaux danois! c'est la civilisation qui
t'a perdue. Ah! qu'ils t'avaient bien juge, les immenses philosophes
qui, pour te rgnrer, te renouveler, voulaient te ramener  la loi
naturelle,  l'tat de nature, car c'est l le bonheur, le vrai bonheur.
O tat de nature! je t'offre en holocauste tous mes tourments, mes
souffrances, mon oeil et mes trois dents! O Otahity!... Otahity! tu
seras mon paradis, car je fais ici mon purgatoire! et je ne me sers de
ces ridicules mots de paradis et de purgatoire que parce que je n'en ai
pas d'autres, ajouta Belissan avec dgot. Puis Belissan eut une ide.

Belissan se dit: Voil sur ce btiment un parti, un segment, une
fraction de la socit. Qui m'empche d'humilier la socit tout entire
dans ce segment! de l'craser!... Qui m'empche de la mettre sous mes
pieds, de la fouler sous mes pieds... en lui prouvant que j'aime mieux
vivre avec un animal, un brute et stupide animal, que d'endurer plus
long-temps son contact fltrissant, impur et dgradant. Et  la grande
mortification de cette socit qu'il mprisait, Belissan lut pour
domicile un endroit du faux pont o l'on avait renferm un veau destin
 la nourriture de l'quipage. Il vcut avec ce veau, parlait  ce veau,
mangeait avec ce veau, s'battait avec ce veau, et s'criait parfois, en
roulant avec le veau dans son fumier... Rougis et pleure... pleure...
socit! voil le cas que je fais de toi! et l'quipage ne fondait pas
en larmes; non, l'quipage se pmait d'aise, car cette nouvelle folie
de Belissan l'avait dbarrass de l'ancien clerc.

Mais  force de se rouler et de causer philosophie et perfectionnement
avec son veau, Belissan vint  vouloir distraire son ami; il lui souffla
dans les yeux, lui entra des ftus de paille dans les narines, tant et
si bien, que le veau se fcha, s'irrita et d'un coup de tte enfona
trois des meilleures ctes de Belissan. Or, arrivant  Callao, il tait
mourant. On comptait assez sur sa mort; mais, grce aux soins du
suprieur de la Mission  Lima, le damn clerc en revint, et fut prt 
retourner  bord au moment o le brick appareilla pour les Moluques.

Le capitaine tant trop honnte homme pour laisser Belissan au Prou, le
reprit  son bord en jurant; mais pensant qu'il touchait au terme de son
voyage et voulant l'abrger encore, il proposa  Claude de le dbarquer
aux les Marquises, reconnues, visites par Marchand, et  son dire, au
moins aussi cythrennes que les les des Amis.

Leur nom aristocratique loigna bien un peu Belissan; mais ayant navigu
sur _la Comtesse de Crigny_, il pouvait bien aborder aux les
_Marquises_. Il consentit donc avec joie  ce changement, surtout quand
on lui eut montr sur la carte que ces les Marquises taient infiniment
plus rapproches qu'Otahity.

Deux mois aprs une relche  Acapuleo, le brick mit en panne au vent
des les les plus orientales du groupe des Marquises, on envoya un canot
bien arm, qui dposa,  la grande joie de l'quipage, Claude Belissan 
la pointe mridionale de l'le Hatouhougou, un peu avant le lever du
soleil, et puis l'embarcation rejoignit le brick, qui fit voile vers le
sud.




CHAPITRE IV.

Comme Claude Belissan trouva enfin la terre promise de l'quit et de la
philanthropie.


Enfin je te foule,... cria Belissan, sol de la libert, de l'galit! Je
te foule, sol natal des fils de la nature rests hommes de la nature!
ici l'eau des fontaines pour boisson, les fruits des arbres et quelques
coquillages pour nourriture; pour lit ce gazon parfum, pour
vtements... Non, pas de vtements. Est-ce que la nature m'a donn des
vtements  moi!... C'est du vtement que naissent ces infmes
ingalits sociales. Ici, c'est la nature:... ici donc le costume de la
nature. Arrire l'Europe, nargue de la civilisation, mpris pour la
France, foin des rois, des courtisans et des chevaux danois! hurlait
Belissan en jetant bien loin et sa culotte de gourgouran, et son habit
de ratine, et sa veste pique.

Vive la nature! reprit-il, la nature qui n'emprunte rien  cette
ridicule et mesquine industrie _d'eux autres_ civiliss.

Ici Claude fut interrompu par l'explosion d'une arme  feu; il
tressaillit... puis, comme le soleil s'tait lev, et qu'il pouvait
parfaitement distinguer les objets, il eut une peur affreuse  la vue de
Toa-ka-Magarow, chef souverain, autocrate, empereur ou roi de l'le
Hatouhougou.

Ce digne seigneur tait d'une haute et puissante stature, tatou de
rouge et bleu, avait le nez droit et long, le front dprim, et la lvre
infrieure prodigieusement allonge par le poids d'une espce de petite
cuelle de coco qu'il y avait suspendue au moyen d'un anneau pass dans
les chairs. De plus, Toa-Ka-Magarow tenait  la main un fusil anglais,
et marchait firement vtu d'un vieil uniforme galonn qu'il possdait
probablement par change ou par vol; du reste, except une pagne serre
autour de ses reins, il tait absolument nu. Je ne parle pas d'une croix
de Saint-Louis dont l'anneau passait par le cartilage du nez, cet
ornement tant de mauvais got.

Ds que Toa-Ka-Magarow eut tir son coup de fusil, il poussa un cri
sauvage et guttural qui stupfia Belissan, car c'tait  l'aspect de
l'ancien clerc que ce cri avait t pouss. Toa-Ka-Magarow poussa un
troisime cri, mais celui-ci fut court; puis une espce de rire ou de
grincement de dents agita la petite cuelle de coco, et fit osciller la
croix de Saint-Louis d'une narine  l'autre.

Claude Belissan, un peu rassur parce que la crosse n'tait plus dans
une position horizontale ne recula pas. Aprs tout, se dit-il, c'est mon
gal, je suis son gal, son frre, pourquoi donc craindrais-je; et
Claude s'avana bravement en tendant la main au grand chef.

A cette dmonstration amicale et familire de Belissan,  cette dmarche
inoue, bizarre pour l'autocrate de Hatouhougou, celui-ci poussa un
quatrime cri, mais si furieux, mais si colre, mais si aigu, que Claude
fit un bond norme de surprise.

Et sa surprise se changea en terreur lorsque le grand chef, par une
pantomime aussi expressive qu'effrayante, montrant au clerc son habit
galonn, sa croix de Saint-Louis et de vieux morceaux de cuivre attachs
 ses bras avec des ficelles, lui fit entendre clairement qu'il tait
chef, roi, matre, et que Belissan lui devait respect, soumission et
obissance, ce qu'il exprima par une demi-gnuflexion, et la position
de ses bras croiss sur sa poitrine; enfin, la proraison fut un
terrible tournoiement du fusil dont la crosse bourdonnait aux oreilles
de Belissan, tant le sauvage maniait cette arme avec dextrit.

Et Belissan s'agenouilla tremp de sueur, et ce fut un tableau bizarre
que de voir ce sauvage d'une taille athltique, avec sa figure mi-partie
rouge et bleue, ses yeux ardents, ses lvres gonfles, ses dents
noircies par le bettel, ses haillons galonns, sa chevelure crpue,
hrisse, noue, mle et toute couverte d'une poudre orange et seme de
coquillages de mille couleurs, que de le voir imposant, debout, la tte
ddaigneusement penche, considrer Belissan, nu, grelottant de frayeur,
vert de terreur, agenouill, les bras croiss et les yeux fixes.

Il faudrait tre un bien profond psychologiste pour analyser les penses
tumultueuses qui luttaient alors dans la tte de Belissan, lutte
acharne, impitoyable, des anciennes ides du clerc contre l'vidence
des faits. Et dans un espace de temps incommensurable, Belissan se fit
mille reproches, Belissan prfrait les mouchetures des chevaux danois,
les sarcasmes du grand coureur, la coquetterie de Catherine, 
l'effroyable susceptibilit de son ami, de son frre, de son gal,
l'homme de la nature.

Et ce qui l'irritait davantage, c'tait encore moins de s'tre prostern
devant l'emblme du pouvoir que de voir cet emblme formul par un vieux
habit europen qui lui rappelait si cruellement les distinctions
sociales qu'il voulait fuir.

On ne sait dans quelle haute rgion spculative Belissan et t
entran par sa pense, si Toa-Ka-Magarow ne lui et fait signe de se
relever, et en manire d'ordre ne lui et donn un coup de crosse au
milieu des reins.

Et les deux gaux arrivrent aux cases.

Et si Belissan et eu la force de contracter les mchoires, il et
indubitablement grinc des dents en voyant une case leve, haute,
peinte de couleurs tranchantes, en tout enfin distingue des autres,
case aristocratique, case seigneuriale, case princire, case royale,
s'il en fut.

C'tait la case de Toa-Ka-Magarow.

Et Claude Belissan, marchant toujours devant l'homme de la nature,
descendit sur son indication dans une espce de petit caveau assez
proche de l'habitation du chef.

Claude Belissan fut enferm dans le caveau.

Pendant huit jours, il n'eut pour socit qu'une espce de bambou,
auquel on attachait une corbeille de jonc remplie de cocos et de fruits
d'arbre  pain. Ce bambou arrivait et sortait par une petite fentre.

Pendant ces huit jours, les ides politiques et sociales de Claude
subirent de bien nombreuses variations. Mais ces penses sont tellement
intimes que nous ne les dvelopperons pas par discrtion.

Ces huit jours passs, on tira Belissan de sa cave, on le baigna, on le
parfuma, on le tatoua, on lui serra le nez et les oreilles, on lui mit
des bandelettes de toutes couleurs autour du front, on l'tendit sur une
espce de civire, et deux vigoureux sujets de Toa-Ka-Magarow le
portrent au sommet d'une montagne, sur laquelle tait bti un temple en
roseaux.

Ils vont me canoniser  leur manire, ou jouer  colin-maillard, pensait
Belissan qui n'y voyait plus, ayant les yeux cachs par des bandelettes,
et commenait  perdre la tte de terreur.

Arrivs l, on mit Claude debout, et on l'attacha  un poteau.

Au-dessous du poteau tait une auge de pierre.

Et on chanta une multitude d'hymnes, de cantiques et de prires.

Et Toa-Ka-Magarow, qui unissait le pouvoir thocratique au pouvoir
despotique, fit quelques contorsions, et s'avana tout prs de Claude
Belissan, en brandissant un long poignard fait d'une arrte de poisson.

Et le sang du clerc coula dans l'urne.

Et  cette sensation aigu, douloureuse et froide, Claude, par une
rtroaction singulire de la pense, vint  songer  sa petite chambre,
et  cette pluie d't qui avait seule dtermin la srie de causes et
d'effets qui l'amenait sous le couteau des anthropophages; et par une
soudaine puissance intuitive, il put embrasser tout cet espace de temps
en moins d'une seconde.

Et dans l'espce de vertige fantastique qui le saisit, il lui sembla
voir des chevaux danois, le grand coureur et Catherine qui tournoyaient
autour de lui en poussant de singuliers cris.

Et il ne lui sembla plus rien.

Et ce fut fait de Claude Belissan, ex-clerc de procureur, homme de la
nature, duquel les naturels de Hatouhougou se rgalrent, aprs avoir
respectueusement offert ses oreilles  Toa-Ka-Magarow, comme la partie
la plus dlicate de l'individu.




UN REMORDS.




CHAPITRE PREMIER.

UN REMORDS.

     L'ange est tomb,--l'homme est tomb,--et leur chute a fait voir
     que les substances mmes spirituelles ne sont autre chose, par le
     fond mme de leur nature, qu'un _abme flottant et tnbreux_.

     _Confession de Saint-Augustin_, liv. XIX, ch. 9.


Albert a dix-huit ans, et dj le front d'Albert est triste et soucieux.

Il est ple, et fuit les jeux et les compagnons de son ge.--Comme
autrefois il n'attend plus, inquiet, le rveil de sa mre pour tre le
premier  lui sourire, et disputer ce doux privilge  sa soeur qu'il
chrit pourtant.--Mais il pouvait tout cder  sa soeur, hors le
premier baiser de sa mre; pour sa crdulit nave, c'tait un prsage
de bon, ou de mauvais jour.

Maintenant, ds que l'aube a blanchi les nombreuses tourelles du
chteau, Albert monte son cheval favori,--jette en passant un regard sur
les fentres fermes de l'appartement de sa mre,--soupire,--et pressant
sa monture de l'peron, franchit le vieux pont qui tremble, fait crier
la grille sur ses gonds et gagne avec rapidit les bois sombres et
touffus qui s'tendant au loin comme un vaste ocan de feuillage, dont
le vent fait aussi bruire et balancer les flots, qu'un soleil ardent
nuance aussi de lumires changeantes.

Mais ainsi qu'une clart vive et pure est douloureuse aux vues
affaiblies par les larmes. Ainsi ces jours bleus et dors de l't,
paraissent maintenant insupportables  l'me sombre et chagrine
d'Albert.

Les jours qu'il aimerait  cette heure, seraient les jours nbuleux de
l'automne, o les feuilles rougies et dessches par le vent tombent
lentement une  une sur un sol humide; o les montagnes se dessinent au
loin, noires sur un ciel gris; o les plaines dpouilles de leur riante
couronne de trfles verts ou de bls jaunissants, sont laboures par de
tristes sillons bruns et glacs.

Aussi  dfaut de cette nature ple et dcolore que reflterait si bien
sa tristesse,--Albert recherche au moins le silence et l'obscurit de la
fort, les tnbres profondes que traverse parfois la lueur incertaine
d'un rayon de soleil.

Alors il prouve une sorte de bien-tre mlancolique,  se sentir ainsi
isol,-- entendre le chant monotone du ramier, venir se mler seul, au
bruit sonore et retentissant des pas de son cheval.

Alors Albert laissant flotter ses rennes--insouciant de son chemin,
s'ensevelit dans une cruelle rverie, et souvent ses sourcils
contracts, la rougeur qui colore tout  coup ses beaux traits,
annoncent que ce coeur d'enfant connat dj la souffrance.




CHAPITRE II.


La souffrance! quoi si jeune!--oui la souffrance,--car il sait ce que
c'est qu'un _remords_.

Un remords, ce souvenir fatal de chaque minute de votre vie,--qui
s'accouple  vos rves, qui vous veille en sursaut,... qui comme la
main fatale du festin de Balthazar, s'crit partout au sein du luxe et
des ftes, et s'accroupissant au fond le plus intime de votre me,
prcipite ou suspend  son gr les battements de votre coeur.

Le remords, enfin, qui n'est pas un vain mot, Albert le sait bien.

Le remords!--Mais encore quel crime a-t-il commis,--ce pauvre enfant, si
candide, si croyant aux nobles choses, si aimant et si doux,--si
gracieux et si beau,--car la laideur de l'me nat souvent des
consquences de la laideur du visage.

Encore une fois, quel crime Albert peut-il avoir commis,--lui lev par
une mre si tendre et si claire, qui par une incroyable puissance
d'amour maternel s'tait pour ainsi dire faite de son ge, de son sexe,
pour deviner ses gots, ses penchants et les diriger ou les combattre...

Oh! Albert commit une de ces fautes qu'on se reproche toute la vie, et
sur lesquelles on ne peut pas plus tendre le voile pais de l'oubli,
que l'on ne peut regagner un jour pass.

Une de ces fautes irrparables dont le souvenir au lieu de s'effacer
avec l'ge s'envenime de plus en plus, et finit par devenir incurable.

Une de ces fautes contre lesquelles les lois n'ont pas de cours, parce
que le coupable tant  la fois criminel, juge et bourreau, est encore
abandonn aux mpris du monde, punition plus sanglante que la hache de
l'chafaud.

Mais ne prenez pas ceci pour un paradoxe au moins! coutez plutt ce
qu'il advint  Albert.




CHAPITRE III.


Il y avait bientt un an de cela.

Une amie de la mre d'Albert tant venue passer l't au chteau, avait
amen avec elle sa fille,--Emma,--blonde, blanche et rose, avec de
grands yeux noirs bien tendres, un pied furtif et une taille d'abeille,
vive et folle comme un oiseau, parce qu'elle avait dix-sept ans, mais
parfois rveuse parce qu'elle allait en avoir dix-huit.

Et puis Emma avait t leve dans un pensionnat  la mode, et puis sa
mre qui ne l'aimait pas, allant beaucoup dans le monde, l'avait
confie aux soins d'une gouvernante.

Et puis encore Emma tait de ces jeunes filles prcoces, qui les yeux
humides et voils, font quelquefois  leurs amies de pension,
d'amoureuses confidences  propos d'un rve,... d'un souvenir, et toutes
troubles leur demandent,--et toi?

Et puis enfin, Emma avait souvent lu, le soir, la nuit en cachette, de
ces livres dangereux qui brlent et enflamment des sens jeunes, par je
ne sais quel parfum de volupt vive et pntrante.--Pauvre, pauvre Emma,
elle tait ne un sicle trop tard;--avec son caractre, sa naissance et
sa figure,.. elle eut gouvern des royaumes.

On laissa la plus entire libert aux deux enfants, c'est comme cela
qu'on appelait Albert et Emma.

tait-ce imprudence ou calcul, ou connaissance intime du caractre
d'Albert? je ne sais; mais ce qui devait arriver, arriva:--ils
s'aimrent.

Albert avec toute la foi, toute la candeur respectueuse de son me
pure;--Emma avec toute la curiosit inquite d'une imagination vive et
ardente.

Cette pauvre enfant, dvore du dsir de savoir, aurait en vrit fait
une _ve_ bien commode, car elle et commenc, je crois, par lutiner le
Tentateur,-- en juger du moins par les agaceries enfantines qu'elle se
permettait envers Albert, qui n'tait pas un serpent.

Non, Albert n'tait pas un serpent, car Albert lev par une tendre mre
dans des principes rigides, n'avait pas quitt le chteau depuis son
enfance.

Albert pleurait en lisant _Plutarque_,--croyait  la vertu,--rougissait
quand on lui demandait devant une femme, ft-ce sa mre, si une fois
mari il dsirerait des filles ou des garons,--et s'tonnait parfois
que les hommes fussent injustement privs, lors de leur union, du
symbolique bouquet de fleurs d'oranger!...

On conoit qu'avec cette pense chaste et vierge, Albert ne comprenait
pas d'autre bonheur que celui de regarder Emma,--d'entendre sa voix,--de
marcher dans son ombre,--d'aimer la fleur qu'elle aimait,--et tout cela
en silence de peur _d'offenser_ Emma, tout cela en se maudissant, car
ces deux mots toujours si distincts, _amour_ et _mariage_ n'en faisaient
qu'un, selon l'admirable croyance de ce prcieux jeune homme.

Or sa mre l'ayant prvenu qu'il ne se marierait qu' vingt-cinq ans
rvolus, Albert se trouvait le plus grand misrable du monde d'oser
aimer avant _l'heure_, et c'tait un crime qu'il se ft bien gard
d'avouer  Emma, car il en rougissait trop lui-mme.

Et qu'on ne vienne pas m'objecter que ce caractre si primitif, que
cette organisation si candide soient exagrs!

Il est permis, je crois, au pote d'essayer de crer le type du beau, du
parfait.--Il me semble louable d'imiter (hlas de bien loin), d'imiter
Praxitle, et de faire pour le moral ce que ce grand statuaire faisait
pour le physique.--

De chercher avec acharnement dans notre gout social,  et l, une
vertu de l'ge d'or, une conscience limpide, un coeur tout dbordant
de belles croyances et de composer de tant de rares perfections un tre
 part,--un homme d'une puret d'ange,--une manire d'Appollon moral,
puis de le poser comme exemple, comme point de comparaison  tous les
hommes corrompus ou gars.




CHAPITRE IV.


Si Albert n'et pas t si beau, si doux, si aimable, malgr ses
scrupules,--certainement Emma et cess d'effaroucher sa candeur de
jeune homme par ses oeillades agaantes...--Mais Albert avait toutes
ces qualits... et puis il aimait tant sa mre... il tait si pieux...
il savait si bien le grec... le latin... et puis...

Et puis il tait seul.

Aussi Emma jura dans sa jolie petite tte qu'Albert serait forc de lui
avouer l'amour qu'il ressentait pour elle;--car quelle jeune
fille,--quelle femme a jamais eu le courage de ne pas s'apercevoir
qu'elle tait adore.

Un soir donc, aprs avoir chant une dlicieuse romance qu'Albert avait
accompagne,--Emma se trouvait seule avec lui dans le salon, le soleil
tait couch depuis longtemps, et l'obscurit commenait  envahir cette
pice.

Albert tait rest au piano,--coutant encore la voix ravissante d'Emma,
quoiqu'elle ne chantt plus, et se laissant aller  une tendre et
profonde rverie.

Les femmes comme Emma aiment bien que leur amant rve,--mais quand elles
ne sont pas l.--Au bal,--dans le monde,--au milieu d'un cercle de
jolies personnes coquettes et lgres,--oh qu'il rve alors... rien de
mieux... mais en tte--tte--c'est  n'y pas tenir.--Aussi le pur
Albert fut-il arrach  sa mditation par la pression d'une petite main
qui s'appuya sur son paule et par le son d'une jolie voix qui lui dit:

--A quoi pensez-vous donc,.. Albert?

Par une de ces anomalies psychologiques, par une de ces contradictions
du coeur, par un de ces bizarres caprices de l'me que l'homme
n'expliquera jamais, Albert jusque l si timide rpondit, sans doute
emport par une exaltation passionne.

--Je pense  vous, Emma!!!

--Vrai... oh! si vous saviez quel plaisir vous me faites en me disant
cela,... Albert, rpondit-elle d'une voix mue...

Et je ne sais non plus comment la main de la jeune fille descendit de
l'paule, pour s'arrter sur la main d'Albert, qui frissonnant de tout
son corps sentant l'impression lectrique de cette peau douce et
frache, s'cria...

--Pardonnez-moi, Emma... je sais que je suis bien coupable...

--Le fat,--pensait Emma en disant pourtant: --je vous pardonne,....
Albert,..., mais rptez que vous pensez souvent  moi...

--Et, comme elle avait, par pudeur, dit ces mots  voix basse, sa figure
tait tout proche de celle d'Albert, quand il s'cria de
nouveau...--J'y pense toujours  vous, Emma, malheureusement et malgr
moi.... toujours!...

Je ne sais encore par quel nouveau hasard la bouche d'Emma se trouvait
si prs de la bouche d'Albert, quand il pronona ces derniers
mots;--mais ce fut entre deux baisers qu'elle demanda: --Albert, vous
m'aimez donc... et qu'il rpondit: --Emma, pour la vie...

Aprs quoi se levant brusquement, gar, ple, tremblant comme s'il
venait de commettre un crime,--il se prcipita hors du salon,--y
laissant Emma radieuse, rose, anime, qui aprs un long soupir...
murmura ce mot avec un accent de reconnaissance et d'espoir ineffable.

--Enfin!!!




CHAPITRE V.


Une fois seul dans sa chambre Albert se prit  penser  tout ce que sa
conduite avait d'infme, de dloyal, de lche; il se reprocha vingt fois
d'avoir _sduit_ une jeune fille qu'il ne pouvait pas pouser de si
long-temps, d'avoir abus du droit sacr de l'hospitalit--pour faire sa
dclaration bien avant le temps marqu pour que son notaire ft la
sienne au notaire de sa future,--de s'tre expos enfin au mpris
d'Emma;--car, combien Emma ne devait-elle pas mpriser un homme assez
peu matre de ses passions pour oser insulter une innocente jeune fille
par l'aveu d'un amour dshonnte...

Aussi, Albert ayant pass la nuit la plus affreuse, se dcida  prendre
un parti violent qu'il excuta le lendemain.

Au point du jour il partit, aprs avoir demand  sa mre la permission
d'aller visiter un de ses grands oncles qui demeurait  la ville
voisine,--promettant de revenir le soir mme...

Le matin, Emma ignorant ce cruel dpart,--Emma qui s'tait endormie
berce par un doux rve,--Emma se leva, plus heureuse, plus souriante
que jamais,--tant elle comptait sur l'influence de ce baiser qu'elle
avait presque ravi au chaste Albert.

Oh! qu'il y avait de joie puissante et intime panouie dans l'me de
cette jeune fille qui aimait et qui se savait aime;--comme elle
grandissait  ses yeux,--comme elle mprisait ses compagnes qui n'en
taient peut-tre encore qu' l'amour filial,--comme elle rptait avec
fiert ces jolis mots:--mon amant!--comme elle tait plus belle.

Oui plus belle... Si vous l'aviez vue Emma,--comme elle embellissait sa
toilette,--comme ses cheveux semblaient plus luisants, ses yeux plus
vifs, sa taille plus souple, ses pas plus lgers.

Si vous l'aviez vue, qu'elle tait belle lorsqu'effleurant le gazon tout
tremp d'une rose odorante, elle marchait sans autre but que de
marcher, de jouir du soleil, des fleurs, du Ciel, des arbres, que de
respirer l'air du matin, que d'entendre les oiseaux bruire sous le
feuillage--que de se sentir vivre, en un mot, tant la sve de cette
jeune et ardente organisation tait anime par cette pense:--j'ai un
amant.

Si vous l'aviez entendue fredonnant, je ne sais quel air improvis sans
doute, tant il tait bizarrement coup, l par des roulades
brillantes,... ici par des accents de voluptueuse langueur.

Si vous l'aviez entendue, elle ne disait pas de paroles sur cet air
singulier, et pourtant sa voix frache et sonore vibrait si clatante
que ces sons confus et sans suite paraissaient renfermer un sens... On
et dit un chant d'amour tout tincelant d'espoir, d'ardeur et de
jeunesse.

Mais n'allez par maudire Emma.--Pauvre enfant, avait-elle jamais eu le
coeur d'une mre pour cacher sa rougeur, ou rpandre ces larmes amres
que toute jeune fille pleure  quinze ans en demandant: pourquoi
pleurai-je?...

Non, sa mre ne l'aimait pas, c'taient des mes de valets qui avaient
reu les chastes confidences de ses premires motions;--c'taient des
mains mercenaires qui lui avaient donn les livres corrupteurs dont le
poison la brlait, cette pauvre Emma...

Ne la maudissez pas, c'tait par chagrin qu'elle cherchait quelqu'un 
aimer. Seulement, des principes froids et svres n'avaient pu engourdir
et glacer les sens neufs et irritables qu'elle avait reus de la nature.

C'tait au milieu de nos moeurs mystrieusement corrompues, une folle
jeune fille qui agissait tout haut, au lieu d'agir tout bas comme les
autres... Une adorable fille d'Otahity livre  tout l'instinct de ses
dsirs, et ne connaissant pas de raisonnements capables d'empcher son
coeur de battre--quand il battait,--ni sa pense--d'errer--quand elle
errait.

C'tait une de ces femmes nes pour rgner au srail, et se baigner sous
les sycomores de Stamboul, amoureuse, impressionnable, colre,
nerveuse, aimant la musique, mais faible et loigne, aimant encore la
molle paresse du Divan, la rverie dans l'ombre;... fuyant le grand
jour, et s'nivrant avec dlices des parfums les plus forts;... mangeant
 peine, aimant le bal  la fureur,... et bonne et secourable aux
malheureux.

Encore une fois, ne maudissez pas Emma.--Telle que vous la savez,...
n'est-elle pas assez  plaindre d'aimer Albert.




CHAPITRE VI.


Aussi, qui pourrait exprimer ce que ressentit Emma lorsque le matin,
elle, si heureuse,--elle apprit le dpart d'Albert!

Elle bouda, pleura et maudit cette journe qu'elle s'tait promise si
belle.

Enfin, le soir, Albert revint, mais non pas seul, car le grand-oncle
l'accompagnait. En vain Emma se plaa sur son passage, en vain Emma
chercha son regard... elle n'obtint rien de lui qu'un froid
salut,--qu'une marque de politesse glaciale...

Seulement, aprs une longue confrence qui dura prs de deux heures,--et
qui se passa entre Albert, sa mre et le grand-oncle; le digne jeune
homme, le Bayard, le Scipion, s'approcha furtivement d'Emma qui, toute
rveuse, assise devant la fentre du salon, sa tte appuye sur sa main,
regardait les toiles briller.--Le Bayard donc s'approcha d'Emma sans
rien dire, lui glissa, ma foi, un billet sur les genoux, et s'chappa...

Son mouvement surprit Emma qui, baissant la tte, vit le bienheureux
billet un peu grand il est vrai,--ploy  peu prs comme une lettre de
_faire part_;... mais pour Emma qu'importait la forme, je vous le
demande,... la jeune fille plia, replia, surplia vingt fois cette norme
missive qui, crite sur un papier pais s'ouvrait toujours, rebelle aux
plissements que tchaient de lui imprimer les doigts effils d'Emma...
Enfin elle parvint  grand'peine  glisser cette lettre colossale dans
son sein palpitant.

Misrable Albert,... au lieu d'crire sur un tout petit papier mince,
soyeux, parfum... d'crire d'une criture si fine, si fine, qu'Emma et
t force de baiser sa lettre en la lisant.

Misrable Albert, il crit en jambages qu'un vieillard dchiffrerait 
vingt pas sans lunettes,... il crit sur un papier rude qui va peut-tre
corcher par son grossier contact cette jolie gorge si rose et si
blanche, ce frais et mystrieux asile o une femme dpose son secret le
plus cher,--o elle enferme la pense d'un amant, comme pour
dire,--repose l,--pense chrie,--billet ador,--les battements
prcipits de mon coeur te diront si je pense  toi, pour toi et par
toi...

Misrable, encore trois fois misrable Albert!

Mais aprs tout, il me semble que j'ai tort d'invectiver Albert,...
est-il donc moins vertueux,--moins sage, moins dlicat, moins homme de
moeurs,--moins chaste,--moins vierge,--moins  genoux devant l'honneur
des dames,--parce qu'il crit en grosses lettres sur du gros papier.

Sa grande lettre aurait-elle fait plus de plaisir  Emma si elle et t
moins vaste,--non sans doute,  en juger par l'impatience qui agita la
jeune fille jusqu'au moment o seule, retire dans sa chambre, elle put
ouvrir le dlicieux billet.

Mais que pouvait contenir le billet?




CHAPITRE VII.


Quand Emma eut renvoy ses femmes tout tonnes qu'elle voult se
coiffer et se dlacer elle-mme,... la jeune fille tira peu  peu de son
corset la lettre d'Albert et se mit  la dplier.

Puis soit qu'elle penst qu'un tel travail serait bien long, soit
qu'elle voult mieux savourer le plaisir en le retardant... elle posa le
gros vilain papier sous les dentelles de son oreiller et se dshabilla
lentement.

Il y eut un instant o ses joues devinrent pourpres, ce fut au moment
o debout devant sa glace, demi nue, elle levait au-dessus de sa tte
ses beaux bras blancs et arrondis, pour soutenir son paisse et longue
chevelure blonde.

Ainsi place, claire  demi par la lueur des bougies places derrire
elle, qui trahissaient par un reflet dor les dlicieux contours de ce
corps charmant  travers les plis diaphanes de la batiste... Ainsi
place, Emma ne pouvant s'empcher de se trouver belle, adorable, ne put
pas non plus s'empcher de rougir de plaisir et d'orgueil, ou peut-tre
mme de modestie.

Et puis aussi il lui sembla qu'elle en aimait deux fois plus Albert; car
il y a quelquefois dans le coeur des femmes de ces moments
d'abngation entire;--ils sont rares--o elles aiment leur amant en
raison du bonheur et de l'ivresse dont elles peuvent le combler.

Emma se coucha donc, prit une bougie prs d'elle et aprs avoir vingt
fois approch ses jolies lvres du rude papier, elle le dplia
lentement, soupirant  de longs intervalles... souriant... s'arrtant
pour rflchir une seconde et aprs continuer son travail avec ce soin
minutieux, cette attention dvorante que met l'antiquaire  drouler un
prcieux papyrus Syrien...

Enfin la lettre se dploya tout entire, et Emma lut bien facilement ce
qui suit.




CHAPITRE VIII.


MADEMOISELLE,

Je ne me serais jamais permis de vous crire, si le motif qui me dcide
n'tait licite et honorable,--pour vous donner toute confiance, pour
vous engager  lire cette lettre en entier, Mademoiselle, je me hte de
vous dire que ma mre, que mon grand-oncle l'ont approuve...

Emma s'arrta, et eut bien envie de ne pas continuer; mais le
dpit,--mais la curiosit,--la colre l'emportant, elle lut encore.

J'ai t sur le point d'tre bien coupable, Mademoiselle, mais
heureusement que les principes solides que ma mre m'a donns--m'ont
arrt  temps.--J'ai senti que j'allais vous aimer, que je vous
aimais... j'ai mme pouss l'audace jusqu' vous l'avouer... avant de
vous dire que mes vues taient lgitimes... avant de vous avouer que
d'aprs les ordres de ma mre, je ne pouvais penser  me marier qu'
l'ge de vingt-cinq ans...--mais pardonnez ces dtails  un malheureux
gar un instant et qui fuit loin de vous.

Oui, Mademoiselle,--je pars,--je vais tcher de vous
oublier,--l'honneur et la vertu le commandent et je russirai, j'en suis
sr;--plus tard je vous reverrai peut-tre, assez fort pour ne rien
craindre,--assez heureux pour vous rappeler le moment qui a failli nous
tre si fatal, et qui n'a au contraire servi qu' faire sortir notre
vertu plus pure et plus brillante de cette dangereuse preuve.

Adieu, Mademoiselle, j'emporte avec moi la conscience d'un noble
sacrifice, d'une action honorable,--cette conviction consolante
adoucira, je n'en doute pas, les regrets que j'prouverai d'tre loign
de vous, et ma raison, et ma vertu les calmeront tout--fait.

Agrez, Mademoiselle, l'assurance des sentiments respectueux avec
lesquels j'ai l'honneur d'tre,

    ALBERT DE NRIS.

       *       *       *       *       *

La pauvre Emma lut cette lettre,--en entier,--sans passer un mot,--une
virgule,--avec l'attention dsesprante qu'on met  lire une chose
curieuse,--inusite, singulire, originale.

Puis plissant de colre, elle froissa le papier dans ses petites mains,
le jeta loin d'elle disant en pleurant:--Mon Dieu! comment se fait-il
que j'aie aim un pareil imbcile... que je l'aie aim sans
arrire-pense, que je l'aime peut-tre encore... Mon Dieu! comme je
suis malheureuse.........

       *       *       *       *       *

Le lendemain matin Albert partit sans voir Emma, pour se rendre chez son
oncle,--au grand contentement de madame de Nris qui avait d'autres vues
sur Albert, et qui trouvait d'ailleurs Emma beaucoup trop coquette pour
ce fils chri.




CHAPITRE IX.


L't, l'automne, l'hiver se passrent.

Albert ne revint chez sa mre que huit mois aprs son dpart.--Emma,
comme on le pense bien, n'tait plus au chteau, elle l'avait quitt
avec sa mre trois mois aprs la vertueuse fuite du Scipion-- la fin de
l'automne.

Comme toute premire passion,--l'amour d'abord s'tait fortement
enracin dans le coeur d'Albert,--et pendant les deux premiers mois de
sa sparation avec Emma, il se trouva si malheureux,--que pour le
distraire, le bon oncle le mena  Paris.

Albert n'ayant pas encore fait son _acadmie_, comme disait son vieux
gentilhomme d'oncle, selon l'antique usage de nos pres.--Il l'envoya au
mange,  la salle d'armes, au tir.

L et dans quelques salons, Albert vit le monde, se forma, s'claira, se
grisa mme parfois, et enfin, pouss par je ne sais quel
Mphistophlitique ami, il sduisit,--mais tout--fait et bien
positivement,--il sduisit la matresse de son bon vieil oncle, qui
s'tait occup d'une fort jolie figurante de l'Opra.--_Coin du
roi_--comme disait encore le vieux gentilhomme.

Entre nous, c'est le dpit du bon oncle qui causa, je crois, le retour
un peu subit d'Albert, qui quitta Paris avec le regret que vous pouvez
concevoir.

Quand sa bonne et sa tendre mre le revit,--elle le trouva chang, et
commena par gmir comme mre;--mais comme femme elle ne put s'empcher
de dire:--il est bien mieux maintenant.

En effet Albert avait perdu cet heureux et mol embonpoint de
l'adolescence leve sous l'aile maternelle,--ces fraches et
vigoureuses couleurs qui dnotent une sant gnreuse, une me engourdie
par une existence rgulire et monotone.

Albert n'avait plus tout cela,--il tait ple maintenant, sa tournure
tait amincie, partant plus svelte, plus lgante,--ses joues un peu
amaigries n'avaient plus cette rondeur couleur de rose qui le faisait
ressembler  un chrubin, ses yeux avaient plus d'clat, son sourire
plus de malice.

Et puis il avait ramen deux beaux et vigoureux chevaux anglais,--pour
remplacer le bon vieux poney pacifique sur lequel il s'aventurait
parfois,--tremblant de tous ses membres...

Et maintenant il faisait frmir sa pauvre mre  chaque saut,  chaque
bond qu'il exigeait audacieusement de sa monture, et dont il profitait
avec une grce parfaite.--Enfin Albert tait parti candide comme,... la
comparaison est difficile,... candide comme.... une jeune fille,.. oh!
non,--j'y suis,--candide comme un vieux savant, et il revenait hardi et
expriment comme un page de cour.

J'oserais mme certifier au besoin que le changement tait si grand chez
Albert, que passant le long d'un corridor noir,--il serra trs
cavalirement, ma foi, la taille d'une jolie femme de chambre de sa
mre, en lui disant quelques mots si lestes que la pauvre fille...
sourit et rougit en mme temps.




CHAPITRE X.


Quand Albert se retrouva seul avec ses penses,--elles se tournrent
naturellement vers Emma... Car maintenant il apprciait tout ce que
valait cette jolie fille,... tout ce que surtout elle aurait pu valoir
pour lui; Mais Albert n'tait pas corrompu, et par cela mme qu'alors il
savait un peu le monde maintenant,--il prouvait une sorte de
satisfaction, de plaisir  avoir aid Emma  chapper  la
sduction;--une de plus,--une de moins, disait-il,--qu'importe,..
autrefois,.. j'en tais ravi, parce que je croyais que, dans le cas
contraire, elle et t une exception, et aujourd'hui j'en suis ravi
encore,.. un peu moins peut tre;.. enfin je suis  peu prs consol de
ma vertu, en pensant qu'Emma est encore une exception... En sens
inverse.--

Albert faisait ces judicieuses et morales rflexions, assis dans son
fauteuil et nettoyant avec insouciance les nombreux tiroirs d'un antique
secrtaire qu'il ouvrait pour la premire fois depuis son retour, et
dans lequel il se disposait  ranger quelques papiers.

Car pendant son absence,--un de ses amis ayant occup sa chambre,--avait
laiss de ces traces qu'on rencontre toujours  la suite des gens peu
soigneux; ici un livre dchir,--l des capsules pour amorcer un
fusil,.. l un vieux gant...

Enfin Albert secouait chaque tiroir,--en disant de son ami, dont le
moral lui paraissait connu;--diable d'Alexandre... pas plus d'ordre qu'
l'ordinaire,... toujours brouillon,... sans soin,... bon garon au
reste,.., qui m'effrayait beaucoup avec ses principes faciles et sa
morale complaisante, avant ma conversion... Eh bien! avec tout cela il
est imprudent, audacieux, laid, assez mdiocre d'esprit, et c'est
pourtant un homme qui, m'a-t-on dit, a des succs dans le monde,...
auprs des femmes, je le conois, il les obsde, il ne les quitte pas,
il les entoure de tant de soins, qu'elles doivent enfin lui cder par
amour,... ou pour s'en dbarrasser;... mais,... tiens,... que vois-je
donc, un petit papier,... une criture de femme sans
doute;--l'insouciant,... je le reconnais bien l,... et puis,... un
autre... oh diable!... quel papier froiss, on dirait une ptition mal
reue et gare dans la poche d'un ministre... Voyons donc,... est-ce
que mon ami Alexandre... solliciterait?... Ah! mon Dieu!... s'cria
Albert, en jetant la ptition avec violence.

Puis il prit le petit papier le dplia et lut avidement.

Aprs quoi il plit,--blasphma horriblement, et trpigna comme un
enfant en colre.

Voici pourquoi:

Le papier froiss,--c'tait cette belle page de vertu et de dvouement
qu'il avait autrefois crite  Emma.

Le petit papier couvert d'une criture de femme,--c'tait une lettre
d'Emma adresse  Alexandre,--qui s'tait rencontr avec elle au
chteau, et avec qui elle y tait reste pendant trois mois, aprs la
vertueuse fuite d'Albert.

Voici quelle tait la lettre d'Emma:

Tu m'as demand encore un sacrifice, mon Alexandre,--et je croyais n'en
avoir plus aucun  te faire.--Tu veux donc lire ce chef-d'oeuvre
d'innocence et de candeur dont nous avons tant ri,--le voici, aprs
l'avoir lu, dchire-le, ou plutt garde-le... S'il te prenait jamais
fantaisie de sduire une pauvre jeune personne, relis cette page
difiante, tche de te bien pntrer de la sublime morale qu'elle
respire,--et si tu parviens une fois  te mettre  cette hauteur de
puret d'motions, je te verrai sans crainte auprs d'une rivale.

Pourtant pour te punir de ta jalousie, sans motif, je dois t'avouer
qu'il tait spirituel et beau comme un ange, et que je l'aurais
peut-tre aim  la folie;--mais il avait malheureusement un _vice_ que
nous ne pardonnons jamais en amour, _la vertu_.

Mais, vous, qui n'avez peut-tre que la vertu
contraire,--rassurez-vous,--adieu,-- cette nuit,--maudite lune qui se
couche si tard...

Voil ce qui fit plir si soudainement Albert, voil pourquoi nous
rpterons ce que nous avons dit au commencement de ce conte.

--Albert est rong par un cruel remords, parce qu'Albert a commis une
de ces fautes qu'on se reproche toute la vie,--sur lesquelles il n'est
pas plus possible d'tendre le voile de l'oubli, qu'il n'est possible de
regagner un jour pass.

Une de ces fautes _irrparables_ dont le souvenir, au lieu de s'effacer
avec l'ge, s'envenime de plus en plus, et devient incurable,--une de
ces fautes contre lesquelles les lois n'ont pas de cours,--parce que le
coupable tant  la fois, son juge et son bourreau,--est encore
livr,--quand sa conduite est connue,--au mpris et aux railleries du
monde,--punition souvent plus sanglante que la hache du bourreau.

Aux railleries du monde,--oui ceci n'est malheureusement pas un
paradoxe, oui au mpris du monde, soyez de bonne foi, qu'on vous montre
l'Albert vertueux, qu'on vous dise: Vous voyez bien ce frais et beau
garon, si bien portant, si vermeil, si bien nourri. Eh bien... il s'est
trouv une fois,--une jeune fille, jolie comme un ange, passionne, qui
lui a fait des avances beaucoup par curiosit,--et encore plus par
dsir;--figurez-vous qu'assez bni du ciel pour rencontrer un trsor
pareil,--une jeune fille de bonne compagnie, aussi dlicieusement mal
leve... qui d'un mot pouvait tre  lui... toute  lui... une jeune
fille, dont le premier il a fait battre le coeur... figurez-vous que
cet Albert trouvant cela... a rsist, a fait le Scipion, et que le
lendemain d'un baiser que la petite lui avait  peu prs ravi, il s'est
sauv pour ne pas succomber!!!...

Eh bien le monde dira c'est un sot, un animal,--un niais,--je n'en
voudrais pas pour mon ami, tout au plus pour mon intendant, ou pour mon
notaire,-- la bonne heure.

Voil ce que dira le monde, cette majorit de la socit qui seule fait
la reprsentation,--classe ce qui est bien ou mal,--reu ou blm.

Ce monde enfin par lequel et pour lequel on vit--mprisera profondment
le vertueux Albert,--le mprisera comme homme du monde,--et on a beau
dire, on n'accepte que les jugements de ce monde-l,--on y compte,--on y
croit,--on s'en pare, et d'tre rput _un homme bien moral_ par un
picier, si mme les piciers croient encore  la vertu--ne
ddommagerait pas des sarcasmes et des railleries de ce monde.

Maintenant qu'on dise  ce mme monde:--l'Albert d'autrefois a quelque
peu vcu.----Il arrive, et trouve une lettre qui lui apprend qu'un
autre, laid, bte, vain et insolent, a joui de ce qu'il a refus.--Aussi
maintenant, Albert est poursuivi d'un remords atroce, cuisant, profond;
car il ne se pardonne, ni ne se pardonnera jamais sa sottise, car il a
toujours devant les yeux--ces charmes ravissants qui pouvaient tre 
lui--et qu'il a refuss, par je ne sais quelle sotte
susceptibilit.--Maintenant, Albert cherche la solitude, poursuivi
encore une fois par ce remords implacable.

Le monde rpondra:--cela prouve qu'il a au moins le sens commun.--Pch
avou est  moiti pardonn;--qu'il ne recommence plus, et l'on verra...
Mais par Dieu, il aura fort  faire pour faire oublier une pareille
normit.

Oui, voil ce que dira le monde et ce qui m'oblige  conclure par cet
aphorisme qui est peut-tre dsolant,--mais qui avant tout est vrai, je
crois.--

--On se repent toujours du bien qu'on a fait,--et l'on regrette souvent
le mal qu'on aurait pu faire,--ou mieux,--disons avec la
Rochefoucault.--

_Le mal que nous faisons ne nous attire pas tant de perscution et de
haine, que nos bonnes qualits._




UN CORSAIRE.




FRAGMENT DU JOURNAL D'UN INCONNU.


......Ayant obtenu de mon amiral un cong de quelques mois, je visitais
alors en curieux tous les ports de la Manche, qui dans notre dernire
guerre avec les Anglais, ont fourni une si grande quantit d'intrpides
corsaires.

J'tais fort jeune alors, et comme je n'avais jamais vu de _corsaire_,
j'aurais tout donn au monde pour en voir un, mais un _vrai_, un type,
le blasphme et la pipe  la bouche, fumant de la poudre  dfaut de
tabac, l'oeil sanglant, et le corps couvert d'un rseau de cicatrices
profondes  y fourrer le poing.

Comme dans une de mes stations sur la cte, j'exprimais ce naf dsir 
un ami de ma famille, homme fort aimable et fort spirituel auquel
j'tais recommand, il me dit:--Eh bien! demain je vous ferai dner avec
un corsaire.--Un corsaire! lui fis-je--Un vrai corsaire reprit-il, un
corsaire comme il y en a peu, un corsaire qui  lui seul a fait plus de
prises que tous ses confrres depuis Dunkerque jusqu' Saint-Malo.

Je ne dormis pas de la nuit, et le jour me parut dmesurment long,
quoique j'eusse essay de lire _Conrad_, de Byron, pour me prparer 
cette sainte entrevue.

A cinq heures j'arrivai chez mon ami. C'est stupide  dire, mais j'avais
presque mis de la recherche dans ma toilette. En entrant je trouvai 
mon hte un aspect soucieux qui m'effraya, et je frmis
involontairement.

--Notre corsaire ne viendra qu' la fin du dner, me dit-il; il est en
confrence avec le capitaine du port.--Hlas! j'attendrai donc,
rpondis-je, en sentant mon coeur se rassrner.

On se mit  table. J'tais plac  ct de la femme de mon hte, et, 
ma droite, j'avais un monsieur de soixante ans, qui paraissait fort
intime dans la maison, et qu'on appelait familirement Tom.

Ce monsieur, fort carrment vtu d'un habit noir qui tranchait
merveilleusement sur du linge d'une blouissante blancheur, ce monsieur,
dis-je, avait une franche et joviale figure, l'oeil vif, la joue
pleine et luisante, et un air de bonhomie rpandue dans toute sa
personne qui faisait plaisir  voir. Il me fit mille rcits sur _sa_
ville dont il paraissait fier, me parla des embellissements projets,
de la rivalit de l'cole des frres et de l'enseignement mutuel, et
finit par m'apprendre, avec une sorte d'orgueilleuse modestie, qu'il
tait membre du conseil municipal, capitaine de la garde nationale, et
qu'il jouissait mme d'un certain crdit  la _fabrique_. Je le crus sur
parole. Ces dtails m'eussent prodigieusement intress dans toute autre
circonstance; mais, je dois l'avouer, ils me paraissaient alors
monotones, dvor que j'tais du dsir de voir _mon_ corsaire. Et _mon_
corsaire n'arrivait pas. En vain notre hte, par une charitable
attention, et dans le but de me distraire, s'tait mis  taquiner M. Tom
sur je ne sais quelle fontaine qui tombait en ruines quoique lui, Tom,
ft spcialement charg de la surveillance de ce quartier. Je ne retirai
de ce charitable procd de mon hte que cette conviction: que M. Tom,
au nombre de ses autres qualits sociales et municipales, joignait le
caractre le plus doux, le plus gai et le plus conciliant du monde.

On servit le dessert. Les gens se retirrent: j'tais dsespr; n'y
tenant plus, je m'adressai d'un air lamentable  l'amphitrion.--Hlas!
votre corsaire vous oublie, lui dis-je.--Quel corsaire? dit M. Tom, qui
cassait ingnument des noisettes.--Mais le commissaire de marine que
j'avais invit, dit mon hte en riant aux clats de cette btise.

J'tais rouge comme le feu, et pardieu si colre qu'il fallut la
prsence des deux femmes pour me contenir.

Je ne sais o ma vivacit allait m'emporter, lorsque pour toute rponse,
je vis mon hte sourire en regardant les autres convives, qui sourirent
aussi. J'en excepte pourtant M. Tom, qui devint rouge jusqu'aux
oreilles, et baissa la tte d'un air honteux.

Il n'y a que cet honnte bourgeois qui soit indign de cette scne
ridicule, pensai-je en vouant un remercment intime au digne conseiller
municipal.

--C'est assez plaisanter, Monsieur, me dit alors l'hte d'un air
srieusement affectueux; excusez-moi si j'ai ainsi us ou abus de ma
position de vieillard pour vous mettre  l'abri des impressions
calcules  l'avance, car, grce  ces prventions, Monsieur, on juge
mal, je crois, les hommes intressants. Oui, quand on les rencontre tels
qu'ils sont au lieu de les trouver tels qu'on se les tait figurs,
votre posie s'en prend quelquefois  leur ralit, et par dpit d'avoir
mal jug, vous les apprciez mal, ou vous persistez dans l'illusion que
vous vous tiez faite  leur gard.

Je regardai mon hte d'un air tonn. J'avais seize ans; il en avait 60,
et puis je trouvai tant de raison et de bienveillante raison dans ce
peu de mots, que je ne savais trop comment me fcher.

--Une preuve de cela, ajouta-t-il, c'est que si tout  l'heure je vous
avais montr notre corsaire, en vous disant: le voici, vous eussiez,
j'en suis sr, prouv une tout autre impression que celle que vous avez
prouv, et pourtant cet intrpide dont je vous ai parl est ici au
milieu de nous, il a dn avec nous.--Je fis un mouvement.--Je vous en
donne ma parole dit mon hte d'un air si srieux que je le crus.

Alors je promenai mes yeux sur tous ces visages, qui s'panouirent
complaisamment  ma vue, mais rien du tout de corsaire ne se rvlait.

--Regardez-nous donc bien, me dit M. Tom avec un rire singulier.

Alors mon hte me dit, en me dsignant M. Tom de la main:--J'ai
l'honneur de vous prsenter le capitaine Thomas S....--Le capitaine
S...! vous tes le brave capitaine S...? m'criai-je, car le nom,
l'intrpidit et les miraculeux combats de l'homme m'taient bien
connus, et je restai immobile d'admiration et de surprise: mon coeur
battait vite et fort.

--Eh! mon Dieu oui, je suis tout cela...  moi tout seul, me dit le
corsaire, en continuant d'plucher et de grignoter ses noisettes.--Vous
tes le capitaine S...? dis-je encore  M. Tom en le couvant des yeux,
et m'attendant presque  voir depuis cette rvlation, le front du
conseiller municipal se couvrir tout--coup des plis menaants, son
oeil flamboyer, sa voix tonner...

Mais rien ne flamboya, ne tonna; seulement le corsaire me dit avec la
plus grande politesse:--Et je me mets  vos ordres, Monsieur, pour vous
faire visiter la rade et le port.

Aprs quoi il se remit  ses noisettes. Il me parut trop aimer les
noisettes pour un corsaire.

En vrit, j'tais confondu, car, sans trop potiser, je m'tais fait
une tout autre figure de l'homme qui avait vcu de cette vie sanglante
et hasardeuse. Je ne pouvais concevoir que tant d'motions puissantes et
terribles n'eussent pas laiss une ride  ce front lisse et rayonnant,
un pli  ces joues rieuses et vermeilles.

Mon hte voyant mon tonnement dit au corsaire: Oh! maintenant il ne
vous croira pas, Tom; pour le convaincre, parlez-lui mtier, ou mieux,
racontez-lui votre vasion de _Southampton_.

Ici le capitaine Tom fit la moue.

Sur mon observation, mon hte n'insista pas, et je me mis  causer avec
le capitaine, serein et placide, de quelques-uns de ses magnifiques
combats avec lesquels nous avons t bercs, nous autres aspirants.

Cette attention de ma part flatta le capitaine Tom, la conversation
s'engagea entre nous deux; il me donna mme quelques dtails sur la
faon de combattre, mais tout cela d'un air, d'un ton doux et calme qui
faisait un singulier contraste avec la couleur tragique et sombre du
sujet de notre conversation.

Entre autres choses, je n'oublierai jamais que, lui demandant de quelle
manire il abordait l'ennemi, il me rpondit tranquillement en jouant
avec sa fourchette: Mon Dieu je l'abordais presque toujours de long en
long, mais j'avais une habitude que je crois bonne et que je vous
recommande dans l'occasion, car c'est bien simple, ajouta-t-il  peu
prs du ton d'une mnagre qui hasarde l'loge d'une excellente recette
pour faire les confitures; cette habitude, reprit-il, la voici: au
moment o j'tais bord  bord de l'ennemi, je lui envoyais tout
bonnement ma vole complte de mousqueterie et d'artillerie bourre 
triple charge. Eh bien, vous n'avez pas d'ide de l'effet que a
produisait, ajouta le capitaine en se tournant  demi de mon ct et
secouant la tte d'un air de conviction.

--Je pris la libert d'assurer au capitaine que je me faisais
parfaitement une ide de l'effet que devait produire cette excellente
habitude qui, dans le fait, tait bien simple.

--Bah!... Tom fait le crne comme a, dit mon hte d'un air malin, il ne
vous dit pas qu'il a peur des revenants!

--Oh! des revenants! dit joyeusement Tom en remplissant son verre
d'excellent curaao.

--Des revenants, reprit mon hte, enfin l'homme aux _yeux mangs_ ne
vous visite-t-il jamais, Tom?...

La figure du capitaine prit alors une bizarre expression: il rougit,
son oeil s'anima pour la premire fois, et, posant son verre vide sur
la table, il me dit en passant la main dans ses cheveux gris et
dcouvrant son large front: Aussi bien il veut me faire raconter mon
vasion de Southampton; cette diable d'aventure s'y rattache.
coutez-moi donc, jeune homme.

--Ah , Tom, songez  ces dames, dit mon hte, en montrant sa femme et
une de ses amies.

--Ma foi, dit le capitaine, si la chaleur du rcit m'emporte,
figurez-vous bien, Mesdames, qu'au lieu du mot il y a des points.

Je ne sais si ce fut une illusion, ou l'effet du curaao ragissant sur
le capitaine, ou le charme sombre et magique que jette sur tout homme ce
fier nom de corsaire qu'on lui a crit au front..., toujours est-il que
lorsque le capitaine commena son rcit, il s'empara de l'attention par
un geste muet de commandement. Il me sembla un homme extrmement
distinct du conseiller municipal.

Le capitaine commena donc en ces termes:

C'tait dans le mois de septembre 1812, autant que je puis m'en
souvenir. Il ventait un joli frais de nord-ouest, j'avais fait une pas
trop mauvaise croisire, et je m'en revenais bien tranquillement 
Calais grand largue avec une prise, un brick de 280 tonneaux, charg de
sucre et de bois des les, lorsque mon second, qui le commandait,
signale une voile venant  nous. Je regarde; allons bien... Je vois des
huniers grands comme une maison: c'tait une frgate du premier rang. Le
damn brick marchait comme une boue, je donne ordre  mon second de
forcer de voiles, et je commence  couvrir mon pauvre petit lougre
d'autant de toile qu'il en pouvait porter; il tait ardent comme un
dmon, et ne demandait qu' aller de l'avant; aussi voil que nous
commenons  prendre de l'air..... et  filer ferme..., ce qui n'empcha
malheureusement pas la frgate d'tre dans nos eaux au bout de trois
quarts-d'heure de chasse.

Pour me prier d'amener, elle m'envoya deux coups de canon qui me
turent un novice et me blessrent trois hommes.

Pour la forme, seulement pour la forme, je lui rpondis par ma vole 
mitraille, qui pina une demi-douzaine d'Anglais; c'tait toujours a,
et tout fut dit. Je fus genopp, mais par exemple trait avec les plus
grands gards par le commandant anglais qui avait entendu parler de moi,
c'tait la troisime fois qu'on me faisait prisonnier, mais j'avais
toujours eu le bonheur de m'chapper des pontons.

Nous rallimes Portsmouth et nous y arrivmes  peu prs  l'heure 
laquelle je comptais rentrer  Calais. Oui, au lieu d'embrasser ma mre
et mon frre, de conduire ma prise au bassin et de coucher  terre,
j'allai droit vers un ponton, et peut-tre pour y rester longtemps.
C'tait dur; mais alors j'tais entreprenant, j'tais jeune et
vigoureux, j'avais une bonne ceinture remplie de guines, et par-dessus
tout une _rage de France_ qui me rendait bien fort, allez. Aussi quand
le commandant devant tout son animal d'tat-major, me fit un grand
discours pour me dire que dsormais j'allais tre serr de prs..., mis
dans une chambre  part, surveill  chaque minute..., que c'tait ma
vie que je jouais en tentant de m'vader....; enfin une borde de
paroles superbes, je ne lui rpondis, moi, pas autre chose que je
m'en....

Tom..., Tom...., s'cria fort heureusement mon hte...., car le
capitaine, dans la chaleur du rcit, avait dj fait entendre certaine
consonne sifflante qui annonait un mot des plus goudronns.

--Mais c'est que c'tait vrai, c'est comme je vous le dis, reprit le
capitaine, je m'en....

--Tom, s'cria encore mon hte, ce n'est nullement votre vracit que
j'interromps; mais songez  ces dames, Tom!

--Ah! tiens, c'est vrai, reprit le capitaine.--Eh bien! non, je dis au
commandant: Je m'en _moque_. Je m'vaderai tout de mme.--Nous verrons,
rpondit l'Anglais.--Je l'espre bien, lui dis-je. Et on m'envoya 
_Southampton-Lake_,  bord du ponton _la Couronne_.

Southampton-Lake est un assez grand lac, situ  environ quinze lieues
de Portsmouth; ce lac n'a d'autre issue qu'un troit chenal, ce chenal
dbouche dans un bras de mer qui court du N.-O. au S.-E., et ce bras de
mer aprs avoir form les rades de Portsmouth, de Spithead et de
Sainte-Hlne, se jette enfin dans la Manche, aprs avoir contourn les
les Portsea, Haling et Torney.

Je ne vous donne tous ces dtails qu'afin de vous faire voir que ce
diable de lac tait une position inexpugnable, et,  cause de cela mme,
parfaitement choisie pour servir de mouillage  une douzaine de pontons
qui renfermaient alors quelques milliers de prisonniers de guerre
franais, au nombre desquels j'allais me trouver, et au nombre desquels
je me trouvai bientt comme je vous l'ai dit,  bord de _la Couronne_,
vaisseau de 80 ras.

Ce ponton tait command par un certain manchot, nomm Rosa, un malin,
un fin matois s'il en ft, beau, jeune et brave garon d'ailleurs, qui
avait perdu un bras  Trafalgar, et excrait autant les Franais que moi
les Anglais: c'tait de toute justice, je ne pouvais lui en vouloir
pour cela, il tait de son pays et moi du mien.

Le premier jour que je vins  bord, il me fit voir son ponton dans tous
ses dtails, ses grilles, ses serrures, ses piges, ses trappes, ses
verrous, ses barres, les rondes qu'on faisait tous les quarts-d'heure,
les visites, les sondages qui ne laissaient pas une minute de repos aux
murailles de ce pauvre vieux navire. Puis il finit par m'annoncer qu'en
outre de ces prcautions, j'aurais encore  mes trousses et  mes ordres
un caporal qui ne me quitterait pas plus que mon ombre, afin, disait-il
d'un air gouailleur, _que mes moindres dsirs fussent prvenus_.

Cependant, ajouta-t-il, si vous vouliez me donner votre _parole
d'honneur_ de ne pas chercher  vous vader, capitaine, je vous
laisserais libre d'aller  terre tous les jours, et,  bord, votre
chambre ne serait jamais visite.

Vous tes trop aimable, lui dis-je, mais je ne veux pas vous donner
cette parole-l; parce que, voyez-vous, le soir et le matin, la nuit et
le jour, je n'ai qu'une pense, qu'une ide, qu'une volont, celle de
m'vader.--Vous avez bien raison, et j'en ferais tout autant  votre
place, me rpondit le manchot; seulement je vous prviens d'une chose,
c'est que vous me piquez au jeu, et que pour vous retenir _tout moyen_
me sera bon.--Mais c'est trop juste, lui dis-je, puisque _tout moyen_ me
sera bon pour me sauver.

Le fait est que pour se sauver c'tait bien le diable. Figurez-vous que
tous les sabords ou ouvertures qui donnaient du jour dans les batteries
taient grills, regrills et surgrills de telle sorte, qu'on ne
pouvait songer  y passer, d'autant plus que ces barreaux taient
visits cinq  six fois par jour, et autant de fois par nuit; en
admettant mme que vous eussiez pu passer par un de ces sabords, il
rgnait au-dessous une espce de petit parapet qui faisait le tour du
navire, et sur cette galerie se promenait continuellement des
sentinelles. Or, dans le cas o vous auriez chapp  ces sentinelles,
vous n'eussiez pas chapp aux rondes de canots arms qui, la nuit, se
croisaient dans tous les sens autour des pontons. Enfin, eussiez-vous
mme eu ce bonheur, il vous fallait encore gagner  la nage les rives de
ce lac, qui taient environ loignes d'une lieue et demie de tous les
cts du ponton.

Ce n'est pas tout, si l'eau de ce lac et t partout profonde ou
guable, quoique extrmement hasardeux, un tel trajet et t possible;
mais ce qui le rendait presque impraticable, c'est que pour aller 
terre il fallait absolument traverser trois bancs d'une vase paisse,
molle et gluante, dans laquelle on ne pouvait ni nager, ni marcher...

Aussi,  vrai dire, ces bancs de vase faisaient-ils, en partie, la
sret des pontons.

L'espionnage aussi servait assez les Anglais, vu qu'il y a des gredins
partout, et plutt sur les pontons qu'ailleurs, car la misre dprave;
et sur dix vasions manques, il y en avait toujours neuf qui avortaient
par la trahison de faux-frres.

Les prisonniers avaient bien essay de remdier  ces dsagrments en
massacrant, avec des circonstances assez bizarres, que je tairai
d'ailleurs  cause de ces dames (ajouta fort galamment le capitaine), en
massacrant, dis-je, les tratres qui les vendaient, lorsque les
commandants anglais ne les retiraient pas assez vite du bord; mais rien
n'y faisait, et la dlation allait son train, parce que les Anglais la
payaient bien.

J'tais donc depuis huit jours  bord de _la Couronne_, lorsqu'un matin
on apprend qu'un nomm Dubreuil, un matelot de mon pays, assez mauvais
gueux du reste, s'tait vad pendant la nuit, ayant,  ce qu'il parat,
trouv moyen de se cacher le soir dans une grande chaloupe de ronde. Une
fois l'embarcation pousse au large, comme le temps tait noir, on le
prit pour un matelot de service; puis, quand il vit le moment favorable,
il se jeta  l'eau, plongea et disparut sans qu'on ait jamais pu
parvenir  le rejoindre.

Vous concevez si cette nouvelle irrita mon dsir de m'chapper  mon
tour; mais je ne trouvais personne de sr  qui me confier, et je ne
voulais rien hasarder par les motifs que je vous ai dit, lorsque ma
bonne toile amena, comme prisonnier  bord de _la Couronne_, un
capitaine corsaire de mes amis, gaillard solide, entreprenant....., _un
homme_ enfin.

Ds que nous nous fmes reconnus, nous comprmes tout de suite, sans
nous le dire, qu'il fallait surtout laisser ignorer cette rencontre au
commandant: aussi j'eus toujours l'air d'tre plutt mal que bien avec
Tilmont. (C'est comme a qu'il s'appelait.)

Tilmont avait avec lui un vieux matelot, nomm Jolivet, dont il tait
sr, car ils naviguaient ensemble depuis 20 ans; nous convnmes de nos
faits, et huit jours aprs la fuite de Dubreuil, jour pour jour, les
choses taient en bon train.

Le matin de ce jour-l, le manchot me fit appeler dans sa chambre, il
tait radieux, pimpant et se carrait en se frottant le menton plutt
d'un air  se faire casser les reins..... que souhaiter le
bonjour:--Capitaine, me dit-il, vous avez voulu jouer gros jeu contre
moi, vous avez perdu; c'est malheureux, une autre fois choisissez mieux
vos confidents.

Comment cela? lui dis-je sans me dconcerter.

Oui, reprit-il en poussetant son collet d'un air dgag, oui, vous
deviez vous sauver demain ou aprs par un trou fait  la muraille de la
coque du navire,  bbord prs du _Black Hole_; c'est un nomm Jolivet
qui faisait le trou, vous lui aviez donn dix louis pour le faire, il
m'a demand quinze guines pour me le vendre, et je les lui ai donn
bien vite; car, en vrit, c'tait pour rien.

Comme bien vous pensez, j'tais exaspr et j'aurais trangl Jolivet,
si je l'avais tenu. Une fuite si bien mnage! disais-je au manchot en
trpignant, une fuite  son heure! sur le point de russir!... etc.,
etc.

Je conois que c'est dsolant, me rpondit le sclrat d'Anglais; mais,
pour vous consoler, capitaine, buvons un verre de Madre  votre
prochaine vasion.

Que voulez-vous, lui dis-je, c'est  refaire... heureusement qu'il
reste de la muraille  percer. Et comme aprs tout il n'y a pas de quoi
se tuer pour cela, nous bmes  la _prochaine_, et nous allmes nous
promener dans la batterie basse.

J'tais ou plutt j'avais l'air navr, dsespr, tandis que le manchot
n'avait jamais t plus gai; il ricanait, il sifflait, il roucoulait en
chantant faux comme un Anglais qu'il tait, enfin il ne pouvait cacher
sa joie d'avoir fait rater ma fuite, et il tait bien certainement dans
son droit.

Comme nous nous promenions depuis une demi-heure dans la batterie
basse, lui toujours guilleret, moi toujours triste, un tapage infernal
partit au-dessus de notre tte, dans la batterie de 18, et interrompit
notre conversation qui n'tait pas vive.

Qu'est-ce que cela? demanda le commandant  un aspirant qui descendait.

--Commandant, ce sont les prisonniers qui dansent; il y a bal l-haut
comme tous les jours.

Est-ce que ne voil pas ce gueux de manchot qui s'avisa de dire: Faites
cesser, Monsieur; cette joie est inconvenante de la part des
prisonniers, le jour o l'un d'eux a vu son projet de fuite avorter...
faites cesser aujourd'hui, Monsieur.

Et avant que j'aie pu l'en empcher, le chien d'aspirant remonte, et ce
bruit qui tonnait  nous tourdir, cesse  l'instant.

Alors, je l'avoue, malgr moi je plis comme un mort, car au moment o
la danse cessa, un lger bruit, heureusement imperceptible pour tout
autre que pour moi, se fit entendre derrire la cloison qui formait la
chambre de Tilmont, chambre sur le plafond de laquelle les danseurs
paraissaient sauter le plus volontiers. Ce lger bruit, qui ressemblait
au cri d'une scie, dura  peine une seconde aprs que la danse n'branla
plus le plancher de la batterie; mais, comme je vous l'ai dit, cette
seconde suffit pour me faire un damn mal; on m'et sci le coeur que
a n'et pas t pire.

Heureusement le manchot prit cette pleur pour celle de la colre, car
aussitt je m'criai furieux: Et moi, Monsieur, je m'oppose  cela:
punir ces pauvres gens parce que j'ai t assez sot pour me laisser
surprendre, ce n'est pas juste; vous voulez me faire har de mes
compatriotes, c'est une lchet, Monsieur, entendez-vous, une lchet;
et si vous tes homme d'honneur, vous leur permettrez de recommencer
leur danse.

--Calmez-vous, capitaine, me dit obligeamment le manchot; je vais
moi-mme leur en donner l'autorisation.

Et la brute, le sot, le triple sot de manchot d'Anglais, y alla
lui-mme..... concevez-vous, lui-mme..... s'criait le capitaine en
bondissant sur sa chaise, et tapant dans ses mains avec une joie
frntique et des clats de rire qui nous stupfiaient.

Je vais vous expliquer pourquoi je ris tant  ce souvenir, ajouta-t-il
en se calmant, c'est que vous ne savez pas une chose... Ces hommes qui
dansaient, c'tait moi qui, depuis huit jours, les payais vingt sols par
tte pour danser et faire un train d'enfer au-dessus de la chambre de ce
pauvre Tilmont, sous le prtexte de l'embter, mais dans le fait, afin
qu'on n'entendt pas le bruit qu'il faisait, en me creusant, pendant ce
temps-l un trou dans la muraille du navire, qui formait un des cts
de sa cabane.

C'est que la trahison de _Jolivet_ tait convenue entre lui, moi et
Tilmont, et qu'il n'avait vendu le trou qu'il m'avait fait que pour
dtourner l'attention, et renforcer nos fonds des quinze guines que le
manchot lui avait donnes pour sa trahison. C'est qu'enfin, pendant
cette nuit mme je devais m'vader, car le trou de Tilmont tait  peu
prs fini, et les vents paraissaient devoir souffler vigoureusement du
N.-O., ce qui nous annonait une nuit sombre et orageuse.

Comme je vous l'ai dit, cela se passait huit jours aprs l'vasion de
Dubreuil; mon _faux trou_ avait t vendu, la danse avait recommenc, et
j'avais le dsespoir sur le front et la _France dans le coeur_...; car
Tilmont venait de m'avertir par un signe convenu que le trou tait
tout--fait fini.

J'allais monter sur le pont pour voir encore d'o se faisait la brise,
lorsque j'entendis le bruit du sifflet du matre, qui appelait tout le
monde en haut.

Au mme instant, un timonier vint me prvenir que le commandant me
demande sur la dunette.

Je n'y comprenais rien, je monte tout de mme; mais qu'est-ce que je
vois? l'tat-major anglais en grand uniforme, les troupes sous les
armes, les prisonniers rangs sur les gaillards, et, comme d'habitude,
sous le feu de quatre canonnades charges  mitraille.

Le commandant Rosa avait un air grave et solennel que je ne lui
connaissais pas. Il se tenait debout:  ses pieds tait un hamac pos
sur le pont et recouvert d'un pavillon noir.

Le manchot ordonna de battre un ban; et quand les tambours eurent
cess de rouler, il dit en franais:

_Il y a huit jours qu'un des prisonniers de ce ponton s'est vad._
ARRIV AUX BANCS DE VASE, _il y est rest engag_. _Or, voici ce qui lui
est arriv._ Puis, se tournant vers moi: _Capitaine_, me dit-il, _voyez
donc si par hasard vous ne reconnatriez pas ce camarade?_ Et en disant
ces mots, il carte d'un coup de pied le pavillon qui couvrait le hamac.
Alors je vois un cadavre tout nu, trs gonfl, et d'une couleur
verdtre; mais ce qu'il y avait d'horrible, c'tait sa figure toute
dchiquete, et surtout les orbites sanglants de ses yeux, qui taient
vides; ils avaient t mangs par les corbeaux...

A voir ce visage en lambeaux, dessch par le soleil, il tait clair
que ce malheureux, enfoui dans une vase paisse et visqueuse, n'avait pu
s'en tirer; que plein de force de vie il y avait attendu la mort pendant
des jours!! et que peut-tre  la fin de son agonie, en voyant les
oiseaux de proie tourner sur sa tte, il avait pu prvoir ce qui
l'attendait!...

Ce qu'il y a de sr, c'est qu'il m'est impossible de rendre
l'impression que fit la vue de ce cadavre sur l'quipage et sur
moi-mme. Mon sang ne fit qu'un tour, je l'avoue; car la premire pense
qui me vint, fut que, pendant la nuit, j'allais avoir la mme vase 
traverser, et que le mme sort m'attendait peut-tre. Mais comme j'ai
toujours eu assez d'empire sur moi, je me contins; et quand le maudit
manchot, aprs avoir regard tout le monde pour juger de l'effet que a
produisait, se retourna de mon ct et me dit de nouveau, _Eh bien!
capitaine, reconnaissez-vous ce camarade?_

Je croisai mes mains derrire mon dos, et je lui dis d'un air dgag
(qui me cotait durement  prendre, je vous le jure):

--Je reconnais parfaitement le _camarade_, Monsieur... C'est Dubreuil,
un matelot de mon pays; mais il n'y a pas grand mal, c'tait un mauvais
gueux qui battait sa mre.

Mon sang-froid dconcerta le manchot, qui, presque furieux, s'cria, en
poussant du pied une des jambes de ce cadavre  moiti ronges par les
reptiles:

--Vous voyez pourtant qu'un banc de vase est une promenade fatigante,
capitaine, car on y use jusqu' sa peau.

--Oui, quand on est assez sot pour ne pas emporter de patins, lui
dis-je en ricanant malgr moi; car l'imbcile, en me montrant cette
jambe mutile, venait de me donner une ide qui tait excellente.

Il la prit pour une plaisanterie, resta court, et me dit srieusement:

--Vous tes gai, capitaine?

--Trs gai, Monsieur, rpondis-je; ainsi croyez-moi, jetez cette
charogne  la mer. Ne jouez plus  _croquemitaine_ avec moi, et
persuadez-vous bien de ceci: _c'est que le ciel du bon Dieu tomberait
sur moi, que je gratterais encore pour y faire un trou_. Sur ce...
bonsoir, Monsieur.

Et je m'en fus, car je n'y tenais plus. Ce cadavre en pourriture me
rvoltait; et puis, devant m'vader la nuit-mme, j'avais bien d'autres
chiens  tondre que de faire le _vis--vis_ de M. Dubreuil.

--Et vous avez os vous vader cette nuit-l, capitaine? dit une de ces
dames, dont la terreur tait au comble.

--Oui, Madame, reprit le capitaine d'un air grave; et par l'enfer, ce
fut bien une mauvaise nuit que celle-l.

Et, probablement au souvenir de tout ce qu'il avait dploy de courage
et d'nergie dans cette terrible nuit, la figure du capitaine Tom
rvla une magnifique expression de force indomptable et de rsolution
dsespre. Son regard tait fixe et profond, son attitude puissante. Il
tait sublime ainsi. Un moment j'avais entrevu l'homme que je voulais
voir sous son enveloppe nave et simple.

Et le capitaine continua son rcit.

Ainsi que je vous l'ai dit, continua le capitaine, le _trou_ de Tilmont
tant termin, si la nuit devenait bonne, je devais tenter l'affaire.

Or, elle devint bonne, la nuit, et si bonne, que, vers les sept heures
du soir, il ventait dans notre lac une brise  dcorner les boeufs. Le
ciel se chargeait de grains dans le nord-ouest; il tombait une pluie
fine et glace, et le temps tournait  l'orage, que c'tait une
bndiction.

A huit heures du soir on battit la retraite. Les matelots gagnrent
leurs hamacs, les officiers leurs chambres: dix minutes aprs, tous les
feux, hormis les feux de garde, taient teints, et l'on n'entendit plus
que la marche mesure des factionnaires des batteries et des parapets.
Je me glissai alors  pas de loup dans la chambre de Tilmont. Jolivet
s'y trouvait. Il faut vous dire que le commandant ayant la conviction
que Tilmont ne savait pas nager, et par consquent ne pouvait songer 
s'vader, cet officier tait moins gn que nous autres.

Je me rappelle cela comme si j'y tais. Jolivet sortit pour faire le
guet en dehors; j'entrai. Tilmont tait assis sur son lit; devant lui
tait un pliant, sur ce pliant un pot d'tain, et dedans, quelque chose
qui fumait.--Ah , a va-t-il toujours pour cette nuit? me dit Tilmont.

--Toujours, mon matelot, toujours, la nuit est superbe.

L-dessus Tilmont baissa un peu la planche qui cachait le trou, et il
vint dans la chambre une rafale d'air qui manqua d'teindre une petite
lampe que nous avions cache sous le lit; nous vmes alors un ciel
sombre, une nuit noire comme de l'encre, et quelques gouttes de pluie ou
d'cume, fouettes par la violence du vent, tombrent mme dans la
chambre.--Alors Tilmont replaa la planche, me regarda entre les yeux,
et me dit:

--Mais l, sans rire, sais-tu qu'il ne fait f... pas beau, Tom?--Je le
vois, mais je m'_en f...._ (pardon, mesdames).--Mais tu y laisseras ta
peau.--Encore une fois, je m'en... _moque_. Crever l ou ailleurs, c'est
tout un.--Mais entends donc ce vent, Tom, vois donc comme il nous
bourlingue, Tom.

En effet, le damn ponton roulait comme une galiote; c'tait une jolie
tempte. Pour essayer encore de me dgoter, Tilmont baissa de nouveau
la planche du trou, et malgr l'obscurit, nous vmes alors toute
l'tendue du lac blanchie par l'cume des lames; des lames d'un lac!...
vous jugez s'il ventait. Partout le ciel noir et un vent d'enfer.
J'avoue que c'tait une folie de s'exposer  faire deux lieues et demie
 la nage par un temps pareil; mais je m'tais dit: je partirai; je
devais partir. Aussi je tins bon; et comme Tilmont regardait encore 
son trou:--Quand tu te mettras vingt fois le nez  la fentre, lui
dis-je, a n'y changera rien; encore un coup, je pars; foi de Tom, je
pars.

Tilmont savait bien que ds que j'avais dit _foi de Tom_, c'tait fini;
aussi me rpondit-il d'un air trs srieux, en fermant son trou: _adieu,
va_.--Qu'est-ce que cela, lui dis-je en regardant le fond de ce pot
d'tain fumant, qui ne sentait pas absolument mauvais?

--C'est du sucre, du rhum et du caf fondus et bouillis ensemble; il y
en a une pinte, et tu vas d'abord commencer par me boire a, Tom.--Non,
lui dis-je; que le diable m'trangle si je fais comme ces chiens
d'Anglais, qui ne se trouvent hommes que quand ils sont souls.....--Je
te dis que tu vas me boire a, Tom...--Non.--Ah!....--Et malgr tout, je
bus, parce que quand cet enrag de Tilmont avait quelque chose dans sa
tte, il fallait que a ft comme il le voulait; mais quoique j'eusse
aval verre par verre sa diable de mcanique, j'avais le feu dans le
ventre. Ah a maintenant, lui dis-je, et le _suif_?--Je l'ai, me dit-il;
car il en avait eu six ou sept livres, comme nous en tions convenus.

Je me mis alors nu comme la main (pardon mesdames); et nous deux
Tilmont, _nous me_ frottmes d'une couche de graisse d'au moins six
lignes d'paisseur; a n'est pas trs-propre, mais c'est un procd bien
simple que je vous recommande dans l'occasion, car avec a, vous
nageriez dans l'eau glace comme dans l'eau tide, sans seulement vous
apercevoir du froid.

Ds que je fus suif comme une baleinire, Tilmont m'attacha au cou un
collier de guines, cousues dans une peau d'anguille; je mis dans mon
chapeau cir une petite carte de la _Manche_, que j'avais prise dans la
gographie de l'enfant d'un sergent d'armes. J'y mis encore une
boussole, de l'amadou et un briquet; je passai mon poignard dans le
cordon de mon chapeau, que j'attachai bien ferme sur ma tte; et je
bouclai sur mes paules le petit sac de cuir qui contenait un vtement
complet pour m'habiller, en sortant de l'eau.

Comme je finissais d'attacher la dernire courroie de ce sac, je sens
mon Tilmont y glisser quelque chose: c'taient vingt guines, tout ce
qu'il possdait alors.--Tilmont, lui dis-je, c'est mal; tu abuses de ta
position.--Allons, allons, me dit-il d'un air extrmement impatient,
voyons, pas de _palabres_.... et tes patins pour les bancs de vase, o
sont-ils?--L, derrire mon sac; en faisant la planche, je pourrai les
prendre et me les mettre aux pieds.--Ah a, est-ce bien tout?--C'est
bien tout.--Alors, adieu, Tom; bon voyage.--Adieu, Tilmont.--Et il
ouvrit le trou en grand. Le vent tait si fort qu'il teignit la lampe.
J'embrassai Tilmont sans y voir: je lui dis:--Remercie bien Jolivet pour
moi. Et je me glissai par le trou.--Bien des choses chez toi, me dit
encore Tilmont....

Et je n'entendis plus rien, car je m'affalais en double le long d'une
corde que le vent faisait balancer. L, grce au suif, je ne m'aperus
que j'tais dans l'eau que lorsqu'elle me fouetta la figure.

En me laissant aller au ressac, je me trouvai prs des chanes du
gouvernail; et l, craignant, malgr le bruit infernal du vent et
l'agitation des vagues, d'tre entendu ou vu par les factionnaires, je
plongeai une dizaine de brasses. Quand je revins  flot, j'avais le
ponton  ma gauche; je le reconnaissais  ses trois feux, qui brillaient
comme trois toiles au milieu de la nuit.

Ce qu'il y avait de bon, c'est que le temps tait si mauvais, qu'on
n'avait pas os mettre d'embarcations dehors pour faire les rondes de
nuit. Du ct des hommes, j'tais dj tranquille; il n'y avait plus que
l'eau, le vent et la vase qui me chiffonnaient.

Aprs a, vanit  part, je nageai comme un poisson. Ce que m'avait
fait boire Tilmont me rchauffait au dedans, et le suif m'empchait de
sentir le froid au dehors. La position tait tenable, mais il faisait un
bien vilain temps tout de mme.

Quand je fus  deux cents brasses du ponton, je ne vis plus rien du
tout. Le seul horizon que je pouvais apercevoir tout autour de moi,
tait un horizon de grosses vagues noirtres qui devenaient blanches 
mesure qu'elles se brisaient sur ma poitrine. Le ciel tait couvert
d'pais nuages roux qui couraient sous le vent, et la pluie qui tombait
 verse me fouettant le visage, m'empchait de respirer librement, ce
qui me gnait le plus.

Je nageai encore courageusement pendant une demi-heure, et puis j'eus
un moment de faiblesse... Je rflchis que j'aurais peut-tre mieux fait
d'attendre au lendemain; mais aprs a je pensai  ma mre,  mon frre:
alors mes forces revinrent; je me sentis comme enlev sur l'eau, et je
ne pus m'empcher de crier _hourra_. Je fis  ce moment l,
certainement, les vingt meilleures brasses que j'aie jamais faites.
J'tais comme exaspr. Il me semble qu'alors j'aurais nag dans du feu.

Il y avait donc prs de trois quarts d'heure que j'tais  l'eau,
lorsqu'il se fit au N.-O. une petite claircie. Je vis un peu de bleu et
quelques toiles entoures de nuages gris. A la faveur de cette
claircie, je distinguai  l'horizon le fate d'un moulin qui devait me
servir de direction pour passer les _bancs de vase_. Je m'aperus alors
que j'tais plus prs de ces bancs que je ne l'avais cru.

Et ici je ne sais comment vous avouer une chose qui vous paratra bien
bte, mais qui ne me parut pas telle  moi, car elle faillit me tuer...
C'est qu' peine j'avais eu pens  ces _bancs de vase_, que tout  coup
le souvenir de ce Dubreuil, qui avait eu les yeux mangs sur ces mmes
bancs, vint s'emparer de moi et ne me quitta plus.

Et ce souvenir tait presque une ralit, car cette diable de figure
avait fait sur moi une telle impression!... je me la rappelais si bien,
qu'il me semblait la voir et si bien que je la voyais...

Oui, oui, je la voyais comme je la vois encore quelques fois dans mes
rves; ce visage bruni et dchir, ces lvres noirtres et retrousses,
ces dents blanches, et surtout ces deux trous saignants o il n'y avait
plus d'yeux. Encore une fois, je voyais tout cela; et dans ce moment, au
milieu de cette nuit d'orage, voir cela, c'tait ennuyeux, croyez-moi...

J'eus beau me raidir, penser que c'tait le rhum que j'avais bu, ouvrir
les yeux les plus grands que je le pouvais, les fermer; plonger, battre
l'eau, me toucher les bras et le corps, la figure me poursuivait.
C'tait un cauchemar: j'avais la fivre, le dlire, tout ce que vous
voudrez, mais je la voyais...

A ce moment-l, vraiment, j'ai manqu devenir fou; et pour me fuir
moi-mme, ou plutt la damne figure qui s'attachait  moi, je plongeai
avec fureur; mais au bout de deux brasses je me trouvai arrt par une
substance paisse... Le fond diminua sensiblement..... J'tais dans la
vase...

Alors comme si le diable s'en ft ml, le vent redoubla de
sifflements, la pluie de force; la nuit devint plus paisse, et il me
sembla voir et entendre des nues de corbeaux au milieu desquels je
voyais toujours les deux yeux vides de ce s... Dubreuil qui me
regardaient. Ce fut plus fort que moi, je sentais comme une dfaillance,
et pourtant je me raidissais en criant et rlant du fond de la gorge:
_Ah! mon Dieu!_ On aurait d m'entendre du ponton, quoiqu'il y et une
lieue. A bien dire, ce fut le plus vilain moment de cette nuit-l; car
aprs a je revins  moi, et je me raisonnai un peu en tirant la brasse
pour me sauver de la vase, que je n'avais heureusement qu'effleure.
Enfin, me disais-je... Tom, tu n'es pas une femme.... Si tu russis,
pense que tu vas voir ta mre, ton frre; tu as chapp  ce gredin de
manchot. Dubreuil a t rong dans la vase, c'est vrai; mais Dubreuil
tait un gueux, et tu es un honnte homme; ou, ce qui est plus clair, tu
as des patins, et il n'en avait pas... Ainsi du coeur au ventre,
mordieu, et va de l'avant...

Je m'coutai, et j'eus raison. Je fis de mon mieux; et, toujours
nageant et sondant avec mes mains les bords du banc, je trouvai un
endroit o la vase tait assez compacte pour me soutenir un instant. Je
profitai de cela pour attacher mes patins  mes pieds; et je glissai
accroupi sur cette boue liquide comme sur des roulettes. Ces patins
taient faits de deux planches de sapin trs-larges et trs-minces, qui
par la grande surface qu'ils offraient  la vase, m'empchaient d'y
enfoncer. Je traversai ainsi le premier banc: puis je me remis  l'eau
et  nager pour gagner les autres.

Une fois que j'eus got de mes patins, je vis que ce n'tait qu'un jeu
d'enfant: aussi je traversai le second et le troisime banc sans y
penser, et je dus arriver au bord du lac environ deux heures et demie
aprs mon dpart du ponton.

C'tait bien quelque chose, mais ce n'tait pas tout; il fallait songer
 _sa toilette_: j'tais couvert de limon comme un crabe, vu que ce que
j'avais travers en dernier tait de la vase. A force de chercher, je
trouvai un ruisseau tout prs du moulin; je me dbarbouillai, et un
quart d'heure aprs j'tais mis fort dcemment en bourgeois. Je bus une
goutte de rhum  une gourde dont ce pauvre Tilmont avait prcautionn
mon sac; et, consultant ma boussole  l'aide de mon briquet, je me
dirigeai vers l'est, voulant marcher toute la nuit afin de me trouver le
matin assez loin de Southampton pour ne pas veiller les soupons.

Ce qu'il fallait  tout prix pour moi c'tait gagner la cte, et l, de
gr ou de force, trouver un canot pour traverser la Manche.

Je ne vous dirai pas toutes les transes que j'prouvai, oblig de me
cacher le jour et de ne marcher que la nuit, payant quelquefois le
silence  prix d'or, ou l'exigeant un peu brutalement; enfin vous
jugerez des assommantes marches et contre-marches que je dus faire,
quand vous saurez que j'avais quitt le ponton depuis neuf jours et que
je ne me trouvais encore qu'aux environs de Winchelsea,  vingt-cinq ou
trente lieues de Portsmouth tout au plus.

Je commenais  me dmoraliser: tant qu'il n'y avait eu que des
obstacles  vaincre, a allait tout seul, parce que les obstacles.... a
monte: mais quand il n'y eut plus qu' se cacher comme un voleur, qu'
prendre garde, qu' avoir peur d'un schriff ou d'un watchman, a ne
m'allait plus.

Enfin un matin, c'tait, pardieu, un mercredi matin, j'avais march
toute la nuit, et je me trouvais auprs de Falkstone, petit port pcheur
sur la cte,  une douzaine de lieues de Douvres; j'tais harass,
presque sans argent, abattu, de mauvaise humeur; il faisait chaud et je
m'tais assis sous deux grandes arbres qui ombrageaient un banc situ 
la porte d'une assez jolie maison, btie tout proche des falaises de la
cte.

J'tais donc l, mon bton entre mes jambes, rflchissant si je
n'aurais pas plus tt fait d'engager tout bonnement, le poignard sur la
gorge, le premier pcheur que je rencontrerais sur la cte,  me confier
son canot pour traverser la Manche, au lieu d'tre l  me cacher comme
un malfaiteur, lorsque j'entends chantonner derrire le mur de cette
maison: c'tait une voix de femme. Machinalement, ou par curiosit, je
monte sur le banc, et j'aperois dans ce jardin une belle jeune femme
avec un grand chapeau de paille, des cheveux noirs superbes et une robe
blanche. Elle arrangeait des fleurs et ne se doutait pas que je fusse
l; mais, au moment o elle se tourne, qu'est-ce que je vois? un bijou
de l'Inde, assez prcieux, mais surtout fort remarquable, que je
reconnais tout de suite. Ce bijou, et l'endroit de la cte o je me
trouvais, me rappelrent une chose  laquelle je ne pensais ma foi pas:
aussi d'un bond je suis sur le mur, du mur dans le jardin, et assez prs
de la belle dame pour l'arrter par le bras au moment o elle se sauvait
avec une peur horrible. La pauvre femme tremblait de tous ses membres,
et il y avait de quoi; mais je la rassurai bientt en lui disant, en
parfait anglais: Vous tes la femme du capitaine Dulow. Est-il
ici?--Oui, Monsieur.--Vous a-t-il parl du capitaine Tom S., qui lui a
donn ce bijou, lui dis-je, en lui montrant un petit poisson d'or 
cailles articules en pierreries qu'elle portait  son cou, suspendu 
une chane avec sa montre?--Sans doute, monsieur, c'est au capitaine S.
que mon mari doit sa libert, me rpondit cette femme en me regardant
avec ses grands beaux yeux tonns.--Eh bien! madame, le capitaine
Thomas S. c'est moi, je suis prisonnier, je me sauve, cachez-moi?--Vous,
monsieur!... Ah! quel beau jour pour mon William, monsieur...
Suivez-moi.

Dulow tait  la promenade, il revint bientt, et me reut bravement,
comme j'y comptais; il me tint cach dans sa maison, dont la position
tait assez commode pour cela. Le jour je ne sortais pas, et le soir, 
la brune, nous allions nous promener, sur les falaises, avec sa femme et
sa soeur, excellente personne aussi.

Quand Dulow me quitta dans les temps, je l'avais trouv si bon garon,
que je l'avais pri d'accepter pour sa femme, dont il me parlait
toujours, ce bijou que j'avais rapport de l'Inde, en lui disant: Dulow,
qu'elle le porte en souvenir de son mari. Vous voyez que a s'est bien
trouv, car c'est  ce diable de poisson d'or que j'ai reconnu madame
Dulow. Quant  ce que j'ai fait pour Dulow, ce n'est pas la peine de
vous le dire, c'est une misre: dans ce temps-l 'avait t beaucoup
pour lui et rien pour moi, mais il s'en souvint; c'tait tout simple, 
sa place j'aurais fait tout de mme.

Par exemple, j'avais beau demander  Dulow les moyens de traverser la
Manche, il avait toujours de mauvaises raisons  me donner: c'tait trs
difficile de trouver un canot.... Il tait impossible d'viter les
gardes-ctes... Les vents taient contraires... et variables (ce qui
n'tait pas vrai). Enfin, je l'avoue, je commenais  douter de sa bonne
volont. C'tait dur,  trente lieues de France.

Il y avait dj dix jours que j'tais chez lui. Un soir, il dit  sa
femme et  sa belle-soeur comme d'habitude: Mesdames, prenez vos
chapeaux, et allons nous promener sur les dunes. J'y allai avec eux.
Nous nous promenmes assez longtemps sans rien dire; j'tais triste; le
temps se passait; j'tais inquiet de ma mre; la guerre continuait, et
je n'y tais pas; et puis enfin il me chagrinait de douter du
dvouement de Dulow, qui pourtant n'aurait pas d tre ingrat. Le soleil
tait couch et la nuit commenait  se faire noire, lorsqu'en arrivant
prs d'une petite anse, Dulow me dit, en levant le nez en l'air:
Capitaine, que dites-vous de ce vent-l? (c'tait une jolie brise de
plein nord). Pardieu, lui rpondis-je, il n'en faudrait pas plus  un
pauvre prisonnier, qui aurait un canot, pour se trouver, demain matin,
couch dans la maison de sa mre.--Eh bien! alors, me dit Dulow,
capitaine, embrassez ces dames et partez.--Je ne compris pas tout de
suite: c'tait trop loin de ma pense du moment.

Dulow me prit par la main en haussant les paules, et me mena derrire
un morne, o je vis un assez grand canot gr avec une grande voile, une
misaine et une trinquette amarre  une roche.--Excusez-moi, me dit
alors Dulow, si je vous ai fait attendre si longtemps; mais il fallait
que j'attendisse le tour de service du garde-cte qui croisera cette
nuit dans ces parages; il m'est dvou; il sait ce que je vous dois:
cette nuit vous pourrez passer sans crainte.

Je reconnus mon Dulow d'autrefois, et je ne m'tonnai de rien;
j'embrassai ces dames bien fort, lui aussi, et je sautai dans ce canot.

J'y trouvai des vivres, un compas, des armes, de la poudre, une
longue-vue de nuit et une mche. Je fis un dernier signe  ces dames et
 Dulow, et je dmarrai. J'tais libre...

Je courus grand large; la mer tait superbe; un temps de
petite-matresse. La longue-vue de nuit me fut bonne; car, au bout d'une
heure de marche, je distinguai une corvette, peut-tre anglaise, sur
laquelle j'avais le cap; je virai de bord et fis quelques bordes. Ce
petit accident me retarda un peu; mais le lendemain matin, au point du
jour, j'eus le bonheur de voir la terre de France sortir de la brume, et
de distinguer la jete de Calais. Il faisait un soleil magnifique, la
mer tait comme un miroir, la brise frache et toujours du nord. Dans
deux heures je devais embrasser ma mre et mon frre.

Mais ce qu'il y eut de bon, c'est que les pilotes, les marins et les
flneurs du port taient, comme d'habitude, rassembls sur la jete, et
qu'en regardant de  et de l avec leurs longues-vues, voil qu'ils
m'aperoivent dans mon bateau.--Tiens! un prisonnier qui s'chappe, dit
l'un.--Bon... si c'tait le capitaine S..., dit l'autre.--a se
pourrait, dit un troisime.--Et ne voil-t-il pas qu'un mousse au lieu
d'entendre: _si c'tait_, entend: _c'est_ le capitaine S... Il part
comme un trait, et tombe chez ma mre et mon frre en criant comme un
sourd: Voil le capitaine qui arrive d'Angleterre, tout seul, dans un
canot!

Heureusement que c'tait vrai, car sans cela vous concevez quel
horrible coup c'et t pour ma pauvre mre. Enfin elle accourt avec mon
frre sur la jete d'o l'on m'avait dj reconnu; je n'tais pas  une
porte de canon du port.

Je n'ose pas vous dire comme je fus accueilli. Tous les bateaux
pcheurs et pilotes de Calais taient venus  ma rencontre, et me
convoyaient: c'taient des hommes, des femmes, des enfants; c'taient
des hourras, une joie, des cris de vive le capitaine S...! qui me
faisaient pleurer comme une bte: et puis au bout de tout a, sur la
jete, je voyais mon frre soutenant ma pauvre vieille mre qui avait
tout au plus la force d'agiter son mouchoir, tant elle tait mue.

Mais, comme je mettais le pied sur l'chelle pour sortir de mon canot,
en criant toujours, ma mre...! je me sens arrt au bas de la jete par
un pkin en noir et en charpe, flanqu de deux gendarmes, qui me
demande mon _passeport_!

C'tait pourtant le commissaire, qui tait assez bte pour me demander
mon passeport. Mon passeport! l'animal! comme si j'arrivais dans sa
ville par la grand'-route et en vinaigrette. Demander son passeport au
capitaine Tom, qui s'chappait pour la troisime fois des pontons
d'Angleterre! C'tait  en devenir commissaire soi-mme! Un chien qui
venait me parler de passeport quand je voyais ma mre  vingt pieds
au-dessus de moi! Aussi comme il faisait mine de se mettre en travers de
l'chelle, je l'envoyai, lui et ses gendarmes se rafrachir dans le
port; d'un saut je fus sur la jete, et vous jugez si je fus embrass
par ma mre et mon frre. Mais ce qu'il y et de fameux, c'est que ces
diables de marins taient furieux, et qu'ils ne voulaient plus laisser
sortir de l'eau le commissaire et ses deux gendarmes, qui barbottaient
d'un canot  l'autre en criant comme trois caniches en dtresse, ajouta
le capitaine qui riait encore de souvenir. Voil, messieurs, nous dit
enfin Tom, de quelle faon je suis revenu cette fois-l d'Angleterre;
mais il ne se passe vraiment pas de semaine que je ne pense  ce
misrable Dubreuil, et que je ne voie en rve sa damne figure avec ses
deux trous sans yeux, qui ont manqu me jouer un si bte de tour.

       *       *       *       *       *

Il me serait impossible de dire l'impression que me fit prouver cette
narration, de dpeindre l'pre nergie des gestes du capitaine,
l'inflexion de sa voix brve ou sonore, qui se modifiait, qui se pliait
si bien  toutes les exigences de ce rcit anim.

Je n'ai rien omis, rien chang: mais quelle diffrence, que cela
maintenant me parat froid, ple, dcolor,  moi qui l'ai entendu, 
moi qui l'ai vu!

Et puis, ce qu'il y avait encore de merveilleux, c'tait ce mlange
bizarre de deux hommes: l'un grandiose, nergique, bouillant et
intrpide, dur comme l'acier, puisant sa force dans la rsistance, ayant
vingt fois brav la mort, les horreurs du carnage et de la tempte; et
puis l'homme doux, simple et bon, ayant l'air, pour ainsi dire, d'avoir
assist seulement comme spectateur  cette imposante et terrible partie
de sa vie, et de s'en souvenir comme d'un sombre et magnifique drame
qu'il aurait vu jouer jadis et qu'il sait par coeur. Ce qui m'avait
encore frapp dans ce rcit, c'tait ce dvouement admirable des marins
les uns pour les autres; ces services o il s'agit  chaque pas de vie
et de libert, et qu'ils se rendent avec une insouciance si sublime. Et
cela sans se dire _merci, frre!_ car ils ne se disent pas merci entre
eux. Mais si un jour le plomb vous atteint au milieu d'une grle de
mitraille, si les vagues cumantes sont sur le point de vous engloutir,
vous sentirez une main amie ou reconnaissante vous arracher  son tour 
une mort certaine. Et puis, quand vous reviendrez  la vie, peut-tre
cette main reconnaissante sera-t-elle glace; mais c'est comme cela
qu'elle vous aura dit _merci_, c'est comme cela qu'une autre fois vous
direz _merci_  d'autres.




DAJA.

     Quelle folie de ne savoir pas se borner  n'aimer la crature que
     comme on doit aimer ce qui est sujet  prir!

_Confessions de Saint-Augustin_, LIV. IV, ch. VII.




CHAPITRE PREMIER.


...Je venais de faire une campagne de deux ans dans l'Inde. De retour 
Paris depuis six mois, j'avais pour matresse la femme d'un de mes amis
d'enfance.

C'tait une fort jolie femme, un vritable type de race et de
distinction; frle, blanche, dlicate, nerveuse, ple avec de grands
yeux bruns qui voyaient  peine; l'air fier et hautain; un pied
charmant; une main et une taille divines; de l'esprit; de l'me! de
l'me... ni peu ni trop, mais juste ce qu'il en fallait pour mettre
quelque posie dans notre liaison, sans tomber dans les exigences et les
ennuis de la _passion_...

Un soir que nous avions dn seuls, mon ami, sa femme et moi, il demanda
sa voiture et dit:

--Je vous quitte, Jenny, car j'ai affaire et c'est votre jour d'Opra je
crois...

--Oui, rpondit Jenny; mais j'ai donn ma loge aux Bressac.

--Et que ferez-vous?

--Je ne sais trop... Comme c'est le mercredi de madame d'Arville, j'irai
peut-tre un moment...

Je me levai, et me disposais  sortir avec mon ami quand sa femme me
dit:

--Je ne vous renvoie pas, au moins; je n'ai demand ma toilette que pour
neuf ou dix heures...

--Je m'inclinai...

--Sans doute, si tu n'as rien  faire, reste avec ma femme, tu lui
tiendras compagnie: car j'ai un diable de rendez-vous de notaire que je
ne puis remettre.

--Adieu, Jenny, dit-il  sa femme en lui baisant la main; et, se
tournant vers moi: N'oublie pas que j'irai te prendre demain  deux
heures, pour aller voir cet htel de la rue de Londres.

Et il sortit.

Quand le roulement de la voiture de mon ami m'eut appris son dpart
dfinitif, je quittai ma chaise, et j'allai m'asseoir sur la causeuse
prs de Jenny.

--Voyez pourtant ce que je vous sacrifie, Arthur!... me dit-elle avec un
soupir.

Cette rflexion tait si trange aprs une intimit de trois mois, si
peu en harmonie avec ce qui venait de se dire et de se passer, que n'y
comprenant en vrit rien du tout, je lui rpondis:

--Comment.... Jenny.... quel sacrifice!...

--Elle ne me rpondit rien, prit sa cassolette sur une petite table, me
tourna le dos, et se mit  jouer avec ce bijou d'un air boudeur et
piqu.

--Ah! lui dis-je en baisant ses jolies paules,--je conois.--Ecoutez,
ma chre;--nous sommes convenus d'tre francs..., je veux donc vous dire
ce qui vous contrarie.--Vous m'avez parl de sacrifice parce que vous
avez peut-tre lu ce matin le roman de quelque passion malheureuse, ou
que le cours fantasque de vos ides vous porte  causer ce soir _faute
et remords_. D'honneur, je ne vous aurais pas refus cette distraction,
si j'avais t prvenu, si vous aviez amen ce sujet plus
naturellement... Mais, en vrit, cela venait si peu  propos, au moment
o ce cher Octave vous quittait pour son notaire, que je n'ai pu
rprimer un mouvement de surprise... Or, cette surprise vous empche
d'utiliser la disposition d'esprit dans laquelle vous tiez ce soir, et
vous m'en voulez... Est-ce cela?

Jenny sourit presque...

--Allons, j'ai devin juste, et puisque nous sommes en veine de
franchise, laissez-moi donc vous dire que, d'ailleurs c'tait un mauvais
thme... que le _sacrifice_.--Entre nous et dans une liaison comme la
ntre, qu'est-ce que vous sacrifiez? Etre adore et environne de soins,
d'hommages, avoir la conscience de tout ce qu'on fait pour vous plaire,
vous appelez cela vous _sacrifier_! A la bonne heure... c'est une
consquence de l'habitude o nous sommes, nous autres, de vous remercier
du bonheur que nous vous donnons...

--A merveille!... Et notre rputation? et nos principes?

--Voil un double emploi de mots, rputation dit tout. Eh bien! en ne
s'crivant pas, et en ayant pour amant un galant homme qui sache vivre,
la rputation demeure intacte.

--J'admets cela... et nos principes?

--Oui..., mais moi je n'admets pas vos principes...

--Arthur..., vous draisonnez, ou vous tes d'une fatuit ridicule.

--Mais c'est au contraire parce que je ne suis pas fat, et que je me
compte pour fort peu que je ne crois pas aux principes...

Comment voulez-vous srieusement que je puisse croire  l'influence de
ce que vous appelez vos principes,--quand je vois un aussi mince mrite
que le mien en triompher? Et encore le mrite n'est rien... Si au moins
je vous avais prouv mon amour par un dvoment sans bornes, une
constance dsintresse, parfaite; mais non; je ne vous avais jamais
vue, il y a six mois; je me suis occup de vous comme on s'occupe de
toutes les femmes; vous m'avez accueilli comme on accueille tous les
hommes, et j'ai t heureux, parce que le bonheur entrait dans nos
arrangements de position, de relation. Vous ne me devrez pas plus que je
vous dois, nous avons cherch chacun nos convenances, nous les avons
trouves; jouissons-en, mais ne parlons pas de sacrifice.

--En vrit, ne dirait-on pas que ce mot doit tre ray de notre
langue!.....

--Et le remords!... n'est-ce pas un sacrifice que de s'y exposer?

--Mais nous avons trait la question du remords en parlant de la
rputation. Le remords.., c'est la peur d'tre dcouvert... Or, avec de
la prudence et du mystre... on n'a pas de remords.

--Vous tes dans un de vos jours de paradoxes: soit! c'est une
coquetterie de votre part... parce que vous savez que rien ne me sduit
et ne m'amuse autant que les paradoxes... Aussi,  bien prendre, mon
amour pour vous n'est-il...

--Qu'un paradoxe.

--Vous l'avez dit... Mais, pour en revenir  notre discussion, vous niez
donc qu'une femme puisse faire un sacrifice  son amant?

--Pas du tout... Je nie qu'entre nous jusqu' prsent, nous nous soyons
fait le moindre sacrifice; et je dirai plus..., c'est que si quelqu'un
en a fait, c'est plutt moi...

--C'est fort amusant!... et comment cela?

--Ecoutez donc, Jenny, vous tes marie, et je ne le suis pas; vous
n'avez pas  songer  un avenir, vous; et je me trouve dans la mme
position qu'une jeune personne  _tablir_ qui a un amant...

--Fou que vous tes!

--Le fait est si vrai que si je mourais demain, j'aurais sur mon
cercueil une couronne de roses blanches et de beaux draps blancs; et,
mon Dieu! tout autant d'emblmes de candeur et de puret qu'un ange de
seize ans qui va monter au ciel... ce que c'est que le monde!...

--Et les occasions dans lesquelles une femme peut faire un sacrifice 
son amant sont fort rares sans doute, Monsieur? reprit Jenny.

--Heureusement,--fort rares, presqu'impossibles  rencontrer, en France
surtout... grces  nos moeurs et  notre divine corruption, qui,
jusque dans le vice, veulent l'aise, le repos, et surtout la libert.

--Et ailleurs?

--Oh! ailleurs c'est diffrent... Dans un pays presque sauvage, cela se
peut...., cela est..., cela mme a t..., je puis le dire...

--Ah! mon Dieu! un fait personnel  vous peut-tre?...

--Mais oui..., peut-tre...

--Oh! racontez-moi donc cela, je vous en prie!

--Si j'tais fat... je dirais que vous seriez jalouse..., j'aime mieux
dire que cela vous ennuierait.

--Vous savez bien que non, que rien ne m'intresse autant que de vous
entendre parler de vos voyages... Mais vous voulez en parler si
rarement...--Voyons..., Arthur, je vous en prie... Oh! conte-moi
cela..., je le veux!...

--Eh bien! coute donc, dis-je  Jenny.--




CHAPITRE II.


Il y a de cela environ dix-huit mois, j'tais dans l'Inde. L'amiral ***
m'avait charg d'une mission assez importante pour... (pardonnez-moi cet
horrible mot) pour Vizagapatnam. Je partis de Madras, je remplis mes
instructions, et je revins... Je n'tais plus qu' quinze lieues de
cette ville, lorsqu'un accident, arriv  un des hommes qui portaient
mon palanquin, m'obligea de m'arrter dans un village appel
Tschina-Marmelong (encore pardon du nom); mais dans l'Inde, ils sont
tous comme a.

Je ramenai avec moi un de mes officiers, excellent homme, nomm Duclos,
qui n'avait qu'un dfaut: c'tait d'aimer  savoir le matin ce qu'il
devait faire dans la journe, et de se dsesprer quand un vnement
imprvu venait bouleverser ses arrangements.

Or,  dfaut d'vnements imprvus, moi je me chargeais toujours de
dranger ses plans, parce qu'alors rien ne m'amusait tant que sa colre
et ses lamentations. Tu conois bien qu'en route il faut se distraire.

Quand M. Duclos eut bien gmi sur le retard qui nous retenait dans la
chaudrerie de ce village, il me dit:--Enfin nous voil tranquilles
jusqu' demain..., que ferons-nous? J'aime  savoir sur quoi compter
(c'tait son mot).

--Mais..., lui dis-je, ce que nous pouvons faire de mieux, c'est de
souper et de nous coucher ensuite, et de dormir si les moustiques nous
le permettent.

--A la bonne heure, me rpondit l'excellent homme, car j'aime  savoir
sur quoi compter... Je vais donc aller me promener dans cette rizire en
attendant l'heure du repas; cela me donnera de l'apptit, et me
prparera  bien dormir.

Il s'en fut, et je me promis bien qu'il souperait, qu'il se coucherait,
et qu'il dormirait le moins qu'il me serait possible.

La chaudrerie se remplissait de voyageurs; une chaudrerie, Jenny, est
un caravansrail, une auberge publique fonde par de bonnes mes, o
l'on trouve pour rien l'eau et le couvert, et dans quelques endroits des
aliments pour les pauvres.

Bientt notre compagnie fut augmente d'une troupe de daatcheries ou
danseuses ambulantes, accompagnes de leurs musiciens.

Aprs que ces bayadres, selon le voeu de leur religion, qui prescrit
deux ablutions par jour, eurent t se baigner dans l'tang, la
conductrice ou bidda de la troupe vint me saluer en me prsentant un
bouquet, et me demander, au nom de sa compagnie, la permission de danser
devant moi.

Cette demande fut pour moi un coup du ciel. Je dcidai mentalement
qu'au lieu de souper, de se coucher et de dormir, le malheureux, ou
plutt l'heureux Duclos ne souperait pas, assisterait au bal, et
veillerait toute la nuit.

Je dis donc  cette femme que j'aurais le plus grand plaisir  voir
danser sa troupe, mais qu'il fallait attendre pour cela l'arrive de mon
camarade.

A peine eus-je fait connatre ma dtermination, que tous les assistants
tmoignrent leur joie par les exclamations de _nela dor!_ _maaradjha!_
ce qui veut dire grand prince et brave seigneur.

On mit donc de petites lampes d'argile sur les niches pratiques  cet
usage dans les murs de la chaudrerie; j'ordonnai  mes porteurs d'aller
abattre de nombreuses branches de tamarin et de manguiers, dont on
joncha la grande salle... Je fis apporter le matelas de mon palanquin
dans un coin; mon fidle Fritz me fit un bowl de punch  l'arrach....
J'allumai mon kouka, et j'attendis Duclos...

Tu aurais ri comme moi, Jenny, en voyant l'air tonn, stupide de ce
pauvre homme  l'aspect de tout ce monde, de cet clat, de cette verdure
claire par les lampes, de cet air de fte enfin qui semblait prsager
quelque chose de si fatal pour son souper et son sommeil.

Il se fit jour  travers la foule, et s'approchant de moi...--Eh bien!
me dit-il..., nous ne soupons donc plus  prsent? C'est insoutenable,
avec vous on ne peut compter sur rien... Encore une fois... nous ne
soupons donc plus?

--Pas du tout, mon cher monsieur Duclos..., puisque nous sommes au
bal... Et pour preuve, j'ordonnai  mon principal corelis d'aller
prvenir les bayadres.

--Au bal, au bal..., alors pourquoi me faites-vous compter sur le
souper et le sommeil?... Je m'arrange dans cette ide, maintenant c'est
le contraire...

--C'tait une surprise, mon cher Duclos.....

--Mais, mon Dieu, vous savez que justement ce que j'abhorre le plus au
monde, c'est une surprise...

--Madame Duclos ne vous a donc jamais souhait votre fte avec une
couronne et des ptards, monsieur Duclos?...

--Si Monsieur....., me rpondit-il, mais nous tressions la couronne
ensemble quinze jours  l'avance, et c'est moi qui allumais les
ptards.

--Allons, un verre de punch  la sant de madame Duclos, qui ne vous
faisait pas de surprise...

--Je vous remercie bien, Monsieur.--Quand je m'attends  boire du
punch, je bois du punch; quand je m'attends  souper, je soupe,--ou si
je ne soupe pas, au moins je ne bois pas de punch,--me rpondit-il d'un
air piqu.

Le fait est qu'il tait dsespr; car cet excellent homme poussait si
loin cet amour du prvu, que lors de notre combat de Tarifa, en 18...,
ce qui le contraria le plus fut, non pas le danger qu'il affronta avec
une froide intrpidit, mais ce fut le dsordre que cet incident
inattendu jeta dans sa journe.

La danse commena,--elles taient sept bayadres. La musique rsonna,
et fit retentir la chaudrerie des sons perants des cymbales, des
caresas, des matatans et autres instruments du pays.

C'est qu'en vrit, Jenny, elles taient charmantes: leur costume tait
si sduisant, leurs cheveux si noirs, si lisses; et puis les petites
plaques d'or attaches  un filet de soie pourpre qu'elles se posent sur
le sommet de la tte, leurs longues boucles d'oreilles, les anneaux d'or
et d'argent qui entourent leurs jambes et leurs bras..., leurs robes
d'toffe de soie raye, attaches sur les hanches avec une ceinture
d'argent battu...; tout cela tait si lgant, si oriental..., leurs
poses enfin lascives et passionnes, avaient un caractre si
particulier, que j'eusse donn et donnerais encore vingt de vos
brillants ballets d'Opra pour cette danse nave des daatcheries dans
une pauvre chaudrerie du Carnate.

Quand le bal eut dur environ une heure, je leur fis signe de cesser,
au grand chagrin de Duclos, dont les yeux s'animaient, et qui avait fini
par jouir de la danse, du kouka et du punch, comme s'il s'y ft attendu
depuis huit jours...; de Duclos, qui, paraissant oublier les couronnes
conjugales et les ptards de madame Duclos, semblait s'abandonner  des
penses malhonntes.

Comme je parlais passablement la langue hindoue, je remerciai ces
bonnes filles, en les assurant que Rambh, la desse de la danse, ne les
surpassait pas; mais je les priai de chanter quelque peu...

Mes louanges leur plurent, les surprirent beaucoup de la part d'un
Europen; et elles me demandrent ce qu'elles pourraient chanter pour
m'tre agrable.--Je leur indiquai la _Kamie_, que j'aimais beaucoup et
que j'avais dj entendue  Surate.

Elles me chantrent donc les aventures de la princesse Bedd'hia, pope
maratte pleine de grce et de fracheur.

Il tait minuit lorsque leurs chants cessrent. Elles voulurent
commencer un autre _giez_ ou pome; mais je les remerciai, et aprs que,
selon l'usage, j'eus offert  la premire danseuse mon prsent sur un
plateau couvert de feuilles de btel et de noix d'arque,--tous les
spectateurs se retirrent, les uns dans leurs huttes, les autres dans la
chaudrerie.

Duclos voulut se coucher (il ne soupa pas) sous l'appentis; quant  moi
je fis porter mon palanquin sous un norme cocotier, et je m'y tendis,
respirant avec dlice l'odeur vive et pntrante de cette vgtation si
nourrie et si parfume...

A peine tais-je endormi qu'un mouvement fait  la couverture de mon
palanquin m'veilla... Qui est l? dis-je assez tonn...

Une voix de femme me rpondit:

C'est moi, monsieur, la bidda des daatcheries; je viens vers vous avec
mille compliments de la jeune fille au corset jaune et  la couronne de
mongaries,--Daja.--Son coeur s'est ouvert en votre faveur comme le
sourdjoupers s'ouvre aux rayons du soleil!

Recevez le btel qu'elle vous a prpar elle-mme. Elle est assise au
pied de votre palanquin, o elle attend vos ordres.

Le diable m'emporte, Jenny, si je me rappelais la danseuse au corset
jaune! D'ailleurs, j'avais envie de dormir, je voulais repartir le
lendemain de bonne heure pour Madras; et puis enfin ces avances
m'eussent peut-tre convenu la veille, le lendemain,--mais alors elles
ne me convenaient pas. Aussi je remerciai la bidda de son honnte
intervention, et l'engageai  aller offrir le btel d'amour  mon ami
Duclos, dans l'intention de lui mnager une surprise de plus.

_Tembrane meharsa!_ Dieu seul est grand! me rpondit la bidda; ce qui
me parut peu concluant relativement  la surprise que je l'engageais 
faire  Duclos. Elle s'en alla.

Le lendemain, les corelis nous veillrent. Duclos tait prt, et nous
nous disposions  partir, lorsque les daatcheries vinrent prendre cong
de moi.

Je cherchais, par pure curiosit..., la jeune fille au corset jaune...,
elle n'y tait pas... Je la demandai  la bidda, qui l'appela. Elle vint
un moment sur la porte de la chaudrerie, me regarda avec fiert, colre
et mpris, porta ensuite la main sur la poitrine pour me saluer, et
disparut.

Nous partmes. A cent pas de la chaudrerie, je soulevai un des pans de
mon palanquin; et comme je regardais dans la direction du village, je
vis avec tonnement Daja qui paraissait avoir pleur; car elle
s'essuyait les yeux, et deux de ses compagnes semblaient la
consoler...

--Mais tait-elle jolie, cette fille? me demanda Jenny avec impatience.

--Ravissante et faite  peindre! lui rpondis-je.




CHAPITRE III.


Je ne sais pourquoi, pendant toute la route, continuai-je en souriant
du lger nuage qui avait obscurci le front de Jenny, je ne sais pourquoi
le souvenir de Daja me poursuivit. J'avais beau me dire que ce n'tait
aprs tout qu'une fille, une de ces bayadres qui se livrent au premier
venu; j'avais beau me faire tous les raisonnements du monde, boire du
punch, faire courir mes porteurs, mcher du btel, mnager des surprises
 Duclos, ou fumer de l'opium: rien ne pouvait me distraire de la
pense qui m'obsdait.

--Et c'tait une fille? me demanda Jenny.

--Oh! tout ce qu'il y a de plus fille! Enfin, n'y pouvant plus tenir,
le soir de notre arrive  Tunipatnam, au moment o nos porteurs
allaient se coucher..., j'allai trouver Duclos.

L'excellent homme se prparait  monter dans son hamac qu'il avait
amoureusement suspendu dans un coin bien obscur de la nouvelle
chaudrerie o nous venions d'arriver.

L'infortun Duclos ne souponnait pas le moins du monde le but de ma
visite; car me montrant avec complaisance l'installation de son hamac,
qui  vrai dire donnait envie de s'y coucher, tant cela tait bien
arrang, frais et tranquille:

--Avouez, me dit le brave homme, que je vais passer une fameuse nuit
dans ce bon petit coin-l!

--En vrit, Jenny, il me fallut un courage surhumain pour sacrifier
Duclos  Daja, pour renverser d'un souffle ce bonheur si bien apprt:
j'eus ce courage, cet admirable courage.

--Je suis dsol, mon cher Duclos, lui dis-je, mais nous repartons 
l'instant... nous retournons sur nos pas...

--Farceur de commandant!--me dit Duclos en sautant d'un bond dans son
hamac, et faisant avec calme toutes ses dispositions pour sa nuit,
arrangeant son oreiller, poussant son traversin..., tant il tait loin
de penser  l'affreux imprvu qui le menaait...

--Je ne plaisante pas, monsieur Duclos, dis-je trs srieusement, nous
partons... Voici mes porteurs qui viennent me prendre... J'ai fait aussi
prvenir les vtres.

Duclos se croyait sous l'obsession d'un horrible
cauchemar...--Retourner sur ses pas!  cette heure!... retourner!... se
lever!... disait-il  voix entrecoupe en se ttant pour voir s'il
n'tait pas le jouet d'une illusion...

--Oui, il faut partir... et  l'instant..... Voyons, Duclos, du
courage...

--Allons donc! je ne pars pas..., non je ne partirai _fichtre_ pas! dit
tout  coup mon homme se raidissant dans son hamac comme un dsespr,
et me regardant d'un air hagard.

--Monsieur Duclos, lui dis-je, j'ai pu oublier un instant que j'tais
votre suprieur, maintenant je vous l'ordonne.

--Mais monsieur, pourquoi retourner?

--Monsieur, je n'ai de compte  rendre qu' l'amiral, et vous devez
m'obir aveuglment...

M. Duclos, ne rpondit pas un mot, s'habilla, fit dcrocher son hamac,
monta dans son douli et suivit mon palanquin. Duclos tait bleu de
colre.

Mon intention tait, Jenny, de rencontrer les bayadres, la bidda
m'ayant dit qu'elles se rendaient aussi  Madras. Comme il n'y avait pas
d'autre chemin que celui o nous voyagions, j'tais sr de mon fait;
aussi marchmes-nous toute la nuit.

--Et ce malheureux M. Duclos? me demanda Jenny.

En arrivant le matin au village o je croyais rencontrer les danseuses,
je m'arrtai, avant que d'entrer  la chaudrerie.

Je fis appeler M. Duclos, et pour m'en dbarrasser, je lui dis:

--Je veux bien oublier, monsieur, votre scne inconvenante d'hier, et
vous donner une nouvelle marque de ma confiance; vous allez monter sur
le morne qui est situ vers le nord-ouest. Emportez votre graphomtre
et votre niveau,--et relevez un plan exact de toute la partie du pays
qui s'tend entre la direction du nord-ouest au sud-ouest du compas.

--Mais pourquoi n'avoir pas fait cela hier..., et  quoi bon?... C'est
le premier plan depuis Vizagapatnam... me rpondit Duclos tonn au
dernier point.

Je coupai court  son interrogation avec ma rponse habituelle,--que je
ne devais de compte de ma conduite qu' l'amiral;--et l'excellent Duclos
se chargea de ses instruments et descendit dans le nord-ouest, en
faisant des suppositions  perte de vue sur la ncessit qui m'obligeait
de revenir sur mes pas pour lever le plan de Jaffanapatnam.

Alors, faisant diriger mon palanquin vers la chaudrerie, j'arrivai par
une longue alle de cocotiers qui ombrageait un fort bel tang maonn
dans lequel se baignait beaucoup de monde, et entre autres, tout 
l'extrmit, une petite troupe de femmes.

Tout  coup, j'entends un cri perant sortir de ce groupe; je regarde
avec plus d'attention, et je reconnais Daja, ma danseuse au corset
jaune, qui venant de se baigner avec ses compagnes, ne faisait que
sortir de l'eau, car elle avait encore son pagne de bain.

La pauvre fille m'avait reconnu, je lui fis signe d'approcher; elle
s'enveloppa d'une grande couverture de coton blanc et accourut toute
honteuse.

--Daja, je viens pour toi, lui dis-je....., pour te chercher... Veux-tu
venir avec moi?

Elle leva ses grands yeux noirs, et n'osait pas comprendre.

--Veux-tu Daja?

--Avec vous?...

--Oui, Daja, venir avec moi  Madras...

Alors cette pauvre fille, tremblant de tous ses membres et n'ayant pas
sans doute la force de me rpondre, me regarda comme en extasse, joignit
ses deux mains avec force, et me fit signe de la tte qu'elle y
consentait.

--Et vous emmentes cette crature? me demanda Jenny.

Oui, ma chre, dans un douli que je pus me procurer; et je repartis
pour Madras avec ce bon Duclos, qui m'apporta son plan, et crut qu'une
haute combinaison diplomatique se liait et au mystrieux douli dont il
ne souponnait pas le contenu, et au plan qu'il avait lev par un soleil
ardent.

Enfin le bon homme oublia sa marche rtrograde. Seulement un soir en me
montrant son verre qu'il allait porter  ses lvres, il me
dit:--Voyez-vous, quelqu'un maintenant me dirait: Vous vous attendez 
boire un verre d'arack, et  vous coucher aprs, n'est-ce pas, monsieur
Duclos? Eh bien! non, au lieu de cela, vous allez vous en aller mesurer
la pagode de Mehemonpa,  douze milles d'ici. Je rpondrais  ce
quelqu'un-l: Cela ne m'tonnerait pas...

--Et vous auriez raison, dis-je  Duclos, qui pourtant cette fois huma
son verre d'arack, et passa la nuit comme il s'tait propos de le
faire: car depuis que j'avais Daja je ne mnageais plus de surprise 
mon compagnon.

--Ah a? mais le sacrifice? me demanda Jenny; jusqu'ici il me semble que
c'est vous.

--Attends donc, lui dis-je en voulant l'embrasser.

Elle me repoussa..... en me disant: Une fille... ah!...

--C'est- dire, Jenny, une fille, oui, mais qui, par une bizarrerie
singulire, tait reste pure au milieu de cette troupe ambulante. Elle
ne s'y tait engage que depuis environ six mois; jusque-l elle avait
vcu chez sa mre. Mais, dans une de ces guerres sans nombre qui
ravagent le Carnate, sa mre avait t tue, son champ dvast, et pour
vivre elle s'tait en alle avec les daatcheries. Or, quand elle me vit,
son coeur n'avait pas parl; il parla, et elle me le dit tout
navement.

--Et vous avez cru  cela? me dit Jenny...

--Mais que vous tes singulire, Jenny! il faut bien que cela soit vrai,
au moins une fois..., et cette enfant n'avait pas seize ans.




CHAPITRE IV.


En arrivant  Madras, je rendis compte  l'amiral de ma mission; je
rompis quelques relations de socit que j'avais dans la ville blanche,
et mme dans la ville noire, pour donner tout mon temps  Daja.

--Mais c'tait une passion, me dit Jenny d'un air moqueur.

Mieux que cela, c'tait un plaisir, et un plaisir de tous les jours.
J'avais lou une assez grande maison avec un jardin pais et touffu qui
s'tendait sur un tang dont l'eau tait limpide, transparente comme du
cristal: c'est dans ce dlicieux sjour que j'avais tabli Daja.

--Et vous aviez mis cette fille sur un pied honorable, je suppose? me
dit Jenny avec un sourire sarcastique.

Fort honorable, ma chre: et puis la pauvre fille ne connaissait pas
une me dans Madras, ne sortait jamais; ses vtements taient des
espces de grands peignoirs de coton; elle couchait  la mode du pays,
sur une natte de jonc, mangeait un peu de riz cuit dans de l'eau
poivre, et mchait du btel; vivant en vrit de paresse, de bains,
d'amour et de soleil. Oh! si vous saviez, Jenny, quel plaisir c'tait
pour moi, au lever de l'aurore, quand les blanches fleurs du lotus
taient encore fermes et que les bandes de perroquets et de hrons
n'avaient pas encore pris leur vole; et quel plaisir c'tait d'aller
avec Daja au bord de ce paisible tang, et de nous plonger dans cette
onde frache et silencieuse, de voir l'adresse et l'agilit de mon
Indienne qui l'effleurait  peine en nageant; de voir l'eau rouler en
perles sur cette peau brune et veloute!...

Jenny fit un mouvement d'impatience.

Et puis, aprs le bain, j'allais  mon bord, et je revenais le soir.
Alors, couch sur une natte, fumant mon kouka, je regardais Daja
danser..., ou bien elle me chantait les chansons de son pays, un
_khyourou_, un _giet_, en accompagnant sa belle voix sonore du pha,
espce de guitare  trois cordes.

D'autres fois elle me contait des histoires de son enfance, me parlait
de ses dieux, de ses naves croyances, de ses usages bizarres;
conversation pleine d'intrt, qui irritait ma curiosit sans la
satisfaire.

Tantt,  la mode du pays, elle me proposait des nigmes et employait
enfin, la pauvre fille, tous les moyens qu'elle pouvait imaginer pour me
faire passer le temps; et puis, le soir, elle me prparait le riz avec
une jatte de mologonier et d'eau aromatique, et nous partagions
joyeusement ce frugal repas.

--Mais en vrit, me dit Jenny, c'est touchant et digne de Bernardin de
Saint-Pierre... C'est une pastorale; une idylle, qui et inspir
Gessner.

--Ma chre amie, lui rpondis-je, c'est  dix-huit ans qu'on fait des
idylles en action; car alors on aime une femme, non pour soi, mais pour
elle, on vit d'abngation: aussi est-on gnralement tromp ou
malheureux comme les pierres;  vingt-cinq, on commence  vouloir sa
part de bonheur; mais  trente, on devient goste et l'on aime
tout--fait pour soi: au moins, si l'on est tromp, on a joui.

Or, comme Daja m'amusait infiniment, et comme les cercles de Madras
m'assommaient; comme les femmes y ressemblaient  tout et  rien,
n'ayant ni naturel, ni charmes, ni originalit, et ne pouvaient me
parler que de ce que je savais mieux qu'elles; comme il est toujours
malheureusement temps d'en revenir  la civilisation, c'est--dire aux
corsets et  une fade coquetterie, je m'arrangeai parfaitement de mon
existence, et m'en arrangeai pendant trois mois, sans connatre un
moment d'ennui, et sans voir me qui vive.

--Je le conois parfaitement, me dit Jenny; mais heureusement que la
misanthropie a cela de bon, qu'elle dbarrasse des misanthropes.

--Que voulez-vous, ma chre! quand on a beaucoup voyag, on a tant de
souvenirs, tant de points de comparaison, qu'on devient comme Louis XIV,
_difficile  amuser_, ainsi que disait madame de Maintenon.

C'est un malheur..., mais c'est comme cela c'est  prendre ou 
laisser. Revenons  Daja. Un jour, que je lui avais promis de la mener
 deux lieues de Madras, par mer, voir une pagode assez renomme, par
des raisons que vous concevez, ne voulant pas prendre d'embarcation de
ma frgate, j'avais lou une chelingue qui devait me transporter moi,
Daja et une vieille mtisse qu'elle avait prise pour la servir. Nous
arrivmes sur la cte, la chelingue attendait avec son randel ou patron,
et six rameurs.

Nous y entrmes, et j'ordonnai de gagner au large.

A peine  vingt brasses du bord, je m'aperus que la diable de
chelingue tait horriblement charge: car il ne restait pas six pouces
de ses oeuvres mortes hors de l'eau.

--Chien, dis-je au patron en m'avanant sur lui, pourquoi as-tu charg
ainsi cette chelingue, sans m'en prvenir? tu vas retourner  terre ou
je te casse la figure avec cette rame.

--Dieu est grand, me dit cet animal avec son sang-froid--Mais, quoique
Dieu fut grand il tait trop tard, nous nous trouvions au milieu des
brisants. Le premier nous prit la poupe, et nous emplit  moiti. La
damne barque tait si lourde que j'eus beau me mettre au gouvernail, il
me fut impossible de la manoeuvrer. Un second brisant nous emplit
tout--fait.

--Il n'y avait pas une minute  perdre.--Daja, suis-moi, dis-je 
l'Indienne en me prcipitant dans la mer, sans inquitude sur son sort,
car elle nageait comme une dorade.

A peine tais-je  l'eau qu'un autre brisant me passa en grondant sur
la tte; je plongeai pour prendre fond et d'un vigoureux coup de pied,
je revins  la surface de l'eau; au loin je vis les rames de la
chelingue, et prs de moi Daja, qui poussa un cri de joie en se
prcipitant de mon ct, et me disant de m'appuyer sur elle si j'tais
fatigu.... Je remerciai Daja..., lui offrant au contraire mon secours,
et lui conseillant de me suivre pour viter les rcifs  fleur d'eau;
car j'avais sond cette cte, et je la connaissais comme ma chambre.

Nous nagemes ainsi pendant quelques minutes, riant mme de notre
msaventure; car nous avions le rivage  trois cents pas devant nous.

Mais tout  coup je me sens entran  fond par un poids norme; en
plongeant je regarde: c'tait la vieille mtisse qui s'tait accroche 
une de mes jambes, se rattrapant o elle avait pu; car elle tait venue
jusque-l entre deux eaux  moiti morte... C'tait son agonie. Il n'y
avait rien  en esprer; je tchai de m'en dbarrasser. Impossible. Tout
ce que je pus faire, ce fut de m'lever encore une fois au-dessus de
l'eau, et de crier;

--Daja, au secours!...

Cette bonne crature, effraye vint aussitt, et me dit de m'appuyer de
mes deux mains sur ses paules, tandis qu'elle nageait seulement avec
ses pieds. Je le fis car la damne mtisse ne me lchait pas, et j'tais
dans l'impossibilit de faire un mouvement. Daja s'agitait avec
violence, et avanait quelque peu en criant au secours.--Lorsque tout 
coup la s... mtisse me mord au genou en expirant, et ce mouvement nous
fait couler  fond Daja et moi.

--Heureusement que vous tes revenu, me dit Jenny avec
sang-froid.--Heureusement, lui dis-je...

Dj fort affaibli, je perdis connaissance, et un brisant, m'emportant
 ce qu'il parat, me jeta sur un cueil  fleur d'eau, o je me fis
cette blessure  la tte dont vous me demandiez l'origine. Enfin,
toujours est-il qu'environ quinze jours aprs ce fatal vnement, je
revins compltement  moi: j'tais couch  terre  l'hpital.

Auprs de moi tait ce bon et excellent Duclos.--Ah! cordieu! me dit-il
en me voyant ouvrir les yeux, ce n'est pas sans peine.. Comment
tes-vous?... Vous nous avez joliment inquits...

--Je me sens bien faible, lui dis-je en tchant de rappeler nos
souvenirs... Et Daja?

--Qui a, Daja?... un chien.

Je rprimai un mouvement d'impatience.--Savez-vous o est Fritz, mon
valet de chambre, monsieur Duclos?...

--Il est sorti, et va revenir dans une heure.

--Dans une heure... c'est bien long. J'attendrai...

--Je crois bien, que vous attendrez!..... Ah dame! a ne sera plus
comme dans ce diable de voyage o vous me faisiez trotter de , de l,
et o je n'tais sr de dormir ma nuit que le lendemain matin en me
rveillant... Cette fois du plan de Jaffanapatnam..., vous
rappelez-vous?

--Que dit-on de nouveau, monsieur Duclos? lui dis-je, pour carter ces
souvenirs qui m'taient cruels, dans l'tat d'incertitude o je me
trouvais sur le sort de Daja.

--Oh! une bonne histoire, figurez-vous donc; a court tous les salons
de la ville blanche; figurez-vous qu' ce qu'il parat un des officiers
de la division entretenait une fille du pays... Trs
bien.--C'est--dire, je dis trs bien,--ce n'est pas dire qu'il
l'entretenait trs bien, a ne me regarde pas;--c'est une rflexion que
je fais... Trs bien.--Voil donc que a le tenait tant et tant, qu'il
n'allait plus dans les socits, et que les dames de socits se dirent:
il faut ravoir ce charmant garon qui faisait les dlices de nos ftes
et pour le ravoir il faut lui faire farce..... Vous ne savez pas la
farce qu'on lui a faite? Devinez!

--Dites... dites donc...--Et j'tais ple comme la mort, Jenny..., car
je ne sais quel effroyable pressentiment me brisait le coeur.--Duclos
continua...

C'est--dire, la farce, pas  lui..., mais  l'autre...,  la fille...
L'officier, que, sur l'honneur, je ne connaissais pas, tait malade.....
Qu'est-ce qu'on va faire?--On dit  la fille: Serviteur..., de tout mon
coeur... Votre amant est mort, n'y pensez plus et retournez dans votre
pays, la belle aux yeux doux...

--On a fait cela!... Qui a fait cela... Duclos?... m'criai-je en me
jetant  demi hors de mon lit...

--Ma foi! je n'en sais rien, moi je ne vais pas dans le monde, et c'est
du commissaire que je tiens cette histoire... Qui a fait cela?
peut-tre les dames et les messieurs qui voulaient ravoir l'officier qui
tait si charmant garon. Ecoutez donc, dans une fichue ville comme
Madras, il est bien naturel de tenir  sa socit... Mais ce n'est pas
tout.

--Comment, ce n'est pas tout!...--Et je croyais rver, Jenny, en
parlant  Duclos, j'coutais machinalement...

--Mais non... Voil que ma bte de fille, qui croit a, mais voyez
jusqu'o va le fanatisme et la superstition de ces imbciles-l...,
voil-t-il pas que ma bte de fille, qui croit a, n'en fait ni une ni
deux. Sachant bien qu'elle ne peut avoir le corps de son amant qu'elle
croit mort, parce que dans notre religion nous n'avons pas la folie de
nous brler comme eux aprs le _de profundis_ qu'est-ce que fait donc
mon enrage de fille? Elle ramasse toutes les nippes qu'elle avait de
l'officier, en fait un bcher, et v'lan se brle dessus, au chant de
leurs animaux de prtre, qui taient enchants de la chose, vu que la
chose devenait rare.

Voil  peu prs tout ce que j'entendis, Jenny; car un affreux
tremblement me saisit,--une sueur froide m'inonda... Je n'eus que le
temps de crier Daja, et je m'vanouis.

       *       *       *       *       *

Pendant cette longue et cruelle narration, j'avais attentivement regard
Jenny, et rien que de l'tonnement, de la surprise, ne s'tait peint sur
son joli visage.

--Eh bien me dit-elle, tait-ce vritablement cette fille qui s'tait
brle, vous croyant mort?

--C'tait elle, Jenny...

--J'avoue que c'est un genre de sacrifice que je ne comprends pas...
Cette fille tait folle...

--Folle  lier! rpondis-je...

A ce moment la femme de chambre de Jenny vint lui demander si elle
voulait sa toilette.

--Sans doute, lui rpondit-elle.

En effet, quelque sche que ft l'me de Jenny, cette histoire l'avait
un peu remue: son teint s'tait anim, soit de dpit, soit de jalousie;
elle se trouvait bien, et voulait profiter des avantages physiques que
lui donnait son motion... C'tait si naturel!...

--Seriez-vous assez bon pour passer dans mon parloir, me dit Jenny; car
je vais m'habiller, et je vous demanderai votre bras pour aller chez
madame d'Arville?

--A vos ordres, Madame, lui dis-je et j'entrai dans le parloir.

Ces souvenirs de l'Inde m'avaient attrist; car cette poque de ma vie
est une de celles que je tche le plus d'oublier. J'tais triste,
pensif, rveur, quand Jenny reparut, blouissante de beaut, d'lgance
et de grce.

Une ide me vint...

--Comment me trouvez-vous? dit-elle en se mirant  la glace... et
finissant d'agrafer un bracelet.

--Ravissante, Jenny! jamais vous n'avez t plus jolie: ces yeux
brillants..., ces joues roses...

--A qui dois-je tout cela? dit-elle en me donnant sa main  baiser...
N'est-ce pas  vous,  vos vilaines histoires, qui vous meuvent malgr
vous?...

Mais vraiment, ne suis-je pas trop rouge aussi?...

--Pas du tout, cela vous sied  ravir; mais puisque c'est  moi, Jenny,
que vous devez tout cela..., sacrifiez-le moi, Jenny. Vous voil belle,
blouissante, pare.... ne sortez pas. Ces souvenirs m'ont attrist...;
je serais si heureux de passer ma soire seul prs de vous! Jenny.....,
le veux-tu?... Oh! je t'en prie! lui dis-je...

--Allons donc, dit-elle..... en riant..... Quelle folie!  quoi bon?...
Je n'ai jamais t si bien; et vous voulez que je sacrifie cela..., 
quoi?...  des rveries... Si le sacrifice en valait la peine,  la
bonne heure...

--Mais moi qui le demande..., j'en suis juge, Jenny...

--Vous tes un enfant, me dit-elle. Puis sonnant:

--Julie..., ma voiture.

Je ne pus retenir un mouvement d'impatience.

--Hol!..., me dit Jenny de sa douce voix, de l'humeur! prenez garde; on
m'entoure d'hommages, et si j'tais coquette...

--Quant  cela, ma chre, je ne suis plus un enfant, et je suis arriv 
ce point d'insouciance qui fait que je me contente d'une seule
conviction.

--Et laquelle?...

--C'est qu'il est impossible qu'une femme ait deux amants  la fois. Or,
avec de tels principes, on n'est jamais embarrass sur le choix de ses
matresses: aussi j'espre bien en trouver en Angleterre... o je vais.

--Ah! du dpit!... un dpart!... c'est fort gai, dit Jenny
nonchalamment.

--Du dpit! oh! mon Dieu, non; c'est un voyage arrang depuis longtemps;
car voil un sicle que cette petite Louisa me tourmente pour voir le
pays des vrais mylords, comme dit la nave enfant... Si vous doutez du
voyage, on vient justement de me donner une lettre de mon carrossier...
Lisez.

Jenny prit brusquement la lettre et lut:

J'ai l'honneur de prvenir monsieur, que sa dormeuse et son briska
seront prts demain vendredi, ainsi que les caisses  chapeau de femme,
etc.

--Ainsi, Monsieur, vous partiez..., sans me prvenir, sans gards...,
sans mesure...

--Oh! voyez-vous, Jenny, je hais  la mort les scnes de dpart... Et
puis, j'aurais crit  ce cher Octave.

--A merveille, Monsieur!... vous me quittez le premier, vous partez,
vous avez le beau jeu...

--Ecoutez donc, ma chre, on joue, c'est pour cela.

Et lui baisant la main, je sortis...

       *       *       *       *       *

Je fis mon voyage d'Angleterre, et je laissai Louisa  lord Nottington
qui me la demanda.

       *       *       *       *       *




UNE FEMME HEUREUSE.




CHAPITRE PREMIER.

MONSIEUR DE NOIRVILLE.


Ce monsieur occupait le premier tage d'une fort belle maison toute
neuve dans la Chausse-d'Antin.

C'tait une suite de pices meubles avec un luxe crasant; c'tait une
profusion de soieries, de dorures et de glaces, de bronzes d'un modle
fort cher, mais fort commun, de ces gravures magnifiquement encadres,
que tout le monde peut avoir; mais pas un tableau, mais rien d'intime,
mais rien qui pt rvler un got de prdilection, mais pas un
portrait, pas un de ces meubles anciens auxquels se rattachent souvent
tant de souvenirs d'enfance ou de famille; en un mot, tout dans cette
maison tait riche, neuf, opulent, et pourtant cette maison paraissait
vide, triste et dserte.

Dans l'antichambre il y avait des laquais splendidement habills, mais
de livres de mauvais got; dans l'curie il y avait de beaux chevaux,
sous les remises de belles voitures; mais tout cela manquait de cet
ensemble, de cette tenue, de ce je ne sais quoi, de ce rien qui est
tout, car sans lui tant de belles choses sont souvent bien prs d'tre
extrmement ridicules.

Ce jour-l, sur le midi, M. de Noirville, envelopp d'une admirable robe
de chambre, billa, rumina, se dtira, et se mit  une des fentres de
son salon, qui s'ouvrait sur la rue la plus affreusement bruyante de cet
tourdissant quartier.

Or, M. de Noirville ne se logeait jamais que _sur la rue_; car c'tait
un plaisir et une occupation pour lui que de regarder passer les
passants.

Aprs deux heures employes avec autant de fruit, il demanda ses chevaux
et alla se promener au bois. Maintenant, disons quelque chose de M. de
Noirville.

M. de Noirville tait un assez bel homme, mais trop obse, haut en
couleur, et atteignant  peine sa trentime anne.

Avant que de s'appeler de Noirville, il se nommait simplement Corniquet;
mais ses amis, trouvant que ce nom n'avait pas le sens commun et les
humiliait au possible quand ils le prononaient en public, M. Corniquet
l'avait chang pour celui d'une de ses terres, _Noirville_, qu'il
choisit parmi cinq ou six proprits magnifiques que lui avait lgues
son pre, feu M. Grgoire Corniquet, d'abord chaudronnier, puis
dmolisseur, puis usurier, puis enfin riche  millions.

Malgr son immense fortune, M. Corniquet avait t loin de donner une
brillante ducation  son fils; il l'avait envoy interne dans un
collge de Paris, avec un trousseau complet, un couvert d'argent et dix
sous par semaine; puis tranquille sur l'avenir intellectuel de ce fils
chri, il avait continu de prter son argent  cent pour cent
d'intrt.

De sorte que ce fils chri, dj d'une nature fort borne, devint ce qui
s'appelle un _cancre_ en langage d'colier; sale, dguenill, sot et
lourd, bafou par ses camarades, il trana sa paresse et sa bonasserie
sur les bancs de toutes les classes jusqu' l'ge de dix-huit ans; alors
M. Corniquet pre mourut, et M. Corniquet fils se trouva riche de
cinquante mille cus de rente.

Le tuteur du jeune hritier tait un ami de son pre, un homme qui,
s'tant aussi enrichi dans les affaires, voyait une compagnie, sinon
fort bonne, au moins fort nombreuse.

Ce digne tuteur prit chez lui son pupille, le nettoya, le siffla, le
dgrossit un peu, et le lcha au milieu de sa socit, qui l'accueillit
comme elle accueillait tout tre ayant une valeur intrinsque de
cinquante mille cus de rente.

Au bout d'un an, M. Corniquet, se trouvant mancip et matre de sa
fortune, se lia avec des jeunes gens  peu prs aussi riches et aussi
nuls que lui: ce fut alors qu'il changea de nom.

Comme ses amis, il dpensa quelques milliers de louis en plaisirs assez
grossiers; puis, par un instinct conservateur que lui avait lgu son
pre, se voyant en avance d'une anne de revenu, il s'arrta
tout--coup, calcula fort sagement ses recettes et ses dpenses, et,
chose fort rare pour un homme de vingt-cinq ans, il prit le parti
d'conomiser un tiers de son revenu et de vivre fort grandement
d'ailleurs avec le reste.

En effet, il eut des chevaux, une fille de thtre, une maison  lui, un
cuisinier et un quipage de chasse, qui lui valut le titre de louvetier
de son dpartement.

Malgr cet instinct d'ordre qui le dirigeait dans l'administration de la
fortune, M. de Noirville tait un sot accompli, sans l'ombre d'esprit
naturel, n'ayant rien su, rien appris, rien fait, rien pens, n'tant
pas mme dou de cette oisive curiosit qui fait chercher quelque
distraction dans les arts; non, il vivait comme l'hutre sur son banc,
sans passions, sans chagrins, sans ides: ne possdant pas la moindre
dlicatesse de choix ou de got, il prenait l'opulence pour l'lgance
et la richesse pour le plaisir, car il ne connaissait de bonheurs que
ceux qu'on paie avec l'or.

Fort indiffrent d'ailleurs pour le souvenir de son pre qui l'avait
enrichi, il lui en savait  peu prs autant de gr qu'on en a pour un
banquier qui vous a fait faire une bonne affaire.

Aprs cela, quoique d'une espce commune, M. de Noirville n'avait pas de
faons par trop mauvaises; son tailleur l'habillait passablement; ses
amis disaient qu'il tait _trs bon enfant_; sa position de fortune lui
donnait assez d'influence dans le monde qu'il voyait. Enfin, il se
trouvait fort heureux, et il atteignit sa trentime anne en s'amusant
de tout ce qui pouvait amuser un homme d'une stupidit dsesprante.

Pourtant ce bonheur eut un terme, et quoique nous ayons vu M. de
Noirville vtu de sa belle robe de chambre, et occup  regarder les
passants avec un plaisir si profondment senti, une amre et pnible
mlancolie tait sur le point de l'accabler.

En effet, les vnements les plus cruels semblrent s'tre runis pour
le dsoler. Dix de ses meilleurs chiens venaient d'tre dcousus dans
une chasse, une fille d'Opra, qu'il payait fort cher, avait pris la
fuite avec son coiffeur, et il s'tait aperu que son matre-d'htel le
volait.

En se promenant au bois, M. de Noirville rflchit mrement sur la
fatalit qui le poursuivait, et il trouva que le seul moyen de remdier
dsormais  de pareilles msaventures tait de se marier. Une fois
mari, se dit-il, je n'aurai plus besoin de matresse (car M. de
Noirville avait des principes fort arrts); ma femme s'occupera de ma
maison, et mon matre-d'htel ne me volera plus; et puis d'ailleurs il
est probable que je me suis assez amus, car, depuis deux mois, je
m'ennuie  crever. Or, j'aime mieux m'ennuyer avec ma femme que tout
seul. C'est dit, demain j'irai trouver mon notaire; car, pardieu, il
faut que je me marie le plus tt possible.

Et le lendemain son notaire lui disait:--Puisque vous tes assez galant
homme pour ne pas tenir  la fortune, mon cher monsieur, j'ai votre
affaire; une demoiselle d'Elmont, d'une trs grande famille, jolie et
leve dans la perfection. Ce soir mme, j'en parlerai  son oncle, qui
sera aux anges; car, pour elle, c'est un quine  la loterie qu'une telle
union.

Et, selon l'usage, parce qu'un imbcile avait t tromp par une
danseuse, vol par un laquais, et s'ennuyait de sa propre sottise, voil
que l'avenir d'une pauvre jeune fille, qui n'en peut mais, se trouve,
ds ce moment  peu prs enchan au sort de cet homme auquel elle n'a
jamais pens.




CHAPITRE II.

MADEMOISELLE D'ELMONT.


Ccile d'Elmont tait parfaitement ne; son pre, le marquis d'Elmont,
ayant perdu  la rvolution une fortune qu'il avait ralise presque
tout entire en valeurs sur l'tat, ne trouva, dans l'indemnit, qu'une
fraction bien minime de ce qu'il possdait.

Charg  cette poque d'une mission diplomatique fort importante, et
tenant  reprsenter dignement son pays, M. d'Elmont dpensa ainsi une
portion de ce que la Restauration lui avait rendu; les dettes qu'il
avait t forc de contracter pendant l'migration absorbrent le reste,
et lorsqu'il mourut, sa femme et sa fille se trouvrent rduites  une
pension fort mdiocre.

La marquise d'Elmont ne survcut pas longtemps  la perte de son mari,
et Ccile fut confie aux soins d'un de ses oncles, le comte d'Elmont,
excellent homme, colonel en retraite, qui s'tait _ralli_  l'empereur,
avait fait toutes ses campagnes, et rong de blessures et de
rhumatismes, vivait modestement de sa solde; car sa part d'indemnits 
lui avait en partie pass au jeu, ce dont il se repentit amrement,
lorsqu'il se vit charg de pourvoir  l'avenir de sa nice.

Ccile n'tait pas rigoureusement belle; mais elle avait une de ces
physionomies pleines de charme, de grce et de distinction, dont
l'attrait doit vivement frapper les gens d'un got pur, qui cherchent
dans la figure d'une femme autre chose qu'une rgularit froide et
symtrique.

Tout en Ccile rvlait une me noble, grande, et surtout un esprit
d'une excessive dlicatesse: ayant toujours vcu dans le monde le plus
choisi, faonne par son pre et sa mre aux habitudes les plus
recherches, dote d'un tact exquis, don si prcieux et si cruel  la
fois, qui lui faisait prouver des jouissances et des peines inconnues
aux autres organisations, on ne pouvait reprocher  mademoiselle
d'Elmont qu'une sorte de sauvagerie; et cette sauvagerie, on
l'expliquerait peut-tre par la crainte que Ccile prouvait de
rencontrer dans le monde des ides dont le prosasme l'et
douloureusement arrache de la sphre de penses d'lite, au milieu
desquelles elle aimait  s'isoler.

Les pertes dsolantes qu'elle avait faites augmentrent son got pour la
rverie et la solitude; frle et nerveuse, ses impressions devinrent
plus vives, puisqu'on dirait que le chagrin double la facult de sentir;
enfin ce sentiment de rpulsion instinctive que Ccile prouvait pour
tout ce qui tait vulgaire se pronona de plus en plus; car elle n'avait
jamais apprci la fortune que comme moyen de potiser, par un luxe
plein de got, tout le matriel de l'existence.

Ccile vivait pourtant aussi heureuse qu'elle pouvait vivre depuis la
mort de son pre et de sa mre; son esprit tendu, profond et naf,
avait trouv un charme consolant dans la lecture des livres saints et
des chefs-d'oeuvre de toutes les littratures.

Cette nature si distingue s'assimilait ces nobles ides, ce magnifique
langage, ces caractres imposants qui seuls pouvaient rpondre 
l'lvation de sa pense ou  la puret de son me, et elle passait
ainsi son existence en contemplant les visions splendides de ce monde
intellectuel qu'elle voquait.

Aimant aussi les arts avec passion, et surtout la musique, qui pour elle
tait la langue divine qui seule pouvait traduire les tristes et
sublimes rveries que lui inspiraient la religion, le souvenir de sa
mre, ou l'amour thr qu'elle rvait parfois. Aux arts aussi Ccile
demandait des consolations et l'oubli du prsent.

Elle resta donc dans la plus profonde retraite jusqu'au moment o son
oncle lui fit part des propositions de M. de Noirville.

Ce jour-l, ne se doutant de rien, la pauvre Ccile tait retire dans
le parloir qui prcdait sa chambre  coucher.

Ce parloir tait pour mademoiselle d'Elmont l'objet d'un culte
religieux.

Lorsque le marquis d'Elmont avait quitt son ambassade, se voyant
presque sans fortune, il avait d choisir un appartement modeste; or,
par le plus grand hasard, il trouva ce qui lui convenait dans l'ancien
htel d'Elmont, proprit qu'il avait vendue avant la rvolution,
voulant raliser sa fortune pour passer  l'tranger.

Ce fut donc dans le logement de garon qu'il avait occup du vivant de
son pre, que le marquis d'Elmont se retira avec sa femme et sa fille:
c'tait six petites pices situes au troisime tage, et donnant sur le
vaste et magnifique jardin de l'htel bti dans le centre du faubourg
Saint-Germain.

Le reste de l'habitation tait lou  je ne sais quelle compagnie
d'assurance.

Il fallait bien du courage pour braver ainsi tant de souvenirs amers,
et, malgr cela, M. d'Elmont trouvait un charme doux et triste  pouvoir
raconter  sa famille son enfance et sa jeunesse dans les mmes lieux
o elles s'taient coules si heureuses et si insouciantes.

Il aimait encore  lui montrer le jardin o il jouait tout petit enfant,
et le banc de marbre sur lequel sa grand'mre aimait  s'asseoir pour
jouir des derniers rayons du soleil.

Ces vieux arbres, qui avaient vu sous leur ombrage tant de gnrations
de cette ancienne famille, taient pour M. d'Elmont autant de tmoins
muets de son opulence passe. Cette ide le consolait, et il prouvait
ainsi moins de chagrin  voir l'antique berceau de sa famille livr 
des mains trangres.

On conoit avec quel respect Ccile conserva l'appartement qu'elle
habitait dans cet htel; son oncle vint s'y tablir avec elle, et elle
se garda de changer rien  ses dispositions.

Ce parloir, qu'elle aimait tant, tait la pice o sa mre se tenait
d'habitude; une harpe, un piano, un chevalet et une bibliothque de
_Boulle_, en faisaient les principaux ornements.

Les murailles taient caches par de vieux et nobles portraits de
famille, par ceux de sa mre et de son pre, puis, sur des tagres, on
voyait une foule d'objets rares et prcieux que M. d'Elmont avait
rapports de ses voyages, ou que des amis bien chers lui avaient donns
comme des souvenirs;  et l on admirait encore quelques tableaux de
l'cole italienne ou hollandaise, un beau morceau de sculpture, ou une
magnifique esquisse offerte par un de ces grands artistes de tous les
pays, que le pre de Ccile admettait avec tant de bonheur dans son
intimit.

Enfin des jardinires remplies de fleurs garnissaient les fentres
ombrages par la cime des hauts tilleuls du jardin et quelques camlias,
ou quelque autre arbuste de prdilection, soigneusement plac dans un
beau vase de vieux Svres bleu, aux armes de sa famille, ornait la table
de travail de Ccile, car tout, dans cette retraite lgante et modeste,
rappelait un ami, une impression ou un souvenir.

Mais ce qui surtout tait d'un prix inestimable pour Ccile, c'tait un
antique ncessaire  crire qui avait servi  sa mre pendant
l'migration, et qu'elle ne regardait jamais sans sentir ses yeux se
mouiller de larmes.

Ce jour-l, nous l'avons dit, mademoiselle d'Elmont tait loin de penser
 la demande qui la menaait.

Assise dans le fauteuil de sa mre, elle lisait..., son beau front
appuy sur sa main blanche et effile, que les longues boucles de ses
cheveux bruns voilaient sans la cacher; elle tait vtue d'une robe
blanche, et chausse avec la plus minutieuse lgance d'un petit soulier
de satin noir, quoiqu'il ft encore de trs bonne heure.

Une vieille femme de chambre anglaise, que la marquise d'Elmont avait
conserve depuis l'migration, heurta  la porte du parloir, entra et
demanda  Ccile si M. le marquis (le colonel avait pris le titre de son
frre) pouvait se prsenter chez Mademoiselle.

Ccile rpondit que oui.

La demande et la rponse furent faites en anglais; car mademoiselle
d'Elmont parlait  merveille l'anglais, l'italien et l'allemand.

--Que peut donc me vouloir mon oncle, de si bonne heure? demanda
Ccile.

Et je ne sais quel cruel pressentiment vint l'affliger.

Avant que de parler  sa nice des intentions que lui avait manifestes
le notaire de M. de Noirville, l'excellent colonel avait pris les
renseignements les plus minutieux sur ce prtendu, et, il faut le dire,
partout ils furent des plus satisfaisants.

En effet, sauf son origine, M. de Noirville tait un homme fort
honorable, qui, par une conomie bien entendue, avait presque doubl sa
fortune. D'un caractre facile, gnreux sans prodigalit, ayant
toujours mis la plus grande convenance dans les liaisons qu'il avait
eues, obligeant, d'une figure assez avenante, homme de manires sinon
distingues, au moins dcentes, monsieur de Noirville pouvait passer,
aux yeux des gens les plus scrupuleux, pour ce qu'on appelle _un
excellent parti_.

J'oubliais de dire qu'il tait  peu prs certain d'tre nomm dput
dans un dpartement o il possdait d'immenses proprits.

Des avantages aussi positifs avaient frapp le marquis d'Elmont, qui,
avouons-le, tant d'une nature assez peu clairvoyante, ne comprenait pas
le moins du monde le caractre de Ccile, et qui, voyant un homme jeune,
immensment riche, d'une figure agrable, demander la main de sa nice,
prouvait le plus vif dsir de voir cette union se conclure.

Or, le matin que vous savez, il entra chez mademoiselle d'Elmont, et lui
dit brusquement:

--Ma chre enfant, voil ce qui arrive: un M. de Noirville, normment
riche, jeune, beau et bon garon, qui sera bientt dput, vous demande
en mariage. J'ai pris les renseignements, ils sont parfaits; seulement
son origine est assez commune, son pre tait un parvenu; mais, au temps
o nous vivons, on fait peu de cas des noms. Et puis d'ailleurs, ce
garon-l a l'espoir d'tre dput; une fois dput, comme il est grand
propritaire, il peut bien devenir pair de France; quoique la pairie
soit une btise maintenant, c'est un titre qui est toujours un peu plus
dcent que celui de dput... Quelles sont vos intentions, mon
enfant?...

Cette proposition si inattendue et si trange stupfia Ccile, qui, 
vrai dire, tait bien loin de songer  se marier. S'isolant le plus
possible de la ralit, elle s'tait fait dans sa retraite un monde de
penses, o elle vivait tout entire; aussi rpondit-elle d'abord  son
oncle qu'elle ne voulait pas se marier.

--C'est fort bien, mon enfant, dit le colonel; c'est fort bien quant 
prsent; mais que demain je meure,  qui vous confier? Voulez-vous que
j'emporte avec moi la douloureuse incertitude de ne pas tre fix sur
votre avenir que je voudrais voir si prospre et si beau? N'avez-vous
pas promis  votre mre de vous fier  moi pour assurer votre sort?...

A ces raisons, Ccile objecta qu'il fallait au moins qu'elle vt M. de
Noirville.

Le surlendemain, il fut prsent chez le marquis.

Au premier abord, M. de Noirville dplut souverainement  Ccile; et
aprs une conversation de cinq minutes, elle eut mesur l'immense
intervalle qui les sparait; aussi, lorsque la premire visite fut
termine, elle dclara positivement  son oncle qu'elle aimerait mieux
mourir que d'pouser jamais M. de Noirville.

Ce dernier continua nonobstant  se prsenter chez le marquis, et Ccile
persista plus que jamais dans ses refus.

En voyant la conduite de sa nice, le colonel commena par se mettre en
colre, puis il finit par se chagriner beaucoup, et sa sant s'altra
visiblement.

Aux yeux de cet excellent homme, Ccile passait pour folle et
extravagante, et il s'affligeait profondment de la voir, de gat de
coeur, manquer un aussi beau parti, et perdre ainsi son avenir.

--Mais enfin, qu'a-t-il pour vous dplaire? Trouvez-lui un dfaut, un
vice, et je me rends,--disait le colonel dsespr.--Est-ce son origine?

--Toutes les origines sont respectables quand elles sont honntes,
disait Ccile.

--Mais alors, qu'avez-vous  lui reprocher?

--Rien; M. de Noirville est rigoureusement convenable.

--Et vous le refusez pourtant? et pourquoi?...

Ccile tait dans une position cruelle. Son pre et sa mre ne lui
eussent jamais fait cette question, ou plutt n'eussent jamais song 
M. de Noirville pour leur fille, et-il t cent fois plus millionnaire
qu'il ne l'tait.

Comment expliquer au colonel quel tait le sentiment de rpulsion qui
l'loignait de ce prtendu, cela tait au-del du pouvoir de Ccile et
de l'intelligence de son oncle.

Mademoiselle d'Elmont se ft rsigne  passer pour folle et fantasque,
si elle n'avait pas vu la sant de son oncle s'altrer par la peine
qu'il prouvait. Aussi n'et-elle pas le courage de rsister  cette
douleur si profonde: elle se sacrifia.

Ce fut le mot qu'elle employa, et qui fit beaucoup rire le bon colonel,
qui s'criait en se frottant les mains:--Se sacrifier  deux cent mille
livres de rente et  un brave garon qu'elle mnera comme elle
voudra!.... Peste! on n'en fait pas tous les jours des sacrifices comme
ceux-l...




CHAPITRE III.

MARIAGE.


M. de Noirville tait encore en robe de chambre, occup de regarder les
passants, lorsque son notaire vint lui annoncer qu'il tait agr.

--C'est fini, elle consent, lui dit l'homme de loi.

--Tant mieux, rpondit son client, car je m'tais dit: Si au bout d'un
mois, jour pour jour aprs ma prsentation, elle me refuse, je
chercherai ailleurs. Au reste je suis fort content, car _mamzelle_
d'Elmont n'est pas une beaut, mais elle a une petite figure chiffonne
qui me revient assez; et puis, elle parat avoir une trs jolie
ducation, et tre assez _bonne enfant_: seulement je ne lui crois pas
beaucoup d'esprit, car elle est taciturne en diable; mais j'aime mieux
cela qu'une femme qui _jabotte_ comme une _pie borgne_. Il y aurait bien
encore quelque chose  redire, car elle a l'air bien maigre?

--Ma foi, je ne trouve pas, moi, dit le notaire, qui pensait au contrat.

--Mais bah! reprit son client,--sa premire couche l'engraissera, comme
on dit.

Ah ! je ne vous parle pas de sa naissance, ajouta-t-il, car a ne
prouve rien. La preuve est que moi, qui suis fils d'un chaudronnier,
j'pouse la fille d'un marquis.

       *       *       *       *       *

Les noces se firent et furent splendides, mais d'une splendeur
horriblement bourgeoise.

La corbeille et les diamants valaient bien cent mille cus.

Aussi pendant huit jours tout Paris parla de la corbeille, et par
consquent du bonheur de mademoiselle d'Elmont, qui avait pourtant les
yeux bien rouges en allant  l'autel.

Entre autres choses, elle pensait avec dsespoir qu'il lui faudrait
quitter son petit appartement du faubourg Saint-Germain, o se
rattachaient tant de souvenirs, pour aller habiter le riche htel que M.
de Noirville avait dj achet dans la rue de Londres.

Car une des habitudes de cette race d'hommes est de changer de demeure
avec une effroyable facilit. En effet, que leur importe, qu'ont-ils
dans la pense qui puisse les lier au pass, au prsent ou  l'avenir?

En revenant de l'glise, M. de Noirville fit voir  sa femme tout son
gros luxe, qu'elle admira mdiocrement. Dans _son boudoir_, comme il
disait, elle trouva un ncessaire  crire tout en or et surcharg de
pierreries.

M. de Noirville, en lui montrant le meuble d'un air tonnamment
satisfait, dit  Ccile:

--J'espre que cela vaut un peu mieux que cette antiquaille qui tait
chez toi.

--Je ne vous comprends pas, Monsieur, dit Ccile, affreusement blesse
de ce tutoiement si subit.

--Parbleu! c'est bien clair, je _te_ dis que j'ai remplac cette vieille
machine  crire que _tu_ avais envoye ici.

--Mon Dieu! qu'avez-vous fait de cet ancien ncessaire qui
m'appartenait, Monsieur? s'cria Ccile, agite par une crainte
indfinissable.

--Ma foi, je n'en sais rien, moi; c'est mon valet de chambre qui
profite de tous ces vieux rogatons.

--Ah! Monsieur c'tait l'critoire de ma mre dit Ccile en pleurant.

--Console-_toi_, _tu_ n'as pas tout vu, lui dit son mari, et, souriant,
il ouvrit le ncessaire.

--Il y a l 20,000 fr., ce sont _tes_ pingles, _tu_ vois que je fais
bien les choses, chre amie.

--Au nom du ciel! Monsieur, dit Ccile sans lui rpondre, retrouvez-moi
 tout prix le ncessaire de ma mre.

M. de Noirville prit ce dsir pour un caprice de jeune fille, fit tout
au monde pour avoir ce meuble; mais ce fut en vain, son laquais l'avait
dj vendu  un brocanteur qu'on ne rencontra plus.

Si l'imparfaite analyse de ces deux caractres a pu en donner quelque
ide, on comprendra s'il est au monde une position plus horrible que le
fut celle de mademoiselle d'Elmont lorsqu'elle se vit seule avec son
mari, dans son immense htel.

Et pourtant, aux yeux du monde _raisonnable_, que lui manquait-il pour
tre heureuse?




CHAPITRE IV.

Noirville, le 13 avril 18...

LETTRE DE M. DE NOIRVILLE A M. DUMONT, AVOCAT.


Je te remercie bien, mon cher Dumont, des avis que tu me donnes sur
l'expropriation que je mdite; car, si on laissait faire ces canailles
de fermiers, les fermes seraient les tombeaux de notre argent; sans tre
avare, je tiens  ce que j'ai; car si je n'en avais plus, personne ne
m'en donnerait. Je te remercie bien aussi du modle de four pour la
ptisserie; mon cuisinier en est enchant, et par consquent moi aussi;
j'ai encore  te remercier de la consultation que tu m'as envoye pour
ma femme; depuis six mois que je me suis lanc dans le _conjungo_, comme
on dit, c'est la septime ou huitime fois que j'ai recours aux
mdecins, et ce ne sera probablement pas la dernire; la sant de ma
femme ne s'amliore pas du tout, au contraire, et personne ne conoit
rien  son tat; il faut qu'elle ait une maladie de famille, quelque
chose comme d'tre poitrinaire, car elle maigrit  vue d'oeil, ce qui
n'est pas trs agrable pour moi; car elle n'tait pas dj trop grasse:
aussi je fais tout ce que je peux pour qu'elle mange de la viande et de
la ptisserie, a lui donnerait du corps; mais il n'y a pas moyen; moi,
j'en mange toujours, et cela me profite si bien que j'engraisse pour
deux, et que si j'ai quelque chose, c'est trop de sant. Ma femme a
perdu ce vieil oncle qu'elle avait; entre nous, je n'en suis pas fch,
car il tait sans cesse  me relancer pour savoir pourquoi sa nice
tait triste comme un bonnet de nuit: est-ce que j'en savais quelque
chose, moi? Et au fait, que lui manque-t-il pour tre heureuse?
Voitures, htel  Paris, diamants, loge aux Bouffons et  l'Opra, belle
terre, bonne table et bon feu, elle a tout, aussi je suis tranquille
comme Baptiste. Ma conscience est satisfaite, puisque je fais tout pour
son bonheur, et elle le mrite, mon cher Dumont, car elle mne trs bien
ma maison: je n'ai plus ces peurs que j'avais avant mon mariage, d'tre
vol par mon matre d'htel; c'est elle qui se mle de tout a, je ne
m'en occupe plus; je dors sur les deux oreilles, comme dit le proverbe;
je deviens gourmand comme un dindon et gros comme un tonneau; c'est moi
qui ai un ventre maintenant! mais a m'est gal, car je n'ai, tu le sais
bien, jamais tenu  tre un cladon, et encore bien moins depuis que je
suis mari.

Et, en vrit, je ne suis pas fch de l'tre...--Ah! tiens, de
l'tre!... c'est comme dans une pice des Varits. Non, _d'tre mari_!
entends-tu, farceur de Dumont; pas d'quivoque. Car c'est un ange que ma
femme; seulement, tout ce que je craignais, c'est qu'tant noble, elle
ft fire. Eh bien! pas du tout, au contraire, car je n'ai jamais pu
l'habituer  me tutoyer, tandis que moi, je l'ai tutoye tout de suite,
ds le premier jour de mes noces.

Nous voyions peu de monde dans les commencements de notre mariage. Elle
avait quelques-unes des connaissances de sa famille qui venaient la
voir, petit  petit tout a s'est loign, et je n'ai plus vu chez moi
ou ailleurs que ma socit  moi; mais ma femme n'y va presque jamais:
entre nous, je conois son loignement; car dans ma socit, elle a paru
gauche, pas trs jolie et un peu bte. Entre nous, Dumont, un mari peut
bien juger sa femme. Eh bien! moi, je ne la crois pas _trs forte_,
comme on dit; aprs a, il n'est pas donn  tout le monde d'avoir de
l'esprit; n'est-ce pas, Dumont?

Ce qui la rend si triste parfois, ma femme, c'est peut-tre aussi
qu'elle a t jalouse de l'effet de cette belle mademoiselle Germon, la
fille du fournisseur, qui fut marie en mme temps que nous deux ma
femme, une crature superbe, qui avait des couleurs magnifiques, une
poitrine admirable, enfin une prestance de reine, et de l'esprit! Ah!
que d'esprit! Un vrai boute-en-train, une rieuse, qui,  la campagne,
tait toujours pour qu'on fit des niches dans les chambres, et qui par
farce veut faire ses enfants protestants, pour taquiner le cur de sa
campagne.

Tu conois bien qu'auprs d'une femme aussi amusante, la mienne devait
tre joliment enfonce, avec sa figure ple, sa taille  croire qu'on
allait la casser en soufflant dessus, et son air triste et presque
bgueule. Aprs a, ce que je crois, vois-tu, Dumont, c'est qu'elle est
triste parce que c'est son caractre d'tre triste; on nat comme a, et
on n'en est pas plus malheureuse; c'est dans le sang, comme on dit.
Aussi je ne m'en inquite gure. Qu'est ce qu'il lui manque  ma femme?
N'est-ce pas, Dumont?

Quant  tre bgueule, c'est la mauvaise ducation qui donne ce
dfaut-l. Et  propos de a, tu sais bien, Bercourt, cet agent de
change qui est si spirituel, qui est ventriloque, imite le basson  s'y
mprendre, et lit si drlement les charges de Monnier; Bercourt, qui
vivait maritalement avec la petite Augusta. Eh bien! ma femme l'a relev
si durement une fois qu'il disait, sur les prtres et les religieuses,
des choses pourtant pas trop fortes pour une femme marie, que ce pauvre
Bercourt n'a plus os revenir chez nous.

Voil comme c'est arriv: pendant que Bercourt continuait de dire ses
btises, qui me faisaient rire comme un bossu, voil que ma femme a
sonn, et de son air de princesse, que je ne lui ai vu prendre du reste
que cette fois, elle a dit au domestique, en lui montrant ce pauvre
Bercourt d'un geste trs insolent: _Monsieur demande si ses gens sont
l_. Tu conois bien qu'il s'en est all tout de suite et tout penaud:
ce qui m'a vex, car il tait bien amusant. Enfin, mon cher Dumont, je
suis ici  Noirville depuis le mois d'avril; car ma femme a voulu
quitter Paris avant l'hiver termin. Je chasse, je mange et je dors,
voil ma vie qui n'est pas trop mauvaise, comme tu vois; et surtout je
ne m'occupe pas de ma maison; comme ma femme ne parle pas beaucoup, j'ai
imagin un moyen pour passer nos soires plus agrablement; j'ai fait
monter un tour dans mon salon, et je tourne pendant que ma femme lit son
anglais, ou rvasse  je ne sais quoi; j'aurais bien aim qu'elle me
_fasse_ de la musique pour m'endormir, mais elle n'a pas voulu, sous le
prtexte qu'elle ne peut faire de la musique que toute seule, ce qui m'a
fait souponner qu'elle joue trs mal de la harpe, ce que je saurais si
j'tais musicien; mais je n'ai jamais pu apprendre une note; car c'est
une fire btise que la musique, n'est-ce pas, Dumont?

Enfin le soir,  dix heures sonnant nous nous couchons. Et  propos de
a, est-ce que ma femme ne s'tait pas imagin d'avoir son appartement
spar; mais pas de a, Lisette, et comme quand je veux une chose, je
suis ttu comme un mulet, nous vivons  la bourgeoise, comme on dit. A
propos de cela, tu sais que tu es de droit le parrain de mon premier (si
j'ai un premier)!

En voil bien long pour ne te dire que des balivernes, mon cher Dumont;
viens donc  Noirville aux vacances; tu nous apporteras ta _Gazette des
Tribunaux_, que tu lis d'une manire si farce, en imitant la voix des
juges et des accuss; mais, ce qu'il y aura d'ennuyant, c'est qu'il
faudra gazer,  cause de ma bigote de femme; car, j'oubliais encore a,
elle est bigote; mais je lui passe a, on dit que c'est d'un bon effet
pour les domestiques.

Adieu, mon cher Dumont; je t'envoie ci-joint une autorisation pour
retirer des fonds de chez ***, tu les emploieras  acheter de la rente
de Naples, si elle continue  tre en baisse.

    Adolphe DE NOIRVILLE.

FIN DU DEUXIME VOLUME.






End of the Project Gutenberg EBook of La coucaratcha (II/III), by Eugne Sue

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA COUCARATCHA (II/III) ***

***** This file should be named 39024-8.txt or 39024-8.zip *****
This and all associated files of various formats will be found in:
        http://www.gutenberg.org/3/9/0/2/39024/

Produced by Chuck Greif and the Online Distributed
Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was
produced from images available at The Internet Archive)


Updated editions will replace the previous one--the old editions
will be renamed.

Creating the works from public domain print editions means that no
one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
(and you!) can copy and distribute it in the United States without
permission and without paying copyright royalties.  Special rules,
set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark.  Project
Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
charge for the eBooks, unless you receive specific permission.  If you
do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
rules is very easy.  You may use this eBook for nearly any purpose
such as creation of derivative works, reports, performances and
research.  They may be modified and printed and given away--you may do
practically ANYTHING with public domain eBooks.  Redistribution is
subject to the trademark license, especially commercial
redistribution.



*** START: FULL LICENSE ***

THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK

To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
distribution of electronic works, by using or distributing this work
(or any other work associated in any way with the phrase "Project
Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
Gutenberg-tm License (available with this file or online at
http://gutenberg.org/license).


Section 1.  General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
electronic works

1.A.  By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
and accept all the terms of this license and intellectual property
(trademark/copyright) agreement.  If you do not agree to abide by all
the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.

1.B.  "Project Gutenberg" is a registered trademark.  It may only be
used on or associated in any way with an electronic work by people who
agree to be bound by the terms of this agreement.  There are a few
things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
even without complying with the full terms of this agreement.  See
paragraph 1.C below.  There are a lot of things you can do with Project
Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
works.  See paragraph 1.E below.

1.C.  The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
Gutenberg-tm electronic works.  Nearly all the individual works in the
collection are in the public domain in the United States.  If an
individual work is in the public domain in the United States and you are
located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
are removed.  Of course, we hope that you will support the Project
Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
the work.  You can easily comply with the terms of this agreement by
keeping this work in the same format with its attached full Project
Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.

1.D.  The copyright laws of the place where you are located also govern
what you can do with this work.  Copyright laws in most countries are in
a constant state of change.  If you are outside the United States, check
the laws of your country in addition to the terms of this agreement
before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
creating derivative works based on this work or any other Project
Gutenberg-tm work.  The Foundation makes no representations concerning
the copyright status of any work in any country outside the United
States.

1.E.  Unless you have removed all references to Project Gutenberg:

1.E.1.  The following sentence, with active links to, or other immediate
access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
copied or distributed:

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org

1.E.2.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
and distributed to anyone in the United States without paying any fees
or charges.  If you are redistributing or providing access to a work
with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
1.E.9.

1.E.3.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
with the permission of the copyright holder, your use and distribution
must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
terms imposed by the copyright holder.  Additional terms will be linked
to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
permission of the copyright holder found at the beginning of this work.

1.E.4.  Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
License terms from this work, or any files containing a part of this
work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.

1.E.5.  Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
electronic work, or any part of this electronic work, without
prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
active links or immediate access to the full terms of the Project
Gutenberg-tm License.

1.E.6.  You may convert to and distribute this work in any binary,
compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
word processing or hypertext form.  However, if you provide access to or
distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
form.  Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
License as specified in paragraph 1.E.1.

1.E.7.  Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.

1.E.8.  You may charge a reasonable fee for copies of or providing
access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
that

- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
     the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
     you already use to calculate your applicable taxes.  The fee is
     owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
     has agreed to donate royalties under this paragraph to the
     Project Gutenberg Literary Archive Foundation.  Royalty payments
     must be paid within 60 days following each date on which you
     prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
     returns.  Royalty payments should be clearly marked as such and
     sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
     address specified in Section 4, "Information about donations to
     the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."

- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
     you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
     does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
     License.  You must require such a user to return or
     destroy all copies of the works possessed in a physical medium
     and discontinue all use of and all access to other copies of
     Project Gutenberg-tm works.

- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
     money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
     electronic work is discovered and reported to you within 90 days
     of receipt of the work.

- You comply with all other terms of this agreement for free
     distribution of Project Gutenberg-tm works.

1.E.9.  If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
your equipment.

1.F.2.  LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
liability to you for damages, costs and expenses, including legal
fees.  YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH F3.  YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

1.F.3.  LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
written explanation to the person you received the work from.  If you
received the work on a physical medium, you must return the medium with
your written explanation.  The person or entity that provided you with
the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
refund.  If you received the work electronically, the person or entity
providing it to you may choose to give you a second opportunity to
receive the work electronically in lieu of a refund.  If the second copy
is also defective, you may demand a refund in writing without further
opportunities to fix the problem.

1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
the applicable state law.  The invalidity or unenforceability of any
provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
