The Project Gutenberg EBook of La Guerre du Paraguay, by lise Reclus

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org


Title: La Guerre du Paraguay

Author: lise Reclus

Release Date: March 17, 2012 [EBook #39173]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA GUERRE DU PARAGUAY ***




Produced by Adrian Mastronardi, Wilelmina Mailliere and
the Online Distributed Proofreading Team at
http://www.pgdp.net (This book was produced from scanned
images of public domain material from the Google Print
project.)







LA

GUERRE DU PARAGUAY


Il y a plus d'une anne, nous parlions ici mme de l'interminable guerre
qu'a dchane le hautain _ultimatum_ du Brsil signifi au gouvernement
de Montevideo le 18 mai 1864[1]. Depuis la terrible bataille de Tuyuti,
la plus meurtrire de toutes celles qui ont ensanglant le sol de
l'Amrique mridionale, la situation des belligrans ne s'est point
modifie, et le grand empire brsilien reste toujours impuissant contre
ce petit pays du Paraguay, dont la population gale  peine celle de
deux dpartemens franais. En dpit des bulletins de victoire que ne
manque jamais de transmettre le tlgraphe  l'arrive des paquebots
transocaniques, les impriaux et les Argentins, leurs allis, n'ont
encore pour toute conqute que les terrains marcageux o ils ont tabli
leur camp, tandis que les soldats de Lopez n'ont point abandonn
l'norme territoire arrach  la province de Matto-Grosso. En vain le
Brsil s'acharne contre la petite rpublique; il a dj perdu plus de
40,000 hommes et se voit oblig d'armer ses esclaves; il a dpens plus
de 600 millions de francs, et doit maintenant avoir recours au fatal
expdient du papier-monnaie; aprs quarante annes d'une apparente
prosprit, le jeune empire qui se donnait  lui-mme le nom de gant
de l'Amrique du Sud entre dans une priode de crise redoutable et
menaante mme pour la dure de ses institutions politiques et
sociales. Son existence comme unit nationale est en danger, et il ne
serait pas impossible qu'aprs la guerre actuelle le rtablissement de
l'quilibre dans les tats du continent s'oprt au dtriment de
l'empire esclavagiste. Il importe donc d'tudier avec soin et d'exposer
clairement les principaux vnemens d'une guerre dont les consquences
peuvent avoir une telle gravit.

[1] Voyez la _Revue_ du 15 octobre 1866.--Voyez aussi, dans la livraison
du 15 septembre 1866, _la Guerre du Paraguay et les institutions des
tats de la Plata_, par M. Duchesne de Bellecourt.


I.

Aprs que l'arme de terre, arrte dans les marais de Tuyuti, eut
vainement essay de s'ouvrir de vive force un chemin vers l'Assomption,
c'tait au tour de l'escadre de faire la mme tentative. Les trois chefs
des allis, Mitre, Flors et Polydoro, tinrent conseil avec l'amiral
Tamandar, et dcidrent que la flotte aurait  forcer le passage du
Paraguay et  bombarder les redoutes de l'ennemi, tandis que les troupes
de dbarquement monteraient  l'assaut. D'aprs les reconnaissances
prliminaires, on croyait que les batteries de Curupaity, situes en
aval d'Humayta sur la berge concave d'une anse de la rive gauche,
taient de ce ct les premiers travaux de dfense; mais quelques
navires brsiliens qui remontaient sans crainte le courant dans la
direction de Curupaity furent brusquement salus  coups de canon par
une nouvelle batterie qu'un rideau d'arbres leur avait cache
jusqu'alors. C'tait la batterie de Curuzu, premier obstacle qui devait
tre dpass avant qu'on essayt d'aborder les ouvrages plus formidables
de Curupaity. Le 1er septembre 1866, tous les prparatifs de l'attaque
taient termins, et le lendemain une force de 8,300 hommes dbarquait
en aval de Curuzu, protge par le feu que les onze navires de l'escadre
faisaient converger sur les dfenseurs de la redoute. Ceux-ci, au nombre
d'environ 2,000, et disposant d'une douzaine de pices de divers
calibres, avaient  la fois  rpondre au bombardement de la flotte, 
rsister aux assauts combins des colonnes d'infanterie,  garder leurs
flancs contre les surprises des cavaliers ennemis; cependant ils purent
tenir jusque dans la journe du 3, et, quand ils abandonnrent le
fortin, ils sauvrent encore trois canons. Les allis restaient matres
de la position; mais ce triomphe avait t chrement achet: un millier
des assaillans taient tus ou blesss, un navire cuirass, le
_Rio-de-Janeiro_, avait sombr dans le fleuve, et deux autres vaisseaux
avaient t mis hors de service.

La prise de la redoute de Curuzu fut considre  Buenos-Ayres et 
Rio-de-Janeiro comme un grand triomphe, d'autant plus que peu de jours
aprs le marchal Lopez faisait une dmarche inattendue en faveur de la
rconciliation. Le 4 septembre, un parlementaire portant le drapeau
blanc sortit des lignes de Curupaity pour inviter le gnral Mitre  une
entrevue personnelle avec le prsident du Paraguay. Quel tait le motif
rel d'une pareille demande, venant d'un homme qui jusqu'alors s'tait
dfendu avec un tel acharnement? On crut d'abord que, se sentant perdu,
il voulait se mnager une capitulation honorable, et, malgr les
conseils du marchal brsilien Polydoro, le prsident Mitre, commandant
en chef des allis, consentit  l'entrevue. Elle eut lieu le lendemain,
 moiti chemin des deux quartiers-gnraux de Tuyuti et de Paso-Pucu,
dans les bosquets de palmiers de Yataiti-Cora. Les deux prsidens,
suivis de loin par leurs tats-majors, s'avancrent au-devant l'un de
l'autre avec beaucoup de gravit, des deux parts la courtoisie du
langage et des manires fut parfaite, et le gnral Mitre crut devoir
s'en fliciter dans sa dpche officielle adresse au vice-prsident de
la rpublique argentine; mais le seul rsultat des paroles changes
avec tant de pompe et de bonne grce fut que les armes continueraient 
s'entr'gorger. D'aprs les divers renseignemens obtenus depuis sur la
conversation des deux gnraux en chef, il parat que Lopez s'attacha
surtout  dmontrer combien est funeste et dplorable pour la rpublique
de Buenos-Ayres cette alliance conclue avec l'empire esclavagiste du
Brsil contre une rpublique soeur ayant la mme origine, la mme
histoire, les mmes intrts. Il parla du scandale auquel cette alliance
avait  si bon droit donn lieu dans tout le Nouveau-Monde, et rappela
la protestation solennelle que le Prou venait de lancer au nom de la
plupart des rpubliques hispano-amricaines. D'ailleurs il se dclarait
prt  faire aux Argentins toutes les concessions compatibles avec
l'honneur du Paraguay, pourvu que l'alliance avec le Brsil ft rompue.
A ce prix, il se chargeait d'tre le champion de toute l'Amrique
espagnole et de triompher  lui seul de l'ennemi hrditaire. Sans doute
le gnral Mitre dut comprendre cette vrit si facile  saisir, qu'en
s'alliant pour une guerre de conqute avec l'empire brsilien il avait
trahi les intrts de toutes les rpubliques amricaines; mais il resta
sur la dfensive en allguant les termes du trait de la triple
alliance, et dclara que la paix ne serait point conclue tant que le
Paraguay n'aurait pas t vaincu et son prsident exil.

L'espoir que l'on avait conu de voir enfin se terminer la lutte tait
donc mis  nant, et les hostilits recommencrent. Se croyant d'autant
plus forts qu'ils venaient de repousser une proposition de paix, les
allis rsolurent de frapper un grand coup; mais l'opration qu'ils
allaient entreprendre devait prcisment se terminer pour eux par le
plus dsastreux des revers et leur dmontrer combien ils s'taient dus
en se figurant que leurs adversaires taient rduits  la dernire
extrmit. Le 22 septembre  sept heures et demie du matin, la flotte
cuirasse de l'amiral Tamandar remonta le fleuve, fora l'estacade qui
barrait le chenal  une faible distance en aval de Curupaity, et,
choisissant prs de la rive droite une position peu dangereuse, commena
le bombardement des batteries de Lopez, que commandait le gnral Diaz,
nagure encore simple soldat aux pieds nus. Les Paraguayens rpondirent
 peine, et l'on put croire qu'ils avaient beaucoup souffert. A midi, le
gnral Mitre, s'imaginant sans doute que les canons de l'ennemi taient
dj dmonts, donna l'ordre de l'attaque sur le front mridional des
dfenses de Curupaity. Quatre colonnes d'assaut se dirigrent  la fois
de Curuzu vers les retranchemens de l'ennemi. A gauche, appuyes par le
feu de l'escadre, marchaient paralllement au fleuve les deux colonnes
brsiliennes du baron de Porto-Alegre, fortes d'environ 8,000 hommes. A
droite, les deux colonnes argentines, dont l'effectif tait plus lev
d' peu prs un millier de combattans, s'lanaient  l'assaut en
longeant la rive occidentale de la lagune de Piris. Le gnral Flors, 
la tte de 3,000 excellens cavaliers, Orientaux pour la plupart, avait
mission d'oprer sur l'autre bord de cette lagune et d'inquiter du ct
de l'est les dfenseurs de Curupaity, tandis que le gros de l'arme
brsilienne, command par le marchal Polydoro, devait sortir de ses
lignes de Tuyuti pour marcher directement  travers les bois sur
Humayta. Le plan du prsident Mitre tait d'attaquer ainsi les trois
faces des retranchemens paraguayens:  l'ouest par les vaisseaux de
l'escadre, au sud par ses colonnes d'assaut,  l'est par l'arme de
Polydoro et la cavalerie de Flors; malheureusement pour lui, ce plan ne
fut excut qu'en partie. Le baron de Tamandar, craignant de voir
sombrer ses navires, se tint  une distance respectueuse des batteries
du fleuve, et, plus timide encore, le marchal Polydoro se contenta de
ranger ses troupes en ligne de bataille. Pendant ce temps les Argentins
et les soldats de Porto-Alegre, essayant vainement de franchir les
abatis d'arbres pineux et les larges fosss qui dfendaient les abords
de Curupaity, se laissaient mitrailler presque  bout portant par les
canonniers paraguayens. Lorsque les colonnes d'assaillans, claircies
par les balles et les boulets, renoncrent enfin  leur oeuvre
impossible, 6,000 morts ou blesss, plus du tiers de l'arme, taient
pars sur le sol parmi les arbres abattus et les rameaux briss.  et
l brlaient les hautes herbes des clairires, et les Paraguayens durent
sortir de leurs retranchemens pour retirer des flammes les corps de
leurs ennemis tombs.

L'chec tait grave; mais les rcriminations, les disputes, les haines
auxquelles il donna naissance entre les chefs allis, furent bien plus
graves encore au point de vue militaire. Le gnral Flors, mcontent du
rle secondaire que lui avaient fait jouer les chefs allis, quitta
brusquement l'arme, et revint  Montevideo se consoler par l'exercice
de la dictature de tous les mcomptes prouvs au camp. Le prsident
Mitre, voilant sa personne sous le fier pseudonyme d'Orion, daigna
prendre le public pour confident, et, dans ses lettres  la _Tribuna_ de
Buenos-Ayres, expliqua combien il tait dplorable que son plan de
campagne napolonien n'et pas t compris par les gnraux qui
devaient le seconder. De leur ct, ceux-ci se plaignirent  leur
gouvernement des faons despotiques du prsident argentin. Ainsi que le
prsident du conseil des ministres, M. Zaccarias, l'avoua lui-mme en
pleine chambre  Rio-de-Janeiro, toute action commune entre les chefs
allis tait devenue impossible: la flotte refusait de cooprer avec les
troupes de terre; les impriaux, les Argentins, se reprochaient
mutuellement le dsastre. Il fallut que le Brsil confit la direction
de ses troupes  des hommes nouveaux. Tandis que le prsident Mitre
gardait le titre de gnral en chef, que lui avait confr le trait de
la triple alliance, le marchal brsilien Polydoro fut remplac par le
vieux marquis de Caxias, l'ancien adversaire de Garibaldi dans les
troubles de Rio-Grande-do-Sul, et le baron de Tamandar cda le
commandement de la flotte  l'amiral Ignazio.

Malheureusement pour leur gloire, les nouveaux titulaires avaient 
peine eu le temps de s'occuper de la rorganisation des forces qui leur
taient confies, qu'une srie de contre-temps vint entraver leur oeuvre.
D'abord une insurrection redoutable clata dans les provinces centrales
de la rpublique argentine, et, pour en triompher, le gouvernement de
Buenos-Ayres fut oblig de rappeler en toute hte les quatre ou cinq
mille Argentins qui restaient encore dans le camp de Curuzu. Le marquis
de Caxias dut s'en fliciter, car le prsident Mitre partait en mme
temps que ses troupes et lui laissait l'initiative des oprations
militaires; mais les soldats qui s'loignaient taient les meilleurs de
l'arme, et dans les combats avaient toujours march  l'avant-garde
contre les Paraguayens. Bientt aprs survint le flau du cholra, qui
rduisit l'effectif des troupes beaucoup plus encore que ne l'avait fait
le dpart du contingent de Buenos-Ayres. L'insalubrit naturelle des
marcages environnans s'tait encore accrue par suite de l'incurie des
troupes et de leur ignorance absolue des rgles de l'hygine: toutes les
coules d'eau stagnante avaient t changes en d'immondes cloaques,
des milliers de cadavres humains rests sans spulture se dcomposaient
sur le sol, plus de cent mille carcasses mles aux chairs putrfies
des animaux gorgs empestaient l'atmosphre; ainsi que l'avoue le
rapport officiel du ministre Paranagua, plus du tiers de l'arme campe
 Tuyuti fut atteint par le flau; 7,500 malades se trouvrent  la fois
dans les trois hpitaux de Cerrito, d'Itapir et de Corrientes, et la
mortalit prit de telles proportions que la moiti des patiens succomba.
Du foyer d'infection de Tuyuti, la maladie se propagea dans toutes les
villes des bords du Parana. Rendus furieux par la terreur, les _gauchos_
presque barbares des environs de Corrientes voulaient se prcipiter la
lance au poing sur les hpitaux de la cit et massacrer tous les
malades: il fallut que le marquis de Caxias envoyt un fort dtachement
de troupes pour dfendre les malheureux cholriques. Enfin, grce  la
saison froide, qui dans ces rgions commence en avril et en mai, grce
aussi, dit M. Paranagua, au zle et  la charit des pres capucins, la
maladie cessa peu  peu ses ravages; mais un autre flau, l'inondation,
vint ravager les camps. Depuis soixante annes, dit-on, la crue du
Parana et de son affluent le Paraguay n'avait jamais atteint une
pareille hauteur: les lagunes en forme de croissant qui marquent 
droite et  gauche les anciens mandres du fleuve furent toutes remplies
par les eaux dbordes; les terres hautes, graduellement rtrcies par
l'inondation, se changrent en les; les quelques milliers de Brsiliens
camps  Curuzu furent obligs de se rfugier dans l'troite redoute
qu'assigeaient de toutes parts les eaux rapides du Paraguay. Sous peine
d'tre emport par le courant, il fallait vacuer la place en toute
hte. Afin de protger la retraite, la flotte s'embossa devant
Curupaity, mais elle essaya vainement de rduire au silence le canon du
fort; elle fut oblige de redescendre le fleuve, hors de la porte des
boulets, et de laisser les Paraguayens concentrer leur feu sur la
redoute  demi submerge de Curuzu. Le 29 et le 30 mai, le bombardement
produisit un effet terrible. S'chappant en toute hte de l'enceinte o
elle tait parque comme un troupeau et o les projectiles et les eaux
envahissantes la menaaient  la fois, la malheureuse garnison allie,
compose d'environ 3,000 hommes, perdit beaucoup de monde avant de
pouvoir s'embarquer. Cette vacuation force, qui rendait  jamais
impossibles les communications directes du camp de Tuyuti avec le
Rio-Paraguay, fut peut-tre l'pisode le plus lamentable de toute la
guerre.


II.

Aprs la disparition complte du cholra et la fin de l'inondation, le
marquis de Caxias, qui pendant l'absence du gnral Mitre commandait en
chef les troupes allies, put donner tous ses soins  la rorganisation
de l'arme et prparer de nouvelles oprations de guerre. Durant toute
la priode d'inaction  laquelle avaient t condamnes les forces
brsiliennes, le gouvernement de Rio-de-Janeiro s'tait occup
d'expdier des renforts et d'accumuler dans les entrepts de La Plata
les approvisionnemens et les munitions. Les volontaires de la patrie
ne se prsentant plus qu'en trs petit nombre, il avait fallu avoir
recours  d'autres moyens que les appels et les proclamations pour
remplir les cadres de l'arme: ainsi que l'a dit le snateur Paranhos
dans la sance du 9 septembre 1867, ce n'est point par un recrutement
rgulier, c'est bien par une vritable chasse  l'homme que l'on a d
trouver la quantit de _chair  canon_ ncessaire  la dignit de
l'empire. Les gardes nationaux dsigns qui ne se rendaient pas
immdiatement  l'invitation des gouverneurs de provinces taient
traqus dans les bois, puis enchans et conduits aux ports
d'embarquement comme des criminels; les gens sans aveu, les ivrognes
errans, trangers ou nationaux, les proltaires blancs ou noirs que
n'avaient point de protecteurs haut placs, taient saisis et jets dans
les prisons servant de casernes aux recrues; les lecteurs indpendans
que redoutaient les candidats ministriels disparaissaient tout  coup,
et quand on entendait de nouveau parler d'eux, ils se trouvaient sur la
flotte ou dans les camps marcageux des bords du Parana.

Cependant ces honteux moyens de recrutement ne suffisaient point. En
dpit de l'loquence officielle qui ne manque jamais de clbrer en
termes pompeux le patriotisme _sublime_ des citoyens, les esclaves ont
d combler dans l'arme les vides que ne venaient pas remplir les
volontaires. A la date du 26 avril 1867, suivant le rapport du ministre
Paranagua, 1,710 esclaves avaient t livrs aux officiers recruteurs:
il est vrai que, pour leur faire apprcier la gloire d'aller se faire
tuer au Paraguay, on leur avait accord le titre de Brsiliens et la
libert de leurs femmes; mais la loi n'avait pas affranchi leurs enfans.
Sur le nombre de ces soldats improviss, 344 avaient t la proprit de
l'tat ou de la couronne, 75 taient une dme offerte en contribution de
guerre par divers couvens de bndictins et de carmlites, 524
remplaaient des gardes nationaux dsigns pour le service, et 770
seulement avaient t offerts gratuitement  la nation par des
propritaires isols. Ne se trouvant pas suffisamment pays par les
titres honorifiques et les dcorations dont le pouvoir est si prodigue
au Brsil, les planteurs ne se montrent gure empresss  faire largesse
de leur proprit vivante, et, pour obtenir le contingent ncessaire, le
gouvernement doit s'adresser  des entrepreneurs qui vont acheter sur
les plantations des chiourmes d'esclaves, bientt aprs changes en
rgimens de patriotes[2]. Une autre couche de la population que les
ministres brsiliens ont cru devoir employer dans la guerre contre le
Paraguay est celle des criminels. Non-seulement dom Pedro, par un dcret
du 16 octobre 1866, a suspendu jusqu' la fin de la lutte les dcisions
de tous les conseils de guerre, afin de ne se priver des services
d'aucun militaire accus de crime ou de malversation, non-seulement il a
graci en masse tous les dserteurs,  la condition qu'ils rentrassent
dans les rangs de l'arme, il a aussi jug convenable de transformer en
dfenseurs de la patrie plusieurs centaines des galriens de l'le de
Fernando de Noronha, qui pour la plupart taient accuss d'assassinat ou
de tentative de meurtre[3]. Ce n'est pas tout: quoi qu'en disent les
feuilles officielles, des multitudes de captifs paraguayens ont t
enrls de force dans l'arme qui envahit le sol de leur pays. La preuve
premptoire de ce fait se trouve dans le rapport du ministre Paranagua,
d'aprs lequel le nombre de tous les prisonniers de guerre retenus dans
l'empire est seulement de 719, et pourtant, depuis la reddition de
l'Uruguayana, o plus de 1,800 hommes tombrent aux mains des
Brsiliens, les alternatives de la guerre leur ont encore livr
plusieurs milliers d'ennemis. C'est principalement  Tuyuti que ces
malheureux captifs font leur service forc dans les rangs des allis.

[2] Le _Correio Mercantil_ de Rio-de-Janeiro renferme  cet gard les
plus curieuses rvlations. Voyez surtout les numros du 15 et du 25
octobre et celui du 5 novembre 1867. Le prix moyen de chaque esclave
achet par le gouvernement est de 3,780 francs.

[3] D'aprs le _Standard and River Plate News_ du 30 janvier 1867, le
nombre des criminels gracis tait  cette poque de 993.

Grce  tous ces moyens, de moralit plus que douteuse, qui doivent
avoir pour rsultat d'introduire dans l'arme des lmens d'indiscipline
et de dissolution, les pertes subies par les forces brsiliennes furent
largement compenses pendant les huit mois qui suivirent le dsastre de
Curupaity: l'effectif des renforts expdis successivement au marquis de
Caxias atteignit le total de 17,250 combattans. Quant au gouvernement
argentin, il se contenta de renvoyer au camp de Tuyuti les 4,000 hommes
qui venaient d'accomplir leur promenade militaire contre les insurgs de
Cordova;  ces vtrans de la guerre on adjoignit seulement 400
criminels tirs des prisons de Buenos-Ayres, car, suivant l'aveu candide
du gouverneur Alsina, dans son message du 23 mai 1867, ce mode de
recrutement apporte beaucoup moins de trouble dans la socit que ne le
ferait le dpart de la garde nationale. Vers le milieu du mois de
juillet, plus de 40,000 hommes taient camps dans les forts et dans
les marcages du Paraguay,  3,000 kilomtres de navigation de
Rio-de-Janeiro. En outre les navires cuirasss et de nombreux vapeurs
non blinds avaient renforc la flotte; d'normes quantits de munitions
et d'approvisionnemens taient empiles dans les entrepts de Corrientes
et d'Itapir. Ce dernier village a surgi dans l'espace de quelques mois,
 une faible distance de l'ancien fortin du mme nom. Parfois des
multitudes d'embarcations et de transports runis dans cette partie du
Parana donnent  la rade qui s'tend devant Itapir plus d'animation que
n'en offre mme l'estuaire de la Plata au large de Buenos-Ayres.

La rorganisation de l'arme tant aussi complte que possible, il
fallait enfin se rsoudre  satisfaire la nation brsilienne, qui
demandait  grands cris quelque haut fait de guerre en change de tous
ses sacrifices d'hommes et d'argent. Le marquis de Caxias, aprs s'tre
concert par dpches avec le prsident Mitre, dcida que le gros de
l'arme abandonnerait le campement de Tuyuti pour tcher de prendre 
revers la place d'Humayta et d'en finir avec l'obstin marchal Lopez;
soit en attaquant  l'improviste ses lignes sur quelque point mal gard,
soit en coupant ses communications avec l'intrieur du Paraguay et en le
rduisant par la famine. Si l'ennemi, craignant d'tre enferm dans ses
retranchemens, les abandonnait de lui-mme, alors on se promettait de
l'exterminer en bataille range. Tel tait le plan de guerre auquel la
flotte de l'amiral Ignazio devait cooprer en essayant de remonter le
fleuve au-del des forteresses paraguayennes.

Le 22 juillet, aprs avoir fait excuter de nombreuses reconnaissances,
non-seulement par les claireurs ordinaires, mais aussi, par des
aronautes en ballon captif, le gnral brsilien donna l'ordre, depuis
longtemps attendu, de procder au changement de base. Environ 12,000
hommes, sous les ordres du baron de Porto-Alegre, restaient au camp de
Tuyuti pour maintenir les communications de l'arme avec le fleuve et
les 2,000 soldats de la garnison d'Itapir, tandis que le gros des
troupes, comprenant plus de 25,000 combattans, allait s'aventurer loin
des bords du Parana, dans les solitudes inconnues qui s'tendent 
l'orient d'Humayta. Une marche de flanc, mme entreprise par des forces
bien suprieures en nombre  celles qui pourraient les assaillir, est
toujours une prilleuse opration militaire; aussi le marquis de Caxias
eut-il soin de faire accomplir  son arme un norme dtour  travers
les marcages de l'Estero-Bellaco. Au lieu de marcher en droite ligne
vers le nord pour gagner par le chemin le moins long et le plus facile
les savanes o il voulait tablir son nouveau camp, il prit la direction
de l'est, paralllement au cours du Parana, de manire  protger sa
gauche par de vastes marcages contre toute attaque des Paraguayens.
Arrive enfin  une assez grande distance des lignes ennemies pour que
tout danger et disparu, l'arme brsilienne se retourna vers le nord,
puis vers l'ouest, les soldats traversrent un profond _marigot_ o ils
avaient de l'eau jusqu' la ceinture, et, rejoignant la cavalerie qui
les avait prcds pour donner au besoin le cri d'alarme, ils se
rapprochrent avec prcaution de la forteresse d'Humayta, dont les
remparts se profilaient dans le lointain au-dessus des bouquets de
palmiers. A vol d'oiseau, la distance qui spare le camp de Tuyuti de
celui de Tuyucu, o les Brsiliens allaient maintenant s'tablir, est
d'une dizaine de kilomtres seulement, et cependant l'arme avait
employ une semaine entire  faire son volution. Il est vrai que,
grce  ce long et prudent dtour, les soldats impriaux ne furent point
inquits dans leur marche; mais ils donnrent aux dfenseurs d'Humayta
tout le temps ncessaire pour se mettre en garde. Quand les Brsiliens
arrivrent non loin de la forteresse, il tait devenu impossible de
donner l'assaut immdiatement: sur tous les renflemens du sol, les
Paraguayens construisaient de nouvelles batteries de canons, protges
comme celles de Curupaity, de funeste mmoire, par des abatis, des
chevaux de frise, des obstacles et des piges de toute espce.

L'arme brsilienne avait  peine termin son volution militaire que la
direction des troupes allies passait en d'autres mains, au grand
dtriment de la concorde, si ncessaire dans ces conjonctures
prilleuses. Le 31 juillet, le prsident de la rpublique argentine,
investi du titre de gnral en chef par le trait de la triple alliance,
arrivait  Tuyucu pour reprendre au marquis de Caxias le commandement
que ce vieillard avait exerc par _interim_. M. Mitre tait accompagn
du gnral Hornos, de quelques aides-de-camp et de deux bataillons
formant un effectif d'un millier d'hommes  peine: c'taient l tous les
renforts qu'il amenait  ses allis. Avec les dbris des rgimens
argentins dcims  Tuyuti et  Curuzu, le contingent de Buenos-Ayres
s'levait au plus  la septime partie de l'arme, et cependant c'est au
prsident Mitre, c'est  ce gnral sans troupes que revenait l'honneur
de commander en chef, tandis que l'empire devait continuer  fournir
seul les hommes et les ressources militaires. Aussi l'arme brsilienne
reut-elle de fort mauvaise grce le gnralissime tranger, et de
toutes parts retentirent des plaintes contre l'intrus, qui, sans
contribuer aux charges de la guerre, prtendait en recueillir la gloire.
Des officiers donnrent leur dmission pour n'avoir pas  prter
obissance au prsident argentin, et le marquis de Caxias lui-mme, tenu
 plus de circonspection que ses subordonns, ne sut point cacher
compltement son dpit. Dans une dpche en date du 8 aot, il relve
avec une certaine aigreur que le gnral Mitre a jug convenable d'tre
seul pour rdiger le plan des oprations communes.

Du reste on attend encore l'excution de ce plan si longuement mri, et
l'on se demande mme s'il est possible de tenter quelque entreprise
srieuse. Les avantages obtenus par le dplacement du camp brsilien se
rduisent  bien peu de chose. Il est vrai qu'en se portant  l'est du
quadrilatre occup par les forces paraguayennes, les assigeans ont
diminu d'un petit nombre de kilomtres l'espace qui les spare de la
citadelle d'Humayta; mais d'un ct comme de l'autre ils auront, s'ils
se hasardent  tenter l'assaut, les mmes obstacles  vaincre, les mmes
hommes  combattre. Sans doute maintenant il leur est beaucoup plus
facile d'inquiter les communications de la forteresse avec l'intrieur
de la rpublique; toutefois ce n'est qu'en s'exposant eux-mmes  tre
coups de leur ligne d'approvisionnemens et  souffrir la famine. La
seule utilit relle qu'ait eue pour les Brsiliens la translation de
leurs tentes est celle de leur avoir procur une position militaire
moins insalubre que Tuyuti. Le nouveau camp, dfendu au nord par le
cours de l'Arroyo Hondo, tributaire du Paraguay, comprend les terres
hautes de San-Solano, parsemes de bouquets de palmiers, et des savanes
leves que n'atteint jamais le niveau de l'inondation; quant au
quartier-gnral, il se trouve dans une vasire dessche, car telle
est en guarani la signification du mot Tuyucu, driv comme Tuyuti du
radical _tuyu_ (boue). D'anciens bourbiers sont videmment prfrables 
des fondrires encore emplies de fange; mais les fivres paludennes et
les maladies pidmiques ne peuvent manquer de s'y dvelopper galement
pendant les chaleurs de l't, alors que les eaux baissent dans les
lagunes, et que les matires putrfies se desschent au soleil. Aussi,
vers la fin de septembre, ds que la saison torride eut commenc dans
cette rgion du Paraguay, le cholra fit de nouveau son apparition dans
le camp brsilien, et les populations de Buenos-Ayres et de plusieurs
autres villes argentines ont d imposer de rigoureuses quarantaines 
tous les navires sortis du port d'Itapir. D'ailleurs, il faut le dire,
les mesures de prcaution les plus lmentaires sont ngliges par les
inspecteurs du camp, et dans certains cas les officiers eux-mmes
semblent prendre  tche d'augmenter les causes d'insalubrit. Un ancien
canal du Parana qui permettait aux embarcations de remonter jusqu' la
berge mme du village d'Itapir s'tant rcemment envas, on y a
construit une chausse carrossable en se servant de cornes de boeufs, de
carcasses d'animaux, de foin et de mas en dcomposition. Les quais o
doivent s'entreposer toutes les denres ncessaires  l'alimentation de
l'arme sont ainsi transforms en foyers de pestilence.


III.

En oprant son mouvement sur Tuyucu, l'arme brsilienne s'attendait 
tre immdiatement soutenue dans sa marche par une diversion de la
flotte. Le soldat le moins expriment comprenait sans peine que, si les
navires cuirasss ne foraient le passage du fleuve pour aller
ravitailler les troupes en amont de la forteresse d'Humayta, toute
campagne srieuse dans l'intrieur du Paraguay serait absolument
impossible. Cependant plus de trois semaines s'coulrent sans que la
flotte quittt son ancrage en face des batteries abandonnes de Curuzu.
L'irritation grandissait peu  peu dans les camps: on accusait les
marins de pusillanimit, on se moquait de cette inutile canonnade qui
tonnait depuis des mois jour et nuit contre les batteries de Curupaity.
Enfin on apprit avec joie que, sur l'ordre exprs venu de
Rio-de-Janeiro, l'amiral faisait ses prparatifs pour la difficile
aventure dont il tait charg. Le 14 aot au soir, tous les navires
taient  leur poste, et les quipages attendaient l'ordre de dpart.
Une bizarre proclamation, unique peut-tre dans l'histoire des guerres
modernes, venait de mettre la flotte, par un jeu de mots pieux, sous la
protection de la Vierge, et les superstitieux matelots se rptaient ces
paroles d'heureux prsage: Brsiliens! soyez remplis d'espoir! La
sainte glise a donn la mre de Dieu pour patronne au 15 aot: c'est
demain la fte de la sainte Vierge-de-Gloire, de Notre-Dame-de-Victoire,
c'est le jour de l'Assomption! C'est donc avec la gloire et la victoire
que nous irons  l'Assomption!

Au matin de ce grand jour qui devait clairer le triomphe des
Brsiliens, l'amiral Ignazio hissa le pavillon de dpart sur le vaisseau
le _Brasil_, et la flotte se mit en marche pour forcer le passage de la
rivire. Un petit vapeur en bois, le _Lindoya_, garanti contre le canon
de la forteresse par la masse paisse du _Brasil_, accompagnait ce grand
navire; mais tous les autres btimens qui se hasardaient l'un aprs
l'autre dans la passe en suivant le sillage trac par le vaisseau amiral
taient des frgates cuirasses: c'taient le _Mariz-e-Barros_, le
_Tamandar_, le _Bahia_, le _Herval_, le _Colombo_, le _Cabral_,
remorquant un mortier pos sur un radeau, le _Barroso_, le _Silvado_ et
le _Lima-Barros_, fermant l'arrire-garde. Les navires en bois, rests
prudemment en aval, se contentaient de lancer des boulets et des bombes
sur les ouvrages de Curupaity, tandis que les noirs vaisseaux cuirasss
remontaient en silence le rapide courant du Paraguay. Les drapeaux
flottaient orgueilleusement  l'arrire des frgates, mais artilleurs et
matelots restaient cachs sous les grandes carapaces de fer; les canons
eux-mmes avaient t mis  l'abri, les sabords taient ferms, des sacs
de sable protgeaient les bordages contre le choc des boulets ennemis.
Afin de diminuer encore les risques d'avarie, l'amiral avait donn
l'ordre  ses navires de longer au plus prs la berge de Curupaity,
haute d'environ 10 mtres; il esprait que, grce  cette manoeuvre, la
flotte, compose tout entire de btimens peu levs sur l'eau,
passerait au-dessous des projectiles lancs par les Paraguayens.

Toutefois les artilleurs du fort guettaient leur proie, et, ds qu'une
ravine de la berge, une courbe de la rivire, un faux mouvement du
timonier, leur permettaient de diriger la gueule des canons vers les
navires brsiliens, leurs boulets allaient frapper en pleine armure.
L'hlice du _Colombo_ est brise, sa machine ne fonctionne plus, et la
lourde masse commence  redescendre le courant; il faut que le _Silvado_
aille  son secours et prenne l'immense pave  la remorque; le
_Lima-Barros_ est frapp de 45 coups de canon; le _Brasil_ et le
_Herval_ subissent aussi des avaries graves; les cuirasses de plusieurs
frgates sont ployes et dfonces; un projectile entre dans la tourelle
du _Tamandar_, emporte le bras du capitaine et blesse les hommes qui
l'entourent. Pendant les quarante minutes que les onze vaisseaux mettent
 franchir le terrible dfil, ils ne reoivent pas moins de 263 coups
tirs  demi-porte par les 18 canons de Curupaity. Enfin ces batteries,
qui ont arrt deux annes durant toutes les forces du Brsil, sont
dpasses, la flotte arrive en lieu tranquille, loin des boulets qui
plongent en sifflant dans les eaux du fleuve, et les matelots, remonts
sur le pont, se flicitent  grands cris.

tait-ce donc un triomphe que venait de remporter le Brsil? On l'et
dit au premier abord, et la presse officieuse de Rio-de-Janeiro
s'empressa de clbrer la chute prochaine de la forteresse du Paraguay
et la capture invitable du marchal Lopez; on comparait l'amiral
Ignazio forant le passage de Curupaity au vieux Farragut passant
victorieusement sous le feu des cent pices de Port-Hudson, et, pour le
rcompenser de son haut fait d'armes, dom Pedro II lui donnait le titre
de baron d'Inhauma. Bientt pourtant il fallut reconnatre que le facile
exploit de la flotte brsilienne tait plutt un dsastre qu'une
victoire. Ce n'est point seulement la passe de Curupaity qui aurait d
tre force, c'taient les redoutes d'Humayta qu'il aurait fallu doubler
pour entrer dans les eaux libres et tenter d'tablir des communications
avec l'arme de terre. Or les navires cuirasss avaient subi trop
d'avaries dans leur premire tape pour oser commencer la seconde, bien
autrement prilleuse. Devant eux,  l'angle de la rivire, les
Brsiliens peuvent voir, soutenue par trois bateaux plats, l'paisse
chane en cbles de fer tordus qui barre le Paraguay de l'une  l'autre
rive; en aval de cet obstacle, que le brusque dtour du courant empche
d'aborder directement et de briser sous l'peron des navires, se dresse,
au milieu d'autres redoutes moins apparentes, la formidable batterie
casemate de Londres, arme de 16 canons de gros calibre pouvant tous
concentrer leur feu vers un mme point; puis au-del, sur une longueur
de plusieurs kilomtres, se succdent d'autres batteries commandant de
leurs embrasures tous les passages du tortueux chenal qu'auraient 
suivre les vaisseaux. A ces obstacles visibles se joint le danger des
torpilles caches  et l dans le courant. Si la flotte cuirasse du
Brsil a dj tant souffert en subissant le feu d'un simple ouvrage
avanc comme Curupaity, est-il  croire qu'elle pourra se glisser
impunment sous les canons en nombre inconnu de la grande forteresse
d'Humayta, transforme depuis vingt ans en boulevard imprenable? Ds
l'abord, l'amiral douta de la possibilit du succs, car, en dpit des
ordres formels du ministre, il a d se borner  de simples
reconnaissances; protg par une le, il se contenta de jeter de loin
quelques bombes dans la place. Le jour solennellement invoqu de
l'Assomption n'a donc pas t favorable aux Brsiliens.

Ds que l'amiral Ignazio reconnut la folie qu'il y aurait de sa part 
tenter le passage d'Humayta, il songea sans doute  redescendre en aval
de Curupaity pour rejoindre le reste de la flotte et l'embouchure du
Paraguay, bientt mme il reut de Rio-de-Janeiro l'ordre d'avoir 
rparer  tout prix sa premire imprudence en revenant au plus vite 
l'ancrage de Tres-Bocas; mais il tait trop tard. Aussitt aprs le
passage des navires cuirasss, le marchal Lopez s'tait occup de leur
barrer la rivire en aval et de les emprisonner ainsi entre ses deux
forteresses: il fit abaisser le niveau des berges afin que les
artilleurs pussent incliner leurs canons et les pointer  bout portant
sur les navires qui tenteraient de longer la rive; sur tous les points
faibles, il fit construire des batteries supplmentaires armes d'une
artillerie puissante; il fit immerger de nouvelles torpilles en diverses
parties du chenal. Jour et nuit, le mandre du fleuve qui se droule
devant Curupaity est couvert d'embarcations et de radeaux qui se
hasardent sans danger entre les deux flottes brsiliennes; jour et nuit,
les affts et les chars emplis de munitions encombrent le chemin qui
rejoint la forteresse d'Humayta aux redoutes avances. D'aprs les
rapports officiels du mois de septembre, 130 grosses pices d'artillerie
dfendent maintenant ce dfil du fleuve, qu'une vingtaine de canons
avaient dj rendu si prilleux pendant la journe du 15 aot. Pour
garder ses communications avec le reste de la flotte et son
gouvernement, l'amiral bloqu a d faire ouvrir un sentier  travers les
pais fourrs et les marcages de la rive droite du Paraguay. Une garde
de 2,000 hommes, dtache de l'arme principale, protge le chemin
contre les attaques des maraudeurs; mais ceux-ci sont en si grand
nombre, que les dpches ont t frquemment interceptes. D'ailleurs le
sol de cette partie du Gran-Chaco est tellement bas et spongieux qu'on
ne peut gure se servir du sentier que pour le transport d'objets d'un
faible poids: la location d'une charrette pour ce trajet d'une dizaine
de kilomtres ne cote pas moins de 80 piastres fortes[4], et la tonne
de combustible revient, dit-on,  1,750 francs. La flotte ne se
ravitaille qu' grand'peine, elle puise ses munitions sans pouvoir les
remplacer, et ne peut mme rparer ses avaries; les matelots dsertent
en foule pour ne pas tre mis  la ration de disette ou pour chapper 
l'ennui de leur captivit. Que va devenir cette flotte ainsi enferme
dans une impasse? Tentera-t-elle de se glisser de nouveau sous la
formidable range des canons ennemis, au risque de sombrer tout entire
dans ce dangereux voyage, ou bien sera-t-elle abandonne comme un poste
intenable par ses propres quipages? Aprs avoir t longtemps la gloire
et l'espoir du Brsil, est-elle destine  porter un jour en vue de
Rio-de-Janeiro le pavillon du Paraguay? On dit qu'aprs le passage des
navires cuirasss devant Curupaity, le marchal Lopez flicita son arme
par un ordre du jour. Enfin, s'criait-il, nos voeux sont accomplis! La
flotte brsilienne est prisonnire. Il y a deux ans, au commencement de
la guerre, nous avions tent d'enfermer les vaisseaux ennemis entre
Corrientes et les batteries de Cuevas, et maintenant ils viennent se
placer d'eux-mmes entre les deux forteresses d'Humayta et de
Curupaity!

[4] Ce chiffre est donn par le _Standard and River Plate News_ du 4
septembre 1867.


IV.

Il est facile de comprendre que, dans la situation redoutable o se
trouvent  la fois leur flotte et leur arme, les allis doivent
ardemment dsirer la paix; mais ce fatal amour-propre qui aveugle
toujours les peuples et les gouvernemens ne permet pas aux trop confians
signataires du trait de conqute d'avouer leur impuissance aprs tant
de prtendues victoires, et d'entrer franchement en ngociations avec le
tyran qu'ils devaient dtrner en trois jours. Mme aprs le sanglant
revers de Curupaity, ils avaient dclin avec hauteur la mdiation des
tats-Unis, que M. Washburn, ministre de la rpublique fdrale 
l'Assomption, leur avait offerte, le 11 mars 1867, en vertu des ordres
de M. Seward; plus tard ils avaient repouss bien plus firement encore
une nouvelle proposition qu'avait prsente le gnral Asboth, ministre
des tats-Unis  Buenos-Ayres. Cependant,  la suite de pourparlers et
d'intrigues dont le secret n'a pas t compltement dvoil, les chefs
de l'arme envahissante durent enfin se dcider pour la premire fois 
faire des ouvertures de paix, tout en essayant de maintenir en apparence
leur attitude martiale. Le secrtaire de la lgation anglaise de
Buenos-Ayres, M. Gould, jeune homme qui sans doute tait dsireux
d'attacher son nom  un vnement considrable de l'histoire amricaine,
s'offrit  servir d'intermdiaire entre les belligrans. Il fit demander
au prsident Lopez l'autorisation de lui remettre officieusement les
propositions des allis, et, dbarquant  Curuzu, se rendit par terre au
quartier-gnral de Paso-Pucu, situ au sud-est de la forteresse
paraguayenne. C'est l que M. Gould remit  Lopez le projet qui lui
avait t confi par le gnral Mitre, et qui devait servir de base aux
ngociations de paix. Le premier article de ce programme, rdig le 12
septembre au camp de Tuyucu, se bornait  demander le secret au
gouvernement du Paraguay sur la dmarche que faisaient les commandans
allis: avant toutes choses, ils tenaient  sauvegarder leur
amour-propre. Quant au fond mme des questions en litige, le gnral
Mitre et le marquis de Caxias en faisaient bon march: d'aprs les
divers articles du projet de ngociation, l'indpendance et l'intgrit
du Paraguay devaient tre formellement reconnues, ses limites devaient
tre respectes, les territoires envahis par l'une ou l'autre arme
devaient tre rciproquement rendus, et les prisonniers de guerre mis en
libert; le Brsil renonait mme  demander la moindre indemnit pour
les normes dpenses que lui avait occasionnes la terrible lutte.
Toutefois, si les allis, reconnaissant ainsi que la vie de plus de
100,000 hommes avait t vainement sacrifie, se montraient si coulans
sur les choses, ils ne voulaient point cder sur une question purement
personnelle, et demandaient qu'aussitt aprs la conclusion de la paix
le prsident Lopez allt faire un voyage en Europe: repousss par une
nation, il leur ft du moins rest la purile satisfaction d'avoir
triomph d'un homme.

Ces propositions devaient tre videmment rejetes, car ce n'est point
de l'tranger qu'un peuple invaincu doit recevoir des ordres pour lire
ou renvoyer ses magistrats. Les offres portes par M. Gould taient
remises le 14 septembre, prcisment un mois aprs le commencement du
blocus de la flotte brsilienne entre Humayta et Curupaity, et au plus
fort des difficults qu'prouvaient les impriaux pour se ravitailler
dans leur camp de Tuyucu. D'ailleurs ce que l'on sait du marchal Lopez
porte  croire qu'il n'est point homme  se laisser exiler pour
complaire  l'amour-propre d'adversaires qu'il a si souvent repousss.
Dans la rponse rdige par le commissaire Caminos, il carta donc
nettement la drisoire proposition qui lui tait faite. On ne saurait
l'en blmer; mais ce qu'on peut lui reprocher avec justice, c'est le
manque de modestie dont il a fait preuve en laissant vanter son hrosme
et ses sacrifices dans un document officiel: ce n'est point  lui, c'est
 la nation qu'il incombe de reconnatre s'il a bien ou mal rempli ses
devoirs de serviteur public.

En terminant sa dpche, M. Caminos prenait M. Gould  tmoin que cette
fois les allis avaient bien certainement eu l'initiative des
ngociations; nanmoins, lorsque le voyage du diplomate anglais fut
connu  Rio-de-Janeiro, on voulut croire  toute force que le marchal
Lopez, pouss  la dernire extrmit, demandait grce aux envahisseurs
de son pays. Les ministres n'osaient avouer de qui les premires
dmarches taient venues, et, quand les nouvelles authentiques
arrivrent enfin, on se refusa longtemps  y voir autre chose que des
calomnies d'origine paraguayenne. Jamais, s'tait cri le prsident du
conseil, M. Zaccarias, dans son discours du 7 juin 1867, jamais le
gouvernement n'admettra cette supposition, que la petite rpublique qui
nous a offenss puisse ternir l'honneur de l'empire en nous opposant les
avantages de son territoire et l'insalubrit de ses marais. Pourtant il
fallut bien ouvrir les yeux  l'vidence et reconnatre que le premier
lass dans cette interminable guerre, c'tait le puissant empire et non
l'imperceptible rpublique. La joie qu'avait cause d'abord la
perspective de la paix fit place  la colre. L'irritation fut grande,
surtout  Rio-de-Janeiro et dans les autres villes du Brsil qui ont 
supporter le poids si lourd des impts de guerre, et qui ne cessent
d'envoyer  l'arme leurs contingens d'hommes destins  ne jamais
revenir. On accusa les ministres d'ineptie et les gnraux de lchet,
on dnona les Argentins comme des tratres bien plus redoutables encore
que de loyaux ennemis; on demanda que les troupes impriales, au lieu
d'obir au prsident Mitre, ce mauvais gnie de l'expdition, se
retournassent contre lui, afin de ne point revenir du Paraguay sans coup
frapper. Il n'y a d'ailleurs point  s'tonner de ces rcriminations des
Brsiliens contre leurs allis, car c'est l'empire qui a d porter
presque toutes les charges de la guerre, et les avantages de la paix
doivent surtout profiter  la rpublique argentine. Dans les pourparlers
non officiels qui eurent lieu par l'entremise de M. Gould, le prsident
Lopez, maintenant l'attitude qu'il avait prise  Yataiti-Cora, s'tait
montr, dit-on, trs exigeant envers le Brsil et dispos aux plus
larges concessions  l'gard des tats rpublicains. Tandis qu'il
demandait  l'empire la cession du territoire conquis dans le
Matto-Grosso et l'vacuation immdiate de la Bande-Orientale, il avait
exprim le voeu de s'entendre  l'amiable avec le prsident Mitre sur
toutes les questions litigieuses entre le Paraguay et les provinces de
la Plata.

En dpit de la haine qui spare les deux peuples et des sourdes rancunes
qui s'amassent entre les deux gouvernemens de Rio-de-Janeiro et de
Buenos-Ayres, le trait d'alliance subsiste, et par consquent la guerre
continue, plus hideuse peut-tre que par le pass. Il ne s'agit plus
aujourd'hui de prparer de grands mouvemens stratgiques et de lutter en
batailles ranges: les combats qui se livrent dans les bois, dans les
marais, au bord des ruisseaux, n'ont d'autre but que de couper les
lignes d'approvisionnemens et de saisir les convois. Un troupeau de
bestiaux effars, une range de charrettes pleines de mas ou de farine,
tels sont les prix de chaque escarmouche, de chaque tuerie: les deux
armes se battent encore plus pour la nourriture que pour la gloire.
Dans une de ces expditions de fortune, les Brsiliens ont en la chance
d'atteindre la rive gauche du fleuve Paraguay et de conqurir
momentanment la petite ville del Pilar; le gnral Andrada Neves fut
mme nomm baron du Triomphe en rcompense de ce haut fait d'armes;
mais bientt le canon de deux bateaux  vapeur vint prcipiter sa
retraite,  laquelle le manque de vivres l'et forc tt ou tard.
D'ordinaire ce sont les Paraguayens qui ont le privilge de l'attaque,
grce  leur connaissance du pays et  la srie de remparts et de fosss
d'o ils peuvent s'lancer  l'improviste sur les colonnes en marche. Le
24 septembre, ils ont russi, par une de ces apparitions soudaines, 
s'emparer de la route directe qui relie le camp de Tuyuti  celui de
Tuyucu: un engagement trs meurtrier eut lieu sur les bords du marigot
de Paso-Canoa que traverse le chemin; les impriaux furent disperss, et
les Paraguayens vainqueurs s'empressrent de rattacher  leurs lignes le
terrain qu'ils venaient de conqurir. Maintenant les convois doivent
faire un long dtour  travers les fondrires de l'Estero-Bellaco; 
chaque voyage, les animaux risquent de mourir de fatigue ou de rester
embourbs dans la fange: les deux cts de la route sont parsems de
cadavres en dcomposition.

Les entrepts de Corrientes et d'Itapir sont, il est vrai, remplis de
vivres et de fourrages. Le gouvernement brsilien achte  prix d'or
dans le Rio-Grande et les provinces argentines les milliers de bestiaux
ncessaires chaque mois  l'alimentation de l'arme, et les dirige en
toute hte vers le thtre de la guerre; mais cela ne suffit point. En
dpit de tous les beaux projets prsents par les ingnieurs, les
gnraux allis n'ont pas encore su, comme le gnral Grant assigeant
Petersburg, relier par un chemin de fer leurs lignes fortifies  leur
port d'approvisionnement, et, quelles que soient la richesse de leurs
magasins et la multitude de leurs animaux de boucherie, ils n'en sont
pas moins toujours menacs par la disette; trs frquemment dj les
soldats ont d se contenter de demi-rations. Dans une de ses dpches,
le marquis de Caxias avoue mme que sa proccupation constante est de
pouvoir assurer  son arme une avance de huit ou dix jours de vivres.
Le danger des surprises est tel que les marchands d'Itapir, appartenant
presque tous  cette race gnoise si audacieuse et si pre au gain,
n'osent point s'aventurer isolment au-del du camp de Tuyuti. Il n'en
cote pas moins de 10 francs par arrobe (12 kilogrammes) pour envoyer un
chargement d'Itapir au quartier-gnral, de sorte que la location d'une
simple charrette  boeufs revient  1,000 francs par voyage; aussi toutes
les denres qui ne sont pas distribues gratuitement aux troupes par le
commissariat se vendent-elles  des prix exorbitans[5]. D'ailleurs les
Paraguayens ne sont pas les seuls ennemis  craindre; les maraudeurs des
deux armes, cachs dans les broussailles, attendent les convois au
passage pour s'emparer des btes gares et piller les chars embourbs;
les Indiens Guaycurus, que les commandans brsiliens avaient invits 
pntrer dans le Paraguay pour dvaster les plantations et voler le
btail, ont trouv plus facile d'accomplir leur oeuvre de rapine dans le
voisinage du camp des allis, et c'est en poussant devant eux des
milliers de chevaux qu'ils se sont retirs dans leurs solitudes du
Gran-Chaco; mme les soldats de l'escorte, parmi lesquels se trouvent
un grand nombre de condamns pour crimes, pillent en dtail les chariots
qui leur sont confis; enfin tout ce monde honteux de spculateurs,
d'aventuriers, de dbauchs, qui pullule  la suite de l'arme prlve
aussi sa part dans les entrepts remplis  grand peine par les
fournisseurs argentins. Quant au pays, il n'offre aucune ressource, tout
ayant t dvast par les Paraguayens eux-mmes, qui ont abattu
jusqu'aux cabanes de joncs, dmoli jusqu'aux chapelles des hameaux; tout
le territoire qui s'tend au sud du Rio-Tebicuari n'est plus qu'une
solitude immense. Quelle sera la situation de l'arme brsilienne, si le
gnral Urquiza fait excuter avec rigueur la dcision prise dans l'tat
d'Entre-Rios pour empcher l'exportation du btail, et si les provinces
voisines en viennent  imiter cet exemple? Ce serait pour se voir
arracher de la bouche la nourriture de chaque jour que les malheureux
miliciens et esclaves de l'empire auraient t transports  des
milliers de kilomtres de leur pays, dans les terres  demi noyes du
Paraguay! Quant  la garnison d'Humayta, elle est abondamment pourvue de
toutes les denres ncessaires  la vie, grce au fleuve qui la fait
communiquer avec l'Assomption, et sur lequel vont et viennent
incessamment de nombreux bateaux  vapeur, rien de srieux ne pourra
donc tre tent par les Brsiliens contre le quadrilatre ennemi tant
qu'ils ne l'auront pas investi, tant qu'ils n'auront pas tendu leurs
lignes du fleuve Parana au Rio-Paraguay, sur une demi-circonfrence de
plus de 40 kilomtres; mais s'ils ont eu dj tant de peine  maintenir
leurs deux camps de Tuyuti et de Tuyucu, est-il probable que, mme en
doublant leur arme, ils puissent un jour se replier solidement au nord
d'Humayta et se loger sur la rive gauche du Paraguay en prenant d'assaut
le fortin de Tayi, situ sur une courbe du fleuve, au sud de la ville
del Pilar? C'est l ce que l'avenir nous apprendra.

[5] Le tarif des cantines de Tuyucu, fix par ordre du marquis de
Caxias, tablit de vritables prix de famine. Mme  Corrientes, en
dehors des lignes brsiliennes, un poulet cote 25 francs.

Sur la frontire septentrionale de la rpublique, les armes brsiliennes
n'ont pas t plus heureuses que sur la frontire mridionale. Aprs
avoir employ plus d'une anne  terminer sa marche  travers les forts
coupes de rivires et de marcages qui sparent les plateaux
atlantiques de la grande dpression centrale de l'Amrique du Sud, une
petite troupe d'environ 2,000 hommes, recrute dans les provinces de
Goyaz, de So-Paolo et de Minas-Geres, avait fini par atteindre en
septembre 1866 le village de Miranda, situ sur la rivire du mme nom,
affluent du Haut-Paraguay. Elle y resta pendant trois ou quatre mois,
s'occupant du commerce du sel et d'autres denres avec les diverses
tribus des Indiens du voisinage; mais bientt elle fut dcime par les
fivres paludennes, les maladies de foie, l'hydropisie. Vers le
commencement de l'anne 1867, elle devait abandonner les terres basses
et humides de Miranda pour gagner le campement plus salubre de Nioac, 
l'endroit o la rivire du mme nom commence  devenir navigable.
Toutefois ce n'tait l qu'une halte, car les ordres du gouvernement
taient formels: l'expdition devait se diriger vers la rivire d'Apa,
que l'empire rclame pour frontire au nord de la rpublique du
Paraguay, et le nouveau colonel de la petite arme, M. Camiso, tenait
d'autant plus  excuter ces ordres que son prdcesseur, le colonel de
Carvalho, l'avait accus de lchet devant les troupes. Le 23 fvrier,
les Brsiliens, qui n'avaient pas mme un escadron de cavalerie, se
mirent en marche, dans l'esprance insense qu'en dpit de leur petit
nombre ils pourraient non-seulement reconqurir la partie du
Matto-Grosso occupe par les soldats de Lopez, mais aussi pntrer dans
le Paraguay et peut-tre mme occuper la ville de Concepcion,  200
kilomtres  peine de la capitale. Pendant leur pnible marche, qui dura
prs de deux mois, ils n'eurent d'ailleurs  lutter contre d'autres
obstacles que ceux opposs par la nature elle-mme: partout les petits
dtachemens de Paraguayens se retirrent sans combat. Mme sur la
frontire de l'Apa, la garnison du fortin de Bella-Vista se hta
d'vacuer son poste  la vue du drapeau brsilien: les envahisseurs
avaient le chemin libre, seulement ils taient exposs  mourir de faim.
Ils essayrent vainement de surprendre,  une vingtaine de kilomtres
plus au sud, l'_invernada_ de la Laguna, o le prsident Lopez faisait
garder plusieurs milliers de ttes de btail;  l'arrive des Brsiliens
les boeufs avaient disparu. Il fallut bien se rsoudre  la retraite afin
de ne pas succomber d'inanition. Ds que le colonel Camiso et repass
l'Apa, les insaisissables cavaliers paraguayens apparurent tout  coup
sur les flancs et en tte de la petite bande pour s'emparer des
tranards, obstruer les chemins, saisir les convois de vivres expdis
de Nioac. Devant chaque marcage, au tournant de chaque rivire, les
Brsiliens, puiss de fatigue et de faim et graduellement rduits en
nombre, devaient se serrer les uns contre les autres pour rsister  de
soudaines attaques. On dit mme que dans les plaines ils eurent souvent
 s'enfuir prcipitamment pour viter l'incendie que l'ennemi avait
dchan contre eux en allumant les grandes herbes. Afin d'viter leur
terrible escorte de cavaliers paraguayens, les fuyards durent se jeter 
droite dans un pays montueux o les attendaient d'autres fatigues. Le
cholra se dclara brusquement parmi eux: des centaines de cadavres
furent ensevelis  la hte; 122 malades pour lesquels on n'avait plus de
moyens de transport furent abandonns dans la fort; mme le commandant
de la troupe et son lieutenant, M. Cabral de Menezes, purent voir
disparatre leurs soldats avant que n'et commenc pour eux l'agonie de
la mort. Enfin les malheureux famliques, n'ayant pour toute ration
qu'une once de viande par jour, atteignirent Nioac. Ils croyaient
toucher au terme de leur lamentable odysse; mais la place s'tait
rendue aux Paraguayens, et la retraite dut continuer encore plusieurs
jours jusqu'au pied du Monte-Azul, o les survivans de l'expdition
trouvrent  la fois de la nourriture, des soins et le repos
indispensable aprs tant de fatigues.

Pendant que ces tristes vnemens s'accomplissaient, le gouverneur de
Cuyaba, M. Couto de Magalhes, qui aurait d, semble-t-il, s'occuper
avant tout de marcher au secours de l'infortun colonel Camiso,
dirigeait une force de 2,000 hommes vers un point tout oppos de la
province, c'est--dire vers le fleuve Paraguay. Il voulait reconqurir
le fortin de Corumba, dont les Paraguayens s'taient empars ds le
commencement de la guerre, et o ils avaient laiss une petite garnison.
Les dbuts de l'expdition furent assez heureux: le 13 juin, la
flottille brsilienne russit  surprendre le fort, situ sur un
monticule qu'entouraient les eaux dbordes du fleuve. Aprs un combat
acharn qui dura prs de deux heures, les assaillans, beaucoup plus
nombreux que leurs adversaires, finirent par l'emporter, et
massacrrent, dit-on, la plupart des blesss qui se trouvaient entre
leurs mains. Toutefois ils ne devaient pas rester longtemps possesseurs
des murs reconquis. Quatre jours aprs, ayant aperu de loin quelques
vapeurs paraguayens envoys de l'Assomption pour reprendre Corumba, ils
jugrent prudent d'abandonner la place, o d'ailleurs la petite vrole
commenait  les dcimer, et laissrent dfinitivement  leurs ennemis
ce point important, d'o part la nouvelle route qui relie le Paraguay
aux villes du plateau bolivien. Ainsi, au nord comme au sud de la petite
rpublique, les combats, les batailles, les expditions diverses, n'ont
presque rien chang, pendant les douze mois qui viennent de s'couler,
aux positions respectives des belligrans. Le Paraguay a su maintenir
ses frontires militaires, et, s'il reste bloqu du ct de
l'Atlantique, il garde toujours, par la Bolivie, ses libres
communications avec la Mer du Sud.


V.

D'aprs les renseignemens que donnent sur l'tat du Paraguay les
journaux du pays et les rares trangers qui ont pu franchir les lignes
militaires, la nation est loin d'tre puise. Tous les hommes valides
tant soldats, la population, qu'elle soit de 1,500,000 mes ou
seulement de 1 million, est assez considrable pour opposer aux
envahisseurs un nombre toujours gal de combattans. Si le Paraguay, dans
une crise suprme, devait mettre sur pied autant d'hommes en proportion
que les tats  esclaves de l'Amrique du Nord en avaient dans leurs
armes, le prsident Lopez pourrait compter sous ses ordres au moins
60,000 soldats. Le fait est que jusqu' prsent les Brsiliens ont
toujours trouv leurs adversaires en nombre aux bords du Parana comme
sur les rives de l'Apa et du Haut-Paraguay, et des milliers de recrues
s'exercent en outre dans tous les camps de l'intrieur. Pourvu que
l'arme de la rpublique ait en quantit suffisante la nourriture, les
vtemens et les armes, elle peut rsister indfiniment  toutes les
forces du Brsil, car elle ne reoit point de solde et n'en demande
aucune.

En l'absence des hommes, ce sont les femmes qui cultivent le sol, et
grce  l'ensemble avec lequel elles ont su, en vue du salut public,
combiner tous leurs travaux, la patrie paraguayenne n'a jamais eu 
redouter de famine pendant la longue guerre; cette anne surtout, les
rcoltes de mas, de manioc, de lgumes, de fourrages, ont t d'une
grande abondance. Ce sont aussi les femmes qui filent la laine et
tissent les toffes de toute espce; dans les entrepts des camps, il
n'est pas une pice de vtement qui ne soit sortie de la main des
Paraguayennes, et qui n'ait t prsente au gouvernement en offrande
patriotique. Quant  la fonderie de fer d'Ibicuy et  l'arsenal de
l'Assomption, les ouvriers y travaillent jour et nuit sous la direction
d'ingnieurs anglais pour fondre et rayer les canons, fabriquer les
balles, les cartouches et la poudre, car c'est de l'incessante activit
de ces tablissemens que dpend l'indpendance mme de la nation. En
outre le blocus du Parana ne pouvait manquer de faire natre de
nouvelles industries. Les Paraguayens construisent maintenant des
machines, prparent d'excellent papier, utilisent pour la fabrication
des toffes certaines fibres textiles qui ne sont pas employes
ailleurs, telles que le _caraguata_, l'_ibira_, l'ortie, remplacent les
vins franais par des vins indignes. Les objets de luxe imports jadis
de l'tranger ou bien introduits malgr le blocus sont d'une excessive
chert; cependant le chemin fray pour la premire fois en 1865 entre le
Paraguay et la Bolivie par Corumba et Santa-Cruz de la Sierra est de
plus en plus frquent des caravanes. Tout droit de douane et d'entrept
ayant t supprim en faveur des marchandises venues par cette voie, la
ville de l'Assomption est devenue une place importante pour les
ngocians boliviens. Grce  l'ouverture de la nouvelle route
commerciale, les changes du port de Cobija, sur le Pacifique, se sont
accrus d'une manire notable.

Non-seulement le Paraguay a les moyens matriels de continuer la guerre
contre les envahisseurs brsiliens, mais il a aussi l'enthousiasme
national, sans lequel rien de grand ne pourrait s'accomplir. La
merveilleuse unanimit, la constance inbranlable dont le peuple a fait
preuve dans cette lutte qui lui a dj cot tant de sang, ne peuvent
tre commandes par un despote; elles doivent tre le produit le plus
pur de la vie nationale. Les Hispano-Guaranis ne veulent  aucun prix se
laisser asservir par cette race portugaise qu'ils ont combattue depuis
trois sicles, et qui tente maintenant de faire conqurir leur
territoire par des esclaves; ils prfrent sacrifier leur fortune et
leur vie, et c'est pour cela que, tout en commenant  comprendre leurs
droits de citoyens, ils observent cependant une si rigoureuse
discipline; la nation tout entire est devenue volontairement une arme.
De toutes parts l'argent afflue au trsor; l'arsenal et la fonderie sont
aliments de fer et de cuivre par les ouvriers et les paysans, qui
apportent leurs vieux outils; des quantits de dons en nature sont
expdis directement au camp d'Humayta, toffes, barils de mlasse,
lgumes, charretes de foin, herbes mdicinales, fruits de toute espce.
Dans cette gnreuse rivalit, ce sont les femmes surtout qui se
distinguent; elles couronnent de fleurs les jeunes gens qui vont
rejoindre le camp, et ne prennent point le deuil pour ceux des leurs qui
tombent sur le champ de bataille; elles demandent mme  prendre les
armes. Rcemment les dames de l'Assomption, runies en assemble
gnrale, ont dcid qu'elles donneraient  la patrie tous leurs bijoux
d'or ou d'argent, et leur exemple a t aussitt suivi dans toutes les
villes et les villages de la rpublique. Aprs avoir recueilli par
boisseaux les broches et les pendans d'oreilles, les dames patronnesses
prsentrent solennellement leur offrande au vice-prsident de la
rpublique. Toutefois le marchal Lopez ne voulut point accepter ce
magnifique prsent; dans une lettre date du quartier-gnral et remplie
de complimens  l'adresse du beau sexe, il dclara que le Paraguay
tait assez riche pour que les femmes n'eussent pas encore  se priver
de leurs bijoux; il consentait seulement  prlever, au nom de la
patrie, un vingtime de l'offrande pour en frapper une monnaie d'or qui
servirait bien plutt  rappeler le patriotisme des Paraguayennes qu'
tre utilise comme moyen d'change. Dans un pays o les femmes mritent
vraiment un pareil honneur, le peuple ne saurait tre destin  un
ternel servage. Les descendans des Guaranis, devenus plus fiers par la
conscience de ce qu'ils ont su accomplir durant cette grande guerre, et
se trouvant de plus en contact avec le monde moderne, finiront par
comprendre un peu mieux le titre de rpublicains qu'ils se sont donn
lors de leur sparation du grand empire colonial de l'Espagne. Il est
seulement  craindre que la gloire militaire, ajoute au prestige qu'a
toujours eu le prsident ou _supremo_ aux yeux de ce peuple enfant, ne
transforme pour eux le marchal Lopez en une sorte de demi-dieu. S'il
russit  terminer triomphalement la guerre actuelle, et que sa victoire
fasse de lui l'arbitre des destines de la Plata, les soldats qui l'ont
aid  dfendre le sol du Paraguay le suivront peut-tre en conqurans
sur les terres de leurs voisins. Il y a l un srieux danger pour
l'quilibre des nations platennes; mais ce danger, ces nations l'ont
elles-mmes cr par leur trait funeste avec l'empire du Brsil.

Si le peuple paraguayen s'est dress comme un seul homme en face de
l'tranger, on ne voit au contraire que troubles et dissensions dans les
deux rpubliques de la Plata et de la Bande-Orientale. Aprs la rvolte
des provinces de Cordova, de San-Luis, de Mendoza, les districts andins
du nord-ouest se sont soulevs  leur tour, les uns pour se rendre
indpendans de Buenos-Ayres, les autres pour n'avoir  prendre aucune
part  la guerre contre le Paraguay. A ces mouvemens locaux sont venues
s'ajouter, parat-il, bien des expditions de pillage. D'anciens chefs
de bande exils du territoire argentin ont reparu tout  coup pour
mettre les villes  contribution et saccager les _estancias_; des
mineurs accourus du versant chilien des Andes viennent prendre leur part
du butin, puis  la premire alerte franchissent de nouveau la montagne
pour se mettre en sret. Sur la lisire mridionale de la partie
cultive des pampas, les Indiens sauvages ont aussi multipli leurs
incursions, et mme un jour les employs du chemin de fer du
Grand-Central ont d s'enfermer en toute hte dans les btimens d'une
station afin d'viter d'tre capturs au _lasso_. Dans les les boises
du Parana, comme jadis sur les ctes inhospitalires de l'Ocan, se sont
installs des _naufrageurs_ qui s'emparent des embarcations isoles et
s'attaquent mme aux grands navires chous sur les bancs de sable.
Enfin le colonel Aparicio vient de franchir l'Uruguay et de pntrer
dans la Bande-Orientale  la tte de quelques _gauchos_; mais on ne sait
encore s'il commande une simple expdition de pillage ou s'il vient se
mettre  la tte d'une srieuse rvolution contre Flors, le proconsul
brsilien. Quant aux dissensions intestines qui ne dgnrent pas en
lutte ouverte, elles se produisent sur tant de points  la fois et 
propos d'un si grand nombre de questions, qu'il serait bien difficile
d'en raconter l'histoire. Sauf dans l'Entre-Rios, que l'on pourrait
considrer comme une sorte de domaine priv du gnral Urquiza, le
continuel tournoiement des partis a pour consquence un incessant
va-et-vient dans le personnel de l'administration. Depuis la bataille de
Pavon, en septembre 1861, vingt-deux gouverneurs, sur lesquels dix-huit
gnraux et quatre avocats, se sont succd dans la province de Mendoza;
dans le Catamarca, la rotation des places est bien plus rapide encore,
puisque le nombre des gouverneurs a t de dix-neuf en une seule anne.
A Buenos-Ayres mme, le ministre du prsident Mitre s'est modifi
diverses fois, suivant les oscillations de la politique, la pression
plus ou moins forte exerce par le cabinet de Rio-de-Janeiro et les
alternatives des rivalits personnelles. L'approche des lections pour
la prsidence de la rpublique surexcite les ambitions opposes, et les
partisans d'Alsina, de Sarmiento, d'Urquiza, de Rawson, s'attaquent et
s'injurient rciproquement dans leur zle de propagande lectorale. Ce
qui augmente encore la confusion, c'est que la ville de Buenos-Ayres est
toujours le sige de trois administrations souveraines, celles du
municipe, de la province et de la rpublique. D'aprs la loi, c'est
prcisment cette anne que Buenos-Ayres a cess d'tre la capitale
provisoire de la Plata; mais, le congrs s'tant spar avant de s'tre
entendu sur le choix d'une nouvelle cit fdrale, il devra demander la
permission  la ville de tenir sa prochaine session dans l'ancien
palais. Les villes de province qui subissent avec impatience la
suprmatie des _Porteos_, ou qui esprent pour elles-mmes le titre de
capitale, menacent de refuser obissance  ce congrs qui n'a pas mme
de domicile lgal, et que la ville de Buenos-Ayres aurait strictement le
droit d'expulser hors de ses murs.

Quelle que soit pourtant la singulire instabilit des choses dans la
rpublique argentine, les avantages de la libert sont tels que le pays
n'en progresse pas moins d'une manire trs rapide. Des coles s'ouvrent
dans toutes les villes et dans les villages des pampas, on fonde en
divers endroits des collges suprieurs et des bibliothques publiques;
les journaux deviennent de plus en plus nombreux, l'amour de la lecture
se rpand. La foule des immigrans ne cesse de s'accrotre malgr la
guerre, et cette anne le chiffre de 12,000 individus, reprsentant un
centime de la population totale, sera certainement dpass. Italiens,
Basques espagnols et franais, Irlandais, Anglo-Saxons, Amricains du
Nord, tous apportent leur industrie et contribuent pour leur part  la
prosprit du pays: ils dfrichent les solitudes, apportent des procds
de culture, fondent des tablissemens industriels, et travaillent, mme
sans le vouloir,  civiliser leurs nouveaux concitoyens: c'est ainsi
que, grce  eux, la lgislature de Santa-F vient d'adopter une loi
qui, en retirant aux prtres les registres de l'tat civil, assur
dsormais la libert du mariage entre personnes de cultes diffrens. Par
suite de l'accroissement du commerce sur les rives de la Plata et de ses
affluens, la navigation y est devenue plus importante que sur tous les
autres fleuves runis de l'Amrique du Sud. Prs de 2,500 navires, y
compris 100 bateaux  vapeur, voguent sur les eaux intrieures de la
rpublique argentine, et transportent dans l'anne plus de 1 million de
tonnes de marchandises[6]. Enfin dans les provinces de la Plata comme
dans la Bande-Orientale, les habitans se sont mis avec une sorte de
fivre  l'excution de grands travaux publics; les chemins de fer
argentins se prolongent rapidement  travers la pampa pour atteindre des
localits nagure inconnues  la gographie, et dj des compagnies
offrent de construire des lignes ferres se dirigeant des bords de
l'Atlantique jusqu' la base mme des Andes.

[6] Au 30 septembre 1867, le nombre total des navires qui desservent
les ctes fluviales tait de 2,490, jaugeant 114,000 tonneaux, et monts
par 14,544 matelots, dont plus de 12,000 italiens. La navigation de la
Plata s'est accrue d'un quart pendant l'anne courante.

Un fait explique l'tonnante activit des habitans de la Plata,
relativement si peu nombreux. En dpit du trait d'alliance, les deux
rpubliques de la Bande-Orientale et de la Plata sont devenues des
puissances neutres dans la guerre du Paraguay. Les premiers efforts
qu'elles ont faits leur suffisent: depuis longtemps, Montevideo n'envoie
plus un homme aux camps, et le contingent de la rpublique argentine,
compar au nombre des recrues brsiliennes, est d'une faiblesse
drisoire. Les subsides vots par les chambres de Buenos-Ayres ne
forment non plus qu'une part bien minime dans le total norme des sommes
qui se dpensent dans la grande lutte. La haine contre le Brsil et la
sympathie pour le Paraguay augmentent sans cesse, et ne permettent pas
au gouvernement de continuer avec persvrance des hostilits contre
Lopez; peu  peu les Argentins sont devenus de simples spectateurs du
terrible drame dont le Brsil et le Paraguay font tous les frais. En
mme temps ils sont les intermdiaires commerciaux du grand mouvement
d'hommes et de denres qui s'opre entre Rio-de-Janeiro et le campement
du Tuyucu. C'est  Montevideo,  Buenos-Ayres et dans les villes
riveraines du Parana que se dpensent les millions du trsor brsilien;
tandis que les impts sont doubls et que les assignats remplacent l'or
dans l'empire appauvri, les deux rpubliques recueillent au contraire
toutes les richesses que prodigue leur puissant voisin pour satisfaire
son ambition de conqute.

VI.

Le poids de la guerre retombant presque en entier sur le Brsil, on ne
saurait s'tonner qu'il montre dj les signes d'une bien grande
lassitude. Seules dans toute l'tendue de l'empire, les populations du
Rio-Grande-do-Sul sont assez rapproches du Paraguay pour que la lutte
les passionne et que la dfaite leur fasse craindre des reprsailles:
aussi est-ce dans cette province que le gouvernement a trouv en
proportion le plus grand nombre de volontaires. Dans les autres parties
du Brsil,  une distance de plusieurs milliers de kilomtres de la
rpublique du Paraguay, les habitans ne sauraient prouver pour la
conqute du fort si lointain d'Humayta cette rage militaire qui porte 
sacrifier joyeusement sa vie; ils se bornent  faire des voeux en faveur
des succs de leurs compatriotes et ne se laissent arracher que par la
force  leurs occupations ordinaires. Bien que dans la nation il ne se
trouve pas moins d'un million d'hommes valides, le nombre des engags
volontaires ne s'est pas mme lev  la cinquantime partie de ce
chiffre, et, quand le pays a perdu sa premire arme de 30  40,000
combattans, il a fallu, pour remplacer les victimes, armer jusqu'aux
criminels et payer  grand prix des rgimens d'esclaves. Rcemment de
nouveaux gouverneurs ont t envoys dans la plupart des provinces, avec
mission de presser de toutes leurs forces l'opration du recrutement;
malheureusement les moyens qu'ils doivent employer pour arriver  leurs
fins sont de nature  calmer tout ce qui peut rester d'enthousiasme
guerrier chez les populations.

La longue lutte n'a pas seulement rendu le recrutement trs difficile,
elle a aussi presque puis les ressources du pays et jet le
gouvernement dans les plus cruels embarras financiers. Les emprunts,
soit  l'tranger, soit dans le pays lui-mme, tant devenus
compltement impossibles, il est dsormais indispensable d'mettre du
papier-monnaie en quantit relativement norme. Dj, vers le milieu du
mois d'aot 1867, lors de la discussion du budget par l'assemble
gnrale, la circulation fiduciaire, comprenant 110 millions de billets
d'tat et 180 millions de billets de la banque du Brsil, s'levait 
290 millions. A cette masse de papier, la loi vote par le parlement
vient d'ajouter encore une nouvelle mission de 145 millions, en sorte
que l'empire brsilien, avec ses 8 millions d'habitans libres, emploie
pour ses changes prs d'un demi-milliard de billets et d'assignats
garantis par un trsor sans ressources. Dans le monde entier, il n'est
pas un seul pays qui ait en proportion une aussi forte quantit de
papier-monnaie, et ce n'est l pourtant qu'un commencement. La
redoutable avalanche de billets ne cessera de grossir jusqu' ce que la
nation soit compltement ruine, car la guerre est toujours l,
insatiable, dvorante, et les millions disparaissent avec une
vertigineuse rapidit. Puisque les coffres sont vides, et que, par
vanit nationale, on veut absolument continuer sur les bords du Paraguay
cette dplorable tuerie qui cote 1 million par jour, il faut bien
remplacer le mtal sonnant par de l'argent fictif et d'avance condamner
le pays  la banqueroute. Nous ne voulons pas, disait un orateur de
l'opposition, M. Silveira da Motta, nous ne voulons pas refuser les
moyens ncessaires  la continuation d'une guerre, dsastreuse si l'on
veut, mais nationale; nous devons nous rsigner  la pauvret et 
l'invitable infortune, mais non au dshonneur. Je vote donc pour la
proposition du noble ministre; je vote pour ce flau du papier-monnaie,
je vote l'mission de 145 millions, et, si le ministre demande
davantage, je le lui donnerai encore. Il faut que la guerre, cette
effrayante calamit que l'on et si bien pu viter, apparaisse dans
l'histoire suivie de tous les malheurs, comme d'un immense convoi
funbre.

Il est  craindre que les sinistres apprhensions de M. Silveira da
Motta ne se ralisent bientt. Sur la place de Londres, les titres des
emprunts brsiliens se maintiennent  peu prs au mme cours, grce 
l'habilet des puissans capitalistes qui les possdent et qui se sont
entendus pour ne pas en laisser tomber la valeur nominale; mais ces
mmes financiers, qui se font ainsi par intrt les garans du Brsil, se
gardent bien maintenant de lui prter leurs capitaux. Dans le pays
lui-mme, le crdit du trsor est fortement branl. L'or est mont
rapidement  24 pour 100 de prime, l'argent est moins recherch,
toutefois au commencement d'octobre il gagnait dj 13 pour 100 d'agio;
quant  la monnaie de cuivre, que l'on achte moyennant une commission
de 20 pour 100, elle est devenue si rare que dans toutes leurs petites
transactions les mnagres se trouvent fort embarrasses: elles se
servent de timbres-poste, de billets d'omnibus, de chemin de fer et de
bateau  vapeur; pour fournir les coupures indispensables  la vente et
 l'achat des denres de premire ncessit, les commerans, les
propritaires d'htel, les piciers, mettent des assignats de toute
forme et de toute dimension, aux lgendes et aux figures les plus
bizarres. Chaque jour, suivant le degr de confiance inspir par les
divers industriels, la valeur de ces petits carrs de papier se modifie;
autour du moindre objet qu'un esclave marchande sur la place publique,
il s'tablit aussitt une bourse en plein vent.

En dehors des ressources fictives que procure le papier-monnaie, les
seuls moyens de subvenir aux normes besoins du trsor sont les
cotisations volontaires et l'impt. L'empereur dom Pedro, trs dsireux
de contribuer  l'allgement des charges du peuple, a donn l'exemple
des sacrifices patriotiques en faisant abandon du quart de sa liste
civile, qui du reste est dj fort minime, compare  celle des autres
souverains[7]; toutefois il n'a t suivi dans cette voie que par les
princes de sa famille; les dputs et les snateurs l'ont trs vivement
applaudi, mais ils n'ont point imit son dsintressement. Ils se sont
borns  voter avec divers amendemens la grande augmentation d'impts
qui leur tait propose par le ministre Zaccarias. Le produit des
nouvelles taxes est valu d'avance  une trentaine de millions par an,
soit au sixime des recettes nationales; toutefois il est  craindre
qu'elles n'aient pour rsultat d'amoindrir les ressources ordinaires en
diminuant les charges. Elles frappent l'importation et l'exportation, de
mme que les hritages et tous les actes relatifs  la transmission des
proprits; elles grvent l'exercice de toutes les industries, les
loyers, les courtages; elles sont prleves sur les lettres de change et
les factures, sur les billets de loterie et les titres honorifiques. La
servitude des noirs devient aussi une source de revenus pour le
gouvernement, puisque les matres doivent acquitter par tte d'esclave
une taxe variant de 10  27 francs, suivant les localits. Au point de
vue fiscal, le plus dangereux de tous ces impts est celui qui pse sur
l'exportation des denres agricoles; le droit de 9 pour 100 qu'elles
acquittent  la sortie, et auquel s'ajoutent encore les taxes perues
par les provinces, est beaucoup trop fort pour que la production et le
commerce n'en soient pas gravement atteints[8]. Ces impts sont en
ralit une forte prime donne aux pays trangers qui rcoltent les
mmes denres que le Brsil. La pnurie du trsor est telle que le
gouvernement se voit oblig de sacrifier ses ressources futures pour les
besoins du prsent; c'est ainsi que, sans l'opposition du snat, il et
essay de vendre pour une trentaine de millions le chemin de fer de dom
Pedro II, qui rapporte chaque anne plus du tiers de cette somme.

[7] Elle est de 2,160,000 francs. Ds son arrive au Mexique, l'empereur
Maximilien avait fix sa liste civile  une somme trois fois plus forte.

[8] Le commerce extrieur du Brsil s'est lev, pendant l'anne fiscale
1865-1866,  295 millions de _milreis_, environ 800 millions de francs:
c'est un mouvement d' peu prs 80 fr. par tte de Brsilien. Le
commerce de la Plata a t dans la mme anne de plus de 400 millions de
francs; en tenant compte de la moindre population, les changes des
rpubliques platennes sont donc proportionnellement de deux  trois
fois plus forts que ceux de l'empire voisin.

On voit dans quelle prilleuse situation se trouvent les finances du
Brsil, et cependant l'attitude politique du gouvernement rend une
amlioration des choses tout  fait impossible. Quand mme le marquis de
Caxias russirait  s'emparer d'Humayta, quand mme il entrerait
victorieusement  l'Assomption, l'empire serait toujours oblig de
maintenir une forte arme dans le Paraguay et dans les rpubliques de la
Plata, sous peine de perdre en un jour le fruit de toutes ses conqutes.
Ce ne sont pas seulement les descendans des Guaranis, ce sont aussi les
Argentins et les Orientaux que les Brsiliens auraient  comprimer par
la force, et cette tche ardue ne saurait manquer tt ou tard d'puiser
compltement la nation. Le cabinet de Saint-Christophe n'ignore point
que la haine traditionnelle des Platens contre leurs voisins d'origine
portugaise s'est accrue pendant la guerre, il sait que la presse presque
tout entire fait des voeux pour le succs des frres paraguayens, et
que les chambres ont vot des fonds pour acheter des navires cuirasss
qui pourront au besoin servir contre le Brsil. Chose bien plus grave
encore, les reprsentans de la rpublique argentine ont dcid qu'une
somme de 2 millions de francs serait employe  fortifier la petite le
de Martin-Garcia, qui commande  la fois les deux embouchures du Parana
et de l'Uruguay. Aprs s'tre puiss pendant plus de deux annes contre
les remparts imprenables de la forteresse paraguayenne, dans le vain
espoir de dbloquer l'entre militaire du Paraguay et du Haut-Parana,
les Brsiliens verraient donc s'lever dans l'estuaire mme de la Plata
un autre Humayta qui leur interdirait  jamais l'entre des eaux de
l'intrieur. Ce funeste trait qui associait deux rpubliques  l'empire
pour la conqute d'une autre rpublique n'a russi qu' brouiller les
allis et  prparer entre eux une lutte future; dj mme on se demande
si les Brsiliens, dans le ressentiment caus par leur insuccs contre
Humayta, ne se retourneront pas contre Buenos-Ayres. Ainsi la guerre
sortirait de la guerre; comme dans le drame antique, le crime
enfanterait le crime.

Et pourtant les immenses difficults extrieures contre lesquelles se
dbat l'empire doivent tre considres comme peu de chose en
comparaison des malheurs qui le menacent tant que subsistera
l'esclavage, et qui ne manqueront pas de l'treindre un jour. Selon M.
Pompeu, le principal statisticien du Brsil, les noirs asservis sont au
nombre de plus de 1,780,000, prs du cinquime de la population; ils
sont ainsi relativement plus nombreux que les esclaves des tats-Unis
avant la terrible guerre qui s'est termine par le triomphe de la
libert. Quoi qu'on en dise, aucune mesure n'a encore t prise pour
hter l'affranchissement de ces hommes, qui sont de fait rejets en
dehors de la loi: quelques paroles tombes du trne, un projet du
conseil d'tat qui renverrait le dcret d'mancipation  la premire
anne du XXe sicle, tels sont les seuls motifs qui permettent aux
Africains asservis d'esprer leur libration: d'ailleurs, dans les
discussions qui ont eu lieu  ce sujet, les ministres ont donn aux
snateurs et aux dputs l'assurance formelle qu'on se garderait bien de
porter la moindre atteinte  leur proprit vivante tant que le pays se
trouverait dans ses embarras financiers et politiques. C'est renvoyer la
solution de la question  un avenir bien loign; mais les esclaves
attendront-ils aussi patiemment que les ministres, et les maux engendrs
par la servitude cesseront-ils comme par miracle de ronger le corps
social pendant le long dlai qu'impose l'aristocratie des planteurs 
l'avnement du droit? Cela n'est point probable, et, sans crainte de se
tromper, on peut affirmer d'avance que de gr ou de force les ilotes du
Brsil se placeront bientt comme citoyens  ct de leurs anciens
matres. Les propritaires ligus pour la conservation de leurs esclaves
s'crient avec effroi que l'empire ne peut manquer de succomber avec la
servitude, et leurs craintes ne sont point sans fondement. A chaque tat
social correspond une forme politique particulire. Dans le Brsil et 
Cuba, les deux seules contres de l'Amrique latine o prvalent encore
les institutions monarchiques importes du vieux monde, ces institutions
se trouvent associes  l'esclavage, et ce n'est point l un pur hasard.
Par un contraste des plus frappans, l'mancipation des noirs est devenue
dans toutes les rpubliques espagnoles le complment indispensable de la
rvolution politique inaugure en 1810. Est-il donc contraire aux lois
historiques de penser que l'affranchissement des travailleurs encore
asservis du Brsil, uni aux consquences de la guerre du Paraguay,
portera un coup fatal  la forme actuelle du gouvernement?


LISE RECLUS.






End of the Project Gutenberg EBook of La Guerre du Paraguay, by lise Reclus

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA GUERRE DU PARAGUAY ***

***** This file should be named 39173-8.txt or 39173-8.zip *****
This and all associated files of various formats will be found in:
        http://www.gutenberg.org/3/9/1/7/39173/

Produced by Adrian Mastronardi, Wilelmina Mailliere and
the Online Distributed Proofreading Team at
http://www.pgdp.net (This book was produced from scanned
images of public domain material from the Google Print
project.)


Updated editions will replace the previous one--the old editions
will be renamed.

Creating the works from public domain print editions means that no
one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
(and you!) can copy and distribute it in the United States without
permission and without paying copyright royalties.  Special rules,
set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark.  Project
Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
charge for the eBooks, unless you receive specific permission.  If you
do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
rules is very easy.  You may use this eBook for nearly any purpose
such as creation of derivative works, reports, performances and
research.  They may be modified and printed and given away--you may do
practically ANYTHING with public domain eBooks.  Redistribution is
subject to the trademark license, especially commercial
redistribution.



*** START: FULL LICENSE ***

THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK

To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
distribution of electronic works, by using or distributing this work
(or any other work associated in any way with the phrase "Project
Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
Gutenberg-tm License (available with this file or online at
http://gutenberg.org/license).


Section 1.  General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
electronic works

1.A.  By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
and accept all the terms of this license and intellectual property
(trademark/copyright) agreement.  If you do not agree to abide by all
the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.

1.B.  "Project Gutenberg" is a registered trademark.  It may only be
used on or associated in any way with an electronic work by people who
agree to be bound by the terms of this agreement.  There are a few
things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
even without complying with the full terms of this agreement.  See
paragraph 1.C below.  There are a lot of things you can do with Project
Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
works.  See paragraph 1.E below.

1.C.  The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
Gutenberg-tm electronic works.  Nearly all the individual works in the
collection are in the public domain in the United States.  If an
individual work is in the public domain in the United States and you are
located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
are removed.  Of course, we hope that you will support the Project
Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
the work.  You can easily comply with the terms of this agreement by
keeping this work in the same format with its attached full Project
Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.

1.D.  The copyright laws of the place where you are located also govern
what you can do with this work.  Copyright laws in most countries are in
a constant state of change.  If you are outside the United States, check
the laws of your country in addition to the terms of this agreement
before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
creating derivative works based on this work or any other Project
Gutenberg-tm work.  The Foundation makes no representations concerning
the copyright status of any work in any country outside the United
States.

1.E.  Unless you have removed all references to Project Gutenberg:

1.E.1.  The following sentence, with active links to, or other immediate
access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
copied or distributed:

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org

1.E.2.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
and distributed to anyone in the United States without paying any fees
or charges.  If you are redistributing or providing access to a work
with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
1.E.9.

1.E.3.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
with the permission of the copyright holder, your use and distribution
must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
terms imposed by the copyright holder.  Additional terms will be linked
to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
permission of the copyright holder found at the beginning of this work.

1.E.4.  Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
License terms from this work, or any files containing a part of this
work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.

1.E.5.  Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
electronic work, or any part of this electronic work, without
prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
active links or immediate access to the full terms of the Project
Gutenberg-tm License.

1.E.6.  You may convert to and distribute this work in any binary,
compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
word processing or hypertext form.  However, if you provide access to or
distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
form.  Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
License as specified in paragraph 1.E.1.

1.E.7.  Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.

1.E.8.  You may charge a reasonable fee for copies of or providing
access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
that

- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
     the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
     you already use to calculate your applicable taxes.  The fee is
     owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
     has agreed to donate royalties under this paragraph to the
     Project Gutenberg Literary Archive Foundation.  Royalty payments
     must be paid within 60 days following each date on which you
     prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
     returns.  Royalty payments should be clearly marked as such and
     sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
     address specified in Section 4, "Information about donations to
     the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."

- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
     you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
     does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
     License.  You must require such a user to return or
     destroy all copies of the works possessed in a physical medium
     and discontinue all use of and all access to other copies of
     Project Gutenberg-tm works.

- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
     money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
     electronic work is discovered and reported to you within 90 days
     of receipt of the work.

- You comply with all other terms of this agreement for free
     distribution of Project Gutenberg-tm works.

1.E.9.  If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
your equipment.

1.F.2.  LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
liability to you for damages, costs and expenses, including legal
fees.  YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3.  YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

1.F.3.  LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
written explanation to the person you received the work from.  If you
received the work on a physical medium, you must return the medium with
your written explanation.  The person or entity that provided you with
the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
refund.  If you received the work electronically, the person or entity
providing it to you may choose to give you a second opportunity to
receive the work electronically in lieu of a refund.  If the second copy
is also defective, you may demand a refund in writing without further
opportunities to fix the problem.

1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
the applicable state law.  The invalidity or unenforceability of any
provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
